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Full text of "La Revue intellectuelle"

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2b Avili 1907 



N* 7 



La Revue 
Intellectuelle 

DES FAITS ET DES ŒUVRES 



farAisnABl le* 9^ ie eb«^ii« ■toi» 



L«9 numéro ; 60 ece&iiflif» 



Mi 



mÊim 




PARIS 



4,ii4»fliE B HCIMWÂLD 



pagi» 8 do lA eottirorluro notre < IntermèdiJiire des 
Aohdteojrd el DoUoctioanoii 



m I { r'A * Tû 



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ui les Libraires et dam (oui les I 



1 ELLECTUELLE 



JolAptt 



tiu;.cMk.M iivrrN'>riLi^ i i DçnMnL'oi^Qi mQUdÇ^ ni:i i 



rmliornsfliffinaal», 
«4 de« œtivroâ qui » prodaîntiU. 



iiii|xartÏ4l^ 



j p*M» M? artiiï M ifin 



La DU£CTIUH, 




La Revue 

Intellectuelle 



25 Avril 1907 



Résumé historique des Faits |ei des Œuvres 



âCtENCB 

D© tjrandt^ fêtes ont Htu à Ié«a, 
4e 12 nwtrï 1907, à Voceastoti dn 
Wf annivefsairv du doctorat du cé- 
lèbre nafikTaihte €t jjvofesscur 
Ernst Uacckelj dont les derniers 
outragea ; <t Les Enigmes de l'Unî^ 
vers >î, <t R&ligion et Evolutioit si, 
et Lee Merveille de la Vie n^ u Le 
Monisme n, ^tc^, où il combat avec 
tant de courage pour le^ idéeia ratio- 
nftlistes cj^ui sont le programma de 
Dotre lï Revue Intellectuelle i>, o^t 
obtenu un si retentissant succès en 
France* tlti oomîté s&~forrae à cette 
Ofcasion pour T érection à léna d'un 
pa^e <i phylogénétique i> contenant 

|I9V« I^fULLECX. 




une bibtiothè<|ue et les riclies eoLIec- 
tiens zoolûgiques réunies pendant la 
vie ïii laborieuse du grand penseur 
et savant allemand, que la Belgi- 
que fête également par des coi^i- 
rences données en uoa. honneur par 
le recteur de rUnii^ersîté de Bru- 
xelleâj M. Lameere, et M. F. Buis- 
son, député français. 

Une cofnmisâion est formée pour 
la réformr de renseignement mé- 
dical en France. Il s'agit d* assurer 
à la foî$ réducat ÎOQ scientifique et 
professionnelle du médecin et de 
transformer les programmes en 
raison de révolution constante des 
science<^ médicales. 

La Chambre des Communes r&- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



jette V emploi du système métrique 
pour TAngleterre, aoua prétexte que 
l'opinioiL publique n'y est pas suffi- 
samment préparée. 

Le D' Mathias Duvcl, professeur 
d'histologie à la Faculté de méde- 
cine de Paris, professeur à Técole 
d'anthropologie, membre de l'Aca- 
démie de médecine, est mort à P&- 
ris, le 1«' mars 1907, âgé de 68 ans. 
Fils du botaniste Duval-Jouve, il 
était attaché comme prosecteur à la 
Faculté de Strasbourg lorsque la 
guerre éclata. Reçu docteur, il de- 
vint directeur du laboratoire d'an- 
thropologie à l'Ecole des hautes étu- 
des et professeur d'anatomie à 
l'Ecole des Beaux-Arts, puis en 
1885 professeur à la Faculté de mé- 
decine. Il s'était spécialisé dans les 
études d'histologie et d'embryolo- 
gie et son cours était très suivi. 
Citons, parmi aes principaux ou- 
vrages : (( Cours de ph^iologie », 
(( Manuel du microscope », (( Précis 
de Fanatomie à l'usage des artis- 
tes », (( Leçons sur la physiologie du 
système nerveux », « Traité d'his- 
tolologie », etc., et parmi ses nom- 
breux mémoires, une étude très in- 
téressante sur le cerveau de Gam- 
betta. Savant aimable et modeste, il 
ne comptait que des amis. 

Le 10 mars 1907 est mort à Paris, 
à l'fige de 82 ans, le docteur Cor- 
licUf bibliothécaire honoraire de la 
Faculté de médecine. Homme érudit 
et très documenté, il laisse de nom- 
breuses études sur des questions 
(rnygiène et de police sanitaire, une 
(( Histoire de la Faculté de Méde- 
cine de Paris », etc., et des volumes 
de vers. 

Le 11 mars 1907, est mort, à 
l'âge de 54 ans. If. Edouard Hospi- 
talier, ingénieur des arts et manu- 
factures, professeur à l'Ecole de 
physique et de chimie de la Ville 
de Paris. Il se consacra aux études 
électriques et il fit apporter certai- 
nes modifications utiles aux nota- 
tions électriques^ 



Le D' F.-J. Sergott, membre as- 
socié de l'Académie de Médecine, 
est mort à l'âge de 92 ans. Il était 
l'auteur de nombreux travaux ayant 
trait à la médecine opératoire et 
à la science obstétricale et fut un 
des initiateurs, avec le professeur 
Burggrave de Gand, de l'emploi des 
appareils plâtrés pour les fractures. 

M. Tannery, directeur des étu- 
des scientifiques à l'Ecole normale 
supérieure, auteur de travaux ma- 
thématiques dé grande valeur, est 
élu membre libre de l'Académie des 
Sciences, en remplacement de 
M. Brouardel. 

Ma/rcellvn Berthelot, né à Paris 
en 1827, est mort dans la même 
ville, le 18 mars 1907. Sa mort met 
en deuil l'humanité entière. Moins 
populaire que Pasteur et Victor 
Hugo, il fut cependant un génie 
plus haut et plus complet que Pas- 
teur, car il a recréé la chimie or* 
ganîque, par Ta synthèse. Libre 
penseur, il ne fut pas seulement le 
plus grand savant de son époque, 
il en fut encore le plus grand phi- 
losophe. Tandis que Pasteur restait 
agenouillé devant l'Eglise, Berthelot 
dressa fièrement la statue de l'hom- 
me libre. l>e sa découverte de la 
Synthèse chimique, il tira des con- 
séquences qui renouvelèrent la 
science et l'industrie. Philosophe, 
il enseigna que tout progrès con- 
siste dans la tolérance et la re- 
cherche. Homme politique, il rêva 
une République laïque et so- 
ciale. Membre de l'Académie fran- 
çaise, de l'Académie de Médecine, 
secrétaire perpétuel de l'Académie 
des Sciences, professeur au Collège 
de France, sénateur, etc., etc., la 
science perd en lui son plus digne 
représentant. La place nous manque 
pour citer toutes ses importantes 
découvertes en chimie. Savant mo- 
deste, bon père et bon époux ! mort 
en apprenant la fin de sa fidèle 
compagne, à laquelle il ne put survi- 
vre, quelle plus belle fin que la 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



38T 



uenne. Le ^tMivemeiiient de la Ré- 
publique lui a fait des obsèques na- 
tionale» et M. Briandy ministre dé 
rinstructioa publique, a retracé en 
d'inoubliables paroles, une vie si 
bien remplie. BerSielot est inhumé 
au Panthéon. 

Le 19 mars 1907 est mort à Tige 
de 88 ans, le colonel du génie en re- 
fraite, Aimé LaussedcU, membre li- 
bre de l'Académie des Sci^ioes. Pro- 
fesseur à rSoole polytechnique, il 
s'occupa également des fortifications 
de Paris et de la frontière espa- 
gnole. Membre de la commission de 
la délimitation des fnontièi^s de 
l'Est après la guerre, il soutint avec 
le plus grand courage nos intérêts 
contre les empiétements allemands. 
Ses travaux en géodésie, topogra- 
phie, aérostation militaire, etc., 
sont très estimés. Il fut également 
un des promoteurs de Tunification 
de rheurè légale en France. Il fut 
aussi directeur du Conservatoire 
national des arts et métiers. 

Esio M. Gray. Storia deUe 
Seienze Anthropotogiche. Une étu- 
de rapide et limpide de tout le 
mouvement scientifique qui pré- 
céda la constitution de la science 
anthropologique. Bésumé histori- 
que très utile à consulter. (In-16, 
1 f r 50 Remo Sandron, à Palerme.) 

La vie a débuté dans l'eau de mer 
qui fut le milieu vital des premiers 
organismes. Dès lors, dit M. Quin- 
ton, ne pêut^on reconstituer le sang 
en le rafraîchissant par introdue- 
tion dans le corps d'eau de mer di- 
luée? Les expériences faites sur les 
animaux ont donné d'excellents ré- 
sultats. Les premiers résultats tan- 
tes sur les hommes dans les di^en- 
saires marins ouverts demièrament 
à Paris, ont donné également de 
bons résultats. H y a donc ISk quel- 
que chose à suivre de près et à étu- 
dier sérieusement. 

Les <c Annales de l'Institut Pas- 
teur » publient des études sur les 
divers ferments lactiques si préco- 



nisés en ce moment, à la suite dea 
recherches du D' lietohnikoff sur 
l'emphn des laits aigrU comme ali* 
menis ou médicaments. 

Le 2 mai 1907 est mort à Paris, 
à Tftge de 74 ans, l'oculiste bien 
coonu, le L^ Oalezawski. D'origine 
polonaise, il exerça à Paris, où en 
raison de la sûreté de son diagnostic 
et de sa dextérité opératoire, il 
jouit rapidement d'une grande gloi- 
re. 

Le 25 mars 1907 est mort à Wies- 
baden, le célèbre médecin et chi- 
rurgien E. von Bergmann. Il soi- 
gna r^npereur Frédéric, pSre de 
l'empereur Guillaume, et tout der- 
nièrement il donna ses soins au Sul- 
tan Abdul Hamid. On lui doit de 
nombreux ouvrages parmi lesquels 
nous citerons : la (( Lèpre en Li- 
vonie », la <c Transfusion du sang », 
les a Blessures de la tête », etc. 

Bous une forme nouvelle le D' Hé* 
ricourt présente dans VHvgiène 
moderne un ensemble d'idées gé- 
nérales capables de guider le publio 
avec sûreté pour la solution de tons 
les problèmes concernant la protec- 
tion et la conservation de la santé. 
(In-18, 3,50, Flammarion). 

F. Le Dantec, Eléments de phi- 
losophie biologiqru. (In-16, 3,60 
Aloan). 

SOCIOLOOIB 

Le 5 mai 1907, a été ouverte la 
Douma par le vice-président du Con- 
seil de l'empire Qoloubef . Après la 
prestation de serment, M. Qolovine 
a été élu président de la Douma 
par 331 voix contre 91 à M. Krom- 
jakof et 6 voix à divers. 
> Les progressistes chinois, dans 
l'eq^r d'arriver à créer une opi- 
nion publique puissante, favorisent 
le développement de la presse et plu- 
sieurs journaux tels que la <c Clo- 
che d'Alarme », c( l'Avant-Gar- 
de », etc. viennent de paraître à 
Pékin. 

M. Emile Alglave, professeur à la 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



Faculté de droit de Paru, préooiiifle 
la mise en eircvlation dw biUei de 
ÏHinque de 20 fr. pour évitM* la sor- 
tie de Tor de France et le retrait 
des pièces d'or de 10 fr. qui seraient 
remplacées par les pièces de 5 fr. 
en argent. D'où diminution de l'en- 
caisse argent et augmentation de 
l'encaisse or. 

M. de Bœtticher, ministre d'Etat 
et ancien président supérieur de la 
Saxe, est mort à Naumbourg le 8 
mars 1907, à l'âge de 74 ans. Bis- 
marck qui l'avait nommé secrétaire 
d'Etat à l'Intérieur, ne lui pardonna 
pas d'être resté au pouvoir, alors 
que lui, Bismarck, était obligé de 
partir. La loi sur l'assurance 
contre la vieillesse et la maladie 
sont en grande partie son œuvre. 

Le 8 mars 1907, à l'âge de 81 ans, 
est mort M. EdouàrB Chffinon, qui 
s'attacha toute sa vie avec grande 
sollicitude aux questions sociales, 
notamment aux rapports du capital 
et du travail. Il fonda la Société 
pour l'étude pratique de la partici- 
pation aux bénéfices et introduisit 
lui-même dans une entreprise de 
travaux publics, l'implication de sa 
manière de voir. 

La Chambre des Communes a 
adopté une résdutkm du d^fraté li- 
béral Everett, déclarant que dans 
l'intérêt de la religion et de la na- 
tion, il est désirable d'effectuer la 
séparation ou (( disestahlishment n 
de Véglise anglicane et de VEtai. 
Le gouvernement anglais, sans 
prendre positi<Hi, déclare qu'il ne 
voit aucune raison qui puisse jus- 
tifier le maintien de l'existence d'une 
Eglise nationale et que la sépara- 
tion ne pourra être qu'avantageuse 
à l'Etat comme à l'Eglise. La mol 
tioQ est adoptée par 198 voix contre 
•0. 

La Société allemande de la paix, 
réunie en Congrès à Eisenach a voté 
une résolution en faveur de l'adop- 
tion par le ccHigrès de la paix de La 
Haye, de Yarhitrage obUgcdcire et 



a formé des vœux pour que le désar- 
mement soit Tob jet d'un examen sé- 
rieux. 

Etudes Politiques d'Emile Bout- 
my, auxquelles l'auteur mettait la 
dernière main quand la mort est 
venue le surprendre. Parmi les 
quatre études qui composent ce li- 
vre, signalons particulièrement les 
deux études sur la souveraineté du 
peuple et sur la Déclaration des 
droits de Thomme. (In-18, 3 fr. 50, 
Colin.) 

Une expérience fiscale a lieu à 
Bochy-en-Condé (Oise) où le mi- 
nistre des Finances, M. Caillaux, se 
rend à l'improviste avec les mem- 
bres de la commission fiscale, pour 
y étudier l'application du projet 
d^impôt mr le revenu, en ce qui con- 
cerne les prc^riétés non bâties. Le 
ministre se déclare satisfait de Tcx- 
périenoe. 

Les suffragettes anglaises con- 
tinuait à manifester au Parlem^uit 
anglais, mais inutilement. Le bill 
Dickinson accordant aux femmes le 
diXMt de suffrage a été repoas^. 
Beaucoup de députés étaient favo- 
rables au projet en principe, mais 
dans la pratique perscmne n'a vou- 
lu prendre la responsabilité d'un pa- 
reil bouleversonent. 

Au congrès du travail féminin, 
Jlfme Marguerite Durand demande 
plus de droits pour la femme^ sur- 
tout pour les ouvrières dont le sort 
n'est pas bien enviable. Elle ne croit 
pas toutefois qu'il faille accorder ac- 
tuellement le droit de vote aux fem- 
mes, car ce serait compromettre les 
institutions républicaines. 

La Boumanie est le théâtre de 
graves troubles agraires, qui acmt 
le résultat terrible, mais naturel, 
de la plus épouvantable des tyran- 
nies économiques existant en Euro- 
pe. Des réformes sérieuses s'impo- 
sent au gouvernement roumain pour 
améliorer le sort de ces malheureux 
paysans, réduits à mourir de faim. 
Le gouvernement les promet, es- 



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LA REVUB INTELLECTUELLE 



pérans qu'il ne manquera pas à sa 

parole et surtout que Féquivoque ne 

transformera pas les questions 

agraires en question antisémitiques. 

De la fmblieaiùm des papiers 
Montagnini il résulte clairement que 
le Vatican s'est mêlé activement de 
la politique intérieure française, 
qu'il a refusé les associations cul- 
tuelles malgré l'avis de la majorité 
des évêquos français et qu'il a cher- 
ché par tous les moyens à troubler 
la paix religieuse en France. Ainsi 
-se trouve confirmé ce que la « Re- 
vue Int^lectuelle » ne cesse de ré- 
péter depuis six mois. Et c'est le 
jésuite espagnol Merri del Val qui 
menait toute l'affaire. 

M. G€Lbriel Compayréj ancien dé. 
pu té, ancien recteur de l'Université 
de Lyon et auteur de nombreux tra- 
vaux de morale, est élu membre de 
l'Académie des sciences morales et 
politiques, en remplacement de M. 
Guillot, décédé. 

M. Jam Casimir-Périer est mort 
le 11 mars 1907. Né en 1847, il se 
distingua au combat de Bagneux en 
1870. Député, puis Président de la 
Chambre, président du Conseil et 
ministre des Affaires étrangères, il 
fut élu le 27 juin 1894 Président 
de la République Française en i em- 
placement de Carnoi, assassiné, 
mais donna sa démission six mois 
après. 

Mme Casimir-Périer, mère de 
l'ancien président de la République, 
est morte le 29 mars 1907, suivant 
de quelques jours son fils. Elle était* 
âgée de 84 ans. 

M. Stdypine, président du con- 
seil, lit à la Douma le 19 mars 1907 
une déclaration où il annonce des 
réformes législatives dans le do- 
maine civil, agraire, financier, de 
l'instruction publique, etc., qui 
transformeront la Russie. 

Le comte Lamsdorf, ancien minis- 
tre des Affaires étrangères de Rus- 
sie, est mort le 20 mars 1907 à San- 
B^no, après une longue maladie. H 



n'avait que 61 ans. Partisan de 
l'alliance franco-russe, dont il fut un 
des principaux artisans, il était éga- 
lement pour un rapprochement de 
l'Angleterre et de la Russie. Quant 
à la politique russe en Extrême* 
Orient, elle lui échappa complète- 
ment, par le fait de Ta constitution 
d'une vice-royauté agissant en de- 
hors de lui. 

M, Pobiedonostzef, celui qu'on 
surnommait le <( pape noir », d'une 
intolérance outrancière* et l'un des 
représentants de cette bureaucra- 
tie qui fut si néfaste à la Russie, 
vient de mourir le 28 mars 1907 à 
l'âge de 80 ans. 

Le plafond de la saUe où la Don^ 
ma tient ses séances ^écroule. Heu- 
reusement il n'y avait pas séance et 
la salle était absolument vide. 

M. Ooudef est nonumé président 
du nouveau ministlre bulgaire. Le 
nouveau Cabinet, favorablement ac- 
cueilli par la Sobranié, est toute- 
fois considéré CMume un ministère 
de transition. 

La Chambre des lords a voté la 
nomination d'une commission char- 
gée d'étudier la question d'une mo- 
dification de ses attributions. 

Crise ministérieUe en Belgique. 
Le désaccord s'est produit à propos 
de la durée du travail dans les mi- 
nes belges. Le problème colonial a 
provoqué un malaise général et 
même les journaux catholiques ont 
prétendu que le Cabinet échouerait 
sur ce point. 

L\>rdre du jour suivant est voté 
à la suite d'une réunion organisée 
à l'Hôtel des Sociétés savantes par 
le groupe parlementaire de la ré- 
forme électorale : a Deux mille élec- 
teurs réunis le 20 mars 1907, après 
avoir entendu l'exposé de M. Etien- 
ne Flandin et les discours de MM. 
Charles Benoist, Paul Deschanel, 
Messimy, Denys Oochin et Jaurès, 
ainsi que les lettres de MM. Ribot 
e€ Aynard, d(mneiit leur adhésion 
pleine et entiènvik la proposition 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



de loi tendant à étahlir le $erutin 
de liste aveo représentation pro- 
portionnelle. 

M. Joseph Reinacfi, M* Démange, 
M* Henri Robert, de Lamarseile, 
Le Poittevin, Bérenger, etc., dis- 
cutent à la Société générale des pri- 
sons sur Yaholitian de la peine de 
mort. La majorité est favorable à 
sa suppression, mais l'accord n'est 
pas encore fait pour savoir quelle 
peine la remplacera^ plusieurs des 
orateurs présents trouvant que la 
peine de cellule qui condamne au 
silence perpétuel mène % bref délai 
ib la folie ou à Tabrutissement. 

Les journaux libéraux espagnols 
blâment avec raison la nouvelle in- 
tervention de la papcMté dans le do- 
tnaine du pouvoir civil. Le pape fé- 
licitait en effet l'évéque de Barce- 
lone de sa campagne contre la loi 
des associations et l'encourageait à 
continuer. 

Le 25 mars 1907 est mort à Berlin 
le prince d^Aremherg, à l'âge de 
57 ans. En sa qualité de chef du 
•«entre, il servit souvent d'habile in- 
termédiaire «itre son parti et le 
chancelier de Bfllow. 

Le 27 mars 1907 est mort à 
Bceaux à l'âge de 53 ans et tout-à- 
fait oublié, Gabriel Jogand, connu 
^flous le nom de Léo Taxil. Après 
avoir fait de l'anticléricalisme, il se 
convertit brusquement en 1885 et at- 
taqua la franc-maçonnerie. L'Ëgli- 
se fêtait déjà cette victoire, mais 
• en 1897, dans une conférence, il ré- 
véla la mystification qu'il avait or- 
ganisée avec ses Contes sataniques 
-et dont l'Eglise fut victime. Depuis 
il vivait très retiré. 

La Frcmee occiipe Oudja sans coup 
-férir, en attendant que satisfaction 
lui soit accordée par le sultan du 
Maroc pour le meurtre du D' Mau- 
champ. 

La démission du grand viùr Mu- 
ehir ed daouleh et le retour aux 
affaires de l'ancien grand viair 
Amin es sultan, donne l'espoir que 



la mise en marche de la machine par- 
lementaire en Perse sera facilitée, 
et que le malentendu qui existait 
entre le gouvernement et le Par- 
lement sera aplani, dans l'intérêt 
du développement de la liberté de 
la Perse. 

Les négociations franco^amoises 
viennMit d'aboutir et un nouveau 
traité, avantageux pour les deux 
pays, vient d'être signé. 

M. de Bûlow, chancelier de l'em- 
pire allemand et M. Tittoni, mi- 
nistre des Affaires étrangères d'Ita- 
lie, ont eu une conférence politi- 
que à Rapallo, le SI mars 1907, et 
à la suite de cette entrevue ils se 
s<»it déclarés d'accord sur tous les 
points de la politique internatio- 
nal e. Les questions du Maroe et du 
désarmement, à propos de la Con- 
férence de La Haye, ont été spéciâ- 
lement examinées. 

Paul Louis. Histoire du mouve- 
ment syndical en France (1789- 
.1906) (In-16, 8.50, Alcan). 

Bakounine. Œuvres II. Ce vo- 
lume contient quelques-unes des 
brochures absolument introuvables 
et fort peu connues de la génération 
actuelle, du célèbre révolutionnai- 
re: Les Ours de Berne et VOurs dé 
Saint-Pétersbourg, Lettres à un 
Français, qui éclairent une tenta- 
tive des révolutionnaires lyonnais 
en 1870, passée inaperçue dans la 
tragédie de cette époque et enfin 
VEmpire Knouto-germardque et la 
révolution sociale. (In-18, 3,50^ 
Stock). 

M. André Tardieu publie la Con- 
férence d^Algésiras, ouvrage fort in- 
téressant qui projette une vive lu- 
mière sur la partie obscure des né- 
gociations, et les pressions et dé- 
marches de la diplomatie allemande, 
qui à deux reprises ont failli com- 
promettre l'œuvro de la conférence. 

BI8T0IBB 

M. Oauckler vient de retrouver, 
sur les indications du savant bis* 



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391 



torien anglais, M. Baint-Clair-Bad- 
del^, dans la vUla Stiarra, située 
sar le Tenant du Janicule, les restes 
du htcus Furrinae où mourut Caîus 
Graocfans, le oélëbre tribun et fixe 
Femplacanent du fameux bois sa» 
cré. 11 ne reste plus maintenant qu'à 
dégager le sanctuaire. 

M. Claadio WtUimaaif ancien mi- 
nistre de l'Intérieur, est élu^ le 
1« mars 1907, Président de l'Uru- 
guay, en remplacement de M. Battle 
y Ordofiez arrivé au terme de son 
mandat. L'élection du nouveau pré- 
sident est favorablement accueillie. 
Les hostilités continuent dans 
l'Amérique centrale entre le Nieor 
raçva et le Hondums, Ce dernier 
pays est définitivement battu et le 
président Bonilla est en fuite. 

MM. Arthur Chuquct et Gabriel 
Mf^nod sont élus membres corres- 
pondants de la section historique et 
philosophique de l'académie royale 
des sciences d'Allemagne. 

Nouvtelle catastiHyfiic de grisou 
en Lorraine, dans la mine de houille 
de Petite-Rosselle, près de Forbach 
et qui fait 70 victimes. 

Grande agitation parmi les intel- 
lectuels italiens, à propos du monu- 
ment gigantesque, qu'on érige à 
Rome, à la gloire de Victor-Emma- 
nuel II. Ceux-ci voudraient, avec 
raiscm, que le monument ne se 
borne pas à célébrer la gWre in- 
contestée de Victor - Emmanuel, 
H mais que toutes les forces idéales 
de la patrie soient rassemblées et 
symbolisées autour de la statue, de- 
puis Dante jusqu'à Garibaldi. >• 

Le 10 mars 1907 a eu lieu à la 
Sorbonne une manifestation en 
l'honneur de Jea/n^aequts Boni- 
seou, sous la présidence de M. Du- 
jardin - Beaumeta, sous - secrétaire 
d'Etat aux Beaux-Arts, de M. Liard, 
rice-recteur de l'Acadteie de Paris 
et Dessoye, président de la Ligue 
de l'enseignement. M. J. Ernest- 
Charles, qui a organisé la manifes- 
tatkm, a déclaré qu'il était néces- 



saire de rendre hcnnmage aux (c vé- 
ritables précurseurs de la pensée 
contemporaine : Voltaire et Rous- 
seau ». M. Paul Painievé, montre 
(c l'influence émancipatrice de Rous- 
seau sur la pensée philosophique mo- 
derne ». M. Philippe Godet apporte 
l'hcHumage de la Suisse à son grand 
citoyen et M. Jean Richepin parle 
du génie littéraire de J.-J. Rous- 
seau. 

L'ouvrage de Maurice Tourneux. 
Bibliographie de Vhistoire de Pa- 
ris pendant la BétoWtion fran- 
çaise (4 vol., gr. in-4. Champion), 
est un monument d'érudition, de 
patience et de science et contient 
la liste de tous les ouvrages rela- 
tifs à cette période de l'histoire de 
France. 

Le 12 mars 1907, une explosion à 
bord du euir€LSsé a léna », à Toulon, 
fait de nombreuses victimes. La 
France reçoit dans ces tristes cir- 
constances des témoignages unani- 
mes de sympathie du monde entier 
et fait d'imposantes obsèques aux 
malheureuses victimes. 

M. Pethof, président du conseil 
des ministres de Bulgarie, est assas- 
siné le 12 mars 1907 par un fonc- 
tionnaire révoqué. 

John Alexandre Dowie, charla- 
tan religieux, fondateur de la ville 
de Sion, vient de mourir. Il se fai- 
sait passer pour le prophète Elie et 
après avoir obtenu un certain suc- 
cès', il fut abandonné par tous ses 
partisans et ne laisse que des dettes. 

Curieux articles documentaires 
sur Babeuf et Barras ; la traite des 
blanches, la revision ocmstitution- 
nelle, le scrutin de liste, etc., dans 
Histoire et Droit, de Paul Robi- 
quet (2 vol.. Hachette). 

Le commandant Moll est de retour 
de sa mission de la délimitation de 
la frontière Congo-Cameroun, Lui 
et ses oompagnonf n'ont qu'à se 
louer de leurs relations avec les 
membres de la mission allemande. 
Les travaux de la mission c<HDmen- 



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302 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



€^8 à M'Biémoa se^ sont terminés à 
Koubft après le paroonrs de con- 
trées particulièrement intéressantes. 
Le général Teheng Ki Tong est 
mort à Nankin. H vint en mission 
en Europe, fut très bien reçu en 
France, publia un ourrage sur la 
Chine, collabora à de nombreux 
journaux français et rentré en Chi- 
ne tomba en disgr&ce pour être... 
devenu trop Européen. 

René Schneider. Borne. Choisis- 
sant tour à tour dans Rome ou hors 
Rome, de l'antiquité, au christia- 
nisme, à la Renaissance et aux 
temps modernes, les sites, édifices 
ou œuvres d'art qui sont les plus ri- 
ches de sens, l'auteur fait œuvre de 
beau style. (In-16, 3.50, Hachette.) 

LFITXKATUBH 

La collaboration des frères Mar^ 
gx^rîtte va devenir moins întimA. 
Paul et Victor reprennent leur ver- 
aonnalité littéraire et chacun siv^ae- 
ra de son prénom propre. Mais il 
n'y a nullement désaccord, loin de 
là. Paul Marguerifte est attiré par 
le calme, tandis que son frère Vic- 
tor, séduit par l'action combative, 
veut se lancer dans le mouvement 
politique. Mais ils collaboreront à 
nouveau un jour ou l'autre. Rien 
n'est changé et la fraternité «n- 
tînue. Paul Marguerttte prépare la 
suite de ses intéressants souvenirs 
d'enfance, le titre du proch%îi vo- 
lume sera : (( Les jours s'allon* 
gent »; Victor Marguericte, un ro- 
man de documentation : cr La Pros- 
tituée ». En octobre la Comédie- 
Française représentera : « Claire 
Fresneau » pièce en 3 actes signée de 
nouveau des deux noms. 

Le Dieu Terme, de Gabriel Ni- 
goud, représenté à la Comédie-Fran- 
çaise, est une aimable fantaisie en 
vers. L'esclave Damon ayant désobéi 
à son mattre, celui-ci l'oblige à 
prendre la place du Dieu Terme. II 
devra garder l'immobilité tonte la 
nuit. Eglé, joueuse de flûte, vient le 



séduire, mais elle succombe à son 
pi^e et devient amoureuse de l'es*- 
clave qu'elle voulait perdre. Beaux- 
vers, colorés et imprégnés de ten- 
dresse. Qrand succès pour les inter- 
prètes. 

Le coup de Jwmae aux Folies* 
Dramatiques, de Henri de Qoreae et 
Maurice de Marsan est un joyeux 
vaudeville, qui, oomine dans la Dar- 
me de chez Maxim, met aux prises 
avec de braves bourgeois provin- 
ciaux une chanteuse de caf é-concert^ 
d'où, scènes fort amusantes. 

Au Vaudeville, Le Buiêseau, de 
Wolff. Un artiste rencontre dans 
un café une jeune femme qui 
attend <( le client », se prend de 
sympathie iNyur elle, et l'arrache du 
(( ruisseau qui charrie tant de vi- 
laines choses, mais, quelquefois em- 
porte une fleur malgré elle ». 

Les paysans russes ne ratifient pa^ 
le jua^tnent sévère porté par TolstfA 
contre Shakespeare, et les lectures- 
publiques du (( Roi Lear », d' (( Ham- 
let » et d' (( Othello » faites à leur 
intention obtiennent le plus grand- 
succès. 

Piquante caricature de la cupidi- 
té française et du snobisme améri- 
cain dans Fcms-New-York, de Crois- 
set et Emmanuel Arène au Thé&— 
Réjane. Les deux derniers actes- 
sont malheureusement venus gâter 
ce qui commençait très bien. 

Au théâtre Cluny : Bouffe la. 
Boute, «urnom d'un automobiliste 
acharné, a été adapté par M. Léon: 
Xanrof d'une farce très drôle de 
M. Kraate, jouée avec un grand suc- 
cès en Allemagne. 

Au théâtre Réjane, la Suzeraine^... 
pièce pour jeunes filles, tirée du 
roman anglais de Harlant, par 
M. Dario Nicodemi. Cest simple» 
honnête et gentil. 

André Lemoyne est mort le 2 mars^ 
1907, à Saint-Jean-d'Angely, sa 
ville natale, à l'âge de 85 ans. Il est 
l'auteur des Chaarmeuses, des Paysa^- 
ges de mer, des FUurs des prés et. 



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383 



ÔBs Boses d'anian, à propoe desquel- 
les en 1865 Sainte-BefUTè disAit : 
(t qu'elles renferment des pièces par- 
faites de limpidité et de senti- 
ment ». Ses vers étaient d'un sen- 
timent tendre et d'une exécution 
délicate et artiste. 

Françms Coppée fonde un prix 
de mille francs à distribuer tous les 
deux ans par l'Académie Française 
à un poète^ de préférence à ses dé- 
but». 

L'Odéon donne la jolie comédie en 
vers de Banville : Florise, publiée 
vers 1870. Chaleureux accueil à l'ou- 
vrage aux vers harmonieux et sou- 
ples et aux élans poétiques. 

Le théâtre des Vaiiétés fête son 
centenaire par la représentation de 
La Bévue au Centenaire de 
MM. Gavault, P. L. Fiers et Hé- 
roe, montée avec un luxe éblouissant 
de décors et de mise en scène. 

Quelques admirateurs de ISuUy 
Prudhomme fêtent, le 25 mars 1907, 
le 25" anniversaire de la réception à 
l'Académie Française du grand poè- 
te dont le monde entier vénère l'œu* 
vre et la pensée, 

La Maison d'argile, d'Emile Fa- 
bre, pièce en 3 actes, représentée à 
la Comédie-Française n'a pas obtenu 
de succès. Son œuvre supérieure par 
endroits est inégale et tient prin- 
cipalement à la natUfe du sujet. 
Mais l'auteur de la Vie publique 
et des Ventres dorés saura bientôt 
prendre sa revanche. 

La 3» série du Coin des Enfants 
oimtient des contes recueillis dans 
la littérature internationale, choisis 
parmi les plus intéressants et dé- 
barrassés de tout esprit religieux et 
de toutes les superstitions bêtes. 
(ln-12, illustré, 3 fr., aux (( Temps 
Nouveaux » 4, rue Broca). 

Gros succès pour L^Homme gui as- 
sassina de Claude Farrère (In-18, 
3.50, Ollendorff). L'action se passe 
dans le féerique décor de Constanti- 
nople et le récit est mené avec art 
et spontanéité. L'auteur gradue sa- 



vamment les effets de surprise et de 
terreur et on prend le plus grand 
plaisir à la lecture de cet ouvrage 
pittoresque et original, palpitante 
aventure d'amour et de haine. 

Alfred Capus dépeint à travers des 
aventures tantôt comiques, tantôt 
émouvantes, une série de types pit- 
toresques dans ses Histoires de Pa-- 
risiens, (In-18, 3.50, Fasquelle). 

Gustave Amiot dans son roman : 
Femme de peintre, étudie un sujet 
très délicat : la situation toute spé- 
ciale de la femme dans le ménage 
d'artistes. (In-18, 3.50, C. Lévy). 

ABT 

M. Jonnard gouverneur de l'Algé- 
rie, a fait restaurer une ancienne 
villa d'Alger, destinée à abriter les 
bénéficiaires des deux bourses de 
voyance pour l'entretien d'artistes 
français en Algérie. Le montant de 
la bourse est de 3.000 francs, les bé- 
néficiaires doivent passer au moins 
dix mois en Algérie et produire 
plusieurs œuvres. 

M. Yasnier, récemment décédé, 
lègue à la Ville de Beims, avec un 
don de 100.000 fr. pour Védifieatior^ 
d'uit musée, une importante eollec- 
tion de t-ableaux, parmi lesquels fi- 
gurent des toiles de Théodore Bous- 
seau, Jules Dupré, Corot, Daubigny, 
Millet, Troyon, etc. tJe musée une 
fois édifié comptera parmi les plus 
beaux musées de province de Fran- 
ce. 

L'Académie des Beaux-Arts élit, 
en comité secret, en remplacement 
du professeur Aseoli de Milan, dé* 
cédé, le professeur Jan-Henri-Cas- 
par Kern de Leyde. 

Le 1^ mars est mort à Paris, ftgé 
de 76 ans, Just Becquet, le statuaire 
élève de Rude. Citons parmi ses 
principales œuvres : Le Faune, 
Saint Sébastien, un Christ en croix, 
un Vendangeur, Ismaël, Faune 
jouant aveo une panthère, etc. 

La Madeleine amoureuse (ro- 
man juif), par Maurice de Waleffe, 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



BOUS fait vivre à Jérusalem, au 
temps du Christ. Monde étrange et 
captivant I Ce roman sauvage et 
audacieux éclaire le vieil Evangile 
d'ude flamme fantastique. (In-18, 
3 fr. dO, Fasquelle.) 

Dans les serres de la Ville de 
"Paris (Cours la Reine) 23» exposi- 
tion annuelle de la Société des Inde- 
pefidaaits. Toutes les formés d^art y 
voisinent. A côté dé quelques bonnes 
toiles, on rencontre trop d'exagé- 
rations maladroites. 

Le 7 mars 1907 est mort un Mu- 
sicien de grand Calent, le composi- 
teur Alphonse Duvernoy, professeur 
au Conservatoire. 

Beaucoup de toiles, surtout des 
portraits, signés de noms connus au 
ScUort de VUnion artistique, connu 
sous le nom de Salon de V u Epa.- 
tant ». 

M. Ch. M. WidoT est élu membre 
de TAcadémie des Beaux-Arts de 
Berlin. 

Le 15 mars 1907 est mort à Pa- 
ris Henry Somm, âgé de 63 ans. il 
eut son heure de célébrité au mo- 
ment du journal le <( Chat noir », 
mais ce genre n'était plus de mode 
et il est mort oublié et dans la mi- 
sère. Ses histoires sans paroles et 
ses facéties joyeuses avaient pour- 
tant obtenu le plus grand succès 
dans le temps. 

Le 15 mars 1907, meurt à l'âge de 
58 ans le peintre Edouard Towtouze, 
frère du romancier Qustave Tou- 
douze et oncle de Qeorges Toudouse. 
Prix de Rome, il se consacra surtout 
à la pieintilre ^éoorativ^. Il est 
Fauteur du Jeu de Robin et de 
Marion au foyer de TOpéra-Comi- 
que et de compositions à la Sor^ 
bonne. Il a illustré également quel- 
ques ouvrages. 

Le 25 mars 1907 est mort à Paris 
à l'âge de 68 ans, le peintre Lion 



Bichet. On lui doit de nombreux 
parysages des forêts de Compiègne 
et de Fontainebleau. 

Le statuaire J.-B. Amy est mort 
le 26 mars 1907. Ami de Paul Arène 
et d'Alphonse Baudet, il s'était for- 
mé lui-même, car enfant il n'était 
qu'un simple berger. U est l'auteur 
de nombreux bustes, notamment de 
celui de Mistral et de plusieurs sta- 
tues parmi lesquelles nous citerons 
le (( Figaro » qui orne la façade de 
ce journal rue Brouot. 

L'empereur Guillaume suit avec 
intérêt les Teprésentations de la 
troupe française de passade à Ber- 
lin, et félicité Mme Suzanne Des- 
prés d'avoir montré une Phèdre si 
humaine et si vivante. 

L'Odéon a représenté la Faute de 
Vabhé Mouret, "tirée par Alfred 
Bruneau du roman bien connu 
d'Emile Zola. La pièce est très bien 
montée, surtout le décor du Para- 
dou, qui est représenté successive- 
ment sous quatre décors différents. 
Musique remarquable. 

Théodore de Wyzewa. Les Maî- 
tres italiens d^autrefois. Ecole du 
Nord. Les principaux maîtres étu- 
diés dans ce volume sont : Giotto» 
Fra Angelico, Fra Bartolommeo, 
Botticelli, Verrochio, André Mante- 
gna, Gaudensio, Ferrari, Joste d'Al- 
lemagne, Carpaccio, Albert Diirer, 
les Deux Antoniello de Messine, Ti- 
tien, Tiepolo, etc. (LaS^ avec 16 
reproductions dans le texte. 5 fr. 
Perrin). 

Henri Maréchal. Les Souvenirs 
d'un musicien, avec préface de 
Reyer. Revue qui fait passer sous 
les yeux dans l'ordre chronologique 
du souvenir les figures de Léo Deli- 
bes, Victor Massé, Auber, A. Chaur 
yet, Jules Barbier, G. Biset, Ber- 
lioc, etc. (In-16, 8.50, Hachette). 
La DntaonoN. 



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'CnSmû^Zl^Tï^^T'^i^^ 



REYUE SCIENTIFIQUE 



PAR 



LUC JANVIIiLE 



S'il est un astre, dans le champ du ciel, digne d*attirer l'attention 
des cosmogonistes, c'est bien Saturne, dont la formation des mysté- 
rieux anneaux laisse la voie libre aux hypothèses. Dernièrement, 
Jean Mascart (la Découverte de VAnneau de Saturne, Gauthier- 
Villars), en racontait la découverte et retraçait l'histoire de leur 
obser\'alion depuis Galilée. L'abbé Moreux, dans la revue catho- 
lique Le Mois (le monde de Saturne, 1* déc.), publie, en synthèse, 
un travail analogue, et conclut que la vitesse de rotation plus 
lente pour la planète que pour les anneaux, ne s'accorde pas avec 
l'hypothèse de Laplace, d une nébuleuse chaude de forme sphéri- 
que, dont les mondes se seraient détachés, ni avec l'expérience de 
la goutte d'huile en tourbillon de Plateau. La conception de Paye, 
d'une nébuleuse froide, ultra-gazeuse, se segmentant autour de 
centres divers sous l'influence de l'attraction, est également dé- 
mentie par la découverte du mouvement rétrograde du neuvième 
satellite contraire aux conclusions de la théorie. Seule, suivant 
Fauteur, l'hypothèse de Ligondés, d'une nébuleuse froide, dont les 
molécules tournaient dans tous les sens, peut s'accorder avec les 
faits. Les satellites tournent aujourd'hui dans le sens prépondé- 
rant des molécules primordiales d'une nébuleuse aplatie, puis mor- 
celée en anneaux. Mais encore peut-on se demander si tous l'es 
satellites occupent dans le système solaire leur place de formation. 
La petite planète Eros, dépassant de notre côté la bande Mars- 
Jupiter, donnait à réfléchir précédemment. Un nouvel astéroïde 
découvert depuis peu au-delà de l'orbite de Jupiter et susceptible 
d'être capté par cet astre, élargit encore le champ des supposi- 
tions. Il y a toute une morphogénèse astrale dont on jBnît par se 
rendre compte. Il y a des engendrements et une circulation et des 



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S9/^ LA RBfUE HVTEtLIiCTUELLB 

' séries de fonctions cosmiques qui nous échappent. Nous ne savons 
rien, considérant ce qui resto à savoir. Peut-être n'y a-t-il pas 
qu'un unique mode de genèse 45n afelronomie, non plus qu'en bio- 
logie î 

Dans le courant de mars, M. Bigourdan a fait à V Académie des 
Sciences, au nom de M. Oboué, directeur de l'observatoire météo- 
rologique de Rome, une communication sur la vitesse des ondes 
sismiques, lors du tremblement de terre des Balkans (4 avril 1904). 
Les secousses mettent 33 minutes pour aller du centre d'ébranle- 
ment aux antipodes et en revenir. M. Poincaré objecte qu'il est 
possible que les ondes rencontrent un milieu de densité autre que 
celle de 1 écorce terrestre et provoquent un retour rapide. C'est la 
théorie de la propagation en profondeur qui m'avait paru 
démentie par un fait sur lequei s'appuient ceux qui, tels 
E. Guarini {Les tremblements de terre, Dunod et Pinat), adoptent 
l'opinion d'une origine électrique des phénomènes sismiques. Du- 
rant des tremblements de terre qui bouleversaient la surface d'un 
pays, des ouvriers mineurs, maintes fois n'en auraient aucunement 
perçu l'effet dans les profondeurs du sol. Ces théories électriques 
sont d'ailleurs sujettes à caution. Il y a des faits démontrés d'é- 
branlements géologiques, comme ceux des soulèvements, dans la 
mer de Behnng, des îles Boloskoff, dont l'histoire est rapportée 
dans une chronique de M. de Varigny {Remaniements de caries, 
le Temps, 5 fév.) Au contraire, il y a peu de circonstances où le 
rôle essentiel de l'électricité, de l'électricité en tant crue cause de 
CCS phénomènes aient pu être démontrée avec certitude. 

On abuse des explications électriques. Il est vrai qu'on ne peut 
toucher à la matière sans en faire jaillir de l'électricité, mais on 
pourrait en dire autant de la chaleur et on l'a dit autrefois. Confu- 
sion plus grave, on altère le sens des mots dans les théories électri- 
ques. J'ai sous les yeux, avec un remarquable ouvrage de H. C. Jo- 
nes {Eleclrical Nature of Matter and Radioactivity, Van Nostrand 
Company, New-York) la leçon du cours d'ouverture de Mme Curie 
à la Sorbonne {les Théories modernes relatives à rélectricilé et à la 
mcâièrey Revue scientifique, 17 nov.), qui est d'un égal intérêt sur 
un sujet même ; mais n'est-ce pas une figure de style que de par- 
ler d'une structure atomique de l'électricité, d'atomes électrons et 
de ions-atomes provenant de la division de l'atome chimique. Si 
l'on songe que la propriété de l'atome est d'être indivisible, termes 
pour termes à recréer, vaudrait-il pas mieux dire que Torganisa- 
lion chimique des corps simples na pas l'atome pour élément et 
qu'il n'y a que des molécules chimiques (fixes dans les corps sim- 
ples, décomposables pour les substances décomposables). Il y a 
d'ailleurs longtemps qu'on s'en doutait et la théorie chimique de 
Berthelot a pour conclusion partielle que les atomes des corps 
simples sont en réalité complexes. 

La mort de ce grand savant philosophe, suivant de près celles de 
Moissan et de Curie, est une perte douloureuse pour la science. 
Berthelot, pour la chimie organique, fut un recréateur. « Ses pre- 
miers travaux, écrit H. Poincaré {Deuil de la science, le Malin, 
25 mars), ont eu pour objet la synthèse des composés organiques. 
Avant lui, on distinguait deux domaines absolument étrangers l'un 



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lA REVUE INTELLECTUELLE 397 

à l'autre, celui de la chimie minérale et celui de la chimie organi^ 
que. Entre les deux, une barrière infranchissable; il existe, croyait- 
on, certains corps que la vie seule peut créer. Tels sont les sucres 
et les alcools. Tout co que le chimiste peut faire, c'est de les ex- 
traire des végétaux ou des cadavres des animaux. Berthelot ne 
voulut pas s'arrêter devant celte barrière et il parvint à la renver- 
ser. Il part des éléments, du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène. 
Grâce à l'effluve électrique, il combine le carbone et l'hydrogène, 
et il obtient Tacétylène ; de l'acétylène, il passe à la benzine ; 
puis il produit d'autres carbures et même l'alcool. La voie était 
ouverte : on Va suivie depuis et on a été beaucoup plus loin. » 

« D'autres phénomènes qui se rattachent plus ou moins direc- 
tement au mécanisme de la vie, ajoute A. Gautier, qui étudie en 
détail l'œuvre du grand chimiste (VŒuvre de Berthelot, Revue 
scientilique, 30 mars), préoccupèrent aussi dès le début la pensée 
de Berthelot, Je veux parler des actions cataly tiques et des fermen- 
tations. Il les étudia longtemps et parvint à cette conception que ce 
qui fait qu'une proportion inCnitésimale de certaines substances 
amène un changement continu dans d'autres matières décompo- 
sables ou fermentescibles, tient à la production intermédiaire d'un 
corps instable dérivé du catalyseur ou ferment, corps instable qui 
se produisant continuement aux dépens de la matière fermentesci- 
ble, et se détruisant ensuite pour revenir à son premier état, amène 
la transformation continue du milieu. » Ce sont ces premiers tra- 
vaux dont l'importance philosophique et les résultats pratiques sont 
les plus grands. La conception de la complexité atomique est in- 
cluse dans l'exposé de la thermochimie créé par lui. il apparte- 
nait à cette génération dont la foi en la science tenait lieu de reli- 
gion et sa vie de travailleur laborieux fut belle jusqu'à la fin. 

Depuis Berthelot, la chimie organique et la chimie biologique 
sont entrées dans des voies nouvelles. Fischer est parvenu à la 
synthèse des dérivés albuminoîdes et l'étude des ferments métalli- 
ques est passée dans le domaine de la médication. A leur sujet, 
M. Bardet entretenait récemment (séance de janvier), la Société 
de Thérapeutique. Il ne faut pas confondre les métaux-lerments 
avec les métaux colloîdaux, dont les effets physiologiques sont 
tout autres. Ces derniers agiraient plutôt comme des diastases, 
avec des propriétés d'apparence paraaoxales sous certaines actions 
encore inconnues. L'action des métaux-ferments est de même ordre, 
mais plus faible que la leur. M. Robin a fait avec eux des essais 
qu'il a communiqués à l'Académie de médecine. Il en obtint des 
effets efGcaces mais passagers dans le traitement des méningites 
tuberculeuses. Pour M. Chassevent, les actions des métaux-fer- 
ments et coUoîdaux sont identiques, mais il y a encore beaucoup 
d'inconnu dans leur façon d'être et d'agir. Leur étude, d'un haut 
intérêt scientifique, reste à perfectionner au point de vue thérapeuti- 
que et chimique. Le sens philosophique de ces nouvelles données, 
suivant nous, est celui-ci. Longtemps, en biologie, on a accordé la 
prépondérance caractéristique aux substances à proprement parler 
organiques. Les substances inorganiques jouent dans les phénomè- 
nes vitaux un rôle égal, et leurs études biologiques sont deux voies 
d'exploration où s'accompliront des découvertes aussi intéressantes 
les unes que les autres, tant en plasmogénie qu'en synthèse orga- 



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398 LA REVUE INTELLECTUELLE 

nique et qu'en biologie proprement dite. L'exclusivisme est tou- 
jours une erreur. Il ne faut pas plus, rationnellement, par exemple, 
dans les recherches sur la génération spontanée, opposer Fisher à 
Leduc ou Herrera qu'en transformisme, Lamarek à Darwin. Il 
est complètement évident, en effet, pour peu qu'on réfléchisse, que 
leurs recherches sont complémentaires et non pas opposées. Evi- 
dence aussi, le fait thérapeutique de Faction modificatrice des fer- 
ments minéraux ou non ; doute, l'exagération en ce sens comme 
en tout autre sens. Le normal est l'aliment, l'anormal est remède ou 
poison. De môme dirais-je qu'au fond des théories médicales des 
traitements par l'eau de mer en injections hypodermiques que le 
D' Dumoulin-Bonnal pratique depuis vingt-cinq ans et qu'il expose 
dans le Journal de médecine de Bordeaux (Travaux originaux^ 
3 mars), il doit y avoir quelque chose d'excellent, çourvu qu'on se 
mette en garde contre les abus qu'il signale. Dans 1 évolution orga- 
nique, (M. Dàstre et M. Quinton ont raison de ce côté), l'eau de mer 
a été le milieu cellulaire précurseur de la lymphe et du sang. Son ac- 
tion et l'action de ses chlorures doit être essentiellement curatrice ; 
mais les causes complexes des modifications vitales font que l'expé- 
rience seule et la pratique peuvent révéler la juste mesure qui 
sépare la vérité de l'erreur aans ce sens comme dans le sens de 
l'action des ferments et des diastases. 

D'une part, comme je m'apprête à l'exprimer dans Tétude qui 
suit cette revue, les associations cellulaires organiques ont une 
partie de leur tissu qui jouent un rôle protecteur contre les varia- 
tions du milieu intérieur du corps qu'elles forment et, par suite, 
contre les mutations brusques des éléments cellulaires intérieurs et, 
dans l'état normal, il est inutile de concourir à leur transformation 
artificielle; mais, si l'on admet pour un instant qu'en l'état anormal 
de la maladie, certaines modifications aient besoin d'être apportées 
dans les tissus, l'eau de mer peut y concourir, car elle n'est pas, 
à proprement parler, nocive, et l'influence des milieux salins est 
grande sur les organismes inférieurs et les organismes cellulaires. 
Au point dç vue morphologique, cette influence a été étudiée ré- 
cemment par MM. Péju et Rajat sur les bactéries (XXXV^* Congrès 
de VAssocialion française pour Vavancement des> sciences). Dans 
les milieux salins, les espèces bactériennes revêtent des formes 
géantes telles que des végétaux transportés d'un milieu stérile dans 
un milieu fertile. Elles prennent des formes épaissies ou très allon- 
gées ; mais ces variations, surtout chez les bacilles, sont acciden- 
telles, non constamment déterminées. Ces formes peuvent être 
morbides, mais la plasticité remarquable des organismes très infé- 
rieurs comparés aux éléments logiques des tissus nobles des orga- 
nismes supérieurs, s'explique par le fait que ces derniers sont 
protégés par l'organisme entier contre les causes de variation brus- 
que du milieu extérieur au corps. 

Comme je viens d'écrire ces dernières lignes, me demandant si 
îe ne viens pas d'émettre là une hypothèse gratuite qu'il serait pré- 
férable de supprimer, parmi la documentation qui m'est soumise, 
une communication de M.Manouélian à VAcadèmie des sciences 
(18 fév.), me tombe sous les yeux. Elle se rapporte au mécanisme 
de la destruction, dans la vieillesse et la maladie, des cellules ner- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 390 

veuses. Les travaux de Cajal, Lugaro, Marinesco, ont mis en relief 
que certaines de celles-ci étaient accompagnées de véritables cel- 
lules satellitaires qui jouent un rôle dans leur nutrition, par une 
division du travail spéciale. M. Manouélian dit que ces cellules se- 
condaires protègent à l'état normal les cellules essentielles, mais se 
conduisent en macrophages quand ces dernières sont affaiblies, en 
s'incorporant leurs granulations. 

Quoi qu'il en soit, je le répète, les cellules nobles des tissus ner- 
veux sont normalement protégées et stabilisées, contre la variation 
et la destruction. Dans Fmanition, elles sont les dernières à dépérir 
et le parasite cérébral se nourrit du reste de l'organisme, à qui il 
sui*vit. Les progrès de son étude histol'ogique sont définis dans la 
remarquable étude que publie R. Legendre au sujet de ses éléments 
cellulaires, points de vue anatomique, physiolo^que et embryogé- 
nique {La question du neurone, Revue scientifique, 9 mars). Le- 
gendre présente les schémas des trois théories successives de la 
structure des cellules nerveuses et de leurs relations : 1** de Gerlach 
(cellules anastomosées en réseaux par leurs prolongements proto- 
plasmiques^ les fibres motrices partant du corps cellulaire, les 
fibres sensitives venant s'y perdre) ; 2® de Golgi (les prolonge- 
ments protoplasmiques n'ont qu'un rôle nutritif indépendant, fibres 
sensitives et motrices aboutissant aux prolongements axiaux rami- 
fiés et nommés depuis cylindraxiles) ; 3** de Ramon y Cajal (théorie 
du neurone). Il ny a pas d'anastomoses réelles entre fibres ner- 
veuses. Hors des cellules de soutien du genre des satellitaires plus 
haut citées, le système nerveux essentiel ne contient que des élé- 
ments ou neurones composés chacun d'une façon quasi-indépen- 
dante d'un corps cellulaire, d'un prolongement cylindraxile et de 
prolongements protoplasmiquçs se tç^rminant librement. Suivant 
certains, les neurones agissent les uns sur les autres par contact et 
ils sont susceptibles de cesser d'agir (théorie du sommeil de Ma- 
thias Duval par rétractation amibolde). Ce sont de véritables orga- 
nismes libres sans locomotion et capables de rompre leur con- 
tinuité. Cajal ayant observé que dans certains neurones l'axe princî- 
f)al des ramifications, le cylmdraxe, ne naît pas d'un corps cellu- 
aire, mais de prolongements protoplasmiques, admet que l'influx 
nerveux suit le plus court chemin et peut éviter le corps cellulaire. 
En un mot, une cellule nerveuse peut influencer une cellule éloignée 
sans agir en proportion sur les intermédiaires. D'autres auteurs 
sont allés plus loin et ont conçu que dans les actes réflexes, le lieu 
de transformation de l'excitation n'est pas le corps cellulaire, mais 
les points de contact des neurones. Ensuite, en 1897, un travail 
d'Apathy affirma l'existence d|un réseau nerveux de continuité et, 
depuis, les savants se sont divisés en deux camps, les partisans de 
la théorie de l'individualité cellulaire des neurones et les antineu- 
ronistes. Legendre, dans l'état actuel, soumet les éléments de la 
question et ne croit pas devoir se prononcer. 

Si l'on ne peut se prononcer sur la structure intime du système 
psychique, peut-on le faire mieux pour les actions du milieu 
extérieur sur lui ou de sa réaction sur le milieu éthéré ou ponde 
rable, susceptible seule d'expliquer physiquement les phénomènes 
dits spirites. Dans l'état actuel, on ne peut qu'impartialement sou- 



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400 LA REVUE INTELLECTUELLE 

mettre Jes faits. Camille Flammarion est en traîn 'd*acheyer, dans 
ïa Revue, un des travaux les plus complets, dans Tadmission de la 
valeur de ces faits, qui aient été écrits sur la question. Il faut lire 
cela la tête froiSe. Sur tout ce qui paraît mystérieux, l'esprit humain 
doit se défendre d'une trop grande crédulité. Nous en reparlerons 
dans une étude spéciale. Il doit y avoir quelque chose de vrai au 
fond de tout cela ; mais il paraît certain qu'on a mélangé le vrai 
et le faux, le douteux et le certain, le frauduleux et le légitime en 
des faits qui vont des tables tournantes aux maisons hantées, à la 
télépathie et aux productions de fantômes. On connaît la psy- 
chologie qui engendre les légendes. Bien des faits d'observations 
manquent de contrôle que certains admettent. Il y a un état 
d'hystérie dont tout le monde est susceptible, c'est l'hystérie du 
mystérieux. Binet-Sanglé a réduit tel phénomène de télépathie à 
distance à des suggestions d'expérimentateur proche. Il est urgent 
que la science positive se consacre d'une manière rigoureuse au 
contrôle et à l'expérimentation des faits médiumnîqucs. 

Obseryation. — Parlant du docteur Foveau de Gourmelles dans notre 
numéro de février, page 268, il eut été juste de signaler ses travaux 
précurseurs d'électrolyse médicamenteuse dès 1890 ; ceci pour Texactitude, 
car nous ne sommes pas sollicités à rectifier. Le mérite que nous attri* 
buans à Stéphane Leduc, vient de l'ensemble des travaux que nous en 
connaissons et visait ce qu'il y a de personnel dans son livre sur les mé- 
dications ioniques. 



Des points de vue nouveaux du transformisme 



Y a-t-il vraiment une question Lamarck ou Darwin ? 

On peut l'admettre. En tous cas, elle est auprès de la question 
Lamarck et Darwin ou Moïse, comme une taupinière auprès d'un 
Himalaya. Je no saurais mieux, essayant par l'imagination un 
recul dans l'avenir pour m'éloigner des détails du sujet, je ne sau- 
rais mieux, dis-je, comparer la question de l'évolutionnisme qu'à 
celle de la gravitation, avec l'aggravation de sa complexité qui la 
rend infiniment interprétable. Buffon commence Lamarck comme 
Ticho-Brahé, Kepler ; Darwin explique Lamarck conrnie Newton, 
Kepler, et, en définitive, Laplace complète et Newton et Kepler 
comme Haêckel complète Lamarck et Darwin. Kepler est Alle- 
mand, Newton Anglais, Laplace Français. Lamarck est Français, 
Darwin Anglais, Haëckel Allemand, et ce n'est pas trop du génie 
de trois grands peuples pour donner toute leur signification à 
des problèmes de cette envergure. Il y a dans Kepler et Newton 
des choses contestables, comme il y en a dans Lamarck et Darwin; 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 401 

mais il restera Is^.constatatioa dés Lois et Tesprit de Texplication 
gravitale, comme la constatation de l'adaptation et l'esprit de l'ex- 
plication sélective. Les grandeis vérités scientiCques sont des vé- 
rités de La Palice et Tor se demande comment on a mis si long- 
temps à les découvrir. Si quelque jour j'en ai la place dans cette 
revue, je me propose de chercher à mettre en évidence qu'on fait 
de la gravitation et de la sélection ailleurs qu'en astronomie et 
biologie, qu'on ne remue pas le bout du doigt sans en faire et que 
ce. qui serait surprenant, c'est qu'il puisse en être de toute autre 
[açon. 

On n'a pas appliqué de suite la théorie de la gravitation à la 
chimie et à la.btiologie. De même, ce n'est qu'après Darwin que la 
théorie de la sélection prend corps dans la biologie cellulaire et 
dans le domaine inorganique. Mais que de mesquines querelles 
autour de ces sujets ! Que sous prétexte de justice envers l'un on 
commet d'injustices envers l'autre I Que pour se faire plus grand, 
l'on se rend. petit et, comme sans s'en douter, on fait du tort à ses 
propres écrits en vue de l'avenir qui doit remettre les choses au 
point ! 

Quand en 1809, Lamarck écrivit sa Philosophie zoologique, il 
avait été placé sur la voie du transformisme par son maître BufFon. 
Il est presque certain qu'il ne connut ri^n des envolées de Goethe 
sur les Métamorphoses des plantes (1799). Pour BufTon, comme 
pour Lamarck, l'idée d'une possibilité de variation des espèces 
était intuitive. Elle ressortait de l'observation de l'ensemble gra- 
duel des êtres. On ignorait encore les preuves tirées de la pa- 
léontologie, dont la science n'était qu'en ébauche. Pour celles que 
fournit Tembryogénie, on ne les soupçonnait même pas. Cette 
autre science n'allait s'esquisser que vers 1828, après la décou- 
verte de l'œuf qu'on avait jusqu'alors confondu avec le follicule 
qui le contient. Au temps de Lamarck, on parlait d'un vague tissu 
cellulaire qui enveloppait les organes ; mais la véritable nature 
de la cellule ne .devait être connue que vers 1838. Ce n'est qu'en 
1845 qu'on se rendis compte qu'il existait des organismes vivants, 
de nature monocellulaire, comme l'œuf. En 1859, à l'époque même 
de la publicalioa de VOrigine des espèces, de Darwin, les données 
actuelles de Tanatomie, de l'histologie, de l'embryologie, de la 
paléontologie, qui font du transformisme une certitude pour tout 
homme sensé, n'existaient qu'à peine. La conviction de Lamarck 
sur la descendance était faite depuis longtemps quand la question : 
« Comment cela a-t^il pu se faire 7 » se posa pour lui. C'est à 
l'anatomie comparée qu'il demainla la réponse. L'observation des 
organes atrophiés li^.lui suggéra. Les animaux varient en dévelop- 

BIV. HfTlUlOV. 26 



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402 LA REVUE lUTBLLECTUEIXE 

pant leurs organes dans le sens de leurs besuHns. Ils s'adaptent au 
milieu ; la fonction crée l'organe, le besoin dirige la fonction. 
L'organe qui sert se développe, Torgane inutile s'atrophie. L'hé- 
rédité pour lui est supposée démontrée. C'est une chose tellement 
évidente que les enfants ressemblent aux parents qu'on ne saurait 
trouver une preuve plus formelle. Si Lamarck avait connu Fem- 
bryologie moderne, il est fort probable qu'il eût réfléchi plus lon- 
guement sur la nature de ce dernier fait. Mais comment l'aurait-il 
pu ? Il y avait plus de vingt ans que Lamarck était oublié et nul 
ne croyait plus à la possibilité du transformisme quand Darwin 
publia YOrigine des espèces et simultanément avec son compatriote 
Wallace émit une théorie de sélection naturelle. Darwin se trou- 
vait en face de la même intellectualité que son précurseur. Pour 
lui comme pour. ce. dernier, il s'agissait avant iùUf de convaincre 
cette intellectualité qu'elle, se trouvait datlé l'erreur en admettant 
la fixité des espèces, il s'agissait de démonirer le tfans(ormisme. A 
cette ^poque,ravancemeat des sciences avait ajouté des preuves pa- 
léontologiques à celles de Fanatomie comparée. La persuasion 
était plus facile qu'au temps de Lamarck, mais encore, Darwin se 
trouvait à même d'étudier la sélection artificielle, dont l'étude pra- 
tique était très dévek>ppée dans son propre pays. Il avait lu Mal- 
thus et les écrits de Ilobbes, son compatriote,' ne lui étaient pas 
inconnus. Darwin, comme Lamarck, admit Tadaptaiiony mais il 
lui donna la ^leciion naturelle comme moyen. La lutte poui* la vie 
fut, à son idéQ, le principal mobile de Fadaptatioh et de la sélec- 
tion. Darwin comme Lamarck fait tendre toutes* ses preuves vers 
Févolutionnisme. C'est lui qu'il veut démontrer et pour cela qu'il 
explique les possibilités de l'évolution. Comme à Lamarck, l'héré- 
dité sur laquelle toutefois il s'étend et la transmission des carac- 
tères acquis lui paraissent évidentes. S'il interprète ces phéno- 
mènes, c'est pour ne pas paraître incomplet. ïl n^a ni le temps (ni 
le moyen peut-être) de les approfondir. * Sa pangenèse est provi- 
soire. A partir de lui et après lui, d'autres vont venir qui consoli- 
deront sa doctrine, Huxley, par exemple, maïs plus wicore Haêc- 
kel qui, dans la révélation du point de vue transformiste, cherche 
à coordonner les faits nouveaux qu'il découvre ou rassemble pour 
donner au darwinisme toute sa signiâcatiori. Il faut enchaîner, 
combler des lacunes, tant en philosophie qu'en science pure, créer 
une classification, définir la véritable descendance de l'homme, 
.édifier l'anthropogénie, pour cela même, approfondir expérimen- 
talement ou par observation bien des détails. Mais pour Haêckel 
aussi, le but c'est. la démonstration transformiste. Cet homme' en 
est* Fouvrier suprême. Aujourd'hui, la réalité de la descendance 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 403 

humaine n*est plus contestée. La preuve est faite ou considérée 
eomme faîte et le nom de Haëckel, quoi qu'en disent certains es- 
prits étroits qui ne savent rendre justice qu'aux morts, est insépa- 
rable de ceux de Darwin et de Lamarck. 

Aussi, le transformisme étant admis, le problème de la philoso- 
phie biologique ne se présente-t-il plus à ceux qui viennent sous le 
même jour qu'à ceux qui s'en vont. Je le constate précisément par 
là lecture d'une infinité d'écrits. Querelles de mots, querelles de 
noms. On veut faire tenir Darwin dans Lamarck, ou faire table 
rase des théories de Darwin pour se donner le mérite d'expliquer, 
avec d'autres phrases que les siennes, ce qu'il a dénK>ntré par 
avance. Certains l'éludent complèt^nent, accordent un peu à La- 
marck et presque tout à de Vriès, qui, par hasard, a mis en évi- 
dence un cas d'hérédité anormale dont la théorie est incluse dans 
Haèckel. D'autres enfin, veulent affirmer cette La Palissade que 
des tendances de fixité jouent un rôle énorme en biologie, sans 
s'apercevoir que si les évolutionnistes en avaient douté, ils ne se 
seraient pas donné tant de mal pour montrer que les espèces chan- 
gent. Mais pour les uns et les autres, un fait incontesté : le trans- 
formisme lui-même. 

Si l'on réfléchit aux circonstances historiques de l'édification 
lamarckienne ou darwinienne, on ne peut se retenir d'être étonné 
qu'il ait fallu soutenir des luttes philosophiques aussi vives pour 
faire admettre quelque chose d'une évidence pareille à celle des 
variations organiques. Si par exemple Lamarck ou Darwin avaient 
pu faire adopter le transformisme par ce simple énoncé : <( Les 
espèces changent, parce que tout change, parce que le changement 
est la loi de nature, parce qu'il est impossible à quoi que ce soit 
dans le monde j|le ne pas changer », ils ne se seraient peut-être pas 
donné le mal -de découvrir les facteurs les {>lu8 importants de 
l'évolutionnisme ; l'adaptation et la sélection. En réalité, tous les 
caractères de viariatîon ne sont pas des caractères d'adaptation et il 
faut bien distinguer entre ceux qui sont suceptible^ de se trans- 
mettre héréditairement et ceux qui ae le sont pas,. dans les pre- 
miers mêmes, entjré ceux. qui sont nécessairement transmissibles 
et ceux qui ne le deviennent qu'à la longue ou accidentellement. 
C'est une étude infiniment complexe, mais débarrassées de l'obli- 
gation de faire la preuve de la réalité transformiste, c'est préci- 
sément aux générations présentes de la mener à bien. 

A la base même du problème, les opinions diffèrent. Quelle est 
la caractéristique de la vie organique î Le Dantec (1) la voit dans 

(1) La Damxio. — EUmenU de philoiophie Molotfiflu^i 1 ^« in-16, S^j 
(Aloan). 



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404 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



la croissance par assimilatîoD chimique. Mais rien n*est moinsF 
sûr. Aujourd'hui, la plasmogenèse (expériences de Leduc) nous 
montre des formes de croissance très analogues à cdles de la vie. 
Il paraît que Tassimilation chimique n'entre pas dans leurs fonc- 
tions ; mais supposons que demain on arriv&t à produire des for> 
mes de croissance possédant ce pouvoir, il leur manquerait encore 
le don de reproduction décidément et, par ce seul fait, caractéris- 
tique. 

On peut déjà prévoir parmi les caractères communs à toutes 
les formes de croissances par assimilation chimique ou autre, 
douées ou non de reproduction, deux catégories : les caractère» 
de fixité et les caractères de variation. Les premiers résultent de 
la propriété (Tun même élément de croissance de se développer 
suivant des formes analogues en des milieux analogues en présence- 
d'éléments analogues d'assimilation, les seconds de celle d'un 
même élément de croissance de se développer suivant des modes 
différents en des milieux de circonstances différentes, par exemple- 
en présence d'éléments d'assimilation différMits. 



(A Suivre). 



Luc Janville.-* 



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REVUE SOCIOLOGIQUE 



PAR 



RIONAO-ZiLIEN 



Quand des esprits d*une certaine noblesse d'allure, mais qui n'ont 
Tpas pu ou qui n'ont pas su se dégager des mois, croyant faire le 
procès de tendances positives, ne font que celui du fantôme qu'ils 
Vimaginent, je ne puis m'empêcher de sourire. Ainsi m'est-il arrivé 
plusieurs fois durant' la lecture d'un petit livre de M. Jacquinet 
iQue savons-nous f Perrin), qui est le plus typique mélange d'cx- 
<:ellentes choses et de choses bien dites contre aes choses incom- 
prises. Ainsi M. Jacquinet, s'en ira de cette terre, avec la convic- 
tion que l'utilitarisme matérialiste, le manque d'idéal, la soif de 
rarffent, sont inséparables et dérivés du manque de foi et de la 
philosophie des sciences exactes (Chap. III). Mais toutes ces choses 
ont existé de tous temps sous des noms différents et sont des choses 
liumaines. Je trouve les financiers du temps de Louis XIV, les trai- 
tants sous Louis XV, beaucoup plus ignobles que ceux de nos jours, 
et je connais bien peu de savants ou de philosophes matérialistes 
-qm soient en même temps des hommes d'argent ou des jouisseurs. 
On peut aussi se transporter, pour en juger, dans la croyante Rus- 
sie. Sur quinze viveurs qui font la noce à Paris, il y en a bien qua- 
torze qui ont fait de la métaphysique pour un scientifique. 
La confusion vient du point de départ. Nous, nous disons au sujet 



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406 LA REVUE INTELLECTUELLE 

de la foi : « D£(ns la discussioii â^ vrai, il n'y a pas ce qu'il faut 
croire, ce qu'il faut croirj^^V un tiis^iwtendu, il y a ce qu'il faut 
cpotre certain, ce qu'il ténu ci<dEè fpo89lbie, et ce qu'il f^UjU^oire 
i^r$l^«mM^ d6> beauté du selti^ent est en^wStede 

la m^herche du vrai. Le vi^i, ce n'est pas ce qu'on, suppose vrai^ 
qu'on aimerait vrai, c'est ce qui est démonùé* Les vérités senti- 
mentales sortent du domaine de la science/ nafurelte. Elles entrehl 
dans celui des sciences que crée l'homme relativement à ses concefv* 
lions, en morale, en esthétique, en utilitarisme même, et elles ne 
sont vraies que par rapport à l'homme. Nulle sentimentalité n'est 
susceptible de découvrir la gravitation ; elle peut inspirer un chef- 
d'œuvre ou une belle action. 

Notre époque de positivisme, oh I elle est étrangement philan- 
thropique. Elle n'est pas que cela. Toutes les branches de l'activité 
intellectuelle donnent lieu constamment à une abondance d'écrits et 
d'actes dont on ne peut se douter dans l'impossibilité de tout con- 
naître. La morale qu'on croit abandonnée, et qui, effectivement se 
réfugie en des recueils spéciaux, est l'objet de la production la 
plus formidable, avec la sociologie et la politique. Un seul sujet 
de détail entre cent sujets est traité, le même mois, de vingt manières. 
Remarquez, en outre, ({ue tel écrivain, compie M. {lenri RoUet, 
qui écrit sur la criminalilé de l'enfance» par exemple (Les tribunaux 
pour enlanis en France, édition de la Revue de rEnfant), de con- 
cert avec M. Edmond Julhiet, sur le même motif^ pour les Etats- 
Unis, M. Klein, pour l'Angleterre, M. Gastambide, pour l'Alle- 
magne, s'occupe activement de cette môme enfance que les tribu- 
maux ont pris l'habitude de lui confier. Eh bien, c'est précisément 
dans la ville pratique, positfYd, asentimântale de Chicago, que l'ins- 
titution qu'ils réclament a vu le jour en 1899, avant d*être adoptée 
par la moitié des Etats américains. « Chicago, Chicajgo, la soi-di- 
sant matérialiste, écrit de lui-môme M. Klein, à l'appui de mon dire 
(Tribunaux pour enlanis, Revue hebdomadaire, 6 avril), Chicago, 
la ville des packing-houses et des conserves avariées, la Jungle 
d'Upton Sinclair. » L'histoire de la Lutte contre la criminalilé iu- 
vénde au xix* siècle, est particulièrement étudiée dans l'écrit de 
J, GrosmoUard (Archives a anthropologie criminelle et de crimino- 
logie, 15 fév., 15 mars), et elle peut se diviser en 3 périodes : « La 
première s'étend de la Révolution de 1789, qui jette les hases de 
notre système pénal, à celle de 1830. Purement répressive, elle se 
caractérise à l'égard de l'enfant criminel par la détention simple ; 
La deuxième, qui peut être appelée période éducative, parce que 
le devoir d'éducation y apparaît et y inspire l'œuvre capitale du 
siècle, la loi du 5 août 1850, va de la Révolution de 1830 à celle 
de 1870; 

La troisième période, période républicaine, voit se perfectionner 
l'éducation pénitentiaire, en même temps que ^'organisent la pré- 
vention de la maison de correction et la prophylajûie du crime. Elle 
cherche à atteindre le mal dans sa source et mérite le titre de pé- 
riode préventive et prophylactique. » 

Chaque homme d'une même époque, vivant dans un milieu res- 
treint, est nécessairement destiné à ignorer les caractéristiques de 
son temps. Bien peu de gens se doutent que, non seulement 
l'éthique tient une place majeure dans l'activité intellectuelle, con- 



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L4 BBVUB imeLi^crûfiLufi 407 

temporaine, mais que, tandis que la philaiitropîe appaiiîenl su^ 
tout aux partis moyens, lainlorale individuelle est parirculièrement 
Je fait des écnvams religieux et anarchistes qui ont besoin d'airir 
sur rmdjvidu pour l'amener, soit à la résigfnation, soît à la cons^ 
cience. L Entraide de l'anarchiste Kropotkine, contient des passa- 
ges qui seront classiques dans deux siècles. Le socialisme, lui, 
croit au bien-ôlre moralisateur et son solidarisme revôt une forme 
toute d action. 

La solidarité, en effet, n'est un principe défini que pour un petit 
nombre de penseurs dans son sein, et c^esl la communauté des in- 
térêts groupés qui l'impose à cSeux mômes qui ne s'élèvent pas jus- 
qu à sa compréhension et qui souvent les fait agir comme sous 
reffort d'un sentiment altruiste. L'impulsion est tefie, que les aspi- 
rations socialistes cheminent sans relâche dans les masses ou- 
vrières, tandis que le parti socialiste lui-même subit une crise évi- 
dente de stagnation en certains pays. Paul Louis, étudiant cette 
dernière (La Crise du Socialisme^ le Courrier européen, 8 mars), 
estime qu'elle, provient : 1^ de la phase Je prospérité sans précé- 
dent que le monde, traverse, ce qui diminue le nombre de ceux qui 
vont aux idées avancées dans l'élan de la misère ; 2® de l'abandon 
du collectivisme parlementaire par la petite bourgeoisie qui lui 
avait donné sa voix contre le grand commerce, menace de ruine 
pour elle, et qui s'aperçoit que le socialisme conquiert jusqu'aux 
prolétaires de leurs boutiques; 3* des embûches du socialisme 
parlementaire ; 4* de l'opposition qui commence à s'établir entre 
le socialisme politique et le syndicafisme. A propos de l'échec par- 
lementaire, des socialistes allemands, Ivanoé Bonomi (lo Scacco del 
sociali;&mo iedesco,, Critica sociale;'!^ fév.), rappelle qu'au Con- 
grès d'Amsterdam dé 19Q4, Jaurès — non encore, dit l'auteur, pris 
au piège de son parti unitaire qui devait être pour lui une espèce 
de tombe, — avait prédit la crise actuelle. Qu'avez-vous fait, de- 
mandaitril, avec son incomparable éloquence, aux socialiste^s al- 
lemands, de vos «S.OOQiOOO de votes, au lendemain de votre grande 
victoire électorale î Vous avez crié, c'est vrai, l'Empire est nôtre f 
le monde est nôtre I mais, l'écho de ce cri évanoui, vous êtes re- 
tournés au Parkmént à répéter vos protestations stéréotypées, mo • 
notonès, sans oser rompre, violemment, la croûte féodale de l'em- 
pire qui stérilise votre énergie démocratique. Et Jaurès confron- 
tait avec ie sbcialisme allemand, le socialisme français, accusé des 
ffxands évangélistôs du marxi^rmcj d'hérésie et de corruption. A 
la ma^ifique bataille du prrolétariai français pour la république 
et les institutions républicaines, il opposait l'indifférence avec la- 

?[uelle les socialistes allemands suppNE>rtent leur constitution semi- 
éodale. Ivanoé Bonomi baptise révotutionarisme verbal celui de 
Kautsky et de Bëbel. Il le caractérise <x intransigeant révolution- 
naire et quiétismé antirévolutionnaire, fait de phrases donores et 
de docilité résignée ». Il dit que pour tout parti est ce dilemme: « ou 
se rénover ou périr ». Et Bonomi a dit vrai : « Ou se rénover ou 
périr t » Si le socialisme a gagné' du terrain en France, c'est que 
les anciens partis républicains ont fait faillite aux principes répu- 
blicains, daAs raffâire Dreyfus, tandis que le socialisme prenait 
en tùmn la sauvegarde de la République, fût-elle bourgeoise. C'est 



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406 LA BBVUB INTELLECTUELLE 

que toutes les théories dogmatiques sont absurdes en pratique. 
VoilA, disent certains» comment les -choses doivent se passer, et 
si elles ne se passent pas ainsi, elles ne se passeront pas. Le 
malheur c'est qu'il se passe toujours quelque chose. Les socialistes 
allemands le savent aujourd'hui. 

Il serait temps de se dégager des formules vaines et de se convain- 
cre que la sagesse et i'haoileté politiques ne sont pas incompatibles 
avec les convictions ; qJil y a un temps pour tout, pour fa révo- 
lution et pour la paix, pour créer et pour transformer, pour com- 
mencer et pour achever. Quelle que soit la sympathie qu on puisse 
professer pour la classe ouvrière, il est difficile au bon sens de 
se convaincre que la transformation de l'organisme économique 
actuel en organisme inverse puisse s'accomplir en 24 heures, pour 
la réalisation du socialisme intégral ou que le miracle moral qui 
rendrait possible un état social d'harmonie anarchique, soit le fait 
d'un simple décret pohtique. Que chacun se pose nettement la 

auestion sans faire l'ange, ni la hôte 1 Quel sera ce régime, sou- 
ain sans adaptation, instauré à la loterie du sang et de la spo- 
liation fatale ? Qu'on cherche à donner l'impulsion vers plus de 
justice économique, qu'on note certaine^ tendances de socialisa- 
tion partielles qui se peuvent toujours abandonner en cas de non 
réussite, qu'on ori^te dans certaines directions,- cela se conçoit ; 
mais, qu'on croie bien qu'une révolution même en une telle trans- 
formation ne pourrait être qu'une étape. La question de la distri- 
bution des richesses résolue, celle de l'accroissement fatal de la 
population ne tarderait pas à y substituer celle de la richesse tout 
court, si, dans l'intervalle, la question de la défense extérieure 
ne s'était pas posée elle-même. Dès lors, il n'y a de rationnel qu'une 
évolution qui envisage en même temps tous les aspects du pro- 
blème, suivant une constante adaptation du progrès aux circons- 
tances. 

Tous les théoriciens commettent également, et sans s'en aper- 
cevoir, ce crue j'appelle Veitreur de Vmsolui, C'est un paradoxe qui 
consiste à donner à un terme relatif un sens absolu par une habi- 
tude littéraire tellement usuelle dans l'expression moderne, qu'on 
ne s'en rend compte qu'avec la plus grande difficulté. Souvent un 
raisonnement qui paraît d'une justesse rigoureuse, parce au'on ne 
se donne pas le mal de le réfuter sur la nuance du sens d un seul 
de ses mots, est pourtant d'une fausseté flaffrante. Le théorème 
de l'anarchie, tel que le développe Paraf-Javal (Les faux droits de 
Vhomme et Us vrais, édition du Groupe d'études scientifiques), en- 
tre dans le cadre des paradoxes de l'absolu. Il dit : « Ou les hom- 
mes seront déraisonnables, ou les hommes seront raisonnables. — 
S'ils sont déraisonnables, alors société déraisonnable, avec ou 
sans gouvernement. — S'ils sont raisonnables, alors point besoin 
de gouvernement. La raison mène à l'anarchie. » Mais, au'est-ce que 
la raison 7 Ce mot désigne deux choses : la faculté de la raison, là 
quantité de sa qualité. L'homme raisonnable n'est pas — raison* 
nable est un malentendu — il n'y a que le plus ou moins raison, 
le plus ou moins raisonnable, et demain, comme aujourd'hui. Cela 
ressemble au théorème de la foi. Il faut croire, dit-on. Il faut croire 
est un malentendu. H y a ce qu'il faut croire certain et ce qu'il faut 
croire incertain. Il {aut croire tout court ne signifie rien. Il n'y a 



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LA REVUB INTOLLECTUELLB 409 

pas non plus de aociéU raisonnable^ il n'y a qu'une société meil- 
leure et celle-ci, il y a d'ignobles bourgeois qui la souhailenl au 
même titre que les libwtaires. En tout cas, la raison ne mène pas 
à 1 anarchie pour la seule cause que. la raison est de sa nature 
un mode de gouvernement, et de gouvernement rigoureux du cer- 
veau conscient sur l'instinct. Dès lors, l'anarchie théorique n'est 
plus qu'une conception substituant le gouvernement mord de l'in- 
dividu par lui-môme au gouvernement politique de l'individu par 
les autres. Malheureusement, il est impossible d'abstraire les lois 
de» relations extérieures d'un élément social organique ou non des 
lois de son fqnctionnement intérieur, c'est-à-dire que l'anarchie est 
de toute évidence irréalisable. Anarchie encore est donc un malen- 
tendu. Anarchie n'est pas. Il y a l'anarchie idéale ou impossible 
et des tendances anarchiques. Celles-ci consistent à concevoir le 
gouvernement des hommes par 1© maximum d'action morale et le 
minimum d'action politioue. Or, l'anarchie s'est fait connaître aux 
hommes par une contradiction flagrante : P l'action politique vio- 
lente dans la maladresse jusqu'à 1 énormité j 2* par des actes dont 
1© caractère de passion et d'aveugle brutalité est la négation même 
du sang-froid et de la raison morale, et qui n'ont d'ailleurs jamais 
nui <ju à ses doctrinaires. Le parti anarchique est un parti de con- 
tradiction et d'incohérence qui compte des esprits de premier ordre 
et des imbéciles de vingtième degré, qui mêle des conceptions très 
supérieures à des raisonnements de père Peinard, qui a des mé- 
thodes de politique brouillonne en contradiction avec les préten- 
tions de sagesse de sa morale, qui n'arrive pas à dégager la pos- 
^ilité de ses tendances de son idéal irréalisable, qui est l'esclave 
de quelque mots et d'un nom, et qui n'a su se rendre* compte à son 
début, qu'en politique, il n'y a pas de fautes pardonnables. Et pour 
lui comme pour le socialisme, peu,l être méditée la phrase très 
profonde d'Ivanoê Bonhomi : « Ou se rénover, ou périr î » 

L'anarchie à la lettre, l'anarchie du jour au lendemain, dans l'état 
actuel de la nature humaine, l'anarchie sans gouvernement dans 
une société qui compte des fous, des 'malades, des perver^s, des 
lâches, des ambitieux, des ignorants, des mystiques, sans compter 
les forces, acquises qui n'ont pas le pouvoir de s© modifier d'elles- 
mêmes, et qui ne soiit pas cause de leur déterminisme, elle existe 
dans la Russie actueUe, la Russie de la seconde^ Douma, telle 
qu'Abel Bonnard {Qu'espérer de la Douma 9 la Semaine littéraire^ 
9 mars), en trace le tableau dans sa revue politique. C'est un mé- 
lange ae terreur policière et de terreur nihiliste avec chance de 
durer. La nouvelle Douma n'excite pas l'enthousiasme. On ne croît 
plus au mtraclel Peut-être la laisseràrt-on siéger le temps d'un nou- 
vel emprunt, puis elle sera déclarée ingouvernable et congédiée. Plus 
que jamais la Russie court à la Révolution. Le gouvernement ne 
peut se décider à rompre avec son absurde bureaucratie. Et pour- 
tant encore, s'il est un régime à qui puisse s'appliquer la formule : 
« Ou se rénover, ou périr 1 » c'est bien le sien. 
. Ou se rénover ou piérir 1 peut se dire encore pour l'Eglise catho-. 
lique dont la publication des papiers Montagnini, saisis par la 
Justice, à l'instigation du ministère Clemenceau, nous révèle toute 
l'étroîtesse et toute la puérilité politique. Le Vatican ne paraît pas 



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410 LA REVUB INTELLECTUELLE 

avoir la^^rnoiodre conscience de ce api se passe réellement Sur la 
Terre»( ^t l'airticle célèbre sur le pontificat de Pie X, par Mgr. Ireland 
(North American RevieWt 1* fév.), ne l'en défeiid quavec une 
modération bien intentionnée. L'éducation de tous ces gens en fait 
un ensemble de forces encore puissantes, mais aveugles, qui fonc- 
tionnent comme elles ont fonctionné, parce cpi'elles ont déjà fonc- 
tionné« Du machiavélisme enfantin, de la diplomatie de tradition, 
une inconscience sans égale de la légitimité des aspirations de 
leur époque qu'elles doivent combattre pour être. L'Eglise est con- 
duite par des gens qui connaissent très bien le navire, mais qui 
s'efforcent d'ifiçnorer la mer sur laquelle ils voguent. Ils y trou- 
veront d'autres écueils qu'en France. 



La Science économique 

Sauf à certains points de .vue, Herbert Spencer, il est peu d'écri- 
vains qui aient traité de l'économie politique en se penchant en 
naturalistes sur l'organisme social, et quel que soit le mérite de 
l'ceuvre d'Yves Guyot, la Science économique (1) que j© viens de lire, 
elle existe surtout au point de vue de l'étude qui détermine les lois 
d'entités phénoménales et qui fut aussi bien celui des physiocrates 
du xviii* siècle que des fondateurs du socialisme récent. Pour Tinté* 
rôt de la comparaison des deux méthodes, dégageons-nous un ins- 
tant de l'ambiànçQ humaine, et jetons un coup d'œil sur une nation 
quelconque de la terre comme si les choses étaient vues en réduc- 
tion, et comme s'il s'agissait d'une agglomération organique indif- 
férente; 

C^tte agglomération n'est pas comparable à la colonie d'un tissu 
dont les cellules sont liées entre elles, et poiu* qui cette Uaison est 
une nécassitéi vitale. Au contraire, chaque homme étant considéré 
comme une cellule mobile, a pour nécessité première la liberté. 
Il s'agirait plutôt d'un polype spécial, immense, dont chaque rudi- 
ment au premier abord, occupe une case qui. est sienne, et qui 
s'est développé à même le soL Et voici des agglomérations de casQs 
qui sont des villes, centres d'échanges, de transformations, d'éla^ 
borations des produits nécessaires à la subsistance. Mais bien vite 
on reconnaît que les cellules de la colonie ne sont pas liées aux 
cases qu'elles occupent, et que celles-ci ne sont pas 1^ propriété 
' • ' ■ . - ■ ■ ■ . . 

(1) l^vn GuTOT. ta Science éconotnique, 9" édition complètement re- 
fondue, 1 YoL în-16, 6 Ir. (Schleiolm: frères). 



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LA BEVUD iNTELLEGTUeLUS 411 

des organismes qui les habitent. Bien mieux, le sol de la colooie 
est la propriété exclusive de quelques-uns et la circulation . s'ac- 
complit par des voies spéciales étroites réservées à cet usage. Ces 
cellules possédantes sont l'essence même de Torganisme tel qu'il 
s'est constitué. Au point de vue exclusivement économique, ce 
sont elles qui ont créé l'organisation primitive, qui ont déterminé 
la création d'un système circulatoire à leur usage pour charrier 
la matière facile d'échange et déterminer le système directeur de 
l'organisme dans le but de leur conservation* D'autres cellules pos- 
sédantes gardent en réserve cette matière d'échange par le fait 
d'un privilège héréditaire et sans utilité présente pour l'organisme. 
D'autres cellules possédantes encore abandonnent la matière 
d'échange de leur réserve pour des produits bruts qu'elles trans- 
forment, ce sont les cellules industrielles. A celles-ci, les cellules 
commerciales fournissent de la matière d'échange nouvelle en com- 
pensation des produits transformés, digérés, pour les livrer elles* 
mômes à la consommation en vue de grossir à leur tour leur ré- 
serve de matière d'échange. 

Toutes ces cellules sont privilégiées par leur situation hérédi- 
taire. Elles accumulent autour d'elles des. réserves généralemeol 
bien au-dessus de leur consommation ; mais, comme elles ne sau- 
raient, d'elles-mêmes, accomplir tout le travail nécessaire à l'ex- 
ploitation du sol, à la transformation des produits, à leur échange, 
et aux échanges de la matière circulante qui représente les produits, 
elles se servent pour cela du concours de cellules nombreuses, 
beaucoup plus nombreuses qu'elles et qu'on nomme non possédan- 
tes, prolétariennes, ouvrières, etc. Ces cellules mobiles qui vivent 
au jour le jour sont nécessairement, en grande part, à la merci des 
premières qui ne leur abandonnent qye ce qui est nécessaire à leur 
subsistance et peuvent toujours refuser de les utiliser. Dans ce cas, 
les cellules prolétariennes sont destinées à dépérir. Leur souffrance 
parfois est grande, et comme la nature doit les porter à emprun- 
ter importunément ou à dérober ce qui est nécessaire à leur conser- 
vation, les cellules, possédantes les tiennent pour redoutables avant 
tout délit. Par les soins de l'organe directeur^ des cellules de dé- 
fense policière sont chargés de découvrir celles qui n'ont aucun 
moyen de subsistance, de les chasser, emprisonner et punir, pour 
mendicité ou vagabondage à travers la colonie, quelle que soit leur 
. intelligence^ leur force, les services qu'elles ont rendus ou qu'elles 
peuvent rendre. Ce n'est pas ici le lieu de savoir si ce mode de 
fonctionnement est le meilleur, ou le plus juste, ou le plus nor- 
mal. Il est tel, et très exactement dans les grandes lignes. La ge- 
nèse de l'association l'explique. L*prgaaisatio9 s'est faite d'agglo- 



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412 LA REVUE' INTELLECTUELLE 

mérations distinctes côte à côte sur le sol de la colonie, et donC 
chacune gravitait autour d'une cellule unique possédante et coor- 
dinatrice de ses mouvements de défense. Ces cellules directrices de 
groupements satellitaires -ont déterminé une direction féodale à 
leur profit direct. La trame même de l'organisme est restée le fait 
d'un nombre déterminé de cellules possédantes. Les autres subsis- 
tent par leur intermédiaire. 

L'organisme d'une nation, vit des propres ressources de son sol, 
et des échanges avec d'autres nations, ce qui rend plus complexe 
encore son fonctionnement. On pourrait le suivre dans la genèse 
de sa constitution et reconnaître qu'il n'a pas cessé de se trans- 
former. Au lieu de le voir en naturaliste ou en historien, on pour- 
rait encore l'étudier en médecin ou en éleveur pour guérir ses 
maux, ou pour améliorer son développement. On approcherait de 
la politique. On peut encore dégager les lois phénoménales de sa 
constitution organique, et on arrive à la méthode qui est le plus 
habituellement employée par les économistes. Pour eux la morpho- 
logie, la morphogenèse, l'histogénie, l'histogenèse, ou du moins 
ce qui correspond à ces études de sociologie économique, est su- 
bordonné à l'étude des fonctions entités. Les valeurs, les utilités, 
sont des catégories dont l'origine est moins à considérer que l'équi- 
valence, et dont la nature n'est qu'accessoirement envisagée. Pour 
Yves Guyot, le capital comprend « toutes les utilités économiques », 
et le travail d'un homme ne se différencie pas, en tant que valeurs, 
de toute autre valeur. Il doit résulter nécessairement, de ces géné- 
ralisations, des lois de synthèse économiques, fort justes d'ailleurs, 
dans certains cas et sous certains aspects. « Tout se paye. Rien 
n'est gratuit. » « La concurrence est le grand mobile d'action de 
tout être organisé. » « La propriété est un fait nécessaire : car 
l'échange est impossible entre gens qui ne posséderaient rien. » 
Toutefois, rapporté à l'organisme social, le sens de ces vérités 
peut être interprêté de bien des manières, pour la raison que, 
d'après M. Yves Guyot lui-môme, « la valeur est une relativité 
humaine », et que la somme des volontés qui transforment sans 
cesse le fonctionnement social doit être admise dans les facteurs 
d'un fonctionnement normal. Dès qu'on aborde d'ailleurs l'éco- 
nomie politique, on se heurte à des contradictions. S'il est une loi 
simple au premier abord, c*est celle qui exprimerait que les res- 
sources réalisées d'un organisme, d'une nation, doivent être en rap* 
port avec sa population. Or, il ne peut en être ainsi, en Russie, 
par exemple, où, de toute évidence, la distribution des ressouixses 
réalisées avantage en disproportion l'aristocratie possédante. -Pour 
cette raison, la formule P : : R ne saurait -être employée. Soppo- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 413 

sons qu'une révolution s'accomplisse, telle que la distribution des 
richesses soit en proportion dé la valeur, par Teffet du bien-être, 
la population s'accroîtra de telle sorte qu'elle deviendra dispro- 
portionnée aux ressources. On n'aura bientôt plus P : : R. Sup- 
posons qu'un nouveau régime encore surgisse, miraculeux, pour 
amener la population à se proportionner à ses ressources, le bien- 
être général croîtra, pour chaque individu, mais l'organisme 3e 
désarmera contre d'autres nations proliférantes et barbares dont 
la civilisation exclusivement militaire se servira du facteur incons- 
cient nombre pour l'écraser. Or, non seulement la formule P : : R 
ne se réalise pas, mais R égale en réalité P x V, V étant la valeur 
productrice de la population, valeur faite du génie intellectuel et 
des ressources matérielles possibles, et l'on ne se tromperait pas 
beaucoup en faisant (là-dessus je suis d'accord, je crois, avec 
M. Yves Guyot), t étant la valeur du travail, c, la valeur capital et 
i la direction intelligente et la valeur intellectuelle, V = (t+c) i. 
En raison de la puissance multiplicatrice de ce facteur i, il résulte 
qu'un organisme aristocratique qui spécule sur l'ignorance de la 
population travail est destiné à dépérir du fait de sa barbarie môme, 
si les nations ambiantes la concu'rrencient intellectuellement. Le 
point de vue d'évolution socialiste, doit se heurter à longue échéance 
aux difficultés de l'accroissement de la population. Un point 
de vue anarchiste malthusien désarmerait l'organisme conscient 
contre les barbaries ambiantes. 

L'erreur générale, à mon sens, provient de l'ancienne méthode 
des passés religieux. Certains considèrent un organisme comme 
une chose fixe, et dont l'idéal même est la fixité. Cette manière de 
voir est tellement ancrée dans la mentalité, que le formidable et 
constant démenti de l'histoire, n'arrive pas à la changer. Les au- 
tres se construisent un idéal de fixité. Une fois l'organisme trans 
formé radicalement, révolutionnairement, coomie ils le veulent, il 
n'y aurait plus rien à changer, ou, ce qu'il y aurait à changer se- 
rait insignifiant. Pour les uns et les autres, comme on le voit, c'est 
très simple. Laisser aller, laisser passer ou révolutionner de telle 
manière qu'ensuite, il n'y aurait plus qu'à laisser aller, laisser pas- 
ser. En réalité, l^rganisme social comme tout autre n'est qu'adap* 
iaEle. On ne peut pas le détruire pour le recréer, sans le détruire 
tout à fait et on ne peut pas non plus l'immobiliser sans le détruire, 
si les autres organismes évoluent. Tous le» théoriciens des systèmes 
différents ont été fascinés par un des aspects des lois sociales, et 
il y a quelque chose de légitime en chacun* Seulement, on ne peut, 
pas faire abstraction de l'ensemble de la question et ériger un 
eredo systématique pour chacun. Obtenir la meilleure dislribution 



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414 LA REVUE INTELLECTUELLE 

possible des richesses^ proportionner la popalaiion à celles^-ci sans 
se désarmer contre les concurrences ambiantes^ ce n'est pas un 
problème facile ; c*est im problème constant et c'est tout le problème. 
L'important est d'èvater les à-<;oup et les remèdes pires que les maux. 
Or, les forces conservatrices et transformatrices sont en luttes 
constantes. Il n'y a pas de système théorique qui puisse convaincre 
M. de Rotschild qu'il est de son devoir de distribuer ses biens aux 
pauvres, ni le monsieur qu'on coffre parce qu'il manque de tra- 
vail, que le système existant est le mieux qui puisse se concevoir. 
La manière d'agir de l'Etat vis-à-vis de l'un n'est pas du 
tout du laisser-passer, laisser-faire, j'en suis convaincu. Le rôle 
de l'Etat n'est pas de prendre parti, mais de diriger les forces en 
présence, souvent de les sauver de leurs propres excès. Ces forces 
se créent d'elles-mêmes par déterminisme historique, et le progrès 
économique n'est pas indépendant de leur progrès. De plus il y a 
des faits économiques qui se réalisent par la loi même de la cons- 
titution de l'organisme social, telle qu'elle s'est accomplie, et dont 
il est impossible de s'abstraire. Ce sont ces derniers surtout que 
M. Yves Guyot a compris avec acuité. 

Pour lui, basée sur l'égoïsme individuel, toute production n'en 
est pas moins socialement altruiste. Sans échange, il n'y a pas de 
valeur. Le prix dé la concurrence est toujours celui qui règle le 
plus grand nombre d'échanges. Le progrès économique a pour ré- 
sultat de diminuer le prix de revient et d'augmenter le pouvoir 
d'achat. La valeur d'une utilité est en raison inverse d** l'offre et, 
directe, de la demande. 

M. Yves Guyot, par l'effet même de la pratique gouvernementale 
et financière, a fait des études toutes spéciales sur la matière 
d'échange : la monnaie. 

L'or est une marchandise dont la production est limitée par son 
prix de revient et qui correspond aux besoins d'échanges. Sa va- 
leur ne peut se mesurer par rapport à l'or. L'étalon monétaire n'est 
que la constante des prix. Les prix ne s'élèvent pas avec les stocks 
monétaires, car les hauts prix se produisent au moment où les en- 
caisses étant affaiblies, les crises éclatent, et ces crises ne vien- 
nent pas, suivant lui, d'un excès de production, mais de consom- 
mation. 

Pour M. Yves Guyot, le progrès économique est en raison di- 
recte de la valeur du capital fixe et de la valeur totale du revenu, 
et en raison inverse du taux de l'intérêt, La richesse est en raison 
directe de la valeur de l'homme, du total de son salaire, et en rai- 
son inverse du taux de son salaire, relativement à la valeur totale 
de son produit. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 415 

n <lH:c(uè ieS'j][|;]È¥eû ii'ont p^s rinflùence iqu'oa leur attribue ^ 
le taux des salaires, et que ia grève du* satéire p*est rien conti^ 
celle du consommateur. J'ai assisté, en/pays ouvriers, à de; ik>W 
breuses grèies. Cela n'est vtai que piour un petit nombre d'îàduia^ 
tries; pour la plupart le taux augmente réellement, et le travail 
afflue après grève. Il y a compensation. En province, en des indus* 
tries sans syndicats, à la longue le taux des salaires (ébénistes^ 
étaient tombés à 2 fr. 50 pG^r 10 heures de travail. Des ouvrieïi 
conscients, mais sans initiative, nourrissaient trois, quatre en^ 
fants avec cela. La main-<i'œuvre n'était pas en excès. Le travail 
abondait. Il n'y avait qu'un motif à cet état de choses. Le patron 
cherchait à gagner. Il n'y avait pas de raisons pour qu'il ne le fif 
pM» C'est le consommateur qui paye le salaire quand il y a 'une 
loi de salaire imposée, limitée, convenue, sinon il y a nécessaire- 
ment tendance à l'abus. Le commerce souvent joue le rôle, vis-à-vis 
de l'industrie productrice, du patron vis-à-vis de l'ouvrier produc- 
teur. Ni l'un ni l'autre, n'y réussissent toujours» mais, il est humain 
qu'ils y parviennent* 

Le dernier livre de l'ouvrage est consacré à l'examen et à là 
réfutation des systèmes contradictoires avec la- doctrine du l^isser- 
faire, qiie M Yves Guyot considère comme celle du jeu normal de 
l'organisme, et qui s'oppose au protectionnisme comme au socia- 
lisme. 

J'ai dit mon ôpitiion à ce sujet. Il y a dans les tendiances socia- 
listes um fond de revendications légitimes, et ses intéressés sont 
devenus aptes à lés faire valoir. Mais un gouvernement n^est pas 
fait seulement du point de vue économique. Il ne faut pas l'oublier. 

Rignac-Zélien. 




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REVDE HISTORimE 




Le docteur Cosle de tagrave publie en brochure (Essai sur les 
origines, Maloine), la communication qu'il fit en décembre, à VAcor 
demie des Sciences, sur la formation du système solaire et les 
causes de la rotation de la Terre II ne dit rien suv l'origine pre- 
mière des nébuleuses, mais pour la nébuleuse solaire, il la croit 
émanée d'une plus vaste qui a donné naissance à to utes les nébu- 
leuses et à toutes les étoiles constituant la voie lactée. C'est une 
conception bien simpliste d'unité. Au commçncemf nï élail la Né- 
buleuse. Autrefois, on disait : « Au commencemet il était Dieu. » 
Autant dire qu'on ne sait rien. Vaut-il pas mieux croire admissible, 
que, dans l'mfini, des nébuleuses naissent, germes d'organismes 
astraux, qui évoluent et meurent, et que la vie astrale^ sans com- 
mencement ni fin, se perpétue suivant des lois que nous ignorons, 
mais qu'il s'agit précisément de découvrir. 

La ffenèse des mondes doit être fort analogue à celle de la vie., 
Il est fort probable que l'une et l'autre se produisent constamment, 
et que le fait nous échappe. Le mérite de la plasmogenèse contem- 

f)oraine est d'avoir mis en évidence cette possibilité ; mais, après 
es expériences de Pasteur, on ne peut que se montrer pruaent. 
Voici pourtant ce que paratt dire M. Bastian, dont la Revue 
(V mars), cite les expériences de génération spontanée. Pasteur 
s'est trompé. Tel micro-organisme, né spontanément, appartient aux 
espèces connues, comme le cristal d'une solution est de forme con- 
nue d'avance. Voici des tubes contenait des solutions spéciales. 
Ils sont scelléis à la lampe. Je les chauffe à la température de 120^, 
à laquelle ne résistent aucunes spores, puis je les expose plusieurs 
mois à la lumière diffuse : des ndcro-oreamsmes y pullulent. S'ils 
sont d'espèce actudle, c'est que la loi de leur formation est telle 
que les espèces actuelles micrcbiennes peuvent naître spontané- 
ment, et non pas quie les expén ences ont été mal faites. Ce point 
de vue est à contrôler, vôîlà tout, niais il faut juscru'à nouvel ordre, 
faire ses réserves. Suivant cette compréhension, la Terre se serait 
peuplée naturellement, et se peuplerait encore, parce que la loi de 
sa chimie organique était de la peupler, et celle de sa biologie, de 
iransformer ses espèces primordiales des monocellulaires et des 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 417 

protozoaires, aux vertébrés primaires, et aux placentaliens ter- 
tiaires. 

Au sujet de la descendance des mammifères triasiques par voie 
reptilienne, ou par voie amphibienne, M. Grynfelt, dans une dis- 
cussion au sujet d'une^ communication de M. Rouvière sur le Dé- 
vehppement phUogénique et onîogénigue du muscle stylo-hyoï- 
dien (Société des Sciences médicales de Monipellier, 4 janv.), pen- 
chait en faveur de la première. Dans ses études sur l'embryon hu- 
main, M. Rouvière affirmait, en effet, n'avoir jamais observé de 
faisceau allant de la mâchoire à l'os hyoïde, muscle jugulaire ty- 
pique des oiseaux et des reptiles. Autrement dit, il n'y aurait pas, 
de ce côté, de preuves embryogéniques de la descendance repti- 
lienne de l'homme, ni des mammifères gui seraient issus, par le 
chaînon des monotrèmes, d'amphibiens spéciaux. L'évolution se 
serait faite des monotrèmes aux marsupiaux à travers les temps 
secondaires, pour aboutir, dès l'époque tertiaire, aux placenta- 
liens. Le Muséum de Paris a reçu récemment de celui de New- 
York toute une collection de moulages d'animaux disparus et re- 
constitués, dont certains montrent bien l'évolution des espèces pre- 
mières aux placentaires actuels, et Vlllustration (2 mars) a, no- 
tamment, reproduit un des ancêtres du cheval, « l'éohippus ». Il 
est de la grandeur d'un chien, les pattes à cinq doigts, et sans 
crinière, mais les caractères d'ensemble paraissent évidents. 

L*homme, en tant qu'homme, n'existait à l'époque de l'éohippus 
américain, pas plus en Amérique qu'en France. Par l'homme, de- 
puis quelle époque, ce dernier pays est-il habile, c'est la que», 
tion que se pose (République (rançaisCy 4 fév.), le docteur Papil- 
laut ? Par tHomme ? La trace se perd dans le tertiaire éolithique. 
Par l'Homme de l'industrie chelléenne ? Entre 25.000 et 54.000 ans, 
en faisant la part des exagérations, d'un côté comme de l'autre, 
et en se basant sur des calculs récents. Malheureusement, ces cal- 
culs eux-mêmes ne sont pas décisifs, et il n'est pas plus dérai- 
sonnable d'estimer entre 25.000 et 250.000, qu'entre 25.000 et 
54.000 : telle est la vérité. On ne sait pas, et au point de vue philo- 
sophique, aujourd'hui, les uns et les autres calculs ont la même 
portée. Cela a beaucoup, a énormément duré, c'est tout ce qu'on 
peut dire. Il n'est pas de jour où ne s'accomplissent encore de nou- 
velles trouvailles préhistoriques. 

Entre autres fouilles récentes, à signaler, à quelques kilomètres 
d'une station solutréo-magdalenienne, trouvée par M. Peyzille, 
aux Eyzies, de l'abri sous roche de Laussel (Ch. Schleicher, VAbri 
sous roche de Laussel, VHomme préhistorique, avril), qui a donné 
des échantillons d'industrie remarquables, et la découverte d'un 



squelette à Laugerie-Haute, signalé par ce même auteur et M. Gî- 
raux à la Société préhistorique de France (Bulletin du 24 janv.) ; 




thode scientifique des lignes direction de menhirs isolés (M. Bau- 
douin, DécouveHe d'un mégalithe, etc., même bulletin). L'indus- 
trie exclusive de la pierre comprend une immense période : mais, 
le bronze même, venu d'Orient (P. Martînez Rosîch, la Edad del 

27 



BKV. INTBLLBCT. 



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'418 LA REVUE INTELLECTUELLE 

bronce, RevUta contemparanea, 15 déc.), ne fut d'abord long- 
temps utilisé que pour la seule parure et dans les usages communs, 
la pierre fut préférée pour sa dureté et la taille facile de son tran- 
chant. Avec le bronze, se sont introduites de nouvelles pratiques 
religieuses, l'incinération, l'usage des urnes, des croyances, un 
nouvel état militaire des peuples. Quelles races nouvelles se mou- 
vaient à ces époques, sur ce sol d'Europe où, une à une, s'étaient 
éteintes les espèces, et renouvelées les agglomérations, depuis le 
glaciaire ? 

Nous avons signalé les travaux récents de M. Victor Henry dans 
la Revue bleue, sur les origines des Germains et des Celtes. Dans 
le courant de 1906, une grande discussion avait eu lieu sur l'obscur 
problème des Patries protogermanique et protoaryenne, à propos 
de la réfutation par M. Zaborowski, à la Société (f Anthropologie 
de Paris (Bulletin de la séance du 21 juin), des idées de MM. Kos- 
sina et Pentra, d'une localisation de la patrie protoaryenne dans 
le centre nordique et germanique, en protestation contre l'ancien 
dogme d'une origine asiatique de tous les peuples aryens. Cette 
localisation probablement mexacte, en raison de son étroitesse 
même, est soutenue car des arguments linguistiques que réfute 
M. Zaborowski, partisan toutefois de l'origine européenne des 
Aryens. M. Atgier observe, lui, que la linguistique est peu en 
rapport avec l'ethnologie, attendu que la plupart des peuples par- 
lent la langue de leur dernier conquérant, qu'une hypothèse de l'ori- 
gine Scandinave de la race blonde ne tient pas debout, car, si celte 
race s'est conservée plus pur© en Scandinavie, c'est qu'elle s'y 
trouvait à une limite de migration. A la réflexion, il n'a pas tort. 
Les Bretons, par exemple, ne sont pas les ancêtres des Celtes, ni 
les Basques, ceux des Ibères et la Bretagne, ni le pays basque 
les patries localisées des Celtes et des Ibères. Il peut en être de 
même pour la Scandinavie aryenne. 

La méthode anthropologique appliquée à l'histoire, a tenté déjà 
plusieurs historiens, et notamment le Belge Léon Vanderkindere, 
qu'étudient L. Leclerc et G. des Maretz (Revue de Wniversiié de 
Bruxelles, mars-avril). Celui-ci fit des Recherches sur t Ethnologie 
de la Belgique, les Aryens et les Celtes, les origines de la popu- 
lation flamande, etc. Après une enquêté analogue de Virchow, en 
Allemagne (1877), il avait relevé la couleur des yeux, des cheveux, 
les caractères pnysiques de millions d'enfants et de ses recher- 
ches, conclu que les groupements de nuances n'ont rien d'arbi- 
traire, et présentent des relations avec le langage ; les Flandres 
relevant du type blond, la Wallonie du type brun. Cela est juste, 
sous réserve dans le sens. Chez nous, par exemple, qui dit Bre- 
ton dit Celte, mais l'inverse n'est pas, et c'est un peu cet inverse 
qui se passe pour les Scandinaves, en qui certains incarnent tout 
1 Aryen. Mais plus que l'antiquité, ce fut le Moyen-Age qui tenta 
Vanderkindere, et son œuvre saillante est le Siècle des Artevelde, 
dont l'esprit démocratique s'éloigne du (socialisme et peut-être 
aussi accorde trop aux facteurs races en ce xiv* siècle de luttes, 
d'affranchissement pour lequel nos Thierry et nos Michelet eurent 
des pages d'éloquence émue. 

Ce siècle est certes celui où s'observe le plus localement cette 
politique de bascule dont Charles Dupuis étudie Thistorique (la 

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LA REVUB INTELLECTUELLE 419 

Quinzainey 16 fév.), qui fut appelé le Système de Véquilihre, et 
passa dans la tradition à laquelle les Etats actuels rattachent en- 
core leurs conceptions de politique territoriale en Europe. Le, 
Moyen-Age avait rêvé cette unité de domination temporelle ; TEm- 
pereur, parallèlement à cette unité spirituelle : le Fape. Mais il 
ne put la réaliser et le système des alliances contrepoids parut 
aux {>rincîpautés et nations la meilleure garantie de leur intégrité. 
D'intinctive et d'empirique, cette politique devint raisonnée, et tenta 
de s'élever à la hauteur d'une rèçle de droit. François Bacon a pu 
écrire : « Le triumvirat des rois Henri VIII, François I" et Charles- 
Quint, a été si prévoyant, qu'à peine l'un des trois a pu gagner 
un pied de terre que les deux autres ne fissent incontinent tous 
leurs efforts de remettre les affaires de l'Europe en ime égale ba- 
lance. » Mais cette politique très européenne, fut surtout et tou- 
{'ours ponctuellement anglaise. Après Henri VIII, la reine Elisa- 
beth exprimait nettement à Sully qu'il s'agit en son esprit « de par- 
tager l'Europe en Etats à peu près égaux, afin que, leurs forces 
-étant en éauilibre, ils craignent de s'offenser, et nx)sent méditer de 
trop grands projets ». 

Tout ce qui se passe, en Angleterre, sous cette souveraine, nous 
apprend Georges Duval, en un livre suggestif, où il étudie Lon- 
dres au temps de Shakespeare (Flammarion), s'explique par la 
double influence de la Réforme, qui, en Angleterre, crée le puri- 
tanisme et de la Renaissance oui, en Europe, restaure le culte de 
l'antiquité. Elisabeth soutient 1 une par intérêt politique et par une 
-conviction qui vient de son enfance, l'autre par entraînement vers 
la beauté. Quand les puritains poussent les hauts cris contre ses 
frivolités, elle y répond par une frivolité plus grande, mais dans 
leurs querelles avec les catholiques, en revanche, elle penche net- 
tement en leur faveur, car ils sont l'appui de sa royauté. La vie, 
à Londres, sous son règne, est peinte d'ime façon réellement pit- 
toresque dans le livre de Duval, et le chapitre des gens à la mode 
vaut d'être lu. Cette littérature des menus détails historiques est 
très usitée dans l'édition actuelle. Elle peut servir de document 
à la littérature, et elle se lit comme un roman. De tels détails se 
remarquent dans les Lettres de Lady Wortley-Montague, que pu- 
blie, aans la Gazette médicale -du Centre (mars), le docteur 
T. Guyot. Là, ce n'est plus un Français qui raconte Londres au 
XVI* siècle, c'est une Anglaise du xviii* qui a vécu Constantinople. 
L'ambassadrice Wortley-Montague, Vers 1717, fut à même de vi- 
siter de nombreux harems, sur lesquels elle donne des détails, 
ainsi que sur la vie en Turquie. Après que Belgrade est tombée 
-au pouvoir des Impériaux, elle écrit : « Le Sultan, craignant line 
révolution, a pris, d'accord avec son charmant gouvernement, les 
mesures habituelles. Ordre a été donné d'étrangler quelques per- 
sonnages, objet de ses soupçons, et d'avancer aux janissaires la 
solde de plusieurs mois, malgré leur conduite lâche et indigne. 
Durant cette bataille, ils ont pris la fuite. Spahis et janissaires ont 
même pillé leur propre camp. » Et, plus loin, elle conclut : « Que 
pouvez-vous attendre d'un pays comme celui-ci, d^où les Muses ont 
(ui, âtoà les belles-lettres sont bannies à iamais ? » Ineffable lady, 
qui parle des fades amours du sérail. Elle ne sort, d'ailleurs, nî 
des hautes sphères, ni de Constantinople, sans quoi, peut-être. 



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420 LA REVUE INTELLECTUELLE 

M. Gaudefro.y-Demombynes aurait pu la consulter sur les Cocr- 
iumes de mariage des peuples musulmans qu'il étudie dans la^ 
Revue des Traditions^ populaires (fév.-mars). Ces coutumes, aussi 
nombreuses que variées, ont un symbolisme qui nous échappe. 
Pourquoi, en Algérie, la nouvelle mariée, quand le mari pénètre 
dans la chambre nuptiale, lui jette-t-elle un œuf au visage ? Quelles 
sont les raisons des tabous qui caractérisent la période critique da 
n^ariage*? Un, tout au moins, se comprend, c'est l'interdiction pour 
l'un des époux ou pour les deux, de voir les parents dans les pre- 
miers temps de l'union 

Cette étude est très consciencieusement documentée. C'est, souj»- 
une forme moins scientifique, mais plutôt littéraire, que sont dé- 
crites dans Termes lointaines (Garnier), les particularités des mœur&- 
en Egypte, à. Ceylan, en Chine, au Japon, pays qu'a parcou- 
ru3 l'écrivain ^Àud-américain E. Gomez Carillo, traduit par E. Bar- 
thez. Sur ce chapitre des mœurs, le CuHe de la Courtisane au Ja- 
pon est d'une suggération poétique, car ce sont elles, qui, dans> 
cette terre d'Orient en passe de modernité, « les nobles olrans 
de Kioto, les simples mousmés de Tokio, les courtisanes et les 
guehas », conservent encore avec le plus d'art les splendeurs d'au- 
trefois. Dans Pari^ en Indo-Chine, l'auteur a vu et montré d'une 
façon très nette lé sens de l'expansion et de la concurrence chi- 
noise future à préwir. Les Célestes se montrent bien supérieurs 
aux Européens dans le commerce des grandes villes, et non pas- 
comme on pourrait le croire par la fouroerie seule, mais par leur 
intelligence, leur^ co.mpréhension. Les commerçants français qui 
voudraient se faire une idée juste pourraient lire le chapitre. 

Tandis que certaines races tendent à déborder les unes sur les- 
autres en certains points du globe, il est curieux de se rendre 
compte qu'il y a encore de nombreuses terres qui restent à explo- 
rer à sa surface. Celles-ci, C. Adams les étudie Œarper's Monthly 
Magazine, janv.), dans une intéressante étude. Sauf l'Europe qui 
n'en compte pas, ccsyrégions de la Terre encore inexplorée sont 
disséminées en Amérique, au Nord comme au Sud, en Asie, en^ 
Australie, en Afrique». Le fleuve Yang-tse, en Chine pour ouvert 
qu'il soit à la navigation, traverse 2.400 kil. de régions complète- 
ment inconnues. Outre de petites étendues perdues un peu par- 
tout, au Nouveau-Mexique par exemple, de vastes terrains restent 
fermés sur les deux rives de l'Amazone et de ses affluents, dans 
le Brésil, la Colombie, le Paraguay, etc. Dans l'Amérique du. 
Nord, l'Alaska, et tout le rivage boréal en contiennent, sans comp- 
ter les parties de forêts impénétrables encloses en des contrées 
connues. Il en est d'immenses en Australie. L'île de la Nouvelle- 
Guinée, la plus grande du monde après le Groenland et l'Australie, 
possède une région^* plus vaste que la Nouvelle- Angleterre, qui n'a 
pas été parcourue: Il y a de telles étendues assez nombreuses ea 
Asie, et les erreurs cartographiques à redouter ne se comptent ni là, 
ni ailleurs. Mais Ifs plus grandes aires inexplorées sont, en Afrique, 
le désert du Sahara ; en Asie celui de l'Arabie et les steepes de la 
Mongolie, le baisin forestier de l'Amazone, en Amérique, et les 
pourtours septentrionaux de l'Amérique et de l'Asie. Pour tout dire, 
nous connaissons plus exactement la topographie de la face lunaire- 
tournée vers nous, que celle de la Terre. 



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LA RBVUEi INTELLECTUELLE 421 



Les Historiens du XIX* siècle 

ju^és par Emile Souvestre 



Les Ccmserîes littéraires (1) d'Emile Souvestre sur le xix* siècle, 
ceuvre inachevée de rare mérite, pour les hommes de \ï907, sont 
l>ien plutôt des causeries d'histoire. Nous sommes quelque peu 
déshabitués de cette manière d'écrire, unissant à la foisi la force 
<lu style à celle de la conviction, à la droiture, à la pénétration 
non dépourvue d'esprit. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait plus au- 
jourd'hui d'écrivains de race. Non, mais l'édition moderne les 
enlise dans le sable de ses vaines productions. Souvestre voit his- 
toriquement et nul comme lui, avec les défauts et les qualités de 
•son époque sans doute, ne met en évidence les influences de la 
littérature sur les événements et réciproquement des fails histori- 
«ques sur les écrits. 

II étudie la littérature sous l'Empire ; la tribune, la presse, sous 
la Restauration et sous Louis-Philippe; de la même époque, les 
pamphlets et chansons, les cours de la Sorbonne eCau collège de 
France, la philosophie, la poésie et l'histoire qui pour lui « ne 
date véritablement en France, en Europe même, qwe de notre 
lemps. » Ou plutôt avant le xix* siècle « nous avions eu l'histoire 
morte; notre siècle a trouvé pour la première fois l'histoire vi. 
vante. » Tout d'abord Augustin Thierry, l'auteur de La Conquête 
de V Angleterre^ un grand modèle. Né de parents pauvres, la vue 
d'un musée éveille sa vocation, une page de Chateaubriand lui ré- 
vèle la poésie de l'histoire. Il vient à Paris en 1814, fait connais- 
sance de Saint-Simon avec lequel il travaille ..Quelque temps et 
le contact d'un utopiste à vues élevées développe chez lui le sens 
des ensembles historiques. C'était l'époque où des Montlosier 
criaient à la bourgeoisie, des Bourget et des Daudet : « Descen- 
dance d'affranchis, licence vous fut octroyée d'être libre, mais 
non pas d'être noble. Pour nous, tout est droit, pour vous 
tout est grâce. » Le débat historique d'une telle prétention fut la 
source desi idées d'Augustin Thierry. « Il reconnut la distinction 
de deux races, conquise et conquérante, dans le peuple et dans la 
noblesse, et en conclut à la légitimité de la lutte pour les rotu- 
riers qui, comme tous les vaincus, avaient éternellement droit de 

(1) Emilb SotrvssTBE. Causerieê liUéraireê mr le TO* siècle. Publié par 
Mme Beau, née Souvestre. Préface de L. Dugas (H. Paulin). 



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422 LA REVUE INTELLECTUELLE 

revanche » et il regarda les cH$tinc^0Ils de ^lassies <Somine*une 
transformation des distiiictions dé races. Les points de vue nou- 
veaux qu'il intr<5duisit dads Vhistoire sont encore la constatation 
de rinfiuence des populations de la-ngue d'oc au moins égale à 
celles du Nord dans rétablissement de l'empire des Francs, la rec- 
tification des idées relatives à Taffranchissement des communes 
qu'on croyait avoir été accompli par ordonnance de Louis le Gros, 
tandis qu'il était le résultat d'une longue et dooiloureuse évolutio» 
libertaire, l'utilisation des chants et légendes non comme docu- 
mentaire exacte des événements, mais de la psychologie intime 
des races et de leurs aspirations. Thierry fut un novateur sin- 
cère. Il mourut à la tâche au contraire de Thiers, \m arriviste, 
laisse à entendre Emile Souveslre et, affirme-t-il, « dont les la- 
borieuses recherches n'ont jamais altéré la santé. » 

Thiers aussi fut journaliste (Augustin Thierry avait débuté au 
Censeur), Il se glissa au Constitutionnel, grâce à Manuel, le grand 
orateur, qu'il conquit par l'étalage de son dévouement au libéra- 
lisme. Thiers chargé des salons d'art se fit remarquer par Télé- 
gance de son style et faillit tourner à la littérature. Il étudia la 
Révolution dans «.les numéros oubliés du Moniteur ». Chez Laffîtte, 
directeur du Constibuiionnel, il fit la connaissance de M. de Flahaut, 
du baron Louis, de Talleyrand, de généraux des anciwmes guer- 
res, enfin, de toutes les informations qu'il tira d'eux, il illustra son 
début : l Histoire de la Révolution. La doctrine de Thiers, c'est 
la loi de nécessité. On lui a reproché d'avoir introduit le fatalisme 
dans l'histoire. M. Thiers ne remonte pas si haut, « il regarde les 
hommes marcher et à chaque faux pas, il se contente d'indiquer 
le pied qui a bronché, » Son admiration de ce qu'il appelle Tcs- 
prit politique (chez le premier Consul) Tempôche môme de com- 
prendre que desi vices, qui à un moment donné ont pu être un 
moyen de réussite, à \m autre moment deviennent un moyen de 
ruine. Mais, ce qui est plus grave,dit Souvestre, c'est son man- 
que de goût et de style qui l'empêchera toujours de se classer, 
non parmi les bons écrivains, mais parmi même les écrivains suf- 
fisants. Avis aux auteurs actuels. 

Mignet n'a rien à craindre de semblable. Sa renommée n'est pas 
surfaite.. « Son Histoire de la Révolution] française est écrite sous 
l'empire xl'idées diamétralement opposées au système de 
M. Thiers. » Thiers ne voit que les résultats. Mignet s'attache sur- 
tout aux causes». Il prouve que la révolution était une conséquence 
logique de la situation de la France et ne pouvait être évitée. Elle 
aurait pu se faire pour le peuple par la noblesse et la royauté ; 
elle se fit par le peuple contre la noblesse et la royauté. Avis aux 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 423 

conservateurs. Ce qui lasse dasas cet écrivain, c'est « la continuité 
trop constante des mêmes qualités* » « On éprouve l'impression 
produite par un volume de beaux vers alexandrins. » Puis, ce 
style si net et si ferme manque de flamme intérieure. Mignet est un 
des rares exemples du « péril d'une perfection uniforme », ce qui 
fait que des auteurs jadis surfaits comme M. de Barante et M. de 
Ségur, ont obtenu un succès de lecture plus général. 

Barante a es^yé une «spèce do xévdujtion |ians la manière 
d'écrire l'histoire, en détournant de son sens le précepte de Quin- 
tilien, faux d'ailleurs : on écrit pour raconter, non pour prouver. 
C'est la manière des Chroniques. Ségur, bien qu'il appartienne 
à Técole narrative et descriptive, ne s'interdit pas Tappréciation. 
Son Hisioit^' de la grande (xrmée est typique. Il explique en détail 
comme M. Thiers, mais quand Thiers est prosaïque, lui, cherche 
l'effet. Il rappelé trop Thucydide. Il ne manque pas de vérité, 
c mais il en perd l'apparence »,.la forme même à force de cou- 
leur prend l'air de l'exag^ation. Ses phrases passent brillantes au 
galop, comme autrefois les escadrons sous ses ordres. C'est bien 
l'œuvre de l'homme qui,certain jour, fait un rapporta Na[K>léon et 
chancelle : « Qu'avez-vous î » — a Rien, Sire, deux égratignures. » 
Lisez deux coups de sa'bre dont M. de Ségur faillit mourir. Et tout 
le livre respire cet héroïsme chimérique. Ce n'est pas à lui qu'on 
peut reprocher « d'avoir fait de l'histoire une thèse », comme, 
l'affirment E. Souvestre, Michelet et Louis Blanc. 

L'habitude prise par le premier, au Collège de France, de dé- 
velopper son opinion sous forme de polémique, a bientôt gagné 
l'historien : Souvestre ne songe pas qu'il a jugé moins partia- 
lement des écrivains qui ont eu la même indulgence pour les erreurs 
contraires. Il accuse l'admirable Michelet d'indulgence systématique 
pour toutes les erreurs, tous les crimes du peuple. Il ne s'étend 
pas. Il ne vante pas sa conception si personnelle, son style su- 
blime, lui pourtant épris de beau style. Il oublie tout. Il l'a dit 
lui-même au début de son œuvre. Il n'est pas injuste : il est par- 
tial. Souvestre trouve l'histoire do Louis Blanc aussi absolue dans 
le fond, moins dans la forme. Celui-ci marche plus grave, dé- 
veloppe patiemmment son idée. Où Souvestre montre bien qu'il 
ne comprend pas plus Louis Blanc que Michelet, c'est quand il 
Taccuse d'un apparat d'équité parce qu'il rend justice à ses adver- 
saires. Sophiste, soit ; mais, je crois Louis Blanc parfaitement sin- 
cère. En cette revue même où nous citons souvent nos adver- 
saires et pas même toujours pour les réfuter, nous sommes payés 
pour savoir que nous n'avons aucun mérite et cfu^il n'y a nullement 
comédie de justice. Les idées n'ont pas de parti. Louis Blanc veut 



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42^ L4 REVUE INTELLECTUELLB 

dénumirM* que les rèvoluUoDs ont été faites. au profit de la bour- 
geoisie. Cela n*e8t pas Ua reproche. Ce profit est encore de Tin- 
telligénce. Quand la boui^eoisie s'est reniée elle-même et a fait 
avec la même, facilité pour chacune de ses révolutions, une res- 
tauration, voilà où elle a trop donné raison à Louis Blanc et c'est 
là Taccusation. Les défauts de Louis Blanc sont ailleurs et la meil- 
leure preuve que Souveslre ne les pas saisis, c'est qu'il a jugé cet 
écrivain avec Michelet dans un même paragraphe. VHistoire de 
dEx om^, de Louis Blanc, s'achève où commence VHistcnre de la 
RestctuBraiion de M. ,de Vaulabelle. 

