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Full text of "L'argot de la guerre, d'apres une enquête aupres des officiers et soldats"



L'ARGOT 

DE LA GUERRE 



DU MÊME AUTEUR 



ETUDES SUR LE LANGAGE 

X.a Langue française d'aujourd'hui : Evolution, Problèmes 
actuels (Librairie Armand Colin) 3 50 

L.a Vie du Langage : Evolutions des sons et des mots, Phénomènes 
psychologiques. Phénomènes sociaux, Influences littéraires (Librairie 
Armand Colin) • . •. . 3 50 

La Défense de la Langue française : La crise de la culture 
française, L'argot, La politesse du langage, La langue internationale (Li- 
brairie Armand Colin) 3 jo 

La Philosophie du Langage, dans la Bibliothèque de philo- 
sophie scientifique (E. Flammarion) 3 50 

VOYAGES, ÉTUDES SOCIALES 

L'Italie nouvelle (E. Fasquelle) 350 

Mers et montagnes d'Italie (E. Fasquelle). ... 3 50 

L'Expansion italienne (E. Fasquelle). ..... 3 50 

La Suisse moderne (E. Fasquelle). . 3 50 

La Suisse illustrée (Larousse, coll. in-4'>). . ... . r9 » 

L'Espagne telle qu'elle est (F. Juven) 350 

Pour qu'on voyage, Essai sur l'art de bien voyager (Bibliothèque 
des parents et des maîtres, H. Didier et E. Privât), avec 20 illu- 
strations ..... 3 50 



Le Sentiment de la nature (F. Alcan, Bibliothèque de phi- 
losophie contemporaine) J » 

Impressions et choses vues, juillet-décembre 19 14 : le Carnet 
d'un infirmier militaire, le Journal de Barzac {kiiWGZR). . . 3 jo 



Albert DAUZAT 



L'ARGOT 



DE LA GUERRE 



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AUPRÈS D &S OFFICIERS ET SOLDATS 



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LIBRAIRIE ARMAND COLIN 

io3, Boulevard Saint-Michel, PARIS 



191b 

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation 
re'servés pour tous pays. 



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S7D3 



AVANT-PROPOS 
NOTRE ENQUÊTE 



Dès les premiers mois de la guerre, la 
Société suisse des traditions populaires ouvrait 
une enquête pour recueillir les expressions et 
les mots particuliers au soldai helvétique \ 
Bientôt après, un journal à gros tirage de 
Berlin^ (qui reçut, assura-t-il, dix mille répon- 
ses)organisa une consultation analogue auprès 
de ses lecteurs mobilisés, afin de réunir et 
d'analyser le vocabulaire spécial à l'armée 
allemande. Cependant, en France, si on par- 
lait beaucoup de 1' ce argot des poilus » ou 



i. L'enquête portait également sur le folk-lore militaire. 
Des brochures ont paru (au siège de la Société, à Bâle); 
d'autres sont en uréparation. 

2. Les Lustige Blaetter. 

Dauzat. — L'Argot de la guerre. I 



2 AVANT-PROPOS 

(( argot des tranchées », nul n'avait pris Tini- 
tiative de procéder à une consultation directe 
des intéressés, qui seule pouvait nous four- 
nir des documents suffisants et certains. 

Pouvions-nous cependant rester indiffé- 
rents, et moins faire que nos ennemis ou que 
notre petite voisine neutre ? N'y avait-il pas 
lieu de rassembler et de classer dans un her- 
bier national, — comme disait Gaston Paris 
pour les patois, -^ la flore vivante et pittores- 
que d'un langage qui se rattachera à tant de 
souvenirs glorieuxet douloureux, avant qu'elle 
ne soit fanée au grand soleil de la paix ? 
Nous avons l'occasion rare d'observer les 
contre-coups opérés sur le langage par le plus 
formidable conflit que l'histoire ait enregis- 
tré ; nous pouvons observer, contrôler, sai- 
sir sur le vif les créations et les figures jailhes 
spontanément de la tranchée, du cantonne- 
ment, de l'hôpital, les résultats produits par 
le mélange des contingents, des armées, des . 
races. Laisserions-nous passer le moment 
favorable ? 



NOTRE ENQUÊTE 3 

Telles sont les raisons qui nous ont engagé 
îi ouvrir notre enquête sur l'argot de la guerre. 
Car, seule, une enquête entreprise au cours de 
la troisième année du grand conflit était sus- 
ceptible de mettre en lumière la formation 
et révolution du lexique, son renouvellement, 
et surtout sa variété : bien qu'ayant été mobi- 
lisé nous-même pendant six mois (du 2 août 
1914 à fin janvier 1915), nos observations 
personnelles ne pouvaient apporter qu'un 
nombre limité de documents. 

Cette enquête s'est poursuivie de fin février 
à fin juillet 1917. Elle a été annoncée par 
plusieurs journaux et revues que je tiens à 
remercier : le Temps, la Liberté^ le Mercure 
de France, la Revue Pédagogique; la Revue 
des Traditions populaires, le Musée et l'Ency- 
clopédie de la guerre. Mais c'est surtout grâce 
à l'obligeante hospitalité du Bulletin des 
Armées de la République, dans lequel nous 
avons exposé à trois reprises* notre but et 

1, Numéros des 28 mars, 16 mai et 27 juin 1917. 



4 AVANT-PROPOS 

nos desiderata, que nous avons obtenu la très 
grande majorité (180 lettres environ) des 
documents fournis par les officiers et soldats. 
On trouvera plus loin^ la liste de nos corres- 
pondants et des autres sources utilisées, avec 
les abréviations qui les désignent au cours du 
pi'ésent ouvrage. 

Toutes ces communications sont intéres- 
santes : il n'en est aucune, même parmi cel- 
les qui se limitent à quelques termes, voire 
à une seule expression, qui n'apporte un élé- 
ment nouveau, une précision utile. Il en est 
de touchantes et d'émouvantes, crayonnées 
d ujs la tranchée entre deux assauts ou au 
cours d'une nuit de garde. Telle est due à la 
collaboration d'un groupe de « poilus » pro- 
filant d'un moment de loisir ou attendant le 
(h'' part pour la « perme » bien gagnée. Qu'il 
nous soit permis de renouveler ici l'expres- 
>ion de notre profonde gratitude envers tous 
h 'S collaborateurs, connus ou inconnus, qui 

I. A la fin du volume. 



NOTRE ENQUÊTE 5 

ont apporté chacun leur gerbe, petite ou 
grande, à la moisson commune. 

Nous nous sommes strictement limité aux 
résultats fournis par cette enquête et par 
notre observation personnelle. Nous y avons 
ajouté toutefois, en raison de leur valeur 
exceptionnelle, les documents apportés-, 'dans 
deux articles du Bulletin de la Société de 
linguistique, par deux linguistes de valeur, 
MM. M. Cohen et R. Gauthipt (ce dernier 
décédé à la suite de ses blessures), — et le 
très court lexique de l'argot de nos prison- 
niers pubhé dans le Journal du camp de 
Gœttingen, afin de pouvoir confronter et com- 
pléter, pour ce langage spécial, la liste peu 
nombreuse fournie par notre enquête. 

On trouvera, dans le Vocabulaire qui ter- 
mine ce volume, tous les mots qui nous ont 
été adressés par nos correspondants, à trois 
séries d'exceptions près. Nous avons d'abord 
éliminé les mots de français courant, — ceux 
qu'on trouve dans les dictionnaires, — qu il 
s'agisse de la langue familière (broyer du 



6 AVANT-PROPOS 

noir, n'en mener pas large, cambuse, etc.) ou 
du langage militaire technique (tir de barrage , 
tranchée, etc.). Ces expressions ont pu être 
apprises depuis le début des hostilités par 
ceux qui nous les indiquent : elles n'appar- 
tiennent pas, néanmoins, à l'argot de la 
guerre, pas plus que les mots patois, signalés 
dans deux ou trois envois, que nous avons 
également laissés de côté toutes les fois qu'ils 
ne sont pas sortis de leurs milieux d'origine. 
Enfin il convenait, pour que ce livre pût être 
mis entre toutes les mains, de n'y faire figu- 
rer aucun terme obscène ou trop cru : une 
vingtaine de mots et locutions ont été élimi- 
nés de ce chef. 

La possibilité des erreurs de lecture a été 
réduite au minimum \ grâce à l'application 
de ceux qui ont rédigé les listes, grâce aussi 
au contrôle réciproque qu'offrent plusieurs 
envois pour la majorité des mots. Nous ne 
nous sommes pas cru lié par l'orthographe de 

i. Nous avons laissé de r'té une demi-douzaine de mots 
dont la lecture n'était pas sûre : c'est, on le voit, un chiffre 
insignifiant. 



NOTRE ENQUÊTE 7 

nos correspondants : nous avons choisi pour 
chaque mot, en donnant les variantes indis- 
pensables \ la graphie la plus rationnelle ou 
la plus usuelle. Nous avons conservé, par 
contre, toutes les définitions pittoresques. 

Le vocabulaire ainsi formé comprend 
près de deux mille mots ou expressions. Un 
tiers environ est constitué par des termes 
d'argot parisien, un tiers par d'anciens mots 
de caserne (de France ou d'Algérie) et par 
des provincialismes, un tiers enfin par les 
créations de la guerre, dont le nombre a 
dépassé nos prévisions. Ce lexique n'a pas la 
prétention d'être complet : tel quel, il offre 
cependant une base suffisante pour analyser 
l'argot de la guerre d'après des documents 
authentiques. A nos lecteurs, mobilisés ou 
anciens mobilisés, de nous signaler les lacu- 
nes, que nous serons heureux de combler 
dans une prochaine édition. 

A. D. 

1. Gomme becqueter et becter, gnôle et niôle. 



CHAPITRE PREMIER 
LE LANGAGE ET LA GUERRE 



Quelle influence aura exercée la guerre sur le 
langage ? Une secousse aussi formidable, boule- 
versant aussi profondément et aussi longtemps 
la vie contemporaine, ne pouvait manquer de 
provoquer des répercussions sur Tinstrument de 
la pensée. 

Un simple coup d'œil jeté sur Fhistoire per- 
met de constater, sans remonter au delà du 
moyen âge, que les guerres ont toujours contri- 
bué dans une large mesure au renouvellement 
du vocabulaire. 

Les croisades ont doté le français d'un contin- 
gent important de mots arabes désignant des 
objets orientaux, des étoffes, des parfums, des 
remèdes, etc. La guerre de Cent Ans, moins 



10 L'ARGOT DE LA GUERRE 

féconde (car toute la noblesse anglaise parlait 
français), a introduit momentanément quelques 
expressions comme (/oofon, sobriquet des Anglais, 
d'après leur juron favori, goddam : on en trouve 
le dernier écho chez Rabelais. Particulièrement 
intéressantes à cet égard, les guerres d'Italie, au 
XVI* siècle, ont enrichi notre langue d'un nombre 
considérable de termes relatifs aux arts, à l'ameu- 
blement, à la guerre, à la marine. Avec les 
guerres de religion arrivent les mots espagnols ; 
avec la guerre de Trente Ans, les emprunts à 
l'allemand, qui appartiennent généralement au 
langage militaire, comme bivouac et havresac. 
L'apport fourni par les guerres de la Révolu- 
tion et de l'Empire est plus difficile à évaluer, 
car les campagnes militaires se juxtaposent à un 
mouvement interne d'une importance beaucoup 
plus considérable : toujours est-il que le langage 
parlé en 1815 diffère profondément de celui de 
1789 \ 



1. Mêrae transformation pour la langue littéraire : elle 
s'opère surtout avec l'école romantique. Un pourra consulter 
à ce sujet la curieuse étude de Paul Lafargue, La langue 
française avant et après la Révolution (publié dans VEre nou- 
velle, 1894) : l'auteur soutient la thèse que la langue de la 
bourgeoisie (la langue romantique) a détrôné alors la langue 
de l'aristocratie (la langue classique) ; de même pour la pro- 
nonciation. 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 11 

Le bilan linguistique des guerres du xix* siècle 
n'a pas été dressé. Il est certainement important, 
surtout si l'on fait entrer en ligne de compte, 
comme il est juste, les mots populaires et dia- 
lectaux. Pour ne citer qu'un seul exemple carac- 
téristique, ce sont les troupes prussiennes d'occu- 
pation en 1 8 1 4- i 8 1 5 qui ont apporté dans le nord- 
est de la Bretagne le nom de la pomme de terre 
(crompir dans les patois actuels, de l'allemand 
dialectal grundbirn), en même temps que le 
tubercule, inconnu auparavant dans cette région. 



La conflagration actuelle, qui s'est poursuivie 
dans des conditions tout autres que les luttes du 
passé, est beaucoup moins favorable aux échanges 
de mots. Une guerre, autrefois, avait pour ré- 
sultat de mettre en contact les peuples et les 
civilisations, qui vivaient isolés les uns des 
autres en temps de paix. Au contraire, le pré- 
sent conflit, en créant des « fronts » imperméa- 
bles et presque immobiles, en organisant le 
blocus sur une vaste échelle, a coupé les rela- 
tions préexistantes entre les belligérants, sépa- 



12 L'ARGOT DE LA GUERRE 

rés, pendant des mois et des années, par une 
véritable muraille de Chine. 

Cependant la guerre de mouvements a tenu 
partout une grande place au début des hostilités, 
et pendant plus longtemps sur le front oriental. 
Nulle part le « front » n'a coïncidé avec l'an- 
cienne frontière. De vastes territoires ont été 
occupés par l'ennemi. Enfin des contingents 
alliés appartenant à diverses nations, des contin- 
gents métropolitains et coloniaux ont été en 
contact ; des troupes d'Occident ont séjourné en 
Orient : autant de facteurs susceptibles de con- 
courir au renouvellement du vocabulaire. 

Au point de vue spécial de la langue française, 
qui seule nous intéresse ici, nous pouvons envi- 
sager quatre sources principales de néologismes : 

1° Influence des corps étrangers et coloniaux 
qui ont séjourné en France. Les troupes anglai- 
ses et américaines cantonnées dans le Nord et le 
Centre, les régiments arabes, soudanais, etc., qui 
hivernent et ont leurs point d'attache dans le 
Midi, auront transmis des mots de leur crû à la 
population environnante, qui les aura trans- 
formés et assimilés à sa façon, comme sens et 
comme forme. Les uns survivront à la guerre, 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 13 

d'autres disparaîtront avec elle. Voilà un inté- 
ressant sujet d'observation pour ceux qui habi- 
tent ces contrées. 

On m'a déjà signalé (B 6) ^ que sur la côte 
de Provence, de Marseille à Nice, les civils 
emploient de nombreuses expressions indigènes 
ou de « français africain », répandues par 
les Sénégalais, comme abanah (c'est fini), 
makou (silence), ou gagner caisse (mourir), 
gagner petit (accoucher), y a bony qui sert 
d'enseigne à des bars marseillais. Partout où 
se sont installés des Serbes, soldats, étudiants 
ou ouvriers, à Poitiers, à Gap, à Bizerte comme 
en Provence, se sont répandus des mots serbes 
usuels comme dobro (bon), dobardan (bon- 
jour), fala (merci). Les Sénégalais revenus de 
Monastir s'amusent eux-mêmes à baragouiner 
serbe entre eux. 

2° Influence de l'occupation allemande dans 
le Nord. La cohabitation forcée avec l'ennemi 
pendant plus de trois ans aura introduit l'usage 
de divers termes allemands plus ou moins fran- 
cisés. L'étendue et la solidité de cet apport ne 



1. Voir la liste des correspondants (et abréviations) 
à la fin du volume. 



14 L'ARGOT DR LA GUERRE 

pourront être appréciées qu'un certain temps 
après la libération du territoire. 

Ces deux premiers facteurs contribueront à 
créer des termes régionaux : ceux qui vivront 
resteront pour la plupart à Tétat de provincia- 
lismes; bien peu, sans doute, auront assez de 
force d'expansion pour rayonner sur toute la 
France. Les deux facteurs suivants se présentent 
sous un autre aspect. 

3*' Captivité de nos prisonniers en Allemagne. 
Ce facteur est moins important que les précé- 
dents. Groupés ensemble, les prisonniers ont 
peu de rapports avec la population indigène, 
en dehors de ceux qui sont affectés aux travaux 
agricoles. Ils rapporteront cependant au moins 
quelques mots allemands*. Le nombre des cap- 
tifs n'est pas négligeable. Ils appartiennent à 
toutes les régions de la France. 

4'' L'expédition des Dardanelles et surtout 
celle de Salonique ont vulgarisé, comme on 
le verra plus loin% de nombreux termes in- 
digènes parmi nos soldats de l'armée d'Orient. 
Les corps français qui auront combattu près 



1. Voir chap. vu, l'argot de nos prisonniers en Allemagne. 

2. Ci-après, chap. vu. 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 15 

de l'Adige enrichiront leur lexique de mots 
italiens. 

Dans quelle mesure les vocables appartenant 
aux deux dernières catégories se popularise- 
ront-ils en France ? On ne s'en rendra compte 
qu'après la guerre. La question est liée à un 
problème d'ordre plus général, la diffusion de 
l'argot militaire qui forme l'objet du présent 
ouvrage. 



* 



En dehors des emprunts à des langages 
étrangers, le français courant a déjà réalisé 
diverses acquisitions au cours de la guerre. 
Pour avoir contristé les puristes, celles-ci ne se 
sont pas moins imposées avec une force inéluc- 
table. Et, si elles n'ont pas encore acquis droit 
de cité à l'Académie, qui donc aurait aujourd'hui 
la prétention, même parmi ceux qui s'efforcent 
à sarcler les mauvaises herbes grammaticales, 
d'extirper par exemple boche %i poilu, inconnus, 
il y a quatre ans à peine, à la majorité de nos 
concitoyens? 

Comme tous les grands mouvements sociaux, 



16 L'ARGOT DE LA GUERRE 

comme la Révolution en particulier, la guerre 
actuelle a remué les mots avec les idées. Elle a 
forgé les uns sur la rude enclume de la bataille ; 
en brassant ensemble toutes les couches de la 
nation, elle a fait remonter à la surface des ter- 
mes jusque là confinés dans les bas-fonds. C'est 
le cas pour les deux mots que je viens de citer, 
et pour bien d'autres parmi ceux qu'on relèvera 
dans les chapitres suivants. 

Tout différents sont les termes militaires 
techniques, on peut même dire officiels, que la 
guerre a plus ou moins vulgarisés, en particulier 
les termes de stratégie, de tactique, de balisti- 
que : les tranchées, les saillants, les entonnoirs, 
les tirs de barrage, les vagues d'assaut, les 
formations sanitaires, etc., sont aujourd'hui 
familiers à tous. La plupart de ces expressions, 
faute d'emploi (sinon rétrospectif), disparaîtront 
peu à peu avec la paix, pour redevenir l'apanage 
des spécialistes. 

Relevons l'extension prise par le mot front, 
qui s'est popularisé aussitôt après l'invasion, le 
jour oii le front du combat n'a plus coïncidé 
avec la frontière. L'usage a rapidement déformé 
le sens stratégique, en englobant sous ce nom 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 17 

toute la zone des armées, profonde de 50 à 60 

kilomètres : comme il était glorieux d'être au 

front, toutes les troupes de soutien et de renfort 

s'y incorporèrent naturellement. — Le mot a 

passé en italien, où, après quelque flottement, il 

a gardé le genre du français (il fronte ; le front 

du visage se dit la fronte^^. 

Les divers fronts ne sont pas infranchissables 

« 
pour les mots et les idées : ils sont tournés par 

la voie des pays neutres. Par ce canal arrivent 
toujours aux services compétents du Gouverne- 
ment, de la diplomatie, de la censure, les publi- 
cations et journaux ennemis, qui n'ont jamais 
été étudiés, — il le faut bien ! — avec autant de 
soin. Leur influence n'est pas niable. C'est au 
point qu'un communiqué français risqua un jour 
un néologisme allemand assez malheureux, en 
annonçant que nous avions pris des minenwer- 
fer. Devant des réclamations justifiées, — notre 
langue pouvant nommer l'objet à l'aide de ses 
propres ressources, — le mot fut, dans la suite, 
avantageusement remplacé par lance-bombes. Les 



1 . Toutefois certains puristes, et avec eux le journal // Car- 
rière delta Sera, mettent au féminin le mot, même au sens 
militaire. 



Dauzat. — L'Argot de la guerre. 



18 L'ARGOT DE LA GUERRE 

protestations ne sont pas toujours inutiles, et 
elles suffisent parfois à arrêter un mot dans son 
premier essor, ou à faire dévier sa trajectoire : 
se souvient-on qu'une simple lettre de M. Théo- 
dore Reinach au Temps a tué naguère taxa- 
mètre naissant, que les Compagnies de voitures 
remplacèrent par taximètre ^ ? 

D'autres emprunts à l'allemand sont moins 
visibles, parce qu'ils se déguisent sous le calque 
d'une traduction. Jamais, avant la guerre, on 
n'avait écrit ni dit, en français, qu'une armée 
avait subi des pertes sévères. Le mot apparut 
d'abord dans la traduction des communiqués 
allemands (faite en Suisse française), où il fut 
employé pour rendre l'allemand streng ; puis il 
passa dans nos traductions des communiqués 
russes, et finalement dans les communiqués 
français. Or, s'il est exact que dans la plupart de 
ses emplois streng doive se traduire par sévère, 
il n'en est pas moins vrai que les deux mots ne 
sont pas toujours équivalents : strenge Verluste 
est du bon allemand, mais pertes sévères n'est 
pas français, ou du moins ne l'était pas jusqu'ici : 

1. A. Dauzat, La langue française d'aujourd'hui, p. 57. 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 19 

car qui sait si cette expression, créée par un tra- 
ducteur maladroit, ne s'implantera pas avec une 
nuance de sens différente de « pertes graves » ou 
de « pertes cruelles » ? 

L'innovation correspond parfois à un besoin 
réel. A-t-on remarqué que depuis peu le terme 
sous-évaluer reYÏeut fréquemment dans les jour- 
naux? C'est la traduction de Tallemand unter- 
schœtzen, évaluer (on apprécier) au-dessous de 
sa valeur. Le nouveau mot n'est pas élégant, 
mais il est utile, car nous n'avons pas de mot 
rigoureusement équivalent * ; déprécier ou mé- 
sestimer ont une valeur péjorative inconnue 
au néologisme : sous-évaluer les forces de l'en- 
nemi, ce n'est pas les déprécier, — c'est se 
tromper dans son calcul, ce qui est tout autre 
chose ^. 



1. L'italien a un éjjuivalent à peu près exact : svalutare 
(mot assez récent, qui ne figure pas dans la plupart des dic- 
tionnaires). 

2. Faut il aller plus loin et admettre une influence de la 
guerre sur l'organisme même de la langue ? Question déli- 
cate, qu'il serait prématuré de discuter. On a déjà cru recon- 
naître qu'en anglais la guerre aurait accéléré les évolutions, 
les ellipses, en favorisant les mots qui font impression (sans 
parler de la diffusion des locutions familières). On m'a 
signalé notamment l'expression lake lo eover (mettez-vous à 
l'abri), devenue oflicielle puisqu'elle était inscrite sur les 
hommes-sandwiclies en cas d'alerte pour les zepp^li^s : 
la valeur de take (et même de cuver) est tout à fait caracté- 
ristique. 



L'ARGOT DE LA GUERRE 



* 
* * 



Mais le phénomène le plus important et le plus 
intéressant qu'ait produit la guerre dans le do- 
maine linguistique, c'est la formation ou plus 
exactement le développement d'un argot plus ou 
moins particulier aux soldats. Dans les pays, 
comme l'Angleterre ou la Suisse, qui n'avaient 
pas d'armée permanente, c'est bien d'une créa- 
tion nouvelle qu'il s'agit. Au contraire en France, 
comme en Italie ou en Allemagne, il existait 
déjà un argot de caserne que la guerre a enrichi 
et transformé par suite de divers apports comme 
de générations spontanées. 

L'argot militaire a existé de tous les temps et 
dans tous les pays, surtout parmi les armées en 
campagne. « S'occuper différemment, c'est parler 
différemment », a dit fort justement M. A. Ni- 
ceforo dans son ouvrage classique, Le Génie de 
l'ArgoV. Lorsqu'un groupe d'hommes vit en 
commun, plus ou moins isolé du reste de ses 
compatriotes, le genre de vie, les occupations et 

1. P. 24. 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 21 

les impressions semblables, les nouvelles habi- 
tudes créent rapidement des expressions, des 
mots appropriés. Les conditions de la guerre 
moderne, en fixant pendant de longs mois les 
soldats dans les cantonnements ou les tranchées, 
et en les séparant de la population civile, ont 
particulièrement favorisé ce développement. 

Ce serait pourtant une erreur de croire qu'une 
langue nouvelle est née au bout de quelques 
mois de guerre. L'ancien argot de caserne et le 
langage populaire de l'ouvrier l'ont principale- 
ment alimentée. Tous les mobilisés, en arrivant 
à leurs dépôts, ont retrouvé d'instinct les termes 
familiers qu'ils employaient à l'époque, plus ou 
moins lointaine, de leur service militaire. D'au- 
tre part, on a toujours pu remarquer qu'à la 
caserne les expressions de l'ouvrier sont peu à 
peu adoptées par le paysan, sans aucune in- 
fluence contraire : prestige de la ville sur la 
campagne. 

Ce n'est que lentement, sous l'influence des 
nouvelles conditions d'existence créées par la 
guerre, que de nouveaux mots ont vu le jour. 
Et ceux-ci, en général, sont excellents, marqués 
au coin d'une bonne frappe bien française : abré- 



22 L'ARGOT DE LA GUERBE 

vialions, inéiaphores, jeux de mots, qui révèlent 
rame de la race, vive, imaginative et gouail- 
leuse jusqu'au milieu des périls. — Les mots 
les plus anciens, dont la création est bien anté- 
rieure à la guerre, se sont vulgarisés les premiers 
parmi le grand public. 

Et pourtant Texistence même d'un argot de la 
guerre a été niée ou contestée plus d'une fois par 
les intéressés eux-mêmes, voire par quelques-uns 
de mes correspondants. C'est une invention de 
l'arrière, dit l'un. C'est une mystification de 
journalistes, déclare un second. Ce sont les 
embusqués qui parlent 1' « argot poilu », ren- 
chérissent plusieurs autres. Soit dit en passant, 
ce dernier argument, même exact, ne saurait 
toucher un linguiste, car l'argot de l'arrière, 
même s'il existait seul, pourrait être aussi inté- 
ressant qu'un argot du front. 

Il suffisait cependant d'écouter des soldats, 
permissionnaires ou autres, parler entre eux, 
— car ils reviennent, plus ou moins, au lan- 
gage courant lorsqu'ils s'entretiennent avec des 
civils, — pour se convaincre que nos « poilus » 
emploient un grand nombre de mots et de 
locutions que la plupart de nos compatriotes ne 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 23 

connaissent pas ou qu'ils ignoraient avant la 
guerre. 

D'où vient cette contradiction singulière ? Ceux 
de l'avant voudraient-ils mystifier, à leur tour, 
les « civelots » de l'arrière ? 

On l'a soutenu. Un de mes meilleurs corres- 
pondants, M. François Déchelette, qui prépare 
lui-même, en ancien combattant, un diction- 
naire d' « argot poilu » , estime que le soldat nie 
l'existence de son langage spécial, d'abord parce 
qu'il a honte de mal parler, ensuite parce qu'il 
veut cacher son langage aux profanes de l'ar- 
rière, en cherchant à s'entourer de mystère, 
suivant l'instinct de tout argotier. 

Si cette explication peut être valable dans 
quelques cas particuliers, je ne la crois pas 
exacte en général, x^dmettons qu'il y ait une 
certaine initiation au langage du front, dont 
quelques-uns, surtout les très jeunes, peuvent 
être fiers. Mais pour ma part, m'étant trouvé 
en relations familières avec de nombreux sol- 
dats pendant mon incorporation et après ma 
réforme, je n'ai jamais observé que les mobi- 
lisés fissent un mystère de leur langage. D'une 
façon plus générale, j'ai même toujours estimé 



24 L'ARGOT DE LA GUERRE 

qu'on avait fort exagéré le caractère secret des 
argots \ 

Non, les dénégations, les protestations sont 
très sincères, trop virulentes môme pour consti- 
tuer autre chose qu'un cas psychologique incon- 
scient. Tel de mes correspondants qui nie 
r (( argot poilu » ne joint-il pas à sa protestation 
une liste de mots en usage autour de lui, qui 
contredit sa thèse de la façon la plus probante ? 
11 n'est pas jusqu'à un linguiste éprouvé comme 
Robert Gauthiot, qui, après avoir foncé avec brio 
contre le « préjugé » de l'argot militaire, n'ait 
consacré dans les pages suivantes des considéra- 
tions et des notes très justes à ce même argot. 

Alors ? Il s'agit avant tout d'une réaction 
contre les exagérations et les erreurs formulées 
à l'arrière sur la « langue poilue », contre ce 
« bourrage de crâne » que le soldat a en horreur 
par-dessus tout et sous toutes ses formes. 

Pendant les premiers mois de la guerre, des 
publicistes ont voulu nous faire croire qu'il 
s'était formé dans les tranchées une langue 
étrange et neuve sortie toute armée du cerveau 



1. On verra une preuve de cette assertion au dernier cha- 
pitre (argot des prisonniers). 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 2o 

de Mars ; par une ironie qui n'était sans doute 
pas de très bon goût, et qui, en tout cas, a vive- 
ment irrité les intéressés, des « journaux du 
front » (sinon de Farrière) ont étudié, — je re- 
prends leurs termes, — la faune et les mœurs de 
ce bizarre animal qui a nom « poilu », en plai- 
santant avec les privations et les souffrances les 
plus sacrées de leurs camarades ; des savants à 
lunettes, qui ne se sont jamais mêlés à la vie 
contemporaine, ont découvert sur le front Targot 
parisien, qu'ils ont baptisé argot militaire, en 
déclarant créations de guerre, avec autant de 
naïveté que de sérieux, les mots et locutions 
qui couraient depuis dix ou vingt ans sur les 
lèvres de Gavroche et de Mimi Pinson. Qu'à la 
lecture de telles élucubrations le soldat ait pro- 
testé, qu'il ait éprouvé le besoin de crier au 
public : « On vous trompe! », même en forçant 
la note contraire, n'était-ce pas naturel, et, 
somme toute, nécessaire? 

Un autre élément, apparenté au précédent, 
mérite d'être pris en considération. La moyenne 
des hommes connaît mal son langage et ne se 
rend pas compte de l'intérêt qu'il présente. Le 
paysan est stupéfait à la pensée qu'on étudie son 



26 L'ARGOT DE LA GUERRE 

patois; d'un village à Fautre, il remarque des 
écarts d'accent insignifiants et reste insensible à 
des différences fondamentales de prononciation 
et de phonétique. De même pour les mobilisés : 
ils croient de très bonne foi parler un langage 
identique à celui de leurs compatriotes (dont ils 
ne s'écartent que par une partie du vocabulaire), 
et si on leur fait remarquer par dix, vingt, trente 
exemples, le grand nombre de mots qui leur sont 
particuliers, ils en sont surpris d'abord, et ils 
s'étonnent ensuite, plus encore, que ces diffé- 
rences lexicologiques constituent un argot mili- 
taire. En général, le soldat ne s'intéresse pas 
au langage qu'il parle, il n'aime pas qu'on en 
disserte, tant il craint de se singulariser et 
d'être considéré comme une bête curieuse. Il 
n'entend point passer pour un être d'excep- 
tion, mais pour un homme. 

Et c'est précisément parce qu'il est un homme 
tout court, avec ses faiblesses comme ses gran- 
deurs, ses défauts comme ses quahtés, que son 
vocabulaire offre de l'attrait pour la science : 
celle-ci y retrouvera l'héroïsme et les souffrances 
de la guerre, les mille petites misères et petites 
joies de chaque jour, les espoirs et les tristesses. 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 27 

les sympathies et les antipathies du soldat. Non î 
Fargot de la guerre n'est pas un phénomène 
extraordinaire ni une langue créée de toutes 
pièces. C'est autre chose et c'est beaucoup 
mieux: c'est la transformation de l'argot de 
caserne, profondément modifié par la vie guer- 
rière, enrichi par les apports de l'argot parisien, 
des provincialismes de bonne frappe et des mots 
exotiques que nos troupes ont empruntés aux 
contingents coloniaux et étrangers, ou aux 
populations indigènes avec lesquelles ils ont été 
en contact dans des expéditions lointaines. Il 
est infiniment varié suivant les corps et les 
armes, suivant les secteurs et les régions ; il s'est 
renouvelé constamment depuis le début de la 
guerre ; il est, en un mot, mobile et changeant 
comme la vie elle-même. Et il présente les con- 
ditions les plus favorables pour étudier sous leurs 
multiples aspects les voyages, la vie, les luttes 
et la mort des mots, qui rendent si attrayante 
la science du langage. 

Les mots créés par les soldats, au cours de la 
guerre, sont enfin des documents psychologiques 
du plus haut intérêt : ils dénotent l'état d'esprit 
d'un peuple, du peuple en armes. 



L'ARGOT DE LA GUERRE 



* 



Objet de curiosité générale, souvent effleuré 
dans des articles de journaux, parfois spirituels 
mais superficiels toujours, notre argot de la 
guerre reste mal connu, faute d'une étude d'en- 
semble* sérieuse et solidement documentée. Les 
mobilisés qui ont publié de petits vocabulaires, 
certes très utiles, ont eu Thorizon restreint à 
leur corps de troupes et à leur secteur. Ceux qui 
ont dépouillé les journaux [et les romans ont 
édifié leur maison sur des fondations fragiles et 
incertaines, sur des matériaux suspects et issus 
trop souvent de la fantaisie individuelle. Nous 
avons cherché, par le présent travail, à combler 
cette lacune, à donner avant tout une base 
solide aux recherches et à tracer les grandes 
avenues et les pistes principales dans la foret 
broussailleuse des végétations argotiques. 

d. Il n'y a guère à citer (par ordre chronologique) que : 
Claude Lambert, ex-brancardier sur le front, Le langage des 
poilus, Bordeaux, 1915, 32 p. ; — Lazare Sainéan, L'argot 
des tranchées, Paris, 1915, 163 p. ; — Dictionnaire des termes 
militaires et de l'argot poilu, Paris (Larousse), 312 p. ; — 
Marcel Sûbac, L'argot des poilus dans les tranchées, Le Coteau 
(Loire), 16 p., sans date; — et deux excellentes études cri- 
tiques de MM. M. Cohen et R Gauthiot dans le Bullelin de 
la Société de linguistique {I9lô, pp. 69-82). 



LE LANGAGE ET LA GUERRE 29 

A Tétranger, notre argot militaire a suscité un 
vif intérêt, surtout en Angleterre, en Amérique 
et jusqu'en Allemagne \ Il a passé l'Océan et la 
ligne plus infranchissable des tranchées. Il im- 
porte donc qu'il soit mieux connu chez nous, si 
l'on veut éviter la propagation des erreurs. 



