L'ARGOT
DE LA GUERRE
DU MÊME AUTEUR
ETUDES SUR LE LANGAGE
X.a Langue française d'aujourd'hui : Evolution, Problèmes
actuels (Librairie Armand Colin) 3 50
L.a Vie du Langage : Evolutions des sons et des mots, Phénomènes
psychologiques. Phénomènes sociaux, Influences littéraires (Librairie
Armand Colin) • . •. . 3 50
La Défense de la Langue française : La crise de la culture
française, L'argot, La politesse du langage, La langue internationale (Li-
brairie Armand Colin) 3 jo
La Philosophie du Langage, dans la Bibliothèque de philo-
sophie scientifique (E. Flammarion) 3 50
VOYAGES, ÉTUDES SOCIALES
L'Italie nouvelle (E. Fasquelle) 350
Mers et montagnes d'Italie (E. Fasquelle). ... 3 50
L'Expansion italienne (E. Fasquelle). ..... 3 50
La Suisse moderne (E. Fasquelle). . 3 50
La Suisse illustrée (Larousse, coll. in-4'>). . ... . r9 »
L'Espagne telle qu'elle est (F. Juven) 350
Pour qu'on voyage, Essai sur l'art de bien voyager (Bibliothèque
des parents et des maîtres, H. Didier et E. Privât), avec 20 illu-
strations ..... 3 50
Le Sentiment de la nature (F. Alcan, Bibliothèque de phi-
losophie contemporaine) J »
Impressions et choses vues, juillet-décembre 19 14 : le Carnet
d'un infirmier militaire, le Journal de Barzac {kiiWGZR). . . 3 jo
Albert DAUZAT
L'ARGOT
DE LA GUERRE
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AUPRÈS D &S OFFICIERS ET SOLDATS
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LIBRAIRIE ARMAND COLIN
io3, Boulevard Saint-Michel, PARIS
191b
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
re'servés pour tous pays.
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S7D3
AVANT-PROPOS
NOTRE ENQUÊTE
Dès les premiers mois de la guerre, la
Société suisse des traditions populaires ouvrait
une enquête pour recueillir les expressions et
les mots particuliers au soldai helvétique \
Bientôt après, un journal à gros tirage de
Berlin^ (qui reçut, assura-t-il, dix mille répon-
ses)organisa une consultation analogue auprès
de ses lecteurs mobilisés, afin de réunir et
d'analyser le vocabulaire spécial à l'armée
allemande. Cependant, en France, si on par-
lait beaucoup de 1' ce argot des poilus » ou
i. L'enquête portait également sur le folk-lore militaire.
Des brochures ont paru (au siège de la Société, à Bâle);
d'autres sont en uréparation.
2. Les Lustige Blaetter.
Dauzat. — L'Argot de la guerre. I
2 AVANT-PROPOS
(( argot des tranchées », nul n'avait pris Tini-
tiative de procéder à une consultation directe
des intéressés, qui seule pouvait nous four-
nir des documents suffisants et certains.
Pouvions-nous cependant rester indiffé-
rents, et moins faire que nos ennemis ou que
notre petite voisine neutre ? N'y avait-il pas
lieu de rassembler et de classer dans un her-
bier national, — comme disait Gaston Paris
pour les patois, -^ la flore vivante et pittores-
que d'un langage qui se rattachera à tant de
souvenirs glorieuxet douloureux, avant qu'elle
ne soit fanée au grand soleil de la paix ?
Nous avons l'occasion rare d'observer les
contre-coups opérés sur le langage par le plus
formidable conflit que l'histoire ait enregis-
tré ; nous pouvons observer, contrôler, sai-
sir sur le vif les créations et les figures jailhes
spontanément de la tranchée, du cantonne-
ment, de l'hôpital, les résultats produits par
le mélange des contingents, des armées, des .
races. Laisserions-nous passer le moment
favorable ?
NOTRE ENQUÊTE 3
Telles sont les raisons qui nous ont engagé
îi ouvrir notre enquête sur l'argot de la guerre.
Car, seule, une enquête entreprise au cours de
la troisième année du grand conflit était sus-
ceptible de mettre en lumière la formation
et révolution du lexique, son renouvellement,
et surtout sa variété : bien qu'ayant été mobi-
lisé nous-même pendant six mois (du 2 août
1914 à fin janvier 1915), nos observations
personnelles ne pouvaient apporter qu'un
nombre limité de documents.
Cette enquête s'est poursuivie de fin février
à fin juillet 1917. Elle a été annoncée par
plusieurs journaux et revues que je tiens à
remercier : le Temps, la Liberté^ le Mercure
de France, la Revue Pédagogique; la Revue
des Traditions populaires, le Musée et l'Ency-
clopédie de la guerre. Mais c'est surtout grâce
à l'obligeante hospitalité du Bulletin des
Armées de la République, dans lequel nous
avons exposé à trois reprises* notre but et
1, Numéros des 28 mars, 16 mai et 27 juin 1917.
4 AVANT-PROPOS
nos desiderata, que nous avons obtenu la très
grande majorité (180 lettres environ) des
documents fournis par les officiers et soldats.
On trouvera plus loin^ la liste de nos corres-
pondants et des autres sources utilisées, avec
les abréviations qui les désignent au cours du
pi'ésent ouvrage.
Toutes ces communications sont intéres-
santes : il n'en est aucune, même parmi cel-
les qui se limitent à quelques termes, voire
à une seule expression, qui n'apporte un élé-
ment nouveau, une précision utile. Il en est
de touchantes et d'émouvantes, crayonnées
d ujs la tranchée entre deux assauts ou au
cours d'une nuit de garde. Telle est due à la
collaboration d'un groupe de « poilus » pro-
filant d'un moment de loisir ou attendant le
(h'' part pour la « perme » bien gagnée. Qu'il
nous soit permis de renouveler ici l'expres-
>ion de notre profonde gratitude envers tous
h 'S collaborateurs, connus ou inconnus, qui
I. A la fin du volume.
NOTRE ENQUÊTE 5
ont apporté chacun leur gerbe, petite ou
grande, à la moisson commune.
Nous nous sommes strictement limité aux
résultats fournis par cette enquête et par
notre observation personnelle. Nous y avons
ajouté toutefois, en raison de leur valeur
exceptionnelle, les documents apportés-, 'dans
deux articles du Bulletin de la Société de
linguistique, par deux linguistes de valeur,
MM. M. Cohen et R. Gauthipt (ce dernier
décédé à la suite de ses blessures), — et le
très court lexique de l'argot de nos prison-
niers pubhé dans le Journal du camp de
Gœttingen, afin de pouvoir confronter et com-
pléter, pour ce langage spécial, la liste peu
nombreuse fournie par notre enquête.
On trouvera, dans le Vocabulaire qui ter-
mine ce volume, tous les mots qui nous ont
été adressés par nos correspondants, à trois
séries d'exceptions près. Nous avons d'abord
éliminé les mots de français courant, — ceux
qu'on trouve dans les dictionnaires, — qu il
s'agisse de la langue familière (broyer du
6 AVANT-PROPOS
noir, n'en mener pas large, cambuse, etc.) ou
du langage militaire technique (tir de barrage ,
tranchée, etc.). Ces expressions ont pu être
apprises depuis le début des hostilités par
ceux qui nous les indiquent : elles n'appar-
tiennent pas, néanmoins, à l'argot de la
guerre, pas plus que les mots patois, signalés
dans deux ou trois envois, que nous avons
également laissés de côté toutes les fois qu'ils
ne sont pas sortis de leurs milieux d'origine.
Enfin il convenait, pour que ce livre pût être
mis entre toutes les mains, de n'y faire figu-
rer aucun terme obscène ou trop cru : une
vingtaine de mots et locutions ont été élimi-
nés de ce chef.
La possibilité des erreurs de lecture a été
réduite au minimum \ grâce à l'application
de ceux qui ont rédigé les listes, grâce aussi
au contrôle réciproque qu'offrent plusieurs
envois pour la majorité des mots. Nous ne
nous sommes pas cru lié par l'orthographe de
i. Nous avons laissé de r'té une demi-douzaine de mots
dont la lecture n'était pas sûre : c'est, on le voit, un chiffre
insignifiant.
NOTRE ENQUÊTE 7
nos correspondants : nous avons choisi pour
chaque mot, en donnant les variantes indis-
pensables \ la graphie la plus rationnelle ou
la plus usuelle. Nous avons conservé, par
contre, toutes les définitions pittoresques.
Le vocabulaire ainsi formé comprend
près de deux mille mots ou expressions. Un
tiers environ est constitué par des termes
d'argot parisien, un tiers par d'anciens mots
de caserne (de France ou d'Algérie) et par
des provincialismes, un tiers enfin par les
créations de la guerre, dont le nombre a
dépassé nos prévisions. Ce lexique n'a pas la
prétention d'être complet : tel quel, il offre
cependant une base suffisante pour analyser
l'argot de la guerre d'après des documents
authentiques. A nos lecteurs, mobilisés ou
anciens mobilisés, de nous signaler les lacu-
nes, que nous serons heureux de combler
dans une prochaine édition.
A. D.
1. Gomme becqueter et becter, gnôle et niôle.
CHAPITRE PREMIER
LE LANGAGE ET LA GUERRE
Quelle influence aura exercée la guerre sur le
langage ? Une secousse aussi formidable, boule-
versant aussi profondément et aussi longtemps
la vie contemporaine, ne pouvait manquer de
provoquer des répercussions sur Tinstrument de
la pensée.
Un simple coup d'œil jeté sur Fhistoire per-
met de constater, sans remonter au delà du
moyen âge, que les guerres ont toujours contri-
bué dans une large mesure au renouvellement
du vocabulaire.
Les croisades ont doté le français d'un contin-
gent important de mots arabes désignant des
objets orientaux, des étoffes, des parfums, des
remèdes, etc. La guerre de Cent Ans, moins
10 L'ARGOT DE LA GUERRE
féconde (car toute la noblesse anglaise parlait
français), a introduit momentanément quelques
expressions comme (/oofon, sobriquet des Anglais,
d'après leur juron favori, goddam : on en trouve
le dernier écho chez Rabelais. Particulièrement
intéressantes à cet égard, les guerres d'Italie, au
XVI* siècle, ont enrichi notre langue d'un nombre
considérable de termes relatifs aux arts, à l'ameu-
blement, à la guerre, à la marine. Avec les
guerres de religion arrivent les mots espagnols ;
avec la guerre de Trente Ans, les emprunts à
l'allemand, qui appartiennent généralement au
langage militaire, comme bivouac et havresac.
L'apport fourni par les guerres de la Révolu-
tion et de l'Empire est plus difficile à évaluer,
car les campagnes militaires se juxtaposent à un
mouvement interne d'une importance beaucoup
plus considérable : toujours est-il que le langage
parlé en 1815 diffère profondément de celui de
1789 \
1. Mêrae transformation pour la langue littéraire : elle
s'opère surtout avec l'école romantique. Un pourra consulter
à ce sujet la curieuse étude de Paul Lafargue, La langue
française avant et après la Révolution (publié dans VEre nou-
velle, 1894) : l'auteur soutient la thèse que la langue de la
bourgeoisie (la langue romantique) a détrôné alors la langue
de l'aristocratie (la langue classique) ; de même pour la pro-
nonciation.
LE LANGAGE ET LA GUERRE 11
Le bilan linguistique des guerres du xix* siècle
n'a pas été dressé. Il est certainement important,
surtout si l'on fait entrer en ligne de compte,
comme il est juste, les mots populaires et dia-
lectaux. Pour ne citer qu'un seul exemple carac-
téristique, ce sont les troupes prussiennes d'occu-
pation en 1 8 1 4- i 8 1 5 qui ont apporté dans le nord-
est de la Bretagne le nom de la pomme de terre
(crompir dans les patois actuels, de l'allemand
dialectal grundbirn), en même temps que le
tubercule, inconnu auparavant dans cette région.
La conflagration actuelle, qui s'est poursuivie
dans des conditions tout autres que les luttes du
passé, est beaucoup moins favorable aux échanges
de mots. Une guerre, autrefois, avait pour ré-
sultat de mettre en contact les peuples et les
civilisations, qui vivaient isolés les uns des
autres en temps de paix. Au contraire, le pré-
sent conflit, en créant des « fronts » imperméa-
bles et presque immobiles, en organisant le
blocus sur une vaste échelle, a coupé les rela-
tions préexistantes entre les belligérants, sépa-
12 L'ARGOT DE LA GUERRE
rés, pendant des mois et des années, par une
véritable muraille de Chine.
Cependant la guerre de mouvements a tenu
partout une grande place au début des hostilités,
et pendant plus longtemps sur le front oriental.
Nulle part le « front » n'a coïncidé avec l'an-
cienne frontière. De vastes territoires ont été
occupés par l'ennemi. Enfin des contingents
alliés appartenant à diverses nations, des contin-
gents métropolitains et coloniaux ont été en
contact ; des troupes d'Occident ont séjourné en
Orient : autant de facteurs susceptibles de con-
courir au renouvellement du vocabulaire.
Au point de vue spécial de la langue française,
qui seule nous intéresse ici, nous pouvons envi-
sager quatre sources principales de néologismes :
1° Influence des corps étrangers et coloniaux
qui ont séjourné en France. Les troupes anglai-
ses et américaines cantonnées dans le Nord et le
Centre, les régiments arabes, soudanais, etc., qui
hivernent et ont leurs point d'attache dans le
Midi, auront transmis des mots de leur crû à la
population environnante, qui les aura trans-
formés et assimilés à sa façon, comme sens et
comme forme. Les uns survivront à la guerre,
LE LANGAGE ET LA GUERRE 13
d'autres disparaîtront avec elle. Voilà un inté-
ressant sujet d'observation pour ceux qui habi-
tent ces contrées.
On m'a déjà signalé (B 6) ^ que sur la côte
de Provence, de Marseille à Nice, les civils
emploient de nombreuses expressions indigènes
ou de « français africain », répandues par
les Sénégalais, comme abanah (c'est fini),
makou (silence), ou gagner caisse (mourir),
gagner petit (accoucher), y a bony qui sert
d'enseigne à des bars marseillais. Partout où
se sont installés des Serbes, soldats, étudiants
ou ouvriers, à Poitiers, à Gap, à Bizerte comme
en Provence, se sont répandus des mots serbes
usuels comme dobro (bon), dobardan (bon-
jour), fala (merci). Les Sénégalais revenus de
Monastir s'amusent eux-mêmes à baragouiner
serbe entre eux.
2° Influence de l'occupation allemande dans
le Nord. La cohabitation forcée avec l'ennemi
pendant plus de trois ans aura introduit l'usage
de divers termes allemands plus ou moins fran-
cisés. L'étendue et la solidité de cet apport ne
1. Voir la liste des correspondants (et abréviations)
à la fin du volume.
14 L'ARGOT DR LA GUERRE
pourront être appréciées qu'un certain temps
après la libération du territoire.
Ces deux premiers facteurs contribueront à
créer des termes régionaux : ceux qui vivront
resteront pour la plupart à Tétat de provincia-
lismes; bien peu, sans doute, auront assez de
force d'expansion pour rayonner sur toute la
France. Les deux facteurs suivants se présentent
sous un autre aspect.
3*' Captivité de nos prisonniers en Allemagne.
Ce facteur est moins important que les précé-
dents. Groupés ensemble, les prisonniers ont
peu de rapports avec la population indigène,
en dehors de ceux qui sont affectés aux travaux
agricoles. Ils rapporteront cependant au moins
quelques mots allemands*. Le nombre des cap-
tifs n'est pas négligeable. Ils appartiennent à
toutes les régions de la France.
4'' L'expédition des Dardanelles et surtout
celle de Salonique ont vulgarisé, comme on
le verra plus loin% de nombreux termes in-
digènes parmi nos soldats de l'armée d'Orient.
Les corps français qui auront combattu près
1. Voir chap. vu, l'argot de nos prisonniers en Allemagne.
2. Ci-après, chap. vu.
LE LANGAGE ET LA GUERRE 15
de l'Adige enrichiront leur lexique de mots
italiens.
Dans quelle mesure les vocables appartenant
aux deux dernières catégories se popularise-
ront-ils en France ? On ne s'en rendra compte
qu'après la guerre. La question est liée à un
problème d'ordre plus général, la diffusion de
l'argot militaire qui forme l'objet du présent
ouvrage.
*
En dehors des emprunts à des langages
étrangers, le français courant a déjà réalisé
diverses acquisitions au cours de la guerre.
Pour avoir contristé les puristes, celles-ci ne se
sont pas moins imposées avec une force inéluc-
table. Et, si elles n'ont pas encore acquis droit
de cité à l'Académie, qui donc aurait aujourd'hui
la prétention, même parmi ceux qui s'efforcent
à sarcler les mauvaises herbes grammaticales,
d'extirper par exemple boche %i poilu, inconnus,
il y a quatre ans à peine, à la majorité de nos
concitoyens?
Comme tous les grands mouvements sociaux,
16 L'ARGOT DE LA GUERRE
comme la Révolution en particulier, la guerre
actuelle a remué les mots avec les idées. Elle a
forgé les uns sur la rude enclume de la bataille ;
en brassant ensemble toutes les couches de la
nation, elle a fait remonter à la surface des ter-
mes jusque là confinés dans les bas-fonds. C'est
le cas pour les deux mots que je viens de citer,
et pour bien d'autres parmi ceux qu'on relèvera
dans les chapitres suivants.
Tout différents sont les termes militaires
techniques, on peut même dire officiels, que la
guerre a plus ou moins vulgarisés, en particulier
les termes de stratégie, de tactique, de balisti-
que : les tranchées, les saillants, les entonnoirs,
les tirs de barrage, les vagues d'assaut, les
formations sanitaires, etc., sont aujourd'hui
familiers à tous. La plupart de ces expressions,
faute d'emploi (sinon rétrospectif), disparaîtront
peu à peu avec la paix, pour redevenir l'apanage
des spécialistes.
Relevons l'extension prise par le mot front,
qui s'est popularisé aussitôt après l'invasion, le
jour oii le front du combat n'a plus coïncidé
avec la frontière. L'usage a rapidement déformé
le sens stratégique, en englobant sous ce nom
LE LANGAGE ET LA GUERRE 17
toute la zone des armées, profonde de 50 à 60
kilomètres : comme il était glorieux d'être au
front, toutes les troupes de soutien et de renfort
s'y incorporèrent naturellement. — Le mot a
passé en italien, où, après quelque flottement, il
a gardé le genre du français (il fronte ; le front
du visage se dit la fronte^^.
Les divers fronts ne sont pas infranchissables
«
pour les mots et les idées : ils sont tournés par
la voie des pays neutres. Par ce canal arrivent
toujours aux services compétents du Gouverne-
ment, de la diplomatie, de la censure, les publi-
cations et journaux ennemis, qui n'ont jamais
été étudiés, — il le faut bien ! — avec autant de
soin. Leur influence n'est pas niable. C'est au
point qu'un communiqué français risqua un jour
un néologisme allemand assez malheureux, en
annonçant que nous avions pris des minenwer-
fer. Devant des réclamations justifiées, — notre
langue pouvant nommer l'objet à l'aide de ses
propres ressources, — le mot fut, dans la suite,
avantageusement remplacé par lance-bombes. Les
1 . Toutefois certains puristes, et avec eux le journal // Car-
rière delta Sera, mettent au féminin le mot, même au sens
militaire.
Dauzat. — L'Argot de la guerre.
18 L'ARGOT DE LA GUERRE
protestations ne sont pas toujours inutiles, et
elles suffisent parfois à arrêter un mot dans son
premier essor, ou à faire dévier sa trajectoire :
se souvient-on qu'une simple lettre de M. Théo-
dore Reinach au Temps a tué naguère taxa-
mètre naissant, que les Compagnies de voitures
remplacèrent par taximètre ^ ?
D'autres emprunts à l'allemand sont moins
visibles, parce qu'ils se déguisent sous le calque
d'une traduction. Jamais, avant la guerre, on
n'avait écrit ni dit, en français, qu'une armée
avait subi des pertes sévères. Le mot apparut
d'abord dans la traduction des communiqués
allemands (faite en Suisse française), où il fut
employé pour rendre l'allemand streng ; puis il
passa dans nos traductions des communiqués
russes, et finalement dans les communiqués
français. Or, s'il est exact que dans la plupart de
ses emplois streng doive se traduire par sévère,
il n'en est pas moins vrai que les deux mots ne
sont pas toujours équivalents : strenge Verluste
est du bon allemand, mais pertes sévères n'est
pas français, ou du moins ne l'était pas jusqu'ici :
1. A. Dauzat, La langue française d'aujourd'hui, p. 57.
LE LANGAGE ET LA GUERRE 19
car qui sait si cette expression, créée par un tra-
ducteur maladroit, ne s'implantera pas avec une
nuance de sens différente de « pertes graves » ou
de « pertes cruelles » ?
L'innovation correspond parfois à un besoin
réel. A-t-on remarqué que depuis peu le terme
sous-évaluer reYÏeut fréquemment dans les jour-
naux? C'est la traduction de Tallemand unter-
schœtzen, évaluer (on apprécier) au-dessous de
sa valeur. Le nouveau mot n'est pas élégant,
mais il est utile, car nous n'avons pas de mot
rigoureusement équivalent * ; déprécier ou mé-
sestimer ont une valeur péjorative inconnue
au néologisme : sous-évaluer les forces de l'en-
nemi, ce n'est pas les déprécier, — c'est se
tromper dans son calcul, ce qui est tout autre
chose ^.
1. L'italien a un éjjuivalent à peu près exact : svalutare
(mot assez récent, qui ne figure pas dans la plupart des dic-
tionnaires).
2. Faut il aller plus loin et admettre une influence de la
guerre sur l'organisme même de la langue ? Question déli-
cate, qu'il serait prématuré de discuter. On a déjà cru recon-
naître qu'en anglais la guerre aurait accéléré les évolutions,
les ellipses, en favorisant les mots qui font impression (sans
parler de la diffusion des locutions familières). On m'a
signalé notamment l'expression lake lo eover (mettez-vous à
l'abri), devenue oflicielle puisqu'elle était inscrite sur les
hommes-sandwiclies en cas d'alerte pour les zepp^li^s :
la valeur de take (et même de cuver) est tout à fait caracté-
ristique.
L'ARGOT DE LA GUERRE
*
* *
Mais le phénomène le plus important et le plus
intéressant qu'ait produit la guerre dans le do-
maine linguistique, c'est la formation ou plus
exactement le développement d'un argot plus ou
moins particulier aux soldats. Dans les pays,
comme l'Angleterre ou la Suisse, qui n'avaient
pas d'armée permanente, c'est bien d'une créa-
tion nouvelle qu'il s'agit. Au contraire en France,
comme en Italie ou en Allemagne, il existait
déjà un argot de caserne que la guerre a enrichi
et transformé par suite de divers apports comme
de générations spontanées.
L'argot militaire a existé de tous les temps et
dans tous les pays, surtout parmi les armées en
campagne. « S'occuper différemment, c'est parler
différemment », a dit fort justement M. A. Ni-
ceforo dans son ouvrage classique, Le Génie de
l'ArgoV. Lorsqu'un groupe d'hommes vit en
commun, plus ou moins isolé du reste de ses
compatriotes, le genre de vie, les occupations et
1. P. 24.
LE LANGAGE ET LA GUERRE 21
les impressions semblables, les nouvelles habi-
tudes créent rapidement des expressions, des
mots appropriés. Les conditions de la guerre
moderne, en fixant pendant de longs mois les
soldats dans les cantonnements ou les tranchées,
et en les séparant de la population civile, ont
particulièrement favorisé ce développement.
Ce serait pourtant une erreur de croire qu'une
langue nouvelle est née au bout de quelques
mois de guerre. L'ancien argot de caserne et le
langage populaire de l'ouvrier l'ont principale-
ment alimentée. Tous les mobilisés, en arrivant
à leurs dépôts, ont retrouvé d'instinct les termes
familiers qu'ils employaient à l'époque, plus ou
moins lointaine, de leur service militaire. D'au-
tre part, on a toujours pu remarquer qu'à la
caserne les expressions de l'ouvrier sont peu à
peu adoptées par le paysan, sans aucune in-
fluence contraire : prestige de la ville sur la
campagne.
Ce n'est que lentement, sous l'influence des
nouvelles conditions d'existence créées par la
guerre, que de nouveaux mots ont vu le jour.
Et ceux-ci, en général, sont excellents, marqués
au coin d'une bonne frappe bien française : abré-
22 L'ARGOT DE LA GUERBE
vialions, inéiaphores, jeux de mots, qui révèlent
rame de la race, vive, imaginative et gouail-
leuse jusqu'au milieu des périls. — Les mots
les plus anciens, dont la création est bien anté-
rieure à la guerre, se sont vulgarisés les premiers
parmi le grand public.
Et pourtant Texistence même d'un argot de la
guerre a été niée ou contestée plus d'une fois par
les intéressés eux-mêmes, voire par quelques-uns
de mes correspondants. C'est une invention de
l'arrière, dit l'un. C'est une mystification de
journalistes, déclare un second. Ce sont les
embusqués qui parlent 1' « argot poilu », ren-
chérissent plusieurs autres. Soit dit en passant,
ce dernier argument, même exact, ne saurait
toucher un linguiste, car l'argot de l'arrière,
même s'il existait seul, pourrait être aussi inté-
ressant qu'un argot du front.
Il suffisait cependant d'écouter des soldats,
permissionnaires ou autres, parler entre eux,
— car ils reviennent, plus ou moins, au lan-
gage courant lorsqu'ils s'entretiennent avec des
civils, — pour se convaincre que nos « poilus »
emploient un grand nombre de mots et de
locutions que la plupart de nos compatriotes ne
LE LANGAGE ET LA GUERRE 23
connaissent pas ou qu'ils ignoraient avant la
guerre.
D'où vient cette contradiction singulière ? Ceux
de l'avant voudraient-ils mystifier, à leur tour,
les « civelots » de l'arrière ?
On l'a soutenu. Un de mes meilleurs corres-
pondants, M. François Déchelette, qui prépare
lui-même, en ancien combattant, un diction-
naire d' « argot poilu » , estime que le soldat nie
l'existence de son langage spécial, d'abord parce
qu'il a honte de mal parler, ensuite parce qu'il
veut cacher son langage aux profanes de l'ar-
rière, en cherchant à s'entourer de mystère,
suivant l'instinct de tout argotier.
Si cette explication peut être valable dans
quelques cas particuliers, je ne la crois pas
exacte en général, x^dmettons qu'il y ait une
certaine initiation au langage du front, dont
quelques-uns, surtout les très jeunes, peuvent
être fiers. Mais pour ma part, m'étant trouvé
en relations familières avec de nombreux sol-
dats pendant mon incorporation et après ma
réforme, je n'ai jamais observé que les mobi-
lisés fissent un mystère de leur langage. D'une
façon plus générale, j'ai même toujours estimé
24 L'ARGOT DE LA GUERRE
qu'on avait fort exagéré le caractère secret des
argots \
Non, les dénégations, les protestations sont
très sincères, trop virulentes môme pour consti-
tuer autre chose qu'un cas psychologique incon-
scient. Tel de mes correspondants qui nie
r (( argot poilu » ne joint-il pas à sa protestation
une liste de mots en usage autour de lui, qui
contredit sa thèse de la façon la plus probante ?
11 n'est pas jusqu'à un linguiste éprouvé comme
Robert Gauthiot, qui, après avoir foncé avec brio
contre le « préjugé » de l'argot militaire, n'ait
consacré dans les pages suivantes des considéra-
tions et des notes très justes à ce même argot.
Alors ? Il s'agit avant tout d'une réaction
contre les exagérations et les erreurs formulées
à l'arrière sur la « langue poilue », contre ce
« bourrage de crâne » que le soldat a en horreur
par-dessus tout et sous toutes ses formes.
Pendant les premiers mois de la guerre, des
publicistes ont voulu nous faire croire qu'il
s'était formé dans les tranchées une langue
étrange et neuve sortie toute armée du cerveau
1. On verra une preuve de cette assertion au dernier cha-
pitre (argot des prisonniers).
LE LANGAGE ET LA GUERRE 2o
de Mars ; par une ironie qui n'était sans doute
pas de très bon goût, et qui, en tout cas, a vive-
ment irrité les intéressés, des « journaux du
front » (sinon de Farrière) ont étudié, — je re-
prends leurs termes, — la faune et les mœurs de
ce bizarre animal qui a nom « poilu », en plai-
santant avec les privations et les souffrances les
plus sacrées de leurs camarades ; des savants à
lunettes, qui ne se sont jamais mêlés à la vie
contemporaine, ont découvert sur le front Targot
parisien, qu'ils ont baptisé argot militaire, en
déclarant créations de guerre, avec autant de
naïveté que de sérieux, les mots et locutions
qui couraient depuis dix ou vingt ans sur les
lèvres de Gavroche et de Mimi Pinson. Qu'à la
lecture de telles élucubrations le soldat ait pro-
testé, qu'il ait éprouvé le besoin de crier au
public : « On vous trompe! », même en forçant
la note contraire, n'était-ce pas naturel, et,
somme toute, nécessaire?
Un autre élément, apparenté au précédent,
mérite d'être pris en considération. La moyenne
des hommes connaît mal son langage et ne se
rend pas compte de l'intérêt qu'il présente. Le
paysan est stupéfait à la pensée qu'on étudie son
26 L'ARGOT DE LA GUERRE
patois; d'un village à Fautre, il remarque des
écarts d'accent insignifiants et reste insensible à
des différences fondamentales de prononciation
et de phonétique. De même pour les mobilisés :
ils croient de très bonne foi parler un langage
identique à celui de leurs compatriotes (dont ils
ne s'écartent que par une partie du vocabulaire),
et si on leur fait remarquer par dix, vingt, trente
exemples, le grand nombre de mots qui leur sont
particuliers, ils en sont surpris d'abord, et ils
s'étonnent ensuite, plus encore, que ces diffé-
rences lexicologiques constituent un argot mili-
taire. En général, le soldat ne s'intéresse pas
au langage qu'il parle, il n'aime pas qu'on en
disserte, tant il craint de se singulariser et
d'être considéré comme une bête curieuse. Il
n'entend point passer pour un être d'excep-
tion, mais pour un homme.
Et c'est précisément parce qu'il est un homme
tout court, avec ses faiblesses comme ses gran-
deurs, ses défauts comme ses quahtés, que son
vocabulaire offre de l'attrait pour la science :
celle-ci y retrouvera l'héroïsme et les souffrances
de la guerre, les mille petites misères et petites
joies de chaque jour, les espoirs et les tristesses.
LE LANGAGE ET LA GUERRE 27
les sympathies et les antipathies du soldat. Non î
Fargot de la guerre n'est pas un phénomène
extraordinaire ni une langue créée de toutes
pièces. C'est autre chose et c'est beaucoup
mieux: c'est la transformation de l'argot de
caserne, profondément modifié par la vie guer-
rière, enrichi par les apports de l'argot parisien,
des provincialismes de bonne frappe et des mots
exotiques que nos troupes ont empruntés aux
contingents coloniaux et étrangers, ou aux
populations indigènes avec lesquelles ils ont été
en contact dans des expéditions lointaines. Il
est infiniment varié suivant les corps et les
armes, suivant les secteurs et les régions ; il s'est
renouvelé constamment depuis le début de la
guerre ; il est, en un mot, mobile et changeant
comme la vie elle-même. Et il présente les con-
ditions les plus favorables pour étudier sous leurs
multiples aspects les voyages, la vie, les luttes
et la mort des mots, qui rendent si attrayante
la science du langage.
Les mots créés par les soldats, au cours de la
guerre, sont enfin des documents psychologiques
du plus haut intérêt : ils dénotent l'état d'esprit
d'un peuple, du peuple en armes.
L'ARGOT DE LA GUERRE
*
Objet de curiosité générale, souvent effleuré
dans des articles de journaux, parfois spirituels
mais superficiels toujours, notre argot de la
guerre reste mal connu, faute d'une étude d'en-
semble* sérieuse et solidement documentée. Les
mobilisés qui ont publié de petits vocabulaires,
certes très utiles, ont eu Thorizon restreint à
leur corps de troupes et à leur secteur. Ceux qui
ont dépouillé les journaux [et les romans ont
édifié leur maison sur des fondations fragiles et
incertaines, sur des matériaux suspects et issus
trop souvent de la fantaisie individuelle. Nous
avons cherché, par le présent travail, à combler
cette lacune, à donner avant tout une base
solide aux recherches et à tracer les grandes
avenues et les pistes principales dans la foret
broussailleuse des végétations argotiques.
d. Il n'y a guère à citer (par ordre chronologique) que :
Claude Lambert, ex-brancardier sur le front, Le langage des
poilus, Bordeaux, 1915, 32 p. ; — Lazare Sainéan, L'argot
des tranchées, Paris, 1915, 163 p. ; — Dictionnaire des termes
militaires et de l'argot poilu, Paris (Larousse), 312 p. ; —
Marcel Sûbac, L'argot des poilus dans les tranchées, Le Coteau
(Loire), 16 p., sans date; — et deux excellentes études cri-
tiques de MM. M. Cohen et R Gauthiot dans le Bullelin de
la Société de linguistique {I9lô, pp. 69-82).
LE LANGAGE ET LA GUERRE 29
A Tétranger, notre argot militaire a suscité un
vif intérêt, surtout en Angleterre, en Amérique
et jusqu'en Allemagne \ Il a passé l'Océan et la
ligne plus infranchissable des tranchées. Il im-
porte donc qu'il soit mieux connu chez nous, si
l'on veut éviter la propagation des erreurs.
1. Citons notamment pour l'Allemagne l'étude de W. Lû-
decke (qui m'a été signalée par 1h capitaine B..., de l'État-
Major de Paris), Vom argot poilu (Grenzboten, 22 nov. 1916,
p. 253), d'après les journaux du front « Rigolboclie » et
1' « Echo des Marmites », — et, pour les Etats Unis, deux
articles des Modem language notes, publiées à Baltimore : le
premier, de M. Atkinsoiî (m;irs 1916, p. 180), contenait
beaucoup d'erreurs (mots anciens donnés comme nouveaux),
relevées dans notre Revue des Langues vivuntes (mai 1915,
p. 204) et dans le deuxième article : ce di^rnier (mars 1917,
p. 151), de M. Milton Garver, contient un recueil de mots et
locutions envoyés du front des Vosges par un soldat français.
CHAPITRE II
LES MOTS ANCIENS
Oii commence, où finit Fargot de la guerre
dans le vocabulaire du soldat? Il est impossible
de tracer une délimitation précise. Tout au
plus peut-on recourir à des critères négatifs,
par éliminations successives. Mots et expres-
sions qui relèvent du français courant (sans
changement de sens, bien entendu) doivent
d'abord être mis hors de cause. Il en est de
même pour les termes patois ou régionaux
propres à la petite patrie du combattant, en
dehors des cas où tel provincialisme a acquis
dans Farmée, voire dans un secteur, une diffu-
sion suffisante qui lui assure droit de cité dans
Targot militaire. Plus délicate est la question
qui concerne le langage populaire des grandes
LES MOTS ANCIENS 31
villes : pour Fouvrier de Belleville, par exemple,
qui continue à se servir dans les tranchées ou
dans les cantonnements des mêmes expressions
que dans la vie civile, Fargot parisien n'est pas
de Fargot de guerre : il Fest au contraire pour
le paysan qui Fa appris depuis qu'il est mo-
bilisé. Cette distinction subjective ne pouvait
toutefois entrer en ligne de compte dans une
enquête d'ordre général, où nous étions obligé
de nous en rapporter au témoignage des inté-
ressés, qui ne laisse pas d'être instructif : car
les mots qu'ils ont signalés, ou bien ils ont
été appris depuis les hostilités, ou bien ils ont
acquis une importance suffisante dans la vie du
soldat pour mériter d'être compris dans son
langage spécial.
Dans le vocabulaire ainsi délimité, les mots
anciens, qui existaient avant la guerre avec
la même forme ou le même sens dans un mi-
lieu ou un autre, constituent incontestablement
la majorité. Parmi ce fonds primitif, on peut
distinguer deux éléments principaux, d'impor-
tance inégale : les mots de caserne, et les mots
d'argot parisien. Les provincialismes, qui for-
ment la troisième catégorie, la moins nom-
32 L'ARGOT DE LA GUERRE
breuse, seront étudiés avec les autres mots
d'emprunté
*
L'armée, à la veille du grand conflit, possé-
dait un certain nombre de termes spéciaux,
transmis aux « bleus » par les anciens et fidèle-
ment conservés par les cadres permanents des
officiers et surtout des sous-officiers de carrière.
Quelques-unes de ces expressions militaires
SQpt très anciennes. Il en est de vénérables qui
remontent au xvi** siècle.
La doyenne, se pagnoter, date des guerres
d'Italie, et se rattache aux « soldats de pagnotte »,
sobriquet donné aux soldats italiens à cause du
petit pain {pagnottd) qui leur était alloué. Le
sens originaire de « pagnotte » n'a pas tardé à
se perdre, et le verbe a bientôt exprimé Fidée
de se coucher, en parlant des soldats ; Louis XV,
qui aimait à parler argot, l'employait volontiers.
Presque aussi ancien, roupiller, d'origine espa-
gnole, signifie primitivement : dormir dans la
1. Voir le chapitre iv.
LES MOTS ANCIENS 33
roupilhy le vaste manteau de l'infanterie castil-
lane : une tradition, qui n'est pas assurée, le fait
remonter au siège de Saint-Quentin par les trou-
pes de Philippe IL N'est-il pas curieux que les
deux plus anciens termes d'argot militaire signi-
fient dormir, comme s'ils attestaient ainsi l'im-
portance du sommeil et du couchage pour le
soldat en campagne ?
Un autre mot moins connu, de la famille du
précédent, et qui a conservé le sens primitif de
l'ancêtre espagnols est roupanne, tunique. La
cavalerie a gardé aussi un bon vieux mot fran-
çais, disparu par ailleurs, sauf en Normandie, et
qui plonge dans les plus profonds lointains du
moyen âge, puisqu'il nous a été apporté par les
grandes invasions : c'est houseau, botte, cousin
de la hose allemande.
Le xvm** siècle a laissé quelques traces. Voici
le calot (\\XQ beaucoup ignoraient avant la guerre :
dès avant 1914, il avait détrôné « bonnet de
police ». Ce mâle de la calotte est un vieux
terme militaire de l'Ancien régime : il désignait
le fond du shako sous Louis XV. Même la mar-
{. Ropa, manteau, dont ropilla est le dérivé.
Dauza-t. — L'Argot de la guerre. 3
34 L'ARGOT DE LA GUERRE
mite n'est pas un néologisme de la guerre ; on
peut lire dans le Dictionnaire militaire de La
Chesnaye des Bois (1758, t. I, p. 236 ') : « Il y a
des bombes appelées marmites parce qu'elles en
ont la figure. » Le mot a été conservé par la
tradition des écoles d'artillerie et de Polytech-
nique.
La Révolution a immortalisé le tapin. Les
fantassins des guerres de Crimée et d'Italie char-
geaient déjà à la fourchette^ . he pékin date au
moins de la même époque. Les vitriers, chantés
par Déroulède au lendemain de l'autre guerre,
existaient lors de la guerre de Grimée (W 3).
Les combattants de 1870 appelaient déjà la mi-
trailleuse moulin à café : il est probable que le
terme a été recréé à nouveau, tant la métaphore
s'imposait, et qu'il s'agit d'une rencontre fortuite.
R. Gauthiot, dans l'article déjà cité, a relevé
d'anciens mots de caserne parmi les termes que
M. Sainéan considérait comme des créations de
guerre : boule, pain (forme primitive : boule de
son) ; cagna, abri ^ ; cantoche, cantine ; cheval,
1. Cité aussi par L. Sainéan, L'Argot des tranchées, p. 18.
2. Témoignage de feu Frédéric Hieste, dit « le tambour de
Solférino ».
3. Pour ce mot, voir ci-après, p. 124,
LES MOTS ANCIENS 35
mandat * ; civelot, civil ; cuistance, cuisine ;
cuistot, cuisinier ; doublard, sergent-major, etc.
Quelques-uns ont changé de sens depuis 1914 :
as, cavalier du premier peloton, est devenu le
soldat de valeur, et spécialement Taviateur vir-
tuose ; bagoter, à Torigine « faire du pas gym-
nastique », s'est affaibli au sens de « se pro-
mener, aller et venir » ; crapouillot, rejeton
lointain du crapaudeau du xv* siècle, désignait,
avant le canon de tranchée actuel, un petit
obusier qui, de profil, ressemblait à une gre-
nouille ou à un crapaud accroupi ^
Parmi les anciens termes de caserne les plus
répandus et que nous retrouvons dans notre
enquête, citons encore^ bancal sabre, branleur
ordonnance, capiston capitaine, chien du quar-
tier sergent, colon colonel, la fuite le jour de la
WhévdXion, garde-mites garde-magasin, ^w^ café,
margis maréchal des logis, marie mange mon
prêt femme à soldats, mère mac miche canti-
1. Ci-après, p. 129.
2. Le témoignage de R. Gauthiot est corroboré sur ce point
par celui de Willy (L. Sainéan, op. cit., p. 25).
3. Les mots donnés par notre correspondant R4 sont tous,
d'après son témoignage, des mots militaires antérieurs à la
guerre.
36 L'ARGOT DE LA GUERRE
nière, pageot \\i\ perme permission, pied de
banc sergent, polochon traversin, pousse-caillou
fantassin, punaise lentille, rabiot et rab reste
qu'on se partage après la distribution régulière,
sardines galons de sous-offîcier, tampon ordon-
nance, tôle prison, visser punir, veto vétéri-
naire, etc.
Quelques-uns avaient été adoptés par le lan-
gage vulgaire, et spécialement fayots haricots,
flingot fusil, patates pommes de terre, rabiot
(voir ci-dessus), tringlot soldat du train. Tire-
au-flanc avait été popularisé par un vaudeville
militaire, tandis que son voisin embusqué n'a
guère franchi les portes de la caserne, — mais
avec quel succès ! — que depuis la guerre. Ces
deux mots d'ailleurs n'étaient pas des synonymes
parfaits : en temps de paix, l'embusqué était
celui qui avait trouvé un poste de tout repos,
c'était le a tire-au-flanc » nanti ; le tire-au-flanc,
qui cherchait à « couper » aux corvées et aux
exercices fatigants ou désagréables, était au
contraire le candidat embusqué.
1. Vraisemblablement dérivé de pagt (f.) : comparer
l'expression populaire se mettre dans le portefeuille, se mettre
dans le lit.
