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LA RÉFORME SOCIALE 



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LA RÉFORME SOCIALE parait le 1'' et le 16 de chaque mois 

Led membres de la Société d'économie sociale reçoivent la Réforme 
sociale et les Ouvriers des deux mondes en retour de leur cotisation 
annuelle de 25 francs. 

Les membres des Unions de la paix sociale reçoivent la Réforme sociale 
en échange de leur cotisation annuelle de 15 francs. 

Les personnes étrangères aux deux Sociétés peuvent s'abonner aux condi- 
tions suivantes : 

FRANCE: UNAN,20fr.;6MOi8,llfr. | EUROPE : Un an, 25 fr.; 6MOis,14fr. 
Hors TEurope : le port en sus. 

Les abonnements partent du 1*"^ janvier et du 1«^' juillet. 
LE NUMÉRO : 1 Franc 

Toute demande d'abonnement doit être accompagnée d'un mandat sur la 
poste au nom de M. Pbévobt, administrateur de la Réforme sociale. 

Les communications sont adressées au Secrétariat, 54, rue de Seine, 
à Paris. 

Prix de lit collection : 

La première série oomplète (10 vol.) : 80 fr. — Les tomes I, III 
IV, presque épuisés, ne se vendent qu'avec la collection complète. Les 
autres volumes se vendent séparément 5 fr. le vol. 

La denzième série complète (10 vol.) : 80 fr. — Les tomes IX et X, 
presque épuisés, ne se vendent qu'avec la collection complète. Les autres 
volumes se vendent séparément 5 fr. le vol. 

La troisième série : I à V. — Chaque volume, 7 fr. 



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LA 



REFORME SOCIALE 



BULiEii.^ m LA m\m dIiioiomig sociale 



ET DES 



UNIONS DE LA PAIX SOCIALE 

FONDÉES PAU 

R-F. LE PLAY 



TROISIÈME SERIE — TOME VI 
( Tome XXVI de la collection ) 

TREIZIÈME ANNÉE 

«iuii^L.E:'r-i>Éc:E:MiiitK i 9»a 




PARIS 

SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ DÉCONOMIK SOCIALE 

54, RUE DE SEINE, 54 

1893 



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COMPTE RENDU GÉNÉRAL 

DE 

LA RÉUNION ANNUELLE 

(29 MAI -4 juin) 



SEANCES GÉNÉRALES 

Présidence de M. E. GLASSO^, de llnstilnt 

Professeur à la Faculté de droit de Paris. 



SEANCE DOUVERTURE 

Sommaire. — Discours de M. E, Glasson, de l'Institut : De l'altéra tion de la 
notion du droit et de la justice au point de vue de l'économie sociale. — Rap- 
port de M. Welche, ancien ministre, président de la Société d'Économie 
sociale, sur les prix fondés pour honorer les vertus de famille et rattachement 
à râtelier. — Remise des médailles aux lauréats. — Conférence de M. le vicomte 
de Meaux, ancien ministre ; De la séparation de TÉglise et de TÉtat aux 
États-Unis et en France. 

A 8 h. 1/2 précises du soir, dans la grande salle de THôtel de la Sociëté 
de géographie, M. E. Glasson prend place au bureau avec M. Welche, 
président de la Société d'Économie sociale ; M. le vicomte de Meaux, 
ancien ministre î MM. A. Gigot, L. Lefébure, J. Mtchel, vice-présidents; 
G. Picot, de Tlnstilut; A. Delaire, secrétaire général; J.-A, des Uotours, 
secrétaire. 

M, E. Glasson, président, prononce le discours suivant ; 

DE L'ALTÉRATION DE LA NOTIDN DU DROIT ET DE LA JUSTICE 

AU POINT DE VUE DE l'ÉCONOMIE SOCIALE 

Notre époque est vraiment celle des merveilles. Les sciences ont 
dans notre siècle réalisé plus de progrès qu'elles n'en avaient fait 
depuis deux mille ans et chaque jour encore elles enfantent de 
nouveaux prodiges. Les distances sont supprimées; on voyage avec 



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6 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

plus de rapidité et de facilité dans toute TEurope qu'on ne faisait 
autrefois le tour de sa province; nous pouvons converser d'une 
extrémité de la France à l'autre. Les nouvelles voies de communi- 
cation mettent à notre disposition les produits de toutes les con- 
trées. Le bien-être s'est étendu à tous; l'ouvrier est mieux logé, 
mieux nourri, mieux payé qu'autrefois. Partout l'existence est plus 
facile; elle est aussi mieux protégée. D'admirables expériences ont 
atteint jusqu'aux confins de la vie; elles onl interrogé la nature 
avec une telle précision que le secret du mal a été livré et des 
maladies autrefois mortelles ont cessé d'être un sujet d'effroi pour 
rhumanité. 

Et cependant ces dernières années du xix* siècle sont de véri- 
tables années de fer. 

L'agriculture subit une crise redoutable; le commerce et l'indus- 
trie languissent; les charges que l'État impose aux citoyens sont 
accablantes. Mais ce mal matériel n'est encore rien si on le compare 
au désordre moral. L'existence de la famille est compromise; on 
menace, on attaque même la propriété ; la bonne foi disparaît des 
contrats. Le but suprême de la vie est la jouissance matérielle de 
la richesse et on ne recule devant aucun moyen pour l'atteindre. 
Trop souvent les plus hauts problèmes de Tordre politique ou 
social ne sont agités que dans un intérêt personnel et égoïste, sans 
la moindre connaissance ni préoccupation de l'intérêt supérieur de 
la société, sans aucun souci du respect du droit et de la liberté. 
Quelques-uns s'imaginent de bonne foi qu'on peut sans cesse 
remettre tout en question dans Tordre social et dans Tordre moral, 
et leur imagination féconde organise des États qui sont de véri- 
tables utopies. On cache trop souvent son ignorance et son ambi- 
tion par des promesses trompeuses et coupables qui corrompent 
les masses dans un temps où le premier devoir serait de les ins- 
truire et de les moraliser. On leur répète à Tenvi que les lois aux- 
quelles sont soumis Tordre social, l'État, la famille, la propriété, 
sont purement arbitraires et ont été imaginées par des législateurs 
plus ou moins ingénieux pour des temps qui doivent céder la place 
à d'autres temps. On proclame tous les jours que les plus forts ont 
fait la loi pour l'imposer aux faibles. Que les travailleurs se 
comptent, ils sont les plus nombreux ; ils ont donc la force qui 
permet tout. 

En face de ces attaques violentes, que font ceux à qui incombe 



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SÉANCES GÉNÉRALES : DISCOURS DE M. E. GLASSOX. 7 

rimpérieux devoir de combattre ces doctrines destructives de tout 
ordre social? Les uns prennent peur; d'autres s'abstiennent pour 
ne pas compromettre leur intérêt personnel ; d'autres encore se ren- 
ferment dans le scepticisme, incapables qu'ils sont de connaître et 
de pratiquer les vrais principes qui président à la destinée des 
États et des hommes. Aussi vivons-nous entourés d*une brume 
épaisse. Que sommes-nous aujourd'hui? Que deviendrons-nous 
demain ? On n'ose se poser ces questions et cependant on ne voit 
pas devant soi. 11 faut pourtant marcher, car le progrès est la loi 
de l'humanité : mais on n'arrive pas à la réaliser; le plus souvent 
ou se débat dans d'inutiles efforts et si, par moments, cette brume 
épaisse qui nous cache le jour et nous obsède se dissipe en partie, 
c'est pour nous laisser entrevoir à l'horizon l'orage menaçant du 
socialisme. 

Jamais le désordre moral et social n'a été plus complet. On 
accuse parfois, mais bien à tort, la forme du gouvernement; il 
serait facile de citer de puissants empires qui souffrent plus vive- 
ment que nous de ce mal, et des États à forme républicaine ou simi- 
laire qui sont beaucoup moins atteints. 

Il en est qui s'en prennent à la liberté parce qu ils ne la com- 
prennent pas et n'en voient que les abus : ils en feraient volontiers 
le sacrifice pour obtenir la sécurité. On s'attaque aussi à la Révolu- 
lion qu'on juge très diversement aujourd'hui. Il n'est pas encore 
possible, dit-on, de savoir si elle a été un bien ou un mal; on ne 
répondra sûrement à cette question que plus tard. C'est un moyen 
commode pour les descendants de renier leurs propres fautes et 
d'en faire retomber la responsabilité sur ceux qui les ont précédés. 
Certains socialistes ne se prétendent-ils pas les vrais et seuls repré- 
sentants de la Révolution, oubliant qu'elle a supprimé les corpora- 
tions, interdit les associations sous toutes les formes, proclamé le , 
principe du travail libre» dégagé la propriété des entraves de la 
féodalité en lui donnant la liberté comme aux personnes. 

Certes les causes du mal dont nous souffrons sont nombreuses et 
graves et nous n'avons pas l'intention de les relever toutes; mais 
on ne saurait affirmer avec trop d'énergie que ces causes viennent 
moins des institutions que des hommes. Ce qui.contribue le plus à 
perpétuer ce malaise qui nous accable, à rendre obscur l'avenir 
qui .s'ouvre devant nous, c'est l'affaiblissement du sens moral, 
rabaissement des caractères, Tignorancc ou la méconnaissance des 



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o RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

principes de la science sociale, du droit et de la justice. De là l'em- 
ploi de tous les moyens et l'absence de tout scrupule pour réussir; 
de là ces fortunes et aussi ces ruines scandaleuses. De tout temps 
il a existé des financiers peu scrupuleux sur les moyens de s'enri- 
chir aux dépens de la fortune publique ou privée et les Chambres 
ardentes ou autres leur ont fait maintes fois rendre gorge; mais ils 
n'avaient pas alors cette force d'attraction irrésistible qu'ils pos- 
sèdent aujourd'hui parce que le sens moral n'était pas altéré et que 
le frein de la conscience retenait nobles et bourgeois. De cette 
anarchie morale sortent aussi ces solutions parfois étranges qu'on 
donne aux questions de l'ordre social le plus élevé, souvent sous 
l'influence de préoccupations étrangères aux intérêts supérieurs 
de la société et sans respect pour le droit et la liberté. Nos réfor- 
mateurs sociaux ont-ils un plan, des principes basés sur l'expé- 
rience? Le désir de donner satisfaction à certaines aspirations 
nécessairement vagues et parfois même malsaines des masses 
qu'on agite imprudemment, est à lui seul bien insuffisant et fort 
dangereux. Les institutions sociales et économiques relèvent de la 
loi du juste et de l'injuste, en tant qu'elles constatent ce qui doit 
être dans tous les temps et dans tous les lieux, — de l'histoire et de 
l'économie politique et sociale dans la mesure où ces institutions 
peuvent varier suivant les temps et les lieux. 

. Est-ce à dire qu'on puisse, avec la seule notion de la loi natu- 
relle et de l'équité, gouverner les hommes et les États? Les prin- 
cipes de cette loi sont nécessairement très simples et peu nom- 
breux ; ils ne sauraient répondre directement à tous les besoins 
qu'éprouve, à tous les problèmes que soulève notre état social 
compliqué. Il est temps de comprendre enfin que la méthode d'ob- 
servation s'impose aux sciences économiques et sociales comme aux 
autres, au droit, à l'histoire, à l'économie politique. L'étude des lé- 
gislations comparées est autre chose que le simple rapprochement 
et commentaire de textes de lois ; il faut lui demander davantage. 
En retour,tels sociologistes nous offrent beaucoup trop; ils ne com- 
prennent pas que leur science, à peine née d'hier, doit s'en tenir 
pendant longtemps encore à l'observation des faits. Certains histo- 
riens ne connaissept encore que l'ancienne méthode, tandis que 
d'autres comprennent mai la nouvelle et en faussent l'application 
par leurs exagérations. Que de savants usent et abusent de leur 
imagination : ils ne voient pas dans les textes ce qui s'y trouve, 



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. SÉANCES GÉNÉRALES : DISCOURS DE M. E. GLASSON. 9 

mais ils y trouvent ce qui ne s'y voit pas. Ils sont vigoureusement et 
avec succès pourchassés par l'école documentaire, mais celle-ci ne 
poursuit-elle pas un but chimérique lorsqu'elle veut dresser l'in- 
ventaire complet de l'histoire? Quelques textes bien choisis, nette- 
ment présentés, donnent une idée* plus exacte d'un fait historique 
ou d'une institution, que l'accumulation indigeste de pièces de 
tout genre. L'étude des documents est aussi indispensable en éco- 
nomie sociale qu'en histoire ; mais là encore elle ne constitue pas 
à elle seule toute la science. C'est un de vos rares mérites. Mes- 
sieurs, d'avoir les premiers compris ces vérités. Vous avez fait de 
la monographie une véritable méthode scientifique. Quelques-uns 
de vos travaux et des plus récents sont de vrais chefs-d'œuvre. 
Qui ne connaît parmi vous ce fermier du pays d'Aiilène, au Texas, 
et sa famille ? Mais vous savez aussi voir, vos travaux en font foi, 
dans le père de famille, la mère, l'enfant, le patron, l'ouvrier, 
autre chose que des documents humains: il y a des cœurs qui 
aiment, des consciences qui donnent la satisfaction du devoir 
accompli ; il y a aussi de grandes figures qui se détachent des 
masses confuses, inspirent le respect et l'admiration. Certes, ainsi 
comprise, la science sociale embrasse de vastes horizons et s'in- 
quiète des plus minutieux détails ; mais c'est pour avoir méconnu 
ces vérités qu'on a trop souvent mal compris les intérêts généraux 
et vécu d'expédients dignes d'un autre âge. 

Pour en donner quelques exemples, on n'a que l'embarras du 
choix. Préférons-nous le libre échange à la protection ou la protec- 
tion au libre échange ? Veut-on obliger les consommateurs à des 
sacrifices pour relever certaines industries ou entend-on leur pro- 
curer les marchandises aux prix les plus avantageux? On a essayé 
de rassurer les consommateurs et de leur faire accepter quelques 
droits nouveaux en leur promettant que ces taxes de douane n'a- 
mèneraient aucune augmentation dans les prix et auraient pour 
résultat de supprimer ces intermédiaires ruineux qui s'interposent 
entre les producteurs et les consommateurs. Mais alors comment 
se fait-il qu'à l'aide d'autres taxes on se propose d'arrêter le déve- 
loppement des grands magasins en faveur de ces mêmes intermé- 
diaires dont on déclarait tout à l'heure l'existence contraire à 
l'intérêt général ? Sommes-nous partisans ou adversaires des mo- 
nopoles? On critique celui des avoués et celui des avocats qui exis- 
tent cependant presque partout dans l'intérêt d'une bonne admi- 



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10 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE «ENDU GÉNÉRAL. 

nistration de la justice ; mais on défend celui des agents de change 
qui a disparu ou n'a môme jamais existé dans d'autres pays. Dans 
ces dernières années, par l'effet d'une indulgence peut-être exa- 
gérée, on a non seulement toléré, mais même reconnu obligatoires 
en droil,les marchés à terme fictifs, bien qu'ils dissimulent de 
véritables jeux, sous prétexte que ces opérations sont utiles à la 
fortune publique en soutenant les cours de la rente sur l'État et 
ceux des autres valeurs cotées à la Bourse ; puis plus récemment 
on a songé à supprimer ce qu*on appelle dans le monde des 
affaires la coulisse, sans se demander si cette suppression n'aurait 
pas pour effet d'affaiblir notre marché, de compromettre la bonne 
tenue des rentes et de mettre en question le succès des émissions 
qui pourront devenir nécessaires pour faire face aux besoins sans 
cesse croissants de l'État. Sommes-nous partisans ou adversaires 
du droit au travail ? Sur toutes les parties du territoire on a com- 
mencé des trçivaux publics, quelques-uns nécessaires ou utiles, la 
plupart de pur luxe et qui ont écrasé les finances de l'État. Il nous 
faut pour ces travaux le secours des ouvriers étrangers et pourtant 
nous voulons leur interdire l'entrée de notre territoire. Nous enten- 
dons fonder un vaste empire colonial en Asie. Mais alors comment 
laissons-nous d'autres s'emparer des routes et passages qui y con- 
duisent, de sorte que cet empire forme une sorte d'enclave dans 
les territoires ou à l'intérieur des postes anglais ? Nous nous préoc- 
cupons sagement de la dépopulation de la France et, en effet, si 
nous n'y prenons garde, notre pays perdra son rang et sa force en 
Europe. Mais alors pourquoi favorise-t-on le divorce qui compro- 
met le mariage ? On sait que le nombre des divorces augmente 
chaque année dans des proportions vraiment inquiétantes. C'est 
qu'en effet les lois les plus dangereuses ne sont pas celles qui pro- 
duisent tout à coup un grand mal. Les lois violentes causent brus- 
quement un trouble social et provoquent par cela même une salu- 
taire réaction. Mais il est des lois d'une application limitée, 
successive et lente et on ne découvre leurs ravages qu'après l'expi- 
ration d'un temps plus ou moins long, alors qu'elles ont déjà 
modifié ou corrompu les mœurs. 

C'est qu'en effet la notion vraie du droit est aussi altérée que 
celle de la loi morale. Jamais les controverses n'ont été plus ar- 
dentes sur l'étendue et les limites du rôle de l'État. On ne sait plus 
distinguer les lois d'ordre public, et comme telles obligatoires pour 



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SÉANCES GÉNÉRALES : DISCOURS DE M. E. GLASSON. Il 

tous, des lois de pur intérêt privé, plutôt offertes qu'imposées aux 
citoyens et auxquelles le principe de la liberté des conventions 
permet de déroger. On a admis jusqu'à ce jour que l'es contrats 
entre particuliers relatifs à leurs intérêts pécuniaires dépendent 
avant tout de leur libre consentement et rentrent dans le droit 
privé. On n*a jamais songé à traiter autrement les contrats qui por- 
tent même sur le produit de Tintelligence lapins élevée. Mais s^agit- 
il d'un louage de services, tout change : ce contrat doit relever des 
lois d'ordre public imposées par TÉlat et auxquelles on ne saurait 
se soustraire même d'un commun accord ; l'État impose sa volonté 
à tous, fi\e les émoluments et les charges. Puis ceux-là mêmes qui 
proposent celte altération si grave des rapports que créeTindustrie, 
abaissent volontiers le mariage au point de le considérer comme 
un simple accord de pur droit privé duquel TÊlat doit se désinté- 
resser complètement, de sorte qu'il pourra désormais ge former et 
se dissoudre avec la même facilité que tout contrat quelconque 
entre particuliers, sauf une seule exception pour le louage de 
services! 

Ce n'est pas en vain qu'on altère ainsi les lois fondamentales de 
la société, qu'on s'abaisse à les propager dans le peuple pour 
flatter ses instincts au lieu de l'instruire autant que possible des 
vraies notions du droit et de la justice. On ne considère plus le 
patron et l'ouvrier comme membres d'une mèràe et grande famille, 
la famille industrielle; on les représente comme deux ennemis irré- 
conciliables entre lesquels la force doit avoir le dernier mol. 11 n'y 
a plus de place pour la justice. S'il est une institution qui devrait, au 
premier chef, assurer la paix sociale et le respect du droit entre 
patrons et ouvriers, n'est-ce pas la juridiction des conseils de 
prud'hommes? Permettez-moi, après ce coup d'(r'il rapide sur notre 
état général, de m'arrêter un instant à cette juridiction et de vous 
montrer en peu de mots à quel point une institution sociale peut 
être dénaturée par ceux-là mêmes qui devaient en être les gardiens 
vigilants, lorsqu'au lieu de veiller à son fonctionnement régulier ils 
en font une arme de combat. 

L'histoire des conseils de prud'hommes nous apprend que cette 
juridiction a été fort utile à l'industrie jusque dans ces dernières 
années. Elle a surtout fonctionné comme tribunal de famille, chargé 
de prévenir les différends plutôt que de les juger, et les statistiques 
constatent qu'elle a longtemps apaisé la plupart des conflits. Mais 



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12 RÉUNION ANNUELLE; COBIPTE RENDU GÉNÉRAL. 

vers l'année 1880 commencent à apparaître avec plus de hardiesse 
qu'auparavant des préoccupations complètement étrangères aux 
véritables intérêts de la justice, et ce sont elles pourtant seules qui 
souvent détermineront désormais les choix de certains électeurs 
aux conseils de prud'hommes. Aussi voit-on siéger de nouveaux 
élus qui, profanant leur nom même de prud'homme, oublient que 
la justice doit être égale pour tous, patrons et ouvriers, sans dis- 
tinction d'opinions politiques, religieuses ou autres. Comment a-t- 
on pu nier l'existence de cette triste situation, alors qu'elle est 
attestée par l'intervention du législateur? Certains candidats ou- 
vriers ont désormais accepté, sinon ouvertement, au moins en 
secret, et pour le cas où ils seraient élus, un mandat impératif ou 
ont promis de se soumettre sans restriction aux avis des cham- 
bres syndicales. Dans plusieurs villes de premier ordre, notam- 
ment à Lille, les prud'hommes patrons ont répondu par des démis- 
sions collectives ou par le refus de siéger et, dans cette grande cité 
industrielle où la juridiction des prud'hommes s'étend à plus de 
cent métiers, il a été impossible de rendre la justice entre patrons 
et ouvriers de 1881 à 1884. Ailleurs d'autres faits non moins graves 
s étaient également produits, par exemple l'élection de candidats 
notoirement inéligibles. Une loi du 11 décembre 1884 est inter- 
venue pour remédier au mal ; elle l'a, sous certains rapports, ag- 
gravé. On a fait croire à certains ouvriers que cette loi reconnais- 
sait leurs pratiques. Aussi, loin de nier, comme ils Tavaient le plus 
souvent fait jusqu'alors, l'existence d'un mandat impératif, s'em- 
pressèrent-ils de le proclamer. Aux élections qui eurent lieu à 
Paris en 1890, plusieurs candidats prirent avant le vote l'engage- 
ment de statuer sur les différends qui leur seraient soumis, dans un 
sens toujours favorable aux ouvriers, et notamment de leur ac- 
corder, dans tous les cas, les prix fixés par un tarif minimum de 
salaire, sans avoir égard aux conventions contraires des parties. 
L'exécution de ces engagements fut en outre garantie au moyen 
de démissions signées à l'avance et remises entre les mains d'un 
comité dit de vigilance. Le Conseil d'État a annulé ces élections, 
« considérant que de semblables enga'gements dont l'accomplisse- 
ment ne peut se concilier ni avec le caractère ni avec les devoirs 
de la fonction ont vicié l'élection dans son essence même ». Il n'est 
pas en effet possible de tomber plus bas : les prud'hommes 
cessent d'être des juges lorsqu'ils prennent l'engagement de ne pas 



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SÉANCES GÉNÉRALES : DISCOURS DE M. E. GLASSON. 13 

jnger. Ils n'ont plus ni liberté ni indépendance et se rendent eux- 
mêmes indignes de siéger. Certains patrons ont compris que leur 
dignité leur imposait le devoir de ne plus même prendre part aux 
élections et des abstentions en masse se sont produites dans plu- 
sieurs villes. Lorsqu'une juridiction en est arrivée à ce degré d'a- 
baissement, il ne reste plus qu'à la supprimer ou à la transformer 
complètement. 

Sur les bords de la Méditerranée existent encore aujourd'hui des 
prud'hommes d'une tout autre nature ; ce sont de véritables com- 
munautés de patrons pécheurs dont on a souvent fait remonter 
l'institution au bon roi René, comte de Provence; mais leur origine 
est en réalité beaucoup plus ancienne et date de l'époque où ces 
pêcheurs de la Méditerranée s'organisèrent en corporations. Telles 
elles existaient autrefois, telles elles subsistent encore aujourd'hui. 
C'est un vieux débris de notre ancienne France qu'ont respecté 
toutes les révolutions. Chacune de ces communautés jouit encore 
aujourd'hui d'une juridiction propre, chargée déjuger les diffé- 
rends qui peuvent naître à l'occasion de la pèche, entre les mem- 
bres de l'association. Un vieux jurisconsulte, Valin, nous fait con- 
naître comment les prud'hommes de ces juridictions rendaient de 
son temps la justice : c'était le dimanche à deux heures de relevée, 
au sortir de l'office, en public, sans frais, ni procédure, ni avocats, 
ni procureurs, ni greffier. Chaque plaideur versait, à titre de 
rémunération de la justice qui lui était rendue, deux sous dans une 
boîte. Ce sont là, nous dit Valin, toutes les épices des juges et 
encore ces deux sous servaient-ils à payer les gardes de la commu- 
nauté. Rien n'a été changé à ces vieux usages. La Révolution a 
respecté les prud'homies et leurs tribunaux, probablement parce 
que ces corporations, au lieu d'être fermées comme les autres, 
étaient restées ouvertes à tous et que leurs juges, en même temps 
administrateurs, étaient élus chaque année au suffrage uni- 
versel. 

On se borna, à la Révolution, à modifier la date traditionnelle 
des élections qui fut fixée au mois de germinal, alors qu'autrefois 
elles se faisaient au jour de la Saint-Etienne. « Mais, écrivaient les 
administrateurs du bureau central de Marseille à la prud'homie de 
cette ville, nous ne permettrons jamais que des cérémonies pareilles 
aient lieu à une date qui puisse perpétuer le souvenir de certaines 
fêtes que la loi ne reconnaît pas et que le fanatisme s'efforce de con- 



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14 RÉUNION ANNUELLIi: ; COMPTE RENDU GÉNÉIIAL. 

server. » Plus récemment encore, en 1859, un décret à de nouveau 
confirmé les vieux usages des prud'homies de la Méditerranée. 
Rien n'a été changé, pas même la boîte où chaque plaideur doit 
verser ses deux sous, seulement le contenu du tronc, au lieu d'être 
attribué aux juges et aux gardes de la communauté, est distribué 
en aumônes aux pêcheurs nécessiteux. Jusque dans ces derniers 
envps, les juges de ces prud'homies, placés sous la surveillance 
paternelle de Tadministration de la marine, ont joui de la con- 
fiance des marins, parce que, malgré rinsuflisance de leur instruc- 
tion générale, ils connaissent mieux que personne les usages de la 
pêche maritime. Nous aussi, ils nous intéressent, car ils sont, pour 
nous qui assistons k tant de ruines, im dernier lien entre le présent 
et lo passé. Mais ce dernier lien ne sera-til pas bientôt rompu? De 
mauvaises nouvelles nous parviennent de ces pays. Là aussi 
les luttes sont plus ardentes qu'autrefois au moment des élections 
et on commence à mettre en mouvement les intérêts les plus 
divers. Les rivalités s'accusent davantage entre les prud'homies et 
au sein de chacune d'elles l'entente n'est pas toujours complète. 
En ce moment même elles tiennent un congrès à Marseille et 
Ton peut craindre qu'elles ne soient à leur tour frappées des 
maux qui rongent notre société moderne. 

Messieurs, j'ai essayé de vous montrer à quel point la vérité éco- 
nomique est méconnue, l'étude des sciences sociales mal comprise, 
la notion du droit altérée, la justice outragée. Est-ce à dire qu'il 
faille abandonner notre intelligence et notre cœur au décourage- 
ment? Dans le cas où telle pourrait être votre impression, j'éprou- 
verais un bien amer regret d'avoir prononcé ce discours. Si j'ai 
étalé devant vous le spectacle de nos misères morales, c'est parce 
que nous avons aussi la force et que nous comprenons le devoir de 
les combattre. Horace disait déjà au temps d'Auguste : ^tas paren- 
tum^ pefar avis^ tuUl7i08 nequiores, mox daturosprogmiemvitiosiorem. 
Si la dégénérescence ne s'était jamais arrêtée depuis Horace, il y a 
longtemps que la société n'existerait plus. Mais à toutes les époques 
il y a eu des hommes chez qui la vertu et la raison ont conservé 
leurs droits imprescriptibles et qui ont travaillé pour le bien de 
l'humanité. Aussi malgré les incertitudes de l'heure présente, 
faut-il se garder de désespérer de l'avenir. Ce qui importe, avant 
tout, c'est d'être toujours prêt à remplir son devoir. Vous êtes 
Messieurs, de ceux qui comprennent et pratiquent cette vérité ; 



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SÉANCES GÉNÉRALES : DISCOURS DE M. E. (ÎLASSON. i5 

VOS travaux et vos actes en font foi. Pas un des graves problèmes 
de réconomie sociale ne vous est étranger ou indift'érent : question 
ouvrière, rapports des patrons et des ouvriers, création de sociétés 
de secours mutuels, assurances de toutes sortes, caiss-es de retraite, 
habitations à bon marché, institutions patronales, sociétés coopé- 
ratives, culture de la terre, métayage, organisation de la famille, 
régime de la propriété. Vous avez abordé ces questions avec une 
science et un désintéressement auxquels tous rendent hommage. 
Aussi les encouragements ne vous ont-ils jamais manqué. Dès 1864, 
M. de Montalembert écrivait à Cochin : « Je lis le livre de Le Play, 
et j'en suis émerveillé... 11 n'a pas paru de livre plus important et 
plus intéressant depuis le grand ouvrage de Tocqueville sur la 
démocratie; et Le Play aie mérite d'avoir bien plus de courage que 
Tocqueville, qui n'a jamais osé braver un préjugé puissant... Il 
faut que vous lui rendiez pleine justice, et que nous adoptions son 
livre comme notre programme, sans nous arrêter aux dissentiments 
de détail, qui pourront être assez nombreux.» Depuis cette époque, 
les esprits les plus éminents de notre temps ont directement parti- 
cipé à votre œuvre ou se sont intéressés à vos travaux. Tout récem- 
ment un don princier a été fait à la Société d'Économie sociale, en 
mémoire d'une femme éminente par les qualités de l'esprit et du 
cœur. M. le comte de Chambrun nous a offert, en souvenir de ^a 
femme, Mme la comtesse Marie-Jeanne de Chambrun, lille do 
M. Godard Desmarets, principal propriétaire de la cristallerie de 
Baccarat, une somme de 50,000 francs, pour rendre plus féconde 
encore votre activité. Je serai l'interprète de vos sentiments en 
adressant en votre nom, à la mémoire de cette femme supérieure, 
Fexpression de votre respectueuse reconnaissance. 

Permettez-moi en terminant, de vous dire combien je suis sen- 
sibli à l'honneur que vous m'avez fait en m'appelant à ouvrir 
cette session qui, voire programme en est la preuve, sera aussi 
féconde que les précédentes. Je voudrais aussi vous remercier 
d'une heureuse innovation. Vous avez créé des cours qui s'inspi- 
rent pour l'enseignement oral de la méthode monographique. 
C'est une innovation qu'on pourra imiter, mais dont vous aurez 
toujours le droit de revendiquer la paternité. Un de ces cours a 
été ouvert à la Faculté de droit par un de vos membres les plus 
dévoués, apôtre passionné de la doctrine de Le Play. C'est tout 
particulièrement un devoir pour celui qui a l'honneur de vous 



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r:'5^î;:^^9^" 



18 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

parler, de proclamer le succès de cet enseignement nouveau : il 
n'instruit pas seulement des élèves dont vous aurez dans une pro- 
chaine séance le plaisir de couronner les premiers efforts, il pré- 
pare aussi des disciples pour l'avenir. Fiers de voire passé et de 
votre illustre fondateur, dans le présent sûrs de votre méthode, 
représentants de l'esprit de liberté et de désintéressement, vous 
transmettrez ce patrimoine à ces jeunes disciples. Ils auront à leur 
tour l'honneur et le devoir de le conserver intact et de l'accroître 
pour qu'on puisse dire d'eux comme on dit de vous : ils ont bien 
mérité de la paix sociale. [Applaudissements longs et répètes,) 

M. Welche, président de la Société d'Économie sociale, présente le 
rapport suivant : 



RAPPORT SUR LES PRIX DESTINÉS 

A HONORER LES VERTUS DE FAMILLE ET L'ATTACHEMENT A L'ATELIER 

Mesdames, Messieurs, 

La tâche imposée au rapporteur chargé de vous présenter les 
candidats aux prix que vous avez fondés l'an dernier pour honorer 
les vertus de famille et la fidélité à l'atelier, et à la commission qui 
les désigne, esi moins simple dans sa réalisation et moins spéciale 
dans ses résultats qu'elle ne le peut paraître au premier abord. Il 
faut, en effet, justifier les doubles titres des concurrents et, pour 
cela, étudier ceux-ci non seulement dans leur vie privée, mais 
encore dans leurs rapports avec leurs patrons et leurs camarades : 
cette étude vous conduit du foyer de la famille à l'atelier du tra- 
vail, et l'enquête ouverte sur l'ouvrier, sur ses antécédents, la durée 
de ses services vous amène nécessairement à l'examen de l'atelier 
lui-même, des conditions dans lesquelles les ouvriers y sont placés, 
des efforts qui, en dehors des salaires, sont faits par les chefs des 
usines, les directeurs des grandes exploitations pour faciliter à 
leurs utiles auxiliaires les moyens d'existence et pour leur venir en 
aide dans les difi&cultés que chacun rencontre au cours de la vie. 

Cette étude n'est pas moins intéressante que la première et elle 



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SÉANCES GÉNÉRALES : RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 17 

est aussi féconde en précieux enseignements. Si la visite à la mai- 
son ou à Tappartement du bon ouvrier vous met au cœur Témotion 
que Ton ressent à reconnaître chez ceux qui vivent modestement 
et quelquefois péniblement du travail de leurs mains, rhonnèteté 
de la conduite, la modération des désirs, la mutuelle confiance 
entre les époux, Tamour des enfants et le soin constant de leur 
avenir, la visite à Talelier vous révèle chez les patrons un souci 
réel et profond du bien-être de ceux qu'ils emploient, une sollici- 
tude extrême à les soulager dans les maladies, un empressement 
louable à créer ou à encourager,en y prenant la part que comporte 
la prospérité de Tindustrie, toutes les institutions destinées à ins- 
pirer la prévoyance et à favoriser Tépargne. Cette constatation 
résultant de faits vus et vérifiés, confirmés du reste par la déclara- 
tion des ouvriers, notre excellent confrère M. Jules Michel l'avait 
faite Tan dernier ; nous avons été à même de la renouveler cette 
année et je m'empresse de la signaler avant d'aborder le principal 
objet de mon rapport, pourvous permettre d*opposer le tableau 
rassurant de la réalité aux réquisitoires enflammés des hommes 
qui chaque jour et depuis si longtemps s'appliquent à soulever les 
colères des travailleurs contre l'âpreté du capital et la dureté des 
patrons. 

C'est dans des ateliers ou au milieu d'institutions que vous devez 
visiter au cours de cette session que nous avons rencontré les 
deux familles réunissant des titres plus que suffisants pour être 
proposées à vos suffrages. 

La première est celle d'un ouvrier devenu, après quarante-six ans 
de bons et loyaux services, contremaître dans la maison de par- 
fumerie qui porte encore le nom de son fondateur, M. Gellé. 

L*usine est établie à Levallois-Perret au n*'i49 delà rue du Bois. 
Fondée en 4826 par M. Gellé, elle est encore aujourd'hui dirigée 
par son gendre M. Lecaron et par les deux fils de celui-ci : elle 
compte donc 67 années d'existence entre les mains des mêmes pro- 
priétaires qui l'exploitent avec leurs seuls capitaux. La prospérité 
de la maison ne cesse de s*accro!tre ; dans la période qui s'est 
écoulée de 4876 ù 1892 le chiffre des affaires a passé de 2,190,500 fr. 
à 4,300,000 francs. 

L'industrie française delà parfumerie a une supériorité incon- 
testée qui lui ouvre de grands débouchés à l'étranger; ses produits 
donnent lieu à une exportation considérable, notamment dans les 

La Réf. Soc, 1" juillet 1893. 3* sér., t. VI (t. XXVI coi.), 2. 



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18 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

pays d'Orient; les ouvriers employés à la fabrication sont au 
nombre de trois cents. Les hommes sont en minorité : on en compte 
cinquante-huit occupés aux travaux de la distillerie, de la menui- 
serie nécessaire pour les grands emballages, du laboratoire, des 
magasins de provision. La trituration et le mélange des matières 
nécessaires à la confection des cosmétiques solides et des savons 
sont opérés par des machines ingénieuses dont quelques-unes sont 
de rinvention de M. Lecaron fils : beaucoup de préparations se font 
donc mécaniquement. 

Les femmes, au nombre de 243, sont employées à donner la der- 
nière main aux produits, à les transvaser dans d'élégants flacons, 
à les revêtir de coquettes enveloppes de papiers brillants dont 
quelques-uns,remarquablespar leur finesse,sontfabriqués au Japon, 
à les placer sous de séduisantes étiquettes et à les classer dans de 
petites caisses pour les diverses expéditions. 

Le travail n'est rude ou épuisant ni pour les hommes, ni pour 
les femmes ; il demande surtout de Thabileté et une grande netteté : 
aussi le costume d'atelier des ouvrières est-il d'une remarquable 
propreté et d'une élégance relative qui donne aux chambrées un 
grand air de gaieté. Le nombre des ouvriers et ouvrières qui sont 
depuis longtemps dans la maison est considérable ; des grand'- 
mères et des petits-enfants y travaillent cOle à côte et cette durée 
des services entretient entre les patrons et les employés une cor- 
dialité de rapports qui frappe vivement le visiteur : on sent qu'il 
existe entre tous ceux qui vivent dans ce milieu une confiance 
mêlée d'affection; on comprend que l'on est entouré de gens ayant 
le désir de se rendre les uns aux autres le plus de services qu'ils 
peuvent. Aussi l'atelier de la maison Gellé présente-t-il un carac- 
tère tout spécial qui doit le faire ranger parmi les institutions fami- 
liales. Les ouvriers connaissent trois générations de patrons, ceux- 
ci occupent les enfants et petits-enfants des premiers serviteurs de 
l'usine, et nous ne devons pas nous étonner de l'absence de forma- 
lisme du Uen qui les unit. Pas de contrats, aucun engagement écrit ; 
l'admission à l'atelier est sollicitée par de nombreux demandeurs 
qui attendent impatiemment leur tour. La maison n'a fait aucune 
fondation de caisses de secours ou de retraite : la nature même du 
travail, qui peut se continuer jusqu'à la vieillesse, assure, à l'ouvrier 
la durée du salaire, son augmentation progressive; il fait donc lui- 
méme^et comme il l'entendjSes réserves et ses épargnes pour l'ave- 



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SÉANCES GÉNÉRALES I RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 19 

niret d'après les conseils du patron qu'il consulte à ce sujet. Mais 
après* vingt ans de services, le^ patrons ajoutent à ces épargnes 
personnelles un secours ou une pension de retraite fixée par eux 
proportionnellement à Tâge et aux besoins, et cette allocation sup- 
plémentaire est toujours jugée équitable et acceptée avec recon- 
naissance. S'il survient une maladie, une grossesse, un accident, 
sans aucune stipulation préalable, des secours en nature et un 
salaire suflisant sont accordés pendant ce chômage forcé : tout se 
passe comme en famille et la paix de l'atelier n'a jamais été com- 
promise ni troublée. [Bravos,) 

La tâche de votre commission n'était pas facile au milieu de tant 
d'anciens serviteurs animés d'un même esprit, et son embarras 
n'était pas de trouver un candidat, mais de le choisir sans injustice 
et sans faire grief à d'autres aussi méritants. L'un d'entre eux 
cependant a enlevé les suffrages à cause de la durée exceptionnelle 
de ses services et du témoignage unanime que ses compagnons lui 
rendaient. 

Pierre-Hippolyte Goussard, né le 20 novembre 1817, se maria peu 
après sa libération du service militaire et épousa Françoise-Hen- 
riette Blondeau : tous deux entrèrent dans la maison Gelié le 
4 novembre 1846, l'un comme ouvrier, l'autre comme lingère. Ils y 
sont encore aujourd'hui; le mari, après avoir passé successivement 
par tous les emplois, est contremaître. Il a eu deux enfants : un fils 
qui travaille dans une usine voisine, une fille qui partage avec sa 
mère remploi de lingère de la maison Lecaron ; cette fille est mariée 
et a elle-même deux enfants. Les époux Goussard sont donc depuis 
quarante-six ans au service de leurs patrons, et ceux-ci, pour recon- 
naître leur fidélité et leur honnêteté, logent toute la famille, enfants 
et petits-enfants, dans une maison qu'ils possèdent. Cet exemple 
d'attachement aux maîtres et de gratitude envers les serviteurs 
fait un égal honneur aux uns et aux autres, et vous ne sauriez 
mieux placer l'une de vos récompenses qu'en l'attribuant à la 
famille Goussart. Elle recevra avec une médaille un objet de 
ménage qui perpétuera dans son foyer le souvenir de l'hommage 
qui lui est rendu aujourd'hui. [Applaudissements,] 

C'est dans un quartier tout opposé que nous devons nous trans- 
porter pour suivre nos investigations et continuer notre enquête. 
Nous voici à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine, au centre 
d'une population composée surtout par des ouvriers de l'industrie 



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20 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

du meuble et des employés des divers services de la Compagnie de 
Paris à Lyon et la Méditerranée ; c'est parmi ces derniers que -nous 
rencontrerons notre second lauréat. 

Dans toute cette ville nouvelle qui, depuis à peine quarante ans, 
s est construite entre le faubourg Saint-Antoine et l'entrepôt de 
Bercy et la Seine, on est frappé du nombre considérable d'établis- 
sements religieux ou laïques qui se sont créés pour venir en aide à 
la population laborieuse et pour lui permettre de bien élever ses 
enfants; crèches, salles d'asile, écoles, ouvroirs, orphelinats, mai- 
sons de refuge et de secours, hospices, dispensaires, il semble que 
l'esprit de charité et d'assistance se soit ingénié à devancer les 
besoins et à les satisfaire dans la mesure du possible. Nous ne pou- 
vons résister au désir de vous faire connaître le développement 
rapide de Tune des. institutions et la variété des ressources qu'elle 
offre aux familles qui Tentourent. 

Après la redoutable épidémie cholérique de 1848-1849, une 
dame de Narbonne, émue du nombre d'orphelins laissés par le 
fléau, loua dans un emplacement occupé aujourd'hui pur la rue de 
Reuilly une petite et modeste maison pour y recueillir le plusgrand 
nombre possible des abandonnés, et elle confia la direction de cet 
orphelinat aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Peu de temps 
après, cette dame charitable acheta l'immeuble, lui créa quelques 
modiques ressources, laissant à la Providence et aux bonnes sœurs 
le soin de faire fructifier l'œuvre. Successivement et dans un temps 
relativement court, l'orphelinat s'annexa un asile, une école, un 
dispensaire, une pharmacie, un patronage de jeunes filles, et 
acquit les terrains suffisants pour y édifier les constructions né- 
cessaires à toute cette population, et pour ménager, dans l'enceinte 
des bâtiments, les promenoirs, jardins et préaux indispensables 
aux exercices et au développement physique de tout ce jeune 
monde. 

En 1870, Mgr Darboy visitant les établissements populaires et 
charitables d'un quartier si voisin de celui où il . devait quelques 
semaines plus tard trouver le martyre, engagea les sœurs à com- 
pléter leur organisation d'instruction pratique par un ouvroir pour 
les premiers frais duquel il leur remit une somme de six mille 
francs. Malgré la modicité de ces premières ressources, les dignes 
sœurs se mirent à l'œuvre, et Touvroir possède aujourd'hui des 
locaux permettant d'admettre près de deux cents jeunes filles, qui 



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SÉANCES GÉNÉRALES : RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 21 

font là Tapprentissage complet du métier qu'elles désirent choisir, 
et sont conservées aussi longtemps qu'elles n'ont pas trouvé une 
place qui, le plus souvent, leur est procurée par les sœurs. 

Ce n*était pas assez de s'occuper des jeunes filles : la population 
chrétienne leur demandait de s'intéresser aussi aux jeunes gar- 
çons et de faire quelque chose pour eux, et, comme Tune des sœurs 
avait un remarquable talent de dessinateur, elles créèrent, pour les 
enfants des ouvriers du meuble, un cours de dessin d'ornementa- 
tion qui était ouvert aux heures du soir et qui compta plus de cent 
cinquante élèves. Lorsque ces jeunes gens entrèrent en appren- 
tissage, ils ne perdirent pas Thabitude de venir chercher les conseils 
et les encouragements de celles qui leur avaient fourni les moyens 
de devenir d'habiles artisans, et un grand nombre d'entre eux font 
partie d'un patronage qui leur ouvre tous les dimanches une salle 
spacieuse éclairée et chauffée, contiguë à une petite chapelle où ils 
suivent les offices, écoutent une conférence faite par un des prêtres 
de la paroisse et terminent leur journée dans différents jeux dont 
les instruments sont mis à leur disposition ou apportés par eux et 
laissés à la maison. 

Bref les diverses œuvres qui se sont juxtaposées dans l'orphe- 
linat de la Providence, l'une entralnant^ou complétant la création 
de l'autre, réunissent aujourd'hui une population de deux mille 
enfants ou jeunes personnes de six à vingt ans, dont quatre cents, 
appartenant à l'ouvroir ou à l'orphelinat, sont logés, nourris et, 
pour un certain nombre, habillés dans la maison, sous la surveil- 
lance et la direction de trente-six filles de la Charité. 

Les dépenses considérables entraînées par toutes ces institutions 
étaient autrefois assez facilement couvertes malgré leur chiffre 
élevé : la ville de Paris prenait à sa charge la location des salles 
d'asile et des salles d'école et les traitements des sœurs chargées 
de leur direction ; l'assistance publique faisait les frais du dispen- 
saire et de la pharmacie, et les budgets s'équilibraient sans trop 
de peine jusqu'au jour où la malsaine folie de la laïcisation s'em- 
para de l'administration municipale. Les traitements furent alors 
supprimés, les subventions représentant la location des immeubles 
retirées, les recettes de la maison s'appauvrirent en quelques jours 
d'une somme annuelle de 30,000 francs. Bien plus, l'école do dessin, 
qui était une école libre, fut fermée sous le prétexte que les sœurs 
ne pouvaient donner à de jeunes garçons une instruction utile, et 



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22 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

comme, d'autre part, l'assistance publique retirait aussi ses subsides, 
le dispensaire et la pharmacie furent interdits, les remèdes, les 
plantes médicinales jetés au ruisseau, et les pauvres malades 
des environs restèrent privés des secours utiles, prochains et gra- 
tuits auxquels ils étaient habitués. 

Les bonnes sœurs ne se laissèrent pas abattre par un si terrible 
coup, elles ne diminuèrent pas d'une seule le nombre de leurs 
élèves et de leurs apprenties; avec l'inaltérable sérénité de leur foi, 
elles s'en remirent à la Providence et, aux amis désolés qui s'in- 
quiétaient de leur avenir, elles répondaient : « Le bon Dieu y pour- 
voira »... Et le bon Dieu y. pourvoit : le courant quotidien 
des charités donne à peu près le nécessaire, et, quand Tarriéré 
s'accumule, dans une proportion menaçante, une libéralité inat- 
tendue apporte les moyens de combler la différence. D'où vient- 
elle? Souvent d'une source absolument inconnue. Celui qui voit 
les consciences et inspire les résolutions pourrait seul le dire, et le 
mystère très saisissant qui entoure le bienfait justifie et confirme 
la confiance des saintes filles qui s'en rapportent à la bonté de 
Dieu. (Applaudissements prolongés.) 

La Compagnie de Paris à Lyon et à la Méditerrande occupe, dans 
sa gare principale, une population nombreuse dont plusieurs en- 
fants sont recueillis et instruits dans la maison de la Providence : 
pour assurer à ces enfants le bienfait de leur admission, elle verse 
aux sœurs une subvention annuelle ; mais les places vacantes se 
trouvant trop rares pour les postulants, elle a, depuis quelques 
années, créé, dans un local loué par elle à cet effet rue de Charen- 
ton, un ouvroir qui semble une succursale de celui de la Provi- 
dence, qui est dirigé par les mêmes sœurs et exclusivement réservé 
aux familles de ses employés. Dans une vaste salle bien aérée, 
cinquante jeunes filles apprennent divers métiers de couture, bro- 
derie, lingerie, confection de fleurs, etc; lorsque l'apprentissage est 
terminé, ce sont les sœurs qui leur cherchent une situation, discu- 
tant les conditions de leur entrée dans les ateliers, assurant leur 
salaire, leur épargnant des démarches si pénibles, parfois si péril- 
leuses, dans une grande ville où, le plus souvent, la demande de 
travail est supérieure aux besoins et où le respect dû à la jeunesse 
n'est pas toujours gardé. 

Par une heureuse innovation l'ouvroir n'accueille pas seule- 
ment les jeunes filles, u admet, dans un atelier spécial, les femmes 



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SÉANCES GÉNÉRALES : RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 23 

des ouvriers désireuses de réparer les lacunes de leur éducation de 
ménagères et d'apprendre à confectionner et, chose plus utile 
encore, à entretenir et réparer les vêtements et le linge de la 
famille. C'est dans la salle réservée aux apprenties que nous ren- 
controns Anastasie Moulin dont nous vouions vous entretenir plus 
particulièrement. 

Elle est la fille d'un ancien ouvrier de la Compagnie P-.L.-M.; 
son père, Louis-Nicolas Moulin, est né à Paris et serrurier de son 
état. Après avoir fait son service militaire, il s'est marié, il y a 
trente et un ans environ, et a été admis dans les ateliers du petit 
entretien avec un salaire de 3 fr. 80 par jour. Sa femme, Anna Elie, 
était blanchisseuse, forte ouvrière, très jalouse d'aider son mari 
dans les charges du ménage dont les ressources étaient exiguës : 
lors donc qu'un premier-né leur arriva, pour ne pas perdre son tra- 
vail, elle se décida à le mettre en nourrice. Le pauvre petit garçon 
mourut, la mère en conçut un vif chagrin, elle se reprocha d'avoir 
éloigné d'elle cet enfant et elle se promit de nourrir elle-même ceux 
que Dieu lui enverrait encore. Elle a largement tenu sa parole et a 
élevé dix enfants dont six sont encore vivants, cinq filles et un 
garçon. La tâche fut lourde, elle aurait sans doute dépassé ses 
forces si elle n'avait rencontré dans sa fille ainée une auxiliaire 
dévouée qui, de très bonne heure, prit charge de ses sœurs et frère 
et devint leur seconde mère. Trois des sœurs sont blanchisseuses 
et travaillent avec leur mère, la quatrième qui a quinze ans termine 
son apprentissage dsms l'ouvroir dont l'aînée est sous-maîtresse ; 
le dernier-né est un garçon de 13 ans qui, après avoir fait sa pre- 
mière communion, est rentré à l'école des frères pour compléter son 
instruction et obtenir son certificat d'études. 

Les premières années de ménage avaient été difficiles aussi long- 
temps que le travail des seuls parents devait pourvoir à toutes les 
dépenses, puis peu à peu tous ces petits bras purent être employés. 
Moulin avait vu son traitement s'élever <le 3 fr. 80 à 5 fr. 80, le 
salaire des enfants grossissait l'avoir et permettait quelques 
épargnes; la sœur ainée se prodiguait et il semblait que les 
jours prospères étaient assurés pour longtemps, lorsque Moulin, 
après vingt-quatre années et quatre mois de services, fut atteint 
par une longue et cruelle maladie qui le laissa infirme et l'obligea 
à quitter les chantiers de la Compagnie. Ce malheur frappait à la 
porte au moment où Anastasie Moulin, pleine de sécurité pour 



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24 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

Tavenir de ses parents, avait pris la résolution de suivre une voca- 
tion née depuis longtemps et d'entrer dans la vie religieuse. Elle 
consulta les dignes sœurs ses maîtresses, leur exposa ses désirs, 
ses hésitations et, soutenue par leur assentiment et leurs conseils, 
elle n'hésita pas à mettre ses devoirs de fille au-dessu9 de sa 
volonté et à conserver sa place au foyer paternel où l'on avait 
encore besoin d'elle. Et la famille continue à vivre unie, satis- 
faite, depuis que le père a trouvé dans l'administration de l'octroi 
un petit emploi qui ajoute un supplément bienvenu à la pension 
qui lui est servie par la Compagnie. 

C'est plaisir de voir cet intérieur où tout respire l'union, l'hon- 
nêteté, l'amour du travail : l'appartement s'ouvre, rue de Watti- 
gnies, sur le vallonnement qui sépare Reuilly de la Seine ; la vue 
s'étend sur de vastes terrains jadis cultivés, aujourd'hui couverts 
en grande partie par des constructions nouvelles : à côté d'une 
salle commune se trouve la chambre des parents, puis la petite 
chambre de la sœur aînée, blanche et nette comme une cellule de 
religieuse, d'un autre côté le dortoir où sont repliées les couchettes 
des quatre sœurs, puis un cabinet pour le jeune garçon. Tout est 
étincelant de propreté. La mère est au travail et s'occupe de repas- 
sage, trois des filles sont au lavoir, l'aînée et la dernière à l'atelier; 
le père revenu du bureau de l'octroi occupe son activité en épar- 
gnant à sa femme toute la besogne du ménage qu'il peut faire. La 
famille vit ainsi heureuse, prenant en coitimun ses plaisirs qui se 
bornent à des lectures ou des promenades; les filles ignorent le 
bal et le théâtre, de même que le père n'a jamais connu le cabaret; 
la joie de la maison c'est l'enfant dernier-né, l'élève des Frères, sur 
lequel se reportent toutes les espérances. Dans un an, deux au 
plus, il sortira de l'école ; on fait pour lui des rêves de brillant 
avenir : la Compagnie de Lyon accueille et favorise les enfants de 
ses ouvriers; s'il s'y présente il sera admis, protégé; mais, d'autre 
part, le garçon a été remarqué déjà par des employés supérieurs 
de l'octroi, on connaît la probité du père, sa tempérance, son acti- 
vité au travail, on sait qu'il a donné à son fils le précepte et 
l'exemple, et sans doute le garçon aura le choix de sa carrière. 

Quelle qu'elle soit, honnêtes gens, il y réussira, soyez-en cer- 
tains et, en attendant que cette bonne fortune vous arrive, recevez 
le témoignage d'estime que cette assemblée vous rend avee 
i)onheur, en vous accordant une récompense bien gagnée : la 



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SÉANCES GÉNÉRALES ! RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 25 

médaille destinée à conserver le souvenir de Thommage qui vous 
est dû portera les noms de votre fille aînée dont vous parlez avec 
une affection émue et presque déférente et qui a su élever la pra- 
tique du devoir filial jusqu'au sacrifice. [Vifs applaudissements.) 

Je ne croirais pas avoir entièrement accompli ma tâche si, comme 
je Tai fait en vous exposant les conditions dans lesquelles est placé 
vis-à-vis de ses patrons l'ouvrier, de la maison Gellé, je ne vous 
montrais celles dans lesquelles se trouve l'employé de la Compaçpiie 
P.-L.-M. Il est ulile de réfuter le préjugé si répandu qui dénie aux 
sociétés anonymes et aux exploitations par actions tout sentiment 
d'intérêt pour leur personnel et tout souci de son bien-être. 

Vos visites sociales vous feront voir, â un jour prochain, coioi- 
bien ces grandes compagnies sont ingénieuses à multiplier les fon- 
dations qui peuvent faciliter Texistence de leurs ouvriers et leur 
assurer l'assistance par le nombre et la variété des institutions 
patronales : écoles, orphelinats, ouvroirs pour les enfants, loge- 
ments à bon marché, restaurants économiques pour les familles. 
En dehors des salaires, des mesures spéciales ont été prises pour 
venir en aide au personnel dans le présent et dans l'avenir. Chacun 
connaît l'organisation des caisses de retraite, du service médical, 
des secours de maladie ; je veux appeler votre attention sur une 
mesure plus récente et moins connue qui fera juger l'esprit qui 
anime la direction : c'est Celle qui, tenant compte des charges de 
famille qui incombent à l'artisan, lui alloue des secours proportion- 
nels au nombre des enfants excédant le chiffre de trois, et qui assi- 
mile à ces enfants le^ petits-enfants, les collatéraux orphelins, les 
parents ou alliés au même degré recueillis par lui et étant entière- 
ment à sa charge. C'est là une disposition véritablement équitable 
et morale; elle resserre les liens de la famille, elle développe ce 
sentiment de solidarité que l'on rencontre chez les plus pauvres et 
dont la pratique se trouve ainsi facilitée et récompensée. 

Toutes ces mesures entraînent des sacrifices considérables, elles 
ne soulèvent néanmoins ni discussion, ni objections. 

Dans le rapport présenté pour l'exercice 1891 à l'assemblée géné- 
rale de la Compagnie de Lyon, le directeur, M. Noblemaire, frappé 
de l'insuffisance du prélèvement fait jusqu'alors pour la caisse spé- 
ciale de retraites de la société, à raison de 4 % réservés sur le 
salaire de l'ouvrier et de & % versés par la Compagnie, exposa la 
nécessité, pour garantir le service régulier des pensions, de porter 



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26 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

le prélèvement annuel de 10 à 12 % et proposa d'élever à 8 % le 
contingent fourni par la Compagnie en n'augmentant en rien le 
versement de 4 % fait par Tagent sur son salaire. Celte mesure, 
jointe à celle du versement fait pour les agents non classés à la 
Caisse nationale des retraites, et quelques autres dispositions prises 
en faveur des employés entraînaient une dépense annuelle de 
11 millions, somme représentant le quart de la totalité du dividende 
et un cinquième des bénéfices nets de Texploitation. La demande 
s'adressait non pas à la direction, c'est elle qui la proposait, non 
pas au conseil d'administration dont les membres ont quelques rap- 
ports avec les agents et employés, et sont disposés à la bienveil- 
lance, mais à l'actionnaire, c'est-à-dire au rentier, au petit capita- 
liste qu'on accuse volontiers d'égoïsme et de rapacité : eh bien, le 
capital, l'infâme capital, reconnut le bien-fondé de la proposition et 
la vota à l'unanimité et par acclamation. 

Et ce n'est pas \k un incident isolé : plus vous approfondirez 
l'enquête que vous poursuivez sur les rapports des ouvriers et des 
patrons, plus vous aurez à enregistrer de faits semblables et à 
constater que l'intérêt de l'industrie aussi bien que le sentiment de 
leurs devoirs envers leurs auxiliaires conduisent naturellement 
ceux qui possèdent ou dirigent de petites manufactures ou de 
grandes exploitations, à s'attacher de plus en plus le personnel 
qu'ils employent en lui procurant, avec le salaire suffisant, tous les 
secours, toutes les assistances que comportent les bénéfices réa- 
lisés. 

Voilà ce qu'il importe de mettre en lumière et de faire connaître 
à tous, aux intéressés d'abord, puis aux personnes, si nombreuses 
à notre époque, qui raisonnent de la question sociale et la tranchent 
avec leurs seules impressions. 

Les esprits subissent toujours l'influence des idées ambiantes ou 
des préoccupations du temps; chacun sent donc s'éveiller en lui 
un socialiste instinctif; il en est de toutes sortes et Ton en ren- 
contre aujourd'hui dans toutes les classes; le plus redoutable de 
tous est à coup sûr le socialiste d'État qui prépare le futur ordre 
social en bouleversant la société présente et en obérant l'avenir de 
charges qu'aucun budget n'est capable de supporter. Comment, au 
milieu de ce concert de voix discordantes et d'opinions irraisonnées, 
distinguer et entendre la voix autorisée et compétente des hommes 
qui vivent au milieu des ouvriers et qui dirigent leurs travaux, qui 



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SÉANCES GÉNÉRALES I RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 27 

connaissent les conditions d'existence de leurs spécialités indus- 
trielles ? 

Il semble plus commode de se tourner vers l'Ëtat-Providence et 
de demander aux assemblées législatives de régler à coups de lois 
la question du travail, de sa durée, de ses salaires, comme si une 
réglementation générale pouvait s'appliquer efficacement à des 
espèces aussi variées, aussi dissemblables que celles des diverses 
industries. Les hommes rompus au métier sont seuls à même de 
dire ce que chaque genre de production peut demander au bras des 
travailleurs, d'évaluer la juste rémunération qui doit leur être attri- 
buée,et celte proportion n'est pas facile à déterminer. Telle industrie 
aujourd'hui très productive fléchira demain sous la concurrence ou 
devant le perfectionnement des procédés; telle autre est atteinte 
déjà et plie sous le fardeau : faudra-t«il les supprimer si elles ne 
donnent plus le minimum de salaire souhaité par les empiriques? 
Ne vaut-il pas mieux bénéficier des gains modiques qu'elles procu- 
rent encore, si diminués qu'ils soient? Et si ces gains descendent 
auHiessous du nécessaire, ce n'est pas la loi, ce n'est pas l'Ëtat qui 
peuvent suppléer à ce qui manque ; toutes les législations humaines 
demeurent en ce cas impuissantes et c'est dans l'observation de la 
loi de Dieu que l'on doit trouver le remède. Donnez à toutes les 
bonnes volontés,donnez à l'esprit de charité chrétienne la liberté de 
s^unir, de s'associer sans entraves et vous serez surpris des résul- 
tats qui seront ainsi obtenus. Opposez aux utopies irréalisables, 
aux excitations révolutionnaires, l'observation exacte et impartiale 
des faits, et parlez aux ouvriers un langage digne d'eux et digne 
de vous ; ils sauront le comprendre, je vais en donner la preuve. 

A côté des institutions d'aide et d'assistance fondées par l'admi- 
nistration de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, les ouvriers, 
les employés ont sur divers points où leur agglomération est suffi- 
sante, créé, les uns des sociétés coopératives de consommation, les 
autres des syndicats qui, à raison de l'importance et de la solvabi- 
lité de la clientèle qu'ils procurent, obtiennent de fournisseurs 
choisis de très notables réductions sur les prix de tous leurs 
achats. La plus puissante de ces associations, qui s'administrent 
par elles-^némes, est l'Union des agents de Paris-Lyon-Méditer- 
ranée, qui a son siège à Lyon et qui compte 26.000 ouvriers. 

Au mois de décembre dernier, cette Société donnait une fête de 
bienfaisance dont les organisateurs avaient ofTert la présidence à 



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28 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

M. Noblemaire, directeur de la Compagnie : en réponse aux remer- 
ciements qui lui étaient adressés à la fin du banquet obligé, l'émi- 
nent directeur, après avoir félicité TUnion de sa prévoyance et 
énuméré les bienfaits de l'épargne, prononçait ces paroles, cou- 
vertes d'applaudissements par cet auditoire d'ouvriers et d'em- 
ployés : 

« L'économie, l'épargne, voilà ce qu'il ne faut cesser de recom- 
mander, car il n'est pas de budget, si modeste qu'il soit, qui ne 
fasse une part à des dépenses superflut^s. 

« Une grave question souvent posée est de savoir lequel vaut 
mieux, de ne pas avoir de besoins ou de s'en créer de plus ou moins 
artificiels, sauf à forcer son travail pour trouver le moyen de les 
satisfaire. Je n'hésite pas pour ma part à préférer le premier de ces 
termes. Sans doute il est agréable pour les hommes d'échanger le 
dimanche leurs habits de travail contre une redingote en beau drap; 
sans doute il est agréable pour les dames de porter des robes de 
soie, des chapeaux de velours ; il est agréable encore de pouvoir à 
Lyon aller au théâtre à demi-place : mais enfin est-ce bien néces 
saire ? Vos pères, dirai-je à vos aînés, vos grands-pères, dirai-je aux 
plus jeunes, n'allaient pas au théâtre; vos grand'mères. Mes- 
dames, ne portaient pas de robes de soie, même à Lyon où la ten- 
tation est la plus forte. Elles ne s'en portaient pas plus mal. C'est 
grâce à cette vie plus simple, faisant une moindre part aux besoins 
artificiels, que vos pères. Messieurs, avec des salaires moindres 
que les viMres, non seulement ont vécu, mais ont réalisé l'ambition 
la plus noble de l'homme, celle d'élever leurs enfants au-dessus de 
la position qu ils occupaient eux-mêmes. C'est par là que dans notre 
grande famille qui compte aujourd'hui dans ses rangs la troisième 
génération de ses premiers serviteurs, nous voyons les fils des 
hommes d'équipe de l'origine devenus chefs de gare, leurs petits- 
fils inspecteurs, les fils des inspecteurs devenir ingénieurs des 
Ponts et Chaussées et prendre place dans nos rangs que nous 
sommes heureux de leur ouvrir. C'est à ce même but que vous 
devez tendre en y consacrant les économies que vous permettent 
de réaliser vos sociétés coopératives, vos unions, au lieu de les 
appliquer exclusivement à augmenter votre bien-être personnel. » 

Voilà le langage qu'il faut tenir aux travailleurs, car il est ins- 
piré par leur véritable intérêt; mais il faut se garder des apprécia- 
tions qui pourraient être interprétées comme une approbation de 



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SÉANCES GÉNÉRALES : RAPPORT SUR LES RÉCOMPENSES. 29 

prétentions outrées ou de revendications menaçantes. J'admets, 
comme Ta dit un puissant orateur, que la grande préoccupation du 
moment, c'est le socialisme, mais je me refuse à croire que la 
guerre soit inévitable entre le travail el le capital, el que le moment 
soit venu de choisir entre les partis prêts à se livrer bataille et de 
se porter délibérément du côté de l'un ou de l'autre. Et si, ce dont 
Dieu nous garde, les choses en étaient là, la place d'honneur pour 
ceux qui désirent la paix sociale me semble être celle occupée par 
le vénérable et courageux curé de Fourmies, au milieu des combat- 
tants, faisant entendre aux uns les conseils de la modération et de 
la raison, encourageant les autres à pousser à Textréme l'esprit 
de conciliation et de sacrifice. [Bravos répétés,) 

Il faut savoir se défendre des illusions, même les plus généreu- 
ses, et rechercher avant tout la réalité des choses; il faut se mettre 
en garde contre les entraînements de Féloquence et se défier de 
citation^ trop concises qui pourraient altérer la grave autorité 
du document le plus magistral qui ait éclairé la question sociale. 
L'Encyclique sur la condition des ouvriers doit être étudiée dans 
son ensemble et non par extraits choisis pour les besoins d'une 
thèse ; chacun y trouvera sa ligne de conduite, à condition de. ne 
pas en vouloir déduire la confirmation de ses droits sans y cher- 
cher en même temps la règle de ses devoirs. La voix respectueuse- 
ment écoutée du Saint-Père a condamné le socialisme, quelle que 
soit l'épithète dont il se décore ; elle a condamné la révolte et la 
violence, elle a justifié la légitimité de la propriété ; en même 
temps, avec la tendresse de sentiments et la sévérité de langage 
qui appartiennent au vicaire de Jésus-Christ, elle a rappelé à celui 
qui possède ses obligations absolues vis-à-vis de ses frères déshé- 
rités. Les paroles du Chef de l'Ëglise sont des paroles d'amour, de 
concorde et de paix ; elles sont aussi un rappel énergique aux de- 
voirs de la charité ; elles n'enseignent et n'ordonnent rien que ce 
qu'enseigne l'Ëvangile et que ce qu'ordonne le Décalogue ; et cet 
enseignement et ces ordres suffisent, s'ils sont obéis, pour suppléer 
par la pratique des vertus chrétiennes à l'inévitable insuffisance 
des lois humaines qui ne peuvent avoir prise sur les consciences. 

Sans nous dissimuler les difficultés du présent, ne perdons pas 
confiance dans l'avenir ; réunissons tous .nos efforts pour assurer la 
paix sociale et pour éviter une lutte impie et fratricide dans laquelle 
périrait Tindustrie française et avec elle la grandeur de la patrie. 



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30 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

Les sympathies qui nous aident se manifestent par des adhésions 
toujours plus nombreuses ; il nous parvient des encouragements 
qui accroissent puissamment nos moyens d'action et dont quel- 
ques-uns nous arrivent sous la forme d'un touchant souvenir 
d'outre- tombe; il m'a été donné de connaître la femme distinguée 
au nom et sous Fiii^iration de laquelle le comte de Chambrun 
nous faisait parvenir la gâiB^reuse offrande dont vous entretenait 
tout à ITienre notre président ; je sais donc combien le cœur de la 
comtesse Jeanne de Chambrun était largement ouvert à toutes les 
initiatives qui avaient pour objet d' améliorer le sort de ceux qui 
travaillent et quels exemples elle donnait dans ce magnifique éta- 
blissement de Baccarat où elle faisait le bien d^one manière si 
libérale et si discrète. Aussi votre reconnaissance ^'adressera à sa 
mémoire en même temps que vos remerciements iront directement 
à son mari. {Applaudissements.) 

Courage donc : suivons avec persévérance la voie tracée par no- 
tre fondateur et relevons scrupuleusement les faits sociaux dont il 
a recommandé l'observation et l'étude; nous n avons pas le droit de 
renoncer à l'espérance qui l'animait et qui nous soutient, aussi 
longtemps que nous rencontrerons d'une part des patrons comme 
MM. Gellé-Lecaron, des institutions populaires comme la mai- 
son de la Providence, des sociétés imprégnées de l'amour des 
travailleurs comme celle que dirigent M. Noblemaire et ses dignes 
collaborateurs et, d'autre part, des familles d'artisans aussi hono- 
rables, aussi dignes de respect que celles de Goussard et de Mou- 
lin, auxquelles vous décernerez par acclamation les récompenses 
que leur remettra tout à l'heure votre président et qui sont si bien 
justifiées par leur honnêteté professionnelle et par leurs vertus de 
famille. {Acclamations répétées,) 

M. LE Président s'associe aux applaudissements unanimes qui accueil- 
lent les dernières paroles deM.Welche.il félicite rorateurd*avoir, dans la 
première partie de son travail, raconté avec tant de cœur et de simplicitt^ 
Içt vie de modestes ouvriers et, dans la seconde partie, exhorté tous les 
citoyens à l'union des classes avec autant d'élévation que de fermeté. 

M. LE Président, au milieu des applaudissements de rassemblée 
appelle successivement au bureau : 

M. Goussard, de l'usine Gellé Lecaron, 

et M. Moulin, des ateliers de la Compagnie P,-L.-M., pour 
Mademoiselle Anastasie Moulin. 



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SÉANCES GÉNÉRALES. 31 

En leur remettant les médailles qui leur ont été attribuées, le Prési- 
dent leur eiquime les félicitaitions de la Société d'Économie sociale. 
[AcciamalionB), 



M. LE Président donne ensuite |la parole à M. le vicomte de Meaux. Je 
vous rappelais tout à l'heure, dit-il, qu'eu tout temps les hommes les 
plus éminents de notre pays ont témoigné la plus vive sympathie à 
notre Société, et je vous citais fexempJe de Montalembert qui fut un de 
ses fondateurs; je vais vous en donner une nouvelle preuve. Celui qui 
continue au plus juste titre la tradition de Montalembert, et qui repré- 
sente le mieux son esprit et ses vues, M. le vicomte de Meaux, a bien 
voulu nous promettre pour ce soir une conférence sur le grave pro- 
blème de la séparation de V Église et de VÉtat aux États-Vnù et en France. 
M. le vicomte de Meaux est plus que tout autre, comme l'atteste un livre 
qu'il vient de publier, compétent pour aborder cette grave question, 
d'abord par Texpérience qu'il a acquise en France dans le maniement 
des affaires de TEtat, ensuite par l'enquête et les études qu'il a faites 
directement aux États-Unis. Je n'en dirai pas davantage et je m'empresse 
de me retirer à moi-même la parole pour la donner à M. le vicomte de 
Meaux et pour vous procurer le plaisir de l'entendre. 

M. LE Vicomte de Meaux est allé chercher une espérance religieuse 
aux États-Unis. L'Église catholique y grandit, confiante et satisfaite de 
son sort, sous ce régime de séparation d'avec l'État qui paraît généra- 
lement en France une dangereuse menace pour l'avenir de la religion. 
Pourquoi? C'est que les conditions ne sont pas les mêmes et que le mot 
, n*apas le même sens des deux côtés de l'Atlantique. Aux États-Unis, il 
n'y a rien qui ressemble à un divorce, parce qu'il n'y a pas eu mariage, 
l'Église catholique n'ayant jamais été unie à l'État. Pas de spoliation : les 
Jésuites sont restés maîtres de leurs' propriétés au Maryland, même au 
temps où l'ordre était supprimé. Pais au Nouveau Monde, il semble na- 
turel que le culte, œuvre durable, soit entretenu par des aumônes quoti- 
diennes, parce que l'usage général est de vivre sur ce qu'on gagne, non 
sur un patrimoine acquis. Enfin la liberté d'association, y compris la 
faculté de posséder, est complète. L'autorité judiciaire, reconnaissant 
ouvertement que chaque association est gouvernée par ses lois propres^ 
se trouve ainsi amenée à prêter maiu'forte aux lois canoniques dans les 
contestations religieuses pouvant s'élever entre catholiques. Ainsi l'É- 
glise, s'administrant librement et pouvant se choisir les chefs les plus 
dignes, n'est pas exposée à la défiance haineuse des pouvoirs publics. 
L'esprit général du gouvernement, comme de la nation, est profondé- 



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32 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RKNOU GÉNÉRAL. 

ment religieux. Est-ce un régime de séparation analogue à celui-là qu'on 
nous propose en France ? 

M. LE Président remercie M. le vicomte de Meaux; il ne s'étonne pas de 
la sagesse et de la çcience avec lesquelles l'orateur a traité ce difficile 
sujet, mais il le félicite très vivement d'avoir tenu l'assemblée sous le 
charme de sa parole toujours si ferme, si claire et parfois si éloquente. 
Cette conférence, qui met admirablement en relief les contrastes entre la 
France et les États-Unis, ouvre d'une manière magistrale la session du 
Congrès. 

La séance est levée à 11 heures. 



DEUXIÈME SÉANCE GÉiNÉRALE (31 mai) 

Sommaire. — Présentations de membres. — Publications et hommages. — Rap- 
port annuel sur les travaux de la Société d'Éeonomie sociale et dos Unions 
par M. A. Dblairb, secrétaire général. — Rapport sur le concours de travaux 
monographiques par M. E. Chkysson. — Conférence de M. Paul Dbsjardins : 
Ce qui unit les hommes, 

A huit heures et demie du soir la séance est ouverte par M. Glasson, 
de rinstitut, auprès duquel prennent place MM. VTelghe, A. Gigot, 
L. Lefébure, J. Michel, Delà ire, Cheysson et Paul Desjardins. 

M. LE Secrétaire général propose l'admission des membres suivants 
dans la Société d'Économie sociale : 

M. le Professeur Léo de PUniversité de Gracovie, présenté par 
MM. Welche et Brants ; 

M. André Durand, de Carmaux, juge au tribunal de Lombez, présenté 
par MM. Gibon et Cheysson; 

M. Edouard Fuster, publi ciste, présenté par MM. Delaire et du Ma- 
roussem ; 

M. le comte Lanskoï, attaché au Ministère de Tlnstruction publique de 
Russie, présenté par MM. Claudio Jannet et Delaire ; 

Mme Hippolyte Taine, présentée par MM. Boutmy et Delaire ; 

M. G. Duriez et M. Claude Guillemaud, ûlateurs, présentés par 
MM. Louis Guérin et A. Béchaux ; 

M. Henri Laborbe, présenté par MM. Barrât et Cazajeux. 

M. LE Président prononce l'admission des membres présentés. 

Le Secrétaire général donne lecture d'une liste de membres présentés 
pour faire partie des Unions de. la paix sociale (V. la précédente 
livraison, p. 964). 



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SÉANCES GÉNÉRALES ; OUVRAGES OFFERTS. 33 

Les diverses livraisons des Ouvriers des Deux Mondes, les fascicules de 
VEnquête sur VÈtat des familles et Papplicalion des lois de succession, parus 
au cours de Tannée sont déposés sur le bui*eau,ainsi qu'un grand nombre 
de publications adressées récemment à la Société d'Économie sociale et 
aux Unions : Cours d'économie politique, par M. P. Cauwès, professeur à 
la Faculté de Paris, 3« édit., t. III et IV; Paris, Larose, i893, in-8«, 681- 
672 p.; Histoire du cardinal Richelieu, par Gabriel Hanotaux; La jeu- 
nesse de Richelieu ; la France en 1614 ; Paris, Firmin Didot, 1893, gr. in- 
8% Yni-356 p. avec port, et cart.; VÉgypte et les Égyptiens, par le duc 
d^Harcourt, Paris, Pion, 1893 ; in-18, xi-305 p. ; Religion, par G. de Moli- 
nari, correspondant de l'Institut; 2« édit. Paris Guillaumin, 1893; in-18, 
x-370 p. ; Les Bourses du travail, par le même, in-18, xit-335 p. ; Histoire 
de la population française, par Lucien Schône, lauréat de l'Institut, avec 
une préface de M. Levasseur; Paris, A. Rousseau, 1893, in-18, xv-428p.; 
Le minimum de salaire dans les adjudications publiques, par Arthur 
Yerhaegen, membre du Conseil supérieur du travail en Belgique; Gand, 
«Het Volk », 1893, pet. in-8'; 40 p.; L'Église catholique et la liberté j 
aux États-Unis, par le vicomte de Meaux; Paris, Lecofîre, 1893; in-12/ 
n-427 p. ; Coup d'œil sur les œuvres de Vinitiativc privée à Genève, par le 
capitaine Paul Marin; Paris, Guillaumin, 1893, in-18, viii-336 p. ; Sur la 
terre et par la terre, par M. Eugène Simon; Paris, libr. de la Nouvelle 
Revue, 1893, inl8, vii-316 p. ; Paul Lamache (1810-1892), par Paul Allard ; 
Paris, LecofiFre, 1892, in-12, iv-27o p.; Les défaillances de la volonté au 
temps présent, par Raoul Allier, Paris, Fischbacher, 1892, in-18, 131 p.; 
La guillotine pendant la Révolution, d'après des documents inédits tirés 
des Archives de l'État, par M. G. Lenotre, Paris, Perrin, 1893, in-8*- 
378 p. ; Questions sociales et politiques, par Arthur Desjardins, de Tlnsti- 
tnt; (Les conflits internationaux, le droit et la politique; Questions 
ouvrières; les réformateurs); Paris, Pion, 1893, in-8°, 491 p.; 
Étude du fermage et des baux à ferme dans le département de l* Indre, 
par M. Henri Ratouis de Limay, secrétaire de la Société d'agriculture de 
llndre, Chàteauroux, Majesté, 1892, in-8, 71 p. ; Thierry d*Hireçon, agri- 
culteur artésien par M. J. -M. Richard ; Paris, 1892 in-8°, 69 p. ; La Révo- 
lution dans V ensemble de ses phases, par A. Chauffard, ancien magistrat; 
Avignon, Aubanel, 1893, in-12, xxx-302 p. ; Appel à la bourgeoisie /i6^- 
roZe, par Edouard Cohen; Paris, Guillaumin, 1893, in-8^, vi-125 p.; Les 
Vitréens et le commerce international, par Frain de la Gaulayrie; Vannes, 
Lafolye, 1893, gr. in-8*, 103 p. ; Une nouvelle évaluation du capital et du 
revenu des valeurs mobilières en France, par Alfred Neymarck, Paris, Guil- 
litomin, 1893, gr. in-8*, 54 p. ; Les anciennes mesures de capacité et de 
superficie dans les départements du Morbihan, du Finistère et des Côtesdu 
Word, par le D' Bfauiicet, correspondant de l'Académie de médecine, 

La Réf. Soc, !•' jmllet 1893. 3« Sér., t. VI (t. XXVI col.^ 3. 



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34 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

Vannes, Galles, 1893, in-i*», 48 p. ; Fouillé du diocèse de Bordeaux au 
xviii« siècle, dressé d'après les documents inédits des Archives de TAr- 
chevêché, par le chanoine E.. AUain, archiviste diocésain; Bordeaux, 
Duverdier, 1893, gr. in-i», 27 p. 

M. A. Delairb, Secrétaire général, donne lecture du rapport suivant : 



LA SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE SOCIALE 

et les unions en 1892-1893 

Mesdames, Messieurs, 

La tâche qui incombe chaque année à votre secrétaire général 
est de retracer, au moment où va s'ouvrir le Congrès, l'ensemble 
des travaux accomplis dans TÉcole de la paix sociale pendant 
Tannée écoulée. Ce n'est pas, à vrai dire, le tableau complet d'une 
année, puisque le Congrès lui-même n'y figure jamais. Ce Congrès, 
en efTet, vous l'avez sous les yeux, vous le faites, vous en écrivez 
les actes. Ce que je dois faire passer devant vous, c'est seulement 
le rapide ôxposé de ce qui s'est fait dans l'intervalle de vos réunions 
annuelles, soit dans la Société d'Ëconomie sociale, soit dans les 
groupes de nos Unions, sous les différents aspects que revêt l'acti- 
vité de l'œuvre de réforme et d'union fondée par F. Le Play. 

C'est ce que je vais essayer de faire encore une fois, en réclamant 
le concours de votre bienveillante indulgence. 

Mais ce serait manquer k un pieux devoir, à une tradition fami- 
liale, que de ne pas rappeler d'abord, pour rendre hommage à leur 
mémoire, ceux que nous avons perdus dans le cours de cette année. 
C'était, il y a bientôt un an, un collaborateur dévoué, notre digne 
trésorier, M. Dupont, dont le modeste et infatigable dévouement 
s'est chargé de tous les soins que réclamaient nos Unions nais- 
santes et a seul permis le développement de leurs jeunes années. 
Puis ce fut le tour d'un ami cher et respecté, longtemps membre 
de notre Conseil, M. Antonin Rondelet, dont personne n'a oublié la 
•constante aménité, la verve spirituelle, la parole imagée; abattu 
tout à coup par les infirmités, après une vie de labeurs féconds que 
la philosophie, la morale et l'économie politique s'étaient partagée. 



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SÉANCES GÉNÉRALES : L'ÉGOLE DE LA PAIX SOGIALE. 35 

C'était hier M. Alfred Maine, le grand éditeur, le patron modèle 
dont les jurys de 1867 et 1889 ont justement couronné les mérites 
exceptionnels, qui naguère célébrait ses noces de diamant par de 
généreuses fondations patronales, et qui était avant tout pour nous 
le collaborateur dévoué, l'éditeur désintéressé, dont le concours a 
rendu possible l'énorme diffusion des œuvres de Le Play. Saluons 
encore M. Paul Lamache, longtemps professeur aux facultés de 
droit de Strasbourg et de Grenoble, Tun de ceux qui, avec Fré- 
déric Ozanam, fondèrent les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, 
vaillant auxiliaire du P. Lacordaire et de M. Charles de Monla- 
lembert, éloquent champion de la liberté d'enseignement; il 
s'était associé aux Unions dès la première heure et, malgré les 
travaux, allègrement supportés dans son grand âge, d'un enseigne- 
ment toujours remarqué, il excellait à aviver dans l'âme des jeunes 
gens le zèle ardent de la charité, et à réconforter les pauvres par la 
bonté de son cœur et les espérances de la foi (1) ; M. Gabriel de 
Saint- Victor, ancien membre de l'Assemblée nationale, grand pro- 
priétaire rural et forestier, dont le patronage traditionnel s'exerçait 
avec tant de sollicitude sur les familles de paysans et sur les inté- 
rêts agricoles de sa région; M, Arnould Baltard, dont l'inalténible 
attachement aux idées et aux efforts de la réforme sociale trouvait 
encore la force, presque à l'heure suprême, d'en recommander aux 
siens la pratique généreuse ; M. Boulenger dont les ateliers indus- 
triels étaient justement honorés comme des modèles à l'Exposition 
de 1B89 et dont la famille continue pieusement les coutumes patro- 
nales; M. Ernest Desjardins, ancien magistrat, que les événements, 
en brisant sa carrière, ont ramené vers l'agriculture dans son pays 
natal qu'il représentait si dignement au Parlement quand une mort 
prématurée nous Ta enlevé ; M. Siméon Luce, le savant historien de 
la France de Duguesclin et de Jeanne d'Arc, qui nous faisait l'hon- 
neur de présider notre Congrès il y a deux ans, que nous aimions à 
entourer d'un affectueux respect, et que Dieu a soudainement rap- 
pelé. 11 nous semble entendre encore ici son éloquent discours sur 
Le Play et la vieille France, la Société d'Économie sociale et l'École 
des Chartes, où vibrait tout émue la passion de son âme si noble- 
ment éprise de l'amour du vrai et du bienl Enfin l'illustre penseur 

(1] Notre confrère, M. Paul AUard, avec une pieuse émotion cient de retracer 
Fadmirable vie de ce « grand chrétien inconnu » dans un livre où il Ta fait 
revivre tout entier (Paris, Lecoffre). 



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36 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

qui a si puissamment agi sur les idées des générations qui montent, 
et qui, substituant la vérité au pamphlet, les réalités de l'histoire 
aux utopies du Contrat socialy a fait écrouler la légende et les faux 
dogmes de la Révolution, en les remplaçant par l'analyse incompa- 
rable de nos modernes origines, par la psychologie expérimentale 
de la France contemporaine. Irréparable est pour la science sociale 
la perte de M. Taine, car sa main défaillante n'a pu écrire ce que 
sa pensée seule avait élaboré, ce dernier chapitre consacré à la 
FamUe, et pour lequel, il aimait à le redire, il était de plus en plus 
d'accord avec F. Le Play et notre Société. Quels lumineux ensei- 
gnements auraient pour nous rayonné de ce couronnement d'une 
œuvre tout entière inspirée par la recherche courageuse et sincère 
du vrail 

Au moment même où allaient s'ouvrir nos séances, nous arrivait 
une fatale nouvelle : notre excellent confrère, M. Etienne Récamier, 
dont chacun se rappelle l'aménité et le dévouement, a succombé 
tout à coup à Jérusalem, au cours de ce pèlerinage de Terre Sainte 
qui était pour sa foi vive une joie si haute et si pure. 

Combien d'autres, hélas! ne faudrait-il pas nommer encore : 
le grand cardinal Lavigerie, qui avait daigné être le président de 
notre réunion annuelle de 1889, et dont M. Georges Picot a si 
éloquemment raconté ici même la vie et les œuvres ; Mgr Marchai, 
archevêque de Bourges, et Mgr Lecoq, évêque de Nantes, qui 
tous deux avaient pris à cœur le développement local des Unions ; 
M. de Joly, si ardemment dévoué à tout effort vers le bien; 
Mgr Namèche, le recteur émérite de l'Université de Louvain et 
l'historien national de la Belgique; l'intendant militaire Brisac, 
Léon Donnât, le colonel Pistouley de la Coutarié, etc.. Puissent 
du moins tant de pertes douloureuses, qui laissent dans nos rangs 
avec d'irréparables vides des souvenirs chers et durables, faire 
surgir autour de nous de jeunes talents et des dévouements actifs 
pour suivre l'exemple de leurs devanciers ! 

C'est encore rendre un pieux hommage aune noble mémoire, et 
c'est en même temps ramener maintenant votre pensée vers les 
intérêts de l'avenir, que de parler ici devant vos souvenirs recon- 
naissants du don princier qui nous a été fait. Voulant remplir les 
généreuses intentions de la comtesse Marie-Jeanne de Chambrun, 
qui, dans son culte élevé pour la poésie et la musique, savait ré- 
server la meilleure part d'elle-même pour la divine charité, afin de 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PALV SOCULE. 3T 

soulager la souffrance et de prévenir la misère, M. le comle de 
Chambran nous a adressé, de loin, un don manuel de 50,000 francs. 
Aussitôt nos remerciements ont été, sur les plages méditerranéennes, 
vers celui dont la main s'était si largement ouverte et dont la 
sympathie hautement manifestée ajoutait encore plus de pi'ix à ce 
présent inattendu. Mais c'est ici, dans la solennité de notre congrès 
annuel, que le témoignage unanime de votre reconnaissance vou- 
dra se manifester pour que Thommage en soit reporté à la mémoire 
de Mme la comtesse de Chambrun. Une inscription, gravée pour 
en perpétuer le souvenir, sera remise après les séances du Congrès, 
au nom de la Société et des Unions, entre les mains de celui qui 
s* est fait si libéralement le continuateur des généreuses intentions 
de la donatrice. (Applaudissements.) 

Depuis notre dernière session, un fait d'ordre intérieur s'est 
accompli qui doit être rappelé ici. Dans des conditions toujours 
modestes sans doute, mais convenables, nous avons pu, en chan- 
geant notre siège social, avoir chez nous une salle spacieuse pour 
nos séances, nos cours et nos conférences, et une bibliothèque où 
peuvent enfin prendre place les livres et les revues qui s'entas- 
saient jadis sans classement possible dans notre étroite demeure. 
En même temps la salle du Conseil, le cabinet de rédaction, les 
services divers de nos bureaux ont pu être installés dans les condi- 
tions nécessaires à un bon fonctionnement. La bibliothèque, pour 
laquelle je réclame toute votre sollicitude, s'alimente d'abord par 
les échanges que la Réforme sociale entretient avec les publications 
similaires de la France et de l'étranger, notamment avec les uni- 
versités et les sociétés savantes d'Amérique , d'Angleterre et d'Al- 
lemagne. Elle s'enrichit ensuite par les envois d'auteurs, et tous nos 
membres, nous en sommes sûrs, tiendront à ce que leurs œuvres 
soient au complet portées sur nos catalogues. Enfin elle sollicite les 
dons ou legs de livres et de recueils se rattachant à nos études : his- 
toire sociale, sciences juridiques, économie politique, législations 
étrangères, géographie économique... Nous remercions ici les dona- 
teurs qui nous ont déjà fait des envois, notamment MM. Léon Lal- 
lemand, Claudio Jannet, et M. Gibon qui a disposé en notre faveur 
d'un grand nombre d'années de la Revue des Deux Motides, Nous es- 
pérons que ces exemples seront suivis et nous prions instamment 
nos confrères de porter leur attention sur ce point. Au surplus, nous 



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38 RÉUNION ANNUEUE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

pensons que vous voudrez bien honorer de votre présence nos 
séances ordinaires et visiter notre bibliothèque, et comme la mai- 
son est hospitalière, quand vous en connaîtrez le chemin, vous 
prendrez peut-être l'habitude d'y souvent revenir. 

La Société d'Économie sociale, fondée pour procéder à l'examen 
des problèmes sociaux par l'étude méthodique des familles, con- 
tinue cette part scientifique de ses travaux. Elle y est encouragée 
chaque année davantage en voyant sa méthode de plus en plus en 
faveur en Allemagne, en Italie et en Suisse, cooime en Angleterre 
et aux États-Unis. Diverses monographies de familles, parues ou 
sous presse, enrichissent notre galerie d'Ouvriers des deux jnondes. 
C'est d'abord l'Ajusteur du Familistère de Guise, étude prise sur le 
vif de la célèbre organisation créée par M. Godin : d'une part, le 
familistère qu « palais social » pour l'habitation en communauté ; 
d'autre part, la cession progressive de la propriété de l'usine au 
personnel ouvrier par le fonctionnement de la participation aux 
bénéfices ; curieux exemple où il semble qu'une hiérarchie d'as- 
sociés et de participants a fait peu à peu, avec le temps et par la 
prévoyance, l'éducation économique de tous, sous la direction 
énergique d'un gérant élu à vie, et où la rare continuité du succès 
permet jusqu'ici que l'épargne ouvrière convertie en actions ne se 
perde pas dans les épreuves commerciales et industrielles. — Avec 
les Ébénistes parisiens de haut luxe, M. du Maroussem trace un 
tableau précis et vivant de l'industrie du meuble au faubourg 
Saint-Antome, reflétant les idées qui animent ces ouvriers aux ten- 
dances artistiques, visitant les grands et petits ateliers, pénétrant 
chez les patrons des métiers annexes, suivant le meuble vendu 
dans la ru€ par les « trôleurs », ou livré aux grands magasins dont 
la puissante intervention a profondément modifié les conditions du 
travail au faubourg. — M. Claudio Jannet, qu'on aime toujours à 
suivre si loin qu'il nous entraîne, dans le passé lorsqu'il écrit l'his- 
toire du travail, dans le nouveau monde quand il le parcourt du 
Canada au Mexique, M. Claudio Jannet nous conduit cette fois au 
Texas et dépeint, dans une monographie d'un intérêt exceptionnel, 
la vie des « Farmers » sur ces fertiles territoires de l'Ouest que le 
défrichement, resserrant les ranchs^ commence à mettre en valeur. 
Richesse de documents, sûreté d'informations, exactitude des dé- 
tails qui ont été vus et vécus par l'auteur, dans la vie simple et rude 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PAIX SOCIALE. 39 

qui donne de rapides profits aux travailleurs, comme dans les 
camps -meetings où s'entretiennent leurs sentiments religieux 
aperçus généraux qui jettent des clartés sur les conditions écono- 
miques et politiques de l'Union américaine, sur le rôle de la « Far- 
mer's Alliance», etc., tout est réuni pour faire de ce travail un mo- 
dèle que M Claudio Jannet (la Société Tespère) ne voudra pas laisser 
isolé. — Très prochainement vont paraître deux autres mono- 
graphies consacrées, Tune à l'Ouvrière mouleuse en cartonnage qui 
fabrique par un labeur intensif des tètes et des mains de poupées, 
industrie de luxe et d'art toute parisienne, étudiée par H. du Ma- 
roussem dans ce milieu intellectuel surexcité de la grande capitale; 
l'autre à un Savetier de Bâle, décrit par M. Cari Landolt qui 
groupe autour de cet exemple plusieurs autres familles bâloises, 
plus ou moins aisées ou misérables, et retrace ainsi avec d'intéres- 
sants détails la vie matérielle des petits artisans de sa patrie. — 
Plus tard viendront à leur tour d'autres travaux déjà presque ache- 
vés : le Tanneur de Malmédy par M. Ernest Dubois; le Tisseur en 
soie de l'Italie méridionale par M. Santangelo Spoto; l'Ouvrier des 
papeteries coopératives d'Angoulême par M. Urbain Guérin, autre 
exemple d'un atelier dont la propriété passe aux ouvriers eux- 
mêmes; puis les Pêcheurs de Fort-Mardyck que M. Albert Maron a 
été visiter pour nous les faire connaître tels que Louis XIV les a 
constitués, tels qu'ils persistent à vivre avec leur patrimoine collec- 
tif et leur organisation corporative que nos modernes syndicats 
leur envient; l'Armurier de Liège, qu'un de nos confrères bien 
connu par ses savants travaux sur les salaires des ouvriers belges à 
diverses époques, M. Armand Julin, a suivi dans les variétés de 
cette industrie si renommée; les Paysans du Forez par MM. de 
Saint-Genest et du Maroussem qui fourniront un chapitre de plus à 
notre enquête sur l'état des familles, car on voit chez eux la lutte 
que soutiennent encore nos vieilles maisons souches contre les 
contraintes destructives du Gode civil. 

Ce que rappellent toutes ces études monographiques, si diverses 
par les auteurs qui les rédigent, par les pays qu'elles concernent, 
par les ouvriers qu'elles dépeignent, c'est qu'à aucun moment de 
son éphémère existence, l'homme n'est fait pour vivre seul : 
enfant, homme fait ou vieillard, il est entouré d'êtres chers qui sou- 
tiennent sa faiblesse ou que sa force doit protéger, et la famille est 
la vraie* unité sociale. C'est d'elle que tout vient, à elle que tout 



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40 RÉUmON ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

aboutit, et survivant aux générations qui passent si rapides, elle 
seule accomplira dans le temps Tœuvre de la race. Combien plus 
saisissante apparaît cette importance du foyer domestique, quand 
on songe que les petits enfants qui y grandissent n*y prennent pas 
seulement les forces de leur corps ou les aptitudes de leur esprit, 
qui ne seront pour eux que des instruments dont ils useront bien 
ou mal dans la vie ! Chose bien autrement importante, ils y reçoi- 
vent dans leur âme et dans leur cœur, les premières impressions 
morales qui ne s'effaceront jamais. Néglige-t-on de plier leur 
nature rebelle à la pratique de la loi de Dieu, Tautorité des parents 
est-elle défaillante, alors avec le respect du père s'évanouit Tamour 
des aïeux : il n'y a plus de tradition nationale, les générations suc- 
cessives au lieu de se continuer se détruisent et se recommencent 
dans leurs perpétuelles révolutions, et la race, viciée dans ses 
moelles, est vouée à l'instabilité et à la décadence. Au contraire, 
les premiers instincts de l'enfance sont-ils dirigés et corrigés, la 
plus sainte des autorités, la seule que le Décalogue ait établie, l'au- 
torité paternelle est-elle obéie, alors la coutume des ancêtres est 
honorée, les générations se transmettent l'œuvre commune à 
poursuivre ; dressées à la loi morale, elles sont capables de se gou- 
verner, et la race, stable et prospère, grandit dans la liberté. Telle 
famille, telle race. C'est ce qui fait l'intérêt capital des recherches 
relatives à l'organisation de la famille, et notre Société leur a tou- 
jours à juste titre réservé la première place dans ses travaux. 
Beaucoup des rapports et des enquêtes qu'elle a suscités étaient 
épars dans les volumes souvent épuisés de notre Bulletin. En en 
reclassant les livraisons, il nous a été possible, au prix de quel- 
ques réimpressions partielles, de reconstituer — non pas les 
volumes entiers — mais tout ce qui concerne spécialement l'état 
des familles et les lois de succession. J'ai Thonneur de déposer 
ces divers fascicules sur le bureau. Le premier, sous le titre : 
La liberté de tester et h régime des successions en France et à 
Titranger (1), comprend l'importante discussion qui sur le rapport 
de M. Batbie a occupé notre session de 1867. Pour juger du chemin 
qu'ont fait dans les esprits les idées de réforme, rien n'est décisif 
comme de rapprocher de l'argumentation d'alors les lumineuses 
démonstrations données ici-même, à l'un de nos récents 
congrès, par notre éminent président dans un beau rapport sur 
(1) Prix, 3 fr. (pour les membres, 2 fr. 50). 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PAIX SOCIALE. 41 

« raulorité paternelle et le droit de succession des enfants (i) ». 
Les autres fascicules contiennent les enquêtes faites, sous les aus- 
pices de la Société, dans le Dauphiné et les pays basques, par 
MM. Claudio Jannet, Helme et don Antonio de Trueba, avec le rap- 
port de M. Augustin Gochin, qui les résume ; et surtout la grande 
enquête poursuivie dans tous les départements de l'ancienne Pro- 
vence par M. Claudio Jannet, avec la discussion qui a suivi le rap- 
port présenté à ce sujet par M. Albert Gigot (2). Je n'ai pas à rap- 
peler que ces travaux se continuent dans les groupes de nos 
Unions. Ils ont repris surtout en 1884, après une étude magistrale 
de notre cher maître et ami M. Focillon, sur « le domaine du paysan 
devant la coutume et la loi ». Depuis lors, beaucoup de nos con- 
frères ont étudié à ce point de vue leur province ou leur commune ; 
trois fascicules ont paru (3), le quatrième est sous presse. La 
Société ne saurait trop vivement recommander de multiplier ces 
enquêtes locales d'une si haute importance démonstrative, qu*on 
envisage les idées à éclairer, les mœurs à redresser, ou les institu- 
tions à réformer (4). 

La Société d'économie sociale ne se borne pas à rédiger des 
monographies et à poursuivre des enquêtes : elle en discute les 
résultats et elle étudie les questions actuelles à la lumière des 
laits, dans la double série de ses réunions mensuelles. M. René 
Lavollée nous a fait assister au dernier Congrès tenu à Glasgow 
par les Trade's Unions qui, après avoir eu pour objet l'organisation 
occulte des grèves, sont devenues des cadres réguliers et en 
quelque sorte officiels des métiers, et veulent aujourd'hui, la 
liberté ne leur suffisant plus, faire appel plun largement à la loi et 
constituer à cet effet un Labour party au Parlement. — M. Hubert 
Valleroux a rappelé, avec des documents oubliés ou inédits, les 
origines des associations ouvrières, le rôle de Técole de Bûchez, 
l'inspiration morale, et même le sentiment religieux qui animaient 
V Européen^ V Avenir et leurs rédacteurs, sentiments qui se retrouvent 
chez les coopérateurs anglais et se sont manifestés encore au der- 



(i) V. Réf, soc, 16 août 1889. 

(2) lr« série ziefasdcales; prix de chacun, 2fr.; (pour les membres, 1,50). 

(3) 2« série : 3 fascicules; prix do chacun, 2 fp. (pour les membres, 1,50). 

(4) Uq index bibliographique rédigé avec soin donne l'indication de tout ce 
que contient sur ce sujet la Bibliothèque de la paix sociale. Ce répertoire indis- 
pensable à quiconque Teut travailler ces matières, est envoyé franco à tous ceux 
qui en font la demande au secrétariat. 



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42 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

nier Congrès de Rochdale. -— M. Gibon,en racontant les douloureux 
incidents de Garmaux, a montré la gravité extrême de cet efface- 
ment de toute autorité devant la tyrannie des syndicats et l'omni- 
potence des politiciens; puis il a cherché à ouvrir quelques pers- 
pectives rassurantes en montrant à Tœuvre des chambres d'expli- 
cation, des collèges d'anciens,des conseils permanents faisant, si j'ose 
le dire, de la conciliation préventive. — C'est aussi une condition 
d'harmonie dans le monde des ateliers, qu'a su obtenir par la liberté 
seule cette belle caisse syndicale des Forges de France qui, par 
l'union de tous nos grands établissements métallurgiques, a réalisé 
en dehors de toute ingérence de l'État l'assurance qui répare les acci- 
dents du travail en suscitant puissamment la prévention qui les évite, 
et dont M. Albert Gigot, auquel elle doit tant, nous racontait récem- 
ment le complet succès depuis deux ans d'exercice. — Signalons 
enfin une savante étude de M. des Ëssars qui, s'inspirant de la 
pratique des banques d'Ecosse, a montré ce que pourrait être le 
crédit rural, question si souvent mal comprise et à laquelle nos 
voisins d'Allemagne et d'Italie ont depuis longtemps donné la 
meilleure solution par la solidarité dévouée et le crédit personnel 
dans de petites banques locales. 

Sans abandonner l'histoire des institutions, dont M. Babeau a 
écrit pour nous un chapitre instructif et documenté sur les assem- 
blées des pays d'États sous l'ancien régime, nous avons pénétré 
dans le domaine juridique, avec MM. Henri Joly et Félix Voisin, 
pour mesurer l'action prépondérante qui doit rester à l'initiative 
privée dans l'éducation correctionnelle; avec MM. ie conseiller 
Petit et le sénateur Bérenger, pour reconnaître les dangers crois- 
sants de la récidive et la nécessité sociale du patronage des libérés; 
avec MM. Arthur Desjardins et Frédéric Passy,pour suivre dans ses 
pix)grès tnarqués cette question de l'arbitrage international que 
M. Lacointa avait déjà posée devant la Société. Nous avons fait 
aussi plus d'une excursion au dehorsi, en Russie à l'occasion du 
Congrès des chemins de fer avec MM. Jules Michel et Paul Toulon; 
en Chine avec M. Imbault-Huart , qui nous a raconté les curieuses 
particularités du journalisme administratif; en Perse avec 
M. Diamanti, pour y voir aux prises les rivalités européennes dans 
le cadre d'un tableau de mœurs orientales. 

Sans nous arrêter plus longtemps aux séances périodiques et 
aux dîners mensuels, passons aux cours et conférences. Dans notre 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PAL\ SOCIALE. 43 

nouvelle salle les auditeurs sont venus plus nombreux, et les deux 
cours de cette session ont été très suivis. M. Urbain Guérin a dis- 
cuté les réformes nécessaires du gouvernement local, examinant 
les meilleurs exemples de l'étranger et insistant surtout sur l'or- 
ganisation de la commune et sur le régime provincial, en montrant 
comme condition indispensable de toute réforme le dévouement 
actif des classes aisées. M. Claudio Jannet, dans une série trop 
courte de leçons d'une érudition savante et d'uBC inspiration 
généreuse, a traité un sujet tout palpitant d'intérêt cet hiver : la 
fortune mobilière et la spéculation, c'est-à-dire le développement 
des valeurs mobilières, les sociétés anonymes, la concurrence et 
la loi morale, la Bourse et l'agiotage, les emprunts publics, la 
haute banque, les réformes urgentes... 

Enfin, non plus ici, mais tout près de nous et en quelque sorte 
encore sous les auspices de la Société, M. du Maroussem a continué 
son cours libre à la Faculté de droit, abordant cette fois, toujours 
par la méthode monographique appliquée aux familles et aux ate- 
liers, l'étude des métiers de l'alimentation parisienne groupés aux 
Halles centrales. Une conférence pratique, un a séminaire » comme 
on dirait en Allemagne, réunit autour du professeur les plus assi- 
dus de ses auditeurs, qui s'exercent sous sa direction à l'observa- 
tion méthodique des faits sociaux. 

Pour donner à Tensemble de cet enseignement un stimulant 
nouveau, la Société a créé cette année un concours avec prix. 11 
porte cette fois sur les travaux monographiques. Notre éminent 
président y a fait allusion au début de ce congrès,et tout à l'heure, 
un rapport spécial va vous être présenté qui vous permettra de 
juger de l'intérêt des mémoires qui se sont disputé les prix. 

Ainsi, vous le voyez. Messieurs, qu'il s'agisse de nos publications 
les Ouvriers des deux mondes ou V Enquête sur Vitat des familles ; 
que vous passiez en revue les rapports ou les discussions des 
séances, les cours ou les conférences ; que vous comptiez enfin les 
prix fondés, soitpoiff honorer les vertus de famille et l'attachement 
à l'atelier, soit pour, encourager les travaux rédigés selon la mé- 
thode d'observation : partout vous constatez que la Société d'éco- 
nomie sociale a développé encore son action pendant la session 
qui s'achève dans les séances de ce congrès. Puisse-t-elle dans 
l'année qui vient voir croître encore ses ressources et ses moyens 
d'action, le nombre et le dévouement de ses membres! 



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44 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

Entre deux jeunes enfants quelques années d'intervalle mettent 
une grande séparation ; mais,quand les ans écoulés s'allongent der- 
rière eux, la différence s'alténue ; ils en viennent à partager les 
mêmes occupations et les mêmes sentiments. Il en est un peu 
ainsi des deux Sociétés sœurs que Le Play a fondées : l'aînée, la 
Société d'économie sociale, est surtout vouée aux recherches scien- 
tifiques; la plus jeune, l'Union de la paix sociale, a pour tâche prin- 
cipale la propagande et l'application. Mais il arrive naturellement 
que la première veut faire connaître largement les résultats nom- 
breux maintenant de ses enquêtes méthodiques, et en même temps 
que la seconde emploie comme moyen de persuasion les démons- 
trations expérimentales dont son aînée lui fournit les modèles. 
Ainsi, de plus en plus, par la force des choses ,leurs travaux se 
complètent, leurs efforts s'unissent, et telles de nos Unions locales 
sont en quelque sorte des sections régionales de la Société d'éco- 
nomie sociale. 

En passant en revue les manifestations diverses de leur activité, 
nous y retrouverions et les séances mensuelles et les cours ou con- 
férences, voire même de loin en loin quelques assemblées générales. 
Je me bornerai, faute de temps et d'espace, à mentionner nos 
groupes d'Angers avec M. Baugas, de Bordeaux avec M. Gaston 
David, et de Besançon avec M. Mairot, qui ont continué ou repris 
leurs travaux ; celui de Lyon qui, avec un zèle particulier dont 
nous devons remercier nos collègues, et surtout celui qui assume 
la plus lourde part, M. H. Marion, poursuit et étend sans cesse les 
cours et conférences dans les écoles et pensionnats, en faisant 
rayonner son action non seulement à Lyon, à Saint-Atienne, à 
Roanne, mais jusqu'à Dijon ou Annonay. Mais c'est le groupe de 
Lille qui doit nous retenir davantage. Disposant, grâce à une hos- 
pitalité courtoise, de salles spacieuses dans le bel hôtel de la 
Société industrielle du Nord, il a pu instituer une série de neuf 
conférences, hebdomadaires et publiques, faites par des orateurs 
différents qui ont été choisis, avec l'esprit large et libéral de notre 
école, parmi les plus compétents. M. A. Béchaux, qui a été l'âme 
de tout ce mouvement, a su d'ailleurs éviter l'écueil ordinaire dans 
cette variété d'orateurs et de sujets, et faire ressortir l'inspiration 
générale qui, au lieu d'un simple délassement de l'esprit, a produit 
sur les volontés et les cœurs un enseignement véritable. La séance 
de clôture a été une assemblée régionale à laquelle donnait un 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PAIX SOCIALE. 45 

grand éclat la présidence de M. Georges Picot, qui a rappelé, avec 
une rare élévation, la nécessité d'accomplir « le devoir social » et 
de lutter contre « la liberté corrompue » ; puis, avec sa merveil- 
leuse et persuasive lucidité,M. E. Rostand a soutenu la réforme des 
caisses d'épargne, avec une intarissable richesse d'arguments. Ce 
n'«st pas tout : une généreuse donation avait permis de créer deux 
prix de 300 et de 200 francs pour ceux des auditeurs qui résume- 
raient le mieux la série des conférences. Ces prix auxquels la Société 
avait ajouté la collection des œuvres de Le Play, ont été remis dans 
la séance générale, l'un à M. Georges Strée, de Lille, employé à la 
Compagnie du chemin de fer du Nord, l'autre à M. Joseph Du- 
quesne, d'Arras, étudiant en droit aux facultés libres de Lille. N'a- 
vais-je pas raison de dire. Messieurs, que cette initiative était des 
plus heureuses, et que le groupe de Lille peut être proposé en 
exemple aux autres Unions ? (Applaudissements,) 

Les Unions sont surtout une œuvre sociale d'apostolat, de con- 
version, oserais-je dire ; mais elles veulent aussi appliquer les 
résultats acquis par l'observation, la pratique est d'ailleurs souvent 
le plus puissant moyen de persuasion. Aussi faudrait-il énumérer 
ici les fondations diverses et les créations utiles que nos Unions ne 
sauraient aborder directement en général, mais qui, s'inspirant de 
leurs idées, ont été suscitées ou soutenues par les plus dévoués de 
nos confrères. C'est le repos du dimanche, Tune des réformes fon- 
damentales inscrites à notre programme, et que sert si vaillamment 
la Ligue populaire avec ses comités dont nos membres aspirent à 
former partout le noyau le plus solide, et qui travaille comme 
nous à unir les gens de bien dans une action commune de salut 
social ; — ce sont les sociétés d'habitations ouvrières et de loge- 
ments économiques, qui sous l'impulsion de la parole éloquente de 
M. Georges Picot, se sont établies d'abord à Rouen, à Lyon, à 
Passy-Auteuil, à Marseille, etc., comme il s'en fondera partout où 
les enquêtes comparées de nos Unions auront à la fois montré 
l'étendue du mal et les moyens de guérison. — Ce sont enfin les 
organisations de la charité et l'assistance par le travail, œuvres si 
pratiques, si utiles, dont nous avons ici même, il y a quelques 
années, acclamé le plus ardent promoteur, M. Léon Lefébure; 
elles se sont beaucoup multipliées soùs diverses formes) à Paris, 
par l'Office central de la charité, les Maisons de travail que vous 
avez admirées hier, et aussi par les Unions d'assistance ; à Mar- 



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46 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

seille, par une Assistance par le travail qui est un modèle, sous 
Timpulsion toujours si pratique et si habile de M. Eugène Rostand; 
à Bordeaux aussi, grâce à M. Graston David; bientôt, et si vous 
voulez les y aider, elles s'établiront à Rouen, à Amiens, à Lille. 

Il faudrait aussi mentionner les sociétés coopératives de consom- 
mation, les associations de secours mutuels et les petites banques 
de crédit mutuel qu'il faut considérer, et en elles-mêmes pour le 
bien qu'elles font, et aussi comme un des moyens de réaliser cette 
éducation sociale maintenant indispensable à notre société démo- 
cratique. 

J'aurais voulu avoir cette année à vous entretenir longuement de 
cette lutte contre l'alcoolisme dont M. Rostand vous parlait si élo- 
quemment Tan dernier, et qui aurait dû, ce semble, susciter par- 
tout des efforts immédiats pour enrayer au moins la marche 
rapide de ce fléau grandissant. Malheureusement j*aurais bien peu 
k dire sur ce qui a été fait. Il faudrait que chacun de nos membres 
eût en mains l'excellent petit livre de M. Cosie, Alcoolisme ou épargne j 
et que dans tous nos grands centres, peut-être hélas, dans beau- 
coup de nos campagnes, quelques-uns de nos confrères se missent 
à cette double tâche : d'abord, par une enquête locale, décrire le 
mal qui trop souvent a fait d'effrayants progrès ; ensuite, par une 
action éclairée et tenace, lutter contre le Qéau par les moyens les 
mieux appropriés suivant les cas : le développement de l'épargne 
et son utile emploi, la création de cafés de tempérance, l'applica- 
tion des lois existantes, la réforme des habitudes en prenant exem- 
ple sur l'étranger. Car il faut bien le dire hautement, partout on 
lutte, en Suisse, en Belgique, en Suède, en Norvège, en Angle- 
terre, en Amérique..., partout excepté en France. En Angleterre, 
Montalembert montre au cours d'un de ses plus beaux livres qu'il 
y a une liberté qui est tenue pour le palladium de toutes les autres, 
des libertés politiques comme des libertés civiles, c'est la liberté 
de tester. Dads notre France démocratique, si bouleversée jusque 
dans ses fondations, il semble qu'il n'y ait aujourd'hui qu'une seule 
institution intangible pour l'opinion comme pour le législateur, 
une seule liberté qui apparaisse comme le palladium des autres, et 
celle-là,ce n'est pas la liberté du père de famille, c'est la liberté de 
l'assommoir. « Une ère nouvelle de dégradation, disait Le Play il y 
a quinze ans — que dirait-il aujourd'hui? — a été imposée à notre 
race par cette honteuse domination : le cabaretier commence à se 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PAIX SOCULE. 47 

mettre au-dessus du droit, mais c'est pour usurper à titre de pri- 
vilège le gouvernement local, c'est pour fonder sur l'ivrognerie une 
nouvelle forme de féodalité. » Puissiez-vous, Messieurs, emporter 
la résolution de secouer enfin ce joug dégradant, et puisse le rap- 
port de Tan prochain constater en France quelques-uns des résul- 
tats acquis partout ailleurs par Tinitiative courageuse des bons 
citoyens. (^Vive approbation). 

11 faudrait parler ici de îa Réforme socùile, des progrès qu'elle a 
accomplis, de la diffusion qu'il en faudrait faire. Mais vous la con- 
naissez et votre dévouement lui est acquis. Je me borne à rappeler 
la part croissante que le talent de M. Cazajeux prend à sa direction, 
et à souhaiter que,gràce à vous, elle rencontre un bon accueil dans 
le public et un grand nombre d'abonnés nouveaux. 

Que n'ai -je le temps de vous emmener dans un rapide voyage 
qui nous ferait visiter les deux sociétés filles de la nôtre : d'abord 
la Société belge d'économie sociale, qui a toujours pris une part 
vaillante au mouvement de réforme, dans le gouvernement, au 
Parlement, dans les comités de patronage, au Conseil du travail, 
avec M. Morisseaux, son président, et M. Brants, son secrétaire per- 
pétuel ; puis la Société canadienne d'économie sociale, dont l'ho- 
norable juge Jette est le distingué président et qui groupe chaque 
jour de nouveaux membres en faisant comprendre à la Nouvelle 
France la nécessité d'études et d'etforts, non pour guérir des maux 
heureusement à peine connus encore, mais pour prévenir le déve- 
loppement peut-être prochain de souffrances bien difficiles ensuite 
à soulager. 

Nous devrions aussi au delà de nos frontières suivre un peu par- 
tout le rayonnement de nos travaux et l'application de notre mé- 
thode. C'est ainsi qu'en Italie Mme la comtesse Maria Pasolini, con- 
tinuant des études antérieures, a fait dans la campagne de Ravenne, 
sur le modèle de nos Ouvriers des deux mondes^ plusieurs monogra- 
phies de journaliers agricoles, pour lesquelles M. Pantaleoni a 
donné dans une préface de judicieux conseils sur le choix de la 
famille-type et les conditions de la monographie. En Ecosse, à 
Dundee, à Edimbourg, à Glascow, M. Patrick Geddes ne manque 
aucune occasion de répandre la connaissance des travaux de Le 
Play, et l'un de ses collaborateurs, M. Herbertson, va faire à Chi- 
cago et dans d'autres villes américaines une série de conférences 
^ur Le Play et les monographies d'ouvriers. Notre collègue M. John 



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L 



48 RÉUNION ANNUELLE COMPTE RENDU GÉNÉRAL*. 

Graham Brooks Ta déjà fait à la grande Université Harvard 
(Massachusetts), et M. Gould, qui Tan dernier résumait devant vous 
les résultats de son enquête à travers l'Europe, continuera dans son 
enseignement, à la John Hopkins University, de provoquer de nou- 
velles applications de la méthode monographique. En Angleterre, 
M. Henry Hîggs vient encore de faire ces jours-ci à la Société 
royale de statistique une importante communication sur Le Play 
et les monographies de familles ouvrières; il a choisi ce même 
sujet pour le cours qu'il professe à l'Université de Londres; d'ail- 
leurs plus que personne, sous les auspices du savant professeur 
Marshal, il a engagé V Economie Club dans l'étude des monographies 
d'ouvriers, et il en a tracé lui-même qui sont d'un très haut intérêt. 
En Belgique, un savant qui n'appartient pas à notre école, M. Hector 
Denis, recteur de l'Université de Bruxelles, réclamait à l'un des 
récents congrès d'Anvers, un vote d'encouragement pour la Société 
d'Ëconomie sociale et les Ouvriers des deux mondes. 

Tant de témoignages, Messieurs, et je pourrais en multiplier les 
preuves si je ne voulais me borner aux principales, — hier encore 
il m'en arrivait d'imprévues de l'Université de Moscou — doivent 
nous dédommager de la quasi-indifférence qui a trop longtemps 
accueilli en France les travaux de notre école. L'histoire des 
sciences est pleine de ces exemples : une découverte considérable, 
une méthode féconde sont restées méconnues chez nous, mais 
elles ont fait leur chemin au dehors, et un jour elles nous sont re- 
venues d'Allemagne ou d'ailleurs avec une nouvelle étiquette qui a 
empêché pour un temps de reconnaître leur lieu de naissance. Il 
snfiit de rappeler à ce sujet les noms de Cauchy et de Bravais. H 
semble qu'il en sera quelque jour ainsi de notre fondateur et de la 
méthode d'observation : leur crédit grandira en France quand on 
les aura vus partout honorés à rétrani|;er. 

L'autorité grandissante qui s'attachera ainsi aux travaux de Le 
Play et de l'École de la paix sociale fera disparaître les objections 
qui longtemps ont entravé notre marche et qui, spécieuses mais 
sans force, sont encore quelquefois reproduites par des adversaires 
attardés. 

N'a-t-on pas dit souvent — pour se dispenser d'étudier, — que 
Le Play s'est épris du passé et qu'il regarde en arrière au lieu de 
se tourner versj'avenir. Combien de fois a-t-on répété — pour se 
dispenser d'agir — que c'est tenter Timpossible que de vouloir 



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SÉANCES GÉNÉRALES : l'ÉCOLE DE LA PALK SOCULE. i9 

ainsi remonter le courant. Ceux qui parlent de la sorte prouvent 
seulement qu*ils n*ont jamais regardé d*oii nous venons et où nous 
marchons. Si l*écoie de la paix sociale n'a pas été dès l'abord 
mieux comprise, c'est à bien des égards parce qu'elle était en 
avance sur les idées de son temps. Sa méthode, ses travaux, ses 
efforts sont mieux appréciés à mesure que les événements, en jus- 
tifiant douloureusement ses avertissements alarmés, démontrent 
l'urgence de l'effort individuel, de l'initiative privée, de la réforme 
sociale. C'est à la lumière des faits qu'on commence à reconnaître 
que l'école de Le Play fait œuvre de science positive, de progrès 
légitime et de liberté vraie. Comment, en effet, dans notre siècle si 
fier de ses sciences, tenir pour rétrogrades ceux qui substituent 
l'observation scientifique à l'esprit de système et aux idées pré- 
conçues? Autant vaudrait traiter nos savants d'arriérés parce que 
dans leurs laboratoires il n'y a plus de place pour les transmuta- 
tions des alchimistes et les horoscopes des astrologues. N'est-ce 
point avoir le sentiment exact du progrès légitime que d* écarter 
les rêveries des inventeurs révolutionnaires pour suivre les ensei- 
gnements de Texpérience qui nous montre partout la continuité 
entre les phénomènes de la nature comme entre les générations 
humaines qui, chacune à leur tour, sont héritières du passé et res- 
ponsables de l'avenir ? Et la liberté ! J'ose dire que personne ne 
l'aime plus que nous. Non pas, il est vrai, ce faux dogme de 1789, 
ce corollaire de la croyance naïve de nos pères en la bonté instinc- 
tive de nos penchants, cette liberté qui, d'après la théorie, devait 
fatalement nous conduire tous à la vertu et qui, en fait, n'a été 
qu'une licence frondeuse prétendant échapper à toute autorité 
pour s'affranchir de tout devoir. L'exemple unanime des peuples 
libres nous apprend au contraire que la liberté, c'est le fier souci 
d'accomplir le devoir par conscience et sans contrainte. Jamais 
peut-être nous n'en avons semblé plus éloignés, car la conscience 
est défaillante quand la loi de Dieu est violée, et les contraintes de 
l'Ëtatse multiplient quand on descend la pente du socialisme. Et 
pourtant ces énergies viriles de la vie privée, c'est la condition 
essentielle de l'existence pour notre société moderne qui exige un 
actif et incessant apostolat du vrai et du bien. Autour de nous, 
avec la diffusion de l'instruction, l'appétit de lectures captivantes, 
les tentations de la vie urbaine, les excitations de la presse, les 
prédications des politiciens, les commentaires du cabaret, la sou- 
La IUp. Soc, l«r juiUet 1893. 3« Sér., t. VI (t. XXVI col.}, 4 



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50 HÉUIflON ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

verainelé du suffrage, il semble que les intelligences et les cœurs 
sont comme une terre que la charrue a préparée et sur laquelle 
chacun à pleines mains jette l'ivraie, le chardon, les herbes folles 
avant même que le semeur lui ait confié le froment. \vec quel soin 
vigilant il va falloir maintenant arracher brin à brin les plantes 
parasites pour qu'elles n'étouffent pas le bon grain I Que les uns 
y voient un progrès, les autres une épreuve, peu importe une que- 
relle de mots: le fait indéniable, c'est que telle est la situation de 
nos sociétés modernes. La liberté leur impose contre l'ignorance 
et l'erreur une lutte de tous les instants : en la désertant, l'inertie 
coupable des honnêtes gens amènerait rapidement la ruine irrépa- 
rable ; en la soutenant vaillamment, les jeunes générations, plus 
éclairées sur leurs obligations et leurs intérêts, sauront, si Dieu les 
bénit, obtenir la victoire. 

Qui oserait prétendre que celui qui disait ces choses il y trente 
ans se tournait vers le passé? Il pressentait l'avenir, et ce qu'il 
indiquait inutilement alors, des voix éloquentes le redisent aujour- 
d'hui, et la plus sympathique l'appelle même le deimr ijrésenf, [Ap- 
vlaudksements,) 

Vous le voyez, Messieurs, comme Sainte-Beuve le disait de son 
fondateur, l'École de la paix sociale appartient à une génération 
toute nouvelle, elle est par excellence fille de la société moderne, 
nourrie de sa vie, élevée dans ses progrès, dans ses sciences et 
leurs applications, et les réformes qu'elle propose, elle les veut 
poursuivre avec toutes les forces vives de la civilisation actuelle 
sans prétendre en étouffer ni en refouler le développement. Ce 
n'est donc pas avec de puérils regrets qu'elle regarde le passé, c'est 
pour demander à l'expérience la lumière qui éclairera sa route et 
guidera ses efforts afin de préparer à notre chère patrie l'avenir 
d'un peuple libre. 

Mais j'ai hâte de finir et de laisser la parole à celui que vous êtes 
pressés d'entendre et d'applaudir. Rapporteur fidèle, j'ai cherché 
à retracer ce que nous avons fait depuis le congrès de l'an dernier. 
C'est peu, direz-vous peut-être en songeant à tout ce qu'il faudrait 
faire. Eh bien, mettez-vous à l'œuvre sans tarder ; dès demain, 
unissez vos efforts aux nôtres ; faites mieux que nous, — nous 
n'en serons point jaloux, croyez-le bien, — et, s'il plaît à Dieu, l'an 
prochain la moisson sera plus abondante ! {Vifs applaudmemmts.) 



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SÉANCES GÉNÉRALES : CONCOURS DE TRAVAUX MONOGRAPHIQUES. 51 

M. LE PBisiDBNT en quelques mots constate le haut intérêt que présente 
aux esprits réfléchis le tableau de l'activité féconde de la Société et des 
Unions. Il remercie le secrétaire général de Tavoir déroulé devant ras- 
semblée et exprime le vœu que, grâce aux efforts de tous, anciens mem- 
bres et adhérents nouveaux, le Congrès de Tannée prochaine puisse 
enregistrer encore de nouveaux et fructueux progrès. 

M. Chbysson, au nom du jury du concours de travaux monographiques, 
présente le rapport suivant : 



RAPPORT DU JURY(*) 

SUR LE CONCOURS DE TRAVAUX MONOGRAPHIQUES 

Parmi les buts que nos statuts assignent à notre activité se 
place au premier rang celui de répandre autour de nous l'enseigne- 
ment de Téconomie sociale. Quand on possède des convictions 
fortes,ou plutôt quand on est possédé par elles, quand on croit qu*à 
leur diffusion et à leur mise en œuvre sont liés, non seulement la 
prospérité, mais encore l'avenir et l'existence môme du pays, c'est 
obéir à un devoir impérieux que de les propager au dehors par des 
travaux de toute nature et en particulier par l'enseignement. Toute 
vérité dont on n'aurait que le dépôt viager est condamnée à des 
chances périlleuses d'éclipsé plus ou moins prolongée. Si au con- 
traire on a organisé des relais échelonnés, il se trouvera toujours 
quelque coureur vigoureux, comme ceux dont parle Lucrèce, pour 
prendre le flambeau qu'une main défaillante allait laisser tomber 
et pour le faire briller toujours plus loin et toujours plus haut. 
Qu'importe l'ouvrier, pourvu que l'œuvre s'achève ? 

C'est surtout vers les jeunes gens qu'il faut diriger ses efforts de 
propagande : d'abord, parce qu'ils sont l'avenir, tandis que nous 
commençons à être le passé; puis,parce qu'ils n'ont pas encore été 
atteints par les sophismes et les calculs égoïstes de la vie. 
« Amour de rétude,disait Bastiat dans la dédicace de ses Harmonies 

(l) La commission nommée par lo Conseil de la Société était composée de 
MM. Welcho, Glasson, Choysson, Claudio Jannet, A. Fontaine, Urbain Guérin, 
Hubert- Valleroux, Pierre du Maroussem et A. Delaire. Après avoir arrêté les 
condiUoos générales du concours, elle a délégué ses pouvoirs à un jury de troi^ 
membres : MM. Glasson, Président; A. Fontaine, Cheysson, rapporteur, . 



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5â RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

économiques à la jeunesse française, besoin de croyance, esprit 
dégagé des préventions invétérées, cœur libre de haine, zèle de 
prôpaganjie, ardentes sympathies, désintéressement, dévouement, 
bonne foi, enthousiasme de tout ce qui est bon, beau, simple, 
grand, honnête, religieux, tels sont les précieux attributs de la 
jeunesse. » — « C'est pourquoi, ajoutait-il, je lui dédie mon livre ; 
c'est une semence qui n'a pas en elle le principe de vie, si elle ne 
germe pas sur le soi généreux auquel je la confie. » 

Nous aussi, comme Basliat et pour les mêmes motifs, nous 
avons voulu semer sur ce sol généreux de la jeunesse et c'est pour- 
quoi, depuis sa fondation et notamment depuis vingt ans, la Société 
n'a cessé d'offrir aux jeunes gens un enseignement social de plus 
en plus amplement organisé. Au début et pendant longtemps, cet 
enseignement a reposé sur un seul d'entre nous, l'ami toujours 
regretté, « ce maître formé, comme l'a dit Le Play, par quarante 
années de travaux », sur Focillon, dont je n'ai qu'à rappeler ici le 
nom pour évoquer en même temps le souvenir de tous les services 
qu'il nous a rendus, notamment en professant la science sociale 
avec autant d'autorité que d'éclat. Autour de lui s'étaient groupés 
des collègues, des élèves, qui ont été graduellement associés à sa 
tâche lorsque la maladie ébranla ses forces, puis qui en ont assumé 
toute la charge lorsque la mort nous a privés de son précieux con- 
cours. Qu'il me suffise de citer les noms de MM. Claudio Jannet, 
Urbain Guérin, Béchaux, Hubert- Valleroux, ces maîtres auxquels 
je me fais un devoir de payer ici en votre nom un juste tribut 
d'hommage et de reconnaissance. 