1. Citons notamment pour l'Allemagne l'étude de W. Lû- 
decke (qui m'a été signalée par 1h capitaine B..., de l'État- 
Major de Paris), Vom argot poilu (Grenzboten, 22 nov. 1916, 
p. 253), d'après les journaux du front « Rigolboclie » et 
1' « Echo des Marmites », — et, pour les Etats Unis, deux 
articles des Modem language notes, publiées à Baltimore : le 
premier, de M. Atkinsoiî (m;irs 1916, p. 180), contenait 
beaucoup d'erreurs (mots anciens donnés comme nouveaux), 
relevées dans notre Revue des Langues vivuntes (mai 1915, 
p. 204) et dans le deuxième article : ce di^rnier (mars 1917, 
p. 151), de M. Milton Garver, contient un recueil de mots et 
locutions envoyés du front des Vosges par un soldat français. 



CHAPITRE II 
LES MOTS ANCIENS 



Oii commence, où finit Fargot de la guerre 
dans le vocabulaire du soldat? Il est impossible 
de tracer une délimitation précise. Tout au 
plus peut-on recourir à des critères négatifs, 
par éliminations successives. Mots et expres- 
sions qui relèvent du français courant (sans 
changement de sens, bien entendu) doivent 
d'abord être mis hors de cause. Il en est de 
même pour les termes patois ou régionaux 
propres à la petite patrie du combattant, en 
dehors des cas où tel provincialisme a acquis 
dans Farmée, voire dans un secteur, une diffu- 
sion suffisante qui lui assure droit de cité dans 
Targot militaire. Plus délicate est la question 
qui concerne le langage populaire des grandes 



LES MOTS ANCIENS 31 

villes : pour Fouvrier de Belleville, par exemple, 
qui continue à se servir dans les tranchées ou 
dans les cantonnements des mêmes expressions 
que dans la vie civile, Fargot parisien n'est pas 
de Fargot de guerre : il Fest au contraire pour 
le paysan qui Fa appris depuis qu'il est mo- 
bilisé. Cette distinction subjective ne pouvait 
toutefois entrer en ligne de compte dans une 
enquête d'ordre général, où nous étions obligé 
de nous en rapporter au témoignage des inté- 
ressés, qui ne laisse pas d'être instructif : car 
les mots qu'ils ont signalés, ou bien ils ont 
été appris depuis les hostilités, ou bien ils ont 
acquis une importance suffisante dans la vie du 
soldat pour mériter d'être compris dans son 
langage spécial. 

Dans le vocabulaire ainsi délimité, les mots 
anciens, qui existaient avant la guerre avec 
la même forme ou le même sens dans un mi- 
lieu ou un autre, constituent incontestablement 
la majorité. Parmi ce fonds primitif, on peut 
distinguer deux éléments principaux, d'impor- 
tance inégale : les mots de caserne, et les mots 
d'argot parisien. Les provincialismes, qui for- 
ment la troisième catégorie, la moins nom- 



32 L'ARGOT DE LA GUERRE 

breuse, seront étudiés avec les autres mots 
d'emprunté 



* 



L'armée, à la veille du grand conflit, possé- 
dait un certain nombre de termes spéciaux, 
transmis aux « bleus » par les anciens et fidèle- 
ment conservés par les cadres permanents des 
officiers et surtout des sous-officiers de carrière. 

Quelques-unes de ces expressions militaires 
SQpt très anciennes. Il en est de vénérables qui 
remontent au xvi** siècle. 

La doyenne, se pagnoter, date des guerres 
d'Italie, et se rattache aux « soldats de pagnotte », 
sobriquet donné aux soldats italiens à cause du 
petit pain {pagnottd) qui leur était alloué. Le 
sens originaire de « pagnotte » n'a pas tardé à 
se perdre, et le verbe a bientôt exprimé Fidée 
de se coucher, en parlant des soldats ; Louis XV, 
qui aimait à parler argot, l'employait volontiers. 
Presque aussi ancien, roupiller, d'origine espa- 
gnole, signifie primitivement : dormir dans la 

1. Voir le chapitre iv. 



LES MOTS ANCIENS 33 

roupilhy le vaste manteau de l'infanterie castil- 
lane : une tradition, qui n'est pas assurée, le fait 
remonter au siège de Saint-Quentin par les trou- 
pes de Philippe IL N'est-il pas curieux que les 
deux plus anciens termes d'argot militaire signi- 
fient dormir, comme s'ils attestaient ainsi l'im- 
portance du sommeil et du couchage pour le 
soldat en campagne ? 

Un autre mot moins connu, de la famille du 
précédent, et qui a conservé le sens primitif de 
l'ancêtre espagnols est roupanne, tunique. La 
cavalerie a gardé aussi un bon vieux mot fran- 
çais, disparu par ailleurs, sauf en Normandie, et 
qui plonge dans les plus profonds lointains du 
moyen âge, puisqu'il nous a été apporté par les 
grandes invasions : c'est houseau, botte, cousin 
de la hose allemande. 

Le xvm** siècle a laissé quelques traces. Voici 
le calot (\\XQ beaucoup ignoraient avant la guerre : 
dès avant 1914, il avait détrôné « bonnet de 
police ». Ce mâle de la calotte est un vieux 
terme militaire de l'Ancien régime : il désignait 
le fond du shako sous Louis XV. Même la mar- 

{. Ropa, manteau, dont ropilla est le dérivé. 

Dauza-t. — L'Argot de la guerre. 3 



34 L'ARGOT DE LA GUERRE 

mite n'est pas un néologisme de la guerre ; on 
peut lire dans le Dictionnaire militaire de La 
Chesnaye des Bois (1758, t. I, p. 236 ') : « Il y a 
des bombes appelées marmites parce qu'elles en 
ont la figure. » Le mot a été conservé par la 
tradition des écoles d'artillerie et de Polytech- 
nique. 

La Révolution a immortalisé le tapin. Les 
fantassins des guerres de Crimée et d'Italie char- 
geaient déjà à la fourchette^ . he pékin date au 
moins de la même époque. Les vitriers, chantés 
par Déroulède au lendemain de l'autre guerre, 
existaient lors de la guerre de Grimée (W 3). 
Les combattants de 1870 appelaient déjà la mi- 
trailleuse moulin à café : il est probable que le 
terme a été recréé à nouveau, tant la métaphore 
s'imposait, et qu'il s'agit d'une rencontre fortuite. 

R. Gauthiot, dans l'article déjà cité, a relevé 
d'anciens mots de caserne parmi les termes que 
M. Sainéan considérait comme des créations de 
guerre : boule, pain (forme primitive : boule de 
son) ; cagna, abri ^ ; cantoche, cantine ; cheval, 



1. Cité aussi par L. Sainéan, L'Argot des tranchées, p. 18. 

2. Témoignage de feu Frédéric Hieste, dit « le tambour de 
Solférino ». 

3. Pour ce mot, voir ci-après, p. 124, 



LES MOTS ANCIENS 35 

mandat * ; civelot, civil ; cuistance, cuisine ; 
cuistot, cuisinier ; doublard, sergent-major, etc. 
Quelques-uns ont changé de sens depuis 1914 : 
as, cavalier du premier peloton, est devenu le 
soldat de valeur, et spécialement Taviateur vir- 
tuose ; bagoter, à Torigine « faire du pas gym- 
nastique », s'est affaibli au sens de « se pro- 
mener, aller et venir » ; crapouillot, rejeton 
lointain du crapaudeau du xv* siècle, désignait, 
avant le canon de tranchée actuel, un petit 
obusier qui, de profil, ressemblait à une gre- 
nouille ou à un crapaud accroupi ^ 

Parmi les anciens termes de caserne les plus 
répandus et que nous retrouvons dans notre 
enquête, citons encore^ bancal sabre, branleur 
ordonnance, capiston capitaine, chien du quar- 
tier sergent, colon colonel, la fuite le jour de la 
WhévdXion, garde-mites garde-magasin, ^w^ café, 
margis maréchal des logis, marie mange mon 
prêt femme à soldats, mère mac miche canti- 



1. Ci-après, p. 129. 

2. Le témoignage de R. Gauthiot est corroboré sur ce point 
par celui de Willy (L. Sainéan, op. cit., p. 25). 

3. Les mots donnés par notre correspondant R4 sont tous, 
d'après son témoignage, des mots militaires antérieurs à la 
guerre. 



36 L'ARGOT DE LA GUERRE 

nière, pageot \\i\ perme permission, pied de 
banc sergent, polochon traversin, pousse-caillou 
fantassin, punaise lentille, rabiot et rab reste 
qu'on se partage après la distribution régulière, 
sardines galons de sous-offîcier, tampon ordon- 
nance, tôle prison, visser punir, veto vétéri- 
naire, etc. 

Quelques-uns avaient été adoptés par le lan- 
gage vulgaire, et spécialement fayots haricots, 
flingot fusil, patates pommes de terre, rabiot 
(voir ci-dessus), tringlot soldat du train. Tire- 
au-flanc avait été popularisé par un vaudeville 
militaire, tandis que son voisin embusqué n'a 
guère franchi les portes de la caserne, — mais 
avec quel succès ! — que depuis la guerre. Ces 
deux mots d'ailleurs n'étaient pas des synonymes 
parfaits : en temps de paix, l'embusqué était 
celui qui avait trouvé un poste de tout repos, 
c'était le a tire-au-flanc » nanti ; le tire-au-flanc, 
qui cherchait à « couper » aux corvées et aux 
exercices fatigants ou désagréables, était au 
contraire le candidat embusqué. 



1. Vraisemblablement dérivé de pagt (f.) : comparer 
l'expression populaire se mettre dans le portefeuille, se mettre 
dans le lit. 



LES MOTS ANCIENS 37 

Nous retrouverons chemin faisant la plupart 
de ces termes. Remarquons déjà qu'à côté d'un 
fonds commun, il existait des locutions ou des 
termes spéciaux aux corps de troupes des diffé- 
rentes régions. Les soldats lyonnais, au témoi- 
gnage d'un de mes confrères, ignoraient jus^ 
café, au moins vers 1887-1890. Beaucoup de 
mots n'étaient en honneur que dans les garni- 
sons du Midi ; un grand nombre m'ont été signa- 
lés comme particuliers aux troupes de l'Est ^ : 
cette dernière région, par suite de la densité de 
l'élément militaire et de l'importance des con- 
tingents parisiens, semble avoir été, avant la 
guerre, le principal foyer de formation et de 
renouvellement de l'argot de caserne. La spécia- 
lisation avait atteint son maximum dans l'armée 
d'Afrique, qui a apporté depuis la guerre aux 
troupes métropolitaines tant de mots inconnus à 
celle-ci, et tirés en grande partie de l'arabe^: 
avant 1914, elle avait déjà vulgarisé le célèbre 
cafard, ce spleen du soldat, et le barda (havre- 



1. Comme termes plus ou moins spéciaux au XX* corps, on 
m'a cité caoua, cavoiia, café (Nancy, a 5, dès 1888), pinard 
vin, toubib médecin, — qui ont acquis une vogue universelle 
depuis la guerre, — chnic eau-de-vie, électrique eau-de-vie ou 
vin blanc, cnsse-paties vin blanc (Toul, 1908, N 7). 

2. Ci-après, p. 120. 



38 L'ARGOT DE LA GUERRE 

sac, équipement), qui commençait à remplacer 
le traditionnel as de carreau ou son succédané 
azor. 






L'argot de la capitale avait déjà fortement 
imprégné, avant le grand conflit, le langage de 
la caserne, surtout dans la région de FEst où la 
plupart des Parisiens faisaient leur service. Je 
relève dans les notes d'un jeune sergent pari- 
sien (tué glorieusement à Roye en septembre 
1914), qui avaient été prises quelques années 
avant la guerre, dans la garnison de Belfort, les 
termes suivants que les « bleus » s'empressaient 
d'apprendre pour paraître initiés : boucler la 
lourde (fermer la porte), calebombe ou calebonde 
(bougie), en écraser (dormir), avoir le filon 
(avoir un poste de tout repos), ax)oir les foies 
blancs (avoir peur), — toutes expressions déjà 
anciennes dans le langage populaire de la capi- 
tale. 

Avec la guerre, l'infiltration devient une inon- 
dation menaçant de tout submerger : c'est tout 
l'argot parisien d'avant-guerre que je retrouve 



LES MOTS ANCIENS 39 

dans les listes de mes correspondants, où il reste 
toutefois en minorité en face des autres éléments 
réunis. Car les fondations de l'argot militaire 
ont tenu bon, et le nouvel apport n'a été qu'un 
limon fertilisant propre à favoriser les créations 
de bonne souche. 

Le succès, aux armées, du bas langage de la 
ville, ne doit pas nous surprendre. M. Niceforo a 
finement relevé* les différences de penser et 
d'agir qui existent « entre les hommes compo- 
sant les basses stratifications sociales et ceux 
formant les stratifications supérieures » : d'où 
une différence foncière de langage et une lutte 
linguistique entre les deux groupes. L'ascendant 
de l'élite intellectuelle, peut-on ajouter, produit, 
en temps de paix, un certain équilibre, que la 
guerre rompt au profit des classes inférieures, 
en faisant triompher la loi du nombre. Il ne faut 
pas s'en affliger : malgré la diffusion de certains 
termes grossiers et en dépit d'entorses à la gram- 
maire classique, c'est une réaction nécessaire, 
(le temps à autre, contre la cristallisation du 
français que tendent à provoquer les classes diri- 

1. Le Génie de V Argot, p. 60 et suivantes. 



40 L'ARGOT DE LA GUERRE 

géantes, essentiellement conservatrices en ma- 
tière de langage. Plus tard un tri s'opérera, et, 
les écrivains aidant, les mots savoureux, les 
expressions de bonne frappe seront consacrés 
pour remplacer les déchets qui, à chaque épo- 
que, tombent dans les oubliettes du dictionnaire. 

Nombre d'expressions d'argot parisien ont été 
révélées par la guerre à une grande partie du 
public, qui les a prises pour des créations de la 
tranchée. Des linguistes mêmes s'y sont trompés; 
et R. Gauthiot a relevé parmi les « mots nou- 
veaux » de M. Sainéan plus d'un ancien pari- 
sianisme ^ Je puis joindre certaines remarques 
personnelles. 

Tels termes, donnés comme des néologismes 
de la guerre, datent de vingt ans au moins : 
ainsi aramon, gros vin (d'après un cépage du 
Languedoc) ; bestiau, bête, subst. (mot ironi- 
que, refait sur le pluriel « bestiaux ») ; se biler, 
se faire de la bile (ainsi que l'adjectif bileux, au 
lieu de <( bilieux ») ; bousiller, tuer ; se mettre la 



i. Se l'accrocher se passer de, balancer jeter, baveux jour- 
nal, blairer sentir, bobard blague, mensonge, bras cassé (ou 
retourné) paresseux, cherrer se moquer de, exagérer, M. Sai- 
néan (qui est étranger) est peu familiarisé avec le langage 
populaire vivant de la capitale, qu'il ne semble connaître que 
par les journaux et les livres. 



LES MOTS ANCIENS 41 

ceinture, se passer de manger (ou d'autre chose); 
s'en faire, se faire de la bile ; avoir (ou trouver) 
le filon, avoir (ou trouver) une occupation agréa- 
ble, une bonne aubaine ; latte, chaussure ; ré- 
tamé, ivre; faire la ribouldingue, faire la fête 
(le mot n'est jamais adjectif) '; zigouiller, tuer, 
etc. — Autant d'expressions que j'ai entendues 
dans les milieux populaires, depuis que j'habite 
Paris ou la banheue (1897). 

Il y a au moins dix ans que j'ai ouï dire dans 
le peuple : en jouer un air, se sauver; je ne peux 
pas le blairer, c'est-à-dire le sentir {blair = nez) ; 
bourrer le crâne, tromper (qui a obtenu, depuis 
la guerre, un gros succès journalistique, bien 
mérité) ; en écraser, dormir (c'est-à-dire écraser 
les puces ou les punaises) ; godasse, soulier ; 
faire la nouba, faire la fête (mot algérien); re- 
?nettre, au sens « redonner » (des coups) ou 
« répéter » (des propos désagréables). J'ai vu 
éclore vers 1912 la locution A la gare ! — excla- 
mation ironique pour se débarrasser d'un fà- 



1. L'emploi du mot comme adjectif dans une « lettre de 
poilu » prouve que le journaliste qui a composé ou remanié 
cette lettre ne connaissait pas à fond le langajïe des fau- 
bourgs. Aucun ouvrier parisien ne dira à sa femme de cher- 
cher ribouldingue dans le Larousse, tout le monde connaissant 
ce mot dans les milieux populaires. 



42 L'ARGOT DE LA GUERRE 

cheux. Dans les premiers mois de 1914, j'ai 
entendu pour la première fois pèpère employé 
comme adjectif, — un homme ou un paquet 
pèpèrCy — au sens de gros, lourd, important 
(Ménilmontant). 

Tous les mots appartenant à Fargot parisien 
courant d'avant-guerre sont précédés d'un asté- 
risque dans le vocabulaire qui termine ce vo- 
lume. Mais il existait aussi des mots peu connus, 
plus rares \ ou appartenant à des argots parti- 
culiers, spéciaux à tel ou tel milieu de la grande 
ville : à plus d'un, la guerre a fait un sort nou- 
veau en lui conférant un autre sens, ou en cei- 
gnant un terme obscur de l'auréole du succès. , 

Les expressions sportives sont particulièrement 
intéressantes. Avant de les retrouver aux méta- 
phores, signalons deux termes expressifs. Le 
tacotf automobile usée, — qui fait tac ! tac ! — 
n'est pas postérieur de beaucoup à l'Exposi- 
tion de 1900 : cette onomatopée était, avant 
la guerre, un terme d'automobilistes. Elle s'est 



1. Ainsi j'ai habité dix ans (1901-1911) le XX* arrondisse- 
ment, après le VI% sans jamais avoir entendu Panam, Paris, 
tout en connaissant son existence. Depuis la guerre on n'en- 
tend que ce mot dans la bouche des permissionnaire» 
parisiens. 



LES MOTS ANCIENS 43 

appliquée, dans la bouche de nos soldats, à toute 
vieille voiture, bicyclette, etc., puis à une voi- 
ture ou bicyclette quelconque, au fourgon, au 
canon (et de là au fusil : fusil bulgare S 7), au 
wagonnet du chemin de fer à voie étroite et au 
chemin de fer lui-même. C'est un exemple inté- 
ressant de dérivation par rayonnement et enchaî- 
nement, comme disait Darmesteter'. — La caisse 
à savon avait été lancée par Gavroche, à la suite 
des premières épreuves d'aéroplanes à Juvisy, 
pour distinguer le biplan du monoplan ^ : ce 
vocable imagé est resté, et nous le retrouvons 
dans notre enquête. 

Beaucoup de mots de l'argot des malfaiteurs 
ont passé, à toute époque et en tous pays, dans 
la langue populaire. Tel est le cas, par exemple, 
pour broquille minute, dahe père, esgourdes 
oreilles, estourbir tuer, glass verre, goualer 
chanter, greffier chat, lance eau, lancequiner 
tomber de l'eau, lingue couteau (anciennement 
lingre \ à l'origine, couteau de Langres)^ lourde 
porte, mouscaille excrément (ici : boue), pèse 



1. Tacot, eau-de-vie, sera étudié pp. 74, 78 et 81. 

2. Pour le monoplan on hésita entre libellule et quelques 
autres appellations qui n'ont pas vécu davantage. 



44 L'ARGOT DE LA GUERRE 

argent, pioncer dormir (peut-être variante de 
peaussevy piausser, dormir sur des peaux), /?ro- 
fonde poche, /?ro5e postérieur, re/z/^/wer regarder, 
5wrm couteau, tranche tête (étymologie populaire 
de Fancien tronche), etc., — tous mots du jar- 
gon antérieur- à 1850 \ et que nous retrouvons 
ici. Les « apaches » de la fin du xix® siècle 
avaient vulgarisé dans la population ouvrière 
plusieurs expressions signifiant « tuer » : descen- 
dre et refroidir ; sonner (à Forigine : tuer en 
cognant la tête sur le trottoir ou le pavé ; ici 
« se faire sonner », se faire bombarder); zigouil- 
ler (que nous reverrons aux mots d'emprunt^). 
La guerre aura eu pour résultat, non seule- 
ment d'assurer une plus grande diffusion à 
quelques-uns de ces termes, mais surtout de 
faire reparaître de très vieux mots de l'argot des 
malfaiteurs qu'on pouvait croire sortis de Fusage 
et qui, en tout cas, n'étaient pas courants parmi 
le peuple de Paris : tels beugner regarder (alté- 
ration de Fancien bigner, mot de Villon), en- 
traver comprendre (jadis enterver, du latin 



1. Au sujet de l'argot ancien des malfaiteurs, je renvoie 
une fois pour toutes à l'ouvrage fondamental de L, Sainéan, 
Les sources de l'argot ancien (Paris, 2 vol., 1912). 

2. P. 109. 



LES MOTS ANCIENS 45 

mterrogare, mot de TEst passé en jargon dès le 
XVI* siècle), grive régiment (jadis « guerre », 
Jargon de 1 628), jaffe soupe (de la même épo- 
que et sans doute de même origine*), limace 
chemise (on ne connaissait plus guère que son 
altération tîquette), pive vin (du xvi* siècle), 
rouscailler parler. Moins rares, brèmes cartes 
à jouer, ou gailie cheval, limités à certains 
milieux. 

Parfois c'est une signification qui surnage : 
mouise n'était plus connu qu'au sens métapho- 
rique de gêne, misère ; nous voyons reparaître 
ici l'acception originaire « soupe », qui est à 
peu près celle de Vidocq (soupe économique) et 
de son prototype alsacien et suisse allemand 
jnues, bouiUie (en allemand Mus). Tantôt c'est 
une variante de forme : les hirondelles de la 
grève de Vidocq sont devenues de nos jours les 
hirondelles de potence, toujours pour désigner 
les gendarmes. 

Signalons en passant deux créations intéres- 
santes de la langue populaire d'après des dé- 



1. Voir A, Dauzat, Les argots franco-provençaux, p. 34 el 
38 (Paris, 1917, Bibliothèque de l'Ecole pratique des Hautes- 
Etudes). 



46 L'ARGOT DE LA GUERRE 

formations argotiques. L'argot des malfaiteurs 
avait créé des pronoms personnels, par altéra- 
tion d'anciennes périphrases qui n'étaient plus 
comprises \' moi, toi, lui, se disaient ainsi, soit 
moniasse, toniasse, soniasse ou mongnasse, 
tongnasse, songnasse, par suite d'une évolution 
phonétique, — soit mésigue, tésigue, sésigue 
(d'après mes, tes, ses), écrits plus souvent 
mézigue... A l'époque contemporaine, on sentit 
mon, mes, ton, tes... dans ces expressions, et 
on les coupa, mais en dépit de toute étymo- 
logie, car on accola la consonne finale, dite de 
liaison, du possessif, à l'initiale des nouveaux 
mots créés : gnasse, homme, camarade, et 
zigue^, même sens, prototype de zigotot que 
nous retrouvons ici {faire le zigotot, faire le 
malin). 

Un des argots spéciaux de Paris les plus cu- 
rieux est le loucherbem, ou argot des bouchers^ 
qui avait fortement pénétré le langage des mal- 



1. L'origine se trouve dans deux périphrases un peu 
obscures de Villon {mes ans, vos ys ou Jdscz, régissant la 
3» pers. du pluriel). Puis il y a eu agglutination, avec maintes 
variations de finales. 

2. M. Sainéan proposait pour ce mot, dans VArgoi ancien, 
une forme provençale de gigue (gigo, prononcé dzigd). Mais 
gigue est féminin, zigue masculin, — et l'analogie de gnasse 
tranche la question. 



LES MOTS ANCIENS 47 

faiteurs contemporains*. Nous en retrouvons 
ici quelques spécimens, que nous passerons en 
revue lorsque nous analyserons les altérations 
des mots ^ 



# 



Certains mots méritent un arrêt de quelques 
instants, tant par la vogue qu'ils ont acquise 
que par l'intérêt de leur histoire. 

Les deux termes qui ont eu le plus de succès, 
qui ont conquis une renommée mondiale, et que 
la guerre a révélés aux neuf dixièmes peut-être 
des Français, c'est le poilu et c'est le Boche, — 
les deux antagonistes. 

Bien qu'il effarouche certains puristes, \q poilu 
de la Marne et de Verdun restera campé dans 
l'histoire, à la suite du grognard d'Austerhtz et 
de la Moskowa. Ce n'est pas un dandy épris de 
beau langage ; il n'a pas fait la guerre en den- 
telles dans les tranchées où on casse les glaçons 
de la soupe quand on ne s'enlize pas dans la 
boue ; mais il a sauvé Paris et la France. Et ce 



1. Notamment pour le nom des pièces de monnaie : linvt 
ou linvé (20 sous), tarante ou larantequé (40 sous), etc. 

2. Ghap. VI. 



48 L'ARGOT DE LA GUERRE 

mot rude et réaliste le peint à merveille : car le 
poilu, ce n'est pas Fhomme à la barbe inculte, 
qui n'a pas le temps de se raser, — ce serait déjà 
pittoresque, — c'est beaucoup mieux : c'est 
Fhomme qui a du poil au bon endroit, — pas dans 
la main ! — symbole ancien de virilité. 

Poilu existe depuis un siècle au moins dans 
notre argot militaire. Il fut un mot de grognard, 
comme le témoigne Balzac, lorsque, dans le 
Médecin de campagne, Bénassis présente au 
commandant Génestas un survivant de la Béré- 
sina, le vaillant Gondrin (Édition princeps î834, 
t. II, p. 80). 

« Mon homme est un pontonnier de la Béré- 
sina : il a contribué à construire le pont sur le- 
quel a passé l'armée, et, pour en assujettir les 
premiers chevalets, il s'est mis dans l'eau jusqu'à 
mi-corps. Le général Eblée, sous les ordres du- 
quel étaient les pontonniers, n'en a pu trouver 
que quarante-deux assez poilus, comme dit 
Gondrin, pour entreprendre cet ouvrage. » 

On le voit, le mot n'était encore qu'adjectif à 
cette époque. Plus tard, et jusqu'à la veille de 
la guerre actuelle, il désigna, dans les casernes 
où prédominait l'élément parisien et faubourien. 



LES MOTS ANCIENS 49 

soit rhomme d'attaque qui n'a pas froid aux 
yeux^ soit Y « homme » tout court (on sait 
qu'à l'armée les soldats s'appellent officiellement 
les « hommes »). A l'hôpital mixte de la petite 
ville de Ch... (région de l'Ouest), oii je fus 
mobilisé le 2 août 1914, on disait couramment 
que « le caporal réclamait deux poilus pour une 
corvée ». 

Comme on a contesté que poilu fût un terme 
militaire d'avant- guerre, je tiens à multiplier les 
témoignages. « C'est une vieille expression mili- 
taire, m'écrit le lieutenant Du... d'A... (D13), 
que je connais au moins depuis douze ans. » 
M. Psichari, directeur d'études à l'École pra- 
tique des Hautes-Études, après enquête, a re- 
connu également que poilu appartenait avant la 
guerre à l'argot militaire ^ « En langage mili- 
taire, écrit de son côté un autre linguiste, 
mobilisé celui-ci, M. M. Cohen, poilu signifie 
individu^. » Le lieutenant A. Va..., du Si'' 
d'artillerie (V 1), précise que le mot, dans les 
casernes d'Orléans, en 1909-1910, signifiait 



1. Sens anciennement connu par le correspondant R4. 

2. Bulletin de la Société de linguistique, 1916, p, 8. 

3. Id.,ibid.,j). 74. 



Dauzat. — L'Argot de la guerre. 



SO L'ARGOT DE LA GUERRE 

« homme » par opposition à « gradé » ; le lieu- 
tenant P... (al) signale que le mot était usité à 
Polytechnique au sens à'hommey mais qu'on 
percevait encore la valeur originaire du terme. 

Au sens d'homme ou de soldat, un assez grand 
nombre de mes correspondants du front l'ont 
inséré dans leurs listes. Par contre, il est inconnu 
dans certains secteurs; dans le corps de R. Gau- 
thiot*, le mot était venu de l'arrière. Il n'y a 
qu'un de mes correspondants (L 4) qui m'ait dé- 
claré n'avoir pas connu le mot avant la guerre. 
Un autre (W 1) me fait une remarque intéres- 
sante : poilu est le mot des jeunes (active et 
réserve), tandis que bonhomme est usité chez les 
territoriaux de son âge. 

Je crois qu'il existait aussi, à ce sujet, des dif- 
férences, non seulement chronologiques, mais 
locales. Tous les mots signifiant « homme » 
sont susceptibles de passer au sens « soldat » à 
l'armée, oii les soldats sont officiellement les 
hommes : ainsi j'ai relevé, pour traduire « sol- 
dat », dans mon enquête, à côté de bonhomme 
et de poilu, — les plus fréquents, — gars, mot 

1. Bulletin de la Société de linguistique, 1916, p. 7. 



LES MOTS ANCIENS 51 

normand et breton connu depuis longtemps à 
Paris, gosse lyonnais, mec argotique. Le foyer 
originaire de bonhomme doit être la Normandie 
(où les femmes appellent leur mari « mon bon- 
homme »). 

Celui de « poilu » est au contraire la région 
parisienne et FEst, oii il était plus ou moins 
sorti de la caserne avant 1914. Dans la région 
de Vitry-le-François, on demandait déjà des 
poilus pour les travaux agricoles. 

Plusieurs années avant la guerre, Fouvrier 
parisien appelait plaisamment un homme quel- 
conque un poilu, tandis qu'il nommait le soldat 
troufion : il entrait de Fironie dans ce dernier 
-mot, qui évoquait les recrues campagnardes, 
hébétées et balourdes, à la Polin*. Avec la 
guerre, le troufion est devenu le poilu : toute 
une révolution en un simple changement de 
nom. 

Car le civil, depuis 1914, a donné une nou- 
velle valeur au mot : le poilu est désormais le 



1. Le mot pourrait venir du piémontais, g^ois, etc., 
trôjfie, pommes de terre (anciennement « truffes »), cad. 
lourdaud. M. Sainéan (L'argol des tranchées, p. 162) dit que 
troufion signifie, au propre, « derrière ». C'est une erreur : 
le mot populaire auquel il fait allusion est troufignon (anus) 
et non troufion. 



52 L'ARGOT DE LA GUERRE 

soldat combattant (qui s'oppose à Y « embus- 
qué ))), le héros qui défend notre sol. Le mot 
a fait irruption du faubourg, de la caserne, 
dans la bourgeoisie, dans les campagnes plus 
tard, par la parole, par le journal surtout, 
avec une rapidité foudroyante. Il correspondait 
à une conception nouvelle du soldat, il était 
imagé : double motif de succès. Le plus curieux, 
c'est que la nuance nouvelle n'a pas été goûtée 
au front et a plutôt continué à discréditer le mot 
dans les tranchées. Et voici poilu mis à l'index 
par... les « poilus » parce qu'il était devenu trop 
« civelot », au moment oii il retournait à son 
origine : quel paradoxe ! et quel injuste retour 
de l'histoire des mots ! 



* 



En face du poilu, voici son adversaire, le 
Boche. 

A en croire M. Sainéan, ôoche serait « un 
stigmate, un nom monstrueux qui rappelle le 
Gog et le Magog de l'Apocalypse* ». Et les Alle- 

1. L'argot des tranchées, p, 10. 



LES MOTS ANCIENS 53 

mands, qui lisent avec soin tout ce qui s'édite à 
Paris, de renchérir et de considérer ce mot 
comme la suprême injure, ainsi que l'atteste ce 
curieux passage d'un opuscule sur Targot mili- 
taire allemand ^ : 

« Les Français nous appellent, nous autres 
Allemands, des Boches. Troupier ou civil, jeune 
ou vieux, homme ou femme, peu cultivé ou 
arrivé au pinacle de la sagesse, nous sommes les 
Boches. Et les linguistes [?] de Paris se donnent 
le plus grand mal pour démontrer par leurs articles 
dans les journaux, ou dans des livres entiers, que 
le vocable hoche désigne un être aux penchants 
les plus bas et les plus méprisables qui puissent 
s'imaginer, un être bien au-dessous des nègres 
et même inférieur aux bêtes. Un journal des 
tranchées françaises s'appelle le Bochophage (le 
mangeur de Boches)... La langue allemande et 
la langue du soldat allemand ne connaissent 
aucun équivalent du mot boche. » 

Aucun équivalent ? Il serait tout de même dit- 
ficile de faire passer Welsche pour un mot d'ami- 
tié. Et nous croirions volontiers que l'auteur 



1. Der feldgraue Bûchmann, publié à la suite de l'enquête 
des Lustige Blaetter (voir p. 1, n. 2). 



54 L'ARGOT DE LA GUERRE 

plaisante, — comme le « Bochophage » et 
comme, sans doute, M. Sainéan lui-même, — si 
les Allemands comprenaient mieux la plaisante- 
rie. Il est bien évident qu'à l'origine tout surnom 
qui s'applique à un peuple voisin a une valeur 
péjorative, qu'il s'adresse à un ennemi, ami, ou 
indifférent. Mais, par une loi générale du lan- 
gage, le mot se vide rapidement de son acception 
première pour s'adapter exactement à l'objet 
qu'il désigne. 

Au début de la guerre, le public a senti le 
besoin d'un terme moins usé, plus énergique, 
pour désigner l'ennemi, l'envahisseur, et boche 
lui a plu parce que les mots populaires ont une 
saveur plus rude ; mais le succès même du nou- 
veau vocable n'a pas tardé à en faire le syno- 
nyme parfait d'Allemand, au point qu'il a perdu 
toute valeur péjorative jusqu'à être employé 
dans les rapports du front (D12). La haine ou 
le mépris, ce n'est pas le mot qui les porte, ce 
sont les individus qu'il désigne : qu'on les 
dj^"^^^ Allemands ou Boches, rien n'est changé 
dans le sentiment des Français à leur égard. 

Pendant le premier hiver de la guerre, un 
journal ouvrit une enquête sur le mot boche ; il 



LES MOTS ANCIENS 55 

reçut un formidable courrier de réponses qui, 
au lieu d'apporter des documents utiles, ne con- 
stituaient guère qu'un amas de fantaisies éty- 
mologiques sans valeur. L'intéressant eût été 
de connaître les plus anciens emplois du mot, 
avec la valeur exacte, la date, l'indication du 
milieu social : matériaux avec lesquels les maîtres 
ès-arts pussent bâtir. Mais quoi ! en linguis- 
tique, le premier venu prétend être maçon et en 
remontrer aux vétérans de la science. 