Celle-ci « faite dam un sens d'opposition libérale, appartient 
à l'école de M. Thiers. « C'est la m%me netteté avec une forme plus 
concise ». « Le style de M. de Vaulabelle a la brève précision d'un 
commandement militaire. Sa muse marche au pas)». Sauf le prologue 
où l'auteur raconte Waterloo, il n'y a rien de littéraire dans tout cela; 
mais, par cet épisode qu'il a senti « il a prouvé comment un écrivain 
médiocre pouvait, sous l'empire d'ime sensation sincère et pour une 
chose qu'il savait bien, surpasser l'inspiration artificielle d'un grand 
écrivain. » 

Souvestre se garde de vouloir oublier un autre auteur d'écrits 
historiques, qu'il juge moins pour sa valeur que pour son ubiquité. 
Il s'agit de M. de Capefigue, lequel, paratt-il, eut son heure de 
réputation. Qu'était donc ce Capefigue à qui Souvestre consacre 
sept pages pour une seule à Michelet. « Oini le rencontrait sur 
toutes les routes de l'histoire » et sur tous les chemins de l'Europe, 
au figuré s'entend. « Pour peu que l'histoire ne presse pas le 
pas, il eût été forcé de prendre les devants et d'écrire l'avenir ». 
Jamais « improvisateur méridional n'a été aussi loin. » Un jour, 
M. de Capefigue le déclare, visitant Aix-la-Chapelle, il est regardé 
d'un œil fixe par Charlemagne, ce. grand empereur, comme jadis 
les paladins. D'épouvante, il en écrit l'histoire de ce héros. Cette 
épique récit, mentionne qu'on ne connaît pas les en{(mces de Char- 
lemagne, géant très sobre quoique d'un ventre proéminent. Il rêve 
l'Italie où le rcùsin pend à la pampre ce qui, observe Souveslre, 
est une habitude assez répandue du raisin. L'armée franchit les 
Alpes, chose facile, car dit judicieusement l'histori^i, il n'y avait 
pOjs (dors dfartillerie. Félix Faure devait écrite plus lard des 
vérités de cette profondeur : « La monte est un poisson », etc. 
Après la campagne d'Italie, le grand Charles, passe en Espagne, 
avec une armée si couverte de fer qu^aitn ne pouvait la toucher, ce 
qui ne l'empêche nullement d'ailleurs d'être massacrée. L'empereur 
sentcffU qùlil a en main la boule de Vempire. Après la bataille 
même, il ne l'avait pas perdu. La vie des hommes de ce temps était 



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LA REVUD INTELLECTUELLE 



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pubTtque et privée. Charl^magne avait plusieurs femmes qa*il pre- 
nait ou quiltait comme sa peau de louire et qui avaient des mœurs 
très (usées. Dans les couvents, les hommes d'activité allaient cher- 
cher une existence de tomJbecBu et passaient leur temps à piA^tuer 
ce qui ne l'était pas ou à défricher les déserte pierreux en luttant 
contre l'aspic, le serpent venimeiox et la salamandre incommode. 
Style pittoresque comme on voit ! Dans les sujets modernes, 
Capefigue excelle de la même manière. Sa richesse d'imagination 
lui fait appeler la Hollande, la robe povtrpre de la Belgique. La 
révolution de Juillet que l'on avait cru le résultat des ordonnances, 
fut amenée par les romantiques et l'opéra de Guillaume TelL II dé- 
plore enfin l'immoralité contemporaine eii regrettant les mœurs 
inimUables de la Régence. Souvestre s'apprêtait à étudier d'autres 
historiens de cette trempe. Il n'a pas achevé le chapitre. C'est 
dommage I 

Jacques de Tensin. 




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BBTU£ LITTÉRAIRE 



PAR 



STEPHANE SERVANT 



En janvier, nous nous faisions une joie de rappeler le grand 

Eoète Giosue Carducci dont la lyre vibra des premiers chants de 
berlé de l'Italie, l'auteur des Odes barbares. En février, il était 
mort et toute la presse européenne s'en occupa. Mais il y a quel- 
que chose de touchant % i^elire les jeunes journaux de sa propre 
nation dont l'hommage est une apothéose de la p^sée à la pen- 
sée, en l'espoir d'un avenir social meilleur. 

Il ment celui qui dit qu'il est mort. 



11 est dans toute l'Italie^ 
U n'est pas mort 



jetait Arturo Onofri (Epicedio per Giosue Carducci, Rivisia di Roma^ 
25 février), <c C'est aujourd'hui que l'Italie t'adore toute ! » (Resta 
del Carlino^ 17-18 février). « Il fut le poète de l'Italie nouvelle : il 
ne fut pas un des poètes. Il était le père, d {Criiica sociale , V 
mars). « La plainte de toute la nation l'a accompagné jusqu'à la 
tombe. Plainte unanime et profondément sincère, comme celle 
dont la France, vingt-deux ans avant, honorait Victor Hugo, le 
vieillard divin ». (Cesare de LoUis, Giosue Carducci, la CuUura^ 
15 mars), etc., etc. Y a-t-il donc vraiment quelque chose de l'fime 
des peuples qui meurt avec celle de ses poètes» ? Qui pourrait en- 
core chez nous se vanter d'emporter en s'en allant quelque chose 
de nous-mêmes 1 
SuUy-Prudhomme ? Mais le poète des Destins^ grand écrivain 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 427 

certes, ji'a pas une œuvre dont l'écho de répercute dans les aspi- 
rations de la vie nationalci et Zola eut-il eu mille fois tort en se 
mêlant à. celle-ci, je me rappellerai toujours avec quelle stupeur 
doulourreuse certains lurent le nom de SuUy-Prudhomme au bas du 
décret qui excluait de la Légion d'honneur un homme que des po- 
liticiens seuls peuvent accuser de manquer de sincérité et qui îul le 
plus puissant romancier du siècle. Certains ont leur grandeur dans 
leur conscience et par um excès de scrupule n'osent se jeter à tra- 
vers l€6 inêlées de parti. Ils ne comprennent pas le sens mysté- 
rieux des luttes. Ils craignent d'être éclaboussés.- Ils n'ont pas en 
eux la foi qui convainc les grands hommes d'action que la boue ne 
les atteint qu'afîn de donner prétexte à la Renommée, de les en 
laver. Les hommes de pensée sont de belleâ figures parfois ; mais 
les foules n'ont pour eux que le respect que leur en imposent les 
lettrés qui vont aux foules. Leurs âmes ne communient pas et ce n'est 
qu'une partie d'un peuple qui vibre à leur frisson. J^aurais voulu 
voir un plus large hommage s'épandre des poètes à ce poète, de qui 
quelques-uns ont fêté les nocesi d'argent académiques et les 78 ans, 
le 16 mars dernier. Mais peut-être le solitaire de la Psychologie du 
Libre arbitre (écrite, dans la retraite, récemment), peut-être ce 
chantre d'intimité préfère-t-il l'hommage intime aux acclamations 
bruyantes, symboles v^ius de la foule, qui n'est elle-même qu'un 
symbole ; de la foule qui ne doit rien, par contre, à FAcadémie. 

Mais encore ceux-ci sont populaires ou célèbres. Combien d'au- 
tres peut-être qui avaient en eux le mérite de l'être ne sont-ils que 
des fruits avortés ou méprisés de Tarbre de la gloire. « Il faut 
abandonner au vulgaire, écrit Albert Cim, dans une bien curieuse 
étude, (La Gloire littéraire. Nouvelle Revue, V avril) cette douce, 
consolante et réconfortante illusion que le mérite est toujours iné- 
vitablement reconnu ; qu'à défaut dest vivants « l'équitable postérité 
ne se dérobe jamais à son devoir. ]» Des poètes plus célèbres peut- 
être qu'Homère et Virgile ont vécu à Athènes et à Rome. « Oublié, 
Panyasis gue les critiques plaçaient après Homère, Varius, qu'on 
ne séparait pas de Virgile, Philètes» que Théocrite désespérait 
d'égaler, Eaiphorion, etc. ; oubliés Stésicore, Simonide, Corinne, 
Parthénias, Gallus I Oublié PoUion dont Virgile ne parlait qu'avec 
respect, Calvus « qui disputa à Cicéron l'empire du; barreau », 
Ennius, le chef des poètes latins, et Cinna et Varron et tant d'autres! 
Et Philètas est supérieur à Théocrite et Corinne,à Pindare I Et 
parlons des célébrités ! Delille eut des funérailles plus grandioses 
encore que celles de Victor Hugo ! Aucune gloire ne dépassa long- 
temps celle de Jean de Meung et « Monseigneur Crétin », vers le 
XVI* siècle, était considéré comme souverain poète surpassant Ho- 
mère, Virgile, Dante, etc. J'abrège. La gloire I Combien de vers 
sublimes retient la mémoire d'un homme 1 Et tout le monde 
connaît Malborough ^en va-t-en guerre 1 C'est la sublime antienne ! 
Mironton, ton, ton, etc.,. Et quand on y songe pour l'avenir, et dit 
Cim, quand on cherche la récompwise, on ne peut se défendre de 
penser à ce verset de YEcclésiaste : « Mon coeur s'est réjoui de mon 
travail, et c'est tout ce que j'ai eu de mon travail. » 

Aussi bien qui pourrait se vanter dlivoir jeté la parole, créé, le 
symbole, édifié l'œuvre qui ne s'oubliera jamais ? Il ne semble pas 



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428 LA REVUE INTELLECTUELLE 

qu,e ce puisse être parmi les analogues de héros tel» qu^e ceux du 
roman de Gustave Amyot, Femme de peintre (Calmann). Je n'ai 
pas l'impression que ces gens-l& soient des artistes, mais» des gens 
quelconques qui font profession d'art à Tétage aundessus des pein- 
tres en bâtiments et des musiciens des cours, ce qyi est encore 
socialement fort honorable, mais ne saurait créer des titres à la 
postérité. L'un, Castelet, fait du théâtre depuis que le théâtre lui 
a réussi L'autre, Bernascou, grandiloquent, humeur, violente et 
surprend la gloire et devient YaxUeur de Dolorès, opéra brillant et 
éphémère. Enfin, le héros principal, Chambotte est tout juste hom- 
me supérieur, ce qu'il faui pour donner prétexte aux souffrances, 
puis au dévouement de Suzanne, charmante femme qu'il trompe 
jusqu'à ce jqu'il soit victime d'un accident d'automobile. Ces fan- 
toches bien chanceux existent. Je les ai connus. Nous les connais- 
sons tous. Ils sont bien observés ; mais, ils n'animent Ta réalité que 
par la superficie. Ce n'est pas par les côtés sous lesouels ils se 
présentent à nous qu'ils sont artistes. Tels qu'ils sont, leur profes- 
sion n'est qu'un prétexte à leur qualité d'hommes modernes et tout 
cela ne va pas bien loin. 

Les générations actuelles, en littérature, n'arrivent pas à recréer. 
Elles ne croient plus absolument au naturalisme ; elles doutent du 
symbolisme. De l'un ni de l'autre, elles n'osent s'affranchir. En 
certains jeunes se révêlent du talent et des tendances d'originalité, 
mais, à tous ou presque tous, pourrait s'appliquer le fin jugement 
que JeanNointel porte sur l'un deux,Charles Louis Philippe,dont on 
a dit beaucoup de bien du dernier roman, Croquignale, (Quelques 
îefunes romanciers^ Revue Bleue, 9 mars)..« Il apparaît clairement 
qu'ils continuent les naturalistes ; ils leur empruntent leurs couleurs 
et jusqu'à leurs sujets ; on ne saurait douter davantage qu'ils aient 
hérité des symbolistes cette entente des plus secrets mouvements 
de la vie intérieure, ce sens du soipra-sensible et du mystérieux 
qui fit si cruellement défaut aux naturalistes : on relèverait çà et 
là des preuves non équivoques d'autres influences... Mais ces in- 
fluences se limitent l'une l'autre ou plutôt s'équilibrent ; elles dé- 
terminent le caractère (parfois) d'une indiscutable originalité. » Et 
plus loin : « Ils sont des naturalistes bienveillants et dont l'amour 
éclaire et féconde les œuvres. » 

L'ancien naturalisme s'efforçait, au contraire, à l'impersonnalité 
d'émotion de l'auteur au spectacle qu'il décrivait. C'était souvent 
la raison de son échec aoiï théâtre, la maladresse de son pathétique, 
la volonté de ne i>as prendre partie entre ses personnages. M. Emile 
Fabre qui, depuis, et maintes fois, avec une grande puissance a 

f>orté le naturalisme à la scène, n'a pas échappé complètement à 
'obstacle, dans la Maison d^ Argile (Comédie Française, 25 f év.) Une 
mère divorcée a deux enfants de son premier mariage et au se- 
cond mariage un troisième. Cette mère, son second mari, l'enfant 
de son second mariage sont des personnages qui inspirent une fran- 
che sympathie. Par conAre, le premier époux (on nous l'apprend), 
les enfants du premier lit (on nous les montre) ne sont pas très in- 
téressants. C'est, cependant, pour rendre justice à ceux-ci qu'elle 
brise la situation des premiers et son propre bonheuor, de sorte 
qu'on la plaint et qu'on ne sait plus si l'on a raison de la plaindre. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 429 

On la voudrait, injuste, par esprit de justice. On ne sait pas très 
bien ce qu'on veut ; mais on a 1 impression que l'on n'a pas tout ce 
qu'on eût vouhu et le dénouement ne porte pas. Mails il n'y en a 
pas moins dans la pièce des qualités maîtresses qui rappellent net- 
tement les Ventres Dorés et la Rabouilleuse. 

Oh I cette Rabouilleuse avec Gémier et avec Lambert et ces types 
de demi-solde inoubliables I On sait que cette pièce fut extraite d'un 
roman de Balzac. C'est une particularité de la vie de ce dernier gé- 
nie que son insuccès théâtral. Il connut des fours noirs. Et de ses 
romans on tire aujourd'hui des pièces typiques. Dans ses papiers, 
récemment, un riche érudit bel^e, le vicomte de Spoelberch de Lo- 
venjoul, a retrouvé un drame médit et qui s'appelle VHistoire des 
ménages. Ecrite en 1837-1838 pour la Renaissance, ce drame n'ar- 
riva pas à se faire jouer. Gérard de Nerval, vers 1850, dans la 
Presse, en parle avec admiration et M. Schneider, actueflemenl, 
en donne une analyse dans le Gil Blas (30 mars). Mais en réalité, 
la pièce manque d'unité et l'exagération tragique (empoisonnement 
et folie) nous en ferait aujourd'hui sourire. Balzac avait bien des 
qualités de dramaturge ; il n'était pas complet de ce côté-là ; ses 
contemporains ne l'ignoraient pas. Pour la scène, il lui faut un 
traducteur comme l'auteur de ta Vie publique. 

Cette dernière pièce est une des rares œuvres marquantes de 
notre temps où la figure de l'homme politique intervienne. Il y est 
d'ailleurs fort malmené et au sujet de la Vie publique d'Emile^ Fa- 
bre, comme à celui du Député Leveau de J. Lemaître, d'Une jour- 
née parlementaire de M. Barrés et de VEngrenage de Brieux, Geor- 
fes Pellissier se demande (la Revue, 15 fév.) pourquoi nos auteurs 
e théâtre font-ils de l'homme politique un portrait si peu favorable? 
Parce que, dit-il, la comédie a surtout pour objet de représenter les 
travers et les vices des hommes plutôt que leurs vertus; ensuite, que 
le théâtre ne peut nous montrer que le» coulisses do la vie par- 
lementaire ; qu'enfin, la plupart des écrivains sont mal disposés à 
l'égard de la politique. « Ils font profession de la mépriser ; et, 
toui en la méprisant, ils la jalousent, ils lui reprochent d'attirer 
l'attention publique au détriment de la littérature. » L'auteur rap- 
pelle Zola qui, il y a trente ans, s'emportait contre la politique jus- 
qu'à déclarer que sa génération regrettait le silence de l'Empire et 
qui devait un jour se jeter dans la mêlée. « Et pourtant, conclut 
Pellissier, la page la plus mémorable qu'il ait écrite ne se trouve 
ni dans la Débâae, ni dans Germinal. C'est une page de politique ». 



Le langage dans le théâtre récent 



La société actuelle n'est ni meilleure ni pire quje celles qui l'ont 
précédée. Elle est autre et si le théâtre n'en est pas l'expression, 
il en est tout au moins le reflet. Sous l'artifice de ses gestes, elle 



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430 LA REVUE INTELLECTUELLE 

s'efforce d'étouffer le lamentable besoin de l'idéal dont elle se dé- 
fend ; elle n'est pas autrement que ses devancières, mais elle tient 
surtout à bien montrer qu'on ne lui en fait pas accroire et les acteurs 
de son jeu revendiquent jusqu'à l'argot le droit de se montrer na- 
turels* Ecoutez ces fragments d'une scène iXamour qui se passe dans 
la haute bourgeoisie, celle du Voleur ^ d'Henry Bernstein entre Marie- 
Louise et Richard, le mari et la femme, ceci devant témoins : 

Marus-Louibb. — Ya donc, eh I oonquéraat I Et puis, je te défends 
de faire ton proâl à la* Bourbon, tu entends!... Biki, m'entends-tu ? 

(Flui loin^ la mîme) : retrovasant de toutes set forces le nez d£ Bichard. 
— Le redresseras-tu t<»i pi| de malheur P... 

BiCHABD. — Marise, tu me fais mal 1 Je te jure h.. Je sens que ça 
craque. 

(Pliis loin encore.} Mabib-Louise, contem^nt son œuvre. — Dieu I que 
je t'aurais aimé ainsi I 

Richard. — Ya»-tu me ficher la paix I 

(Plus loin encore). — Nous avons parlé, une fois de Mme Bedorini.... 
une grande femme, une énorme femme, un dragon I 

Mabie-Lotjisb. — Un chameau ! 

El il y en a comme ça des scènes entières ; parfois des effets 
scéniques remarquables se tirent de cette affectation vulgaire. Re- 
marquez que la citation n'est pas faite pour rabaisser la manière 
personnelle, ni l'œuvre d'Henry Bernstein. Sorti du théâtre poétique, 
le Voleur est peut-être au contraire — et cela peut paraître con- 
tradictoire — la meilleure des pièces récentes et la plus vîgoureur 
sèment conçue. Non, mais cela doit être devenu le langage naturel 
du beau monde tout aussi bien que du demi-monde et même celui 
des auteurs du monde, pour ne pas dire de tous les mondes. Henry 
Bataille, dont le langage scénique est la représentation du cha- 
rabia contemporain, dans la pièce que domine le très beau carac- 
tère (dramatiquement parlant) de PolichCy met dans la bouche 
de Saint- Vast, qui fait sa cour à Rosine : 

— Mon Dieu, madame, j'ai horreur des décadents, des socialistes et 
des lâches... J'aime le beau style clair de nos pères, les jolies femmes et 
les belles écuries. 

Le beau style de nos pères / Le plus drôle, c'est qu'il en est con- 
vaincu, le malheureux, convaincu tout aussi bien que de Tà-propos 
des phrases qu'il emploie poup séduire Rosine, que de l'à-propos 
plus merveilleux encore de ce mélange décadence, socialisme, lâ- 
cheté, beau style, jolies femmes, écuries. 

Ceci maintenant est d'une autre pièce. 

Oyez le beau style de nos pères : 

NiNi. — Des fois aussi, ces dame« se foutent en blanc et vont boire 
du lait sous les arbres^ etc... 



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LA REVUE INTBLLECTUEUJ& 431 

LxroxHif, pour dire quelque chose. «^ Les nMèon t'adaptent «a déoor* 
Nhgl -^ Qh .1 faudrait pas croire non plus qu'on mène ici une vie 
d'enoîteSy etew 

LomnAM. — Le grand-père Bemier marchait encore à quatre-vingts 



Nmi. — Sa spécialité était de culbuter les servantes qu41 rencontrait 
accroupies sur l'escalier en train de balayer le tapb. 

Vous avez cru| comprmdre qu'il s'agissait d'une Nini Patte en 
TAir protomoulinrouge racontant à quelque Rubempré de Ménil- 
montant comment ea agit le propriétaire de Thôtel qu'elle habite 
avec la partie de son personnel qui certains jours revêt le tablier 
blanc pour aller déguster une tasse de lait aux environs des fortifs 7 
Vous n'y êtes pas 1 Nous sommes dans le monde de la haute 
bourgeoisie républicaine^ le monde de M. Loubet et de M. Des- 
Chanel. Et ce qui est extraordinaire, ce n'est pas que cette Nini 
(une parente pauvre n'est pas tenue à la distinction) puisse em- 
ployer un tel langage, c'est qu'elle le fasse devant Luicien» très 
honnête bourgeois dont le monde dont elle parle est le monde, 
c'est que l'actrice qui joue le rôle puisse le dire encore aux spec- 
tateurs de ce monde sans l'épouvanter, c'est enfin que lesdits spec- 
tateurs ne comprennent pas que la nuance « bourgeoisie des Ja- 
cobines » n'est pour Abel Hermant qu'une façon d'anwrcer et de 
crier face à face au pujblic : « C'est de toi, de toi, de toi tout en- 
tier qu'il s'agit entends-tu formidable Jocrisse ! » 

Vous croyez que j'exagère. Ecoulez encore ce fragment de spi- 
rituelle conversation, toujours entre Marie-Louise et Richard dans 
le Voleur de Bemsteîn. La scène représente le salon de gens qui 
ont a trois cent mille francs de rentes, un château, un hôtel, un 
yachf, quatre automobiles, etc. » 

Zambault. <— Monsieur Lagaides, vans possédée, etc... le château le 
pins sympathique qu'il m'ait été donné d'apprécier. 

RiOHABD, à Marie-Louise, très vite, sans intonatiorv* — Pommade, pcHn- 
made. 

Mabob-Lottibb, même jeu, — Oui, pommade ponr la barbe I 

Richard. — Tràs juste I La barbe I La barbe I 

Mabib-Louisb, même jeu. *- La jambe aussi. 

ItiGHABD, même jeu, — Parfaitement exact 1 La jambe I La jambe 1 

Si vous ne trouvez pas cela très {jlistingué, je me demande ce 
qu'il VOU3 faut. 

— « Enfin, interroge Saint-Vast (dans Potiche, de Bataille, re- 
présenté à la Comédie Française), ils vivent ensemble î 

Et Thérésette de répondre : 

— Non, non, du tout... (Elle cherche une seconde). Ils ne sont 
pas collés, collés, mais ils se voient beaucoup. •• 



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432 LA REVUE INTELLECTUELLE 

8aiki-Va8T. — Admirable définitimi. 

TwÉBMmnm* — Bile m'a expliqué très biea elle-mdnie.^. Toîlà oonuneafi 
ça a commencé : Poliche est si impayable qu'un matin «à il Tenait de 
lui rendre visite, elle est tombée de rire sur le lit... et ils y sont restés 
deux jours. Voilà. 

On sait que SaintrVast est le monsieur qui aime le becai style clcdr 
de nos pères. Rien d'étonnant à ce que Thérésette Iw^éponde dan» 
ce langage choisi. On lit, en effet, dans Chamfort : 

— La marquise de Saint-Pierre était dans une société oik on disait que 
M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sdns en avoir jamais 
aimé une. ce Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle : moi je sais une 
femme. pour laquelle il est revenu de trais cents lieues. » Ici, elle ra- 
conte l'histoire en troisième personne, et gagnée par sa narration : ce II 
la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés 
trois jours. » 

On lit ailleurs dans le môme auteur du xviii* siècle, cette anec- 
dote : 

— M... me disait : (c C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai, 
que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette res- 
source a été mon pis-aller : ccmune un homme qui, voulant aller au 
spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à Iphigénie, s'en va aux Vcuriétés 
amusantes. » 

Ailleurs encore, cet autre trait : 

-—M... débitait souvent des maximes de n>ué, en fait d'amour ; mais, 
dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi quelqu'un 
disait de lui : ,(t II a fait semblant d'être malhonnête, afin que les fem- 
mes ne le rebutent pas.)» 

M... c'est Poliche et toute la société contemporaine. Notre lan- 
gage toutefois suit le cours d'un autre esprit. Pour ne pas parler 
comme les romantiques, on en arrive à s'exprimer conmie des 
voyoux. Nos descendants ne nous trouveront pas moins ridicules 
que les premiers, quand ils reliront notre théâtre. Nous avons des 
travers, d'autres travers dont nous sommes inconscients. Dans le 
dernier passage du Voleur que j'ai cité, vous pouvez changer le 
lieu de la scène et les personnages. S'il s'agissait d'Apaches au 
coin d'un faubourg, on s'écrierait : « L'auteur exagère. » Mais nul- 
lement. Ne croyez pas que les écarts de Nini soient particuliers à 
la bourgeoisie des Jacobines. Le Saint-Vast d'Henry Bataille n'est 
pas républicain. A coup sûr, je le tiens pour royaliste. Ce qu'il 
entend du beau style clair de nos pères, c'est peut-être : «c J'aime 
mieux ma mie, ô gué I », peut-être encore des joyaux de pure ga- 
lanterie comme cette lettre de Henri IV que cite Georges Duval, 
dans Londres au temps de Shakespeare : « Madame, je ne sais 
si je dois m'excuser envers vous, etc. » Mais non, dans ce cas, 



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LA REVUB INTELLECTUELLE ' 433 

il ne dirait pas qu'il aime les lolies femmes élites belles écuries. 
Saintr-Vast est comme ceux qui Tentourent. Ce qui charme, émeut 
ce royaliste dans le beau style de nos pères, ce n'est pas la mesure, 
c'est le piment et toute la monarchie qu'il serait propre à restau- 
rer, lui et ses pareils, tient dans cette phrase célèbre : « La France, 
ton café fout le camp. » 

On ne parle pas d'ailleurs d'ujie façon notablement différente 
dans la haute bourgeoisie mise à la scène que dans le demi-monde 
où se meuvent et Poliche et Saint- Vast. Logiquement, cette indul- 
gence dans le langage doit correspondre à une égale indulgence 
dans les mœurs. Dans l'innocente pièce de Triçtan Bernard, Sa 
Sœur, le personnage sympathique, Fister, est une sorte de para- 
site qui a placé trente-quatre mille francs d'actions pour un diri- 
geable qui n'a jamais vu le jour et Lehugon peut lui dire, sans 
indignation ni rancune : 

— Tu as tapé tout le monde ici, jusqu'à ma petite fille qui t'a 
coù&é ses économies. 

Ce qu'Abel Hermant a voulu représenter dans les Jacobines, c'est 
le tableau d'une bourgeoisie qui, s'étant dépouillée des préjugés 
d'antan, les a remplacés par de nouveaux, plutôt que par des de- 
voirs. Ce monde n'est pas foncièrement dépravé, il suit la morale 
anarchiste avec des opinions plutôt aristocratiques. Lucien, le 
mari de Germaine, met la question au point quand il dit, ou c'est 
le sena de ce qu'il veut dire, quon ne se marie pas seulement pour 
coucher ensemble. Qu'il s'agisse d'union libre ou de mariage su- 
bordonné à la facilité du divorce, dans le champ de luttes de la 
société humaine, l'homme et la femme s'associent pour se défendre, 
se soutenir, s'aimer et n<Mi seulement pour se donner exclusive- 
ment à travers le monde des jouissances de café-concert. Si le 
mari n'affronte plus le mammouth et l'ours des cavernes, une hache 
de pierre à la main, pour défendre son foyer libre, il n'en a pas 
moins à lutter. Germaine a apporté une dot plus considérable 
que son mari, mais, celui-ci, très honnête homme, n'aurait pas en- 
trepris les mêmes affaires s'il avait épousé une autre fenune. Avant 
de r<Hnpre une union où l'enfant joue un rôle, il est nécessaire de 
réfléchir à d'autres raisons que celle d'un entraînement du cœur 
ou des sens. C'est bi^, effectivement, par le préjugé nouveau qu'on 
doii ioulours suivre son penchant, que Germaine et les siens ont 
remplacé l'ancien qui ne trouvait d'excuise, dans aucun cas, à la 
rupture du mariage. Les préjugés sont utiles où la vertu est ab- 
sente. Une société dont le déterminisme en a fait table rase doit 
les remplacer par la compréhwision de ce qui leur supplée. Mais 

BBV. INTELLECT. 28 



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LA REVUE. INTELLECTUELLE 



le reproche né doit pas se restreindre à la seule bourgeoisie répu- 
blicaine. 

Ainsi, la Comédie de ces derniers temps nous montre surtout 
comment les marionnettes nouvelles échappent à l'attitude de Thy- 
pocrisie qu'on leur imposait autrefois, par le débraillé et comment, 
pour éviter le ridicule de chanter comme Fortunio, dans le théâtre 
mondain, on en arrivera, d'ici quelques années, à parler naturel- 
lement louchébême. 

Stéphane Servant. 




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BETUE ABTISTIQUE 



PAB 

SIDONELLI 



Au sujet des observations que j'ai cru devoir, exposer sur la 
nature des arts rythmiques sous forme de lettre à M. H. Mari- 
chelle, professeur à VInstitution nationale des Sourds et Muets, 
celui-ci me fait Thonneur d'une réponse, dont je le remercie, et 
dont voici la part d'appréciations techniques : 

Cl Les figures que rênfermeiit mon petit livre « L» Parole d'après le 
tracé du phonographe » vous ont paru propres à corroborer votre thèse 
sur Forigine première et la nature intime de ces deux langages dont vous 
faîtes si bien ressortir ressentîelle parenté: la poésie et la musique. Sur 
le terrain des faits, votre discussion me semble inattaquable. 

c( En publiant mes observations sur la parole, je n'avais en vue, comme 
vous le dites £ort justemeiit, ni la technique des littérateurs, ni celle des 
musiciens. Mais un observateur sincère qui, sans se laisser influencer par 
les théories antérieures, explore, en tous sens le domaine du langage 
parlé, ne peut manquer d'apercevoir nettement les liens étroits qui 
groupent en faisceau ces trois modes d'expression: parole, poésie, musi- 
que. 



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436 LA REVUB INTELLECTUELLE 

a Le rythme, particulièrement, m'était apparu, de toute évidence, 
oemme le principe originel dKmt l'action constamment agissante préside à 
la formation du langage soiiore, voire même du vulgaire langage de la con- 
versation courante. Et la pnoposition s'applique non seulement aux pro- 
cédés suivant lesquels se combinent et s'associent les infiniment petits 
du corps phonétique, je veux dire les « figures timbrales » de l'ondulation 
aérienne et les sons simples partiels qui les constituent, mais aussi au 
groupement des organismes acoustiques plus complexes et plus directe- 
ment perceptibles: les mo€s et les syllabes. « Tout est rythme >>, dites- 
vous: grande vérité d'intuiti<m que la science expérimentale rendra de 
jour en jour plus évidente et plus objective. 

(( Une autre question, voisine de la précédente, est celle de la significa- 
tion propre et directe des sons du langage, voyelles et consonnes. 

c( Votre collaborateur, M. Stéphane Servant, a dit sur ce sujet, avec 
beaucoup de mesure et de talent, les choses qu'il fallait dire. Avouons, 
en outre, que la pb^sique biologique, dans ce domaine, a posé plus de 
problèmes qu'elle n'en a résolu. Les travaux de Helmholtz, tout admi- 
rables qu'ils sont, n'en ont pas moins laissé de très graves lacunes. 
Peut-être serait-il possible aujourd'hui d'en combler quelques-unes et 
d'élargir ainsi la base scientifique aur laquelle cherchent à évoluer les 
f< primitifs » de a l'Instrumentation verbale ». 

cf Tout au moins pourrait-on tenter une nouvelle exploration dans ce 
domaine en classant et coordonnant les observations faites dans ces der- 
nières années sur le mécanisme de l'oiigane de la parole et sur la nature 
des sona qu'il produit. Et si mes occupations m'en laissent le loisir, je 
me permettrais d'en faire l'essai et de voua «n soumettre les résultats : 
à mon avis, nos ccmnaissances actuelles en physiologie vocale et en 
acoustique phonétique, quoique encore limitées, sont néanmoins suffi- 
santes pour enrichir sensiblement, à l'usage de la poésie imitative, la 
palette des sons du langage. » 

Ceux de nos lecteurs qui voudraient se melti*e au courant de la 
question mathématique qui est à la base de la technique musicale 
(comme de' la prosodie), en trouveront l'occasion dans la lecture 
de Tétude de M. Gandillot sur la musique (Théorie de la musique j 
Revue 8cienti(ique, 30 mars, 7 avril), qui est unique par la clarté 
synthétique et la justesse du point de vue. La théorie de la musique 
est basée sur le principe de la consonnance qui peut s'exprimer 
ainsi : le musicien aime à associer les sons dont les hauteurs sont 
en rapport simple. Ceux qui savent réfléchir, par la comparaison, 
se rendront compte qu'il y a autre chose qu'une dissertation sur 
un sujet démodé et risible, dans YEtude scuniilique du décaden- 
tisme de Stéphane Servant, peut-être des choses gui n'avaient ja- 
mais été dites et qui avaient besoin de l'être. Les journaux protes- 
tants et catholiques qui nous font l'honneur de nous attaquer sur 
tous les terrains à la fois, et prennent leurs désirs pour des réa- 
lités, sont dans leur rôle : nous ne leur en voulons même pas. 
Nous ne sommes pas l'organe confessionnel qu'ils veulent faire de 
nous. 

Dans le champ des recherches scientifiques de la nature tech- 
nique des arts et des relations des arts entre eux, se pourrait en- 
core signaler une étude d'E. Anastay sur la Musique des Couleurs 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 437 

{BulUiin de la Société d'études psychiques de Marseille, V* tri- 
mestr^. Le sens de la vue est celui qui se rapproche davantage de 
celui de l'ouïe pour révocation des sentiments. Il v a en couleur 
des dissonances, et Chevreul l'a démontré dans sa théorie des cou- 
letirs complémentaires. Certains auteurs, comme M. Louis Favre, 
se sont même ingéniés à démontrer qu'il y a une science de la mu- 
sique des couleurs dont les procédés relatifs à l'espace, représen- 
teraient l'harmonie, et ceux dans le temps, la mélodie. Mais il 
ne faudrait pas prendre trop à la lettre ces théories. La science 
peut expliquer lart; elle ne le crée pas, et sa nature technique 
repose sur la nature sensorielle de l'homme. 

On a beaucoup, parlé dans ces derniers mois, en des revues 
spéciales, d'une association d'artistes, musiciens, sculpteurs, union 
internationale des lettres et des arts même, sous le nom de Mai- 
son des Arts, J'ai visité l'exposition. C'est d'un ensemble aimable, 
mais, les œuvres saillantes ne la distinguent pas assez. De^ ar- 
tistes comme Aman Jean, Luc Olivier-Merson, Lhermitte, Simo- 
nidy, etc., où n'y sont pas représentés, ou ne le sont que par des 
études. Toutefois, il y a des pages dignes d'intérêt qui retiennent 
le regard ; la Plage de Morisset, vibrante de lumière, la Vague 
de Hagborg, grise sous un ciel gris délicat, un Intérieur de Do- 
mingo, exquis de mystère et de mélancolie, un Pausage de Bor- 
charat, un peu sec, mais bien construit, des aquarelles en vigueur 
de Mathis Picard, etc., etc. 

Après Abel Besnard, dont nous résumions récemment un article 
de la Revue Bleue sur le portrait, c'est Théodore de Wyzewa, qui 
rend justice à Ingres, dans une biographie précédant quarante-deux 
reproductions de ses œuvres dans Tordre chronologique de leur 
production (V Œuvre peint de Jean-Dominique Ingres, Gittler, 
édit.). Pour le biographe, le peintre, en naissant, avait pour ainsi 
dire reçu a un défaut et une qualité qui allaient cohabiter chez lui 
jusqu'au terme de sa longue carrière ». Il était dépourvu « d'ima- 
gination, d'invention, d'aptitude à s'élever au-dessus de la réalité », 
mais il possédait « un don merveilleux, absolument exceptionnel 
de voir, comprendre et reproduire celle réalité ». Il se voua obsti- 
nément à « l'idéal classique et raphaèlique ». Il n'a pas eu, à pro- 
prement parler, d'élèves. Comme son ^rand rival Delacroix, qu'il 
avait en horreur, et qui le lui rendait bien, « il fut un phénomène 
isolé dans l'école de peinture française du xix* siècle. » 

Pendant qu'Ingres, en France, cultivait le raphaêlisme, Franc- 
fort avait son « Germain Préraphaélite » dans Steinle, qui fut le 
maître de Frédéric Leighton, pemtre anglais, dont Mrs Russel Bar- 
rington publiait dernièrement la correspondance, avec de nombreu- 
ses reproductions de ses œuvres {the Lite, Letters, and Work of 
Frédéric Leighton, AUen, édit.). Leighton, qui s'était fait connaître 
par une Madone de Cmabue portée en procession, était un ami 
d'Henry GréviUe, et sa correspondance révèle que cet écrivain 
français avait pour le jeune peintre une affection très grande. 
Le talent de Leighton se ressentit toute sa vie de l'influence 
de son premier maître préraphaéliste, et elle est sensible encore, 
dans la composition d'une de ses meilleures toiles. Lune cf été, dont 
\a poésie et le caractère sont au-dessus de tout éloge. 



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438 LA REVUE INTBLLECTUBLLE 

Si, au grand regret de Péladan, les théories contemporaines, 
« pas d'art sans personnalité », ont affranchi la génération de 
l'influence des maîtres italiens, il n'en reste pas moins d'eux le 
culte intense et l'admiration. Pendant que Wyizewa consacrait der- 
nièrement un livre aux maîtres italiens d'autrefois, G. Carotti étu- 
diait l'école florentine, avec de belles reproductions à l'appui (le 
Opère di Leonardcy^ Bramante, Ra{laëllo, Hoôpli, Milan). Il émet 
des doutes sur certaines attributions concernant ces artistes. 
Comme celle du Louvre, la Vierge des Rochers est sûrement du 
Vinci, et la figure de l'ange est une des belles choses de son pin- 
ceau. De lui encore serait un portrait de Cecilia Gallerani, qu'on 
croyait détruit, et qui se trouve dans la galerie Czartorisky de 
Cracovie, mais, en revanche, c'est à tort qu on lui attribue le por- 
trait de la Belle Ferronnière, le dessin de la galerie de Brera, et 
le buste en cire du musée de Lille, oeuvre d'un artiste de la fin 
du seicenlo ou du commencement du settecento. Il ajoute à Toeuvre 
du Bramante, quatre grandes figures d'anges dans la Certosa de 
Pavie, et il attribue (i Raphaél le fameux livre d'esquisse de l'Aca- 
démie de Venise, qui serait une œuvre de sa première jeunesse. 

Si de telles erreurs sont vraies quand il s'agit d'œuvres maltres- 
ses et de grand art, combien fréquentes doivent-elles être quand il 
s'agit des menus objets de collections privées, comme celle des 
frères Dutuit, par exemple, dont H. Lapauze (Nouvelle Revue, 
15 mars), fait l'historique, et cela, indépendamment de l'habileté 
et de la sincérité des chercheurs. J'ai connu un particulier qui avait 
été initié aux secrets d'une des plus grandes maisons d'antiquité 
parisienne, d'une maison qui avait eu des relations avec la plu- 
part des collectionneurs. Il niait par avance, de parti pris, sincè- 
rement, obstinément, l'authenticité de la plupart des objets et œu- 
vres célèbres, non seulement des collections particulières, mais en- 
core de nos musées, tant Louvre que Clun]^. Il avait assisté à la 
fabrication de vases précieux qu'on déterrait en Grèce, de sarco- 
phages d'Egypte, de meubles authentiques, de toiles de maîtres 
qu'on découvrait ensuite dans un grenier. Il avait un ami qui y 
avait contribué plus que tout autre, et qu'il appelait amicalement 
« le vieux faussaire », Le premier disait : « La moitié des trésors 
d'art sont faux. » Et le « vieux faussaire » de répondre : « La moi- 
tié, c'est exap^érer, mettons les trois quarts. » Et tous deux de se 
narrer des histoires fantastiques d'explorations, ayant eu les hon* 
neurs de communications à l'Académie, d'invraisemblables restau- 
rations, dont nos musées avaient le dépôt, et qui les mettaient en 
joie, comme des guerriers qui se racontent, aux soirs de leurs 
jours, leurs victoires passées. 

Vous songerez ^ue c'est invraisemblable ; mais cela l'est-il beau- 
coup plus que l'histoire des vols de M. Thomas, officier de la Lé- 
Sion d'honneur, architecte des archives. L* Illustration (les Vols 
e la bibliothèque des Beaux-Arts, 16 mars), reproduit une partie 
des objets dérobés par lui, dont le prix s'élève à un demi-million 
approximatif, ci^r la rareté de certains les rend sans prix. Tels les 
séries d^Entrées de rois, albums des cérémonies, et dont l'un, YEn- 
irée d'Henri II à Rouen, ayant appartenu à Ruggieri, est unique. 
Un ouvrage de gravures de V^atteau des plus précieux a été dé- 



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LA REVUE. INTBLLECTUBLLE 439 

pouillé d'une partie de ses pages, des ouvrages du xvi* siècle, ra- 
rissimes, sur la dentelle, d'auteur comme Dorât, illustrés de chefs- 
d'œuvre, etc., entrent dans cette nomenclature. Or, il est démontré 




détourne- 
ments. 

L'histoire de la tiare de Saltapharnès est encore présente aux 
mémoires. Evidemment, ce n'est pas une raison pour douter de 
tout, et il y a encore des objets précieux bien autnentiaues. C'est 
au sujet d'un tel objet que récemment M. Léopold Deliile, doyen 
de rinstitut, faisait une communication (Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres^ avril). Il s'agit de la Bible moralisée^ qui appar- 
tient actuellement à la bibliothèque célèbre de M. Pierpont Mor- 
§an. Voici, en deux mots, expliqua M. Deliile, ce qui fait l'intérêt 
e ce manuscrit : 

« Au xiii* siècle fut exécuté un ouvrage de très grand luxe, dont 
le texte et les images étaient destinés à faire comprendre le sens 
allégorique de nombreux passages de la Bible. En regard du texte, 
on a peint plus de cing mille petits médaillons explicatifs. 

« C'est là peut-être l'œuvre de peinture la plus considérable que 
nous ait légué le xiii* siècle. On la connaît, d ailleurs, depuis long- 
temps par un exemplaire complet exécuté dans le même atelier 
cpxe les feuillets possédés par M. Pierpont Morgan. Cet exem- 

glaire est aujourd'hui découpé en trois^ volumes. Te premier à la 
bibliothèque bodléienne d'Oxford, le second à la Bibliothèque na- 
tionale de Paris, et le troisième au Musée britannique. Mais rien 
dans ces trois volumes n'aide à faire connaître dans quelles con- 
ditions a été exécutée une œuvre aussi importante. 

« Le cahier de M. Pierpont Morgan permet de combler cette 
lacime par l'examen d'un feuillet final qu'il est seul à posséder. 
Ce feuillet contient un grand tableau où sont représentés un roi, 
une reine et une religieuse qui semble donner des ordres à un 
scribe. 

« Ce travail a été exécuté en France, très probablement à Paris 
ou dans les environs, vers le milieu du xiii" siècle. Le roi doit être 
Saint Louis qui, précisément, encouragea l'œuvre de Vincent de 
Beauvais, la reine est soit sa mère, Blanche de Castille, soit sa 
femme, Marguerite de Provence. » 

Et il y a, dans ce culte des beaux livres et de l'érudition primi- 
tive de l'art, quelque chose d'attrayant, et qu'il faut respecter : une 
fibre de l'âme humaine. 



La Découverte de la Vie par TArt 



Pour nous, nous l'avons dit et le redirons, prenant l'art à ses 
origines, nous l'avons considéré comme un moyen d'expression^ Il 



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440 LA BEVUB IICTELLECTUELLE 

est à travers les siècles fè langage symbolique de l'àme humaine et 
c'est en 8*élevant lui-môme^ue l'homme Ta drapé de beauté. 

« L'art, dit à son tour Gérafd de Lacaze-Duthiers, est la décou- 
verte de nous-mêmes au contatt de la vie, il nous révèle notre vie 
dès que nous connaissons le but que nous avons à remplir, but qui 
est de vivre en beauté, de réaliser l'art dans nos actes. » Et « l'Art 
c'est la découverte de la vie. » Sur ce sujet, l'auteur a donc écrit 
tout un livre de beau, de noble style (1). Il y a ce reproche à lui 
faire. Ce n'est pas une œuvre de démonstration, c'est une œuvre 
d'éloquence ! C'est un développement. Ce n'est pas. une synthèse. 
Il y aurait encore un autre reproche. Cette manière d'exprimer 
par conviction, n'est pas suffisamment érudite et l'exemple pris 
dans la vie actuelle ou historique, fait mieux comprendre la vie 
elle-même, que la pensée toute nue et toujours diversement inter- 
prétable, x» 

Vous dites : « L'art oppose à l'idéal bourgeois de la nature 
l'idéal de la nature elle-même. » Soyez certains que, de cette pen- 
sée, l'un tirera une conclusion réaliste et l'autre une conclusion 
symboliste et faute de précision, s'en autorisera non pour faire un 
pas vers le mieux, mais pour excuser son œuvre qu'il eroil être l© 
mieux ; car, il en est de l'art comme du bien du peuple, chacun le 
comprend à sa ^iai\ière et la môme loi scientifique est pour les uns 
l'argumefit de la liberté et pour les autres celui de l'oppression. 

Mais, tel qu'il est avec la moyenne des défauts et le maximum 
des qualités de la jeune littérature, ce livre n'en est pas moins une 
des plus belles œuvres sur le sujet qu'il m'ait été donné de juger 
depuis la fondation de la Revue intellecluelle. Toute sa critique 
tient dans ce que j'en ai dit et ce serait déflorer ce qui n'en est pas 
critiqjUable que de le commenter, en comparant mes propres idées à 
celles de Lacaze-Duthiers. Aussi m'en tiendrai-je, avant d'en dire 
plus, à présenter quelques-unes des pensées sur l'art qu'il contient. 

L'art est la preuve de notre amour pour la vie. 11 est la preuve de 
Feffort que nous faisons pour la reoonnaître, pour la découvrir sous les 
apparences qui la recouvrent. 

Sur la découverte de la vie : 

On découvre la vie en n'étant pas indifférent devant la vie, L'indiffé* 
renoe en présence de la vie, c'est le mal de notre époque. Cest le mal 
qui se manifeste sous la forme horrible du dilettantisme. Le dilettantisme, 
c'est l'impuissance à vivre, à aimer, à penser, c'est le refuge que l'homme 



(1) G£babd db Lacaze-Buthibbs. La Découverte de la vie, 1 vol in-16» 
8 fr. 60 (Ollendorff). 



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LA REVUS INTELLECTUELLE 441 

ofiérche «a dehors de la vie, dans Fégoismie, le rêre, le néant. Cest le 
manque de sincérité devant la vie. 



U est temps de donner un sens à notre agitation: il arrive une heure- 
où ce qui n'a été que de Fagitatioii doit céder la place à l'action. Il vient 
une heore où notre pensée se fixe, où nos rêves se. réalisent. C'est l'heure 
de créer. Il ne s'agit plus de vagues promesses. Il s'agit de produire. 



Cart est l'homme parlant à l'hcmmie, lui parlant de lui-môme, de son 
héioismCj de sa médiocrité, de sa joie, de sa douleur, lui parlant de la 
nature, — de la vie enfin. C'est une conversation entre les hommes, con- 
versation dans laquelle les uns interrogent, et les autres répondenti à 
laquelle prendront part chaque jour plus d'individus. 



Pour découvrir là vie, il faut être soi-même, vouloir être soi-même. 
On ne découvre pas la vie si on copie quelqu'un. 

• • 

Les médiocres conçoivent la lutte pour la vie comme la justification 
et l'excuse de leurs bas calculs, de leur vanité, comme la justification 
de r c( arrivisme », — du faux arrivisme. C'est la lutte pour le néant, 
qui est leur vie à eux, inutile et stupide. Dans cette lutte pour la vie 
qu'ils nous rendent évidemment pénible, puisque nous avons à lutter 
contre leurs mensonges, leur triomphe n'est qu'apparent, autant qu'ap- 
parente notre défaite, — une illusion à laquelle ils croient. 

Sur l'Art, découverte de la Vie : 

Les préjugés, les lois, ont faussé le sens de la vie. L'art restitue à la 
vie sa réalité. Il la dépouille des mensonges qui l'enveloppent, des sur- 
faces qui la recouvrent. Il découvre, sous les préjugés, les mensonges, — 
la vie. Yoilà son but, voilà son rôle. 

* 

• • 

L'amour^ nous esx>érQns bien que ce sentiment sera transformé par 
Tart, qu'il deviendra un jour esthétique. L'amour vrai n'a pas existé 
en dehors de l'art. Seuls, les grands artistes ont aimé. 

• 

• » 

Bans la musique d'aujourd'hui nous n'admirons pas autre chose que la 
musique d'hier. .Gustave Charpentier, Wagner, Berliosi Gluck, Palestrina, 



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442 LA REVUB INTELLECTUELLE 

les lieds de France^ n» sont que les manifestations différentes de Tunité 
d'un même art. Il en est d« même de la sculptnve, qui nous conduit de 
Bodin à Carpeaux, de Garpeaux à Barye et à Rude, et par eux à Mi- 
chel-Ange et Donatello. H en est de même de la peinture qui nous fait 
découvrir Carrière et Besnard dans Delacroix, Watteau, Botticelli, les 
primitifs. L'art est un, mais ses manifestati<M]s sont diverses. L'unité de 
chaque forme d'art, que manifestent les artistes et les époques, se ma- 
nifeste dans l'art tout entier, qui groupe les esprits les plus différents, 
bien qu'appartenant à la même race, et qui se trouvent parler différem- 
ment le même langage. 



» « 

Recréer la vie en beauté, c'est la déoouvrir. L'art accomplit ce mira- 
cle par la synthèse. Parti de l'observation, l'écrit aboutit à l'imagina- 
tion. Ce passage de la vie à Vart n'est que la vie découverte. L'art, c'est 
la vie comprise et SMitie. 

Sur la Critique, découverte de l'Art : 

La critique est la découverte de l'art. Jusqu'ici, on a pris pour la cri- 
tique le contraire de la critique. Chaque fois que l'art a été découvert, 
la critique a existé. La critique est l'œuvre de l'art dans les consciences. 



# • 

L'art et la critique se confondent. Le critique est un artiste, comme 
la critique est un art. Le critique est un artiste dont le rôle est de dé- 
fendre l'art, de le faire triompher, de faire triompher tous les artistes 
de génie. Son rôle est de réaliser l'art dans la vie. 

* » 

N'étant pas une forme de l'art, la critique d'analyse ne juge pas l'art. 
L'art n'a de juge que lui-même. Il découvre la vraie critique scientifi- 
que, preuve que la science reproduit l'idéal de l'art. Comment les mé- 
diocres pourraient-ils croire à l'union de l'art et de la science, puisqu'ils 
ne croient même pas à leur existence? 

» 

La critique, née de l'art, engendre l'art. La critique est générale : elle 
juge l'art tout entier. Elle est sociale. Elle est humaine. Elle est vivante. 
L'art exerce son influence par la critique. La critique constate que l'art 
découvre la beauté de l'action. Elle-même est action. Comme toutes les 
actions durables, elle est esthétique. L'action de la critique s'étend à 
toute la vie. Elle n'a pas de limites. Elle est. 



U importe que l'art et la vie se rejoignent^ et ce rapprochement est 



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Uk RBVUB INTELtECTUELLB 443 

ToaniFTe de la critique* L'art et la vie ne sont désunia que daiur la pen- 
sée des hommes. 

Sur ridéal, la pensée et l'action : 

L'Idéal, la Pensée et rAction doivent se oonfondre* S'ils existent sé- 
parément ils cessent de représenter le vrai idéal, la vraie pensée, la vé- 
ritable action. La vérité est dans l'idéal exprimé par la pensée et réa- . 
lise par l'action* 



Je plains ceux qui n'ont jamais trsasallli devant la nature^ devant 
une œuvre d'art, devant la vie magnifique, et qui n'ont pas senti circuler 
dans leurs veines la grande fièvre apaisante de Fart et de la vie. 

* 
• • 

Le symbolisme, qui est étemel, qui est dans toute la vie, cesse ^l'être 
étemel et vivant dès qu'il s'en éloigne, dès qu'il ne correspond plus à la 
vastitude de son nom. Pourquoi s'obstiner à désigner sous cette déno- 
mination un mouvement qui est le contraire même du symbolisme, dont la 
plupart des œuvres eont les moins symbolistes qui soient? Celles qui ont 
réalisé le vrai symbolisme, le symbolisme vivant, survivent à l'école dite 
<f symboliste »• 



Nous luttons pour un idéal de beauté, qui est un idéal de justice. Nous 
acceptons la vie parce que nous acceptons d'en chasser la laideur, parce 
que nous acceptons la lutte et l'effort. Notre rôle, écrivains, penseurs, 
artistes, c'est d^accepter la vie, c'est^i-dire de la découvrir sous les men- 
songes qui la recouvrent. CTest de poursuivre la laideur, c'est de com- 
battre les adveiBaires de la beauté. L'art fait justice des philosophies 
négatives, égoïstes et impuissantes. Il fait justice du pessimisme et de 
Finaction. Il fait juàtice du mysticisme. H exalte la vie que les morales 
défigurent. « , 

Toutefois ne croyez pas que celte oeuvre, pour bien conçue et 
généreuse qu'elle soit, échappe totalement à la maladie du siècle, 
au culte du mot. Hélas non, elle n'y échappe pas. L'art tient lieu 
de tout, dans la vie humaine, pour M. Lacaze-Duthiers, comme une 
belle maltresse qu'on prétend conduire et qui vous mène par le 
bout du nez. Ce n'est pas le moyen de réaliser de belles amours que 
de s'illusionner sur elle au point de la mettre à la place de tout. 
L'art, n'est pas autre chose dans l'ensemble des connaissances hu- 
maines qu'une des formes sublimées de l'utilitarisme. C'est le 
moyen d'exprimer. Voilà la froide réalité. Il exprime tout ce qui 
est et cela peut donner l'illusion à certains, qu'il surpasse le savoir 



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444 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



universel. Mais non et c'est parce que je l'aime, pour le moins au* 
tant que Lacaze-Duthiers, mais d'une autre manière que lui, que je 
préfère le dire ; car, ce qui manque aux jeunes générations, ce 
n'est précisément pas ce culte que la Découverte de la Vie exalte ; 
non, c'est la raison pondératrice de ce sentiment, la mesure d'éru- 
dition, la modestie, la sincérité naturelle, l'esprit de justice ei cette 
lacune fait de notre pays le lieu de la terre où se gaspille le plus 
de beau talent pour des choses qui ne signiGent rien ; et cette la- 
cune irrémiscible fait que, par moment, c'est un fouet qu'on vou- 
drait avoir en main pour mener l'absurde troupeau des poètes de 
France, vers quelque chose d'un peu sérieux et d'un peu grand. 

SmONELLI. 




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MORPHÈ-ANTHROPOS 



PAR 



STÉPHANE SERVANT 



PREMIÈRE PARTIE 

Les Préhumaios 



(Suite) 



Sous lee rameaux, les grappes pendaient en fruits noirs que buti- 
naient des guêpes d'or et, de ces fruits, le jus, à la longue, grisait les 
petits qui grimaçaient en y mordant. Quelques-uns, s'étant querellés, 
découvrirent dans leur poursuite des pamprées nouvelles parmi les 
arbres voisins. De Tune à l'autre, quand la première fût épuisée, les 
vieux, à leur tour, commencèrent à tituber et il y en avait dont les 
poitrines vibraient en de gigantesques rires qui faisaient danser 
les branches. Déjà, des couples s'empoignaient. Des cris déliraient à 
l'imprévu de mots rauques, servant moins que les gestes à des aveux 
priapiques, tant le fond de la vie, fût-elle complètement humaine, se 
résume à ces deux buts, en dehors de l'intellect qui n'en est, à l'ori* 
gine que le moyen : manger, générer. 



Parmi les préhumains, qui avaient roulé par terre dès le commen- 
cement de cette orgie, le pithécaintrope gris ronflait sur une couche 
de feuilles où bougeaient, mordorés roses, de longs dracénosaures à 
chaque secousse, dont sa femelle s'efforçait de l'éveiller. Pendant ce 



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446 LA REVUE INTEIXECTUELLE 

liemps, dans n^rfiBe générale qa41 partà^ait, Mon)tift3iS8ttf<;^i|fu 
oubliant tout effroi, s'en .jetait rapproché- Cherohant à détourner ve^ 
lui les attentions de la f aunefi&e devenue furieuse, il s'efforçait de la 
saisir sans souci des très jeunes femelles qui les regardaient faire ma- 
licieusement, du haut des arbres, au travers de leurs doigts écartés. 
Il réussit bien vite à Tentrainer dans la direction du rivage à l'op- 
posé de ses compagnons ; mais ils trébuchaient en leur chemrn et, 
tout à coup, l'un et l'autre, pris de vertige, ils roulèrent comme des 
masses, en essayant de se retenir aux graminées blondes de ses flancs, 
jusqu'au fond d'une coupure, sous leurs pas rencontrée. A l'ombre 
de ce gouffre, tandis qu'ils croyaient s'étreindre sur un lit de ver- 
dures parfumées, le sommeil acheva de les abattre, blottis l'un dans 
l'autre, et sur eux, le soir tomba. 



C'était un soir de torpeur où montaient d'âpres rugissements. 

Lentement s'ouvrirent les yeuit fAnthropos avant sa pensée. Il vit 
endormie presque dans ses brafl, sa compagne d'enivrance. Il prêta 
l'oreille au murmure d'une eau qui se heurtait à des blocs erratiques, 
et, se soulevant, il vit que le fond de la crevasse où tous les deux 
avaient roulé descendait vers une rivière* Mais sa mémoire était 
perdue comme un reflet pâle en l'ombre inextinguible et il n'arrivait 
pas à ee rappeler les heures du vertige où son être venait de s'assou- 
pir. Son souvenir le plus proche se rapportait au départ de sa tribu, 
sur les pas du vieux pithécantrope, vers les montagnes aux gaves 
bleus qu'il avait parcourus du temps de son enfance. Il se remémo- 
rait cela ; mais pourquoi se trouvait-il loin de tout rival, auprès dé 
la jeune femelle dont il avait connu la possession ? Son front massif 
s'interrogeait en vain et ses yeux hagards, en vain, s'arrêtaient sur 
elle. 

Elle s'éveilla comme il se penchait. A son tour^ anxieuse de acMi pro- 
pre étonnemetit, elle courba sa tête chevelue et, tout à coup, le cri 
d'une bête ébranla le rivage, non loin d'eux. L'écho de ce groncfement 
râla cormme un glas, dilns le soir. 

Et ils virent que c'était le soir, et l'heure où les carnassiers s'abreu* 
vent aux marécages des rives, et qu'ils étaient sur une rive,, loin de 
leurs compagons, sans une massue, sans un épieu pour se défendrew 
Et comme, de frayeur, ils s'étaient tapis sur le sol, un grand tigre 
passa sans les voir, bavant du sang, tandis que sa gueule haute mor- 
dait un albatros dont les ailes palpitaient. 

Alors, ils s'immobilisèrent jusqu'à ce que le fauve disparût ; puis, 
Morphê, prenant avec douceur la main de sa compagne, l'entraîna 
en rampant, hors du ravin, parmi les herbes de la prairie, qu'enva- 
hissaient les ténèbres. 



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r 



LA REVUE INTELLECTUELLE 447 



• « 



Ce n'était plucr le désir qui les guidait; mais Veffroi de la solitude 
en la périlleuse étendue; car oee êtres qui ressemblaient aux hommes 
étaient assez proches d'eux pour sentir combien ils étaient faibles, 
sauf la puissance d'associatiofu qui les réunissait invulnérables. 

Les fugitifs sondaient Talentour et cherchaient leurs compagnons. 
Bien ne leur apparut sinon, déserte^ la chênaie aux vignes et dans 
le lointain, la cime du volcan bleuâtre dont le cratère flambait. 

Et les ténèbres envahirent les bas-fonds, et sur la rive du lac, les 
cris des bêtes retentirent plus sanguinaires, dans le soulèvement des 
appétits. Pris de panique, le couple se releva pour atteindre en cou- 
rant le bouquet d'arbres qui lui offrait son asile, au flambeau du 
crépuscule mourant; puis, quand ce fut fait, l'un et l'autre gra- 
virent un vieux chêne dont le tronc leur accorda refuge à la base de 
sa ramée. 

A ce moment, le jeune mâle se resaisit : 

— Nuit, dit-il, en détachant une branche à demi brisée pour s'en 
faire une arme. 

— Nuit, répéta-t-elle en le serrant comme un petit sa mère. 

Et tantôt anxieux, tantôt ravis de se trouver à l'abri des surprises 
de la plaine, ils continuèrent à se parler à voix basse, pour occuper 
leur éveil, car la volupté était morte dans leurs cœurs. 

— Eux sont partis, voulait-il dire. 

— Yers les forêts, répondait-elle. 

Pnis, des mots épars en leurs phrases intraduisibles sans les sono- 
rités qui leur donnaient un sens,... plusieurs^, soleil... voir... 

— Au jour, nous retrouverons leur troupe. 

— Je crains 1 

Elle avait peur de se retrouver en face du mâle dont elle était la 
eompagne. Et le cri rauque qui suivit l'étreinte d'Anthropos lui fit 
comprendre qu'un autre désormais la considérait comme sienne 
aussi et lutterait pour sa possession. 



La nuit vint claire de sa lune bi«iche et rax^ d'étoiles, une nuit 
de comtrée cHaude où toute une animalité nocturne survit dans 
l'inassouvissement. Ik écoutèrent monter autour d'eux des rumeurs 
pareilles à des vagissements dans l'air que parfumaient les brises, 
et les bramements de ruts éperdus en la démence de l'infini, et les 
plaintes de générations douloureuses, et les baisers assourdis du vent 
sur les fleurs qui les enveloppaient. 

Tout à coup, un cri dokit l'étrangeté les terrifia se perdit dans 
la nue aux formidables poudres. C'était l'appel menaçant d'une voix 
qui ressemblait* à la leur. Ils prêtèrent l'oreille et l'entendirent à 
Jionveau plus proche d'eux sur les bords de la rivière qu'ils avaient 



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448 LA REVUE. INTELLECTUELLE 

quittée. Puii^^ à ces cris, euccédànent dâa grondemeiQta dont la 
colère s'exila dans la direction des falaises où palpitaient les flots. 
Immobiles, retenant leur haleine, les Primitifs crurent reconnaître 
la voix d'un de leurs compagnons qui cherchait sa femelle et leurs 
mains étreignirent convulsivement la maeeue qu'Ânthropoe s'était 
taillée dans les branches de leur abri. 

« • 

Quand vint le jour, la Préhumaine se retrouva comme la veille 
devant l'étendue du lac où des flamants Réveillaient. 

Elle reposait endormie, sea cheveux roides à flots épars sur son 
épaule brune, le front sur see bras, ses bras sur setf genoux et dans 
le m&me aocroupissement qu'Anthropos. 

C'était un éveil semblable après la somnolence, qu'à l'aube anté- 
rieure. Bien prebque autour d'elle n'était changé, rien si ce n'est 
l'âge du compagnon dont s'entrebâillait la mâchoire pendant qu'il 
tournait la tête vers elle, blottie dan« son sein. Et le bien-être qu'elle 
éprouvait à se frotter à sa chair adolescente chassait l'obsession des 
ténèbres. 

Lui secoua, en manière d'éveil, la ramure où l'aurore répandait 
sa rosée; puis, il se laissa glisaer jusqu'au sol. Immobile au tour- 
ment des choses, les yeux fixes dans la direction où s'était perdu 
rapx)el qui les avait terrifiés, elle hésitait à le suivre ; maiîs comme 
de son bâton, Morphê-Anthropos frappait impatiemment les bran- 
ches, elle le rejoignit. Ils se trouvaient seuls, à l'aube d'une curée 
nouvelle et n'osaient diriger leurs pas, ni vers la montagne où peut- 
être marchait leur peuplade, ni vers les grands rocs peuplés de singes 
mésopithèques où s'était perdu le cri nocturne d'un préhumain. 

Enfin, Anthropos prit une résolution. Il fit tournoyer sa massue 
et, poussant un grondement sourd, il entraîna sa compagne vers le 
lac. 

(A suivre) Stéphane Seevamt. 




Le Gérant : A. Davy. 



Paris. — Typ. A. Dâvt. 62, rue Madame. — Téléphone 704-19. 

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La Revue 

Intellectuelle 



25 Mai 1907 



Résamé historique des Faits et des Œuvres 



Tremblement de terre, 1« 15 avril 
1907, dans le sud du Mexique, où 
plusieurs villes sont c(Nnplètement 
détmites. On compte une cen- 
taine de morts et un millier de 
blessés. Au nord-ouest du Mexique, 
le volcan Golima est en éruption 
et les plantations sont menacées. 

Le D'' Jules Félix, de Bruxelles, 
lance un appel pour la création 
d'un institut international de Bio- 
logie et de PUismogénie, Cette créa« 
tion s'impoâe, en effet, dans Fin- 
térêt de la diffusion de la science 
de la vie et de son enseignement. 
Dans la pensée du D** Félix, cet 
institut serait accessible à tous les 
«avants, professeurs et étudiants 
du monde entier, et contiendrait 
un laboratoire, un musée, une bi- 
bliothèque et une revue périodique 
où seraient publiés les travaux et 
documents des auteurs. 

liO professeur Korn continue 

RBV. IMTBLLBCT. 



avec succès ses expériences de té- 
léphotographie entre Munich e't 
Berlin. Huit photographies ont 
été télégraphiées à Berlin, soit -k 
une distance de 386 kilomètres, et 
les reproductions sont exoellMites. 

Le D' Eahuel, modeste praticien 
de Ménilmontant, meurt de la 
diphtérie contractée en. soignant 
un enfant atteint du croup, qu'il 
avait essayé de sauver, H^rès avoir 
pratiqué la traohéotOTiie, en n'hési- 
tant pas à appliquer ses lèvres sur 
la plaie pour insuffler de Tair dans 
les poumons de Tenfant. Honneur 
à ce modeste héros dont le nom 
devrait être inscrit en lettres d'or 
parmi les Victimee du Devoir. Cet 
événement a passé inaperçu du 
snobisme moderne. Nous engageons 
vivement nos lecteurs qui peuvent 
le faire à participer à la souscrip- 
tion ouverte par le Temps, au pro- 
fit de la veuve de ce héros, mort 
sans phrases. 

Plusieurs membres de VAeadé- 

29 



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m 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



me étêiMidedne proUfiteni ooatro • 
|fmpé«|irie-.des ordre». du. j^Mir et 
là clOèusek bMtve .dM..4uiaiMMft. 
àfi^às^ à Vairemt^ ua^râi%4u jour 
961^ àfimêé d'wrajDfiei «t;O0. veillera 
à •raMMPlitioQL . do cotymttimcs'faoïis 
BuffisAnt^s pour alimenter la séan- 
ce. Cette mesure était devenue né- 
cessaire pour sauvegarder le bon 
renom de T Académie de Médecine. 
Dans la galerie zoologique du 
Muséum, exposition des coUeetiortê 
rapportées de VEquateur par le 
2>' Biveif crânes, squelettes,;^ p^ 
teriia, »raie^ bijoux et jioflibres- 
ses «ollècMoiM d'histoire notu^Ke. " 

Au Congrès des Praticiens réuni 
le 12 avril 1907 à Paris, im se . 
plaint de oe que l'enseignement des 
Facultés de médecine n'est ni tech- 
nique, ni professionnel, ni scienti- 
fique et de ce que l'étudiant ne 
voit pa* •s8 o g da ia»laâ«6. 

tJn médaillon est placé sur les 
murs du laboratoire à l'écc^ mu- 
nicipale de physique et de chimie, 
rue LhpQOMMid, que Pierre Curie 
IHuBtra par se» truvwiz. A côté des 
dates t >180Q«190^y on rappelle les 
'tmiraux du saYantt Pieao-éleetri- 
cité, Fniicipe de syaiétrie^magné- 
ttsme^ Rttdium et radioactivité. 

309 mMabreft' assMent au ton- 
grè9 de gynécologie et ^obstétrique 
réau à Alger le 2 aiml 1907. Par- 
mi les Membres présents, citons 
les pvDfmsears Kirmisson, Favre, 
Hax^nuoiA, Chnnon^ de Paris; Yi- 
Baat, Vidal, Oartillet , d'Alger; 
Calderiai, de Bologne; Treub, 
d'Amsterdam; Jules Roorier, se- 
crétaire général du Congrès, etc. 
• ' M. Va«g^n, ^ÎTOcteur de l'hos- 
pice 4e(» Qvinfle-Vtngts, a inventé 
une pêHte rmpvimerie portative 
powr oveagle». Les carad^fies uti- 
lisés portent à ^me êactrémité la 
Mtve de Vl^abet Bndlle qui 
fouimt ane impraMion pacr points 
•n ralîef , €% Pautre extrémité la 
lettre de caractère romain équiva- 
lente. L'ttveo^ paît ^tmc t<«n- 



par.-, gaufrage à une - eKb^iQii 
par enen^K^^d^l^a^icesfBMé* : . 

Qpy4i-t-iKde fraf«4ana^es phia^ 
.Jiftmètxes signalés depuis, jaJ\jflniâa 
90 ana .danf ce^qix'en a|»pÂiè îe 
spiritisme? Tel est le problème 
traité par M. Camille Flammarion 
dans Les Forces naturelles incon- 
nues (In-18, illustré, 4 fr. ^lam- 
onarioa). 

* «-C. HisDM. La PhUmvpkie^de M. 
S%My Prudhomme (In-8«, 7 fr. 50, 
Alcan). 
Xieuletant L. Bbbplagiœs. Le 
Plateau Central Nigérien. Une 
mission archéologique et ethnogra- 
phique au Soudan français. (In-8^, 
avec carte et 236 reproductions 
photographiques, 12 fr. Larose.) 

L'éditeur 0. Doin annonce Une 
Encyclopédie Scientifique publiée 
. 80U9. la liipQdtîoa jdu > D^r Voîiriiise, 
et qui se composera d'environ 
l.'OOO volumes à 6 fr., divisés en 
40 seotions ou bibliothèques. Elle 
se propose de rivaliser avec les plus 
grandes Encyclopédies étrangères, 
tout à la fois par le caractère net- 
tement scientifique et la clarté de 
ses exposés, par Tordre logique de 
ses divisions et par son unité. Les 
principales divisions sont: I. 
Sciences pures: A. Sciences mathé- 
matiques; B. Sciences inorgani- 
ques-; C, Sciences bio^giqaea nor- 
males; D. Sciences biologiques des- 
criptives. II. Sciences appliquées: 
A. Sciences mathématiques; B. 
Sciences inorganiques; C. 'Sciences 
biologiques. 

Le Larousse mensuel illustré pa- 
raît le 20 de chaque mois, sous la 
direction de Claude Auge; (16 pa- 
ges în-4«.) 

M, Bêchai, professeur à l'Ecole 
de Pharmacie de Paris, est élu 
mepibTe de l'Académie de Méde- 
cine, en remplacement de M. Pru- 
nier; déeédé. 

Mort tragique du grand chirur- 
gien Albtrt de Moseiig, profes- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



451 



seur à la Faculté de Médecine de 
Vienne. On ne sait encore s'il y a 
snicide ou accident. 

D. DsAGHicBSOO. Le Problème de 
la conscience. (In-8«, 3 fr. 76, Al- 
can.) 

Ch. Dkbiebbb. Le Cervecuu et la 
Moelle Epinière. (In-8®, gray. noir 
et couleur, pi. hors texte, 15 fr., 
Alcan.) 

SOCIOLOGIE 

Les Elections pour le renouvelle^ 
ment de la Chamhre des Députés 
en Espagne donnent la majorité 
aux conservateurs. Mais il faut 
constater le triomphe du bloc cata- 
laniste qui vient troubler la grosse 
majorité que s'est procuré M. 
Maura. C'est la défaite des libé- 
raux, mais l'accroissement des op- 
positions antidynastiques, et les 
conservateurs regretteront bientôt 
d'avoir trop sacrifié les libéraux. 

327 groupes étaient régulière- 
ment représentés au Congrès des 
Socialistes belges réuni le l**" avril 
1907 à Bruxelles. On a discuté sur 
les trois grandes questions qui 
préoccupent en ce moment le parti 
ouvrier: la lutte pour le suffrage 
universel, le mouvement syndical 
et le développement du mouvement 
cooi>ératif . Il a été également ques- 
tion de l'emploi de la langue fla- 
mande. 

A Lyon, réunion du parti socia- 
liste indépendant, le l^*" avril 1907. 
Le Congrès a réprouvé la méthode 
dite d'action directe préconisée par 
les libertaires et la ^rève générale, 
ainsi que l'antipatriotisme. Il s'est 
prononcé pour la collaboration du 
parti socialiste aux travaux parle- 
mentaires pour faire aboutir les 
réformes et a proclamé sa volonté 
de maintenir la paix entre les dif- 
férents peuples. Les socialistes hol- 
landais se réunissent à Harlem à la 
même époque. 

Le Vatican est très préoccupé de 



la conduite de ceux qui, comme 
l'abbé Murri, songent à renouveler 
le dogme et à prêcher les nouvelles 
doctrines. Le Pape a peur des mo- 
dernistes et il compte sur les nou- 
veaux cardinaux pour les com- 
battre. 

Le projet de turmel sous la Man- 
che' est retiré devant l'hostilité du 
gouvernement anglais à son égard. 

M. Golovine, président de la 
Douma, a reçu un accueil aimable 
de Vempereur Nicolas II, auquel il 
a remis un rapport sur les travaux 
de cette assemblée. Cette réception 
est bien différente de celle du 
6 mars dernier, où l'empereur ac- 
corda à peine quelques minutes 
d'entretien au nouveau président 
de la Dpuma. 

Le Congrès des mutualistes réuni 
à Nice entend un discours de M. 
Millerand et du Prince de M(maco 
et lecture d'une lettre de M. Des- 
chanel. 

Le président Roosevelt reçoit à 
Washington les pacifistes français, 
qui assistent le 15 avril 1907 au 
Congrès de la paix qui se tient au 
Carnegie Hall de New- York, et, 
aux grandes fêtes organisées à 
Pittsburg pour l'inauguration des 
nouveaux édifices de l'institut Car- 
negie, ensemble d'écoles profes- 
sionnelles et de cours supérieurs. 

42 délégués des principales villes 
allemandes et de pays étrangers, 
assistaient au Congrès anarchiste 
réuni dans le voisinage de Mann- 
heim et on y a décidé d'organiser 
des groupes dans les centres où la 
doctrine anarchiste a des chances 
de succès. 

La Belgique ouvrière, par Emile 
Vandebvbldb (In-16, 1 fr. Cornély). 

Eugène Fo^iTBNiiBE montre dans: 
VIndividUf V Association ci VEiat, 
que le surgissement actuel d'asso- 
ciations est un phénomène d'évolu- 
tion de la démocratie selon la loi 
de division du travail et non un 
retour du régime des corps fermés 



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452 



LA REVLE INTELLECTUELLE 



et privilégiés que la RéFolution 
française a supprimés. (In-S^, 6 fr. 
Alcan.) 

C'est M. de Troos, ministre de 
l'Intérieur et de rinstructîon pu- 
blique dans l'ancien cabinet, qui 
devient Prétident du CoMeil du 
nouveau ministère belge, 

La Douma est partie en vacan- 
ces de Pâques sans avoir été dis- 
soute. Le dernier projet adopté 
concerne les crédits militaires rela- 
tifs à l'appel du contingent de 1907. 

Suivant le Temps, il ressort de 
la dernière a11ocuti<m prononcée 
par LB Papb dans le consistoire se- 
cret, que le Saint-Siège ne paraît 
plus bien sûr d'avoir adopté pour 
la sauvegarde des intérêts de TE- 
glise la meilleure méthode, dans 
l'affaire de la séparation. Pie X 
s'aperçoit qu'il a été mal conseillé. 

Le gouvernement allemand va 
demander au Reichstag un crédit 
de 15 millions pour les travaux 
préparatoires de l'agrandissement 
du canal de Kiel, dont les travaux 
dureront de 6 à 8 ans et s^élèveront 
à 221 millions de marks. 

Les premiers ministres des sept 
grandes colonies indépendantes de 
l'empire britannique: le Transvaal, 
le Canada, l'Australie, le Cap, 
Terre-Neuve, la Nouvelle-Zélande 
et le Natal, se réunissent en confé- 
rence impériale à Londres. 

M. Edgard Comtes, conseiller 
d'Etat, ancien préfet, fils de M. 
Emile Ccmibes, ancien président du 
conseil, est mort le 10 avril à Ver- 
sailles. Il fut secrétaire général du 
ministère de l'Intérieur. 

Le roi d'Angleterre se rencontre 
le 8 avril 1907 à Carthagène avec 
le roi d'Espagne et le 20 avril à 
Gaëte avec le roi d^Italie. Il re- 
tourne en Angleterre en passant 
par Paris oh il a une entrevue le 
2 mai 1907 avec le Président FaU 
Hères, Le roi Edouard VII s'est 
également arrêté à Toulon, où il a 
visité les restes de a L'Iéna )). 



Les journaux italiens commen- 
cent une campagne pour réclamer 
Vindemnité parlementaire et M. 
Chimienti, député, a présenté à ce 
sujet un projet de loi. On sait que* 
les députés italiens ne touchent 
aucune indemnité. 

Un nouveau périodique, Le Mou- 
vement Sociologique international. 
Organe de la Société belge de socio^ 
logie. Revue trimestrielle (un an, 
15 fr. A. Dewit, rue Royale, 53, 
Bruxelles). 

Reepmaker, dans Le Gouffre de 
la Liberté, nous donne l'histoire 
d'une grande révolution en Europe 
au XX* siècle et cherche à prévoir 
ce que produirait à notre époque 
un bouleversement social et poïli- 
tiqne. Livre curieux à tous les 
points de vue et qui pourrait s'ap- 
peler l'Ecole des peuples. (In-18, 
3 fr. 50, Stock;. 

La suppression de la vente de 
V absinthe dans le canton de Genève 
est décidée. 

Manifestation franco-anglaise à 
Lille, oh une musique militaire an- 
glaise vient donner un concert. 

A Yalta, vient de mourir Mme* 
Alexandrowna Luchmanof, l'écri- 
vain féministe la plus remarquable 
de la Russie. Elle collaborait au 
Novolé Vremia, 

L'Immigration aux Etats-Unis » 
atteint pour la dernière année: 
1.100.735 de juillet 1905 à juin 
1906. C'est le plus fort chiffre at- 
teint jusqu'ici. 

Le meeting des canots-automobi- 
les à Monaco, montre les progrès 
rapides faits par cette nouvelle in- 
dustrie en France et à l'étranger. 

Le roi d^ Italie rend à Athènes îa 
visite que le roi de Grèce lui fit 
Vannée dernière à Bome. 

Le Cabinet hollandais de 'Meester, 
démissionnaire depuis le 9 février 
dernier reste au gouvernement, de- 
vant le refus de la droite de pren- 
dre la responsabilité du pouvo^'r. 
Seul, le ministre de la Guerre Sta-aî 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



453 



^eet remplacé par le général Van 
Rappard, mais le Cabinet main- 
<jfcient à son programme la réduction 
des charges militaires. 

mSTOIBB 

A rAoadémie des Inscriptions et 
iBelles LettreQ^ présentation de 
nombreuses pliotographies de fres- 
ques et de dessins représentant des 
*mains humaines et des figures d'a- 
nimaux, découverts dans les ca- 
sernes pyrénéennes de Niaux (Arië- 
ge) et Gargas (Htes-Pyrénées), par 
M. Cartailhac et Tabbé Breuil. 

Les inondations causent Véerùyk- 
lement des ruines du fameux païah 
■des Seldjoucides, à Konia, dans 
l'Asie Mineure. C'est une grande 
•perte pour Tarchéologie. 

M. Clermont-Ganneau a rendu 
-compte à TAcadémie des Inscrip- 
tions et Belles-Lettres, des reeher' 
-ehes archéologiques faites par lui 
dans Vîîe d^Eléphantine, à la pre- 
mière cataracte du Nil, en face 
d'Assouan. Décourerte de deux 
-grandes statues en diorîte de Tépo- 
-que de Thoutmès III, d'un sanc- 
tuaire, avec une nécropole renfer- 
mant des béliers momifiés (le bélier 
•était l'animal sacré), enfin une 
quantité de textes hiéroglyphiques, 
coptes, grecs, tracés sur des frag- 
ments de poterie et remontant au 
V* siècle avant notre ère. 

Le 3 avril 1907 s'ouvre à Mont- 
pellier le 46» congrès des Sociétés 
savcmtes, M. Henri Hauser, pro- 
fesseur à l'Université de Dijon, lit 
une étude sur la chronique (c du 
Roi Françoys, premier de ce nom n 
(1515-1542). Le commandant Espé- 
randieu retrace les fouilles d'Alésia. 
L'abbé Requin fait une communi- 
cation sur l'évoque de Gap, Laugier 
8apor, emprisonné au château de 
rTarasoon, de 1425 à 1427. M. Duf- 
fart, de Bordeaux, M. Bligny-Bon- 
duraud, etc., font également diver- 
ses communications intéressanfes. 



M. Dujardin-Beaumets, dans son 
discours de clôture, montre combien 
la science prépare l'esprit à la con- 
naissance du beau, non seulement 
par la formation d'intelligences éle- 
vées par la recherche de la vérité, 
mais aussi par tous les moyens d'ex- 
pression qu'il lui d<Hine. 

A 88 ans, est mort, le 4 avril 
1007, le colonel Stoffel, ancien offi- 
cier d'artillerie, qui joua un grand 
rôle dans les dernières années du 
Second Empire. Attaché militaire 
de France à Berlin, il exposait dans 
ses rapports envoyés avant la guerre 
la puissance menaçante de l'organi- 
sation de l'armée allemande. On 
n'en tint aucua compte malheu- 
reusement pour nous. Attaché pen- 
dant la guerre à l'état-major des 
maréchaux Lebœuf, puis Basaine, 
il resta par la suite confiné dans 
des positions secondaires, car il 
était entouré de jalousies. Il se 
consacra; ensuite à des travaux 
d'histoire et à la publication de di- 
vers rapports militaires dans les- 
quels il attaquait ses anciens chefs. 

Victor Hugo, homme politique, 
où M. Camille Pelletan parle du 
rôle du grand poète dont la vie a 
été mêlée à toute l'histoire du siè- 
cle (Ollendorff). 

L^ Internationale. Documents et 
souvenirs (1864-1878), par James 
Guillaume. T. II contenant la Scis- 
sion et la Fédération jurassienne, 
1~ période (Gr. in-8«, 6 fr. Cor- 
nély). 

René Dussaud.. Les Arabes en 
Syrie OAxmt VIslam (In-8®, ill., 
7 fr. 50, Leroux). 

Scènes curieuses et piquantes de 
la fin du règne de Louis XIV, à 
propos des honneurs extraordinai- 
res rendus à l'ambassadeur du shah 
de Perse venu pour apporter des 
présents au roi de France, tel est 
le sujet traité dans: Une Ambas- 
sade personne sous Louis XIV, par 
Maurice Herbette (In-18, Perrin>. 

La paix est définitivement réta- 



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454 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



blie dails l'Amérique centrale* entre 
le Salvador et le Nieao'ag'wi.' 

A 76 ans est mort, à Vienne, Thé- 
braisant Neuha/n^r, correspondant 
de TAcadémie des Inscriptions et 
Belles-Lettres et auteur de la 
Géographie du Taîmud, véritable 
monument d'érudition. 

Lord Cr orner y après une carrière 
des plus brillantes, donne sa démis- 
sion de gouverneur de l'Egypte, 
pour raison de santé. H laisse l'E- 
gypte dans un grand état de pros- 
périté. 

M. Léopold Delisle communique 
à l'Académie des Inscriptions et 
Bellee-Lettres un fragment de ma- 
nuscrit, c'est le dernier cahier d'un 
exemplaire de la Bible moralisé e, 
exécuté avec une grande richesse et 
contenant des enluminures et des ' 
médaillons d'une finesse incroyable 
et d'une conservation parfaite. 
L'original appartient à M. Pier- 
pont Morgan ; qui l'a prêté à M. 
Delisle. 

Achille Biovès. Gordon Pacha 
(In-16, écu, cartes, 3 fr. 50, Fon- 
temoing). Cette étude très docu- 
mentée et d'un style clair, es^ sur- 
tout très suggestive et très vi- 
vante. On y voit que Gordon se 
constitua le champion de l'huma- 
nité et que rien ne l'arrêta dans sa 
croisade. 

Les Principales Puissances du 
Monde au début cfu xx« siècle, 
suite de la belle collection: La 
Terre et V Homme (l'Evolution de la 
Terre et dô l'Hommfe, l'Europe, 
l'Amérique, l'Asie, l'Afrique au dé- 
but du xx« siècle). Synthèse des 
derniers travaux. (In-8", 200 pho- 
îo-gravures, 5 fr. Delagrave.) 

Cest le champ tout entier de la 
course au plaisir dans La Fête Im- 
périale, de Frédéric Loliée, suite 
des Femmes du Second 'Emjnre, 
Ouvrage intéressant et pailleté d'a- 
necdotes piquantes (Juvén). 

Commandant G. Bagès. Etude sur 
les Guerres d'Espagne. (T. I, in-S», 



33 croquis, 5 fri T. II, in-8«>, 25 cro- 
quis, 4 fr. Lavauzelle.) 

E. Rodocanacchi. La Femme tfa- 
lienne à V époque de la JBcnaiMan-ce. 
Sa vie privée et mondaine, son in- 
fluence sociale. La Femme, l'Italie, 
la Renaissance! Triple séduction et 
triple promesse, à laquelle ce livre 
ne faillit pas. Il serait difficile d'en 
exagérer l'intérêt vivant et pitto- 
resque et quant à l'abondance de 
l'information puisée à toutes les 
sources, poèmes, contes, chwmî- 
quefi, mémoires, œuvres d'art, elle 
dépasse tout ce qu'on pouvait at- 
tendre. On sait d'ailleurs la place 
que, sous toutes ses formes, l'art a 
pu revendiquer dans la vie d'une 
femme de ce temps et de ce pays; 
la part qui lui revenait dans la 
formation de son esprit, dans le 
choix de ses vêtements et de ses 
parures, dans les fêtes qu'elle or- 
donnait et dont elle était la reine. 
Illustration somptuaire et docu- 
mentaire, instructive et charmante. 
(In-4» avec 76 pi. hors texte, 30 fr. 
Hachette). 

A Norfolk (Virginie), le prési- 
dent Roosevelt inaugure l'exposi- 
tion du troisième centenaire de Ja- 
mestown, en commémoration du 
premier établissement des colons 
anglais sur le sol américain. 

M. Hammer, ancien magistrat, 
ancien colonel et instructeur en 
chef de l'artillerie, ancien prési- 
dent de la Confédération helvéti- 
que en 1880, vient de mourir en 
Suisse. 

Jean Haize. Un mois en Espa^ 
gne. La conférence d'Algésiras, 
Tanger, Impressions de voyage. 
(în-16, illustré, 3 fr. Lebègue et 
Cie, Bruxelles.) 

litt£ratx7B8 

M. André Theuriet, de l'Acadé- 
mie Française, est mort à Bourg-la- 
Reîne, le 23 avril 1907. C'était le 
chantre des arbres, des forêts, des 



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LA HEVUE INTELLECTUELLE 



455 



s^itiets rustiques^ dfie étcBgs, des 
prairies.' Oitoz» panai ses principa- 
les œuTTes : SeMv^emme, BoisfleM- 
ry. Contes de la Primevère, ViUa 
TranqwUe, Dcms les Bosés, etc. 
N'étant pas enoore baobelier, il «e 
Tffrékt déjà- par une pièce de yenz 
les Myofotiê, Employé pendant plu* 
sienre jamées ^an» radmiiriiifcratiop 
des "dontsineS) il f»t awn mùx^ 
de Boars-^&erâe eu a'éMNdèrent 
les^ demièvea aamées de<«a vie. 

Un- txmtité se foime à RoKen^ 
povr le rachat de la fnaisoti wUale 
de ComeUlei Cehii-ci y naqsit \» 
6 iniii 1606, en devînt : praprié- 
taire>«B 1639 et la vendit en 1688. 

La 'Marjolaine^ de Jaoqaes &i- 
ckflpin, représentée à la Porte-St* 
Martin, renferme des passages tAo- 
qoènts et ehalenrenx. L'aetîon se 
passe aa eommenoement dn zvnx^ 
siècle. La villageosse Marjolaine 
vient à Paris, devient la mi^tvfiBses 
dn régent, aizae François» fl*n 
fianoé, mais ce dernier q«i eoas|nFe 
oonta^e la voysnté est «nfemé à la 
Bastille et la Marjolaine meurt 
dau la tristesse. 

A rOdéon, dans La Françed$e^ 
M. Brieiax estidant qn'an rebotnrB 
de l'opinion qui court à Tétraiiiger 
et de ce que, ' malksBiéusenent, 
nos romaneiers affirment tarc^ sou- 
veiit dans nos pièees et itDs remans, 
la femme et la • jeune fil!» en 
Pranoe ont beatic(»np ée qualités tfb 
de i^ertn. Oette coMédie eonsolera 
de oertaiase tBOWss où é&Ê atslenni, 
dans un but de v^enbe, font un 
tsMeau par trop défamrabie de 
mMs-mêmes et faastent ainsi Foin<- 
nîan' des étrangers. Leé ChujonSy 
de- M« Benières, q«t complètent le 
speèta^, sont des plaidem plu- 
més par des aivovés et eKpk>i;(és 
par les gens de k>i.- 

Au Théâtre Aateims, r^résent»* 
tssn de-iPffiiefv (fAiAI»ss, un des 
premiers ouvrages de M. Fabi». 
Ttmon, d'aboid ndie et adttlés de* 
vient une victime de ^ingratitude 



humaine. RéfiormAtear social, il fa» 
vorise tour à tour l'aristocratie «t ' 
la démocratie, puis, constatant qne 
ses efforts sont vains, il se tue de 
dégoût. M. <3énner Si mervsilletts». 
ment monté la pièoe. 

Les FêUs de Cwr^Mge, données 
au ThéfttDre Bemaîs le 2 avril 1907, 
ont été exeeptioBmellement brtilan- ' 
tes. On y représenta une tragédie 
de CSiarlesChnaBdmongin, »la « Mort 
de Garthage » et un poèra^e drama- 
tiqna de Mme Iaci» Delarue-Mar- 
dms, bb n Prdtresse de TAnit m. Le 
golfe de Oarthagei, ke ruines, la 
montagne aux Deux Oomes prê- 
taient à la scène un cadve légen- 
daire et cette représentation da- 
tera parmi les spectaetes de plein 
air. 

'Al* MiReu des HcmmtMf d'Henri 
Ronjoh. Série de chapitres pleins 
d'idées, de laits, de -eosasMutaires 
sur ies phu réoentes actualités. 
(ln-16, a f r. 50, BuerfL) 

Legrand-Chabrier. UAnuyurenAe 
iwpréviu. (iB-18, S fr. 50, Sansot.; 
Ce romàa est l'occasion de mille et 
une observations, imprévues elles 
aussi, qui révèlent inopinément 
osndMen 1» vie quotidienne, si ba^ 
nale d'apparence, est- vraiment orî« 
ginmle-. C'est donc un conte d'a^^ 
monr... et d'humonr; Be vorfage 
aussi, car le déoor en est suisas-s 
d'où pittoresques îmagss gaies ou 
mélaneofiques, selon l'hnmenr dn 
ciel, a^<Mi: l'himienr de l'héreîme. 

Manriee Charvot^ Les Edelweiss* 
Poésies avse préisoe du D"* Romeo 
Mansoni. Oe soost des poésîssde 
jeiHDesaii d'un art de juvénile ten- 
dresse XLa4»ie à Lansanne). 

Henri de Régnier. Za Pemr de 
VAtnowr <In-lS, 3 fr. 150, ;Mei^«rs 
de France).. L'hésitation maladive. 
do oertaôis jenuM dfcres sn f ase de 
la vie, état d'Âme asses fréquent 
à notoe époque, telle est la donnée 
sur laquelle l'autenr a écrit oe ro- 
man d'une p87«holegje< pénétrsnte, 
émouvante, tendre et volnptaense^' 



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456 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



oà passe, incarnant la vie et Vêr 
xnour, une inoubliable figure de 
fcnune. 

Edmond Lepellefcier. Pend Ver* 
laine. Sa rie, son œuyre. On trao- 
▼era dans ce livre un tableau pré- 
cis et ooioré de la littérature par- 
nassienne à l'époque des débute lit- 
téraires de Paul Verlaine, des épi- 
sodes biographiques se rattachant 
au Siège de Paris et à la CkMnmune. 
Son procès en Belgique, affaire 
Rimbaud. L'ourrage est rempli 
d'inédits du poète: des yers, des 
croquis lond<miens pittoresques et 
amusants et une correspondance 
abondante. (In-8o, 7 fr. 50, 3fer- 
eure de France.) 

Chez Fontemoing. Les Tragiques 
grecs, traduction en vers français 
par Philippe Martinon. Les Dra- 
mes d'Eschyle, contenant: FOres- 
tîe, Agamemnon, Les Choephores, 
Les Ëuménides, Les Suppliantes, 
Lee Sept contre Thèbes, Les Perses, 
Prométhée (In-S^, 6 fr.) Les Dra- 
mes cPEurijdde: Alceste, Hécube, 
Hippolyte. (In-8<», 2 fr. 50.; 

Au Théâtre Molière, l'action de 
la Maison à VEnvers, de MM. Fer- 
ri-Pisanî et Marcel, se passe chez 
lee fous. Un médecin, amant d'une 
jeune femme mariée, n'hésite pas 
h faire enfermeir le mari ocmme 
fou. Sa femme, qui lui rend visite, 
est étranglée par lui et le mari de- 
vient ensuite fou pour de bon. Au 
même théâtre, V Enfant gâtée, de 
M. Alexandre Debray, nous prouve 
que les jeunes filles trop gâtées 
lont de bien vilaines femmes. 

Une des situations douloureuses 
créées par le divorce, le partage de 
fenfant, tel est le sujet traité par 
la pièce de M. Gabriel Mourey, les 
Deiice Madame Dclauze, représen- 
tée au Théâtre Réjane. Après avoir 
bien fait pleurer les spectateurs, 
c'est encore sur des larmes que le 
spectacle se termine, mais ce sont 
des larmes de joie, car tout se ter- 
BBÎne bien. 



A. Joasnidis. La Comédie-Fran'- 
çaise 1906, avec une préface de 
Pierre Laugier. (In-8<», 7 fr. 50, 
Pion.) 

Bcmiain Rolland. Jean Christo- 
phe IV. La Révolte (ln-18, S fr. 60, 
(Ollendorff). Certaines pages de la 
Révolte vont soulever de passion- 
nantes polémiques : ce sont celles où 
Jean Christophe, qui eet un muai* 
cien allemand, fait la cruelle satire 
de la musique allemande. L'au- 
torité de M. Romain Rolland en 
matière musicale donne à ce vo- 
lume un puissant attrait. 

Pierre Lasserre. Le BoTMintimte 
froMçaÂs. Essai sur la rév<rfution 
dans lee sentiments et dans les 
idéee au xix» siècle. (In.8«, 7 fr. 50, 
Mercure de France,) 

Roman d'amour poignant d'E- 
douard Rod: VOmhre détend sur 
la Montagne. (In-18, 3 fr. 50, Fas- 
quelle.) 

Les Pierres de Lune, poésies dou- 
loureuses et tendres, vivantes et 
émues de René Fraudet. (Ollen- 
dorff.) 

Léon Tolstoï. Pourquoi ? Nou- 
velles et récits. Traduction de Hal- 
périne-Kaminski. (In-12, 3 fr. 50, 
Juven.) 

Jean Vignaud. La Terre ensor^ 
celée. (In-18, 3 fr. 50, Fasquelle.) 

Charles Baudelaire. Etude bio- 
graphique de Crepet. (In-12, avec 
portraits, 3 fr. 60, Messein.) 

Gustave Toudouse. La Tradition 
d^amowr. Rcmian posthume. (In-18, 
3 fr. 50, Flammarion.) 

Jacques Labour. Plus Haut, dé- 
crit l'évolution d'un individu dénué 
d'instincts combatifs, et cependant 
hanté par le souci constant d'assi- 
gner à sa vie un plus haut emploi. 
Son héros lutte et parvient par sa 
seule droiture à remonter le flot 
des basses réalités et des défail- 
lances générales et à utiliser enfin 
ses aptitudes d'être d'élite au 
mieux de ses tendances. (In-18, 
3 fr. 50, Stock.) 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



457 



Arillaate reprise de JConon JDf* 
lorme, de Victor Hugo, au Théâtre- 
Français. 

L'Ambigu représente Le Fiit 
Mitron., drame de Henri Demesse. 

M. Alfred Capus préside le ban- 
quet annuel des étuâiants et pro- 
nonce à cette occasion un intéres- 
sant disooars. 

ART 

A rOpéra-CSomique, M. Harau- 
«ourt a transporté sur la scène la 
fable homérique de Cireé, la magi- 
<âenne4 qui changeait les hommee 
en pourceaux. Jolie partition de 
IIM. Hillemacher. ce Le Point d'Ar- 
gentan n, de Henri Gain et Arthur 
Bemède, musique de Fourdrain, 
complète le spectacle. 

Le 4 avril 1907, inoMOwration du 
Salon des Pastellistes, Envois de 
Bernard, Dagnan-Bouveret, Cornil- 
lier, Desvallières, Léandre, Abel 
Faivre, Thévenot, Qervex, etc., 
pour les portraits. Pour les pay- 
sages: Lhermitte, G. Guignard, 
Bîlkytte, Guiraud de Scévola, Lévy- 
Dhurmer, Rivoire, etc. 

Exposition des %fortraits français 
à la Bibliothèque nationale. Por- 
traits de ix>is et personnages de la 
famille royale en couleur des mi- 
niaturistes français du xin* au 
XVI* siècle, et portraite au crayon 
du XVI* au XVII* siècle. 

Inauguration à Grasse le 13 avril 
1907 du monument élevé à Fra- 
gonard, le grand peintre du 
xvin* siècle, émule de Watteau, de 
Greuae et de Chardin. 

A l'occasion des représentations 
de la troupe de V Opéra de Monte- 
Carlo à Berlin, l'empereur Guil- 
laume reçoit à déjeuner les com- 



positeurs français des œuvres re- 
présentées: MM. Massenet, Saint- 
Saëns, Grieg et Leroux et se mon- 
tre particulièrement aimable en- 
vers eux. 

E. Magnîn. VArt et VHypnose. 
Interprétation plastique d'œuvres 
littéraires et musicales (Gr. in-8*, 
grav. et pi. 20 fr. Alcan.) 

Christian Cherfils. Le canon de 
Turner, Essai de synthèse. Critique 
des théories picturales de Ruskin. 
Thèses Néo-Ruskiniennes. (In-12 
avec reproductions, S fr. 50, Mes- 
sein.) 

Le Origine délia Pitturia Vcne- 
ziana (1900-1500) de Lionello Yen- 
turi. Première histoire publiée de 
la peinture vénitienne. Puisée aux 
meilleures sources, cet ouvrage 
forme un volume de 420 pages avec 
120 illustrations (dO fr. Seeber, 
Florence). 

Inauguration au Grand-Palais : 
le 15 avril 1907, du Salon de la So- 
ciété Nationale des Beaux-Arts et 
le 30 avril 1907, du Salon de la 
Société des Artistes Français. 

Le 21 avril 1907, est mort le gra- 
veur Eugène Bumey^ âgé de 62 ans. 
Il était élève de Ferdinand Gail- 
lard qui renouvela Fart de la gra- 
vure au burin. 

La Société Bach, très petite et 
modeste à ses débuts, a poursuivi 
cette année avec un succès toujours 
cix>issant la série de ses concerts, 
dirigés avec activité par M. Gus- 
tave Bret. 

Etudes italiennes et de littéra- 
ture étrangère. Michel Ange, Vit- 
torio Alfieri, Métastase, TJgo Fos- 
oolo, Verdi, Carduccî, Cervantes. 
(In-18, 3 fr. 60, Fontemoing.) 

La Direction. 



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BITUB SCIENTIFIQUE 



PAR 



LUC JANVILLE 



Le Temps dans les Noies biographiques qu'il consacrait à Marcel- 
lin Berlhelot. lors de sa mort (Berihelol, 20 mars'i rappelait ces 
paroles que l'illustre chimiste prononçait en 1901 à la grande céré- 
monie qui réunissait ses admirateurs à la Sorbonne : « De la con- 
naissance plus profonde de l'univers et de la constitution physique 
et morale de l'homme résulte une nouvelle conception de la destinée 
humaine, dirigée par les notions fondamentales de la solidarité uni- 
verselle, entre toutes les classes et toutes les nations. » Aussi 
M. Briand, ministre de l'Instruction publique, a-t-il pu dire que^ 
selon ce grand athée, (Discours prononcé aux obsèques natio- 
nales de Marcellin Berthelol^ 26 mars) : « Il n'y a pas seule- 
ment une science positive^ exerçant ses investigations dans le 
monde des faits matériels ; il y aussi une science idéale, qui sans- 
le concours d'une volonté particulière, extérieure aux phénomènes 
naturels, éclaire de sa lumière le monde moral. » 

C'est ici ce aue nous croyons. Oui, nous aussi nous sommes à 
notre manière aes idéalistes et l'exemple moral que nous admirons, 
ce n'est pas la raison étroite, c'est toute la raison, c'est « Vesprii 
de raison sublime ». Ce n'est pas l'idéalisme métaphysique que com- 
bat F. Enriques (Problème délia scienza, Zanichelli, Bologne) et qui 
reconduit infailliblement au point de départ de là connaissance, 
« c'est-à-dire à confondre les rêves, les apparences avec les faits 
réels, » C'est l'élargissement, l'élévation de la réalité, qu'une haute 
raison substitue « à l'exaltation» de l'esprit qui se croit unique sei- 

S^neur d'un monde d'illusion et veut en comprendre en lui-môme » 
es lois d'objectivité. Et parce que, pour nous aussi, « le savoir est 
indépendant du sentiment », notre manière de voir, loin de rabais- 
ser celui-ci ajoute à sa valeur, en le redressant hors d'une voie,, 
celle de la recherche du vrai, où sa valeur lie peut être que bâtarde. 



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LA REVUE INTELLECTUELI.n 450 

afin qu'il s'élance mieux et plus droit, cl plus sûr, vers son ciel 
légitime : celui de Thumaine beauté et de Tliumaine bonté. Voilà 
toute notre religion : l'action vers le mieux. C'est bien franchement 
une religion sans Dieu ; mais, c'est ce qui {ait sa noblesse : elle 
accepte le réel ; elle accepte sa lâche sans se leurrer d'espoirs. C'est 
en quelque sorte la religion des forts. 

Que les croyants eux-mêmes ne nous jellenA pas trop violemment 
la pierre : les métaphysiciens les plus convaincus reconnaissent à 
l'heure présente que les anciens arguments de démonstration de 
l'existence de Dieu « ne suffisent plus ». Ainsi s'exprime Edouard 
le Roy {Comment se pose le problème de Dieu, Revue de métaphi^- 
sique et de morale, mars), qui étudie les groupes classiques àe 
preuves à cet usage. Preuves tirées du monde physique (celles qui 
prétendent conclure à Vexistence de Dieu par la nécessité d^un pre- 
mier moteur immobile) ; preuves tirées du monde moral (celles qui 
se b€isent sur les aspirations innées vers le divin), E. le Roy après 
avoir fait table rase des unes et des autres, s'apprête à muer sa 
critique en preuve positive ; mais, qu'est-ce qu un problème qui 
renouvelle constanriment sa solution, sinon un problème mal posé. 
On discute sur Dieu et on ne sait pas ce que c'est. On désigne 
ainsi la peronnification de mille conceptions différentes, une idée 
oui change avec les siècles à tel point qu'elle finit par désigner 
1 inverse de ce qu'elle exprima tout d'abord, ou à faire double 
emploi tantôt avec l'Univers, tantôt avec ce qui l'anime et tantôt 
avec le résultat de son activité, tout cela sans oublier qu'au com- 
mencement il n'y avait pas Dieu, mais les dieux, c'est-à-dire des 
personnifications mythiques des parties de la nature. Le plus 
souvent quand on veut déterminer Dieu, on crée uni être de la dé- 
monstration qu'on en fait et ce n'est pas l'être, ni le principe que 
d'autres conçoivent. La plupart des conceptions que les hommes 
personnifient en, Dieu, sont de toute évidence indémontables : il 
faut y croire ou n'y pas croire. Les fameuses preuves physiques et 
morales aboutissent à ceci: Dieu c'est V indémontrable qui sert à dé- 
montrer, Dieu cest Fidéal qu'on voudrait espérer. Il y a aussi le 
Dieu social, le Dieu des tabous et des châtiments qui a servi à gou- 
verner les hommes primitifs. Il est douteux que le désir de justice 
soit inné dans l'âme au point, d'en constituer la preuve morale, de 
nos aspirations vers le divin. Au fond, on en revient^ toujours à 
l'origine historique du problème ; quand on invoque Dieu, c'est la 
Nature qu'on veut expliquer ; ensuite de quoi, dès qu'on acquiert la 
science de celle-ci, on renforce la démonstration en prouvant Dieu 
par la Nature. 

Rien d'étonnant alors, à ce que l'idée de Dieu aiïtei comprise évo- 
lue avec la science, puisque cette dernière évolue. Il semble aussi 
qu'il y ait un rapport d analogie entre les deux transformations 
historiques du polythéisme au monothéisme et du pluralisme à 
l'unisme. Les théories nouvelles de la dissociation atomique, en 
effet, font disparaître « non seulement la dualité classique entre 
la matière et la force, dit Gustave le Bon, mais encore celle non 
moins classique entre la matière et l'éther » (La lumière et les 
actions antagonistes des diverses parties du spectre^ Revue 
Scientifique, 9 mars). La conception n'est pas nouvelle, mais le 
mérite de Gustave le Bon est de lui avoir donné un commencement 



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460 LA REVUE INTELLECTUELLE 

de preuves expérimentales sérieuses dans son livre sur VEvoluUon 
de la Matière dont le succès est universel et dont voici encore deux 
nouvelles traductions : espagnole de J.-G. Llana (José Ruiz, Ma- 
drid), anglaise de F. Legge (Walter Scott). Il est regrettable, nous 
l'avons dit précédemment, que cet ouvrage propage avec de re- 
marquables points de vue, une hypothèse hasardeuse ; car, par ail- 
leurs et notammend dans ses articles récents de la Revue Scien- 
tilique, que nous avons presque toujours mentionnés, l'auteur se 
fait remarquer par une science dont la méthode d'expérimentation 
est guidée vers une conception d'ensemble par un cerveau de pre- 
mier ordre el dans tout ce qu'il dit, notamment sur la lumière et 
l'énergie, tant nous paraît d'intuition juste et de point de vue nou- 
veau, sur un faux point de départ, que nous préférons attendre 
d'avoir la place pour en faire un commentaire proGtable (1). 

Pendant qu'en France, M. Gustave le Bon s'efiorce de transformer 
les conceptions générales sur la matière, M. G. Stodd résume les 
propriétés générales des colloïdes et les faits d'expérimentation 
nouveaux sur la matière colloïdale. (Nouvelles recherches sur les 
colloïdes, Revue Scieniilique, 23 mars). Ces propriétés générales 
ont donné lieu à des travaux sur le nombre approximatif des gra- 
nules contenus dans les solutions colloïdales qu'ils caractérisent 
(Zsigmondy), les propriétés magnétiques du fer colloïdal qui, pré- 
cipité par la gélatine produit des aimants transparents, la précipi- 
tabilité et la remise en suspension des colloïdes (Larguier des 
Bancels) intimement liés aux formes électriques des éléments en 
présence, l'adsorplion des électïolyles par les colloïdes et des 
colloïdes entre eux. Dans son étude sur les liquides organiques et 
les éléments de la matière vivante considérés comme colloïdes, Sto- 
del s'étend sur les travaux d'Icovesco relatifs précisément aux rce 
lations des signes électriques des substances colloïdales de l'orga- 
nisme dans leurs influences récipro<iues. L'action des diaslases 
entre dans la théorie générale qui éclaire positivement le problème 
de l'immunité et les applications diverses à la thérapeu 
tique dont la pratique est loin d'être complète. Mais, dit l'auteur, 
tout l'ensemble des principaux problèmes biologiques se rattache 
d'une façon intime à la chimie des colloïdes. « Ln effet, il n'existe 
pas d'êtres vivants qui ne soient formés de colloïdes ; presque tous 
les corps qui interviennent dans les phénomènes de nutrition (dias- 
lases), ainsi que ceux qui sont produits pour la défense (anticorps), 
sont des colloïdes. Il est donc évident que l'analyse de toutes ces 
réactions dépend des progrès accomplis dans l'élude des colloïdes. 
Telle est l'idée générale qui a guidé tous les biologistes, qui les 
a dirigés sur ce genre d'étude. » Il faut ajouter que dans l'étude 
des colloïdes doit entrer l'action des cristalloïdes sur ces derniers 
el réciproquement, c'est de toute évidence. 

Au sujet des applications thérapeutiques et précisément au sujet 
des métaux-fermènts et des métaux colloïdaux, dans le dernier 
numéro de la Revue Intellectuelle , nous avons résumé notre opi- 



(1) Même sujet : B. Yung, la Dissociation des atomes, Semaine Utté- 
raire (9 mars). 



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LA REVUE IPTTELLECTUELLE 401 

nion dans cet aphorisme : « Le normal est l'aliment, V anormal , re- 
mède ou poison », L'expérience seule peut déterminer ce qui de 
la science du médecin est susceptible de s'appliquer à Tart du gué- 
risseur. Le guérisseur, sauf exception, ne peut être qu'un médecin. 
Le médecin doit être avant tout guérisseur. « La pratique c'est le 
but » écrit le professeur Bouchard. (Préface du Précis d^ Patholo- 
logie interne par MM. Nicolas (maladies infectieuses), Balthazard 
(nutritioii>, sang, tube dîçestif, péritoine, pancréas), Macaigne 
(cœur, poumons), Claude (foie, reins, capsules surrénales), Cestan 
el Verger (système nerveux), éditeur : Steinheil). Mais l'auteur ajoute 
aussitôt : « Sans la science, la pratique reste aveugle. » Ce remar- 
quable ouvrage se recommande par une mise en valeur pondérée des 
points de vue récents de la biologie et dans la dernière partie même, 
le S3^stème nerveux n'apparatt plus, comme au temps de Charcot, un 
territoire fermé aux microbes. La réactioni de la vie sur la vie, de 
l'organique sur l'organique, la lutte des unicellulaires, le 
corps humain considéré en même temps comme laboratoire et 
'Champ de lutte pour les infiniment petits comme pour ses propres 
éléments, tout cela nous est devenu familier, presque banal ! Que 
tout cela pourtant est loin des anciennes conceptions! Le livre même 
débute, sous la plume de M. Nicolas, par l'histoire des maladies pa- 
rasitaires, c^ui depuis quelques années ont été reconnues dans un 
large domame qu'on ne soupçonnait pas. 

Giard avait défini le parasitisme organique dans cette phrase : 
« Lorsque les individualités substituées ou surajoutées constituent 
avec l'organisme primitif, un complexe non équilibré, on dit qu'il 
y a parasitisme. » Cette compréhension ne satisfait pas Christian 
Berck qui {Délinition et classilication des associations parasi- 
taires, nevue de V Université de Bruxelles, fév.), dénomme para- 
sitisme, non pas seulement la substitution d'individualités mor- 
phologiques normales, mais celles d'individualités quelconaues, 
de telle sorte que le parasitisme peut être neutre et peut-être bien- 
iaisant. En somme trois grandes classes : parasites indifférents, 
nocifs et convergents- (1). C. Berck élargit le sens du parasitisme 
jusqu'à des cas de mimétisme qui ne s'y rapportent que très indi- 
rectement ; mais on pourrait aller plus loin encore et considérer 
que la substitution d'individualités étrangères n'est pas néces- 
saire au parasitisme, qu'il est l'état quasi normal des parties d'un 
organisme les unes pour les autres. N'avons-nous pas montré 
avec M. Manouélian, dans le dernier numéro de la Revue Intellec- 
tuelle, les cellules satellitaires des neurones se conduisant en ma- 
crophages à leur égard et donné dans les cas d'inanition, comme 
parasite suprême de l'organisme, le cerveau, grande plante 
intelligente aux ramifications nerveuses dans le terrain corporel. 

Ce n'est pas seulement en France et de la part d'auteurs catho- 



(1) Sur le parasitisme : P. Verdun, Précis de parasitologie humaine 
(0. Doin); PazopoULOB et J. P. Cabdamatis, le PcUiidisme congénital, 
Archives de médecine des enfants (janv.) ; H. B. Wabd, the Influence of 
parasitism on the hosi, Science (8 iév.),Les Entozoaires et les maladies in- 
fectieuses, Avenir Médical (novembre) ; P. L. Simond, Propagation de la 
fièvre jawne, Bevista medico cirurgica do Brasil (décembre), etc. 



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^i02 LA REVUE INTELLECTUELLE 

liques que la question des localisations étroites des facultés en di- 
verses parties du cerveau subit des contestations. On se rappelle 
la polémique soulevée par le EK Marie (contre la théorie de la foca- 
lisation des facultés du langage dans une des ciixîonvolutions fron- 
tales) et que nous avons en partie rapportée dans la Revue Intellec- 
tuelle de février, polémique où le D' Grasset se fit le champion de 
Broca. L'ancienne conception de Bianchi et Flechsig adoptée éga- 
lement par Grasset, suivant laquelle le véritable siège de rintelli- 
gence résiderait dans les lobes frontaux et préfrontaux, est sérieuse- 
ment battue en brèche par le D' C. Jakob de Buénos-Aires (k Le- 
(jenda de los lobulos frontales cérébrales como centras supremos 
psiquicos del hombrcy Archivas de psiquixilru criminolagia y cien- 
cas alines, 9 déc), qui arrive aux mômes conclusions que le D' Scia- 
inanna, lequel avait présenté au Congrès de psychologie de Rome un 
singe sans lobes préfontaux et cependant doué des facultés intelli- 
gentes ordinaires. Toutefois, à l'autopsie, on reconnut que l'abla- 
tion préfontale n'était pas complète. Depuis M. Polimanti a pra- 
tiqué des ablations totales et reconnues telles sur cinq macaques. 
Relatée par l'auteur dans un livre récent, (Contributi alla {ilosolia 
ed air Anatomia dei lobi fronlali, Rome), l'observation de ces sujets 
démontra qu'après guérison matérielle ils apparurent mentalement 
intacts. H. Piéron qui commente l'œuvre de Polimanti (Revue scien- 

/i/i'y^..^ OA inm-MT \ a*«%ai a „r>.n 4»..» 1'^,,:.^ ^..*:i r^..« ^^^^^^ x : 




spintualistes 

réjouiront, disant que la faillite des localisations prouve la nature 
immatérielle de la pensée, comme si de penser avec tout son cer- 
veau, au lieu de penser avec une région délimitée, cela pouvait 
équivaloir à cette absurdité : penser sans cerveau ! Mais peu im- 
porte ; d'autres, spiritualistes, on le sait, tiennent aux localisations, 
et, vraiment, il n y a pas à se préoccuper des conséquences que 
les métaphysiciens peuvent chercher à tirer des faits de la science, » 
La question en est là. 

Localisée ou non dans ses fonctions, M. K. Pearson (Biometrika^ 
octobre), établit qu'entre l'intelligence générale et les caractères 
physiques, notamment les dimensions de la tête, existent des corré- 
lations, mais nue ces corrélations sont trop faible pour^u'on puisse 
tirer des conclusions sérieuses des mensurations céphahques. Cette 
sage réserve pourrait s'appliquer à la plupart des caractères et des 
manifestations de l'intellect, extérieurs à lui, notamment aux docu- 
ments grap)hologiaues. Vers la môme époque, en effet, où M. Pear- 
son publiait ses ooservalions, M. Biiiel donnait les résultats d'une 
enquête expérimentale qu'il avait tentée sur la valeur de la grapho- 
logie et toute la presse s'en occupa en exagérant le sens de ses con- 
clusions, qui, publiées depuis en un volume, chez l'éditeur Alcan, 
ont été en partie reproduites par les Archives d'Anthropologie cri- 
minelle (les Révélations de Vécrilure, diaprés un contrôle scienti- 
fique, 15 mars). M. Bincl avait soumis à des experts, mélangées 
à celles d'honnêtes gens, des écritures de criminels tels que Vidal, 
le tueur de femmes, Eyraud, assassin de l'huissier Gouffé, Carron, 
parricide, Mme Gallié, empoisonneuse et différents criminels par 
cupidité. Seul M. Crépieux-Jamin, le plus remarc|uable des experts 
atteignit la proportion 'de 8 sur 11 en déterminations exactes. Pour 



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LA REVUE INTELLECTUELLE iC3 

MM. Vie et Eloy qui viennent ensuite, la proportion; fut de 5 sur 11, 
c'est-à-dire que le pur hasard n'aurait produit qu'un nombre d'er- 
reurs plus élevé de 0,5. Mais ces expériences portaient sur la gra- 
phologie du sentiment, des précédentes faites sur celles de Pin- 
telligence avait donné uni pourcentage de 90 diagnostics justes au 
lieu de 73 dans la seconde, et pour le plus avisé des grapho- 
logues. Et M. Binet conclut que « la graphologie de l'inleTliçence 
est de beaucoup plus précise et plus sûre que celle de la moralité. » 
Mais il ne conclut pas contre 1 ensemble de la graphologie. 



Des points de vue nouveaux du transformisme 

(Suite) 



Le germe d'un cristal, d'une plante artificielle, tout aussi bien 
que la graine d'un végétal, l'œuf d'un animal, sont des éléments de 
croissance et tout en n'étant pas absolument de même nature, les 
une et les autres se développent suivant les circonstances du mi- 
lieu et suivant une loi commune. Seulement, . le milieu pour un 
germe doué de possibilité de reproduction ce n'est pas seulement 
Tatmosphère ou la solution ambiante, c'est l'organisme producteur 
et dans la cellule ovulaire même comme dans la graine, il y a l'enve- 
loppe protectrice et l'élément de développement microscopique, 
inaperçu, dont l'ensemble ovulaire constitue le milieu d'hérédité. 
Il en résulte que les organisations peuvent changer leur milieu de 
locomotion ou de nutrition sans changer sensiblement de milieu héré- 
ditaire, tandis qu'au contraire, accidentellement, leur milieu d'héré- 
dité peut se modifier sensiblement sans changement d'ambiance, 
comme aussi le changement d'ambiance peut modifier le milieu 
héréditaire, soit insensiblement, soit très rapidement .Tout cela 
peut s'exprimer ainsi : les variations spédliques des germes de 
croissance ne sont pas en proportion des variations imUviduelles 
des organismes gvi les portent ou plus simplement Yhérédité n'est 
pas en rapport constant avec la varialioni individuelle. Ceci est 
indubitable et le mérite de Weismann est d'y avoir un des pre- 
miers profondément médité dans cette admirable chose qui s'ap- 
pelle la Durée de la Vie. Le germe, l'organe ovulaire, l'organe ovu- 
lifère et la colonie ovulifère ne sont pas en rapport exact de déve- 
loppement. 

Mieux encore, bien que ceci soit le fruit de mes réflexions per- 
sonnelles et n'exprime qu'une persuasion, non seulement les ca 



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464 LA REVUE INTELLECTUELLE 

racleras de variation ne sont pas nécessairement des caractères 
d'adaptation, mais, il n'y a pas d'adaptation individuelle, parce 
qu'il n'y a pas d'adaptation sans sélection d'individus et quand un 
organe individuel s'adapte à une {onction momentanée ou persis- 
tante, Vadaptation est le résultat d'une sélection cellulaire dans 
Vorgane. Dans ce cas, la cellule représente l'individu et l'organe 
le milieu où s'opère la sélection. S'il en était autrement l'adapta- 
tion ne serait plus qu'une sorte de prodige, la proportion des fins 
aux causes, l'inexplicable. « Par exemple, dit Lamarck, si quel- 
qu'une des herbes de la prairie est transportée dans un lieu élevé, 
sur une pelouse sèche, aride, pierreuse, très exposée aux vents et 
y peut germer, la plante qui pourra vivre dans ce lieu, s'y trouvant 
mal nourrie, et les individus qu'elle y produira continuant d'exis- 
ter dans ces mauvaises circonstances, il en résultera une race 
véritablement différente, etc. » C'est tout le contraire d'une adap- 
tation. Il y a variation pour le végétal transplanté comme il y a 
variation pour une plante artificielle qu'on fait passer d'une solution 
riche à une solution moins riche, mais il n'y a pas adaptation. 
L'adaptation commencera si la plante appauvrie arrive à se mieux 
porter en terrain pauvre et elle commencera pour l'individu par 
des variations et des sélections de ses cellules constituantes. Ces 
caractères d'adaptation individuelle ne seront d'ailleurs pas {atale- 
ment en proportion de l'hérédité transmise. C'est une sélection 
d'individus plantes qui produiront l'adaptation de l'espèce et cette 
adaptation de l'espèce ne sera pas en rapport exact, mais en ana- 
logie avec l'adaptation individuelle. En un mot pour que l'espèce se 
modifie, il faut que Vœuf ou la graine soit touché ou que soient 
touchées les cellules dont ils proviennent, et l'œuf, et les cellules 
dont il provient ne sont pas nécessairement touchés comme l'in- 
dividu qui les porte, les protège et leur constitue un milieu de fixité, 
qui les défend en un mot, contre la variation brusque. Quand, malgré 
cette protection, l'œuf ou les cellules dont il provient sont touchés, 
il y a monstruosité, mutation et ce doit être le cas des œnothères de 
de Vriès, La fixité,d'ailleurs, n'est jamais qu'apparente. L'enfant 
ressemble aux parents, non complètement aux parents et la fixité 
ne peut et ne doit être qu'une variation très lente : c'est de simple 
,bon sens. 

Il y a certes beaucoup de vérité dans la manière de compréhen- 
sion de l'assimilation fonctionnelle et de la transmission hérédi- 
taire, de la Philosophie biologique de le Dantec. Sans nul doute, 
les modifications de l'organisme ovulifèro doivent retentir sur l'œuf, 
quelles qu'elles soient ; mais non pas toutes intensément, car l'œuf 
porte lui-même quelque chose qu'il protège contre le milieu de 
l'organisme, qui lui encore se protège contre' l'ambiance. Il faut 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 465 

.surtout se bien garder de cette conception simpliste de l'hérédité 
qu'en pressant sur un homme comme sur un boulon, la pression 
s'imprime dans l'œuf et que la descendance en porte la marque. 
Ce n'est pas cela. Certainement si je fais un geste, il retentit dans 
>Sirius et change la constitution du monde, mais Sirius ne répèle 
^as mon geste. Uœu[ est toujours touché. Il ne l'est pas en propor- 
tion, ni sous la forme de départ. Il n'est touché que par la réper- 
cussion des autres cellules de l'organisme sur le milieu commun. 
Mais ce milieu commun existe, et ce qu'il faut prendre de la com- 
préhension de le Dantec au point de vue de l'hérédité, c'est l'action 
d'impression de caractères communs analogues de ce milieu à toutes 
les cellules, dont l'œuf, qui s'y développent, tant au point de vue de 
la (ixilé que de la variation. 

Il faut voir le germe animal comme un élément de croissance par 
multiplication. Il se développe normalement suivant une même 
forme, parce que l'organisme qui le porte lui constitue un milieu 
Jtrès semblable au précédent. C'est pourquoi les enfants ressemblent 
si fortement aux parents. 

Ce germe, de quelque façoni qu'on le conçoive on son organisation 
chimique, est dans le milieu ovulaire qui le protège et que protège 
Torganisme. La plasticité remarquable des organismes inférieurs, 
des bactéries notamment, vient de ce qu'ils sont moins protégés 
contre la variation. D'ailleurs quelle que soit l'efficacité de la protec- 
tion de l'organisme ovulifère pour le germe de sa descendance, 
celui-^i ne résiste pas aux causes accidentelles et c'est l'origine 
des mutations soudainies et des monstruosités. Mais celles-ci n'ont 
pas la signification qu'on a voulu leur donner et c'est une véritable 
folie de snobisme qui a porté certains naturalistes à faire table rase 
de tout Lamarck et de tout Darwin, pour mettre do Vriès à la place, 
il propos de mutation d'organismes aussi plastiques que ceux des 
végétaux, dont la graine provient d'une longue filiation cellulaire, 
beaucoup plus facile à influencer sur son parcours que l'œuf des 
.animaux. 

La fixité d'ailleurs est inexistante. Il n'y a rien de fixe dans l'uni- 
vers. Ce que nous désignons par le mot fixité veut bien évidemment 
dire immobilité ; mais dans l'idée biologique, cela ne signifie que 
J'analogie très grande. L'idée de fixité absolue est absurde. L'enfant 
ressemble aux parents. Il ne leur ressembla pas absolument : donc 
l'espèce change. Si elle ne change pas en huit jours, elle doit 
^changer en cinq, dix, vingt millions d'années d'accumulations de 
différences insensibles chacune. Ce qui serait impossible à démon- 
,lrer, toute réflexion faite, ce n'est pas la possibilité de variation, 
e'est la possibilité de non changement et il faut toute une éduca- 

BEV. INTELLECT. 30 



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466 LA REVUE INTELLECTUELLE 

lion préconçue pour en douter même une seconde, car cela saute 
aux yeux. 

La variation est donc la loi de nature. Ceci, c'est bien Lamarck, 
Darwin, Haeckel qui Tont établi et fait admettre dans le sens mo- 
derne, Jordan, de Vriès, Burbanck, etc., n'ont fait qu'apporter des 
observations nouvelles à l'appui du transformisme. Au point de 
vue philosophique, ils m'ajoutent rien de nouveau qui soit soute- 
nable. Ce sont des expérimentateurs du darwinisme. Le point de 
vue à envisager serait plutôt ailleurs. 

Si la variation est la loi de nature et se démontre d'elle-même 
que viennent faire dans le transformisme, l'adaptation et la sélec- 
tion! ? Si ces phénomènes ne sont pas causes de la variation, comme 
deux ou trois expériences de plasmogénie raisonnées sont sus- 
ceptibles de le faire ressortir, que sont-ils? On peut répondre avec 
l'immortel Darwin : la séleclion est le moyen que la nature emploie 
pour adapter F espèce au milieu î Mais, alors qu'est-ce que l'adap- 
tation. Je crois qu'il n'y aurait pas de témérité à répondre dans 
l'état actuel : c'est un phénomène de (ixalion, étant donné que la 
variation est la loi générale. (Ce n'est pas un phénomène de {ixité,) 

La sélection ,en effet, de plus en plus rigoureuse, doit par rap- 
port à un même milieu, concourir à un type d^ adaptation^ après des 
oscillations diverses, de plus en plus rigoureusement semblable 
à lui-même. Cela explique le nombre restreint des espèces ac- 
tuelles. Cela explique aussi comment les enfants arrivent à res- 
sembler aux parents d'une manière quasi miraculeuse (en trans- 
portant le point de vue dans le domaine de la chimie cellulaire). 
Cela explique l'étonnante résistance à la variation des ovules 
d'espèces supérieures comparativement à la plasticité des organismes 
inférieurs et même des plantes. Cela pourrait expliquer aussi peut- 
être comment de la karyokinèse minérale de Herrera et de Leduc, 
toute physique, s'est dégagée par sélection des organismes primor- 
diaux, la fixation chimique de plus en plus rigoureuse des types 
à reproduction monocellulaire par dédoublement en parties de 
plus en plus semblables. 

En un mot, ce n'est pas la variation que la nature a eu la dif- 
ficulté de réaliser au début de la vie : c'est la fixité. C'est par 
l'adaptation et au moyen de la sélection que la nature au contraire 
a pu le faire et a pu produire des espèces supérieures ou des élé- 
ments cellulaires et multicellulaires pour lesquels la difficulté n'est 
plus rester fixe, mais au contraire de varier, de s'adapter à 
nouveau, bien pourtant que la variation soit d'une manière géné- 
rale, la seule possibilité que le bon sens puisse admettre, pour 



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LA REJfUfi. |NX£IX£C^IJELL£ 467' 

toutM*.4e& catégories dd choses vivantes ou non : c'est une ques-- 
iU>ii de degrés* Et le point de vue transporté dans la chimie peul> 
aider k la compréhensioft du petit nombre d'espèces chimiques. 
Les substances sont des fixations sélectives d'éléments primor- 
dialement hététogènes* Ce ne sont pas des organismes : ce sont des . 
oi^anisations. 

Luc JA9V1LLE. 