A cet enseignement donné dans ses propres locaux, la Société est 
heureuse de rattacher le cours libre professé depuis quatre ans à 
l'École de droit de Paris par notre ami M. du Maroussem, docteur 
en droit, sur la question ouvrière cCaprhs la méthode monographique. 

Chaque année,le cours comprend, d'abord, l'exposé de la méthode 
des monographies de familles et d'ateliers ; puis, l'application de 
cette méthode à l'étude d'un métier parisien : les charpentiers en 
4890; les ébénistes du faubourg Saint-Antoine en 1891; les ou- 
vriers du jouet en 1892 ; les halles centrales de Paris en 1893. Le 
professeur a déjà fait paraître la matière de ses deux premières 
années de cours en deux volumes, dont vous connaissez tous le 
succès et qui font souhaiter vivement la continuation de cette 
remarquable série. 



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SÉANCES GÉNÉRALES : CONCOURS DE TRAVAUX MONOGRAPHIQUES. 53 

Ce qu'il y a de particulier à signaler dans cet enseignement libre 
de la faculté de droit, ce sont les exercices pratiques dont il est 
accompagné, et auxquels notre Société attache une extrême 
importance. 

En efifet, l'enseignement, même le plus brillant et le plus sûr, 
ne peut suffire à faire pénétrer dans les esprits ces convictions 
dont je parlais lout à Theure. Quand on ne fait qu'écouter, comme 
vous écoutez ce soir dans celte salle, on subit une impression plus 
ou moins agréable suivant Torateur, mais aussi plus ou moins pas- 
sagère et fugitive. C'est une photographie qui apparaît un instant 
dans l'esprit, puis qui s'efface. Pour la fixer, pour la graver en 
quelque sorte, il faut une morsure vigoureuse comme celle de 
• Teau-forle ou du burin; il faut le contact du fait lui-même. Le mot 
est une image impuissante du fait, il l'estompe, ou l'altère. Écoutez 
ce qu'a dit sur ce point Taine, ce maître dont la littérature fran- 
çaise pleure la perte récente : « Nous perdons, dit-il, de plus en 
plus, la vue pleine et directe des choses ; nous étudions, au lieu 
des objets, leurs signes; au lieu des animaux qui luttent pour vivre, 
des nomenclatures, des classifications ; au lieu des hommes sen- 
tants et agissants, des statistiques, des codes, de l'histoire, de la 
littérature, de la philosophie, bref, des mots imprimés et, chose 
pire, des mots abstraits, partant plus éloignés de l'expérience, 
plus difficiles à bien comprendre, moins maniables et plus déce- 
vants, surtout en matière humaine et sociale... L'objet échappe à 
nos prises; notre idée, vague, incomplètes inexacte, y correspond 
mal ou n'y correspond point : dans neuf esprits sur dix et peut-être 
dans quatre-vingt-dix-neuf esprits sur cent, elle n'est guère qu'un 
mot. Aux autres, s'ils veulent se représenter effectivement la société 
vivante, il faut, par l'enseignement des livres, dix ans, quinze ans 
d'observation et de réflexion,pour repenser les phrases dont ils ont 
repeuplé leur mémoire, pour se les traduire, pour en préciser et en 
vérifier le sens, pour mettre dans le mol plus ou moins indéterminé 
et creux la plénitude et la netteté d'une impression personnelle (i). » 
Oui, Taine a raison : pour retrouver les vérités enseignées, pour 
«les repenser», pour arriver à l'impression pei'sonnelle, il faut sor- 
tir de sa passivité plus ou moins engourdie d'auditeur ou de lec- 
teur, et se décider à l'observation directe. C'est le moyen de saisir 

(i) Revue des Deux-Mondes^ février 1887, p. 73^. 



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54 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

fortement les faits, d'en avoir le sens, le relief et pour ainsi dire la 
vie. Par exemple, vous aurez beau avoir entendu les orateurs les 
plus émouvants vous parler des horreurs de certaines habitations 
ouvrières : rien ne vaudra une visite directe du bouge et du taudis 
où croupissent tant de nos semblables. Il est de ces choses que la 
plume ou la parole ne peuvent rendre sans les affaiblir et dont la 
vue directe laisse une impression ineffaçable. Leur souvenir vous 
hante désormais et vous obsède, jusqu'au milieu des fêtes, comme 
un remords ; on s'en veut de son bien-être, en songeant à ces mi- 
sérables : on les a vus une fois, on ne les oubliera plus. « Il y a, 
comme le dit La Bruyère, une espèce de honte d'être heureux à la 
vue de certaines misères. » 

Voilà pourquoi nous tenons tant à ces exercices pratiques, orga- 
nisés parmi ses élèves par M. du Maroussem, et pourquoi le Conseil 
de la Société a voulu les encourager en établissant un concours 
pour ces travaux monographiques. 

Le jury chargé de juger ces travaux m'a confié le soin d'en 
rendre compte et de vous faire connaître son verdict. Je vais rapi- 
ment m'acquitter de cette mission. 

Six mémoires nous ont été soumis, relatifs : à l'industrie de la 
chocolaterie, du chasselas de Fontainebleau, de la marqueterie, de 
la culture de la fraise, des conserves alimentaires, du chiffonnier. 

Le professeur avait tracé aux concurrents un programme à gran- 
des lignes, qui leur recommandait d'établir, d'abord, les généralités 
de l'industrie dont il s'agissait, puis de descendre à la monographie 
d'un atelier déterminé et de terminer par la monographie d'une 
famille. L'étude minutieuse d'un atelier et d'une famille devait 
ainsi se trouver éclairée d'avance par ces vues d'ensemble. On fai- 
sait une connaissance préalable du terrain, avant de s'installer 
solidement sur un point particulier pour le soumettre à une étude 
approfondie. 

Les concurrents se sont conformés à ce programme tripartite; 
mais le peu de temps dont ils disposaient ne leur a pas permis 
d'en remplir également les trois chapitres, et c'est naturellement 
le dernier, le plus long et le plus difficile de tous, celui de la 
monographie de famille qui a le plus souffert de la brièveté du 
délai imparti au concours. 

Malgré l'étroitesse très excusable de cette base monographique, 



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SÉANCES GÉNÉRALES : CONCOURS DE TRAVAUX MONOGRAPHIQUES. 55 

quelques mémoires l'ont donnée pour appui à des conclusions 
absolues et générales. Par leur rigueur un peu dogmatique ei 
même par leur énoncé préalable dès le début du travail il semble 
que ces conclusions aient été inspirées plutôt par des études 
antérieures que par celle même dans laquelle l'auteur avait à se 
renfermer. Au moment où il les formulait, il écrivait, à son insu, 
sous la dictée d'autres faits recueillis ailleurs et qui, s'ils avaient 
été produits, auraient apporté à ses conclusions un complément 
nécessaire de justifications et les auraient ainsi rendues plus expli- 
citement conformes à l'esprit même de la méthode d'observation, 
dont nos concurrents sont les tenants convaincus. 

Le jury a également été frappé de la teinte un peu sombre que 
présentaient la plupart de ces études. Elles voient le monde au 
travail avec un verre fumé et insistent un peu trop complaisam- 
ment peut-être sur le côté « cruel » des choses. Certes, les choses 
ont leur cruauté, comme elles ont leurs larmes ; mais elles ont 
aussi leur douceur et leur sourire. Rien n'est, absolu, et la vie n'est 
pas monochrome. La plus chétive existence a ses moments lumi- 
neux, comme la plus brillante a ses heures sombres. Si l'on appli- 
que la loupe à un cas particulier, à une crise de la famille ou de 
l'industrie, on pourra, avec du talent, en tirer des tableaux frap- 
pants de relief et de désespérance,mais aussi plus tristes que nature, 
quelque chose comme « les Tisserands », ce drame socialiste de 
Gérard Hauptmann, qui apparaissait hier pour la première fois sur 
une scène française, au Théâtre-Libre, et dont le pessimisme amer 
et voulu a secoué violemment les nerfs pourtant aguerris des fami- 
liers de cette salle. Il n'est pas de milieu qui ne se prête à de 
pareils effets et dont on ne puisse ainsi extraire du noir, comme 
Orfila pouvait, disait-il, extraire de l'arsenic du fauteuil sur le- 
quel siégeait le président de la Cour d'assises. Certes, le noir existe 
dans la vie, comme l'arsenic dans le fauteuil du tribunal. Mais, si le 
noir est scientifique dans sa réalité, le rose ne Test pas moins dans 
la sienne. L'on peut être vrai, même avec une palette plus claire, 
et la vérité vivante consiste à employer tous les tons pour essayer 
de saisir et définir la vie dans sa fuyante complexité, au lieu de 
s'enfermer comme à plaisir dans une seule couleur et dans une seule 
note. 

Même les maîtres qui ont su tirer le meilleur parti des ombres, 
comme un Rembrandt, ne manquent jamais d'introduire dans leur 



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56 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

nuit un rayon furtif de soleil, une lueur de lanterne, qui suflit à 
animer le tableau, à fouiller Tobscuri té, à caresser et à faire saillir 
les contours. Dans plusieurs de nos mémoires, on chercherait en 
vain ce rayon ou cette lueur : c'est du clair-obscur, sans clair. 

Ce n*est pas seulement au point de vue de la vérité ou de Tart 
que nous aurions voulu voir éclaircir quelque peu les paysages de 
nos concurrents; ce n'est pas non plus seulement parce que ce pes- 
simisme va mal à la jeunesse, pour laquelle la vie est pleine de 
promesses souriantes et surtout à la jeunesse française, à notre 
chère alouette gauloise qui boit le soleil et chante gaiement sur les 
branches; c'est encore parce qu^il conduit au découragement, à 
l'abstention et à l'impuissance. À quoi bon lutter contre la fatalité, 
contre « ce qui est écrit? » Il n'y a qu'à se croiser les bras, à courber 
la tète pour attendre l'inévitable destin. J'en veux à Pascal d'avoir 
« approuvé ceux qui cherchent en gémissant ». Gémir est débili- 
tant et stérile. Surtout quand on est jeune, on doit chercher avec 
entrain et confiance. On a besoin, pour agir, de croire à l'efficacité 
de sor ^.ction. Or l'action réglée vers un but généreux est le plus 
noble emploi qu'on puisse donner à ses facultés. Gardons-nous 
donc de l'énerver par la désespérance, qui briserait notre ressort. 

Je sais bien que c'est un noble sentiment qui pousse la jeunesse 
à cette sévérité pour les tristesses de l'état social. On s'est tracé à 
cet âge un certain idéal de justice et d'harmonie. Aux premiers pas 
qu'on fait dans la voie de l'observation, on s'aperçoit combien peu 
cet idéal est conforme à la réalité. Aussi, s'afflige-t-on et s'in- 
difi:ne-t-on contre cette sorte de fatalité, qui voue à la souffrance 
d'innocentes victimes de l'implacable rigueur des transformations 
économiques. Mais, plus tard, à force de regarder, on s'aperçoit 
que, sauf pour quelques petites industries mourantes et qui s'obs- 
tinent en vain à lutter contre la machine, l'ouvrier plus que jamais 
aujourd'hui avec la liberté des grèves, des syndicats, et le suffrage 
universel, est maître de sa destinée, que la route est ouverte devant 
lui, et qu'il peut, s'il le veut, améliorer sa situation, au lieu d'être 
rivé à l'inéluctable fatalité du « sisyphisme » et de a la loi d'airain ». 

J'en ai fini avec les chicanes amicales et les petites réserves 
qu'ont inspirées au jury quelques-uns des mémoires soumis à son 
examen. 

Ceci dit, il ne me reste plus que l'agréable devoir de rendre en 
son nom justice à tous ces travaux qui font autant d'honneur au 



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SÉANCES GÉNÉRALES : CONCOURS DE TRAVAUX MONOGRAPHIQUES. 57 

professeur qu'aux élèves. Ils sont tous d'une lecture très attachante : 
on les lit avec un intérêt égal à celui que les auteurs ont pris à 
les faire. On sent que chacun d'eux s'est passionné pour son sujet; 
qu'armé d'une bonne méthode, il en a fait le tour, puis Ta scruté 
dans ses profondeurs, en y découvrant toutes sortes d'intéressants 
aspects. Cette méthode est puissante à ce point qu'elle anime les 
sujets en apparence les plus ingrats et que chacune de ces mo- 
nographies est un tableau plein de charme et de vie. 

C'est vraiment un signe des temps que cette ardeur de la jeu- 
nesse à fouiller de tels problèmes. Les générations précédentes ne 
l'ont pas connue. Leur attention était ailleurs. Les jeunes gens se 
passionnaient pour la politique ou pour l'art et se jetaient, par 
exemple, dans les luttes en faveur du romantisme, alors à son Âge 
héroïque, avec son panache, son bric-à-brac et son clinquant. Sauf 
de rares précurseurs, isolés et méconnus, qui donc se serait avisé 
d'aller étudier de près les ouvriers, les humbles, leur vie intime 
dans l'atelier ou le taudis? La science elle-même planait alors en 
pleine abstraction dans une optimiste et glaciale sérénité. 

Mais, comme l'a dit M. Gide(l), la science a subi un dégel. « C'est 
I3 vent chaud du midi, c'est le fôhn qui souffle en ce moment dans 
le domaine économique, dans ces régions inaccessibles où la science 
trônait bien haut au-dessus des pauvres hommes, à l'altitude des 
neiges éternelles. C'est ce souffle nouveau qui fait fondre les vieilles 
doctrines, comme les vieilles neiges, les emporte au torrent et les 
fait descendre enfin des hauteurs en bas, très bas, pour servir à 
quelque chose de bon, pour pénétrer dans la vie môme des 
peuples (2). » 

Nous assistons, en ce moment, à un étrange spectacle : jamais on 
ne s'est plus haï ; jamais aussi on ne s'est plus aimé. D'un côté, il 
n'est bruit que d'antagonisme, de luttes de classes où l'ennemi 
commun, le bourgeois de tous les pays, doit être exterminé et où 
ridée même de patrie semble prête à sombrer; de l'autre, il n'est 
question que de tendre la main au peuple et de se rapprocher de 
lui pour lui venir en aide. Une grande pitié, une affection sincère 
répondent aux revendications les plus farouches et les plus injustes, 



(1) Quatre écoles d'économie sociale. — Vécole nouvelle^ p. 138. 

(2) Wolowski avait dit de même : € Nous voulons qu'on cesse d'encenser les 
principes comme des idoles et qu'on les fasse pénétrer dans la vie même des 
natioDS. » {Préface au traité cTéconomie politique de Roscher») 



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58 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

comme si on les sentait légitimes et si Ton avait des torts séculaires 
à réparer. L'amour grandit en même temps que la haine. « Les 
hommes qui ne font rien avec modération, a dit M. Alexandre 
Dumas, vont être pris de la folie, de la fureur de s'aimer. » 

Plus encore que d'autres, les Jeunes gens commencent à être 
atteints par cette généreuse folie, à être réchauffés par ce nouveau 
souflle dont parle M. Gide. Epris à la fois de science et d'humanité, 
ils cherchent à concilier cette double aspiration, et ils en ont trouvé 
le moyen dans cette méthode d'observation que nous devons à 
Le Play et qui guide l'esprit tout en dilatant le cœur. De là le 
succès de l'enseignement de M. du Marouss«m, de ses exercices 
pratiques et du concours, dont j'aborde maintenant le détail. 

Le Conseil de la Société avait mis à notre disposition deux prix. 
Nous aurions voulu disposer de plus de récompenses pour encou- 
rager tous ces mérites, mais nous avons du moins obtenu du Con- 
seil qu'il consentit à dédoubler le second prix. 

Le premier prix a été attribué à M. Edouard Fuster, celui-là 
même dont vous applaudirez dans notre assemblée générale de 
demain soir la communication sur la vie ouvrière à Berlin. [Bravos.) 

Son étude est consacrée au Chiffonnier de Paris, et le jury a été 
très frappé des qualités éminentes qu'elle révèle. Elle émane d'un 
esprit distingué et d'un cœur chaud. L'auteur aime les humbles : il 
comprend la poésie de ces misérables existences, qu'il a vues de 
près; il a recueilli les confidences de ces pauvres gens ; il a partagé 
leurs courses, il les a suivis dans leur grabat ; il est plein d'une 
tendre commisération pour eux et d'indulgence pour leurs mœurs. 
Dn souflle de bonté et de charité au sens le plus élevé du mot 
traverse toutes ces pages et leur donne un charme poignant. 

Le style est sobre et contenu, quoiqu'il se hausse parfois à une 
véritable éloquence. La partie économique est ferme et précise ; 
très solidement documentée. Le sujet était jusqu'ici peu fouillé, 
malgré quelques coups de sonde donnés çà et là, et M. Fuster va 
s'établir en maître sur ce terrain encore mal exploré. 

Il nous annonce en effet que ce mémoire n'est qu'une sorte de 
préface à un livre plus complet, dont il achève de réunir les maté- 
riaux et auquel nous pouvons prédire un grand succès, si, comme 
nous n'en doutons pas, le livre tient les promesses du mémoire qui 
en est comme le premier jet. 



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SÉANCES GÉNÉRALES : CONCOURS DE TRAVAUX MONOGRAPHIQUES. 59 

En résumé, cette œuvre se détache du reste du concours et a for- 
tement appelé l'attention du jury, qui lui a, sans hésitation, 
décerné le premier prix. 

Le second prix, comme il a été dit plus haut, a été partagé en 
deux prix ex sequo, attribués l'un à M. Paul Lagarde pour son 
mémoire sur les Conserves deliffumes^ et l'autre à M. Henri Decugis 
pour son mémoire sur Us Chasselas de Thomery. [Applaudissements,) 

Ce dernier mémoire nous a surtout intéressés par ses généra- 
lités techniques et économiques sur l'industrie du chasselas. C'est 
une étude très bien faite, très précise, et qui atteste autant de 
pénétration que de solidité. Malheureusement, et sans doute faute 
de temps, les autres parties du programme ont été moins achevées, 
notamment en ce qui concerne la monographie de famille. Mais 
Tanteur de ce mémoire a tout ce qu'il faut pour réussir dans un 
travail complet, quand il disposera du délai nécessaire pour 
explorer avec le même soin tout le champ de son étude. 

Le mémoire de M. Paul Lagarde, relatif aux Conserves alimen- 
taires, a plus insisté que le précédent sur le côté social du sujet et 
nous initie d'une manière intense et pittoresque à la vie même de 
Tatelier. Il y a là des tableaux très animés qui nous donnent l'il- 
lusion de la réalité et qui nous font assister à toutes les opérations 
successives de cette curieuse industrie. C'est encore une œuvre 
pleine de promesses et que le jury a été heureux de récompenser. 

Sans prolonger davantage ce compte rendu, j'en ai assez dit pour 
prouver jusqu'à quel point a réussi l'essai tenté cette année par 
la Société d'Économie sociale. J'envoie en son nom nos meilleures 
félicitations au professeur qui a su préparer de tels élèves, aux lau- 
réats que nous avons couronnés et à ceux qui, sans les égaler, ont 
fait cependant des travaux très dignes d'encouragement. Nous n'en 
resterons pas là après ce premier succès, et l'année prochaine votre 
Conseil s'arrangera pour développer ce concours en l'étendant à 
tontes les branches d'enseignement social auxquelles il accorde son 
patronage. 

Jeunes gens qui m'écoutez, on vous disait naguère, dans une 
autre enceinte, que le travail devait être la ressource et la 
suprême consolation de ceux qui ne savent que faire de leur vie. 
Oui, certes, cette parole est vraie en partie : le travail est la 
grande loi à laquelle nul ne doit se soustraire ; c'est, en même 
temps que la condition du pain quotidien, celle de la santé physique 



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60 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

et de la force morale. Mais il ne se suffît pas à lui-même; nous ne 
poavons pas être les adorateurs de ce nouveau culte : le travail 
pour le travail. Le travail, oui, mais le travail avec une fin, le travail 
dans un but. Il y a le travail de Faust dans son laboratoire et l'on 
sait à quel grotesque homunculus il a abouti; mais il y a aussi le 
travail qui est un acte de dévouement, d'abnégation, de sacrifice et 
d*amour; c'est celui-là qui est fortifiant et sain ; c*est celui-là quMl 
faut recommander (1). 

Vos camarades du concours l'ont ainsi compris. Ils ne se sont 
pas penchés sur les souffrances humaines en dilettantes curieux ou 
en savants impassibles qui cherchent dans ces vivisections un 
spectacle ou un enseignement; ils ont voulu a aller au peuple », 
pour faire battre leur cœur à l'unisson du sien, pour souffrir avec 
lui, pour étudier ses maux et, s'il se peut, pour découvrir et appli- 
quer les moyens d'y porter remède. 

Voilà, Messieurs, le travail fécond et généreux entre tous. Pra- 
. tiqué avec suite et méthode, dans la pensée qui a inspiré les auteurs 
des mémoires présentés au concours» le travail auquel je vous 
convie doit contribuer à dissiper par le contact les préjugés et les 
malentendus, à faire tomber les barrières qui nous parquent en 
divers compartiments sociaux sans communication entre eux, à 
rapprocher à la fois les esprits et les cœurs. Il est donc l'un des 
procédés à mettre en œuvre pour réaliser ce grand bien de la paix 
et de l'union dont va nous parler avec son langage élevé et péné- 
trant M. Paul Desjardins, auquel j'ai hâte de céder la parole, et il 
rentre, à ce titre, dans ce beau sujet que je me garderai bien d'ef- 
fleurer, puisqu'il va être traité dans un instant par un maître : 
u Ce qui unit les hommes. » [Applaudissements,) 

M. LE Président, en remerciant M. Ghcysson du rapport que rassem- 
blée vient d'applaudir, se félicite de la bonne fortune qui lui est échue 
d'avoir à complimenter les lauréats du premier concours que la Société 
ail ouvert. Il ne doute pas que de pareils travaux, si bien commencés, 
ne portent d*heureux fruits dans l'avenir. 

La parole est donnée à M. Paul Desjardins. 

(1) Au banquet organisé récemment en Thonneur de Victor Hugo et de Toute 
la lyre^ M. Adolphe Rctté a porté un toast en vers, qui contient le passage sui- 
vant : 

Et comme des enfants encor mal évoiUés 

Demandaient : « Fait-il jour?... Où donc est la lumière? » 

Ces hommes positifs répondaient : « Travaillez I » 



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SÉANCES GÉNÉRALES. 61 

M. Paul Desjabdins, ayant à parler de ce qui unit les hommes, commence 
par rendre un éloquent hommage à ]a mémoire de Frédéric Le Play, chez 
qui la hauteur morale de la vie a égalé la valeur scientifique, et qui a 
écrit cette profonde pensée, digne de servir de programme aux âmes de . 
bonne volonté : « La vérité est un sommet : tout chemin qui monte y 
conduit. » Puis l'orateur fait sentir le mal général de l'isolement, si dou- 
loureux et si profond, malgré les apparences contraires. Observez ce 
qui sépare les hommes, depuis la différence des vêtements et des 
manières jusqu'à la tyrannie des mots rtout cela est extérieur. Par suite 
le vrai chemin qui conduit à l'unanimité, c'est le développement de la 
vie Intérieure. Sortir de Fégoïsme et vivre un peu pour autrui, voilà le 
moyen de rendre douces et de pénétrer de liberté les servitudes qui 
semblent nous enserrer. Voilà ce qu'on tente de faire comprendre et 
pratiquer, en se réunissant pour une action morale, qui n*est ni une 
religion nouvelle, ni une laïcisation de la vertu. Si l'on arrivait à élever 
si peu que ce soit le niveau des âmes, on n'aurait pas perdu sa vie éphé- 
mère. Mais une sèche analyse ne peut rendre le charme de cette causerie 
tour à tour émouvante et spirituelle dont les applaudissements de ras- 
semblée <yit souligné les mots heureux et acclamé la chaude péroraison. 

M. LE Président ofTre à l'orateur les remerciements deTauditoire dont 
les applaudissements disent assez combien il a été ému et charmé par 
les accents d'une parole si vibrante qui traduit à coup sûr les aspirations 
et les émotions d'une foule d'âmes jeunes et généreuses. {Applaudis- 
sements,) 

La séance est levée à 1 1 heures et quart. 



TROISIÈME SÉANCE GÉNÉRALE {l'' juin) 

Sommaire. — Présentation do membres. — Ouvrages offerts. — La vie ou- 
Triére à Beriin, par M. Edouard Fuster. ~ Le rôle social de l'enseignement 
populaire de la musique, par M. Albert Dupaione, inspecteur honoraire de 
llnstruction publique. 

A 8 h. 1/2 la séance est ouverte sous la présidence de M. Welgub, 
président de la Société d'Économie sociale, auprès duquel prennent 
place M. le vicomte de Meaux, MM. Jules Michel, Delaire, A. Ddpaignb et 

E. FCSTER. 

Le Secrétaire général propose au nom du Conseil l'admission des 
membres suivants : 



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62 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

M. le D'Le Sourd, présenté par MM. Glasson et Hudault ; 
M. Henri Decugis, présenté par MM. du Maroussem et Barrât; 
M. Caignart de Mah-ly, présenté par MM. Barrai et Delaire ; 
M. Lecaron, industriel, présenté par MM. Gh. Ganiier et Welche ; 
M. Armand Simonin, avocat, présenté par MM. Jarriaud et Delaire. 

M. LE Président prononce l'admission des membres présentés. 

Le Secrétaire général donne lecture dMne liste de présentation aux 
Unions de la paix sociale (v. la livraison précédente, p. 964). 

Le Secrétaire général ofTre au Congrès, de la part de leurs auteurs, 
deux études qui sont chacune la réunion d'articles parus dans la 
Réfcn^me sociale. Dans la première M. Pyfferoen étudie Berlin et ses insti- 
tutions admininistratives (in-8<>, 65 p.) ; dans la seconde M. Gibon raconte 
avec détails la grève de Carmaux (in-8«, 87 p.), et, avec la sagacité de sa 
haute expérience, met en regard de ces douloureux événements les 
moyens divers d'en conjurer les menactis et de maintenir l'harmonie 
dans les ateliers de travail. 

La parole est à M. Edouard Fuster. 

M. Edouard Fuster, tout en se défendant de vouloir faire un tableau 
triste de la vie ouvrière à Berlin, se propose de montrer comment la po- 
pulation berlinoise ne peut être que socialiste (1) et présente à la Société 
les principaux résultats de voyage et mission scientifique qu'il a accom- 
pli Tan dernier. 11 décrit une pittoresque fête de banlieue, afin de mon- 
trer l'élément bourgeois et joyeux du socialisme berlinois, puis le séjour 
qu'il a fait dans un hôpital populaire, où lui est apparue l'autre partie de 
la population, les prolétaires découragés et indifférents. M. Fuster nous 
décrit alors, rapidement l'histoire industrielle de Berlin, la statistique de 
sa colossale immigration , le caractère de ses nouveaux habitants inces- 
samment chassés et incessamment repris, l'exploitation de cette main- 
d'œuvre à bas prix par la grande industrie d'exportation, la constitution 
d'une véritable armée de réserve du travail, le travail des femmes et des 
enfants qui ruine la famille , le chômage, le taux nominal des salaires, 
puis leur taux réel, et le prix élevé des vivres., etc. L'analyse succincte de 
quelques budgets de ses voisins permet alors au conférencier d'étudier 
plus longuement Taffreuse crise du logement ouvrier, les spéculations de 
terrain, les défis portés à l'hygiène, etc., et toutes leurs conséquences, 
les maladies épidémiques, la phtisie du pauvre, la promiscuité désas- 
treuse des alcôves partagées à la craie, la désagiégation de la famille et 
la chute dans l'alcoolisme, la misère ou le crime. 

(i) Les dernières élections au Reichstag ont accusé, pour une période de 3 ans, 
une augmentation de 24,000 voix I 



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SÉANCES GÉNÉRALES. 6$ 

U suffit dès lors à M. Fuster d'indiquer les caractères les plus impor- 
tants et les plus mal connus à la fois des promesses et de l'organisation 
socialistes qui font face à cette dissociation. Le conférencier indique les- 
lacunes des œuvres dues à Tinitiative privée, Tinsuccès moral du socia- 
lisme d'État, rinertie ou l'attitude gouvernementale de TÉgiise, et, au 
contraire, les avantages corporatifs, politiques, éducatifs surtout, du 
socialisme berlinois. Il insiste sur ces derniers, et, citant des souvenirs 
personnels ou des extraits de brochures du parti, reconnaît que le so- 
cialisme a toute Fautorité d'une religion. 

M. Fuster conclut par un appel ému à tous ceux qui n'épousent aucune 
querelle, mais qui sont les travailleurs intellectuels ; il les conjure non 
seulement d'aller prendre chez le peuple des leçons de santé morale et 
de solidarité ou des exemples de vie lamentable causée par la seule mi- 
sère, mais encore de comprendre les besoins nouveaux des ouvriers,, 
politiques, éducatifs, religieux surtout, car ce n'est plus des œuvres, 
c'est un esprit nouveau qu*il faut créer, Tesprit de solidarité. 

M. LE Président remercie M. E. Fuster. Le tableau qu'il a tracé de la 
vie populaire allemande et des réunions d'ouvriers à Berlin est, dit-il, 
très mouvementé et très fidèle. M. Fuster a déployé un courage véritable 
en poussant les observations jusque dans les salles de l'hôpital où il a vu 
tant de misères bien faites pour attrister. 11 reconnaît lui-même que la 
nuance dominante de son tableau est un peu sombre. Mais ce qu'il nous a 
dit n'est pas à coup sûr tout ce qu'il a observé, et nous espérons qu'une 
prochaine étude pourra nous montrer des aperçus qui prendront sous 
sa parole ou sa plume un charme plus rassurant. 

M. A. DuPAiGNE a la parole sur le rôle social de renseignement populaire 
de la musique. Il y a, dit-il, une lacune grave dans notre éducation fran- 
çaise (qui, en général, n'attache pas assez d'importance aux éléments, 
aux bons commencements) : c'est celle de l'enseignement de la musique 
vocale. Proscrit dans l'enseignement secondaire, il n'existe qu'à l'état de 
rare exception dans l'enseignement primaire, quoique rendu partout 
obligatoire parla loi de 1886. Le « clavier » et le u piston )> ont tué la 
musique en France. Nous sommes devenus une nation qui ne chante plus. 
Notre amour de l'art en est réduit à écouter et à payer (mieux qu'ailleurs) 
les « musiciens )» de profession. Les peuples qui nous entourent au 
N. et à TE., au contraire, comprennent l'importance sociale du chant 
populaire. Ils nous reprochent la « grossièreté » des manifestations 
publiques, des chants populaires dans nos églises, dans nos ateliers,. 
dans nos casernes, etc. 

Le conférencier,dans quelques récits anecdotiques, a montré comment 
la Suisse, où l'enseignement primaire est si prospère depuis un demi- 
siècle, nous donne l'exemple à cet égard : familles ouvrières revenant 



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64 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

du travail le soir; enfants en promenade (sans maîtres); soldats au repos 
ù lu caserne ; groupes de buveurs à la brasserie, s'unissent pour chanter 
en chœur, à plusieurs parties, très agréablement, les chants que tout le 
monde sait par cœur, pour les avoir appris à Técole; et ces chants sont 
1res beaux, très artistiques, signés des plus illustres noms, tant pour les 
paroles que pour la musique. Le secret est celui-ci : tous les professeurs 
et instituteurs de la jeunesse, sans exception, sont « musiciens ». C'est 
une sévère exigence de leur profession. Gomme marque de bonne et 
complète éducation, la musique et le chant représentent, chez tous ces 
peuples, exactement ce qu'est chez nous Torthographe, autre connais- 
sance a de luxe », que nous avons rendue générale, aussitôt queTopinion 
publique et les règlements universitaires y ont mis de la sévérité. Sans 
vouloir faire de tort à l'orthographe, le conférencier est d'avis que sa 
rivale la musique a un rôle social plus important. Elle est d'un plus fré- 
quent usage, et surtout sa culture générale a des conséquences autre- 
ment sérieuses auxpoints de vuemoral, religieux, éducatif, ouvrier,mili- 
taire môme. Elle est un puissant moyen d'attrait, d'affection même, dans 
récole et dans la famille, un élément de discipline, d'entrain ou de 
solennité dans toute association, dans toute réunion, enfin partout et 
mieux que tout, elle est un gage d'union sociale. 

En France, il faut avouer que les bons professeurs manquent encore... 
Or, en toute éducation, le succès final dépend avant tout des commen- 
cements. Les bonnes méthodes ne manquent pas. Et pour preuve, le con- 
férencier cite les succès rapides et évidents de la méthode Weber en Suisse, 
des Sociétés romc-so/-/Vien Angleterre et en Ecosse, de la méthode Galin et 
Chevé en France, en Belgique et ailleurs. Nos « artistes » professionnels 
sont d'excellents professeurs de rhétorique, mais non d'alphabet. Qu'ils 
laissent celui-ci aux instituteurs, habitués aux difficultés de tous les 
débuts, de tous les « éléments » eu éducation. Et pour ceux-ci (et pour 
les mères de famille, qui sont toutes des institutrices), demandons que 
l'opinion publique, qui doit précéder les règlements universitaires, 
exige d'eux un peu moins d'orthographe (l'Académie est en train de nous 
la simplifier), mais beaucoup plus de musique (de la vraie, pas de la 
mécanique), de la bonne musique de chant choral et de chant populaire. 
Ainsi disparaîtra bien vite cette « grossièreté » cruellement reprochée, 
ainsi nous mériterons de nouveau le renom de nation « bien élevée ». 

M. LE Présu)Ent remercie M. Dupaigne de cette conférence pleine de 
fins aperçus et riche de conséquences pratiques. Tout le monde, en effet, 
après l'avoir entendue, comprend l'importance de l'enseignement popu- 
laire de la musique pour occuper les récréations de la jeunesse, rap- 
procher et distraire les hommes, élever les cœurs par le sentiment au 
beau et servir ainsi ta paix sociale. 

La séance est levée à 11 heures. 

J. A. DES ROTOURS ET PaLT. DuBOST, 

Sect*étaires de la Société d'Economie sociale. 



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"^•^ 



RÉUNIONS DE TRAVAIL 



(1) 



PREMIÈRE RÉUNION (30 mai) ''K 



LES ASSOCIATIONS PROFESSIONNELLES ET LES PHYSIOCRATES AU XVIII' SIÈCLE 
LA GILOE OES MÉTIERS ET NÉGOCES DE LOUVAIN 

La séance est ouverte à 9 heures du matin sous la présidence de M. Hu- 
bert- Valleroux, et la parole est donnée à M. A. des Cilleuls, chef de 
division à la préfecture de la Seine. 

M. A. DES Cilleuls communique un mémoire sur les associations pro- 
fessionnelles et les physiocrates au xyiii» siècle. Colbert, par l'édit de 
mars i673, avait fait en sorte que tous ceux qui voudraient embrasser Té- 
tât de marchand ou artisan, dans les villes, dussent former des groupes 
corporatifs soumis à une discipline sévère, par la réglementation du 
pouvoir et TinspecUon des maîtres. Mais en retour des prérogatives à 
elles accordées, les jurandes étaient obligées d'obtenir des lettres 
patentes, dont la remise emportait des droits élevéa de chancellerie ; 
néanmoins le Parlement de Paris, dont la compétence territoriale 
embrassait 32 départements actuels, tint avec rigueur la main à celte 
formalité; sa jurisprudence eut ainsi pour effet de limiter les entraves 
qu'on avait voulu introduire dans le droit d'embrasser une profession. 

En même temps que ce résultat inattendu se produisait, le conseil des 
finances, depuis la mort de Louis XIV, devenait hostile au système des 
agrégations obligatoires pour Tindustrie et le commerce ; ses tendances 
s'accentuèrent encore, au fur et à mesure que IMcole des physiocrates 
prit de rinfluence sur les esprits éclairés. Voulant réagir aveuglément 
contre les idées de tutelle des métiers, Quesnay et ses disciples prê- 
chèrent la ruine de toutes les associations, qu'ils jugeaient inconciliables 
avec la liberté individuelle des travailleurs : Bigot de Sainte-Croix et 
Turgot, notamment, se prononcèrent avec véhémence dans ce sens; on 
fut conduit à l'abolition des jurandes et maîtrises, aussitôt rétablies que 
supprimées, mais avec des tempéraments sensibles. 

(1) La Réfonne sociale ne publie dans le compte rendu général que les procôs- 
rerbanx des séances ; elle donnera in extenso dans ses livraisons successives 
les mémoires et les principales discussions auxquelles ils ont donné lieu. 

(2) Les réunions de travail se tiennent dans les salles de la Bibliothèque de la 
Société d'Économie sociale. 

La Rép. Soc, !•' jttiUet 1893. 3« sér., t. VI (t. XXVI col.^, 5. 



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6t» RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

I.e Parlement, après avoir, sans le soupçonner, aidé à la ruine des 
communautés professionnelles et cherché en vain à éviter leur perte, en 
demandant qu'on les réformât, s'en prit aux associations ouvrières et les 
bannit sans pitié. Il était réservé à la Constituante,qui comptait dans ses 
rangs de nombreux disciples des physiocrates et quelques-uns des dis- 
ciples immédiats de Quesnay, comme Dupont de Nemours, de sévir, 
tout ensemble, contre les corps officiels de métiers et contre les sociétés 
de fait formées entre compagnons. M. Gabriel Alix a soutenu le con- 
traire î M. des Cilleuls s'attache à réfuter cette opinion, en s'appuyant 
sur des textes irréfragables; il montré les dangers d'une législation 
prohibitive à Tégard du groupement d'inténHs solidaires et déplore 
qu'on ait ainsi engendré Thabitude des pactes secrets, cimentés par la 
violence et qui compromettent l'avenir avec les avantages de la liberté 
d'association. 11 fait appel, en terminant, à tous les gens de bien, pour 
que leur initiative empêcha les rêveurs et les ambitieux d'usurper le 
me'rite d'idées fécondes, susceptibles d'être compromises par de nui- 
sibles exagérations. 

M, LE Président remercie le rapporteur et ouvre la discussion. M. A. 
Baueai:, correspondant de l'Institut, fait remarquer que la corporation 
au xviii* siècle est devenue exclusivement patronale, tandis qu'au moyen 
âge et jusqu'à la Renaissance elle avait été une association de patrons et 
d'ouvriers. M. des Cilleuls ajoute qu'en effet, à partir de François I*' les 
corporations sont devenues patronales ; c'est une conséquence de la véna- 
lité des charges qui fut étendue aux titres de maîtres, aussi bien qu'aux 
ofOces des finances et de la magistrature. En outre, comme sur les 
autres offices, la royauté percevait des droits casuels par suite de leur 
confirmation au titulaire à chaque nouvel avènement, ce qui eut pour 
résultat d'en faire augmenter le nombre d'une façon disproportionnée. 
On crée même de nouveaux brevets de maître à chaque avènement et 
ils doivent être achetés avant ceux des corporations. C'est pour mettre 
fin à ces abus, et par une mesure trop radicale que la Révolution prohiba 
les associations ouvrières, sans avoir égard à la liberté qui doit être le 
fondement de toute association. Répondant à une question relative à 
l'opportunité du rétablissement des corporations, M, des Cilleuls dit que 
la tendance actuelle se porte plutôt vers les syndicats professionnels, et 
on a le regret de constater le manque de conciliation qui pousse les 
ouvriers à préférer les syndicats ouvriers aux syndicats mixtes (patrons 
et ouvriers). C'est là un terrain sur lequel il y a de nombreux efforts à 
faire pour déterminer entre patrons et ouvriers un esprit de conciliation 
qui ne pe^ être que profîtable aux uns et aux autres. 

M. Brants, professeur à l'Université de Louvain, envoie sur li Giidc 



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RÉrNIONS DE TRAVAIL : LA GILDE DES MÉTIERS DE LOUVAIN. 67 

des métiers et des négoces de cette ville, un rapport qui est lu par M. H. 
de France. Cette Gilde fut organisée en 1885, dans un esprit à la fois 
démocratique et chrétien, pour faciliter les rapports entre le capital et 
le travail ; ce fut dans des conditions d'autant plus favorables qu'il s'agis- 
sait de petites industries où la dififérence entre patrons et ouvriers est 
moins sensible. Elle réunit principalement les industries du bâtiment : 
bois, maçonnerie, chacune se subdivisant en groupes de 15 ou 20 
ouvriers. L'assistance aux assemblées est obligatoire et les maîtres doi- 
vent à la fois prêter un serment très étendu et faire un chef-d'œuvre; il 
en résulte une espèce de certificat moral qui est déjà très apprécié par 
le public. 1^ Gilde, bien que n'ayant pas d'individualité juridique, se dis- 
tingue par le groupement aussi multiple que varié des institutions de 
bienfaisance qui lui sont annexées : 1® des habitations ouvrières, qui 
restent chacune la propriété de la Société jusqu'au paiement du prix 
(2,500 fr.) par le locataire ; 2» Caisse d'épargne, Société d'épargne pour 
achat de valeurs à lots ; 3« Banque populaire ; actions de 200 francs par 
versements de 5 francs; facilités de paiement par chèque; 4* Société de 
secours mutuels; 5*> Section de boulangerie par les boulangers membres 
de la Gilde, qui, pour éviter la création d'une boulangerie coopérative, 
consentent à fournir les membres à des prix très réduits; &* Enseigne*- 
ment professionnel gratuit, cours faits par des étudiants; 7o Bourse de 
travail ; 8<» Bibliothèque; 9* Bureau de consultation et d'arbitrage ; 10* 1ns»- 
titutions de délassement et de relèvement moral. 

M. A. Del.\ire fait passer sous les yeux de l'assemblée une photogra- 
phie jointe au mémoire et donnant une vue pittoresque du bâtiment où 
siègent les institutions de la Gilde. Il ajoute que M. Brants a tenu à 
s'adjoindre, pour la rédaction du mémoire qui vient d'être lu, 
deux de ses élèves, membres de la conférence d'économie sociale de 
l'Université, MM. Romain Moyersoen et Edouard Crahay. — M. Poultel, 
professeur à l'École des sciences politiques et sociales de Louvain, ré- 
pondant à diverses questions, notamment sur les rapports entre les 
classes aisées et les ouvriers de la corporation, dit qu'il y a des mem- 
bres protecteurs qui ont une part dans la direction de la Gilde, parti- 
culièrement de ses diverses institutions, ou bien qui s'intéressent, non 
pas officiellement mais en fait aux ouvriers en s'adressant à eux pour 
les travaux qu'ils ont à faire faire. — M. l'abbé Lorrain signale une insti- 
tution analogue à Rome où, à la tête de chaque groupe, se trouve une 
personne notable qui en prend la direction effective; de même à 
Bourges il y a une association de patrons et ouvriers et différentes insti- 
tutions de bienfaisance, mais malheureusement isolées et privées de la 
force de groupement qui est le principal caractère de la Gilde. — Quant 
à Tattitude du reste de la population, M. Poullet reconnaît, en répoose 



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68 RÉUNION ANNUELLE, COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

à MM. MiKLASGHEwsRi et Delbet, quUl y a platôt une opposition, mais qui 
résulte des divisions politiques et religieuses : l'institution est traitée de 
cléricale, mais au moins une bonne moitié de la ville de Louvain lui est 
favorable. Spécialement la section de la boulangerie a été faite pour 
tenir en échec la boulangerie socialiste qui a de nombreux adhérents, et 
les patrons ont préféré pour ce motif se rallier à la Gilde en ne conser- 
vant qu'un très petit bénéfice. Toutefois ce service est celui qui deman- 
derait le plus de réformes. En somme il n'y a pas de polémique dans 
la presse sociale au sujet de la Gilde, et particulièrement, dans les der- 
nières élections, elle est restée inactive tout en demandant la représen- 
tation des intérêts. 

M. LE Président résume Tétat de la question des associations en ces 
termes : La corporation est une société formée au moyen âge, assurant 
un monopole à l'exercice d'un métier, spéciale à une ville, ayant cet 
avantage de conserver une clientèle assurée. Elle a disparu soit légale- 
ment en France en 1789, soit de fait en Angleterre, et elle est devenue 
inconciliable avec Tétat de la civilisation actuelle. Il faudrait pour la 
faire renaître interrompre les communications, fermer le marché étran- 
ger et diminuer le goût et les habitudes de bien-être répandues dans 
toutes les classes. En Angleterre, il n'y a que le nom qui subsiste grâce 
aux habitudes conservatrices, car, en fait, cette institution contraire aux 
intérêts économiques a disparu d'elle-même. Ce qui en est la forme 
actuelle, ce sont les associations professionnelles. Elles sont utiles 
comme contrepoids à la situation prépondérante de FÉtat ; il doit y 
avoir, à côté des individus périssables, des groupes perpétuant Tesprit 
de tradition, ayant des ressources et une vitalité propres. « On doit pour 
y arriver réclamer pour elles la liberté d'exister et déposséder », c'est ce 
qui fait leur force aux États-Unis et en Angleterre. Et, avant tout, il faut 
bannir l'esprit d'oppression venant soit des monopoles,soitde8 individus, 
et souhaiter que les syndicats ouvriers s'inspirant de ces principes de 
liberté deviennent, comme les syndicats agricoles, une œuvre utile et 
juste, au lieu de rester ce qu'ils ont été trop souvent jusqu'ici, un ins- 
ment d'oppression vis-à-vis de la liberté du travail. 

Le secrétaire, 
Jules Chorat. 



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RÉUNIONS DE TRAVAIL : LA PHILOSOPHIE MORALE. 69 



DEUXIÈME REUNIOiN (30 mai) 

LA LI6UE POUR LE RELCVEMENT DE LA MORALITÉ PUBLIQUE 
U PHILOSOPHIE MORALE ET LA RÉFORME SOCIALE 

A 8 h. 1/2 du soir, la séance est ouverte sous la présidence de M. HENav 
JoLT, doyen honoraire de faculté. 

M. Raoul Allier, professeur à la Faculté de théologie protestante de 
Paris, présente en termes éloquents une communication qui peut se 
résumer ainsi : 

La Ligue française de la moralité puhlique a été fondée en 1883. Elle 
coidprend des hommes de tous les partis politiques, philosophiques et 
religieux. Primitivement, elle luttait contre le régime de la réglementa* 
tion de la déhanche et bornait ses efforts à cette lutte. En 1887, compre- 
nant que le système attaqué reposait sur certains préjugés consacrés par 
les mœurs et la législation, elle élargit son programme et se mit à 
dénoncer les articles du Gode qui proclament implicitement l'infériorité 
de la femme et Tirresponsabilité de Thomme. Elle commença aussi, dès 
lors, à signaler aux pouvoirs publics les dangers causés par le dévelop- 
pement de la pornographie. Actuellement, elle attend le vote par la 
Chambre des députés d'une proposition de loi tendant à assurer à la 
femme mariée la possession de son salaire ou l'entretien 'auquel elle a 
droit. Elle a pour organe le Relèvement social dont les bureaux sont à 
Saint-Étienne, 89, rue de' la Richelandière. Le comité de Paris est pré- 
sidé par M. Gaufrés, ancien conseiller municipal. 

M. LE Président félicite M. Allier et fait distribuer aux membres pré- 
sents le projet de loi dont il vient d'être parlé. M. le baron Denys Gochin, 
membre du conseil municipal, et M. Louis Sautter appuient fortement 
de leurs observations les considérations présentées par M. Allier. 

La parole est donnée ensuite à M. Gardair sur La philosophie morale el 
la réforme sociale. 

M. Gardair développe cette pensée : les bases morales de la réforme 
sociale étant aujourd'hui ébranlées par le scepticisme philosophique, une 
philosophie morale, solidement établie, est nécessaire pour restaurer ou 
fortifier les habitudes d'esprit qu'exige la réforme pratique de la société. 
U montre que F. Le Play a jeté dans ses ouvrages quelques aperçus favo- 
rables à l'étude rationnelle des problèmes intellectuels et moraux, mais 
que cependant le caractère principal de sa méthode est de rechercher 
dans l'histoire et dans la vie actuelle des peuples prospères la preuve 



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70 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRilL. 

expérimentale de la nécessité de la croyance à Dieu, au libre arbitre, à 
la loi morale et à la vie future pour assurer la paix sociale et le bonheur 
des peuples. M. Gardair pense que cette méthode doit être complétée 
par une étude directe de la psychologie, de la métaphysique et de la 
morale naturelle : à son avis il ne suffit pas de faire voir que jusqu'à 
présent les nations n'ont été prospères qu'en mettant en pratique les 
préceptes du Décalogue ; il faut, pour convaincre et moraliser nos con- 
temporains, démontrer directement que ces préceptes sont la vérité 
môme et s'imposent par conséquent à l'obéissance de tous les hommes 
dans Pavenir comme dans le passé et le présent. M. Gardair termine en 
donnant le plan sommaire des études philosophiques qu'il propose pour 
résoudre les questions de doctrine posées de notre temps et constituer 
une psychologie, une métaphysique et une morale à la fois tradition- 
nelles et rationnelles « d'où rayonnerait une lumière directrice sur toute 
l'économie sociale et politique. » 

M. LE Présioent résume la communication de M. Gardair qui, dans la 
première partie, critique la méthode de Le Play comme insuffisante en 
face des négations qui s'attaquent aujourd'hui, au nom de la science, à 
ces notions morales que Le Play considérait comme hors de discus- 
sion, et qui dans la seconde partie propose d'en compléter les études par 
les recherches de la métaphysique. — M. le baron Denys Cochin pense 
qu'en parlant des tendances déterministes de la science il faut distin> 
guer entre ce qui était il y a trente ans et ce qui est aujourd'hui ; le 
déterminisme appliqué aux phénomènes moraux n*est plus guère en 
faveur, sauf peut-être dans des assemblées qui ne sont pas scientifiques. 
— M. Gardair croit que le renouveau idéaliste est bien faiDle encore et il 
voudrait le fortifier par une solide métaphysique. — M. Delaire répond 
aux critiques adressées par l'orateur â la méthode expérimentale qu'il 
considère comme incomplète. Le Play n'a pas abordé l'examen des pro- 
blèmes métaphysiques que les hommes agitent depuis Torigine de l'his- 
toire; son but était tout autre : il voulait, dans le domaine des faits 
sociaux, ramener à des opinions communes les hommes divisés par des 
idées à priori. Pour cela il a fait appel à l'expérience et à l'observation, à 
la méthode scientifique. En effet, tandis que la méthode des philosoplies, 
sans doute par la difficulté de Tobjet de leurs études, n'a pas encore 
réussi depuis le commencement du monde à créer entre eux le plus petit 
corps de doctrines communes, la méthode scientifique accroît sans cesse 
le trésor des vérités indiscutées et de leurs prodigieuses applications. 
C'est donc à elle qu'il faut recourir, toutes les fois que cela est possible, 
pour unir les esprits par des démonstrations décisives et accessibles à 
tous. — M. DoMBT DE VoRGEs, ministre plénipotentiaire, rend hommage 
k la puissance démonstrative des écrits de Le Play, mais il pense que les 



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RÉUiXIONS DE TRAVAIL : LBS CKUVRES PRIVÉES A GENÈVE. 71 

conclusions de Texpérience scientifique seront toujours insuftisantes 
pour dominer les passions et régler la conduite de chacun ; mais elles 
sont excellentes pour créer un mouvement d'opinion publique, et c'est là 
ce qu'a cherché Le Play. — M- Tabbé Ackermann montre avec netteté 
qu'il n'y a pas désaccord de méthode mais diversité de but. Le Play 
s'appuie sur l'observation pour démontrer les conséquences de la pra- 
tique ou de la violation de la loi morale, non pour démontrer la loi elle- 
même. Ainsi définie, sa méthode est la meilleure, et d'autant plus utile 
que de tout temps, avec Platon comme avec Rousseau, on a voulu cons- 
truire la science sociale à priori. Quant au devoir, d'après sa nature 
absolue, il comporte une démonstration métaphysique. — M. le Président 
se rallie aux obser\'ations de M, l'abbé Ackermann et les confirme de sa 
parole autorisée. 

Le secrt'taire^ 
Pierre Lk Play. 



TROISIÈME REUNION (31 mai) 

LES ŒUVRES DE L'INITIATIVE PRIVÉE A GENÈVE 
LES RÉCENTS PROGRÉS OU SOCIALISME EN ALLEMAGNE 

La séance est ouverte à 9 heures du matin sous la présidence de 
M. Glasson, de l'Institut. 

M. Marin fait sur les œuvres de l'initiative privée à Genève une com- 
munication pleine de renseignements pratiques et précis. Genève, a-t-il 
dit, offre une preuve remarquable de là puissance de l'initiative privée. 
Cette ville a résolu les problèmes les plus ingrats de l'assistance. Elle 
procure à bon marché (avec 50 % d'économie sur l'ordinaire) et confor- 
mément à l'hygiène, le vêtement, le vivre, le rafraîchissement, le blan- 
chissage. 1^ consommateur échappe ainsi à la misère, car ou bien il 
fait des économies ou bien il évite de souffrir faute du nécessaire, sui- 
vant l'abondance des ressources dont il dispose. Le consommateur lutte 
dans des conditions particulièrement favorables pour conquérir une 
meilleure place au soleil ou pour conserver la place qu'il y occupe. 
L'initiative genevoise imprime à ses œuvres un caractère original. Le mot 
d'aumône, le mot d'ouvrier lui sont étrangers. Elle ouvre au public, 
auberge, restaurant, café, lavoir, sans reconnaître pauvre ni riche. Elle 
pourvoit qui veut de ce qui est nécessaire, en se contentant du bénéfice 
pécuniaire le plus restreint, en estimant au-dessus des gros dividendes 



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72 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

l'ordre qui règne dans la cité quand la principale cause de la 
misère, Texploi talion du consommateur par l'intermédiaire, est évitée. 
En terminant, M. Marin insiste avec des détails très intéressants sur 
deux exemples caractéristiques : le lavoir public et l'auberge de famille. 
C'est en 1854 qu'en présence des graves inconvénients qu'entraîne pour 
la famille ouvrière le lavage du linge dans la chambre même, des per- 
sonnes bienfaisantes ont fondé, après divers tâtonnements, le lavoir 
public avec les machines et les installations les plus perfectionnées, ce 
qui permet un blanchissage plus économique et plus rapide que partout 
ailleurs. Ce n'est pas une œuvre de pure charité : on paye et le capital 
reçoit un revenu de 4 %; l'intervention constante des bienfaiteurs et d'une 
diaconie voisine assure une direction morale et religieuse. Ce sont les 
mêmes principes (pas d'aumône, petit paiement, faible revenu du 
capital, le vrai dividende étant moral) qui ont présidé à l'organisa- 
tion de Tauberge de famille et du Home, destiné spécialement aux 
jeunes filles (1). 

M. Glasson remercie vivement M. Marin pour sa communication si 
pleine d'enseignements pratiques. — M. Jules Michel demande si dans 
le lavoir public genevois les blanchisseuses ne chasseront pas peu à 
peu les particuliers. A Pari«, les blanchisseuses professionnelles ont 
chassé des lavoirs publics les ménagères en occupant la presque totalité 
des places. Elles ont d'ailleurs transformé ces établissements en de véri- 
tables centres de démoralisation. — M. Marin. A Genève, dans la 
répartition des places, les ménagères ont toujours la préférence ; 
d'ailleurs les personnes charitables qui ont créé l'institution exercent 
continuellement une surveillance personnelle très active et rendent de 
semblables résultats impossibles. — M. Jules Michel remercie M. Marin 
d'avoir fourni d'aussi précieux renseignements sur ce sujet. C*«st une 
très sérieuse question. A Paris, les lavoirs publics sont un vrai danger 
moral, et une œuvre comme celle de Genève serait fort à recommander 
au dévouement de l'initiative privée. 

M. Blondel a voulu montrer quelle était, au lendemain de la dissolu- 
tion du Reichstag, la force du parti socialiste. Après avoir brièvement 
rappelé les premiers progrès de cette doctrine si inquiétante, il insiste 
sur les théories développées dans les derniers congrès de Berlin, d'Er^ 
furt et de Halle. Comparé à l'ancien programme de Gotha, le programme 
nouveau est bien plus radical : le socialisme mitigé de Lassalle a cédé 
devant la doctrine nettement collectiviste de K. Marx et de F. Engels. 

(1) Pour plus do détails, voir 1 ouvrage que M. Marin fait paraître sous ce 
titre : Coup cTceil sur les œuvres de IHnitialive privée à Genève; Paris, Ouil- 
laumin, in-18. 



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RÉUTaONS DE TRAVAIL : LES PROOliÉS DU SDCIAUSME EN ALLEMAGNE. .73 

On repousse maintenant le socialisme d'État, qui n'est, dit-on, qu'un 
Jeurre ; et surtout on affirme énergiquement le caractère international 
du socialisme qui prêche la guerre, non pas entre les nations, mais entre 
les classes, et qui poursuit une véritable unité de discipline et de foi, 
M. Blondel indique ensuite les divers modes de propagande de la doc- 
trine : il montre d'abord l'influence de la presse qu'on cherche à faire 
pénétrer dans les campagnes, puis ceJle des conférences qu'on multi- 
plie de plus en plus. L'attirail pompeux sous lequel on présente aux 
ouvriers la doctrine socialiste semble la rendre irrésistible. On préconisé 
les associations professionnelles, où les ouvriers, suivant le mot de Be- 
bel, doivent être formés à la guerre sociale et à la lutte des classes. Le 
théâtre et le roman sont devenus aussi des instruments de propagande 
très dangereux. On a enfin créé à Berlin en 1891 une école de hautes 
études socialistes qui compte de nombreux adeptes. 

Tout en repoussant énergiquement le socialisme en tant que doctrine, 
M. Blondel estime que la question sociale n'est ni une question d'esto- 
mac ni une maladie passagère qui s'en ira comme elle est venue. Les 
scandales financiers ont, en Allemagne comme en France, troublé pro- 
fondément les esprits. Certaines fortunes ont été trop rapidement ga- 
gnées, il yasurtout trop de gens ayant, grùce à la richesse, une situation 
sociale qui n'est en rapport ni avec leur intelligence, ni avec leur travail, 
ni avec leur mérite. Mais ce n'est pas dans le socialisme d'État, cher aux 
professeurs des Universités allemandes, qu'il faut chercher un remède« 
A cette conception dangereuse qui menace d'accroître indéfiniment le 
rôle de l'État, sans apaiser la haine des classes les unes contre les autres, 
il faut préférer les efforts désintéressés de l'initiative privée, qui n'em- 
pêcheront peut-être pas toutes les violences, mais qui serviront beau* 
coup mieux la cause de la paix sociale. 

M. Hubert-Vallkroux demande quelles sont les ressources matérielles 
du parti socialiste allemand et quelle est son organisation. — M. Blondel 
répond que les ressources sont les cotisations volontaires et les dons 
des socialistes riches. Quant à l'organisation, c'est tous les ans un Con- 
grès où l'on élabore un programme d'action internationale. Prochaine- 
ment il y aura un Congrès des étudiants socialistes et internationalistes. 
— M. Hubert-Valleroux voudrait savoir s'il n'existe pas en Allemagne 
quelque chose d'analogue à l'organisation anglaise, c'est-à-dire des grou- 
pes locaux et un comité central. — M. Blondel croit difficile de donner 
une réponse très précise. Les membres des comités sont élus par accla- 
mation. Le socialisme allemand a une sorte de directeur principal, c'est 
aujourd'hui M. Liebknecht. — M. Hubert- Valle roux demande si le co- 
mité central donne des ordres pour les élections. — M. Blondel ne le 
croit pas. En terminant, il signale la remarquable brochure deM.Richter 



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74 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

traduite par notre confrère M. Villard Où mùne le socialisme. C'est, sous la 
forme d'une touchante histoire d'ouvrier, une réfutation pleine de bon 
sens et d'esprit des utopies socialistes. On ne saurait assez la répandre, il 
faudrait qu'elle fiH entre toutes les mains (1). — M. Duvergier dk 
flAUUANNE voudrait (fu'un membre de la Société d'économiejsociale entre- 
prît de faire pour la France une brochure analogue dont le fond et les 
détails se rapporteraient à notre pays. — M. le D^'Delbet fait observer que 
M. iUoudel parait ne pas avoir indiqué les conclusions nécessaires, c'est- 
à-dire les mesures pratiques à prendre contre l'envahissement du so- 
cialisme. Il semble qu'en face de l'immense organisation internationale 
socialiste, il n'y ait pas une organisation efficace opposée. — M. Blondel 
dit qu'il y aurait là toute une autre conférence à faire. Le sujet était 
déjà bien vaste aujourd'hui, et le conférencier n'a pu qu'indiquer d'un 
mot, sinon le remède, au moins le sens dans lequel il faut agir: ne pas 
recourir à l'État et développer l'initiative privée. — M. Glasson 
exprime le désir que M. Blondel donne une semblable conférence dans 
la session prochaine. Sa haute compétence et le talent dont il vient de 
faire preuve le désignent mieux que personne pour accomplir cette 
tâche, qui sera le complément de son rapport actuel. 

La séance est levée à 11 h. i/2. 

Le secrétaire, 

Paul Lagarde. 



QUATRIÈME RÉUNION (1" juin) 

UNE FAMILLE RURALE SOUS L'ANCIEN RÉGIME (1550-1840). — UNE IMITATION 
ANGLAISE DE L'ORGANISATION FAMILIALE CHINOISE : LE MAJOR POORE Et LES 
VILLAGES OU WILTSHIRE. 

La séance est ouverte à 9 heures du matin, sous la présidence de 
M. Jules Michel, vice-président de la Société d'Économie sociale. 

M. André Tandoxnet donne lecture de son mémoire sur une famille 
rurale du Poitou sous Tancien régime (1550-1840). Dans cette étude 
patiemment et richement documentée, l'orateur s'attache à nous mon- 
trer, par rhistoire d'une famille du Poitou, pendant trois siècles, l'uti- 
lité dt^s petites juridictions féodales locales et de la propriété foncière, 
pour l'élévation sociale progressive des basses classes. Il nous montre 
comment les Mérigeau, à force de travail et d'économie, de petits et 
humbles cultivateurs devinrent peu à peu notaires, procureurs, procu- 
reurs (iscaux et même sénéchaux. Leur système était fort simple : tra- 

(1) Paris, Lcsoudier, 1 fr. 50. 



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RÉI'NIONS DE TRAVAIJ- .* UN BSSAI d'oRGANISATION FAMIUALE. 75 

vaiilerle plus possible, cumuler de petites fonctions locales et placer en 
terres les petites économies ainsi réalisées. Par cet exemple choisi entre 
mille, il est facile de voir combien cet ancien régime dont on a tant 
médit, fournissait de moyens de s'élever dans Téchelle sociale aux 
familles laborieuses, si basse que fut leur origine. Le régime successoral 
avant 1789 aidait à ce résultat en favorisant la stabilité des familles et la 
conservation de leurs patrimoines. Au contraire, la division des héritages 
prescrite par le Code civil provoque soit la stérilité des unions, soit la 
désertion des campagnes, puisque les familles nombreuses ne trouvent 
plus une base V\xe et durable dans la transmission du bien paternel. 

M. Babeau demande si les différentes générations de la famille Méri- 
geau ont eu de nombreux enfants. — M. Tandonnet répond affirmative- 
ment et montre comment, grâce à l'accroissement continu de la fortune, 
ils se fixaient presque tous dans le pays. Les filles étaient en majorité : 
au moment de leur mariage, elles renonçaient par contrat à la succes- 
sion paternelle. Le patrimoine de la famille passait donc de génération 
en génération sans subir d'amoindrissement. — M. Cheysson fait remar- 
quer que les capitaux détournés des placements mobiliers par la baisse 
du taux de l'intérêt, et éloignés de l'industrie par les lois ouvrières, 
rinstabilité douanière et les menaces du socialisme, tendent actuelle- 
ment à refluer vers Fagriculture qui peut et doit devenir le plus fruc- 
tueux des métiers, du jour où Ton employé ra les procédés nécessaires. 
— M. Ta>'do.\.\et fait remarquer toutefois que le mouvement d'émigra- 
tion vers la ville qui se produit parmi les familles des petits proprié- 
taires se perpétuera, car elles n'ont point d'argent et ne peuvent faire de 
placements dans l'agriculture. Les capitaux qui se placeront ainsi vien- 
dront des villes. — M. le Président fait ressortir la similitude du régime 
familial des anciens Poitevins, des Basques et des Suisses. Actuellement, 
dans le canton de Vaud, les filles renoncent par contrat de mariage à la 
succession paternelle. D'autre part, le nombre des fonctions publiques 
est beaucoup plus considérable qu'en France, mais ces fonctions sont 
exercées et cumulées par les petits propriétaires, vivant dans leurs 
terres. Il en résulte une grande stabilité de la famille. 

M. Eugène Simon, ancien consul de France, dont le beau livre sur la 
Cité chinoise est connu de tous, lit. avec l'aide de M. Boyenval, un cu- 
rieux mémoire sur un essai de restauration familiale en Angleterre. Il 
commence par rappeler le tableau qu'il a fait de la famille dans la 
Cité chinoise. 11 en décrit la constitution et les diverses fonctions. Natu- 
rellement, dit-il, rexpériencé que poursuit le major Poore dans le 
comté de Wiltshire est encore bien loin d'une pareille organisation. 
Commencée, il y a peine trois ans, elle ne paraîtra sans doute ni convain- 



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76 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

cante, ni même bien avancée. Mais il faut considérer les difficultés 
auxquelles on se heurte, les éléments avec lesquels il faut agir. La 
famille an^^'laise, dans le peuple, est en poussière. De cette poussière 
d'individus, créer des familles, réelles, consanguines, fortement assises 
sur la terro, autour d*un foyer commun, créer des entités morales et des 
unités sociales, voilà le problème. Nul doute qu'avec la méthode 
employée, le major Poore, aidé de ses fils, ne le mène à bonne fin. Déjà, 
grâce à quelques circonstances favorables, les habitants de Winterslow 
possèdent un champ suffisant à édifier leur foyer, et quelques-uns ont 
pu acheter un terrain assez grand pour les faire vivre. Des groupes com- 
posés de dix familles simples se sont formés, se réunissent et s*admi- 
nistrent eux-mêmes, sous la présidence de délégués élus. Enfin, les 
résultats de cette expérience, si incomplète qu'elle soit, sont déjà telle- 
ment salisfaisants, qu'elle s'étend à Theure quUl est à onze villages du 
comlé, soit à 726 familles d'un chiffre total de 4,000 habitants. 

M. CiiEYssoN se demande si une parcelle d'un acre acquise par une 
famille suffit à la faire vivre dans le Wiltshire. — M, Simon répond que les 
familles ne possédant qu'un acre exercent un métier dont le produit 
subvient en partie aux dépenses du ménage. — M. Delbet cite dans la 
Marne une commune où le système* du major Poore a été vaguement 
mis en pratique. Les biens communaux avaient été répartis entre les 
habitants et livrés à leur exploitation. Ce procédé a produit d^excellents 
résultats ati point de vue de la stcibilité. Le mouvement d'émigration 
que Ton a eu à constater dans la Marne ne s'est pas fait sentir dans 
cette commune. — M, Boyenval fait remarquer que, dans le Nord et le 
Pas-de-Calais, d'assez grandes étendues couvertes de marais avaient été 
laissées à la jouissance des familles en 1777. Plus de 3,000 hectares ont 
été ainsi assainis et mis en culture ; ces terrains ont acquis actuelle- 
ment une très grande valeur. — M. Hubert- Valleroux montre combien 
les dispositions du Code civil sont contraires à la propriété familiale. 
Elles favorisent en effet la propriété individuelle. Il n'en est pas de 
même aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne. — M. E. Simon de- 
mande s'il ne serait pas possible d'étendre en France les communaux. 
— M, CuEvssoN répond qu'en Angleterre les communes peuvent acheter 
des biens qu'elles loueront ensuite à des familles avec faculté pour les 
locataires de se rendre propriétaire de ces biens par le payement d'un 
certain nombre d'annuités. Ceci n'existe pas en France. — M. le Pré- 
sident, après réchange de quelques observations, résume la discussion 
et remercie les rapporteurs. 

La séance est levée à 11 heures un quart. 

Le secrétaire, 

A. VOiLARO. 



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RÉUNIONS DE TRAVAIL : LES SALAIRES ET LA DURÉE DU TRAVAIL. 77 



CINQUIÈME RÉUNION (2 juin) 

LES SALAIRES ET LA DURÉE DU TRAVAIL DANS LES INDUSTRIES DU DÉPARTEMENT 
DE LA SEINE, D'APRÈS L'ENQUÊTE DE L'OFFICE DU TRAVAIL. 

La séance est ouverte à 9 heures du matin, sous la présidence de 
M. Glasson. La parole est donnée à M/ À. Fontaine, ingénieur des mines. 

M. A. Fontaine débute par l'exposé de la méthode suivie par l'Office 
du Travail dans son enquête générale sur les salaires et la durée du tra- 
vail dans l'induslrie française, et qui peut se caractériser ainsi : a Lès 
chiffres qui doivent figurer dans le compte rendu sont contrôlés par des 
sommes globales, relatives à une période d'une année, telles qu'elles 
existent sur les livres de l'industriel. Les délégués de l'Office du Travail 
ont mission de présenter eux-mêmes et d'expliquer le questionnaire aux 
industriels de bonne volonté qui consentent à fournir les indications 
demandées, de faire directement les vérifications nécessaires, de rem- 
placer par des établissements similaires ceux de la liste à eux remise et 
arrêtée d'après un plan général embrassant l'ensemble du territoire, 
dans lesquels l'enquête n'aurait pu avoir lieu. » 

Le conférencier montre ensuite que des établissements contenant le 
quart au moins des ouvriers [de grande et moyenne industrie de la Seine 
ont fourni de véritables monographies. 

En ce qui concerne la durée du travail journalier, après en avoir 
décrit la variété suivant les saisons et les industries, il montre qu'elle 
est normalement et le plus habituellement de iO heures. En passant, il 
indique que le repos du dimanche est très général dans la grande 
et moyenne industrie, ;sauf pour les ouvriers du bâtiment, des trans- 
ports, de quelques industries chimiques, et le personnel des usines à feu 
continu. 

La stabilité du personnel ouvrier est ensuite [l'objet d'une analyse 
d'ensemble, qui met en lumière ce fait que la misère de certains 
milieux ouvriers tient généralement moins au taux même des salaires 
payés qu'aux chômages que comporte l'excès des bras disponibles, et 
aux variations du chiffre de l'effectif d'une même usine au cours d'une 
année. 

. Après un rapide exposé du travail aux pièces et du travail à l'heure, 
et des salaires payés aux principales spécialités d'ouvriers employés 
dans la grande et la moyenne industrie, le conférencier résume la 
situation au point de vue des amendes, des gratifications, de la partiel- 



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78 KÉINION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

pation aux bénéfices et enfin des institutions de prévoyance créées en 
faveur du personnel ouvrier. 11 termine en constatant que l'assurance se 
répand de plus en plus dans les établissements qui comportent « un 
risque professionnel » élevé. 

M. LE Président, après ce remarquable exposé, ouvre la discussion 
générale. M. Hubert- Va lleroux signale quelques exemples de grande 
industrie émigrant en province et insiste sur la nécessité de connaître 
non seulement les salaires mais les chômages. M. Ghëyssox voudrait que 
rOffice du Travail étudiât la progression historique des salaires, le budget 
<les dépenses de l'ouvrier et enfin la statistique des professions. M. A. 
Fontaine explique que les renseignements recueillis par TOffice du Tra- 
vail répondront en partie à ces divers désirs. Quant aux professions dont 
M. Huhkrt-Valleroux rappelle la diversité et la mobilité, mais dont 
M.Cheys^on réclame la statistique comme absolument nécessaire, M. A. 
Fontaine reconnaît que le recensement en serait désirable, mais il ne le 
croit pas indispensable, même pour Tétude des assurances en cas d'acci- 
dents, et critique quelques-unes des statistiques professionnelles faites à 
l'étranger. MM. Jules Muuiel et Gl.vsson ajoutent diverses observations 
sur le déplacement des industries de Paris en province, sur les avantages 
moraux que présente cette émigration, sur les causes matérielles qui la 
facilitent ou Tarrêtent, sur les inconvénients qu'elle peut entraîner pour 
les industries accessoires de la famille ouvrière, etc. 

M. Delaire résume une communication que M. Henry Higgs vient de 
faire à la Société royale de statistique de Londres sur les monographies 
-de familles et las budgets ouvriers. L'auteur rappelle d'abord ce qui s'est 
fait autrefois en ce genre en Angleterre et montre que rien n*approcbe 
-comme exactitude et précision des monographies de familles de Le Play. 
Il rend à notre fondateur un hommage auquel Téminent professeur 
Marshall s'associe chaleureusement. Ensuite M. Higgs analyse les 
recherches récentes sur les budgets ouvriers, faites soit par le Board of 
TradCy soit par VEconomic Club, et il termine en montrant la nécessité de 
multiplier partout ces études locales, en utilisant le concours d'un grand 
nombre d'observateurs. Un appendice joint au mémoire reproduit des 
budgets d'ouvriers anglais de 1787 et 1797, d'autres empruntés à Le Play, 
•et quelques-uns dressés récemment et encore inédits. 

Le secrétaire^ 

Roger Roux, avocal. 



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RÉUNIONS DE TRAVAIL l LES SYNDICATS AGRICOLES. 



7î) 



SIXIÈME RÉUNION (3 juin) 

LES SYNDICATS AGRICOLES ET LEURS SECTIONS PAROISSIALES. — LES RÉCENTS 
PROGRÈS DE LA COOPÉRATION DE CONSOMMATION ET DE PRODUCTION DANS 
LES INDUSTRIES AGRICOLES. 

La séance est ouverte à 2 heures et demie sous la présidence de 
M. W'elghe, président de la Société d'Économie sociale, auprès duquel 
prend place l'honorable M. Chapleau, lieutenant-gouverneur de la pro- 
nnce de Québec, ainsi que M. Henri Joly, doyen honoraire de faculté. 

M. LE pRÉsu>ENT souhaitc la bienvenue à M. Chapleau en rappelant la 
part considérable qu'il prend depuis de longues années déjà à la haute 
direction du gouvernement de la Puissance du Canada et de la province 
de Québec. 

M. Chaplbau rappelle en termes émus les liens qui encore aujourd'hui 
unissent le Canada à la mère patrie. Malgré le changement de régime et 
la séparation politique, le souvenir de la France reste vivace chez les 
Canadiens. De nombreuses afUnitës tenant à la communauté de race, de 
religion et de langage attachent toujours les uns aux autres Français et 
Canadiens. Il y a au Canada une branche des Unions qui peut prendre 
les développements les plus grands, car le terrain est fertile et bien pré- 
paré pour les œuvres de paix sociale. L'orateur regrette que sa santé un 
peu éprouvée ne lui permette pas de prendre part aux travaux et aux 
réunions du Congrès, mais il forme des vœux pour la prospérité de 
l'œuvre sociale fondée par Le Play et il termine en remerciant chaleu- 
reusement le Congrès de son accueil bienveillant. [Applaudissements.) 

M. NicoLLE a la parole sur les syndicats agricoles et leurs sections 
paroissiales. Il constate d'abord que dans beaucoup de régions il y a 
des syndicats officiels ou demi-officiels, dirigés par le professeur dépar- 
temental ou par le personnel des comices. Ceux-là ne s'occupent que des 
intérêts matériels et sont en somme peu prospères, du moins dans 
rOuest. Avec le syndicat de l'Anjou, on s'est proposé surtout le but mo- 
ral et social, et on a pris comme idée directrice l'idée religieuse. Comme 
la paroisse est chez nous une unité bien plus vivante que la commune, 
et surtout que le canton, nous nous sommes arrêtés à la forme de syn- 
dicats départementaux, avec sections paroissiales. Pour les organiser, 
tantôt e*est un propriétaire qui syndique ses fermiers, tantôt les inté- 
ressés s'unissent d'eux-mêmes, tantôt nous iatervenons pour susciter 
un noaveaa groupe. Les presbytères ayant presque tous des btens 
ruraux,, le c«ré fait en géoéralàce tilre partie du syndicat où son 



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80 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

influence morale s'exerce utilement.Après avoir rappelé tous les services 
divers des syndicats, et notamment les renseignements et renseigne- 
ment, M. Nicolle montre qu'il a fallu d'abord avoir un Bulletin mensuel 
donnant les avis généraux et en outre un Bulletin hebdomadaire qui 
compte maintenant 3,000 abonnés sur les 6,000 syndiqués. Ceux-ci se 
répartissent entre une cinquantaine de sections paroissiales, et dis- 
posent de 20 ou 25 dépôts dans lesquels les syndiqués trouvent immé- 
diatement ce que le syndicat peut leur fournir. Pour la vente des pro- 
duits et le crédit agricole, les syndicats sont moins avancés ; cependant 
ils commencent à fournir engrais, bétail et semences à crédit, après 
renseignements fournis par la section paroissiale et caution donnée par 
les voisins. C'est là la difficulté et la nécessité du crédit mutuel, qui est 
le seul possible, et c'est seulement à en encourager les débuts, toujours 
pénibles,q[ue devraient être employés les 2 millions votés par la Chambre 
pour l'organisation du crédit agricole. 

M. LE Président, en félicitant M. Nicolle, est heureux de constater l'ac- 
cord entre les idées qui viennent d'être présentées et celles que lui- 
même a toujours soutenues. A la vérité dans l'Est et dans bien d'autres 
régions, l'état des esprit ne permettrait pas de mettre en avant les préoc- 
cupations morales et religieuses. Ce qui a fait réussir dans l'Anjou eût 
fait échouer là; on a dû partir uniquement des considérations d'intérêt: 
on s'est associé en vue du bon marché ; mais, à mesure que la confiance 
s'établit, les influences morales reprennent leur rôle. Il y a même à Paris 
un syndicat de jardiniers qui ressemble aux anciennes confréries. Pour 
l'achat le progrès a été rapide ; pour la vente les difficultés sont bien 
plus grandes; il faut faire l'éducation commerciale des syndiqués et 
leur persuader que la production doit se conformer aux exigences de la 
consommation. Pour le crédit, M. Nicolle, Fa fort bien dit, le prix de 
l'argent ne doit pas être décrété par le gouvernement et il faut se garder 
de créer une Banque centrale, coûteuse et compliquée. Le crédit agricole 
doit être local afin qu'on se connaisse, il doit être mérité. Il ne faut pas 
oublier les illusions inspirées par le Crédit foncier qui devait mettre fin 
à l'usure rurale et qui n'a presque pas servi à l'agriculture. La loi 
de 188i a ses dangers et ses avantages : il faudrait qu'elle fût appliquée 
dans sa lettre et son esprit, n'admettant dans le syndicat que des pro- 
fessionnels et excluant les meneurs ; protégeant la liberté de tous, syn- 
diqués ou non-syndiqués. C'est en agissant ainsi qu'on avancera sans 
recul dans la voie des sages libertés. 

M. FouGEhoussE a la parole sur les progrès de l'association agricole de 
production. L'association de production, dit-il, a fait dans l'agriculture 
des progrès considérables qui sont, en général, ignorés malgré leur 



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*UP" 1 



RÉCXIOXS DE TRAVAIL ; LES RÉCENTS PROGRÈS DE LA COOPÉRATION* 8t 

importance. Elle se manifeste sous trois formes, saivant qu'elle yise le 
battage de grains, la fabrication de beurre ou la distillerie. Passant 
rapidement sur le battage, M. Fougerousse insiste sur les beurreries coo- 
pératives. Leur centre principal est aux Jimites communes des quatre 
départements de la Charente, de la Charente-Inférieure, des Deux- 
Sèvres et de la Vendée. Elles y sont au nombre de 58. Ces sociétés ont 
été constituées chacune par un emprunt de 30 à 50,000 francs que les 
fondateurs ont souscrit et qui est remboursé sur les bénéfices. Elles n'ont, 
en réalité, pas de capital social. Le lait fourni par tous les adhérents 
ressort au prix moyen de 12 centimes, y compris la valeur du petit lait 
qui est rendu à chaque sociétaire. Le beurre est transporté à Paris et 
vendu sur le carreau des Halles. Le département de l'Aisne est un autre 
centre de beurreries coopératives. C'est M. le comte Caffarelli qui en a été 
le promoteur. Il a fondé celle de Leschelle qui est très prospère. Là il y a 
un capital social formé par des actions que les sociétaires ont souscrites. 
Ces sociétés joignent à la fabrication du beurre l'élevage des porcs. Le. 
prix du lait y ressort à près de 13 centimes y compris le bénéfice résultant 
de la porcherie. La quantité de lait nécessaire pour produire un kilo de 
beurre y est de 23 litres 70 ; elle ne s'élève qu'à 21 litres 50 dans la Sain- 
tonge. Les distilleries coopératives sont constituées principalement par 
les paysans cultivant la betterave. Elles ont payé la betterave de 2 francs 
à 2 fr. 50 plus cher que les distilleries agricoles et ont fourni un divi- 
dende de 7 J! etde 9% depuis 1892. Cette catégorie d'associations est 
encore peu répandue, mais plusieurs sociétés de ce genre sont en voie 
de formation. 

(L'association agricole de production a pour effet principal d'améliorer 
la situation des paysans les plus pauvres, de ceux qui tiraient le moins 
bon parti de leurs produits. D'autre part, ellfi défend la production 
contre les fraudes que le commerçant continue d'introduire dans les pro- 
duits agricoles. A ce titre, elle servira à relever l'exportation française 
que les falsifications commerciales ont si fortement diminuée. 

M. LE Président, après quelques observations échangées entre les 
membres présents, fait ressortir en peu de mots tout l'intérêt pratique 
des exemples trop peu connus de coopération de production que M. Fou- 
gerousse vient de signaler. 

M. LE Lieutenant-Gouverneur Chapleau félicite rivement les deux 
rapporteurs, en signalant le grand essor que prennent au Canada les 
syndicats et les coopérations agricoles sous Timpulsion du gouverne- 
ment provincial. 

L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée à 4 h. 1/2. 

Le secrétaire, 
Henri Degugis. 



W^^^^^^^^^^««W^^»»W<M<W»^%«VW»»W»*<»MM» 



L% Rip. Soc, 1« juillet 1893. 3« Sér., t. VI (t. XXVI col.), 6. 



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♦442 RElNiON A.NMKLLK : <:oMÏ»TK HEMK r.KNKBAL. 



SEPTIEME REUNION (i jtin. 



UNE NOOVELLE CAUSE DE OESTRUCTIOli DES FAMILLES-SOUCHES PYRÉNÉENNES. 
DE LA SUPPRESSION DES BUREAUX DE PLACEMEUT. 

La séance est ourerte à 9 heures sons la pré^dence de M. (iLvssoN, dt* 
l'fnstitut, auprès duquel prennent place M. Henri Dkkert, inaire du 
VI'' arrondissement, et MM. W«i.<;he, Jules Mhîrel et A. Delatre. 

M. LotJis Batcam; s'occupe d*nne nouvelle cause de destruction poul- 
ies familles-souches pyrénéennes. Lorsqu'ini cadet «allait adventice »daiis 
une maison, en ffualîté d'époux de l'héritière, il apportait une dot infuse 
dans le patrimoine et qui servait à désintéresser les cadets. La coutume 
avait toutefois prévu les caprices probables des maris que leurs femmes 
n'avantageaient pas et statué dans sa sagesse qu'ils ne senûont rem- 
boursés de cette dot qu'au bout de Tan du décès de rhérilière. En 
allait-il de même sous le Gode? Les tribunaux le pensèrent et refusèrent 
aux gendres adventices le droit de procéder par voie d'exécution en les 
obligeant à suivre la voie (Vaction, Mais il intervint, à la date du 3 dé- 
cembre 1888, un jugement du tribunal d'Orthez qui, renversant Tordre de 
choses respecté comme usage, décidait par des motifs juridiques qu'en 
ce cas on pouvait procéder par voie d'exécution. Il est aisé d'envisager 
la perturbation que cette pratique nouvelle allait jeter dans les familles 
des Pyrénées, Aussi bien des praticiens ont-ils résisté courageusement 
en maintenant qu'on ne peut agir que par voie d'action. Cependant il est 
à craindre que leur résistance ne se heurte contre la rigueur du €ode 
civil. Dès lors les notaires devraient, conformément au principe de liberté 
écrit dans l'article 1387 du Code civil, insérer en leurs contrats de mariage 
une convention par laquelle la dot ne serait restituable que dans un 
délai stipulé entre parties. 

M. LE Président fait ressortir la valeur juridique de ce travail, qui 
complète sur un point le mémoire présenté l'an dernier au Congrès 
par M. Batcave. 11 félicite en même temps l'auteur dont les belles et 
savantes études ont été récemment couronnées par TAcadémie de légis- 
lation de Toulouse. 

L'ordr« -du jour appelle ensuite la question de la suppression des 
bureaux de placement. 



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RÉUNIONS DE TRAVAIL : LA SCPPRESSIOIf DES BORE AUX D£ PLACEMENT. 83 

M. Vanlaer, après avoir rappelé l'origine et le passé des bureaux de 
placement — le Bureau <radr€sse et de rencontre, fondé par Tbéo^raste 
Renaudot, les placeurs-fonctionnaires du premier Empire, le (décret 
de 1852, —expose les griefs qu'on met à leur charge : une multitude 
d*e»croi)uenes et d^abus de confiance, qui sont plutôt le fait des agences 
clandestines que des bureaux autorisés; des manœuvres déloyales k 
l'effet d*augmenter les déplacements et par suite de ce faire aller le com- 
merce », qui ont le tort de n'être point prouvées ; l'élévation des tarifs et 
rimperfection du système, contre lesquelles les placeurs ne peuvent 
mais... etc. Les successeurs qu'on propose de donner aux bureaux de 
placement seraient-ils meilleurs? Au contraire, répond le rapporteur : 
au placement par les municipalités que propose une commission parle- 
mentaire, il manquera l'aiguillon de l'intérêt ; monopolisé par les syn- 
dicats, le placement deriendrait entre leurs mains une arme de despo- 
tisme... Pour préparer l'avenir qui est obscur, le plus sage serait peut- 
être de rendre la liberté à l'industrie du placement, en même temps que, 
pour sauvegarder le présent, on ferait la surveillance plus vigilante et la 
répression plus sévère. 

M. Henry Depert, maire du Vl« arrondissement, prend la parole après 
le rapport de M. Vai^laër et donne de très intéressants détails sur les 
bureaux municipaux de placement gratuit et sur l'Union d'assistance par 
le travail du Marché Saint-Germain (1). Loin de prétendre exercer un 
monopole, les bureaux municipaux entendent rester en concurrence 
avec les syndicats professionnels et los bureaux prives, afin d'être un 
frein pour tous les abus possibles. Celui du VI* arrondissement fonc- 
tionne depuis janvier 1889, d'abord sous la même forme qne les bureaux 
privés mais à titre gratuit, ensuite depuis deux ans sous forme de 
cadres-affiches annonçant partout les offres d'emploi. En quatre ans il a 
satisfait par le placement direct à 40 % des demandes et à 92 % des 
offres, et cela sans aucun frais pour les patrons ou les ouvriers. En 
comptant en outre les placements résultant des cadres-affiches, on 
atteint un total d'environ 16,000 personnes. D'autre part, l'Union d'as- 
sistance par le travail sur 1000 assistés temporairement en a placé 60 %. 
Une entente aisée à établir entre les divers arrondissements, auxquels 
presque toujours correspond une spécialité — ici les gens de maison, là 
les mécaniciens, ailleurs les relieurs, etc.. — pourrait décupler l'effet 
utile des institutions qui viennent d'être signalées. 

(i) La commomcation de M. H. Defert sera publiée in extenso avec le rapport 
de M. Vanlaëp dans l'une des prochaines livraisons de la Réfoiine sociale. Sur 
rUnion d'assistance du XVI« arrondissement, V. la Réf. soc. du 1" juillet 189i, 
page 69. 



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84 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

M. LE Président remercie M. Vanlaër de son travail si précis et si judi- 
cieux, et offre à M. H. Defert les félicitations de la Société pour ses utiles 
créations. Il insiste sur les heureux effets de la concurrence pour arrêter 
les abus et sur les devoirs des municipalités vis-à-vis de leurs adminis- 
trés. — M. Vanlaer fait remarquer que les résultats obtenus au VI® ar- 
rondissement par le bureau de placement municipal sont tout à fait 
spéciaux; c'est d'ailleurs une organisation qui fonctionne à la manière 
des bureaux privés, sauf la gratuité qui lui est particulière. On ne sau- 
rait en faire un modèle à imposer aux autres municipalités, et les résul- 
tats obtenus sont surtout dus au grand dévouement de M. Defert qu'on 
ne peut se flatter de rencontrer partout au même degré. — M. Welche 
se rallie au rapport de M . Vanlaër : on ne peut créer administrativement 
des bureaux qui, pour fonctionner ainsi, ont besoin d'avoir à leur tête un 
homme de cœur, au dévouement infatigable. Quelles que soient les qua- 
lités des conseillers municipaux et des maires, on ne peut compter par- 
tout sur un semblable dévouement. — M. A. Fontaine, chef de section à 
l'Office du travail, dit qu'en effet il faudrait trouver un régime de liberté 
sans licence, mais là est la difficulté. Dans l'industrie du placement, cela 
suppose une réglementation, c*est'à-dire quelque chose d'analogue au 
décret de 1852. 11 faut d'ailleurs constater que ce décret ne prévoit pas 
le monopole de fait qui s'est établi depuis par la limitation du nombre 
des autorisations données. — M. Welche ajoute que la pire chose 
serait le monopole aux mains des syndicats : les patrons seraient à leur 
entière merci et risqueraient d'être boycottés ; les ouvriers deviendraient 
de leur côté de véritables esclaves, ne pouvant plus avoir d'autre volonté 
que celle du syndicat qui pourrait à son gré leur donner ou leur retirer 
le travail, c'est-à-dire le pain. 

M. Glasson, président, après quelques paroles résumant les travaux de 
la session et exprimant les meilleurs vœux pour l'année prochaine, pro- 
nonce la clôture du Congrès de 1893. 

Le secrétairey 
Caignabtde Mailly. 



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VISITES INDUSTRIELLES ET SOCIALES 



I. — L'UNION CHRÉTIENNE DES JEUNES GENS DE PARIS. 



1 



(30 mai) J 

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\ 

M. Alfred André, président de la Société immobilière â qui appartient .'-^ 

lebel hôtel où se trouve TUnion chrétienne (rue de Trévise, 14), reçoit les # 

visiteurs et leur expose l'historique de cette œuvre. L'institution a été :': 

fondée sur le modèle de celles de TAmérique, qui sont très prospères. J- 

L'immeuble a coûté 800,000 fr., unmillionmême, dont la moitié a été c 

fournie par un généreux donateur américain, M. James Stokes, en Thon- 
neur de l'aide apportée à sa patrie par le général Lafayette. Le reste a été 
formé par des dons particuliers. 

M. Buscarlef, président du comité de TUnion, explique le côté moral 
de l'œuvre qui a voulu éviter aux jeunes gens arrivant à Paris et s'y * 

trouvant sans famille les fréquentations dangereuses qu'ils ne manque- ^ 

raient pas d'avoir ; c'est une œuvre non de relèvement, mais de préser- 
vation sociale; tout nouveau venu est accueilli par des membres spécia- ^ 
lement désignés à cet efTet qui le présentent aux autres, de sorte que 
jamais un arrivant ne reste isolé. L'œuvre est surtout composée de pro- 
testants, mais il s'y trouxe des catholiques. Les réceptions vont en 
augmentant ; il y en a eu 40 en un mois et l'immeuble est suffisant pour 
1000 jeunes gens, qui y trouvent réuni tout le confort désirable : au 
soos-sol, piscine, douches, jeux de boule ; au rez-de-chaussée, salle de ; 
gymnastique, grande salle de conférences, vestiaire; au premier, salle de I 
lecture, de concert, à côté du secrétariat ; plus haut, des salles de confé- i 
rences, de cours de langues vivantes, chant, etc. ; tout en haut, quelques ! 
chambres où on loge des jeunes gens, avec une très grande salle de res- 
taurant. La dépense d'entretien par an est de 55 à 60,000 francs. La coti- 
sation est de i 2 ou de 24 francs par an, suivant la participation plus ou 
moins complète aux avantages de l'Union. 

Le but que l'on s'était proposé était de réunir des jeunes gens de 
conditions sociales différentes, et d'arriver en les groupant à les faire 
se connaître et s'estimer; par suite de la situation même de l'immeuble 
dans un quartier commerçant, ce sont surtout les jeunes employés qui 
sont venus, et des employés des professions et des nations les plus 
diverses, l'Union chrétienne étant ouverte à tous pourvu qu'ils aient des 
sentiments moraux ; et on peut reconnaître que, sur ce point de leur 



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86 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

programme, les directeurs de rUnion ont parfaitement réussi. Des con- 
férences, soit spéciales à quelque corps de métier, soit générales sur les 
questions d'actualité, sont faites plusieurs fois par mois et, en voyant le 
nombre et Tattention des auditeurs,on peut se rendre compte de Fintérêt 
que tous y prennent. Les exercices en plein air ne sont pas négligés : 
tous les dimanches des excursions sont organisées aux environs de Paris, 
et les divers sports y sont fort à la mode, car on tient beaucoup à forti- 
fier le corps en même temps que Tesprit. A tous ces avantages matériels 
et moraux fournis par TUnion aux jeunes gens qu'elle patronne, s'ajoute 
enûn la recherche du travail pour ceux qui se trouvent sans place. 

Tout semble promettre, on le voit, à cette intéressante institution de 
bienfaisants résultats. On ne peut que souhaiter quVAle se développe, 
soit par le nombre croissant de ses membres, soit par des imitations 
nombreuses dans nos grandes villes, et que par une généreuse émulation 
avec les cercles et les patronages catholiques elle produise dans le 
milieu où elle opère les heureux fruits qu'on est en droit d'en attendre. 



II. — L'OFFICE CENTRAL DES INSTITUTIONS CHARITABLES. 
L'HOSPITALITÉ DU TRAVAIL ET LA MAISON DE TRAVAIL. 

(Fondation Laubespin) 

(30 mai) 

Comme le Congrès Tavaitjait l'année précédente, il s'est rendu, après 
sa visite à l'Union chrétienne, à l'avenue de Versailles pour assister à 
rA&semblée générale de l'Office central des institutions charitables, et 
s'assurer 4es progrès faits par ces oeuvres annexes, l'Hospitalité du tra- 
vail, la Maison de travail, la première pour femmes, et la seconde pour 
hommes inoccupés. Nous n'analyserons pas ici les rapports ou discours 
de MM. le marquis de Vogué, Léon Lefébure, Georges Picot : on les trou- 
vera plus loin, à la suite du compte rendu du Congrès, dans les Annales 
de la charité et de la prévoyance. 

Quant aux ateliers, nous avons pu nous rendre compte que l'œuvre est 
bien en pleine prospérité; i20 à 130 femmes y sont continuellement 
ooe!:q>ées dans la blanchisserie de l'avenue de Versailles, 52, sous la 
surveillance des Sœurs de Notre-Dame du Calvaire dont le zèle est au- 
dessttft de tout éloge. 

Dans la Maison, de travail, rue Félicien -David, 33, les hommes, occupés 
à des travaux de menuiserie, confection de tables, bancs, armoires en 



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VISITES SOCIALES : ÉTABUSSBMEIVTS PHILANTHROPIQUES. 87 

bets blanc et autres objets, sous la direction de quelques ouvriers habiles, 
gagnent 2 francs par jour; ils ont un jour de sortie pour aller chercher 
de TouTrage et Toeuvre s'emploie par tous les moyens à leur procurer 
ùBe situation. 

EïïOn, au 54, avenue de Versailles, une œuvre a été fondée pour les 
mères de famille : dans un atelier on les prépare à des travaux faciles de 
confection ; elles emportent ensuite la matière première chez elles et 
rapportent le produit fabriqué, recevant en retour un salaire de fr . 75 
à I fr. 50 pour un travail fait au foyer domestique. 



m. — ÉTABLISSEMENTS DE LA SOCIÉTÉ PHILANTHRWIQUE t DIS-^ 
PENSAIRE POUR ENFANTS DE LA RUE JEAN- MARIE JÉGO ; ASILE 
DE NUIT POUR FEMMES ET ENFANTS DE LA RUE SAINT -JACQUES; 
FOURNEAU ÉCONOMIQUE. 

(31 mai) 

Le dispensaire pour enfants de la rue Jean-Marie Jégo, 4 (maison 
Edouard André), a été fondé avec 400,000 francs, produits de la vente de 
bijoux de famille légués à M. Edouard André avec aiïectatîon à la mort 
do légataire à une œuvre charitable. M.. Edouard André préféra réaliser 
de son vivant le vœu du testateur et le dispensaire fut fondé : il est 
aujourd'hui en pleine prospérité, et malheureusement c'est à peine sTî 
peut suffire aux demandes. L'installation se compose d'un rez-de^ 
chaussée divisé- en salles d'attente, chambre de consultation où ua 
médecin vient trois fois par semaine donner ses soins aux enfants du 
quartier, deux sœurs de chanté dans une salle voisine ^font tes panse- 
ments prescrits. Le reste du bâtiment est affecté à une salle de bains oJ2( 
tous les jours trente enfants au moins viennent suivre le traitement 
hydrothérapique prescrit par le docteur, et où, ce qui est aussi très pré^ 
cieux, les mères de famille viennent pratiquement apprendre à soigner 
leurs enfants. Nous emportons la meilleure impression de cette visite où 
nous avons pu remarquer qu'avec un petit établissement, des crédits 
bien employés, on peut faire le plus grand bien aux malheureux. 

Au 253 de la rue Saint-Jacques (maison Emile Thomas), nous visitons 
Tasile de nuit pour femmes. M. le prince d'Arenberg, président de la 
Société philanthropique, aidé de M. G. Nast, vice-président, et de 
Mme Homy, la directrice de Tasile, nous fait les honneurs de cette 
hiaison qui a été établie d*abord dans un local loué à VAssistance 



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88 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

publique, puis devenu propriété de la Société philanthropique qui Ta 
aujourd'hui absolument transformé en l^agrandissant. M. le prince 
d'Arenberg, que l'on a pu à bon droit appeler prince de la charité tant 
son zèle pour toutes ces œuvres est infatigable, nous fait l'historique de 
la maison ; longtemps on avait hésité à fonder un asile de nuit pour 
femmes, par crainte de le voir envahir par des femmes qui n'y auraient 
eu aucun droit; mais, après Pessai loyal qui en avait été fait, on avait 
vite reconnu que si on voulait bien laisser considérer Tasile comme une 
sorte de garni à la nuit, la police qui surveille les logis meublés suffirait 
à écarter les gens sans aveu que l'on voulait éviter. 

L'asile de nuit s^est complété en admettant aussi les enfants; un dis- 
pensaire pour adultes a été adjoint, et les résultats dépassent toute espé- 
rance, car le bien qui est fait dans le quartier ne saurait s'apprécier. 
Péniblement émue des souffrances des femmes enceintes sans travail, 
sans asile et ne pouvant encore être admises à la Maternité, la Société a 
ouvert pour elles un asile-dortoir, elles restent à l'asile jusqu^à leur 
admission à l'hôpital, et pendant ce laps de temps, elles peuvent rétablir 
leur santé ébranlée ; le jour, elles sont occupées au raccommodage des 
vieux effets qui sont donnés à la Société philanthropique et qui, une fois 
réparés, peuvent être distribués avec plus de proût aux malheureux. 
C'est ainsi que, l'an dernier, cet asile a permis à 175 femmes d'attendre 
leur admission à la Maternité et elles ont ainsi occupé 4,512 journées. 

Un fourneau économique est joint à l'établissement, et il ne manque 
pas <ie clients. Les ouvriers au matin, en se rendant à leur ouvrage, 
aiment à s'y arrêter, les uns pour prendre une soupe, les autres un bol 
de café ; à midi, et d'ailleurs à toutes les heures où le guichet est ouvert, 
quantité d'ouvriers viennent acheter des portions de légumes, viandes, 
pain, boisson : ils y trouvent à la fois qualité et bon marché et ils 
reviennent volontiers. 

La directrice de l'asile de nuit, Mme Horny, pour laquelle nous ne 
pouvons que relater les félicitations que lui adressait M. le prince d'Aren- 
berg, a eu l'heureuse idée de chercher à placer les nombreuses femmes 
qui venaient demander un abri temporaire rue Saint- Jacques. Ce bureau 
de placement d'un genre spécial jouit de la plus grande faveur dans le 
quartier, et Mme Horny nous disait qu'elle pouvait à peine suffire aux 
demandes parce qu'elle avait à cœur de ne placer que des personnes dont 
elle pouvait répondre et qu'elle ne pouvait que difficilement avoir des 
renseignements exacts. Nous visitons ensuite l'établissement, nous sommes 
émerveillés de la propreté et de l'ordre qui régnent partout; pendant les 
dernières épidémies qui ont sévi dans Paris, on n'a jamais eu à eu 
signaler un cas à la rue Saint-Jacques : c'est un exemple des plus pro^ 
bants de l'hygiène qui est observée, non seulement dans l'habitation 



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VISITES SOCIALES : l'uSINE DE PARFUMERIE GELLÉ. 89 

mais aussi chez les personnes qui sont les hôtes des refuges ; avant de 
prendre possession du lit qui leur est attribué, elles doivent se soumettre 
à une douche, faire désinfecter leurs vêtements, de façon à éviter toute 
contamination (une salie spéciale est réservée aux femmes dont on peut 
redouter la malpropreté). L'établissement de ce refuge répondait à un 
véritable besoin : permettre à des malheureuses de trouver un refuge 
pendant trois nuits et quelquefois une dizaine de jour^, était une œuvre 
que la charité bien comprise devait entreprendre. 



IV. — L'USINE DE PARFUMERIE GELLÉ ET LECARON, A LEVALLOIS 

(l"*' juin) 

M. Lecaron et ses deux (lis nous font très aimablement les honneurs 
de leur usine, et ils nous la montrent dans tous ses détails : les ateliers 
de fabrication de la pâte à savon, la même pour tous, quel que soit le 
prix, l'essence seule augmentant les frais et nécessitant un prix plus ou 
moins élevé ; nous voyons ensuite Tatelier du malaxage, de mise en cou- 
leur, d'estampage, d*empaquetage des savons. Beaucoup s'arrêtent pour 
examiner la méthode d'insufflation de Tair qui permet de fabriquer les 
savons légers pour bains, et le pilonage des pâtes de savon qui leur 
donne des tons nacrés. 

Nous passons ensuite aux ateliers de parfumerie. La maison occupe un 
nombreux personnel féminin, pour la mise en flacon des odeurs, la 
décoration, l'empaquetage de ces petits objets de toilette, odeurs 
diverses, pommades, cosmétiques, poudres de toutes sortes : elle rafflne 
ou distille une partie de ses parfums et ce n'est pas une des moindres 
curiosités que ces grands alambics où se fabriquent ces essences déli- 
cates qui font la renommée d'une maison. 

Mais ce que nous remarquons, c'est non seulement Tordre et la pro- 
preté qui régnent dans tous ces ateliers, c'est surtout le calme et le con- 
tentement des ouvriers. Rien de cet air affairé du travailleur aux pièces, 
qui n'espère obtenir un salaire convenable que s'il a pu produire beau- 
coup, et qui cherche toujours à augmenter son gain, même aux dépens 
de sa santé : c'est que MM. Gellé et Lecaron n'ont que des ouvriers et 
ouvrières à la journée ; les ouvrières commencent à 2 francs, 2 fr. 75 et 
arrivent bientôt à 3 francs, 3 fr. 75 par jour, quelques-unes à 4 francs, 
4 fr. 50; les ouvriers gagnent de 5 francs à 7 francs par jour ; le travail a 
lieu toute Tannée sans interruption, sans surmenage ; les ouvriers sont 



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W RÉLNIOK ANNUELLE ; COMPTE TlENDU (itlNÉRAL. 

sûrs de leurs patrons camme les patrons sont certains d^avoir autewr 
d'eux un persoimei dévoué; les pJaces dans les ateliers de la mai ses 
(îelLé sont très recherchées et il se produit rarement dés vacances^ car 
ceux qui sont occupés dans la maison y restent depuis leur jeunesse 
jusqu'à leur vieillesse : les ouvriers ayant 12. et iy ans de présefi«et à 
l'usine sont très nombreux et Jteaucoup en oQt davantage. C'est le vrai et 
fécond patronage qui, sans institutions spéciales^ maintient des rapports 
traditionnels de confiance et d'affection entre les générations d'ouvriers 
et les ^vénérations de patrons. (V. ci-dessus le rapport de M. A\'elche). 

M, Welche a tenu à présenter aux membres du congrès un ouvrier 
qui travaille dans la maison depuis 40 ans; nous apprenons qu'il 
avait été proposé pour le prix que décerne tous les ans la Société d'Écor- 
nomie sociale, il n'a été écarté que par suite de l'ancienneté plus 
grande encore de son concurrent ; mais les bravos et les poignées de 
mains que lui donnent les membres du congrès témoignent à ce brave 
homme que nous partageons tous l'estime que ses patrons ont pour lui. 



v. — visite de l'usine éleva toire de la ville de paris pour 
i;épuuation des eaux des égouts par leur filtration 
a th avers le sol 

(1** juin) 

M. Launay, ingénieur, explique comment le réseau des égouts qui des- 
sert Paris amène à Clichy les eaux provenant de toutes les pentes de la 
vallée de la Seine, sur lesquelles Paris est bâti; ces eaux sont élevées dans 
une usine disposant de machines puissantes : deux de ces machines 
développent à elles seules une force de 750 chevaux ; par des conduites 
énormes une partie seulement de ces eaux est envoyée sur les terrains 
de la plaine de (iennevilliers ; cette plaine n'étant pas assez vaste pour 
les absorber toutes, cette méthode avait rencontré au début une grande 
résistance ; les heureux résultats qui ont déjà été obtenus encouragent la 
Ville À continuer, et les terrains d'Achères permettront bientôt d'utiliser 
une plus grande quantité d'eaux; mais il faut espérer que les négocia- 
tions entreprises amèneront l'installation de nouvelles irrigations dans 
d'autres domaines, ce qui évitera les pertes considérables d'engrais qui 
se produisent par leur entraînement dans les eaux, tandis qu'elles ne 
peuvent que souiller et corrompre le fleuve où elles arrivent. La filtra 
tîon et TutilisatioD des eaux d'égout, qui n^avait lieu que sur 1/4 de la 
masse à traiter, pourront alors être étendues à la totalité. Pour nous 



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visnss socuLES : la maison de la proviobnck. 9i 

rendre au bord de la Seine, nous suivons sar le marchepied qui esl 
établi dans rintérieur de Tégout l'eau vaseuse et vraiment répugnante 
qui passe sous nos yeux avec une rapidité considérable. Au bord de la 
Seine, on a étendu pour sécher une grande quantité de débris les plus 
divers, qu'une grille placée dans Tégout a permis de recueillir; ces débris 
séchés serviront à chauffer un de ces immenses générateurs qui four* 
nissent la vapeur aux quatre machines de Tusine. 

On visite ensuite le jardin modèle d'Asnières, et nous comprenons 
alors comment cette plaine de sable a pu se changer en un terrain des 
plus fertiles. Les fruits, les fleurs, les légumes, les arbres, les essences 
les plus diverses poussent avec une vigueur surprenante, grâce à Peu 
grais que leur apportent continuellement les eaux que Ton aurait grand 
tort de laisser perdre. Une curieuse expéirience a été faite avec un 
caisson étanche, avec garnitures en ciment, rempli d'une couche de 
2 m. 50 de sable de Gennevilliers ; depuis 18 ans, cette masse sert de 
filtre et elle produit des légumes remarquables ; Teau que recueillent 
le9. drains est limpide comme de Teau de roche, elle sert aune cresson > 
nière modèle. Au fond du jardin un ruisseau ramène à la Seine Teau pro- 
venant des Ûltrations, eau si limpide et si tentante que beaucoup veulent 
y goûter, on n'y trouve aucun goût désagréable et les analyses qui en 
ont déjà été faites la déclarent très saine. En quittant cette belle instal- 
lation, nous ne saurions préjuger la difflcile question du « tout à ré- 
sout » et de l'assainissement de Paris, nous ne pouvons qu'admirer 
eemment la nature a mis toujours un remède à côté du mal. 



VI. — LA MAISON DE LA PROVIDENCE (77, rue de reuilly). 
L'OUVROIR DE LA COMPAGNIE P.-L.-M. 

(2 juin) 

La maison de la Providence fut fondée en 1850 pour recueillir les en- 
fants des victimes du choléra qui avait fait tant de ravages dans ce 
quartier : Mme de Narbonne avait loué une petite maison qui, depuis, 
avec son importance grandissante, a dû s'accroître considérablement : 
aujourd'hui la maison est dirigée par 33 sœurs de Saint- Vincent-de-Paul 
qui jouissent dans ce quartier de la plus haute estime, tant pour les 
bienfaits qu'elles répandent autour d'elles que pour le but moral qu'elles 
poursuivent. 

Un asile est destiné aux petits enfants du quartier, et notre visite esl 
accueillie par de jolies chansons qui nous montrent que Ton sait 



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92 HKUMON ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

mêler l'utile et Fagréable. Après Tasile vient l'école où les élèves, enfautâ 
du quartier, apprennent tout ce qui est exigé aujourd'hui pour les exa- 
mens des jeunes filles. 

Un orphelinat.qui date d'ailleurs de la fondation de la maison, permet 
de recueillir les jeunes filles qui sans ce refuge assuré seraient exposées 
à mille dangers; elles peuvent y rester jusqu'à leur majorité. Un ouvroir 
apprend aux jeunes filles un état (1) tout en les préservant des dangers 
de Tapprentissage dans une maison étrangère où les mauvaises fréquen- 
tations peuvent si facilement les perdre malgré toute la surveillance des 
parents. 

Des patronages suivent ces jeunes filles après leur sortie de la maison, 
on leur procure de l'ouvrage ; de même on a réussi à organiser une 
assistance par le travail en procurant à des mères de famille une partie 
du travail qui était confié à la maison de la Providence. 

On avait utilisé autrefois le talent d'une des sœurs, excellente dessina- 
trice, pour faire des cours de dessin fort utiles dans ce quartier du meu- 
ble ; des difficultés d'ordre spécial ont forcé les religieuses à fermer le 
cours fréquenté par 150 jeunes gens, qui élait en pleine prospérité, mais 
les élèves ont continué à se grouper autour de sœur Louise et tous les 
dimanches quantité déjeunes gens sont heureux de retrouver le chemin 
de la maison de la rue de Reuilly. En passant nous avons constaté un 
exemple de celte utilisation du travail des aveugles dont notre Société 
s'est occupée en s'associant aux généreux efforts de M. Maurice de la 
Sizeranne : c'est un aveugle qui depuis de longues années dirige avec 
succès la partie musicale de ce patronage. Grâce à ces différentes fon- 
dations de patronages de garçons et de filles, d'asiles de garçons et de 
filles, d'écoles, d'orphelinats et d'ouvroirs, l'action des sœurs de la Pro-. 
vidence-Sainte-Marie s'étend sur deux mille enfants de l'un et de l'autre 
sexe. 

Nous aurons terminé ce qui concerne cette maison en ajoutant que 
les religieuses sont encore chargées de l'administration d'une maison de 
retraite pour le personnel attaché autrefois aux princes de la maison 
d'Orléans, et qu'ayant eu autrefois la gestion du bureau de secours du 
quartier pour le compte de l'assistance publique, elles continuent depuis 
la laïcisation à visiter les malades comme elles le faisaient jadis. Seule- 
ment leur pharmacie est fermée et les locaux vides protestent contre la 
situation qui leur est faite. Les ouvriers et ouvrières du quartier qui 
étaient des clients de la pharmacie et du dispensaire aiment encore à 
venir trouver leur « petite mère», c'est ainsi qu'ils appelaient la sœur 
chargée de ce service, pour lui demander quelques conseils; ils savent 
bien d'ailleurs que jamais leurs demandes ne restent vaines. 

(1) Couturière, fleuriste, lingère, ctc 



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VISITES SOCULËS : LA MAISON DE LA PROVIDENCE. 93 

Au 63 de la rae des Meuniers nous visitons un autre groupe dirigé par 
df^s sœurs et nous ne pouvons encore que répéter nos éloges et aussi nos 
remerciements pour le charmant accueil que nous y trouvons : un orphe- 
linat, une crèche, un asile, des écoles où un grand nombre de jeunes 
(Hles reçoivent l'instruction à tous les degrés nous prouvent que le zèle 
et le dévouement des sœurs sont fort appréciés dans ce quartier ouvrier. 
Cette maison est située en plein quartier de Bercy où habitent un 
grand nombre d'agents de la Compagnie Paris-Lyon- Méditerranée. 
Lorsque la Compagnie voulut organiser un ouvroir où les filles de ses 
employés pussent faire leur apprentissage et trouver du travail sans 
être obligées d'aller le chercher au dehors et sans être exposées aux 
dangers que tout le monde sait, elle s'adressa aux sœurs de la rue des 
Meuniers. On trouva sur la rue de Charenton, 265, un local spacieux qui 
dépendait de leur établissement. C'est là que nous trouvons Touvroir 
installé au premier étage. 

Cinquante jeunes filles y sont rassemblées et y sont occupées de travaux 
de confection et de lingerie. Plusieurs machines à coudre sont mises à 
leur disposition pour les travaux spéciaux. Une fois par semaine elles 
sont exercées aux travaux de raccommodage du linge de la famille. 

Au rez-de-chaussée nous trouvons une autre organisation à laquelle 
la Compagnie P.-L.-M. attache une grande importance. C'est la distri- 
bution et la réception d'ouvrage fait à domicile par les mères de famille» 
Les sœurs leur servent d'intermédiaires et de monitrices, leur évitent la 
perte de temps pour aller chercher de l'ouvrage et défendent leurs inté- 
rêts mieux qu'elles ne sauraient le faire. Une trentaine de femmes pro- 
fitent en ce moment de cette institution à laquelle nous souhaitons le 
plus grand développement. 

C'est dans cette salle du rez-de-chaussée qu'a lieu la cérémonie de la 
remise de la récompense décernée par la Société d'Économie sociale à 
une des jeunes filles de Touvroir, Anastasie Moulin, distinguée par sa 
conduite, et ses sentiments de piété filiale. Cette récompense avait été 
annoncée dans la première séance générale de la Société et une médaille 
avait été remise à M. Moulin père, dont les longs et loyaux services aux 
ateliers de la Compagnie P.-L.-M. avaient été justement appréciés. Mais 
la Société avait voulu profiter de sa visite à. Touvroir pour remettre à 
Mlle Moulin, en présence de ses compagnes, la récompense qui lui était 
attribuée. 

Après quelques chants exécutés par les jeunes filles, M, le président 
Welche, dans une allocution émouvante, leur a rappelé leurs devoirs dans 
la famille, a signalé le dévouement dont a fait preuve Mlle Anastasie 
Moulin, n a montré en termes élevés le but de la Société d'Économie 
sociale lorsqu'elle a fondé des récompenses pour honorer les vertus de 



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94 RÉU.MOiN ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

famille et rattachement à l'atelier, et il a engagé les jeunes filles à se 
pénétrer des bons exemples qu'elles recevaient- et de leurs maitres»es ^t 
de leurs compagnes. Un des vicaires, rçprésentant M. le curé de Bercy, 
a remercié M. Welche au nom des sœurs et au nom de la paroisse tout 
entière. 



VII. — LE RÉFECTOIRE DE LA COMPAGNIE P.-L-M. — UNE MAISON 
DE LA SOCIÉTÉ DES HABITATIONS ÉCONOMIQUES. 

(2 juin) 

On se rend ensuite, il, rue Coriolis, où la Société philanthropique, sur 
la demande de la Compagnie P.-L.-M., a organisé sur le modèle de ses 
fourneaux économiques, un grand réfectoire dont la construction a été 
faite aux frais de la Compagnie P.-L.-M. Les employés delà Compagnie 
y sont seuls admis ; et pour un prix minime de fr. 10, fr. 15, fr. 20 
par portion, les plats les plus variés et d^excellente qualité y sont mis à 
leur disposition. Pour fr. 80, Ofr. 90, on peut y faire un bon repas : on 
est parvenu ainsi à éviter aux ouvriers et employés les dettes criardes 
qu'ils ne manquaient pas d'avoir par suite de leur fréquentation dans 
des cabarets mal tenus, où, de plus, ils ne trouvaient souvent que des 
denrées de qualité insuffisante. La vogue dont jouit ce restaurant popu- 
laire indique assez que ses avantages ont été appréciés de ceux pour qui 
on l'avait créé, et on ne peut que louer la Société philanthropique et la 
Compagnie du P.-L.-M. de s^ètré entendues pourune oeuvre si pratiqu^^ qui 
soustrait effica<5eroent le personnel aux périls du cabaret. Quatre cents à 
cinq cents repas y sont donnés tous les jours. De plus les femmes d'a- 
gents que leurs occupations au dehors empêchent de préparer le repas 
de la famille sont autorisées à venir acheter les aliments de toute espèce, 
sauf le vin. 

En outre, la Compagnie du P.-L.-<M., comme la Compagnie de TOrléans, 
a voulu donner aussi un type d'habitation confortable et salubre, pour les 
membres de son personnel que leurs occupations retiennent dans ce 
quartier : c'est au 54 de la rue Coriolis que la Société immobilière des 
habitations économique*, grâce à un pr#i>de 200,000 francs fait par la 
CorapagieduP.-L.-Mi a pu construire une grande maison admirablement 
distribuée, où, pour un loyer annuel de 2^ à 335 francs, les employés peu- 
vent trouve^ dts logements composés de ifeuxâ. trois pièces, plus une 
enttiée et un eabinet de propreté. En visitant cetiinuà^euble boqs n'avons 
pias le fientiment triste qae Poil ressent à Id^vifetle ces grandes ^^ités 
ouvrières,' véritables easérnes oà lés gens s'enlasseùt; ici ail Contraire 
«n a réussi à é^ter itoni ce qui pourrait y faire penser : nvcune cotaûBu^ 



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RÉUNÏON »ES CORRESPONDANTS DES UNTOMS. 95 

oanté autre que celle que ron trouve dans toutes les maisons parisiennes. 
Cest une maison dont le goût et la distribution font honneur à Tarchi- 
iecte ; la modicité du prix et les avantages que Ton y trouve iont que 
lies logements ne sont jamais vacants. La Compagnie P.-L.-M. a atteint 
90» but et ne peut que regretter de ne point trouver dans le voisinage 
des terrains disponibles où elle continuerait, d'accord avec la Société 
des babiialions économiques, Topération si bien commencée. 

On nous fait remarquer l'esprit qui a présidé à ces deux organisations 
4e logements et de réfectoire. La Compagnie P.4i,-M. aurait pu construire 
elle-même et administrer elle-même le réfectoire, mais elle a préféré 
avoir un intermédiaire entre elle et son personnel. Il a semblé désirable 
qu*an locataire, pour discuter son loyer ou réclamer des réparations, ne 
fût pas en présence d'un supérieur hiérarchique; d'ailleurs il faut qu'on 
puisse, à défaut de locataires appartenant au personnel de la Compagnie 
s^adresser à des étrangers. Gomment eût pu le faire la Compagnie, si 
elle avait construit des logements pour son personnel ? 

Même obsenation en ce qui concerne le réfectoire : il ne faut pas que 
les plaintes, s'il y en a, puissent être dirigées contre la Compagnie elle- 
même. D'autre part, les susceptibilités des débitants du voisinage 
auraient été autrement vives contre ce qu^n appelle volontiers d la puis- 
sante Compagnie ». De fait les réclamations qui ont pu se produire 
n'ont pas trouvé d'écho, d'autant que la Société philanthropique a annexé 
au réfectoire, dans un local séparé, un fourneau économique vivement 
apprécié par les habitants pauvres du quartier. 

Ch. Barrât. 



RÉUNION DES CORRESPONDANTS 

ET DES ©ÉLÉGUÉS DES UNIONS DE LA PAIX SOCIALE (3 JUIN). 



La réunion des principaux membres de nos différents groupes avait 
lieu, comme d'habitude, dans les salons hospitaliers de M. Delaire. Nous 
oiteroiis parmi les membres présents, MM. Ardant Auburtin, Barrât, 
Batcaiire, de Belleville, Blondel, Boyenval, Delbet, Cazajeux, Cheysson, 
BiiiH>st, Ferrand, Albert (iigot, Louis (iuérin, Urbain Guérin, Guillibert, 
Gutsc, Claudk) Jansiet, larriand, Kosafciewicz, Lecour-Grand maison, 
a. Lavollée, E. Menu, 1. Michel, G. Michel, Nicolle, G. Picot, A. Le Play, 
«erre Le «ay, Prévost, Bostawig, ôes Uotours, Stourm, Siméon, Thoyer, 
©e V«Hx, Vahlaer, Wélcfee, ^tc. 

M. Welche, préside la séance. 



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96 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

M. Ferrand appelle d'abord Tatteution sur la lamentable situation 
dans laquelle une longue s érie de grèves vient de mettre la ville 
d'Amiens. Le trait le plus caractéristique de cette crise, provoquée et 
entretenue par les chefs du parti socialiste, est rachamement déployé 
contre une des principales maisons de la ville, celle-là même dont la 
réputation a été portée au loin par le caractère excellent et en même 
temps très moderne de ses institutions patronales (1). Cette situation mé- 
rite au plus haut degré l'examen des membres des Unions, et notre con« 
frère propose qu'une délégation aille l'étudier sur place dans ses causes 
et dans ses effets. 

M. Welche appuie la proposition de M. Ferrand. Aucune enquête ne 
sera jamais plus justifiée que celle-là, car aucune ne rentrera mieux 
dans notre mission d'étude et de pacification. Tel est aussi l'avis de 
toute la réunion qui décide que le bureau de la Société d'Économie 
sociale se réunira à bref délai pour s'occuper de cette affaire et prendre 
les décisions qu'elle comporte. 

M. Welche communique un fait qui tend à prouver que de plus en 
plus les yeux se tournent vers l'École de la paix sociale dès qu'il s'agit 
d'une étude importante à faire, d'une enquête délicate à conduire, d'un 
bien à réaliser dans Tordre social. C'est ainsi que la grande Société des 
agriculteurs de France, frappée de la dépopulation croissante des campa- 
gnes, a été saisie par un de ses membres qui est en même temps un de nos 
confrères, M. Duvergier de Hauranne, d'une proposition d'enquête sur la 
condition des ouvriers agricoles. Dans la pensée de ses auteurs comme 
dans le texte de la décision prise le 9 février dernier au cours de sa ses- 
sion générale par la Société des agriculteurs, il a été spécifié que cette 
enquête devrait se faire avec le concours de la Société d'Économie so- 
ciale. En conséquence, une commission mixte a été nommée par les 
deux Sociétés et elle s'est déjà réunie plusieurs fois. Son bureau est dnsi 
composé : M. Duvergier de Hauranne, président; MM. Welche et Le 

(l) Rappelons ici que, précisément dans la réunion des correspondants tenue 
l'année dernière à la même .époque, M. G. Picot parlait en ces termes de la mai- 
son qui vient d'être si cruellement éprouvée : « M. Picot a été très frappé do 
trouver à Amiens, où il avait été faire avec M. Claudio Jannet et plusieurs de ses 
confrères de PInstitut quelques conférences, tout un conmiencement d'action 
sociale. 11 y a des germes très précieux qui ne demandent qu'à être développés. 
Il cite notamment l'usine Cosserat, où les fils du patron ont créé et perfection- 
nent chaque jour des institutions admirablement conçues. Ces institutions lais- 
sent une grande part à l'initiative de l'ouvrier ; elles font son éducation avec 
tact, aussi ont-elles eu un grand succès. La meilleure preuve qu'on en puisse 
donner, c'est que cette maison est cordialement détestée par le socialisme d'A- 
miens, et d'autre part les autres patrons de la ville se montrent trôs frappés de 
la stabilité et de l'harmonie qui régnent dans cette oasis sociale. » Cf. Réf. soc.^ 
du ler juillet 1892, p. 79. 



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RÉUNION DES CORRESPONDANTS DES UNIONS. 97 

Trésor de Larocque, vice-présidents, M. René Lavollée, secrétaire; 
MM. J. A. des Rotours et Salmon-Legagneur, secrétaires adjoints. Un 
questionnaire a été dressé et une circulaire rédigée. Ces documents vont 
être envoyés aux sociétés agricoles, aux groupes de nos unions et à toutes 
les personnes jugées capables de répondre. Cette enquête doit porter 
spécialement sur la situation des populations ouvrières rurales, en 
particulier pendant Thiver, et sur les industries qui pourraient les 
occuper. Toutes les questions qui intéressent l'état social des campagnes 
rentrent dans le cadre de Tenquéte. C'est dire que les membres des 
unions sont plus que personne désignés pour collaborer activement à ce 
travail, lisent une méthode et des habitudes d'esprit qui leur rendront la 
tâche facile et fructueuse. On recommande en particulier à leur attention 
la deuxième partie du questionnaire qui traite des remèdes possibles 
aux misères rurales (1). La période d'été et de villégiature dans laquelle 
nous entrons est très favorable à ce travail. Nul doute qu'un grand nom- 
bre de confrères prennent à cœur d'y participer, de demander le qnes 
tionnaire, de le répandre autour d'eux, de faire ou de provoquer de 
nombreuses réponses. 

Il avait été question dans les séances de la commission mixte, sur la 
proposition de M. Cheysson, d'agrandir le cadre de cette enquête de 
manière à obtenir un certain nombre de monographies complètes de 
communes rurales, analogues aux monographies d'ateliers dont s'oc- 
cupent d'autres sociétés. Mais ce genre d'études étant plus complexe et 
plus difficile que les simples réponses au questionnaire d'abord arrêté, 
n'aurait pas répondu à Timpatiejfice actuelle. La commission l'a donc 
écarté en ce qui la concerne, mais plusieurs de ses membres ont promis 
de proposer cette idée féconde au conseil de la Société des agriculteurs 
de France, qui pourrait instituer un concours avec prix pour ces mono- 
graphies de communes. 

M. Delairb exprime les regrets d'un trop grand nombre de nos meil- 
leurs confrères empêchés par des raisons de famille d'assister à cette 
réunion où l'expérience de leur zèle eût été précieuse. 

Au sujet de la propagande des Unions, M. Delaire insiste sur l'excel- 
lent exemple donné par le groupe de Lille, sur le grand succès obtenu 
par les conférences instituées cet hiver au siège de la Société indus- 
trielle du Nord, sur le mouvement de recrutement qui les a suivies. Ce 
recrutement a été obtenu par Tenvoi d'une brochure contenant le dis- 
cours de M. Picot, la conférence de M. Rostand et le rapport sur les prix 
décernés, le tout appuyé par des lettres personnelles, en particulier de 
MM. Thoyer et Masurel. Il y a là un exemple pratique excellent à suivre, 

(1) La Réforme sociale publiera dans un de ses prochains numéros les docu- 
ments relatifs à cette enquête. 

La Rbf. Soc, l^r juiUet 1893. 3* Sér., t. VI (t. XXVI col.), 7. 



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98 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

car si les discours ont leur incontestable utilité, ils ne suffisent pas à 
eux seuls, et il faut savoir mener à bien par des efforts personnels 
nombreux et réitérés les velléités d'adhésion qu'ils ont pu faire naître. 
C'est ainsi qu'à Lille nous comptons un assez bon nombre de nouvelles 
recrues, on nous en fait espérer d'autres à bref délai, et ce mouvement 
s'accentuera encore si, comme nos amis l'espèrent, ils peuvent prochai- 
nement organiser une réunion à Roubaix. 

Un de nos confrères du Nord les plus zélés, M. Albert Marôn, a demandé 
qu'en vue de la propagande on puisse distribuer la liste des membres 
des Unions, rien, selon lui, n'étant plus efficace pour entraîner des adhé- 
sions. Juge-t-on que cette distribution, naturellement assez coûteuse, 
soit vraiment utile? — M. Louis Guérin, quiestaussi de Lille, répond 
affirmativement, et son avis est appuyé par plusieurs autres membres. 
— Dans ce cas, on avisera aux moyens pratiques de réaliser cette idée, 
peut-être en se bornant à dresser certaines listes locales qu'on pourrait 
joindre à une publication du groupe telle que la brochure dont il a été 
parlé plus haut. 