LES MOTS ANCIENS 37
Nous retrouverons chemin faisant la plupart
de ces termes. Remarquons déjà qu'à côté d'un
fonds commun, il existait des locutions ou des
termes spéciaux aux corps de troupes des diffé-
rentes régions. Les soldats lyonnais, au témoi-
gnage d'un de mes confrères, ignoraient jus^
café, au moins vers 1887-1890. Beaucoup de
mots n'étaient en honneur que dans les garni-
sons du Midi ; un grand nombre m'ont été signa-
lés comme particuliers aux troupes de l'Est ^ :
cette dernière région, par suite de la densité de
l'élément militaire et de l'importance des con-
tingents parisiens, semble avoir été, avant la
guerre, le principal foyer de formation et de
renouvellement de l'argot de caserne. La spécia-
lisation avait atteint son maximum dans l'armée
d'Afrique, qui a apporté depuis la guerre aux
troupes métropolitaines tant de mots inconnus à
celle-ci, et tirés en grande partie de l'arabe^:
avant 1914, elle avait déjà vulgarisé le célèbre
cafard, ce spleen du soldat, et le barda (havre-
1. Comme termes plus ou moins spéciaux au XX* corps, on
m'a cité caoua, cavoiia, café (Nancy, a 5, dès 1888), pinard
vin, toubib médecin, — qui ont acquis une vogue universelle
depuis la guerre, — chnic eau-de-vie, électrique eau-de-vie ou
vin blanc, cnsse-paties vin blanc (Toul, 1908, N 7).
2. Ci-après, p. 120.
38 L'ARGOT DE LA GUERRE
sac, équipement), qui commençait à remplacer
le traditionnel as de carreau ou son succédané
azor.
L'argot de la capitale avait déjà fortement
imprégné, avant le grand conflit, le langage de
la caserne, surtout dans la région de FEst où la
plupart des Parisiens faisaient leur service. Je
relève dans les notes d'un jeune sergent pari-
sien (tué glorieusement à Roye en septembre
1914), qui avaient été prises quelques années
avant la guerre, dans la garnison de Belfort, les
termes suivants que les « bleus » s'empressaient
d'apprendre pour paraître initiés : boucler la
lourde (fermer la porte), calebombe ou calebonde
(bougie), en écraser (dormir), avoir le filon
(avoir un poste de tout repos), ax)oir les foies
blancs (avoir peur), — toutes expressions déjà
anciennes dans le langage populaire de la capi-
tale.
Avec la guerre, l'infiltration devient une inon-
dation menaçant de tout submerger : c'est tout
l'argot parisien d'avant-guerre que je retrouve
LES MOTS ANCIENS 39
dans les listes de mes correspondants, où il reste
toutefois en minorité en face des autres éléments
réunis. Car les fondations de l'argot militaire
ont tenu bon, et le nouvel apport n'a été qu'un
limon fertilisant propre à favoriser les créations
de bonne souche.
Le succès, aux armées, du bas langage de la
ville, ne doit pas nous surprendre. M. Niceforo a
finement relevé* les différences de penser et
d'agir qui existent « entre les hommes compo-
sant les basses stratifications sociales et ceux
formant les stratifications supérieures » : d'où
une différence foncière de langage et une lutte
linguistique entre les deux groupes. L'ascendant
de l'élite intellectuelle, peut-on ajouter, produit,
en temps de paix, un certain équilibre, que la
guerre rompt au profit des classes inférieures,
en faisant triompher la loi du nombre. Il ne faut
pas s'en affliger : malgré la diffusion de certains
termes grossiers et en dépit d'entorses à la gram-
maire classique, c'est une réaction nécessaire,
(le temps à autre, contre la cristallisation du
français que tendent à provoquer les classes diri-
1. Le Génie de V Argot, p. 60 et suivantes.
40 L'ARGOT DE LA GUERRE
géantes, essentiellement conservatrices en ma-
tière de langage. Plus tard un tri s'opérera, et,
les écrivains aidant, les mots savoureux, les
expressions de bonne frappe seront consacrés
pour remplacer les déchets qui, à chaque épo-
que, tombent dans les oubliettes du dictionnaire.
Nombre d'expressions d'argot parisien ont été
révélées par la guerre à une grande partie du
public, qui les a prises pour des créations de la
tranchée. Des linguistes mêmes s'y sont trompés;
et R. Gauthiot a relevé parmi les « mots nou-
veaux » de M. Sainéan plus d'un ancien pari-
sianisme ^ Je puis joindre certaines remarques
personnelles.
Tels termes, donnés comme des néologismes
de la guerre, datent de vingt ans au moins :
ainsi aramon, gros vin (d'après un cépage du
Languedoc) ; bestiau, bête, subst. (mot ironi-
que, refait sur le pluriel « bestiaux ») ; se biler,
se faire de la bile (ainsi que l'adjectif bileux, au
lieu de <( bilieux ») ; bousiller, tuer ; se mettre la
i. Se l'accrocher se passer de, balancer jeter, baveux jour-
nal, blairer sentir, bobard blague, mensonge, bras cassé (ou
retourné) paresseux, cherrer se moquer de, exagérer, M. Sai-
néan (qui est étranger) est peu familiarisé avec le langage
populaire vivant de la capitale, qu'il ne semble connaître que
par les journaux et les livres.
LES MOTS ANCIENS 41
ceinture, se passer de manger (ou d'autre chose);
s'en faire, se faire de la bile ; avoir (ou trouver)
le filon, avoir (ou trouver) une occupation agréa-
ble, une bonne aubaine ; latte, chaussure ; ré-
tamé, ivre; faire la ribouldingue, faire la fête
(le mot n'est jamais adjectif) '; zigouiller, tuer,
etc. — Autant d'expressions que j'ai entendues
dans les milieux populaires, depuis que j'habite
Paris ou la banheue (1897).
Il y a au moins dix ans que j'ai ouï dire dans
le peuple : en jouer un air, se sauver; je ne peux
pas le blairer, c'est-à-dire le sentir {blair = nez) ;
bourrer le crâne, tromper (qui a obtenu, depuis
la guerre, un gros succès journalistique, bien
mérité) ; en écraser, dormir (c'est-à-dire écraser
les puces ou les punaises) ; godasse, soulier ;
faire la nouba, faire la fête (mot algérien); re-
?nettre, au sens « redonner » (des coups) ou
« répéter » (des propos désagréables). J'ai vu
éclore vers 1912 la locution A la gare ! — excla-
mation ironique pour se débarrasser d'un fà-
1. L'emploi du mot comme adjectif dans une « lettre de
poilu » prouve que le journaliste qui a composé ou remanié
cette lettre ne connaissait pas à fond le langajïe des fau-
bourgs. Aucun ouvrier parisien ne dira à sa femme de cher-
cher ribouldingue dans le Larousse, tout le monde connaissant
ce mot dans les milieux populaires.
42 L'ARGOT DE LA GUERRE
cheux. Dans les premiers mois de 1914, j'ai
entendu pour la première fois pèpère employé
comme adjectif, — un homme ou un paquet
pèpèrCy — au sens de gros, lourd, important
(Ménilmontant).
Tous les mots appartenant à Fargot parisien
courant d'avant-guerre sont précédés d'un asté-
risque dans le vocabulaire qui termine ce vo-
lume. Mais il existait aussi des mots peu connus,
plus rares \ ou appartenant à des argots parti-
culiers, spéciaux à tel ou tel milieu de la grande
ville : à plus d'un, la guerre a fait un sort nou-
veau en lui conférant un autre sens, ou en cei-
gnant un terme obscur de l'auréole du succès. ,
Les expressions sportives sont particulièrement
intéressantes. Avant de les retrouver aux méta-
phores, signalons deux termes expressifs. Le
tacotf automobile usée, — qui fait tac ! tac ! —
n'est pas postérieur de beaucoup à l'Exposi-
tion de 1900 : cette onomatopée était, avant
la guerre, un terme d'automobilistes. Elle s'est
1. Ainsi j'ai habité dix ans (1901-1911) le XX* arrondisse-
ment, après le VI% sans jamais avoir entendu Panam, Paris,
tout en connaissant son existence. Depuis la guerre on n'en-
tend que ce mot dans la bouche des permissionnaire»
parisiens.
LES MOTS ANCIENS 43
appliquée, dans la bouche de nos soldats, à toute
vieille voiture, bicyclette, etc., puis à une voi-
ture ou bicyclette quelconque, au fourgon, au
canon (et de là au fusil : fusil bulgare S 7), au
wagonnet du chemin de fer à voie étroite et au
chemin de fer lui-même. C'est un exemple inté-
ressant de dérivation par rayonnement et enchaî-
nement, comme disait Darmesteter'. — La caisse
à savon avait été lancée par Gavroche, à la suite
des premières épreuves d'aéroplanes à Juvisy,
pour distinguer le biplan du monoplan ^ : ce
vocable imagé est resté, et nous le retrouvons
dans notre enquête.
Beaucoup de mots de l'argot des malfaiteurs
ont passé, à toute époque et en tous pays, dans
la langue populaire. Tel est le cas, par exemple,
pour broquille minute, dahe père, esgourdes
oreilles, estourbir tuer, glass verre, goualer
chanter, greffier chat, lance eau, lancequiner
tomber de l'eau, lingue couteau (anciennement
lingre \ à l'origine, couteau de Langres)^ lourde
porte, mouscaille excrément (ici : boue), pèse
1. Tacot, eau-de-vie, sera étudié pp. 74, 78 et 81.
2. Pour le monoplan on hésita entre libellule et quelques
autres appellations qui n'ont pas vécu davantage.
44 L'ARGOT DE LA GUERRE
argent, pioncer dormir (peut-être variante de
peaussevy piausser, dormir sur des peaux), /?ro-
fonde poche, /?ro5e postérieur, re/z/^/wer regarder,
5wrm couteau, tranche tête (étymologie populaire
de Fancien tronche), etc., — tous mots du jar-
gon antérieur- à 1850 \ et que nous retrouvons
ici. Les « apaches » de la fin du xix® siècle
avaient vulgarisé dans la population ouvrière
plusieurs expressions signifiant « tuer » : descen-
dre et refroidir ; sonner (à Forigine : tuer en
cognant la tête sur le trottoir ou le pavé ; ici
« se faire sonner », se faire bombarder); zigouil-
ler (que nous reverrons aux mots d'emprunt^).
La guerre aura eu pour résultat, non seule-
ment d'assurer une plus grande diffusion à
quelques-uns de ces termes, mais surtout de
faire reparaître de très vieux mots de l'argot des
malfaiteurs qu'on pouvait croire sortis de Fusage
et qui, en tout cas, n'étaient pas courants parmi
le peuple de Paris : tels beugner regarder (alté-
ration de Fancien bigner, mot de Villon), en-
traver comprendre (jadis enterver, du latin
1. Au sujet de l'argot ancien des malfaiteurs, je renvoie
une fois pour toutes à l'ouvrage fondamental de L, Sainéan,
Les sources de l'argot ancien (Paris, 2 vol., 1912).
2. P. 109.
LES MOTS ANCIENS 45
mterrogare, mot de TEst passé en jargon dès le
XVI* siècle), grive régiment (jadis « guerre »,
Jargon de 1 628), jaffe soupe (de la même épo-
que et sans doute de même origine*), limace
chemise (on ne connaissait plus guère que son
altération tîquette), pive vin (du xvi* siècle),
rouscailler parler. Moins rares, brèmes cartes
à jouer, ou gailie cheval, limités à certains
milieux.
Parfois c'est une signification qui surnage :
mouise n'était plus connu qu'au sens métapho-
rique de gêne, misère ; nous voyons reparaître
ici l'acception originaire « soupe », qui est à
peu près celle de Vidocq (soupe économique) et
de son prototype alsacien et suisse allemand
jnues, bouiUie (en allemand Mus). Tantôt c'est
une variante de forme : les hirondelles de la
grève de Vidocq sont devenues de nos jours les
hirondelles de potence, toujours pour désigner
les gendarmes.
Signalons en passant deux créations intéres-
santes de la langue populaire d'après des dé-
1. Voir A, Dauzat, Les argots franco-provençaux, p. 34 el
38 (Paris, 1917, Bibliothèque de l'Ecole pratique des Hautes-
Etudes).
46 L'ARGOT DE LA GUERRE
formations argotiques. L'argot des malfaiteurs
avait créé des pronoms personnels, par altéra-
tion d'anciennes périphrases qui n'étaient plus
comprises \' moi, toi, lui, se disaient ainsi, soit
moniasse, toniasse, soniasse ou mongnasse,
tongnasse, songnasse, par suite d'une évolution
phonétique, — soit mésigue, tésigue, sésigue
(d'après mes, tes, ses), écrits plus souvent
mézigue... A l'époque contemporaine, on sentit
mon, mes, ton, tes... dans ces expressions, et
on les coupa, mais en dépit de toute étymo-
logie, car on accola la consonne finale, dite de
liaison, du possessif, à l'initiale des nouveaux
mots créés : gnasse, homme, camarade, et
zigue^, même sens, prototype de zigotot que
nous retrouvons ici {faire le zigotot, faire le
malin).
Un des argots spéciaux de Paris les plus cu-
rieux est le loucherbem, ou argot des bouchers^
qui avait fortement pénétré le langage des mal-
1. L'origine se trouve dans deux périphrases un peu
obscures de Villon {mes ans, vos ys ou Jdscz, régissant la
3» pers. du pluriel). Puis il y a eu agglutination, avec maintes
variations de finales.
2. M. Sainéan proposait pour ce mot, dans VArgoi ancien,
une forme provençale de gigue (gigo, prononcé dzigd). Mais
gigue est féminin, zigue masculin, — et l'analogie de gnasse
tranche la question.
LES MOTS ANCIENS 47
faiteurs contemporains*. Nous en retrouvons
ici quelques spécimens, que nous passerons en
revue lorsque nous analyserons les altérations
des mots ^
#
Certains mots méritent un arrêt de quelques
instants, tant par la vogue qu'ils ont acquise
que par l'intérêt de leur histoire.
Les deux termes qui ont eu le plus de succès,
qui ont conquis une renommée mondiale, et que
la guerre a révélés aux neuf dixièmes peut-être
des Français, c'est le poilu et c'est le Boche, —
les deux antagonistes.
Bien qu'il effarouche certains puristes, \q poilu
de la Marne et de Verdun restera campé dans
l'histoire, à la suite du grognard d'Austerhtz et
de la Moskowa. Ce n'est pas un dandy épris de
beau langage ; il n'a pas fait la guerre en den-
telles dans les tranchées où on casse les glaçons
de la soupe quand on ne s'enlize pas dans la
boue ; mais il a sauvé Paris et la France. Et ce
1. Notamment pour le nom des pièces de monnaie : linvt
ou linvé (20 sous), tarante ou larantequé (40 sous), etc.
2. Ghap. VI.
48 L'ARGOT DE LA GUERRE
mot rude et réaliste le peint à merveille : car le
poilu, ce n'est pas Fhomme à la barbe inculte,
qui n'a pas le temps de se raser, — ce serait déjà
pittoresque, — c'est beaucoup mieux : c'est
Fhomme qui a du poil au bon endroit, — pas dans
la main ! — symbole ancien de virilité.
Poilu existe depuis un siècle au moins dans
notre argot militaire. Il fut un mot de grognard,
comme le témoigne Balzac, lorsque, dans le
Médecin de campagne, Bénassis présente au
commandant Génestas un survivant de la Béré-
sina, le vaillant Gondrin (Édition princeps î834,
t. II, p. 80).
« Mon homme est un pontonnier de la Béré-
sina : il a contribué à construire le pont sur le-
quel a passé l'armée, et, pour en assujettir les
premiers chevalets, il s'est mis dans l'eau jusqu'à
mi-corps. Le général Eblée, sous les ordres du-
quel étaient les pontonniers, n'en a pu trouver
que quarante-deux assez poilus, comme dit
Gondrin, pour entreprendre cet ouvrage. »
On le voit, le mot n'était encore qu'adjectif à
cette époque. Plus tard, et jusqu'à la veille de
la guerre actuelle, il désigna, dans les casernes
où prédominait l'élément parisien et faubourien.
LES MOTS ANCIENS 49
soit rhomme d'attaque qui n'a pas froid aux
yeux^ soit Y « homme » tout court (on sait
qu'à l'armée les soldats s'appellent officiellement
les « hommes »). A l'hôpital mixte de la petite
ville de Ch... (région de l'Ouest), oii je fus
mobilisé le 2 août 1914, on disait couramment
que « le caporal réclamait deux poilus pour une
corvée ».
Comme on a contesté que poilu fût un terme
militaire d'avant- guerre, je tiens à multiplier les
témoignages. « C'est une vieille expression mili-
taire, m'écrit le lieutenant Du... d'A... (D13),
que je connais au moins depuis douze ans. »
M. Psichari, directeur d'études à l'École pra-
tique des Hautes-Études, après enquête, a re-
connu également que poilu appartenait avant la
guerre à l'argot militaire ^ « En langage mili-
taire, écrit de son côté un autre linguiste,
mobilisé celui-ci, M. M. Cohen, poilu signifie
individu^. » Le lieutenant A. Va..., du Si''
d'artillerie (V 1), précise que le mot, dans les
casernes d'Orléans, en 1909-1910, signifiait
1. Sens anciennement connu par le correspondant R4.
2. Bulletin de la Société de linguistique, 1916, p, 8.
3. Id.,ibid.,j). 74.
Dauzat. — L'Argot de la guerre.
SO L'ARGOT DE LA GUERRE
« homme » par opposition à « gradé » ; le lieu-
tenant P... (al) signale que le mot était usité à
Polytechnique au sens à'hommey mais qu'on
percevait encore la valeur originaire du terme.
Au sens d'homme ou de soldat, un assez grand
nombre de mes correspondants du front l'ont
inséré dans leurs listes. Par contre, il est inconnu
dans certains secteurs; dans le corps de R. Gau-
thiot*, le mot était venu de l'arrière. Il n'y a
qu'un de mes correspondants (L 4) qui m'ait dé-
claré n'avoir pas connu le mot avant la guerre.
Un autre (W 1) me fait une remarque intéres-
sante : poilu est le mot des jeunes (active et
réserve), tandis que bonhomme est usité chez les
territoriaux de son âge.
Je crois qu'il existait aussi, à ce sujet, des dif-
férences, non seulement chronologiques, mais
locales. Tous les mots signifiant « homme »
sont susceptibles de passer au sens « soldat » à
l'armée, oii les soldats sont officiellement les
hommes : ainsi j'ai relevé, pour traduire « sol-
dat », dans mon enquête, à côté de bonhomme
et de poilu, — les plus fréquents, — gars, mot
1. Bulletin de la Société de linguistique, 1916, p. 7.
LES MOTS ANCIENS 51
normand et breton connu depuis longtemps à
Paris, gosse lyonnais, mec argotique. Le foyer
originaire de bonhomme doit être la Normandie
(où les femmes appellent leur mari « mon bon-
homme »).
Celui de « poilu » est au contraire la région
parisienne et FEst, oii il était plus ou moins
sorti de la caserne avant 1914. Dans la région
de Vitry-le-François, on demandait déjà des
poilus pour les travaux agricoles.
Plusieurs années avant la guerre, Fouvrier
parisien appelait plaisamment un homme quel-
conque un poilu, tandis qu'il nommait le soldat
troufion : il entrait de Fironie dans ce dernier
-mot, qui évoquait les recrues campagnardes,
hébétées et balourdes, à la Polin*. Avec la
guerre, le troufion est devenu le poilu : toute
une révolution en un simple changement de
nom.
Car le civil, depuis 1914, a donné une nou-
velle valeur au mot : le poilu est désormais le
1. Le mot pourrait venir du piémontais, g^ois, etc.,
trôjfie, pommes de terre (anciennement « truffes »), cad.
lourdaud. M. Sainéan (L'argol des tranchées, p. 162) dit que
troufion signifie, au propre, « derrière ». C'est une erreur :
le mot populaire auquel il fait allusion est troufignon (anus)
et non troufion.
52 L'ARGOT DE LA GUERRE
soldat combattant (qui s'oppose à Y « embus-
qué ))), le héros qui défend notre sol. Le mot
a fait irruption du faubourg, de la caserne,
dans la bourgeoisie, dans les campagnes plus
tard, par la parole, par le journal surtout,
avec une rapidité foudroyante. Il correspondait
à une conception nouvelle du soldat, il était
imagé : double motif de succès. Le plus curieux,
c'est que la nuance nouvelle n'a pas été goûtée
au front et a plutôt continué à discréditer le mot
dans les tranchées. Et voici poilu mis à l'index
par... les « poilus » parce qu'il était devenu trop
« civelot », au moment oii il retournait à son
origine : quel paradoxe ! et quel injuste retour
de l'histoire des mots !
*
En face du poilu, voici son adversaire, le
Boche.
A en croire M. Sainéan, ôoche serait « un
stigmate, un nom monstrueux qui rappelle le
Gog et le Magog de l'Apocalypse* ». Et les Alle-
1. L'argot des tranchées, p, 10.
LES MOTS ANCIENS 53
mands, qui lisent avec soin tout ce qui s'édite à
Paris, de renchérir et de considérer ce mot
comme la suprême injure, ainsi que l'atteste ce
curieux passage d'un opuscule sur Targot mili-
taire allemand ^ :
« Les Français nous appellent, nous autres
Allemands, des Boches. Troupier ou civil, jeune
ou vieux, homme ou femme, peu cultivé ou
arrivé au pinacle de la sagesse, nous sommes les
Boches. Et les linguistes [?] de Paris se donnent
le plus grand mal pour démontrer par leurs articles
dans les journaux, ou dans des livres entiers, que
le vocable hoche désigne un être aux penchants
les plus bas et les plus méprisables qui puissent
s'imaginer, un être bien au-dessous des nègres
et même inférieur aux bêtes. Un journal des
tranchées françaises s'appelle le Bochophage (le
mangeur de Boches)... La langue allemande et
la langue du soldat allemand ne connaissent
aucun équivalent du mot boche. »
Aucun équivalent ? Il serait tout de même dit-
ficile de faire passer Welsche pour un mot d'ami-
tié. Et nous croirions volontiers que l'auteur
1. Der feldgraue Bûchmann, publié à la suite de l'enquête
des Lustige Blaetter (voir p. 1, n. 2).
54 L'ARGOT DE LA GUERRE
plaisante, — comme le « Bochophage » et
comme, sans doute, M. Sainéan lui-même, — si
les Allemands comprenaient mieux la plaisante-
rie. Il est bien évident qu'à l'origine tout surnom
qui s'applique à un peuple voisin a une valeur
péjorative, qu'il s'adresse à un ennemi, ami, ou
indifférent. Mais, par une loi générale du lan-
gage, le mot se vide rapidement de son acception
première pour s'adapter exactement à l'objet
qu'il désigne.
Au début de la guerre, le public a senti le
besoin d'un terme moins usé, plus énergique,
pour désigner l'ennemi, l'envahisseur, et boche
lui a plu parce que les mots populaires ont une
saveur plus rude ; mais le succès même du nou-
veau vocable n'a pas tardé à en faire le syno-
nyme parfait d'Allemand, au point qu'il a perdu
toute valeur péjorative jusqu'à être employé
dans les rapports du front (D12). La haine ou
le mépris, ce n'est pas le mot qui les porte, ce
sont les individus qu'il désigne : qu'on les
dj^"^^^ Allemands ou Boches, rien n'est changé
dans le sentiment des Français à leur égard.
Pendant le premier hiver de la guerre, un
journal ouvrit une enquête sur le mot boche ; il
LES MOTS ANCIENS 55
reçut un formidable courrier de réponses qui,
au lieu d'apporter des documents utiles, ne con-
stituaient guère qu'un amas de fantaisies éty-
mologiques sans valeur. L'intéressant eût été
de connaître les plus anciens emplois du mot,
avec la valeur exacte, la date, l'indication du
milieu social : matériaux avec lesquels les maîtres
ès-arts pussent bâtir. Mais quoi ! en linguis-
tique, le premier venu prétend être maçon et en
remontrer aux vétérans de la science.
Malgré l'apparence contraire, ce sont précisé-
ment les problèmes les plus proches de nous, et
paraissant le plus à notre portée, qui sont sou-
vent les plus ardus à résoudre. Il est parfois plus
malaisé de trouver l'étymologie d'un terme d'ar-
got moderne que de reconstituer la filière histo-
rique d'un mot qui plonge dans les lointaines
eaux du latin vulgaire. Pour juger les valeurs
des lignes et des tons, ne faut-il pas le recul de
la perspective? Mais surtout la vie contempo-
raine, y compris le langage qui en exprime les
manifestations multiples, est infiniment plus
complexe que l'existence de nos aïeux.
L'histoire de hoche, en particulier, est assez
touffue, mais il n'est pas impossible de la dé-
m L'ARGOT DE LA GUERRE
brouiller. Il y a une quarantaine d'années et
plus\ à Paris, à Lyon et ailleurs, on appelait
têtes de boche les personnes et surtout les
enfants têtus, — ainsi que me Font attesté
divers témoignages oraux, d'origine diverse,
mais tous concordants, — et sans que cette épi-
thète évoquât le moins du monde les casques à
pointe. Comme nos voisins d'outre-Rhin ont,
depuis longtemps, une réputation de « têtes
dures » solidement établie ^ Allemand fut altéré
bientôt en Allemoche, création qui n'a vécu que
dans l'Esté et plus communément en Aile-
boche, Alboche, sous l'influence de « tête de
boche », « caboche », « rigolboche ». Alboche
est attesté en 1889*, mais il est plus ancien, car
un de mes correspondants (Mil) l'a entendu en
1874 d'un Alsacien émigré, et un autre (a 3) a
noté Albotche en 1877 à Neuchàtel.
1. Un de mes correspondants (R4), qui me signale aussi la
variante « tête de pioche », croit avoir lu tête de buche dans
un livre édité vers 1832, mais il n'a pu retrouver la référence.
2. Tête de boche s'appliqua plus spécialement, dès 1874,
aux ouvriers allemands dans le langage des typographes.
(Cf. L, Sainéan, L'argot des tranchées, p. 11.)
3. Ce mot a été signalé dans la région de Neuchàtel par
M, E. Tappolet, et il existe aussi dans la Meuse (d'après
M. Louis Bertrand).
4. Dans le « Nouveau supplément « du Dictionnaire d'argot
de Larcher. — Vers la même époque Italien s'altéra aussi en
Italboche, formation exactement parallèle.
LES MOTS ANCIENS 57
Un peu plus tard, Alboche s'abrégeait lui-
même en Boche, terme courant pour désigner
les Allemands, dès avant la guerre, dans tous
les milieux populaires des grandes villes du
Midi comme du Nord*. Je ne crois pas que
Boche, Allemand, soit antérieur aux dernières
années du xix^ siècle. Aucun témoignage n'a pu
le relater avant 1900. Willy Fa cité en 1905
àçiXi?> Maugis amoureux^. On le trouve dans les
Œuvres posthumes de Verlaine ^ Un autre cor-
respondant (Mil) Fa entendu en 1908, à Gon-
stantinople, de la bouche d'un enfant français :
il connaissait, pour sa part, le terme depuis plu-
sieurs années.
J'ai signalé moi-même, incidemment, en
1909 *, le mot boche, qui eut le don de fort ahu-
rir un professeur parisien, pourtant averti. Dans
un compte rendu de la Revue du Mois, l'aimable
critique, en reproduisant ma phrase, fit suivre
ce terme... étrange d'un point d'interrogation :
évidemment il devait s'agir, dans sa pensée,
1. Je connais un hôtelier du Gannet qui l'employait dés
1910, et qui n'était jamais venu dans le Nord.
2. Voir le Mercure de France, 16 mai 1917, p. 375.
3. Edition Wessein. p. 261.
4. Dans L'Italte Nouvelle, p. 194, n. 1.
58 L'ARGOT DE LA GUERRE
d'une coquille typographique... Il n'aurait eu
pourtant qu'à interroger sa cuisinière ou sa con-
cierge. Il est souvent très utile, même pour les
professeurs agrégés, d'interroger et d'écouter
concierges et cuisinières. Le peuple reste notre
grand maître de langage, tout comme à l'époque
oii M. de Malherbe, gentilhomme normand,
allait s'instruire auprès des crocheteurs parisiens
du Port au foin.
Reste à élucider l'origine de tète de boche.
M. Sainéan s'est demandé naguère, et d'autres
avec lui, si ce n'était pas un équivalent de « tête
de bois » ^ Il ne saurait être question d'une alté-
ration directe de « bois » (qui est phonétique-
ment boud) en boche. J'avais songé naguère "à
l'italien boccia, boule (du jeu de boules), dont
Mazarin avait naguère acclimaté en France le
diminutif bochette. Mais je me demande si tête
de boche ne représente pas simplement tête de
4. M. Sainéan (o/). cit., p. 10) rappelle d'après Delvau (186o)
un hoche = mauvais sujet, dans l' « argot des petites dames »,
et qui semble être un abrégé de caboche. Je crois que c'est
une formation parallèle et indépendante. En tout cas
caboche a joué un rôle dans l'histoire du Boche actuel. —
Rappelons enfin que dans VAssommoir, Zola, qui aimait à
donner à ses personnages des noms expressifs, a baptisé ses
concierges alsaciens les Boche.
2, Mercure de France, 16 avril 1917, p. 659.
LES MOTS ANCIENS 59
caboche, par une redondance qui n'est pas sans
exemple dans les langages populaires \
Quoi qu'il en soit, Boche comble une lacune :
il ne désigne pas une nationalité, mais un peuple,
une race, avec la nuance péjorative sous laquelle
la foule voit l'étranger, ennemi ou non. Il n'est
pas seulement le similaire de l'italien tedesco, de
Talsacien et du suisse-allemand Schwobe, du
suisse-français Schnock ou du hollandais moffe ;
il est aussi la réplique parfaite, qui nous man-
quait, du Welsche, par lequel les Allemands
désignent dédaigneusement les gens de race
latine. La guerre actuelle est la lutte des
Welsches contre les Boches^-.
*
Un autre mot à succès de la guerre, c'est le
pinard, qui joue un si grand rôle dans la vie du
soldat en campagne.
1. Ainsi l'argot militaire allemand appelle le Français //en-
Monsieur.
2. Certains écrivains ont tiré de Boche des dérivés artificiels
comme Bochie, bochonnerie, qui n'ont jamais vécu. Le peuple
en a créé un seul, Bockerie, que les publicistes n'ont pas
compris : la Bocherie, ce n'est ni le pays des Boches, ni un
procédé de Boche, c'est un collectif désignant les Boches
eux-mêmes ou leurs affiliés : « Autrichien» ou Allemands,
tout ça, c'est de la Bocherie ».
60 L'ARGOT DE LA GUERRE
Pinard (vin) est visiblement une altération à
valeur péjorative, créée par Targot de caserne,
de pineaUy pinaud ou pinot, cépage très ré-
pandu, puis vin fourni par ce cépage : ce dernier
sens est courant depuis longtemps en Bourgogne,
Champagne, Lorraine. Pinaud, au sens géné-
rique de vin, m'est donné par trois correspon-
dants (B 5, B12, R4).
La cause est donc entendue. Il est moins aisé
de préciser où et quand s'est formé le mot. Il
semble que c'est un terme de caserne qui s'est
développé surtout en Champagne et en Lorraine,
principal foyer, on l'a vu, de l'argot militaire
du temps de paix : il m'est signalé comme em-
ployé par les troupes de Nancy, Verdun, Vitry-
le-François, etc. (M 10, S 4, etc.) assez long-
temps avant la guerre. Il n'était pas inconnu en
Vendée, où soldats et ouvriers l'employaient
quelquefois, mais rarement (M 15). La marine
le connaissait au moins depuis 1905 (a 35), les
troupes coloniales à peu près vers la même épo-
que (plusieurs témoignages). La date la plus
ancienne pour l'armée est celle de 1886, époque
à laquelle le îhot était en usage au 13^ d'artille-
rie (R4). D'autre part, un correspondant civil de
LES MOTS ANCIENS 61
Bordeaux m'assure que pinard était déjà usité
dans cette ville quand il était enfant; certains
quartiers disaient pimard (sans doute sous Fin-
fluence de pomard^^ et il existait le dérivé se
pinarder, s'enivrer*.
Le mot a pu se former indépendamment sur
plusieurs points du territoire, partout où on bu-
vait du pinaud, — et du mauvais piriaud, qui
appelait aussitôt le suffixe péjoratif. En tout cas
il n'était pas parisien ^ avant la guerre, et son
succès rapide depuis les hostilités a relégué au
second plan ou fait disparaître d'autres mots,
notamment pive chez les coloniaux et les
« joyeux » (T 3) : preuve que le mot, s'il était
connu dans certains corps d'outre-mer, n'a pas
été vulgarisé par eux.
Non moins intéressant et plus énigmatique
que le pinard, la barbaque, qui est le mot le
plus répandu dans les tranchées pour désigner
4. Mistral enfin {Trésor du félibrige) cite pinarOj vin, en
Limousin.
2. Quelques Parisiens pouvaient le connaître individuelle-
ment, mais on est en droit d'affirmer néanmoins que, sauf
de rares exceptions, il était ignoré à Faris. Et ceci exclut
l'fiypothèse, formulée par un correspondant, que pmord pour-
rait venir du nom d'un marchand de vins de la place
Maubert. J'ai d'ailleurs fait de ce côté des recherches, qui
n'ont pas abouti.
62 L'ARGOT DE LA GUERRE
la viande, est à la fois un ancien terme de ca-
serne, et un vieux mot d'argot parisien assex
localisé. A Paris, il semble que ce fut spéciale-
ment un mot des abattoirs S où Ton disait aussi
barhaquer, travailler dans la viande (P2); il
était connu, mais peu usité, au collège Chaptal
en 1895 (L4), au collège Rollin dès 1880 (Gl),
où l'on employait plus fréquemment bidoche,
A l'armée, où on me le signale depuis 1870
(surtout, semble-t-il, dans les garnisons du
Nord), il avait généralement une valeur péjora-
tive (viande dure, mauvaise, — en face de bi-
doche, viande), qu'il a perdue depuis que la
guerre lui a assuré une diffusion générale.
D'où vient le mot ? Un correspondant (N 2}
m'a suggéré une étymologie orientale assez sé-
duisante : ce serait le roumain berbec, mouton
(prononcé barbec) ; le mot daterait de la guerre
de Crimée, époque à laquelle notre corps expé-
ditionnaire de la Dobroudja n'avait, pour toute
viande, que le mauvais berbec d'Orient. Cette
hypothèse paraît fortifiée par la variante barbe-
1. Un autre correspondant (B15) a entendu pour la pre-
mière fois le mot, en 1877^ au 24* de ligne, de la bouche d'un
camarade, boucher à Yvetot.
LES MOTS ANCIENS 63
que, SOUS laquelle figure le mot dans certains
dictionnaires d'argot de la fin du xix* siècle.
Mais le terme n'est-il pas antérieur, en France,
à 1855? D'après deux correspondants, Balzac
l'aurait donné dans La Dernière incarnation
de Vautrin (chap. P'), comme appartenant au
lexique du bagne de Toulon, et Alexandre Dumas
père dans la description du bagne, de Monte-
Cristo, quand le héros va chercher des « ou-
vriers » de sa vengeance. Mais, quand je me
suis reporté aux textes, je ne l'ai retrouvé, ni
ici ni là. Je signale toutefois que Delesalle, dans
son Dictionnaire d'argjot (1899), indique le mot
comme spécial au langage des malfaiteurs.
Seringue, signalé au sens de « fusil » par une
dizaine de mobilisés, et souvent comme terme
localisé ou peu usité, est aussi un ancien mot
répandu dans toutes les régions de la France,
avec une valeur généralement péjorative. Un de
mes correspondants (D 4) a entendu Jules Vallès
parler de «passer sous le jet de la seringue ».
En Lorraine, en Beauce (L4), ce mot désignait
un vieux fusil de chasse, souvent plus grand
que les autres (M 10 précise: un fusil du cali-
bre 16 à un coup); il était employé par les vieux
04 L'ARGOT DE LA GUERRE
soldats d'Afrique pour parler des grands fusils
des Arabes (A 8). Il paraît avoir été surtout usité
dans le Midi (P8, VI, etc.), où on lui a donné
sa réplique en patois ; pissarato, en effet, qui
signifie «seringue», est le surnom, dans le Gard,
des mauvais fusils (P8). Enfin siringa désigne
également le fusil dans Targot militaire piémon-
tais\
Un dernier exemple, celui de toto (pou de
cheveux et pou de corps), qui a acquis une
grande diffusion depuis la guerre, nous montrera
quelles difficultés se présentent souvent quand il
s'agit de localiser Torigine d'un mot.
Je pencherais à croire, avec M. Sainéan, jus-
qu'à preuve du contraire, que toto représente, à
ses débuts, une formation enfantine. Mais quel
est son foyer de développement? Paris, m'ont
répondu plusieurs correspondants qui l'avaient
entendu avant la guerre dans la capitale ^ bien
qu'il y fût très circonscrit ; il était abrégé en
tote chez les romanichels de Belleville (D 4) ; un
vieux colonial s'en servait en 1912 (P2). La
1. Témoignage du sous-lieutenant d'alpins Carlo Couvert
(de Suse).
2. D4, F2, LIS, R5.
LES MOTS ANCIENS 65
précision la plus intéressante m'a été donnée par
un infirmier (R3), d'après lequel ce mot était
usité couramment à F hôpital Saint-Louis dès
1889. Renseignements pris auprès d'anciens
internes, toto est bien en effet un mot d'hôpital,
qui était peu répandu parmi le peuple de Paris
avant la guerre.
D'autre part, le mot était depuis longtemps en
usage dans la Champagne orientale : je l'ai
entendu, en 1903, près de Montierender (arron-
dissement de Wassy), de la bouche d'une nona-
génaire très fruste qui n'avait jamais quitté son
village. Si l'on songe que le vocabulaire d'un
paysan sédentaire est définitivement constitué à
l'âge de trente ans, il faut admettre que toto
existait sur les confins de la Champagne et de la
Lorraine aux environs de 1840. L'emprunt aux
hôpitaux parisiens étant invraisemblable, il doit
s'agir au contraire d'un provincialisme qui a
pénétré à un moment donné dans le langage
des infirmiers.
Je crois aussi que les deux sources ont contri-
bué à la diffusion du mot dans l'armée. Inutile
d'inèister pour les hôpitaux. Quant au front, la
première fois que j'ai vu le terme imprimé dans
Dauzat. — L'Argot de la guerre. 5
66 L'ARGOT DE LA GUERRE
les journaux, pendant le premier hiver de la
guerre, il s'agissait des totos de TArgonne. Un
correspondant (A 8) me signale de son côté que
c'est en Champagne qu'il a entendu le mot pour
la première fois, en 1916, après avoir passé par
d'autres secteurs. La double coïncidence ne peut
être fortuite : nos soldats de l'Argonne ont
appris toto des paysans champenois.
CHAPITRE m
LES MOTS NOUVEAUX
Les mots nouveaux ne constituent pas la ma-
jorité du vocabulaire particulier à nos soldats.
Ils ne forment pas moins un contingent très
important, le tiers environ des listes qui m^'ont
été envoyées.
En parlant ainsi, je surprendrai fort, je le
sais, la plupart de mes lecteurs militaires. Car
il est entendu, sur le front, parmi ceux que la
question intéresse, que la guerre n'a pas créé de
mots nouveaux dans Farmée, — ou si peu ! Il
n'y en a qu'un seul authentique, m'écrit un cor-
respondant, en me citant limoger^ envoyer en
disgrâce le titulaire d'un haut commandement
(une mesure qui fît quelque hruit avait envoyé
un haut disgracié à Limoges). — Une douzaine
68 L'ARGOT DE LA GUERRE
à peine, déclare un autre, avec quelques exem-
ples à Fappui (parfois malheureux : tel marmite,
qui date du xvni* siècle, eigau^ pou, qui remonte
à l'argot des malfaiteurs du xvi* siècle).
Je le répète : on connaît bien mal le langage
que Ton parle et que l'on entend parler autour
de soi. Les néologismes authentiques de la
guerre? ils se comptent par centaines. Mais
d'abord il serait peut-être bon de définir ce qu'on
appelle un mot nouveau. Le concept paraît très
simple : il peut prêter cependant à des malen-
tendus.
Un mot nouveau, ce n'est pas, ce ne saurait
être un mot fabriqué de toutes pièces. Des termes
de ce genre, on n'en rencontre peut-être qu'un
seul exemple dans l'histoire du français, celui
de ^a^, créé ex nihilo par Van Helmont \ Règle
générale, un mot est formé avec des éléments
connus. Vient-il d'Alger, de Madrid ou de Mar-
seille, il est nouveau pour Paris, tout en restant
ancien ailleurs. Tous les dérivés et composés
sont des mots nouveaux, la racine fût-elle la
1. Encore est-ce bien ex nihilo ? et le créateur n'a-t-il pas
été influencé par la racine allemande ou hollandaise de
Geisl, esprit?
LES MOTS NOUVEAUX 69
plus vieille de notre langue. Il en est de même
d'un mot qui change brusquement de sens, par
exemple par métaphore.
Comment les néologismes n'auraient-ils pas
surgi en présence de tant d'objets et de faits
nouveaux, pour lesquels les désignations cou-
rantes se montraient insuffisantes ou inexpres-
sives? Connaissait-on avant la guerre le casque
de tranchée, les abris souterrains, la cuisine
roulante, les chemins de fer stratégiques du
front, les masques protecteurs contre les gaz
asphyxiants, et surtout les innombrables engins
et projectiles qui se sont créés au cours des hos-
tihtés ?
Mais, objectera-t-on, ceux-ci reçoivent des
surnoms multiples et non pas des noms vérita-
bles. La remarque est judicieuse et mérite d'être
mise en valeur. Oui, beaucoup de désignations
nouvelles ne sont d'abord que des surnoms, des
appellations plaisantes qui se greffent sur le nom
traditionnel sans l'effacer. Sans doute, un grand
nombre d'entre elles sont éphémères, mais d'au-
tres vivent, se développent, et arrivent parfois à
faire tomber le mot ancien en désuétude. De tels
phénomènes nous font Saisir sur le vif la nais-
70 L'ARGOT DE LA GUERRE
San ce, la lutte et la mort des mots. Il n'y a pas
substitution brusque de Tun à l'autre. Le nou-
veau venu s'insinue modestement, comme une
superfétation accidentelle, voire comme un suc-
cédané plaisant. S'il prend racine, il développe
peu à peu sa ramure aux dépens de son voisin
usé par Tâge et moins résistant, il fait dépérir
ses rameaux, — entendons ses acceptions diver-
ses, — en accaparant pour lui le soleil du succès,
et en tuant finalement son rival sous son ombre.
Malgré le brassement continuel ^des contin-
gents entre les diverses zones du front, comme
aussi entre Tavant et l'arrière, chaque secteur,
chaque corps même conserve sa vie propre, ce
qui explique le grand nombre des synonymes. Il
faut qu'un terme ait une force d'expansion con-
sidérable pour s'imposer à plusieurs secteurs,
voire à toute l'armée. Tel est le cas de pinard,
qui n'a pas empêché l'éclosion ou la survie de
petits rivaux, mais qui les domine tous et qui
est aussi répandu quo « vin » ; tel est aussi celui
de (oto, déjà vu, et de niôle (ou gnôle) que nous
LES MOTS NOUVEAUX 71
retrouverons aux emprunts, mot aussi général
que nouveau, remarque justement M. Cohen ^ ,
Teau-de-vie ne faisant pas partie des distribu-
tions régulières en temps de paix.