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BEYUE SOCIOLOGfIQUE 



PAR 



RIGNAC-ZÉLIBN 



Il n*est pas un homme aui ne soit susceptible d'aller en prison 
ou d'être guillotiné, fût-il le plus puissant de l'Europe ou le plus 
honnête de la Terre, parce qu'il n'y a pas un homme qui soit sus- 
ceptible d'échapper complètement aux fluctuations qui érigent le 
défenseur de la société de la veiUe en ennemi de la société de de- 
main, qui font du riche un pauvre, de l'être placide un passionnel 
et, qu'en définitive, nul n'est à l'abri d'une erreur judiciaire ou d'un 
abcès au cerveau. Alors, quand on dit que la société a le droit de 
se défendre, il faut comprendre que la société a le droit tout 
d'abord de défendre ceux qui en font partie. Nul ne peut sans man- 
q[uer de sang-froid ou d'intelligence, prêter la main à une loi coor- 
citive et ne pas se dire : « C'est peut-être à moi que la société l'ap)- 
pliquera. » Les révolutionnaires de la guillotine furent plus d'un 
guillotinés et les députés du 2 décembre commirent les prisons 
qu'ils avaient refusé d'améliorer. Je n'aurai pas de fausse sensible- 
rie. Pour un homme conscient, la peine de mort n'est pas un sup- 
plice plus dur que la réclusion ou les travaux forcés. Je constate seu- 
lement que lors de l'affaire Soleillant, si l'on en excepte, il faut le 
dire bien haut, les journaux anarchistes et socialistes, et je le dis 
en dehors de toute affectionj ou aversion politique, la grande ma- 
jorité de la presse française a joué vis-à-vis du public, un rôle na- 
vrant. Je n'y reviendrai pas, autrement que pour exprimer l'idée 
du Cosmos catholique, (la Contagion du meurtre par la pressé) : 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 409 

eue pour augmenter son tirage et satisfaire la badauderie qu'elle 
oevrait éduquer, une partie de la presse propage sciemment et 
constamment le meurtre pour lequel elle demande ensuite des châ- 
timents qui menacent la collectivité ; avec les Temps rtouveaux 
anarchistes (André Girard, le Châtiment du Crime devant la Rai- 
son, 23 fév., 2 mars), gu'il y a décidément, parmi les gens « qei 
prétendent à la direction inlcUecluelle et morale des masses w 
trop d' « attardés, à mentalité de canac[ues », « cannibales exas- 
pérés » et « hurleurs à la mort », à moms qu'ils ne soient de vul- 
gaires moutons de Panurge ou tout simplement des fumistes. C'est, 
à la suite de la ëVise Soleillant (]ue M. Paul le Rouge et A. Garnier 
ont traduit sans doute le curieux ouvrage d'Edward Carpenter 
(Prisons, Police et Châtiments, Schleicher frères) qui élève la ques- 
tion des pénalités à une saine appréciation. Que certains scienti- 
fiques, ainsi que le rappelle A. Girard, comme M. Pierre Baudin, 
en soient au point de vue utilitaire à la conception sociale de l'inti- 
midation ou comme M. Gautier retarde jusqu'à celle de la ven- 
geance, cela démontre bien que la mentalité morale des hommes 
n'est pas nécessairement en rapport avec la croyance. Il ne 
s'agit même pas de savoir si leurs systèmes sont légitimes, mais 
réalisent le but qu'ils se proposent. Je dis non. La basse mentalité 
passionnelle qu'on développe, en raisonnant passioimellement le 
crime, sous prétexte de justice, fait éclore le crime, et au point 
de vue de l'intimidation voici ce que dit E. Carpenter : 

c( Dans ce système, il faut effrayer le criminel, il faut le terroriser 
pour que celui qui est allé une fois en prison ne veuille pas y retour- 
ner et pour que les autres n'y veuillent jamais venir: ainsi la société 
sera protégée contre ses fils rebelles! C'est une théorie moins théolo- 
gique et plus positive que celle de la vengeance. On ne peut pas dire 
que l'intimidation soit inutile. L'affirmation serait exagérée. Il est pro- 
bable que la crainte — crainte de la potence, du fouet, de la prison ou du 
stigmate social qu'elle imprime — éloigne du crime un certain nombre de 
gens. Mais pas tant que cela : dans bien des cas elle ne fait que les 
rendre plus attentifs à ne pas se laisser prendre. Il est vraiment remar- 
quable de voir combien certains criminologistes attribuent peu d'effet à 
la sévérité. Le Révérend W.-D. Morrisson, à qui sa qualité d'aumônier de 
prison donne une grande expérience s'exprime ainsi : « John Bright a di4: 
un jour : a La force n'est pas un remède » et, en ce qui concerne la popu- 
lation criminelle, cette remarque est vraie à la lettre. La force sous forme 
de châtiment, quelque sévère que vous le fasâiea;, n'empêchera pas le 
crime. Si l'histoire du droit pénal noua apprend quelque chose, c'est que 
la sévérité n'empêche pas le crime. » Tout en reconnaissant que la peur re- 
tient une certaine proportion d'individus d'enfreindre les lois, il ne faui 
pas oublier l'indignité du mobile auquel ils obéissent. La crainte peut 
donner à quelqu'un l'apparence de la respectabilité, mais n'en fait jamais 
an bon citoyen. Il peut être quelquefois nécessaire de faire usage de l'in- 
timidation, mais sans oublier que c'est mettre en œuvre le plus bas, le 
plus regrettable des mobiles. La crainte ne peut atteindre les causes pro- 
fondes du crime et nous n'aurons rien fait tant que nous ne les attein- 
drons pas. Tout le monde a lu le récit du vagabondage au temps d'Eli- 
Babeth et les effroyables pénalités (la marque, le fouet, la potence) qu'on 



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470 LA REVUE INTELLECTUELLE 

tentait en vata 4e lui opfKiser. Nous sommes suiooid'hui T^éiitabiement 
stttpélaits ik la pensée que les avtoritéa aient pu ereîre que «ee pemet ee- 
r«eiit d'une elAcaoité quelconque. >i 

Evidemment, Tindignalion outrée des quotidiens dans Taffaire 
Soleillant n'a pas em^hé le crime analogue de Montrouge, où se 
vil une nouvelle brute ou quelaue fou nouveau assassiner une fil- 
lette après s'être assouvi sur elle. La raison en est que ceux sur 
qui portent un raisonnement, une intimidation n'assassinent pas 
en des conditions aussi monstrueuses et que ceux qui le font ne 
sont' pas arrêtés par la crainte, mais en revanche, obéissent à l'im- 
pulsion suggératrice de Tébranlem^it passionnel des masses. La 
eminte s^iymie à la folie sadigue. Et cela ne veut pas dire qu'il 
faille passer les crimes ignominieux sous silence, mais qu'il y au- 
rait quelque pudeur à ne pas faire servir trop cyniquement la pu- 
blicité de tels méfaits à leur culture, dans un but mercantile ou 
dans le but de diversions politiques destinés à faire échec à des 
projets d'impôts sur le revenu, par exemple ; car il y a actuelle- 
ment à Pans, grâce à certains journaux, des êtres candides qui 
établissent sincèrement des relations entre les projets des satyres^ 
des apaches, et les projets de M. Caillaux, en un mot, dont les 
oreilles tintent des suggérations de la presse comme d'un disooors 
de Jaurès parodié par Lucien Rolland : 

Apache I Impôt I Caillaux I SoleillantI C. G. T.I 

La Révolntiotil La grôrei Le Simoun! 

Satire I Crime a£ErauzI Syndicats onvri^s I 

La Franoel Badaboum! La Patrie 1 Zim, boum, v boum 1 

Le projet d'impôt sur le revenu élaboré par M. Caîllasux, mi- 
nistre des Finances, a subi une très vive opposition de la part d'un 
grand nombre de journaux quotidiens, plus spécialonent, hors «des 
organes netlement droitiers ou cent^raux, ce la pjàTi du sMoiin 
(février, mars, crvn'I, mai). Au hasard, on peut en choisir le très 
bref et très-elair résumé en différents organes, par exemple, sans 
coimnentaire aucun, dans le il/onitetir des TraviUix publics (17m- 
pôt sur le Revemi, 10 fév.). Le point de vue CaiUaux consiste dsyos 
la juxtaposition d'impôts réels sur toutes les catégorie» de revenus 
et d'un impôt personnel global, basé sur l'ensemble du revenu, au 
Heu des anciennes contributions. Revenus des capitaux immobi- 
liers ou mobiliers : 4 0/0 ; revenus industriels et comiaeiiciaux : 
3,50 0/0 ; revenus du travail : 3 0/0, tels sont les. taxes d'impôts 
sur les revenus. Elles doivent être évaluées suivant le mode le 
mieux approprié à chaque matière imposable et eonbinéede ma- 
nière à amener un déffrèvement au profit des petits propriétaires. 
Les revenus industriels et commerciaux appréciés par le fisc, le 
contribuable n'est tenu à montrer ses livres qae s'il ceeieste. Les 
revenus du travail profitent d'mie large exemption à la ibase, sui- 
vant la population des communes entre 1.8&0' et 2.600 fmics. La 
rente est taxée sans déclaration à raieon dea^ arréntge» que re- 
cueillent les rentiers. L'impôt global, sur renseml^le du revena, 
nf'alteînt que les possesseurs de plus de d'.OOO fraacs de revenu (de 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 471 

fr. 20 à 4 0/0), déclaration obliçaloire, toujours acceptée sauf 
preuve d'inexactitude, maïs Vadmmistration étend son contrôle 
sur les banques et sociétés de crédit et prévoit des amendes pour la 
fraude. De ce projet je ne ferai pas de commentaire personnel. 
Tout projet d'impôt sur le revenu a pour but de substituer la taxe 
de la richesse réelle à celle des apparences de richesse. Celui de 
M. Caillaux est sympathique au parti radical, et n'effraie ni toute 
la production, ni tout le commerce. Le Radical (Cyrano, Y Impôt 
sur le Revenu, 11 fév.) rappelle que des modérés comme M. Bou- 
langer, président de la Cour des Comptes, ont tenu pour 
monstrueuse la perpétuité du système actuel, que d'autres, comme 
M. Georges Cochery, ancien ministre des Finances, se montrent 
nettement partisans de l'imposition des revenus. Mais la plus 
grande part de la presse modérée ou réactionnaire est nettement 
Hostile à toute novation financière : « Rarement, en effet, on avait 
vu, même du temps du ministère Bourgeois, un projet de substi- 
tution d'impôt sur le revenu aux quatre vieilles contributions di- 
rectes, accueilli avec l'explosion de fureur qui a salué le projet de 
M. Caillaux. Le Temps, la Liberté, le Journal des Débats jettent 
feu et flammes ; les journaux catholiques comparent V « expro- 
priation » dont le projet menace la classe capitaliste à 1' « expro- 
priation » des bieris d églises. » (Gustave Rouanet, Jusqu'au bout, 
VHumanité, 17 fév.^. Rouanet en conclut que les grandes lignes du 
système sont excellentes, qu'elles ne déchaîneraient pas sans cela 
une opposition aussi irréductible. Il y a en» effet des journaux comme 
le Maiin déjà cité, YEcho de Paris (7 fév.), lequel accuse le projet 
de mainmise sur le capital, d'ingérence de l'Etat dans les affaires 
financières, qui prévoient les pires catastrophes. Toutefois, nous 
croyons que ceux-ci exagèrent et dans la note pessimiste, (car, l'im- 

Sôt sur le revenu, fût-il pour la nation le plus grand des bienfaits, 
n'en soulèverait pas moins d'ardentes polémiques et nulle ré. 
forme ne s'est conquise sans lutte), l'opinion de M. Lockroy (les 
Revenus et timpôt. Dépêche de Toulouse, 2 mars), me paraît assez 
justifiée par la connaissance des hommes. Lockroy est partisan de 
l'impôt sur le revenu. 11 en prévoit non l'impossibilité, mais la 
difficulté : Au fond, dit-il, « c'est toujours la classe pauvre qui se 
trouve supporter la plus forte part des impôts. Les propriétaires 
se déchargent de leurs obligations envers l'Etat sur les locataires ; 
les marchands sur les consommateurs, etc. A peine l'équité a-t-elle 
été introduite dans la loi Qu'elle est détruite dans la pratiaue et 
totalement méconnue dans les faits. » Dans ma récente étuae sur 
la Politique Intellectuelle, je disais qu'il n'y avait pas une seule 
réforme soi-disant révolutionnaire de la troisième République qui 
n'ait profité à la partie de la classe possédante qui se croit souvent 
la plus lésée par le régime républicain, au détriment de ceux à 
qui sont destinées les réformes. « Dans la commune de l'Oise, prise 
par M. Caillaux pour lieu d'expérience fiscale, en 1850, la partie 
naute du territoire communal était prospère et la partie oasse 
était misérable. En 1907, c'est le contraire : la partie haute est 
misérable et la partie basse se trouve en pleine prospérité. Si la ri- 
chesse se déplace, l'impôt ne doit-il pas changer ? » Alors, détaxe 
des uns et surtaxe des autres. Ce qui doit se produire peut 



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472 LA REVUE INTELLECTUELLE 

s'évoquer par le souvenir de Tamendement Lemaigne en 1904. A 
cette époque: des départements payaient à l'Etat moins qu'ils net 
devaient ; d'autres plus. Il s'agissait de remettre les choses en or- 
dre. La loi fut votée. « Mais qu'arriva-t-il î C'est que les départe 
menls détaxés ne montrèrent aucune reconnaissance et que les dé 
partements surtaxés se mirent à crier — qu'on me passe l'exprès 
sion — comme des putois. Finalement, on détaxa tout le monde, 
mais il en coûta beaucoup de millions au Trésor public. » <c C& 
précédent, conclut M. LocKroy, m'inquiète pour l'avenir. Si je l'ai 
rappelé, ce n'est pas, cependant, que j'éprouve des craintes pour 
le sort de la réforme. C est seulement pour montrer combien est 
difficile la tâche entreprise et combien les meilleures intentions 
sont parfois difficilement réalisables. » De toutes les objection» 
faites contre le projet Caillaux autour duquel vont se livrer d'épi- 
ques batailles, ce sont peutrétre là les plus sérieuses de toutes ; car, 
tant n'est pas de faire des réformes que de les faire accepter, quand 
elles sont d'ailleurs acceptables. 

L'inertie aux idées nouvelles, l'indifférence au bien général en- 
trent pour une part aussi grande que la mauvaise volonté dans 
l'inefficacité des réformes. . Dans le très remarquable ouvrage 
extrait de son rapport sur le budget de la guerre pour 1907 {Con- 
sidérations générales sur l* organisation, de l armée (1), Lavauzelle), 
où il étudie le moyen de donner à notre armée présente son maxi- 
mum de valeur morale et technique, M. Messimy rapporte une anec- 
dote typique. Sous l'influence de l'esprit démocratique, quand, 
dans les casernes, on a pu disposer d une place suffisante, on a 
crée des salles de récréation ci de /eux. Mais, les chefs de corps, 
certains du moins, n'ont pas tenté l'innovation d'une manière bien 
convaincue. « Un général visitait un jour une caserne à l'impro- 
viste. Dans l'agitation causée par celte visite inopinée qui ne voulait 
déranger personne, on envoya des hommes « occuper la salle do 
jeux ». Le général les vit et s'arrêta ; deux d'entre eux assis face 
à face, contemplaient avec intérêt un damier sur lequel des pions 
noirs et blancs gisaient épars. Invités à continuer leur partie, les 
deux soldats ne parurent pas empressés. Bref, après un instant do 
gêne, il fallut s'expliquer. 

« Le sergent, dit l'un des deux joueurs, nous a mis là, en nous 
disant que nous étions de damier. » 

Voilà donc comment uno innovation pour la satisfaction d'une 
collectivité peut aboutir à cet effet imprévu, c'est qu'à la caserne on 
soit « aujourd'hui de damier, dit Messimy, comme on y est de 
pommes de terre ^ de garde ou de corvée de qxmrlier. » A tort ou à 
raison, il y a un certain nombre de gens qui reconnaissent la supé- 
riorité de l'impôt sur le revenu, en théorie, mais, ils en redoutent 
la pratique ; ils ne veulent pas être de damier et ce ne sont pas les 
journaax financiers (ils le sont presque tous) qui les rassurent. Il 
y a dans tout cela un peu de comédie. 



(1) Complémentaires récents : G. Boubniols^ Suppression des Con- 
seils de Querre (Pédone) ; général Andbé, Cinq ans de Ministère (Michaud). 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 473 

L'Incroyance et les Raisons du Cœur 



Le cœur a ses raisons, c'est l'évidence, mais le cœur du croyant 
n'a pas le privilège d'avoir seul ses raisons^ Celui du libre-penseur, 
de l'athée aussi a les siennes. L'un veut sauver les hommes en Tau: 
delà ; l'autre ici-bas. Pour l'un et pour l'autre, les raisons du senti- 
ment peuvent être nobles ou peuvent être belles, cela ne prouve 
pas qu'elles soient justes et le fait d'avoir eu comme l'Eliot de 
E. Schneider, dans les Raisons du cœur (1), un professeur aux 
points de vue étroits ou comme le Bénoni d'André Billy (2), qui 
débute par une éducation religieuse, un maître de théologie peu 
sympathique, ne prouve rien contre la Science et rien contre la He- 
ligion. L'auteur de la première œuvre et son héros sont deux mys- 
tiques. Ils ne sont pas plus, pour moi, de plais mystiques que je ne 
dois être pour eux un grossier positiviste. Ils sont mystiques, 
parce qu'ils prennent l'exaltation de sentiments qui leur furent in- 
culqués pour critérium dans la recherche du vrai, je suis rationa- 
liste parce que je n'admets dans la recherche du vrai que la puis- 
sance raison et que je réserve le sentiment à la relativité des points 
de vue où le sentiment est une solution. J'ai rêvé souvent devant 
les étoiles et d'autres hommes avant moi rêvèrent devant elles et 
dans l'exaltation des raisons du cœur, ils les appelèrent dieux. Les 
raisons de l'expérience humaine ont déterminé les raisons de mon 
intelligence. J'ai pensé : « Les premiers hommes ont vu les étoiles 
comme des dieux dans la raison de leur cœur et je sais que, pour- 
tant, les étoiles sont des soleils comme le soleil qui nous éclaire. » 
Cela ne change pas la beauté du firmament, ni les regards de nos 
yeux vers les astres ; mais, les étoiles n'ont rien de divin devant 
mon intelligence et je suis athée pour la croyance antique : 
K Etoiles, vous n'êtes pas dieux, mais vous brillez sur la roule hu- 
maine, comme les regards des dieux, rêvés des hommes. Je ne crois 
qu'en votre beauté. » Ainsi vous pouvez briser le dernier dieu qui 
n'est qu'un dernier symbole dont le sens même échappe à la 
croyance, rien ne sera changé de l'Univers et de l'impression qu'il 
fait aux hommes, rien ne sera changé des réalités qu'il incarne. Il 
y aura autant de poésie dans le monde et autant de poètes sous lo 



(1) £. SoHMBiDBB. — Les Raisons du cœur, vol. in-12, 3 fr. 60 (Sansot). 
(3) A. BiLLT. — Benoni, roman de mo»urs d'église, 1 vol. in-12, 8 fr. 50 

(SADKlt). 



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474 LA REVUE INTELLECTUELLE 

ciel ; mais, il y aura moins d'hypocrisie, moins d'inconscience à 
spéculer sur l'ignorance ou. la bonne foi de la part la meilleure 
de l'humanité, celle des Benoni, parce qu'elle en est la plus can- 
dide. Voici pour T Athée des raisons du cœur. 

Pour peu qu'on aie vécu en des milieux divers, hors, par consé- 
quent d'un traditionalisme unique, on s'aperçoit Jiien vite que les 
variétés morales sont indépendantes des croyances. Le fond des in- 
dividus est même : la forme de la compréhension n'est qu'une 
teinte. Grattez le mystique, c'est comme pour l'impie : l'homme 
transparaît sous la couche de mentalité éducative. Les vertus et les 
tares n'ont que leurs nuances qui changent avec les endroits. 
Tant qu'il n'écoute que les raisons du cœur pour juger de la vérité, 
suivant la puissante expression de L. Lefèvre: « L'homme est ce 
qu'on en fait : il veut être ensuite ce qu'on en a fait. » Quand 
M. Schneider se crée l'illusion que ceux qui ne croient pas le font 
par vanité, il prêle à sa conviction un motif puéril, car il est des 
incroyants douloureux, si par contre, il en est qui n'ont pas souî- 
fert du doute jusqu'aux moelles, et par um heureux entraînement 
éducatif, furent préservés des faux espoirs et des craintes chimé- 
riques. Il serait effroyablement criminel d'ajouter consciemment 
la crainte de l'enfer aux affres de la mort de gens qu'on aime, pour 
permettre à un pouvoir humain de les gouverner sous le prétexte 
Dieu et je me tiendrais pour inférieur à la dernière brute de la 
terre, si j'enseignais à quelqu'un des miens la peur de l'enfer; les 
raisons bien sincères de mon cœur me feraient un impérieux devoir, 
si j'avais des enfants, de les soustraire à une telle croyance. Je ne 
me crois pourtant pas le droit de juger ceux qui en agissent autre- 
ment aussi sévèrement que je ne le ferais pour moi-même, et cela 
monjtre bien à quelles divergences peuvent aboutir les sentiments 
chez les gens de croyances différentes et d'égale moralité. L'inu- 
tilité de la croyance systématique au point de vue de l'élévation 
et du bonheur ne se discute plus. Les forces religieuses n'ont qu'un 
but de gouvernement et presque toutes, constituées à l'origine par 
des tendances de libération, ont endiguées celles-ci par l'autori- 
tarisme avant de les transformer en élément d'oppression. C'est 
que la religiosité est parmi les raisons du cœur celle qui l'illu- 
sionne le plus facilement sur les motifs, et plus souvent elle ré- 
sulte d'un mode d'ignorance qui fait servir l'altruisme de quelques 
résignés à l'égoïsme de quelques ambitieux. 

Franchement, je le dis sans passion, je ne puis concevoir par 
quelles arguties, quelles suggérations, des gens (il y en a) qui por- 
tent l'amour et la charité dans le cœur, qui croient à la vérité de 
la parole évangélique, peuvent ne pas se rendre compte de la For- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 4/0 

midéble évideoc© du rôle néfaste que leur attribue, l'organisation 
théocratique de l'Eglise, dans la société contemporaine, 

La plupart des défections qui se produisent dans le clergé, ne 
sont pourtant pas, ainsi que nous l'apprend Tex-abbé A. Houtin 
dans son remarquable ouvrage récent, la Crise du clergé (1), le fait 
d'une évolution morale, mais, d'une évolution scientifique qui fait 
échec aux débiles raisons du cœur. Recruté depuis la Révolution, 
dans la classe pauvre, le clergé catholique subit une éducation qui 
le rend très inférieur en connaissances générales aux laïques 
comme aux protestants : 

« La crainte de donner des idées hétérodoxes se renforce encore 
chez les professeurs des séminaires catholiques par la pensée que, 
si leurs élèves étaient savants, ils pourraient, au lieu d'embrasser 
l'état ecclésiastique, se tourner vers une autre carrière. C'est pour 
ce motif que dans beaucoup de séminaires, au dix-neuvième siècle, 
des évéques ont empêché la plupart des étudiants de se préparer 
au baccalauréat. Seuls, prenaient leurs diplômes quelques jeunes 
gens intelligents que l'administration diocésaine destinait au profes- 
sorat. Dans certains petits séminaires également, on refusait d'en- 
seigner les langues vivantes, de peur d'ouvrir un débouché vers le 
commerce à ceux qui seraient tentés d'être infidèles à leur vocation. 

« Ce système d'obscuranli'sme resta en vigueur dans quelques 
diocèses jusqu'au commencement du vingtième siècle. L'évêque 
de Nevers, Mgr Lelong, mort en 1903, le maintient particulièrement 
de son mieux, et il en avouait ingénuement le motif : ne point per- 
dre d'élève du sanctuaire. 

« Vous auriez un moyen plus sûr 3e les conserver », lui fit dire 
un jour un de ses jeunes collègues libéraux, « ce serait de leur cre- 
« ver un œil. » 

« C'est ainsi que dans une époque où se découvre de plus en 
plus le système du monde, tandis que la raison se développe et 
progresse singulièrement, les jeunes clercs sont encore strictement 
élevés dans les conceptions du dix-septième siècle. On écarte d'eux 
les idées nouvelles. Une consigne rigoureuse leur défend de lire 
les « mauvais » livres. 

« Ils croient, sur la parole de leurs maîtres, que les penseurs 
modernes sont des esprits faux et vicieux. Les objections de la 
raison leur sont représentées, soit comme des tentations du dé* 
mon, soit comme des inclinations d'instincts dépravés. On les en- 



(1) A. Houtin. — La Crise du Clergé, 1 vol. in-12, 8 fr. 60 (E. Nourry), 
Complémentaires réoents: H. Lobbibuz, FAutorité des Eyangilès <Nourry); 
Q. Gqtav, Autour du catholicisme social (Perrin). 



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'476 LA REVUE INTELLECTUELLE 

traîne dans un système de suggestion éprouvé depuis des siècles. 
Ils font héroïquement le vœu de se consacrer tout entiers et pour 
toute leur vie à une société qu'ils croient établie de Dieu lui-même, 
pour la pratique de toute sainteté, pour la connaissance de toute 
vérité. Cette société pensera pour eux, ils n'auront qu'à répéter ce 
qu'elle enseigne. 

« Quelles absurdités on a pu leur faire accepter dans un siècle 
éclairé, par quels moyens on les a illusionnés sur des points fort 
clairs, il est facile de le voir dans de récentes études d'histoire. 
Des contes qui font rire un enfant moderne, un enfant dont le bon 
sens n'a pas été faussé par une éducation spéciale, sont encore 
acceptés par des prêtres intelligents. » 

C'est un ancien prêtre qui parle. 

Mais quand de tels ministres d'église peuvent, sincères avec eux- 
mêmes, malgré la suggestion constante qu'on leur impose pour les 
empêcher de penser, se rendre compte de la puérilité des erreurs 
qui leur furent données pour divines, oh! alors, nous pourrions le 
redire ici-même où nous avons reçu à plus d'une reprise des confi- 
dences de prêtres, mais écoutons plutôt M. A, Meissan dont l'au- 
teur de la Crise du clergé cite les idées en appendice de son œuvre. 
Il s'agit du prêtre qui peut se livrer aux mêmes études que le com- 
mun des hommes. 

« Le premier effet qu'il en éprouve est un bouleversement pro- 
fond. Quand l'évidence est contraire à sa croyance antécédente, 
elle a beau lui crever les yeux, qu'il répète encore : « Non, 
« ce n'est pas possible ! )> J'ai passé par là, et, dans mes tortures 
intellectuelles, j'avais déjà touché du doigt l'erreur du christia- 
nisme, que j'en étais encore à m'avouer seulement des doutes. A 
bout d'arguments théologiques, dont l'inanité m'était devenue trop 
manifeste, je me raccrochais à des raisonnements, tel que celui-ci: 
« Si la vérité n*est pas chez nous, elle n'est nulle part ici-bas. Dieu 
ne peut avoir abandonné ainsi l'humanité sans lumière. » 

« Un reste d'habitude de foi en la révélation me faisait estimer 
cette privation impossible pour tous les hommes. Et pourtant, ye 
l'avais longtemps admise, sans en être révolté, pour tous les peu- 
ples en dehors du judaïsme avant Jésus-Christ, en dehors de l'Eglise 
depuis lui, c'est-à-dire l'immense majorité des hommes. Pourquoi 
regarder comme impossible, à l'égard de tous, ce qu'on admet à 
l'égard du plus grand n<Mnbre ? 

« Si pauvres que semblent de pareils obstacles, je garantis par 
expérience qu'il faut bien des recherches et bien des réflexions pour 
en triompher. Une preuve, une évidence, ne suffisent pas. Elles font 
tout au plus l'effet du premier boulet qui frappe un rempart. Il en 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 477 

faut des centaines, des milliers d*autres pour ouvrir la place. » 

El cela se comprend. La vie de l'homme, celle qu'il peut aimer 
et regretter, c'est son passé. Il ne peut que désirer l'avenir. La 
croyance est dans sa vie profondément unie aux joies, aux dou 
leurs, aux espoirs qu'il a connus. Quand elle meurt, il lui semble 
que c'est sa vie tout© entière qui s'en va. Jusqu'à ce qu'il ait pu sai- 
sir un autre flambeau, il tâtonne dans les ténèbres que ses illusions 
rendraient ardentes, que la vérité n'illumine pa» encore. Mais, 
l'homme dont le cerveau n'a pas été martelé par Téducation et qui 
pense, non par une part obligée de tradition, mais par tout ce 
qui se peut voir et approfondir, n'éprouve aucune douleur à ne 
pas croire. L'Univers de la Science n'a pas la froideur qu'on lui 
suppose et n'est pas moins infini que la divinité. La poésie néces- 
saire à l'homme n'est pas nécessairement l'illusion et la religion 
n'est qu'un symbole. S'il n'espère pas le ciel, il ne redoute pas 
l'enfer. Le matérialisme le plus positif gagnerait à peine à s'éri- 
ger en culte, s'il est vrai qu'il y a de grandes religions sans dieux. 
En somme. Dieu, s'il n'était pas devenu l'absurde, ne pourrait 
être que le symbole soit de l'Univers entier, soit de la seule âme 
universelle, soit de la part de l'âme humaine l'extériorisation du 
principe bien (Dieu parfait) ou du principe mal (Satan) ou indé- 
pendant du qualitatif, conçu par sa grandeur et dans l'aveugle dé- 
terminisme, le Destin, FcUum^ etc. Les symboles premiers des an 
ciens ont dû être positifs avant de devenir incohérents. Le Dieu des 
métaphysiciens actuels est, au contraire, inconcevable. Dieu ne peut 
pas être en même temps le Tout et le Parfait. Le bien réside en l'Uni- 
vers avec le mal.Par contre en tout est le divin, ce qui est bien, ce qui 
est bon, ce qui est beau de l'univers, la réalité d'espoir qui se dé- 
couvre, le royaume d'amour au cœur de l'homme. Mais si vous pre- 
nez les termes religieux autrement qu'en symbole, et dans la lettre, 
il n'est pas de religion qui, pour le penseur sans préjugés, ne de- 
vienne une solennelle absurdité. Et, pour l'au-delà, à la loterie du 
paradis et de l'enfer, je préfère la certitude que l'homme ait pour 
ciel le Nirvana, récompense du labeur d'avoir vécu et qui ne re- 
froidit l'espérance que parce qu'au seuil de l'éternel repos, ce que 
je nomme la Nature et que vous appelez Dieu, a placé la dernière 
douleur, dans le but de la conservation de la vie qui est aussi la 
conservation du mouvement, la Grande Loi. 

RlGNAC-ZÉLIEN. 



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BlYUl HISTOBIQUl 



PAR 



JAOQUBS DE TBlfSIN 



Cette vieille terre du Pliateau Central, le pilier ciistddliii de la 
France, esl une des plus typiques et des phi» eurteuses qui sioii dam» 
riiistoire géologique de notre ps^ys et il serait: intéressant de cher- 
cher à découvrir des relations entre sa chronologie slatigraphique 
et volcanique telles qu'on puisse savoir si ses éruptions coïncident 
avec les phases de rapprochement de la mer vers ses limites. Je ne 
connais malheureusement pas de travail qui ait cette déterminadiiMi 
précise. Le» éniptions miocènes peuvent s'expliquer par. le coatacl 
du grand lac de la Limagnet les phases d'invasion océanique à 
l'aquitanien et à l'helvétien. On sait également que durant le plio- 
cène, la mer a remonté le bafssin du Rhône et côtoyé jusiju à la 
Saône, les Cévennes et la limite «eHnentole de l'Auvergnei; mais c'est 
précisément durant le çiualemaire que la Chaîne des Puys^a «obchi 
ses éruptions. Cellesi-ci (Ph. Glangeaud, la Chaîne des Pu^s et , {a 
PetUe Chaîne des Pui^s^ Académie des Sciences, 4 fév.) constitue 
un ensemble de 80 collines volcaniques et de plus de 100 cratères 
qui domine le tertiaire de la Limagne et de la Siouie. Les «faiftnea 
cfes volcans antérieurs miocènes et dûmibques plioctoes Teo- 
cadrent. La dyssimétrie -des Puysi ou Mofiis Dâffnes relative- 
ment aux versants de leurs chaînes est remarquable. Pente douce 
à l'Ouest, abrupte à FEst, le long d'un bourrelet cristallin qui do- 
mine de 100 mètres la base des volcans, lesquels ne sont donc pas 
édiCés sur le point le plus élevé de la région cristalline. Leur socle 
cristallin fait partie des gradins d'un pli anticlinal probable et la 
direction Nord-Sud de la cfaatne lui a été imposée parallèlement 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 479 

aux dislocations tertiaires dé la région, de sorte qu*on peut sup- 
poser ces volcans installés sur des diaclases anciennes qui ont re- 
joué durant le tertiaire et le quaternaire. Suivant 1© même auteur, 
{les Laves et les Minéraux des volcans de la Chaîne des Puys. 
Age et cause des éruptions, Académie des Sciences, 4 mars), le 

Juaternaire moyen est Tâge d'éruption principal de la Grande 
haîne des Puys, la Petite Chaîne est plus ancienne et date du qua- 
ternaire inférieur. Les volcans domitiques les ont précédés au début 
du pliocène, enfin, il y a, plus anciennement encore, des volcans 
miocènes. L'examen de l'ensemble ferait apparaître que de ceux-ci 
au quaternaire moyen, l'activité se serait déplacée et rapprochée 
de l'axe de l'anticlinal. 

Plus tard encore, les derniers soubresauts éruptifs, suivant cer- 
tains auteurs, se sont éteints sur un plateau couvert de glaces et 
peut être plus élevé que de nos jours au-dessus du niveau de la 
mer en retrait. Ce fut la grande période glaciaire. Dans son dévelop- 
pement complexe, une théorie qui date de 1891, celle du D** Mars* 
den Manson, et fut l'objet d'un commentaire du professeur E. W. 
Hilgard (International Geogical Congress, Mexico, d-14 sept.), pu^ 
blié par Science (the Causes o/ the glacial Epoch, 1" mars) relie 
la conception physico-géologique des phénomènes ignés à celle de 
la période glaciaire. Elle admet que le soleil ne fait que renouveler 
une part de la chaleur propre que la Terre perd constamment par 
son rayonnement dans l'espace, chaleur intérieure protégée dès les- 
temps primordiaux par la formation de l'écorce, mais filtrant à 
rextérieur par les apports volcaniques, les frottements des couches 
en continuelles oscillations, les phénomènes physicoHîhimiques de 
l'enveloppe, etc., Les causes de glaciation sont contradictoires: hii- 
midité, donc évaporation, donc chaleur; congélation, donc froid. S'il 
y a eu une période glaciaire, elle marque un point du temps de désé- 
quilibre précis dans les conditions terrestres de ces causes. Temps 
primordiaux : terre brûlante, une partie des eaux des océans sous 
forme de vapeurs wiveloppant un monde obscur, chaleur trans- 
portée par les courants des airs et des eaux à la surface d'un sphé- 
roïde nuageux vaste et la rayonnant ; point de congélation des 
eaux très élevé dians l'atmosphère ; ensuite refroidissement plané- 
taire constant, diminution de l'enveloppe nuageuse, eau se conden- 
danl dans les oc'éans, abaissement du point de congélation sur les 
cimes, premiers glaciers carbonifères, permiens; guand, en com- 
mençant par les tropiques, la couche nuage cesse d'être continue^ le 
sphéroïde isothennique rapproche sa surface des océans et des 
terres ; les terres perdent plus rapidement leur chaleur que l'Océan, 
dont les courants, l'apport des fleuves, renouvellent et égalisent la 
t^npérature, l'évaporation continue d'être abondante, à. partir des 
tropiques, tandis que le point de congélation se rapproche de plus 




\<g^ fflaciation •..«-. — 

loppe nuageuse Ses anciens temps s'accentuera l'ère du régime 
solaire qui est la nôtre. Il y a eu des glaciers dès les temps primaires, 
mais la où les périodes glaciaires, marquent dans cette théorie le 



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480 LA REVUE INTELLECTUELLE 

début en grand du régime solaire. Incluses, des considérations 
biologiques, sur Inadaptation des plantes, des animaux, de leurs 
organes (développement de la pupille des reptiliens, etc.). Les 
premiers temps du globe n'auraient pas connu la grande clarté 
du jour, telle qu'elle fut pour les temps humains, archéologiques. 

De ceux-ci, dans YEgypte avant les Pyramides (Revue de Paris, 
15 mars), Alexandre Moret esquisse les grandes lignes d'évolu- 
tion par l'examen d'une race, depuis l'âge de la pierre jusqu'aux 
temps historiques. A la suite des races paléolithiques (d'il y a 
100.000 à 200.000 ans, peut-être) dont on retrouve les amandes chel-- 
léennes à la surface du diluvium apparaît la race néolithique, 
dite aujourd'hui, race indigène, après avoir été tout d'abord baptisée 
nciu race, et qui polissait la pierre. Celte race a laissé des traces 
sur toute la longueur de la vallée du Nil. On date de 5 à 6.000 ans 
la fin de la civilisation où elle fat dépossédée par une race éiran- 
gère qui fonda autour d'Abydos, l'empire ihiniie (1). On doit à 
M. Morgan une grande part des connaissances sur la race indigène. 
M. Legrain a reconnu qu'autour des points d'eau actuels, au dé- 
bouché des routes du désert, on rencontre presque toujours une do 
ses nécropoles. Les corps apparaissent de taille élevée, proportions 
Ones et élancées, peau blanche, cheveux lisses et souvent blonds. 
Des figurines révèlent leurs vêtements et bijoux spéciaux (brace- 
lets de silex), une croyance à une vie d'oulre-tombe, des aperçus de 
leurs moeurs, un embryon d'écriture ou de marques d un usage 
médUerranéen, Parmi les découvertes de sépultures royales en 
Egypte» certaines laissent croire à une destination antérieure à la 
dynastie historique des thiniles qui commence à Menés. La race 
étrangère possédait une civilisation plus haute et semble provenir, 
en dernier ressort, d'un foyer de culture asiatique, peut être ^hal- 
déen. Les textes appellent les envahisseurs « compagnons d'Horus », 
« forgerons » et leurs résidences s'appellent « forges ». Ils fon- 
dèrent des capitales à Hiéraconpolis dans le centre de la Haute- 
Egypte et une à Bouto en plein Delta, capitales des royaumes blancs 
et rouges qui se firent la guerre. « Ce n'est guère qu'en Egypte que 
l'on commence à distinguer le chemin frayé par les hommes des 
tombes grossières du désert ou des cavernes jusqu'aux tertres, 
somptueux », qu'instaure l'architecture des Pyramides. 

Quant aux traditions, il est curieux de les voir à travers les 
croyances se perpétrer jusque dans les mythes des religions ac- 
tuelles, y compris le catholicisme, dont les Saints, successeurs des 
Dieux, comme le démontre P. Saintyves (Nourry, édit.), ont des 
légendes visiblement empreintes du paganisme romain, égyptien, 
et grec (2), et cela pour la plupart. Prenons par exemple saint 



(1) Intéressant le préhistorique africain : lient. L. Deepl&gnes, le Pla- 
teau Central Nigérien (Larose). 

(2) Récent sur l'Evolution des mythes : Ch. Revel, les Religions de la 
Gaule (Leroux); A. Dupin, le Miracle de la Trinité (Nourry); J. d'Aï- 
mar, la Controverse du quatrième Evangile (Nourry) ; A. Melsger, 
les Quatre Evangiles (Leroux) ; E. Siecke, Drackenkampfe, Untersuchtm- 
gen zur indogermanisohen Sageoknnde, (J. C. Hinricfas, Iieipsig) ; H. Ol- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 481 

Menas qui n'est autre que le Menés ou Osiris Menés égyptien. S'il 
n'y avait que la ressemblance des noms pour identifier les deux 
mythes, la preuve serait loin d'être faite ; mais il y a synchro- 
nisme entre la fête du saint et la fête d'Osiris, au 11 novembre, 
la première (de saint Menas patron de VEgypte chrétienne), la se- 
conde, au 12 novembre (17* d*Athyr) où commençaient les cérémo- 
nies de la passion d'Osiris ou lamentations d'Isis, qui duraient du 
11 au 17 ; les anciennes images du saint catholique le représentent 
tantôt entre deux chameaux, tantôt entre deux crocodiles, l'un et 
l'autre animaux typhoniens, adversaires d'Osiris. D'après un ma- 
nuscrit chrétien : a avant d'être décapité, Menas ordonna au'après 
sa mort, on mit son corps sur un cnameau » ; d'après Maspero, 
égyptologue: « On voit à Philae, dans un petit édifice des Antonins, 
un crocodile qui traverse le Nil portant sur son dos la momie du 
dieu (Osiris Menés) ». Saint Menas est invoqué habituellement 
contre les serpents. Les ampoules de saint Menas représentent le 
talisman égyptien appelé Menât qui était composé des mamelles 
et des testicules de Set, nom du crocodile qui transporta Menés. 
Quant aux lois qui président à de telles altérations, P. Saintyves 
les étudie en détail et elles s'appliquent à la majorité des saints 
antiques : saint Hypçolite,mort comme le fils de Thésée (Hyppo- 
lite), sainte Marguerite antiquement représentée par l'image sym- 
bolique d'Astarté, Sainte Geneviève apparentée à l'Isis des Nan- 
tes, etc. Ainsi se réalisent ces deux lois exprimées daijs le pro- 
gramme de la bibliothèque mythologique de la Société (allemande) 
pour VEtude comparée des ^iythes : « Les récits mythiques se re- 
trouvent manifestement dans toutes les mytholo^çies » et « Le ca- 
ractère spécial du mythe nécessite une comparaison étendue sans 
limitation de temps ni de lieu. » 

Ce qui est intéressant dans l'histoire, c'est la manière dont les 
hommes se groupent autour de croyances dont le sens s'est altéré 
jusqu'à ne plus rien signifier de cohérent, môme au point de vue 
symbolique, formant ainsi des nations de croyances aistinctes des 
nations de langage et des nations politiques. II est vrai que l'in- 
conscient d'aspirations réelles s'incarne dans le prétexte de ces 
croyances; mais les hommes sont convaincus du prétexte jusqu'au 
fanatisme parfois et cela sert à les mouvoir en forces redoutables 
bien qu'aveugles, plus redoutables que les forces d'intérêt cons- 
cient. On voit dans Après le Sacre (Anatole France, laa Lettre aux 
Hussites, Revue de Paris, l^ avril), Jeanne d'Arc à la veille d'être 
brûlée comme hérétique, menaçant d'avanco les hérétiques des 
qu'elle aura bouté les Anglais hors de France. Que veulent les Hiis- 
sites ? Le retour au christianisme d'intcntiom avec, au nom du chris- 
tianisme, des choses parfaitement indifférentes à celui-ci comme la 

denberg, Indien nné die Jleligionswissenschaft (Cotta'sche Buchhand- 
lung, Berlin) ; L. Cézard, Le Jaînisme et les Premiers réformateurs hin- 
dous, Bulletin de Société d'Etudes psychiques de Ncmcy, janvier ; J.-J. 
Modi, l'Afghanistan de FEmir et les anciens Mazdéens, Edst and West 
(Bombay), février ; M. Vernes, l'Enseignement de FExégèse biblique, Be- 
vue des Idées, 15 mars; G. Tschim, la Fête de la Lumière chez les païens, 
la Pensée (Bruxelles), 6 janvier. 

31 



BEV. IKTELLSOT. 



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482 UL BEVUE INTELLECTUCLUB 

puniAîon des péchés par la jostioe dviie ; ils n'en sont pas une con- 
tradiction sans doute, mais, Jeanne non plus ne raisonne pas le 
bien fondé de sa croyance et de bonne foi, elle estprète à. Les exier- 
miner. « L'innocence de ia PaoeUe^ dit Anatole France parlant de 
la lettre aux Hussites« perce à iraTcrs ce latin de «cterc » et sa 
menace rappelle « hélasi le fagot apporté d'cm zèle pieux mi bûcher 
de J'ean Huss, par la bcMOuae femme dont Jean Hnss lui-mfinM nous 
enseigne à louer la sainte simplicité d. C'est a la béate contre 
les béaïÂy l'innocente contre les innocents, la simple contre les 
simples ». 

Jeanne travaille en intention pour Dieu et la potàique rojpale se 
sert de son mysticisme. Les hommes de guerre même ne ta coa* 
Bultent pas ; ils remmènent avec eux au pillage «oauverte d*un man- 
teau broché d'or, sur un cheval gris magnifique. Elle croit plus 
plus ^une fois courir au salut de la France alors qu^elle ne conduit 
que des retires- aux butins: c'est dans une telle oceurence qu'elle 
est prise par les Anglais. La politique des capitaines n'est pas 
touîours celle des rois et celle des rois la politique des nations. 
On voit dans les Souvenirs du marquis de Valfons (Emile Paul) 
publiés par le marquis de Valfons, son descendant, et Geoi^es 
Mansier, alors que les capitulations rendent la continuation de la 
guerre inutile, d'Argenson interroger Valfons sur ce qu'il y 
aurait à faire désormais « pour occuper un grand roi et son ar- 
mée victorieuse ». Fin diplomate^ Toificier comprend à diami-mot. 
Louis XV prend plaisir à la pièce de Uiéâtre guerrière. On mar- 
chera sur Frifoouig. La campagne durera six mois de plus. Le siège 
sera terrible ; mais il faut bien distraire les monarques. Et il en fut 
ainsi. C'était le temps de la Gœrre en derUeUes. Au règne suivant 
allait commencer la Guerre en haillons, celle de la France républi- 
caine contre l'Europe coalisée et contre la noblesse émigrée. 

Il faut lire sur celle-ci et sur les derniers Bourbons (1), les vé- 
rités d'amie, contenues dans les Mémoires de Madame de Soigne 
en même t«nps que l'excellent commentaire de Paul Robiquet, 
sur cet ouvrage, (Chronique historique, le Siècle^ 4, 5 avril). 
Louis XVI, knirdaud, Marie-Antoinette puérile et coquette, ses 
belles-sceurs, l'une vicieuse, l'autre sotte, etc. Le coucher du roi, 
raconte le commentaire de Robiauel, était tout un poème .Et il cite 
le passage des mémoires à l'endroit où la chemise royale est en- 
levée: « Le Roi restait nu jusqu'à la ceinture, se grattant et se frot- 
tant comme s'il avait été seul, en présence de toute la cour et souvent 
de beaucoup d'étrangers de distinction. » Le premier valet de 
chambre ayant remis la chemise à la personne la plus c^ualifiée, 
aux princes du sang, s'il y en avait de présents, le Roi s amusait 
« à (aire de petites niches pour mettre la chemise, l'évitait, passait 
à côté, se faisait poursuivre et accompagnait ces charmantes plai; 
sauteries de gros rires qui faisaient souffrir les personnes qui lui 
étaient sincèremwit attachées. » Puis le Roi laissait tomber sa 
cutotte sur ses pieds « et c'est dans ce costume, ne pouvant guère 

(1> OémpléneBiaâa» Téoenta : £. Daudet, Histoire de l'Emigration, 
Terne III (Hadiette); E. Bonnal, les Royalistes contre Tarmée (Chapelot) ; 
G. Lenôtre, les Fils de Philippe-Egalité pendant U Teneur CP^rrin)* 



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LA AeVIIÊ HlïinKLLECTtJÈLtJK 483 

marcher^ Bnrac de si riditulee tofraves, qu'il cottimençait, ^n traî- 
nml les pieds, h twnaée du eercle.*. » Après «ettc promenade 
bizarre, on déohdUS3aii le Ro^ et deux pages « laieisaient tomber 
les souliers, avec un bruit qui était d'étiguette. » Enfin, l'huissier 
meltftit les assistants dehors, en leur disant : « Passez, messieurs, p 
C'efil aussi, observe le <^ique, ce qu'a dit la Révoluûon à cette 
étrange Cour, 

Elle l'a dit à plusieurs reprises et i plusieurs Cours dans le couv- 
rant du siècle. Je suis porté à croire qu'elle serait prête à le redire 
encore. 



Théorie de FUnisciefice 

A prapos dé la Méthode Haedcellenne 



Haeckel vint de donner les Metveiil^s de la Vie (1) pour complé- 
ter ses Enigmes de V Univers et répondre aux objections que celte 
ceuvre avait soulevées. Je n'ai jamais pu lire un écrit de ce savant 
sans y trouver prétexte à méditation quand ma pensée n'est pas 
d'accord avec la sienne et quand elle l'est sans y puiser de nou- 
velles lumières. Pourquoi ? Il y a nombre de philosophes qui 
écrivent mieux que lui. U y a iK^mbre de savftiïls dont la méthode 
déductive est aussi rigoureuse que la sienne. La création de vocables 
utiles aux techniciens comme des formules <:(himiques, serait 
plutôt un obstacle à la clarté pour ceux qui ne sont pas au courant. 
Alors? 

Eh bien ! la méthode haêckelienne est une méthode d'historien, 
voilà tout; Elle peut se définir ainsi: « Un (mt scientifique^ une 
conception philosophique y tirent leur valeur de leur signiliccdion his- 
torique. » Et cette méthode, bieA que son auteur n'en ait jamais, je 
•crois, dégagé la portée totale, aboutit non seulement à runisuba- 
i€uicialisme ou monisme dans la conception de l'Univers, mais à 
YuTÙscience dans le champ du savoir humain. 

Je ne garantis pas que ce soit là l'opinion d'Haêckel, lui-même, 
pour la bonne raison que je ne connais pas ses idées à cet égard; 
mais, en moi, l'examesb de s«t inétbode a fortifié cette tendance, de 

(1) Ernest Haeckel, les Merveilles de la Vie, 1 vol inS^, 2 Ir. 50, 
(Schleicher ffères). Complémentaires récents : A. Mary, Evolution et 
transformisme (J. Bousset); Stryowzski, la Cbimie biologique autrefois 
et aujonvd^ui (Lib. nont^lle, Lausanne); Metcbnikoff, Esssais optimistes 
(Maloine); Le Dantec, Philosophie biologique (Akarn). 



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484 LA REVUE INTELLECTUELLE 

considérer cliaque science théorique ou actuelle comme un as- 
pect d'une science unique, la Sciencis des développements qui n*est 
autre choso que VHisioire, agrandie jusqu'à sa plus vaste portée 
philosophique. UUniscience^ c'est VHistoire, dont chaque science 
partielle ou chaque fragment de science partielle forme le cona- 
menlaire d'un développement. La manière de concevoir l'ensemble 
du savoir humain, l'enchaînement des connaissances sont beau- 
coup plus importants qu'on ne le croit pour déterminer la valeur 
intellectuelle. Quand bien même vous seriez un grand savant dans 
un chapitre de la physique, quand bien même vous auriez fait une 
découverte capitale dans un domaine, vous seriez un très pauvre 
philosophe si vous n'aviez pas conscience de la portée de votre éru- 
dition dans l'ensemble du savoir. Il peut y avoir par exemple une 
corrélation très vaste entre les phénomènes de genèse astrale et les 
modes do formation des organismes, mais la biologie no se rapporte 
qu'aux organismes proprement dits et où il n'y a pas d'organismes 
proprement dits, il n'y a pas de biologie. Il n'y a pas de biologie 
dans l'étude des nébuleuses et il n'y en a pas dans l'étude d'un astre 
qui n'a pas atteint un moment défini d'évolution astrale. Et il n'y 
a pas de loi de pression atmosphérique où il n'y a pas d'atmos- 
phère. 

Il existe dans l'Univers des catégories d'objets auxquels se rap- 
portent des catégories de faits, des mondes par exemple et des faits 
cosmiques : leur élude s'appelle astronomie; des êtres et des faits 
biologiques: leur étude s'appelle biologie. Du moins, dans un sens 
étroit, on peut les concevoir, au premier abord comme des points 
de vue d'études de l'actuel, comme des sciences actuelles^ dans 
l'enchaînement actuel; mais, il ne faut pas réfléchir longtemps pour 
reconnaître que l'astronomie n'acquiert toute sa signification phi- 
losophique que si elle est en même temps l'astrogenèse, la biologie, 
la biogenèse, qu'il n'y a pas de fait complètement actuel, c'est-à- 
dire en dehors du temps et que les sciences actuelles ne sont que 
des commodités, l'aspect instantané des choses n'étant lui-même 
qu'une commodité de notre intellect. La biologie et l'astronomie 
se rejoignent dans l'étude de la substance universelle, mais, comme 
celle-ci est le perpétuel devenir, on peut dire que ces sciences 
se rejoignent dans le champ de l'histoire comprise comme science 
philosophique et descriptive de Yuniversel développement. 

Il n'y a pas en effet de phénomène instantané. Le point du temps 
est une abstraction. Tout phénomène est un développement, toute 
série de phénomènes, une série de développements. Toute loi scien- 
tifique, hors du point de vue utilitaire, est une loi historique, un frag- 
ment de la grande loi du devenir. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 485 

L'histoire est le liea des. connaissances humaines en ce sens que 
U>utes se classent en son sein par la genèse des catégories aux- 
quelles elles se rapportent, par la genèse des conceptions qui s'y 
rapportent. C'est pour cela que je dis que la méthode haeckelienne 
est essentiellement historique et parce qu'historique, essentielle- 
ment significative, car la plupart des démonstrations aussi bien des 
Merveilles de la Vie que de YHistoire de la création naturelle^ que 
des Enigmes de r Univers ^ ne sont jamais uniquement techniques; 
elles suivent des catégories chronologiques et présentent la genèse 
des conceptions qu'on en a eues, dans un passé tantôt proche et 
tantôt lointain. 

La classification des connaissances humaines de Bacon est toute 
factice. Les sciences s'y rapportent au raisonnement, l'histoire à 
la mémoire, les arts, à l'imagination. Comte reconnaît aux con- 
naissances un certain enchaînement actuel. C'est un peu comme la 
gradation des espèces; mais, on sait que l'espèce est une concep- 
tion artificielle. Il en est de môme pour les classes de nos connais- 
sances: elles débordent toutes plus ou moins les unes sur les autres. 
Aujourd'hui la science dans le règne organique n'admet plus que 
l'enchaînement généalogique-. Son point do vue est devenu celui 
de l'histoire. Un classement généalogique des sciences ne les em- 
pêcherait nullement de déborder les unes sur les autres. L'objet de 
la physique, la substance, continue d'être alors que commence l'ob- 
jet de la biologie, l'être vivant, de même que les protozoaires per- 
sistent dans l'évolution après la naissance des vertébrés ; mais 
l'étude des vertébrés à son objet généalogiquement différent de 
l'étude des protozoaires, et généalogiquement, la biologie doit être 
classée postérieurement à la physique, comme l'étude des vertébrés 
après celle des protozoaires. L'enchaînement des sciences d'Au- 
guslo Comte correspond intuitivement à très peu près à ce point 
de vue, comme le classement botanique de Linné aux classements 
généalogiques actuels des plantes, parce que les caractères hiérar- 
chiques sur lesquels ils ont fondé leurs conceptions étaient (ils ne 
le savaient ni l'un ni l'autre), des caractères d'ascendance évolutive. 
En vue de réagir contre certaines tendances de classification et 
contre la confusion des limites entre les points de vue théorique et 
utilitaire des sciences avec de prétendues limites des sciences natu- 
relles, cette idée a été émise ici, que la science, étant la recherche 
du vrai, il suffirait, pour reconnaître si une question est scienti- 
fique de la poser sous la forme: « Qu'est-ce qui est vrai ? » (point 
de vue théorique) ou « Qu'est-ce qui est utile î » (point de vue 
pratique); que les arts n'étaient que le moyen de faire servir 
les connaissances acquises dans la recherche du vrai à Védi- 



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486 



LA RGVUE INTELLEeTUBLLE 



ficatian de Tutile et que dans le domaine de Tutile, la vérité 
n'était pa3 une et n'était que le fait de relativités humainee» 
Qn arrive ainsi à une classifkation naturelle très ana- 
logue à celle d'Auguste CcNiite (malhématiqaeSy physique, chimie, 
astronomie, biologie, anthropologie, psychologie, sociologie na- 
turelle). Mais, dans tout cela que devient l'histoire, incontes- 
table science, science par excellence? Un point de vue parallèle 
au point de vue théorique (genèse des mond^, des êtres, etc.)- 
Et que devient l'histoire dans Comte ? Que devient l'histoire dans 
Haëckel ? 

Celui-ci à la fin des Merveilles de la Vie, laisse deviner sa ma- 
nière de voir. Il se place au même point de vue de division théo- 
rique et pratique que nous avons exposé. 

TABLEAU XXI 

DISCIPLINES PRINCIPALES DES SCIENCES PURES (THÉORIQUES) DANS LEUR 
RAPPORT AVEC LA PHILOSOPHIE MONISTË Et LA PHaÔÀOPHIE DUALISTE 



SCIENCE 



1« Physique.. 



OBJET 



Hécsnique de la maflde 
et de Téther. 

SPhyiique des atomes 
etdfiUors combinai- 
sons. 

i Phtsi^M dei gran- 

r res). 

4. Astronomie ( Physique de l'Univers. 

K /xA^iA<»i^ /«.. -«»-t Physique de la terre 
*» ' f me, minéralogie). 

«• Biologie I '''sis'^j^vsrx 

1. iMMkrovologle.j '''{KJ'î^r" 

! Physique du phio- 
néma. Psychologie 
comparée. 

PhysiqaOf histoire et 
pbysi* • • ' • 

BisUiirie des hommes 
4 A viatAltt* ) primitifs, histoire de 

10. Histoire J |; oi^aisatioa. hjs- 

toire des peuples. 



iPhysiqaOf histoire et 
physiologie du lau- 



MONISME 



Admis ptt tous. 



en majeure 
partie. 

Admia eu. pntie. 

Admis par la plupart 
des gbysioleitstai. 

Admit presque g^nê- 
raiemeot. 



Admis en partie. 



DUALISME 



Exeiu éomplèlament. 



Affirmé par les 
viUliiltes. 

Affirmé par les 
ânthropistea. 

Afirtèé par la plupart 
des jpsychologaes sp6- 

Admis par qnalquea 
phiWlogaea. 

AffinM {Mr beaucoup 
d'hist^ana apéci*- 
listes. 



TABLEAU XKII 

DES SCIENCES Ai'PtIQtjCÈS (PktATIQÛÉs) 

Rien dans celte méthode ne laisse prévoir renchaînement rigou- 
reux. Les mathématiques occupent la troisième place. L'iiistoire y 



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Lk REVUS IHTEULECTUELLE 487 

paraîtrait dériver de la linguistique. Supposons qu'il y ait une pré- 
teQtioa d'encbadnement rigoureux dans cette classification. Il ne 
porte pas sur la geiièse des catégories objectives ou phénoménales 
des sciences. Auguste Comte a mis en première ligne les mathéma- 
tiques. Je dis que c'est à juste titre. 

Un certain nombre de qualités et d'apparences que revêtent pour nous 
les choses sont indépendantes de la nature intérieure de ces choses et 
quand elles sont communes à plusieurs choses, Texpérience nous apprend 
qu'elles se combinent suivant des lois aussi rigoureuses que celles des 
qualités intérieures et peuvent s'appliquer à chaconew 

Par exemple la grandeur d'un objet est indépendante de la constitu- 
tion de cet objet et toutes les grandeurs se combinent suivant des lois 
rigoureuses qui peuvent s'appliquer à tous les oBjets qui ont une gran- 
deur. 

Au contraire un oerladn nombre de qualités et d'apparences intérieures 
que revêtent pour nous les choses sont indépendantes de l'apparenee erté- 
rieure de ces choses et quand elles sont communes à plusieurs choses, 
l'expérience nous apprend qu'elles se combinent suivant des lois aussi ri- 
goureuses que celles de la grandeur et du nombre et peuvent s'appliquer 
à chacune indépendamment de leur forme, et* de leur grandeur extérieure. 

Par exemple, les lois de oombinaisaii chimique de deux corps ne sont 
pas en rapport avec leur» dimenâions, mais n'en sont pas moina rigoureu- 
sement mêmes pour les mêmes corps en présence. 

n y a au contraire des lois mixtes qui sont en rapport et de la nature 
intime et des circonstances apparentes. Ce sont le plus nombreuses. 

Mais la grandeur n'est pas plus réalité en dehors des corps que la 
qualité substance. Philosophiquement, les lois quantitatives de oombi- 
naisou des grandeurs, des valeurs» des intensités se rapportent à la na- 
ture des choses, à la physique par conséquent, à la physique de la 
nature élémentaire des choses H en est de même pour la chimie en resti^ 
tuant au mot physique son sens originel (étude de la nature de...) Les 
lois rigoureuses ,Bur lesquellteft ^ijéculeitt lé» mathéiaatiques, nombre, 
figures, directions, intensités, se rapportent à leur nature extérieure des 
choses au même titre que les lois rigoureuses de la chimie à leur nature 
intérieure. Toutes les sciences naturelles sont, dans un sens large, au 
point de vue théorique des branches de la physique, aussi bien les ma- 
thématiques qui raisonnent la nature quantitative, pluralité, gran- 
deur, etc., que celle de la nature qualitativu, chimique, physique, propre- 
ment dite, morphologique, etc. 

Mais si les lois physiques ne changent pas dans leur représentation lo- 
gique, les circonstances où elles se manifestent évoluent. H y a une évo- 
lution physique, historique comme il y a une évolution chimique et la 
physico-genèse embrasse la physique actuelle en décrivant la genèse de 
ses lois. Les lois maithématiques non plus ne changent pas, mais les oon* 
ditions où elle se manifestent varient et les mathématiques aussi sont 
les commentaires de l'Uniscienoe des développements et n'acquièrent leur 
signification totale qu'avec les éléments auxquels elles s'appliquent et dont 
la variation est la loi. 

Quels sont doac les sucessions des catégories objectives aux-. 

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488 LA BEVUE INTELLECTUELLE 

quelles se rapportent les sciences théoriques des natures, les scien- 
ces de la physique? Univers, élher, matière pondérable des organi- 
sations chimiques (ne pas comprendre organismes), astres (parmi 
lesquels la Terre), les organismes, le cerveau, Thomme, les asso- 
ciations humaines, le langage humain, les conceptions humaines. 

L'étude de la nature àe l'Univers comprend aussi bien l'étude 
des lois de propriétés élémentaires que représentent les mathé- 
matiques que les données de la physique générale que nous appe- 
lons physique proprement dite. L'éludo de la nature de Téther s'y 
trouve également enclose. L'étude de la nature de la matière pon- 
dérable en comprend une partie en plus de la chimie. L'étude des 
astres forme l'astronomie et la géologie. L'étude des organismes 
forme la biologie. Au cerveau, débute la psychologie animale. L'an- 
thropologie doit embrasser la physique de l'homme, psychologie 
humaine comprise. Les associations humaines alimentent la so- 
ciologie naturelle humaine. La linguistique en dérive et ouvre la 
porte à l'étude de la nature des conceptions humaines. 

D'où généalogiquement : 

Uniscience ou Science des Déueloppemenis. 

!• Physique générale de l'Univers (éther compris). 

2® Genèse des éléments chimiques embrassant la chimie théo- 
rique. 

3®, Cosmogenèse embrassant l'astronomie. 

4^ Biogenèse embrassant la biologie. 

5® Psychogenèse embrassant la psychologie. 

6® Genèse de l'homme embrassant l'anthropologie. 

7® Histoire des sociétés humaines ou sociologie naturelle. 

8® Genèse du langage ou linguistique. 

9® Histoire des conceptions humaines comprenant la formation 
du savoir théorique et pratique avec les lois de leurs relations. Les 
divisions acluelles en sont les aboutissants dans le domaine de l'uti- 
litarisme. 

Toutefois pour audacieux que semble ce point de vue, il est 
peut-être d'une excessive timidité vis-à-vis de l'avenir. Il est facile 
de reconnaître que sa logique n'est pas absolue. Il prend arbitrai- 
rement les catégories les plus saillantes, les plus dignes d'intérêt 
au point de vue humain et se préoccupe du relatif. Eu réalité l'his- 
toire des conceptions humaines se relie généalogiqu^nent à la 
psychologie humaine, celle-ci à. la psychologie animale qui dérive 
de l'excitabilité nerveuse et par l'excitabilité cellulaire prend sa 
source dans la sensibilité primordiale de la substance des choses. 

Si l'on prend le langage humain, outre que les arts et les moyens 
de représentation sont des formes d'expression et de représenta- 



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LA ntvXJE INTELLECTUELLE VSO 

tion comme lui, le langage conventi<Mmel, articulé, prend sa source 
dans le langage animal et les représentations artiGcielles sont l'imi- 
tation expressive des représentations naturelles qui sont le grand 
langage que parle la Nature à tout ce qui e6t, le langage de la sensa- 
tion. 

Les associations humaines dérivent des associations animales qui 
ont leurs sources dans les associations cellulaires. Or, la cellule 
elle-même n'est qu'un mode d'association d'éléments chimiques, 
dont la formation remonte aux différenciations primordiales, de 
sorte que la sociologie elle-aussi prend sa source dans l'étude de la 
substance unique. Cîomme l'homme et tous les animaux ne sont que 
des organisations complexes de la chimie par le chaînon cellulaire, 
que les astres sont eux-mêmes l'agglomération de masses chimique- 
ment composées, les études de la nature de toutes choses ne sont 
qu'un développement de l'étude de la substance unique dans le 
champ historique de I'Uniscience, la Science des développements 
dont elle forme le commentaire et qui embrasse toutes les sciences. 

Jacques de Tensin. 



m0<ij^ 



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RIYUE LITTIRÂIRI 

PAR 

STSPHANE SERVANT 



Je vais vous révéler le dessin de la méthode critique qui est 
à la mode aujourd'hui. S» vous avez un talent d'expression assez 
remarquable pour vous faire apprécier, et que vous ayez à parler 
de l'œuvre d'un grand démocrate qui soit en méix^ç temps un grand 
écrivain, un écrivain lellemeai grand, que son prestige rayonne 
sur la cause qu'il a servie, Victor-Hugo, par exemple, ne dites pas 
qu'il a évolué des convictions royalistes d'un milieu au républica- 
nisme, par le raisonnement , d'un catholicisme d'éducation à la li- 
bre pensée, par un affranchissement sincère de lui-même. Non, 
vous passeriez pour uni plat raisonneur, un fabricant de lieux com- 
muns, un primaire. Laissez plutôt entendre, avec M. E. Barthé- 
lémy {Hugo cl VEslhélique de Guernesey, Mercure de France^ 
!•', 15 avril), que c'est par ambition politique, dites que l'écrivain 
croyait obtenir, à chanter le peuple, « la popularité, la gloire, et 
comme qui dirait l'universalisation de son type de poète ». Tant 
pis pour la Démocratie « aux prétentions abstraites, au creux sen- 
timentalisme humanitaire (qui serait scandaleux s'il n'était niais) ! » 



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lA REVUE DneULBCTUBLtË 491 

Et, alors, comme il n'y a pas de milieu entre démocratie et aris- 
tocratie, il n'y a plus qu'à aller chercher ses inspirations poétiques 
danfi^ les hautes conceptions du monde du Jockey-Club, les « idées 
simples » de l'intelligente caste des hobereaux allemands ou des 
lords anglais, les « notions d'ensemble » de la remarquable no- 
blesse de Russie aux larges vues, et dans le « Moyen-Age » de ce 
dernier pays, les « conditions fortement marquées des âmes et des 
caractères ». 

Ce qui finit par devenir lieu commun à la longue, c'est l'emploi 
do lieux communs contre la Démocratie et le Progrès. De Hugo, 
l'aïeul, le créateur resté à part », diles-vous, « la Démocratie à 
formules sentimentales ne retient que le rhéteur humanitaire ». Ce 
n'est pas cela : elle choisit entre les rhéteurs. « La Démocratie, à 
formules réalistes, l'exclut absolument et en tout. » La Démocratie ? 
Non, l'époque. 

a La Démocratie à formules artistiques, ne procède point de lui. » 
L*aiistocratie non plus. 

La Poésie des grandes aspirations sociales que comprit si bien 
HuRo répond à une autre poésie, une poésie qui n*est pas dans 
les livres, qui, sous la gangue, illumine les coeurs des simples, leur 
fait désirer, pour l'avenir, des choses meilleures, des Chanaans, 
des royaumes de Dieu, des Paradis, des ères de liberté, des Répu- 
bliques universelles, des Cités futures, des âges d'or lointains qui 
consolent du préseafc. C'est pour ces choses idéales que des christs 
ont été crucifiés, des martyrs torturés, que des va-nu-pieds courent 
aux frontières, des ouvriers aux barricades. Et avec beaucoup 
d'autres choses moins pures, il y a toujours un peu de cette chose 
dans l'homme et dans beaucoup d'hommes il y a beaucoup de cette 
chose qu'oublie Votre mépris. Vœil du vrai poète n'est pas aveugle 
pour cet idéal ; le critique en voit surtout les lares ; l'homme, tou- 
jours ensuite, ce qu'il a intérêt à voir. C'est la poésie qui dort dans 
le cœur de la plèbe au moment où la faim et l'appétit de jouis- 
sance gouvernant les* entrailles, qui a ouvert la voie à la liberté, et 
l'influence de la liberté de parler et de penser, à la science. Et la 
science parlaHt, les vieilles «croyances s'écroulent. Alors, comme 
vous teïlez aux vieilles traditions, tout ce que la science vous offre 
vous le prcaei en égoïstes mais c'est pour le tourner contre elle, 
oubliant qu'elle vous l'a donné, ou contre la liberté qui vous a 
donné la science, ou contre la poésie démocratique qui n'est pas 
dans les livres, mais qui n'en a pas moins conquis la liberté mo- 
derne. Et cet enchaînement est tellement évident et shmple, qu'il 
constitue un lieu commun* Et la peur du lieu commun est telle, 
qu'elle met e* fuite jusqu'à l'originalité. 

La Littérature se meurl^cUe î s'écrie Herbert Paul (Conîempo- 
raru Review, Londres, avril). Il n'y a plus de Tennyson, plus de 
Dickens, plus de Hugo, de Balzac, de Ocetbe, de Mommsen, de 
Hawthome, de Longfellow. « C'est qu'il y a antagonisme entre 
elle et ta science î La littérature a des limites I La science a 
l'immeiisité t h Mais, si la science a tant de champ devant elle, la 
littérature n'a ()a'à la suivre : ell» a bien suivi la religion^ Si que>I- 
qu'esprit ûomeau doit rénover TâiM des écrits, ce n'est pourtafrt 
paa êeience qu'il faut dire pour être exact, car, en somme ^ on 



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492 LA REVUE INTELLECTUELLE 

n'est pas scientifique parce qu'on écrit sur des sujets scientifiques. 
Les anciens poètes n'écrivaient pas sur la théologie : ils n'en 
avaient pas moins l'âme religieuse. On n'a bien compris la 
Science que lorsqu'on l'appelle Vérité et l'on a bien compris la Vérité 
que lorsqu'on s'est rendu compte que son culto dans le domaine 
cérébral n'exclut pas l'idéalité dans le domaine du sentiment ; car, 
enfin, le rêve, c'est ce qu'on voudrait réaliser, et l'idéal hu- 
main serait que les hommes, dans la conntaissance absolue du 
réel, le culte de la Vérité, s'unissent pour réaliser le rêve du mieux 
sur la Terre. 

La transformation profonde qui doit s'accomplir par le fait du 
savoir humain, et qui met la science au lieu do la religion, n'est 
que le fait primitif, élémentaire. Le véritable bouleversement, c'est 
la substitution du culte de l'avenir à celui du passé, du culte de 
la Vérité au culte du Mensonce. La science a tout simplement 
mis en» évidence que le mieux n est pas en arrière, mais en avant, 
que la loi d'évolution humaine est d'ascendance et non de chute, 
ainsi qu'on le croyait, comme elle avait déjà renversé la concep- 
tion des apparences du soleil tournant autour de la terre et, de 
la même manière, que le salut moral et la puissance no sont pas dans 
le Mensonge comme l'avaient cru jusque-là nos ancêtres, mais 
dans la Vérité. Mais tout ce que je dis là, les positivistes eux-mêmes 
n'en ont pas encore tous une conscience aosolument précise, et 
dire que le mot Vérité dépasse celui de Science, comme le mot 
Dica^ celui de Religion, ne serait pas très bien compris, parce que, 
tandis que l'humanité et la philosophie presque entière sont régies 
par des mots (éléments de suggération des idées), ils n'attachent 
pas d'importance aux mots qui en ont socialement une très grande, 
et par les mots et les oeuvres, la littérature et l'art (au sens large). 
Là réside en partie le malentendu qui a donné lieu (Homo, Science 
et Poésie, le Liberlaire, 24 fév., etc., avlicles divers, même iour- 
nal, même mois), à des polémiques entre différents écrivains, cer- 
tains même dans un style à l'appui de leur thèse. Homo dit bien 
toutefois : « Le dualisme a tellement imprégné les cerveaux, sur- 
tout depuis le triomphe du christianisme, que les esprits les plus 
amoureux de la bonne et simple vérité ne peuvent s empêcher de 
créer des oppositions où il n'y a que des diversités. » 

Chaque mois a sa caractéristique intellectuelle, et il ne faudrait 
pas croire que ce soit par volonté préconçue que jusqu'en litté- 
rature, soit traité ici, le sujet de l'antagonisme, Science, Reliçion, 
Démocratie. Non certes, la publication des remarquables livres 
de la librairie critique Nourry, dans ce domaine, coïncide avec l'ou- 
verture d'une importante enquête internationale du littéraire Mer^ 
cure de France, sur le point de savoir si nous assistons à une dis- 
solution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment 
religieux (Frédéric Charpin, la Quesiiom religieuse, 15 avril, 1", 
15 mai). En même temps, le sujet dans la famille est porté à la 
scène, simultanément à. l'Odéon et au Théâlre-Antome, avec VOlage 
de Gabriel Trarieux, et les Ames ennemies d'Hyacintlie Loyson. 
Cette dernière pièce, tant par sa portée philosophique que par 
son mérite littéraire, dépasse hautement tout ce qui, dans le genre, 
a vu le jour depuis longtemps. J'ignore si c'est un succès d'argent 
ou un succès de presse ; mais, sollicité d'en rendre compte par 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



plusieurs lettres, et notamment par une juste dissertation critique 
d'un de nos lecteurs, M. Boyer, qui appartient à l'armée nprès 
celle d'un ancien prêtre, j'ai pu me rendre compte de l'intérêt 
qu'elle éveillait, non seulement dans notre public, mais dans le 
public. Il n'y a pas eu un seul acte (représentation du 22 niai), 
où le rideau ne se soit relevé moins ae quatre fois sous les ap- 
plaudissements. Il est important de le mentionner, car, au pro- 
blème scientifique des origines de l'homme, s'adjoint le problème 
moral de l'antagonisme religieux dans la famille et le public est 
parisien. Je reparlerai plus tard de VOlage. 

Sur le terrain de ce môme antagonisme, où notre but n'est pas 
de nous placer directement, mais, non plus de nous dérober, tan- 
dis que plusieurs journaux nous improvisent à l'étranger comme 
en France plusieurs articles élogieux, M. Jules Regard, en» Suisse 
(la Tribune de Lausanne , 25 avril), nous attaque dans une étude 
sur VAllenuigne intellectuelle, avec assez d'impartialité toutefois 
pour reconnaître quelques-uns de nos mérites, notamment d'avoir 
pris les devants sur un important organe allemand, V Internationale 
Wochenschrill, « bien supérieur à nous », qui avons « une cou- 
leur dogmatique accentuée ». M. Jules Regara veut dire sans doute 
que nous ne sommes pas insensibles aux questions que nous trai- 
tons, et il abuse décidément du terme « îeune » qui iit'a pas peut- 
être la même signification en Suisse que chez nous ; mais l'auteur 
ne peut entrer comme nous dans la pensée intime de l'évolution 
intellectuelle française, et savoir toute l'importance à ce qu'il y 
ait ici au moins une voix, fût-elle humble, pour dire certains mots, 
à certaines heures, où, seuls, quelques esprits suffisamment ren- 
seignés, com.prenno la portée de ce qui se cache sous les appa- 
rences extérieures. Qualités et défauts compris, nous sommes d'ail- 
leurs des Français, et nous le sommes bien. Cela peut-être est pré- 
férable d'être soi-même, et si l'on peut exiger de nous d'être sin- 
cères, on ne doit pas nous demander d'être indifférents. 

Observation ; L'espaoe me manque pour cit«r quelques études dont 
j'ai pris rengagement de parler dans ce numéro, et de quelques ouvrages 
dont je désire parler et dont j'ai reçu Tenvoi. Au suivant. 



Les ^^ Ames ennemies '' d'Hyacinthe Loyson 



I M. Hyacinthe Loyson a donné la moitié de mon nom à l'un de ses 



personnages qui, toutefois, a fait plus que noircir des feuillets sur 
notre Ancêtre, puisqu'il l'a découvert. Eh bien moi j'en demande 
très humblement pardon à l'auteur, j'ai manqué d'écrire, un jour, 
le double de sa pièce. M. Hyacinthe Loyson, fils d'un ancien prê- 



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494 lA «EVUE HffTlBCLBCTWUJE 

tre, a .peutr^tre reçu son inspiration, après la leoftare de la Des- 
cendance. Ce fut moi qui débutai par là, après la lecture de FEc- 
clésiasiej oe chef-d'œuvre de demi-athéisme, le plus beau peut-être 
de l'antiquité, y compris l'antiquité d'Homère. Naturellement, sous 
cette influence, — car j'en étais encore à la période ultra-lyrique — 
le scénario de pièce ayant dégénéré en roman, de même que Tau- 
Iwr499 Ames ennemies fait parler son Daniel Servan, en moderne, 
le mien prenait le ton de la sagesse biblique : « J'ai dit à mes pre- 
mières désillusions. Il n*y a que les morts qui soient sii^cères parce 
qu'ils ne parlent pas. Ils mentent, les hommes étoiles de pftles rê- 
Vieries qui croient prêcher le mystère aux foules et n'éiucubrenl 
que l'égoïste besoin d'espérance. Ils mentent, les haUucinés qui 
s'éplorent vers l'amour et qui ne vont qu'à la jouissance. Et les 
blanches fiancées que l'illusion guide au tourment de l'espèce. Et 
les épouses léthargiques qui se laissent féconder impassibles en 
échange du pain quotidien. Et les prostituées de glace qui ne con- 
naissent pas d'organes aux stériles leçons de la chair. Ils mentent 
les poètes aux sourires de lune qui jonglent avec leur orgueil en la 
clownerie du monde. Et les trimardeurs des songes bleus avec 
leurs illusions de gttes. Et les conteurs de la vie ou des légendes, 
bouffons tragédiens de la cour humaine. Ils mentent, les vendeurs 
de toutes les panacées à leurs clients de toutes les sottises, les mé- 
decins aux malades, les prêtres aux fidèles, les charlatans aux 
foules, les tribuns aux plèbes, les rois aux peuples qu'ils terrifient, 
les dieux aux souverains qu'ils prosternent. Ils mentent, mais on 
leur ment. Ils mentent et on leur ment. Enlevez le mensonge au- 
raonde et le monde n'est plus que le bilboquet d'un Dieu sans cer- 
velle et sans trinité. Mais, j'ai connu plus tard que le monde était 
bien réellement un tel hochet, qu'il en était ainsi à cause du men- 
songe et que tout le mal des hommes leur venait d'ignorer la vé- 
rité. » Bien sûr pour moi aussi, la seule vérité, c'était Vamour, 
Mais, à certains souvenirs historiques, je concluai : « Tout l'amour 
est dans la vérité. » — « Il n'y a pas d'amour en dehors de la Vé- 
rité. » 

Ottr PAmaiir port^ en lui la suprême sagesse 

S'il germe, fruit béni de l'arbre du savoir, 

Ainsi qu'une indulgence et non comme un devoir. 

Mais cet amour n'est pas d'orgueil ou de richesse. 

Toute une humilité suffit à sa largesse 

Et ce n'est pas non plus celui qu'on aime voir, 

Dans les rêves dorés, éclore chaque soir 

Aux marches des parvis roses de la jeunesse. 

Les mystères communs sont pour lui décevants 
Malgré la déité de leurs mots captivants 



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LA REVUE INTCLLECTUELLE 496 

Qni loQt croire à l'Olympe et font croire à la femme, 

Car toat ce qu'en espoir, l'Homme jette au ciel bleu, 
Dispersé par un souffle aux quatre vents de Tâme, 
N'en retcxnbe jamais qu'en poussières de feu. 

Mais j'ai assez parlé de mes « ours » et M. Hyacinthe Loyson me 
fera Thonneur de croire que je ne fais pas ces citations pour un 
vain étalage de littérature, mais pour bien montrer, par des cho- 
ses qu'on n'improvise pas aux fins d'une critique, que depuis long- 
temps sa pensée m'était chère et si je dis qu'il l'a réalisée au théâtre, 
mieux que je ne l'aurais fait, mieux peut-être qu'aucun autre ne 
l'aurait fait, il y a des chances pour qu'on m'en ctoie. Nous vivons, 
en effet, dans un temps où les gens d'un môme savoir ne peuvent 
pas être suspectés de tendresse les uns pour les autres et où il est 
mille fois plus facile de se faire rendre justice pat ses ennemis 
que par ses amis. 

D'aboitl le sujet de la pièce : 

« Daniel Ser\^an, après E. Dubois, découvre le Pithécantrope du 
Trinil et croit avoir trouvé là, la preuve inéfUlablc que l'homme 
provient d'une ascendance animale. Après une longue absence, du- 
rant laquelle il a fait cette belle découverte, il revient chez lui, 
plein de cette idée que Dieu n^est pour rien dans notre existence et 
trouve sa femme Madeleine et sa fille Florence pénétrées, au con- 
traire, des vertus du catholicisme qu'elles pratiquent avec outrance. 

« Daniel veut arracher sa fille à des doctrines qu'il considère 
comme funestes et, l'amour filial aidant, Florence se sent ébran- 
lée, enfin, la lecture approfondie de l'un des ouvrages dé son père 
la trouble profondément. 

« C'est en vain que Madeleine fait appel à l'amitié de l'abbé Go- 
dule pour éclairer cette âme hésitante. Florence va renier ses idées 
premières et un long débat entre son père et sa mère la jette, ma- 
lade, et fort dangereusement sur son lit, autour duquel les deux 
adversaires vont se disputer une moribonde. 

« Se sentant mourir, la malheureuse enfant déclare à son père 
que c'est à ses idées qu'elle se rallie intimement, mais elle veut que 
les deux êtres qu'elle chérit ne souffrent pas à cause d'elle et elle 
meurt en les unissant dans un baiser et en leur murmurant : ^ La 
seule vérité, c'est l'amour 1 » 

Pour porter un pareil sujet à la scène, il fallait une connaissance 
scientifique profonde, non pas cette connaissance facile qu'ont la 
plupart des littérateurs qui abordent ce genre, il fallait une grande 
pensée et il fallait en plus, en regard de la futilité habituelle du 
public, beaucoup de talent dramatique, beaucoup d'habileté. Tout 



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496 LA REVUE INTELLECTUELLE 

cela m'est apparu dans les « Ames ennemies ». Un de nos lecteurs 
qui m'envoie d'excellentes appréciations critiques dit que, supé- 
rieure au point de vue philosophique à VOiage de Gabriel Tra- 
rieux, celte œuvre lui est inférieure au point de vue théâtral. Je ne 
le crois pas. Coup sur coup, j'ai vu jouer les deux pièces. Je les 
apprécie fort l'une et l'autre j mais, ça, voyez-vous, c'est comme 
les strophes d'un sonnet : il faut regarder le dernier vers, et les 
fins d'acte de la pièce d'Hyacinthe Loyson m'ont rappelé, maintes 
fois, les trouvailles des meilleurs dramaturges. 

Celle pièce est d'un auteur de premier ordre ; mais je ne dis pas 
qu'il ira loin, s'il n'a pas toutes les énergies et toutes les audaces 
nécessaires, en dehors de son talent : nous ne sommes plus à l'épo- 
que romantique. Ce n'est donc pas une prophétie que je fais, c'est 
une appréciation que je donne. 

Ah ! la belle œuvre de courage et de générosité avec ses fris- 
sons de grandeur tragique à certains moments, quand, par exem- 
ple, Florence brise l'idole du Boudha, quand elle interroge son 
père : « C'est la vie qui est éternelle, non les vivants I La vie est 
unique. C'est ce qui fait qu'elle est précieuse ! » Quand l'enfant, 
au seuil de la mort, demande à Daniel Servan de ne rien lui ca- 
cher, de lui répondre comme il l'a promis. Doit-elle ou non mou- 
rir ? Et le père douloureux a ce courage qui pourrait être odieux et 
qui devient sublime à ce chevet d'amour où gît sa fille : « Oui ! » 
Ah I vous ne trouvez pas plus grand que l'exaltation de toutes les 
croyances, au milieu des vaines intrigues de ses proches, le stoï- 
cisme de cet homme, qui sans cabotinage, sans outrance, va jusqu'au 
bout d'un devoir que ne lui impose ni crainte, ni espoir, Po- 
lyeucle (jui no brise pas d'idole, néophyte, qui, sans déclamation, 
« arrache à son enfant sa chimère, son illusion chérie, fût-elle sa- 
crée, fût-elle précieuse, afin de lui offrir la Vérité, plus belle que 
tout. » (H. Boyer.) 

Sans doute, il y a quelques « contrastes sans ménagement au 
premier acte ». Je suis porté à croire qu'ils viennent en partie de 
rinterprétalion. Le grand-père et le docteur méridional qui se re- 
gagnent ensuite sont un peu trop uniformément exhubérant, au dé- 
but, en présence l'un de l'autre. Tandis que M. Janvier s'acquitte 
supérieurement de son rôle, eux, paraissent ignorer, bien qu'ils en 
aient l'art, cette part spéciale que M. Gémier possède entre tous les 
artistes, « d'imiter les personnages non pas seulement dans le ca- 
ractère, mais dans les nuances du milieu. » Pourtant, ils sont loin 
d'être inférieurs, d'ailleurs Florence, elle, sait si bien se faire 
aimer, qu'on en arrive à sympathiser par la suite avec tout ce qui 
l'entoure. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



487 



Sans doute encore, si la clécouverte du pilhécantrope prouve 
contre la religion catholique, elle ne prouve rien contre lareligion, 
en elle-même, mais, si Tœuvre est par fatalité anti-religieuse, ce 
n'est pas parce qu'elle détruit qu'elle est belle : c'est parce '<i«»êlte 
édifie et qu'elle montre dans la vie réelle, ce qui paraît impossible à 
bien des gens, un homme d'une humanité meilleure, un homme 
sublime et simplement noble qui ne croit pas en Dieu. C'est qu'elle 
répond à toutes les aspirations inconscientes de la pensée future, 
c'est qu'elle magnifie sans emphase philosophique la Vérité, c'est 
qu'elle est la Vérité elle-même ! 



Stéphane Servant. 




-WV. CtTBLLBOT. 



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REYUE ARTISTIQUE 



PAB 

srooMEixi 



Les idées de Nieizche, cet esprit si paradoxal et pourtant si 
profond jusqu'en son illogisme d'esthète, sont «aalysées, en leur 
début par Pierre Lasserre (le^ Idées de Nietzsche sur la musique, 
Société du Mercure de FVatice). On y découvre des points de vue 
intéressant d'esthétiqse, HnOA seulement dans Texposé de la philo- 
sophie nietzsdtéeime, mais encore dans lee observations de son 
analyste. Nietzsche, pour Wagner connue pour la musique, œt 
contradictoire, les brûlant Tun et l'autre, après les avoir adorés 
et ressuscitant de ses anciennes admirations, leurs apologies inat- 
tendues, entre deux périodes de pessimisme. Cofmne beaucoup, il 
se méprend superficiellement sur le sens de la disaonnance, souf- 
france d'un accord, propre à exprimer la souffrance. La disson- 
nance, c'est presque l'évidence, enrichit la musique au détriment 
de l'harmonie. L'art, par excellence, est de l'utiliser sans détruire 
dans l'ensemble la caractéristique de la musique elle-même par 
rapport au bruit non musical. La consonnance exclusive, sans 
doute, est l'uniformité, seulement l'art peut exprimer harmonieuse- 
mevit la souffrance et même le temps dissonnant est simultané à 
la mesure harmonieuse, à l'emploi de rj^thmes mesurés « invi- 
sibles » et l'on peut approfondir à ce sujet ce que j'ai écrit sur la 
nature des arts rhytmiques, dans un précédent numéro (1). 

Au point de vue musical, que peut produire la collaboration in- 

(1) Récent sur l'esthétique musicale : Hugo Riemann. Fragments de 
<{ los Elemenios de la esthétiea musical », Rivista contemparcmea (15 fé- 
vrier) et l'œuvre complète traduite eu français (Aican) ; G. Qasquet, 
le Béalisme lyrique, Oil Blas (19 avril). 



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LA. R£VU£ INTELLfLCTUELLE 490 

time de deux musiciens dans une même œuvre, comme celle de 
Paul et Lucien Hillemacher, dont la Circéy texte de Haraucourt, fut 
jouée à rOpérft-Comique vers le milieu d'avril ? « Quelque chose 
de touchant et de décoftcertant à la fois », malgré la très réel et 
très consciencieux talent des auteurs, qui ont écrit irréprochable- 
ment, mais, sans flamme d'inspiration, estime Albert Bruneau dans 
son étude de l'oeuvre, car, dit-il« la spontanéité est une qualité d'art 
indispensable à l'unité. 

En peinture me faudra-t-il parler du Salon des Indépendcofiis avec 
ses 6.000 toiles, qui a fermé ses portes avant l'ouverture des deux 
autres salons, lesquels, réunis, en contiennent autant? C'est une 
tâche impossible à un écrivain sincère, que de parler en 400 lignes 
de 10 à 12.000 tableaux. La plupart dea œuvres d'audace et d'mté- 
rôt des Indépendcmts, celles des Madeline, des Lempereur, des 
Luce, des Charles Guérin, des Boutet de Monvel,. ont leurs iesy 
dances représentées au Salon d'automne ou dans celui de la Na- 
tionale et je me défendrai toujours d'être un critique, le genre de 
lecteurs de la Revue Intellectiielle, s'intéressant beaucoup plus à 
la notation des tendances d'art et à leur évolution qu^à la distri- 
bution de bons points qu'on appelle un compte rendu. Je ne suis 
pas ennemi des Indépendants. Etant dans l'impossibilité matérielle 
de parier sérieusement des trois salons à la fois, je les ai sacrifiés 
ea égard à ma précédente étude du Salon d^automne qui suffit, 
jointe à celle des salons officiels, pour donner l'idée du mouvement 
esthétique annuel des arts qui y sont représentés. Les artistes 
comme les poètes sont de grands enfants, d'ouvrir bénévolement, 
sous prétexte de liberté de Tart, la voie à des milliers de voca- 
tions stériles qui submergent les véritables vocations pour le 
plus grand mal des uns et des autres. Pourquoi pas un 
quatrième grand annuel T II en advient ceci, c'est que le cri- 
tique, obUgé de satisfaire un public spécial, ne parle plus (man- 
quant de place et ne pouvant prendre l'audace de trancher dans 
la peinture), de ne parler qu'incidemment de la sculpture. R. le 
Bourdelliès le constate dans la préface du livre où il étudie avec 
Michel Ange (Pedone, Fonlemoing), Alfieri, Métastase, Foscolo, 
Verdi, Cardueci ©t Cervantes : « Au risque, dil-il, de chagriner 
les amis de l^art, la statuaire décline lentement, elle attire de moins 
en moins le public : elle ne se prolonge que grâce aux municipa- 
lités toujours à la recherche d'un grand homme de province à 
dresser en marbre ou à couler en bronze. » Mais l'auteur en attri- 
bue injustement la cause à la nature môme de la sculpture qui 
manque de moyens : je ne le pense pas. L'avenir retrouvera des 
chefs-d'œuvre de notre époque comme de toutes les époques. 11 
dira que nous nous sommes montrés trop sévères pour les artistes 
et il excusera ceux qui sont chargés de les juger, parce que dé^ 
couvrir un chefd'œuvre dans tant ae bonnes productions, est, aussi 
difficile que de reconnaître un gemme dans la pullulalion des galets 
d'un rivage, en un mot, la richesse intellectuelle de notre temps 
nuit à la bonne fortune des œuvres de mérite, non qu'on nie leur 
mérite, mais parce qu'au contraire, le bon submerge l'excellent. 

Pour l'architecture, on n'en parle jamais, ou quand on parle 
d'un monument, c'est avec l'ampleur des développements qu'on 



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500 LA REVUE INTELLECTUELLE 

prête à Tétude d'un objet de vitrine. S'il s'agit, par contre, de 
monuments anciens, il en est tout autrement, pour la raison que 
le temps a fait de lui-même la sélection, que* les artistes, d'une part, 
les critiques de l'autre, sont impuissants à réaliser à leur propre 
époque. 

M. Mâle a publié récemment dans la Revue Bleue (2, 9 février), 
la leçon d'ouverture de son cours d'Histoire de VArt chrétien qu'il 
fît en décembre à la Sorbonne. Il estime ave<; raison que cet art 
est le plus original de France, car nulle cathédrale, en Europe, 
ne se peut comparer à celle de Chartres ou de Reims. Cet art 
est surprenant à son début même, prwnières années du xii* siècle 
« par sa richesse et sa variété », car chaque province est créa- 
trice. « La solution trouvée en Auvergne ne satisfait pas les archi- 
tectes de Bourgogne. Ce qui se fait en Périgord n'est pas imité 
dans le Poitou. La Normandie, la Provence résolvent le problème 
à leur manière. » Tous ces essais aboutissent à la fin du xii* siècle, 
à l'architecture gothique, caractérisée d'abord par la croisée d'ogi- 
ves et qui allait faire la conquête de l'Europe. Et maintenant, 
point de vue philosophique, méditez bien ceci. C'est le passage 
le plus intéressant peut-être de l'étude de M. Maie. Je cite textuel- 
lement : 

« Nos églises gothiques ne furent pas, comme on l'a cru long- 
temps, l'œuvre de la fantaisie, mais l'œuvre de la raison. Elles 
furent d'abord un beau théorème de mécanique. Les grands archi- 
tectes du xni* siècle ne furent pas des rêveurs mais des calcula- 
teurs. On se fait souvent de l'imagination des hommes du moyen 
âge l'idée la plus fausse. On les croit livrés au caprice et créant 
sans règle. Rien n'est plus éloigné de la vérité. L'imagination la 
plus fougueuse du moyen âge, celle de Dante, est peut-être la 
plus disciplinée. Lui aussi est un géomètre. Il a enfermé l'amour 
et la haine, et la passion la plus frénétique qui fut jamais dans la 
forme parfaite du cercle .De même,, personne n'a été plus respec- 
tu^x ae la raison que nos grands artistes du moyen âge. C'est ce 
qui vous explique pourquoi l'art gothique s'est imposé au monde 
chrétien avec l'évidence de la loi. » 

Raphaël, Michel Ange, Vinci I Avec ceux-ci, les plus grands 
des artistes allaient se montrer les plus savants hommes de leur 
temjps. Aujourd'hui, ceux des étrangers qui sont en traîn de nous 
égaler dans l'art, s'affirment en même temps comme les plus ins- 
truits. 



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LA REVUE INTELLECTUELLB 501 



Les Modes d'expression contemporains 



Sculpture et Peinture au Salon des Artistes français 



Ceci fCnt pas une critique. 

Tous les grands artistes par des procédés très différents, mais 
également légitimes arrivent à mettre dans leur œuvres ces trois 
qualités qui ne se rencontrent jamais en plénitude absolue chez les 
autres, la vérité d'observation, la poésie ou la pensée,. Toriginalité ; 
mais suivant que la tendance qui prédomine, est l'une ou l'autre de 
ces choses, on obtient pour les définir trois modes d'expressions 
distincts.': la réalisme, l'expressionnisme, l'impressionnisme (au 
sens large du mot). L'art a débuté par le réalisme, le souci de l'exac- 
titude par l'imitation de la nature. Il s'est continué par l'expres- 
sionnisme, la volonté de rendre l'expression de la nature en 
simplifiant ; enfin, les tendances les plus récentes se sont donné 
le but de simplifier l'expression elle-môme et d'obtenir par la re- 
cherche du procédé le moyen de rendre ce que l'artiste ressent en 
présence de la nature beaucoup plus que ce qu'elle exprime 
extérieurement à lui-même. L'artiste qui est doué surtout de facultés 
d'observation se tournera naturellement vers le réalisme, comme le 
fait le poète vers l'expressionnisme et l'artisto vers l'impression- 
nisme ; mais, il ne faudrait pas croire qu'il y ait une limite définie 
entre ces moyens et que tout homme bien doué ne soit pas plus 
ou moins observateur, poète ou artiste. Non. Où l'artiste se dé- 
voiera c'est quand au lieu d'être lui-même, alors qu'il possède de 
riches facultés dans un sens, par influence classique ou par sno- 
bisme opposé, il se donnera beaucoup de mal pour s'efforcer vers 
ce qui sort de sa nature, auquel cas, il n'arrivera à rien. 

Si l'on veut se rendre compte de prime-abord de ces trois ten- 
dances au Salon des artistes français, on regardera trois paysages 
de haute valeur dont le Pas-de-Calais y de M. Hugues Stanton 
compte parmi les plus belles choses d'art et que personnellement 
je trouve surprenant. L'un de ces paysages représente des Brisants, 



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502 LA REVUE INTELLECTUELLE 

au soleil, c'est de M. Olive. Il est certain qu'il y a dans le rendu 
de cette mer aux reflets bleus un peu sombre et qui déferle sur 
les rochers blancs enfioleillés, de la poésie et de la personnalité, 
mais, c'est bien plutôt le souci de Tobservation qui a guidé l'artiste 
en présence de la nature. Par contre ce qui a amené à la vérité, 
M. Malisse-Auguste dans Au large, c'est la volonté de rendre l'ex- 
pression sauvage de ces grandes vagues noires qui roulent dans la 
solitude, sous le ciel nuageux. La même vérité, la même poésie se 
retrouve dans Pas-de-Calais. Cependant, là si Ton se sent en pré- 
sence d'une chose poétique, malgré le caractère local du nom, 
on se sent bien plus encore en présence d'un état d'âme et il im- 
p<:^rte peu devant la désolation de cette terre sauvage aux tons 
uniformes, mais qui bouleverse, que la chlorophylle soit l'élément 
de coloration des végétaux ou que le sol, en réalité, présente sur 
le lieu même des nuances différentes de celles qui sont représentées. 

Un autre caractère commun à ces trois paysages et qu'on retrou- 
verait en d'autres toiles comme le Soir (Torage de Jourdan, avec ses 
nuages tourbillonnants, c'est qu'ils ne présentent aucun caractère 
de temps ou de lieu. Par la compréhension des artistes ou par un 
état d'âme ppopo»rtîonné, leur nature cet primitivei et dans les 
vagues d'Ali large pourraient voguer des ichthyosaures tout autant 
qu'un transatlantique. De même, au lieu du rocher de granit brut 
où rampe le Tigre poursuivi de J. Merculiano, admirable sculpture 
de bronze réaliste, une des plus belles œuvres du salon, se pourrait 
substituer l'un des rochers des Brisants osa soleil, où Fénormité de 
la bête, ajouterait sa sauvagwie. Le môme caractère de réalisme à 
l'évocation primitive se retrouve, en peinture dans Rex d'A. N. 
Morot où quelque énorme lion, puissamment brossé sur un fond 
clair obscur montre les dents, la patte posée sur une proie san- 
glante; en sculpture dans Y Idole de Ward, bronze cuivre d'une 
belle valeui* : là c'est un Indien peau rouge, assis qui sclulpte une 
idole grossière; dans le gran-d* bronze lioîr de Gabowitch, une 
œuvre remarquable, où l'on voit un homme nu qui saisit un bloc 
pour écraser le serpent prêt à bondir ; dans les Jeunes Indiens 
chassant à Varc de Lalibcrtê, d'un excdient mouvement et le Chas- 
seur de sanglier de Letoumean, puissant. 

L'expressionnisme sculptural a fourni une merveilleuse inspira- 
tion à H. Schmid, (Grotxpe en bronze pour un tombeau). C'est 
un génie féminin dont les ailes sont une trouvaille. Il s'élève et, 
contre lui, il soutient tme fillette pensive qui fixe en bas. On 
Pôconnatt dans les yeux de l'enfant le regard qui, sous la pierre 
funèbre, cherche l'être aimé. C'est très impressiimnant et A^on 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 503 

décoration heureuse. Dans ce genre d'idéation qui n'est lui non plus 
caractérisé par aucune autre chronologie que celle qui commence 
à l'humanité des mythes on remarque encore en sculpture, le Pèle- 
rin de la Vie de P. H. R. Roussel, d'une facture excellente. Le Pèle- 
rin de la vie,c'est l'homme qui se repose à contempler ses illusions 
et ses souvenirs. Ceux-ci s'arabesquent dans le relief du marbre 
très ingénieusement. Le geste de l'enfant de Marquet, Il rCest pas 
de rose est une chose de grâce poétique. D'autres œuvres remar- 
quables d'analogue inspiration sont Militza de L. de Perinal, lo 
et Jupiter, de Mlle Silberer, les Lauriers, de Lombard, Eve devccni 
le cadavre d'Abcl, de Gonzalès, Vers V Immortalité, de Roze, le 
Printemps de la Vie, de Colton. 

Le même mode d'évocation poétique harmonise la manière de 
peindre du doux Bcnner au sentiment qu'expriment la Rêverie de 
sa femme nue et de Soleil du matin ; cette autre Rêuerie de Cousin, 
symphonîque bleue au rêve de mélancolie exquise, pleine d'émotion. 
P. A. R. Glaize a composé des Ondines dans une sugjB^ération de 
légende sombre d'un caractère original. Il n*y a plus guère que 
le sujet qui se rapproche du caractère de songerie des œuvres pré- 
cédentes dans le beau dessin de cette Danaé que Commerre a peinte 
nue sous une Pluie d*or dans la himière. Avec YAprès-midi d'un 
faune de Farré, on nage à travers la volupté d'une imaginatoin ar- 
dente, dans le soleil et la couleur. Un vieux faune qui passe dans 
les branches, pas de nudité chez la femme qui dort aui premier 
plan, mais la tâche rouge de l'ombrelle éclate auprès d'elle comme 
un grand pavot renversé. Avec VEducation de Diane de Muller, 
si Ton est encore dans la fable par le sujet, en revanche, on se 
trouve en plein réalisme de facture, le nu est vigoureux, l'évocation 
forte et l'œuvre excellente. D'autres qui se recommandent soit par 
le talent avéré de leurs auteurs, soit par de jeunes qualités nou- 
velles sont la Toison d*or de Maignan, la Jeune fille aux Pavots de 
Girinier, une autre Rêverie de Zwiller, le Jardin de Bérénice de 
Gorguet, VEîude de femme nue de Berthault, la Baigneuse de 
Roberty, le Afafm d'OrHac,les Quatre copains de Piauzeau et 
V Etude de Nu d'Azéma, etc. 

Même an sens large où nous employons ce mot, l'impression- 
nisme est fort peu représenté aux Artistes français. En sculpture, 
panni le» œuirres d'imtoginatîofi, <m renoofxtrei néanfnoins deux 
enivres dont Téchevelé du mouvement n'enlève pas à la valeur. 
CT-est tout d'abord le petit bronze du Cyclone de. Pozzi, un affole- 
me^A de eoursiere et de torses d'une excellente patine et la grande 
efaese, les Espérances 4e Raimer, où il y a une pensée. En revanche, 



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604 LA REVUE INTELLECTUELLE 

les travaux abondent où Timitation directe de la nature a guidé le 
sentiment de l'artiste. On trouve une heureuse compréhension dé- 
corative dans les Jeunesses de Blondat, d'un côté d'une vasque et 
la dominant, trois tout petits enfants qui regardent avec des mines de 
curiosité charmante trois grenouilles de bronze posées sur le bord 
opposé, contraste de jeune annimalilé et de jeune humanité. Dans le 
genre sérieux, Favre pour exprimer les Regrets assied sur la solitude 
d'un roc, dans une pose simple, un homme nu, rien plus, un homme 
qui songe i^t cela produit, la beauté de la facture aidant, une profonde 
impression de navrance, VEternelle expiation de Descat, est aussi 
d'une manière analogue une excellente chose. Sorti des grands su- 
jets, il y a un bronze noir de Mannoville qui est d'une justesse de 
mouvement et d'un fini haute valeur, c'est une Chasseresse aux 
aguets,, tenant ses chiens prêts à s'élancer vers la proie, et il y a 
aussi, d'une rare originalité de facture, un autro bronze de Bateson, 
Jean-Baptiste, qui mérite d'être cité, de même qu'une petite sta- 
tuette colorée, Salomé de Géo Wagner. L'inspiration de l'antiquité 
nous vaut encore entre autre bonnes choses, la Romaine de Kratina, 
Suzanne au bain do Perron, etc., etc. 

J'oublie, certes, énormément de choses dans ce genre d'inspira- 
tion historique. Nous sommes désormais loin des œuvres dont le 
sujet purement humain est en dehors de toute chronologie. C'est 
l'évocation des Ages exprimés par la» peinture qui me fait songer 
que si les acteurs ne se croient plus obligés, comme au temps 
de Louis XIV, de jouer les Brulus en perruque, les artistes que 
rebutent l'érudition abusent parfois de ce que la couleur locale 
n'est pas essentielle à l'art, pour faire de la fantaisie. Mais c'est un 
tout petit reproche. Il suffit aussi que la chose se passe loin de 
nous pour que la vision devienne à l'excès théâtrale et l'on croirait 
tout d'abord à un manque de sincérité; mais, c'est plutôt une mau- 
vaise compréhension qui fait peindre encore aujourd'hui, comme 
déclamaient les histrions du temps de Shakespeare. Il on est ainsi 
de la Destruction de Sodome de Béraud où d'excellents morceaux 
de style impressionniste se perdent dans une compréhension par 
trop pathétique. Il y a plus de mesure dans VAède de A. L. M. 
Humbert, panneau décoratif d'un beau coloris qui, évoque de très 
loin le souvenir de Puvîs. Une cabane au bord du golfe et, sous les 
pins, le poète primitif raconte aux hommes à moitié sauvages, encore 
la légende des premiers dieux. Le cliarme du verbes dompt les ins- 
tincts des brutes aux faces pensives. Près du vieil aéde, un enfant 
respire une fleur. Faut-il dire que le caractère original de la pein- 
ture sombre des Géorgiqwes de C. Gontier, la manière de ses hommes 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 505 

aux lignes rudes, la simplicité de ses Jeunes bouviers antiques, 
me séduisent beaucoup pliis que les qualités de nombre d*œuvres 
mieux finies. Je crois bon tout ce qui arrête ma pensée et retient 
ma vision. Il en est ainsi. Et de môme pour lldijHe qui, si je 
ne me trompe, est signée Prat. C'est non loin de la République de 
Renard, un morceau de coloris d'une douceur tout à fait exquise, des 
arbres, des jeunes femmes antiques, un chevreau, une calme vi- 
sion de lai Grèce ou de l'Egypte d'Aphrodite. C'est aussi peu clas- 
sique que possible par la facture, au contraire de la P(xsior<de de 
Moulin cfui représente, dans la peinture du nu, des qualités in- 
verses, plus solides. La vision de Surand se teinte de réalisme dans 
son Combal de tjélules contre les éléphcuxts^ dans le cirque, à Rome. 
La composition ne manque pas d'être émotive et il y a de la jus- 
tesse dans le mouvement qui devient d'un bel échevelé dans la 
petite toile d'une ébauche si originale de Devambez, YAssaul de 
barbares grouiHant sur les rochers abrupts au pied des rehiparts. 
Maintenant, nous sommes à Byzance. Voici le Festin des am- 
bassadeurs barbares do Rochcgrosso dont la réputation est faite. 
Cette œuvre est préférable peut-être au Bain de Théodora^ même 
auteur. Et voici de belles qualités de lumière dans le Réveil de 
Brunhild de M. G. Bussière dont l'imagination a renchéri sur la 
légende, mais l'ensemble est personnel et la composition a des côtés 
d'harmonie de haute valeur. De bonne composition aussi, dans 
celte évocation, En VAn mille, de P. GourdauJt ; de caractère très 
original, la foule moyen-âgcuse du tableau 2137 et d'une belle 
tenue, le Héraut rouge du temps d'Edoucurd III de W. Joy. Pas 
d'œuvre marquante intéressant directement la Renaissance, mais, le 
préraphaélisme de la Vierge consolée de Mlle Sourel fait songer 
aux légendes naïves de son aube. En revanche, la sombre 
poésie du Dante a inspiré très heureusement deux artistes, P. L. 
Glaize, avec quelques outrances et des beautés incontestables dans le 
V* chant de l'En/er où Françoise de Rimini apparaît au poète et 
chose étrange, la même chose pourrait se dire à la lettre de l'in- 
terprétation du VII^ chant, par Benedito-Vives où les damnés rou- 
lent d'énormes blocs, en l'effroyable vision de leurs tourments. 
Dans la suite d'inspiration des âges, voici encore le Pietro du 
maître Jean Paul Laurens, le« Funérailles d^un patriarche à Venise 
de H. E. Rousseau, etc., etc. 

Dans la sculpture historique, il y a le buste d'un Michel-Ange^ 
tout à fait remarquable dont il m'est impossible de retrouver le 
nom de l'auteur. C'est un bronze noir plus grand que nature. La 
patine est d'un caractère magistral. Il se trouvait situé, lors de 



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506 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



ma visite, sur le même pourtour q\x*Eve devant le cadavre d^Abel 
de Gonzalès. Ce n'est pas une petite tâche d'étudier l'art au Salon. 
Il y a plusieurs statues remarquables d'hommes célèbres. Le Buf- 
(on de Carlus est d'une grande allure. Très bien interprété aussi le 
Bemarâin de SirPierre de Holweck ; mais, je n'aime pas larcom 
position accessoire 3e P(ml et Virginie^ trop conventionnelle à mon 
goût. 

En peinture, je passe sur toute l'inspiration historique entre la 
Renaissance et la Révolution française. Il semble qu'en sortant de 
l'antiquité et du moyen-âge, les peintres ne se font plus guère qu'une 
conception des temps, en sucre et en rose, à la façon d'Achille 
Fould, dont le Vin donnx est très bien peint, mais si peu sérieux 
qu'on croirait le dessus de boîte à joujoux d'une époque où il y 
avait pourtant la gabelle et les galères : j'aime mieux le Ça Ira ! 



(A suivre.) 



SlDONlSLLI. 




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ISoFpîiê-Jlnthropos 



PREMIERE PARTIE 

Les PréhumaSes 

[Suite) 



Comme la veille des troupeaux dliipparions tournoyaient sur la 
rive et des rhinocéros longeaient les roseaux à la nage. Les mêmes 
Bourires d'aurore éclairaient la prairie où des millions de perles pen- 
daient à des millionfi de fleurs et sur les guirlandes dé lianes épar- 
ees aux branches des eucalyptus, les mêmes papillons larges vacillaient 
comme dee lambeaux de songes. 

Ce que voulait l'adolescent, c'était enfin, la compagne sienne qui 
]e suivit au milieu des dangers de la vie errante s'il lui fallait re- 
douter quelque vengeance et s'il lui fallait abandonner les siens. 
L'agonie de sa puberté avait en soa être éveillé l'audace de la force 
et sa main serrait nerveusement le bâton dont il se sentait prêt à 
immoler tout rival. Et cette compagne qu'il voulait que nul autre 
Be partageât, il l'avait près de lui. Ses yeux tantôt la couvaient de 
regftrds de possession et tantôt scrutaient l'étendue avec des férocités 
dont le défi jetait la menace à ce qui l'entouraitw 

n Fentraina jusqu'aux pieds de la falaise où la veille l'un et Tautre 
à cette même heure, s'étaient dérobés pour assouvir la faim de leurs 



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508 LA REVUE INTELLECTUELLE 

entrailles et de leur chair. Brisée d'insomnie, il la fit s'étendre à 
l'aBri d'un roc, en attendant qu'il scmdAt l'alentour. 

Mais riea ne bougeait, sinon, soua la brise qui féconde les œuvres 
végétales, des pollens qu'elle soulève, les grandes fleurs pourpres du 
vallon. 

n revint auprès de la femelle et vit alors qu'elle dormait. 



# • 

Elle dormait la tête contre la pierre et les jambes au bord de 
l'abri. Ses seins se soulevaient d'un léger souffle sur sa poitrine velue 
et son corps intime semblait s'offrir comme un seuil s'entrouvre ou 
telle une chimère rose dans l'ombre, au désir d'Anthropos qui veil- 
lait sur eux. 

Parfois les herbes ondulaient proches soua la menace des bêtes. Un 
galecyn rampa vers leur refuge et pour les flairer, sortit d'un bou- 
quet de ronces, puis s'éloigna devant le grondement dont en décou* 
vrant ses dents furieuses, l'épouvanta le Préhumain. 

Ainsi la jeune femelle reposa quelque tempft sous les regards de 
son compagnon. 

Et ces regards, tantôt l'emprisonnaient comme une proie de 
volupté, tantôt, en alIanguiEsement, presque attendris, la frôlaient 
de leur âpre douceur. Elle soupira, se souleva sur le coude, l'aperçut 
et, vers lui, rampa les genoux serrés, comme une bête vierge que la 
caresse effraie. Et lui brusquement, la saisit et la tira. Et elle de 
ses bras l'enveloppa et ils se serrèrent en jouant, avec decr hoqueta 
de joie, rudes comme des aanglots, quand ils s'étouffaient d'une 
étreinte trop puissante. 

Leurs caresses étaient celles des faunes. Ils se mordaient jusqa'à 
se faire crier.; puis en de fragiles remords qu'exprimaient des lê- 
chements et des plaintes, ils se rapprochaient en même temps. Tantôt 
elle s'effondrait sous lui comme pour s'accorder toute entière; puis, 
se défendant, se dérobait à son étreinte pour s'enfuir et revenir 
ensuite les mai*na accueillantes s'il ne la poursuivait pas. 

Et sur ces ébats, coulait l'heure au gouffre du Temps . 

* 

Et de ces ébats, bientôt ils se laseèrent. 

Alors, sous l'énorme rocher qui les couvrait de son ombre, ils s'éten- 
dirent l'un près de l'autre, amoureusement. 

Le vent qui, par intervalles, s'engouffrait dans leur abri, sur eux, 
pleurait ses légers sanglots. Dans le charme de. leur ennivrance, en 
des accouplements de bêtes folles, l'un contre l'autre, joyeusement, 
ils haletaient. Ils oubliaient le cauchemar de cette nuit où la menace 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 509 

d'un de kais compagnons s'était élevée dans le fracas des fauves ; ils 
oubliaient, mterrompn par l'ivresse, leur départ vers kcr cratères 
d'Auvergne et l'attirance des bois fruitiers des pentes que les flam- 
mes des basaltes hantent, spectrales, au sein dee ténèbres. 

Seule en leur désir, comme dana une immensité, iU ne voyaient 
plus chacun d'eux que les tressaillements de l'autre, quand aux plis 
de leurs peaux, la sueur accolant leurs toisons, ils aspiraient les 
acres senteurs de leur rut. 

Tout à coup, la jeune femelle repoussa son compagnon. Le spasme 
de sa volupté fit place au spasme de l'effroi : là-haut, sur le roc qui 
les couvrait, deux yeux étaient fixés sur elle. 

Et ces yeux ressemblaient à ceux des bêtes sauvageer qui s'apprêtent 
à bondir sur une proie. 

Et ces yeux étaient glacés de haine, affolés de tourments. 

Et ces yeux étaient deux douleurs. 



Sous la poussée de sa compagne, Morphê Anthropos avait roulé 
jusqu'à l'entrée du refuge. 

D'un bond furieux, il s'était ensuite redressé pour se tourner vers 
elle; mais à son tour, soudain, il s'immobilisa. Les yeux hagards, la 
Préhumaine tendait la main vers la cime du roc et sa gorge palpi- 
tait avec de petits* râles sous l'exaspération de la terreur. 

Anthropos tourna ses prunelles dans la direction qu'elle indiquait, 
et alors, il comprit. 

Il comprit qu'il se trouvait en face de son rival, qu'il allait avoir 
à disputer sa vie et, silencieusement, il alla ramasser son bâton. 

Un cri formidable jaillit. Une masse noire roula comme un oura- 
gan sur le versant. On entendit le choc de deux massues qui volent 
en éclat. Avant que la jeune femelle se fût écartée de sa couche d'adul- 
tère, la vague d'un couple frénétique de corps enlacés l'un à l'autre^ 
tourbillonna devant elle. 

Et soudain, dans tout son être, à la peur succéda l'instinct, la per- 
versité de l'instinct qui fait palpiter la bête féminine, au déchire- 
ment des chairs meurtries pour elle et à la vue du sang. 

Immobile, elle resta les yeux fixés sur les combattants dont les 
grondements atroces couvraient les barrits du lac. 

Le premier, la gorge cruellement mordue par la mâchoire d' An- 
thropos, le vieux mâle avait desserré son étreinte et son rival en 
profita pour s'enfuir ; mais comme en des bonds fougueux, il remon- 
tait l'escarpement du marne, lui-même, il s'apeirçut qu'il portait au 
sein, une blessure dont le sang s'échappait. Il chancela, voulut se 
retenir au tronc d'un bouleau qui croissait sur la pente et lourde- 
ment, tomba à genoux. 

En quelques élans, son rival fut sur lui. Etouffé dans son enlaoe- 



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510 LA REVUE INTELLECTUELLE 

ment, soulevé par ses braa robostes, il se sentit lancé dans le yide, 
roula sur le so4, rencontra l'escarpement d'u^e roche an pied de 
laquelle il s'abîma en se fracassant la cheville. 

Anthropoe aboya de douleur et, dans l'excès de la «ooffrance, il 
tendit vers la Préhumai'oe ses mains d'imploration. Mais, elle, ne 
bougea pas. 

* 
# # • 

Elle regardait d'une ignoble vision et le mufle lascif, ces deux 
choses sanglantes de s'être immolées peiur sa conquête, le vieillard 
et l'adolescentL Sur le paroxysme d'Anthropos même» ses prunelle» 
flamboyaient comme deux étoiles barbares. 

Passive, elle atte^ndit la colère du mâle qu'elle sentait devoir bien- 
tôt se tourner contre sa trahison, et d'avance l'entendant s'approcher» 
elle se roula dans une anfractuosité avec des plaintes attendries. 
Mais quand il fut auprès d'elle, et qu'elle sentit sa morsure l'étrein- 
dre, elle s'allongea sur le sol en se débattant. A la longue, elle cessa 
de se défendre et 0e contenta de geindre à chacun de ses coups; puis 
elle saisît la seconde où le vieiUard se penchait sur elle pour l'at- 
tirer dans ses bras et quand elle le tint désarmé, elle se mit à lécher 
le sang qui c(^lait de sa gorge mordue. 

Alors, il s'apaisa; mais presque aussitôt, rallumant son courrouz^ 
vers son antagoniste et découvrant la double rangée de ses dents 
mortelles, il commença de grincer vers lui. 

Servile, elle Thnita. La première, ramassant un caillou devant elle^ 
elle le lança sur le vaincu qui pantelait. en la suppHàlnt ; et quauid, 
au bruit du choc sur la chair flasque, répondit un hurlement de 
souffrance, à son tour, le vieux mâle déracinaoït de terre un mor- 
ceau de schiste, le lança dans la direction d'Anthropos. 

Ils continuèrent de le lapider en se rapprochant de l'escarpement 
et, comprenant que chacune de ses plaintes excitait leur cruauté^ 
Morphê roidit ses muscles, ferma les yeux et dans l'immobilité d^un 
cadavre, il attendit. 

Ils le crurent mort et le martyre ne fut pas achevé. 

Sous ses paupières vacillantes, le blessé les regarda s^éloigner. 

Le pithécantrope gris avait ressaisi sa prdie et contre lui, sou- 
levée, elle le serrait, les bras fous, tandis qu'il remportait vers les 
arbres. 

Anthropos les vit se perdre sous les palmiers baignés de soleil. Il 
voulut tendre vers eux son poing menaçant; mais il ne put se sou- 
lever que pour retomber sur la terre, déchiré par les sanglots, eu 
se tordant d'impuissance et de rage. 

• # 

Il BCflta seul dMnB son angoisse. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 511 

Il avait le sein déchiré, un large lambeau de Ba viande pendait» 
collé à sa poitrine par un caillot» et des mouches bourdoonaievit au- 
tour; sa jambe droite enflait^ fracassée à la naiseanœ et les os sou- 
levaient la peau. Sous aon crAne» bouillonnaient tous Les déchaine- 
ments de la fièvre et de la jalousie. 

Âlon, il se mit à se plaindre, d'une lamentation continue, et, sous 
rirréaistible impulsion du mal, sa v(HZ s'élevait sinistre» des bruits 
épara en la mi^ie de la clarté; puia ses hoquets s'espaoèarent* Les 
roulements sonoretf d'un grand félin du côté des bois vinrent ajouteiP 
à son agitation. Il chercha des yeux Quoique branche basse qui lui 
permit d'atteindre la cime d'un arbce, dàt-il braver, pour j gravir» 
la plus terrible des tortures, afin de conserver l'exisienee restée ebève 
à son instinct. Mais seul» le bouleau devant lequel il avait chasoelé 
dans sa fuite, à mi-chemin de la peote» s^off rait à lui. 

De plus, il avait soif, d'une soif arduite qui lui brûlait le sang» 
Pour s'abreuver, il essaya de se trains vers le lac, Téchine aecouée 
de sursauts et derrière sa jambe» son pied oscillait tandis qa^ étonf* 
fait ses cris en serrant les mâchoires, que ses yeux luisaient comme 
des braises et que» de son front» roulaieoit de grosses gCNittu jusque 
dans ses yeux» en l' aveuglant. 

Enfin» la rive fut atteinte. Il s'accroupit, les mains dai» l'eau, et 
se mit à lamper avidement jusqu'à ce qu'il se oerntit soiulagé. 

Sur la nappe lucide» s'érigeaient en féeries les desûns d'un ciel 
aux nébuleux flocons. La falaise» formidable et blanche s'y reflétait 
aussi, parmi des pâos d'azur. 

Anthropos» en tournant les yeux vers elle, se ressouvint de l'abri 
qui l'avait vu, la veille encore» à l'instant d'une pcssessian, comme 
un priape» le cr&ne lourd d'orgueil et de ravissement» se relever du 
giron de sa femelle. 

Parmi les nids faciles à cueillir, sous le roe inaccessible aux grands 
fauves» là seulement, pour sa faiblesse» se trouvait le salut. 

Il mesura d'un coup d'oeil ce qu'il faudrait endurer de piqûres 
pour y atteindre et la douleur qu'il entrevit lui parut d'une énor- 
mîté telle qu'il pencha la tête sur sa poitrine et qu'il pleura lente- 
ment. 



# 
« « 

Un disque clair, sans un rayon» comme une lune, bougeait dans 
la transparence du lac : c'était l'image du soleil, à travers l'onde noire 
au long des granité et» bien que le soleil continuât de resplendir en 
plein ciel, Anthropos vit l'image s'éclipser à ses yeux dans un bouil- 
lonnement. Il comprit que des sauriens s'ébattaient à quelques pas 
et qu'un nouveau péril le menaçait. 

Comme il achevait de rafraîchir sa mamelle et son front qui brû- 



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512 LA REVUE INTELLECTtTELLE 

laient, il fie hâta de quitter la rive. Le but qu'il se proposait i^PP*^ 
raiflsait à son labeur aussi lointain qu'un songe. 

Atteindre la saillie du roc, gravir Fescarpement, quel prodige! Et 
cependant, la veille encore, il bondissait sur sa pente comme un 
jeune hipparion dont les pieds font poudroyer la terre ! 

Auparava'ût, il se dirigea vers un arbufite qu'il aperçut. Autour 
de cet arbuste s'enroulait un lierre. Il rompit ce lierre, en tordit la 
tige comme une liane et, stoSque, il «l'imposa la torture de fixer, à 
l'aide de oe fragile lien, sa cheville mouvante à sa jambe qui trem- 
blait. Ensuite, il se mit à cueillir parmi les herbes les larges feuilles 
d'une malvacée et les agglutina sur sa mamelle après avoir recollé 
la déchirure qu'elle portait. 

Après cela, Morphê tendit l'oreille et i^cruta l'étendue. Ce qui le 
rendait anxieux, c'est qu'il craigrnait qu'au chemin de son ascension, 
quelque béte féroce ne le découvrît; maie rien ne bougeait dans 
l'alentour et la brise ne dispersait que le seul bruissement des 
vagues chantantes aux diadèmes de feu. 

Alors, il œ souleva sur les mains et commença son calvaire. Sa 
gorge étouffait les cris qui lui montaient des entrailles. Tandis qu'il 
rampait, l'oubli de sa haine croissait avec la souffrance. Le souve- 
nir prestigieux de sa compagne disparaissait. Il oubliait leur nuit 
d'ivresse en son réveil de sang. Il oubliait les caresses reçues, les 
étreintes offertes, les chairs femelles palpitant sous la robe trans- 
parente d'un duvet jeune, la taille ployée entre ses bras forts, les 
cheveux épars qui leur avaient servi de couche, il oubliait même la 
lutte horrible qui l'avait rejeté vaincu dans le néant de la solici- 
tude, après l'éblouissement, l'épouvante, la chute, la lapidation, l'ou- 
trage. Il ne voyait devant ses yeux, là-haut, bien haut, que la 
saillie du gra'nd roc plat avec ses légions d'hirondelles, si pénible, 
si décevante à toucher qu'il semblait à son destin que l'éternité toute 
ne pourrait suffire à l'atteindre. 

(Â suivre.) Stéphanb SKKVAirr. 



Le Gérant : A. Davt. 



Paris. — Typ. A. Davt, 62, rue Madame. — TéUphant 704-19. 



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La Revue 

Intellectuelle 



25 Juin 1907 



Résumé historique des Faits et des Œuvres 



BCISNCB 

M. Gaston Bonnier analyse à TA- 
cadémie des Sciences une note de 
M. René Viguier sur des fleurs et 
des fruits fossiles, trouvés à Sé- 
sanne (^^ame) dans les plus an- 
ciennes couches du tertiaire. D'a- 
près de très curieux échantillons 
obtenus par M. Munier-Chalmas 
qui avant sa mort, moula avec du 
plâtre ou de la cire les cavités du 
calcaire, on reconnaît jusqu'aux 
plus petits détails de l'organisation 
et ces fleurs ont Tair vivantes. 

D'après M. Kronecker de Berne, 
le cœur ne s^arrête pas brusquement 
d'un seul coup. <( Ses contractions 
régulières et efficaces pour la pro- 
gression du sang font place à un 
état de (( trémulation » désordonné 
des fibres cardiaques qui est dû à 
rinsuffisanoe de la circulation dans 
le cœur et à l'anémie de l'organe. » 

BIV. IMTELL80T. 



Le 2 mai ld07 est mort le D' Poi- 
rier, professeur d'anatomie à la Fa- 
culté de médecine de Paris, chirur- 
gien des hôpitaux, membre de l'A- 
cadémie de médecine. Il était ftgé de 
54 ans. Il a succombé à une affec- 
tion du foie. Auteur de nombreux 
travaux de médecine, d'anatomie, 
de chirurgie et d'un a Traité d'ana- 
tomie » devenu classique, il soigna 
Waldeok-Rousseau dont il était 
l'ami et s'occupa vivement de la 
lutte à entreprendre contre le can- 
cer. 

Le 6 mai 1907, M, Le Chatelier, 
professeur au Collège de France, in- 
génieur des mines, auteur de nom- 
breuses études sur les alliages mé- 
talliques, etc., est élu membre do 
l'Académie des Sciences, en rempla- 
cement de M. Moissan, décédé. 

Le D' Marmoreck, de l'Institut 
Pasteur, a donné le 8 mai 1907 à 
la Société de médecine de Berlin une 

83 



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514 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



eonférenee $wr son tétvm antitt^ber- 
eviûux. Gette conférence a été écou- 
tée aree grand intérêt. 

Le U mai 1907, M. de Lapparent 
est éhi Mcrétaire pari>étuel de TA- 
eadémie des Sciences pour les scien- 
ces physiques, en remplacement de 
M. Berthelot, décédé. M. de Lappa^ 
rent est un minéralogiste très dis- 
tingué. 

Brillantes fêtes en Suède à Toc- 
casion du hieentencdre de Linné, 
De nombreux savants étrangers y 
assistent. 

Elle Metchnîkoff. Estais optinûs^ 
tes. Etude sur la vieillesse. La lon- 
gévité dans la série animale. Etude 
sur la mort naturelle. Faut-il ten- 
ter de prolonger la vie humaine P 
Les rudiments psycliiques de Thom- 
me. Sur quelques points de Thistoiro 
des sociétés animales. Pessimiste et 
optimiste. Gcethe et Faust. Science 
et Morale. (In-S», 6 fr. Maloine). 

Chez Masson paraît le 8« volume 
des Expéditions scientifiques du Ta^ 
lisman et du Travailleur, Ce volume 
contient: Annélides et Géphyriens, 
de L. Roule; Cœlentérés atlanti- 
ques, de Marion ; Hydréîdes, de Bil- 
lard; Ophiures, de Kœhler; Cépha- 
lopodes, de Fischer et Joubin ; Bryo- 
zoaires, de Calvet. (In-4« avec fig. 
et 30 pi. noir et en couleurs, 50 fr.). 

Maurice Maeterlinck, dans VlnteU 
licence des Fleurs, a su parler d'el- 
les en observateur tendre et minu- 
tieux, en savant, en poète dont la 
voix ne fut jamais plus enchante- 
resse. (In-18o, 3.60, Fasquelle.) 

Le D' Lagarde, expose un nouveau 
procédé d'Injections de Paraffine 
en médecine et en esthétique. Au 
lieu d'employer la paraffine à 
chaud, il ramollit par une énergi- 
que compression et emploie à froid, 
une paraffine d'une solidité remar- 
quable. La brochure est en vente 
chez Maloine. 

!>' Baumgarten. La Neurasthénie, 
sa nature, sa guérison, sa prophy- 



laxie. L'auteur de ce livre est le mé- 
decin en chef de Wttrisiiaim, tiU 
lage de Bavière, où affliMUt par 
milliers les neurasttLéniqiMt de tous 
pays et de tonte* conditions so- 
ciales. On y trouvera une ample 
moisson d'observations concluantes 
car l'auteur s'étend longuement sur 
le traitement d'un mal devenu uni- 
versel. La traduetion est du D'^ Bon- 
naymé de Lyon. (In-8% 4 fr. Ma- 
loine). 

M, Carpentier, ingénieur électri- 
cien bien eonnu^ est élu le 13 mat 
19(J7 membre libre de l'Académie 
des Sciences, en remplacement du 
colonel Laussedat, décédé. 

Le 17 mai 1907 est mort le Doc- 
tev/r Charrin, professeur au Collège 
de France, médecin des hôpitaux. 
Elève du professeur Bouchard et de 
Pasteur, il laisse cfimportants tra- 
vaux sur Tembryologi^ «t la bacté- 
riologie. II était âgé de 52 ans. 

A l'Observatoire de Meudon, con- 
grès international pour les recher- 
ches sur le soleil. Presque tous les 
pays y sont représentés. 

M. DouvUlé, professeur de palé- 
ontologie à l'Ecole des Mines, au- 
teur d'études estimées sur la géolo- 
gie et la paléontologie, est élu le 
29 avril 1907, membre de TAcadé- 
mie des Sciences, section de minéra- 
logie, en remplacement de M. Mar- 
cel Bei*trand. 

Ernest Haeckel. Les Merveilles de 
la Vie, (Gr. in-8°, 2.50, Schleicher). 

SOCIOLOGIE 

On vient de décider en principe 
en Chine Vohligation de renseigne- 
ment primaire pour les enfants de 
plus de dix ans. 

Un accord est établi entre la 
Fran<i€ et le Japon pour la signa- 
t( ture d'une convention de garantie 
réciproque. Ce traité vient d'être 
signé ce 10 juin. 

Le 10 mai 1907, réunion à Paria 
du Congrès des sociétés provinciales 
au Musée social. Le but de ce con- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



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grèfl est « de r&tèr^ plas effectif 
€t plus bienfaisant le lien de solida- 
rité qui rapproche les originaires des 
divers pays de France, résidant à 
Paris, n Au programme du congrès : 
Fémigration des campagnes vers Pa- 
ris et les grandes villes, les remèdes 
qu'on peut y apporter, le placement 
et le rapatriement, enfin Tassis- 
tanee mutuelle. 

Au banquet de la Chambre de 
commerce de France^ notre ambas- 
sadeur à Londres, M. Paul Cambon, 
à propos de notre expansion com- 
merciale, se plaint de ce que nos 
banques favorisent les emprunts des 
"Etats, provinces et entreprises 
étrangères. Grâce à ces banques, 
c'est l'épargne française qui aide au 
dëyeloppement de l'industrie de nos 
concurrents étrangers, au détriment 
du développem^it industriel de nos 
nationaux. C'est très vrai et notre 
argent drainé par les banques fran- 
çaises sert au développement de Fin^ 
dîistrie et du commerce étranger, 
surtout allemand. 