Au sujet des enquêtes en général, et en parliculier de celle dont 
M. Welche a plus haut exposé le but, M. Delaire rappelle combien ce 
genre de travaux pourrait utilement alimenter la vie intellectuelle de nos 
groupes locaux, de préférence aux études générales qui trop souvent se 
répètent en répandant, il est vrai, des notions justes, mais cependant 
sans grande utilité pratique ni scientifique. Au contraire, les recherches 
locales, en môme temps qu'elles étudient sur des exemples précis les 
questions générales, ont une portée documentaire toujours précieuse. 
Dans la communication qui a été analysée dans la séance d'hier, M. H. 
Higgs insistait récemment devant la Société royale de statistique de 
Londres sur la nécessité de dresser des monographies de familles sur un 
grand nombre de points. C'est un service, disait-il très justement, qui 
devrait être organisé comme l'a été en tout pays celui de la Carte géo- 
logique : une commission centrale et de nombreux collaborateurs décri- 
vant chacun ce qu'ils ont sous les yeux dans leur localité. Nos Unions 
sont précisément organisées pour susciter et utiliser ainsi le concours de 
leurs membres pour des monographies et des enquêtes locales. 

Un de nos plus zélés confrères du Centre, M. Sevin-Reybert, a organisé 
des sortes de feuilles données comme supplément aux journaux locaux, 
et qui reproduisent de temps à autre ceux des articles de la Revue qu'il 
juge susceptibles d'influencer les idées de ses concitoyens. Cet exemple 
pourrait être imité ailleurs et produire de bons effets pour la propagande 
de nos idées. En vue d'efforts analogues, M. Delaire vient de faire tirer 
à grand nombre, sous forme de petite brochure, l'article qu'il a publié 
en janvier dernier sous le titre de la Con'uption, Il met cette brochure 



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RÊUHIOïf DES CORRESPONDANTS DBS UNIONS. 99 

gratuitement à la disposition de tons cenx de nos confrères qui la lai 
demanderont et en anssi grand nombre qu'ils voudront. — Il cite enfin, 
comme autre instrument de propagande, une notice sur les institutions 
et les publications de l^cole de la paix sociale, tirage à part de l'appen- 
dice de la Constitution essentielle de rkumanité^ dont une nouvelle édition 
rient d'être réimprimée. 

Un de nos confrères vient de nous proposer par lettre, avec un plan 
d*exëcution très détaillé, une idée intéressante à réaliser pour la pro- 
pagande. Bien qu'elle exige évidemment une étude approfondie, il est 
fort utile de pressentir déjà l'opinion de nos correspondants. Il s'agirait 
de la formation de bibliothèques circulantes où figureraient presque 
exclusivement les œuvres de Le Play, comme étant plas capables que 
d'autres d'entraîner les convictions et de susciter le zèle réformateur. 11 
est indubitable, en effet, qu'elles ont une puissance de persuasion à la- 
quelle n'échappe presque aucun de leurs lecteurs; la difficulté est préci- 
sément de les faire lire ; y arrivera-t-on par les bibliothèques circu- 
Jantes? — Plusieurs membres, habitués à l'organisation de semblables 
bibliothèques, craignent qu'il soit fort malaisé d'atteindre le lecteur : 
les ouvrages de Le Play sont en effet peu nombreux et k très bas prix, 
les travailleurs sérieux les peuvent acheter. Quant à la clientèle ordi- 
naire des bibliothèques populaires, il n'y faut point songer, car l'expé- 
rience prouve qu'il n'y a guère que les romans et certains livres de 
Toyages qui soient lus. — M. de Toytot pense que le clergé, qui se 
porte beaucoup vers les études sociales et dont les ressources sont fort 
exiguës, pourrait tirer profit d'une bibliothèque circulante. Il ajoute que 
certainement aujourd'hui une action directe auprès des évêques obtien- 
drait la diffusion des livres de Le Play et des publications de notre 
école dans les grands séminaires. — Après échange d'observations l'as- 
semblée décide : 1<» en ce qui concerne les bibliothèques circulantes, que 
des remerciements seront adressés à l'auteur de la proposition et que 
la question sera étudiée par le secrétaire général de concert avec M. de 
Bizemont, secrétaire général de la Société bibliographique ; 2^ en ce 
qui touche les grands séminaires et généralement les établissements 
d'instruction de tout ordre, que ceux de nos confrères qui peuvent y 
exercer quelque influence sont priés de l'employer soit à faire placer 
nos livres dans ces bibliothèques, soit à les faire distribuer en prix. La 
Société et les Unions sont prêtes à disposer à cet égard d'un grand 
nombre de volumes en don gratuit. 

M. Delaire, comme contre-partie de cette diffusion d'idées et d'œuvres 
allant du centre à la périphérie, fait ensuite un pressant appel à tous 
nos confrères en faveur de la Bibliothèque récemment installée au siè^e 
de la Société, et dont il serait très utile de voir les collections s'accroîlre 



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100 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

pour le plus grand profit de la science sociale et des idées qui nous sont 
chères. Combien de confrères, par exemple, dont les œuvres sont esti- 
mées, n'ont jamais pensé à nous les envoyer, ou ne les ont envoyées 
que pour un compte rendu, lequel dépossédait le secrétariat de l'ou- 
vrage^ surtout à une e'poque où nous ne pouvions collectionner toutes 
nos richesses. Combien de recueils périodiques sont encore incomplets 
sur nos rayons, alors que cependant leurs livraisons embarrassent peut- 
être des collections privées forcément peu extensibles. Combien de 
documents, rapports officiels, brochures traitant de quelque détail de 
réconomie sociale dans le présent ou dans le passé, prendraient subite- 
ment une valeur infiniment plus grande, s'ils étaient rapprochés dans 
une collection bien fournie, des documents analogues soigneusement 
conservés et classés. Pour ne citer que deux exemples, on désirerait beau- 
coup avoir au siège de notre Société deux collections qui sans doute ne 
se trouveraient réunies que là ; d'une part les 500 ou 600 textes de livres 
de raison (ouïes notices sur ceux de ces livres que Ton connaît et qui 
sont encore restés manuscrits), qui à la suite des beaux travaux de 
M. de Ribbe ont été en France tirés de l'oubli et en partie publiés. D'autre 
part, une foule de grandes maisons industrielles possèdent ou ont eu 
pour une période de leur existence, soit des notices d'ensemble sur 
leurs institutions patronales, soit des statuts ou comptes rendus de telle 
ou telle institution particulière; ces brochures n'ont jamais été en vente 
et beaucoup sont sans doute épuisées. Il serait éminemment utile de 
nous envoyer toutes celles qu'on pourrait encore retrouver, car c'est 
seulement quand les travailleurs pourront consulter une collection suffi- 
sante do ces documents, qu'on pourra songer à écrire l'histoire du 
patronage industriel, ou à en édifier la théorie, si toutefois celle de Le 
Play n'est plus jugée suffisante. 

Avant de lever la séance, M. Welche rappelle encore que, pour com- 
battre les erreurs qui nous égarent et accomplir les réformes desquelles 
dépendent selon nous le salut et la prospérité de notre pays, il faut agir 
et démontrer par l'exemple, mais il faut aussi convaincre par la parole 
et Faction individuelle. Aussi recommande -t-il de ne négliger aucun 
mode de propagande efficace des idées de réforme sociale et d'appli- 
quer d'incessants efl*orts à grossir de jour en jour le nombre de nos 
adhérents. 

La séance est levée à 11 h. 1/2. 

J. Cazajeux. 



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BANQUET DE CLOTURE 



L'assistance aussi brillante que nombreuse qu*on remarquait au ban- 
quet de clôture du Congrès de 1893, offrait l'irrécusable témoignage de la 
vitalité et des progrès croissants de l'école Leplaysienne. MM. Glasson et 
Welcbe présidaient la réunion. Autour d'eux, parmi les invités du bureau 
ou nos principaux confrères, nous citerons : MM. le prince d'Arenberg, 
député ; le vicomte de Meaux, ancien ministre ; le conseiller Petit, de la 
Ck>ur de cassation ; Artbur Desjardins, Anatole Leroy-Beaulieu, Clément 
Juglar, Georges Picot, de l'Institut; Albert Le Play, sénateur; Henri /oly, 
Lecaron, Raoul Allier, de Beaucourt, A. Delaire, Albert Babeau , A. Gi- 

fot. J. Micbel, E. Cbeysson, A. Silvy,.Ch. Garnier, de Richement, de 
elleville, A. Dupaigne, Blondel, Cazajeux, Auburtin, A. Fontaine, Ed- 
mond Delaire, A. de Claye, Taunajr, de Chamberet^ Frantz Funck-Bren- 
tano, Thoyer, Batcave, Kosakiewicz, Prévost, Edouard Fuster, P. La- 
garde^ H. Decugis, etc., etc. 

M. Glasson, président du Congrès, a pris le premier la parole. 

M. Glasson. — Je vous ai dit,Messieurs, au début de cette session, que 
le Congrès de 1893 serait particulièrement fécond ; aujourd'hui la 
preuve est faite. Vos réunions de travail ont abordé un grand nombre 
d'importants sujets, mais la plupart touchaient naturellement aux rap* 
ports que crée Tindustrie entre patrons et ouvriers. Dans les séances du 
soir, vous avez entendu des orateurs qui ont abordé les plus hauts pro- 
blèmes politiques ou philosophiques de la vie sociale et qui ont tenu 
rassemblée sous le charme par l'élégance de leur parole, parfois même 
par , leur éloquence. Les après-midi ont été consacrés à visiter des 
œuvres de patronage et vous avez pu constater comment un prince, 
qu'on appellera plus tard le prince de la charité, sait répondre aux 
attaques dirigées contre la société moderne. J'ai eu le plaisir de prendre 
part au jugement d'un concours ouvert entre quelques-uns de vos jeunes 
disciples et j'ai éprouvé une joie bien vive en courohnant des noms qui 
m'étaient déjà connus par une autre école. Ceux qui portent ces noms 
peuvent être certains qu'ils sont deux fois dans mon cœur. 

Mais une joie plus délicate et plus pure encore était réservée à celui 
qui a l'honneur de parler en ce moment. Il s'est retrouvé en face de 
notre président annuel, qu'il avait eu le bonheur de connaître et d'es- 
timer, il y a près de trente ans, à Nancy dans des temps bien différents. 
Que d'événements tragiques se sont succédé depuis cette époque; 
quelle brillante carrière vous avez parcourue, mon cher Président : avo- 
cat à la cour d'appel de Nancy, adjoint au maire de cette ville sous le 
second empire, vous avez été appelé au grand et douloureux honneur de 
prendre en main, pendant l'année terrible, l'administration de la capi- 
tale de la Lorraine. Maire de Nancy, c'est vous qui avez jusqu'au der- 
nier jour, supporté le poids des baïonnettes prussiennes et qui le pre- 



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102 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

mier avez reçu plus de dix mille Alsaciens foyant leur terre natale 
devenue terre étrangère. Vous avez fait £ace à tous les besoins, prodi- 
guant les secours matériels et les consolations morales. Un pareil dé- 
vouement ne pouvait rester ignoré du chef de TÉtat et, lorsque M. Thiers 
en eut connaissance, il s'empressa de vous confier radministration d'us 
de nos départements les plus importants. C'est alors que vous avez été 
successivement préfet à Agea, à Toulouse, à Lille, conseiller d^tat, 
ministre. Ce cfui vous honore le plus, c'est que dans ces hautes et diffi- 
ciles fonctions vous avez su être à la fois le fidèle représentant de l'État 
et le représentant non moins dévoué de l'esprit de liberté. Aussi sous 
votre administration, tous les hommes les plus éminents, sans distinc- 
tion de parti, venaient rendre un éclatant hommage à ceux qui avaient 
tiré la France du plus grand péril et, poor la première fois, on vit dans 
vos salons officiels des familles qui n'y avaient pas paru depuis 1830. En 
un mot, vous avez été l'homme de cœur qui unit les autres hommes. 
Puis, après avoir bien mérité de la patrie par vos éminents services, 
vous avez présenté votre candidature aux élections législatives à Nancy 
même, là où vous aviez pratiqué le bien avec un désintéressement sans 
bornes, et ceux qui sont deux fois vos compatriotes ne vous ont pas élu! 
Perraellez-moi de vous le dire dans toute la sincérité de mon âme : je 
vous félicite encore plus de cet échec que de vos succès, car ils prouvent 
que vous êtes de ceux qui ne sauraient tolérer que les principes de leur 
vie fléchissent devant le caprice des électeurs. {Bravos répétés.) 

Certes si tous vos titres étaient nécessaires pour entrer à la Société 
d'Économie sociale, bien limité serait le nombre des élus. Mais la 
Société est moins exigeante ; elle ne demande à ses adhérents que la 
bonne volonté et un peu de dévouement; c'est tout ce que j'ai pu vous 
offrir, Messieurs, depuis que je vous appartiens. Cette année vous m'avez 
accordé un insigne honneur. Je ne puis me l'expliquer que par votre 
intention de consacrer à cette occasion l'union de la Société d'Économie 
sociale avec l'École de droit, j^alme mieux dire avec l'enseignement du 
droit, car cette expression plu» large réunit, comme elles le sont dans 
ma pensée, les deux écoles sœurs, l'école de l'État et l'école libre, et j'ai 
le devoir et le plaisir de les rapprocher puisque je compte de fidèles 
amis dans l'une et dans l'autre. 

Comment s'est définitivement opérée cette union entre le droit, l'éco- 
nomie politique et les autres sciences sociales? C'est là toute une his- 
toire qu'il serait trop long de vous raconter en entier; mais je voudrais 
vous en dire le commencement et la fin. Déjà sous le ministère libéral 
du duc Decazes, il avait été question de créer, à la Faculté de droit 
de Paris, une chaire d'économie politique ; mais après le triomphe de la 
réaction, ce projet fut abandonné. Une nouvelle tentative faite dans le 



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BANQUET DE CLOTURE : DISCOURS DE H. GLASSON. 403 

même sens, sous la monarchie de Juillet, par M. de Salvandy, n'obtint 
pas plus de succès. Cependant quelques professeurs de droit et d'autres 
savants comprenaient de plus en plus la nécessité d'introduire rensei- 
gnement de l'économie politique dans nos Facultés. Dès 1850, le profes- 
seur de droit commercial de la Faculté de droit de Strasbourg consacrait 
quelques leçons à l'économie politique au début de chaque année sco- 
laire. A Nancy des cours d'économie politique furent ouverts par MM. de 
Metz-Noblat et Liégeois à l'époque où Ton créa une faculté de droit dans 
celte ville. A la même époque, en 1865, une chaire d'économie politique 
était instituée à la Faculté de droit de Paris. Mais ce n'était encore là 
qu'un essai et non une mesure générale. Il fallut beaucoup de tjmps 
pour arriver aune union complète entre les deux sciences. Le mariage et 
ses préliminaires furent pénibles et difficiles et les deux futurs époux 
n'échangeaient pas entre eux les aménités habituelles. L'Économie poli- 
tique disait volontiers au Droit : « Vous êtes un peu âgé et même vieillot, 
vous avez les habitudes minutieuses et étroites d'un vieux célibataire et 
on ne saurait les tolérer plus longtemps. Tout votre aménagement inté- 
rieur remonte au xvi* siècle, au temps de Cujas, à la méthode exégétique 
et demande à être rajeuni. » Le Droit répondait sur le même ton à l'Éco- 
nomie politique : « Mais vous, lui disait-il, n'étes-vous pas bien jeune, 
trop jeune même, vous manquez d'expérience, vous vous plaisez dans un 
état perpétuel d'équilibre instable et vous agitez les problêmes les plus 
graves avec une imprudence qui nous effraie. N'affirmez-vous pas que la 
population crott dans une proportion géométrique, sans rechercher s'il 
s'agit là d'un fait local et passager ou général et continu, sans vous 
demander si d'autres ne s'empareront pas de cette affirmation pour en 
faire sortir la loi d'airain. Vous imaginez la théorie de la rente de la 
terre, bien qu'on n'en voie guère de traces dans notre société, et vous 
permettez ainsi à des esprits malveillants d'affirmer qu'il y a des pro- 
priétaires qui s'enrichissent autrement que par le travail. » 

A dire vrai le Droit et l'Economie politique avaient un peu peur l'un de 
l'autre. Celle-ci se demandait ce qu'elle deviendrait si elle était assi:yettie 
à la méthode précise et rigoureuse des jurisconsultes. Le droit redoutait 
un envahissement complet. Après l'économie politique, viendra la 
science financière; après la science financière, la statistique ; après la 
statistique, ce qu'on appelle aujourd'hui la science d'État et peut-être 
bien d'autres choses encore sous le nom de législation comparée. Or, le 
Droit estimait qu'il était cependant nécessaire de laisser, dans les Facul- 
tés de droit, une toute petite place au droit, si minime qu'elle fut, pour 
former des magistrats et des avocats. Mais ces craintes réciproques 
étaient heureusement atténuées par certaines sympathies. L'Économie 
politique reconnaissait volontiers que le Droit, malgré son âge avancé. 



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104 . RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

avait des mœurs austères et surtout qu'il était puissamment riciie, car il 
comptait dans son patrimoine presque toute la jeunesse de la bour- 
geoisie; et la jeunesse est la plus belle des richesses. Le Droit de son 
côté avouait que l'Economie politique, comme une jeune fiancée, avait 
des charmes inconnus ; elle lui ouvrait des horizons nouveaux du plus 
haut intérêt. (Rires et applaudissements,) 

Aussi le mariage finit par s'accomplir ; ce fut plutôt un mariage de 
raison ; on ne commença pas par la lune de miel, mais par l'autre, et 
quelques paroles aigres furent parfois échangées. Puis en se fréquentant 
on apprit à se connaître, à profiter l'un de l'autre, à s'estimer. Alors est 
venue la lune de miel, une longue lune de miel, qui, il faut l'espérer, ne 
prendra jamais fin. Aussi voit-on aujourd'hui les économistes les plus 
éminents de l'Institut réserver leurs plus belles couronnes pour les pro- 
fesseurs des Facultés de droit qui enseignent l'Economie politique. 

D'autres sciences sociales ont encore été mises à la portée de la jeu- 
nesse. Qu'elle s'instruise donc avant de prendre parti dans les luttes 
scientifiques ou autres. J'ai été, il y a quelques jours, profondément attristé 
en apprenant l'ouverture d'un congrès d'étudiants socialistes. Ces deux 
mots, étudiant et socialiste, jurent de se trouver ensemble. Celui qui 
étudie n'a pas en effet le droit d'avoir déjà fait un choix. Je ne connais 
qu'une seule espèce d'étudiants qui soit frappée d'une bonne marque, 
c'est celle de l'étudiant qui travaille. Instruisez-vous, réfléchissez, discu- 
tez les doctrines de vos professeurs et ensuite seulement vous pourrez 
choisir en connaissance de cause. Peut-être vous arrivera-t-il encore de 
vous tromper, mais au moins n'aurez-vous pas commencé par là. Ceux 
qui oublient ces vérités peuvent éprouver plus tard un regret de les avoir 
méconnues. En 1848 un jeune étudiant en droit, président du comité 
républicain de son quartier, s'écriait dans l'ardeur de sa jeunesse :«I1 
faut livrer la bourgeoisie riche à la fureur du lion populaire ». Celui qui 
avait prononcé ces paroles imprudentes devint successivement maître 
des requêtes au Conseil d'État, professeur d'économie politique à la 
Faculté de droit de Paris, député du centre droit, sénateur, ministre de 
rinstruction publique et, dans la suite, son « lion populaire » le gênait 
un peu lorsqu'on lui en parlait dans l'intimité (1). Il s'excusait en invo- 
quant sa jeunesse, car il savait bien qu'on est toujours plein d'indul- 
gence pour elle et il ajoutait qu'on ne lui avait pas enseigné l'économie 
politique ni les sciences sociales. Nos jeunes disciples qui m'écoutent en 

(1) M. Casimir Pericr ayant rappelé ces paroles de jeunesse à celui qui 
les avait prononcées et qui avait été nommé rapporteur de la commission de 
Kerdrel, M. Batbie lit une tout autre réponse et se tira d'affaire par une cita- 
tion do Burko : « Celui qui n'est pas républicain à vingt ans fait douter de la 
générosité de son âme, mais celui qui, après trente ans, persévère encore fait 
douter do la rectitude de son esprit ». 



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BANQUET DE CLOTURE : DISCOURS DE M. WELCHE. 105 

ce moment ne sauraient plus tard donner cette excuse. On commence à 
donner cet enseignement nouveau et la Société d'Écunoraie sociale a elle 
aussi organisé des cours. C'est pour consacrer une fois de plus cette 
union, qu'elle m'a fait le grand honneur de m'appeler à la présidence 
de ce Congrès. Permettez- moi, Messieurs, de vous exprimer toute ma 
gratitude. Je vous avais promis jusqu'à ce jour mon dévouement ; désor- 
mais je vous devrai aussi la reconnaissance. Soyez certains que je ne 
manquerai pas à ce devoir et que le congrès de 1893 restera un des 
souvenirs les plus agréables de ma vie de jurisconsulte. {Vifs applaudis- 
sements,) 

M. Wklche, président de la Société d'économie sociale ; 
Monsieur le Président, 

Je dois, au nom de la Société d'Économie sociale, vous exprimer toute 
sa gratitude pour l'impulsion si vive que votre présidence a donnée à 
son douzième congrès ; aucune mission ne pouvait m'être plus agréable. 
Une collaboration, trop courte pour moi, a resserré entre nous des liens 
d'amitié qui remontent à de longues années ; je désire vous rappeler 
dans quelles circonstances nous avons été déjà associés à une même 
œuvre, parce que cette œuvre s'inspirait de sentiments et d'idées qui 
sont en honneur ici, le sentiment de la puissance de l'initiative privée, 
ridée sainement entendue de la décentralisation intellectuelle. 

ISancy, dont vous devez vous souvenir et où vous n'êtes pas oublié, 
poursuivait depuis longtemps la pensée de restaurer toutes les institu- 
tions utiles qui avaient honoré son ancienne existence de capitale, et 
son désir le plus obstiné était de relever chez elle la gloire de l'Univer* 
site lorraine. Le gouvernement impérial, frappé par l'énergie de la 
revendication, par l'unanimité de la demande formulée par une popula- 
tion tout entière, avait, il y a quelque trente ans, consenti à la création 
de deux facultés, la Faculté de droit et la Faculté des lettres, sous la 
condition que la ville prendrait à son compte toutes les dépenses de 
constructions et d'installation et s'engagerait à garantir l'insufflsance 
des recettes au cas où les droits d'inscriptions ou d'examens ne couvri- 
raient pas les frais de l'enseignement. 

Mais en imposant cette charge à la ville le ministre en atténuait les 
périls en nous envoyant pour inaugurer les cours une pléiade de jeunes 
et brillants professeurs que je retrouve aujourd'hui à la tête du grand 
enseignement et parmi lesquels vous étiez au premier rang. Quel 
enthousiasme autour de vous et quelle chaleureuse sympathie dans ces 
auditeurs de tous âges qui se pressaient pour vous entendre sur les 
amphithéâtres provisoirement aménagés dans l'ancienne Université. Le 
succès nous avait rendus audacieux et la municipalité avait obtenu de 



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106 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

créer à ses risques une chaire d'économie politique, la première qui fut 
installée dans une Faculté de TËtat et qui était confiée à mon compa • 
triote M. Alexandre de Metz-Noblat,qui a eu l'honneur d'ouvrir chez nous, 
comme privat-docent, ce cours qu'il appelait modestement Programme 
d'un cours d'Économie politique. 

Vous n'étiez pas de ceux qui restent longtemps en province, Paris vous 
réclamait et l'éclat de votre enseignement aussi bien que vos travaux 
sur le mariage civil et le divorce, sur l'histoire du droit et des institu- 
tions judiciaires en Angleterre et en FraEce [marquaient votre place à 
l'Institut. 

En nous apportant votre concours et la sûreté de votre direction vous 
avez dû ressentir la satisfaction intime d'entendre, dans une de nos 
séances de travail, l'un de vos élèves, M. le professeur Blondel, recueil- 
lir un éclatant succès en nous traçant le tableau des progrès du socia- 
lisme en Allemagne. Vous aviez inauguré nos séances par un discours 
imprégné de votre saine raison, semé d'aperçus d'une finesse d'obser- 
vation délicate, dans lequel j'ai reconnu tout le charme et l'autorité de 
votre parole, et je me suis félicité de nous retrouver après un si long 
temps, fidèles à nos traditions, ayant la même foi dans la liberté, con- 
servant le même respect pour les opinions des autres, professant le 
même amour pour cette justice que nos vieux maîtres nous ont définie : 
Constans et perpétua volontas jus suum cuique tribuendû (Très bien.) 

Au nom de la Société d'Économie sociale, je vous remercie de ce que 
vous avez fait pour elle : nous serons heureux si nous pouvons vous rat- 
tacher plus étroitement à nos travaux annuels par les liens de notre 
reconnaissance. 

Messieurs, cette séance d'ouverture nous ménageait plus d'une bonne 
fortune ; à peine avions-nous cessé d'écouter M. Glasson que nous 
entendions M. le vicomte de Meaux nous exposer, avec une grande élé- 
vation de pensée et de langage, les réflexions qu'un récent voyage lui a 
suggérées sur les rapports de l'Église et de l'État aux États-Unis d'Amé- 
rique. Aux États-Unis l'Église et l'État vivent côte à côte, sans être 
séparés parce qu'ils n'ont jamais été attachés l'un à l'autre, sans se 
nuire parce que la liberté d'association qui garantit le patrimoine de 
l'Église est protégée par l'autorité judiciaire, sans se craindre parce que 
l'esprit de la nation et celui du gouvernement sont religieux et qu'aucun 
acte de la vie publique, aucune cérémonie, aucune fête ne s'accomplis- 
sent sans que celui qui préside à la réunion n'ait appelé sur l'assem- 
blée et sur le pays, la bénédiction de Dieu. L'Église s'administre par 
elle-même, elle choisit ses chefs parmi ceux qu'elle juge les plus dignes. 
Une telle situation est-elle possible en France? Gela est difficile à 
penser, car toute idée de séparation de l'Église et de l'État se traduit 



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BANQUET DE CLOTURE : DISCOURS DE M. WELCHE. 107 

chez nous par une menace pour Tavenir de la religion et la séparation 
serait un déchirement dont l'Église souffrirait sans doute, mais auquel 
elle survivrait ; en serait-il de même pour l'État quand l'enseignement 
de l'école sans Dieu se serait substitué à l'autorité et à l'enseignement 
de la morale religieuse ? Pendant que M. le vicomte de Meaux nous 
développait un tableau qui nous entraînait à un triste retour de pensée 
sur ce qui se passe au milieu de nous, il nous semblait entendre passer 
à travers ses paroles le souffle inspiré du grand orateur chrétien qui a 
attaché son nom à la défense de la liberté d'enseignement et des droits 
les plus sacrés du père de famille. 

La seconde séance publique a été ouverte par le rapport toujours si 
intéressant et si nourri de notre secrétaire général sur les travaux qui 
ont occupé nos séances; puis M. Gheysson a rendu compte, comme il 
sait le faire, du concours de travaux monographiques ouvert pour la 
première fois. Trois des travaux présentés ont été analysés par M. Gheys- 
son et ont mérité les éloges des juges du concours. L'épreuve est déci- 
sire et l'an prochain, alors que les concurrents auront eu plus de temps 
pour préparer leur travail, nous constaterons que l'exemple donné aura 
été largement suivi. 

M. Paul Desjardins a pris ensuite la parole et, dans une conférence 
brillante, élégante et très applaudie, il nous a parlé de ce qui unit les 
hommes, mais après nous avoir montré ce qui les divise : l'égoïsme, l'in- 
différence vis-à-vis des souffrances d'autrui. Le mai cependant n'est pas 
aussi général qu'il le paraît, la compassion est à l'ordre du jour et 
l'isolé dont M. Desjardins nous a retracé le sombre portrait doit être une 
jrare exception. Ge qui peut nous unir, c'est Pamour ; on aurait pu dire 
le dévouement, car chacun entend sa dette d'amour à sa manière. Le 
remède est bon et M. Desjardins en le recommandant s'est justement et 
très spirituellement défendu de vouloir créer une religion. 11 avait raison : 
la religion qui proclame la loi d'amour n'est pas à créer, la maxime 
« Aimes-vous les uns les autres » n'est pas nouvelle, il y a dix-huit cents 
ans que du haut d'une croix elle est tombée de la bouche de Dieu. Mais 
il faut la mettre en pratique et nous n'en prenons pas le chemin. 
Pour ma part, laissez-moi vous l'avouer, à défaut d'un amour qui 
est encore bien enfoui au fond des cœurs, je me contenterais d'équité et 
de tolérance ; j'irais même jusqu'à transiger pour le sincère exercice de 
cette dernière vertu,et je sentirais quelque soulagement à voir pratiquer 
ce précepte plus facile : Supportons-nous les uns les autres. 

Dans notre dernière séance publique M. Dupaigne, inspecteur hono- 
raire de Pinstruction publique, nous a parlé du rôle social de la musique 
ei de la nécessité de substituer l'enseignement du solfège à la méca- 
da piano et de donner le pas aux sociétés chorales sur les fan- 



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■TR^' 



108 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

fares. Il nous a montré les populations voisines de la Suisse, de la 
Norvège, de TAllema^Tie, chantant dans toutes leurs réunions d'une voix 
juste et claire des mélodies populaires ou des airs nationaux, connus de 
tous, repris en chœur et en parties par toute une assistance, l'entraînant 
dans un sentiment commun par les souvenirs de l'enfance ou du pays 
natal, et il a regretté de voir ces habitudes harmonieuses délaissées 
aujourd'hui chexnous, M. Dupaigne avait raison, on trouve dans ces dif- 
férences d'habitudes Tindication d'une prédisposition sociale et il y a 
une grande différence entre l'état moral d'un peuple qui chante et celui 
d'un peuple qui ne chante pas ou qui ne chante plus. 

M. Fuster, que nous avons entendu le même soir, nous a entretenus de 
la vie ouvrière à Berlin : son étude de mœurs faite avec un grand talent 
d'observation a été tracée d'une façon saisissante. M, Fuster a eu le cou- 
rage 'de poursuivre son enquête dans les bouges où certains ouvriers 
berlinois vivent et s'agitent et dans l'hôpital où ils sont soignés ; il a été 
le confident de leurs plaintes, de leurs revendications, il nous les a 
montrés aigris, irrités, entraînés fatalement vers le socialisme comme 
vers une foi nouvelle. M. Fuster, qui est le premier lauréat de notre con- 
cours de monographies, n'en est plus à faire ses preuves, c'est un talent 
confirmé et l'estime même que ce talent commande oblige à lui parler en 
toute franchise. Je lui demanderai, comme l'a fait M. Cheysson, si les 
tableaux qu'il nous a brillamment tracés peuvent être généralisés : ne 
s'est-il pas laissé subjuguer par l'immense pitié que doivent inspirer les 
misères qu'il a touchées du doigt, au point d'être absorbé par elle ? 

M. Fuster est un explorateur, et dans ses voyages ayant pour objet 
l'observation sociale il n'a pas dû négliger les excursions pittoresques. 
Ne lui est-il pas arrivé parfois, dans quelques contrées montagneuses 
de la Suisse ou du Tyrol, de se trouver, au sortir d'un col couronné 
de frais ombragés, tout à coup au bord d'un ejffrayant précipice? Il 
s'est senti attiré vers l'abîme comme par une force invincible jusqu'au 
moment où, se reprenant lui-môme, il a reporté ses regards vers le ciel 
bleu, les grands arbres, leur verdoyant feuillage ; cette vue a reposé ses 
yeux qui ont pu alors sonder sans efTroi les profondeurs du gouffre. La 
misère morale et physique exerce aussi cette pénible fascination, le 
cœur est serré, l'esprit obsédé et comme envahi jusqu'au moment où 
Ton s'arrache à l'obsession en cherchant plus haut des points de compa- 
raison, et il arrive toujours qu'on en rencontre de plus rassurants. 

Il ne m'est pas possible d'admettre que, dans ce pays où le zèle évan- 
gélique rivalise avec la charité chrétienne, le malheureux soit irrémissi- 
blement abandonné à lui-même; peut-être M. Fuster aurait-il trouvé 
dans leurs œuvres quelque réconfort, quelques couleurs moins sombres 
pour en charger sa palette, et son tableau en aurait été illuminé sans rien 



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BANQUET DE CLOTURE : DISCOURS DE M. WELCUE. 109 

perdre de sa fidélité. Il faut chercher à voir les faits très exactement ; 
mais il faut se défendre d'un parti pris inconscient; il faut étudier les 
mœurs et les littératures étrangères^ mais sans subir leur empreinte. Il 
faut craindre Schopenhaûer, il faut même se méfier de Tolstoï. (Très 
bien! très bien!) Le pessimisme, le mysticisme non plus^ ne sont pas 
dan» le caractère de notre race ; ne nous laissons pas envahir par eux. 
Notre génie national, qui vaut bien les autres, croyez-le, ne nous porte 
pas à la mélancolie, encore moins à la désespérance. Désespérés à 
votre âge, ah ! jeunes gens I Que ferez-vous donc au nôtre et quand vous 
aurez, comme nous, épuisé les déceptions de la vie? (Applaudissements.) 

Nous avons eu aussi nos illusions et nos espoirs, nous avons goûté 
les satisfactions des projets réussis, parfois les joies du triomphe; puis 
les mauvais jours sont venus; nos rêves ont été brisés, nos œuvres dé- 
truites ; ce que nous honorions a été insulté, honni ; nous avons vu les 
ruines s'amonceler, nous avons connu la trahison des événements, la 
défection des amis; nous avons subi Tisolement, presque l'ostracisme; 
nous avons pu en être attristés, nous n'avons pas été abattus. Notre voix 
est tombée, notre ardeur ne s'est pas éteinte ; notre bras 3st devenu dé- 
bile, nos âmes sont restées vaillantes ; nous luttons encore, sans fai- 
blesses, parce que nous avons confiance en Dieu et que nous avons es- 
poir en vous. C'est pour vous que nous entretenons, comme au fond d'un 
sanctuaire, la pure flamme où vous allumerez les flambeaux que vos 
mains plus heureuses porteront partout où l'on appelle la lumière. 
Courage donc, écartez la tristesse, laissez chanter dans vos poitrines 
Toiseau de la jeunesse, lespérance ! Travaillez, suivez la sûre méthode 
de l'observation des faits dans leur réalité, mais variez la direction de 
votre objectif et multipliez vos sujets d'étude, avant d'arriver à des 
conclusions. Surtout ne proscrivez pas l'idéal : c'est lui qui vous aidera 
à franchir les étapes souvent douloureuses du rude chemin qui mène à 
la vérité. (Tnple salve cTapplaudissements!) 

Je ne veux, Messieurs, ni abuser de votre bienveillance, ni anticiper 
sur le rapport général que Tan prochain M. Delaire vous fera ; j'adresse 
donc nos remerciements collectifs à tous ceux qui, de près ou de loin, ont 
pendant cette année prêté leurs concours à nos travaux. 

Je dois cependant vous dire un mot encore des intéressantes visites 
que nous avons faites dans divers établissements créés par la Société phi- 
lanthrophique et dont M. le prince d'Arenberg, à qui j'en exprime 
toute notre gratitude, a bien voulu nous faire les honneurs avec toute 
sa bonne grâce, dont il nous a exposé le fonctionnement avec un sen- 
timent si profond des devoirs et une connaissance si complète des res- 
sources de la charité. 

Notre confrère aimé M. Lefébure nous amis aucouiant des progrès de 



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110 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE-RENDU GÉNÉRAL. 

l'Office central de la charité dont le programme, nous ne Toublions pas, 
a été développé par lui dans une de nos sessions. 

L'usine de parfumerie Gellé-Lecaron nous a donné le consolant spec- 
tacle d'un atelier où patrons et ouvriers vivent dans la paix, la concorde 
et Taffection; et nous avons ensuite visité la maison de la Providence 
dirigée, rue de Reuilly, par les «œurs de Saint- Vincent-de-Paul, et les 
ouvroirs, réfectoires, habitations économiques, créés ou patronnés et 
subventionnés par la Compagnie de Paris à Lyon et à la Méditerranée. 

Nous espérions compter parmi nos convives M. Noblemaire, directeur 
de cette Compagnie; il a été empêché, j'aurais voulu lui adresser direc- 
tement vos félicitations, notre confrère M. Jules Michel voudra bien les 
lui transmettre. 

Mais avant que le bouquet de vos sentiments très sympathiques lui soit 
présenté, je vous demande d'en détacher une fleur pour la remettre 
directement à M. Jules Michel, son collaborateur, qui a une si large part 
dans toutes ces œuvres patronales, qui les comprend et les exécute avec 
tant de dévouement et qui porte un cœur à la hauteur de son mérite. 

Un mot encore : la Société d'Economie sociale a eu cette année la 
satisfaction de voir la Société des agriculteurs de France la convier à 
ouvrir une enquête commune sur la condition actuelle des ouvriers 
ruraux, sur la dépopulation des campagnes et sur les moyens d'y remé- 
dier. Cette invitation flatteuse, qui est un hommage rendu à la méthode 
d'observation mise en honneur par notre maître, a été acceptée avec 
empressement. Une commission mixte dresse en ce moment le question- 
naire h soumettre à nos correspondants et prépare la circulaire expli- 
cative qui doit l'accompagner. Je demande à tous nos adhérents, et 
spécialement à nos confrères des Unions, de nous apporter pour ce tra- 
vail leur concours le plus actif. 

Il me reste une dette personnelle à payer tout en acquittant la vôtre. Il 
faut avoir été président de la Société d'Économie sociale pour connaître 
tous les services qui lui sont rendus par son secrétaire général. M. Dé- 
faire est rdme de la Société, le lien sympathique et agissant des Unions, 
le correspondant laborieux et estimé de tous nos amis étrangers dont il 
sait accroître le nombre. Il est encore le guide expérimenté, obligeant et 
discret de ceux que vous appelez à présider vos travaux annuels. Je le 
remercie eu votre nom, je le remercie encore pour moi et du fond du 
cœur. Grâce à lui surtout, et aussi grâce avons. Messieurs, l'honneur que 
vous m'avez fait et que je redoutais ne me laissera que des souvenirs 
charjTKints et précieux. {Applaudissements répétés.) 

M. JcLEs Michel. — Messieurs, fidèle aux traditions, votre bureau vous a 
proposé, comme les années précédentes, de visiter les établissements 
qui, entre beaucoup d'autres, lui ont paru de nature à vous donner une 



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BANQUET DE CLOTURE : ALLOCUTION DET M. JULES laCIlBL. 111 

idée des eCTorts qui se font à Paris pour assurer le rè^ne de la paix 
sociale. 

Partout vous avez été reçus avec la satisfaction que cause aux âmes 
généreuses la certitude de voir leurs efforts appréciés par des hommes 
aussi compétents que vous Têtes, et vous avez pu leur décerner des éloges 
d'autant plus précieux qu'ils n'étaient ni ambitionnés, ni recherchés. 

Aujourd'hui mon rôle est plus modeste : je viens les remercier en votre 
nom pour Taccueil qui vous a été fait, pour le sentiment de confiance 
dans l'avenir que vous a inspiré ce faisceau de bonnes volontés, à qui la 
paix est promise comme récompense sur la terre. 

Vous avez salué le Cercle des jeunes gens de l'Union chrétienne qui ne 
manquera pas de contribuer à accroître ce faisceau de bonnes volontés 
si précieuses. 

Vous avez renouvelé connaissance avec l'Office de la charité et avec 
l'Hospitalité du travail d'Auteuil, si intimement unis dans leur désir de 
venir en aide à tous ceux qui soufTrent. 

Vous avez dans l'usine Gellé constaté une fois de plus quelle est la 
puissance d'un patronage bienveillant pour assurer l'harmonie sociale. 
M. Le Play disait volontiers que les institutions ouvrières les plus 
savamment organisées sont des expédients qui ne valent pas les bonnes 
coutumes de l'atelier bien comprises et sérieusement mises en pratique 
par un patron dévoué. Aujourd'hui l'expédient tend à devenir la règle. 
Est-ce un bien? est-ce un mal? l'avenir nous le dira. En attendant féli- 
citons-nous de rencontrer sur notre chemin des patrons comme MM. Le- 
carron, et des familles d'ouvriers comme celle de Goussard que vous 
avez récompensé solennellement dans votre première séance. • 

Des parfums de l'usine Gellé vous avez passé aux odeurs de la ville de 
Paris ; et vous avez pu constater combien la science et les soins assidus 
des ingénieurs les rendent inoffensives pour notre odorat, en même temps 
que profitables pour les légumes dont nous faisons notre nourriture. 
La Société d'Économie sociale s'évertue à rechercher les moyens d'ac- 
croître les familles. Si elle ne veut se heurter un jour aux désolantes 
thèses de Malthus qu'on vous signalait il n'y a qu'un instant, il faut 
qu'elle ne dédaigne aucun moyen d'accroître aussi les produits de la 
terre. La Ville de Paris nous a montré comment on y peut arriver. 
Puisse cet exemple nous profiter, sans nuire à personne? 

Vous avez terminé vos études sociales par la visite de deux établis- 
sements dus à l'initiative privée. Vous avez vu deux grandes maisons 
d'éducation dirigées par des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, qui, sans 
subvention de la Ville ni de TÉtat, exercent leur action bienfaisante ici 
sur 2000 enfants, jeunes gens ou jeunes filles, là sur un millier de per- 
sonnes. Et dans ce nombre vous avez distingué 50 jeunes filles et une 



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ilî RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉRAL. 

trentaine de mères de famille, appartenant au personnel employé par la 
Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, sur lesquelles la Compagnie exerce 
un patronage tout spécial. 

En son nom, Messieurs, je vous remercie d'être venus leur apporter 
le puissant encouragement de votre présence, et d'avoir décerné une 
de vos récompenses à Tune de ces jeunes fllles dont vous avez apprécié 
le dévouement dans la famille ; vous avez en même temps applaudi les 
rares qualités d'énergie et de vaillance de son père, ancien ouvrier de la 
Compagnie P.-L.-M., qui a su élever une famille de dix enfants avec 
Taidc d'une compagne digne de lui, et avec Taide de sa fille aînée qui 
est comme la seconde mère de ses sœurs et de son frère. Je remercie en 
particulier notre président M. Welche. (les paroles si touchantes, si 
élevées par lesquelles il a commenté devant les jeunes filles de Touvroir 
les intentions de la Société d'Économie sociale dans l'attribution de 
ses récompenses annuelles. 

Après cette émouvante cérémonie, vous vous êtes trouvés en présence 
de cre'ations dues au patronage ou à Tintervention directe de la Société 
philanthropique. Je veux parler de la maison construite par la Société 
des habitations économiques et du réfectoire destiné aux ouvriers de la 
Compagnie P.-L.-M. 

Vous aviez déjà vu les jours précédents les dispensaires et asile de 
nuit de la Société philanthropique, c'est-à-dire les institutions destinées 
à soulager et à prévenir, si possible, les misères matérielles. Vous avez 
fait un pas de plus et vous avez vu comment elle s'y prenait pour pré- 
venir les défaillances morales. 

Car le personnel de la Compagnie auquel s'adressent ces nouvelles 
institutions, ce ne sont pas des pauvres, ce sont des hommes vivant de 
leur travail, que nous cherchons à préserver d'entraînements fâcheux, 
ou de contacts dangereux. C'est à cette tâche qu'est venue nous aider 
la Société philanthropique ; et c'est d'avoir si bien compris, [et d'une 
manit^re si large, sa mission charitable que je voudrais la remercier 
ainsi que son digue président, le prince d'Arenberg. 

Depuis que j'ai eu l'honneur d'approcher les membres de la Société 
philanthropique, j'ai pu apprécier le concours actif et dévoué donné 
à tant d'œuvres de haute utilité sociale par les hommes distingués qui 
la composent. Il y a quelques jours un de nos confrères exposait de- 
vant vous les œuvres d'assistance de la ville de Genève et faisait 
ressortir avec complaisance la part active que prenaient à leur surveil- 
lance les hommes les plus haut placés dans l'estime de leurs conci- 
toyens. Il paraissait croire que les Parisiens étaient incapables de se 
donner avec la même générosité persévérante. Eh bien, Messieurs, j'ai pu 
lui répondre, non sans quelque fierté : Que n'avez-vous vu à l'œuvre les 



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BANQUET DE CLOTURE : TOAST DE M. DELAIRE. 113 

membres de la Société philanthropique? Les personnes charitables à 
Paris ne s'y trompent pas, et cette Société, vieille de plus d'un siècle, 
fidèle à l'esprit de charité large qui a présidé à ses débuts, est choisie 
de préférence comme dispensatrice de leurs libéralités, par nombre 
de personnes qui veulent, soit de leur vivant, soit après leur mort, 
faire le bien à coup sûr. 

J'adresse donc mes remerciements à la Société philanthropique et 
comme membre de la Société d'Économie sociale, et comme ingénieur 
de la Compagnie P.-L.-M. A ce dernier titre aussi, j'éprouve le besoin 
de rapporter à la Société d'Économie sociale le mérite d'avoir provoqué 
les institutions auxquelles vou» vous êtes intéressés hier en faveur du 
personnel de la Compagnie. C'est du sein de votre Société que l'idée 
en est sortie. Vous n'avez pas oublié qu'il y a trois ans vous aviez choisi 
pour président de votre congrès annuel l'éminent directeur de la Compa- 
gnie P.-L.-M., M. Noblemaire. Il vous avait vus à l'œuvre, et, quelques 
mois après, sachant les relations que j'avais avec vous, comptant sur 
les enseignements que j'avais puisés au milieu de vous, il me confia le 
soin de proposer à notre conseil d'administration les améliorations que 
je jugerais réalisables. Vous en avez vu quelques-unes ; à vous en re- 
vient l'honneur. ' 

Aussi, Messieurs, vous me permettrez d'associer dans un même toast, 
la Société philanthropique et le Conseil d'administration de la Compa- 
gnie P.-L.-M., et d'y joindre toutes les personnes qui ont bien voulu nous 
accueillir dans le cours de nos visites, {Applaudissements.) 



M.Delaire, secrétaire général. — J'aurais bien quelque droit, Messieurs, 
de prendre la parole pour un fait personnel; je me borne à reporter les 
remerciements et les éloges de M. le Président à qui de droit, c'est-à- 
dire aux collaborateurs nombreux de notre Congrès, orateurs, rappor- 
teurs, secrétaires, sans oublier la presse dont le concours nous est si 
précieux. Mais j'ai le devoir de vous exprimer ici les regrets de ceux que 
divers motifs ont empêchés au dernier moment d'être des nôtres : 
M. Charles Morisseaux, Téminentidirecleur de l'industrie au Ministère de 
l'agriculture, de l'industrie et des travaux publics de Belgique, président 
de la Société belge d'Économie sociale; M. Noblemaire, directeur de la 
Compagnie P.-L.-M. que nous espérions féliciter ce soir des belles insti- 
tutions que nous avons visitées hier ; M. Alfred André et M. Buscarlet,de 
rUnion chrétienne des jeunes gens, retenus par un conseil spécial de 
cette belle institution; M. Claudio Jannet, dont la santé est malheureu- 
sement éprouvée; MM. Lefébure, Gibon et Béchaux empêchés, comme 
MM. Dejace, de Liège, et Dubois, de Tours, par des inquiétudes ou des 

La Rkp. Soc, 1" juillet 1893. 3e série, t. VI (t. XXVI col. ), 8. 



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114 RÉUNION ANNUELLE ; COMPTE RENDU GÉNÉPAL. 

devoirs de famille ; enfin M. Paul Desjardins,que vous auriez eu plaisir à 
féliciter encore et dont je reçois à Tinslant une dépêche que je dois vous 
lire ': 

« Cher monsieur, 

« Je suis dans la pe'nible nécessité de m'excuser auprès de vous pour 
ce soir. J'ai attendu jusqu'au dernier moment un retour de force ; mais 
me voici alité avec la fièvre, et je me ferai porter directement à la cam- 
pagne si je me relève. Ma fatigue est extrême. 

« Est-il besoin de vous dire mes regrets? Vous m'avez accueilli avec une 
bienveillance telle, que j'ai pu oublier mon insuffisance et prendre, 
comme confrère, une modeste part à vos travaux. L'esprit dans lequel 
vous agissez est précisément celui que je voudrais répandre, et dont j'at- 
tends le salut social. 

« Me sentant vôtre à ce point, je suis tout à fait affligé de ne pouvoir 
rompre ce soir le pain avec vous, ce qui m'eût rendu tout à fait votre 
compagnon, au sens étymologique et matériel. Je ne cesserai toutefois pas 
de l'être en pensée et on volonté. Au contraire, il faut compter sur moi. 

« Athénée raconte quelque part que les anciens Rhodiens avaient un 
charmant usage. Au retour de la première hirondelle, quelques gamins 
de rile la capturaient, et, la tenaùt délicatement sans lui faire mal, ils 
s'en allaient la montrer de porte en porte, tout en implorant quelque 
aumône. On peut lire dans Athénée la chanson dont ils accompagnaient 
cette pratique : elle est t harmante.Toutle monde alors, informé par eux, 
criait : « Voici le printemps! » — Je viens à votre porte comme un de ces 
enfants de Rhodes, isolé, sans titre et sans mandat. Votre seuil m'a été 
hospitalier, et vous m'avez demandé si c'était le printemps que j'annon- 
çais.— le vrai printemps de la société régénérée par l'amour et le mutuel 
sacrifice. Qui sait? ai-Je dansles mains la première hirondelle ? — Je puis 
vous dire 'du moins que Fidéalisme, qui était dans les imaginations seules, il 
y a deux ans, est à présent dans les bonnes volontés. Beaucoup de jeunes 
gens brûlent de s'utiliser. Accueillez-les, comme vous m'avez accueilli. 

« Agréez, cher monsieur, pour vous et pour vos confrères, l'hommage 
de la profonde gratitude et du ferme attachement de votre nouvel ami. » 

« Paul Desjardins. » 

Il n'est pas besoin de' dire par quels applaudissements a été accueilli 
ce ravissant bijou littéraire. M. Paul Desjardins, dans son charmant mes- 
sage, avait su exprimer les vœux de tous les assistants, en leur disant 
avec autorité que tant d'efforts entrepris par Le Play et par ses disciples 
n'avaient pas été vains, puisque les générations montantes s'annoncent 
meilleures, au moins dans quelques milieux intellectuels. 11 les encou- 
rageait à redoubler de zèle dans l'action, et de tact dans le zèle, pour 
que ces bonnes volontés naissantes trouvent dans notre école un aliment 
et surtout un ralliement. Qu'ils viennent donc à nous, tous ces bons com- 
pagnons de la vie nouvelle. Ils seront les bienvenus, de quelque point 
de l'horizon qu'ils arrivent. Ce congrès même, par les orateurs qu'il a 
entendus, par les idées qu'il a propagées, parles œuvres qu'il a visitées, 
n'est- il pas la meilleure preuve de notre largeur d'esprit? Elle a été 
remarquée cette année par quelques-uns presque comme une nouveauté, 
alors cependant qu'elle a toujours été une de nos traditions les plus 
suivies, H. Dubreuil. 



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ANNALES DE LA CHARITÉ 

ET DE LA PRÉVOYANCE 



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OFFICE CENTRAL DES INSTITUTIONS CHARITABLES 



DEUXIÈME ASSEMBLÉE GÉNÉRALE 

Hospltiftllté du travail (remines) 
Fondation ]>iul>eapln ( tiomniea ) 



LWfice central des institutions charitables a tenu le mardi 30 mai, à 
quatre heures, sa seconde assemblée générale dans une salle de THospi- 
taliié du travail, avenue de Versailles, 52. 

La séance a été présidée par M. le marquis de Vogué, membre de l'Ins- 
titut, président de l'œuvre. Une très nombreuse assistance remplissait le 
vaste local choisi et décoré pour la réunion, et témoignait ainsi de la 
sympathie croissante qu'inspire l'Office central de la charité. 

M. LE MARQUIS DE VoGûÉ a ouvcrt la séance par Tallocution suivante : 



Mesdames, Messieurs, 

L'Office central des Institutions charitables tient aujourd'hui sa 
deuxième assemblée générale; la première a eu lieu ici-môme, Tan der- 
nier : l'œuvre naissait alors, je crois pouvoir dire qu'elle vit maintenant 
et que son existence, quoique bien courte, est déjà bien remplie. Nous 
avons tenu à nous réunir de nouveau dans cette salle, qui a vu nos 
débuts, sous les auspices de l'œuvre admirable qui se poursuit dans ces 
murs : par reconnaissance d'abord ; car nous avons profité de la sympa- 
thie excitée par la généreuse initiative qui l'a rendue possible, par le 
dévouement sans bornes et l'intelligence hors ligne de la supérieure 
et de la conununauté qui la dirigent ; par sympathie, à notre tour, pour 
une œuvre que nous avons ' contribué à faire connaître, qui grandit 
à côté de nous, qui nous doit une partie de ses succès, que nous 



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.fr^ 



ilB ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

désirons encore plus grande, à laquelle nous sommes heureux d'ap- 
porter l'encouragement de votre présence. Nous lui avons donc de- 
mande l'hospitalité pour ce soir, nous étions sûrs d'être bien accueillis 
dans une maison dont l'hospitalité est la devise; mais ici, le travail est 
la condition de l'hospitalité : c'est une règle absolue à laquelle nous 
devons nous soumettre comme tout le monde. C'est donc à une réunion 
de travail que vous êtes convoqués : vous êtes conviés à étudier avec 
nous des faits, des chiffres, des documents ; l'étude est peut-être aride, 
mais vous n'êtes pas venus si nombreux uniquement pour une fête lit- 
téraire : vous êtes venus vous associer à une œuvre active, et ce qu'il 
vous importe de savoir, c'est comment cette action s'est exercée, quels 
sont les résultats qu'elle a obtenus, quel est le bien qu'elle a fait. 

Cet exposé vous sera fait par celui qui a vraiment qualité pour le faire, 
à cause de la part qui lui revient dans la création et le fonctionnement 
lie Pneuvre, par notre très dévoué et très aimé secrétaire général, 
M. Lefébure, Les détails, les faits qu'il vous exposera vous feront com- 
prendre, mieux que toute définition, quelle est la nature de notre œuvre. 
Nature toute spéciale, qui la distingue de toutes les œuvres existantes : 
elle ne cherche pas à les remplacer, mais à provoquer leur action, 
à les aider, à les faire connaître, non seulement de ceux qui ont besoin 
d'elles, mais de ceux qui cherchent une application de leur charité ; 
notre but est de multiplier les effets de la charité en coordonnant ses 
efforts, en tâchant de supprimer l'effort inutile ou mal dirigé. Notre vue 
s'étend non seulement autour de nous, mais au loin, dans la France 
entière, jusqu'à l'étranger. Nous voulons montrer le bien qui se fait, 
celui qui reste à faire, multiplier le bien par l'exemple même du bien. 
Exemple salutaire, nécessaire, surtout aujourd'hui. Le dernier siècle a 
fmî dans des convulsions dont une des causes principales a été la dis- 
proportion entre les privilèges politiques et les services politiques des 
privilégiés. Prenons garde que la disproportion entre les avantages et les 
services sociaux n'expose notre siècle qui finit à des crises autrement 
redoutables, car ce sont les bases mêmes de Tordre social qu'elles 
détruiraient. {Vive approbation.) Le péril social existe, il serait puéril de 
le méconnaître ; le meilleur moyen de le conjurer est la pratique du 
devoir social, tel qu'il a été si bien défini par l'un des nôtres, et qui 
n'est que lapplication du devoir chrétien aux besoins des temps 
modernes. (Now^elle approbation.) 

Des études auxquelles nous nous livrons nous sommes convaincus 
qu'il sortira la preuve que ce devoir social est beaucoup mieux rempli 
que ne le prétendent les détracteurs de l'ordre ; mais nous voulons qu'il 
en ressorte aussi un encouragement, une attraction pour les bonnes 
volontés, pour les intentions généreuses qui restent trop souvent à Tétat 



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RAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. 117 

d*intentions faute d^ane direction, faute d'un centre où se ratacher. Ce 
sont les jeunes gens surtout que nous voudrions attirer et entraîner en 
I^us grand nombre. Nous les appelons à nous, nous leur demandons de 
se préparer à nous remplacer, quand Theure prochaine de la retraite 
aura sonné. Votre voix, Mesdames, sera peut-être mieux entendue que 
la nôtre : nous vous convions à cette propagande. Notre ambition est 
haute, mais elle ne sera pas déçue, si vous voulez bien nous prêter le 
concours de votre dévouement et de votre charité. 

Le conseil d'administration, quoique né d'hier, a déjà été frappé. Il a 
perdu cette année un de ses membres les plus sympathiques ; M. le mar- 
quis de Mortemart représentait dans son sein des œuvres considérables, 
et surtout cette admirable œuvre des enfants incurables de la rue Le- 
courbe, la plus méritoire peut-être de toutes les œuvres qui soulagent 
les misères humaines. C'était un homme de bien, un chrétien solide, qui 
avait demandé à ses convictions religieuses la règle de toute sa vie, et 
qui trouva en elles la force de mourir avec une rare fermeté. Vous vous 
associerez aux regrets que nous cause sa mort prématurée. (Vive et una- 
nime adhésion,) 

Avant de donner la parole à notre Secrétaire général, j'ai encore un 
devoir à remplir : c'est de remercier publiquement, au nom de l'Office 
central, IL l'architecte Gouny qui a dressé tous les. plans de la Maison 
de travail, a fait exécuter tous les travaux, sans accepter aucun hono- 
raire et sans même consentir à être remboursé de ses frais personnels. 
11 a tenu, sous cette forme désintéressée, à être un des bienfaiteurs de 
l'œuvre et il a droit à sa reconnaissance. Mais^nous ne saurions oublier 
que c'est à la Compagnie des chemins de fer de l'Est, dont M. Gouny est 
l'architecte, que nous devons son concours. Nos remerciements s'adres- 
sent donc au Conseil et au directeur de la Compagnie qui n'ont pas hésité 
à venir en aide aune œuvre dont ils ont compris la portée charitable et 
sociale. Enfin je ne saurais négliger de remercier de son concours aussi 
utile que désintéressé pour la nouvelle installation de l'Office central 
M. l'architecte André, qui porte un nom si justement honoré et qui con- 
tinue avec tant de distinction les traditions paternelles. {Applaudisse- 
ments.) 

M. LÉON LefMbure, secrétaire général, présente le rapport suivant que 
les applaudissements émus de l'assemblée interrompent à plusieurs 
reprises : 

Mesdames et Messieurs, 

C'est à la fin de juillet 1890 que l'Office central des œuvres charitables 
s'est installé dans le modeste appartement de la rue de Champagny, qu'il 



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Ii8 ANNALES DE lA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE 

vient de quitter pour occuper un local plus vaste, plus en rapport avec 
son développement actuel. Il a commencé h fonctionner régulièrement 
au mois de novembre suivant, et son conseil s'est définitivement cons- 
titué à cette date. 

iXe convient- il pas, avant d'exposer les résultats obtenus pendant 
Texercice écoulé et avant d'entrer dans la période nouvelle qui semble 
s'ouvrir aujourd'hui devant l'œuvre, de jeter un regard sur ses débuts et 
de revenir sur la pensée première qui en a inspiré la fondation? 

Elle est née, vous ne l'avez pas oublié, et j'ai insisté déjà sur cette 
observation, de la constatation de ce fait frappant : le contraste qui existe 
entre l'immensité de l'effort tenté par la charité publique et privée pour 
secourir la misère et le résultat de cet effort. Vous connaissez le chiffre 
énorme du budget de l'Assistance publique, près de 50 millions ; les 
œuvres privées se sont multipliées à l'envi ; les dévouements sont infati- 
gables, les libéralités nombreuses, et cependant les pauvres, les malheu- 
reux nous assiègent de toutes parts. Il faut choisir entre les deux con- 
clusions que comporte ce fait : ou la misère a augmenté dans des 
proportions extraordinaires, ou il y a un vice considérable dans 
l'organisation de la charité. Or il résulte des recherches, des témoignages 
les plus autorisés, que, si la misère a pu progresser un peu, elle est 
plutôt dans un état stationnaire. C'est donc à l'organisation de la charité 
qu'il faut s'en prendre. 

Cette organisation, cependant, n'est pas seule enjeu, disons-le tout de 
suite. Certaines causes sociales concourent à en aggraver les défauts et 
amoindrissent singulièrement l'influence que des libéralités croissantes 
devraient exercer sur l'état de la misère. Dans nos cités modernes, la 
distance s'agrandit chaque jour entre le riche et le pauvre. Les habita- 
tions des différentes classes de la société sont plus séparées. Le devoir 
d'assistance réciproque a moins d'occasions de s'exercer directement et 
opportunément. Ce n'est que dans la rue ou sur la grande route que Ja 
pauvreté se montre aux heureux. 

Quant aux défauts que présente l'organisation de la charité, ils frap- 
pent l'observateur le plus superficiel : l'absence d'unité, de concert, la 
dispersion des forces et des ressources. Le particularisme poussé à l'ex- 
trême. Je crois qu'une étude attentive les ramènerait à cinq chefs prin- 
cipaux qui renferment et résument tous les autres et que l'on peut 
formuler ainsi : 

1*» L'imparfaite utilisation des ressources charitables. On ne connaît 
pas les œuvres. Il y en a d'innombrables en France et pour tous les 
masîx. Trop souvent on ne sait ni comment s'adresser à elles, ni com- 
ment les mettre en mouvement, ni comment leur faire produire ce 
qu'elles promettent. 



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BAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. 119 

2« L'absence de discernement vis-à-vis des pauvres. On ne sait et on 
ne cherche pas à savoir si celui à qui Ton donne est digne ou non de 
sollicitude, s'il est déjà soutenu ou non par d'autres; on ignore les cau- 
ses de sa misère et les moyens les plus efficaces, soit de la soulager 
momentanément, soit d'y substituer un état normal d'activité et de 
travail. 

3« La lenteur et l'insuffisance du secours et sa mauvaise appropriation 
aux cas auxquels il doit remédier. Il arrive trop fréquemment que lé 
secours n'est pas apporté en temps opportun. Il vient quand la situation 
du malheureux est devenue inextricable et qu'il est trop tard. D'une 
part, on n'est pas informé avec assez de rapidité des cas où il y a 
urgence à intervenir, et d'autre part cette intervention est retardée par 
des formalités ou des complications de diverses natures. En outre, le 
secours est insuffisant, parce qu'il consiste d'ordinaire en un don en 
nature ou en argent qui n'est qu'un palliatif, et parce qu'on ne se préoc- 
cupe pas de chercher, de trouver une solution. 

4* La forme vicieuse du secours. On donne l'aumône à des pauvres 
valides, au lieu de s'en tenir à cette ^règle qu'un secours ne doit être 
donné à un homme bien portant qu'en échange d'un travail quelconque. 
On entretient ainsi une armée de fainéants et de malfaiteurs. On oublie 
que la charité n'est pas seulement l'aumône. 

5« Le maintien dans la capitale d'un trop grand nombre de malheu- 
reux qui n'ont pas de raison d'y demeurer, qui pourraient trouver du 
travail ailleurs, s'ils sont valides, ou être admis dans les œuvres de pro- 
vince. Ce dernier cas est en particulier celui des vieillards qu'il n'y a 
aucun motif de conserver dans des institutions parisiennes. 

Tels sont les défauts auxquels, dans la mesure de ses forces, l'Office 
central a cru utile de porter remède. 

Comment ses promoteurs ont-ils mis leur programme en pratique? 
D'abord, comme nous l'avons dit, en organisant une enquête permar 
nente sur toutes les œuvres charitables qui existent, non seulement à 
Paris, mais en France. Ce service fonctionne ; il s'adresse à tous les 
directeurs d'œuvres, à toutes les personnes compétentes. Il s'efforce de 
multiplier le nombre de ses correspondants : plus de 800 demandes de 
renseignements ont été faites par lettres. 

L'Office central expose en ce moment à Chicago, en même temps que 
les résultats qu'il a déjà obtenus, le formulaire d'après lequel se pour- 
suit son enquête. Cette statistique des œuvres de la charité libre en 
France était à faire, l'expérience nous le démontre de plus en plus. 
Nous n'en rendons pas moins la justice qu'il mérite au Manuel des 
œuvres publié depuis quelques années, et dont l'auteur est bien au 
courant des choses de la charité et les comprend d'un cœur si délicat. 



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120 ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

Il a frayé la voie et a rendu de nombreux services. Le nom de Mme de 
Sery demeurera attaché à cette utile initiative. Mais c'est une entreprise 
circonscrite et nécessairement insuffisante auprès de la tâche immense 
qu'il s'agit d'accomplir. Nous ne voudrions pas qu'il restât en France 
une œuvre charitable, si minime soitrclle, que l'Office central ignorât, 
dont il ne pût suivre le fonctionnement et tirer profit à l'occasion. 

Déjà aujourd'hui, avec des éléments statistiques bien incomplets, 
nous avons obtenu d'importants résultats. L'Office reçoit par mois plus 
de 1,000 visites, et les demandes de renseignements par lettres sont de 
plus en plus nombreuses. Plusieurs départements et de grandes cités 
s'occupent de faire le dénombrement de leurs œuvres charitables . Nos 
appels, notre exemple, n'ont pas été sans action sur ce mouvement dont 
nous profitons. 

Le plus souvent, quand on s^adresse à noas pour connaître l'œuvre 
appropriée au cas de tel ou tel malheureux, on nous demande en même 
temps si le postulant est vraiment digne de l'intérêt dont il est l'objet, 
s'il mérite d'être recommandé. Notre service d'investigation est organisé 
de façon à répondre à ces démarches. Il se fait avec une scrupuleuse 
conscience. 

En ce qui touche la rapidité du secours, l'Office a un service de visi- 
teurs qui examinent d'urgence et sur les lieux tout cas de détresse qui 
lui est siiçnalé. Il a, je l'ai dit l'an dernier, l'ambition de faire pour la 
misère ce que l'on fait pour parer aux dangers du feu. Voici, à ce pro- 
pos, un fait qui est d'hier. Un malheureux se mourait, seul au monde, 
abandonné dans une chambre. Le sieur Pierre L., de nationalité étran- 
gère, qui avait servi la France, en <870, et reçu plusieurs blessures pen- 
dant la guerre, touchait un petit secours insuffisant pour le faire vivre. 
Tombé malade, incapable de tout travail, il ne peut sortir de chez lui ; ses 
protecteurs sont morts ou ont quitté Paris. Il doit plusieurs termes, les 
menaces du propriétaire se succèdent. Un jour le propriétaire lui-même 
pénètre chez le malade, le prend sur ses épaules et le porte hors de sa 
maison, dans la rue. Une pauvre vieille femme,une voisine qui vivait d'un 
misérable travail, est témoin de là scène. La piété la saisit, elle n'hésite 
pas. Aidée d'une autre personne, elle emporte le malheureux Pierre, 
l'installe dans une chambre de la maison la plus proche, qui était à 
louer, et va déposer au Mont-de Piété les quelques objets de valeur 
qu'elle possédait encore pour faire face â ces dépenses. Elle se constitue 
la garde-malade du pauvre Pierre. Mais la généreuse femme avait trop 
présumé de ses forces comme de ses ressources. Elle tombe malade 
elle-même, est portée à l'hôpital. Pendant deux jours les gémissements 
de Pierre l'appelaient en vain. Il ne comprenait pas la disparition de 
celle qu'il nommait son sauveur. Il parlait à peine quand le représen- 



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RAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. 121 

tant de TOffice central se présenta chez lui. L'Office s'occupe en ce mo- 
ment d'assurer le sort delà bienfaitrice etdu protégé. {Applaudissements.) 

Mais j'insiste encore sur ce point, que TOffice n'est pas un bureau de 
secours. Il ne soulage que les besoins urgents, et son rôle propre, en 
face de la misère, est de mettre en mouvement les œuvres appropriées 
ou les personnes charitables dont le dévouement lui est acquis. Toutes 
les œuvres, je dois le dire, répondent à notre appel, et notamment les 
conférences de Saint- Vincent de Paul, dont vous connaissez le zèle admi- 
rable. 

Quelques hommes du monde veulent bien nous aider dans ce service 
des visites, mais leur nombre est encore trop restreint. 

Chaque cas est examiné avec soin par l'administrateur de l'œuvre, qui 
se préoccupe de rechercher la cause originelle de la pauvreté, dirige le 
malade sur l'hôpital et Tincurable vers des maisons spéciales, envoie le 
valide au travail, les enfants à Torphelinat, les vieillards à l'asile ou à 
l'hospice, et fait partir pour la province ceux qui peuvent y trouver des 
ressources. 

Nos visiteurs se heurtent, hélas I à l'une des causes les plus fréquentes 
de la misère noire : la maladie du chef de la famille ou de la mère et le 
grand nombre d*enfants. Quand le salaire sur lequel repose le sort de la 
famille vient à disparaître, le désarroi est grand. Il est absolu si la 
situation se prolonge, si le secours tarde, si le terme n'est pas payé. Le 
remède alors devient de plus en plus difficile à trouver. De même, la 
position de la veuve chargée d*enfants est trop souvent inextricable. 

Quelques exemples au hasard de nos dossiers : 

Le sieur B., ancien entrepreneur, 49 ans, malade, 7 enfants, dont 
2 morts, la femme enceinte du 8«, une petite fille atteinte de tuberculose. 

Le sieur G., menuisier, 57 ans, malade, 6 enfants, santés déplorables : 
rainée anémiée, une autre atteinte d'une hernie double, un garçon de 
17 ans atteint d^ophtalmie. Ce ménage a encore à sa charge un enfant 
de 2 ans abandonné par une des filles, non mariée, qui a disparu : 9 per- 
sonnes. 

Le sieur H., homme de peine, alité à. la suite d'un refroidissement, 
crache le sang, 6 enfants, la femme accouchée, il y a deux mois, du der- 
nier enfant. 

Le sieur P., journalier, 36 ans, malade, 7 enfants. Sa femme a fait sa 
dernière couche à la Maternité et, pendant qu'elle s'y trouvait, un de ses 
enfants de 5 ans est devenu aveugle. 

Le sieur F., 6 enfants. La femme accouchée il y a dix-neuf mois est 
morte ayant à côté d'elle sa petite fille agonisante, elle aussi. 

Et les veuves ou femmes abandonnées : 

La femme D. abandonnée de son mari ivrogne, 8 enfants. 



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122 ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

La femme A. vient d'accoucher, depuis la mort de son mari, de son 
V enfant, il lui reste 6 filles, dont une scrofnleuse... 

Ah ! Messieurs, on vous signale et avec raison les exploiteurs de la 
charité. Mais si vous saviez combien est grand le nombre des misères 
réelles, sincères, et combien ces misères sont poignantes, votre pitié ne 
se refroidirait pas, votre bourse ne se fermerait pas aux décourageants 
récits qui vous sont faits. Vous vous préoccuperiez d'arriver aux vrais 
malheureux, vous feriez l'impossible pour relever, pour régénérer ces 
familles de misérables au sang vicié d'où sortent des générations de mal- 
faiteurs, pour empêcher la dislocation de la famille dont les enfants 
vont peupler les maisons de TAssistance publique ou les orphelinats 
privés. Parmi eux combien ne se rencontre-t-il pas de futurs ennemis 
de la société qui les élève, mais qui n*a pu leur rendre un père et une 
mère ? Ah ! certes, il est particulièrement douloureux, en présence de 
cette pléthore d'enfants misérables, de penser que la France gémit sur 
sa dépopulation. (Mouvement,) 

Pour résumer tout ce que je viens de dire, l'objectif poursuivi par 
rOfflce central, « c'est d'assister au moment voulu, sous la forme voulue 
et avec l'énergie voulue ». 

Pour procurer du travail aux valides, l'Office s'est assuré le concours 
des grandes œuvres que vous connaissez : la Maison de travail pour les 
hommes (fondation de Laubespin), l'œuvre de l'Hospitalité du travail 
pour les femmes, établis à Auteuil. J'en parlerai d'une manière spéciale 
dans un instant. Le séjour dans ces maisons donne le temps à l'Office 
de tenter les démarches nécessaires, soit pour faire admettre par cer- 
taines œuvres les malheureux qui ne peuvent se livrer à un travail sou- 
tenu, soit pour en envoyer en province d'autres qui trouveront à y occuper 
leurs bras. Dans le but d'assurer un gagne-pain immédiat à un certain 
nombre de ses protégés, l'Office fait aussi ce qu'il appelle des avances du 
travail, 11 rend possible, par l'allocation d'une petite somme, l'achat 
d'instruments, d'outils, de denrées à vendre. 

Bien qu'elle ne soit pas un bureau de placement, l'œuvre s'efforce très 
activement d'aider les malheureux à trouver des emplois, de faciliter 
surtout le placement des hommes qui sortent de la Maison de travail. Un 
agent de l'Office s'occupe tout particulièrement de ce service. Il se rend 
chaque jour avenue de Versailles, y recueille les renseignements sur les 
hospitalisés et avise, dès son retour à l'Office, du meilleur mode de con- 
cours qui peut leur être donné. Des rapports sont établis déjà avec les 
œuvres spéciales et en outre avec des entrepreneurs, des patrpns, et le 
temps permettra sans doute d'organiser d'une façon toujours plus effi- 
cace ce mode d'assistance si important. Il implique malheureusement des 
difficultés de toute nature. Ceux qui s'en occupent le savent par expé- 



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RAPPORT DE H. LÉON LEFÉBURE. 123 

rience, surtout en ce moment où les patrons diminuent plus qu'ils n'aug- 
mentent le nombre de leurs employés. 

Enfin, pour obvier au maintien dans la capitale d'un si grand nombre 
de pauvres, TOfûce a établi un service de rapatriement qui fonctionne 
activement; les Compagnies de cbemins de fer lui font une concession. 
Les ressources de l'Office ou des libéralités particulières complètent le 
chiffre nécessaire pour faire face à la dépense. Toutes les mesures sont 
prises pour assurer effectivement le départ. 

Si V Office du travail récemment institué au Ministère du commerce, qui 
concentre les informations et qui a tous les moyens d'action dans les 
mains, sur toute l'étendue du pays, si cet Office, dis*je, voulait, comme 
nous l'espérons, nous transmettre les renseignements qu'il lui est si aisé 
de recueillir sur les régions où le manque de bras est signalé, sur 
Tabondance et la nature de la demande, nous pourrions en tirer un 
grand profit, pour donner à notre service des placements une marche 
plus sûre et partant plus fructueuse. 

Telle est. Messieurs, dans son ensemble, l'organisation que nous nous 
attachons chaque jour à perfectionner afin de remédier aux lacunes et 
aux défauts signalés plus haut et qui stérilisent en partie les sacrifices 
de l'assistance tant privée que publique. Cette organisation constitue 
tout un outillage de la charité. Bien pratiquée, elle doit, ce semble, 
arriver à mieux coordonner, à rendre plus harmonieux les efforts, elle 
doit faire concourir toutes les œuvres charitables au but commun, qui 
est, comme le disait le secrétaire général de la Société de charité de 
Londres, M. Loch, d'amener le bienfaiteur au summum de l'efifort géné- 
reux, et d'assurer à celui qui est dans le besoin le summum d'une assis- 
tance efficace. Ce n'est qu'à ce prix que l'on parviendra à une répression 
sérieuse de la mendicité, à l'économie des ressources de la bienfai- 
sance, par-dessus tout au relèvement moral et social de l'indigent. 

Mais la mise en pratique de cette organisation elle-même dépend de 
la formation d'un personnel spécial. Grâce à Dieu, et malgré son origine 
récente, l'Office central a pu s'assurer les concours nécessaires. Il est 
servi par des hommes dont je ne saurais assez louer le dévouement et 
l'activité infatigables. 

Quels ont été, traduits en chiffres, les résultats obtenus, depuis notre 
dernière réunion, par ces différents services et par ce personnel, il est 
temps cpe je le dise. , 

L'Office a reçu, depuis notre dernière assemblée générale, c'est-à-dire 
depuis le mois de mai 1892, plus de douze mille visites de personnes 
qui venaient se renseigner. Elles ont fait de nos informations Tusage 
qu'elles ont jugé à propos. 

Les personnes qui font admettre, sur nos indications ou recommanda- 



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124 ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

lions, leurs protégés dans des œuvres, les malheureux qui y sont reçus 
eux-mêmes ou y trouvent des emplois, ne nous font pas tous savoir ces 
résultats. Souvent, nous ne les apprenons que par hasard. D y a là tout 
un c6té de l'activité de TOffice qui échappe à cet exposé annuel, mais 
dont vous ne sauriez ne pas tenir compte. 

Si nous envisageons le nombre de cas où nous avons eu à intervenir 
directement, il s'élève à 7,431. Le dernier compte rendu constatait que, 
depuis le mois de novembre 1890 jusqu'au mois de mai 1892, ce chiffre 
était de 4,521. Vous pouvez juger de la marche progressive de l'œuvre, 
puisque ce chiffre a presque doublé pour cette seule année. 

Le nombre des cas où l'Office a fait secourir des pauvres par l'Assis- 
tance publique ou par des œuvres privées s'est élevé à 3,050. 

Nous ne saurions chiffrer les sommes que représentent ces secours. 
Nous savons que le secours est acquis, mais nous en ignorons la quo- 
tité. Ce chiffre doit être considérable, puisque bien des secours indivi- 
duels sont eux-mêmes importants. 

510 personnes ont reçu des secours, sous forme d'avance au travail ; 
787 ont été assistées, par nous, au nom de bienfaiteurs qui nous confient 
leurs libéralisés ; 312 emplois ont été procurés ou indiqués ; des travaux 
d'écriture ont été fournis à 312 personnes; 209 enfants ont été placés 
dans des orphelinats et 178 vieillards dans des asiles ; les rapatriements 
ou secours de voyage donnés à des orphelins ou vieillards placés en pro- 
vince s'élèvent à 336; enfin 1,005 personnes ont été recommandées à des 
œuvres diverses. 

Notre exposé financier vous fera connaître quelle a été la dépense de 
l'œuvre pour tout l'ensemble de ses services, en y comprenant les 
charges exceptionnelles de son déménagement et de l'Exposition de 
Chicago. 

Il n'est pas sans intérêt de se rendre compte de ce que coûtent à 
l'étranger les Sociétés d'organisation de la charité qui y ont été établies 
et y fonctionnent depuis quelques années, et dont l'exemple nous avait 
frappé. Je trouve quelques indications intéressantes à ce sujet dans un 
remarquable rapport de M. Tessier du Cros. 

Ainsi les frais nécessités par la mise en œuvre du système (traitements, 
publicité, voyages, etc.) sont annuellement de 375,000 francs à Londres, 
de 25,000 à Glasgow, de 91,700 à New-York, de 14,000 à Buffalo. Mais en 
revanche on constate que les dépenses d*as^stancç, qui, à Philadelphie, 
s'étaient élevées, pour la période quinquennale de 1872 à 1878, à 
19,000,000 de francs, se réduisent à 14,000,000 de francs pour l'ensemble 
des cinq années qui suivent la création de la Société. A Buffalo, Téco- 
nomie réalisée dès la première année par la coopération des forces jus- 
que-là isolées et par des investigations minutieuses, ne s'élève pas à 



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RAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. i^ 

moins de 240,000 francs. A Elberfeld, où un système d'enquête sévère 
fut établi en 1853, la taxe à lover sur les contribuables tomba, par tête, 
de 4 fr. 25 qu'elle ëtait en 1852, à 2 fr. 25. En 4876, elle ne fut plus que 
de 2 francs, soit une diminution de 53 %. Ce résultat, ajoute M. Tessier 
du Gros, constaté partout dans des proportions diverses, s'impose à l'at- 
tention. 

Les avantages procurés par la création de l'Office central peuvent encore 
être envisagés à un autre point de vue : l'économie, la simplification, 
qui en résultent pour les œuvres qui lui empruntent ses services admi- 
nistratifs. Ces œuvres trouvent une installation et un personnel ; elles 
profitent de toutes les branches de son activité. 

La grande œuvre de la Miséricorde, présidée par Mme la maréchale de 
Mac-Hahon, a établi avec nous ce genre de relations; son dernier compte 
rendu s*en félicitait dans des termes infiniment fiatteurs pour nous et 
dont nous avons à cœur de remercier à la fois l'œuvre et le rapporteur. 

Le rapport constate « les résultats pratiques du concours de TOffice, la 
rapidité, la sûreté des enquêtes, son efficace intervention dans la 
recherche des positions ». Il se plaît à reconnaître « que les œuvres se 
rencontrent à l'Office sans se fusionner et en gardant intacts leur auto 
nomie, leurs traditions, leur esprit. » Il rend à notre administrateur, 
M. Béchard, un hommage auquel vous tiendrez tous à vous associer, 
je n'en doute pas, Mesdames et Messieurs. (Vifs applaudissements,) 

Vous n'avez pas oublié que nous représentons à Paris la maison pater- 
nelle de Mettray. Pour ne pas prolonger le rapport, je n'insisterai point 
sur les services que nous rendons à ce point de vue. 

A l'étranger, certains Offices ont étendu la sphère de leur action. 
L'Office de Londres ne se borne pas à Texamen des misères indivi- 
duelles : il porte son attention et sa surveillance sur les manifestations 
les plus diverses du paupérisme ; il signale les exploitations dont la 
chaiité est victime; il mène à bonne fin une enquête sur la mendicité ; 
il réussit à établir une entente entre les divers refuges de nuit de la capi- 
tale, organise un service de pension pour les vieillards, encourage le 
système des prêts et constate qu'une avance faite avec discernement est 
très souvent remboursée. A Buffalo, l'Office préside à la création de 
sociétés spéciales pour l'ouverture de chantiers, l'établissement d'ou- 
vroirs, etc. 

Nous n'en sommes pas là, Messieurs. Nous devons plutêt nous res- 
treindre. L'Office a pris des développements inattendus et qui dépassent 
nos prévisions. Nous ne voulons pas entreprendre au delà de nos forces 
et nous passer du concours du temps. 

Mais il ne nous est pas interdit de nous inspirer de ces belles œuvres 
qui fonctionnent dans divers pays sous le nom de Sociétés d'organisation 



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ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 



de la charité. Ces organismes perfectionnés facilitent singulièrement les 
rapports charitables entre les différentes nations. Nous échangeons 
constamment des services avec les œuvres de la Grande-Bretagne ou 
avec celles des États-Unis par Tintermédiaire de leurs grandes so- 
ciétés. C'est la réalisation du vœu qu'exprimait en 1845, Messieurs, un 
homme dont il faut prononcer le nom dans toute grande assemblée cha- 
ritable, celui du vicomte de Melun. (Applaudissements.) U souhaitait dès 
lors cette centralisation de la bienfaisance dans les conditions où elle 
s'accomplit maintenant, ces liens établis dans le monde entier entre les 
œuvres et les hommes de charité. Cette idée a eu le sort de beaucoup 
d'autres qui naissent dans notre pays et qui trouvent leur application au 
dehors. 

Les sociétés d'organisation de la charité ne sont pas de date an- 
cienne; parmi les plus importantes, celle de Londres est de 1868, et 
encore n'a-t-elle été réellement établie qu'en 1870, celle de Buffalo est 
de 1877, celle de New- York de 1881. Serons-nous assez heureux pour en 
assurer la réalisation durable et pour en acclimater les procédés dans 
nos pays? Nous le désirons. Il faudrait pour cela faire revivre les tradi- 
tions charitables des hommes qui restent nos maîtres dans l'art de faire 
le bien, comme le vicomte de Melun, comme Benjamin Delessert. 

Nous venons de dire ce que fait l'Office central. Avec quelles res- 
sources le fait-il? 

Avec ses souscriptions de 10 francs et de 25 francs, avec celles de 
300 francs que versent les membres fondateurs, avec les dons excep- 
tionnels qu'il lui arrive de recevoir. Parmi les nouveaux bienfaits du 
comte et de la comtesse de Laubespin, nous avons à signaler une sous- 
cription de 7,500 francs par an pendant quatre ans. C'est un nom que 
nous ne cessons de bénir. Notre ambition serait de réunir un nombre suf- 
fisant de petites souscriptions à 10 francs pour asseoir le budget normal 
de l'œuvre. Est-ce une ambition démesurée? 

Le concours si dévoué des Dames patronesses présidées par Mme la 
marquise Costa de Beauregard, qui a été un apôtre pour notre œuvre, 
nous a été plus précieux que nous ne saurions le dire, et son sou- 
venir, celui des dames qui l'ont secondée, demeureront inséparables de 
la fondation de l'Office central. 

Les résultats de la vente faite par les Dames patronesses, les sympa- 
thies croissantes que le public manifeste envers notre œuvre nous sont 
autant de gages de succès. 

La presse, tenant compte de nos efforts, nous a été constamment 
favorable. Récemment encore, un homme politique et un académicien 
éminent, M. Mézières, faisait l'éloge de l'Office central dans la réunion 
de TAssociation des journalistes parisiens. 



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RAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. 1^7 

Des associations charitables, des revues, des journaux nous ont 
apporté de l'étranger des témoignages également précieux. Enfin, j*ai 
hâte de constater les dispositions bienveillantes que les pouvoirs pu- 
blics n'ont cessé de nous témoigner. M. le Ministre de Tagriculture a 
bien voulu nous allouer sur les fonds du pari mutuel une subvention de 
30,000 francs destinée à faire face aux dépenses nécessitées par la créa- 
tion de Touti liage industriel et des travaux d'appropriation de la Mai- 
son de travail de la rue Félicien-David. Qu'il reçoive ici publiquement 
l'expression de notre reconnaissance. 

Je vous ai dit l'an dernier quels étaient nos rapports avec TAssistance 
publique. Nous ne pouvons que nous féliciter de l'accueil que nous ren- 
controns auprès d'elle, et lui renouveler la manifestation de notre gra- 
titude. Elle sait que, dans nos efforts pour combattre la misère, il n'entre 
aucune préoccupation étrangère à la charité, que nous sommes tout en- 
tiers et exclusivement à notre mission. 

De son c6té, M. le Directeur de l'Assistance et de THygiène publiques 
au Ministère de l'intérieur a donné, à la grande enquête que nous pour- 
suivons, des encouragements et des facilités que nous apprécions et dont 
nous lui sommes reconnaissants. La rencontre de l'assistance publique 
et de l'assistance privée dans le domaine de la charité est conforme aux 
traditions, à Tesprit, aux habitudes de notre nation; et ces deux grands 
facteurs ont chacun leur rôle. Ce dont il faut se préoccuper, c'est de 
coordonner leur action, de faire qu'ils se complètent l'un l'autre et ar- 
rivent à lutter efficacement contre le paupérisme. 

II y a une sphère d'action où la charité libre seule est vraiment effi- 
cace. L'administration le reconnaît, je crois. Pour être efficace, ainsi 
que le disait une voix autorisée, celle du secrétaire de la Société de 
charité de Buffalo, M. Rosenau, la charité doit donner quelque chose de 
plus que le secours. L'individu peut seul, par un contact permanent 
avec le pauvre, trouver le secret de ses peines et le meilleur moyen de 
les faire disparaître. Aux mesures qu'il juge nécessaires, il peut seul 
ajouter la vigilance, le tact indispensable pour relever un être déchu et 
lui rendre l'énergie morale sans laquelle aucune réhabilitation n*est 
possible. En parlant d'une femme dont le dévouement est célèbre en 
Angleterre, miss Octavia Hill, M. Rosenau ajoutait : « Tous les gouver- 
nements du monde, avec tous leurs moyens d'action, avec leurs dépenses 
énormes, n'ont pas fait ce que cette femme seule a accompli, parce que 
son cœur, sa sympathie, son âme entière, étaient dans son œuvre. » 
{Applaudissements.) 

Qu'on ne marchande donc pas la liberté aux efforts de la charité privée. 

Il semble en ce moment que l'initiative se réveille, les unions d'assis- 
lance se multiplient et des œuvres nouvelles d'assistance par le travail 



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i28 ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

se fondent à Paris et en province. Saluons, Messieurs, ce généreux mou- 
vement qui est d'un si bon augure pour l'avenir, et rappelons le vœu 
que formait à Paris même Téminent secrétaire général de la Société de 
charité de Londres, M. Loch : « Que l'alliance se fasse entre toutes ces 
forces, qu'elle se fasse entre ceux qu'anime l'esprit religieux et ceux qui 
sont pénétrés du sentiment du devoir social ; qu'État, sociétés privées, 
individus, s'unissent ; qu'ils combinent un effort commun contre le pau- 
périsme; et la lutte sera menée avec une ardeur, une unité d'impulsion 
qui devront rendre cet effort invincible. ». 

Rappelons enfin, avec M. Loch, « que c'est dans l'esprit religieux que 
les individus puisent l'amour du prochain, la patience et la persévé- 
rance nécessaires pour lui venir en aide. » {Vive approbation.) 

Je viens de décrire l'organisation de l'Office central et les moyens 
qu'il met en œuvre pour que les ressources de la charité soient distri- 
buées sans déperditions fâcheuses et soulagent efficacement les maux 
auxquels elles s'adressent. 

Est-ce à dire que nous avons la prétention d'avoir réalisé une œuvre 
parfaite, complète dès à présent, à l'abri de la critique? Ah! certes, non! 
Nous appelons au contraire les observations utiles, les conseils judicieux. 

Nous constaterons seulement avec un sage esprit, qu'il est impossible 
de jouir d'un édifice tant qu'on est train de le bâtir. Les critiques qui 
s'adressent à des choses inachevées ou incomplètes ne comportent 
qu'une réponse : achever et compléter l'œuvre. 

Je ne puis pas terminer cet exposé, qui résume avant tout les travaux 
de l'Office central, sans vous entretenir des œuvres du travail qui excitent 
si justement votre intérêt et qui nous donnent aujourd'hui l'hospitalité. 

Ce sont des œuvres distinctes de l'Office, mais qui concourent à son 
fonctionnement, qui' complètent son action; et vous n'avez pas oublié 
que c'est l'Office qui a pris l'initiative de la création de la Maison de 
travail, aujourd'hui dirigée parla sœur Saint -Antoine, et inaugurée par 
vous Tannée dernière à pareille époque, grâce à la générosité de M. le 
comte et de Mme la comtesse de Laubespin. 

Les hommes sans ouvrage ni ressources devaient y trouver du travail, 
être employés au pliage du linge de boucherie, au cardage des matelas, 
à des travaux de menuiserie, et recevoir un salaire de 2 francs par jour. 
Ces promesses ont été tenues. 

C'était une entreprise délicate et toute nouvelle que d'employer à des 
travaux de menuiserie des hommes de toutes professions, n'ayant jamais 
manié un rabot. Cette industrie a été choisie, parce qu'elle est plus 
rémunératrice et parce qu'elle a quelque chose de plus digne qui 
relève mieux l'homme déchu que les travaux de qualité inférieure et de 



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RAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. 129 

natare banale. Il faut une expérience plus longue que celle qui vient 
d'être faite pour se prononcer définitivement sur cet essai; car il y a des 
difficultés et des tâtonnements inséparables d'un début. SUl réussit, il 
pourra servir d'exemple et aura à ce point de vue encore beaucoup d'im- 
portance La direction de la maison a plus que jamais foi entière dans le 
succès. Il est certain que la main-d'œuvre employée n'est pas celle que 
rechercherait cette industrie, et que le travail des hommes ne peut 
payer complètement ce qu'ils coûtent. Parmi eux, il y a des non-valeurs 
absolues, il y a des convalescents, des incapables. L'objectif est de 
ramener cet écart à des proportions telles que Tœuvre n'ait plus à 
demander à la charité qu'un complément de ressources aussi peu élevé 
que possible, afin d'être assurée de l'obtenir annuellement. 

Il doit en être ainsi, juais on ne peut se défendre de reconnaître qu'un 
effort extraordinaire a été fait cette année. En effet, si des sommes con-^ 
sidérables ont été données pour établir l'œuvre, construire, aménager 
les locaux, acheter l'outillage industriel, il a fallu faire encore bien des 
dépenses de premier établissement, acheter la matière première, 
avancer les sommes représentant les salaires. On a fait face à toutes ces 
charges. Et si nous n'avons pas à présenter ici le budget d'une adminis- 
tration qui n'est pas celle de l'Office central, nous croyons pouvoir vous 
dire, d'après des avis compétents que la comptabilité de la Maison de 
travail est tenue avec beaucoup d'ordre et de conscience, avec un soin 
intelligent et minutieux. Mille sept hommes ont trouvé du travail peu 
dant l'année, ce qui représente 144,169 heures de travail, soit une mo- 
yenne de 14 journées par homme. 

Vous ne serez pas peu surpris d'apprendre que cette agglomération 
de malheureux n'a pas donné lieu à un désordre ; que, même au milieu 
des difficultés de l'organisation première, il ne s'est pas produit un seul 
incident fâcheux. La réglé a été immédiatement établie et respectée ; la 
discipline parfaite. Tous ceux qui ont visité les ateliers ont été frappés de 
la bonne tenue des hommes et de leur respect pour la Direction . Dans 
tout le cours de l'année, il n'y a eu en tout que cinq cas de renvoi. (Ap- 
plaudissements,) 

Les renseignements statistiques n'ont pas encore pu acquérir le carac- 
tère de précision qu'ils auront dans l'avenir. Ce service a été organisé 
récemment; il ressort des données qu'il nous a fournies que, sur nos 
1,007 hommes, 554, ou 55 X, auraient repris leur ancienne profession, 
soit moyennant leurs propres démarches, soit aidés par la Direction et 
par l'Office central ; 

2'X dnt quitté Paris, rapatriés par l'Office central; 

20 % peuvent être considérés comme des clients habituels des œuvres 
de charité; 

La Réf. Soc, 1" juillet 1593. 3« Sér., t. VI (t. XXVI col.), 9. 



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130 ANNALES DE LA CUAUTrÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

•Z'è % tombent dans une catégorie inférieure de travailleurs ou dispa- 
raissent sans que Ton sache ce qn^ils sont devenus. 

Les hospitalises de vingt à trente ans sont au nombre de 215; de 
trente à cinquante ans, de 600 environ. 

On a compté 498 célibataires, 283 mariés avec enfants , 79 mariés sans 
enfants, 84 veufs sans enfants, 59 avec enfants. Les ouvriers appartenant 
à des industries diverses, fer, cuir, vêtements, alimentation, sont au 
nombre de 45 6 ; les honmes de peine ou journaliers, au nombre de 
246; les employés, de li7; les professions libérales, de 50. Il n'y a eu 
que 108 hospitalisés appartenant à Tindustrie du bois. 

Les hommes sont envoyés à la Maison de travail par l'Offlce central, 
par les diverses maisons de THos-pitaiité de nuit et par l'Union d'assis- 
tance du Wl» arrondissement. Un certain nombre se présentent d'eux- 
mAmes à la direction. 

Parmi les malheureux que l'Hospitalité du travail a sauvés, qu'elle a 
rendus à une existence normale, paisible, assurée, je pourrais citer 
beaucoup d'exemples : je n'en citerai qu'un. A la suite de maladie et de 
suppression d'emploi, les époux M., très honnêtes et se suffisant pleine- 
ment jusqu'alors, étaient tombés dans une misère profonde. Tout ce 
dont il avait été possible de faire argent dans le ménage avait pris le 
chemin du mont-de-piété. Il ne restait plus un sou pour manger, et 
mendier faisait horreur. Deux termes étaient dus au propriétaire ; on 
ne voulait pas être expulsé. On avait la fierté que d'honnêtes travail- 
leurs ont le droit d'avoir. Il fallait faire croire au concierge gérant que 
M. avait encore sa place dans l'atelier où il était jadis. 11 partait donc 
chaque matin et, après quelques démarches', vaines, hélas ! pour se 
replace!', il errait à travers Paris et rentrait le soir au logis, le cœur 
désolé et l'estomac creux. Il y trouvait un foyer glacé et sa pauvre 
femme qui l'attendait avec angoisse. Tous deux étaient affolés, ne 
voyaient plus d'issue à leur situation, et les résolutions sinistres com- 
mençaient à poindre. 

Le nom de l'Hospitalité du travail avait été prononcé devant la femme. 
Elle a l'inspiration de frapper à la porte de la maison. La sœur Saint- 
Antoine la reçoit. Elle accueille l'homme et la femme, met l'homme à la 
menuiserie, la femme à la couture. Un court séjour dans l'Asile, quel- 
ques bonnes paroles chaque jour de la sœur Saint- Antoine ont suffl 
pour rendre des forces, du courage, de la confiance à M. Des protecteurs 
hont trouvés. M. est placé dans une importante imprimerie. Mais il faut 
attendre quinze jours pour toucher le premier salaire. La Maison^ de 
travail avance 40 francs en deux fois. Il y a encore une période un peu 
difficile. Mais bientôt le ménage réconforté et transformé se représente 
il TAsile pour restituer l'avance faite, et M. peut dire à la sœur Saint- 



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RAPPORT DE ir. LâON LEPÉBURE. 131 

Aatoine en toute simplicité : « Ma mère, vous ne nous avez pas seule- 
ment tirés d'une misère noire, c'est à vous, à vous seule que nous de- 
vons, ma femme et moi, de n'être pas en ce moment au fond de la 
Seine. » {Applaudissements.) 

Si je dis on mot de l'Hospitalité du travail pour les femmes, c'est 
parce qu'elle donne aussi son concours à l'Office central et que nous 
sommes souvent interrogés sur la nature de nos rapports avec elle et 
sur l'origine de cette œuvre. Elle n'est pas de date récente comme la 
Maison de travail. La première tentative faite en vue de créer cette 
œuvre remonte à l'année 1878. 

C'était le moment où l'on agitait le projet de fonder à Paris l'œuvre 
de PHospitalité de nuit qui fonctionnait déjà à Marseille. Deux courants 
se manifestèrent alors parmi les personnes qui s'occupaient de ce pro- 
jet. Les uns estimaient que l'hospitalité, si brève qu'elle fût, ne devait 
être donnée aux valides qu'en échange d'un travail quelconque ; les 
autres étaient d'avis qu'il fallait se borner à offrir un abri momentané 
aux malheureux, sans se préoccuper d'organiser un travail difÛcile à 
établir. L'œuvre de l'Hospitalité de nuit fut fondée sur ce dernier prin- 
cipe. Les partisans de l'autre système — et celui qui a l'honneur de vous 
parler était du nombre — allèrent fonder, rue d'Abbeville, une maison 
de travail qui fonctionna dix-huit mois. L'idée fut reprise et l'œuvre 
installée en décembre 1880 rue d'Auteuil, à Auteuil, sous la direction de 
la sœur Saint-Antoine qui lui apporta la vie. Nous venons de voir com- 
ment les deux systèmes se rencontrent aujourd'hui et se prêtent un 
appui mutuel, l'Hospitaliié de nuit contribuant au recrutement de l'Hos- 
pitalité du travail. 

Transportée en 1882 avenue de Versailles, celle-ci fut installée dans 
des locaux transformés, agrandis. C'est là qu'une blanchisserie a pu être 
construite, qui est devenue l'instrument de salut de l'œuvre. La maison 
n'a pas cessé de se développer depuis lors. Institution vraiment mater- 
nelle» comme l'a dit M. Maxime Du Camp, elle ne se contente pas de 
s'ouvrir devant ces Bialheureuses, de les hospitaliser, de les nourrir et 
de les vêtir, de leur offrir un repos suffisant ; elle ne s'en sépare qu'en 
leur donnant une condition où leur vie est assurée. 

Les immeubles des deux œuvres appartiennent à une société anonyme 
immobilière qui a dû être créée à l'époque où a été achetée la maison 
où nous sommes; et cette société a loué pour 20 ans les deux immeubles 
à la Congrégation de Notre-Dame du Calvaire, à charge d'y établir une 
maison de travail pour les femmes et une institution analogue pour les 
hommes. Un comité,composé de délégués du conseil de la Société immb- 
Inlière et dans lequel se trouvent également des représentants de l'Of- 
fice «entrai, est chargé de veiller à l'exécution des engagements du bail. 



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13^ ANNALES DK LA CHARITÉ "ET DE LA PRÉVOYANCE. 

Le nombre des femmes hospitalisées a été de plus de 27.000 depuis sa 
fondation, et de 2,194 pour Tannée écoulée, du 1" mai 1892 au 
l«' mai 1893. 

Sur ce dernier nombre, les femmes dgées de 21 à 30 ans sont au 
nombre de 500 environ, et les femmes de 30 à 50 ans au nombre de 1000. 

Los professions qui se rattachent à la couture comprennent 300 per- 
sonnes; les (louristes sont au nombre de 257 ; les femmes de service de 
H34; les irisli tutrices, gouvernantes, comptables, de 107. 

Parmi ces femmes, 71 pour 100 n'ont quitté la maison qui les avait 
secourues qu'après avoir été placées par son entremise ; 8 pour 100 sont 
des habituées de tontes les œuvres de charité, 3 pour 100 sont rentrées 
dans leur famille, soit pour cause de maladie, soit par suite de Timpos- 
sibililé de trouver à Paris des moyens d'existence; 4 pour 100 ont quitté 
la maison pour entrer à l'hôpital ; 1 pour 100 a été renvoyée; 13 pour 10© 
ont quitté la maison sans que l'œuvre ait su ce qu'elles étalent devenues. 
La durée moyenne du séjour des femmes est de 27 jours. 

Outre ces deux œuvres, il vient d'en être créé une dont l'Office central 
encourage vivement le développement : l'œuvre du travail à domicile 
pour les mères de famille. Son importance nous a paru telle qu'un mem- 
bre éminent de notre conseil a été chargé de vous en entretenir tout 
spécialement. 

Enfin, Messieurs, grâce à l'intervention du chef d'une importante 
maison d'imprimerie établie à Paris et à Bordeaux, M. Bellier,que sédui- 
sent volontiers les idées charitables, un atelier professionnel typogra- 
phique déjeunes filles a pu être installé dans un local indépendant des 
œuvres. 

J'ai terminé, Messieurs, ce trop long exposé. Puissé-je, en le faisant, 
avoir trouvé le secret de toucher le cœur de ceux qui m'entendent et de 
ceux qui me liront! 

Ah I Mesdames, Messieurs, donnez de plus en plus votre concours à la 
grande œuvre à laquelle nous vous convions. Elle est nécessaire, elle est 
urgente, elle est sainte. Amenez-nous des adhérents. Visitez souvent et 
faites visiter cette maison. Aucun appel ne saurait être plus éloquent 
qu'un tel spectacle. Ces visites ne tourneront pas seulement au profit 
des pauvres; elles tourneront au profit de ceux qui les feront. Qui n'a ses • 
tristesses, soit à son foyer, soit dans la vie publique? Les événements 
contemporains ne nous les épargnent guère. Les heures de décourage- 
ment ne sont pas rares et surprennent jusqu'aux vaillants. 

Quand vous vous trouverez au milieu des malheureux réunis ici, 
quand vous penserez que la plupart d'entre eux cachent dans leur vie 
quelque drame poignant, quand vous soufrerez aux heures de désespoir 
qui ont précédé le moment où ils ont frappé à cette porte, et quand 



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RAPPORT DE M. LÉON LEFÉBURE. 133 

VOUS constaterez Tordre, le calme, qui régnent partout, l'air de satisfac- 
tion qui s'épanouit sur ces visages, la douceur avec laquelle tant d'infor- 
tunés s'abandonnent à la paix de cette halte dans une vie angoissée, 
quand vous sentirez les sollicitudes infinies qui les enveloppent, le 
rayonnement de bonté, de dévouement qui les pénètre, si vous avez vous- 
mêmes quelque trouble et quelque amertume dans l'esprit, vous serez 
réconfortés. Et ne croyez- vous pas que quelques-uns parmi ces pauvres 
pourront, comme le disait une femme admirable, nous donner des 
leçons de patience, de force, de caractère, de contentement d'esprit, qui 
nous seront précieuses quelque jour? 

Pour ma part, j>n ai fait plus d'une fois rexpérience. Je suis venu ici 
avec des visiteurs, de situations, d'humeurs très opposées, appartenant 
à des nationalités, à des religions, à des partis politiques différents. 
Quelques-uns étaient illustres. Il y en avait d'opinions très radicales, 
presque révolutionnaires. Il ne s'en est pas rencontré un seul qui n'ait 
éprouvé la même impression que moi. Nous parlions la même langue; 
nos cœurs battaient de même. Jamais je n'ai mieux senti la parenté des 
âmes, l'unité de la grande famille humaine. J'ai compris que la charité 
est vraiment, comme le porte la devise de l'Office central, le lien de la 
paix, vinculum pacis. (Applaudissements,) 

J'ai compris qu'il n'y a pas sur terre de plus grande force pour le bien. 
. Vous avez aperçu, Messieurs, à quelques pas d'ici, dominant le fleuve, 
une statue qui porte un flambeau. Reproduite dans des proportions 
colossales, elle frappe le regard à l'entrée du port de New- York. C'est la 
liberté éclairant le monde. N'est-ce pas plutôt et mieux encore la cha- 
rité? la charité échauffant, animant l'univers, rapprochant tous les êtres, 
faisant tomber les barrières, saluant, au nom de la fraternité humaine, 
les opprimés, les faibles, les déshérités de toutes les races, relevant les 
déchus et inclinant les puissants jusqu'à eux : ah! oui, voilà la grande 
libératrice I {Applaudissements.) 

N'ayez pas de crainte pour une nation qui s'inspire d'un tel génie, qui 
est prodigue de dévouements héroïques et d'abnégations sublimes, qui 
se montre jalouse d'accourir partout où l'on souffre pour consoler les 
douleurs, pour panser et guérir les plaies de l'humanité. C'est la rançon 
de toutes les fautes et le gage des résurrections glorieuses. De cette 
nation, fût-elle atteinte elle-même des maux les plus redoutables, on 
peut dire, avec l'Évangile, qu'elle se relèvera et qu'elle vivra. {Applau^ 
dissements prolongés.) 

Sur l'invitation de M. le Président, M. Béchard, administrateur de 
rOfOce central donne le compte financier de l'exercice 1892-93. Il cons- 
tate que rOffice a toujours scrupuleusement proportionné ses dépenses 
à ses recettes. Mais que ses divers services pourraient être très utile- 



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134 ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PRÉVOYANCE. 

ment développas, au grand profit des malheureux qu'il doit assister, si 
de plus amples ressources étaient mises à sa disposition. 

M. LE Président donne la parole à M. Georges Picot, membre de Tlns- 
titut, vice-président de TCEuvre. 

Mesdames et Messieurs, ne craignez pas un discours ; après ce que 
vous venez d'entendre, il n'y a rien à ajouter. Vous avez vu le fonction- 
nement de rœuvre, vous savez ce qu'elle peut accomplir. L'Office cen- 
tral, rilospitalité du travail vous sont connus; mais il y a dans les 
œuvres, comme dansle monde de la science, des découvertes ; le cœur ne 
se repose jamais, moins dans cette maison que partout ailleurs. Le Con- 
seil a jugé que vous apprendriez avec intérêt un nouvel effort. Je me suis 
engagé à vous le signaler en très peu de mots. 

Une maison comme celle-ci devient rapidement le centre où aboutis- 
sent toutes les souffran«îes. La porte n'est jamais fermée et celle qui 
anime tout de son admirable besoin de soulager passe chaque jour 
d'interminables revues de la misère. On sait qu'elle donne du travail et 
de toute part on vient lui en demander. 

Parmi la foule des désespérés qui la sollicitent, quel n'a pas été son 
cruel embarras de n'être pas en mesure de venir en aide aux mères de 
famille qui ne peuvent quitter leur foyer. 

Elle se trouvait en présence de plusieurs catégories de femmes: les unes 
ayant perdu le goût et l'habitude du travail ; les autres ayant été forcées 
par les circonstances de renoncer au métier qu'elles exerçaient; les autres 
n'ayant pas appris à gagner leur vie, moyennant un métier déterminé. 

Parmi ces femmes offrant leur bonne volonté, suppliant qu'on leur 
donne du travail, était-il juste de secourir celle qui est sans famille, 
sans charge, et de ne rien faire pour celle qui plie sous le faix, qui a des 
enfants à nourrir, un loyer à payer, qui, si elle n'y parvient pas, sera 
jetée avee ses enfants dans la rue? Enigme terrible! 

De la mère de famille qui demandait du travail et de la supérieure 
qui n'en avait pas à donner au dehors, quelle était celle qui souffrait le 
plus? L'une maudissait son sort, l'autre offrait ses gémissements à Dieu 
et, dans ses prières, elle le suppliait de lui envoyer une inspiration. 

De cette inspiration,Mesdames,est sortie l'œuvre des Mères de famille. 

On a introduit la mère dans l'ouvroir; elle a reçu du travail pendant 
une heure ou deux, et, lorsqu'elle a montré qu'elle pouvait faire 
une besogne sérieuse, elle a emporté chez elle de la toile découpée. 
L'ouvroir n'a pas été pour elle un atelier, mais une école où tout en 
étant payée dès le premier jour, elle n'a eu qu'à faire ees preuves. Elle 
n'en rapporte pas seulement du travail, mais ce qui vaut bien mieux : 
du courage. Elle est entrée abattue, sûUicitaut timidement, craintive^ 



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DISCOURS DE M. GEORGES PICOT. 135 

presque mendiante ; elle en sort ranimée, relevée à ses propres jexa, 
ayant reça des conseils et, ce qui est le pins rare parmi ceux qui souf- 
frent, cette étincene bénie qne le cœur seul allume au coeur de Thomme, 
l'espérance. (Vifs applaudissements,) 

Voilà donc l'ouvrière qui rentre avec du travail chez elle. 

Entendez-vous bien, Mesdames, toute la portée de ce mot : du travail 
chez elle! Cest-à-dire ses enfants soignés, aucun d'eux abandonné à des 
indifférents, l'écolier ne traînant pas dans la rue parce qu'il est sûr de 
rencontrer après la classe sa mère à la maison, le père trouvant au 
sortir de l'atelier sa soupe chaude, la chambre en ordre, le foyer qui 
attire et non ce désordre qui le repousse vers le cabaret. La mère tra- 
vaillant chez elle, qui Ta dit plus éloquemment que Fauteur de l'Ouvrière? 
c est la famille reconstituée ! (Nouveaux applaudissements.) 

Allons au fond des âmes. C'esFt la dignité de la femme reconquise, c'est 
la paresse qui fait des progrès parmi les femmes combattue ! Le travail 
de la mère n'est pas seulement moral, il montre au mari par un résultat 
visible les efforts fructueux de celle qui supporte avec lui les souffrances 
et les fardeaux de la vie. En la voyant lutter, soigner le ménage, tra- 
vailler, il la respecte davantage. {Applaudissements.) Il est bon pour 
Tanion da ménage qu'elle gagne quelque argent. 

Mais que peut-elle gagner? 

Quelle est celle d'entre vous, Mesdames, qui ne se soit lamentée sur 
la médiocrité des gains de l'ouvrière? Une journée entière de couture 
produisant 80, quelquefois 60 centimes, et sur ce chiffre brut la nécessité 
de défalquer le prix du fil et la fourniture des aiguilles! Voilà les j 

chiffres odieux que vous ne pouvez entendre sans frémir. Et vous vous j 

dites avec douleur : C'est la loi de la concurrence ! il n'y a* rien à faire ! 
il faut se courber et gémir. 

Celle qui dirige cette maison n'a pas cru le problème insoluble. Elle 
s'y est attaquée avec la volonté de trouver une solution. Elle est partie 
de ce tarif de 35 centimes brut donné à l'ouvrière pour l'ourlage de 
12 torchons, lui laissant environ 28 centimes nets. Étudiant les faits 
comme nu économiste, elle a décomposé les prix de revient. Elle a 
suivi, depuis l'achat de la toile, les détails les plus minutieux, elle en a 
fait le compte ; elle a calculé ce que valait la toile à torchons, ce qu'é- 
tait vendue la douzaine ourlée. Elle a trouvé, entre le prix de la 
matière et le prix de vente, un écart de 1 fr. 6f>. 

Cet écart est aujourd'hui divisé entre les divers intermédiaires. 
Retenu par notre œuvre, il pourrait subvenir à nos frais généraux et 
mettre dans les mains de l'ouvrière, non plus 35 centimes, mais 
75 centimes par douzaine ourlée. 

Ce n'est pas là une hypothèse. Messieurs, c'est une réalité. Depuis le 



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ANNALES DE LA CHARITÉ ET DE LA PKÉVOYANCE. 



mois de juillet dernier, un grand nombre de mères de familles ont reçu 
dans cette maison du travail; elles ont touché un véritable salaire. 

Développez cette œuvre, direz- vous. Ce n'est pas le zèle de celle qui Ta 
conçue qui peut la développer. Ce ne sont ni ses efforts, ni Taumône, 
quelque abondante qu'elle soit, qui peuvent produire un tel bienfait. 

Dans les œuvres qui ont le travail pour base, et le salaire pour résultat, 
il y a une loi commerciale qu'on ne peut ni violer, ni tourner. Vous 
venez de voir les calculs qui permettent de donner un salaire élevé. Ils 
sont tous vrais, si les débouchés existent, si la douzaine de torchons est 
prise ici par Tacheteur, de même que les tabliers d'hiver, chemises de 
femmes, etc., si, en un mot, il ne faut pas ajouter aux frais généraux de 
confection, lès frais généraux de magasin et de vente. Tout le secret de 
l'opération repose, d'une part, sur l'économie des frais généraux, d'autre 
part, sur Tabandon de tout prélèvement ou bénéfice qui permet d'ac- 
croître le salaire de l'ouvrirre sans augmenter le prix courant de la mar- 
chandise confectionnée. 

Tout dépend donc de vous, Mesdames. L'œuvre s'étendra, elle prospé- 
rera dans la mesure où il vous conviendra de vous approvisionner auprès 
de la sœur Saint-Antoine. En achetant ici au prix courant des magasins 
de Paris, vous aurez la conscience d*avoir ramené au travail des femmes 
qui en avaient perdu le goût, d'avoir relevé les cœurs découragés, 
ramené l'ordre dans le ménage, reconstitué la famille. 

A l'heure où nous sommes, y a-t-il une plus belle œuvre? et n^éprouvez- 
vous pas le besoin d'en remercier avec moi celle qui, non contente 
d'animer de son cœur ces deux fécondes maisons, ressent au fond de son 
àme une telle ardeur pour le bien, une telle pitié pour les souffrances 
dont le spectacle yïeniionmeWementVMTÏsiev'^ {Applaudissements répétés.) 

C'est au milieu des applaudissements de l'assemblée que M. le Prési- 
dent lève la séance, afin de permettre aux nombreux visiteurs de par- 
courir les divers ateliers des deux maisons. C'est particulièrement la 
fondation Laubespin qui retient l'attention : l'assemblée générale de 
1892 en avait fêté l'inauguration; cette année on la peut voir en plein 
fonctionnement. Rien n'est intéressant et consolant à la fois, comme la 
vue de ces ateliers pleins d'activité où tant d'hommes viennent tempo- 
rairement gagner honorablement un salaire, au lieu de subir les souf- 
frances du dénuement ou de s'abaisser dans la paresse et la mendicité. 
C'est la On de la journée, et de toutes les salles sortent en quantité les 
meubles de bois blanc, armoires, tables, buffets, ou les caisses de tout 
;:enre, les jardinières, les emballages variés... Le placement en est assuré 
(l'avance, et demain il en sera de même. L'utilité de l'œuvre est ainsi 
démontrée à tous les yeux ; aussi chacun, en partant, forme le projet de 
revenir souvent à l'Hospitalité du travail, pour lui apporter le concours 
de sa clientèle, de sa sympathie et de son dévouement. 

Le Gérant : C. Treiche. 

Paris. — Imprimerie F. Levé, rue Cassette, 41. 



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DE LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE UÉTAT 

AUX ÉTATS-ÏÏNIS ET M PEAHCE 



COMML'NICVTIOX FAITE A LA RÉUNION ANNL'ELLE DANS LA SKANCE DU 29 MAI 1893 

Messieurs, rillustre fondateur de votre Sociélé écrivait, en 1864 : 
a C'est dans la conversation et les écrits des catholiques de TAmé- 
rique du Nord que j'ai surtout puisé Tespoir de voir accomplir pro- 
chainement, sous l'influence de la religion, la réforme sociale des 
peuples latins du sud-ouest de l'Europe. » 

La même pensée m'a poussé à mon tour, vingt-cinq ans plus tard, 
aux États-Unis. Après un quart de siècle rempli de mécomptes et 
de catastrophes, je suis allé chercher au delà de TAtlantique une 
espérance, non pas une espérance politique, mais une espérance 
religieuse, non pas une indication sur la forme de gouvernement 
qui peut convenir à notre pays, mais une lumière et un présage sur 
l'avenir de notre religion ici-bas. {Applaiulissements .) 

Or, aux États-Unis, non seulement l'Église catholique est libre 
au milieu d'un peuple libre, libre en face d'autres Églises libres 
comme elle, et livrée sans restriction et sans privilège à la conf ra- 
diction des doctrines, mais, de plus, cette Église vit, prospère, 
grandit, séparée de l'État, et ce régime nouveau, inauguré dans le 
monde par les États-Unis, les évéques américains le déclarent favo- 
rable au développement delà religion ; ils n'en souhaitent point un 
autre pour assurer ses progrès. 

Pendant ce temps, la sépars^tion de l'Église et de l'État en \ 
Europe, en France, est réclamée par les hommes qui veulent 
détruire la religion, ou du moins la renfermer au fond de quelques 
consciences solitaires, et lui refusent place dans la société. En face 
d'eux, les chrétiens fidèles la redoutent, les pasteurs de l'Église la 
repoussent, et le Chef même de l'Église, alors qu'il tendait à la 
démocratie républicaine une main assurément hardie et généreuse, 
a réprouvé cette mesure comme un attentat sacrilège. Toutefois, à 
sa réprobation il a pris soin d'ajouter des réserves manifestement 
destinées à mettre à l'abri les États-Unis. H semble donc qu'aux 
États-Unis ces mots : séparation de l'Église et de l'État signifient : 
indépendance de l'Église ; en France : destruction de l'Église. Pour- 
La Rér. Soc, 16 juillet 18W. 3« Sér., t. VI (t. XXVI col.), 10. 



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138 RÉUNION ANNUELLE. 

quoi cela? Est-ce le même mol qui n'a pas des deux côtés de 
rAtlanlique le même sens? Est-ce la même mesure qui pourrait 
produire des résultats opposés, le même régime qui serait capable, 
là-bas, d'entretenir et de développer la vie, ici d'amener la mort? 
Pour résoudre cette redoutable question, pour essayer, du moins, 
de l'éclaircir avec vous, je voudrais examiner en quoi consiste, en 
effet, la séparation de l'Église et de l'État dans l'Amérique du Nord, 
jusqu'à quel point ce régime diffère de celui que l'on se propose 
d'établir parmi nous sous la même dénomination. Par là, on arrive- 
rait peut-être à expliquer pourquoi la séparation est repoussée ici 
au nom des mêmes intérêts qui s'en accommodent là-bas, et peut- 
être, si elle devient jamais chez nou$ inévitable, apercevrait-on à 
quelles conditions elle pourrait devenir acceptable, à quelles condi- 
tions elle s'opérererait sans être ni une spoliation» ni une oppres- 
sion. {Applaudissements.) 

D'abord il y a une différence qui saute aux yeux : c'est qu'en 
Amérique l'Église catholique n'a jamais été unie à l'Étal : à pro- 
prement parler, il n*y a donc pas eu lieu de les séparer; il n'y à pas 
eu de rupture, il ne s'est pas produit les déchirements, les bles- 
sures, les plaies qu'amènent inévitablement une rupture, les litiges 
. et les querelles qui la précèdent ou qui l'accompagnent. Il n'y a pas 
eu divorce parce qu'il n'y avait pas mariage. Deux puissances voi- 
sines peuvent vivre en paix à côté l'une de l'autre, sans être alliées 
ensemble, mais deux puissances alliées ne peuvent guère cesser de 
l'être sans devenir ennemies. C'est, en toutes choses, l'heureuse for- 
tune de la démocratie américaine de n'avoir pas rencontré sur sa 
route d'institutions à détruire, de traditions à abolir : elle a pu 
ainsi, comme l'a remarqué Tocqueville, inaugurer dans le monde 
un régime nouveau sans recourir à des procédés révolutionnaires. 
Mais, après tout, cette observation, sans être dépourvue d'im- 
portance, n'est pas aussi décisive qu'elle le paraît au premier 
aspect. D'abord elle ne s'applique qu'à l'Église catholique. Les 
autres Églises protestantes anciennement établies aux États-Unis 
ont été étroitement liées avec l'État. Dans les colonies puritaines, 
il n'y avait pas seulement union, il y avait confusion des deux puis- 
sances; les plus pieux fidèles se recrutant et s'épurant entre eux, les 
c( saints, » comme ils s'appelaient eux-mêmes, gouvernaient seuls 
la cité; la Bible en était Tunique loi; toutes ses prescriptions, de 
quelque ordre qu'elles fussent, étaient munies d'une sanction 



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DE LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT. 139 J 

pénale, et si jamais la théocratie a existé dans le monde moderne, J 

dans le monde chrétien, c'est à la Nouvelle- Angle terre. Dans les 
colonies établies par la Couronne britannique, en Virginie, en J 

Caroline, l'Ëglise anglicane avait été transportée avec tous ses pri- 
vilèges et toutes ses prérogatives, c'était le régime anglais : church ^ 
andstate^ qui prévalait, et même cette Ëglise anglicane avait gardé , 
une intolérance et des privilèges dont elle commençait à se relâ- '^ 
cher dans la métropole. Parmi les anciennes Églises protestantes 
de ce pays, je ne vois guère que les presbytériens qui n'aient 
jamais ni exercé, ni réclamé les prérogatives d'une religion d'Étal, 
et pourtant les autres communions ont pu perdre ces prérogatives 
et elles n'ont pas péri. Elles se sont accommodées du nouveau 
régime, elles ne s'en plaignent pas aujourd'hui. Ce serait calom- 
nier l'Église catholique que de la supposer moins vivace en France. 
D'ailleurs, c'est la condition des peuples dont la vie a été longue ei'\ 
pleine, de durer en se transformant. Que ces transformations s'ac- '; 
complissent sans violence et sans heurt, que dans la vie de ces I 
^ieax peuples, ce qui est accidentel et contingent disparaisse et 
s'efface, et que ce qui est nécessaire se dégage et se perpétue, voilà 
ce qu'il faut souhaiter pour eux. Hais imaginer qu'ils resteront 
immobiles et, parce qu'ils sont anciens, les obliger à ne rien accepter 
qui soit nouveau, les en déclarer incapables, ce serait les condamner 
à déchoir et à périr. {Applaudissements.) 

Ce qui est indispensable en tout temps et en tout pays aux 
sociétés humaines, c'est que la religion y tienne une place. Mais 
les conditions, les procédés par lesquels la religion occupe cette 
place, voilà ce qui peut changer, changement qu'il est toujours 
téméraire et presque toujours coiipable de provoquer, car sait-on 
comment on remplacera ce qu'on supprime? mais auquel il faut 
parfois s^attendre et se préparer. 

Pourquoi donc la séparation de l'Église et de l'État a-t-elle pu 
s'accomplir sans dommage et même avec profit pour l'Église et 
pour l'État en Amérique? C'est d'abord parce qu'elle s'est accomplie 
sans spoliation. L'Église anglicane, l'Église épiscopale des États- 
Unis avait été dotée par la Couronne d'Angleterre qui la tenait 
dans une étroite dépendance. Eh bien, lorsque les colonies britan- 
niques se sont détachées de la Couronne, elles n'ont pas porté la 
main sur cette dotation royale, elle l'ont scrupuleusement respec- 
tée. Cette dotation a participé à l'accroissement prodigieux de la 



I 



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140 RÉUNION ANNUELLE. 

valeur des terres en Amérique, au progrès de la richesse générale, 
et de là vient, par exemple, que la principale paroisse épiscopale 
de New- York, Trinity Church, possède aujourd'hui une fortune 
évaluée à 100 millions de francs, fortune dont elle a fait, d'ail- 
leurs, un noble usage : la meilleure part en est consacrée à des 
missions, à des écoles, soit à Tintérieur du vaste territoire amé- 
ricain, soit au delà, soit même jusque chez les sauvages. 

Chose plus singulière, les Jésuites ont gardé des propriétés sur 
ce territoire anglo-saxon dans le moment oCi ils étaient dépouillés 
dans le reste du monde. L'ordre venait d'être détruit, les puis- 
sances catholiques s'étaient emparées de ses biens en Europe et 
ailleurs, mais dans le Maryland, les Jésuites avaient reçu des pro- 
priétés à litre de colons. Ils purent s'organiser en corporation, en 
société civile, et conserver à ce titre un débris de leur patrimoine, 
et c'est ce débris de patrimoine de la Compagnie détruite qui de- 
vait, 25 ans plus tard, fournir les premières ressources à la fois 
à la Compagnie restaurée et à la hiérarchie catholique établie 
au commencement de notre siècle. 

Vous savez, en France, ce qu'est devenu le patrimoine ecclésias- 
tique. Les magnifiques édifices et les modestes abris consacrés au 
culte sur toute la surface du territoire sont le legs des générations 
fidèles; les traitements du clergé représentent l'indemnité des 
biens d'Église confisqués à la Révolution française, indemnité qui 
a été stipulée dans l'acte même par lequel l'Assemblée constituante 
a mis ces biens à la disposition de la nation, et qui a été ensuite 
stipulée de nouveau, et par un engagement synallagmatique, 
dans le Concordat. Ainsi le traitement du clergé se trouve garanti à 
la fois et dans l'acte de confiscation et dans l'acte de réparation. 
On ne peut le supprimer sans le remplacer ; le jour où, par la 
rupture des relations entre l'Église et l'État, il n'y aurait plus de 
budget des cultes, l'État aurait à liquider une dette qu'il ne pour- 
rait dénier sans se démentir formellement. [AppluudissemmU,] 

Il faut de plus le reconnaître, des ressources fixes et permanentes 
sont beaucoup plus nécessaires à l'Église de France qu'elles ne le 
sont à l'heure actuelle à l'Église des États-Unis, et voici pourquoi : 
aux États-Unis, les propriétés ecclésiastiques dont je viens de vous 
parler sont une exception, exception importante surtout parce 
qu'elle atteste l'esprit de justice et de modération qui a présidé à la 
conquête de l'indépendance américaine ; mais la plupart des cultes 



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DE LA SÉPARATION DE l'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT. 141 

et des ministres de ces cultes sont entretenus au moyen d'offrandes 
quotidiennement recueillies et quotidiennement épuisées; il n'y a 
pas de revenus assurés d'avance, et cependant ces cultes ni n'en souf- 
frent ni ne s'en plaignent. Pourquoi cela? C'est parce qu'ils parti- 
cipent à la condition commune du peuple entier; c'est parce que, 
dans cette nation neuve, les familles, pour vivre, comptent sur ce 
qu'elles gagnent et ce qu'elles acquièrent, et non pas sur l'héritage. 
L'Église se trouve donc réduite au même sort que la société civile 
elle-même. Mais, au contraire, dans un pays où les fortunes sont 
plus rigoureusement limitées, plus exactement proportionnées aux 
besoins et aux habitudes, où chaque génération doit épargner en 
vue de la génération future, des ressources qui ne seraient pas per- 
manentes, des dons précaires seraient manifestement insuffisants 
et rendraient l'Église incapable de toute œuvre durable. D'ailleurs 
ces ressources permanentes existent et sont garanties : on ne pour- 
rait les enlever sans violer l'équité ; ce serait, comme l'a dit Toc- 
queville, mettre l'âme du peuple dans une mauvaise assiette; ce 
serait fonder un nouveau régime sur la base ruineuse de la confis- 
cation, mille voix autour de nous et dans l'histoire répéteraient la 
fameuse parole de Sieyès : a Vous voulez être libres et vous ne 
savez pas être justes! » (Applaudissements,) 

La seconde condition qui a permis impunément aux États-Unis 
la séparation de l'Église et de l'État, c'est la liberté d'association ; 
je ne dis pas assez : la faveur accordée par les États-Unis aux 
associations volontaires. Il y a, à cet égard, une différence radi- 
cale entre l'Europe latine et les États-Unis d'Amérique. Ici, le 
législateur, dans tous les temps et dans tous les pays, s'est défié 
des associations volontaires, de leur puissance et de leur efficacité; 
il les a considérées comme une atteinte à Tunité nationale; il a 
regardé leur indépendance comme un péril pour la puissance 
publique, et il n'a rien épargné pour empêcher de naître ou pour 
étouffer ce qu'il a appelé un État dans l'État. Le législateur améri- 
cain a eu une pensée toute contraire. Il lui a paru que ces associa- 
tions volontaires étaient le seul moyen de donner aux membres 
égaux d'une démocratie, de la consistance et de la vigueur: que, 
sans elles, la société ne deviendrait plus qu'une poussière humaine, 
et alors la législation américaine tout entière a excellé à créer, ou, 
pour mieux parler, à laisser pousser spontanément, par une sorte de 
génération spontanée, ces personnes morales qui prennent place 



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142 RÉUNION ANNUELLE. 

entre le citoyen et la commune ou TÉtat, et accomplissent des œu- 
vres que l'individu ne suffirait pas à faire et pour lesquelles la puis- 
sance publique ne doit pas être mise en action. [Applaudissements.) 