Malgré l'apparence contraire, ce sont précisé- 
ment les problèmes les plus proches de nous, et 
paraissant le plus à notre portée, qui sont sou- 
vent les plus ardus à résoudre. Il est parfois plus 
malaisé de trouver l'étymologie d'un terme d'ar- 
got moderne que de reconstituer la filière histo- 
rique d'un mot qui plonge dans les lointaines 
eaux du latin vulgaire. Pour juger les valeurs 
des lignes et des tons, ne faut-il pas le recul de 
la perspective? Mais surtout la vie contempo- 
raine, y compris le langage qui en exprime les 
manifestations multiples, est infiniment plus 
complexe que l'existence de nos aïeux. 

L'histoire de hoche, en particulier, est assez 
touffue, mais il n'est pas impossible de la dé- 



m L'ARGOT DE LA GUERRE 

brouiller. Il y a une quarantaine d'années et 
plus\ à Paris, à Lyon et ailleurs, on appelait 
têtes de boche les personnes et surtout les 
enfants têtus, — ainsi que me Font attesté 
divers témoignages oraux, d'origine diverse, 
mais tous concordants, — et sans que cette épi- 
thète évoquât le moins du monde les casques à 
pointe. Comme nos voisins d'outre-Rhin ont, 
depuis longtemps, une réputation de « têtes 
dures » solidement établie ^ Allemand fut altéré 
bientôt en Allemoche, création qui n'a vécu que 
dans l'Esté et plus communément en Aile- 
boche, Alboche, sous l'influence de « tête de 
boche », « caboche », « rigolboche ». Alboche 
est attesté en 1889*, mais il est plus ancien, car 
un de mes correspondants (Mil) l'a entendu en 
1874 d'un Alsacien émigré, et un autre (a 3) a 
noté Albotche en 1877 à Neuchàtel. 



1. Un de mes correspondants (R4), qui me signale aussi la 
variante « tête de pioche », croit avoir lu tête de buche dans 
un livre édité vers 1832, mais il n'a pu retrouver la référence. 

2. Tête de boche s'appliqua plus spécialement, dès 1874, 
aux ouvriers allemands dans le langage des typographes. 
(Cf. L, Sainéan, L'argot des tranchées, p. 11.) 

3. Ce mot a été signalé dans la région de Neuchàtel par 
M, E. Tappolet, et il existe aussi dans la Meuse (d'après 
M. Louis Bertrand). 

4. Dans le « Nouveau supplément « du Dictionnaire d'argot 
de Larcher. — Vers la même époque Italien s'altéra aussi en 
Italboche, formation exactement parallèle. 



LES MOTS ANCIENS 57 

Un peu plus tard, Alboche s'abrégeait lui- 
même en Boche, terme courant pour désigner 
les Allemands, dès avant la guerre, dans tous 
les milieux populaires des grandes villes du 
Midi comme du Nord*. Je ne crois pas que 
Boche, Allemand, soit antérieur aux dernières 
années du xix^ siècle. Aucun témoignage n'a pu 
le relater avant 1900. Willy Fa cité en 1905 
àçiXi?> Maugis amoureux^. On le trouve dans les 
Œuvres posthumes de Verlaine ^ Un autre cor- 
respondant (Mil) Fa entendu en 1908, à Gon- 
stantinople, de la bouche d'un enfant français : 
il connaissait, pour sa part, le terme depuis plu- 
sieurs années. 

J'ai signalé moi-même, incidemment, en 
1909 *, le mot boche, qui eut le don de fort ahu- 
rir un professeur parisien, pourtant averti. Dans 
un compte rendu de la Revue du Mois, l'aimable 
critique, en reproduisant ma phrase, fit suivre 
ce terme... étrange d'un point d'interrogation : 
évidemment il devait s'agir, dans sa pensée, 



1. Je connais un hôtelier du Gannet qui l'employait dés 
1910, et qui n'était jamais venu dans le Nord. 

2. Voir le Mercure de France, 16 mai 1917, p. 375. 

3. Edition Wessein. p. 261. 

4. Dans L'Italte Nouvelle, p. 194, n. 1. 



58 L'ARGOT DE LA GUERRE 

d'une coquille typographique... Il n'aurait eu 
pourtant qu'à interroger sa cuisinière ou sa con- 
cierge. Il est souvent très utile, même pour les 
professeurs agrégés, d'interroger et d'écouter 
concierges et cuisinières. Le peuple reste notre 
grand maître de langage, tout comme à l'époque 
oii M. de Malherbe, gentilhomme normand, 
allait s'instruire auprès des crocheteurs parisiens 
du Port au foin. 

Reste à élucider l'origine de tète de boche. 
M. Sainéan s'est demandé naguère, et d'autres 
avec lui, si ce n'était pas un équivalent de « tête 
de bois » ^ Il ne saurait être question d'une alté- 
ration directe de « bois » (qui est phonétique- 
ment boud) en boche. J'avais songé naguère "à 
l'italien boccia, boule (du jeu de boules), dont 
Mazarin avait naguère acclimaté en France le 
diminutif bochette. Mais je me demande si tête 
de boche ne représente pas simplement tête de 



4. M. Sainéan (o/). cit., p. 10) rappelle d'après Delvau (186o) 
un hoche = mauvais sujet, dans l' « argot des petites dames », 
et qui semble être un abrégé de caboche. Je crois que c'est 
une formation parallèle et indépendante. En tout cas 
caboche a joué un rôle dans l'histoire du Boche actuel. — 
Rappelons enfin que dans VAssommoir, Zola, qui aimait à 
donner à ses personnages des noms expressifs, a baptisé ses 
concierges alsaciens les Boche. 

2, Mercure de France, 16 avril 1917, p. 659. 



LES MOTS ANCIENS 59 

caboche, par une redondance qui n'est pas sans 
exemple dans les langages populaires \ 

Quoi qu'il en soit, Boche comble une lacune : 
il ne désigne pas une nationalité, mais un peuple, 
une race, avec la nuance péjorative sous laquelle 
la foule voit l'étranger, ennemi ou non. Il n'est 
pas seulement le similaire de l'italien tedesco, de 
Talsacien et du suisse-allemand Schwobe, du 
suisse-français Schnock ou du hollandais moffe ; 
il est aussi la réplique parfaite, qui nous man- 
quait, du Welsche, par lequel les Allemands 
désignent dédaigneusement les gens de race 
latine. La guerre actuelle est la lutte des 
Welsches contre les Boches^-. 



* 



Un autre mot à succès de la guerre, c'est le 
pinard, qui joue un si grand rôle dans la vie du 
soldat en campagne. 

1. Ainsi l'argot militaire allemand appelle le Français //en- 
Monsieur. 

2. Certains écrivains ont tiré de Boche des dérivés artificiels 
comme Bochie, bochonnerie, qui n'ont jamais vécu. Le peuple 
en a créé un seul, Bockerie, que les publicistes n'ont pas 
compris : la Bocherie, ce n'est ni le pays des Boches, ni un 
procédé de Boche, c'est un collectif désignant les Boches 
eux-mêmes ou leurs affiliés : « Autrichien» ou Allemands, 
tout ça, c'est de la Bocherie ». 



60 L'ARGOT DE LA GUERRE 

Pinard (vin) est visiblement une altération à 
valeur péjorative, créée par Targot de caserne, 
de pineaUy pinaud ou pinot, cépage très ré- 
pandu, puis vin fourni par ce cépage : ce dernier 
sens est courant depuis longtemps en Bourgogne, 
Champagne, Lorraine. Pinaud, au sens géné- 
rique de vin, m'est donné par trois correspon- 
dants (B 5, B12, R4). 

La cause est donc entendue. Il est moins aisé 
de préciser où et quand s'est formé le mot. Il 
semble que c'est un terme de caserne qui s'est 
développé surtout en Champagne et en Lorraine, 
principal foyer, on l'a vu, de l'argot militaire 
du temps de paix : il m'est signalé comme em- 
ployé par les troupes de Nancy, Verdun, Vitry- 
le-François, etc. (M 10, S 4, etc.) assez long- 
temps avant la guerre. Il n'était pas inconnu en 
Vendée, où soldats et ouvriers l'employaient 
quelquefois, mais rarement (M 15). La marine 
le connaissait au moins depuis 1905 (a 35), les 
troupes coloniales à peu près vers la même épo- 
que (plusieurs témoignages). La date la plus 
ancienne pour l'armée est celle de 1886, époque 
à laquelle le îhot était en usage au 13^ d'artille- 
rie (R4). D'autre part, un correspondant civil de 



LES MOTS ANCIENS 61 

Bordeaux m'assure que pinard était déjà usité 
dans cette ville quand il était enfant; certains 
quartiers disaient pimard (sans doute sous Fin- 
fluence de pomard^^ et il existait le dérivé se 
pinarder, s'enivrer*. 

Le mot a pu se former indépendamment sur 
plusieurs points du territoire, partout où on bu- 
vait du pinaud, — et du mauvais piriaud, qui 
appelait aussitôt le suffixe péjoratif. En tout cas 
il n'était pas parisien ^ avant la guerre, et son 
succès rapide depuis les hostilités a relégué au 
second plan ou fait disparaître d'autres mots, 
notamment pive chez les coloniaux et les 
« joyeux » (T 3) : preuve que le mot, s'il était 
connu dans certains corps d'outre-mer, n'a pas 
été vulgarisé par eux. 

Non moins intéressant et plus énigmatique 
que le pinard, la barbaque, qui est le mot le 
plus répandu dans les tranchées pour désigner 



4. Mistral enfin {Trésor du félibrige) cite pinarOj vin, en 
Limousin. 

2. Quelques Parisiens pouvaient le connaître individuelle- 
ment, mais on est en droit d'affirmer néanmoins que, sauf 
de rares exceptions, il était ignoré à Faris. Et ceci exclut 
l'fiypothèse, formulée par un correspondant, que pmord pour- 
rait venir du nom d'un marchand de vins de la place 
Maubert. J'ai d'ailleurs fait de ce côté des recherches, qui 
n'ont pas abouti. 



62 L'ARGOT DE LA GUERRE 

la viande, est à la fois un ancien terme de ca- 
serne, et un vieux mot d'argot parisien assex 
localisé. A Paris, il semble que ce fut spéciale- 
ment un mot des abattoirs S où Ton disait aussi 
barhaquer, travailler dans la viande (P2); il 
était connu, mais peu usité, au collège Chaptal 
en 1895 (L4), au collège Rollin dès 1880 (Gl), 
où l'on employait plus fréquemment bidoche, 
A l'armée, où on me le signale depuis 1870 
(surtout, semble-t-il, dans les garnisons du 
Nord), il avait généralement une valeur péjora- 
tive (viande dure, mauvaise, — en face de bi- 
doche, viande), qu'il a perdue depuis que la 
guerre lui a assuré une diffusion générale. 

D'où vient le mot ? Un correspondant (N 2} 
m'a suggéré une étymologie orientale assez sé- 
duisante : ce serait le roumain berbec, mouton 
(prononcé barbec) ; le mot daterait de la guerre 
de Crimée, époque à laquelle notre corps expé- 
ditionnaire de la Dobroudja n'avait, pour toute 
viande, que le mauvais berbec d'Orient. Cette 
hypothèse paraît fortifiée par la variante barbe- 

1. Un autre correspondant (B15) a entendu pour la pre- 
mière fois le mot, en 1877^ au 24* de ligne, de la bouche d'un 
camarade, boucher à Yvetot. 



LES MOTS ANCIENS 63 

que, SOUS laquelle figure le mot dans certains 
dictionnaires d'argot de la fin du xix* siècle. 

Mais le terme n'est-il pas antérieur, en France, 
à 1855? D'après deux correspondants, Balzac 
l'aurait donné dans La Dernière incarnation 
de Vautrin (chap. P'), comme appartenant au 
lexique du bagne de Toulon, et Alexandre Dumas 
père dans la description du bagne, de Monte- 
Cristo, quand le héros va chercher des « ou- 
vriers » de sa vengeance. Mais, quand je me 
suis reporté aux textes, je ne l'ai retrouvé, ni 
ici ni là. Je signale toutefois que Delesalle, dans 
son Dictionnaire d'argjot (1899), indique le mot 
comme spécial au langage des malfaiteurs. 

Seringue, signalé au sens de « fusil » par une 
dizaine de mobilisés, et souvent comme terme 
localisé ou peu usité, est aussi un ancien mot 
répandu dans toutes les régions de la France, 
avec une valeur généralement péjorative. Un de 
mes correspondants (D 4) a entendu Jules Vallès 
parler de «passer sous le jet de la seringue ». 
En Lorraine, en Beauce (L4), ce mot désignait 
un vieux fusil de chasse, souvent plus grand 
que les autres (M 10 précise: un fusil du cali- 
bre 16 à un coup); il était employé par les vieux 



04 L'ARGOT DE LA GUERRE 

soldats d'Afrique pour parler des grands fusils 
des Arabes (A 8). Il paraît avoir été surtout usité 
dans le Midi (P8, VI, etc.), où on lui a donné 
sa réplique en patois ; pissarato, en effet, qui 
signifie «seringue», est le surnom, dans le Gard, 
des mauvais fusils (P8). Enfin siringa désigne 
également le fusil dans Targot militaire piémon- 
tais\ 

Un dernier exemple, celui de toto (pou de 
cheveux et pou de corps), qui a acquis une 
grande diffusion depuis la guerre, nous montrera 
quelles difficultés se présentent souvent quand il 
s'agit de localiser Torigine d'un mot. 

Je pencherais à croire, avec M. Sainéan, jus- 
qu'à preuve du contraire, que toto représente, à 
ses débuts, une formation enfantine. Mais quel 
est son foyer de développement? Paris, m'ont 
répondu plusieurs correspondants qui l'avaient 
entendu avant la guerre dans la capitale ^ bien 
qu'il y fût très circonscrit ; il était abrégé en 
tote chez les romanichels de Belleville (D 4) ; un 
vieux colonial s'en servait en 1912 (P2). La 



1. Témoignage du sous-lieutenant d'alpins Carlo Couvert 
(de Suse). 

2. D4, F2, LIS, R5. 



LES MOTS ANCIENS 65 

précision la plus intéressante m'a été donnée par 
un infirmier (R3), d'après lequel ce mot était 
usité couramment à F hôpital Saint-Louis dès 
1889. Renseignements pris auprès d'anciens 
internes, toto est bien en effet un mot d'hôpital, 
qui était peu répandu parmi le peuple de Paris 
avant la guerre. 

D'autre part, le mot était depuis longtemps en 
usage dans la Champagne orientale : je l'ai 
entendu, en 1903, près de Montierender (arron- 
dissement de Wassy), de la bouche d'une nona- 
génaire très fruste qui n'avait jamais quitté son 
village. Si l'on songe que le vocabulaire d'un 
paysan sédentaire est définitivement constitué à 
l'âge de trente ans, il faut admettre que toto 
existait sur les confins de la Champagne et de la 
Lorraine aux environs de 1840. L'emprunt aux 
hôpitaux parisiens étant invraisemblable, il doit 
s'agir au contraire d'un provincialisme qui a 
pénétré à un moment donné dans le langage 
des infirmiers. 

Je crois aussi que les deux sources ont contri- 
bué à la diffusion du mot dans l'armée. Inutile 
d'inèister pour les hôpitaux. Quant au front, la 
première fois que j'ai vu le terme imprimé dans 

Dauzat. — L'Argot de la guerre. 5 



66 L'ARGOT DE LA GUERRE 

les journaux, pendant le premier hiver de la 
guerre, il s'agissait des totos de TArgonne. Un 
correspondant (A 8) me signale de son côté que 
c'est en Champagne qu'il a entendu le mot pour 
la première fois, en 1916, après avoir passé par 
d'autres secteurs. La double coïncidence ne peut 
être fortuite : nos soldats de l'Argonne ont 
appris toto des paysans champenois. 



CHAPITRE m 
LES MOTS NOUVEAUX 



Les mots nouveaux ne constituent pas la ma- 
jorité du vocabulaire particulier à nos soldats. 
Ils ne forment pas moins un contingent très 
important, le tiers environ des listes qui m^'ont 
été envoyées. 

En parlant ainsi, je surprendrai fort, je le 
sais, la plupart de mes lecteurs militaires. Car 
il est entendu, sur le front, parmi ceux que la 
question intéresse, que la guerre n'a pas créé de 
mots nouveaux dans Farmée, — ou si peu ! Il 
n'y en a qu'un seul authentique, m'écrit un cor- 
respondant, en me citant limoger^ envoyer en 
disgrâce le titulaire d'un haut commandement 
(une mesure qui fît quelque hruit avait envoyé 
un haut disgracié à Limoges). — Une douzaine 



68 L'ARGOT DE LA GUERRE 

à peine, déclare un autre, avec quelques exem- 
ples à Fappui (parfois malheureux : tel marmite, 
qui date du xvni* siècle, eigau^ pou, qui remonte 
à l'argot des malfaiteurs du xvi* siècle). 

Je le répète : on connaît bien mal le langage 
que Ton parle et que l'on entend parler autour 
de soi. Les néologismes authentiques de la 
guerre? ils se comptent par centaines. Mais 
d'abord il serait peut-être bon de définir ce qu'on 
appelle un mot nouveau. Le concept paraît très 
simple : il peut prêter cependant à des malen- 
tendus. 

Un mot nouveau, ce n'est pas, ce ne saurait 
être un mot fabriqué de toutes pièces. Des termes 
de ce genre, on n'en rencontre peut-être qu'un 
seul exemple dans l'histoire du français, celui 
de ^a^, créé ex nihilo par Van Helmont \ Règle 
générale, un mot est formé avec des éléments 
connus. Vient-il d'Alger, de Madrid ou de Mar- 
seille, il est nouveau pour Paris, tout en restant 
ancien ailleurs. Tous les dérivés et composés 
sont des mots nouveaux, la racine fût-elle la 



1. Encore est-ce bien ex nihilo ? et le créateur n'a-t-il pas 
été influencé par la racine allemande ou hollandaise de 
Geisl, esprit? 



LES MOTS NOUVEAUX 69 

plus vieille de notre langue. Il en est de même 
d'un mot qui change brusquement de sens, par 
exemple par métaphore. 

Comment les néologismes n'auraient-ils pas 
surgi en présence de tant d'objets et de faits 
nouveaux, pour lesquels les désignations cou- 
rantes se montraient insuffisantes ou inexpres- 
sives? Connaissait-on avant la guerre le casque 
de tranchée, les abris souterrains, la cuisine 
roulante, les chemins de fer stratégiques du 
front, les masques protecteurs contre les gaz 
asphyxiants, et surtout les innombrables engins 
et projectiles qui se sont créés au cours des hos- 
tihtés ? 

Mais, objectera-t-on, ceux-ci reçoivent des 
surnoms multiples et non pas des noms vérita- 
bles. La remarque est judicieuse et mérite d'être 
mise en valeur. Oui, beaucoup de désignations 
nouvelles ne sont d'abord que des surnoms, des 
appellations plaisantes qui se greffent sur le nom 
traditionnel sans l'effacer. Sans doute, un grand 
nombre d'entre elles sont éphémères, mais d'au- 
tres vivent, se développent, et arrivent parfois à 
faire tomber le mot ancien en désuétude. De tels 
phénomènes nous font Saisir sur le vif la nais- 



70 L'ARGOT DE LA GUERRE 

San ce, la lutte et la mort des mots. Il n'y a pas 
substitution brusque de Tun à l'autre. Le nou- 
veau venu s'insinue modestement, comme une 
superfétation accidentelle, voire comme un suc- 
cédané plaisant. S'il prend racine, il développe 
peu à peu sa ramure aux dépens de son voisin 
usé par Tâge et moins résistant, il fait dépérir 
ses rameaux, — entendons ses acceptions diver- 
ses, — en accaparant pour lui le soleil du succès, 
et en tuant finalement son rival sous son ombre. 






Malgré le brassement continuel ^des contin- 
gents entre les diverses zones du front, comme 
aussi entre Tavant et l'arrière, chaque secteur, 
chaque corps même conserve sa vie propre, ce 
qui explique le grand nombre des synonymes. Il 
faut qu'un terme ait une force d'expansion con- 
sidérable pour s'imposer à plusieurs secteurs, 
voire à toute l'armée. Tel est le cas de pinard, 
qui n'a pas empêché l'éclosion ou la survie de 
petits rivaux, mais qui les domine tous et qui 
est aussi répandu quo « vin » ; tel est aussi celui 
de (oto, déjà vu, et de niôle (ou gnôle) que nous 



LES MOTS NOUVEAUX 71 

retrouverons aux emprunts, mot aussi général 
que nouveau, remarque justement M. Cohen ^ , 
Teau-de-vie ne faisant pas partie des distribu- 
tions régulières en temps de paix. 

A Topposé, la cuisine roulante, qui a été géné- 
ralisée vers le début de 1915% nous offre 
Texemple d'une synonymie très riche parmi la- 
quelle le langage du front hésite et n'a pas fait 
son choix. Sa ressemblance avec les machines 
qui portent le bitume Ta fait surnommer ici 
bitumeuse ou goudronneuse ; d'après le bruit 
qu'elle produit, elle est dite ailleurs batteuse ou 
bousine ; elle a évoqué, par la façon dont elle 
est montée, le chemin de fer à voie étroite, le 
canon, voire le sous-marin : d'où tortillardy 
quatre-cent'vingty lance-bombes, canon à rata^ 
mitrailleuse à haricots, torpilleur, sous-marin 
ou submersible à roulettes (ou sans roulettes) ; 
elle est aussi la nourrice, et, vue sous une appa- 
rence péjorative, la machine à couper l'appé- 



1. Bulletin de la Société de linguistique, 1916, p. 74. — Le 
mot est cependant resté inconnu, au moins jusqu'en 191f^, 
aux contingents du Nord auxquels des Méridionaux l'ont 
appris (Prof. M.), 

2. Auparavant les cuisiniers transportaient leur matériel 
sur des charrettes, qu'on avait surnommées T. G. 3 (voir 
chap. VI.). 



72 L'ARGOT DE LA GUERRE 

tity la marie-salope, la gueuse, — ou, par ellipse 
du terme officiel, tout simplement la roulante-, 
chocoîière reste obscur. De toutes ces créations, 
deux seulement (ou trois si Ton réunit les sous- 
marin et submersible) m'ont été envoyés chacun 
par plusieurs correspondants appartenant à dif- 
férents secteurs : c'est roulante, qui s'imposait, 
et torpilleur, qui a obtenu un certain succès, 
pas suffisant toutefois pour dominer ses rivaux. 
Même phénomène pour le casque de tran- 
chée, qui apparut peu après la cuisine roulante. 
Le terme le plus répandu est pot de fleurs (qui 
aurait désigné d'abord le képi), et que j'a^ 
entendu assez souvent de la bouche de permis- 
sionnaires parisiens. Les synonymes, qui me 
sont signalés chacun une fois ou deux seule- 
ment, se classent en deux groupes principaux. 
Ce sont d'abord d'autres noms de coiflures, toque, 
casquette de fer, et toutes les appellations don- 
nées par Gavroche au chapeau melon, qui est 
effectivement le couvre-chef le plus voisin du 
casque par sa forme : cloche, blockhaus, et melon 
lui-même. D'un autre côté, voici défder tous les 
ustensiles de ménage à forme ronde et creuse : 
soupière, bol, bocal, saladier, marmite, casse- 



LES MOTS NOUVEAUX 73 

rôle, éteignoir, panier à salade qui évoque 
(rien de nouveau !)~la « salade » du xvi' siècle ^ 
Le métal du casque n'a servi qu'à former un 
seul nom, le blindé, et à en préciser un autre 
(casquette de fer). 

Le masque préservateur des gaz asphyxiants 
présente moins de variantes : une ellipse, gaz 
(au singulier, quelquefois au pluriel B4), ana- 
logue à celle de roulante, puis faux-nez, museau 
de cochon plus argotique , antipuant plus savant, 
groyi (qui doit être une désignation dialectale 
de « groin »), tambuste (obscur) et cagoule, 
créé par des contingents chez qui le souvenir 
des costumes monacaux est encore vivant. 

La boîte qui contient le masque et divers 
autres accessoires est dite boîte à gaz, boîte à 
malice, boîte à outils, boîte à rougeole (allusion 
aux redoutables afi'ections provoquées par les 
gaz). C'est une boîte métallique dans laquelle le 
soldat place le tampon proprement dit et le sa- 
chet en toile qui le contient, pour éviter le con- 
tact avec l'air et l'humidité : « cette boîte sert en 



1, La salade du xvi« siècle paraît être d'ailleurs une éty- 
mologie populaire de l'italien celata. 



74 L'ARGOT DE LA GUERRE 

même temps à loger le papier à lettres, les allu- 
mettes, le paquet de pansement et autres objets 
qu'on veut avoir constamment sous la main et 
qui, comme le tampon, craignent Fhumidité » 
(a 2). 

Le chemin de fer à voie étroite, qui joue un 
si grand rôle sur le front, est appelé parfois tor- 
tillard ou déraillard, désignation appliquée 
dans certaines provinces à des tramw^ays ruraux 
ou chemins de 1er d'intérêt locaP. Mais le mot 
le plus fréquent est tacot, dont le succès a tou- 
tefois été gêné par le sens primitif de « voiture » , 
encore usité dans divers corps*. L'opposition 
avec le grand chemin de fer a fait surgir des 
créations amusantes : bébé, jouet, pousse- 
pousse. 

Mais ce sont surtout les canons, et plus encore 
les divers projectiles, qui ont engendré la plus 
riche synonymie. Le canon de 75, à lui seul, est 
tour à tour, — d'après son bruit Xaboyeur, le 
râleur, le roquet, — d'après son rôle le glo- 
rieux, le petit français, — d'après sa taille le 



1. A Gholet, en 1903, on surnommait, à cause de ses acci- 
dents fréquents, un tramway départemental de date récente 
« le petit déraillard ». 

2. Ci-après, p. 8i. 



LES MOTS NOUVEAUX 75 

bébé^ et familièrement Julot. D'autres, suivant 
leur forme, leur bruit, leur effet, etc. , sont appe- 
lés seringue, gugusse, pétoire, gueulard, souf- 
flet à punaises, etc. 

Quant aux projectiles, il faut distinguer 
d'abord les gros obus, qui ont deux noms prin- 
cipaux, marmite, ancien mot rajeuni et devenu 
officiel, et gros noir, où l'on a cru voir un dé- 
calque de l'anglais big black : il n'en est rien, 
les deux créations sont indépendantes, car elles 
s'imposaient d'après l'aspect de l'obus après 
l'éclatement (notamment pour le 105 fusant), 
selon le témoignage concordant de divers specta- 
teurs. Les autres variantes sont sac à charbon, 
seau à charbon (d'après la couleur), enclume 
(d'après la taille), valise diplomatique, métro, 
etc. On appelle spécialement charrettes ou pi- 
geons les obus allemands qui passent par-dessus 
les lignes françaises. 

D'autres obus sont dits pignate (mot italien 
signifiant « marmite »), pêche, pernod (qui 
dégage une fumée verte), et, selon les variétés 
de sifflement, miaulant, glinglin, zih-zin (fré- 
quent), dzin-dzin (plus rare), zim-boum. Les 
petits projectiles des engins de tranchées sont 



76 L'ARGOT DE LA GUERRE 

tour à tour, et suivant leurs formes et leurs 
dimensions, des mirabelles, des bouteilles, des 
tuyaux de poêles, des saucissons, des tor- 
pilles, des tonneaux de choucroute, des assorti- 
ments, etc. ; les grenades ou autres explosifs, 
montre, tortue, tourterelle, calendrier, queue 
de rat, cinq- frères, youyou, etc. ; la torpille 
aérienne est la pirouette ou la valise. 

Voilà, je crois, un contingent coquet de néo- 
logismes, car on relève à peine une expression 
ancienne sur vingt dans les énumérations précé- 
dentes. Et combien de mots nouveaux, et que 
nous retrouverons pour la plupart en chemin, 
parmi les termes si nombreux qui désignent 
Tavion, le cheval, les abris de tranchées, le 
vin, etc., ou qui signifient exagérer, voler, 
grand, beau, etc. ! Pouvait-on, avant la gqerre, 
appeler les yeux des périscopes, les poux bava- 
rois, les Allemands Pointus, Talcool barbelé^ 1 



* 



Jusqu'ici nous n'avons guère cité, comme néo- 



1. Ellipse de « fil de fer barbelé », d'après fil de fer qui 
s'appliquait antérieurement à l'eau-de-vie. 



LES MOTS NOUVEAUX 77 

logismes, que des expressions métaphoriques ou 
métonymiques. Nous aurons Toccasion d'étudier 
avec plus de précision les changements de sens, 
comme aussi les mots d'emprunt et les mots à 
forme altérée, dans les chapitres suivants. Mais 
il est une autre catégorie de néologismes, à la- 
quelle on prête généralement moins d'attention, 
et qui mérite cependant de ne pas passer ina- 
perçue, ce sont les dérivés et composés. 

Nous savons que marmite (obus) date du 
xvni* siècle ; mais marmiter et marmitage sont 
bien des créations de la guerre. Crapouillot 
existait déjà dans l'armée, mais non point sa 
famille : crapouillery crapouillotery crapouillo- 
tagCy crapouilloteur. Cuistance (cuisine) est 
ancien, mais non point cuistancier , qui com- 
mence à concurrencer cuistot (cuisinier). Le 
nombre des dérivés donne l'étiage de la vogue 
des mots. 

Bien entendu, la dérivation s'opère, par ana- 
logie, au mépris du radical des mots à finale 
rare : de tabac on tirage tabasser (combattre'), 



i. D'après les sens figurés de « tabac » qu'on trouve dans 
« passer à tabac », « coup de tabac », etc. Voir tabac au Voca- 
bulaire. 



78 L'ARGOT DE LA GUERRE 

comme « matelasser » de « matelas », en sui- 
vant les procédés de la langue populaire (se 
ôoyauter, rire, de « boyau », poireauter, faire 
« le poireau », d'après les mots en -ot, -oter, et 
zyeuter, plus barbare, d'après le pluriel des 
yeux), qui n'a fait elle-même que développer 
Fusage du français classique (tuyauter, siro- 
ter, etc.). 

Les composés sont abondants, surtout les 
substantifs avec complément (boîte à malice, 
machine à découdre...), et, en seconde ligne, 
les verbes à l'impératif suivis d'un complément 
direct ou indirect (écrase-mottes, roule-par- 
terre...) ou les noms accompagnés d'une épi- 
thète {diables bleus, cinq frères. . .) ; le nom 
peut être un adjectif substantivé (gros noir). 
Les autres combinaisons sont plus rares. 

L'onomatopée, si abondante et si expressive 
dans l'argot anglais, ne donne pas lieu ici à 
de nombreuses créations. Elle ne s'est guère 
imposée que pour désigner les obus ou explo- 
sifs, d'après le bruit de leur sifflement ou 
de leur éclatement (cra, dzin-dzin, glin-glin, 
zimboum, et, le seul à succès, zinzin). Ailleurs 
on ne peut relever que des termes isolés, comme 



LES MOTS NOUVEAUX 7» 

cui-cui (oiseau) ou couinard (téléphone) ; peut- 
être aussi Tancien terme de cavalerie pouloper 
(galoper), et sans doute tacot, dont il faudrait 
expliquer les deux sens : si on comprend bien 
la mauvaise automobile qui fait tac ! tac ! avec 
toutes ses variantes*, il est plus difficile de rat- 
tacher Tacception « eau-de-vie », également 
ancienne, à cette onomatopée. Il semble que 
nous soyons en présence de deux homonymes 
d'origine différente; tacot, eau-de-vie, est sur- 
tout un terme usité parmi les troupes algé- 
riennes et coloniales. 

Tandis que le langage du soldat s'est emparé 
de nombreux termes techniques, auxquels il a 
souvent donné des valeurs dérivées ou métapho- 
riques^, la langue officielle de Tarmée a adopté, 
en revanche, diverses créations de L'argot des 
poilus ou de Fargot civil. Les rapports parlent 
de la capture d'une « patrouille boche » ; sauter 
(aller vite) a passé dans les commandements ; 
gnôle (eau-de-vie) est souvent inscrit sur les ton- 



1. Voir p. 42- 

2. Etre repéré est ainsi arrivé à signifier a être bombardé » ; 
comme métaphore, voici par exemple « mettre sa godasse 
rchaussure) en liaison » pour « donner un coup de pied ». 
On en trouverait beaucoup d'autres. 



80 L'ARGOT DE LA GUERRE 

nelets de F intendance (a 23) ; saucisse (ballon 
observateur) est devenu un terme officiel. Un 
rapport du 14 juin 1916 (2^ compagnie de 
zouaves), deux jours avant F attaque de Souchez, 
stipulait : « Les zouaves monteront à Fassaut 
avec le barda » (M 2). 



Le renouvellement rapide des mots et la 
grande variété lexicologique suivant les corps et 
les secteurs caractérisent essentiellement Fargot 
de la guerre. 

Nous avons vu des termes usités en temps de 
paix s'effacer ou disparaître complètement pour 
faire place à des expressions plus en faveur. 
Mais ce n'est là qu'un épisode de la lutte inces- 
sante des mots. 

Telles anciennes appellations se sont souvent 
concurrencées entre elles. En temps de paix, 
l'ordonnance s'appelait soit tampon, soit bran- 
leur : le premier terme semble le plus ancien ; 
c'est pourtant lui qui Femporte, car branleur est 
tombé en discrédit rapide (M 2). A la caserne on 
nommait le tabac de cantine, voire toute espèce 



LES MOTS NOUVEAUX 81 

de tabac, trèfle ou perlot : perlot prend le 
dessus avec la guerre, mais se voit bientôt me- 
nacé dans son hégémonie par un nouvel arrivant 
plus imagé, gros cul (Li). Le succès de pinard 
lui-même n'a pas été sans retour de fortune ; 
à Tarmée d'Orient, pive, en 1917, a repris 
l'avantage (B13). 

Dans cette même armée d'Orient, on me 
signale (S 7) un fait intéressant au point de vue 
de la lutte des homonymes, mise en valeur par 
M. Gilliéron, et de la répartition des sens, dé- 
crite par Michel Bréal. On sait^ que tacot signi- 
fie à l'origine, d'un côté « eau-de-vie », de 
l'autre « vieille automobile », d'où on est passé 
au sens de fourgon, canon, et de canon à fusil, 
en conservant ou en éliminant la valeur péjo- 
rative. Mais les mêmes hommes ne peuvent don- 
ner le même nom à deux choses aussi usuelles 
et aussi foncièrement différentes que l'eau-de-vie 
et le canon ou le fusil. Lors de la première expé- 
dition contre les Bulgares par la vallée du Var- 
dar, le nom de tacot fut appliqué au fusil bulgare, 
comme à un « vieux clou » dont le tir manquait 

1. Ci-dessus, pp. 74 et 79. 

Dauzat. — L'Argot de la guerre. 6 



82 L'ARGOT DE LA GUERRE 

de précision. Puis l'armée se rabattit sur Salo- 
nique ; une longue période de calme s'établit, on 
travailla au camp retranché, et le fusil bulgare 
était oublié lorsque de nouveaux contingents, 
algériens et coloniaux, popularisèrent le sens de 
tacoty eau-de-vie, seul usité pendant les cam- 
pagnes de 1916 et 1917. 