On lit dans la Bévue impérialiste 
aUeinande a Ber Deutsche » à pro- 
pos d'une conférence de M. Tar- 
dieu : (dLa formule politique des pro 
chaînes années obligera encore les 
compatriotes de M. Tardieu à un 
rapprochement. Le moment arrivera 
où nous serons 80 millions d'Alle- 
mands et les Français 40 millions 
seulement. L'amitié de la France 
aura alors beaucoup moins de va- 
leur pour nous » 

Le 12 mai 1907 a été inauguré 
place Denfert-Rochereau, le Monu- 
ment Trarieux, le courageux fonda- 
teur do la Ligue des Droits de 
rHoTume, en présence du Prési- 
dent de la République, des prési- 
dents des Chambres et des membres 
du gouvernement. Les différents 
orateurs retracent la vie et les lut- 
tes du vaillant défenseur du droit 
et de la justice. Le monument, 
œuvre du statuaire Jean Boucher, 



est composé d'une haute stèle sup- 
portant le buste de Trarieux. A 
droite une femme représente le 
Droit» à gauche tin ouvrier symbo- 
lise la force populaire. Enfin de- 
vant le monument une femme et 
une petite fille représentent la fai- 
blesse^ venant demander l'appui 
nécessaire à la Ligue des droits de 
l'Homme. Au-dessous de la table 
des Droits de THomme on lit la 
phrase : « Tout homme étant pré- 
sumé innocent n 

Intéressant article de M. Char- 
les Humbert, député de Verdun, 
dans la Orcmde Eevue au sujet de 
Vétat d^âme de V armée. <( Le prési- 
dent de la République ne sait de 
l'armée que oe qu'on lui en dit; le 
ministre, que oe qu'on lui en mon- 
tre ; le commandant d'armée, que oe 
qu'il en découvre au cours d'inspec- 
tions qu'il n'a même pas le droit de 
multiplier au delà d'une certaine 
limite, et de manœuvres théâtra- 
les, terminées par une revue solen- 
nelle ou par un déjeuner de gala 
qu'auront nécessités des concentra- 
tions trop prévues faussant les le- 
çons de la petite guerre ». Pour« 
quoi ne pas commencer, de même 
qu'en Allemagne, par la Revue et 
finir par les manœuvres. 

L'empereur Nicolas II a signé 
la loi de recrutement pour 1907 vo- 
tée par la Dowma conformément au 
projet du gouvernement. La Dou- 
ma n'était pas enocre dissoute ! 

Le « Courrier Européen » signale 
la triste situation du peuple per- 
san, (c C'est dans le clergé sacro- 
saint, omnipotent, que réside Tune 
des causes fondamentales de tous 
les malheurs et misères du peuple 
dont le clergé exalte l'ignorance et 
lo fanatisme. L'élément intellectuel 
manque complètement, le gouver- 
nement ne dispose d'aucune force 
et la bureaucratie et l'aristocratie 
passent leurs jours dans les débau- 
ches et les orgies. C'est ce qui ex- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



plique le commencement de révolte 
qui se dessine parmi le peuple tou- 
jours affaméj travaillant sans ar< 
rêt et réduit à mendier après la 
visit4> fréquente des intendants du 
(( maître )> et du gouvernement 
qui laissent après eux la ruine, le% 
larmes et la famine, m 

A la suite des élections sénato- 
riales espagnoles on verra pour la 
première fois cinq séparatistes ca* 
talans siéger au Sénat. On sait qu<^ 
les candidats libéraux se sont re- 
tirés pour protester contre le sans- 
gène du Cabinet réactionnaire à» 
M. Maura dans les élections aux 
Cortès. 

Les premières élections au Reich- 
srath autrichien B<mt un succèt 
important pour les socialistes. 

Le gouvernement allemand a 
ajourné le Beichstag au 19 novem- 
bre. Voilà un Parl^nent qui n^est 
pas bien gênant. 

Le roi et la reine de Norvège 
rendent visite en France au prési-^ 
dent de la République le 27 mai 
1907. 

Roger Merlin. Le Contrat de 
Travail. Les Salaires. La partici- 
pation aux bénéfices, (In-16, 2.50, 
Alcan). 

Caroline Milhaud. VOuvrière en 
France. Sa condition présente. Les 
réformes nécessaires. (In-16, 2.50, 
Aloan.) 

Léon Allemand. Les souffrances 
des Juifs en Russie et le devoir des 
Etats civilisés. (In-18, 3.50, Cor- 
nély). Cest une thèse qui a été re- 
fusée par la Faculté de Droit de 
•Paris et que Fauteur publie au- 
jourd'hui. 

Le second volume de VA brégé des 
Œuvres de Proudhon, par Hectoi 
Merlin (3.60) et le troisième vo- 
lume des Œuvres de M, Hector 
Merlin (3.50). Le second volume 
contient Vétude de la science de 



Proudhon, le grand socialiste scien- 
tifique du siècle dernier. 

Le Magnétisme personnel. Une 
méthode pour le développer. Traité 
de culture humaine, par Leroy-Ber- 
rier. Traduit de l'anglais et inter- 
prété par Paul Nyssens. (In-18«, 

3 fr. Maloine). 

M. Emile Bocquillon dans: Pour 
la Patrie y continue la suite de 
réquivoque patriotique qui débute 
historiquement à l'affaire Dreyfus 
et qui eut pour but le renverse- 
ment de la République. (Li-18^, 

4 fr. Vuibert et Nony). A ce propos 
nous concluons comme M. Aulard 
dans le (( Siècle ». Ni avec M. Her- 
vé qui crie: A bas la Patrie, ni 
avec M. Bocquillon qui crie: Vive 
le Nationalisme. 

C. Bougie. Qu*est'Ce que la So' 
ciologief (In-16, 2.50, Alcan). 

M. Bebel blâme la propagande 
antimilitariste de M. Hervé. Il dé- 
clare que (( la social-démocratie al- 
lemande est l'adversaire déclarée 
du système militaire présent, mais 
qu'une organisation militaire est 
nécessaire aussi longtemps que les 
nations civilisées n'auront pas éta- 
bli des conventions qui rendront 
une fois pour toutes les guerres 
impossibles. » 

M. Bouché-Leclercq, professeur à 
la Faculté des Lettres, chargé du 
rapport sur la sitttation de VUni- 
versité de Paris, constate la créa- 
tion de plusieurs chaires nouvelles : 
histoire coloniale, littérature his- 
pano-portugaise, philosophie du 
moyen âge, histoire de l'art chré- 
tien, de philosophie et littérature 
sémitiques, etc., la publication d'un 
Annuaire do l'Université de Paris^ 
publié par le bureau des renseigne- 
ments scientifiques de la Sorbonne. 
Enfin, après un rapport sur la vie 
de chaque Faculté et la séparation 
do la Faculté de Théologie protes- 
tante, de l'Université, le rapport 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



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constate une diminution dee étu- 
diants en médecine et en pharmacie 
et une augmentation des étudiants 
en droity sciences et lettres. 

La crise de la viticulture est 
Toccasion de troubles graves dans 
les départements des Pyrénées- 
Orientales, de TAude, de THérault 
et du Gard. 

Le 17 mai 1907 a été célébré le 
2d* anniverêoire de la fondatiaiv du 
premier lycée de jewies filles. Dis- 
cours prononcés par M. Camille 
Sée, Ernest Lavisse et M. Briand, 
ministre de Tlnstruction publique, 
qui rappelle la part prépondérante 
prise par M. Camille Sée et Jules 
Ferry dans la création, de ces ly- 
cées. 

Cest un vrai coup d^Etat qu'a 
organisé le président du Cabinet 
portugaisy M. Joao Franco, en pre- 
nant la dictature, mais cette ma- 
nœuvre pourrait bien tourner mal, 
ainsi que semble l'indiquer le mou- 
vement qui se produit dans la pres- 
se et dans la nation. 

L. Paul Dubois. Vlrlande con- 
temporaine et la question irUm- 
daise. Avant l'Union. Depuis TU- 
nion. C^ ouvrage est divisé en 3 
parties : L'Etat politique et social. 
La Décadence matérielle. Les Pos- 
sibilités du relèvement. (In-8« car- 
ré, 7.50, Perrin). 

Le premier volume de TEncyclo- 
pédie internationale d'assistance, 
prévoyance, hygiène sociale et dé- 
mographie. Hygiène individuelle du 
Travailleur, par le D*" René Mar- 
tial, préface du sénateur Strauss. 
(In-18, 4 fr. Giard et Brière). 

David Staars. La Femme anglaû 
se, et son évolution psychique. (In- 
8«, 7.50, Maloine.) 

A. Mannion. Notre Système d'im- 
pâis directs, Amélîoralions réalisa- 
bles. (Gr. in-8«, 2 fr., Rousseau). 

Gaston Bouniols. La suppression 
des conseils de (/«erre. (In-8«, 6 fr., 
Pédone.) 



D' Antoine Wylm. La morale 
sexuelle. (In-8<^, 5 fr. Alcan.) 

Le 2 mai 1907, brillante inaugu- 
ration de VExposition maritime de 
Bordeaux. 

Le 4 mai 1907 M, Morizot-Thi- 
hoAdt, auteur de travaux sur la 
réforme judiciaire et la criminalité, 
est élu membre de l'Académie des 
sciences morales et politiques, en 
remplacement de M. Glasson, dé- 
cédé. 

Le 5 mai 1907, Inauguration à 
Lille de la maison des Etudiants. 
Discours des délégués des étudiants 
hongrois, anglais, allemands, da- 
nois, italiens, norvégiens, suédois, 
belges, etc. 

Le nouveau chemin de fer élec- 
trique de Munster à la Schlu^ht, 
établit une conununication facile et 
rapide entre Gérardmer, les vallées 
des Vosges et de la Meurthe, avec 
Colmar, Mulhouse et l'Allemagne 
du Sud. 

Le peuple a élu pour la première 
fois à Luceme les conseillers 
d'Etat, nommés autrefois par le 
grand-conseil. Les partis, à une 
ou deux voix près, sont représentés 
dans les mêmes proportions que 
dans les élections précédentes. 

M. Poincaré, sénateur, ancien 
ministre, est élu président de la 
Société des Amis de VUniversité, 
en remplacement de M. Casimir 
Périer, décédé. On connaît les ser- 
vMses importants rendus par cette 
Société par ses subventions à la 
science. 

La municipalité de Marseille, 
M. Chanot, maire, en tête, est re- 
çue de la façon la plus cordiale et 
chaleureuse par la Ville de Oênes. 

Brillante réception à Paris des 
délégués de VUniversité de Lon- 
dres. Occasion de nombreux dis- 
cours et toasts. 

M^ Barhoux, ancien bâtonnier 
de l'ordre des avocats, est élu 
membre de V Académie Française, 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



en remplacement de M. Brune- 
tière^ décédé. 

Le Laaidtag de Brunswick a élu 
régent de Brunswick U duc 
Jean Albert de Mecklemhourg , La 
populatioa est satisfaite de cette 
élection qui ne met à sa t^lte ni un 
Cumberland^ ni un HohenzoUern, 
mais un prince mecklembourgeoi^. 

Les journcUistes anglais sont cha- 
leureusement accueillis en Allema- 
gne, oi^ les fêtes se succèdent en 
leur honneur. 

M. Paul Cix)uzet publie dans 
Pour et contre le baccaîoAiréat, le 
compte rendu et les conclusions de 
Fenquête faite à ce propos. (In-S®, 
l.oO, Colin.) 

M. Alfred Picard fait dans le Bi- 
lan d'un Siècle (1801-1900), Tinven- 
taire du siècle qui vient de finir. 
L'ancien commissaire général de 
l'Exposition de 1900 passe en revue 
toutes les branches de l'activité hu- 
maine et l'ouvrage formera 6 vol. 
gr. in-8<> de 10 fr. chaque (Le Sou- 
dier). 

HI8T0IRB 

VAlhamhra menace ruine et le 
dernier hiver a causé de graves ra- 
vages dans l'ancienne forteresse 
arabe. Espérons que l'indolente Es- 
pagne va se décider à faire quel- 
que chose pour sauver cette mer- 
veille. 

Le 10 mai 1907 à Madrid, nais- 
sance du prin-ce des Asturiesy fils 
du roi et de la reine d'Espagne. 

On a découvert à Mayence un 
tombeau contenant un squelette 
que Ton croit être celui de Guten- 
herg. D'après les chroniques, l'in- 
venteur de l'imprimerie fut enterré 
à cet endroit. 

M. Théodore Reinach, président 
de l'Association pour l'encourage- 
ment des études grecques, a passé 
en revue à la salle des Agriculteurs 
de France les travaux des HeJUnes 
du dix-neuvième siècle qui ont si 



puissamment contribué à la con- 
naissance de la Grèce aatiqne et 
qui ont découvert des chefs-d'œu- 
vre d'art en l^uillant Eleusis, Epi- 
daure, l'Aoropole d'Athènes, etc. 

M. Edmond Pottier lira l'Aca- 
démie des i&Bcriplioiks et beUés-let- 
tres une notice »ur un petit vase 
portant une très jolie peinture at- 
tique du cinquième siècle où on 
voit un chirurgien soignant des 
blessés. Ce document sur la mé- 
decine antique est précieux. 

M. Migeon, chargé d'une mission, 
en Extrême-Orient, rapporte pour 
le Louvie une superbe collection de 
peintures chinoises et japonaises, 
deux scnlptuFes boudhiques japo- 
naises, une déesse Kivannon, un 
Fudo au visage noir sur un fond 
de flammes, etc. 

Le 10 mai 1907 est mort, à l'âse 
de 72 ans, M. Aimé Gassier, séna- 
teur, grâce auquel la France doit> 
d'avoir conquis une situation ex:- 
oeptionnelle au Mexique. Il fut Fi- 
nit iateur de la colonie française des 
(( Barcelonnettes. ». 

Le baron de Baye offre au ma- 
sée de St-Germain ses collections ar- 
chéologiques provenant des recher- 
ches et fouilles dirigées par lui pen- 
dant 26 ans en Champagne. 

M. Jules Lair, membre de l'Aca- 
démie des inscriptions, auteur 
d'une Histoire de Louise de La Val- 
lière, est mort à Paris le 16 mai 
1907. 

Renard. La Eépublique de 1848. 
Notes et références avec 2 indest 
a>phabébiques. (In-4^, 1 fr. Cor- 
nély.) 

Edouard Schuré. La Prêtresse 
dlsis. Légende de Pompéî. (In-16, 
3.50, Pion.) 

lttt£bature 

Quelques jeunes écrivains, poè- 
tes, peintres, dessinateurs, musi- 
ciens, voulant rester hors des întrl- 



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LA REVUE IBrrELLECTUELLE 



519 



gues et des compromissions, fou- 
^ent sous le titre L^Ahbaye, un 
groupe fraternel d'artistes, sorte 
de libre Yilla Médicis, dont les hô- 
tes travailleront ensemble sans au- 
cun joug et en conservant leur in- 
dividualisme. Ils ont créé une édi- 
tion d'art et un atelier d'imprime- 
rie lithographique et typographi- 
que, dont ils sont eux-mêmes les ar- 
tisans. 

Le 12 mai 1907 est mort /. K. 
Htkysmans, l'auteur de LVBas, A 
Vau l'eau, A Rebours, En route, 
la Cathédrale, etc.. Ancien sous- 
chef de bureau au ministère de 
l'Intérieur, il essaya, sans y réus- 
sir, de vivre au couvent et menait 
une existence paisible dans son pe- 
tit appartement. Il avait horreur 
de la politique. Philosophe pessi- 
miste, il travaillait entouré d'une 
collection d'œuvres rares. Il s'éloi- 
gna du naturalisme et termina par 
une conversion, après avoir été un 
des fidèles du (( grenier » des Con- 
court. 

Correspondcmce d^ Alfred de Mtts^ 
set (1827-1857), recueillie et anno- 
tée par Léon Séché. Des deux cents 
lettres qu'il contient, un grand 
nombre paraissent pour la première 
fois ; d'autres ont été collationnées 
sur les originaux, corrigées et aug- 
mentées des passages qui avaient 
été supprimés pour des raisons qui 
n'existent plus aujourd'hui. (In-8<>, 
7.50, Mercure de France.) 

Jean Bertheroy, Syharis, Roman 
de mœurs antiques. Evocation de 
cette Sybaris, cité de luxe et de pa- 
resse. Dans ce cadre merveilleux, 
l'auteur a situé le plus émouvant 
duo d'amour entre Théano, l'ar- 
dente Sybarite et le philosophe Py- 
thagoras. On y voit aussi les 
curieuses figures de Milon de Cro- 
tone, de Télys le tyran et du mé- 
decin Brontinius, les silhouettes de 
Glinis, la joueuse de flûte, de Mé- 
lissa et de Myrto. Et le volume se 



termine par la destruction de la 
ville trop oisive, sur les ruines de 
laquelle subsiste seul l'Amour triom^ 
phant. (In-8o avec 26 compositions 
de Marodon, 3.50, Méricant). 

Emie Zola. Corre$pondanee, (Lu. 
18, 3.50, FasqueUe.) Ce sont des 
lettres de jeunesse. 

Gabriel Trarieux. Elie Greuze. 
(In-18, 3.50, Fasqnelle.) 

La librairie du Mercure de France 
publie le Livret de Folaatries, de 
Ronsart, d'après l'édition origi- 
nale de 1553, augmentée d'un 
choix considérable de pièces d'ex- 
pression satirique et gauloise tirées 
des éditions originales, avec une 
notice et des notes par A. van Be- 
ver. (In-8», 3.60). 

Emile Morel. Les Crueules noires^ 
avec préface de Paul Adam. (In-8<>, 
6 f r. avec 41 dessins et 15 lithogra- 
phies, Sansot.) 

Michel Corday. La mémoire du 
cœur. Un couple d'amants est sé- 
paré par l'abs^ice. Dans une dé- 
faillance unique la femme trahit. 
L'homme peut-il absoudre et se 
croire encore aimé? Tel est le su- 
jet de ce roman. (In-18, 3.50, Fas- 
quelle.) 

Les Ames Ennemies, de Paul 
Hyacinthe-Loyson, au Théâtre-An- 
toine. 

A rOdéon, L'Otage, de Gabriel 
Trarieux. La pièce de M. Paul 
Hyacinthe Loyson et celle de 
M. Gabriel Trarieux traitent \ 
X>eu près le même sujet, la question 
religieuse dans la famille. 

Jean Bernard. La Vie de Parié, 
1906. (In-18, 3.50, Lemerre.) 

André Maurel. Poème d'amour, 
(In-80, 3.50, C. Lévy). Histoire pros 
fondement humaine de deux amants 
follement épris qui s'aperçoivent 
que les passions les plus fortes afhè- 
nent pourtant peu à peu la lassi- 
tude, puis l'indifférence. 

Louis Dumont. La Loufce, 
Mœurs de la Décadence romaine. 



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520 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



Préface de Paul Adam. (In-18, 
3.50, Lib. Publ. Popul.). 

A l'Athénée. Le Cœur et le Bes- 
te, de Jacques Monnier et Georges 
Montignac. Le sujet de ce vaude- 
ville n'est pas neuf, et la pièce dif- 
fuse aurait besoin de quelques cou- 
pures. 

Au Théâtre Béjane. La Clef, de 
Sacha Guitry, malgré le talent de 
l'auteur qui possède le sens de l'ob- 
servation et le don du relief, man- 
que de tact et de goût et ce sont de 
bien vilains personnages qu'il nous 
montre. 

Aux Mathurins, le Flirt atnùu^ 
lant, 3 actes, de Tristan Bernai*d, 
remplis d'ironie, d'indulgente phi- 
losophie, d'observation et de fan« 
taisie. 

Mme Sarah Bernhardt remporte 
un beau succès comme auteur et in. 
terprète de son Adrièwne Leçons 
vrcur, représentée sur son théâtre. 

Oscar Wilde. Poèmes. Traduction 
d'Albert Savîne. A la suite de la 
publication de ses vers, Wilde se 
posa immédiatement en Angleterre 
en chef de l'école de l'art pour l'art. 
Ce volume, ignoré en France, fera 
la joie des lettrés. (In-18, 3 fr. dO, 
Stock.) 

Albert Reggio. Vltalie inteUee- 
tucUe et littéraire au début du 
xx« siècle. Etude critique précédée 
d'une Introduction sur le Rôle de 
la critique psychologique. (In-16, 
3 fr. 60, Perrin.) 

Tresmin-Tremolières. Cité d'a- 
mour du Japon. C'est l'évocation 
du Japon amoureux, c'est ce bibe- 
lot qu'est la courtisane japonaise si 
joliment dépeinte et étudiée par 
l'auteur avec illustrations de la Ne- 
aière. (In-18, 3 fr. 50, Librairie 
Universelle). 

Ghea Rudeval ont paru les Con- 
tes latinSy par Edouard Pontié, re- 
constitution pittoresque des mœurs, 
des sentiments et de la philosophie 
antiques à la fin de la république 



romaine, avant qu'apparaisse César. 

Frédéric Mauaens. Le coffre-fort 
mvant, (In-18, 3 fr. 50, Flamma- 
rion.) 

Daniel Lesueur dans Le FiU de 
V amant où le choc des passions les 
plus ardentes actionne les plus tra- 
giques aventures, donne cours à son 
imagination créatrice. 

Honoré de Balaac. VEcoh des 
Ménages, œuvre posthume. Tragé- 
die bourgeoise en 5 actes. Edition 
originale illustrée, précédée d'une 
préface de Spoelberch de Loven- 
joul. Décoration de Robaudi. In-S®, 
30 fr., Conquet.) 

Dans la collection des Célébrités 
d'aujourd'hui, Léon Balsagette pu- 
blie un intéressant petit ouvrage 
sur Emile Verhaeren (In-18, 1 fr., 
Sansot). 

Colette Yver. Princesse de 
Science. Ce roman a fait une pro- 
fonde sensation, car aucun roman- 
cier n'avait osé jusqu'ici mettre en 
pleine lumière ce revers de la mé- 
daille féministe : les modernes prin- 
cesses de science vont-elles donc 
cesser d'être des femmes et des 
amoureuses? (In-18, 3 fr. 50, C. Lé- 
vy). 

Le 5 mai 1907, à l'occasion du cin- 
quantenaire de la mort d'Alfred de 
Musset^ un groupe de ses admira- 
teurs dépose une couronne sur sa 
tombe au Père-Lachaise. 

A Montignac (Dordogne) est mort 
M, Eugène Le Roy, auteur de ro- 
mans rustiques parmi lesquels nous 
citerons : Le Moulin du Frau. Jac- 
quou le Croquant, les Oens d^Au- 
heroque, etc. 

Sous le titre: Société des roman- 
ciers et conteurs français, des hom- 
mes et femmes de lettres forment 
une association à l'usage des écri- 
vains français dont les œuvres sont 
trop souvent pillées à l'étranger. 
M. Georges Lecomte est élu prési- 
dent, Maurice Leblanc, vice-prési- 
dent, Paul Fischer, agent général. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



521 



£. Istivie et £. Leinguerlet. La 
Tùurhe. (I11-I6, ill., 2 fr. 50, Ri- 
vière). 

Baudelaire. Lettres (1841-1866). 
(In-18, 3 fr. 50, Mercure de 
France). 

C. H. Hirsch. Foupéc fragile. 
Dans ce roman oit Tintrigue pro- 
voque les larmes, le sourire et le 
rire, Tauteur mêle aux images les 
plus cruelles de la vie les éléments 
d'une philosophie sereine détachée 
de la morale. (In-8«, 3 fr. 50, Fas- 
quelle). 



Brillantes représentations de Sa- 
lomé^ l'opéra de Richard Strauss, 
au théâtre du Châtelet. L'orchestre 
est dirigé par l'auteur. Le poème 
est d'Oscar Wilde. 

A Juan-les-Pins vient de mourir 
le peintre Félix Régamey, à l'âge de 
62 ans. Il passa de longues années 
au Japon et il fut le dévoué colla- 
borateur de l'orientaliste Guimet. 
Il illustra de nombreux ouvrages 
d'après ses croquis pris en route. 

L'Opéra - Comique donne avec 
grand succès Ariam,e et Barbe- 
Bleue, poème de Maurice Maeter- 
linck, partition de Paul Dukas. 

MM. Tiercelin et Paul Ferrier 
ont mis en vers et M. Fernand Le 
Borne a fait la musique de La Ca- 
talane, opéra que vient de repré- 
senter l'Académie nationale de mu- 
sique. 

Séries de concerts historiques rus- 
ses à V Opéra, où l'on entend des 



œuvres dt ' Glinka, Taneciew, Rims- 
ky-Korsako*., Tsohaîkowsky, Mous- 
sorgski, etc. Gros succès pour M. 
Chaliapine-Smimow, le chef d'or- 
chestre, F. Blumenfeld et Mmes 
Petrenko et Zbrowsiewa. 

Inauguration à Golmar d'un mo- 
nument élevé à la mémoire du 
sculpteur Bartholdi né à Colmar en 
1834. 

Le 5 mai 1907, est mort le pein- 
tre orientaliste Eugène Girardet, 
Citons parmi ses œuvres: le Fea 
sacré à Jérusalem et au dernier Sa- 
lon, le Tattersal de Paris. 

Georges Toudouze. Henii Rivière. 
Peintre et imagier. (Petit in-4<», 
grav. et pi. hors texte. 25 fr., Flou- 

ry). 

Emile Blémont. Artistes et Pen- 
seurs: Jean-Jacques et l'imagina- 
tion. Laurence Sterne. Camille D es- 
mou lins. André Chénier. Eugène 
Delacroix. Montioelli. J.-J. Hen- 
ner. Joseph de Nittis. Michelet. 
Edgar Quinet. Henri Heine, etc. 
(In-18, 3 fr. 50, Lemerre). 
Lucas Rizzardi: Peintres et aquor- 
fortistes wallons. (Iu-12, 1 fr. 50, 
Dechenne, à Bruxelles). 

Vente de la collection Ch. Sedel- 
meyer. Tableaux anciens des écoles 
anglaise, française, etc. 

MM. Bénédite et Masson, con- 
servateurs du Luxembourg, organi- 
sent une exposition d'art français 
à Stuttgart: tableaux, sculptures, 
pastels el aquarelles, etc. 

Sander Pierron. L^ année artisti- 
que. 110 reproductions. (In-8®, 4 fr. 
50, Bulens, Bruxelles). 

La Direction. 




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IIYIQII SOllTIFIQUl 



LUC JANVILLE 



Jamais la Science positive n*a eu à supporter plus formidable 
débordement qu'à l'heure actuelle de la part de la métaphysique 
et de la religion, tant à l'étranger qu'en France. Son étude aride, 
ses méthodes lentes, rigoureuses, qui ont conquis au savoir à 
peu près tout ce qu'il possède de certain, ne conviennent pas à 
tous les esprits, mais les résultats ont été si grands et si beaux 
que, ne pouvant plus les nier, ou se les approprie (1). On ac- 
cepte la découverte, on repousse la méthode qui l'a conquise. 
C'est ce que je vois de plus évident dans ce qu'on est convenu 
d'appeler le nouvel esprit de la science. Que les Bergson, les 

(1) Œuvres récentes de fusion de la religion et de la Science : T. Zu- 
CHELLi, Sintesi del problema metaÔsico secondo la ûlosofia délie scienzc, 
Beltra/mi, Bologne; J. H. Newman, Fede et ragione, Bocca, Turin. De 
la métaphysique et de la science : H. Bbbgson, l'Evolution créatrice, AU 
can ; H. Ketserling, das Geftige der Weltj Bruckmanrij Munich. De 
l'occultisme et de la science : AiA Aziz, Principes généraux de la Phi- 
losophie cosmique, Publications cosmiques, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 523 

Coutural, les Milhaud, les Pastore, cherchent à établir les rap- 
ports entre la réalité et la connaissance, je veux bien être le pre- 
mier à les y encourager. Se basent-ils pour cela sur les méthodes 
expérimentales de la psychologie scientifique, sur l'étude de la 
nature ? Ont-ils une confiance plus grande, sans so croire obligés 
de l'admettre, sur l'opinion de ceux qui ont découvert et qui savent 
pour quelle raison ils ont découvert, comment ils ont été ame- 
nés à découvrir que sur les spéculations purement intellectuelles 
qui ont précédé les découvertes ? Pas toujours assez, je le crains. 
Pour me faire mieux comprendre, je vais me mettre en présence de 
la comparaison faite par l'un d'eux, (Annibale Pastore, Del nuovo 
spiriio délia Scienza et délia filosofia, Bocca, Turin). A. Pastore 
suppose une horloge à poids dont on ne découvre que le cadran, le 
mécanisme étant enclos. Un physicien qui n'aurait jamais vu 
d'horloge et qui serait invité à expliquer ce mécanisme émettrait 
quelque théorie qui, suffisante à l'expliquer, coïnciderait ou non 
avec le mécanisme véritable. La réalité serait comme une telle 
horloge. Elle aurait plusieurs explications vraies. Tout cela n'est 
que parole. Il y a des possibilités, mais, un seul mécanisme. En 
présence de l'horloge, un théologien, un métaphysicien et un 
physicien pourront être appelés à résoudre le problème. Le pre- 
mier consultera la Bible, c est le second qui émettra l'hypothèse ; 
le physicien, lui, cherchera à ouvrir la boîte, il ne fera l'hypothèse 
qu'en dernier. Les méthodes sont nettes et permettent de prendre 
parti. La Revue Intellectuelle est pour le physicien. Celui-ci in- 
ventera s'il le faut des outils pour ouvrir la boîte, pendant que 
les autres forgeront des arguments et la boîte sera ouverte. On 
se trouvera en présence du mécanisme. Il s'agira d'en déterminer 
la loi. Le théologien reprendra sa Bible, le métaphysicien ses 
prévisions, le physicien plus vulgaire démontera la pendule. S'il 
s'agit ensuite d approfondir la nature d'un rouage, le théoloçien re- 
commencera à consulter la Bible, le métaphysicien à faire des 
hypothèses, le positiviste fera de la chimie. A la limite provisoire 
du connaissable, il deviendra à son tour métaphysicien, mais à 
l'étude des mécanismes, il aura puisé la conviction de lois com- 
munes à tous les mécanismes, il se sera dépouillé de l'état d'esprit 
primitif qui consiste à voir du merveilleux en tout. Il saura se 
guider. Il dira ce que nous disons ici : « Gardons l'idéalisme 
pour but des réalisations humaines. La recherche du vrai doit être 
en réalisme absolu et la science claire. » Et il procédera dans la 
recherche des rapports de la connaissance avec la réalité par 
l'étude des organes de la connaissance et des objets de la réa- 
lité, car, il sait bien, lui, que l'étude des phénomènes est vaine sans 
l'étude des objets. Or, dans ce sens, j'avoue que tout en respec- 
tant le labeur considérable que renferment des œuvres comme 
celle récente de M. Bergson (VEvolution créatrice, Alcan), ce 
qui ressort pour moi de l'ensemble des systèmes rigoureusement 
positifs est beaucoup plus facile à définir que ce qui ressort de 
sa lecture. Je constate en l'univers des lois d'un déterminisme qui 
ne cesse d'être absolu que si l'on élimine, en considérant l'action 
des parties sur le tout, l'action inverse du tout sur les parties. 
Je vois tout en l'univers agir et réagir proportionnellement à son 



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524 LA REVUE INTELLECTUELLE 

organisalion, j'en conclus que TinteHigence, la forme des moyens 
de connaissance, etc., se développe comme l'organisation et se 
trouve partout sous une forme et sous un nom, même en dehors 
des organisations cellulaires. On l'appelle ici impressionnabilité 
matérielle, ailleurs excitabilité, ailleurs encore sensibilité. Plus 
haut, c'est la conscience et môme la conscience d'être conscient 
et bien autre chose encore en réflexions psychiques multiples, au 
sujet desquelles je vais m'expliquer. Il nest guère possible de se 
créer une idée, même vague, de la connaissance lorsqu'on sépare 
sa conception d'une conception d'organisation qui la rend pos- 
sible. Un arbre se reflète dans l'eau. L'homme perçoit l'arDre, 
perçoit le reflet et se perçoit les percevant l'un et l'autre. Voilà 
qui paraît bien mystérieux. L'arbre est un, il a mille reflets sur 
Icau, dans l'homme cl hors d'eux. Par la connaissance, l'homme 
arrive cependant à se icndrc compte que chaque reflet est une ap- 
parence d'une chose unique et (jue l'arbre seul est la réalité, une 
réalité où d'ailleurs il n'est pas impossible que s'inscrivent les 
apparences d autres réalités, comme dans l'homme lui-même. Si 
l'onde plane qui reçoit son image était elle aussi, capable de per- 
cevoir ce qui se reflète en elle, sa vision s'agrandirait bien autre- 
ment cjuand sa surface, par exemple, se bomberait en lentille. Son 
pouvoir visuel ou percepteur serait changé, sa nature restant 
la même, avec le seul agencement ou la seule organisation de ses 
parties. Mais que dire alors de lentilles sensibles agencées de 
manière à refléter leurs multiples foyers sur l'une d'entre elles. 
Celle-ci, sorte de lentille-cerveau, recevrait à la fois toutes les 
images. Elle verrait à elle seule la somme de leurs visions. Allons 
plus loin, l'agencement pourrait être surélevé de telle manière 
qu'après s'être reflétée elle-même en d'autres lentilles, celles-ci 
lui renverraient directement ou indirectement sa propre image et 
l'image de sa vision. 1^ lentille se verrait^ pour tout dire, aurait 
conscience d'elle. Mais il ne s'agit là que d'images visuelles en 
des objets inertes. Supposons que ces lentilles puissent refléter 
des images sonores, tactiles, etc., et qu'au lieu d'être passives, elles 
deviennent actives, arrêtant leurs visions comme nous le faisons 
en fermant les yeux, se déplaçant, se mouvant, libres qu'elles 
seraient d'obéir \iux impulsions que sollicitent leurs sensations, 
elles arriveraient à choisir leurs perspectives de vision, à com- 
parer, raisonner, etc. Telles sont les organisations cellulaires et 
Elus spécialement les nerveuses. La matière est la nappe immo- 
ile et plane qui s'impressionne, la cellule est déjà lentille, les 
organes, des systèmes de lentilles (au figuré); l'organisme cérébral 
est le çrand foyer, dont une partie est douée de la faculté de se 
percevoir, conscience par conséquent. Le développement subiec- 
tif est la somme des reflets d'un môme arbre réalité et l'on n ar- 
rive à la connaissance de plus en plus grande de ce dernier qu'au 
fur et à mesure que l'on se rapproche d'une organisation qui per- 
met de reconnaître en mille perspectives et mille reflets, les appa- 
rences d'une chose unique. L'évolution de l'activité psjfchique 
est celle des organisations. Comme on le voit, il peut y avoir étant 
admises des qualités sensibles en toute la matière, des condi- 
tions sans lesquelles ne se manifestent pas certaine6 formes 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 525 

psychiques, tirées de celle sensibilité, la conscience du moi, par 
exemple, qu'il ne faut pas confondre avec la conscience de sentir, 
la pensée de raisonner des images, qu'il ne faut pas non plus pren- 
dre pour rimpression de percevoir une image, etc. Tous les corps 
ne sont pas des miroirs et lous les miroirs de« miroirs qui se mirent. 
Il semble bien que ce soit là un objet de confusion qui fait hési- 
ter actuellement la plupart des esprits : « Assurément, s'écrie 
J. P. Milliel, dans ses Remarques sur la Monadologie (Jacques, 
édil.) (1), où il commente la constitution de la matière, un rocher, 
une barre de fer ne pensent pas, cependant ils sont sensibles 
à la chaleur: le fer rougira, s'amollira, se liquéfiera. Un 
cliché photographique est sensible à la lumière». 

Mais plus loin parlant du livre de Maurice Maeterlinck, sur 
ïlnlelligence des {leurs (Fasquelle), il s'écriera : 

« Ne vous y trompez pas, il n'y a pas ici la moindre rhétorique, 
ce sont des faits : La plante a le Vouloir de vivre et la Volonté de 
puissance ; elle chercne et choisit ses aliments ; elle a la solli- 
citude et le dévouement maternels, qui prévoient tout pour le futur 
développement des graines ; elle imagine mille mécanismes sa- 
vants pour assurer la propagation de l'espèce ; elle donne à 
rhomme « un prodigieux exemple d'insoumission, de courage, de 
« persévérance et d'ingéniosité ». Qui a trouvé ces mécanismes ? 
Deux réponses ont été proposées : Dieu, ou la plante elle-même. 
La première hypothèse est inacceptable, presque ridicule : il y a 
trop de malfaçons. La seconde est plus vraisemblable ; mais alors 
il faut en accepter les eonséauences logiques : Assurément les 
tendances obscures du végétal, ses efforts subconscients n'ont 
pas la clarté ni la précision de la pensée humaine; mais la plante 
sent, pense et veut. » 

Comme je l'explique plus loin à propos de la Plasmogénèse 
du D' Félix, il y a tout de môme en ceci, quelque peu, une ques- 
tion de mots. Le langage de la philosophie scientifique, comme 
tout autre langage, s'est formé suivant deux tendances qui toutes 
deux présentent des avantages et des désavantages, l'une peut-être 
plus largement philosophique qui généralise, l'autre, peut-être 
plus purement scientifique qui définit. L'important est qu elles ne 
prêtent pas à la confusion sérieuse. Dans l'édition nouvelle 
de son livre sur YOccultisme et le Merveilleux préscienHlique 
(Masson, édil.), le D' Grasset signale le danger des définitions 
élastiques et sur le terrain de la science pure, celui du mélange 
des théories et des faits, qu'il peut être utile d'étudier à part. Tout 
cela est affaire de méthoae, de mesure et de pondération et si je 
ne partage pas, comme cet auteur, l'idée que le surnaturel puisse 
échapper à l'analyse scientifique, j'avoue que parmi les œuvres 
si nombreuses publiées sur le sujet, ce seraient plutôt les grandes 

(1) Complémentaires récents : Jacques Amyot, la Molécule chimique, 
Bévue des Idées, 16 mai ; H, Pbllat, Sur la constitution de l'atome et 
la loi de 'Coulomb {Académie des Sciences, 8 avril) ; Lemattb, l'Organi- 
sation ©t l'évolution de la matière, Gazette médicale de Paris, 15 fé- 
vrier, etc. 



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526 LA REVUE INTELLECTUELLE 

lignes de sa manière de voir, qui retiendraient mes préférences. 
Camille Flammarion, pour consciencieux qu'il soit dans Tétude 
des Forces naturelles inconnues (Flammanon, édit.),, a trop de 
tendances à donner la priorité au poesible sur le vraisemblable ; 
reconnaissons d'ailleurs qu'il ne tient pas le possible pour cer- 
tain. En plus du mérite littéraire, le livre de Jules Bois sur le Mi- 
racle moderne (OUendorff, édit.), possède de grandes qualités phi- 
losophiques, mais le rôle de l'ûme profonde, subconsciente, s'y 
trouve parfois surélevé, agrandi au delà de son rôle« D'autres 
livres à thèse spirite, affirmant la survie, la désincamation, etc., 
comme la Suggestion de C. Trufy (Vigot), A (rouer s le monde de 
Willy Reichel, (Gittler), la Survie de Noég^rath, (Flanimarion), ap- 
partiennent au mysticisme, cet état de l'intellect qni fait choisir 
entre deux possibilités celle qui croit grandir par le rêve el qui 
rabaisse par la réalité, qui se mire en beauté dans rimaginatioii 
et qui n'est trop de fois que le clinquant de l'élévation (1). Voici 
sur tout ceci la part des conclusions du D' Grasset à laquelle 
je souscris. Je nen retranche que cinq lignes susceptibles d'in- 
terprétations diverses (surnaturel hors de la science, oui, mais 
hors du contrôle scientifique, on ne sait pas). 

(( 1. Les phénomènes occtUtes sont des phénomènes psychiques préscicn- 
tifiques^ c'est-à-dire qu'ils n'appartiennent pas encore à la science, mais 
qu'ils peuvent y entrer plus tard ; ils cessent d'être merveilleux et oc- 
cultes quand ils deviânnent scientifiques. L'occultisme est donc comme 
une terre promise dont la science approche et qu'elle s'efforce d'envahir 
tous les jours. 

<( 2. Ce qui fait la difficulté de l'étude de l'occultisme et en retarde 
les progrès, c'est : 1® d'un côté, la complexité du déterminisme expéri- 
mental de ces phénomènes qui ne sont pas facilement répétables à vo- 
lonté et dans un laboratoire ; 2* de l'autre, la nécessité ^'avoir toujours 
un médium pour faire ces expériences et la fréquence de la fraude, cons- 
-ciente ou inconsciente, chez les médiums. 

Ces difficultés ne sont pas invincibles et constamment la science en- 
vahit le domaine de l'occultisme et désoccidte un certain nombre de phé- 
nomènes. Ce qui fait que les frontières de l'occultisme se déplacent et 
reculent sans cesse et que l'occultisme d%ier n'est plus l'occultisme d'ait- 
jourd^hui. 

({ 3. Les phénomènes, dès à présent désoccultés, qui constituaient l'oc- 



(1) Récent sur l'Occultisme : P. Duahas, Prouesses de médium. Petite 
BéjjuhliqxLC, 6 mai et T. Tomâssina, Intorno ail' ignoto, Cœnobiumy mars- 
avril ; A. PioDA, Ai Confini, C'œnohiunij mars-avril ; A. de Rochas, la 
Télépathie visuelle, Cosmos, février, mars ; E. Dtjpony, Psychologie mor- 
bide, croyances fixes, erreurs, etc.. Librairie des Sciences psychiques'; 
Octave Béliard, Une conférence spirite. Journal de médecine de Paris, 
10 mars ; Rouxel, la Place do l'hypnotisme dans la science, Journal du 
inagnétismc, 1" trimestre ; J. Lapponi, l'Hypnotisme et le Spiritisme, 
Ferrin ; A. P. Sinnet, la Télépathie et se» conséquences, The 'National 
revicWj février, etc., etc., et les organes spéciaux sur le préscientifique. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 527 

cultîsme hier, peuvent se grouper bous quatre chefs : l^ le magnétisme 
animal devenu l'hypnotisme ; 2® les mouvements involontaires incons- 
cieiLts que l'on retrouve dans les tables tournantes, le pendule explora^ 
teur, 1» baguette divinatoire et le cumberlandisme avec contact ; 3<* les 
sensations et la mémoire polygonales comprenant les fausses divinations, 
les hallucinations polygonales et la cristallomancie, les réminiscences 
et les faux jugements polygcmaux ; 4** l'association des idées et l'ima^ 
ginaiâon polygonales dans les transes des médiums (romans polygonaux). 

c( 4. Pour étudier l'occultisme ctctuel, il est indispensable de bien sé- 
parer l'étude et la discussion des théories et des faits, 

(( 5. Aucune théorie n'est encore établie et aucune n'est encore néces- 
saire. Ni le spiritisme ni les radicUiorw psychiques ne sont démontrés. Si 
rezisteaoe des faits est, un jour, réellement établie, la théorie sera fa- 
cile à trouver, et cela sans recourir à l'évocation ou à la réincarnation 
des esprits. 

Il ne faut donc chercher dans les faits occultes aucune preuve nou- 
velle en faveur de la survie et de l'immortalité de l'âme, pas plus d'ail- 
leurs qu'il ne faut y vodr un argument contre le spiritualisme. L'étude 
de l'occultisme est absolument indépendante de toutes les doctrines phi- 
losophiques ou religieuses qui, de leur tour d'ivoire, assistent, avec in- 
térêt mais sans danger personnel, aux expérimentations et aux discus- 
sions des neurobiologistes : ni l'existence, ni le développement d'aucune 
doctrine philosophique ou religieuse ne dépendent de la solution que ré- 
serve l'avenir aux questions pendantes en occultisme. 

« 6. Les faits qui sont encore occultes, doivent être divisés en deux 
groupes : 1® le groupe des faits dont la démonstration, si elle est pos- 
sible, paraît en tous cas lointaine ; il comprend : a. la télépathie et les 
prémonitions ; h. les apports à grande distance ; c. les matérialisations ; 
2^ le groupe des faits dont la démonstraticm parait moins éloignée et en 
tous cas doit être recherchée tout d'abord ; il comprend : a. la sugges- 
tion mentale et la communication directe de la pensée ; h, les déplace- 
ments voisins sans contact, la lévitation et les raps ; c. la clairvoyance. 

c{ 7. Il y a donc encore un occultisme ; il y a des phénomènes occultes, 
qui restent encore hors de la science positive dont la démonstration 
scientifique n'est pas encore faite. Mais il est non moins évident que 
cette démonstration n'est pas rationnellement impossible, qu'il n'est pas 
indigne des savants de s'occuper de ces graves questions, qu'il est même 
de leur devoir de les étudier et qu'on peut prévoir le moment où cer- 
tains de ces faits cesseront d'être occultes pour devenir scientifiques. 

<{ 8. Pour obtenir ces résultats et hâter la réalisation de ce progrès, 
il est désirable que tous les expérimentateurs procèdent avec une mé- 
thode très rigoureuse. 

11 serait bon d'abandonner, pour le moment, toutes les recherches com- 
pliquées, toutes les expériences extraordinaires dans lesquelles les élé- 
ments de déterminisme sont trop nombreux et trop complexes pour pou- 
voir être scientifiquement contrôlés. Telles sont les expériences de télé- 
pathie lointaine, d'apports à grande distance ou de matérialisation. 
Quelle que soit l'attention avertie des expérimentateurs, on ne connaît 
pas assez îTavance le point particulier sur lequel doit se concentrer le 
contrôle scientifique : un apport se fera à gauche quand on aura son 
attention fixée à droite, une communication télépathique ne prendra do 



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528 LA REVUE INTELLECTUELLE 

rimportance que quand, plus tard, on apprendra Tévénement auquel 
elle correspondait, un fantôme surgira dans une obscurité qui rend im- 
possible une observation précise et on vous défend de tourner brusque- 
ment le bouton de la lumière électrique (ce qui doit pouvoir se faire 
dans une expérience scientifique). 

<( Il faudrait se limiter actuellement à des expériences simples, se fai- 
sant en pleine lumière, avec un hut unique et précis connu cTavance. Me 
paraissent rentrer dans ce groupe les expériences de déplacement ou de 
lévitation d'un objet sans oontact (table ou pèse lettres), les expériences 
de suggestion mentale ou de transmission de la pensée sans contact, les 
expériences de clairvoyance ou de vision à travers les corps opaques. 

(f Voilà trois points qui, quoi qu'on en ait dit, sont encore occultes 
et dont la désoccultation scientifique marquerait déjà un immense pro- 
grès et une grande conquête dans la science positive, n 

Il est nécessaire de se souvenir de cela en lisant les innom- 
brables écrits que Toccultisme fait actuellement éclore, afin de ne 
pas s*émolionner sur eux. Il est probable que la clarté faite, tout 
le mystère se résoudra à des actions inconscientes du psychisme 
inférieur (de quelque façon anatomique qu'on le conçoive) et 
peut-être, à une possibililé d'action sur le milieu de ce psychisme 
aux forces possibles de volonté inconsciente capables d extériori- 
sation. Mais il en faut la démonstration indubitable et de toute fa- 
çon, il ne peut y avoir de surnaturel. 



Le sujet de la Matière vivante 
est en grande part une question de mots 



La question de la plasmogénie de laquelle le D' Félix tire la 
conclusion de la matière vivante et pensante est par certains très 
mal comprise. Il n'y a plus personne aujourd'hui qui prétende 
ériger en dogme une hypothèse si séduisante soit-elle. Dès lors 
quand on se trouve en présence d'une hypothèse, il ne s'agit pas 
de s'écrier qu'elle est fausse parce qu'elle n'est pas en tous points 
démontrée, mais de la peser mûrement, d'examiner quel champ 
elle ouvre aux recherches nouvelles, quelle est la valeur des faits 
sur lesquels elle se base et quelle peut être son utilité, dans le 
domaine de la science pure. 

Ce serait grand dommage de discuter à porte de vue sur la ques- 
tion do savoir si les plantes artificielles de Leduc sont de vérita- 
bles plantes ou seulement des paysages arborescents, alors que le 
côté vraiment attachant du sujet est précisément dans leur nature 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 

iBtermédiaire entre les cristaux et les organismes, alors qu'elles 
accentuent les corrélations de l'inorganique et de l'organique, 
«lors que les différentes formes de cellules artificielles, qui ne 
sont pas vivantes au sens restreint du mot, c'est entendu, n'en 
démontrent pas moins, la relation morphologique des deux règnes. 

Ne nous cachons pas la tête dans le sable comme les autruches. 
Abordons courageusement. 

Il serait puéril de se leurrer sur les tendances auxquelles doit 
aboutir dans un temps plus ou moins éloigné la philosophie scien- 
tifique, c'est déjà la négation de toute limite définie entre la ma- 
tière inorganique et la matière organique. Il n'est pas impossible 
que ce soit demain par une adaptation du langage propre à expri- 
mer cette négation, l'admission de l'universelle vitalité. Le pro- 
blème de la matière vivante, de la matière pensante n'est guère 
plus en effet qu'une question de mot. La solution dépend tout à fait 
de ce qu'on appelle vivre et de ce qu'on appelle penser. 

Si vous mettez la vie dans une caractéristique restreinte des 
formes, si par penser vous entendez penser comme le cerveau de 
rhomme, ou penser comme un cerveau^ par définition, la matière 
ne pense pas, la cellule isolée ne pense pas, les animaux infé- 
rieurs ne pensent pas. Si par vivre, vous entendez vivre commue 
la cellule principe ou ses composés végétaux et animaux, il y a 
bien décidément une matière brute. Mais à la réflexion, si le 
cerveau pense, c'est par l'activité de ses cellules nerveuses. Alors 
deux hypothèses : l'ensemble cérébral pense et la cellule ner- 
veuse ne pense pas, ou tous les deux sont susceptibles de penser. 
Dans ce dernier cas, on peut admettre que la cellule nerveuse 
pense par sa nature d'activité sensitive ou qu'elle pense par des 
avantages de situation indépendants de sa nature, par exemple, 
par le fait d'être située dans le cerveau et non hors du cerveau. 
Mais est-il bien démontré que la cellule nerveuse ne pense pas 
loujours par sa nature et suivant une forme relative à sa si- 
tuation. Alors pourquoi pas la cellule ordinaire? Et si la cel- 
lule pense en vertu de son activité, tout ce qui a été dit du cer- 
veau par rapport à la cellule nerveuse peut se dire de la cel- 
lule par rapport à ses éléments constituants inorganiques. Donc 
il n'est pas absurde d'admettre que la matière inorganique peut 
penser elle aussi iouiours, suivant des formes relatives aux déter- 
minations de ses éléments, à la condition que ce qu'on appelle 
pensée ne soit pas en rapport avec un mode spécial, résultant 
d'une organisation supérieure. D'autre part, il n'y a qu'une activité 
réelle dans l'univers. Vactivité cellulaire qui est toute la vie pro- 

BBV. INTELLBOT. 34 



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530 LA REVUE INTELLECTUELLE 

prement dite n'a pas de caractéristique absolue. Nous appelons 
les apparences les plus différenci^les de l'activité générale, acUvilé 
inorganique d'une part, activité celhilmre, ou vitale ou vie^ d'autre 
part ; mais si l'on envisage la vie dans ce sens général, on peut 
tout aussi bien dire vie universelle qu^activité universelle, vie inor- 
ganique, qu'activité non cellulaire, et activité cellulaire que vitale. 
Tout dépend du point de vue où l'on se place et de la valeur qu'on 
attache aux mots. 

Si au contraire, au lieu d'envisager la vie organique même 
dans l'ensemble de ses formes d'activité, on la considère dans sa 
puissance organisatrice, on s'aperçoit bien vite qu'elle n'a pas 
seule le pouvoir d'organiser, et même de faire éclore d'une forme 
précédente d'organisation, une autre forme d'organisation sem- 
blable. Les cristaux possèdent ce pouvoir. Le reconnaissant, on 
se rabat définitivement sur la caractéristique non plus du pouvoir 
d'organisation, mais des moyens restreints à l'aide desquels l'ac- 
tivité cellulaire développe ses formes spéciales ; l'assimilation 
chimique, par exemple. Mais, je l'ai dit dans une étude précé- 
dente, il est fort possible qu'un jour ou l'autre se découvrent des 
formes artificielles douées de facultés de nutrition chimique et 
quand par exemple, les organisations astrales captent des météo- 
rites, ceux-ci sont destinés à s'y transformer chimiquement à la 
longue, de sorte que le point die vue de l'assimilation chimique, 
pour certains esprits à tendances généralisatrices, se résout à des 
questions de relativité dans les dimensions et la durée des phé- 
nomènes. En réalité, il est tellement difficile de découvrir une ca- 
ractéristique absolue de la vie cellulaire, hors de la forme cel- 
lulaire, qu'on en arrive fatalement après réflexion à se dire : ou 
la vie, est universelle, ou la vie est particulière à une forme 
unique d'organisation qui se trou\^e dans l'univers et qu'on appelle 
cellule. La définition est à choisir, mais son choix n'empêche 
pas la matière à proprement parler organique de tirer les modes 
supérieurs de son activité de la matière inorganique. C'est le 
système complexe de lentilles agencées en comparaison, avec le 
miroir plan, et tous deux reçoivent des images. 

C'est, en un sens, ce qu'exprime pour moi le livre qu'a 
écrit le docteur Félix sur la Vie des Minéraux, et dans lequel il 
a rassemblé en 38 planches une partie des documents micro- 
photographiques mille fois grossis, se rapportant aux expé- 
riences de Herrera de Mexico et de Stéphane Leduc (1). 

(1) D' Jules F£lix, la Vie des Minéraux, la Plasmogenèse et le Bio- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 531 

Cependant, je le répète tout cela est en grande part une ques- 
tion de mot. Parler d'une activité organique différenciée de l'ac- 
tivité inorganique présente l'avantage de fixer dans l'esprit que la 
vie des animaux sous sa forme caractéristique résulte de leur 
organisation cérébrale et doit se trouver très éloignée de ce qu'on 
pourrait appeler dans un sens la vie minérale. La suggération 
d'un tel langage marque des dislances qui existent réellement et 
évite les confusions de catégorie, ce qui est pratiquement utile. 
D'autre part, parler de vie universelle, de vie minérale a égale- 
ment son avantage ; c'est de rappeler à l'esprit que les séparations 
des catégories ne sont pas absolues, que leurs différenciations 
portent sur la forme et non sur le principe, ce qui est encore 
vrai et qu'il peut être utile d'exprimer dans le langage philo- 
sophique. Voyez-vous deux hommes de môme intelligence, atta- 
chant aux nK>ts qu'ils ont l'habitude d'employer une importance 
absolue. Certainement sur ce sujet ils seront parfaitement ca- 
pables de se dire les mômes choses sans arriver à se comprendre. 
Ils iront jusqu'à se haïr et mépriser. Ils seront comme deux 
étrangers qui ne se servent pas du môme dictionnaire et qui 
s'exaspèrent à chercher leurs expressions. 

Au fond la psychologie des deux personnages, l'un et l'autre per- 
suadés qu'ils discutent des idées se résoudra à ceci: « Malheureux, 
voudrait crier l'homme des catégories à l'homme des généralisations, 
ne craignez-vous pas d'employer de telles expressions Conscience 
universelle, Vie universelle. Mais ne sentez-vous pas que si vous 
faites adopter de tels mots, le fétichisme vous suivra et que 
chaque fois que vous direz Univers, le troupeau des mystiques 
bêlera Dieu. Ne sentez-vous pas que cette humanité restée bar- 
barbare, rétrogradera vers l'animisme des sauvages et sombrera 
dans le bas spiritisme, grâce à votre imprévoyance, et qui sait, 
peut-être à votre erreur ? » « Malheureux, répondrait à son tour, 

mécanisme unÎTersel. Conférences données à Vlnstitut des hautes études 
de rUniversité nouvelle de Bruxelles, accompagnées d'un album de Plas- 
mogenèse et de Biologie comparée, d'après les travaux et les micropho- 
tographies des professeurs Herrera (de Mexico) et D' S. Leduc, etc. 
In-4o, tiré à cent exemplaires, 30 francs (Librairie Schleicher frères). — 
Complémentaires récents : Georges Renaudet, la Plasmogénie et l'évo- 
lution de la matière (Tirage de la Revue des Idées) ; Gaston Bonnieb, 
les Soi-disant végétaux artificiels, le Natwraiiste, 1^ avril ; Fbenkel, 
Est-ce la Vie P Progrès médical, 9 mars ; 0. Lodgb, la Vie et la Ma- 
tière (Alcan) ; E. FACHB-FBiifiBr, les Organismes mono-cellulaires et les 
problèmes psychologiques, Revue des Idées, 15 mars; Lematte et Vivons, 
la Génération spontanée, Gazette médicale, 15 février, etc. 



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532 LA REVUE INTELLECTUELLE 

s'il Tosait, rhomme des généralisations, c'est voua qui justifiez 
l'anthropomorphisme religieux en créant des limites avec des 
mots où votre pensée voit, j'en suis sûr, l'absolfue continuité et 
et c'est vous qui faites de l'erreur. » 

Au fond l'intention des deux langages est excellente. L'un veut 
mettre en relief les diiïérences, l'autre, les rapports communs et 
si deux croyants en font usage, en prenant à leur tour le 
relatif pour l'absolu, ils se heurteront sur ce sujet, ni plus ni 
moins que des incroyants. L'un accusera l'autre d'un grossier pan- 
théisme et l'autre répondra par le reproche de déisme incom- 
préhensible. 

L'important n'est donc pas de se servir de l'un ou de l'autre 
langage, de parler de matière pensante comme le fait le doc- 
teur Félix, ou d'organismes astraux, comme moi-môme à diverses 
reprises, mais de le faire à bon escient et de faire bien comprendre 
ce qu'on entend dire par là. On exagère peut-être beaucoup 
et un peu hâtivement le sens des expériences de plasmogenèse, 
mais, il faut être logique, et dans l'ensemble reconnaître qu'elles 
ont une haute signification. Je me rappelle qu'il y a quelques 
dix ans, alors qu'on ne possédait que des documents insignifiants 
de corrrélations morphologiques entre l'inorganique et l'orga- 
nique, la plupart des savants s'efforçaient d'en dégager la signi- 
fication dans le sens de la plasmogénie actuelle. Il serait curieux 
qu'à présent qu'on en possède beaucoup, le phénomène inverse 
arrivât à se produire. 

Aux limites de la biologie deux voies de recherches sont dé- 
sormais ouvertes : celle de la plasmogénie et celle de l'étude chi- 
mique des albuminoïdes. Pour le moment, il est peut-être utile 
qu'elles soient séparées et que ceux qui les suivent restent en 
émulation d'efforts ; mais un jour viendra où il y aura fusion. Il 
y a bien en effet des phénomènes corrélatifs de l'organique dans 
les minéraux, une sorte de vie en suspens, dans les dissolutions 
minérales. Je ne partage pas l'opinion que les éléments minéraux 
do la cellule jouent, dans les phénomènes biologiques, un rôle 
plus grand que les albuminoïdes, mais je crois que les uns et 
les autres sont intimement liés et nécessaires à la production 
complexe des phénomènes organi(iues, la forme cellulaire qui 
tient le milieu entre la cristallisation et l'amorphisme, tirant, par 
exemple, ses fonctions d'organisation de stabilité, plutôt de ses élé- 
ments minéraux comme la silice et ses qualités de sensibilité, de 
mobilité, de mutabilité, de ses éléments albuminoïdes. Il ne faut rien 
exagérer et l'expérience seule peut conclure, mais, il semble bien 



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[ 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



533 



que la plasmogénie nouvelle donne une indication dans ce sens 
et que ce serait un vain entêtement que de n*en pas tenir compte. 
Pour ce qui est des corrélations actives^ je ne veux pas antici- 
per sur les résultats futurs, mais, j'ai bien peur que, malgré 
tout, l'expression vie minérale, qui n'est qu'une expression, à un 
moment donné, se dépouille du caractère audacieux qu'elle revêt 
et que ce soit (ce qui arrive souvent) ceux qui s'en servent ac- 
tuellement et dans un sens relatif qui soient obligés de contenir 
ceux qui ne s'en servent pas encore. 

Luc Janville. 




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PAR 



RIONAC-ZÉLIEN 



Dans une remarquable conférence à controverses (Peui-on rester 
chrétien ?) suivie des réponses de MM. Charles Bysc, Sublel-Lu- 
grin, Femand Bath, Louis Emery et des dupliques de l'auteur, 
(édit. de la Libre Pensée, Lausanne). M. Otto Karmin retrace la for- 
mation des dogmes du christianisme, démontre Tincompatibilité de 
la foi et de la science, étudie les relations du christianisme à l'es- 
thétique, montrant l'art protochrétien recul de l'art païen de l'épo- 
que, établit que l'amour charitable n'est pas l'apanage des croyants, 
que la religion et la morale ne sont pas nécessairement de la 
même essence et conclut qu'il faut ou renoncer à tout raisonne' 
meni, ou renon^cer à la logique dans le raisonnement ou renoncer 
à être chrétien. Toutefois les réponses de ses adversaires ne sont 
pas dépourvues d'intérêt. Elles montrent l'état de psychologie cu- 
rieuse qui se crée au sein même de la religion sous l'influence des 
idées modernes (1), et qui inspire tant d'écrits de rénovation. Il 
semble bien toutefois que le protestantisme, plus proche de la 
source originelle, soit d'une adaptation plus souple. Otto Karmin 
cite le pasteur Durand-Pallot. Pour celui-ci, le critérium du chré- 
tien est uniquement dans la parole : « Aimez-vous les uns les 
autres » et la venue du règne du Fils se prépare par le développe- 
ment des sentiments d'amour, de fraternité et de justice. A ce 
règne, les athées modernes concourent inconsciemment de toutes 
leurs forces, car, un autre pasteur, Ilermann Kutter (Parole fran- 
che à la société chrétienne, Foyer solidariste de librairie et d'édi- 
tion, Roubaix) parlant des socialistes contemporains s'écrie: « Dieu 
les mène ! » « Ils sont les instruments de Dieu ! » avec une con- 

(1) A ce sujet : Quelques opinions typiques sur ta Question religieuse, enquête 
internationale du Mercure de France, 15 Avril, !•' Juin ; B. Allô, Y a-t-il un 
catholicisme ésotérique ? la Quinzaine, l*"" février ; Lettre de M. Sabatier citée 
par G. de Bonnefon, OU Blas, 10 Juin ; F. Duperrut, Dieu les mène, Semaine 
littéraire, 16 février; A. Houtin, la Crise du Clergé, [Nourry), etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 535 

viction profonde. Ces notations de retour au symbolisme ne sont- 
elles pas intéressantes ? Du symbolisme à la nature, il n'y a ou'un 
pas. Les religions reviennent lentement à leur source. Au fond, 
on mélange généralement sous un même nom de religion deux 
choses distinctes et il faut avouer que bien des systèmes philoso- 
phiques participent d'une part de l'erreur. L'erreur base, l'erreur 
dogme, consiste à croire qu'il peut y avoir une explication défini- 
tive de l'Univers. Ici la révélation se substitue illégitimement à la 
recherche scientifique. L'explication de l'Univers soit par Dieu, 
soit de toute autre manière étant donnée, on s*imagine ensuite que 
de la Vérité naturelle unique doive découler, une Vérité morale et 
sociale unique aussi. C'est édifier l'absolu sur les relativités hu- 
maines comme s'il n'y avait qu'un cas d'humanité et qu'une cir- 
constance humaine. Bien des philosophes systématiques errent là- 
dessus comme des théologiens. Si l'on se demande par exemple 
avec Mme Léonie Rouzade (Publication de l'Union de pensée fé- 
minine) : Qu'est-ce que Vimmortaliié ? on peut y répondre comme 
elle dans un sens très noble, c'est l'emploi nuisible de la force, de 
l'intelligence et des capacités, c'est vouloir maintenir cette cruauté 
désormais inutile et qui s'appelle la lutte pour la vie, constatation 
de la nature gui n'est pas plus un devoir que la guerre n'est une 
nécessité, mais, si l'on entre dans le détail de la genèse des lois 
morales chez les peuples primitifs, on s'aperçoit bien vite que les 
théories les plus contradictoires peuvent avoir leur justification 
dès le début de l'humanité. Chez nous l'infanticide des filles, le ma- 
riage de plusieurs hommes avec une même femme, sont des mons- 
truosités. Chez les Todas de Tlnde étudiés par Quatrefages, la 
loi morale les prescrits. Il fut un temps où le peu de ressources 
de ces peuples les obligea sous peine de disparition à détruire à 
la naissance une partie des enfants qu'ils ne pouvaient nourrir. 
Comme ils étaient entourés d'enn^nis et qu'ils avaient besoin d'être 
un grand nombre de défenseurs, leurs prêtres prescrivirent l'infan- 
ticide exclusif des filles dans une large mesure. Le nombre des 
femmes étant de ce fait étroitement restreint, ils érigèrent en- 
core comme remède le mariage polyandrique. A bien réfléchir, 
peut-on sérieusement les en blâmer. Voilà qui est discutable; ce 
qui l'est moins, c'est l'influence néfaste de la persistance reli- 
gieuse qui a conservé chez les Todas des coutumes qui ne s'ac- 
cordent plus avec leur condition actuelle. Là est la moralité tradi- 
tionnelle ; là au point de vue naturel réside l'immoralité. Mme L. 
Rouzade fait ressortir un illogisme analogue à celui que je cite à 
propos du « Croissez et multipliez » de l'Evangile et expose un 
point de vue intéressant sur les rapports dans le mariage (1). Mais 
comme exercice intellectuel, il est infiniment suggestif d'étu- 
dier la façon dont les auteurs catholiques s'y prennent pour subs- 

(1) Littérature féminine récente sur ce sujet : Ellbn Key, De l'amour et du 
mariage [Flammarion) \ Gabriel Monod: Ellen Key et ses idées sur Tamour et 
le mariage. Revue Bleue, 4, U mai ; Claire G..., Amour et maternité (Librairie 
des sciences psychiques) ; Emma Drake, Ce que toute jeune femime devrait sa- 
voir (Fischhacher), etc. 



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536 LA REVUE INTELLECTUELLE 

tiluer l'absolu moral à la relativité. Voici M. E. Schîff mâcher (les 
Idées mères du socicdismej la Raison catholique, 1" fév.) qui s'ef- 
force de démontrer Terreur base de la morale socialiste. Suçposon^ 
qu'au lieu d'être Français, il soit l'un des Todas plus haut cités qui 
veuille, sur son raisonnement, démontrer l'erreur antireligieuse. 
Il dirait : « Je suis polyandriste parce que ma religion me l'or- 
donne et qu'elle est une révéUxtion sensible de la divinité basée sur 
les faits apportés du dehors. Pour vous c'est l'esprit humain qur 
enfante le dehors et dirige l'activité humaine dans ses réalisations. 
(C'est complètement faux. Les matérialistes n'ont jamais dit cela et 
M. Schiffmacher leur sert leur propre déterminisme en en dénatu- 
rant les conséquences). Pour moi, continuerait-il, les idées de Dieu, 
de société, de famille (et par suite de polyandrie légitime) viennent 
du dehors. Ce sont des faits transportés du dehors en moi, que je 
dois respecter : voilà pourquoi je tue mes filles et partage ma 
femme, car telle ma religion m'enseigne la famille et je dois tenir 
compte des faits de la tradition. Que tout cela est donc puéril ! Les 
faits du dehors et du dedans sont liés entre eux et réagissent cens- 
tamment les uns sur les autres. L'action des faits du dehors dé- 
montre tout simplement qu'il ne saurait y avoir de libre-arbitre 
absolu et par suite de responsabilité morale absolue. La constata- 
tion que le dehors ne se trouve pas dans son action, en présence 
d'une inertie totale, mais en présence d'une réactivité acquise, 
prouve que l'action du dehors n est pas seule à considérer dans les 
faits, que la volonté humaine, pour déterminée qu'elle soit dans 
l'ensemble, n'en est pas moins un agent universel et, en tant que 
liée à l'organisation cérébrale, un des rares agents susceptibles de 
conscience individuelle, ce qui ne peut être dit pour tout le dehors 
inorganique, .plus aveugle qu'elle. D'une même réalité, le ceneau 
reçoit par les sens des réflexions multiples et indirectes d'appa- 
rences.Le contrôle seul de la raison, dans le fonctionnement cérébral 
normal, lui permet de démêler la réalité de ses images, et s'il y ô une 
réalité que l'homme ignore, le dehors seul ne saurait lui en révéler 
la connaissance puisqu'il la lui présente sous formes d'apparences 
qu'il n'est pas lui-même organisé pour connaître. L'homme n'a 
qu'un, contrôle : sa raison. C'est la fonction d'un organe et ce con- 
trôle n'est efficace que si l'organe est en état normal. La raison 
n'est orgueilleuse d'elle que dans le sens qu'elle est obligée de 
se reconnaître l'activité supérieure de toule connaissance, mais 
elle est parfaitement consciente de sa relativité, de sa liaison à la 
matière, de son détraquement possible dans la folie, par exemple, 
et son rôle serait plutôt modeste si, contre tout bon sens, des cer- 
veaux qui ont reçu leurs inspirations du dehors, en effet, par 
d'autres cerveaux, ne prétendaient gouverner la raison des vivants 
en progrès, par la raison de morts, arriérés par rapport à nous, 
supérieurs par rapport aux hommes de leur temps, à la barbarie 
desquels ils n'ont pu s'imposer que par le mensonge et qui ont 
inventé Dieu, afin d'opprimer les hommes. 

Les idées mères du socialisme et même de l'anarchie ne sont d'une 
autre essence que celles du christianisme que parce qu'elles 
correspondent à d'autres temps et" leur évolution dans un certain 
sens est la même. Le Soir de Bruxelles le constatait récemment 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 537 

{Semctine, 4 mars), à propos du syndicalisme catholique, du syn- 
dicalisme jaune, du socialisme nationaliste, militariste, antisémi- 
tique, etc., en citant ces passages des Systèmes socialistes de Vil- 
fredo Pareto « l'un des plus sérieux démolisseurs du collectif 
visme », d'ailleurs : 

« Quand le christianisme vit croître énormément le nombre de 
ses prosélytes dans le monde romain, il dut faire de remarquables 
efforts pour concilier ses préceptes, évidemment à l'usage exclusif 
des fort petites gens, avec les co4:iditions de la vie d'une société où 
ne manquaient pas les riches et les puissants. » L'auteur ajoute : 
« Nous verrons au chapitre XIV que le socialisme, à son tour, 
commence maintenant à entrer dans cette phase. » Mais pour- 
suivons : « Tant que le christianisme fut persécuté, ce n'était, en 
général, que les personnes capables de sacrifier leurs intérêts à 
leurs convictions qui se convertissaient. C'est ce qui arriva de nos 
jours pour le socialisme. A peine 1© christianisme devînt la re- 
ligion dominante, il attira des gens pour lesquels la reli^on 
était avant tout une affaire d'intérêts, et il en est ainsi mainte- 
nant, en certains pays, pour le socialisme. » Et alors que se passe- 
t-il ? Ceci : « Il arrive souvent que lorsqu'une doctrine a beau- 
coup d'adhérents, quand certains sentiments sont très répandus, 
des personnes pensent qu'il est habile de faire servir cette doctrine 
ou ces sentiments à leurs fins, d'en respecter la forme tout en 
changeant le fond. » Et c'est ainsi, conclut le cilateur, que le chris- 
tianisme qui au début ne recruta guère ses adeptes que parmi les 
pauvres, ut plus tard de nombreuses recrues aans les classes ri- 
ches ; c'est ainsi que l'Evançile, réquisitoire du pauvre contre la 
société, est devenu le palladium des bien-assis dans le monde. » 

Et c'est ainsi, dirons-nous nous-même que ce sont les plus vi- 
brants défenseurs de l'Eçlise qui sont à l'heure actuelle les plus 
violents ou les plus méprisants adversaires de toutes les tentatives 
d'émancipation faites pour faire pénétrer plus de conscience et plus 
de bien-être dans la classe pauvre. 

Aujourd'hui où l'on voit les fils de famille do la bourgeoisie ré- 
publicaine s'éloigner d'une démocratie qu'ils sont incapables de 
comprendre, il est bon do relever le mode de raisonnement qu'ils 
emploient contre elle. Comme certains constatent la latte pour la 
vie à seule fin de devenir féroces, ils constatent l'inégalité dans 
la nature pour justifier l'aristocratie, sans se douter que le ré- 
gime démocratique a précisément pour but de parer aux maux et 
à l'injustice naturelle que crée l'inégalité. De plus l'inégalité de 
rang n'est pas une inégalité naturelle et le fait de mettre un crétin 
sur un trône par exemple parce que sa naissance l'y appelle ne 
correspond nullement à la logique dont ils recommandent leur 
raisonnement. Le régime démocratique n'a pas pour but d'élever 
tous les individus à la même hauteur, ce qui serait absurde, mais 
de leur donner le moyen de se développer ou tout au moins de ne 
pas s'opposer à ce qu'ils se développent suivant leurs facultés na- 
turelles, ce qui est justice. Alors l'égalité ou l'inégalité factice dis- 
parait. Ce n'est pas ainsi que M. Léonce Duparc {Egalilé et 
nivellement, Hérisson, Annecy) voit les choses, ni M. Paul Bourget 



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538 LA REVUE INTELLECTUELLE 

(Récent : les Théories sociales de Paul Bourgel, par E. Poiniot^ 
Revue sociale catholique, mars-avril), Tégalité devant la loi qui 
s'accompagne du suffrage universel présente des avantages énor- 
mes pour le bien général. S'il est vrai que lorsque les hommes 
se réunissent, ils réunissent surtout leurs médiocntés (et l'Acadé- 
mie française en est la preuve la plus marquante), nulle réunion 
d'hommes n'a l'intelliffence de toutes les autres et le peuple est par- 
faitement conscient d un nombre infini de choses que l'aristocratie 
doit ignorer. La réciproque est d'ailleurs vraie. En France, plus 
particulièrement, ce suffrage donne une résultante propice ; mais, 
si l'on se refuse à l'admettre, on peut être certain qu'un régime 
censitaire en donnerait une bien plus mauvaise ou alors que ce ré- 
gime censitaire soit basé sur l'instruction, et ne remplaçât pas la 
brutalité d'en bas corrigée de l'intelligence démocratique, par la 
brutalité d'en haut soutenue par la vanité d'une aristocratie. L'élé- 
vation générale des hommes se mesure à la conscience démocra- 
tique. Nul pays ne répond mieux en absolu à l'idéal de M. Du- 
parc et Paul Bourget que la Russie, la Chine, la Turquie, le Siam 
et l'ancien Dahomey. Ce qu'ils appellent la décadence de la France 
vient de sa faiblesse matérielle et la faute en est à l'Empire qui, par 
deux fois, nous a conduit à la ruine. Notre prestige moral parmi les 
peuples ? Quand on tourne la tête vers nous, c'est la liberté qu'on 
regarde. La France n'a pas déchu. D'autres peuples se sont élevés 
et d'autres encore s'élèvent. Ce n'est pas un dilemne politique qui 
peut y changer quelque choee. 

On ne peut pourtant pas convaincre notre idéal que le mieux 
serait l'évolution rétrograde vers un état pareil à cet abominable 
régime russe, dont la politique intérieure autant qu'extérieure fut 
de tous temps, une politique de duplicité. La dernière fois que 
la Revue Intellectuelle a parlé de la Russie, ce fut pour adopter 
entre toutes les opinions, celle de Bonnard de la Semaine littéraire^ 
c'est-à-dire d'une dissolution à brève échéance. Le tsarisme louvoie, 
trompe la Russie et TEurope. On a proposé l'arrestation de cin- 
quante députés à la veille de travaux sérieux propres à démontrer 
1 utilité du parlement. Aujourd'hui la Douma est dissoute. On mo- 
difie la loi électorale de telle sorte que la Douma nouvelle ne 
servira plus* qu'à excuser la politique personnelle au nom de l'in- 
lérêt général. On reprend des deux mains ce qu'on accorde d'une. 
De l'excès des maux de la Russie on s'efforce de faire sortir le pire. 
Ah ! là c'est bien l'inverse de l'égalité ! Tout ce qui a quelque su- 
périorité vraie supporte un double joug, celui de l'ignorance et ce- 
lui de l'absolutisme ! Dans le môme numéro, j'attirais l'attention 
à propos de l'ancienne loi Waldeck-Rousseau, sur l'état lamenta- 
ble des viticulteurs du Midi (1) ! Et voilà qu'aujourd'hui tout le 
Midi est en révolte. Toutefois, pour être franc, si je signalais alors 
une cause de mévente dont ils sont irresponsables, par sympathie 
pour leurs souffrances, je ne disais pas tout, car, ils gardent quel- 
({ue responsabilité dans leur malheur. Pour bien dire, ils sont cou- 
pables d'un peu d'imprévoyance et de manque de solidarité. Il y a 

(1) Récent sur le sujet : F. .\tger, la Crise viticoie (Giard et Brière ^ 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 539 

longtemps qu'ils eussent dû fonder des syndicats,supprimer les cour- 
tiers, déplanter de la vigne et donner plus de soin à leurs cultures. 
Leur surproduction fait du tort à d'autres régions où la révolte ne 
s'installe cependant pas. Le Midi joue par rapport à l'Etat le rôle 
d'un malade fantasque. Le plus triste, c'est qu'en réclamant des 
soins, il se refuse d'avance et d'opinion préconçue à accepter le 
remède qui lui semble devoir être amer. Les charlatans l'ont excité 
contre le médecin qu'ils réclament. Comme des enfants, il suffit 
aux méridionaux que tout le monde souffre à cause d'eux.' Enfants 
fjfâtés de la France, que Paris traite sur un pied de faveur (places 
et décorations), ils veulent faire beaucoup de bruit et briser des vi- 
tres pour rien. Il est inconcevable qu'ils prétendent instaurer les 
luttes de clochers à régions et faire des Révolutions en France 
quand nul ne se refuse à s'occuper de leur sort, que gogos et ma- 
tamores, ils se prêtent à l'intention de ceux qui veulent les aliéner 
à la République dont ils s'apprêtent à faire payer cher l'indulgence 
et le bon garçonnisme. Leur délire est celui de la fièvre encore 
bien plus que de la faim. Et c'est un triste spectacle qu'ils offrent au 
reste de la France. 

Observation : Depuis que j'ai écrit ces lignes, il y a eu du sang versé. L'ex- 
pectative des socialistes au Parlement s'explique, par raison de tactique supé- 
rieure, mais qu'espèrent tirer de ce mélange des virus de doctrines opposées, 
nationalisme régional et indiscipUne dans l'armée ceux qui, sur les lieux atti- 
sent cette flambée d'inconscience, de concert avec la réaction? 



Le Socialisme et l'Association 
des personnes 



« Il ne s'agit pas, écrivent les auteurs d'un livre récent, sur 
ce qu'a {ail et ce que peut (aire le socialisme pour l'amélioration 
générale (1), de bâtir dans les nuages une cité merv-eilleuse où 
tous les êtres humains, sans aucune contrainte extérieure, sans 
autre maître que leur conscience, sauraient d'eux-mêmes, accor- 
dant une valeur égale à leurs besoins et à ceux d'autrui, mesurer 
leur production à leurs forces et leur consommation aux ressources 

(1) Georges Renard, en collaboration avec A. Berthod, G. Fréville, A. Lan- 
DEY, P. Mantoox, F. SiMiAND, le Socialisme à Tœuvre, 1 vol. in S", 4 fr. (Cor- 
nély). Complémentaires récents : E. Fourmèrb, l'Individu, TAssociation etFEtat 
{Alcan)\ E. VandErvblde, ie Régime socialiste, Mish et T. Bruxelles ; L.Maurt, 
Paul Louis, Revue Bleue, 20 avril ; E. Faguet, le Socialisme en 1907, Société 
française d'imprimerie et de librairie ; P. BoSQ l'Œuvre des socialistes, Républi- 
que française, 13 février, etc. (Ces deux derniers antisocialistes). 



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540 LA REVUE INTELLECTUELLE 

totales équitablement réparties entre tous les membres du corps 
social. C'est là un idéal très pur, très noble, très généreux, qur 
peut, durant des siècles, guider comme une étoile Thumanité en 
marche. Mais d*abord, à supposer cette mentalité si haute univer- 
sellement répandue sur la terre, il faudrait, même alors, parmi 
les populations habitant la planète, une organisation pour assu- 
rer la création régulière cl la juste distribution des produits variés 
qui seraient nécessaires à leur existence et à leur bien-être. A 
plus forte raison en faut-il une pour se rapprocher d*un pareil 
idéal. ». 

Cette organisation est, suivant eux, l'ensemble des solutions à len- 
tances socialistes, avec comme premier moyen et comme ten- 
dance première, l'association des personnes. Si les syndicats ont 
beaucoup fait parler d'eux dans ces derniers temps, les révoltes 
du midi viennent à point pour démontrer qu'il n'est pas néces- 
saire que le socialisme se mêle aux questions politiques et éco- 
nomiques, pour que des perturbations soient créés dans Torganisme 
social. J'ai même entendu dire par des gens absolument compé- 
tents et très au courant des événements de la région Sud, que la 
fondation de syndicats agricoles très organisés serait indispensables 
pour remédier aux déboires des viticulteurs. Or, parmi les modes 
d'associations des personnes, les syndicats de production équivalent 
aux syndicats des travailleurs. 

Depuis que les curés de Paris cherchent eux-mêmes à s'orga- 
niser en syndicats, il ne saurait être permis de contester que les 
associations de personnes dans les temps actuels ne sont pas néces- 
sairement libertaires. Les syndicats répondent à une nécessité de 
fait et les dissoudre équivaudrait aujourd'hui à une sorte de réta- 
blissement de l'esclavage. Il y a encore des républicains très libé- 
raux qui ne s'en rendent pas compte et s'imaginent que c'est l'ima- 
gination des rêveurs ou Tambilion des politiciens à paradoxes qui 
a poussé dans cette voie. Qu'on lise donc dans la Nouvelle Revue, la- 
quelle ne saurait passer pour une revue révolutionnaire, l'étude 
sans parti pris de Joseph Ribet sur la Question syndicale {l^ mai). 
Il y est dit que, par la loi Chapelier, lorsque la Révolution fran- 
çaise avait formellement interdit la coalition et l'association pro- 
fessionnelle, elle ne pouvait prévoir le bouleversement qui allait 
transformer, de fond en comble, l'industrie du xix* siècle. « L'aug- 
mentation fantastique des forces productives par la vapeur, Télec- 
tricité, les procédés chimiques et mécaniques, entraîna un phéno- 
mène général de concentration qui mit entre les mains de la classe 
privilégiée du patronat une extraordinaire puissance économique. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 541 

Les grandes usines métallurgiques, les grandes exploitations mi- 
nières, les filatures aussi vastes qu'une petite ville, séparèrent le 
patron de l'ouvrier. Celuî-ci devint une unité anonyme dont le tra- 
vail propre n'était plus discerné mais fondu dans le calcul global 
des profits de l'entreprise. » — ce La loi de 1867 sur les sociétés fit 
ffiailre une foule d'entreprises, aux patrons anonymes vis-à-vis des- 
quels l'ouvrier se sentait absolument isolé et se considérait, à peu 
près uniquement, comme une machine vivante. Des excès na- 
quirent, conséquence fatale de l'immense révolution qui s'était 
opérée. Stimulés par la concurrence, les producteurs ne surent 
pas résister aux facilités de produire que leur donnaient les ins- 
truments merveilleux qu'ils possédaient, et de terribles crises de 
surproduction se manifestèrent. Le résultat fut, chez les patrons, 
malgré la loi prohibitive, une tendance au rapprochement et à 
l'union, la voix de la concurrence fut étouffée au nom de l'intérêt 
supérieur du patronat, et des associations patronales se formèrent. 
C'est ainsi que, dès 1859, fonctionna « l'Union nationale du com- 
merce et de l'industrie. » Les ouvriers qui, déjà en 1840, avaient 
senti la nécessité de se grouper, s'étaient, de-ci, de-là, réunis 
sous la forme de société de secours mutuels, qui les mettait à 
l'abri des dispositions pénales, tentèrent d'établir sérieusement un 
contro-poids ■ à la force d'association patronale qui menaçait de 
faire, à sa guise, la loi des salaires. En 1860, on put citer ainsi 
deux organisations ouvrières assez importantes : la Société typo- 
graphique de Paris », et la « Société générale de la Chapellerie. » 
L'Empire libéral crut devoir approuver ensuite le mouvement des 
associations ouvrières ; il l'encouragea par une tolérance bien- 
veillante ; mais non sans montrer parfois les griffes sous le ve- 
lours ; le associations ouvrières vécurent dans l'incertitude, même 
sous ce régime de tolérance, tandis que les sociétés patronales 
fonctionnaient ouvertement. » Il ressort bien de ceci, que ce n'est 
pas le prolétariat qui seul a commencé la besogne des groupe- 
ments économiques et que, de ce côté, le socialisme moderne ne 
saurait être en rien comparé au communisme de Platon ou de 
Thomas Moorus. Le Second Empire abroge donc, en 1864, les 
articles 414 et 415 du Code Pénal, puis cherche à revenir en ar- 
rière après que Karl Marx eut fondé l'Internationale. Arrive la 
guerre, les associations ouvrières sont oubliées jusqu'en 1877 où 
la question se pose avec une nouvelle force. Les congrès se suc- 
cèdent et il fut impossible de n'y pas sanctionner le droit d'asso- 
ciation professionnelle. « La loi du 21 mars 1884, écrit Joseph Ri- 



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542 LA REVUE INTELLECTUELLE 

bel, n'est donc pas née d'une théorie politique : c'est une loi impo- 
sée par les faits économiques. » A remarquer encore, que tous les 
collectivistes ne virent pas, au début, les syndicats avec bienveil- 
lance. Rapprochons-nous maintenant de l'opinion des socialistes 
actuels. Constant Deville (VAvenir syndical^ Moniteur des Syndi- 
cats^ 3 mars), concluant à très peu près dans le sens de l'écrivain 
de la Nouvelle Revue^ c'est-à-dire dans celui de la neutralité poli- 
tique, écrit : « Si l'on remonte à l'origine des groupes, se constituant 
dès 1872, en chambres syndicales, on voit que l'article fondamental 
de leurs statuts édictait que: « Le syndicat a pour but de chercher à 
réaliser, par l'étude, la concorde et la justice, en vue du progrès mo- 
ral et matériel des travailleurs, toutes les améliorations qu'ils sont 
susceptibles d'obtenir ; et de servir d'école, pour apprendre aux 
corporations à faire elles-mêmes leurs affaires. » — « Sur aucun 
point, dans les différents rapports qui accompagnaient cet exposé 
de principes, l'idée de grève n'était abordée. » — « Aujourd'hui, 
l'erreur et le mal proviennent de ce que les {ennents de grève la- 
tente se sont insinués dans l'organisme syndical. » — « Actuel- 
ment, les petits lonctionnaires de VEtat, les instituteurs surtout, 
semblent admettre que le syndicat légalise ou justilie la grève. » 
— « Il faut expurger de l'opinion publique l'idée, très répandue, 
quô syndicat veut dire « grève. » — a Œuvre de libre arbitre l'avenir 
syndical, est au prix du bien qu'il est appelé à faire, et non du dé- 
sarroi qu'il peut causer. » 

Nous en arrivons maintenant au point de vue de Georges 
Renard et de ses collaborateurs dans le Socialisme à V œuvre. Pour 
eux, c'est la coalition temporaire des grèves qui, en se stabilisant^ 
a donné naissance aux syndicats. C'est par elles <c que peu à peu 
la volonté ouvrière a pris conscience d'elle » et est parvenue « à 
briser le cercle des contraintes sociales qui l'enserraient. » 
« C'est ce qu'il faut se remettre sans cesse en esprit pour juger 
sainement du sens et de la portée véritable de ces mouvements, 
sans s'arrêter aux apparences confuses ou chaotiques qu'ils re- 
vêtent parfois, comme aussi pour comprendre la considération et 
l'attachement confiant que la classe ouvrière a eus et continue 
d'avoir pour ce moyen d'exprimer et d'imposer ses revendica- 
tions. » 

Le syndicat se distingue de la coalition temporaire par sa per- 
manence. Toutefois le but qu'il se propose est de maintenir ou 
d'améliorer la condition des salaires même en dehors des grèves, 
bien qu'il ne manifeste souvent son activité qu'au cours de celles- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 543 

ci en jouant le rôle de comité directeur très actif. Certains limite- 
raient volontiers à cette tâche l'action syndicale « parce qu'ils 
sont plus préoccupés du caractère révolutionnaire de certaines 
grèves et du développement de Tesprit de révolte, que d'une ac- 
tion continue susceptible de transformer les conditions de travail 
et l'esprit même des ouvriers. Leur foi en une révolution brusque 
et prochaine leur interdit toute tactique préparant des effets à lon- 
gue échéance. En fait, ces formes rudimentaires du syndicat ten- 
dent à disparaître, à mesure que le mouvement syndical se dé- 
veloppe. L'expérience de tous les pays où l'organisation ouvrière 
est la plus puissante ne nous permet pas de voir seulement dans 
le syndicat une organisation de révolte impulsive et irréfléchie, 
une ligue temporaire destinée à échauffer l'enthousiasme des indivi- 
dus qu'elle groupe, à obtenir d'une foule inorganique des résultats, 
éphémères d'ailleurs, auxquels les intéressés ne songeaient pas. 
Le syndicat est une association organisée, dont l'action doit être 
constante, et dont tous les adhérents doivent être conscients de 
leurs actes. » 

Ce que Georges Renard appelle la forme rudimentaire du syn- 
dicat est au contraire considéré comme la seule possible et la seule 
vraie, par un assez grand nombre de libertaires et voici l'opinion 
de l'un de ceux-ci (Syndicats et syndiqués, le Libertaire^ 10 fé- 
vrier) : 

« Le syndicat est la réunion des exploités contre les exploiteurs; 
c'est le groupement constitué dans le but de vous faire connaître les 
véritables causes de la misère au milieu de laquelle vous végétez ; 
c'est l'école d'énergie où vous puiserez la volonté de la révolte ; 
où, réunis, vous constaterez votre force ; et que de cette consta- 
tation à l'usage de votre puissance, il n'y a qu'un pas. » 

L'auteur, dont j'ai oublié le nom, n'en est pas d'ailleurs à une 
contradiction, car immédiatement après, il écrit : « Nous avons la 
ferme volonté d'orienter Faction syndicale sur le terrain purement 
économique. » 

Et plus loin : « Les syndicats, les fédérations, la confédération 
ne doivent pas être des parlottes où des coteries se forment et 
disputent pour la conservation de situations acquises, mais bien 
des instruments de lutte contre toutes les oppressions. » 

Je n'ai pas à discuter les théories de l'écrivain, mais il me sem- 
ble que si j'avais à dire que le syndicat doit être l'école de la 
solidarité ouvrière, je m'exprimerais autrement. Nous avons suivi 
l'échelle des opinions. 



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|>4i LA REVUE INTELLECTUELLE 

Il en ressort cette affirmation indubitable, de l'avis unanime des 
catholiques, modérés, socialistes de toutes nuances, anarchistes 
et libertaires, le syndicalisme est une résultante économique né- 
cessaire à laquelle la politique doit rester étrangère, voilà la théorie, 
mais.... 

Mais en réalité tous les partis cherchent à s'emparer de leur di- 
rection dans un but politique : voilà le fait. £r ce moment ce sont 
les libertaires qui triomphent et dirigent. De même que la réaction, 
à la roulette d'un coup d'Etat, certains joueraient volontiers à la 
loterie d'une révolution la partie de sagesse qui mènerait sûrement 
et lentement au but d'émancipation à atteindre. Reste à savoir s'ils 
seraient suivis. 

Les frontières de classes ont leurs nationalistes. L'évolution du 
mieux au mieux avec adaptation par étapes nous semble à nous 
plus rationnelle qu'une marche au progrès, par convulsions vio- 
lentes, de la république à l'Empire et à la guerre. iMais nous som- 
mes en dehors des partis et nous comprenons très bien qu'un 
gouvernement qui permettrait à ses fonctionnaires de s'incorporer 
au syndicalisme politique signerait des deux mains son arrêt de 
mort, en l'anarchie de la nation : Ces compliments de la Libre Par 
vole (3 avril) aux signataires de l'affiche aux ministres feront mieux 
comprendre mes raisons que des arguments : « C'est le ton, dit 
M. Edouard Drumont, qui a plu au public dans la sommation 
adressée à Clemenceau, et affichée sur tous les murs, par le Co- 
mité du droit syndical pour les foncticmnaires de l'Etat. On sent 
vraiment là le langage d'hommes libres qui ont le plus souverain 
mépris pour ceux qui nous gouvernent et qui parlent au gouverne- 
ment qui dépend d'eux, comme on doit lui parler. » Bon apôtre, va ! 
« Quant au droit de se syndiquer pour les fonctionnaires, je crois 
connaître assez l'intelligence de mes lecteurs pour pouvoir affirmer 
que cela leur est profondément indifférent. » 

Les solutions socialistes ont commencé avant les doctrines so- 
cialistes. 

Dans le Socialisme à V Œuvre, Georges Renard et ses collabo- 
rateurs étudient les autres formes d'associations de personnes : 
d'arbitrages, d'assurances ouvrières, de législation internationale 
du travail, de coopération de production, de consommation, de 
crédit, etc. Plus loin, ils étudient la socialisation des choses, les 
problèmes de la politique, ceux de l'éducation et ce livre est pour 
ceux qui veulent se renseigner sur la manière dont le socialisme 
prétend se réaliser, car prenez toutes les institutions précédentes 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



545 



en développement rationnel, en Tharmonic de fonctions agrandies, et 
ajoutez-y la République, vous irez beaucoup plus loin, par le tra- 
vail de la paix, que par la Révolution, qui est le travail de la 
guerre. 

La partie intelligente de la nation qui se croit libre hors dt^ 
Temparquement des castes n'irait jamais vers celte dernière que 
si on l'obligeait à choisir entre elle et sa conlre-partie. 

Souhaitons que cela n'arrive jamais. 

Rignao-Zélien.. 




RBV. INTBLLET. 



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JACQUES DE TENSIN 



Svanle Arrhénius, après lord Kelvin, rei)reiid la théorie invrai- 
semblable bien que possible, sans nul intérêt philosophique dans 
tous les cas, de Tapport de la vie sur la terre par des cosmozoaires 
introduits par les aérolilhes. On trouve des aréolithes qui portent 
des traces de carbone. Les espaces interstellaires sont ou doivent 
ôlre froids, mais, on a vu des bactéries résister à des froids de 
200® au-dessous de zéro. Il ne reste plus qu'à se demander com- 
ment sont nés les cosmozoaires hors de la terre. Ce qui fait l'inté- 
rêt d'une hypothèse, c'est qu'elle vient à l'appui de faits qui s'en- 
chaînent en elles. Les qualités d'imagination peuvent manquer 
d'à-propos. M. H. de Varigny, {la Nature et la Vie, 1© Temps, 
30 mars), qui expose les explications d'Arrhénius dit que l'origine 
de la vie reste mystérieuse, comme la matière, la force, la cons- 
cience et tout ce qui est intéressant. La descendance de l'homme 
aussi paraissait autrefois mystérieuse. Gœthe, un jour vit nager ime 
grenouille et remarqua la coïncidence morphologique de ses or- 
ganes et des nôtres. Il eut l'intuition de la réalité. Un nombre très 
grand de faits, sans signification jusqu'à Darwin, mirent en relief, 
avec ce dernier la loi générale des enchaînements organiques. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 547 

Pourquoi, (et c'est là le fait intéressant, non la théorie saugre- 
nue des cosmo^oaires), en cet enchaînement de la loi de la gravita- 
iion biologique, le chaînon de la matière à la vie proprement dite, 
ne viendrait-il pas prendre place ? L'ex-Bathibius, longtemps consi- 
déré comme le plus simple des organismes, n'est qu'une masse de 
chaux précipitée par Falcool, soit, mais le seul fait qu'il se multi- 
pliait et se nourrissait comme un organisme, le seul fait qu'on aie 
pu se tromper sur ce composé chimique, au point de le prendre 
pour un être vivant, n'a-l-il pas sa signification. Au figuré s'entend, 
n'est-ce pas là, la grenouille de Goethe ? 

A propos de la possibilité d'existence d'un grand continent an- 
tarctique dès les plus anciens temps du monde, à laquelle l'étude 
géologique, paléontologique et zoologique de Madagascar pouvait 
apporter quelque clarté, nous avons signalé, Revue Intellectuelle 
de mars, une étude de M. Trouessart, dans la Revue Scien- 
tifique, sur les afffinités de la faune de la grande île, dans le 
temps où le même auteur continuait la publication de son tra- 
vail, sur la Distribution géographique des animaux vivants et fos- 
siles. (Avant les reptiles : le Naturaliste, depuis le numéro 457; 
Reptiles (1), 1", 15 avril ; Mammifères, 1", 15 mai, etc.). M. Paul 
Lemoine, dont il avait discuté des travaux analogues, lui répond 
dans la Revue scientifique du 4 mai: (A propos de quelques pro- 
blèmes de biogéographie et de paléographie) (2). Les travaux de 
paléc^éographie empruntés à M. de Lapparent auraient été révisés 
différemment par lui en 1900 et 1906 et il n'y aurait plus de pénin- 
sule indo^malgache ni de continent sino-australien dans ces der- 
niers, mais sur tout le pourtour du globe, une mer (Mésogée) sé- 
parant, tant le sud américain, du Nord, que Tancieni continent, de 
l'Afrique. P. Lemoine s'élève aussi contre la théorie qui ferait de 
la Patagonie, le départ de migration des Lémuriens, lesquels au- 
raient peuplé l'Amérique du Nord, par dispersion boréale (faune 
de Wyoming) et de celle-ci, l'Euroge, par 1 Est (éocène supérieur 
de France et de Suisse); d'un autre côté, par l'orient de la Pa- 
tagonie, l'Afrique et Madagascar. M. Paul Lemoine aurait eu le 
mérite de découvrir des terrains aquitaniens à Madagascar. On 
sait que c'est en des couches de cet âge, qu'à Thenay (Beauce 
française), l'abbé Bourgeois a cru trouver les premiers rudiments 
de l'industrie humaine ou préhumaino (silex éclatés et retouchés). 

Au sujet d'une possibilité de liaison possible de l'Europe et de 
l'Afrique, soit au pliocène, soit au quaternaire, nuls travaux ne 
sont mieux susceptibles d'éclairer la question que ceux de M. Boule 
sur les Grottes de Grimcddi (Tome I, fasc. 11, imprimerie de 



(1) CcHnplém-eiitaire récent : Même auteur, les Animaux à sang chaud 
et l'évolution de la chaleur animale, i2ei>ue scientifique, 27 avril. Docu« 
ment illustré sur les grands sauriens : Le diplodocus, lUttstratian, 
25 mai. 

(2) Complémentaires récents : Lbmoine, Etudes géologiques dans le 
^ord de Madagascar. Contributions à l'histoire de l'Océan Indien. Thèse 
de géologie commentée par la Bévue Scientifique, 27 avril. 



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548 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Monaco) (1). L'intérêt préhistorique de ces cavernes est unique au 
monde, fouillées méthodiquement par le chanoine de Villeneuve, 
sur Tordre du prince de Monaco, M. Verneau en a étudié les sque- 
lettes, M. Cartailhac, l'industrie, M. Boule, la géologie. La grotte 
du Prince est une des rares cavités naturelles qui ont subi un 
remplissage continu durant le quaternaire. La succession des 
faunes et des objets s'y précisent. Les traces de mouvements 
littoraux, suivies tant dans les cavernes qu'au dehors, ont permis à 
M. Boule de constater depuis le pliocène, un abaissement progres- 
sif et oscillatoire des contours de rivage. Le Pléistocène inférieur 
à faune chaude est à retrait. Si l'abaissement du niveau des mers 
a atteint 250 à 300 mètres, la liaison avec le nord africain a pu 
se produire, et elle a dû se produire. Au pléistocène supérieur, le re- 
tour de la mer s'est effectué. La théorie de M. Boule lie ces oscilla- 
tions maritimes aux grandes oscillations glaciaires, mais, elle est 
formulée avec beaucoup do réserve. A. Thévenin qui étudie l'œuvre 
du géologue rappelle que les objets des fouilles de Grimaldi ne 
suivent pas la loi classique de succession archéologique, établie 
par de Mortillet père. A la faune chaude de l'Eléphant antique et 
du Rhinocéros de Merck, correspondent au lieu des silex chelléens, 
les types cTe Tindustrie moustérienne à faune froide (2). Quant aux 
squelettes du pléistocène ancien, ils sont du type négroïde comme 
la mâchoire humaine découverte dernièrement par M. Favraud, 
{Communication à rAcadémie des Sciences, mai), à Petit-Puymo- 
sen, Charente, dans une brèche quaternaire à industrie paléoli- 
thique. Le prognatisme de cette mâchoire est caractéristique (3). 
Les importants travaux de la Commission des enceintes préhis- 
toriques de France sous la présidence du D' Guebhard, continuent 
à s'accumuler en matériaux d'archéologie, qui tendent à établir 
un lien entre les temps d'avant l'histoire et la féodalité. Entre autres 
communications mensuelles, celle de M. U. Dumas (Séance de 
février, YEvolution de Venctinte de pierres. Bulletin de la Société 
préhistorique de France, février) émet l'opinion que les seules en- 
ceintes véritablement préhistoriques, correspondent à l'époque pai- 
sible où dans les plaines résidaient les néolithiques, peut-être à 
l'aurore du bronze. Les petites enceintes de refuge élevées au- 
dessus des grottes, sont celles où l'homme avait dû chercher 

(1) Récent sur la géologie des cavernes: G. Costns, TOrigine de la 
Grotte de Rosée à Enginhoul, près d'Engis (Liège), Bévue de l^Universit^ 
de Bruxelles, mars-avril; A. ViTi, le Lot (Masson), 

(2) Récent sur Tarchéologie préhistorique: G. G. Mac Cubdt, Some 
phases of prehistoric archeology, Science, 25 janvier ; et organes spé- 
ciaux. 

(8) Communications anthropologiques récemment publiées : Société 
d'anthropologie de Paris, D' Sifpb», Note sur des pièces squelettiques néo- 
lithiques, séance du 19 juillet ; Rapport de l'os et de la dent à propos 
d'une mandibule de gorille fracturée, séance du 4 octobre ; Manoxtvribr, 
Note sur les ossements néolithiques du dolmen du Curton, séance du 
19 juillet, etc. Bulletins 4, 6, 6 de la Société. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 54& 

asile, en pleines barres rocheuses, bien avant la fin du bronze. Les 
grandes forteresses à enceintes souvent multiples qui, couvrant les 
hauteurs entières du pays, ne peuvent pas remonter plus loin que le 
proiohisiorique (plein âge du bronze), ont eu leur développement 
à cette époque et leur maximum de puissance avec l'invasion ro- 
maine. (Autres communications importantes Garrisson, Hanotaux, 
chanoine de Villeneuve, etc.; en mars, Mazauric, etc.) C'est un 
oppidum de cet âge que décrit César, en face d'Alésia. Suivant 
M. Bérard> ce serait celui d'Izernore. Npus avons parlé des fouil- 
les du commandant Espérandieu sur un autre point. Il ne reste 
plus guère de doute désormais sur le véritable emplacement de la 
célèbre ville. Ce n'est pas celui qu'avaient cru reconnaître Qui- 
cherat et Henri Martin : ce n'est pas le plateau d'Izernore qui garde 
eneore de nos jours la trace des « travaux titanesques des légions 
romaines » (A. Bérard, Une controverse historique, République 
(rançaise, 31 mars). C'est d'après M. Jules Roche et d'après le com- 
mandant Espérandieu, un autre point que celui situé à 300 kilo- 
mètres à vol d'oiseau des environs de Longeau où se trouvait Ver- 
cingétorix (extrémité du pays des Lingons) et duquel il marcha 
sur la véritable Alésia en un seul jour. M. Jules Roche, cherche 
donc à démontrer, par le texte même de César, qu'Izernore ne peut 
être Alésia dont la description latine « sommet d'une colline tel- 
lement abrupte » correspond en tous points au lieu des fouilles d'Es- 
pérandieu. (J^^l^s Roche, la Question (VAlésia, République fran- 
çaise, 4 avril). M. Bérard, lui, prend texte des Commentaires, 
qu'Alésia vaincue, subit un châtiment effroyable, contrairement à 
ce qu'on lui disait dans une Académie illustre que César ne se ven- 
geait pas. 

Qu'importe d'ailleurs qu'il se vengeât ou non s'il châtiait de même. 
Il ne pouvait certes rien avoir de ce Débonnaire que Max de Ruyder, 
dans la catholique Revue générale {Louis le Pieux, mars), baptise 
du nom de royal méconnu, fils fragile du colosse roi, qui par cer- 
tains côtés, peut-être, serait comme conquérant le plus justement 
comparable au César <lont il rêvait l'Empire : Charlemagnc, Char- 
lemagnc après qui, de désagrégations en désagrégations, le royaume 
n'est plus sous Charles VII, qu'un© province capétienne de la 
France. Et sur la liste de nos rois, voici le conquérant sans glaive, 
celui qui organisa bien plus par la ruse que par la force, Louis XI 
dont Marcel Thibaut étudie la jeunesse dans une œuvre qui charme 
par la littérature autant qu'elle reconstitue {la Jeunesse de Louis XI, 
Perrin). Enfance triste, adolescence studieuse, dont naît un prince 
instruit, prosaïque et rude, tourné vers l'ambition politique, aimant 
par ailleurs, la plaisanterie gauloise, prince oui d une part se fera 
raconter un jour par Commynes et pour qui a'autre part, la facétie 
apprêtera le régal des Cent nouvelles nouvelles, qu'on ira jusqu'à 
lui attribuer. 

L'esprit de sonr siècle engendrera d'ailleurs celui do l'écrivain 
que T. Suran, {les Esprits directeurs de la Pensée française du 
moyen-âge à la Révolution, réédition Schleicher) n'hésite pas à 
placer au premier rang de ceux qui vont influencer l'avenir, jus- 
qu'à la grande tourmente : Louis XI meurt quelques années avant 



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550 LA REVUE INTELLECTUELLE 

la naissance de Rabelais. Après ce dernier novateur, Suran 
compte surtout, Calvin, Ronsard, Montaigne, Descartes, Voltaire,. 
Montesquieu, Diderot et Jean-Jacgues. La Révolution est elle- 
môme lobjet d'un chapitre, mais, 1 auteur ne l'analyse guère que 
pour montrer l'influence des penseurs qui l'avaient précédée. 

C'est Aulard qui, lui, dans le second volume de ses Orateurs de la 
Révolution, Législative et Convention (Comély, édit.), met en re- 
lief les principaux acteurs du grand drame d'affranchisswnent avec 
une psychologie profonde, un style clair et l'ensemble des qua- 
lités qui font de cet auteur l'un des plus probes historiens de 
l'heure présente (1). C'est, avec Louvet, parmi les amis de Mme Ro- 
land, le clan des Girondins indépendants : Isnard, Lanjuinais, 
l'abbé Fauchet et, de la Gironde, quelques orateurs secondaires cu- 
rieusement décrits comme Lasource, Rabaut Saint-Etienne, etc. 
Voici la Montagne et dans son sein le groupe qui s'appuie sur Dan- 
ton, le Magnanime, la plus belle fi^re de la Révolution, sans nul 
doute, parce c^u'au génie oratoire il unit, au contraire de Robes- 
pierre, la moins mystique des âmes et, au contraire de Marat, le 
plus grand des caractères. Parmi les Dantonistes comme Fabre 
d'Eglantine, Legendre, Hérault de Séchelles, Merlin de Thionville, 
Camille Desmoulins, Chabot, etc. Marat, Cloots et les Hébertistes 
forment le groupe indépendant des Montagnards. Robespierre dont 
le génie peut-être fut néfaste à la liberté, qui mit sa rancune et son 
fanatisme vertueux au lieu de la raison simple et franche de son 
grand rival, Robespierre aîné que suivaient Robespierre jeune et 
Le Bas, et David, et Couthon, et St-Just, etc., fit place aux thermido- 
riens. Pamii les thermidoriens de gauche, Aulard décrit Billaud- 
Varennes, Collot d'Herbois, Barère, etc. Tallien fut l'orateur sail- 
lant des thermidoriens de droite. Au centre siégeaient Sieyès, Ca- 
mus, etc. D'autres étaient indépendants, tels Cambon et Grégoire. 
Sous le Directoire, l'éloquence déchoit. Nulle période ne fut à la 
fois terrible et grandiose comme celle de la Révolution. La mode 
est aujourd'hui de la calomnier, mais, son œuvre reste et aussi son 
terrible enseignement. Elle apprend aux hommes de liberté qu^au- 
dessus de la politique des partis est la politique de Tidée et que 

(1) Récent sur la Révolution : F. Mabson^ Louis XVIII avant la Res- 
tauration, le Temps, 15 mai et E. Daudet, Histoire de Témigration, 
tome III (Hachette); Divers, Sur Louis XVII, Bévue historique de la 
question Louis XVII, février; A. Vandal, Paris au début du Consulat, 
Bévue hehdoTnadaire, 6 et 20 avril ; P. Bliard, le conventionnel Prieur 
de la Marne en mission dans l'Ouest, 1793-1794 (Emile Paul) ; M. Bn^ 
LARD, les Tombeaux des rois sous la Terreur (Perrin) ; T. G., Impôts de 
jadis, le Temps, 22 mai et H. de Turtot, le Tiers-Etat et les privilèges 
(Perrin); "Mi. D., le Premier mouvement préfectoral, Petit Temps, 24 mai ; 
de Maricottrt, de Beaumarchais à Garât, le Mois, avril. La plupart de 
ces écrits sont antirépublicains et leur abondance démontre le sourd tra- 
vail de réaction qui nous mine et que la Revue Intellectuelle est venue 
dénoncer au nom du progrès humain et de la renommée de la France 
libérale. Intéressant : Paul Louis, Histoire des groupements ouvriers 
en France, Après VEcole, janvier et février. 



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LA REVUE IPWELLECTUELLE 551 

dans les moments suprêmes tout homme qui refuse de Tendre la 
main à son rival, qui met ses visées au-dessus de ses principes, 
qui refuse de s'unir pour le salul de tous, ne sauve ni son idée, ni 
son parti, ni lui-même. Elle apprend que la raison, l'indulgence et 
la franchise vont plus loin que la rancune étroite, qu'il faut tou- 
jours dire la vérité aux foules et que flatter toujours le peuple, don- 
ner toujours raison au peuple est un manque de courage dangereux, 
c'est jeter de l'huile au lieu d'eau sur un brasier : c'est faire ce que 
font où ce qu'ont fait par un intérêt politique mal compris, à propos 
de rînsurrcclion méridionale, actuelle, trop de députés régionaux, 
trop de révolutionnaires niaisement dupes de leurs mots, trop de 
réactionnaires qui ne savent pas où peut entraîner, l'élan d'une 
foule inconsciente eux et nous, nous et eux, dans la loterie des 
choses, sans comprendre encore que la parfaite honnêteté est peut- 
être la meilleure sauvegarde de soi-même et la plus grande habi- 
leté, même on politique. 



La Question sociale dans l'histoire 



L'histoire est une science qui commence à peine à prendre cons- 
cience d'elle. Elle ne fut guère dans l'antiquité qu'une esquisse gé- 
nérale d'événements où les faits guerriers et nationaux tiennent la 
plus large place. Quelquefois elle raconte les mœurs, quelquefois 
elle donne accès aux considérations philosophiques, mais, des 
hommes et des choses, elle ne cherche pas à définir les lois. Au 
moyen-âge même, elle devient avec les Villehardouin, les Frois- 
sart et leurs chroniques des hauts faits d'armes, une sorte de litté- 
rature posant la description de la guerre en but esthétique de sa 
conception. Commiues, Guichardin, Machiavel l'élèvent au rang de 
science politique. Si Mabillon et les Bollandisles du xvii", comme 
l'affirme M. Imbart de la Tour, en étudiant quelques Questions 
(ïhistoire religieuse et sociale se rapportant à la féodalité (1), en 
ont érigé quelques règles de critique et d'érudition, je ne pense pas 
qu'ils l'aient fait beaucoup plus profonde que ces derniers. Comme 
le dit Souvestre et M. de la Tour lui-môme, c'est le xix® siècle, 
en son génie de reconstitution qui lui a donné les plus soKdes bases 
et nos historiens récents, précédés d'ailleurs en cela par les 
grands critiques allemands, en ont fait pour ainsi dire une science 
nouvelle. Depuis une cinquantaine d'années cependant, il est bien 

(1) Imbart de la Tour, Questions d'histoire sociale et religieuse, époque 
féodale, 1 vol. in-16, 3 fr. 50 (Hachette). 



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552 LA REVUE INTELLECTUELLE 

vrai que d*érudile et politique, elle tend à devenir, plus exclusive- 
ment sociale. Mais, il ne faudrait pas croire par une erreur d'ex- 
clusivisme facile à commettre, qu'elle n'aie légitimement le droit que 
d'exister sous un jour social. L'Histoire est la Science des sciences, 
le grand lien des connaissances humaines, la Science aux mille et 
mille points de vue qui donne leur signification à toutes les autres 
sciences, l'Uniscience en un mol, telle que je l'ai définie, dans le 
dernier numéro de la Revue Intellectuelle (Théorie de l'Uniscience) 
et sous ce jour d'immensité, s'il fallait à sa conception aller lui 
chercher des ancêtres dans le passé, ce n'est pas chez les historiens 
purs qu'elle en rencontrerait, c'est dans François Bacon, le réno- 
vateur de la méthode scientifique expérimentale qui, de même que 
nous, en sa classification, fait commencer l'histoire à la genèse 
des mondes pour aboutir à la oontemporainalté. Mais dans cet 
espace immense, elle peut subdiviser ses points de vue et le point 
de vue social, (morale, sociologie, politique réunis), c'est vrai, est 
l'un de ses points de vue essentiels, un de ceux qui avaient été 
le moins approfondi et qui guide le mieux les historiens originaux 
les plus récents (1). 

Ainsi, quand M. de la Tour, étudie l'évolution des idées 
sociales du xi* au xin* siècle, c'est le régime du contrat et le ré- 
gime du patronage qu'il tend à restituer en se basant sur des car- 
tulaires dont quelques-uns, ceux de Conques, de Saint-Cyprien, de 
Saint-Père, de Solignac, de Corbie, etc., peuvent offrir en effet les 
renseignements les plus précieux sur l'histoire économique et so- 
ciale du X* et du XI* siècle ; mais pour concis et impartial qu'il 
s'efforce d'être, la conclusion qu'il en lire pour notre temps me 
semble complètement injuste. 

Le moyen-âge, dit-il tout d'abord en commençant le chapitre qui 
se rapporte à ce sujet, a connu la question sociale. Certes, la ques- 
tion sociale est de tous temps. On pourrait avec certitude lui ap- 
pliquer la qualification que le D' Grasset accorde à la science : 



(1) Récents d'une telle inspiration: G. d'Azambuja, THistoire expli- 
quée par la Science sociale, Grèce ancienne (Didot); Myrial, Tldée de 
solidarité en Chine au v« siècle avant notre ère, Bulletin de la Société 
d^Anthropologie de Paris, n« 5 et 6, 1907 ; G. Platon, le Capitalisme 
dans le monde antique, Mouvement socialiste, mars; G. Fbbrbbo, Gran- 
deur et décadence de Rome (Pion), et la Situation d'Auguste après les 
guerres civiles, Bévue des Deux-Mondes, l» avril, plus la polémique se 
rattachant à cet écrivain comme E. Barthéiamt, u la Polémique Ferrero- 
de la Ville-Mirmont w. Courrier européen, 15 mars; A. Luiibboso,, le 
Tre Cléopâtre, Bivista di Borna, 10 mars, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 553 

« jamais finie. » Mais à travers les siècles, elle peut se poser de 

différentes manières. 

Au XI* siècle, le régime seigneurial est établi. La prédominance 
du pouvoir royal, telle qu'elle fut sous Charlemagne par exemple, 
n'est plus qu'un mot. J'aurais voulu que l'auteur fit bien ressortir 
que tout homme a besoin dans une société de deux protections, la 
protection contre les dangers du dehors, celle contre les dangers 
du dedans. Ces deux protections, dans une mesure relative, le 
pouvoir royal cherchait à les lui accorder précédemment, en re- 
poussant l'agression étrangère, en s'interposant entre la plèbe et 
la puissance seigneuriale. J'aurais voulu même, que l'auteur au 
lieu de se complaire dans une dévote admiration moyen-âgeuse, 
afin de rabaisser en définitive les aspirations de notre temps, prit 
conscience de l'infériorité du principe inconscient qui guidait de 
telles formations. Si la royauté s'interposait entre le seigneur et 
l'homme, entre la souffrance et l'oppression, c'était pour y subs- 
tituer par un jeu de forces brutes sa propre autorité. Plus tard, en 
effet, volontairement ou involontairement, quand l'obstacle sei- 
gneurial s'atténuera, la monarchie ne tardera pas à marcher vers 
l'absolutisme. En attendant, la protection royale plus lointaine et 
plus large constituait pour le peuple un avantage. C'est ce qui a 
fait dire à Rambaud que, contrairement aux temps modernes, le 
peuple fut longtemps plus royaliste que la noblesse. 

Mais un jour vient où la puissance royale n'a plus d'efficacité et 
nécessairement, ce jour-là, le manant se réfugie vers le seigneur, 
son pire tyran du dedans, son unique défenseur contre le dehors. 
La seigneurie devient la forteresse qui défend l'entrepôt économi- 
que et le sanctuaire religieux. L'égoïsme de sa puissance n'a plus 
de contre-poids. A peine le féodal distingue-t-il entre le vrai serf, 
le demi-libre et l'homme libre. Il est le maître et il en use. C'est 
bien pour ses sujets « l'uniformité dans la dépendance, disons 
mieux, la servitude ». Et il en abuse aussi, car, la fiscalité n'a 
plus de limites. Aux charges qu'il perçoit pour l'intérêt commun, ce 
maître accumule tout ce que son bon plaisir peut accumuler. 
L'homme est taillable et corvéable à merci. Dans un sens moins 
dramatique, le patron moderne par une loi d'humanité semblable, 
si rien ne s'y oppose, paye l'ouvrier le moins qu'il peut, au-des- 
sous de la misère, s'il le peut, parce que c'est son droit, son rôle 
légitime, que c'est à l'ouvrier à se défendre, et que l'idée de jus- 
tice n'est pas encore entrée dans le contrat de travail. 

Ceci, M. de la Tour ne le dit pas, et si je fais ressortir l'analo- 
gie, il ne faut pas croire que je veuille établir un parallèle tragi- 



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5t>i LA REVUE INTELLECTUELLE 

que entre les situations des ouvriers modernes et des serfs du 
raoyen-âge. Non, je trouve niaises les exagérations de ce genre. 
Mais l'analogie rationnelle des lois est semblable dans la question 
sociale du moyen-âge, et dans la question sociale contemporaine. 
Avec le moyen-âge, voici ce que devient le régime de protec- 
tion : « individualiste à outrance, conservateur à l'excès. Il se 
traduit par la fiscalité, les monopoles, la contrainte, en un mot, 
il est une exploitation des hommes et du sol. Tel est le bilan du 
patronat seigneurial )>. « Pour affranchir les classes populaires, ce 
ne sont pas seulement les dispositions des gouvernants, c*est le ré- 
gime qu'il faut changer. » « Cette conquête supposait une série 
de transformations. » Aux transformations, il faut un principe 
d'actions. Ces idées, ces principes « le peuple les a trouvées autour 
de lui ; il s'est borné à les appliquer et à les étendre, car elles sont 
anciennes. L'une est l'idée de justice ; l'autre est l'idée de contrai. » 
Il semble que nous recommencions notre époque. Ces deux idées 
sont vieilles comme le monde. Elles revêtent la philosophie du mo- 
ment et du lieu, du temps et de l'espace. Mais, je veux bien l'ad- 
mettre avec M. de la Tour, c'est surtout le christianisme qui a dé- 
veloppé la première dans le monde antique et dans le cadre d'une 
morale universelle, qui l'a fixée, car elle est la raison même des 
rapports d'union. « La première, l'idée de justice, est surtout l'ap- 
port du christianisme ». C'est ce que nous appelons aujourd'hui 
justice sociale et solidarité. L'idée de contrat !... Ici, M. de la Tour 
s'attache trop à la comparaison de l'antiquité civilisée et barbare du 
moyen-âge, ne voit pas que l'état divinisé et l'état de droit divin 
personnifié ont une loi de formation qui remonte plus haut. C? 
qui manque à la plupart des historiens d'archives, c'est l'étude des 
sciences naturelles, de l'anthropologie, de la connaissance des peu- 
ples primitifs. Les Francks étaient de réels sauvages, Guizot l'a 
parfaitement établi. En faisant de l'Etat, un homme, ils ne procé- 
daient pas très différemment en principe que les Romains de Né- 
ron. La divination n'était qu'une question de temps et de 
forme (monarques de droit divin) si... si précisément ne se fut 
produit le phénomène féodal. L'extension du contrat n'a qu'une 
cause, l'exagération du caractère privé du pouvoir qui en naquit. 
C'est un recommencement de formation sociale qu'avait dépassé 
l'antiquité. Les hommes du moyen-âge n'étaient pas aptes à se 
forger des conceptions délibérées sur le sujet social. De ce côté, 
ils n'avaient d'autres traditions que des coutumes et tous leurs ciî- 
gagements devaient être nécessairement ou conditionnels ou im- 
posés. En face d'un pouvoir vaste comme le pouvoir royal, un 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 555 

principe eut fini par s'établir et par se raisonner sur le caractère 
commun des pactes divers, mais en faee de mille pouvoirs variés, 
c'est le côté privé des engagements qui devait prévaloir et engen- 
drer le contrat. 

Ceci est en grande analogie pour l'ensemble des relations so- 
ciales avec ce qui se passe dans le patronat de la production : 

1. — Idée de justice chrétienne. 1\ — Idée de justice socialo. 

2. — Nécessité de liberté qui per- 2'. — Révolutions politiques du 
mette l'association : luttes coin- ziz^ siècle. 

munales. 

8. — Régime général des contrats S\ — Même régime dans le cadre 

privés dans le domaine social an- restreint des relations du tra- 

térieur. vail. 

4. — Association réalisée et con- 4*. — Syndicats. 

trats collectifs. 

Pour'' saisir, il ne faut pas attacher d'importance au fait qui a 
surtout frappé M. de la Tour, que les hommes du moyen-âge 
n'avaient pas une théorie toute faite à la Rousseau ou à la Karl 
Marx. La discussion des systèmes est autre chose que l'étude des 
évolutions historiques. D'où qu'elle vienne, d'un système religieux 
ou philosophique, peu importe, la même idée de justice est l'âme 
des mêmes tendances, plus ou moins conscientes, plus ou moins 
raisonnées et s'appliquant à des événements plus ou moins vastes. 
Les idées de M. de la Tour, je l'espère, s'agrandiront jusqu'à 
une plus juste compréhension de son temps. Il ne faudrait pas 
tomber dans le snobisme qui consiste à suivre M. Jules Lemaître en 
tout ce qu'il dit. L'influence de Rousseau n'est pas la seule qui ail 
influencé le modernisme. Rousseau a mis dans la Révolution le 
sentiment indépendamment des encyclopédistes. Il n'est pas tout le 
xviii* siècle encore bien moins le xix*. Il n'y a plus personne au- 
jourd'hui pour croire que l'homme naît bon naturellement. Ce sont 
des sophistes qui prêtent aux républicains leur propre naïveté quand 
ils affectent de croire ceux-ci assez bêtes pour ne pas voir du haut 
en bas de la nature, l'inégalité des êtres. Non seulement les hom- 
mes de 89 ont vu cela, mais les socialistes récents ont fait res- 
sortir l'importance de la lutte pour la vie qu'on subissait sans la 
raisonner avant Darwin. Il ne s'agit pas de cela. Le problème dé- 
mocratique ne se pose pas dans l'imitation de la nature, c'est Tin- 
verso . L'état de guerre et l'inégalité engendrent des maux qu'il 
faut guérir, d'abord ; ensuite, l'inégalité sociale n'est pas l'iné- 
galité naturelle. Il ne serait pas juste, par exemple, que M. de la 
Tour fut l'inférieur devant la loi d'un crétin millionnaire ou d'un 



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556 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



crétin princier, parce qu'il n'est pas né à leur rang social, de la 
même manière, qu'un hcMnme sorti génial des rangs du peuple fut 
eneasté héréditairement dans un métier d'échoppe quand M. de 
la Tour pourrait aspirer toutes les fonctions. L'idée de justice 
qui domine les Ages a fait couler bien du sang, elle en fera peut- 
être couler encore ; mais l'historien doit fermer lus yeux pour ne 
pas voir qu'elle est le pivot de l'histoire et que l'Etatisme le plus 
dur n'est pas chez les peuples qui ont lu le Contrat social. 

Jacques du Tensin. 




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RBTUE LITTÉRAIRE 



PAR 



STEPHANE SERVANT 



La Collection d*études étrangères (Sansol, édit.) (1) npus offre 
le tableau de la Littérature anglo-canadienne sous la plume do 
Henry D. Davray et celui de la Jeune littérature hispano-américaine 
de Manuel Ugarte, traduit par Raymond Laurent. Ce n'est guère 
que de la seconde moitié du xix* siècle qu'il existe une littérature 
anglo-canadienne. Parmi ses poètes les plus saillants, Davray cilc 
particulièrement W. Bliss Carman qui présente des affinités de 
tempérament avec Viélé-Grifin et parmi les romanciers, C. Grant 
Allen, dont l'œuvre effaroucha dès le début la morale timide de ses 
compatriotes. La poésie et le roman reflètent l'influence anglaise, 
mais l'immense pays finira par posséder une littérature person- 
nelle, s'il a le temps « d'acquérir une vitalité suffisante avapt son 

(1) Complémentaires récents : A. Vrblbymsn, les Lettres néerlandaises 
en Belgique depuis 1830 (Lamertin, BrvxeUes); Lettres néerlandaise» 
et quinzaines étrangères du Mercure de Fraaiee; I. Kont, la Poésie hon- 
groise de 1850 à 1900, VEwroj>e politique et littéraire, janvier; M. Fbsta, 
Corrado Brando et i modelli greci, la Cultura, 1*^ mars; R. Aokbbmann, 
Percy Bysshe Shelley, der Mann, der Dichter und seine Werke (Dortmund, 
Buhfus) ; L. GuiBiN, la Vie d'un poète allemand au xix* siècle, Frédéric 
Hebbel, essai de biographie psychologique, le Siècle, avril; J. db Cous- 
SAifQBs, la Littérature d'enfants en Allemagne, la Bévue, 1 mai ; A. Guil- 
LAMD, Nouveaux romans allemands, la Semaine littéraire, 15 juin, etc. 



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558 LA REVUE INTELLECTUELLE 

absorption politique et économique » par les Etats-Unis. Par con- 
tre, toutes ces petites républiques de rAmérique du Sud, où Von 
parle espagnol, suivant M. Ugarte, sont en train de s'originaliser 
rapidement. Après les révolutions qui les affranchirent, elles con- 
servèrent longtemps l'influence rétrograde de l'Espagne ;^ miiis 
ensuite, « Tinfluence française fut un point de contact où raveoir 
prit feu. On peut dire qu'avec ses livres, la France conquit à son 
tour l'Amérique. » Les écrivains des heures troubles n'ont pas laissé 
d'oeuvres saillantes et l'intellectualité fut étouffée par les révolu- 
tions. « Les premières lumières » naquirent de l'apaisement. La 
littérature fut d'abord imitalive, elle prit pour modèles Quintana 
et Zorilla qui s'inspiraient de Hugo et de Lamartine. En la confu- 
sion des tendances, les contre-coups de notre « symbolisme et 
décadentisme » forcèrent le langage à se remanier avec G. Na- 
jera, J. del Casai, J. Marti, R. Mario, etc. Il y eut d'ailleurs à leur 
suite, une crise d'excentricité, puis se fit la réaction et l'œuvre d'ave- 
nir des jeunes semble aujourd'hui devoir se dégager personnelle 
de cette effervescence passée. Voici, d'ailleurs, comment Ugarle 
raconte la chose. Chacun en prendra pour son compte : « Pen- 
dant longtemps, dit-il, la jeunesse sud-américaine à l'imitation de 
la jeunesse française, fut hostile à tous les talents vigoureux qui 
s'emparaient du çublic par l'ampleur et la domination de leur œu- 
vre. Les seuls qui méritaient son attention étaient les enlumineurs, 
les exclusifs, les raffinés qui, pour cacher peut-être leur manque 
d'idées générales, se réfugiaient dans le précieux et le détail. Le 
geste plus large que commençait à faire la littérature hispano-amé- 
ricaine et sa vigueur normale, signe de sa force sans cesse crois- 
sant, marquent la fin du dilettantisme et la maturité d'une vigueur 
qui connaît et commence à sculpter le marbre. » 

On pourrait peut-être se faire une idée de celte jeune littérature 
espagnole, par les Contes de la Pampa, de M. Ugarte lui-même, 
qui viennent d'être traduits en français (Garnier). 

Par ailleurs, cet écrivain raconte : « Lorsqu'après une dic^ 
tature aussi fugace que brillante la littérature décadente et le 
symbolisme moururent en France, il était naturel qu'ils mourussent 
aussi en Amérique. Cependant quelques-uns crurent leur donner 
une vie nouvelle en les exagérant. Toutes les médiocrités impuis- 
santes devenues tout à coup des génies ennemis du vulgaire, tous 
les fous tous les poseurs ; tous les imbéciles, tous les incom- 
plets se lancèrent à l'assaut, se jetèrent dans une orgie de vanités, 
d'inconsciences, d'ignorances, de bas instincts. Comme des gens 
qui adopteraient des modes hors d'usage à cette seule fin d'émer- 
veiller les boutiques de villages perdus au fond de la province, ils 
s'affublèrent glorieusement de ce que dédaignaient leurs premiers 
propriétaires. Ils poussèrent à l'extrême les défauts des vieilles éco- 
les ; ils se créèrent une langue grotesque ; ils adoptèrent des sen- 
timents, des passions, des vices étranges ; ils renoncèrent de pro- 
pos délibéré à la raison et à la bonté comme à dès choses vulgaires. 
Entre les murailles de leurs rêves ils persistèrent dans leurs divaga- 
tions et leurs incohérences. » « Mais la santé fut bientôt plus forte 
que ces intoxications. » Il ne faudrait pas cependant s'exagérer la 



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LA REVUE INTELLECTUELLE OOd 

portée de ces crises d'excentricités. Cela n'est pas particulier à la 
période symboliste. Tant pour le dedans que pour le dehors, ceux 
qui les avaient précédés leur avaient donné l'exemple, comme on 
peut s'en convamcre par la lecture de la Cité des Intellectuels de 
Firmin Maillard (Daragon), où se détachent dans ce sens le chapitre 
de la Toilette chez les Intellectuels et, plus macabre, Et mainte- 
nant... au cimetière (1). 