Jusqu'à ces derniers temps, pour créer ces êtres nouveaux, ces 
personnes morales, pour leur donner place dans la cité, un acte 
de la puissance publique avait paru nécessaire, aux Ëtats-Unis 
comme ailleurs. Seulement, dans les pays anglo-saxons, cet acte 
de la puissance publique avait été plus fréquemment obtenu et 
plus efficacement sollicité qu*il ne Tavait été partout ailleurs. De 
nos jours, dans l'État de New-York et bientôt après dans les 
autres États de TUnion américaine, on est allé plus loin : le légis- 
lateur a déterminé d'avance à quelles conditions une société pour- 
rait devenir une personne morale. Qu'une association quelconque 
entre dans le moule que le législateur a d'avance fabriqué pour 
elles, et elle en sort, comme on dit dans ce pays, incorporée, elle 
en sort personne morale, sans avoir d'autorisation à demander à 
qui que ce soit. 

11 était naturel que TÉglise catholique profitât mieux que toute 
autre société de cette liberté d'association, puisqu'elle est elle- 
même la plus vaste et la plus puissante association qui soit au 
monde, celle qui a le plus besoin de la liberté, à qui la liberté 
suffit davantage. Elle en a donc retiré deux facultés : d'abord la 
faculté d'acquérir et de posséder. Ainsi que je l'ai dit tout à l'heure 
cette faculté d'acquérir ne lui a pas encore créé des revenus per- 
manents, mais, depuis un demi-siècle, elle a pu bâtir des églises, 
construire des écoles et des établissements scolaires et charitables 
de toutes sortes. Ce n'est pas que le législateur américain ait été 
étranger à une crainte qu'ont eue tous les législateurs en tout 
pays : la crainte de voir s'accroître indéfiniment les biens de main- 
morte. Mais ici se reconnaît la différence que j'indiquais tout à 
l'heure entre les deux régimes, entre le régime de l'autorisation et 
du privilège et le régime du droit commun. La loi fixe d'avance 
jusqu'à quel maximum une corporatioa peut acquérir, et, tant que 
ce maximum n'est pas atteint,' elle acquiert librement sans avoir 
d'autorisation à demander à qui que ce soit ; dans ce maximum ne 
sont pas compris les biens qui ne peuvent rendre aucun revenu. Il 
est, d'ailleurs, largement calculé pour que l'association puisse 
remplir l'office auquel elle se destine. 
Maintenant, Messieurs, on peut rechercher comment l'Église 



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DE LA SÉPARATION DE l'ÉGLISK ET DE L'ÉTAT. 143 

catholique s'est servie de cette liberté d'acquérir, quel profit en est 
résulté pour elle. Dans le dernier recensement, celui de 1890, on a 
cherché à estimer les biens d'Église avec précision, on a évalué les 
églises, les édifices consacrés au culte. Quant aux établissements 
charitables ou scolaires qui peuvent dépendre du clergé, il n'y 
avait aucun moyen de les grouper ensemble et d'arriver à une 
appréciation totale. Les églises sont au nombre de plus de 8,000, 
et elles ont été construites, pour la plupart, depuis un demi-siècle, 
leur valeur est portée dans le dernier recensement, à 120 millions 
de dollars, et quant aux établissements scolaires et charitables, 
qu'il est, comme je vous le disais à l'instant, difficile soit de 
dénombrer, soit d'évaluer avec quelque précision, on calcule qu'au 
centre des pays catholiques, dans le diocèse de New-York par 
exemple, ils s'accroissent dans la proportion de 10 pqur cent tous 
les 10 ans, et aux deux extrémités de l'Union, dans le diocèse de 
Baltimore, le plus ancien, dans le diocèse de San-Francisco, l'un 
des plus nouveaux, dans la proportion de 100 pour cent par décade. 

Jusqu'ici, nous n'avons parlé que des ressources pécuniaires de 
l'Église, des conditions matérielles de sa subsistance, non pas 
assurément que ce soit là ce qui a pour elle le plus d'imporfance, 
et à quoi il faille s'attacher davantage, mais parce que c'est par 
là qu'elle louche de plus près aux lois et aux institutions hu- 
maines, c'est par là que les pouvoirs publics ont surtout prise 
sur elle. Toutefois, à ce droit commun des associations aux États- 
Unis elle doit un autre et plus important bienfait que j'ai déjà 
indiqué et qu'il faut encore expliquer en peu de mots : c'est la 
liberté de se gouverner elle-même selon les lois qui lui sont 
propres et selon les institutions qui lui conviennent. Il est, en effet, 
reconnu par la législation des États-Unis que les membres d'une 
association, aussi longtemps qu'ils en font partie, et par cela seul 
qu'ils lui appartiennent, acceptent toutes les lois qui lui sont 
propres, toutes lés règles en vertu desquelles elle est instituée, vit 
et prospère. Et c'est ainsi que les canons de l'Église catholique 
sont peut-être là plus respectés, mieux observés que dans aucune 
autre Église du monde. 

Enfin l'Église catholique doit aussi à ce régime la faculté de 
choisir elle-même selon les règles canoniques, selon les lois qui 
lui sont propres et qu'elle a adaptées comme il lui a plu à son 
usage, les chefs qui la dirigent. [Applaudissements.) 



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14i KÉUNION ANNUELLE. 

En France, au xvi* siècle, lorsque les élections ecclésiastiques 
furent supprimées, lorsque le choix des évêques fut confié à la 
Couronne, une longue plainte s'éleva dans TÉglise, et, cent ans 
plus tard,après que ce régime était consacré par Tusage, qu'il s'é- 
tait étendu k l'Europe entière, Bossuet disait encore que ceux qui 
Pavaient institué avaient chargé d'un poids énorme la conscience 
des rois de France. Cependant il y avait alors de bonnes raisons à 
donner pour celle intervention du pouvoir civil, sous la suprême 
sanction du Saint-Siège, dans le choix des évêques : sans par- 
ler des abus qui avaient discrédité les élections ecclésiastiques et 
du rôle politique des évêques, après tout, il était assez naturel que 
le pouvoir, qui représentait la société laïque, eût quelque part au 
choix des pasteurs, car ces pasteurs étaient faits pour elle, ils de- 
vaient être appropriés à ses besoins. Mais ces bonnes raisons ris- 
quent fort de disparaître le jour où le pouvoir devient indifférent 
et surtout hostile. Et alors comment les peuples chrétiens ne 
regarderaient-ils pas avec envie cet épiscopat américain, jeune, 
ardent, confiant, trop mêlé à la société laïque qui l'entoure pour 
se détacher, dans tout ce qui est humain, de ses goûts et de ses 
tendances, mais en même temps voué, par son ministère sacré, à 
un labeur trop pressant et trop fécond pour que rien puisse l'en 
détourner, et poursuivant ce labeur sans lassitude, sans décourage- 
ment et sans peur •' [Àpplavdùssements.] 

Voilà donc, Messieurs, les conditions de la séparation de TÉ- 
glise et de l'Élat en Amérique; voilà comment ce régime a pu 
devenir non seulement inoffensif, mais paraître même avantageux 
soit à l'Église, soit à l'État. Je doute que ceux qui le proposent en 
France soient disposés à accepter ces conditions. Et pourtant, s'ils 
ne les acceptent pas, il doit être repoussé au nom de la justice et 
au nom de la liberté : il devient une spoliation et une oppression. 

C'est qu'en effet l'État ne peut être vis-à-vis de l'Église, vis-à-vis 
de la religion, indifférent et neutre: il sera ou favorable ou hos- 
tile. Sans doute, il ne lui appartient ni d'imposer, ni de régler la 
religion, mais il lui est impossible de n'en pas tenir compte. Il 
aura, vis-à-vis d'elle, ce que le champion autorisé, le défenseur 
vaillant et habile de la cause religieuse dans notre Chambre des 
députés (1) appelait récemment « un libéralisme bienveillant » ou 

(I) Mgr crUulat. 



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DE LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L*ÉtXt. 145 

bien une méfiance taquine, jalouse et haineuse. Il faut choisir 
entre l'un ou l'autre. Qu'on ne s'y trompe pas: aux Etats-Unis, si 
la puissance civile se tient à l'écart de la religion, ce n'est pas par 
dédain, ce n'est pas par aversion, c'est par respect. Placée au mi- 
lieu de différents cultes, elle ne se reconnaît pas qualité pour 
choisir entre eux. Mais, dans ses lois et ses actes, elle reconnaît 
hautement la nécessité d'un hommage public à Dieu ; elle souhaite 
qu'il lui soit rendu, et elle s'en remet à ceux qui peuvent le lui 
rendre avec le plus de compétence, le plus d'autorité et le plus de 
conviction. (Applaudissements.) 

C'est la tendance de la démocratie américaine de confier à des 
associations volontaires, des services publics, des fonctions qui 
paraissent ailleurs relever de la puissance publique, et c'est à ce 
litre que la religion peut, tout en gardant un caractère asocial, 
être confiée aux Églises libres, sans aucune intervention de la 
puissance civile. Celte tendance est peut-être, Messieurs, la 
vraie décentralisation, la décentralisation de l'avenir. Découper le 
territoire risque d'être stérile et peut, à certains égards, paraître 
dangereux, mais distinguer les attributions, créer des organes 
différents pour des besoins sociaux différents, décharger les pou- 
voirs publics de tous les fardeaux dont il est possible de les 
décharger, n'est-ce pas mettre à l'abri des compétitions et des fluc- 
tuations électorales certains intérêts permanents de la société? Ne 
serait-ce pas à l'avenir la condition du progrès et de la stabilité 
dans une démocratie? [Applaudmements.) 

Il est permis de le penser; il est permis de le tenter ailleurs 
même qu'aux États-Unis. Voici, par exemple, le repos du diman- 
che. Toutes les communions chrétiennes s'accordent à l'ordonner. 
Aux États-Unis, il est prescrit par la loi et par les mœurs. En France, 
il est effacé de nos lois et il tend à disparaître de nos mœurs. Que 
faut-ildonc?... Réformer les lois, oui, sans doute, à certains égards, 
pour rendre l'observation de ce repos possible à tous, mais non pas 
assurément pour l'imposer; et ce qui importe bien autrement, c'est 
de réformer les mœurs. Or une. société libre vient précisément de 
se former dans ce but; une ligue populaire pour l'observation du 
dimanche s'est établie. Je n'ai pas à en parler ici, car elle se com- 
pose, pour la plus grande part, des membres des Unions de la paix 
sociale. Ce sont eux qui y figurent en plus grand nombre. Des 
hommes appartenant aux croyances et aux opinions les plusdiffé- 



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146 RÉUNION ANNUELLE. 

rentes s'y rencontrent; MM. Jules Simon et Léon Say la dirigent,et, 
si elle réussit, ce sera un désordre public réprimé et détruit par une 
œuvre d'initiative privée ; ce sera un service public accompli par des 
hommes qui n'auront pas agi en cette circonstance en qualité de 
ministres ou de fonctionnaires, mais en qualité de citoyens indé- 
pendants et libres. [Applaudissements,] 

Pour revenir aux États-Unis, ce repos du dimanche, si rigoureu- 
sement observé, si religieusement gardé, est, à lui seul, une per- 
manente et continuelle profession de foi; à cette profession de foi 
bien d'autres viennent s'ajouter. A chaque période de sa vie, ce 
peuple éprouve le besoin de rendre à Dieu un public et solennel 
hommage. Sans remonter plus haut que le moment où il est arrivé 
à la vie nationale, dans sa déclaration d^indépendance il c prenait 
le Juge suprême à témoin de la droiture de ses intentions, et, 
pour le succès de son entreprise, il se plaçait avec confiance 
sous la protection de la providence divine ». Depuis lors, le 
temps s'est écoulé, les bons et les mauvais jours se sont suc- 
cédé. Si occupé qu'il fût des intérêts et des besoins terrestres, il 
a constamment marché en la présence de Dieu. A l'époque oîi la 
guerre civile le déchirait, où, dans ce déchirement sanglant, il 
était menacé de périr, son chef élu prononçait en son nom ces 
paroles mémorables : « Avec ardeur nous espérons, avec ferveur 
nous demandons que cette effroyable calamité s'éloigne de nous. 
Pourtant, s'il plaît à Dieu qu'elle continue, il faudra dire encore, 
comme il a été dit il y a 3000 ans : Justes et vrais sont les juge- 
ments du Seigneur. » 

Lorsque Lincoln tenait ce langage, il était lui-même tout près de 
succomber comme une sorte de victime expiatoire, et la calamité 
dont il parlait allait finir; la lutte touchait à son terme, le calme et 
la prospérité devaient bientôt revenir et, désormais, chaque année, 
le Président des États-Unis ordonne qu'une journée soit consacrée 
ti des actions de grâces solennelles, il invite tous les citoyens à 
remercier Dieu (ce sont les termes du plus récent message publié à 
cesujel) « pour les bienfaits de sa providence, pour la paix dans 
laquelle il leur a permis de les goûter, pour la conservation des 
libertés civiles et religieuses que sa sagesse a inspiré à leurs pères 
d'établir et qu'il leur a donné la force de conserver. » {Applaudis^' 
sements.) 

Enfin un nouveau parti parvient-il au pouvoir, un nouveau pré- 



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DE LA SÉPARATION DE l'ÉGUSE ET DE L*ÉTAT. 147 

sideni monte-t-il au Capitole pour prendre possession du gouver- 
nement, il ne manquera pas, lui aussi, de s'incliner devant la 
puissance invisible et suprême. Voici par quelles paroles se ter- 
mine le discours d'inauguration qu'a prononcé, le 4 mars der- 
nier, le président Gleveland : <r Lorsque je considère combien la 
tâche que je dois remplir dépasse mes propres forces, ce qui m'em- 
pêche d'être découragé c'est, par-dessus tout, la certitude qu'il est 
un être suprême qui dirige les affaires des hommes et dont la 
bonté et la miséricorde ont toujours accompagné le peuple améri- 
cain. Il ne se détournera pas de nous maintenant, je le sais, si nous 
recherchons humblement et respectueusement sa puissante assis- 
tance, n [Applaudissements.) 

Voilà, Messieurs, comment parle le chef élu d'un peuple libre. Il 
faut plaindre une nation qu'on a désaccoutumée d'un tel langage ; 
il faut plaindre une nation dont les chefs ne savent plus regarder 
en haut. En parlant ainsi, le président des Ëtats-Unis n'entend 
po.ieretne porte en effet aucune atteinte à la liberté d'aucune 
coii cience et à Tindépendance d'aucun culte. Les doctrines (on ne 
le \oit que trop en ce pays) peuvent se multiplier,se diviser et chan- 
ger à l'infini ; chacun est libre de croire ce qu'il veut, de professer 
ce qu'il croit, et même de ne rien croire. Les incroyants, les infi- 
dèles, les agnostiques, comme on dit en ce pays, ne sentent peser 
sur eux aucune contrainte, aucune, si ce n'est celle de l'opinion 
publique qui les rejette et qui les exclut. (Ajpplaudissements.) 

Mais, jusque dans ses plus étranges écarts, la liberté indivi- 
duelle est respectée, et, en même temps, un hommage public est 
rendu à Dieu au nom du peuple. {Applaudissements.) 

Voici donc, ce me semble, comment on peut apprécier le 
régime des États-Unis ; voici comment, si je ne me trompe, il 
pourrait se résumer : Si l'Église est séparée de l'Etat, c'est-à-dire 
indépendante du pouvoir civil, la nation reste intimement unie à 
la religion ; elle professe sa foi dans ses paroles et dans ses actes, 
et l'on ne pourrait pas plus l'en séparer qu'on ne peut séparer 
l'âme du corps. (Longue salve d'applaudissements,) 

Vicomte de Meaux. 



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LES RÉCENTS PROGRÈS DU SOCIALISME 



EN ALLEMAGNE 



COMMUNICATION A LA RÉUNION ANNUELLE I)A^'S LA SÉANCE DU 31 MAI 1893. 



L'attention publique vient d*êlre vivement frappée par la brusque 
dissolution du Reichslag allemand. Les circonstances qui ont amené 
Guillaume II à prendre cette grave mesure nous ont montré qu'il y 
avait aujourd'hui un désaccord profond entre Tempereur et une 
partie des habitants de TEmpire. Elles nous ont surtout laissé 
entrevoir l'existence d'une hostilité sourde des divers États de 
TAllemagne envers la Prusse, qui, depuis la guerre, cherche à 
imposer sa tutelle à tous les Allemands. Ceux-ci commencent à 
trouver que le joug prussien est un peu lourd à porter : quelques 
jours avant la dissolution du Reichstag, M. Daller, président du 
groupe bavarois des députés du centre, déclarait que lui et ses col- 
lègues voteraient résolument contre le projet de loi militaire, en 
ajoutant ces paroles significatives ; « Si les députés prussiens réus- 
sissent à faire passer ce projet (ce que je crois impossible), il faut 
que le centre bavarois se sépare de la Prusse. » Et il terminait par 
ces mots : « N'avions-nous pas raison de nous défendre en 1866 et 
en 1871 ? La Prusse est un État militaire, et n'a pas d'égards pour 
ses sujets, encore moins pour nous Bavarois !» — On faisait cir- 
culer dernièrement (mai 1893) dans les villages de la Bavière et du 
Palatinat un manifeste séparatiste invitant les électeurs à s'op- 
poser au projet de réforme militaire. « Une nouvelle guerre, 
disait ce manifeste, rendrait la Prusse toute puissante, et voilà 
pourquoi on nous invite, nous autres Bavarois, à verser des mil- 
lions et le sang de nos enfants. Ce serait la fin de notre existence 
comme nation libre. Nous vous invitons donc, frères bavarois, à 
vous opposer de toutes vos forces aux projets prussiens. » 

Je ne crois pas cependant, messieurs, que l'Empire allemand soit 



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LES PROGRÈS DU SOCIAUSME EN ALLEMAGNE. 149 

près de se disloquer. A supposer que le nouveau Reichstag soit aussi 
peu disposé que l'ancien à voter les crédits demandés, je suis con- 
vaincu qu'on finira par trouver un terrain de conciliation. L'empe- 
reur probablement ne cédera pas complètement, son amour-propre 
est engagé, et les Hohenzollern sont d'ailleurs connus pour leur 
obstination. Mais il tient aussi à sa popularité, et les nouveaux élus 
ayant cinq ans de législature devant eux, consentiront vraisembla- 
blement à traiter avec le gouvernement qui fera voter un com- 
promis (1). J'ai peine à croire que cette agitation séparatiste, dont 
nous aimons à relever les divers indices, soit aussi profonde que 
certains journaux se plaisent à le répéter. 11 est pour l'Empire un 
autre danger bien plus grave que ces velléités particularistes, je 
veux parler de la poussée formidable de cette démocratie sociale 
avec laquelle le gouvernement cherchera en vain à transiger. 

Les progrès du socialisme dans l'Europe entière sont connus de 
tous. Nulle part ces progrès n'ont été plus rapides qu'en Allema- 
gne : ce pays est devenu depuis quelques années le quartier général 
du socialisme parce qu'il a été historiquement le mieux préparé 
pour enétrele berceau. C'est là que cette doctrine, suivant l'expres- 
sion du député Joerg, fait son éducation philosophique et scienti- 
fique. 

Il n'y avait encore dans le Reichstag qui vient d'être dissous que 
.36 députés socialistes ; mais nous devons constater qu'aux der- 
nières élections (celles de 1890) 1,427,000 voix se sont portées dans 
tout l'Empire sur des candidats socialistes : c'est le chiffre le plus 
élevé qu'un parti ait obtenu. Les 106 députés du centre ont été élus 
par un nombre de suffrages moindre; et si les députés socialistes 
ne sont pas plus nombreux, cela tient à ce que les circonscriptions 
électorales sont adroitement découpées au profit des libéraux et des 
conservateurs. Mais le socialisme ne peut manquer de faire de nou- 
veaux progrès, et je suis persuadé qu'aux prochaines élections les 
candidats socialistes vont recueillir plus de 2 millions de suf- 
frages (2). Bebel prétend que lorsque l'Allemagne aura soixante mil- 

(1) La discussion Tient do s'ongager au Reichstag sur ce terrain et M. de Ca- 
privi a repris au nom du gouvernement une partie des propositions antérieures 
du député Huene. 

(2) Mes prévisions à cet égard se sont réalisées. Et si dans le nouveau Reichstag 
les députés socialistes no sont encore que 4o, cela tient toujouos à la manière 
dont les circonscriptions électorales sont établies. Pour que la proportion fût 
équitable, il devrait y avoir une centaine de députés socialistes au moins sur 397, 
soit un quart du Reichstag. 



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'ïr' 



150 RÉUNION ANNUELLE. 

lions d'habitants (ce qui arrivera dans douze ans), par le simple 
effet du suffrage universel, le gouvernement passera aux mains des 
ouvriers. Engels va plus loin : dans une lettre adressée au député 
Lafargue, il fixe à Tannée 1898 le moment où le parti socialiste 
sera assez fort en Allemagne pour s'emparer du pouvoir. Le socia- 
lisme est donc un facteur important dans Thistoire contemporaine 
de TAUemagne; quels que soient nos sentiments à l'égard de cette 
doctrine, nous devons l'envisager impartialement et nous rendre 
compte des causes de ses progrès. 



Je ne veux pas entreprendre ici une étude complète du socialisme 
allemand. Il suffira de vous rappeler que ses origines sont plus 
lointaines qu'on ne se Tiroagine habituellement. Dès 1835 Henri 
Heine écrivait ces paroles mémorables : « Le tonnerre allemand 
n'est pas très leste, il roule un peu lentement... mais il viendra et 
vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est 
fait entendre dans l'histoire du monde... 11 se passera alors en Alle- 
magne un drame auprès duquel la Révolution française paraîtra 
une innocente idylle. » Neuf ans plus tard, en 1844, parurent les 
Annales françaises-allemandes, et en 1847, Marx lança ce fameux 
manifeste contre la bourgeoisie où l'on trouve déjà exposés les 
principes qui guident encore aujourd'hui le socialisme contempo- 
rain. Mais les idées socialistes eurent alors peu de succès ; la 
grande industrie n'était pas assez développée, les prolétaires alle- 
mands n'étaient pas pénétrés comme nos ouvriers français des 
idées égalitaires de la Révolution, ils étaient encore emprisonnés 
dans une organisation corporative, et notre révolution de 1848 les 
laissa en somme assez indifférents. 

C'est en 1862 qu'un émule de Marx, plus orateur que lui, Ferdi- 
nand Lassalle, commença par toute l'Allemagne une propagande 
enflammée qui en deux ans remua tout le pays. Il ne sera pas inu- 
tile de remarquer en passant que Lassalle employa surtout son 
éloquence à allumer les convoitises. Assez viveur lui-même, il re- 



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' LES PROGRÈS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. 151 



1 



prochait aux ouvriers leur « maudite frugalité » et fulminait contre 
ceux qui leur recommandaient l'épargne. C'est à cette époque que 
Hnternationale fut fondée, et en 1867 Marx fit paraître son grand 
ouvrage a Le Capital » qui est devenu comme la Bible du parti, La 
conclusion du livre est la suivante : le capital résulte de la plus- 
value arbitraire que l'employeur retire du travail de l'ouvrier; en 
d'autres termes le capital est une part volée du salaire de l'ouvrier. 
C'est à peu près la théorie de Proudhon. 

Ces doctrines eurent beaucoup de succès. Le prolétariat avait 
grandi d'autant plus vite que la classe bourgeoise était peu nom- 
breuse en Allemagne, n'ayant pu se développer comme en France à 
cause des résistances de l'aristocratie. Le tiers état étant peu im- 
portant, le quatrième état parvint très vite à prendre une place 
considérable. La guerre de 1870 ne lui fut nullement avanta- 
geuse: nos cinq milliards, accrus encore par le crédit que procure 
la victoire, mirent aux mains du gouvernement le capital qui lui 
avait manqué : il remboursa une partie de sa dette. Ce rembourse- 
ment jeta dans la circulation des sommes* considérables qui furent 
témérairement engagées dans toutes sortes de spéculations. Beau- 
coup ne réussirent pas : un krach se produisit en i873, et la crise 
atteignit naturellement les ouvriers qui avaient déserté en masse 
les campagnes, attirés dans les villes par l'appât du gain. Le poids 
des impôts (nécessaires pour entretenir une armée formidable), la 
cherté croissante des vivres, l'insuffisance des salaires amenèrent 
au parti des recrues de plus en plus nombreuses. Un grand congrès 
se réunit à Gotha en 1875, un programme commun fut adopté, et la 
démocratie forma dès lors une sorte d'Ëtat dans l'État. Le fruit 
immédiat de cette union fat le succès aux élections de 1877 : les 
candidats socialistes recueillirent près de 500,000 suffrages. Depuis 
celte époque, en dépit de lois de répression terribles, le parti 
n'a cessé de grandir et il est d'autant plus redoutable que ses 
<;hefs exercent sur les masses une très grande influence et sont fort 
habiles à manier le suffrage universel. 

Ce qui me frappe d'abord, c'est une différence entre le socialisme 
allemand et le socialisme français. Il me semble que chez nous le 
socialisme attire non seulement ceux que Tordre capitaliste a 
déçus, mais peut-être surtout ceux que séduisent les formules 
simples : « La mine aux mineurs, l'usine aux ouvriers, la terre aux 
laboureurs, les trois huit, etc.. » Le socialisme allemand se pré- 



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r- 



152 RÉUNION ANNUELLE. 

sente au contraire comme une doctrine raisonnée et savante. Ses 
partisans ne se contentent pas de déclamations retentissantes contre 
les pouvoirs publics, les bourgeois, et les jouisseurs; ils s'efforcent 
de procéder scientifiquement, leurs théories ont des racines pro- 
fondes dans la philosophie de l'histoire et la philosophie du droit. 
Marx et Lassalle ont été des hégéliens, et le « Capital» est hérissé 
d*un appareil dialectique qui le rend presque inabordable. Les dis- 
ciples de ces deux hommes se présentent aussi à nous comme des re- 
mueurs d'idées et des chercheurs de principes : on retrouve chez 
eux cette manie de théoriser que les Allemands ont dans le sang, 
cherchant toujours le côté universel des choses, et essayant de con- 
cevoir toutes les questions au point de vue d'un système du monde 
{dnêr Wêltanschauung). C'est au fond une habileté de présenter 
ainsi la doctrine sous une forme abstraite : on la fait profiter du 
re&pect qu'inspire à notre siècle tout ce qui porte la livrée de la 
science. 

L'idée d'une construction savante, telle est donc la première im- 
pression qui se dégage d'une étude rapide du socialisme allemand. 

Les socialistes allemands n'ont pas tous la même doctrine. Jus- 
qu'à, ces dernières années il y avait deux courants distincts qui ap- 
paraissent clairement lorsqu'on compare l'ancien programme de 
Gotha avec ceux des congrès récents de Halle (1890), d'Erfurt (1891) 
et de Berlin (1892). 

Le congrès de (lOlha avait accepté un socialisme mitigé : la 
doctrine collectiviste de Marx avait été corrigée par les idées de 
Lassalle, qui s'était rapproché de Bismarck, et qui, contrairement 
à Marx, aux yeux duquel l'État était radicalement incapable de 
combattre le paupérisme, demandait à l'État d'assurer le bien-être 
des masses (1). Lassalle maintenait la propriété privée. Ce qu'il 
rêvait au fond, c'était une sorte de socialisme d'État national; ce 
qu'il demandait, c'était une société coopérative de production avec 
la subvention de l'État. 

Quelques-uns des théoriciens et des chefs les plus marquants du 
parti parurent assez disposés à accepter ce tempérament. Dans un 
discours prononcé le 31 mai 1881, Liebkhecht déclarait qu'il ne 



(1) Voir le journal si curieux de F. Lassalle publié par Paul Lindau dans la Rerue 
Nord M/idSad, avrU-juin i^9\.CLQ.Aà\eT.GeschicMederersten sçzialpolitischen 
Arbeiterbewegung in Deulschland ; 1885, et Entwickelung des sozialistischen Pro- 
gramms. {Jahrbûcher filr Nationalœkonomie.». février 1891). 



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LES PROGRÈS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. 153 

demandait pas mieux que de fortifier PËtat, toutes les fois que 
celui-ci cherchait à diminuer la distance qui séparait les pauvres et 
les riches* Encore en 1884, lorsqu'on discutait la prolongation 
de la loi contre les socialistes, il flattait TËlat, tout en re- 
connaissant que TËtat actuel ne répondait pas à son idéal. Et 
quelques mois plus tard, lorsqu'on discuta la loi sur les accidents 
du travail, il déclara qu'il voterait pour elle en ajoutant ces paroles * 
significatives : « C'est pour nous le coin que la main du chancelier 
enfonce dans la vieille organisation sociale, et dont le «gros bout 
finira par faire éclater le reste. » 

Mais les derniers congrès nous mettent en présence d'une doc- 
trine bien plus radicale et bien plus précise. Le socialisme mitigé 
de Lassalle a définitivement cédé devant la doctrine plus scientifi- 
que et nettement collectiviste de K. Marx et de Frédéric Engels. 
Aussi le professeur Adolphe Wagner a'-t-il déclaré au dernier con- 
grès évangélique que le nouveau programme était bien plus dan- 
gereux que l'ancien (1). 

Ce retour vers le collectivisme et ce refus de toute entente avec 
TËlat s'expliquent par des raisons diverses. Les disciples fidèles de 
Marx constataient depuis quelques années que le parti socialiste 
était menacé de ne pas rester assez franchement prolétaire et 
ouvrier. Depuis quelques années il avait recruté bon nombre de 
petits marchands, de petits commerçants, de petits propriétaires. 
Souvent dans les réunions socialistes la majorité n'était pas com- 
posée d'ouvriers proprement dits. On faisait même remarquer que 
parmi les 36 députés socialistes qui siégeaient au Reichstag, il y 
en avait plus de la moitié qui n'étaient pas des ouvriers (2). On 
craignait dans ces conditions que le parti socialiste ne penchât un 
peu trop vers l'opportunisme, et ne « s'emmarécageât» dans le pos- 
sibilisme. Bebel (qui est un ancien ouvrier tourneur) et plusieurs au- 
tres parmi les meneurs les plus écoutés dénoncèrent l'intrusion du 
petit bourgeoisisme {Kleinburgerthum) dans la démocratie sociale. 
Ils prétendirent que si un parti composé exclusivement d'ouvriers 
était naturellement enclin au socialisme, un parti qui serait com- 

(i) Adolphe Wagner. Dos neue sozialdemokratisc/ie Programm. Vortrag... ge- 
iudtcn am 21 april 1892. 

(2) Ban» MtQlor {Der Klassenkampf in der deutschen Sozialdemocratie^ 
Ziiricht 1^92, p. 20) compte i avocat (Stadthagen), 2 rentiers (Singer et Vollmarj, 
é liôteliers,! fabricants ou marchands de cigares, 3 imprimeurs ou éditeurs, 
et 3 marchands. 

L> RÉF. Soc, 16 juillet 189:<. 3« Sér., t. VI ^t. XXVI col.'! 11 



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154 RÉUNION ANNUELLE. 

posé de petits propriétaires et de petits bourgeois serait forcément 
réfractaire à quelques-unes des applications de la doctrine. En tout 
cas de petits bourgeois n'ont pas à leurs yeux l'esprit suffisam- 
ment révolutionnaire. Ils doivent être d'autant plus suspects que le 
peuple allemand n'est pas révolutionnaire par tempérament : il a 
depuis longtemps contracté des habitudes de respect, de soumis- 
sion, de docilité, dont nous autres Français n'avons pas idée. Et 
' Bebel ajoutait : « Celui qui perd le contact avec les masses, celui 
dont la situation sociale grandit, et qui s'élève peu à peu à un rang 
plus élevé dans la hiérarchie des classes, modifie d'une façon 
inconsciente ses propres sentiments. L'orientation de son esprit 
change, il dévie peu à peu de la vraie doctrine socialiste! » 

Les nouveaux programmes (notamment le programme d'Erfurt 
élaboré au mois d'octobre 1891) sont donc plus radicaux que l'an- 
cien programme de Gotha. Les Girondins du parti ont vainement 
essayé de lutter contre les Jacobins. Ce sont les Jacobins qui ont, 
comme en France il y a cent ans, remporté la victoire (1). 

Le nouveau programme est au surplus^ très savant. C'est une véri- 
table construction scientifique, dont une partie seulement peut être 
comprise des ouvriers. J'y relève deux traits importants. D'abord 
la façon non équivoque dont on repousse le socialisme d'Ëtat. 
On laisse sans doute à la charge de TEmpire l'assurance ouvrière ; 
mais on déclare n'attacher qu'une valeur éphémère à cette protec- 
tion du travail. Bebel la compare à une musique d'entr'acte entre 
le vieux monde de la bourgeoisie qui disparait et le nouveau monde 
du prolétariat encore à l'état de devenir. Si on demande provisoi- 
rement une protection pratique du travail, c'est parce qu'on sait 
bien que les ouvriers n'attachent qu'une médiocre importance aux 
pures théories, et tiennent avant tout aux réformes effectives. 
Mais on prend soin dfe répéter que le socialisme d'État n'est qu'un 
leurre ; et, dans les discours prononcés depuis, on s'efforce de dé- 
montrer — avec statistiques à Tappui, — que, dans la famille, dans 
l'atelier, dans la grande industrie, dans la mine, dans les associa- 
tions corporatives, l'intervention de l'État (qui tend en Allemagne 
encore bien plus qu'en France à se charger de ce que l'initiative 
privée pourrait faire) est contraire à la justice et aux intérêts dont 
les socialistes se disent les seuls bons défenseurs. 

(1) Kaatsky. Das Erfurter Programm, 3" édition 1892; V. aussi le récent ou 
vrage Volksdienst von einem Socialarislokraten^ 1893. 



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LES PROGRÈS DU SOCULISME EN ALLEMAGNE. 155 

On repousse également les propositions relatives à la conciliation 
et à l'arbitrage. Les ouvriers allemands paraissent avoir très peu 
de confiance dans l'arbitrage. Les meneurs affectent de parti pris 
de se désintéresser de ces questions (qui pourraient amener la paix 
sociale si on s'appliquait loyalement à les résoudre). Liebknecht, au 
congrès de Marseille, s'est borné à répondre dédaigneusement 
qu'il y avait là en effet une agréable matière pour des conférences 
ou des articles de revue. 

Le second trait caractéristique du nouveau programme, c'est 
l'afGrmation très nette du caractère international du socialisme. Il 
faut mettre dans l'esprit des ouvriers qu'il s'agit pour eux bien 
moins de nationalités hostiles que de classes rivales ; que les entre- 
preneurs et les exploiteurs sont leurs seuls ennemis ; que Tidéal 
socialiste, pour briller de tout son éclat, doit embrasser le monde 
entier. 11 faut, leur dit-on, que les différences de mœurs et de ca- 
ractères s'effacent pour faire place à une fraternité universelle. 
Comme l'Église catholique, les socialistes poursuivent une véritable 
unité de foi et de discipline, et comptent sur la lente évolution de 
l'avenir, sur l'atténuation de l'esprit de conquête et le développe- 
ment de l'industrie moderne pour étouffer les instincts belliqueux. 
Ils déclarent pompeusement que le rapprochement entre les na- 
tions et les races sera l'œuvre de la classe ouvrière (1). 

Cet internationalisme absolu n'a pas été accepté sans réserve 
par tous les socialistes. La lutte des nationalités est si ardente au- 
jourd'hui qu'il est bien difficile de n'en pas tenir compte. Lieb- 
knecht a déclaré que les buts internationaux ne faisaient pas oublier 
aux socialistes allemands leurs devoirs d'Allemands. Et vous savez 
que la situation du parti vis-à-vis de la Russie aussi bien que vis- 
à-vis de la France est fort ambiguë. A ce point de vue (et c'est 
là un point de vue très délicat et très important) il s'est formé 
trois groupes dans le parti : un premier groupe qu'on peut appeler 
nationaliste, et dont l'un des principaux chefs est le député bava- 
rois Vollmar, croit, sans repousser le programme d'Erfurt, que 
l'internationalisme n'est qu'un rêve; un second groupe, dont le 
meneur le plus connu est le typographe Werner, est franchement 
internationaliste ^â); le troisième groupe (le plus nombreux) est dirigé 

(1) V. le petit livre si instructif du chanoine Winterer, Le socialisme interna'» 
tional, 1890. 

(2) Les membres de ce groupe s'appellent les « Jeunes » ou les « Indépen* 



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156 RÉUNION ANNUELLE. 

par Bebel, Liebknecht, Singer, etc., c'est-à-dire par des hommes 
qui sont à la fois nationalistes et internationalistes. Pénétrés de la 
doctrine hégélienne, ils comptent sur Vavenir pour assurer ce con- 
cours des forces internationales qui, selon eux^ est indispensable 
au progrès de la civilisation. Mais s'ils votent contre l'accroissemeul 
des crédits militaires, ils sont résolus, en cas de guerre défensive, 
à se battre courageusement, et leurs invocations en faveur du dé- 
sarmement sont, de leur aveu même, purement platoniques. 

Est-ce à dire que la formation de plusieurs groupes et même les 
gros mots qui ont été échangés indiquent des scissions profondes 
dans le parti? En aucune façon : il ne faut pas nous faire d'illusions 
à cet égard. Au récent Congrès de Berlin, en novembre dernier, 
Vollmar, qui penche vers le socialisme d'État, et Liebknecht ont 
fini par s'entendre, et tous se mettent très vite d'accord dès qu'il 
s'agit de marcher à l'assaut du capitalisme. On ne se demande 
même pas s'il est entre les mains de juifs ou de chrétiens, et les 
socialistes allemands ne sont pas antisémites dans le sens habituel 

du mot. 

Mais il ne suffit pas de lire les programmes et d'en dégager les 
traits principaux : il est surtout nécessaire pour comprendre la 
cause des progrès récents du socialisme, de connaître la manière 
dont la doctrine se propage et se répand. 



11 



Les questions relatifs à la propagande ont tenu une place consi- 
dérable dans les discours prononcés aux derniers Congrès. Je suis 
même porté à croire qu'il ne faut pas attacher trop d'importance 
au programme lui-même : un programme ne vaut^l pas surtout 
par l'emploi qu'on en fait? 

dants » Une Ki'ande réunion fut organisée par eux à Berlin, le 20 octobre 1891. 
diLna la'lcrande salle delà Ressource (Kommandantcnstrasse) ; on nomma une 
Commission de 1 membres qui fut chargée de s'opposer à rinvasion du bour- 
^eoisisme et de fonder un nouveau journal Der Soziatst. Cette opposition na 
«M formulé de nouveau programme. EUe veut simplement ebmmer du parti 
HociaUste les éléments possibiUstes, opportunistes, etc. Pour regénérer la démo- 
«ratie il faut que le parU sociaUste reste le parU des prolétaires ! 



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LES PROGRÉS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. 157 

Liebknecht, dans un de ses principaux discours, a vivement 
insisté sur la nécessité de donner aux ouvriers et aux recrues du 
socialisme une. instruction sérieuse (dans le sens que vous suppo- 
sez, bien entendu). Il recommande pour cette propagation de la 
doctrine des moyens divers : articles de journaux et de revues, bro- 
chures et commentaires à Tusage des ouvriers, conférences, pièces 
de théâtre, romans, et même écoles spéciales. 

Au premier rang des moyens de propagande on peut d'abord 
placer la presse. 11 y a environ 140 journaux socialistes dont 
32 sont quotidiens. Le Vorwàrts, dont Liebknecht est rédacteur, est 
devenu le journal officiel du parti. Son tirage depuis quelques 
années a considérablement augmenté. J'en dirai autant de la Voîks^ 
tribune^ et de l'importante revue éUs Neus Zeit fondée il y a quelques 
années et dont le rédacteur en chef, M. Kautsky, est un écrivain de 
talent (1). 

On cherche aussi maintenant à faire pénétrer le socialisme 
parmi les paysans, en créant des feuilles rédigées spécialement en 
vue des habitants de la campagne. Cette préoccupation s'est mani- 
festée au Congrès réuni à Marseille au mois de septembre dernier, 
et on a étudié les procédés à employer pour recruter des adeptes 
parmi les paysans. Mais on ne sert à ces braves gens,pour lesquels 
Tamour de la terre et de la propriété individuelle est un préserva- 
tif puissant, qu'un socialisme édulcoré, accommodé à leur usage. 
Les écrivains les plus intelligents du parti déclarent qu'il ne pourra 
être question de collectivisme agraire aussi longtemps que la féo- 
dalité capitaliste n'aura pas avancé son œuvre de concentration de 
la petite propriété (2). 

Après la presse, les conférences: c'est là un mode de propagande 
très important. On a constaté que la parole vivante d'un orateur 



(1) Les plas importants parmi los journaux socialistes sont indiqués dans un 
appendice de YAlmanacfi de la question sociale d*Argyriadès, pour 1893, p. 218. 
Je citerai parmi les plus lus, dans le Nord de l'Allemagne, le Hamburger Echoy 
la, Rheiniêch'Westfdlische Arbeiterzeitung, la Freie Pre^e d'Elberfeld, la Volks^ 
stimme de Francfort, la Sâchsische Arbeiterzeitung^ etc,; ààns TAllemagne du 
Sud la Volkszeitung d'Augsbourg, la MUnchener Post, la Frdnkische Tagesposl 
do Nuremberg, la Schwdbische Tagwacht de Stuttgart, VUnler frdnkische Volks^ 
tribune, etc.. Plusieurs de ces journaux tirent à 30 et 40,000 exemplaires. 

(2J Cf. dans la Revue La question sociale, n» du 15 mai 1893, p. 114, le remar- 
quable discours do M. Hector Denis, recteur de PUniyersité libre de Bruxelles, 
dont les tendances socialistes sont bien connues. Y. aussi le remarquable article 
de M. le comte de Rocquigny sur la Propagande socialiste dans les campagnes. 
Correspondant du 25 février 1893. 



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158 RÉUNION ANNUELLE. 

un peu éloquent (et il s'en rencontre souvent dans le peuple) pro- 
duit beaucoup plus d'effet sur les ouvriers que les articles de 
journaux ou de revues. Plusieurs des chefs du parti, Bebel, Lieb- 
knecht,Vollmar,sont des orateurs de grand talent. 

Aussi organise-t-on beaucoup de réunions, surtout dans les villes 
ouvrières, et spécialement dans les faubourgs de Berlin. On trouve 
facilement une grande salle de brasserie, ou (si le temps le permet) 
on s'installe tout simplement dans le jardin. J'ai pénétré dans quel- 
ques-unes de ces réunions, et j'ai été frappé de la bonne tenue et du 
calme relatif des assistants. Il ne faut pas croire non plus qu'on y 
entende des discours incendiaires : on ne craint pas d'aborder de- 
vant les ouvriers berlinois (bien différents de nos ouvriers français 
qui font immédiatement du tapage ou se livrent à leurs réflexions 
particulières) les questions économiques les plus ardues , les 
théories les plus délicates sur la valeur, le salariat, la participation 
aux bénéfices, les assurances, etc. Si l'Allemand, naturellement 
flegmatique, se laisse difllcilement entraîner à l'action, il est rai- 
sonneur et ne redoute pas les démonstrations compliquées. Nos 
ouvriers français ont été souvent préservés de la contagion de 
certaines doctrines par un fond de bon sens national (qui malheu- 
reusement parait aujourd'hui diminuer) et surtout par leur amour 
de la clarté. C'est ainsi que les prédications amphigouriques de 
Pierre Leroux n'ont jamais eu sur eux beaucoup d'influence. Les Alle- 
mands au contraire s'éprennent d'autant plus volontiers d'un sys- 
tème qu'il est plus savant. Une doctrine qui convie à la spoliation 
des riches a forcément pour les déshérités de ce monde un certain 
attrait. Mais c'est la façon savante dont on fait miroiter aux yeux 
des ouvriers la possibilité de celte spoliation qui contribue à lui 
donner plus d'attrait. L'attirail pompeux sous lequel on leur pré- 
sente la doctrine socialiste selnble la rendre irrésistible. 

Je ne puis vous parler longuement de ces conférences. Il me 
suffira de vous dire que l'un des thèmes favoris des orateurs popu- 
laires, c'est de montrer aux ouvriers qu'il y a trois facteurs dans la 
production : le capital, la direction, et le travail ; d'ajouter que ce 
dernier facteur est le plus important, et de montrer qu'il est le 
moins rémunéré. Ils affectent d'oublier (et j'ai peine à croire qu'il 
n'y ait pas un peu de mauvaise foi de leur part) que c'est en 
somme le capital qui court à peu près seul les risques en cas de 
perte — et dans l'industrie les pertes, les désastres même, sont, 



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LES PROGRÈS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. 159 

hélas I fréquents ; — et que c'est la direction qui est à peu près 
seule la cause de ces bénéfices exceptionnels qui les offusquent 
tant. Par travail ils veulent de parti pris n'entendre que le travail 
manuel, Tefifort corporel; il relèguent à Tarrière-plan cet esprit 
d'invention, de direction, d'initiative, qui a transformé le monde, et 
qui le modifie chaque jour. C'est surtout de ce troisième facteur 
si important qu'ils ne tiennent pas assez de compte : ils savent 
pourtant combien il est nécessaire pour organiser le travail et 
n'ignorent pas que, si l'intelligence se trouve souvent du côté du 
capital, c'est que la eulture intellectuelle nécessite beaucoup de 
ressources et exige une certaine aisance. 

Un autre sujet fréquemment abordé dans les conférences popu- 
laires est celui des associations professionnelles. On cherche à les 
multiplier le plus possible, car on y voit un instrument puissant 
pour la propagande socialiste. C'est en parlant de l'organisation 
des associations professionnelles que Bebel, au Congrès d'Ërfurl, a 
prononcé cette phrase : « C'est dans ces associations que les ouvriers 
doivent être formés à la guerre sociale et à la lutte des classes. » 
J*ai remarqué aussi l'attention avec laquelle ils s'intéressent à un 
phénomène économique auquel ils attribuent, non sans raison, une 
grande importance. Je veux parler de ces associations de capitaux 
formées soit en vue d'une spéculation temporaire (il sufQt de rap- 
peler le riyig du cuivre), soit sous la forme permanente de syndi- 
cats, de trusts, de cartels (i). Il s'agit en ce cas de coalitions de 
producteurs qui parviennent en somme à régler la production selon 
les besoins du marché, et à déterminer les prix. Cette organisation 
des cartels a en effet beaucoup d'affinité avec le règlement de la 
production réclamé par les socialistes. Le Vorwàrts espère qu'on 
pourra arriver par là au « grand cartel », c'est-à-dire à la commu- 
nauté de production socialiste. 

Voilà quelques-unes des questions qui sont le plus fréquemment 
agitées dans les réunions ouvrières. Les conférences sont ensuite 
imprimées, elles se transforment en brochures populaires qui son t 



(1) V. à co sujet l'un des meUleurs chapitres du beau livre de M. Claudio 
Jannet sur le Capital, la spéculation et la finance^ p. 284. Y. aussi Raffaloyich, 
Les coalitions de producteurs et le protectionnisme fi%^9. Cf. sur les Kartelle en 
général les articles de Orossmann et de Steinmann Bûcher dans le Jahrbuch de 
Schmolier, années 1891 et 1892 ; et celui de Bruno Schoenlank dans la Revue 
socialiste Die Neue Zeif,, année 1891, I, p. 326. 



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160 RÉUNION ANNUELLE. 

vendues à bas prix, ou même distribuées gratuitement à la porte 
des salles de réunion. 

Les chefs du parti ne s'occupent pas seulement de questions 
sociales : Torganisation devient de plus en plus politique. Ainsi 
pour chacun des Wahlkreism ou cercles électoraux de Berlin, les 
socialistes ont un conaité électoral permanent. 

Un mode de propagande qui acquiertune certaine importance et 
qu'on ne doit point passer sous silence, c'est le théâtre. Le théâtre 
a une influence considérable au point de vue social. C'est un puis- 
sant moyen d'éducation populaire. Les pièces, très réalistes, de plu- 
sieurs écrivains à la mode, comme Sudermann, Max Halbe, Erich 
lïartleben, Gerhart Hauptmann, sont parsemées de thèses socia- 
listes (1). Etmeme, dans un ordreplus élevé, les drames de Tolstoï et 
dlbsen, qui ont beaucoup de succès, sont fortement imprégnés 
d'un pessimisme très favorable au développement des tendances 
socialistes. L*un des drames les plus connus d'Ibsen, « Hedda 
Gabier )>, qui a été joué cet hiver à Berlin, est empreint d'un pessi- 
misme outré. Un autre de ses drames, « l'Ennemi du peuple », est 
une violenle attaque contre la bourgeoisie. Et dans son dernier 
ouvrage, « l'Architecte Solness», Ibsen supposant que la jouissance 
sensible est le dernier mot des choses, se place pour juger le 
monde au point de vue si étroit du plaisir individuel. Le remuant 
socialiste Bruno Wille a même eu l'idée d'organiser à l'usage des 
ouvriers une série de représentations populaires. Dans Ja freiê 
Volksbuhne les places ne sont pas louées, mais tirées au sort : c'est 
un exemplaire du théâtre de l'avenir, tel qu'il fonctionnera, dit-on, 
quand Berlin sera socialisé (2). 

A côté des pièces de théâtre, il convient de mentionner aussi les 
poésies — il y a tout un Liederbtich ouvrier — et surtout les romans. 
Les Allemands lisent beaucoup, et il y a aujourd'hui une foule de 
romanciers socialistes dont les ouvrages n'ont que trop de succès. 
Je citerai ceux de Mackay, de Bruno Wille, de Max Stirner, de 

(1) On sait de quel souffle de haine est animé le drame des Tisserands dont 
il a fallu interdire la représentation sur la scène du Théâtre libre. 

(2) A la suite de difficultés personnelles une scission s*est produite, et il y a 
deux théâtres au lieu d'un. La direction du premier appartient au parti des 
« Indépendants » ou des « Jeunes». L'autre est patronné par les socialistes ortho- 
doxes, et on y joue même des pièces classiques. Cf. l'intéressante brochure de 
Kurt Baecker Die Volksunterhaltung vom sozialpolitischen Standpunkte, 4893; 
G. Adler, Soztalreform und ThecUer, 1892; Bekelheim, Die Zukunft ttnseres 
Volksthealer, 1892. 



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LES PROGRÈS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. 16i 

Frédéric Nietzsche, de Minna Kautsky, de Robert Schweichel, de 
Félix HoUânder, etc. Il y a aussi une série d^ouvrages traduits du 
russe, dont la lecture ne peut être sans danger (Turgeniew, 
Uspenski, Sonja Kowalewski, etc.]- Le romande Théodor Hertzka, 
FreUand (terre libre), n'a pas eu moins de succès que celui d'Ed- 
ward Bellamy, Looking Baekwàrd, plus connu en France car il a été 
traduit sous le titre : Seul de son siècle en Van 2000. 

Toute cette littérature, si superficielle qu'elle soit, affecte du 
moins d'avoir une base scientifique. La science y est accommodée 
au service et aux intérêts de la démocratie socialiste. Elle donne 
au peuple des formules et des raisonnements qui sont un peu au- 
dessus de sa compréhension, mais c'est ce qu'il aime. Il trouve 
là une sorte de compensation à la monotonie de sa vie quoti- 
dienne. Et on doit reconnaître loyalement les connaissances 
acquises par certains hommes sortis des couches les plus basses de 
la population et qui ont dû consacrer la plus grande partie de leur 
vie au travail manuel. (]ette demi-culture sans discernement et 
sans critique contribue malheureusement beaucoup à éveiller les 
sentiments d'orgueil et Tesprit de révolte ou de négation. 

A ces divers modes de propagande on en ajoute un nouveau, on 
essaye d'organiser des écoles donnant un véritable enseignement 
socialiste professionnel. Ainsi au mois de janvier 1891, on a fondé 
à Berlin une Arbeiterbiîdungsschule qui est une sorte d'école des 
hautes étu<3les socialistes organisée par des ouvriers pour des 
ouvriers, et qui compta bientôt des milliers d'adeptes. Les princi- 
paux cours portent sur l'histoire, l'économie politique et les 
sciences naturelles. C'est la question pécuniaire qui est la pierre 
d*achoppement, et je sais de bonne source que cette école est peu 
prospère en ce moment (1). 

II va sans dire que les socialistes sont absolument hostiles à 
toute école confessionnelle. Si, en tant que doctrine économique, le 
socialisme peut s'accommoder avec des opinions diverses, en tant 
que doctrine philosophique il est absolument inconciliable avec le 
christianisme. Il se donne d'ailleurs lui-même comme une religion, 

(1) L*ArbeiterbHdungs8chule s'est dédoublée en quatre pour être mieux à 
portée des divers quartiers de Berlin. Il y a maintenant les Ecoles du Nord, du 
Sad, de l'Est et de l'Ouest. On y enseigne (semestre d'été i893) l'allemand, l'his- 
toire, la physiologie, les mathématiques, la comptabilité, la tenue des livres, 
Féconomie politique et un peu de droit. Los cours sont à peu près gratuits, car 
CD se contente d'une redevance de 50 pfennigs par mois. 



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162 RÉUNION ANNUELLE. 

et on trouve de pauvres artisans qui, sous la poussière de Tatelier 
ou au fond de leur mansarde, rêvent d'un âge d'or qui doit luire 
un jour sur les foules misérables et faire disparaître la pauvreté de 
la surface delà terre. Ils prétendent que le socialisme n'est pas un 
parti, mais une conception du monde destinée à remplacer Dieu, 
la famille et TËtat par la solidarité de tous en vue du bien-être 
de chacun. Les socialistes n'admettent pas la Providence : l'u- 
nivers est régi, disent-ils, par des forces physiques et des lois 
économiques. Ils en veulent à ceux qui leur parlent d'une autre 
vie, et c'est même là ce qui rend difficile toute conciliation de leur 
doctrine avec le christianisme : le christianisme se préoccupe 
avant tout du salut et du bonheur dans un autre monde, le socia- 
lisme poursuit avant tout la jouissance sur cette terre* C'est d'ail- 
leurs une opinion générale parmi les ouvriers que les religions 
sont des institutions créées par la classe qui possède pour dominer 
et asservir les classes inférieures (1). 

Ces divers modes de propagande concourent à former un courant 
puissant qui deviendra bientôt pour l'ordre social un très grand 
péril. Vous avez tous remarqué qu'il se fait un grand changement 
dans les conceptions du peuple. Autrefois ce qui était menacé dans 
les mouvements d'efiTervescence populaire, c'était le gouvernement 
existant : ce qu'on est convenu d'appeler l'ordre social n'était pas 
touché. Aujourd'hui ce qu'il s'agit de modifier c'est bien moins la 
forme du gouvernement que l'organisation de la société. On a déjà 
fait entrer dans l'esprit de beaucoup d'ouvriers que Tordre social 
actuel est détestable, qu'il ne se maintient que par la corruption et 
l'exploitation du faible par le fort. C'est là le thème favori des 
meneurs qui opèrent habilement et n'essayent même pas de 
réfuter les arguments qu'on leur oppose. Ils ramènent systémati- 
({uement la question ouvrière à la question de l'intérêt de l'ouvrier. 
Ceux d'entre vous qui ont étudié les délibérations du congrès 
socialiste réuni à Paris en 1889 ont pu constater que les socialistes 
allemands qui y assistèrent se placèrent sur ce terrain : ils ne l'ont 
pas abandonné depuis. Au congrès de Halle, Liebknecht écartait 
dédaigneusement les rêves chimériques et ce socialisme utopique 

(1) V. Cléments. Dîe chrisUich-mittelalterliche Weltanschauung und der 
wissenschaftlicheSozialismusunserer Zeit. (NeueZeit, 1891,1, p. 804), et J. Stern, 
Die Religion der Zukunft^ brochure qui a déjà eu cinq ou six éditions. — Cf. 
Leixner, Soziale Briefe aus Berlin, 1891, Lettres 32 à 34, p. 347 et suiv. 



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LES PROGRES DV SOCIAUSME EN ALLEMAGNE. 



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qui oublie le présent pour songer à l'avenir. Et Bebel, dans la der- 
nière édition de son livre snr la Femme^ a corrigé plusieurs passages 
qui pouvaient être regardés comme des utopies irréalisables. 



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Si peu enclin que je sois à partager les idées des socialistes, je 
crois cependant qu'il faut, avant de repousser dédaigneusement 
leurs doctrines, se montrer juste à leur égard. J'ai connu des socia- 
listes généreux, serviables, et animés d'un désir très élevé et très- 
sincère d'une répartition meilleure des biens de ce monde. C'est 
donc loyalement et sans idée préconçue que j'ai cherché à me^ 
rendre compte de l'état d'esprit de ces masses ouvrières qui 
offrent au surplus ce singulier contraste d'avoir des idées fixes et 
en même temps de n'avoir aucun dessein bien arrêté, on dirait 
même aucune hâte d'arriver immédiatement à la réalisation de 
leur rêve. 

Ce qu'il faut reconnaître d'abord c'est que la question sociale 
n'est ni une question d'estomac (Fine Uagenfrage), comme on s'est 
plu à le répéter, ni une maladie passagère qui disparaîtra comme 
elle est venue. L'ouvrier voit nettement aujourd'hui que les inven- 
tions modernes procurent des gains considérables, il constate que 
beaucoup de fortunes ont été trop rapidement acquises, il trouve 
surtout qu'il y a trop de gens ayant, grâce à leur richesse, une 
situation sociale qui n'est en rapport ni avec leur intelligence, ni 
avec leur travail, ni avec leur mérite. Aussi est-il vrai de dire 
que ce n'est pas la misère qui est la cause principale du socia- 
lisme; ce sont les convoitises provoquées par cet état de choses. 
Le mécontentement croissant chez l'ouvrier est le résultat non pas 
de son dénuement mais de l'amélioration de son sort, dont la 
médiocrité l'irrite d'autant plus que ses espérances ont été plus 
aiguisées. Et c'est là précisément ce qui rend plus difficile cette 
pacification sociale que nous appelons de tous nos vœux (1). 

(1) V. Wolff (Julius) Sozialismus und kapitalistische Gesellschaftsordnung. 
Stuttgart, 1892. Cf. Tarlicle de Lujo Brentano. Revue d'Économie politique^ 
arrU 189H,p. 273. 



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i64 RÉUNION ANNUELLE. 

Je dois ajouter que de gros scandales financiers ont, en Alle- 
magne non moins qu'en France, contribué à favoriser le dévelop- 
pement du socialisme. De grands personnages ont, là-bas aussi, 
vendu leur conscience contre argent comptant; ces scandales ont 
accru le désordre dans les idées, ont accentué l'antagonisme entre 
lès capitalistes et ,les travailleurs, ont propagé dans les masses 
populaires la haine de Tétat social actuel, en mettant à nu Tun des 
côtés les moins honorables de notre organisation économique 
moderne. 

Pour lutter contre ces progrès du socialisme que tant de circons- 
tances favorisent, des esprits distingués demandent une ingérence 
plus grande de TËtat dans les relations entre producteurs et con- 
sommateurs, ingérence qui aurait pour but de corriger les inégalités 
sociales, de modifier le cours naturel des choses, d'empêcher, par 
exemple, le contractant réputé fort de tirer tout le parti possible 
de ses avantages économiques. C'est par cette tendance (que vous 
connaissez bien) que se laissent entraîner tous ces hommes qu'on 
appelle socialistes d'Ëtat, socialistes de la chaire, socialistes con- 
servateurs, socialistes évangéliques, ou socialistes catholiques. La 
plupart des professeurs d'économie politique des Universités 
allemandes (j'en ai recueilli la preuve dans mes voyages) sont des 
socialistes de la chaire. « Votre école libérale française, me disait 
l'un d'eux, a eu grand tort de dire que l'Ëtat était un mal nices^ 
saire dont il fallait réduire l'intervention le plus possible. L'État, 
c^est au contraire cette puissance bienfaisante qui au milieu des 
luttes de la civilisation moderne, doit se placer au-dessus des 
intérêts particuliers des classes, et protéger les faibles... L'une des 
causes principales, ajoutait-il, de cette inégalité qui existe entre 
l'enrichissement de l'employeur et celui de l'ouvrier, c'est que le 
patron, à chaque transformation nouvelle de l'industrie, se demande 
uniquement comment il augmentera la production, sans se deman- 
der en même temps quelle réaction cela pourra avoir sur les 
hommes qu'il emploie, et sur leur dignité, leur bien-être, leur 
moralité. Il est certain que les ouvriers sont en général mieux 
logés et mieux nourris qu'autrefois; mais la condition des travail- 
leurs contraste cependant de plus en plus avec celle des classes 
cultivées et riches, et à la différence de situation matérielle s'ajoute 
la différence bien plus dangereuse encore des goûts et de 
l'éducation. » 



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LES PROGRÈS DU SOCIALfSME EN ALLEMAGNE. 165 

Je ne veux pas nier qu'il existe, chez ceux qui font aujourd'hui 
du socialisme d*Ëtat, un sentiment de commisération sincère à 
regard des ouvriers. Mais je tiens à dire, parce que c'est ma con- 
viction profonde, que cette doctrine me semble extrêmement dan- 
gereuse pour Tavenir. 

Je vous prie d'abord de remarquer que, loin d'enrayer les progrès 
du socialisme proprement dit, elle a contribué à faire son succès. 
Les belles promesses de Guillaume P"" et de Bismarck d'abord, de 
Guillaume II ensuite, loin de calmer les ouvriers, leur ont montré 
aa contraire la justice de leurs réclamations, en même temps que 
la crainte qu'ils inspiraient. <c Je vous l'avoue, disait un jour Bebel 
au Reichstag, si quelque chose a favorisé l'agitation socialiste, c'est 
le fait que le prince de Bismarck s'est jusqu'à un certain point 
déclaré pour le socialisme ; seulement nous sommes, dans ce cas. 
le maître, et lui est l'écolier. » Et vous savez que, depuis un an ou 
deux, l'empereur a pu se convaincre qu'en se lançant dans 
le socialisme d*Ëtat, il avait fait fausse route. Ses pompeuses 
déclaralions n'ont guère trouvé d'écho dans le peuple, qui pense 
que la régénération de la société ne peut être que l'œuvre du peu- 
ple lui-même. L'ouvrier ne veut plus être protégé : il veut formuler 
lui-même son programme et ses prétentions, il ne croit pas plusau 
désintéressement des socialistes en chambre qu'aux promesses 
impériales qui le détourneraient, dit-il, des vraies solutions. Qu'il 
me suffise de vous dire ici qu'au dernier Congrès des socialistes 
allemands, tenu à Berlin du 14 au ^ novembre 189â, on a voté les 
résolutions suivantes : c Le Congrès déclare que le socialisme n'a 
rien de commun avec le socialisme d'Ëtat. Le socialisme d'État, 
lorsqu'il s'occupe d'améliorer le sort du prolétariat, propose des 
demi-mesures nées de la peur du socialisme. C'est un palliatif afin 
de détourner les classes ouvrières du véritable socialisme. Le socia- 
lisme n'a jamais dédaigné les mesures pour améliorer la situation 
des ouvriers; il les a approuvées même lorsqu'elles provenaient de 
ses adversaires; mais il considère ces mesures comme de petits 
acomptes ne devant pas faire perdre de vue le but définitif de la 
transformation de l'État et de la Société par le socialisme révolu- 
tionnaire. Le socialisme est, par sa nature, révolutionnaire. Le 
socialisme d'État au contraire est conservateur. Ce sont donc des 
antinomies absolument inconciliables. » 

J'ajoute maintenant, en remontant plus haut, que cette tendance 



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RÉUNION ANNUELLE. 

àu socialisme d'Ëtat, qui s'est surtout développée dans renseigne- 
ment des universités allemandes,est le contrecoup d'une exaltation 
exagérée» de la part de beaucoup de jurisconsultes et de philo- 
sophes, de la notion de TËtat qu'on appelle à jouer le rôle de 
Providence ici-bas. On enseigne couramment aujourd'hui que 
TËtat ne doit pas être seulement une organisation politique, qu'il 
doit étendre sa souveraineté au domaine social tout entier, régler 
tous les rapports entre les patrons et les travailleurs, avoir la haute 
direction de la production industrielle (I). 

C'est là une conception dangereuse que nous devons repousser 
de toutes nos forces, et je regrette de voir qu'elle a trouvé des 
appuis parmi ceux que leur situation semblait destiner à être les dé- 
fenseurs énergiques d'une tout autre doctrine. Il est bien dangereux 
de dire qu'il faut faire de la concentration « non pas avec les capi- 
talistes mais avec le peuple >, plus dangereux encore d'ajouter : 
tt Ce qu'il faut protéger ce n'est pas le capital, mais le travail (â). » 
Lesconservateurç allemands ont dit cela avant qu'on ne l'ait répété 
en France, mais ils n'ont fait que donner un aliment aux socia- 
listes. Ils n'ont certes pas eu l'intention de pousser à la haine des 
classes les unes contre les autres, et tel est pourtant le résultat 
qu'ils ont obtenu. Parler de se concentrer avec le peuple contre les 
capitalistes, prendre parti systématiquement pour le travail, pour 
les ouvriers, contre les patrons, ce n'est pas travailler à la pacifica- 
tion sociale, c'est prolonger cette guerre entre le travail et le 
capital qui est aussi absurde qu'impie. 



Mais j'en ai dit assez, Messieurs, pour vous montrer qu'à côté de 
cette armée formidable qu'il s'agit encore d'augmenter, il est une 
autre armée qui s'accroit d'elle-même, qui est bien plus nombreuse 
et bien plus formidable que la première et qui me parait le grand 
péril de l'heure présente. 

Les forces du socialisme allemand sont d'autant plus redoutables 
qu'une volonté, un peu confuse dans sa formule, mais en somme 

(1) Je citerai notamment le récent ouvrage d'un des philosophes contempo> 
rains les plus influents, W. Wundt,t[ui, dans son Ethik, p. 394, exprime le désir 
que « le domaine de l'État s'étende de plus en plus ». Cf. un intéressant article 
de F. Rauh. Revue d'économie politique, 1891, p. 240. 

(2) Allusion au discours prononcé par M. de M un à Toulouse au mois d'arril 
dernier. 



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LES PROGRÈS DU SOGIAUSME EN ALLEMAGNE. 16Ï 

bien arrêtée, les relie entre elles. Bientôt peut-être un mot d*ordre, 
un événement imprévu^ la main d*un organisateur de génie pour- 
ront coordonner brusquement ces éléments el les rendre irrésis- 
tibles. Et puis le socialisme a maintenant conscience de sa force 
et se voit maître de l'avenir. Et c'est pour cela qu'il renonce aux 
moyens violents pour se poser en parti légal. Il espère bien s'em- 
parer un jour de la direction de la société par le simple jeu du suf- 
frage universel. Au lieu de donner l'assaut à la citadelle, il aspire 
à s'en faire livrer pacifiquement les clefs : stratégie plus adroite 
qu'une attaque violente, parce que la société ne voyant pas le 
péril s'endort dans une fausse sécurité. « Le monde est à nous, di- 
sait naguère Bebel, quoi qu'on fasse ». 

Pour le moment, ce qui doit surtout préoccuper les hommes 
d'ordre, ce n'est pas le côté positif des théories socialistes et l'avè- 
nement du collectivisme, car je crois la démocratie actuelle in- 
capable d'une telle réforme. Ce qui doit les inquiéter, c'est le côté 
négatif, c'est la guerre des classes prêchée à outrance, c'est cette 
tactique de ne montrer partout dans l'organisation économique 
actuelle qu'iniquité et exploitation, c'est cette haine sociale qu'on 
attise au sein de ces masses ouvrières à peine dégrossies mais te- 
naces, el qui, longtemps repliées sur elles-mêmes veulent mainte- 
nant s'épanouir dans la lumière. La lecture des journaux, des livres, 
des brochures populaires auxquels je faisais allusion tout à l'heure 
provoque en définitive un sentiment de profonde tristesse ; on se 
trouve comme dans une atmosphère d'athéisme et de haine sociale 
qui n'est en réalité que la Révolution sous sa forme la plus abso- 
lue. Taine nous a montré que la Révolution française était au fond 
tout imprégnée de socialisme ; il nous a montré d'une façon irré- 
futable comment les Jacobins rêvaient de transformer l'État souve* 
rain en distributeur des vivres, c'est-à-dire en organisateur de la 
misère. Ce courant de socialisme qui passe aujourd'hui sur l'Eu- 
rope entière,c'est le jacobinisme sur lequel la question ouvrière est 
venue se greffer! Écoutez par exemple ce fragment d'un récent dis- 
cours inspiré par celui que Bebel prononçait à Ludwigshafen au 
mois de septembre 1892 : « Ce que nous voulons, c'est non point le 
partage, mais la suppression absolue, irrévocable, du capital tel 
quMl est aujourd'hui constitué. Nul expédient intermédiaire ne 
saurait être admis. Entre les possédants et les non-possédants, il 
n'y a point de pont à établir comme on l'essaie par des lois qui ne 



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168 RÉUNION ANNUELLE. 

nous trompent point, parce que nous en sommes toujours vic- 
times. 11 y a un abîme dans lequel une des deux classes doit 
rester... Il faut qu'une haine farouche sépare la classe ouvrière de 
la classe qui possède et que nous combattions jusqu'à l'écrasement 
complet de Tune ou de l'autre (i). » 

A cette haine farouche, les disciples de Le Play ne répondront 
point par la haine. Ils ne sont les ennemis de personne, ils sont 
simplement les adversaires de Terreur socialiste. A toutes 
les misères sociales, de l'usine, de l'atelier ou des champs, ils 
opposeront les efforts plus éclairés chaque jour de l'initiative 
privée. Sans doute elle ne supprimera pas tous les vices de Torga- 
nisatîon économique, elle n'empêchera même pas toutes les vio- 
lences ; mais elle apaisera les haines, et servira beaucoup mieux 
que ces remèdes si dangereux des socialistes d'Ëtat la cause de la 
paix sociale dont nous serons toujours ici les fidèles amis et les 
fermes défenseurs. 

G. Blondel. 



(1) Voici quelques passages du discours d^ Bebel : « Le prolétariat saura 
bien forcer la bourgeoisie â lui rendre ces biens ; nous les aurons coûte que 
coûte. Regarder Us capitalistes : ils ont tellement d'argent qu'ils ne savent plus 
où le placer et que le taux do l'argent devient dérisoire. Mais le corps social 
bourgeois disparaîtra car nous formons le microbe qui doit le décomposer. Plus 
les riches gagnent d'argent moins ils travaillent : ils ne bêchent pas la terre, 
ils ne sèment pas, ils no moissonnent pas, et la récolte est pour eux. Vous qui 
travaillez vous ne possédez rien et vous n'obtenez rien. Les discours des cléri- 
caux et des conservateurs sur la question sociale ne sont que des phrases 
creuses... Je prédis que la prochaine guerre européenne sera immédiatement 
accompagnée do l'explosion de la révolution sociale... Il se pourrait même que 
rexplosion ait lieu sans guerre, car la catastrophe peut venir d'en bas et être 
provoquée par le prolétariat. C'est sous le règne du socialisme international que 
les vrais principes de Jésus-Christ finiront par devenir une vérité. » 



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UNE BELLE VIE 



Rien n'est plus attachant que de contempler une noble existence, 
de se consoler, par elle, de la tristesse des temps. Mais les âmes 
les plus dignes d'admiration sont fréquemment les plus cachées ; 
leur pleine beauté a Dieu seul pour témoin. Ce sont les vertus, les 
actions des humbles et grandes iVmes qui l'emportent, dans les 
balances de Téternelle justice, sur le poids de l'iniquité. Le mal 
éclate de toutes parts ; on en arrive à ne voir guère que ses méfaits ; 
le bien ne poursuit pas moins son œuvre bénie, et, sans bruit, sans 
vaine ostentation, accroît le patrimoine d'honneur de l'humanité, 
en perpétuant les plus salutaires traditions. 

S'il est une vie qui mérite un sincère et respectueux hommage 
c'est bien celle de l'homme vénéré qui est mort, à Paris, rue de 
Miroraesnil, le 25 avril dernier. 

Chez notre illustre et cher F. Le Play, M. Désiré Nisard nous 
disait, il y a quatorze ans : « Si vous nous donniez quelques pages 
sur M. Evelart, celui de nous qui ferait, à l'Académie, le rapport 
sur les prix Montyon, n'aurait guère jamais eu une plus heureuse 
fortune... » Parole profondément vraie; toutefois il ne nous était 
pas permis de satisfaire ce souhait, durant l'existence de l'homme 
modeste entre tous qui était l'objet d'un tel témoignage. Sa mort, 
en brisant notre cœur, délie notre langue, sans nous autoriser 
cependant à dire toute la vérité, qui, si nous l'exposions entière- 
ment, en même temps qu'elle paraîtrait par trop invraisemblable, 
pourrait, de quelque manière, dévoiler des secrets, touchants au 
plus haut degré, mais inviolables. 



Jules Evelart était né, à Paris, le 12 avril 1817. H se distingua 
dès ses premières études, au collège Charlemagne, dont il fut l'uu 
des brillants lauréats. 11 se sentit attiré vers la carrière de l'en 

X-A RÉF. Soc, 16 juillet 1893. 3« Sér., t. VI (t. XXVI col.), Ï2 



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170 UNE BELLE VIE. 

seignement et sut prouver à quel point sa vocation était justifiée. 
Secrétaire de M. A. de Wailly, alors proviseur du collège 
Henri IV, il gagna bien vite la confiance de ce chef tant aimé, dont 
il se plaisait à rappeler les mérites et la bonté ; il fut pour M. de 
Wailly un précieux collaborateur, autant dans la préparation de 
ses ouvrages que pour Tadministration scolaire. 

Licencié es lettres, agrégé, Jules Évelart fut quelque temps pro- 
fesseur au collège Stanislas; il fut ensuite appelé au lycée de Tou- 
louse. 

Son séjour dans cette ville devait laisser en lui d'ineffaçables 
souvenirs. Il s'y rendit néanmoins sous l'impression d'un vif 
mécontentement que le Parisien, transplanté en province, ne pou- 
vait dissimuler. Aussi, à peine descendu de la malle-poste, le 
31 octobre 1840, écrivait-il deux lettres, destinées à expliqu^er à 
ses supérieurs un brusque départ, au cas o(i il n'aurait pu résister 
au désir de rentrer à Paris. Tout lui apparaissait, en effet, sous un 
jour disgracieux. Mais voilà que se produisit une rapide métamor- 
phose. Le climat lui plut; de sympathiques relations s établirent 
promptement et le réconcilièrent avec Toulouse, au point de ne 
plus lui permettre d'apercevoir l'étroitesse des voies publiques et 
de se plaindre du pavé des rues. 

Il avait eu la satisfaction d'y retrouver Tun des universitaires 
([u'il affectionnait le plus, parmi ses aînés, M. Roger, ancien cen- 
seur des collèges Louis-le-Grand et Saint-Louis, homme d'une rare 
valeur, helléniste consommé, victime d'une inexplicable disgrâce et 
qui remplissait à Toulouse, depuis 1844, les fonctions d'inspecteur 
d'Académie. Ils vécurent dans les termes de la plus étroite inti- 
mité; la bonté, caractère dominant de leurs âmes, les attachait for- 
tement l'un à l'autre, et, lorsque M. Roger fut prématurément ravi 
par la mort, en 1857, dans son bourg natal, voisin de Langres, Jules 
Évelart lui consacra une notice où il déposa le témoignage de sa 
douleur. 

Ses impressions de la première heure sur Toulouse furent si 
complètement effacées qu'en 1852, au moment où il fut transféré 
au lycée Saint-Louis, il s'éloigna du Midi avec un sincère regret ; ce 
départ lui arracha des larmes. Aussi ne cessa-t-il de parler de 
Toulouse comme « d'une patrie adoptive, d'une seconde patrie ». 
C'est qu'il y avait rencontré des cœurs dévoués qui lui apparte- 
naient pour jamais. A Paris, les souvenirs de Toulouse revenaient 



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J. ÉTBLART. 171 

constamme&t dans ses entretiens; il aimait à rappeler les moindres 
détails, les pins petits incidents, à se réconforter dans ce rajeunis 
sèment. Il nous priait, en 1857, de le faire inscrire comme membre 
bienfaiteur des conférences de Saint- Vincent-de-Paul, à Toulouse, 
pour être, en quelque sorte, plus directement rattaché à cette ville. 

Nous avions eu le bonheur d*étre compris, dès son arrivée, au 
nombre 'de ses élèves et de le voir, l'année suivante, promu à la 
chaire de la nouvelle classe où nous entrâmes. C'est ainsi qu'au 
lieu d'une seule session scolaire, nous vécûmes deux .années sous 
sa direction. Ses disciples pouvaient être tout d'abord un peu sur- 
pris d'une allure empreinte de quelque originalité, de même que 
dans sa ferme défense des prérogatives du corps professoral, de 
l'ensemble des prescriptions réglementaires, il lui arrivait parfois 
d'étonner ses chefs. Ce n'était là que Texpression, qu'il ne pouvait 
contenir, de son indépendance et de sa droiture, de son attache- 
ment inné à la règle. 

Sa capacité, son rare talent d'enseigner, le firent pi*omptement 
classer hors pair. Possédant, d'une manière exquise, les trésors des 
littératures grecque, latine et française, il posait d'une main sûre 
et affermissait les fortes assises sur lesquelles devaient reposer 
toutes les études uUéneures. Il gravait ses préceptes, en termes si 
clairs, si nets; il oairigeait les travaux avec une si scrupuleuse 
exactitude que ceux qui furent considérés par Jules Ëvelart comme 
ses bons élèves lui durent, non seulement les succès contempo- 
rains de ses leçons, mais en grande partie les palmes des années 
suivantes; maître d'élite, de la valeur duquel témoignent de nom- 
breuses générations de disciples. 

Appelé au lycée Saint-Louis, il y continua son enseignement sans 
interruption, jusqu'en 1879. Le Midi n'était pas oublié. Presque 
chaque année avant 1870, il y revenait au temps des vacances, 
visitant tour à tour Toulouse, Martres* Tolosane, Luchon, Sorèze, 
les bassins creusés par le génie de Riquet, les sites ravissants de la 
montagne Noire. Le plan d'études de l'antique Ëcole Bénédictine, 
avec ses cours de géographie, de langues vivantes dès le dernier 
siècle, ses exercices physiques, ses manœuvres militaires, le pro- 
gramme sorézien qui devançait de cent ans les récentes innova- 
tions, comptait en Ëvelart un admirateur; c'est pour répondre à 
son souhait pressant que ce remarquable plan d'études futr 
en 1880, exposé dans h Correspandant. 



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172 UNE BELLE VIE. 

Il venait, le bon maître, se retremper au contact des chères ami- 
tiés qu'il avait laissées dans ces contrées; fidèle à une incessante 
sollicitude, il ne manquait point de se tenir informé de chacun et 
de toutes choses, ne pouvant consentir à demeurer étranger à rien 
de ce qui intéressait ses amis et leurs familles. 

Paris ne Tavait pas moins et à juste titre ressaisi, Paris où il 
était né, où il retrouvait les compagnons de sa jeunesse, où l'atti- 
raient par-dessus tout deux femmes tendrement aimées, sa bonne 
mère et sa tante, auxquelles il prodiguait les témoignages de sa 
filiale affection. Il avait à peine dix ans, lorsque sa mère s'était 
installée rue de la Cerisaie, près de la Bastille; et elle y est restée 
jusqu'^ sa mort, sans que son fils ait voulu, si préférable, néces- 
saire même qu'eût été pour lui une habitation voisine de Saint- 
Louis, que ces chères dames eussent le déplaisir de transférer 
ailleurs leur demeure. 

Sa mère s'éteignit, le 7 août 1872, à l'âge de 82 ans; une heure 
après ce déchirement, il épanchait sa douleur dans une lettre 

écrite sous la dictée de son cœur : « Je suis tellement atterré, 

nous disait-il, que je ne sens pas, que je ne comprends pas, en ce 
moment, mon malheur; c'est comme un rêve, un cauchemar dont 
il me semble que je serai bientôt réveillé... Quel vide et quelle 
immense tristesse, quand viendra le réveil!... Ma mère s'est 
, éteinte doucement dans la mort, comme elle avait doucement vécu. 
Quel cœur parfait que le sien ! Elle n'a jamais eu un mot amer pour 
personne... Elle trouvait toujours le moyen d'excuser les autres, 
lors même que les circonstances semblaient les accuser. Elle était 
bien aimée de tous » 

Les relations de Jules Évelart avec la famille de l'un de ses 
élèves lui avaient fait connaître Tune des sœurs de celui-ci, per- 
sonne de grand mérite. Ils s'étaient promis d'unir leurs existences ; 
mais, pour ne pas éloigner le cher maître de sa vieille mère, la 
réalisation de ce projet avait été ajournée. Deux mois après le 
malheur qui l'avait frappé, il épousa MlleDeleury; elle dirigeait, 
dans le faubourg Saint-Honoré, une importante maison d'enseigne- 
ment, signalée par ses brillants succès. Six années de vie com- 
mune leur étaient seulement réservées. Mme Evelart mourut subi- 
tement, le 20 janvier 1879 « Si, disait sur sa tombe, M. E. 

Dupré, professeur de rhétorique au lycée Fontanes, son souvenir 
est un éternel sujet de regrets, il est, en même temps, un légitime 



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J. ÉVELAKÏ. 173 

sujet d'orgueil. » 11 ajoutait : a On peut regarder comme un hon- 
neur d'avoir été de ses amis ; on peut se glorifier de l'avoir eue pour 
fille ou pour sœur, et l'homme excellent que nous avons voulu 
accompagner jusqu'ici, qui a passé, lui aussi, toute sa vie à faire le 
bien, qui était si digne de la comprendre, ne se consolera jamais 
de l'avoir perdue, sera justement fier d'avoir pu associer, pour un 
temps, cette belle âme à la sienne î w 

Au lendemain de ce nouveau deuil, Jules Évelart annonça le 
grave dessein d'assumer la direction de l'œuvre fondée par la 
regrettée défunte. Entouré du personnel choisi par elle, il continua 
cette lourde tâche, sans consulter sa propre nature, son éloigne- 
ment absolu des intérêts matériels le concernant, la singulière 
timidité qui l'empêcha d'assister jamais aux leçons, de se mettre 
en rapport avec les familles; entre ies nombreuses élèves qui fré- 
quentaient la maison, il ne connut guère que le très petit groupe 
qu'il initiait personnellement à la littérature latine, de telle sorte 
qu'il se tint à l'écart du mouvement général; il n'intervint guère 
que pour se prononcer sur des questions de programme, pour 
obliger ceux qui l'entouraient et améliorer telle ou telle situation, 
sans souci aucun des possibilités pécuniaires. 

Il n'avait pas moins accompli, pour suivre cette voie, un grand 
sacriOce? il était descendu, avant le temps, de sa chaire bien- 
aimée du lycée Saint-Louis, de ce lycée dont le nom ne cessa 
de faire vibrer en lui les plus intimes sentiments du cœur et 0(1, 
jusqu'à sa mort, il se plaisait à revenir, saisissant, faisant naître 
toutes les occasions dans ce but ; s'y retrouver était pour lui comme 
une fête. 11 demeurera, dans cet établissement scolaire, un ancêtre 
et un ancêtre des plus vénérés ; s'il existe, au lycée Sainf-Louis, 
un marbre, une pierre, où soient gravés les noms de ceux qui l'ont 
honoré, le souvenir du digne maître mérite d'y être inscrit en lettres 
d'or. Ces murs n'ont-ils pas été les témoins de sa noble et féconde 
carrière ? 

Son suffrage était des plus appréciés. Le savant historien au- 
quel fut confié, il y a vingt-sept ans, le ministère de l'Instruction 
publique et dont le renom a grandi avec les années, pourrait dire 
avec quelle faveur il accueillait les modestes communications de 
Jules Évelart, le prix qu'il attachait à l'expérience, aux remar- 
ques, à la loyauté absolue de celui qui ne flatta jamais personne, 
mais qui possédait, en revanche, le secret des plus touchantes dé- 



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174 UNE BELLE VIE. 

licatesses. Qu*il fut heureux, le bon maître, de pouvoir, en octobre 
dernier, dire avant tout autre à son ministre de prédilection quel 
était le nom qui figurait le premier sur la liste d'admission à 
rËcole de Saint-Cyr; d'apprendre, en avril, quelques jours avant 
de mourir, de la bouche du respectable père, que le classement se- 
mestriel confirmait ce beau succès ! 

Jules Ëvelart se rendit compte bien vite de l'imprudence qu*il 
avait commise en assumant, en 1879, une administration à la- 
quelle ses aptitudes ne le disposaient nullement. Absorbé par 
mille autres soins, il ne s'apercevait des pénibles résultats que 
lorsqu'il fallait pourvoir à de pressantes nécessités. Les plus vives 
instances pour qu'il ne persévérât pas dans son dessein se heur- 
taient cependant chez lui à l'espoir d'un relèvement. Mais, vaincu, 
en 1888, par la plus douloureuse réalité, il dut abdiquer la direc- 
tion de sa maison. Sans vouloir former contre personne aucune 
revendication, n'acceptant d'autre guide que son inaltérable man- 
suétude, il subit en silence ce profond chagrin. 

Nul n'aurait pu deviner, en dehors du plus intime épanchement, 
une souffrance si courageusement acceptée. Sa conversation douce, 
aimable, témoignait de ses constantes préoccupations au sujet des 
autres, sans jamais trahir aucune sollicitude le concernant. Cau- 
seur accompli, d'un charme pénétrant, aux récits émaillés de traits 
pleins de grâce et de finesse, d'une rare distinction qui empêchait 
qu'en aucune occurrence un mot trivial ou de mauvais goût ne 
sortit de sa bouche, il ne cessait d'être serein, même enjoué. Une 
impression douloureuse n'apparaissait que lorsqu'il parlait du 
malheur des temps ou qu'il était question de chagrins qui l'attris- 
taient, sans le toucher personnellement. 

Dès qu'il eut quitté sa chaire de Saint-Louis, il fut chaque 
année désigné comme l'un des juges du concours général des 
lycées de Paris. Ses collègues pourraient dire avec quel scrupule, 
quelle application, quelle sûreté il s'acquittait de sa tâche. — La 
modification des programmes scolaires suscitait ses critiques;il s'a- 
pitoyait fréquemment sur l'abaissement continu du niveau général 
des études. 



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J. ÉVELART. 175 



II 



Ses mérites littéraires et professionnels sont dignes des meil- 
leurs éloges, que corroboreront, sans aucun doute, des apprécia- 
teurs très autorisés. Néanmoins, la pensée ne nous serait pas 
venue d'exprimer à cet égard notre suffrage, et nous aurions même 
résisté aux pressantes instances qui nous ont déterminé à écrire 
ces quelques pages, si, en même temps quMl possédait un esprit 
particulièrement orné, Jules Ëvelart n'avait été, dans la plus large 
acception de ce mot, un grand cœur. 

On ne saurait trop mettre en relief cet aspect de son éminente 
personnalité. Nous pourrons être taxé d'exagération par ceux qui 
ont ignoré les vertus du regretté défunt : nous ne nous inquiétons 
nullement de l'éventualité de ce reproche ; car — contraste saisis- 
sant — nous savons que l'expression de notre pensée sera jugée 
insuffisante par ceux qui l'ont bien connu. 

Dans ses visites à Senlis, à Soîssons, à Luynes, en Bretagne, 
dans le Midi, il aimait à se rendre compte de tout ce qui consti- 
tuait une création, une œuvre bienfaisante. Dans cette résidence 
tant aimée de Luynes, entouré de parents excellents, au milieu de 
Tatmosphère religieuse qui répondait à ses secrètes aspirations, il 
se plaisait à entendre raconter la vie, les travaux d'un patron mo- 
dèle. d'Alfred Marne, qu'il mentionnait souvent et que, peu de 
jours avant de s'éteindre, il accompagnait du plus sincère hom- 
mage d'admiration et de regret. 

n n'est pas une seule des localités où il se rendait qui ne lui 
fournît l'occasion de prêter son appui à des situations dignes d'in- 
térêt. Aucun de ceux qui provoquaient son infatigable zèle n'a été 
repoussé. Bien plus, l'occasion, il ne l'attendait pas, il la recher- 
chait. Si une personne quelconque parlait devant lui d'une situa- 
tion malheureuse, d'un service à rendre, — ce qui advenait parfois 
dans une maison tierce, — le bon mattre sortait de sa discrète 
attitude pour demander un renseignement plus précis ; il lui arri- 
vait de suivre la personne qui avait parlé et de la prier de lui 
adresser une note. A partir de ce moment, le malheureux, inconnu 



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Hf» UNK BELLE VIE. 

(ie Jules Évelart quelques instants avant, devenait l'objet d'une 
sollicitude que nul obstacle ne lassait. — Si, dans un salon, un 
ami, sans s'adresser à son obligeance, exprimait le regret que telle 
situation ne pût être améliorée, notre vénéré défunt, constam- 
ment à Faffût du bien à faire, se mêlait à l'entretien : a: Mais je 
suis là, disait-il, tout à votre disposition; vous n'avez qu'à me 
donner un petit mot; demain, je trouverai le temps d'agir; il n'y 
aura pas de retard...» Il fallait, dans la conversation, veiller à sa 
présence, toute parole de pitié d'un interlocuteur étant, pour cette 
î\me généreuse, une involontaire excitation. Serait-il possible de 
dénombrer ceux qui lui doivent leur position ou dont il est parvenu 
î\ améliorer le sort? 

L'occasion, il avait un don spécial pour la faire naître... Un jour 
il sort, une valise à la main, de la gare d'un modeste bourg; la 
température est brûlante ; la charge est incommode; une femme 
passe, conduisant un âne, s'enquierl de la direction qu'il compte 
Miivre et lui offre de porter le paquet. Jules Évelart l'interroge, 
iq)prend les épreuves qu'elle traverse, donne à cette personne plus 
que ne le peut d'ordinaire un voyageur auquel ses menues res- 
sources sont nécessaires, prend note de la situation du fils aîné, 
des divers membres de la famille et, depuis ce jour, en devient le 
prolecteur attitré, s'ingéniant à obtenir, pour lui venir en aide, les 
plus favorables solutions. 

Ailleurs, il apprend qu'un vieillard est malade, isolé, privé de 
soins. Il s'éloigne, prétexte un motif d'absence, se prive de son 
repas et va consacrer sa soirée à cet inconnu, ému jusqu'aux 
larmes de cette charité. 

J. Évelart était muet sur toutes ses belles actions; il fallait le 
bien connaître pour deviner quelque chose, à telle ou telle réti- 
cence; la respectueuse familiarité d'une étroite amitié pouvait 
seule l'amènera être moins énigmatique; mais, quand on vivait 
dans son milieu, de beaucoup de côtés surgissaient les informa- 
tions. Quel long récit, si nous racontions tout ce que nous avons 
appris, rarement et à mots voilés de sa bouche, mais indirecte- 
ment et malgré lui! Que seraient, du reste, les actes multiples dont 
nous présenterions l'exposé, eu égard aux faits sans nombre. 
connus de Dieu seul! 

Si un ami devenait directeur des affaires criminelles et des grâces, 
par l'intermédiaire de J. Évelart et avec une promptitude inouïe, ar- 



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J. EVKLAHT. 1 i i 

rivaient bien vile beaucoup de requêtes, que l'ami, se sentant suspect 
à lui-même, à raison de son attachement, ne se trouvait guère en 
situation d'accueillir. — Si Tun de ses intimes était avocat, c'était 
dans son cabinet une succession de visiteurs mandés par l'excel- 
lent maître, chacun muni d'une lettre, d'une note explicative. Il 
était le serviteur-né de tous; la plupart en étaient convaincus au 
point de s'abstenir envers lui de tout remerciement; pouvaient-ils 
se comporter autrement envers le jurisconsulte désigné par leur 
bienfaiteur et qu'ils honoraient ainsi du plus explicite témoignage 
d'affectueuse solidarité avec le bon maître ? Le nom seul d'Évelart 
n'impliquait-il pas l'idée d'assistance assurée entièrement, sans 
réserve, d'assistance due, en quelque sorte? 

C'est dire qu'il était bon au delà de toute mesure. De nom- 
breuses personnes connues de lui, des amis arrivaient à Paris ; il 
les secondait pour toutes leurs affaires et, avant son malheur, 
leur offrait l'hospitalité. Si des jeunes gens appartenant à des fa- 
milles qui s'étaient trouvées en relations avec lui venaient dans la 
capitale terminer leur éducation ou faire partie d'une école du 
gouvernement, il se multipliait pour leur être utile et les recevait, 
plusieurs années, périodiquement à sa table. Il lui arnvait, soit de 
ne point s'absenter de sa demeure pour ne pas s'éloigner d'eux, 
soit de veiller à ce qu'ils fussent on ne peut mieux reçus malgré 
son absence. De sa propre initiative, il exagérait, en toutes choses. 
autant les bienséances que les devoirs de l'amitié. Il faisait de ses 
bontés des règles telles qu'il n'apercevait même pas la possibilité 
d'y déroger. 

11 accourait au loin, même à de grandes dislances, pour saluer 
d'un dernier adieu la dépouille de ceux qu'il regrettait. Les plus 
laborieuses journées étaient maintes fois marquées par l'accom- 
plissement de semblables et pieuses tâches. Il ne manquait pas 
d'assister, la nuit entière, à la funèbre veillée auprès de ceux qu'il 
avait aimés ; s'il y avait lieu, il y demeurait deux nuits consécu- 
tives, et cela sans que les travaux professionnels qui l'appelaient, 
dès la matinée, fussent interrompus. Il quittait la chambre mor- 
tuaire pour monter, par exemple, dans sa chaire de Saint-Louis, 
sans faire aucune allusion au douloureux hommage qu'il venait de 
rendre. Ses intime» pouvaient s'en rendre compte; mais ils ne 
l'apprenaient qu'indirectement ou sur une pressante question, qui 
ne lui permettait pas de se dérober. 



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178 UNE BELLE VIE. 

Si, dans un instant d'affolement, une personne estimable et 
chère se donnait la mort et encourait ainsi l'exclusion des céré- 
monies religieuses, il intervenait lui-même, adressait au clergé 
une de ces lettres touchantes, comme il savait les écrire, et en attes- 
tant les mérites, les vertus du défunt surpris par un subit égare- 
ment, il obtenait pour sa dépouille mortelle la suprême bénédiction. 

S'il se trouvait dans une niaison atteinte de dénuement ou de 
gêne, il s'offrait avec une cordiale simplicité pour concourir aux 
frais de sépulture ; il revenait après le malheur, et consacrait aux 
survivants ses meilleurs efforts. On lo chargeait de mille soins, 
auxquels s'ajoutaient tous ceux qu'il s'imposait. 

Quand la mort du chef d'une famille plongeait celle-ci dans la 
détresse, il ne s'accordait point de repos tant qu'il n'était point 
parvenu à la soutenir de quelque manière. 

De combien d'enfants n'a-t-il pas été tuteur ou subrogé-tuteur! 
De combien de conseils de famille ne faisait-il point partie ! 

Si l'un de ses patronnés devenait malade dans une école, dans un 
hôpital, sur un point quelconque du vaste rayon de Paris, il s'y 
transportait et tenait lieu bien des fois de la famille absente. Quoi- 
qu'il eiU à triompher, dans ce but, de beaucoup de difficultés, il le 
faisait sans hésitation; son œuvre de bienfaisance était une tâche, 
incessamment renouvelée, mais obligée, à laquelle l'idée ne lui 
était môme jamais venue qu'il pût se soustraire. La reconnaissance 
est un poids trop lourd pour lés âmes médiocres; ceux-là surtout 
qui ont été mêlés activement aux choses de la vie ont pu mesurer 
ce que l'ingratitude a de vil; J. Évelart, par la multitude de ses 
bienfaits, en aurait trouvé l'occasion plus que personne. Mais, à la 
différence de tant d'autres, il ne se sentait nullement blessé ; on 
peut dire qu'il n'était même pas atteint ; à la hauteur où se mainte- 
nait son âme, il çn arrivait à ne pas apercevoir la petitesse. Lors- 
que la reconnaissance advenait, nous ne disons pas qu'il y fût 
indifférent; il en savait le prix et s'en réjouissait; ce n'était pas 
moins, à son égard, comme une surérogation. Il avait rendu le ser- 
vice souhaité; il s'était empressé vers le malheur, il n'attendait 
rien, pour lui-même, de sa noble action. Quelque nombreux, du 
reste, qu'aient été envers J. Ëvelart les ingrats, tous les torts tom- 
beraient en oubli, s'il nous était permis de divulguer un témoignage 
de reconnaissance qui, en défiant la louange, a montré ce dont est 
capable un grand cœur, bien digne du sien. 



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J. ÉVELART. 179 

Les ressources pécuniaires lui manquaient trop souvent, hélas I 
ou bien, depuis ses propres épreuyes,avaient une destination sacrée 
à ses yeux; il fallait alors se déclarer hors d'état de rien donner; il 
se dédommageait en se dépensant lui-même davantage s'il était 
possible. Le digne ami, empêché de remettre un secours, s'ex- 
cusait, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur. Cependant il 
ne trouvait pas toujours grâce. A une heure d'absolu dénuement, 
Tune des suppliantes qui ne lui laissaient pas de repos, dit en se 
retirant : « Ah! par exemple, ne me rien donner, c'est trop fort; 
pour le coup, je m'en souviendrai ! d Avait-il, en effet, le bon maî- 
tre, le droit de répondre ainsi? Qu'il endurât des privations, peu 
importait... Mais ne pas distribuer la manne habituelle à la tribu 
des solliciteurs, c'était, convenons-en, inadmissible ! 

L'inévitable refus s'adressait-il à une personne longtemps com- 
blée, pour laquelle il avait accompli les plus grands sacrifices, on 
ne le lui pardonnait pas toujours; que valaient les bienfaits 
passés! 

Il lui arrivait de manquer d'objets indispensables, et cela parce 
que, disait-il, la somme à dépenser était plus nécessaire à d'autres 
qu*à lui-même. Sa domestique lui fit, dans une circonstance, 
observer qu'il ne pouvait plus absolument se servir des affreuses 
chaussures dont il faisait usage. « Je le reconnais, répondit-il ; mais 
je ne puis oublier un malheureux, qui doit certes passer avant moi. » 
De guerre lasse, il fallut faire disparaître, malgré lui, les souliers 
éculés et les remplacer par de nouveaux. 11 éprouva, en dépit de sa 
bonté native, un vif mouvement d'irritation... Et ce n'est point là 
un fait accidentel, isolé ! 

Dans diverses phases de sa vie, les personnes qui le servaient 
s'étaient vues obligées de défendre sa porte contre l'affluence des 
importuns ; ne fallait-il pas amoindrir quelque peu la servitude 
volontaire qu'il s^imposait? 

Providence vivante, que de souffrances n*a-t-il pas adoucies? Dès 
sa jeunesse, n'employa-t-il pas la meilleure part des premiers et 
modiques revenus de sa carrière aux frais d'éducation d'écoliers 
qui lui étaient chers? 

Son attitude, son langage, dans ses rapports avec les personnes 
attachées à son service, révélaient aussitôt sa distinction morale. 
Ce sujet pourrait donner lieu à des développements pleins d'inté- 
rêt. L'avoir servi, à une époque quelconque, c'était avoir acquis 



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180 UNE BELLE VIE. 

des droit sà son dévouement; il y voyait l'acquittement d'une dette 
envers ceux dont il se considérait comme l'obligé. 

L'un des traits caractéristiques de cette âme généreuse était de 
penser fréquemment à des personnes qui, l'ayant à peine connu, 
l'avaient oublié; s'il avait des raisons de présumer qu'elles n'étaient 
pas heureuses, leur souvenir ne s'effaçait pas de sa mémoire; il 
s'enquérait de leur sort; plusieurs ont ainsi reçu de lui les marques 
les plus inattendues de sympathique intérêt. C'est que, chez le 
vénéré maître, la noblesse des sentiments éclatait de toutes parts. 



m 



Si Tinfortune, oîi qu'elle se produisît, exerçait sur J. Évelart un 
irrésistible attrait, avec quelle ardeur n'y compatissait-il pas lors- 
qu'elle atteignait un membre du corps enseignant, lorsque notam- 
ment une disgrAce lui paraissait imméritée! 

En 1858, le baron Taylor fonda, pour leur venir en aide sous des 
formes diverses et avec la perspective de pensions à obtenir, V Asso- 
ciation des membres de V enseignement. Les peintres, les inventeurs, les 
artistes dramatiques, les artistes musiciens bénéficient, on le saiit, de 
fondations seml)lables, dues à la même initiative. S'il est une mé- 
moire honorée et qui au plus haut degré mérite de l'être, c'est bien 
celle du baron Taylor. 

J. Évelart adhéra, l'un des premiers, à ce bienfaisant effort. 11 y 
trouva l'un des principaux éléments de sa dévorante activité. Quand, 
il y a sept ans, il devint Président de V Association des membres de Tm- 
seignement^ elle comptait déjà plus de dix mille membres; l'alloca- 
tion annuelle de nombreux secours était assurée; des pensions 
étaient régulièrement servies ; d'importantes ressources se trou- 
vaient amassées. Ses persévérants labeurs ont contribué pour 
une large part à celte prospérité qui va croissant. 

Par un respeclacle scrupule, le digne maître se démit de ses 
fonctions sous le coup de ses douloureuses épreuves; le titre de 
Président honoraire lui fut conféré; mais ce qu'il entendit retenir, ce 
fut sa part de collaboration, part qu'il élargissait sans cesse. L'as- 



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J. ÉVELART. 181 

sociatioa dira elle-même, d'une manière complète, de quels ser- 
vices elle lui est redevable. Donateur, sociétaire perpétuel, il Taima 
avec passion» se multiplia pour elle, lui fit large mesure dans ses 
libéralités, dans remploi de son temps, dans Taction incessante de 
sa correspondance et de ses démarches; depuis plus de dix ans; 
titulaire d'une pension, il n'en jouit peut-être à aucun moment, 
n'eût-il pas été singulier, en effet, que J. Évelart, tel que nous le 
connaissons, en eût retiré, si légitime qu'il fût, un avantage 
personnel ? 

Nul ne fut plus assidu aux séances bimensuelles du Comité; ses 
collègues témoigneront du dévouement, des rares qualités dont il y 
fit preuve; lui, si oublieux de ses propres intérêts, si enclin à les 
compromeltre de toutes façons, il était prudent, économe, réfléchi, 
éminemment sage dans l'administration de l'œuvre commune ; sans 
comprimer l'élan de son cœur, il savait calculer, vrai prodige de sa 
part. Aucun motif ne pouvait le déterminer à manquer à une seule 
séance; il subordonnait tout à cette ponctualité. Le vendredi, 
7 octobre dernier, il se trouvait à Sorèze ; le matin, de bonne heure, 
il vint nous dire timidement : « Je partirai à midi. » — « Ce n'est 
pas possible, » répondimes-nous, « où allez-vous donc? » — a \ 
Paris ; hier, je n'ai pas osé vous ei) prévenir; c'est indispensable; 
demain soir, séance du Comité; on débattra une question impor- 
tante; ma présence est absolument nécessaire... » Toutes les ins- 
tances furent vaines... Il devait, hélas! réparer cette année ce 
départ précipité ! 

Soit en son nom personnel, soit au nom de V Association, c*est par 
centaines que se compteraient les requêtes dont il s'occupait. 
Toutes les administrations le connaissaient ; les bureaux du Minis- 
tère de l'Instruction publique étaient surtout visités par ce vénérable 
vieillard qui n'admettait pas d^obstacle dans l'accomplissement de 
Tœuvre généreuse à laquelle il avait consacré sa vie. Avec quels 
égards n'était-il pas accueilli ! 11 aurait eu horreur, — on le savait, 
— d'une démarche quelconque dans son propre intérêt; niais, pour 
les autres, il ne reculait devant aucune fatigue. Son intervention 
n'était jamais banale ; entièrement fixé sur les griefs qu'il venait 
combattre, sur les demandes qu'il soutenait, il s'identifiait avec 
ceux dont il se constituait le défenseur. II fallait l'entendre plaider 
leur cause. 

Il s'irritait contre les mesm*es qui lui paraissaient iniques ; d'une 



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i. 



18i ' UNE BELLE VIE. 

indépendance absolue, il ne contenait pas ses critiques. Il n*hési- 
tait pas à blâmer des actes qui dénotaient un manque de jugement, 
ce qui est plus grave, un défaut de justice ou de cœur, chez tel ou 
tel fonctionnaire de Tinstruction publique ; lorsque des victimes de 
ces acles s'adressaient à lui, il éprouvait une telle pitié que, s'il 
échouait dans leur défense, il ressentait une vraie douleur, que 
trahissait l'expression de son visage; aussi, quand nous le voyions 
revenir triste de Tune de ses charitables courses,lui disions-nous ; 
t( Noverca... » — « Oh oui, » afflrmait-il, en répétant cette expression, 
qu'il formulait fréquemment, au souvenir d'un ami exceptionnel- 
lement cher! 

Rien ne pouvait. mieux donner l'idée de la vivacité de son mécon- 
tentement. Car, en dépit de ses déceptions presque inévitables en 
certains cas, dans son rôle touchant de patron, qu'il l'aimait cette 
Université, à laquelle il s'était donné toiit jeune pour ne plus se 
reprendre! Qu'il l'aimait! S'il s'attristait des erreurs, des défail- 
lances, il vivait de sa vie, s'enorgueillissait de ses succès, rappe- 
lait à tout instant des traits de son histoire... Elle restait dans ses 
' entretiens, dans ses souvenirs, au fond de son âme, — au moment 
S même où il la blâmait, — VAlma ifafor. C'eût été le méconnaître que 

-—— — de ne pas discerner, jusque daqs ses critiques, le filial, l'inviolable 

attachement dont il était animé pour elle. Ce qu'il souhaitait sur- 
1^ tout, — et il y insistait constamment, — c'était de la part des chefs, 

iVs les Termes, les ménagements, les. égards en toute occurrence. Peu 

1?., de jours avant sa mort, il le répétait encore, en nous tendant une 

lettre, la dernière qu'il ait reçue de l'infatigable et bienveillant 
vice-recteur de l'Académie de Paris : « Voyez en quels termes, 
avec quelle courtoise délicatesse m'est exprimé un refus ; de bon- 
nes dispositions sont conservées pour mon protégé ; que je voudrais 
communiquer cette urbanité, dans leurs relations quotidiennes, à 
tous les dignitaires de l'Université... » 

La bonté de J. Évelart était inépuisable. Lorsqu'il fut appelé au 
lycée Saint Louis, sa demeure, rue de la Cerisaie, était si éloignée 
qu'il ne pouvait s'y rendre au milieu du jour; un petit apparte- 
ment lui parut nécessaire pour goûter un peu de repos et recevoir 
ses visiteurs; il le trouva boulevard Saint-Michel. Si utile que dût 
lui être ce pied-à-terre, il n'en profita guère : que parlait-il de repos, 
le bon maître ! Les membres malheureux, en disgrâce, du corps 
professoral ne manquent pas dans Paris. Il commença par installer 



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J. ÉVELART. 183 

dans son logement une famille digne d'intérêt qui, après un long 
séjour, fit place à une autre; il en fut ainsi pendant des années... 
S'il avait loué un second pied-à-terre pour atteindre son but pri- 
mitif, il n'en eût pas profité davantage ; il l'eût bien vite trans- 
formé en succursale du premier. Il en était venu à pénétrer timide- 
ment dans le logement du boulevard Saint-Michel, se bornant à y 
déposer quelques papiers et à y écrire à la hâte une lettre urgente. 

Son traitement lui servait à payer de petites rentes mensuelles 
à un certain nombre de personnes, d'une immanquable exactitude 
à chaque échéance. Un père de famille, présent un jour dans la 
salle d'attente du Lycée, vit des gens rangés le long des murs ; un 
professeur vint bientôt; après avoir conféré successivement avec 
chacun de ceux qui l'attendaient, il s'avança vers le père de 
famille : a Et vous, Monsieur? » Celui-ci s'excusa, sans comprendre 
même la question, et alla se renseigner auprès du concierge, 
tt Comment, lui fut-il répondu, vous ne connaissez pas ce professeur? 
C'est M . Évelart ; il a reçu tout à l'heure son traitement, et comme 
d'habitude, il Ta aussitôt distribué. » 

Lorsque le regretté défunt avait pris la défense d'une situation 
qui lui paraissait digne d'intérêt, aucune difficulté ne pouvait 
l'amener h s'en détacher. Au nombre des obligés qu'il maintint 
longtemps dans le pied-à-terre du boulevard Saint-Michel, se ren- 
contra un professeur, éprouvé par de fréquents échecs et auquel 
J. Ëvolartvint largement en aide; une position n'ayant pu être 
obtenue en France pour son protégé, le persévérant bienfaiteur 
lui en procura une dans l'une de nos colonies; cette position ayant 
été aussi perdue, J. Évelart ne continuapas moins, jusqu'à sa mort, 
à veiller sur l'infortuné professeur revenu à Paris. Quelles fatigues, 
quelle correspondance occasionna cette odyssée ! 

Ils s'appellent « légion », les membres du corps enseignant qu'il 
combla de ses bontés. 

Avoir été son élève, quel titre privilégié à ses yeuxl a Notre 
incomparable ami, — nous écrivait au lendemain de la mort de 
J. Ëvelart, l'un de ses disciplesles plus distingués, — était le cœur 
le plus chaud, le plus dévoué, le plus sincère, le plus loyal que j'aie 
jamais connu. Dans les relations rencontrées au cours de ce pèle- 
rinage de la vie, si obscur, si tourmenté, si incertain, notre bon 
maître était une figure tout à fait exceptionnelle... J'ai dans ma 
bibliothèque quelques livres magnifiques, judicieusement choisis 



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184 UNE BELLE VIE. 

el d'une belle reliure, qui étaient des prix particuliers de son 
invention, des largesses de sa cassette de professeur, où j'ai collé, 
en leur temps, de petites notes, devenues maintenant de bien pré- 
cieux autographes, où il exprimait, dans les termes les plus déli- 
cats, la satisfaction que lui avait donnée l'application de l'écolier. 
Je n^ose pas en citer la date, tant elle est lointaine, tant elle nous 
vieillit. Eh bien ! depuis cette aurore de sympathie, malgré tant de 
changements, tant d'afifaires, tant d'inquiétudes, tant de figures 
entrevues, tant de superpositions d'amitiés et de bons offices, les 
sentiments du maître et de l'ami n'avaient jamais varié. Tel 
j'avais vu le bon Évelart, à la distribution des prix, au lycée, tel je le 
retrouvais à Paris, aussi bon, aussi expansif , aussi indulgent, aussi 
porté à tout comprendre, à tout encourager, à tout espérer ; tel je 
me figurais devoir le retrouver encore... » Comment mieux exprimer 
nos fidèles et vivants souvenirs ? 

Ses élèves, J. Évelart les suivait dans toutes les vicissitudes de 
leur carrière ; il cherchait à se renseigner sur tout ce qui les inté- 
ressait, eux et leurs familles. 

Il y a trente-cinq ans l'un de ses anciens disciples encourut, 
devant une cour d'assises du Midi, une peine grave. La douleur du 
bon maitre fut indicible. Il ne l'oubliera pas l'élève qui, entré 
peu de temps après dans la magistrature, reçut de J. Évelart des 
communications suppliantes pour qu'une mesure gracieuse tem- 
pérât lé châtiment. Pensant que la réparation du dommage 
pourrait être prise en considération, il offrait de concourir, par 
annuités, au paiement de la somme nécessaire. Le malheureux con- 
damné ne s'était nullement distingué dans ses classes; mais il 
avait été l'élève du vénéré ami : l'élève, n'était-ce pas assez dire? 

Quelques autres se sont aussi écartés de la droite voie. Il accou- 
rait aussitôt, quelquefois môme sans être devancé par la famille; 
il allait apporter à celui qui était tombé, comme aux siens, les 
plus affectueuses consolations et se multipliait dans l'intérêt de sa 
défense. Et il n'en parlait jamais ; il fallait être admis à l'étroite 
intimité de cette âme supérieure ou être recherché en vue, soit 
d'un conseil, soil d'une utile assistance, pour connaître ses sollici- 
tudes, ses préoccupations; ses prodiges incessants de charité 
étaient autant de secrets déposés dans son cœur. 

Lorsqu'une famille recourait à lui pour triompher des fâcheuses 
dispositions d'un enfant, la tendresse du maître obtenait parfois 



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J. ÉVELART. 185 

plus de succès que Tamour même d'une mère ; quand tous ses 
efforts étaient vains^ il permettait que Tenfant lui fût confié pour 
le conduire dans une maison ^ûre, où Taction réformatrice devait se 
continuer, par exemple dans cet établissement de Mettray, dont il 
admirait Tœuvre bienfaisante. 

Ces derniers faits furent, il est à peine besoin de le dire, 
absolument exceptionnels. — Que d'hommes distingués ont 
été ses disciples I II en est qui lui doivent la direction môme de 
leur destinée. Écoutons un homme entouré de la plus haute consi- 
dération et dont rUniversité est, à Paris, justement fière ; que nous 
dira-t-il? Voici sa réponse : « Aucun de mes maîtres ne m'a été aussi 
secourable. J. Ëvelart m'a pris, à treize ans, comme élève particu- 
lier fort mal préparé. Il a refait en moi tout ce qui me manquait; il 
m'a appris à travailler et m'a donné le goût de l'étude. Il m'a per- 
suadé que je pouvais prétendre à la licence, puis à l'agrégation et 
au doctorat... Au sortir de la soutenance de mes thèses, j'ai couru 
de la Sorbonne au lycée Saint-Louis ; je suis entré dans la classe 
démon bon maître; je me suis permis d'interrompre la leçon pour 
lui apporter, à lui le premier, la bonne nouvelle et lui en attribuer 
Thonneur... » Témoignage d'une reconnaissance qui devait s'ex- 
primer, plus tard, en un trait admirable, dont nous ne nous expo- 
;seroDS à altérer, par aucune parole, l'idéale beauté. 

Si l'un de ses élèves, anciens ou nouveaux, devenait malade, ses 
courses presque quotidiennes, ou, si la résidence de celui-ci était 
éloignée de Paris, son incessante correspondance montraient sa 
sollicitude. Il lui fallait des communications orales ou de fréquentes 
lettres ; au moindre retard, des télégrammes réclamaient des infor- 
mations. Ne semble-t-il pas avoir eu pour règle de se porter tou- 
jours au delà du devoir ? 

Ce n'est pas seulement à la personne de ses élèves qu'il ne cessait 
de s'intéresser, mais encore à la situation, au sort de leur 
famille. 

Un homme particulièrement digne de respect fut, il y a quarante 
ans, frappé du désastre à la fois le plus irréparaole et le plus 
immérité, pendant que deax de ses fils étaient les élèves de J. Ëve- 
lart. Ce malheur fit éclore et cimenta l'une des plus fermes ami- 
tiés de sa carrière. Son àme attira k elle, dan.s un étroit embras* 
sèment, l'âme vraiment noble dont les cruelles épreuves ne purent 
altérer la sérénité. 

La Réf. Soc, 16 juillet 1893. 3* sér., t. VI (U XXVI col.),i3 



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186 UNE BELLE VIE. 

Le père de Tun de ses bons disciples, magistrat des plus élevés, 
dont nous ne saurions oublier le cordial accueil à la Chambre cri- 
minelle de la Cour de cassation, noua avec le professeur de son fils 
la plus étroite intimité. J. Évelart s'assit, à ce cher foyer, chaque 
semaine, pendant près de trente ans ; aux mois de vacances, il 
allait se reposer quelque temps, sur les bords de l'Océan, dans 
un coin écarté du Finistère, à Ros-Bras,] dont le nom surgissait 
si souvent dans ses entretiens que nous ne pouvons ne pas le 
mentionner aussi, en saluant la mémoire du vénéré maître. 

Ils sont nombreux les élèves auxquels, eu égard à la situation de 
leurs parents, il prodigua ses leçons à titre de purs bienfaits, parfois 
même sans que cette généreuse condescendance fût justifiée ; à vrai 
<Iire, son désintéressement lui faisait accueillir, sans vérification, 
tout souhait exprimé dans ce sens. 

Dans une circonstance, il apprit que le père de l'un de ses élèves 
(Hait très malade, en l'absence des siens ; il quitta Paris et franchit 
une assez grande distance ; lorsqu'il arriva, le malade touchait à 
sa fin; c'est le professeur du fils, le maître excellent, qui recueillit 
le dernier soupir du père. Quel obstacle eût pu l'empêcher de repré- 
senter la famille absente ? 

Il y a une dizaine d'années, l'un de ses anciens élèves, établi dans 
Tune des villes de la péninsule des Balkans, lui confia l'un de ses 
enfants. J. Évelart devint, à tous les points de vue, le second père 
de ce fils, digne d'une telle affection. Au cours des études 
du jeune homme à l'Ëcole de Saint-Cyr, en toutes circonstances, 
en un mot, il fut son protecteur, son répondant; la maison de 
J. Évelart devint celle de son patronné. Du Tonkin, en 1890, par- 
vint au cher maître le meilleur témoignage de reconnaissance ; 
trois semaines après son arrivée en ce pays, le jeune officier se 
couvrait d'honneur, en écrasant une bande de pirates ; sa vaillante 
action fut mise àl'ordre du jour de l'armée. Qu'il était fier le digne 
ami du succès de son fils adoptif ! Pas un courrier n'a quitté la 
France vers le Tonkin, pas un n'est parti du Tonkin vers Marseille, 
sans porter une correspondance de l'un ou de l'autre : échange 
exquis des sentiments les plus élevés et dont on ne pourrait 
prendre connaissance sans une profonde émotion. Il revient en 
France le lieutenant qui était si impatiemment attendu ; il débarque 
peut-être, au moment où nous écrivons ces lignes ; c'est en mettant 
le pied sur noire sol qu'il apprendra son grand deuil. 



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J. ÉVELART. 187 

Ce serait une téméraire et bien difficile entreprise que d'essayer 
d'exposer rien qu'une part des belles actions accomplies par 
J. Ëvelart pour ses élèves ou pour leurs familles. Nous ne pouvons 
cependant résister au désir de raconter le trait suivant, dont nous 
avons recueilli,de la bouche de M. D. Nisard, la première indication. 

J. Ëvelart avait Thabitude de signaler ses élèves méritants à 
celui de ses collègues dans la classe duquel ils entraient, en quit- 
tant la sienne ; il tenait à être informé des notes qu'ils obtenaient. 
Il avait particulièrement recommandé Tun d'eux, lorsque deux 
ou trois semaines après le commencement de Tannée scolaire, 
il apprit que l'élève signalé n'était pas revenu à Saint-Louis. Un 
malentendu au 3ujet delà bourse dont celui-ci avait joui jusqu'à 
Tannée précédente motivait son absence. Les actives démarches 
du bon maître régularisèrent toutes choses : l'élève reprit le cours 
de ses études. 

Ces circonstances permirent à J. Évelart de se renseigner sur la 
situation de la famille. Le père était un modeste tailleur d'habits, 
qui subvenait par son travail à l'entretien des siens; son fils avait 
fréquemment manqué des livres nécessaires ; à une époque, il ne 
possédait même pas de dictionnaire; lorsqu'il sortait du lycée, 
après la classe, on l'eût pris pour un collégien faisant Técole buis- 
sonnière ; il suivait les étalages de. libraires, sur les quais, et de ci, 
de là, se procurait la traduction des mots difficiles dans la version 
ou le thème qu'il avait à composer; sa promenade apparente 
cessait, dès qu'il avait amassé le petit bagage nécessaire. Il arri- 
vait au logis, très éloigné du lycée, se mettait au travail, et lorsque, 
vers neuf heures du soir, il avait achevé sa tâche scolaire, il 
offlrait à son père de l'aider dans son labeur ; assis à ses côtés, il 
faisait des coutures jusqu'à onze heures, minuit; dans de telles 
conditions, il ne tenait pas moins la tète de ses classes. Inutile de 
dire à quel point s'accrut l'affectueux intérêt du maître pour ce dis- 
ciple d'élite. 

Les succès continuèrent : le jeune homme fut admis des premiers 
à Técole normale supérieure, dont M. Désiré Nisard était alors 
directeur. J. Ëvelart accompagna son lauréat du plus excellent 
suffrage... Hélas I le soir d'un jour de congé, celui-ci s'attarda in- 
volontairement; il précipita sa marche pour regagner le temps 
perdu et se hâta tellement qu'il rentra couvert de sueur; un refroi- 
dissement le saisit ; en peu de jours, il fut enlevé à l'affection de sa 



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188 UNE BELLE VIE. 

famille et de ses maîtres! Deuil poignant que J. Evelart ne cessa 
de porter dans son cœur I II resserra ses relations avec le malheu- 
reux père; jamais le bon maître ne fut aussi convenablement ha- 
billé ; on eiH pu croire qu'il prenait goût à la toilette; un nouveau 
vêtement, même inutile, était toujours bien venu. Quelques années 
après, la digne sœur du regretté jeune homme se maria. En voyant, 
dans un faubourg de Paris, MM, Désiré Nisard et Évelart lui servir 
de témoins, on ne pouvait deviner la cnielle douleur qu'attestait 
leur présence et dont le souvenir troublait la joie de ce jour. 

Il manquait, le cher absent, à la réunion d'élite où quelques an- 
nées avant la mort du digne maître, un groupe de ses anciens dis- 
ciples le fêla. On était allé chercher J. Évelart, en ne lui laissant 
prévoir que la présence de trois ou quatre amis; aussi fut-elle 
bien vive son émotion, quand il se trouva au milieu de trente à 
quarante de ses meilleurs élèves de Saint-Louis, quand il entendit 
Tun d'eux, son cher François Coppée, leur servir d'organe et lui 
offrir, avec les vers les plus délicats, un beau bronze, en témoi- 
gnage de leur fidèle gratitude. 



IV 



Les calamités qui accablèrent la France, du mois d'août 1870 à 
la fin du mois de mai 1871, furent pour J. Ëvelart un exceptionnel 
aliment d'abnégation et de zèle. 

Le 13 septembre 1870, le médecin de ses chères octogénaires 
ayant exigé leur départ de Paris, J. Évelart, qui s'était promis de 
ne pas s'éloigner, dut les accompagner vers Brest, jusqu'à Tours, 
d'où elles gagnèrent Nantes ; l'un de ses cousins y était attendu 
pour l'achèvement du voyage. Mais ce parent malade ne put ré- 
pondre à l'invitation qu'il lui avait adressée. Une vive inquiétude 
s'empara de J. Ëvelart, au sujet de sa mère et de sa tante. Il était 
revenu à Paris, pour obéir à ce qu'il considérait comme un devoir; 
il ne pouvait cependant laisser sans assistance aucuite les chères 
voyageuses. Déjà, au moment de son retour, l'armée prussienne 
avait attaqué la gare de Juvisy ; sans se préoccuper des périls, il 



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J. ÉVELART. 



189 



repartit par la ligne derOuest;les ennemis occupaient une partie du 
bois de Clamart. Après bien des détours et des temps d'arrêt, le 
service des \oies ferrées étant désorganisé, il parvint à Nantes. Les 
pauvres malades étaient dans l'hôtel qu'il leur avait indiqué, 
« seules, dans une inquiétude extrême, horiblement fatiguées, 
nous écrivit-il aussitôt, ne sachant que devenir ». 11 les conduisit à 
Brest et les installa, à proximité d'une branche de sa famille; puis il 
▼oulul tenter l'impossible et rentrer encore dans Paris, son devoir 
filial complètement rempli. Vains efforts I II dut revenir à Brest et y 
passer le terrible hiver, sous le coup des patriotiques douleurs que 
Bul ne ressentit plus profondément. 

Deux de ses collègues de Saint-Louis étaient sortis de Paris en 
ballon, MM. Lissajous et d'Almeïda: l'aérostat du premier atterrit à 
Dinan; J. Ëvelarty accourut; il alla se retremper dans de longs 
entretiens avec l'ami, plein d'espoir, qui lui apportait des nou- 
velles de la grande cité assiégée. Le cher maître croyait aussi au 
succès final... Son incessante correspondance, que nous relisons, 
en ce moment, était on ne peut plus réconfortante. La déception 
de J. Ëvelart ne fut que plus amère. 

Dès la levée du siège par les Allemands, il rentra dans Paris,rue 
de la Cerisaie, avec ses chères dames. L'insurrection du 18 mars lui 
réservait des tristesses plus navrantes encore. Le 31 mai, il nous 
écrivait : « ... Mes pauvres malades sont saines et sauves; les ter- 
ribles émotions qu'elles ont subies n'ont pas sensiblement aggravé 
leur état physique. Nous avons passé une épouvantable semaine, 
#emés à la fois par l'incendie et par l'insurrection ; lorsque l'in- 
cendie a menacé de nous atteindre, j'ai dû faire passer mes chères 
octogénaires entre les combattants {ei le combat dans notre rue a duré 
plus de 24 heures) pour les mettre un peu à l'abri dans les souterrains 
(c'est le mot propre) d'une vieille maison du voisinage, où nous 
courions risque encore d'être envahis... Nous ne sommes pas 
encore quittes du feu ; cette nuit, j'ai dû faire la chaîne et pomper, 
tant les b&timents de rArsenal,avec lesquels nous sommes mitoyens, 
ont la vie dure et résistent au feu qui les mine, les dévore depuis 
huit jours. Il y a dans les décombres des cartouches et des cap- 
sules, qui font fréquemment explosion et gênent beaucoup les tra- 
vailleurs... » 

Durant la domination de la Commune, J. Ëvelart a révélé sa gé- 
nérosité plus que dans aucune autre circonstance de sa vie. Il avait 



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i90 UNE BELLE VIE. 

été, àToulouse, le collègue du père de l'un des hommes que l'insur-" 
rectîoD avait mis à sa tête. Il recourut, pour rendre d'immenses ser- 
vices, à rintervention de ce collègue qui lui était très attaché. Il 
était amplement muni de laisser-passer et en usait suivant les 
meilleures inspirations de son cœur. Lorsqu'il les avait épuisés ou 
qu'il n'en possédait pas même pour lui, il allait, sans souci du 
péril, au-devant de la mort, étonnant les insurgés eux-mêmes. Le 
récit détaillé de ses actes, de mars à juin 1874, dépasserait tout ce 
qui pourrait être dit pour honorer sa mémoire. Son calme étant 
inaltérable, aucun danger ne pouvait le jeter dans le trouble. Un 
jour, sans laisser-passer, il pénètre au Ministère de l'instruction 
publique ; la porte se referme, et l'on refuse de le laisser sortir, en 
le déclarant suspect ; il demande à parler au délégué; celui-ci 
jouait une partie de billard. J. Ëvelart est conduit, pour l'attendre, 
dans une salle voisine; Tune de ses poches était pleine de compo- 
sitions de ses élèves ; il se met tranquillement à les corriger, comme 
s'il se fût trouvé dans son propre cabinet. Le délégué arrive et l'in- 
terpelle brusquement, « Que voulez-vous, » dit-il? — « Mais sim- 
plement, répond le bon maître, l'autorisation de sortir; je suis 
venu imprudemment ici pour me procurer un renseignement intéres- 
sant un de mes collègues de l'Université; je n'ai pu l'obtenir; j'ai 
à peine le temps de me rendre à Saint-Louis pour faire ma classe; 
ne me retenez pas plus longtemps... » — « Et tous ces papiers, 
qu'est-ce donc? » repartit le délégué. — « Oh I rien de compromet- 
tant, » réplique le cher maître, « des compositions de mes élèves... » 
— « Vous les corrigez icil — a Mais oui, l'attente était si longue...» 
Cette sérénité apaisa le délégué; J. Évelart reprit ses copies et se 
dirigea vers son lycée.. .Le calme, le sang-froid ont toujours été l'un 
des traits saillants de son caractère. 