Certaines créations ont disparu pour des 
causes diverses. La folka des épaulettes s'en est 
allée avec le déploiement en tirailleurs, relégué 
dans Fhistoire. Les bouchers noirs, qui firent 
fortune au début de la guerre, ne devaient pas 
survivre longtemps à la disparition du costume 
sombre des artilleurs ; de même les diables bleus 
et les tigres bleus (alpins, coloniaux) n'avaient 
plus de raison d'être, du jour où toute l'armée 
combattante était vêtue de bleu. Pendant l'hiver 
1914-1915 on appela sur la Somme T. C. 3^ les 
charrettes à bras sur lesquelles les cuisiniers 
déménageaient leur matériel : la diffusion de la 
cuisine roulante a fait disparaître, peu après, le 
mot avec la chose. Parfois on ne discerne aucune 
raison valable de telle ou telle défaveur : le porc 

1. Il y a réglementairement le T. G. 1 et le T. G. 2, deux 
types de « train de combat ». 



LES MOTS NOUVEAUX 83 

en conserve s'appela jambe de hoche à la fin 
de 1914, puis l'expression tomba à peu près dans 
r oubli. 

La prolongation de la guerre a apporté plus 
de précision avec plus de richesse dans le voca- 
bulaire, en permettant au soldat de discerner, — 
et de dénommer différemment, — les diverses 
espèces de projectiles, d'explosifs, etc. « En 1915, 
remarque un correspondant («32), toute fusée 
était appelée projecteur : il a fallu du temps 
pour dissocier les deux sens. » Un sous-lieute- 
nant d'artillerie (C 7) m'explique que l'ancienne 
expression « tir en enfilade » ne pouvait plus 
subsister avec la trajectoire presque verticale des 
nouveaux obus, spécialement quand il s'agit de 
prendre les tranchées par derrière : on a dit 
alors, dans ce cas, tir en biseau {yè\^-\.^\^^. 

Le vocabulaire de nos soldats est remarquable 
par sa diversité. Certains mots sont spéciaux, à 
l'arrière, à telle ou telle région ; d'autres, plus 
nombreux, sur le front, varient suivant les sec- 
U.'urs : les abris s'appellent tour à tour caynas, 
guitounes, gourbis * ; les gros obus, marmites, 

1. Un fantassin (M 17) précise que son corps, en contart 
avec l'infanterie coloniale, a appelé les abris gourbis dans 
l'Artois en 1913, et cagnas dans la Somme en 1916, 



84 L'ARGOT DE LA GUERRE 

sacs à charboUy ou gros noirs ; la viande, auto- 
bus, barhaquBy rognure de taxis. Beaucoup de 
termes enfin, par la force des choses, sont parti- 
culiers, comme nous le verrons plus loin (chap. 
vn), à Tartillerie, au service automobile, aux 
hôpitaux, aux bureaux. 

Certains mots sont encore plus localisés, et 
leur valeur peut différer du tout au tout suivant 
les corps. Druide a désigné les aumôniers en 
Lorraine en 1915 (P 12), et les officiers du ser- 
vice forestier à Mézières-en-Santerre à la fin de 
1916 (M 7). Dans le même secteur, la compa- 
gnie 22/3 du génie appelait crapouillots les pro- 
jectiles des engins de tranchées, tandis que sa 
voisine, la 22/1, nommait ainsi les obus du canon 
allemand de 77, ce qui occasionna souvent des 
méprises (T3)^ 

En général, Fritz désigne le soldat allemand, 
plus spécialement le fusilier : ainsi, en Artois 
(septembre-décembre 1915, T 3), Fritz le fantas- 
sin s'opposait à Ernest Fartilleur ; mais en juin 



1. Le même correspondant me signale (jue beaucoup de 
mots se sont succédé dans son corps pour designer les engins 
de tranchée : assoriimenis, bouteilles, calendriers, etc. Dans la 
8« division d'infanterie (1917) on appelait zeppelins les pro- 
jectiles envoyés par les lance-bombes allemands de 7 cm. 5 
(a 42). 



LES MOTS NOUVEAUX 85 

1915 Fritz s'est appliqué, toujours en Artois, à 
Fartilleur du 77 (a 17), ailleurs il a désigné le 
tireur de mitrailleuse et la mitrailleuse elle- 
même (Tl), tandis que Fartilleur allemand a été 
baptisé OUo (a 47) ou Michel (^S). 

D'une façon plus générale, tacot , eau-de-vie, 
est un terme de coloniaux, auxquels ceux-ci ont 
tenu longtemps ainsi que certains contingents du 
Nord (prof. M.), en face de nîôle(ffnôle), adopté 
d'emblée par l'infanterie, les sapeurs, etc. (T3) ; 
cric est devenu archaïque (Tl), Parpin ^i perle 
ont remplacé marmeVe en 1917 dans le secteur 37 
(L8). 

Il n'est pas sans intérêt de savoir que le canon 
de 75 était appelé Julot par les fantassins en 
Artois en mai 1915 (a 17), et qu'il était nommé, 
le mois suivant, le râleur à Hébuterne (a 32). 
Les mirabelles ont désigné les shrapnells en 
Lorraine en 1914 (P12), les meubles les sabots 
en Champagne en 1915 (F 1), le rocabi l'eau-de- 
vie au il** territorial (M 3). Parmi les mots rares, 
un permissionnaire de Vincennes m'a signalé 
cycliste, qui s'appliquait dans sa compagnie aux 
soldats portant lorgnon ; les artilleurs ont été 
les gros frères en Champagne en 19 J 6 (a 17), 



86 L'ARGOT DE LA GUERRE 

tandis que le même mot évoquait ailleurs les cui- 
rassiers. Les coloniaux ont surnommé les zouaves 
modistes : ce nom, devenu courant à Tarmée 
d'Orient, aurait fait son apparition dans la métro- 
pole en Alsace, en août 1915 (M 2). Une division 
de coloniaux a été baptisée en Lorraine, en 1915, 
Kaol et Lion Noir (P 12). 

Voici encore quelques précisions fournies par 
mes correspondants. U armoire à glace était 
Fécurie au l^"" génie, avril 1917 (M 7); les colis- 
postaux, les gros obus, le varech le tabac de 
troupe, et m,itrailler, écosser les haricots, en 
Champagne, 1916 (a 17). Les marchands de fil 
blanc ont désigné les gendarmes dans la bouche 
de corps africains (Pont-Sainte-Maxence, oct. 
1916, M 2). Dans la Marne, la crèche baptise 
risolateur servant de lit (1916, a 17), ^iX^hanne- 
ton l'aéroplane (1917, a 17). Sur la Somme, le 
86« d'artillerie lourde appelait pétaradeux le 
motocychste (6^ groupe, M 6), et l'infanterie voi- 
sine opposait les berlingots, poux des tranchées 
allemandes, auxparigots, leurs congénères des 
tranchées françaises (oct. 1916, R3). 

Le phonardy qui vient de « téléphoniste » 
par l'intermédiaire de téléphonard, est courant 



LES MOTS NOUVEAUX 87 

en juin 1916 parmi les artilleurs de Verdun (P 5). 
A Thôpital de Bastia, dans Fhiver 1916-17, on 
englobait les avariés sous le nom de sénateurs 
et de députés^ suivant la plus ou moins grande 
gravité de leur état (V 3). Et le mot charognard 
prenait une singulière allure quand on l'enten- 
dait en Artois, entre deux attaques, dans la 
bouche du vaillant commandant R..., stigmati- 
sant ceux des officiers de Farrière qui recueil- 
laient sans droit les avancements et les faveurs 
(mai 1915). 

Certaines expressions sont tout à fait locali- 
sées : malgré leur diffusion restreinte, elles va- 
lent d'être notées lorsque nous possédons leur 
acte de naissance : on saisit ainsi sur le vif les 
procédés de génération des mots. Un com- 
mandant sévère dont le nom se terminait en 
-in fut surnommé Rigadin par ses hommes : 
bientôt, dans le corps entier, on appela rigadins 
tous les commandants (a 27) ; dans le môme 
secteur, un hangar lointain ayant été baptisé 
TombouctoUf tous les hangars ne tardèrent pas 
à devenir des tombouctous. Quelques locutions 
de ce genre datent du temps de paix : au 148* 
de ligne, en garnison à Givet, les troupiers reje- 



88 L'ARGOT DE LA GUERRE 

taient plaisamment sur Méhul (dont la statue 
orne la ville) la responsabilité de tout méfait 
qui leur était imputé ; dans beaucoup de casernes 
du 6^ corps, où l'expression fit fortune, méhul 
ne tarda pas à devenir synonyme de « personne )> 
(P7). 

Ici le mot ne se sépare pas de Tanecdote, gaie, 
banale ou héroïque. En Argonne, au cours de 
Fhiver 1914-1915, on procédait, comme dans 
les autres secteurs, à la vaccination antityphi- 
que. Ce jour-là, les soldats vaccinés ne devaient 
prendre aucune nourriture; on leur remettait 
seulement un paquet d'antipyrine pour prévenir 
la fièvre. Il n'en fallut pas plus pour que Tanti- 
pyrine devînt, pendant quelque temps, le repas 
froid (RI). 

Dans un camp d'instruction près de Nyons, 
en 1916, une salamandre tomba un jour dans 
les feuillées sans pouvoir en sortir : ce fut la 
curiosité du moment. Désormais, quand un 
homme du 28® chasseurs allait satisfaire un 
besoin naturel, on disait : « il va voir la sala- 
mandre » (a 12). — Au 82^ d'artillerie lourde^ 
les anciens ont appelé canadiens les jeunes en- 
gagés de la classe 1918, difficiles à instruire. 



LES MOTS NOUVEAUX 89 

parce qu'ils avaient reçu Tannée précédente un 
lot de chevaux canadiens qui s'étaient montrés 
rebelles au dressage (L 12). 

Pourquoi sur la Somme, depuis novembre 
4916, le fusil- mitrailleur a-t-il été appelé nibé 
dans certains corps ? C'était au cours d'une atta- 
que ; des hommes tombaient. Sur l'ordre d'un 
caporal, un soldat du Midi ramasse le fusil- 
mitrailleur d'un camarade mort, et qui était 
obstrué de boue. « Ce nibéAk ne veut pas mar- 
cher! » s'écrie-t-il en essayant en vain de faire 
jouer l'arme. D'oii avait-il tiré ce mot jailli sou- 
dain sur ses lèvres? Création spontanée? rémi- 
niscence inconsciente d'un vieux mot patois 
oublié? Le soldat l'ignorait sans doute lui-même. 
En tout cas « nibé » fit fortune (a 25). 



* 

* * 



Pour apprécier la diffusion des mots comme 
pour retrouver leurs foyers de rayonnement, il 
est bon de noter les expressions en usage dans 
les corps de troupes régionaux tant que les con- 
tingents sont restés homogènes. A ce propos un 
officier d'état-major (D 12) me rappelle que le 



90 L'ARGOT DE LA GUERRE 

recrutement régional a cessé de fonctionner en 
principe dès la deuxième année de guerre : les 
contingents ont été mélangés à partir du milieu 
de 1915, époque où les groupes de divisions de 
réserve ont été dissous pour être remplacés par 
des formations hétérogènes : d'oîi une fusion 
des divers éléments provinciaux, qui a grande- 
ment contribué à Tunifi cation relative du lan- 
gage. Néanmoins les observations ont pu porter 
sur la première année de guerre ou sur les 
corps qui sont restés relativement homogènes, 
comme certains bataillons d'alpins, la plupart 
des formations territoriales, etc. A noter encore 
que, dans chaque corps, les hommes d'une même 
région, lorsqu'ils sont suffisamment nombreux, 
se groupent ensemble et conservent ainsi un 
lexique commun. 

Le langage des Parisiens s'oppose plus spé- 
cialement à celui des paysans. Midi à part : c'est 
celui qui se renouvelle le plus fréquemment, riche 
en formations multiples, créations de circons- 
tance vite en faveur et tôt abandonnées. Le 
paysan au contraire crée lentement, mais il tient 
à ses mots et il n'en change pas volontiers. Le 
Parisien est plus léger, éternel gavroche prêt à 



LES MOTS NOUVEAUX 9i 

plaisanter de tout et de lui-même dans les cir- 
constances les plus graves, ayant toujours sur 
les lèvres le mot qui fait rire et qui soutient le 
moral ; le paysan, plus grave, a des expressions 
plus dures ou plus macabres : il appelle les gen- 
darmes enfants de chœur de Deibler ou hiron- 
delles de potence (Normands, Éparges 1916, 
R 3), la médaille militaire ou la croix de guerre 
course à la mort ou croix de bois (Berrichons, 
Apremont 1915, R3') en raison des dangers à 
courir pour la mériter. 

Celui-là, qui manie sa langue avec dextérité, 
multiplie les ellipses, abrège les mots dans sa 
hâte d'aller au but, et s'amuse à les déformer 
tout exprès, comme un enfant démolit et recon- 
struit un jouet familier : toutes les altérations 
essentiellement argotiques, du type chassebi 
(chasseur) ou /rom^^y 2 (fromage^), sont d'origine 
parisienne et non campagnarde. — Celui-ci, qui 
a appris, plus ou moins superficiellement, le bon 
français par Técole, est sujet aux attractions 



1, Quelques-unes de ces expressions ont pu être créées à 
Paris, où elles ont fait place à d'autres; mais il est remar- 
quable qu'elles aient été adoptées et conservées parmi leg 
contingents ruraux. 

2. Ci-après, chap. vi. 



92 L'ARGOT DE LA GUERRE 

homonymiques et aux jeux inconscients de 
Fétymologie populaire*: il dira, par exemple, 
opéré pour « repéré » (219% L 12 ; Auvergnats, 
D 1) ou barbouillé pour barbelé (Orléanais, R 3), 
miscope pour joerâcojoe (Vendéens, a 32). 

Uun aura des métaphores empruntées aux 
sports ou aux objets delà ville : c'est lui qui a créé 
tomber sur un bec de gaz (échouer), rognure 
de taxi (viande), et tant d'autres expressions 
imagées plus anciennes qui figurent dans le vieux 
fonds d'argot parisien. L'autre demande ses 
images à la vie des champs : seul un campagnard 
pouvait appeler les gendarmes fauvettes à têtes 
bleues (Orléanais, Argonne 1916, R3), un avion 
de chasse bruant (contingent du Nord, a 24), 
une perforeuse de ^di^Çi pigeon ramier (Normands, 
tranchée de Galonné 1917, R 3) ou la cuisine 
roulante batteuse (Landais, M 13). Soyons égale- 
ment assurés, malgré l'absence d'indication pré- 
cise, que ce ne sont pas des Parisiens qui ont 
appelé l'avion frelon^ ou cagoule le masque pro- 
tecteur contre les gaz : car le Parisien ignore 
ce qu'est un frelon et il n'a plus aucun souvenir 
du costume monacal. 

1. Ci-après, chap. vi. 



LES AÎOTS NOUVEAUX 93 

Parmi les expressions qui me sont signalées 
comme usitées dans les contingents parisiens, 
il en est d'antérieures à la guerre qui ont obtenu 
un succès considérable, telles que mare (assez), 
système D, chassebi (chasseur), se grouiller (se 
dépêcher), ou qui se sont répandues dans d'au- 
tres corps sans acquérir une aussi grande exten- 
sion, tels gaille (cheval), cosse (paresse), piôle 
(chambre), boule de suif (homme gras)^ Des 
termes plus rares méritent d'être notés, par 
exemple les nombreux s'ynonymes du vin relevés 
parmi les Parisiens de la 23*^ S. M. A. (a 8) : 
coltar (c.-à-d. coaltar), colorOy rouginet, roule 
tout debout, rouquin, — pousse au crime (eau- 
de-vie, spécialement parisien : A 6, D 9, P 5), — 
tète de rat (tête d'homme qui sort d'un trou de 
créneau, M 13), et des expressions amusantes, 
qui portent bien leur marque de fabrique : Jour- 
nal de Suzette (« Bulletin des Armées », pour 
indiquer qu'il était fait adusum delphini)^ pari- 
gots et berlingots (poux allemands et français), 
embocher (embrocher le Boche avec sa propre 
baïonnette), lâchons tout ! ou valse lente ! pour 

1. Signalées notamment par B14, M i3 et R3. 



94 L'ARGOT DE LA GUERRE 

« montons à Fassaut! » (R3). Le Parisien sait 
aussi s'indigner quand il le faut, et c'est lui qui 
a décoché aux fuyards devant Fennerni Fépi- 
thète de joueurs de misérables. 

Une autre distinction s'impose : entre le Nord 
et le Midi. Le Méridional est plus imaginatif que 
Fhomme du Nord ; ses créations sont plus nom- 
breuses et plus vives; par certains côtés il se 
rapproche du Parisien (mais il ne pratique guère 
les déformations des mots). Nombre de ses créa- 
tions, que nous retrouverons au chapitre suivant, 
ont obtenu un succès mérité. Comme termes 
localisés, dont quelques-uns viennent du patois, 
citons balès, soldat brave, héros (23% 27* et 67® 
bataillons d'alpins, Sud-Est, Al, a 23); crustil- 
lons, éclats d'obus, proprement « petits croûtes » 
(Niçois, Marne 1916, a 17) ; pa raille , il importe 
peu (a 19)^ ; pélaudSf sous (Drôme, B 14) ; faire 
péter l'arquebuse, travailler énergiquement, 
décharger le panier, jeter ses bombes (en par- 
lant d'un avion), territorial, avion à allure 
lourde (Landais, M 13). 

Quelques termes paraissent spécialement 

1. Mistral {Trésor du félibrige) donne, comme terme lan- 
guedocien, rai, « en effet », « c'est facile », 



LES MOTS NOUVEAUX 95 

lyonnais, comme poquer (sentir mauvais) ou 
tarin (nez) (B 14^). 

Au point de vue de la diffusion des mots, il 
est intéressant de remarquer que le parisien 
bâche (casquette de civil) a été adopté par les 
Lyonnais (B 14), tandis que le lyonnais gaspard 
(rat*) m'est signalé comme usité par les Lillois 
(Éparges 1916, R 3). 



Les créations littéraires ne sont pas en faveur 
auprès des combattants : cependant ceux-ci arri- 
vent à les adopter, avec bien d'autres mots que 
Tavant emprunte à Farrière. 

Le type est la célèbre rosalie (baïonnette), 
qui a particulièrement le don d'irriter de nom- 
breux « poilus ». Pour l'origine du mot, aucun 
doute : 'c'est une création du chansonnier Théo- 
dore Botrel, qui a voulu donner un pendant à 
l'antique Durandal, et qui a lancé le mot dans 
une chanson publiée par le Bulletin des Armées, 



1. Signalons aussi, du XVIII* corps, chipestère eau-dô-vie, 
chipeslernic eau-de-vie supérieure (a 38). 

2. Gi-après, p. 102. 



96 L'ARGOT DE LA GUERRE 

le 4 novembre 1914. Le succès du mot parmi 
les civils a nui à sa propagation dans maint sec- 
teur du front. Et pourtant, n'en déplaise à ses 
détracteurs, il a fait son chemin, car il était de 
bonne frappe et il correspondait bien à une ten- 
dance de tous les langages populaires d'occi- 
dent*. Pour prouver à ceux de mes correspon- 
dants qui le nient qu'en 1917 le mot était bien 
vivant au front, j'ai relevé les noms de tous 
ceux qui me l'ont envoyé dans leurs listes : on 
verra, en se reportant au tableau des abrévia- 
tions, qu'il ne s'agit ni d'embusqués ni de « cive- 
lots », mais d'authentiques combattants^. 

Bluets, lancé par Lucien Descaves dans le 
Journal Qw janvier 1916, pour désigner les jeu- 
nes « bleus » de la classe 1917, a eu moins de 
vogue. Il m'est adressé par un seul correspon- 
dant (D 2). Il semble bien que le mot n'ait pas 
pris racine dans l'armée. D'ailleurs les « bluets » 
de la classe 1 7 ont cessé au bout d'un an d'être 



i. Sans rappeler Joyeuse et Durandal, nous avons ici Oscar 
(le fusil), Julot (le canon de 75) et surtout Joséphine (baïon- 
nette). L'argot militaire allemand a Laura, Minna (fusil), 
Berlha, Emma (canon), etc. 

2. A8, A9, AlO, b6, B12, D8, G2 (qui précise l'avoir 
entendu dire par ses hommes), M3, M5, S6, S7, S8, a7, al7. 
C'est de beaucoup le nom qui m'a été signalé le plus sou- 
vent pour désigner la baïonnette. 



LES MOTS NOUVEAUX 97 

les « bleus », et leurs successeurs, de la classe 
18, ont reçu d'autres surnoms (p. ex. biquets 
ou canadiens). 

Tels mots ont été soupçonnés de littérature, 
alors qu'ils étaient de formation populaire. Bou- 
chers noirs et diables bleus ont paru suspects, 
parce qu'on les a trouvés trop jolis: oublie-t-on 
que le peuple est notre grand maître de langage 
et que ses créations sont autrement pittoresques 
que celles des grammairiens ? Bouchers noirs 
(artilleurs), très usité au début de la campagne, 
est-il de formation française, ou est-ce la traduc- 
tion d'un mot allemand créé pour exprimer les 
ravages causés par notre canon de 75 ? La ques- 
tion reste en suspens comme pour diables bleus 
et tigres bleus. Toujours peut-on affirmer que 
ces mots, dès le début, ont été trop rapidement 
en vogue dans l'armée pour que l'hypothèse 
d'une création journalistique soit admissible*. 
J'ajoute qu'un de mes correspondants (T3) a 
entendu appeler les coloniaux blaue Metzger 
(bouchers bleus) par un prisonnier allemand, et 
que j'ai relevé des expressions analogues dans 



1. Le témoipnage de T3 est particulièrement caractéris- 
tique à cet égard. 



Dauzat- — L'Argot do la guerre. 



98 L'ARGOT DE LA GUERRE 

une brochure d'argot militaire allemand, Z)e?* 
feldgraue Bilchmann, que m'a prêtée un offi- 
cier interprète*. 

Dans d'autres cas, par contre, le journal a été 
le propagateur irrécusable. C'est lui qui a lancé 
Tommie pour désigner l'Anglais (quelque peu 
répandu au front, D8), et qui a ressuscité 
l'ancien mot populaire Bougres pour désigner 
les Bulgares : Bougre m'est donné par un com- 
battant de l'armée d'Orient (L 5), à côté des 
populaires Bulg, Boulg, Bubuls^ que m'ont 
envoyés d'autres soldats du même front. On le 
voit, malgré l'antipathie qu'éprouve le soldat 
pour les écrivains de l'arrière, qu'il considère en 
bloc comme des « bourreurs de crâne » , il arrive 
inconsciemment à adopter des mots mis en cir- 
culation par les journaux \ 

Le facteur intellectuel et livresque agit aussi, 
comme dans tout langage populaire, par l'apport 



1. Ci-dessus, p. 1, n. 2. 

2. Altérations de Bulgare (v, chap, vi) ou de Boulgare (pro- 
noncé à l'orientale ou à l'italienne). 

3. On m'a signalé aussi quelques expressions lancées par 
les journaux et devenues classiques, qu'on répète ironique- 
ment sur le front, parfois avec une variante plaisante, 
comme « le rouleau russe », « on les grignote », « on les 
aura... le» pieds gelés » (au lieu de : ... les Boches), etc. 
(M 3). 



LES MOTS NOUVEAUX 99 

de divers mots, qui sont parfois mal compris ou 
déformés, soit parmi les ruraux, soit surtout 
parmi les troupes coloniales. Dans le premier 
cas, citons faire une décision, avoir une discus- 
sion amicale, et, dans le second, scientifique, qui, 
chez certains corps africains, est arrivé à signi- 
fier: « ça m'est égal » (P9). Les mots, au cours 
de leurs voyages, reçoivent parfois de terribles 
entorses. 



CHAPITRE IV 
LES EMPRUNTS 



Aucun langage ne tire toutes ses richesses de 
son propre fonds: il emprunte toujours peu ou 
prou à ses voisins. L'argot militaire, lui aussi, 
offre des alluvions de provenance variée : du 
provençal, de l'italien, de Farabe... et même 
du « boche ». 

Des termes savoureux, venus de nos lointaines 
provinces, sont restés mtacts, ou plus souvent 
se sont transformés en chemin, avant d'être 
refondus dans le grand creuset de la capitale ou 
de l'armée. 



* 



Lyon a fourni quelques mots pittoresques à 



LES EMPRUNTS 101 

l'argot de la guerre: leur histoire mérite d'être 
contée. 

Le plus répandu est le nom de Teau-de-vie, la 
gnôle ou niôle. Il paraît que ce terme avait déjà 
gagné la Normandie avant la guerre. Mais son 
origine n'est pas douteuse : il y a au moins un 
demi-siècle que Talcool a reçu à Lyon * ce sur- 
nom métaphorique. Dans les patois 'franco-pro- 
vençaux (Lyonnais, Savoie, Suisse romande), 
niôlay descendant du latin nebula, désigne le 
brouillard ou les nuages. Si Ton ne saisit pas à 
première vue le rapport de sens, il suffit de rap- 
peler que nous nommons gris un homme ivre, 
et surtout que les Vaux de Vire disaient déjà 
« charmer la brouee » (proprement : charmer le 
brouillard), au sens de « boire un coup », spé- 
cialement le matin, — à l'heure du brouillard, 
— pour se donner du ton. L'eau-de-vie peut 
donc également, suivant les conceptions popu- 
laires, chasser la brume ou créer le brouillard 
devant les yeux : tout dépend sans doute du tem- 
pérament et de la dose ! En tout cas, la filiation 



1. De Lyon le mot avait gagné les environs avec son sens 
argotique : on me signale qu'il était usité déjà au lycée de 
Bourg en 1894. 



102 L'ARGOT DE LA GUERRE 

du mot est limpide, et il est préférable, confor- 
mément à Tétymologie, d'écrire niôhy bien que 
la prononciation ait généralement mouillé Yn. 

Gaspard a eu moins de succès, mais il est 
encore assez fréquent pour désigner le rat dans 
les tranchées. H y a longtemps que ce surnom 
est connu à Lyon. Dans son Guignol lyonnais^, 
M. Tancrède de Visan relevait cette phrase du 
Déménagement, pièce lyonnaise classique: « Il 
m'a flanqué à la cave\ j'ai passé la nuit avec 
Gaspard. » Les salles basses, dites les caves, de 
l'hôtel de ville de Lyon ont longtemps servi de 
prison municipale. La tradition veut qu'un détenu 
politique ait élevé jadis dans ces « caves » un 
superbe rat qui venait manger dans sa main et 
que les prisonniers avaient appelé Gaspard (Y 5). 
En se vulgarisant dans l'armée, le mot a perdu 
sa valeur originaire, devenant un véritable nom 
commun : ce n'est plus Gaspard, mais un gas- 
pard que disent les soldats. 

Une des nombreuses variantes de la chaus- 
sure, grole ^, est un vieux mot de la région lyon- 

1. Lyon, 19i0 (Bibliothèque régionaliste). 

2, Ne pas confondre ce mot féminin (qui a primitivement 
ô long fermé) avec grole, masculin (o bref ouvert), abré- 
viation parisienne de grelot (voir p. 176). 



LES EMPRUiNTS 103 

naise (on écrit souvent grollé) ; on lui a fait un 
dérivé synonyme grolon, qui, par assourdisse- 
ment de la voyelle atone, devient souvent grêlon. 
Ces mots paraissent avoir pris une certaine 
extension dans Tarmée. Au contraire le gône, 
qui est à peu près le gavroche lyonnais, est resté 
localisé au sens de soldat (B 16) : pour un Lyon- 
nais, le « gône » n'était-il pas le « poilu » par 
excellence ? 

Si nous remontons vers le Nord, nous rencon- 
trons un ancien provincialisme champenois, 
jubine (jument), que V Atlas linguistique de la 
France, de MM. Gilliéron et Edmont, signale 
en quelques points de l'Ile-de-France et de la 
Champagne occidentale S et qui figure dans notre 
enquête. 

Le Nord a vulgarisé sa bistouille, mélange 
d'eau-de-vie et de café, jusqu'à Menton, d'où 
elle nous revient avec l'acception simphfiée 
« eau-de-vie » (B 6). Chaque province apporte 
sa caractéristique : la Bretagne^ a donné à 



1, Carte jument, aux points 128, 227 et 230 (régions de 
Sézanne, Gondé-en-Brie et Argenteuil). 

2. D'autres mots bretons sont répandus dans les contin- 
gents originaires de Bretagne j mais c'est là un phénomène 
purement régional (L 12). 



104 L'ARGOT DE LA GUERRE 

Tarmée son biniou qui, d'après le nom d'un 
instrument très spécial, a désigné d'abord dans 
la flotte, où les Bretons sont nombreux, le clairon 
et le matelot-clairon, et, depuis la guerre, tout 
instrument de musique (spécialement à vent) 
dans de nombreux secteurs de Tarmée de terre. 






Le contingent linguistique de TOuest (Maine, 
Anjou, Touraine, Poitou), sans être nombreux, 
est particulièrement intéressant. Il compte quel- 
ques-uns des mots les plus en vogue et les plus 
curieux, comme bourrin, maous, et, en seconde 
ligne, tambouille. 

Bourrin, qui est, de beaucoup, le terme le 
plus usité pour désigner le cheval, existait dans 
ce sens, avant la guerre, comme argot de 
caserne, spécialement en faveur dans la cavalerie 
et Tartillerie. Le rapport qu'on a établi avec le 
terme de cavalerie bourrer, « tirer » à la main, 
a contribué à son succès. Mais il ne doit rien à 
ce mot, car il est simplement, à Torigine, une 
variante de bourrique^ qui désignait Tâne dans 

1. Un correspondant (L 10) a même entendu bourrin au 



LES EMPRUNTS 105 

la région charèntaise (M 12, RI) et vendéenne 
(MIS); Verrier et Onillon le citent avec la 
même acception dans leur Glossaire des patois 
et parler s de V Anjou, J. Rougé dans son Par- 
ler tourangeau (de Loches) ^ 

Le mot a d'abord désigné à Tarmée les ânes 
(Wl), et les mulets, spécialement en Tunisie 
(dès 189S, C4) et dans le Midi : ainsi à Mon- 
tauban, au 17^ escadron du train en 1907 (L7), 
à Toulouse en 1907-1908, il s'appliquait au 
mulet porte-mitrailleuse. La « bourrique » 
devait fatalement évoquer le mauvais cheval, la 
rosse ^ : c'est le sens qu'on lui donnait déjà 
avant la guerre en Vendée (M 15) et dans cer- 
taines garnisons normandes (cheval têtu, rosse, 
mot de cavalerie dès 1892, N2). 

Le sens « cheval », débarrassé de toute valeur 
péjorative, n'apparaît que dans les premières 
années du xix* siècle. On le relève (F 3) dans la 
région de Lille, où il a produit le dérivé bour- 
riner, travailler comme un cheval; au 4* cui- 



féminin, alors qu'il ne s'agissait pas d'une jument. Il existe 
aussi à l'armée la variante plus rare bourri, cheval (^i). 

1. On me signale aussi bourrin comme un mot de l'ancien 
patois de l'Yveline (région de Mantes) (A 8). 

2. L'argot militaire suisse-allemand appelle, de même, le 
cheval Esel (proprement : âne). 



100 L'ARGOT DE LA GUERRE 

rassiers (Cambrai, recrutement du Nord), il avait 
évincé les synonymes plus anciens carcan, 
canard et canasson. On me le signale, sans 
localisation, dans la cavalerie en 1905 comme 
terme nouveau (B 15), en 1906-1907 au 2* régi- 
ment d'artillerie de campagne (recrutement du 
Sud-Est), en 1910 au 1*' dragons à Joigny (D 4), 
en 1912-1914 à Verdun, et, à la même époque, 
dans divers régiments de cavalerie recrutés en 
Brie, en Champagne, en Avallonnais (D13): ce 
dernier correspondant ajoute que les Parisiens 
disaient plutôt canard ou carcan, et les soldats 
du Nord, bourdon. Tout le IX'' corps (Tours), un 
des principaux foyers d'expansion du mot, 
disait naturellement bourrin (C 8). 

Depuis la guerre, bourrin a été adopté par 
l'infanterie, tandis que la cavalerie semble désor- 
mais préférer bourdon (M 15). Ce dernier est une 
étymologie populaire de bourdin, qui, dans le 
parler de la Sarthe, est l'équivalent, par le sens, 
du bourrin angevin et vendéen (RI). N'oublions 
pas que l'Ouest est une des régions oii se pra- 
tique l'élevage du cheval, ainsi que de l'âne et 
du mulet. 

Si Ton disait à brûle-pourpoint que maous est 



LES EMPRUNTS 107 

le même mot que Mathilde, qui ne crierait au 
paradoxe? Les deux mots paraissent presque 
aussi éloignés Tun de l'autre que l'espagnol 
alfana du latin equus d'où le bon Ménage vou- 
lait le faire dériver. Et pourtant la chaîne des 
intermédiaires rend très plausible l'existence de 
ce doublet, quoique le sens paraisse s'y opposer 
à priori autant que la forme : une fois de plus, 
le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. 

Remontons pas à pas les étapes parcourues 
par le mot, qui a bien changé sur la route. Ce 
superlatif, devenu assez élastique depuis la guerre, 
signifiait uniquement, à l'origine, grand et gros, 
surtout gros. Le mot n'est point parisien, mais 
il avait commencé à pénétrer à Paris avant 1914 
(M 7), bien qu'il y fût assez peu répandu. Ce 
n'est pas faire preuve de témérité que de le recon- 
naître dans l'angevin mahou, lourd, signalé 
dans le Glossaire déjà cité de Verrier et Onillon 
(à Saint-Aubin-de-Luigné, près Angers), aussi 
bien que dans le picard mahousse (y\é\\Q femme, 
truie), allégué aussi ajuste titre par M. Sainéan 
{op. cit., pp. 36 et 151), et qui est visiblement 
une forme féminisée du même radical. 