Et que Ton soit plus rassis, cela n'en donne pas plus de talent ! 
Nous sonunes, dit un des héros du très beau roman philosophique 
et social que publie dans le Siècle, Maurice Ajam, à une époque 
de Transition. Le feuilleton du 9 juin est à lire tout entier au point 
de vue de l'évolution, seulement que M. Ajam, me permette de 
rectifier quelques-unes de ses allégations. Ce n'est pas toute la 
jeunesse imbue d'idées matérialistes qui serait prête à se lancer, 
le cœur léger, pour ainsi dire dans un bouleversement social. Les 
réputations se font sur des légendes. Il est une autre jeunesse, il 
en est une surtout qui sa,it que les bouleversements politiques sont 
la menue monnaie théâtrale des faits humains. Elle n'est pas à 
l'avant-garde des intérêts socialistes. Elle est à l'avant-garde des 
intérêts de l'esprit. Elle sait que c'est au cœur et au cerveau de 
l'homme qu'il faut toucher pour produire les transformations du- 
rables. Seul un régime de paix et de liberté peut permettre cette 
évolution progressive. Que certains de cette école soient teintés 
d'une pointe d'arrivisme, ils ne seraient pas hommes sans cela ; 
mais, d'autres savent bien que la Révolution n'a duré que quelques 
années et a surtout servi, en fait d'arrivisme, à faire tomber les 
têtes de ses défenseurs, que ce n'est pas toujours à ceux qui travail- 
lent que va le profit. Ce ne sont pas les hommes les plus pauvres 
qui sont les plus exclusivement ambitieux. M. Ajam juge superfi- 
ciell^nent le cœur humain. Les riches sont les plus égoïstes. Ceux 
qui n'ont besoin de rien sont les plus avides à souhaiter, les plus 
affolés à l'idée de perdre. Entre les forces d'en haut et d'en bas 
mues par les intérêts matériels, dans la masse dont parle l'auteur 
de Transition, « masse qui obéit à ses intérêts les plus proches » 
« et gui n'a qu'une divinité, l'Argent », cette jeunesse, peut être, 
d'un jour à l'autre, obligée de prendre parti, apte à subir le choc 
de ceux qui, d'une part, sont prêts à trahir la liberté par affaisse- 
ment de caractère et par peur, de ceux qui, d'autre part, la veu- 
lent plus profitable. Cette jeunesse est avant tout profondément ré- 
publicaine et si elle se rangeait avec les derniers, ce serait pour 
sauver, avec eux, du passé ce qu'il a conquis de bon, la Liberté, 
qui a permis à l'idée d'éclore et à la Science, d'espérer le salut 
des hommes par la Vérité. Voilà M. Ajam, en face de la jeunesse 
catholique et de la jeunesse des défaillances bourgeoises, la vérita- 

(1) Récent sur l«s singularités intellectuelles : D' Grasset, plusieurs 
chapitres de Demi-fous, demi-responsables (Aletm) ; quelques letties ty- 
piques de Baudelaire, Lettres (Société du Mercwre de France) ; P. Brû- 
lât, les Convertis, le Radical, 13 mai et J. Sagbrbt, les Grands convertis 
(Société du Mercwre de Fra^nce); M. Abkaud, Un poète d'attitudes, Os- 
car Wilde, Indépendance belge, 8 juin, d'après la Grande Bévue; etc., etc. 



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500 L\ REVUE INTELLECTUELLE 

blc jeunesse rationaliste, qui a lu bien d'autres que Lamarck et sur 
laquelle, quoique bienveillant, votre jugement un peu superficiel 
peut faire éclore la légende de gens dont on parle sans bien les 
connaître. 

Des œuvres récentes, dont j'ai reçu l'envoi ou que j'ai fait ache- 
ter, poésie et romans, dont les tendances font l'objet des études 
spéciales que je commence aujourd'hui, je signale rapidement 
parmi les poètes : la Terrestre Tragédie d'Henri Martin (Edition de 
l'Abbaye), les ProHls, de Scheeberger (Sansot), les Papillons noirs, 
de Pierre Rodet (Garnier), les Montagnards, de Daniel Sivet (Plon- 
Nourrit), Jean Ott, VEHort des races (de Rudeval) ; Emile Verhaé- 
ren, Toute la Flandre (Deman, Bruxelles), etc. ; parmi les roman- 
ciers, VAmoureuse imprévue, de Legrand-Chabriei (Sansot), la 
Peur de VAmour, de Henri de Régnier (Société du Mercure de 
France), la belle édition des Gueules noires (1), d'Emile Moral, 
préface de Paul Adam illustrée par ce grand poète réaliste qu'est 
Steinlen (Sansot), Gens de là et d'ailleurs, d'Alexandre Mercereau 
(éditions de l'Abbaye), etc., etc. 

Ce n'est pas, à proprement parler, le théâtre de mœurs qui a 
prédominé à la scène ces derniers temps. La Denise Fleury, dont 
M. Pierre Wolff a fait l'héroïne du Ruisseau (Vaudeville, 3l'mars), 
est d'un enveloppement romantique. C'est dans l'immondice et 
parmi ces êtres sans sexe qu'on appelle à Paris, les [emmes du 
BouVMich ou de la Butte, 1 exception charmante qui a un cœur, 
un esprit et dont le corps ne soit pas un foyer de contagion. L'ar- 
tiste, déçu des amours mondains, qui s'éprend d'elle et la tire du 
ruisseau est un honnête homme et un homme pas bêle, mais les 
jeunes gens qui sur l'heureuse anomalie, fonderaient l'idéal de 
leurs amours, risqueraient fort d'y laisser avec cet idéal, ce qui 
est le plus précieux à l'homme après la conscience : la santé, ce 
qu'ils font. Point de vue théâtral, pièce charmante et juste. 

El Brieux aussi, dans la Française^ s'est éloigné de l'ancien pro- 
cédé naturaliste, certainement avec une habileté et un talent qui 
lui sont propres. On ne peut pas dire que le théâtre moderne soit 
médiocre. Dans la littérature et dans le langage, les Français se 
décrient eux-mêmes et décrient leurs compagnes. Les étrangers 
prennent à la lettre et parfois fort naïvement, comme son Bartlett, 
l'esprit de nos romans. Cette pièce, dont l'intrigue ne chôme pas en 
action, est parfois joliment sentimentale. Mais, après les crises 
successives de nationalisme et de régionalisme qui tournent chez 
nous à l'âpre tragique dès que sont en jeu les opinions ou les in- 
térêts, après la dernière surtout, qui n'est pas terminée, j'hésite à 

(1) Eëoent sur la littérature sociale et ses écrivains : M. C. Poinsot, 
Littérature sociale (BibUothèque spéciale d^édition); quelques études : 
J. liONGUBT, Un grand roman socialiste : la (( Jungle », Eevue soeialitte, 
81 décembre; J. Loup, Jean-Christophe de Romain Roland, Setnaine 
littéraire, 23 février; P. Bbulat, la Correspondance de Zola, Radical, 
31 mars ; G. Kahn, Joris-Karl Huysmans, Gil Blas, 14 mai, et les Gueules 
noires, Gil Blas, 4 juin, etc., etc. ; à part- : C. Mattclair, M. André Sua- 
rès et son dernier livre : <( Voici THomme », Grande Bévue, 25 avril, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 561 

donner à la pièce de Brieux la signification d'une morale que la 
presse tout entière en a tiré dès l'abord. Au sujet de la femme seu- 
lement, j'adopte la réhabilitation par égard pour cette comédie 
•qui est excessivement amusante. 

On voit que les auteurs connus s'humanisent en ce moment jus- 
qu'à la sentimentalité tendre ou spirituelle, laissant aux jeunes 
{par intérim), la tâche d'exprimer des conflits sociaux profonds. 
Il faut ajouter à la liste des travaux littéraires traitant de la ques- 
tion religieuse dont je parlais le mois dernier, trois actes émou- 
vants, ayant trait comme la Faute de VAbbé Mouret, comme Be- 
noni, d'André Billy, comme la Crise du Clergé, de Houlin, à la 
question de la vocation religieuse, la Tentaiion de l'abbé Jean^ 
jouée en mars par le Nouveau Théâtre £Art. Ainsi que les Ames 
ennemies^ d'Hyacinthe Loyson, ïOtage, de Gabriel Trarieux qui, en 
mai, vit le jour à l'Odéon, se rapporte au sujet du conflit religieux 
dans la famille. J'ignorais qu'il y eut entre les deux pièces une 
sorte de rivalité (d'émulation plutôt) ayant donné lieu à un « steeple- 
chase vertigineux » pour les monter, et que la forme sous laquelle 
j'en ai parlé, me donnait l'air de prendre parti entre les auteurs. 
Ce n'était là ni mon intention ni mon rôle. VOtage est une excel- 
lente pièce qui procède d'un point de vue spécial. Loyson se place 
sur le terrain de la philosophie naturelle, Trarieux, plutôt, sur ce- 
lui de la philosophie sociale. 

UOtage met en scène un préfet de la République, Sanleuil, type 
de « l'ambitieux opportuniste », dit A. Brisson, mais non seulement 
ambitieux. Au fondÇ ce Santeuil est, j'en suis sûr, sincère dans ses 
idées positives, mais il est homme politique, il est d'un monde où 
l'excuse du sacrifice de ses idées aux conventions sociales est consi- 
déré comme une coutume tant d'intérêt que de tolérance. C'est là, je 
crois, l'exacte nuance. Cette sorte d'agnosticisme dans les actes a 
ses inconvénients. Le mari n'est pas dupe des croyances, la femme 
reste dans la main du prêtre. Ils se sont mariés à l'église et du 
contrat moral de leur union, il résulte que les enfants seront élevés 
en catholiques. Tandis que par ses fonctions, Santeuil se trouve 
amené à agir contre le parti catholique, Cécile, sa femme, accentue 
l'élan de son impulsion religieuse. Véronique, l'enfant qu'ils ont 
eue, arrive à l'âge de la première communion. La femme, au mépris 
des intérêts de la situation de son mari, et à l'insu de ce dernier, 
prépare l'enfant à cette cérémonie, non comme à un acte de foi, 
mais complice du clergé, comme à une éclatante manifestation en 
faveur de l'Eglise. Une discussion passionnée a lieu entre M. et 
Mme' Santeuil et se termine par une rupture : c'est la séparation du 
père de l'enfant et de la femme. Une satisfaction aussi fugace n'est 
pas le but de l'Eglise, qui cherche des résultats en même temps 
moins tangibles et plus pratiques. On voit entrer, au deuxième acte, 
le cardinal Gaufrés. Il apporte la paix. Félin, onctueux, effrayant 
d'aménité pourrait-on dire (et de Max remplit merveilleusement ce 
rôle), il accepte un délai de deux ans, pour la communion de l'en- 
fant. Dès lors, que Cécile revienne au foyer: « Qui sait, dit le prélat, 
au fonctionnaire, qui sait si votre point de vue ne changera pas 
•dans ce beau pays où le catholicisme est une arme en face du péril 

BBV. INTELLECT. 86 



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562 LA REVUE INTELLECTUELLE 

musulman ? » Santeuil vient d'obtenir le gouvernement général de 
l'Algérie. Ce que verra surtout l'ancien préfet, quand il aura re- 
trouvé, après une réconciliation glaciale et la compagne de sa vie, 
et la détresse de son foyer, ce qu il verra après la pratique du pou- 
voir et quand il aura vraiment tenté d'attacher à la France, l'âme 
de son peuple mahomélan, c'est que l'abîme des croyances est un 
abîme de malheur et de haines. Les barrières des religions <iui créent 
des peuples parmi les peuples ressemblent au mur d'inimitié qui 
s'élève entre sa femme et lui. Santeuil est un homme faible et qui 
n'a pas le courage de prendre le parti suprême : Rugir comme un 
îion et comme un lion arracher à la femelle inconsciente l'enfant 
de leur union, dût-il briser sa situation, briser son amour, briser 
tout. Il y a des égoïsmes qui sont des devoirs. Santeuil n'est pas 
assez hypocrite pour ruser ; il n'est pas assez fort pour la lutte. Il 
laisse l'enfant agonisante à la mère qui aspire au cloître. Ce dé- 
nouement n'est pas net : « Tu l'emportes. Nous sommes deux mi- 
sérables, gouvernés par des forces implacables, deux victinies I » 
Il y a en somme des choses d'un beau talent et de franchise gé- 
néreuse, dans cette nouvelle pièce à portée sociale. 



Impressions sur les tendances poétiques 



Lorsqu'on a été amené, souvent bien malgré soi, à prendre en 
main la défense d'une cause et qu'on se trouve en présence de ceux 
qui la font dévier de son but normal par des considérations sou- 
vent aussi généreuses que fausses, si l'on se refuse à s'échapper de 
la situation par la tangente du mensonge, on se trouve dans un étal 
pénible : celui de désobliger ses amis d'intention. Et pourtant, il 
faut toujours dire la vérité. La science, ni en morale, ni en socio- 
logie, nous avons cherché à le démontrer maintes fois, n'autorise 
l'édification des théories inutilement cruelles que certains avaient 
cru voir dans le darwinisme. Nous le redisons. La constatation d'un 
fait dans le domaine naturel, l'état de guerre, par exemple, n'im- 
plique pas qu'on doive l'imiter. Au contraire, les arts et les scien- 
ces utilitaires n'ont qu'un but, remédier, au profit humain, à tout 
ce qui dans la nature est nuisible à l'homme. 

En esthétique, d'une manière analogue, on peut dire que trop 
souvent, la science n'est qu'un prétexte à l'incompréhension et 
croyant la servir, on la déconsidère. Elle peut certes fournir la 
matière d'un sujet, elle a agrandi le domaine de la connaissance, 
ajouté à l'espace et à la durée accessibles, rénové si l'on veut la 
face des choses. Il est fort peu de poètes ou de romanciers qui ne 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



563 



lui aient fait des emprunts. Indépendamment des fantaisistes 
comme Jules Verne et comme H. G. Wells, elle a servi d'inspi- 
ration à maints chefs-d'œuvre de Hugo, de Vigny, de Lecomle de 
Lille, de Villiers de l'Ile Adam, d'Edgar Poe, de Strada, de SuUy- 
Prudhomme, de Zola, des Rosny, etc., etc. Mais une œuvre d'art 
doit toujours, quand elle est par la pensée, subsister de même par 
rémotion et ce n'est pas uniquement parce qu'elle s'inspire de la 
science qu'elle est belle, c'est parce qu'elle est humaine, profondé- 
ment humaine et surtout sincèrement humaine. 

La science n'est pas indispensable à la littérature et dans le do- 
maine de la pensée et de l'inspiration, ceux qui ont de la religion 
par exemple, ou simplement de la philosophie comme Hugo, n'ont 
pas besoin de science ; mais, nul n'a la naïveté de croire qu'on 
choisisse sa croyance. Il est certain que pour un grand nombre d'en- 
tre nous, qu'ils l'aient voulu ou non, la tradition ne suffit plus. Il 
serait imbécile qu'une plus grande supériorité dans la connaissance 
dût amener chez l'homme une infériorité dans le cœur ou dans la 
parole. Cela n'est pas. Cela ne peut pas être. En conséquence, il est 
absolument nécessaire de sortir de cette transition hallucinante, où 
tout ce qui a du cœur semble incapable de penser et tout ce qui est 
susceptible de penser, même ayant du cœur et de l'esprit, s'ex- 
prime coname s'il ne sentait pas. 

Je vais pouvoir me faire comprendre. Il y avait longtemps que je 
m'étais désintéressé du mouvement littéraire quand la Revue /n- 
. tellecluelle m'appela, je pourrai dire même, m'obligea presque mal- 
gré moi à un rôle dont l'inconvénient est d'exiger la critique. Le 
premier livre qui m'advint fut la Rêverie esthétique de Souriau 
(voir le I®' numéro de la Revue Intellectuelle) où je voulais trou- 
ver un point de vue de relation entre la psychologie et la littéra- 
ture, au profit de la littérature d'inspiration dont la technique fût 
raisonnée. Eh ! bien, ce qui frappa vraiment mon attention, me 
rendit songeur, ce qui me prit tout entier, fut tout autre chose et 
se composait de quelques vers au bas d'une page. 

Le visage de ceux qu'on n'aime pas encor 
Apparaît quelquefois aux fenêtres des rêves 
Et va s'illuminant sur de pâles décors 
Dans un argentement de lune qui se lève. 

Ils ont des gestes lents, doux et silencieux^ 
Notre vie uniment vers leur attente afflue : 
Il semble que les corps s'unissent par les yeux 
Et que les âmes sont des pages qu'on a lues. 



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564 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Ce sont des frôlements d<Hit on ne peut gnérir, 
Où Ton se sent le cœur trop las pour se défendre, 
Où rftme est triste ainsi qu'an moment de mourir ; 
Ce sont des unions lamentables et tendres... 

' Et oenz-là resteront quand le rêve aura fui 

Mystérieusement les élus du mensonge, 
Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits, 
Offerts nos lèvres d*ombre, ouvert nos bras de songe. 

(M. DB NOAILLES.) 

Certes, il est regrettable que les poêles de la démocratie n'aient 
pas la hardiesse d'une sincérité semblable. Qu'est-<e que cela peut 
faire que le nom qui signe une telle chanson exquise soit plébéien 
comme Hugo ou patricien, comme Lamartine. Nul n'ira chercher 
son auteur pour faire la Révolution sociale. Il suffit en poésie que 
chante l'âme de la vraie poésie. Et voici la navrante subversion, 
c'est qu'immédiatement après avoir goûté la rêverie où je cher- 
chais la pensée, j'ai trouvé l'inspiration cérébrale, où je ne son- 
geais pas à la rencontrer. Ceci est un extrait de VAme géométri- 
que de M. AUorge, suivant la Semaine littéraire, après la mise en 
vers de la Spirale, diû Triangle, du Cercle, la mise en vers de FEl- 
lipse ! 

Collier sur une gorge rose, 

Course des planètes aux cieux, 

Œuf, principe de toute chose, 

Binocle au nez des studieux ; 

Cuiller des soupes domestiques, etc., etc. 

et la mise en jeu de mots de la Parabole : 

Image, qui faisais entrer dans les cœurs frustes 
L'enseignement du Christ et ses rêves augustes... 

L'auteur, on le voit, n'a pas l'air de plaisanter plus que ce tra- 
gédien du temps de Rivarol qui faisait des effets d'alitéralion bien 
avant qu'on ne déflnit scientifiquement la méthode alitérative : 

Hélas I hélas ! hélas ! et quatre fois hélas ! 
Il lui coupa le cou d'un coup de coutelas I 

Cette merveille des merveilles est dramatique à peu près comme 
scientifique et comme poétique, la parabole de M. Allorge, qui, 
d'ailleurs, reste versificateur. Mais du versifiacteur au poète, et sur- 
tout au poète assez complet pour avoir le droit de se produire, il 
y a loin. La poésie, dans ce sens, e«l un véritable don et si rare- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 5^ 

ment on la rencontre, si rarement même se rencontrent des âmes 
capables de la bien sentir, qu'on voudrait à sa lecture épandre 
l'enthousiasme discret qui vient d'elle. 

On ne peut cependant se montrer sévère à l'égard des tentatives 
de poésie au point do ne parler jamais que de ce qui touche au 
sublime. Un chef-d'œuvre peut éclore de la sélection de quah- 
tés souvent perdues parmi les défauts de jeunesse. Tout effort cons- 
ciencieux est digne d'estime et c'est pourquoi le service qu'un écri- 
vain obligé de juger des œuvres peut rendre est moins de leur 
décerner l'éloge ou le blâme que de montrer l'écueil des formules 
périlleuses où se dévoient les tempéraments. 

On a déjà beaucoup parlé de poésie scientifique. On en parlera 
probablement beaucoup encore. Le travail des écoles est de redon- 
ner à chaque heure des temps la vie aux formes surannées. Tout 
n'est pas mauvais en elle, mais elles ne doivent pas enchaîner le 
libre génie. Un des esthéticiens de la génération qui s'écoule, Gus- 
tave Kahn, avait prévu dans ses théories cette nécessité d'un re- 
nouvellement constant évolutif. On peut lire ses écrits d'antau pour 
se rendre compte de la manière dont les successeurs des Parnas- 
siens ont compris la question. Très récemment encore, M. René 
Ghildans Messidor (Quinze ans de poésie, 25 mars, 1" avril, 8 avril, 
29 avril), retraçant l'épopée du symbolisme, développait d'une fa- 
çon plus ample l'ensemble des données qu'il exposa sous forme de 
lettre dans les Revues Intellectuelles de février et de mars. Si j'ai 
moi-même écrit une Critique scientilique du décadentisme, ce n'est, 
à proprement parler, ni pour approuver, ni désapprouver des théo- 
ries particulières, quelles qu'elles soient, c'est que je ne me suis 
pas cru le droit de juger d'autres écrivains sans raisonner le point 
de vue auquel je me place pour les juger. On peut considérer la 
méthode scientifique au sujet de la technique et au sujet de l'inspi- 
ration. La technique est traditionnelle ou raisonnée, le résultat de 
méthodes empiriques ou de libre discussion. L'art de la musique 
moderne, comme celui de la prosodie, par exemple, s'est créé 
empiriquement. De longue date, on s'est aperçu de l'importance des 
nombres combinés dans l'emploi des notes ; mais, le pourquoi ne 
s'en est révélé que par l'intermédiaire de la physique acoustique. 
On a compris que la sélection empirique n'avait pas de raison ab- 
solue pour rester immuable et l'on a profité de cela, non pour em- 
bellir la musique, mais pour enrichir et diversifier ses éléments de 
beauté. Ainsi s'expliquent et se justifient les novations harmoniques 
des Berlioz, des Wagner, des Saint-Saêns, etc. J'ai défini que ceux 
qu'on appela « décadents » avaient eu le mérite de tenter les pre- 



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566 LA REVUE INTELLECTUELLE 

miers pour la prosodie ce qu'on avait fait pour la musique et me 
plaçant à leur point de vue, montré que la loi des proportions sim- 
ples régit aussi la prosodie, que loin d'exclure les procédés d'em- 
pirisme classique à analogie mélodique, elle les justifle et les donne 
pour base à l'élargissement de la prosodie jusqu'aux procédés 
d'analogie réciiaiive. 

Une enquête ouverte dans le même temps sur des points secon- 
daires de licence (Enquête sur la poésie, le Semeur, février et mars), 
m'a paru de résultat médiocre. La plupart des écrivains ne font 
table rase de quelques préjugés que pour verser en des préjugés 
plus néfastes. Les uns ne voyent du scientisme symboliste que ses 
erreurs et ne comprennent pas ce qu'on pourrait appeler ses inten- 
tions subeonscientes, les autres sont pour la liberté absolue. Moi 
aussi, parbleu, je suis pour la liberté absolue ; mais, dans la com- 
préhension des règles, mais ceux qui ne sont pas aptes à compren- 
dre n'ont rien de mieux à faire que de se baser sur la poésie classi- 
que. Et il n'est pas nécessaire à un artiste de connaître les raisons, 
mais les règles de la technique de son art, pour qu'il soit en me- 
sure d'exprimer son talent. Or, ce sont ces règles qu'il s'agit pré- 
cisément d'édifier. 

Au sujet de l'inspiration scientifique, l'exclusivisme ou l'incom- 
préhension sont mille fois plus graves. Même quand elle fournil 
ses éléments à la littérature, sauf dans les genres à données fran- 
chement scientifiques, Ylntelligence des {leurs de Maeterlinck, par 
exemple, en poésie comme en art, jamais la science ne doit se met- 
tre au premier plan, jamais l'érudition ne doit déborder la philo- 
sophie et rarement la philosophie l'emporter sur la suggération 
purement humaine. De cette incompréhension naît le pédantisme. 
On comprendrait mal par exemple, un poète, qui, sous prétexte de 
religion, ferait de la théologie en vers. Le sujet scientifique pour 
le poète doit être avant tout humain, doit concourir à rhumanité 
de Vœuvre, Si l'on ne sent pas cela, il est inutile d'écrire : on n'est 
pas poète. 

Dn autre genre d'erreur non moins à craindre, plus à craindre 
peut-être parce qu'il est susceptible de détourner, non plus un indi- 
vidu, mais toute une génération, est ce que j'appelle Vexclusi- 
visme. Il consiste à ériger la compréhension d'un lempéramenl en 
formule, de telle sorte qu'un second tempérament, dans le champ 
relatif et purement humain de l'esthétique, se croirait obligé de 
faire abstraction des qualités essentielles de sa nature pour obéir 
à un raisonnement qu'il n'est pas à même d'approfondir. Car on 
peut être un grand poète et n'être pas complet en logique. Ainsi 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 567 

peut-on prendre la philosophie d'un savant, de Bergmann par 
exemple qui a séduit tant de symbolistes, ou de Bergsonn qui a 
capté M. Théodore de Vysan, pour la philosophie scientifique elle- 
même. Cela est vrai pour un homme, non pour une génération. 
Le choix d'une philosophie d'inspiration est une chose de tempé- 
rament et non d'école et la science n'est ni d'un temps, ni d^un 
homme. Son inspiration n'est même pas nécessaire au génie et si 
elle servait d'inspiration constante à un homme, elle deviendrait 
insipide. Elle n'est pas en dehors de l'humanité et si la poésie est 
en elle comme en tout, elle n'est pas toute la poésie. Elle ne doit se 
manifester qu'avec l'ensemble des qualités d'inspiration, comme se 
manifeste la croyance non pas dans une œuvre, mais dans l'œuvre 
entière d'un poète religieux . 

Vous la trouverez de cette manière, imprégnant l'âme sublime 
de la Légende des siècles, celle, douloureuse, d'un Vigny, celle, 
altière, d'un Lecomte de Lisle, successivement frisson d'éternité, 
de souffrance et de matière, substance pensive, suc des philoso- 
phies universelles, non produit chimique d'une cornue portant la 
marque d'un fabricant. Oui, c'est ainsi qu'elle doit être et elle doit 
parfois s'effacer pour laisser la place au langage du cœur dans le 
chant des voix poétiques. Et l'on peut être un grand poète en fou- 
Tant le sol du pied, devant la rosée comme devant la nue. Tout Tin- 
fini tient dans un sourire et tout l'infini tient dans une larme. 

Ainsi songeais-je, après ma déception première, quant au retour 
littéraire, le hasard servit si mal ma naturelle sympathie et me fit 
voir en regard de la poésie tout simplement poétique, la poésie de 
la science en bien fâcheuse position. 

Depuis, me sont venues d'autres œuvres à l'inspiration moins 
vaine, et généreuses d'ailleurs la plupart et d'autres encore éprises 
de la nature ou des vieux âges, et dont j'indiquerai les nouvelles 
tendances. 

{A continuer prochainement.) 

Stéphane Servant. 




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• .'<rt..ta*î-'/t* *'.tv..tuiii 



RETUE ARTISTIQUE 



PAR 

SIDONELLI 



Ce n'est pas un moment de vogue mendelssohnienne que M. Ca- 
mille Bellaigue a choisi pour faire Tapologie du compositeur des 
Romances sans paroles (Mendelssohn, Alcan) dont il étudie la 
vie et Tœuvre. Un Irait de son caractère : Mendelssohn (l) était riche 
et quelqu'un lui conseillait après la représentation aAntigone à 
rOdéon, en 1844, d'offrir, comme c'était coutume, quelque présent 
aux principaux artistes. Voici. la réponse qu'il reçut : « Rien ne 
serait plus contraire aux principes que j'ai adoptés comme règle 
de conduite, depuis le commencement de ma carrière artistique. 
Ces principes consistent à me garder toujours d'établir la moindre 
confusion entre ma situation personnelle et ma position musicale, 
en essayant d'améliorer celle-ci par l'influence de l'autre ; pour les 
choses qui me concernent, à ne corrompre en aucune manière soit 
les suffrages du public, soit ceux d'un simple particulier, et même 
à ne jamais tenter de les affermir. » 

Ce que Camille Bellaigue donne comme caractéristique des qua- 
lités de Mendelssohn, c'est la variété et la pureté. Contrairement à 
la plupart des œuvres récentes et comme chez les grands classi- 
ques, la mélodie joue chez lui le rôle principal et telle Romance 
sans parole est remplie pour ainsi dire par elle toute entière. 

(1) Récent sur quelques grands musiciens; C. Bellaigue, Moaart (Lcm- 
IT^^'-t'^"^?' •^- ®- ®«^^ (Alcan); P. Lalo, la Société Bach, le Temps, 
16 avnl; V. d Indt, César Franck (Alcan) ; R. Bouter, la Vogue de César 
Franck, Bévue Bleue, 27 avril; J. Chantavoinb, Beethoven (Alcan): G 
Allœ, Beethoven à Paris, VEuropc, 2 juin, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 56& 

Celte compréhension est certainement très différente de celle que 
R. Canudo (Un moderno rinnovatore délia Musica, Nuova Aniho- 
logia, 16 avril) ,prête à Claude Debussy (1) qui triomphait à Bruxel- 
les en février (Théâtre de la Monnaie) avec Relléas et Mélisande 
et qu'il nomme un rénovateur de la musique moderne, très diffé- 
rente bien que le compositeur prenne Beethoven pour le principe 
d'une décadence oui s accentua chez Wagner ; car il tient en hor- 
reur les deux siècles d'opéra italien et français où le dogme mélo- 
dique du beau chant s'impose comme une nécessité, subordonnant 
pour ainsi dire le compositeur aux virtuoses. 

Sur une interprête de cette époque, M. Téneo, (la Citoyenne 
Maillardy Nouvelle Revue, 1", 15 juin) publie une étude de re- 
constitutions originales et les documents qu'il a recueillis 
« ont une importance capitale, en ce sens qu'ils sont les premiers 
éléments de vérité pouvant servir de base à une telle biographie. 
Us éclairent d'un jour vif un tempérament à peine soupçonné par 

Ïuelques critiques ; ils font surgir de l'ombre une foule d'aspects 
es dessous théâtraux ; ils précisent, par des dates indiscutables, 
certains faits que les plus autorisés de nos commentateurs ont dé- 
figurés, faute de preuves. » Cette cantatrice eut, en effet, une exis- 
tence aussi mouvementée que celle des Sophie Amould, des Le- 
vasseur, etc., et ses aventures de bretteuse, la part qu'elle prit aux 
fêtes de la Révolution ont été rapportées déjà par maints histo- 
riens (2). 

D'ensemble, je parlerai prochaineemnt des opéras récents, la 
Saloméy de Richard Strauss, Ariane et Barbe Bleue, de Pau! 
Dukas, Forlunio, à l'Opéra-Comique en même temps qu'en sculp- 
ture et peinture de quelques expositions d'art intéressantes. L'art 
russe a vu d'importantes manifestations. C'est en musique les cinq 
grands concerts russes en mai sur la scène de l'Opéra, qui firent 
connaître des compositeurs comme Borodine, Rimsky-Korsakow, 
Tchaîkowsky (3), Balakirew, Glazounow, Moussorgsky. Ceux-ci ont 
fondé une sorte d'art national russe dont Camille de Sainte-Croix 
(Musiques russes, Petite République^ 11 mai) esquisse brièvement 
l'évolution. Il considère le dernier de ces musiciens, auteur de 
Boris Godounoll, comme le plus hardi et le plus personnel de tous, 
« audace réaliste, charme neuf, poignant, etc. » C'est, dit-il, celui 
que nos plus hardis harmonistes n'ont jamais « suivi qu'à mi-che- 
min ». C'est vrai, c'est vrai, mais, pour Dieu qu'il existe ou non, 
que les nôtres se contentent de faire de la musique française. En 
pointure, de moins large envolée, deux jeunes Russes, MM. Schul- 
mann et Pffermann, à" la Maison des Arts, ont exposé différentes 
toiles. Leurs esquisses et études indiquent que leur qualité domi- 
nante est l'observation, observation critique et quelque peu cari- 

(1) Récent sur des contemporains : W. Rimm, Gustave Mahler, Semaine 
littéraire, 9 et 16 mars, etc. 

(2) Sur une antre Héroïne de la scène : Lucien Lhettbeuz, Adrienne Le- 
couvrenr, le Siècle, 5 avril. 

(8) Sur cet auteur: G. Blkohmann, traduction de la Vie de Pierre Tschaï- . 
kowsky, le Progrès orttsti^ifte, à partir du 27 octobre. 



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570 LA REVUE INTELLECTUELLE 

catural© et leur défaut dominant, applicable aux jeunes de tous les 
pays : recherche d'originalité quand même. Le vrai tempérament 
du premier est dans ses études de « Paysages parisiens », du se- 
cond dans VEtape^ les Recrues, le Café du matin, etc. Enfin, VArt 
décoratil russe ancien, peut être apprécié dans l'étude de C. de 
Damilowicz {Collection de la Princesse Marie TenicheU, Y Art dé- 
coratify avril), avec des figures d'icônes du xviii* siècle, des lam- 
pes d'église à cierges en cuivre rouçe, des couvertures d'Evangiles 
en argent, des boutons émaillés, filigranes, ciselés, ornés de pier- 
res précieuses, des objets de table, des coffrets de chêne et de fer, 
des aiguières, des dentelles, etc. 

Maintenant parlons de la France. Que deviennent, parmi nos des- 
sinateurs, ceux qui furent un temps, les maîtres incontestés de la 
plume et du crayon, qui charmèrent, intéressèrent, émurent toute 
la génération qui s'écoule, sur lesquels par instant un léger voile 
d'oubli semble flotter, qui ont complété l'art d'un genre à qui 
des modes nouveaux et peu coûteux de reproduction donnèrent un 
large essort. D'autres ont surgi comme Léandre et comme Faivre 
sur lequel une étude vient de paraître chez Juven et comme Huard, 
dont New-York tel que /e Uai vu, fut publié récemment, etc., etc. 
Mais, un moment, deux noms dominèrent tous les autres, Willette 
et Steinlen. Willette, fantaisiste, poète et toujours quelque peu 
scabreux, vient de publier Du trottoir à Saint-Lazare (Librairie 
Universelle^ J'ai retrouvé Steinlen en toute la plénitude de son réa- 
lisme génial peut-être, et dont l'observation reste sans équivalent dans 
l'illustration des Gueules noires, d'Emile Morel. D'une habileté de 
crayon sans exemple, Steinlen, dans ses types de mineurs et ses scè- 
nes de la vie ouvrière ne flatte pas, n'atténue pas, mais jusqu'à l'ins- 
tant où l'exact se rapproche du caricatural, sur le caricatural môme, 
c'est-à-dire sur sa propre cruauté d'artiste, sa main jette le voile 
d'une grande compassion. Ces pauvres faces de bêtes lasses, exté- 
nuées, douloureuses, affolées de la haine ou du tourment qu'il ex- 
prime, poignent le cœur le plus rebelle. Ce n^est pas seulement 
l'homme de la mine qu'il peint, c'est l'humanité qui souffre et peine 
en costume de porions. Tel dessine Steinlen qui fut parmi les tem- 
péraments origmaux de la fin naturaliste. 

Ceux qui apparaissent à présent ont, conune leur prédécesseur, 
une inspiration philosophique, mais, il se trouve que la sépara- 
tion est moins tranchée entre le naturalisme généralement maté- 
rialiste et le symbolisme qui servit de refuge au plus grand nombre 
des idéalistes. Seulement, comme l'éducation et la tradition lais- 
sent des traces profondes dans leur évolution commune, certains, 
ainsi que nous-mêmes, cherchent à dégager nettement les concep- 
tions utilitaires et esthétiques de la croyance fondée sur l'étude, 
d'autres qui ne peuvent rompre avec le passé veulent concilier sa 
négation avec l'idéalisme. Ils font de l'objet Unité panthéistique, le 
suppléant de Dieu et prenant le sentiment de la Nature pour le senti- 
ment religieux établissent le lien du positivisme à la religion. C'est 
l'application du jeu de mots de Comte à l'esthétique. 

Ainsi l'architecle Garas dont récemment l'artiste décorateur Fol- 
lot me disait que si le génie existait dans la conception archilectu- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 571 

raie, celuî-cî en était le représentant. Je n'irai pas jusc[ue-là avant 
qu'une réalisation suffisant© ne me soit apparue ; mais, je ne di- 
rais pas non plus que Garas est un fou. Cet artiste est an des 
mieux doués que je connaisse dans le sens du symbolisme architec- 
tural (1). « Mes temples », qu'il écrivit récemment indiquent que du 
côté de la pensée, le poète n'est pas seul créateur. J'ai vu la ma- 
quette de son temple de la Pensée qu'il ébaucha pour démontrer 
que ses projets étaient d'une pratique réalisable. 

Ce qui frappe tout d'abord, c'est une belle majesté de ligne. 
Le symbolisme décoratif évoque l'Inde et l'Egypte, mais la sobriété 
reste maîtresse. Ce n'est pas banal du tout. Seulement, seulement, 
au point de vue utilitaire, on éprouve quelque perplexité. Le man- 
que d'ouverture qui concourt à la simplicité solennelle du temple 
antique peut-elle s'accommoder avec l'utilitarisme nécessaire de la 
modernité. Garas serait complet s'il joignait au symbolisme ce sens 
pratique qui s'impose. Le poète doit tailler sa lyre dans le métal 
de son époque et Garas n'est pas tout à fait de son époque sur la- 
quelle il avance et retarde en môme temps. Il n'est pas impossible 
qu'il y songe. 

Le XX® siècle n'est pas ennemi des hardiesses sincères. 



Les Modes d'expression contemporains 



Scnlptore et Peinture aa Salon des Artistes français 

(Suite) 



Oui, j'aime mieux des œuvres qui tout en restant un peu théâ- 
trales par la nature du sujet comme le Ça-ira au combat du cap 
Noli, 24 Ventôse, an III, ou le Linceul d'un héros des guerres de la 
Révolution, de Jacquier, indiquent au moins qu'après la Renais- 
sance, l'homme souffrait et mourait aussi bien qu'avant et qu'il 
n'est pas vrai qu'il y ait deux âges d'or dans l'histoire, celui des 
feuilles do vignes et celui des aiguillettes. Et voici le rappel des 
premières heures romantiques avec l'évocation, par Thirion, du 
Lac de Lamartine, une bonne petite page de simplicité. 

(1) Récent sur l'architecture: M. Vachon, Une famille parisienne d'ar- 
chitecte, maîtres maçons au xv*, xvi®, xvii® siècles (les Chambige), (Li- 
brairie de la Construction moderne); V. Maoohioro, la Psychologie de 
l'art moderne, die Umschani, 9 février; Tristan Leclero, Abel Landry, 
architecte et décorateur, Art décoratif, février, etc. 



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572 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Mais quelle est cette République d'une teinte unique rouge sa- 
vamment nuancée ? Est-elle antique ? Est-elle contemporaine ? 
Qu'importe ? Emile Renard qui Ta composée à su trouver dans 
Tallégorie, dans une allégorie mille et mille fois ressassée, la plus 
nouvelle des conceptions. Elle est pour moi, cette humaine et pen- 
sive entité, absolument actuelle. J'aime à m'imaginer dans le recul 
de l'avenir, quand notre âge sera vieux, qu'on verra, telle dans 
la poésie, notre république, fière, sans autre emblème de ses aspi- 
rations qu'un laurier, sans autre symbole de son caractère que 
l'expression de cette figure de culte si profonde, si belle, oui, dans 
le recul des âges, loin, bien loin de la politique... Vous souriez, 
vous dites que j'exagère?... Jeune vieille barbe, heinî Qui sait? 
Qui sait ? 

Sans doute, il y a Fallières et avec Fallières, Bonnat... et 1© 
■chocolat, çà se chante en refrain, aux Beaux-Arts, mais pour re- 
présenter un© nation, il suffit d'un excellent homme et, pour la 
peinture, Bonnat fut en son temps, révolutionnaire comme vous et 
moi, comme tout le monde .11 est robuste, sans nuances, mais per- 
sonnel ; de plus, il a le défaut de faire des portraits qui ressem- 
blent : tel son Portrait de M. Fallières, qui n'est pas toutefois son 
meilleur portrait. Ce sont surtout les jeunes, qui dans les représen- 
tations d'intellectuels ou d'artistes, mettent les qualités les meil- 
leures d'eux-mêmes, en originalité, quand ils en ont, même quand 
ils n'y déploient pas tout leur sentiment ; ils n'y sont pas gênés, 
leurs modèles en ce genre leur laissant généralement toute la- 
titude, sollicitant même le déploiement de leur fantaisie la plus 
personnelle. Ce qui sur ce sujet retiendrait ma vision, serait, d'un 
beau caractère, le Portrait du peintre Pierre Prias de Delassalle. 
La silhouette élancée du premier plan, la femme d'allure espa- 
gnole derrière lui, sont d'un bel effet. On voit encore le Portrail du 
peintre Jourdan de Gilbert, le Portrail du peintre Grehant de 
Charles Péquin, etc. Ceux de MM. Robert Fleury par M. Bascliet, 
de M. Liard par Brouillet, sont d'une allure moins imprévue, d'au- 
teurs renommés d'ailleurs. Beaucoup d'artistes tiennent le premier 
pour une œuvre de haute technique. Les qualités du portrait dans 
la vie familiale, bourgeoise ou mondaine, sont variées. Je 
ne connaissais pas à fond M. Aimé Morot. Il y a non loin de 
son grand lion de l'Atlas, une œuvre de lui, qui m© paraît 
être un chef-d'œuvre, oui, un véritable chef-d'œuvre ©t qui 
me le révèle sous son véritable jour. C'est la petit© toile 
Portrait de Mlles X... deux fillettes. A mon sens — oh ! je 
n'ai pas la prétention de ne jamais me tromper, mais je crois sentir 
que je ne m© trompe pas — au point de vu© pictural, il n'y a rien 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 573 

qui vaille cela dans tout le Salon ; c'est de la vie, c'est d'un maître. 
Et puisque nous sommes dans l'expression de la grâce enfantine, 
deux choses adorables, « Sept ans au/ourd'/iuî » de Wedder- 
Roos et un Portrait par de Jonchèere. De sentiment encore, les 
portraits d'Henri et de Germaine par d'Issoncourt ; enfin, d'une 
excellente conception, d'un dessin exquis, le Portrait d'Odette par 
Cabane. Mais où donc, en quel souvenir, dans quel conte gra- 
cieux, me semble-t-il avoir vu déjà sourire cette jolie fillette pen- 
sive dont le peintre a su rendre, avec le regard, le doux rêve fra- 
gile î Odette, gentille Odette, pourquoi faut-il que les petites filles 
^andissent ? 

Voici les peintres de la femme mondaine, et les portraits de pied 
de grande allure où l'artiste hanté par les souvenirs des maîtres, 
voudra mettre, à défaut de tout son sentiment, toute sa science. Il 
simplifiera parfois, sans se laisser séduire par la richesse artifi- 
cielle des chatoiements qu'offre à la palette les bijoux et les étoffes, 
ainsi dans ce Portrait^ par Gibson ,qui a vraiment du caractère. 
Tantôt comme J. Pierre Laurens, Portrait de Mme de fi..., il fera 
le contraste des préciosités, dans l'ensemble magistral, par la 
grande tache noire d'un manteau de velours qui sera comme l'ac- 
cord dominant, ou bien, en cette musique de la couleur, comme 
Ferrier, Portrait de Mme 0. de fi.., il s'abandonnera complète- 
ment à toute la richesse mélodique des tonalités extérieures, jus- 
qu'au bout de la virtuosité. C'est encore dans ce genre que l'ar- 
tiste déploiera le mieux ses qualités d'artisan. L'expression de 
grâce mondaine du Portrait de Mme M..., aux belles lumières, 
de Flameng, tr^p voulue, rendra mièvre un pinceau puissant ou 
alors l'artiste, se penchant déjà vers l'âme de la femme, se grisera 
lui-môme de la séduction de son modèle dont il exprimera par 
dessus tout le caractère de jeunesse ou de beauté comme Iwano- 
vicht dans le Portrait de Mme Edith Kahn^ portrait qui charme 
réellement par l'expression de ses lignes. Dans les portraits 
d'hommes, Mezquita, avec Mes amis, révèle des qualités supérieu- 
res. Le Portrait de Af. Paul Barré par Déchenaud est excellent. 
De grâce, de poésie ou d'originalité sont encore de Scott, le Por- 
trait de Mlle J. M., le Portrait d'étude de Daudin, le Portrait de 
Mme N..., de Styka, Helen de Baker. Le maître Cormon expose aussi 
des portraits, notamment celui de sa fille Madeleine. Avec Robert 
Fleury, on s'éloigne du genre et l'on se rapproche de la composi- 
sition réelle : Douce pensée est une chose de tendresse. Une tête 
d'Avigdor m'a vraiment séduit, non pas celle de paysanne, l'autre, 
qui elle aussi n'est presque plus portrait et l'étude de la Poupée 
mise à Vécart de Carpenter présente des côtés personnels. 



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574 LA REVUE INTELLECTUELLE 

La vie mondaine a ses artistes qui, généralement, n'abondent 
pas en pensées profondes ; mais, ils déploient des qualités d'inter- 
prétations qui ne sont pas également appréciées. On s'accorde à 
dire, par exemple, que la Plage de Biarritz d'Etcheverry est un 
sujet d'illustrations. J'ai cru reconnaître de belles qualités d'ob- 
servations dans cette œuvre de plein air. Je le dis comme de YEté 
sur la Loire de Debat-Ponsan. Ces deux sujets représentent assez 
bien le réalisme du genre. L'impression d'une vision originale se 
leflète plus extériorisée avec deux toiles fort séduisantes de Hub- 
bell, les Poissons rouges et le Samovar d'une demi-teinte poétique 
(|ui ressort du sujet même, comme dans un genre très éloigné, 
les intérieurs de Bail, peintre beaucoup plus profond de sentiment 
dans une maîtrise plus grande. Bail, cette année, expose 
un Coin de lingerie chez les Dames hospitalières de Bemine... 
C'est un grand artiste, de religion calme qui peint comme 
doivent prier ses héroïnes sans faste, dans la clarté douce d'un 
songe. Et c'est un poète aussi, un doux poète, Chabas, qui dans le 
le Premier bain a su bien exprimer la grâce frôle des pures fil- 
lettes en l'onde pure et le geste si câlin de l'amour maternel 
avec la femme à l'enfant du premier plan ; mais, déjà la compo- 
sition emprunte légèrement à la fantaisie, fantaisie permise, car, 
d'autres de conception opposée, en pleine lumière, comme Ko- 
walsky, dans le Volant, rendront la grâce d'un geste de jeune fille, 
sur qui tombent des taches de soleil, en dénaturant la vraisem- 
blance du costume, du milieu, etc., s'excusant d'avance de la pué- 
rilité par quelques trouvailles heureuses. 

Qu'importe d'ailleurs la vraisemblance à l'artiste dont la fan- 
taisie guide le sentiment. Le milieu n'est souvent pour lui que l'ac- 
cessoire du geste et le costume, un moyen propre à faire ressortir 
le caractère. Ce n'est pas une Italienne qu'a voulu rendre Jules 
Lefebvre dans sa Giovannina, C'est une tête d'expression dont l'ori- 
ginalité s'exprime mieux sous sa parure exotique. Il l'a fait avec 
maîtrise. Le sourire de la bouche entre deux fossettes et deux 
pendeloques, répond au sourire des yeux sous les noirs bandeaux. 
C'est très voulu, pourtant très bien. Au contraire, toute l'Espagne 
tient dans le tr}'ptique réaliste de Ribéra, Andalousie, dont le troi- 
sième panneau avec la femme en jaune qui respire une fleur, ren- 
ferme les meilleures qualités picturales. La composition du pre- 
mier, un duel farouche, entre deux hommes est d'un mouvement 
remarquable et l'effort du geste qui retient la menace du couteau 
se sent bien. Ici l'accessoire n'est plus un prétexte : son exactitude 
est une condition do valeur. Il en est ainsi dans la scène d'intérieur. 
Filles de Hollande^ de Barthold, qui laisse deviner de belles quali- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 575 

tés techniques et dont le sentiment d'observation très nuancé est 
susceptible de se dégager vers une manière personnelle. Dans ce 
genre d'exotisme, une petite toile de Hugard, la Toilette de la (ian- 
cée, toujours en Hollande, d'un caractère intime, pénétrant, m'a 
paru d'exécution heureuse. Clairin et de Richemond, ont observé 
cette année des scènes africaines ; le premier donne une Fantasia 
au Maroc, le second, des Prisonniers arabes. 

Voici maintenant le cadre de la vie rustique, son décor, l'âme 
profonde de la terre qui s'exprime au Matin de Pointelin, la poésie 
des feuillages des Oliviers avec Harpignies et la terre bretonne qui 
depuis une quinzaine d'années a conquis tant de cœurs d'artistes 
à son abrupte beauté. Là, c'est Rémond, aux tendances impres- 
sionnistes, un talent, je crois, dont j'ai noté sans savoir qu'elles 
appartenaient au même auteur les Vieilles maisons dans le Trégor 
aux toits rouges sur la terre rouge et le panneau décoratif de 
YAprès-midi à Ploumanach. Ici Mulhaupt avec sa Rade de Saint- 
Yves, dont les barques ont des voiles sanglantes, dans le soir. Et 
celui-ci aussi me paraît être bien doué. Et toujours la Bretagne, 
avec une excellente petite toile de Pascal, la Bénédiction de la mer 
et avec R. L. Prat dont le Port-Manec présente des colorations 
d'eau verte aux longs reflets, qui bougent alentour de bateaux 
amarrés. Tattegrain, parmi les maîtres, a peint le Mouillage de dé- 
tresse où, dans la tempête, vient s'abriter le navire dont l'ouragan 
a déchiré les voiles. Le paysage sue l'angoisse. On reconnaît Tat- 
tegrain, au dessin de ses vagues dont certaines se brisent en pous- 
sières sur les rocs sombres et ses marines sont d'une belle pâte. 
Voici encore Au cap d*Antibes de Dameron, Equihem de Guille- 
met, Soleil couchant de Kerdréoret, etc. 

N'est-ce pas la femme d'un de ces marins en périls au Mouillage 
de détresse que Laroux a sculpté dans le bois, avec des allures 
d'oeuvres maîtresses. La femme tient par la main son fils, un très 
jeune gars, porteur d'un minuscule navire Ex-voto. L'ensemble 
est d'une tristesse bien humaine. Dans la représentation des types 
rustiques qui se prêtent au modelage, d'autres œuvres s'offrent avec 
des qualités de grâce poétiques comme la Fleur des prés de Larche 
ou se distinguent par la finesse et le caractère de l'exécution comme 
la Porteuse d'eau de Guillot qui est une statuette de bronze. 

Mais pour entrer dans le vif de la vie rustique il faut revenir à 
la peinture. C'est alors l'éclat ensoleillé d'un Marché provençal 
de Gagliardini ou la grâce un peu sévère d'une scène, les Oiseaux 
de mer de Demont-Breton, où la femme d'un marin baigne son 
enfant dans la vague ; ou la joie du Dimanche au village de Tron- 
cet, ou l'effroi pathétique d'un rivage semé de gens et d'épaves, 



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576 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Ce que rend la mer, par Ryder. Ailleurs rexécution crapmnle aux 
procédés impressionnistes avec la Vigne de Bonis ou franchement 
réaliste avec Deligny fait servir le personnage comme accessoire 
à la nature morte dans Brillants de cuivre^ solidement exécutée, 
ou se borne même à Texpression d'un visage campagnard avec la 
Jeune iille d'Etoiles. Voici le Blé de P. Dupuy où il y a de la 
vie et du soleil et voici Tharmonie poétique, des œuvres d'Henri 
Martin. Dans une Scène champêtre, le faucheur tend les bras à 
l'enfant que précède l'épouse et le paysage de leur scène est d'un 
grand charme. Moins imposant toutefois que le Crépuscule où 
quelque vieux pâtre courbe son front devant la mer. Au point de 
vues décoratif les touffes des arbres, les deux groupes séparés du 
troupeau de mouton, les lignes simples du rivage et de l'horizon, 
dans ce dernier tableau, sont d'une compréhension maîtresse. 

Si de la campagne, nous entrons dans la vie des cités, la sculp- 
ture nous en campera quelques robustes types, comme le Débm'- 
deur de ciment de Pommier ou comme les ouvriers du démarrage 
dans YEllort de Tarrit, deux œuvres qui, avec quelques défauts, sont 
loin d'être dépourvues de mérite ; mais, je vois quelque chose de 
vraiment typique dans le Virage de Girardet. Girardet, d'un sujet 
plutôt aride, à force d'observation, a su tirer de l'émotion, de la 
laideur a fait de la beauté et s'est comporté en artiste, dans l'ex- 
pression de vertige de l'automobile au tournant, dont les conduc- 
teurs grisés, vertigineux, le buste en avant, boivent l'air, roulent 
éperdus, comme dans un rêve, vers le triomphe ou vers la mort. 
C'est très beau. 

(A suivre.) Sidonelli. 




Nous sommes obligés, par Vabondance des matières, de remettre 
otti prochain numéro Vintéressant romain de Stéphane Servant, 
Nous prions nos lecteurs de nous excuser. 



Le Gérant : A. Davy. 



Paris. — Typ. A. Davt, 52, me Madame. — Téléphone 70^-19. 

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La Revue 

Intellectuelle 



25 Juillet 1907 



Résumé historique des Faits et des Œuvres 



8GIENCB 

Intéressante oonférenoe de M. 
Lumière de Lyon au journal Vlllus- 
iraiion sur la « Photographie des 
eovlewrs ». Les premiers résultats 
sont déjà surprenants : une vue 
d'un paysage ou d'une personne 
avec toutes leurs colorations peut 
être prise et produite à plusieurs 
exemplaires d'une finesse parfaite 
et conservée indéfiniment. 

D' P. Redard. Frécis de Techni- 
que Orthopédique : Cet ouvrage 
rendra de grands services non seu- 

RKV. INTELLKOT. 



lement aux orthopédistes^ mais en- 
core aux étudiants et praticiens. 
(In-18 avec 492 fig., 12 fr. Rude- 
val.) 

D' L. Butte. Formulaire prati- 
que de thérapeutique des mala- 
dies cutanées et vénériennes. Cet 
ouvrage s'adresse non pas seule- 
ment aux spécialistes, mais aussi et 
surtout aux praticiens de médeci- 
ne générale qui, particulièrement 
en province, sont obligés de faire 
face à toutes les éventualités et 
n'ont pas toujours le temps de se 

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LA REVUE INTELLECTUELLE 



ftenir «u courant deo nouveautés 
tthérapeutiques (In-18, 6 fr. Rude- 
^al). 

Lucien iPoincaré. VElecirtcité, 
liodes de production et d'utilisa- 
tion des courants électriques et des 
g)rincipele8 applications apparte- 
mant au domaine de Télectrotechni- 
'flue (In-18, 3.50, Flammarion.) 

En Angleterre est mort le pro- 
^Êssseur Alexandre Stevoard JSers- 
-^eî, descendant du fameux astro- 
iDome et lui-même astronome. C'est 
à lui qu'on doit l'identification par 
la marque du pouce, qui rend de 
grands services dans l'anthropomé- 
trie. 

D' Coste de Lagrave. Le Vade 
Mecum du Tuberculeux. Selon 
l'auteur 95 % des tuberculeux doi- 
vent guérir : cure d'air, de repos, 
d'alimentation, de froid, d'huile de 
foie de morue, de tannin et les 
raies de feu. Tels sont les moyens 
préconisés par l'auteur. (In-18, 
3.60, Maloine.) 

Le dirigeable Patrie fait avec 
succès plusieurs sorties sur Paris 
et les environs. 

D' E. Doyen. Traité de Théra- 
peutique chirurgicale et de techni- 
que osfératoire. Chirurgie générale 
et spéciale. T. I. gr. in-8, figures, 
dessins et repoductions photogra- 
phiques, 25 fr. Maloine. 

Capitaine Sazerac de Forge. La 
Conquête de Vair, Cet ouvrage 
traite du problème de la naviga- 
tion aérienne, dee dirigeables, 
de l'aviation et de leurs applica- 
tions Gr. in-8 avec 136 instanta^ 
nées. 10 fr. Berger-Levrault. 

D* L. Waynbaum. La Physiono- 
mie humaine (ln-8, 5 fr. Alcan). 

D" Debove et Plicque. Hygiène 
(In-18, 3.60, Delagrave.) 

La Société de médecine de Paris 
fondée en mars 1796 et dont le nom- 
bre des membres primitivement de 
25 s'élève aujoud'hui à 400 et à 700 
avec les membres honoraires, cor- 



respondants et étrangers, vient de 
recevoir l'avis officiel du décret du 
2 février 1907, consacrant la lu- 
sion avec elle de trois Sociétés : 
médecine de Paris, médico-chirur- 
gicale et médecine et chirurgie pra^. 
tiques. Le D' Coudray a présidé la 
première séance. 

«Ttiles Bois. Le mira/ile moderne, 
(In.l8, 3.50, Ollendorff.) 

D' J. Grasset. L'Oeetdtisme hier 
et aujour<JPhui. Le merveilleux 
présoientifique. (Li-8, 5 fr. Maa- 
son.) 

H. Bergson. L^ Evolution créaïH- 
ce. (In-8, 7.50, Alcan.) 

F. Leteur. Traité élémentaire de 
Minéralogie pratique. Cet ouvrage 
donne un aperçu général de la 
cristallographie géométrique et de 
l'optique cristalline. Le pittores- 
que et l'esthétique du monde miné- 
ral ont été condensés dans 26 ma- 
gnifiques planches tirées en 15 cou- 
leurs et reproduisant les principa- 
les espèces typiques, (Album in-4o 
de 26 pi. en coul. 25 fr. Delagrave.^ 

A. Calmette. Les Venins, les ont- 
maïux venimeux et la sérothérapie 
antivenimeuse, (In-8, avec 125 fig. 
12 f r. Masson.) 

M. Weiss est élu le 19 juin 1907, 
membre de l'Académie de médecine 
en remplacement de M. Javal, dé- 
cédé. 

A Graz (Autriche), est mort 
le D' Bœll, correspondant de l'Aca- 
démie de médecine, professeur à 
l'université de Gras, ancien direc- 
teur de l'Institut vétérinaire de 
Vienne. Son principal ouvrage est 
le « Lehrbuch der Pathologie und 
Thérapie der Haussangesthieie n, 
traduit en français. 1\ était âgé de 
89 ans. 

SOCIOLOGIE 

M. Pierre de la Oorce est élu, le 
8 juin 1907, membre de l'Académie 
des sciences nkorales et politiques 
en remplacement de M. Paul Gui* 
raud, décédé. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



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H. Lichtenber^er. VAUemagne 
moderne. Livre instruciif quoique 
un pea touffu où Fauteur etudio 
révolution politique, économique, 
philosophique et religieuse de l'Al- 
lemagne. (In-18, 3.50, Flamma- 
rion.) 

Paul Brulat. Histoire populaire 
de Jvleê Ferry. Préface de Ferdy 
nand Buisson. (In-8, 2.50, Librairie 
Mondiale.) 

Paroles dans la Tourmente de M. 
Henri Jouin est un ouvrage abso- 
lument réactionnaire. (In-18, 2 fr. 
Gamier.) 

La 3<* édition de La Science Eco- 
nomiçue. Ses lois inductives, par 
Yves Guyot. (In-16, 6 fr. Schlei- 
cher frères.) 

Le 21 juin 1907, a eu lieu l'échan- 
ge de ratification du traité franco- 
siamois entre M. Pichon, ministre 
des Affaires Etrangères et le minis- 
tre de Siam à Paris. 

Le jury de la Seine condamne le 
8 juin 1907 les citoyens Bo^tsquet 
et Lévy, membres de la Gonfédéra- 
tion générale du travail, à deux ans 
de prison et 100 francs d'amende. 
Le jury de Nantes condamne Marck 
à un an et Yvetot à quatre ans de 
prison. 

Ferrer qui a entrepris la grande 
œuvre de la régénération de l'Es- 
pagne par l'éducation en fondant 
l'Eoole moderne, basée sur l'ensei- 
gnement rationaliste, vient d'être 
acquitté malgré les manœuvres des 
Jésuites, qui ont tout fait pour le 
faire condamner et faire disparaî- 
tre son école. 

La seconde Douma est dissoute, 
La surveillance de la Commission 
budgétaire de la Douma devenait 
gênante. C'est le déficit et le gâ- 
chis dans tous les ministères et le 
gouvernement trouvant ce contrôle 
intolérable prononça la dissolution 
sous un prétexte quelconque. La 
nouvelle loi électorale donne la pré- 
pondérance aux propriétaires fon- 
eiers contre les paysans. 



La Belgique comptait en 1846 : 
779 maisons religieuses et 11.700 
religieux. En 1906 elle compte près 
de 2.500 maiscms religieuses et 
38.000 moines. Cest beaucoup... 
c'est trop. 

A la Haye s'est ouvert la> Cai^ 
férence Internationale de la Paix. 
Nous aurons l'occasion d'en repar- 
ler prochainement. 

La France et l'Espagne se ga- 
rantissent mutuellement le statu 
quo dcms V Atlantique et la Médi- 
terranée où elles ont des possessions 
respectives. C'est un nouveau gage 
de paix. 

La grève des inscrits maritimes, 
la crise viticole, les mutineries du 
17° régiment d'infanterie, la cam- 
pagne antimilitariste, le sabotage 
administratif, le refus de l'impôt, 
font que les conservateur.^ voient 
plus que jamais la paille dans 
l'œil de leurs adversaires. Nous 
citerons à ce propos des extraite du 
magnifique article de M. Albert 
B<umard dans c( La Semaine Litté- 
raire » : (( Sans remonter très haut, 
les conservateurs ont montré le res- 
pect de la loi en prenant parti pour 
une condamnation monstrueuse pro- 
noncée contre un innocent en viola- 
tion de toutes les règles du droit. 
Ils ont ouvert une souscription pu- 
blique en l'honneur d'un officier 
faussaire. Ils ont protesté avec vé- 
hémence quand le gouvemememt 
poursuivait des honunes qui avaient 
donné un commencement d'exécu- 
tion au ooniplot destiné à soulever 
les régiments contre le président 
constitutionnel. Ils ont armé les 
paysans fanatiques contre les fonc- 
tionnaires chargés de faire procéder 
au plus légitime et au plus inoffen- 
sif des inventaires. Ils ont applaudi 
ceux qui jetaient aux gendarmes 
des pierres, des herses, du plomb 
fondu et du vitriol. Ils ont félicité 
les officiers qui refusaient de faire 
leur devoir contre l'émeute. Ils se 
sont publiquement insurgés contre 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



la Ui qui séparait TEglise de l'Etat, 
dans le but de faire fermer les 
lieux du culte et d'amener partout 
le trouble. Ils couvrent d'outrages 
quotidiens le ministre de la Guerre 
pour faire respecter la discipline 
dans l'armée. Parce que le gouver- 
nement leur déplaît ils tentent la 
grève de l'impôt. Ils organisent 
les retraits des caisses d'épargne 
pour saboter les finances publiques. 
On trouve leur influence et les tra- 
ces de leur argent dans les troublée 
du Nord de Pan dernier. Ils disent 
partout que l'armée française est 
désorganisée et ila encouragent ]< 
officiers à désobéir^ applaudissant 
les Conseils de guerre qui acquit- 
tait ces officiers doublement 
coupable» puisqu'ils doivent mon- 
trer Tezemple à leurs hommes et ils 
prétendent ensuite que c'est le 
gouvernement qui a ruiné le res- 
pect de la loi. Evidemm^it tous 
les derniers faits qui viennent de se 
passer sont regrettables, mais ce 
sont les conservateurs qui ont tout 
tfait pour discréditer le pouvoir, 
ra£Faiblir devant l'émeute, ruiner 
l'esprit de légalité et de respect, 
souffler la haine, énerver et exas- 
pérer les citoyens les uns contre les 
autres. »> 

Henry Maret. Carnet d'un sau- 
vage. (In-18, 3.60, Juven.) 

Raymond Boverat. Le Soeialii' 
me tawiieipal en Angleterre et ses 
résultats financiers. (Gr. in-8, 10 
fr. Rousseau.) 

M. Charles Roux, président do 
la Compagnie Transatlantique, par- 
le dans une conférence des causes 
de notre décadence commerciale, 
(( mot tristement vrai », dit-il. Au 
point de vue de la navigation nous 
sommes maintenant les cinquièmes 
et même les septièmes, et il regret- 
te que nous n'ayons pas eu le cou- 
rage de faire comme le peuple an- 
glais qui a refusé de se laisser sé- 
duire par les idées protectionnistes 
de M. Chamberlain et qui sont la 



cause principale dont souffre le 
commerce français. 

Emile Pierret. Le Féril de la Ba- 
ce. Avarie, Alcoolisme, Tubercu- 
lose. (In-16, 8.60, Perrin.) 

Le 4« volume des Finances con- 
temporaines d'Alfred Neymaick : 
L'Obsession fiscale. (Alcan.) 

A. Lalande. Précis raisonné de 
morale pratique. (In-16, 1 fr. Al- 
can.) 

Le général Billot, sénateur, an- 
cien ministre de la Guerre^ vient 
de mourir. 

Important discours politique pro- 
noncé le 30 mai 1907 par M. Geor- 
ges Leygues au basnquet de FAl- 
lianoe républicaine démocratique.. 
Il regrette notamment le» divises 
formes de propagande antimUitO' 
riste qui affaiblissent la défense 
nationale. 

A. Niceforo. La Police et FJSÎii- 
quête judiciaire scientifique, pré- 
face du D' Lacaasagne. (In-8, avec 
240 grav. et documents photogra- 
phiques. 18 fr. Libr. Univeraelle.> 

Ellen Key. De Vamour et du ma- 
riage. Préface de Gabriel Monod. 
(In-18, 3.60, Flammari<m.) 

Georges Renard. Le Socialisme à 
Vœuvre. Ce qu'on a fait. Ce qu'on 
peut faire. I. Le problème écono- 
mique (Associati<Hi des personnes. 
Socialisation des choses). II. Le 
problème politique (Suffrage uni- 
versel. — Référendum — Initiati- 
ve — Internationalisme — Ques- 
tion fiscale, m. Les problèmes in- 
tellectuels et moraux (Organisa- 
tion de la famille — Education). 
(In-16, 4 fr. Comély.) 

Doit^n aller aux colonies ? est 
une vaste enquête économique et 
rendra de grands services à tons^ 
ceux qui songent à émigrer dans* 
les colonies ou qui y ont des inté- 
rêts. (4 fr. Comité Dupleix.) 

Alfred Stead. Le Patriotisme ja- 
ponais. Traduction A. Foumier (In- 
12, 1.50, Juven.) 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



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Au Mu8^ Social, Congrès inter- 
national des infirmières, 

A la saite des Fêtes du oonoours 
de tir de Pau, M. BartJtou, minis- 
tre des Travaux publics, après 
avoir déclaré, en réponse au dis- 
cours du président de la section de 
la Ligue des droits de Thomme, que 
l'affaire Dreyfus a groupé tous les 
démoerates, dont l'idéal est sem- 
blabloj même s'ils diffèrent sur les 
mogpeiis : « Un seul, dit-il, doit être 
éoergiquement répudié, c'est la ré- 
volution. Tant pis pour les hommes 
de gauche qui se séparent de la ma- 
jmté, oubliant que les plus grands 
révolutionnaires furent de grands 
patriotes. » 

Intéressante Expogition colonia' 
le à Nogent-swr-Jiiame. 

M. Manuel. De la déclaration de 
Guerre, Préface de Meriguhao (In- 
8, 7 fr. Pichon.) 

A Merignhac. Les Théories du 
grofnd état-major aUemand fur les 
lois de la guerre continentale. Mises 
en regard de la doctrine de la pra- 
tique des divers Etats et des dé- 
cisions de la conférence de La Haye 
ea 1899. (Brochure in-8, 8 fr. Pe- 
done). 

BISTOIBB 

Le général de Beylié a parcouru 
le bassi^L du Tigre, au oiord de 
Bagdad. U a visité les ruines des 
anciennes mosquées de Samara et 
^Abondelef et les photographies 
qu'il rapporte donnent une idée de 
l'art musulman à ses débuts. Il 
exécuta également des fouilles à 
Prome, en Birmanie, oh il décou- 
vrit de nombreuses chapelles boud- 
dhiques. L'intérêt de ces découvertes 
est d'autant plus grand que des 
Mena étroits unissent les monu- 
ments iraniens préislamiques aux 
monuments construits sous l'inspi- 
ration des chefs arabes, et Ton oon- 
na^ le rôle décisif joué par la Perse 
dans l'élaboration de l'architecture 
orientale. 



M. Théodore Beinach entretient 
l'Académie des inscriptions et bel- 
les-lettres de la découverte et de la 
publication par le professeur Hei- 
berg, de Copenhague, d'un trotté 
inédtt d^Arehimlde, conservé dans 
un palimpseste de Oonstantinople. 
Ce traité est remarquable par l'ap- 
plication ingénieuse de la mécani- 
que à la solution des questions géo- 
métriques et par l'emploi très hardi 
d'une méthode cwnparable au cal- 
cul intégral. 

Philipi>e Monnier dans Venise 
au ZVIII* siècle nous dépeint la 
vie légère, les fêtes, le carnaval, 
les femmes, l'amour, les peintres, 
les aventuriers, de la fémque Ve- 
nise. (In-8 écu, 5 fr. Perrin). 

La 4* série des Indiscrétions de 
l^Histoire du D'' Cabanes (In-16, 
3.60, Librairie Mondiale). 

D' Foucart. Etude sur Didymos 
d'après un papyrus de Berlin. (Bro- 
chure in-4, 7.50, C. Klincksieck.) 

D' Carton. Le Sanctuaire de Ta- 
nit à El-Kenissia. (Brochure in 4 
avec 10 pi. 9 fr. 20. C. Klincksieck) 

Lucien Schone. La Politique Co- 
loniale sous Louis XV et Louis 
XVI. (In-16, 6 fr. Challamel.) 

Chee Daragon paraît le 1*' nu- 
méro de la 9® année de la Bévue de 
la (ïuestion Louis XVII (abonne- 
ment annuel 10 fr.) 

A la suite de Vouverture du ca* 
nal de la Marne à la Saéne, Dun- 
kerque est relié par eau à Marseil- 
le en passant par Valenciennes, 
Lens, Lille, Reims, Gray, Dijon, 
Chakm-sur-Saône, Mâcon et Lyon. 

F. Martroye. Genséric. La con- 
quête vandale en Afrique et la des- 
truction de r^npire d'Occident. 
Quoique des travaux importants 
aient été publiés sur l'état de 
l'Afrique au v« siècle, sur le rôle 
politique de Qenséric et sur son 
gouvernement, ces questions n'a- 
vaient pas été traitées d'ensemble 
et ce livre comble une lacune. Cet 
ouvrage qui intéressera tous ceux 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



dont l'attention se porte sur les 
études d'ancienne administration, 
les question» religieuses et sur 
rhistoire politique du monde ro« 
main à son déolin, est fondé sur les 
données scientifiques les plus sé- 
rieuses (In-8, 7.60, Hachette.) 

C*« Revel. Les religion'S de la 
Gatde avant le ehrisUamsmre. (In- 
18, 3.60, Leroux.) 

Armand Brette. Les Limites et 
les Divisions territoriales de la 
France en 1789. L'auteur nous 
montre le fonctionnement des dif- 
férents rouages administratifs et 
la formation des départements qui 
viennent remplacer les diocèses, les 
gouvernements militaires, les bail- 
liages, etc. (In-8. 3.60, Comély.) 

A Montlaurés, près de Narbonne, 
M. H. Rouisaud, ancien député, dé- 
couvre une véritable eoUeetion â^oh- 
jets antiques : silex, meules, po- 
teries, lampes, monnaies, pierres 
gravées, etc. Ces découvertes per- 
mettront d^établir que les Grecs y 
ont fait le commerce à une époque 
reculée et elles offrent un grand 
intérêt pour Phistoire de la Gaule 
méridionale. 

Le roi et la reine de Danemark 
rendent visite ani Président de la 
République Française j le 14 juin 
1907. 

Le Cœur de Ckunhettaj par Fran- 
cis Laur. La première partie de cet 
ouvrage est consacrée au récit de 
la rencontre de Gambetta et de 
Mme Léonie Léon, ces deux âmes 
d'élite. Les lettres forment la 
deuxième partie. Enfin la troisième 
partie nous mène jusqu'à la mort 
de Gambetta. 

The Travels of the King par Eva 
Soott (Archibald Constable, Lon- 
dres). Description du règne de 
Charles II Stuart, et particulière- 
ment de l'exil du roi (1654) jusqu'à 
la Restauration (1660). 

E. I. Michelet. Essai sur V His- 
toire de Nicolas II et le début de la 



Révolution russe (Gr. in-8°, 10 fr. 
Flammarion). 

La Ouinée Française, Races, Re- 
ligions, Coutumes, Production, 
Commerce, par André Arcin. (In-8° 
avec 65 photo et 1 carte. 12 fr. CSial- 
lamel.) 

Les Quatre SvangUes. Matérianx 
pour servir à l'hisrtoire des origines 
orientales du Christianisme. Docn- 
menta publiés par A. Metager, ré- 
visés par L. de Milloué. (In-18, 
3 fr. 60, Leroux.) 

A. Aulard. Les Orateurs de la Bé- 
volution. La législation et la Con- 
vention. T. II. (In-8o avec 2 por- 
traits, 7 fr. 60, Cornély.) 

LITTÂRATUBE 

A la Comédie Française, La Ri- 
vale de MM. Kistemaekers et De^ 
lard. Un sculpteur arriv!» à la 
gloire et à la fortune ; marié, sa 
femme est l'associée des bons et des 
mauvais jours. Il devient amoureux 
d'une jeune fille, parente de sa 
femme. Celle-ci découvre la liaison 
adultère de son mari, qui aban- 
donne le foyer conjugal. Il ne pro- 
duit plus aucune œuvre et revient 
ches lui, longtemps après, pour re- 
voir son atelier. Il retrouve sa fem- 
me, mais cere-ci renvoie cet homme 
inconstant et sanB caractère. La 
pièce fait penser un peu à la Gio- 
conda d'Annunzio. Elle a reçu un 
bon accueil. 

Le 11 juin 1907 est mort M. Chris 
Hugues, ancien député. Il était né 
en 1851. Rédacteur à différents jour- 
naux, il siégea comme député à 
l'Extrême gauche. Sa parole ima- 
gée et sa verve méridionale lui va- 
lurent des succès. Poète, il est l'au- 
teur des Soirs de bataille, des Jours 
de combat, des Poèmes de prison et 
de quelques romans. 

Edmond Estève. Byron et le Ro- 
mantisme français. Essai sur la for- 
tune et l'influence de l'œuvre de 
Byron en France de 1811Î à 1850. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



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(In-8«, 10 fr., Hachette.) 

G. Gendarme de Révotte. La Lé- 
gende de Don Juan. Son érolution 
dans la Littérature des origines au 
romantisme. (In-8® 10 fr., Ha- 
chette.) 

L'intrigue passionnante et la psy- 
chologie délicate du dernier lirre 
de Paul Bonrget, VEmigré, feront 
classer ce roman parmi les meilleurs 
de Fauteur, malgré son caractère 
^stiocratique. (în-fllB, 3 fr. 60, 
Pion.) 

Le Midi de la "Frcmee, ses poètes 
et ses lettrés, de 1874 à 1890, par Al- 
phonse Roque Terrier. (In-S», Co- 
las à Montpellier.) 

Jules Claretie, dans Le Mariage 
d'Agnès, évoque le cadre de la Co- 
médie Française à un m<Mnent tra- 
gique de son histoire, pendant le 
siè^e de Paris. (In-18, S f r. 60, Fas- 
quelle.) 

J. H. Rosny Contre le sort. Lut- 
te d*une femme aux prises avec la 
société, les hommes, avec la misère, 
ayec Famour. (In-18, 3 fr. 60, Mi- 
ehaud.) 

Peinture saisissante de Tenfance 
de nos faubourgs, tour à tour tra- 
vailleuse et vicieuse, mais surtout 
travailleuse dans La Boite oaix gos- 
ses de Léon Frapié, le lauréat du 
prix Gonoourt. (In-18, 3 fr. 60, 
C. Lévy.) 

Paul Reboux. Le Phare, roman. 
Le phare breton de Roch an Déaoul, 
isolé en mer, porte malheur à ses 
gardiens. Livre intéressant. (In-18, 
3 fr. 60, Ollendorff.) 

Joseph Renaud. Le Chercheur de 
MerveilleuxJEn une série de fictions 
saisissantes qui rappellent Edgar 
Poë et Hoffmann, l'auteur étudie 
les effets de la Peur sur le cerveau 
humain, effets qui donnent Fimpres- 
sion du surnaturel et du fantasti- 
que. an-18, 3 fr. 50, C. Lévy.) 

L'Odéon termine sa saison par 
deux pièces un peu lestes, évoquant 
les heures les plus galantes du dix- 
huitième siècle. M. de Prévan de 



MM. Gumpel et Delaquys et le Mai- 
tre à aimer de Pierre Veber et Hu- 
gues Delorme. Pièces lestes, mais 
bien tournées. 

Albert-Emile Sorel. Les Sentiers 
de V Amour. Roman ingénieux et fi- 
nement nuancé, auquel on pourrait 
seulement reprocher le caractère un. 
peu compliqué des personnages. 

Paul Sonniès. Les Idoles. Nou- 
velle série de poèmes de l'auteur de 
Karita, de Fausta et d^ Arlequin sé- 
ducteur. 

Clovis Lamarre. Histoire de la lit- 
térature latine au temps d'Auguste. 
4 vol. in-S», 40 fr., Jules Lamarre). 

Tolstoï. Correspondance inédite. 
Ann. et trad. par J. W. Bienstock. 

Tolstoï dans ses lettres donne son 
avis sur les questions les plus im- 
portantes et les plus délicates. (In- 
18, 3 fr. 60, Fasquelle.) 

Topffer. Souvenirs de Lavey (In- 
4®, oblong. ill. de 17 grands des- 
sins, 3 fr. 60, Jullien à Genève.) 

Gustave Geffroy, dans Hermine 
Gilquin, nous donne une puissante 
étude d'une femme, d'un être délicat 
en contact avec un milieu brutal. 
(In-18, 3 fr. 60, Fasquelle.) 

V. Bouyer-Karr. JJnc Amou- 
reuse. Préface de Jules Claretie. 
L'amoureuse est une infirme, qui, 
dans son enveloppe disgraciée, ca- 
che un cœur sensible et passionné. 
(In-18, 3 fr. 50, C. Lévy.) 

Fabre d'OHvet. Les Vers dures 
de Pythagore, expliqués et traduits 
en français. (In-8o, 16 fr., Bodin.) 

VAlmanach des Lettres fran- 
çaises 1906. (In-18, 3 fr. 60, San- 
sot.) 

Léon Séché. Etudes d'histoire ro- 
mantique. Alfred de Musset ^ d'après 
des documents inédits. (2 vol. in-18, 
7 fr.). 

Jules Douady. Vie de William 
Earlitt. L'Essa/yiste. Histoire d'une 
époque singulièrement captivante, 
celle des lakistes et des romanti- 
ques, de Coleridge, Southey, By- 
ron, Shelley, Lamb, Leigh, Hunt, 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



Godwin, Malthus. (In-16, 8 fr. 50, 
Hachette.) 

La 8^ série des Etudes critiques 
sur r Histoire de la Littérature fran- 
çaise, par Brunetière. (In-16, 
3 fr. 50, Hachette.) 

Le Tome IV et dernier de H. 
Taille. Sa vie et sa correspondance. 
Ce volume contient les lettrée des 
17 dernières années de la vie de 
Taine. (In-16, 3 fr. 50, Hachette.) 

Au Théâtre Réjane : Baffles de 
MM. Hornung et Preshey en 4 ac- 
tes. Cette pièce dont le succès a été 
immense en Angleterre, met en 
scène un voleur « roulant » la po- 
lice. Sujet d'actualité avec les ro- 
mans de Sherlock Holmes et de 
Maurice Leblanc. 

Victor Rydberg. Singoalla. Tra- 
duit du suédois par J. Fredb&rj. La 
beauté de l'intrigue et la pureté de 
la langue de ce roman des pays Scan- 
dinaves, en font un ouvrage bien 
intéressant. (In-16, 3 fr. 50, Dou- 
ville). 

Le Lierre, par Alain Morsang. Une 
jeune fille tombe amoureuse d'un 
homme de 40 ans. Il pourrait l'épou- 
ser, c'est le lierre qui s'attache au 
grand arbre, mais la raison demeure 
la plus forte et il fiance la jeune fille 
à un homme plus jeune. (In-18, 3,50, 
Emile Paul). 

Pascal Forthuny. Frieda (Amours 
d'Allemagne). L'auteur raconte les 
amours pervers et platoniques do 
Frieda, étudiante d'outre-Rhin avec 
le faux sceptique parisien, Horatio. 
(In-IB, 3 fr. 50, Douville.) 

Richard O'Monroy. L'Automne du 
Cœur, est le roman d'amour d'un 
vienx beau qui prend trop au sé- 
rieux les déclarations d'une jeune 
fille. (In-lS, 3 fr. 50, C. Lévy.) 

M. Paléologue. Le point d%on- 
iicwr. Roman. (In-16, 3.50, Pion.) 

Ossié-Lourié. Ibsen, Ce petit vo- 
lume précis et documenté dit tout 
ce que Ton doit savoir sur la vie, 
l'œuvre et Tinfluence du grfind dra- 
maturge. (Jn-8, 0.75, Larousse.) 



Le journal des Débats a publié 
une brochure in-4<> sar 2 colonnes, 
illustrée (I fr.): En, Vhonneur de 
Prosper Mérimée, contenant une 
notice sur Prosper Mérimée par 
Félix Chambon, des lettres inédi- 
tes et le texte des discours pronon- 
cés à Cannes le 28 avril 1907. 

Manuel Ugarte. La jeune litté- 
rature hispcmc-américaine. Tra- 
duit de l'espagnol, par Laurent. 
(In-18^ 1.50, Sansot.; 

Henry D. Davray. La Littéra- 
ture anglo-canadienne, (In-18, 1.50, 
Sansot.) 

Maurice Leblanc. Arsène Lupin, 
gentleman-cambrioleur, rappelle les 
exploits de Sherlock Holmes. (In- 
18, 3.50, Pierre Lafitte.) 

Maihilde Alanic, dans Les Espé- 
rances, donne une peinture de la 
vie provinciale et de certains ty- 
pes dont le seul idéal est l'argent; 
on les voit tous s'agiter autour 
d'un héritage, et les descriptions 
sont intéressantes, (ln-16, 3.50, 
Pion.) 

A l'Ambigu. L'Enfant du Tem- 
ple, de M. Alban de Pol hes. Cest 
la questi<ML Louis XVU que l'au- 
teur traite dans cette pièce. Nom- 
breux et curieux tableaux. L'au- 
teur penche pour l'évasion et la 
substitution d'un enfant ressem- 
blant au dauphin et qui meurt à 
sa place et sous son nom. 

Inauguration le 9 juin 1907, à 
Annecy, du monument d'Eugène 
Sue, L'ancien représentant du 
peuple de 1848 a vécu à Annecy 
des années d'exil douces et hospi- 
talières. 

Abt. 

Exposition Chardin-Fragoncurd, 
à la galerie Georges Petit. On y 
voit les plus beaux morceaux de 
ces peintres admirables, 

A l'Opéra-Comique, représenta- 
tion de Fortunio, adapté du Chan- 
delier, d'Alfred de Musset, par 
MM. de Fiers et Caillavet. Mud- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



585 



qae dé M, MclMager. Vif Buooès 
pofiir le liyret et la partiticm. 

W. Bode. Les staiueites en 
bronze de la BenaisscMee, (5 faso. 
825 fr. Ficker.) 

L*Art bysanitn. Tome III. Pom- 
po$e et Baveime (140 fr., Gaillard). 

J. Guiffrey et P. Marcel. Inven^ 
iaire génirià dee deêsins du Musée 
du Louvre et du Musée de Versail- 
les. (Petit in-4«, 127 ill. en photo- 
tgrp., 26 fr. Libr. Oentr. Art et 
Architeoture.) 

Intéressante Exposition de la 
poreekdne française au musée CM- 
liera: poroelainee de Sèvres, de Li- 
moges et d'œurres extraites de col- 
lections particulières. 

La Neue Bv/ndsehau, dans son nu- 



méro de juin 1907, publie dix-sept 
lettres de Berlioz à Liszt, qui iront 
rejoindre les soixante-quatre au- 
tres au musée de Lisst à Weimar. 

Inauguration le 2 juin 1907, à 
Saint-Cloud, d'un buste au eompo- 
siteur Gotmod. 

C. Bellaigue. Mendelssoltn. (In- 
8S S.60, Alcan.) 

F6te pittoresque, le dimanche 21, 
chea les poètes et artistes de V Ab- 
baye, en leur phalanstère de Gré- 
teil. Ceux-ci sont devenus libres en 
devenant forts. Ds sont devenus 
forts par la méthode du faisceau et 
grftoe à leur esprit de solidarité. 
Cest d'un bel exemple. Mais au 
fait, Thélème devrait être la règle 
et non l'exception. 

La Dibbotion. 




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RËTUB SCIENTIFIQUE 



PAR 



I.UC JANVILLE 



La Science est la recherche du \im : elle ne saurait avoir de dog- 
mes. Dans son Essai critique sur le système du monde (Fischba- 
cher) (1), où il commente les notions générales de Tunîté ae TUni- 
vors. la continuité et la discontinuité, ïharmonices mundi, le pro- 
blème de Tesprit, la liberté dans renchaînemenl de TUnivers, la 
définition de la vérité, le comte H. de Keyserling définit « qu'il y 
a toujours eu deux limites, et pas plus de deux, entre lesquelles 

(1) Récent touchant à la critique de la science moderne: A. Rey, la 
Théorie de la physique chez les physiciens contemporains (Alcan) ; 6. Lb- 
BON, l'Evolution des forces, premiers chapitres (Flammarion); Jous- 
SEAUME, De l'attraction et autres joyeusetés de la science (Maloinr); 
F. Mentbâ, Une nouvelle méthode pour la recherche de Ta vérité, Cœno- 
lîiUM, mai-juin; la Réforme des Idées scientifiques, VEssor, mai; P. Bor- 
DTBR, Histoire de la philosophie moderne, tome II (Alcan); H. Dikls, 
die Einheitsbestrebungen der Wissenschaft, Internationale Wochens- 
chrift, 6 avril, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 587 



ont évolué les coïKîeptions du monde de chaque époque.*. d*un 
côté l'homme cherche à expliquer la nature par les lois de la pen- 
sée, de l'autre, il cherche à expliquer la pensée par des phéno- 
mènes naturels ». Si dans la pratique ces deux procédés s'appuient 
mutuellement, à moins d'admettre une connaissance innée, il faut 
reconnaître que, bon gré mal gré, l'homme se sert toujours du se- 
cond moyen. Toutes nos connaissances sont fondées sur une ex- 
périmentation. L'expérimentation naturelle est celle de nos sens. 
Toute notre connaissance de l'Univers repose sur cette expérimen- 
tation primitive. Nos sens sont nos « premiers instruments de labo- 
ratoire ». L'expérimentation scientifique ne fait que leur venir en 
aide en agrandissant la connaissance positive du monde, que notre 
esprit discute ensuite abstraitement. Quant à l'interprétation des 
faits positifs, quant à la philosophie pure, elle ne traite que des 
possibilités et vraisemblances qui résultent de la certitude des faits 
[ contrôlés. Ce qu'il y avait avant la science moderne, c'était une 

I science religieuse qui ne reconnaissait des faits, que ceux de la tra- 

I dition et n'en admettait à priori comme interprétation, que celle 

I donnée par la tradition même. Ce n'est pas à dire que la tradition 

antique repose en tous points sur l'erreur, mais il est certain que 
la découverte de faits et de lois positives est venue mettre à néant 
la plupart de ses affirmations. Il y a eu aussi une philosophie spé- 
culative, et purement métaphysique qui ne croyait pas devoir cher- 
cher ailleurs qu'en l'intellect, les lois de l'univers visible ou invi- 
sible. Comme les données de l'intellect résultent de l'apport sen- 
soriel, c'est-à-dire sont le résultat d'une expérimentation naturelle 
embrj'onnaire, son erreur était de se priver d'un apport de con- 
naissance positive plus étendue que celle des sens pour fortifier 
Tentendement imagmalif. Voilà ce qu'il y avait avant Bacon ou 
I plutôt voilà ce qui prédominait avant la science moderne et il 

faut toujours s'en souvenir quand on aborde la critique de celle- 
ci, qui d'ailleurs ne laisse pas d'être intéressante sous la plume 
d'auteurs comme Bergson, H. de Keyserling, etc., et aussi faite 
par un esprit tout à fait différent de ceux-ci, comme Gustave Le- 
bon, essentiellement expérimentateur. 

Je ne commenterai définitivement de tels ouvrages comme cette 
Evolution des forces (Flammarion) (1), de ce dernier qui fait suite 
h son Evolution de la matière qu'après, Ylntroduction à la critique 
de quelques concepts récents que je commence aujourd'hui en 
étude spéciale, afin de définir le point de vue de mon propre juge- 
ment. La documentation expérimentale de ces œuvres est infini- 
ment suggestive. Quant aux théories philosophiques d(^ l'auteur, 
on peut leur faire tous les reproches qu'il adresse à celles de ses 
prédécesseurs, en confondant sous le nom de foi scientifique, la 
confiance en l'esprit scientifique avec cplle en des théories scien- 
tifiques. On peut même lui prédire qu'il aura à son tour des suc- 
cesseurs. Il ne peut pas y avoir de foi scientifique. La loi de la 

(1) Complémentaires récents: O. Lodgb, Electrons or the Nafnre and 
Properties of Négative Electricî^ (Bell et Sons^ Londres) et la Vie et 
la Matière (Alcan)\ G. Matissb, Essai philosophique sur Fénergétique, 
Bévue des Idées, 15 avril ; J. Prost, Essai sur Tatoinisme (Paulin), etc. 



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588 LA REVUE INTELLECTUELLE 

conservation de la matière de Lavoisier fut très bien exprimée : 
« Rien ne se crée, rien ne se perd. » Il est même probable que 
ce que le grand chimiste entendait dire par là est exact. Malheu- 
reusement, l'expérience qu'on donne comme base à cette loi ne 
porte que sur la matière chimiquement organisée des corps. Elle 
démontre à l'aide de la balance que le poids des composants est 
sensiblement égal au poids des composés. Elle ne démontre que 
cela. Il n'y a pas là l'élément expérimental définitif de ce quon 
a plus tard appelé loi de la conservation de la matière. En suppo- 
sant d'abord que l'expérience de Lavoisier fût totalement exacte, 
il faudrait en effet admettre que toute la matière universelle est 
contenue dans les corps chimiquement organisés, dits pondérables, 
c'est-à-dire faire acte de foi vis-à-vis des théories atomiques de 
Lucrèce et Démocrite, celles des atomes dans le vide, qui ne sont 
que des théories. Or, au point de vue philosophique, le mot matière 
a un sens en dehors de ces théories. C'est un accaparement. Ensuite, 
il n'est pas démontré que l'expérience de Lavoisier soit totalement 
exacte. L'intérêt suprême des expériences de Gustave Lebon est 
même dans l'a démonstration de la possibilité de son inexactitude, 

3ui ouvre la voie à une compréhension nouvelle de l'organisation et 
e la désorganisation des êtres chimiques. Quant à la loi de la con- 
servation du mouvement, de la force, de l'énergie (c'est la même loi 
diversement triturée par des cerveaux qui n'ont pas la même mâ- 
choire), elle donne sa signification à un nombre de faits communs 
de la mécanique (exemple : une bille de billard en mouvement 
choque une bille immobile d'égale masse ; cette dernière prend le 
mouvement de la première qui entre au repos, les mouvements de 
zéro à Vuniié ont été transmis), et elle se réalise dans ses grandes 
lignes d'autant qu'il nous est permis de réaliser cette impossibi- 
lité : l'isolement d]^namique d'un système matériel; mais elle peut 
être différemment interprétée, et M. Gustave Lebon, qui la met en 
doute, se base sur une constatation parfaitement juste, celle de 
la relativité des expériences sur laquelle elle s'appuie, expériences 
aussi relatives que celles de Lavoisier sur la matière. La matière 
peut posséder une énergie propre à ses éléments les plus intimes 
susceptible de se dégager en passant de l'état dit pondérable à 
l'état dit impondérable, énergie qui ne se dégage pas dans les phé- 
nomènes où ne sont en jeu que les translations ou l'immobilisation 
de ces éléments intimes chimiques. Il y a encore de bonnes intui- 
tions dans les idées de M. Lebon. Malheureusement, il tombe dans 
l'excès inverse de ses prédécesseurs et perdant de vue les faits 
qui ont leur signification dans les lois do la conservation de la 
matière et du mouvement, il semble émettre une philosophie où 
les faits banals d'où sont parties les lois premières ne s'expli- 
quent qu'en les abstrayant du sens des idées nouvelles de la destruc- 
i'Mlité pris en absolu. Je ne puis arriver à comprendre que l'énor- 
gie ne soit pas plus indestructible que la matière, alors que celle- 
ci se transforme en éther vibrant ; car ainsi M. Lebon veut tout 
simplement dire que la matière pondérable avec Ténergie qui la 
caractérise est susceptible de retourner à l'éther dont elle pro- 
vient. Mais, encore une fois, l'éther est matériel et possède une 
énergie caractéristique qui, suivant moi, est de l'énergie rayon- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 589 

nanle par opposition à l'énergie toUrbillonnaire du pondérable, 
définie par 1 auteur. 

M. Lebon ne s'exprime pas rigoureusement en employant les 
termes d'évanouissement et dématérialisation. Je serai d'autant 
mal venu de discuter le fond môme de l'idée de passage des deux 
formes de matière et d'énergie l'une dans l'autre, que c'était là 
ma conviction bien avant d'avoir rien lu de cet auteur et dans 
l'élude que je poui'suis sur la Crilique des concepts on verra par 
quelle méthode j'en étais arrivé à cette croyance par des procédés 
déductifs tout à fait différents des siens. L'expression de matière 
tourbillonnaire et de matière rayonnante est tombée trop souvent 
de ma plume pour qu'on en puisse douter. J'entendais dire par là 
quelque chose de très analogue à ce que ce que dit lui-même, dans 
un autre langage, l'auteur de YEvaluUon des forces que je ne con- 
naissais pas. Et voici mes propres idées incluses dans uné'« Con- 
ception philosophique du monde », que j'eus souhaité pouvoir 
achever d'écrire : « L'Univers est matériel et continu. La somme 
d'activité des mômes volumes de matière est égale partout, et tou- 
tes les différenciations matérielles sont des cufférencialions d'ac- 
tivité ayant pour substance le mouvement. Les deux pôles de l'ac- 
tivité sont l'activité rayonnante (ou expansive, ou de déformation, 
ou fluidique), qui a son maximum à un pôle de la matière, la ma- 
tière éthérée et l'activité tourbillonnaire (organisable, ou stable, 
ou pondérable), qui caractérise la matière grossière. L'Univers se 
meut en se déformant, et la matière tourbillonnaire se déplace 
sous la pulsation de la matière rayonnante. La matière possède 
le mouvement en propre. Le mouvement est sa manière d'ôtre. 
Les sommes d'activités de translation, de rayonnement et de tour- 
billonnement que nous pouvons connaître et que nous voyons 
s'échanger, résultent d'une somme absolue invanable, mais elles- 
mêmes sont variables, et c'est la somme de leurs carrés qui reste 
semblable pour un môme volume. La loi de la conservation de 
l'énergie, de la force, résulte de la loi de la conservation du mou- 
vement. Rien ne se crée. Rien ne se perd. Toute la matière est 
sensible, et le mode de connaître résulte du mode d'organisation, 
de la manière d'ôtre. Le mouvement est en substance ce que la 
matière est en synthèse. )> 

On voit que ce qu^on baptise matière, a besoin d'être défini. En 
somme, ce que M. Gustave Lebon appelle dématérialisation, je 
l'appelle passage d'une forme à une autre forme de matérialité ; 
ce qu'il baptise évanouissement de l'énergie, je le nomme, passage 
d'une forme d'énergie à une autre. Et pourtant l'un et l'autre, très 
probableipent, vouions exprimer quelque chose de très analogue. 
Ce qu'il appelle encore énergie inlra-atomique est tout simplement 
l'énergie que l'atome possède intérieurement hors des translations 
possibles de son centre et, suivant lui, cette énergie libérée dans 
le passage à Félher pourrait très bien jouer un rôle dans les phé- 
nomènes biologiques, la médicamentation, les actions diaslasiques. 

On lira ce qu'il faut entendre par diastase dans les Leçons sur 
les (ermentcUions d'Œschner de Coninek (Masson), où l'auteur 
retrace à grands traits l'historique de l'étude des phénomènes de 



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590 LA REVUE INTELLECTUELLE 

fermentation (1). Il y a eu une période antique purement empi- 
rique où la fermentation fut constatée ; puis, une période alchi- 
mique à hypothèses vagues; la période scientifique est d'abord 
microbienne avj^ la théorie de Turpin reprise par Pasteur. La 
période actuelle est diastasique. Elle résulte de la découverte des 
ferments solubles étudiés par Payen, Person, Dubrunfaut, Ber- 
thelot, Musculus, Dœbereiner, Berzélius, Buchner, et se distingue 
de la précédente en ceci : « Ce n'est plus le microbe, ce n est 
plus le ferment figuré lui-même, le ferment figuré en personne, 

3ui attaque la substance organique ; mais, il possède la propriété 
d sécréter une ou plusieurs diastases, qui sont douées d'une 
grande activité, et qui, par différents processus, décomposent la 
substance organique. x> 

« En résumé, soit pour se nourrir et se multiplier, soit pour 
attaquer ou se défenclre, en présence d'un ennemi parasite, soit 
pour le détruire, comme dans le phagocytisme, la cellule ou le 
microbe se servent de leurs diastases. ï> 

« C'est, là, leur principale arme de vie et de combat. )> 

« La diastase, par son énergie chimique, paraît être, pour la 
cellule ou le microbe, selon les cas, ce que la griffe et la dent 
sont au lion, ce que le venin, qui n'est peut-être qu'une variété 
de diastase, est au reptile. » 

Et il y a de nombreux modes de fermentations : alcoolique, acé- 
tique, nitrique, lactique, putride, ammoniacale, etc. C'est une étude 
nouvelle, la diastdlogie^ qui succède à la microbiologie. 

Toutes les cellules n'ont pas le môme pouvoir de sécrétion ou 
d'excrétion diastatique, et, au point de vue de la défense (car il 
peut y avoir des diastases de nutrition), certaines cellules ont un 
rôle spécial et protègent d'autres, cellules nobles, les cellules ner- 
veuses, par exemple. M. Barbieri (Communication A. Gautier à 
Y Académie des Sciences, juillet) a étudié la composition chimique 
de ces dernières dans le tissu cérébral et reconnu ce fait intéres- 
sant : la grande analogie qu'elles présentent avec la composition 
du jaune d'oeuf. Les études sur la structure intime du cerveau 
présentent des côtés attachants pour les histologistes ou les anato- 
mistes et les résultats d'un travail plein d'intérêt fut sur ce sujet 
celui du docteur Looten (Communication au Congrès des Anaio- 
mistes de Lille, 26 mars), précédemment publié par l'Echo médi- 
cal du Nord (16, 23, 30 décembre). Le docteur Looten a traité Du 
mode de terminaison des artères cérébrales, et montré de belles 
préparations relatives à la circulation, en insistant sur les anasto- 
moses qui unissent les divers territoires artériels et les font commu- 

(1) Récent intéressant la question: Direction Yves DeijAGe; l'Année 
biologique (Le Soudier) ; A. Calmette, les Venins (Masson) ; H. Lehaibk 
Recherches sur les accidents sérotoxiques (McLSSon); H. Ybuliac, 
Recherches expérimentales sur les toxines (Steinheil); E. Colin, Traité 
de foxicologie végétale et application du microscope à la recherche des 
poisons végétaux (Doin); 0. Berger, Formation naturelle et essais de 
fabrication industrielle du nitre, Journal technique et industriel, 
1^ avril; S. J. MeutzxRj the Factors of safety in animal structure and 
animal eoonomy, Science^ 29 mars, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 591 

niquer. Elles ont lieu à la périphérie, les unes constantes, les au- 
tres rares et sujettes à de grainles variations. Le système central 
est indépendant du système périphérique, et il peut y avoir commu- 
nication entre la circulation des deux hémisphères au moyen d'une 
artère médiane du corps calleux (artère en Y), qui, rare chez 
l'homme, est normale chez le singe. 11 serait intéressant, au sujet 
de la descendance, de connaître chez quels singes elle est normale, 
et si elle n'est pas rare aussi chez certains anthropoïdes et chez 
le gibbon (1). 

Mais, quelles que soient les différences entre Tanatomie nerveuse 
de Thomme et celle des animaux, l'observation concourt à nous mon- 
trer ceux-ci pourvus d'une intelligence, par certains côtés, proche 
de la nôtre. La sensibilité, la subconscience même ne serait-elle 
que l'apanage de la cellule nerveuse ? Un écrivain de langue fran- 
çaise d'un réel talent, connu déjà par ses écrits sur la Vie des 
abeilles, n'a-l-il pas publié récemment tout un ouvrage sur VlntcH- 
ligence des {leurs (P'asquelle). Bien qu'il y ait beaucoup de littéra- 
ture là-dedans, on y trouve aussi beaucoup de pensée (2) ; « Nous 
avons mis longtemps, écrit Maeterlinck, à nous croire des êtres 
miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits... Il est bien plus 
consolant d'observer que nous suivons la même route que Fâme de 
ce grand monde, que nous avons mêmes idées, mômes espérances, 
mêmes épreuves... Il est bien préférable de se convaï'ncrc que ccUo 
puissance (l'universelle), tout au moins au point de vue intellectuel, 
est étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes 
réservoirs que le sien. Nous sommes du même monde, presque 
entre égaux. Nous ne frayons plus avec des dieux inaccessibles, 
mais avec des volontés voilées et fraternelles, qu'il s'agit de sur- 
prendre et de diriger. » Evidemment, tout dans l'Univers est d'un 
principe unique. 

(1) Récent sur Tanatomie cérébrale: Ramon t Cajaii, el Encéfalo de 
lo8 batracios, Clinico y laboratorio, février; J. Lootbn, Du mode de 
terminaison des artères cérébrales, Echo médical du Nord, décembre; 
Dutrbitillb-Chambardrl, le Gongrès des anatomistes à Lille, Gnzvffr 
médicale du Centre^ 28 mars; Gh. Dbbiebrb, le Cen^eau et la moelle 
épinière (Alcan), etc. 

(2) Récent sur la psychologie et les mœurs animales ou végétales: 
J.-B. Charcot, les Français au pôle Sud (Flammarion) et Mœurs pîn- 
gouines, Supplément des Temps nouveaux, 6 avril ; E. Mbritb, les Mœurs 
du coucou (avec documents illustrés), Illustration, 6 avril et documents 
sur le travail des éléphants, Illustration, 18 mai; C. F. Ramuz, Sur l'In- 
telligence des Fleurs de Maeterlinck, Semaine littéraire, 11 mai ; commu- 
nications diverses purement scientifiques, Zoology et the New-York 
meeting. Science, 10 mai; J.-H. Moorb, the TJniversal kinship (Krrr, 
Chicago); P. Lbcointb, Mœurs de fauves, VUniversité de PaHs, janvier; 
E. TissOT, les Jeux des animaux, Nouvelle Bevu^, 16 juin, etc. 



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592 LA REVUE INTELLECTUELLE 



Introduction à la critique de différents 
concepts récents sur la nature des choses 



Les anciens appelaient matière la chose des matériaux du monde, 
la pâte dont il est pétri et Tidée de matérialité était, avant tout, la 
consistance. 

Quant à savoir ce qu'il y avait au fond de la matière elle-même^ 
au fond de toute chose d'ailleurs, ils en avaient fait l'objet d'un con- 
cept spécial, le concept substance. 

On saisit non la déiinilion, mais la tendance différenciatrice des 
deux. La matérialité tend à répondre en synthèse à ce qu'est en ana- 
lyse la substancialité. On embrasse la somme des qualités essen- 
tielles aux choses et l'on cherche une qualité qui les exige toutes. 
C'est le concept synthétique. Ou bien, on cherche, parmi les qua- 
lités essentielles, celle dont toutes les autres découlent. C'est le 
concept analytique. 

Au premier regard brut sur le monde, on y découvre des objets 
séparés par des espaces qui semblent vides. Le vide inconsistant a 
bien, comme le plein consistant, une étendue, une durée, une forme, 
des transformations de contours même, mais il ne semble pas ca- 
pable d'agir, cependant qu'en l'espace se meuvent très visiblement 
et agissent les unes sur les autres les formes consistantes. C'est donc 
bien la matière consistante qui synthétise la somme des qualités de 
tout, puisqu'elle possède en surplus de l'immatériel, l'activité dyna- 
mique. 

L'espace et la matière s'y mouvant, c'est l'impression première 
antique. Quand les philosophes descendront vers la substance, 
quand ils analyseront plus tard la nature des choses, la persistance 
du concept donnera naissance à la théorie des atomes dans le vide 

Pourtant, au retour d'examen, on s'aperçoit bien vite que l'espace 
qui paraît vide ne l'est pas nécessairement. L'air n'est pas immaté- 
riel, inconsistant. Il est moins consistant que les objets qu'il ren- 
ferme, voilà tout. D'autre part, il est facile de voir, à côté des appa- 
rences brutes, des choses immatérielles ou dont la matérialité n*est 
pas immédiatement appréciable, telle une colonne de lumière, telle 
la chaleur, se mouvoir ou agir dynamiquement. L'esprit de l'homme 
hii-même n'esl-il pas immatériel ? 

D'où bien des possibilités de conceptions nouvelles. Il y a la ma- 
tière et le vide ; il y a la matière et des fluides subtils ou éther; il 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 593 

y a la matière, rélher, le vide ; et clans chacune de ces trois hypo- 
thèses, il y a ou non de ces manifestations capables de se mou- 
voir cl de mouvoir sans matérialité apparente, des forces impon- 
dérables ou des esprits. 

Le nombre des systèmes qui peuvent naître du mélange plus ou 
moins grand de tant de possibilités avant même d*aborder Tétude 
analytique de la substance, est immense. 

Et peut-être, cependant, le monde est-il au fond quelque chose 
de très simple. 
Déblayons. 

Entre les corps, Tespace n'est pas nécessairement vide, il y 
a Tair, Seuls les sauvages primitifs discuteraient sur la matéria- 
Ulé, la consistance de Tair. L'air est matériel. C'est un fluide ga- 
zeux. Les formes impondérables comme la lumière et la chaleur 
qui se meuvent et agissent sans apparente matérialité, se meuvent 
dans les solides et les fluides. Peuvent-elles aussi se mouvoir hors 
d'eux ? Le vide pneumatique y répond affirmativement. La lu- 
mière et la chaleur se meuvent dans le vide pneumatique. 
Dès lors deux hypothèses : 

1** L'expérience démontre qu'il y a des phénomènes en dehors 
<Ie la matière. 

2** L'expérience démontre que le vide pneumatique est matériel, 
lui aussi (que l'éther est matériel). 

La réponse est simple. L'attribut de la matérialité qui s'accom- 
pagne de tous les autres est la consistance. Si la chaleur ou 
la lumière sont susceptibles de mouvoir, elles sont forces. Où 
il y a force, il y a résistance. Où il y a résistance, consistance 
et matérialité par conséquent. Si le vide pneumatique était un seul 
instant immatériel, il sufirait d'y introduire de la lumière ou de 
la chaleur pour le matérialiser à un certain degré. Les concepts 
énergie, force et par suite résistance, ne sont que l'abstraction 
du concept matière, dégagé de l'étendue. Fcuerbach et Buch- 
ner ont mille fois raison. Pas de force sans matière. Ce se- 
rait donc par jeu de mots qu'on appellerait vide, le vide pneu- 
matique, atomes, des éléments sécables et qu'on dirait que l'éther 
ost immatériel, ou que la matière se démalérialise, comme on le 
fait aujourd'hui, si les définitions n'étaient pas interprétées de 
toute autre manière que celle que je donne. 

Quoi qu'on suppose, l'Univers est bien un champ de [orces en 
étendue^ un champ de matière plus ou moins consistant, plus ou 
moins matériel, nulle part solide absolu, nulle part vide et partout 
s'y révèle la matérialité à un degré -f ou à un degré — , nulle part 
infini, nulle part zéro, répétons-le. Tout est matière. 

REV. INTELLECT. 38 



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1 



594 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Non seulement tout est matière, mais s'il y avait quelque chose 
d^immatériel nous n'en aurions aucune impression. 

Ici nous entrons dans la substance des choses et le point de vue 
va changer. Du concept synthétique, nous passons au concept ana- 
lytique. 

Si dans l'Univers tout est plus ou moins matériel, tout réciproque- 
ment est en réalité plus ou moins immatériel, dès lors, si l'on peut 
dire que tout est matière, pourquoi ne dit-on pas aussi bien que 
tout est immatière. Pourquoi a-t-on fait de la matérialité seule 
un terme positif du langage : c'est que les choses existent d'autant 
pour nous, nous sont d*autant tangibles qu'elles sont plus maté- 
rielles ou qu'elles affectent plus directement noire matérialité cor- 
porelle et que s'il en est ainsi pour nous, il doit en être d'une ma- 
nière analogue hors de nous. 

Nous sommes, par le fait de notre être, mieux organisés pour 
voir et savoir que la plupart des composés extérieurs, mais les 
choses agissent sur nous comme sur le reste de la nature. Tous 
nos sens se résolvent à des modes de toucher, à des jeux de forces 
en contact avec nous. Nos mains nous révèlent la consistance d'un 
arbre ; nos yeux nous révèlent la matérialité de Véther, Il n'y a 
pas pour nous d'actions à distance. L'image visuelle comme 
l'image tactile est à notre toucher. C'est le contrôle d'un sens par 
l'autre qui nous apprend les corrélations de l'objet à distance et 
de l'objet visuel, contact qui n'est autre que l'éther en action, sur 
nous, influencé lui-môme par l'obstacle du corps à distance* Les 
autres éléments de l'univers subissent tout comme nous, des im- 
pressions de contact en vertu desquelles ils réagissent. Ces im 
pressions sont des réalités subjectives. Elles ne sont pas nécessai- 
rement conscientes. 

Le mode de connaissance résulte en effet du mode d'organisa- 
tion. Toutes nos impressions ne viennent pas du dehors et si le 
raisonnement finit par nous faire reconnaître, en l'objet extérieur 
qui peut nous impressionner, la matérialité constante, celle-ci ne 
se révèle souvent à nous que par quelques-uns des attributs de la 
matérialité. Il faut réfléchir par exemple pour comprendre que 
rimage d'un homme dans une glace si elle ne correspond pas à la 
matérialité d'un homme, correspond à la matérialité du milieu en 
mouvement qui touche à notre œil et que ce que nous voyons 
n'est pas exactement ce que nous croyons voir. Ainsi peut-on 
croire percevoir des mouvements sans action, des actions sans 
mouvement. Le seul fait que nous les percevions démontre pour- 
tant qu'ils agissent sur nous et s'ils agissent, se meuvent, et, que 
dans les deux cas, notre première impression n'est pas exacte. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 595 

Car -c'est une vérité très belle qu'il n'y a pas de force sans ma- 
tière, ou sans mouvement, pas de matière sans mouvement et sans 
force. Cela est par définition môme de la matière, concept synthé- 
tique de qualités dont les concepts mouvement et force sont des 
extraits analytiques, des abstractions. Le concept force n'est pas 
lui-môme irréductible. Si nous dépouillons en effet la matière de 
l'étendue, il ne subsiste plus en elle que des qualités d'inertie et 
d'activités dynamiques : de la force. Et si la dynamique abstraite 
ne s'était pas formée sous l'empire de cette idée qu'il y a une 
matière inerte, mue par des forces ou esprits en dehors d'elle, que 
la force était cause du mouvement, jamais ne se fût créée cette in- 
vraisemblable représentation des forces sans matière et sans mou- 
vement appliquées à des points supposés matériels. On eût alors 
représenté la masse active au môme titre que la masse passive, con- 
sacré symboliquement la liaison réelle de la matière et de la force, 
ou, synthétisant les masses en jeu par des points matériels, in- 
dépendanmient de la direction de la force, compris immédiate- 
ment que le mouvement du symbole actif à l'instant de l'applica- 
tion ou contact avec le symbole passif jouait un rôle en cette géo- 
métrie qu'on appelle mécanique, langage explicatif de la réalité. 
Car il n'y pas de force sans mouvement, pas plus qu'en réalité, de 
force sans matière. Pour qu'il y ait force, il faut le contact de deux 
consistances dont l'une ou les parties de Tune au moins se meut 
vers l'autre ou les parties de l'autre à l'instant de l'application. 
Supprimez le contact, supprimez le mouvement et vous supprimez 
l'action ; la force n'a plus de sens. Mais comme elle s'est extraite 
du concept matière, il s'abstrait d'elle les relativités d'inertie et 
d'activité sans contact (le contact est un choc constant), c'est-à-dire 
les relativités d'immobilité et de mouvement : le concept mécani- 
que qui, lui, touche au terme de la substancialité. Bien que cela ne 
corresponde probablement pas au réel, on peut, en effet, concevoir 
des points se mouvant sans contact et sans action réciproque à 
travers l'espace. 

Dès que deux points entrent en contact, ils deviennent forces et 
agissent les uns sur les autres, pour se transmeltre leurs mouve- 
ments, si l'on rapporte la mesure des mouvements à un sens uni- 
que ; pour conserver leurs mouvements, si l'on en rapporte la me- 
mesure au lieu de leur moyenne situation qui peut être lui-même 
en mouvement. Dans ce cas, les deux points ont une égale vitesse 
et la loi de l'égalité de l'action et de la réaction démontre peut-être 
que la véritable appréciation est dans ce dernier point de vue. 

Dans une « Conception philosophique du monde » que je ne puis 
hélas achever d'écrire, j'explique que de ces deux hypothèses l'une 



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590 LA REVUE INTELLECTUELLE 

plus propre à exprimer le relatif, Taulre, l'absolu, peuvenl naîlie 
deux conceptions différentes de la conservation du mouvemenl qui 
est la substance de la force, comme celle-ci est la substance de la 
matière ; Tune qui considère que le mouvement ou son complexe 
activité reste invariable en quantité dans Tunivers et peut varier 
d'un espace à un autre espace égal ; l'autre qui considère tous les 
points de l'univers comme également animés, tous les espaces 
égaux comme possédant la même somme d'activité mécanique et 
(jue seules s'évanouissent et se transmettent les formes relatives de 
ces activités. Enfin, une troisième hypothèse mixte pourrait consi- 
dérer tous les points de l'univers animés, de mouvements diffé- 
rents et indestructibles. Aux trois cas envisagés s'applique égale- 
ment la loi dite de la conservalion de Vénergie^ pourvu qu'on 
donne à l'énergie le mouvement pour substance : « La quantité to- 
tale d'énergie d'un système isolé reste constante quels que soient 
les phénomènes dont ce système est le siège. » (Georges Matissc). 
Nous verrons conmient les choses se réalisent en prenant le 
mouvement pour substance et la matière pour synthèse. On rfst 
toujours fatalement obligé d'en arriver là, parce que la notion 
force n'est pas assez simple pour servir de point de départ et pas 
assez complexe pour servir de point d'arrivée. L'erreur sur ce 
sujet provient toujours de la confusion entre les notions de ma- 
tière et de substance. C'est une erreur métaphysique. 

Luc Janville. 



-His^/^^^î?^ 



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\ 




REYUE SOCIOLOGIQUE 



PAR 



RIGNAC-ZÉLIEN 



Dans une élude sur Ce que la Liberté Individuelle devrait cire 
en France, M. H. Coulon (le Semeur^ fin décembre, 4 janvier), de- 
mandait, s'inspiranl purement et simplement de la Déclaration des 
Droits de thomme, Fabrogalion de toutes les lois d'exception qui 
n'ont « pas de raison d'exister dans un Etal démocratique » et 
dont plusieurs, créés en vue de parer à un danger, subsistent après 
sa disparition. Suivie d'un projet de loi, cette étude affirmait qu'en 
matière judiciaire, la liberté provisoire ne doit plus être une tolé- 
rance, qu'après trente ans de République, la séparation devrait être 
complète entre le pouvoir et la justice, qu'il faut une limite assi- 
gnée à l'instruction criminelle. Elle réclamait Tabolition des lois 
contre la liberté de costume, le délit de vagabondage, le délit de 
mendicité, le délit de prostitution, contre \ Internationale, les fa- 
milles régnantes, les menées anarchistes. Il est évident que quel- 
ques-unes tout au moins de ces lois constituent de véritables mons- 
truosités pour notre époque. D'autres sont les survivances, le fruit 
de mentalités fossiles, quelques-unes ont pourtant des excuses. Rien 
n'est plus indéracinable que l'absurde quand il se rattache au passé. 
Cîombien de campagnes ont été menées sans aboutir contre les faci- 
lités de séquestration arbitraire que tolèrent les lois sur les aliénés ! 
Le docteur G. Drouineau constate que, dans la nouvelle, une ga- 
rantie sérieuse tout au moins {la Nouvelle Loi sur les aliénés. Re- 
vue philanthropique^ 15 fév.) est donnée à la liberté individuelle. 



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598 LA REVUE INTELLECTUELLE 

C'est le placement provisoire dans un quartier d'observation (1) qui 
n'était pas prescrit dans l'ancienne loi de 1838. Malheureusement, 
à un autre point de vue, l'encombrement des asiles est tel, qu'il est 
difficile d'accorder à chaque aliéné véritable tou^Tes soins que 
comporte son état. 

Une des causes de cet encombrement est l'a progression de l'al- 
coolisme, source essentielle de la folie, contre lequel, dit M. Basçh 
{la Démocratie, Bulletin de la Société {rançaise de philosophie, 
mars), dans la France contemporaine, le gouvernement n'ose faire 
des lois de peur de mécontenter les électeurs influents. M. Basch 
est socialiste. Les démocrates individualistes de l'école de M. Yves 
Guyot croient qu'en dehors de la peur de mécontenter l'électeur, 
les lois qu'on peut faire seraient plus qu'inefficaces'*: dangereuses, 
et M. F. Gâche, dans sa Philosophie du peuple, qui fait suite à la 
Rhétorique du Peuple (Picard et Kaan), sans le vouloir peut-être, 
se fait 1 auxiliaire de ce point de vue, quand il dit que « la mort 
est l'auxiliaire du progrès », car, c'est la mort qui, par la « sélec- 
tion naturelle », « corrige la vie ». A ce point de vue : « Vive la mort, 
écrit-il. L'alcoolique meurt jeune, enfante des rachitigues qui meu- 
rent plus jeunes encore aue le père ; cette race maudite s'éteindra ; 
les sobres, seuls dignes de vivre, survivront. Qu'adviendrait-il, que 
serait-il advenu de la terre sans la mort î » Ce livre s'adresse au 
peuple. Dans sa préface, Gabriel Séailles estime que, vis-à-vis de 
ses lecteurs, son point de vue est celui des philosophes de la 
Grèce (2). Il contient, en effet, d'excellentes cnoses, destinées à 
tous. F. Gâche considère l'hygiène comme un élément de la 
beauté, parle de l'habitation, de l'économie domestique, du mariage 
et cherche à sublimer vers un harmonieux stoïcisme, les idées po- 
pulaires sur la souffrance et sur la mort. 

Celui qui assiste à l'évolution des nombreuses écoles contradic- 
toires, gui vont des démocrates individualistes modérés aux anar 
chistes les plus subversifs, restera frappé des similitudes d'action 
morale de certaines nuances des opinions extrêmes. Améliorer l'iïi- 

(1) Complémentaires récents: DoonsuB Mabib, Notes sur Fasile de Men 
driftio à Cassogno du Tessin, Revue phUantropique, 15 février; DocnVB 
Gbassbt, Demi-fous, demi-responsables (Alccm); J. Antonini, la Loi snr 
les asiles des aliénés en Italie et les aliénés criminels (Boeea, Turin), etc. 

(2) Récent sur l'éducation sociale : J. Delyaillb, la Vie sociale et l'éda- 
cation (Aleam) ; Discours de MM. L. Dariao, A. Gervais, Jbannot à U 
distribution générale annuelle des récompenses de l'Association philonu- 
thique, du 2 juin, Bulletin mensuel, juillet-août; P. Nolazt, Faire des 
apprentis empêcherait de faire de jeunes criminels, Petite Bépubliq^, 
15 mai ; TEnseignem^it professionnel et commercial en Allemagne, VSdu- 
cateu^ moderne, avril (d'après la Bévue Internationale de rEnêeiçM' 
ment); J. Bardotjx, l'Université populaire en France et en Angleterre, 
Pupplément documentaire du Musée social, février; A. Junghxdi, le» 
Ftudes et l'Instruction des travailleurs, die HUfe, 8 février; L. Chbval- 
LTBR, l'Education et la Démocratie, Journal des Instituteurs, 24 février; 
P. GossBT, la Vie morale nouvelle, la Pensée, Bruxelles, février à mars; 
G. DE NouviON, Enseignement économique populaire, Bévue éconofniqvte 
populaire de Bordeaux, janvier, etc., etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



dividu par lui-môme est la nécessité du progrès avec TEiai le moins 
possible des uns et la nécessité du progrès sans VEiat des autres, 
rhumanité ne pouvant rester immobile. Pour les socialistes, le pro- 
grès moral est surtout le résultat du progrès économique, et ce 
sont les questions de sociologie pure qu us préfèrent enseigner. 
L'éducation socialiste est plus directement politique. Compère- 
Morel en deux brochures, V Exploitation agricole et le Socialisme 
et le Sociaiisme aux Champs (Librairie du parti socialiste. S. F. 
L 0.), enseigne aux travailleurs des campagnes que le moyen d'or- 
ganiser une société où Ton ne produira plus de a marchandises », 
mais des objets de consommation, est de grouper le prolétariat en 
partis de classe dans les groupes politiques, les syndicats profes- 
sionnels et dans les coopératives ; dans les groupes politiques, parce 
que r « expropriation capitaliste )> (décidément ils y tiennent), ne 
peut se faire que par la conquête des pouvoirs publics ; dans les 
syndicats, parce qu'eux seuls, après cette expropriation, pourront 
organiser le travail ; dans les coopératives, parce qu'elles seront 
les organes désignés pour servir de greniers d abondance au monde 
du travail. C'est ce qu'il faut faire comprendre aux travailleurs 
des champs, car « c'est une tâche admirable que de parler aux 
paysans français et de leur faire adopter les doctrines du socialisme 
international >>. Le Socialisme aux champs s'attache surtout à la 
question agraire (1), et fait ressortir l'impuissance désormais cer- 
taine de la petite propriété pour la production concurrencielle de 
la grande, par le manque de capitaux, comme remède, opposant au 
retour à la terre^ de M. Méline, le retour de la terre, des collecti- 
vistes. Il est certain que le socialisme pose au monde de formida- 
bles problèmes, et non pas seulement en France, qu'il jr a en lui 
quelque chose de légitime, mais que le dogme du marxisme inté- 
gral comme tous les dogmes qui n'admettent qu'une solution, con- 
tient une forte part d'impossibilité. Il a servi à grouper la produc- 
tion devant le capitalisme sociétaire, et il a empêché la foulée de 
la poussière ouvrière en désagrégation devant ses forces menaçan- 
tes. Mais il faut, pour le suivre jusqu'au bout, croire à l'infaillibi- 
lité de son idéal, croire sans un doute que la société collectiviste 
à laquelle il mène serait supérieure ou seulement ne serait pas 
inférieure à la société actuelle. La démonstration rigoureuse de 
cet absolu dans le relatif humain n'est pas faite. Le doute com- 
mande la sagesse. La foi des foules n'est qu'un sentiment. Et si 
pourtant, l'individualisme avait raison (je ne dis pas qu'il ait rai- 
son), mais enfin s'il était seulement possible qu'il eût raison, que 
vu de la nature humaine, le bouleversement que vous voulez créer 
aboutît à la tyrannie du nombre, et par les dissensions conduisît 

(1) Héoent en documentation de la question agraire: R. Olbt, F Agri- 
culture française et la concurrence mondiale, Bévue des Idées, 15 juin ; 
A. M. B., Walka o Ziemia, Mysl socjalistyczna, 1«' juin; J. Dorobamts, 
la Question sociale en Houmanie, Questions diplomatiques et coloniales, 
16 mai; M. Augé-Laribé, les Coopératives paysannes et socialistes de Ma- 
raussan, Hérault, Supplément documentaire du Musée social, mars; 
V. ToHKRNOV, la Lutte de classe dans les campagnes, Trihu'M russe, de- 
puis septembre, etc. 



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600 LA REVUE INTELLECTUELLE 

au despotisme, que cette société que vous voulez conduire à la 
sagesse, dans un accès de vertige, dans un déchaînement d'appétit^ 
vous immolât, les premiers, vous, les porteurs de lumière, vous, qui 
levez des torches prêtes à s'abattre, comme des têtes. Etes-vous tel- 
lement sûrs de ceux qui vous suivent que vous puissiez affirmer 
qu'à leurs discordes avec la bourgeoisie, ne succéderont pas d'au- 
tres discordes, que dans la classe ouvrière libérée elle-même, le 
ventre ne l'emportera pas à tout jamais sur Tesprit, au détriment 
des prolétaires eux-mêmes, qu'il n'y a pas dans une part du capi- 
tahsme individuel un mobile légitime à l'activité. Nous avons le 
catholicisme pour savoir vers quel but Ton marche en prenant pour 
repère « des royaumes de Dieu ». Qui sait encore si demain vous 
ne regretterez pas le présent, si en contemplant les siècles écoulés, 
ceux qui vont venir ne tourneront pas les yeux vers la France qui 
fut l'apogée d'un siècle ? Est-ce à dire que, par excès de scru- 
pule, il faille abandonner à tout jamais 1 espoir de résou- 
dre dans le sens de la justice, la question sociale moderne ? Je 
ne le crois pas. Ceux qui font des révolutions sont en deux camps^ 
non dans un seul. Mais la raison ne loge pas sous la tente. Il n'y 
a qu'une certitude dans le socialisme : la nécessité de supprimer 
la misère. Tout le reste n'est légitime que suivant des relativités, 
et de même pour l'individualisme : sa seule certitude, son seul 
absolu, c'est la légitimité d'une sauvegarde de la liberté indivi- 
duelle. 

Et l'évolution est la résultante de différentes forces sociales. La 
politique des partis, au point d'application, tend au choc. La poli- 
tique des gouvernements conscients tend à se mouvoir avec le mi- 
nimum d'à-coups, et dans un sens moyen. La révolution dans This^ 
toire n'est jamais qu'un accident, et le temps de sa réaction lui 
fait perdre en vitesse ce qu'elle gagne en intensité. De môme, guand 
les forces rétrogrades ont ralenti trop longuement Télan des forces 
progressives, celles-ci se déchaînent brusquement, car les forces 
extrêmes se répondent, et même se nécessitent. C'est ce qu'a très 
bien compris, par exemple, M. Aulard, dans l'article intitulé Ni 
Hervé, ni Bocquillon (Après VEcole, 5 mai, d'après le Siède), 
quand il dit au sujet du nationalisme et de l'antipatriotisme : 

« Hervé est né de Bocguillon. Oui, c'est comme l'ai l'honneur 
de vous le dire. La rhétorique du patriotisme a fait du tort au pa- 
triotisme. Le militarisme a fait du tort au patriotisme. Le nationa- 
lisme a fait du tort au patriotisme. Ceux qui ont voulu que l'armée 
fût une nation dans la nation et contre la nation, ceux qui, lors de 
l'affaire Dreyfus, ont déclaré que l'état-major ne pouvait se trom- 
per, parce que c'était Tétat-major, ceux qui ont voulu donner aux 
chefs militaires des privilèges et une prépondérance sur les ci- 
toyens non-militaires, ceux qui ont prétendu qu'en critiquant leurs 
erreurs on faisait un crime de lèse-patrie, ceux-là ont provoqué 
le mouvement de protestation qui, chez quelques exaltés, va jusqu'à 
Fhervéisme (1). » 

(1) Quelques points de vue récents: Hervéiste: Articles de HbbvA 
dans la Chierre sociale; Nationaliste: E. Bocquillon, Pour la Patrie 
(Fulbert et Nony); Socialiste: C. Ferrari, Nazionalismo e intemasio- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 601 

Sans doute, on peut croire avec celui-ci qu'il y a quelque chose 
de platonique et de décevant dans les efforts du pacifisme officiel 
des conférences de la Haye dont A. G. de Lapradelle (la Nouvelle 
Conférence de la Haye, Revue de Paris, 15 juin), retrace l'histoire. 
Le prolétariat n'est pour ainsi dire que très lointainement intéressé 
aux questions secondaires qui s'y discutent et sur lesquelles les 
nations ne savent même pas définir leurs préférences. Mais c'est, 
en tant qu'affirmation, du pacifisme dont elles consacrent le prin- 
cipe qu'elles valent (1). De môme celui-ci, crée dans toutes les clas- 
ses et sur toute la terre, une mentalité antiguerrière (non anti- 
patriotique), dont renseignement scolaire commence à bénéficier, 
ce qui n'eût pas été possible jadis. L'internationalisme socialiste y 
est pour quelque chose, je le sais, mais, sorti du point de vue des 
classes, Bebel, lui-même, s'est élevé à diverses reprises contre les 
interprétations qui, par elles-mêmes irréalisables, n'ont que le ré- 
sultat de faire tenir comme dangereux, les partis des hommes qui 
les émettent. J'ai déjà montré l'anarchiste Bakounine, appelant la 
France entière à la défense de son territoire en 1870. Peut-être 
M. Aulard a-t-il raison. Nombre d'antipatriotes (combien tombent 
dans le bénitier sur la route de l'anarchie !), qui désirent se mon- 
trer étonnants, seraient capables, pour se montrer plus étonnants 
encore, de se faire francs-tireurs, si « les Prussiens entraient en 
Champagne ». 