L'accomplissement du bien, dans ces jours de deuil, avait sus- 
cité contre lui des déflances du côté des hommes d'ordre ; il n'y 
avait point pris garde. Ce qui est certain, c'est que, ce péril lui 
eût-il apparu, il eût passé outre; rien ne l'eût retenu, pas plus la 
perspective de ces délations que la crainte des insurgés pendant 
qu'ils étaient maîtres de Paris. Au rétablissement de Tordre, sa 
révocation fut sur le point d'être décidée. Comment, se disait- 
on, sans complicité avec les révoltés eût-il pu intervenir dans 
de si nombreuses circonstances ? On ignorait la cause fortuite 
qui lui avait procuré tant de crédit. Dans ses conversations, dans 



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J. ÉVELART. 191 

ses lettres, J. Ëvelart se taisait sur lui-même; mais, cette fois, 
il tinta parler, beaucoup plus pour exprimer sa gratitude envers 
le suffrage qui l'avait défendu que pour réfuter des accusations 
qui ne pouvaient Tatteindre. « Les démarches que j'ai faites, nous 
écrivait-il le 24 juin 1871, pour sauver durant la Commune beau- 
coup de personnes emprisonnées déjà, ou sur le point de l'être, 
ayant été mal interprétées, j'ai failli être révoqué, et, sans la cou- 
rageuse intervention de Taillandier, qui a pris ma défense et a dé- 
claré qu'il donnerait sa démission^ si l'on prenait la moindre mesure 
contre moi, j'étais condamné et exclu de PUniversité, sans être 
entendu. — Il m'a sauvé avec tant de décision et d'énergie que j€ 
n'ai connu le péril qu'après y avoir échappé. Je dois dire que cette 
disgrâce d'un moment m'a valu bien des témoignages de sympa- 
thie et, entre autres, une lettre exquise de Taillandier. Il est cer- 
tain que, grâce à l'ancien censeur de Toulouse, qui a employé tout 
son temps, durant la Commune, à essayer de réparer, de prévenir 
une petite part du mal, j'ai pu faire élargir quatre prisonniers très 
menacés (1), — donner k quinze personnes en grand danger les 
moyens de sortir de Paris, faire restituer à d'autres ce qui leur 
avait été pris, enfin en garantir un très grand nombre de la peur ^ 
en leur promettant, à l'occasion, un secours efficace. C'est dans ce 
but que, pouvant être utile, je n'ai pas quitté Paris un seul jour du- 
rant cette triste et effroyable époque, me tenant toujours prêt â 
répondre à l'appel de mes amis ou des amis de ceux-ci. J'ai donc 
conscience d'avoir pu faire quelque bien, et la mesure qui m'eût 
frappé eût été doublement mt^t^; car, en même temps que j'usais 
d'une intervention active et dévouée pour le bien, j'avais plusieurs 
fois hautement protesté contre les actes odieux qui se commettaient, 
entre autres, les arrestations des prêtres, des otages et les perqui- 
sitions. Pourtant, sans le courage de Taillandier, j'étais perdu... » 
Qui connaissait mieux, en effet, le digne maître, qui l'estimait 
davantage que M. Saint-René Taillandier, alors secrétaire général du 
Ministère de Tinstruction publique ? En s'identifiant avec J. Ëvelart 
dans cette grave occurrence, en s'honorant ainsi lui-même au plus 
haut degré, ce noble cœur donna au vénéré défunt un témoignage 
qui mit le sceau à leur mutuelle et inaltérable affection. 



(1) Notamment Tun de ses anciens collaborateurs du lycée de Toulouse, au- 
jourd'hui inspecteur général honoraire dé PUniyersité. 



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492 UNE BELLE VIE. 

J. Ëvelart condamnait certes, et sans voiler sa pensée, les crimes 
commis ; il eût adhéré à Tinscription qu*on lit rue Haxo : Impie 
necati twniin odiumjtms, réligionis et paeis. Mais toute atteinte à la 
notion de justice le blessant profondément, il lutta contre ime 
poursuite qu'il considérait comme erronée : le collègue sans le 
concours duquel ses généreuses entreprises n'eussent pu réussir 
était arrêté. Il ne pouvait l'admettre : « Comment, nous écrivait-il, 
lui qui était toujours prêt à accourir là où il y avait quelque bien à 
faire, qui a refusé tout emploi delà Commune, qui a gémi sur tous 
ses actes, qui a été la providence de toutes les personnes arrivées 
jusqu'à lui, est au secret depuis troie semaines, sans avoir reçu d'autres 
consolations que les paroles de sympathie, d'encouragement que je 
vs^s souvent déposer, pour qu'il puisse les lire, chez le directeur de 
la prison I Que de lâchetés! ... Que de gens sauvés par lui, ne veulent 
aujourd'hui ne lui rien devoir!... C'est révoltant ! » Au moment 
même où il était injustement suspecté, où sa carrière paraissait 
compromise, le digne maître préférait aggraver par ces démarches 
les suspicions plutôt que de sembler oublier l'homme délaissé" 
dont il tenait à proclamer l'innocence. Ce qu'il n'eût pas fait pour 
lui-même, il le fit pour le prisonnier qu'il défendait; il mit en 
mouvement toutes les influences utiles, intéressa à cette cause les 
membres les plus considérables de l'Université et, jugeant n'avoir 
pas fait assez pour acquitter envers l'infortuné détenu la dette de 
ceux dont il avait facilité le salut, il devint le patron de ses filles, qui 
l'entouraient de leur vénération. Il agissait imprudemment, d'après 
l'étroitesse des voies humaines; mais les grandes Âmes trouvent 
plus haut leur inspiration, de même que leur récompense. 

Quel honneur pour l'Université d'avoir possédé un tel homme 
dans ses rangs! Elle compte des membres ou des amis éminents 
dont le suffrage au sujet de J. Ëvelart serait bien préférable au 
nôtre. La voix de MM. D. Nisard et Saint-René Taillandier ne peut 
se faire entendre; mais, si nous les en eussions priés, MM. Duruy, 
Maxime Du Camp, Gréard, Mézières, Ch. Lévêque, Croiset, Fr. Cop- 
pée, auraient, nous en sommes sûr,éioquemment exprimé leur pen- 
sée sur les mérites de celuiqui n'est plus ; de son côté, V Association 
des membres de Venseignement s'acquittera excellemment de cette 
tâche. 

Dans un temps où TégoYsme occupe une si grande place, où 
Tintérêt personnel est le guide exclusif de tant de gens, où il n'est 



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J. ÉVELART, 193 

guère de milieux qui ne se soient, de quelque manière, laissé amoin- 
drir, il est consolant d'admirer une âme dont la générosité fut 
l'essence, qui ne connut qu'une passion, celle de donner son 
temps, ses ressources, de se donner lui-même sans réserve. Hors 
de sa présence, nous aimions à l'appeler le Vincent de Paul de Vemeir 
gnemmt Cette appellation devrait être inséparable de son nom; on 
se sent, en effet, amené à lui appliquer les paroles que le héros de 
la charité inspire à TËglise : impendit sua et seipsum eupêrimpendit. 
Ces mots résument aussi la vie de notre vénéré maître. 

En présence de l'émulation d'abaissement qui tend à voiler les 
sommets et à tout assombrir, de la recherche fiévreuse, trop souvent 
humiliante, de la fortune, de prétendues dignités ou distinctions, 
c*était vraiment une enviable jouissance que de voir un homme ne 
viTant que pour les autres, ne comprenant pas d'effort ou de fatigue 
qui n'eût pas pour objet la cause d'autrui. Il en était arrivé à ne 
pas saisir ce qu'était, ce que pouvait être l'intérêt personnel. Si, 
par exemple, on l'eût prié, lui plus que septuagénaire, de se 
rendre à pied à Senlis pour rendre un service, il n'eût pas délibéré 
un instant; il fût parti sur l'heure; mais s'il avait été pressé 
d'aller rue de Rivoli, pour une démarche indispensable au point de 
vue de sa situation personnelle, on n'eût pu l'obtenir ; il n'opposait 
pas de refus : « Je ferai cette course, disait-il, dès qu'il me sera pos- 
sible » ; mais, si importante qu'elle pût être, il ne la faisait jamais. 
Nous ne pouvons citer, entre toutes les circonstances où nous 
l'avons supplié d*agir pour des affaires le concernant, qu'une seule 
dans laquelle il ait suivi notre conseil. La démarche à faire était des 
plus urgentes; sentant que nous n'obtiendrions rien, nous ne 
pûmes contenir la vive expression du chagrin qu'il nous causait 
par son inaction. Le soir même, il vint nous dire qu'il avait fait ce 
que nous souhaitions ; s'étant aperçu de notre très agréable sur- 
prise, il ajouta quelques mots qui nous expliquèrent tout : pour lui, 
certes, il n'y serait pas allé ; mais il nous avait vu si peiné qu'il 
s'était résigné à la démarche, uniquement pour calmer notre 
anxiété. Aucune circonstance ne permet de mieux apprécier à la 
fois son abnégation, son complet oubli de lui-même, et sa tendre 
bonté pour ses amis. 



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194 UNE BELLE VIE. 



Après son malheur, il s'était assujetti à un labeur opiniâtre pour 
s'acquitter d'engagements dont il eût pu se libérer d'une autre 
manière, s'il n*a\ait été retenu par son excessive mansuétude. Sa 
vie était des plus sobres; il lui arrivait d'accomplir sa tâche jusqu'à 
sept heures du soir, sans avoir été soutenu par aucun aliment subs- 
tantiel. Sa constitution physique était, du reste, non moins excep- 
tionnelle que ses qualités morales. Il ne se sentait jamais pressé 
soit par la faim, soit par la soif, jamais atteint par la chaleur ou le 
froid. On pouvait le voir, partant, fin novembre, un paletot d'été : 
c'est que, disait-il, il n'avait pas encore eu le temps de dépouiller 
les volumineuses requêtes, maintes fois reçues hors de son domi- 
cile, et dont ses poches étaient remplies. Le plus souvent, il ne 
rentrait au logis, à pied, qu'après onze heures du soir; nous lui 
disions : « Vous êtes exposé à être attaqué par quelque rôdeur; vous 
ne manquerez pas, je le sais, de plaider sa cause, et vous aurez 
chance de réussir ; si un revolver est déchargé sur votre poitrine, 
vous ferez observer que le crime n'aurait pu être consommé, pré- 
servé comme vous l'êtes toujours, par la triple, quadruple cui- 
rasse de vos charitables dossiers ; je compte sur eux pour vous 
sauvegarder. » 

Quand, ses leçons terminées (il les continuait fréquemment très 
tard), il se retrouvait dans son cabinet, ce n'est pas le repos qu'il 
venait chercher; une seconde journée, en quelque sorte, s'ouvrait 
pour lui. Même en hiver, àans feu, il se mettait au travail pour ses 
protégés, pour la correspondance de VAsaociatim des membres de 
renseignement^ pour tous ses eflforts de bienfaisance. Son pas, d'ordi- 
naire pesant, devenait léger lorsqu'il rentrait; nos chambres étant 
voisines, à vrai dire, sans séparation, il était constamment préoc- 
cupé, le bon maître, du dérangement qu'au milieu de la nuit il 
eût pu nous causer. Il ne se couchait guère qu'à quatre heures du 
matin; à 75, 76 ans, il était resté à ce point maître de lui, ne man- 
quant pas de se plaindre de la brièveté de la nuit, brièveté qui 
Tempêchait d'achever sa charitable correspondance; aussi lui 



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J. ÉVELART. 195 

anivait-il, en été, au soleil levant, de croire aux dernières clartés 
de la lune, de ne pas même se coucher. Nos observations 
étaient impuissantes à obtenir qu'il se ménageât; quand il ne se 
couchait pas, il nous répondait que sa tâche avait été trop consi*, 
dérable, qu'elle était urgente, que la nuit d'après il dormirait 
mieux ; cependant la nuit suivante il ne prenait pas son repos avant 
quatre heures du matin, comme d'habitude, et il était toujours levé 
avant sept heures. Nous ne cessions de nous étonner des ressources 
d'un tempérament si robuste, d'un genre de vie si extraordinaire à 
tout âge, surtout au sien, et d'une manière continue; car il n'était 
jamais malade. Il avait reçu les dons physiques qu'exigeaient la 
diversité, le poids de ses labeurs, qui lui permettaient d'être 
rebelle, tant était inflexible sa fierté native, à tout concours, à 
toute assistance vraiment efficace. 

S'il rentrait à une heure moins avancée que d'ordinaire, notre 
porte s'ouvrait : il venait, le cher maître, nous reposer et se reposer 
lui-même dans de mutuels épanchements. Nous évoquions les chefs- 
d*Œuvre de cette antiquité classique, aux beautés de laquelle il nous 
avait initié ; l'élève continuait à se délecter, en interrogeant une 
mémoire si sûre, en consultant un goût exquis, une science con- 
sommée. Echappant au présent, nous faisions revivre les amis dis- 
parus, les années écoulées; nous nous retrempions, l'un et l'autre, 
dans ce que le passé nous ofirait de plus attachant. Les heures se 
succédant comme à notre insu, plus d'une fois nous ne nous 
aperçûmes de l'avancement de la nuit qu'en étant, par l'extinction 
de notre lampe, plongés dans l'obscurité... Il se retirait en s'excu- 
sant bien à tort, et, de notre côté, nous nous reprochions d'avoir 
ainsi retardé le commencement du labeur qui l'attendait... Il ne 
Tiendra plus nous réconforter de la sorte, le digne ami I II nous est 
ravi, le maître, dont il nous eût été si doux de demeurer l'élève, non 
jusqu'à sa mort, mais jusqu'à, la nôtre... Ne lui avons-nous pas dû, 
pendant 47 ans, une large part des joies les plus pures que nous 
ayons éprouvées? 

Celui qui a vécu dans une telle atmosphère, qui a goûté le 
charme de cette tendresse, de cette grandeur morale, se sentait 
bien petit en sa présence; mais du moins ce vivant exemple 
d*honneur, de vertu, contribuait à élever l'âme au-dessus des 
misères d'icî-bas, à faire peser à leur valeur les efforts accomplis 
pour paraître, pour briller, le néant humain de l'ostentation, de lA 




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196 UNE BELLE VIE. 

Tanité. On le voyait poursuivre dans l'ombre sa lâche ininter- 
rompue de dévouement, de charité, ce don perpétuel de lui-même, 
sans attendre un remerciement, avec autant d'horreur envers 
réclat extérieur que d'autres montrent d'avidité pour en obtenir 
une parcelle. Les distinctions qui lui ont été décernées, sans qu'il 
ait eu même à les pressentir, nous ne les mentionnerons pas, 
qu'elles soient, de leur nature, prodiguées ou moins facilement dis- 
tribuées, les eût-on portées au centuple ; quels faits secondaires nous 
relaterions en regard d'une telle richesse morale! J. Ëvelart comblé 
d'œuvres, de mérites, vivait toujours effacé, alors que tant de gens, 
même estimables, ne trouvent jamais assez de place pour leur 
personnalité, que bien des personnes font acte de charité par 
convenance ou par accident. Aucune convoitise, aucune aspiration 
humaine, ne se mêlait à la trame d'une vie consumée dans la passion 
du bien, se suffisant à elle-même dans la joie des larmes taries, des 
douleurs consolées, des intimes satisfactions. Il vivait dans un état 
de constante élévation, habitué à ne respirer que l'air des sommets» 
à ne trouver de repos, de paix, de bonheur, en dépit de ses 
propres épreuves, que dans le bonheur des autres. 

Il existe, certes, à Paris et en toutes contrées, de vénérés émules 
de J. Ëvelart, un grand nombre hautement signalés au respect 
public, beaucoup d'autres dans la pénombre ou absolument incon- 
nus; il appartenait à cette race de nobles Âmes, auxquelles 
incombe l'impérissable mission de nous venger de la médiocrité 
morale, do la vulgarité des temps et des hontes qui en sont l'inévi- 
table cortège. 

Le 7 avril dernier, il partit pour le Havre, et reçut au lycée de 
cette ville, en compagnie de l'un de ses chers parents deLuynes, 
le plus aimable accueil. Ce voyage suffirait à révéler l'excellent 
maître, si nous ne l'avions déjà fait connaître ; il allait, non seule- 
ment visiter de dignes membres de l'Université, mais encore saluer 
une grande infortune, dont il s'appliquait depuis longtemps à 
atténuer les amertumes : ce qu'il avait fait notamment dans ces 
deux dernières années, les fatigues qu'il avait subies, le prodige 
réalisé par son dévouement dans des circonstances aussi étranges 
que dilficiles, le concours qu'il avait rencontré, dans une ville de 
l'Ouest, pour couronner son œuvre, chez un officier général d'un 
cœur qu'il ne cessait de louer, tout serait à raconter, si nous ne 
devions nous taire sur ce trait, non le moins admirable de sa belle 



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\ 



I 



J. ÉVELART. i97 

vie... Ce voyage du Havre l'avait réjoui; il rentra, dans la nuit du 
11 avril, sans paraître atteint d'aucun malaise. 

Le lendemain, anniversaire de sa naissance et jour de sa fête, il 
se multiplia tellement que» manquant à une affectueuse tradition, 
il ne put nous donner la soirée. Rien ne décelait une indisposition ; 
ceux qui le virent, comme nous, les jours suivants, ne conçurent 
aucune alarme. S'étant refusé, en toutes circonstances, à s'avouer 
malade; habitué, comme naguère encore, à soigner ses refroidis- 
sements en tramway, dans la rue, en ne rentrant chez lui qu'à une 
heure avancée; se croyant, hélas! invulnérable, il pensa, sous le 
coup d'une atteinte de l'épidémie alors régnante, qu'il pourrait à 
la fois la dissimuler et se remettre I Intraitable pour lui-même, il 
s'obstinait à ne pas réclamer de soins. C'est ainsi qu'il lutta secrè- 
tement jusqu'au 20, mais le 21 il dut s'aliter. Les meilleurs 
efforts furent accomplis pour contenir les progrès du mal ; il était 
trop tard!... Dès le lendemain, la situation fut jugée désespérée 
-Bans qu'il éprouvât lui-même d'appréhensions. Il s'enquérait de la 
santé de l'un de nos meilleurs amis et de ses enfants. 

Dès 1891, il nous annonçait qu'à la Pâques de 1893 il comptait 
■arriver au terme de la lourde tâche, bénévolement assumée par 
lui, en vue de sa pleine libération ; il ne s'était pas trompé : il par- 
venait au but, si bien qu'exagérant, suivant sa coutume, le devoir, 
se gratifiant du luxe des nobles âmes, il n'avait guère plus qu'à 
s'acquitter envers d'opulents et généreux créanciers qui, dès 1888, 
sans qu'il l'eût demandé, lui avaient fait remise définitive de toute 
dette : le vaillant septuagénaire appréciait très haut cette marque 
d'estime, mais ne pouvait se résigner à une telle concession. Au 
point de vue de ses affaires, il n'emportait d'autre regret que 
celui de n'avoir pu réaliser sans réserve son programme. 

La vie de J. Évelart ne s'est pas écoulée sous l'impulsion reli- 
gieuse : mais il en ressentit fréquemment l'action latente. Il ne 
manquait pas d'élever quotidiennement son âme vers Dieu, lui 
rendant grâces,tout particulièrement dans les derniers temps, nous 
écrivait-il, de l'excellente santé dont il avait continué à jouir. Si 
une réserve, inhérente à son caractère, le tenait éloigné des mar- 
ches de l'autel, il ne manquait pas d'aller régulièrement dans les 
sanctuaires catholiques rendre hommage au Dieu vivant. Son 
attitude recueillie, aux fêtes religieuses de ses parents ou de ses 
amis, révélait ses sentiments intimes. Un jour, ayant sous son toit, /^ 



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198 UNE BELLE VIE. 

le !•' janvier, le fils de Tun de ses anciens élèves, il dit à l'enfant : 
« Viens avec moi à Téglise, pour bien commencer Tannée. » — La 
générosité de son cœur lui faisait admirer dans la religion le prîn« 
cipe supérieur, l'inextinguible foyer du dévouement ; il était frappé 
de ce fait certain qu'à défaut de l'élément religieux, l'action de la 
bienfaisance serait singulièrement réduite; il souffrait de voir ravir 
aux enfants des écoles primaires ce puissant facteur de force et de 
dignité morales. Nous aimions à lui citer de beaux traits d'héroïsme 
chrétien, à le réjouir en rappelant de sublimes épisodes de la vie 
des saints ; il savourait ces récils, l'œil humide ; n'était-ce pas l'in- 
troduire dans son vrai milieu que de le convier à remonter vers la 
source, par excellence, de la charité dont il était embrasé? 

Peu de jours avant sa fin^ nous trouvant dans sa chambre, nous 
avions mis la main sur le Oriian^ pendant qu'il poursuivait son 
interminable correspondance. « Avez-vons remarqué, lui dîmes- 
nous, les derniers mots du Oritonf — Permettez-moi de les 
relire, » répondit-il. Il les lut lentement, à haute voix, et les tra- 
duisit avec sa rare précision, a C'est bien, reprimes-nous, le fiât 
voluntas tua. Quel parfait accord entre l'une des œuvres les plus 
achevées de l'antiquité païenne et la plus belle prière du christia- 
nisme! » il en fut frappé, trouvant en effet consolant au plus 
haut degré cet élan, ce filial abandon de l'homme entre les mains 
de Dieu, surnaturelle disposition de son cœur, — nous le savions* 



11 fut pleinement exaucé. Dans la matinée du 24 avril, sous l'ac- 
tion visible de la Providence, il reçut en pleine connaissance et 
dans les meilleurs sentiments, avec les derniers sacrements, tous 
les secours de la religion. La couronne immortelle promise à celui 
qui, sous l'impulsion de la divine charité, fait le don d'un verre 
d'eau, n'était-elle point réservée à cette longue carrière d'inépui- 
sable dévouement ? 

Le délire commença au milieu du jour ; malgré l'embarras de sa 
parole, il dictait des fragments grecs ou latins, les textes familiers 
que murmurèrent ses lèvres, jusqu'aux approches de l'heure 
suprême. Il s'interrompait parfois pour demander d'où provenaient 



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J. ÉVELART. 199 

les superbes chants qui, disait-il, se faisaient entendre... Ces 
cHants, que -son oreille seule percevait, n'étaient-ils pas le prélude 
des célestes harmonies ? ' 

Au cours de la nuit suivante, son âme s'envola vers sa vraie pa- 
trie! 

Pour que l'oubli de lui-même s'alïlrmât jusqu'à la fin, on dut 
constater qu'il avait même disposé, à l'intention de l'un de ses pa- 
rents, de la seule place qui lui restât dans son propre tombeau. Il 
fallut y pourvoir. 

Après les prières de l'Ëglise, V Association des membres de VEnsei* 
ffnement, par l'organe de son distingué Président, et l'un de ses 
plus dévoués disciples se firent les interprètes émus de la douleur 
de tous. 

. En nous inclinant devant cette vénérée mémoire, rétractons 
les respectueuses remontrances si fréquemment suscitées par 
l'excès de sa charité ; on ne peut nier qu'elles ne fussent fondées ; 
mais elles l'étaient à la lumière des terrestres sollicitudes. Aujour- 
d'hui que le parfait ami est entré dans la grande assemblée des 
&mes, qu'il habite les régions étemelles, les considérations d'ici- 
bas, même les plus justes, s'effacent, pour ne laisser apparaître 
que les aspirations incessantes d'un noble cœur, la soif ardente qui 
le consumait dans la poursuite du bien, l'amour de l'idéale beauté 
dont la contemplation est devenue sa récompense. 

Après avoir mêlé si étroitement notre vie à la sienne, nous gar- 
derons au plus intime de nous-même le parfum de sa tendresse et 
de ses vertus. Sa mort, comme celle d'autres êtres tant aimés, 
aura, du moins, le privilège d'adoucir pour nous la poignante sépa- 
ration de la dernière heure, en nous le montrant, dans le radieux 
au-delà, avec le groupe béni vers lequel montent, chaque jour, nos 
regrets et nos espérances. 

Jules Lacointa« ' 

Sorèze (Tarn), le 30 juin 1893. 



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k PROPOS DE DEUX LIVRES SUR LES BASSES-PYRENEES 



Voici deux livres d'esprit différent qui cependant, par certaines de 
leurs conclusions sociologiques, en viennent à se rencontrer lorsque 
étudiant sur place la persistance des idées anciennes créées parles vieux 
fors béarnais, ils déduisent des constatations identiques. Nous leur 
devons une mention moins pour discuter certains points douteux, cer- 
tains faits d'observation peut-être inexacte, combattre telles ou telles 
idées, que pour enregistrer quelques postulats cbers à TÉcole de la paix 
sociale et que Le Play avait déjà signalés au pied des Pyrénées. 

Les auteurs se sont occupés des deux vallées béarnaises par excel- 
lence : Ossau et Aspel Ossau, vieux nom du Béam « Ossau Béam! Bibe 
la baque » , a ouvert depuis longtemps ses portes à la pénétration des 
idées modernes sans perdre cette note pittoresque que les baigneurs 
d'Eaux-Bonnes connaissent. Aspe la vallée-sœur, <iiAspe et Ossau », plus 
retirée vers la montagne et moins accessible semble avoir conservé son 
caractère primitif. 

I 

La Vallée d' Ossau par l'abbé Capdevielle (Paris, Sauvaître, 1891), porte 
ce sous-titre un peu complexe en ce que, d'après les indications de Tho- 
norable auteur lui-même il mériterait une étude particulière : « l'état 
{social de la vallée d'Ossau ». Nous prenons la liberté d'en parler aux lec- 
teurs de la Réforme sociale, car la préface adressée à Mgr Jauffret, évêque 
de Bayonne, explique que la « Société française d'Économie sociale, par 
ses recherches sur les divers pays, a provoqué, de ma part, sur la vallée 
d'Ossau, cette ébauche dont elle doit tirer proût pour le bien général». Il 
ne semble pas toutefois que, quoique ayant travaillé avec grande conscien- 
ce, M. le curé d'Aas ait tiré de son sujet tout le parti qu'on en pouvait espé- 
rer, car ceux-là seuls qui vivent proches du paysan et sont témoins de ses 
luttes le peuvent étudier et décrire en détail. Aussi bien n'était-ce pas 
là le but exclusif de l'ouvrage, qui prétendait seulement à être une 
esquisse de la vallée destinée à guider l'étranger, et à la lecture duquel 
les Béstmais mêmes auront tout profit. Dès lors, ces critiques n'enta- 
ment nullement l'œuvre : bien au contraire, si nous ne' nous abusons, 
elles en démontrent le haut intérêt et il serait^ désirer qu'en les menant 
avec un peu plus de précision dans les détails, les ecclésiastiques, pas- 
teurs de l'Église réformée et autres personnes habituées par leurs fonc- 
tions à observer, communiquassent moins rarement des réflexions faites 
sur les lieux. 

Le chapitre II est consacré à l'étude du travail et des productions 
(p. 27) ; le chapitre III à la propriété (p. 81) : « le métayer n'existe pas 



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■., •^ 



A PBOPOS DB DEUX LIVRES SUR USS BASSES-PYRÉNÉES, 201 

dans la vallée » ; « les terres arables, par rapport anx prairies, aux 
fougeraies et aux bois de la propriété particulière, atteignent à peine le >• 

tiers de retendue. A leur tour, les pâturages, ou lieux de pacage, occu- 
pent plus de place que Tensemble de la propriété privée et des forêts 
communales. » La conclusion est à retenir : « Aujourd'hui, la propriété 
particulière en Ossau, quoique petite, donne le suc* de son sol au traV 
vailleur, la montagne ses pâturages, le bétail ses produits au pasteur, 
les forêts leur bois d'exploitation aux communes. L'Ossalois, ne partici- 
pant qu'aux charges communes que toute patrie impose, peut respirer 
en paix. » 

Dans le chapitre suivant Fauteur étudie les <k biens mobiliers », c'est- 
à-dire les troupeaux de brebis et leurs produits : « le profit que Ton tire 
de la laine est médiocre et ne représente pas au delà du &ixième du 
revenu annuel du troupeau »; un troupeau de 100 brebis, 15 agnelles et 
7 à 8 chèvres donne un bénéfice annuel net de 500 francs ; la brebis 
vaut de 16 à 18 francs en automne et de 22 à 25 francs en mai (p. 01). 
G^eût été le lieu de traiter ici de la propriété foncière, problème si 
curienx en Béarn et surtout dans cette vallée où fonctionnent des syndi- 
cats de communes et où les habitants de villages divers sont coproprié- 
taires de grandes étendues de terres. 

Le chapitre V est consacré au salaire et à l'épargne (p. 99) et il n'y 
eût pas été sans intérêt d'instituer une étude comparative des diverses 
époques, même dans notre siècle . 

La famille est l'objet du chapitre VI (p. 105), et l'on y voit signalés la 
décadence de l'autorité paternelle, le mariage avec ses détails curieux, 
la dot où l'auteur constate la présence de la fiancée au contrat de 
mariage, question vidée aujourd'hui en jurisprudence (Cassation, 9 jan- 
vier 55, S. 55, 1,525, cassant un arrêt de la Gourde Pau en sens contraire ; 
C. 6 avril 58, S. 59, I, 17 ; C. 10 avril 66, S. 66, I, 190). Le régime «dotal 
avec communauté d'acquêts » est généralement suivi^mais il eût été inté- 
ressant d'indiquer la substitution de ce régime mitigé à la dotalité pure 
presque générale au début du siècle, d'étudier quelque peu dans le 
détail et par l'observation directe les rêles du père, de la mère, det 
ouncoîis et des tatou ou catdets indiqués dans leurs lignes essentielles par 
Le Play. Signalons cette phrase : « Le clerc qui a été promu aux ordres 
sacrés doit, en conscience, exiger sa part de patrimoine, si le bien 
paternel le comporte, déduction faite des frais occasionnés par son 
éducation », distinction contraire au principe posé par l'article 852 du 
Code civil. 

La question des partages est bien traitée. L'aîné conserve le domaine 
rural contre des soultes ; « les partages forcés purement en nature sbnt 
encore rares >»; « d'ordinaire, le père et lamère font leur héritier du 

L% KàF. Soc, 16 juUlet 1893. 3« Sér., t. Vr (t. XXVI col ) 14 



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202 A PROPOS DE DEUX LIVRES SUR LES BASSES-PYRÉNÉES. 

premier ûlsqui leur est né »; (c les autres enfants, sMls se marient, reçoi- 
vent lear part ou une partie de leur part, au contrat de mariage; au 
décès de leurs parents, ils chercheront à parfaire leur dot, en exigeant 
des soultes » ; mais il y a toujours à redouter les actions en lésion. Il 
eût été bon d^indiquer ici les moyens détournés si fréquents dont usent 
les parents pour avantager les aînés, leurs fraudes et leurs industries : 
(c Si la loi| continue Tabbé Gapdevielle, pouvait être modifiée en ce sens 
que la quotité disponible fût augmentée au profit de Théritier et que les 
partages forcés en nature fussent interdits, moyennant une compensa- 
tion en argent dévolue aux autres membres, il semblerait que la con- 
servation de la propriété et la liberté des chefs de famille seraient plus 
respectées. On éviterait, en outre, les discordes entre parents et Témiet- 
tement de la propriété, puisque Thérilier serait dès lors le tuteur 
naturel et légal de ses frères et sœurs. Mais cette doctrine, sinon égali- 
taire, du moins plus efficace pour le maintien de la fortune publique, à 
laquelle on peut opposer facilement des raisons contradictoires, doit 
reposer sur des données générales que Texpérience prise dans une 
petite vallée ne saurait préciser. » 

Le chapitre Vil (p. 120) examine les moyens d'existence et le cha- 
pitre VIII (p. 131) les mœurs, la religion, avec des détails curieux sur les 
funérailles pour lesquelles, tout comme à Home, on loue des pleureuses 
chargées de réciter les chants funèbres appelées aiirots et auxquels tue- 
cèdent les grands repas, les libations copieuses « hartère et hriaguère 
d'enterrament », dit le proverbe, usage plus général autrefois si Ton en 
veut lire le récit dans Froissart : Obsèques du comte de Flandre ; Obsèques 
de Duguesclin; Bertrand Hélie : Funérailles de Gaston-Phœbus (1). 

A signaler aii chapitre IX (p. 461) les renseignements sur les maîtres 
et patrons, domestiques et ouvriers, secours mutuels, syndicats des 
communes et agricoles^ hypothèque. 

Ces indications démontrent suffisamment, croyons-nous, la portée de 
cette étude. Nous avons plaisir à la signaler aux lecteurs de la Réforme 
sociale et, si les besoins de leur santé les attirent vers les stations de 
cette partie des Pyrénées, qu'ils n'oublient pas de se munir de ce guide 
si intéressant et d'apprendre à connaître, en les étudiant, ces quelques 
milliers de Béarnais, gardiens inconscients mais encore tenaces des 
idées défendues par l'École de la Paix sociale. 



(1) Du Cange, y<^ Uereolinn.-^ V. Nourrisson, La Bibliothèque de Spinoza {Revue 
des Deux-Mondes, 15 août i892, p. 814). — La mère de Goethe en avait elle- 
mêro réglé les détails (Arvède Barinie, La famille Oœthe (Rev, des Deux-Mondes^ 
l*** juillet 1892, p. 64). — Cf.Céfrémoûie»f]anérai]res 6n Russie (Le Petit Fran^ 
çais illustré, n** du 18 février 1893.) 



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A PROPOS DE DEUX LIVRES SUR LES BASSES-PYRÉNÉES. 203 

II 

L'ouvrage de M. le pasteur Gadier (Osse^ Histoire de l* Église réformée de 
la vallée d^Aspe, Paris, Grassart 1892) est conçu dans un autre esprit : on 
y perçoit aisément un grand enthousiasme pour « les conquêtes de 1789 », 
ce qui s'explique par le point de vue religieux auquel s'est placé Fauteur. 

L^ouvrage se compose de trois parties. La première (p. 9-106), un peu 
en dehors du sujet, ce semhle, mais qui apparemment avait pour but 
d'initier le lecteur au développement de cette petite communauté en lui 
montrant dans quel milieu elle était située, nous offrira de quoi glaner. 

Sur les 48,942 hectares formant le territoire de la vallée d'Aspe, 
1534 sont stériles et composés de rochers incultes. Au pied des pics 
élevés s'étendent des pâturages communaux couvrant plus de la moitié 
du canton, soit 27,035 hectares. « Les bêtes à laine sont de beaucoup les 
plus nombreuses : on cultive surtout les brebis pour les produits et pour 
le lait; on les distingue en sédentaires, dont le nombre est assez res- 
treint, et en hibernantes, que leurs propriétaires emmènent pendant la 
froide saison jusque sur les bords de la Garonne et de la Dordogne. Les 
bètes à corne augmentent sensiblement, tandis que les brebis dimi- 
nuent (p. 21). » 

Ces pâturages ont été formés avec les anciennes forêts dont il ne reste 
plus que 14,071 hectares sur lesquels 7,989 sont soumis à l'administra- 
tion forestière et 6,090 aux communes ; 5,542 hectares demeurent réservés 
à la culture en terrains d'alluvion et les trois cinquièmes (2,962 hectares) 
soat des prairies. 

M Depuis un demi-siècle la vallée a perdu près du tiers de ses habi- 
tants. Le recensement de 1841 portait pour le canton d'Accous 1 1,823 habi« 
tants; celui de 1886, 8,943; on n'en compte que 8,437 en 1891 (p. 28)».— 
Les impôts payés en 1890 s'élèvent à 120,624 fr. 86, dont 56,191 fr. 29 
pour les directs, 30,080 fr. 86 pour les indirects et 38,346 fr. 71 pour 
l'enregistrement (p. 28). » 

a Notons d'abord le rôle prépondérant de l'assemblée des chefs de 
famille, qui investissait temporairement ses mandataires du pouvoir, et 
où aucune fonction n'était héréditaire (p.47). » — a La maison et non la 
famille, comme nous l'entendons aujourd'hui, formait comme la monade 
primitive du village. La maison abritait souvent plusieurs ménages, deux, 
trois et quatre générations. Elle gardait autant que possible tous ceux 
qui naissaient sous son toit. Il n'y avait qu'un héritier, ordinairement 
Talné ; les autres frères, les cadets, restaient dans la maison qui les entre- 
tenait en retour de leur travail. Tout ce qu'ils gagnaient au dehors y 
revenait S'ils étaient bergers, il y avait autant de troupeaux que de 
cadets. Parfois il arrivait qu'un cadet se mariât, chose rare ; alors on lui 



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204 A PROPOS DE DEUX UVRES SUR LES BASSES-PYRÉNÉES. 

constituait une dotation et il obtenait de construire contre la maison prin- 
cipale un appentis qui lui serrait de logement. » 

L'idée générale est juste sous le bénéfice de quelques observations. 
Les cadets ne se mariaient pas dans la maison-souche, ils allaient au 
dehors épouser une héritière en qualité d'adventices. S'ils restaient dans 
le manoir, avant 1789 comme depuis, ils avaient droit à leur légitime. 

« Les Aspois, poursuit M. Gadier, sont tous de petits propriétaires, 
ayant chacun sa maison et son lopin de terre. Ils apprécient hautement 
l'indépendance dont ils jouissent et qu'ils ne peuvent conserver que par 
le travaiL Parmi eux ne se trouvent ni riches, ni pauvres. Ne tombent 
dans la misère que ceux que la maladie, les infirmités ou des accidents 
empêchent de travailler, et alors il est touchant de voir la sympathie 
effective qui les entoure. Les orphelins sont ordinairement adoptés par 
les familles les plus proches; les étrangers pauvres, malades ou affligés, 
rencontrent des secours et des soins touchants. Un rocher écrase une 
étable, les bêtes qui faisaient vivre la famille sont restées sous les débris : 
une quête s'organise et Ton trouve dans le village et celui d'à côté de 
quoi relever la grange et la garnir de bétail. Cette solidarité indique le 
haut prix attaché à l'indépendance individuelle, dont la perte est consi- 
dérée comme le plus grand malheur, indépendance que garantissent le 
travail et les instruments qui le facilitent. 

« La Révolution de 1789 a peu modifié ce pays qui jouissait sous l'an- 
cien régime de presque tous les avantages de la liberté, sauf toutefois 
de la liberté religieuse. La seule modification apportée par ce grand 
mouvement d'émancipation populaire a été de transformer la maison qui» 
considérée jadis comme un petit fief indépendant, a cessé d'être Tunique 
préoccupation de la famille ; le droit d'aînesse a été remplacé par un 
partage de la fortune du père entre tous ses enfants, mais le père profite 
du droit que la loi lui confère de favoriser l'un d'eux, du tiers s'il n'en a 
que deux, et du quart s'il en a davantage. Par contre, les cadets ont 
leurs parts et ne se considèrent plus comme tenus de rapporter à la 
maison paternelle le gain de leurs travaux et leurs bénéfices. Aussi 
arrive-t-il plus souvent qu'autrefois qu'un cadet fonde une nouvelle 
maison et s'en va porter ailleurs son activité. La maison s'appauvrit par 
suite de ce partage obligatoire et par une émigration continue (p. 88). m 
Voilà le mal courageusement constaté par M. Gadier, sans qu'il propose 
le remède préconisé par Le Play. 

Pénétrons à sa suite et grâce à de larges emprunts « dans une de ces 
maisons aux murs solides et blanchis à la chaux, aux ouvertures enca- 
drées d'un marbre gris ou noir et au toit couvert par les sombres ardoises 
qui viennent des carrières de Bedous. Nous sommes sûrs d'y rencontrer 
le plus aimable accueil. Un large escalier nous conduit au premier étage , 



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A PHOPOS BE DEUX UVHES SUR LES BASSES-PYRÉNÉES. J^o 

dans une énorme pièce avec une cheminée élevée et spacieuse ; c'est là 
le vrai foyer domestique. Cette pièce est la principale, c'est là que se 
tient la famille. Les trois ou quatre portes placées de côté et d'autre, 
s'ourrent dans des chambres à coucher, car Talcôve fermée par les 
rideaux, qui est dans cette pièce, est réservée au maître et à la mal - 
tresse de la maison, c'est-à-dire aux plus âgés. En effet, la maison abrite 
^souvent deux ménages, les parents et la famille de l'héritier, plus les 
cadets ou cadettes, c'est ce qui explique les nombreuses chambres qui 
donnant sur la pièce principale. L'une d'elles porte le nom de la chaml»*e, 
c'est celle de la noure ou de la jeune mariée. Elle est toute meublée à 
neuf à l'occasion de la constitution de la nouvelle famille. La grande 
armoire qui contient l'énorme trousseau de la jeune femme, c'est elle 
qui l'a fournie, ainsi que la literie, les six chaises, la table et la glace ; 
par conséquent, le bois de lit et la table qui va avec, est au mari. Après 
que le contrat a été signé, les amies de la jeune fille ont porté procès* 
sionnellement ce trousseau placé dans une vingtaine de grandes cor* 
beilles rondes, élégamment chargées sur leur tête. La future belle-mère 
Va reçu, compté et placé elle-même dans l'armoire. 

« Le vrai moment du mariage pour les Âspois est celui où la jeune 
fille est amenée dans la maison de son conjoint. L'acte civil et la céré- 
monie religieuse n'en sont que les préliminaires. En effet, les époux, 
escortés chacun de son côté par ses parents et ses amis, se rencontrent à 
la maine et se rendent ensemble à l'église, puis ils se séparent pour les 
deux repas, qui se font dans leur maison respective. Quand on a copieu- 
sement banqueté, fait dans les rues la passade obligatoire, accompagnée 
'de chansons, d*hanilhets (i) et de décharges de mousqueterie, après 
entente préalable, Ton déclare venue Theure où l'époux ou Tépouse doit 
se rendre à sa nouvelle demeure. Le cortège s'ébranle et arrive à une 
maison fermée où le père frappe discrètement. Souvent on renvoie les 
nmportuns, disant qu'on n'est pas encore prêt à les recevoir, qu'une 
mesure de millet vient de se renverser près de la porte et qu'il faut avant 
d'onvrir la ramasser grain à grain. Après une autre passade, le chef de 
de famille où va s'établir le jeune ménage, la porte entr'ouverte, 
demande : « Que voulez-vous? — Nous amenons un gendre pour 
irotre fille, ou une jeune femme pour votre garçon, — Où est-il? De 
quoi a-t-il l'air? » Puis discussion sur les conditions de l'arrangement; 
enfin, après de longs pourparlet's, l'on faitvenir l'autre conjoint pour lui 
43mander son consentement. Les parents embrassent le nouvel arrivant 
et l'on ouvre largement la porte, par où pénètre le cortège venu du 
dehors, prémuni de pain, de vin et de fromage, pour faire le repas de 

(i) Vhanilhet {arrenilhei) est le cri aux notes discordantes que pousse le 
SBontagaard. 



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206 A PROPOS DE DEUX LIVRES SUR LES BASSES-PYRéîféES. 

mariage. Car c'est là pour les Aspois le moment décisif, où une nouvelle 
famille est fondée » (p. 91). 

Ce tableau n'est-il pas charmant? Mais M. Gadier exprime aussi ses 
regrets : « Devant cet effacemeni des vraies caractéristiques de ce petit 
peuple, le cœur se serre involontairement. Combien le passé en a-t-il 
déjà englouti? Les danses delà vallée ont disparu sans laisser de traces. 
Les aurostz ne se font plus entendre; Tantique maison, pivot de l'orga- 
nisation de cette petite société, n'est plus entourée du respect d'autre- 
fois. Nous assistons à une révolution sociale qui transforme les esprits 
et les institutions. Aussi n'est-il que temps de noter les traits encore 
apparents qui faisaient de la vallée d'Aspe un monde à part. 

« Avec la Révolution de 1789, ses privilèges particuliers se sont con- 
fondus dans l'égalité universelle, mais le niveau social qui élève certains 
peuples en abaisse nécessairement d'autres. La fierté que TAspois pui- 
sait dans le sentiment de son indépendance Ta abandonné, et son déillé 
est ouvert à tout le monde. Les produits du commerce l'ont franchi et 
ont tué l'industrie privée. Les bergers vont toujours durant les mois 
d'bfver conduire leurs troupeaux dans les p&turages de l'Adour et de la 
Garonne, et, pendant Tété, sur les hauts sommets, mais ils ne savent 
plus tricoter des habits avec la laine filée par leurs femmes; celles-ci, en 
l'absence de leurs maris, sont encore chargées de la culture du jardin 
et du champ, nécessité dont on a dit assez de mal pour quUl soit juste 
d'en rappeler la cause légitime. Les pasteurs étant toujours absents, 
les travaux du dehors revenaient à la femme qui se montra rebelle à 
Fenseigncment du tricotage et de l'aiguille enseignés à l'école, il y a une 
quarantaine d'années. Aujourd'hui les produits à bon marché ont sub- 
stitué le linge confectionné aux tissus que chaque maison fournissait.» 

M. le pasteur Cadier, en terminant, regarde mélancoliquement s'en 
aller par ce chemin de fer international qui traversera la vallée les 
vieilles mœurs des Aspois. Sa conclusion, empreinte d'un certain pessi- 
misme, ne laisse ouverture à nul espoir. Recueillant ses observations, 
pourquoi n'estimer pas qu'un retour aux vrais principes de la famille- 
souche qui s'est perpétuée en ce coin, on le sait, pendant des siècles, 
. aurait Theureux efi'et d'endiguer le décroissement de la population, la 
diminution des patrimoines et de rétablir l'aisance aujourd'hui si com- 
promise par les partages forcés. 

Félicitons M. l'abbé Capdevielle et M. le pasteur Cadier des enseigne- 
ments utiles dont ils sont venus compléter l'œuvre de notre maître sur 
les Pyrénées et espérons que nul lecteur ne songera à se plaindre de 
cette contribution aux études sociales que poursuit notre Société. 

Louis Batgavb. 



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I. TAIIZEY DE URROQUE ET LES LIVRES DE RAISON 



Cest à notre éminent confrère, M. Charles de Ribbe, « le créateur des 
étndes relatives aux livres de raison », que le très éruditM. Tamizey de 
Larroque dédie sa nouvelle publication sur des registres domestiques du 
midi et du centre de la France (1). Non content de donner des extraits 
importants de plusieurs de ces documents inédits, il dresse une liste 
beaucoup plus complète que celle qu*il avait rédigée en 1889, de tous 
les livres de raison imprimés ou manuscrits dont il a pu avoir connais- 
sance dans les différentes parties de notre pays. Cette bibliographie, qui 
renferme 548 numéros, témoigne de recherches considérables ; elle 
atteste en même temps combien Tinitiative de M. de Ribbe a été féconde, 
quel concours il a trouvé auprès des érudits et quel collaborateur infa- 
tigable et convaincu il a rencontré dans la personne de M. Tamizey de 
Larroque. 

Beaucoup de livres de raison sont à la fois des généalogies et des 
registres de comptes ; ils peuvent fournir à ce double point de vue des 
renseignements utiles pour l'histoire des familles et de leur condition 
économique et sociale ; mais les plus intéressants sont ceux qui nous 
montrent derrière le chef de famille, derrière l'administrateur du patri- 
moine, le père, Tépoux et le Ûls ; qui ne nous font pas seulement con- 
naître les dates des mariages, des naissances, des décès, des transac^* 
lions, mais les sentiments et les croyances des rédacteurs, leur état 
d'âme et leur état d*esprit. 

Les personnages politiques ont laissé des mémoires; les familles 
illustres ont eu des historiographes ; les livres de raison gardent la trace 
de l'existence d'honnêtes gens, qui ne se sont distingués par aucun acte 
éclatant, mais qui ont pu laisser des exemples de probité, de résignation, 
de dévouement à leurs devoirs, de vertus civiques et privées. Presque 
tous appartiennent à la bourgeoisie ou à la petite noblesse de province, 
qui, à l'abri de la corruption des mœurs de la cour et de la capitale, 
avaient conservé intactes les fortes traditions du passé. 

Voici d'abord la vieille famille des Boisvert qui comptent douze géné- 

(i) Deux livres déraison de tAgeTiaia, suivis d'extraits d'autres registres 
domestiques et dune liste récapitulative des livres de raison publiés et inédits» 
Auch et Paris, 1893, in-8» de 206 p. 



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208 M. TAMIZEY DE LARROQUE ET LES LIVRES DE RAISON. 

rations de bonne bourgeoisie. Ils sont originaires de Saint-Ëmilion au 
xvi« siècle. Sur six fils, trois entrent au service du roi; trois se fixent en 
(;uienne. Une branclie s'établit à Marmande. Sous Louis XIV, plusieurs 
fils entrent dans la cavalerie et les gardes du corps. La famille a sa sépul» 
ture dans Téglise des Gordeliers ; les hommes sont enterrés parfois dans 
la nef de l'église paroissiale. En 1705, l'un d'eux promet à son fils, dont 
il célèbre les fiançailles, la sixième partie de son bien, tout en réservant 
sa maison de campagne « pour en disposer en faveur de qui bon lui 
semblera ». Il lui donne aussi un lit et un coffre de noyer. 

Les de Lidon, sieurs de Savignac, sont des gentilshommes campa- 
gnards, qui notent à la fois les déprédations causées par le passage des 
gens de guerre, les météores, les quittances de leurs dettes, la mort de 
leurs voisins et la naissance des poulains. C'est un vrai mémorial, rédigé 
de 1650 à 1664, dont l'histoire peut tirer quelque profit. 

Plus court est l'extrait du livre de raison de Dame Boucharel (1682- 
1687). Il commence ainsi : <c Le 19 avril 1682, le bon Dieu m'a visitée et 
m'a retiré Monsieur Boucharel et a esté enterré derrière le pigeonnier. » 
Le lieu delà sépulture indique que M. Boucharel était protestant. Sa veuve 
contribue, jusqu'à la révocation de Tédit de Nantes, aux gages du 
ministre voisin. Elle note sur son livre ses contrats de ferme, ses achats 
de vaches, ses acquisitions d'étoffes et les ventes du vin de sa récolte. 

Bertrand Noguères (1649-1682) mentionne avec soin les salaires de ses 
domestiques ; il donne à une nourrice 21 livres par an et deux chemises ; 
à une servante, 12 livres, deux chemises,* une paire de souliers et une 
paire de sabots; à un valet, 5écus, deux chemises, une casaque de toile, 
une paire de chausses et de sabots; à un autre, 27 livres, deux chemises 
et une paira de sabots. Un de ces valets était calviniste. Noguères inscrit 
les décès de son entourage. Il dit en parlant de son père : « Il a esté 
grand homme de bien et fort craignant Dieu. J'appréhende que ses suc- 
cesseurs ne l'imiteront pas. » Il fait moins l'éloge de sa femme, a Que 
Dieu lui pardonne, s'il lui plaît, écrit-il, et à moi quand je serai comme 
elle mort! » 

A la suite de ces extraits de quatre livres* de raison de l'Agenais et de 
la liste récapitulative des livres publiés ou inédits, M. Tamizey de I^r- 
roque nous donne des analyses ou des citations de trente-six documents 
du même genre, rédigés dans le centre ou le midi de la France, et qui 
lui ont été cortimuniqués pour la plupart par M. Charles de Ribbe et par 
M, Paul Le Blanc, de Brioude, l'un des chercheurs les plus zélés et les ' 
plus obligeants de notre pays. Beaucoup de ces documents mettent en 
relief des types, des caractères et des faits véritablement intéressants. 
Il y a dans les comptes d'Antoine Esprit Bienvenu, inspecteur des vivres 
ù Tournon, des notes très curieuses sur l'éducation de ses enfants, sur 



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M. TAMIZKY DE LARROQUE ET LES LIVRES DE RAISON. 209 

la culUire des vignes, sur la vie journalière d*un modeste fonctionnaire 
de province. En 1764, il achète un habit de drap avec une veste de satin 
pour en iaire présent à son avocat, qui a refusé de recevoir de lui des 
honoraires. Le livre des Gapns nous montre plusieurs générations de 
fonctionnaires municipaux de Marseille, religieux, dévoués, intelligents. 
Secrétaire-archivaire de la ville, Marc Gapus se distingua par son 
héroïsme pendant l'affreuse peste de 1720, où il exerça en plus les fonc- 
tions de trésorier du bureau de Tabondance. A sa mort, comme à celle 
de son Ûls qui lui succéda dans ses fonctions de secrétaire, l'échevinage 
de Marseille fit dire mille messes pour le repos de leur âme. Son petit- 
fils fut conseiller de ville et assesseur. En inscrivant sur son registre 
l'élection unanime qui lui conférait la charge d'assesseur, il ajoutait : 
« Dieu me fasse la grâce de bien m'acquîtter des fonctions de cette 
place importante. » 

Jean Ghabert,de Barbentane, avait servi de guide en 1660 à Louis XIV, 
lorsqu'il traversa le pont de la Durance. Son fils eut douze enfants ; la 
mention de la naissance de la plupart d'entre eux est accompagnée de 
commentaires pieux. Pierre Demeure, notaire royal à Montfaucon, s'oc- 
cupe de l'éducation et des délassements de ses enfants ; dès 1748, il 
se livrait à la culture de la pomme de terre, qu'il désigne, comme les 
paysans de sa région, sous le nom de truffes. Parmi d'autres rédacteurs 
de livres de raison,je mentionnerai les Le Blanc, du Puy en Velay, dont 
Panse rend en pèlerinage à Montserrat en 1619 f Jean de Marin de 
Kererrais, chevalier du Saint-Office de Tordre de l'Inquisition, dont le 
mémorial contient des particularités curieuses sur l'histoire de Toulon 
dans la seconde partie du xvii« siècle et la première partie du xviii' ; les 
Martinon, de Brioude; les Nempde du Poyet; les Portalis, avocats au Par- 
lement d'Aix et qui occupèrent des charges importantes dans cette ville, 
avant de se distinguer sur un plus grand théâtre. L'un des mémoriaux 
les plus caractéristiques est celui des Nozerines, qui étaient à la fois 
chirurgiens et orfèvres à Brioude, du xvi« au xviii* siècle. L'un d'eux se 
marie deux fois,ce qui était assez fréquent autrefois ; ce qui l'est moins, 
c'est de voir inscrire sur un registre, sans interruption : <c Dieu m'a ôté 
ma femme, le 1«' novembre 1731. — Le 3 février 1733, Dieu m'a donné 
une seconde femme. » Les hommes de ce temps avaient de fortes 
croyances, mais se consolaient peut-être plus aisément que ceux d'au- 
jourd'hui; et à ce sujet, tout en rendant hommage aux vertus fami- 
liales de nos ancêtres, je me demande si parfois nous ne calomnions 
pas quelque peu les nôtres. J'imagine que si dans un siècle ou deux on 
relève les actes et les écrits de beaucoup de nos contemporains, on trou* 
vera parmi eux des modèles non moins édifiants, quoique peut-être avec 
des nuances plus humaines et des formes moins dogmatiques, que les 



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210 M. TAMIZEY DE LARROQUE ET LES LIVRES DE RAISON. 

exemples donnés par nos arrière-grands- pères. Pour en revenir aux 
Nozerines, c'étaient des bourgeois, très considérés, alliés à d'excellentes 
familles, cumulant avec succès Torfèvrerie et la chirurgie, ayant une 
clientèle honorable et nombreuse. Le fait suivant atteste Testime oCi ils 
étaient tenus. En 1762, le séminaire de Saint-Flour veut vendre comptant 
des objets d'argenterie pour une somme de 3,300 francs. Julien Noze- 
rines n'a pas cette somme ; il en emprunte la plus grande partie, sans 
billet, au président de l'élection, au subdélégué, à un marchand ; quand 
il est en mesure de rembourser, il remet, par exemple, 12 louis sans 
reçu à la servante du président qui vient les chercher de sa part. Il était 
difficile d'agir avec plus de bonhomie et de confiance. 

Tout en rendant justice au passé, on ne saurait du reste médire du 
présent, lorsque dans un recueil fondé par Le Play et destiné à 
répandre ses doctrines, on rappelle les travaux de M. Charles de Ribbe 
et Ton parle de ceux de M. Tamizey de Larroque. Celui-ci nous raconte 
qu'il avait connu une famille de vieux paysans, dont le chef, la moisson 
terminée, s'agenouillait devant les gerbes entassées, en disant à son 
entourage : « Mes enfants, nous allons prier pour nos vieux qui ont 
défriché ces champs et qui ont préparé notre récolte d'aujourd'hui. » 
M. Tamizey de Larroque espère avec raison que ses travaux seront ainsi 
honorés d'un cordial souvenir dans l'avenir; en attendant, il peut être 
assuré qu'ils le sont par l'estime de ses contemporains. La tâche de 
l'érudit n'est jamais^ achevée ; mais elle trouve sa meilleure récom- 
pense en elle-même, par le sentiment d'être utile au présent et à l'ave- 
nir en faisant sur bien des points revivre le passé. 

Albert Babeau. 



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L'ENSEIGNEMENT ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE 



(1) 



Après le livre, qui flt tant de bruit à son heure, du R. P. Didon, les 
oniversités d'Allemagne ont ëté en France T objet de plusieurs mono- 
graphies spéciales, qui toutes ont appelé l'attention sur le mouve- 
ment scientifique d'Outre-Rhin. M. Georges Blondel nous a décrit 
d'une manière très complète l'enseignement du droit en Allemagne ; 
M. Camille Julian, dans la Revue de renseignement supérieur, s'est occupé 
des séminaires historiques et philologiques ; M. Edouard Dreyfus- Brîsac 
a fait la monographie de l'université de Bonn. Voici, à quelques mois de 
distance, deux nouveaux livres sur la question : Tun, exclusivement 
consacré aux études d'économie politique; Fautre au droit et aux 
sciences politiques. 

M. Saint-Marc a pris la question de haut. Il ne se contente pas de nous 
rapporter ce qui se fait dans les cours et les séminaires économiques, il 
pénètre davantage et nous expose l'esprit qui anime l'enseignement 
économique, les doctrines qui se disputent la préséance et qu'il est d'au- 
tant plus mai aisé de saisir qu'elles ne forment pas un ensemble homo- 
gène, mais prennent des aspects très divers, selon la formation d'esprit 
et les tendances de chaque professeur. 

Jusqu'au milieu de ce siècle les théories des économistes orthodoi^es 
ont dominé presque sans opposition. Les lois naturelles et nécessaire^ 
de l'économie politique étaient trouvées et la science économique défi- 
nitivement constituée. Il n*y avait plus à discuter, le credo s'imposait. 
Mais une étude plus attentive des faits du passé et des événements con- 
temporains fit naître le doute dans quelques esprits. Ou s'aperçut que 
les faits ne concordaient pas avec les théories et donnaient trop souvent 
un démenti éclatant aux lois qui prétendaient les régir. 

Le foyer de la réaction se trouvait eu Allemagne. Dès 1841, Frédéric 
List, « l'agitateur du Zollverein allemand », entama la lutte par son 
livre fameux Dos nationale System der politischen Oehonomie. 

Il se plaçait surtout au point de vue des échanges internationaux et 

(1) IIbnri Saint-Marc (professeur à la faculté de droit de Bordeaux), Elude 
sur renseignement de l'Economie politique dans les Universités d^ Allemagne et 
d^Autriche, Paris, Larose et Forcel, 1892 ; in-8", 144 p. — Eugènb DuTHorr (doc- 
teur en droit, maître de conférences à la faculté libre de Lille). Vetiseignement du 
droit et des sciences polUiques dans les universités d'Allemagne, Paris, Rous- 
seau, 1893, in 12, 244 pages. 



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212 l'enseignement économique en ALLEMAGNE. 

attaquait de front le dogme du libre échange. Guillaume Roscher, un des 
vétérans de Tëconomie politique, actuellement encore professeur à Leip- 
zig, publia bientôt après son « Programme d'un cours de science poli- 
tique, d'après la méthode historique. » (GOttingen, 1843.) Il fut suivi 
par les professeurs Hildebrand et Knies, l'auteur du premier traité d'éco- 
nomie politique, au point de vue historique. La réaction contre les idées 
manchestériennes gagna les jeunes générations, et la ruine de l'école 
orthodoxe en Allemagne s'acheva par le Congrès d'Eisenach en 1872 et 
l'avènement du système protectionniste. Aujourd'hui, on peut le dire 
sans exagération, la science économique allemande est ralliée tout 
entière, mais à des degrés divers, à la méthode historique. 

L'économie politique est généralement définie par les économistes 
allemands : « la science de la richesse sociale ». Il se servent pour la 
désigner dU mot de Volkswirtschaft, qui signifie : « l'activité de la na- 
tion dans ses rapports avec les biens extérieurs » . « Cette terminologie 
implique presque sans débats la reconnaissance des sociétés comme 
être distincts, ayant une économie et des intérêts propres. Elle résiste 
aussi presque invinciblement à une conception individualiste et pure- 
ment humanitaire de l'économie politique. Dans la conception sociale 
qu'elle impose, le capital est envisagé au point de vue national, la pro- 
priété privée est considérée comme un simple mode d'utilisation des 
forces et des ressources sociales, la division du travail et des tâches 
comme une forme de la coopération, mais aussi de la solidarité natio- 
nale. Point n'est besoin de faire ressortir la gravité de ces aperçus. » 
(Pages 7 et 8.) 

Si telle est la conception que se font en général les économistes alle- 
mands de l'objet de leur science, quelle est donc la méthode qu'ils 
suivent pour arriver à la connaissance scientifique des phénomènes éco- 
nomiques ? 

Deux grandes écoles se trouvent en présence. D'une part, l'école his- 
torique ou école allemande proprement dite,et, d'autre part, l'école psy- 
chologique et analytique ou école autrichienne. Examinons-les successi- 
vement. 

L'idée fondamentale de Roscher, que l'on considère comme le père de 
l'école .historique, est que « les phénomènes économiques sont soumis à 
des rapports nécessaires de séquence et de coexistence, non seulement 
entre eux, mais encore relativement aux autres phénomènes sociaux, 
les mœurs, le droit, la religion, la constitution politique, les relations 
internationales, etc.. L'école historique s'attache donc à rétablir les 
institutions éonomiques dans leur milieu; à découvrir la part d'influence 
sur elles, des autres institutions sociales, et leurs réactions réciproques. 
En tant que l'école historique se borne à faire de la science, son pro- 



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L'ENSEIGiNBMENT ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE. 213 

cédé pour l'étude des phénomènes économiques est invariablement le 
même. Elle prend, dans le passé, les différentes institutions, les analyse 
soigneusement, décrit le milieu dans lequel elles se sont développées, 
les causes qui les ont déterminées. Elle essaie, autant que possible, de 
répéter cette étude pour plusieurs sociétés distinctes, afin d'obtenir des 
points de comparaison parallèles. Elle répète pour le présent, et princi- 
paiement par la statistique, ces observations comparées, profite de 
quelques expériences tentées par certains États, et s'enrichit patiem- 
ment d'un trésor inestimable de monographies et de documents. » 

L'école historique est parfois appelée aussi école éthique à cause de 
l'importance attribuée par ell« au principe moral, « aux mœurs, qui 
règlent et doivent régler l'activité économique. D'autre part, l'État est, 
pour un grand nombre de partisans de cette école, un puissant organe 
économique, un agent naturel de progrès en tous les sens et c'est pour- 
quoi l'école est parfois désignée aussi sous le nom de : école étatiste ou 
mterventioniste ». XPage 11.) 

La réaction contre les idées de l'économie politique orthodoxe est 
donc complète et nettement formulée. 11 ne suffit plus de constater Fé- 
goîsme'inné et naturel de l'homme et d'en faire le point de départ d'une 
»éne de déductions qui seront les lois qui régissent l'humanité, sans 
distinction de races ou de climats, dans la poursuite des richesses. Il ne- 
s'agit plus d'isoler les phénomènes de richesse des autres phénomènes 
sociaux, sans tenir compte des influences qu'ils exercent les uns sur les 
autres. Ce qu'il faut c'est partir des faits, les observer et les scruter dans 
leurs multiples manifestations, au moyen d'une méthode rigoureuse, 
qui, patiemment et scrupuleusement appliquée, fera découvrir les lois 
des phénomènes économiques, en eux-mêmes et dans leurs rapports 
avec l'ensemble des phénomènes sociaux. • 

Ainsi le veulent les partisans de la méthode historique. C'est très bien, 
disent les économistes purs, vous prétendez renouveler la science éco- 
nomique, en déterminant les lois par une observation plus minutieuse 
des faits. Mais, où sont ces lois, où sont vos conclusions ? Nous voyons 
bien des matériaux, des documents amoncelés, des faits innombrables 
rassemblés avec plus ou moins d'ordre, mais de lois, point. Or, la loi 
est l'objet de la science. Si votre méthode aboutit à une stérile descrip- 
iion de faits, elle n'a rien de scientifique. 

A cela, les partisans de la méthode historique répondent que, s'ils 
s'obstinent ù recueillir des faits et toujours des faits, c'est que, malgré 
leur grand nombre, les faits observés sont encore insuffisants pour 
arriver à découvrir les lois économiques qui les régissent. « Que pense- 
rait-on, dit M. Saint-Marc, d'un physiologiste qui, d'une seule observation 
faite sur une de ^es victimes ordinaires, chien ou cobaye, s'empresserait 



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214 l'enseignement économique en ALLEMAGNE. 

de tirer une conclasion applicable à tout le règne animal ? L'économiste 
est dans une situation semblable. Il étudie, par exemple, une série bien 
liée de phénomènes dans une certaine période de l'histoire du monde 
romain ou féodal germanique; peut-il conclure que cette série se pro- 
duira ou a d(k se produire chez les peuples de race jaune, les nègres, 
même chez les Hindous? Les différences de race, de climat, n'offrent- 
elles pas un milieu réfractaire?Il faut donc ou multiplier les obserra- 
tions, et 1 on comprend quel temps exigent encore ces études, ou avoir 
déjà des types sociaux assez marqués, comme les divisions de l'histoire 
naturelle, pour que, sans témérité, on puisse conclure d'un membre, 
d'un genre ou d'une espèce à tous ceux d'un même genre ou d^une 
même espèce. Mais précisément cette classification doit être fournie par 
Mt sociologie^ qui est actuellement moins avancée encore que l'économie 
politique. U ne faut donc pas s'étonner qu'un des chefs de l'école histo- 
rique, SchmollÉt» refuse de tenter des généralisations imprudentes et 
poursuive, sans s^^MfMter des critiques, le cours de ^es études (p. 12). 
Le fait que les économistes «Uemands bornent, pour longtemps encore, 
leur activité scientifique à recQMHùr des matériaux, p'implique aucune- 
ment qu'ils croient à l'impossibilité ém constituer la science. En se 
vouant à cette tâche ingrate, mais nécessaire» il& font acte de prudence, 

non d'abdication » 

Telle est la position actuelle de l'École historico^iiadiste : assez 
avance'e en ce qui concerne l'art économique, aux premières étapes, et 
cela très délibérément, très consciemment dans la voie de la scteace 

(p. 14). 

L'école autrichienne, qui compte parmi ses adeptes un certain nombre 
d'économistes en Allemagne et en Autriche, est issue d'un mouvement 
de réaction contre certaines exagérations de l'école historique. Elle a 
pour représentants principaux les professeurs Cari Menger et von 
Bœhm-Bawerk, de Vienne. « Qu'importe, disent les Autrichiens, que l'on 
ait observé des milliers de fois qu'une pomme, en se détachant, tombe à 
terre ou que le soleil paraît tourner autour du globe. On n'en peut rien 
conclure, sinon que, de toute probabilité, les pommes détachées tombe- 
ront toujours à terre, et que le soleil continuera à suivre la même évo- 
lution apparente. On possède réellement les lois de ce phénomène, 
quand ou abandonne le dehors pour^chercher au dedans le principe qui 
les dirige (p. 16). » 

De môme : « quand on aura étudié la petite industrie du moyen 

âge à Strasbourg, on pourra l'observer à Nuremberg, puis dans toutes les 
villes de FAllemagne. De quelle utilité ces observations seront-elles 
pour des situations ignorées? Ne vaudrait-il pas mieux connaître le res- 
sort intime, permanent, vivant des sociétés humaines? Ne pourrait-on 



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l'enseignement économique en ALLEMAGNE. 215 

pas, alors, en déduire des combinaisons dépassant les limites de Tobser- 
Talion et applicables à des situations qu'elle n'a pu saisir ? Or, ce res- 
sort, précisément, est devant nous, à notre portée, non plus fictif, invi- 
sible, mais parfaitement vivant et tangible; c'est Thomme, élément 
constitutif et moteur de l'économie sociale; il est, après tout, bien aussi 
réel que les sociétés. Ce sont les groupements d'hommes qui constituent 
celles-ci. C'est la pensée des hommes, qui, combinée de manières 
diverses, les modèle et les dirige. Au lieu de conclure des actes des 
hommes à leur pensée, n'est-il pas préférable, puisqu'on le peut, d'étu- 
dier cette pensée en elle-même?...^ Gctto aiéttade est lÉit aassi pmd 
tive que l'autre, puisqu'elle 9&ppù9e^ eemme elle, l'observation. Seule- 
ment, Tob^et dit roftsertalTon est changé : au lieu des phénomènes 
extériev»^ ce sont des phénomènes internes, au lieu des faits matériels, 

dispensées; elle n'est pas réaliste, elle est psychologique Tandis que 

Ja méthode réaliste ne se propose — si elle se le propose — de décou- 
vrir les lois générales des sociétés que comme le résultat final de ses 
recherches, à l'inverse, c'est par ces lois que débutera la méthode psy- 
chologique. Elle saisira tout d'abord dans l'âme humaine les traits 
essentiels, absolument généraux et, d'une étude attentive de ces élé- 
ments, déduira les principes fondamentaux ou lois de toute économie 
sociale. Puis, traitant de même les éléments particuliers, peut-être 
descendra-t-elle jusqu'aux espèces et aux variétés sociales (p. 17, 18). » 

Ces doctrines marquent bien certainement un retour aux procédés de 
l'école orthodoxe, avec cette différence toutefois que l'école autrichienne 
a poussé l'analyse beaucoup plus loin, à un degré extrême de finesse et 
de précision. Mais, elle aussi, n'en est qu'aux premières étapes. Elle a 
surtout rendu de grands services par l'analyse savante qu'elle a faite de 
la notion de la valeur. 

A laquelle de ces deux méthodes faut-il donner la préférence ? Ceux 
qui ont fréquenté les universités allemandes savent combien cette ques- 
tion passionne les professeurs et les élèves. Il y a une dizaine d'années, 
à l'époque de la fameuse polémique entre les deux grands chefs, 
MM. Schmoller et Menger, la discussion était très vive. Chacun des deux 
adversaires avait, dans le feu de la discussion, exagéré ses théories et 
Tabime entre les deux écoles semblait infranchissable. Depuis, des ten- 
dances plus conciliatrices ont pris le dessus et l'on s'accorde de plus en 
plus à recommander un sage éclectisme. C'est ce que constatait derniè- 
rement encore M. von Bœhm-Bawerk, dans l'article programme de la 
Revue qu'il dirige avec tant de talent depuis un an. {Zeitschrift fur 
Volkswirtschaft^ Socialpolitik und Verxvaltimg, {'* livraison, page 5.) 
a Toutes les méthodes d'investigation, disait-il, doivent se tendre fra- 
ternellement la main. C'est tout simplement un phénomène de la divi- 



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216 l'enseignement économique en ALLEMAGNE. 

sion du travail qui les sépare» mais doit également les réunir, de même 
que les différentes manipulations dans l'industrie : chaque méthode, 
intelligemment appliquée, offre des avantages et des défauts particu- 
liers, et par suite un champ d'action qui lui convient tout particulière- 
ment. » 

Tout en exprimant ses préférences pour les procédés de l'école his- 
torique, M. Saint-Marc reproche à cette dernière son indifférence phi- 
losophique. « Quand l'école historique, afin d'avoir une vue complète, 
recherche dans la conscience sociale les principes directeurs de la vie 
économique, comment peut*elle les juger, si elle n'a pas une idée nette 
de la destinée de l'homme et du progrès des sociétés? et la question 
fondamentale elle-même de l'existence des lois sociales n'est-elle pas 
dominée parles questions primordiales de la liberté et de la nécessité?... 
Cette indifTérence donne aux définitions les plus essentielles, quelque 
chose de vague qui contraste avec ses prétentions scientifiques... » (p. 21). 

Nous avons achevé l'analyse du premier chapitre du livre de M. Saint- 
Marc. Peut-être la trouvera-t-on trop longue ? Mais nous avons cru devoir 
insister sur cette question, en laissant surtout la parole à l'auteur, à 
cause de l'ignorance et des erreurs trop répandues sur les procédés 
d'étude de la science économique allemande. 

Dans un second chapitre, M. Saint-Marc nous expose la position de 
l'économie politique allemande par rapport à la politique économique. 
Le socialisme delà chaire est analysé avec beaucoup de précision, depuis 
le Congrès d'Eisenach oCl il vit le jour, dans son programme, dans les 
trois partis qui le composent, groupés autour des noms connus de 
SchmoUer, Wagner, Brentano, et dans son influence sur la politique 
sociale de Guillaume I" et Guillaume 11. 

Comme nous le remarquions au début, les professeurs allemands, 
quoique adhérents de l'une ou de l'autre école, ne se laissent pas aveu- 
gler par Tesprit de secte; ils conservent le plus souvent une note indi- 
viduelle, originale et caractéristique, que développe l'extrême spéciali- 
sation de leurs études. M. Saint-Marc passe en revue les principales 
universités allemandes et nous esquisse heureusement la physionomie et 
les tendances particulières de chaque professeur. C'est Tobjet d'un cha- 
pitre 111, intitulé : Spécialités. 

Une deuxième partie est consacrée à l'étude de l'organisation de ren- 
seignement et M. Saint-Marc termine son livre par la comparaison des 
systèmes allemand et français. Il réclame certaines réformes indispen- 
sables au triple point de vue du recrutement du corps professoral, des 
cours et conférences et de la sanction des études économiques. 

Il est intéressant de noter que dans ce projet de réorganisation, les 
idées émises par Tauteur concordent, au moins en ce qui concerne le 



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l'eNSBIGNEMENT économique en ALLEMAGNE. 217 

point capital du recrutement du corps enseignant, avec celles que déve« 
loppait M. Ghailley«Bert dans un article du Journal des Économistes de 
décembre 1892. 



Les notes de voyage qne publie M. Duthoit sur les Universités d'Alle- 
magne se rapportent principalement à l'enseignement du droit et se 
trouvent, par suite, placées hors du cadre des études familières à la 
Réforme sociale. Mais, comme le remarque l*auteur,« le droit et Téconomie 
politique s'éclairent et se complètent mutuellement ». Aussi, consacre* 
^il aux études économiques les deux derniers chapitres de son livre. Il 
passe successivement en revue, au chapitre V, la place qu'occupe rensei- 
gnement de l'économie politique parmi les autres branches d'enseigne- 
ment, la composition du corps enseignant^ la physionomie extérieure 

des cours d'économie politique, etc , en rapprochant chaque fois le 

système français du système allemand. Les séminaires juridiques et 
économiques, ces « utiles laboratoires », propres aux universités alle- 
mandes, sont étudiés au chapitre vi , d'une manière fort détaillée. 
M. Duthoit a vécu de la vie de ces séminaires et a conservé de cette fré- 
quentation, outre la conviction de l'excellence de cette association 
intime d'étude entre le professeur et Félève, une fouie de souvenirs 
agréables, qu'emportent, comme lui, tous ceux qui ont passé par ces 
foyers intenses de bonne camaraderie scientifique. 

Ernest Dubois, 

Sur ce même sujet, et à propos des mêmes ouvrages de MM. Saint- 
Marc et Duthoit, nous avons reçu un autre travail lu devant le groupe des 
Unions de Bordeaux. Nous reproduisons ici les principaux passages de 
cette étude sur VEconomie sociale cCaprès les universités allemandes et dia- 
prés Le Play : 

Un premier caractère de Téconomie politique allemande, c'est une 
indépendance absolue des doctrines philosophiques et religieuses quelles 
qu'elles soient. Dans les sciences sociales cependant nous nous laissons 
d'ordinaire influencer, même à notre insu, par des théories métaphy- 
siques, beaucoup plus que dans tout autre genre de sciences ; les solu- 
tions que nous donnons aux problèmes économiques se ressentent d'une 
manière visible de celles que nous avons coutume de donner aux pro- 
blèmes économiques. Témoin au siècle dernier les tendances individua- 
listes de l'économie politique en face des doctrines de la philosophie 
rationaliste. Il n'en est pas de même de l'autre côté du Rhin : la science 
sociale y jouit d'une indépendance absolue, elle s'est complètement 
affranchie du joug de la métaphysique. Ne croyez pas cependant qu'elle 
soit toute matérialiste, non, au contraire : elle invoquera souvent la jus- 
tice ou la morale, mais sans les faire émaner d'un Être supérieur, sans 

La Réf. Soc, 16 juiUct 1893. 3« sér., t. VI (t. XXVI coU, 15. 



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:218 l'eNSKIGNEMKNT ÉCONOMIOOE en ALLEMAGNE. 

les ratlaclier à autre chose qu'à la seule conscience sociale. C'est déjà, si 
Fon veut, une certaine philosophie, mais une philosophie boiteuse et qui 
ne se préoccupe jamais de l'au-delà. Et même elle s'en préoccupe si peu 
que M. Henry Saint-Marc, dans l'ouvrage précité, estime qu*il pourrait y 
avoir là un tort de sa part ; si Ton veut faire intervenir les principes de 
la conscience sociale, il faut, pour bien les apprécier, être fixé aupara- 
vant sur la liberté et la destinée humaines. 

Mais nous ne désirons pas discuter à fond ici Tinfluence de la philo- 
sophie sur les sciences sociales; aussi, suivant notre guide, nous envisa- 
gerons l'objet de l'économie politique d'après les universités d'Alle- 
magne. 

M est deux manières d'étudier la richesse : on peut d'abord la con- 
sidérer en soi, abstraitement, c'est-à-dire dans ses rapports avec l'homme 
abstrait, Thomme en soi. C'est le système souvent suivi dans* l'école 
orthodoxe, qui définit alors l'économie politique : « La science de la 
richesse, >> — Mais il y a là beaucoup trop peu de réalité; l'homme en 
soi n'existe pas, non plus que la richesse en soi. D'ailleurs les hommes 
ne vivent pas seuls, isolés dans des îles désertes, comme Robinson, ils 
vivent en société. La richesse doit être considérée dans ses rapports avec 
l'homme vivant en société ou mieux avec la société elle-même, le corps 
social considéré comme muni d'une personnalité distincte de celle de 
chacun de ses membres. C'est le corps social qui produit, qui consomme, 
en lui se perd l'activité de tous et de chacun. C'est la seconde manière 
d'envisager la richesse, c'est aussi celle de l'économie politique alle- 
mande, au moins de l'école allemande proprement dite. 

Car les universités d'outre-Rhin sont partagées en deux camps : 
l'école allemande et Técole autrichienne dont les méthodes sont com- 
plètement distinctes, au moins en théorie. 

M. Perreau insiste ici sur les difTérences entre les écoles autrichienne 
et allemande, point qu'a déjà traité plus haut M. Dubois. 

Il est temps de rapprocher ces conceptions et ces méthodes de celles 
que F. Le Play nous a enseignées. Relevons d'abord un trait commun : 
l'indépendance philosophique et religieuse. La méthode de Le Play fut 
celle de Descartes dont une pensée significative sert d'épigraphe à la 
Reforme sociale en France, Il rejetait si bien toute idée à priori que, crai- 
gnant de subir à son insu l'influence des siennes propres, il faisait con- 
trôler ses conclusions par des hommes imbus de convictions opposées 
aux siennes. Le Décalogue lui-même ne fut admis par lui que lorsque 
l'expérience de plusieurs années lui en eut découvert Texcellence. 
ft L'étude méthodique des sociétés européennes m'a appris que le bon- 
heur individuel et la prospérité publique y sont en proportion de l'é- 
nergiB et de la pureté des croyances religieuses. » {Réf, soc,, 9, 1.) Quel 



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L*ENSEIGNEMENT ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE. 21^ 

est d'après l'expérience le résumé des pratiques nécessaires? « Les 
innombrables penseurs qui, chez toutes les races, ont recommencé l'a- 
nalyse des vertus et des vices, n'ont rien eu à ajouter au Décalogue de 
Moïse, et à la sublime interprétation qu'en a donnée Jésus-Christ. » 
{Loc. cit.) 

Ce premier point acquis, quel est selon Le Play l'objet de l'économie 
sociale? Nous sommes loin des universités d'Allemagne; pour elles, c'est 
la richesse des nations. Pour Le Play, c'est la recherche de la prospé- 
rité. Quant à cette dernière, il la déAnit : « L'état d'une société qui, en 
pratiquant la loi de Dieu, conserve Tharmonie, le bien-être et la sécu- 
rité ». (Réf, soc, Vocabulaire.) A proprement parler il y a ici à la fois de 
la science et de l'art économique : l'un cherchant les lois suivant les- 
quelles la prospérité parait et disparaît, l'autre se rendant compte des 
moyens "pratiques à employer pour la faire renaître là où elle a disparu. 

Si, dans l'objet de la science économique, Le Play s'éloigne de l'école 
allemande, sa méthode au contraire se rapproche beaucoup de celle 
des hislorico-réalistes. Pour lui l'objet de nos observations doit être : 
i^ les coutumes nationales des temps de prospérité ; 2^ les institutions 
des peuples modernes libres et prospères. 

Ainsi donc, l'observation, tel est son moyen de recherches ; l'histoire 
et les pratiques moderne:^, tel est son champ d'investigation. Mais sa 
méthode n'est pas une simple copie de celle des sciences physiques et 
naturelles, il l'améliore sur deux points pour l'adapter à ce nouveau 
genre de travaux il'» ses études seront guidées par la lumière du crite* 
rinm du bien et du mal préalablement révélé par l'expérience ; 2» Le 
Play ne se contente pas d'observer lui-même,'U soumet toutes ses conclu- 
sions au contrôle des autorités sociales. 

Pour achever ce parallèle entre les principaux caractères des concep- 
^ons et des méthodes allemandes et celles de Le Play, il reste à voir le 
compte qu'il tient de l'influence du principe moral et en quoi il admet 
l'intervention économique de l'État. 

Le premier point s'est trouvé déjà développé plus haut. Quant au se- 
cond, l'on peut dire que toujours, en matière économique, Le Play répu- 
gne à l'intervention du pouvoir. Lire une page d'un de ses livres, c'est se 
convaincre de cette vérité cent fois pour une : ce ne sont que regrets de 
voir l'État envahir sans cesse le domaine de l'activité privée, c'est un 
appel incessant aux initiatives individuelles. L'intérêt particulier, tel est 
selon lui le plus puissant stimulant à la production de la richesse, et si 
parfois est commise quelque injustice dans sa répartition, c'est au devoir 
moral, à la charité, à la justice de chacun, qu'il faut faire appel pour la 
réparer, en proclamant bien haut qu'il y a là un devoir social néces- 
saire à remplir. 



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220 l'ënsfignement économique en Allemagne. 

Si de la théorie on passe à la pratique, il est facile de voir que, malgré 
toutes ses imperfections, l'organisation de l'enseignement des sciences 
politiques en Allemagne se rapproche beaucoup de celle que Le Play 
nous offre comme modèle pour renseignement supérieur au tome II de 
sa Réforme sociale. Les théories du maître sur ce point sont sufûsamment 
connues pour qu'il soit inutile de les exposer ici, nous n'insisterons donc 
que sur l'organisation allemande. 

Rationnellement l'économie politique devrait être enseignée dans des 
facultés particulières, celles des sciences sociales. Mais les universités 
d'Allemagne sont des produits historiques, elles ont été créées et modi* 
fiées selon les besoins du temps ; aussi ne faut-il pas s'étonner d'y voir 
notre science prendre place dans les facultés de philosophie. Cependant 
elle est enseignée dans des facultés spéciales à Munich et à Tubin- 
gue, et dans celles de droit à Strasbourg et à Wûrzbourg. 

Malgré cette séparation à peu près générale, l'union se maintient entre 
les sciences juridiques et les sciences économiques qui se prêtent con- 
tinuellement un mutuel appui dans leurs recherches. 

Le personnel enseignant se compose : i<> de privat-docenten, 2^ de 
professeurs extraordinaires, 2'* de professeurs ordinaires; 4^ on y ajoute 
quelquefois des professeurs honoraires ;' mais, quoique faisant partie 
de la faculté et comme tels pouvant assister et prendre part à ses déli- 
bérations, à vrai dire ils n'enseignent pas. Le recrutement de ce per* 
sonnel ne se fait pas comme chez nous par la voie du concours, à l'aide 
d'un examen officiel, épreuve sérieuse, il est vrai, trop sérieuse, car elle 
décourage ou élimine quelquefois des individualités éminentes, mais 
qui laisse en compensation se glisser des talents secondaires, et qui 
surtout, loin de stimuler au travail, pousse à la négligence l'heureux 
candidat qui l'a victorieusement subie. 

En Allemagne la liberté d'enseigner pour tous, moyennant quelques 
épreuves plus solennelles que difficiles, est un principe reconnu. La 
renommée seule se charge de votre avancement; votre talent, vos tra- 
vaux, vos recherches seuls, vous feront monter un échelon. 

Pour devenir privat-docent, c'est-à-dire, comme le mot Tindique, pour 
pouvoir enseigner, mais sans délégation officielle, il faut d'abord être 
docteur en droit, ou en philosophie, ou rerum œconomico^oliticarum, sui- 
vant l'école où vous avez étudié. Mais dans les deux premiers cas il est 
nécessaire que le sujet de votre thèse soit tiré des sciences écono- 
miques. Il en sera de même de la dissertation^ du colloquium et de la 
leçon d'essai qui forment l'examen dit d'habilitatijon. Mais, remarquons- 
le bien, le poids qui pèse le plus dans la balance au moment de cette 
épreuve, ce sont les ouvrages et les travaux publiés auparavant par le 
candidat. 



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l'enseignement économique en ALLEMAGNE. 221 

. Entre autres avantages sur le système français, celui-ci en présente un 
très appréciable, qui est d'assurer la spécialisation du futur professeur. 
Son inconvénient le plus grave, c^est d'ouvrir la porte au favoritisme ; les 
examinateurs ont toujours quelque indulgence pour leurs disciples. 

L'examen une fois subi, la Faculté ou même le Sénat de l'Université, 
présente le candidat à l'agrément du ministère qui, dans la pratique, ne 
refuse jamais sa sanction. Toutefois un refus pour raison politique ne 
serait pas sans exemple. 

La rémunération des professeurs consiste d'abord en un traitement fixe 
payé par TÉtat, et dont le quantum est débattu de gré à gré avec ses 
agents. C'est un véritable marché qui choquerait nos habitudes fran- 
çaises. Mais la majeure partie de leurs ressources est fournie par les étu- 
diants suivant leurs cours, d'après un tarif qui varie selon les provinces. 

Le désir de l'avancement et de la fortune pousse donc le maître à 
attirer par son talent le plus de disciples possible, comme ceux-ci sont 
astreints à l'assiduité par l'intérêt pécuniaire ; toutefois si les auditeurs 
sont nombreux autour des professeurs en vogue, il est aussi des Univer- 
sités où, pour maintenir un cours, il faut appliquer le vieux dicton : 
«Très faciunt coUegium ». D'ailleurs les étudiants se font toujours re- 
marquer par leur discipline et leur bonne tenue au cours . 

Celui-ci, il est vrai, n'est pas long, et ne leur laisse guère le temps de 
s'ennuyer, car il ne dépasse jamais trois quarts d'heure. 

Le désir de la brièveté se manifeste encore dans l'organisation semes- 
trielle des cours. Le semestre d'été est bien un peu sacrifié, mais l'éco- 
nomie politique y gagne d'être nettement divisée en deux parties : partie 
théorique, et partie pratique, division que Ton ne saurait maintenir 
trop rigoureusement ; et les élèves y trouvent aussi un avantage en ce 
sens qu'ils peuvent facilement changer d'Université sans avoir à craindre 
de ne pas voir en entier l'enseignement d'un professeur. Bien plus, en 
six mois, ils peuvent se rendre compte de la manière de deux maîtres. 

La sanction des études économiques diffère profondément de la nôtre ; 
an lieu d'une série d'examens échelonnés d'année en année, les Aile* 
mands ne connaissent qu'une épreuve finale. Mais alors celle-ci n'ouvre 
pas comme chez nous une ou plusieurs carrières à celui qui l'a subie 
avec succès. Le nouveau docteur devra subir des examens professionnels 
variant selon qu'il se destine à la magistrature ou à l'administration. 

Pour subir l'examen de doctorat, l'étudiant doit d'abord acquitter les 
droits d'examens, fournir son curriculum vit», avoir accompli son trien- 
nium académique, enfin jurer que sa thèse est son œuvre person- 
nelle. 

Quant aux conditions techniques de l'examen, elles varient beaucoup 
suivant les Universités. Toutefois on exige au moins une épreuve orale 



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222 i/eNSEIGNEMENT économique en ALLEMAGNE. 

et une dissertation, sauf à Heîdelberg où cette dernière est facultative. 

Quant à la sanction extra-universitaire, elle comprend d'abord le 
refereiidur-examen pour les candidats aux fonctions judiciaires et pour 
ceux aux fonctions administratives. De plus, au bout d'un certain temps 
de stage, qui varie suivant les États, les premiers passent l'examen de 
justiz-as$essor et les seconds celui de regierungs-assessor. 

Ces deux derniers ont un caractère presque exclusivement profes- 
sionnel, ils ont surtout pour but le contrôle des années de stage ; le pre- 
mier est plus technique. Il se compose d'abord d'une partie écrite : dis- 
sertation faite en six semaines sur un sujet pris par le professeur dans 
Tune des cinq branches suivantes du droit désigné par le candidat : 
droit civil, droit commercial, droit criminel, droit canonique, procédure 
civile. La partie orale comprend deux séries d'interrogations : l'une sur 
le droit, l'autre sur l'économie politique. 

Mais l'institution la plus originale des universités d'Allemagne , c'est 
sûrement les séminaires. Ce sont de petits groupes d'étudiants sous la 
direction d'un professeur habile réunis pour étudier l'économie politique 
d'une faron plus approfondie que l'on ne peut le faire au cours. Pour en 
faire partie, Tétudiant doit d'abord faire une visite au professeur dans 
laquelle il lui «xpose sa demande. Celui-ci, toujours prêt à augmenter 
le nombre des disciples fidèles et laborieux, n'a aucun souci d'introduire 
dans son séminaire un élève dont le peu de préparation ou de facilité 
rendrait la présence inutile pour lui-même et peut-être nuisible pour 
ses camarades, car il faudrait peut-être lui fournir de longues explica- 
tions déjà connues d'eux, qui feraient ainsi perdre beaucoup de temps. 

Aussi cherche-l-ilà le dissuader de sa première intention s'il s'aper- 
çoit, en rinterrogeant, que ses études antérieures ou sa dose d'intel- 
ligence ne suffisent pas. 

Ce petit cercle ne comprendra donc que des sujets susceptibles de 
donner de bons résultats. Dans la première réunion, le professeur dis- 
tribue les travaux à exécuter. Ceux-ci se font toujours par écrit ; quelques 
jours avant la séance le manuscrit est communiqué au professeur qui le 
lit et l'annote. Au jour de la réunion, il analyse lui-même le travail, ou 
le fait lire par son auteur, ou renverra s'il y a lieu à une séance ulté- 
rieure pour lire la fin. Puis la discussion s'engage entre tous les mem- 
bres du séminaire et leur maître. C'est là que ce dernier peut pénétrer 
ses disciples de ses méthodes de recherches, de ses procédés d'investi- 
gation. C'est là bien plus qu'au cours que son influence se fait sentir 
sur ses élèves, qui, souvent étrangers, emporteront ensuite dans leur 
pays l'empreinte vivante, pour ainsi dire, des idées du maître. Aussi 
M. Saint-Marc a-t-îl pu dire avec justesse que les séminaires sont « des 
foyers petits, mais intenses, de germanisation. » {Loc, cit,^ p. 103.) 

E. H. Perracd. 



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ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES 



Monsieur, 
Dans sa session générale de 1893 (séance du 9 février), la Société des 
agricalteurs de France a décidé, sur la proposition de M. Duvergier de 
fiauranne, d'ouvrir, avec le concours de la Société d'Économie sociale, 
une enquête sur la condition des ouvriers ruraux, particulièrement pen- 
dant l'hiver, et sur les industries qui pourraient les occuper. 

Une Commission spéciale, composée de membres de chacune des deux 
Sociétés, a été constituée à TelTet de procéder à l'enquête projetée, et 
nous avons l'honneur de vous demander, en son nom, de vouloir bien 
lui prêter votre précieux concours. 

Vous trouverez ci-joint, en triple exemplaire, le texte du questionnaire 
qu'elle a rédigé et dans lequel sont indiqués les divers points plus parti- 
culièrement soumis & son examen. 

Ainsi qne vous le remarquerez, la Commission, tout en étudiant d'abord 
la qnestion des industries agricoles à créer ou à faire renaître, a pensé 
que ses investigations sur ce point spécial ne pouvaient s'isoler de la 
question plus générale de la dépopulation des campagnes et de la condi- 
tion des ouvriers ruraux envisagée dans son ensemble. Il vaut assuré* 
ment la peine d'examiner dans quelles circonstances se produit ce 
regrettable mouvement de dépopulation rurale si accusé en France 
depuis un demi-siècle; si, et dans quelle mesure, il peut être ralenti; 
par quels moyens on pourrait retenir au village les émigrants chaque 
jour plus nombreux. Ceux-ci ont souvent beaucoup de peine à vivre, faute 
de travail ; parfois ils ont enduré de réelles souffrances dans le milieu 
qu'ils désertent. Déjà le socialisme leur offre ses dangereux remèdes : 
le Congrès de Marseille, tenu en septembre 1892, s'est spécialement 
occupé des paysans, et il a rédigé pour les séduire un programme habi- 
lement composé. Bien ne saurait être, dès lors, plus opportun que de 
rechercher, dans un esprit de justice et de paix, par quels moyens 
pratiques pourrait être améliorée l'existence des travailleurs des cam- 
pagnes. 

11 est donc désirable que l'enquête ne soit pas limitée soit aux travaux 
divers, soit à telle ou telle industrie domestique. Mais on ne doit pas 
non plus prétendre y faire rentrer Tensemble de l'économie rurale, ni 
tons les problèmes que soulèvent les transformations et les migrations 
de rindostrie, sous peine de perdre ses efTorts en les dispersant dans un 
cadre trop vaste. 

Les points sur. lesquels porteront le plus utilement les recherches 
paraissent donc être les suivants : 



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324 ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 



f* 



'- I. En premier lieu, jusqu'à quel point la dépopulatioa des campagnes 

?* ou l'appauvrissement de la population rurale ont-ils été constatés soit 

dans la commune, soit dans le département, soit dans la région que vous 

habitez? Quelle est la classe de la population qui en est le plus atteinte? 

Dans quelle mesure ce phénomène, s'il s'est produit, vous paraîtrait-il 

': pouvoir être imputé à la disparition d'industries agricoles s*exerç€Uit à 

'^ domicile ou à proximité du domicile pendant les mois d*hiver? Quelles 

/• sont les causes de la cessation de ces industries? Quelles sont celles qu'il 

; semblerait possible soit de faire revivre, soit d'introduire dans la localité, 

^.' dans le département ou dans la région ? 

Cette série de questions répond , vous l'aurez remarqué. Monsieur, à 
ridée première d'où est sortie l'enquête. Il arrive trop souvent, en effet, 
* qu'un travail rémunérateur manque aux ouvriers agricoles, soit que cer- 

taines industries aient cesssé de pouvoir les faire vivre, soit que certaines 
périodes de l'année amènent des chômages réguliers. 
Il y a donc à se demander, tout d'abord, si la culture proprement dite 
{. occupe suffisamment les ouvriers, ou bien, au contraire, si elle manque 

de bras. Il convient d'examiner s'il y a rareté et cherté de la main- 
d^œuvre, ou bien si le rôle de celle-ci n'a pas été réduit par l'emploi des 
machines, par certaines transformations agricoles, comme la substitu- 
tion des pâturages ou des forêts aux céréales. Enfin, il y aurait à recher- 
; cher si les travaux agricoles sont réguliers ou Intermittents, si les 

ouvriers sont occupés pendant l'hiver, ce qui a été fait ou ce qui pour- 
s rait être fait par les chefs de culture pour utiliser leurs ouvriers durant la 

morte-saison (exploitation des bois, entretien des fossés, des chemins, 
drainage des terres, transport et épandage des engrais, etc.). 
I Certains travaux agricoles, accessoires de la culture principale, ont 

pris depuis quelques années un remarquable développement. Il suffira 
( de citer le jardinage et la production des légumes, Tarboriculture, la 

> basse -cour, la fabrication du beurre et du fromage. Pourrait-on les 

développer encore ou les introduire là où ils sont inconnus ? Procure- 
raient-ils î&s moyens d'améliorer la situation des ouvriers agricoles? 

De même les industries qui peuvent transformer sur place les pro- 
duits du sol, ou même certaines industries étrangères à l'agriculture ne 
pourraient-elles pas être introduites, reprises ou développées ? Il y aurait 
à examiner s'il n'en existait pas autrefois, pourquoi elles ont disparu, 
comment elles pourraient être restaurées. Il suffira de citer, à titre 
d'exemple, les travaux des industries extractives et textiles qui ont été 
parfois associés à ceux de l'agriculture. Cette alliance serait-elle encore 
possible? Des découvertes techniques, vers lesquelles on semble s'ache- 
miner, comme le transport et la distribution 'de la force motrice, per- 
mettraient-elles une certaine décentralisation de l'industrie? Les 



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ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 225 

familles rurales ne pourraient-elles trouver un utile supplément de res- 
sources dans certains travaux domestiques : vannerie» corderie, ganterie, 
confection de dentelles, quincaillerie, serrurerie, boissellerie, menuiserie, 
fabrication de meubles communs, etc., etc. 

Il y aurait à envisager si, comme on l'objecte parfois, l'introduction 
ou le développement do ces travaux dans les campagnes pourrait avoir un 
résultat contraire à celui que nous poursuivons, en préparant les jeunes 
générations à l'émigration vers les agglomérations urbaines, par l'habi- 
tude qui leur aurait été donnée du travail industriel au village même, 
n faudrait examiner encore dans quelle mesure les diverses industries 
rurales seraient favorisées par le développement du crédit agricole et 
populaire, par la constitution de sociétés coopératives de production et 
de consommation. 11 existe depuis longtemps, et en bien des pays, des 
associations pour la fabrication du beurre et du fromage. Une petite 
société coopérative pour la fabrication des paniers a été fondée, il y a 
cinq ans, dans le département de l'Indre et réussit. 

n conviendrait enfin de rechercher si les syndicats agricoles, interve- 
nant pour faciliter non seulement la production à bon marché et plus 
abondante, mais encore le groupement et Técoulement des produits, ne 
pourraient pas ainsi contribuer efficacement à développer le travail dans 
les campagnes. 

II. — En second lieUj on pourrait utilement rattacher à cette partie 
spéciale de l'enquête une étude plus étendue et plus complète de la con- 
dition des populations rurales. Vous trouverez dans le questionnaire ci- 
joint une série de questions se rapportant à cet ordre d'idées. Nous nous 
contenterons de les éclairer ici par quelques indications générales. 

A ce point de vue, il ne sufArait plus de se borner à constater, d'une 
manière générale, le fait de la dépopulation ou de la misère dans votre 
commune, ni d'examiner dans quelle mesure cette dépopulation ou cette 
misère s*explique par «la disparition de certaines industries agricoles. 
Le cadre des recherches à effectuer devrait être 'notablement élargi. 

II importerait tout d'abord de savoir quel est, dans votre commune, 
dans votre département ou dans votre région, le mouvement de la popu* 
lation ouvrière (domestiques de ferme et journaliers), en y comprenant 
les familles rurales cultivant sans le secours permanent de bras étran- 
gers, n y aurait lieu de déterminer si cette population est en voie de 
croissance ou de décroissance, et pour quelles raisons, notamment si la 
dimination tient à un ralentissement de la natalité, à une augmentation 
de la mortalité, ou à un exode vers les villes, ou au service militaire, ou 
à cesdiverses causes réunies, ou & d'autres encore, et dans quelle mesure. 
Une aatre série de questions se rapporte à la condition des ouvriers 
agricoles. 



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226 ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 

Quel est leur salaire moyen ? leur gain annuel moyen ? 

Quel est leur genre de vie, alimentation? logement? habillement? 
Sont-ils, ou non, atteints par Talcoolisme ? 

Dans ces dernières années, Jeur situation, envisagée d'ensemble, s'est- 
elle améliorée ou a-t-elie empiré? Y a-t-il beaucoup d'ouvriers ruraux 
qui soient en même temps petits propriétaires ? Dans l'ensemble, quelle 
est la proportion de la petite propriété ? Tend-elle à s'accroître ou à 
diminuer ? 

La misère gagne-t-elle ou perd-elle du terrain dans la population 
rurale ? Celle-ci, en général, se montre-t-elle satisfaite ou mécontente 
de son sort? 

Tels sont les principaux points qu'il y aurait à étudier, sous ce rap- 
port. 

Mais le bien-être ne dépend pas seulement du travail que Ton trouve, 
des salaires que Ton gagne : il résulte, dans une large mesure, du mode 
d'existence, de tout ce qui permet de vivre à bon marché, de tout ce 
qui donne la sécurité et la paix. On ne saurait négliger cet aspect de 
la question, si Pou veut sérieusement améliorer la condition des ou- 
vriers ruraux. 

Les sociétés coopératives de consommation abaissent le coût de la vie 
et favorisent la constitution de l'épargne. Sont-elles usitées dans les 
campagnes ? Dans quelle mesure les syndicats peuvent-ils, à votre avis, 
en propager l'usage et rendre eux-mêmes des services analogues ? Les 
prix imposés par les détaillants aux consommateurs ruraux ne sont-ils 
pas exagérés ? 

Il est un autre intermédiaire qui souvent se fait payer trop cher des 
services que Ton ne peut refuser : c'est l'État avec l'impôt. Il y aurait à 
examiner si les charges fiscales qui pèsent sur l'ouvrier rural, — no- 
tamment les droits de succession, et plus spécialement les frais des 
partages, — n'atteignent pas un taux excessif. 

Les journaliers des campagnes, qui perdent tout moyen d'existence en 
cas de maladie, trouveraient sans doute une grande sécurité dans une 
bonne organisation de l'assistance. Ne manquet-elle pas le plus sou- 
vent ? Certains syndicats offrent, il est vrai, des secours médicaux aux 
ouvriers agricoles qu'ils cherchent à grouper. Dans plusieurs départe- 
ment de l'Est et du Centre de la France, les Conseils généraux subven- 
Uonnent des médecins cantonaux qui soignent gratuitement les indi- 
gents. Enûn, un projet de loi récemment voté par la Chambre vient de 
prescrire, en principe, pour chaque commune, l'organisation d'un* 
bureau dC assistance pour venir en aide aux malades. Dans quelle mesure 
ces diverses dispositions Vous semblent-elles pratiques et efficaces? 
Quel secours pourrait-on attendre de l'initiative de la charité privée, et 



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.ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 227 

<nielles ressources offrirait- elle» surtout si sa liberté était pleinement 
respectée? Voilà une nourelle série de questions dont la solution impor- 
terait beaucoup au bien*étre de la population rurale. 

Enfin; les familles des paysans acquerraient sans doute une plus 
grande statibilité, s'attacheraient plus fermement au sol, s'il leur était 
plus facile de conserver, de transmettre leur foyer et leur petit domaine. 
n faudrait examiner, à cet égard, si notre législation successorale leur 
laisse assez de liberté, soit pour la fixation de la quotité disponible, 
soit au point de vue des partages et de Ja composition des lots succès^ 
soraux. On pourrait encore, dans cet ordre d'idées, étudier les mesures 
prises à l'étranger (homestead aux États-Unis, hoferoUe en Allemagne) 
pour faciliter aux paysans la transmission intégrale de leur petit do- 
maine et pour leur permettre, sous certaines garanties de publicité pro- 
tégeant les tiers, de le rendre insaisissable et inaliénable comme les 
biens dotaux des femmes françaises. 

Tel est le cadre dans lequel paraissent pouvoir se ranger la plupart 
des observations qui se rapportent à la condition des ouvriers ruraux. 
Ce programme suffit pour faire comprendre la portée de Fenquête entre- 
prise par la Société des Agriculteurs de France et par la Société d* Économie 
sociale. La question dont elle provoque Tétude intéresse notre patrio- 
tisme, car de sa solution dépend, dans une large mesure, lavenir de la 
population nationale. Elle préoccupe justement tous les amis de la paix 
sociale, les ouvriers trouvant dans le milieu rural des éléments de 
dignité, de bonheur, de salubrité physique et morale qu'ils ont moins 
de chance de rencontrer dans les villes. Enfin, elle ne saurait être indif* 
férente à aucun homme de cœur, puisque, dans la crise qui fait aujour- 
d'hui déserter les campagnes, il y a certainement de graves souffrances 
à soulager. 

C'est donc avec une pleine confiance, Monsieur, que nous venons faire 
appel à votre concours pour mener à bien la vaste et importante enquête 
que nous ouvrons aujourd'hui. Sans exclure l'exposé des considérations 
générales qui peuvent se dégager de vos observations, nous nous permet- 
trons d'insister auprès de vous pour obtenir surtout des renseignements 
aossi précis que possible sur les faits sociaux dont vous êtes témoin et 
sur la situation des populations au milieu desquelles vous vivez. Nous 
vous serons très reconnaissants de compléter et d'éclairer, pour ainsï 
dire, ces renseignements, toutes les fois que vous serez en mesure de le 
faire, par des comparaisons avec les phénomènes de même ordre que 
vous aurez observés soit dans d'autres régions de la France, soit à 
rélranger. 

Enfin, tout en désirant que vous puissiez répondre à tous les paragraphes 
du questionnaire ci-joint, nous vous demandei*ons de ne pas vous laisser 



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228 ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 

arrêter par la difficulté que vous éprouveriez à élucider certains points et dl 
ne pas vous abstenir y pour ce motifs de recueillir et de nous transmettre les 
informations et les documents que vous pourriez posséder sur d'autres, 

La Commission chargée de diriger cette enquête aura à effectuer un 
travail de dépouillement long et compliqué. Elle a donc dû assigner à 
renvoi des réponses un délai relativement assez court, dont elle a fixé le 
terme au !•' octobre prochain. Nous espérons qu'il vous suffira de ce 
temps pour préparer et envoyer vos réponses, et nous vous remercions 
d'avance du nouveau témoignage que vous aurez ainsi donné de votre 
dévouement aux intérêts agricoles et à la cause de la paix sociale. 

Recevez, Monsieur, les assurances de notre considération très distin- 
guée. 

Le Président Le Présiden t 

des Agriculteurs de France^ de la Société d'Economie sociale» 

E. DE DÂMPnsRRE. Welche. 

P. 'S. — Les réponses doivent être envoyées au Secrétariat des Agriculteurs 
de France, 8, rue d'Athènes. 



QUESTIONNAIRE 

N.B. — Le présent questionnaire doit être considéré comme un simple 
cadre. Il n'est pas indispensable de répondre à toutes ses parties, ni 
même à toutes les questions d'une partie. On peut, d'autre part, y faire 
rentrer toutes les considérations et informations se rattachant au sujet 
propre de l'enquête. 

1 

1. S* est 'il produit un mouvement de dépopulation dans : — votre corn» 
mune? — votre département? — votre région? 

Quelle en est la mesure? 

Atteint-il surtout la population rurale ouvrière (^domestiques de ferme^ 
journaliers, métayers et même petits propriétaires, cultivant sans le secours 
permanent de bras étrangers)? 

2. y a-t'il insuffisance ou surabondance, cherté on avilissement de la main-- 
d'œuvre? Dans quelle proportion ? 

3. Dans quelle mesure la dépopulation ou la misère des campagnes peut- 
elle être imputée : 

Soit à la baisse des pi*ix des produits agricoles; 

Soit à la diminution du travail, et, en particulier, à la disparition d'indus- 
tries agricoles ou domestiques, ayant autrefois procuré aux ouvriers agricoles 
un supplément de salaires pendant l'hiver? 

Quelles étaient ces industries? Quelles sont les causes de leur disparition?- 



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ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 229 

4. L'introduction des machines agricoles, la substitution des pâturages ou 
de la fm*ét aux terres en culture ont-elles contribué aux souffrances des 
ouvriers agricoles et déterminé leur émigration? Dans quelle mesure? 

5. Les travaux agricoles sont-ils réguliers ou intermittents? Quelle est la 
durée du chômage d'hiver? 

6. Indiquer ce qui a été fait ou pourrait être fait par les chefs de culture 
pour employer les ouvriers à des travaux agricoles pendant la morte-saison. 

Pourrait-on développer les cultures ou industries agricoles accessoires? 

7. Quelles sont les industries domestiques, étrangères à ragriculture, que 
Von pourrait développer ou faire revivre dans la région : — Industries 
extractives? — Industries textiles? — Vannerie, corderie? — Quincaillerie ^ 
serrurerie? — Boissellerie, menuiserie, fabrication de meubles communs? — 
Ganterie, confection de dentelles, broderie, lingerie, tricot, passementerie? 

— Tressage de la paille, etc., etc., etc.? 

8. Serait'il à craindre que Vexercice de ces industries etît pour résultat 
final de détourner les ouvriers du travail agricole et de préparer leur exode 
vers rindustrie et vers la ville? 

9. La diffusion du ci^édit agricole et populaire, la création de sociétés coo- 
pératives de production et de consommation pourraient-elles favoriser le 
développement des industries domestiques rurales? 

II 

10. En dehors des causes spéciales indiquées sous les'numéi^os 3 e<4, quelles 
sont celles qui ont pu contribuer, dans votre commune, dans votre départe- 
ment ou dans votre région, soit à la dépopulation, soit à la misère des 
campagnes : — diminution des naissances? — augmentation de la mortalité? 

— exode vers les villes, etc., etc. ? 

11. Quelle est la proportion des ouvriers ruraux qui sont, en même temps, 
petits propriétaires ? 

12. Quelle est la condition des ouvriers agricoles? Quel est leur salaire 
moyen ? leur gain annuel moyen ? 

13. Quel est le genre de vie des ouvriers agricoles : 
a) au point de vue de Valimentation ? 

14. b) au point de vue de C alcoolisme? 

1 5. c) au point de vue du logement ? 

16. d) aupoint devuedePhabillement? 

17. Quel est r écart entre les prix du gros et les prix du détail des diverses 
denrées de première nécessité ? 

18. Fournir les mêmes renseignements sur les questions 12 à 17, eti se 
reportant à dix ou vingt ans en arrière. 

19. Y at-il, dans les communes rurales de la région, des bureaux de 



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230 ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 

bienfaisance, des hospices, des dispensaires y une assistance médicale, des'se- 
cours à doimeile? 

20. )' a-i-il des sociétés de secours mutuels? 

2i. 1' a-t'il des sociétés coopératives? Ont-elles contribué à abaisser lecotU 
de la vie cl favorisé la constitution de V épargne? 

22. Y (ht il des syndicats agricoles? Propagènt-ils la coopération? S'occu- 
peni'ils eux-mêmes de mutualité, de crédit agricole ? 

23. Y (l't'il des biens communanx dans la région ? Indiquer leur impor^ 
tance, le mode de jouissance, leur utilité pour la population. 

24. Quelles sont, à votre avis, les causes du bien-être ou des souffrances des 
populations nirales de votre région? 

25. Quelle est Vinfluenee des charges fiscales, et en particulier des droits de 
succession, sur la condition de V ouvrier rural? 

26. Quels seraient, à votre avvi, les remèdes aux souffrances des popula- 
tiom rurales? Que pensez-vous, à ce point de vue, de Vorganisaiion de Vas- 
sistance médicale dans les campagnes ? 

27. î)i r efficacité de la chanté privée ? des entraves que lui impose la 
législation actuelle? des effets que pourrait avoir une législation plus libérale? 

28. Qwiles seraient les réformes fiscales qui vous paraîtraient les plus 
urgentes dans Vintérêt des populations rurales ? 

29. La législation successorale comporte-t-elle, à votre avis, quelque réforme : 
par exemple, au point de vue de la transmission intégrale des petits domaines, 
de la fixation de la quotité disponible, des procédés de partages et de la com- 
position des lots ? 

30. Y aurait-il lieu d'introduire dans notre législation des mesures propres 
à faciliter aux petits propriétaires la conseiTation de leur domaine, en leur 
permettant, sous certaines garanties de publicité protégeant les tiers, de le 
rendre insaisissable et inaliénable comme les biens dotaux des femmes 
françaises ? 

31. Quelles seiment, en dehors des diverses questions énumérées ci-dessus, 
les mesures dont V adoption vous paraîtrait désirable dans Vintérêt des popu- 
lations rurales? 

III 

32. Comparaison avec les pays étrangei'S. 

(Communiquer, analyser ou discuter les renseignements et documents 
sur les questions ci-dessus, en ce qui concerne les pays éti*angers.) 



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MÉLANGES ET NOTICES 



UNE ENTREPRISE HÉROÏQUE. — En ce moment, amis lec- 
teurs, où vous parlez de voyages et où vous êtes impatients d'aller 
respirer Tair pur de l'Océan ou des montagnes, je vous demande de 
songer à quelqu'un qui, lui aussi, veut voyager et est impatient de partir. 
U ne compte chercher à travers le vaste monde ni les beautés de la na- 
ture, ni celles dont l'art a enrichi nos vieux pays. Il est attiré par la 
souffrance humaine dans ce qu'elle a de plus poignant. C'est chez les 
lépreux qu'il a décidé de se rendre, afin de lutter contre leur mal avec 
son dévouement de prêtre et sa science de médecin. 

Il ne faut pas croire que la lèpre ne soit plus qu'un soruvenir historique, 
une matière à développements plus ou moins dramatiques, pour litté- 
rateurs. Elle torture encore des centaines de mille d'existences contem- 
poraines. Peut-être, en examinant bien, en trouverait-on parmi nous 
quelques formes atténuées. Mais, en Laponie et en Sibérie^ en Russie et 
en Turquie, dans les Indes surtout, au Japon et aux îles Sandwich, elle a 
gardé toute son horreur, défigurant les corps et les décomposant par 
morceaux, comme des cadavres à demi desséchés qui marcheraient et 
joueraient, avec une obstination lugubre, la comédie de la vie, de l'a- 
mour. Pour savoir ce qu'elle fait de ceux qu'elle a touchés, lisez les récits 
de Miss Kate Marsden (1), qui vient de visiter, avec un courage admirable, 
les lépreux de Sibérie. Rappelez-vous l'histoire du P. Damien s'enfer- 
mant avec ces pestiférés dans l'une des îles Sandwich et, en 1889, mou- 
rant de leur mal après les avoir servis douze ans. Essayez de savoir ce 
que voient les religieuses qui sont en contact avec quelques-uns de ces 
misérables. Oh ! comme il faudrait bénir la science humaine si elle trou- 
vait un moyen de soulager ces lamentables patients et en même temps 
ceux qui leur apportent des soins héroïques ! 

Voilà l'idée au service de laquelle nn bénédictin de France entreprend 
joyeusement de donner ses forces et sa vie. Fils de médecin, avant de 
revêtir l'habit de moine, il avait pris le titre de docteur à la Faculté de 
Paris (2). Il connaît et pratique les méthodes de Pasteur, qui l'admire et 
réclame pour lui tous les concours. Qui sait si, dans les voies nouvelles 
ouvertes par notre grand physiologiste, on ne trouvera pas le remède qui 
guérira l'antique fléau? En tout cas l'expérience vaut la peine d'être 
tentée. Dom Sauton trouve tout naturel de s'en charger. Un médecin qui 

(1) L^a Yxt contemporaine ^ l»»" juin. 1893. Un voyage héroïquo, par Mme Marie 
I>i^nsart, 

(2) Et il le prend encore. Voici son adresse : Le docteur Sautôn, 23, rue des 
Fossés^ Saint- Jacques i Paris, 



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232 MÉLANGES ET NOTICES. 

doit se faire une situation dans le monde ou qui est marié peut-il s'ex- 
poser au contact de la lèpre ? Pour un religieux, cela lui paraît très 
simple. Avec la tranquille fermeté des doux et des modestes, avec la joie 
incomparable de ceux qui se vouent à quelque idée très haute, il prépare 
deux grands voyages d'études ; le premier en Norvège, en Laponie, au 
Cap-Nord, en Finlande, en Turquie, en Asie Mineure et en Grèce; le 
second aux îles Sandwich et au Japon. Il se fera accompagner par son 
frère, aujourd'hui vicaire à Nogent-le-Rotrou, qui servira d'ingénieur, 
Rome et ses supérieurs l'encouragent. Le gouvernement français le 
charge officiellement d'une mission scientifique. Mais les fonds qu'exi- 
gent de pareilles recherches, nécessitant un outillage perfectionné, doi- 
vent être fournis par l'initiative privée. Souhaitons qu'ils permettent à 
l'impatient voyageur de partir immédiatement. Ils ne sauraient man- 
quer dans ce pays où tant de généreux donateurs s'arrêtent souvent à 
des emplois bien moins utiles de leurs libéralités. J'aime à penser qu'il 
suffit de faire connaître une telle entreprise pour qu'elle soit puissam- 
ment et rapidement aidée. 

Faut-il prévoir des objections? Faut-il répondre à l'ordinaire égoïsme 
qui se désintéresse de tout ce qui ne le touche pas directement? Ce serait 
en vérité bien peu humain et encore moins chrétien de refuser sa sym- 
pathie active à qui combat l'un des plus terribles fléaux dont souffrent 
nos semblables. Si l'on veut réserver toute sa générosité pour les misères 
les plus proches, c'est un bien mauvais calcul que fait cette charité 
rétrécie. Il n'y a pire économie que celle du cœur. Le dévouement est 
contagieux, et nos pauvres de France n'en seront que mieux assistés, 
mieux aimés, si plus de pitié large pénètre les âmes. Puis tout se tient 
dans l'œuvre scientifique. En physiologie comme en psychologie, les cas 
morbides éclairent parfois le jeu de la vie normale. Qui sait si les décou- 
vertes qui peuvent se faire en étudiant les lépreux ne serviront pas à 
bien d'autres? Enfin est-il besoin de montrer à des patriotes combien le 
succès d'une pareille œuvre serait glorieux pour notre pays, aux croyants 
combien elle ferait éclater la vertu de cette Église et de ces ordres reli- 
gieux qui calomniés, persécutés, appauvris par des confiscations injustes, 
se défendent surtout en multipliant leurs bienfaits? 

Les lépreux béniront l'apôtre de la foi et de la science qui leur vient 
de la terre de France. Mais ce n'est pas pour eux seulement qu'il est un 
bienfaiteur. C'est pour tous ceux q^e relèvera et réconfortera le spectacle 
de cet héroïsme, pour tous ceux qui sentiront, à la pensée de ces misères, 
se raviver en eux le sens de la pitié. Que sont, auprès de pareilles réa- 
lités, nos petites querelles, nos haines mesquines, nos malheurs artifi- 
ciels, tout ce qui gaspille si tristement les ressources et le bonheur de 
l'humanité ? C'est un exemple salutaire que l'alliance, dans cette entre- 



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LES CONSÉQUENCES DE LA LÉGISLATION INDUSTRIELLE EN ALLEMAGNE. 233 

prise admirable, des deux plus grandes forces dont nous puissions dis- 
poser, de celles dont dénre tout vrai progrès, de la science et de la 

charité. 

J. Angot des Rotours. 

LES CONSÉQUENCES DE LA LÉGISLATION INDUSTRIELLE 
EN ALLEMAGNE. — Dans une réunion de TAssociation centrale des 
industriels Allemands, il a été constaté que les lois d'ordre social pro- 
mulguées jusqu'ici n'avaient pas eu d'effet bienfaisant sur les disposi- 
tions des ouvriers. On en trouve la confirmation dans l'agitation et la 
fermentation qui continuent à régner dans certaines branches et qui se 
terminent par des grèves. Le secrétaire général de l'Association a 
rendu compte d'une enquête qui avait été faite sur les effets de la nou- 
velle législation, concernant les exercices de l'industrie. 

Parlant du repos du dimanche, M. Buck a fait remarquer que les pres- 
criptions y relatives n'entreront en vigueur qu'après un décret impérial 
qui n'a pas encore été promulgué. Cependant, dès à présent, des fabri- 
cants expriment des craintes sur les difficultés qui résulteront, pour 
eux, d'une application trop stricte lorsqu'il s'agira de réparations qui 
s'étendront sur plusieurs dimanches. 

Pour les ouvrières âgées de plus de 16 ans, la journée de 11 heures a 
été interdite, mais le samedi le travail doit cesser à 5 heures et demie, 
ce qui réduit à 9 heures et demie ou 10 heures la durée du travail le 
samedi. Il en est résulté dans l'industrie textile que l'ouvrier adulte ne 
peut travailler plus longtemps, ce qui a amené une perte pour lui en 
même temps qu'une entrave pour le chef d'industrie. 

Dans les circonstances ordinaires, il est devenu impossible de faire 
faire les heures supplémentaires. Une fabrique constate qu'elle avait 
l'habitude de payer 2,5 %, tout au plus, pour les heures supplémentaires, 
ce qui représentait une augmentation de salaire de 54 marcks par an. 
Les ouvriers se plaignent amèrement de la limitation qui leur a été 
imposée. Un grand industriel du Rhin, connu par la façon humaine 
dont il traitait ses ouvriers, a été prié par ceux-ci d'adresser une pétition 
au Parlement. 

La filature et le tissage supportent avec peine les difficultés que la 
rigidité du texte de la loi leur impose. Les plus durement atteintes ce sont 
les industries de saisons qui travaillent principalement pour l'exporta- 
tion. On est soumis là à des fluctuations constantes; les ordres donnés 
par l'étranger qui demandent à être exécutés rapidement et la nécessité 
de s'en tenir aux prescriptions de^la loi créent des obstacles insurmon- 
tables. Il est vrai que, dans les cas exceptionnels, l'autorité locale a le 
droit d'étendre à 13 heures la durée du travail pour deux semaines et 
pas plus de quarante jours par an. 

La Réf. Soc, 46 juillet 1893. 3« Sér., t. VI (l. XXVI col.). 16. 



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234 MÉLANGES ET NOTICES. 

Le rè^^^ement d'administration qui a été élaboré en PrusSe, concernant 
la prolongation de la journée, est très défavorable. Ony prescrR de ne 
pas accorder cette faculté à des fabricants isolés d'une branche donnée 
si leurs concurrents peuvent s'en passer. C'est tenir trop peu de 
compte des besoins individuels et c'est viser à une sorte de répartition 
uniforme des commandes entre toutes les fabriques de la même branche. 
A lire le texte de l'arrêté ministériel on s'aperçoit qu'il est l'œuvre de 
la démocratie. Celle-ci paraît s'inspirer de l'idée qu'elle fait d'autant 
plus de bien aux ouvriers qu'elle prépare plus de difficultés aux chefs 
d'industrie. 

M. Buck cite le cas d'une fabrique dans laquelle des dégâts avaient 
été causés à la toiture par un orage, en même temps qu'une machine 
avait besoin de réparations. La réfection du dommage exigea un chômage 
de trois jours pour la fabrique, qui emploie 700 ouvriers et ouvrières. 
Afin de permettre au personnel de regagner le salaire perdu par le 
chômage et de se mettre en mesure d'exécuter les commandes reçues, le 
chef d'industrie demanda la permission de faire travailler une heure de 
plus pendent 33 jours. Les autorités locales ne sont compétentes que 
lorsqu'il s'agit de 28 jours au maximum ; hors de là il faut s'adresser au 
chancelier de l'empire. Il s'écoula un mois jusqu'à ce qu'un inspecteur 
de fabrique se présentât sur les lieux, et, afin d'éviter le recours au 
ehancelier, il recommanda de travailler une heure et demie de plus, 
pendant vingt jours, ce qui ne convenait pas aux ouvriers demeurant à 
une grande distance de l'usine, et de plus, le retard mis à la visite de 
Finspecteur avait fait perdre le bénéfice des longues journées d'été. 

L'industrie du sucre et les ouvrières qu'elle emploie se plaignent éga- 
lement de l'arrêté ministériel qui interdit le travail des femmes, pour 
servir les machines qui lavent les betteraves. C'est leur enlever une 
source de profit qui vient augmenter les ressources du ménage en hiver. 
De même, il est interdit d'employer les femmes dans les parties de la 
fïibrique où la chaleur est considérable. Précédemment on avait recours 
aux femmes pour laver le sol et enlever les matières gluantes qui ris- 
quent de faire glisser les ouvriers. 

L'industrie du papier se plaint aussi. C'est le même cas pour l'industrie 
du caoutchouc, pour la reliure, et même pour l'industrie métallurgique. 
Le rapport de M. Buck constate qu'un grand nombre de femmes ont 
dû être congédiées. 

Les enfants au-dessous de 13 ans ne doivent plus être employés. Au- 
dessus de d3 ans seulement, lorsqu'ils n'ont plus besoin d'aller à l'école, 
et encore n'est-ce que pour 6 heures par jour. L'emploi des enfants 
dans la grande industrie a donc cessé pour ainsi dire. 
L'association des filatures saxonnes occupe 8,806 ouvriers adultes et 



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LES ÉCOLES MÉNAGÈRES EN BELGIQLE. 238 

ê7 enfants ; elle n'accepte plus d'enfants dans ses ateliers, et ces 87 n'ont 
été conservés que sur la demande instante des parents. 

Les familles d'ouvriers cherchent aujourd'hui à placer leurs enfants 
dans la petite industrie, où le travail est beaucoup plus dur, et n'est pas 
encore réglementé. 

Les adolescents au-dessus de 14 ans peuvent travailler 10 heures par 
jour, mais le législateur a imposé des intervalles de repos qui ont pour 
conséquence d'obliger au chômage quelques ateliers tout entiers, lors- 
qu'il s'agit d'ouvriers adultes aidés par des adolescents, ou bien l'ouvrier 
adulte doit chercher à se tirer d'affaire tout seul. On voit actuellement 
se développer la tendance à se passer des ouvriers adolescents, et, 
malgré le renchérissement de (la production, à n'occuper que des 
ouvriers au-dessus de 16 ans. Une conséquence indirecte, c'est la diffi- 
culté de former des ouvriers habiles, ceux qui entrent après 16 ans ne 
parvenant plus à acquérir l'agilité des doigts nécessaire. 

La législation philanthropique aboutit à exclure les jeunes ouvriers 
des usines métallurgiques. Jusqu'ici le père cherchait à faire entrer son 
fils dans l'atelier, à côté de lui, sous sa surveillance, et il ne pouvait y 
avoir de meilleur apprentissage. Cela devient impossible aujourd'hui. Le 
jeune ouvrier gagne de 1 marck à 4 marck 50 par jour, 50 usines de la 
province du Rhin employaient, avant le 1*' juillet 1892, 2,169 jeunes 
ouvriers, dont le salaire annuel représentait 813,400 marcks ; c'est là un 
gain qui a disparu pour les familles. Les familles assiègent les bureaux 
des directeurs pour qu'on continue à donner du travail aux jeunes gens, 
mais la loi s'y oppose. 

Nous croyons inutile de poursuivre davantage l'examen pour d'autres 
branches. 

Quelle est l'attitude des ouvriers en face de la législation protectrice? 
Ceux qui sont tombés dans les mains des meneurs socialistes trouvent 
toutes ces mesures insuffisantes, et demandent qu'on aille encore plus 
loin ; mais la majorité se plaint amèrement des entraves qui sont mises 
à leur travail, et qui aboutissent à une réduction de leur gain. 

Les patrons, de leur côté, se plaignent des conditions plus difficiles et 
plus onéreuses dans lesquelles ils doivent produire. 

Arthur Raffalovich, 

liES ÉCOLES MÉNAGÈRES EN BELGIQUE. — La Société de la 
Vieille -Montagne, qui n'a cessé depuis son origine de s'inspirer des doc- 
trines de Le Play, a pris, il y a quelques années, une initiative dont les 
résultats sont déjà très intéressants à constater. 

Les directeurs-ingénieurs de cette compagnie ne se désintéressent pas, 
comme cela arrive trop souvent dans d'autres sociétés, de la partie morale 



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t 



236 MÉLANGES ET NOTICES. 

de leur tâche. Ils connaissent l'existence ouvrière dans ses moindres 
détails et la patronnent dans le meilleur sens du root. 