La clef du mot est dans l'Ouest. Mahou n'est 



108 L'ARGOT DE LA GUERRE 

lui-même, en effet, qu'une variante de mahaud, 
connu dans le Maine, TAnjou, etc., avec les 
acceptions « lourdaud, nigaud », etc., et qui est 
en outre le sobriquet collectif des Bretons: il 
nous a été donné dans ce dernier sens au cours 
de notre enquête (maôt). Très judicieusement, 
MM. Verrier et Onillon, dans leur article « ma- 
haud », estiment que le mot, en Anjou, a dû 
désigner Foie au xv^ siècle (on comprend très 
bien ensuite la métaphore qui a conduit à « lour- 
daud »): ils relfivent, à Tappui, une inscription 
de cette époque sur une peinture du château de 
Plessis-Bourré, représentant un homme assis qui 
tient une oie sur ses genoux : 

Je cous le cul à Mahault 
Pour ce qu'esle a parlé trop hault. 
Vos aultres qui cy regardez. 
Gardez-vous bien de trop parler, 
Car l'on dist que trop parler nuipt, 
Et à la fois trop gratter cuyst. 

Aucun doute n'est possible quant à Finterpré- 
tation. Et il semble qu'avec Foie nous sommes 
fort loin de Mathilde. Au contraire, nous tou- 
chons au but. Remarquons que Mahault, sans 
article, a ici la valeur d'un nom propre, d'un 
surnom donné à Fanimal comme tous ceux du 
Roman de la Rose (Ysengrin le loup. Renard 



LES EMPRUNTS i09 

le goupil, — qui est devenu nom commun, etc.). 
Or Mahault ou Mahaut, variante picarde, ange- 
vine, etc., du francien Maheut, est, avec ce der- 
nier, la forme populaire, très régulière, de 
Mathilde, comme Brunehaut de Brunehilde. 

La tambouille, cuisine, nous retiendra moins 
longtemps. Le mot, avec la valeur primitive 
« ragoût » et surtout « ragoût grossier », est 
assez répandu dans FOuest, voire dans le Midi. 
Mais ici encore c'est FAnjou qui tient le mot de 
Fénigme étymologique, d'ailleurs très simple: 
« tambouille » est une altération de pot-en- 
bouille y comme Font compris MM. Verrier et 
Onillon, qui possèdent les deux variantes dans 
leur Glossaire. Le mot complet porte en lui-même 
son explication. La région parisienne Fa abrégé 
anciennement en pot-bouille, qui est le titre d'un 
roman de Zola, et que la langue populaire de la 
capitale a altéré en popouille, toujours avec la 
même acception. 

Zigouiller avait un relent crapuleux quand le 
malfaiteur « zigouillait le pante » (le bourgeois) ; 
beaucoup lui trouvent une autre allure, depuis 
que le poilu « zigouille » le Boche. Le mot 
appartenait bien au vocabulaire des apaches con- 



110 L'ARGOT DE LA GUERRE 

temporains, quoiqu'il n'ait jamais figuré dans 
l'ancien argot des malfaiteurs, mais il était 
devenu courant parmi le peuple de Paris. On en 
retrouve l'antécédent, comme M. Sainéan l'a 
montré, dans nos patois de l'Ouest: zigouiller 
en Poitou, sig ailler (et sig ailler) en Anjou, 
signifie couper en déchiquetant, avec un mauvais 
outil ; d'où couper la gorge et tuer. Mais l'Ouest 
n'a servi ici que d'intermédiaire : il ne figure que 
comme une étape dans le voyage du mot. Si l'on 
veut avoir le berceau, il faut descendre encore 
au Sud et le demander au Midi, d'où le terme, 
comme tant d'autres, est remonté en se défor- 
mant : cet ancêtre, c'est la sego, — la scie (ou la 
faux à blé), — d'où est dérivé le verbe segalha 
(en orthographe félibréenne) ou segoïa, signifiant 
« mal scier »... Inutile de souligner le réalisme 
brutal de la métaphore. — Zigouiller était déjà 
employé en 1895 à Madagascar par les troupes 
coloniales, qui comptent beaucoup de Méridion- 
naux(Mll). 



* 



Le Midi, dont la race vive et imaginative 



LES EMPRUNTS 111 

frappe tant de créations d'un relief pittoresque, 
a toujours fourni beaucoup au Nord. Gomme 
anciens mots relatés par notre enquête, relevons 
au passage: costaud y venu par Targot des mal- 
faiteurs (proprement : gaillard qui a de fortes 
côtes); fayotSy haricots, vieux mot de caserne 
et de collège, de la même racine que flageolet^ 
son dérivé*; fade, mot populaire, proprement 
« bien servi par les fées {fado) » ^ ; hostaii (ou 
houstaUy ostau), maison, que Fargot des malfai- 
teurs avait appliqué à la prison ; le peuple, retrou- 
vant par un hasard curieux la valeur séman- 
tique d'un doublet savant, a donné ce nom à 
l'hôpital, qu'il considère comme la prison du 
malade pauvre; l'armée connaît les deux sens, 
suivant les corps ^ 

Voilà longtemps que les soldats du Midi sont 
appelés les mocos par leurs camarades, d'après 
l'expression patoise coumaco (comme ça), abré- 
gée souvent en m'aco ou m'oco, et qui revient 

1. Le provençal faiou, anciennement /"a^o/, ancêtre de fayot 
(qu'on devrait écrire fayô ou fdiô)^ vient du bas latin fabeotus, 
dérivé de faba, fève, haricot. Flageolet est un dérivé de la 
forme italienne fagiuolo (même sens et même origine) : 1'/ qui 
suit l'f est due à l'influence de flageolet, instrument de mu- 
sique, qui est un tout autre mot. 

2. Four le s(^ns, voir cliap. v, p. 137. 

3. Le sens « prison » est répandu depuis 1899 (D12). 



H2 L'ARGOT DE LA GUERRE 

fréquemment sur leurs lèvres. Le succès de cette 
locution est encore attesté par un de nos corres- 
pondants (D9), qui nous signale sa pénétration 
dans Tarmée avec une toute autre valeur: 
comacOy bien, confortable^ — rappelant, pour 
révolution du sens, notre « comme il faut » (une 
personne comme il faut). Toute expression fami- 
lière peut devenir le surnom de ceux qui rem- 
ploient. La guerre a fait un sort au juron fami- 
lier des Béarnais et des Landais, Ml de pute 
ou hidepute (proprement : fils de courtisane), 
sobriquet désignant ces contingents dans la 
bouche de soldats ou de civils qui ignorent tota- 
lement sa valeur originaire. 

La locution en pagaye (prononcer : paga-ye^, 
en désordre, commençait à se répandre à Paris 
avant la guerre. Elle a eu du succès au moment 
delà retraite de 1914; je Fai entendue répéter 
plusieurs fois, en 1916, à Interlaken, par deux 
soldats lorrains, appartenant à des régiments 
différents, et qui avaient été faits prisonniers 
(puis hospitalisés en Suisse) après un mois de 
campagne : pagaye signifiait pour eux « déban- 
dade » aussi bien que « désordre ». En pagaio 
est à Forigine un terme de marine provençal. 



LES EMPRUNTS li3 

dont les sens, d'après Mistral, sont «précipitam- 
ment, pêle-mêle, en désordre » ; le sens origi- 
naire Aq pagaio est « aviron ». 

L'histoire de panard est intéressante. Par 
quelle filière a passé le provençal panard, boi- 
teux, pour arriver au sens de « pied », seul 
connu et très usité dans la tranchée ? La trans- 
formation s'est opérée dans la cavalerie. On a 
d'abord appelé panard le cheval qui avait les 
pieds tournés en dehors (N2) ou en dedans (P 2), 
puis les pieds de ce cheval. De là à « pied de 
cheval » il n'y avait qu'un pas, vite franchi, et 
le pied de l'animal est devenu à son tour le pied 
de l'homme. Ce dernier sens a été introduit à 
la caserne de Bourges, en 1910-1912, par un 
soldat originaire de Béziers ; il était usité dans 
la cavalerie dès 1904, au 17*^ d'infanterie à Tou- 
louse en 1907 (G 4-), chez les cuirassiers do 
Cambrai en 1 91 4 (L 6). Au sens « pied de cheval » , 
le mot était connu à Paris avant la guerre, selon 
-plusieurs témoignages. 

Le mot provençal qui a obtenu le plus de 
vogue à l'armée est incontestablement pastis^. 



1. On écrit parfois pastisse (parce que Vs final se pro- 
nonce). Le mot est masculin. 



Dauzat. — L'Argot de la guerre. 



114 L'ARGOT DE LA GUERRE 

C'est un terme d'argot toulonnais et marseillais, 
qui signifie « ennui », « chose désagréable », 
avec une valeur fort énergique: le sens primitif 
du mot (^pastitz) en ancien provençal, et qui a 
subsisté en mainte contrée, était « pâté » ; il 
s'est déprécié par la suite jusqu'à « raclure de 
pétrin », d'où son emploi figuré. Un payeur aux 
armées (PIO) a noté que dans sa région le 
mot avait été apporté en 1915 par les Proven- 
çaux du 163** d'infanterie; il fut vite adopté 
parmi les autres régiments de la division et 
rendu populaire par une chanson du médecin- 
major Bonifay, originaire du Var. 

Tatarie (pied) est-il d'origine civile ou mili- 
taire? La question reste en suspens. S'il était 
connu avant la guerre, à Paris, il y était, en 
tout cas, fort peu répandu : à Ménilmontant, ce 
sont les soldats venus en permission qui ont 
apporté le mot du front, au début de 1916. On 
peut le soupçonner d'être une altération de tar- 
tane ((( bateau » désigne depuis longtemps une 
grande chaussure et un grand pied); s'il en est 
ainsi, il porte en lui-même la signature de son 
origine : la Provence, pays des tartanes. Mais il 
reste un doute, d'autant qu'on me signale à Chà- 



LES EMPRUNTS 115 

tel-Gérard (Yonne) un cordonnier qui se sur- 
nomme depuis longtemps le tatane (V2). 

Si tatane est douteux, par contre gabian, cou 
(assez rare), et miôley mulet (très répandu) sont 
d'origine provençale assurée. Le gahian, en 
provençal, est le goéland (qui a un gros cou). 



* 



L'italien avait fourni jadis beaucoup de mots 
à r argot des malfaiteurs : on retrouve ici nase, 
nez (it. nasd) dans son dérivé nasin, ^i prose, 
postérieur (de Fargot romain). La langue popu- 
laire avait emprunté mar^b/e. déluré, ("A patate, 
pomme de terre, qui est peut-être venu à Paris 
par la voie de Tarmée. Il n'y a guère à signa- 
ler comme terme nouveau que pignate, obus 
(it. pignatta, marmite), qui a été emprunté par 
l'armée d'Orient aux contingents italiens (L5); 
encore le mot existait-il déir-, dans la marine au 
sens de chaudière (a 33). Les troupes d'Orient 
ont également repris le terme traditionnel « ma- 
caroni » pour désigner les Italiens, mais en le 
prononçant, d'après Toreille, à l'italienne : ma- 
carone (DIO). 



m L'ARGOT DE LA GUERRE 

KEspagne, à qui nous sommes redevables de 
très vieux termes militaires \ a exporté quel- 
ques autres mots, plus récemment, par la voie 
de l'Algérie, où les Espagnols sont nom- 
breux, à Alger et surtout en Oranie : en linguis- 
tique le plus court chemin n'est pas toujours le 
plus direct. Moukère, femme de mauvaise vie, 
est depuis longtemps connu à Paris. Douro, écu 
de cinq francs, a été vulgarisé à Farmée d'Orient 
par les troupes africaines ; le mot est venu sur 
notre front où, changé en doro par étymologie 
populaire, il a désigné naturellement la pièce 
d'or (A 8). On m'a signalé enfin moutchiachou, 
enfant (S 8: je respecte l'orthographe, pour 
montrer qu'il ne s'agit pas d'une création litté- 
raire), qui est le décalque de l'espagnol mucha- 
chOf entendu et non lu: le mot doit être très 
localisé et provient sans doute du Sud-Ouest. 

Les Anglais, nos compagnons de lutte en 
France, n'ont pas fourni un apport important, à 
cause de la difficulté d'intercompréhension . Et 
encore plusieurs de ces emprunts sont-ils anté- 
rieurs à la guerre, tel bizness, travail, afî'aire, 

1. Ci-dessus, p. 32-33. 



LES EMPRUNTS 117 

depuis longtemps populaire à Paris où il est venu 
par la langue parlée (ang. business)^ comme 
aussi certains termes de boxe, qui ont pris un 
sens nouveau : souinger, bombarder (originaire- 
ment : donner un swing) ; uppercut, eau-de-vie 
(désignant d'abord un autre « coup » de boxe), 
qui a été transmis par récriture. Emprunt visuel 
aussi est rider (prononcé rider), qui a le sens 
« chic », en premier lieu dans le langage du cava- 
lier : le rider est le cavalier anglais, donc le cava- 
lier chic ; le mot avait pénétré dans le peuple de 
Paris au sens « pardessus », d'après le nom 
donné à certains manteaux (de cavalerie, à 
Torigine) par les magasins de confections. — 
Comme vrais mots de la guerre, on ne peut 
citer que quelques termes empruntés dans le 
voisinage des troupes anglaises, tels que horse, 
altéré presque aussitôt en ours (PI 2); go^ ça 
va! (Ll; angl. « allez! »), corne on (viens), 
quelque peu usité en Artois (W 2), enfin les 
célèbres tanks, qui désignent les auto-mitrail- 
leuses ou les auto-camions blindés (T 3), et, par 
dérivation, les voitures à viande (P 12). 

De Tallemand sont venus quelques mots 
anciens, qui ont suivi diverses voies. Estourbir, 
ourrer une pipe), les avoir 
retournés (avoir les bras retournés, c'est-à-dire 
être paresseux), se les caler (se caler les joues, 
c'est-à-dire bien manger), ne pas s'en faire (ne 
pas se faire de bile), — un des mots à succès 
popularisés par la guerre, — en jouer (jouer un 
air, c'est-à-dire se sauver), autant d'expressions 
concises et savoureuses, où la métaphore frappe 
l'image que l'ellipse met en perspective. 

Selon le mot supprimé, un même verbe peut 
revêtir des sens très difiérents, dont l'écart ne 
sera marqué que par une différence de particule 
ou par la survivance d'un complément sans 
signification personnelle. Pourquoi s'en mettre 
veut-il dire manger, les mettre se sauver et en 



132 L'AUGOT DE LA GUERRE 

mettre travailler dur ? Rétablissez là « s'en 
mettre plein la lampe » (c'est-à-dire Testomac), 
ici « mettre les cannes » (c'est-à-dire les jambes), 
et en dernier « en mettre un coup », et l'énigme 
se trouve aussitôt résolue. Mais quel casse-tête 
pour les chercheurs si les clefs de ces divers 
assemblages étaient perdues ! N'arrive-t-on pas 
à exprimer des contraires avec le même mot, 
comme en avow ou en avoir dans le huffety 
terme laudatif qui sous-entend le courage, et en 
avoir dans le ventre, expression péjorative 
d'après le crime que le ventre est supposé rece- 
ler? Bizarreries des images populaires. 

L'élimination d'un nom au profit de son épi- 
thète, ou vice versa, ne se produit souvent que 
dans une expression verbale qui précise le sens. 
Cinq isolé n'a pas revêtu un sens nouveau ; le 
mot, au contraire, en sous-entendant doigts, est 
devenu métaphorique dans les ellipses : serrer 
les cinq (serrer la main), en mettre cinq (donner 
une gifle). On dit, pour « avoir faim », avoir la 
dent ou avoir les crocs, par ellipse de l'adjectit 
aiguisé : la métaphore est claire ; mais, pour 
qu'elle se produise, il faut que le verbe « avoir » 
régisse le mot. Une nouvelle étape serait néces- 



LES CHANGEMENTS DE SENS 133 

saire pour rendre « dent » ou « crocs » synonyme 
parfait de « faim ». 

L'histoire du langage prouve que de tout 
temps les négations se sont formées par ellipse 
de la particule ancienne, qui disparaît après avoir 
communiqué sa valeur primitive à un mot quel- 
conque, destiné à l'origine à la renforcer. Le 
synonyme populaire de rien, qui signifiait à 
l'origine « quelque chose », est aujourd'hui dalle, 
employé exclusivement, pendant longtemps, 
sous la forme restrictive : je {n)y vois que 
dalky — la dalle étant le symbole plaisant de 
l'objet invisible, comme la tringle de l'objet 
introuvable. 



* 



Sur le terrain purement sémantique, un des 
caractères essentiels de tout argot, et qui le dis- 
tingue des patois, c'est l'ironie, qui préside à de 
multiples créations. Elle revêt plusiBurs aspects. 

Voici d'abord les appellations plaisantes, les 
termes facétieux *. Beaucoup, créations éphé- 



1. Pour les appellations plaisantes par traduction d'ini- 
tiales, voir ci-après, p. 490. 



434 L'ARGOT DE LA GUERRE 

mères, ne survivent pas aux circonstances acci- 
dentelles qui les ont fait naître; quelques-unes 
plaisent et prennent racine. Nombre de méta- 
phores éclosent ainsi ; mais souvent, entre maints 
essais, un seul arrive à faire fortune. La mitrail- 
leuse a reçu, par exemple, plusieurs surnoms, 
qui semblent tous localisés : machine à coudre^ 
à découdre^ à signer les permissions^ secoue- 
paletot, etc. Parmi les tâtonnements on a ren- 
contré enfin le mot à succès : machine à secouer 
le paletot, qui a fait le tour des secteurs. 

Il y a çà et là de jolies trouvailles : la mitrail- 
leuse à haricots (cuisine roulante), les péris- 
copes (yeux), les pieds frigorifiés (gelés), les 
mies de pain mécaniques (poux) ; d'autres plus 
gauches et qui ne sont pas nés viables, comme 
remonte-moi le moral i^our désigner le vin. 

Le jeu de mots a tôt fait d'arriver à la res- 
cousse. Comme l'étymologie populaire, que nous 
verrons au chapitre suivant, il altère parfois la 
forme des mots ; mais il en diffère foncièrement 
en ce sens qu'il est un amusement conscient de 
demi-lettrés, tandis que l'étymologie populaire 
est l'opération, inconsciente par excellence, des 
cerveaux illettrés. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 133 

Veut-on quelques exemples? Le peuple dit 
depuis longtemps se poêler, se tordre de rire, 
parce qu'il a pensé à la poêle dont le métal se 
tord; mais il suffit d'écrire jooe7er(ô orthographe I) 
pour qu'on ne comprenne plus. Ici le riz est 
appelé poudre, d'après la poudre de riz. Du mo- 
ment que le soldat combattant était le poilu, 
l'embusqué devait fatalement devenir Yépilé. On 
m'a signalé dans un sens analogue assiettes 
plates, désignant « tous ceux, civils ou mili- 
taires, qui ne vont pas au front, parce que les 
assiettes n'ont pas de poils, elles viennent sou- 
vent de Limoges, elles se serrent dans un buffet 
ou ailleurs, et plates parce qu'elles ne se creu- 
sent pas la tête pour être utiles à quelque chose » 
(;c26). Tant de choses dans deux petits mots! 
s'exclamerait M. Jourdain : voilà une langue 
encore plus concise que le turc de Molière. Evi- 
demment les créateurs du terme n'y ont pas mis 
tant d'esprit ; mais, en le retournant sous toutes 
SCS faces, il est facile, après coup, dans les tran- 
cliées aussi bien que dans le salon de Phila- 
minte, de lui faire dire plus de choses qu'il n'est 
gros. 

Le calembour se rencontre dans le mot lui- 



136 L'ARGOT DE LA GUERRE 

môme ou dans Texplication qu'on en donne. A 
côlé de la mitrailleuse à haricots, il faut placer 
la mitrailleuse à pissenlits, sabre paciflque de 
Finfîrmier qui soigne les malades (sujets à cer- 
taines incontinences). Les poux étant les gaus, 
ils deviennent vite « la famille Gautier ». Le 
féroce « bois de la Gruerie », pour désigner cer- 
taines infirmières, n'a pas besoin d'explication. 
A Farmée d'Orient, où combattent côte à côte 
des contingents de toutes les nations, les petits 
pois sont appelés highlanders , ou les highlan- 
ders petits pois, parce que tous les deux sont 
écossés (Ecossais). On appelle beurre un « type» 
(entendez: un homme); ignorez- vous donc Fan- 
nonce célèbre : « le Tip remplace le beurre » ? 
Toutes ces expressions sont localisées. D'autres 
jeux de mots, qui ont pour résultat d'altérer la 
forme des termes, seront passés en revue au 
chapitre suivant. 

Un des moyens les plus fréquents de Fironie, 
celui qui produit les effets les plus drôles, c'est 
de provoquer un contraste violent par la dispro- 
portion entre Fobjet et sa désignation (généra- 
lement métaphorique). Une propriété, souvent 
un défaut de Fobjet est démesurément grossi : 



LES CHANGEMENTS DE SENS 137 

le nez (trop grand) devient un coupe vent, Fal- 
]umette une bûche, les cheveux (gros et durs) 
des douilles, ancien mot populaire, le macaroni 
kilomètre, la brouette taxi. La réduction 
exagérée est moins fréquente et s'accompagne 
presque toujours d'une autre idée, comme dans 
cure-dents (baïonnette) ou perle (gros obus). 
Le vulgaire peut être désigné par Félégant 
(escarpins, brodequins), le dangereux par Finof- 
fensif (valise diplomatique, gros obus), le 
malodorant par le parfumé (boîtes à parfum, 
pieds) et, d'une façon générale, une idée quel- 
conque par son contraire (être cité, être puni ; 
être cafardé, être Fobjet de faveurs). C'est ainsi 
que l'expression populaire être fade, originaire- 
ment « être favorisé par les fées » (du provençal 
fado)^ après avoir signifié d'abord « être bien 
servi », a fini, par suite d'un emploi ironique 
répété, par vouloir dire « être mal servi, volé ». 
On voit que dans le langage les contraires se 
touchent. 

Autre caractère des argots, bien défini par 
M. Niceforo* : « Tout ce qui est abstrait doit 

1, Le Génie de V argot, p. 81. 



438 L'ARGOT DE LA GUERRE 

se matérialiser; tout ce qui est matériel et animé 
doit se matérialiser davantage, se dégrader et se 
déprécier, en descendant d'un degré ou de plu- 
sieurs degrés. » Le ravalement le plus fréquent, 
dans tous les argots, est celui de l'homme à 
l'animal, qu'il s'agisse des parties du «orps, de 
l'équipement, de la nourriture. Les bras sont 
anciennement des abatis, les jambes des fume- 
rons, les pieds des paturons, puis des panards : 
ce dernier mot a désigné d'abord le pied du 
cheval \ La crèche s'applique à la chambre, 
le harnais à l'équipement, la croûte des che- 
vaux de luxe au mess des sous-officiers. Les 
parties du corps peuvent aussi emprunter leur 
nom aux objets inanimés : le bide, vieux mot 
populaire pour « ventre », est une réduction 
de « bidon » ; le buffet (plus anciennement le 
(( coffre ») désigne le tronc ou la poitrine ; l'es- 
tomac s'appelle lampe ou lampion ; la tête a reçu 
toutes sortes de noms de fruits ^ Le latin testa 
signifiait lui-même « petit pot », et le tronc de 
l'homme vient du tronc de l'arbre. 

Les formations péjoratives remphssent un des 



\. Ci-dessus, p. 113. 
2. Gi-après, p. 151. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 139 

rayons les mieux garnis. Pour beaucoup de 
termes, on peut distinguer trois opérations suc- 
cessives : un objet (ou une série d'objets) de 
mauvaise qualité est désigné d'après son défaut ; 
Tappellation s'étend ensuite à tous les objets de 
même espèce, bons ou mauv-ais; enfin le mot 
se dépouille de sa valeur péjorative et devient 
un synonyme parfait du mot employé par la 
langue courante. La première étape manque 
souvent: ce sont les deux dernières opérations 
qui sont essentiellement argotiques. 

L'ironie dépréciative s'acharne sur certains 
objets ou sujets qui ne méritent pas toujours ses 
traits. Même en temps de paix la nourriture est 
l'objet de plaintes, plus d'une fois justifiées, du 
soldat : ici les mots les plus malmenés sont la 
viande, réputée dure {pneu, rognure de taxis, 
etc., etc.), aussi bien que le pain {meule, pierre 
à affûter, etc.) et les haricots, accusés du même 
défaut et qu'on a baptisés shrapnells, tandis 
qu'on apprécie toujours les bons fayots préparés 
par un « cuistot » expert. Au contraire, les 
pommes de terre, le café, et surtout le vin et 
l'eau-de-vie échappent presque complètement à 
de telles appellations. Il ne faut pas considérer 



140 L'ARGOT DE LA GUERRE 

comme péjoratifs des mots tels que picrate ou 
roule par terre, qui rendent seulement hom- 
mage à la force, toujours prisée, de la boisson : 
aux camarades à ne point en faire abus et à ne 
pas transformer la « niôle « en pousse au crime. 

Le cheval, que le cavalier aime comme un 
camarade, — que d'anecdotes touchantes à ce 
sujet! — donne souvent, par contre, du fil à 
retordre à son maître, pour le pansage, le dres- 
sage, etc. Comme le soldat n'est pas toujours 
patient, il gronde, peste, jure, et c'est alors que 
jaillissent les virulents surnoms généreusement 
octroyés à la plus noble conquête de Fhomme, 
tels « bourrique » {bourrin, bourdori)^, car- 
can et son dérivé carcagnat, trois-pattes, sau- 
cisson à pattes, bout de bois, cagneux^ ^ têtard 
(c'est-à-dire grosse tête), voire des noms d'oiseaux 
et même de poisson {canard et canasson, péli- 
can, hareng, etc.). Qui aime bien injurie bien, 
pourrait-on dire à l'armée. 

Il faut ramener aussi à leurs justes proportions 
les termes qui désignent les brancardiers, bras 



1. Ci-dessus, p. 104-106. 

2. Cogne doit être une altération de l'ancien eagne (pro- 
prement : chienne, mot méridional). 



LES CHANGEMENTS DE SENS 141 

cassés (c'est-à-dire paresseux), èras de nouilles 
(c'est-à-dire bras sans forces), ou les infirmiers 
(infirmes) : au blessé qui attend sur le champ 
de bataille l'impatience est- légitime, et on ne 
saurait s'étonner si elle s'exprime parfois en 
termes un peu vifs\ 

Tous les objets y passent : la chaussure, qui 
ne résiste pas à l'humidité des tranchées, est la 
pompe ou le bois VeaUy l'auto la tinette ou le 
toco^ (proprement : mauvaise auto), la bicyclette 
le clou, la montre la patraque, le lit le pucier 
(c- est-à-dire rempli de puces) ; écrire à&s'\^x\i gri- 
bouiller. Nombre de mots, comme barbaque 
(viande), bow^don, bourrin (cheval), ainsi que 
Boche, ont perdu, par l'usure, leur valeur péjo- 
rative originaire. 

En cherchant l'énergie pour exprimer le 
dégoût ou la réprobation, le soldat a recours 
plus d'une fois au terme grossier, tel mouscaille 
(primitivement « excrément ») pour désigner la 
boue dans laquelle on s'empêtre, tel gros-cul 
pour stigmatiser le tabac de cantine. Mais l'argot 
militaire pratique aussi l'euphémisme, à travers 



1. Pour les péjoratifs relatifs au paysan, à la femme, au 
journal, voir p. 168 à 172. 



142 L'ARGOT DE LA GUERRE 

lequel peut se glisser encore Tironie : le cinéma 
ou la casha évoque discrètement les maisons 
closes ; nous avons vu « la salamandre » ^ ; 
téléphoner à Guillaume est également synonyme 
d' « aller aux feuillées ». Enfin « voler », — le 
mot est bien gros, n'est-ce pas plutôt « chiper » ? 
— engendre quelques euphémismes charmants 
qui semblent plaider eux-mêmes les circonstances 
atténuantes, comme payer le prix courant (qui 
a donné un reçu?), secouer une chemise (Fobjet 
est tombé tout seul !), emprunter (on voulait le 
rendre!) et surtout le délicieux tomber faible 
sur. . . La chair est faible, le soldat aussi : il ne 
faudrait pas être tenté ! 



* 
* * 



La métaphore est le facteur le plus important 
parmi tous ceux qui président au renouvellement 
du langage; nous Favons déjà rencontrée mainte 
fois, chemin faisant. Elle débute volontiers par 
le rôle modeste d'un surnom ou d'une appella- 
tion plaisante. 

1. Ci-dessus, p. 88. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 143 

Un objet sera désigné par le nom d'une qua- 
lité ou d'un défaut, — ou d'un autre objet pos- 
sédant une qualité ou un défaut similaire. Dans 
la première catégorie rentrent les innombra- 
bles adjectifs substantivés ^ qui évoquent une 
propriété essentielle, comme couvrante cou- 
verture, fendard pantalon (c'est-à-dire fendu), 
luisante (baïonnette), 7mide (fusil), — ou une 
particularité accessoire, comme graisseux (cui- 
sinier), miaulant (obus), puant (fromage). Ils 
font allusion tantôt à une qualité {bouillante 
soupe, flambante allumette, sèche cigarette), 
^lus souvent à un défaut : bancal sabre, cagneux 
cbeval, panard pied (proprement: pied tordu"), 
souffrante allumette, etc. Un même mot est sus- 
ceptible de désigner deux objets apparentés, 
comme pétoire (fusil ou canon, qui « pètent » 
l'un et l'autre), — ou même très différents, sur- 
tout si la propriété peut recevoir une valeur 
figurée : ainsi le baveux signifie ici le savon, là 
le journal. Un même objet, suivant telle ou telle 

1, Plus rarement le substantif est devenu adjectif (cf. le 
français « rose ») : pèpère, homme gros, puis gros ; tarte, 
chose laide, puis laid; ballot, etc. L'adjectif peut ensuite, 
comme pèp^rc, devenir adverbe. 

2. Ci-dessus, p. 113. 



144 L'ARGOT DE LA GUERRE 

particularité, est môme amené à recevoir des 
désignations contraires : ainsi le pantalon sera 
aussi bien appelé le collant que le largeau. 

Deux qualités, les plus apparentes, appellent 
surtout la métaphore : la forme et la couleur. 
L'une ou Fautre similitude rapproche, grâce à 
l'association des idées, des objets par ailleurs 
très différents. L'analogie de forme a créé la 
saucisse (ballon captif allongé), les punaises 
(lentilles), la pêche (bombe d'avion), le gigot 
(revolver), la raquette ou tortue (grenade à 
manche), le pistolet (urinai), la mandoline (bas- 
sin pour malades), la baraque^ chevron (en forme 
de toit), etc. ^ La couleur a donné boîte à 
cirage (artilleur, d'après l'ancien uniforme), 
pernod (obus à fumée verte), rouginet, rouquin, 
gros bleu (vin, dont la couleur tire sur le 
rouge ou le bleu), etc. 

Mais bien d'autres propriétés entrent en jeu. 
L'idée « brillant » fait appeler pJmres les yeux, 
comparés depuis longtemps par le peuple à de 
petites mires (jnirettes). L'avion reçoit le nom 
de divers animaux, ailés comme lui : bruant. 



1. Voir aussi plus haut, p. 72, les noms du casque de tran- 
chée. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 145 

frelon, hanneton, etc. ; volent aussi les balles 
(abeilles) comme les projectiles à ailettes (tour- 
terelles). Le tireur perché dans un arbre a évoqué 
aussitôt le perroquet. La robe du prêtre a créé 
le bédouin, comme la jupe du zouave la blan- 
chisseuse ou la modiste. Le toucher peut expri- 
mer la vue : piger, regarder (primitivement : 
prendre). La similitude de cri ou de bruit a 
donné divers noms de canons, comme aboyeur, 
miaulant, roquet, etc. 

Le concret sert à désigner Fabstrait. L'idée 
d'exagération et, par suite, de mensonge, est 
représentée, comme dans toutes les langues, par 
l'image d'enflure : gonfler le mou procède de la 
môme association d'idées qu'une expression très 
littéraire comme « style ampoulé » ; bourrer le 
crâne, qui a eu tant de succès, est encore plus 
expressif: il suppose en outre une ellipse (la 
locution complète serait quelque chose comme 
« bourrer le crâne de fariboles »). L'ennui est 
symbolisé par la couleur noire : le noir équivaut 
aux « papillons noirs » du poète. 

Quelques-unes de ces métaphores ont une 
énergie remarquable, comme feuser (c'est-à- 
dire fuser) ou sauter, faire vite ; foire d'empoi- 

Da.uz\t. — L'Argot de la guerre. lO 



146 L'ARGOT DE LA GUERRE 

gne, vieux terme populaire pour désigner Ten- 
' droit imaginaire où un objet a été volé; tom- 
her sur un bec de gaz (par ellipse : tomber 
sur un bec), synanyme, assez ancien et imagée 
d'échouer, dont le sens primitif, usé dans la 
langue courante, n'était pas moins fort ; visser, 
vocable traditionnel de caserne pour « punir », 
qui symbolise la fermeture inexorable de la pri- 
son, etc. 

Il est plus rare qu'un objet ou un individu 
soit désigné par un terme abstrait : c'est une opé- 
ration justiciable de la métonymie, que nous ver- 
rons bientôt. La langue populaire cherche plutôt 
à animer les objets inertes : ainsi le soldat appel- 
lera son sac le fainéant. 

Certaines images sont assez complexes : toute 
l'armée dit monter aux tranchées (ou en pre- 
mière ligne) et descendre à l'arrière ou au repos. 
Est-ce sous l'influence de l'image du « front », 
qui est un sommet du corps ? Je ne crois pas 
que le langage populaire file aussi bien la méta- 
phore : je suppose plutôt qu'on a voulu associer 
l'idée d'effort contenue dans la montée et le poste 
de combat, comme l'idée de détente évoquée par 
la descente et par le retour au repos. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 147 

Les images sont empruntées naturellement 
aux objets et aux faits de la vie courante. Là 
oii le marin exprimait Finsuccès par Féchouage 
du navire sur un écueil, Gavroche a traduit la 
même idée par le heurt contre un bec de gaz, 
La diffusion des sports a multiplié dans le peuple, 
puis dans Farmée, les métaphores tirées du 
cyclisme, de Fautomobilisme, de la boxe, comme 
pneu pour caractériser une viande coriace; 
bécane pour surnommer une mitrailleuse; /"... 
un coup de pompe, se maquiller les mollets 
avec ses bandes ; faire un virage, tomber d'un 
lit; être souingé (w[\^\. swing^, être bombardé; 
uppercut, eau-de-vie, etc. La voie Aq rocade, 
hgne parallèle au front, vient du jeu d'échecs, 
où « roquer » consiste à intervertir la place de 
la tour et du roi ; Fexpression populaire aller à 
dame, tomber, est empruntée au jeu de dames. 