Les deux Démocraties 



Il y a en France, parmi les nombreux points de vue où Ton 
peut se placer pour justifier le régime démocratique et républi- 
cain, deux thèses théoriques qui n'existent en vérité que pour 

nalismo (Sandron, Païenne); Républicain: E. Cottet, Mentalité natio- 
naliste, Journal des Instituteurs, 24 mars; Catholique: T. Babthst, Anti- 
cléncalismo y Ântipatriotismo, la Ciudad de Dios, 20 janvier, etc. 

(1) Récent sur l'ensemble de la question: La confédération du monde 
et Enquête sur la question du pacifisme (opinions de Roosi^velt, n'Es- 

TOURNBLLBS DE CoNSTANT, A. CaRNBGIE, L. AbBOTT, E. E. TLalx), the 

Outloek, juin ; la Conférence de la Haye à la Chambre des Députés, Dé- 
clarations de M. Pkhon, séance du 7 juin ; Déclarations de M. Tittoni 
à la Chambre italienne, séance du 16 mai ; cténâral Pedota, la Conférence 
de la Haye (Rueff) ; O. Nippold, Quelques-uns des problèmes de la confé- 
rence de la Haye, Deutsche Bévue, Stuttgard, avril; Déclarations du 
PP.INOE DE BuLOW au Reichstag, séance du 90 avril ; H. Cahpbell-Banner- 
man, la Conférence de la Haye et la limitation des armements, The Na- 
tion, Londres, 2 mars; V. S. Luiscius, l'Avenir de l'arbitrage interna- 
tional (Larose) ; Ch. Richbt, le Passé de la guerre et l'Avenir de la paix 
iOllendorff); M. Fostbb, la Fraternisation des grandes nations par les 
sciences. Bévue de la Paix, janvier, etc. 



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602 LA REVUE INTELLECTUELLE 

s'opposer Tune à l'autre sous deux épilhètes plus ou moins rigou- 
reuses : celle de la démocratie individualiste, et celle de la démo- 
cratie socialiste. En réalité, la première ne contredit pas la se- 
conde parce qu'elle est socialiste (il y a bien des manières de 
l'être), ni pour ce qu'elle est socialiste, mais parce qu'elle est, et 
pour ce qu'elle est étatiste. 

L'individualisme dont l'histoire et la théorie sont retracées par 
l'ancien ministre, M. Yves Guyot, dans la Démocratie individua- 
liste (1), se trouve ainsi défini ; « L'individu est la fin et l'Etat 
le moyen. » Ou encore : « L'Etat pour l'individu. » Je ne com- 
prends pas très bien : y a-t-il donc des socialistes qui prétendent 
le contraire? Si l'on prend le socialisme théorique dans son en- 
semble, dans ses intentions, et non dans une phrase plus ou moins 
heureuse de l'un de ses adeptes, non seulement il ne désire pas 
l'individu pour l'Etat, mais il paraît se croire plus individualiste 
que M. Yves Guyot lui-môme, puisqu'il veut faire servir l'Etat à 
la protection totale de l'individu, sur la misère duquel il se pen- 
che. C'est pour ce qu'il est ou peut être individualiste, qu'il est 
légitime, et pour cela seulement. « Sur la misère duquel il se 
penche », voilà tout ce qui fait accourir au socialisme les foules 
ouvrières. Ce qu'il représenterait en des théories particulières de 
vraiment étatiste, d'attentatoire à la liberté individuelle, de népo- 
tiste ou d'oppressif, doit être combattu venant de sa part comme 
de toute autre part. Or, il y a de ces choses dans toutes les écoles 
de l'absolu, qu'elles soient ou non socialistes, et voici pourquoi : 
les sciences sur lesquelles elles se basent sont des sciences relati- 
ves, qui deviennent injustes dès qu'elles se proclament absolues. 

Comme je n'écris pas pour des électeurs, on m'excusera d'aller 
chercher les choses très loin ; mais ce sont les erreurs bases qui 

(1) Yves Guyot, la Démocratie individualiste, 1 vol. In-lS, 3 fr. (Giard 
et Brière). — Complémentaires récents: M. Babch, controversé par 
R. Bebthelot, Darlu, E. Halévt, J. Lachblibe, G. Sorel, la Démo- 
cratie, Bvlletin de la Société française de philosophie , mars (séance du 
27 décembre 1906); E. Levassbur, Aperçu de l'évolution des doctrines 
économiques et socialistes en France, sous la troisième République (Pi- 
card et fils); T. Babth, la Démocratie, Màrz^ Munich, avril; BicHoux, 
les Ecoles économiques au xx^ siècle, l'Ecole individualiste et le socia- 
lisme d'Etat (Alcan); H. Coulon, Ce que la liberté individuelle devrait 
être en France, le Semeur, janvier; catholique: J. Toniolo, Orienta- 
ciones y conoeptos sociales al commensar el siglo XX (J. Ortega, Vor- 
lencv); complémentaires historiques: G. Dantu, Opinions et critiques 
d'Aristophane sur le mouvement politique et intellectuel à Athènes {AU 
can) ; G. Schellb, le Docteur Quesnay (Alcaai) ; J. Lbmaitbb, J.-J. Rous- 
seau {Calmann^Lévy) ; Paul Stapfbb, Etudes sur Goethe (divers pas- 
sages), (Colin), etc., etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 603 

faussent toutes les conceptions. L'homme naît sociable, comme 
l'exprime l'auteur de la Démocratie individualiste. A la réflexion, 
cela signifie qu'il ne naît, ni « homme loup pour l'homme », comme 
le veut Hobbes, ni « naturellement bon », comme le dit Rousseau. 
L'égoîsme môme comporte un certain instinct social puisque 
l'homme est lui-même une société cellulaire. L'homme naît avec 
l'instinct social ; il devient ce qu'on fait de lui. Tous ses actes ont 
pour mobile essentiel, l'intérêt et l'orgueil, tel que le conçoit la 
Rochefoucauld, mais l'intérêt d'un être social est si peu exclusif 
de l'intérêt ou de l'orgueil des autres, que l'homme passe les trois 
quarts de son temps à accomplir des actes altruistes (soit par rai- 
sonnement, soit par habitude et préjugé), de ces actes, de la civi- 
lité à l'héroïsme, auxquels tout être social attache une considéra- 
tion (même quand il se dit anarchiste), et qui comportent l'exis- 
tence de sentiments sans lesquels il n'y aurait pas de société pos- 
sible. Ces sentiments sont l'a plupart esthétiques ou éthiques. Ils 
s'expriment généralement en quelques règles de conduite sommai- 
res qui ne sont pas infaillibles, mais qui démontrent, avec la 
compl'CflSt^ jdes chosics sociales, l'impossibilité! où l'homme se 
trouve de raisonner tous ses actes. Quand même l'homme rai- 
sonne les phénomènes sociaux, cette complexité est si grande qu'il 
n'en peut extraire que des vérités relatives et qu'il ne peut s'y 
guider avec la raison pure comme dans le champ de la science 
pure où il n'y a qu'une vérité. Il ne peut se conduire qu'à l'aide 
du sentiment corrigé par la raison pratique, car, dans le domaine 
utilitaire, nulle vérité théorique n'est vraie si elle ne devient pas 
utile et bonne en même temps que belle, si l'on songe à son ap- 
plication. 

En un mot, l'application du sentiment à la science pure est une 
absurdité au même titre que le serait la négation du sentiment 
dans l'utilitarisme qui n'a que le but du bien de l'homme, par sa 
seule définition. 

C'est ce qu'ont senti la plupart des philosophes de la démocra- 
tie, Rousseau, Kant, etc., dont M. Bash, dans sa thèse sur la Dé- 
mocratie, interprète ainsi la pensée sur l'intelligence du nombre : 
« Au fond, ils estiment que le peuple assemblé pour délibérer 
sur les grands intérêts de la République ou pour élire ses repré- 
sentants est autre chose et plus que la somme des individus qui 
le composent ; que du peuple assemblé se déprao^e une conscience 
supérieure à la conscience individuelle et que la « volonté géné- 
rale », à mesure qu'elle peut mieux se faire entendre, ne se 
préoccupe plus des intérêts particuliers et ne songe qu'au bien 
général. » Pour moi, ces philosophes ont eu l'intuition de ceci. 



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60i LA REVUE INTELLECTUELLE 

c'est que la complexité des choses sociales, la soudaineté de cer- 
tains phénomènes politiques ne laissent pas à la raison pratique 
le temps de s'exercer, que la diversité des opinions et des inté- 
rêts ne lui permet pas de triompher dans un temps donné quand 
elle s'exerce et qu'il est impossible à une société de se guider 
sans certaines formes d'action empiriques et sans l'existence de 
certains seniimenls (Valtruisme que l'expérience des siècles a dé- 
montré « mieux valoir » pour l'intérêt général. L'homme n'est 
pas assez parfait pour se guider socialement par la seule raison 
pratique ; mais si l'homme ne peut absolument pas se passer du 
sentiment pour se guider en tant qu'être social, il faut toutefois 
admettre que la raison pratique est bien supérieure pour le gui- 
der au sentiment accessoire. C'est cette dernière vérité qui a sur- 
tout frappé nos modernes sociologues, tant proudhonniens, que 
marxistes, que guyotistes, qui se sont servis du terme de science 
pour définir la sociologie. La part d'erreur de leurs conceptions 
vient parfois de ce qu'ils confondent la sociologie naturelle dont 
les lois résultent de l'observation, la part de science pure sociale 
soumise à la raison pure, avec la sociologie utilitaire, indépen- 
dante des lois du passé et soumise à la raison pratique et quel- 
quefois môme l'une et l'autre avec l'art de leurs applications où 
il est absolument impossible de ne pas faire entrer le sentiment 
en ligne de compte. 

Guyot, comme Guesde, renchérit en insensibilité apparente : 
« Pas de paternalisme ! » dit l'un. — « Qui veut faire l'ange fait 
la bête ! » répond l'autre. En quoi se différencient-ils ? 

« L'Etat, dit à très peu près Yves Guyol, ne peut protéger l'indi- 
vidu qu'en l'asservissant. C'est au nom de la pitié qu'on a dressé lo 
plus de bûchers et tranché le plus de têtes. L'Etat, père de famille, 
c'est l'autorité paternelle seule et non la bonté paternelle. Tout roi 
de droit divin est père du peuple, et la tutelle de l'Etat sur 
l'homme, c'est l'homme désarmé comme l'enfant devant l'Etat qui 
ne peut le protéger qu'en le désarmant. L'étatisme socialiste con- 
duirait l'homme au plus formidable esclavage qu'il soit possible 
d'imaginer, l'esclavage administratif, Tesclavage économique. 
Connaissez la nature humaine. Demandez- vous si le bien que vous 
rêvez n'est pas susceptible, sous l'impulsion de cette nature hu- 
maine, de se transformer en un formidable facteur de calamité. 
Ce n'est pas seulement que la dictature ouvrière rêvée par An- 
selme serait la substitution de l'oppression du nombre à celle 
de quelques-uns, c'est qu'il faut se demander ce que peut devenir 
la machine qu'on crée quand le mécanicien est un despote. Con- 
cevez un roi qui tiendrait ses sujets par le ventre et par l'esprit- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 605 

Supposez votre système socialiste, par les dissensions ouvrières 
même, livré aux mains de quelque tyran. » Aux analogies histo- 
riques des peuples prîmitifâi, M. Yves Guyot aurait même pu 
ajouter l'exemple de la monarchie socialiste des Incas de 1* Amé- 
rique du Sud, l'usurpation du grenier public chez les Indiens de 
l'Amérique du Nord. (Chateaubriand, Voyage en Amérique.) C'est 
de la liberté, comme on le voit, que se réclame la démocratie 
individualiste pour combattre le socialisme. 

C'est de la liberté que se réclame le socialisme pour combattre 
la démocratie individualiste, se basant comme celle-ci, sur une 
science économique raisonnée : « L'homme qui a faim, Thomme 
qui manque du nécessaire n'est pas libre. Refuser de le protéger, 
c'est le livrer à l'exploitation d'autres hommes, ccst l'asservir. 
Non seulement cet homme n'est pas libre en regard de l'homme 
qui possède, mais il n'est pas libre devant la loi égale pour tous. 
S'il a faim, la loi de la conservation pour laquelle la société doit 
être ne le laisse pas libre de ne pas voler. Si vous le punissez, 
vous commettez une injustice. S'il se révolte, c'est votre refus de 
protection qui crée sa révolte. Au malheur de la pauvreté, l'édu- 
cation sociale ajoute l'infamie de la pauvreté et les lois de pro- 
tection que vous refusez à sa faiblesse, vous les accordez à la 
richesse. Vous savez si bien que cet homme n'est pas libre de 
ne pas mal faire, que vous le punissez avant tout délit, pour le 
mal qu'il est susceptible de faire. S'il n'a ni travail, ni domicile, 
ni ressources, vous l'arrêtez et, le frappant d'une peine infamante, 
ne lui laissez même pas la liberté de mourir de faim, comme une 
bête sous le soleil. » Tout cela est malheureusement indéniable, et 
la thèse individualiste réside en ceci, que le remède serait pire 
que le mal, que Te protectionnisme, en accroissant l'autorité de 
l'Etat, ferait une règle de la servitude, qui n'est encore, sous le 
jour de l'extrême misère, qu'une exception. L'individualisme dé- 
mocratique est d'ailleurs ennemi du protectionnisme industriel, 
agricole, commercial, du mélinisme, en un mot, tout autant que 
du protectionnisme social. 

Ce protectionnisme social est le point de départ du socialisme. 
Il est absolu, quand il est conçu comme protectionnisme total, 
auquel cas il devient le collectivisme. Dans le collectivisme, la 
propriété individuelle n'existe que par l'acquis du travail produc- 
teur, le capitalisme n'a plus aucun droit, l'organisation du travail 
par l'Etat garantit ïa protection de tous au point de vue écono- 
mique comme au point de vue politique. « Esclavage ! » dit la 
démocratie individualiste. — « Liberté vraie et non illusoire, vé- 
ritable Etat pour tous » disent les collectivistes qui voient au con- 



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606 LA REVUE INTELLECTUELLE 

traire l'esclavage dans Tétat actuel, et disent de l'individualisme, 
ce que l'individualisme dit du collectivisme. Toutes les craintes 
des individualistes ne sont pas sans fondement; toute la théorie 
socialiste n'est pas illégitime. 

Les deux doctrines partent du sentiment. Individualisme : « La 
liberté, bien suprême de l'homme, suprême justice. » Socialisme : 
« Misère, source de tous les maux, sa suppression : suprême jus- 
tice. » Individualisme (constatation de la raison pure) : <( Rien 
n'est gratuit, tout se paye. » (Loi naturelle sociale) ; déduction 
de la raison pratique : « Tout acquis obtenu par l'intervention de 
l'Etat se compense par une perte de liberté individuelle. + ini- 
tiative de l'Etat = — initiative de l'individu. » Socialisme (cons- 
tatation de la raison pure) : « L'état naturel est l'état de lutte. 
La force seule triomphe et accomplit la sélection des êtres. ^ 
Déduction dé la raison pratique : « Travailleurs de tous les pays, 
unissez-vous contre vos oppresseurs. » Opposition du socialisme 
à l'individualisme : Raison pure : « Dans la misère : hors la li- 
berté. » Raison pratique : « Supprimer le capital et organiser le 
travail pour supprimer la misère. » Opposition de l'individua- 
lisme au socialisme. Raison pure : « L'homme est sociable et 
prospère de sa sociabilité. » Raison pratique : « La société doit 
se défendre de la lutte par la lutte. » 

Lois des erreurs sociologiques qui résultent de Fexamen des 
deux doctrines : 

1® Deux vérités sentimentales ne sont pas nécessairement con- 
tradictoires : La liberté est iuste, la misère est injuste et il n'est 
pas démontré que la suppression de la misère attente à la liberté, 

2® D'une vérité naturelle, de la constatation d'une loi naturelle, 
d'un absolu constaté par la raison pure, peuvent dériver plusieurs 
vérités humaines, et non une seule, plusieurs possibilités utilitai- 
res, plusieurs lois relatives définies par la raison pratique et qui 
ne sont vraies que dans leurs relativités. 

« Dans la misère, hors la liberté » ne démontre ni que la sup- 
pression du capital soit nécessairement la suppression de la nù-r 
sère, hors de certaines relativités qui, réalisées elles-mêmes, ne 
prouvent pas non plus que la suppression du capital soit Tunique 
moyen de parvenir au but, hors de certaines relativités qui, réali- 
sées encore, ne démontrent pas que la suppression de la misère 
entraîne fatalement l'organisation du travail, ou même cette der- 
nière, la suppression de la misère. 

3® Réciproquement, une même vérité pratique peut être la con- 
clusion de plusieurs vérités naturelles. 

Comme on Va vu, la théorie de la lutte des individualistes se 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



607 



îuslilie de la sociabilité de rhomme et de sa conservation, cons- 
taiaiion de la raison pure au même titre que celle de Véiat de lutte 
naturel adoptée par les marxistes. 

En un mol, la sociologie, mélange complexe de science pure, 
pratique et d'art, ne saurait être traitée en synthèse par Taisolu 
comme une science pure et par la seule raison pure, car ses lois 
spéculent presque toutes sur des relativités qui n'ont pas les bases 
du déterminisme absolu des lois mathématiques physiques ou bio 
logiques. 

Ceci admis, il résulte que : 

« Tout absolu dans le domaine sociologique applicable ou ap 
pliqué est une erreur. » 

Et conmie le vrai n'est pas nécessairement l'utile, ni l'utile le 
vrai, une théorie absolue peut être politiquement utile pour contre- 
balancer une doctrine absolue contraire et donner au jeu social 
des forces intellectuelles sa résultante raisonnable. 

Mais les vérités sociales n'existent qu'entre des limites et dans 
l'harmonie de certaines fonctions. 

Je suis persuadé par exemple, que FEtat peut tenter de légifé- 
rer sur le nécessaire qu'implique le droit de vivre, premier droit 
social de Fhomme, sans que soit changée la somme d'individua- 
lisme utile. Le superflu peut servir de champ légitime à l'initia- 
tive où nul n'a de compte à rendre à tous. Mais ceci n'est pas de 
l'absolu, et n'aura pas de partisans. 

Rignac-Zélien. 




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RBYUB HISTORIQUE 



JACQUES DE TENSIN 



Avec Luc Janville, j'estime qu'il y a dans les idées de Gustave 
Leboii (l'Evolution des Forces, Flammarion), une compréhension 
plus profonde que les compréhensions habituelles, exprimée sous 
une forme très critiquable, à dessein peut-être, mais critiquable 
'quand même. Si tout « dérive de Téthcr et y retourne ensuite », 
pourquoi Tauteur de ÏEvolution des Forces dit-il que l'Univers 
s'évanouit. Je sais bien ce qu'il entend par là, mais quelles équi- 
voques redoutables pour ceux qui savent quelle influence jouent 
les mots dans les théories philosophiques ! L'auteur est à la fois 
trop orgueilleux et trop modeste, trop modeste en ce sens qu'il 
n'a pas vu que ses idées tiennent debout sans l'emploi d'expres- 
sions extraordinaires, trop orgueilleux en ce sens qu'il a cru de- 
voir renforcer ses idées en les présentant sous une forme ultra- 
originale. C'est très bien d'avoir compris que la solidité matérielle 
provient d'une rigfidiifé de vitesse tangentielle, d'une impénétrabilité 
opposée à l'état résultant de vitesses rayonnantes, mais comment ne 
pas en conclure que, si cela est vrai pour le tangenciel, c'est la 
vitesse rayonnante qui crée la fluidité, elle aussi, et que seule une 
pression rayonnante de l'éther peut faire équilibre au centrifuge 
lourbillonnant. Donc, l'éther est dynamique et énergique, c'est une 
-énergie pénétrable, fluidique, mais c'est une énergie qui contient 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 600 

la matière pondérable dans ses limites, agit sur elle et la meut. 
Et <î*est très bien encore d'avoir <;ompris que l'élher n'est pas né- 
cessairement formé par des atomes très loin les uns des autres dans 
le vide absolu, mais pourquoi ne le laisser qu'entrevoir. Et que la 
matière pondérable puisse s'évanouir, comme se dissout un tour- 
billon dans l'eau en éveillant des énergies qui n'entraient pas en 
<;ompte dans l'ancienne compréhension, cela n'empêche pas la pres- 
sion préalable et durable du milieu tourbillonnaire. En somme, ce 
qu'on entend par énergie dans le langage moderne m'a tout Tair 
d'être le fait de variations de forces complexes, comme on pour- 
rait appeler activité les variations de complexes mouvements, une 
condensation do mouvements ou de forces, non une quantité de 
mouvement ou de forces. Ce ne serait pas alors l'énergie ni l'acti- 
vité qui seraient invariables, mais la force et le mouvement, ou 
encore, il pourrait y avoir quelque chose d'invariable dans l'uni- 
vers et de variable dans un même corps ou réciproquement. La 
conservation de l'énergie ^est, il est vrai, une grande intuition, du 
presque démontré bien plus <iu© du probant. Une hypothèse de 
M. G. Lebon sur la fin des mondes qui choque au premier abord 
beaucoup de gens, par contre, me paraît parfaitement vraisem- 
blable. La transformation du pondérable résulte d'une rupture 
d'équilibre, c'est, le plus souvent, comme une explosion partielle 
{pour moi par accroissement de vitesse tourbillonnaire ou atténua- 
tion de la pression éthérée). En un certain 'ïtat des mondes, cela 
peut très bien se produire pour l'ensemble d'un astre. Et cela ex- 
pliquerait les aéroïithes, morceaux d'astres exploses, et les étoiles 
temporaires, astres en explosion. J'ai esquissé les grandes lignes 
des successions de la genèse, suivant M. G. Lebon {Revue histori- 
que, Revue Intellectuetle, 25 novembre). 

Un autre auteur, Ulysse Dumas {YUnivers. la Terre et VHomme, 
Brabo, Allais), traitant de la cosmogénie, fait table rase de la plus 
grande pari des théories de Laplace, met également en doute l'in- 
terprétation actuelle de la loi de la conservation de Ténergie et l'ab- 
solu des formules de la pesanteur et de la gravitation. Il' croit 
notre Univers (les nébulées de notre entour probablement), limité 
et circulant dans un Univers plus grand. Tous les atomes y sont 
contenus, pesant et sous la pression de l'éther, se condensent sui- 
vant leur densité. La partie centrale fournil les astres ; la part la 
plus légère, leur milieu ou éther. C'est au centre que doit exister 
la plus haute température. (Suivant Luc Janville, les foyers cen- 
traux des systèmes tourbillons compensent en activité rayonnante, 
la somme (V' + V'*) des carrés d'activité de translation et de 
tourbillonnement moindre pour eux que pour la périphérie quand 
l'ensemble tend à tourner tout d'une pièce autour d'un centre con- 
sidéré comme immobile: c'est du transformisme mécanique.) Quant 
à l'existence d'un Foyer .central de l'Infini, comme ce foyer peut 
lout aussi bien être formé gravitalement par des milliards d'autres 
foyers que par un astre unique, sa conception m'a toujours 
paru une vision superficielle de la réalité chez la plupart des 
auteurs qui en parlent. Je suis bien d'avis pourtant qu'il n'est 
pas démontré que Téther ait partoufl même densité, température 
et homogénéité réelles, que la lumière garde une vitesse constante 

BEV, INTELLECT. 39 



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610 LA REVUE INTELLECTUELLE 

en absolu partout où elle se propage; je pense aussi que les soleils 
multiples sont de futures planètes encore en ignition, que Tincii- 
naison des planètes éteintes est le fait de mulfiples causes, que 
tout ne se passe pas dans le champ cosmique à un millimètre près 
suivant les hypothèses idéalem^it rigoureuses d'antan, etc., etc. 
Pour la fin des mondes, pour la chute dans le soleil, M. Ulysse 
Dumas croit que si elle se produit, elle se produit en spirale (ce 
qui est logique). 

Quoi qu'il en soit, suivant Stanislas Meunier (rHistoire géologi- 
que de la Mer y leçon d'ouverture du cours de géologie du Muséum, 
9 mars, et Revue scientiiiquej 15 juin) (1), les astres aujourd'hui ha- 
bités comme la Terre sont destinés à subir le sort de leurs satel- 
lites, de leurs lunes désertiques, sans mers, sans atmosphère. La 
géologie comparée parait démontrer que les continents occupaient 
autrefois sur notre globe une place moms grande que de nos jours, 
« qu'au fur et à mesure des progrès du refroidissement séculaire 
de la planète, la mer est bue par la croûte solide », a que celle-ci 
a absorbé sous la forme (Teau de carrière^ renfermée dans les pores 
des roches, plusieurs fois le volume des océans actuels. Et ce qui 
reste de liquide dans les bassins océaniques serait extrêmement 
loin de suffire à l'hydratation au même degré de la masse entière 
du globe supposée refroidie. Donc la mer est destinée à disparaître 
bien avant la fin de la terre qui acquerra un jour le caractère de 
dessiccation à laquelle la lune est parvenue aujourd'hui », « comme 
\evvton en eut 1 intuition ». Ainsi à travers Vinamensilé préhisto- 
rique, non seulement la géographie terrestre a varié constamment, 
non pas par l'effet exclusif des causes astronomiques, par les soulè- 
vements volcaniques ou géologiques, par les tassements et les os- 
cillations, mais encore, par la disparition constante des eaux. 

Nous connaissons bien peu les véritables contours des continents 
et des régions des temps préhistoriques. Les cartes que nous dres- 
sons lù-dessus sont un peu comme les premiers oocuments des 
anciens sur la géographie de la Terre. Lorsque M. Charles Perron, 
remit « au bon et grand Elisée Reclus » la dernière carte de la 
série qu'il avait dessinée pendant près de vinçt ans pour la Nou- 
rclle Géographie universelle, celui-ci lui r^nit une collection de 
7.000 cartes historiques formant « l'histoire la plus* authentique 
de la découverte de la Terre par les hommes (2)'». En mai, la Revue 
des Idées (la Cartographie, 15 mai]) publiait quelques-uns de ces 
très curieux documents. La plus ancienne carte connue est un fraj?- 
ment de brique représentant le plan de Suse. Elle ne date pas de 
plus de 6.000 ans. La Terre de Moïse était une table plate aux li- 
mites inconnues arrosée par quatre grands fleuves, le Gé<Hi, le Phi- 
son (probablement Nil et Indus), le Tigre et l'Euphrate. Ah I la 
révélation ! L'étude de Perron reproduit la tentative de Gladstone 
pour reconstituer la mappemonde d'Homère. Le monde est une 
île perdue dans l'insondable et se dessine avec son large ruban 

(1) Complémentaires récents : G. Coubty, Principes de gÀ>logie stati* 
graphique (Hermann), etc. 

(2) Complémentaires récents : A. Schbadsb, Atlas de géograplue his- 
torique (Hachette), etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 611 

enserrait la Méditerranée de toutes parts. Autour d'elle roule k 
fleuve Océan qui communique à la Mer Intérieure par le golfe 
de la Caspienne uni à la mer Noire. Voici, plus présices, la 
mappemonde d'Eratosthènes (300 ans av. J.-C.}» celle de Ptoléméc 
(200 ans av. J.-C), déjà savante. Puis c'est le moyen âge et nom 
retombons dans la nuit. La mappemonde de Cosmas (vi* sièclei) 
représente la Terre comme une île rectangulaire que le fleuve Océan 
sépare du Paradis terrestre. Voici la mappemonde de Saint-Gall 
(vii* siècle), de Béatus de Turin ^i* siècle), de Béatus de Par» 
(xiii* siècle), de la Chronique de Saint-Denis (xiv* siècle). Un do^ 
cument suggestif est la comparaison de celle de Portolano Laa- 
reziano-Gaddiano (1351), qui est relativement très exacte avec b 
dessin informe d'un des meilleurs cartographes de l'écc^e bibliqve 
de l'époque. Les navigateurs, trompant la vigilance des docteurs 
de la foi qui n'y prenaient garde, tenaient secrets leurs documentai. 
Voici encore la mappemonde catalane du xiv* siècle, celle de Bri 
Mauro (xv") qui, pour la première fois est ronde avec Jérusalem 
au centre, celles de Glareanus, d'Ortelius (xvi*). 

A cette époque, et môme au commencement du xvii* siècle, k 
science en était encore à l'astrologie, telle qu'on la trouve définie 
dans VEiude du Macroscome de Robert Fludd, qui, à notre épo<$iw, 
vient d'avoir la circonstance d'une réédition (Daragon) de sa par- 
lie de Astrologia, traduite par Pierre Piobb (1). Comme exhuma- 
tion historique, ce document peut avoir son intérêt, mais le tra- 
ducteur espère-t-il faire accroire qu'il faille prendre au sérieitx 
rinfluence des conjonctions astrales sur nos maladies 7 II y a des 
choses dans la Nature qui diminuent ou croissent avec la distance 
et le Spirococcus n'importe quoi est un astre beaucoup plus xeUm- 
mineux d'influence pour nous que la plus grosse des planètes. S'il 
fallait étudier une astrologie, la conjonction des astéroïdes micro- 
biens nous donnerait des renseignements plus étendus que la con- 
jonction des astres réels afin de prédire les maladies, et s'il existe 
quelque Vénus qui commande à certaines parties du corps comme 
lestime Robert Fludd, il ne faut pas aller la chercher au plafond 
du ciel. 

L'éditeur de Robert Fludd publie aussi, dans la Bibliothèque 
du Vieux Paris (Daragon), l'histoire de YÎHôtel de Transylvanie, 
par Léon Mouton. De nos jours encore, cet ^hôtel fait le coin de 
la rue Bonaparte et du quai Malaquais. Il est du plus pur styk 
Louis XIII et fut bâti nar de Hillerin, conseiller au Parlement, 
entre 1622 et 1628 (2). on a cru que cet hôtel était sorti de toutes 

(1) Récent encore sur les sciences anciennes : L. Delabuelle, Etude 
snr l'humanisme français (Champion); Heibebg, Découverte et publio»- 
tion d'un traité inédit d'Archimède (Communication Th. Beinaeh à VAect- 
demie des Inscriptions et Belles-Lettres, 7 juin) ; etc. 

(2) Divers récents sur les curiosités histoôriques : A. Me88AGbb^ les lICo» 
numents historiques, Monitewr de Paris, 7 juillet; H. Loncha , Recher- 
ches 0ur l'origine et la valeur des ducats et des écus e^agn<ds (Lamer- 
tin, Bruxelles) 'y du Roubk db Paulin, les Bois hérauts et poursuivants 
d'armes, Bévue des Questions héraldiques, mars, avril 1906; J. Saixous, 
Aux Archives étrangères, Moniteur de Paris, 17 mars, etc* 



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612 LA REVUE INTELLECTUELLE 

pièces de rimagination de l'abbé Prévost, Tauleur de Manon Les. 
caui. Il a existé réellement, et après les de Hillerin abrita toute 
une série de grands personnages, maréchaux, ministres, courtisans, 
prétendants même, puisque c est Raksoczi, prince de Transylvanie, 
dont les tziganes jouent la célèbre marche, qui lui donna son nom. 
Les appartements où trichait le chevalier des Grieux, furent aussi 
le fameux salon de la marquise de BlocqueviUe, en cette même 
demeure, devenue Thôtel de Lautrec au xviii* siècle. Musset était 
un des assidus de ce salon, ainsi que Monseigneur Bauer qui de- 
vait se défroquer et se marier après la guerre, et, après la guerre, 
l'hôtel vit encore défiler, les réceptions étant reprises, le sculpteur 
Guillaume, Claude Bernard, Mlle de Lagrené, M. Denormandie, 
Mme Beulé, Nadaud, Liszt, Caro, etc. 

Cette même année 18Ô0 où la marquise de BlocqueviUe prenait 
possession de l'hôtel de Transylvanie, était celle où Gambetta dont 
Francis Laur (le Cœur de Gambetta, édition du « Livre à l'auteur »), 
raconte l'es amours avec Léonie Léon, débutait à la tribune du 
Corps législatif (1). Souvent, dans les tribunes, une jeune femme 
est là, qui fixe sur lui, et presque involontairement, ses regards. 
Gambetta s'en éprend et lui adresse un billet qu'dle déchire. Quel- 
que temps, elle disparaît. La guerre éclate, et chez un de ses amis 
blessé, le hasard les remet en présence. C'est le commencement 
d'une passion réciproque, passion sentimentale et passion intellec- 
tuelle qui va durer jusqu'à leur mort. Dans ses lettres d'amour, 
le tribun déploie la même éloquence que dans ses discours et cer< 
taines sont de véritables joyaux. Francis Laur s'efforce de dissiper 
la légende d'une mort mystérieuse de Gambetta. Comme la plupart 
des nommer politiques, Gambetta s'exerçait au pistolet et, lui, 
maniait les armes avec l'imprudence de ceux qui n'en sont pas 
effrayés. C'est par imprudence qu'il se blessa à la main et à Tavant- 
bras. C'est durant sa convalescence que l'appendicite dont il res- 
sentait les symptômes avant cet accident, se déclara. Seul le doc- 
teur Lannelongue reconnut son véritable mal contre l'avis de ses 
confrères. Le grand orateur a donc succombé, soit par suite d'une 
maladie naturelle qui l'eût emporté malgré tous les soins, soit parce 
qu'il fut soigné par trop de médecins à la fois, qu'il y eut rivalité 

(1) Réoent sur les f^its et les hommes de Tépoque. Ecrits républicains: 
Â. Thomas, le Second Empire (histoire socialiste, direction Jaurès) 
(Rouff); P. Bbulat, Histoire de Jules Ferry (Librairie mondiale); 
C. Pblutan, Victor Hugo, homme politique (OlUndorff) ; P. Cbantbnot, 
Articles sur la guerre de 1870, la France de Bordeawc et du âf.-O., fé- 
vrier, mars, avril, mai; A. Oipbiami, Oavour contre Gkribaldi, FeiiU 
Bépublique^ 8 juillet; FoRTn«, la Mort des Otages, Grande Btvw, 
16 mars. Ecrits modérés: G. Hanotaux, Histoire de la France contem- 
poraine, t<»ne m, présidence de Mac-Mahon {Société d^édition, conitm,- 
poraine); En Marge, Garîbaldi, le Temps, 27 juin; L. Madblin, FEmpe- 
reur à Metz, Bépubliqv,e française, 1", 2 avril. Ecrits non républicains: 
S. Olliyseb, FEmpire libéral, le Ministère du 2 janvier {Oarnier)-, P. D<- 
BOULkDB, 1870 {Juven) ; J. Bonnaxous, la Semaine sanglante, le Mois, 
juin; R. db Hubnsr, Lettres sur le Siège de Paris et la Commune, Cor- 
respondant, 10, 15 avril, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 613 

et contradiction entre ceyx-ci, et que ceux qui l'emportèrent contre 
l'avis du docteur Lannelongue, s'ils reconnurent par la suite qu'ils 
se trompaient, ne purent ou n'osèrent se dédire. 



Darwin et la descendance de Thomme 



Danvin dans son célèbre ouvrage sur la Descendance de 
VHomme qui vient d'avoir une édition populaire à la portée de 
tous (1), s'est moins attaché à établir les chaînons historiques des 
filiations préhumaines, comme l'a fait un des premiers Ernest 
Haeckel, que d'accumuler les éléments les plus probants de cette 
filiation ; mais de ce côté, son œuvre est admirable et il } a des 
pages sur la genèse des facultés mentales ou des caractères ser- 
xuels d'un suprême intérêt. 

Sur le sujet propre de nos affinités et de notre généalogie : 
.« L'homme, écrit-il, est sujet à des variations nombreuses, légères 
et diverses, déterminées par les mêmes causes, réglées et transmises 
selon les mêmes lois générales que chez les animaux inférieurs. Il 
s'est multiplié si rapidement qu'il a été nécessairement soumis à la 
lutte pour l'existence, et, par conséquent, à l'action de la sé- 
lection naturelle. Il a engendré des races nombreuses, dont quel- 
ques-unes diffèrent assez les unes des autres pour que certains 
naturalistes les aient considérées comme des espèces distinctes. 
Le corps de l'homme est construit sur le même plan homologue 
que celui des autres mammifères. Il traverse les mêmes phases de 
développement cmbryogénique. Il conserve beaucoup de confor- 
mations rudimentaires et inutiles, qui, sans doute, ont eu autre- 
fois leur utilité. Nous voyons quelquefois reparaître chez lui des 
caractères qui, nous avons toute raison de le croire, ont existé 
^hez ses premiers ancêlres. Si l'origine de l'homme avait été tota- 
lement différente de celle de tous les autres animaux, ces diverses 
manifestations ne seraient que de creuses déceptions, et une pa- 
reille hypothèse est inadmissible. Ces manifestations deviennent, 
au contraire, compréhensibles, au moins dans une large mesure» 
si l'honame, est avec d'autres mammifères, le codescendant de quel- 
que type inférieur inconnu. » 

(1) Ch. Darwin, la Desoendanoe de rHomme, 1 yol. ixi-8^, 8 francs 
{SchleiéheT frères); Camplémentaires récent»: G. Bolsorb, la Descen- 
dance de rHcnune (Sehleieher frères); E. Hasckxl, Religion et Evolu- 
tion {même éditeur) et les Merveilles de la vie (même éditeur). 



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614 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Sur la conception de ces ancêtres immédiats : « Ils étaient sans 
doute, dit-il, couverts de poils, les deux sexes portaient la barbe; 
leurs oreilles étaient probablement pointues et mobiles ; ils avaient 
une queue, desservie par des muscles propres. Leurs membres 
et leur corps étaient soumis à l'action de muscles nombreux, qui 
ne reparaissent aujourd'hui qu'accidentellement chez l'homme, 
mais qui sont encore normaux chez les quadrumanes. L'artère et 
le nerf de l'humérus passaient par l'ouverture supracondyloïde. A 
cette époque, ou pendant une période antérieure, l'intestin possé- 
dait un diverticulum ou caecum plus grand que celui qui existe au- 
jourd'hui. Le pied, à en juger par la condition du gros orteil chez 
le fœtus, devait être alors préhensible, et nos ancêtres vivaient 
sans doute habituellement sur les arbres, dans quelque pays 
chaud, couvert de forêts. Les mâles avaient de fortes canines qui 
constituaient pour eux des armes formidables. 

« A une époque antérieure, l'utérus était double ; les excrétions 
étaient expulsées par un cloaque, et l'oeil était protégé par une 
troisième paupière ou membrane clignotante. En remontant plus 
haut encore, les ancêtres de l'homme menaient une vie aquatique : 
car la morphologie nous enseigne clairement que nos poumons ne 
sont qu'une vessie natatoire modifiée, qui ser\'ait autrefois de flot- 
teur. Les fentes du cou de l'embryon humain indiquent la place où 
les branchies existaient alors. Les périodes lunaires de quelques- 
unes de nos fonctions périodiques semblent constituer une trace de 
notre patrie primitive, c'est-à-dire une côte lavée par les marées. 
Vers cette époque, les corps de Wolff (corpora Wolffina) rem- 
plaçaient les reins. Le cœur n'existait qu'à l'état de simple vais- 
seau pulsatile ; et la chorda dorsalis occupait la place de la co- 
lonne vertébrale. Ces premiers prédécesseurs de l'homme, entre- 
vus ainsi dans les profondeurs ténébreuses du passé, devaient avoir 
une organisation aussi simple que l'est celle de TAmphicxus, peut- 
être même encore inférieure. 

« Un autre point mérite de plus amples détails. On sait depuis 
longtemps que, dans le règne des vertébrés, un sexe possède, à 
l'état rudimentaire, diverses parties accessoires caractérisant le 
système reproducteur propre à l'autre sexe; or on a récemment 
constaté que, à une période embryonnaire très précoce, les deux 
sexes possèdent de vraies glandes mâles et femelles. Il en résulte 
que quelque ancêtre extrêmement reculé du règne vertébré tout en- 
tier a dû être hermaphrodite ou androgyne. Mais ici se présente 
une singulière difficulté. Les mâles de la classe des mammifères 
possèdent, dans leurs vésicules prostatiques, des rudiments d'un 
utérus avec le passage adjacent ; ils portent aussi des traces de 
mamelles, et quelques marsupiaux mâles possèdent les rudiments 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 615 

d'une poche. On pourrait citer encore d'autres faits analogues. 
Devons-nous donc supposer que quelque mammifère très ancien 
ait possédé des organes propres aux deux sexes, c'est-à-dire qu'il 
soit resté androgyne, après avoir acquis les caractères principaux 
de sa classe, et, par conséquent, après avoir divergé des classes 
inférieures du règne vertébré ? Ceci semble très peu probable, car 
il nous faut descendre jusqu'aux poissons, classe inférieure à 
toutes les autres, pour trouver des formes androgynes encore exis- 
tantes. On peut, en effet, expliquer, chez les mammifères mâles, 
la présence d'organes femelles accessoires à l'état de rudiments, 
et inversement la présence, chez les femelles, d'organes rudimen- 
taires masculins, par le fait que ces organes ont élé graduellement 
acquis par l'un des sexes, puis transmis à l'autre sexe dans un 
état plus ou moins imparfait. Lorsque nous étudierons la sélection 
sexuelle, nous rencontrerons des exemples très nombreux de ce 
genre de transmission, — par exemple, les éperons, les plumes 
et les couleurs brillantes, caractères acquis par les oiseaux mâles 
dans un but de combat ou d'ornementation, et transmis aux fo- 
melles à un état imparfait ou rudimentaire. 

« La présence chez les Mammifères mâles d'organes mammaires 
imparfait constitue, à quelques égards un fait tout particulière- 
ment curieux Les Monotrèmes possèdent la partie sécrétante pro- 
pre de la glande lactigène avec ses orifices, mais sans mamelons ; 
or, comme ces animaux se trouvent à la base même de la série des 
mammifères, il est probable que les ancêtres de la classe 
possédaient aussi des glandes lactigène mais sans mamelons. 
Le mode de développement de ces glandes semble con- 
firmer cette opinion ; le professeur Turner m'apprend, en effet, 
que, selon Kôlliker et Langer, on peut distinguer aisément les 
glandes manmiaires chez l'embryon avant que les mamelons de- 
viennent appréciables ; or, nous savons que le développement des 
parties qui se succèdent chez l'individu représente d'ordinaire le 
développement des êtres consécutifs de la même ligne de descen- 
dance. Les Marsupiaux diffèrent des Monotrèmes en ce qu'ils pos- 
sèdent les mammelons ; ces organes ont donc probablement été ac- 
quis par eux après les déviations qui les ont élevés au-dessus des 
Monotrèmes, et transmis ensuite aux Mammifères placentaires. 
Personne ne suppose que, après avoir à peu près atteint leur con- 
formation actuelle, les Marsupiaux soient restés androgynes. Com- 
ment donc expliquer la présence de mamelles chez les mammifères 
mâles ? 11 est possible que les mamelles se soient d'abord dé- 
veloppées chez la femelle, puis qu'elles aient été transmises aux 
mâles ; mais, ainsi que nous allons le démontrer, cette hypothèse 
est peu probable. 



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616 LA REVUE INTELLECTUELLE 

« On peut supposer, c'est là une autre hypothèse, que iongiemp» 
après que les ancêtres de la classe entière des Mammifères avaient 
cessé d'être androgynes, les deux sexes produisaient du lait de façon 
ù nourrir leurs petits ; et que, chez les Marsupiaux, les deux sexes 
portaient leurs petits dans des poches marsupiales. Cette hypothèse 
ne paraît pas absolument inadmissible, si on réfléchit que les pois< 
sons Syngnathes mâles reçoivent dans leurs poches adbominales les 
œufs qu'ils font éclore, et qu'ils nourrissent ensuite, à ce qu'on 
prétend ; — que certains autres poissons mâles couvent les œufs 
dans leur bouche ou dans leurs cavités branchiales ; — que cer- 
tains crapauds mâles prennent les chapelets d'oeufs aux femelles. 
cL les enroulent autour de leurs cuisses, où ils les conservent jus- 
qu'à ce que les têtards soient éclos ; — que certains oiseaux mâles, 
aussi bien que les femelles, nourrissent leur couvée avec une sé- 
crétion de leur jabot. Mais je me suis surtout arrêté à cette hypo- 
thèse, parce que les glandes mammaires des Mammifères mâles 
sont beaucoup plus développées que les rudiments des autres par- 
ties reproductrices accessoires, qui, bien que spéciales à un scxr, 
se rencontrent chez Tautre. Les glandes mammaires et les mame- 
lons, tels que ces organes existent chez les Mammifères, ne sont 
pas, à proprement parler, rudimcntaires ; ils ne sont qu'incom- 
plètement développés et fonclionnellement inactifs. Ils sont affec- 
tés sympathiquement par certaines maladies, de la môme façon que 
chez la femelle. A la naissance et à l'âge de puberté, ils sécrètent 
souvent quelques gouttes de lait. On a même observé des cas, 
chez l'homme et chez d'autres animaux, où ils se sont assez bien 
développés pour fournir une notable quantité de lait. Or, si l'on 
suppose que, pendant une période prolongée, les Mammifères 
mâles ont aidé les femelles à nourrir leurs petits, et qu'ensuite 
ils aient cessé de le faire, pour une raison quelconque, à la suite^ 
par exemple, d'une diminution dans le nombre des petits, le non- 
usage de ces organes pendant l'âge mûr aurait entraîné leur inac- 
tivité, élat qui, en vertu des deux principes bien connus de Théré- 
dité, se serait probablement transmis aux mâles à l'époque corres- 
pondante de la maturité. Mais comme, à l'âge antérieur à la matu- 
rité, ces organes n'ont pas été encore affectés par l'hérédité, ils se 
trouvent également développés chez les jeunes des deux sexes. » 

Ces arguments parurent à l'époque plutôt surprenants et ce qu'ils 
choquèrent le plus, ce fut la sentimentalité acquise. Le divin se 
trouvait ainsi reporté en avant et non en arrière de nous. C'était le 
déplacement de la mythologie vers le futur. L'homme doit par 
avance admirer ses descendants bien plus que ses ancêtres et l'on 
ne peut aimer pourtant que ceux dont on connaît quelque chose 
d'aimable. Mais à côté de ces déceptions, sur l'écroulement de 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 617 

rOlympe, ranimalité grandissait elle-même à Tinsu des dieux. Les 
Titans tombés, il restait des hordes» dont Taspect esthétique est 
dans la brutalité d'attitude, la psychologie d'inconscience, qui ex- 
pliquent la genèse du divin par l'étude de l'animalité germée de 
la matière. 

Et Darwin qui avait fait de la lutte pour la vie le grand mobile 
de la sélection naturelle, n'en tirait pas la morale de cruauté et 
d'égolsme de quelques-uns de ses superficiels contemporains, car 
l'analyse de l'instinct social et moral des races primitives et de 
l'animalité fait apparaître en beauté pure l'égoîsm© sublimé 
des êtres supérieurs. Et voici ce que dit Darwin : « Si considérable 
que soit la différence entre l'esprit de Thomme et celui des animaux 
les plus élevés, ce n'est certainement qu'une différence de degré, 
et non d'espèce. Nous avons vu que des sentiments, des intuitions, 
des émotions et des facultés diverses, telles que Famitié, la mé- 
moire, l'attention, la curiosité, l'imitation, la raison, etc., dont 
l'homme s'enorgueillit, peuvent s'obser\er ù un état naissant, ou 
même parfois à un état assez développé, chez les animaux infé- 
rieurs. Ils sont, en outre, susceptibles de quelques améliorations 
héréditaires, ainsi que nous le prouve la comparaison du chien 
domestique avec le loup ou le chacal. Si l'on veut soutenir que 
certaines facultés, telles que la conscience, l'abstraction, etc., sont 
spéciales à l'homme, il se peut fort bien qu'elles soient les résul- 
tats accessoires d'autres facultés intellectuelles très dévelop- 
pées, qui elles-mêmes dérivent principalement de l'usage con- 
tinu d'un langage arrivé à la perfection. A quel âge l'enfant 
nouveau-né acquiert-il la faculté de l'abstraction? A quel âge 
commence-t-il à avoir conscience de lui-même et à réfléchir sur sa 
propre existence ? Nous ne pouvons pas plus répondre à celle 
question que nous ne pouvons expliquer réchellc organique ascen- 
dante. Le langage, ce produit moitié de l'art, moitié de l'instinct, 
porte encore l'empreinte de son évolution graduelle. La sublime 
croyance à un Dieu n'est pas universelle chez l'homme ; celle à des 
agents spirituels actifs résulte naturellement de ses autres facultés 
mentales. C'est le sens moral qui constitue peut-être la ligne de 
démarcation la plus nette entre l'homme et les autres animaux, 
mais je n'ai rien à ajouter sur ce point, puisque j'ai essayé de 
prouver que les instincts sociaux, — base fondamentale de la mo- 
rale humaine, — auxquels viennent s'adjoindre les facultés intel- 
lectuelles actives et les effets de Thabiludo, conduisent naturelle- 
ment à la règle : « Fais aux hommes ce que tu voudrais qu'ils te 
fissent à toi-même » ; principe sur lequel repose toute la morale. » 

Et tout progrès historique, si l'on y réfléchit bien. 

Jacoues DE Tensin. 



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RIYIUE LITTÉRAIRE 



PAR 



STÉPHANE SERVANT 



« C'est, écrit Fcrnand Roz, son aptitude à méditer qui étend 
l'inspiration au delà des limites du lyrisme. » (Allred de Vigny, 
Sansot) (1). Et voilà en quoi Alfred de Vigny est très grand. Il 
avait deux religions : l'Honneur, le Stoïcisme. « Il résume en lui 
toute la crise d'où est sorti le romantisme : l'isolement de Tindi- 
vidu privé de ses appuis séculaires et désemparé de se trouver 

(1) Récent sur les poètes de Tépoque romantique : F. Hémon, Cours de 
littérature (Delagrave); S. de Lovenjoul, Bibliographie et littérature 
(Daragon); L. SécHé, Gorrespondanoe d'Alfred de Musset (Société du 
Mercure de France), et E. Gilbert, Sur M. Léon Séché, Revue Gêné- 
raie, mai, etc.; A. Brette, A propos d* Alfred de Musset, youvelle Bé- 
vue, 15 juin, l*' juillet; R. Aubey, les Papiers d'Alfred de Musset, 
le Temps, 7 mai, etc.; R. de Gourmont, Théophile, poète romantique, 
Mercure de France, l^ mai; E. Crbpbt, Baudelaire (Messein); A. Mac- 
RER, Schiller (Librairie Nouvelle, Lausanne); Pierre Lasserrb, le Ro- 
mantisme français (Société du Mercure de France), et Gaston Dbschaiips, 
la Vie littéraire, le Temps, 28 avril ; C. Pelletan, Victor Hugo, homme 
politique (OUcndnrf), et L. Lheureux, Victor Hugo, pacifiste. Bévue 
de la Paix, avril; Valéry le Rigolais, les Grands poètes romantiques 
de la Pologne, la Critique, avril-juin, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 619 

libre. » « Nulle pari, il n'y a plus de tristesse que dans son Moïse, 
et « Moïse c'est la solitude du génie », comme le docteur noir de 
Stella incarne la désespérance du réel. Vigny est celui qui a dit : 
<c Savez-vous rien de plus triste que l'aitreuse aurore ! » et de 
qui Ton peut dire : « Les stoïciens sont doux et forts, bons et 
désespérés, » Mais son pessimisme est fait de sérénité, non du 
mépris ou de Temporlement des haines pour tout ce qui vit, a 
vécu, doit vivre. Il aime assez Thumanité pour « travailler à l'amé- 
lioration de ses destinées », et dans sa dignité stoïque, dit Fer- 
nand Roz, de son premier chef-d'œuvre. Moïse, à son dernier, 
VEsprit pur, il a gravi lentement les chemins des hauteurs su- 
blimes. 

Vigny se rapprocha plus de Hugo gu'on ne croit. II l'atteignit à 
la limite où le divin touche à l'humain, mais Vigny, marchait du 
pas d'un homme désespéré vers les dieux ; Hugo, comme un dieu 
de compassion vers les hommes. M. C. Poinsot étudie ce dernier 
en tant que poète social (Littérature sociale, Bibliothèque géné- 
rale d'édition), et dit de lui que, même s'il était vrai que sa socio* 
logie fût verbeuse, il n'en a pas moins mis en circulation de gran- 
des idées généreuses « « Il nous a surtout enseigné Tenthou- 
siasme (1). » Il y avait de la poésie sociale avant lui, et dans tous 
les grands écrivains. « Il y en avait même dans Vigny. » Mais 
Victor Hugo a cette gloire d'être « le premier grand poète du 
peuple ». Parlant d'une époque plus récente : « Vers 1885, dit 
M. C. Poinsot, on vit s'avancer dans une gloire dédaigneuse des 
doctrines altruistes, un beau cygne aux yeux durs et au cou 
ployant. C'est le Symbolisme. » « On se banalisait. » « Ses coups 
de becs furent parfois salutaires. » Mais le vers français « faillit 
en mourir ». Il y eut réaction entière à partir de 1890 (romans 
toulousains, naturistes, humanistes, écoles françaises néo-ro- 
miantiques, renaissance classique, synth^tîstes, intégralistes, etc.), 
contre' la conception littéraire qui avait éloigné le peuple des 
poètes ». Hélas I il n'y est jamais revenu (2) ! 

n est facile toutefois de se rendre Compte que les nombreuses 
écoles récerites oscillent, pour la technique, entre le classicisme 
et le scientisme ; pour l'inspiration, entre le sentiment de la na- 
ture et le sentiment de l'humanité, plus ou moins prononcés, sui- 
vant le tempérament. 

Du sentiment de la nature, Michel Epuy (le Sentiment de la 
Nature, de Rudeval) étudie la psychologie et les modes d'expres- 
sion. L'auteur est enthousiaste, non profond ; il est fin, non sa- 
vant, et il se trompe souvent dans un joli style (3). « La Nature, 

(1) Récent encore sur la poésie sociale: J. P. Crouzbt, Lamartine, 
poète social, Orande Bévue, 25 avril; Etudes nécrologiques sur Clovis 
Hugues, Divers, juin, etc. 

(2) Récent: A. Cassaonb, la Théorie de l'art par Part (JffocActte), etc. 
(8) Complémentaires récents. Sur Tésthétique: Jacques Lux, TOrigi- 

nalité littéraire, Bévue bleue, 1" juin, Sur les hommes: Bernardin de 
Saint-Pierre, En Marge, le Temps, 3 juin ; Nécrologie d'André Theuriet, 
Divers, Avril; Parmi les œuvres: E. Rod, TOmbre s'étend sur la mon- 
tagne (FasqueUe); A. Dagnet, les Bords du Couasnon (Dépasse, Fougè» 



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€20 LA REVUE INTLLLECTUELLE 

dit'il par exemple, a été la première divinité. » Sans doute, mais 
pas comme il le croit. Il faut une civilisation déjà avancée pour 
.seulement compre^Adre Tidée d'une Nature. « Le sentiment de 
la Nature est un amour. » M. Epuy en suit l'évolution à travers 
les religions et les races, et, s'il ne démontre pas toujours ri- 
goureusement ses thèses, il prouve, par contre, que le culte de 
la beauté est en lui, aUteur<, pour lépandre sur toutes choses 
avec un lyrisme gui démontre en surplus que ce n'est pas l'homme 
de la Nature qui est capable de mieux sentir celle^i. Fort peu 
ému des couchers de soleil l'homme des champs trouve le Métro 
splendide. Le tramwaj électrique fera tomber en extase le sau- 
vage des forêts vierges. Y a-t-il, dans la Nature, autre chose que 
ce que nous y mettons nous-mêmes ? Problème posé par l'au- 
teur. Je lui en pose un second : « Y a-t-il, en nous-même, autre 
chose que ce qu'y met la Nature ? » Et je déclare, malgré tout 
ce aue j'en dis, que son livre, contient de beaux passages. 

G est du sentiment plus prononcé de l'humanité, par contre, que 
dérive cette part de la Littérature sociale qu'étudie M. C. Poinsot 
avec la poésie sociale en ses études sur Zola, Bour^et, Clemen- 
ceau et les Rosny (1). Mais par le procédé, certaines formes 
naturalistes sont, elles aussi, imprégnées d'un vif sentiment. Telles 
plusieurs pages géniales de Zola. Tels ces fragments intensé- 
ment tristes des Gueules noires d'Emile Morel (Sansot), où se 
révèlent parfois des qualités de maître écrivain. Je n'ai pu lire, 
sans en garder l'obsession, cette peinture de la vie des mineurs 
intitulée, la Paye, où l'homme s'enivre par besoin d'oubli avec 
l'argent destiné au cercueil de son enfant. Là, rien de factice. Nul 
amour pathétique, nul drame qui prenne le lecteur en détournant 
l'attention de sa pensée. C'est le réalisme ému de la peinture qui 
empoigne et qui suggère Timpression d'un fatalisme plus fort que 
l'inconscience. « La vérité, dit Paul Adam, parlant des Gueules 
noires, ce livre la contient, précise, soudaine, effroyable, ironi- 
que envers soi. » Et c'est vrai ; on peut ne pas se complaire à 
revivre les amours et les tristesses ouvrières, et trouver de la 
beauté dans ces pages d'Emile Morel, écrites sans faiblesse, im- 
prégnées de pitié douloureuse et planant au-dessus des banalités 
coutumières. 

Ce pessimisme social qui se dégage de la peinture de la misère, 
se différencie du pessimisme philosophique d'œuvres maîtresses 
co;mme le Timon (T Athènes d'Emile Fabre, (Théâtre Antoine, 
12 avril), publié récemment par V Illustration, (18 mai), en ce qu'il 
laisse place à l'espoir, d'un futur meilleur, tandis que le second 
s'inspirant de la réalité, jette son ombre jusque sur l'avenir. Quel 

res); J. ViONAtn), la Terre ensorcelée (Fasquelle); P. Resoijx, le Phare 
{Ollendorff, 2 mai) ; Jkan Moriêas, Paysages et sentiments (Sansot) ^ etc., 
<1) Divers récents: Nécrologie de J. K. Huysmans, Divers, jnin-juillet ; 
E. Zola, Correspondance (FtisqueUe) ; M. Coli.iIbbb, J. K. Hnysmans 
et le mysticisme naturaliste, Mercwrc de Frcmce, 1^ Juin; SAiNTflBUBT, 
Balsac et ses critiques, Quaterly Beview, V trimeetre; S. Barramx, 
4es Derniers livres de Gustave Geffroy, Bévue de V Enseignement P. et 
P.A, 5 mai, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 621 

est rhomme sfoîque qui dit ne pas redouter le baiser de Todieuse 
déesse, qui, sincère, parle à Evagoras : « La vio n'est pas un bien 
si précieux qu'on doive plaindre ceux qai le perdent en leur jeu- 
nesse ». Quel est l'athée convaincu qui raille la prière de l'in- 
fortune : « Ah J malheureux I crois^tu donc qu'un si grand person- 
nage que Zeus soit obligé de s'occuper de toi ? » C'est le même qui 
tout à l'heure, sentant le frisson de la fièvre parcourir ses membres, 
s'écriera ; « Zeus I... Timon,: un médecin, je ne veux pas mourir 1 » 
Timon, avec emportement et désespoir. — « Non, if n'est pas de 
dieux... Les cieux sont vides, vides... Les prêtres ont menti.., » 
Apeiiantos, Vaihée : « Tais-toi !..^ Impie !... Sacrilège !... Zeus 
existe !... Il me sauvera ! » Cette fin d'acte est une des plus bdles. 
Timon d'Athènes n'a pas eu le succès qu'il méritait. C'est trop 
au-dessus de la foule. A ce passage, des libres-penseurs ont dû 
se sentir déçu, eomme à d'autres passages des républicains, car 
ils savent la foule portée aux généralisations, et disposée à con- 
clure contre eux. Or, Apemantos n'est qu'un cas de la nature 
humaine, comme la société grecque de l'époque de Timon n'est 
qu'un cas de l'histoire sociale. D'autre part, les réactionnaires 
et les croyants n'ont pas trouvé la balance assez nette de leur 
côté. Or les beautés de cette œuvre sont belles, en ce qu'elles n'im- 
pliquent aucune conclusion. Il eût fallu des spectateurs désinté- 
ressés pour un instant de leurs croyances et l'on ne peut pas exi- 
ger l'héroïsme moral de ceux qui viennent jouir d'un spectacle. 
C'est pourquoi Timon dCAthènes^ malgré son incontestable supé- 
riorité, malgré ses traits profonds est plus susceptible de vivre 
en ouvrage que sur la scène contemporaine. Au point de vue lit- 
téraire exclusif, je le considère, avec l'auteur, comme une de ses 
meilleures œuvres (1). 

Les sentiments privés des spectateurs agréant ou rétractant une 
pièce, répondent très souvent et très légitimement à des instincts 
de conservation sociaux, en dehors de la politique, et qui, par^ 
fois, sont moins rétrogrades que les thèses des auteurs qui 
se croient osés. Les idées reçues peuvent être choquées, et la 
suggération esthétique l'emporter sur le préjugé, mais quand 
G. d'Annunzio se fait siffler à Rome avec Plus fort que Camour (2), 
ce n'est pas son œuvre dramatique seulement qui est en jeu. Ima- 
ginez un explorateur d'Afrique auquel le gouvernement décide de 
supprimer les subsides nécessaires pour continuer son voyage, et 
qui, mettant en parallèle l'utilité de son œuvre civilisatrice et 
la vie d'un grossier joueur, tue celui-ci pour se procurer les fonds 

(1) Récent sur le théâtre historique: M. SiouR, Maurice Maeterlinck 
le Dramaturge, la Bévue, l*' mai; J., Sur la reprise de Marion Delorme, 
Notes du Jour, Indépenda/nce belge, 18 mars, divers. Œuvres: Grisier,^ 
l'Enfant du Temple (Ambigu, juin) ; J. Riohepin, la Marjolaine {Porte- 
Saint'Mcurtin, 20 avril) ; Grandhouoin, la Mort de Carthage et L. Dbla- 
rub-Mardrus» la Prêtresse de Tanit (Théâtre romain de Carthage, 

avril), etc. ■»» 

(2) Sur le théâtre italien : E. Tibsot, « Plus fort que PAmour », d An- 
nunzio et (( la Flotte des Emigrants », de Morello, Bévue bleue, 
22 juin, etc. 



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022 LA REVUE INTELLECTUELLE 

qui lui manquent. Si le génie donnait le droit de violer une loi 
morale, résultat de conquêtes autrement terribles, résultat autre- 
ment probant que toutes les victaires coloniales, chaque homme 
se croirait du génie pour avoir le droit de tuer son semblable. 
Et qui sait où commence le joueur grossier et l'homme conscient 7 
Sans le raisonner, Tinstinct des spectateurs sent cela. Il ne veut 
pas qu'on lui donne à admirer Téçolsme, et sur ce terrain c'est 
quelquefois cet instinct qui a le génie, car il s'élève plus haut que 
la séduction d'un cas particulier. 

Car nous trouvons la même amoralité dans le théâtre étran- 
ger que nous rencontrons chez ^.nous-mêmes. C'est un cas particu- 
lier de psychologie sociale. Les religions se meurent. Lç$ prin- 
cipes moraux qu'elles conservaient sont battus en brèche par la 
raison pure. Que la morale soit relative au lieu d'être absolue, 
c'est une telle surprise pour la foule préparée toutefois à l'ad- 
mettre, que les dramaturges ne se privent pas ue se servir de 
l'élonnement qui en résulte. Seulement ce qu'ils oublient de dire, 
et dont ils ne se rendent peut-être pas compte, c'est qu'à côté de 
la raison pure, il y a la raison pratique, et que les vérités morales 
ne sont pas détruites parce que leurs fondements d'erreur sur les- 
quels on les basait sont devenus fragiles. Elles sont solides, ces 
vérités, et pour la raison pratique : a Aimez-vous les uns les au- 
très. » « lu ne tueras point », etc., sont ce qu'est la loi de la 
gravitation de Newton pour la raison pure. De ne pas le sentir, 
il résulte ces conclusions do vieux enfants qui ont l'air de parler 
de choses au-dessus de leur âge en donnant à des vérités naturd- 
les des significations hardies avec des airs de gravité. Je ne dis 
pas cela pour Timon d'Athènes, qui est de pure observation, et 
dont toute la science est faite de la seule étude du cœur humain. 

Mais les brillants personnages paradoxaux des dramaturges ita- 
liens sont un peu le but de ma critique. Ils ne sont pas seuls. On 
trouve en même temps, en der Ru{ des Lebens (la Voix de la Fie), 
du Viennois Arthur Schnitzler, celte peur de la mort, affolée, dou- 
loureuse, de l'Apemantos d'Emile Fabre, dans le personnage du 
père de Marie Mauser et dans cette Marie Mauser, un de ces êtres 
de criminalité sympathique dont d'Annunzio a le secret. 

Seulement ici le baiser de l'horrible déesse, loin d'être subît, 
se trouve affolant d'une trop longue attente, et c'est pour une 
heure d'amour, pour vivre, vivre, vivre, que Marie empoisonne 
son père tyrannique, afin d'aller rejoindre l'officier çiu'elle adore. 
Ici le droit à la vie est yn sophisme pathétiaue. Quitter son père 
est moins effrayant que de l'assassiner. Hors au théâtre, avec beau- 
coup d'indulgence, le droit à la vie n'accorde pas au delà de l'aban- 
aon. 

Kt puisque je suis sur le sujet du théâtre étranger et des per- 
sonnages paradoxaux, parlerai-je de la Clémencia du docteur 
mexicain Garcia Figueroa, dans « la A/a« Fuerte ». (Xalapa-Enri- 
quès, 21 avril.) Celle-ci pousse l'altruisme, l'oubli de l'injure, jus- 
qu'au sublime. Emportée par la jalousie, Elodia, la femme de 
son amant, lui jette du vitriol, et contre le mari,- Clémence s'op- 
pose à ce qu'elle se livre à la justice. Dès lors sa rivale prend 
conscience de l'absurdité féroce de son crime. Comprenant que 



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LA REVUE IN-fELLECTUELLE 023 

l'amour de son mari est, malgré tout, perdu pour elle, Elodia s'em- 
poisonne. Le docteur Vêlez appelé lui révèle qu'elle est mère. 
Dès lors, elle se cramponne à l'existence. Elle veut vivre, vivre 
pour son enfant. Il est trop tard. Elle expire, repentante et par- 
donnée. Il paraît que la manière dont est présentée cette œuvre 
en corrige les outrances, et que le côté surhumain de Clémence est 
d'une grande beauté. 
Mais je préfère Timon d'Athènes, 



Impressions sur les tendances poétiques 

(Suite.) 



On m'avait dit : « Le symbolisme n'existe plus. » Et je vis bien 
qu'il existait encore, que tel poète qui le reniait sous l'appellation 
d'une autre école, Vécole naturiste, par exemple, n'avait fait que de 
le transformer, de telle sorte qu'on arrivait à ces contradictions entre 
mille : M. Théodore de Vysan publiant, avec talent d'ailleurs, en 
préface d'un livre qui n'était plus symboliste du tout, la plus lon- 
gue affirmation du symbolisme qui jamais ne fut écrite ; M» Saint- 
Georges de Bouhélier, mon vieil ami Michel Abadie et bien d'au- 
tres, ayant sélectionné les mélanges du passé pour s'opposer à lui. 
en ce qu'il avait de plus légitime. Car la suggération qu'on appelait 
autrefois « psycho-physiologique » est exquise pour tous les genres 
où la mélodie, la ciselure, la mosaïque peuvent l'emporter et sur- 
tout pour l'expression de l'irréel. Voici quelque vieux parc de rêve 
dont les murs croulent à l'étang encombré de broussailles. Et sur 
l'onde ennuyée glissent des cygnes noirs. Ils glissent lentement, lu- 
gubrement, aux feux du crépuscule appesanti. 

On dirait des oiseaux funèbres que la Mort 
Choisit pour figurer son ombre emblématique. 

Maintenant, fatignés de croire aux beaux destins, 
Las du prestige vain de leurs songes illustres, 
Ils voguent lents aux bords d'un vieux lac à balustres 
Et meurent du regret des Equateurs lointains. 

Et tandis que le frêne humble ou le saule amer 
Incline, élégiaque, auprès d'eux sa tristesse. 
Ils évoquent, jetant un kmg cri de détresse, 
Le départ glorieux des voiles sur la mer. 

Puis, comme aux frondaisons, le vent revient frémir, 
D'un battement dernier les ailes se soulèvent, 



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024 LA HEVUE INTELLECTUELLE 

Et retombent. Trahis, les cygnes mornes rêvent 
A rimpossible mort qui les ferait dormir. 

Ces cygnes sont des symboles. Ce sont les souvenirs défunts, les 
illusions mortes qui glissent sur Teau des tristesses humaines. Ce- 
lui qui les regarde s'enfuir, c'est le poète au rivage de la vie. Les 
Cygnes noirs (1) sont de Léon Bocquet. C'est bien là, la plus pure 
sève de ce qu'on appela symbolisme, le symbolisme dégagé de tout 
ce qui lui était accessoire, le symbolisme revenu à la forme pro- 
sodique, semi-classique. Pourtant, qu'on ne s'y trompe pas. dans 
cette première œuvre que je lus en octobre, il est plus un vestige 
du passé que l'expression d'une tendance, car, en d'autres frag- 
ments, il ne subsiste qu'à peine et l'on sent comme un vague re- 
tour, à quelque néo-romantisme ayant subi son influence. Cette 
pièce mérite d'être citée : 

Le regard clignotant et las du vieil été 
S'est cloe dans le verger où s'égoutte la pluie, 
Où FAutomne, des fruits entre ses doigts, appuie 
L'insigne et lourd fardeau de sa maturité. 

Quelque chose de doux alanguissant les roses 

Ainsi qu'un souvenir inexprimable sort 

Des jardins caressés de tiëdes rayons d'or 

Et monte vers le ciel pensif des soirs moix>ses. 

Et je songe au déclin douloureux de ce jour 
Où, telle qu'au bois triste une feuille ravie, 
L'heure et son eau fuyante entraîneront ma vie 
Légère d'être seule, hélas I et sans amour. 

Que reste-t-il de symboliste dans ces vers ? UAuiomnje^ des 
fruits entre ses doigts, etc. Ces figures d© personnification n'ap- 
partiennent pas exclusivement à la poésie moderne. Mais ceci est 
plein de sentiment et dénote un vrai poète et j'appris ainsi que, 
chez certains, l'influence de la rhétorique symboliste se perpétuait, ra- 
menée à un© plus juste pondération en l'enrichissement de l'image, 
mais que la technique prosodique s'en revenait au classicisme, 
que, chez l'auteur des Cygnes noirs, tout au moins^ l'inspiration 
prenait sa source dans l'intimité des visions intérieures et des émo- 
tions de la tristesse. 

Il ne m'en parut pas ainsi chez Verhaêren qui, dans le même 
temps, avait donné la Multiple splendeur (2), et qui vi©nt de publier 
la Guirlande des Dunes (3). D'un talent qui n'est plus contesté 
ce Flamand de langue française avait écrit (4) : « La poésie semble 

(1) Société du Mercure de France, 1 vol. în-16, 3 fr. 50. 

(2) Société du Mercure de France, 1 vol, iii-16, 3 fr.,50, . 

(3) Deman, Bruxelles, 1 vol. in-8<», 4 francs. 

(4; LÉON Balzagbttb, Emile Verhaêren, 1 vol. in-18 {Sansot). 



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LA REVUE IN*rELLECTUELLE 625 

devoir aboutir prochainement à un très clair panthéisme. De plus 
en plus, les esprits droits et sains admettent Tunité du monde. Les 
anciennes divisions entre Tâme et le corps, entre Dieu et l'univers, 
s'effacent. L'homme est un fragment de l'architecture mondiale. Il 
a la conscience et l'intelligence de l'ensemble dont il fait partie... 
Il se sent enveloppé et dominé et en même temps il enveloppe et 
il domine... Il devient en quelque sorte, à force de prodiges, ce 
Dieu personnel auquel ses ancêtres croyaient. Or, je le demande, 
est-il possible que l'exaltation lyrique reste longtemps indifférente 
à un tel déchaln^nent de puissance humaine et tarde à célébrer un 
aussi vaste spectacle de grandeur. Le poète n'a qu'à se laisser 
envahir, à cette heure, par ce qu'il voit, entend, imagine, devine, 
pour que les œuvres jeunes, frémissantes, nouvelles, sortent de 
son coeur et de son cerveau... » 

Il est facile de comprendre qu'un poète qui parle ainsi mêlera la 
pensée à l'émotion et laissera son émotion s'extérioriser sur la na- 
ture et sur la vie qui l'entoure La Multiple splendeur commence 
ainsi : 

Le monde est fait avec des astres et des hommes. 

Là-haut, 

Auteur de quels soleilSy 

Pareils 

A des ruches de feux. 

Tourne, dans la splendeur de Tespaoe énergique, 

L'Essaim myriadaire et merveilleux 

Des planètes tragiques ? 

C'est l'âme consciente extériorisée dans l'âme universelle. Chez 
Léon Bocquet, la vision se déroule dans l'âme du poète : elle est 
passive et c'est l'Univers qui la découvre. Ici, elle s'envole d'elle- 
même à la conquête spirituelle du monde. Et si elle descend sur 
la terre, c'est pour regarder joyeusement ou lugubrement passer 
la vie : 

Avec en main de la lumière 

Le fossoyeur du village, là-bas, 

Le soir, gagnait le cimetière, 

Oh longuement, de haut en bas, 

Pendait un Christ en croix. (La Guirlande des Dunes,) 

Qui ne connaît pas Verhaêren tout entier ne pourrait le juger 
sur quelques fragments. C'est un des poètes les plus personnels 
et les mieux doués, un grand poète même. Il lui faut un talent im- 
mense pour ne pas tomber avec la technique qu'il emploie dans le 
style des complaintes, technique qui ne coule pas de source harmo- 
nieuse comme celle du poète précédent, technique qui le fait res- 



I 



»!▼. omixaoT. ^ ' 



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626 LA REVUE INTELLECTUELLE 

sembler à un gladiateur aimant à combattre avec un mauvais poi- 
gnard contre des glaives bien aiguisés, car, cette métrique est 
comme un récitatif sous lequel ne court aucune mesure et si La 
Fontaine s'en servit, on ne saurait oublier que La Fontaine fut hu- 
moriste et conteur. 

Mais une remarque immédiate et facile s'impose. L'ancien sym- 
bolisme avait fini par baser ses procédés spéciaux de suggération, 
sur des rythmes complexes. Les procédés savants d'alitération y 
suppléaient à l'effacement des rimes et toutes les licences s y don- 
naient cours. Des années s'écoulent et dans les deux premiers 
poètes de talent dont les œuvres me parviennent, la séparation est 
devenue très nette. Le symbolisme s'est séparé du scientisme. Le 
tempérament sentimental a conservé du premier la rhétorique et la 
façonnée dans le moule classique aux images enrichies, car, il n'y 
a plus aucune licence. Le tempérament cérébral lui, s'est dégagé 
du symbolisme. Il a conservé l'influence du scientisme pur et il se 
sert de rythmes complexes à analogie récitative. Mais, en lui 
comme dans le premier toute licence se trouve proscrite, et l'on a 
ces résultats étranges : d'un côté Mallarmé souriant à Malherbe ; 
de l'autre Gustave Kahn tendant la main à La Fontaine, dans le 
temps où Jean Moréas, qui d'abord parla grec, ensuite roman, 
écrit aujourd'hui dans la langue du xvii* siècle et finira demain par 
employer le français de nos jours. Remarquez que je parle ici des 
meilleurs survivants du symbolisme et que je ne fais pas le procès 
d'hommes que j'estime. 

Si je dis qu'il manque quelque chose à la technique actuelle de 
Verhaéren, c'est une opinion personnelle. La poésie à rythme com- 
plexe, dans les sujets élevés, restera toujours inférieure à l'autre, 
tant qu'elle bannira la mesure rythmique. Un procédé de rythme sans 
mesure est nécessairement imparfait. J'en explique les rai- 
sons dans la Revue Intellecluelle de mai's (Critique' scienti{ique du 
décadentisme) en même temps que Sidonelli {Hypothèses sur les 
arts rythmiques) et je n'y reviendrai pas. 

Nous allons voir toutes les tendances des jeunes s'orienter dans 
le sens du néo-symbolisme avec, par exemple, les Profils de 
Schneeberger, vers des formes de retour au romantisme ou au 
classicisme, soit social (Henri Martin), soit naturiste, (Daniel Si- 
vet), soit historique (Jean OU), soit psychologique (A. Lozcau), en- 
fin une partie d'un groupe de poètes très unis, les Poètes de l'Ab- 
baye (Charles Vildrac, René Arcos, Gaston Duhamel) s'efforcer 
de continuer la tradition scienliste. 

Stéphane Servant. 
(A continuer prochainement.) ^ 



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ÏYll âlTISTIQll 



SIDONELIil 



Je voudrais disposer d'une pla<;e plus grande pour discuter les 
intéressants points de vue sur la musi(]ue qui sont développés en 
des œuvres savantes et bien comprises, comme la Mu&ique et 
VOreille, de L. Dannion (Fischbacher). L'importance que j'y atta- 
che provient de ceci, que la théorie des nombres de la musique 
nous livre la clef de l'esthétique humaine, et que je serais satisfait 
de pouvoir comparer à d'autres compréhensions, ma propre com- 
préhension. L'audition d'un chant funèbre démontre que la joie 
n'est pas le principe du langage d'art. Nos sens ont une cons- 
cience inférieure qu'ils exercent par la mesure des choses perçues. 
Leur satisfaction est dans l'activité de cette conscience. Ils ne com- 
prennent que ce qu'ils peuvent mesurer. Tout son est composé 
d'un rythme infinitésimal scandé par la mesure d'ég:alité vibratoire. 
Sans cette mesure d'égalité, le son devient bruit, fatigue, et énigme 
pour la conscience sensorielle. Deux sons sont mélodieux en suc- 
cession, harmonieux en simultanéité, auand ils ont une commune 
m^esure vibratoire, c'est-à-dire, quand les nombres de leurs vibra- 
tions dans un temps sont en rapport simple. Telle est, dans son 
plus bref résumé, la théorie que j'ai émise dans mon étude sur 
les Arts rythmiques (Rev. Int., 25 mars), avec une conviction d'au- 
tant plus grande que les expériences sur la lecture phonographi- 
que de M. H. Marichelle, éclairaient d'une clarté soudaine des in- 
tuitions imprécises en moi. Mais les théories de M. Dannion, loin 
d'être fondamentalement en opposition avec ce point de vue, lui 
apportent un développement très scientifique, très réfléchi et très 
étudié par la méthode historique. Il est évident, en effet, que nos 
sens hors de leur facuhé naturelle de c^ntir ont des fonctions 
d'adaptation de cette faculté même et que pour passer de la me- 
sure de rapports très simples à des rapports de plus en plus com- 
plexes, il faut une évolution constante, une habitude, une éduca- 
tion, un perfectionnement, une hérédité même, tout comme pour 
le développement de la conscience cérébrale. Eh bien, dans son 



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628 LA REVUE INTELLECTUELLE 

œuvre sur la Musique (1), M. H. Dannion attache une très grande 
importance à cette adaptation qui commence à l'école des bruis- 




de l'harmonie consonnante avec Palestrina en Italie et Vittoria ea 
Espagne, enfin, par celle de l'harmonie dissonante avec Monte- 
verde. Le livre de H. Dannion ne manquera pas de surprendre 
nombre de musiciens même par l'audace avec lac[^uelle il juge et 
Wagner et les théories actuelles ; mais il éclaircit tant de ténè- 
bres qu'on ne peut que le bien accueillir. 

Parmi les modernes est M. Paul Dukas. Paul Dukas, sur le 
conio en trois actes de M. Maeterlinck, a brodé la partition 
(TAriane et Barbe bleue, qui, jouée à VOpéra-Comique, par cer- 
tains est considéré comme un début magistral. D'autres repro- 
chent au librettiste d'avoir écrit spécialement pour la musique et 
donné un drame un peu factice, peu propre à l'émotion, et d& 
cela, le compositeur se ressent. Mais en vérité la musique de cette 
œuvre est très riche de dessin et très symphonique, elle accom- 
pagne le chant avec tous les procédés de dissonance et variations 
de rythmes les plus hardis. Aussi, les théories d'un esthéticien 
comme H. Dannion, entraîneraient-elles les préférences plutôt que 
vers le procédé de celui-cî, vers le néoclassicisme d'un Strauss, 
atteignant en ScUomé, le plein développement d'un talent person- 
nel. On sait le succès de cette œuvre qui a fait le tour du monde 
et qui eut six représentations au Châtefet de Paris. Pour méritoire 
qu'elle soit cependant, elle a peut-être été jugée trop d'après le 
succès de fauteur, et pas assez par controverse. (Encore un moi 
sur « Salomé », Revue musicale^ 1«' juin), M. Combarieu en sr- 
gnale les défauts qui sont passés inaperçus (mauvaise écriture 
pour les voix, suppression inopportune du chant par intervalle 
et son remplacement par un monstre hybride qui n'est ni musique 
ni déclamation comme au café-concert). « Pour l'auditeur, sans 
parti pris, dit-il, cette musique est un peu grimaçante. De la Sym- 
phonie domestique, j'avais gardé une forte impression, de Salomé, 
je ne garde qu'une grande fatigue. » La plupart des commenta- 
teurs, par contre, en ont donné des opinions élogieuses. A 
V Opéra-Comique, la Catalane, de Fernand le Borne, mais surtout 
Fortunio, d'André Messager, ont été généralement bien accueillies. 
La première sur la traduction du roman espagnol de A. Guimera, 
Terras Baixas, par MM. P. Ferrier et L. Tiercelin, est d'une mu- 
sique émouvante, mais sans richesse et fut servie par une inter- 
prétation plutôt modeste. La seconde, un peu par le prestige de 

(1) Ck>mplémentaîre9 récents : H. Goujon, TExpression du rythme men- 
tal {taydin) ; G. Bbllaioub, Etudeer musicales (Dekugravt) \ H. Boitassb. 
Bases physiques de la Musique {Gauthiet-ViUars) ; A. Bugubt, Tonalité 
et intervalles musicaux, Journal de physique élémentaire, avril; J. Chan- 
ta voinb, Quelques livres, Bévue hebdomadaire, 20 avril; Historique et 
très remarquable: P. Aubet, l'Œuvre mélodique des troubadours et des 
trouvères. Revue musicale, 15 juin, l** juillet; A. GASrovi, les Origine» 
du chant romain (Picurd). 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 629 

Musset, apparut des plus charmantes ; charmante, que dirai-je, 
délicieuse et superficielle comme le passé, plus propre à être sa- 
vourée qu'analysée. II y a des passages, dans le genre, qui méri 
lent les plus francs éloges. 

Comme documentation, sur nos peintres actuels, le livre un peu 
tardivement publié de M. A. Lelalle, la Peinture à VExposiiion in- 
iernaiionalede Liège de 1905 (Messein), fournit avec les juge- 
ments de l'auteur, quelques renseignements rétrospectifs utili- 
sables. Deux années à peine se sont écoulées, et déjà nombre d'ar- 
tistes qu'il cite ont pour toujours achevé leur œuvre. Henner, Car- 
rière, Cézanne. Thaulow ! Fini ceux-ci ! 

Et voici des jeunes qui se lèvent ! Ce sont les candidats aux 
prix de Rome, qui, même quand on l'obtient, ne donne pas droit 
au génie. Cette année, le sujet, pour la peinture, était Vlnspiraiion^ 
sous la personnification de Virgile composant les Géorgiques et 
contemplant une scène rustique dans la campagne romaine ; mais, 
à bien prendre, il ne se dégage d'aucune aes dix toiles concur- 
rentes, le calme plein de grandeur que comportait un tel sujet. 
Une des œuvres de meilleure tenue, bien composée par M. Billo- 
tey, offre des côtés trop communément théâtraux. Intéressant par 
la couleur, M. Darrieux ne serre pas son dessin. Enfin M. Aubry, 
qui a eu l'idée très heureuse do faire ses paysans endormis, na 
rien trouvé de mieux que d'accoler ensuite à Virgile, YInspiration 
sous une forme féminine à la Baudry, Et ce satyre qui nous vient 
tout droit de Latouche ! 

Pour la sculpture, Cynthie, courtisane romaine aimée du poète 
latin Properce s'enfuit avec un amant. Properce meurt et Cynthie 
à son tour, tardivement prise de remords, vient expirer sur sa 
tombe. L'épisode imposé s'annonçait : Des bergers retrouvent le 
corps de Cynthie. Sur ce sujet Graumont a modelé un bon en- 
semble, avec des bergers harmonieusement groupés, M. Benne- 
teau a fait quelque chose d'agréable et de simple. Le plus robuste 
peut-être, M. Ponsart, fait saluer un de ses pâtres en enlevant son 
chapeau du geste d'un bouvier moderne sa casquette, et c'est dé- 
sagréable (1). 

(1) Expositions de peintres et sculpteurs contemporains: Juin: 10, rue 
de la Pépinière, Prinet, protraitiste et intimiste, Dauchez, terre bre- 
tonne, B. du Gardier, parisianisme; Galerie des artistes modernes, Jar- 
Tùxid, peintre de genre (V. 2a Critique, 5-20 juin); chez Devoambez: Ma- 
rie Bermond, fleurs et divers (Y. Gil Blas, 2 juin) ; chez Blot : Camille 
PÛBsaio, impressionniste, etc. Mai: Ecole des Beaux-Arts: exposition 
Carriène; VenÂsef, Exposition vmiv^etselle : Peintres étrangers; Beaux 
Arts, Paris; 2^ exposition quinquennale des prix du Salon et des bour- 
siers de voyage; Borne: Exposition des Beaux- Arts, etc.; Mars: chez 
Bernheim, René Seyssaud, paysages du Midi ; Galerie des artistes moder- 
nés: Henri Brokman, paysages d'Italie et de Bretagne; Galerie Georges 
Petit: Peintres et sculpteurs, ancienne Société nationale et Henri Jour- 
dain, paysages, etc. F^ybueb: Exposition F. Picabia, impressionniste 
(V. Art décoratif, février); chez Georges Petit: Dagnaux, paysages; 
^hez Durand-Buel: Maxime Maufra, terre bretonne; boulevard Bonne- 
nouvelle: Delestre, Grand jouan, M. de Lambert, Roustan, Sinave, Ga- 



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030 LA REVUE INTELLECTUELLE 



Le sujet de rarchileclure était : Un observatoire avec station 
scicntitique. Les conditions particulières du programme créaient 
une difficulté d'arrangement en adjoignant à la sobriété nécessai- 
rement un peu sévère des bâtiments d'usage astronomique, celle 
plus agréable de petits bâtiments d'habitation destinés à des sa- 
vants venus pour se reposer de leurs travaux sous le ciel méditer- 
ranéen. M. Nicod est peut-être le seul parmi les concurrents qui 
ail fait preuve de compréhension supérieure, et son projet dénote 
un talent et une intelligence esthétique. Il se dégage de son projet, 
où il n'y a rien d'inutile, une harmonie tranouille et un charme 
de grande simplicité. On peut citer ensuite MM. Janin, Madelinc 
et Deslandcs. 

Quand on envisage les projets d'architecture aux Salons qui 
\ iennent do fermer leurs portes, si l'on ferme les yeux sur le côté 
teclinique des choses, on ne peut se garder de certaines remar- 
ques. L'utilitarisme moderne est infiniment laid, sans beauté ni 
grandeur, dès que l'on part de l'idée qu'il doit prédominer sur l'ins- 
piration décorative. Après avoir contemplé 1 intéressante recons- 
titution de la ville dorienne de Sélinonte, par l'architecte Hulot, 
pour vous rendre compte de l'aspect d'une cité antique, après 
avoir admiré le projet d'un palais à Minerve, de M. Adoue, 
projet qui ne peut posséder à notre époque qu'une valeur arlisli- 
que, jetez les yeux sur le Foyer universel, de Hawkins et Darde, 
architectes, qui ont rêvé un monument pour fêtes destiné à rem- 
placer la tour Eiffel, et, quel que soit le mérite, la prédominance 
technique des derniers, relativement à nous, si vous n'êtes pas 
complètement barbares, vous vous voilerez les yeux. Ce n'est pas 
que lo modernisme ne puisse enfanter de belles choses (Habilcdion 
aun aquarelliste de Heuzé, Phare à Ventrée du port de New-York 
de Durand, Gare centrale de métropolitain d'Albert Blay, CoUègc 
de France de Tauzin, etc.). Mais chaque fois qu'il en est ainsi, le 
point de départ est Fidée esthétique à laquelle l'idée utilitaire s'esl 
naturellement ou violemment adaptée. Le palais à Minerve de 
M. Adoue, avec ses trois corps harmonieux, couronnant de vastes 
gradins, s'adresse naturellement à la Sagesse antique. Il part d'une 
idée religieuse qui n'est plus la nôtre. Il est de pierre exclusivement. 
Sa conception est servie par des moyens, réalisée par des pro- 
cédés qui appartiennent au plus harmonieux passé de l'art, mais 
au passé tout de môme. Or, le culte de la Sagesse est de tous les 
siècles, comme celui de la Vie, de la Mort. Adapter l'inspiration 
du sentiment de ces entités, non pas môme au présent, mais à 
lavenir, telle est la pensée de l'architecte Garas, dont j'ai déjà 
l)arlé. Malheureusement cette pensée est indécise et flottante entre 
les traditions contradictoires des religions et des philosophies dis- 
parues, il conçoit, par exemple, son Temple à la vie, dominant une 
contrée fertile, élevé en forme de ruche immense, hjmne de pierre 
chantant le travail. Il écrit : « De toutes les religions passées, 
l'essence s'est dégagée et les âmes, conciliant en un dernier effort 

rat, Elingor, Descatoire, etc. ; expositicm des femmêe peintres et aenlp- 
teurs; Orand Palais: peintres du Paris moderne; chez^emheim: Panl 
Signac, impres^îoiEkiiste, etc., etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 631 

de pensée : moiiothéisine et polythéisme, esprit et matière, rêve 
et réalité, ont pour culte suprême THarmonie qu'elles adressent 
au dieu suprême : Unité. La naissance, la vie, la mort ne sont 
plus que des états de la matière une ; et la vie vaut d'être vécue, 
car, élargissant la pensée de Platon : la vie est un moment d© 
Tétemité. » Ce que tu comprends avec nous, artiste, ce que tu 
veux exprimer, le voici en termes positifs : « Il n'y a pas d© con- 
flit naturel entre la raison pure, la raison pratique et le senti- 
ment. » Et le voici encore, dans un langage plus propre à le com- 
plaire : « L'humanité harmonieuse doit grandir dans le culte du 
vrai, du bien et du beau. » Mais tu confonds les religions et les 
cultes. Les religions sont les sources des conflits qui t'alarment : 
elles n'accordent qu'au sentiment, à la foi, et suppriment la rai- 
son. Et ce n'est pas là ce que tu veux dire ! 



Les Modes d'expression contemporains 



Scolpture et Peinture au Salon des Artistes français 

{Suite) 



Le cadre de la vie faubourienne, en peinture, apparaîtra dans la 
poésie du soir, avec YAverse au crépuscule de Loir, l'averse sur 
Paris, bien ei^endu : tramw^ays, lumières, passants, le tout d'un bel 
effet. Voici encore, un Soir de fête d'Adler, très chaud de colora- 
tion, une Impression de quais parisiens de Degallaix avec des 
ouvriers, en un large souffle de réalisme. Et la meilleure chose 
peut-être dans ce genre d'observation, VEffort de Roger. Ce sont 
des ouvriers qui tirent pour soulever une pièce au bord d'une exca- 
vation des travaux du Métropolitain. L'exécution picturale de cette 
œuvre est excellente et l'impression du plein labeur puissamment 
exprimée. Fougerat, lui, dans une bonne étude, a peint au con- 
traire VHomme de peine au repos, où l'on sent un commencement 
d'émotion, de cette émotion qui va s'exprimer profondément sur 
la misère des gueux dans une petite toile pleine de tristesse et de 
poésie, le Retour à la roulotte, par Pierre. Un vieux, une vieille 
dans le paysage sombre, de la navrance ; une belle page, presque 



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t)32 LA REVUE INTELLECTUELLE 

aussi belle el non moins sincère que cette jolie chose de Jamois 
qui s'appelle la Sortie de Vhospice de Lille, où Ton voit de petits 
vieux et de petites vieilles traverser une place grise à pas désolés, 
du pas de la misère qui recule devant la tombe, pauvres lambeaux 
de choses humaines qui ne songent même pas qu'on ne peut pas être 
et avoir été, et qui s'en vont..., qui s'en vont, on ne sait où, comme 
les feuilles mortes. 

Un autre peintre d'émotion de la vie des humbles, mais 
qui mêle toujours l'enfance à ses représentations, c'est Geof- 
froy. Dans un intérieur vaguement éclairé, son pinceau s'est 
attendri «ur le Retour à la vie d'une fillette malade à qui sa mère 
offre une cuillerée d'une quelconque potion. Regardez la figure 
de la gosse, les yeux agrandis, les narines pincées, la bouche sur- 
tout et voyez aussi le geste de la petite main blanche qui s'appuie 
sur le genou maternel. Pensée d'ironie sociale dans le Banc 
de Brispot et dans Sans pain, sans asile, de Mme A. de Carrié, 
ou des petits meurts de faim regardent en convoitises les 
miettes que des enfants riches jettent aux oiseaux. Je sais des 
artistes et des écrivains, qui ont passé à Tâge d'homme par l'état 
d'âme des petits sans pain... L'art social est représenté sous trois 
formes en des œuvres typiques : de pur réalisme avec Jonas et les 
Roulions, d'expressionnisme avec Mlle Rondenay et les Trois- 
Huit, de symbolisme, avec Laparra et le Piédestal. 

Les Roulions de Jonas présentent de belles qualités de compo- 
sition et d'exécution picturale mais un peu crue. Les Ronf- 
lions sont les renégats de la grève que poursuivent les mi- 
neurs d'Anzin. L'homme à la face d'épouvante, et la femme à 
l'air de bête résignée, sont meurtris, sanglants, les habits en 
lambeaux arrachés par des mains vengeresses, les torses sont 
nus, de chair laborieuse. La foule clame V Internationale. Une 
femme au premier plan, un gamin sur les bras, deux mômes à ses 
trousses, brandit un drapeau rouge. C'est le choc de basses 
mentalités ; mais, celle de la foule a plus d'excuses qu'on ne croie, 
car, le rouffion est généralement, un être vil, par ignorance ou bas 
égolsme, quelque peu Judas. Allez, il y a du plomb dans les deux 
plateaux de la balance. Ce n'est pas le drame du bien et du mal, qui 
se déroule sur ce champ de grève, c'est l'épopée de l'ignorance 
commune. Des deux côtés, en rentrant à la inaison, les enfants 
crieront qu'ils ont faim. Le rouffion répondra : « Quand il n'y 
aura plus de grève » ; le gréviste, dira : « quand il n'y aura plus 
de rouffions. » Mais tous les ouvriers ne sont pas nécessairement 
des justiciers féroces ou des mouchards et dans la toile de Jonas 



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[ 



LA REVUE INTELLECTUELLE 633 

même, regardez bien, il y a, ù Tinsu de Tarlisle pcuUôlro, autre 
chose que de la vengeance. 

Sortez de cette représentation guerrière, et dans le Iryptique 
de Aille Roudenay, les Trois-Huii, vous trouverez le même peuple 
en paix. Celle oeuvre décoralive, avec de bonnes qualilés de 
lumière ne manque pas de vigueur. C'est dans le morceau 
principal, le Travail, symbolisé par des ouvriers terrassiers au 
labeur, d'une harmonie de composition heureuse. A gauche, le Loi- 
sir, l'ouvrier à table entre l'enfant et la femme, celle-ci dans un 
enveloppement de clarté douce (jui concourt à l'émotion; à droite, 
le Sommeil de l'ouvrier, mais la lucarne, le torse nu ? Cela c'est 
pictural, non social. 

Quant au Piédestal de M. Laparra, c'est un temple d'énormité 
élayé par des gradins de cariatides vivantes, dans le sang, la souf- 
france et les ruines. D'immenses tourbillons d'encens s'élèvent 
alentour du conquérant à cheval et très haut perdu au fronton 
monumental. Je ne gaspillerai pas mon temps à défendre contre 
tout le monde, cette œuvre qui n'est ni mal dessinée, ni mal peinte, 
ni mal composée. 

Dans trois siècles, qui sait, avec la patine du temps, ce sera 
peut-être une œuvre célèbre ! 



La Vie, le Rêve et la Pensée 



Sculpture et Peinture à la Société Nationale 



Nous avons vu dans cette rapide analyse du Saion des artistes 
{rançais, comment l'art s'exprime suivant les genres. Nous avons 
suivi un classement historique, classique, pour ainsi dire propre à 
la détermination des catégories. Avec le Salon de la Société Na- 
iionalej où la sélection des œuvres est d'une originalité plus fran- 
che et rendra notre tâche plus facile, nous allons étudier la sculp- 
ture et la peinture, indépendamment des temps et des lieux, sous 
son jour d'inspiration purement humain. 

J'ai dit que l'art primitif avaii débuté par l'imitation maladroite, 
mais pure et simple de la nature. (La sincérité dans Vart et dans la 
eritiquCy Revue Intellectuelle, 25 octobre). C'est-ù-dire que c'est 



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634 LA REVUE INTELLECTUELLE 

une illusion absolue de croire que les véritables primitifs (pein- 
tures préhistoriques, moyen-âgeusa, etc.), dessinaient tout d'abord 
des rennes à deux jambes ou des vierges aux gestes roidee par 
volonté préconçue de stylisation ou de symbolisation. II a bien 
pu se faire que le dessin mis au service du prestige religieux, ait 
perpétué des formes d'interprétation imparfaites, rituelles, en As- 
syrie, par exemple, et que le respect de la tradition faisait consi- 
dérer comme supérieures à la représentation savante. Cela prouve 
que Tart, est, en son principe, un langage, une écriture qui peut al- 
ler jusqu'au conventionnalisme comme le langage ou l'écriture vé> 
rilables, mais en réalité, sa caractéristique est d'être naturel et 
il commence à l'imitation de la nature. Cette imitation de la na- 
ture n'est pas le but : elle est le moyen, mais il n'est pas de but 
atteint sans moyens. C'est pourquoi aux procédés personnels ou 
d'acquis historique, d'imitation et d'interprétation, les artistes ont- 
ils toujours attaché une énorme valeur, une valeur telle qu'en art 
le plus grand penseur, le plus divin poète, qui ne sait pas très bien 
s'exprimer, paraît inférieur à ceux qui, avec une sensibilité ou une 
conception restreintes, sont arrivés au summum de l'art, pour em- 
ployer l'expression de Lacaze-Dulhiers, seulement, en cherchant 
« à créer de la vie ». 

Regardez par exemple le Printemps de M. G. Dubufe* Est-il 
quelque chose de plus gracieux, de plus poétique, que cette nudité 
adolescente de jeune fille qu'il a représentée. Non, si l'on n'en 
suit que les contours. Il ne faut pas regarder la couleur. On se 
trouve désillusionné. C'est d'un art imparfait, d'un art plus impar- 
fait que si le créateur avait en don de peintre, ses qualités de des- 
sinateur et de poète, avec comme poète, ses faiblesses de coloriste. 

Rien d'étonnant donc à ce que des tempéraments qui ne sont 
pas pour cela incapables de sentir ne visent pas toujours des su- 
jets de haute conception, s'attachent au procédé et n'ont d'autre 
mobile que de rendre la nature ou la vie, certains que s'ils y ar- 
rivent, il en ressortira toujours une émotion et que l'habileté qu'ils 
ont de traduire suivant une manière à eux, fera parler cette émo- 
tion dans un langage dont les mots ébranleront des fibres nouvelles. 
Les fibres émoussécs du cœur sont sourdes et muettes. La vie qui 
ne change pas c'est la mort et tous les langages veulent raconter 
la vie. 

Aussi cette préoccupation de traduire la nature, soit par origi- 
nahté de procédé, soit par le plus d'imitation possible avec l'esthé- 
tique, l'emporte-t-elle dans la plupart des œuvres sur toute autre 
préoccupation, au point même qu'on pourrait les juger sous le 
jour exclusif du procédé sans leur nuire. Ainsi le docteur Paul 



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J 



LA REVUE INTELLECTUELLE 635 

Bancour examinant la peinture en médecin, dans le Progrès médi- 
cal, entre autres remarques infiniment curieuses, intéressant les 
artistes, fait-il celle-ci sur la Brune au miroir de Caro-Delvaille : 

« En se plaçant exclusivement à ce point de vue, qu'on examine 
tous les nus qui, dans ce salon, ont la prétention d'être réalistes. 
Je mels en fait qu'on n'en trouvera qu'une infime minorité qui 
donne entière satisfaction. Comme une perfection en ce genre, je 
citerai un tableau de M. Caro-Delvaille où une femme brune se 
lient dévolue devant un miroir. Les proportions sont excellentes et 
la nature de la peau très bien rendue. Sur les cuisses, se trou- 
vent do légères marbrures, et au niveau du siège le sang s'est 
accumulé et donne une teinte rouge observée. Aux endroits voulus 
existe une pigmentation rationnelle de la peau : c'est là la réalité 
dans la vraie acception du mot. » 

Et de mémo fait-il remarquer que dans le Jugement de Paris de 
Ménard ou la Matière de P. Besnard se rencontre cette vérité pic- 
turale oubliée par les contemporains que la pigmentation de 
l'homme est plus brune que celle de la femme. 

{A suivre). SmoNELLi. 




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MORPIHÊ-ANTIHIROPOS 



PAR 



STÉPHANE SERVANT 



PREMIERE PARTIE 



Les Préhumnains 



(Suite) 



Quand il parvint à l'entrée du refuge, Morphê Anthropos eut une 
défaillance et> danei-un spasme effroyable, il se roula sur la pierre; 
mais, ensuite, il s'apaisa ; dressant son buste sur ses bras crispés, 
il parvint à s'asseoir et dès lors, stoîque, il étouffa ses lamentatioDS. 

Au-dessus des forêts, devant lui, à l'horizon du Oantal qu'ils con- 
Tulsaient, des volcans lançaient de la vapeur et les lambeaux de 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 637 

leun nuages roulaient, fantastiques, daoA Torbe du soleil, en plein 
zénith. C'était midi sur la route éternelle. Il semblait à l'adoles- 
cent que chaque rayon jailli de la sphère du jour s'enfonçait dans 
ses moelles comme une épine et que toute la souffrance du monde 
venait de s'accumuler subitement daina sa cheville gonflée et dans 
son cœur sanglotant. 

Sa face pâle se tourna tout à coup vers le bois, où, lui enlevant 
sa compagne, son rival s'était perdu sous les palmiers. Un couple de 
lions s'y accouplait à l'ombre en rugissant: Anthropœ 0e déroba. 

Au seuil de la même anfractuosité qui l'avait vu, pour la pre- 
mière fois, jeter sa semence adolescente au torrent des générations, 
il étendit sa jambe meurtrie et son corps qui pantelait. Les minutes 
coulaient enir lui comme des siècles, lentes , en charriant, chacune, 
des supplices nouveaux que ne pouvait connaître celle qui la précé- 
dait. 

Ahl qu'il semblait loin désormais, loin pour toujours, l'éblouis- 
sèment bleu de l'aurore dans la roselaie où il avait rencontré son 
amante préhumaine, quand, barbouillé de mûres ronceuses et. divin 
comme un faune, il s'était approché d'elle avec tant d'adresse qu'elle 
ne l'avait pas entendu venir et que les flamants roses qui gîtaient 
un pied dans l'eau avaient continué de sommeiller la tête sous l'aile, 
sans le voir! 



Et voilà soudain que, dans l'éclairoie de la vallée, entre les blocs 
de domites que les volcans avaient semés, du côté du volcan qui, 
déjà, lançait des flammes vers le ciel et mêlait au crépuscule rouge, 
son crépuscule vert, dans le soir venu; sur le sentier que ses com- 
pagnons avaient suivi la veille, des formes se mouvaient. 

On eût dit qu'elles venaient de surgir du sol, parmi les pléthores 
du globe et sous la lumière enchanteresse, pour marcher vers les 
forêts enveloppées de mystère. On eût dit qu'elles recommençaient 
volontairement l'épopée du jour précédent qu'une bacchanale avait 
interrompue et que les mêmes bonds joyeux des petits allaient mar- 
quer la même étape sous les pampréea Mais la bande des nomades 
frôla les chênes sans une halte. Ensuite, elle s'enbruma dans l'ombre 
ardente et, de plus en plus lointaine, de plus en plus en plus vague, 
elle s'effaça. 

Alors, l'affre de sa solitude bouleversa la pensée d' Anthropos ; ses 
yeux s^éplorèrent dans la nûê comme pour une anagogie où s'épanche 
l'âme entière. Son isolement lui sembla tel que nulle misère ne put 
l'égaler. Il se sentit dans une détresse si grande que sa voix plaintive 
cria malgré sa volonté et qu'il fut, durant un instant, sur le point 
de se laisser glisser jusqu'à l'abîme du lac ouvert sous ses pas, afin 
d'y engouffrer son martyre. 



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638 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Mais la nuit tombait. Les ténèbres de Teau répugnèrent à son 
désir d'agonie. Il eut un dernier regard sur le monde qui s'em- 
plissait peu à peu de barissements et d'étoiles, et lentement, luga- 
brement, il s'allongea soufi la saillie du roc, sans espoir d'un som- 
meil passager, mais en rêvant d'y dormir pour toujours. 



CHAPITRE II 
Solitude 



Anthropos pensait. 

Les plus lointains souvenirs de son animalité préhumaine lui sem- 
blaient, dans l'énorme dia^tance, comme au travers d'une brume em* 
pourprée. 

Pendu aux mamelles de sa mère, sous les grandes fleurs écarlates 
des tulipiers, il s'échappait le long d'une liane pour aller s'ébattre 
sur le sol et prendre sa part du tumulte joyeux des petits qui cou- 
raient après les fourmis dans les feuilles. Et ces feuilles étaient 
rouges, sur un sol rouge volcanique, aux lueurs crépusculaires qui 
baignent les troncs des palmiers sanglants. Les petites femelles en 
froissaient dans leurs crinières, sous les regards des vieilles qui saus 
fin rôdaient alentour, en faisant le guet dans les branches. 

Il arrivait souvent qu'un signal rappelât leur bande en plein 
ébat. C'était l'occasion de dérobades où chacun voulant grimper le 
long d'un même arbre proche, les petits s'empoignaient à bras le 
corpfl pour se précipiter sur le sol. 

Le soir mettait des pierreries dans le ciel et le matin dans les feuil- 
lages. C'était un temps d'insouciance où, jamais nulle pente doulou- 
reuse semblable à celle qu'il venait de gravir ne s'était présentée sur 
sa route, car sinistre réel, toute sa vie de joie et de force naissante 
venait de se jouer dans un combat dont il était sorti vaincu. 

Au lieu des rires qui, chaque matin, soulevaient sa poitrine avec 
la brise d'éveil où s'exhalaient les parfums des corolles, il se sentait 
gonflé de sanglots, au lieu de la clarté qui luit sur tous les êtres, il 
ne voyait plus que l'ombre où se réfugiait sa faiblesse captive, sous 
le rocher sauveur. Et seul, seul, presque incapable de bouger, cloué 
sur un lit de pierre et d'adversité, il lui semblait que rien plus dé- 
sormais ne pouvait lui sourire en dehors de l'image en désuétude de 
son libre passé. 

Il se rappelait encore comment, de la prime enfance, il avait 
grandi vers la puberté, dans la forêt où rampent les bêtés veni- 
meuses où les fauves et les coragee grondent à travers l'efferves- 
cence de tout et comment, de plus en plus, dl aimait à se distinguer 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 639 

par Bon courage à les braver, aux yeux des petits nomades comme lui. 
Il ne daignait plus s'effrayer du galop des bêtes aux pieds fourchus 
qui fendent les clairières par légers bonds. Il savait distinguer déjà 
les bramements de leurs amours, de leurs signaux d'alerte, révélateurs 
de dangers pour tous les êtres faibles qui marchent sur le sol. Il 
adorait suivre les grands mâles à la trace, en s'exerçant comme eux 
à lancer la massue ou à se défendre des chats sauvages à Taide d'un 
bâton qu'on affile avec un éclat de pierre tranchant. Il avait vu, plus 
d'une fois^ le grand machœrodus tomber au milieu des siens et le 
frôler dans sa course vers les ramures profondes en emportant dans 
sa gueule Tun de ses compagnons d' ébats. 

Il s'enfuyait devant le monstre ; mais, il ne tremblait plus et les 
soirs, sous la cabane de feuillage qu'il aidait son père à bâtir, avant 
de sommeiller, il lui arrivait de s'interroger sur les choses nouvelles 
qu'il rencontrait chaque jour, sur ses pas. 

Ou bien, en soulevant les paupières, il apercevait dans le champ 
du ciel, par les interstices des fougères qui l'abritaient, des étoiles 
ouvertes comme des yeux d'or. 

Cela aemblait, à sa pensée lourde, incompréhensible qu'il y eut 
des aurores et des soirs, et des soleils , des lunes, des étoiles roulant 
sans cesse, roulant toujours d'un bout à l'autre de l'horizon, san^ 
jamais s'arrêter. Mais il savait que les êtres obscurs d'en bas, 
erraient sans cesse en appétit de sang et que tout ce qui se mouvait 
dans la vie était une menace pour lui-mêmei 



Hors de la vie, il savait encore que tout est menaee. 

Un jour, son père avait découvert des figuiers sur le versant d'une 
montagne qui gronde. 

Dans sa joie et dans son orgueil, car il était fier de sa trouvaille, 
il y avait entraîné sa femelle sans attirer l'attention de ses compa- 
gnons. Morphê-Anthropos avait' suivi les siens. 

La nuit sombre, torride, tombait quand ils voulurent s'en revenir. 
Des grondements de tonnerre souterrain se répercutaient dans l'é- 
pouvante. Pas un astre sur le néant des choses ; mais, du côté du cône 
volcanique dont ils s'éloignaient, roulaient des nuages en ouragan. 

Tout à coup, le sol s© mit à trembler, le cratère rugit comme une 
bête endormie dont la gueule bavait du feu, les feuillages s'illumi- 
nèrent d'une flamme d'or lugubre comme aux reflets d'un incendie et 
sur eux, tout à coup, on entendit des crépitements semblables à 
ceux d'une pluie d'oragei ; mais cette pluie était sèche, do poussière 
et de pierres qui brûlaient. 

Benversé sur le sol, le couple qui devançait Anthropos se releva pour 
se sauver, dans un écbevèlement. 



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040 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



EtfiCAidaiQ, deux cris retentirent ; puis des hurlements, puis dee gé- 
missements rapides, puis de lents gémissements, puis des gémisse- 
ments plus lents encore, puis, rien. 

Comprenant que les siens venaient d'affronter un péril, Anthropos 
se précipita ; mais comme il atteignait la clairière d'où partaient 
les cris qu'il avait entendus, il s'arrêta cloué sur place. A la base 
des rochers, la forêt flambait sous l'envahissement des banquises de 
flamme, dans un embrasement bleuâtre, suffocant comme un embra- 
eement de soufre. Ce côté du volcan subitement apparu semblait 
pareil à l'arche d'un vertige. Son sol convulsé s'offrait béant à 
l'horreur. A sa base, sur le bord d'une crevasse, des membres palpi- 
taient, brisés. 

Et comme Anthropos s'était penché pour les dégager de la terre, 
une secousse le rejeta loin d'eux. Il roula sur lé sol les mains pleines 
de leur sang, se releva sous la pluie de cendres, s'enfuit en hurlant 
sans retourner la tête à l'opposé du cataclysme, parmi les flots des 
bêtes sanguinaires que la terreur chassait avec lui. 



(A suirre,) 



Stéphane Servant. 




Le Gérant : A. Davy. 



Paris. — Typ. A. Davt, 62, rue Madame. — Téléphone 704-19. 



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La Revue 

Intellectuelle 



25 Août 1907 



Résumé historique des Faits et des Œuvres 



SCIENCE 

MM. Sabrazès et Marcandier, de 
Bordeaux, ont fait des expérienoes 
sur Vaction du vin sur le hacûle 
(TEherthy desquelles il résulte que 
le bacille de la fièvre typhoïde vit 
pendant deux heures dans le vin 
rouge ordinaire, et quatre heures 
quand ce vin est additionné de moi- 
tié d'eau. Dans le vin blanc, il 
meurt au bout de vingt minutes, 

BKV. INTELLECT. 



et dans un Champagne sec au bout 
de dix minutes. 

Intéressante tentative de vulga- 
risation scientifique avec la créa- 
tion de VOhservatoire Urania à Zu- 
rich, qui, par son prix d'entrée mo- 
dique, permet à tous de faire des 
observations astronomiques. 

Le 2 juillet 1907, M. Bar est élu 
membre de l'Académie de Méde- 
cine, en remplacement du D' Bu- 
din, décédé. 

41 



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642 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



Le 5 jiiîlkt 1907 «t sort à Hei- 
delbers, le eéttbre plukMopbe Xmie 
l^càer, né ea 1824. H est Fau- 
teur d'un « Système de logique et 
de Biétaphyaiqiie » et de T « His- 
toire de la phikiM^hie moderne », 
eto. £a phikeophîe il procédait de 
BsgBl. 

M. T^ei IMage expose à FAca- 
déplie des ScîeBceo la suite de ses 
intéressantes étodes de parikénth- 
genèse expérimentale, qu'il peur- 
Buit au laboratoire de Boscoil. 

Le 16 juillet 1907 eot mort à Pe. 
ris le professeur Grcmcher, univer- 
sellement connu pour ses travaux 
sur les maladies de l'enfance, sur 
la tuberculose, et collaborateur de 
la première heure de Pasteur. Il 
était né en 1850 à Felletin (Creuse), 
et était membre de l'Académie de 
Médecine. 

Le 15 juillet 1907 est mort à Pa- 
ris le D' AubeaUy âgé de 55 ans. 
Ancien chef de clinique du D' Péan, 
c'était im chirurgien expérimenté 
et hardi. 

ItaynKmd de Ryckere, La Ser- 
vante criminelle (in-8, 8 fr., Ma- 
loine). L'auteur étudie l'importance 
et les causes de la criminologie des 
servantes. Les crimes contre l'en- 
fance, les actes de vengeance con- 
tre les maîtres, les crimes passion- 
nels, les empoisonnements, la pros- 
titution, l'alcoolisme et le suicide. 
Enfin le dernier chapitre est con- 
sacré à la prophylaxie et à la thé- 
rapeutique. Œuvre importante qui 
représente un réel effort. 

A. Mairet et J.-E. Florence. Le 
Travail intellectuel et les fonctions 
de Vorganisme (in-8, 3 fr., Masson). 

£. Rœhrich. V Attention sponta- 
née et volontaire (in-16, 2 fr. 50, 
Alcan). 

J. Escard. Le Verre et sa fahrù 
cation au four électrique (in-8, 
3 fr. 50, Gratier et Rey, Grenoble). 

Vient de paraître le premier nu- 
méro de Bivista di Scienza. Revue 
internationale de synthèse scienti- 



fique, publiée sous la direetioti de 
O. Bnmi, A. Dioniai, F. Enriquea, 
A. Qiarcîum, IL Rjgnano (ua an, 
25 fr., Alcan). 

A propos de Véiude de îa voix, 
le prof easeur Dieulafey fait adopter 
par TAcadémie de médseiiio, W vmu 
suivant : et Que nul ne pomnsk dtro 
admis à «Meigner le diant s'il ne 
possède Isa ecmnaîssaBoes physiolo- 
giques indiqpensaUes et que Isa 
Conservatoires devraient posséder 
des laryngologistes pour examiner 
périodiquâDuent les ^èives an début. 
au cours et à la fin des études. » 

Il résulte des discussions qui ont 
eu lieu à la Société de Médecine 
de Paris, que la majorité des méde- 
cins est d'avis que le vin naturel 
(( pris à dose modérée est utile aux 
personnes bien portantes et même 
aux enfants du deuxième âge m. 

Le 17 juillet 1^ est laort à 
Nancy le professeur SchXagdenhauf- 
fen, directeur honoraire de l'école 
4e pharmacie de cette ville, mem- 
bre aasœié national de l'Académie 
de médecine. Il se distingua^ au 
siège de Strasbourg en 1870, oii il 
organisa les ambulances. Il est l'au- 
teur de nombreuses études sur la 
toxicologie, l'économie rurale, l'ana- 
lyse des terres, engrais, etc. 

0. Lodge. La Vie et la Matière 
(in-16, 2 fr. 50, Akan). 

Gustave Le Bon. L^ Evolution des 
Forces, Cet ouvrage développe les 
conséquences des principes exix)sé8 
par l'auteur dans son premier ou- 
vrage : V Evolution de la Matière. 
Citons parmi les principaux chapi- 
tres : Les bases nouvelles de la phy- 
sique de l'univers. Les grandeurs ir- 
réductibles de l'univers. Les dog- 
mes de rindestructibilité de l'éner- 
gie. La conception nouvelle des for- 
ces. La dématérialisation de la ma- 
tière et les problèmes de Télectri- 
cité. Les transformations de la ma- 
tière en électricité et en lumière. 
Les problèmes de la phosphoresoen- 
ce. Les forces ignorées. L'évolution 



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LA REVUE INTELUSCTUELLE 



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oofimiqoe. Origines, évcrfuti^xi et 
éraooipissfiiiiftiit de U jnittièi» et 
de Ténerfiie (iii-18> $ fr, W, VUm- 
markm). 

L« de Launay. I/jQr dans le 
ifofide. Gériegie. Ibctraetion. £00- 
nooiie politique (iiii-18, 3 fr. 60, 
Oolin) 

Une fête de VÂrbre a été célé- 
brée pour la première fois en Lo- 
zère. £b présence du xectenr de 
TAcadémie de Mon^MUier, et du 
préfet. M. F&yrafox, inspeoteur des 
forêts, a initié «on nombrevx au- 
ditoire & la culture de l'arbre, à 
80H futilité, à ea beauté et a mon- 
tré les înoonvénients du déboise- 
ment. Cette fête charmante, qu'il 
faut espérer se Toir renouveler de 
tous les côtés, s'est déroulée dans 
un cadre magnifique de Tordure. 
jivant de se séparer on a planté 
un jeune sapin. 

Maréchal. La Tuherei/lose (in- 
12, 2 fr. 60, BivièPe). 

M. A. PonsHy professeur à la Fa- 
culté des sciences de Lille, auteur 
de travaux de physique estimés et 
d'étudee sur la photographie des 
couleurs, vient de UMurir. H n'était 
âgé que de 48 ans. 

Hemardinquer. Notions de ma- 
thématiques (calcul intégral et dif- 
férentiel). Ouvrage utile si l'on 
veut posséder quelques notions de 
calcul intégral et différentiel, et 
s'initier à la pratique de l'aDalyse 
mathématique (in.12, 3 fr., Pau- 
lin). 

SOCIOLOGIE. 

Une levée de boucliers vient de 
se produire parmi les professeurs 
allemands catholiques contre 2'I?i- 
dex, qui signale les livres inter- 
dits aux catholiques et comprend 
les ouvrages de Zola, Voltaire, 
Kant, Renan, etc., etc., en un mot 
tous les ouvrages qui illustrent la 
pensée. Lee professeurs allemands 
veulent connaître les documents 



historiques, mais Berne qui combat 
toutes les idées modeimistes refuse 
et ment interdire aux piètres et 
aux catholiques de penser. 

La loi séparant les églises et 
VEtat dam le eoMon de Genève a 
été ratâfiée le 30 juin 1907. 

Une enireiWLe a eu lieu à Desio 
entre le haron d^^hr&nthal et 
M. Titioni, ministres des Affaires 
étraae^res d'Awtriohe at d'Italie. 
Les ministres dédaient ^tre oom- 
plëtenoent d'aocovd sur toutes les 
questions oonoeraant les deux pays. 

Le Cowrrier Européen, à propos 
du êyUahuSy dâtr ce Mais ces 105 
propositions qui sont des hypothè- 
ses philosophiques et des vérités 
historiques glanées presque au har 
sard dans quatre ou cinq livres 
français! et anglais des dernières 
années par le père Fleming et par 
d'autres vieux ecclésiastiques qui 
n'ont ni oompris la méthode, ni 
pénétré l'esprit des nouveaux 
croyants, font l'effet d'un catalo- 
gue, abondant et pauvre à la fois, 
qui pourrait aussi bien commencer 
par la fin ou par le milieu. Par 
exemple, il n'y est pas touché mot 
des miracles, des reliques, etc., et 
ce silence, après les polémiques re- 
tentissantiiA qui ont eu lieu sur 
des saints qui disparaissent du car- 
lendrier, sur des maisons de la Ma- 
done qu'on démontre non antérieu- 
res au xn* siècle, sur des membres 
de Jéaus, dont on. génère vingt 
exemplaires, etc., est trop signifi- 
catif. Ce Syllabus est destiné seu- 
lement à porter le trouble dans des 
consciences sincères et à tracsAser 
les trois ou quatre écrivains qu'on 
croit responsables de tout un vaste 
nvouvement. Le B^Uabus tend à 
étouffer une nouvelle force vitale 
éclose dans l'organisation même du 
catholicisme déjà décrépit. Le 
Baint-Office n'a pas compris que 
les modernistes sont des croyants, 
les vrais et les seuls croyants ca- 
tholiques, puisqu'ils ont trouvé la 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



source de la foi, qu'ils lont puri- 
fiée, qu'ib peuvent en vivre. Cest 
la hiérarchie, c'est rorganisation 
politique, c'est surtout la Sainte 
Univers^e Inquisition Romaine 
qui tue le catholicisme. » 

Le 4 juillet 1907, brillantes fê- 
tes à Rome et à Nice en l'honneur 
du eentenaire de la naissance de 
Garibaldi. A Rome ces fêtes ont 
un caractère nettement démocrati- 
que et anticlérical, et le spectacle 
de cette foule, véritable fleuve hu- 
main gravissant les rues du mont 
Janicule, pour saluer la statue du 
héros, a été un m<«ient d'émotion 
indescriptible. A Paris, arrivée des 
vétérans garibaldiens qui assistent 
à la revue du 14 juillet et inaugu- 
ration le 18 juillet du monument 
élevé au square Lowendal en l'hon- 
neur de Garibaldi. Discours de 
MM. Beauquier, André Lefèvre, 
de S^ves, Aliotti, Raqueni, Pi- 
chon, général Ganaio. Le président 
de la République et les ministres 
assistent à cette belle cérémonie. 

A une réception nuiçonniquCy or- 
ganisée le 12 juillet 1907, à l'Hôtel 
CVmtinental par le Suprême Oon- 
aeil et la Qrande Loge de France 
en l'honneur des maçons italiens 
venus à Paris pour l'inauguration 
du monument Qaribaldi, M. Mas- 
sa, secrétaire général du Qrand- 
Orient d'Italie, en remerciement 
des nombreux discours prononcés, 
dit : (( Nous l'admirons, ce Paris 
glorieux, moins encore pour ses mo- 
numents que pour son âme — car 
son &me est celle de l'univers I... 
Nous vous aimons, vous. Français, 
parce que par vos encyclopédistes, 
par votre inoubliable Révolution, 
vous aves préparé notre salut à 
tous I » 

Inauguration, le 30 juin 1907, du 
monument en Vhonm^wr de Jules 
Ferry aux Tuileries. Nombreux 
discours et manifestation impo- 
sante. 

Le 16 juillet 1907 est mort 



M. PouheUe. Professeur de droit, 
puis Préfet de la Seine, il se ré- 
véla administrateur remarquable, 
enfin il termina sa carrière active 
comme ambassadeur de la Répu- 
blique française près le Saint- 
Siège. Il était âgé de 76 ans. 

0. Orban. Le Ihoit contitution- 
nel de la Belgiq'oe, T. I, introduc- 
tion et théories fondamentales 
(in-8«, 14 fr., Giard et Brière). 

A. Béchaux. L'Ecole Individua- 
liste. Le Socialiime d'Etat (in-8<>, 
8 fr., A. Rousseau). 

Les élections municipales à Borne 
sont une défaite écrasante povr les 
cléricaux. La liste du bloc popu- 
laire anticlérical est victorieuse à 
une forte majorité. 

A. Binet et D' Th. Simon. Les 
Enfants anormOAix. Guide pour 
l'admission des enfants anor- 
maux dans les classes de perfec- 
tionnement. Préface de L. Bour- 
geois (in-18, 2 fr.. Colin). 

£. Worms. La méthode d'ensei- 
gnement en Economie politique 
(gr. in-8», 1 fr. 60, Giard et 
Brière). 

Le budget des Universités fran- 
çaises s'élève à treise millions de 
francs avec S5.000 étudiants. Le 
budget des Universités aUemandes 
à trente et un millions de francs 
avec 88.000 étudiants, presque le 
double. 

La Conciliation internationale, 
sous les auspices de M. d'Estour- 
nelle de Constant, organise une 
correspondance scientifique inter- 
nationale oà chaque citoy«i d'un 
Etat écrit dans sa langue à un 
étranger qui lui répond dans la 
sienne. Cest un excellent moyen 
de rappiodier les peuples et de 
leur apprendre à se mieux connaî- 
tre. 

M. Charles Humbert, député de 
la Meuse, répond, dans 1' <c Allg^ 
meine Zeitung » de Munich, aux 
critiques de la paresse all«nande 



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au sujet de notre armée, u Non, il 
n'est pas vrai que la discipline soit 
morte dans notm armée. On . ne 
compte pas en France les corps de 
troupe où, depuis plusieurs années, 
il n'y a eu aucun cas de conseil 
de guerre. L'armée française se 
transforme, mais elle s'adapte de 
plua en plus et de mieux en mieux 
à la nation elle-même dont elle fait 
partie, et regardes bien dans les 
yeux tous les soldats qui la compo- 
sent : vous liree dans leurs regards 
la même fierté, le même dévoue- 
ment et la même confiance qu*au- 
trefois. )> 

Cest la Suisse qui tient le re-- 
cord des divorces: 40 pour mille 
mariages. La France vient ensuite 
avec 21 pour mille et l'Allemagne 
avec 17 pour mille. 

A. Détres. Mariage et Contrai. 
Etude historique sur la nature so- 
ciale du contrat (inS^, 6 fr., Giard 
et Brière). 

G. Lyon. Enseignement et Beli- 
gion (in-8«, 3 fr. 76, Alcan). 

Joseph Antonini. La loi sur Us 
asiles des Aliénés en Italie et les 
aliénés criminels. L'auteur définit 
que la loi italienne de 1904 est 
juste qui a ordonné la formation 
d'une section spéciale pour les alié- 
nés qui ont cc»nmis des crimes, mais 
qu'elle est fausse dans son essence, 
parce que le criminel absous est dé- 
fini .criminel par un tribunal et 
non par Faliéniste, non au point 
de vue de la psrchiâtrie, mais du 
Oède pénal (brochure in-^^*, Bocca, 
Turin). 

A. Cresson. Les Bases de la Phi- 
losophie naturaliste (in-16, 2 fr. '60, 
Alcan). 

Le protectorat japonais se fait 
déjà sentir en Corée oii l'empereur 
vient d'abdiquer en faveur de son 
fils. Le Japon est maître absolu de 
l'empire du « Matin calme ». 

Le 26 juillet 1907 est mort 
3f . A, BaysselancCy ancien maire de 
Bordeaux et ancien ingénieur des 



constructions navales. Il a rendu 
de grands services à Bordeaux qu'il 
administra avec talent. 

M. G. Trélat insiste dans un ar- 
ticle de la (( Revue générale des 
Sciences », sur la nécessité des es- 
paces libres pour assurer la respi- 
ration des habitants et la beauté 
des villes en lee entourant d'une 
ceinture de bois et de prairies. 
Cest là un projet à encourager et 
dont se préocupe déjà la municipa- 
lité de Vienne. 

Kant. Fondements de la Méta- 
physique Bes Mœurs. Traduit et an- 
noté par V. Delbos (in-18, 1 fr. 76, 
Belagrave). 

Rodolphe Martin. Berlin-Bag- 
dad. Curieuse manifestation des 
ambitions illimitées des pengerma- 
nistes allemands (in-12, 8 fr. 60, 
Juven). 

Charles Richet. Le Passé de la 
(xuerre et V Avenir de la Paix (gr. 
in-S», 7 fr. 60, OUendorff). 

M. Edmond Demolins, directeur 
de la (( Science Sociale » et du li- 
vre : « A quoi tient la supériorité 
des Anglo-Saxosis », vient de mou- 
rir. 

J. Bréjean et J. Humblot. Les 
Mairies de Paris. Organisation. 
Attributions. Fonctionnement (in- 
8*, 6 fr.. Marchai et Billard). 

M. Manecy. La Division du Tra- 
vail dans VEtat et le contrôle des 
engagements de dépenses (gr. in- 
80, 2 fr. 50, Giard et Brière). 

HISTOIBB 

M. de Morgan expose à l'Acadé- 
mie des inscriptions et belles-let- 
tres les résultats des fouilles opé- 
rées à Suse l'hiver passé. Parmi 
les objets d'art il signale une sta^ 
tue d'albâtre du roi Manichtouson, 
vieille de six mille ans (4.000 avant 
Jésus-Christ), et une belle cérami- 
que, n démontre aussi qu'à l'épo- 
que quaternaire, le Caucase, l'Iran 
et l'Arménie étaient couverts par 



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des glaciers qui formaient une bar- 
rière infranchiesable entre la Sibé- 
rie et l'Europe. Cette oonstatation 
est importante en ce qui concerne 
Torigine des peuples européens et 
la civilisation asiatique. 

Inauguratkm imposante à Abbe- 
ville le 8 juillet 19Q7 du monument 
élevé à la mémoire du ehevcMer de 
La Barre, supplicié par les cléri- 
caux le l*' juillet 1766 pour n'avoir 
pas salué une prooession. 

Le plébiscite des grands hommes 
en Amérique donne la première 
place à Abraham Lincoln, puis 
Washington, Franklin, Jefferson, 
Hamilton, enfin Emerson, Véori* 
vain, viennent ensuite. 