C'est au directeur d'une des plus importantes usines de la Vieille- 
Montagne que revient, croyons-nous, l'honneur d'avoir créé en Belgique, 
sinon la première, au moins une des premières écoles ménagères. 

Il avait constaté que les femmes d'ouvriers étaient généralement igno- 
rantes de la conduite d'un ménage, surtout des principes de la cuisine 
et du blanchissage. Il commença par approprier, aux frais de la Société, 
dans l'école de Hollogne-aux-Pierres un local que la commune voulut 
bien prêter pour l'expérience. La contenance de ce local fut exactement 
celle dont les ouvriers ont la disposition dans leurs maisons, pour faire 
la cuisine et le ménage. On eut soin de meubler ce local exclusivement 
avec les ustensiles culinaires dont se servent les ouvriers belges qui 
reçoivent un salaire moyen. L'installation complète payée par la Vieille- 
Montagne ne coûta pas plus de 300 francs. 

Encouragée par une subvention que fournit également la Vieille -Mon- 
tagne, rinstitjitrice de la commune fit venir dans ce local les jeunes filles 
de douze à quatorze ans par petits groupes de cinq à six, et à chacun de 
ses groupes elle donnait par semaine deux leçons d'une heure. (Les jours 
choisis étaient généralement le mercredi et le samedi pendant lesquels 
il n'y a pas classe dans les écoles belges.) 

La progression des études ménagères fut la suivante : on commença 
par apprendre les choses les plus simples et les plus usuelles : d'abord 
la préparation du café, boisson principale de l'ouvrier belge (il en prend 
à tous ses repas). L'enseignement consistait sur ce point à donner le tour 
de main nécessaire pour obtenir le meilleur rendement avec un poids 
donné de café. Après l'art de bien préparer le café vint celui de bien 
cuire les pommes de terre. On apprenait, par exemple, à saler l'eau avant 
de mettre les pommes de terre dans la marmite, au lieu de saler après 
cuisson. L'eau salée supportant une température d'ébullition plus élevée, 
la cuisson de la pomme de terre est ainsi plus complète. Les jeunes filles 
apprenaient en outre à cuire les pommes de terre avec le lard ; à les 
mélanger avec des choux pour varier l'ordinaire si modeste de l'ouvrier. 

On leur apprenait aussi la préparation du bouillon. L'ouvrier ne 
savait pas autrefois ce que c'était que le bouillon. (Il ne mangeait guère de 
la viande qu'une fois par an et on la faisait griller.) On enseigne à l'école 
ménagère comment, avec des débris de viande achetés à bo^p compte, on 
peut faire un bon bouillon et un bon navarin. 

Autrefois l'ouvrier belge ne connaissait pas l'art des conserves en 
dehors du petit salé ou du lard fumé. On apprend aux ménagères com- 
ment on peut faire des conserves avec du foie de porc ; comment on peut 
obtenir des conserves de légumes, surtout d'oseille. (Ils ont tous un 



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LES ÉCOLES MÉNAGÈRES EN BELGIQUE. 237 

petit jardin où ils peuvent cultiver des légumes de conserves : oseille, 
épinards, etc.) 

Après la cuisine, la lessive : on leur enseigne Tart de faire la lessive à ,^ 

la main et à la machine. La machine est élémentaire mais suffisante, J 

elle se compose d^un demi-tonneau à pétrole et d'un agitateur vertical j 

actionné par un levier. Elle ne coûte pas plus de cinq francs toute .* 

montée. Or le blanchissage est un élément très important du budget 
ouvrier; le vêtement des bouilleurs, pour prendre un exemple, doit ' 

être lavé tous les jours. Z 

Enfin le repassage. On apprend aux jeunes filles à repasser sur une \ 

planche sur laquelle est cloué un morceau de couverture de lit. On repas- 
sait autrefois sur une table de.bois généralement raboteuse et par suite on • '] 
repassait fort mal et fort péniblement. 

Les résultats obtenus ont dépassé toutes les espérances, le nombre ' « 

des élèves a crû considérablement; la commune a dû tripler le local ; } 

non seulement toutes les élèves de l'école demandent à bénéficier de cet 
enseignement pratique, mais on le donne aussi à des jeunes filles de 
22 à 24 ans venant du dehors où est une école d'adultes pour les filles. 

On comprend cette vogue quand on sait que les jeunes ménagères éle- 
vées à cette école sont arrivées dans plusieurs familles, tout en amélio- 
rant l'ordinaire, à réaliser sur les dépenses antérieures du budget des 
économies de quatre à cinq francs par semaine. 

Ce résultat n*a pas besoin de commentaires; aujourd'hui presque 
toutes les usines de la Vieille-Montagne bénéficient d'un enseignement 
de ce genre. L'exemple a rayonné sur plusieurs points de la Belgique et 
partout les résultats sont ceux qui ont été constatés à Hollogne-aux- 
Pierres. 



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UNIONS DE LA PAIX SOCIALE 

PRÉSENTATIONS ET CORRESPONDANCE 



PRÉSENTATIONS. — Les personnes dont les noms suivent ont été 
admises comme membres titulaires, ou comme associées, et inscrites du 
n** 5218 au n" 5228. Les noms des membres de la Société d'Economie 
sociale sont désignés par un astérisque. 

Finistère. — Carof (Auguste), industriel à Ploudalmezeau, prés, par 
MM. Le Jeune et Salmon. 

Gironde. — Biihan (Eugène), membre de la Chambre de commerce, 
rue Ferrère, 40, à Bordeaux, prés, par MM. Cheysson et G. David. 

Landes. — Gieurc (l'abbé), chanoine honoraire, directeur du Grand 
Séminaire à Aire, prés, par M. Tabbé Demen. 

Loire. — Gillet (Franrois), industriel, à Izieux, par Saint-Chamond, 
prés, par MM. le D' Foubert et Camille Michel. 

Nord. — Théry (Raymond),» anc. notaire, place Saint-Jacques, à Tour- 
coing, prés, par MM. Dervaux et F. Masurel. 

Seine-Paris. — * Benoit Lévy (Ed.), avocat à la Cour d'appel, secrét<iire 
général delà Société de propagation du crédit populaire, boulevard 
Saint-Martin, 17, prés, par MM. Fougerousse etCacheux; Dupont (AUveà), 
auditeur à la Cour des comptes, rue de Lille, 57. prés, par M. G. Blondel ; 
Saint-Léon (Etienne Martin), docteur en droit, avocat à la Cour d'appel, 
rue de Constantinople, 1 2, et Verdière (E.), anc. caissier d'agent de 
change, rue NoUet, 08, et à Eaubonne (Seine-et-Oise), présentés 
par M. Louis Guérin. 

Somme. — Mm^cassin (Lucien), ingénieur agronome, à Saint-Ricquier, 
et à Paris, rue des Écoles, 35, prés, par M. Urbain Guérin; 

Belgique. — * Delvaux (Henry), secrétaire de « TUnion des patrons de 
Liège », place Saint-Pierre, 17, à Liège, prés, par M. A. Delaire. 

NÉCROLOGIE. — Mgr Ducellier avait toujours témoigné aux Unions 
les plus actives sympathies. A Bayonne autrefois, dans ses tournées pas- 
torales, il aimait à parler de la réforme sociale et à encourager les 
esprits sérieux à s'associer aux travaux et aux efforts des continuateurs 
de Le Play. A Besançon, il avait bien voulu, l'an dernier, réveiller le 
zèle un peu alangui de notre groupe de Franche -Comté, et en réunir les 
membres afin de les encourager à reprendre leur propagande et leurs 
études. Une si constante sollicitude, pendant près de vingt années, nous 
avait attachés à lui par les sentiments de la reconnaissance, et sa mort 
prématurée nous laisse de longs et douloureux regrets. — M. Louis Des- 
GRANû était aussi des nôtres depuis la fondation des Unions. Homme de 
bien, de volonté ferme, de foi vive, d'esprit tolérant, de cœur chaleu- 
reux, il avait avec une infatigable activité jusque dans son extrême vieil- 
lesse mis son dévouement au service de ses concitoyens : il avait fondé 



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PRÉSENTATIONS ET CORRESPONDANCE. 23^ 

et toujours dirigé la Société de géographie de Lyon, et jpris la part la 
plus active aux utiles travaux de la Société nationale d'éducation. Il 
s*était attaché aussi à introduire le plus possible dans renseignement 
commercial les notions d'économie sociale. On lui doit siir L'influence 
de la religion sur le développement économique des peuples, un 
volume intéressant qu'on consultera longtemps encore avec fruit. Gomme 
la majorité des négociants éclairés, il était partisan convaincu d*une 
réforme libérale du régime des successions (V. comte de Butenval, Le$ 
Lois de succession envisagées dans leurs effets économiques par les Chambres de 
commerce de France), Les Unions entoureront la mémoire de M. L. Des- 
grand de leurs souvenirs pieux et respectueux, — Nous devons enfin 
saluer d'un hommage le vénéré président de la Fédération internationale 
pour le repos du dimanche, M. Louis Rœhrich, qui vient de s'éteindre à 
82 ans; il avait dignement continué à Genève comme dans tous les Gon- 
grès l'infatigable apostolat d'Alexandre Lombart. 

PRIX AUDÉOUD. — L'Académie des sciences morales et politiques 
vient de décerner pour la seconde fois le Prix Jules Audéoud. Sur sept 
grandes médailles d'or, cinq ont été attribuées à des membres de la 
Société d'Économie sociale: Gompagnie des glaces de Saint-Gobain . 
Établissements du Greusot; Gompagnie des mines de Blaûzy; Teinturerie 
de MM. Gillet, à Lyon ; Hospitalité du travail de l'avenue de Versailles. 
Les deux autres ont été attribuées, l'une à l'Œuvre des enfants tubercu- 
leux d'Ormesson, l'autre à la Société des Habitations ouvrières de Lyon 
qui compte au premier rang de ses fondateurs nos confrères MM. Ay- 
nard et Gillet. — Ajoutons que le prix Bigot de Morogues (4,000 francs) 
a été accordé en même temps à notre infatigable confrère M. Rostand^ 
pour son beau livre, si pratique, Vaction sociale par l*initiative privée, 

La Société d'Économie sociale adresse ses plus vives félicitations aux 
lauréats et se réjouit avec eux de cet hommage encourageant accordé à 
des œuvres patronales qui lui sont chères entre toutes. 

ENQUÊTE SUR LA CONDITION DES OUVRIERS AGRICOLES. 

— La Réforme sociale publie ci-dessus la circulaire et le questionnaire de 
cette enquête, et renouvelle auprès de tous les membres des Unions U 
demande de concours actif qu'elle leur a déjà adressée (16 juin, p. 965; 
!•' juillet, p. 96). Nous n'insisterons pas à nouveau sur l'intérêt des 
recherches dont la Société des agriculteurs de France et la Société d'É- 
conomie sociale prennent l'initiative ; mais nous prions nos confrères de 
s'y associer personnellement dans leurs déplacements d'été, et d'y inté- 
resser autour d'eux un grand nombre d'observateurs consciencieux. — 
(Envoi franco de circulaires et de questionnaires sur demande affranchie.) 

CORRESPONDANCE. — Unions de Flandre, Artois et Picardie. — 



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240 UNIONS DE LA PAIX SOCIALE. 

« L'exemple suivant prouve, entre beaucoup d'autres, que dans certains 
cas Touvrier ne contribue en rien au résultat obtenu, et montre combien 
dès lors il serait difficile de démêler dans l'ensemble, la part revenant à 
chacun, par suite une base légitime de partioipation anx bénéfloes. 

Un fabricant de fils à coudre très estimé, très {respecté, a su, grâce 
à son bon renom personnel, assurer à sa marque une réputation uni- 
verselle. Le poids d'une boîte de numéro moyen de son fil se décompose 
comme suit : 31 ^^^'Himes de papier pour les pelotes; 57 grammes de 
boîte, soit 88 grammes d'enveloppe pour 240 grammes de fil. Un aiïtre 
fabricant moins avantageusement connu est obligé, afin d'attirer Tache- 
teur,de dépenser pour un poids identique de même fil : 192 grammes de 
papier; 258 grammes de boîte, soit 450 grammes pour 240 grammes de 
matière utile. Il est clair que le premier fabricant, même s'il ne vend pas 
son fil plus clier que le second, réalisera du seul chef de l'économie faite 
sur Fenvcloppe un bénéfice très sensible, le nombre des boîtes débitées 
dans une année étant considérable. 

« Deux ouvriers supposés de même habileté, travaillant dans les deux 
fabriques et manipulant des matières de qualité identique auront donc 
coopéré à un résultat très différent. Le premier industriel, grâce à sa 
réputation, peut se dispenser déparer sa marchandise; le second doit au 
contraire dépenser beaucoup pour la faire agréer du public : dans les 
deux cas, Touvrier n'y est pour rien ». — L. G. 

« On entend vanter souvent le progrès delà liberté depuis cent ans. 
Sans prétendre s'inscrire en faux contre ces appréciations, il est bien 
permis de rappeler, à l'exemple des Anglais et des Américains, que la 
liberté bruyante de la tribune n'est rien sans les libertés réelles de la vie 
privée. On pourrait croire, par exemple, que nul ne paie une fraction 
d'impôt non votée par ses mandataires; mais il ne faut pas perdre de 
vue que les répartiteurs sont nommés par l'administration préfectorale, 
que dans les élections la moitié plus un écrase la moitié moins un et - 
que par suite des minorités considérables n'ont jamais de mandataires. 
Pour renseignement la liberté est inscrite en tête des lois, mais dans le 
détail toutes les libertés sont confisquées. Ainsi nous sommes libres d'ou- 
vrir une école pourvu que les professeurs aient obtenu les diplômes de 
rÉtat, pourvu que l'architecte se soit conformé â toutes les prescriptions 
administratives, etc., et seulement jusqu'à ce qu'on trouve un prétexte 
pour fermer l'établissement. — Nous sommes libres d'envoyer nos enfants 
à telle école qu'il nous convient. Mais s'il vous faut gagner leur pain dans 
quelque petit emploi de la République, n'envoyez pas ces enfants à une 
école religieuse, ou gare à la révocation. Ne présentons pas les jeunes 
gens instruits dans des institutions chrétiennes aux concours qu'on dit 
ouverts à tous pour les fonctions publiques. Ils en sont exclus par 



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PRÉSENTATIONS ET CORRESPONDANCE. 241 

avance (1). — Nous sommes libres et, hier encore, un officier supérieur, 
en retraite, décoré de la légion d'honneur, était condamné en justice 
pour n'avoir pas laissé contrôler par des inspecteurs de l'État rensei- 
gnement qu'il donne ^sa ûUe. Je ne cite que pour mémoire la loi des 
successions, négation formelle des droits et de l'autorité du père de 
famille. Je pourrais nommer vingt autres libertés légitimes refusées par 
la loi et l'arbitraire administratif. — Que serait-ce donc si nous n'étions 
pas réputés libres? » — R. de F. 

Unions db Guibnne. — Le sixième congrès des banques populaires se 
tiendra, on le sait, à Bordeaux en 1894 sous la présidence de M. Eug* 
Rostand. M. Gaston David a réuni à TAthénée le groupe des Unions pour 
préparer la session du congrès. M. G. Périé a exposé avec méthode et 
clarté la question du crédit populaire. Le crédit, dit-il, c'est l'avance 
faite au travail actuel par le travail accumulé ; le petit cultivateur, le 
petit industriel, l'ouvrier même en ont besoin pour acquérir engrais, 
outillage, matières premières, instruments et outils. Mais qui le leur don- 
nera? Sera-ce le socialisme d'État, par l'un des systèmes Lafargue, 
Mores, dont M. Rostand a magistralement démontré ici même l'inanité 
(!•' et 16 juin). Ne sera-ce pas plutôt T^^ssociation et l'initiative privée | 

soit par les caisses d'épargne devenues plus libres, soit par la coopéra | 

tion des intéressés? M. Périé passe en revue divers modèles de banques ] 

populaires, celle de Marseille très prospère, celles si nombreuses de 
rAllemagne et de l'Italie. 11 termine en énumérant quelques-unes des 
questions que le prochain congrès devra examiner. A la suite de cette 
coniérence fort applaudie, un grand nombre d'adhésions ont été recueil- 
lies par le comité d'organisation, et le groupe des Unions de Bordeaux 
Ta travailler activement à assurer au congrès de 1894 un succès fécond 
en résultats pratiques. 

Unions de Lyonnais, Forez et Bresse. — En attendant la réunion géné- 
rale du groupe de Lyon qui doit avoir lieu en novembre, les cours et 
conférences s'achèvent. « J'ai d'excelleùtes nouvelles à vous donner des 
conférences, écrivait récemment M. H. Marion. Elles se sont toutes te- 
nues dans de bonnes conditions ; les Frères en comprennent de plus en 
plus l'importance. 11 y a peu de temps même, je suis allé jusqu'à Dijon 
sur la demande du Frère directeur d'un pensionnat analogue à celui de 
la montée Saint-Barthélémy pour y organiser des conférences sembla- 
bles. Grâce au concours de quelques personnes de bien, j'espère qu'elles 
pourront être données régulièrement, toujours sous les auspices et dans 
l'esprit des Unions, et que dans une ville comme Dijon il sera aisé de 
faire vivre une œuvre si utile de propagande sociale... J'examine en ce 

(1) Comme à Saint-Omer et à Lille. 



A 



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242 



UNIONS DE LA PAIX SOCIALE. 



moment les cahiers de rédactions de nos jeunes gens pour les divers 
cours : ils sont toujours merveilleux; aussi ont-ils fait l'admiration du 
Frère directeur à Dijon et des collaborateurs qu'il avait réunis pour la fon- 
dation d'un pareil enseignement. » — Les Unions, comme elles le font 
chaque année, ont envoyé un assortiment de livres pour être donnés en 
prix à la suite des cours à Lyon, à Saint-Élienne et A Roanne. 

Belgioue. — La Société belge d'économie sociale a tenu, sous la prési- 
dence de M. Morisseaux, sa dernière réunion mensuelle. Notre confrère, 
M. Nyssens, député, professeur à TUniversité catholique de Louvain, a 
présenté une étude sur M. Eudore Pirmez économiste. C'est un exposé 
clair et intéressant des idées économiques de l'illustre homme d'État 
libéral. Ces idées se résument en deux mots : liberté et non-intervention. 
M. Pirmez a attaqué le protectionnisme et l'intervention de l'État sous 
toutes les formes qu'ils revêtaient : droits de douane, subsides aux 
industries et au commerce, primes, droits sur le bétail, législation sur 
les sucres, lois ouvrières. On voit que M. Pirmez était l'apôtre le plus 
absolu du libéralisme économique. M. Pirmez était l'adversaire aussi de 
la charité publique, car les fonds tombent dans les caisses publiques 
comme les poissons dans des nasses, disait-il ; l'ouverture est très large 
et il n'y a pas de sortie. IL n'était pas non plus un ami des fêtes de 
charité, ni des legs de bienfaisance : «Il est si facile de faire l'aumône, 
disait-il, en prenant l'avoir de ses héritiers; il vaut mieux la faire soi- 
même. » C'est ce qu'il a fait pendant toute sa vie. Après cet exposé, dont 
le haut intérêt a été très applaudi, la Société a entendu d'intéressants 
développements sur l'émigration, oonaidérée comme remède à la crise 
sociale. M. Keyser n'a pas une confiance absolue dans les « palliatifs » 
qu'on met en œuvre, il estime qu'il y a pléthore de population et qu'il 
faudra bien se résoudre à penser sérieusement à l'émigration, l'émigra- 
tion des hommes et des capitaux organisée rationnellement. Il recom- 
mande spécialement le Manitoba, qui présente aux Belges de bonnes 
conditions de climat, de religion et de langage. M. Falckner, professeur 
de statistique à l'Université de Pensylvanie, pense que l'émigration n'est 
pas aussi facile que M. Keyser veut bien le 4ire. D'ailleurs, beaucoup 
de Canadiens émigrent aux États-Unis, et en vue de l'annexion future du 
Canada il ne verrait pas avec plaisir s'y renforcer les éléments de 
langue française. Après un échange d'observations auquel ont pris part 
MM. de la Vallée-Poussin, Fr. de Monge, Vandersmissen, Morisseaux, la 
séance a été levée à 3 heures. 

La Société a consacré le 28 juin sa réunion annuelle à étudier aux 
environs de Charleroi divers établissements industriels. Nous publierons 
dans la prochaine livraison un compte rendu complet des visites faites 
aux usines de la Société de Marcinelle et Couillet et aux verreries de 
M. Baudoux,à Jumet. A. Delaire. 



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CHRONIOUE DU MOUVEMENT SOCIAL 

SoMMAiRB. — La participation dans les champs. — Société anonyme des habi- 
tations économiques de Saint-Denis. — La loi coopérative arrêtée de nouveau. 

— Nécessité de faire des textes séparés pour la consommation et la production. 

— Les efforts du commerce. — La loi mutuelle et ses amendements. — La loi 
Bovier-Lapierre au Sénat. — Rejet. — Amendement Goblet. — Amendement 
Marcel Barthes. — Les anciens ouvriers . 

La participation dans les champs, — Le comte Lariboisière a fait paraî- 
tre dernièrement la brochure dans laquelle il a coutume de présenter les 
résultats de l'application qu'il fait de la participation aux bénéfices 
agricoles dans son domaine de Mouthorin. Les fermiers ne lui payent 
plus de fermage, mats ils doivent lui fournir tout le lait de la ferme à 
raison de 5 centimes et demi en hiver et 4 centimes et demi en été. C'est 
à peu près la moitié de la valeur, de sorte que, en fait, le propriétaire et 
le fermier fournissent la matière première par parts égales. La quantité 
de bétail doit être telle que le prix payé pour le lait soit égal au mon- 
tant de l'ancien fermage. Le patron reçoit donc son fermage en lait; le 
fermier touche autant, puis une somme égale est attribuée au propriétaire 
comme intérêt de son capital et amortissement. Le surplus de la pro- 
duction du beurre est partagé à raison de 1/4 pour le fermier et 1/4 pour 
les serviteurs de la ferme. 

Voici les résultats donnés par ce mode de travail pour Tune des fermes 
du domaine de Monthorin : La Rouletière. Le fermage payé antérieu- 
rement par le fermier était de 2,270 francs. A partir de 1886, le fermage 
a été supprimé et remplacé par la participation qui a fourni les résultats 
suivants : 






PRODUIT DE 1 










l'ctable. 




REPARTITION. 


TEURS. 






H 




SERVI 


ANNÉES. 






TOTAL. 


06 

< 






■^ S 




HEURRE . 


ANIMAUX 




-S 

Z4 


FERMIER 


ARGENT. 


AlaCaiss 

des 
Retraite 




f. C. 


f. C. 


f. c. 


f. c. 


f. C. 


f. 


f. 


1886-87... 


4.726 85 


973 » 


5.699 85 


2.786 15 


2.713 70 


180 


V 


1887-88... 


5.077 65 


1.573 20 


6.650 85 


3.436 45 


2.974 40 


240 


» 


1888-89... 


7.495 80 


1.261 80 


8.757 60 


5.072 20 


3.175 40 


360 


150 


1889-90... 


8.749 35 


820 10 


9.569 45 


5.369 55 


3.589 90 


410 


200 


1890-91... 


8.568 60 


1.873 15 


10.441 75 


6.000 55 


3.731 70 


470 


240 


1891-92... 


8.568 » 


1.153 80 


9.721 80 


5.682 30 


3.439 50 


360 


240 



On Yoit par ce tableau que la situation du fermier est passée de 
2,713 fr. 70 à 3,439 fr. oO,et les serviteurs ont reçu : en espèces 2,020 fr. 



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y 



244 CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL. 

et à la caisse des retraites 830 francs. Quant au propriétaire, son revenu 
est passé de 2,786 fr. 15 à 5,682 fr. 30 ; mais il faut bien remarquer que 
cette dernière augmentation est due en partie à l'augmentation de bétail, 
^ puisque la production laitière est passée de 4,726 fr. 85 à 8,568 francs. 

• . Le comte Lariboisière a organisé une fabrication du beurre très per- 
J' fectionnée, avec tout le matériel danois et surtout avec une race excep- 
\' tionnellement favorable, la race jersiaise. Grâce aux qualités exception- 
nelles de ces jolies petites bétes, le kilog. de beurre a été fait avec 

:• 17 kg. 923 de lait, du !«' octobre 1891 au 1" octobre 1892, dans la lai 

♦ terie de la Retenue de Monthorin. La supériorité de cette race ressort 
/ très nettement de quelques chiffres de la brochure. 

, En 1880-1881, il y avait dans cette ferme 10 vaches du pays, elles ont 

i| fourni 21,531 kilog. de lait, dont 20,950 kilos ont. été employés et ont 

produit659 kg. 5 de beurre, ce qui donne 31 kg. 766 delaitpour,un kilog, 

de beurre. En 189M892,la môme ferme avait 28 vaches de Jersey ;elles ont 

fourni 66,045 kilog. de lait dont 63,095 kg. 3 ont été employés à faire du 

beurre. La fabrication a été de 3,520 kg. 3, c'est-à-dire que pour 1 kilog, 

de beurre, il a fallu 17 kg. 923 de lait. 

[ La production en lait de la vache jersiaise a donc été de 2,359 kilos 

/ par année contre 2,153 donnés par la vache du pays; mais la supé- 

riorité n*est pas dans le nombre des kilog., elle est dans la qualité du 

lait, puisque le même kilog. de beurre a été fourni dans un cas par 

17 kg. 923, et dans Tautre par 31 kg. 766 de lait (i). 

La Société anonyme des habitations économiques de Saint- Denis, — Le rap- 
port du Conseil d'administration de cette Société a fait connaître l'état 
des travaux exécutés. Le terrain choisi pour la construction de ses 
habitations économiques est situé au centre d'une plaine immense, la 
plaine Saint-Denis, qui devient un centre industriel des plus importants 
et dans laquelle sont élevées déjà de très nombreuses usines. Là, la 
' Société a acheté 4000 mètres de terrain à 7 fr. 50, qu'elle a lots au moyen 

de deux rues perpendiculaires au chemin du Gornillon. En façade sur 
ces rues, sont bâtis 21 pavillons et dans le fond du terrain, à cheval sur 
les rues, sont deux maisons à trois étages. 11 y a trois types de pavillons: 

Type A. — Contenant une grande salle et une cuisine au rez-dechaussée, 
deux chambres et un water-closet au premier, grande cave sous la mai- 
son, cour derrière et jardin devant. Surface 25"'87, ce qui pour les deux 
étages développe une surface habitée de 51™74. Prix : 6,070 francs. 

Type B, — Même composition, mais avec des pièces plus grandes et une 

(1) La Réforme sociale^ dans un excellent article de M. Louis Hervé (Réf. soc. 
du 16 décembre 1891) a déjà décrit en détail la transformation du domaine de 
Monthorin. Nous n'y revenons aujourd'hui que pour préciser par quelques résul- 
tats récents le succès de cette instructive expérience. 



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LA LOI COOPÉRATIVE. 245 

chambre en plus au premier. Surface 36"»09, soit pour 2 étages 72»! 8. 
Prix : 8,131 francs. 

Type C. — Même nombre de pièces que pour le type A, mais la cuisine 
est en annexe dans la cour, ce qui a permis de faire une petite anti- 
chambre à l'entrée. Surface 26"95 au rez-de-chaussée et 23™10 au pre- 
mier; soit en tout, SO mètres. 

Les maisons à étages contiennent deux appartements par étage composés 
de trois chambres, cuisine, cave et water-closet. Les escaliers sont lar- 
ges et très clairs. La surface de ces appartements est de 43'"46, sauf les 
^e^de•chaussée qui n'ont que 40"86. 

Les prix de location sont les suivants :. 

Pavillons A 390 francs 

— B 500 — 

— C 380 — 
Appartementâ 290 (en moyenne). 

Ces prix comprennent la fourniture de l'eau, la vidange par Tégout, 
le ramonage, l'impôt foncier et celui des (portes et fenêtres. 

Le montant des locations représente 13 . 120 francs 

Les charges de toute nature, y compris la réserve sta- 
tutaire, ont été prévues pour une somme de 6 . 000 — 

Reste net 7.120 francs 

Ce qui représente 3 J[ JK du capital employé. Mais on peut croire que 
les charges seront inférieures aux prévisions et, d'autre part, on compte 
dans le capital J 2,370 francs qui représentent la portion du terrain non 
encore bâti et qui un jour sera productive. 

Au 25 mars, tous les appartements dans les maisons à étages étaient 
déjà loués pour avril et cinq pavillons pour avril, deux pour juillet. 

La loi coopérative se trouve de nouveau soumise à des transformations 
importantes qui vont en retarder, probablement pour longtemps, la pro- 
mulgation. La commission sénatoriale vient en effet de modifier sensi- 
blement le projet voté par la Chambre. Elle est revenue notamment à 
son texte primitif sur le nombre de voix des associés. De nouveau, elle a 
décidé que chaque coopérateur n'aura droit qu'à une voix, tandis que la 
Chambre avait admis qu'il en pourrait avoir jusqu'à cinq. Elle a rétabli 
également le maximum de 100 francs pour l'action de toute société coo- 
pérative. La Chambre avait repoussé ce maximum et n'avait conservé 
que le minimum de 20 francs. Elle a supprimé Tarticle qui avait été 
introduit à Tégard des économats de chemins de fer : enfin elle a fait 
disparaître certains avantages qui avaient été concédés pour les transferts 
de créances. Ce sont là les principales modifications. 

11 est fortement à croire que le Sénat n'aura pas le temps de discuter 
la nouvelle rédaction avant les vacances ; mais réussît-il à finir cette 



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246 CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL. 

discussion d'ici la séparation, la Chambre sera saisie trop tard du projet 
et rétude n'en sera faite assurément que par la prochaine législature. 
• Si cette loi est soumise à une telle série de renvois, c'est qu'elle ren- 
ferme un vice originel : ce vice consiste en ce que les dispositions géné- 
rales de la loi qui, à elles seules, représentent 27 articles, concernent des 
sociétés de genres bien différents, pour ne pas dire opposés. Il est 
évident que la société de consommation et la société de production sont 
deux choses absolument distinctes qui ne peuvent pas être régies par 
un même texte de loi. Il s'ensuit que, suivant que l'idée de consom- 
mation ou ridée de production a prévalu dans la discussion devant 
une des deux Chambres, les dispositions générales deviennent favo- 
rables à un genre de sociétés et défavorables à l'autre. De là un mouve- 
ment de protestation de la société lésée auprès de la Chambre qui re- 
çoit le projet. 

La loi ne sera bonne et ne sera votée que si les deux textes de la 
consommation et de la production sont complètement séparés. 

Les efforts du commerce, — Les syndicats commerciaux de Tépicerie, 
boucherie, boulangerie, vins, liqueurs, etc., ont tenu une grande assem- 
blée pour arrêter le vote de la loi coopérative et, à la suite, une déléga- 
tion a été envoyée auprès de la commission sénatoriale. Mais les résul- 
tats de cette démarche ont été nuls ; l'exonération de la patente et l'ad- 
mission des adhérents, principaux griefs de la ligue commerciale, ont, 
en effet, été maintenues dans le projet, non sans résistance toutefois, et, 
il faut bien le dire aussi, grâce à l'absence de M. Marcel Barthe, l'ennemi 
le plus déclaré des adhérents. En fin de compte, les commissaires ont cédé 
aux instances du rapporteur, ipais ont déclaré qu'ils réservaient toute 
leur liberté pour la discussion. Pour nous personnellement, nous recon- 
naissons sans hésitation que le plus grand intérêt des coopératives serait 
de se décider volontairement à payer la patente, car elles élargiraient 
ainsi considérablement leur cercle d'action. Pour la même raison nous 
pensons que le commerce ne peut pas mener une campagne plus funeste 
à lui-même que la campagne de la patente des coopératives, 

La loi mutuelle ne sera probablement pas plus votée que la loi 
coopérative par cette législature. Mais nous sommes aujourd'hui bien 
tranquille sur son sort. Quelques-uns des membres de la commission 
prétendaient, en effet, la faire voter telle quelle et sans discussion par 
la Chambre, et dans ce but probablement, le rapport portait que la loi 
avait été acceptée à l'unanimité par la commission, ce qui était inexact. 
Mais, depuis le dépôt du rapport, une telle agitation a été faite, un pea sur 
notre propre initiative, dans la Mutualité, que dix amendements signés 
des noms les plus autorisés ont été déposés sur le bureau de la Cham- 
bre. Ces amendements représentent à peu près tous les desiderata quô 



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LA LOI BOVIER LAPIERRE. 247 

nous avons formulés. Il n'est donc plus à craindre que la loi passe par 
surprise, et il est fortement à espérer que la Chambre, éclairée par les 
amendements et leurs auteurs, réformera toutes les dispositions funestes 
qui, après douze ans d'études et de discussions, fourmillaient encore 
4ans le texte proposé. 

La loi Bovier-Lapierre. — Le 5 juillet 1892, le Sénat repoussait pour la - 
seconde fois la proposition Bovier-Lapierre qui avait été déjà deux fois 
votée par la Chambre des députés. Mais, en même temps, il renvoyait à 
sa commission un contre-projet dû à Tinitiative de M. Goblet, etc. Ce 
renvoi avait été jusqu'ici interprété comme la preuve que, pour le Sénat, 
la loi de 1884 était incomplète, qu'il y avait lieu de la compléter, en un 
mot, de faire quelque chose, tandis que jusqu'ici il avait refusé de faire 
quoi que ce soit. 

Cet argument retentissait encore l'autre jour sous la coupole du 
Sénat, ce qui n'empêche pas qu'après le vote de l'article premier, par 
iii voix, l'ensemble de la proposition ne s'écroulât à 4 h. 1/2, sous une 
majorité de 207 voix contre 37. 

Et notez que ce que le Sénat repoussait par ce vote écrasant n'avait 
plus rien de la loi Bovier-Lapierre ; c'était un texte revu et considéra- 
blement amendé par le Conseil d'État d'abord, par la Commission en- 
suite. Voici quel en était l'article premier : « Quiconque aura usé de l'un 
des moyens indiqués dans l'article 414 du Code pénal, violences, voies 
défait, menaces, manœuvres frauduleuses, dans le but de porter atteinte 
au droit d'ouvriers ou de patrons de faire ou de ne pas faire partie d'un 
s\Tidicat professionnel, sera puni d'un emprisonnement de six jours à 
un mois, et d'une amende de 16 à 200 francs, ou de l'une de ces deux 
peines seulement. Sera puni des mêmes peines quiconque aura usé des 
marnes moyens dans le but d'obliger une ou plusieurs personnes à se 
conformer à des décisions prises par une collectivité de patrons ou d'ou- 
vriers organisés ou non en syndical ». Ce texte, comme on le voit, ne 
renfermait plus aucune des deux expressions qui caractérisaient la propo- 
sition Bovier-Lapierre : refus motivé d'embauchage ou privation d'em- 
ploi. Ces deux points avaient été absolument rejetés par le Sénat : la 
liberté du patron de ne pas embaucher ou de renvoyer, sous réserve tou- 
tefois de l'article 1780 du Code civil, avait été reconnue comme entière 
et absolue au point de vue pénal. 

Le rapport de la Commission avait bien spécifié que la proposition 
'* n'érige en délit ni le refus d'embauchage, ni la privation de travail ou 
d'emploi, ni l'usage de dons, offres ou promesses. Ces faits divers sont 
Considérés comme l'exercice d'un droit dont il peut être fait mauvais 
usage, mais auquel il n'est pas possible de tracer des limites sur le ter- 
rain pénal. De son côté, M, Demôle a dit à la tribune que le premier 



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248 CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL. 

droit d'un citoyen est de n'employer que l'homme qui lui convient et de 
pouvoir renvoyer celui dont, pour des motifs dont il e^t seul juge, il 
refuse les services. M. Tolain lui-même avait dit : Je reconnais que nous 
ne pouvons pas imposer à un patron d'occuper des ouvriers syndiqués 
quand il lui déplaît d'en avoir. La thèse Bovier-Lapierre se trouvait ainsi 
complètement écartée. On sait que la dernière formule de l'honorable 
député était celle-ci : « Tous patrons, entrepreneurs d'ouvrage et contre- 
maîtres qui seront convaincus d'avoir, par menaces de perte d'emploi 
ou de privation de travail, refus motivé d'embauchage, renvoi d'ouvriers 
ou d'employés à raison de leur qualité de syndiqués, violences ou voies 
de faits, dons, offres ou promesse de travail, contraint ou empêché de 
faire partie d'un syndicat ou troublé la création ou le fonctionnement 
des syndicats professionnels reconnus par la loi du 21 mars 1884, seront 
punis d'un emprisonnement de six jours à un mois et d'une amende de 
100 francs à 2,000 francs ou de l'une de ces deux peines seulement. » 
On était bien loin de ce texte. 

Mais la nouvelle rédaction de la Commission n'ai lai telle pas tout 
simplement faire double emploi avec l'article 414? Non! répondait 
M. Goblet, puisque les syndicats n'existaient pas quand l'article 414 a 
été fait. La commission estimait, au contraire, que le code pénal proté- 
geait suffîsamment la liberté des syndicats professionnels contre toute 
atteinte où se rencontrerait l'oppression d'un acte de force illégitime. 
Néanmoins, elle n'avait pas été retenue par la crainte d'une répétition 
surabondante et, par esprit de conciliation surtout, elle avait engagé le 
Sénat à voter la proposition de loi. C'est sur ses conseils qu'une majorité 
de 111 voix vota l'article 1" le 7 juillet à 2 h. 1/2. 

Mais une heure plus tard, divers membres qui avaient voté avec la 
majorité et même le rapporteur de la commission venaient déclarer à la 
tribune qu'ils voteraient contre l'ensemble du projet. Quel revirement 
complet I On se serait cru à la Chambre ! Que s'était-il donc passé dans 
l'intervalle ? Il s'était passé que le garde des sceaux était venu défendre 
la proposition à la tribune et l'avait si bien défendue qu'il l'avait 
écrasée. C'est par son appréciation du fait du renvoi d'un ouvrier par le 
patron que le ministre a opéré cette transformation. « Voici l'hypothèse 
que je veux vous signaler, Messieurs, a-t^il dit. Un patron embauche un 
ouvrier : le lendemain il apprend que cet ouvrier est syndiqué, et pour 
ce motif il le renvoie. Pour moi le fait de renvoyer un ouvrier pour cette 
seule raison qu'il est syndiqué ouvre au profit de cet ouvrier Un droit à 
réparation civile, en même temps qu'il y a là un fait délictueux pouvant 
entraîner une peine contre celui qui le commet. » Ces paroles ont pro- 
voqué de vives oppositions de la part de MM. Lacombe et Demôle. 

M. Trarieux est monté à la tribune pour défendre encore la loi et 



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LE DROIT DES ANCIENS OUVRIERS. 249 

réconcilier la majorité et le ministre, mais il n'a pas tardé à être entraîné 
par l'opposition et par sa propre logique à son point de départ et à 
déclarer qu'il voterait contre la loi. Mais ce retour, très loyal et très 
motivé, mérite d'être cité car il fixe un point de droit. «Puisque vous 
m'autorisez à affirmer à cette tribune que notre projet actuel est superflu 
parce que Tarticle 414 du Code pénal doit nous suffire, je voterai moi- 
même contre ce projet pour ne laisser aucun doute sur l'intention et 
la portée de nos votes. >> 

Dans la même séance le Sénat a déblayé tout le terrain syndical : il a 
repoussé d'abord l'amendement Goblet ainsi conçu : » Ceux qui par voies 
de fait ou menaces, privation d'emploi ou refus concerté de travail, 
auront porté atteinte au libre exercice des droits résultant, pour les 
ouvriers ou patrons, de la loi du 20 mars 1884 sur les syndicats profes- 
sionnels, seront punis d'un emprisonnement de six jours à un mois et 
d^une amende de 16 francs à 200 francs ou de Tune de ces deux peines 
seulement. Seront punis des mêmes peines ceux qui, par voie d'inter- 
dictions générales affichées dans les ateliers, auront déclaré refuser d'em- 
ployer des ouvriers syndiqués ou non syndiqués. » Le vote a donné 34 voix 
pour et 217 contre. 

M. Marcel Barthe avait, de son côté, proposé une série d'additions à la 
loi du 21 mars 1884. Une seule de ces additions a été mise en discussion, 
c'est celle-ci : « La liberté du travail et de l'industrie étant un principe 
d'intérêt général et d'ordre public, toute décision contraire à ce principe 
prise par la majorité des membres d'un atelier, d'un syndicat profes- 
sionnel ou d'un groupe corporatif en état de grève, est nulle et comme 
non avenue; en conséquence, tout ouvrier, quelle que soit sa profession, 
a le droit de continuer librement de travailler ou de reprendre le travail. 
Tout patron a écalement le droit d'occuper librement dans ses ateliers 
les ouvriers qu'il recrute ou qui s'offrent à lui pour les travaux de son 
industrie. » Cette déclaration générale de principes qui se trouve déjà, en 
grande partie, dans le Code civil, ne pouvait pas, en réalité, devenir une 
mesure législative vu qu'elle n'avait aucune sanction. Le Sénat l'a rejetée 
par 43 voix contre 175. La suite de la discussion des additions à la loi de 
1884 proposées par M. Marcel Barthe a été ajournée par le Sénat. 

Le droit des anciens ouvriers. — La haute Assemblée a terminé par le 
rejet du projet de loi adopté par la Chambre des Députés et tendant à 
conférer aux anciens ouvriers le droit de faire partie des syndicats. On 
sait d'avance quel serait le résultat de c<: projet de loi : ce serait la mise 
des syndicats dans la main des marchands de vins et des ouvriers ren- 
voyés. Le gouvernement s'en était rapporté à la sagesse du Sénat. Le 
projet, déjà repoussé par la Commission a été rejeté par le Sénat sans 
débats. A. Fougeroussb. 

La Réf. Soc, 16 juillet 1893. 3« série, t. VI (t. XXVI col. ), 17 



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I 



LE MOm'EJIENT SOQAL A L'ÉTRANGER 

LE REPOS DU DBLVNCHE EN ITALIE, EN BELGIQUE. — On a 

souvent constaté et regretté l'espèce sinon d'indifférence au moins d'im- 
puissance des pays catholiques, pour maintenir ou pour rétablir Tobser- 
vation du repos dominical. On n'a qu'à comparer à ce point de vue la 
France, l'Espagne, l'Italie, à l'Angleterre, aux États-Unis, à la Suisse, 
pour s'assurer que rinfériorité des premières est manifeste, et que les 
efforts récents tentés pour arriver à un meilleur état de choses, y sont 
bien loin de Tintensité qui serait nécessaire pour aboutir à de sérieux 
résultats (1). Il semble aujourd'hui que ces pays veulent rattraper le 
temps perdu, et, sans parler de la France, où nos lecteurs connaissent la 
vaillante campagne de la Ligue populaire, voici, d'après des renseigne- 
ments d'Italie et de Belgique, la preuve que les catholiques aussi com- 
mencent à comprendre que les vrais progrès sociaux demandent pour 
être durables à être conquis par Tinitiative des intéressés. Les lois 
viennent ensuite, si c'est nécessaire, sanctionner les institutions ou les 
coutumes utiles. Elles ne les créent que bien rarement, surtout quand 
il s'agit d'intérêts moraux et religieux. 

D*après une correspondance adressée de Venise à l'Untïà catfo/ica, le 
comité catholique de Trévise a entrepris depuis quelque temps une 
propagande énergique en faveur de l'observation du repos dominical. 
Pour divers motifs, Fœuvre à réaliser paraissait impossible. Le pre- 
mier de ces motifs, c'est que, dans presque toutes les villes de la Vénétie, 
à partir de l'annexion à l'Italie, un grand nombre de négociants ont 
jugé qu'il était indispensable au succès de leurs affaires de se débarrasser 
de tout (( préjugé » religieux, et de tenir leurs boutiques ouvertes le 
dimanche aussi régulièrement qu'ils les avaient tenues fermées aupara- 
vant. L'ne autre circonstance défavorable, c'était l'esprit anticlérical plus 
développé que jamais ;\ Trévise, et qui menaçait de démonstrations inju- 
rieuses ceux qui auraient eu le courage d'obéir au mot (Tordre du comité 
« clérical ». Un troisième motif, plus grave encore que les deux autres, 
consistait dans ce fait que, les dimanches précisément, par suite d'une 
vieille habitude, une bonne partie des habitants des villages voisins s>e 
rendaient à Trévise pour y faire leurs emplettes. Aussi le dimanche 
était- il, pour la ville, le jour par excellence des affaires. 

(!) Dans nn même pays, comme la Suisse par exemple, on trouve de grandes 
différences selon qu'on est dans une région en majorité catholique ou protes- 
tante. On sait tout ce qu'ont pu réaliser à Genève, notamment, les persévérants 
et habiles efforts de la Ligue pour le repos dominical. Allez dans le Tossin, pays 
de catholicisme italien (et il faut ajouter do radicalisme maçonnique), et voici 
ce que vous y verre/, d'après un témoin peu suspect : « Nous avons été pénible- 
ment impressionne, il y a quelques années, en constatant de visu qu'à Lugano on 
travaille le dimanche matin à peu près comme en France. » Revue de [la Suisse 
catholique^ avril 1893, p. 215. 



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LE KEPOS Di: DIMANCUE EN ITALIE ET EN BELGIQUE. 251 

Malgré ces difficultés et d'autres encore, après moins de deux ans 
d'efforts, le plus remarquable succès a couronné Ténergie et la persévé- 
rance des catholiques de Trévise. Au lieu d'aborder l'obstacle de front, 
ils Tont habilement tourné. Au lieu de prêcher la fermeture des bou- 
tiques le dimanche, ils ont exprimé Topinion qu'il convenait de s'abste- 
nir de faire des empiètes ce jour-là. Et cette tactique a été suivie sur le 
terrain, plus facile et moins attaqué par l'irréligion, des campagnes. 
Ils ont commencé par répandre à pleines mains un petit journal très 
bien fait, la Vita del Popolo, dans lequel était développé chaque di- 
manche le devoir du repos dominical. Ce journal eut un grand succès, 
et il est tiré actuellement à quinze mille exemplaires. 

Mais ce n'était qu'un commencement. Tous les dimanches et jours 
fériés, quatre ou cinq bons conférenciers laïques partirent de 
Trévise, se rendant en des villages difTérents pour y parler du repos 
dominical. Le thème de leurs discours, bien que variée dans la forme, 
était toujours le même en substance : c'était que l'obligation du repos 
du dimanche ne consiste pas seulement dans l'abstention du travail ma- 
nuel, mais encore dans la sanctification de ce jour par l'assistance aux 
saints ofQces, et dans le soin de ne conclure aucun marché d'aucune 
sorte. S'il n'y avait point d'acheteurs à Trévise ce jour-là, disaient-ils, il 
n'y aurait pas non plus des boutiques ouvertes. La propagande marchait 
à souhait ; les curés y mirent la dernière main. Avec un accord admi- 
rable, ils ne laissèrent pas passer un seul dimanche sans rappeler l'o- 
bligation du repos dominical, déclarant que c'était violer ce repos que 
d'aller faire des emplettes à Trévise les jours fériés. Et les campa- 
gnards, travaillés à la fois par le petit journal, par les conférenciers et 
par leurs curés, finirent par se rendre presque tous à ces conseils. 

On commença à voir diminuer le chiffre des affaires du dimanche ; il 
descendit bientôt au tiers de l'ancien chiffre, et ne tarda guère à tomber 
presque à rien. En présence de cet état de choses, la plupart des négo- 
ciants n'ouvraient plus leurs boutiques le dimanche. La rage des anti- 
cléricaux se déversait dans certaines petites feuilles locales. Quelques 
négociants, cependant, précisément en vue de faire une manifestation 
hostile, continuaient à tenir leurs boutiques ouvertes. Le comité agit alors 
ainsi. Par l'intermédiaire du petit journal, de ses conférenciers et des 
curés, il fit de la réclame en faveur des maisons de commerce qui res- 
taient fermées le dimanche, et tout particulièrement en faveur de celles 
dont les propriétaires avaient déclaré qu'ils agissaient de la sorte pour 
observer un devoir religieux. Le mot d'ordre fut de ne dire ni du mal ni 
du bien des boutiques qui restaient ouvertes — cela pour ne pas s'attirer 
des procès ; — on faisait cependant comprendre aux paysans qu'il con- 
venait de favoriser de sa clientèle les négociants qui respectaient le pré- 



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252 LE MOUVEMENT SOCIAL A l'ÉTRANGER. 

cepte divin. Sur ce terrain encore, la victoire du comité catholique fut 
si éclatante, que Ton vit des négociants notoirement irreligieux courir 
au siège du comité et demander comme une grâce que Ton voulût bien 
les inscrire sur la liste, la désertion de leur clientèle les menaçant de la 
faillite. 

Cette victoire fut si complète, que non seulement toutes les boutiques 
de Trévise, à part cinq ou six, furent fermées les jours fériés, mais que 
toute autre transaction fut suspendue. S'il y a, par exemple, un marché 
pour lequel il était difficile d'obtenir ce résultat, à cause des varia- 
tions des prix, c'est celui des cocons de vers à soie. Or, un de ces 
derniers dimanches, une seule charrette chargée de cette marchandise a 
pénétré dans Trévise, mais elle a dû s'en retourner sans avoir déchargé: 
les acheteurs chômaient! 

L'exemple de Trévise peut être imité partout. 

En Belgique, ifne s*agit pas d'une ville seule, mais d*un mouvement 
général dans un très grand nombre de villes. C'est tantôt un corps 
d'état, tantôt un autre: mais il n'est presque pas de jour où, depuis deux 
ou trois mois, les journaux belges ne soient remplis du récit de réu- 
nions ayant pour but de conquérir le repos dominical, dans les profes- 
sions où il n'existe pas. Chose curieuse, malgré l'existence, au moins 
nominale, d'une Ligue centrale dont nous avons annoncé la création en 
son temps, ce mouvement semble spontané : on ne voit pas, au moins 
dans les journaux qui nous passent sous les yeux, la trace d*une impul- 
sion centrale, ce qui prouverait une fois de plus que, si les Ligues cen- 
trales ne peuvent rien faire sans les initiatives locales, celles-ci, en 
revanclie, peuvent fort bien se passer des secours d'une association plus 
large. Nous ne prétendons nullement, d'ailleurs, que des associations de 
ce genre soient inutiles; quand elles sont bien menées, avec de la lar- 
geur d'esprit, de la persévérance et beaucoup de sens pratique, elles 
sont indispensables pour soutenir le zèle là où il existe déjà, et le sus- 
citer là où tout est à faire. Leur rôle serait d'ailleurs immense ne fût-ce 
que comme comité local dans la ville capitale où elles se trouvent d'or- 
dinaire, et, dans les pays centralisés, au point de vue de l'action sur les 
grandes administrations publiques ou privées dont Tinfluence rayonne 
sur tout le pays. 

En Belgique donc, les pharmaciens d'abord, puis les employés de nou- 
veautés, les armateurs et marchands de poisson», et divers autres corps 
d'état s'entendent de leur mieux, à Bruxelles, à Liège, à Gand, k Char- 
leroi, à Ostende, à Verviers, etc., pour ne plus vendre ou pour diminuer 
progressivement les heures de vente le dimanche. Le détail de tous ces 
efforts n'intéresserait pas. Voici cependant pour un corps d'état qui 
nous paraît en la matière plus important que bien d'autres, comment il 



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LE REPOS DU DIMANCHE EN ITALIE ET EN BELGIQUE. 253 

vient d'être procédé. L'appel suivant a été distribué ces jours-ci aux 
ouvriers des journaux quotidiens de Bruxelles : 

<c La liste d'adhésion qui a circulé dans nos ateliers, et qui est sur le 
point d'achever sa tournée, a reçu partout un accueil enthousiaste. Tous 
les ouvriers Tout signée avec empressement. L'heure des démarches est 
arrivée. Mais, avant de nous rendre auprès de Messieurs les Directeurs 
— dont plusieurs ont déjà manifesté d'excellentes dispositions — vos 
délégués ont exprimé le désir de tenir une assemblée générale de tous 
les journaux, afin que chacun puisse donner son petit avis dans cette 
intéressante question. Le congé de dimanche prochain a heureusement 
favorisé ce projet. Je viens donc, au nom des délégués, vous convier à 
une réunion qui se tiendra dimanche 16 juillet, à dix heures précises 
du matin. Au Cygne, Grand'Place. Le syndicat de la presse se réunira 
incessamment. Une délégation des rédacteurs assistera à notre réunion. 
Toas au poste dimanche prochain I » 

Nous ne savons encore ce qui résultera de cette initiative. A coup sûr, 
ce ne sera pas sans de grands efforts que les ouvriers d'imprimerie ob- 
tiendront de se reposer le dimanche dans les journaux, par exemple, 
qui accusent quotidiennement M. Vanden Peereboom de vouloir rétablir 
rinquisition parce qu'il a créé son excellent tiinbre-poste dominical en 
vue de faciliter le repos des facteurs. Mais il ne faut désespérer de 
rien. Et d'ailleurs, il n'y a pas rien que des journaux irréligieux. Nous 
en connaissons qui se disent excellents catholiques et qui paraissent le 
dimanche comme les autres jours. 11 en est d'autres qui embrassent, 
disent-ils, toutes les revendications ouvrières, qui veulent notamment la 
réduction des heures de travail : qu'ils commencent donc eux-mêmes 
par prêcher d'exemple le respect des commandements divins, ou par 
diminuer, en attendant les heures, au moins les jours de travail. Puis, 
s'ils ne le font pas de bonne grâce, que leurs ouvriers d'abord, leurs 
abonnés ensuite, leur forcent doucement la main. Nous l'avons dit sou- 
vent, et il faut le répéter sans -cesse : si les ouvriers avaient toutes les 
qualités que leur prêtent des amis trop zélés, ils auraient su depuis 
longtemps discerner quelques réformes pratiques que tous les gens de 
bien, sans distinction d'école, les aideraient à conquérir. Le repos du 
dimanche est au premier rang de ces réformes. On peut affirmer qu'au- 
jourd'hui et partout, quand les travailleurs le voudront et y emploieront 
les grandes forces dont ils disposent, ce bienfait leur sera assuré. Après 
celui-là, un autre. C'est là ce que nous semblent avoir compris les typo- 
graphes belges et les autres corps d'état qui marchent sur leurs traces. 
Leur initiative nous semble cependant avoir une importance générale 
supérieure à celle de tout autre profession. Car le jour où tous les 
journaux auront cessé de paraître le dimanche, l'idée du repos domi- 
nical aura réalisé en fait un immense progrès dans tous les esprits ; 
pour la faire passer dans la pratique générale et pour l'y maintenir, il 
ne restera plus à ses partisans dévoués qu'à faire un suprême effort et... 



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254 LE MOUVEMENT SOCIAL A l'ÉTRANGER. 

à ne pas cesser d'<^tre vigilants, puisque les forces du mal sont, elles, 
toujours en éveil. 

LE PATRONAGE EN ALLEMAGNE, EN BELGIQUE. — Il existe en 
Allemagne un Bureau central pour les institutions patronales sur lequel 
M. Hrooks, notre distingué confrère américain, nous renseigne dans le 
dernier numéro de VÉconomtc jouimal, organe de l'Association économi- 
que briïannique. En avril 1892, ce bureau central a tenu une confe'rence 
à laquelle assistaient les deux ministres de Berlepsch et de Bôtticher. 
On y décida de réunir toutes les données expérimentales de quelque 
importance, de cataloguer et de coordonner les renseignements de fa- 
çon à les rendre accessibles aux chefs d'industrie qui auraient le désir 
d'en profiter, afin d'améliorer leurs relations avec leurs ouvriers et les 
conditions dévie morale et matérielle de ceux-ci. D'autre part, un fonc- 
tionnaire supérieur du ministère du commerce de Prusse, M. Post, a 
publié deux gros volumes qui sont consacrés à la description des insti- 
tutions patronales les plus remarquables. On peut rapprocher ces volu- 
mes, très exacts et très précis, nous affirme-t-on, du rapport sur le 
Nouvel ordr^e de incompensés créé par Le Play à- Texposition de 1867, ou 
de celui de M. Cheysson sur la section XIV (Institutions patronales) de 
l'exposition d'Économie sociale en 1889. M. Brooks a pu constater que 
la publication de M. Post a eu pour effet de faire affluer les visiteurs 
et les demandes de renseignements auprès des créateurs des institutions 
décrites (1). 

11 en est en Allemagne comme partout ailleurs : les plus grands ennemis 
des institutions patronales senties socialistes de toute nature qui redou- 
tent plus que toute chose, pour leur action néfaste, tout ce qui peut 
amener une détente entre les divers facteurs du travail. M. Raffalovich 
citait naguère dans le ^foJnk économique ce qu'une petite feuille socialiste 
a répondu à M. Sturm lorsqu'il en appelait récemment à l'activité des 
patrons pour assurer le contentement des ouvriers : « Le contentement 
est le père des vices; aucune sottise, ni l'alcoolisme, ni tout autre vice, 
ne rejetic un peuple tellement en arrière que le contentement. » On jae 
peut dévoiler plus impudemment le plan de campagne des meneurs 
socialistes, et Ton voit par là combien il serait imprudent de tenir 
compte des revendications de ces agitateurs quand ils demandent, par 
exemple, à diriger eux-mêmes et sans l'intervention patronale, ou en la 
réduisant au minimum, les institutions créées pour les ouvriers. Si 
quelque concession dans ce sens peut être quelquefois utile,on fera bien 
de prendre raille précautions plutôt qu'une, afin d'empêcher la désorga- 

(l) La revue a rendu comjito déjà des travaux et des fondations ducs à l'ini- 
tiative éclairée de M. le D^" Post. Voir Les Institutions sociales à Hanovre, par 
M. A. Delaire [Réf. soc, \^^ sept. 1890). 



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LES ÉîiEUTES DE SAINT-IMIEB ET DE BERNE. 255 

nisation ou la destruction qui serait le résultat d'une abdication complète. 

Au mois d'avril de cette année, le bureau central des institutions 
patronales a tenu son second congrès. On s'y est occupé des caisses de 
secours, et on a demandé à l'initiative privée de compléter ce que Tassu- 
rance obligatoire n'a pu qu'ébaucher. On a cité divers exemples de 
grandes maisons où Toij s'est efforcé de donner au malade la différence 
entre son salaire habituel et la somme mise à sa disposition par la 
Caisse d'assurance contre la maladie. Ailleurs, ce sont des caisses de 
prêts remboursées par des retenues volontaires sur les salaires. Une 
seconde question à Tordre du jour avait trait aux institutions en faveur 
des enfants et des adolescents. Ici on se préoccupe surtout de relever 
le niveau moral et d'améliorer l'instruction professionnelle. On a insisté 
sur la nécessité de ne rien faire qui pût relâcher les liens de la famille, 
et on a recommandé pour les jeunes filles la création d'écoles ménagères. 

Plus de 100 personnes ont pris part au Congrès de 1893. En 1892, on 
avait organisé une petite exposition d'économie sociale, qui a été incor- 
porée au musée d'hygiène existant à Berlin. 

Le bureau central des institutions patronales édite une correspondance 
mensuelle, en fascicules de 10 pages, qui tire à l,oOO*exemplaires. 

En Belgique, il s'est formé à Liège, il y a six ans, une Association qui 
a pris le nom d'Union des Patrons en faveur des Ouvriers. Cette Associa- 
tion a pour but d'étudier toutes les questions qui se rattachent à l'amé- 
lioration de l'état religieux, moral et économique de la classe ouvrière ; 
elle recherche les moyens les plus efficaces d'obtenir cette amélioration ; 
elle centralise les renseignements relatifs aux œuvres établies, aux expé- 
riences faites en Belgique ou au dehors, et elle propage l'application de 
celles qu'elle a choisies par des publications, des conférences, des dé- 
marches personnelles. 

Les dépenses de l'Association sont couvertes par les cotisations 
annuelles des membres établies sur les bases suivantes : 20 francs au 
moins pour les patrons qui emploient plus de cent ouvriers ; 10 francs 
au moins pour ceux qui en emploient de trente à cent ; 5 francs au 
moins pour ceux qui en emploient de dix à trente. Au-dessous de dix 
ouvriers, la cotisation des patrons est facultative. 

L'Association publie un Bulletin envoyé gratuitement à ses membres. 

LES ÉMEUTES DE SAINT-IMIER ET DE BERNE. — Des émeutes 
ouvrières assez graves ont eu lieu, le mois dernier, à Saint-Imier et à 
Berne, A Saint-Imier, c'est une querelle entre ouvriers syndiqués et non 
syndiqués de l'horlogerie, qui a été la cause des désordres. Les éléments 
anarchistes se sont emparés de cette querelle pour échauffer les esprits, 
et ils ont assailli une fabrique dont le patron ne voulait pas se plier 
aux exigences du syndicat, en renvoyant ses ouvriers non syndiqués. Il 



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256 LE MOUVEMENT SOCIAL A L'ÉTRANGER. 

y a eu des blessés et de nombreux dégâts matériels. La répression a été 
prompte et énergique. Une trentaine d'arrestations ont eu lieu et la cause 
suit son cours devant les tribunaux. 

A Berne, les troubles ont été plus graves. Ils ont été causés par la 
rivalité entre ouvriers du bâtiment indigènes et italiens. Ceux-ci sont 
sobres, travailleurs et savent leur métier; ceux-là, nous dit la Biblio- 
thèque universelle y sont adonnés à la boisson, paresseux et ne peuvent 
remplir que des fonctions subalternes. Le 19 juin, quelques centaines de 
manœuvres, armés de bâton, se sont mis à parcourir les chantiers de 
construction, en frappant les ouvriers italiens qu'ils rencontraient. On 
fit une quinzaine d'arrestations. Le soir, les émeutiers tentèrent de déli- 
vrer de force les prisonniers. La police se défendit et chargea la foule le 
sabre h la main. On sonna le tocsin. Des volontaires vinrent au secours 
de la police. 11 fallut sévir énergiquement, et on compte que plus de cent 
personnes ont été blessées des deux côtés, aucune grièvement. A minuit 
Tordre était rétabli, et soixante-dix arrestations avaient eu lieu, parmi 
lesquelles le fameux Wassilief, secrétaire ouvrier, un ancien étudiant 
russe naturalisé suisse et qui, depuis nombre d'années, excite les ouvriers 
IT"" entre eux et contre les patrons. Il était le principal auteur de Témeute 

I et son affaire s'instruit. 

En somme, tout ceci serait banal si ça ne se passait en Suisse, pays 
renommé pour la sagesse calme de ses populations. Une fois de plus, 
c^est le résultat d'abord de quelques meneurs, partout les mêmes, puis 
des théories fausses répandues dans les masses par des utopistes dont 
les plus dangereux sont encore ceux dont les intentions sont sincères 
et dévouées. Que ne dît-on pas aux ouvriers, par exemple, pour leur 
présenter comme la pire des choses la liberté du travail 'qu'ils récla- 
meraient tous si elle leur était enlevée? On veut établir en Suisse l'obli- 
gation des syndicats : radicaux et catholiques semblent d'accord sur ce 
point, et les ouvriers, trouvant bien lentes les formalités législatives, 
veulent réaliser tout de suite ce dont on leur promet merveille. Suppo- 
sons qu'on aboutisse. Ce ne sera pas la paix qui en résultera, mais de 
nouvelles luttes entre syndicats ouvriers et syndicats patronaux, entre 
la majorité et la minorité dans chaque syndicat, entre ceux-ci et le 
cinquième état, exclu par le quatrième des associations plus ou moins 
aristocratiques. Et puis, par-dessus tout, ce qui résultera, ce sera la 
diminution du travail, et la misère du peuple et, au bout d'un temps 
plus ou moins long, Tinévitable réaction qui ramènera au seul régime 
du travail viable dans les nations modernes. 

J. Cazajeux. 



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BIBLIOGRAPHIE 



I. — Recueil» périodique». 

Revue des questions historiques $ t. LUI, (Paris, 1®' se- 
mestre 1893). — Kurth (Godefroid), TEpopée et l'Histoire, p. 3-26 [« Dans la 
jennesse des sociétés comme dans celle des individus, il n^ a pas de 
place pour les facultés critiques réservées à un âge plus mûr... >»]. — 
Soiont (Ludovic), Les banqueroutes du Directoire, p. 459-507 [étude sur la 
fameuse banqueroute du 9 vendémiaire an V (30 sept. 1797) qui réduisit 
la dette publique au tiers consolidé. En 1789 le déficit était déjà de 
162 millions, en mars 1790 de 350 et en avril il y avait déjà plus de 
300 millions de dépenses extraordinaires. Le Directoire « au lieu de tra- 
vailler utilement à améliorer cette situation ne sut que l'aggraver 
encore ». La Convention avait trouvé deux milliards 700 millions d'assi- 
gnats en circulation, elle en créa 7 milliards 278 millions et les imposa 
comme papier-monnaie. Étude curieuse sur les assignats. Le 8 brumaire 
le Comité de salut public ordonna une émission de 4 milliards d'assi- 
gnats et le 26 le Directoire en faisait fabriquer 4 milliards dont 500 mil- 
lions en assignats de 100 livres pour avoir de la petite nâonnaie, le louis 
se payant 3018 livres ; on en avait émis en somme pour 29 milliards 
430,481,623 livres. Mais par le décri là banqueroute fut décrétée le 
9 vendémiaire an VI à 63 fr. 34 % ; elle « n'avait pas même l'excuse 
d'alléger les charges de l'État. Jusqu'alors il n'avait soldé ni cherché 
à solder les intérêts de sa dette. » Il en avait seulement donné le quart, 
mais fictivement et parfois le créancier ne touchait que le quart de ce 
quart. Cependant on ne tenait pas les promesses faites et bientôt le 
Directoire décidait (loi du 26 vendémiaire an VII) que partie du gage des 
créanciers, les biens nationaux, seraient vendus pour une somme de 
125 millions afin d'équiper les conscrits. Le 16 nivôse (5 janvier 1798) il 
faisait voter un emprunt patriotique de 80 millions pour une descente 
en Angleterre avec prime sur les captures futures « après l'infaillible 
succès des armes de la République ». Le résultat en fut ridicule et au 
18 bmmaire il y avait un déficit de 400 millions sur un budget de 725^ 
Cétait l'incohérence, le gaspillage, le bouleversement des vraies notions 
en matière de science financière.] L. B. 

Zeltsclirlft rar VoIksivIrtschAft» Aoelalpolltlk und 
Verwaltun^, Organe de la Société des économistes autrichiens. 
Édilépar V. Bœhm-Bawerk, etc.; t. II, 1"» partie (Vienne, 1" semes- 
tre 1893). — Jolin (V.), Genèse des sciences d'observation, Esquisse his- 
torique et critique, pp. 1-24, 228-52 [étudie d'une manière très complète 
la nabHance et les développements de ces sciences depuis les Grecs et 
l'application de leur méthode aux sciences politiques; ne paraît pas se 
douter cependant de l'existence des travaux de Le Play et de son école 
qui ne peuvent plus être omis en un pareil sujet]. — Auspitz (Rudolf), 
La réforme des impôts directs en Autriche, p. 25-58 [Analyse et critique 
du projet gouvernemental, dont le point capital est l'introduction en 
Autriche de l'impôt général et progressif sur le revenu personnel]. — 
Banohberg (D' Heinrich), Critique de la loi du domicile autrichienne, 



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258 BIBLIOGRAPHIE. 

p. 59-99. — Rabbeno (Prof. D' Ugo), Les assurances ouvrières en Italie, 
p. 100-123 [expose les multiples projets de loi qui avaient pour objet 
d'organiser des caisses de retraite et de régler la question des accidents 
du travail, d'abord sous la forme de l'inversion de la preuve et ensuite 
par l'assurance obligatoire, d'après le projet Luzzati. Depuis 13 ans, les 
projets les plus divers ont été discutés sans donner encore une solution. 
L'auteur décrit ensuite' l'organisation et les re'sultats de la Casaa nazio- 
nale di assecurazione pei' gli infortunii sul lavoro établie en 1882 et du 
Patronato d* assecurazione e di soccorso per gli infortunii del lavoro créé 
à Milan en 1883. Les longs débats auxquels les divers projets de loi ont 
donné lieu sans aboutir encore, ont été dominés par la crainte du socia- 
lisme d*État. L'auteur, lui aussi, avait eu d'abord foi en l'initiative 
privée pour régler la question des assurances. Il a changé d'avis depuis : 
l'initiative privée a donné de bons résultats pour l'assurance contre la 
maladie, mais s'est montrée incapable de résoudre la question des acci- 
dents du travail et de l'invalidité. 11 faut ici recourir à l'assurance obli- 
gatoire. D'autre part, l'auteur est d'avis que le législateur italien avant 
d'entreprendre la question des assurances ouvrières aurait dû s'occuper 
avant tout d'un problème bien autrement menaçant pour l'Italie : la 
réglementation de la situation des petits propriétaires et des ouvriers 
ruraux]. — Délibérations de la Société des économistes autrichiens : 
séances des 7 novembre, 14 novembre, 21 novembre et 19 décembre 1892, 
p. 124-30; séances des 30 janvier et 27 fé>Tier 1893, p. 278-86. — Som- 
maruga (D' Guido Freiherr von), Les lois du 18 septembre 1892 concer- 
nant l'établissement d'un droit de timbre sur les actions, rentes et titres 
étrangers et l'imposition de la circulation de certains papiers négociables 
en bourse, pp. 131 -51 [Analyse et texte]. — Stookinger (F., consul géné- 
ral d'Autriche à Bombay], L'agriculture dans l'Inde anglaise, p. 152-181 
[exposé très complet de la situation agricole [de l'Inde : la population et 
les cultures]. — Herkner (Prof. D' H.), Par quels moyens faut-il main- 
tenir et renforcer la classe moyenne? Discours d'ouverture à l'Ecole poly- 
technique de Karlsruhe, p. 209-27 [Après avoir prouvé la nécessité de 
l'existence d'une classe moyenne, en montrant d'une part l'impossibilité 
d'une égale répartition des richesses et les dangers d'une opposition 
brusque entre riches et prolétaires, l'auteur examine la situation actuelle 
des classes moyennes en Allemagne. Les relevés statistiques des reveT- 
nus et des professions ne donnent pas une idée exacte de la situation. 11 
faut examiner en particulier et séparément les conditions de vie de la 
petite et moyenne exploitation industrielle, commerciale et agricole. 
Quant à l'industrie, l'auteur passe successivement en revue les profes- 
sions les plus encombrées : tailleurs, chemisiers, cordonniers, tisserands, 
artisans en métaux, menuisiers-ébénistes, industrie du bâtiment, bou- 
laugers et bouchers, et]conclut que, à part les deux derniers, tous ces 
métiers ont déjà disparu ou vont disparaître sous la pression de causes 
économiques et techniques. Quant au commerce, il faut bien convenir 
que le commerce de détail, qui forme ici la classe moyenne, offre de 
grands inconvénients, qui lui ont valu la concurrence des grands maga- 
sins et des coopératives de consommation, sous laquelle il risque fort 
de succomber. La classe moyenne agricole, à son tour, se trouve dans 
une situation fort critique, par suite d'une organisation insuffisante du 
crédit, des prix disproportionnés des domaines, d'une loi successorale 
défectueuse, des conjonctures défavorables dans les marchés de grains, 



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RECUEILS PÉRIODIQUES. 259 

d'une formation technique et économique très minime et,dela sorte, elle 
disparait insensiblement au profit de la grande propriété dans le Nord- 
Est et de la propriété parcellaire dans le Sud-Ouest. Les remèdes? L'au- 
teur rejette tout d'abord la corporation obligatoire, la preuve de capa- 
cité, etc., en un mot toutes les mesures restrictives opposées au 
perfectionnement technique des moyens de production. Les adopter 
serait < uu suicide national » pour T Allemagne. La disparition des 
petites exploitations ne serait jamais absolument complète, ni dans 
Tindustrie, ni dans le commerce, ni dans Tagri culture. Mais il faut s'ef- 
forcer d'augmenter partout les capacités professionnelles. On peut éga- 
lement faire participer les petites exploitations aux bienfaits des 
grandes, par exemple par la diffusion des petits moteurs. Enfin, les coo- 
pératives de production n'ont pas dit leur dernier mot. L'auteur insiste 
particulièrement sur la question du recrutement des classes moyennes. 
Elles doivent se renforcer principalement par un mouvement ascendant 
des ouvriers de la grande industrie. La question sociale n'est pas une 
simple question de protection du travail infantile ou d'hygiène, ni une 
simple question d'estomac. Elle doit se poser ainsi : comment les 
ouvriers peuvent-ils parvenir à un revenu, aune instruction, à une con- 
dition sociale qui les élèvera parmi la cla&se moyenne? En Angleterre, 
la réponse à la question a été donnée, au moins pour l'industrie du 
coton. On y trouve de nombreuses familles ouvrières avec 4.000 sch. 
iie revenu et une existence bourgeoise. Cette haute situation des ouvriers 
a contribué pour une grande part au brillant développement dé cette 
industrie. Ce qui se fait en Angleterre peut se faire en Allemagne et en 
Autriche. « Je compte, conclut l'auteur, voir chez nous^ aussi s'élever 
progressivement la classe ouvrière et j'attends d'elle non seulement un 
renforcement si nécessaire de là classe moyenne, non seulement une 
accélération du progrès économique et technique, non seulement le don 
précieux de la paix sociale et nationale, mais j'attends d'elle davantage : 
une régénération durable de notre classe moyenne et par elle de toute 
notre vie nationale. » S'il nous est permis de faire une courte observa- 
tion, il nous paraît que l'auteur pose très bien le problème social à 
résoudre, mais qu'il n'indique pas suffisamment les moyens à suivre. 
L'exemple de l'Angleterre est certes bien choisi, mais on peut ne pas 
partager sa confiance en ce qui concerne l'Allemagne et l'Autriche. Le 
développement économique et social de ces deux pays est fort différent 
de celui de l'Angleterre et il est permis de croire que ce qui s'est 
produit ici peut très bien ne pas se reproduire sur le continent]. 
— Sohwledland (D' Eugen), Une loi pour restreindre la libre concur- 
rence dans le commerce, p. 253-77 [réquisitoire énergique, nourri de 
faits et de détails intéressants, contre les ventes à l'encan des marchan- 
dises, qui constituent, en France particulièrement, une des formes les 
plus vivaces de la concurrence déloyale. Parmi ces ventes qu'on décore 
des noms les plus divers, ventes pour cause de décès, de fin de saison, 
de fermeture, etc., il en est certes de parfaitement honnêtes et. la dis- 
tinction n'est pas facile à faire. Pour réprimer les abus, on a introduit 
dans divers pays une imposition extraordinaire et la permission préa- 
lable de l'autorité locale (Bavière: loi de 4868, Prusse: loi de 1880, 
Hongrie : loi de 1884). Un projet récent du 26 janvier 1892 se propose de 
régler la question en Autriche, sur des bases analogues, en facilitant de 
plus le contrôle des commerçants sur ces ventes à l'encaiu L'auteur 



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260 BIBLIOGRAPHIE. 

approuve le projet et en souhaite la rapide réalisation]. — Isama Ster- 
negg (K. Th. von), La loi du 16 juillet 1892 {Jottm. off. n» 202), concer- 
nant les caisses de secours enregistrées, p. 287-302 [Analyse et texte). 
— Reisoli (D' Richard), La réforme de l'imposition directe en Hollande, 
p. 303-325 [La loi du 27 septembre 1892a décrété: 1. l'introduction de 
l'impôt général sur la fortune ; 2. l'augmentation de l'impôt de consom- 
mation sur les boissons alcooliques ; 3. l'abolition de l'impôt sur le 
savon et la réglementation nouvelle du droit d'importation de cet article; 
4. la diminution de l'impôt sur le sel; 5. la diminution de quelques 
droits proportionnels sur des mutations de propriété et l'inscription 
hypothécaire. Reste en discussion l'établissement d'un impôt industriel 
et professionnel prt)gressif, remplaçant le droit de patente. De plus, des 
projets de loi sont annoncés sur l'abolition des droits de péage sur 
routes et canaux, la réforme de l'impôt foncier et des impôts person- 
nels. Le but de toutes ces réformes est d'arriver à une répartition plus 
équitable de l'impôt, sans augmenter, ni diminuer pour cela les revenus 
de l'Etat. L'auteur examine plus spécialement l'impôt sur la fortune et 
l'impôt industriel et professionnel, tels qu'ils viennent d'être établis ou 
vont l'être par la loi hollandaise]. — Kunwald (D' Ludwig), Les colonies 
ouvrières allemandes, p. 326-36 [La question du vagabondage a été ré- 
solue presque partout par le renvoi des vagabonds devant les tribunaux 
de police. Mais le délit de vagabondage est si vaguement défini ! Â côté 
des véritables vagabonds, paresseux invétérés qui constituent un véri- 
table danger social, il est tant de malheureux qui courent les grandes 
routes, avec la meilleure volonté de travailler, mais sans en trouver les 
moyens. L'Etat ne peut rien faire pour leur procurer du travail, c'est à la 
charité qu'il faut recourir. On a pensé qu'un bon moyen d'occuper ces 
bras sans travail était de les employer au défrichement des terres 
incultes. C'est dans ce but qu'a été créée en Allemagne, en 1882, la pre- 
mière colonie ouvrière de Wilhemsdorf, sous la direction du pasteur von 
Bodelschwingh. Aujourd'hui, 26 colonies existent en Prusse, Saxe, Wur- 
temberg, Bade, Bavière, etc.. Elles reposent sur la triple base de : l'ap- 
pel à la charité pour fournir les fonds nécessaires, l'entrée et la sortie 
volontaire des travailleurs, la continuité du travail. Nous regrettons de 
ne pouvoir entrer ici dans les détails intéressants sur l'activité de ces 
colonies. Nous revoyons les les lecteurs que la question intéresse aux 
divers écrits du D' G. Berthold (Berlin, M. Priber) et au rapport que 
M. G. Berry, envoyé à la tête d'une commission par le conseil municipal 
de Paris pour étudier ces institutions, a publié récemment sur les 
« colonies d'ouvriers libres »1. — Elkan (D' Eugen), Résultats sociaux 
de l'inspection des fabriques en Autriche, p. 33744 [Analyse du rapport 
des inspecteurs de fabriques pour 1891. Un point intéressant à noter est 
le rôle de confident et d'arbitre que les inspecteurs prennent de plus en 
plus vis-à-vis des ouvriers. En 1891, 5,113 cas d'arbitrage contre 5,023 en 
1890. Dans 1,585 cas, l'intervention des inspecteurs a été couronnée de 
succès. Quant aux grèves, dans la plupart des cas les grévistes ont donné 
congé en respectant les délais convenus. Les ouvriers se sont montrés 
beaucoup plus circonspects et prudents dans leurs revendications. Grâce 
aux efTorts des inspecteurs de fabrique, ceux-ci sont parvenus à termi- 
ner les grèves en beaucoup de cas et même à les prévenir en aplanis- 
sant les difficultés qui pliaient éclater. Cette intervention amiable des 
inspecteurs autrichiens est caractéristique. Ils remplissent de la sorte 



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.RECUEILS PÉRIODIQUES. 261 

leur véritable mission. On ne peut en dire autant des inspecteurs alle- 
mands. L'auteur critique vivement l'organisation de l'inspection des 
fabriques en Allemagne et réclame de promptes réformes, sans toute- 
fois oser les espérer à bref délai.] 

Ern. Dubois. 

The ^iiarterly Journal of Économies, t. VII, !■'<' partie 
(Boston, octobre 189^ à mars 1893). — Moses (Bernard), Le cours légal 
en Californie, p. 1-25 [Histoire des mesures prises en Californie pour 
remédier aux effets de la dépréciation du papier d'État fédéral à la suite 
de son émission en 1862]. — Taussig (E. W'.), La réciprocité, p. 26-39 
[Tarifs internationaux de douanes : effets nouvellement produits par les 
traités de réciprocité en pareille matière. Traités conclus par les États- 
Unis avec le royaume d'Hawaii en 1876, traité franco-anglais de 1860, etc. 
« Le résultat pratique des conventions de réciprocité... est d'accroître 
un peu l'importance générale du commerce international »]. — Clark 
(J.-B.), Assurance et bénéfice commercial, p. 40-54. — Dunbar (Charles 
F.), La question des billets de banque, p. 55-77 [Étude sur la question 
de la circulation du papier aux États-Unis, qui emprunte un intérêt par- 
ticulier à Tétat de la question monétaire de l'autre côté de TAtlantique. 
Situation actuelle : ses aspects politiques et économiques. La question 
qui se pose est de savoir si le droit d'émission « ne peut être étendu avec 
avantage à quiconque sera autorisé à l'exercer sous les conditions éia- 
blies par les quarante-quatre législatures d'États. »] — Hill (William), 
Les douanes coloniales, p. 78-100 [Histoire des tarifications douanières 
dans les colonies anglaises et TAmérique du Nord jusqu'à la guerre de 
l'indépendance. ] — A8hley(W. J.). De l'étude de l'histoire économique, 
p. 115-36. — Claudio Jannet, Les catholiques français et la question 
sociale, p. 137-61 [Étude du plus haut intérêt et très documentée, com 
posée par notre savant confrère avec toute la compétence qu'on lui 
connaît, sur l'État actuel et les effets du mouvement catholique et social 
en France. La connaissance familière qu'a M. Claudio Jannet de la langue 
anglaise lui a permis de compléter ici des indications générales données 
sur le même sujet dans un article paru précédemment dans la môme 
revue. Position de la question ; revue rapide des progrès [matériels de 
tout genre accomplis dans ce siècle, où est excellemment montré le fatal 
effet qu'a produit dans les relations du capital et du travail l'esprit anti- 
chrétien. Méthodes pratiques employées dans la région française ; 
l. Intervention de VÉtat. Sa légitimité reconnue par les catholiques et les 
économistes. Lois de 1841 et de 1874 sur les manufactures. Limites oiï 
doit s'arrêter l'action de l'État. Protection des enfants, des jeunes gens, 
des femmes travaillant dans l'industrie. Le repos du dimanche, la Ligue 
populaire pour le repos du dimanche; limitation des heures de travail, 
cas où elle est légitime ; diverses assurances ouvrières établies en France ; 
on doit repousser la fixation d'un minimum des salaires comme le pre- 
mier pas vers le collectivisme. II. Action de Vemployeur. Le patron et le 
patronage : caractères particuliers qui les distinguent en France; leur 
importance pour la paix sociale déjà signalée par Le Play. Action efficace 
et discrète du patronage; elle s'inspire directement de la notion des 
devoirs qui lient l'employeur au travailleur, tels qu'ils résultent de 
l'Evangile : « le patronage, dit très justement M. Claudio Jannet, n'ac- 
romplit son plein résultat ^lue quand il est chrétien. » III. La philan- 



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262 BIBLIOGRAPHIE. 

thropie et la charité. Associations d'un caractère religieux formées entre 
ses ouvriers par M. Harmel au Val-des-Bois. Heureux résultats obtenus 
dans le même sens à Montceau-les-Mines. L'association de Notre-Dame 
de rUsine, etc. C'est par ces moyens que l'élite des ouvriers pourra 
coopérer à l'œuvre de la défense sociale. IV. La coopération. Echec 
général des sociétés coopératives de production ; succès de celles qui ont 
trait à la consommation. Résultats obtenus en France et en Belgique. 
Les cercles catholiques de M. de Mun. En France, les sociétés coopéra- 
tives, comme les syndicats, s'inspirent de la tendance actuelle à recons- 
tituer les associations détruites par la Révolution. Précautions à prendre 
pour assurer la liberté du travail. Résultats obtenus eu Belgique : insti 
tutions de prévoyance, associations ouvrières, législation du travail. 
Dans une conclusion très optimiste, mais très justifiée aussi par Tétude 
des faits, le savant économiste montre qu'il y a tout lieu d'espérer que 
l'humanité va faire des progrès substantiels ; le pape Léon XIII y aura 
grandement contribué], — Shaw (William B.), Législation sociale et 
économique dans les États en 1892^ p. 187-92 [Revue des progrès réalisés 
par les législatures des différents États de la Confédération américaine 
sur les deux points signalés pendant l'année 1892. Â remarquer dans 
riowa des dispositions prises pour permettre aux patrons de s'assurer 
contre le dommage causé par le fait de l'ouvrier.] 

Pierre Bidoire. 



ikrchlvlo Glurldlco; t. XLVIII (Pise, janvier-juin 1892). — - 
Lecci (Amerigo), Les délits de presse dans le droit commun, p. 3-3i 
[Histoire du régime de la presse en Italie. Toute bonne loi doit être 
libérale, mais toute loi libérale n'est pas bonne ; et il faut se garder d'ap- 
porter ici une sorte de chauvinisme libénUre qui ne serait que la cari- 
cature du vrai libéralisme. Il ne faut pas davantage se croiser les bras en 
répétant la fameuse comparaison de la presse avec la lance d'Achille qui 
guérissait de ses propres blessures : les inventions poétiques delà mytho- 
logie n'ont aucune contre-partie dans la réalité. Les délits de presse 
peuvent et doivent se traiter comme des délits de droit commun]. — 
Pampalonl (Muzio), L'espace aérien et le sous-sol dans le droit moderne, 
p. 32-68. [L'espace aérien est res communis, non point ex naiura, mais 
ex jure gentium; le sous-sol esti'es nullius. Néanmoins, le propriétaire du 
fonds reçoit, pour la meilleure exploitation da son bien, un pouvoir 
exclusif de disponibilité semblable à l'attribution d'une certaine frange 
maritime qui s'accorde aux États territoriaux]. — Puviani (Amilcare), 
Le produit reconstituant dans l'industrie, p. 60-134, 372-434 [L'auteur 
appelle de ce nom la portion du produit brut qui sert à reconstituer le 
capital dépensé pendant la période productive]. — D'Amico (Papa), La 
lettre de change, son principe historique et économique, p. 237-76. — 
Tamassia (Nino), La « constitution d'Athènes » d'Aristote, p. 290-310. 
— Rinaldi (Antonio), Delà valeur historique et juridique des cabrci et 
àeapiatee, p. 311-71 [Le cabreo et laplatea sont des polyptiques ou do- 
cuments de propriété religieuse dans le sud de l'Italie. Intéressant pour 
l'histoire des biens ecclésiastiques]. — Bertolini (Pietro), Le Conseil 
privé en Angleterre, p. 453-89 [Son rôle semble devoir aller en augmen- 
tant, le mouvement démocratique accentuant l'ingérence de TEtat et 
nécessitant plus de surveillance à mesure que tes classes supérieures 



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PUBLICATIONS NOUVELLES. 263 

sont expulsées du gouvernement local]. — Porrini (R.), La juridiction 
administrative et le recours pour excès de pouvoirs, p. 499-566. 

T. XLIX (juillet-décembre 1892). — Ooviello(Nicola), La superficie,p.3- 
195 [Étude volumineuse sur le droit de propriété et les diverses formes 
possibles de superfices , y compris les bancs d'église et les loges de 
théâtre]. — Bertollnl (Pietro), Le Conseil d'État en France, p. i96-236 
[L'un des organismes les plus solides et les mieux justifiés de Tadmi- 
nistration française. C'est grâce à lui que nous jouissons d'une sorte 
d'équilibre qui remédie au défaut de stabilité, et que, si les révolutions 
sont faciles en France, les réformes heureusement y sont très difficiles], 
- Siotto-Pintor (Manfredi), Des origines et du développement du droit 
détester chez les Romains, p. 237-68 [L'auteur se propose de montrer» 
contrairement à l'opinion courante, que le droit de tester a subi, chez les 
Romains, une évolution aussi lente que chez les autres peuples]. — 
Slmonoelll (Vincenzo). La sous-location et la cession de bail, p. 269-282. 
-Longo (Filippo), L'action contre le fictus posaessor en droit romain et 
italien, p. 289-368. — Gemma (S.), Condition juridique des étrangers 
dans le passé et dans le présent, p. 369-454. [Très intéressant, en ce 
moment surtout où la question des étrangers revient à l'ordre du jour 
à cause de leur concurrence économique. Conclut à la nécessité d'assi- 
miler l'étranger et le citoyen au point de vue de la jouissance des droits 
civils]. — Vaturl (Vittorio), La théorie de Voperh novi nuntiatio en droit 
romain, p. 499-541. — Tamassia (Nino), Le mariage dans les poèmes 
d'Homère, p. 542-66. S. D. 



II» — Publicfttionift. nouvelle». 

Code manuel de droit InduAtrlel, par Maurice Dufourman- 
TELLE, avocat à la cour d'appel de Paris, docteur en droit. Paris, Giard et 
Brière, 1893, in-18, 264 pages. — M. Dufourmantelle, qui avait publié 
l'an dernier un premier volume de ce manuel, poursuit son œuvre et 
nous en donne un second. Le premier comprenait, nos lecteurs peuvent 
s'en souvenir, la législation ouvrière, c'est-à-dire celle qui concerne le 
louage de service et ses annexes. La question est autre cette fois, il s'agit 
dans le second ouvrage des Brevets d'invention et de la contrefaçon. Notre 
auteur traite d'abord en quelques pages du principe de la propriété 
industrielle; doit-il être reconnu et garanti par la loi?* Certains écono- 
mistes ou auteurs éminents disent non ; d'autres disent oui. M. Dufour- 
mantelle est de ces derniers et je l'en félicite. Voilà le principe établi : 
comment la loi en a-t-elle réglé l'usage? C'est le sujet de l'ouvrage où 
l'on trouve, avec la loi même, les principales décisions de jurisprudence 
dont l'importance est si grande en pareille matière. La part faite à la 
législation étrangère se borne à l'examen des conventions internatio- 
nales passées entre notre pays et quelques autres,et des tentatives d'en- 
tente faites pour assurer au dehors le droit de propriété industrielle de 
DOS nationaux. M. Dufourmantelle n'a pas cru pouvoir, comme il avait 
fait dans son premier travail, exposer les diverses législations étrangères; 
ie sujet eût été trop vaste ; restreint à la France il reste suffisamment 
étendu en même temps que l'ouvrage a quelque chose de plus immé- 
diatement pratique. Le présent travail contient un appendice qui n'était 



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i(>4 



BIBUOGHAPUIE. 



pas dans le premier volume, c'est le texte des lois sur les matières et 
celui des diverses coivveuUons internationales. On trouve encore une 
table analytique ; c'est une addition de détail, mais un détail si utile 
qu'il vaut la peine d'être mentionné. Hubbrt-Valleroux. 

De la division du travail social, par Emile Durkueim, chargé 
d'un cours de science sociale à la Faculté des lettres de Bordeaux; 
i vol. in-8° de la Bibliothèque de philosophie contemporaine ; FéHx 
Alcan, 1893, ix-471 p. — L'auteur définit son but dès les premiers mots 
de la préface : « Ce livre est avant tout un effort pour traiter les faits de 
la vie morale d'après la méthode des sciences positives » et étudie la 
division du travail social dans sa généralité : liv. I,Fonc^ton de la division: 
méthode pour la déterminer, solidarité mécanique ou par similitudes, 
solidarité due à la division du travail ou organique, prépondérance pro- 
gressive de celle-ci et ses conséquences, solidarité organique et solida- 
rité contractuelle ; liv. II, Caitses et conditions : les progrès de la division 
du travail et ceux du bonheur, causes, facteurs secondaires, indéter- 
mination progressive de la conscience collective, hérédité, consé- 
quences ; liv. m, Formes anomales .-division du travail économique, division 
du travail contrainte, autre forme anomale, conclusion. En avançant 
dans rhistoire, les croyances et les pratiques communes, religieuses et 
autres, s'affaiblissent et ne sont plus sociales, c'est-à-dire capables d'as- 
surer la cohésion des sociétés. La solidarité résulte de la division crois- 
sante des fonctions sociales et de la dépendance mutuelle qui en est le 
résultat. Cette solidarité s'accroît avec la personnalité des individus et 
ainsi Tunité du tout se renforce en même temps que Tindividualité des 
parties. Socialisme et individualisme se développent parallèlement. Mais 
il est de toute nécessité que les règles juridiques et morales détermi- 
nent les rapports des fonctions divisées, Ici M. Durkheim étudie les 
questions graves: il établit que les relations du capital et du travail 
doivent être réglementées assez sagement pour rendre égales entre 
tous les conditions extérieures de la lutte. Il explique les transforma- 
tions morales par les changements qui se produisent dans le milieu 
social. La méthode est inductive et les preuves d'ordre expérimental. Il 
y aurait fort à critiquer, mais encore plus à louer, et la lecture de cet 
ouvrage ne peut que profiter aux esprits assez éclairés en ces matières 
pour ftiire le départ entre le bon etle mauvais. 



Le Gérant : C. Treiche. 



Paris. — Imprimerie F. Levé, rue Cassette, n. 



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LES GRÈVES D AMIENS 






La ville d'Amiens, différente en cela de bien d'autres villes indus- 
trielles, n'avait pas eu de grèves depuis plusieurs années (depuis 
1888). Elle vient d'avoir de février à mai une série de grèves poi^ 
tant sur des professions très différentes, qui se sont produites sous 
des prétextes divers, mais dans le même temps, avec des procédés 
fort semblables, et ont amené certains résultats particulièrement 
fâcheux. Il a paru utile à la Société d'Ëconomie sociale de feire une 
élude de ces grèves, de leur origine, de leur caractère et de leurs 
effets, elle a bien voulu me charger de ce soin. 

Pour répondre à son désir, j'ai fait à Amiens un séjour un peu 
bref, mais qui a été bien employé à interroger les personnes pouvant 
me renseigner, patrons et ouvriers en cause (même les meneurs), 
ou témoins des faits sans y avoir été parties elles-mêmes, 
ainsi qu'à rassembler les documents que je comptais employer 
ensuite. C'est le résultat de ces recherches que je donne ici. Mes 
confrères de la Société et les lecteurs de cette étude y trouveront, 
je pense, à réfléchir, et quelques-uns peut-être à apprendre. Quant 
aux habitants d'Amiens qui ont bien voulu me fournir les éléments 
de ce travail, je ne fais, en les remerciant, que m'acquitter d'une 
manière très imparfaite des obligations que je leut* ai. Je crains 
seulement de ne point les contenter, soit parce qu'ils semblaient 
se faire de cette enquête une idée très haute que mon étude n'éga- 
lera pas, soit parce que chacun d'eux a sur la situation et sur les 
faiLs dont je vais m'occuper une opinion arrêtée qu'il sera surpris 
souvent de ne point retrouver. Je les prie de considérer que c'est 
Tinévitable effet d'études de ce genre et que toutefois en fournis- 
sant des faits et même des appréciations à l'enquête, ils ont été les 
véritables auteurs des services qu'elle pourra rendre. 



3 






^'^i 



1. —Les industries d'Amiens 

Amiens compte quatre industries principales : le tissage, la tein- 
ture et apprêts, la cordonnerie, la confection. 

Le tissage est de toutes ces' industries la plus ancienne, et le pro- 
duitieplus fabriqué est le velours de coton. La première manufac- 

L\ Réf. Soc, 16 août 1893. 3» Sêr., t. VI (t. XXVI col \ 18. 



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\ 



:2()0 LKS liHKVKS d'ami i:.\s. 

ture a été établie par privilège roy»l en 1765 et pendant plus d*un 
siècle la ville d'Amiens a fait seule le velours de coton, soit pour 
meubles, soit surtout pour vêtements.^ Aujourd'hui des fabriques 
concurrentes ont été élevées à Rouen, Ourscamp,Mareuil, Pont-de- 
Metz. Malgré cela c'était, au moment de la grève, une industrie 
florissante occupant environ 4,000 personnes, hommes, femmes 
et enfants ; les chômages étaient presque inconnus. Le travail se 
faisait presque uniquement en fabrique, les petits ateliers ayant 
disparu pour faire place à de vastes usines occupant jusqu'à 700 et 
800 personnes. 

11 y a encore des tissages de laine et de toile, mais qui ont dans 
les manufacturiers de Roubaix des concurrents redoutables. On 
fait aussi la toile d'emballage et les sacs en toile, mais ce sont des 
articles très bon marché et qui ne peuvent rétribuer que faiblement 
la main-d'œuvre. 

Quant à la « teinture et apprêts »*, c'est une sorte de complément 
de l'industrie du velours, puisque c'est surtout le velours de coton 
qui est teint et apprêté dans les divei*ses maisons d'Amiens. Ici pas 
de travail à domicile, tout se fait à l'usine et, comme pour le tissage, 
les grandes maisons remplacent le petit atelier d'autrefois, les 
moteurs mécaniques augmentent en nombre et en importance. Le 
• personnel des teinturiers est presque tout masculin. 

Teintures et lissage de toile ou de laine n'occupent pas ensemble 
autant d'ouvriers que la seule industrie du velours. 

La cordonnerie ne se fait en grand que depuis quarante à qua- 
rante-cinq ans. Amiens est l'un des endroits de production, mais 
non le seul, et il y a entre les divers centres de production une 
concurrence très vive qui tend comme toujours à déprimer les 
prix, la lutte portant moins sur la qualité que sur le bon marché 
des articles. Le travail se fait en atelier pour la coupe et certains 
finissages, à domicile, pour le travail courant, et se paie : celui 
fait dans les ateliers à la journée, et celui fait à domicile à la 
tâche. La cordonnerie occupe des hommes et des femmes, mais 
surtout des hommes. Le nombre total est très variable ; on l'estime 
à 2,000 ou 2,500 environ. 11 y a neuf fabriques, dont trois impor- 
tantes (l'une d'elles occupe près de 650 personnes) , et un grand 
nombre de petites maisons qui vendent surtout la chaussure con— 
fectionnée. 

La confection des vêlements ne remonte pas à plus dune quaran-- 



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LES GREVES I) AMIENS. 



267 



laine d'années à Amiens, mais elle s'est fort développée, car elle 
occupe au delà de 3,000 personnes, presque toutes femmes. La 
coupe se fait en atelier, et par des hommes ; le travail est exécuté 
à domicile par des femmes. II ne faut pas croire que les confection- 
neurs se bornent à produire des vêtements tout faits; ils travaillent 
aussi pour les tailleurs sur mesure. Ceux-ci envoient l'indication 
des pièces à faire, TétofTeet les mesures. Avec cela, le vêtement est 
coupé et donné à des ouvrières qui l'exécutent chez elles. Je 
demandai à l'un de ces confectionneurs s'il travaillait ainsi 
pour les tailleurs d'un ressort immédiat ou pour ceux même assez 
éloignés. « Je travaille, me disait-il, pour la France entière ; j'ai 
des clients jusque dans le Midi et je viens de donner à faire un 
vêlement sur mesure pour Draguignan. Au besoin nous envoyons 
pour l'essayage, et on retourne la pièce pour la finir; la célérité et 
le bon marché des transports nous permettent de faire cela. » 
Que de gens des départements de l'Est, de l'Ouest et du Midi se 
font habiller sur mesure par un tailleur de leur localité, sans se 
douter que leurs vêtements sont coupés et taillés dans la ville 
d'Amiens. 

On comprend que ces confectionneurs ne peuvent avoir de tels 
clients que parce qu'ils leur font des conditions très avanta- 
geuses, c'est-à-dire des prix très bas. De même pour les vêtements 
tout faits; la concurrence de Lille et des villes du Nord oblige à 
baisser les prix et c'est ce qui arrive constamment dans l'industrie 
moderne. De là.aussi cette tendance de l'industrie à émigrer dans 
les campagnes. La chose serait difficile pour certaines confections 
qui doivent être exécutées assez vite, mais pour les vêtements tout 
faits, pour la chaussure commune, c'est fort possible et beaucoup 
de chaussures se font déjà à la campagne. Les usines, elles aussi, 
tendent à s'y transporter. 

Il faut à ces quatre grandes industries ajouter celles qui se trou- 
vent naturellement en une ville de plus de 80,000 habitants : indus- 
tries de l'alimentation, du bâtiment, des transports, etc. On estime 
que, sur les 83,000 habitants d'Amiens, la population ouvrière peut 
représenter ^5,000 personnes environ, non compris la population 
laborieuse qui dans les campagnes travaille au compte des indus- 
triels d\\miens. 

Il convient, avant de parler de la grève, de marquer davantage? 
la physionomie des patrons et des ouvriers. 



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"2(18 LES GRÈVES UAMIENS. 

Lespatrmis, — On ne trouve poiul d'ordinaire dans les patrons 
amiénois ces dispositions hardies et novatrices très apparentes 
chez ceux de Roubaix par exemple, qui agissent tout à l'américaine. 
La plupart de ceux d'Amiens ont succédé à leur père ou à leur 
beau-père et ont hérité de ces traditions laborieuses et réglées qui, 
selon l'ancien axiome, « font les bonnes maisons ». Ils suivent par 
nécessité, mais sans empressement et sans ardeur, loin de k 
précéder, ce mouvement qui donne â Tindustrie comme au com- 
merce niodernes des allures à la fois grandioses et désordonnées ; 
visiblement, ils préféreraient la marche plus mesurée, plus lente 
et plus sôre, quoique moins productive, de l'industrie ancienne. 
F:{eaucoup d'entre eux ont gardé l'ancienne coutume d'habiter 
auprès de la fabrique et de travailler dans un bureau d'une simpli- 
cité extrême; quelquefois, mais rarement, la femme du patron tient 
encore la caisse (1; et est en état de continuer ses affaires, s'il 
meurt le premier et ne laisse pas d'enfants en âge de lui succéder. 
La mode anglaise d'avoir son habitation loin de l'atelier et d'aimer 
à y trouver le confort moderne se répand à Amiens comme ailleurs, 
mais il n'y a dans l'aisance des patrons, même des plus grands, 
de ceux qui occupent jusqu'à 500 et 700 ouvriers (il y a beaucoup 
de petits patrons qui en ont de 20à50),rien d'excessif ni d'éclatant. 
rien enfin qui fasse contraste avec le sort de l'ouvrier. Les maisons 
même riches d'Amiens sont sans ornement extérieur, les voiture» 
de maître sont très rares et les fêtes somptueuses inconnues, 
extérieurement, il n'y a rien qui différencie très profondément les 
diverses conditions. 

Les ouvriers, — Quel est leur salaire? C'est la première question 
qu'on se pose lorsqu'on s'occupe de la classe laborieuse. Et tous 
ceux qui se sont livrés à cette recherche savent combien la réponse 
est diificile. Demandez, soit aux ouvriers, soit aux patrons^ et 

(1) Cette coutume, qui s'efface maintenant, était générale en France autrefois, 
et il n'est pas sans intérêt de rappeler ce que dit à ce propos un écriTain qui n*a 
que le mérite de la description, mais qui Ta et qui a écrit sans se douter de l^m- 
portanco qu'aurait son livre. 11 s'agit de Mercier qui, peu d'années avant la Révo- 
lution, faisait, sous le titre de Tableau de PanSf une description curieuse de la 
capitale et de ses habitants. 

tf II est, écrit-il, une classe de femmes très respectables, c'est colle du second 
ordre de la bourgeoisie : attachées à leurs maris et à leurs enfants, soigpieuses 
économes, attentives a leurs maisons, elles offrent le modèle de la sagesse ot du 
travail. Mais ces femmes n*ont point de fortune, cherchent à en amasser, sont 
peu brillantes, encore moins instruites. On nr les aperçoit paîi, et cependant elles 
sont à Paris l'honneur de leur sexe. » 



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LES GHÉVES D*AM1E.\S. 269 

d'abord vous aurez assurément celte réponse : u Uh ! cela dépend 
beaucoup, il y a bien des catégories d'ouvriers; il y a bien des 
salaires divers. « Lorsque, à force d'insistance, vous finissez par 
avoir des prix, il y a souvent contradiction entre ceux qui sont 
indiqués par l'ouvrier et ceux que vous donne le patron. C'est sur- 
tout lorsqu'il s'agit du travail à façon qu'il est impossible d'avoir 
rien de certain. Ainsi, je visite chez lui un ouvrier cordonnier 
(j'en ai visité plusieurs, je prends celui-là comme exemple), il fait le 
soulier napolitain très fort, à semelles couvertes de grands clous. 
«Combien gagnez- vous? — Les souliers sont payés 18 francs la 
paire : on me remet la partie supérieure et la semelle, je fournis le 
reste, à savoir les chevilles et les clous, ce qui peut aller à fr. 75 
la fourniture par paire. — Alors il vous reste pour vous fr. 75? 
Justement. — Et combien vous faut-il de temps pour faire la 
douzaine? — Je fais en moyenne deux paires et demie par jour. » 
Ces réponses, bien entendu, ne sont obtenues qu'après beaucoup 
d'insistance de ma part, beaucoup de circonlocutions de l'ouvrier. 
H fait remarquer que le cordonnier est plus ou moins habile, en 
sorte qu'on ne peut donner de moyenne, que les semelles sont plus 
ou moins bien coupées, ce qui accroît ou simplifie le travail, que le 
cuir est plus ou moins bon : même résultat ; que les diverses mai- 
sons donnent des prix assez sensiblement différents. Il ressort 
pourtant de son dire qu'il gagne environ 2 francs par jour. 

Le patron auquel je m'adresse ensuite (sans nommer Touvrier 
bien entendu) conteste absolument ces dires. Il convient du prix de 
façon, 18 francs, mais soutient que les fournitures coûtent bien 
moins que prétend l'ouvrier et que s'il fait seulement deux paires 
et demie en un jour, il est exceptionnellement malhabile. Le 
contremaître, appelé, affirme que la douzaine de napolitains retnise 
à un ouvrier, est souventrapportée achevée 48 heures après, ce qui 
donne, déduction faite des fournitures, des journées de 5 à6 francs. 
II reste à savoir si ceux qui font cela ne sont pas exceptionnelle 
ment adroits, s'ils ne se font pas aider par leur femme ou même 
pnr un compagnon, et enfin combien de temps ils travaillent par 
jour. Les chiffres publiés par le syndicat des patrons, lors de la 
grève, donnent pour les cordonniers (hommes) travaillant chez eux 
de 4 à 5 francs par jour, et pour les piqueuses travaillant à domicile 
*le :i à 4 francs. D'autre part, plusieurs cordonniers de diverses 
spécialités que j'ai visités affirmaient qu'avec de très longues jour- 



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r^ 



tiTO LES GKÈVES d'aMIENS. 

nées, ils arrivaient difficilement à gagner 3 francs. 11 y a donc con- 
radiction entre les dires des ouvriers et ceux des patrons, sans 
qu'il soit possible, pour qui n'est pas du métier, d'indiquer la 
vérité. 

Un exemple de la difficulté d'arriver à une solution : Dans une 
brochure anonyme parue à Amiens sous ce titre : Les grèves cCAmimu, 
étude impartiale, l'auteur, un catholique de l'école de M. de Mun, cite 
ce fait que si les coupeui's de cuir ordinaires gagnent souvent 
30 francs par semaine et vont à 37 et 38, en revanche les coupeurs 
au maillet ne gagnent que 15 francs par semaine, soit 2 fr. 50 par 
jour, pour une besogne très pénible. Mais il néglige d'ajouter que 
ces coupeurs au maillet sont- en très petit nombre et sont des 
hommes de peine qui, n'ayant pas de connaissances techniques, 
font encore à la main un travail qui est fait maintenant par des 
procédés mécaniques. 

Quant aux confectionneuses, les salaires sont naturellement très 
bas, puisque ce sont des salaires de femmes et qu'un travail qu'on 
peut faire chez soi est toujours recherché. D'après un patron que 
j'interroge, une ouvrière médiocre pourrait gagner 2 fr. 25 par 
jour. Le Progrès dé laSomme^ journal opportuniste qui, pendant la 
•grève, a é\îté, tout en donnant des nouvelles, de se prononcer ni 
d'un côté, ni de l'autre, assurait (n° du 14 avril) « d'après une per- 
sonne fort au courant de cette industrie », que les confectionneuses 
gagnaient de 1 fr. 50 à 6 fr. par jour, en moyenne de 2 à 3 francs. 
— D'après les ouvrières, ce serait beaucoup moins. Une « famille 
de confectionneuses », écrivait à la Chronique picarde de la Croix 
(n* du 12 février) pour affirmer que le gain annuel ne dépasse pas 
de 300 à 450 francs par membre pour 300 jours de travail : 1 franc 
à 1 fr. 50 par jour. J'ai interrogé plusieurs confectionneuses dont 
deux étaient d'habiles ouvrières, connues comme telles parmi leurs 
camarades, elles paraissaient sincères. La première accusait un 
salaire de 2 fr. 45 par jour environ, en travaillant depuis quatre ou 
cinq heures du matin et prenant seulement deux ou trois heures 
pour son ménage. Mais il faut déduire fr. 45 de fournitures el 
l'amortissement de la machine à coudre qui se paie 200 francs 
comptant ou 225 francs à terme. Le dire de la deuxième était ana- 
logue. Toutes deux (et d'autres avec elles) se plaignaient du long 
temps qu'il fallait perdre pour porter et retirer l'ouvrage, el aussi 
de la partialité des « distributeurs » de travail. Il y a en eSet, une 



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I.KS tîHKVKS d'aMIKNS. '11 \ 

grande difTérence dans le prix de travaux assez semblables. Ainsi 
la façon d'un pantalon de drap soigné se paie, nous disait la pre- 
mière de ces ouvrières, 50 ou 55 centimes,et la façon d'un pantalon 
commun tombe à 25 et même 20 centimes, or il ne faut pas deux fois 
plus de temps pour faire le premier que pour faire le second (elle 
avait fait ^ pantalons dans sa semaine). Certaines pièces de vête- 
ments sont avantageuses, d'autres non. Le distributeur devrait 
répartir d'après l'habileté, il distribue souvent à la faveur et la 
faveur a parfois des motifs dont la morale se trouve fort mal. Ici, 
encore, ouvrières et patrons sont « contraires en fait ». 

A cùté de ces faibles salaires de femmes, on en trouve d'assez 
élevés; les coupeurs (hommes) gagnent facilement 6 francs par 
jour. 

11 y a moins d'incertitude dans les salaires des tisseurs et des 
teinturiers parce qu'ils travaillent à l'usine, quoiqu'il y ait une 
grande diversité, non seulement suivant les usines, mais dans le 
même établissement, à cause de la différence des occupations. 

Pour le tissage, MM. Cosserat, qui occupent 750 ouvriers et 
ouvrières (300 hommes, 400 femmes, 50 enfants), disent que les 
salaires (presque tout le monde est à la tâche) sont de 3 à 4 francs ; 
certains spécialistes arrivent à 5 et 6 francs. M. Cocquel qui occupe 
500 personnes, donne les mêmes chiffres; la moyenne serait de 
3 fr. 50 environ pour les hommes et les femmes. Elle est un peu 
moins élevée à la Société industrielle Unière (P Amiens qui occupe 
800 ouvriers (hommes ou femmes) : 3 francs à 3 fr. 50 pour les 
hommes, et pour les femmes de i fr. 75 à 3 francs, bien que quel- 
ques-unes arrivent à dépasser 4 francs. 

Pendant la grève, les ouvriers ont donné dans les réunions 
publiques qui se sont tenues alors des chiffres différents, mais 
applicables à des maisons de tissage autres que celles ci-dessus. 
Ainsi, ils ont afQrmé que dans une maison de tissage (Briaux- 
David] les salaires des femmes étaient de 6 à 12 francs par semaine. 
— La brochure sur les grèves d'Amiens (dont les divers patrons que 
j'ai vus contestent d'ailleurs les assertions) cite une maison de tis- 
sage secondaire qui donnait 12 à 15 francs par semaine aux 
hommes, 6 à 9 francs aux femmes. H faudrait entendre ces pa- 
trons, et si les chiffres cités étaient exacts, il y aurait seulement ce 
fait très possible que quelques maisons donneraient des salaires 
fort bas. Encore faudrait-il savoir si ces salaires n'étaient pas 



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p 



272 LES r.RÈVES d'amiens. 

\- relevés par des primes, ce que Ton omet presque toujours de 

i:* faire entrer en ligne de compte. 

1-. Pour la teinture, il se serait produit un phénomène assez rare. 

^' si Ton prend Tensemble des salaires en France, mais qui, d'après 

^ les affirmations des ouvriers, ne serait pas, à Amiens, particulier à 

l ' cette seule industrie, car on le relève dans la cordonnerie et la con- 

fection : les salaires auraient été en diminuant. Le principal meneur 
de la grève des teinturiers, le citoyen Boucher dit Doudelet, me 
disait que les salaires qui étaient en moyenne de 18 à 21 fr. par 
semaine, soit 3 francs à 3fr. 50 par jour en 1879, étaient tombés 
depuis à 16, 14 et même 12 et 11 francs, sauf dans deux maisons 
où ils étaient restés à Tancien taux. Les patrons contestent; ils 
affirment que les salaires de 18 à 21 fr.,soit de 3à 3 fr. 50 par jour, 

, sont les salaires ordinaires, et qu'il n'y a au-dessous que les salaires 

des femmes (elles sont en très petit nombre) et celui des soulous qui 
sont plutôt des hommes de peine que des ouvriers techniques. 

Ces zoulous, que Ton m'a montrés dans les teintureries, sont sim- 
plement des hommes qui trempent leurs mains dans les baquets 
de couleurs et, par suite, les ont toujours, même après lavage, de 
couleur foncée, à la difTérence de leurs camarades dont les mains 
ne font pas voir la profession. 

Et ici, je veux, en passant, citer ce fait. Un patron teinturier 
avouait devant moi qu'il avait plusieurs fois, — croyant bien faire, 
— délivré à des ouvriers (des zoulous sans doute) des certificats 
constatant qu'ils touchaient chez lui un salaire inférieur au véri- 
table, tt Que voulez-vous, disait-il, ces gens étaient chargés d'en- 
fants, ils désiraient avoir des secours du bureau de bienfaisance et 
ils me demandaient un certificat en conséquence. C'est chose qui 
ne se refuse pas, car elle ne coûte rien. » Seulement, ce que le pa- 
tron n'avait pas prévu et ce qu'il constatait avec ennui, c'est que 
lesdits certificats, après avoir servi à tromper les administateurs 
du bureau de bienfaisance (ce qui lui semblait sans importance), 
avaient été remis au syndicat ouvrier, lequel vis-à*vis de la presse 
s'était empressé de s'autoriser d'un pareil document qui consta- 
tait, par la déclaration même d'un patron, combien les salaires 
étaient faibles dans la profession. 

Les salaires amiénois sont assurément faibles si on les compare 
à ceux do Paris, mais aussi lesdépenses sont bien moindres. Ainsi la 
question du logement est aujourd'hui la grosse diflicul té et la grosse 



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LKS GRKVKS h'aMIENS. 273 



r 

■ dépense de l'ouvrier des villes; jadis c'était la question du pain : 

■ sera-t-il cher ou bon marché? Aujourd'hui le prix du pain est assez 
I lixe et très bas, les logements sont devenus la partie difficile et 
I onéreuse de l'existence pour les ouvriers. Or ceux d'Amiens sont 
I incomparablement mieux logés que ceux de Paris. Songez qu'à 

Amiens chaque ouvrier a sa maison ; ce sont de très petites mai- 
sons, quelquefois ce sont des parties de maison, chacun occupe 
une aile, mais il Ta entière, du haut en bas. L'ancienne maison 
ouvrière d'Amiens se composait de deux pièces : une en bas, assez 
vasle, cuisine, salle à manger, atelier, et une autre au-dessus, 
mansardée, servant de chambre à coucher. Les maisons modernes 
sont plus élégantes, plus hautes de plafond et l'unique pièce d'en 
bas est remplacée par deux, dont une sert de cuisine. Ces loge- 
ments se louent de 3 à 4 francs la semaine. J'ai vu même des mai- 
sons comprenant, outre un premier non mansardé, un grenier où 
Ton couchait. Ces maisons étaient ordinairement propres; quel- 
ques-unes même tenues avec élégance, bien supérieures en tous 
cas aux logements resserrés et malsains que la plupart des ouvriers 
de Paris paient si cher. Et pourtant on trouvait là des ouvriers et 
ouvrières à salaire minime. Comment peuvent-ils avoir des inté- 
rieurs aussi confortables, des vêtements décents et une vie enfin 
qui paraît suffisante ? C'est que, d'abord, il faut joindre le salaire 
de l'homme et delà femme, quelquefois des enfants, et que, de 
plus, les familles sont peu nombreuses. Dans les maisons que je 
visite, il y a un ou deux enfants, rarement trois ou plus (1), quelque- 
fois il n'y en a pas du tout, et cette faible natalité est ordinaire 
dans la région. Quelle différence avec la prolifique race tlamande! 
IVailleurs si les Picards avoisinent les Flamands, ils ne leur res- 
semblent guère. On en aura la preuve. 

Ce qui frappe encore est l'esprit d*épargne dont on trouve d'é- 
tonnants exemples dans cette population, si peu rétribuée. Ainsi 
W. Cosserat avaient établi dans leur maison une caisse d'épar- 
gne pour leurs ouvriers; au moment delà grève, ils avaient ainsi 
pius de 60,000 francs et avaient à plusieurs reprises acheté pour les 
^Jéposants, et sur leur demande, des titres de rente. En outre beau- 

(1) Une famille d'ouvriers à salaire moyen qui a quatre enfants dont aucun ne 
^*^c est forcément au-dessous de ses affaires, c'est-à-dire qu'elle ne peut se 
suffire avec le salaire de son chef ; voilà ce que l'on me disait à Amiens, et c'est 
exactement ce qui m'avait été dit il y a vingt-quatre ans à Reims où les salaires 
sont îinalogues à ceux d'Amiens. 



V 



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J^'^" 



"IIA LKS «iKKVKS n'AMIKNS. 

coup de leurs ouvriers déposaient à la caisse de rfilal. Us avaient 
construit une trentaine de maisons qu'ils louaient aux. ouvriers 
à bon marché (2 fr. 50 à 3 fr. 50 par semaine) et qui étaient par 
suite très recherchées. Résolus à s'en défaire au moment de la 
grève, ils firent annoncer qu'ils étaient décidés à les vendre à leurs 
ouvriers seulement, à raison de 3,000 francs Tune, dont moitié 
payée comptant. Ces conditions avaient été mises pour limiter le 
nombre des offres ; or, pour une trentaine de maisons, il y eut plus 
de soixantes demandes, c'est-à-dire plus de soixante ouvriers qui 
offraient de payer comptant 1,500 francs ou plus et de s'engager 
pour le reste. 

L'ouvrier picard est paisible, tous ceux avec qui j'ai causé avaient 
des formes et de la politesse, il n'a pas les terribles colères du Fla- 
mand et, pendant plusieurs semaines de grève, il n'y a pas eu 
d'agression contre la troupe ou contre les agents, il n'y a même eu 
à leur égard que peu d'injures; injures et violences ne se sont 
guère produites que contre les camarades qui travaillaient. C'est 
qu'il y a dans ces populations un respect remarquable de la loi ou 
de ce qu'ils croient être la loi, et de ses représentants. D'ailleurs on 
retrouve en eux ce qui distingue les modernes populations ou- 
vrières : d'abord l'oubli des traditions, — quelques coutumes exté- 
rieures restent encore, j'ai vu le soir de la Saint-Jean des feux de 
joie s'allumer dans les carrefours même d'Amiens et chaque quar- 
tier avait le sien; de même les tirs à l'arc et à l'arbalète sont flo- 
rissants — mais le fond des sentiments s'etface. Les croyances 
religieuses se perdent de plus en plus et il en résulte une indiffé- 
rence profonde au point de vue des mœurs; une extrême mollesse 
de caractère et une lâche disposition à plier devant le vouloir du 
nombre, sans chercher ce qu'il vaut; ensuite peu de franchise et de 
faciles capitulations de conscience. 

Ce n'est point d'ailleurs que cette population soit socialiste ; elle 
ignore les doctrines qui ne se trouvent que chez quelques meneurs 
appartenant au parti ouvrier et n'en a pas l'esprit. J'ai entendu des 
ouvriers, hommes et femmes, qui avaient joué un rôle actif pen- 
dant la grève, avaient même été délégués, parler des patrons sans 
amertume, tenant leur rôle pour utile et trouvant juste qu'ils 
eussent leur bénéfice sur la valeur du produit. Il n'y avait 
dans leurs paroles, à l'endroit du patron, ni hostilité, ni affec- 
tion. A part une seule exception, chacun, employeur ou ouvrier, 



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LES GRKVKS D AMIK.NS. 2i.) 

vit de son coté et paraît trouver bon qu'il en soit ainsi (i . 
Quant aux relations à l'atelier, elles sont bonnes d'ordinaire et 
voici un exemple que me citait M. Denicourt, sous-directeur de la 
Société anonyme Imière d'Amiens, Une importante commande de toile 
à sacs nous était proposée, mais à un prix qui ne nous permettait 
pas de donner à nos ouvriers le salaire ordinaire. Nous les réunis- 
sons et leur faisons connaître Tafifaire; ils acceptèrent d'exécuter 
cette commande à un moindre salaire que l'habituel. Voilà assuré- 
ment une population peu disposée à la grève, et à l'exception de 
l'explosion violente qui se produisit à l'usine Cocquel, il y a cinq 
ans, à la suite d'une diminution de salaire, Amiens n'avait pas eu de 
grève. Comment la dernière crise a-t-elle éclaté? 



H. — Les origines de la grkve 

C'est au commencement de février que se produisit la première 
grève dans les deux maisons de tissage Hagimond et Mouret. Les 
oavriers n'en avaient pas eu l'idée, on la leur avait soufflée et c'était 
un syndicat qui avait fait cette œuvre. 

11 faut ici ouvrir une parenthèse pour indiquer que la ville 
d'Amiens avait alors, d'après YAfinuaire (officiel) dss syndicats, pu- 
blié en novembre 1892 et donnant la situation au 31 juillet, huit 
syndicats ouvriers accusant de 20 à 350 membres l'un. 

Sur ces huit syndicats, quatre avaient leur siège 97, rue Saint- 
Leu, dans un débit tenu d'abord par un ancien ouvrier tisseur qui 
avait dû vendre son établissement et reprendre du travail; ce 
tisseur, nommé Alphonse Lefebvre, était depuis longtemps à la tète 
du syndicat, et c'est lui qui fît déclarer la grève. Au point de vue 
lactique, l'afTaire était bien engagée; le syndicat avait quelques 
fonds en caisse, et l'une des deux maisons mises à Vindex (Mouret) 
était dans une situation toute spéciale. Elle était conduite — ce qui 
est une rare exception — non par le patron, mais par un direc- 
teur, lequel sympathisait avec le syndicat et se laissait conduire en 
lout par Lefebvre, contre-maître dans la maison où il avait fait 

(f) Un syndicat mixte a été fondé pour réunir patrons et ouvriers des indus- 
tries textiles. Il a eu peu de succès. « Les patrons mêmes ayant adhéré ne venaient 
pas M, me disait l'un des organisateurs. 11 existe toujours, mais ne donne pas les 
résultats qu'on en espérait. 



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-*^ LES GKKVKS i/aMIENS. 

iuimelire les principaux syndiqués. Le syndicat pouvait donc 
considérer la maison Mouret comme étant à sa discrétion. Quant à 
à M. Hagiinond, il espérait, pour diverses raisons techniques, le 
faire capiLuler cependant. 

li fallait un prétexte pour décider les ouvriers, car le syndicat 
avait au fcmd peu d'adhérents, il avouait âOO membres sur 
'S k i^OOÔ ouvriers de la profession. Le prétexte fut fourni par la 
loi du 2 novembre 1892 sur le travail des femmes et des enfants. 
On sait que cette loi a réduit à onze heures le travail des femmes et 
à dix celui des enfants; or dans les tissages d'Amiens il y a une 
notable proportion de femmes, si bien que les hommes ne peuvent 
travailler seuls. Réduire à onze heures le travail des femmes était, 
en bien des cas, réduire par suite et forcément le travail des hom- 
mes : l'observation en a été faite au cours des débats, devant la 
Chambre des députés, à quoi les députés socialistes ont répondu : 
*i C'est justement ce que nous voulons et c'est un commencement; 
nous arriverons à des journées légales encore moindres. » 

Le syndicat invoqua ce prétexte : la loi exige la journée de onze 
heures et nos patrons violent la loi, car chez eux on travaille 
douze heures. H se garda bien de dire que la loi ne concernait que 
les femmes. C'était se placer sur un très bon terrain ; se poser en 
défenseur de la loi. Les ouvriers furent gagnés de suite et récla- 
mèrent la journée légale, mais en ajoutant : nous voulons gagner 
autant en onze heures qu'en douze, donc nous réclamons un nou- 
veau tarif. Mouret, comme le syndicat l'avait prévu, céda très vite; 
quant à llagimond, il résista : « Lorsque, disait-il, nos concurrents 
d'Armentières et d'ailleurs auront aussi accepté la journée de onze 
heures payée comme celle de douze, j'accepterai volontiers. » 11 n'est 
pas exact, ajoutait-il, quoi qu'on ait dit, que les machines produisent 
autant en onze heures qu'en douze. Il ne se refusait pas d'ailleurs à 
examiner le nouveau tarif présenté par les ouvriers et il désigna 
même deux arbitres qui se mirent en rapport avec MM. Dutilloy, 
directeur de l'usine Mouret et Lefebvre, délégués du syndicat, mais 
sans aboutir. Les ouvriers restèrent donc en grève et très heureux 
d'y être, car le syndicat, grâce à ses réserves et grâce aux dons 
des ouvriers des autres usines, pouvait leur donner 3 francs par 
jour, c'est-à-dire, pour beaucoup, le salaire normal. « C'est un en- 
gagement d'avant-garde, écrivait très justement la Chronique pi- 
c-arde du H février, et on sait quelle influence ces genres de combat 



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LKS (iHKVKS l>*AMIK.NS. , 277 

odI sur le moral des troupes à la veille d'une grande bataille. » 
Le syndicat ouvrier profila de Toccasion pour faire de nom- 
breuses recrues : de 200 membres il passa à 1,200; quant aux pa- 
trons, bien que se sentant tous menacés, ils ne purent s'entendre. 
Aacun syndicat ne les unissait. « Il n'y a pas de ville, nous disait 
un Amiénois, où il soit aussi ditïicile déformer des associations. 
Même les sociétés pour des objets de récréation sont très difficiles 
à organiser (i).» Le mal qu*il signalait ainsi n'est point particulier 
à la ville d'Amiens, il est ordinaire en France oii une législation et 
une administration répressives nous ont enlevé l'habitude de nous 
associer, qui a été forte et féconde autrefois. 

Bientôt le syndicat ouvrier s^atlaqua à une autre et plus impor- 
tante usine, celle de M. Cocquel. Sur son incitation les ouvriers en 
grève s'y portent en masse et entraînent leurs camarades qui ne 
songeaient nullement à cesser le travail et dont le plus grand 
nombre aurait voulu continuer. Alors, dira-l-on, pourquoi sont-ils 
sortis? Les a-t-on contraints? Matériellement non, mais ce qui fait 
le fond des ouvriers en France est l'absence complète de courage 
et de caractère, c'est une disposition moutonnière à faire ce qu'ils 
voient faire pard'aulres,à faire pièce au patron représentant l'auto- 
rité: tout le monde a vu cela au collège; on trouve même disposition 
chez les ouvriers qui ne sont que des enfants âgés. Il suffit pour 
qu'ils abandonnent leur atelier, c'est-à-dire leur gagne-pain, de 
quelques lazzis, de quelques injures incompréhensibles pour nous 
qui sommes leurs compatriotes cependant et qui parlons leur 
langue, mais qui exercent sur eux une surprenante influence. C/est 
à celte sorte de pression qu'obéirent les ouvriers de la fabrique 
Cocquel, ils se mirent en grève sans l'avoir souhaité. 

Un pareil résultat était encourageant pour le syndicat; dans une 
réunion tenue à l'Alcazar, il fait décider, ou plutôt Alphonse 
Lefebvre qui, sous le titre de secrétaire, menait en efl*et le syndicat, 
fait décider que l'on ira mettre en grève l'usine Cosserat. C'était à 
elle surtout que le syndicat en voulait et voici pourquoi : c'est que 
seule à Amiens elle avait des institutions patronales. 



(i) On trouve pou rtant^ dans r/l?tnMaiVe rénumération de là syndicats patro- 
naux d'Amiens, mais qui ne s'appliquent à aucune de?» p:i*andes branches d*in- 
dastric, tissage, teinture, cordonnerie, confection. 



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:i78 . LKs GKKvics d'amikns. 

111. — La fabkivue Cosserat 

MM. Cosseralel (Ils ont deux maisons: Tune située hors d'Amiens, 
à Saleux, et Tautre à Amiens même, ou plutôt dans un faubourg 
de r agglomération amiénoise (celui de Hem). C'est dans celte der- 
nière maison comptant, comme il a été dit, 750 ouvriers, qu'avaient 
été organisées les institutions patronales. Il y en avait quatre : la 
caisse de secours, la caisse d'épargne, la caisse de retraites et la 
société coopérative de consommation. 