A Topposé, la cuisine roulante, qui a été géné-
ralisée vers le début de 1915% nous offre
Texemple d'une synonymie très riche parmi la-
quelle le langage du front hésite et n'a pas fait
son choix. Sa ressemblance avec les machines
qui portent le bitume Ta fait surnommer ici
bitumeuse ou goudronneuse ; d'après le bruit
qu'elle produit, elle est dite ailleurs batteuse ou
bousine ; elle a évoqué, par la façon dont elle
est montée, le chemin de fer à voie étroite, le
canon, voire le sous-marin : d'où tortillardy
quatre-cent'vingty lance-bombes, canon à rata^
mitrailleuse à haricots, torpilleur, sous-marin
ou submersible à roulettes (ou sans roulettes) ;
elle est aussi la nourrice, et, vue sous une appa-
rence péjorative, la machine à couper l'appé-
1. Bulletin de la Société de linguistique, 1916, p. 74. — Le
mot est cependant resté inconnu, au moins jusqu'en 191f^,
aux contingents du Nord auxquels des Méridionaux l'ont
appris (Prof. M.),
2. Auparavant les cuisiniers transportaient leur matériel
sur des charrettes, qu'on avait surnommées T. G. 3 (voir
chap. VI.).
72 L'ARGOT DE LA GUERRE
tity la marie-salope, la gueuse, — ou, par ellipse
du terme officiel, tout simplement la roulante-,
chocoîière reste obscur. De toutes ces créations,
deux seulement (ou trois si Ton réunit les sous-
marin et submersible) m'ont été envoyés chacun
par plusieurs correspondants appartenant à dif-
férents secteurs : c'est roulante, qui s'imposait,
et torpilleur, qui a obtenu un certain succès,
pas suffisant toutefois pour dominer ses rivaux.
Même phénomène pour le casque de tran-
chée, qui apparut peu après la cuisine roulante.
Le terme le plus répandu est pot de fleurs (qui
aurait désigné d'abord le képi), et que j'a^
entendu assez souvent de la bouche de permis-
sionnaires parisiens. Les synonymes, qui me
sont signalés chacun une fois ou deux seule-
ment, se classent en deux groupes principaux.
Ce sont d'abord d'autres noms de coiflures, toque,
casquette de fer, et toutes les appellations don-
nées par Gavroche au chapeau melon, qui est
effectivement le couvre-chef le plus voisin du
casque par sa forme : cloche, blockhaus, et melon
lui-même. D'un autre côté, voici défder tous les
ustensiles de ménage à forme ronde et creuse :
soupière, bol, bocal, saladier, marmite, casse-
LES MOTS NOUVEAUX 73
rôle, éteignoir, panier à salade qui évoque
(rien de nouveau !)~la « salade » du xvi' siècle ^
Le métal du casque n'a servi qu'à former un
seul nom, le blindé, et à en préciser un autre
(casquette de fer).
Le masque préservateur des gaz asphyxiants
présente moins de variantes : une ellipse, gaz
(au singulier, quelquefois au pluriel B4), ana-
logue à celle de roulante, puis faux-nez, museau
de cochon plus argotique , antipuant plus savant,
groyi (qui doit être une désignation dialectale
de « groin »), tambuste (obscur) et cagoule,
créé par des contingents chez qui le souvenir
des costumes monacaux est encore vivant.
La boîte qui contient le masque et divers
autres accessoires est dite boîte à gaz, boîte à
malice, boîte à outils, boîte à rougeole (allusion
aux redoutables afi'ections provoquées par les
gaz). C'est une boîte métallique dans laquelle le
soldat place le tampon proprement dit et le sa-
chet en toile qui le contient, pour éviter le con-
tact avec l'air et l'humidité : « cette boîte sert en
1, La salade du xvi« siècle paraît être d'ailleurs une éty-
mologie populaire de l'italien celata.
74 L'ARGOT DE LA GUERRE
même temps à loger le papier à lettres, les allu-
mettes, le paquet de pansement et autres objets
qu'on veut avoir constamment sous la main et
qui, comme le tampon, craignent Fhumidité »
(a 2).
Le chemin de fer à voie étroite, qui joue un
si grand rôle sur le front, est appelé parfois tor-
tillard ou déraillard, désignation appliquée
dans certaines provinces à des tramw^ays ruraux
ou chemins de 1er d'intérêt locaP. Mais le mot
le plus fréquent est tacot, dont le succès a tou-
tefois été gêné par le sens primitif de « voiture » ,
encore usité dans divers corps*. L'opposition
avec le grand chemin de fer a fait surgir des
créations amusantes : bébé, jouet, pousse-
pousse.
Mais ce sont surtout les canons, et plus encore
les divers projectiles, qui ont engendré la plus
riche synonymie. Le canon de 75, à lui seul, est
tour à tour, — d'après son bruit Xaboyeur, le
râleur, le roquet, — d'après son rôle le glo-
rieux, le petit français, — d'après sa taille le
1. A Gholet, en 1903, on surnommait, à cause de ses acci-
dents fréquents, un tramway départemental de date récente
« le petit déraillard ».
2. Ci-après, p. 8i.
LES MOTS NOUVEAUX 75
bébé^ et familièrement Julot. D'autres, suivant
leur forme, leur bruit, leur effet, etc. , sont appe-
lés seringue, gugusse, pétoire, gueulard, souf-
flet à punaises, etc.
Quant aux projectiles, il faut distinguer
d'abord les gros obus, qui ont deux noms prin-
cipaux, marmite, ancien mot rajeuni et devenu
officiel, et gros noir, où l'on a cru voir un dé-
calque de l'anglais big black : il n'en est rien,
les deux créations sont indépendantes, car elles
s'imposaient d'après l'aspect de l'obus après
l'éclatement (notamment pour le 105 fusant),
selon le témoignage concordant de divers specta-
teurs. Les autres variantes sont sac à charbon,
seau à charbon (d'après la couleur), enclume
(d'après la taille), valise diplomatique, métro,
etc. On appelle spécialement charrettes ou pi-
geons les obus allemands qui passent par-dessus
les lignes françaises.
D'autres obus sont dits pignate (mot italien
signifiant « marmite »), pêche, pernod (qui
dégage une fumée verte), et, selon les variétés
de sifflement, miaulant, glinglin, zih-zin (fré-
quent), dzin-dzin (plus rare), zim-boum. Les
petits projectiles des engins de tranchées sont
76 L'ARGOT DE LA GUERRE
tour à tour, et suivant leurs formes et leurs
dimensions, des mirabelles, des bouteilles, des
tuyaux de poêles, des saucissons, des tor-
pilles, des tonneaux de choucroute, des assorti-
ments, etc. ; les grenades ou autres explosifs,
montre, tortue, tourterelle, calendrier, queue
de rat, cinq- frères, youyou, etc. ; la torpille
aérienne est la pirouette ou la valise.
Voilà, je crois, un contingent coquet de néo-
logismes, car on relève à peine une expression
ancienne sur vingt dans les énumérations précé-
dentes. Et combien de mots nouveaux, et que
nous retrouverons pour la plupart en chemin,
parmi les termes si nombreux qui désignent
Tavion, le cheval, les abris de tranchées, le
vin, etc., ou qui signifient exagérer, voler,
grand, beau, etc. ! Pouvait-on, avant la gqerre,
appeler les yeux des périscopes, les poux bava-
rois, les Allemands Pointus, Talcool barbelé^ 1
*
Jusqu'ici nous n'avons guère cité, comme néo-
1. Ellipse de « fil de fer barbelé », d'après fil de fer qui
s'appliquait antérieurement à l'eau-de-vie.
LES MOTS NOUVEAUX 77
logismes, que des expressions métaphoriques ou
métonymiques. Nous aurons Toccasion d'étudier
avec plus de précision les changements de sens,
comme aussi les mots d'emprunt et les mots à
forme altérée, dans les chapitres suivants. Mais
il est une autre catégorie de néologismes, à la-
quelle on prête généralement moins d'attention,
et qui mérite cependant de ne pas passer ina-
perçue, ce sont les dérivés et composés.
Nous savons que marmite (obus) date du
xvni* siècle ; mais marmiter et marmitage sont
bien des créations de la guerre. Crapouillot
existait déjà dans l'armée, mais non point sa
famille : crapouillery crapouillotery crapouillo-
tagCy crapouilloteur. Cuistance (cuisine) est
ancien, mais non point cuistancier , qui com-
mence à concurrencer cuistot (cuisinier). Le
nombre des dérivés donne l'étiage de la vogue
des mots.
Bien entendu, la dérivation s'opère, par ana-
logie, au mépris du radical des mots à finale
rare : de tabac on tirage tabasser (combattre'),
i. D'après les sens figurés de « tabac » qu'on trouve dans
« passer à tabac », « coup de tabac », etc. Voir tabac au Voca-
bulaire.
78 L'ARGOT DE LA GUERRE
comme « matelasser » de « matelas », en sui-
vant les procédés de la langue populaire (se
ôoyauter, rire, de « boyau », poireauter, faire
« le poireau », d'après les mots en -ot, -oter, et
zyeuter, plus barbare, d'après le pluriel des
yeux), qui n'a fait elle-même que développer
Fusage du français classique (tuyauter, siro-
ter, etc.).
Les composés sont abondants, surtout les
substantifs avec complément (boîte à malice,
machine à découdre...), et, en seconde ligne,
les verbes à l'impératif suivis d'un complément
direct ou indirect (écrase-mottes, roule-par-
terre...) ou les noms accompagnés d'une épi-
thète {diables bleus, cinq frères. . .) ; le nom
peut être un adjectif substantivé (gros noir).
Les autres combinaisons sont plus rares.
L'onomatopée, si abondante et si expressive
dans l'argot anglais, ne donne pas lieu ici à
de nombreuses créations. Elle ne s'est guère
imposée que pour désigner les obus ou explo-
sifs, d'après le bruit de leur sifflement ou
de leur éclatement (cra, dzin-dzin, glin-glin,
zimboum, et, le seul à succès, zinzin). Ailleurs
on ne peut relever que des termes isolés, comme
LES MOTS NOUVEAUX 7»
cui-cui (oiseau) ou couinard (téléphone) ; peut-
être aussi Tancien terme de cavalerie pouloper
(galoper), et sans doute tacot, dont il faudrait
expliquer les deux sens : si on comprend bien
la mauvaise automobile qui fait tac ! tac ! avec
toutes ses variantes*, il est plus difficile de rat-
tacher Tacception « eau-de-vie », également
ancienne, à cette onomatopée. Il semble que
nous soyons en présence de deux homonymes
d'origine différente; tacot, eau-de-vie, est sur-
tout un terme usité parmi les troupes algé-
riennes et coloniales.
Tandis que le langage du soldat s'est emparé
de nombreux termes techniques, auxquels il a
souvent donné des valeurs dérivées ou métapho-
riques^, la langue officielle de Tarmée a adopté,
en revanche, diverses créations de L'argot des
poilus ou de Fargot civil. Les rapports parlent
de la capture d'une « patrouille boche » ; sauter
(aller vite) a passé dans les commandements ;
gnôle (eau-de-vie) est souvent inscrit sur les ton-
1. Voir p. 42-
2. Etre repéré est ainsi arrivé à signifier a être bombardé » ;
comme métaphore, voici par exemple « mettre sa godasse
rchaussure) en liaison » pour « donner un coup de pied ».
On en trouverait beaucoup d'autres.
80 L'ARGOT DE LA GUERRE
nelets de F intendance (a 23) ; saucisse (ballon
observateur) est devenu un terme officiel. Un
rapport du 14 juin 1916 (2^ compagnie de
zouaves), deux jours avant F attaque de Souchez,
stipulait : « Les zouaves monteront à Fassaut
avec le barda » (M 2).
Le renouvellement rapide des mots et la
grande variété lexicologique suivant les corps et
les secteurs caractérisent essentiellement Fargot
de la guerre.
Nous avons vu des termes usités en temps de
paix s'effacer ou disparaître complètement pour
faire place à des expressions plus en faveur.
Mais ce n'est là qu'un épisode de la lutte inces-
sante des mots.
Telles anciennes appellations se sont souvent
concurrencées entre elles. En temps de paix,
l'ordonnance s'appelait soit tampon, soit bran-
leur : le premier terme semble le plus ancien ;
c'est pourtant lui qui Femporte, car branleur est
tombé en discrédit rapide (M 2). A la caserne on
nommait le tabac de cantine, voire toute espèce
LES MOTS NOUVEAUX 81
de tabac, trèfle ou perlot : perlot prend le
dessus avec la guerre, mais se voit bientôt me-
nacé dans son hégémonie par un nouvel arrivant
plus imagé, gros cul (Li). Le succès de pinard
lui-même n'a pas été sans retour de fortune ;
à Tarmée d'Orient, pive, en 1917, a repris
l'avantage (B13).
Dans cette même armée d'Orient, on me
signale (S 7) un fait intéressant au point de vue
de la lutte des homonymes, mise en valeur par
M. Gilliéron, et de la répartition des sens, dé-
crite par Michel Bréal. On sait^ que tacot signi-
fie à l'origine, d'un côté « eau-de-vie », de
l'autre « vieille automobile », d'où on est passé
au sens de fourgon, canon, et de canon à fusil,
en conservant ou en éliminant la valeur péjo-
rative. Mais les mêmes hommes ne peuvent don-
ner le même nom à deux choses aussi usuelles
et aussi foncièrement différentes que l'eau-de-vie
et le canon ou le fusil. Lors de la première expé-
dition contre les Bulgares par la vallée du Var-
dar, le nom de tacot fut appliqué au fusil bulgare,
comme à un « vieux clou » dont le tir manquait
1. Ci-dessus, pp. 74 et 79.
Dauzat. — L'Argot de la guerre. 6
82 L'ARGOT DE LA GUERRE
de précision. Puis l'armée se rabattit sur Salo-
nique ; une longue période de calme s'établit, on
travailla au camp retranché, et le fusil bulgare
était oublié lorsque de nouveaux contingents,
algériens et coloniaux, popularisèrent le sens de
tacoty eau-de-vie, seul usité pendant les cam-
pagnes de 1916 et 1917.
Certaines créations ont disparu pour des
causes diverses. La folka des épaulettes s'en est
allée avec le déploiement en tirailleurs, relégué
dans Fhistoire. Les bouchers noirs, qui firent
fortune au début de la guerre, ne devaient pas
survivre longtemps à la disparition du costume
sombre des artilleurs ; de même les diables bleus
et les tigres bleus (alpins, coloniaux) n'avaient
plus de raison d'être, du jour où toute l'armée
combattante était vêtue de bleu. Pendant l'hiver
1914-1915 on appela sur la Somme T. C. 3^ les
charrettes à bras sur lesquelles les cuisiniers
déménageaient leur matériel : la diffusion de la
cuisine roulante a fait disparaître, peu après, le
mot avec la chose. Parfois on ne discerne aucune
raison valable de telle ou telle défaveur : le porc
1. Il y a réglementairement le T. G. 1 et le T. G. 2, deux
types de « train de combat ».
LES MOTS NOUVEAUX 83
en conserve s'appela jambe de hoche à la fin
de 1914, puis l'expression tomba à peu près dans
r oubli.
La prolongation de la guerre a apporté plus
de précision avec plus de richesse dans le voca-
bulaire, en permettant au soldat de discerner, —
et de dénommer différemment, — les diverses
espèces de projectiles, d'explosifs, etc. « En 1915,
remarque un correspondant («32), toute fusée
était appelée projecteur : il a fallu du temps
pour dissocier les deux sens. » Un sous-lieute-
nant d'artillerie (C 7) m'explique que l'ancienne
expression « tir en enfilade » ne pouvait plus
subsister avec la trajectoire presque verticale des
nouveaux obus, spécialement quand il s'agit de
prendre les tranchées par derrière : on a dit
alors, dans ce cas, tir en biseau {yè\^-\.^\^^.
Le vocabulaire de nos soldats est remarquable
par sa diversité. Certains mots sont spéciaux, à
l'arrière, à telle ou telle région ; d'autres, plus
nombreux, sur le front, varient suivant les sec-
U.'urs : les abris s'appellent tour à tour caynas,
guitounes, gourbis * ; les gros obus, marmites,
1. Un fantassin (M 17) précise que son corps, en contart
avec l'infanterie coloniale, a appelé les abris gourbis dans
l'Artois en 1913, et cagnas dans la Somme en 1916,
84 L'ARGOT DE LA GUERRE
sacs à charboUy ou gros noirs ; la viande, auto-
bus, barhaquBy rognure de taxis. Beaucoup de
termes enfin, par la force des choses, sont parti-
culiers, comme nous le verrons plus loin (chap.
vn), à Tartillerie, au service automobile, aux
hôpitaux, aux bureaux.
Certains mots sont encore plus localisés, et
leur valeur peut différer du tout au tout suivant
les corps. Druide a désigné les aumôniers en
Lorraine en 1915 (P 12), et les officiers du ser-
vice forestier à Mézières-en-Santerre à la fin de
1916 (M 7). Dans le même secteur, la compa-
gnie 22/3 du génie appelait crapouillots les pro-
jectiles des engins de tranchées, tandis que sa
voisine, la 22/1, nommait ainsi les obus du canon
allemand de 77, ce qui occasionna souvent des
méprises (T3)^
En général, Fritz désigne le soldat allemand,
plus spécialement le fusilier : ainsi, en Artois
(septembre-décembre 1915, T 3), Fritz le fantas-
sin s'opposait à Ernest Fartilleur ; mais en juin
1. Le même correspondant me signale (jue beaucoup de
mots se sont succédé dans son corps pour designer les engins
de tranchée : assoriimenis, bouteilles, calendriers, etc. Dans la
8« division d'infanterie (1917) on appelait zeppelins les pro-
jectiles envoyés par les lance-bombes allemands de 7 cm. 5
(a 42).
LES MOTS NOUVEAUX 85
1915 Fritz s'est appliqué, toujours en Artois, à
Fartilleur du 77 (a 17), ailleurs il a désigné le
tireur de mitrailleuse et la mitrailleuse elle-
même (Tl), tandis que Fartilleur allemand a été
baptisé OUo (a 47) ou Michel (^S).
D'une façon plus générale, tacot , eau-de-vie,
est un terme de coloniaux, auxquels ceux-ci ont
tenu longtemps ainsi que certains contingents du
Nord (prof. M.), en face de nîôle(ffnôle), adopté
d'emblée par l'infanterie, les sapeurs, etc. (T3) ;
cric est devenu archaïque (Tl), Parpin ^i perle
ont remplacé marmeVe en 1917 dans le secteur 37
(L8).
Il n'est pas sans intérêt de savoir que le canon
de 75 était appelé Julot par les fantassins en
Artois en mai 1915 (a 17), et qu'il était nommé,
le mois suivant, le râleur à Hébuterne (a 32).
Les mirabelles ont désigné les shrapnells en
Lorraine en 1914 (P12), les meubles les sabots
en Champagne en 1915 (F 1), le rocabi l'eau-de-
vie au il** territorial (M 3). Parmi les mots rares,
un permissionnaire de Vincennes m'a signalé
cycliste, qui s'appliquait dans sa compagnie aux
soldats portant lorgnon ; les artilleurs ont été
les gros frères en Champagne en 19 J 6 (a 17),
86 L'ARGOT DE LA GUERRE
tandis que le même mot évoquait ailleurs les cui-
rassiers. Les coloniaux ont surnommé les zouaves
modistes : ce nom, devenu courant à Tarmée
d'Orient, aurait fait son apparition dans la métro-
pole en Alsace, en août 1915 (M 2). Une division
de coloniaux a été baptisée en Lorraine, en 1915,
Kaol et Lion Noir (P 12).
Voici encore quelques précisions fournies par
mes correspondants. U armoire à glace était
Fécurie au l^"" génie, avril 1917 (M 7); les colis-
postaux, les gros obus, le varech le tabac de
troupe, et m,itrailler, écosser les haricots, en
Champagne, 1916 (a 17). Les marchands de fil
blanc ont désigné les gendarmes dans la bouche
de corps africains (Pont-Sainte-Maxence, oct.
1916, M 2). Dans la Marne, la crèche baptise
risolateur servant de lit (1916, a 17), ^iX^hanne-
ton l'aéroplane (1917, a 17). Sur la Somme, le
86« d'artillerie lourde appelait pétaradeux le
motocychste (6^ groupe, M 6), et l'infanterie voi-
sine opposait les berlingots, poux des tranchées
allemandes, auxparigots, leurs congénères des
tranchées françaises (oct. 1916, R3).
Le phonardy qui vient de « téléphoniste »
par l'intermédiaire de téléphonard, est courant
LES MOTS NOUVEAUX 87
en juin 1916 parmi les artilleurs de Verdun (P 5).
A Thôpital de Bastia, dans Fhiver 1916-17, on
englobait les avariés sous le nom de sénateurs
et de députés^ suivant la plus ou moins grande
gravité de leur état (V 3). Et le mot charognard
prenait une singulière allure quand on l'enten-
dait en Artois, entre deux attaques, dans la
bouche du vaillant commandant R..., stigmati-
sant ceux des officiers de Farrière qui recueil-
laient sans droit les avancements et les faveurs
(mai 1915).
Certaines expressions sont tout à fait locali-
sées : malgré leur diffusion restreinte, elles va-
lent d'être notées lorsque nous possédons leur
acte de naissance : on saisit ainsi sur le vif les
procédés de génération des mots. Un com-
mandant sévère dont le nom se terminait en
-in fut surnommé Rigadin par ses hommes :
bientôt, dans le corps entier, on appela rigadins
tous les commandants (a 27) ; dans le môme
secteur, un hangar lointain ayant été baptisé
TombouctoUf tous les hangars ne tardèrent pas
à devenir des tombouctous. Quelques locutions
de ce genre datent du temps de paix : au 148*
de ligne, en garnison à Givet, les troupiers reje-
88 L'ARGOT DE LA GUERRE
taient plaisamment sur Méhul (dont la statue
orne la ville) la responsabilité de tout méfait
qui leur était imputé ; dans beaucoup de casernes
du 6^ corps, où l'expression fit fortune, méhul
ne tarda pas à devenir synonyme de « personne )>
(P7).
Ici le mot ne se sépare pas de Tanecdote, gaie,
banale ou héroïque. En Argonne, au cours de
Fhiver 1914-1915, on procédait, comme dans
les autres secteurs, à la vaccination antityphi-
que. Ce jour-là, les soldats vaccinés ne devaient
prendre aucune nourriture; on leur remettait
seulement un paquet d'antipyrine pour prévenir
la fièvre. Il n'en fallut pas plus pour que Tanti-
pyrine devînt, pendant quelque temps, le repas
froid (RI).
Dans un camp d'instruction près de Nyons,
en 1916, une salamandre tomba un jour dans
les feuillées sans pouvoir en sortir : ce fut la
curiosité du moment. Désormais, quand un
homme du 28® chasseurs allait satisfaire un
besoin naturel, on disait : « il va voir la sala-
mandre » (a 12). — Au 82^ d'artillerie lourde^
les anciens ont appelé canadiens les jeunes en-
gagés de la classe 1918, difficiles à instruire.
LES MOTS NOUVEAUX 89
parce qu'ils avaient reçu Tannée précédente un
lot de chevaux canadiens qui s'étaient montrés
rebelles au dressage (L 12).
Pourquoi sur la Somme, depuis novembre
4916, le fusil- mitrailleur a-t-il été appelé nibé
dans certains corps ? C'était au cours d'une atta-
que ; des hommes tombaient. Sur l'ordre d'un
caporal, un soldat du Midi ramasse le fusil-
mitrailleur d'un camarade mort, et qui était
obstrué de boue. « Ce nibéAk ne veut pas mar-
cher! » s'écrie-t-il en essayant en vain de faire
jouer l'arme. D'oii avait-il tiré ce mot jailli sou-
dain sur ses lèvres? Création spontanée? rémi-
niscence inconsciente d'un vieux mot patois
oublié? Le soldat l'ignorait sans doute lui-même.
En tout cas « nibé » fit fortune (a 25).
*
* *
Pour apprécier la diffusion des mots comme
pour retrouver leurs foyers de rayonnement, il
est bon de noter les expressions en usage dans
les corps de troupes régionaux tant que les con-
tingents sont restés homogènes. A ce propos un
officier d'état-major (D 12) me rappelle que le
90 L'ARGOT DE LA GUERRE
recrutement régional a cessé de fonctionner en
principe dès la deuxième année de guerre : les
contingents ont été mélangés à partir du milieu
de 1915, époque où les groupes de divisions de
réserve ont été dissous pour être remplacés par
des formations hétérogènes : d'oîi une fusion
des divers éléments provinciaux, qui a grande-
ment contribué à Tunifi cation relative du lan-
gage. Néanmoins les observations ont pu porter
sur la première année de guerre ou sur les
corps qui sont restés relativement homogènes,
comme certains bataillons d'alpins, la plupart
des formations territoriales, etc. A noter encore
que, dans chaque corps, les hommes d'une même
région, lorsqu'ils sont suffisamment nombreux,
se groupent ensemble et conservent ainsi un
lexique commun.
Le langage des Parisiens s'oppose plus spé-
cialement à celui des paysans. Midi à part : c'est
celui qui se renouvelle le plus fréquemment, riche
en formations multiples, créations de circons-
tance vite en faveur et tôt abandonnées. Le
paysan au contraire crée lentement, mais il tient
à ses mots et il n'en change pas volontiers. Le
Parisien est plus léger, éternel gavroche prêt à
LES MOTS NOUVEAUX 9i
plaisanter de tout et de lui-même dans les cir-
constances les plus graves, ayant toujours sur
les lèvres le mot qui fait rire et qui soutient le
moral ; le paysan, plus grave, a des expressions
plus dures ou plus macabres : il appelle les gen-
darmes enfants de chœur de Deibler ou hiron-
delles de potence (Normands, Éparges 1916,
R 3), la médaille militaire ou la croix de guerre
course à la mort ou croix de bois (Berrichons,
Apremont 1915, R3') en raison des dangers à
courir pour la mériter.
Celui-là, qui manie sa langue avec dextérité,
multiplie les ellipses, abrège les mots dans sa
hâte d'aller au but, et s'amuse à les déformer
tout exprès, comme un enfant démolit et recon-
struit un jouet familier : toutes les altérations
essentiellement argotiques, du type chassebi
(chasseur) ou /rom^^y 2 (fromage^), sont d'origine
parisienne et non campagnarde. — Celui-ci, qui
a appris, plus ou moins superficiellement, le bon
français par Técole, est sujet aux attractions
1, Quelques-unes de ces expressions ont pu être créées à
Paris, où elles ont fait place à d'autres; mais il est remar-
quable qu'elles aient été adoptées et conservées parmi leg
contingents ruraux.
2. Ci-après, chap. vi.
92 L'ARGOT DE LA GUERRE
homonymiques et aux jeux inconscients de
Fétymologie populaire*: il dira, par exemple,
opéré pour « repéré » (219% L 12 ; Auvergnats,
D 1) ou barbouillé pour barbelé (Orléanais, R 3),
miscope pour joerâcojoe (Vendéens, a 32).
Uun aura des métaphores empruntées aux
sports ou aux objets delà ville : c'est lui qui a créé
tomber sur un bec de gaz (échouer), rognure
de taxi (viande), et tant d'autres expressions
imagées plus anciennes qui figurent dans le vieux
fonds d'argot parisien. L'autre demande ses
images à la vie des champs : seul un campagnard
pouvait appeler les gendarmes fauvettes à têtes
bleues (Orléanais, Argonne 1916, R3), un avion
de chasse bruant (contingent du Nord, a 24),
une perforeuse de ^di^Çi pigeon ramier (Normands,
tranchée de Galonné 1917, R 3) ou la cuisine
roulante batteuse (Landais, M 13). Soyons égale-
ment assurés, malgré l'absence d'indication pré-
cise, que ce ne sont pas des Parisiens qui ont
appelé l'avion frelon^ ou cagoule le masque pro-
tecteur contre les gaz : car le Parisien ignore
ce qu'est un frelon et il n'a plus aucun souvenir
du costume monacal.
1. Ci-après, chap. vi.
LES AÎOTS NOUVEAUX 93
Parmi les expressions qui me sont signalées
comme usitées dans les contingents parisiens,
il en est d'antérieures à la guerre qui ont obtenu
un succès considérable, telles que mare (assez),
système D, chassebi (chasseur), se grouiller (se
dépêcher), ou qui se sont répandues dans d'au-
tres corps sans acquérir une aussi grande exten-
sion, tels gaille (cheval), cosse (paresse), piôle
(chambre), boule de suif (homme gras)^ Des
termes plus rares méritent d'être notés, par
exemple les nombreux s'ynonymes du vin relevés
parmi les Parisiens de la 23*^ S. M. A. (a 8) :
coltar (c.-à-d. coaltar), colorOy rouginet, roule
tout debout, rouquin, — pousse au crime (eau-
de-vie, spécialement parisien : A 6, D 9, P 5), —
tète de rat (tête d'homme qui sort d'un trou de
créneau, M 13), et des expressions amusantes,
qui portent bien leur marque de fabrique : Jour-
nal de Suzette (« Bulletin des Armées », pour
indiquer qu'il était fait adusum delphini)^ pari-
gots et berlingots (poux allemands et français),
embocher (embrocher le Boche avec sa propre
baïonnette), lâchons tout ! ou valse lente ! pour
1. Signalées notamment par B14, M i3 et R3.
94 L'ARGOT DE LA GUERRE
« montons à Fassaut! » (R3). Le Parisien sait
aussi s'indigner quand il le faut, et c'est lui qui
a décoché aux fuyards devant Fennerni Fépi-
thète de joueurs de misérables.
Une autre distinction s'impose : entre le Nord
et le Midi. Le Méridional est plus imaginatif que
Fhomme du Nord ; ses créations sont plus nom-
breuses et plus vives; par certains côtés il se
rapproche du Parisien (mais il ne pratique guère
les déformations des mots). Nombre de ses créa-
tions, que nous retrouverons au chapitre suivant,
ont obtenu un succès mérité. Comme termes
localisés, dont quelques-uns viennent du patois,
citons balès, soldat brave, héros (23% 27* et 67®
bataillons d'alpins, Sud-Est, Al, a 23); crustil-
lons, éclats d'obus, proprement « petits croûtes »
(Niçois, Marne 1916, a 17) ; pa raille , il importe
peu (a 19)^ ; pélaudSf sous (Drôme, B 14) ; faire
péter l'arquebuse, travailler énergiquement,
décharger le panier, jeter ses bombes (en par-
lant d'un avion), territorial, avion à allure
lourde (Landais, M 13).
Quelques termes paraissent spécialement
1. Mistral {Trésor du félibrige) donne, comme terme lan-
guedocien, rai, « en effet », « c'est facile »,
LES MOTS NOUVEAUX 95
lyonnais, comme poquer (sentir mauvais) ou
tarin (nez) (B 14^).
Au point de vue de la diffusion des mots, il
est intéressant de remarquer que le parisien
bâche (casquette de civil) a été adopté par les
Lyonnais (B 14), tandis que le lyonnais gaspard
(rat*) m'est signalé comme usité par les Lillois
(Éparges 1916, R 3).
Les créations littéraires ne sont pas en faveur
auprès des combattants : cependant ceux-ci arri-
vent à les adopter, avec bien d'autres mots que
Tavant emprunte à Farrière.
Le type est la célèbre rosalie (baïonnette),
qui a particulièrement le don d'irriter de nom-
breux « poilus ». Pour l'origine du mot, aucun
doute : 'c'est une création du chansonnier Théo-
dore Botrel, qui a voulu donner un pendant à
l'antique Durandal, et qui a lancé le mot dans
une chanson publiée par le Bulletin des Armées,
1. Signalons aussi, du XVIII* corps, chipestère eau-dô-vie,
chipeslernic eau-de-vie supérieure (a 38).
2. Gi-après, p. 102.
96 L'ARGOT DE LA GUERRE
le 4 novembre 1914. Le succès du mot parmi
les civils a nui à sa propagation dans maint sec-
teur du front. Et pourtant, n'en déplaise à ses
détracteurs, il a fait son chemin, car il était de
bonne frappe et il correspondait bien à une ten-
dance de tous les langages populaires d'occi-
dent*. Pour prouver à ceux de mes correspon-
dants qui le nient qu'en 1917 le mot était bien
vivant au front, j'ai relevé les noms de tous
ceux qui me l'ont envoyé dans leurs listes : on
verra, en se reportant au tableau des abrévia-
tions, qu'il ne s'agit ni d'embusqués ni de « cive-
lots », mais d'authentiques combattants^.
Bluets, lancé par Lucien Descaves dans le
Journal Qw janvier 1916, pour désigner les jeu-
nes « bleus » de la classe 1917, a eu moins de
vogue. Il m'est adressé par un seul correspon-
dant (D 2). Il semble bien que le mot n'ait pas
pris racine dans l'armée. D'ailleurs les « bluets »
de la classe 1 7 ont cessé au bout d'un an d'être
i. Sans rappeler Joyeuse et Durandal, nous avons ici Oscar
(le fusil), Julot (le canon de 75) et surtout Joséphine (baïon-
nette). L'argot militaire allemand a Laura, Minna (fusil),
Berlha, Emma (canon), etc.
2. A8, A9, AlO, b6, B12, D8, G2 (qui précise l'avoir
entendu dire par ses hommes), M3, M5, S6, S7, S8, a7, al7.
C'est de beaucoup le nom qui m'a été signalé le plus sou-
vent pour désigner la baïonnette.
LES MOTS NOUVEAUX 97
les « bleus », et leurs successeurs, de la classe
18, ont reçu d'autres surnoms (p. ex. biquets
ou canadiens).
Tels mots ont été soupçonnés de littérature,
alors qu'ils étaient de formation populaire. Bou-
chers noirs et diables bleus ont paru suspects,
parce qu'on les a trouvés trop jolis: oublie-t-on
que le peuple est notre grand maître de langage
et que ses créations sont autrement pittoresques
que celles des grammairiens ? Bouchers noirs
(artilleurs), très usité au début de la campagne,
est-il de formation française, ou est-ce la traduc-
tion d'un mot allemand créé pour exprimer les
ravages causés par notre canon de 75 ? La ques-
tion reste en suspens comme pour diables bleus
et tigres bleus. Toujours peut-on affirmer que
ces mots, dès le début, ont été trop rapidement
en vogue dans l'armée pour que l'hypothèse
d'une création journalistique soit admissible*.
J'ajoute qu'un de mes correspondants (T3) a
entendu appeler les coloniaux blaue Metzger
(bouchers bleus) par un prisonnier allemand, et
que j'ai relevé des expressions analogues dans
1. Le témoipnage de T3 est particulièrement caractéris-
tique à cet égard.
Dauzat- — L'Argot do la guerre.
98 L'ARGOT DE LA GUERRE
une brochure d'argot militaire allemand, Z)e?*
feldgraue Bilchmann, que m'a prêtée un offi-
cier interprète*.
Dans d'autres cas, par contre, le journal a été
le propagateur irrécusable. C'est lui qui a lancé
Tommie pour désigner l'Anglais (quelque peu
répandu au front, D8), et qui a ressuscité
l'ancien mot populaire Bougres pour désigner
les Bulgares : Bougre m'est donné par un com-
battant de l'armée d'Orient (L 5), à côté des
populaires Bulg, Boulg, Bubuls^ que m'ont
envoyés d'autres soldats du même front. On le
voit, malgré l'antipathie qu'éprouve le soldat
pour les écrivains de l'arrière, qu'il considère en
bloc comme des « bourreurs de crâne » , il arrive
inconsciemment à adopter des mots mis en cir-
culation par les journaux \
Le facteur intellectuel et livresque agit aussi,
comme dans tout langage populaire, par l'apport
1. Ci-dessus, p. 1, n. 2.
2. Altérations de Bulgare (v, chap, vi) ou de Boulgare (pro-
noncé à l'orientale ou à l'italienne).
3. On m'a signalé aussi quelques expressions lancées par
les journaux et devenues classiques, qu'on répète ironique-
ment sur le front, parfois avec une variante plaisante,
comme « le rouleau russe », « on les grignote », « on les
aura... le» pieds gelés » (au lieu de : ... les Boches), etc.
(M 3).
LES MOTS NOUVEAUX 99
de divers mots, qui sont parfois mal compris ou
déformés, soit parmi les ruraux, soit surtout
parmi les troupes coloniales. Dans le premier
cas, citons faire une décision, avoir une discus-
sion amicale, et, dans le second, scientifique, qui,
chez certains corps africains, est arrivé à signi-
fier: « ça m'est égal » (P9). Les mots, au cours
de leurs voyages, reçoivent parfois de terribles
entorses.
CHAPITRE IV
LES EMPRUNTS
Aucun langage ne tire toutes ses richesses de
son propre fonds: il emprunte toujours peu ou
prou à ses voisins. L'argot militaire, lui aussi,
offre des alluvions de provenance variée : du
provençal, de l'italien, de Farabe... et même
du « boche ».
Des termes savoureux, venus de nos lointaines
provinces, sont restés mtacts, ou plus souvent
se sont transformés en chemin, avant d'être
refondus dans le grand creuset de la capitale ou
de l'armée.
*
Lyon a fourni quelques mots pittoresques à
LES EMPRUNTS 101
l'argot de la guerre: leur histoire mérite d'être
contée.
Le plus répandu est le nom de Teau-de-vie, la
gnôle ou niôle. Il paraît que ce terme avait déjà
gagné la Normandie avant la guerre. Mais son
origine n'est pas douteuse : il y a au moins un
demi-siècle que Talcool a reçu à Lyon * ce sur-
nom métaphorique. Dans les patois 'franco-pro-
vençaux (Lyonnais, Savoie, Suisse romande),
niôlay descendant du latin nebula, désigne le
brouillard ou les nuages. Si Ton ne saisit pas à
première vue le rapport de sens, il suffit de rap-
peler que nous nommons gris un homme ivre,
et surtout que les Vaux de Vire disaient déjà
« charmer la brouee » (proprement : charmer le
brouillard), au sens de « boire un coup », spé-
cialement le matin, — à l'heure du brouillard,
— pour se donner du ton. L'eau-de-vie peut
donc également, suivant les conceptions popu-
laires, chasser la brume ou créer le brouillard
devant les yeux : tout dépend sans doute du tem-
pérament et de la dose ! En tout cas, la filiation
1. De Lyon le mot avait gagné les environs avec son sens
argotique : on me signale qu'il était usité déjà au lycée de
Bourg en 1894.
102 L'ARGOT DE LA GUERRE
du mot est limpide, et il est préférable, confor-
mément à Tétymologie, d'écrire niôhy bien que
la prononciation ait généralement mouillé Yn.
Gaspard a eu moins de succès, mais il est
encore assez fréquent pour désigner le rat dans
les tranchées. H y a longtemps que ce surnom
est connu à Lyon. Dans son Guignol lyonnais^,
M. Tancrède de Visan relevait cette phrase du
Déménagement, pièce lyonnaise classique: « Il
m'a flanqué à la cave\ j'ai passé la nuit avec
Gaspard. » Les salles basses, dites les caves, de
l'hôtel de ville de Lyon ont longtemps servi de
prison municipale. La tradition veut qu'un détenu
politique ait élevé jadis dans ces « caves » un
superbe rat qui venait manger dans sa main et
que les prisonniers avaient appelé Gaspard (Y 5).
En se vulgarisant dans l'armée, le mot a perdu
sa valeur originaire, devenant un véritable nom
commun : ce n'est plus Gaspard, mais un gas-
pard que disent les soldats.
Une des nombreuses variantes de la chaus-
sure, grole ^, est un vieux mot de la région lyon-
1. Lyon, 19i0 (Bibliothèque régionaliste).
2, Ne pas confondre ce mot féminin (qui a primitivement
ô long fermé) avec grole, masculin (o bref ouvert), abré-
viation parisienne de grelot (voir p. 176).
LES EMPRUiNTS 103
naise (on écrit souvent grollé) ; on lui a fait un
dérivé synonyme grolon, qui, par assourdisse-
ment de la voyelle atone, devient souvent grêlon.
Ces mots paraissent avoir pris une certaine
extension dans Tarmée. Au contraire le gône,
qui est à peu près le gavroche lyonnais, est resté
localisé au sens de soldat (B 16) : pour un Lyon-
nais, le « gône » n'était-il pas le « poilu » par
excellence ?
Si nous remontons vers le Nord, nous rencon-
trons un ancien provincialisme champenois,
jubine (jument), que V Atlas linguistique de la
France, de MM. Gilliéron et Edmont, signale
en quelques points de l'Ile-de-France et de la
Champagne occidentale S et qui figure dans notre
enquête.
Le Nord a vulgarisé sa bistouille, mélange
d'eau-de-vie et de café, jusqu'à Menton, d'où
elle nous revient avec l'acception simphfiée
« eau-de-vie » (B 6). Chaque province apporte
sa caractéristique : la Bretagne^ a donné à
1, Carte jument, aux points 128, 227 et 230 (régions de
Sézanne, Gondé-en-Brie et Argenteuil).
2. D'autres mots bretons sont répandus dans les contin-
gents originaires de Bretagne j mais c'est là un phénomène
purement régional (L 12).
104 L'ARGOT DE LA GUERRE
Tarmée son biniou qui, d'après le nom d'un
instrument très spécial, a désigné d'abord dans
la flotte, où les Bretons sont nombreux, le clairon
et le matelot-clairon, et, depuis la guerre, tout
instrument de musique (spécialement à vent)
dans de nombreux secteurs de Tarmée de terre.
Le contingent linguistique de TOuest (Maine,
Anjou, Touraine, Poitou), sans être nombreux,
est particulièrement intéressant. Il compte quel-
ques-uns des mots les plus en vogue et les plus
curieux, comme bourrin, maous, et, en seconde
ligne, tambouille.
Bourrin, qui est, de beaucoup, le terme le
plus usité pour désigner le cheval, existait dans
ce sens, avant la guerre, comme argot de
caserne, spécialement en faveur dans la cavalerie
et Tartillerie. Le rapport qu'on a établi avec le
terme de cavalerie bourrer, « tirer » à la main,
a contribué à son succès. Mais il ne doit rien à
ce mot, car il est simplement, à Torigine, une
variante de bourrique^ qui désignait Tâne dans
1. Un correspondant (L 10) a même entendu bourrin au
LES EMPRUNTS 105
la région charèntaise (M 12, RI) et vendéenne
(MIS); Verrier et Onillon le citent avec la
même acception dans leur Glossaire des patois
et parler s de V Anjou, J. Rougé dans son Par-
ler tourangeau (de Loches) ^
Le mot a d'abord désigné à Tarmée les ânes
(Wl), et les mulets, spécialement en Tunisie
(dès 189S, C4) et dans le Midi : ainsi à Mon-
tauban, au 17^ escadron du train en 1907 (L7),
à Toulouse en 1907-1908, il s'appliquait au
mulet porte-mitrailleuse. La « bourrique »
devait fatalement évoquer le mauvais cheval, la
rosse ^ : c'est le sens qu'on lui donnait déjà
avant la guerre en Vendée (M 15) et dans cer-
taines garnisons normandes (cheval têtu, rosse,
mot de cavalerie dès 1892, N2).
Le sens « cheval », débarrassé de toute valeur
péjorative, n'apparaît que dans les premières
années du xix* siècle. On le relève (F 3) dans la
région de Lille, où il a produit le dérivé bour-
riner, travailler comme un cheval; au 4* cui-
féminin, alors qu'il ne s'agissait pas d'une jument. Il existe
aussi à l'armée la variante plus rare bourri, cheval (^i).