Le téléphone a subi divers avatars. Dans les 
conseils de guerre du front, des soldats sont sou- 
vent accusés d'avoir téléphoné: c'est un méfait 
qui consiste à entrer en conversation avec un 
tonneau plein, à Faide d'un petit trou et d'un 
tuyau de caoutchouc permettant d'aspirer subrep- 
ticement le vin sans limitation de ration. Il 



148 L' ARGOT DE LA GUERRE 

s'agit de toute autre chose, on l'a vu, quand on 
(( téléphone à Guillaume ))\ 

Les mots populaires d'avant-guerre ont sou- 
vent pris à l'armée un sens militaire voisin. Les 
noms ou surnoms de l'agent de police sont de- 
venus ceux du gendarme qui, en temps de paix, 
est presque inconnu à Paris {cogne, tige, vache); 
ceux du chapeau melon se sont appliqués au cas- 
que de tranchée (blockhaus, cloche, melon), 
ceux du pardessus à la capote ou à la vareuse 
Çpardosse, pelure). Le bêcheur, qui était le pro- 
cureur de la Répubhque, devient le commissaire 
rapporteur au conseil de guerre ; la turne (loge- 
ment) va de soi pour le cantonnement; lepétoire 
mauvais revolver de l'apache, s'ennoblit au sens 
de fusil ou canon, tout comme sonner^ au sens 
de bombarder. 

Les mots de guerre sont susceptibles eux- 
mêmes de revêtir un sens métaphorique. Bar- 
belé (alcool), mieux encore que son devancier 
« fil de fer », exprime la raideur de l'eau-de-vie 
qui racle la gorge. Le crapouillot désigne dans 
certains secteurs le bidon agrandi par l'explosion 



1. Ci-dessus, p. 142, 

2. Gi-dessus, p. 44. 



LES CHANGEiMKNTS DE SEiNS 149 

d'une cartouche qu'on a fait éclater à l'intérieur: 
ingénieux procédé du soldat pour augmenter sa 
ration de « pinard )>. La fourragère s'applique 
dans certains secteurs à l'avion de réglage pour 
les tirs d'artillerie. 

L'oubli de l'image créatrice du mot, que les 
grammairiens ont appelé catachrèse, est le der- 
nier acte de la formation métaphorique. Que l'ob- 
jet perde la propriété qui lui a valu son nom, 
celui-ci, s'il est suffisamment implanté dans l'es- 
prit, n'en subsistera pas moins. Les trous des 
tranchées par où l'on tire sont restés des cré- 
neaux, bien qu'ils aient perdu leur forme pri- 
mitive d'échancrure en U (D2). Les dragons 
sont demeurés jusqu'à ce jour des citrouillards, 
quoique leur ancien uniforme vert à plastron 
orangé soit sorti, depuis longtemps, de la mé- 
moire. 

Le mot a si bien dépouillé sa valeur originaire 
pour épouser complètement le nouveau sens 
(ju'on aboutit mainte fois à des contradictions 
de termes qui ne sont plus senties. On peut ainsi 
parler d'un \iomme^\ pâle des jambes, — lisez: 
malade... — quand ses jambes, en fait de pâleur, 
ont une blessure ou un ulcère. Une femme cor- 



150 L'ARGOT DE LA GUERRE 

pulente sera dite pèpère, sans qu'on pense à la 
paternité exprimée à l'origine par le mot. Après 
avoir « charrié (ou cherré) daus les bégonias » 
on « charrie dans le camembert ». Et per- 
sonne ne songera à s'étonner du cavalier qui 
« Fa eu sec » parce que son cheval lui a fait 
prendre un bain dans la rivière (L 10), tant l'ex- 
pression « l'avoir sec » est devenue le succé- 
dané parfait, mais plus énergique, d' « être 
ennuyé». Le vosgien^ arrive, de son côté, à 
désigner le lard d'Amérique. 

Il ne faut pas quitter la métaphore sans parler 
de la dérivation synonymique, qui est une carac- 
téristique des argots. Dès qu'un mot a revêtu 
un sens métaphorique, tous les synonymes ori- 
ginaires de la nouvelle appellation sont suscep- 
tibles de recevoir le même sens. Le combat, 
c'est le « feu », — ce sera ensuite le rifle 'y la 
viande en conserve est d'abord le singe, puis le 
gorille', le caporalX^ cabot, puis le clebs (terme 
plus récent, désignant aussi le chien); le man- 
dat le cheval, puis Y ours, nouveau nom du 
cheval; les souliers, des bateaux, puis des jo^m- 

1. Voir p. 154. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 151 

ches, des torpilleurs, des bateaux-mouches ; 
le spleen, le cafard y puis le bourdon ; dor- 
mir, en écraser, puis en écrabouiller . Ainsi 
s'expliquent les nombreuses métaphores hor- 
ticoles pour « exagérer » (charrier, jardiner, 
piétiner...). 

L'exemple le plus remarquable est celui de la 
tête, qui après avoir été désignée par poire ou 
citron, a reçu tour à tour tous les noms de fruits, 
même ceux dont la forme est la plus éloignée, 
comme fraise ou cassis, à côté de pêche, 
pomme, etc. Il est difficile d'indiquer quels sont, 
parmi ces synonymes, ceux qui étaient en usage 
avant la guerre, en dehors des plus répandus : 
en tout cas, quiconque connaissait le sens méta- 
phorique de « citron » ou de « poire » aurait 
compris sans difficulté « recevoir un gnon ou un 
pain (un coup) sur la fraise » . Telle est précisé- 
ment la raison d'être, — et l'avantage, — de la 
dérivation synonymique : ses créations sont 
intelligibles d'avance à tous ceux qui possèdent 
la clef de la série. En revanche, elle suppose une 
réflexion créatrice et une mobilité du langage 
inconnues Tune et l'autre aux anciens parlers 
populaires et spécialement aux patois, où la 



152 L'ARGOT DE LA GUERRE 

métaphore n'engendre point un enchaînement 
synonymique. 



* 



On range ordinairement sous les rubriques de 
la métonymie et de la synecdoque divers chan- 
gements de sens qui reposent tous, comme la 
métaphore, sur l'association des idées, mais qui, 
au lieu d'une similitude d'image, mettent en jeu 
des rapports d'une autre nature. 

L'association de contiguïté est une des plus 
fréquentes. Le contenant, dans toutes les lan- 
gues, peut s'appliquer au contenu et vice-versa. 
La jaffe (soupe) arrive à désigner la gamelle, 
comme la jatte la soupe \ L'une des confusions 
les plus curieuses s'est produite entre les noms 
du pied et de la chaussure : les ribouis (chaus- 
sures) me sont signalés une fois au sens de 
(( pied » (B16); les ripatons, par contre, qui 
désignent anciennement les pieds en argot 
parisien, s'appliquent plus spécialement aux 
brodequins dans les tranchées ; trottinet, de 



i. Pour ces deux mots il a pu aussi s'opérer une confusion 
réciproque. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 153 

même signification originaire, a ici les deux 
sens. 

La chech, à Farmée d'Orient, est le couvre- 
nuque (adapté à la chéchia). Le même mot arrive 
à désigner un engin et son projectile, celui-ci 
d'après celui-là (crapouillot) ou l'inverse (zim- 
houm), l'artilleur et son canon {Julot), la mi- 
trailleuse et son servant {Fritz), le clairon et 
l'homme qui en joue {biniou) suivant l'exemple 
du français. 

L'individu est nommé, à l'occasion, d'après le 
mets qu'il mange, l'objet dont il se sert habi- 
tuellement ou avec lequel il est en contact cons- 
tant. Les tirailleurs algériens sont dits ainsi 
couscouss, comme, depuis longtemps, les Italiens 
macaronis. L'infirmier est le clyso ou le copahu, 
le pharmacien le copahu ou lepéca (ipéca), le 
dentiste le chicot, le soldat du train le cambouis. 
Tire-fiacre désigne la viande de cheval après le 
cheval lui-même, et taxi dénomme le saucisson 
de cheval, par elhpse de l'animal qui tire le 
taximètre. Le portrait est la figure (reproduite 
sur le portrait), le papelard la lettre (écrite sur 
le papier); le pied est dit gruyère^ parce qu'il 
est censé produire du fromage par la sueur. 



ISi L'ARGOT DE LA GUERRE 

Un objet ou une action peut recevoir son 
appellation d'après le résultat qu'il produit : nous 
entrons dans le domaine des abstractions. De 
même que l'image qui crée la métaphore évoque 
souvent une propriété d'ordre secondaire, le 
résultat envisagé ici peut être aussi bien acci- 
dentel qu'essentiel. La dingue est la fièvre palu- 
déenne (qui rend dingot, c'est-à-dire toqué), le 
roulis le train ou le tramway (qui donne le rou- 
lis), la pirouette la torpille aérienne (qui fait la 
pirouette), le chlofX^ lit (où a lieu le sommeil, 
chlof); inutile d'expliquer les péteux ou musi- 
ciens (haricots), qui ne datent pas d'hier. On 
arrive ainsi à désigner des objets ou des indivi- 
dus par des termes très abstraits : la « course à 
la mort » est la médaille militaire, parce qu'il 
faut courir à la mort pour l'obtenir; l'adjudant, 
qui fait des excès de zèle, devient 1' « excès de 
zèle » personnifié. 

L'objet peut tirer son nom de son pays d'ori- 
gine, ou du pays où il est communément en 
usage. Le vosgien s'applique au lard, soit qu'il 
vienne des Vosges, soit qu'on l'y consomme fré- 
quemment, soit enfin que le lard vosgien soit 
réputé de qualité supérieure. Le lingue (couteau), 



LES GHANGEMExNTS DE SENS 155 

anciennement lingre, était à Torigine le couteau 
de Langres. Le français a beaucoup de forma- 
tions de ce genre (baïonnette, cachemire, in- 
dienne, etc.). 

Les verbes sont sujets au même phénomène. 
Balancer (puis ballotter) arrive au sens de jeter, 
parce qu'on balance le bras avant de lancer un 
objet au loin : ici la cause est prise pour Teffet. 
Le contraire se produit lorsqu'on dit refroidir 
pour tuer, se tordre ou se ^2¥o/zner (proprement: 
se tenir le ventre) pour « rire ». Il y a lieu d'hé- 
siter pour descendre, tuer, car on peut tuer 
l'homme debout, ou le jeter préalablement à 
terre. Une transposition curieuse du sujet actif 
au sujet passif s'observe dans renifler, puer : 
l'homme (ou la chose) qui sent mauvais fait 
renifler le passant. Le cavalier qui tombe « ra- 
masse un crottin » (ou un bouchon*): résultat 
accidentel, plaisamment supposé, pour désigner 
le fait principal. 

Ne quittons pas les verbes sans dire un mot 
des verbes neutres qui deviennent actifs. Le fait 
est fréquent dans le Midi, oîi on dit en français, 

1. Gomme le cycliste « ramasse la pelle ». 



156 L'ARGOT DE LA GUERRE 

d'après le patois, « se bouger », « tomber quelque 
chose » . Il est ici restreint à quelques mots, où 
la transformation est due à l'ellipse du verbe 
« faire ». Le processus est évident pour les 
verbes signifiant « mourir » qui passent au sens 
de tuer, comme clahoter et surtout disparaître. 
Il faut expliquer de môme l'expression popu- 
laire filer (ou refiler) quelque chose, au sens de 
« donner » : en français « passer », devenu syno- 
nyme du précédent (valeur de l'ancien « bailler ») 
a suivi le môme chemin. 

Signalons enfin les dérivés verbaux, moins 
nombreux que les adjectifs substantivés. Les 
appellations de la cuisine et du cuisinier ont été 
tirées à plusieurs reprises du verbe « cuire », 
depuis le latin coguina. La dérivation argotique 
a créé jadis cuistot et cuistance, anciens mots 
de caserne, employés également par les gens de 
maison. Dans certains secteurs on a créé cuisot 
(cuisinier), ailleurs roustance (cuisine), mot iro- 
nique d'après « roustir », brûler. Les substan- 
tifs verbaux, réduits au radical du verbe, sont 
souvent très énergiques et ne se séparent guère 
de la locution qui leur a donné naissance : tels 
« avoir du cran », un des meilleurs mots de la 



LES CMANGEMENTS DE SENS 157 

guerre (dérivé de « crâner »), « attraper la 
crève », beaucoup plus ancien, et la « foire à! em- 
poigne », déjà citée ^ 



* * 



Les noms propres méritent d'être traités à 
part. 

Beaucoup de noms propres servent à créer des 
noms communs. Un prénom peut s'appliquer à 
une catégorie d'hommes déterminée : Jean le 
Gouin désigne le marin ^, Julot Fartilleur du 
canon de 75, Fritz le canonnier ou la mitrail- 
leuse allemande, et plus généralement le soldat 
allemand. De Thomme, on Ta vu, on passe à 
Tengin qu'il manie. 

Mais, si l'on peut expliquer ainsi fritz^ mitrail- 
leuse allemande, ^i julot ^ canon de 75 (celui-ci a 
peut-être suivi la voie inverse), on ne saurait 
rendre compte de la même manière des nom- 
breux prénoms féminins qui désignent le canon, 
le fusil ou la baïonnette dans l'argot militaire 
des armées françaises ou étrangères ^ C'est en 



1. p. 145-146. 

2. Ci-après, p. 227. 

3. Gi-dessus, p. 96, 



158 L'ARGOT DE LA GUERRE 

réalité une conception inconsciente et animiste 
du soldat, qui octroie une individualité, voire 
une certaine vie au fusil, et surtout au canon, 
qui consomme, s'use et meurt comme un animal. 
L'engin est son défenseur, à l'instar du navire, 
que le marin fait solennellement baptiser, et qui 
protège son équipage contre les flots. Les canons 
ont reçu des noms propres, eux aussi, pendant 
la guerre, — prénoms rappelant une femme aimée, 
ou appellation guerrière comme « Terreur des 
Boches «, « Jupiter », « La Revanche » ; les avions, 
ces vaisseaux de Fair, ont subi la môme loi, et 
Fautorité militaire a régularisé, au début de 1917, 
les désignations par escadrille. 

Le champ des prénoms est d'ailleurs plus 
vaste: à côté d'oscar fusil, de Joséphine baïon- 
nette (et de la plus célèbre rosalie, créée par 
Théodore Botrel ^), nous trouvons encore mar- 
guerite femme (prénom généralisé), bénard{dXi^- 
ration de Bernard) pantalon, dominique (terme 
de marine) boîte qui contient la paie de l'équi- 
page, marie- Jeanne bidon (variante de dame- 
jeanne) : plusieurs de ces mots doivent leur ori- 

1, Ci-dessus, p. 95. 



LES CHANGEMENTS DE SENS i59 

gine à des circonstances qui nous échappent, à 
des anecdotes dont le souvenir n'a pas été con- 
servé. Certains sont dus au hasard de l'altéra- 
tion et du jeu de mots, comme azor, havresac, 
déformation à^as [de carreau], ou « la famille 
Gautier )>, amplification à^ gau, pou. 

D'autres rappellent un personnage fameux, 
l'ancien dompteur Bidel {bidel, capitaine d'ar- 
mes, terme de marine), ou rabatteur de che- 
vaux Macquard resté légendaire à Paris (mac- 
quard, cheval... bon à aller chez Macquard). 

Les firmes connues par leur publicité, — c'est 
là un phénomène récent, — ont donné lieu à 
diverses créations : hibendum et bergougnan 
(deux marques de pneumatiques), viande dure ; 
pernod (ancienne marque d'absinthe), obus à 
fumée verte ; caïffa (marque de café), chasseur 
d'Afrique ; lion noir (marque de cirage). Séné- 
galais ; 5^«r (marque de rasoir), rasoir. La méta- 
phore, on le voit, arrive souvent à la rescousse. 

Enfin des noms de peuples sont susceptibles 
d'évoquer certains mots ou autres objets : bul- 
gares (haricots), jambe de Boche (porc con- 
servé), etc. 

A un autre point de vue, on observera corn- 



IGO L'ARGOT DE LA GUERRE 

ment le langage populaire forme ou déforme les 
noms des peuples, qui, pour les combattants, sont 
synthétisés par les soldats. 

L'Allemand est le Boche, mot de l'arrière * ; 
le soldat allemand est généralement Frits;, par- 
fois le PointUy d'après son casque ; l'artilleur 
allemand est appelé aussi tantôt Michel (S 8), 
tantôt ^me5if(T 3), tantôt Otto (a 17, juin 1915, 
Artois), d'après d'autres prénoms également 
répandus parmi nos adversaires. Les Anglais 
sont les Angliches, ancien mot populaire (de 
l'anglais english), les Tommies, terme mis en 
circulation par les journaux, ou les Kakis, créa- 
tion nouvelle d'après la couleur des uniformes 
britanniques. Les Russes sont dits Rousskis, 
Russkis ou Rousses par les soldats qui ont été en 
contact avec eux (Orient, Champagne, camps 
d'Allemagne), sur le modèle du mot « Russe » 
en langue russe. Les Bulgares sont les Bubuls 
(altération du mot français), les Bougres (nom 
médiéval remis en honneur par les journaux) 
ou les Boulg\ abréviation du mot prononcé à 
l'orientale. Les Serbes sont les Serbos (comme 

1. Gi-dessus, p. 52 et suiv. 



LÈS CHANGEMENTS DE SENS 161 

les Grecs les Grécos), ou les Dobros d'après un 
mot serbe, dobro, bon, qui revient fréqueuiment 
dans la conversation. Aux Italiens on a conservé 
le traditionnel Macaroni (prononcé p irfois en 
Orient macarone à l'italienne), à côté de l'abré- 
viation Talien, d'origine serbe. 

Le peuple parisien a abrégé depuis longtemps 
<c Arbicot », déformation d' « Arabe », en Bicots 
(Ois des anciens Arbis^, dénomination sous 
laquelle sont englobés non seulement les Arabes 
et Berbères de l'Afrique du Nord, mais parfois 
aussi les Sénégalais. On les appelle également 
Sidis, terme populaire avant la guerre, et qui 
désignait surtout les marchands ambulants de 
tapis et cacahouètes (on sait que sidi, en arabe, 
correspond à peu près à « Monsieur »). L'agilité 
des Annamites les a fait surnommer Chats, la 
couleur des Soudanais, Cirages ou Lions Noirs. 
Les Sénégalais sont dits aussi Toumanés^ d'après 
un prénon indigène. 

Voici enfin les noms des lieux. Rien n'est plus 
symptomatique, pour confronter la mentalité des 
deux armées, des deux races, que d'opposer les 
noms donnés par les Allemands et par nos sol- 
dats aux endroits près desquels se sont livrés 

Dauzat. — L'Argot de la guerre. 1 1 



162 L'ARGOT DE LA GUERRE 

des combats acharnés. Les appellations alleman- 
des, c'est le Vallon des Morts, le Bois des Veu- 
ves, et bien d'autres qui évoquent le romantisme 
macabre des ballades de Biirger. Notre esprit 
est plus gai, plus gaulois : il voit ici les « tran- 
chées des Satyres » ; il surnomma un hôpital 
parisien la Bouteille de Champagne, parce qu'il 
hébergea confortablement les évacués de la 
grande offensive champenoise. Il ne faudrait 
cependant pas exagérer l'opposition. Nos sol- 
dats ont désigné aussi à Verdun leur « Ravin 
de la Mort », officiellement Ravin de la Passe- 
relle (au sud de la cote 304, D 12). 

Le jeu de mots arrive vite sur les lèvres des 
nôtres. Rencontrent-ils, en Alsace, des noms 
aux consonances rauques et insolites, rebelles à 
la prononciation, ils auront tôt fait de leur tailler 
un vêtement à la française. Ainsile fameux Hart- 
mannsweiler est devenu, dans la bouche des 
soldats qui l'ont conquis et défendu, \ Armand 
Fallières. Notre moderne Polybe, qui trouva 
l'appellation jolie, mais un peu familière, en fit 
le Vieil Armand. 

Les appellations de forêts les plus expressives, 
comme le « Bois en hache », la u Brosse à dents » , 



LES GHANGEiMENTS DE SENS 163 

la « Main de Massiges », ont été forgées par les 
officiers du service topographique, car « l'ana- 
logie de formes qui a créé ces noms n'existe que 
pour le cartographe ou Taviateur» (CIO). Cesdési- 
gnations, rendues à juste titre populaires par 
les communiqués, ne sont pas adoptées, en géné- 
ral, par les soldats. Toutefois les groupes des 
canevas de tir, officiers et dessinateurs chargés 
de la préparation des cartes, ont parfois emprunté 
des noms en usage dans les secteurs, comme 
bois vert, bois noir, bois touffu, seules caracté- 
ristiques appréciables pour Tobservateur placé au 
ras du sol. Bois ou ravins ont aussi reçu du com- 
mandement des appellations destinées à com- 
mémorer des actes d'héroïsme. 

Quels qu'ils soient, aviateurs, cartographes ou 
simples « poilus )> ont eu, comme tous ceux de 
leur race, le sens du pittoresque, du détail pré- 
cis et vu, de la ligne et de la silhouette. Ils ont 
refait à leur façon la nomenclature géographi- 
que d'une partie de la « doulce France », dont ils 
ont disputé chaque pouce de terrain. Nos pre- 
miers ancêtres n'ont pas agi autrement quand 
ils donnèrent leurs noms à nos rivières et à nos 
montagnes; et, si le sens de la plupart de ces 



J64 L'ARGOT DE LA GUERRE 

mots s'est effacé au cours de l'histoire, le savant 
a souvent eu la joie de les retrouver à la lueur 
de rétymologie. 



* 



Cette rapide exploration à travers les sens des 
mots peut- elle conduire à une vue d'ensemble 
plus haute ? Du langage parlé à l'armée, et dont 
les changements sémantiques dévoilent les res- 
sorts les plus intimes, se dégage-t-il des conclu- 
sions qui mettent en relief la mentalité du sol- 
dat ? Un peu de psychologie n'est pas interdite 
entre deux pages de linguistique. 

Sujet attrayant, mais singulièrement délicat. 
Si l'on ne veut pas perdre pied et s'égarer dans 
les nuages, il est prudent de s'en tenir à certaines 
constatations précises, comme celles que nous 
avons faites à propos de la nourriture *. 

D'une façon générale, à la guerre, et surtout 
dans une guerre aussi longue, oii les périodes 
d'immobilité et d'attente l'emportent de beau- 
coup sur les combats, les questions matérielles 
tiennent une importance considérable dans la 

i. P. 139. 



LES CHANGEMENTS DE SENS 165 

vie militaire. Il faut avoir été privé d'une foule 
de petites commodités ou de ressources primor- 
diales pour les apprécier à leur juste valeur. 
Ualpiniste harassé, qui a passé une nuit ou deux 
à la belle étoile et qui s'est contenté de provi- 
sions froides mangées sur le pouce, comprend à 
son retour, autrement que le citadin invétéré, ce 
que représentent un bon lit et un bon repas. Que 
dire alors du soldat, habitué à ses aises, sinon 
au confort, dans la vie civile, et qui vit pendant 
des semaines, des mois, des années, dans la boue, 
la pluie, le froid, la neige, sous la menace perpé- 
tuelle du bombardement ? Voilà qui permet de 
comprendre la joie de se désaltérer et de faiie 
bonne chère, l'importance accordée au« pinard », 
à la « niôle » qui remonte, au « perlot » (tabac) 
qui tue l'ennui ; voilà qui permet d'excuser 
certains excès chez ceux qui connaissent la faim 
et la vraie soif, inconnues au civil, l'angoisse de 
ne pas boire et de ne pas manger, quand les tirs 
de barrage arrêtent le ravitaillement. 

Les petites joies comme les récriminations 
des combattants sont inscrites sur certains mots 
qui font image. Le sourire, qui dénomme le 
Yaguemestre, est un des plus beaux mots que je 



166 L'ARGOT DE LA GUERRE 

sache : il évoque, avec le porteur du courrier 
impatiemment attendu, le sourire du foyer et des 
êtres chers pour lesquels on endure tant de souf- 
frances, et aussi, — pourquoi pas ? — le renfort 
(ujandat) qui contribue à soutenir le moral du 
soldat. Un physique déprimé ne saurait don- 
ner le « cran m ; et c'est à juste titre que le vin, 
voire Teau-de-vie (pourtant traîtresse), est appelé 
le moral, car, pour l'instant du moins, l'un 
comme l'autre donne un coup de fouet au corps,' 
et à l'âme par ricochet. Ce n'est pas non plus un 
hasard si le mot le plus fréquemment cité est un 
des noms du tabac (perlot). En revanche nous 
avons vu ^ quels mets étaient l'objet des prin- 
cipales critiques. Le soldat français est raison- 
neur, frondeur, et ce n'est pas pour rien que les 
héros d'Austerlitz et de la Moskowa ont été 
immortalisés sous le nom de grognards. Le sol- 
dat qui ne grognerait pas ne serait pas le soldat 
français. 

L'ironie, qu'on rencontre à chaque pas dans 
l'argot de la guerre, a sa valeur psychologique. 
M. Henri Mercier, qui a étudié l'argot militaire 

1. P. 139 



LES CHANGEMENTS DE SENS 167 

de la Suisse romande depuis 1914, au cours des 
périodes de mobilisation par lesquelles ont passé 
les divers contingents, l'a noté avec beaucoup de 
précision : 

<( C'est un symptôme très curieux de « voir celui- 
ci [le soldat] « blaguer » tout ce qui Tentoure, 
pour se cacher à lui-même l'indicible mélan- 
colie qui Tétreint et dont il ne veut à aucun prix 
être la victime. Le fait est qu'il trouve dans cette 
« blague » un précieux stimulant qui lui permet 
de trouver moins pénibles les fatigues de la 
marche, ou moins fastidieux l'accomplissement 
du service... Pour donner le change, la plupart 
prennent alors les choses « à la blague » . Tel qui 
aurait envie de pleurer prend des airs de rodo- 
rnont et lance des galéjades à rendre jaloux un 
Tarasconais *. » 

S'il en est ainsi dans une armée mobilisée en 
temps de paix, l'ironie chez le combattant, exposé 
aux pires dangers et aux pires souffrances, devient 
un véritable héroïsme, l'héroïsme du langage, 
mais un héroïsme souriant et français, l'héroïsme 



1, Aus Leben und Sprache des Sehweizer Snldaten, publica- 
tion bilingue de la Société suisse des traditions populaires, 
Bàle, 4910, pp. 67 et 66. 



168 L'ARGOT DE LA GUERRE 

qui se plaisante et qui veut se nier. Cette bonne 
humeur, stimulant plus sûr et plus durable que 
le if^ pinard "è ou la « niôle », apparaît à cha- 
que tournant du chemin. Sont-ce des troupes 
démoralisées qui auraient nommé gugusse le 
canon, cure-dents la baïonnette ou seaux hygié- 
niques les énormes « marmites » des obusiers 
ennemis? Les hommes qui ont nommé le combat 
un casse-croûte^ ou qui ont eu le courage de 
plaisanter sur le supplice horrible des pieds gelés, 
baptisés pieds frigorifiés, appartiennent bien au 
pays de Cyrano. C'est dans Tenfer de Verdun, 
au printemps de 1916, qu'a été lancée la mitrail- 
leuse à haricots (B 3). Ceux-là sont les mots 
héroïques, qui ont leur panache rouge, et qui 
laissent bien loin derrière eux les soi-disant 
« mots historiques » souvent créés de toutes piè- 
ces par un chroniqueur ingénieux. 

Le soldat affecte de mépriser la femme : il 
pense avant tout aux femmes peu recommanda- 
bles qui ont toujours suivi les armées, et il y a 
beaucoup de pose verbale, — pour la galerie des 
camarades, — dans ces appellations : c'est sou- 
vent le plus sentimental qui, pour paraître dédai- 
gneux, emploiera les rudes vocables de grognasse, 



LES CHANGEMENTS DE SENS 169 

moukère, poupée ou rombière. Les mœurs 
faciles de certaines infirmières les ont fait sur- 
nommer toupies, marquises\ etc.. et le sophisme 
de la généralisation, bien connu des philoso- 
phes, est venu à la rescousse. 

De tout temps se sont produites des frictions 
entre le soldat en campagne et le paysan, qui 
reçoit les sobriquets savoureux de croquegi Çalié- 
ration de « croquant »), écrase-mottes, ped- 
souille'^, terreux, vire-bouse. Celui-là accuse 
celui-ci de Fexploiter et celui-ci riposte que le 
soldat est pillard. Les griefs réciproques peuvent 
être vrais dans certains cas, mais il ne faut pas 
conclure, une fois de plus, du particulier au 
général. 

11 est incontestable que la guerre développe 
chez le combattant le besoin d'appropriation : on 
rencontre, dans la zone des armées, tant de 
choses sans maître ! et puis ne faut-il pas man- 
ger, boire et se chauffer à tout prix, — voire 
sans prix ? Voilà pourquoi les synonymes de 



i. Ce mol ne doit pas donner l'illusion d'un compliment : 
c'est l'aniplilication de l'ancien marque, courtisatie (d'après 
la marque It'i^'ale que portaient les courtisanes au moyen âge). 
On a vu buis de la Gruerie{\). l.'îti); P. N. est une abréviation 
encore plus verte ; d'aulres saut plus aimables (voir p, 193). 

2. Ancienne altération du provençal pezouil, pou. 



170 L'ARGOT DE LA GUERRE 

« dérober » sont aussi nombreux. Aux euphémis- 
mes cités plus liaut\ ajoutons quelques termes 
énergiques comme se faire les crochets (sut...), 
se casser les poignets (sur...), prendre à la 
foire d'empoigne, terme ancien, razzier^ bien 
militaire, rouper (plus anciennement « roupi- 
ner »), étouffer, ratatiner, balayer... Il y a les 
mots vantards ou brutaux, ceux qui cherchent 
à se cacher (étouffer), comme aussi ceux qui 
excusent {emprunter, tomber faible sur...), ou 
qui atténuent (chaparder, chipoter) : tout un 
petit coin curieux de psychologie militaire. 

Entre gendarmes et soldats les rapports sont 
souvent tendus. Le rôle de Pandore est particu- 
lièrement ingrat en temps de guerre, qu'il s'agisse 
de vérifier lespapiers, de faire attendre le permis- 
sionnaire impatient, de mettre fin à une ripaille 
trop bruyante, d'arrêter des délinquants et des 
retardataires coupables parfois de peccadilles. 
Puis le gendarme, qui a autorité sur le soldat, 
garde vis-à-vis de celui-ci l'infériorité du non- 
combattant. Et le soldat se venge, bien bénévole- 
ment somme toute, en décochant les épithètes 

1. P. 142. 



LES CHANGEMENTS DE SENS i71 

virulentes et souvent savoureuses qui soulagent 
sa mauvaise humeur : bourres (c est-à-dire qui 
bourrent de coups de poing), bourriques^ char 
pentiers de Poincaréy enfants de chœur de Dei- 
bler, hirondelles de potence, sans compter tous 
les sobriquets parisiens des agents de police 
{cognes, tiges, vaches...) et quelques appellations 
moins courroucées et plus ironiques, comme 
guignols ou collégiens. 

Ce qui caractérise enfin et surtout le soldat 
français de la guerre actuelle, c'est son antipa- 
thie foncière à l'égard des vantards, des men- 
teurs, de tous ceux qu'il a si joliment baptisés 
les « bourreurs de crâne ». Aucune langue n'est 
aussi riche en synonymes pour étiqueter toutes 
les nuances, qui vont de l'exagération et de la 
vantardise à la tromperie : abîmer, aitiger, char- 
rier, cherrer, et leurs variantes, écorchery égra- 
tigner, bourrer le crâne, gonfler le mou, baver 
dans les fils de fer, jardiner, piétiner la bor- 
dure, et tant d'autres qu'on trouvera au Voca- 
bulaire. Parmi les « bourreurs de crâne », les 
journaux figurent en première ligne, quoique 
le « poilu » les réclame, les attende avec impa- 
tience et se jette sur leurs nouvelles : le journal, 



172 L'ARGOT DE LA GUERRE 

qui était déjà le canard à Paris, est appelé 
plus rudement le menteur, parfois le baveux ; 
ses informations sont des bobards (blagues). 
Rien d'étonnant, par suite, si le « Bulletin des 
Armées » a été appelé familièrement le Petit 
menteur ou le Journal de Suzette. 

Remarquons enfin que le langage du soldat ne 
contient aucun terme d'injure ou d'insulte vis- 
à-vis de l'ennemi * : les combattants se res- 
pectent entre eux. La haine se porte sur les diri- 
geants adverses, et avant tout sur le kaiser ^ 

1. Même co,mme plaisanterie on ne peut relever que jambe 
de boche (viande de porc) : encore est-ce un mot localisé, qui 
ne fut usité qu'au début de la guerre. 

2. Comme l'atteste l'expression « téléphonera Guillaume » 
(p. 142) et « papier pour écrire à Guillaume » (Voir au Voca- 
hulaire, à Guillaume). 



CHAPITRE VI 

LES CHANGEMENTS DE FORME 

ALTÉRATIONS 
ET ABRÉVIATIONS DE MOTS 



Les changements dans la forme des mots revê- 
tent une importance particulière en argot, où 
l'altération, plus ou moins consciente, est un 
des faits caractéristiques. 

Une première série de ces transformations est 
commune à tous les parlers : c'est l'étymologie 
populaire, assez mal désignée, car le nom pour- 
rait faire croire qu'il s'agit d'une opération con- 
sciente de Tesprit. C'est au contraire la forme 
la plus spontanée de l'attraction homonymique, 
par laquelle un mot isolé est rattaché, à l'aide 
d'une déformation plus ou moins grande, à tel 
ou tel mot plus connu dont la forme est voisine, 



174 L'ARGOT DE LA GUERRE 

sinon le sens. A Tannée apparaît ce phénomène, 
surtout, comme nous Favons déjà noté, parmi 
les contingents ruraux peu ou point lettrés. 
Parmi les contingents urbains ou d'un niveau 
intellectuel supérieur, l'opération devient con- 
sciente et relève du jeu de mots : il est parfois 
difficile de tracer une ligne de démarcation entre 
les deux groupes. 

Dans certains cas, on ne peut concevoir aucun 
doute : ce sont de véritables « étymologies popu- 
laires » inconscientes que barbouillé pour (fil 
de fer) barbelé, opérer pour repérer, secouade 
pour escouade. La double valeur à'ours, « pri- 
son )) et « cheval », est due à l'altération indé- 
pendante, là de houste (abrégé de housiau), ici 
de l'anglais horse. Les mots dialectaux ou argo- 
tiques subissent un sort analogue : le sarthois 
bourdin ^ est devenu bourdon, blase (nez) est le 
plus ancien blair influencé par nase (même sens), 
grignolet (pain) est le traditionnel brignolet qui 
a fait penser a « grignoter ». Le passage de 
haut-de-vase y qui n'était plus compris, à hovas 
suppose quelques connaissances géographiques. 