La caisse de secours donnait des soins et des remèdes en cas de 
maladie; une sœur était spécialement affectée aux visites des 
malades. Kilo donnait de plus des indemnités journalières pendant 
la maladie Cr. 60 ou i fr. 20 1. Elle était obligatoire et alimentée 
par une retenue sur les salaires de fr. 25 ou fr. 40 par quinzaine, 
suivant qu'il s'agissait de personnes ayant moins de 16 ans ou plus; 
elle prolilail en outre de toutes les amendes encourues par les 
ouvriers. Cette caisse de secours n'est pas unique à Amiens; il en 
existe dans quelques autres maisons et par exemple à la Société 
anonyme Unière, Les autres institutions au contraire n'existent que 
dans la seule fabrique Cosserat. 

La caisse de retraites fut organisée sur la demande des ouvriers. 
Klle élall destinée à fournir des pensions de 150 à iOO francs. Il 
fHlIail, pour y avoir droit, 15 ans de présence au moins et 65 ans 
d'âge ou des infirmités rendant le travail impossible. Elle était 
constituée par des cotisations de fr. 25 par quinzaine pour les 
ouvriers au-dessus de 16 ans et de fr. 15 pour ceux de moins de 
16 ans. Les employés et contre-maîtres payaient fr. 35 par 
quinzaine, mais la retraite était de iO % plus forte. Notez que ceux 
qui quittaient la maison ne perdaient rien; on leur restituait toutes 
les cotisations par eux versées, sans intérêt seulement. En doublant 
son versement, l'ouvrier assurait une pension à sa veuve et à ses 
enfants jusqu'à leur î\ge de 13 ans. 

De plus, au moment où fut installée la caisse, MM. Cosserat, pour 
en mieux montrer l'avantage, décidèrent qu'elle fonctionnerait de 
suite, et pour cela ils ajoutèrent au &<?mque possédait la caisse de 
secours et qui fit le premier fonds, ce qui était nécessaire pour 
former un capital de 10,000 francs. Le tout fut approuvé par les 
ouvriers qui eurent à voter sur les statuts et les acceptèrent. Dix 
Jours après, on avait déjà un retraité qui touchait une pension de 



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LKS liHKVKS d'aMIKNS. 279 

150 francs par an, après un seul versement de fr. 25. En deux ans, 
on en avait quatre autres. 

La caisse d'épargne était ouverte par MM. Cosserat aux verse- 
ments des ouvriers à partir de i franc. Ils recevaient un intérêt de 
5 % qui s*ajoutait au capital par quinzaine et donnait des intérêts 
composés. Afin de mieux montrer ce que donnent des versement 
accumulés, une table jointe aux statuts accompagnant tout livret 
indiquait ce que procure un versement régulier. Ainsi on voit 
qu*un versement de 3 francs par quinzaine, soit deux,sous par jour, 
donne au bout d'un an 79 fr. 95 ; au bout de vingt ans. 2,643 fr. 55. 
Lors des grèves, les dépAls s'élevaient, on Ta vu, à plus de 
60,000 francs. 

La société coopérative, érigée en 1889 sur la demande et encore 
sur la demande écrite des ouvriers, n'était pas un économat, c'eat- 
è-dîre un magasin patronal, institution certes très utile, mais qui 
sent la tutelle, c'était une société conduite par les ouvriers eux- 
mêmes. MM. Cosserat avaient fourni le local et servaient de ban- 
quiers à la société, mais celle-ci leur tenait compte des intérêts. 
Les achats des sociétaires se faisaient au moyen du livret qu'avait 
chacun d'eux. Il indiquait ses demandes, recevait les objets avec 
le livret débité et les achats étaient payés au moyen de retenues 
faites sur le salaire de la quinzaine pour les denrées ; sur le salaire 
de quatre quinzaines pour les vêtements, étoffes, meubles, usten- 
siles de ménage, car la société avait décidé peu à peu d'étendre son 
activité à ces divers objets. 

La vente se faisait au prix du commerce local, ce qui avait été 
décidé pour ménager ce commerce, mais les bénéfices se touchaient 
chaque semestre et ils s'étaient élevés à environ 20,000 francs pour 
Tannée précédente, bien que tous les ouvriers ne fussent pas adhé- 
rents. Certaines familles touchaient ainsi un bénéfice de 80 à 
100 francs par an. (Pour le dire en passant, c'est aussi le chiffre 
moyen des bénéfices constatés dans les sociétés coopératives an- 
glaises.) 

Ces diverses institutions étaient administrées par un comité 
formé de 6 ouvriers, 3 ouvrières et 1 employé, nommés par les 
ouvriers et qui, sous le nom de délégués, formaient en quelque 
sorte comme une représentation des ouvriers et ouvrières de l'usine. 
Le patron s'était réservé le droit d'assister aux séances de ce con- 
seil sans voix délibérative. 



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i 



^80 LKS (iKKVES d' AMIENS. 

il est diilicile (le plus respecter l'indépendauce des ouvriers que 
faisaient MM. Cosserat, puisqu'ils remettaient à ces ouvriers la con- 
duite des institutions qu'ils avaient érigées dans leur intérêt. Mes- 
dames Cosserat, de leur c«Mé, venaient à l'ouvroir, c'est-à-dire à la 
séance où tous les mercredis la sœur chargée de voir les malades 
réunissait les femmes des conlre-niaitres pour travailler à des 
layettes et autres objets de lingerie pour les pauvres. Dans plusieurs 
circonstances, des réunions intimes avaient lieu où se mêlaient 
ouvriers et patrons, par exemple à l'occasion des arbres de Noël 
offerts par le patron aux enfants des ouvriers. 

On conçoit que l'usine Cosserat fût très recherchée. En dehors 
même de ces institutions les salaires étaient relativement élevés et 
les chômages presque inconnus; de 1889 à 4892, on avait travaillé 
de ^290 à 300 jours par an. Les patrons recevaient donc des offres 
nombreuses pour chaque vacance qui se présentait ; ils en pro6- 
laient. pouvant choisir, pour prendre les gens mariés à l'exclusion 
de ceux vivant en concubinage et pour préférer aux autres ceux 
qui étaient connus pour avoir de la religion. Us avaient donc un 
personnel d'élite qui plusieurs fois avait témoigné spontanément 
de ses sentiments de reconnaissance et d'attachement; ils ne crai- 
gnaient pas une grève. 

Ht cependant, lorsque les grévistes se présentèrent en foule à 
l'usine du faubourg de llem, les ouvriers de MM. Cosserat quit- 
tèrent en masse leurs métiers et les suivirent. Les patrons furent 
consternés; quel pouvait bien être le motif d'un mouvement si peu 
attendu? Si les ouvriers avaient des griefs, ils pouvaient les indi- 
quer; n'avaient-ils pas le conseil des délégués? Mais les délégués 
ne parurent point et MM. Cosserat se trouvèrent en face du syndical 
ou phit(*)t en présence de l'homme qui, sous le nom du syndicat. 
parlait et décidait: Alphonse Lefebvre. C'était lui qui avait, comme 
on a vu, ordonné la manifestation contre l'atelier Cosserat, lui qui 
avait harangué le personnel pour l'engager à se mettre en grève. 
Le syndicat, parlant par Lefebvre, réclamait d'abord la journée de 
onze heures avec remaniement des tarifs pour conserver les 
salaires. MM, Cosserat étaient tellement disposés à l'admettre que, 
les ouvriers et ouvrières de Saleux ayant refusé de se mettre en 
grève, malgré une visite des grévistes, les patrons leur accordèrent 
de suite et spontanément la journée de onxe heures avec l'ancien 
salaire de douze heures. Mais à Amiens, ils ne voulaient pas traiter 



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LES GRÈVES D* AMIENS. ^i 

avec le syndicat qu'ils ne connaissaient que par ses violences et qui 
ne représentait pas leurs ouvriers (au moment de la grève, il avait 
à peine quelques adhérents à Tusine). 

Un rapprochement se fit pourtant : MM. Gosserat étaient tout 
disposés à étendre à leur usine urbaine ce qu'ils avaient accordé 
à Saleux. Les ouvriers acceptèrent de rentrer avec la journée de 
onze heures et un nouveau tarff qui leur garantissait lancien 
salaire, mais avant de rentrer et comme condition de leur retour 
au travail ils exigeaient quoi? La suppression des institutions 
patronales, c'est-à-dire des caisses de secours et de retraites 
et de la société coopérative fondées cependant sur leur demande 
et dont ils avaient pu apprécier les bienfaits. Comme il est difficile 
de faire du bien aux gens malgré eux, MM. Cosserat ne purent que 
répondre : « Réfléchissez, et mardi (jour de^la rentrée à Tatelier) 
vous voterez librement. i> 

Le vote eut lieu et donna : 

Pour la suppression 552 voix. 

Contre la suppression 76 voix. 

En conséquence, les trois institutions furent supprimées et un 
expert, désigné par le tribunal de commerce, sur la demande de 
MM. Cosserat, fut chargé de liquider les Irois caisses. 

J*ai tenté, bien entendu, de me rendre compte des motifs qui 
avaient bien pu conduire les ouvriers d'abord à se mettre en grève 
contre un patron auquel ils devaient tant et ensuite à demander 
Tabolition de ces institutions dont ils tiraient des avantages réels. 
Un reproche souvent adressé à MM. Cosserat est celui d'être 
cléricaux, autrement dit catholiques, ce qui à Theure présente est 
en effet très grave ; mais comme manifestement leurs ouvriers ne 
s'en trouvaient pas plus mal, au contraire, on ajoutait quelquefois 
qa*ils exerçaient en ce sens une pression sur ces ouvriers. Ls 
Travailleur picard, organe à Amiens du parti ouvrier, affirmait que 
dans le bagne Cossêrat (dans la feuille en question, tous les ateliers 
prennent le nom de bagne) on exigeait des billets de confession et 
l'assistance à la messe. Le témoignage naturellement est sans 
aucune valeur, et je le rapporte à titre historique ; mais, pour être 
fixé, j'ai tenu à poser la question à l'auteur de la grève, à celui qui 
I l'a préparée et conduite et qui a fait voir, on en aura plus loin la 

I preuve, un acharnement particulier contre MM. Cosserat; j'ai 

; La E&r. Soc» 16 août 1893. 3* Sér., t. VI (t. XXVI wV. 19. 



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^83 LES GBÉVBS d'aMIENS. 

demandé à Alphonse Lefebvre: MM. Cosserat exerçaient-ils au point 
de vue i^ligienx une pression quelconque sur leurs ouvners? £t il 
m'a répondu : Non, aucune î Voilà donc un premier motif quelque- 
fois allégué et qui ne vaut rien. 

Les ouvriers se plaignent encore, m'a-t-il été dit, de ce que le 
patron semble exercer un contrôle sur leur vie privée, en recher- 
chant pour les admettre s'ils sont mariés on non (i), en préférant 
ceux qui ont de la religion à ceux qui n'en ont pas. On retrouve là 
cette idée très moderne, très fausse en même temps, mais très 
enracinée chez l'ouvrier, que le patron n'a nuilen^nt à s'occuper 
de la conduite morale de ceux qu'il emploie, il ne doit les connaître 
qu'à l'atelier, à raison du travail qu'il leur demande, sans s'inquiéter 
d'eux autrement. C'est la négation même de tout patronage et c'est 
d'ailleurs le résultat où tendent les syndicats ouvriers actuels, au 
moins le plus grand nombre. On ne doit pas être surpris qu'ils 
répandent ces idées parmi les masses ouvrières (â), et, comme elles 
flattent ce penchant secret de la jalousie et de la révolte qui est au 
fond de la nature humaine — La Fontaine ne disait-il pas déjà : 
Notre ennemi, c'est notre maître ? 

penchant que la démocratie a si fort développé, il ne faut pas 
être surpris de leur succ«^s. Là est, je crois, le vrai motif de la 
conduite des ouvriers de l'usine Cosserat; les bienfaits et la solli- 
citude du patron leur étaient un joug, ils ont voulu s'en affran- 
chir (3). 

(1) D'après le Travailleur picard^ si MM. Cosserat ne voulaient que des gens 
mariés, e*e8t parce que « tout concubinage dénote chez ceux qui lo pratiquent 
une certaine indépendance ». 

(2) Tout en ajoutant d'aiJleurs que le patron est un homme dur, qui ne TOit 
dans ses ouTriers que des instruments de production, qui n'a d'eux aucun souci 
et ne s'en occupe plus une fois le rendement obtenu. Aussi les syndicats ne se 
piquent-ils pas de logique ; il leur suffit de brouiller Touvrier et son patron et 
tous- moyens leur sont boas pour cela. 

(3) Voici une comparaison qu'il est impossible de ne pas faire : A côté de 
l'usine Cosserat s'en trouve une analogue, celle do la Société anonyme linière.La. 
grève y éclata aussi brusquement et pour le même motif. Les directeurs reçurent 
alors la visite de gens étrangers à Tusine, disant parler au nom du syndicat. 
« Kous ne connaissons, répondirent-ils, que nos ouvriers et nous ne voulons 

raiter qu'avec eux.»> Malgré ce congé absolu, quatre jours après l'accord était fait 
avec les ouvriers et avec eux seuls. Pourquoi les ouvriers de la Société anonyme 
ont-ils montré une facilité que n'ont pas fait paraître ceux de MM. Cosserat? £^ 
voici peut-être la raison : il n'y avait dans Tusine de la Société d'autre instits* 
iion patronale qu'une caisse de secours alimentée par des retenues forcées sur le 
salaire et' par une f>ul)vention patronale (5,000 fr. par an). Elle n'a d'aîUeursp&s 
4t<attaqmée et> subsiste toujours. Surtout la Société ne s'inquiétait nullemesit de 



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■1 



LES GHÈVES d'AMIENS. 288 ^1 



Mais les institutions économiques? Peut-être comprend-on que la 
société de secours leur ait, malgré ses services, paru déplaisante; 
elle était obligatoire et toute obligation est pesante aux ouvriers 
de nos jours (vérité que je recommande aux méditations des parti- 
sans de rassurance forcée). De plus, elle entraînait une retenue sur 
les salaires : fr. 40 par quinzaine, c'est peu ; mais toute retenue, 
si faible soit-elle, mécontente et irrite Touvrier. Mais la caisse de 
retraites (de fr. 25 de retenue par quinzaine), mais la société coo- 
pérative» éiigées Tune et l'autre sur Texpresse demande des ou- 
mers et toutes facultatives : la première, payant déjà des pen- 
sions, grâce aux versements du patron ; la seconde, distribuant des 
dividendes qui souvent égalaient ou même dépassaient le salaire 
de quinzaine du chef de famille, toutes ces institutions dirigées par 
eux, pourquoi en ont-ils été les ennemis? Pour la caisse des 
retraites, les ouvriers jeunes étaient ennuyés de faire un versement 
pour une époque éloignée ; ils voyaient bien la retenue qui était 
immédiate et ne tenaient pas compte de la pension de retraite qui 
leur apparaissait dans un avenir vague, lointain, et puis ils sem- 
blent avoir exagéré les versements à faire, et on peut croire que le 
syndicat les poussait de ce côté (1). 

Reste la société coopérative dont les avantages étaient immé- 
diats et palpables on peut le dire, puisque les participants tou- 
chaient leurs dividendes tous les semestres, et de beaux dividendes. 
Cest pourtant à elle qu'en voulaient surtout les ouvriers, quUls en 
lussent membres ou non. Il est même possible que, s'ils avaient eu 
à voter séparément sur les diverses institutions, les deux pre- 

ses ouvriers en dehors du travail, ni de leur vie privée, ni de leurs sentiments. 
Si ce n'est point le motif de la conduite si différente de ces ouvriers voisins, la 
chose du moins vaut la peine d'être marquée et je laisse à de plus habiles le soin 
de prononcer. — Que Ton considère encore ceci, c*est que des deux usines Cosserat, 
la grève n'a éclaté et n'a été persistante que dans la fabrique d'Amiens qui avait 
des institutions économiques ; dans ceUe do Saleox qui n'en avait pas, il n y a 
pas eu de grève. 

(1) Ainsi Alphonse Lefebvre m'affirmait que les retenues faites pour les deux 
caisses de secours et de retraites s'^evaient à i fr. 50 par ouvrier et par 
quinzaine, soit 5 à 6 francs par famille. Or, elles étaient en effet de f r. 40 -f- fr. 25 
ou 6 fir. 63 pour les ouvriers de plus do 16 ans, de fr. 25 + fr. 15, soit fr. 40, 
pour les ouvriers de moins de 16 ans. J'ai profité toutefois de l'occasion pour 
faire une remarque qu n*est pas indifférente : je disais à Lefebvre : 1 fr. 50 par 
quinzaine, c'est une retenue de fr. 10 à fr. 12 par jour? ^ Oui, me disait-il, 
pour nos ouvriers, c'est un gros chiffre. — Ëk bien, c'est justement la retenue 
(0 fr. 10 ou fr. 15 par jour) que propose et pour une seule caisse, coUe des 
retnites, le projet do loi préparé par M. Constaas auquel pourtant les socialistoë 
ont fait très bon accueil. 11 ne m'a rien répondu. 



:3 



■ >;4 



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h- 

Ç-' Î84 I-ES GRÈVES D'aMIENS. 

f^ mîères. caisse de retraites, caisse de secours, eussent été conser- 

ï^ vées ; quant à la société coopérative, elle était condamnée, et c'est 

^]' le désir de la renverser qui a entraîné le vote en bloc que Ton a vu, 

i D'où vient cette hostilité qui s'est trouvée du resti à Montceau-les- 

V . Mines et ailleurs? 

f[' D*abord de Tintluence des débitants, ennemis naturels des sociétés 

.:i\ coopératives. Cette influence est incroyable sur les ouvriers. Ces 

hommes défiants, qui ne veulent pas croire leur patron, qui crai- 

l gnent ses bienfaits, qui lui supposent toujours des vues intéressées 

Vr même lorsqu'il érige pour eux quelque institution secourable(i). 

sont pleins de confiance dans le débitant qui ne leur fait pas de 

' . retraite, pas de caisse de secours, qui n'en yeut qu'à leur bourse et 

à leur santé; n'importe, ils le croient; ils font plus, ils se font les 

' partisans de ses rancunes et contre qui? contre eux-mêmes 

ouvriers, contre les institutions qui leur servent. 
I Sans doute, il y avait encore ici des griefs spéciaux pour ainsi 

parler : ainsi les ouvriers ne payant pas comptant, puisque les 
dépenses étaient portées sur un livret et déduites de la paie de 
quinzaine, étaient plus disposés à dépenser et ils s'étonnaient 
ensuite de toucher très peu sur leur salaire. £t puis ces dépenses 
étant connues à cause de leur inscription au livret, le mari ne pou- 
vait plus dérober quelque chose sur le salaire pour aller au cabaret, 
la femme ne pouvait pas exagérer les dépenses pour mettre de 
eôté, en vue de sa toilette ou d'achat de friandises. Cette grande 
clarté de la situation est fort déplaisante; de plus on savait, ne fût- 
ce que par le dividende, ce que chacun avait dépensé et MM. les 
ouvriers aiment, païaît-il, qu'un grand secret plane sur leurs 
affaires. Ce sont des motifs misérables, mais qui agissaient avec 
force et faisaient désirer la ruine de la société coopérative. 

11 m'a été impossiblf^, en recherchant, en interrogeant, d'en dé- 
couvrir d'autres; et ce qui m'attriste en les rapportant est qu'à 
l'exception de quelques-unes spéciales à l'organisation de la société 
coopérative, les causes qui ont ruiné les institutions Cosserat 
ne sont pas locales. J'avais espéré d'abord qu'un fait si fâcheux, et 
en apparence si étrange, s'expliquerait par des raisons spéciales ou 
aux institutions détruites,ou à la ville d'Amiens ; mais non: il vient 

(1) C/ost ainsi que los ouvriers voulaient voir dans la sœur de charité chargée 
de porter les secours à domicile un espion du patron qui venait s'informer de 
l'état des familles et de la situation des intérieurs, afin de lui reporter des détails 
aussi pleins d'intérêt pour lui. 



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LES GRÈVES d'aMIENS. 285 

d'une disposition d'esprit commune aujourd'hui à Tensemble de la 
classe ouvrière ; la défiance, sinon /hostilité contre le patron (1), 
disposition qui n'est pas assurément plus forte chez les ouvriers 
amiénois que dans les autres. Et cette disposition d'esprit, l'active 
propagande de meneurs complaisamment écoutés, la forme 
même de nos institutions politiques la développent rapidement en 
même temps que la bienveillance des patrons accroît les institu- 
tions faites en vue d'améliorer le sort des ouvriers. Voilà évidem- 
ment le péril. Mais il faut revenir à la grève elle-même. 

IV. — La grève générale 

La grève avait commencé, on l'a vu, en février; et en avril, c'est- 
à-dire deux mois après, elle était encore restreinte à la seule 
industrie du tissage. Les syndicats, contents des résultats obtenus, 
de la facilité surtout avec laquelle ils avaient mis en grève l'usine 
Cosserat, songèrent à une grève générale. Ils formèrent une asso- 
ciation, la Fédération des Chambres syndicales ouvrières d^ Amiens, 
association assez mal unie, car les chefs qui dirigeaient chacun 
des syndicats ne s'entendaient pas et se querellaient au besoin 
en public; mais cette fédération, si elle eût été incapable de cons- 
tituer quelque chose de sérieux et par exemple d'ériger une caisse 
de secours, pouvait fort bien pousser à la grève et donner aux 
syndicats dépendants d'elle un mot d'ordre que chacun d'eux se 
chargeait de faire exécuter. Ce fut le syndicat des teinturiers qui 
se chargea de commencer et, dans une réunion tenue le dimanche 
9 avril dans une salle de bal (rAlcazar] et à laquelle assistaient de 
nombreux ouvriers de divers corps d'états, grévistes ou non, le 
citoyen Boucher dit Doudelet, qui dirigeait le syndicat des tein- 
turiers, comme Alphonse Lefebvre dirigeait celui des tisserands, 
annonça que le lendemain la corporation se mettrait en grève. 

(1) En faut-il donner une preuve entre beaucoup d'autres? L'existence d'une 
société coopérative, là où lo patron en a fondé, et alors même qu'il ne la condui- 
sait pas, a été presque toujours un grief contre lui et un prétexte à la grève. Et 
voici que les syndicats eux-mêmes fondent de ces sociétés tant haïes et tant dé- 
criées. On connaît le succès en Belgique des [coopératives socialistes et notam» 
ment du Vooruit de Gand, les bénéfices sont en partie employés à la propagande. 
Cet exemple commence à être suivi en France, et le syndicat du tissage d'Amiens 
a lui-même fondé une société coopérative de consommation. Il va sans dire que 
ces insUtutions, odieuses lorsque l'initiative vient du patron, sont excellentes 
étant fondées par les syndicats, et qu'alors le petit conmierco n'a rien à dire e t 
n'est plus digne d'intérêt. 



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286 LES GRÈVES d'aMIKNS. 

Ces deux chefs influents des syndicats. Boucher et Lefebyre,sont 
assez différents d'allure et de caractère. Lefebvre n'a reçu que 
rinslrucLion primaire; il est très intelligent, pas toujours sincère, 
connaît bien u sa partie », c'est-à-dire les nombreux détails du 
métier de tisserand, encore qu'il ait pendant plusieurs années 
laissé l'atelier pour être cabaretier, mais il est rentré dans une 
fabrique, il doit la grande influence qu'il exerce sur ses camarades 
à sa parole facile, à sa situation de secrétaire, c'est-à-dire, au fond, 
de chef du syndicat qu'il exerce depuis plusieurs années; il était 
aussi au moment des grèves secrétaire de la fédération. Sa visée 
est celle de la masse des ouvriers amiénois dont, sous ce rap- 
port, il représente bien les idées : il veut un bon salaire et des 
journées courtes, salaire et journées étant fixés par le syndicat qui 
tiendra dans sa dépendance les patrons. 

Boucher dit Doudelet, lui, est un théoricien, quoîqu il soil 
ouvrier de fabrique, mais il a eu le malheur d'aller au collège 
quelques années, et la semi-instruction qu'il y a reçue, les chan- 
gements de fortune qu'il a subis (il était enfant naturel) venant 
dans un caractère ardent, l'ont rempli de haine contre l'état social 
actuel. Il ne borne pas ses désirs à un accroissement des salaires, 
ce qu'il veut, c'est la suppression des patrons, et une grève, même 
heureuse, n'est à ses yeux qu'un moyen pour arriver à mieux. Il 
appartient au parti ouvrier^ est en correspondance active avec les 
chefs du parti et le représente à Amiens. Il écrit, ce que ne fait 
pas Lefebvre, et c'est lui qui rédige,conjointement avec un nommé 
Varecque, h TravallUttr picard, organe du parti ouvrier d» la Somme ^ 
petit journal hebdomadaire, qui parait à Amiens depuis le mois de 
février en remplacement d'un organe analogue disparu jadis, faute 
de lecteurs; on Ta ressuscité sous un nouveau nom, en vue des 
grèves (1). 

Il est presque inutile d'ajouter que Boucher et Lefebvre sont 

(1) Pour donner à qui ne Ut pas ces sortes de joarnaux une idée de ce qalls 
î^oni, lo Travailleur picard du 24 juin-1*' juillet commence par une sorte de 
déclaration qui se tcnnine ainsi : « Vire la révolution sociale ! rire la latte des 
classes ! n Lé reste de la feuille contient surtout deux choses : des dénonciations 
et des injures à Tadresse de direrses maisons d'Amiens successirement visées 
sous ce litre : « A travers les bagnes: chez Descals, chez Selosse,» et puis de longs 
et enthousiastes détails sur les succès des socialistes allemands aux élections : 
M Ouii le parti ouvrier français ne fait qu'un avec la démocratie socialiste alle- 
mande. » U se termine par un article vantant le patriotisme de Jules Guesde et 
des socialistes en {général. 



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LISS GRKVSS D* AMIENS. â87 

eDnemis et se sont plus d'une fois querellée en public. Dans les 
réunions qui avaient lieu pendant la grève Boucher était violent, 
Lefebvre meilleur tacticien et plus pratique. 

Le lundi matin il avril, deux à trois cents ouvriers teinturiers se 
réunissent au siège de leur syndicat* et se portent successivement 
dans diverses teintureries dont ils entraînent les ouvriers — c'est 
le procédé déjà employé aux usines Cocquel et Cosserat. Puis la 
foule des grévistes se dirige vers l'usine à sacs Dewailly frères et 
entraine les cent ouvriers (hommes et femmes) qui s'y trouvaient. 
Même manœuvre et même succès à l'usine Solvan, autre fabrique 
de sacs. A l'atelier Guénin, les ouvriers refusent de sortir; ils ne 
sont qu'une quinzaine, on les laisse. Mais k la scierie Drosecq. qui 
est importante et occupe un nombreux personnel, les grévistes ne 
veulent pas d*un échec, et les ouvriers paraissant peu désireux de 
les suivre, ils enlèvent les courroies des arbres tournants et arrê- 
tent ainsi le travail. Les ouvriers de la scierie sortent alors, mais 
quelques-uns seulement se joignent aux grévistes. C'est ensuite 
l'usine Briaux-David (fabrique de toile d'emballage) qui est 
envahie ; la machine est arrêtée et les ouvriers et ouvrières sortent 
avec les grévistes. Ceux-ci envahissent encore les forges Saint-Roch, 
mais se retirent devant Tattitude des ouvriers qui sont nombreux 
^t,gagnant de forts salaires, ne veulent pas cesser le travail. Les gré- 
vistes, contents ae leur œuvre, se dispersent en se donnant rendez- 
vous à la gare pour recevoir Lafargue qui devait arriver à 3 h. i/2. 

« Jamais, disaient les Amiénois, nous n'avons vu pareille foule à 
la gare : les avenues élaient noires de monde ; certainement il en 
serait moins venu pour M. Camot: Il y avait au moins 10,000 et 
peut-être 15,000 personnes. » Notez que les neuf dixièmes au moins 
de ceux et de celles qui formaient cette foule ne savaient du tout 
qui était Lafargue, au moins quelles étaient ses idées, ni pourquoi 
il venait. Tout ce monde était venu par entraînement, par curiosité, 
parce qu'il faisait beau temps. Lafargue, accueilli par les délégués 
du syndicat des teinturiers et porteur d'un bouquet rouge qu'une 
petite fille lui avait offert, suivit la foule jusqu'aux glacis de la 
citadelle qui désormais, à raison du beau temps et du grand nom- 
bre des ouvriers en grève,servirent de lieu de réunion. Là il fit une 
courte harangue et se rendit dans un cabaret pour conférer avec les 
dignitaires des syndicats. 

Le soir il fit à TAlcazar, sous la présidence de la citoyenne 



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288 LES GRÈVES d' AMIENS. 

Percque (1), une conférence exclusivement destinée aux femmes; 
on pourrait dire qu'elle a été rabelaisienne si le terme ne supposait 
de la littérature, ce qui n'est pas le fait de Lafargue. Il vanta le 
socialisme auquel il veut voir adhérer les femmes, puisqu'il a déjà 
gagné les hommes, et l'union libre. Il aJouta,sui vaut le Progrès de la 
Somme : « Peut-être, lorsque nous serons les maîtres, ferons-nous 
danser dans la cathédrale d'Amiens. — Oui! oui! (2). » 

Le lendemain matin, d'après le même journal,eut lieu une grande 
promenade matinale des grévistes à travers la ville. M. Lafargue se 
plaça en tète avec M. Doudelet. M. Lafargue donnait le bras à deux 
dames, ce que l'on appelle dans le pays /atr« le ffanier à devx anses. 
A la fin (le la promenade, et après une allocution qu'il prononça 
pour annoncer son départ, « un groupe de femmes s'élance vers 
M. Lafargue qu'elles embrassent en l'entourant de leurs bras. Le 
député socialiste sourit à toutes, et chaque femme à tour de rôle 
se dispute l'honneur de l'embrasser. 11 y en avait bien un millier 
à la Hotoie qui se rappelaient les paroles aimables adressées au 
beau sexe hier soir à l'Alcazar. Elles ne pouvaient mieux le remer- 
cier qu'en l'embrassant; aussi pas une n'y a manqué. » J'ai tenu à 
citer ces détails parce qu'ils indiquent bien la physionomie de cette 
grève. Pour la population ouvrière, c'est une interruption, une 
distraction des travaux quotidiens, autant qu'une amélioration 
espérée dans le mode ou dans la rétribution du travail. 

II fait beau temps, on se promène (3), on manifeste, on se réunit 

(1) La femme Percque, Mme Boucher, la citoyenne Doudelet sont une même 
personne. C'est la femme d'un cabarctier du Nord, nommée Percque, qui a 
laissé son mari pour venir vivre avec Boucher dit Doudelet qui a onze ans de 
moins (juVUe. Le mari, averti par les journaux de la gloire de sa femme et de 
l*cndruit où elle était, vint à Amiens durant la grève, déposa une plainte et fit 
procéder à un constat. Boucher et sa complice furent donc poursuivis en 
police correctionnelle, mais acquittés pour ce motif que, s'il y avait évidemment 
habitation commune, il n'était pas prouve qu'ils eussent cohabites ensemble. 
Cette situation irrégulière était parfaitement connue des ouvriers d'Amiens et 
ne diminuait nullement la considération dont jouissaient auprès d'eux les deux 
adultères. Lafargue, dans sa conférence, a même eu quelques mots aimables pour 
« lacomjiaj^ne » de Boucher. Ceci d'ailleurs n'est pas particulier à la ville dont je 
parie, ni même à la population ouvrière, le relâchement des mœurs et l'absence 
de morale sont tels. aujourd'hui qu'on ne fait plus attention à de pareilles choses, 
on les tient pour indifférentes. 

(2) C'est un propos que, du reste, j'ai entendu tenir il y a longtemps (dès 1869)^ 
par (les hommes bien posés et appartenant à l'opinion qu'on a depuis appelée 
opportuniste: « Nous transformerons les églises en salles de bal afin qu'elles ser- 
vent à quelque choso. » Ils doivent être fiers d'avoir été les prédécesseurs de 
Lafar^me rt do ses émules. 

{;)) Je ti'ouvedans un journal d'alors le récit d'une promenade des teinturiers 



1 



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LES GRÈVES d'aMÏENS. ^^9 

sur les glacis de la citadelle, on écoute des discours, même on en- 
brasse un homme célèbre qui a fait venir 15,000 personnes à la gare ; 
la grève vue par ce côté est attrayante. Il ne faut pas s'étonner 
qu'elle prenne de l'extension. 

Le lendemain de la séance donnée par Lafargue, ce sont les cor- 
donniers qui se mettent en grève sur l'injonction de leur syndicat. 
Des troupes de grévistes se portent aux diverses fabriques, surtout 
à celle de M. Hunebelle, mais ils les trouvent gardées par la 
troupe. Ils se bornent alors à se tenir dans la rue accablant de huées 
et de sarcasmes les ouvriers qui entrent ou qui sortent; ils finis- 
sent par les entraîner. 

Mais ce n'est que la moindre partie des cordonniers qui travaille 
en ateliers, le plus grand nombre travaille chez soi, beaucoup 
même sont à la campagne. Les ouvriers d'Amiens sont livrés k 
l'inquisition des grévistes qui les surveillent de près et des délé- 
gués du syndicat vont par groupes attendre sur les routes les mes- 
sagers qui rapportent en ville les chaussures faites à la campagne. 
Les grévistes arrêtent les voitures qui apportent des denrées: 
légumes, beurre, œufs, etc., pour s'assurer qu'elles ne transpor- 
tent pas de ballots de chaussures. Celles qui en ont doivent re- 
brousser chemin ou laisser là les ballots. Au besoin, on coupe les 
rênes des chevaux et les ballots sont déchargés de force. 

Le jour suivant, c'est le tour des confectionneuses. Au début de 
la grève (en février) les confectionneuses n'avaient pas de syndi- 
cat, mais il s en était formé un au commencement d'avril dont un 
ouvrier coupeur, Portier, était la tète, et il se mit à l'œuvre de 
suite. Le procédé employé fut le même que dans les autres corpo- 
rations. Un groupe d'ouvrières, docile au syndicat, alla non pas 
dans les ateliers, car toutes les confectionneuses travaillent à do- 
micile, mais dans les maisons pour faire cesser le travail. Une 
confectionneuse me racontait la visite qu'elle avait reçue. « Elles 
sont venues à plusieurs chez moi comme chez d'autres et je leur 
ai dit : Inutile de faire du bruit, vous dites qu'on est en grève? 
alors c*est bien,, je ne travaille plus. » Ce mot de grève a en effet 
un sens tout particulier pour la population ouvrière d'Amiens ; 
c'est une sorte d'ordre, sans appel ni recours, on doit cesser le 
travail ; il n'y a plus de contrat qui tienne ; on laisse là l'ouvrage 

gréristes au bois de Saveuse. Ils étaient bien 300 dont beaucoup de dames, on 
afait apporta des accordéons et on a dansé. 



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i: 






^90 I^S GaÈTKS D* AMIENS. 

commeacé, oa en a le drmt,tottte coBventioa avec le patron est 
rompue ^so facto. Quant à savoir qui proclame la grève, qui a ce 
pouvoir extraordinaire, ouvriers et ouvrières ne s en inquiètent 
pas, ils entendent dire qu'on est en grève, cela leur suffît. Celle-là 
non seulement cesse tout travail, ce qu'elle n'avait pas Vintention 
de faire, mais elle va assister aux réunions de la corporation qui 
ont lieu sur les glacis de la citadelle : elle entendra le citoyen 
Doudelet qui n'est pas du métier, mais peu importe, u Je n'ai pas 
manqué une réunion, » ajoute-t-elle, enfin elle accepta d'être dé- 
léguée. Elle n'a d'ailleurs aucune idée révolutionnaire. « Les pa- 
trons doivent avoir leur bénéfice, » dit-elle. Ce n'est pas en écou- 
tant Boucher dit Doudelet qu'elle a appris cela. Elle réclamera sur 
des questions de métier relatives à sa spécialité ; elle ne se doute 
pas qu'elle sert d'instrument à de plus habiles. 

Puis ce sont les maçons, les garçons boulangers, les ouvriers 
fabricants de bougies, ceux faisant Le lacet, puis les terrassiers qui 
tous se mettent en grève, et les attentats à la liberté du travail se 
renouvellent ; des arrestations sont opérées ; il faut envoyer des 
agents à laporte des magasins de confection pour protéger lesquel- 
ques ouvrières quirapportent de l'ouvrage ou en viennent prendre. 

Naturellement les syndicats n'ont pu, pour ces diverses profes- 
sions, prendre le même prétexte que pour les tisserands. Ils avaient 
alors invoqué la loi des 11 heures, mais les teinturiers ne tra- 
vaillaient que il heures, les cordonniers de même et beaucoup 
travaillaient à domicile, les confectionneuses travaillent tout^ 
chez elles : il a fallu trouver autre chose. Les teinturiers ont ré- 
clamé un nouveau tarif de salaire, les cordonniers aussi. Ces der- 
niers ont mis en avant une demande qui d'abord semble modérée : 
ils veulent travailler au prix du tarif de 1886. Et toutefois ceux qui 
travaillent en atelier ne veulent plus faire que 10 heures, en 
gagnant autant qu'avant en il heures. Les ouvriers maçons, les 
terrassiers, demandent aussi à être augmentés ; les confection- 
neuses réclament de nouveaux tarifs, les ouvriers boulangers veu- 
lent la suppression des bureaux de placement, etc. 

On va demander sans doute comment ces ouvriers et ouvrières, 
dont les salaires ordinaires sont minimes, pouvaient subsister 
ainsi sans travail. Ils comptaient pour cela sur les secours des 
chambres syndicales. Celles-ci, même les anciennes, avaient peu 
d'argent en caisse ; il est probable que la plus riche n'avait pas 



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r 



LBS GRÈVES d'aBOENS. Î9i 



millier de francs. En cominençaDt, on avait les cotisations des ou^ 
vriers de la corporation qui travaillaient et qui» même ne faisant pas 
partie an début du syndicat, n'osaient guère refoser leur adhésion 
et par suite leur cotisation ; on tâchait d'obtenir d*eux quelques 
dons volontaires, 10 ou 15 centimes de supplément, mais cette res- 
source cessait avec la grève générale. Il y avait encore Tappel aux 
syndicats de Textérieur et même aux cercles ou sociétés de toutes 
sortes, qui, sans être des syndicats, avaient de la sympathie pour 
ie mouvement. Ainsi on est surpris de trouver entre les donateurs 
une société coopérative de consommation^ mais il s*agit de la 
Revenàicaiion de Puteaux, société prospère, mais toute aux mains de 
socialistes militants. Les ressources obtenues ainsi, et dont il est 
naturellement impossible de connaître le montant, n'ont pas dû 
être grandes. 

Après le 15 avril, c'est-à-dire dans le plus grand feu des grèves, 
le CemUé emtrcU disait avoir reçu 2,046 francs et il avait envoyé 
5,000 listes de souscriptions. La Bourse du travail de Paris avait 
vers ce moment envoyé un télégramme pour demander si les gré- 
vistes avaient besoin de fonds. Le Comité répondit a oui ». Je ne 
sais ce qui a été envoyé. 

La vraie ressource, c'étaient les crédits ouverts par un certain 
nombre de fournisseurs, les uns pour une somme de..., les autres, 
d une manière illimitée (1). Ils s^engageaient à accepter en paye- 
ment des bons que les syndicats distribuaient aux ouvriers en 
grève (dWdinaire 1 franc par jour) et qu'ils promettaient de rem- 
Iwurser après la grève. Il avait bien été décidé dans une réunion 
publique qu'il y aurait une caisse commune pour la grève, mais il 
oe semble pas que l'exécution ait suivi. Au contraire, on voit 
chaque syndicat être p^^onnellement responsable envers les 
détaillants qui ont reçu ses bons. 

Et l'arbitrage ? N'est-ce pas le grand remède aux grèves ? Juste- 
ment ttos législateurs ont voté une loi sur l'arbitrage presque en 
même temps que la loi des 11 heures ; on aurait dit qu'ils avaient 
préva les grèves que leur loi devait faire naître (même ailleurs 

1) C'était pour ces fournisseurs, habitant tous des quartiers ouvriers, un 
moyen cte rédame. C'est ainsi qu'on lit dans le Progrès de la Somme du 16 aTril: 
« M. Rocher^ charcutier, rue Saint-Maurice, successeur de M. Doret, offre gra- 
luitement au syndicat des teinturiers quatre pâtés de foie pour les nécessiteux 
de la g^v©,» Si les pâtés n'étaient pas fort avariés, le syndicat a dû être surpris 
do cadeaa, il est probable qu'il en eût préféré un autre. 



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292 LES GRÈVES d'aîIIENS. 

qu'à Amiens) et qu'ils avaient voulu placer le remède à côté du 
mal qu'ils allaient provoquer. 

Plusieurs tentatives d'arbitrage ont eu lieu en effet pendant les 
grèves d'Amiens. Ainsi l'un des juges de paix, M. Decaïeu, invita, 
conformément à la loi, les patrons et les ouvriers en grève de son 
canton à lui faire connaître dans trois jours l'objet de leurs diffé- 
rends en vue d'arbitrage ; l'absence de réponse devait être assi- 
milée k un refus et publiée par afQche. Ni les uns, ni les autres ne 
répondirent; les syndicats qui mènent les ouvriers ne voulaient pas 
de l'arbitrage et les patrons n'y croyaient pas. 

D'autre part, le maire, M. Frédéric Petit, sénateur, le préfet et le 
procureur général adressèrent à la fois aux patrons et aux ouvriers 
des diverses corporations des lettres les invitant à se trouver 
ensemble à la mairie dans un but de conciliation. Us réussirent 
avec une profession, la plus importante il est vrai, au point de 
vue du public, celle des boulangers : les ouvriers consentirent à 
rentrer et la ville ne manqua pas de pain. 

Autrement ils échouèrent. Les patrons teinturiers se présen- 
tèrent seuls et les ouvriers ne vinrent pas. Doudelet avait sollicité 
antérieurement au nom de son syndicat, et même au nom de la 
Fédération, la création d'une Bourse du travail, et M. Petit lui 
avait opposé un refus absolu ; le syndicat ne voulait donc pas se 
faire représenter et les ouvriers en grève n'avaient de volonté que 
celle du syndicat. Par contre, il vint des ouvriers cordonniers délé- 
gués qui se trouvèrent en face des patrons. « Pour quel motif vous 
ètes-vous mis en grève, demanda le maire à l'un des délégués 
ouvriers? — Mais, répondit celui-ci, nous ne nous sommes pas mis 
en grève, on nous y a mis ! — Qu'avez-vous à reprocher à vos pa- 
trons ? — Oh ! rien, ce sont de braves patrons ! » Le délégué recon- 
nut d'ailleurs de bonne grâce que son patron, qui était présent, lai 
avait avancé une somme assez ronde pour acheter une maison. 
« Que voulez-vous enfin ? — De nouveaux tarifs. — Lesquels? — 
Nous ne pouvons le dire de suite, il y a dans la profession des spé- 
cialités nombreuses, et chacune doit avoir son tarif. — Alors pré- 
parez ces tarifs et apportez-les. » On prend jour pour cela et, au 
moment convenu, les délégués des diverses spécialités apportent 
tous le même tarif, œuvre de la Chambre syndicale. Plusieurs ne le 
comprenaient pas bien, mais ils étaient liés par un mandat impé— 
ratif, d'ailleurs c'était à prendre ou à laisser. 



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LES GRÈVES D*AHIENS. 293 

Cet épisode (que je liens du maire lui-même) met bien en relief 
la manière dont avaient commencé les grèves. Les ouvriers ces- 
saient leur travail (je ne parle pas de ceux qui étaient violentés) 
sans savoir pourquoi, ils se mettaient en grève d'abord et puis ils 
se demandaient après pour quelle raison ils s'y étaient mis. Ou 
plutôt, ils ne se le demandaient pas; ils suivaient, sans les discuter 
ni même les examiner, les injonctions de la Chambre syndicale. 
On avait « déclaré grève » et cela leur suffisait. Les plus avisés de 
ceux qui déclarèrent n'avoir pas de griefs personnels disaient 
qu'ils s'étaient mis en grève par esprit de solidarité pour aider 
leurs camarades. 

Le maire prit alors des mesures énergiques. Les patrons s'é- 
taient plaints du peu de protection qu'ils avaient eu ; l'un d'eux, 
un patron teinturier, me racontait que, voyant les grévistes s'amas- 
ser en foule autour de son usine pour attendre ses ouvriers à la 
sortie, il avait téléphoné à la mairie demandant du secours et que 
la mairie lui avait expédié tm agent de police. On a vu qu'en quel- 
ques usines des violences avaient été commises et les ouvriers 
entraînés malgré eux. Des troupes furent mises à la porte de 
plusieurs fabriques menacées, d'autres étaient consignées dans 
leurs casernes, prêtes à marcher, le tout malgré les récriminations 
des grévistes qui appelaient cela, comme ils font toujours, de là 
partialité — l'impartialité n'existant à leurs yeux que si la force 
publique les regarde avec] indifférence commettre toutes les vio- 
lences qu'ils veulent contre les propriétés et contre les personnes. 
— Des agents furent envoyés sur les routes pour protéger les voi- 
tures. Il est vrai que, ces agents ne devant pas sortir du territoire 
amiénois, les patrouilles des grévistes se portèrent plus loin, au 
delà des limites protégées. Des arrestations furent faites, parmi 
lesquelles celle de Besset (ou Bécet], un des principaux meneurs et 
des plus violents. Enfin le maire lança une proclamation portant 
que les réunions en public avaient pu être tolérées tant que les 
grèves avaient gardé un caractère pacifique ; qu'en présence de la 
tournure violente qu'elles prenaient par suite des excitations du 
dehors (Lafargue était revenu à Amiens, Baudin y était arrivé à 
son tour, sans que d'ailleurs ni l'un ni l'autre ait obtenu le succès 
qu'avait eu Lafargue à son premier voyage), les réunions en plein 
air étaient désormais interdites sur le domaine public et seraient 
empêchées au besoin par la force. Comme il fut tenu la main 



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f94 LES GRÈVES D^ANIKNS. 

exactement à Texécation de ces prescripUoQS, la journée du 
1*"^ mai, qu'on pouvait appréhender, se passa sans désordre. 

Le maire refusa de recevoir ce jour aucune députalion; le préfet 
en reçut deux, Tune représentant la « Fédération » et conduite par 
Lefcbvre. Elle demandait une loi fixant un minimum des salaires et 
une autre fixant la durée de la journée de travail à huit heures et, 
provisoirement, on appliquerait à tous ceux qui travaillaient, 
même aux adultes, la loi de 1892, qui fixe à onze heures la journée 
de travail, mais pour les femmes seules. L'autre députation venait 
du parti ouvrier et Doudelet était son porte-parole; elle remit au 
préfet qui promit, dit la Chronique picarde du 5 mai, de l'envoyer 
au ministre de l'intérieur, une pétition que reproduit le même jour- 
nal : « Les ouvriers organisés (?) d'Amiens demandent au gouver- 
nement de la République française de provoquer un congrès des 
puissances européennes et américaines pour établir internationale- 
ment les journées de huit heures avec minimum de salaire. Ils 
demandent de plus à ce que le gouvernement républicain ne conti- 
nue pas k mettre les soldats de la France au service des patrons, 
pour empêcher les ouvriers en grève de revendiquer leurs droits.» 
Celle pétition était signée : «Syndicat des teinturiers. — Syndicat 
textile. — Pour le comité central du parti ouvrier. — Groupe V Ega- 
lité. — Groupe Vidée socialiste. — Groupe Socialiste picard. » Sans 
rechercher ce que peuvent représenter les deux ou trois signataires 
qui suivent l'indication de chaque groupe, il faut remarquer, en 
passant, que plusieurs de ces groupes n'étaient pas, même par leur 
titre, des associations professionnelles, des sociétés d'artisans. 

Un peu après, Besset fut jugé par le tribunal correctionnel, avec 
tout Téclat qu'on pouvait attendre d'une cause aussi marquante. 
Comme ses pareils qui, tout en déclamant sans cesse contre les 
lenteurs et les voies tortueuses et chicanières de la procédure, 
épuisent lorsqu'ils vont en justice tous les moyens dilatoires, 
Besset souleva les incidents qu'il put et fut enfin condamné à trois 
mois de prison pour insultes à l'armée, peine qui fut maintenue 
par la cour. Ce qu'il faut noter dans ce procès, c'est qu'il y fut établi 
que Besset n^était pas un ouvrier d'Amiens ; c'était un délégué de 
la Bourse du travail de Paris que ladite Bourse expédiait au moment 
où une grève devait éclater, pour faire métier d'excitateur. Si sa 
délégation était régulière ousUl s'était, à raison de quelques rela- 
tions avec les ouvriers remuants d'Amiens, délégué lui-même daos 



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LES GRÈVES D* AMIENS. ^5 

celle oeeasian, c'est un poiiil qui fat agité et qui importe peu; il 
faut retenir seulement cet aveu de Besset, qu*ii touchait ordinaire- 
raeot de la Bourse du travail 10 francs par jour pour son salaire de 
délégué, c'est-à-dire pour faire le métier que Ton sait, et qu'il était 
à Amiens entretenu par les fonds de la grève. Pareille chqse n'est 
pas rare, il n'est pas cependant inutile de le constater une fois de 
plas(il 

V. — La FIN DES GRÈVES ET LEUR RÉSULTAT 

Il est impossible de faire l'histoire particulière de la grève de 
chaque profession et la grève générale eut toutes sortes de dénoue- 
ments particuliers. Les ouvriers des usines Uagimond et Mouret 
étaient rentrés dès le milieu d'avril avec la permission du comité 
central, qui citadt aux patrons les concessions par eux faites. On 
vit, an cours de la grève, les ouvriers demander ouïes patrons pro- 
mettre le <c tarif d'Hagimond j> tout comme, au xn" siècle, les com- 
munes demandaient la charte de Beaumont en Argonne, par 
exemple, On a vu que la grève des boulangers avait fini de suite 
par un arbitrage ; celle des maçons, malgré la violence de ses débuts, 
ne fut pas longue, non plus que celle des autres métiers acces- 
soires. Quant aux grèves des quatre principaux métiers, celle des 
confectionneuses fut courte. Il n'y avait pas là de chambre syndi- 
cale, ou plutôt celle qui avait été fondée au moment même de la 
grève n'avait pas encore pris Tesprit des autres. Le citoyen Portier, 
qui la conduisait, répudiait publiquement les procédés de Lafargue. 
« Nous ne sommes pas en grève, disait-il dans une réunion, pour 
/aire de la politique ; nous n'avons pas à nous occuper du Panama 
ni de Carmaux, mais de notre métier, » et il était applaudi. C'est 
parce que la grève était toute technique, c*est-à-dire portait sur 
des revendications professionnelles, c'est parce que les patrons 
trouvaient devant eux comoM déléguées des ouvnères désireuses 
d'obtenir un résultat pratique que la grève fut courte; pour la plu- 
f>art des spécialités, elle ne dura que peu de jours. 11 en fut autre- 
menl dans les trois professions qui avaient des syndicats u solides >. 

(1) Coflune juusi on peut relever coUe dépoeitioa d'an officier qui, derani le 
iribanal, éuit venu témoigner des insoUes firoiéréef poUiquement par Bestet 
contre la. troupe : • Il n'a jamais pris la téie de» groopei, il restait toujours par 
derrière poar exciter les autres. » Le portrait 4b yvai délégad socialiste est 
complet. 



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fr 



l !296 tes grèves d'ahigns. 



1 



ï»l 



Dès le 15 avril, les patrons cordonniers, pour répondre aux bruits 
répandus dans le public, envoyaient aux journaux une lettre où ils 
disaient : < Nos ouvriers ne sont jamais venus nous apporter leurs 
doléances. Nous avons reçu chacun une délégation de personnes 
complètement inconnues; nous avons refusé de les écouter, disant 
que nous étions prêts à entrer en relation avec nos propres 
ouvriers. > La grève ne prit fin qu'entre le 15 et le 20 mai. 

La rentrée dans les teintureries se fit plus tôt, mais avec beaucoup 
de lenteur et de peine. Le syndicat, suscitant des difïlcultés autant 
qu'il pouvait, parvenait souvent à faire, sous quelque prétexte, 
sortir les ouvriers des maisons où ils venaient de rentrer (1). 

Il est incroyable combien ces longs loisirs éloignent Touvrier du 
travail et le disposent à saisir toute occasion pour recommencer 
celle vie d'inaction et de far nimte qui a tant de charmes, surtout 
en cette saison. Plusieurs fois on vit renaître des grèves partielles; 
pendant mon séjour (fin de juin), une maison avait été, je ne sais 
sous quel motif, mise en interdit. 

11 en fut de même pour le tissage. Le syndicat avait permis la 
rentrée dans les fabriques Hagimond et Mouret dès le milieu 
d'avril, les ouvriers en grève avaient même conduit en pompe 
leurs camarades de l'usine Hagimond comme des vainqueurs, 
puisque le patron avait accepté les conditions du syndicat. Dans 
les autres maisons, la rentrée se fit successivement, suivant les 
concessions obtenues ou la lassitude des ouvriers, mais plusieurs 
fois des sorties en masse eurent lieu peu de temps après la rentrée 
à l'usine, parfois le jour même. A l'usine Cosserat, qui était particu- 
lièrement visée, il y eut trois grèves successives. On a vu dans 
quelles conditions avait eu lieu la première. MM. Cosserat ayant 
accordé dans leur usine de Saleux la journée de onze heures, avec 
le salaire de douze heures, étaient naturellement disposés à faire 
de même pour l'usine d'Amiens, mais ils voulaient traiter avec 
leurs ouvriers, non avec le syndicat. Une entente eut lieu et 
les ouvriers rentrèrent, mais ils sortirent le jour même sous 
ce prétexte qu'un de leurs camarades n'avait pas eu dans 

(1) Ainsi les ouvriers soutenaient que les patrons, après aroir accepté un relè- 
vement des tarifs, mais variable suivant les catégories, prétendaient à leur 
rentrée les placer dans une catégorie inférieure, de manière à ne leur donner en 
somme que le salaire qu'Us avaient avant la grève. C'est une assertion qu il est 
impossible de vérifier et qui, en tout cas, ne peut s'appliquer à la dernière caté- 
gorie, la mieux traitée dans les redressements des tarifs. 



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r 



LES GRÈVES D* AMIENS. 297 



rétablissement un certain travail auquel il disait avoir droit. 
Une deuxième fois l'accord se fit, mais le syndicat trouva encore 
I moyen de le rompre. Il voulait l'afachage dans l'usine du nou- 

I veau tarif, avec le cachet du syndicat, ce que MM. Cosserat refu- 

saient absolument. Pour mieux émouvoir les ouvriers, il répandit 
|. parmi eux que les patrons volaient les ouvriers à façon par de 

^ fausses pesées et par d'autres tromperies, et, pour donner quelque 

^ apparence à ce bruit, plusieurs ouvriers à façon consentirent à citer 

I leur patron devant le conseil des prud'hommes. Il en résulta une 

' troisième grève et, cette fois (18 mai), MM. Cosserat fermèrent déci- 

dément leur usine d'Amiens, même à quelques ouvriers restés 
fidèles, estimant qu'il était impossible de continuer le travail dans 
ces conditions 

Devant les prud'hommes, la demande des ouvriers fut soutenue 
par Alphonse Lefebvre, prud'homme lui-même [(on peut au conseil 
des prud'hommes se faire représenter par un mandataire quel- 
conque), qui commença en disant : u Par la suppression des instîtu- 
Uons coopératives nous avions obtenu un premier et très important 
résultat (1), mais il restait d'autres abus et ils font l'objet de cette 
demande. Les prud'hommes prirent la peine de se transporter à 
l'usine Cosserat pour vérifier par eux-mêmes les balances et tout le 
système incriminé; à la suite de quoi, ils rejetèrent la demande 
des ouvriers et les condamnèrent pour rupture du contrat de 
louage de service. 

Quelques semaines après, les ouvriers de MM. Cosserat les sup- 
pliaient de rouvrir leur fabrique et ils sollicitaient le curé de la 
paroisse d'intercéder pour eux (2) : le. tissage fut rouvert; quant à 
la filature, elle ne le fut que partiellement, au moins dans ce 
moment. 

* (1] Malgré cette déclaration faite en' audience publique, Lofebvre m'assura que 
le syndicat n'avait jamais été hostile aux institutions patronales de MM. Cosse- 
rat; c^étaient ses propres ouvriers qui en avaient souhaité et poursuivi Taboli- 
tion. Il est curieux de rappeler en passant, que dans Taffaire de Montccau-les- 
Mines M® Laguerre, plaidant pour les auteurs des violences commises alors, 
commença par attaquer avec véhémence la société coopérative fondée par 
quelques ouvriers, avec l'aide et sur Tinitiative de M. Chargot, - appelant cette 
société « un abus disparu depuis quatre-vingts ans, que la Compagnie des mines 
a fait renaître ». 

(2) Tout en conservant et déclarant hautement cette idée fort enracinée chez 
les ouvriers que le patron doit faire travailler, qu'il doit faire marcher son usine. 
Quant aux conditions du louage de service il subira celles que ses ouvriers vou- 
drai lui faire. 

La Rér. Soc, 16 août 1893. 3« Sér., l. VI (t. XXVI col.)» 20 



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Ll!:S GREVES D AMIENS. 

Mais quel d été en définitive le résultat de ces grèves pour les 
ouvriers des divers corps d'états? 

Les cordonniers ont dû reprendre leur trayail aux conditions 
anciennes; ils n'ont rien obtenu, et leur syndicat a contracté envers 
les fournisseurs une grosse dette, 40,000 francfî (c'est le chiffre 
avoué par le syndicat lui-même). Cette dette sera longue à éteindre 
avec des cotisations à fr. 25 par semaine, d'autant que l'ardeur 
pour être syndiqué se ralentira fort après un tel échec et devant une 
situation pécuniaire bien connue, et puis le syndicat est obligé de 
soutenir encore une vingtaine de « victimes », c'est-à-dire d'ouvriers 
qui n'ont pu rentrer chez aucun patron. 

Le syndicat a bien fondé une société coopérative de production, 
mais cette société, tout en étant avec lui en communion d'idées, a 
une organisation à part et il est probable qu'elle n'a pas assez 
d'occupation pour admettre les «: victimes ii dans ses ateliers, il 
faudra, ou les expédier au dehors, ou attendre une meilleure dis- 
position des patrons. 

Ce qui a fait le succès de ceux-ci a été leur union et, assurent-ils, 
l'impossibilité de relever les prix. Ils faisaient, au cours de la grève, 
publier par les journaux une note collective pour dire qu'ayant 
interrogé leurs voyageurs sur l'augmentation qu'il serait possible 
de faire subir à leurs produits, ces voyageurs avaient unanimement 
répondu qu'aucun relèvement de prix n'était possible, car ils avaient 
peine à placer leurs produits aux cours actuels. 

Dans la Confection de nouveaux tarifs ont été arrêtés, tarifs qui 
apportent quelques relèvements aux bas prix, mais diminuent les 
prix élevés, car on retrouve ici la constante préoccupation des syn- 
dicats et, on peut le dire, des masses ouvrières en général : mettre 
comme rétribution les bons ouvriers au niveau des médiocres. Il 
paraît certain, — car avec l'infini détail des tarifs, on ne peut donner 
une règle absolue, — que les ouvrières habiles ont perdu au rema- 
niement des prix. 11 semble d'ailleurs que les conventions arrêtées 
sont assez mal tenues, du moins si l'on s'en rapporte aux réclama- 
tions qui se font entendre depuis la grève. 

Les tisserands de velours, l'industrie la plus importante, ont 
obtenu la diminution des journées de travail (11 heures au lieu de 
12) avec le salaire de l'ancienne journée, au moins certains ouvriers 
l'ont obtenu, car d'autres n'auront pas ce qu'ils gagnaient avant. 
Le syndicat en effet a tenu surtout à faire mettre dans les nouveaux 



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LES GRÈVES D*AMIENS. Î99 

tarifs la suppression des primes données aux ouvriers habiles ou 
seulement laborieux, lorsquUls avaient fait plus qu'une certaine 
moyenne d'ouvrage. C'est toujours la même tendance, détruire tout 
ce qui stimule l'ouvrier et lui permet de s'élever. 11 faut considérer, 
de plus, que toutes les spécialités n*ont pas été traitées de même et 
que les diverses usines n'ont pas un tarif unique. En somme, cepen- 
dant, il y a gain pour les ouvriers. Mais il y a gain surtout pour 
le syndicat ouvrier qui a vu croître grandement le nombre de ses 
adhérents et qui a obtenu ce qui était l'un de ses principaux 
objets, l'aflichage dans la plupart des usines du tarif portant son 
cachet. Ces tarifs portent le cachet (ou la signature) du patron et du 
syndicat, c'est-à-dire des deux parties contractantes. C'est, de la 
part des patrons, reconnaître le syndicat et ensemble avouer qu'il 
représente bien les ouvriers de la profession. «J'ai accepté cela, me 
disait un patron, pour avoir la paix, je n'y attache pas d'impor- 
tance. » Le syndicat et les ouvriers y en attachent beaucoup. 

C'est aussi ce quia été exigé et obtenu des teinturiers. J'ai vu dans 
plusieurs établissements le tarif portant, avec la signature ou le 
cachet du patron, le cachet du syndicat. A la suite du tarif se trou- 
vent ces deux mentions : a Personne ne sera inquiété ni congédié au 
sujet de la grève (1) ; les patrons s*engagent à considérer le !•' mai 
comme jour de chômage. » En dehors de cela, les salaires ou, plus 
ôxaclement, certains salaires ont été relevés. Les «zoulous »ont vu 
le leur augmenter d'un tiers; puis il y avait entre les diverses mai- 
sons des différences qui ne s'expliquaient pas, le travail des ou* 
vriers étant sensiblement le même. Les salaires ont été ramenés au 
niveau des deux maisons qui payaient le plus. 

Le syndicat des teinturiers se vante d'avoir soutenu la grève sans 
faire de dettes; il n'en est pas de même assurément du syndicat 
des tisserands, mais on ne connaît pas le chiffre de sa dette; elle 
doit approcher de celle du syndicat des cordonniers. 

Voilà donc les résultats : ils ont été nuls pour les ouvriers cor- 
donniers; pour d'autres ouvriers des professions « favorisées », ils 
sont nuis également puisque les bons ouvriers ont plutôt perdu 
que gagné au remaniement des tarifs. Les autres auront un 

(l) 11 n'y a pas de règle sans exception ; ainsi Doudelet n'aTait pu rentrer à 
l'usiod Doscats bien qu'il eût écrit une lettre de sollicitation assez pressante*. 
Par contre, sa « compagne », malgré le i*ôle joué par elle pendant la gp^ère, araii 
été acceptée et on me Ta fait voir dirigeant son métier. « Elle accomplit eziic\ 
tement sa tâche, » me disait le patron. 



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J 



lîJBO LES GRÈVES d'aMIENS. 

Mlairè un peu plus fori elles tisserands une Journée moinslongue, 
fésultat qui eût pu élre obtenu par des moyens moins violents. 
Maiis ce que ces ouvriers ne considèrent pas, ce que leurs meneurs 
traitent légèrement lorsqu'on leur en parle, c'est le danger que 
tout relèvement de prix, que même toute interruption dans lapro* 
duction fait courir à l'industrie d'une ville. La concurrence aujour- 
d'hui est si ardente, les commandes sont si disputées, les marchés 
tiennent parfois à de si petites différences de prix que tout ce qui 
accroît' ces prix risque d'ôter à un établissement ou à une ville sa 
clientèle ordinaire, au détriment à la fois des patrons et des ou- 
vriers. Toute interruption fait que les clients s'adressent ailleurs 
et parfois ne reviennent pas. L'industrie amiénoise a des rivaux, 
l'avenir seul montrera si les charges nouvelles que la grève fait 
peser sur quelques-unes de ses industries ne sont pas pour elle un 
sérieux danger. 

Ce qui est assuré est que ces grèves ont laissé derrière elles ce 
qu'elles produisent toutes: chez les patrons, un découragement, une 
appréhension de l'avenir qui les éloigne de toute entreprise de 
longue durée, qui leur fait ajourner ou rejeter même toute amélio- 
ration de l'outillage ou des procédés de production que Tétat du 
marché exigerait parfois, mais que l'on n'ose faire dans l'incerti- 
tude où Ton est; chez les ouvriers, de fâcheuses habitudes de re- 
lâchement, de paresse et d'insubordination ; chez les uns et les 
autres enfin, une irritation contenue. Les uns regrettent ce qu'ils 
• 3e «ont laissé arracher et espèrent bien le reprendre ; les autres, 
<m n'ont rien eu ou croient n'avoir pas obtenu assez et songent à 
reprendre la lutte pour arriver à mieux. Pour tout dire, la paix 
actuelle semble fort n'être qu'une trêve. 



Lorsque, repassant en soi tous ces faits, on essaie d'en tirer quel- 
que conclusion, il ne s'en présente point d'abord qui ne décourage. 
L'épisode le plus frappant, celui qui donne aux grèves d'Amiens 
son relief particulier, c'est celui de l'usine Cosserat. Un patron est 
spécialement en butte à l'hostilité de ses ouvriers parce qu'il a été 
bi^nfaisant,et la grève a chez lui une âpreté qu'on ne lui voit point 
4ans les: établissements similaires. Les institutions économiques 
qu'il a fondées dans l'intérêt de ses ouvriers en sont cause, et ces 
iûstitutions sont détruites par ceux mêmes qui en tiraient profit. De 



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LES GRÈVES DAMIENS. 301 

plus on ne peut dire ici comme on a dit à Montceau-les-Mhies, par 
exemple : l'échec vient de ce que les ouvriers n'avaient point def 
part à la conduite de ces institutions; à Tusine Gosserat la directiod 
était dans leurs mains. 

Faut-il donc conclure contre ces institutions? Ce serait excessif, 
car le fait ici est unique; la seule usine Gosserat avait vraiment des 
institutions patronales. Mais il ne faut point les donner non plus 
comme un gage assuré de la paix sociale ; elles pourront quelque- 
fois avoir ce bon effet, elles ne l'auront pas nécessairement. 11 ne 
faut donc pas dire aux patrons : Faites des institutions en faveur de 
Tos ouvriers et que votre sollicitude les suive en dehors même de 
leur travail, car c'est le moyen de les gagner et vous aurez fait un 
bon calcul en même temps qu'une bonne action. Il faut leuf dire 
nettement qu'ils doivent en effet agir ainsi, mais comme l'ordonne 
l'Ëvangile : nihil inde sperantes, sans en rien attendre en ce monde ; 
pour remplir un devoir de conscience et faire la volonté de Dieu 
qai les a mis dans la place où ils ont cette charge à remplir. * 

Faut-il aussi condamner les syndicats, car c'est eux qui ont fait 
le mal ici en excitant les ouvriers et il y a maintenant un fort parti 
qui voudrait voir rapporter la loi de 1884 autorisant les associa- 
tions professionnelles? Mais outre que ce n'est point cette loi qui a 
produit le mal, ce sont ceux qui ont mal usé d'une liberté en soi. 
légitime et nécessaire, il n'est pas indifférent pour un patron qui a 
des centaines d'ouvriers de pouvoir s'adresser non à une foule tu- 
multueuse, mais à quelques délégués qui représentent cette foule, 
oot sa confiance, connaissent ses désirs et peuvent s'en faire eu- 
tendre. Les patrons amiénois ont quelquefois été contents d'avoir 
affaire dans les discussions de tarifs à des ouvriers plus instruits 
et plus intelligents que les autres, qui savaient comprendre et faire 
ensuite entendre raison à leurs camarades. Ges chefs de syndicats 
avaient rempli un rôle fâcheux et mauvais en poussant à la grève, 
mais ils remplissaient un rôle très utile en servant d'intermédiaires 
entre leurs camarades et le patron. Gette influence qu'exercent sur 
leurs camarades quelques ouvriers qui se distinguent des autres et 
savent les prendre et les services qu'ils peuvent ainsi rendre pour 
procurer la paix des ateliers ont été bien marqués dans cette revue 
(l*' et 46 septembre 1892) par M . Weiler,e t ce qu'il di t des ouvriers bel- 
ges est vrai des ouvriers français et probablement de ceux d'autres 
pays encore. On sait, d'autre part, comment la sagesse de quelques 



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302 LES GRÈVES d'aMIENS. 

Unions duvi iéres anglaises et leur entente sincère avec les patrons 
ont empêché des grèves et réglé amiablement les conditions du 
travail. 

Mais comment aura-t-on de bons meneurs au lieu d'en avoir de 
mauvais? Comment les foules ouvrières consentiront-elles à écou- 
ter la bonne parole au lieu d'écouter, comme elles font, des exci- 
tations à la défiance et k la haine ? Un si bon effet ne peut venir 
d aucune législation, ni d'aucune organisation extérieure toute 
seule, elle ne se fera que si les âmes sont bien disposées, c'est-à- 
dire par une impression tout intérieure et personnelle. C'est donc 
affaire d'instruction et d'éducation. D'instruction un peu, parce 
qu'il faudrait apprendre aux ouvriers, en leur donnant ces notions 
dès l'enfance, que le capital et le travail ne sont pas ce qu'ils pensent, 
que. d'aulro part, la grève n'a pas la force singulière qu'ils lui 
attribuent de rendre nuls tous les autres contrats, d'arrêter tout 
travail et que les syndicats n'ont pas la puissance de produire à 
leur volonté et par leur seule déclaration de pareils effets. Mais 
c'est surtout affaire d'éducation. Car c'est l'éducation qui forme 
les âmes et l'éducation ne se donne pas à l'école, surtout à l'école 
telle qu'elle est maintenant. Ce n'est point avec des leçons de lec- 
ture, d'écriture, de calcul, d'histoire et de géographie, ni en leur 
expliquant la constitution politique qu'on apprendra aux enfants 
l(»urs devoirs envers les autres et envers eux-mêmes, qu'on leur 
apprendra à bien remplir leurs obligations professionnelles, à 
avoir des mœurs, à respecter la propriété et la liberté d'autrui et 
à garder la parole donnée. C'est la religion qui seule le peut 
apprendre aux patrons comme aux ouvriers et qui seule aussi a sur 
les âmes assez d'empire pour faire garder ses préceptes. Ceci tou- 
tefois doit s'entendre non de la religion réduite à quelques obser- 
vances extérieures qui ne rendent pas l'homme meilleur et même 
facilitent l'hypocrisie, mais de la religion considérée dans ses pré- 
ceptes et dans son esprit, qui est un esprit de fermeté et de force. 

Sans elle, ni les patrons ne sont équitables et humains envers 
ceux qu'ils emploient — ou ils ne le sont que par calcul et par une 
vertu humaine, qui n'ayant point de base certaine, peut manquer à 
tout instant, — ni les ouvriers ne sont soumis aux patrons et con- 
tents de leur vie, sachant bien qu'elle est transitoire et la prépara- 
lion d'une autre meilleure et éternelle. Sans elle aussi il n'y a plus 
de règles, il n'y a plus de caractères. La foule ouvrière qui a perdu 



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LES GRÈVES d'aMIENS. 303 

le sens du bien et du mal parce qu'elle a renoncé à l'enseignement 
qui le donne, étant sans principe et sans ligne de conduite, suit en 
aveugle le premier audacieux, prête à tous les excès; il n'y a plus 
de sécurité des biens, ni de liberté du travail. 

H ne faudrait pas aussi que des hommes zélés pour le bien, mais 
manquant de connaissance, de réflexion, vinssent servir d'auxi- 
liaires aux socialistes en exagérant d'une part la condition des 
ouvriers et de l'autre les gains, justes, en principe, du capitaliste. 
Au lieu de déclarer par exemple qu'ils sont « pour le travail contre 
le capital », ce qui au fond n'est pas sérieux, mais peut servir à 
exciter les esprits simples et ignorants des questions économiques, 
ils feraient mieux d'employer leur influence et leur talent à donner 
aux ouvriers de justes notions sur leur situation, de leur faire 
entendre qu'ils ne peuvent rien sans le capital et qu'ils doivent, 
s'ils veulent améliorer leur position matérielle, compter sur leur 
initiative d'abord, sur les institutions patronales ensuite et non 
sur quelques créations du gouvernement, 'encore moins sur une 
transformation imaginaire et impossible de l'état social. 

Le socialisme est aujourd'hui dans l'ordre économique le véri- 
table, le redoutable ennemi, et les syndicats ouvriers actuels tra- 
vaillent à son triomphe en aigrissant les travailleurs contre les 
patrons. C'est à les combattre qu'il faut s'appliquer, voilà ce qui 
importe aujourd'hui et ce que ne devraient pas oublier les 
braves gens qui, d'une âme candide, se font les auxiliaires des me- 
neurs socialistes et travaillent à leur préparer les voies. 

Voilà une conclusion qui sera fort critiquée ; elle n'est pas au 
goût du jour. Elle croit à l'efficace des sentiments religieux plus 
qu'à celle des lois et ne propose pas un moyen de transformer tout 
à coup la situation. Changer les âmes ? que de soins et de temps 
cela demande, si même on y arrive ! Je la rapporte cependant 
parce que je ne veux point achever mon travail sans conclure et 
sans provoquer ainsi les réflexions du lecteur. Le sentiment que 
j'expose est ancien chez moi et vient d'études antérieures ; celle-ci 
l'a affermi et augmenté. Mais que ceux qui ont une autre idée et 
pensent avoir un meilleur remède le fassent connaître. Notre so- 
ciété est ouverte aux libres discussions ; c'est son caractère, sa tra- 
dition et son honneur. 

I Iubert-Valleroux. 



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UIE ilITATiOl AIGLAISE DE LA FAIILLE CNilOISE 



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LE JAJOB POORE ET LES VILLAGES OU WILTSHIBE 



COMMUNICATION FAITE A LA RÉUNION ANNUELLE LE 1" JUIN 1893. 



l 



Puisque le nom de la famille chinoise a été inscrit au pro- 
gramme des séances du Congrès, je dois commencer par exposer, 
en aussi peu de mots que possible, la constitution de ce type de 
famille. 

Et d'abord, il faut dire que la famille chinoise ne se borne pas, 
comme chez nous, au père, à la mère et aux enfants, ni même aux 
collatéraux vivants. Elle comprend les ancêtres, en remontant à 
l'époque la plus lointaine. On en voit qui connaissent leur histoire 
depuis des milliers d'années. La famille chinoise s'étend aussi à la 
postérité la plus reculée. 

Et, ce qui établit entre les générations un lien si puissant, c'est 
la conservation des traditions domestiques. Mais la conservation 
des traditions domestiques suppose nécessairement un foyer 
stable, fixe ; le foyer stable suppose à son tour la propriété per- 
manente du terrain qui le porte et qui est indispensable k son 
entretien. Vous verrez tout à l'heure, quand je vous aurai parlé de 
l'organisation de la famille, ce qu'il faut entendre par Yentretimi du 
foyer, et vous comprendrez alors que ce terrain permanent, ina- 
liénable, insaisissable, ait souvent une contenance de trois quarts 
d'hectare, c'est-à-dire qu'il soit capable de suffire à l'existence 
d'une famille. On peut avancer, en attendant, que c'est cette pro- 
priété inaliénable, insaisissable, permanente, collective dans les 
limites de chaque famille, qui, non seulement leur permet, ainsi 
que je viens de le dire, de conserver leurs traditions domestiques, 
mais crée entre tous leui's membres et toutes les générations une 
olidarité de fait sans autre exemple. 



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LE BiAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WILTSHIRE. 305 

Les Chinois sentent si bien que le bien-être moral et matériel, 
que la paix dont ils jouissent n'ont pas d'autre source, ni de plus 
sûre garantie, que Tinstitulion de cette propriété inaliénable leur 
inspire quelque chose de plus que le respect dû à la loi la plus 
ancienne. A leurs yeuxj la propriété de la terre, le champ qui les 
fait vivre.ont un caractère sacré. Personne ne peut le vendre, per- 
sonne n'y peut toucher sans sacrilège, pas même TËtat, sauf de 
très rares exceptions; et c'est ce qui explique, en passant, les 
difficultés que rencontrerait en Chine l'exécution des travaux de 
chemins de fer, par exemple. 

Cela va si loin que, même lorsqu'il ne s'agit que des terrains 
excédant de beaucoup l'étendue ordinaire du bien familial, et dont 
on peut légitimement disposer, on ne les vend que contraint et 
forcé et avec la plus grande répugnance. Et cela est si vrai qu'un 
acte de vente est aussi solennel qu'un testament. La famille, 
représentée par le père ou par le délégué qu'elle s'est choisi, com- 
mence par prendre tous ses membres à témoin de la dure nécessité 
où elle se trouve; elle demande pardon aux ancêtres comme si le 
terrain, une fois acquis, ajouté au bien familial originel, devenait 
aussi sacré; elle prie la postérité de l'excuser comme si diminuer, 
ou ne pas augmenter le domaine commun était une atteinte k la 
prospérité des générations futures. 

La terre est donc bien la base solide sur laquelle repose le foyer 
et le sanctuaire des archives et des traditions. C'est sur elle qu'est 
rivé le premier anneau de la chaîne qui relie toutes les généra- 
lions. On pourrait presque dire que c'est en elle et par elle que ces 
générations communient. 

La famille chinoise, ainsi constituée, est un organisme complet, 
vivant par lui-môme. La famille, disent les Chinois, est un petit 
État. Elle exerce tous les pouvoirs civils, politiques et judiciaires. 
Elle ne les tient pas de l'État ; c'est elle, au contraire, qui les lui 
délègue pour qu'il en use dans les circonstances où elle ne peut 
les exercer elle-même. — Elle les exerce collectivement, indivisi- 
blement. Aucun de ses membres ne peut prendre de décisions sans 
son consentement, à moins que ces décisions n'engagent que lui- 
même. Le père, ou, à son défaut, le plus âgé, réputé le plus digne, 
préside la famille et la représente, mais il peut être remplacé en 
cas d'incapacité ou d'indignité. 

Mais, pour compléter et abréger les explications que j'aurais 



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300 RÉUNION ANNUELLE. 

encore adonner sur la famille, je demanderai la permission de 
lire quelques passages d'un volume dans lequel j'ai essayé de 
décrire les principales institutions chinoises, et de montrer com- 
ment s'accomplissent dans la famille les fonctions dont il s'agit, 
c'est-à-dire les magistratures civile, judiciaire, et même religieuse: 

« Après avoir établi par la solidarité éternelle des générations 
Téternité de l'âme, les Chinois considéreraient comme contradic- 
toire que sa séparation d'avec le corps lui fasse perdre aucun de ses 
attributs. L'âme se souvient : elle aime. Réunie aux autres âmes de la 
maisdn, en attendant qu'elle réapparaisse sur la terre, elle plane 
avec elles au-dessus de la famille, souffre de ses douleurs, est heu- 
reuse de ses joies. Si on l'oublie, elle est triste, elle se plaint, et ses 
plaintes sont des avertissements. Malheur à qui néglige son souve- 
nir. Celui qui ne fait pas hommage à l'âme de son père ne saurait 
songer à la sienne ; et qu'on y pense bien, d'une âme que l'on cesse 
de cultiver, la justice disparait. Sans justice, pas de prospérité. 11 
ne faut pas oublier les âmes des ancêtres; il ne faut pas qu'elles 
puissent être oubliées ; il ne faut pas que leur souvenir dispa- 
raisse ; et qui Tentretiendra si la famille vient à s'éteindre ? Le 
mariage est un devoir sacré, le premier de tous.. 

t< On a inscrit le nom du défunt, la date de sa naissance et celle 
de sa mort sur une tablette de bois laqué ; et aussitôt après Tinhu- 
mation, qui a eu lieu un jour d'assemblée, on place cette tablette, 
fixée debout sur un socle, dans la salle des ancêtres. C'est ici le 
lieu où, deux fois par mois, une fois au moins, les réunions de 
famille ont un caractère solennel. Au fond de la salle, contre la 
muraille, une longue table de bois verni occupant presque toute 
la longueur du mur et formant autel. Sur cet autel, des gradins 
supportant, par ordre de dates, les petites tablettes laquées sur 
lesquelles les noms des ancêtres sont inscrits. Tout au-dessus, 
appendu au mur, le signe de la divinité ; au-devant des tablettes, 
des vases et des brûle-parfums. Enfin, à quelque distance de 
l'autel, une table; au milieu, un registre; de chaque côté, des 
livres. 

« Tout le monde a revêtu ses habits de fête et attend. Le père 
el la mère qui, depuis l'avant-veille, se sont préparés par l'absti- 
nence, entrent, suivis de deux acolytes, et vont se placer devant 



L 



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I 



LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WILTSDIRE. 307 

l'autel. Ils adressent au ciel une courte invocation, et les assis- 
tants entonnent l'hymne des ancêtres... 

€ On sait bien, disait empereur Kang-hi au légat du Pape, le 
cardinal de Tournon, que les âmes des ancêtres ne peuvent pas 
venir habiter les tablettes ou les cartouches qui portent leurs 
noms, mais on tâche de se persuader qu'on est en leur présence. 

(* On leur offre, on leur consacre différents objets : un pigeon ou 
nne poule, des fruits, du vin, des céréales, du riz ou du blé, sui- 
vant la région agricole où Ton se trouve. On peut même n'offrir 
que du riz ou du blé et du vin. Les deux acolytes vont chercher 
ces oflrandes ; la femme les prend de leurs mains et les présente à 
son mari qui, l'ayant à ses côtés, les élève au-dessus de sa tête et 
les dépose sur l'autel en témoignage de reconnaissance. Le père 
lit ensuite les noms des aïeux inscrits sur les tablettes; et, les rap- 
pelant plus particulièrement au souvenir de la famille, il les fait 
en quelque sorte surgir du tombeau et parle en leur nom. Le grain 
etle vin qu'il leur a consacrés tout à l'heure, symbole des efforts 
accomplis, des progrès réalisés, il les rend de leur part aux assis- 
tants comme gage de leur indissoluble union. Enfm, l'ofTicianl 
exhorte la famille à méditer sur le sens de cette véritable commu- 
nion, sur If^s engagements qu'elle implique et que tous jurent de 
remplir; et, après une dernière prière, on sert un repas où figurent 
les offrandes consacrées. Tel est le culte proprement dit et abso- 
lument exact de la famille. Mais ce n'est que la première partie de 
la solennité. 

« Dans la deuxième, le père, assis avec sa femme entre les deux 
plus âgés de la famille, devant la table carrée où sont les livres 
dont j'ai indiqué la présence, ouvre d'abord celui du milieu. C'est 
le livre de la famille. Il est composé de plusieurs cahiers et renferme, 
dans les uns, toutes les inscriptions relatives aux actes de la vie 
civile : naissances, mariages, décès; dans les autres, les jugements 
prononcés en famille, l'éloge des morts, leurs biographies, les tes- 
taments, etc. On peut vraiment dire que c'est le livre sacré, la 
Bible de la Famille. Il n'est pas seulement la preuve de son exis- 
tence spirituelle et temporelle, c'est lui qui atteste seul l'état civil 
de chaque Chinois, car il n'y en a pas d'autre. Le livre de famille 
fait foi devant toutes les autorités, lorsque son témoignage est abso- 
lument nécessaire. Il n'y a pas, à mon avis, de signe plus noble et 



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308 RÉUNION ANNUELLE. 

plus éclatant de l'émancipation et de Tindépendance deThommeet 
du citoyen. Aussi, pour ces diverses raisons, est-il tenu avec un 
soin qui dispense TÉtat de toute ingérence et de tout contrôle, je 
dirai même de tout intérêt, excepté celui qu'il a de connaître le 
nombre des familles et des individus. Le livre de famille, que tout 
Chinois est appelé à posséder un jour, implique donc une certaine 
instruction. 11 faut absolument savoir lire et écrire. C'est la pre- 
mière de toutes les conditions et le premier de tous les devoirs. 
C'est pour cela qu'on ne manque jamais, quand on le peut, d'an- 
nexer une école et une bibliothèque à la salle des ancêtres, qui 
devient alors un véritable temple entretenu à frais communs par 
les riches de la famille. 

« Ayant ouvert le premier cahier, le père y inscrit les événe- 
ments qui se sont produits. C'est alors que les mariages, s'il y en 
a, reçoivent du père et de la mère leur consécration, suivantdes 
rites d'une grande solennité. Puis, prenant un autre cahier, il lit ou 
fait lire par l'un des assistants la biographie de l'un des aïeux. Il la 
commente, insiste sur les titres qui recommandent celui dont il a 
été question au souvenir de la postérité, exhorte à suivre les 
exemples qu'il a donnés. On lit ainsi, à chaque réunion, une bio- 
graphie nouvelle jusqu'à ce que la série soit épuisée; puis on 
revient à la première, à la seconde, etc., de sorte que chacun tinit 
par les savoir par cœur, et qu'aucun des aïeux, au moins des plus 
méritants, n'est inconnu. Il est peu de Chinois, je dis même des 
plus humbles cultivateurs, qui ne sachent très bien l'histoire de 
leur famille pendant plusieurs siècles. On lit ensuite, dans un Plu- 
tarque chinois, — et les bibliothèques sont très riches en livres de 
ce genre — la vie d'un homme illustre de la province ; puis un cha- 
pitre de quelque philosophe ou moraliste, et enfin quelques articles 
de loi. Ces lectures terminées, ainsi que les commentaires, les 
explications dont elles ont été l'objet, le but de la réunion change, 
et la famille se transforme en conseil, ou, suivant le cas, en tri- 
bunal. 

c Le père reprend le livre de famille, et, s' adressant à tout le 
monde, demande si personne ne doit à l'impôt public; c'est la pre- 
mière question, car la famille tout entière se considérerait comme 
déshonorée si l'un des siens était en retard vis-à-vis de l'Ëtat, et 
donnait à un fonctionnaire le droit de faire une réclamation. Dans 
ce cas, on fait immédiatement au retardataire les avances dont il a 



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LE MAJOR POORE KT LES VILLAGES Dl* WILTSBÎRE. 309 

besoin. La seconde question est de 'savoir si l'un des membres de 
la famille a quelque litige ou quelque grave affaire avec une autre 
famille, afin qu'on puisse Tarranger à Tamiable ou constituer des 
arbitres pour la résoudre. Enfin, Ton passe aux différends qui ont 
pu se produire dans la famille elle-même. 

« S'il s'agit d'un délit ou d'un crime, l'accusé est isolé et mis 
immédiatement en jugement; ou bien, dans le cas où il y a des 
renseignements, des preuves à réunir, il est renvoyé à la prochaine 
réunion, ou assigné devant une assemblée extraordinairement con- 
voquée. J'ai dit ailleurs que ces jugements étaient toujours suscep- 
tibles d'appel devant les tribunaux de l'fitat, mais tel est le respect 
qu'ils imposent que les condamnés se servent bien rarement du 
recours que la loi leur donne. J'ai connu un homme de trente-deux 
ans, marié, père de trois enfants, soumis aux fers pendant trois 
mois par le tribunal de famille présidé par la mère, tendre lui- 
môme les jarrets à un Européen que l'on avait choisi pour ne pas 
charger un parent plus jeune de cette besogne. Les fonctionnaires 
mêmes, pour les actes de leur vie publique qui échapperaient aux 
lois, sont justiciables de ces assemblées de famille. 

« Les peines appliquées par les tribunaux domestiques sont la 
flagellation, l'exil et l'excommunication. Quant auiç crimes qui, 
d'après la loi, entraînent la peine de mort, ils devraient être 
déférés aux tribunaux de l'Elat. Mais comme cette intervention 
serait une violation de l'intégrité de la famille, on laisse aux cou- 
pables le choix entre le suicide et l'excommunication, et il y en a 
peu qui ne préfèrent le suicide. 

' c Tel est, dans quelques-unes de ses parties, le système auquel 
il m'a paru que la Chine doit sa supériorité morale et maté- 
rielle (i). » 

A la lecture que l'on vient d'entendre, je n'ajouterai qu'une 
chose : la famille qui vient d'être décrite n'est pas le fait d'une 
caste; il n'est pas un seul individu qui n'appartienne à une commu- 
nauté familiale, excepté ceux qui y ont volontairement renoncé et 
ceux qui en ont été expulsés pour leur inconduite, et il faut dire que 
c'est dans cette dernière catégorie que se trouve l'immense majo- 
rité des isolés. Quant aux autres, quant à ceux qui sortent de plein 
gré de la communauté, s'ils s'y décident, c'est qu'ils sont déjà 

(i) La Cité chinoise f pages 42 et suivantes. (Librairie de la Nouvelle Revue.) 



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810 RÉUNIOW ANNUELLE. 

mariés et ea état de fonder eux-mêmes une autre communauté. 
El, d*ailleurs, lorsque même la communauté d'intérêts est rompue, 
la communauté morale et religieuse subsiste toujours. 



Il 



On pense bien que nous n'en sommes pas encore à ce point du 
système familial dans les villages du Wiltshire. Nous en sommes 
même encore bien loin. On n'implante pas, du jour au lendemain, 
une organisation qui, dans son pays d'origine, a demandé des 
siècles. Nous espérons bien qu'il ne faudra pas autant pour l'y 
enraciner, et, d'ailleurs, vous savez qu'en Europe, et en France 
même. Ton peut citer bien des localités où la famille a existé, à 
très peu de chose près, comme en Chine. Elle en a disparu, ou elle 
est en train de disparaître, parce qu'elle n'existait qu'à Tétai 
d'exception au milieu d'institutions contraires, et aussi parce que 
le plus souvent une ou plusieurs parties de cet organisme man- 
quaient, et que leur absence compromettait la solidité des autres. 
Il n'y avait en un mot pas de synthèse. Quelle organisation, par 
exemple, pourrait résister au partage forcé et aux abus trop fré* 
quents du droit de propriété actuel ! 

En Angleterre, le partage forcé n'existe pas dans la loi ; on peut 
même empêcher les ventes volontaires et maintenir dans un même 
groupe la propriété de la terre en formant des associations d'une 
di^rée de plusieurs siècles. Ca i sont, des circonstances dont le 
major Poore s'est servi pour rétablir l'union de l'homme avec la 
terre et pour rendre un foyer à chaque famille. Mais l'élément 
essentiel, la famille même, fait défaut, plus complètement encore 
que chez nous. Dans les enquêtes dirigées par le major Poore et 
un membre du gouvernement, sir John Gorst, auxquelles j'assis- 
tais, il nous arrivait de rencontrer des pères de famille qui igno- 
raient ce que leurs fils et leurs filles étaient devenus, ils ne savaient 
pas s'ils étaient mariés et les avaient rendus grands-pères. Inutile 
d'ajouter que, dans ces conditions, non seulement la famille dispa- 
rait, mais la dépopulation des campagnes y est aussi sensible 
qu'en France. 



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LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WILTSHIRE. 311 

Donc, avant de songer à pourvoir la famille des droits nécessaires 
à sa vie et à son fonctionnement, il fallait la recréer elle-même» 
pour ainsi dire, et d'abord lui donner un foyer et un champ capa- 
ble de l'y retenir. C'est à quoi M. Poore s'est appliqué, et Ton va 
voir jusqu'à quel point il a réussi. — Mais d'abord quelques mots 
sur le village de Winterslow où il a commencé,il y a trois ans, l'ex- 
périence qui, depuis quelques mois, s'étend à presque tout le dis- 
trict dont il est conseiller. 

Winterslow est une commune du comté de Wiltshire dont Salis- 
bury est le chef-lieu. La commune de Winterslow compte 786 ha- 
bitants, divisés en 166 familles, dont 45 seulement possèdent leur 
maisonnette et un jardinet. Tout le reste du territoire de la com- 
mune, qui est de 4698 acres (1950 hectares), appartient à cinq pro- 
priétaires, absents de leurs domaines. 

Des communes qui avoisinent Old Lodge, celle-ci est à la fois la 
plus importante et la plus rapprochée. C'est d'elle que le major 
Poore s'occupe spécialement et à laquelle il consacre une très 
notable partie de son temps. Ses visites y sont fréquentes; il entre 
dans les maisons ; il cause avec les habitants de leur situation et de 
leurs besoins. Par ses conseils, quelques sociétés d'assurances 
mutuelles ont été formées; un petit terrain a été loué en attendant 
qu'on puisse l'acheter ; les travaux de la culture sont accomplis par 
les habitants qui y consacrent chacun quelques journées à tour de 
rôle, et les produits en sont distribués aux pauvres. En toute occa- 
sion, il leur parle des trompeuses séductions des villes; il leur en 
fait voir les dangers ; il fait ressortir à leurs yeux les avantages du 
séjour à la campagne et des travaux qu'il comporte; il n'oublie pas 
de leur expliquer qu'il ne dépend que d'eux-mêmes d'améliorer, 
au moins en partie, les conditions où ils se trouvent et de rendre 
ainsi ces avantages plus grands. 

M. Poore ne craint pas d'aller jusqu'en Chine emprunter ses 
exemples. Il leur fait lire la traduction anglaise de la Cité chi- 
noiie et commente avec eux les pages qui peuvent le plus les inté- 
resser. Malheureusement, ces hommes manquent d'une institution 
qui assure la prospérité et la liberté de chaque Chinois ; ils n'ont 
pas de famille. Sans doute, ils ont, pour la plupart, femme et 
enfants, mais c'est plutôt une charge qu'une cause de progrès et 
de bien-être. Une fois grands et en âge d'aider leurs parents, les 
enfants s'en vont, et, de cette famille tout éphémère, il ne reste au 



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•''îT^rq 



3l2 RÉUNION ANNUELLE. 



logis que les vieux et les faibles. D'ailleurs, ils n'ont pas de champ 
qui réclame leurs bras et les retienne au foyer commun. 11 faut bien 
qu'ils se dispersent. Il n'y a pas de foyer pour eux. 

D'une maison à l'autre, les habitants se fréquentent peu. Les 
cérémonies du dimanche seules les réunissent, mais cette commu- 
nion ne dure pas. Sortis du temple, plus d'unité. Pourquoi? La 
réponse est aisée. C'est que l'unité qu'on leur prêche ne se trouve 
pas dans les faits, dans la vie de tous les jours. Ils n'ont pas d'au- 
tres intérêts que ceux des différents maîtres qu'ils servent,et encore î 
L'agriculture, qui devrait être une religion avec ses fléaux à conju- 
rer, ses bénédictions qui réjouissent le cœur, n'est pas faite pour 
eux. Pas non plus de souvenirs communs, pas.de traditions plus 
ou moins lointaines ! Enfants de la terre, rien, absolument rien, ne 
les rattache à leur mère commune, et rien par conséquent ne 
les/ rattache les uns aux autres. Les petite» sociétés d'assurances 
en cas d'accidents ont sans doute fait quelque bien, multiplié les 
rapports et les contacts. Mais elles-mêmes sont trop accidentelles. 
Au fond, toutes ces choses ne sont que des palliatifs. L'homme, 
déraciné du sol, reste soumis à toutes sortes de fluctuations et de 
misères qu'il ne dépend pas de lui d'éviter. Sans foyer, sans ti*adi- 
tions, privé de l'expérience de ses anciens, il est toujours le mineur, 
faible et incapable dépenser, de comparer, de juger et de prévoir, 
condamné à la tutelle de quelques-uns de ses semblables, qui, plus 
privilégiés que lui, se chargent de penser pour lui. . ..''.'. 
• « C'est contre tous ces maux, dont le spectacle obsède ma pensée, 
me disait le major Poore, que je veux et que je dois réagir et d'a- 
bord en ce qui concerne ma famille. Voici, comme en Chine, reprit- 
il en me montrant trois grands registres : le livre des actes admi- 
nistratifs; voici le livre des actes judiciaires; voici enfin le livre des 
ancêtres, contenant à la fois les actes de l'état civil et les* biogra- 
phies des plus méritants. 11 est presque blanc, ajouta-t-il, mais j'ai 
déjà rassemblé quelques documents qui me serviront à résumer, 
au moins, notre filiation. Ces trois livres réunis constitueront nos 
annales, nos traditions, dont la postérité pourra s'éclairer; ils res- 
titueront à chacun de nos descendants leur personnalité, leur 
unité. 

a Mais, reprit le major Poore, je voudrais étendre ces bienfaits à, 
tous ceux que je vois pâtir de la vie qui leur a été faite, et ils sont 
malheureusement bien nombreux. Je sens d'ailleurs que, tant que 



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LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WaTSHIRE. 313 

ces conditions nouvelles ne seront point devenues les conditions 
ordinaires, mon œuvre sera caduque, sujette à toutes les influences 
qui ont causé la dissolution dé la famille ancienne, laquelle, moins 
fortement constituée, il est vrai, que la famille chinoise, renfermait 
du moins en elle-même les éléments nécessaires à sa transfor- 
mation et à ses progrès. 

« Je me suis attaché à la population rurale qui m'entoure, je la 
connais et je ne cesse d'en étudier les besoins. Elle souffre, je vous 
Taidéjàdit, des même maux que nous, mais plus encore, car ses 
souffrancesphysiquessontplus fortes. Pour elle, comme pournoiTS, 
la famille restaurée avec la communauté du bien-fonds, la commu- 
nauté des produits, l'assistance et les secours qu'elle mettra à la 
disposition de tous les siens, la famille sera le salut. Mais la plu- 
part de ces pauvres gens connaissent à peine leur grand-père ; on 
peut même dire que le fils ne connaît pas son père et que le père ne 
connaît pas ses enfants; il est des parents qui, après quelques 
années, ne connaissent plus les enfants qu'ils ont nourris et élevés. 
Aucun ne possède la moindre parcelle de terre. Ce ne sont à tous 
les points de vue que des cailloux roulés, que des grains de sable. 

« Ce qu'il faudrait, ajoutait le major Poore, c'est une véritable 
association qui n'aurait pas seulement en vue l'assistance contre 
les accidents, mais l'aide en toute circonstance : en un mot, l'aide 
pour la vie. C'est une association permanente telle que la famille, 
non pas telle que la famille ancienne, dégénérée, dont les défauts 
out causé la perte, mais telle que la famille chinoise, dont la devise : 
« Tous pour chacun », parait si bien réalisée. 

a Mais encore une fois, comment faire, oix en trouver les élé-- 
ments? A défaut de famille naturelle, continua le major, j'essaie 
d'une autre combinaison. Je les ai persuadés de former entre eux 
des groupes de dix familles oix ils pourraient examiner en commun 
les affaires qui les touchent de plus près. Dix m'a paru un nombre 
excellent pour que les décisions soient prises en parfaite connais- 
sance de cause. Dans des groupes plus nombreux, les affaires 
deviennent souvent trop générales ; elles échappent à beaucoup. 
Les uns votent de confiance, les autres votent n'importe comment; 
sans parler des beaux orateurs qui ne visent qu'à l'effet et font 
perdre du temps. Les anciens avaient adopté ce nombre dans la 
plupart de leurs institutions; les Chinois l'ont conservé. Je trouve 
qu'ils ont raison. Sur les 168 familles de la commune, 120 se sont 

La Réf. Soc, 16 août 1893. Z^ sér., t. VI (t. XXYI col.), 21. 



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gji RÉUNION ANNUEUE. 

déjà partagées en groupes à laléte desquels se trouvent des prési- 
dents élus, et 46 autres sont décidées à imiter leurs voisines. 

« Quant aux question» plus vastes et qui nécessitent l'examen de 
plusieurs groupes ou de tous ensemble, elles sont étudiées par les 
présidents de tous les groupes, et c'est dans un comité formé par 
ces délégués que ces questions sont élucidées. Mais ils ne sont au- 
torisés à les résoudre qu'après les avoir expliquées à leurs groupes 
respectifs et après que ceux-ci se sont mis unanimement d'accord. 
Cette unanimité, impossible à obtenir dans nos parlements, est au 
contraire très facile dans ces petits comices de dix familles. Cha- 
cun alors sait vraiment de quoi on lui parle, ce qu'on lui propose, 
et ce n'est pas à la légère qu'il prend une décision. De plus les res- 
ponsabilités pèsent également sur chacun d'eux. Dans les cas 
urgents les réunions se succèdent plus rapides, mais le système 
nen souffre pas et il n'y a pas de temps perdu. » 

Eh bien voilà où en était encore il y a un an, à Winlerslow, 
limitation du système familial chinois. C'était beaucoup cepen- 
dant d'avoir rapproché ces hommes, d'avoir, associé leurs mtelU- 
Kences et leurs préoccupations et d'avoir ainsi créé entre eux des 
rapports qui devaient les aider un jour à former des liens plus 
réels Depuis un an, en effet, un grand pas a été fait à Winterslow, 
qui n'aurait jamais été fait sans la bienveillance créée entre les 
habitants par des fréquentations plus intimes que celles qui avaient 
eu lieu jusque-là. et par des discussions amicales sur des siyets à 
l'examen desquels ils étaient restés à peu près étrangers. 

Mais je laisse encore une fois la parole au major Poore. En vue 
d'un volume qui va paraître dans quelques jours, je lui avais de- 
mandé quelques détails sur les progrès réalisés, et il m'a répondu 
par la lettre dont je vais donner lecture. 



Old Lodge{Sali8bnry), mai 1893. 



« Mon très cher ami, 



„ Puisque ma lettre doit être publiée, permettez-moi. avant de 
vous donner les renseignements que vous demandez, de profiter de 
l'occasion pour faire deux observations très importantes à me» 

yeux. 



V 



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/-■^f-l 



LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WILTSHIRE. 315 

«Vous parlez beaucoup du caractère démocratique de la famille 
chinoise, et vous paraissez insister, sur les avantages qu'elle pré- 
sente à ce point de vue. Or, ce n'est pas ce qui m'a le plus frappé 
dans votre description de la famille chinoise, et je tiens à rétablir. 
Mais cela dépend sans doute du sens que j'attache à certains mots 
de la langue française et de celui que vous leur donnez. 

a Ainsi, on assure que, dans un état démocratique, tous les ci- 
toyens sont égaux et exercent eux-mêmes la souveraineté. Mais il 
est plus vrai de dire qu'ils sont censés égaux, et ce n'est qu'en 
théorie qu'ils exercent eux-mêmes la souveraineté. Dans le fait, 
c'est tout le contraire, car il n'y a aucun lien entre l'individu et le 
goavernement de l'État. C'est la foule, sans organisation, gouver- 
née par une oligarchie irresponsable. 

« Dans la famille chinoise, les décisions sont prises en commun, et 
c'est dans son intégralité que résident les principes d'ordre et 
d'autorité. A première vue, il semble donc qu'aucune institution 
ne soit plus démocratique. Mais, à mon avis, il y a une différence 
capitale entre l'État qu'on appelle démocratique et la famille 
chinoise. 

« Dans l'État dit démocratique, si je ne me trompe, on suppose que 
la souveraineté du peuple résulte immédiatement de l'égalité, et 
l'égalité est un principe premier, un axiome, mais c'est l'égalité de 
l'ignorance, tandis que le système familial contraint à l'éducation 
de la conscience et du caractère en matière de responsabilité cha- 
que individu, en commençant au sein même de la famille. 

« Dans la famille chinoise, l'égalité est tout à fait différente de la 
prétendue égalité de l'Europe. C'est un effet, un résultat. Elle pro- 
cède de Texercice en commun du jugement et de la raison de 
chacun, fondé sur la connaissance des traditions domestiques et sur 
le culte des ancêtres. 

a Dans nos sociétés plus ou moins démocratiques, le citoyen arrive 
dans la vie comme, dans l'océan, un navire sans gouvernail. 11 a, 
sans doute, des idées générales qu'on lui a enseignées, mais dont 
/'application est aussi variable que les circonstances particulières 
où il peut se trouver. 

« Dans la famille chinoise, le jeune homme s'appuie sur l'expé- 
rience de ses anciens. Il la connaît, il l'a suivie au travers des 
siècles passés, au milieu de mille circonstances diverses, il l'a faite 
sienne, et elle le dirige aussi sûrement que la loi de la gravita on 



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V 



316 RÉUMON ANNUELLE. 

dirige les astres dans l'espace. En vérité. Ton peut dire que rien de 
ce qu'il lui est essentiel de savoir ne lui est inconnu ; aussi, dans la 
famille chinoise, les différences d^opinion sont-elles très rares, et 
Ton arrive aisément à une unanimité de consentement, source de 
tout ordre et de toute autorité. 

« C'est ce qui n'existe nulle part en Europe, et c'est ce qui m*a 
frappé dans l'institution familiale chinoise. Voilà ce qui m'a inspiré 
le désir de l'appliquer chez nous sans me préoccuper de l'égalité. 
Et je maintiens que cette même institution pourrait et devrait 
s'étendre de la famille au village, du village au district et ainsi de 
suite jusqu'à l'État. 
^ « Un autre mot m'a suggéré des réflexions : c'est celui d'indivi- 

dualisme. Je crois bien que l'on ne peut définir autrement le 
système social auquel presque toute l'Europe est aujourd'hui sou- 
mise. L'individu décide, l'individu fait la loi, il est la seule unité 
sociale, le seul élément de nos prétendues cités, vous l'avez très 
bien dit. Si ce sont là les caractères de Tindividualisme, il est cer- 
tain que l'individualisme règne à peu près exclusivement. Et pour- 
tant, comment se fait-il que, sauf un très petit nombre d'exceptions, 
nulle part peut-être l'individu ne soit aussi faible, aussi déprimé, 
aussi banal que chez nous ; comment se fait*il que nulle part il n'ait 
aussi peu d'originalité, d'individualité? Au lieu d'individualisme, 
ne devrait-on pas dire Visolemmt individuel? Ce que c'est que la 
duperie des mots! Nous avons voulu assurer l'indépendance de l'in- 
dividu et nous avons abouti à quoi? A son écrasement, parce que 
nous avons cru nécessaire de le dissocier de son groupe naturel. 
Quelle désastreuse erreur ! 

« En Chine, oii tous les membres d'une même famille restent as- 
sociés et ajoutent à la force commune les forces que leur donnent 
leurs aptitudes particulières, voyez au contraire la puissance et la 
personnalité que cette union donne à chacun de ceux qui en font 
partie. Là, l'individu ne légifère point seul, mais il est l'expression 
de sa race, il en a l'originalité, il en possède, comme je le disais 
tout à l'heure, l'expérience accumulée. Chacun de ses actes est un 
acte de la famille entière ; lui-même en est le geste ; son initiative 
en est plus grande ; son crédit, plus sûr. Comment s'étonner de ses 
succès, même à l'étranger, et des jalousies qu'il inspire? Si l'exer- 
cice du jugement, si le culte de Vaine, si admirablement favorisé et 
éclairé par le culte des ancêtres et des traditions familiales, est le 



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I 



LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WILTSHIRE. 317 

fait qui tout d'abord a frappé mon esprit, la valeur et Tindépen- 
dance de l'individu m*en ont paru une des conséquences les plus 
directes et les plus remarquables. 

« Parlons maintenant de Winterslow. Vous en avez décrit l'orga- 
nisation dans la première partie de votre livre : je n'ai rien à y 
ajouter. Toutes les sections, aujourd'hui complètes, fonctionnent 
parfaitement. Leurs réunions, dirigées par un président qui exerce 
ses fonctions pendant un an et par un vice-président, son succes- 
seur désigné, tous deux choisis par chacune des dix familles de la 
section, ont lieu régulièrement. On dirait que les villageois en ont 
déjà une longue habitude. Inutile de vous dire qu'il n'est pas ques- 
tion du culte des ancêtres, par la bonne raison que les ancêtres 
ne s'improvisent pas. Les gens de Winterslow n'ont pas encore non 
plus les livres de famille, c'est-à-dire le livre de l'état civil, le 
livre des actes administratifs et celui des actes judiciaires. Quelques- 
uns les possèdent, mais ils ne s'en servent pas. J'espère que tous les 
auront bientôt. Je m'applique à leur en montrer l'importance et la 
nécessité, et la plupart en sont à présent convaincus. C'est une 
habitude à prendre, et il faudra un peu de temps. 

« Il en faudra plus pour le culte proprement dit des ancêtres; ni 
le culte, ni les ancêtres ne s'improvisent, je l'ai déjà dit. Nous n'y 
pouvons rien, qu'y préparer les jeunes générations et mériter par 
nos actes que le temps consacre notre mémoire. 

« Les assemblées générales des délégués, ou présidents et vice- 
présidents de sections, fonctionnent aussi très bien. Elles sont 
même plus fréquentes que les réunions des] sections. C'est là que 
Ton soumet à la discussion les questions d'intérêt général et 
même les questions particulières à tel ou tel. groupe, à propos des- 
quelles les présidents ont eux-mêmes besoin de recevoir des avis 
supplémentaires. C'est là, en un mot, qu'ils viennent s'inspirer 
pour tout ce qui touche aux intérêts du village et des familles; 
c'est delà qu'ils reportent à leurs sections respectives les lésultats 
des consultations recueillies ; c'est là que, les consentements des 
sections obtenus, ces consultations reçoivent leur consécration et 
passent à l'état de décisions. Vous verrez tout à l'heure aue les ser- 
vices rendus par les assemblées de délégués ont déjà eu une 
grande importance. 

« A tous ces points de vue, je puis dire que les choses, à Win- 
terslow, dépassent toutes mes espérances. 



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318 RÉUNION ANNUELLE. 

«Toutefois, mon cher ami, je sentais que, si bien qu'elles allassent, 
elles manqueraient de stabilité tant que chaque famille n'aurait pas 
son champ, sa maison et son foyer indépendants. 

(( Vous savez que, sur les 164 familles de Winterslow, 45 seulement 
possèdent leur maison et un petit jardin. Ce n'était pas assez. Je 
parlais souvent de mes craintes aux délégués et tous pensaient 
comme moi... Je résolus d'écarter le danger et j'épiais les chances 
qui pouvaient me venir en aide. Elles se présentèrent au mois de 
juin de l'année dernière. On annonça la vente aux enchères d'un 
terrain contigu au village; sa superficie de 195 acres était assez 
grande pour que tous les habitants y trouvassent un coin à leur 
convenance. Je résolus de m'en rendre acquéreur, et, après avoir 
consulté les délégués, je l'achetai au comptant pour un prix bien 
inférieur à sa valeur réelle. De l'avis de tout le monde, je pouvais 
le revendre le double de ce qu'il m'avait coûté. Je portai la question 
devant les délégués réunis en assemblée générale et ils la décidèrent 
dans le même sens. Par leurs soins, le terrain fut alors divisé en 
lots d'un acre et offert au choix des habitants, à des prix variant 
entre 8 et 30 livres l'acre, car, mal soigné par le cultivateur qui 
venait de le vendre, il n'était pas partout également bon, et il y 
avait des parties auxquelles on ne pouvait rendre leur pre- 
mière fertilité qu'avec beaucoup de soins. 

« Quelques-unes des familles ne purent ou ne voulurent acheter 
qu'un demi-acre; d'autres en achetèrent jusqu'à seize. Enfin, 
lorsque chacun eut choisi ce qui lui convenait au prix fixé par les 
délégués, il me resta 83 acres que je revendis à un fermier et, si 
tout va bien, j'espère que j'aurai réalisé un bénéfice de 600 livres 
(15,000 francs); je déclarai que j'entendais rester maître de ce 
bénéfice, mais que j'en laissais la jouissance et la disposition aux 
habitants de Winterslow, pourvu qu'ils restassent associés, et que 
:Ce capital, administré par l'assemblée des délégués, fût employé 
conformément à l'esprit du système. Ils acceptèrent. Séance tenante 
on décida la construction d'un four banal et d'une grange commune. 
Pour mon compte, j'émis le désir, aussitôt acclamé, d'introduire 
dans le village deux ou trois petites industries, capables autant 
que possible d'utiliser les produits des champs, et, en tous cas, 
le temps des habitants. 

« Mais tous mes acquéreurs ne m'avaient pas payé. Neuf seulement 
s'étaient complètement acquittés. Les autres, profitant de la faculté 



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LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WILTSHIRE. 31^ 

que je leur avais donnée de me rembourser en quinze annuités, 
avec un intérêt de 5 % Tan, ne devaient verser que des acomptes, 
de sorte que nous ne savions pas trop quand nos projets pourraient 
être réalisés. 

« Cependant nos prévisions ont été dépassées. On comprend si 
bien à Winterslow les avantages des projets adoptés que plusieurs 
familles se sont efforcées d'anticiper leurs paiements de deux ou 
trois annuités. A l'heure qu'il est, le four est déjà prêt, la grange 
esten construction,et l'on s'occupe du choix de lapetite industrie la 
plas facile à introduire eu égard [aux ressources de la population. 

a Sur les allotements, une petite maison est déjà bâtie ; une autre 
sera terminée d'ici à deux ou trois mois ; douze sont en projet. 
Avant un an on en comptera une vingtaine. En attendant, tout le 
monde travaille dans son champ ; on s'entr'aide. Les uns prêtent 
leurs bras, les autres, leurs instruments de culture ou leurs 
chevaux. Sur une terre où, sous l'ancien régime, c'est-à-dire sous 
le régime de la grande propriété et de la grande culture, trois 
ouvriers étaient employés et gagnaient à peine leur vie, plus de 
cinquante hommes trouvent dés aujourd'hui du travail, et leurs 
efforts donnent au sol une fécondité qu'il n'a jamais connue. 

« Enfin, pour donner à notre association une existence légale et 
Tentourer des garanties nécessaires, nous l'avons régulièrement 
formée et fait enregistrer sous le nom de : (c Land holders Court. » 
Désormais, ce sont les délégués, divisés en cinq groupes en vue de 
cette administration spéciale, qui recevront les rentes et les 
impéts et les transmettront à qui de droit. 

« Avant de finir ce qui concerne Winterslow, il faut que je vous 
dise que j'ai cru devoir laisser les habitants libres de se rendre 
individuellement acquéreurs des petites parcelles que je leur 
offrais; et ce sont les pères de famille qui, presque tous, les ont 
achetées pour leur compte individuel. Il m'aurait d'ailleurs été 
difficile de les obliger autrement. Cependant l'un d'entre eux 
ayant mieux compris l'esprit et le but de la propriété familiale 
collective, a fait enregistrer ses terrains sous le nom collectif de la 
famille. Je tâcherai d'amener les autres à faire comme eux. En 
attendant je pense que l'association dans laquelle ils se sont 
engagés et les conditions que j'ai mises à la jouissance du capital 
dont je leur ai laissé l'administration, les empêcheront d'ici lonjt- 
temps de revendre leur petit bien. 



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320 RÉUNION ANNUELLE. 

t( Mais, mon cher ami, j'ai d'autres détails à vous donner. 

« Entraînée par Texemple deWinterslow, une grande partie de la 
population de mon district a adopté le système familial et sera 
probablement suivie par les autres habitants. Mon district com- 
prend 11 villages, 7^6 familles, 4,CK)1 habitants et 21,203 acres de 
superficie. En voici la distribution : 

Villages. Familles. Pop. Acres. 

Pitloii i 

l, \ 404 546 2.109 

Farley ) 

West Dean 37 210 2.769 

Wintersiow 166 909 4.698 

TheEarldoms 6 37 762 

Landford 40 263 1.655 

Nomansland 21 134 10 

Whileparish 178 1.100 6.045 

Melchet. 7 53 536 

Plaitford 34 174 1.218 

WestWellow 132^ 575 1.401 

726 4.001 21.2U3 

« Comme vous le voyez, quelques-uns de ces villages ne sont que 
des hameaux. La distance qui les sépare les uns des autres varie de 
un à trois milles. Le territoire de 21,203 acres qu'ils occupent 
n'appartient pas aux habitants, sauf une bonne partie de celui de 
Wellow, et, par-ci, par-là, quelques champs, jardins et maison- 
nettes. Le reste leur est loué par petites parcelles d'un à deux 
acres, souvent même d*un quart ou d'un huitième d'acre, où, vous 
le pensez bien, ils ont beaucoup de peine à vivre. D'ailleurs, vous 
avez vu quelques-uns de ces villages, vous avez vu entre autres 
celui de Wellow, le plus favorisé, et vous pouvez juger des autres. 

« Des 7^H familles dont ils se composent, toutes sont déjà grou- 
pées, excepté une partie des familles de Whiteparish, et quelques 
autres des hameaux de Earldoms et de Nomansland. Naturelle- 
ment, le système familial et son fonctionnement y sont encore à 
l'état rudimentaire, car le mouvement qui y a conduit ces faoïîlles 
est très récent; mais les sections se forment peu à peu; elles 
nomment leurs présidents. Il y a même des comités qui se réunis- 
sent, et je crois que d'ici à peu l'organisation sera un fait accompli. 
Nous aurons alors à aviser aux moyens d'amener toutes ces familles 
à la propriété de leurs champs et.de leurs maisons. 



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LE MAJOR POORE ET LES VILLAGES DU WÏLTSHIRE. 321 

« Voilà, mon cher ami, tousl^s détails que je puis vous donner 
maintenant. J'espère qu'ils intéresseront vos lecteurs, et peut-être 
en décideront-ils quelques-uns à consacrer une partie de leur temps 
et de leurs forces à la reconstitution de la famille normale proprié- 
taire de son champ et de son foyer. Vous avez des lois plus gênantes 
que les nôtres, mais vous avez dans beaucoup de localités des faci- 
lités que nous n'avons pas. Toutes vos communes n'ont pas vendu 
leurs biens communaux. Elles en possèdent encore plus de deux 
millions et demi d'hectares. On pourrait peut-être s'en servir. 

<{ R, PooRE. » 

J'ai peu de chose à ajouter à la lettre du major Poore. Il est sans 
doute regrettable qu'il n'ait pas eu la possibilité de rendre immé- 
diatement la propriété permanente, c'est-à-dire inaliénable, dans 
les familles de ceux qui viennent de facquérir, et il faut espérer, 
avec lui, qu4l réussira à faire imiter par tous les associés l'exemple 
qui leur a été donné par l'un d'eux. 

Quoi qu'il en soit, si l'on compare à celui de la Chine le système 
familial inauguré il y a à peine trois ans dans le Wiltshire, le déve- 
loppement de ce dernier ne parait sans doute ni convaincant ni bien 
avancé. Mais, si l'on songe à quelles difficultés le major Poore doit 
se heurter à chaque instant, sur quelle poussière d'hommes il doit 
agir, on est forcé de reconnaître que ce qu'il a déj^ fait, en un temps 
aussi court, constitue une œuvre considérable. Pour moi, je ne doute 
pas de l'efficacité des moyens qu'il emploie et du succès qui cou- 
ronnera ses efforts et ceux de ses fils. 

Mais il termine sa lettre par une suggestion qui aura peut-être 
été remarquée. Il nous parle de nos biens communaux, de ceux qui 
nous restent encore. Il est certain que, si l'on voulait tenter en 
France une expérience comme celle du major Poore, les biens com- 
naunaux seraient d*un grand secours. On ne peut les aliéner, et 
c est une circonstance très heureuse, mais on pourrait diviser ceux 
qui se prêtent à la culture, et les louer avec des baux perpétuels et 
^«s certaines conditions. Les familles y trouveraient ainsi naturel- 
lement, non la propriété, mais la possession assurée et permanente 
Qû champ indispensable à leur existence et du foyer nécessaire. 

Eugène Simon. 



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LES SALAIRES ET LA DURÉE DU TRAVAIL 

DANS LA MANDE ET LA MOYENNE INDUSTRIE 
DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE, D'APRÈS L'ENQUtTE DE L'OFFICE DU TRAVAIL. 



Réunion annuelle. — 5' Réunion du travail (2 juin 1893) (1). 

Présidence de M. E. Glasson, de l'Instltat. 

Sommaire. — Rapport de M. Arthur Fontaine, ingénieur au corps des mines sur 
Les salaires et la durée du travail dans la grande et la moyenne industrie du 
département de la Seine, diaprés Venquête de VOffice du travail. — Discussion 
à laquelle ont pris part MM. Hubbrt-Valleroux, Cheysson, Fontaine et 
Jules Michel. 

La séance est ouverte à 9 heures du matin dans la Bihliothèque de la 
Société d'Économie sociale,sous la présidence de M. E. Glasson, de l'Ins- 
titut, professeur à la Faculté de droit de Paris. 

Le Secrétaire général annonce que la Société vient de recevoir com- 
munication d'une lecture faite par M. Henry Higgs devant la Société 
royale de statistique de Londres, dans sa séance du 16 mai, sur Les bud- 
gets ouvriei's. Il sera donné une analyse de cette étude, qui fait une 
grande place à F. Le Play et aux monographies des Ouvrie^^s des deux 
mondes, 

La parole est donnée à M. Arthur Fontaine. 

M. Arthur Fontaine. — Je me propose, Messieurs, d'étudier rapi- 
dement avec vous, à Taide des données récemment recueillies par 
rOfïïce du travail, la condition générale des ouvriers de grande 
et de moyenne industrie dans la région de Paris. Mais auparavant, 
et pour vous permettre d'apprécier les résultais obtenus, il me 
parait nécessaire d'esquisser en quelques traits la physionomie de 
Tenquète entreprise par cet Office au sujet des salaires et de la 
durée du travail en France. 



I. — Organisation de l'enquête. 

Principe de Venquête. — Pour les grandes enquêtes antérieures (4) 

(1) V. le compte rendu général, Réf. soc, i*^ juillet, p. 77. 

(2) Knquéte 1835-1847, enquête de 1853-1855, enquête de 1861-1865. 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 323 

en France, le principe directeur avait été le suivant : Recueillir les 
déclarations des industriels, relatives aux chiffres à faire figurer 
dans les tableaux, et les soumettre à l'appréciation des commis- 
sions locales. En présence du développement et de la complica- 
tion actuelle des travaux industriels, les seules commissions 
locales capables de donner une appréciation officielle et faisant 
foi sur le taux des salaires et la durée du travail journalier de- 
vraient être composées à la fois d'ouvriers et de patrons de 
chaque industrie, dans chaque région : ainsi sont les conseils 
belges de l'industrie et du travail, qui ont en effet dans leurs attri- 
butions l'élaboration contradictoire de tels documents. Il n'existe 
pas en France d'organisation ^^n^m/ô présentant les mêmes carac- 
tères. On s'est donc trouvé amené à suivre le système qui a si 
bien réussi au Département américain du travail : choisir des 
points d'observations moins nombreux et y faire directement des 
relevés plus minutieux au moyen de délégués impartiaux. 

La méthode adoptée pour l'enquêle actuelle peut se caractériser 
ainsi : les chiffres qui doivent figurer dans le compte rendu sont 
contrôlés par des sommes globales, relatives à une période d'une 
année, telles qu'elles existent sur les livres de l'industriel. Les délé- 
gués ont mission « de présenter et d'expliquer le questionnaire aux 
industriels de bonne volonté qui consentent à fournir les indica- 
tions demandées, de faire directement les vérifications nécessaires, 
de remplacer par des établissements similaires ceux de la liste à 
eux remise, et arrêtée cCaprha unpîan général embrassant VenêembU du 
territoire, dans lesquels Tenquêle n'aurait pu avoir lieu. Aucun délé- 
gué n'a un nombre obligatoire de questionnaires à établir, et n'a 
intérêt à remplir fictivement tout ou partie des états qui lui sont 
confiés. » 

J'ai apporté, pour les remettre entre vos mains, un certain nom- 
bre d'exemplaires du questionnaire et des instructions données 
^jjj^' Relégués : la simple inspection de ces documents vous fournira 
, ^Aclications plus nettes que le commentaire que je pourrais en 

(Questionnaire et instructions. — Le môme questionnaire s'applique 
cloutes les industries — sauf, naturellement, à la petite industrie ; 
delà, une complexité apparente, la nécessité de prévoir un certain 
nombre de colonnes et de tableaux qui doivent fréquemment rester 
en blanc, et qui peuvent décourager l'industriel, si le délégué n'a 



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324 RÉUNION ANNUELLE. 

pas soin de préparer d'avance, dans un court entretien, la sup- 
pression des questions inutiles. 

Les instructions, après un exposé très formel du principe même 
de l'enquête, contiennent diverses explications au sujet des tableaux 
à remplir. 

Choix des délégués. — Il faut compter en moyenne, par établisse- 
ment, pour préparer Tenquéte et remplir avec soin le question- 
naire, une journée d'un délégué compétent et actif; encore est-il 
nécessaire que l'industriel ait préparé d'avance les principaux 
éléments d'information qu'il peut fournir. En outre, il est indis- 
pensable que le délégué soit notoirement apprécié dans la région 
où il opère. On était donc amené, pour assurer le succès de l'en- 
quête et éviter des frais trop lourds pour le budget de l'Office du 
travail, à choisir des délégués répartis sur tout l'ensemble du ter- 
ritoire et pouvant combiner l'enquête avec leurs occupations ha- 
bituelles. En fait, on put procéder de la manière suivante : A 
Paris et dans le département de la Seine, l'enquête a été faite par 
le personnel permanent de l'Office du travail et des délégués tem- 
poraires, relevant directement de lui, qui lui ont été adjoints. 
Dans les autres départements, en vertu d'une décision gracieuse du 
Ministre des Travaux publics, l'enquête a été faite m grande partie 
par les Ingénieurs des Ponts et Chaussées et des Mines. Le person- 
nel de rOflice du travail se borne à la compléter sur certains 
points du territoire, soit que le nombre des questionnaires remplis 
fût insuffisant, soit qu'il ait paru utile de contrôler l'exactitude de 
certains renseignements. 

Publication des résultats de V enquête. — Les résultats fournis 
par l'enquête seront groupés et publiés par grandes régions du 
territoire. Pour le département de la Seine, qui forme l'une de ces 
régions, ils paraîtront très prochainement. 

Le compte rendu doit comprendre un état détaillé et des ta- 
bleaux récapitulatifs; un texte explicatif accompagne ces derniers. 
Je crois utile de jeter un rapide coup d'oeil sur l'état détaillé, dont 
j'ai pu mettre à votre disposition un certain nombre de modèles : 
ce sera, sans nul doute, la meilleure manière d'apprécier la 
nature et la valeur des renseignements qui ont été recueillis par 
l'Office du travail. 

ÉtatdétaiUé des établissements observés, — L'état détaillé présente, 
sous un numéro spécial h chaque établissement soumis à l'en- 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 



323 



quête, rensemble des principales données qui y ont été recueillies 
sur chacune des professions qui y sont exercées ; les indications 
sur la situation géographique et Timportance des établissements 
sont données avec toute la précision compatible avec la nécessité 
de ne pas laisser reconnaître certains d'entre eux. 

L'utilité d*un tel état détaillé me parait incontestable; c'est une 
pièce justificative de la plus haute importance, permettant de 
contrôler les états récapitulatifs, dépeignant dans leur variété in- 
finie les industries si complexes que Ton fait ensuite rentrer tant 
bien que mal dans des cadres identiques, donnant une signification 
bien définie aux moyennes et aux comptages par lesquels on essaye 
de caractériser la physionomie générale de tel ou tel groupement 
mettant, enfin, le lecteur à même de compléter certaines études, 
d'établir de nouvelles relations, de faire concourir réellement l'en- 
quête à ses investigations personnelles. 

L'état détaillé se compose de 17 colonnes dont un certain nom- 
bre ne comportent pas d'explications. On trouvera dans la co- 
lonne 1 la désignation de l'industrie exercée et de la force motrice , 
employée dans chaque établissement. La colonne 2 fournira les 
indications de localité. En ce qui concerne le département de la 
Seine, il a semblé qu'il y avait lieu de considérer la banlieue indus- 
trielle comme un bloc suffisamment homogène et l'on s'est borné 
aux mentions : Paris, Banlieue. Dans les cas exceptionnels oii ces 
indications seraient suffisantes pour faire reconnaître un établisse- 
'nent, on n'a laissé subsister que la mention de la région : Seine. 
le nombre annuel de jours de marche de l'établissement est rap- 
pelé dans la colonne 3. La colonne 4 donne les noms des catégories 
et spécialités d'ouvriers, amsi détaillées quHl a été possible de les 
obtenir^ auxquelles se rapportent les chiffres inscrits dans les 
colonnes de l'état. Les ouvriers travaillant en dehors de l'établisse- 
"^©nt Sont distingués, lorsqu'il y a lieu, du personnel ouvrier pro- 
Pï'ement dit de l'établissement. 

^^ trouvera, dans la colonne 5, le nombre moyen pendant 
^^linée des ouvriers de chaque catégorie énumérée dans la précé- 
dente colonne. La détermination de ces nombres moyens est essen- 
tielle ; c'est par eux que l'on a divisé les salaires versés annuelle- 
°^ent à chaque groupe d'ouvriers pour calculer le salaire distribué 
"moyennement pendant l'année à un ouvrier du groupe. Or il ne 
^^rvirait à rien d'avoir relevé avec soin les sommes globales dis- 



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326 RÉUNION ANNUELLE. 