1. On me signale aussi bourrin comme un mot de l'ancien
patois de l'Yveline (région de Mantes) (A 8).
2. L'argot militaire suisse-allemand appelle, de même, le
cheval Esel (proprement : âne).
100 L'ARGOT DE LA GUERRE
rassiers (Cambrai, recrutement du Nord), il avait
évincé les synonymes plus anciens carcan,
canard et canasson. On me le signale, sans
localisation, dans la cavalerie en 1905 comme
terme nouveau (B 15), en 1906-1907 au 2* régi-
ment d'artillerie de campagne (recrutement du
Sud-Est), en 1910 au 1*' dragons à Joigny (D 4),
en 1912-1914 à Verdun, et, à la même époque,
dans divers régiments de cavalerie recrutés en
Brie, en Champagne, en Avallonnais (D13): ce
dernier correspondant ajoute que les Parisiens
disaient plutôt canard ou carcan, et les soldats
du Nord, bourdon. Tout le IX'' corps (Tours), un
des principaux foyers d'expansion du mot,
disait naturellement bourrin (C 8).
Depuis la guerre, bourrin a été adopté par
l'infanterie, tandis que la cavalerie semble désor-
mais préférer bourdon (M 15). Ce dernier est une
étymologie populaire de bourdin, qui, dans le
parler de la Sarthe, est l'équivalent, par le sens,
du bourrin angevin et vendéen (RI). N'oublions
pas que l'Ouest est une des régions oii se pra-
tique l'élevage du cheval, ainsi que de l'âne et
du mulet.
Si Ton disait à brûle-pourpoint que maous est
LES EMPRUNTS 107
le même mot que Mathilde, qui ne crierait au
paradoxe? Les deux mots paraissent presque
aussi éloignés Tun de l'autre que l'espagnol
alfana du latin equus d'où le bon Ménage vou-
lait le faire dériver. Et pourtant la chaîne des
intermédiaires rend très plausible l'existence de
ce doublet, quoique le sens paraisse s'y opposer
à priori autant que la forme : une fois de plus,
le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Remontons pas à pas les étapes parcourues
par le mot, qui a bien changé sur la route. Ce
superlatif, devenu assez élastique depuis la guerre,
signifiait uniquement, à l'origine, grand et gros,
surtout gros. Le mot n'est point parisien, mais
il avait commencé à pénétrer à Paris avant 1914
(M 7), bien qu'il y fût assez peu répandu. Ce
n'est pas faire preuve de témérité que de le recon-
naître dans l'angevin mahou, lourd, signalé
dans le Glossaire déjà cité de Verrier et Onillon
(à Saint-Aubin-de-Luigné, près Angers), aussi
bien que dans le picard mahousse (y\é\\Q femme,
truie), allégué aussi ajuste titre par M. Sainéan
{op. cit., pp. 36 et 151), et qui est visiblement
une forme féminisée du même radical.
La clef du mot est dans l'Ouest. Mahou n'est
108 L'ARGOT DE LA GUERRE
lui-même, en effet, qu'une variante de mahaud,
connu dans le Maine, TAnjou, etc., avec les
acceptions « lourdaud, nigaud », etc., et qui est
en outre le sobriquet collectif des Bretons: il
nous a été donné dans ce dernier sens au cours
de notre enquête (maôt). Très judicieusement,
MM. Verrier et Onillon, dans leur article « ma-
haud », estiment que le mot, en Anjou, a dû
désigner Foie au xv^ siècle (on comprend très
bien ensuite la métaphore qui a conduit à « lour-
daud »): ils relfivent, à Tappui, une inscription
de cette époque sur une peinture du château de
Plessis-Bourré, représentant un homme assis qui
tient une oie sur ses genoux :
Je cous le cul à Mahault
Pour ce qu'esle a parlé trop hault.
Vos aultres qui cy regardez.
Gardez-vous bien de trop parler,
Car l'on dist que trop parler nuipt,
Et à la fois trop gratter cuyst.
Aucun doute n'est possible quant à Finterpré-
tation. Et il semble qu'avec Foie nous sommes
fort loin de Mathilde. Au contraire, nous tou-
chons au but. Remarquons que Mahault, sans
article, a ici la valeur d'un nom propre, d'un
surnom donné à Fanimal comme tous ceux du
Roman de la Rose (Ysengrin le loup. Renard
LES EMPRUNTS i09
le goupil, — qui est devenu nom commun, etc.).
Or Mahault ou Mahaut, variante picarde, ange-
vine, etc., du francien Maheut, est, avec ce der-
nier, la forme populaire, très régulière, de
Mathilde, comme Brunehaut de Brunehilde.
La tambouille, cuisine, nous retiendra moins
longtemps. Le mot, avec la valeur primitive
« ragoût » et surtout « ragoût grossier », est
assez répandu dans FOuest, voire dans le Midi.
Mais ici encore c'est FAnjou qui tient le mot de
Fénigme étymologique, d'ailleurs très simple:
« tambouille » est une altération de pot-en-
bouille y comme Font compris MM. Verrier et
Onillon, qui possèdent les deux variantes dans
leur Glossaire. Le mot complet porte en lui-même
son explication. La région parisienne Fa abrégé
anciennement en pot-bouille, qui est le titre d'un
roman de Zola, et que la langue populaire de la
capitale a altéré en popouille, toujours avec la
même acception.
Zigouiller avait un relent crapuleux quand le
malfaiteur « zigouillait le pante » (le bourgeois) ;
beaucoup lui trouvent une autre allure, depuis
que le poilu « zigouille » le Boche. Le mot
appartenait bien au vocabulaire des apaches con-
110 L'ARGOT DE LA GUERRE
temporains, quoiqu'il n'ait jamais figuré dans
l'ancien argot des malfaiteurs, mais il était
devenu courant parmi le peuple de Paris. On en
retrouve l'antécédent, comme M. Sainéan l'a
montré, dans nos patois de l'Ouest: zigouiller
en Poitou, sig ailler (et sig ailler) en Anjou,
signifie couper en déchiquetant, avec un mauvais
outil ; d'où couper la gorge et tuer. Mais l'Ouest
n'a servi ici que d'intermédiaire : il ne figure que
comme une étape dans le voyage du mot. Si l'on
veut avoir le berceau, il faut descendre encore
au Sud et le demander au Midi, d'où le terme,
comme tant d'autres, est remonté en se défor-
mant : cet ancêtre, c'est la sego, — la scie (ou la
faux à blé), — d'où est dérivé le verbe segalha
(en orthographe félibréenne) ou segoïa, signifiant
« mal scier »... Inutile de souligner le réalisme
brutal de la métaphore. — Zigouiller était déjà
employé en 1895 à Madagascar par les troupes
coloniales, qui comptent beaucoup de Méridion-
naux(Mll).
*
Le Midi, dont la race vive et imaginative
LES EMPRUNTS 111
frappe tant de créations d'un relief pittoresque,
a toujours fourni beaucoup au Nord. Gomme
anciens mots relatés par notre enquête, relevons
au passage: costaud y venu par Targot des mal-
faiteurs (proprement : gaillard qui a de fortes
côtes); fayotSy haricots, vieux mot de caserne
et de collège, de la même racine que flageolet^
son dérivé*; fade, mot populaire, proprement
« bien servi par les fées {fado) » ^ ; hostaii (ou
houstaUy ostau), maison, que Fargot des malfai-
teurs avait appliqué à la prison ; le peuple, retrou-
vant par un hasard curieux la valeur séman-
tique d'un doublet savant, a donné ce nom à
l'hôpital, qu'il considère comme la prison du
malade pauvre; l'armée connaît les deux sens,
suivant les corps ^
Voilà longtemps que les soldats du Midi sont
appelés les mocos par leurs camarades, d'après
l'expression patoise coumaco (comme ça), abré-
gée souvent en m'aco ou m'oco, et qui revient
1. Le provençal faiou, anciennement /"a^o/, ancêtre de fayot
(qu'on devrait écrire fayô ou fdiô)^ vient du bas latin fabeotus,
dérivé de faba, fève, haricot. Flageolet est un dérivé de la
forme italienne fagiuolo (même sens et même origine) : 1'/ qui
suit l'f est due à l'influence de flageolet, instrument de mu-
sique, qui est un tout autre mot.
2. Four le s(^ns, voir cliap. v, p. 137.
3. Le sens « prison » est répandu depuis 1899 (D12).
H2 L'ARGOT DE LA GUERRE
fréquemment sur leurs lèvres. Le succès de cette
locution est encore attesté par un de nos corres-
pondants (D9), qui nous signale sa pénétration
dans Tarmée avec une toute autre valeur:
comacOy bien, confortable^ — rappelant, pour
révolution du sens, notre « comme il faut » (une
personne comme il faut). Toute expression fami-
lière peut devenir le surnom de ceux qui rem-
ploient. La guerre a fait un sort au juron fami-
lier des Béarnais et des Landais, Ml de pute
ou hidepute (proprement : fils de courtisane),
sobriquet désignant ces contingents dans la
bouche de soldats ou de civils qui ignorent tota-
lement sa valeur originaire.
La locution en pagaye (prononcer : paga-ye^,
en désordre, commençait à se répandre à Paris
avant la guerre. Elle a eu du succès au moment
delà retraite de 1914; je Fai entendue répéter
plusieurs fois, en 1916, à Interlaken, par deux
soldats lorrains, appartenant à des régiments
différents, et qui avaient été faits prisonniers
(puis hospitalisés en Suisse) après un mois de
campagne : pagaye signifiait pour eux « déban-
dade » aussi bien que « désordre ». En pagaio
est à Forigine un terme de marine provençal.
LES EMPRUNTS li3
dont les sens, d'après Mistral, sont «précipitam-
ment, pêle-mêle, en désordre » ; le sens origi-
naire Aq pagaio est « aviron ».
L'histoire de panard est intéressante. Par
quelle filière a passé le provençal panard, boi-
teux, pour arriver au sens de « pied », seul
connu et très usité dans la tranchée ? La trans-
formation s'est opérée dans la cavalerie. On a
d'abord appelé panard le cheval qui avait les
pieds tournés en dehors (N2) ou en dedans (P 2),
puis les pieds de ce cheval. De là à « pied de
cheval » il n'y avait qu'un pas, vite franchi, et
le pied de l'animal est devenu à son tour le pied
de l'homme. Ce dernier sens a été introduit à
la caserne de Bourges, en 1910-1912, par un
soldat originaire de Béziers ; il était usité dans
la cavalerie dès 1904, au 17*^ d'infanterie à Tou-
louse en 1907 (G 4-), chez les cuirassiers do
Cambrai en 1 91 4 (L 6). Au sens « pied de cheval » ,
le mot était connu à Paris avant la guerre, selon
-plusieurs témoignages.
Le mot provençal qui a obtenu le plus de
vogue à l'armée est incontestablement pastis^.
1. On écrit parfois pastisse (parce que Vs final se pro-
nonce). Le mot est masculin.
Dauzat. — L'Argot de la guerre.
114 L'ARGOT DE LA GUERRE
C'est un terme d'argot toulonnais et marseillais,
qui signifie « ennui », « chose désagréable »,
avec une valeur fort énergique: le sens primitif
du mot (^pastitz) en ancien provençal, et qui a
subsisté en mainte contrée, était « pâté » ; il
s'est déprécié par la suite jusqu'à « raclure de
pétrin », d'où son emploi figuré. Un payeur aux
armées (PIO) a noté que dans sa région le
mot avait été apporté en 1915 par les Proven-
çaux du 163** d'infanterie; il fut vite adopté
parmi les autres régiments de la division et
rendu populaire par une chanson du médecin-
major Bonifay, originaire du Var.
Tatarie (pied) est-il d'origine civile ou mili-
taire? La question reste en suspens. S'il était
connu avant la guerre, à Paris, il y était, en
tout cas, fort peu répandu : à Ménilmontant, ce
sont les soldats venus en permission qui ont
apporté le mot du front, au début de 1916. On
peut le soupçonner d'être une altération de tar-
tane ((( bateau » désigne depuis longtemps une
grande chaussure et un grand pied); s'il en est
ainsi, il porte en lui-même la signature de son
origine : la Provence, pays des tartanes. Mais il
reste un doute, d'autant qu'on me signale à Chà-
LES EMPRUNTS 115
tel-Gérard (Yonne) un cordonnier qui se sur-
nomme depuis longtemps le tatane (V2).
Si tatane est douteux, par contre gabian, cou
(assez rare), et miôley mulet (très répandu) sont
d'origine provençale assurée. Le gahian, en
provençal, est le goéland (qui a un gros cou).
*
L'italien avait fourni jadis beaucoup de mots
à r argot des malfaiteurs : on retrouve ici nase,
nez (it. nasd) dans son dérivé nasin, ^i prose,
postérieur (de Fargot romain). La langue popu-
laire avait emprunté mar^b/e. déluré, ("A patate,
pomme de terre, qui est peut-être venu à Paris
par la voie de Tarmée. Il n'y a guère à signa-
ler comme terme nouveau que pignate, obus
(it. pignatta, marmite), qui a été emprunté par
l'armée d'Orient aux contingents italiens (L5);
encore le mot existait-il déir-, dans la marine au
sens de chaudière (a 33). Les troupes d'Orient
ont également repris le terme traditionnel « ma-
caroni » pour désigner les Italiens, mais en le
prononçant, d'après Toreille, à l'italienne : ma-
carone (DIO).
m L'ARGOT DE LA GUERRE
KEspagne, à qui nous sommes redevables de
très vieux termes militaires \ a exporté quel-
ques autres mots, plus récemment, par la voie
de l'Algérie, où les Espagnols sont nom-
breux, à Alger et surtout en Oranie : en linguis-
tique le plus court chemin n'est pas toujours le
plus direct. Moukère, femme de mauvaise vie,
est depuis longtemps connu à Paris. Douro, écu
de cinq francs, a été vulgarisé à Farmée d'Orient
par les troupes africaines ; le mot est venu sur
notre front où, changé en doro par étymologie
populaire, il a désigné naturellement la pièce
d'or (A 8). On m'a signalé enfin moutchiachou,
enfant (S 8: je respecte l'orthographe, pour
montrer qu'il ne s'agit pas d'une création litté-
raire), qui est le décalque de l'espagnol mucha-
chOf entendu et non lu: le mot doit être très
localisé et provient sans doute du Sud-Ouest.
Les Anglais, nos compagnons de lutte en
France, n'ont pas fourni un apport important, à
cause de la difficulté d'intercompréhension . Et
encore plusieurs de ces emprunts sont-ils anté-
rieurs à la guerre, tel bizness, travail, afî'aire,
1. Ci-dessus, p. 32-33.
LES EMPRUNTS 117
depuis longtemps populaire à Paris où il est venu
par la langue parlée (ang. business)^ comme
aussi certains termes de boxe, qui ont pris un
sens nouveau : souinger, bombarder (originaire-
ment : donner un swing) ; uppercut, eau-de-vie
(désignant d'abord un autre « coup » de boxe),
qui a été transmis par récriture. Emprunt visuel
aussi est rider (prononcé rider), qui a le sens
« chic », en premier lieu dans le langage du cava-
lier : le rider est le cavalier anglais, donc le cava-
lier chic ; le mot avait pénétré dans le peuple de
Paris au sens « pardessus », d'après le nom
donné à certains manteaux (de cavalerie, à
Torigine) par les magasins de confections. —
Comme vrais mots de la guerre, on ne peut
citer que quelques termes empruntés dans le
voisinage des troupes anglaises, tels que horse,
altéré presque aussitôt en ours (PI 2); go^ ça
va! (Ll; angl. « allez! »), corne on (viens),
quelque peu usité en Artois (W 2), enfin les
célèbres tanks, qui désignent les auto-mitrail-
leuses ou les auto-camions blindés (T 3), et, par
dérivation, les voitures à viande (P 12).
De Tallemand sont venus quelques mots
anciens, qui ont suivi diverses voies. Estourbir,
ourrer une pipe), les avoir
retournés (avoir les bras retournés, c'est-à-dire
être paresseux), se les caler (se caler les joues,
c'est-à-dire bien manger), ne pas s'en faire (ne
pas se faire de bile), — un des mots à succès
popularisés par la guerre, — en jouer (jouer un
air, c'est-à-dire se sauver), autant d'expressions
concises et savoureuses, où la métaphore frappe
l'image que l'ellipse met en perspective.
Selon le mot supprimé, un même verbe peut
revêtir des sens très difiérents, dont l'écart ne
sera marqué que par une différence de particule
ou par la survivance d'un complément sans
signification personnelle. Pourquoi s'en mettre
veut-il dire manger, les mettre se sauver et en
132 L'AUGOT DE LA GUERRE
mettre travailler dur ? Rétablissez là « s'en
mettre plein la lampe » (c'est-à-dire Testomac),
ici « mettre les cannes » (c'est-à-dire les jambes),
et en dernier « en mettre un coup », et l'énigme
se trouve aussitôt résolue. Mais quel casse-tête
pour les chercheurs si les clefs de ces divers
assemblages étaient perdues ! N'arrive-t-on pas
à exprimer des contraires avec le même mot,
comme en avow ou en avoir dans le huffety
terme laudatif qui sous-entend le courage, et en
avoir dans le ventre, expression péjorative
d'après le crime que le ventre est supposé rece-
ler? Bizarreries des images populaires.
L'élimination d'un nom au profit de son épi-
thète, ou vice versa, ne se produit souvent que
dans une expression verbale qui précise le sens.
Cinq isolé n'a pas revêtu un sens nouveau ; le
mot, au contraire, en sous-entendant doigts, est
devenu métaphorique dans les ellipses : serrer
les cinq (serrer la main), en mettre cinq (donner
une gifle). On dit, pour « avoir faim », avoir la
dent ou avoir les crocs, par ellipse de l'adjectit
aiguisé : la métaphore est claire ; mais, pour
qu'elle se produise, il faut que le verbe « avoir »
régisse le mot. Une nouvelle étape serait néces-
LES CHANGEMENTS DE SENS 133
saire pour rendre « dent » ou « crocs » synonyme
parfait de « faim ».
L'histoire du langage prouve que de tout
temps les négations se sont formées par ellipse
de la particule ancienne, qui disparaît après avoir
communiqué sa valeur primitive à un mot quel-
conque, destiné à l'origine à la renforcer. Le
synonyme populaire de rien, qui signifiait à
l'origine « quelque chose », est aujourd'hui dalle,
employé exclusivement, pendant longtemps,
sous la forme restrictive : je {n)y vois que
dalky — la dalle étant le symbole plaisant de
l'objet invisible, comme la tringle de l'objet
introuvable.
*
Sur le terrain purement sémantique, un des
caractères essentiels de tout argot, et qui le dis-
tingue des patois, c'est l'ironie, qui préside à de
multiples créations. Elle revêt plusiBurs aspects.
Voici d'abord les appellations plaisantes, les
termes facétieux *. Beaucoup, créations éphé-
1. Pour les appellations plaisantes par traduction d'ini-
tiales, voir ci-après, p. 490.
434 L'ARGOT DE LA GUERRE
mères, ne survivent pas aux circonstances acci-
dentelles qui les ont fait naître; quelques-unes
plaisent et prennent racine. Nombre de méta-
phores éclosent ainsi ; mais souvent, entre maints
essais, un seul arrive à faire fortune. La mitrail-
leuse a reçu, par exemple, plusieurs surnoms,
qui semblent tous localisés : machine à coudre^
à découdre^ à signer les permissions^ secoue-
paletot, etc. Parmi les tâtonnements on a ren-
contré enfin le mot à succès : machine à secouer
le paletot, qui a fait le tour des secteurs.
Il y a çà et là de jolies trouvailles : la mitrail-
leuse à haricots (cuisine roulante), les péris-
copes (yeux), les pieds frigorifiés (gelés), les
mies de pain mécaniques (poux) ; d'autres plus
gauches et qui ne sont pas nés viables, comme
remonte-moi le moral i^our désigner le vin.
Le jeu de mots a tôt fait d'arriver à la res-
cousse. Comme l'étymologie populaire, que nous
verrons au chapitre suivant, il altère parfois la
forme des mots ; mais il en diffère foncièrement
en ce sens qu'il est un amusement conscient de
demi-lettrés, tandis que l'étymologie populaire
est l'opération, inconsciente par excellence, des
cerveaux illettrés.
LES CHANGEMENTS DE SENS 133
Veut-on quelques exemples? Le peuple dit
depuis longtemps se poêler, se tordre de rire,
parce qu'il a pensé à la poêle dont le métal se
tord; mais il suffit d'écrire jooe7er(ô orthographe I)
pour qu'on ne comprenne plus. Ici le riz est
appelé poudre, d'après la poudre de riz. Du mo-
ment que le soldat combattant était le poilu,
l'embusqué devait fatalement devenir Yépilé. On
m'a signalé dans un sens analogue assiettes
plates, désignant « tous ceux, civils ou mili-
taires, qui ne vont pas au front, parce que les
assiettes n'ont pas de poils, elles viennent sou-
vent de Limoges, elles se serrent dans un buffet
ou ailleurs, et plates parce qu'elles ne se creu-
sent pas la tête pour être utiles à quelque chose »
(;c26). Tant de choses dans deux petits mots!
s'exclamerait M. Jourdain : voilà une langue
encore plus concise que le turc de Molière. Evi-
demment les créateurs du terme n'y ont pas mis
tant d'esprit ; mais, en le retournant sous toutes
SCS faces, il est facile, après coup, dans les tran-
cliées aussi bien que dans le salon de Phila-
minte, de lui faire dire plus de choses qu'il n'est
gros.
Le calembour se rencontre dans le mot lui-
136 L'ARGOT DE LA GUERRE
môme ou dans Texplication qu'on en donne. A
côlé de la mitrailleuse à haricots, il faut placer
la mitrailleuse à pissenlits, sabre paciflque de
Finfîrmier qui soigne les malades (sujets à cer-
taines incontinences). Les poux étant les gaus,
ils deviennent vite « la famille Gautier ». Le
féroce « bois de la Gruerie », pour désigner cer-
taines infirmières, n'a pas besoin d'explication.
A Farmée d'Orient, où combattent côte à côte
des contingents de toutes les nations, les petits
pois sont appelés highlanders , ou les highlan-
ders petits pois, parce que tous les deux sont
écossés (Ecossais). On appelle beurre un « type»
(entendez: un homme); ignorez- vous donc Fan-
nonce célèbre : « le Tip remplace le beurre » ?
Toutes ces expressions sont localisées. D'autres
jeux de mots, qui ont pour résultat d'altérer la
forme des termes, seront passés en revue au
chapitre suivant.
Un des moyens les plus fréquents de Fironie,
celui qui produit les effets les plus drôles, c'est
de provoquer un contraste violent par la dispro-
portion entre Fobjet et sa désignation (généra-
lement métaphorique). Une propriété, souvent
un défaut de Fobjet est démesurément grossi :
LES CHANGEMENTS DE SENS 137
le nez (trop grand) devient un coupe vent, Fal-
]umette une bûche, les cheveux (gros et durs)
des douilles, ancien mot populaire, le macaroni
kilomètre, la brouette taxi. La réduction
exagérée est moins fréquente et s'accompagne
presque toujours d'une autre idée, comme dans
cure-dents (baïonnette) ou perle (gros obus).
Le vulgaire peut être désigné par Félégant
(escarpins, brodequins), le dangereux par Finof-
fensif (valise diplomatique, gros obus), le
malodorant par le parfumé (boîtes à parfum,
pieds) et, d'une façon générale, une idée quel-
conque par son contraire (être cité, être puni ;
être cafardé, être Fobjet de faveurs). C'est ainsi
que l'expression populaire être fade, originaire-
ment « être favorisé par les fées » (du provençal
fado)^ après avoir signifié d'abord « être bien
servi », a fini, par suite d'un emploi ironique
répété, par vouloir dire « être mal servi, volé ».
On voit que dans le langage les contraires se
touchent.
Autre caractère des argots, bien défini par
M. Niceforo* : « Tout ce qui est abstrait doit
1, Le Génie de V argot, p. 81.
438 L'ARGOT DE LA GUERRE
se matérialiser; tout ce qui est matériel et animé
doit se matérialiser davantage, se dégrader et se
déprécier, en descendant d'un degré ou de plu-
sieurs degrés. » Le ravalement le plus fréquent,
dans tous les argots, est celui de l'homme à
l'animal, qu'il s'agisse des parties du «orps, de
l'équipement, de la nourriture. Les bras sont
anciennement des abatis, les jambes des fume-
rons, les pieds des paturons, puis des panards :
ce dernier mot a désigné d'abord le pied du
cheval \ La crèche s'applique à la chambre,
le harnais à l'équipement, la croûte des che-
vaux de luxe au mess des sous-officiers. Les
parties du corps peuvent aussi emprunter leur
nom aux objets inanimés : le bide, vieux mot
populaire pour « ventre », est une réduction
de « bidon » ; le buffet (plus anciennement le
(( coffre ») désigne le tronc ou la poitrine ; l'es-
tomac s'appelle lampe ou lampion ; la tête a reçu
toutes sortes de noms de fruits ^ Le latin testa
signifiait lui-même « petit pot », et le tronc de
l'homme vient du tronc de l'arbre.
Les formations péjoratives remphssent un des
\. Ci-dessus, p. 113.
2. Gi-après, p. 151.
LES CHANGEMENTS DE SENS 139
rayons les mieux garnis. Pour beaucoup de
termes, on peut distinguer trois opérations suc-
cessives : un objet (ou une série d'objets) de
mauvaise qualité est désigné d'après son défaut ;
Tappellation s'étend ensuite à tous les objets de
même espèce, bons ou mauv-ais; enfin le mot
se dépouille de sa valeur péjorative et devient
un synonyme parfait du mot employé par la
langue courante. La première étape manque
souvent: ce sont les deux dernières opérations
qui sont essentiellement argotiques.
L'ironie dépréciative s'acharne sur certains
objets ou sujets qui ne méritent pas toujours ses
traits. Même en temps de paix la nourriture est
l'objet de plaintes, plus d'une fois justifiées, du
soldat : ici les mots les plus malmenés sont la
viande, réputée dure {pneu, rognure de taxis,
etc., etc.), aussi bien que le pain {meule, pierre
à affûter, etc.) et les haricots, accusés du même
défaut et qu'on a baptisés shrapnells, tandis
qu'on apprécie toujours les bons fayots préparés
par un « cuistot » expert. Au contraire, les
pommes de terre, le café, et surtout le vin et
l'eau-de-vie échappent presque complètement à
de telles appellations. Il ne faut pas considérer
140 L'ARGOT DE LA GUERRE
comme péjoratifs des mots tels que picrate ou
roule par terre, qui rendent seulement hom-
mage à la force, toujours prisée, de la boisson :
aux camarades à ne point en faire abus et à ne
pas transformer la « niôle « en pousse au crime.
Le cheval, que le cavalier aime comme un
camarade, — que d'anecdotes touchantes à ce
sujet! — donne souvent, par contre, du fil à
retordre à son maître, pour le pansage, le dres-
sage, etc. Comme le soldat n'est pas toujours
patient, il gronde, peste, jure, et c'est alors que
jaillissent les virulents surnoms généreusement
octroyés à la plus noble conquête de Fhomme,
tels « bourrique » {bourrin, bourdori)^, car-
can et son dérivé carcagnat, trois-pattes, sau-
cisson à pattes, bout de bois, cagneux^ ^ têtard
(c'est-à-dire grosse tête), voire des noms d'oiseaux
et même de poisson {canard et canasson, péli-
can, hareng, etc.). Qui aime bien injurie bien,
pourrait-on dire à l'armée.
Il faut ramener aussi à leurs justes proportions
les termes qui désignent les brancardiers, bras
1. Ci-dessus, p. 104-106.
2. Cogne doit être une altération de l'ancien eagne (pro-
prement : chienne, mot méridional).
LES CHANGEMENTS DE SENS 141
cassés (c'est-à-dire paresseux), èras de nouilles
(c'est-à-dire bras sans forces), ou les infirmiers
(infirmes) : au blessé qui attend sur le champ
de bataille l'impatience est- légitime, et on ne
saurait s'étonner si elle s'exprime parfois en
termes un peu vifs\
Tous les objets y passent : la chaussure, qui
ne résiste pas à l'humidité des tranchées, est la
pompe ou le bois VeaUy l'auto la tinette ou le
toco^ (proprement : mauvaise auto), la bicyclette
le clou, la montre la patraque, le lit le pucier
(c- est-à-dire rempli de puces) ; écrire à&s'\^x\i gri-
bouiller. Nombre de mots, comme barbaque
(viande), bow^don, bourrin (cheval), ainsi que
Boche, ont perdu, par l'usure, leur valeur péjo-
rative originaire.
En cherchant l'énergie pour exprimer le
dégoût ou la réprobation, le soldat a recours
plus d'une fois au terme grossier, tel mouscaille
(primitivement « excrément ») pour désigner la
boue dans laquelle on s'empêtre, tel gros-cul
pour stigmatiser le tabac de cantine. Mais l'argot
militaire pratique aussi l'euphémisme, à travers
1. Pour les péjoratifs relatifs au paysan, à la femme, au
journal, voir p. 168 à 172.
142 L'ARGOT DE LA GUERRE
lequel peut se glisser encore Tironie : le cinéma
ou la casha évoque discrètement les maisons
closes ; nous avons vu « la salamandre » ^ ;
téléphoner à Guillaume est également synonyme
d' « aller aux feuillées ». Enfin « voler », — le
mot est bien gros, n'est-ce pas plutôt « chiper » ?
— engendre quelques euphémismes charmants
qui semblent plaider eux-mêmes les circonstances
atténuantes, comme payer le prix courant (qui
a donné un reçu?), secouer une chemise (Fobjet
est tombé tout seul !), emprunter (on voulait le
rendre!) et surtout le délicieux tomber faible
sur. . . La chair est faible, le soldat aussi : il ne
faudrait pas être tenté !
*
* *
La métaphore est le facteur le plus important
parmi tous ceux qui président au renouvellement
du langage; nous Favons déjà rencontrée mainte
fois, chemin faisant. Elle débute volontiers par
le rôle modeste d'un surnom ou d'une appella-
tion plaisante.
1. Ci-dessus, p. 88.
LES CHANGEMENTS DE SENS 143
Un objet sera désigné par le nom d'une qua-
lité ou d'un défaut, — ou d'un autre objet pos-
sédant une qualité ou un défaut similaire. Dans
la première catégorie rentrent les innombra-
bles adjectifs substantivés ^ qui évoquent une
propriété essentielle, comme couvrante cou-
verture, fendard pantalon (c'est-à-dire fendu),
luisante (baïonnette), 7mide (fusil), — ou une
particularité accessoire, comme graisseux (cui-
sinier), miaulant (obus), puant (fromage). Ils
font allusion tantôt à une qualité {bouillante
soupe, flambante allumette, sèche cigarette),
^lus souvent à un défaut : bancal sabre, cagneux
cbeval, panard pied (proprement: pied tordu"),
souffrante allumette, etc. Un même mot est sus-
ceptible de désigner deux objets apparentés,
comme pétoire (fusil ou canon, qui « pètent »
l'un et l'autre), — ou même très différents, sur-
tout si la propriété peut recevoir une valeur
figurée : ainsi le baveux signifie ici le savon, là
le journal. Un même objet, suivant telle ou telle
1, Plus rarement le substantif est devenu adjectif (cf. le
français « rose ») : pèpère, homme gros, puis gros ; tarte,
chose laide, puis laid; ballot, etc. L'adjectif peut ensuite,
comme pèp^rc, devenir adverbe.
2. Ci-dessus, p. 113.
144 L'ARGOT DE LA GUERRE
particularité, est môme amené à recevoir des
désignations contraires : ainsi le pantalon sera
aussi bien appelé le collant que le largeau.
Deux qualités, les plus apparentes, appellent
surtout la métaphore : la forme et la couleur.
L'une ou Fautre similitude rapproche, grâce à
l'association des idées, des objets par ailleurs
très différents. L'analogie de forme a créé la
saucisse (ballon captif allongé), les punaises
(lentilles), la pêche (bombe d'avion), le gigot
(revolver), la raquette ou tortue (grenade à
manche), le pistolet (urinai), la mandoline (bas-
sin pour malades), la baraque^ chevron (en forme
de toit), etc. ^ La couleur a donné boîte à
cirage (artilleur, d'après l'ancien uniforme),
pernod (obus à fumée verte), rouginet, rouquin,
gros bleu (vin, dont la couleur tire sur le
rouge ou le bleu), etc.
Mais bien d'autres propriétés entrent en jeu.
L'idée « brillant » fait appeler pJmres les yeux,
comparés depuis longtemps par le peuple à de
petites mires (jnirettes). L'avion reçoit le nom
de divers animaux, ailés comme lui : bruant.
1. Voir aussi plus haut, p. 72, les noms du casque de tran-
chée.
LES CHANGEMENTS DE SENS 145
frelon, hanneton, etc. ; volent aussi les balles
(abeilles) comme les projectiles à ailettes (tour-
terelles). Le tireur perché dans un arbre a évoqué
aussitôt le perroquet. La robe du prêtre a créé
le bédouin, comme la jupe du zouave la blan-
chisseuse ou la modiste. Le toucher peut expri-
mer la vue : piger, regarder (primitivement :
prendre). La similitude de cri ou de bruit a
donné divers noms de canons, comme aboyeur,
miaulant, roquet, etc.
Le concret sert à désigner Fabstrait. L'idée
d'exagération et, par suite, de mensonge, est
représentée, comme dans toutes les langues, par
l'image d'enflure : gonfler le mou procède de la
môme association d'idées qu'une expression très
littéraire comme « style ampoulé » ; bourrer le
crâne, qui a eu tant de succès, est encore plus
expressif: il suppose en outre une ellipse (la
locution complète serait quelque chose comme
« bourrer le crâne de fariboles »). L'ennui est
symbolisé par la couleur noire : le noir équivaut
aux « papillons noirs » du poète.
Quelques-unes de ces métaphores ont une
énergie remarquable, comme feuser (c'est-à-
dire fuser) ou sauter, faire vite ; foire d'empoi-
Da.uz\t. — L'Argot de la guerre. lO
146 L'ARGOT DE LA GUERRE
gne, vieux terme populaire pour désigner Ten-
' droit imaginaire où un objet a été volé; tom-
her sur un bec de gaz (par ellipse : tomber
sur un bec), synanyme, assez ancien et imagée
d'échouer, dont le sens primitif, usé dans la
langue courante, n'était pas moins fort ; visser,
vocable traditionnel de caserne pour « punir »,
qui symbolise la fermeture inexorable de la pri-
son, etc.
Il est plus rare qu'un objet ou un individu
soit désigné par un terme abstrait : c'est une opé-
ration justiciable de la métonymie, que nous ver-
rons bientôt. La langue populaire cherche plutôt
à animer les objets inertes : ainsi le soldat appel-
lera son sac le fainéant.
Certaines images sont assez complexes : toute
l'armée dit monter aux tranchées (ou en pre-
mière ligne) et descendre à l'arrière ou au repos.
Est-ce sous l'influence de l'image du « front »,
qui est un sommet du corps ? Je ne crois pas
que le langage populaire file aussi bien la méta-
phore : je suppose plutôt qu'on a voulu associer
l'idée d'effort contenue dans la montée et le poste
de combat, comme l'idée de détente évoquée par
la descente et par le retour au repos.
LES CHANGEMENTS DE SENS 147
Les images sont empruntées naturellement
aux objets et aux faits de la vie courante. Là
oii le marin exprimait Finsuccès par Féchouage
du navire sur un écueil, Gavroche a traduit la
même idée par le heurt contre un bec de gaz,
La diffusion des sports a multiplié dans le peuple,
puis dans Farmée, les métaphores tirées du
cyclisme, de Fautomobilisme, de la boxe, comme
pneu pour caractériser une viande coriace;
bécane pour surnommer une mitrailleuse; /"...
un coup de pompe, se maquiller les mollets
avec ses bandes ; faire un virage, tomber d'un
lit; être souingé (w[\^\. swing^, être bombardé;
uppercut, eau-de-vie, etc. La voie Aq rocade,
hgne parallèle au front, vient du jeu d'échecs,
où « roquer » consiste à intervertir la place de
la tour et du roi ; Fexpression populaire aller à
dame, tomber, est empruntée au jeu de dames.
Le téléphone a subi divers avatars. Dans les
conseils de guerre du front, des soldats sont sou-
vent accusés d'avoir téléphoné: c'est un méfait
qui consiste à entrer en conversation avec un
tonneau plein, à Faide d'un petit trou et d'un
tuyau de caoutchouc permettant d'aspirer subrep-
ticement le vin sans limitation de ration. Il
148 L' ARGOT DE LA GUERRE
s'agit de toute autre chose, on l'a vu, quand on
(( téléphone à Guillaume ))\
Les mots populaires d'avant-guerre ont sou-
vent pris à l'armée un sens militaire voisin. Les
noms ou surnoms de l'agent de police sont de-
venus ceux du gendarme qui, en temps de paix,
est presque inconnu à Paris {cogne, tige, vache);
ceux du chapeau melon se sont appliqués au cas-
que de tranchée (blockhaus, cloche, melon),
ceux du pardessus à la capote ou à la vareuse
Çpardosse, pelure). Le bêcheur, qui était le pro-
cureur de la Répubhque, devient le commissaire
rapporteur au conseil de guerre ; la turne (loge-
ment) va de soi pour le cantonnement; lepétoire
mauvais revolver de l'apache, s'ennoblit au sens
de fusil ou canon, tout comme sonner^ au sens
de bombarder.
Les mots de guerre sont susceptibles eux-
mêmes de revêtir un sens métaphorique. Bar-
belé (alcool), mieux encore que son devancier
« fil de fer », exprime la raideur de l'eau-de-vie
qui racle la gorge. Le crapouillot désigne dans
certains secteurs le bidon agrandi par l'explosion
1. Ci-dessus, p. 142,
2. Gi-dessus, p. 44.
LES CHANGEiMKNTS DE SEiNS 149
d'une cartouche qu'on a fait éclater à l'intérieur:
ingénieux procédé du soldat pour augmenter sa
ration de « pinard )>. La fourragère s'applique
dans certains secteurs à l'avion de réglage pour
les tirs d'artillerie.
L'oubli de l'image créatrice du mot, que les
grammairiens ont appelé catachrèse, est le der-
nier acte de la formation métaphorique. Que l'ob-
jet perde la propriété qui lui a valu son nom,
celui-ci, s'il est suffisamment implanté dans l'es-
prit, n'en subsistera pas moins. Les trous des
tranchées par où l'on tire sont restés des cré-
neaux, bien qu'ils aient perdu leur forme pri-
mitive d'échancrure en U (D2). Les dragons
sont demeurés jusqu'à ce jour des citrouillards,
quoique leur ancien uniforme vert à plastron
orangé soit sorti, depuis longtemps, de la mé-
moire.
Le mot a si bien dépouillé sa valeur originaire
pour épouser complètement le nouveau sens
(ju'on aboutit mainte fois à des contradictions
de termes qui ne sont plus senties. On peut ainsi
parler d'un \iomme^\ pâle des jambes, — lisez:
malade... — quand ses jambes, en fait de pâleur,
ont une blessure ou un ulcère. Une femme cor-
150 L'ARGOT DE LA GUERRE
pulente sera dite pèpère, sans qu'on pense à la
paternité exprimée à l'origine par le mot. Après
avoir « charrié (ou cherré) daus les bégonias »
on « charrie dans le camembert ». Et per-
sonne ne songera à s'étonner du cavalier qui
« Fa eu sec » parce que son cheval lui a fait
prendre un bain dans la rivière (L 10), tant l'ex-
pression « l'avoir sec » est devenue le succé-
dané parfait, mais plus énergique, d' « être
ennuyé». Le vosgien^ arrive, de son côté, à
désigner le lard d'Amérique.
Il ne faut pas quitter la métaphore sans parler
de la dérivation synonymique, qui est une carac-
téristique des argots. Dès qu'un mot a revêtu
un sens métaphorique, tous les synonymes ori-
ginaires de la nouvelle appellation sont suscep-
tibles de recevoir le même sens. Le combat,
c'est le « feu », — ce sera ensuite le rifle 'y la
viande en conserve est d'abord le singe, puis le
gorille', le caporalX^ cabot, puis le clebs (terme
plus récent, désignant aussi le chien); le man-
dat le cheval, puis Y ours, nouveau nom du
cheval; les souliers, des bateaux, puis des jo^m-
1. Voir p. 154.
LES CHANGEMENTS DE SENS 151
ches, des torpilleurs, des bateaux-mouches ;
le spleen, le cafard y puis le bourdon ; dor-
mir, en écraser, puis en écrabouiller . Ainsi
s'expliquent les nombreuses métaphores hor-
ticoles pour « exagérer » (charrier, jardiner,
piétiner...).
L'exemple le plus remarquable est celui de la
tête, qui après avoir été désignée par poire ou
citron, a reçu tour à tour tous les noms de fruits,
même ceux dont la forme est la plus éloignée,
comme fraise ou cassis, à côté de pêche,
pomme, etc. Il est difficile d'indiquer quels sont,
parmi ces synonymes, ceux qui étaient en usage
avant la guerre, en dehors des plus répandus :
en tout cas, quiconque connaissait le sens méta-
phorique de « citron » ou de « poire » aurait
compris sans difficulté « recevoir un gnon ou un
pain (un coup) sur la fraise » . Telle est précisé-
ment la raison d'être, — et l'avantage, — de la
dérivation synonymique : ses créations sont
intelligibles d'avance à tous ceux qui possèdent
la clef de la série. En revanche, elle suppose une
réflexion créatrice et une mobilité du langage
inconnues Tune et l'autre aux anciens parlers
populaires et spécialement aux patois, où la
152 L'ARGOT DE LA GUERRE
métaphore n'engendre point un enchaînement
synonymique.
*
On range ordinairement sous les rubriques de
la métonymie et de la synecdoque divers chan-
gements de sens qui reposent tous, comme la
métaphore, sur l'association des idées, mais qui,
au lieu d'une similitude d'image, mettent en jeu
des rapports d'une autre nature.
L'association de contiguïté est une des plus
fréquentes. Le contenant, dans toutes les lan-
gues, peut s'appliquer au contenu et vice-versa.
La jaffe (soupe) arrive à désigner la gamelle,
comme la jatte la soupe \ L'une des confusions
les plus curieuses s'est produite entre les noms
du pied et de la chaussure : les ribouis (chaus-
sures) me sont signalés une fois au sens de
(( pied » (B16); les ripatons, par contre, qui
désignent anciennement les pieds en argot
parisien, s'appliquent plus spécialement aux
brodequins dans les tranchées ; trottinet, de
i. Pour ces deux mots il a pu aussi s'opérer une confusion
réciproque.
LES CHANGEMENTS DE SENS 153
même signification originaire, a ici les deux
sens.
La chech, à Farmée d'Orient, est le couvre-
nuque (adapté à la chéchia). Le même mot arrive
à désigner un engin et son projectile, celui-ci
d'après celui-là (crapouillot) ou l'inverse (zim-
houm), l'artilleur et son canon {Julot), la mi-
trailleuse et son servant {Fritz), le clairon et
l'homme qui en joue {biniou) suivant l'exemple
du français.