1. Gi-dessus, p. 106. 



CHANGEMENTS DE FOHME 175 

Il est difficile de savoir si mine à faire peur 
ou mine de chemin de fer pour minenwerfer 
ne sont pas des jeux de mots : toutefois la pre- 
mière expression vient d'un contingent rural où 
Ton a noté aussi ojoeVer pour repérer (219* d'in- 
fanterie, Vendéens, L 12) ; le second a été entendu 
en Artois en 1915 (y. 17). Quant aux terribles 
toriaux (territoriaux), il est possible que cette 
amusante altération soit venue d'abord incon- 
sciemment sur les lèvres de quelques illettrés, 
mais elle a été propagée avec la pleine connais- 
sance du calembour; on a dit ensuite les terribles, 
par abréviation, ou, par nouveau changement, 
les teri^ibles taureaux. Cette double altération 
successive est bien dans l'ordre du langage 
populaire, qui tend d'abord à expliquer une 
partie d'un mot, quitte à éclaircir plus tard 
le résidu : le laudanum, dans le peuple, est 
d'abord et généralement devenu Veau d'anum, 
bien qu' « anum » n'eût aucun sens; ce n'est 
qu'ensuite et sporadiquement que l'on a dit l'eau 
d'ânon. 

Purement inconscientes, etceci sans exceptions, 
les altérations qui dérivent du libre jeu des lois 
phonétiques, et auxquelles l'écriture et la tradi- 



47(5 L'ARGOT DE LA GUERRE 

tion font obstacle dans les langues littéraires. La 
consonne sonore devenue finale tend à s'assour- 
dir comme au moyen âge : le passage de piv{e) 
(vin) h pif y donné par un correspondant (B9), 
est exactement le même phénomène que le chan- 
gement du latin brev[e) en bref. Fait analogue 
quand la sonore se trouve en contact avec une 
consonne sourde : c'est ainsi que grivetoUy sol- 
dat, dérivé du vieux mot de jargon grive, guerre, 
est devenu grifton, qu'on écrit griffeton parce 
qu'on a cru y voir la « griffe ». 

Une abrévicition intéressante est celle de gre- 
lots en groleSy dans l'expression métaphorique 
« avoir les grelots (ou : les groles) », avoir peur. 
Par l'amputation de la dernière syllabe*, Ve 
muet devenait tonique, ce qui est impossible en 
français, quoi qu'en disent certains phonéticiens : 
le peuple de Paris nous en administre la preuve, 
puisqu'il change en o le premier e muet de l'im- 
prononçable grêle. Il est remarquable que la 
voyelle de remplacement, qui doit être le son de 
plus voisin, soit un o et non un eu ouvert. Il 
est vrai que Yo bref ouvert parisien est voisin 

1. Voir p. 187. 



CHANGEMENTS DE FORME 177 

de l'eu ouvert : nos oreilles ne s'en rendent 
pas compte, tant par l'accoutumance que par 
l'association d'idées entre le son et la lettre ; 
mais les étrangers entendent «joli », «poli », 
à peu près comme Jeuhy peuli ^ Le hasard a 
amené ce grole (masculin) à une rencontre avec 
grole (féminin), mot de la région lyonnaise dési- 
gnant la chaussure et que la guerre a répandu 
dans l'armée : la prononciation primitive est grole, 
mais pour certains contingents les deux mots 
sont de parfaits homonymes (G 10). Le peuple 
parisien a gardé nettement la conscience que 
grole (masculin) est l'abrégé de « grelot ». 

Les altérations morphologiques ne laissent pas 
d'être assez variées. Le pluriel Ôonhommes (sol- 
dats) a été popularisé par les écrivains de la 
guerre ; il est bien dans la tradition de la lan- 
gue, où « bonshommes » constitue une survi- 
vance archaïque : dès qu'un composé est agglu- 
tiné au point de donner l'impression d'un mot 
simple, nettement distinct de ses éléments, il 
constitue une unité que le langage ne saurait 
plus dissocier. 

1. Voir un autre exemple, p. 133 (lopé). 

Da-uzat. — L'Argot de la guerre. i a 



178 L'ARGOT DE LA GUERRE 

Beaucoup de patois, à l'exemple du français 
qui disait jadis « un chàtel, des châteaux » comme 
« un cheval, des chevaux », ont refait le singu- 
lier des noms sur le modèle du pluriel, ou vice 
versa : c'est encore un fait inconscient, conforme 
aux tendances naturelles du langage qui aspire 
à la simplification des formes. Mais les quehjues 
formations de ce genre que nous rencontrons ici 
sont, — on nous l'indique d'ailleurs (C 6). — des 
créations plaisantes ^ On a dit un ôoyal i^our 
« un boyau », sur le modèle de « cheval, che- 
vaux », mais le mot, comme quelques autres ana- 
logues, n'a pas vécu, tant il heurtait la ronscience 
linguistique. Au contraire costal a eu queLjue 
succès, car le mot, importé de Provence, n'est 
pas aussi profondément acclimaté panin* la flore 
indigène. Il faut expliquer de même la variante 
mata/, qui nous est donnée à côté de matau ou 
matot, abréviation de « matelot ». 

J'ai signalé ailleurs ^ comment les contrac- 
tions phonétiques pouvaient provoquer des per- 



1. Tout au pins pouna't-on admettre qu'on a généralisé la 
bévue (l'un illettré qui aurait pièté à nre : encore le> patois 
agissent ils plutôt en sens inverse en disant un chcvau et non 
un boynl. 

2. La langue française d'aujourd'hui, p. 44. 



CHANGEMENTS DE FORME 179 

turbations dans la conjugaison, comment « dé- 
colleter », par exemple, prononcé décoller, avait 
amené un présent « je me décolte » jusque dans 
la bonne société. Nous avons ici quelques for- 
mations populaires du même genre : becqueter, 
manger, piqueter, boire (d'oii piqueton, vin) et 
se manier, se remuer, qu'il faut bien écrire bec- 
ter,picter, magner, puisqu'ils se conjuguent : ^e 
becte, je picte ou magne-toi. Contraction du 
mot dans le premier cas et, dans le second, 
absorption de \i en hiatus qui a produit un n 
mouillé * : autant de phénomènes dont on peut 
trouver l'exacte contre partie dans le français 
primitif, quand on a dit « je parle » au lieu de 
« je parole », sur le modèle du pluriel « par- 
lons » et de rinfmitif « parler ». L'analogie tend 
sans cesse à unifier les formes que la phonéti- 
que a séparées. 






Les altérations proprement argotiques se pré- 
gentent au contraire comme des déformations 



K. Ce dernier fait s'est produit pournto/« : c'est pourquoi 
on écrit généruleraent ynô/e. 



180 L'ARGOT DE LA OUKRRE 

conscientes dans leur tendance générale, sinon 
dans le choix des moyens. Elles se présentent sous 
plusieurs aspects. 

Tantôt le mot est allongé à Taide d'une finale 
qui, différant en ceci des suffixes ordinaires, 
n'ajoute aucune valeur nouvelle au sens. Assez 
anciens canasson, cheval (tiré de « canard »), 
civelot, civil (terme de caserne), ciboulot, tête 
(de « ciboule »), galetosCy gamelle (de « ga- 
lette ))) ; plus récents filocher, de « filer » au 
sens « passer, donner », lattoche, chaussure 
(de « latte », quia depuis longtemps le même 
sens), pékenoty civil (de l'ancien « pékin »), 
Gréco, SerbOy etc. 

L'allongement revêt parfois le caractère d'une 
amplification. On connaît l'expression française 
« être pris sans vert », d'après une ancienne 
solennité locale (ou peut-être un jeu) oîi chacun 
devait arborer un rameau de verdure. Le peuple 
l'a abrégée en : « être vert ». On dit aujourd'hui 
à l'armée (et à Paris) « être verdure ». 

Plus souvent la finale du mot est amputée et 
remplacée par une autre terminaison. Ces trans- 
formations, avec le temps, deviennent de plus en 
plus violentes ; la résection remonte de place en 



CHANGEMENTS DE FORME 181 

place, comme sur le bras d'un blessé menacé de 
gangrène : ainsi « fromage » est devenu tour à 
tour fromegiy peu altéré, frometon encore 
reconnaissable, et frogome qui ne conserve 
plus que sa première syllabe. Les exemples ne 
manquent pas : al{le)hroque allumette, boscot 
bossu (ancien), curetot OMvé, fantoche fantaisie, 
fusinguette jambe (de « fuseau »), pacson 
(ancien) et ^jaç'we^i^^^ (plus récent) paquet, tran- 
chemar et tranchecaille tranchée. 

Quelques tinales sont particulièrement en 
faveur, comme odie^ ot ou o (musico, musi- 
cien...) et mar, qui eut une grande vogue dans 
le courant du xix" siècle {épicemar, épicier). — 
Le -gi de fromegi (où le g était dû à « fro- 
mage ))) se retrouve dans Taltération croquegi 
(de « croquant »). C'est par une semblable ana- 
logie que s'est formé en français le suffixe 
-erie d'après les mots à radical terminé par 
er : on a coupé bouch-erie au lieu de bou- 
cher-ie, et on a formé ainsi gendarm-erie (et le 
peuple mair-erie, pharmac-erié). — Chassebi, 
chasseur, était primitivement chassebi f (Al) 
et ne désignait que les chasseurs à pied : le 
mot est formé des deux abréviations chass\ 



182 L'ARGOT DE LA GUERRE 

biff i de « chasseur » et hiffln (fantassin) ; par 
analogie la finale ht a formé cagibi, abri de 
tranchée (d'après « cage )))\ 

Il importe de connaître la valeur primitive du 
mot, si l'on ne veut pas s'exposer à des erreurs. 
Artiflot est synonyme d'artilleur, et cependant 
il n'est pas la déformation de ce mot, mais bien 
celle d' « artificier », car il désignait encore en 
4899 dans l'artillerie le grade d'artificier (W 1). 
La terminaison de burlingue, bureau, provient 
de carlingue, ancien terme de marine, puis cage 
de l'avion. Cibiche, cigarette, mot ancien, a 
provoqué chocolbiche, chocolat, plus récent : 
l'histoire de cette finale reste à écrire. 

Au cours des altérations, le mot tombe fré- 
quemment dans une attraction homonymique. 
J'ai montré ailleurs ^ comment les argots franco- 
provençaux, lorsqu'ils ont altéré u bouche », ont 
donné dans « boucle », « boule » ou « bourre ». 
C'est ainsi que, dans le peuple, « culotte » est 
devenue culbute, et, à la caserne, « adjudant » 
adjupète (sous l'influence de « péter »), tandis 



1. Le mot existait avant la guerre, dans l'argot des coutu- 
riers, pour désigner la pièce où attendent les mannequins 
(D2). 

2. Les argots franco-provençaux, p. 77. 



CHANGEMENTS DE FORME 183 

que « caporal » abrégé n'a pas pu rester « capo » 
mais a été attiré par cabot, chien, et a subi par- 
fois une nouvelle attraction (nabot). C'welot 
devient chez quelques-uns ciblot\ « mûr », ivre, 
a passé à muraille, bien qu'il n'y ait, dans les 
deux cas, aucun rapport de sens. La parenté 
sémantique, on le voit, si elle peut favoriser 
l'attraction, n'en est pas la condition indis- 
pensable : la îorme prime le sens. 

Beaucoup de termes bizarres s'éclairent à la 
lueur de ce principe. Chambouler, c'est « cham- 
barder » influencé par rouler ; se dégrouiller, 
« se débrouiller » contaminé par « grouiller » ; 
capiston, « capitaine » avec la contagion de « pis- 
ton ». Les déformations de « capitaine » sont 
intéressantes et constituent la Contre-partie, sur 
le terrain de la forme, des dérivations par rayon- 
nement et par enchaînement si clairement mises 
en lumière par Arsène Darmesteter. D'un côté, 
« capitaine » altéré en capiston (terme tradition- 
nel de caserne) est réduit à piston : le mot 
influençant a fini par éliminer l'influencé après 
avoir revêtu son sens ; avec changement de suf- 
fixe, piston devient à son tour pistard, à allure 
péjorative. D'autre part « capitaine » peut être 



184 L'ARGOT DE LA GUERRE 

raccourci an pitaine, terme des écoles militaires. 
En" sens contraire, la finale une fois coupée, le 
mot, en Afrique, rencontre une homonymie 
arabe, et nous avons ainsi cabir (d'après kbir, 
grand). 

La contamination, — ainsi désigne- t-on le 
croisement des mots, — est une explication 
commode, mais qu'on ne doit accepter qu'à 
bon escient lorsque la certitude s'impose. Gar- 
dons-nous d'en abuser, à l'instar de certains 
linguistes allemands qui en ont fait le deus 
ex machina de toutes les étymologies diffi- 
ciles ; des savants de valeur, comme M. Meyer- 
Lûbke, n'ont pas toujours échappé à sa ten- 
tation. Allons-nous expliquer, par exemple, 
morbac, pou de corps, par morpion --f- bar- 
baque, suivant la formule allemande ? Il suffît 
de rappeler que l'ancienne forme du mot est 
morbeCy pour que l'hypothèse s'écroule et qu'il 
en surgisse une autre, « mords-bec ». — 
D'autres éléments peuvent aussi entrer en jeu. 
Dira- 1- on que boulonner, travailler, représente 
boulot, travail, influencé par « boulon » ? Cela 
ne suffît pas : il faut montrer en outre que 
la dérivation normale, bouloter, était ici im- 



CHANGEMENTS DE FORME 183 

possible, car ce mot, qui préexistait, avait déjà 
pris la place avec le sens « manger » K 



* * 



L'abréviation, ou amputation d'une ou de plu- 
sieurs syllabes, affecte le début ou la fin du mot. 

Le premier cas est le moins fréquent. On peut 
citer cependant les mots populaires gnon, coup, 
issue d' « oignon » (d'après la tumeur causée par 
le coup : comparer « marron » et « bleu »), 
Bicot {Arbicot, altération d' « Arabe »), Boche 
issu ^Al{le)boche comme on Tavu', certaines 
altérations de « capitaine » {pitaine, piston, pis- 
tard) et phonard, téléphoniste. La voyelle ini- 
tiale, comme le montrent les trois premiers mots, 
facilite Taphérèse ; piston, nous venons de le 
voir, procède d'une attraction homonymique. 
Quant hphonard, je ne pense pas que le mot ait 
été influencé par les dérivés de la racine 
« phon- », dont aucun n'est connu du peuple 
(phonétique, phonation, etc.) ; mais il est remar- 



1. De même à côté de cliemisière, cliocolatière, etc., on 
dit « bonbonnfuse », ouvrière en bonbons, parce que « bon- 
bonnière n était préalablement retenu par un autre sens. 

2. P. 56. 



186 L'ARGOT DE LA GUERRE 

quable que la langue courante anglo-américaine 
Çphoney téléphone) ait dégagé aussi exactement, 
par résection, la racine principale du mot. 

Plus fréquent, le raccourcissement delà finale 
peut se renforcer par un redoublement de l'ini- 
tiale : ^«^2 soldat (de biffin), /?w^w/ Bulgare, coco 
commandant, titi tirailleur, et peut-être cracra 
sale (crasse ?) ; le redoublement peut être ac- 
compagné d'une abréviation de l'initiale, comme 
dans bohosse fantassin (de fantabossé). Le re- 
doublement est le procédé classique du lan- 
gage enfantin {pèpèré) ; il est fréquent chez 
les peuples sauvages ou primitifs * ; les Indo- 
Européens l'ont connu autrefois, comme l'atteste 
par exemple le parfait grec, oii la répétition de 
la racine avait pour but de renforcer l'idée. Du 
parler enfantin le procédé a passé dans le langage 
populaire moderne pour de nombreux prénoms 
{Gugusse Auguste, Nénesse Ernest, etc.) ^. 

L'abréviation pure et simple de la finale est 
un phénomène des plus fréquents dans le fran- 
çais populaire contemporain : j'en ai expliqué 



1. Voir par exemple, dans nos listes, le soudanais tata 
abri, ou l'annamite tchouk-lchouk, riz. 

"2. En italien le redoublement s'opère après amputation de 
l'initiale : Peppino de Giuseppino, etc. 



CHANGEMENTS DE FORME 187 

ailleurs * Torigine par la suppression (sorte 
d'ellipse) d'un des deux termes des composés 
dont les éléments étaient encore distincts, tel 
«piano-forte» réduit à « piano » ; puis la voyelle 
o, qui évoquait à l'oreille trois suffixes particu- 
lièrement prolifiques (^-ot, -eau, -aud), a provo- 
qué la coupure dans tous les composés gréco- 
latins que les progrès de la civilisation moderne 
ont vulgarisés: tels « automobile », « véloci- 
pède »... abrégés en auto, vélo... Je ne sache pas 
qu'une autre hypothèse ait été proposée. 

Quoi qu'il en soit, le procédé a pris de nos jours 
une grande extension ; il a gagné la caserne, puis 
l'armée en campagne. Très anciens sont colo, 
plus souvent colon, par attraction homonymique 
(colonel), sans doute gêné . {^ênérdX) qui est 
plus rare, et sans conteste la distribe, distribu- 
tion, spécialement de vivres, la perme, permis- 
sion, et le rab, « rabiot » (ce qui reste à se 
partager après une distribution de vivres), égale- 
ment chers, quoiqu'à degrés et à titres divers, 
au « poilu » de la guerre plus encore qu'au 
soldat du temps de paix. Sans qu'on puisse affir- 

1. La langue française d'aujourd'hui^ pp. 63-64. 



188 L'ARGOT DE LA GUERRE 

mer s'ils datent tous des hostilités, Vauxi (auxi- 
liaire), le maca (macaroni), la m2Vra27/e (mitrail- 
leuse) et le page (lit, de « pageot »), le sauce 
(saucisson) sont tout au moins de diffusion plus 
récente. Depuis la guerre, flingue, au témoignage 
de tous, a gagné sur son antécédent /lingot. 
Les mots étrangers, tout comme les termes fran- 
çais et argotiques, sont sujets, une fois acclima- 
tés, à semblable accident ; témoin chechy de 
« chéchia ». 

Plus rarement, le raccourcissement des mots 
s'opère par une amputation interne, telle que 
bâton pour bataillon. Un correspondant (B4) 
suppose qu'il s'agit d'une abréviation de l'écri- 
ture passée dans le langage (bat"") et il se pour- 
rait qu'il eût raison, à moins qu'on ne fût en 
présence, une fois de plus, d'une déformation 
avec attraction homonymique. 



* 

* * 



Les abréviations qui reposent sur l'écriture 
représentent en tout cas un élément de plus en 
plus important, quoique de date récente, dans 
les formations nouvelles du langage contempo- 



CHANGEMENTS DE FORME 189 

rain : on les retrouve dans toutes les langues 
d'Europe •. Elles remontent à peine à une tren- 
taine d'années, car elles se sont développées, sauf 
erreur, avec les désignations des sociétés spor- 
tives', — aux noms souvent interminables, — 
d'après les initiales des mots composants : 
U. V. F. (Union vélocipédique de France), 
T. CF. (Touring-Glub de France). Le procédé 
a gagné rapidement les associations ouvrières 
(G. G. T., Gon fédération Générale du Travail), 
etc., et les États-Majors de Tarmée, qui en ont 
usé et abusé, surtout depuis la guerre. Déjà en 
1910, au Maroc, il était en faveur auprès du 
général Moynier, au point de rendre officielle 
des désignations comme A. G. T. D. G., arrière- 
garde tactique du Dar-Ghaffaï. 

Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail 
des abréviations officielles, mais à noter seule- 
ment celles qui se sont popularisées dans l'armée 
au point de changer de sens ou de donner lieu à 
des parodies. L'officier-adjoint, qui signe « P. 0. 
(par ordre), le chef de groupe », est appelé lui- 



1. La ph losophie du langage, p. 87. 

2. Il y avait des désignalions antérieures, isolées, comme 
P.-L.-M. (Compagnie du cliemin de fer Paris-Lyon-Méditer- 
ranée). 



190 L'ARGOT DE LA GUERRE 

même le P. 0. ATAllemagne a été emprunté le 
sobriquet de « pain kaka » (pain allemand), 
qu'une homonymie de hasard a rendu populaire : 
il est dû aux deux initiales k. k. qui précèdent 
le mot brot (pain) pour désigner chez nos enne- 
mis le « pain de guerre impérial » : k. k. brot 
doit se lire kalserliches Kriegs-Brot. Mais les 
lettres ont été lues avec leur valeur alphabé- 
tique, et Tassonance était trop réjouissante pour 
qu'on allât chercher ailleurs. En Allemagne ce 
pain est appelé généralement « pain kappa », 
d'après une initiale grecque qui a été aussi acco- 
lée au nom du pain. 

Le soldat français, né frondeur, n'a pas tardé 
à plaisanter l'abus des initiales dans l'armée, en 
leur découvrant des traductions facétieuses : il 
avait été précédé de loin par Gavroche qui expli- 
quait naguère P. L. M. par « Pour les malheu- 
reux ». La traduction qui a obtenu le plus de 
succès dans les tranchées est celle d'A. L. G. P., 
officiellement « artillerie lourde à grande por- 
tée », mais, pour le poilu, « artillerie de luxe 
pour gens pistonnés ». 

Voici d'autres exemples : D. E. S. (division 
des étapes et services), des embusqués sérieux ; 



CHANGEMENTS DE FORME 191 

D. M. A. P. (dépôt du matériel automobile et 
du personnel), destruction du matériel, abrutis- 
sement du personnel, ou : défense de marcher à 
pied ; G. G. (gardes des communications), 
garde-crottes ; G. V. G. (gardes des voies et com- 
munications), garanti vieux cochon ; G. B. D. 
(groupe de brancardiers divisionnaires), gueule 
de bois (a 36, par interversion d'initiale); 
G. A. N. (groupe des armées du Nord), groupe 
des animaux nuisibles ; P. et CV. (parcs et 
convois), petite et caractéristique vitesse; R.V. F. 
(ravitaillement de viande fraîche), réserve des 
vaches françaises ; R. G. A. L. (réserve géné- 
rale d'artillerie lourde), réserve générale d'em- 
busqués loufoques ; S. B. M. (secours aux 
blessés militaires), société du bistouri mondain ; 
S. R. A. (service de repérage des avions), sans 
risque aucun; T. P. A. A. (trésor et postes aux 
armées), très peu à l'avant, ou : toujours peur à 
l'arrière ; T. R. (train régimentaire), taverne 
rurale. 

Parfois une traduction plaisante engendre un 
terme nouveau : ainsi G. B. D., qu'on vient de 
voir, est expliqué aussi par « marchands de 
pipes », d'après les initiales identiques d'une 



192 L'ABGOT DE LA GUERRE 

marque de pipes. Ou encore la consonnance des 
lettres, ou de certaines d'entre elles, d'après leur 
valeur alphabétique, peut évoquer une homony- 
mie (comme pour le pain K. K.) : R. V. F. a 
donné lieu aussi à « Hervé frères » . 

Le soldat ne s'est pas arrêté en si bon chemin 
de plaisanterie. Non content de traduire, avec 
plus ou moins d'esprit, les initiales officielles, il 
en a forgé lui-même, avec l'explication de son 
crû. Les plus anciens essais de ce genre sont 
antérieurs à la guerre. On a commencé par une 
seule initiale, plus évocatrice et plus aisément 
compréhensible, avec le célèbre « système D », 
— « système débrouille » ou plus rudement 
« système démerde », qui caractérise à merveille 
le caractère débrouillard du soldat français, en 
temps de paix comme en temps de guerre. La 
traduction publique se superpose à l'occasion à 
la traduction secrète. Au Maroc, en 1910, un 
général était très fier d'avoir été surnommé par 
ses subordonnés le P. G. M., qu'on lui expliquait 
par « le plus grand manitou » ; mais on tradui- 
sait en petit comité : « le ponte à la gueule 
moche ». 

Les infirmières ont été désignées par P. C. R. 



CHANGEMENTS DE FORME i93 

(poule de la Croix-Rouge), P. P. C. R. (petites 
poules de la Croix-Rouge) et P. P. B. (petites 
poules blanches) ; on sait que « poule » a pris 
la valeur de « femme » dans le langage popu- 
laire. Il faudrait être Brantôme pour traduire 
dans leur verdeur les B. M. C, institution sup- 
posée de campagne, « dont on parle toujours et 
qu'on ne voit jamais », m'écrit un correspon- 
dant*, ouïes P. N., qui désignent les infirmières. 
Une des créations de ce genre qui ont le plus de 
succès dans les tranchées, c'est P. C. D. F., les 
« pauvres c... du front » ; une variante moins 
répandue estB. C. D. F. les « bons ... ». Signa- 
lons encore N. P. S. F., « ne pas s'en faire », ou 
des fantaisies localisées comme L. P. Q. F. L. T. 
D. A., « le pante qui fume le tabac des autres » : 
il y en a toujours un dans chaque escouade, 
ajoute l'envoyeur. Nous touchons ici au rébus. 
Une variante consiste à résumer dans les ini- 
tiales les lettres ou consonances caractéristiques 
du mot, comme E. B. K., embusqué. 
L'altération ou l'abréviation peut aussi porter 



1. D'après un autre (a 42), il s'agit d'une explication facé- 
tieuse d'initiales désignant les « boulangeries militaires de 
campagne ». 



Dauzat. — L'Argot do la guerre. 



194 L'ARGOT DE LA GUERRE 

sur des expressions numérales, sur des chiffres. 
Voilà bien longtemps que les facteurs des baga- 
ges dans les gares de Paris, appelant le cocher 
du client par son numéro, criaient « le 71-42 ! » 
pour « le 7142 ». A Tarmée, suivant un usage; 
qui a commencé avant la guerre, on appelle cou- 
ramment le 7-9 (sept neuf) le 79" régiment, ou 
le 21 le canon de 210. A remarquer aussi la sub- 
stitution du cardinal à l'ordinal, fréquente dans 
la langue populaire, qui a développé sur ce point 
les tendances du français classique (Charles deux 
pour Charles deuxième) ^ Uellipse broche sur 
le tout, et on appelle ainsi le 3-49 (trois qua- 
rante-neuf) le troisième bataillon du 49* régi- 
ment. Ces divers changements sont provoqués 
par le désir de réduire les longueurs inutiles de 
la parole : besoin impérieux dans les langages 
contemporains, et qui domine tous les phénomè- 
nes d'abréviation. 






Une série de déformations doit être classée 



1. Les typographes disent « la une », « la deux », pour la 
l'e ou la 2« page ; dans le langage du théâtre, « le un », « le 
deux », signifient le premier, le second acte. 



CHANGEMENTS DE FORME 195 

à part : celle qui est offerte par Fargot des bou- 
chers de la Villette, ou loucherbem. Cet argot, 
qui a pénétré profondément le langage des mal- 
faiteurs contemporains, a laissé seulement quel- 
ques traces dans Targot actuel de la guerre. 

Le procédé, essentiellement cryptologique, con- 
siste, on le sait, à remplacer par / la consonne 
initiale, qui est rejetée à la fin des mots et suivie 
d'une terminaison quelconque (généralement é 
ou em) : ainsi « boucher» deviendra l-oucher-b-em 
prononcer : louchébèm). Altération propre aux 
langages secrets, que nos anciens argots igno- 
raient, éminemment réfléchie et d'un manie- 
ment délicat, du moins à Torigine, elle peut à 
son tour subir de nouvelles transformations, de 
sens ou de forme, cette fois plus ou moins incon- 
scientes, dès que le mot, livré à la grande cir- 
culation, est sorti du milieu qui Ta créé. Ainsi 
les malfaiteurs ont abrégé les formes régulières 
laranteqiié (quarante), linvé (vingt) en lavante y 
linve, en les spécialisant au sens de « pièce de 
quarante sous », « pièce de vingt sous » (un 
linve, un lavante^. 

Le langage du soldat nous offre quelques mots 
réguliers de « loucherbem », transmis évidem- 



196 L'ARGOT DE LA GUERRE 

ment par certains contingents parisiens : lacsé, 
sac ; lageopem, lit (déformation de « pageot » : 
on voit que les mots d'argot eux-mêmes sont 
sujets à Topération) ; lopé, peu : le changement 
à' eu en o rappelle celui de « grelot» abrégé en 
grole \ Par contre urécoque, curé, a perdu son 
/ ifiitial. Tous ces mots paraissent localisés : 
aucun d'eux ne nous est signalé par plus d'un 
correspondant. Le succès est allé aux formations 
d'un autre genre. 

1. Ci-dessus, p. 176, 



CHAPITRE vil 
LES ARGOTS SPÉCIAUX 



Chaque arme, chaque service ayant son orga- 
nisation, sa tactique, ses occupations, ses objets 
particuliers, sans parler de certaines traditions 
plus ou moins vivaces, il est fatal que le langage 
varie suivant les formations multiples qui cons- 
tituent Tarmée française. Si nous prenons pour 
type le vocabulaire de Finfanterie, qui consti- 
tue de beaucoup la masse la plus nombreuse, 
dans les tranchées, les cantonnements à l'arrière 
du front et les dépôts, nous rangerons dans les 
argots spéciaux tous les mots et expressions 
propres aux autres corps. 

Bien des éléments entrent en jeu pour favori- 
ser la diversité du lexique. Celle-ci augmentera 
en raison de la spécialisation de Tarme ou de 



198 L'ARGOT DE LA GUERRE 

son isolement des autres unités : elle sera plus 
grande, par exemple, dans l'aviation que dans la 
cavalerie ou Fartillerie ; les marins parlent un 
argot tout autre que Tarmée de terre ; au bout 
d'une longue captivité, les prisonniers ont adopté 
de nombreuses expressions inconnues ailleurs. 
Enfin le recrutement et le théâtre des opérations 
peuvent constituer des facteurs primordiaux : 
les troupes algériennes, par exemple (indigènes 
à part), ont leur langage spécial tout comme l'ar- 
mée d'Orient ; mais le premier est ancien dans 
la majeure partie de ses éléments, tandis que le 
second s'est développé par l'adoption de nom- 
breux éléments au contact de populations étran- 
gères. 



* * 



La cavalerie offre des termes expressifs qui 
lui sont propres \ C'est elle, de compte à demi 
avec l'artillerie, qui a transmis bourrin (cheval) 
au reste de l'armée. Tout ce qui est relatif au 



1. Sources principales ; Do du 4« chasseurs d'Afrique, D9 
du 29* dragons, H 3 du 5» hussards, K du 3* chasseurs à 
chevaL 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 199 

cheva] est exprimé ici par un vocabulaire très 
riche. De nombreux synonymes imagés évoquent 
la chute du cavalier : « faire le poulain » , « ramas- 
ser un crottin (ou : un bouchon, une gamelle) », 
« mettre pied à terre sans commandement », 
etc. On plaisante également le cavalier chaussé 
d'étriers trop courts, et qui monte « àFarabe », 
« à la jockey » . Le cavalier ne galope pas, il 
poulope, — mot obscur qui repose peut-être sur 
une onomatopée. Il a gardé des mots d'ancien 
français comme « houseau », botte (encore usité 
en Normandie et employé par Maupassant), et de 
vieux termes militaires spéciaux, tel roupane, 
tunique, représentant l'espagnol rope (man- 
teau). Au figuré, il « fait du dressage » avec les 
jeunes recrues, qu'il sait « prendre sur le mors 
de bride », — entendez : mater. 

L'artillerie ^ a des termes communs avec la 
cavalerie et avec les services automobiles : elle 
possède en effet des chevaux et des tracteurs 
automobiles, tout au moins dans Tartillerie 
lourde, la « lourde » suivant Fellipse devenue 



1. Sources principales : A 6, Hl, LIO, R4, «24 (ce dernier 
nous a donné surtout des mots particuliers aux contingents 
du Nord). 



200 L'ARGOT DE LA GUERRE 

officielle. Elle met aussi en œuvre des termes 
propres ou des acceptions spéciales. L'avion de 
réglage est appelé parles artilleurs, pour lesquels 
il a une importance primordiale, caisse à bis- 
cuits^ caisse d'emballage, — ailleurs /bwrra^ère. 
Il est remarquable que guitoune, au sens « d'abri 
de tranchée », ne nous ait jamais été donné par 
des artilleurs, lesquels disent de préférence ^owA'^^* 
ou cagna : Tabri des artilleurs est plus profond, 
plus stable que celui du fantassin, et s'associe plus 
difficilement à l'idée de la tente de campagne. 

Pour l'infanterie, nous l'avons vu, on « monte » 
aux tranchées, on « descend » au repos ; dans 
l'artillerie, les deux termes ont pris un sens 
plus spécial : « monter » signifie « aller de 
l'échelon du combat à la batterie de tir », « des- 
cendre », aller de la batterie à l'échelon, quelle 
que soit la disposition du terrain, même si la 
batterie est à un niveau plus bas que l'échelon. 
C'est sans doute un souvenir de l'époque, — peu 
éloignée, — où les batteries occupaient toujours 
les emplacements dominants, ce qui constitue 
peut-être encore la majorité des cas (LIO). 

D'autres expressions sont plus localisées ou 
plus instables. Un aspirant (L 14) a constaté pen- 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 201 

dant son séjour à Fontainebleau qu'au 32*' d'ar- 
tillerie le cheval s'était appelé successivement 
saucisson à pattes, saucisson (par ellipse), puis 
suçon, par contraction, dit-il, mais contraction 
sûrement influencée par une attraction homo- 
nymique : sauçssori, qui n'avait aucun sens 
par lui-même, est immédiatement tombé dans 
« suçon » (comme il aurait aussi bien pu échouer 
dans « soisson »). Voici, en regard, des mots 
qui semblent particuliers aux artilleurs du Nord : 
battinse tartine, bruant avion de chasse (signifie 
« hanneton » en patois), cliquebite chose termi- 
née (a 24). 

Les automobilistes militaires ^ qui n'ont fait 
que développer le vocabulaire des automobilistes 
civils, nous off'rent des exemples classiques de 
termes spécialisés. Chez eux tous les mots signi- 
fiant « voiture » arrivent à désigner l'automobile, 
qui est à leurs yeux la voiture par excellence. De 
même que le chauffeur civil parle de sa « voi- 
ture », le mobilisé l'appellera bagnole, chignole, 
etc., tous mots qui désignent un véhicule ordi- 
naire dans les autres corps ; employant des péjo- 

1. Sources principales : L7, a 27 (voir aussi T4), 



202 L'ARGOT DE LA GUERRE 

ratifs, anciens ou récents, il la nommera aussi 
tacot ou tinette. Quelques créations, comme le 
chatouillard{;à(^Q,é\éTdXQ>\xv . . . que Ton chatouille), 
ne manquent pas de pittoresque. Le coco, pour 
Tautomobiliste, n'est pas le commandant, mais 
le benzol ; les deux mots n'ont rien à voir 
ensemble : il ne s'agit pas ici d'un redoublement, 
mais d'une comparaison avec le breuvage des 
marchands de coco. 

C'est le hasard par contre, semble-t-il, qui 
a fait de star, rasoir, un terme propre aux auto- 
mobilistes (d'après une marque de rasoirs bien 
connue) : toutefois on peut noter que le rasoir 
est plus en usage dans ce corps, où tous les 
soirs on revient au repos ou dans un canton- 
nement confortable, que parmi les soldats des 
tranchées, chez qui cet instrument de toilette 
ne saurait tenir un grand rôle. Par le jeu de la 
dérivation synonymique \ star n'a pas tardé 
à prendre le sens figuré symbolisé par le rasoir. 