Le Bègne dé Charles III â^Espa- 
gne par François Rousseau consti- 
tue un excellent travail sur les 
Bourbons d'Espagne (2 vol., Pkm). 

Hans Steinberger. Kônig Lud- 
wig II von Bayern, Histoire du 
pauvre roi Louis de Bavière, fou 
et romantique. 

Paris en 1814. Journal inédit de 
Madame de Marigny. Augmenté du 
journal de Underwood, publié avec 
introduction et notes par Jacques 
Ladreit de Lacharrière. Préface de 
Henry Houssaye (in-8<^, 6 fr., Emile 
Paul). 

Les fouilles exécutées à Délos ont 
rendu à la lumière les anciennes 
enceintes du sanctuaire d'Apollon, 
ainsi que de nombreux fragm<Mits 
de vases peints. 

A. Dreux. Dernières années de 
V Ambassade en Allemagne de M. de 
Gontaud'Biron, 1874-1877 (in-8», 
7 fr. 60, Pion). 

D. G. Hesseling. Essai sur la ei» 
vUiêation hyzoAitine, Traduction 
française. Préface de G. Schlum- 
berger, de l'Institut (in.l2, 8 fr. 50, 
Picard). 

Histoire socialiste publiée sous la 
direction de Jean Jaurès. Le 8e^ 
eond Empire (1852-1870), par Al- 



bert ThMnaa. Préfaoe de 0. Andler 
(5 fr., Rovff). 

F. Van Kalhen. La Fin dv Bé^ 
gime espagnol aux Pays-Bas. Etude 
d'hisMie pcrfiti^e, économique et 
sociale (in-8*, 5 fr., Lebègue, 
BruxeHes). 

A. Qayet. FouiUes d^Antinoé en 
1906-1907 (in-18, fr. 60, Le- 
roux). 

P. Pierret. Les Interprétations 
de la Beligion égyptienne (entrait) 
(in-18, 1 fr. 60, Leroux). 

On inaugure le 23 juillet 1907 le 
port de Bruges, Mais Bniges-Ia- 
Morte ne viL-t-elle pas perdre son 
cachet en devenant une cité mo- 
derne P 

L. de Launay. La Bulgarie d^hier 
et de demain. Orné de 26 illustra- 
tions (in-16, 4 fr., Hachette). His- 
toire, géographie, routes et chemins 
de fer, races, mosurs, gowerne- 
ment, commeroe, industrie, riches* 
ses naturelles, tout est étudié dans 
cet ouvrage, d'autant plus intéres- 
sant que la Bulgarie n'est pas en- 
core bien connue» 

Emile Magne. Faunes galantes 
du XTii« siècle. Madame de FiUe- 
dieu (Hortense des Jardins), 1692- 
1692. Documenta inédits et portrait 
(in-18, 9 fr. 60, Mercure de France). 

Jaoque» Bardoux. Eeêoi d*une 
psychologie de V Angleterre eoniem^ 
poraine. Les crises pc^itiques. Pn>- 
tectionnisme et Radièaliênie (ia-8^, 
5 fr., Alcan). 

A. Moret. La Magie dans 
V Egypte ancienne (extrait) (in-18, 
1 fr. 50, Leroux). 

Mémoires d'Anonymes et (V In- 
connus (1814-185(9- Recueillis et 
publiés par Paul Ginisty. Princi- 
paux chapitres : Napoléon a-t-il eu 
peur P — Le Fils du marquis de 
Sade. — L'Enlèvement du Pape. — 
Après Waterloo. — Le Napoléon 
d'Amérique, etc. (in-12, illustré, 
3 fr. 60, l>elagrave). 



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UTT^RATURB 

La fête traditionnelle dii^ FélU 
hrige français a été célébrée à 
Sceaux, le 80 juin 1907, sous la pré- 
sidence de M. Maurice Barrés, de 
l'Académie Française. Couronne- 
ments des bustes de Florian, d'Au- 
banel, de Paul Arène et de Olovis 
Hugues ; ce dernier buste est Tœu- 
Tre de Mme Clovis Hugues. Dis- 
cours de MM. Deluns-Montaud, 
Château, maire de Sceaux, Maurice 
Barrés, etc. Puis une cour d'amour 
s'est tenue dans lee jardins de Tan- 
cienne mairie et de nombreux ar- 
tistes ont chanté la gloire du Féli- 
brige. 

La commission du prix Svlly- 
Prudhamme composée de Mme Da- 
niel Lesueur, de MM. 'Jules Bois, 
Leccmte, Roujon, Jkiidiel Corday, 
décide qu'il n'y a pas lieu d'attri- 
buer de prix cette année, aucun des 
poèmes présentés n'en étant digne. 

Le 1« juillet 1G07 est mort à Ra- 
pallo le comte Nigraj ancien am- 
bassadeur d'Italie à Paris. Celait 
un poète et un philologue distingué. 

François de Nion. Les Tragiques 
travestis. Roman d'aventure qui n'a 
rien d'historique, mais dont la lec- 
ture est intéressante et le style soi- 
gné (in-18, 8 fr. 50, Michaud). 

E, Engel. Geschichte der deuts' 
ehen Literatur (Fraytag à Leipzig). 
Le premier volume de cette His- 
toire de la littérature allemande 
nous mène jusqu'à la naissance de 
Qœthe (1749). Le second jusqu'au 
début du XX* siècle. Bien écrit et 
bien ordonné, cet ouvrage instructif 
se lit avec plaisir et a obtenu un 
gros succès en Allemagne et en Au- 
triche. 

A. Cim. Le Livre, T. I et II. His- 
torique. T. m. Fabrication. T. IV. 
Achat des livres, rangement, cata- 
logues et classifications (in-18, 4 
vol. 6 fr. chaque, Flammarion). 

Paul Adam. L* Homme heureux. 
Roman (in-16, 8 fr. 50, Bosc). 



Rudyard Kipling. Simples contes 
des eoUines. IVaduit de l'anglais 
par A. Savine. Ce sont les oeuvres 
de début du romancier anglais (in- 
18, 3 fr. 60, Stock). 

Ph. Emmanuel CHaser. Le Mo^ 
vement littéraire en 1906 (Petite 
chronique des lettres). Préface de 
Jules aaretie (in-18, 8 fr. 50, 01- 
lendorff). 

Camille Lemonnier. Quand fêtais 
Homme. Cahier d'une femme. Aven- 
tures d'une jeune fille pauvre en 
lutte avec l'effronterie et le liberti- 
nage de la société. Ecœurée, elle dé- 
cide d'orienter sa vie d'une façon 
inattendue : elle se fera homme. 
Elle décrit alors sa nouvelle vie, 
comment elle lutte, sort victorieuse 
des embûches, jusqu'au moment où 
elle est prise d'un besoin de ma- 
ternité (in-18, 8 fr. 60, Michaud). 

Le 5 juillet 1907 est mort ik 
Royat, âgé de 69 ans^ le vicomte de 
Spoelherck de Lovenjoul. H collec- 
tionna tous les papiers de nos 
grands littérateurs et possédait sur 
Gautier, Balsac, George Sand, Mus- 
set et Vigny, des documents très 
précieux. Il publia une « Histoire 
des œuvres de Balzac », et une 
(( Histoire des œuvres de Gautier ». 
Il lègue toutes ses collections à 
l'Institut de France. 11 vivait à 
Bruxelles. 

Les théâtres sont fermés, mais un 
peu de tous les côtés surgissent les 
Théâtres de la Nature: Théâtre 
d'Orange, Théâtre de Verdure de 
Champigny, les Arènes de Béziers, 
Théâtre de nature dans le Périgord, 
Théâtre du Peuple à Bussang, etc. 
La plupart de ces tentatives sont 
intéressantes et à encourager. 

Edmond Harauconrt. La Peur 
(in-18, 3 fr. 50, Pasquelle). 

Pierre de Nolhac. Pétrarque et 
VHumanisme, Nouvelle édition (2 
vol. in-8, 20 fr., Champion). 

Marie-Anne de Bovet. La Repen- 
tie. Nouvelles (in-18, 8 fr. 60, Le- 
merre). 



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Maroel Prévost. Femmes. Ce sont 
six ou sept nouvelles, genre où Tau- 
teur est passé maître (iii-18« 
3 fr. 50, Lemerre). 

Hector Malot, Fauteur de l'Au- 
berge du monde, Souvenirs d'un 
blessé, Pompon, Micheline, Gons- 
cienœ, Justice, Aventures de Ro- 
main Kalbris, Sans Famille, etc., 
est mort le 19 juillet 1907. C'était 
un homme simple, travailleur cons- 
ciencieux. Depuis plusieurs années 
il n'écrivait plus.. Il laisse un livre 
« Petit Mousse », qui est terminé 
depuis longtemps, mais ne devait 
paraître qu'après sa mort. 

Emile Zilliacus. Den nyare fra/ns- 
ha poesin oon antiken (Hèlsingfors, 
Handelstrykkeriet). C'est une inté- 
ressante étude sur la poésie fran- 
çaise moderne et l'antiquité. 

Kropotkine. IdecUs and Bealitiet 
in Russian Literaturc (7 sh. 6 p., 
Duckworth, Londres). Cet ouvrage 
présente le plus grand intérêt et 
Kropotkine montre le rôle impor- 
tant joué par la littérature russe 
qui travaille depuis de longues an- 
nées à la transformation des insti- 
tutions du pays par le poème, la 
«ritique littéraire et la satire. 

L'association des Ecrivains bel- 
ges vient de publier: Coniewrê de 
chez flOiM (Dechenne et Œe, Bruxel- 
les). Parmi ces conteurs citons: 
Maurice des Ombiaux, Eugène De- 
molder, Paul André, Louis Belat- 
tre, Hubert Stiemet, Gustave Van 
Zyp, etc., et une Anthologie des 
Ecrivains belges de langue fran* 
faise. Huit volumes sont déjà pa^ 
rus et sont consacrés à Jean d'Ar- 
denne, Jules Destrée, Tan Hasseit, 
Camille Lemonnier, Rodenbach, Ed- 
mond Picard, Octave Pirmee et 
Emile Verhaeren. 

Iwan Tourgueneff. Lettres à Ma- 
dame Viardot, Publiées et annotées 
par E. Halpérine-Eaminsky (in- 
18, 3 fr. 50, Fasquelle). 

Jules Barbey d'Aurevilly. Lettres 
à une Amie 1880-1887 (in-18, 



3 fr. 50, Mercure de France). 

Norman Hansen. Tourmân oi» le 
cœur de la Russie, Traduit par L. 
Basalgette (in-18, 3 fr. 50, Mi- 
chaud). L'auteur, qui a été témoin 
en Extrême-Orient de la triste fin 
de la guerre russo- japonaise et qui 
accompagna les troupes russes ra- 
patriées, les suit jusque dans le 
cœur de la Russie, où chaque guer- 
rier, déjà démoralisé, retrouve son 
isba abandonnée, sa famille empor- 
tée par la tourmente ou réduite à 
la misère. Livre qui donnera à ré- 
fléchir. 

£. de Préjac. Sous le soleil 
éP Athènes. Œuvre d'un puissant re- 
lief et d'une émotion enveloppée de 
poésie. Jean Bertheroy nous pré- 
sente l'ouvrage dans une belle nré- 
faoe (in-18, 3 fr. 50, Michaud). 

Pierre de Bouchaud. Les La»- 
riers de V Olympe. Poésies (in-18, 
3 fr. 50, Lemerre). 

Ernest Oldmeadow. Susan. Ro- 
man anglais (6 sh., E. Qrant Ri- 
chards, Londres). 

H. A. Vachell. Her Son (6 sh., 
Murray, Londres). 

ART 

M. Le Boucher obtient le gravide 
prix de Rome (composition musi- 
cale. Le grand prix de Rome (pein- 
ture) est décerné à M. L. Billotey. 
Le sujet à traiter était le suivant : 
Virgile, auteur des « Géorgiques », 
contemple dans la campagne ro- 
maine une scène rustique. Pour la 
sculpture, il s'agissait de traduire 
en bas-relief l'émotion éprouvée 
par les pâtres qui, menant paitre 
leurs troupeaux dans la campagne 
romaine, découvrent au pied du 
tombeau de Properce, le cadavre 
de Cynthie, morte de désespoir. Le 
jury ne décerne pas de grand-prix, 
les concurrents n'ayant pas res- 
pecté dans leur travail définitif les 
. indications qu'ils avaient données 
dans l'esquisse. Le sujet d*architec- 



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649 



ture était (( un observatoire et une 
station scientifique sur un promon- 
toire au bord de la mer. » 

Concoures de tragédie et de C0'> 
méàie au Conservatoire, A signaler 
quelques talentB qui prœnettent: 
MM. Gerbault et Chambreuil, par- 
mi les tragédiens, MM. Leroy et de 
Féraudy, parmi les comédiens. Mlles 
Lifrand, Provost et Ludger, parmi 
les comédiennes. Mais aucune tra- 
gédienne. 

Le 17 juillet 1907 est mort à 
Neuilly le peintre Chartran, âgé 
de 58 ans. Parmi ses principaux ta- 
bleaux nous citerons: Mounet-Sul- 
ly dans le rôle d'Hamlet, le portrait 
du Président Carnot, du D' Robin, 
de M. Losé, de Mme et Mlle Roose- 
velt, etc. Il travaillait également à 
des travaux de décoration pour la 
nouvelle Sorbonne: Ambroise Paré 
pratiquant la ligature des artères, 
Saint François d'Assise chantant au 
labour, etc. H était élève de Caba- 
nel et avait une réputation univer- 
selle. 

H. Saladin et Naigeon. Ma/nuel 
éCArt miA^iilmon. Architecture. Arts 
plastiques et industriels (2 vol. ill., 
90 fr. chacun, Picard). 

A. Kleindausz, Dijon et Beaune 
(Ck>lIection des villes d'art célèbres) 
(petit in-4®, 119 gravures, 4 fr., 
Laurens). 

Henry Maroel. Dawnier (in-S®, 
illustré, 2 fr. 50, Laurens). 

Emile Michel. Paul Fottcr (in-8«, 
illustré, 2 fr. 50, Laurens). 

E. Delain. "Les Architectes élèves 



de VEcole des Beaux-Arts 1793-1907 
(in-8«, illustré, 13 fr., Libr. Constr. 
moderne). 

Cinquante dessins de Watteau, 
reproduits en couleurs en f ao-simili 
absolu, des originaux des musées de 
Chantilly, Londres, Paris et Vienne, 
introduction de G. Lafenesta;^ 
(500 fr., Piasza). 

M. A.'Marmontel, le professeur 
de piano bien oonnu du Conserva- 
toire, né h Paris en 1850, est mort 
le 23 juillet 1907. Pianiste et own- 
positeur distingué, il a de plus écrit 
un grand ouvrage d enseignemeiit 
musicid: <( Première et deuxième 
années de musique », qui compte de 
ncmibreuses éditions. 

Les Chefs-d'Œuvre du Musée des 
Arts décoratifs, 144 planches en 
phototypie représentant des vues 
intérieures, des décorations, meu- 
bles, bronzes, sculptures, etc. 
(40 fr., 5, rue de Béam). 

M. Gossart. La Peinture de dia^ 
hleiics à la fin du Moyen-Age: Je- 
rôme Bosch, le faiseur de diables de 
6ois-le-Duo (in-8°, planches, 10 fr., 
Champion). 

Paul Ginisty. Mémoires d'une 
danseuse de corde. Madame Saqui 
(1786-1866) (in-18, 3 fr. 50, Fas- 
quelle). 

L. Danion. La Mttsique et 
V Oreille. Bases rationnelles de la 
musique. Le faux-pas de TArt nou- 
veau ou Musique dite de Tavenir 
(inrl2, 3 fr. 50, Messein). 

La Direction. 




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R£Y1[|£ SCIINTIFIQUI 



LUC JANVILLE 



La sience contemporaine se caractérise par une déplorable faci- 
lité à se payer de mots sur le terrain philosophique. Lorsque, par 
exemple, Sir Oliver Lodge, (la Vie et la Matière, Alcan, édit.)» 
vient nous dire que l'idée de matière s'évanouit, lorsqu'on arrive 
à considérer l'électron comme une charge électrique, on se demande 
quelle simpliste conception de la matérialité se faisait ce physicien 
avant cette réflexion. Matière = caillou probablement ! En second 
lieu, je ne puis m*arrèler d'admirer ceux, qui arrfvent à concevoir 
l'électron comme une chaire électrique. Qu'est-ce seulement que 
l'électricité ? Un phénomèae synihéti^pie d'une infinité d'effets et de 
causes très différents I II est même certain <iue, comme dans la 
lumière et la chaleur, il y a en elle une composition d'actions hétéro- 
pondérables complexes, où entrent en compte des éléments limités 
simultanément avec le miNea extérieur. Faire une entité d'une 
charge électrique, c'est eomiae si Ton doRoatk à lin objet en fer, 
qui tourne dans l'eau, la dépryffiflimi éb Teau pawr sa propre sub- 
stance chimique ; c'est absurde autant qu'enfantin. Dès 1869, J.-B. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 651 

Raoïes, dans la Création d'après la géologie cl te philosophie na- 
turelle (et d'autres avant lui, probablement), considérait Téther 
comme rôlément fonnateur de la matière pondérable des nébu- 
leuses. Ceci, c'est une idée. Dire après Rames, que la création d'une 
certaine quantité de matière est accessible aux conquêtes de la 
science, comme Sir Lodge, c'est répéter, en jouant sur les défini- 
tions, ce qui a déjà été exprimé sous une autre forme. Ou plutôt, 
c'est dire, sans le dire tout en le disant, que Téther est immatériel, 
que la matière s'évanouit en y retournant, se crée en en provenant. 
Si vous ajoutez que créer exprime en absolu « faire avec rien », 
ceci implique encore que Téther n'est rien et vous concevrez tous 
les admirables jeux de mots, que Ton peut tirer de la philosophie 
scientifique contemporaine. 

Autre chose encore, je fais vibrer un diapason ; en dehors du che- 
min parcouru dans un temps par les pomts du corps vibrant, il 
entre ici un nouveau facteur de vitesse, la vitesse vibratoire.^ Je puis 
définir l'ensemble de ce phénomène complexe mécanique en l'appe- 
lant par exemple activité, comme on peut nommer énergie, le com- 
plexe dynamique analogue qui l'accompagne, et il y a toujours des 
phénomènes d activité accompagnés d'énergie, dans les phénomènes 
éthéro-pondérables : lumière, chaleur, électricité, etc. Autrefois, 
quand on analysait les complexes, on disait qu'au fond il y avait 
du mouvement, ou de la force. Dites aujourd'hui, que le complexe 
est le principe et le principe, le résultat et vous serez, suivant la 
mode, en accord philosophique avec les « admirables tendances 
énergétiques de la physique moderne. » 

Quant aux travaux expérimentaux, ils accroissent sans répit la 
richesse intellectuelle et la puissance sociale ; mais, c'est surtout 
les portions de la physique, qui touchent plus ou moins directe- 
ment à fopUque et aux phénomènes lumineux, qui bénéficient des 
découvertes récentes (1). Après la transmission de la photographie à 

(1) Récent intéressant ce sujet: E. Gaittibe, T Année scientifique (Ha^ 
cheite) et M. db Nansotttt, Actualités scientifiques {Sehleicher) ; A. La- 
couB, TExposition de la Société française de physique (compte-rendu), 
Nouvelle Revue, !•' mai; B. Coustbt, la Photographie des couleurs (La- 
rtmsse)', L. Gbimpel, la Photographie des ooulefura à TlUustration, 172- 
lusiration 15 juin; voir aussi communication de M. Dasths à VAcadé' 
mie des Seienees, 17 juin sur Vapplieation de la méthode Lumière à la 
photographie microscopique par M. Fbançois Fbanck; Communication de 
M. Basiiub à V Académie des Sciences, 29 juillet sur un Procédé d* exa- 
men de la strttcture de" fceil par les lampes à vapeur de mercure, décou- 
verte du D' Fobtin; communications diverses sur la Spectroscopie à 
V Association américaine pour V avancement des Sciences, Science, 19 avril 
et la Si>ectroscopie steUaire, par P. de VaiGiiiLB, Cosmos 11, 18 mai; 
G. LsMOiNBy rOptique gécKnétrique et les ondée lumineuses, Jouirai de 
phy9ig,ue élémentaire, avril et M. Bano^nf, A propos de cet article,, 
même journal, mai ; communications B. Bkioit, Ch. Fabbt et A. P6- 
BOT à VAcadémie des Sciences, 21 mai, sur une nouvelle détermination du 
mètre en longueurs d'ondes lumineuses; Vulgarisateur: E. Potibb, 
rUltramicroscope, Revue de l'Enseignement primaire, 7 juillet ; L. Houl< 
laEViGUB, TEclairage électrique. Après V école, 5 avTil etc., etc.. 



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.Co2 LA REVUE INTELLECTUELLE 

dislance, découverte par le professeur Korn, voici la réalisation 
pratique si souvent tentée de la photographie des couleurs obtenue 
par les frères Lumière. Dans ï Illustration, journal, qui a patronné 
les « deux découvertes miracles», M. Léon Gimpel expose avec des 
documents illustrés à Tappui, la question de la dernière. 1810, ob- 
servation de Seebeck d'iéna, de 1 impression imparfaite du spectre 
coloré sur le chlorure d'argent ; 1839, reproduction éphémère du 
môme, sur une lame d'argent bien pc4ie, recouverte d une couche 
mince de sous-chlorure, par Becquerel, puis Niepco de St-Victor ; 
1866, fixation partielle des couleurs obtenue, par Poitevin ; 1868, 
le poète Charles Gros et le physicien Ducos de Hauron, tirant par- 
tie des observations de Maxwell et de Young, sur l'obtention de 
toutes les couleurs par la superposition de trois d'entre elles, orien- 
tent le problème vers sa simplification ; 1891, procédé G. Lipp- 
mann, interférenciel ; 1895, procédé Joly de Dublin, par réseau 
de lignes colorées ; en dernier lieu, procédé Lumière. Sur la plaque 
photographique, couche de grains de fécules, colorés en orangé, 
vert et violet, préparée à cet usage et séparée de Témulsion sen- 
sible par un vernis transparent. Certains grains absorbent certaines 
couleurs et ne laissent agir sur la plaque sensible que les couleurs 
non absorbées. La plaque donne ainsi les couleurs complémen- 
taires de l'objet photographié. Une seconde plaque influencée par la 
première, restitue les couleurs réelles. Les détails de l'invention 
sont délicats et complexes ; le résultat remarquable. Le problème 
peut ôlre dit résolu. 

Il n'en est pas de môme de la plupart des applications des agents 
électro-pondérables à la thérapeutique. Le docteur Foveau de Co-ur- 
melles, qui traite ce sujet, (Chroniques physiolhérapiques. Archives 
de Thérapeulique, V mai, 1" iuilletf etc.) (1), dit notamment, 
à propos de la radiothérapie, qu'après l'avoir trop niée, on Ta trop 
vantée et surtout trop mal employée. En revanche, la photothéra- 
pie si dédaignée redevient d'actualité. L'emploi de la lumière chi- 
mique, long, mais curatif, grûce aux travaux de Finsen, est de plus 
en plus apprécié. Pour Véleclrolyse médicamenteuse, l'auteur s'en 
attribue la découverte. Avant 1890, dit-il, on ne songeait pas à faire 
pénétrer les médicamenis dans l'intérieur du corps par l'électro- 
chimie. On n'utilisait pas Vélat naissant des corps, on ne se servait 
que de la pénétration imparfaite par les courants, pénétration dite 
cataphorétique. Pourtant dans son livre très récent. Les îons, 

(1) Oompîém«ntaires récents : Pibebe Lbsagb, Emploi de Tessenoe de 
thérébenthine dans le champ électrique et ses inconvénients pour les cul- 
tures de Pénicilium, Soeiété scientifique et médicale de VOucst, séanco 
du 1*' mars; H. Boucher, les Energies électriques de Tambianoe et le 
phénomène morbide, le Médecin , 24 février et d'Arsonval et les expérien- 
ces de Leduc, Journal de médecine de Paris j 10 février; M. Huchard, 
PAction hypotensive des courants de haute fréquence, Courrier médical, 
3 févrief ; L. Wickham, TEmploi du radium en thérapeutique, Annales 
de derm, et de syph., octobre; GusfAVB Lkbon, Rôle de la lumière dans les 
phénomènes de la vie, (Y Evolution des forces, Flammaiion, édit.); I>oc- 
teur R. BrillouHêt, les Ions et particulièrement l'ion iode (Masson); etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 653 



(Baillière), le docteur Brillouël, attribuant au docteur Foveau de 
Courmelles l'utilisation des courants d'induction et la différencia- 
tion expérimentale de la cataphorôse, de Télectrolyse médicamen- 
teuse, nommé par lui bi-électrolyse, parle d'introduction électro- 
lytique, à propos des recherches de divers savants antérieures à 
cette époque, tant il est vrai, qu'il n'est rien de nouveau sous le 
soleil et que le mérite des uns n'enlève rien à celui des autres. 
L'appoint spécial de Stéphane Leduc dans celte question serait, 
suivant Fockenberghe et R. Brillouët, d'avoir « établi d'une façon 
définitive le phénomène de l'introduction électrolytique des ions 
dans l'organisme vivant ». Mettant deux lapins en série sur le 
même courant, le courant entrant dans l'un par une solution de 
chlorure de sodium, sortant par une solution de sulfate de strych- 
nine, la strychnine descendant le courant, le lapin avant la solution 
de sulfate de strychnine à l'anode seul succombe, 1 autre résiste et 
peut résister comme témoin à l'empoisonnement d'une série de la- 
pins ayant le sulfate de strychnine à l'anode. — Si l'on remplace 
le sulfate de strychnine par une solution de cyanure de potassium, 
l'ion cyanique remontant le courant, c'est le lapin ayant le cyanure 
à la cathode qui succombe. » Le livre du docteur Brillouét con- 
tient des détails intéressants sur la théorie des ions, particulière- 
ment sur l'étude de l'ion iode et donne la technique la plus récente 
de la pratique de l'électrolyse médicamenteuse. Pour sa pratique 
F. de Courmelles dit que si l'on ne veut pas avoir de désillusions, 
elle doit être poursuivie localement, avec pondération, simultané- 
ment au traitement général de l'organisme par les méthodes les 
mieux appropriées. 

Une infinité de faits, auxquels on se trouve porté, quand on en a 
découvert une cause, à donner celte cause exclusive, ont en réalité 
des causes multiples. Dans son dernier livre, le Monde végétal, 
(Flammarion), Gaston Bonnier, a pour cette raison tort de dire, 
parlant de la question de la génération spontanée, qu'elle ne serait 
plus intéressante, si l'on découvrait des germes microscopiques à 
l'intérieur des aérolithes. Je dis que l'apport cosmique de germes 
susceptibles de féconder la planète, est moins probable que la géné- 
raUon spontanée au début de la planète, mais que les deux sont 
successivement possibles et plusieurs fois possibles, mais encore, 
en admettant la possibilité cosmique et l'irréalité spontanée au dé- 
but neptunien, cela n'impliquerait pas la possibilil^ (la possibilité 
seule d'ailleurs), d'une spontanéité artificielle actuelle et que ce se- 
rait dérouter des recherches intéressantes môme au cas de leur 
irréussite que de nier cette possibilité, car tous les progrès des 
sciences sont faits de telles recherches de choses q^ <^,^ /vait cru 
précédemment irréalisables, que de plus les tendances générales des 
résultats expérimentaux sont quand on y réfléchit historiquement le 
renversement des limites absolues des exemples en sont abondants)^ 
S Sy aîrail quelque témérité à vouloir d'dée préconçue, arrô- 
ter le tinsformfsme^au point précis d'une forme organique éé- 
menteir^ Pour toutes ces raisons, la génération spontanée ou plu ô^^ 
Slution morphologique de l'inorganique à 1 organique, si elle 
S prceTaiSe, est Infiniment probable. La réalité des causes 



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654 LA REVUE INTELLECTUELLE 

multiples paraît d'ailleurs être désoriuais adoptée pour la variation 
transformiste, par Tauleur, dont j'ai résumé le point de yue dans 
la Revue inielleciuelle de janvier (Revue scienlifigue), €ûr, il pré- 
cise ne s'élever que contre l'exclusivisme darwiniste de ceux qui 
n'admettent que la sélection naturelle comme cause de variation. 
Nous sommes du môme avis. Mais que Ton soit ou non disposé à 
partager les opinions philosophiques de l'auteur, il n'est pas permis 
d'ignorer l'apport de son œuvre, au point de vue du transformisme 
végétal et la part qui traite de l'histoire de la botanique et des dé- 
couvertes sur la sexualité des plantes, très complète, est encore infi- 
niment instructive (1). C'est un livre qui compta. 

C'est d'après M* Gaston Bonnier, lui-même, que M. Ambiès dé- 
crit les cinq stades de la karyokinèse végétale dajos son œuvre sur 
La Conscience organique, d'après ses éléments constituants et ses 
effets comparés et peut-être donne-t-il leur exacte signification aux 
recherches récentes sur la génération spontanée, quand il dit que 
les expériences de Stéphane Leduc donnent « l'approximation re- 
marquable» qui permet de fonder sur les seules lois physiques- 
chimiques tous les phénomènes connus du mou venaient, soit pour les 
corps dits bruts, soit pour les organismes ». Dans La Conscience 
organique (2), (Giard et Brière), J. Ambiès étudie le point de vue 



(1) Gkonplémentairee reo^itfi sur la botanique zoodeme et le tran&- 
formiame végétal : J.WÉRT, Excursions scientifiques, 2?rruc de Wnirtrsité 
de Bruxelles, Juillet; A. Songbon, Recherches sur le mode de développe- 
ment des organee végétatifs de diverses plantes de la Savoie (Imprimerie 
Tiouvelle, Chamhéry); W. LuBiatKO, Influence de la luniière sur Fassi- 
milatiom des graines en oours de germination, ocHumunication Gaston 
BoNNiBR à V Académie des Sciences, juin; Etard, la Biochimie et les chlo- 
rophylles, (Masson); E. Haeokel, les Merveilles de la Vie (Schleicher) -, 
L. DuFOUR, Formes successives de développement et parenté des Acfail- 
lées, comm. G. Bonnier à Y Académie des Sciences, juin; A. Loria, Etude 
sur de Vriès, Nttova Anthologia, l**" mai; G. Bonnier, Production, par 
blessures, de nouvelles céréales, la lie vue, 1^ mai; C. de Bruyiœs, la 
Flore des dunes, Itevue de Vhorticulture belge et étra/ngère, V mai; A. 
Mary, les Secrets de la vie (Bousset) ; J. Lktétre, le Transf(Hrmifime vé- 
gétal et son application à l'agriculture, Après Vécole 6 avril ; H. Ooupik, 
les Champignons producteurs de (( ronds de fée », le Naturaliste, 
!•' avril; A. F. Blakeslee, F. R. Lilli», E. B. WiieoN, R. A. Har- 
fers, t. h. Morgan, the Biological significanoe and eontrol of ses. 
Science, 8 mars; M. Goebsl la Tératologie végétale, Archives de$ sUenr 
ces physiques et naturelles, nov. déc. ; R. Pbarl, la Variation ohes les 
protozoaires, Biométrika, octobre, etc... 

(2) Complémentaire récents : L'Année psychologique (Masson) ; C. Sfibbs 
l'Ame et le Corps (Vigot); M. Bridoit, Mécanisme de la détente d*iu 
rémotion, Revue scientifique, 20 juillet; D' Grassrt, le Poyohisaie infé- 
rieur {Chevallier et Bivière); G. Duuas, le Sourire (Alean)-, M. FovoàuiiT, 
le Rêve (Alcan) ; B. Leroy, le Langage, essai sur la psychologie (AleatC) ; 
G. H. LtjQUBT, Idées générales de psychologie (Alcan); A. ForbLi VAme 
et le système nerveux (Steinheil) ; thèse religieuse: Chanoine du itous- 
SEAU, FAncienne et la nouvelle psychologie (Sehepens, Bruxélleê), etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 655 

moderne de la mesure de la conscience organique fondée sur l'éten- 
due et la durée de ses relations internes et externes, et, après avoir 
synthétisé d'une façon remarquable le mécanisme du système ner- 
veux et de ses fonctions comparées, conclut par la considération 
d'une conscience sociale, résultante des consciences individuelles et 
par l'idée d'une organisation compliquée de réflexes, quant à la na- 
ture du phénomène conscient : « Si, par l'examen des faits acquis 
à la connaissance, il paraît démontré que la notion de conscience 
organique telle qu'elle vient d'être exposée, implique, non point des 
frontières au-delà desquelles il n'y aurait plus de conscience, mais 
une continuité telle entre les phénomènes psycho-physiologiques et 
les phénomènes physico-chimiques, on ne saurait trop rappeler ces 
transitions si sensibles qui existent entre les groupes. 

« L'influx nerveux centripète qui se transmet de neurone en neu- 
rone aux régions de la moelle et aux territoires de l'encéphale, pour 
se transformer selon les points de son départ et les lieux de son 
arrivée en influx moteurs centrifuges, réflexes proprement dits ou 
phénomènes d'intelligence et de volonté, en dehors de l'analogie 
étroite qu'il présente avec le courant électrique d'induction, se 
trouve subordonné à toutes les lois physiques connues. La chimie 
des nerfs joue à cet égard un rôle tout aussi décisif. 

« Si donc les phénomènes d'intdligence et de volonté se trouvent 
déterminés par la composition chimique de leur substratum et par 
les lois mécaniques et physiques qui ne sont que celles de la nature, 
en quoi ces phénomènes d'intelligence et de volonté diffèrent-ils des 
phénomènes de la cellule, ou même, des phénomènes de machmes 
à vapeur, de dynamo électrique, des moteurs de toute sorte et des 
combinaisons chimiques endothermiques ou exothermiques? Sim- 
plement, par la forme extérieure de leurs organes et par les formes 
de la matière qui entrent, sous les noms c<Minus de corps simples, 
de sels, d'oxydes, d'acides, etc., dans la constitution de ces mêmes 
organes puisque cette constitution est condition des effets attendus. 
Cwi proclame suffisamment la subordination de cette diversité des 
formes naturelles, relatives à nos moyens de connaître et de nous 
adapter à l'égard de l'Unité indéfinie soupçonnée quest 1 Energie 

des mondes. » ., . .i . j- . 4 x« 

L'auteur n'a pas le style facile, mais ce quil veut dire, est très 

juste. 



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656 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Introduction à la critique de différents concepts 
récents sur la nature des choses 

(Suite) 



La Nature n*a pas de causes : elle n'a que des enchaînements. 
Le mouvement n'est pas plus Torigine de la force que la force n'est 
l'origine du mouvement. Tantôt la force nous paraît engendrer 
le mouvement, tantôt c'est le mouvement qui paraît engendrer la 
force. Tantôt les deux phénomènes se succèdent, tantôt ils se con- 
fondent. La vérité est celle-ci : l'action de résistance qui est à la 
base de la matérialité, l'action mécanique, l'action dynamique et 
l'action psychique s'accompagnent partout indéfiniment et partout 
coexistent. Pour peu qu'on y réfléchisse, partout où se découvre 
l'une se découvrent les autres, comme des aspects d'une chose 
unique, mais, dans un même phénomène, leur caractéristique n'a 
pas la môme proportion. C'est pour cela que nous séparons leurs 
concepts. Prenons l'exemple de l'air atmosphérique, il exerce, nous 
le savons, une pression dynamique énorme sur nous et pourtant, à 
l'état de repos, il semble à notre toucher parfaitement impalpable 
et immatériel. Que nous prenions par rapport à lui un mouvement 
rapide, nous éprouverons l'impression de sa résistance matérieUe 
à la pénétration. En d'autres cas, nous mesurerons moins cette 
résistance matérielle que son action dynamique directe, quand, par 
exemple, gonflant les voiles d'un navire, le vent nous emporte 
sur la mer. Ailleurs, nous n'éprouverons qu'une impression so- 
nore, palpable au toucher de notre oreille, impalpable au loucher 
des autres sens, impression vague d'intensité dynamique, alors que 
la forme complexe de cette action en simultanéité et succession 
se manifeste clairement sous forme d'image psychique sensorielle. 
En définitive, nous savons que si l'air n'était pas en mouvement 
vers notre oreille, à moins que l'oreille ne soit en mouvement par 
rapport à lui, il n'y aurait ni complexe d'ébranlement psychique» 
ni intensité d'action et sans cette dernière, pas d'impression maté- 
rielle ; par contre, que si cette dernière existe, il y aura à la fois 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 657 

psychisme, dynamisme et mécanisme. C'est dans ce sens qu'il faut 
entendre que le mouvement est en substance ce que la malière est 
en synthèse, et non pas que la matière n'existe pas et qu'il n'y 
a que du mouvement. 

Ou encore, ce sont les lois du mouvement qui déterminent celles 
du dynamisme, du psychisme et de la malière, mais la matière 
seule embrasse simultanément les idées de psychisme, dynamisme 
et mécanisme, qui chacune correspondent à des abstractions dont 
la synthèse seule, c'est-à-dire la matière est réalité. Il n'y a pas 
d'âme sans corps, ni de corps sans âme, pas d'action sans objet 
et pas d'objet sans action, pas de mouvement sans mobile et pas 
de mobile sans mouvement, et la matière est tout cela, âme, force, 
mouvement, mobile, objet et corps. 

Et je dis que l'éther est matériel. Notre oeil plus subtil que la 
balance nous le dévoile en dévoilant l'énergie. L'éther a la lumière 
comme l'air a la sonorité. Tout dynamisme actif implique le dyna- 
misme résistant et, considéré dans l'étendue, la matérialité. Le 
toucher de la vision n'est pas d'un principe différent que les autres 
modes du toucher. 

Mais si les lois du mouvement déterminent toutes les autres, ce 
n'est que par abstraction, en rompant le lien qui unit la méca- 
nique au psychisme et au dynamisme, que nous les pouvons dé- 
duire. La mécanique procédant sur une abstraction de la réalité 
matière n'est forcément qu'un langage symbolique. Il importe en 
commençant d'en préciser les termes. Le mouvement comme la 
force s'accomplit dans l'espace parcourant et parcouru ; la maté- 
rialité, dans l'espace contenant et contenu. Le linéaire n'est que 
l'abstraction d'une abstraction, la matière seule est réelle. 

La mécanique usuelle du passé, au point de vue philosophique, 
est faussée à la base de ses conceptions par la théorie de points 
et de solides fictifs aux parties immobiles, inertes et indéforma- 
bles. L'expérience scientiflque nous apprend au contraire qu'il n'est 
pas de corps, aussi durs soient-ils, dont les parties ne vibrent con- 
tinuellement, ne soient en perpétuel étal de rapprochement et 
d'éloignement, de déformation constante, en un mot, et que non 
seulement, il n'est pas de solide absolu, mais que les solides ne dif- 
fèrent que par le degré de cohésion des masses fluidiques. Ce 
n'est donc pas dans les conceptions extrêmes de solidité ou d'im- 
matérialité qu'il faut chercher la représentation du réel, mais dans 
l'état mixte qui seul est reconnu par l'expérience avec tous les at- 
tributs communs à la généralité des formes matérielles. Dans ces 

RIV. INTELLECT. 42 



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tJÔO LA REVUE INTELLECTUELLE 

conditions, il est complètement inexact de dire que tout systèma^ 
de forces se décompose en une risultante et un couple. Tout sys- 
tème dynamique a en plus de sa décomposition parallélique et 
angulaire, \ine décomposition rayonnante de rapprochement ou 
d'éloignement des parties dont les intensités tendent à croître en 
raison inverse du carré des distances au centre d'application 
réel comme tout système mécanique complexe peut être résolu 
en un triple systèm<e de translation directe» de rotation tourbillon- 
naire et de déformation rayonnante, ce dernier tendant à conden- 
<*er la matière et le mouvement vers le centre de Tensemble ou 
à répandre hors de ce centre. 

En principe même, nous n'avons conscience du mouvement de 
la matière que par la vadation des distances d'objets visibles ou 
de leurs parties^ Si, au lieu d'imaginer les réactions de solides 
fictifs, nous regardions ce qui se passe dans les corps déforma- 
blés, dans un nuage poussé par le vent, par exemple, notre seule 
observation sensorielle nous donnerait des approximations frap- 
pantes que Texpérience confirmerait. Nous voyons l'ensemble d'un 
nuage se déplacer avec un mfouvement moyen dans une direction 
moyenne des différents mouvements et de& différentes directions 
de ses parties, c'est ce que nous appelons plus spécialement le mou- 
vement, le déplacement du nuage ; nous le verrons encore oscil- 
ler ou tourner d'une façon plus ou moins nette sur lui-môme, et, 
toujours simultanément, changer de forme par le rapprochement 
ou Téloignement de ses points. Quant à vouloir mesurer exacte- 
ment la triple s(Hmne que représentent ces modes relatifs pour 
les parties infiniment divisibles, et dont chaque division est animée 
dans un temps de trajectoires différentes, ce serait une entreprise 
folle. Nous ne connaissons que les mouv^nents moyens et appro- 
ximatifs d'ensembles matériels plus ou moins définis ; nous ne 
connaissons jamais la véritable quantité de mouvement que repré- 
sente la somme mécanique d'un objet, quel qu'il soit. Lorsque des 
approximfations, qui seules nous sont permises, sensoriellement ou 
expérimentalement, nous cherchons à tirer des lois d'exactitude 
mathématique, nous sommes obligés, ne pouvant atteindre la réa- 
lité dans sa source, de procéder par hypothèses ; nous sommes 
tenus, sur l'image de cette réalité, d'imaginer des conditions dans 
lesquelles la réalité nous deviendrait accessible, et voici, à très peu 
près, ce que nous faisons, soit par intuition, soit par raisonne^ 
ment. 

Dans l'impossibilité de démêler Técheveau dynamique de la con- 
tinuité du système, nous créons en lui un système de points dis- 
<;ontinu où les actions réciproques, mesurées par les variations 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 650 ' 

de vitesse dans la réalité, n'existent plus, où il n'y a plus, durant 
au moins un temps très oourt où instant, que des vitesses uni- 
formes ; c'est-à-dire que nous faisons abstraction du dynamisme 
de l'ensemble pour n'en plus voir que le mécanisme. Dans la réa- 
lité encore, la division matérielle n'a pas de limite, nous le sen- 
tons fort bien. Aussi petit que soit un point matériel, il sera dé- 
composable. Nous supposons pourtant que ces points sont à' la 
limite des grandeurs, égaux en volume et en nature. Si nous ne 
procédions pas ainsi, ne pouvant en connaître que le mouvement 
moyen, nous aurions à procéder pour le système complexe d'un 
point déformable à une décomposition aussi compliquée que pour 
un ensemble de points. Nous supposons donc les points matériels 
indéformables pour n'avoir pas à tenir compte de mouvements 
intérieurs superposés à la translation du très petit ensemble maté- 
riel que chacun d'eux représente. C'est comme si nous donnions 
à tous une égale quantité de mouvement intérieur zéro, et cela re- 
vient au même que si nous choisissions dans l'ensemble du nuage 
une certaine quantité, de très petites parties égales ayant des quan- 
tités de mouvement intérieur égales et effectives pour en former 
un système discontinu dont nous n'aurions à tenir compte que des 
différences de translation. 

Ce système créé sur l'image d'une possibilité réelle, n'ayant plus 
à nous préoccuper des mesures dynamiques de variation de mou- 
vement qui résultent de la continuité matérielle universelle, n'ayant 
plus à tenir compte que de translations uniformes de parties très 
petites et semblables qu'il nous suffit de considérer se mouvant 
pendant un temps très court, en des directions uniformes, le pro- 
blème est simplifié. Nous pouvons alors tenter de déterminer des 
lois mécaniques, d'évaluer rigoureusement ce que l'impression vi- 
suelle ne nous donne qu'approximativement, et d'une manière va- 
riable. Comme une même chose nous apparaît toujours semblable 
sous une môme perspective, nous aurons créé une base d'abstrac- 
tions pour un point de vue toujours le même, et comme nous Favons 
créé sur l'image des possibilités réelles d'existence de très petites 
parcelles matérielles semblables intérieurement, et se mouvant 
dans un très petit temps d'une manière uniforme, ce sera l'image 
conditionnelle de la réalité. Où nous nous tromperons, c'est quand, 
déplaçant le concept mécanique de ses conditions, nous le substi- 
tuerons à d'autres concepts, ce que nous faisons quand nous con- 
cevons le mouvement en dehors de la matière comme une réalité. 

Soit donc, dans un ensemble dynamique et continu, l'abstraction 
mécanique de points matériels (c'est-à-dire égaux de toutes maniè- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 




res, et tels, qu'on puisse n'en différencier que les translations). 

Ces points, c, b, c, forment un 
système discontinu de choses éga- 
les et homogènes qui, de même que 
le système continu A, B, C, D, hé- 
térogène qui les contient, est sus- 
ceptible de posséder un mouve- 
ment moyen d'ensemble, une rota- 
tion autour d'un lieu de moyenne 
situation, des mouvements de dé- 
formation, toutes choses que dans 
la réalité, notre vision évalue ap- 
proximativement, comme dans l'exemple du nuage mu par le vent. 
Eh bien 1 notre raisonnement mathématique ne fera que déterminer 
cette approximation. Quand nous cherchons à mesurer le mouve- 
ment moyen d'un ensemble de points, c'est comme si nous voulions 
évaluer sur trajectoire, le mouvement d'un point dont la situation 
est moyenne de celle de tous ces points. Ce point, qu'on appelle 
parfois centre de gravité, est aussi pour des points situés dans un 
même plan, le lieu de moyenne distance à une droite du plan et dans 
l'espace celui des moyennes distances à un plan. 

Si nous joignons les points matériels, A, B, D, à un point géo- 
métrique quelconque d'un plan, que du point A nous menions 
A B' égal et parallèle à B ; de B', B' D' égal et parallèle à D, 
que nous fermions le contour de ce polygone de déterminaiion sta- 
tique par la droite D', il nous suffira de porter, sur celte droite, 
à partir du point 0, sa propre longueur divisée par le nombre des 
points du système, pour déterminer le lieu C de moyenne situation 
de ces points A, B, D. 

En effet, par le point O, menons 
EF perpendiculaire h. OD'. Des 
points A, B, D, abaissons sur EF 
les perpendiculalras AI, BJ, DK, 
mesurant lee distances de ces points 
à la droite E F et de A, B', snr 
OD', les perpendiculaires A'G et 
B'H 
OG+GH+HD'=OD' 
et 0€ qui est le 1/8 de OD' est 
aussi le 1/8 die> OG+GH + HD^ ; 
mais AI=OG, BJ = GH et DK== 
HD*. 

OC est donc encore le 1/3 de AI + 
BJ+DK, c'est-ÎHlire le lieu des 
moyttines distances des points A,' 
B, D à la droite EF. 




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LA REVUE INTELLECTUELLE 661 

Joignons encore le point A à B, B àD, D à A et des milieux des côtés 
du triangle ABD, abaissons de nouvelles perpendiculaires a a\ 56', ce' 
sur £F. Dans les trapèzes dont elles joignent les milieux des côtés op- 
posés, les droites 

aa'«l/2 AI + 1/2 DK 
56'=l/2 BJ + 1/2 DK 
ce' = 1/2 AI + 1/2 BJ 
en additionnant^ on obtient : 

aa' + hV + cc'= AI + BJ + DK 

aa^ ^ b&' + ce'. 
Ce qui fait que 00 égale encore — 1_.~ 

3 

Ainsi la somme des distances des centres de gravité des points pris deux 
à deux à £F est la même que celle de ces i>oints à la même droite. 

Si on construisait un nouveau triangle a, b, c, la sonmie dès distances 
des milieux des côtés à £F serait la même que celle des points a, b, c 
et dont OC serait aussi le 1/3. 

En continuant indéfiniment Topération, on aboutirait à un triangle 
dont les 3 sommets se confondraient en un point situé à une distance 

3 OC 

de £F ésale à - - -00, c'est à dire au point G, lieu de moyenne situa- 

3 
tion du système, par conséquent. 

Maïs une remarque immédiate s'impose : c'est la parfaite ana- 
logie qui existe entre le polygone de déiermincdion statique cons- 
truit sur les droites qui unissent les points matériels d'un syslèmie 
. à un point géométrique quelconque, d'une part, avec un polygone 
de détermination mécanique construit sur des longueurs et direc- 
tions de vitesse que représenteraient ces mômes droites, auquel 
cas C serait le mouvement moyen du système et D' la quan- 
tité de mouvement dans la direction commune de l'ensemble ; d'au- 
tre part, avec un polygone de détermination dynamique construit 
sur les mêmes droites considérées comme forces appliquées au 
point 0, auquel cas D' serait la résultante des forces. 

Et que tout cela soit évalué approximativement dans notre im- 
pression visuelle, puisque nous avons conscience d'un mouvement 
moyen, cela démontre aussi quel évident parallélisme existe entre 
les différents concepts psychique, statique, mécanique et dynami- 
que, dont le concept matière est la synthèse. 

(-4 continuer prochainement,) 

Luc Janville. 



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BBTUB SOCIOLOGIQUE 



PAB 



RIONAC-ZÉLIEN 



« Le mensonge, écrit U. Roméro Quinones, en épigraphe d'un 
étrange livre où Tanarchisme de Tolstoï avec son mélange d'esprit 
religieux et de science, {La Verdad, imprenta de la « Gaceta de 
Madrid »), se retrouve sous le voile d'un mysticisme espagnol, le 
mensonge est le refuge des esclaves, l'excuse des femmes et la dé- 
fense des méchants. » Et la Vérité doit être le salut des hommes ; 
mais, elle est pour R. Quinones dans le spiritualisme scientifique. 
A mesure que la matière se subtilise en ses multiples évolutions, 
l'esprit tend à l'emporter sur les instincts de la chair. L'idée de 
Dieu naît dans la subjectivité, « grand réflecteur intérieur et po- 
tentiel de la force physique. » Le parasitisme religieux est la con- 
fusion de l'Eglise et de l'Humanité, mais le véritable christianisme 
est tout autre chose et Jésus, entre tous les précurseurs, apporta 
la lumière spiritualisle au monde, au point que son enseignement 
triomphe, aussi bien qu'en là doctrine des Doukobors russes, dans 
le but poursuivi par les révolutionnaires matérialistes athées 
comme Herzen et comme Bakounine. Quinones croit à l'efficacité 
spirituelle de la science et rêve d'une humanité affranchie par la 
Vérité et communiant dans la religion de l'Amour universel. 

Qu'on ne s'y trompe pas. Ici, où nous écrivons pour une élite, 
il n'y a pas d'inconvénient à l'exprimer, à côté des tentatives poli- 
tiques, de main-mise de l'Eglise sur une science qu'elle n'a pu dé- 
Iruire, il y a bien, un mouvement désintéressé de rapprochement 
de l'esprit religieux, de la part de certains, qui n'arrivent pas à 
se libérer de croyances traditionnelles, profondément inculquées. 
Cela correspond chez eux à un besoin d'ennoblissement, qui existe 
chez nous-mêmes, des réalités humaines et de l'humanité par con- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 663 

sécjuent ; mais, il faut bien le leur dire, ce qu'ils font ainsi de la 
religion, n'a plus de relicieux que le sentiment poétique. Si vous 
enlevez de la religion la foi du charbonnier, 1 obligation de 
croire en dépit de la raison, si vous admettez la recherche de la 
vérité, c'est-à-dire la Science, la religion devient une philosophie 
déiste, tandis qu'il y a au contraire de véritables religions athées. 

Si la religion cesse d'être eoCrcitive ici-bas, soit par l'anathôme, 
soit par la répression, ce n'est plus qu'un système de gouvernement 
morale Mais, il y a autre chose I L'unité de croyance que rêve 
M. J. de Bonnefoy, réalisée un jour sur la terre par le catholicis- 
me rationnel {Vers Vunité de croyance, E. Nourry, édit.) (1), unité, 
qui n'a pas été faite au temps de la toute-puissance de l'Eglise, ne 
le sera jamais par l'Eglise désarmée. L'Eglise môme, possédât-eHe 
tous les canons et toutes les troupes» et toutes les geôles de l'Eu- 
rope, n'imposerait pas ce qui est impossible. On ne fonde défini- 
tivement que sur la Vérité, or, il n'y a qu'une vérité certaine, c'est 
celle du sage, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de vérité suffisamment 
certaine pour qu'elle puisse être imposée autrement que comme 
utile. Ce n'est pas l'unité de croyance, qui est réalisable sur la 
terre, c'est l'unité d'incroyance, l'unité de libre-pensée. La Vérité 
totale est un but inatteingible, mais dont on se rapproche d'autant 
qu'on n'est pas arrêté pour se rapprocher d'elle par des coercitions 
spirituelles ou temporelles. Par certains côtés, bienfaisant3s, les 
religions en ce sens restent désastreuses, en arrêtant les hommes 
dans leur marche vers la Vérité. Et si l'on supprime, ce que de celle 
manière, la religion a de mauvais, i! ne reste plus d'elle que ce 
qui est commun à tous les hommes de bonne volonté. Ce qu'il faut 
entendre par esprit scientifique opposé à Vesprit religieux, ce n'est 
pas le réalisme opposé à l'idéalisme, c'est qu'on ne doit tenir pour 
certain que ce qui est démontré certain. Or, cela commande la sa- 
gesse, car, il n'y a que peu de certain et la belle assurance des fana- 
tiques simplistes de tous les partis est aussi antiscicntifîque que la 
religion. Après que l'homme s'est approché de la Vérité naturelle, 
qu'il ne crée pas, il lui reste à édifier la Vérité humaine. Celle-ci, 
bien ou beauté, n'est pas telle qu'on puisse la déterminer sur toute 
la terre, et pour toute l'Eternité par une théorie unique, celle-ci 



(1) Récent sur la question de l'évolution religieuse; Réformisme : 
Htaointhb Lotson, Lettre sur le Syllabus, le Matin, 29 juillet; Texte 
du Syllabus dans les Annaleê catholiques du 27 juillet; H. Mazkl, TAye- 
nir religieux, Cœnohium, mai-juin. Voir aussi TEnquéte du Mercure de 
France, depuis avril et celle de la BiviHa di Borna», Inchiesta sulla ques- 
tione religioea in Italia (depuis le 25 mai); J. db Bonnbfon, les Paroles 
françaises et romaines, Gil Blas, notamment 22 juillet; Cabmxn Stlya, 
Moïse et les juifs, la Bévue, 15 mai, etc. ; non catholique: P. VrviAN, the 
Churohes and Modem Thought, (Wats Lcndres); l'Eglise telle qu'elle est, 
la Laatteme, 21 juillet, M. Vbbnxb, Catholicisme et éducation (152, ave- 
nue Bruffman, Bruxelles); O. Lton, Enseignement et religion (Alcan); 
L. Cahkn, l'Université et l'Eglise, Après V Ecole, janvier, etc... 



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604 LA REVUE INTELLECTUELLE 

n'est faite que d'harmonies ; elle est l'harmonie morale : on l'appelle 
Sagesse. 

On l'appelle Sagesse et elle est faite d'harmonie, parce que sans 
elle, il n'est pas de conception idéale qui n'aboutisse à des mons- 
truosités. Sans la conscience de la relativité des vérités utilitaires» 
la recherche de l'absolu fait des doctrines de liberté, des instru- 
ments d'oppression, des doctrines d'amour, des monuments de 
haine. De la relativité des vérités humaines : « L'histoire, écrit 
Paul Lafargue, (/e Déterminisme historique, la Méthode historiqike 
de Karl Marx, Librairie du parti socialiste, S. F. I. O.) (1), est 
un... chaos de faits, soustraits au contrôle de l'homme, progressant 
et se régressant, se clioquant et s'entrechoquant, apparaissant et 
disparaissant sans raison apparente, etc.. » Dans ce chaos, dans 
cette obscurité, Karl Marx, avec sa théorie du déterminisme his- 
torique : « Le mode de production de la vie matérielle domine en 
général le développement de la vie sociale, politique et intellec- 
tuelle. », apporte un flambeau de lumière nouvelle. La plupart dea 
hommes avaient à peine entrevu ce facteur de transformation et les 
producteurs ne l'avaient jamais véritablement raisonné pour eux- 
mêmes, non plus qu'en l'état de lutte naturel, Tétat de lutte écono- 
mique et l'antagonisme de classe, qu'ils subissaient inconscients. 
L'état de lutte politique les avaient seuls frappé ; même, dans les 
guerres entre nations, ils ne voyaient que l'origine, ou le résultat 
politique. Pour qu'il en ait presque toujours été ainsi, il faut 
certes, que ce côté humain des choses ait aussi son importance. 
Ceux, qui sont prédisposés pour la foi, non pour la sagesse, les 
simplistes, qui peuvent être les instruments de grandes choses, à 
la condition quils soient guidés, n'ont pas manqué de sauter à 
pieds joints dans le marxisme. La liberté politique leur importe 
aussi peu qu'importait à leurs prédécesseurs l'affranchissement 
social. Est-ce seulement de la prudence, est-ce seulement d^ la lâ- 
cheté, de leur rappeler que les points de vue moraux, sociaux et 
politique sont corollaires et que l'un d'eux ne détermine pas néces- 
sairement tous les autres conrnie ils le croient, que l'hypnotisme de 
l'affranchissement social fait perdre de vue la liberté, («( A bas la 
République »), conduit à l'assemssement politique d'une part, et, 
sur le terrain moral au dogmatisme (intolérance, excommunications) 
et que la vérité sociale faite d'harmonie, vérité, qui n'existait pas, 
quand on négligeait le point de vue social, n'existera pas plus quand 
on aura tout sacrifié à ce dernier. Socialistes, ne soyez pas seule- 
ment des socialistes. Vos chefs ne doivent pas être des croyants, 
mais des sages. Les grandes vérités sociales sont faites d'harmonie. 
La justice n'est pas édifiable dans un domaine exclusif et par une 
révolution. C'est un problème constant dans toutes les branches de 
l'activité humaine. C'est le problème du mieux. Il sera toujours 
posé, même dans le communisme, et s'il ne l'était pas, l'activité 
humaine n'aurait plus aucun mobile. Voilà ce que dit la Sagesse. 

(1) Oomplémentaires râœnts : £. Van BBUiSflDEL, la Vie sociale, ses éro- 
hitions, (Flammarion); Paul Lovib, Histoire du nuyar^nent syndical ea 
Franoe (Alcan); etc... 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 6C5 

La politique n'est pas encore sortie de la période barbare du ma- 
chiavélisme. En politi(iue,rarrivisme des ambitieux tient la place 
de 1 intérêt général et la mauvaise foi des partis, n'a d'égale que 
leur intolérance. On en accusait jadis le régime. On en accuse 
aujourd'hui le parlementarisme. Mais, tant vaut une nation, tant 
vaut ce qui la représente et il est plus facile de crier à la faillite 
•dune institution que d'élever le niveau moral intellectuel de ce 
qu'elle exprime. La proclamation de la faillite du parlementarisme, 
c'est-à-dire du système électif, est un jeu puéril, auquel se livrent 
les partis réactionnaires et auquel s* amusent les partis avancés. Un 
parti, un journal, un individu proclame la faillite d'un parlement 
toutes les fois qu'il a intérêt à la proclamer. Tel, quand ses chaus- 
sures prennent l'eau, en accuse le gouvernement. Ce n'est pas le 
parlementarisme, qui est désastreux, c'est le népotisme, le fevori- 
tisme, dont le parlementarisme n'a pu nous débarrasser, et qui est 
entré dans les mœurs d'une manière analogue à l'institution du 
pourboire. C'est le peu d'honnêteté politique des électeurs, autant 
cjue des députés, c'est le manque de caractère et de civisme, c'est 
1 état d'esprit, qui fait chacun victime de tous, parce que chacun ne 
se croit pas arrêté de vouloir faire de tous sa propre victime (1). 

Après le meurtre du docteur Mauchamp, et l'occupation d'Oudja, 
par nos troupes, l'assassinat d'ouvriers français au Maroc, a décidé 
notre gouvernement à une expédition nouvelle. Dès le 4 août le 
Matin se croyait en mesure d'annoncer la grave décision prise par 
lo conseil des ministres, de l'envoi de six croiseurs et de L500 
hommes à Casabianca, bombardée depuis. Aux termes de la con- 
vention d'Algésiras (2), l'action de la France et de l'Espagne est 
légitime. Pour notre compte, allons-nous être entraînés malgré nous 
vers ce que Bismarck appelait pour nous, un guêpier africain T Al- 
lons-nous rétablir l'ordre pour notre profit ou pour celui des au- 
tres î Notre intérêt est d'empêcher toute autre puissance de s'ins- 
taller en notre lieu au Maroc ; mais, la Question de nous y installer 
nous-mêmes est grosse de difficultés. L Europe actuelle n'est plus 
celle de l'époque de la conquête algérienne et tout ce qui touche à 
la Méditerranée, a une telle importance pour l'Europe, gue le Ma- 
roc sera tôt ou tard l'objet de convoitises avouées ou inavouées. 



(1) Bécent sur certains vioee attribués au parlementarisme : Les chiffres 
parlent, Nouveau précurseur, Bruxelles, 21 juillet; L. Koteb, A Tassaut 
du budget, Moniteur de Paris, 7 juillet ; A. Zebboglio, Tlnazione parle- 
mentare socialista, Tindemnità ai deputati, Critica sociale, 16 juin; l'Af- 
faire Nasi, YBwrope, 14 juin ; Gesù e i Parienienti,(Bocca, Turin) ; M. von 
BiUNDT, la Valeur du parlementarisme, die Umschau, 22 décembre ; etc. 

(2) Rétrospectif récent: A. Tabdisu, la Conférence d'Algésiras, (Alcan); 
L. AuBBBT, Oudja, Bévue de Paris, 1*' mai ; A. Oervais, l'Affaire de Ma- 
rakrech, Y Action, 2 Août; D. Saubin, De la condition juridique des étran- 
gers au Maroc, au point de vue civil, Journal de Droit international 
privé, 1907, nP* 1, 2, 3; L. DausAt, A propos de Toccupation d'Oudja, 
Petite Gironde, 28 mars; Rbadbb, le Réveil de Flslam, Bévue Suisse, fé- 
vrier, etc., etc. 



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6Ô0 LA REVUE INTELLECTUELLE 

L'Allemagne, aujourd'hui maritime, a-l-elle un instant, elle aussi, 
caressé quelque rêve méditerranéen ? L'Angleterre, à présent, notre 
amie, nous verrait-elle de bonne grâce, surveiller définitivement 
en face d'elle l'entrée de la Mer Intérieure ? Il y a eu des conven- 
tions, respectons-les, mais, prévoyons de telle sorte qu'elles seront 
aussi respectées. Ayons la prudence de l'avenir. 



Stuttgart 



La thèse que Bebel vient de soutenir contre une certaine forme 
de l'antimilitarisme au Congrès de Stuttgart, est, nos lecteurs le 
savent, celle que nous avons adoptée dès le premier numéro de la 
Revue Intellectuelle, Voici pourquoi nous l'avons, faite nôtre : c'est 
que nous avons compris qu'il n'est pas de noble doctrine (et le 
pacifisme en est une), qui ne soit susceptible de tourner à l'aber- 
ration, d'aller contre son but, quand, reprise par certains esprits 
paradoxaux qui s'en font une popularité, elle dévie vers des inter- 
prétations simplistes extrêmes. Les patries sont un fait. Nous 
l'avons dit avec Anatole France dès notre premier numéro : « Les 
patries doivent entrer non pas mortes, mais vivantes, dans la Fédé- 
ration universelle, » Le triomphe du socialisme le plus internatio^ 
naliste ne les détruirait pas : il ne ferait que les unir : « Ce jour, 
quand il se lèvera, qu'il trouve la France n'ayant perdu ni son 
nom, ni le souvenir d'elle-même, ni sa puissance, ni son génie. » 
Nous répétions en février, après la défaite des socialistes alle- 
mands : « Un antimilitarisme qui affaiblirait le patriotisme cons- 
cient conduirait directement à la guerre. » La meilleure garantie 
de la paix est, vu l'état actuel des choses, Hans l'équilibre des 
forces : « Tous les efforts bien intentionnés ne serviraient à rien, 
s'il y avait déséquilibre et si, en face de la plus forte Allemagne, no 
se maintenait la plus forte France. » Non seulement la France 
aurait le droit, mais encore l'extrême devoir de se défendre, pour 
l'espérance des libertés internationales. En mars, nous montrions 
Bakounine anarchiste, appelant la France de 1870 à la défense : 
« Il faut vous réveiller de votre rêve, Français ! » Un écrivain étran- 
ger, et non des moindres, et non des moins avancés, me disait ré- 
cemment, avec angoisse : « La France a en sauvegarde la liberté 
des autres nations. Pourquoi y a-t-il chez vous des imbéciles ? » 
C'est qu'en effet, la France est peut-'être Tunique peuple d'Europe 
dont une agression pourrait viser directement le prolétariat, qui 



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LA REVUE INTELLECTUELLE G67 

pourrait avoir cet honneur d'être attaqué pour lui-même, et dont 
la victoire ou la défaite serait celle du prolétariat européen tout 
entier. Il faut que ce soit les autres peuples qui viennent nous 
le dire au sein du socialisme même et nous crient : « Prenez garde ! 
Vous nous entraîneriez avec vous I » 

C'est qu*en effet la réalité n'est pas simple comme le rêve et que, 
si l'on ne veut pas trébucher en marchant vers les cieux, il faut de 
temps en temps regarder sur la terre. Si le problème était aussi 
facile que se l'imagine M. Hervé, il y a longtemps qu'il serait ré- 
solu. Le Congrès de Stuttgart aurait bien mieux fait de discuter 
des moyens pratiques propres à employer pour empêcher la guerre 
par Tentente des prolétariats, que de gaspiller ses efforts sur l'or- 
thodoxie ou la non orthodoxie d'un procédé condamné par la lo- 
gique la plus élémentaire à aller directement contre son but. La 
thèse invraisemlable de l'infériorité morale de l'Européen en géné- 
ral, et du Français en particulier, en vertu de laquelle, les Maro- 
cains ont le droit de massacrer nos nationaux qui ne les attaquent 
pas, et les Français, le devoir de se laisser massacrer par les 
étrangers qui les attaqueraient chez eux, a été soutenue au temps 
de l'affaire Dreyfus par M. Urbain Gohier, pamphlétaire de ta- 
lent, avec toutes les qualités littéraires et toutes les lacunes phi- 
losophiques d'un pamphlétaire. C'était dans VAurore, au temps 
de l'affaire Dreyfus : « Tout le mal nationaliste avait sa source 
dans l'éducation anliralionnelle des petits Français. » Très juste et 
rien à redire là-de«sus. Où la thèse devenait paradoxale, c'est 
quand M. Gohier avait la prétention de donner au petit Français, 
en exemple, le petit Anglais : « Le petit Anglais !... le petit An- 
glais 1 » Le petit Anglais donnait sa suite à l'article de l'Aurore, 
presque immédiatement après, par un effroyable déchaînement 
d'impérialisme chauvin, dans les rues de Londres. M. Gohier, lui, 
parut comprendre, et il atténua, par la suite, autant qu'il m'en 
souvienne, l'absolu de sa thèse. M. Hervé, ou tout au moins son 
journal la Guerre sociale, a repris à son compte, en l'exagérant, 
une théorie analogue. L'Européen carnassier, féroce, immoral (pas 
tant que le Français toutefois), est la plus inférieure, la plus cruelle 
des déterminations humaines. Tel est la synthèse approximative 
de ce que je lisais dernièrement en feuilleton de la Guerre sociale. 
Parlez-moi du nègre, de l'Arabe, du Chinois ! Eh bien ! les ouvriers 
qui se délectent de pareilles calembredaines, les chefs socialistes 
qui, indirectement, discutent de telles inepties, n'ont qu'à recher- 
cher un numéro du Maiin de 1906, où la justice chinoise se dé- 
montre humanitaire et douce, en la reproduction de photographies 
authentiques du supplice d'un voleur. On lui coupe et arrache 



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608 LA REVUE INTELLECTUELLE 

les mamelles à vif, puis les avants-bras, puis les jambes, puis 
les bras, et la mort n'interrompt pas le cours de cet atroce supplice. 
Je ne sache pas que les capitalistes d'Europe, poussent l'amour 
de la propriété jusqu'à légitimer cette barbarie. Rendre des ou- 
vriers conscients pour un but d'organisation supérieure, ce n'est 
pas leur enseigner la passion. On peut renverser un gouvernement 
avec l'ardeur révolutionnaire. On n'organise pas un ordre écono- 
mique complexe sur la base de paradoxes fous. 

La vérité, c'est que comme point de départ de l'avenir, il y a 
l'actuel. Il y a une Europe organisée, une Europe composée de 
nations qu'il s'agit non seulement d'unir entre elles, mais encore 
d'empêcher de guerroyer et que l'antipatriolisme est non seulement 
impuissant à cela, mais au contraire servirait l'ambition guerrière 
des peuples non évolués. J'en reviens toujours à l'opinion de ce 
grand et clair esprit qu'est chez nous Anatole France : « La désa- 
grégation des peuples de liberté, la déchéance des nations intellec- 
tuelles amènerait bientôt un régime d'autocratie barbare sur l'Eu- 
rope latine, loin de préparer l'union des peuples libérés. » Un dé- 
légué socialiste l'a fort bien exprimé au Congrès français, le point 
de vue de l'antipatriolisme (et répétons-le, si la fédération des pa- 
tries est possible, leur suppression est lointaine), aurait ce résul- 
tat, qu'en cas de guerre, ce serait le peuple qui compterait le 
plus de socialistes qui serait nécessairement vaincu. J'ajoute : 
Ce sont les régimes qui disposent des moyens de contrainte les 
plus grands qui ont le moins à redouter de Tanlipatriotisme, de 
sorte que, par exemple, si l'antipatriotisme était de même à l'étran- 
ger et chez nous, le gouvernement autocratique, qui dispose de 
moyens de contraintes plus considérables que le gouvernement ré- 
publicain, aurait l'avantage. Pourtant, le socialisme, à moins à 
craindre des gouvernements de liberté que des gouvernements de 
contrainte. Si l'on ajoute qu'en cas de guerre, la France républi- 
caine n'aurait avec l'avantage de sa richesse que celle de ce genre 
de patriotisme rassurant qui permet aux peuples conscients d'une 
mission (Grèce antique, Japon moderne, etc.), de vaincre par leurs 
vertus des agresseurs plus nombreux, on comprendra ma pensée. 
Ce n'est pas l'antipatriotisme qui effraye les castes guerrières, c'est 
le socialisme. C'est la révolution intérieure qui suit la défaite comme 
après Sedan, comme après Toushima chez les peuples vaincus. Et 
nul n'est sûr de la victoire, ce qui se traduit pour les monarques : 
nul n'est sûr de sa dynastie. 

Si l'internationalisme, au lieu d'être intelligent, et de se raison- 
ner, se borne pour chaque socialiste à l'accomplissement dogma- 
tique d'un devoir intransigeant, étroit, figé dans la routine d'une 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 

théorie absolue comme les commandements de l'Eglise, devoir 
qu'on appelle haine du bourgeois et antipalriotisme, répétition ma- 
chinale d'une formule, il répond peut-être à la lettre de la phrase 
d© Karl Marx : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! » 
mais, pas à l'esprit, car, bien certainement Tunion des travailleurs 
n'est que le but d'un moyen, et pour la réaliser, faut-il encore ré- 
fléchir. 

Non seulement l'Europe est couverte de nations politiques dont 
les peuples ne sont pas maîtres de leurs directions, mais il y a 
des nations de race, des nations de langue, des nations de croyan- 
ces. Toutes ne sont pas arrivées au degré intellectuel où elles 
puissent comprendre qu'elles doivent s'unir et l'on reconnaît en 
somme qu'elles sont d'autant plus proches de cet état qu'elles ont 
déjà compris qu'elles doivent s'affranchir. C'est pourquoi, les na- 
tions les plus affranchies doivent se conserver les plus fortes pour 
1© bien de la liberté. Allez donc dire aux prolétaires chrétiens de 
Macédoine qu'ils ne doivent pas se défendre quand les Turcs vien- 
nent les attaquer, parce qu'en faisant cela, ils défendraient les chré- 
tiens capitalistes. Voilà pourtant dans toute sa candeur, la théorie 
qui a eu l'honneur de la discussion à Stuttgart. Eh bien ! je dis 
qu'au point de vue de l'internationalisme et du progrès de l'affran- 
chissement prolétarien, ces chrétiens de Macédoine, pourraient 
suivre ce principe avec moins d'inconvénient que les socialistes 
français, parce qu'en ne se défendant pas, en refusant de s'unir, ces 
Macédoniens ne risqueraient que leur vie et leur bien ; les socia- 
listes français y risqueraient la liberté d'autres hommes. 

Ce n'est pas ainsi que la question devrait être posée entre les 
prolétaires internationalistes aussi bien qu'entre les franc-maçon- 
neries pacifistes de plusieurs peuples. La question devrait être po- 
sée sur les moyens d'acquérir le pouvoir d'empêcher la guerre et 
non pas, indifférent à la question, de connaître si ces moyens sont 
acquis, de savoir si oui ou non chacun devrait se conduire comme 
s'ils étaient acquis. Ce pouvoir n'est pas acquis d'empêcher la 
guerre ; mais, il est acquis d'influencer et grandement les décisions 
de ceux qui peuvent la déchaîner. On peut en user. Mais la ques- 
tion n'est pas simple. Remarquez qu'au sein même d'une Fédé- 
ration européenne en dehors de la question guerrière, au point de 
vue économique ou seulement de représentation commune, l'en- 
semble aurait intérêt à une certaine égalité de puissance, dans 
l'étendue territoriale, la population, etc., entre les éléments con- 
fédérés. Or, la politique de l'équilibre européen n'a pas d'autre but. 
Elle se complique de la tendance qu'a chaque nation de 
s'agrandir et de se fortifier à l'insu ou au détriment des autres, et 



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070 LA REVUE INTELLECTUELLE 

clic se résout par la guerre. Le jeu compliqué des diplomaties 
peut paraître très savant ; mais, en vérité, il ne rime pas à grand*- 
chose, et nul ne peut dire exactement où il va. L'étendue du ter- 
ritoire est souvent une cause de faiblesse générale au même titre 
que son exiguité. Les démembrements ne servent même pas ceux 
qui les font. La politique coloniale est quelquefois pratique, mais 
elle ne Test pas toujours. Les peuples qui payent toute celte vaine 
agitation ont parfaitement raison de chercher à s'entendre pour y 
mettre fin ; mais, ils n'y parviendront qu'en ayant en dehors de 
leur inspiration, une politique sérieuse où la phraséologie ne soit 
pas tout. 

Sur le terrain pratique, ce n'est pas dans le vague qu'il faut 
spéculer. Les théories sont des guides. Elles ne sont pas des faits. 
Ce n'est pas l'antipatriotisme qu'il eût fallu discuter à Stuttgart : 
c'est l'internationalisme. 

(A suivre.) 

Rignac-Zélien. 




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BEVUE HISTORIQUE 



PAR 



JACQUES DE TENSIN 



Un livre curieux de philosophie cosmogéniquo (Remarques sur la 
Monadologie, Jacques, édil.), écril, et très simplement par un vieux 
peintre, J.-Paul Milliel, qui, n'ayant été à aucune école, dit des 
choses pleines d'intérêt en dehors de toute école 1 II a remarqué 
que la théorie des atomes solides, de Lucrèce, se renforce de la 
conception d'atomes psychiques pntre les premiers. Peut-être 
en effet, la partie la plus intime de nous-mêmes est-elle de nature 
élhérée, ce qui expliquerait l'intuition de l'âme, de l'esprit et de la 
matière. Mais cette âme lucrécienne est matérielle quand même et 
c'est merveille qu'un vieil artiste, après de nombreuses lectures et 
par la pondération de son intellect, sans se laisser égarer par les 
déviations historiques des mots, faussés pour servir d'armes, ait 
ramené la matérialité à son sens exact et synthétique d'étendue dy- 
namique (p. 20.). Certes, il y a quelques réserves à faire sur cer- 
taines interprétations des Remarques sur la Monadologie et sur la 
critique de Leibnitz, mais, il y a aussi beaucoup à réfléchir avec 
l'auteur et c'est un livre de clarté. Peut-être la vérité cosmogénique 
est-elle en grande part dans la conception grandiose des Stoïciens 



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6"2 LA REVUE INTELLECTUELLE 

reprise par Spencer, dont il dit : « Spencer et Nietzsche nous mon- 
trent 1 univers passant alteniativement par des périodes d'intéirra- 
tion et de désagrégation. Telle est la grande loi du rythme : Cha- 
que tourbillon se nourrit, pour ainsi dire de la maUère qu'il ren- 
contre ; mais après une période de développement, il décroît, vieil- 
lit, et sa vie se termine. A chaque instant il a des mondes qui meu- 
rent et d autres qui naissent. » (1) 

L'utilitarisme moderne donne naissance à la publication d'un cer- 
tain nonibre d'ouvrages, auprès desquels nous passons sans intérêt, 
mais qui n'en seront pas moins pour nos descendants des sources 
de documentetions précieuses. C'est ainsi que sous rintelligenle 
direction de M. Boule, de simples Guides locaux, destinés aux tou- 
ristes naturalistes et archéologues, deviennent de véritables petites 
archives de la préhistoire de la France et même de son histoire lo- 
cale. Un des derniers volumes, le Lot, par A. Vile (Masson), est par- 
ticulièrement intéressant, en raison de la richesse en accidents géo- 
logiques du département gu'il décrit. Il contient la description des 
fameux gouffres souterrains de Padirac et divers, dont l'explora- 
tion illustra le vicomte de Martel. Voici une région de la France 
bien déterminée. Suivons le chapitre de sa géologie préhistorique. 
Aux temps les plus lointains du monde, une portion du massif 
central, qui lui appartient, celle de Figeac est émergée et fait par- 
tie à l'époque carbonifère de la chaîne Hercynienne, comparable 
aux Alpes actuelles. La voici couverte de fougères grandioses, de 
prêles, de lycopodes. Les mouvements du sol, le voisinage de la 
mer peut-être ont donné naissance à des volcans, dont Sl-Bressou 
était le centre éruptif. Mais ces Alpes s'usent par l'érosion. La plus 
prande partie du Lot, couverte par la mer à l'époque permienne, 
s'est avancée jusque sur le Massif cristallin de Figeac, au début de 
l'âge des grands sauriens. A la fin de ces temps immenses, après 
avoir eu son rivage dans le Quercy semé de lagunes, elle se retire 
et le Lot tout entier est émergé à la fin du jurassique, puis lente- 
ment au crétacé, tandis que commencent à disparaître les grandes 
fougères et les sauriens, que les marsupiaux se répandent, à nou- 
veau il submerge, à nouveau il revient au jour. Au tertiaire, c'est 
une immense plaine calcaire avec des cavernes et des gouffres. Des 
lacs nombreux reçoivent les cours d'eau à l'oligocène, période de 
ruissellement intense sur toute la France (2). Dans les cavernes. 



(1) Vulgarisation récente sur les théories aatronomique® : Partie His- 
toire des Progrès de V astronomie, de VEvolution des Mondes, par I. Nkr- 
OAL (Schleicher), etc. 

(2) Récent intéressant l'histoire géologique de la Franoe : Gomxnnnica- 
tion René Viguieb sur des fleurs et fruits fossiles de Sézanne (Mame)^ à 
V Académie des Sciences, mai ; de R. Nicexbs et H. Jolt, sur la Tectonique 
du Nord de Meurthe-et-Moselle, Académie des Sciences, 11 mars ^o. ; 
G. DB Alessamdri, Observations sur les cirrhipèdes fossiles de France, 
FcuiUe des jeunes naturalistes, 1*^ juillet ; E. Troubssart, Distribution 
des animaux vivants et fossiles, le Naturaliste, depuis le numéro 467; 



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L\ REVUE INTELLECTUELLE 673 

les chauves-souris pullulent. Aux bords des lacs, paissent des rhino- 
céros, des pachydermes, des tapirs et vivent avec les lémuriens, des 
carnassiers à analogie marsupiales (créodontes). Pendant le mio- 
cène, des soulèvements brisent la chaîne où s*ouvrent de nouveaux 
vokans. Quand ceux-ci s'éteignent, il n*y a plus d'événements im- 
portants, sinon l'ouverture des vallées actuelles, Dordogne, Celé, 
Lot et l'apparition des hommes, qui habitaient les grottes du dé* 
partement aux époques chelléennes, moustériennes, etc. 

C'est dans la Charente, avec le gisement de La Quina, (jue le 
docteur Henri Martin, a porté ses Recherche» sur V Evolution du 
Mouslérien (1), Schleicher). Le premier fascicule publié, comprend 
l'étude d'Ossemenîs uiiUsés, sur lesquels, de même que sur les éo- 
lithes, au point de vue de l'industrie dé la pierre, l'attention ne 
s'était pas encore portée. Certains points de vue nouveaux créés 
sur ces questions d'archéologie, tendent. à modifier ceux de l'heure 
des premières découvertes. La question se discute (2). Un grand 
nombre de pièces de l'industrie de la pierre n'auraient-elles été (les 
haches polies par exemple), que des objets de richesse et de luxe, 
puisqu'on n'y découvre guère de traces d'utilisation, alors qu'on 
se servait dans le même temps de pierres grossières (éolithes) pour 
les travaux véritables ? L'étude des peuples primitifs actuels ou 
historiques doit répondre à la question. De même, au sujet des 
dolmens : une communication du docteur Capitan et de M. Ulysse 
Dumas (Ulysse Dumas, Des difiérents vestiges qui accompagnent 
les dolmens. Secrétariat du Muséum d'Histoire naturelle de Nîmes), 
à l Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (juillet), tendrait k 
prouver que les dolmens néolithiques qu'on concevait isolés jus- 
qu'alors, étaient parfois, sinon toujours, des centres d'habitation, 
car on retrouve autour des tumulis du Gard des vestiges de cons- 
tructions en pierres sèches. S'ag^t-il de vestiges d'habitats ou d'ac- 
cessoires funéraires ou religieux ? Les recherches sont ouvertes (3) 
sur ces monuments précurseurs des pyramides. 



M. LiRiCHB, Contribution à Tétude des poissoins fossiles du Nord de U 
France et des régions voisines (Le Bigot), etc., etc.. 

(1) Complémentaires récents : Congrès préhist<Mique de France de 
1906 (Schleicher); Cb. FREiiioifr, les Outils préhistoriques, leur évolu- 
tion, (Di^nod et Pinat); J. FEnvBiiSR, Note sur la grotte magdalénienne 
d'Arlay (Jura), VHomvM préhUtorique, juin; Communication db Mobga5 
à VAcadémie des Imcriptions et Belles-Lettres, juiUet, sur l'Archéologie 
et le glaciare quaternaire du Caucase, de Tlran et de l'Arménie e^ 
M. CHBVAiiiBR, les Glaciers pléistocènes dans les vallées d'Andorre, lie- 
vue scientifique, 29 juin ; etc.. 

(2) Voir divers sur les éolithes, Bulletin préhistorique de France, jan« 
vier, février, etc. 

Cd) Complémentaires rocciiU sur le néolithique: Congrès des SociétévS 
savantes de Paris et des départements à MontpeUier, Comptes rendus 
(Cosmos, 27 mai, V Homme préhistoiique, 2 avril); £. Edmond, Légendes 
et superstitions préhistoriques, Bévue des traditions populaires, Avril; 

B£V. INTELLECT. 43 



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674 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Avec les fouilles de Kamak, M. Legrain continue à cataloguer 
l'es éléments destinés à combler les lacunes de Thistoire égyptienne 
et on lira dans Le Temps du 21 mai, (Af . Legrain à Karnak)^ une 
lettre de M. René Puaux, intéressant ses travaux (1). M. Hyppolile 
Boussac publie une étude particulièrement intéressante pour l'bis- 
loire des religions sur Set-Typhon et VOkapi, sa représentation (te 
Naturaliste, 15 février, 15 mars). H. Boussac identifie le dieu Sel 
avec Satan et met en parallèle la reproduction du premier sous 
forme de serpent, d'après un papyrus et celle du second, sous la 
même figure d'après un bas-relief de Notre-Dame de Paris. Moïse 
fut élevé dans la science égyptienne, et au moment de l'Exode, 
beaucoup d'Egyptiens se joignirent à lui, qu'influençaient les cultes 
asiatiques. Le Jéhovisme, d'origine égyptienne et contraire aux 
mythes asiatiques, étai^ jalousement défendu par la tribu de Lévi ; 
mais le peuple donnait la préférence aux divinités d'Asie. De toutes 
ces coutumes, le culte de Set est celui, qui a laissé le plus de traces 
bibliques. Set était la plus redoutable des divinités païennes, V ad- 
versaire, autrement dit Satan, et, comme les Egyptiens, les Juifs 
le réléguaient dans le désert. Par la Bible, il s'est introduit dans le 
christianisme où il a joué un rôle d'épouvante (2). Pourtant, ce 
rôle tend notablement à s'atténuer parmi les catholiques modem as. 



P. Baudet, Objets préhistoriques de Momtigny sur Crécy (AÎBtté), So- 
ciété préhistorique de France, Séance du 25 avril ; Lieut. Desplagnbs, Dé- 
oouvertee de divers gisements d'archéc^ogie préhifitoriqne en Quinée fran- 
çaise, Société cPcmthropologie de PaHs, Séance du 7 février; etc. 

(1) Récent sur Tégyptologie : P. Pikbret, le Livre des morts des an- 
ciens Egyptiens, (Leroux); Q. Maspebo, T Archéologie égyptienne ( Pi- 
card et Kaan); Oommunication Clermont-Ganneau, à V Académie des Ins- 
criptions et BeUeS'Lettres, sur la Découverte d'une nécropole de béliers 
et d'un quartier juif à Eléphantine, Revue scientifique, 4 mai, Anunaîc 
papyri discovered at Asman (Moring, Londres); 'RrnkstE, la Terre des 
Pharaons, (Schleicher) ; etc.. 

(2) Récent touchant à Thistoire des religions : Annales du musée Gui- 
met, Oonférenoes de 1906 (nombreux passages), (Leroux) ; Wxtubtsg Lcer, 
Pathologie mentale des anciens Hébreux {Steinheil); Olltbomabs, la 
Théosophie Brakmanique (Leroux); Goblbt D'Alvikla, De la responsa- 
bilité des inflnences religieuses dans la chute de la civilisation antique, 
Bévue de VUniversité de Bruxelles, mai- juin; P. Sosset, Au berœau des 
cniysjaoeB, la Pensée, du 19 mai au 30 juin; £. Gonzalez-Blanco, Con- 
testacion a una critica, Bevista contemporam,ea, 15 juin et suivant; 
£. BuBXB, Sine Rechtfertigung der naturlichen GeeelTschaft, die Frète 
génération, avril; CoMBAKisn, Conférence sur la musique et la magie. 
Bévue musicale, lo mai ; £. Nbumann et G. de Lors^zo, I discorsi di Qo- 
tamo Buddho del Majjhimanikâyo (Ban, Laterza); G. Sorbl, le Sys- 
tème historique de Renan, (Jacques); Camille Stb-Celoix, Cabet et Re- 
clus, Petite République, 28 février. Catholiques : Mqb Dughe8NB, His- 
toire ancienne de l'Eglise (Fontemoing) ; P« Vincent, Canaan (Lecoffre) ; 
A. MouXiABO et F. Vincent, Apologétique chrétienne, (Bloud) ; Comte db 
Laoombb, Sur la divinité du Christ (C. Douniol), etc... 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 675 

pour qui, les légendes que la religion a intioduites d'un bout à 
l'autre de l'histoire revêt un caractère poétique cher à leur sen- 
timent et les concessions que font à ce sentiment les auteurs 
universitaires qui ne le ressentent pas, sont innombrables. 
Elles vont même loin, écrit II. Monin, (VHisloire des Religions dans 
les lycées et collèges de France, le Siècle, 18 juillet). « Tel raconte, 
d'après Grégoire de Tours, les « miracles » qui ont frayé la roule 
à Clovis, le barbare providentiel du V® siècle. Il n'affirme pas qu'il 
y croit : mais il n'affirme pas non plus qu'il n'y croit pas. Tel autre, 
pour concilier la tradition scolaire et la raison, imprime en petits 
<:aractères les récits de ce genre, et les fait précéder de la formule : 
«( On disait que... » Naturellement, l'écolier croit « ce que l'on 
disait ». Son raisonnement est simple : pourquoi l'imprimerait-on 
et me le ferait-on apprendre, si ce n'était pas vrai ? On n'agenouille 
plus Charlemagne aux pieds de l'évêque de Rome ; mais cet évêque, 
on ne l'appelle jamais que le Pape, successeur de Saint-Pierre. On 
entoure d'épais nuages les origines du pouvoir temporel ; on ne 
souffle mot des Fausses Décrétales. On maltraite fort l'empereur 
Frédéric II, ce mécréant. On ne cite pas les lettres où Saint-Louis 
morigénait le Pape, son rival temporel et spirituel. On déplore la 
« captivité de Babylone ». On escamote le grand schisme d'Occi- 
dent. On ne traite avec quelque détail que le côté matériel et mili- 
taire de la Réforme protestante, etc., etc. Qui cela, on ? Je n'en- 
lends citer ni incriminer personne. Je ne donne ici qu'une impres- 
sion générale : il faudrait l'accentuer ou l'atténuer suivant les au- 
teurs. Mais chacun est à même d'en vérifier l'exactitude. Ce que je 
puis dire sans indiscrétion, c'est qu'un universitaire a vu proscrire 
un manuel de sa façon : V parce qu'il y avait cité un capitulaire 
de Charlemagne, relatif aux caplations du clergé ; 2*» pour avoir 
imprimé cjue Charles VII avait obtenu du Pape, « non sans peine », 
la réhabilitation de Jeanne d'Arc. » 

On sait au sujet de celle-ci que, pour la première fois, à Orléans, 
les 7 et 8 mai 1907, les fêtes données en son honneur, ont été pure- 
ment laïques. Vlllustration du 11 mai a publié, très curieux 
documents, les décorations murales de l'ancien local de la Loge 
Etienne Dolet et les emblèmes catholiques qui figurèrent annuelle- 
ment jusqu'au XVIIP siècle, (bannières de Jeanne d'Arc), à la fête 
commérativo (1). Disposés en face l'un de l'autre, ces documents 
prennent l'air d'une réflexion et suggèrent des réflexions. Les ca- 
tholiques suppriment de leur enseignement, la page du bûcher de 
Jeanne d'Arc. Certains mêmes vont jusqu'à rejeter la faute de ce 
supplice sur les laïques ou bien, ils reprochent aux républicains 
Lavoisier, pour s'excuser de Jeanne d'Arc. Eh bien, oui ! les pro- 
iestants ont Michel Servet et les républicains Lavoisier, à qui ils 
élèvent une statue, comme les cléricaux à Jeanne d'Arc ; mais, la 
guillotinade des grands hommes n'est pas partie intégrante de la 
doctrine républicaine, tandis que le supplice des hérétiques est 



(1) Récent catholique sur Jeanne d*Aro : G. Qotau; Jeanne d'Arc 
devant ropinion allemande (Pcrrin); etc. 



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676 



LA REVUE INTELLECTUELIX 



f encore inscrit dans la leltre de lultramonlanisme catholique et 

. SI tous les partis ont commis des injustices, l'exception regrettée 

des uns n est pas la règle glorifiée des autres. Enfin, au point de 
vue de la vérité historique, la mauvaise foi des libre penseurs ne 
(/ va pas jusqu'à cacher les guillotinades de la Révolution, tandis que- 

i le catholicisme en arrive à nier que Jeanne d'Arc ait été brûlée, com- 

me hérétique. Or, non seulement, il est vrai, qu'elle ait été brûlée 
^ comme hérétique, mais elle le fut, elle qui défendit la France, au 

P nom de 1 Eglise de France et au profit des Anglais. 

^ Hs »e sont pas si simplistes, qu'on veut le faire croire, ceux qui 

I protestent contre l'accaparement du patriotisme, par d'autres, qui 

ont à leur charge le premier crimç anlipatriolique, au début même de 
^ la France naissante. 

Les excès de la Révolution furent commis à une période excep- 
r tionnellement affolante de l'histoire. Il fallait la victoire à tout prix.. 

On menaçait Robespierre, après tout ! Qui est-ce qui menaçait 
Pierre Cauchon ? La défaite eût amené la répression la plus ter- 
rible, une de ces répressions qu'évoque le passé monarchique, vers 
lequel les nobles émigrés, les prétendants et l'Eglise se tournaient, 
tandis que les républicains regardaient vers l'avenir une humanité 
affranchie. Enfin, la Révolution n'est qu'une crise, tandis que le 
catholicisme, en pleine puissance, sans être menacé, a de sang- 
froid, partout allumé les bûchers, des siècles durant, et ne proteste 
pas qu il n'en allumerait pas encore, s'il le pouvait. C'est tout autre 
chose. Tous les christs que l'Eglise a trouvé sur sa route au cours 
des âges, elle les a crucifiés. Les Pharisiens n'en ont qu'un à leur 
actif. 

En dehors de la mulliludc d écrits à tendances réactionnaires, qui. 
ont été publiés cette année, à propos de questions historiques, une 
série de polémiques récentes s'est ouverte. M. Jules Lemaître en 
a donné le signal en attaquant J.- Jacques Rousseau en des confé- 
rences dont Le Temps a donné le texte intégral, (février et mars.) 
Abusant trop facilement du principal mérite, qui lui soit person- 
nel et qui consiste à bien savoir que les faits qu'on ne regarde pas 
en face ont la signification d'une perspective, qu'il n'est rien de 
blanc qui ne puisse être noirci et de noir, qui ne puisse être blan- 
chi, le scepticisme de M. Jules Lemaître s'en est donné à cœur 
joie, (Jean-Jacques Rousseau, Calmann-Lévy). Ce n'est pas qu'en 
fin de conférences, M. Lemaître ne dise quitter Rousseau sans haine, 
avec une terreur sacrée pour le mystère de sa grande action sur les 
hommes ; mais, au fond, il l'a fort malmené, avec des arguments 
d'universitaire un peu trop faciles. Cela, au moins, aura-l-il eu 
l'avantage de réveiller quelques énergies intellectuelles républi- 
caines (1). 

(1) Complémentaires récents; Détracteurs de Jean Jacques ou de la 
Révolution: Carte inédite délia Staël, Bivista di Borna, 25 avril; H. 
Taine, sa vie, sa correspoiadance (Hachette); Puqibb Lasserbs, le Ko- 
mantisme français, (Société du Mercure de Fratiee); J. Lemaitrb, Sur 
Jean Jacques, Bévue hebdomadaire, du 2 février au 6 avril. Défenseurs- 
de Jean Jacques ou de la Révolution: L. Lacour, la Réyolutioa fran- 



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! ' 



LA REVUE INTELLECTUELLE 677 

De M. Jules Lemaîlre, nolamment et de ceux qui le suivent, 
M. Louis Dumur (les Détracteurs de Jean-Jacques, Mercure de 
France, 15 juin), écrit : 

« Ayant déclaré la guerre au xix* siècle, ils y cherchent cepen- 
dant des alliés. Bonald et de Maistre sont leurs hommes. Mais ils ne 
leur suffisent pas. Il leur faut des figures plus impressionnantes. 
Ils se sont annexé le pessimisme historique de Taine et le systéma- 
lisme synthétique d'Auguste Comte. Passant les frontières, malgré 
leur exclusivisme français et catholique, ils vont relancer Carlyle, 
ils se réclament volontiers de Goethe et, par un audacieux tour de 
passe-passe, sur lequel il serait bon de s'expliquer un jour avec 
eux, ils ont accaparé Nietzsche. Ainsi munis de sérieuses lettres de 
chevalerie, cuirassés d'un vieil acier frotté à neuf et qui reluit au 
soleil, fleuris de belle rhétorique et déployant une grande oriflamme 
^ù se lit brodée la devise ordre sur un filigrane assez distinct de 
fleurs de lys, ils ont vraiment l'air de quelque chose. » Laissons- 
Jeur l'illusion de croire qu'ils courent à une restauration monar- 
chique. Cette étude est un petit chef d'œuvre d'éloquence et 
d'ironie. Eh, oui ! c'est sous le prétexte de l'ordre qu*on voudrait 
nous faire revenir en arrière. Mais, qu'est-ce que Tordre au mo- 
ment où les idées révolutionnaires entrent en jeu î « C'est répond 
Louis Dumur, l'ordre de Louis XV ! C'est Torcfre russe ! En réalité 
le pire des désordres : celui de la pourriture et de la déliquescence. 
Ordre français : 1756 (année du Contrat social), commencement 
de la guerre de Sept ans ; 1757, défaite de Rosbach, perte de Chan- 
dernagor ; 1758, désastres sur mer, défaite de Crevelt, ruine de 
Cherbourg par les Anglais ; 1759, défaite de Minden, perle de la 
Guadeloupe et du Sénégal, perte de Québec ? 1760, perte du Ca- 
nada ; 1761, défaite de Fillingshausen, perte de Pondichéry et de 
Mahé ; 1762, perte de Cassel, perte de la Martinique et de Grenade ; 
1763, abandon de la Louisiane, humiliant traité de Paris... Dilapi- 
dation des finances, déficit annuel de 200 millions, marche à la 
banqueroute, misère... Ordre russe : vols, concussions, adminis- 
tration malfaisante, gouvernement incapable, ignorance, persécu- 
tion, tribunaux d'exception, exécutions, tortures dans les prisons... 
Le Yalou, Port-Arthur, Liao-Hang, Moukden, Tsoushima... Dette 
•extérieure colossale, déficit annuel d'un milliard, marche à la ban- 
queroute, famine... Quel désordre, vraiment, ne vaudrait mieux 
qu'un ordre pareil ? Et c'est pour le maintenir ou pour regretter sa 
<lisparilion que l'on incrimine les idées révolutionnaires ! » 



.çaisô et 668 principaux détracteurs (Censcw politique et littiraxre); 
F. Maodoîîald, Jean- Jacques Rousseau {Chapman, Londres, en anglais) ; 
J. DE Mestral-Combrbmont, le Plaidoyer d'une femme en faveur de 
Rousseau, Semaine littéraire, Genève, 18 mai ; P. PaumvA, Oanférenoe 
faite à la Sorbonne en hommage à J.-J. Rousseau et en réponse à 
M. Jules liwnaître, (compte rendu dans VAeti4>n, de Paris, la Pensée, 
de Bruxellee, 17 mars, etc.); Louis Dumur, les Détracteurs de Jean-Jac- 
■quee, Mercure de France, 15 juin, etc., etc. 



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1 



678 LA REVUE INTELLECTUELLE 

Certain ôrudit rigoriste nous a reproché d'attacher une importanoe 
tnop grande au côté littéraire des écrit» d'évolution. Nous ne saurioBs 
mieux faire que de transcrire ici Tintroducl^ion du livre ce le6 Esprits 
directeurs de la Pensée française du Moyen-Age à la Révolution » de 
M. Th. Suran,, qui est un érudit (1). 



De l'ioflueoce de la Littérature 

sur l'évolution historique 



Ce qui fait la grandeur du peuple français, dont rhistoire est si 
riche en douleurs et en joies, c'est qu'il n'est jamais resté inerte ; 
il a toujours voulu influer sur le cours des choses ; et si le succès 
n'a pas toujours répondu à ses désirs, si parfois il a souffert, c'est 
du moins qu'il avait peiné et agi. Or, par la façon toute spéciale 
dont notre peuple se conduit et par la pensée dont il est animé, il 
est une véritable personne, qui a acquis ses caractères propres 
surtout pendant les trois siècles qui ont précédé notre Révolution. 
Dans cette période, on a posé et résolu de diverses façons la plu- 
part des problèmes qui se posent encore aujourd'hui, car le nombre 
des curiosités de l'esprit humain, comme aussi des réponses qu'il 
se donne, est en somme très limité ; mais il y a façon de les poser 
et de les résoudre ; là se reconnaît la tournure d'esprit de chaque 
personne et de chaque peuple. 

Depuis que les théories de Tainc ont introduit l'esprit scienti- 
fique dans la critique littéraire, on a renoncé à voir dans les indi- 
vidus des êtres absolus, indépendants de l'humanité, de l'espace et 
du temps, et l'on s'est efforcé de montrer comment les plus libres 
poètes eux-mêmes s'expliquent par des relations de race, de milieu, 
de moment. Mille causes, plus ou moins apparentes ou subtiles, 
concourent à la formation du génie. Ces causes sont toutes parti- 
culières, et précises. Chacun des mots de race, mifieu, moment, 
n'est qu'un signe commode pour la science, mais sans correspon- 
dance avec une réalité spécifique ; il représente un résumé qui est 
notre création, l'idée d'un ensemble, d'un total, d'un groupement, 
travail opéré par nous sur d'innombrables réalités, qui seules agis- 



(1) Th. Subam les Esprits dînecteurs de la Pensée française du Moyen- 
Age à la Révolutkm, 1 vol. in.l2, 3 fr. 50. (Réédition Schleicher frères). 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 679 

sent. A proprement parler il n'y a donc pas action de la race sur 
l'individu, mais action de tels ou tels individus sur tel autre. C'est 
ainsi qu'un individu, effet des multiples circonstances où il est en- 
gagé et qui le font ce qu'il est, est à son tour une des multiples 
causes qui influent sur tel ou tel individu de son entourage ou de 
son public. Puisque l'on étudie sur lui l'action du dehors, on peut 
étudier en lui sa réaction sur le dehors. Cette seconde élude ne 
contredit pas la première, elle la complète. 

Mais cette action des individus est très inégale ; chez certains, 
sans être jamais nulle, elle est extrêmement restreinte, infinitési- 
male ; chez d'autros elle est singulièrement puissante et, de proche 
en proche, ébranle toute la masse. De sorte que cette dernière ro- 
çoit une multitude d'impulsions, différentes en force et en direc- 
tion. Chacune est la résultante des mouvements plus simples, qui 
divergent ou concordent ; l'action des plus grands génies eux-mê- 
mes résulte de facteurs qui les dépassent ; mais l'action des simples 
individus résulte en grande partie de celle des grands génies, elle 
est fonction de cette dernière. 

On se demande parfois ce que les grands écrivains apportent de 
positif, de solide, au patrimoine de leur pays en dehors du reflet 
de leurs qualités brillantes, de leur célébrité et de leur gloire. Qu'ils 
ignorent eux-mêmes leur rôle, conmie Rabelais, ou qu'ils en aient 
conscience, comme Diderot, ils contribuent à former l'âme des peu- 
ples. 

Ce qui leur permet d'avoir sur elle une telle action, c'est d'abord 
qu'ils en sont eux-mêmes des expressions éminentes, que les au- 
tres prennent pour type et pour nïodèle. Chacun se reconnaît en 
eux, est surpris de se voir si bien compris et exprimé, s'admire 
lui-même dans ses représentants, se complaît en eux, et tâche de 
se hausser jusqu'à eux et de leur ressembler. Ils donnent au peu- 
ple la conscience de lui-même, la conscience de ce qu'il est ; ils 
traduisent ses imprécises aspirations avec un relief saisissant et 
par là môme ils les fortifient. Nous subissons tous les influences 
du dehors, mais, en général, nous n'y réagissons guère et nous 
les transmettons banalement, sans beaucoup les modifier. Au con- 
traire, le grand écrivain les fait siennes en quelque sorte par la 
façon toute spéciale dont il les élabore, les renforce, et les com- 
munique. De même qu'une lentille donne à de faibles rayons, qu'elle 
concentre en un point, le pouvoir d'allumer du feu, de même le 
grand écrivain concentre les forces éparses qui restent comme vir- 
tuelles dans l'âme de chacun de nous et les rend ainsi manifestes, 
conscientes et agissantes. A cet égard, il agit d'autant plus qu'il 



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080 LA REVUE INTELLECTUELLE 

esl plus représentatif, c*est-à-dire qu*il réunit plus de caractères 
disséminés ailleurs, plus d'aspects de la pensée, ou qu'il en ex- 
prime certains avec une perfection plus exceptionnelle. Il devient 
un être symbolique, qui résume un peuple et condense les éner- 
gies nationales. 

Il y a pour ces grands esprits une autre fa^n d'agir, c'est de 
donner conscience au peuple de ce qu'il peut devenir et non pas 
seulement de ce qu'il est, c'est d'influer sur lui par ce qu'ils ont 
de personnel, et non par ce qu'ils ont de commun avec lui. Des 
circonstances très particulières auxquelles ils ont été mêlés ont pu 
faire d'eux des êtres d'exception fortement caractérises, qui sem- 
blent isolés au milieu de leurs compatriotes. Par exemple ils ont pu 
recevoir une culture étrangère ; leur rôle naturel consistera dans 
ce cas à concilier cette dernière avec leur culture nationale, à 
adapter l'une à l'autre deux pensées hétérogènes, et à permeltro 
ainsi de peuple à peuple un échange qui ne se produirait pas sans 
eux. Si donc leur personnalité, déterminée par des causes moins 
ordinaires, tranche à ce point sur celles de leurs compatriotes 
qu'ils sont plus ou moins en contradiction avec eux, s'ils sont en 
avance sur leur temps, ils exercent par cela même une action réelle. 
Ce ne sont pas pour cela, comme le prétend Carlylc, des hommes 
plus providentiels que les autres, car s'il y a des hommes provi- 
dentiels, nous le sommes tous au même titre ; mais ce sont des 
montreurs d'idéa>l ; d'un idéal toujours humain et réalisable, puis- 
que tous les élémenls en sont empruntés à quelque fraction de 
ITiumanité et que déjà il existe à Fétat de dispersion en divers 
endroits de la terre ; ils étonnent et enchantent par la nouveauté 
de leurs théories, ils font adopter leur façon de penser : la foule 
se détourne de ses routes coutumièrcs et prend la nouvelle direc- 
tion que le génie lui indique et lui garantit. 

Entre les csprils directeurs de notre pensée il y a des différences 
miportanles, soit dans leurs caractères, soit dans leur rôle ; mais, 
prenant et reprenant les mêmes problèmes, s'inspirant plus ou 
moins des mêmes pensées, ils se rallachent les uns aux autres el 
sont comme les aimeaux de notre tradition d'autonomie ration- 
nelle et de liberté intellecluelle. Nous leur devons tous un peu de 
nous-mêmes. Grûce à eux, l'àmc de notre peuple ne s'est pas bor- 
née à l'acceptation béate des forces anonymes de la nature, elle 
s'est développée et enrichie, elle s'est affinée et assouplie, elle 
esl devenue plus délicate el plus sensible, plus active aussi et plus 
puissante. 

Ils ont été aidés dans leur action par une quantité d'autres écri- 
vains qui ont propagé leur pensée en s'inspirant de leurs œuvres. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 681 

Souvent ils doivent beaucoup à ces vulgarisateurs plus ou moins 
fidèles et môme à ces plagiaires, qui ont été entre euxl>l le grand 
public de précieux agents de transmission. Au contraire de Goethe 
et de Shakespeare, il s'en faut que les grands écrivains français 
aient été connus de toutes les classes de la société, et la puis- 
sance de leur esprit ne doit pas faire illusion sur le degré de cul- 
ture de la masse populaire. Entre eux et le peuple il y a une sorte 
de divorce, provoqué par l'organisation sociale et politique de no- 
tre pays, et qui a nui à la rapidité de notre progrès. Le nombre 
est resté soumis jusqu'à la Révolution à l'action souveraine, inté- 
ressée et rétrograde des classes privilégiées, sans que les grands 
génies de notre Panthéon intdlectuel aient travaillé consciemment 
pour lui avant le mileu du xviii* siècle. Leur action a été plus éten- 
due et plus efficace du jour où, avec Diderot et Rousseau, l'idée 
civique et démocratique s'est adjointe à Tidée scientifique et morale, 
du jour où les chefs-d'œuvre ont cessé d'être en quelque sorte des 
spéculations sans objet immédiat, où ils ont commencé à porter 
sur les réalités politiques ou matérielles de la vie quotidienne, et 
où le peuple a pu enfin saisir l'intérêt de la recherche et du savoir. 

Mais il faut distinguer la connaissance d'un auteur de son in- 
fluence. Si la foule n'a pas toujours eu accès à des ouvrages qui 
ne s'adressaient pas à elle, si elle n'a pas connu des maîtres trop 
distants,c'est par eux cependant qu'elle a été formée, de tous temps, 
c'est d'eux qu'elle a reçu de proche en proche, par une multitude 
d'intermédiaires qui mériteraient une étude à part, les idées deve- 
nues anonymes dont elle ignorait l'origine et qui, assimilées par 
elle, déterminaient sa conduite. C'est dans ce sens que l'historien 
allemand Webcr a pu écrire : 

« La France est le pays où la littérature est le plus intimement 
môlée à la vie politique et exerce le plus d'influence sur les mœurs 
et sur l'opinion. Elle domine la société, pénètre la politique, et 
détermine les idées religieuses et sociales des classes éclairées. 
Elle est tantôt la reine tantôt la servante de la politique et de la 
religion, et elle est toujours en relations intimes avec les circons- 
tances. » 

Ainsi les grands formateurs de l'âme française ont dirigé notre 
pensée, môme quand ils n'en ont pas eu le dessein formel, parce 
qu'ils ont été les maîtres du mouvement imprimé. Ce ne sont pas 
de purs littérateurs, il y a parmi eux des philosophes, des savants ; 
mais, quel que soit l'ordre d'idées où s'est exercée leur pensée, ils 
n'ont eu d'influence que s'ils ont été en même temps des maîtres 
littéraires. S'ils ont pu inspirer d'autres écrivains, provoquer leur 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



émulation, faire école, c'est grAco au prestige séduisant de lefoi^ 
qualités artistiques. On voit par là comment l'art littéraire, loin 
d'être un luxe vain et négligeable, est une condition vitale pour 
une nation. 

Th, Suran. 




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REYUl LITTÉBAIBl 



PAR 



STÉPHANE SERVANT 



Il y a des nations politiques, mais il y a encore des nations de 
race, de langage, de croyance. Ainsi, par exemple, existe-t-il une 
Catalogne différente par l'idiome et par le développement philoso- 
phique du reste de TEspagne, en sens inverse de notre Bretagne 
qui, rétro^ade au point de vue intellectuel, longtemps, ne parla 
pour ainsi dire que le breton. La Provence tient à son idiome et, 
moins française peut-être de race (ainsi qu'une partie du Midi), 
que la Suisse genevoise et protestante, comme l'exprime Louis Du- 
mur {les Détracteurs de Jean-Jacques, Mercure de France^ 
15 juin), elle se rapproche beaucoup plus de la moyenne du carac- 
tère national. 

Longtemps aussi, grâce aux patois, les paysans de nos cam- 
pagnes, entre autres causes, formaient un peuple plus différent des 
citadins envisagés dans leur ensemble, aue les écrivains de la Wal- 
lonie actuelle, par exemple, ne le sont ae nos écrivains de France. 
On sait le bruit qu*a fait en Belgique, et même chez nous, le projet 
qui tend à imposer le flamand aux écoles du pays des Maeterlinck 
et des Verhaéren (1). Je considère, pour mon compte, l'esprit de sé- 



(1) Réoent sur les rivalitée de langages : Drsdkvises du DésiSBT, la 
Langue Catalane, Bcvue Bleue, 13 juillet; la Question flamande, Inde- 
pendcmee belge, 23 juin et divers; M. Humbebt, Français et Flamand, 
ï Europe 18 avril, etc. 



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884 LA REVUE INTELLECTUELLE 

-paralisme,de tous les séparatisme» comme des conceptions effroya- 
blement rétrogrades. Il y a assez de la géographie et des distances 
pour séparer les hommes. L'unilé de langage est un instrument de 
communion inlellecluelle. Tant qu'il s'est agi de réunir les clans 
épars et de les grouper en sociétés limitées, l'unité de croyance 
a pu être le lien de tribus séparées par la langue ou par la race et 
a pu aider à cimenter les patries. Aujourd'hui où l'avenir pose aux 
patries le même problème qu'aux tribus ou aux provinces, la com- 
munion d'une fraternité universelle analogue au patriotisme, com- 
munion qui n'est absurde que pour Icsi esprits blasés et qui est 
la logique môme de l'évolution constante, ne peut s'accomplir sur 
l'unité de croyance, mort morale de l'humanité et qui est de toute 
évidence impossible. On ne peut forcer les hommes à penser tous 
de môme. On ne peut pas non plus les empêcher de croire ce qu'ils 
veulent. Malgré tous les obstacles, le monde marche donc vers l'abo- 
lition de tous les dogmes^ vers l'agnosticisme religieux social, 
VERS la LIBRE-PENSÉE, et vcTs la créatioR d'un instrument d'expres- 
sion commun, vers une langue universelle. La fragmentation des 
langages, la résurrection des idiomes locaux autrement qu'au point 
de vue érudil est rétrograde. On peut aimer sa langue natale, mais 
vouloir la faire prédominer sur la langue la plus parlée, s'élever 
contre l'unité édifiée véritablement dans le sang des peuples, est 
futile. Quand on le fait au nom d'un prétendu progrès, c'est ab- 
surde (1). 

Mais nos écrivains de terroir sont trop avisés pour oublier que 
Paris luit sur toute la France. On peut aimer sa province, et voir 
plus loin que le coq du clocher. Dans le classement où J.-R. Aubert 
et René Marsac (la France contemporaine , Bibliothèque de F Asso- 
ciation), se sont efforcé de grouper les écrivains par régions à côté 
des artistes, on ne relève pour ainsi dire pas d'œuvres véritables 
autrement qu'en français, et il n'est guère que la Provence, d'ail- 
leurs, qui possède, avec Mistral, un poète de terroir par l'idiome 
et qui soit en même temps grand poète. Le reste de la poésie pa- 
toise est fait de chansons populaires (2). II en est de charmantes. 



(1) Récent sur Torigine, révolution et la fin des langues: L. Ceci, il 
Fénomeno Trombetti, la Cultura, mars, avril, mai; A. Dauzat, les Ten- 
dances actuelles de la linguistique romane, Revue des Idées, 15 mars; 
N. Festa, a pix>posita dei oorsi popolari di latino, la Cultura, 1** juin; 
A. Balbin db Unquerba, la Vida de las Lenguas, Revista OMitemp^ranea, 
15 mai ; G. F. Twomibly, le Choix d'une langue universelle, North Ame- 
rican Review, 30 avril; A. Andr&assian, Une heure d'espéranto, la Peu- 
séc, Bruxelles, 27 mars; Commandant Lemaire, Vers la langue auxi- 
liaire internationale, Indépendance hcUjc, nombreux articles, les plus ré- 
cents 8, 29 juillet, 9, 10, 11 août, etc... 

(2) Récent sur les idiomes, la langue et la littérature des provinces : 
O. Marri, Chansons anciennes et chansons populaires, le Mois, Août; 
Voir aussi la Bcvue des Traditio-ns populaires consacrée à ce geinre 
d'études; Armor, épopée bretonne composée par Jacqitbs Pohibb {Le 
Dault) ; Alpbonbb Roque-Ferribr, le Midi de la France, ses poètes et sea 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 685 

Il en est de rituelles el qui, les nations politiquement séparées, per- 
sistent, malgré les divergeiices accentuées d*opinion, à réunir des 
peuples très lointains. Ainsi, parlant du Canada, cette vaste pro^ 
vince de la langue française, Charles ab der Halden peut-il écrire 
(Nouvelles études de Lilléraiure canccdienne IrançcUse, de Rudeval) : 
« La preuve que le Canada est bien la France, c'est que nos chan- 
sons ne diffèrent point des siennes et que dans nos provinces les 
plus diverses ont pris naissance des airs qui subsistent là-bas. Une 
maman fredonne : 

Cest la poulette grise 

Qui pond dans Téglise, 
Elle va pondre un beau p*tit coco, 
Pour son p'tit qui va fair' dodo! 

« Est-ce un futur citoyen de la République, ou un sujet du roi d'An- 
gleterre qui s'abrite sous les rideaux de tulle ? 

Cfeet la poulette blanche 

Qui pond sur la branche P etc. 

Durant cinquante pages consacrées aux chansons populaires et 
aux jeux enfantins du Canada, par C. ab der Halden, on peut lire 
de telles évocations pleines de berceuse nostalgie, en l'étroite pa- 
renté des souvenirs. Et pourtant les deux peuples sont déjà très 
loin l'un de l'autre, si loin que H. Davray, dont j'ai cité les études 
anglo-canadiennes, peut prévoir sans invraisemblance l'absorption 
morale de l'un par les Etats-Unis, dans un avenir où l'autre con- 
tinuera de s'éloigner de la croyance autrefois commune. Car le Ca- 
nada est resté profondément religieux et monarchique. En vain 
dirait-on à ce peuple puritain, que ce sont les débauches de la mo- 
narchie catholique qui l'ont séparé de la France ? Son isolement a 
permis au catholicisme royaliste d'en faire la conquête morale ex- 
clusive en môme temps que l'Angleterre, la conquête politique. 
Faut-il le regretter sans réserve ? N'est-ce pas plutôt un bien pour la 
France et pour l'Europe que la Révolution n'ait pas eu à traîner à 
sa suite l'immense poids mort du catholicisme de celte Bretagne 
lointaine, à l'heure des chouanneries ? Quoi qu'il en soit, la langue 
est un tel instrument de communion intellectuelle que le Canada n a 
jamais pu rompre ses attaches. Par sa littérature, il est encore 
comme une grande province nôtre, ayant gardé en raison de ses 
frontières océaniques ces caractères spéciaux : la chasteté, la re- 
lettrés (Guilmoto) et Tétude de Gaoton Dbschamps sur la Littérature 
provençale, le Temps, 23 juin; P. Sébillot, le Folk-Lore de France, 
tome II (Chdlmoto); J. Dhwbbt, le Hanneton dans les traditions popu- 
laires walkmes, WaUonia.» mai; G. Lamoubeux, Rimes d'amoûr et djoyeu- 
ses tchanscmB (Imprimene Puhlieistas, Liège); A. Vbeeœe et R. Ouil- 
ix)N Glossaires étymologique et historique des patois et des parlera de 1 An- 
jou' (Germain et Gr(U9in, Angers); Argot: Feanob, Dictionnaire de la 
Langue verte (Librairie du, Progrès), etc... 



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686 LA REVUE INTELLECTUELLE 

ligiosilé, une certaine sentimentalité qui se complète de l'imitation 
de notre art. Les plus subversifs de ses poètes en morale, comme 
Nelligan ne vont pas au-delà de la sensualité mystique de Verlaine, 
les plus libéraux, comme William Chapman ne dépassent pas la 
Marseillaise^ au son des cloches de l'église et le pamphlétaire 
Arthur Buies, qui manifesta quelque indépendance, fut contraint 
à s'amender. Laure Conan lient d'Eugénie Guérin. En bon pays ca- 
tholique qu'il est, le Canada ne porte pas un intérêt énorme à ses 
écrivains, dont certains, comme Chapman, romantique, Nelligan, 
moderniste, A. Lozeau, Pamphile le May, d'autres de la jeune école 
de Montréal font preuve d'un réel talent et Henri d'Arles a beau 
communier sous les deux espèces dans ses vers, cela n'empêche 
que le degré d'intellectualité d'un peuple ne soit en rapport avec 
son affranchissement moral.. , 

Pourtant on se souvient de la chanson canadienne dans La Fran- 
çaise, de Brieux : 

A la claire fontaine 
M'en allant promener 
J'ai trouvé l'eau «i belle 
Que je m'y suis baignée... 

C'est le chanl national, La Marseillaise de lù-bas, où les mar- 
mots à Chicoulimi, à la Rivière-Quelle, comme nos bébés, chan- 
tent : 

(c II est midi. — Qu'est-oe qui l'a dit ? — Cest la souris. — Où est- 
elle? — Dajis la chapelle. — Que fait-elle ? — De la dentelle. — Pour 
qui? — Pour ces demoiselles. — Combien la vemd-^UeP — Un quart de 
sel (1). 

Toute cette poésie d'évocation de l'enfance peut paraître puérile, 
mais l'est-elle plus que les descriptions réalistes outrées de cer- 
tains écrivains jeunes, qui tels, Alexandre Merceieau (Gens de là 
et (Tailleurs, éditions de l'Abbaye), pourraient avoir du talent et 
décrivent, suivant une vision de la vie, qu'ils croient être jusl« et 
qu'on pourrait appeler la « vision père Pénard des choses ». Dans 
cet ouvrage, où il trace au burin de la plume, en tableaux détachés, 
la vie des gens de la terre, dos gens de la ville et des gens de Paris, 
Alexandre Mercereau, attache peut-être une importance sociale 
trop grande à des détails de dernier plan. Sans tomber dans le 
racanisme et la peinture à l'eau do rose, ne serait-ce que pour no 
pas piétiner sur place, il serait peut-être temps d'entonner quelque 
Sursiim corda, là-bas à Tavant-garde sociale. L'art est une chose 
de proportion. Que l'enfant du peuple (Louis et Louise, gens d» 
peuple, dédié à Anatole France) « aime à farfouiller dans la cendre 



(1) Récent encore sur la littérature canadienne: Œuvre d'EMTLB Xel- 
Léo AN {Bauchemin, Moiitréol); H. van Dykb, la Gardienne de la Lumière 
et autres histoires canadiennes, {Calmann-Lévy) ; A. Lozbau, FAme soli- 
taire (de Bwieval); etc.. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 687 

mêlée à son urin6, barbouillant son visage et encrassant ses che- 
1 veux roux », « monte sur le lit qui sent mauvais », se roule sur le 

I linge qui sent drôle, puis sorte sur le palier regarder dans le 

i plomb où l'étage verse ses eaux grasses, ou bien aille s'enfermer 

dans les cabinets d'aisance propice aux rêves », qu'est-ce que c'est 
que cette littérature ? Nous sommes loin, certes, de la pudibonde- 
rie canadienne. Est-<îe qu'il est nécessaire pour donner son sens 
philosophique social à la vie ouvrière, de décrire les gestes que, 
dans les water-closets, font les enfants d'ouvriers et qu ils ne font 
pas parce qu'ils sont enfants d'ouvriers, mais parce qu'ils sont 
enfants ou tout simplement de race animale. L'exactitude n'est pas 
le vrai et tout ce réalisme n'est déjà plus de saison. Il faut que 
M. Alexandre Mercereau qui, je le répète, est capable de talent et 
burine très bien à la plume, fasse un pas en avant de ravenir(2). 

Car, il y a une unité morale, philosophique, ou simplement hu- 
maine, à laquelle doivent concourir les détails d'une œuvre avec 
une proportion qui crée l'harmonie. Ainsi, la signification très hu- 
maine de la Rivale de H. Kistmacher et E. Delard, jouée à la 
Comédie française (13 juin), est celle-ci, bien qu'elle ny soit pas 
exprimée directement : « Il y a des choses qu'on ne recommence 
pas. » L'amour qu'on a brisé peut revenir, il ne revient jamais 
avec les mômes tendresses, les mêmes espoirs, la même fraîcheur. 
Cela est en dehors de la classe sociale. Il suffit d'avoir passé dans 
la vie pour le comprendre, mais encore faut-il l'avoir souffert. Jane, 
que son mari, sculpteur de talent, a quitté pour Suzanne, une cou- 
sine, dont il s'est épris en tant qu'artiste et en tant qu'homme, l'a 
deviné : 

Janb Va-t-enî 

ANDBi: Ah! Jane^ je ne serais jamais qu'un malheureux I... 

Jane: Crée du bonheur, tu seras heureux! 

Andrâ, d'une voix sowrde : Je rentre dans la nuit. 

Janb: Tu rentres dans la vie. Sois fort! 

ÂNonÈ : Mais toi? 

Jane, dans iwi sourire noyé de larmes: J'ai nos souvenirs. 

Andké, avec wn scmgîot: Adieu. 

Janb; Adieu André. 

Et qu'on ne vienne pas nous dire au nom d'un faux scepticisme 
plus puéril que toute naïveté que la conception de l'art est en dehors 
de ces banalités de la vie. Riches ou pauvres que nous soyons, 
quelque opinion philosophique ou sociale qu'on puisse avoir, il est 
un fond de douleurs, qui ne dépendent que des fatalités, Celles^i 
unissent, désunissent sans qu'on sache pourquoi. Elles échappent 
aux causes sociales. Elles resteraient un des plus puissants mo- 



(1) Littérature socialo: V. Marguerittb, Pi-ostituée (Fasqurlh') ', LioN 
Prapié, la Boîte aux gosses (Calmann TJvy); V. Sinclair, le Roman d'un 
rm de Tor (Rackette)] J. Chot, A la frontière (Editions artistiques); 
QnsTAYB Gkpfboy, Hermine Gilquin {Fasqtbelle), G. Beaume, Pour la 
vie et pour l'amour (L. Nilsson), etc... 



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688 LA REVUE INTELLECTUELLE 

biles d'acUon au sens môme d*une société parfaitement organisée, 
où la lutte pour le pain cesserait d*ètre prédominante. Eltes sont 
humaines, voilà tout et ne peuvent que s*élever (1). 



Impressions sur les tendances poétiques 

(Suite) 



Chamfort disait de Ta-mour que c'était la seule chose dont on. 
ne pût rien dire qui ne soit vrai, et en même temps, dont on ne 
peut rien dire qui ne soit faux. Chamfort est mort trop tôt. Il 
ignorait l'anarchie... et le symbolisme. Si l'on définit en effet cer 
dernier sur l'appellation qu'il s'est donné lui-même, il consiste- 
dans la prédominance du symbole poétique comme moyen d'ex- 
pression ; mais si, par contre, on veut Tanalyser historiquement^ 
il représente l'ensemble des aspirations confuses et très souvent 
contradictoires d'une époque qui n'est pas terminée. S'il a donné 
naissance à tant de monstres, c'est pour a\x>ir voulu réaliser ces- 
contradictions. S'il a eu une énorme influence, c'est que les élé- 
ments latents de ses contradictions portaient en eux-mêmes leur 
harmonie. Le nier, pour ainsi dire, avec M. Gaston Descbamps, 
c'est peut-être faire de la critique, ce n'est pas faire de l'histoire. Le 
réduire aux seules tendances harlmanniennes qui prédominèrent 
en son inspiration, bergsonniennes qui voudraient y prédominer, 
comme le pensent quelques nouveaxix venus, c'est recommencer la 
série des équivoques. Il y a eu certes, chez beaucoup de nos de- 
vanciers, une réaction sentimentale vers la nïétaphysique, mais le 
positivisme le plus rigoureux a, lui aussi, sa métaphysique. Il ne 
la mélange pas à la physique, voilà tout. Est-ce que le romantisme, 
est-ce que le Parnasse n'ont pas compté en eux des positivistes et 
des métaphysiciens, des spiritualistes et des athées, des catholi- 
ques et des protestants ? En quoi Mallarmé csl-il hartmannien dans 
sa littérature 7 Est-ce que si Zola était scientifique et athée, Balzac 
n'était pas royaliste et chrétien ? Chercher l'occasion du roman- 
tisme littéraire dans la philosophie de Jean-Jacques avec M. Pierre 



(1) Autro pièce psychologique de mœurs : F. Vandérem, les Fresnay,. 
Comédie Française, 13 mai; Sur le genre: A. Flbubizb, les Idées théâ- 
trales en 1906 (Sanaot); G. Lxoomte, /a Oourse du flambeau, Eaéical, 
9 février; etc... 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 689 

Lasserre peut paraître tr^s érudit. En réalité, c'est confondre le 
romantisme littéraire avec l'époque du romantisme. Le romantisme 
remonte à Shakespeare, à Ronsard, aux romans de chevalerie, et 
le naturalisme se trouve en germe dans Rétif de la Bretonne. En 
quoi le peintre impressionniste athée ou socialiste serait-il moins 
impressionniste que le monarchiste, ou le chrétien, ou le boudhiste, 
ou Tadorateur du dieu Varouna? Est-ce que Hugo n'a pas changé 
d'opinion philosophique, Wagner, d'opinion politique, tout en res- 
tant l'un, romantique, Tautre... wagnérien Ne peut-on écrire dans 
un style symboliste sans être métaphysicien ? Estrce que Retté n'a 
pas été du diable au bon Dieu, et mille autres du bon Dieu au 
diable, sans changer de plume ? Pour une même vierge, il y a mille 
pinceaux. Donc, dans .le chaos des tendances philosophiques d'une 
époque littéraire qui s'appelle symbolisme, il y a le symbolisme 
littéraire qui concerne l'évolution des moyens d'expression de cette 
éfK)que. Analyser le premîer en lui-même, c'est faire de la philo- 
sophie, dans ses rapports avec le second, c'est faire de l'histoire, 
analyser le second en lui-même, c'est faire de la littérature. 

Posons donc la question clairement : « Au point de vue poétique, 
en quoi consiste la littérature, c'est-à-dire Vari des moyens d'exr- 
pression de l'époque qui nous précède directement? C'est ime 
réaction contre le conventionalisme dans lequel avaient fini par 
tomber les écoles parnassiennes et romantiques qui Tavaient pré- 
cédée, comme celles-ci avaient été des réactions contre la déca- 
dence classique. Dans cette réaction, dans le bouillonnement des 
éléments contradictoires dont l'analyse défie toute I<^ique, dans 
l'incohérence presque folle des tentatives de rénovations qu'elle 
comprend, on démêle, pour peu qu'on s'y soit heurté, et même 
qu'on cherche à discerner le sens des poussées que l'on a reçues, 
deux grands courants : le courant symboliste proprement dit, le 
courant scientiste. Ceux-ci ont cherché constamment à se rejoindre 
dans la philosophie : ils se sont noyés dans la grammaire mallar- 
méenne. Tel est le sens exact. 

Le symbolisme est venu dire : « Vous n'avez pas créé une repré- 
sentation poétique quand ayant aligné, en quelque phrase sonore 
une idée rebattue, vous l'avez scandée en deux parties de six syl- 
labes avec la rime à l'extrémité. Pour créer une représentation 
poétique, il faut un symbole. Toutes les fois que vous faites des 
phrases versifiées sans symbole vous chevillez. Si vous dites : 

Je suis joyeux : mon âme est pleine de délieee^ 

C'est de la prose versifiée. Si vous traduisez la même pensée 

BSV. INTELLBCT. 44 



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LA REVU& INTELLECTUELLE 

par une image (Jean Moréas, le Pèlerin passijonné)^ qui ne soit pas 
conventionnelle : 

Un troupeau gracieux de jeunes oourtÎBaiiee 
S'ébat et rit dans la forêt de mou âme. 