L'individu est nommé, à l'occasion, d'après le
mets qu'il mange, l'objet dont il se sert habi-
tuellement ou avec lequel il est en contact cons-
tant. Les tirailleurs algériens sont dits ainsi
couscouss, comme, depuis longtemps, les Italiens
macaronis. L'infirmier est le clyso ou le copahu,
le pharmacien le copahu ou lepéca (ipéca), le
dentiste le chicot, le soldat du train le cambouis.
Tire-fiacre désigne la viande de cheval après le
cheval lui-même, et taxi dénomme le saucisson
de cheval, par elhpse de l'animal qui tire le
taximètre. Le portrait est la figure (reproduite
sur le portrait), le papelard la lettre (écrite sur
le papier); le pied est dit gruyère^ parce qu'il
est censé produire du fromage par la sueur.
ISi L'ARGOT DE LA GUERRE
Un objet ou une action peut recevoir son
appellation d'après le résultat qu'il produit : nous
entrons dans le domaine des abstractions. De
même que l'image qui crée la métaphore évoque
souvent une propriété d'ordre secondaire, le
résultat envisagé ici peut être aussi bien acci-
dentel qu'essentiel. La dingue est la fièvre palu-
déenne (qui rend dingot, c'est-à-dire toqué), le
roulis le train ou le tramway (qui donne le rou-
lis), la pirouette la torpille aérienne (qui fait la
pirouette), le chlofX^ lit (où a lieu le sommeil,
chlof); inutile d'expliquer les péteux ou musi-
ciens (haricots), qui ne datent pas d'hier. On
arrive ainsi à désigner des objets ou des indivi-
dus par des termes très abstraits : la « course à
la mort » est la médaille militaire, parce qu'il
faut courir à la mort pour l'obtenir; l'adjudant,
qui fait des excès de zèle, devient 1' « excès de
zèle » personnifié.
L'objet peut tirer son nom de son pays d'ori-
gine, ou du pays où il est communément en
usage. Le vosgien s'applique au lard, soit qu'il
vienne des Vosges, soit qu'on l'y consomme fré-
quemment, soit enfin que le lard vosgien soit
réputé de qualité supérieure. Le lingue (couteau),
LES GHANGEMExNTS DE SENS 155
anciennement lingre, était à Torigine le couteau
de Langres. Le français a beaucoup de forma-
tions de ce genre (baïonnette, cachemire, in-
dienne, etc.).
Les verbes sont sujets au même phénomène.
Balancer (puis ballotter) arrive au sens de jeter,
parce qu'on balance le bras avant de lancer un
objet au loin : ici la cause est prise pour Teffet.
Le contraire se produit lorsqu'on dit refroidir
pour tuer, se tordre ou se ^2¥o/zner (proprement:
se tenir le ventre) pour « rire ». Il y a lieu d'hé-
siter pour descendre, tuer, car on peut tuer
l'homme debout, ou le jeter préalablement à
terre. Une transposition curieuse du sujet actif
au sujet passif s'observe dans renifler, puer :
l'homme (ou la chose) qui sent mauvais fait
renifler le passant. Le cavalier qui tombe « ra-
masse un crottin » (ou un bouchon*): résultat
accidentel, plaisamment supposé, pour désigner
le fait principal.
Ne quittons pas les verbes sans dire un mot
des verbes neutres qui deviennent actifs. Le fait
est fréquent dans le Midi, oîi on dit en français,
1. Gomme le cycliste « ramasse la pelle ».
156 L'ARGOT DE LA GUERRE
d'après le patois, « se bouger », « tomber quelque
chose » . Il est ici restreint à quelques mots, où
la transformation est due à l'ellipse du verbe
« faire ». Le processus est évident pour les
verbes signifiant « mourir » qui passent au sens
de tuer, comme clahoter et surtout disparaître.
Il faut expliquer de môme l'expression popu-
laire filer (ou refiler) quelque chose, au sens de
« donner » : en français « passer », devenu syno-
nyme du précédent (valeur de l'ancien « bailler »)
a suivi le môme chemin.
Signalons enfin les dérivés verbaux, moins
nombreux que les adjectifs substantivés. Les
appellations de la cuisine et du cuisinier ont été
tirées à plusieurs reprises du verbe « cuire »,
depuis le latin coguina. La dérivation argotique
a créé jadis cuistot et cuistance, anciens mots
de caserne, employés également par les gens de
maison. Dans certains secteurs on a créé cuisot
(cuisinier), ailleurs roustance (cuisine), mot iro-
nique d'après « roustir », brûler. Les substan-
tifs verbaux, réduits au radical du verbe, sont
souvent très énergiques et ne se séparent guère
de la locution qui leur a donné naissance : tels
« avoir du cran », un des meilleurs mots de la
LES CMANGEMENTS DE SENS 157
guerre (dérivé de « crâner »), « attraper la
crève », beaucoup plus ancien, et la « foire à! em-
poigne », déjà citée ^
* *
Les noms propres méritent d'être traités à
part.
Beaucoup de noms propres servent à créer des
noms communs. Un prénom peut s'appliquer à
une catégorie d'hommes déterminée : Jean le
Gouin désigne le marin ^, Julot Fartilleur du
canon de 75, Fritz le canonnier ou la mitrail-
leuse allemande, et plus généralement le soldat
allemand. De Thomme, on Ta vu, on passe à
Tengin qu'il manie.
Mais, si l'on peut expliquer ainsi fritz^ mitrail-
leuse allemande, ^i julot ^ canon de 75 (celui-ci a
peut-être suivi la voie inverse), on ne saurait
rendre compte de la même manière des nom-
breux prénoms féminins qui désignent le canon,
le fusil ou la baïonnette dans l'argot militaire
des armées françaises ou étrangères ^ C'est en
1. p. 145-146.
2. Ci-après, p. 227.
3. Gi-dessus, p. 96,
158 L'ARGOT DE LA GUERRE
réalité une conception inconsciente et animiste
du soldat, qui octroie une individualité, voire
une certaine vie au fusil, et surtout au canon,
qui consomme, s'use et meurt comme un animal.
L'engin est son défenseur, à l'instar du navire,
que le marin fait solennellement baptiser, et qui
protège son équipage contre les flots. Les canons
ont reçu des noms propres, eux aussi, pendant
la guerre, — prénoms rappelant une femme aimée,
ou appellation guerrière comme « Terreur des
Boches «, « Jupiter », « La Revanche » ; les avions,
ces vaisseaux de Fair, ont subi la môme loi, et
Fautorité militaire a régularisé, au début de 1917,
les désignations par escadrille.
Le champ des prénoms est d'ailleurs plus
vaste: à côté d'oscar fusil, de Joséphine baïon-
nette (et de la plus célèbre rosalie, créée par
Théodore Botrel ^), nous trouvons encore mar-
guerite femme (prénom généralisé), bénard{dXi^-
ration de Bernard) pantalon, dominique (terme
de marine) boîte qui contient la paie de l'équi-
page, marie- Jeanne bidon (variante de dame-
jeanne) : plusieurs de ces mots doivent leur ori-
1, Ci-dessus, p. 95.
LES CHANGEMENTS DE SENS i59
gine à des circonstances qui nous échappent, à
des anecdotes dont le souvenir n'a pas été con-
servé. Certains sont dus au hasard de l'altéra-
tion et du jeu de mots, comme azor, havresac,
déformation à^as [de carreau], ou « la famille
Gautier )>, amplification à^ gau, pou.
D'autres rappellent un personnage fameux,
l'ancien dompteur Bidel {bidel, capitaine d'ar-
mes, terme de marine), ou rabatteur de che-
vaux Macquard resté légendaire à Paris (mac-
quard, cheval... bon à aller chez Macquard).
Les firmes connues par leur publicité, — c'est
là un phénomène récent, — ont donné lieu à
diverses créations : hibendum et bergougnan
(deux marques de pneumatiques), viande dure ;
pernod (ancienne marque d'absinthe), obus à
fumée verte ; caïffa (marque de café), chasseur
d'Afrique ; lion noir (marque de cirage). Séné-
galais ; 5^«r (marque de rasoir), rasoir. La méta-
phore, on le voit, arrive souvent à la rescousse.
Enfin des noms de peuples sont susceptibles
d'évoquer certains mots ou autres objets : bul-
gares (haricots), jambe de Boche (porc con-
servé), etc.
A un autre point de vue, on observera corn-
IGO L'ARGOT DE LA GUERRE
ment le langage populaire forme ou déforme les
noms des peuples, qui, pour les combattants, sont
synthétisés par les soldats.
L'Allemand est le Boche, mot de l'arrière * ;
le soldat allemand est généralement Frits;, par-
fois le PointUy d'après son casque ; l'artilleur
allemand est appelé aussi tantôt Michel (S 8),
tantôt ^me5if(T 3), tantôt Otto (a 17, juin 1915,
Artois), d'après d'autres prénoms également
répandus parmi nos adversaires. Les Anglais
sont les Angliches, ancien mot populaire (de
l'anglais english), les Tommies, terme mis en
circulation par les journaux, ou les Kakis, créa-
tion nouvelle d'après la couleur des uniformes
britanniques. Les Russes sont dits Rousskis,
Russkis ou Rousses par les soldats qui ont été en
contact avec eux (Orient, Champagne, camps
d'Allemagne), sur le modèle du mot « Russe »
en langue russe. Les Bulgares sont les Bubuls
(altération du mot français), les Bougres (nom
médiéval remis en honneur par les journaux)
ou les Boulg\ abréviation du mot prononcé à
l'orientale. Les Serbes sont les Serbos (comme
1. Gi-dessus, p. 52 et suiv.
LÈS CHANGEMENTS DE SENS 161
les Grecs les Grécos), ou les Dobros d'après un
mot serbe, dobro, bon, qui revient fréqueuiment
dans la conversation. Aux Italiens on a conservé
le traditionnel Macaroni (prononcé p irfois en
Orient macarone à l'italienne), à côté de l'abré-
viation Talien, d'origine serbe.
Le peuple parisien a abrégé depuis longtemps
<c Arbicot », déformation d' « Arabe », en Bicots
(Ois des anciens Arbis^, dénomination sous
laquelle sont englobés non seulement les Arabes
et Berbères de l'Afrique du Nord, mais parfois
aussi les Sénégalais. On les appelle également
Sidis, terme populaire avant la guerre, et qui
désignait surtout les marchands ambulants de
tapis et cacahouètes (on sait que sidi, en arabe,
correspond à peu près à « Monsieur »). L'agilité
des Annamites les a fait surnommer Chats, la
couleur des Soudanais, Cirages ou Lions Noirs.
Les Sénégalais sont dits aussi Toumanés^ d'après
un prénon indigène.
Voici enfin les noms des lieux. Rien n'est plus
symptomatique, pour confronter la mentalité des
deux armées, des deux races, que d'opposer les
noms donnés par les Allemands et par nos sol-
dats aux endroits près desquels se sont livrés
Dauzat. — L'Argot de la guerre. 1 1
162 L'ARGOT DE LA GUERRE
des combats acharnés. Les appellations alleman-
des, c'est le Vallon des Morts, le Bois des Veu-
ves, et bien d'autres qui évoquent le romantisme
macabre des ballades de Biirger. Notre esprit
est plus gai, plus gaulois : il voit ici les « tran-
chées des Satyres » ; il surnomma un hôpital
parisien la Bouteille de Champagne, parce qu'il
hébergea confortablement les évacués de la
grande offensive champenoise. Il ne faudrait
cependant pas exagérer l'opposition. Nos sol-
dats ont désigné aussi à Verdun leur « Ravin
de la Mort », officiellement Ravin de la Passe-
relle (au sud de la cote 304, D 12).
Le jeu de mots arrive vite sur les lèvres des
nôtres. Rencontrent-ils, en Alsace, des noms
aux consonances rauques et insolites, rebelles à
la prononciation, ils auront tôt fait de leur tailler
un vêtement à la française. Ainsile fameux Hart-
mannsweiler est devenu, dans la bouche des
soldats qui l'ont conquis et défendu, \ Armand
Fallières. Notre moderne Polybe, qui trouva
l'appellation jolie, mais un peu familière, en fit
le Vieil Armand.
Les appellations de forêts les plus expressives,
comme le « Bois en hache », la u Brosse à dents » ,
LES GHANGEiMENTS DE SENS 163
la « Main de Massiges », ont été forgées par les
officiers du service topographique, car « l'ana-
logie de formes qui a créé ces noms n'existe que
pour le cartographe ou Taviateur» (CIO). Cesdési-
gnations, rendues à juste titre populaires par
les communiqués, ne sont pas adoptées, en géné-
ral, par les soldats. Toutefois les groupes des
canevas de tir, officiers et dessinateurs chargés
de la préparation des cartes, ont parfois emprunté
des noms en usage dans les secteurs, comme
bois vert, bois noir, bois touffu, seules caracté-
ristiques appréciables pour Tobservateur placé au
ras du sol. Bois ou ravins ont aussi reçu du com-
mandement des appellations destinées à com-
mémorer des actes d'héroïsme.
Quels qu'ils soient, aviateurs, cartographes ou
simples « poilus )> ont eu, comme tous ceux de
leur race, le sens du pittoresque, du détail pré-
cis et vu, de la ligne et de la silhouette. Ils ont
refait à leur façon la nomenclature géographi-
que d'une partie de la « doulce France », dont ils
ont disputé chaque pouce de terrain. Nos pre-
miers ancêtres n'ont pas agi autrement quand
ils donnèrent leurs noms à nos rivières et à nos
montagnes; et, si le sens de la plupart de ces
J64 L'ARGOT DE LA GUERRE
mots s'est effacé au cours de l'histoire, le savant
a souvent eu la joie de les retrouver à la lueur
de rétymologie.
*
Cette rapide exploration à travers les sens des
mots peut- elle conduire à une vue d'ensemble
plus haute ? Du langage parlé à l'armée, et dont
les changements sémantiques dévoilent les res-
sorts les plus intimes, se dégage-t-il des conclu-
sions qui mettent en relief la mentalité du sol-
dat ? Un peu de psychologie n'est pas interdite
entre deux pages de linguistique.
Sujet attrayant, mais singulièrement délicat.
Si l'on ne veut pas perdre pied et s'égarer dans
les nuages, il est prudent de s'en tenir à certaines
constatations précises, comme celles que nous
avons faites à propos de la nourriture *.
D'une façon générale, à la guerre, et surtout
dans une guerre aussi longue, oii les périodes
d'immobilité et d'attente l'emportent de beau-
coup sur les combats, les questions matérielles
tiennent une importance considérable dans la
i. P. 139.
LES CHANGEMENTS DE SENS 165
vie militaire. Il faut avoir été privé d'une foule
de petites commodités ou de ressources primor-
diales pour les apprécier à leur juste valeur.
Ualpiniste harassé, qui a passé une nuit ou deux
à la belle étoile et qui s'est contenté de provi-
sions froides mangées sur le pouce, comprend à
son retour, autrement que le citadin invétéré, ce
que représentent un bon lit et un bon repas. Que
dire alors du soldat, habitué à ses aises, sinon
au confort, dans la vie civile, et qui vit pendant
des semaines, des mois, des années, dans la boue,
la pluie, le froid, la neige, sous la menace perpé-
tuelle du bombardement ? Voilà qui permet de
comprendre la joie de se désaltérer et de faiie
bonne chère, l'importance accordée au« pinard »,
à la « niôle » qui remonte, au « perlot » (tabac)
qui tue l'ennui ; voilà qui permet d'excuser
certains excès chez ceux qui connaissent la faim
et la vraie soif, inconnues au civil, l'angoisse de
ne pas boire et de ne pas manger, quand les tirs
de barrage arrêtent le ravitaillement.
Les petites joies comme les récriminations
des combattants sont inscrites sur certains mots
qui font image. Le sourire, qui dénomme le
Yaguemestre, est un des plus beaux mots que je
166 L'ARGOT DE LA GUERRE
sache : il évoque, avec le porteur du courrier
impatiemment attendu, le sourire du foyer et des
êtres chers pour lesquels on endure tant de souf-
frances, et aussi, — pourquoi pas ? — le renfort
(ujandat) qui contribue à soutenir le moral du
soldat. Un physique déprimé ne saurait don-
ner le « cran m ; et c'est à juste titre que le vin,
voire Teau-de-vie (pourtant traîtresse), est appelé
le moral, car, pour l'instant du moins, l'un
comme l'autre donne un coup de fouet au corps,'
et à l'âme par ricochet. Ce n'est pas non plus un
hasard si le mot le plus fréquemment cité est un
des noms du tabac (perlot). En revanche nous
avons vu ^ quels mets étaient l'objet des prin-
cipales critiques. Le soldat français est raison-
neur, frondeur, et ce n'est pas pour rien que les
héros d'Austerlitz et de la Moskowa ont été
immortalisés sous le nom de grognards. Le sol-
dat qui ne grognerait pas ne serait pas le soldat
français.
L'ironie, qu'on rencontre à chaque pas dans
l'argot de la guerre, a sa valeur psychologique.
M. Henri Mercier, qui a étudié l'argot militaire
1. P. 139
LES CHANGEMENTS DE SENS 167
de la Suisse romande depuis 1914, au cours des
périodes de mobilisation par lesquelles ont passé
les divers contingents, l'a noté avec beaucoup de
précision :
<( C'est un symptôme très curieux de « voir celui-
ci [le soldat] « blaguer » tout ce qui Tentoure,
pour se cacher à lui-même l'indicible mélan-
colie qui Tétreint et dont il ne veut à aucun prix
être la victime. Le fait est qu'il trouve dans cette
« blague » un précieux stimulant qui lui permet
de trouver moins pénibles les fatigues de la
marche, ou moins fastidieux l'accomplissement
du service... Pour donner le change, la plupart
prennent alors les choses « à la blague » . Tel qui
aurait envie de pleurer prend des airs de rodo-
rnont et lance des galéjades à rendre jaloux un
Tarasconais *. »
S'il en est ainsi dans une armée mobilisée en
temps de paix, l'ironie chez le combattant, exposé
aux pires dangers et aux pires souffrances, devient
un véritable héroïsme, l'héroïsme du langage,
mais un héroïsme souriant et français, l'héroïsme
1, Aus Leben und Sprache des Sehweizer Snldaten, publica-
tion bilingue de la Société suisse des traditions populaires,
Bàle, 4910, pp. 67 et 66.
168 L'ARGOT DE LA GUERRE
qui se plaisante et qui veut se nier. Cette bonne
humeur, stimulant plus sûr et plus durable que
le if^ pinard "è ou la « niôle », apparaît à cha-
que tournant du chemin. Sont-ce des troupes
démoralisées qui auraient nommé gugusse le
canon, cure-dents la baïonnette ou seaux hygié-
niques les énormes « marmites » des obusiers
ennemis? Les hommes qui ont nommé le combat
un casse-croûte^ ou qui ont eu le courage de
plaisanter sur le supplice horrible des pieds gelés,
baptisés pieds frigorifiés, appartiennent bien au
pays de Cyrano. C'est dans Tenfer de Verdun,
au printemps de 1916, qu'a été lancée la mitrail-
leuse à haricots (B 3). Ceux-là sont les mots
héroïques, qui ont leur panache rouge, et qui
laissent bien loin derrière eux les soi-disant
« mots historiques » souvent créés de toutes piè-
ces par un chroniqueur ingénieux.
Le soldat affecte de mépriser la femme : il
pense avant tout aux femmes peu recommanda-
bles qui ont toujours suivi les armées, et il y a
beaucoup de pose verbale, — pour la galerie des
camarades, — dans ces appellations : c'est sou-
vent le plus sentimental qui, pour paraître dédai-
gneux, emploiera les rudes vocables de grognasse,
LES CHANGEMENTS DE SENS 169
moukère, poupée ou rombière. Les mœurs
faciles de certaines infirmières les ont fait sur-
nommer toupies, marquises\ etc.. et le sophisme
de la généralisation, bien connu des philoso-
phes, est venu à la rescousse.
De tout temps se sont produites des frictions
entre le soldat en campagne et le paysan, qui
reçoit les sobriquets savoureux de croquegi Çalié-
ration de « croquant »), écrase-mottes, ped-
souille'^, terreux, vire-bouse. Celui-là accuse
celui-ci de Fexploiter et celui-ci riposte que le
soldat est pillard. Les griefs réciproques peuvent
être vrais dans certains cas, mais il ne faut pas
conclure, une fois de plus, du particulier au
général.
11 est incontestable que la guerre développe
chez le combattant le besoin d'appropriation : on
rencontre, dans la zone des armées, tant de
choses sans maître ! et puis ne faut-il pas man-
ger, boire et se chauffer à tout prix, — voire
sans prix ? Voilà pourquoi les synonymes de
i. Ce mol ne doit pas donner l'illusion d'un compliment :
c'est l'aniplilication de l'ancien marque, courtisatie (d'après
la marque It'i^'ale que portaient les courtisanes au moyen âge).
On a vu buis de la Gruerie{\). l.'îti); P. N. est une abréviation
encore plus verte ; d'aulres saut plus aimables (voir p, 193).
2. Ancienne altération du provençal pezouil, pou.
170 L'ARGOT DE LA GUERRE
« dérober » sont aussi nombreux. Aux euphémis-
mes cités plus liaut\ ajoutons quelques termes
énergiques comme se faire les crochets (sut...),
se casser les poignets (sur...), prendre à la
foire d'empoigne, terme ancien, razzier^ bien
militaire, rouper (plus anciennement « roupi-
ner »), étouffer, ratatiner, balayer... Il y a les
mots vantards ou brutaux, ceux qui cherchent
à se cacher (étouffer), comme aussi ceux qui
excusent {emprunter, tomber faible sur...), ou
qui atténuent (chaparder, chipoter) : tout un
petit coin curieux de psychologie militaire.
Entre gendarmes et soldats les rapports sont
souvent tendus. Le rôle de Pandore est particu-
lièrement ingrat en temps de guerre, qu'il s'agisse
de vérifier lespapiers, de faire attendre le permis-
sionnaire impatient, de mettre fin à une ripaille
trop bruyante, d'arrêter des délinquants et des
retardataires coupables parfois de peccadilles.
Puis le gendarme, qui a autorité sur le soldat,
garde vis-à-vis de celui-ci l'infériorité du non-
combattant. Et le soldat se venge, bien bénévole-
ment somme toute, en décochant les épithètes
1. P. 142.
LES CHANGEMENTS DE SENS i71
virulentes et souvent savoureuses qui soulagent
sa mauvaise humeur : bourres (c est-à-dire qui
bourrent de coups de poing), bourriques^ char
pentiers de Poincaréy enfants de chœur de Dei-
bler, hirondelles de potence, sans compter tous
les sobriquets parisiens des agents de police
{cognes, tiges, vaches...) et quelques appellations
moins courroucées et plus ironiques, comme
guignols ou collégiens.
Ce qui caractérise enfin et surtout le soldat
français de la guerre actuelle, c'est son antipa-
thie foncière à l'égard des vantards, des men-
teurs, de tous ceux qu'il a si joliment baptisés
les « bourreurs de crâne ». Aucune langue n'est
aussi riche en synonymes pour étiqueter toutes
les nuances, qui vont de l'exagération et de la
vantardise à la tromperie : abîmer, aitiger, char-
rier, cherrer, et leurs variantes, écorchery égra-
tigner, bourrer le crâne, gonfler le mou, baver
dans les fils de fer, jardiner, piétiner la bor-
dure, et tant d'autres qu'on trouvera au Voca-
bulaire. Parmi les « bourreurs de crâne », les
journaux figurent en première ligne, quoique
le « poilu » les réclame, les attende avec impa-
tience et se jette sur leurs nouvelles : le journal,
172 L'ARGOT DE LA GUERRE
qui était déjà le canard à Paris, est appelé
plus rudement le menteur, parfois le baveux ;
ses informations sont des bobards (blagues).
Rien d'étonnant, par suite, si le « Bulletin des
Armées » a été appelé familièrement le Petit
menteur ou le Journal de Suzette.
Remarquons enfin que le langage du soldat ne
contient aucun terme d'injure ou d'insulte vis-
à-vis de l'ennemi * : les combattants se res-
pectent entre eux. La haine se porte sur les diri-
geants adverses, et avant tout sur le kaiser ^
1. Même co,mme plaisanterie on ne peut relever que jambe
de boche (viande de porc) : encore est-ce un mot localisé, qui
ne fut usité qu'au début de la guerre.
2. Comme l'atteste l'expression « téléphonera Guillaume »
(p. 142) et « papier pour écrire à Guillaume » (Voir au Voca-
hulaire, à Guillaume).
CHAPITRE VI
LES CHANGEMENTS DE FORME
ALTÉRATIONS
ET ABRÉVIATIONS DE MOTS
Les changements dans la forme des mots revê-
tent une importance particulière en argot, où
l'altération, plus ou moins consciente, est un
des faits caractéristiques.
Une première série de ces transformations est
commune à tous les parlers : c'est l'étymologie
populaire, assez mal désignée, car le nom pour-
rait faire croire qu'il s'agit d'une opération con-
sciente de Tesprit. C'est au contraire la forme
la plus spontanée de l'attraction homonymique,
par laquelle un mot isolé est rattaché, à l'aide
d'une déformation plus ou moins grande, à tel
ou tel mot plus connu dont la forme est voisine,
174 L'ARGOT DE LA GUERRE
sinon le sens. A Tannée apparaît ce phénomène,
surtout, comme nous Favons déjà noté, parmi
les contingents ruraux peu ou point lettrés.
Parmi les contingents urbains ou d'un niveau
intellectuel supérieur, l'opération devient con-
sciente et relève du jeu de mots : il est parfois
difficile de tracer une ligne de démarcation entre
les deux groupes.
Dans certains cas, on ne peut concevoir aucun
doute : ce sont de véritables « étymologies popu-
laires » inconscientes que barbouillé pour (fil
de fer) barbelé, opérer pour repérer, secouade
pour escouade. La double valeur à'ours, « pri-
son )) et « cheval », est due à l'altération indé-
pendante, là de houste (abrégé de housiau), ici
de l'anglais horse. Les mots dialectaux ou argo-
tiques subissent un sort analogue : le sarthois
bourdin ^ est devenu bourdon, blase (nez) est le
plus ancien blair influencé par nase (même sens),
grignolet (pain) est le traditionnel brignolet qui
a fait penser a « grignoter ». Le passage de
haut-de-vase y qui n'était plus compris, à hovas
suppose quelques connaissances géographiques.
1. Gi-dessus, p. 106.
CHANGEMENTS DE FOHME 175
Il est difficile de savoir si mine à faire peur
ou mine de chemin de fer pour minenwerfer
ne sont pas des jeux de mots : toutefois la pre-
mière expression vient d'un contingent rural où
Ton a noté aussi ojoeVer pour repérer (219* d'in-
fanterie, Vendéens, L 12) ; le second a été entendu
en Artois en 1915 (y. 17). Quant aux terribles
toriaux (territoriaux), il est possible que cette
amusante altération soit venue d'abord incon-
sciemment sur les lèvres de quelques illettrés,
mais elle a été propagée avec la pleine connais-
sance du calembour; on a dit ensuite les terribles,
par abréviation, ou, par nouveau changement,
les teri^ibles taureaux. Cette double altération
successive est bien dans l'ordre du langage
populaire, qui tend d'abord à expliquer une
partie d'un mot, quitte à éclaircir plus tard
le résidu : le laudanum, dans le peuple, est
d'abord et généralement devenu Veau d'anum,
bien qu' « anum » n'eût aucun sens; ce n'est
qu'ensuite et sporadiquement que l'on a dit l'eau
d'ânon.
Purement inconscientes, etceci sans exceptions,
les altérations qui dérivent du libre jeu des lois
phonétiques, et auxquelles l'écriture et la tradi-
47(5 L'ARGOT DE LA GUERRE
tion font obstacle dans les langues littéraires. La
consonne sonore devenue finale tend à s'assour-
dir comme au moyen âge : le passage de piv{e)
(vin) h pif y donné par un correspondant (B9),
est exactement le même phénomène que le chan-
gement du latin brev[e) en bref. Fait analogue
quand la sonore se trouve en contact avec une
consonne sourde : c'est ainsi que grivetoUy sol-
dat, dérivé du vieux mot de jargon grive, guerre,
est devenu grifton, qu'on écrit griffeton parce
qu'on a cru y voir la « griffe ».
Une abrévicition intéressante est celle de gre-
lots en groleSy dans l'expression métaphorique
« avoir les grelots (ou : les groles) », avoir peur.
Par l'amputation de la dernière syllabe*, Ve
muet devenait tonique, ce qui est impossible en
français, quoi qu'en disent certains phonéticiens :
le peuple de Paris nous en administre la preuve,
puisqu'il change en o le premier e muet de l'im-
prononçable grêle. Il est remarquable que la
voyelle de remplacement, qui doit être le son de
plus voisin, soit un o et non un eu ouvert. Il
est vrai que Yo bref ouvert parisien est voisin
1. Voir p. 187.
CHANGEMENTS DE FORME 177
de l'eu ouvert : nos oreilles ne s'en rendent
pas compte, tant par l'accoutumance que par
l'association d'idées entre le son et la lettre ;
mais les étrangers entendent «joli », «poli »,
à peu près comme Jeuhy peuli ^ Le hasard a
amené ce grole (masculin) à une rencontre avec
grole (féminin), mot de la région lyonnaise dési-
gnant la chaussure et que la guerre a répandu
dans l'armée : la prononciation primitive est grole,
mais pour certains contingents les deux mots
sont de parfaits homonymes (G 10). Le peuple
parisien a gardé nettement la conscience que
grole (masculin) est l'abrégé de « grelot ».
Les altérations morphologiques ne laissent pas
d'être assez variées. Le pluriel Ôonhommes (sol-
dats) a été popularisé par les écrivains de la
guerre ; il est bien dans la tradition de la lan-
gue, où « bonshommes » constitue une survi-
vance archaïque : dès qu'un composé est agglu-
tiné au point de donner l'impression d'un mot
simple, nettement distinct de ses éléments, il
constitue une unité que le langage ne saurait
plus dissocier.
1. Voir un autre exemple, p. 133 (lopé).
Da-uzat. — L'Argot de la guerre. i a
178 L'ARGOT DE LA GUERRE
Beaucoup de patois, à l'exemple du français
qui disait jadis « un chàtel, des châteaux » comme
« un cheval, des chevaux », ont refait le singu-
lier des noms sur le modèle du pluriel, ou vice
versa : c'est encore un fait inconscient, conforme
aux tendances naturelles du langage qui aspire
à la simplification des formes. Mais les quehjues
formations de ce genre que nous rencontrons ici
sont, — on nous l'indique d'ailleurs (C 6). — des
créations plaisantes ^ On a dit un ôoyal i^our
« un boyau », sur le modèle de « cheval, che-
vaux », mais le mot, comme quelques autres ana-
logues, n'a pas vécu, tant il heurtait la ronscience
linguistique. Au contraire costal a eu queLjue
succès, car le mot, importé de Provence, n'est
pas aussi profondément acclimaté panin* la flore
indigène. Il faut expliquer de même la variante
mata/, qui nous est donnée à côté de matau ou
matot, abréviation de « matelot ».
J'ai signalé ailleurs ^ comment les contrac-
tions phonétiques pouvaient provoquer des per-
1. Tout au pins pouna't-on admettre qu'on a généralisé la
bévue (l'un illettré qui aurait pièté à nre : encore le> patois
agissent ils plutôt en sens inverse en disant un chcvau et non
un boynl.
2. La langue française d'aujourd'hui, p. 44.
CHANGEMENTS DE FORME 179
turbations dans la conjugaison, comment « dé-
colleter », par exemple, prononcé décoller, avait
amené un présent « je me décolte » jusque dans
la bonne société. Nous avons ici quelques for-
mations populaires du même genre : becqueter,
manger, piqueter, boire (d'oii piqueton, vin) et
se manier, se remuer, qu'il faut bien écrire bec-
ter,picter, magner, puisqu'ils se conjuguent : ^e
becte, je picte ou magne-toi. Contraction du
mot dans le premier cas et, dans le second,
absorption de \i en hiatus qui a produit un n
mouillé * : autant de phénomènes dont on peut
trouver l'exacte contre partie dans le français
primitif, quand on a dit « je parle » au lieu de
« je parole », sur le modèle du pluriel « par-
lons » et de rinfmitif « parler ». L'analogie tend
sans cesse à unifier les formes que la phonéti-
que a séparées.
Les altérations proprement argotiques se pré-
gentent au contraire comme des déformations
K. Ce dernier fait s'est produit pournto/« : c'est pourquoi
on écrit généruleraent ynô/e.
180 L'ARGOT DE LA OUKRRE
conscientes dans leur tendance générale, sinon
dans le choix des moyens. Elles se présentent sous
plusieurs aspects.
Tantôt le mot est allongé à Taide d'une finale
qui, différant en ceci des suffixes ordinaires,
n'ajoute aucune valeur nouvelle au sens. Assez
anciens canasson, cheval (tiré de « canard »),
civelot, civil (terme de caserne), ciboulot, tête
(de « ciboule »), galetosCy gamelle (de « ga-
lette ))) ; plus récents filocher, de « filer » au
sens « passer, donner », lattoche, chaussure
(de « latte », quia depuis longtemps le même
sens), pékenoty civil (de l'ancien « pékin »),
Gréco, SerbOy etc.
L'allongement revêt parfois le caractère d'une
amplification. On connaît l'expression française
« être pris sans vert », d'après une ancienne
solennité locale (ou peut-être un jeu) oîi chacun
devait arborer un rameau de verdure. Le peuple
l'a abrégée en : « être vert ». On dit aujourd'hui
à l'armée (et à Paris) « être verdure ».
Plus souvent la finale du mot est amputée et
remplacée par une autre terminaison. Ces trans-
formations, avec le temps, deviennent de plus en
plus violentes ; la résection remonte de place en
CHANGEMENTS DE FORME 181
place, comme sur le bras d'un blessé menacé de
gangrène : ainsi « fromage » est devenu tour à
tour fromegiy peu altéré, frometon encore
reconnaissable, et frogome qui ne conserve
plus que sa première syllabe. Les exemples ne
manquent pas : al{le)hroque allumette, boscot
bossu (ancien), curetot OMvé, fantoche fantaisie,
fusinguette jambe (de « fuseau »), pacson
(ancien) et ^jaç'we^i^^^ (plus récent) paquet, tran-
chemar et tranchecaille tranchée.
Quelques tinales sont particulièrement en
faveur, comme odie^ ot ou o (musico, musi-
cien...) et mar, qui eut une grande vogue dans
le courant du xix" siècle {épicemar, épicier). —
Le -gi de fromegi (où le g était dû à « fro-
mage ))) se retrouve dans Taltération croquegi
(de « croquant »). C'est par une semblable ana-
logie que s'est formé en français le suffixe
-erie d'après les mots à radical terminé par
er : on a coupé bouch-erie au lieu de bou-
cher-ie, et on a formé ainsi gendarm-erie (et le
peuple mair-erie, pharmac-erié). — Chassebi,
chasseur, était primitivement chassebi f (Al)
et ne désignait que les chasseurs à pied : le
mot est formé des deux abréviations chass\
182 L'ARGOT DE LA GUERRE
biff i de « chasseur » et hiffln (fantassin) ; par
analogie la finale ht a formé cagibi, abri de
tranchée (d'après « cage )))\
Il importe de connaître la valeur primitive du
mot, si l'on ne veut pas s'exposer à des erreurs.
Artiflot est synonyme d'artilleur, et cependant
il n'est pas la déformation de ce mot, mais bien
celle d' « artificier », car il désignait encore en
4899 dans l'artillerie le grade d'artificier (W 1).
La terminaison de burlingue, bureau, provient
de carlingue, ancien terme de marine, puis cage
de l'avion. Cibiche, cigarette, mot ancien, a
provoqué chocolbiche, chocolat, plus récent :
l'histoire de cette finale reste à écrire.
Au cours des altérations, le mot tombe fré-
quemment dans une attraction homonymique.
J'ai montré ailleurs ^ comment les argots franco-
provençaux, lorsqu'ils ont altéré u bouche », ont
donné dans « boucle », « boule » ou « bourre ».
C'est ainsi que, dans le peuple, « culotte » est
devenue culbute, et, à la caserne, « adjudant »
adjupète (sous l'influence de « péter »), tandis
1. Le mot existait avant la guerre, dans l'argot des coutu-
riers, pour désigner la pièce où attendent les mannequins
(D2).
2. Les argots franco-provençaux, p. 77.
CHANGEMENTS DE FORME 183
que « caporal » abrégé n'a pas pu rester « capo »
mais a été attiré par cabot, chien, et a subi par-
fois une nouvelle attraction (nabot). C'welot
devient chez quelques-uns ciblot\ « mûr », ivre,
a passé à muraille, bien qu'il n'y ait, dans les
deux cas, aucun rapport de sens. La parenté
sémantique, on le voit, si elle peut favoriser
l'attraction, n'en est pas la condition indis-
pensable : la îorme prime le sens.
Beaucoup de termes bizarres s'éclairent à la
lueur de ce principe. Chambouler, c'est « cham-
barder » influencé par rouler ; se dégrouiller,
« se débrouiller » contaminé par « grouiller » ;
capiston, « capitaine » avec la contagion de « pis-
ton ». Les déformations de « capitaine » sont
intéressantes et constituent la Contre-partie, sur
le terrain de la forme, des dérivations par rayon-
nement et par enchaînement si clairement mises
en lumière par Arsène Darmesteter. D'un côté,
« capitaine » altéré en capiston (terme tradition-
nel de caserne) est réduit à piston : le mot
influençant a fini par éliminer l'influencé après
avoir revêtu son sens ; avec changement de suf-
fixe, piston devient à son tour pistard, à allure
péjorative. D'autre part « capitaine » peut être
184 L'ARGOT DE LA GUERRE
raccourci an pitaine, terme des écoles militaires.
En" sens contraire, la finale une fois coupée, le
mot, en Afrique, rencontre une homonymie
arabe, et nous avons ainsi cabir (d'après kbir,
grand).
La contamination, — ainsi désigne- t-on le
croisement des mots, — est une explication
commode, mais qu'on ne doit accepter qu'à
bon escient lorsque la certitude s'impose. Gar-
dons-nous d'en abuser, à l'instar de certains
linguistes allemands qui en ont fait le deus
ex machina de toutes les étymologies diffi-
ciles ; des savants de valeur, comme M. Meyer-
Lûbke, n'ont pas toujours échappé à sa ten-
tation. Allons-nous expliquer, par exemple,
morbac, pou de corps, par morpion --f- bar-
baque, suivant la formule allemande ? Il suffît
de rappeler que l'ancienne forme du mot est
morbeCy pour que l'hypothèse s'écroule et qu'il
en surgisse une autre, « mords-bec ». —
D'autres éléments peuvent aussi entrer en jeu.
Dira- 1- on que boulonner, travailler, représente
boulot, travail, influencé par « boulon » ? Cela
ne suffît pas : il faut montrer en outre que
la dérivation normale, bouloter, était ici im-
CHANGEMENTS DE FORME 183
possible, car ce mot, qui préexistait, avait déjà
pris la place avec le sens « manger » K
* *
L'abréviation, ou amputation d'une ou de plu-
sieurs syllabes, affecte le début ou la fin du mot.
Le premier cas est le moins fréquent. On peut
citer cependant les mots populaires gnon, coup,
issue d' « oignon » (d'après la tumeur causée par
le coup : comparer « marron » et « bleu »),
Bicot {Arbicot, altération d' « Arabe »), Boche
issu ^Al{le)boche comme on Tavu', certaines
altérations de « capitaine » {pitaine, piston, pis-
tard) et phonard, téléphoniste. La voyelle ini-
tiale, comme le montrent les trois premiers mots,
facilite Taphérèse ; piston, nous venons de le
voir, procède d'une attraction homonymique.
Quant hphonard, je ne pense pas que le mot ait
été influencé par les dérivés de la racine
« phon- », dont aucun n'est connu du peuple
(phonétique, phonation, etc.) ; mais il est remar-
1. De même à côté de cliemisière, cliocolatière, etc., on
dit « bonbonnfuse », ouvrière en bonbons, parce que « bon-
bonnière n était préalablement retenu par un autre sens.
2. P. 56.
186 L'ARGOT DE LA GUERRE
quable que la langue courante anglo-américaine
Çphoney téléphone) ait dégagé aussi exactement,
par résection, la racine principale du mot.
Plus fréquent, le raccourcissement delà finale
peut se renforcer par un redoublement de l'ini-
tiale : ^«^2 soldat (de biffin), /?w^w/ Bulgare, coco
commandant, titi tirailleur, et peut-être cracra
sale (crasse ?) ; le redoublement peut être ac-
compagné d'une abréviation de l'initiale, comme
dans bohosse fantassin (de fantabossé). Le re-
doublement est le procédé classique du lan-
gage enfantin {pèpèré) ; il est fréquent chez
les peuples sauvages ou primitifs * ; les Indo-
Européens l'ont connu autrefois, comme l'atteste
par exemple le parfait grec, oii la répétition de
la racine avait pour but de renforcer l'idée. Du
parler enfantin le procédé a passé dans le langage
populaire moderne pour de nombreux prénoms
{Gugusse Auguste, Nénesse Ernest, etc.) ^.
L'abréviation pure et simple de la finale est
un phénomène des plus fréquents dans le fran-
çais populaire contemporain : j'en ai expliqué
1. Voir par exemple, dans nos listes, le soudanais tata
abri, ou l'annamite tchouk-lchouk, riz.
"2. En italien le redoublement s'opère après amputation de
l'initiale : Peppino de Giuseppino, etc.
CHANGEMENTS DE FORME 187
ailleurs * Torigine par la suppression (sorte
d'ellipse) d'un des deux termes des composés
dont les éléments étaient encore distincts, tel
«piano-forte» réduit à « piano » ; puis la voyelle
o, qui évoquait à l'oreille trois suffixes particu-
lièrement prolifiques (^-ot, -eau, -aud), a provo-
qué la coupure dans tous les composés gréco-
latins que les progrès de la civilisation moderne
ont vulgarisés: tels « automobile », « véloci-
pède »... abrégés en auto, vélo... Je ne sache pas
qu'une autre hypothèse ait été proposée.
Quoi qu'il en soit, le procédé a pris de nos jours
une grande extension ; il a gagné la caserne, puis
l'armée en campagne. Très anciens sont colo,
plus souvent colon, par attraction homonymique
(colonel), sans doute gêné . {^ênérdX) qui est
plus rare, et sans conteste la distribe, distribu-
tion, spécialement de vivres, la perme, permis-
sion, et le rab, « rabiot » (ce qui reste à se
partager après une distribution de vivres), égale-
ment chers, quoiqu'à degrés et à titres divers,
au « poilu » de la guerre plus encore qu'au
soldat du temps de paix. Sans qu'on puisse affir-
1. La langue française d'aujourd'hui^ pp. 63-64.
188 L'ARGOT DE LA GUERRE
mer s'ils datent tous des hostilités, Vauxi (auxi-
liaire), le maca (macaroni), la m2Vra27/e (mitrail-
leuse) et le page (lit, de « pageot »), le sauce
(saucisson) sont tout au moins de diffusion plus
récente. Depuis la guerre, flingue, au témoignage
de tous, a gagné sur son antécédent /lingot.