^ Iribuées aux ouvriers, si les nombres par lesquels ces sommes 

(doivent être divisées étaient appréciés sans garantie. En se repor- 
tant à la page 2 du questionnaire, Ton verra que l'effectif moyen 
journalier d'un établissement a été déterminé par la moyenne 
arithmétique de 24 comptages, faits de 15 en 15 jours au cours de 
l'année ; c'est cet effectif rigoureux qui a été réparti entre les spé- 
cialités de la colonne 4 conformément aux^indications précises des 
feuilles de présence ou de paye. Pour les établissements à produc- 
tion intermittente, toutefois, tels que fabriques de sucre, chantiers 
de construction, Ton ne pouvait songer à prendre la moyenne des 
effectifs pendant les périodes de chômage et d'activité ; on a di- 
visé le personnel en permanent et temporaire, et l'effectif de ce der- 
nier est le résultat de comptages faits au cours de la seule pé- 
riode d'activité, dont la durée en jours se trouve, d'ailleurs, 
indiquée à la colonne 3. 
^ Rappelons ici que l'effectif à une date déterminée est non point 

^' le nombre des ouvriers présents au travail à cette date, mais celui 

Si. ' des ouvriers, présents, malades et absents, qui sont régulièrement 

Jù:' embauchés dans l'établissement. 

gç: Il est incontestable que l'indication de l'effectif moyen est insuf- 

^ usante pour caractériser le personnel d'un établissement, aussi 

i, donne-t-on (colonne 13) les limites maxima et minima entre les- 

^v quelles varie cet effectif. On trouvera aussi dans les tableaux 

d'ensemble, pour un certain nombre de groupes industriels, le 
rapport entre le personnel normal des établissements et le nombre 
jk' total des ouvriers ayant, pendant l'année d'observation, passé par 

ces établissements, quelle qu'y ait été la durée de leur séjour ; ce 
rapport, rapproché de la variation de l'effectif, caractérise la sta- 
bilité du personnel. 
l Dans la colonne 6, on s'est borné à indiquer si l'ouvrier de la 

^ spécialité nommée sur la même ligne travaillait au temps ou aux 

. , pièces, et on a conservé, pour les tableaux récapitulatifs, l'étude 

Yll des différents modes d'établissement et de paiement du salaire. 

l^ Les chiffres de la colonne 11 donnent le salaire distribué moyen- 

nement, pendant Tannée 1891, aux ouvriers des spécialités énu- 
mérées dans la colonne 4 : c'est, par définition, le quotient du 
V salaire total distribué à l'ensemble des ouvriers de la spécialité, 

J pendant la période considérée, par l'effectif moyen de cette spé- 

; * cialité. 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 327 

La colonne 9 est destinée à recevoir les salaires moyens, par 
journée de travail, pour chaque spécialité d'ouvriers. 

Le salaire moyen par journée de travail sera rigoureusement 
exact, lorsque Ton aura pu relever le nombre des journées de pré- 
sence de chaque ouvrier. Mais, tandis que TefiTectif moyen des 
onvrieTS faisant partie de l'établissement à une date donnée peut 
toujours être compté sur les feuilles de présence ou de paye, il 
arrive ordinairement, pour les ouvriers travaillant à la tâche, qu'il 
ne reste sur les livres aucune trace de leur présence ou de leur 
absence à un jour déterminé. Il en résulte que, le plus souvent, le 
salaire moyen journalier comportera une appréciation plus ou 
moins précise du nombre des absences pendant l'exercice consi- 
déré. L'erreur, de ce chef, ne parait pas devoir dépasser, toutefois, 
2 à 5 % du salaire, soit iO à 25 centimes sur un salaire de 5 francs. 
Dans cette colonne, comme dans toutes celles de l'état où sont 
inscrits des salaires, le lecteur distinguera seulement par l'œil du 
caractère d'imprimerie les chiffres rigoureusement exacts des 
chiffres approchés. 

La colonne 10 présente les taux de salaire ramenés à dix heures 
de travail effectif. 

Pour les professions et les régions où il y a des tarifs à Vhmre^ ou 

à la journée normale de n heures, on aura très rigoureusement 

les salaires à l'heure. Et même,s'il n'y a pas de tarif uniforme pour 

une spécialité, mais si les ouvriers sont payés, chacun d'après un 

prix débattu, à l'heure ou à la journée normale, on pourra généra- 

'^ment déterminer avec certitude les nombres d'heures de travail 

'«//^s pendant l'année, et, à l'aide des sommes globales des salaires 

(fe/X*^i>iiés, calculer encore des salaires moyens à l'heure suffisam- 

mef»^*' précis. 

p&ns les autres cas, et notamment pour les ouvriers travaillant 
à la tâx^he, le salaire moyennement gagné en une heure sera rare- 
ment connu directement ou avec une approximation suffisante. 
Le lecteur pourra l'apprécier, alors, en comparant lui-même les 
salaires moyens journaliers inscrits dans les colonnes 9 et 14 aux 
èf^ées normales du travail journalier, repos déduits, qui sont por- 
tées dans la colonne 16. 

^^s colonnes 7 et 8 fournissent les limites maxima et minima entre 
lesquelles oscille le salaire journalier des ouvriers d'une spécialité, 
fittivaui leur adresse ou la nature différente des travaux qui leur 



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328 RÉUNION ANNUELLE, 

sont confiés. Ces chiffres sont intéressants, surtout lorsqu'ils s'ap- 
pliquent aux seuls ouvriers d'une spécialité bien déterminée, ou 
que l'écart entre eux ne dépasse pas 25 % . Dans tous les cas, 
cependant, ils interviennent à litre de correctif, plus ou moins 
précis, mais nécessaire, de l'indication fournie parle salaire moyen 
journalier. 

En principe, on a dû porter dans ces colonnes : la moyenne du 
salaire journalier, pendant Tannée 1891, d'un ouvrier peu exercé; 
la moyenne du même salaire, pendant le même temps, pour un 
ouvrier habile. 

Dans la colonne 12, et dans les suivantes du tableau, les ouvriers 
ont été groupés en 7 grandes catégories, pour chacune desquelles 
on a relevé le salaire moyen annuel et le salaire moyen journa- 
lier. Ces groupes sont : 

1) Contremaîtres (hommes); 2) contremaîtres (femmes); 3) ouvriers 
proprement dits; 4) ouvrières proprement dites; 5) manœuvres 
(hommes); 6) manœuvres (femmes); 7) apprentis et enfants des deux 
sexes. 

11 arrive fréquemment que les ouvriers proprement dits d'une 
industrie ne soient guère que des manœuvres ayant besoin d'une 
ou deux semaines tout au plus d'apprentissage ; dans ces cas, la 
distinction entre manœuvres et ouvriers proprements dits est par- 
fois assez arbitraire et d'une interprétation délicate; dans les 
mêmes cas, fort heureusement, les salaires des deux catégories 
d'ouvriers sont peu différents. 

On a groupé ensemble les apprentis et les enfants; l'âge de 
IB ans est une limite fixée par la loi sur le travail des femmes et des 
enfants, dans certaines conditions, mais ne peut servir utilement 
à définir une catégorie de salaires; des renseignements sur les 
nombres respectifs des apprentis et enfants des deux sexes et 
leurs salaires sont d'ailleurs donnés, le cas échéant, dans les co- 
lonnes 5 à 11 de l'état. 

Dans la colonne 16 l'on trouvera la durée normale du travail 
Journalier (repos déduits) dans chaque établissement observé. 
L'enquête a fourni sur la durée du travail journalier, sa réparti- 
tion dans les 24 heures du jour, et ses variations au cours de Tannée, 
des renseignements très étendus : il n'a pas semblé qu'il y eût lieu 
de les présenter autrement que dans des états récapitulatifs com- 
binés de manière à faire ressortir les résultats les plus importants. 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 329 

La colonne 17 est destinée à recevoir les observations de nature 
à éclairer le lecteur sur certaines particularités du salaire dans 
l'établissement, et notamment sur les subventions et retenues 
pouvant modifier d'au moins 2 à 3 % les salaires inscrits dans les 
précédentes colonnes. Les réponses aux questions de la page 5 du 
questionnaire sont loin d'être complètement utilisées dans cette 
colonne et dans les tableaux récapitulatifs ; les nombreux statuts 
de caisses de secours et de retraites, les polices d'assurances, et 
les comptes que Ton a reçus amorcent très sérieusement une 
enquête ultérieure sur les institutions de prévoyance. 

Ces explications données, je puis aborder l'analyse des résultats 
obtenus par l'Office du travail dans l'enquête directe qu'il a 
effectuée dans la région de Paris. 

II. — Résultats de l'enquête dans le département de la Seine. 

Eteiiduede Vmquète. — L'enquête a porté, dans le département de 
la Seine, sur environ 470 établissements, employant ordinairement 
60,000 ouvriers. Comme l'on compte 600,000 ouvriers des deux 
sexes dans ce département, — dont plus de moitié certainement 
travaillent dans les ateliers familiaux, chez les marchands-fabri- 
cants, et, en général, dans la petite industrie, — l'enquête paraît 
avoir atteint le quart, au moins, de l'effectif ouvrier dont l'Office 
du travail se proposait d'étudier la condition. 

La moyenne du nombre des ouvriers par chaque établissement 
observé est de 130; on a étudié 20 établissements contenant plus 
de 500 ouvriers, 360 en employant habituellement de 25 à 500, et 
W en employant moins de 25 : ces chiffres répondent bien à la 
définition de l'enquête : grondé et moyenne industrie. 

23 % des établissements, avec 29 % du personnel étudié, sont 
situés dans la banlieue. Ces proportions ne sauraient caractériser 
les importances relatives de l'industrie parisienne et de l'industrie 
dans la banlieue, elles indiquent toutefois que la grosse industrie 
se porte de préférence en dehors de l'enceinte de la capitale. 

RaisonzodaU. — Parmi les établissements visités au cours de l'en- 
?uéle, iO % à peine appartiennent à des sociétés anonymes ou en 
commandite par actions ; les autres appartiennent, par moitié, à 
des propriétaires uniques et à des sociétés en nom collectif. 
La Réf. Soc, 16 août 1893. 3« sér., t. VI (t. XXVI col.'), 22. 



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330 RÉUNION ANNUELLE. 

Mais si Ton considère le personnel ouYrier,on voit que le quart de 
;. Teffectif relevé a travaillé pour de^ sociétés anonymes» la moitié pour 

V des sociétés en nom collectif, et 1/4 seulement dans les maisond 
ayant à leur tête un propriétaire unique. Ces proportions diffèrent 
notablement des précédentes en raison de l'importance respective 

; des établissements de chacune de ces trois catégories. 

r Les maisons de grande et moyenne industrie, appartenant à. des 

tf' propriétaires uniques, ont employé moyennement chacune 70 ou- 

^r vriers; les sociétés en nom collectif deux fois plus, et les sociétés 

^^' anonymes quatre fois plus, soit 2180 par établ issement. 

^ Ikcréê du travail. — J'aborde l'étude de la durée du travail journa- 

p^- lier. La question est brûlante d'actualité. Sommes-nous très éloi- 

'a gnés de la fameuse journée de 8 heures, l'ouvrier est-il ordinaire- 

V ment surmené dans la grande et moyenne industrie, qui seules 
^ pourraient être soumises aune réglementation effective? Pour 
*^ répondre, il faut considérer successivement la durée normale (c'est- 
; à-dire sans heures supplémentaires) de la journée ordinaire de tra- 
vail, les variations qu'elle subit au cours de l'année, enfin la fré- 
quence des heures supplémentaires. 

Pour la durée normale du travail effectif, il y a quelque difficulté 
à en esquisser la physionomie générale ; elle varie en effet d'une 
saison à l'autre, dans un grand nombre d'établissements. Pour 
chacun d'eux, prenons ici la durée normale la plus habituelle. 

La durée normale de 8 heures est tout à fait exceptionnelle ; on 
ne l'a rencontrée- que dans 2 % des cas, et encore une bonne moitié 
en est-elle fournie par des établissements de l'État et de la ville de 
Paris. 

D'autre part, vous le pensez bien, il n'a pas été enregistré de 
durée normale habituelle de travail effectif de plus de 12 heures ; la 
loi s'y oppose le plus fréquemment, et les mœurs également. 

Dans plus de moitié des établissements la durée normale est de 
9 h. 1/2 et surtout de 10 heures; dans près du tiers encore, elle est 
de 10 h. 1/2 ou 11 heures; celles de 8 h. 1/2 et 9 heures, comme 
de 11 h. 1/2 et 12 heures sont donc relativement rares. 

La proportion des longues durées (11 h. 1/2 et 12 heures) croit légè- 
rement au détriment de celle des courtes durées, lorsque l'on con- 
sidère le nombre d'ouvriers au lieu du nombre d'établissements ; 
c'est que ces longues durées normales sont plutôt le fait de quel- 
ques grands établissements de certains groupes industriels. 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 331 

Mais il nous faut examiner de plus près nos industries, et tenir 
compte, pour chacune d'elles, des variations qu'y subit, au cours 
de Tannée, indépendamment môme de l'emploi des heures supplé- 
mantaires, la durée normale du travail effectif. 

On a, dans chaque établissement, fait le produit du nombre de 
semaines pendant lequel un certain régime de travail a été en 
vigueur par le nombre d'ouvriers occupés pendant la moine période; 
on a pu calculer ainsi des coefficients qui représentent l'impor- 
tance, au cours de l'année, pour la population ouvrière étudiée, de 
chacun de ces régimes de travail. 

La durée de 8 heures, ou de moins de 8 heures de travail effectif, 
reste toujours exceptionnelle dans le travail de l'ensemble de la 
population; mais dans certains groupes, plus sujets aux chômages 
d'hiver, ou qui ne travaillent qu'à la lumière du jour, ces excep- 
tions deviennent assez fréquentes ; il en est ainsi pour le transport 
et la manutention des marchandises, pour les entreprises de cons- 
truction et de bâtiment, où le coefficient d'importance du travail de 
8 heures atteint et dépasse 15 % . 

Les durées normales de pliis de 12 heures apparaissent aussi dans 
quelques groupes : teintureries, industries du livre, industries ali- 
mentaires, et même dans des établissements de l'Ëtat ; leur coeffi- 
cient d'importance reste toutefois faible et ne dépasse guère 5 % . 

Enfin, dans l'ensemble de la population étudiée, et pour la durée 
de l'année, la moyenne, comme la valeur la plus habituelle de 
la durée du travail effectif journalier est de 10 heures environ. 

J'en viens aux heures supplémentaires, dont l'observation précise 
est presque impossible. Voici ce que Ton en peut dire, en gros : 
dans deux tiers des établissements, on fait des heures supplémen- 
taires à toutes époques de l'année, une ou deux ordinairement, 
trois, quatre et plus quelquefois, lorsque l'abondance du travail 
l'exige. Elles ne sont point obligatoires, mais presque tout le per- 
sonnel des ateliers qui en font y prend part. Dans 13 % environ 
des établissements observés, on fait des heures supplémentaires à 
des époques régulières et déterminées. Enfin, dans 20 % environ 
J'entre eux, on ne fait jamais d'heures supplémentaires. 

Que devient, avec ce surcroît, la durée du travail journalier 
effectif? Tout ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que, pour 
un peu plus de moitié des établissements observés, elle n'a jamais 
dépassé 12 heures. 



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33^ RÉUNION ANNUELLE. 

J'ajouterai, puisque le taux du salaire des heures supplémen- 
taires est l'objet de reveûdications ouvrières, que, dans 20 % seu- 
lement des établissements où Ton en fait, elles sont payées à un 
taux supérieur à celui des autres heures de travail, soit toutes, soit 
celles de nuit seulement, soit, enfin, celles dont le nombre dépasse 
un minimum fixé d'avance. 

Il ne me reste qu'un mot à dire sur la répartition des heures du 
travail journalier : la durée totale de la journée de travail est, en 
général, de 1 h. 1/2 supérieure à la durée du travail effectif; dans 
tous les établissements industriels le grand repos de la journée 
atteint au moins 1 heure; toutefois dans quelques-uns, en raison de 
la nature ou de la durée du travail, il n'y a pas de repos propre- 
ment dit. 

A la durée ^n travail, je rattacherai de courtes observations sur 
le repos du dimanche, au sujet duquel se crée un vigoureux mou- 
vement de propagande. 

70 % des établissements étudiés accordent, en principe du 
moins, le repos complet du dimanche ; 20 % environ accordent 
soit la moitié du nombre des dimanches, soit toutes les après-midi, 
soit enfin moitié de dimanches complets et l'après-midi des autres; 
dans iO % des cas, il n'y a pas de repos régulier le dimanche. 

Les établissements qui accordent le repos complet du dimanche 
ont, dans l'enquête de l'Office du travail, 140 ouvriers en moyenne, 
tandis que les autres n'en ont guère t)ue 100 ; la grande industrie a 
donc, semble-t-il, une tendance à respecter plus régulièrement le 
repos dominical. 

Les groupes industriels où l'on a constaté le moins généralement 
l'observation du dimanche sont les industries de transport, la cons- 
truction et le bâtiment, les industries chimiques — et, forcément, 
les usines à feu continu. 

Stabilité du personnel, — La question de la stabilité du per- 
sonnel industriel offre actuellement un haut intérêt, quoique Tagl- 
tation au sujet des bureaux de placement, si aiguë aujourd'hui, 
n'intéresse guère que la petite industrie. Cette question se relie 
d'ailleurs immédiatement à celle du salaire annuel ; lorsque l'ou- 
vrier quitte un établissement, il chôme toujours un temps plus ou 
moins long. 

On a rapporté à iOO personnes d'effectif moyen la somme des 
écarts entre l'effectif maximum et l'effectif minimum de cha- 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 333 

que établissement, pour un certain nombre de groupes industriels* 

Dans les grandes minoteries, les raffineries de sucre, les retor- 
deries de coton, les fabriques d'instruments de précision et d'ins- 
traments de musique, les fabriques de porcelaine, etc., etc., la 
variation moyenne ainsi calculée est inférieure ou au plus égale 
à iO X de Teffectif moyen; dans les établissements de l'État 
observés, elle descend jusqu'à 5 % . 

Le maximum de variabilité dans l'effectif, plus de .50 % ,se ren- 
contre dans la pâtisserie, la confiserie, dans la reliure, les fabriques 
de fleurs et plumes, la menuiserie, la construction en fer, le bâti- 
ment, les entreprises de canalisation, de travaux publics, etc. Pour 
les peintres en bâtiment elle atteint 100 % . 

La variation annuelle la plus habituelle parait être de 25 % ; 
c'est-à-dire que, en gros, le chiffre du personnel occupé moyenne- 
ment dans un établissement varie pour 100 personnes d'effectif 
moyen de 87 à 112. Cela revient à dire, en supposant même que les 
ouvriers ne quittent jamais un établissement que pour manque 
d'ouvrage, qu'un quart environ d'entre eux doivent, soit être 
nomades dans leur métier, soit exercer plusieurs métiers, soit 
chômer une partie de l'année. Et il ne s'agit ici que de la grande 
et de la moyenne industrie. 

Mais Tinstabilité est, en réalité, beaucoup plus grande, ainsi 
qu'on l'a constaté dans les groupes pour lesquels on a pu compter 
le nombre total des personnes ayant passé, au cours de l'année, 
dans un même établissement. 

Pour le bâtiment, le comptage n'a pu être fait; pour l'ensemble 
des autres industries étudiées, non compris les exploitations de 
l'État, le nombre total moyen des ouvriers ayant passé par un 
même établissement serait de 150 environ pour 100 personnes 
d'effectif moyen. 

Comme la population flottante des usines doit être d'humeur très 
changeante, il est permis de penser que, du moins, le noyau de 
85 personnes qui forment le personnel au moment où l'effectif est 
minimum, jouit d'une grande fixité dans ses engagements. 

Mode éPétaUissemmt du salaire. — Un bon tiers des ouvriers 
observés, 33 % des hommes, 50 % des femmes, travaillent aux 
pièces. L'industrie où Ton pratique le plus couramment le travail 
aux pièces parait être Tébénisterie ; dans la construction et le bâti- 
ment, il est 1res rare. 



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RÉUNION ANNUELLE. 

Le salaire aux pièces est généralement supérieur, pour des 
ouvriers occupés aux mêmes travaux, au salaire à l'heure ou à la 
journée. A moins, cependant, que l'ouvrier ait à fabriquer depuis 
de longues années un produit uniforme, toujours le même, et que 
les patrons aient pu, dès lors, calculer exactement l'équivalence du 
temps et de la tâche. 

Dans certaines industries, notamment dans la construction 
mécanique, un salaire minimum à l'heure est ordinairement assuré 
à l'ouvrier travaillant aux pièces, et c'est précisément le salaire des 
mêmes ouvriers travaillant au temps : les ouvriers ne supportent 
donc aucun aléa. 

Taiix des salaires. — Le taux des salaires est des plus variables 
et l'embarras est grand, pour moi, d'essayer d'en donner un 
rapide aperçu. Le dépouillement de l'enquête entreprise dans 
l'ensemble de la France n'est point assez avancé pour que je me 
risque à soutenir des théories générales étayées d'un trop petit 
nombre défaits, et,d'autre part. Userait fastidieux de vous donner 
ici, oralement, une énumération de chiffres que la mémoire la plus 
exercée se refuserait à garder. 

Constatons d'abord que, s'il y a à Paris une incontestable misère 
dans certains milieux ouvriers, elle tient plus, en ce qui concerne 
la grande et la moyenne industrie, aux chômages que comporte 
l'excès des bras disponibles dans certains métiers, aux variations 
d'effectif que nous avons déjà mises en lumière, qu'au taux des 
salaires journaliers payés. 

Dans le département de la Seine, en laissant de côté les extrêmes 
exceptionnels, un ouvrier qui a un métier gagne de 7 à 10 francs 
par journée d'environ 10 heures. 

Un manœuvre, ou plutôt un ouvrier dont l'emploi peut être 
confié au premier venu, gagne de 4 fr. 50 à 6 fr. 50 suivant les cas : 
le développement du machinisme tend, de plus en plus, à augmen- 
ter le' nombre des ouvriers de cette catégorie aux dépens de celui 
des ouvriers de la précédente. 

Une femme est payée ordinairement de 2 fr. 50 à 3 fr. 50, en 
moyenne moins de 3 francs pour 10 heures de travail. Dans certains 
métiers : telles les tapissières, les plumassières, les femmes attei- 
gnent une moyenne notablement plus élevée ; quant aux salaires 
inférieurs à 2 francs, ils ne se rencontrent guère que dans le travail 
à domicile, dans l'exploitation par les intermédiaires: oe n'est point 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 335 

là, aujourd'hui, le sujet de notre étude. Le salaire de la femme, 
dans l'ensemble, n'atteint donc pas moitié de celui de l'homme. 

Les enfants et jeunes ouvriers gagnent de i à 3 fr. 50 par iO heu- 
res, et quant aux apprentis proprement dits, ils touchent en général 
de à 6 francs par semaine. 

L'énumération des salaires moyens de quelques professions va 
justifier les indications générales qui précèdent. 

Les contremaîtres ont un salaire généralement élevé et une posi- 
tion honorable ; ils gagnent moyennement 250 à 300 francs par 
mois^mais peuvent souvent atteindre de plus hautes rémunérations : 
la position de contremaître offre donc un débouché sortable aux 
ouvriers les plus méritants. 

Certains ouvriers habiles gagnent autant que les contremaîtres 
et même plus, mais n'ont pas la certitude d'avoir leur mois comme 
eux. On a rencontré, au cours de l'enquête, des forgerons fabri- 
quant certaines pièces difUciles au marteau-pilon et gagnant 20 fr. 
et plus par jour ; certains ferblantiers, ceux notamment qui fabri- 
quent les baignoires, se font souvent 13 francs par jour; on ren- 
contre encore assez fréquemment des bijoutiers, sertisseurs, sculp- 
teurs, décorateurs dépassant 12 francs ; mais tous ces salaires sont, 
en somme, exceptionnels. 

Au salaire de 10 francs environ, on trouve des ouvriers aux pièces, 
exerçant des métiers difficiles : sertisseurs et bijoutiers, forgerons, 
tourneurs sur métaux, raboteurs, conducteurs typographes, etc. 

Aux taux de 8 fr. 50 et 9 francs on ne rencontre guère encore 
que des ouvriers payés aux pièces : sculpteurs sur bois, tapissiers en 
8ièg*e, charrons, ferblantiers, ajusteurs, polisseurs sur métaux, 
mouleurs en fonderie, tailleurs de pierre. 

Dans la même catégorie se rangent un grand nombre de colti- 
neurs (1), dont le métier, pour être d'un manœuvre, exige des qua- 
lités de force physique assez rares. 

A partir de 8 francs, et surtout au-dessous,se classent, en outre 
de professions nouvelles, la plupart des ouvriers payés à l'heure 
dans les métiers que je viens d'énumérer. 

Au salaire moyen de 8 francs, avec les chaudronniers et ébénistes 
aux pièces, nous trouvons les tourneurs repousseurs à l'heure, les 
mécaniciens employés pour réparation et entretien, les zingueurs, 

(1) 11 s'agit des coltineurs portant les sacs de 100 à 150 kilos, et non de ceux 
qui portent des charges ordinaires. 



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336 RÉUNION ANNUELLE. 

les charpentiers ; autour de 7 fr. 50 et de 7 francs citons les bat- 
teurs d'or, et, payés à l'heure, des modeleurs-mécaniciens, des 
ébénistes, charrons, ajusteurs, ferblantiers, des tailleurs de pierre 
et des ouvriers de toute sorte du bâtiment : peintres, fumistes, 
maçons, marbriers, etc. 

J'interromps cette énumération, qui met déjà en relief la marche 
croissante du salaire en raison des aptitudes des ouvriers, et la 
différence qui sépare les salaires aux pièces et à l'heure dans nom- 
bre de professions. 

Je me borne à noter que, à partir de 6 et 5 fr. 50, salaire des 
manœuvres exercés de tous métiers, et notamment de presque tous 
les ouvriers des grosses industries du cuir et du papier, des indus- 
tries chimiques, et, en général, des mdustries de préparation où la 
machine joue le principal rôle, on descend, en traversant le groupe 
des charretiers, cochers, livreurs, et les frappeurs, perceurs, poin- 
çonneurs, taraudeurs, qui gagnent ordinairement 5 francs, —jus- 
qu'aux hommes de peine, journaliers, aides de tous métiers, qui 
gagnent le plus souvent 4 fr. 50 et 4 francs. 

Amendes et sursalaires» — J'aborde l'examen de quelques-uns des 
éléments qui viennent modifier I9 salaire normal. 

En premier lieu, les amendes. 

Il n'est point question, ici, des retenues pour malfaçons ou pour 
un dommage quelconque éprouvé par le patron, mais uniquement 
des amendes disciplinaires, dont la Chambre des députés a, au cours 
d'une des dernières sessions, voté la suppression légale. Ce genre 
d'amendes est rare. 6 % seulement des chefs d'établissement ont 
déclaré en donner, — ce qui indique, tout au moins, que les autres 
tiennent à être considérés comme n'en donnant pas. — Les établis- 
sements pour lesquels des amendes disciplinaires sont stipulées, 
sont ordinairement d'assez gros établissements, ou ceux où l'on 
emploie une forte proportion de femmes et d'enfants. 

Les subventions en nature n'existent pour ainsi dire pas dans le 
département de la Seine. En ce qui concerne les frais de médecin 
et les médicaments, sur les 470 établissements étudiés, on en a 
relevé iO seulement, — gros et petits, — dans lesquels ils sont 
fournis gratuitement aux ouvriers. 

Un certain nombre de chefs d'établissements ont déclaré avoir 
constitué la participation aux bénéfices; mais il faut distinguer. 
Dans un seul des établissements observés, un contrôle est effectué 



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ENQUÊTE SUR LK TRAVAIL A PARIS. 337 

par les participants, directement ou par mandataire, sur le mon- 
tant du bénéfice; dans cinq sociétés anonymes, en outre,^on^peut 
considérer que la publication des comptes aux actionnaires équi- 
vaut à un contrôle du montant proportionnel de la participation. 

Les autres espèces de participation se confondent, en somme, 
avec l'usage constaté dans certaines maisons de donner régulière- 
ment, à date fixe, des gratifications importantes à l'ensemble du 
personnel : 46 établissements, occupant 6750 ouvriers, ont donné 
ainsi des gratifications ou parts de participation atteignant au mi- 
nimum, pour l'ensemble des participants, 3 % du salaire annuel. 

Le taux des gratifications est souvent gradué d*après l'ancien- 
neté des services. Quant à la prime proprement dite à l'ancienneté 
de services,qui vient surélever le taux du salaire journalier, elle est 
fort rare et n'a été observée que dans 7 des établissements. 

Institutions de prévoyance. — Ici il faut mettre nettement de 
côté les établissements de l'Ëtat qui s^nt soumis à un régime 
spécial et d'ailleurs connu. Nous ne rechercherons que les établis- 
sements de l'industrie privée. 

Dans 25 % des établissements, employant 50 % des ouvriers 
étudiés, les patrons ont établi des caisses de secours. C'est donc la 
grande industrie qui organise ainsi ordinairement un secours 
contre les crises de la vie ouvrière. Le versement des ouvriers est 
très souvent de fr. 50 par semaine, celui des patrons est plus 
variable. 

Dans les petits établissements, cependant, l'ouvrier n'est pas 
sans ressources dans les cas de chômage ; l'usage de faire des col- 
lectes pour les camarades est très fréquent dans les petits ateliers, 
et souvent le patron continue à servir au blessé et même au malade 
pendant un certain temps tout ou partie du salaire habituel. Mais 
le secours n'est pas assuré, et cela surtout parce que le personnel 
est trop restreint pour constituer à lui seul une mutualité. 

Vassurance en cas d^aecident vient à propos montrer que ce n'est 
point par défaut de prévoyance qu'a péché le petit patron. — 40 X 
des établissements observés ont assuré leur personnel contre les 
accidents, et la moyenne du nombre des ouvriers par établisse- 
ments assuré corncidé avec l'efTectif moyen par établissement sou- 
mis à l'enquête. En sorte que petits et grands se sont assurés dans 
les mêmes proportions. 

Ce chiffre élevé d'établissements assurés donne à penser que, de 



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338 fiÉUNIÛN AAUfUELLB. 

plus en plus, le risque professionnel, là où il existe, s'abrite der- 
rière l'assurance libre. Dans les industries, en effet, pour lesquelles 
le développement du machinisme a conduit à la notion si juste du 
risque professionnel, dans la grosse industrie du bois (scieries), 
dans la ferronnerie, c'est-à-dire dans des métiers où domine le 
travail aux machines-outils, la proportion du nombre des risques 
assurés atteint 80 et 90 % ; k l'inverse, et tout naturellement, on 
n'assure contre les accidents ni les ouvriers de la bijouterie, ni 
ceux du vêtement : métaux nobles, travail des étoffes, 5 % d'as- 
surés. 

5 seulement des caisses de secours dont il a été parlé servent 
régulièrement des pensions à leurs membres, et dans six établis- 
sements seulement des caisses de reir-aite disimcies oui été établies. 
De telles institutions ne peuvent se rencontrer que dans de 
grandes usines ; et, en effet, les établissements auxquels elles se 
rattachent ont en moyenne 350 ouvriers. 

Je dois ajouter, avec regret, que pour 8 seulement des établisse- 
ments observés, en dehors des 11 où l'on a établi des caisses de 
retraite, on s'est préoccupé d'assurer régulièrement une retraite 
aux ouvriers au moyen de la Caisse nationale, et je dois constater 
que ce sont aussi, en moyenne, de gros établissements. Les re- 
traites prévues varient ordinairement de 260 à 500 francs après 
30 ans ; les ouvriers les accroissent quelquefois par des versements 
supplémentaires. 

Il est probable que la baisse du taux de l'intérêt viendra encore, 
malheureusement, contribuer k détourner les patrons des combi- 
naisons pouvant assurer des pensions de vieillesse à leur per- 
sonnel. 

Je termine sur une constatation que le nombre élevé des éta- 
blissements assurés contre les accidents rend plus encourageante. 
Dans 260 établissements, nous avons trouvé des institutions de 
prévoyance ou d'assurance fonctionnant ; ce nombre forme près 
des 2/3 du total des maisons étudiées. Dans le 1/4 de ces établisse- 
ments, le patron paye toutes les dépenses qu'elles entraînent, dans 
15 % les ouvriers payent seuls, dans 60 % les frais sont supportés 
à la fois par les patrons et par les ouvriers. 

Me voici parvenu au terme de cette analyse un peu longue, et 
forcément, cependant, superficielle. Mon but était plutôt de vous 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 339 

dessiner à grands traits la carte du terrain exploré par l'Office du 
travail, que d'analyser les résultats obtenus, dont la discussion ne 
pourra être ouverte utilement qu'après la publication du premier 
volume du compte rendu de l'enquête. J'espère, simplement, vous 
avoir convaincus de la sincérité, de la probité scientifique avec 
laquelle les phénomènes ont été étudiés, et, par là, vous avoir 
donné quelque confiance dans les renseignements qui seront mis 
prochainement à la disposition de tous ceux qu'intéresse la con- 
dition des classes ouvrières en France. (ApplatuUssemmts). 

M. LE Président remercie le rapporteur et ouvre la discussion. 

M. Hubert- Yalleroux demande des explications sur rémigration de la 
grande et de la moyenne industrie hors de Paris en province, principa- 
lement en ce qui concerne l'imprimerie, qui exécute en province des 
travaux élaborés à Paris; Paris ne perd-il pas certaines industries 
grftceau taux des salaires et à d'autres causes extérieures? 

M. ARTHUR Fontaine ne pourra donner une réponse définitive qu'après 
le dépouillement de l'enquête faite en province : mais ce qui est cer- 
tain dès à présent, c'est que la grosse industrie est encore loin d'avoir 
abandonné Paris, notamment en matière d'imprimerie. 

M. Hubert-Yallerodx demande s'il est possible d'établir le relevé de la 
durée moyenne des chômages ? 

M. Arthur Fontaine répond qu'on a efl*ectué dans chaque usine 
24 comptages annuels du personnel (de 15 en 15 jours). On peut ainsi, 
pour un groupe homogène d'usines observées, dresser une courbe don- 
iiant la variation du personnel et par suite l'intensité des chômages. 

M. Cheysson a écouté avec un vif intérêt le remarquable exposé de 
M. Fontaine et l'en félicite cordialement, ainsi que l'Office du travail. 
Mais, tout en étant heureux et reconnaissant de ce qu'on vient de lui 
donner, il voudrait plus encore et, au risque de passer pour insatiable, il 
demanderait que l'enquête dont on vient de rendre compte reçût trois 
compléments, d'après lui indispensables. 

l^e premier de ces compléments aurait trait à la comparaison des 
salaires actuels avec les salaires antérieurs. S'il importe de savoir com- 
ment les ouvriers sont rémunérés aujourd'hui, il n'importe pas moins 
de savoir comment ils l'étaient hier. Leur situation s'est-elle améliorée 
on aggravée ? De toutes parts jaillissent sur cette question les opinions 



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340 RÉUNION ANNUELLE. 

les plus contraires, qui se croisent et se heurtent. Pour ceux qui sont las 
des vaines déclamations, qui veulent des faits et prendraient volontiers 
pour devise: rcs, non verbay c'est la statistique qui doit départager les con- 
tradicteurs. A elle de nous dire, en remontant aussi haut que possible, 
la variation des salaires dans les diverses branches d'industrie, de manière 
à nous fournir, non pas un point isolé dans le temps, mais une courbe 
tout entière, qui permettra de définir Tallure exacte des salaires au 
cours des dernières années et qui seule fournira une base solide aux 
discussions sur le rapprochement du présent et du passé. 

Ce relevé rétrospectif a des difficultés que ne méconnaît pas M. Cheys- 
son. Lui-même les a signalées dans une communication faite le 
IG mai i884 à la Société d'Économie sociale (i) sur le salaire au point de 
vue stathtique, économique et social. Mais l'intérêt du renseignement ne 
permet pas d'hésiter à le réclamer. C'est Taffaire de ceux qui ont à nous 
te fournir de s'entourer de toutes les précautions nécessaires pour qu^on 
puisse l'utiliser avec sécurité. 

Grâce à ce premier complément, on connaîtra la marche des salaires ; 
certes c'est là une donnée d'une haute valeur : mais elle est, d'après 
M. Cheysson, insuffisante et veut être complétée par le coût du vivre, 
si l'on veut faire justice du trompe-l'œil produit par le salaire nominal, 
Ce qui doit, eu effet, dominer l'appréciation de la situation des ouvriers, 
ce n'est pas le taux absolu du salaire, c'est le rapport entre ce taux et 
les besoins qu^il sert à satisfaire ; c'est le pouvoir d'achat de la somme 
qui rémunère le travail. En quoi serait améliorée la situation du salarié, 
si le coût du vivre doublait pour lui, en même temps que le salaire? 
Aussi faut-il, au lieu de s'arrêter à la surface, interroger, à travers le 
salaire nominal, les besoins principaux et voir comment ils sont 
satisfaits. 

De là, le danger des recueils de salaires bruts et celui de ces Bourses 
de travail, qui, en les supposant renfermées dans leurs attributions pare- 
ment statistiques, s'attacheraient à faire connaître aux ouvriers le taux 
des salaires pour les divers pays et pour les diverses professions. Ces 
listes, où Ton a la prétention de faire tenir une situation complexe dans 
le chiffre unique du salaire, sans renseignements sur le coût du vivre, 
sont de nature à exercer une véritable fascination sur les ouvriers en 
quête de gros salaires et à les exposer, s'ils y cèdent, à de douloureux 
mécomptes. Les catalogues de salaires « tout secs » sont inquiétants. S'ils 
avaient été accompagnés du prix des choses nécessaires à la vie, si en 
re^'ard du salaire on avait placé un budget normal des dépenses, .que de 
souffrances inutiles on aurait épargnées à ces ouvriers, qui, sur la foi 

(i) Voir Réforme sociale, 1884. 



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ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 341 

d'an renseignement, non pas inexact mais incomplet, se sont imposé de 
pénibles déplacements, peut-être même l'expatriation, et qui reviennent 
ensuite au logis, meurtris « traînant Taile et tirant le pied » comme le 
pigeon de la fable ! 

Enfin M. Gheysson soubaiterait que Tenquête sur les salaires et les 
dépenses du ménage ouvrier se complétât par un Recensement profes- 
mnel, c'est-à-dire que l'on indiquât, par chaque catégorie de travaux 
et de salaires, TefTectif correspondant. 

Dans la plupart des pays et entre autres en France, on opère le recen- 
sement des professions en même temps que celui de la population. Ce 
système est commode et économique ; il obtient presque par surcroit et 
sans frais ce supplément d'informations comme annexe de l'opération 
principale. Mais ces avantages doivent malheureusement s'acheter aux 
prix de difficultés techniques, qui affaiblissent la valeur de ce recense- 
ment et qui ont décidé plusieurs pays, notamment l'Allemagne, à recourir 
à une opération distincte. 

M. Gheysson a soulevé, en 1886, la question devant le Conseil supérieur 
de statistique, qui, sur son rapport, a émis, le 26 février 1887, les décla- 
rations et les vœux ci -après (1) : 

« Eu égard à ses exigences particulières et aux diff'érences organiques 
pi le distinguent du dénombrement de la population, le recensement 
des industries ne peut, s'il est greffé sur ce dénombrement, donner des 
résultats satisfaisants pour les besoins à satisfaire. Pour obtenir ce 
recensement, il y a lieu de recourir à un relevé direct qui comprendra le 
personnel et le matériel d'exploitation. » 

Jusqu'à présent les nécessités budgétaires et des préoccupations plus 
pressantes n'ont pas permis de donner satisfaction à ce vœu. Mais le 
recensement de Tefl'ectif des professions s'impose à tant de titres qu'il ne 
saurait être plus longtemps différé. Aussi M. Cheysson insiste-t-il, en 
terminant, pour que l'Office du travail ne tarde pas à nous doter, à 
notre tour, de cette sorte d'inventaire national, sans lequel il est impos- 
sible d'établir une bonne législation du travail et en particulier d'orga- 
niser scientifiquement les assurances ouvrières contre la maladie, la 
vieillesse et les accidents. (Assentiment.) 

M. Arthur Fontaine remercie son éminent maître, M. Cheyssoii, des 
conseils précieux qu'il a bien voulu formuler sous forme de vœux. Sur 
'e premier point, il répond que, dans le compte rendu de l'enquête, un 
important chapitre sera consacré à une comparaison avec les résultats 
antérieurement recuetUis dans les enquêtes de 1835-1847, 1853-1855 et 

(1) V. lo bulletin du Conseil supérieur de statistique, n» 2, session de 1886. 



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342 RÉUNION ANNUELLE 

1861-1865. Quant au second point, il peut dire que l'Office du traTaîI a'esi 
préoccupé d'établir le coût des principaux éléments de la vie de l'ouvrier 
dans les différentes régions de la France, à différentes époques de notre 
siècle. Il ne se dissimule pas que ces renseignements ne sauraient rem- 
placer les monographies de famille si complètes dressées par la Société 
d'Économie sociale ; mais l'Office du travail n'avait en vue que la com- 
paraison du pouvoir d'achat de l'argent, tandis que les budgets ouvriers, 
dans leurs détails complexes, nous font passer en revue successive* 
ment tous les problèmes de Téconomie sociale. La collection des mono- 
graphies publiées par la Société d'Économie sociale constitue d'ailleurs 
une réserve inépuisable, dans laquelle on ne manquera point de puiser 
et qui tous les jours s'accroît de nouvelles richesses. 

En ce qui concerne enfin le recensement professionnel, les moyens 
d'exécution sont à l'étude. C'est une opération qui s'impose, sans aucun 
doute, mais elle est délicate et très coûteuse. Sans vouloir entrer ici dans 
le détail de la question, il peut affirmer — après un examen minutieux 
de ce qui a été fait en Allemagne, en Belgique, aux États-Unis, en Italie 
et ailleurs, et de ce qu'il y a eu lieu d'exécuter en France, — qu'il est 
impossible d'entreprendre dans des conditions satisfaisantes une opéra- 
tion aussi vaste, aussi complexe, avec les ressources et le personnel de 
l'Office. Il y a plus, le recensement n'ayant de valeur que s'il est absolu- 
ment général, on ne peut, pour l'effectuer, s'en tenir aux déclarations 
des personnes de bonne volonté ; comme au dénombrement de la popu- 
lation, chacun devra être tenu de répondre, obligatoirement, sous sanc - 
tion pénale. Il faudra donc qu'une loi spéciale soit votée, ouvrant les 
crédits nécessaires et stipulant les devoirs de chacun. 

M. Hubert Valleroux insiste sur l'extraordinaire division des profes- 
sions et sur la multiplicité des spécialités : c'est là ce qui rend si difficile 
le recensement des professions. Rien n'est plus instable et variable 
qu'une profession aujourd'hui : on ne l'exerce qu'une partie de l'année, 
on passe de l'une à l'autre avec une grande facilité, en sorte que le 
môme ouvrier peut très bien figurer dans le recensement de deux pro- 
fessions. Des spécialités s'éteignent, d'autres au contraire se créent : 
dans ce dernier cas, les salaires sont d'abord très élevés, puis baissent 
rapidement. En sonune, une telle enquête ne peut prétendre à un degré 
de précision absolue : on ne peut avoir que des moyennes. 

r M. Ghetsson fait remarquer que c'est là une objection qu'on peut 
reproduire à propos de toutes les statistiques et qui n'en laisserait 
subsister aucune. Par exemple, en matière de recensement de la popu- 
lation, chacun sait que les femmes ^ et elles sont dans leur droit — 



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\ 



• ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL A PARIS. 343 

n'aiment pas à dire leur âge et que la plupart d'entre elles partagent le 
sentiment de lady Beaconsfleld, qui, après avoir eu beaucoup de peine 
à entrer dans la trentaine, ne pouvait plus se décider à en sortir. De là, 
aox environs de ces âges limites des incorrections que la courbe des 
recensements dénonce et permet de rectifier.De môme, à côté des recensés 
dont Tétat civil est très net, il en est qui, ayant un pied dans les divers 
camps, ne sont ni célibataires, ni mariés, ni veufs, et se placent arbi- 
trairement dans la catégorie de leur choix, au grand dam de la statis- 
tique. En un mot toute statistique a sa zone « nébuleuse »,qui sépare 
les cas très définis et qui comprend tous les cas douteux ou obscurs. Il 
n'en est pas une qu'on ne pourrait ainsi battre en brèche à cause de ses 
nébalosités. Le recensement des professions a les siennes ; mais elles 
oe doivent pas plus prévaloir contre* lui que contre tous ces relevés si 
utiles et dont nous faisons constamment usage. 

La science améliore incessamment ses méthodes et ses résultats, 
mais sans avoir la prétention d'aboutir à la perfection qui n'est pas de 
ce monde, pas plus en statistique qu'ailleurs. Le recensement des pro- 
fessions est soumis à cette loi commune, et il est grand temps qu'à 
J'JQstar des autres pays le nôtre mène à bien cette entreprise, qui nous 
procurera des données indispensables à la bonne assiette de notre légis- 
lation ouvrière. 

M. Tandonnbt fait remarquer qu'il faudra renouveler périodiquement 
ces recensements pour qu'ils soient exacts. 

M. Chkysson dit qu'il en est forcément ainsi, pour tout phénomène 
variable, dont on prend la photographie instantanée. Il faut renouveler 
de temps en temps cette opération, pour suivre la variation du phéno- 
mène, par exemple, tous les cinq ans, comme en matière de recense- 
ment de la population. 

M. Arthur Fontaine montre quels sont les inconvénients du système de 
recensement professionnel adopté en' Belgique en 1880; il ne pense pas 
non plus que le système des monographies régionales adopté en Italie 
puisse fournir une base d'appréciation assez large pour l'étude des lois 
^sant des catégories de personnes aussi étendues que celles en projet 
sur les assurances sociales. Le seul exemple complet et précis qui puisse 
servir de modèle est la statistique allemande, mais elle a coûté 
1.500,000 francs : voilà une objection assez grave. 

Cependant les moyens d'exécution de ce recensement des professions, 
SI désirable à tous égards, ont été mis à l'étude, avec le vif désir de le 
ïnener à bien, si l'on en fournit les moyens. 



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t.' 

» ; 

V. 



344 RÉUiNION ANNUELLE. 



r* M. Cheysson remercie M. Fontaine de sa déclaration qui le satisfait, et 

vv il émet le vœu que ce projet ne tarde pas à se réaliser. 

'v' M. Jules Michel revient à la question soulevée par M. Hubert- Valleroux 

W^ au sujet de Témigration de la grande industrie hors de Paris, et pense 

qu'elle repose plutôt sur des questions d'ordre moral que sur une ques- 
tf, tion de taux des salaires. Il montre, en outre, par un exemple pris chez 

les ouvriers de la Compagnie P.-L.-M., quelle est Fimportance de la pré- 
j^ sence de la famille de l'ouvrier à Paris, au sujet des habitudes prises et 

i^ des salaires que la femme et les enfants peuvent recueillir accessoire- 

•' ment à l'industrie principale du chef de famille. Un déplacement avec 

f. avancement peut néanmoins être désavantageux, s'il entraîne la perte 

'/. de ces ressources accessoires. 

h 

f- M. LE Président fait observer qu'il y a des industries stables ou insta- 

g blés suivant la nature même des opérations qu'elles comportent. Par 

t exemple, l'imprimerie des livres s'est développée en province, parce 

i qu'on communique facilement par la poste avec Paris ; • au contraire, 

[ l'imprimerie des grands journaux quotidiens doit exister à Paris et ne 

; peut émigrer. 

Résumant ensuite la digression relative à la statistique des profes- 
sions, M. le président constate, d'après les observations présentées, les 
/ difficultés spéciales d'un tel recensement. Il était naturel qu'un pays de 

socialisme d'état, comme l'Allemagne, se hâtât de l'exécuter, mais il 
semble désirable qu'on ne l'entreprenne ailleurs que quand la science 
en aura suffisamment élucidé la méthode et les procédés. 

I La séance est levée à i l heures et quart. 

Le sect^étaire, 
r * Roger Roux, avocat. 



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À 



r^V^, 



UN DEVOIR SOCIAL 



LES CAISSES RAIFFEISEN 

ET LE CRÉDIT AGRICOLE 



Depuis longtemps déjà, les niçralisles hI les économistes se 
préoccupent à très juste titre de la situation de nos campagnes. On 
s'effraie de voir les classes rurales déserter de plus en plus les 
champs pour aller grossir les foules qui se font concurrence sur le 
marché de la main-d'œuvre industrielle. La dépopulation de nos 
campagnes aurait des conséquences désastreuses pour notre pays. 
D'une part, il est incontestable que l'agriculture est une des prin- 
cipales sources de la richesse de la Fnince, et, au point de vue 
économique, ce serait un grand malheur si elle s'anémiait ou- 
tre mesure. D'autre part, il est non moins incontestable que les 
classes rurales représentent un élément de force morale et de ré- 
sistance sociale qu'il importe de conserver. Dans les campagnes, 
les tradidions se conservent mieux qu'à la ville, la famille est plus 
unie, le sentiment religieux survit plus facilement, bien qu'il s'af- 
faiblisse chaque jour; la propriété est entre toutes les mains, et pro- 
duit son effet moralisateur. Les classes agricoles sont la réserve de 
l'armée de la défense sociale. Nous ne pouvons donc pas assister 
sans inquiétude à ce phénomène, déjà ancien mais qui s'aggrave 
chaque jour, de l'émigration du paysan à la ville. 

Quelles en sont les causes? Sans aucun doute, elles sont multi- 
ples. L'attrait de la grande ville, de sa vie facile, de ses plaisirs plus 
faciles encore, fascinent quelques campagnards; mais, il faut bien 
le reconnaître, ce ne sont pas là les motifs qui forcent la plupart 
des paysans à quitter leurs chaumières. Ils ont des habitudes, des 
traditions, des souvenirs qui les attachent à leur champ, et le plus 
souvent ils ne rompent ces liens que poussés par la misère. 

Il ne faut pas se le dissimuler,la vie est devenue diflicile à la cam- 
pagne; le paysan, sans réclamer la journée de huit heures, a bien 
La Rér. Soc, 16 août 1893. 3» Sér., t. VI (t. XXVI col.). 23. 



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.'I4)î IN DtVOIIl SUC1AI-. 

de la peine ù retirer une modeste rémunération de son travail. 
Appauvri par les mauvaises récoltes de ces dernières années, par 
les impôts croissants, par la'baisse des prix de ses produits, il n*a 
même pas, le plus souvent, les modestes ressources qui lui seraient 
nécessaires pour faire, non pas de la culture scientifique, mais 
même de la bonne culture traditionnelle. Fréquemment il se voit 
obligé de renoncer à fumer ses terres, à acheter le bétail néces- 
saire pour faire de bons labours, ou pour consommer ses pailles et 
ses fourrages. L'argent lui fait défaut,ou bien il se décide à recou- 
rir aux petits banquiers ruraux^ usuriers rapaces, qui lui mettent la 
corde au cou, et le forcent à travailler à leur profit exclusif : 

t^c vos mn vohis feriis aratra, hottes. 

Quand on ne s'est pas donné la peine de faire une enquête très 
minutieuse, on ne se doute pas de Texistence des usuriers dans 
les campagnes françaises. Il est de mode de plaindre les paysans 
italiens, allemands, russes ou espagnols, qu'on représente comme 
la proie des juifs. En réalité, les paysans russes ou espagnols ont 
moins à souffrir des usuriers que les paysans français, et qui- 
conque voudra examiner sérieusement ce qui se passe autour de 
lui. interroger les paysans et se faire une idée exacte de la ques- 
tion, arrivera aux mêmes résultats que moi. 

Dans ma commune, de 80() habitants, un seul escompteur rural 
prête annuellement de 8 à 12,000 francs, au taux de 8 % . Et, 
depuis que j'ai essayé de lancer l'idée des caisses rurales en 
Franceje reçois chaque jour des lettres d'hommes vivant au milieu 
des agriculteurs et m'indiquant des faits analogues. Hier encore, un 
de ces correspondants m'écrivait que, dans sa commune, de 
5Ï,000 habitants, il y avait deux escompteurs qui empruntaient de 
Targent à 3 1/2 % et qui le prêtaient aux paysans à 6 % plt^ la com- 
mission , De tels emprunts conduisent forcément le paysan à la nii- 
^•/ ne: rongé par l'usure, il n'a bientôt plus d'autres ressources que 

^j : ' de s'expatrier, d'aller à la ville chercher du travail. Voilà l'une des 
^.. principales causes de la dépopulation des campagnes. Nul ne saura 

jamais combien de larmes a coûté chaque chaumière désertée. 

Toutes ces souffrances demandent un remède ; mais, à côté de ce 
mal qui frappe les classes rurales, il y en un autre qui doit égale- 
ment attirer l'attention. 
A côté du paysan, il y a dans les campagnes des hommes favo- 



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LES CAISSKS KA1KFE1SK> ET LK CHÉDIT AGIUCOLE. 347 

risés par la forUine, inslruils, inlelligenls, et qui ont un rôle social 
à remplir. Or le plus souvent, sauf d^honorables exceptions, ils 
ne font rien pour les travailleurs qui les entourent. Passer la belle 
saison à la campagne, y vivre gaiement, en savourant tous les plai- 
sirs sportifs à la mode, tel semble être le but exclusif de leur vie. 
On se plaint de Vabsêntéisme des grands propriétaires : on leur 
reproche de dépenser à la ville les revenus qu'ils tirent de la cam- 
pagne. S'il ne s'agissait que du déplacement du numéraire, le mal 
ne serait pas bien grand : ce qui est beaucoup plus grave, c'est 
['absentéisme moraL II ne suffit pas, pour remplir son devoir, de pas- 
ser plus ou moins longtemps dans son château : il faut encore ne 
pas s'isoler du paysan ; il faut prendre intérêt à ses besoins, il 
faut l'instruire, le diriger, remplir auprès de lui cette grande mis- 
sion du patronat que certains industriels remplissent si admirable- 
ment auprès de leurs ouvriers. 

Il y a assez de souffrances à la campagne, pour que les grands 
propriétaires aient le devoir de s'en préoccuper et de chercher à y 
porter remède. Sinon, l'avenir est sombre pour eux. Les hommes 
de désordre commencent à jeter les yeux sur les classes rurales, 
le socialisme projette de les embrigader sous ses drapeaux en 
exploitant leur misère. Bientôt peut-être les grands propriétaires 
auront à lutter contre le socialisme agraire, contre les grèves agri- 
coles, contre le boycottage à la mode irlandaise. Pour ceux qui 
seraient jusque-là restés insensibles aux souffrances de leurs 
tenanciers, pour ceux qui n'auraient pas entendu dans leur cœur 
la voix de la charité, pour ceux qui n'auraient pas compris que 
l'action sociale est nécessaire dans les campagnes, à ceux-là, lors- 
que leurs intérêts seront menacés, on pourra répondre dédaigneu- 
sement : « La Providence est jusleî » 



Heureusement pour la France, les jouisseurs et les égoïstes sont 
une minorité. Les hommes de cœur et de dévouement sont nom- 
breux, pleins de zèle et d'ardeur; seulement, le plus souvent, ils 
ne savent pas quelles sont les voies les plus fécondes oti ils doivent 
«'engagea. 

îl y a quelques années, la loi de 1884 autorisant les syndicats 



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348 



IN hKVOlR SOCIAL. 



agricoles a permis à un grand nombre de grands propriélaires de 
rendre d'immenses services aux classes rurales ; les résultais 
splendides obtenus par ces utiles institutions font le plus grand 
honneur à Tintelligence sociale et au dévouement de leurs initia- 
teurs. Mais si les syndicats ont beaucoup fait pour Tagricuiture, ils 
n*ont néanmoins pu satisfaire tous les besoins. C'est bien de pro- 
curer aux cultivateurs des engrais et autres denrées agricoles à 
bon prix et en bonne qualité ; mais encore faut-il que le cultiva- 
teur puisse les payer. La question de crédit agricole reste entière, 
.le sais bien qu'on a eu la prétention d'organiser le crédit agri- 
cole par les syndicats: M. Méline a présenté une loi dans ce sens ; 
elle a été votée par la Cliambre des députés, et j'espère bien qu'elle 
n*ira pas plus loin. Le syndicat agricole ne peuC pas distribuer du 
crédit pour plusieurs raisons : 

La première, c'est que l'administration du syndicat ne peut con- 
naître assez, exactement la situation de tous les membres, qui 
habitent des communes souvent assez éloignées, car les syndicats 
ont généralement une circonscription étendue. 

La seconde, c'est que le syndicat n'est pas organisé en vue du 
crédit : il a pour but de rendre aux agriculteurs des services d'un 
ordre spécial, pour lesquels il admet sans contrôle tous les adhé- 
rents qui se présentent. Quand on veut faire du crédit, il faut au 
contraire choisir ceux qui le méritent ; l'administration du syndicat 
serait le plus souvent fort embarrassée : en clîet, si elle refusait kr» 
adhésions de personnes peu solvables,elIe les priverait des services 
que le syndicat rend aujourd'hui à ses membres, elle manquerait 
ainsi à l'accomplissement de sa mission naturelle; — si, au con- 
traire, elle acceptait toutes les adhésions, elle serait obligée de 
refuser aux uns le crédit qu'elle accorderait aux autres : elle se 
créerait ainsi des embarras et des difîlcuUés insurmontables. 

Pour le crédit agricole, il faut donc des institutions absolument 
distinctes des syndicats : nous verrons tout à l'heure que ceh 
n'exclut pas une action des syndicats sur ces institutions, dont 
nous allons tout d'abord exposer les principes. 



Depuis bien des années, l'organisation du crédit agricole est à 



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I.KS c;AISSES HAIKFEISKN KT LK liKI^DIT AtlKUOLK. 349 

l'étude (1). Nous ne pouvons ici indiquer les systèmes utopistes qui 
ont été proposés par une multitude d'inventeurs dont l'imagination 
dépassait la science économique. En France seulement, il y a eu 
plus de deux cents projets, dont quelques-uns ont eu l'honneur 
d'une discussion au Parlement. 

Mais il n'y a qu'un seul système qui ait reçu à la fois la consé- 
cration de la science et celle de l'expérience. Il n'y a qu'un seul 
système qui remplisse tous les desiderata du crédit agricole, et qui, 
pratiqué en Europe depuis un demi-siècle par des milliers d'asso- 
ciations rurales, a toujours donné les résultats les plus satisfaisants 
au point de vue économique, en y joignant une action moralisatrice 
des plus admirables : c'est la caisse rurale système Baiffeisen, 

A première vue, cette institution parait dangereuse et imprati- 
cable : un examen plus attentif montre, au contraire, qu'elle réalise 
admirablement tous les desiderata du crédit agricole, et qu'elle est 
absolument sans danger. Sur les milliers de caisses rurales qui 
fonctionnent depuis longtemps en Europe, il n'y en a pas une seuls 
qui ait fait subir mis perte d^un centime à ses créanciers ni à ses sociétaires. 
C'est un fait incontestable et incontesté, comme nous le prouverons 
tout à l'heure. 

Examinons donc cette institution au point de vue strictement 
économique et Gnancier : nous Tétudierons plus loin au point de 
vue moral ; mais, pour l'instant, nous ne voulons pas que des 
considérations de sentiment viennent influer sur le jugement que le 
lecteur portera sur la caisse rurale. 

Voici les caractères essentiels de l'institution : nous en tirerons 
ensuite les conséquences. 

— La caisse rurale est une société en nom collectif à capital variable, 
fonctionnant dans les limites d'une seule commune. 

Elle est en nom collectif : cela veut dire que tous les associés sont 
solidairement responsables^ sur tous leurs biens, des dettes de la 
société. 

— La caisse rurale n'a pas de capital : les associés n'ont donc 
aucun versement à faire. Les capitaux que la caisse prêtera, elle 
les emprunte elle-même sous la garantie solidaire dé ses membres, 

— Les bénéfices que la caisse réalise forment une réserve qui 

M) V. ici même le rapport de M. L. Kichevorry, d'^puté, à notre congrès Je 
1891 {Héf. soc, du IG août 1891). 



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35U LN DEVOIH SOCIAL. 

couvre les perles qui pourraient être faites : Jamaù un centime de 
ce& bénéfices ne doit être distribué aux sociétaires comme divi- 
dende, ou aux administrateurs comme traitements. La réserve 
s'accroit ainsi indéfiniment. Quand, par la suite des années, elle 
devient trop considérable, Texcédent est affecté à des œuvres d*uli- 
lité générale : jamais les administrateurs ou les associés ne doivent 
en bénéficier individuellement. 

— La caisse ne prête qu'à ses associés, pour un emploi déterminé 
et jugé utile. <— Tout emprunt est garanti par une caution. 

— La caisse prête pour tout le temps nécessaire : elle fixe 
d^avance, d'accord avec l'emprunteur, les époques où celui-ci devra 
payer des à-compte. Ces époques sont déterminées d'après les 
dates où l'emprunteur réalise ses principales recettes, par la vente 
de ses produits. 

Les conséquences de ces dispositions sont faciles à tirer. 

Les administrateurs ne sont pas payés : ils n'ont donc pas intérêt 
à faire beaucoup d'affaires : ils n'ont pas intérêt à faire réalisera 
la caisse de gros bénéfices pour pouvoir se faire allouer de plus 
gros traitements. Mais ils ont intérêt, un intérêt très sérieux^ à ne 
faire que des affaires très sûres, puisque, comme associés, ils sont 
solidairement responsables sur tous leurs biens des dettes de la 
société. 

Ils ont intérêt à ne faire que des affaires sûres : mais peuvent-ils 
ne faire que des affaires sûres, sans jamais se tromper? — Nous 
répondons hardiment : Oui. 

L'emprunteur ne reçoit de l'argent que pour un emploi utile, 
'.V contrôlé, productif. 

Quand il réalise la production, il est obligé d'amortir sa dette, 
•^ de sorte qu'il ne peut pas dissiper l'argent qu'il a réalisé. Il ne 

peut pas transformer l'emprunt de production en emprunt de con- 
sommation. — Ainsi la fixation des échéances, qui paraît établie 
pour la commodité de l'emprunteur, est une grande sécurité pour 
la caisse. Mais, si la nature des opérations de la caisse rurale lui 
donne une grande sécurité, il en est une encore bien plus grande : 
Les administrateurs ont m effet des facilitas exceptionnelles pour se bien 
renseigner. Dans un village, tout le monde se connaît. On n'a pas 
affaire à un commerçant qui peut avoir fait des spéculations mal- 
heureuses, — qui peut avoir joué à la Bourse, — qui peut être 
ruiné par la faillite d'un correspondant. On a affaire à un agricul- 



K* 



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LKS CAISSES RAIFFEISEN ET LE CKÉDIT AGRICOLE, 351 

leur, vivant au milieu des associés de la caisse, et dont toutes les 
affaires sont au grand jour. S'il est propriétaire , chacun connaît 
ses terres jusque dans les moindres parcelles. Ses récoltes pous- 
sent sous les yeux de ses voisins. Son bétail va aux champs, et cha- 
cun peut vérifier chaque jour l'état de ses troupeaux. Il ne peut 
aller au cabaret sans que tout le monde le sache. Il ne peut aller 
à la foire vendre son bétail sans que tout le monde en soit in- 
formé. 11 ne peut vendre son grain, son vin, ses fourrages, sans 
que chacun s*en aperçoive. 

Dans un village, tout le monde est au courant des affaires de 
tout le monde : à plus forte raison chacun est-il bien renseigné, 
lorsqu'il s'agit des membres d'une caisse rurale dont tous les 
associés, habitant une même commune, se savent solidairement 
responsables sur tous leurs biens. Chacun connaît donc merveil- 
leusement la situation de chaque emprunteur; et chacun dit exac- 
tement ce qu'il sait, parce qu'il a un trop grand intérêt à éviter une 
mauvaise affaire à la caisse rurale. 

En serait-il de même d'une société anonyme? Le paysan, pour ne 
pas désobliger un voisin, ne donnerait-il pas toujours d'excellents 
renseignements, en se disant que, si la société anonyme éprouve 
une perte, il ne la subira jamais que jusqu'à concurrence de s»u 
action (s'il est actionnaire, ce qui supposerait une société coopé- 
rative avec actions de 50 francs). 

Fuis, à côté de cetle surveillance incessante de tous les socié- 
taires, il y a une autre surveillance, plus amicale peut-être, mais 
sûrement encore plus attentive : c'est celle de la caution. Tout 
emprunteur, en effet, est tenu de faire garantir sa dette par une 
caution. Un agriculteur laborieux, économe, intelligent, inspirera 
toujours confiance à ses voisins, à ses amis. Parmi eux, il y en 
aura toujours qui seront assez au courant de ses affaires pour lui 
donner leur garantie. Mais Tami qui aura garanti une dette ne 
sera-t-ilpas le premier à surveiller Temprunteur, et, au besoin, à 
le dénoncer si, au mépris de la loyauté et de la parole donnée, il 
vendait son cheptel, s'il dissipait le bien qui est le gage de sa 
dette? 

Jamais, dans aucune institution, de quelque nature qu'elle soit, 
on n'a rencontré de telles garanties. 

L'administration, encore une fois, n'a pas intérêt à faire beau- 
coup d'affaires, puisqu'elle n'en retire aucun bénéfice. Mais elle a 



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352 TN lïKVOIH s(m:i.\i.. 

intérêt à ne faire que des affaires sûres, puisqu'elle est solidaire- 
ment responsable des obligations de la caisse rurale. 

Elle ne prête que pour des emplois utiles et contrôlés. 

Elle est admirablement renseignée par tous les sociétaires. 

Comment pourrait-elle se tromper, et faire des prêts imprudents? 

Aussi cette sécurité des opérations de la caisse rurale lui donne 
un immense crédit. Joignez-y la responsabilité solidaire des asso- 
ciés, c'est-à-dire d'agriculteurs dépourvus parfois d'argent mon- 
nayé, mais possédant des terres, des maisons, et tout au moins du 
bétail, des instruments agricoles, etc., représentant toujours vingt 
ou trente fois le capital dont la caisse a besoin. 

Comment la caisse rurale a'aurait-elle pas un crédit immense, 
un crédit incontesté? Elle trouve de l'argent à meilleures condi- 
tions que toute autre institution, car elle présente plus de garanties. 

En Allemagne, où les caisses Raiffeisen ont tout d'abord pris 
naissance, elles ont eu à traverser des crises économiques terribles. 
Pendant la guerre de 1866 contre l'Autriche, pendant la guerre de 
1870, le commerce allemand ne trouvait plus de capitaux : les 
banques allemandes n'avaient plus de dépôts : les fonds d'Ëtat 
allemands étaient déprécies... Les caisses rurales, au contraire, étaient 
olligèes de refuser Vargent qu'on les suppliait de prendre sans intérêt. 
C'est que jamais une caisse rurale à responsabilité illimitée n'a fait 
faillite. Jamais 7nême, une caisse rurale à responsabilité illimitée n*afait 
perdre un centime nia ses créanciers ni a ses sociétaires. 

En Allemagne seulement, il en existe près de trois mille, dont 
quelques-unes ont près d'un demi-siècle d'existence. 11 en existe 
des milliers en Russie, en Autriche, etc. Jamais aucune n'a fait per- 
dre un centime à ses créanciers ni à ses membres. 

Aujourd'hui, l'Ilalie traverse une crise économique redoutable. 
On n& compte plus les faillites italiennes. Au congrès du crédit 
populaire français, qui s'est tenu à Toulouse au mois d'avril der- 
nier, notre ami, M. Carlo Contini, de Milan, a dit que, parmi les 
banques populaires italiennes, les sinistres avaient été très rares. 
« Et parmi les caisses rurales? lui avons-nous demandé. — Parmi 
les caisses rurales^ pas un seul î » 

L'expérience est faite : elle est décisive. 



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LKS CAISSES HAIFKEISK.N KT LK CKÉhlT AUKICOLK. 353 



Et qu*on ne dise paî> qu'il ne peut pas y avoir de conlianco 
absolue! Qu'on ne dise pas que Texpérience de milliers de caisses 
rurales n'esl pas concluante ! Si aucune n'a jamais fait de mauvaises 
affaires, c'est qu'elles ne peuvent pas en faire. 

Aussi, pour dissiper toute espèce de doute, nous voulons ré- 
pondre à une objection possible. 

On dira peut-être : « La caisse rurale est plus prudente que 
n'importe quelle autre institution ; elle peut être mieux renseignée 
que personne ; elle présente des sécurités exceptionnelles ; néan- 
moins, n'est-il pas possible qu'un paysan, fin et rusé, ne parvienne 
à tromper tout le monde sur sa situation véritable? N'est-il pas 
possible qu'il fasse supporter une perte k la caisse? » Nous répon- 
drions qu'il est extraordinairement difficile de tromper tout un 
village, que le cas ne se présentera peut-être pas une fois chaque 
vingt-cinq ans dans la môme caisse, mais que le fait est cependant 
possible. Seulement, cela n'a aucun inconvénient pour la caisse et 
pour les sociétaires. La caisse rurale ne distribue pas ses béné- 
fices, elle les amasse dans sa réserve, qui, par conséquent, atteint 
rapidement un chiffre important. La réserve couvrira le déficit. 

Mais, mettons les choses au pire : supposons que la caisse rurale 
subit cette perte dans les premières années de son existence, alors 
qu'elle n'a encore aucune réserve. Nous supposons qu'on s'est 
trompé sur la solvabilité du débiteur : ce sera rare, mais nous l'ad- 
mettons. On s'est trompé aussi sur la solvabilité de la caution : 
sans cela elle payerait la dette, et la caisse n'aurait pas à en souf- 
iîrir. Il sera vraiment bien extraordinaire que, dans un village où 
tout le monde se connaît si bien, on se soit trompé à la fois sur la 
valeur du débiteur et sur celle de la caution. Mais enfin, nous 
admettons qu'on ne puisse pas tirer un centime du débiteur ; pas 
un centime de la caution ; pas un centime de la réserve. 

Dans ces .circonstances, cependant bien invraisemblables, nous 
disons que cela n'aura aucun inconvénient pour la caisse rurale et ses 
sociétaires. Et nous le prouvons. 

En effet, quelle sera la situation de cette caisse rurale? Elle a 
emprunté, par exemple, 10,000 ffrancs pour les prêts à divers 



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;i54 IN 1>EV01K SOCIAL. 

sociétaires. Sur ces 10,000 francs, il y a une créance de 500 francs, 
qui est perdue. Elle se trouve donc débitrice de 10,000 francs, 
avec un actif de 9,500 francs pour couvrir sa dette. Eh bien, elle cm- 
tlnmra a fonctionner comme si elle n'avait rien perdu ; et les pre- 
miers bénéfices qu'elle réalisera, au lieu de former une réserve, 
serviront à couvrir la perte. 

Pourquoi ne pourrait-elle pas continuer à fonctionner ? A-t-elle 
perdu son crédit? Ses créanciers savent qu'elle a éprouvé une perte 
de 500 francs, mais ils ne sont pas inquiets pour cela. Ils savent que 
les 10,000 francs qu'ils lui ont'pré^tés sont garantis, à concurrence 
de 9,500 francs, par les autres créances de la caisse ; et pour 
les 500 francs restant, par la fortune totale des membres de la caisse. 
Elle ne se composerait que de vingt fermiers, — sans un seul 
propriétaire petit ou grand, — l'avoir de ces vingt fermiers repré- 
senterait bien toujours, en récoltes en terre, en bétail, etc., au 
moins 50,000 francs. Pour garantir une dette de 500 francs, c'est suffi- 
sant. La rente française n'a pas une pareille garantie. La caisse 
continuera à fonctionner : rien ne l'en empêchera. 

Il en serait autrement dans une société par actions. D'abord, les 
créanciers de la société par actions n'auraient d'autres garanties 
que l'avoir de cette société : si elle éprouvait une perte, les dépo- 
sants ne seraient plus sûrs d'être payés. Le crédit de la société 
par actions serait donc compromis. Ensuite, s'il s'agissait d'une 
société coopérative anonyme, comme celles que vise le [projet de loi 
Méline, chaque associé aurait le droit de se retirer k volonté. Si la 
société éprouve une perte, les associés, qui ne peuvent espérer de 
longtemps recevoir un dividende pour leurs capitaux, sortiront en 
masse de la société, qui sera obligée de liquider en perte. 

Dans la caisse rurale à responsabilité illimitée, au contraire : 

1** Le crédit reste entier, malgré une petite perte : la caisse peut 
continuer à fonctionner ; 

2® Personne n'a intérêt à sortir de la société : on n'en sortira 
pas pour éviter de supporter la perte déjà éprouvée, puisque les 
membres sortants restent responsables des pertes subies avant 
leur démission. On n'en sortira pas pour faire fructifier ailleurs ses 
capitaux, puisque les sociétaires, n'ayant pas versé de capitaux, 
n'ont pas à en retirer. 

Donc, la caisse rurale continuera à fonctionner, et ses premiers 
bénéfices couvriront la perte : au besoin, la caisse rurale pourrait 



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LES CAISSKS KAIKI'KISK.N ET LK CltÉDlT AGHlCOLIi. 355 

élever un peu le taux des prêts qu'elle accorderait pendant Tannée 
suivante, pour combler plus vite le déficit. Dans aucun cas, il ne 
peut en résulter un préjudice pour les sociétaires. 



Au point de vue économique, il est impossible de trouver une 
institution financière plus solide et plus féconde : elle est, de plus, 
très facile à administrer : quelques paysans sans aucune connais- 
sance technique, et familiers seulement avec les quatre règles 
d'arithmétique, suffisent pour la diriger à la perfection. 

Mais au point de vue moral, Tœuvre est bien plus belle encore. 

Diminuer la misère rurale, élever la dignité individuelle des 
paysans, — d'hommes esclaves des usuriers, faire des hommes 
libres, indépendants, vivant de leur travail, grâce aux capitaux que 
leur union leur a procurés, c'est beau. Mais établir un terrain com- 
mun, où tous se rencontrent, unis dans un même sentiment de 
dévouement désintéressé au bien commun, c'est mieux encore. 
Or la caisse rurale resserre les liens d'amitié, de charité mutuelle 
qui devraient unir les habitants d'une même commune. Le véné- 
rable abbé Kistler, curé de Zimmerwald, où il a fondé la première 
caisse rurale suisse, faisait, dans son premier compte rendu 
annuel, la remarque suivante : a Autrefois, dans la paroisse, le 
malheur des uns satisfaisait toujours quelque petite jalousie, ou, 
tout au moins, laissait les autres indifférents. Depuis que, par la 
caisse rurale, chacun est solidaire des engagements des autres, 
chacun redoute le malheur qui aurait pu frapper le voisin. Jamais, 
dans ma paroisse, on n'avait été si disposé à s'aider, à se secourir 
mutuellement. Et ce sentiment, inspiré à l'origine par l'intérêt, a 
pénétré dans les cœurs. » 

Enfin et surtout, la caisse rurale constitue une véritable aristo- 
cratie morale. Ce ne sont pas les plus riches qui y sont admis, ce 
sont les meilleurs. Les paysans savent parfaitement que le meilleur 
payeur n'est pas celui qui a le plus riche domaine, le plus beau 
bétail; s'il n'y a pas dans la maison de Tordre, du travail, de la 
probité, le domaine est bientôt hypothéqué, le bétail dispersé sur 
toutes les foires : c'est la ruine. Or on ne veut pas devenir solidaire 
d'un homme qui court à sa ruine ; on n'accepte donc dans les 



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35tt r\ IIKVOIK SOCIAL. 

caisses rurales que ceux qui présentent des garanties morales 
sérieuses : ce ne sont pas les plus riciies, ce sont les plus labo- 
rieux, les plus sobres, les plus économes, ceux qui ont une vie 
régulière, qui sont bons époux et bons pères; ce sont ceux-là, et 
ceux-là seuls, qui sont admis dans la caisse rurale. 

Pour faire ce choix, il n'est pas nécessaire que le curé se pose en 

moraliste, ni le grand propriétaire en sévère inquisiteur. Les 

paysans sont trop fins en matière d'argent, trop prudents, trop 

Ji^y circonspects, pour ne pas faire eux-mêmes ce choix ; on peut s'en 

|; ç rapporter à eux : l'ivrogne, le paresseux, le débauché sera toujours 

Kf * exclu par eux plus sévèrement que par personne. Et il en résulte 

t' > par la force des choses — lorsque la caisse rurale fonctionne depuis 

quelque temps — que, lorsqu'il est bien constaté qu'on n'y admet 

que les hommes honorables, c'est une note infamante de ne pas en 

être membre. L'intérêt matériel pousse ù demander d'en faire partie ; 

l'honneur y pousse encore davantage. Et l'on voit ceux qui ont été 

repoussés une première fois faire les efforts les plus méritoires pour 

être jugés dignes de devenir associés. 

L'expérience est faite; encore sur ce point, elle est décisive. 

Combien de curés n*ont-ils pas répété l'exclamation d'un prêtre des 

provinces rhénanes : « La caisse rurale a plus fait pour moraliser 

ma paroisse que tous mes sermons !» 

f Nous voudrions pouvoir citer tous les exemples étonnants, et 

; cependant authentiques, de moralisation obteBue par la caisse 

,: rurale. Qu'on lise la belle monographie écrite ^ur l'Exposition 

I ;' de 1889 par notre ami le député Leone Wollemborg^\fondateur des 

h/ caisses rurales italiennes; on y trouvera une série V® rapports 

R^ émanant des sources les plus diverses, des curés, des vicaires, des 

médecins, des paysans eux-mêmes; à chaque ligne, on voi\les faits 

les plus précis et les plus consolants. "^ 

Tantôt, c'est un ivrogne invétéré qui, refusé par la caisse rurale, 
jure de se corriger, s'abstient du cabaret pendant une année entièrlÊ- 
devient laborieux et économe, et finit par conquérir, avec l'estime ^ 
de tous, le titre de sociétaire. 

Tantôt, c'est un pauvre diable, ruiné par l'usure, qui trouvait qu'à 
tant faire que travailler au seul profit de l'usurier, mieux valait ne 
rien faire : il s'était abandonné à l'oisiveté, il était à la charge de 
la commune, et constituait même un danger public. La caisse se 
fonde : il veut devenir sociétaire; pour mériter cette faveur, il se 



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LKS r.AISSKS HAIKFKISK.N VA' LE CKKÏUT A(;H1(.ULK. 357 

fait rayer lui-même de la liste des pauvres secourus par le bureau 
de bienfaisance ; il se met au travail, il obtient un prêt, et, au bout 
de deux ans, il était hors d'aflaire, non pas riche certes, mais res- 
pecté comme un homme laborieux et honnête. 

Nous n'en finirions pas, si nous voulions rapporter tous les 
exemples merveilleux que nous connaissons. Qu'on nous permette 
d'en citer un encore, qui nous est bien doux, puisqu'il est dû à 
l'une des/ares caisses fonctionnant en France: elle n'a que quelques . 
semaines d'existence, et déjà elle a fait le bien : Un homme vivait 
dans une situation irrégulière : toutes les tentatives faites pour 
l'amener à une régularisation avaient échoué. Le fondateur de la 
caisse nous écrit que cet homme vient de se marier et de légi- 
timer ses enfants pour commencer une nouvelle vie qui lui per- 
mette de devenir sociétaire un jour. 



L'œuvre est belle, elle est utile, elle est féconde. Mettons-nous 
donc résolument au travail. 

Mon premier appel a été entendu : il s'est écoulé trop peu de 
temps pour qu'on ait pu remplir toutes les formalités de la consti- 
tution légale des caisses rurales : mais il y en a environ une cen- 
taine en préparation. D'ici peu de semaines, un grand nombre fonc- 
tionneront, j'en ai la conviction. 

Pour faciliter leur tâche aux hommes de dévouement qui vou- 
dront entreprendre une si belle œuvre, j'ai publié un petit Manuel 
pratique contenant les statuts, les formalités à remplir, les règles 
d'administration et un système de comptabilité très simple à 
l'usage des caisses rurales : avec ce Manuel^ un paysan connaissant 
ses quatre règles peut faire un administrateur parfait et un excel- 
lent comptable. 

Les fondateurs des premières caisses rurales françaises ont en 
outre exprimé le désir de constituer une Union des caisses rurales qui 
groupât ces institutions et qui leur fournît tous les renseignements 
théoriques et pratiques, consultations juridiques, etc. Cette Union a 
son siège à Lyon, avenue de Noailles, 36. Et je me ferai personnel- 
lement un plaisir autant qu'un devoir, de donner toutes les expli- 
cations qui pourraient m'ètre demandées pour la fondation ou le 
fonctionnement des caisses rurales. 



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358 t'N T>KVOIR SOCIAL. 

L'œuvre est donc facile à fonder, facile à diriger : il sulBl d'un 
peu de bonne volonté au début; ensuite, les paysans administre- 
ront eux-mêmes la caisse mieux que personne, car la seule diffi- 
culté de l'administration consiste à se bien renseigner sur la valeur 
des emprunteurs; les paysans peuvent faire ce service d'informa- 
tion à la perfection. A l'étranger, ladministration est toujours con- 
fiée à une majorité de cultivateurs, sans que, pour cela, les classe8 
dirigeantes en soient exclues : les résultats sont merveilleux. 

Mais si les cultivateurs sont d'excellents administrateurs, ils sont 
impuissants pour fonder les caisses. D^abord, ils ne connaissent pas 
cette institulion; ils ne lisent guère les Revues économiques, et. 
sHls les lisaient, ils ne les comprendraient peut-être pas. Il y a 
une œuvre de vulgarisation à accomplir, surtout pour leur faire 
accepter le principe de la responsabilité solidaire, qui pourrait les 
effrayer à première vue : c'est à cette œuvre de vulgarisation que 
je convie les classes dirigeantes ; elles ont là un impérieux devoir 
social à remplir. 

Cette responsabilité solidaire n'a rien qui puisse arrêter un 
homme intelligent qui a étudié le fonctionnement des caisses Raif- 
feisen. Il est certain que ces caisses ne peuvent faire de naauvaises 
affaires : la preuve en est que, sur les milliers de caisses fonction- 
nant en Europe depuis un demi-siècle, aucune [je dis : pas une seule) 
n'a fait perdre un centime à ses créanciers et à ses membres. 

La solidarité est donc un fantôme, effrayant de loin comme tous 
les fantômes, mais qui s'évanouit dès qu'on l'approche. 

Comment faire comprendre cette vérité aux paysans? 11 n'y a 
qu'un moyen, mais ce moyen est infaillible : c'est Yexentple. 

Qu'un homme estimé de ses concitoyens, considéré par eux 
comme intelligent, réunisse quelques paysans, les plus influents de 
sa commune, qu'il leur expose les avantages de] la caisse rurale, 
qu'il leur explique son fonctionnement, et que, pour vaincre leurs 
dernières hésitations, il leur dise : « Cette solidarité qui vous in- 
quiète, elle n'est pas dangereuse ; la preuve en est que moi, qui 
n'ai pas besoin de crédit, je l'accepte, je m'inscris comme premier 
membre de la caisse. » 

Croyez-vous que les paysans hésiteront à le suivre? S'il leur pro- 
posait une société à responsabilité limitée, les paysans lui répon- 
draient : « Vous risquez quelques centaines de francs, ce n'est rien 
pour vous î pour nous, ce serait uile perte énorme* » Mais avec la 



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LKS tlAlSSES KAIFI'KISEN ET LE CKÉIHT AGRH:<>LE. 35U 

solidarité illimitée, ils comprendront bien que l'homme qui, sans 
intérêt personnel, engage loute sa fortune, n'a pas de crainte sur le 
succès de Tœuvre. 

Et si quelques paysans reculent, il y en aura toujours qui accep- 
teront, et la caisse pourra se constituer. Quand elle fonctionnera, 
les autres viendront peu à peu, poussés par le besoin, et aussi fas- 
cinés par cet attrait irrésistible que la caisse exerce naturellement 
autour d'elle. 
Voilà le devoir social urgent à accomplir dans nos campagnes. 
Tous les hommes de cœur qui habitent plus ou moins longtemps 
la campagne, tous ceux qui ^occupent de Tagriculture et des 
paysans, devraient sans retard se mettre à l'œuvre. 

Les curés de campagne y trouveraient à la fois le moyen de sou- 
lager bien des misères, et celui de remplir la mission tradition- 
nelle de l'Église catholique sur le terrain social. Ils ne tarderaient 
pas à reconquérir l'autorité morale qu'ils ont trop souvent perdue 
sur le peuple avec lequel ils n'ont plus assez de points de contact. 
Les grands propriétaires, eux aussi, accompliraient une œuvre 
utile, et donneraient à leur séjour à la campagne un but bienfai- 
sant, tout en établissant entre eux et les paysans des rapports cor- 
diaux qui seront la meilleure défense contre le socialisme agraire. 
Enfin, puisque nous faisons appel à tous les dévouements, n'ou- 
blions pas les hommes qui ont déjà fait leurs preuves au profit de 
Tagriculture : n'oublions pas les fondateurs et administrateurs des 
syndicats agricoles. 

Les syndicats, nous l'avons déjà dit, ne peuvent pas et ne doi- 
vent pas faire directement les opérations de crédit. Mais ils ne 
peuvent pas et ne doivent pas non plus se désintéresser de la 
question si importante du crédit agricole. Ils ont pour mission d'é- 
tudier et de favoriser les intérêts professionnels de leurs membres : 
à ce titre, ils doivent, plus que personne, tenter de répandre les 
caisses rurales dans leurs circonscriptions. 

Mais les syndicats ne doivent pas se borner à propager les caisses 
rurales : le syndicat forme une grande famille agricole, il doit la 
maintenir unie, et nous ne conseillerons jamais aux administra- 
teurs de syndicats de supprimer tout lien et tout rapport entre 
ladministration syndicale et les caisses fondées sous son inspira- 
tion« 
J'ai eu à étudier la question avec les présidents de plusieurs 



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'MM) IN DKVOIH SOCIAL. 

grands syndicats du Midi. Voici les bases que nous avons jugées les 
plus rationnelles. 

Les caisses rurales, fondées par les s^iidicats, ont tout intérêt à 
faire partie de V Union des caisses rurales^ pour y trouver les rensei- 
gnement techniques dont elles auraient besoin, et pour profiter 
des institutions d*utilité commune {caisse ceniraky assurance mu- 
tuelle dubélail^ etc.) que VUnian fondera. Comment concilier celle 
afTilialion à V Union avec les liens qu'il importe de conserver avec 
le syndicat? Le procédé est très simple, car il n'y a aucune rivalité 
entre le syndicat et l'Union. 

Les caisses rurales fondées par un syndicat insèrent dans leurs 
statuts une disposition spéciale n'en permettant l'entrée qu'aux 
membres du syndicat. — Tout membre du syndicat ne sera pas 
membre de la caisse : mais tout membre de la caisse sera membre 
du syndicat. 

Puis, conformément au règlement de VUnion, les caisses fondées 
par le même syndicat formeront un groupe autonome, ayant son 
règlement spécial établi par le syndicat. Ce groupe correspond avec 
l'Union par rm/«rmérf»a/r«oè%i du bureau du syndicat, ou de l'ad- 
ministrateur que le syndicat aura spécialement délégué à cet effet. 
De cette manière, les caisses syndicales appartiendront à l'Union, 
jouiront de tous les bénéfices qu'elle procurera à ses adhérents, et 
cela, sans échapper à l'action du syndicat qui les aura constituées. 

Un groupe est en formation sur ces bases dans un grand syndical 
que nous ne pouvons encore nommer, parce que son règlement ne 
sera approuvé que dans quelques jours par l'assemblée générale. 
D'autres syndicats étudient la question, et sans aucun doute, 
d'ici peu de temps, ils entreront résolument dans la voie pratique. 

Nous espérons que, parmi les lecteurs de la Réforme sociaU, il se 
rencontrera de nombreux dévouements qui viendront s'unir à ceux 
qui, dès à présent, travaillent sur tous les points de la France à la 
diffusion de cette œuvre si belle et si féconde au point de vue éco- 
nomique, moral et social. 

Louis Durand. 



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[A POLITIQUE SOCIALE EN AUTRICHE 



Dans un des premiers naméros de la nouvelle revue des économistes 
aalrichiens {Zeitschrift fur Volkswirtschaft, Socialpolitik und Verwaltvng^ 
t.I, p. 11-43), le D' Joseph Maria Baernreither donne un aperçu générai 
de la législation sociale autrichienne, qu'il nous a paru intéressant 
d'analyser avec détails pour les lecteurs de la Réforme sociale. Les diffé- 
rentes mesures législatives sont suivies pas à pas depuis leur origine et 
Taateur insiste particulièrement sur la réglementation des assurances 
et le projet de loi déposé à la Chambre des députés, en juin 1894, 
par le ministre du commerce, sur les conseils de conciliation, les syndi- 
cats de patrons et d'ouvriers et les conseils d'arbitrage. 

Déjà l'ancien Codex amtriacus contenait une foule d'ordonnances 
royales et de règlements sur la législation sociale et industrielle, datant 
notamment de l'époque de Marie-Thérèse. L'idée d'une codifîcation, 
d'une loi industrielle générale pour tout l'empire avait déjà germé au 
siècle dernier, et l'ordonnance du 29 novembre 1724 avait même pres- 
crit des relevés statistiques, destinés à « décrire la situation des arti- 
sans autrichiens *^ Mais les années agitées du commencement de notre 
siècliï n'étaient pas propices à cette ceuvre de paix et de reconstruction 
sociale et ces tentatives échouèrent. L'industrie elle-même se développa 
beaucoup plus tard en Autriche que dans les États occidentaux de TEu- 
rope. Vers l'année 1840 seulement, elle parvint à prendre un essor 
marqué. En même temps les banques et tous les instruments modernes 
de crédit se propagèrent, ainsi que la facilité des communications par 
l'établissement' d'un vaste réseau de chemins de fer. Toutefois les préoc- 
cupations pour le bien-être des classes ouvrières restaient toujours à 
rarrière-plan, alors que déjà dans les autres pays on s'occupait des 
questions sociales. Les luttes pour les libertés politiques furent en partie 
cause de cet état des esprits. La loi sur la liberté de réunion date de 
1867 ; la liberté des coalitions ou des grèves fut reconnue en 1870 seule- 
ment, et un régime scolaire sérieux n'est en vigueur que depuis 1871. 

On peut marquer l'année 1873 comine point de départ du mouvement 
social eu Autriche. L'impulsion fut communiquée par l'Allemagne. 
Grâce au suffrage universel, le parti socialiste avait fait son entrée au 
Reichstag, et les idées défendues par les socialistes de la chaire avaient 
d'autre part attiré l'attention de l'opinion publique. En Autriche, la 
crise industrielle et la misère des ouvriers préparaient un terrain favo- 
rable à Téclosion et à la propagation des nouvelles idées. 

La Réf. Soc, 16 août 1893. 3« série, t. VI (t. XXVI col. ), 2* 



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362 LA POLITIOUE SOCULE EN AUTRICHE. 

1^ ^ Diverses tentatives furent faites à la Chambre des députés pour la 

!;vr promulgation d'une législation protectrice du travail et rétablissement 

pr' des inspecteurs de fabriques. Elles échouèrent devant l'opposition da 

t, gouvernement. 

5 ^ Le message de Fempereur d'Allemagne du 19 novembre 188i, qui 

1":^ affirmait la nécessité de s'occuper efficacement des questions ouvrières 

^ autrement que par la seule répression des excès socialistes, eut un 

oi grand retentissement en Autriche et marque le commencement d'une 

i 4 seconde période dans l'histoire de la législation sociale. 

'Y Dès le 5 décembre 1882, le groupe des a Libéraux unis » fit une propo- 

■^[.' sition de loi très étendue, concernant le développement à donner à Tas- 

^,^" sociation des petits industriels; ils réclamaient une législation protec- 

- trice du travail, Tinstailation d'inspecteurs de fabrique, l'assurance 

^^ obligatoire contre les accidents et la maladie, une réforme des lois sur 

l'assistance publique et le domicile, et enfin une enquête parlementaire 

sur la situation agraire. De son côté, le gouvernement, par l'organe du 

ministre de la justice, demandait l'assurance obligatoire contre les 

^ accidents, au lieu du principe de la responsabilité de droit commun. De 

là, les projets du 4 décembre 1883 concernant l'assurance contre les 

accidents, et du 28 janvier 1886 sur l'assurance contre la maladie. Ces 

deux projets furent sanctionnés et devinrent les lois du 28 décembre 1887 

et du 30 mars 1888. La loi du 28 juillet 1889 règle rorganisation des 

caisses des ouvriers mineurs. 

La Novelle de la loi industrielle du 15 mars 1883 introduisit les cor- 
porations obligatoires et la preuve de capacité (1). Les inspecteurs de 
fabriques furent établis par la loi du 17 juin 1883 et la seconde Novelle 
à la loi industrielle, en date du 8 mars 1885, concernait les mesures à 
prendre pour prévenir les accidents, les restrictions au travail des 
femmes et des adultes {jugendliche Personen) ; elle fixait la journée nor- 
maie de travail et les heures de repos, défendait le travail de nuit et 
introduisait le repos dominical. 

A ce groupe de lois, il faut ajouter la loi sur les caisses de secours et 
la loi du 9 février 1892 accordant des réductions d'impôts aux maisons 
ouvrières (2). 

11 convient de mentionner en outre deux propositions, émanées de 
l'initiative des « Libéraux unis ». L^une, formulée le 6 septembre 1886^ 
concerne l'organisation de chambres ouvrières ; elle voudrait, dans le 
but de créer une représentation des intérêts de la classe ouvrière, 
iormer des collèges élus par les membres des caisses de maladies et qui 

(i) Voir sur les résultats de cette loi ; Réforme sociale^ !•' avril 1893, p. 494 
et seq. 
t (2) Voir Réforme sociale^ l"" avril 1893, p. 569. 



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P ■ ■ M ^.' I 



LA POUTIQUE SOCIALE EN AUTRICHE. 363 

auraient des fonctions analogues à celles qu'exercent les chambres de 
commerce et un droit de vote pour la Chambre des députés, comme ces 
dernières. L'autre proposition du 17 avril [1890 réclame Tintroduction 
des conseils de conciliation. 

Si Ton prend le mot «c politique sociale » dans son sens le plus large, 
on peut faire rentrer aussi dans cette catégorie de lois sociales les lois 
contre Tusure du 28 mai 1881, la Novelle sur l'exécution forcée du 
iOjnin 1887 qui étend le cercle des objets exempts de saisie, et la loi du 
1" avril 1889 concernant Tintroduction de certaines dispositions succeS'^ 
sorales spéciales pour les biens ruraux de moyenne grandeur. Cette loi 
a manqué son but. On a voulu rendre obligatoire la transmission du 
bien à un seul héritier et par contre on a confié l'exécution de la loi 
aux différentes diètes provinciales. C'était rendre la réforme illusoire, 
et de fait aucune diète n'a encore introduit la loi dans son ressort. 

Tel est l'ensemble déjà imposant des lois sociales votées depuis dix ans 
en Autriche. Il est difficile d'en donner une appréciation définitive; 
cependant l'application de ces lois est déjà suffisante pour que Ton 
paisse en démêler clairement certains avantages et certains inconvé* 
nients. 

La législation protectrice du travail, les inspecteurs de fabriques et les 
assurances ouvrières ont pris pied sans difficulté. En général, les indus- 
triels ne se sont pas montrés hostiles et, de leur côté, les ouvriers ont 
accueilli ces mesures très favorablement. Le principal reproche que l'on 
peut faire à Texécution de ces lois, c'est la multiplicité des organes 
chargés d'y veiller. 11 manque une direction unique, qui mène le tout 
dans un même esprit, plus simplement et à moins de frais. On se plaint 
également du nombre trop restreint des inspecteurs de fabriques, qui, 
de plus, sont trop employés dans les bureaux et visitent trop peu les 
fabriques. L'exécution des mesures protectrices du travail et du repos 
dominical est dès lors insuffisante et, notamment dans la petite industrie 
et l'industrie domestique, ces lois sont restées lettres mortes. 

L'auteur réclame enfin pour l'Autriche la création d'un office statis- 
tique du travail, tel qu'il en existe dans 21 États de l'Amérique du Nord, 
en Angleterre, en Suisse et en France, depuis 1891. 

L'assurance obligatoire ne s'applique encore en Autriche qu'aux acci- 
dents et à la maladie. Les ouvriers agricoles et forestiers ne sont obligés 
que partiellement à l'assurance. L'auteur fait une comparaison entre les 
systèmes allemand et autrichien, sur laqueUe nous croyons pouvoir 
passer, la question étant suffisamment connue et étudiée dans des livres 
l^cents (1). 

(1) Voir noumment les études détaillées de M. M. Bellom. 



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36i LA POUTIOUE SOCIALE EN AUTRICHE. 

Il est plus intéressant d^examiner le projet de loi de 1891 sur les 
conseils de conciliation, les syndicats professionnels et les conseils 
d^arbi trace. 

Les conseils de conciliation seront, d'après le projet, rendus obliga- 
toires et composés dans chaque fabrique par l'élection au suffrage 
universel de tous les ouvriers âgés de 21 ans. Ils auront pour mission de 
formuler les désirs et les réclamations des ouvriers par rapport ao 
salaire et à l'organisation du travail, et de préparer sur ces différents 
points Fentente avec les patrons. Ceux-ci pourront également leur con- 
férer d'autres fonctions : les faire participer, par exemple, à l'adminis- 
tration des institutions de prévoyance et autres établies dans l'intérêt des 
ouvriers, leur confier la surveillance des mesuras protectrices prescrites 
par la loi, etc. 

Une enquête est ouverte sur cette question, ainsi que sur les deux 
autres que le projet de loi se propose de régler. Les industriels autri- 
chiens ne se sont pas préoccupés beaucoup jusqu'à présent de l'institu- 
tion de conseils de conciliation, à rencontre de ce qui s'est fait sous ce 
rapport en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. L'auteur croit ce- 
pendant que les industriels sont, en général, favorablement disposés. 
La question de principe semble donc tranchée, mais il s'agit de savoirs! 
la loi doit rendre les conseils de conciliation obligatoires ou seulement en 
déterminer les caractères principaux, laissant au bon vouloir des patrons 
le soin de les établir et d'en régler les détails. Plusieurs associations 
industrielles consultées se sont prononcées pour la dernière hypothèse; 
d'autres ne voient pas d'inconvénients à Tobli galion. Tout le monde 
reconnaît les gi'ands services que les conseils peuvent rendre, si les 
ouvriers aussi bien que les patrons font preuve de bonne volonté, mais 
la difficulté pour le législateur est précisément de bien choisir la forme, 
obligatoire ou facultative, qui stimulera le mieux cette bonne volonté. 

L'institution des syndicats professionnels est laissée à rappréciation 
du ministre du commerce qui les établira dans les endroits où la con- 
centration d'industries identiques ou similaires créera une commu- 
nauté d'intérêts qui rende possible l'existence de ces syndicats. Le projet 
repousse les syndicats mixtes ; les syndicats de patrons se composeront 
de l'ensemble des patrons, les syndicats d'ouvriers comprendront seule* 
ment des délégués, élus par les conseils de conciliation. L'objet de ces 
syndicats est d'étudier les intérêts économiques de leurs membres, en 
tant qu'ils touchent à leur activité industrielle, de délibérer sur les ré« 
clamations qui se produisent et de prendre des décisions par rapport aux 
propositions qui leur sont soumises par les associations de patrons. L'as* 
semblée générale de chaque syndicat élit son comité directeur; le choix 
du président est soumis à la ratification de la Gewerbebehoerde, Les 



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.LA POLITIQUE SOCLALK EN AUTHICUE, 365 

syndicats sont placés soas la surveillance de commissaires spéciaux et 
peuvent être dissous lorsqu'ils excèdent leur compétence. Les frais sont 
couverts par des cotisations des chambres de commerce, des communes 
et des intéressés. 

Tel est le projet. L'ouvrier, pour qui Ton veut créer ces syndicats, est 
encore fort peu connu en Autriche. On ne connaît que très imparfaite- 
ment Fétat des salaires, les conditions du travail, Tétat des logements, 
les idées, les aspirations politiques et sociales des travailleurs. L'atten- 
tion des autres classes de la société s'est encore peu portée de ce côté. 
Et cependant, en Autriche comme ailleurs, la classe ouvrière se déve- 
loppe, précise ses revendications, se réunit en congrès et en associations 
pour les faire triompher. Va-ton laisser ce mouvement grandir et 
s étendre, sans s'en préoccuper davantage? Il faut, au contraire, se 
mettre à sa tète, réprimer ce qui est mauvais, protéj^er ce qui est bon. 
Cest le devoir de l'État, Et quant à l'organisation professionnelle des 
travailleurs, il ne faut pas se bercer d'illusions et croire que Ton érigera 
quelque chose de stable au moyen d'arrêtés ministériels et de réglemen* 
tation policière. La conduite de la police vis-à-vis des associations 
ouvrières existantes est déjà suffisamment tracassière et minutieuse. Il 
faut un régime plus libre, et Tauteur propose comme exemple d'une 
bonne loi sur les syndicats la loi française du 21 mars 1884. 

Les conseils d'arbitrage, dont le projet s'occupe pour finir, sont égale* 
ment une des grandes réformes que l'on voudrait, dans tous les pays, 
faire pénétrer dans les mœurs industrielles. Mais généralement ou ne 
tient pas suffisamment compte des difficultés d'exécution (1). D'après le 
projet, le ministre du commerce peut établir ces conseils là où existent 
des associations sur lesquelles les conseils viendraient se greffer. Leur 
mission est « d'amener une entente amiable entre les patrons et les 
ouvriers, sur les conditions de la continuation ou de la reprise du con- 
trat de travail. Ils ont spécialement le devoir d'intervenir lorsque les 
deux parties sont en désaccord sur les droits et les devoirs qui découlent 
du contrat ou sur des modifications à y introduire ». Chaque conseil se 
compose d'un nombre égal de patrons et d'ouvriers (3-5) choisis dans les 
associations, lesquels élisent un président et un vice-président ; ceux-ci 
sont nommés par l'autorité lorsque l'élection ne donne pas de résultat. 
Les débats ont lieu oralement, en présence d'hommes de confiance des 
deux parties. Si l'accord se fait, les termes en sont publiés, sinon le 
- conseil rend sa sentence arbitrale. Les parties ont un certain délai pour 
déclarer si elles se soumettent ou non à cette sentence. Leur déclara- 
tion, même négative, est publiée. 

(1) Voir sur la question, les études approfondies de M. A. Oibon. Réforme 
: «ocûite : 16 février, l^»- mars et 1« avril 1893. 



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360 . CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL. 

Le projet a eu, certes, en vue une organisation analogue à celle des 
Boards of conciliation and arhitration, mais ne parait pas être appelé à 
produire dans Jes relations industrielles d'aussi bons effets qu'en Angle- 
terre. Les Boards of conciliation reposent sur une égalité complète des 
Traders Unions et des Traders Associations, lesquelles ont la volonté et le 
pouvoir de faire exécuter les sentences arbitrales. Le projet autrichien 
construit toute une organisation artificielle, qui repose, il est vrai, éga- 
lement sur les associations professionnelles; mais ces associations elles- 
mêmes végètent en petit nombre, et de plus ces conseils d'arbitrage 
seront établis par décret ministériel; ils seront donc obligatoires, alors 
que leurs sentences seront facultatives. Il est très peu probable que dans 
de semblables conditions, les conseils d'arbitrage produisent en Autriche 
les heureux résultats qu'on pourrait théoriquement en espérer. 

Ern. Dubois. 



CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL 



Sommaire. — Les exercices physiques et les études. — Le» syndicats au pied du 

' mur, — Le rôle des Bourses du Trayail. — Les fonctionnaires et le service 

militaire. — Fonctionnaires et Parlement. — Les versements à la caisse de» 

retraites. 

Les exercices physiques et les études. — Les distributions de prix ont 
ramené, ces jours derniers, la question déjà plusieurs fois posée : Y a-t-il 
ou non incompatibilité entre les exercices physiques et les études? A 
propos des prix du concours général, un journal a dit que les lycées qui 
fournissent les meilleurs sujets pour les différents sports si en honneur 
actuellement, sont précisément ceux qui ont obtenu le moins de récom- 
penses, et il citait comme preuve Janson de Sailly et Michelet qui n'ont 
eu que 37 et 38 nominations contre 65 à Louis-leGrand, 63 à Gondorcet, 
49 à Stanislas, 43 à Charlemagne. Par contre, au concours général 
de 1892, le ministre de Tlnstruction publique affirmait que Ton n'a pas 
aperçu de différences dans le partage des succès de fin d'année entre les 
lycées qui excellent dans les exercices physiques et les autres. Les opi- 
nions sont donc encore très contradictoires sur la question, et on ne peut, 
pour le moment, qu^enregistrer les faits qui, réunis plus tard, constitue- 
ront une solution définitive. Voici quelques-uns de ces faits. 

Le lycée Gondorcet, classé deuxième au concours général avec 63 no 
mîuations, presque ex œquoavec Louis-le-Grand qui en a 65, est un de 
ceux qui pratiquent le plus assidûment les exercices physiques : il dispale 



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I 



LES SYNDICATS AU PIED DU MUR. 367 

pied à pied à Janson de Saiiiy le titre de champion de la Ligue de Tédu- 
cation physique. Le président de Tassociation athlétique de ce lycée a 
obtenu un premier prix au concours général. L'association sportive de 
Louis>le-Grand, qui comptait 86 membres, a eu, en 1890 et 1891, 5 admis- 
sions à récole normale supérieure, 1 prix d'honneur, 1 second prix et 
4 accessits au concours général et, dans l'intérieur du lycée, 6 prix 
d'excellence, 33 premiers prix, 30 seconds prix et 139 accessits. 

Le concours général entre les lycées de province fournit d'autre part 
les observations suivantes : sur 47 lycées nommés, il y en a 20 qui pos« 
sèdent des associations athlétiques et qui ont remporté 47 nominations 
sur 120 (12 prix et 35 accessits}. De ce côté la comparaison n'est pas 
favorable aux exercices physiques, puisque les lycées possédant une 
association athlétique forment près de 43 % des lycées nommés au con- 
cours et qu'ils n'ont obtenu que 39 % des récompenses. 

Les syndicats au pied du mur, — Fronder le gouvernement et braver la 
loi de 1884, citait, il y a un mois, une très profitable campagne pour les 
meneurs de la Bourse du Travail de Paris. Quelle puissante popularité à 
recueillir d'une si courageuse attitude ! Et puis n'y avait-il pas à compter 
sur la faiblesse déjà tant de fois expérimentée du pouvoir! Mais toute 
fête a son lendemain, et le lendemain de cette fête devait être bien triste 
pour les apôtres du m ni lois ni maître». Aujourd'hui en effet, sous peine 
de disparaître, il faut reconnaître la loi. Ce sont les principaux membres 
de la « commission executive » qui font ce pénible aveu dans le « Bul- 
letin ofûciel do la Bourse ». Us commencent à envisager la situation 
telle qu'elle est. L'œuvre révolutionnaire ne pourrait plus se continuer 
à la Bourse du Travail réouverte, mais soumise à un règlement sévère. 
Donc il faut une Bourse indépendante, en dehors du bâtiment municipaL 
Mais où prendre les fondra, avec quoi remplacer la manne officielle que 
répandaient si largement sur eu'x les faveurs du Conseil ? 

Ce n'est pas tout encore : outre le moyen de vivre, il faut encore le 
droit de vivre, et ce droit on pourrait peut-être s'en passer, à condition 
de se réunir secrètement, mais alors plus de propagande, plus d'action 
révolutionnaire ! Il faut donc que ce droit soit réel, complet, et pour 
cela, c'est la soumission obligatoire à la loi de 1884. .Conclusion : « Si 
nous voulons fonder cette Bourse indépendante, reconnaissons la loi : 
nous ne pouvons résister au gouvernement qu*en la reconnaissant! » 

Une bonne partie de la commission executive en vient ainsi à conseiller 
la soumission aux formalités que demandait dans son ultimatum le pré- 
fet de la Seine. Quel a donc été le résultat des farouches résistances des 
meneurs ? La perte d'un palais somptueux, la perte d'une subvention 
considérable et finalement la soumission ! Voilà certes des conseillers 
qui ont sagement mené les affaires des syndicats. Les braves gens qui se 



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368 CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOGUL. 

sont laissé berner par eux devraient bien, une bonne fois, juger ce que 
leur coûtent de pareils inspirateurs ; mais vous verrez que rien ne sera 
changé dans la bêtise humaine et que Tentrepreneur de révolutions aura 
toujours Toreille de ses victimes. 

Le rôle des Bourses du Travail. — A l'occasion d'une question posée 
par M. Trarieux, le ministre de Tintérieur a très nettement défini le 
caractère que devra avoir la Bourse du travail. « La Bourse du Travail, 
a-t-il dit, n'est pas Thôtel des syndicats ; elle est le marché libre du 
Iravail ; c'est sa définition même ; c'est parce qu'elle a dévié de cette 
définition et a été entraînée à des interventions politiques et souvent 
révolutionnaires, que j'ai dû prendre la résolution extrême de la fermer. 
Il faut bien le reconnaître : en fait, les syndicats se sont emparés de la 
Bourse du Travail : ils y ont usurpé la domination au point d'en rendre 
l'accès très difficile, souvent même impossible aux travailleurs isolés qui 
venaient y chercher les renseignements pour lesquels la Bourse du Tra- 
vail est faite. Je déclare queTidée de la Bourse du Travail en elle-même 
est une idée juste et ce n'est pas par la fermeture d'un local qu'on sup- 
prime une idée juste. Mais il a manqué à cette idée, pour vivre et pour 
prendre son libre développement, d'être appuyée d'une réglementation 
annoncée, mais qui n'a jamais été faite. — Il faut que cette réglemen- 
tation intervienne enfin, et il y aura lieu, sans admettre a priori que les 
Syndicats doivent être les membres ou les occupants exclusifs de la 
Bourse du Travail, de se demander cependant ce qu'il convient de faire à 
leur égard pour le cas où ils y entreraient comme syndicats.il serait bien 
étrange, en effet, que si ce marché du travail est accessible à tous 
les ouvriers isolés, il ne le fût pas aussi aux ouvriers syndiqués... Je puis 
îijouter qu'alors nous nous inspirerons du texte comme de l'esprit de la 
loi de 1884. » 

Les fonctionnaires et le service mililaire, — La discussion du budget a 
^8oulevé deux intéressantes questions. La première est relative au service 
militaire des employés de l'État. Il est ressorti de cette discussion que les 
fonctionnaires qui,pour difTérents motifs, sont dispensés des trois années 
à passer sous les drapeaux, se trouvaient gaguer ces trois années,au point 
de vue de l'avancement, sur leurs collègues appelés au service. A leur 
rentrée, ces derniers, reprenant leur place du départ, se voyaient dépas- 
sés par leurs anciens égaux et rejoints par leurs inférieurs. Leur avan- 
cement se trouvait ainsi retardé de trois années au profit des dispensés. 
Il y avait là, assurément, une inégalité et une injustice. Le ministre du 
commerce n'a pas fait de difficulté à le reconnaître, et, sur l'invitation 
de la Chambre,a proposé d'y remédier en ne donnant aucun avancement 
^ux dispensés pendant cette périocle. La Chambre a donné son approba- 



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r 



FONCTIONNA IKES ET PARLEMENT. 369 

tion. Elle avait, du reste, déjà voté le principe dans une loi récente sur 
l'instruetion publique, aux termes de laquelle le temps passé au régiment 
doit compter dans le stage de Tinstitution. A première vue cette solution 
parait bonne. Mais, en y regardant de plus près, elle manque de (ogique. 
II est évident, en effet, au point de vue du travail administratif, que le 
dispensé a, pendant ces trois années, acquis une compétence profession- 
nelle faisant de lui un fonctionnaire plus utile que l'employé qui, pen- 
dant ces trois années passées en dehors de Vadministration, n'a rien 
acquis et même a dû perdre en fait de savoir professionnel. Si donc les 
droits à l'avancement par ancienneté sont rétablis au même niveau, les 
supériorités réelles peuvent être, sacrifiées et le service en souffre ; le 
résultat le plus probable ne serait-il même pas un abaissement général 
du niveau professionnel? Si, au contraire, l'avancement est au choix, le 
dispensé aura forcément l'avantage et l'égalité cherchée ne sera que 
fictive. 

Leministre avait proposé une autre solution, c'est de faire bénéficier 
les employés militaires de l'avancement moyen perdu par eux pendant le 
temps passé sous les drapeaux. Mais c'était une augmentation de dépen- 
ses, non pas de quelques centaines de mille francs, mais de millions. 
De plus, accorder cet avantage aux fonctionnaires de l'État, n'était-ce 
pas créer une inégalité choquante au point de vue de tous les autres 
jeunes soldats qui pendant leur service militaire perdent leur emploi et 
leur savoir technique. 

La question discutée au Parlement n'a dont pas reçu de solution satis- 
faisante et a tout simplement abouti au vote par la Chambre d'une 
augmentation de dépenses de 570,000 francs, rien que pour les employés 
des postes et télégraphes, mais cette augmentation a été repoussée par 
le Séuat, et la Chambre s'est résignée dans sa dernière séance du 
22 juillet. 

Fonctionnaires et Parlement.'^ La secpi\de .q]qestion soulevée par la 
discussion du budget à propos des fonctiopnaires de TËtat concerne leurs 
démarches vis^à-vis du Parlement. Les employés des postes et. télégraphes 
avaient, parait-il, assailli la Chambre et le Sénat de sollicitations pres- 
santes au sujet de leurs réclamations touchant le service militaire. 
Etaient-ils, n'étaient-ils pas dans leur droit? Certains députés et sénateurs 
disaient oui, d'autres, et avec eux le ministre du commerce, affirmaient 
que non. M. Tolain, au Sénat, a, croyons-nous, très exactement posé la 
question. « Je ne crois pas, a-t-il dit, que des fonctionnaires qui font 
partie d'un grand service public aient le droit de se coaliser contre 
rÉtat, d'organiser la grève ou de rien faire de pareil. Ils n'en ont pas le 
droit. Mais c'est à la condition aussi que TÉtat, que ceux qui sont véri- 
tablement leurs tuteurs dans l'administration publique tiennent compte 



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t}70 CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL. 

de ce qui est la Justice, de ce qui est Tëquité et, par conséquent, les 
désarment eux-mômes en leur faisant voir qu'ils font tout ce qu'il est 
possible de faire. » 

Or, M. (loblet a montré, pièces en mains, que les employés des Postes 
et Télégraphes avaient en 1888, présenté leur réclamation, d^une façon 
très correcte, à leur chef hiérarchique, que celui-ci en avait promis une 
étude attentive ; que la même démarche avait été renouvelée en 1889, que 
le Directeur avait encore promis l'étude des mesures à prendre en faveur 
des réclamants, mais que rien n'avait été fait. 

Les versements à la caisse des retraites, — La commission supérieure de 
la caisse des retraites vient de publier son rapport pour l'année 1892. 
On y puise d'intéressants renseignements sur le problème des pensions 
de retraite. 

Les versements y sont classés en trois catégories : directs, par inter- 
médiaires et de sociétés de secours mutuels. 

L'année 1892 a donné les chiffres suivants : 

Nombre de 
comptes Somme» versées Moyenne 

Versements directs 22.687 13.017,312 30 573.80 

— par intermédiaires 278.837 11.677.450 10 41.90 

— Sociétés des. M.. 4.228 8.105.222 00 1.917.03 

Totaux 305.752 32.799.984 40 

Les versements par intermédiaires se divisent comme suit : 

Nombre de 
comptes Sommes Moyenne 

Compagnies de chemin de fer. . 108.554 5.974.334 37 55.04 
Ouvriers et employés des mines 

et de la métallurgie 30.982 1.241.948 00 

Industries diverses 16.847 1.189.673 00 50.85 

Cantonniers, agents de TÉtal, 

départements, communes, 

administration publique, etc. 122.454 3.271.494 73 26.70 

Total 278.837 H. 677. 450 10 

D'après cela les versements de retraite faits par Tindustrie privée 
(mines et industries diverses), 9o établissements, sont en tout dans les 
proportions suivantes : 

Nombre des 
titulaires Sommes versées Moyenne 

Versements 47.829 2.431.621 00 50.85 



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LES VERSEMENTS A LA CAISSE DES RETRAITES. 371 

Les plus importants de ces versements sont les suivants : 

Nombre de 
versements Francs 

Le Creusot 51 .600 630.935 

Mines d'Anzin 93.202 374.071 

Grand» Magasins du Louvre 956 324. SOO 

Compagnie des Omnibus 21.093 264.828 

Saint-Gobain 10.754 125.075 

Compagnie de Fives-Liile 356 80.936 

Solvay et Compagnie, à Dombasle. . 7.429 49.580 

Belle Jardinière 719 48.284 

Messageries maritimes 1 . 091 43 . 585 

Houillères de Ronchamp 6.119 41.370 

Hachette et Compagnie 695 38 . 922 

Mines de Bessèges 5.393 36.637 

2.059.023 
En comparant les différents chiffres ci-dessus, on constate d'abord 
^uel faible usage les simples particuliers font de la caisse des retraites : 
^.687 personnes dans une année. D'autre part, cette clientèle est com- 
posée de personnes à Taise, puisque la moyenne de ces versements 
^stde 573 fr. 80. Du reste, on en juge mieux encore par le petit état que 
enferme le rapport : 

Nombre des 
V'ersements directs comptes Sommes Moyenne 

^^-iesscus de 10 francs. 1.593 7.138 4.48 

^^ dOà 49 — 2.403 51.754 21.54 

. ^« ^O à 199 — 3.711 256.828 94.37 

^^ ^OC à 499 — 2.030 594.335 292.77 

ûe Soc à 999 — 2.376 1.493.342 628.51 

^® ^,000 — 10.530 10.530.000 1.000.00 

les 'v-^rsements de 1,000 francs sont presque la moitié du nombre, et 
plus ^es^ 32 centièmes de la valeur des versements directs, et le tiers de 
\a totalité des versements. 

C^tîkit encore bien autre chose, lorsque le maximum autorisé des 
vcr^eiïients annuels était de 1,500 francs. Donc, la clientèle des verse- 
tS^^Tils directs n'est pas une clientèle pauvre. 

^^ îa\it bien remarquer que la moyenne de 1,917 francs des versements 
d^s sociétés de secours mutuels n'est pas une moyenne par tête, mais 
par société. C'est pour ces motifs que, celte année même, la loi des 
finances a réduit le maximum de versement à 500 francs. Mais ce maxi- 
mum est encore trop éjevé puisque nous voyons les moyennes des ver- 
sements au profit des ouvriers et petits agents ne pas dépasser 56 francs. 



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372 CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL. 

Le maximum ne devrait pas dépasser 300 francs. Il est facile de com • 
prendre, en effet, que si la caisse des retraites recevait moins d'argent, 
elle pourrait l'employer tout entier aux meilleurs placements, conserver 
ainsi un taux plus élevé et reculer peut-être encore de plusieurs années 
rabaissement de ses tarifs. Les pertes qu'elle a subies viennent princi- 
palement des gros versements qu'elle a reçus, et Ton peut dire que les 
pertes subies à leur tour par les plus petits pensionnaires sont le fait 
des avantages dont les gros ont profité. 

Quelques chiffres rétabliront aisément. Les rentes actuellement en 
cours s'élèvent à 32,771,616 francs. Sur ce total, il y a, en chiffres ronds, 
pour 13 millions de francs de rentes comprises entre 600 et i,500 francs. 

La seconde remarque que nous voulons tirer du rapport est relative 
aux pensions de retraite créées par les versements des chefs de grands 
établissements industriels ou commerciaux, unis, le plus souvent, aux 
versements du personnel. Le nombre des ouvriers ainsi favorisés ne 
dépasse pas 48,000, et la somme versée pour eux n'est que de 
2,431,621 francs. 

Nous sommes les premiers à admirer rinitiative de ces patrons et 
leur dévouement, mais, en regard de la masse des ouvriers dont la 
vieillesse est à assurer, le progrès accompli n'est qu'un infiniment petit. 

Si l'on s'en reposait sur l'augmentation naturelle du nombre de ces 
patrons prévoyants la solution du problème de la vieillesse serait encore 
dans un lointain bien reculé. 

— Mais le rapport nous signale un autre facteur de la retraite déjà 
important en nombre et en valeur : ce facteur c'est la société de secours 
mutuels : ses versements ont dépassé 8 millions en 1892, et il faut re- 
marquer que cette année-là beaucoup de sociétés ont diminué leurs 
versements habituels à cause de la baisse du tarifs. Quoi qu'il en soit, 
nous les voyons fournir à la caisse des retraites un contingent près de 
quatre fois supérieur à l'action dés patrons. 

C'est donc un facteur dont on doit tenir grand compte, et qu'il faut 
favoriser. On lui a donné 400,000 francs cette année pour compenser les 
' pertes subies par suite de la baisse du taux : la loi de finances lui a 
alloué la même somme pour 1894. Mais on ne doit pas s'en tenir là. 
Nous comptons bien que le Sénat accueillera favorablement la proposi- 
tion déjà acceptée par la Chambre sur l'initiative de M. Aynard, de Tat» 
tribution, aux sociétés qui font la retraite, des comptes abandonnés des 
caisses de retraite. La commission sénatoriale a déjà dit oui, espérons 
que le Sénat ne démentira pas sa commission. 

A. FOUGEROUSSE. 



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UNIONS DE LA PAIX SOQALE 

PRÉSENTATIONS ET CORRESPONDANCE 



PRESENTATIONS. >- Les personnes dont les noms suivent ont été 
admises comme membres titulaires, ou comme associées, et inscrites du 
u* 5229 au n* 5238. Les noms des membres de la Société d'Economie 
sociale sont désignés par un astérisque. 

Allier. — Nény (l'abbé^ secrétaire de TÉvêché, nie des Potiers, 4, à 
Moulins, prés, par M. Sevin-Reybert. 

Cher. — Guère (le comte Henri de la), château de DeiTens, par Dun- 
sor-Auron, prés, par M. Tabbé Moriand. 

DouBs. — Marti (Fritz), industriel, au Vieux-Gbarmont, près Montbë- 
liard, prés, par M. Dervaux. 

Seinb-Paris. — Salignac Fénelon (le comte de), avenue Malakoff, 110, 
prés, par M. A. Lucas. 

Marne. — * Met tétai (Alfred), ancien magistrat, à La Harazée, par 
Yienne-le-Château ; et à Paris, boulevard de Courcelles, 80. 

Belgique. — Bolly (l'abbé Henry), curé à Esneux, prov. de Liège, prés, 
par M. Tabbé Pirard ; Cosfe/dn (le R. P.), au collège Saint-Stanislas, à 
Mons, Hainaut, prés, par MM. Brants et Delaire. 

Canada. — Boucher de la Bruère (Honorable Pierre), président du con- 
seil législatif, avocat à Saint-Hyacinthe; et Tellier (Honorable Louis), 
juge à la Cour supérieure, à Saint-Hyacinthe, province de Québec, pré- 
sentés par THonorable M. L.-A. Jette. 

Société d'économie sociale. — Madame Charles Heine, qui avait toujours 
accordé aux Unions sa haute sympathie en qualité de membre fondateur, 
a bien voulu s'inscrire parmi les membres honoraires de la Société 
d'Economie sociale. 

NÉCROLOGIE. — La Société d'Économie sociale vient de perdre un 
de ses membres les plus sympathiques. M. Alfred Saglio avait été, à 
l'École des mines, en 1843, un des premiers élèves de Le Play; avec son 
camarade, M. Paul Benoît d'Azy, il avait été associé à quelques-uns des 
voyages de l'auteur des Ouvriers européens, notamment dans les pays 
Scandinaves, et il en avait rapporté une impression durable et de fortes 
convictions. Après un court passage aux forges d'Alais, il devenait en 
4851 sous-directeur des forges de Fourchambault, et bientôt après direc- 
teur de toutes les usines de cette puissante société. Il y exerça la plus 
bienfaisante influence patronale, et, pendant toute sa belle carrière indus- 
trielle, il ne cessa de travailler, sous toutes les formes, à l'amélioration 
morale des populations ouvrières qui l'entouraient, surtout par l'instruc* 



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374 UNIONS DE LA PAIX SOCIALE. 

tîoB primaire chrétienne. Même quand vint le moment d'ane retraite 
tovQoars laborieuse» il s'occupa encore activement des œuvres sociales, 
soit parmi les notabilités industrielles de la région, soit à la Société 
d'agriculture de la Nièvre; il soutenait les idées et la propagande de 
l'École de la paix sociale partout où te dévouement éclairé pouvait agir 
avec efficacité. Aussi, devant cette tombe inopinément ouverte, d'una 
nimes hommages ont été rendus à sa mémoire, et notre Société, qui lui 
gardera un fidèle souvenir, s'associe par ses regrets à ce qui a été si 
bien dit par nos confrères MM. le comte P. Benoît d'Asy et Tiersonnier. 
Les Unions ont encore perdu un de ceux qui les suivaient depuis leur 
fondation, M. Louis Amaud-Jeanti. Doué d'un esprit distingué, épris 
d'un goût très vif pour l'étude des origines et des migrations des races 
qui ont peuplé l'Europe, il s'était attaché au côté scientifique des études 
sociales, en même temps que son dévouement au bien le portait à 
seconder les efforts faits en faveur de la paix sociale. 

L'APOSTOLAT DU VRAI ET LE DEVOIR DE CHACUN. — Nous 
sommes heureux de constater que le recrutement de la Société et des 
Unions suit sa marche accoutumée ; mais qu'est-il encore au prix de ce 
qu'il devrait être ? Il suffit en effet de songer un instant aux conditions qui 
sont faites à nos sociétés modernes pour comprendre que la défense de 
la vérité contre les préjugés et l'erreur est au premier rang des devoirs 
sociaux. Si cette lutte n'était pas incessamment soutenue, le vrai ne 
pourrait nulle part résister aux passions et aux intérêts ligués pour ex- 
pioiter le faux. Mais le danger devient extrême dans un pays désorganisé 
comme le nôtre, où la volonté du nombre, nécessairement ignorant et 
inconscient, tend à n'avoir plus ni contrepoids, ni limites. C'est préci- 
sément pour opposer aux idées préconçues et aux jugements irréfléchis 
les leçons de l'expérience et des faits que l'école de la paix sociale fait 
appel à la méthode d'observation et au dévouement des hommes de 
bonne foi. Sur ce terrain large et ouvert, tous en effet peuvent se ren- 
contrer, mais encore faut-il les y appeler et leur en apprendre le chemin. 

C'est là le devoir de chacun de nos confrères. Il leur faut prendre à 
tâche, continûment et méthodiquement, d'amener à la Société et aux 
Unions tous les hommes de bonne volonté qui, voyant le péril social, 
doivent considérer l'inertie comme une désertion et une lâcheté. Sans 
doute il ne faut pas rêver d'un succès immédiat : l'erreur elle-même, 
quoiqu'elle flattât les défauts de la nature humaine, a mis un siècle à 
envahir les couches profondes de la nation ; mais c'est pour l'avenir que 
nous travaillons, et le progrès lent mais constant des idées de réforme 
sociale est le meilleur des encouragements pour ceux qui savent penser 
et prévoir. 
- Nous rappelons donc à nos confrères qu'en entrant dans l'une ou l'au- 



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PRÉSENTATIONS ET CORRESPONDANCE. 375 

tre de nos sociétés, ils ont pris l'engagement moral de concourir par 
leurs études ou leurs efforts au développement de notre école : 1<* en lui 
assurant les collaborateurs qui poursuivront ses travaux et seront les 
plus aptes à en élargir encore la base expérimentale et scientifique ; 2<'en 
persuadant ceux qui, en raison de leur situation, de leur autorité et de 
leurs talents, peuvent entraîner l'opinion par leurs exemples ; 3° en se 
souvenant que combattre les erreurs fondamentales et restaurer les véri 
tés essentielles étant nécessairement une œuvre de longue haleine, c*est 
la jeunesse surtout qu'il y faut associer, avec les maîtres qui la forment; 
4* en recherchant enûn même les adhésions en apparence peu efficaces, 
car elles ont du moins l'avantage d'accroître le nombre, qui est déjà par 
lui-même une force aujourd'hui, et d'apporter des ressources qui sont 
toujours