VOUS faites de la poésie. Pas de poésie sans symbole ! Ceci dit, 
quand certains mélang^tit sous une même appellation symbolique 
des phrases comme celle^i par exemple, et ces v^rs de Francis 
Jammes, qui s'efforçant d'atteindre à la sincérité veiiainienne, ne 
sont que du mauvais Coppée : 

Par un dimanche qui était comme un gâteau, 
On me mena chez le père Fiteaa, 
Notaire habitant en pleine campagne. 

on est en droit de se demander : « Qui trompe-t-on ? » Quand en- 
suite le môme poète continue sur ce ton : 

Le déjeuner était comme une fête: 

Lourd, triste et beau. Et j'avais pour compagne 

Une petite enfant qui était « la xiièoe ». 

où Ton rencontre {été rimant avec la nièce, on est saisi de pitié 
devant cette lamentable interprétation du scientisme. Oui, je sais, 
Francis Jammes est un poète de talent, un poète sincère ; mais, 
c'est précisément à cause de cela, qu'il est nécessaire, de rame- 
ner tout ce problème à sa plus simple expression, de le rendre 
compréhensible et de ne pas dévoyer plus longtemps notre malheu- 
reuse littérature poétique dans l'équivoque, sous prétexte de phi- 
losophie. 

Le scientisme, en ce qu'il a de purement littéraire, est l'ensemble 
defâ tendances ayant eu pour but la rénovation des procédés d'ex- 
pression par l'étude sci^itifique de la prosodie. Pas de poésie sans 
MUSIQUE. Il est venu dire ou plutôt, il a voulu dire et il a tenté 
d'expliquer pourquoi : « Vous n'avez pas créé l'harmonie poétique 
parce que vous avez fait rimer ilôts avec sanglots, suivant la mé- 
thode parnassienne, au lieu de le faire rimer avec beaux comme 
A. de Musset. La césure ni la rime ne sont le but de la musique 
prosodique ; elles n'en sont que des moyens. Tant que vous n'au- 
rez pas compris l'origine et le but de ces moyens, vous n'en sau- 
rez déterminer l'emploi, car le hiératisme de vos conventions, qui 
se croient rigoureuses, ne sert que d'excuse à la pauvreté musicale 
et aboutit à la mort par l'uniformité. » Telles furent les deux gran- 
des pensées légitimes et subconscientes du symbolisme : le symbo- 
lisme proprement dit, le scientisme prosodique. Chacune portait 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 601 

en elle ses éléments d'barmonie, et elles pouvaient s'harmoniser. 
EUes cherchèrent à se rejoindre dans la philosophie : elles s'éga- 
rèrent dans la grammaire. D'abord le scientisme n'arriva jamais 
à se raisonner complètement. C'était la question primordiale qui 
devait échapper au raisonnement poétique. Les poètes sont des 
impulsifs, et la logique est trop souvent leur moindre souci. Ils 
eurent des intuitions, ils en eurent môme tellement, qu'en en faisant 
la somme, ils décrétèrent la licence la plus inc<Àérente. Les 
rythmes peuvent être complexes : tous les rythmes furent permis. 
Ils confondirent le rythme et la mesure et supprimèrent celle-ci. 
Le hiatus n'est pas nécessairement inharmonieux : permission à 
tous les hiatus... sauf dans Maiborough s^en va-t-en guerre! Puis 
chacim ayant défini ce qu'il prenait pour le symbolisme ou pour 
le scientisme, voulut le donner, considérant le mode d'expression 
comme l'aboutissant de la philosophie subjective, pour la fin de 
toute philosophie, autrement dit de sa philosophie personnelle. 
Là-dessus se greffèrent des tentatives de rénovation grammaticales 
par la logique syntaxique dérivée de l'étude de la linguistique, aveo 
Mallarmé, par la résurrection d'archaïsme et de tournures ro- 
manes avec Moréas, de la Tailhède, etc., par la création de néolo- 
gismes ayant pour prétexte l'étude de la formation naturelle des 
mots avec tout le monde. C'était trop de choses à la fois. Au chaos 
de lumière qui fut possible, se substitua le chaos des ténèbres, qui 
demeura certain. Ce fut la déliquescence, le décadentisme vérita- 
ble qui peut être ainsi défini, le mélange des contradictions de la 
période symbolico-scientiste. 

Si cette dernière était réellement terminée, comnie certains l'af- 
firment, si le symbolisme était mort et enterré, je n'aurais qu'à 
dire : a De profundis ! » Pourtant, il faut bien me rendre à l'évi- 
dence des ouvrages que l'on m'envoie : il n'est pas vrai que le synir- 
bolisme soit mort ! Mais il est vrai qu'il se trouve en voie d'évo- 
lution dans les œuvres qui s'en revendiquent plus ou moins direc- 
tement et son influence reste manifeste dans la plupart des œuvres 
qui s'opposent à lui. Mais nous assistons, en même temps qu'à 
de nombreux essais de retour au classicisme, à la séparation de 
ses éléments opposés, en deux courants de tendances, l'un plus 
nettement symboliste ou néo-symboliste: de ce côté, en effet, l'ins- 
piration métaphysique bergsonienne n'aurait pas de peine à se faire 
bien venir ; l'autre, à tendances plus nettement scientistes ou néo- 
scientistes, où les sympathies positivistes iraient plus franchement. 
Mais tout cela est latent, confus, souvent chez de très jeunes hom- 
mes qui n'ont pas su se dégager des mots, qui s'attardent et ne 
peuvent pas se rendre compte que la vérité est généralement quel- 



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SQ2 LA REVUE INTELLECTUELLE 

qxte chose de très simple. Ce qui rend rinlcUectualité vivante est 
d'ailleurs souvent cette ignorance même qui permet ce double ef- 
iWt de chercher le but sans arrêter la ^marche el de lutter pour 
l'atteindre, encore qu'on ne sache pas très bien où Ton va. 

Il suffit pour s'en convaincre, de parcourir les préfaces qu'ont 
écrites à l'intention de leurs livres, Georges Duhamel (Dee légendes^ 
des batailles) (1), et René Arcos {la Tragédie des espaces) (2), pré- 
faces qui m'embarrassent énormément pour parler d'oeuvres en les- 
quelles se rencontreraient les secondes tendances néo-scientisles, 
d'une manière assez accusée. Du point de vue où ils se placent, 
tout homme qui médite revient vite et ce qui intéresse dans la lit- 
térature, c'est la littérature elle-même. Leurs théories n'expriment 
rien de nouveau ; c'est, en redite, la mênïe admiration surannée de 
Mallarmé, Laforgue, Verlaine, etc., le même point de vue de sym- 
pathies et de haines qui n'intéressent que les professionnels et 
que les poètes jeunes se croient obligés de clamer à l'univers. Te 
même manque de pondération de pensée que chez leurs devanciers 
et tout cela laisserait à peu près froid, si les oeuvres d'elles-mêmes 
étaient dépour\^ues de mérite et surtout d'originalité. Or, il n'en 
est pas ainsi. Si leur talent n'en est pas encore à la plénitude, il 
existe et il semble bien qu'ils aient voulu dégager, en un louable 
effort, le scientisme ancien de ses contradictions comme a tenté 
de le faire pour la partie plus exclusivement symboliste M. T. de 
Vysan. Bien qu'ils parlent d'une métaphysique émue, ils ne sont 
pas exclusivement métaphysiciens. Plus particulièrement influen- 
eés par René Ghil^ Kahn, Verhaêren, ils réclament de Nfaliarmé 
mais n'adoptent pas sa syntaxe, de Verlaine et raisonnent beau- 
coup trop en dehors de lui pour s'y rattacher sérieusement, de La-ï 
forgue, mais nulle part ils ne mêlent comme celui-ci des phrases 
communes à leur lyrisme. Eiifin si les sentiments trop jeunes et 
trop intolérants de leurs préfaces, peuvent les faire méjuger, ils n'en 
o-nt pas moins réalisé une sorte de rêve social qui n'est pas dé- 
pourvu de beauté : ils sont les poètes en même temps que les arii- 
sans de VAbbctye. 

En tête d'un livre de Poèmes publié à Lille en W06 (édition du 
Beffroi), l'un d'eux, Charles Vidrac, avait écrit : 

Je rêve l'Abbaye, — oîh, sans abbé 1 — 
Je rêve TAbbaye hospitalière 

(1) Editùm de VAhhaye, Créteil. 

(2) Editim de VAhhaye, Créteil. 



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L\ REVUE INTELLECTUELLE 

A tous épris d'art plus ou moins crottés 
Paroe que plus ou moins déshérités... 

En Mie Hellade très fleurie 

Et pas pounnie d'académies 

Bien loin, je rêve TAbbaye 

A la fois gaie et recueillie 

Oh vivre libres, en thélémitee passionnés I 

Oii vivre quelques-uns et quelques-unes, 

Artistes, artisans, penseurs, buveurs de lune.. 

Nous nous aimerions mieux que des frères; 
Elles s'aimeraient mieux que des sèèure, 
Et nous seraient douoeB comme des fleurs ; 
Car tout n'est-il pa6 possible en rêve ? 
Je rêve TAbbaye... 



Cette Abbaye n'est plus un rêve. 
{A continuer prochainement). 



Stéphane Servant. 




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REYUE ARTISTIQUE 



PAR 

SIDONELLI 



Les Recherches sur les « Ténors » latins (1) dans les motets du 
xiii^ siècle, qu'ont poursuivies MM. P. Aubry et A. Gastoué, d'après 
le manuscrit de Montpellier, apportent un appoint intéressant à 
l'histoire de la musique du Moyen Age. Les ténors de ces motets, 
compositions religieuses, qui ne ressortent point de la liturgie es- 
sentielle de l'église, ont leur plus riche répertoire mondial dans ce 
manuscrit de Montpellier. Il faut entendre par « ténors » les par- 
ties, bases harmoniques et rythmiques de la polyphonie de ces 
mêmes motets. Elles sont le trait d'union entre les traditions musi- 
cales de l'ancienne Eglise et les compositions du déchant. Sur elles 
couraient des parties de paroles différentes latines ou françaises 



(1) P. AnRBT et A. Ga8TOu:6, Recherches sur les a Ténors » latins 
(Cha/mpion). Complémentaires récents sur Thistoire de la musique: 
A. Qastouié, les Origines du chant romain (Picard); I. Musique égyp- 
tienne, hindoue, byzantine, Bévue Musicale, 1^^ juillet et les études bi- 
mensuelles habituelles de la même reinie, etc. Voir encore: A. PntRO, 
l'Esthétique de J. Sébastien Bach (Fischhacher) : W. RiriEa, Smétana, 
(Alcan); J. Qaltibb, Lettres de Berlioz à Liszt, le Temps, 11 juin; etc.... 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 695 

« très graves ou très grivoises ». Le sentiment religieux sous Saint- 
Louis était quelque chose de spécial et, bien certainement, qui 
déconcerterait les plus dévotes gens de notre épo<{tte. Les auteurs 
pensent que ces ténors^ loin d'être chantés, « étaient confiés aux 
in3truments » et leurs observations curieuses, leurs recherches 
d'identification de ces parties basses,sur leurs désignations, montrent 
que l'histoire musicale a des rapports étroits avec la philologie, 
car, disent-ils, « l'œuvre des poètes que nous appelons aujourdjiui 
des lyriques n'a été conçue par eux-mêmes que dans l'union de la 
musique et de la poésie ». 

Quoi qu'il en soit, si ces ténors, dont une même mélodie s'adap- 
tait à de multiples rythmes dans la méthode de composition des 
musiciens de cette époque, étaient confiés aux instruments, ceux^i 
ne formaient plus les puissants orchestres de Fantiquité hébreuse 
où, dit la légende de l'mauguration du temple de Saiomon, se fai- 
saient entendre 200.000 trompettes et 40.000 autres instruments 
d'or et d'argent, mais bien souvent, le peuple lui-même accom- 
pagnait, sous les voûtes des églises, les chants graveleux, à faire 
rougir tous les dragons de France et qui se superposaient dans le 
déchant d'un charivari de casseroles et de toutes sortes d'objets. 
Au commencement du xvii* siècle, rapporte Henri Quittard, VOr- 
chestre de VOrléOy de Monteverde {Revue musicale, 15 juillet), qui 
passe pour le plus riche au début de la véritable harmonie mo- 
derne, comptait en tout 36 instruments. On lit dans L. Danion {la 
Musique et VOreille, Fischbacher) : Monteverde « eut l'idée d'atta- 
cher aux pas de chacun des personnages, de chacune des divinités 
d'Orféo, un instrument, ou plus justement un timbre spécial, soit 

/iaIiii rl'llIT «*>'>*******^A*^^ o/\îf ^aIiiî /l'un cn*rkimp ri inefmmAnls. O Afit. 

ainsi que 
d'Orphé 




(1600) de l'Orféo. Pourtant, il faut bien admettre, gue Monteverde 
avait une tendance à ce qu'on pourrait appeler le IciV-môtif timbrai, 
dont L. Danion compare l'emploi systématique à cduî, systématique 
aussi, de ce qu'on appelle le leit-motif dans Wagner, qu'il accuse 
d'avoir été le génie le plus funeste que l'art musical ait jamais 
trouvé sur sa route : « Le calcul le plus optimiste, écnt-il, conduit 
à penser qu'en comptant au minimum un siècle de temps perdu, et 
un autre siècle dépensé à le rattraper, on ne peut pas compter 
moins de deux siècles d'enlisement wagnérien. » 

Ceux qui même, tel en Russie, Rimsky-Korsakof , ont tenté (Je 
réagir contre les influences allemandes, en allant chercher vers 
l'Orient l'inspiration et les moyens propres à combattre 1 envahis- 
seur d'Occident » (P. Laïc, les ConceHs historiques de tn^^^^^ 
russe, à rOpéra, le Temps, 2, 23 juillet) (1), portent en réabté, d un 



(1) Complémentaires nouveaux : G. Blbchman, La Vie de Pierre Tschaï- 
kawsky, (suite), Le Progrèi a^tUtique, 25 juin; J. Saint-Jkan, Musique 



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,dOO LA REVUE INTELLECTUELLE 

bout à l'autre de leurs œuvres, sa formidable obsession sympho- 
nique. 

On opposo généralement la symphonie à la mélodie et il y a là 
quelque chose de vrai, mais la symphonie n'est pas nécessairemenl 
antimélodique, bien que. ses parties mélodiques soient dépourvues 
de continuité rigoureuse. Tandis que certaines partitions de Mozart, 
par exemple, sont plutôt telles de suggération, que le développe- 
ment harmonieux d'une prosodie, certaines symphonies moder- 
nes ont une architecture sonore ou, comme un tableau, sont des- 
criptives par la couleur bien plus que par le dessin. Parlant de 
la symphonie de Psyché^ par César Franck, l'expression de sculp- 
ture musicale, à propos de YEnlèvementj est tombée naturellement 
de ma plume. Connaissez-vous de Prud'hon, la suite de tableaux, 
composés sur le même sujet? On ne peut écouter la musique 
aérienne du premier sans songer à la peinture aérienne du sec<md» 
Prud'hon (Etienne Bricon, Prudhon^ Laurens, édit.) composa sa 
suite de Psyché^ pour se distraire de « la Justice et la Vengeance di- 
vine. » Après qu'il eut dessiné, pour Fauconnier, Psyché devant 
VAmour endormi^ « l'image légère, troublante, délicieuse » vint 
l'obséder. « Il peint les deux jolies esquisses de Chantilly, celle si 
blonde » « du Sommeil de Psyché, admirée par des amours, qui 
volent dans le mouvement même de la Justice et la Vengeance^ de 
terrible devenu caressant » « et celle, plus blonde et plus dorée 
encore, du Réveil de Psyché, tenant une torche au feu ae laouelle 
accourent les amours. » Enfin (il en est de môme pour César 
Franck, dont cette partie est la plus caractéristique en son rappel 
des Eotides), « Prud'hon a trouvé son geste et, avec Psyché enlevée 
par les Zéphyrs, il compose la plus corrégienne de ses œuvres. » 
« On ne saurait, écrit E. Bricon, imaginer d'abandon plus simple, 
plus de volupté douce dans ce joli corps de jeune fiUle emporté vers 
l'Amour, plus de délicatesse respectueuse et tendre dans les mains 
qui l'emportent. » 

Ah ! certes, ce n'est pas là, la volupté à proprement parler, corré- 
gienne, encore bien moins la sensualité de Fragonard, qui, lui aussi, 
peignit une Psyché que lui posa sa femme.Celle-ci le trompait, écrit 
Marcelle Tynaire (VÈxposition Chardin-Fragonard, Revue de Paris, 
1" juillet), avec le comte de Tensin, pendant qu'il la trompait avec... 
n'importe qui, car, dit un autre auteur, « il aimait les belles femmes 
comme les beaux tableaux, les statues antiques, et généralement 
tout ce qui était rare. » Entre l'existence libertine de « Frago » et 
la vie bourgeoise de Prud'hon, il y a le môme abîme qu'entre leurs 
conceptions picturales. On a inauguré, le 11 juin, l'exposition des 
œuvres du premier et de celles de son maître Chardin, lequel affir- 
mait bien qu'il affectionnât particulièrement la nature morte : « On 
se sert pour peindre de la main et des couleurs, mais on ne peint pas 
avec la couleur et les mains (1). » Il était le plus sincère des 



russe, Nouvelle Bévue, 1«, 16 juillet, l»» août; L. Laloy, Musiques étran* 
gères, Revue de Paris, 15 juin, etc... 
(î) Récent sur l'exposition Chardin-Fragonard : M. Tïnaibe, l*Exp<K 



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L.\ REVUE INTELLECTUELLE 697 

hommes. On a tenté d'expliquer le réalisme de Chardin et Thumi- 
lité de ses sujets par la propre humilité de sa naissance, son édu- 
cation s'étant faite parmi les ouvriers. C. Gronskowski fait observer 
3ue ce raisonnement est tout à fait factice : « Wâtteau, le peintre 
es raffinements les plus subtils, était fils d'un couvreur ; les Saint- 
Aubin, qui découvrirent tant de délicatesses dans le visage et le 
corps féminins, naquirent d'un brodeur. Fragonard lui-même avait 
pour père un gantier et l'on pourrait continuer indéfiniment l'énu- 
mération. » La théorie du déracinage* et de l'influence de la nais- 
sance sur la hauteur des conceptions est un argument lamentable de 
fils à papa modernes. Ce qui fait un grand homme du père est bien 
souvent, au contraire, l'enseignement, qui lui vient d'une évolution 
difficile et la sève robuste qu'il charrie de bas en haut, se tarit à la 
première génération avec les conditions de sa robustesse. Frago- 
nard, par exemple, meurt en 1806, et le chef-d'œuvre de son fils 
Evariste s'appelle : « Le premier Athénien parricide condamné à 
mourir de (aim auprès du cadavre de son père. » Si, dit M. Tynaire, 
Fragonard a quelquefois offensé la morale, il est trop puni. Evariste 
laissera un fils, Théophile, qui sera peintre à Sèvres, et fera des 
scènes Louis XV (sic) — dans le style Louis-Philippe !» 

Le docteur P. Descouds, qui soutient la thèse d'une hérédité des 
tendances artistiques, voit d ailleurs ces tendances répandues sans 
aucun rapport avec l'ascendance proche où le rang social (Des ori- 
gines des tendances artistiques, leur hérédité. Journal de Médecine, 
de Paris, 9 mai) (1). Je crois que la question est généralement mal 
posée. Il y a certainement des prédispositions, qui résultent d'une 
certaine capacité générale, inteUectuelle, tout à fait indépendante 
du rang social, unie à des capacités partielles, si la théorie des 
localisations est juste. Leur développement résulte de causes com- 
plexes, si complexes même que l'éducation telle quon Ventend peut 
être nuisible, alors que l'éducation telle qu'elle est en est souvent la 
cause déterminante. Ceux, qui parlent avec mépris d'autodidactisme 
ne se rendent pas compte que le caractère particulier du génie en est 
fait totalement, et que ce qu'il y a précisément de génial dans le <^é- 
nie, c'est ce qui vient de rindividu. Il semble bien, d'ailleurs, qu il 
y ait dans l'inspiration des réserves de puissance subconsciente- A 
certaines heures, l'individu imagine, pense consciemment, puis le 
jeu de son activité cérébrale continue en dehors de lui. Le résultat 
de cette activité subconsciente se développe sous la tension de la vo- 



sition Chardin-Fragonard, Bcvue de Paris, l"^ juillet; Jban Bkrnakd, 
les Faux Chardin, Indépendance belge, 18 juillet; Camille Gronskowski, 
J. B. S. Chardin, VÀrt décoratif, juin; R. db Battbx, compte rendu 
sommaire, Chardin et Fragonard, Bépuhlique française, 12 juin; Expo- 
sition Chardin-Fragwiard, lettre d'AEMAND Datot au Matin, du 11 juin, 

etc., etc. iirvt 

(1) Récent sur la physiologie de Finspiration : G. Dromabd, [Obsession 
Impulsive et l'inspiration dans Fart, Revue des Idées, 15 juillet; Doct. 
FoBTiN, la Vision chez les peintres, Union médicale et scienttftque du 
N.'E», 28 février; etc... 



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688 LA REVUE INTELLECTUELLE 

lonlé, au moment de l'inspiration. Celui qui l'éprouve ne sait même 
pas d'où lui viennent les images qu'il exprime et cela parait, mais n'a 
rien de mystérieux. Si l'individu n'avait pas une grande puissance 
naturelle d'activité cérébrale, si même il ne pensait pas ou n'ima- 
ginait pas en dehors de l'inspiration, l'inspiration ne rejaillirait 
pas comme suite logique de sa pensée consciente, avec l'abondance 
géniale. Il arrive même que l'écheveau conscient s'embrouille, gue 
la pensée se fatigue. On ne trouve plus rien. Le repos démêle l'im- 
broglio. Ce qu'on cherchait surgit brusque, lucide, soudain, au 
moment où on ne l'attend plus, le lendemain, le surlendemain, quel- 
quefois très longtemps après qu'on s'est posé la question. C'est le 
résultat du travail subconscient que la volonté reposée ramène vers 
la sphère lucide. La race peut se fatiguer comme l'individu, le mi- 
lieu d'imaçes ne se présente plus semblable aux descendants, les 
causes, qui ont forcé l'activité suivant un mode autodidacte ne sur- 
viennent plus. Tout cela est infiniment complexe, et n'a pas de règle 
fixe. Il est par trop simpliste d'en faire une question sociale. 

L'art décoratif industriel tout entier n'a-t-il pas été longtemps, 
comme les sculptures des cathédrales, l'oeuvre d'artisans ignorés ? 
Et ce qu'on appelle le grand art n'est au fond que de la grande dé- 
coration, les peintres et les poètes de grands artisans. Transporter 
la formule du grand art dans le domaine usuel, c'est prendre comme 
objet, le sujet d'inspiration dont la philosophie n'est pas dans 
l'œuvre elle-même, mais dans l'art de l'œuvre, dont le but corres- 
pond à une forme d'ennoblissement de la vie par l'harmonie. Il ne 
faut pas passer indifférents devant les remarquables tentatives mo- 
dernes, qui tendent à substituer la mélodie des lignes aux faux en- 
richissements et à créer les caractéristiques d'un nouveau style, 
dans l'ameublement, la poterie, la reliure, etc. Aux derniers salons, 
combien de choses pleines d'intérêt dans ce genre que la place me 
manque pour détailler. Ce grand art de simplification où son! 
passés maîtres, dans l'ameublement, Majorelle, Dufresne, Paul 
Follot, Paradis, JoUot, Th. Lambert, etc.. dans la potorie. Bon- 
vallet, Dunaud, Taxile Doat, n'est pas à dédaigner. Et ces coffrets, 
ces bijoux, ces reliures, ces émaux de Bodinat, ces appliques de 
Bigot, l'ensemble de celte exposition du grand artiste Bracquemond. 
tout cela n'a-t-il pas son langage bien personnel et bien moderne ? 
Un grand nombre de petites sculptures des deux salons, ces sujets 
colorés de Géo- Wagner, de I^aosse, cette Tortue renversée, qui 
n'est qu'un presse-papier, celte Etude au piano, de Grégoire Calvet 
(portrait de Mme Marsan), qui n'est qu'un ornement de salon, ces 
gamines de Perclmagne, cette slntuette faïence de Seidan, et mille 
autres choses de talent ou d'ingéniosité ont-elles un autre but que 
la décoration ? Alcanter de Brahm dans la Critique a fait dernière- 
ment (de janvier à avril), l'énumération des richesses de notre Mv- 
8ée des arts décoratifs (1). De divers pays et de diverses époques. 



(1) Récent sur Fart décoratif :R. db F£lige, TArt appliqué aux Salons, 
VArt décoratif, juin; L. Houktioq, Auguste Delaherche, Bévue de Paris, 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 699 

cette part de l'activité artistique tient une place considérable et qu'il 
serait souhaitable de voir s*élargir chez nous jusqu'aux sphères 
populaires, dont l'esthétique reste encore abrupte. 



La Vie, le Rêve et lu Pensée 



Scalptore et Peintare à la Société Nationale 

(Suite) 

Mais enfin tout dépend du genre de perfection que l'artiste se 
propose d'atteindre et il est exagéré, après tant de siècles d'apport, 
d'admettre qu'il n'y ait qu'une esthétique légitime et qu'un langage 
pour l'exprimer. 

Tout d'abord, une graduation émotive se détermine dans l'en- 
semble des œuvres par le mode de conception de l'artiste. Tel se 
place devant la réalité et s'efforce de l'interpréter dans la perfec- 
tion plastique. On peut en juger par de très petites œuvres comme 
pour des œuvres importantes, comparer par exemple la facture des 
Chev€BÂX asax repos attelés ou camion^ du sculpteur Bugatti dont 
j'ai dit au dernier Salon <V Automne qu'il modelait ses bêtes avec 
amour, à la massivité des Deux chevaux du petit bronze d'Ingels, 
si réussis, à ceux au Labour de Froment Meurice. Toute une 
classe d'œuvres n'ont qu'un but, interpréter la réalité. Leur mérite 
est d'être curieuses. Quand on les a étudiées, l'émotion qu'on en a 
laisse place à la réflexion esthétique, mais pas beaucoup plus, et 
pourtant de telles œuvres peuvent avoir leur mérite, car la réflexion 
esthétique même est susceptible d'intensité. L'œuvre maltresse dans 
cette manière est YHomme qui marche; de Rodin, dont on a été 
jusqu'à dire qu'elle était sublime, mais, qui est surtout une œuvre 
de virtuose et de grand artisan, lequel a voulu montrer beaucoup 
plus la perfection d'un langage que la perfection des discours, qu'il 



15 juin; E. Vxbnieb, la Bijouterie et la joaillerie égyptiennes (Fonte- 
moing); Bblvillx, la Décoration du métal, (Lawrens); Talachkino, TÂrt 
décoratif des ateliers de la princesse Tenicheff (Mey) ; L. Riotor, Décora- 
tions d'écoles à Anvers, Art et décoration, décembre et Après VEcole, 
5 mars; A. db Bbahm, Visite au Musée des Arts décoratifs (Bibliothèque 
générale éPédition) et la Critique (janvier à avril); les Chefs-d'œuvre du 
musée des Arts décoratifs (5, rue de Béarn, Paris) ; etc... 



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700 LA REVUE INTELLECTUELLE 

en peut tirer. Car, bien franchement, en dehors de tout snobisme,. 
Rodin est peut-ôtre le maître do la technique sculpturale mo- 
derne, mais VHomme qui marche seul serait impuissant à le dé- 
montrer. On commence à s'en rendre compte quand on examine, à 
côté de cette œuvre de robustesse, les trois bustes de fenunes tout 
de grâce et de volupté qui l'accompagnent. Il semble que jusque- 
sous le marbre, la vie frémisse et transparaisse, afin de rendre- 
plus désirable la beauté des modèles qu'il a choisis. On en acquiert 
la certitude quand on se rappelle de souvenir Tœuvre d'ensemble- 
du maître en dehors de ce salon ; mais, Rodin est un charnel. La 
pensée de Bartholomé qui, par certains côtés l'égale, est beau- 
coup plus transcendante. La Femme sortcait du bain, ici même, a 
la sensualité comparable ù certaines œuvres du premier avec la 
même originalité, le même fini, et quand on rapproche la suggé- 
ration du Penseur, toute matérielle avec l'obsession du célèbre 
Monument aux morts, toute métaphysique, du second, on a l'im- 
pression que les deux artistes ont franchi la limite des ctmes ou 
d'en bas l'on ne peut plus comparet. 

Mais je me suis éloigné du sujet du réalisme en parlant des- 
œuvres d'artistes qui ne sont pas seulement des réalistes. En 
peinture, quelles que soient leurs différences de technique, nombre 
d'artisans tirent leurs procédés d'émotion de l'interpréfation 
simple de la nature. Hocliard, par exemple, peint avec maîtrise, 
les scènes et les types de la province. Ses Bourgeoises d*autreloi& 
et dans le tableau, sa vieille au châle rouge, ramage de jaune et 
de bleu est caractéristique.. D'œuvres, portant l'influence des réa- 
listes de Manet à Rafaëlli et qui tirent leurs procédés d'expression 
du point de départ de la nalure, on en trouverait à travers les 
techniques les plus diverses : Juillet, d'Oleff, le Couveri, de Ville- 
dieu, Au tennis, de Boulard, Lolty and Lady, de Lambert, et, hors 
du plein air. Femme en brun, de Prinet qui est une chose de dou- 
ceur autant que le pastel de Muternilchova, Portrait de M. /..., 
qui est une chose de robustesse. 

Mais avec la Grand-Messe, de Simon, déjà le réalisme s'élève à 
la solennité. « En parfait observateur, écrit Paul Boncour, M. L^ 
Simon, nous peint des Bigoudènes avec leurs caractères mongo- 
loïdes, leurs têtes bracliycéphales, leurs nez aplatis, leurs yeux 
bridés, sans oublier de noter les variations du type et ses dégra- 
dations par suite du croisement de cette race mongoloïde avec des 
éléments aryens. Les visages des hommes, bien différents do ceux 
des femmes, indiquent par là même la fixité du type dans le sexe 
féminin. » On comprend qu'il puisse y avoir un grand art réaliste^ 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 701 

qui réunisse en perfection rexaciitude, Toriginalité et rémotion, si 
l'on reconnaît qu'une pensée, qui n'est pas le point de départ de 
l'auteur de la GràruVMesse^ s'y trouve exprimée. Vraiment, la di- 
versité des formules ne nuit pas à la valeur des oeuvres. Celle-ci 
dépend des tempéraments et M. Simon, qui est un maître pour 
avoir suivi sa nature, n'eût peut-être été qu'un médiocre artiste s'il 
avait, par exemple, voulu parmi les devanciers, imiter tel peintre 
devenu classique, dont il se serait imposé la formule, contraoictoire 
avec son tempérament. VEnierremenl (Tua enfant de Kunfy, n'at- 
teint pas cela. 

Avec Rafaélli, la volonté d'émouvoir est plus accentuée. Lui 
•aussi s'est dit : « La nature sera maltresse » et peut-être, à son 
début, a-tr-il été aussi purement artisan et intuitif que Simon, mais, 
toute une belle existence d'artiste l'a rendu conscient du but que 
d'autres atteignent sans le proposer. La Vieille {emme dans la 
neige et V Automne de la vie sont autre chose que du réalisme. 
L'émotion est pensée et elle est voulue. A la science de l'artiste, 
^'est ajoutée la science de l'homme. L'originalité n'a pas disparu. 
Voilà deux très belles œuvres. Ahl si M. Prouvé, qui a voulu ren- 
dre une émotion analogue dans ses Chemineaux, pouvait atteindre 
«ce d^^é de maîtrise technique! Je lui en laisse l'espoir.M. La Garde 
•aussi est un bel artiste réaliste. Dans son « Année terrible », il a 
su mettre autre chose que du panache. C'est cela la vraie guerre le 
<iel noir, la course à la mort sous des vols de corbeaux et parmi les 
■arbres lamentables. C'est très personnellement et très énergfique- 
ment exprimé. Il y a une émotion de joie sauvage dans la course 
«du Cheval en liberté de RoU et j'aime cette page de peinture 
Parmi les choses bien traitées une Petite bonne, de Garrido, amuse 
•et charme, de même que le Portrait de Mme C... et de sa fille par 
Perdman. Le portrait de M. et de Mme B., avec leurs enfanls a le 
mérite de la technique de Simon,. Tendresse nuUernelle de Priant, 
atteint à la poésie. C'est un de ces petits chefs-d'œuvre que les 
artistes réussissent sans le vouloir et souvent môme sans le savoir. 

Mais déjà nous sortons du réalisme intégral. Ceux qui vien- 
nent s'éloignent sensiblement du point de départ de la nature et 
sans chercher l'émotion dans le sujet, se préoccupent plutôt d'en 
exprimer certains côtés visuels ou sentimentaux, soit qu'ils s'en 
éloignent comme Boutet de Montvel dans Riia del Erido^ que je 
juge très au-dessous de la Convalescenie, soit qu'ils s'en rappro* 
chent comme Abel Truchet avec VEcuijère que j'aime moins que 
ses œuvres du Salon d'Automne. La dominante de John Lavery, 
<)'est l'originalité de facture. Sa grande simplicité n'est pas demi- 



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70B LA REVUE INTELLECTUELLE 

née par les œuvres plus prétentieuses qui Tentourenl. Ici, du 
Portrcdt de Lady Nora B, il ne ressort sur un fond noir que la 
main, la figure et la plumo claire du chapeau et c'est une belle im- 
pression. .Là, c'est dans VEié^ une femme toute droite qui tient 
une ombrelle jaune clair, à bordure bleue auréolant la figure au 
sourire énigmatique et, le tout dans un ensemble cendré qui fait 
songer à l'évocation d'une symphonie moderniste. Un portrait, de 
Michel Simonidy, celui du Prince CarUcECuzène, se rapproche de 
cette forme de simplicité originale, <;ependant qu'un second, celui 
du peintre Désiré Lucas, ressort sur fond sombre. Le fnwat large, 
expressif, avec sa tache de lumière est du procédé d'un bel artiste. 
Les jeux de couleur en des tonalités originales, révêtent une inten- 
sité plus grande, avec Cottet dont la Jeune fille au grand chapeau 
noir est une merveille. L'œuvre de Point est aussi le plus harmo- 
nieux mélange de classicisme et de modernisme qu'il soit pos- 
sible de réaliser. La Dcune à Véveniail est dans ce genre infiniment 
curieuse. Toujours parmi les œuvres d'originalité, les portraits de 
Bracquemond d'allure stylisée, celui de /. Mac QuUland par 
Law Woodward, d'un expressionnisme névrosé, de Glazebrouk, 
le Portrait de M, Fairelough, si remarquablement traité et de Bon- 
nencontre, celui de Mme Sylva dans Carmen qui présente des côtés 
attachants, mais qui le seraient bien plus encore sans l'outrance du 
rutilement des couleurs, auxquelles le peintre a sacrifié certains 
détails de l'expression. 

{A suivre.) Sn>ONELLi. 




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JIorphê^JlDthropos 



STÉPHANE SERVANT 




PREMIÈRE PARTIE 

Les Préhumains 

{Suite.) 



Sauf, au matin du péril, Tenfant n'avait plus retrouvé les noi- 
mades au milieu desquels il avait grandi. En vain, durant plusieurs 
jours, il avait, à tous les échos, jeté les cris par lesquels s'appe» 
laient les bandes gracieuses des petits préhumains quand ils jouaient 
parmi les fleurs que butinait la brise, afin de se retrouver, il n'avait 
entendu lui répondre que les groindements lointains des monts en feu. 
De terribles lueurs embrasaient encore l'horizon. Des explosions par- 
fois ee répercutaient jusqu'à lui sous la terre qui tremblait et la 
frayeur qu'il en éprouvait le forçait d'exiler plus loin, toujours plus 
lodn, dans une direction inconnue, sa tristesse lamentable et douce. 

Il se disait qu'un jour sans dcute, il finirait par retrouver quelqu'un 
des siens ; mais, longtemps, ses yeux, chaque aurore, scrutèrent les 
massifs assombris et l'étendue incandeecente ; chaque soir, sa voix 
mêla ses appels aux coups obsédants des éruptions, il lui parut que 
le cataclysme qui l'avait épargné venait d'engloutir la race préhu- 
maine. 

Et soudain, certain jour qu'il errait au bord d'un lac où de grands 
nélombiums vacillaient, il rencontra des êtres semblables à lui. 

Il s'approcha d'eux sans être repoussé. Il leur parla : ils lui répon- 
dirent ; mais tous leurs mots ne ressemblaient pas à ceux de son 



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70 i LA REVUE INTELLECTUELLE 

langage. Ils disaient inanger^ boire^ dormir, chauer^ comme hii|î 
mais, par exemple, aa lieu d'iititer le iugiB££kLezii du iigrë» il» 
poussaient des clameurs d'effroi, pour se donner Talar^. Au lîea 
d'appeler le soleil, le grand fruits ils le nommaient Vêtre brUlani. 
Ils conf ondaient le vent qui sort de la bouche avec le vent qui souffle 
dans l'air. Quand l'enfant s'était tu, certains continuaient de l'in- 
terroger par des gestes et il ne saisissait pas non plust tou» Iteurs: 
gestes. Le geste d'élever la main ouverte au lieu d'arrêtery voulait 
dire partir. Ils mettaient le poing fermé sur la bouche pour inviter 
au silence et la main ouverte pour inviter à parler. Il comprit qu'ils 
venaient du côté des aatiea levants et qu'ils cherchaient leur nour- 
riture. Il vit que leurs jambes étaient grêles ; mais que leurs bras 
roulaient des muscles tortus d'allure vigoureuse. Ils n'avaient avec 
eux que de rares femlelles dont les grands m^^es se mJcmtraient jaloux, 
tandis que, dans sa tribu, chacun avait sa femelle préférée et même 
plusieurs femelles qu'il ne surveillait pas. 

Dans la horde des nouveaux venus, les petits se querellaient aussi 
pour la moindre chose et pdur la moindre chose s'ensanglantaient 
à coup d'ongles ; mais ils se défendaient courageusement l'un l'autre 
quand ils se trouvaient en danger, et lorsque la plupart d'entie eux, 
eurent tourné quelque temps autour d'Anthropoe en lo flairant, ils 
rentrainèrent sans lui faire aucun mal au milieu de leur bande 
criarde. 

« 
* « 

La première étoile qui, ce soir-là, vint briller au front du ciel 
éclaira les yeux attristés du Primitif. 

C'était en lui, la nêne impression de solitude qu'il éprouvait 
maintenant dans l'asile de sa souffrance. Et le bruit des sources 
qui murn^urent la nuit, remuait des épines dans son cœur comme 
la douleur à présent, dans sa chair blessée. Maie, peu à peu, il s'était 
habitué au commerce de ses nouveaux compagnons ; leur langage lui 
était devenu familier et leur enjouement habituel fut bientôt son 
propre enjouement. 

Dans sa nation adoptive, il oublia même complètement l'ancien 
peuple dont il était issu et perdit jusqu'au souvenir du cataclysme 
où les siens avaient péri par le feu. En parcourant' avec les autres 
nomades lea forêts qu'à peine le rayonnement du jour pénètre, les 
abords des lacs où se mirent des montagnes, leS: liiv*» desl torrents 
qui grondent au fond des ravins, les versants des oôtefi granitiques, 
il grandit en ruse et grandit en audace. 

(A suivre). Stéphane Sebvant. 

Le Gérant : A. Davy. 



Paris. — Typ. A. Davt, 62, rue Madame. — TéUphane 704-19. 

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La Revue 

Intellectuelle 



25 Septembre 1907 



Résumé historique des Faits et des Œuvres 



soimoi 

Intéressant ri^port de M. Qu»- 
tave Loisel, chargé d'une mission 
officielle dn ministère de l'Instruc- 
tion publique sur les jardins zoo- 
logiqiteê de Vitranger. La première 
partie, concernant les jardins zoo- 
logiques d'Angleterre, de la Bel- 
gique et des Pays-Bas, vient de 
paraître dsns les <( Nouvelles ar- 
chives des missions scientifiques ». 

A Reims, se tient la 86* ses- 
sion de V Association fra/nçaise 
pour Vavaneement des sciences, du 
I"" au 6 août 1907, sous la prési- 

BIY. IMTILLBOT. 



denoe du D' Henrot, ancien maire 
de Reims, correspondant de l'Aca- 
démie de Médecine. Séances de 
sections, visites industrielles, ex- 
cursions dans le vignoble champe- 
nois et les environs, visite des cé- 
lèbres caves de Champagne, con- 
férences de M. le D' Oiervin sur 
la Bolivie, et de M. Stéphane Le- 
duc, sur ses découvertes, etc. Le 
congrès a obtenu le plus grand suc- 
cès et les communications ont été 
particulièrement intéressantes ^ 
nombreuses, aux sections d'anthro- 
pologie, de médecine et d'hygiène. 
Le Congrès international de sto- 
45 



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706 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



matoîogie (affections de la bouche), 
se tient à Paris à la Faculté de 
médecine, du 1«' au 5 août 1907. 
Le D' Debove le préside. 

Le 11 août 1907, inauguration à 
Rochefort du monument Grimaux, 
réminent chimiste, et réparation 
posthume à ce grand cœur et 
à ce grand esprit qui combattit si 
courageusement pour la Vérité. 
La cérémonie est présidée par le 
général Picquart. 

Au congrès d^<mthropologie tenu 
à Strasbourg, le professeur Stieda, 
de rUniversité de Kônigsberg, pré- 
tend que ce ne sont pas les cir- 
convolutions du cerveau qui sont 
le signe de l'intelligence chez 
rhomme ; ce qui compte, d'après 
lui, c'est la substance grise du cer- 
veau. Cette théorie donnera lieu 
certainement à d'importantes dis- 
cussions entre savants et nous au- 
rons à en reparler prochainement. 

G. Courty. Principes de géolo- 
gie stratigraphique avec dévelop- 
pements sur le tertiaire parisien. 
Préface de Stanislas Meunier (in- 
8^, 2 fr. 60, Hermann). 

Gaston Bonnier. Le Monde vé- 
gétal. L'auteur expose les faits qui 
éclairent la philosophie des scien- 
ces naturelles ; il passe en revue 
la succession des idées que les sa- 
vants ont émises sur les végétaux; 
il les commente et les discute (in- 
18, illustré, 3 fr. 50, Flammarion). 
H. H&ffdîng. Philosophes con- 
temporains. Traduit de l'allemand 
par A. Tromesaygues. Wundt, Ar- 
digo, Bradlèy, Taine, Renan, 
Fouillée, Renouvier, Boutroux, 
Maxwell, Mach, Hertz, Oswald, 
Avenarius, Guyau, Nietzsche, £uc- 
ken, James (in-S», S fr. 75, Alcan). 
D' P. Merklen et J. Heitz. Exa- 
men et séméiotique du cœur. Le 
rythme du cœur et ses modifica- 
tions (petit în-8<>, 28 fig. 2 fr. 60, 
Masson). 
On va élever un buste du 2>' Ba- 



huel sur sa tombe, dans le petit 
cimetière de Carolles (Manche). 
Adresser les souscriptions pour 
cette infortunée victime du devoir, 
mort en voulant sauver un enfant 
du croup, hf M. Chauvet, 88, ave- 
nue de Breteùil, Paris. 

On a inauguré le 4 août 1907, en 
Belgique, à Jehay-Bodeguée, sa 
ville natale, un petit monwnent à 
la mémoire de Gramme, l'imnen- 
teur de la dynamo industrielle. 

E. 3oudier. Histoire et classifi- 
cation des Discomycètes d'Europe. 
Description des genres avec indi- 
cation des espèces, historique, lo- 
calités et époque» de récolte, orga- 
nographie, partie chimique, usa- 
ges, etc. (gr. in-»», 16 fr., P- 
Klincksieck). 

La 9« année (1904) de L'Année 
biologique, publiée sous la direc- 
tion d'Yves Delage, de l'Institut , 
professeur à la Sorbonne (gr. in- 
'g<>, 40 fr.. Le Soudier). 

A. Schopanhauer. Philosophie et 
philosophes. Traduit de l'allemand 
par A. Dietrich (in-16, 2 fr. 50, Al- 
can). 

Sir Oliver Ledge. Les Electrons. 
Traduit de l'anglais par Nugaes et 
Péridier (in-16, Gauthier-Villars). 
En quelques pages concises, l'au- 
teur a condensé les points les plus 
importants de l'étude des électrons. 

Sur le modèle de la Société des 
Amis du Louvre et de la Société 
des Amis de l'Université, il vient 
de se constituer une Société des 
Amis du Muséum, qui jNrêtera un 
appui financier et moral bien né- 
cessaire au Jaxdin. des Plantes 
dont la situation n'est pas bril- 
lante. Il faut espérer que les adhé- 
sions seront nombreuses. 

C. Latreilie. Frqaicisque BouU* 
lier. Le dernier des Gartési^is. 
Avec des lettrés inédites de Victor 
Cousin (in-16, 3 fr. 60, Hachette). 
Francisque Bouillier, un des bril- 
lants disciples de Victor Hugo, fut 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



707 



dasis sa chaire de la Faculté dea 
lettres de Lyon, le champion résolu 
du rationalisme, à l'époque où se 
déchaînait Fa lutte du parti ultra- 
montain contré l'Université. 

Le 6" numéro de VRexagrammt 
(4, rue Lamàiok) vient de paraî- 
tre. Dirigé, par M. Savigny, fils 
de l'oriéntalittte mort en 1905, elle 
a pour but de propager xme philo- 
sophie et surtout une théorie 
scientifique nouvelle. 

SOOIOLOOIB 

A dermont-Ferrand, 6« Con- 
grèê des Amicales dHnstituteurs et 
dlnstitutrices. On y discute des re- 
traitée des membres de l'enseigne- 
moit, des conseils de l'enseigne- 
ment primaire, de rorganination 
pédagogique de renseignement pri- 
maire, etc., etc. 

M. Maujam, député, directeur du 
ce Radical », est nommé sous-secré- 
taire d'Etaft à l'Intérieur, où il 
remplace M. Albert Sarrault, dé- 
missionnaire. 

ConQTès de VAssociatx(yii natto- 
wjHt des Libres Pen^ytfrs de France 
à Paris, les 14 et 15 juillet 1907. 
On y discute : La Séparation des 
Eglises et de l'Etat en France et 
en Europe. L'Ecole laïque et la Li- 
bre Pensée. La Libre Pensée dans 
la Famille. 

Trmsième 
Vespéranto, 
août 1907. 

Entrevue de SwinemUtide entre 
le Tsar et le Kaiser; d^Ischl, entre 
le roi d'Angleterre et l'empereur 
d'Autriche. A MarienhcLd, le roi 
d'Angleterre invite M. Clemenceau 
à déjeuner. 

Avant le manifeste du 30 octo- 
bre, le budget russe était publié, 
aujourd'hui c'est l'arbitraire, et il 
y a lieu d'être très inquiet de cette 
dictature financière. La Russie a 



congrès universel de 
à Cambridge, le 12 



enoore besoin d'argent, mais pour- 
ra-t-elle emprunter P 

J. Prudhommeauz. I caria et son 
fondateur expérimentai. Contribu- 
tion à l'étude du socialisme expé- 
rimental (in-8«, 12 photogr., cartes, 
7 fr., Comély). 

D' Forel. La Morale sexueUe (in- 
8«, 2 fr., Maloine). 

Premier numéro de la Bévue de 
Psychologie sociale. Collaborateurs: 
Espinas, Ch. Gide, Dupré, Darlu, 
Lacombe, Maxwell, Steeg. Revue 
d'études sociales, économiques, es- 
thétiques, morales, religieuses, cri- 
minologiques, etc., le numéro, 80 
centimes (rue de CV>ndé, 24). 

Paul Adam. La Morale de 
V Amour (in-18, pi. hors texte, 

5 fr. 50, Méricant). 

H. Hayem. Domaines respectifs 
de V Association et de la Société (gr. 
in-8*^, 8 fr., Rousseau). 

L. Crémieu. Des preuves de la 
filiation naturelle tioti recormue. 
Etude critique et de législation 
comparée (in-8*', 10 fr., Larose et 
Tenin). 

A. Leoomte. Les Associations 
agricoles profession/neUes et mu- 
tuelles. Sociétés. Comices. Syndi- 
cats. Coopératives. Caisses de cré- 
dit. Assurances mutuelles. Préface 
par le D' H. Ricard, sénateur (in- 
16, 2 fr.. Laveur). 

F. Atger. La Crise viticole et la 
VitidUture méridionale (1900-1907, 
(in-8o, 2 fr., Giard et Brière). 

A Raon-FEtape, conflit sanglant 
entre grévistes et soldats. La grève 
se termine, mais les esprits sont 
surexcités. 

Au Maroc ^ l'attitude prise par 
des bandes de pillards nous force 

6 intervenir. Un corps d'occupation 
français est débarqué. Casablanca 
bombardé et un camp marocain en- 
tièrement détruit. 

Le 28 juillet 1907, a été signé le 

traité de commerce russo- japonais. 

Le 2 août 1907 est mort subite- 



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708 



LA REVUE INTELLECTUELLE 



ment à Lisboimey Af. Hintze Bû 
heiro, chef du parti régénérateur 
portugais (parti oonservateur), doc- 
teur en droit, ancien ministre et 
or&teur remarquable. C'était l'ad- 
versaire de M. Franco. 

TJmano. Essai de constitution in" 
temationale. Traduit par Pichot. 
(Gr. in-8«, 3 fr. fîO, Oomély.) 

L*Awnée sociologique. 10" année 
1905-1906, publiée sous la direction 
de E. Durkheim (in-8», 12 fr. 60, 
Alcan). 

A Besançon se tient le 27« congrès 
national de la Ligue de renseigne- 
ment. On y discute : la loi d'obli- 
gation scolaire; l'enseignement ma- 
ternel; l'enseignement domestique; 
l'hygiène scolaire; l'antialcoolisme; 
les bibliothèques populaires; l'en- 
seignement de l'agriculture; la res- 
ponsabilité des instituteurs; l'art 
et l'école, etc., etc. Beau discours 
de M. Briand, ministre de l'Ins- 
truction publique, à la séance de 
alôture. 

Les élections départementales 
(conseils généraux), sont une grande 
victoire pour les républicains. Les 
réactionnaires, les nationalistes et 
progressistes perdent 101 sièges au 
profit des républicains. 

Congrès des aliénistes et neuro- 
logistes à Genève et à Lausanne. A 
propos de l'article 64 du Gode pé- 
nal, le Congrès émet le yœu : (( Que 
les magistrats dans leurs ordon- 
nances, leurs jugements ou leurs 
arrêts, s'en tiennent au texte de 
l'article 64 du Code pénal et ne de- 
mandent pas au médecin-expert de 
résoudre lesdites questions qui ex- 
cèdent sa compétence. » 

A. Bourdeillette. Lois protectri- 
ces de Venfo/nce (in-8<^, 8 fr., La- 
rose et Tenin). 

G. Price. Le Eaehat des chemins 
de fer. Examen des intérêts des 
compagnies, du public, des finan- 
ces et de l'Etat (in-16, 2 fr. 50, Du- 
nod). 



McuMiole pratico deW Igienestcr, 
par Clémente Tongig et Guida 
Ruata (in-18, Hoepli, Milan). Cet 
ouvrage nous montre que l'Italie 
possède une loi sanitaire très com- 
plète et dont nous pourrions tirer 
profit. 

Gustave Téry. Jeo» Jourèi, in- 
12, 3 fr. 50, Juven). 

Le 5 août 1907 est mort ftgé de 
68 ans, M. de Pélacot, archevêque 
de Chambéry, ancien évêque de 
Troyee. CétaJt un esprit libéral qui 
fit tout son possible, lors des der- 
niers inventaires, pour éviter les 
incidents, et eut ainsi une attitude 
contraire à celle de la plupart de 
ses collègues. 

Au Congrès de la tuberculose à 
Washington, on discute la ques- 
tion: Doit-on tuer les tuberculeux? 
n résulte des discussions que le mé- 
decin doit tout faire pour sauver 
le malade. Si le cas est incurable,, 
son droit et son devoir est d'apai- 
ser la fin dâ tuberculeux mou- 
rants en endormant la douleur par 
la morphine ou un autre anesthé- 
sique. 

M. Yves Guyot fait une intéres- 
sante communication à Copenha- 
gue, à la session de l'Institut inter- 
national de statistique, sur la ré- 
partition des industries en France, 
en Belgique et aux Etats^nis. 

Le socialisme aurait tout à per- 
dre à une défaite française en cas 
de guerre eurox>éenne. Nous ne 
oomprenons donc pas l'attitude 
d'Hervé aux congrès de Stuttgart 
et de Nancy, avec sa campagne an- 
timilitariste et antipatriotique., 
(c République, France, démocratie, 
patrie, qui pourrait aujourd'hui 
vous séparer », comme l'a si bien 
dit M. Henri Brisson, président de 
la Chambre, à l'inauguration du 
monument Gambetta à Cavaillon. 
Le 11 août 1907 est mort à Par 
ris M. Adrien Duvand, publicistef 
il fonda le a Petit Lyonnais » et 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



709 



fut directeur de la (( Lanterne ». 
Il M dévoua beaucoup aux œuyree 
républioainee et laïques. 

Le 27 août 1907 est mort à Er- 
•née (Mayenne), M. Benavlt-Mor- 
Hère, député républicain, ancien 
vioe-préaident de la Chambre des 
Députés, ancien avocat à la Cour 
de Cassation. Esprit libéral et 
juste, ferme républicain, il fut Tun 
des 368 qui refusèrent le vote de 
confiance au ministère de Broglie. 

Sur 24.383 conscrits du départe» 
ment de la Seine, classe 1907, il y 
a 67 illettrés. Il y a 25 ans, on 
ooimptait 788 illeUrés sur 18.000 
conscrits. 

Vital Mareille. La Plaidoirie sen- 
timentale (in-18, 8 fr. 60, Pedone). 

P. Bourgain dans Oréard, donne 
la biographie complète de l'ancien 
vice-reoteur de l'Université de Pa- 
ris (in-16, 3 fr. 50, Hachette). 

Camille Bos. Pessimisme, fémi- 
nisme, moralisme (in-16, 2 fr. 50, 
Alcan). 

£• Levassenr. Questions ouvrières 
et industrielles en France sous la 
troisiàme République (gr. in-S^», 
15 fr., Rousseau). 

Ernest Yan Bruyssel. La Vie so- 
dale. Ses évolutions (in-18, 3 f r. 50, 
Flammarion). C'est tonte Thistoire 
de l'humanité. H nous montre Tim- 
menses progrès réalisé par l'homme 
dans le sens de la conquête de sa 
liberté naturelle et intellectuelle. 

HISTOmiB 

A Autun, réunion le 12 août 1907, 
du troisième congrès préhistorique 
de France, sous la présidence du 
D' A. Guebhard. Après le c<mgrès, 
intéressantes excursions au Mont- 
Beuvray, au camp néolithique de 
Ohaasey, près Chagny, à Alésia, et 
au mont Auxois, à Solutré, etc. Le 
«uooès de ce congrès s'affirme da- 
vantage chaque année. Il a été suivi 
t)ettè année par plus de 300 congres- 



sistes et c<snptera certainement 
dans les annales de la science pré- 
historique, si éminemment fran- 
çaise. 

Le duc de Loubat fait don à 
V Académie dés iMcriptions et het- 
lés-lettres d'une somme pour créer 
un fonds spécial destiné à faciliter 
à nos chargés de missions archéo- 
logiques l'acquisition sur place et à 
bon compte d'antiquités intéressan- 
tes rencontrées au cours de missions 
ou voyages en Orient. Espérons que 
d'autres généreux donateurs viMi- 
dront ajouter leur obole et que nous 
ne verrons plus toutes les choses in- 
téressantes achetées par les étran- 
gers. 

A Westphal. Lettres inédites 
d^Edgàr Quinét. Lettre-préface de 
Gabriel Monod (in-16, 2 fr., Stock). 

Albert Yandal. L'avènement de 
Bonaparte. T. H. La République 
consulaire (in-8^, 8 fr., Pion). 

A. Luchaire. Innocent 111. La 
Question â^Orient (in-16, 3 fr. 50 
Hachette). 

Jules Huret. En AUemagnh^ 
Bhin et Westphalie. Prospérité. 
Les villes. Les ports. Usiniers et 
philanthropes. Les grands syndi- 
cats patronaux. Ouvriers et artia- 
tes. La discipline. Les mœurs. Les 
étudiants. L'empereur, etc. (in-18, 
3 fr. 50, Fasquelle). 

Scritti Politid eUHiiofri. Me- 
niorio inédité de Giuseppe Gari- 
baldi (in-8», avec portraits, 10 fr., 
Yoghera, Rome). 

Dans des fouittes entreprises à 
Eieraple^ près de Forbaoh, M. Hu- 
ber vient de trouver un petit gno- 
mon de bronze qu'on suppose avoir 
appartenu à un légionnaire romain. 

A l'Académie des Liscriptions et 
Belles-Lettres, M. Cagnat parle de 
l'état des fouiUes du camp de Lasn- 
hèze, exécutées par le service des 
monuments historiques. 

C. Schmidt. Les Sources de VHis- 
toire de France depuis 1789 aux 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



Archives Natîooiales. Préface par 
A. Aulard (iii-5«, 5 fr., Champion). 

Ch. de Saint-Qyr. Ganihaldi (in- 
12, 3 fr. 50, Juven). Récit de ses 
aventures dans le Rio Grande à 
Montevideo, puis histoire de sa par- 
ticipation aux luttes pour Tiadé- 
pendance italienne. Le siège de 
Rome, la retraite dans les Apen- 
nins de Oaribaldi, suivi de sa 
femme Anita. Puis Tépopée des 
Mille. Enfin Gaprera et 1870, oil il 
vint au secours de la France. 

Maurice Yit'rac. Les Enigmes de 
l'Histoire : Philippe-Egalité et Mon- 
sieur Chictppini. Histoire d'une 
substitution (in^S^^ pi. et fac-si> 
mile, 6 fr., Daragon). Premier vo- 
lume de la collection des Enigmes 
de THistoire qui sera publiée sous 
la direction de M. Maurice Vitrac, 
de la Bibliothèque Nationale. 

Eugène Aubin. Le Maroc cPau- 
jowréPhui (in-18, 2 cartes, 5 fr., Go- 
lin). Livre d'actualité et de plus 
écrit par un auteur qui a parcouru 
les points les plus reculés du Ma- 
roc et donne des renseignements 
précis. 

Le Comité Dupleix organise, du 
26 septembre au 28 novembre 1907, 
une grande excursion qui, partant 
de Bordeaux, visitera successive- 
ment Vigo, Lisbonne, Dakar, Saint- 
Louis, montée du Sénégal en ba- 
teau, Kayes, Médino, descente du 
Niger, Tc»nbonctou, etc., etc., et 
retour par Marseille. 

Colonel Palat. La Stratégie de 
de Moltke en 1870 (în-d°, cartes 
10 fr., Berger-Levrault). 

L. Lacour. La Révolution fran- 
çaise et ses principaux détracteurs, 
préface de Aulard. La révolution 
politique. La révolution et l'église. 
La révolution, et la question so- 
ciale. La révolution, la patrie et 
l'humanité (1 fr., éditions du Cen- 
seur). 

Ch. Frémont. Les Outils préhis- 
toriques (in-4<>, fig., 3 fr., Dunod). 



E. Desbrière. Trafalgar (gr. in- 
8^, pi. et croquis hors texte, 24 fr.. 
Chapelet). 

Gailly de Taurines. Aventwrières 
et Femmes de qualité. Une fredaine 
de Bussy-Rabutin. Poisson et Pom^ 
padour. BagateUe et ses hôtes. La 
fille du maréchal de Saxe (in-16, 
8 pi. hors texte, 3 fr. 50, Hachette). 

Paul Pierrot. Le livre des morts 
des anciens Egyptiens. Traduction 
complète d'après le papyrus de Tu- 
rin et les monuments du Louvre, 
accompagnée de notes et suivie d'un 
index analytique. 2* édition (in-18, 
10 fr., Leroux). 

LirT^BATUBa 

Congrès des régionÀlistes bretons 
à Rostrenen. Orateurs bretons, 
chanteurs populaires, rapports de 
la section de langue bretonne, re- 
présentations théâtrales, ete., ob- 
tiennent le plus grand succès à ce 
congrès oti l'on discute égalisent 
les questions économiques conoMV 
nant la Bréfiigne, et la création 
d'une marque de fabrique provin- 
ciale pour protéger lee industries 
artistiques du pays breton en butte 
aux contrefaçons. 

Au Théâtre antigt^e d'Orange^ 
brillantes représentations des Erin- 
nyes, d^Endymion, de Britawnieus, 
Hypaihie d'Athènes, et enfin Hé- 
lène, de Roger Dumas, sous l'in- 
telligente direction de Paul Marié- 
ton et Antony Real. 

Au théâtre de la Nature de Cau- 
térets, vif suooès pour la représen- 
tation de Vclléda, de Maurice Ma- 
gre. Cette tragédie mot en scène 
un épisode de la conquête de la 
Qaule par les Romains et la lutte 
de la femme chrétienne contre les 
sacrifices barbares des Gaulois. Le 
décor naturel formé à Cauterets par 
la foret et la montagne prêtait un 
effet merveilleux à la tragédie. 

Albert Samain. Le Ch€triot d^Or 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



711 



(in-8o, illustré de 27 compositions 
originales de C?harles Chesea, 60 fr., 
Ferroud). 

Paul Verlaine. Voyage en France 
par un Français. Publié d'après le 
manuscrit inédit. Préface de Louis 
Loriot (in-12, 3 fr. 60, Messein). 

M. P. Willcooks. The Wingless 
Vietory. Roman anglais (6 ah., 
John Lane, Londres). 

François dé Nion. Notre Chair. 
Roman (in-18, 3 fr. 50, Fasquelle). 

Maurice Maindron. Le Co^qwns. 
Nouvelles (in-18, 3 fr. 60, Fas- 
quelle;. 

Henri Martineau. Acceptation. 
Poésies (in-12, Clousot, Niort). 
Cest l'acceptation poétique de la 
vie, en 27 sonnets <( corbeille fleurie 
et profonde des rêves »• Œuvre 
d'espoir. 

P. Champion. Le manuscrit a/u^ 
tographe des poésies de Charles 
d^Orléans (in-S®, 18 fac-similis, 
10 fr., Champion). 

Charles Comte publie en édition 
critique les Tragédies Saintes de 
Louis des Masures. David combat- 
tant. David triomphant. David fu- 
gitif (in-8<>, 7 fr., Oomély). 

Jean Maréchal. Préludes. Poè- 
mes (in-8», 1 fr., Heuten-Segond, 
Bruxelles). 24 poésies d'amour ou 
d'amitié, d'un poète <( venu de la 
mélancolie, qui, vers la joie s'en 
est allé ». 

L^Almanaeh des Lettres françai- 
ses. 1906. 1** année. Rendra de pré- 
cieux services aux journalistes et 
aux critiques pressés de retrouver 
une date, un fait, un livre, une 
pièce; nn mémento soigné sur les 
livres parus et une foule d'autres 
renseignements conoemant les prix, 
concours, sociétés littéraires, etc. 
(Sansot). 

Péladan. Le Nimbe noir (in-18, 
3 fr. 60, Mercure de France). 

Pierre de Querlon. La Boule dé 
Vermeil (in-18, 3 fr. 60, Mercure 
de France). 



La bourse nationale de voyage lit- 
téraire, d'une valeur de 3.000 fr., 
créée l'année dernière sur l'initia.- 
tive de M. Emile Blémont, et attri- 
buée l'année dernière à un poète, 
a été attribuée cette année à un 
prosateur, M. Charles Géniaux, 
d'origine bretonne et auteur du ro- 
man : L'Homme de i>eine. Si le prix 
n'a pas été décerné à M. Gérard de 
Lacase-Duthiers, c'est que bon nom- 
bre de membres du jury ont pensé 
que ce prix devait être réservé à 
un romancier, et ils ont renvoyé 
M. de Lacaze-Duthîers au concours 
du Syndicat de la critique, pour son 
ouvrage de haute critique et d'es- 
thétique :La Découverte de la Vie, 

Gaston Gaillard. La Beauté d*une 
Femme. Roman (in-18, 3 fr. 60, 
Stock). 

Laurent Taiihade. Foèmes élégia- 
ques (in-18, portrait, 3 fr. 60, Mer- 
curé de France). 

Vient de paraître les Cahiers de 
Médslas Golberg. Trimestriels 
(3 fr. le numéro, abonnement 10 fr. 
par an. Edition de 1' ce Abbaye )), à 
Créteil). Ce sont des cahiers de lit- 
térature et d'art qui contiennent 
des pages intéressantes, dont l'une, 
particulièrement douloureuse. Au 
dire d'un excellent écrivain, il y a 
parfois dans la prose de Golberg 
(( du subtil e€ du sublime ». 

Les premiers numéros de la Vida 
Inteleciualy qui se propose de pro- 
pager en Espagne le culte des scien- 
ces, des lettrés et des arts. Julio 
Nombela, directeur (Vélasquez, 42, 
Madrid). 

Wanda de Saoha^Masoch. Con- 
fession de ma Vie y avec 2 portraits 
(in-18, 3 fr. 50, Mercure de France). 
La vie de Sàcha-Masoch, qui eut 
naguère de nombreuses relations 
dans le monde parisien, se présente 
avec les péripéties et l'attrait d'un 
roman, et la psychologie féminine 
de l'auteur n'est pas moins curieuse, 
à un autre point de vue, que celle 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



de son m«ri^ qui, on le sait, a àatmé 
son nom à un cas singulier de psy- 
ohopatiiie. (Test un ouvrage docu- 
mentaire. 

L. Laurand. Etudes sur le style 
dés discours de Cicéran. Avec une 
esquisse de Thistoire du a Cursus » 
(in^o, 7 fr. 60, Hachette). 

Henry Bordeaux. UEcran brisé. 
La Maison maudite. La jeune fille 
aux oiseaux. La Visionnaire (in-16, 
3 fr. 50, Pion). Ce sont quatre pe- 
tits romans fort intéressants. 

Charles Henry Hirsch. Les Châ- 
teaux de sable. Boman (in-18, 
S fr. 60, Fasquelle). 

A. Lic^tenBêrger. Oorri le For* 
ton (in-18, 3 fr. 60, C.-Lévy). «In- 
téressante histoire d'un corsaire 
basque. 

E. de Amicis. Nel regru> deWamore 
(Trêves, Milan). 

J.-J. Buproix. Nicolas Beets et 
la littérature holUmdaise (A« Jul- 
lein, Genève). 

Anne Osmont. Nocturnes. Poésies 
(in-18, 3 fr. 60, Hachette). 

Henri Lavedan. Les Inconsola- 
bles (in-18, 3 fr. 60, Nilsson). 

Inaiiguration le 12 août 1907 du 
théâtre de la Nature de Luchon. 
On joue Electre. Qrand succès pour 
ce théâtre magnifiquement situé 
près de la vallée de Luchon et en 
face de la Maladetta, dont on voit 
les neiges éternelles. 

Au Théâtre du Peuple à Bvtssaaig, 
représentation de la Beine Violante^ 
de M. Pottecher, fondateur du 
Théâtre du Peuple. Comme le rap- 
pelle si bien M. Adrien Bemheim 
dans un discours prononcé à la fin 
de la représentation, on ne se dou- 
tait pas, il y a douxe ans, qu'un 
jour viendrait où ces merveilleux 
spectaolee, dont le ciel est Tunique 
décor, se multiplieraient à Finfini. 

Jules Claretie. La Vie à Paris (in- 
18, 3 fr. 60, Fasquelle). 

Jean Amade. Etudes de Littéra- 
twrt méridionale (Privât, Toulouse). 



Binet-Yalmer. Le gamin tendre. 
Roman (in-18, 3 fr. 60, OUendorfP). 

François Porche. A chaque jour 
comme je put, comme il rtCadvint 
(in-18, 3 fr. 60, Mercure de France). 

R. de la Grasserie. Etude sdefu- 
tifique sur V Argot et le parler po- 
pulaire (in-8^, 6 fr., Daragon). 

M. C. Poinsot. lÂttérature so- 
ciale. Roman. Poésie. Le grand 
mouvement d'émancipation mc^- 
deme a engendré un courant impor- 
tant de littérature sociale. Tous les 
romanciers et poètes sociaux sont 
passés ea revue' et, de plus, l'auteur 
a examiné les grands écrivain» les 
plus représentatifs de la littérature 
sociale: Victor Hugo (curieux cha- 
intre sur son exil à Guemesey); 
Emile Zola (son influence, docu- 
ments sur la littérature natura»- 
liste européenne); Paul Bourget 
(considéré comme sooiidogue); Cle- 
menceau (le littérateur et le philo- 
sophe); J.-H. Rosny Qes maîtres 
du roman sodsl) (in-18, 3 fr. 60, 
Bibl., gén. édition). 

Abt 

E. von Moyer. F^rsten und 
KUnstter (Mk. 2.60, Marquardt, 
Berlin). Théories intéressantes sur 
l'art de la foule et le néant de l'art 
patronné par l'Etat et sur les rap- 
ports entre les princes et les artis- 
tes. 

M. A. Ka^empfen, directeur hono- 
raire dès musées nationaux, est 
mort à Paris, le 10 août 1907, à 
l'âge de 81 ans. D'abord journaliste 
et chroniqueur, il se tonma vers les 
arts. Lispecteur, puis directeur des 
beaux arts, il succéda, en 1887, à 
M. de Rouchaud, à la direction des 
musées nationaux où il rendit de 
grands services. H fut mis d'olfioe 
à la retraite il y a quelques an- 
nées. 

Le 16 août 1907 est mort à Ber- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 



ri3 



lin, à l'âgé de 76 ans, le célèhre 
violoniste Joctehim, directeur du 
OoJiBervatoîre. Sa renommée comme 
yioloniste^ chef d'orchestre et corn- 
poeitenr^ était universelle. 

Prince d'Essling. Les livres à fi- 
gures vénitiens de la fin du zt« siè- 
cle et du commencement du zti* 
siècle, T. I, in-folio, 160 fr., Le- 
clero. (Sera complet en 4 vol. in- 
folio, chaque volume, 150 fr.) 

Edouard Piette. L^Art pénéUmi 
Vâge du Benne (album 100 pL cou- 
leurs, 128 grar., 100 fr., Masaon). 

Le peintre bien connu de fleurs 
et d'intérieurs rustiques, Gabriel 
Thumer, vient de mourir. Il eut 
pour maître Gtiabal-Dessargey, qui 
s'était spécialisé dans l'omementa- 
tMm et la décoration. 



A Comish (New Hampshire) est 
mort le sculp^ur américain A. St- 
Ocaudens, qui exposa plusieurs fois 
à nos Salons. 

A. Pino. L^Esthétique de Jeam^ 
Sébastien Bach (gr. in-^^, avec 
nombreux exemples de musique, 
15 fr., Fischbacher). 

Augustin Bodin^ céramiste. No- 
tice de Roger Marx, avec 18 hélio- 
typies hors texte de L. Marotte, re- 
produisant en noir et en coideur les 
principales œuvres en porcelaine de 
Sèvres exécutées par Kodin à la 
Manufacture nationale (gr. in-4^, 
25 fr., Lahurë). 

Etienne Brioon. Prud'hon (inr8» 
illustré, 2 fr. 50, Laurens). 

La Bibbction. 




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RITUË SCIËHTIFIQUl 



PAR 



LUC JANVILLE 



P. Saintyves, (le Miracle et la critique scientiiique , Nourry, édi- 
teur) (1) écrit : « Qu'est-nce que la matière et qu'este© que la pensée? 

(1) Récent sur l'esprit religieux et Tesprit scientifique : A. Geesson, 
les Bases de la philosophie naturaliste (Alcan) ; C. Latksills, Francisque 
Bouillier, le dernier des cartésiens (Hachette); Eugènb Fabbt, les Ap- 
proximations successives de la Science, Bévue des Idées j 15 août; 
H. HoFTOiNO, Philosophes contemporains (Alcan) ; Sohopknhaubb, la 
Philosophie dans ses rapports avec la Vie, l'Art et la Science, Bévue 
bleue, d'après Philosophie et Philosophes (Alcam); A. Lefàvre, Origine 
de la Rédemption, Supplément des Temps nouvea/ux, 26 mai, d'après la 
Beligion (Schleichcr) ; A. Bros, l'Animisme chez les sauvages, la Quin- 
zaine, 16 février, -et P. Martinbz Rosioh, TAnimismo y culto a los muer- 
tos y a los antepasados, Bevista contemporanea, 15 février. Curieux do- 
cument illustré sur la survivance fétichiste : l'Offrande des queues de va- 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 715 

Le matérialiste, ne voit partout que matière et phénomènes maté- 
riels », ridéaliste résout la matière « en forces inétendues et pure- 
ment spirituelles »• « En réalité, les notions de matière et do pensée 
sont tellement vagues, tellement imprécises qu'on peut détendre 
avec autant de raisons ces opinions divergentes. )> Soit, mais^ il 
faut reconnaître que sur le terrain philosophique, il n'y a pour ainsî 
dire pas de matérialisme véritable. La Mettrie, d'Holbach, Buch- 
ner même ne peuvent être appelés matérialistes dans le sens où 
l'entendent les idéalistes. Le matérialisme absolu résoudrait tout à 
l'objectif, l'idéaUsme tout au subjectif. Au contraire, les matéria- 
listes rationnels reconnaissent les deux réalités, comme d'ailleurs 
la plupart des idéalistes sensés. Ce qui les différencierait plutôt 
serait que les uns n'admettent pas l'indépendance des deux réalités, 
tandis que les seconds voient 1 esprit en dehors de la matière. Sans 
doute, tout est matière, tout est plus ou moins matériel en l'espace 
infini et toutes les réalités sont dans la matière, y compris la pen- 
sée ; mais, il ne faut pas comprendre que la pensée soit la solution 
très diluée d'un solide principe. Jamais, les matérialistes n'ont 
voulu dire cela. Le concept matière est la synthèse d'une infinité de 
concepts dont chacun séparé de lui est nécessairement d'immatéria- 
lité, puisque le fait d'être une abstraction de la matière lui enlève 
le caractère d'être la matière elle-même. Le mouvement n'est pas 
matière, ni la pensée, ni la force, mais ils ne sont pas hors de la 
matérialité qu'ils réalisent dans l'étendue. Quand on dit que la pen- 
sée est une force analogue aux forces physiques, il faut encore 
s'entendre. Dans la force, il y a deux éléments : l'élément quantita- 
tif qui se mesure, l'élément direction ou forme qui se définit. La 
pensée exige du cerveau un travail, un effort quantitatif, c'est cer- 
tain et la fatigue cérébrale associée à l'effort intellectuel en est une 
preuve, mais la mesure de cet effort ne définit pas la pensée, car, 
précisément le mot pensée exprime la différenciation contraire, 
celle de la -direction, la différenciation non quantitative, celle qui 
est le résultat non de l'intensité d'action de l'organe, maïs de l'orga- 
nisation pour une même intensité. Il n'est donc pas étonnant que 
certains puissent dire que la pensée n'est pas sans le jeu de forces 
physiques (celles du travail intellectuel) cependant que d'autres, ne 
distinguant les forces qu'en intensité, affirment qu'elle est indépen- 
dante de la force, puisque ce n'est pas l'intensité de l'effort intellec- 
tuel, qui la caractérise et la différencie. 

Quant à la question même du miracle, pourquoi soutenir qu'elle 
échappe au discernement de la science ? La science est la recherche 
du vrai. Pour mon coippte, je tiens le miracle comme absurde. 
L'homme ne connaissant rien et ne pouvant rien connaître hors de 
la nature, rien ne peut échapper aux lois naturelles de tout ce qu'il 
connaît. Le miraclo serait que des philosophes et des théologiens 



ches sur Fautei de saint Cornély, VlUustration, 6 juillet. Critique scienti- 
fique catholique: P. Combes, Science ef religion, les Livres nouveaux, 
juin, juillet. Type de déviation curieuse du scientifisme rationnel: G. et 
E. Simon-Savignt, la Métaphysique adamite, YHexagrammme, de janvier 
à août, etc. 



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716 LA REVUE INTELLECTUELLE 

sans observation, ni expérimentation, comme le prétend M. Sain- 
tyves, puissent arriver à la connaissance de vérités qui surpassent 
la science, alors que pour découvrir, le savant fait usage des facul- 
tés philosophiques des premiers en y ajoutant ses propres méthodes 
positives. 

Le miracle n'estril d'ailleurs que de l'occulte, comme l'exprime le 
docteur Grasset dans son livre sur le Merveilleux scientilique^ un 
jour viendra toujours où la science le désaccu/iera, pourvu toutefois 

3ue le fait occulte soit démontré. Mais rien n'est précisément plus 
ifficile que la démonstration d'un fait occulte parce qu'il est com- 
posé d'éléments oue la supercherie, l'illusion ou le mysticisme 
sont susceptibles de composer ou tout au moins de nKxiifier. Quel- 

Ïu'un m'écrit : « Puisque les phénomènes hypnotiques proviennent 
'un a^ent ayant la plus gp-ande analogie avec l'électricité et que 
Galvani ainsi que Volta prouvèrent l'existence d'un fluide particu- 
lier qu'on reconnut être le même que l'électricité, y a-t-il des direc- 
tions pratiques pour étudier ces relations î » Et à l'appui des rela- 
tions du magnétisme terrestre avec le magnétisme humain, citant 
les opinions très perspicaces de Gustave Lebon, sur la propagation 

1)ossible de la raaio-activité par l'aimantation aérienne, sur la pro- 
onçation des organismes par leur atmosphère d'émanation et de 
radiation, parlant de la découverte de la polarité humaine par Cha- 
razin et Dècle, des expériences de CuUère, concernant l'action des 
aimants sur la sensibilité, il ajoute (ayant peut-être comme beau- 
coup essayé la grande hvpnotisation sans succès) : «c A mon avis, 
la volonté seule est insuffisante : il faut savoir exercer une certaine 
attraction ». Le livre le plus récent que je sache sur l'hypnotisme 
est le Traité pratique (Thypnotiame et de suggestion thérapeutique 
de G. Bonnet (Rousset, édit). Il établit assez bien cette opinion, à 
laquelle je me range, au'avant d'}^ avoir une question d'hypnoiisa- 
tion, il y a tout d'abord une question de suggestion. La suggestion 
existe à l'état de veille et à l'état conscient. Le monde est un vaste 
champ de suggération. Toutes nos paroles, tous nos gestes sont 
des actes de suggestion. Cela c'est moi qui le dit. Que nous voulions 
convaincre, il sort de notre bouche des ondes sonores, de nos yeux 
des ondes lumineuses, et peut-être les ondes caloriques, les radia- 
tions invisibles, les émanations de nous-mêmes, notre atmosphères, 
en un mot, se trouve-t-elle modifiée, sous l'influence volontaire î 
Jusqu'à quel point, dans quelles conditions ? Nous ne le savons pas. 
Ce qui est certain, c'est que la suggestion très difficile à produire 
sur un sujet normal et en état normal, s'impose de plus en plus 
intensivement, au fur et à mesure que nous pouvons amener lui 
sujet à certaines formes d'état somnambuloldes où la subconscience 
tend à prédominer sur l'état conscient, le psychisme inférieur sur 
le supérieur, et qui peuvent s'accentuer jusqu'au somnambulisme 
total où la conscience est abolie, où l'être cérébral est à la merci de 
l'expérimentateur. Le docteur Bernheim compte jusqu'à neuf étals 
intermédiaires entre l'état normal conscient et l'état de somnambu- 
lisme total, qui n'est réalisable que chez certains sujets. Mais qu'y 
a-trîl de plus spécialement hypnotique et de plus spécialement 
magnétique dans les procédés qui y conduisent : la détermination 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 717 

n'en est pas très sûre. L'hypnolisation peut à coup sûr s'obtenir 
sans l'action du magnétisme animal, dans le braidisme, par exem- 
ple, qui consiste dans la fixation d'un point lumineux. L'imposition 
des mains sur des zones hvpnogènes, comme le sommet du vertex 
est-elle un procédé mixte ? Les passes sont-elles des procédés de 
magnétisme pur î II en est pour le croire, et qui font de cette 
croyance le lien d'explication qui unit l'hypnotisme au spiritisme. 
Tandis que certains, comme le docteur Loys ont tenté de déter- 
miner les relations du magnétisme minéral et du magnétisme ani- 
mal, mettant par exemple sur la tête d'un sujet une couronne ai- 
mantée, ceinte par un précédent sujet et croyant reconnaître dans 
le second sujet xm courant de pensée analogue à celui du premier, 
tels comme les de Rochas, les Fugairon, etc. (1), considèrent l'action 
des passes qui concourent à l'hypnotisation, comme analogue à 
celle des passes que l'on fait avec un aimant pour déterminer l'ai- 
mantation d'om barreau d'acier. De Rochas se sert de deux sujets, 
l'un le sensitif rendant compte de ce qui se voit autour de l'autre, 
le sujet expérimenté. Pour celui-ci, au début de l'hypnose, la sensi- 
bilité disparaît de la peau. Elle s'extériorise. Le sensible voit un 
léger brouillard se former autour du cataleptique et s'étendre 
en couches multii)les. Le sujet indifférent au contact direct devient 
au contraire sensible aux attouchements que l'on produit sur ces 
couches qui s'intensifient. Toujours au fur et à mesure des passes, 
on finit par voir ces couches se coaguler en un fantôme bleuâtre, 
ayant la forme d'une moitié de l'hypnotisé, à un mètre à peu près 
sur sa droite. De nouvelles passes déterminent à gauche un second 
demi-fantôme rouge. Des liens^ tels que des lignes de force, les 
unissent au corps palpable. Les deux moitiés finissent par se rejoin- 
dre en avant et par former un fantôme complet de forme humaine. 
La volonté de l'expérimenté meut ce fantôme môme à travers des 
murailles, etc., etc. : c'est de la vraie magie. Le fantôme peut avoir 
la forme de la pensée du médium et non la forme humaine. Il ijn- 
pressionne la plaque photographique.^ Pourquoi ces faits sont-îls 
si difficiles à vérifier î Alors que les simples mortels sont fixés sur 
la valeur de certaines légendes, pourquoi ceux qui font de telles expé- 
riences ont-ils une tendance aussi caractérisée à interpréter leurs 
expériences dans le sens de ces légendes ? Tout cela au premier 
abord est fort captivant, fort étrange ? Le corps humain serait com^ 
posé d'un corps charnel ou sarcosome, et d'un corps aérien ou 
aérosome^ ce qui est encore possible, mais comment la volonté 
peut-elle gouverner ce corps aérien à distance et comment la pen- 
sée poutrelle lui constituer une forme semblable à elle-même ? Cela 
est tout différent d'une atmosphère radio-active qui accompagne un 
corps. C'est comme si le remou d'un navire pouvait se détacher de 
lui et prendre une forme de vaisseau sous l'influence d'une force 
spéciale. Je ne nie pas qu'il puisse y avoir quelques faits réels en 
tout ceci, je suis porté à croire qu'on interprète mal, et qu'un jour 

(1) L. S. PuGAmoN, la Survivance de l'âme ou la Mort et la Renais- 
sance chez lee êtres vivants (Librairie du Magnétisme), Voir aussi le 
Journal du M<ignétisme, numéro du 2« trimestre. 



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718 LA REVUE. INTELLECTUELLE 

viendra où la certitude se fera sur la part de réel et d'irréel de 
l'occultisme moderne (1). A citer Topinion très nette d'Haeckel sur 
ces questions, que les savants qui s'en occupent sont dupes de leur 
imagination et des supercheries des soi-disant médiums, et qu'au 
fond de ces phénomènes, il n'y a que des enfantillages. 

Cela peut paraître exagéré, mais on serait porté à l'admettre 
en voyant combien certains expérimentateurs s efforcent d'ampli- 
fier dans le sens du merveilleux, des phénomènes peu connus. Il y 
a dans le fond des mers des êtres bic4ogiques enveloppés d'atmos- 
phères lumineuses : des cœlentérés phosphorescents, des méduses 
éclairantes, des photobactéries, des pholades à jets« limiineux, des 
crustacés photogènes, etc. Certains ont la volonté de produire les 
colorations qu'ils veulent, de l'électricité, du nïagnétisme, etc. ; 
mais ils le font à l'aide' d'organes ou de cellules et s'il y a quelque 
chose de fantastique à s'imaginer l'abîme océanique peuplé d'êtres 
de feux et resplendissant d'\m jour radio-actif, on n'a jamais sup- 
posé que la volonté animale pouvait faire de ces atmosphères cie 
vibrations ou d'émanations, des entités fantomatiques ,capables de 
se détacher des êtres biologiques, de prendre leur forme et de se 
mouvoir loin d'eux. Si la chose même était possible, il faudrait 
qu'elle soit d'autant mieux démontrée qu'elle paraît aller à rencon- 
tre des faits démontrés. Or^ c'est lecontraire. La plupart des faits du 
spiritisme ne veulent pas se laisser palper et ne se réalisent gue dans 
l'équivoque expérimental. Les êtres marins aux corps radio-actifs, 
des grandes profondeurs, sont une preuve de la radio-activité pos- 
sible de tous les êtres et de l'influence possible encore de la volonté 
sur la radio-activité invisible des êtres, par l'action intermédiaire 
des énergies corporelles, mais, il ne faut rien exagérer et s'il s'ou- 
vrait de ce côté im champ de recherches pour l'avenir, il ne fau- 
drait pas s'y engager à l'étourdi, comme l'ont fait les spirites, 
dans leurs recherâies occultes, plus préoccupés qu'ils étaient 
d'étonner avec la démonstration expérimentale des légendes les 
plus invraisemblables que de réaliser de la science positive. L'inté- 
ressante faune abyssale où la radio-activité, loin d'être l'exception 
comme dans l'exemple des lucioles terrestres, est la règle et pré- 
sente des modes variés est surtout connue depuis les recherches 
du Tcdisman, du Travailleur et de la Princesse Hélène, sous le 
patronage du prince de Monaco. Ces recherches ont aussi servi 
la généralité des connaissances océaniques et déterminé les rela- 

(1) Récent encore sur le merveilleux préscientifique: Camixxb Fiamma- 
BiON, les Forces naturelles inconnues (FUmmarion) ; D' G. PAFiLLàinff, 
Oomment se fabrique le merveilleux, Bépublique frcMcaise, 24 juin, 
l** juillet; E. Amastay, Curieux cas d'écriture automatique, BuUetin de 
la Société d'étxMLes psychiqu^es de MarteiUe, 2« trimestre; Juxjib Bois, le 
Miracle moderne (Ollendorff) ; B^ Okabsbi, l'Occultisme (Miuson); 
E. KosETTi, Ciencia 7 espiritismo (Annnles de la Soeiéii scientifique de 
huenos-Ayres) ; J. Pilinski, Réflexions d'un profane à propos d'un confé- 
rence de M. 0. Delanne sur les matérialisations du médium Miller, et, 
D' RouBT, Phygia et Charles Richet (Vie Normale). S. FoBNiàs, Estu- 
dioB sobre el Ocultismo, Vida intelectual, août, etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 719 

tiens de la répartition biologique avec les conditions du milieu. 
M. Marcel A. Hérubel a récemment publié dans la Revue. Seien- 
iilique une leçon qu'il fit sur ce sujet k VInstUut de la Ligue mari- 
time {rançaise (V Océanographie et la Biologie) (1). 

Tandis que la faune d'eau douce présente parfois sur les con- 
tinents une analogie assez grande, parmi des espaces fermés, celle 
de l'océan montre des différences tranchées dans un champ ouvert 
et ces causes de variétés, sont déterminées par la nature des fonds, 
des courants qui influent sur la composition du Benthos (masse 
organique des sols) ou du Planklon (masse organique des eaux 
pleines). 

Certaines formes du benthos vivent à la même place depuis les 
époques préhistoriques. Les Trigonies apparues en Australie, dans 
le miocène, par exemple, y persistent de nos jours. L'influence des 
courants sur les migrations est considérable. Le morcellement qui 
résulte de barrières géologiques nouvelles isole les espèces disper- 
sées au préalable. « Le Benthos abyssal n'est que du Benthos litto- 
ral énygré, tandis que le Plankton est par sa nature en migration 
constante. » Dans l'océan, les espèces sont en mouvement continu. 
Les facteurs de la répartition de la vie aboutissent à la constitu- 
tion du faciès. Ils sont physiques et ils sont biologiques : la nature 
du fond d'abord, la température ensuite, puis l'agitation des eaux 
avec les courants, enfin les facteurs biologiques, qui influent 
d'autant sur l'espèce qu'elle se nourrit plus qu'elle ne nourrit ; 
d'une manière générale encore, la tendance qu'a tout individu à 
reculer les bornes de son domaine, tendance dont l'étude dérive à 
son tour de la psychologie animale. 



Introduction à la critique de différents concepts 
récents sur la nature des clioses 

(Suite) 



La raison de cette analogie des concepts n'a rien de mystérieux. 

P Tout ce qui est, tout ce qui agit^ tout ce qui perçoit^ est, agit, et 
perçoit en grandeur et en direction. 

2* Tout ce qui est en grandeur et direction est susceptible d'une 
déterminaiion gravitale. 

(1) Récent sur la faune des eaux : Gh. Bkbnabd, rOoéanographie (Buat, 
Marseille); P. db Bbauchamp, la Faune des eauz-douoes, Bévue scienti- 
fique, 18 mai ; voir aussi un article d'excellente Tulgarisation de L. Tous- 
saint, sur les Habitants lumineux de la mer, Journal des accoucheurs, 
1" mai, etc., et A. Acloqub, les Cirrhipèdes, Cosmos, 27 juillet. Dans une 
autre note, rappel des études de Tboubssabt, sur la répartition des es- 
pèces dans le Naturaliste. 



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720 LA REVUE INTELLECTUELLE 

3^ Ce mode de détermination gravitale est le seul qui soit com- 
mun à tous les phénomènes à quelque catégorie spéciale^ mécani- 
que^ dynamique ou psychique qu'ils appartiennent. 

Tout ce qui est s'exprime en grandeur et direction. 

Ce caractère persiste dans Tanalyse définitive de tous les con- 
cepts sur la nature des choses. Que tout soit force, la force est en 
grandeur quantitative et direction qualitative. Que tout soit mouve- 
ment, le mouvement est encore en grandeur et direction. Que l'on 
réduise Tunivers à l'espace, Tespace se représente en grandeur et 
direction. Que l'univers soit esprit, l'esprit n'est lui-même qu'un 
acte de représentation et il ne peut créer ses images que dans la 
notion des autres concepts, c'est-à-dire en poussant l'analyse au 
terme extrême en grandeur et direction. La matière,synthëse de ces 
concepts, ne peut se représenter indépendant d'eux-mêmes puis- 
qu'elle s'exprime par eux-mêmes. Tout ce qui est susceptible de se 
représenter en nous ou hors de nous, en dernière analyse se repré- 
sente en grandeur et direction. 

Tout ce qui est en grandeur et direction est susceptible de déter- 
mination gravitable. 

C'est ce que j'ai voulu démonti:er en me servant du polygone des 
forces pour déterminer le centre de gravité d'un ensemble stati- 
tique, et j'aime à supposer que certains lecteurs de cette revue ne 
se tromperont pas sur la véritable importance de cette démonstra- 
tion et de celles qui en découlent. 

La détermination gravitale est commune à toutes les catégories 
de phénomènes et la seule détermination comrmme à tous les phé- 
nomènes. 

Ceci n'est pas seulement de la métaphysique et je défie qui que 
ce soit de se faire une conception logique de la nature des choses 
s'il n'a pas intuition ou conscience de ces notions. 

La géométrie et la mécanique sont à la base de toute philosophie 
scientifique. Tous les phénomènes de représentation ou d'action 
se réalisent en la complexité de leurs lois élémentaires et il y a une 
mécanique comme une géométrie sublimes auxquelles l'analyse est 
obligée de renoncer. Elles ne nous échappent pas dans leur principe; 
elles nous échappent dans leur complexité et il arrive aux hommes 
de faire^ de cette complexité m^me un second principe des choses 
qu'ils appellent divin. Ce en quoi ils se trompent, car si ce divin 
n'était pas la limite des tendances d'une certaine catégorie <le faits 
ou de représentations, il serait le fait lui-même ou sa représenta- 
tion, et non le principe commun de tous les faits, divins ou non. 

Il suffit d'ouvrir les yeux sur l'Univers pour reconnaître qu'il 
n'est pas deux de ses parcelles qui ne présentent des caractères 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 721 

-divergents et il suffit de réfléchir pour se rendre compte qu'il n'est 
pas une parcelle de l'Univers qui se retrouve intégralement elle- 
même à deux instants de l'Eternité. Malgré cela, tout se relie dans 
J'espace et dans le temps par des caractères d'analogie, dont le der- 
nier conmiun à tout constitue le caractère du principe de tout. 
L'hétérogénéité est elle-même soumise à des lois. Les mouvements, 
par exemple, ont tous le caractère commun de réaliser l'hétérogé- 
néité par la variation des distances, les forces, par la variation des 
vitesses, les énergies par la variation des forces, et Ton n'aurait pas 
de peine à découvrir un principe de variation de l'énergie en pro- 
longeant la série des entités dans ce sens. Mais qui ne voit qu'en 
.agissant ainsi, loin de plonger dans le principe des choses, on 
aboutirait aux faits eux-mêmes qui sont évidemment la cause de 
variation les uns des autres, ce qui n'a pas besoin d'être démontré. 
En revanche, le psychisme apparaît comme une détermination 
complexe de la force. C'est l'impression de l'acte dynamique sur 
nous-même, et hors de nous-même, quelque chose correspond 
nécessairement à cette impression que certains, dans ce cas, dénom- 
ment d'une façon générale psychisme universel, sans définir sa dif- 
.férenciation du psychisme organique, différenciation qui ne peut 

• dtre qu'en fonction de l'organisation impressionnée, puisque le 
phénomène extérieur n'en dépend pas complètement. Sur un môme 
organe, l'impression peut varier par le mode de combinaison des 
intensités et des directions et par leur mode de succession, mais la 
détermination en est toujours dynamique: sensorielle et de représen- 
tation objective, quand elle est l'impression d'une dynamique exté- 
rieure ; psychologique et subjective, quand elle est l'impression 
d'une dynamique intérieure, du jeu des éléments cérébraux les uns 
sur les autres, par exemple. Mais, s'il n'exisite pas deux systèmes 
actifs ou deux systèmes percepteurs au monde qui puissent repré- 

• senter leur action ou leur impression, par les mêmes compositions 
de grandeurs et de directions, ^i simultanéité et succession, il n'en 
est pas deux qui ne revêtent le caractère commun d'une représenta- 
tion commune, suivant une même loi de grandeur et de direction. 
Cette loi c'est la loi de représentation gravitale qui persiste à tra- 
vers l'hétérogénéité phénoménale éternelle et infinie, comme à tra- 
vers toutes les formes d'action, la loi d'action gravitale. 

Lé centre de gravité d'un ensemble jouit de propriétés spéciales 
•qui restent constantes aussi bien dans un système en mouvement ou 
dans un système en action que dans un systèifnc immobile. Il est, 
dans un plan, le lieu de la somme moyenne des distances des 
.points du système à une droite quelconque du plan, extérieure au 

REY. INTELLBOT. 46 



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722 LA REVUE INTELLECTUELLE 

système, et à uu plaii, si le système est dans plusieurs plans. Il est 
encore, le lieu de pioyenne différence des distances de chaque côté 
4'une droite otu d'un plan intérieur au système*^ de telle sorte que si 
la droite ou le plan passe par le centre lui-même, la somme des 
distances d'un côté égale la somme des distances de l'autre Côté. 

Nous avons vu déjà que le lieu de moyenne situation des centres 
des points pris deux à deux est indéfiniment le même que celui des 
points du système. Celui de deux systèmes séparés se trouve sur 
la droite qui unit leurs centres partiels, à une distance de chacun, 
en raison inverse du nombre.de leurs points, nombre qu'on pour- 
rait appeler masse géométrique. Cela se peut démontrer de plu- 
sieurs manières et pour des systèmes complexes, mais, pour réduire 
les démonstrations au minimum, prenons deux systèmes séparés, 
l'un, d'un seul point A, l'autre, de deux points B et D. 

Le point O, milieu de B D est évidem- 

/];;?"" 'i'I ment le centre du système des points B 

et D. En même temps, il se trouTo uni 
à tous les points de l'ensemble des sys- 
tèmes partiels t>«^r O A, B, O D. On 
soit, qvL% partir d'un tel point, se peut 
construire un polygone de détenminatisD 
statique (Bévue inteUeetueUey 26 août). 
Du point B, menons B A', égal et paral- 
lèle à A ; de A', A' A égal et paral- 
lèle à D : la ligne A ferme naturellement le contour du polygone. H 
suffit donc de porter sur elle, à partir de O, sa propre longueur divisée 
pan le nombre de points d des deux systèmes pour avoir le lien dfe» 
moyenne situation de leur ensemble. Ce point est donc en G, à la dis- 
tance 1 du système partiel de 2 points, à une distance 2 du système par- 
tiel de 1 point, c'est>-à-dire à une distance de chacun, en raison inverse de 
leur masse géométrique. 

Au lieu d'être une représentation statique, si la même figure était 
une représentation cinématique, ces longueurs proportionnelles 
C et C A détermineraient précisément les vitesses et directi<His 
que prendraient deux masses matérielles sous l'influence de la gra- 
vitation cosmique. Nous allons retroiuver bien d'autres analogies 
de représentation des différents concepts, au point qu'on finit par 
se demander si la gravitation, au lieu d'être la force principe de 
toute force, n'est pas un cas restreint des lois générales de la com- 
position des forces '^t si sa prétendue rigueur ne provient pas de 
son mode de détermination au lieu de provenir de sa nature. 

Luc Janville. 




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BEYUE SOCIOLOGIQUE 



PAR 

RiaNAC-ZÉLIEN 



L'erreur des partisans autant gue des adversaires du féminisme, 
c'est de croire que l'homme puisse avoir un intérêt réel à jouer 
vis-à-vis de la femme, tantôt le rôle d'un tyran, tantôt celui d'un 
jocrisse. L'expérience de la vie démontre vite que la femme elle- 
même, dans la conception que lui fait l'éducation sur la question 
des sexes, oblige l'homme à jouer ce rôle et que, si ce dernier s'y 
refuse, il est vaincu par le plus apte. J'en reviens à l'opinion de 
Fourrier : la (juestion du féminisme est une question de coéducation 
et de coévolution, car s'il y a deux sexes, comme il y a deux classes, 
ils ont trop besoin l'un de l'autre pour prolonger la lutte au-delà 
de certaines frontières. C'est l'étroite limitation du choix qui, dans 
les races animales, contraint l'un des sexes à s'imposer, l'autre à 
se subordonner. 

La stabilité de l'association sexuelle en dépend et sans elle, l'in- 
fériorité de Tespèce est évidente, dans la lutte où toute économie 
d'effort est une valeur. La loi sociale primitive ne fait qu'enregistrer 
la nature pour le même but de conservation. Mais le progrès ne se 
pose pas dans l'imitation de la nature. La femîme moderne demande 



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724 LA REVUE INTELLECTUELLE 




iplc 

et à toutes les fonctions publiques ; 3* les droits politiques (l). Bien 
entendu, en même temps que l'égalité des droits, ce {éminisme-là 
revendiaue l'égalité des devoirs et va même plus loin qu'on ne peut 
exiger du sexe féminin. Peut-être a-t-il raison, et qu'il soit vrai 

Îue l'acquis des droits donne la dignité nécessaire à leur exercice. 
.a question de la lutte de$ sexes est certainement la source de pa&- 
sions, joies et souffrances aussi âpres que celles de la lutte pour la 
vie, mais ce n'est pas la lutte à proprement parler d'individu mâle 
à individu femelle, sur le terrain sexuel, ce n'est pas non plus la 
concurrence d'individu à individu, sur le terrain social ou politique, 
qui font cette âpreté et cette violence, c'est que des deux côtés, les 
individus revendiquent jalousement en disproportion de leur valeur 
propre , autrement intéressante, des privilèges qu'ils se croient 
conférés par le sexe. Il importe très peu à un homme que, sur le 
terrain économique, il soit concurrencié par une femme ou par 
un autre homme, mais, il importe beaucoup qu'un sexe, qui ne se 
fait pas faute d'user de la ressource trop facile de la prostitution 
pour échapper, autant qu'à la misère, à l'obligation du foyer, chasse 
en bandes, d'ateliers ou d'administrations entières, pour un sa- 
laire moindre, l'élément mâle qui l'occupait. Car cet élément ne 
peut pas, lui, se faire nourrir par l'autre sexe et se trouve ainsi 
vaincu, tant dans la lutte pour la nourriture que dans la lutte 
sexuelle. Qu'une femme comme Clémence Royer n'ait pas joui des 
droits politiques ^ue possédait Gamahut, cela est parfaitement in- 
juste encore, mais cela tient à la prolongation dans le domaine 
social de lois naturelles de conservation, nécessaires dans le passé 
tout au moins. Dépouiller ces lois de leur caractère de nécessité, 
c'est rendre les sexes accessibles, c'est fondre les deux troupeaux 
en un seul où les différenciations sexuelles n'auront plus leur carac- 
tère absolu, tant au point de vue moral aue social. Il est probable 
que l'homme y gagnerait autant que la lemme et comme nous ne 
verrons probablement pas cela, nous pouvons en parler impar- 
tialement : « Ce ne sera pas le féminisme qui détruira la famille. 



(1) Récent sur diverses questions intéressant le féminisme: C. Bos, 
Pessimisme, féminisme, moralisme (Aletm) ; C. Tusgbon, le Féminisme 
français (Larose et Tenin) ; Une loge mixte à Lille, la Dépêche de LiUe, 
10 juin et Ch. Vàiantin, le Droit humain, les Bonnes SemaUles, avril et 
juin ; J. Polo Bkmito, Feminismo sooial (thèse catholique), {Tip, Bijar, 
Madrid). Sociologie : Nollen et MAUPAxi, Contribution à l'étude de l'ai- 
ooolisme cheE la femme dans le Nord, Eeho Médical du Nord, 16 juin; 
C. MiLHAtTD, rOuvriëre en France (Alcan) ; H. la Coudbaib, les Caisses 
dotales, Semaine littéraire, 28 juin ; F. Bbonault, TEvolution de la prae- 
titutîon (Flammarion), Education : V. lb Ricolais, Un programme d'édu- 
cation féministe, la Oritique, janvier, mars; Discours de MM. Camills 
SiB et Ernest Lavtssb à la fête des Lycées et Collèges de jeunes filles» 
le Temps, 18 mai, etc., «te. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 725 

«slîme Madeleine Pelletier, ee sera le socialisme, et il le fera pour 
le plus grand bien des individus de Tun comme de l'autre sexe. » 
On le voit, le socialisme n'est pas tout entier dans les formules 
contradictoires des auteurs qui ont écrit sur lui, mais il est comme 
le corps vivant des revendi<5ations futures, qui se sont groupées 
lentement en prenant ces théories pour guide. C'est surtout ainsi 
qu il faut 1 interpréter si l'on entre avec une volonté d'action, dans 
ses rangs politiques, c'est surtout ainsi qu'il faut le voir si l'on se 
place en dehors de lui pour le considérer comme un élément histo- 
rique de transformations, ou pour en corriger les écarts. Dans un 
séjour aux Sables d'01<Kine, M. A. Schleicher s'est amusé à re- 
lever des noms de barques de pêcheurs bretons, qui en disent long, 
sur certaines influences : « Esclaves du riche », « Réservoir Se 
souilrances », « le Jaurès », etc. Ces braves marins qui parlent à 
peine français bien certainement n'ont jamais lu Karl Marx. 
^ Mais tous les premiers chrétiens n'avaient pas lu l'Evangile. Il 
s'agit d'ailleurs bien moins de connaître si le socialisme réalisera 
intégralement la formule qu'il s'est donnée, que de savoir comment 
il réalisera ce qui lui sera permis. L'important est que le mode de 
ses réalisations momentanées n'aille pas à l'encontre de ses des- 
seins réels, ce qui se produit souvent pour les doctrines qui n'ar- 
rivent pas à se dégager des contradictions et chaque fois qu'on 
prend le moyen pour le but. Comment se résume en dernière syn- 
thèse la formule socialiste ? D'après André Hesse (le Socialisme, 
Librairie du Parti socialiste S. F. L 0.) (1), en ceci, dont il donne 
le développement : 

« Entenie et action internationales des travailleurs, organxsdion 
politique et économique du prolétariat en parti de classe pour la 
conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production 
et d*échange, c'est-^-dire la transformation de la Société capitaliste 
en une société collectiviste ou communiste. » Comment, par l'effet 
de nécessités économiques inéluctables, la plupart des pays et la 
France, s'acheminent à cette transformation, c'est ce qu'a tenté de 
démontrer P. A. Hirsch, dans la Situation économique de la France 
et la Translormation sociale (Comély). C'est un ouvrage de syn- 

(1) Récent sur le Socialisme et ses adversaires : N. Blachb, le Scoialisme 
{Comély)', G. Toitohabo^ le Devoir social^ Nouvelle Bex^kt, V^ septembre ; 
J. D. Bbebitbta, La Cnestîoii social, Vida %ntdeet\ial, juillet ; J. Jaub^s, 
Education (fiei^ue de V Enseignement P. et P. 8, 19 mai et aHicles divers 
destinés aux instituteurs sous la rubrique Bévue sociale) ; G. A&bouin, 
Attitude collectiviste, Petit Troyen, 4 mars ; M. Pikbbot, die Anarchisten 
und der Syndikalismus, die Freie Génération, Mai; H. Mokiz, En ?e- 
montant le courant (instructif), le Libertaire, 28 avril, etc. Doctrines 
réellement adverses : Mbbmkx, el Socialismo (Ollendorff) ; E. Fagubt, le 
Bocialisme en 1907 (Société française d'imprimerie et de librairie) ; Yvbs 
GtnroT, la Démocratie individualiste (Oiard et Brière) ; ïjl Toub du Pin, 
Vers un ordre social chrétien, ^No^^velle librairie nationale), etc., etc. 
En dehors : E. Cain, Philosophie sociale d'Auguste Comte (Oiard et 
Brière) ; A. Obabpbntibb, le Snobisme socialiste, Nouvelle Bévue, 16 août. 



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1 



726 LA REVUE INTELLECTUELLE 

thèse documentaire précieux (1) pour lequel Gabriel Séailles a écril 
un© préface qui rend assez bien noire propre étal d'esprit dans 
l'appréciatioû de celte étude. P. A. Hirsch établit par une statistique 
sincère les éléments de l'effroyable inégalité économique de nos 
sociétés. S'il suffisait pour suprimercett©inégalité« d'établir qu'elle 
existe, il y a longtemps qu'elle n'existerait plus. » P. A. Hirsch, de 
l'exposition statistique de la situation économique, déduit la trans- 
formation progressive totale de la société jusqu'au terme final 
de la formule décrit© par André Hesse et même jusqu'à l'anarchie 
communiste. Mais les théories sont des guides. Les faits n© réalisent 
jamais l'absolu des conceptions individuelles. Elles doivent con- 
duire vers le mieux, par 1© moyen du mieux et le socialisme ira 
jusqu'au bout de ses destinées, qu'il soit violent ou seulement lu- 
cide, en faisant d'autant plus de mal ou d'autant plus d© bien sur 
son passage, qu'il aura ou non conscience de la relativi^ de ses 
destinées. Suivant l'auteur, la transformation social© s'accomplirait 
par une série d'étapes lentes d'adaptation du radicalisme socialiste, 
au socialisme réformiste, puis au collectivisme et en dernier lieu 
au communismie anarchiste, où les petites agglomérations repren- 
draient leur maximum d'autonomie ©n vertu d'une sorte d*évoIu- 
tion individualiste qui se substituerait à l'étatism© organisateur. II 
y a peu de chance pour que les choses se passent suivant un© suc- 
cession aussi régulière ; mais il est beaucoup plus certain, qu^au 
cours de l'évolution, suivant les temps et les peuples, les tendances 
individualistes outrancières tant des anarchistes que de certains 
démocrates n'arrivent à équilibrer plus ou moins ce que le socia- 
lisme porte en lui d'absolu et que là résultante des faits soit le pro- 
duit d© l'ensemble. 

A l'heure actuelle, partout où se manifestent des tendances sépa- 
ratistes, c'est en vertu d'un nationalisme rétrograde tout à fait con- 
traire à l'esprit inlernationalist© des doctrines avancées, sauf en 
Catalogne et encore, les choses n© sont pas en ce dernier pays, 
d'après M. Jean Pi (Lettre à la Revue Intellectuelle) telles qu'on se 
l'imagine généralement en France. Les représentants que la Cata- 
logne a envoyé siéger au Sénat ne seraient nullement des séparalis- 

(1) Quelques pmntfl dooumentaireB récente d'économie on d'ér^ntion 
sociale : P. Egon, T Aisance obligatoire (Oiard et Bfière) ; Baiomètre 
éoonomiqne de la France^ VUnivers fima/ncier, 26 août ; Sur le rmchéris- 
sèment de la vie, phénomène économique général» la Gazette hclge^ 4 août ; 
P. QTniENTiN-BAncHABT, TOrgaaisation du travail, NouveUe Bevue^ 1, 15 
juillet, 1 août; D. Zoixa, 1& Hausse du blé et du bétail, BépuhUque fran^ 
çaisê, 10 juillet; A. Rendu, la Fédération industrielle et coaunerciale, 
Monitew induêtriely 25 mai ; Disooun de M. Rvav à la Société des Lot- 
eUOaronnais de Tjyon, 21 mai, (Propres vétérinaire)] G. Blonobl, la 
Hausse des matières premières et la question des prix, conférence à ras- 
semblée générale de la Société IndustrieUe de TEst, 13 mai (BvUctin) ; 
J. A. HoBsoN, The ETolutîon of Modem Capitalism (Wàlter Scott) ; 
C. Bbnoit, la Crise de l'Etat moderne (tome I), Plov-Nourrit ; J. F^rai., 
le Contrat collectif à l'étranger, France du Sud^Ouest, 26 juin, etc., etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 727 

tes, et il n'est pas vrai que les libéraux,leurs prédécesseurs,se soient 
retirés pour protester contre le sans-gêne de M. Maura dans les 
élections aux Cortes. Ces libéraux, sous le gouvernement desquels 
fut dictée la loi de iuridicciones, qui donne aux militaires la con- 
naissance et le jugement des délits civils, étaient surtout mécon- 
tents du peu d'empressement de M. Maura, à livrer des arrondisse- 
ments à leur soif oligarchique, et sous le beau nom qu'ils ont pris, 
ils ont surtout réalisé des sottises. Après avoir eu son Sfedan à San- 
tiago, l'Espagne a continué de se soumettre à l'absolutisme des uns 
et des autres parce qu'il n'y a pas de cohésion espagnole. C'est pré- 
cisément la Catalogne qui s'est donnée la tâche d'ouvrir la nation 
toute entière à la véritable civilisation. Barcelone a été le point de 
départ d'une action intellecluelle autant que politique, qui portera 
ses fruits. L'exposition internationale d'art, qu'elle inaugure pro- 
chainement est, entre autres, un indice de l'activité de sa mission 
régénératrice toute laïque. C'est pour l'affirmation de cet esprit 
que la Catalogne a envoyé quarante députés pour la représenter, 
en regard du reste, de l'Espagne religieuse. Les Catalans' devien- 
dront-ils un jour séparatistes ? L'avenir le dira. Pour le moment, 
séparée moralement de l'ancienne vie élatiste de l'Espagne, la 
vieille terre de Carmen est en même temps l'ennemie des ségréga- 
tions territoriales et son séparatisme, tout à fait intellectuel, n'est 
nullement l'affirmation de tendances préconçues, comme on se plaît 
à le concevoir (1). 

Cet état d'esprit n'est pas comparable, par exemple, aux senti- 
ments irrédentistes des nations autrichiennes, notamment du sépa- 
ratisme hongrois, avec ses dangers de partage extérieurs qui ont 
fait dire à M. G. L. Jaray (la Question d* Autriche-Hongrie dans les 
Questions de fyoliiique étrangère en Europe, par F. Charmes, A. Le- 
roy-Beaulieu, R. Millet, A. Ribot, A. Vandal, R. de Caix, R. Henry, 
G. L. Jaray, R. Pinon, A. Tardieu, réunion de conférences sur la 
Politique allemande, la Question d'Autriche-Hongrie, la Question 
de Macédoine et des Balkans la Question russe, faites à la Société 
des anciens élèves de VEcole libre des sciences politiques, Alcan, 
édit.), que « l'Europe sans l'Autriche serait pour la France un nou- 
veau Sedan » et des questions comme celles du séparatisme cata- 
lan ou du séparatisme méridional français ne sauraient en rien 
être envisagées sous le jour des tendances des petites nationalités 
de Macédoine et des Balkans, étudiées par René Pinon, ou encore 
des nationalités russes décrites par A. Leroy-Beauheu (2). Il semble 



(1) Complémentaires récents: N. Salmekon y Garcia, TEtat espagnol et 
la solidarité catalane, Courrier européen, 7 juin et le Terrorisme à Baro^ 
lona, 12 juillet; courte synth^e libérale: Pditica interior y exterior, 
BeviAta contemporoAieay 15 mai, etc., etc. m • 

(2) Récent encore sur ces questions: R. SsMBBiiTOWTTCH, le Tsarisme 
et ITJkraine (GomUy) ; L. V. Mbunibr, VAssemblée de Tatra, France de 
Bordeaux, 24 août; R. Hbinbt, la Hongrie, la Croatie et les nationalités, 
Queitioni diplomatiques et coloniales, 16 août; G. Villirbs, En Macé- 
doine, Fran4:e de Bordeaux, !•' août; A. de Maday, le Caractère inter- 



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728 LA REVUE INTELLECTUELLE 

que l'intemationalismd antipatriotique aurait du mérite à exercer sa 
propagande parmi ces peuples qui se haïssent et dont les divisions 
mettent les grandes nations en péril guerrier. C'est tout le con* 
traire : « Respectez Tautonomie de ces petites nations, mais dés- 
agrégez l'espnt de celles qui ont acquis dans le sang des ancêtres, 
un individualisme plus vaste. » Qui ne voit, en effet, que 1 interna- 
tionalisme des petits peuples séparés et séparatistes ou irréden- 
tistes, en les détachant de leurs préjugés étroits de race, de reli- 
gion, et de castes, les agrégerait tout d'abord en patrie que le 
sentiment de patrie est un des degrés historiques de Finternationa- 
lisme et que c'est une contradiction d'applaudir en même temps 
aux efforts de ségrégation des séparatismes et aux efforts d'agréga- 
tion du fédéralisme, soit tout ce qui n'est pas, en attaquant tout ce 
qui est, sans s'embarrasser des contradictions. Ce genre d'esprit 
antipatriotique est à la portée de tout le monde et il n'y a pas be- 
soin de s'appeler Fourrier, ni Prudhon, ni Blanqui, ni Liebhnechi, 
ni Tolstoï, pour s'y créer une popularité. Il n'y a même pas besoin 
pour cela d'avoir le talent d'orateur de Jaurès. Rochefort était ainsi 
révolutionnaire sous l'Empire. Il a donné l'exemple à tous les 
pamphlétaires, comme Forain à tous les caricaturistes, pour bira 
démontrer que la politique n'a rien d'une science : c'est un art. 



Stuttgart 

(Suite.) 



Il n'est pas nécessaire d'être anarchiste ou socialiste pour ap- 
prouver l'antimilitarisme ou l'internationalisme. De tous les temps 
et de toutes philosophies, les grands penseurs, les esprits indépen- 
dants ont considéré la guerre comme un fléau et l'esprit guerrier 
comme le chancre des mentalités inconscientes. Tous pourtant ont 
aimé leurs pays. Les patries sont des fédérations de groupements 
restreints qui ont fusionné comme fusionneront les patries un jour. 
Au sein des groupemients primitifs, il n'était pas indifférent aux 
prolétaires qui vivaient sous une domination de savoir si l'abandon 
de toute défense ne les conduirait pas à une domination plus cruelle 

national des rapports entre la Hongrie et T Autriche, Courrier européen, 
16 juillet ; L. db Mocsart, l'Avenir de TAutriche-Hongrie, Cowrrier euro- 
péen, 6 juillet et même journal, D. Capsitch. Un nouveau problème da 
droit des gens en Bosnie-Herségovine, etc., etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 729 

et si le groupement était libre, de connaître si la guerre ne le rédui- 
rait pas à l'esclavage. Il s'est produit des jacqueries contre les 
seigneurs, mais, il n'est pas d'exemple où des communes libres 
aient refusé de se défendre contre l'envahissement des bandes féo- 
dales, d'autant que ces communes subissaient souvent des attaques 
guerrières dirigées non contre leurs territoires, mais contre leur 
danger de contagion libertaire. 

Que la haute finance soit cosmopolite dans toute l'acception du 
terme (Lysis, Contre VOligarchie linancière en France, la Revue, 
du 1" nov. au !•' mai); que le clergé et une partie des écoles catho- 
liques, subordonnent leur patriotisme à l'obéissance romaine (Marc 
Sangnier, le Sillon, 10 juillet), il n'est pas certain que les partis 
avancés aient dans le besoin de leur répondre, le même intérêt à 
l'antipatriotisme franc ou déguisé. L'internationalisme n'est pas 
nécessairement la négation des lois d'évolution historique et il ne 
doit pas consister à se donner le but de faire pencher la balance 
en défaveur de la patrie qu'on a, en faveur de toutes celles que l'on 
n'a pas. Il doit préparer la voie à la fédération de patries, qui 
ont été l'une des étapes nécessaires de l'évolution et l'une des 
formes de l'union internationale comparées aux groupements pri- 
mitifs féodaux et ce n'est pas le moyen d'y parvenir que de désar- 
mer les peuples de liberté et les peuples conscients devant les na- 
tions autocratiques et les nations barbares. Ce qui est vrai quand 
on considère l'internationalisme en dehors des partis est également 
vrai dans chaque parti internationaliste. 

Il y a des prolétariats esclaves et des prolétariats rétrogrades, 
comme il y a des nations rétrogrades et des nations guerrières. Il 
faut d'abord les affranchir. Certains socialistes qui parlent constam- 
ment de lutte de classes devraient bien s'instruire au préalable des 
conditions modernes de toute lutte. L'officier qui, sous prétexté 
qu'il faut toujours finir par en arriver au combat à l'arme blanche, 
proposerait en présence d'ennemis redoutables, dès le début de la 
bataille, de foncer sur eux à la baïonnette, passerait pour un imbé- 
cile, un fumiste ou un traître. Tout l'hervéisme est dans cette tac- 
tique et pourtant, je ne crois pas qu'Hcrv é soit rien de cela, je crois 
au contraire que l'outrance des moyens qu'il propose et qui n'ont 
pas été inventés par lui, d'ailleurs, n'emp6che pas la sincérité fon- 
damentale de ses convictions. Suivant l'intention qu'il y a mis, il 
a eu l'habileté ou le courage de faire sienne une théorie qui floris- 
sait, il y a déjà vingt ans, dans une portion du parti socialiste et 
dans tout le parti anarchiste, que les prolétaires ne possédant rien 
et n'ayant rien à défendre, n'ont pas à prendre parti dans les 



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730 ïJi REVUE INTELLECTUELLE 

guerres et à verser leur sang pour des intérêts qui ne sont pas les 
leurs. 

Mais depuis vingt ans, les prolétaires ont acquis en France sur 
le terrain économique des avantages qu'ils ne possédaient pas et 
le sens d'une guerre possible n'est plus indifférent de la même ma- 
nière à la conservation de ce qu'ils ont acquis au point de vue de 
l'affranchissement social. On peut être socialiste et ne pas être seu- 
lement socialiste, et ne pas se désintéresser de l'évolution histo- 
rique dans son ensemble. Eh bien ! il n'est pas juste à ce dernier 
point de vue que le seul pays où la liberté ne soit pas complètement 
un vain iniot, ait à la fois contre lui, les ennemis extérieurs, la réac- 
tion, le parti catholique ultramontain, c'est-à-dire tout ce qui hait 
la liberté avec tout ce qui a le plus intérêt à la conserver, les socia- 
listes, les anarchistes, par conséquent. Cela n'est pas juste parce 
que cela nous fait dupes, et que vis-à-vis des autres peuples, la dis- 
proportion est flagrante. Cela n'est pas juste parce que la liberté 
ne doit pas tourner contre la liberté et cela n'est pas logique parce 
que le socialisme lui-même à besoin de liberté. 

La question a été mal posée à Stuttgart. 

Voici la décision qu'il eut fallu prendre : 

<( Les représentants socialistes de tous les pays réunis à Stutt- 
gart, décrètent : 

« Le fait de l'existence d'un parti socialiste international 

UNIFIÉ impliquant LA FÉDÉRATION MORALE DU PROLÉTARIAT UXn-ERSEL, 
IL SERA CRÉÉE UNE REPRÉSENTATION PERMANENTE DE CETTE FÉDÉRATION, 
COMPOSÉE DE DÉPUTÉS NOMMÉS EN CHAQUE PAYS PAR LES SUFFRAGES 
DES PROLÉTAIRES. 

(( Ce PARLEMENT AURA POUR UNIQUE MISSION DE VEILLER SUR LES 
INTÉRÊTS INTERNATIONAUX DU PROLÉTARIAT UNIVERSEL, ET d'eXPRIMER 
AUX GOUVERNEMENTS DE TOUS LES PAYS PAR l'iNTERMÉDIAIRE DE LEUR 
REPRÉSENTATION SOCIALISTE PROPRE, l'oPINION DE CE PROLÉTARIAT ET 
d'agir en vue de la paix UNIVERSELLE, POUR l'aPAISEMBNT DES GOI^ 
FLITS, LE RAPPROCHEMENT DES PEUPLES, L'ÉTABLISSEMENT d'uNB 
langue AUXILIAIRE PROLÉTARIENNE, l' ABOLITION DOUANIÈRE, ETC. 9 

Quand bien même ce projet ne se fût pas réalisé par le fait d'obs- 
tacles politiques, ce qu'il contenait d'intention sublime, eût prédo- 
miné sur ce que les partis rétrogrades se fussent efforcés de lui 
trouver de bouffon, tandis qu'il était parfaitement bouffon de dé- 
ranger tout l'Univers pour édifier, avec l'aide de Jaurès, qui en 
cette circonstance a fait semblant de se tromper pour détourner 
des aveugles de la plus grosse embûche, la popularité d'un indî- 
vidu, fut-il sublime, ce qui est douteux. 

Rignac-Zélien. 



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BEYUE mSTOBIQUB 



JACQUES DE TENSIN 



Plasmogénie : « Partout, dans l'Univers infini, écrit le D' Félix, 
un vieillard qui compte parmi les plus vaillants champions des 
vulgarisations rationnelles de la science, on constate les mômes 
phénomènes naturels de gravitation, de centrifugation, d'osmose 
et d'attraction moléculaire. Ces phénomènes se produisent partout 
et dans toutes les formes de la matière, aussi bien pour la nais- 
sance des cellules et leur génération ; pour la formation des tissus 
et des êtres minéraux, végétaux, animaux, que pour la naissance, 
la formation, l'évolution et la mort (c'est-à-dire la transformation 

{)erpétuelle) des planètes, des astres et de tout ce qui constitue 
'univers étemel et incréé. (Edition populaire de la Plasmogénie, la 
biologie et la mécanique universelles, aperçus des leçons données 
à YInstitut des Hautes-Etudes de VUniversUé nouvelle de Bruxelles, 
Morin, éditeur.) (1). Si la vie n'est que l'activité physico-chimique 

(1) Récent intéressant la ooemogénie : S. Lemattb, Genèse, rie et mort 
de la matière (Bùus9et) ; 6. Glaudb, Sur la constitution de la nMAhr& 
{Cosmos, 17 août); E. Habokbl, les Merveilles de la Vie (Schleieher) ; 



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732 LA REVUE INTELLECTUELLE 

du protoplasma, pourquoi la génération spontanée ne se produi- 
rait-elle pas dans les solutions minérales aussi bien que dans les- 
solutions organiques ? Les productions organoldee obtenues dans 
les solutions minérales se comportant comme les cellules vivantes^ 
les minéraux doivent vivre et s'organiser aussi bien c^ue les végé* 
taux et les animaux, dans la gravitation des ions » et il ajoute que 
la difficulté consiste en ce que la vie n*est pas définissable et que 
Ton peut discuter sur elle dans les deux sens. A l'heure où le pro- 
fesseur Ramsay paraît avoir constaté la transsubstanciation, car 
Témanation du radium recueillie dans l'eau dégage du néon au lieu 
d'hélium, de l'argon dans le sulfate de cuivre, tandis que les atomes 
de cuivre se dissocient en lithium, il serait peu sage de nier la pos- 
sibilité de la génération spontanée qui n'e^t au'un changemeat 
d'organisation. A propos de Ramsay, Georses Claude (Le Cosmos^ 
17 août), s'écrie : « Quels coups de sape, depuis quelques années, 
dans 1 édifice de nos connaissances, et que le moment est docH^ 
bien choisi par l'orgueilleuse humanité pour éteindre les étoiles ! » 
Ce n'est pas vrai. L'esprit moderne ne veut pas éteindre les étoi- 
les, il veut empêcher 1 obscurantisme d'éteindre la plus belle des 
étoiles : la Vérité, et la meilleure : la Tolérance. La Vérité c'est 
la Science, la Tolérance, c'est la Philosophie. La tolérance est la 
seule réalisation possible de l'esprit de l'amour chrétien ou çakia- 
mounique, que le gouvernement du catholicisme qui n'est pas seu- 
lement une croyance, mais une puissance, a décrété d'infamie pour 
maintenir les hommes sous tous les jougs, sous tous les ténëores, 
n'importe lesquels, n'importe comment, pourvu que ce soît des 
ténèbres ou que ce soit des jougs. Pour le reste, il y a longtemps 
qu'on parlait de « l'éther générateur des atomes », qu'on s'atten- 
dait à quelque grande découverte de transsubstanciation, mais 
c'était une sage réserve de la science du xix* siècle de ne rien ad- 
mettre qui ne lût définitivement prouvé. On s'attendait à cela ccmime 
on s'attend aujourd'hui à la génération spontanée. Si au lieu de 
provenir du côté expérimental soupçonnél, elle arrive par- sur- 
prise et par le fait a'une découverte brusque : « Quel coup de 
sape ! « s écrieront certains. Ce n'est pourtant pas dans la tradition 
biblique que se trouve la formule d'extraction du radium, ni avec 
des argum^its métaphysiques que l'on démontre ses propriétés. 

Un temple n'est pas en ruine, parce qu'on en a remplacé quel- 
ques pierres branlantes et les maçons qui ont fait cette œuvre mé- 
ritoire n'ont pas le droit de s'attribuer toute la construction. Ce 
n'est pas, ce qu'à travers des mérites bien différents. Curie, Ram- 
say, Lebon, Herrera, Leduc, de Vriès, Quinton, etc., peuvent re- 
trancher du passé qui compte vraiment : c'est ce qu'ils apportent 



A. L. Hbbbbra (traduction Rsnaudbt), Notions générales de biologit 
et de plasmogénie comparées (W. Junek, Berlin) ; Rapha^îl Dubois, Pio- 
blème de la création artificielle de l'Etre vivant, VAnarehie, mai, juin ; 
D' OASSAiGNSAir, Idée générale et résumé de ses livres : (c Essai sur un 
quatrième état de la matière n et « la Vie et le quatrième ét«t de la 
tière, le Médecin, 16 juin ; etc. 



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LA REVUE INTELLECTUELLE 733 

au présent. Nous avions tous lu des faits de mutation dans Haeckel 
et de Vriès en a fait, sans le vouloir peut-être, la démonstration 
expérimentale, voilà le certain. Tout ce qu*on a écrit de reste sur 
la mlitation passera comme de la poussière, alors qu'on revendi- 
quera longuement pour de Vriès son véritable mérite qui n'est pas 
celui d'un anarchiste, mais d'un édiûcateur. AvantM. Quinton, on 
soignait les malades à l'eau de mer et nous savions tous, avant lui, 
c|ue le sang et la lymphe jouent pour les cellules le rôle d'un mii- 
heu analogue au milieu marin ; mais, nous n'aurions pu le prou- 
ver et la très belle expérience de la substitution bienfaisante de 
l'eau de mer à la totalité du sang d'un animal, est le grand mé- 
rite de ce savant, qui, en surplus, en approfondissant un point de 
vue, l'a corroboré d'éléments nouveaux. La théorie d'une loi his- 
torique de constance est juste sous certains rapports, mais, elle 
ne se rapporte qu'à une perspective restreinte de la grande loi des 
développements qui prime tout dans l'univers. En somme, tout 
chanffe : c'est le fait d'observation. Par révolution, ou par évolu- 
tion Tente, en géologie comme en biologie ? Les deux. Dès qu'on 
cesse de comprendre la révolution, autrement que Cuvier, ce n'est 
plus qu'un événement d'évolution d'une intensité soudaine. La théo- 
rie des causes multiples dans ce sens est une théorie de cause uni- 
que. L'évolution comprend la révolution. Elle est le fait d'une 
variation indéfinie où les soubresauts jouent un rôle. C'est à très 
peu près ce qu'exprime d'ailleurs Remy de Gourmont (Une loi de 
constance intelleclwelle, Mercure de France^ 15 mai, 1" juin), 
quand il écrit : « Il y a un fond stable et ce qui évolue, ce sont 
les moyens destinés à assurer la stabilité originelle. En ce qui 
concerne la vie, il y a stabilité physiol<^ique et évolution ou 
révolution anatomiques. » Si je comprends bien, cette notion de 
constance, impliquerait une limite à la perfectibilité et ne serait 
Gu'en contradiction relative avec la compréhension de Spencer (1) 
ae révolution vers un état plus parfait. Aussi bien, n'est-ce pas au- 
tant le fond môme de cette idée plus ou moins bien fondée, que je 
critique dans l'étude qui suit cette revue, que certaines interpréta- 
tions fausses qui ne manqueront pas d'en résulter. Si l'on s'efforce 
de donner une interprétation raisonnable à cette pensée, en faisant 
abstraction de toute scholastique sur le sens de l'espèce où sur la 
limite de mutation, on en conclut : « Peut-être a-t-on exagéré, en 
tMGTet, l'infériorité de l'homme primitif et peut-être a-t-il plus man- 
qué de la notion, qui est l'apport des siècles civilisés, que de l'in- 
telligence qui est l'apport des siècles naturels. Peut-être son état 
n'était-il pas nécessairement et toujours abject, misérable, en com- 
paraison avec le nôtre, mais en somme, à partir de quel moment 
a