Les mots étrangers, tout comme les termes fran-
çais et argotiques, sont sujets, une fois acclima-
tés, à semblable accident ; témoin chechy de
« chéchia ».
Plus rarement, le raccourcissement des mots
s'opère par une amputation interne, telle que
bâton pour bataillon. Un correspondant (B4)
suppose qu'il s'agit d'une abréviation de l'écri-
ture passée dans le langage (bat"") et il se pour-
rait qu'il eût raison, à moins qu'on ne fût en
présence, une fois de plus, d'une déformation
avec attraction homonymique.
*
* *
Les abréviations qui reposent sur l'écriture
représentent en tout cas un élément de plus en
plus important, quoique de date récente, dans
les formations nouvelles du langage contempo-
CHANGEMENTS DE FORME 189
rain : on les retrouve dans toutes les langues
d'Europe •. Elles remontent à peine à une tren-
taine d'années, car elles se sont développées, sauf
erreur, avec les désignations des sociétés spor-
tives', — aux noms souvent interminables, —
d'après les initiales des mots composants :
U. V. F. (Union vélocipédique de France),
T. CF. (Touring-Glub de France). Le procédé
a gagné rapidement les associations ouvrières
(G. G. T., Gon fédération Générale du Travail),
etc., et les États-Majors de Tarmée, qui en ont
usé et abusé, surtout depuis la guerre. Déjà en
1910, au Maroc, il était en faveur auprès du
général Moynier, au point de rendre officielle
des désignations comme A. G. T. D. G., arrière-
garde tactique du Dar-Ghaffaï.
Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail
des abréviations officielles, mais à noter seule-
ment celles qui se sont popularisées dans l'armée
au point de changer de sens ou de donner lieu à
des parodies. L'officier-adjoint, qui signe « P. 0.
(par ordre), le chef de groupe », est appelé lui-
1. La ph losophie du langage, p. 87.
2. Il y avait des désignalions antérieures, isolées, comme
P.-L.-M. (Compagnie du cliemin de fer Paris-Lyon-Méditer-
ranée).
190 L'ARGOT DE LA GUERRE
même le P. 0. ATAllemagne a été emprunté le
sobriquet de « pain kaka » (pain allemand),
qu'une homonymie de hasard a rendu populaire :
il est dû aux deux initiales k. k. qui précèdent
le mot brot (pain) pour désigner chez nos enne-
mis le « pain de guerre impérial » : k. k. brot
doit se lire kalserliches Kriegs-Brot. Mais les
lettres ont été lues avec leur valeur alphabé-
tique, et Tassonance était trop réjouissante pour
qu'on allât chercher ailleurs. En Allemagne ce
pain est appelé généralement « pain kappa »,
d'après une initiale grecque qui a été aussi acco-
lée au nom du pain.
Le soldat français, né frondeur, n'a pas tardé
à plaisanter l'abus des initiales dans l'armée, en
leur découvrant des traductions facétieuses : il
avait été précédé de loin par Gavroche qui expli-
quait naguère P. L. M. par « Pour les malheu-
reux ». La traduction qui a obtenu le plus de
succès dans les tranchées est celle d'A. L. G. P.,
officiellement « artillerie lourde à grande por-
tée », mais, pour le poilu, « artillerie de luxe
pour gens pistonnés ».
Voici d'autres exemples : D. E. S. (division
des étapes et services), des embusqués sérieux ;
CHANGEMENTS DE FORME 191
D. M. A. P. (dépôt du matériel automobile et
du personnel), destruction du matériel, abrutis-
sement du personnel, ou : défense de marcher à
pied ; G. G. (gardes des communications),
garde-crottes ; G. V. G. (gardes des voies et com-
munications), garanti vieux cochon ; G. B. D.
(groupe de brancardiers divisionnaires), gueule
de bois (a 36, par interversion d'initiale);
G. A. N. (groupe des armées du Nord), groupe
des animaux nuisibles ; P. et CV. (parcs et
convois), petite et caractéristique vitesse; R.V. F.
(ravitaillement de viande fraîche), réserve des
vaches françaises ; R. G. A. L. (réserve géné-
rale d'artillerie lourde), réserve générale d'em-
busqués loufoques ; S. B. M. (secours aux
blessés militaires), société du bistouri mondain ;
S. R. A. (service de repérage des avions), sans
risque aucun; T. P. A. A. (trésor et postes aux
armées), très peu à l'avant, ou : toujours peur à
l'arrière ; T. R. (train régimentaire), taverne
rurale.
Parfois une traduction plaisante engendre un
terme nouveau : ainsi G. B. D., qu'on vient de
voir, est expliqué aussi par « marchands de
pipes », d'après les initiales identiques d'une
192 L'ABGOT DE LA GUERRE
marque de pipes. Ou encore la consonnance des
lettres, ou de certaines d'entre elles, d'après leur
valeur alphabétique, peut évoquer une homony-
mie (comme pour le pain K. K.) : R. V. F. a
donné lieu aussi à « Hervé frères » .
Le soldat ne s'est pas arrêté en si bon chemin
de plaisanterie. Non content de traduire, avec
plus ou moins d'esprit, les initiales officielles, il
en a forgé lui-même, avec l'explication de son
crû. Les plus anciens essais de ce genre sont
antérieurs à la guerre. On a commencé par une
seule initiale, plus évocatrice et plus aisément
compréhensible, avec le célèbre « système D »,
— « système débrouille » ou plus rudement
« système démerde », qui caractérise à merveille
le caractère débrouillard du soldat français, en
temps de paix comme en temps de guerre. La
traduction publique se superpose à l'occasion à
la traduction secrète. Au Maroc, en 1910, un
général était très fier d'avoir été surnommé par
ses subordonnés le P. G. M., qu'on lui expliquait
par « le plus grand manitou » ; mais on tradui-
sait en petit comité : « le ponte à la gueule
moche ».
Les infirmières ont été désignées par P. C. R.
CHANGEMENTS DE FORME i93
(poule de la Croix-Rouge), P. P. C. R. (petites
poules de la Croix-Rouge) et P. P. B. (petites
poules blanches) ; on sait que « poule » a pris
la valeur de « femme » dans le langage popu-
laire. Il faudrait être Brantôme pour traduire
dans leur verdeur les B. M. C, institution sup-
posée de campagne, « dont on parle toujours et
qu'on ne voit jamais », m'écrit un correspon-
dant*, ouïes P. N., qui désignent les infirmières.
Une des créations de ce genre qui ont le plus de
succès dans les tranchées, c'est P. C. D. F., les
« pauvres c... du front » ; une variante moins
répandue estB. C. D. F. les « bons ... ». Signa-
lons encore N. P. S. F., « ne pas s'en faire », ou
des fantaisies localisées comme L. P. Q. F. L. T.
D. A., « le pante qui fume le tabac des autres » :
il y en a toujours un dans chaque escouade,
ajoute l'envoyeur. Nous touchons ici au rébus.
Une variante consiste à résumer dans les ini-
tiales les lettres ou consonances caractéristiques
du mot, comme E. B. K., embusqué.
L'altération ou l'abréviation peut aussi porter
1. D'après un autre (a 42), il s'agit d'une explication facé-
tieuse d'initiales désignant les « boulangeries militaires de
campagne ».
Dauzat. — L'Argot do la guerre.
194 L'ARGOT DE LA GUERRE
sur des expressions numérales, sur des chiffres.
Voilà bien longtemps que les facteurs des baga-
ges dans les gares de Paris, appelant le cocher
du client par son numéro, criaient « le 71-42 ! »
pour « le 7142 ». A Tarmée, suivant un usage;
qui a commencé avant la guerre, on appelle cou-
ramment le 7-9 (sept neuf) le 79" régiment, ou
le 21 le canon de 210. A remarquer aussi la sub-
stitution du cardinal à l'ordinal, fréquente dans
la langue populaire, qui a développé sur ce point
les tendances du français classique (Charles deux
pour Charles deuxième) ^ Uellipse broche sur
le tout, et on appelle ainsi le 3-49 (trois qua-
rante-neuf) le troisième bataillon du 49* régi-
ment. Ces divers changements sont provoqués
par le désir de réduire les longueurs inutiles de
la parole : besoin impérieux dans les langages
contemporains, et qui domine tous les phénomè-
nes d'abréviation.
Une série de déformations doit être classée
1. Les typographes disent « la une », « la deux », pour la
l'e ou la 2« page ; dans le langage du théâtre, « le un », « le
deux », signifient le premier, le second acte.
CHANGEMENTS DE FORME 195
à part : celle qui est offerte par Fargot des bou-
chers de la Villette, ou loucherbem. Cet argot,
qui a pénétré profondément le langage des mal-
faiteurs contemporains, a laissé seulement quel-
ques traces dans Targot actuel de la guerre.
Le procédé, essentiellement cryptologique, con-
siste, on le sait, à remplacer par / la consonne
initiale, qui est rejetée à la fin des mots et suivie
d'une terminaison quelconque (généralement é
ou em) : ainsi « boucher» deviendra l-oucher-b-em
prononcer : louchébèm). Altération propre aux
langages secrets, que nos anciens argots igno-
raient, éminemment réfléchie et d'un manie-
ment délicat, du moins à Torigine, elle peut à
son tour subir de nouvelles transformations, de
sens ou de forme, cette fois plus ou moins incon-
scientes, dès que le mot, livré à la grande cir-
culation, est sorti du milieu qui Ta créé. Ainsi
les malfaiteurs ont abrégé les formes régulières
laranteqiié (quarante), linvé (vingt) en lavante y
linve, en les spécialisant au sens de « pièce de
quarante sous », « pièce de vingt sous » (un
linve, un lavante^.
Le langage du soldat nous offre quelques mots
réguliers de « loucherbem », transmis évidem-
196 L'ARGOT DE LA GUERRE
ment par certains contingents parisiens : lacsé,
sac ; lageopem, lit (déformation de « pageot » :
on voit que les mots d'argot eux-mêmes sont
sujets à Topération) ; lopé, peu : le changement
à' eu en o rappelle celui de « grelot» abrégé en
grole \ Par contre urécoque, curé, a perdu son
/ ifiitial. Tous ces mots paraissent localisés :
aucun d'eux ne nous est signalé par plus d'un
correspondant. Le succès est allé aux formations
d'un autre genre.
1. Ci-dessus, p. 176,
CHAPITRE vil
LES ARGOTS SPÉCIAUX
Chaque arme, chaque service ayant son orga-
nisation, sa tactique, ses occupations, ses objets
particuliers, sans parler de certaines traditions
plus ou moins vivaces, il est fatal que le langage
varie suivant les formations multiples qui cons-
tituent Tarmée française. Si nous prenons pour
type le vocabulaire de Finfanterie, qui consti-
tue de beaucoup la masse la plus nombreuse,
dans les tranchées, les cantonnements à l'arrière
du front et les dépôts, nous rangerons dans les
argots spéciaux tous les mots et expressions
propres aux autres corps.
Bien des éléments entrent en jeu pour favori-
ser la diversité du lexique. Celle-ci augmentera
en raison de la spécialisation de Tarme ou de
198 L'ARGOT DE LA GUERRE
son isolement des autres unités : elle sera plus
grande, par exemple, dans l'aviation que dans la
cavalerie ou Fartillerie ; les marins parlent un
argot tout autre que Tarmée de terre ; au bout
d'une longue captivité, les prisonniers ont adopté
de nombreuses expressions inconnues ailleurs.
Enfin le recrutement et le théâtre des opérations
peuvent constituer des facteurs primordiaux :
les troupes algériennes, par exemple (indigènes
à part), ont leur langage spécial tout comme l'ar-
mée d'Orient ; mais le premier est ancien dans
la majeure partie de ses éléments, tandis que le
second s'est développé par l'adoption de nom-
breux éléments au contact de populations étran-
gères.
* *
La cavalerie offre des termes expressifs qui
lui sont propres \ C'est elle, de compte à demi
avec l'artillerie, qui a transmis bourrin (cheval)
au reste de l'armée. Tout ce qui est relatif au
1. Sources principales ; Do du 4« chasseurs d'Afrique, D9
du 29* dragons, H 3 du 5» hussards, K du 3* chasseurs à
chevaL
LES ARGOTS SPÉCIAUX 199
cheva] est exprimé ici par un vocabulaire très
riche. De nombreux synonymes imagés évoquent
la chute du cavalier : « faire le poulain » , « ramas-
ser un crottin (ou : un bouchon, une gamelle) »,
« mettre pied à terre sans commandement »,
etc. On plaisante également le cavalier chaussé
d'étriers trop courts, et qui monte « àFarabe »,
« à la jockey » . Le cavalier ne galope pas, il
poulope, — mot obscur qui repose peut-être sur
une onomatopée. Il a gardé des mots d'ancien
français comme « houseau », botte (encore usité
en Normandie et employé par Maupassant), et de
vieux termes militaires spéciaux, tel roupane,
tunique, représentant l'espagnol rope (man-
teau). Au figuré, il « fait du dressage » avec les
jeunes recrues, qu'il sait « prendre sur le mors
de bride », — entendez : mater.
L'artillerie ^ a des termes communs avec la
cavalerie et avec les services automobiles : elle
possède en effet des chevaux et des tracteurs
automobiles, tout au moins dans Tartillerie
lourde, la « lourde » suivant Fellipse devenue
1. Sources principales : A 6, Hl, LIO, R4, «24 (ce dernier
nous a donné surtout des mots particuliers aux contingents
du Nord).
200 L'ARGOT DE LA GUERRE
officielle. Elle met aussi en œuvre des termes
propres ou des acceptions spéciales. L'avion de
réglage est appelé parles artilleurs, pour lesquels
il a une importance primordiale, caisse à bis-
cuits^ caisse d'emballage, — ailleurs /bwrra^ère.
Il est remarquable que guitoune, au sens « d'abri
de tranchée », ne nous ait jamais été donné par
des artilleurs, lesquels disent de préférence ^owA'^^*
ou cagna : Tabri des artilleurs est plus profond,
plus stable que celui du fantassin, et s'associe plus
difficilement à l'idée de la tente de campagne.
Pour l'infanterie, nous l'avons vu, on « monte »
aux tranchées, on « descend » au repos ; dans
l'artillerie, les deux termes ont pris un sens
plus spécial : « monter » signifie « aller de
l'échelon du combat à la batterie de tir », « des-
cendre », aller de la batterie à l'échelon, quelle
que soit la disposition du terrain, même si la
batterie est à un niveau plus bas que l'échelon.
C'est sans doute un souvenir de l'époque, — peu
éloignée, — où les batteries occupaient toujours
les emplacements dominants, ce qui constitue
peut-être encore la majorité des cas (LIO).
D'autres expressions sont plus localisées ou
plus instables. Un aspirant (L 14) a constaté pen-
LES ARGOTS SPÉCIAUX 201
dant son séjour à Fontainebleau qu'au 32*' d'ar-
tillerie le cheval s'était appelé successivement
saucisson à pattes, saucisson (par ellipse), puis
suçon, par contraction, dit-il, mais contraction
sûrement influencée par une attraction homo-
nymique : sauçssori, qui n'avait aucun sens
par lui-même, est immédiatement tombé dans
« suçon » (comme il aurait aussi bien pu échouer
dans « soisson »). Voici, en regard, des mots
qui semblent particuliers aux artilleurs du Nord :
battinse tartine, bruant avion de chasse (signifie
« hanneton » en patois), cliquebite chose termi-
née (a 24).
Les automobilistes militaires ^ qui n'ont fait
que développer le vocabulaire des automobilistes
civils, nous off'rent des exemples classiques de
termes spécialisés. Chez eux tous les mots signi-
fiant « voiture » arrivent à désigner l'automobile,
qui est à leurs yeux la voiture par excellence. De
même que le chauffeur civil parle de sa « voi-
ture », le mobilisé l'appellera bagnole, chignole,
etc., tous mots qui désignent un véhicule ordi-
naire dans les autres corps ; employant des péjo-
1. Sources principales : L7, a 27 (voir aussi T4),
202 L'ARGOT DE LA GUERRE
ratifs, anciens ou récents, il la nommera aussi
tacot ou tinette. Quelques créations, comme le
chatouillard{;à(^Q,é\éTdXQ>\xv . . . que Ton chatouille),
ne manquent pas de pittoresque. Le coco, pour
Tautomobiliste, n'est pas le commandant, mais
le benzol ; les deux mots n'ont rien à voir
ensemble : il ne s'agit pas ici d'un redoublement,
mais d'une comparaison avec le breuvage des
marchands de coco.
C'est le hasard par contre, semble-t-il, qui
a fait de star, rasoir, un terme propre aux auto-
mobilistes (d'après une marque de rasoirs bien
connue) : toutefois on peut noter que le rasoir
est plus en usage dans ce corps, où tous les
soirs on revient au repos ou dans un canton-
nement confortable, que parmi les soldats des
tranchées, chez qui cet instrument de toilette
ne saurait tenir un grand rôle. Par le jeu de la
dérivation synonymique \ star n'a pas tardé
à prendre le sens figuré symbolisé par le rasoir.
*
Nouveau point de contact, qui permet de con-
i. Ci-dessus, p. 150.
LES ARGOTS SPÉCIAUX 203
tinuer renchaînement, entre rautomobilisme et
l'aviation S par Tessence, les moteurs et les
accessoires.
C'est de Tautomobilisme que vient gazer,
faire de la vitesse, dont Tacception métaphori-
que a acquis une grande vogue dans toute l'ar-
mée. L'origine de l'expression est claire : il s'a-
git de l'échappement du gaz, qui s'accélère avec
la vitesse, et dont la régularité dénote un bon
fonctionnement de l'appareil. D'où, au figuré,
ça gaze, ça va bien. En personnalisant le verbe,
et en précisant la métaphore, on arrive à la
valeur « partir en permission ou au repos », le
suprême et légitime désir du soldat : le change-
ment de construction ne fait que rappeler le pas-
sage ancien d' « il m'en souvient » , seul correct
jadis, à «je m'en souviens ». — Une autre méta-
phore, plus concrète, de gazer, « émettre des
gaz », a conduit au sens « fumer », aussi loca-
lisé que le précédent est répandu.
Dans l'ensemble, l'aviateur a un langage très
personnel, créé par les conditions toutes spé-
ciales de sa vie aérienne comme aussi par les
1. Sources principales : L13, D 12 et a 19.
204 L'ARGOT DE LA GUERRE
particularités de son appareil. Divers termes de
son vocabulaire sont antérieurs à la guerre,
mais on peut les considérer comme des néologis-
mes, si Ton songe qu'en 1914 les plus anciens
avaient à peine cinq ans d'existence.
L'avion est dit coucou, ■ — mot qui s'est appli-
qué jadis aux diligences, — caisse à savon^ —
un des jeunes doyens de ce vocabulaire et qui
date des premiers meetings d'aviation (1909),
cage à poules, usité surtout dans l'infanterie,
et cercueil-volant, une des rares formations
macabres de l'armée. Le vol et l'atterrissage
donnent lieu aux images les plus hardies : tel
plane « comme un fer à repasser » ou atterrit
« comme un poisson dans un cent de clous » ;
le virtuose, au contraire, Yas (terme emprunté
à la cavalerie) ^ « se pose à terre comme une
fleur M ou « effleure la marguerite », tandis que
le maladroit « bigorne à terre », « se met en
boule » (ou en pylône), « se retourne les pin-
ceaux », — entendez : arrive les jambes en l'air,
— ou plus prosaïquement « casse du bois »,
autrement dit abîme son aéroplane.
1. Ci-dessus, p. 37.
LES ARGOTS SPÉCIAUX 20o
La partie de Tavion où Ton s'assied est la
carlingue, ancien terme de marine : le roi de
Tair prend son bien de tous côtés. Le gouver-
nail est le manche à balai ; le mécanicien ne
pouvait rester le « mécano » terre à terre : une
image expressive en a fait bec dans l'huile.
Quant à Tessence, c'est la sauce de l'aviateur.
Le ciel et les nuages n'ont plus le même aspect
que pour le terrien : la brume devient le coton
dans lequel on est enveloppé par-dessous comme
par-dessus, et l'es nuages forment le plafond
mobile du ciel, qui s'élève avec la colonne baro-
métrique. Il faut la position élevée d'un aviateur
pour que la mitrailleuse se transforme ç^n pétard
à fesses. Ici « revenir sur cinq pattes » prendra
la valeur spéciale : revenir avec cinq cylindres
intacts (et trois abîmés, — sous-entendu).
Par sa verdeur primesautière, qui puise sa
sève au meilleur de l'argot parisien, le langage
de l'aviation, le plus récent et le plus dégagé des
traditions, est un des plus originaux parmi les
argots spéciaux de la guerre.
*
* *
Télégraphistes et téléphonistes emploient
206 L'ARGOT DE LA GUERRE
divers termes particuliers à leur service*.
Incorporés dans le génie, ils ont en commun
nombre de termes avec les sapeurs. L'ono-
matopée se joint à la métaphore. Nous retrou-
vons celle-là dans le couineur, appel télé-
phonique vibré, qui est arrivé à désigner le
téléphone {couinard)^ et dans manicrac^ pitto-
resque altération de « manivelle » combinée
avec « crac ! » .
Des métaphores bien spéciales sont coco-
tier, isolateur pour câbles télégraphiques, et.
dans la bouche des télégraphistes de Tavant,
hauts-de-vase, altéré en hovas, par quoi Fon dé-
signe les conducteurs, mécaniciens, menuisiers,
etc., qui restent toujours à Farrière et qu'on
accuse de faire peu de travail. Dans le domaine
des altérations, cafouiller se rattache à « bafouil-
ler », sous Finfluence du vieux préfixe ca-, d'ori-
gine obscure, mais toujours présent à la con-
science populaire : le nouveau mot a pris le
sens assez élastique, mais bien téléphonique, de
« brouiller une installation », « mal donner
une communication ». Ici encore le militaire
1. Sources principales : B4, G 5.
LES ARGOTS SPÉCIAUX 207
a plus d'une fois emprunté au lexique profes-
sionnel du civil.
Les officiers, plus encore les États-Majors,
ont en commun beaucoup de termes peu ou
point connus des soldats*. Leur provenance
est diverse.
Les uns sont des réminiscences des Écoles
militaires, qui possèdent chacune un argot très
caractérisque^, apparenté aux argots scolaires.
L'abréviation y abonde, doublée à l'occasion d'un
changement de sens, d'une spécialisation : Yam-
phi est l'exposé verbal (originairement : qu'on
fait dans l'amphithéâtre) ; le fana, le fanatique
du métier militaire ; le topo^ le croquis ou la
carte (le mot a pris dans les professions libérales
le sens d' « exposé »). Le bahut désigne Saint-
Cyr, et, comme cette école est tout ce qu'il y a
de mieux aux yeux de ses anciens élèves, les
« types bahutés » prennent dans leur bouche le
1. Sources principales : D 12 (la pins importante), a 42.
2. Ils ont été étudiés dans des ouvrages spéciaux, notam-
ment /e Langage de l'Ecole Polytechnique, par M. Cohen (1908).
208 L'ARGOT DE LA GUERRE
sens de « gens chics », « personnages d'impor-
tance ». Certaines métaphores sautent aux yeux :
le cosaque (réputé balourd) symbolise l'officier
maladroit, qui ne sait pas se débrouiller. D'au-
tres, plus obscures, sont sujettes à discussion,
comme pompe, travail de livre, études théori-
ques, qui s'oppose aux exercices physiques et
aux travaux de campagne : le sens figuré a dû
se créer d'abord pour le verbe (pomper), qui
n'est pas mentionné ici, — lacune due sans
doute au hasard.
Beaucoup d'officiers de l'active ayant fait tout
ou partie de leur carrière aux colonies, il ne
faut pas s'étonner de rencontrer quelques expres-
sions d'origine arabe, sénégalaise, indochinoise,
etc. Tata, abri, est soudanais. L'officier qui
abuse de sa situation pour exploiter ses subor-
donnés ou pressurer l'indigène « fait suer le
burnous », expression qui était d'abord usitée
uniquement dans nos possessions de l'Afrique
du Nord. Le 15 décembre 1916, à l'État Major
du général Mangin eut lieu une. longue dis-
cussion sur la barraca arabe, cette chance orien-
tale qui participe à la fatalité et à la conception
du « jeteur de sorts ». On remarquait alors
LES ARGOTS SPÉCIAUX 209
que le général avait la « barraca » (D 12)... Mais
la fée du désert est capricieuse.
Le langage des officiers, spécialement dans
les États-Majors, est imprégné de termes techni-
ques qui ne se popularisent pointparmi la troupe.
Nous n'avons pas à pénétrer dans le domaine
des termes tactiques et autres, que nos corres-
pondants, comprenant notre but, n'ont point
fait figurer sur leurs listes, à de rares exceptions
près. Ces exceptions ont en général leur raison
d'être, qu'il s'agisse de termes rares, comme
barbette, fortification de campagne (devenu
« cours du génie » à Saint-Cyr), ou de change-
ment d'emploi, tel idoine devenu substantif :
on demande « un idoine », c'est-à-dire un
homme compétent. Camoufler , déguiser, ren-
dre invisible, correspondait si bien aux néces-
sités nouvelles de la guerre qu'il a été adopté
par les soldats, spécialement dans l'artillerie, où
on « camoufle » les pièces en les peignant de la
couleur du terrain environnant.
Quelques expressions comme comardy erreur
de paperasserie, se rattachent plus particuliè-
rement à l'argot des bureaux, sur lesquels mal-
heureusement nos correspondants nous ont
Dauz\t. — L'Argot de la guerre. i/J
210 L'ARGOT DE LA GUERRE
fourni peu de détails : par Tintermédiaire du
« Bulletin des Armées », notre enquête portait
essentiellement sur le front, qui n'est pas le
domaine de la paperasserie.
Le vocabulaire propre aux hôpitaux de Far-
mée* n'était pas riche dans les premiers mois
de la guerre. Les jeux du hasard et de la mobi-
lisation avaient affecté aux postes d'infirmiers
des auxiliaires de toutes les professions, hormis
peut-être de celles où Ton apprend à soigner les
malades. La plupart d'entre eux, n'ayant fait
aucun service militaire en temps de paix, sui-
vant la disposition en vigueur jusqu'en 1905,
ignoraient même ou n'employaient pas les ter-
mes courants de caserne.
A l'hôpital mixte et à l'hôpital temporaire de
Gh... (4" région) où je fus mobilisé à partir du
2 août 1914, seul les gradés avaient fait leur
service, et ce furent eux qui mirent en circula-
tion le calot (bonnet de police), le jus (café), le
1. Sources principales : Dl (1914-15), R 3, Wl (la plus
importante) et a 4,
LES ARGOTS SPÉCIAUX 211
pageot (lit), le polochon (traversin) et quelques
autres connus de tous, comme bouffarde (pipe)
onpatate (pomme de terre). Les faubouriens de
Paris apportaient l'argot populaire de la capi-
tale (bidoche, flotte ^ etc.). Mais on gardait la
plupart des termes courants ou officiels, à de
rares ellipses près ; on disait : le major (méde-
cin major), l'officier (officier d'administration),
le sergent, le caporal, un chasseur, un infir-
mier, le cuisinier, la cuisine, le casernement,
le réfectoire, le bassin et Turinal (déformé par-
fois en « urinoir »), le vin, l'eau-de-vie, le pain,
le fromage (août 1914). Les premiers blessés,
appartenant à divers recrutements (surtout à
rOuest et au Nord ; quelques Africains), avaient
encore à ce moment le vocabulaire du temps de
paix\
Par la suite les choses ont changé. La spé-
cialisation des compétences, qu'il a été si diffi-
cile d'imposer à la bureaucratie militaire, a réin-
tégré les infirmiers de profession dans les hôpi-
taux, cil ils ont avantageusement remplacé les
intellectuels qui, de leur côté, pouvaient rendre
1. J'ai noté zujOuUler dans la bouche d'un blessé de
l'Ouest. .
212 L'ARGOT DE LA GUERRE
d'autres services à la défense nationale. Ceux-ci
ont introduit dans les formations sanitaires de
r armée le vocabulaire des hôpitaux civils, qui
ne s'est guère transformé : la guerre n'a pas
apporté ici, autant dire, d'éléments nouveaux.
Les abréviations sont nombreuses, étant
donnée la longueur des termes médicaux*. Les
malades affectés de fièvre typhoïde, de ménin-
gite cérébro-spinale, de syphilis, sont dits typhos,
méningoSj syphilos. Clyso joint la métonymie à
l'amputation, en désignant l'infirmier (qui
apporte le clysopompe). D'autres métonymies
nous sont fournies par copahu, péca (abrévia-
tion d'ipéca), infirmier ou pharmacien (qui admi-
nistre ou prépare l'ipéca, le copahu) ; chicot,
•dentiste (qui s'occupe des chicots).
Les métaphores sont relatives surtout à la
forme de certains objets. Le billard d'hôpital
(table d'opération) est tout difïérent du billard
du front (espace entre les tranchées adverses). La
cuvette destinée à recevoir les pansements usa-
gés est appelée haricot, le seau hygiénique bicy-
1. Le langage des hôpitaux comporte aussi des abréviations
par initiales qui ne figurent pas dans nos listes, comme pégé
(P. G., paralytique général) ou phithéta, phtisique (des lettres
grecques '^6).
LES ARGOTà SPÉCIAUX 213
dette, le bassin plat mandoline et l'urinai pisto-
let. Ce dernier terme est couramment employé
aujourd'hui dans le monde commercial : on
facture « un pistolet » . Mais le principal mot à
succès des hôpitaux est le nom du pou, toto, que
nous avons vu plus haut^ Quant à potard,
pharmacien, il appartient depuis longtemps à la
lanp^ue populaire et familière.
Parmi les troupes d'Afrique, nous laissons de
côté, bien entendu, les contingents indigènes,
dont le langage usuel n'est pas le français. Res-
tent les troupes de l'armée régulière formées par
des soldats de nationalité française (d'Algérie ou
de la métropole), les disciplinaires (« bat' d'Af »
ou « joyeux »), condamnés de espondants en rade de Salonique
nous ayant adressé une liste intéressante de
mots en usage dans la marine, nous ne pouvions
refuser de faire une place à Fargot des matelots.
Les emprunts nous offrent des mots bretons,
comme on pouvait le prévoir, étant donnée Fim-
portance de l'élément breton dans la flotte :
le biniou, matelot-clairon, dont le nom a passé
dans Farmée de terre pour désigner le clairon,
et Jean le Gouin, proprement « Jean le Blanc ».
(d'après Fancien uniforme de la marine), qui
syrhbolise par un mot d'Armor nos coura-
geux mathurins, et qui restera dans Fhistoire à
côté du poilu. La Normandie est représentée par
noroua (proprement : nord-ouest), qui s'appli-
que au vent du large dans le pays de Caux, et
qui a pris ici un sens figuré : consignes noroua,
« jusqu'à la gauche », traduit le correspondant
qui semble manquer un peu de précision. L'Ita-
lie a donné pignate, chaudière (proprement
« marmite ») et l'Angleterre midship (élève-offi-
2-28 L'ARGOT DE LA GUERhK
cier). Tous les pays de marins, on le voit, ont
fourni leur contingent.
Peu de déformations en dehors de matai, déjà
vu, singulier plaisant refait d'après matau ou ma-
tât, abrégé de « matelot », migras ci// (cuirassé :
abréviation avec jeu de mots). Par contre, les mé-
taphores sont nombreuses et bien caractéristi-
ques. Lapeau de bouc (cahier de punitions) évo-
que une très ancienne coutume. Fermer les
hublots (fermer les yeux) est bien une expression
de matelot, comme castor i^Mn^ marin, ou « aller
à terre sous les jambes du maître coq » (être privé
de sortie). L'argot terrien a fait un sort à deux
locutions imagées : « mettre les voiles », se sau-
ver, et « rentrer avec une marée », revenir en
état d'ivresse, ou plus simplement « avoir une
marée », être ivre. En revanche les mille-pattes
(fusiliers) viennent de l'armée de terre.
Le phénomène inverse n'est pas moins fré-
quent, qui consiste à désigner les choses de la
marine par les noms d'objets terrestres. Le
hamac est appelé ainsi bois de lit, le col du
marin feuille de chou, l'embarcation pétrin, la
tempête coup de tabac et le charbonnier bataille
de confettis, souvenir du carnaval niçois, par
LES ARGOTS SPÉCIAUX 229
antiphrase : car les confettis de la Côte d'Azur
sont en plâtre et n'évoquent le charbonnier que
par contraste.
Très expressifs le bouchon gras (mécanicien),
le^ pieds-noirs (chauffeur), le chou (cuisinier), le
six-pieds (officier mécanicien, d'après sa haute
taille) et le boscot (maître de manœuvre), qui,
courbé sur le gouvernail, fait figure d'éternel
bossu, « boscot » étant la déformation de
« bossu » dans l'argot populaire. Le quartier-
maître chauffeur est dit le bicot, c'est-à-dire
l'Arabe, sans doute par une opposition plaisante
entre le costume blanc du Bédouin et ses habits
noircis de charbon. Le capitaine d'armes, qui
menait jadis ses hommes à la cravache, a pris le
nom d'un dompteur célèbre, Bidel. Autre nom
propre pour désigner un objet de la plus haute
importance, la boîte renfermant la paye de l'équi-
page : malheureusement dominique ne s'éclair-
cit pas à première vue et repose, comme bien
d'autres mots dont Tétymologie reste obscure,
sur des circonstances passées qui nous échappent
et qui ne nous ont pas toujours été conservées et
transmises par la tradition.
LISTE DES CORRESPONDANTS
ET SOURCES DIVERSES'
avec, on regard, les abréviations employées dans le texte et à l'index.
ZT
INITIALES
3= g
ou
INDICATIONS DE CORPS, etc.
P3 « g
5; -g »
nous*
g
Z
1» NOMS CONNUS
1. P. Ac...
23* alpins (recrutement du Sud-Est).
24
Al
2. E. Al...
»
16
A2
3. Paul Al...
aide-major, 44* artillerie.
1
A3
4. B. d'Am...
lieutenant-colonel, 15* chasseurs à cheval.
1
A4
5. d'Ar...
lieutenant, 12* cuirassiers.
2
A5
6. J. Ar...
maréchal des logis, 82* artillerie lourde
(recrutement surtout méridional).
10
A6
7. AT...
»
10
A7
8. Victor Au...
caporal, 18» infanterie.
63
AS
9. ROGBR Au...
sous-officier, 76» infanterie.
37
A9
10. Az...
(aux tranchées).
36
A 10
11. Ba...
brigadier, 244* artillerie.
5
Bl
12. Ba...
infanterie coloniale (Marseillais).
51
B2
1. Les sources utilisées en dehors des correspondants de
l'enqi
lôte
sont désignées par un astérisque (il s'agit uniquement de
nobilis
es);
les correspondants non mobilisés depuis la guerre, par deux a
stérisq
aes.
2. Ayant promis l'anonymat à mes correspondants, je ne
citerai
que
les noms de ceux qui m'ont autorisé à les nommer, ou dont 1(
;s répoi
ises
ont été publiées
dans une revue sous leur signature.
II
232
L'ARGOT DE LA GUKRHE
JNITI\LES
S 1
^v,
ou
INDICATIONS DE CORPS, etc.
§-5 2
«o
SOMS
^ i
|h
13. E. Be...
capitaine, ...- compagnie de mitrailleuses
de position.
5
B3
14. G. Be...
8* génie.
30
B4
15. V. Be...
S. B. D., brancardier.
34
B5
16. Félix Be...
sergent, Menton (au service des Serbes).
30
B6
17. J. Bi...
maréchal des logis, 44* artillerie.
41
B7
18. Bi...
sergent, 97" alpins.
2
B8
19. Bi...
brigadier.
48
B9
20. Bo...
service médical, 315. infanterie.
1
BIO
21. Bo...
capitaine, 43« infanterie.
1
Bll
22. AuG. Bo...
408 infanterie.
46
B12
23. Bo...
Armée d'Orient.
22
B13
24. Bo...
caporal, 158* infanterie.
41
B14
25. Bo...
capitaine.
3
B15
26. R. Bo...
sergent télégraphiste, 8* génie.
53
B16
27. Alph. Bu...
7e génie.
35
B17
28. **DrCA...
Saint- Mandé.
6
Cl
29. G. Ca...
infirmier, puis interprète à l'armée anglaise.
3
C2
30. R. Ca...
3* dragons et 101- batterie de 58.
33
C3
31. P. Ca...
sous-lieutenant, 141° territorial.
180
C4
32. R. Ch...
capitaine, quartier général d'une division
d'infanterie.
7
C5
33. Adrien Ch...
16' infanterie.
12
C6
34. Ch...
sous-lieutenant d'artillerie.
1
C7
35. * M. Cohen.
lieutenant au front (Bulletin de la Société de
Linguistique, t. XX, 1916, pp. 69-75).
19
G8
36. Co...
adjudant, 13* territorial.
1
C9
37. Paul Cr...
Ètat-Major de la 47* division, section topo-
graphique.
12
CIO
38. R. Cu...
capitaine d'artillerie.
4
en
39. Albert Dau-
infirmier dans 3 hôpitaux de la 4« région,
zat.
du 2 août 1914 à fin janvier 1915; obser-
vations diverses faites depuis lors.
87
Dl
40. François Dé-
licencié és-lettres, caporal, 98' infanterie
CHELETTE.
(mots publiés pour la plupart en 1915-1916
dans le Journal de Roanne sous la signa-
ture F. D.)
110
D2
41. De...
147' infanterie.
26
D3
LISTE DES CORRESPONDANTS
233
INITIALES
ou
INDICATIONS DE CORPS, etc.
hi
noM3
O 2
K o
a^
42.. V. De...
Poissy.
5
D4
43. Marcel Di...
brigadier, chasseurs d'Afrique, armée
d'Orient.
58
D5
44. Paul Do...
1" artillerie de montagne.
2
D6
45. André Do...
adjudant, 333» infanterie.
27
D7
46. D' G. Du...
médecin auxiliaire, 37» artillerie.
91
D8
47. B. Du...
29' dragons.
135
D9
48. C. Du...
brigadier vétérinaire, chasseurs d'Afrique,
armée d'Orient.
145
DIO
49. Du...
60" artillerie.
23
DU
50. AntoninDu..
agrégé de grammaire, officier interprète
d'État-Major.
138
D12
51. Du... D'A...
lieutenant d'un quartier général.
14
D13
52. A. Du...
331' infanterie.
8
D14
53. M. Fr...
caporal, infanterie, armée d'Orient.
5
FI
54. A. Fr...
musicien, 146' infanterie.
60
F2
55. Fr...
lieutenant, 138* infanterie.
2
F3
56. Henri Ga...
boulangerie de campagne, Oise.
3
Gl
57. Ga...
capitaine, 52* génie.
27
G2
58. *R. Gau-
direct'-adjoint à l'École pratique des Hautes-
THIOT.
Études, décédé le 11 sept. 1916 à la
suite de ses blessures (BuUelin de la Société
de Linguistique, t. XX, 1916, pp. 75-82).
39
G3
59. L. Ge.,.
payeur aux armées.
i
G4
60. Ge...
télégraphiste, 8* génie.
7
G5
61. Ge...
224. infanterie.
42
G6
62. iM. Go... et
K. Gu...
34« infanterie.
12
G 7
63. Go...
caporal, grand quartier général serbe
(armée d'Orient).
21
G8
64. Othon Gu...
professeur à l'Université C... (États-Unis),
dépôt d'éclopés B...
43
G9
65. René Gu...
79' infanterie.
9
G 10
66. L. Ha...
8« artillerie à pied.
34
Hl
67. Georges Ha.
» '
7
H 2
68. He...
5' hussards.
54
H 3
69. Ho...
régiment recruté dans le Calvados.
3
114
70. J...
corps de troupes d'Algérie.
7
Jl
234
L'ARGOT DE LA GUERRE
INITIALES
ou
KOM»
INDICATIONS DE CORPS, etc.
a 1
i s
8
<
71. P. JO...
59- artillerie.
11
J2
72. Geo Ju...
5» cuirassiers.
29
J 3
73. Kr...
3» chasseurs à clieval.
62
K
74. A. La...
340* infanterie, compagnie de mitrailleuses.
35
Ll
75. La...
caporal, 2° compagnie de skieurs.
30
L2
76. Alb.LaGl...
29. artilleurs.
39
L3
77. La...
adjudant de secrétariat, 101* infanterie
(Beauceron).
23
L4
78. La...
brigadier téléphoniste, artillerie de mon-
tagne, armée d'Orient.
85
L5
79. La...
licencié es lettres, maréchal des logis.
4* cuirassiers à pied.
46
L6
80. F. La...
brigadier, artillerie lourde à tracteurs.
9
L7
81. MarcelLa...
5' cuirassiers à pied.
4
L8
82. Le Br...
musicien, 2« colonial.
10
L9
83. Jean Le...
licencié es lettres, brigadier, 102' artillerie
lourde.
65
LIO
84. Henry Le Gi.
sergent, 28* infanterie (Normands et Pari-
siens).
34
LU
85. Le Go...
canonnier, 82' artillerie lourde à tracteurs.
16
L12
86. Robert Le
Ro...
mitrailleur en avion, escadrille G. 212.
28
L13
87. Lh...
aspirant, 61* artillerie.
7
L14
88. Pierre Li...
331» infanterie.
20
L15
89. Ch. Lo...
E. M. 43- brigade.
4
L16
90. Ma...
lieutenant, 334» infanterie.
62
Ml
91. Jean Ma...
8* zouaves, division marocaine (d'un hôpi-
tal de l'Oise).
10
M 2
92. Auguste Ma-
sergent-major, 81° territorial.
64
M3
93. Emile xMa...
25' bataillon de chasseurs à pied.
6
M4
■94. ** Ma...
professeur à l'École Normale d'A... (obser-
vations faites sur un soldat des Pyrénées-
Orientales, soigné à A...;
27
M 5
95. Ma...
motocj^cliste, 88".
23
M 6
96. G. Ma...
trésorerie aux armées.
49
M7
97. Armand Ma..
caporal, 103* infanterie, interné à Mo...
(Suisse) depuis juin 1917, après une
longue captivité en Allemagne.
24
M8
LISTE DES CORRESPONDANTS
236.
INITIALES
w S
ou
INDICATIONS DE CORPS, etc.
hl
'■6 2
HOMS
i s
«^
-<
98. Mé...
sous-lieutenantj 2* bataillon de chasseurs
à pied (Lorrains, Parisiens).
14
M 9
99. deMe...-N...
capitaine, 226* infanterie.
4
M 10
100. **PierreMi.
homme de lettres (a fait des campagnes
coloniales).
7
Mil
101. A. Ml...
sous-lieutenant, 10* artillerie.
3
M 12
lOii. E. Mi...
instituteur (Landais), sous -lieutenant,
141* territorial (Landais, Parisiens).
16
M 13
10.3. P. Mu...
sergent, 356» infanterie.
23
.M 14
104. Mu...
caporal, corps colonial, armée d'Orient.
14
MIS
105. Louis Mi...
sous-officier, légion étrangère, l"" R. M. A.
14
M 16
106. Marcel Mi-
caporal, Artois (1915), Champagne (1916-
guet.
1917) (carnet d'expressions).
158
M 17
107. C. Na...
sergent, 9* territorial.
16
NI
108. Henry Ne...
sergent, 1" génie.
5
N2
109. **Ch. Ne...
Saint-Imier (Suisse).
2
N3
110. Ch. Ou...
caporal-fourrier, 34* territorial.
1
111. Pa...
D. C. A.
2
PI
112. Félix Pa...
17* chasseurs à cheval.
6
P2
IKi. André Pe...
57' bataillon de chasseurs à pied.
2
P3
114. Pe...
81' artillerie lourde.
15
P4
115. Léon Ph...
téléphoniste, 110* artillerie lourde.
26
P5
116. Pi...
sous-lieutenant.
1
P6
117. Pi...
agrégé des lettres, 365* infanterie.
1
P7
118. AlbertPl..
payeur aux armées.
1
PS
119. Po...
caporal, 7" tirailleurs.
8
P9
120. Po...
payeur aux armées.
2
PIO
121. Po...
caporal, 117* infanterie.
10
PH
122. Pr.-H...
d'un quartier général.
116
P12
123. AugusteRa.
»
2
RI
124. Edmond Ré.
66» infanterie.
70
R2
125. Ri...
capitaine, 74* infanterie.
24
R3
126. Léon Ri...
homme de lettres, capitaine, 261' artillerie.
55
R4
127. H. Ri...
infirmier, Bourges.
6
R5
128. MarcelRo.-
82» infanterie.
13
R6
129. C. Ro...
vétérinaire, 105« artillerie lourde.
4
R7
130. A. DE Ro...
capitaine-adjudant, Nancy.
2
R8
131. D' Sa...
médecin-major.
2
S i
236
L'ARGOT DE LA GUERRE
l>iTI\LES
on
KOMS
INDIGATrONS DE CORPS, etc.
132.
133.
134.
135.
136.
137.
138.
139.
140.
141.
142.
143.
144.
145.
146.
147.
148.
149.
150.
151.
152.
Sa...
Albert Sa..
L. Se...
Si...
Achille Si..
Si...
Léon So...
** Henry Sp.
Ta...
M. Th...
Th...
Touny-Le-
RIS.
A. Va...
I)^ Henri Vi.
Louis Vi...
Dr Vi...
T. DE Vl...
Adrien Vo.
Ch. Wad-
dington.
JacquesWe
** WiLLV.
153.
P.
154:
»
155.
(Illisible.)
156.
Un clyso.
157.
»
158.
Boum bada
bouh.
sergent, 303» infanterie.
sergent-fourrinr, 331° infanterie.
sergent, 122» territoriaL
adjudant, 2« tirailleurs.
21' chasseurs à pied (Parisien).
légion étrangère.
caporal, 139» infanterie.
homme de lettres, Genève.
aspirant, 61e artillerie.
lieutenant, 109' artillerie lourde.
caporal, 7« génie.
sur le front de Champagne (lettre publiée
dans le Mercure de France, 16 mai 1917,
pp. 375-376).
lieutenant, 34» artillerie, État-Major.
médecin-major, ambulance du front.
professeur d'histoire, 81' infanterie terri-
toriale.
médecin-major, ambulance du front.
homme de lettres, brigadier automobiliste
(Lyonnais).
caporal, 9» territorial.
6e section d'infirmiers (Châlons etÉpernay),
vaguemestre, B. O. C.
homme de lettres (lettre publiée dans le
Mercure de France, 16 mai 1917, pp. 374-375).
2» ANONYiMES, SIGNATURES ILLI-
SIBLES, SIGNATURES DE FANTAI-
SIE, ENVOIS COLLECTIFS.
lieutenant.
Un sous-officier du 103* d'infanterie.
»
infirmier (Breton).
»
(Termes d'hôpitaux.)
a
1
S 2
10
S 3
30
S 4
3
S5
119
S6
31
S7
75
S8
2
S9
11
Tl
4
T2
112
13
LISTE DES CORRESPONDANTS
237
INITIALES
V3EODOHTHE
etc.
INDICATIONS DE CORPS, etc.
o »
^ i
159. (Collectif.)
La liaison et les signaleurs de la l'* com-
pagnie, 124« infanterie.
57
a 7
160. (Collectif.)
Expressions employées par les Parisiens
de la 23» S. M. A. du P. A. D.
44
aS
161. J. Bus.
»
6
a 9
162. A. B.
artilleur.
10
a 10
163. »
»
13
ail
164. »
»
1
a 12
165. Y. M.
»
1
c. 13
166. * »
permissionnaire parisien, infanterie, 40 ans
environ, d-micilié rue des Amandiers,
retour d'hôpital après campagne (inter-
viewé en février 1917).
13
V. 14
167. Georges
(nom illisi-
ble).
168. (Illisible.)
169. (Collectif.)
170. (Collectif.)
»
»
Sarthois et Parisiens.
Un groupe de poilus blessés en traitement
dans une ambulance du front.
14
25
25
6
a 15
a 16
17
a 18
171. »
aviateur.
9
a 19
172. »
sergent, 1" tirailleurs.
4
a 20
173. Un royale
ca m bou i
(sic).
soldat du train.
12
.21
174. (Illisible.)
175. »
alpin (probablement méridional).
6
6
a 22
«23
176. (Collectif.)
Artillerie de campagne, mots prononcés
par les artilleurs au front (recrutement
du Nord).
13
a 24
177. (Collectif.)
178. Un poilu en
27» bataillon alpins (Méridionaux).
16
v.2o
permission.
179. »
180. »
181. (Collectif.)
»
»
(Écrit en grandes capitales sur une carte
postale.)
Sarthois, sur le front de la Meuse.
2
14
1
4
a 20
0.27
a 28
a 29
182. J. R.
»
17
a 30
238
L'ARC.OT DE LA GUERRE
INlirALES
'
^ l
^^
FSEUDOKTMES
INDICATIONS DE CORPS, etc.
§^£
«o
etc.
d s
'/T,
183. Un 4 bris-
ques.
Secteur 207.
4
a 31
184. R. A.
élève de l'École Normale Supérieure, lieu-
tenant.
18
«32
185. (Collectif.)
Marins en rade de Salonique.
34
a 33
186. Un Breton.
Soldat du génie.
1
a 34
187. W.(illisible).
Torpilleur Dunkerque.
1
</. 35
188. Un vieux clo-
chard.
200" artillerie.
36
«36
189. Un qui vou-
drait bien
en être.
»
1
«37
190. Léon Ch...
45* infanterie.
26
«38
191. Un artilleur.
»
3
«39
192. (Sans signa-
ture.)
»
9
«40
193. Moca.
Secteur 194.
2
«41
194. (Sans signa-
ture.)
officier, ancien Saint-Cyrien.
45
«42
195. * (anonyme).
Enquête sur l'argot des prisonniers publiée
dans le Journal du camp de Gœttingen, du
4 juillet 1915 à mars 1916.
27
Y
LEXIQUE DES INITIALES'
A. G. T. D. C, arrière-garde tac-
tique de Dar-Chaffaï(a 15), 189.
A. L. G. P., artillerie lourde à
grande puissance (artillerie de
luxepourgenspistonné)-!-, 190.
B. G. D. F. (fant.), bons c... du
front (à 15), 193.
B. M. C., boulangeries militai-
res de campagne, 193.»
C. A., corps d'armée.
C. G. A., commis-ouvriers d'ad-
ministration.
D. Voir Système D au Vocabu-
laire.
D. E. S., division des étapes et
services (des embusqués sé-
rieux, « 40), 190.
D. I., division d'infanterie.
D. M. A. P., dépôt matériel au-
tomobile personnel (destruction
matériel, abrutissement per-
sonnel, L 7; défense marcher
à pied, L 16), 191.
E. B. K. (/an<.), embusqués (xM 1),
193.
E. M. Etat major.
G. A. N. Groupe des armées du
Nord (groupe des animaux
nuisibles, S 1), 191.
G. B. D. Groupe de brancar-
cardiers divisionnaires (gueule
de bois, a 36 ; marchands de
pipes, L 16), 191.
G. C. Garde - communications
(garde-crottes, V 6), 191.
G. Q. G. Grand quartier géné-
ral.
G. V. C. Garde-voies et commu-
nications (grognards, veinards,
cornards ; garantis vieux co-
chons, V 6), 191.
H. G. E. (font.), hospice ordon-
nances embusqués.
K. K. Voir kafta au Vocabulaire.
L. P. Q. F. L. T. D. A. (fant.),
le pante qui fume le tabac
des autres) (a 9), 193.
N. P. S. F. (fanl.), ne pas s'en
faire (D 9), 193.
P. C. Prise de commandement.
P. G. A. (tant.), peigne-culs de
l'arriére (M 1).
P. C. D. F. (ranl.), pauvres c... du
front, -4-, 193.
P. C. R. (fant.), poules de la
Croix-Rouge, -f-, 192-193.
P. G. M. {fant.), le plus grand
manitou (le ponte à la gueule
moche), a 16, 192.
P. et C. V., parcs et convois
(petite et caractéristique vi-
tesse, a 40), 191.
I. Les traductions plaisantes sont indiquées entre parenihéses ;
fant. indique les créations de fantaisie.
MO
L'ARGOT DE LA GUERRE
P. O., par ordre ; désigne l'offl-
cier adjoint (A 6), 189.
P. P. B., petites poules blan-
ches (a 13), 193.
P. P. C. R., petites poules de la
Croix-Rouge (D 12), 193.
P. S. Poste de secours.
Q. G. Quartier général.
R. A. T., réservistes armée ter-
ritoriale.
R. G. A. L., réserve générale
d'artilleiHe lourde (réserve gé-
nérale d'embusqués loufoques,
D 9), 191.
R. V. F., ravitaillement de
viande fraîche (réserve de
vaches françaises, L 16; Hervé
frères, o. 3), 191, 192.
S. B. M., secours aux blessés
militaires (Société du bistouri
mondain, T 1), 191.
S. R. A., service repérage
avions (sans risque aucun,
« 40), 191.
T. C, train de combat, 71.
T. C* (loc), a désigné les char-
rettes des cuisiniers (a 32), 71.
T. P. A. A., trésor et postes aux
armées (très peu à l'avant, tou-
jours peur à l'arriére, a 40), 191 .
T. R., train régimentaire (ta-
verne rurale, « 40), 191.
VOCABULAIRE
*abatis, bras, 138.
abat-jour (Or.), casque colonial (L5).
abeilles, balles qui sifflent (S 2), 145.
abîmer, exagérer, 130, 171.
aboyeur, canon de 75 ; sous officier (K), 74, 145.
accordéon, téléphone (L 3).
'accrocher (se 1'), être privé, se passer (de nourriture, etc.), 40.
acheter, dérober (C 10).
adjupète, adjudant, +-+-, 182.
adruper (Or ), se sauver (L 5).
aéro grec (Or.), corneille, corbeau (D 10), 219.
aïdé ! (Or.), allez ! (G 8), 217.
aiguille (M 14), aiguille à tricoter, -t-, baïonnette.
*air (en jouer un), s'en aller, se sauver, +, 41, 131.
*Alboche, Allemand (S 4), 56, 185.
albroque, allumette (R 2), 181.
alkif ('>".), bon (D 10).
*aller fort, exagérer.
allouf (a/r.), porc(B 17).
1. Les mots ou les sens précédés d'un astérisque sont les mots qui
appartiennent à l'argot parisien courant d'avant-guerre. Voici la
liste des abréviations: termes en usage: afr., dans les troupes afri-
caines ; arl., dans l'artillerie ; aui., chez les automobilistes ; av., dans
l'aviation ; c v., dans la cavalerie col., dans les troupes coloniales;
E. M., dans les Etats-Majors, lég., dans la légion étrangère; hôp.,
dans les hôpitaux ; mar., dans la marine; oJJ., parmi les officiers; Or.,
dans l'armée d'Orient; pris., chez nos prisonniers en Allemagne;
tél., chez les télégraphistes et téléphonistes: — /oc, indique un mot
localisé. — Les mois rares sont juivis de l'indication de la source
(voir la liste pp. 231 à 238); -\- indique les mots fréquemment cités,
-f--h les mots très fréquemment cités. — Les chiffres, à la fin do
chaque article, renvoient aux pages de l'ouvrage.
Dauzat. — L'Argot de la guerre. i6
242 L'ARGOT DE LA GUERHE
allure (il y a de 1'), danger (D 9).
*aminche, ami, copain.
amoché (*au sens: abîmé, qui a eu un accident), blessé, adj. et t., +.
amphi (E. M.), exposé verbal (D 12, M 1), 207.
Anastasie (tante), la censure (pris.), 226.
anglaise, capote (a 25).
angla-sé, volé (P 12).
*Angliche, Anglais (AG 8), 160.
antipuant, masque protecteur contre les gaz asphyxiants (M 17), 73.
araignée, sorte de ctievaux de frise (M 1).
*aramon, vin rouge ; vin, 40.
arbalète, fusil (M 17).
arbeit (pris.), travail (M 8), 223.
Arbi (Or.), tirailleur algérien (D 10), 161.
armoire, havresac (G 7); — armoire à glace, havresac (G 2);
(génie) écurie (M 7); — battre l'armoire, désigne an tir de mi-
trailleuses aux coups rapprochés (a 17), 86.
arquebuse (faire péter 1'), agir ou travailler énergiquement (M 13),
94.
arrache-bide, eau-de-vie (B 13).
arrivée, arrivée d'obus (G 4), 127.
arroser, bombarder; arrosage, bombardement, +.
arroua-mena (afr., Or.), viens ici (B 17, D 10), 218.
arti, artillerie; (nJJ.), Polytechnique (R 4).
artiflot, artilleur, -+-, 182.
artillerie (demander 1'), rendre après boire (J 3).
as (1) (et as de carreau), havresac; — (2) cavalier du premier
peloton (cav., G 3) ; aviateur virtuose (av.), -f- ; courageux, héros,
qui excelle en quelque chose, -f- ; — (3) pi, argent : *faire aux as,
voler ; poilu (ou mec) aux as, homme qui a de l'argent, 35, 38,
159, 204.
asperges en bottes (mettre ses), rouler ses bandes molletières
(K2).
asphyxier, prendre sans payer (P 12) ; faire de l'esbroufife (S 6).
aspi, aspirant (G 6).
assassiner (aut.), abîmer (une voiture) (T 4).
assiettes plates, ceux qui ne sont pas au front (t 26).
assortiments (/oc), projectiles des engins de tranchées (T 3), 76, 84.
•attiger : (i) attiger la cabane (attiser..., S 8), et simplement
attiger, exagérer, +-<-; — (2) être attigé, être blessé ou avarié, + ;.
malade (par opposition à amoché et nasi, hôp., S 6), 130, 171.
auge, gamelle (D 10).
autobus, viande (G 3), 84.
auxi, soldat du service auxiliaire, 188.
VOCABULAIRE 243
avoir : en avoir, être brave (C 3, H 3) ; — y a bon {afr., Or.), c'est
bon, c'est bien; — on les aura (sous-ent. : les Boches), on en
viendra à bout, 132.
azor, havresac, -+-, 38, 159.
*babillarde, ++, et babille, ++, lettre, 225.
*bacantes, moustache, -+-.
*bâche, casquette de civil; — casque de tranchée, 95.
bâcher (se), se coucher (P 12).
bafouille, lettre, +-4-.
bagnoder (se), se ballader (a 33).
'bagnole, voiture, +-1- ; (ant.), automobile, -f-, JOl.
bagoter, se promener, aller et venir (A 2, D 7), 35.
bahut (le) (ojf.), Saint-Cyr ; — types bahutés (oJJ.), gens distin-
gués, hauts placés (D 12); — bahuter, assouplir (un képi; le
caractère) (a 42), 207.
baiser : 'être baisé, ne pas réussir, être pris, + ; être baisant,
être content (D 9).
bal, peloton de punis (D 5, D 10, S 4).
*ba'ancer, voler, Inncer, jeter, 40, 155.
balayer, jeter (L 10), 170.
balek (Or), va-t^en (D 10), 218.
balès (loc), courageux, héros (A 1, « 23), 94.
balles de shrapnells, haricots rouges (W 1). Voir shrapnell.
ballon (faire), se passer (de nourriture) (D 5).
'ballot, imbécile, fou, +. Voir gare, 143.
ballotter, jeter (F 2), 155.
banane (col.), médaille (D 2).
bancal, sabre (B 7, D 5) ; sabre courbe (D 10, R 4). Cf. latte, 35, 143.
baoué, s., fém. baoué ou baouette, civil (A 5).
barafes (Or.), brisques (D 5).
baraques, brisques, -h, 144.
baratter (Or.), faire, fabriquer (L 6).
barbaque, mauvaise viande, -+-; viande, -+•-+- ; à la barbaque! à
la baïonnette (S 6), 61 à 63, 84, 141, 224.
'barbe ! (la), inlerj. d'impatience.
barbelé, pmpr* fil de fer barbelé ; — flg. bouffer du barbelé
(M 7), piétiner le barbelé (M 5), baver dans le barbelé
(M 7), exagérer; cisailler le barbelé (ou: dans le...), importuner
(a 14, « 42) ; - barbelé, alcool (M l), 76, 148.
944 L'ARGOT DE LA GUERRE
*barber, ennuyer.
barbette (ojf.), cours de génie à Saint-Cyr (a 42), 209.
barbouillé, fil de fer barbelé (R 3, S 7), 174.
barca (afr., Or.), assez (D lo, S 7), 214.
barda, charge, poids, + ; équipement, paquetage (et bardin,
W 1), -+-+, 37, 80.
*barde (ça), s'applique à une vive admonestation d'an chef, et plus spé-
cialement d une violente canonnade ou fusillade de l'ennemi, + + .
bardin. Voir barda.
barlata (Or.), eau-de-vie (D 10).
barnum, capharnalim, chambre en désordre (H 1).
barraca (E. M.), chance (D 12), 208.
*barrer (se), se sauver, 4-.
basane, cavalerie (a 42).
bas flanc (sauter le), sauter le mur (S 4).
bas-off(Or.), sous-officier (D 10).
bassine (pris.), gamelle (v), 225.
bastos, cartouches (M 16).
bataille de confettis (mar.), charbonnier (« 33), 228.
*bateau, chaussure, + ; bateau mouche, grande chaussure (L 10),
150, 151.
*bath, beau.
bâtons (mettre les), se sauver, -t- .
bâton, bataillon, 188.
*batterie de cuisine, ensemble des médailles d'un soldat (« 30).
batteuse, cuisine roulante (M 13), 71, 92.
battinse (art.), tartine (a 24), 201.
bavarois, pou (A i), 76.
baver: en baver, travailler dur (M 7); — voir barbelé, fil de fer,
paprica.
baveux, s. m., *journal (G 3) ; savon (L 2, M 16), 40, 143, 172.
bazar, paquetage (R 4).
bébé, canon de 75 (A 1) ; chemin de fer à voie étroite (M 7), 74, 73.
bec dans l'huile (av.), mécanicien (L 13), 205.
*bec de gaz et bec (tomber sur un), échouer, 92, 146.
bécane, mitrailleuse (R 5), 147.
bêcheur, commissaire rapporteur au conseil de guerre (V 3), 148.
becquetance ou bectance, soupe, nourriture, -4-.
*becqueter ou becter [conjug. : je becto...], manger, -+-4-, 7. 179.
bédouin, prêtre (A 8) ; entendre le bédouin, entendre la canon-
nade au loin (a 17), 145.
bénard, pantalon (G 6), 158.
Beo (pris.). Allemand (M 8), 225.
bergougnan, morceau de viande (J 3), 159.
VOCABULAIRE 245
berlingot, tracteur (art.) ; pou des tranchées allemandes (R 3, cf.
parigof), 86, 93.
berlue, couverture (M 16, M 17).
beugner, regarder avec attention (B 1), 44.
beurre : *se faire du beurre, gagner et amasser de l'argeàt ;
beurre (expr. plaisante), type, homme (A 6), 136.
bibendum, viande dure (G 7). 159.
bibi, fantassin ; soldat de 2* classe, 186.
•biche (ça), ça va.
*Bicot, Arabe, Algérien, + ; (Or.), indigène quelconque (D 10) ; —
bicot (mar.), quartier-maître chauffeur (« 33), 161, 185, 229.
bicyclette (hôp.), bassin (D 8); seau hygiénique (a 4, a 6), 212.
*bide, ventre, +, 138.
bidel (mar.), capitaines d'armes (a 33), 159, 229.
•bidoche, viande, +, 62, 211.
*bidonner (se), rire aux éclats, 155.
biffe, f., infanterie (S i, a 42).
biffin, fantassin, 182.
bificellaire (Or.), lieutenant (D 10).
bigadin, cheval (C 3).
bigarrette, cartouche (R 2).
bigorne, f., mort (P 12).
bigorneaux, territoriaux ; fantassins (D 10).
bigorner, tuer; se bigorner, se battre; se bigorner à terre
(av.), manquer son atterrissage (L 13), 204.
billard, espace libre entre les tranchées adverses, -4- ; monter sur
le billard, aller à l'attaque ; — (hôp.), table d'opération, de pan-
sement, -f-, 212.
biller, foncer sur quelqu'un (G 2) ; ça bille (art.), il y a une canon-
nade violente (H 1).
biniou, clairon (et l'homme qui en joue) ; instrument de musique
à vent, + ; (mar.), matelot clairon (a 33, « 34), 104, 153, 227.
bique, troupier ; vieilles biques, territoriaux (A 8).
biquet, soldat de la classe 1918 (A 8), 97.
biroute, ballon observateur (V 2).
biscuit, engagé volontaire (K).
biseau (tir en) (art.), tir en enfilade par derrière (C 7), 83.
bistouille, eau-de-vie (B 6), 103.
•bistro, cabaret ; marchand de vin.
bistrouille, eau-de-vie (a 42).
bitor, saucisson (K).
bitumeuse, cuisine roulante (L 15), 71.
bizness, 'affaire, travail (généralement ennuyeux), -^ ; objets per
sonnels (C 6), 116.
246 L'AUGOÏ DE LA GUERRE
*blair, nez, 41, 174.
blairer, sentir, dans l'emploi figuré et négatif: je ne peux pas le
blairer, 40, 41.
blanchisseuse, zouave (« 21). 145.
blanchouillard, vin blanc (a 8).
*blase, nez (L 5), 174.
bled, espace libre entre les tranchées adverses (J 3) ; (art.), terrain
vague (B 7); (E. M.), terrain sans organisation, sans villages (D 12),
123.
bleusaille, « bleu », jeune soldat (L 10).
blindé (l), s. m., casque de tranchée (« 30). — Voir aussi viande, 71.
*blindé (2), ivre.
•blinder (se), s'enivrer.
blockhaus, casque de tranchée (R 5). 72, 148.
bluet, soldat de la classe 1917 (D 2), 96.
*bobard, mensonge, blague, fausse nouvelle d'un journal, +, 40, 172.
bobosse, fantassin, +, 186.
bocal, casque de tranchée (M 17), 72.
*Boche, Allemand, 52 à 59. 79, 141, 160, 185, 291.
*Bocherie (la), les Allemands (a 32), 59.
bœuf (mar.), officier marinier (a 33).
bois (mettre les), s'en aller (D 2 ; voir bout de bois).
bois de la Gruerie (/oc), certaines infirmières (a 5), 136, 169.
bois de lit (mar.), hamac (a 33), 228.
bois-l'eau, souliers (P 12, a 30), 141.
boîte à cirage, cartouchière (K); — artilleur (« 10, « 21), 144.
boîte à gaz, boîte qui contient le masque, etc. contre les gae
asphyxiants, 73.
boîte à graisse (art.), maréchal des logis mécanicien (P 5).
boîte à grimaces, conserve de bœuf («. 8).
boîte à malice, boîte qui contient le masque contre les gaz (A 1),
73, 78.
boîte à mouches (Or.), revolver (D 10).
boîte à outils, boîte qui contient le masque contre les gaz (a 2), 71.
boîte à parfums, pied (S 7), 137.
boîte à rougeole, boîte qui contient le masque (A 1), 73.
boîte à singe, képi haut d'un colonel (« 11).
boîte aux lettres, cartouchière (A l).
boîte de singe, projectiles des engins de tranchées (T 3).
bol, casque de tranchée (D 3), 72.
*bomber (se), être privé, se passer (de nourriture, de vin...), -+-.
bon à l'ab, — à l'ac, = à mie, bon à rien (A 8).
bonhomme, soldat, +, 50, ol, 177.
'boniments, histoires (!J 9).
VOCABULAIRE 247
Tîono ! (afr., Or.) bien ! (G 8).
boscot [*bossu] ; (mar.), maître de manœuvres (« 33), 181, '229.
*bosser, travailler (M 17).
bouchers bleus (Or.), chasseurs d'Afrique (D 10).
bouchers noirs, artilleurs (D 2, T l, T 3, « i) ; zouaves ? (L 6),
82, 97.
bouchon gras (mar.), mécanicien, 229.
*bcucler (la lourde), fermer (la porte), 38.
boudin: cherrer dans le boudin, exagérer (M 7); boudin
cavale ur, femme collante (D 9).
boudingue, f., ballon observateur allemand (V 2).
*boufrarde, pipe, +, 211.
*bouffer, manger.
bougie, fusée (« 7).
Bougre (Or.). Bulgare (L 5), 98, 160.
*bouif, cordonnier.
bouillante, soupe, -h, 143.
bouillote (cav. Or.), trompette de cavalerie (D 6).
boule, pain, -4- ; — se mettre en boule (av.), manquer son atter-
rissage (L 13), 34, 204.
*boule de suif, homme gras (M 13), 93. .
Boulg(ue) (Or.), Bulgare (M 5), 98, 160.
boulonner, travailler, +, 184.
*bouiot, travail, travail dur, +, 184.
bourdon (l), cheval, -+-, 106, 140, 141, 174.
bourdon (2), spleen, « cafard » (xM 17), 151.
bourre (l) (prendre la) (cav.), soutenir un long effort (H 3).
bourre (2), m., gendarme (a 38), 131.
bourrer cav.), tirer à la main (en parlant d'un cheval, D 13) ;
bourrer sur l'obstacle (cav.), courir sur l'obstacle au galop
(P 2); — bourrer la caisse, tromper; *bourrer le crâne,
tromper, mentir, exagérer, importuner, -+-+ ; *bourrage de
crâne, action de «bourrer le crâne », fausse nouvelle ; *bourreur
de crâne, celui qui « bourre le crâne»; — bourrer le mou,
et = le moule (L lO), même sens, 41, 104, 130, 131, 145, 171.
bourri, cheval (R 4), 105.
bourrin, cheval, ++ ; mulet (L 7) ; âne (C 4, M 12), 104 à 106, 140,
141, 198.
bourrineau, mauvais cheval (L 6).
bourrique [*agent], gendarme, 171.
bousculer le pot de fleurs, et bousculer, exagérer, men-
tir, -+-, 130.
bouseux, .campagnard (D 9).
bousillage, action de bousiller (a 32).
248 L'ARGOT DE LA GUERRE
*bousiller, tuer ; surtout au passif: être tué, blessé, et sphialement
être mis en morceaux par ua obus ou une explosion, -4- ; — (av.),
bousiller, abîmer son appareil à l'atterrissage (D 12), 40.
*bousin, bruit infernal (P 11).
bousine, mitrailleuse (a 7); — cuisine roulante, 71.
bouson (inar.), canonnier (a 33),
*boustifaille, nourriture (S 7).
bout de bois, propr' jambe ;yîsr. mettre les bouts de bois (ou
=: les bouts, M 17), se sauver, + ; — bout de bois, cheval, 140.
bouteille, pétard à manche (M i) ; an pi, projectiles des engins de
tranchées (T 3), 76, 84.
boutéon, torpille, crapouillot (L 1).
boutrole, casque de tranchée.
boyal, boyau, 178.
boyau, passage souterrain entre les tranchées; — avoir le boyau
[*... à la rigolade], être gai, M 17.
*boyauter (se), rire (J 3), 78.
brancardot, brancardier.
branlante, montre (B 16).
branleur, ordonnance (B 12, M 3), 35, 80.
braquignol, brancardier (L 3).
bras-cassé, *paresseux (G 3); — brancardier, •+, 40, 141.
bras de nouille, brancardier (A 8), 141.
*bras-retourné, paresseux (G 3), 40.
brema {Or.), bon (D 10).
brèmes, cartes à jouer (D 11, R 5), 45.
*bricheton, pain, ++.
brief (pris. ; prononcer brif), lettre (M 8), 223.
briffer, manger, -+-.
briffeton, pain (L 6).
brigeton, pain, +.
brig-four, brigadier-fourrier.
*brignolet, pain, -+-, 174.
briquer, laver son linge (K).
brison, pain (D 10).
briston, pain (S 8).
*broquille, minute (B 16...), et broqui(e) (A 8, a 7), 43.
brosse à dents, grenade à manche (a 1).
brot {pris.), pain (M 8), 223.
bruant {art.), avion de chasse (« 24), 92, 144, 201.
brûlé, café (.a 16).
*brûle-gueule, pipe (B 17).
brûle-pattes {cav.), maréchal (D 9, P 12).
brûler, astiquer (K) ; — attaquer avec acharnement (D 9).
VOCABULAIRE 249
brûleur, qui attaque avec acharnement (D 9).
brutal, canon (B 6 ; art. H 1) ; — pain (A 10) ; mauvais vin (K).
Bubul (,0r.), Bulgare (M 15), 98, 160, 186.
bûche, allumette (A 10, B 13), 137.
*buffet, tronc, estomac (D 7, S 6); en avoir dans le buffet, ne
pas avoir peur (B 13, S 6), 132, 138.
bulgares (,0r.), haricots rouges (D 5, D 10), 219.
Bulg(ue) (Or.), Bulgare, 98, 160.
buque (ça) [pas traduit] (C 4).
buriner, travailler (B 9).
burlingue, bureau, ■+- ; bureau du sergent-major (M 3).
burnous (faire suer le) (E. M.), exploiter la situation, exploiter ses
subordonnés (D 12).
busot, obus (A 3).
busoter (se faire), recevoir un obus (A 9).
buter, tuer, +.
butte aux cailles (la), le « front» (R 2).
cabir, capitaine, h-, 184.
cabot, *chien, + ; — caporal, ++ ; brigadier (D 5) ; cabot pa-
tates, -f-, cabot rata, ou cabot saindoux (a 7), caporal (ou
brigadier, D ô) d'ordinaire, 130, 183.
cabrer (se), se lever au réveil (K).
cabri, fusil mitrailleur (A 7).
cacher (en), manger (C 1).
cadouille, bâton (R 4).
cafard, dépression passagère, spleen, accès de neurasthénie, -4- ;
coup de cafard, faute grave ou suicide causé par le cafard ; —
cafard, adjudant de caserne (R 4), 37, 151, 224.
cafardé (être) (E. M), être soigné, être l'objet de faveurs (D 12), 137.
cafouiller (tél.), brouiller un installation, mal donner une commu-
nication ; dér. cafouilleux ou cafouilleur (G 5), 206.
cage (av.), avion Farman (D 12).
cage à mouches, avion (M 14).
cage à poules (av.), avion Farman (D 12), avion du type M. F.
(a 32) ; avion d'observation (A 3, M 13, M 14) ; biplan (A 9, L 10), 204.
cagibi, abri de tranchées, + ; cabane (B 4) ; toute construction faite
par l'homme et où il couche (a 11), 182.
cagna, abri de tranchées, +-^, 34, 83, 122-123, 124, 200.
cagneux, cheval (B 17, C 6), 140, 143.
cagni (Or.), bon (D 10), 218.
2o0 L'ARGOT DE LA GUERRE
cagoule, masque à gaz, 73, 92, 291-292.
caïffa (Or.), chasseur d'Afrique (D 10), 159.
*caille (l'avoir à la), être de mauvaise humeur (M 17).
cailler le raisiné (se), avoir le « cafard » (B 16).
*caisse, tronc, poitrine (B 2, S 6).
caisse à biscuits (art.), avion de réglage (a 24), 200.
caisse à savon (av.), avion (L 13), 43, 204.
caisse d'emballage (art.), bimoteur (a 24), 200.
cala! (Or.), bien ! (G 8), 216.
calandot, cheval (a 8).
*calebasse, tête (C 4).
*calebombe, bougie, lumière, lampe, lanterne, +, 38.
calecif, caleçon (D U).
calendrier, grenade à manche (L 3); projectile d'engins de tranchée
(M 1), 76, 84.
*caler (se les), bien manger (T 4), 131. .
cales. Voir cannes.
calô (y a =) (Or.), bon (D 10) ; ne calô (Or.), mauvais (D 10), 216.
calogeropoulos (Or.), avion d'observation (A 2), 217.
calot, bonnet de police, 33, 210.
*calter, se sauver.
camarade (faire), se rendre, 118.
cambouis, soldat du train (« 20). Voir royal, 153.
*cambrouse, cambrousse, campagne, + ; — ""cambrousard,
cambroussard, campagnard.
cambuser (se), se coucher (G 7).
camouflage (E. M.), action de camoufler (D 12).
*camoufle, bougie.
camoufler (E. M.), déguiser, rendre invisible (D 12); (art.), peindre
les pièces des couleurs de la nature (a 27) ; prendre sans payer
(P 12); se camoufler, se cacher, changer de couleur, se salir;
simuler (A 8), 209.
canadiens (/oc), jeunes soldats de la classe 1918 (L 12), 88, 97.
canard, *journal (D 8, D H); — cheval, +; — torpille aérienne
(L 10) ; — premier canard, soldat de V classe, 106, 140, 172.
*canasson, cheval, +, 106, 140, 180.
canfouine, abri de tranchées (M 13).
cannes (mettre les), +, les cales, se sauver; partir en permission
ou aller au repos (A 6).
*canon, verre de vin.
canon à rata, cuisine roulante (P 12), 71.
cantache (G 3), cantoche (S 4), cantine, 34.
canule, individu ennuyeux (M 17).
caoua (et caouar, M 7, cavoua, a 5), calé, ++, 37, 121.
VOCABULAIRE Soi
capiston, capitaine, +. 35, 183.
capite, capitaine (K).
capout (prononcer le 0, tué ou tuer, mot employé en parlant des Alle-
mands (D 1, y), 119, 223.
*carafe (laisser en), laisser en plan (D 12) ; (av.), carafe, panne
(L 13).
*carafon, tête (B 2).
*carapater (se), se sauver.
carbi (a/>.. Or.), c'est bien vrai (S 7), 214.
carcagnat, cheval (H 3), 140.
carcan, cheval, -i- [*mauvais cheval], 106, 140.
carlingue (au.), partie de l'aéroplane où se tiennent les aviateurs,
1S2, 205.
*carne, f., homme désagréable, méchant.
carogne. cheval (L 6).
carotter la brute [c.-à-d. singer la brute] (off.), faire la bête pour
esquiver un ordre (D 12).
*carrée, chambre (B 14); abri de tranchée (L 6).
casba (L 6). Voir kasba.
case (Or.), trou, abri, maisonnette de fortune (M 15).
casino (hôp.), chambre, bureau (W 1).
casquette en fer, casque de tranchée (A 2), 72.
*casse (il y a de la—), exprime toute action violente où il y a des
dégâts, des blessés, etc.
casser : en casser, dormir (D 2) ; — (av.), casser du bois, abîmer
l'avion en atterrissant (D 8, D 12), manquer son atterissage (L 13) ;
— taire un casse-croûte, faire une attaque (T 1); — casse-
pattes, mauvaise eau-de-vie (L U), eau-de-vie (M 14), vin blanc
(M 7), 37, 158, 204.
casserole, casque de tranchée (« 36), 72.
cassis, tête, 151.
castor (mar.), jeune marin (a 33), 228.
cavaler [*courir] ; *se cavaler, se sauver ; cavaler, importuner
(D9).
cavoua. Voir caoaa.
*ceinture (la), et *se mettre la ceinture, désigne une privation,
et généralement le manque de nourriture, de boisson, -+-, 41.
cercueil volant (au.), avion (L 13,, 204.
cerf, bon cavalier, rude soldat, « as», etc. (C 3).
chabosse, fantassin (A 2).
chacal (afr., Or.), zouave (D 10).
chalausticer (?), mentir, grossir les choses (B <3).
chambouler la mappemonde, exagérer (R 2), 183.
chandelles, fusées éclairantes (L U).
252 L'ARGOT DE LA GUERRE
chanvre, cravate (« 25).
chaouch ^Or.), sous-officier (D 10), 218.
*chaparder, dérober, 170.
chapeau, mandat (P 12) ; — locution : *t'occupes pas du (ou t'en
fais pas pourl ) chapeau de la gamine (oa de la gosse),
pousse la voiture : ne t'inquiète pas, laisse faire, -f-. Cf. ruban,
125-126.
charcutier, chirurgien (M 5).
charger, être en absence illégale.
charognards (o^.), ceux qui obtiennent avancement et honneurs
à l'arrière, 87.
charpentiers de Poincaré, gendarmes (P 12), 171.
charrette . gros obus allemand passant par-dessus les lignes * (a 32), 75.
charriboter, tomber en abondance (en parlant des obus, L 15) ; —
*se moquer (L 15).
•charrier, exagérer oa se moquer, +-]- ; charrier dans les
bégonias, charrier dans le mastic (G 9), exagérer, 130, 171.
chartreux, aumônier (P 12).
chass'bat', chasseur à pied (a 42).
chassebi, chasseur à pied, chasseur alpin, -+- ; chasseur à cheval
(K); chasseur d'Afrique («21); avion de chasse (a 36), 91, 93, 181.
chassebif, chasseur alpin (A 1), 181.
chassepattes, chasseur à pied, -+-.
chasser, partir, se sauver( M 17, P 12).
"^chasses, yeux, -+-.
chat (art.), fantassin (a 10); (Or.), Annamite (G 8), 161.
chatouillard (aut.), accélérateur (L 7), 202.
*chaude-lance, blennorrhagie.
Chech, même sens que voile (voir ce mot) (D 5), 153, 188.
chemise (secouer ou faire une), voler, « chaparder » (S 6), 142.
cherche-boulot, mouche du coche (H 2).
*cherrer, exagérer, ++ ; se moquer; cherrer dans le boudin
(M 7), dans les bégonias, dans le mastic, dans le camem-
bert ('A 42), exagérer ; (av.), cherrer dans les décors, faire
des excentricités avec son avion (L 13), 40, 130, 171.
Chetimi (Marne), gens du Nord (M 17, W 1).
chetouille, blennorrhagie (S 6).
cheval, mandat; argent (P 11) ; — cheval de boxe, sous-officior
(D 10), 34, 129, 150, 219.
chevaux de frise, sourcils (ou moustache) longs et embrousaillès
(ail).
*chic (off.), brave (M 7).
1. Dans le même sens : ils envoient les roues avec (« 32).
VOCABULAIRE 233
*chichi, ennui (D 12).
chicot, dentiste (« 18), 153, 212.
chie-dans-reau, marin (C 10).
chien : chien du quartier, sergent de caserne (M 1) ; — piquer
un chien, dormir (D 12); — chien vert (E. M.), non traduit
(M 1), 35.
chignole, petite voiture, brouette (B 4) ; voiture, -+- (et fourgon, K);
(aul.), automobile («27), 201.
chipestère, eau-de-vie, et chipesternic, eau-de-vie supérieure
(/oc, a 38), 95.
chipoter, voler (D 10), 170.
chique, f., shrapnell de 77.
chiqué (alerte au), alerte d'instruction (D 9).
chiquement (mourir —) (pff.), bravement (M 7).
chiquer, objecter: « rien à chiquer contre » (M 17).
*chlinguer, puer.
Chlof, lit(D 10), 118, 154.
*chnic, eau-de-vie (M 7), 37.
*chocolat (être), être attrapé (D 2).
chocolbiche, chocolat (R 2), 182.
chocotes (avoir les), avoir peur (S 6).
chocotière, cuisine roulante (a 8).
Chopin (faire un) (E. M.), capturer un prisonnier qui a donné des
renseignements (T) 12).
chou (mar.), cuisinier (a 33), 229.
chouaille (en jeter un), travailler dur (M 17).
ChOUÏa (afr.. Or.), peu, un peu (D 10, S 7), 214.
choum-choum (col.), eau-de-vie (D 2).
cibi, cigarette (B 2).
*cibiche, cigarette, -+-, 182.
Ciblot, civil (D 2). Voir civelot, 183.
*ciboulot, tête, cerveau (C 4), 180.
cigare, tête (B 2); - obus (S 7).
cinéma (loc), maison close (W 1), 142.
cinq: serrer les cinq, serrer la main (« 14); en mettre cinq,
donner une gifle (H 3), 132.
cinq frères, projectile allemand formé de cinq tuyaux accouplés
et qui produit cinq explosions (C 6, K), 76, 78.
cirage, soldat soudanais, ICI.
cisaille, veste (-/. 36).
cisailler. Voir barbelé.
cité (être), être puni (K), 137.
citoyen, vin (a 8).
citron, *tête (3 2); — espèce de grenade (« 1).
254 L'ARGOT DE LA GUERRE
citrouillard, dragon (a 10), U9.
citrouille, dragon.
civelot, civil, 35, 180.
claboter, mourir; tuer (D 10), 156.
clacot, fromage (M 17).
*clamecer, mourir, +.
claper, manger (F 2).
clapoter, mourir (J 3).
*claque, m., maison close (R 4).
claquer du bec, avoir faim.
claquette, bouche (H 2).
classe (en avoir), en avoir assez (M 17).
cléber, manger, +.
clebs, cleps, *chien, -+-+, — caporal, brigadier, +. Voir kelb, 120,
150.
*client, homme (C 4).
clique, ensemble des clairons et des tambours (R 2).
cliquebite (art.), chose terminée (« 24), 201.
cloche, casque de tranchée (M 14, « 17); cloche à melon (Or.),
casque colonial, 72, 148, 219.
Clou, bicyclette (P 12), 141.
clouer des tôles, canonner, en parlant des mitrailleuses (S 8).
Clyso (hôp.), infirmier (a 4), 153, 212.
coco (1), commandant (B 14), 186.
COCO (2) (alpins), aviateur (A 1) ; — (auL), benzol (L 7), 202.
cocoter, puer, -+-.
cocotier (tél.), isolateur pour câbles télégraphiques (B 4), 206.
cognard, gendarme (W 1).
cogne (1), gendarme, -+■ [*agent de police], 148, 171.
cogne (2), cheval (D 10).
colis, obus (M 3); colis postaux, gros obus (a 17), 86.
collant, pantalon (« 16), 144.
colle, m., camarade (S 8 ; mérid., abrév. de « collègue »).
*coUe (ça), ça va.
collégien, gf^ndarme (a 38), 171.
collègue (mérid.), camarade (C 2).
CO''o. Voir colon.
*colombin, excrément, -+- ; — fig., avoir les colombins, avoir
peur, -4- ; — les colombins î exprime un refus énergique (S 7).
colombiner, poser un colombin (D 9).
colon (et colo, B 6), colonel), ++, 35, 187.
coloro, vin (a 8), 93.
coltar, vin(a8), 93.
comaco, adj., bien, confortable (D 9).
VOCABULAIRE 2S5
•combine, combinaison, bon moyen, « truc », •+•.
corne on(e) (Artois), viens, partons (W 2), 117.
*compas, jambe (D 8); — allonger les compas, marcher vite.
conf (avoir la) (art. /oc), avoir la « cote » (L 14).
confetti. Voir bataille.
congaïe (col., lég.), femme indigène (S 7), femme (R 4), 124, 214.
consignes noroua (mar.), jusqu'à la gauche (a 33), 227.
convalo, f., convalescence, -t-.
copahu, infirmier (K); pharmacien (a 39), 153, 212.
copé (W 1), copette (« ll), coopérative militaire.
copeaux (revenir en), être rapporté déchiqueté (T 4).
copette. Voir copé.
coquards, yeux (B 2).
cordon (tirer le), canonner (en parlant de l'ennemi) (S 8).
corgnaud (cao.), cheval (J 3).
cornanche, f., coup de poing (M 17).
cornard (E. M.), erreur de paperasserie (D 12), 209.
corniflô (/oc), eau-de-vie de cidre (G 9).
cornonchouiller, puer (S 7).
corset, vareuse (A 1).
cosaque (E. M.), officier maladroit, pas débrouillard (D 12), 208.
*cossard, paresseux (G 9).
*cosse (avoir la =), paresse, flemme, +, 93.
*costaud (et costal, G 6), gaillard, -f-, m, 178.
coton (ai>.), brume (D 13).
coucou (av.), avion ; vieux coucou, canon de 90 (« 36), 204.
couic, nég., pas (D 9). Voir pouic.
couillard (Or.), cuirassier (D 10).
couinard, téléphone (L 3), 79, 206.
couineur (tél.), appel téléphonique vibré (B 4), 206.
*coule (à la), débrouillard.
*coup de chien, coup de tabac, *coup de Trafalgar, coup
dur, -♦-, vif combat ; — coup de tabac (mar.), mauvaise mer
(a 33) ; (av.), chute dans un trou d'air (L 13), 228.
coupe -choux, sabre série Z (A 10, a. 4) ; baïonnette ancien système
S.2 (D 8).
coupe-vent, gros nez (R 2), 137.
*couper (à une corvée), échapper à, esquiver.
course à la mort, médaille militaire (R 3), 91, 154.
court. Voir trop court.
couscouss (Oc), tirailleur algérien (D 10), 153, 219.
couvrante, couverture (D 11), 143.
cra, explosiWusant ou instantané (« 1), 78.
cra-cra, malpropre, sale (B 13), 186.
2oG L'ARGOT DE LA GUERRE
cran, punition (A 10) ; — avoir du cran, avoir de la crânerie, du
courage (C 4, D l"2), 156.
crapaud, porte-monnaie (L 1) ; — explosif allemand à six déto-
nateurs (M 1).
crapouillé (être) (av.), être bombardé par l'artillerie (D 12), 77.
crapouillot, lance-bombes, canon de tranchée, ++ ; — projectile
du « crapouillot » (T 3) ; (/oc), projectile du canon allemand de 77
(T 3); — bidon agrandi par l'éclatement d'une cartouche (L 8), 35,
77, 84, 148, 153.
crapouillotage, bombardement par crapouillots (T 3), 77.
crapouilloter, bombarder avec des crapouillots, 77.
crapouilloteur, artilleur du crapouillot, 77.
crassi (Or), vin (C 8), 217.
cravateur, bluffeur (H 3).
crèche, chambre ; chambrée (W 1) ; — isolateur servant de lit (a 1),
86, 138.
cremage, saleté (P 4; cf. cra-cra).
créneau, trou des tranchées par où l'on tire, 149.
*crève (attraper la), prendre une maladie mortelle, 157.
crever (la) (et crever l'organe, R 2), avoir faim.
cric, eau-de-vie, 185.
crime dans le ventre (avoir du), avoir du toupet (L 10).
*crise (la) (avoir =), le fou rire (K).
crocs (avoir les), avoir faim (R 2), 132.
crochets (se faire les), sur, dérober (D 10), 170.
croix de bois : avoir (oa gagner) la croix de bois, être tué ;
— croix de bois, croix de guerre (R 3), 91.
croquegi, paysan (P 12, R 2), 169.
*croquenot, chaussure, ++.
crotter (se) (E. M.), faire une erreur (D 12).
croubs, croups (et croums, D lO") (afr. , Or.), pain (C 4, S 7),
123, 214.
crouïa {afr.), camarade (S 7), 214.
croun, f. {afr.), déveine (J I).
croûte, pain (P 12); soupe (A 9, « 8); *nourriture ; — croûte de
chevaux de luxe, mess des sous-offlciers (D 10), 138.
*croûter, manger (C 4).
crustillons (/oc), éclats d'obus (a 17), 94.
cui-cui, oiseau (H 2), 79.
cuir, cuirassier (H 1, « 21).
cuisot, cuisinier (D 5), 156.
cuistance, cuisine, +-+-; — nourriture (a 30), 35, 77, 15ft.
cuistancier, cuisinier (L 6, R 2), 77.
cuistot, cuisinier, -t— i-, 35, 77, 156.
VOGABULAJRE 257
cul de singe, chasseur à cheval, hussard (« 21 ; Or. D 5, D 10).
•culbutant, pantalon (M 14).
♦culbute, culotte, pantalon (H 3), 182.
culbutin, pantalon (M 9).
*culot, hardiesse, bravoure, +.
*culotté, hardi, brave, -+-.
cure-dents, baïonnette (A 9), 137, 168.
curetot, curé (G 9), 181.
curieux, observateur dans la tranchée (D 2), 128.
cyclistes (loc), soldats qui portent un lorgnon (D 1), 85.
*dabe, père ; dabesse, mère (D 9), 43.
dache, clou (L 6).
dali dali {pris.), cri qui accueille Varrivée d'une tête sympathique dans
les baraques ou sur la scène * (y).
*dalle, nég., rien, 133.
*dame (aller à), tomber (H 3), 147.
dardanelles (j>ris.\ prisons (M 8, y), 225.
*débecqueter, débecter, déplaire, dégoûter.
*débiner (se), s'en aller, se sauver, -+-.
débourrer, *aller à la selle ; ~fig.. soutenir un long effort (H 3).
*décaniller, se sauver, -\-.
décision (faire une =), discussion amicale (K), 99.
décoction, pluie d'obus (G 4), 127.
♦décoller, tuer (H 3).
déconocrâte (/oc), chef qui domine sa troupe par des rapports
nombreux et fermes (H 2).
♦défiler (se), se sauver (a 42).
défourrailler, aller à la selle (J 3).
dégauchir, trouver, se procurer (B 7).
dégelé, mort (A 8).
♦dégoiser, parler (P 4).
♦dégonfler (se), ne pas faire, par peur, quelque chose qu'on avait
annoncé, ne pas tenir sa promesse (M 9).
♦dégoter, acl., trouver ; — n:, dégoter mal, avoir une mauvaise
tenue (G 4).
dégoualante, lettre (L 3).
1. Il s'agit de la scène du théâtre organisé par les prisonnier»
dans le camp.
Dauzat. — L'Argot do la guerre. l 'j
258 L'ARGOT DE LA GUERRE
dégoulinante, montre (L 3).
dégrouiller (se), agir avec initiative et promptitude, 183.
Mégueulasse, sale, +.
delikatessen, pain rôti à l'huile (J 3), 119.
démêloir (veux-tu un) ? se dit à quelqu'un qui bafouille (B 8).
*dénierdard, débrouillard, +.
demi-boule, soldat du service auxiliaire (D 8).
demi-portion (et demi-porsif, M 17), soldat du service auxiliaire
(D 8) ; — mousqueton (R 5).
*dent (avoir la), avoir faim (R 5), 132.
dentelle (Or.), moustiquaire (D 5), 219.
départ, départ d'obus (C 4), 127.
déposer (se faire) (cav.), mettre pied à terre malencontreusement,
mais avec élégance (H 3).
députés (hôp., /oc), avariés les moins atteints (V 3 ; cf. sénateurs), 87.
déraillard, chemin de fer à voie étroite (M 7), 74.
derche, derrière, postérieur (J 3).
descendre au repos (D 7), descendre à terre (L 12), aller à
l'arriére ; (art.), descendre, aller de la batterie de tir à l'échelon
de combat (L 10) ; - *descendre, tuer (D 10, S 6), 44, 146, 155, 200.
"^dessalé, déluré.
diables bleus, chasseurs alpins (D 2, D 10) ; chasseurs à pied
(D 10), 78, 82, 97.
diables noirs, artilleurs (D 2).
*dingot, simple d'esprit, imbécile, -+- ; (hôp.), fou (W 1), 154, 219.
dingue, f. (Or.), fièvre paludéenne (D 10), 154, 219.
discuter le coup, se défendre (contre l'ennemi ou dans une
discussion) (H 3).
disparaître, tuer (D 10), 156.
distribe, distribution (spécialement de vivres), 187.
dobro (Or.), bon, bien (D 10, G 8) ; — Dobro, Serbe, 13, 161, 217.
dominique (mar.), boîte renfermant la paie de l'équipage (« 33),
158, 229.
doro, pièce d'or (A 8). Voir douro, 116.
doublard, sergent-major, ++, 35.
double, sergent-major, -+-.
doublure, peau (a 7).
■^douce (en), à la dérobée (C 4).
Mouilles, cheveux, +, 137.
douro (Or.), écu de cinq francs (D 10), 116.
drame (se faire jouer le), se faire réprimander (B 14).
dressage (faire du) (cav.), mater (D 9), 199.
drcuilles, cheveux (L 1). Voir douilles.
druide, aumônier (P 12) ; — officier du service forestier (M 7), 84.
VOCABULAIRE 259
dur, train, -+- ; train de permissionnaires (D 3) ; — sac (B 2) ; —
(j>ris.), lit (M 8), 128, 225.
dure, soupe (A 9).
durs à cuire, haricots rouges (D 10).
dzîn-dzin, mitraille (« 1), 75, 78.
éborgneur d'âchets, paysan (R 2).
ébousiller, ébousillage, renforcement de « bousiller, bousiliage »
(a 32). Voir ces mots.
éclairer, allumer (G 9).
écorcher, mentir, exagérer (B 13).
écrabouiller (en), dormir (G 9), loi.
écrase -merde, fantassin (D 12); — chaussure (F 2, L 6).
écrase-mottes, paysan (R 2), 78, 169.
*écraser (en), dormir, -4-+, 38, 151.
écrevisse de rempart (Or.), fantassin (D 19).
écumoires, brodequins (L 6).
égratigner, exagérer, mentir (B 13).
électrique, vin blanc, eau-de-vie (M 7), 37.
élève macchab (D lO), élève mort (D 10, S 4), malade.
emballer (s') (sur quelque chose), voler, (L 10).
embarquer (s') (cav.), s'emballer (H 3).
embocher, tuer le Boche avec sa propre baïonnette (R 3), 93.
embouteillée (colonne =) (E. M.), arrêtée de tous côtés par des
convois (D 12).
emboutir (les radiateurs) (aut.), abîmer (T 4).
embusqué, soldat qui a obtenu par la faveur un poste de tout
repos ; (in/.), infirmier (V 3) ; (afr.), embusqués de i'* ligne,
agents de liaison, brancardiers, téléphonistes (M 2), 36.
embusquer, faire des embusqués.
emmouscailler (s'), s'embourber (B 16).
emprunter, voler (D 9), 142, 170.
enclume, gros obus (« 30), 75.
enfants de chœur de Deibler, gendarmes (R 3), 91, 171.
cnrosser (E. M.), tromper (D 12).
entraver, comprendre (D 14, H 3), 44.
•entrer dedans, combattre corps à corps (G 2).
envelopper, laisser faire, abandonner (S 8).
•envoyer plein le col (s'en), plein le cornet, plein la
lampe, -+ , plein le lampion, faire bonne chère.
épilés, ceux qui ne sont pas au front (a 26), 135.
2G0 L'ARGOT DE LA GUERRE
Ernest, artilleur allemand (T 3), 84, 160.
escargot électrique, projecteur (T 1).
escarpin, brodequin (D 10), 137.
*esgourdes, oreilles (B 16, D 8), 43.
*estourbir, tuer (J l), 43, 117.
étalé sur le parapet, tué (A 9).
éteignoir, casque de tranchée (a 38), 72.
étoiler le ciel, lancer des fusées éclairantes (a 17).
étouffer, avaler (D 2); — voler (D 9), 170.
évacué dans une toile de tente, tué (A 9).
éventail à bourrin (/oc), trique à âne (M 12).
excès de zèle, adjudant (B 6), 154.
*fadé (être), être mal servi, volé (D 12), 111, 137.
fafiole, lettre (G 9).
*fafiot, billet de banque (A 8).
fainéant, sac (B 17), 146.
faire : *ne pas s'en faire, ne pas se faire de bile, -+- ; — aller
se faire faire, expression pour envoyer promener (H 3) ; — être
fait ou fait comme un rat, être fait prisonnier (M 17), 41, 131.
faisandé (être), être fait prisonnier (M 17).
fala (Or.), merci (G 8), 13, 217.
falot (passer au =), conseil de guerre.
faloter, passer au conseil de guerre (D 7).
*falzar, pantalon, ++ ; — chemise (?) (A 10).
familo, familistère (épicerie) (W 1).
fana (E. M.), fanatique du métier militaire (D 12), 207.
fantabosse, fantassin (D 8), 186.
fantaisie sur fil de fer, attaque (M 17).
fantoche (képi), fantaisie (L 10), 181.
fatma (Or.), femme turque (L 5) ; femme (D 10), 218.
faucher, tuer, abîmer (T 4); — *« chaparder », voler (H 3); * être
fauché, rester sans argent (M 17).
fauvettes à tête bleue, gendarmes (R 3), 97.
faux nez, masque à gaz (P 12), 73.
fayedales, haricots (S 7).
*fayots, haricots, -+-+ ; (seulement quand ils sont cuits et man-
geables, a 2, cf. shrapnells), 36, 111, 139.
*fendard, pantalon, -+-, 143.
fer à repasser (planer comme un) (av.), mal planer (L 13), 204.
feu d'artifice, lancement de fusées dans les lignes (« 17).
VOCABULAIRE 261
feuille de chou (mar.), col du marin (a 33), 228.
feuser, faire vite (F 2), 145.
ficelles, galons (C 4); galons d'officiers, +.
fîgous (en avoir), en avoir assez (S 5, W 2).
fil de fer, eau-de-vie (B i3); — baver dans les fils d» fer,
exagérer (M 7).
filocher, act., passer (quelque chose) (F 1) ; — n., courir (B 2, M 17),
180.
*filon (avoir le =, c'est le =), bon moyen, bon « truc » ; poste do
tout repos ; chance, -f-, 38, 41.
fin, bon, dans : fine blessure, bonne blessure, ■+■ (c.-à-d. pas dange-
reuse tout en nécessitant l'évacuation, l'hôpital et le congé de
convalescence) ; fine gâche, bon emploi (B 14, C 4).
fine, cigarette toute faite (J 3).
finiard, tabac (a 36).
fissa (et: faire...), vite, va vite (M 2, M 17, S 7), 214.
flambante, allumette (A 9), 143.
flambard, artilleur (R 4).
*flan (à la), mal, sans soin (T 4).
*flancher, avoir peur (B 2).
fleur : être fleur, être « fauché » (sans argent) ; — (av.), se poser
à terre comme une fleur, atterrir avec élégance (L 13), 204.
*flingot, fusil, -^-, 36, 118.
flingue, fusil, ++, 118, 188.
*flopée, quantité (C 4).
*flotte, eau, eau à boire, pluie, ++, 211, 224.
*flotter, pleuvoir.
flousse, argent (P 4).
flubards ou les flubs (avoir les), avoir peur (F 2).
*foies (avoir les), avoir peur, -t-4- (et prendre les foies, D 12) ;
avoir les foies blancs, les foies verts, *les foies tri-
colores, les foies ronds (M n), avoir peur, 38, 127-128.
*foin (faire du), faire du bruit (L 1).
*foire d'empoigne (prendre à la), voler (C 4), 14.5, 157, 170.
foirer, tomber sans éclater (en parlant d'un obus).
fort, brave (M 1); — *aller fort, exagérer.
fortif, homme fort (B 2).
•fouetter, puer (R, 2).
fouillard, obus à retard (a 36).
*fOUr, bouche (B 2).
*fourbi (et *fourbi arabe, C 4), chose, affaire, -+- ; bagage du
soldat.
fourchette, baïonnette, 34.
fourragère, avion de réglage, 149, 200.
262 L'ARGOT DE LA GUERRE
fourreau, pantalon.
f... dedans, punir (B «).
fraise, tête (L H), 151.
franc, brave (C 3).
français (petit), canon de 75 (D 2), 74.
"^frangin, frère.
*frangine, sœur ; — religieuse.
frelon, avion (D 10), 92, 145.
fricotage, bon emploi (en temps de paix) (B 14); prévarication
(D 1) ; fricoteur, qui prévariiiue (D 1).
frigorifié, ivre (S 7) ; — pieds frigorifiés, pieds gelés (P 12),
134, 168.
*fringues, effets personnels.
Fritz, soldat allemand (spécialement de l'infanterie) -+- ; tireur du
canon de 77 (« 17) ; tireur de mitrailleuse allemande (T 1) ; mi-
trailleuse allemande (T 1), 84, 119, 153, 157, 160.
*froc, pantalon, ++ ; —■ *ch... dans son froc, avoir peur.
frogome, fromage (B 12), 181.
fromecigru (H 4), *fromegi, frometon, fromage, 91, 181.
fruit, grenade (« 25).
*frusques, vêtements.
fuite, jtjur de la libération, 35.
fumerons, jambes (B 2), 138.
fusées rouges (envoyer des), rendre après boire (J-3).
fusinguettes, grandes jambes (J 3), 181.
futal, pantalon (M 14).
G
gabian, cou (B 2), lis.
gâche (fine), bon emploi (B 14, G 4).
gadin (ramasser un) (av.), abîmer l'avion à l'aterrissage (D 12).
gadoue (M 7), gadouille (M 9), boue.
gafe (être de), être de faction (M 14).
gafer, regarder (F 2).
gafouiller, regarder (F 2) ; — être de faction (M 14).
gaille, m., cheval, 45, 93.
gaietance (L U), galetose, +4-, galetosse (L 6), galetouse,
galtouze, +-f-, gamelle, 180.
galette (o/f.), képi plat.
gamache, m. (afr.), homme mal habillé ; chose sale.
*gambette, jambe.
gambille, jambe, +.
VOCABULAIRE 263
garde d'écurie, mandat (D 8, P 12).
garde-mites, garde-magasin, 35.
*à la gare ! au bout du quai les ballots ! expression pour se
débarrasser d'un importun, 41.
*gars, homme, soldat (L 9), 50.
gaspard, rat, spécialement r ai des tTânchèes, -+-, 95, 102.
gau, gô,pou, -+-, 68, 159.
*gauche (jusqu'à la), jusqu'au bout (G 3).
Gautier (la famille), les poux (M 1), 136.
gaz (au plur., B 4), masque protecteur, -+-, 73.
gazer, fumer (a 7); — (au.), bien fonctionner (en parlant du mo-
teur, des cylindres) (L 13) ; — (aut.), faire de la vitesse (T 4) ; —
aller à souhait (en parlant des événements : ça gaze), -+- ; partir
en permission ou au repos (A 6, art.), 203.
gazon, cheveux (« 25).
gefangen (pris.), prisonnier (M 8, v), 223.
gelé, ivre (S 7) (inf. ; (se faire porter =), malade (G 9).
gêné, s. m., général, 187.
gestio, gessio, otfîcier gestionaire (« 4).
giberne (tailler une), giberner (E. M.), bavarder (D 12).
gicler, partir en renfort en première ligne (D 7).
gigon d'expliqué (un) (E. M.), un supplément d'explication (D 12).
gigot, revolver (D 10), 144.
*glass, m,, verre à boire (P 12), 43.
glinglin, obus (M 3), 75, 78.
glissement sur l'aile (faire un), tomber d'un lit qui a été « ba-
lancé » (R 2).
glisser, partir au repos ou en permission (A 6).
glorieux, canon de 75 (a 3)., 74.
gnacoué (.Or.), tirailleur annamite (D 1), 154.
musico, musicien (B 14), 181.
N
nabot, caporal (A 10 ; cf. cabot), 181.
nageoire, chaussure (L 5).
nager, se coucher par terre (« 36); (tél.), courir sur les lignes en
réparation (a 20) ; bon nageur, celui qui fait vite et bien ce tra-
vail (a 20).
naï (col. lég.), indigène ; — (Or.), civil (S 7), 214, 218.
*nasî, avarié (S 6).
nasin, nez (B 2), 115.
néma (G 8), niéma (S 7) (Or.), rien, il n'y a pas, 217.
néro (Or.), eau (D 10, G 8), 217.
*nettoyer, tuer (D 10).
nibé (/oc), fusil mitrailleur, 89.
nicht (pris.), non (M 8), 223.
nichta (Or.), rien (G 8).
niéma. Voir néma.
niet (pris.), non (M 8), 224.
niôle, gnôle, eau-de-vie, ++, 7, 70, 79, 85, iOl, 179, 225.
nixe, bernique (D 2), 119.
noir, *ivre, + ; — s. m., « cafard » (P 12), 145.
*noix (à la), mal fait, mauvais, pas sérieux ; — alerte à la noix,
alerte d'instruction (D 9) ; — être la noix, être victime (L 1).
VOCABULAIRE 273
*nouba, fête, bombance, 4-, 41, 120.
nourrice, cuisine roulante (a 8), 71.
nouveau-né, obus de 155 (M 16).
*numéro (un), personne originale (C 4).
œufs, sorte de chevaux de frise (M 1).
*ognon, montre (L 2).
opéré (être), être « marmite » après repérage (L 12), 92, 174.
ornitho, cheval (P 12).
oscar, fusil (a 22), 96.
Otto, artilleur allemand de 77 (a 17), 85.
ouachta (afr.), où vas-tu ? (S "), 214.
ourlé (être) (afr.) [sans traduction] (C 4).
ours (1), cheval (P 12); — mandat (K) ; — lard salé d'Amérique
(K) ; - coup, bleu (K), 117, 150, 174, 292.
ours (2), prison (D 12, K), 174.
oxo (Or.), va-t'en (D 10).
pacson. Voir paxon.
padock, endroit où travaillent les ouvriers des unités (D 5).
pagaïe, pagaye, désordre, débandade (D 1, D 12), 112.
page, m., lit (P 12, « 1), 188.
pageot, lit, -f-H, 36, 211.
*pagnoter (se), se coucher, 32.
paille (/oc), quelque chose de grand et gros (A 8).
paille de couchage, nouilles (B 1).
pajot. Voir pageot.
pâle, malade, -t-, spécialement se faire porter pâle, +, tom-
ber pâle (D 13, a 1), faire pâle (II 3) ; - pâle des Jambes,
fatigué (F 2) ; — pâle des cannes, très maigre (L 8), 149.
palmés comme les canards (les avoir), être maladroit, pares-
seux (K).
Panam, Paris, 42.
panard, pied, -+-+, 113, 138, 143, 292.
panier (décharger le), jeter des bombes (en parlant d'un avion)
(M 13), 94.
panier à salade, casque de tranchée (M 13), 73.
*Pantruclie, Paris ; — *Pantruchard, Parisien (S 8).
Dalzat. — L'Argot (le la guerre. i8
274 L'ARGOT DE LA GUERRE
*papelard, vieux papier (B 2) ; — papier administratif (W 1) ; —
— journal (B 5) ; - lettre (G 9), 153.
paprica (baver dans le), exagérer.
paquebust (pris.), paquet (M 8), 181.
paqueçon. Voir paxon.
paquet, stupide (M 17).
paracalo (Or.), s'il vous plaît (G 8), 217.
pardosse (*pardessus), vareuse (a 38), 148.
parigot [propr* : ♦parisien], pou des tranchées françaises (R 3) ; cf.
berlingot, 86, 93.
♦parles ! (tu), certainement (avec nuance d'ironie; C 4).
♦paroisse Ga), les copains (B 9).
parou, lourdaud (M 17).
parpin, gros obus (L 8), 85.
pastis (prononcer pastissé), m., ennui, chose désagréable, + ; combat
(a 23), 113-114.
♦patate, pomme de terre, + ; — cabot patates, +, patate (S 2,)
caporal d'ordinaire, 36, 115, 211.
♦patelin, pays, village.
patin, chaussure (M 14).
patraque, montre (D 9), 141.
patron (bureaux), officier sous l'ordre duquel on travaille (M 5) ;
(inf.), médecin major (W 1).
pattes d'acier (art.), cyclistes de la batterie (L 3).
paturons, pieds (L 6) ; — mettre les paturons, se sauver
(B 13), 138.
paxon, paqueçon, ♦paquet, spécialement colis, ++, 181, 225.
payer le prix courant, la payer d'une peur et d'une
envie de courir, dérober (D 10), 142.
peau : ♦la peau ! refus énergique ; — la faire à la peau de tou-
tou, monter le cou (P 5) ; — peau de bouc (mar.), cahier de
punitions (a 33), 228.
péca (hôp.), pharmacien (a 18), 153, 212.
pêche, tète; — bombe d'avion (A 2), 75, 144, 151.
pédale (cav.), étriers (D 5, K).
♦pédzouille, paysan (M 5), 169.
peinard (*se tenir), se tenir coi, à l'écart (C 4).
pékenot, civil (B 17) ; paysan (H 3), 180.
Pékin, civil (B 16), 34.
pelaud, sous (argent) (B 14), 94.
pélican, cheval (a 8), 140.
pelote, peloton de punis (D 10) ; faire la pelote, faire l'exercice
du peloton de punition (D 12).
pelure [♦pardessus], capote (L 5), 148.
VOCABULAIRE 275
*péniche, chaussure, 150.
pèpère, s. m., territorial; — *adj., gros, grand, beau, agréable,
confortable, ++ ; renforcé en pèpère maous (C 3, W i, cf. aussi
maous) et pèpère soua-soua (L 9) ; — adv., gentiment (jouer
pèpère, D l), 42, 143, 150, 186, 225.
perco, bruit qui court, « potin » (C 8, D 2) ; renseignement, « tuyau »
(R 3) ; nouvelle sensationnelle (D 8).
père-baton (tél.), chef de bataillon (B 4).
périscopes, yeux (B 14), 76, 134.
perle, gros obus (L 8), 8o„ 137.
perlOt, tabac, + + , 81, 166.
perme, permission, -+-, 36, 187.
pernod, gros obus à fumée verte (F 2), 75, 144, 159.
perroquet, tireur posté dans un arbre (B 4, D 2).
*pèse, m., argent, 43.
pétaradeux (loc), motocycliste (M 6), 86.
pétard, revolver (M 5), pistolet automatique (S 7) ; — pétard à
fesses (av.), mitrailleuse (L 13), 205.
pétaudières (pris.), les baraques du camp (M 8), 225.
péter (la), avoir faim.
péteuse, mitrailleuse (L 11).
*péteux, haricots (B 12), 154.
pétoche, lampe (M 12).
pétoire ['revolver], f. ou m., fusil; fusil mitrailleur (a 32); mitrail-
leuse ('/ 32); — (art.), canon court (D 12; cf. seringue), 75, 143, 148.
pétrin (mar.), embarcation (a 33), 228.
pétroleuse (art.), dirigeable (a 24).
phares, yeux (B 14), 144.
pharmaco, pharmacien.
phonard, téléphoniste, 86, 185.
phoque (à la), paresseusement (P 4).
piata (Or.), gamelle (D 10).
pibus (afr.), vin (a 20).
pichenet, pichenogorge (P 12), pichegorge (M 17), piche-
nagorne (M 9), vin.
plcnel, shrapnell (R 5).
picoler, boire (P 12).
*picolo, vin (P 12).
picrate, vin (a 8), 140.
picter, picton. Voir piqueter, piguelon.
pied. Voir pied de banc ; — mettre pied à terre sans com-
mandement (cav.), tomber de cheval (D 5) ; — en avoir pied,
en avoir assez (M 17), 199.
pied de banc (B9, B 12), pied, ++, sergent, 36.
276 L'ARGOT DE LA GUERRE
pied noir (mar.), chauffeur (a 33), 229.
piège à poux, ceinturon, gilet de flanelle (Il 3).
*pierre à affûter, pain (a 7), 139.
piétiner la bordure, exagérer( L 4), 171.
*pieu, lit.
*pieuter (se), se coucher.
*pif (1), nez.
pif (2), vin (B 9). Voir pive, 176.
*pige, année.
pigeon, gros obus allemand passant par-dessus les lignes (a 32), 75.
pigeon ramier, perforeuse de sape (R 3), 92.
*piger, propr' prendre : *pige-moi ça, regarde ça (C 4), 173,
pignate (mar.), chaudière (a 33) ; — cuisine roulante (M 17) ; — obus
(L 5), 75, 115, 218, 227.
pile (arrêter), arrêter net (D 12) ; — tomber pile [pâle ?], tomber
malade (J 2).
Jpilule (prendre la), essuyer un échec (D 2).
pinard, vin, ++ ; pinard à la redresse, vin fin (« l); pinard
de lune, tout vin qui n'est pas fourni par l'intendance (« 42), 37,
59 à 61, 70, 81, 225.
pinaud, vin (B 5, B 12, R 4), 60.
pinceaux (se retourner les) (av.), mal atterrir.
piôle, chambre, -f- ; maison (a 25), 93.
*pioncer, dormir, 44.
pipe, cigarette (A 10); — 'prendre la pipe, essuyer un échec (D 2).
pipelet [*concierge], (hôp.) sergent concierge d'hôpital (« 4).
piq(ue), cheval (P 12), 119.
*piqué, toqué (s. et adj.).
pique-boit, nez (M 17).
pique -boyaux, prévôt d'armes.
*piqueter, picter, boire (C 6), 179.
*piqueton, picton, vin (C 6), 179.
pirouette, torpille aérienne (C 8), 76, 154.
pistard, capitaine (D 9), 183, 185.
piste (faire) (cav.), s'évader (en parlant d'un cheval) (K).
pistolet (hôp.), urinai, 144, 213.
piston, capitaine, ++, 183, 185.
pitaine, capitaine (B 14, P 12), 185.
pitonner (alpins), marcher en montagne (M 15).
pive (et pivre, rare ; cf. aussi piante, montre, -+-.
tôlard, soldat puni (D H).
tôle, pfison, -t-, 36.
tôlier, habitué de la prison (D 7).
tomber: tomber faible (sur...), voler (M 2); — laisser tom-
ber, laisser dire (D 3), ne pas s'en occuper (G 9), opposer la force
d'inertie (D 9). — Voir bec de gaz, manche, 142, 170.
tombouctou (/oc), hangar (a 27), 87,
Tommie, Anglais, 98, 160.
toile de tente (en jouer sur une), être tué (M 17).
tonneau de choucroute, projectile de crapouiliot allemand (*1), 76.
topo (E. M.), croquis, carte (D 12), 207.
toque, casque de tranchée (B 17), 72.
torche-cul (o//".), circulaires, paperasses (M 7).
*tord-boyaux, eau-de-vie (M 14).
torpille {loc), projectile d'engins do tranchée (T 3), 76.
torpiller (Or.), faire une injection de quinine (L 3).
torpilleur (et torpilleur à roulettes, « 7), cuisine roulante ; —
chaussure (A 1), 72, 151.
286 L'ARGOT DE LA GUERRE
tortillard, chemin de fer à voie étroite ; — cuisine roulante (B 4),
71, 74.
tortue, espèce de grenade (Voir montré), 144.
toto, pou, -1--+-, spécialement pou de corps; sens plus général que
« pou » (a d), 64 à 66, 70, 213, 291.
totoche, chaussure (M 17).
totor, f., soupe (a 8).
toubib, toubi (et tubib, G 2, tobi, A 8), ++, médecin-major ;
toubib dentiste, dentiste (a 22), 37, 121.
toucher, recevoir de l'intendance (L 12).
Toumané (col.), Sénégalais (D 2), 161.
toupie [*vieille femme], dame de la Croix-Rouge (« 18), 169.
tournant, figure (B 16); — avoir quelqu'un au tournant, se
venger (M 17).
tourne-broche, baïonnette (A 8).
tourner, passer au conseil de guerre (W 1, cf. tonmiqnef) ; — (aut.),.
tourner carré, tourner à angle droit (T 4).
tourniquet, conseil de guerre.
tourte, béret des alpins (a 25).
tourterelle, grenade à fusil (a 1), projectile à ailettes (D 12), 76, 145.
tracer, marcher (B 17), marcher vite (F 2).
tracteur (art.), avion de réglage (A 6).
train blindé, gros obus (L 3) : — cuisine roulante (création littéraire?}
(M 1).
traîne-cul, territorial (M 17).
traîne-par-terre, eau-de-vie (B 13).
♦tranche, figure (« 7), 44.
tranche de melon, « calot » (D 3).
tranchecaille, tranchée, 181.
tranchemar, tranchée (L6), 181.
♦tranquille (être), être certain.
transats (?), souliers (D 3).
travailler (se), simuler (M 17).
trèfle, tabac, 81.
tréteau, cheval.
treu. Voir coup de treu.
♦tricoter des gambettes, courir (a 30).
trificellaire (Or.), capitaine (D 10).
♦tringle (se mettre la), se passer (de nourriture) (D 5).
♦tringlot, soldat du train, +, 36.
triques (mettre les), se sauver ; — partir au repos ou en permis-
sion (A 6).
♦trisser (se), se sauver ; trisser (av.), partir.
trois-pattes, cheval (P 12), 140.
VOCABULAIRE 287
tromblon, fusil-mitrailleur ; homme qui le sert (D 2).
...' trop court, surnom donné à tel ou tel régiment qui, par suite d'an tir
trop court, a tiré snr l'infanterie française (a 2).
trottinet, pied (D 9) ; — chaussure (« 38), 152.
trottinette, chaussure (G 6).
♦troufion, soldat ÇW 1), 51.
*trouille, peur.
*trouilloter, sentir mauvais (S 7).
truc (faire le) (d'un sous-ofBcier), être son ordonnance (M 3).
*tune, pièce de cinq francs, +.
*turbin, corvée, travail dur.
turne [*cambuse], cantonnement (D 8)., 148.
tuyau, macaroni (F 2) ; — *information, nouvelle (ton tuyau est
crevé) (S 8).
tuyau de poêle, projectile de crapouillot (a 1), 76.
typho, s. m. (,hôp.), typhique (W 1), 212.
*typhus (avoir le), avoir le spleen.
u
unificellaire (Or.), sous-lieutenant (D 10).
uppercut, eau-de-vie (P 5), 117, 147.
urécoque, curé (G 9), 196.
usine (hôp.), chambre, bureau (W 1).
vache, f. [*mauvais coucheur], homme rude, malin, brave (A 8) ; —
[*agerit de police], gendarme (a 38), 148, 171.
valise, torpille aérienne (D 2) ; — valise diplomatique, gros
obus ennemi (R 3), 75, 76, 137.
valse lente, à l'attaque! (R 3), 93.
varech, tabac de troupe (a 17), 86.
♦vaseux (être), être déprimé (G 4), 225.
veau, mauvais cheval (D 12).
ventre à choux, Vendéen (R 2).
verdure (être), être « refait », trompé (G 6), 180.
*verni (être), avoir de la chance.
vété (D 2), veto, vétérinaire, 36.
viande blindée, viande coriace (B 10).
viande protégée, gens de l'arriére (G 2).'
vide-poches, musette (M 4).
288 L'ARGOT DE LA GUERRE
vide -pots, ordonnance (G 7).
vider (se faire) (cav.), tomber de cheval (H 3).
vieux, s. m., capitaine, -+- ; général (P 12) ; officier, dans la bouche
de son ordonnance) (D 8) ; — *les vieux, les parents.
*vinaigre (faire), aller vite (M 17).
vingt-deux ! attention (« 1 ; — pris., M 8, •,-), 222.
vingt-et-un, canon de 210 (A 2).
vingt-neuf-six, brodequin, (M 16).
viorque, vieux (L 1).
virage (faire un), tomber d'un lit qui a été « balancé » (R 2),
147.
vire-bouse, paysan (R 2), 169.
virer : virer de bord (Or.), se sauver (D 10) ; — virer le ven-
tre pour voir passer les aéros, se faire tuer (A 9).
viscop! c'est bien! (P 1).
visser, punir (C 4), 36, 146.
vitrier, chasseur à pied (D 8, « 21), 34.
voda (Or.), eau (D 10), 217.
voile, m. (Or.), carré d'étoffe de 50 centimètres que certains régi-
ments d'Afrique adaptent sur leur chéchia pour se garantir du
soleil (D 5 ; voir chech).
*voiles (mettre les), f., s'en aller (F 2).
voleter (cav.), tomber, faire une chute (K).
voracer, prendre, dérober (D 12); — (off.), être voracé, être privé
de sortie (a 42).
vosgien, lard (B 4, D H), 150, 154.
vue (en ficher plein la), exagérer.
yaourti (Or.), lait caillé (G 8).
youyou, grenade à ailettes allemande (K), 76,
zèbre, cheval; — homme (P i2).
zébu, homme des sections de discipline (« 21).
zéphir, disciplinaire, « joyeux ».
zeppelin, bombe d'engin de tranchée (a 42), 84.
*zigotot (faire le), faire le malin, 46.
♦zigouiller, tuer, 41, 44, 109-110, 211.
zim-boum, obus de 88 allemand (dont le départ, le bruit de par-
VOCABULAIRE 289
cours et l'éclatement sont presque simultanés) (D 14, M 5); —
canon-revolver allemand (a 3), 75, 78, 153.
zinc, zingue (av.), avion ; — bicyclette (P 12).
zinguer, bombarder (F 2).
zinzin, obus, +, 75, 78.
zinziner, canonner, bombarder (S 6).
zonard, soldat de i" classe (20* corps, L 5).
*zouave (faire le), faire le malin.
*zyeuter, regarder.
Dauzat. — L'Argot de la guerre. 1 9
ADDITIONS ET CORRECTIONS
P. 59. Les Anglais ont surnommé les Alle-
mands les Huns depuis la guerre; le mol « Bo-
che », écrit Bosh^ a passé en anglais depuis
1916, et a déjà formé des dérivés.
P. 64. Toto désigne à peu près exclusivement
le pou de corps, les poux de tête étant presque
inconnus au front comme à Farrière.
P. 73. La première attaque allemande avec
gaz asphyxiants se produisit en Flandre le 22
avril 1915. On donna d'ahord aux troupes,
comme préservatifs, de petits tampons. On eut,
par la suite, jusqu'à quatre sortes de protecteurs,
parmi lesquels la cacjoule (nom officiel), qui
ressemblait à une vraie cagoule de moine et qui
292 ADDlTlOiNS ET GORREGTiONS
comportait des lunettes en mica ; elle fut distri-
buée en septembre 1915. La boîte contenant le
tampon et autres accessoires fut distribuée en
1916.
P. 92. Cagoule. Voir la note précédente.
P. 113. Panard, au sens « qui a les pieds
en dehors », est un terme du langage vétéri-
naire, qui avait déjà pénétré au xvm" siècle dans
la France du Nord, puisque l'Académie Ta admis
en 1750.
P. 119 et 174. Ours, cheval, n'est pas néces-
sairement une corruption de horse ; il doit même
être, le plus souvent, une métaphore spontanée ;
mais horse, lorsqu'il est adopté par des troupes
françaises, tombe fatalement dans « ours ».
Le Bureau de la Presse nous prie d'indiquer
que les lignes 8-9, page 91, et 27, page 256,
sont publiées sous la responsabilité de l'auteur
et des éditeurs.
Les numéros de certaines unités ont été en-
levés à la demande du Bureau de la Presse.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Avant-propos. Notre enquête 1
Chapitre I»"".
Le langage «t la guerre.
L'influence des guerres sur le langage (9). — Les condi-
tions de la guerre moderne ; principales sources d'em-
prunts (H). — Acquisitions du français réalisées pen-
dant la guerre (15). — Formation et développement de
l'argot de la guerre ; pourquoi les soldais contestent
parfois son existence (20). — Lexiques et études, en
France et à l'étranger (,28)
Chapitre II.
Les mots anciens.
Qu'entendons-nous par argot de la guerre ; ses
Sources (30). — L'ancien argot de caserne ; mots du
xvi« et du xviii« siècle (32). — L'argot parisien, sa péné-
tration dans l'armée ; jargon des malfaiteurs et argots
spéciaux (38). — Histoire de quelques mots. Poilu (47).
— Boche (o2). — Pinard, barbaque, seringue, toto (59). 30
Chapitre 111.
Les mots nouveaux.
Les créations de la guerre ; leur importance, leur
nature (67). — Quelques exemples de mots à riche syno-
294 TABLE DES xMATlERES
nymie : vin, cuisine roulante, casque, masque protec-
teur contre les gaz, engins et projectiles (70). — Dérivés
et composés; onomatopées; mots devenus officiels dans
l'armée (76), — Le renouvellement et la variété des
mots ; mots localisés, mots anecdotiques (80). — Mots
spéciaux aux contingents parisiens, ruraux, méridio-
naux (89). — Créations littéraires ; rosalie (95). ... 6T
Chapitre IV.
Les emprunts.
Mots lyonnais : niôle, gaspard, grole (100), — Mots de
l'Ouest : bourrin, maous, tambouille, zigouiller (104). —
Mots du Midi : pagai/e, panard, pastis (110). — Empi unts
à l'italien, à l'espagnol, cà l'anglais, à l'allemand (115).
— Emprunts à l'arabe : caoua, toubib, guitoune ; à l'an-
namite : car/na (120) 10(^
Chapitre V.
Les changements de sens. L'ironie, la métaphore.
L'ellipse, son rôle, ses procédés (125), — L'ironie :
appellations plaisantes, jeux de mots, contrastes, for-
mations péjoratives (133). — La métaphore : nature des
images, leur oubli ; dérivation synonymique (142), —
Autres associations d'idées ; verbes et dérivés ver-
baux (152), — Noms propres devenant noms communs ;
noms des soldats étrangers; noms de lieux (157), —
L'état d'esprit du soldat d'après son langage : souf-
frances et joies, l'ironie héroïque, les antipathies (164). 125^-
Chapitre VL
Les changements de forme. Altération
et abréviation des mots.
Etymologies populaires ; altérations phonétiques et
morphologiques (173), — Déformations argotiques .et
attractions homonymiques (179). — Les mots raccour-
cis : amputation de l'initiale ou de la finale (185). —
Abréviations par les lettres initiales des mots; traduc-
tions et créations facétieuses; les abréviations numé-
rales (188;. — Mots de loucherbem (194) 173:
TABLE DES MATIERES 29î>
Chapitre VII.
Les argots spéciaux.
La spécialisation suivant les armes (197). — Cavalerie,
artillerie, services automobiles (198). — Aviation (202).
— Télégraphie et téléphonie (205). — Officiers, Etats-
Majors (207). — Hôpitaux (210). — Troupes d'Afri-
que (213). — Armée d'Orient (215J. — Prisonniers dans
les camps d'Allemagne (220). — Marins (227) 197
Liste des correspondants et sources diverses. . . 231
Lexique des initiales 239
Vocabulaire général de l'argot de la guerre. ... 241
Additions et corrections 291
CHARTIIES. — IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT,
PC Dauzat, Albert
37^7 L'argot de la guerre
S7D3
^
PLEASE DO NOT REMOVE M
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