* 



Nouveau point de contact, qui permet de con- 

i. Ci-dessus, p. 150. 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 203 

tinuer renchaînement, entre rautomobilisme et 
l'aviation S par Tessence, les moteurs et les 
accessoires. 

C'est de Tautomobilisme que vient gazer, 
faire de la vitesse, dont Tacception métaphori- 
que a acquis une grande vogue dans toute l'ar- 
mée. L'origine de l'expression est claire : il s'a- 
git de l'échappement du gaz, qui s'accélère avec 
la vitesse, et dont la régularité dénote un bon 
fonctionnement de l'appareil. D'où, au figuré, 
ça gaze, ça va bien. En personnalisant le verbe, 
et en précisant la métaphore, on arrive à la 
valeur « partir en permission ou au repos », le 
suprême et légitime désir du soldat : le change- 
ment de construction ne fait que rappeler le pas- 
sage ancien d' « il m'en souvient » , seul correct 
jadis, à «je m'en souviens ». — Une autre méta- 
phore, plus concrète, de gazer, « émettre des 
gaz », a conduit au sens « fumer », aussi loca- 
lisé que le précédent est répandu. 

Dans l'ensemble, l'aviateur a un langage très 
personnel, créé par les conditions toutes spé- 
ciales de sa vie aérienne comme aussi par les 



1. Sources principales : L13, D 12 et a 19. 



204 L'ARGOT DE LA GUERRE 

particularités de son appareil. Divers termes de 
son vocabulaire sont antérieurs à la guerre, 
mais on peut les considérer comme des néologis- 
mes, si Ton songe qu'en 1914 les plus anciens 
avaient à peine cinq ans d'existence. 

L'avion est dit coucou, ■ — mot qui s'est appli- 
qué jadis aux diligences, — caisse à savon^ — 
un des jeunes doyens de ce vocabulaire et qui 
date des premiers meetings d'aviation (1909), 
cage à poules, usité surtout dans l'infanterie, 
et cercueil-volant, une des rares formations 
macabres de l'armée. Le vol et l'atterrissage 
donnent lieu aux images les plus hardies : tel 
plane « comme un fer à repasser » ou atterrit 
« comme un poisson dans un cent de clous » ; 
le virtuose, au contraire, Yas (terme emprunté 
à la cavalerie) ^ « se pose à terre comme une 
fleur M ou « effleure la marguerite », tandis que 
le maladroit « bigorne à terre », « se met en 
boule » (ou en pylône), « se retourne les pin- 
ceaux », — entendez : arrive les jambes en l'air, 
— ou plus prosaïquement « casse du bois », 
autrement dit abîme son aéroplane. 

1. Ci-dessus, p. 37. 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 20o 

La partie de Tavion où Ton s'assied est la 
carlingue, ancien terme de marine : le roi de 
Tair prend son bien de tous côtés. Le gouver- 
nail est le manche à balai ; le mécanicien ne 
pouvait rester le « mécano » terre à terre : une 
image expressive en a fait bec dans l'huile. 
Quant à Tessence, c'est la sauce de l'aviateur. 
Le ciel et les nuages n'ont plus le même aspect 
que pour le terrien : la brume devient le coton 
dans lequel on est enveloppé par-dessous comme 
par-dessus, et l'es nuages forment le plafond 
mobile du ciel, qui s'élève avec la colonne baro- 
métrique. Il faut la position élevée d'un aviateur 
pour que la mitrailleuse se transforme ç^n pétard 
à fesses. Ici « revenir sur cinq pattes » prendra 
la valeur spéciale : revenir avec cinq cylindres 
intacts (et trois abîmés, — sous-entendu). 

Par sa verdeur primesautière, qui puise sa 
sève au meilleur de l'argot parisien, le langage 
de l'aviation, le plus récent et le plus dégagé des 
traditions, est un des plus originaux parmi les 
argots spéciaux de la guerre. 

* 
* * 

Télégraphistes et téléphonistes emploient 



206 L'ARGOT DE LA GUERRE 

divers termes particuliers à leur service*. 
Incorporés dans le génie, ils ont en commun 
nombre de termes avec les sapeurs. L'ono- 
matopée se joint à la métaphore. Nous retrou- 
vons celle-là dans le couineur, appel télé- 
phonique vibré, qui est arrivé à désigner le 
téléphone {couinard)^ et dans manicrac^ pitto- 
resque altération de « manivelle » combinée 
avec « crac ! » . 

Des métaphores bien spéciales sont coco- 
tier, isolateur pour câbles télégraphiques, et. 
dans la bouche des télégraphistes de Tavant, 
hauts-de-vase, altéré en hovas, par quoi Fon dé- 
signe les conducteurs, mécaniciens, menuisiers, 
etc., qui restent toujours à Farrière et qu'on 
accuse de faire peu de travail. Dans le domaine 
des altérations, cafouiller se rattache à « bafouil- 
ler », sous Finfluence du vieux préfixe ca-, d'ori- 
gine obscure, mais toujours présent à la con- 
science populaire : le nouveau mot a pris le 
sens assez élastique, mais bien téléphonique, de 
« brouiller une installation », « mal donner 
une communication ». Ici encore le militaire 

1. Sources principales : B4, G 5. 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 207 

a plus d'une fois emprunté au lexique profes- 
sionnel du civil. 






Les officiers, plus encore les États-Majors, 
ont en commun beaucoup de termes peu ou 
point connus des soldats*. Leur provenance 
est diverse. 

Les uns sont des réminiscences des Écoles 
militaires, qui possèdent chacune un argot très 
caractérisque^, apparenté aux argots scolaires. 
L'abréviation y abonde, doublée à l'occasion d'un 
changement de sens, d'une spécialisation : Yam- 
phi est l'exposé verbal (originairement : qu'on 
fait dans l'amphithéâtre) ; le fana, le fanatique 
du métier militaire ; le topo^ le croquis ou la 
carte (le mot a pris dans les professions libérales 
le sens d' « exposé »). Le bahut désigne Saint- 
Cyr, et, comme cette école est tout ce qu'il y a 
de mieux aux yeux de ses anciens élèves, les 
« types bahutés » prennent dans leur bouche le 



1. Sources principales : D 12 (la pins importante), a 42. 

2. Ils ont été étudiés dans des ouvrages spéciaux, notam- 
ment /e Langage de l'Ecole Polytechnique, par M. Cohen (1908). 



208 L'ARGOT DE LA GUERRE 

sens de « gens chics », « personnages d'impor- 
tance ». Certaines métaphores sautent aux yeux : 
le cosaque (réputé balourd) symbolise l'officier 
maladroit, qui ne sait pas se débrouiller. D'au- 
tres, plus obscures, sont sujettes à discussion, 
comme pompe, travail de livre, études théori- 
ques, qui s'oppose aux exercices physiques et 
aux travaux de campagne : le sens figuré a dû 
se créer d'abord pour le verbe (pomper), qui 
n'est pas mentionné ici, — lacune due sans 
doute au hasard. 

Beaucoup d'officiers de l'active ayant fait tout 
ou partie de leur carrière aux colonies, il ne 
faut pas s'étonner de rencontrer quelques expres- 
sions d'origine arabe, sénégalaise, indochinoise, 
etc. Tata, abri, est soudanais. L'officier qui 
abuse de sa situation pour exploiter ses subor- 
donnés ou pressurer l'indigène « fait suer le 
burnous », expression qui était d'abord usitée 
uniquement dans nos possessions de l'Afrique 
du Nord. Le 15 décembre 1916, à l'État Major 
du général Mangin eut lieu une. longue dis- 
cussion sur la barraca arabe, cette chance orien- 
tale qui participe à la fatalité et à la conception 
du « jeteur de sorts ». On remarquait alors 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 209 

que le général avait la « barraca » (D 12)... Mais 
la fée du désert est capricieuse. 

Le langage des officiers, spécialement dans 
les États-Majors, est imprégné de termes techni- 
ques qui ne se popularisent pointparmi la troupe. 
Nous n'avons pas à pénétrer dans le domaine 
des termes tactiques et autres, que nos corres- 
pondants, comprenant notre but, n'ont point 
fait figurer sur leurs listes, à de rares exceptions 
près. Ces exceptions ont en général leur raison 
d'être, qu'il s'agisse de termes rares, comme 
barbette, fortification de campagne (devenu 
« cours du génie » à Saint-Cyr), ou de change- 
ment d'emploi, tel idoine devenu substantif : 
on demande « un idoine », c'est-à-dire un 
homme compétent. Camoufler , déguiser, ren- 
dre invisible, correspondait si bien aux néces- 
sités nouvelles de la guerre qu'il a été adopté 
par les soldats, spécialement dans l'artillerie, où 
on « camoufle » les pièces en les peignant de la 
couleur du terrain environnant. 

Quelques expressions comme comardy erreur 
de paperasserie, se rattachent plus particuliè- 
rement à l'argot des bureaux, sur lesquels mal- 
heureusement nos correspondants nous ont 

Dauz\t. — L'Argot de la guerre. i/J 



210 L'ARGOT DE LA GUERRE 

fourni peu de détails : par Tintermédiaire du 
« Bulletin des Armées », notre enquête portait 
essentiellement sur le front, qui n'est pas le 
domaine de la paperasserie. 






Le vocabulaire propre aux hôpitaux de Far- 
mée* n'était pas riche dans les premiers mois 
de la guerre. Les jeux du hasard et de la mobi- 
lisation avaient affecté aux postes d'infirmiers 
des auxiliaires de toutes les professions, hormis 
peut-être de celles où Ton apprend à soigner les 
malades. La plupart d'entre eux, n'ayant fait 
aucun service militaire en temps de paix, sui- 
vant la disposition en vigueur jusqu'en 1905, 
ignoraient même ou n'employaient pas les ter- 
mes courants de caserne. 

A l'hôpital mixte et à l'hôpital temporaire de 
Gh... (4" région) où je fus mobilisé à partir du 
2 août 1914, seul les gradés avaient fait leur 
service, et ce furent eux qui mirent en circula- 
tion le calot (bonnet de police), le jus (café), le 



1. Sources principales : Dl (1914-15), R 3, Wl (la plus 
importante) et a 4, 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 211 

pageot (lit), le polochon (traversin) et quelques 
autres connus de tous, comme bouffarde (pipe) 
onpatate (pomme de terre). Les faubouriens de 
Paris apportaient l'argot populaire de la capi- 
tale (bidoche, flotte ^ etc.). Mais on gardait la 
plupart des termes courants ou officiels, à de 
rares ellipses près ; on disait : le major (méde- 
cin major), l'officier (officier d'administration), 
le sergent, le caporal, un chasseur, un infir- 
mier, le cuisinier, la cuisine, le casernement, 
le réfectoire, le bassin et Turinal (déformé par- 
fois en « urinoir »), le vin, l'eau-de-vie, le pain, 
le fromage (août 1914). Les premiers blessés, 
appartenant à divers recrutements (surtout à 
rOuest et au Nord ; quelques Africains), avaient 
encore à ce moment le vocabulaire du temps de 
paix\ 

Par la suite les choses ont changé. La spé- 
cialisation des compétences, qu'il a été si diffi- 
cile d'imposer à la bureaucratie militaire, a réin- 
tégré les infirmiers de profession dans les hôpi- 
taux, cil ils ont avantageusement remplacé les 
intellectuels qui, de leur côté, pouvaient rendre 



1. J'ai noté zujOuUler dans la bouche d'un blessé de 
l'Ouest. . 



212 L'ARGOT DE LA GUERRE 

d'autres services à la défense nationale. Ceux-ci 
ont introduit dans les formations sanitaires de 
r armée le vocabulaire des hôpitaux civils, qui 
ne s'est guère transformé : la guerre n'a pas 
apporté ici, autant dire, d'éléments nouveaux. 

Les abréviations sont nombreuses, étant 
donnée la longueur des termes médicaux*. Les 
malades affectés de fièvre typhoïde, de ménin- 
gite cérébro-spinale, de syphilis, sont dits typhos, 
méningoSj syphilos. Clyso joint la métonymie à 
l'amputation, en désignant l'infirmier (qui 
apporte le clysopompe). D'autres métonymies 
nous sont fournies par copahu, péca (abrévia- 
tion d'ipéca), infirmier ou pharmacien (qui admi- 
nistre ou prépare l'ipéca, le copahu) ; chicot, 
•dentiste (qui s'occupe des chicots). 

Les métaphores sont relatives surtout à la 
forme de certains objets. Le billard d'hôpital 
(table d'opération) est tout difïérent du billard 
du front (espace entre les tranchées adverses). La 
cuvette destinée à recevoir les pansements usa- 
gés est appelée haricot, le seau hygiénique bicy- 



1. Le langage des hôpitaux comporte aussi des abréviations 
par initiales qui ne figurent pas dans nos listes, comme pégé 
(P. G., paralytique général) ou phithéta, phtisique (des lettres 
grecques '^6). 



LES ARGOTà SPÉCIAUX 213 

dette, le bassin plat mandoline et l'urinai pisto- 
let. Ce dernier terme est couramment employé 
aujourd'hui dans le monde commercial : on 
facture « un pistolet » . Mais le principal mot à 
succès des hôpitaux est le nom du pou, toto, que 
nous avons vu plus haut^ Quant à potard, 
pharmacien, il appartient depuis longtemps à la 
lanp^ue populaire et familière. 



Parmi les troupes d'Afrique, nous laissons de 
côté, bien entendu, les contingents indigènes, 
dont le langage usuel n'est pas le français. Res- 
tent les troupes de l'armée régulière formées par 
des soldats de nationalité française (d'Algérie ou 
de la métropole), les disciplinaires (« bat' d'Af » 
ou « joyeux »), condamnés de espondants en rade de Salonique 
nous ayant adressé une liste intéressante de 
mots en usage dans la marine, nous ne pouvions 
refuser de faire une place à Fargot des matelots. 

Les emprunts nous offrent des mots bretons, 
comme on pouvait le prévoir, étant donnée Fim- 
portance de l'élément breton dans la flotte : 
le biniou, matelot-clairon, dont le nom a passé 
dans Farmée de terre pour désigner le clairon, 
et Jean le Gouin, proprement « Jean le Blanc ». 
(d'après Fancien uniforme de la marine), qui 
syrhbolise par un mot d'Armor nos coura- 
geux mathurins, et qui restera dans Fhistoire à 
côté du poilu. La Normandie est représentée par 
noroua (proprement : nord-ouest), qui s'appli- 
que au vent du large dans le pays de Caux, et 
qui a pris ici un sens figuré : consignes noroua, 
« jusqu'à la gauche », traduit le correspondant 
qui semble manquer un peu de précision. L'Ita- 
lie a donné pignate, chaudière (proprement 
« marmite ») et l'Angleterre midship (élève-offi- 



2-28 L'ARGOT DE LA GUERhK 

cier). Tous les pays de marins, on le voit, ont 
fourni leur contingent. 

Peu de déformations en dehors de matai, déjà 
vu, singulier plaisant refait d'après matau ou ma- 
tât, abrégé de « matelot », migras ci// (cuirassé : 
abréviation avec jeu de mots). Par contre, les mé- 
taphores sont nombreuses et bien caractéristi- 
ques. Lapeau de bouc (cahier de punitions) évo- 
que une très ancienne coutume. Fermer les 
hublots (fermer les yeux) est bien une expression 
de matelot, comme castor i^Mn^ marin, ou « aller 
à terre sous les jambes du maître coq » (être privé 
de sortie). L'argot terrien a fait un sort à deux 
locutions imagées : « mettre les voiles », se sau- 
ver, et « rentrer avec une marée », revenir en 
état d'ivresse, ou plus simplement « avoir une 
marée », être ivre. En revanche les mille-pattes 
(fusiliers) viennent de l'armée de terre. 

Le phénomène inverse n'est pas moins fré- 
quent, qui consiste à désigner les choses de la 
marine par les noms d'objets terrestres. Le 
hamac est appelé ainsi bois de lit, le col du 
marin feuille de chou, l'embarcation pétrin, la 
tempête coup de tabac et le charbonnier bataille 
de confettis, souvenir du carnaval niçois, par 



LES ARGOTS SPÉCIAUX 229 

antiphrase : car les confettis de la Côte d'Azur 
sont en plâtre et n'évoquent le charbonnier que 
par contraste. 

Très expressifs le bouchon gras (mécanicien), 
le^ pieds-noirs (chauffeur), le chou (cuisinier), le 
six-pieds (officier mécanicien, d'après sa haute 
taille) et le boscot (maître de manœuvre), qui, 
courbé sur le gouvernail, fait figure d'éternel 
bossu, « boscot » étant la déformation de 
« bossu » dans l'argot populaire. Le quartier- 
maître chauffeur est dit le bicot, c'est-à-dire 
l'Arabe, sans doute par une opposition plaisante 
entre le costume blanc du Bédouin et ses habits 
noircis de charbon. Le capitaine d'armes, qui 
menait jadis ses hommes à la cravache, a pris le 
nom d'un dompteur célèbre, Bidel. Autre nom 
propre pour désigner un objet de la plus haute 
importance, la boîte renfermant la paye de l'équi- 
page : malheureusement dominique ne s'éclair- 
cit pas à première vue et repose, comme bien 
d'autres mots dont Tétymologie reste obscure, 
sur des circonstances passées qui nous échappent 
et qui ne nous ont pas toujours été conservées et 
transmises par la tradition. 



LISTE DES CORRESPONDANTS 

ET SOURCES DIVERSES' 

avec, on regard, les abréviations employées dans le texte et à l'index. 







ZT 




INITIALES 




3= g 




ou 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


P3 « g 

5; -g » 


nous* 




g 

Z 




1» NOMS CONNUS 






1. P. Ac... 


23* alpins (recrutement du Sud-Est). 


24 


Al 


2. E. Al... 


» 


16 


A2 


3. Paul Al... 


aide-major, 44* artillerie. 


1 


A3 


4. B. d'Am... 


lieutenant-colonel, 15* chasseurs à cheval. 


1 


A4 


5. d'Ar... 


lieutenant, 12* cuirassiers. 


2 


A5 


6. J. Ar... 


maréchal des logis, 82* artillerie lourde 








(recrutement surtout méridional). 


10 


A6 


7. AT... 


» 


10 


A7 


8. Victor Au... 


caporal, 18» infanterie. 


63 


AS 


9. ROGBR Au... 


sous-officier, 76» infanterie. 


37 


A9 


10. Az... 


(aux tranchées). 


36 


A 10 


11. Ba... 


brigadier, 244* artillerie. 


5 


Bl 


12. Ba... 


infanterie coloniale (Marseillais). 


51 


B2 


1. Les sources utilisées en dehors des correspondants de 


l'enqi 


lôte 


sont désignées par un astérisque (il s'agit uniquement de 


nobilis 


es); 


les correspondants non mobilisés depuis la guerre, par deux a 


stérisq 


aes. 


2. Ayant promis l'anonymat à mes correspondants, je ne 


citerai 


que 


les noms de ceux qui m'ont autorisé à les nommer, ou dont 1( 


;s répoi 


ises 


ont été publiées 


dans une revue sous leur signature. 




II 



232 



L'ARGOT DE LA GUKRHE 



JNITI\LES 




S 1 


^v, 


ou 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


§-5 2 


«o 


SOMS 




^ i 


|h 


13. E. Be... 


capitaine, ...- compagnie de mitrailleuses 






de position. 


5 


B3 


14. G. Be... 


8* génie. 


30 


B4 


15. V. Be... 


S. B. D., brancardier. 


34 


B5 


16. Félix Be... 


sergent, Menton (au service des Serbes). 


30 


B6 


17. J. Bi... 


maréchal des logis, 44* artillerie. 


41 


B7 


18. Bi... 


sergent, 97" alpins. 


2 


B8 


19. Bi... 


brigadier. 


48 


B9 


20. Bo... 


service médical, 315. infanterie. 


1 


BIO 


21. Bo... 


capitaine, 43« infanterie. 


1 


Bll 


22. AuG. Bo... 


408 infanterie. 


46 


B12 


23. Bo... 


Armée d'Orient. 


22 


B13 


24. Bo... 


caporal, 158* infanterie. 


41 


B14 


25. Bo... 


capitaine. 


3 


B15 


26. R. Bo... 


sergent télégraphiste, 8* génie. 


53 


B16 


27. Alph. Bu... 


7e génie. 


35 


B17 


28. **DrCA... 


Saint- Mandé. 


6 


Cl 


29. G. Ca... 


infirmier, puis interprète à l'armée anglaise. 


3 


C2 


30. R. Ca... 


3* dragons et 101- batterie de 58. 


33 


C3 


31. P. Ca... 


sous-lieutenant, 141° territorial. 


180 


C4 


32. R. Ch... 


capitaine, quartier général d'une division 








d'infanterie. 


7 


C5 


33. Adrien Ch... 


16' infanterie. 


12 


C6 


34. Ch... 


sous-lieutenant d'artillerie. 


1 


C7 


35. * M. Cohen. 


lieutenant au front (Bulletin de la Société de 








Linguistique, t. XX, 1916, pp. 69-75). 


19 


G8 


36. Co... 


adjudant, 13* territorial. 


1 


C9 


37. Paul Cr... 


Ètat-Major de la 47* division, section topo- 








graphique. 


12 


CIO 


38. R. Cu... 


capitaine d'artillerie. 


4 


en 


39. Albert Dau- 


infirmier dans 3 hôpitaux de la 4« région, 






zat. 


du 2 août 1914 à fin janvier 1915; obser- 








vations diverses faites depuis lors. 


87 


Dl 


40. François Dé- 


licencié és-lettres, caporal, 98' infanterie 






CHELETTE. 


(mots publiés pour la plupart en 1915-1916 
dans le Journal de Roanne sous la signa- 








ture F. D.) 


110 


D2 


41. De... 


147' infanterie. 


26 


D3 



LISTE DES CORRESPONDANTS 



233 



INITIALES 








ou 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


hi 




noM3 




O 2 

K o 


a^ 


42.. V. De... 


Poissy. 


5 


D4 


43. Marcel Di... 


brigadier, chasseurs d'Afrique, armée 








d'Orient. 


58 


D5 


44. Paul Do... 


1" artillerie de montagne. 


2 


D6 


45. André Do... 


adjudant, 333» infanterie. 


27 


D7 


46. D' G. Du... 


médecin auxiliaire, 37» artillerie. 


91 


D8 


47. B. Du... 


29' dragons. 


135 


D9 


48. C. Du... 


brigadier vétérinaire, chasseurs d'Afrique, 








armée d'Orient. 


145 


DIO 


49. Du... 


60" artillerie. 


23 


DU 


50. AntoninDu.. 


agrégé de grammaire, officier interprète 








d'État-Major. 


138 


D12 


51. Du... D'A... 


lieutenant d'un quartier général. 


14 


D13 


52. A. Du... 


331' infanterie. 


8 


D14 


53. M. Fr... 


caporal, infanterie, armée d'Orient. 


5 


FI 


54. A. Fr... 


musicien, 146' infanterie. 


60 


F2 


55. Fr... 


lieutenant, 138* infanterie. 


2 


F3 


56. Henri Ga... 


boulangerie de campagne, Oise. 


3 


Gl 


57. Ga... 


capitaine, 52* génie. 


27 


G2 


58. *R. Gau- 


direct'-adjoint à l'École pratique des Hautes- 






THIOT. 


Études, décédé le 11 sept. 1916 à la 
suite de ses blessures (BuUelin de la Société 








de Linguistique, t. XX, 1916, pp. 75-82). 


39 


G3 


59. L. Ge.,. 


payeur aux armées. 


i 


G4 


60. Ge... 


télégraphiste, 8* génie. 


7 


G5 


61. Ge... 


224. infanterie. 


42 


G6 


62. iM. Go... et 








K. Gu... 


34« infanterie. 


12 


G 7 


63. Go... 


caporal, grand quartier général serbe 








(armée d'Orient). 


21 


G8 


64. Othon Gu... 


professeur à l'Université C... (États-Unis), 








dépôt d'éclopés B... 


43 


G9 


65. René Gu... 


79' infanterie. 


9 


G 10 


66. L. Ha... 


8« artillerie à pied. 


34 


Hl 


67. Georges Ha. 


» ' 


7 


H 2 


68. He... 


5' hussards. 


54 


H 3 


69. Ho... 


régiment recruté dans le Calvados. 


3 


114 


70. J... 


corps de troupes d'Algérie. 


7 


Jl 



234 



L'ARGOT DE LA GUERRE 



INITIALES 

ou 

KOM» 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


a 1 

i s 

8 


< 


71. P. JO... 


59- artillerie. 


11 


J2 


72. Geo Ju... 


5» cuirassiers. 


29 


J 3 


73. Kr... 


3» chasseurs à clieval. 


62 


K 


74. A. La... 


340* infanterie, compagnie de mitrailleuses. 


35 


Ll 


75. La... 


caporal, 2° compagnie de skieurs. 


30 


L2 


76. Alb.LaGl... 


29. artilleurs. 


39 


L3 


77. La... 


adjudant de secrétariat, 101* infanterie 








(Beauceron). 


23 


L4 


78. La... 


brigadier téléphoniste, artillerie de mon- 








tagne, armée d'Orient. 


85 


L5 


79. La... 


licencié es lettres, maréchal des logis. 








4* cuirassiers à pied. 


46 


L6 


80. F. La... 


brigadier, artillerie lourde à tracteurs. 


9 


L7 


81. MarcelLa... 


5' cuirassiers à pied. 


4 


L8 


82. Le Br... 


musicien, 2« colonial. 


10 


L9 


83. Jean Le... 


licencié es lettres, brigadier, 102' artillerie 








lourde. 


65 


LIO 


84. Henry Le Gi. 


sergent, 28* infanterie (Normands et Pari- 








siens). 


34 


LU 


85. Le Go... 


canonnier, 82' artillerie lourde à tracteurs. 


16 


L12 


86. Robert Le 








Ro... 


mitrailleur en avion, escadrille G. 212. 


28 


L13 


87. Lh... 


aspirant, 61* artillerie. 


7 


L14 


88. Pierre Li... 


331» infanterie. 


20 


L15 


89. Ch. Lo... 


E. M. 43- brigade. 


4 


L16 


90. Ma... 


lieutenant, 334» infanterie. 


62 


Ml 


91. Jean Ma... 


8* zouaves, division marocaine (d'un hôpi- 








tal de l'Oise). 


10 


M 2 


92. Auguste Ma- 


sergent-major, 81° territorial. 


64 


M3 


93. Emile xMa... 


25' bataillon de chasseurs à pied. 


6 


M4 


■94. ** Ma... 


professeur à l'École Normale d'A... (obser- 
vations faites sur un soldat des Pyrénées- 








Orientales, soigné à A...; 


27 


M 5 


95. Ma... 


motocj^cliste, 88". 


23 


M 6 


96. G. Ma... 


trésorerie aux armées. 


49 


M7 


97. Armand Ma.. 


caporal, 103* infanterie, interné à Mo... 
(Suisse) depuis juin 1917, après une 








longue captivité en Allemagne. 


24 


M8 



LISTE DES CORRESPONDANTS 



236. 



INITIALES 




w S 




ou 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


hl 


'■6 2 


HOMS 




i s 


«^ 
-< 


98. Mé... 


sous-lieutenantj 2* bataillon de chasseurs 






à pied (Lorrains, Parisiens). 


14 


M 9 


99. deMe...-N... 


capitaine, 226* infanterie. 


4 


M 10 


100. **PierreMi. 


homme de lettres (a fait des campagnes 








coloniales). 


7 


Mil 


101. A. Ml... 


sous-lieutenant, 10* artillerie. 


3 


M 12 


lOii. E. Mi... 


instituteur (Landais), sous -lieutenant, 








141* territorial (Landais, Parisiens). 


16 


M 13 


10.3. P. Mu... 


sergent, 356» infanterie. 


23 


.M 14 


104. Mu... 


caporal, corps colonial, armée d'Orient. 


14 


MIS 


105. Louis Mi... 


sous-officier, légion étrangère, l"" R. M. A. 


14 


M 16 


106. Marcel Mi- 


caporal, Artois (1915), Champagne (1916- 






guet. 


1917) (carnet d'expressions). 


158 


M 17 


107. C. Na... 


sergent, 9* territorial. 


16 


NI 


108. Henry Ne... 


sergent, 1" génie. 


5 


N2 


109. **Ch. Ne... 


Saint-Imier (Suisse). 


2 


N3 


110. Ch. Ou... 


caporal-fourrier, 34* territorial. 


1 





111. Pa... 


D. C. A. 


2 


PI 


112. Félix Pa... 


17* chasseurs à cheval. 


6 


P2 


IKi. André Pe... 


57' bataillon de chasseurs à pied. 


2 


P3 


114. Pe... 


81' artillerie lourde. 


15 


P4 


115. Léon Ph... 


téléphoniste, 110* artillerie lourde. 


26 


P5 


116. Pi... 


sous-lieutenant. 


1 


P6 


117. Pi... 


agrégé des lettres, 365* infanterie. 


1 


P7 


118. AlbertPl.. 


payeur aux armées. 


1 


PS 


119. Po... 


caporal, 7" tirailleurs. 


8 


P9 


120. Po... 


payeur aux armées. 


2 


PIO 


121. Po... 


caporal, 117* infanterie. 


10 


PH 


122. Pr.-H... 


d'un quartier général. 


116 


P12 


123. AugusteRa. 


» 


2 


RI 


124. Edmond Ré. 


66» infanterie. 


70 


R2 


125. Ri... 


capitaine, 74* infanterie. 


24 


R3 


126. Léon Ri... 


homme de lettres, capitaine, 261' artillerie. 


55 


R4 


127. H. Ri... 


infirmier, Bourges. 


6 


R5 


128. MarcelRo.- 


82» infanterie. 


13 


R6 


129. C. Ro... 


vétérinaire, 105« artillerie lourde. 


4 


R7 


130. A. DE Ro... 


capitaine-adjudant, Nancy. 


2 


R8 


131. D' Sa... 


médecin-major. 


2 


S i 



236 



L'ARGOT DE LA GUERRE 



l>iTI\LES 
on 

KOMS 



INDIGATrONS DE CORPS, etc. 



132. 
133. 
134. 
135. 
136. 
137. 
138. 
139. 
140. 
141. 
142. 
143. 



144. 
145. 
146. 

147. 

148. 

149. 
150. 

151. 
152. 



Sa... 

Albert Sa.. 
L. Se... 
Si... 

Achille Si.. 
Si... 

Léon So... 
** Henry Sp. 
Ta... 
M. Th... 
Th... 
Touny-Le- 

RIS. 

A. Va... 

I)^ Henri Vi. 

Louis Vi... 

Dr Vi... 

T. DE Vl... 

Adrien Vo. 
Ch. Wad- 

dington. 
JacquesWe 

** WiLLV. 



153. 


P. 


154: 


» 


155. 


(Illisible.) 


156. 


Un clyso. 


157. 


» 


158. 


Boum bada 




bouh. 



sergent, 303» infanterie. 

sergent-fourrinr, 331° infanterie. 

sergent, 122» territoriaL 

adjudant, 2« tirailleurs. 

21' chasseurs à pied (Parisien). 

légion étrangère. 

caporal, 139» infanterie. 

homme de lettres, Genève. 

aspirant, 61e artillerie. 

lieutenant, 109' artillerie lourde. 

caporal, 7« génie. 

sur le front de Champagne (lettre publiée 
dans le Mercure de France, 16 mai 1917, 
pp. 375-376). 

lieutenant, 34» artillerie, État-Major. 

médecin-major, ambulance du front. 

professeur d'histoire, 81' infanterie terri- 
toriale. 

médecin-major, ambulance du front. 

homme de lettres, brigadier automobiliste 
(Lyonnais). 

caporal, 9» territorial. 

6e section d'infirmiers (Châlons etÉpernay), 
vaguemestre, B. O. C. 
homme de lettres (lettre publiée dans le 
Mercure de France, 16 mai 1917, pp. 374-375). 

2» ANONYiMES, SIGNATURES ILLI- 
SIBLES, SIGNATURES DE FANTAI- 
SIE, ENVOIS COLLECTIFS. 

lieutenant. 

Un sous-officier du 103* d'infanterie. 

» 
infirmier (Breton). 

» 
(Termes d'hôpitaux.) 



a 




1 


S 2 


10 


S 3 


30 


S 4 


3 


S5 


119 


S6 


31 


S7 


75 


S8 


2 


S9 


11 


Tl 


4 


T2 



112 
13 



LISTE DES CORRESPONDANTS 



237 



INITIALES 

V3EODOHTHE 

etc. 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


o » 
^ i 




159. (Collectif.) 


La liaison et les signaleurs de la l'* com- 
pagnie, 124« infanterie. 


57 


a 7 


160. (Collectif.) 


Expressions employées par les Parisiens 
de la 23» S. M. A. du P. A. D. 


44 


aS 


161. J. Bus. 


» 


6 


a 9 


162. A. B. 


artilleur. 


10 


a 10 


163. » 


» 


13 


ail 


164. » 


» 


1 


a 12 


165. Y. M. 


» 


1 


c. 13 


166. * » 


permissionnaire parisien, infanterie, 40 ans 
environ, d-micilié rue des Amandiers, 








retour d'hôpital après campagne (inter- 
viewé en février 1917). 


13 


V. 14 


167. Georges 








(nom illisi- 
ble). 

168. (Illisible.) 

169. (Collectif.) 

170. (Collectif.) 


» 

» 
Sarthois et Parisiens. 
Un groupe de poilus blessés en traitement 
dans une ambulance du front. 


14 

25 
25 

6 


a 15 
a 16 
17 

a 18 


171. » 


aviateur. 


9 


a 19 


172. » 


sergent, 1" tirailleurs. 


4 


a 20 


173. Un royale 








ca m bou i 
(sic). 


soldat du train. 


12 


.21 


174. (Illisible.) 

175. » 


alpin (probablement méridional). 


6 
6 


a 22 
«23 


176. (Collectif.) 


Artillerie de campagne, mots prononcés 
par les artilleurs au front (recrutement 
du Nord). 


13 


a 24 


177. (Collectif.) 

178. Un poilu en 


27» bataillon alpins (Méridionaux). 


16 


v.2o 


permission. 

179. » 

180. » 

181. (Collectif.) 


» 

» 
(Écrit en grandes capitales sur une carte 

postale.) 
Sarthois, sur le front de la Meuse. 


2 
14 

1 

4 


a 20 
0.27 

a 28 
a 29 


182. J. R. 


» 


17 


a 30 



238 



L'ARC.OT DE LA GUERRE 



INlirALES 


' 


^ l 


^^ 


FSEUDOKTMES 


INDICATIONS DE CORPS, etc. 


§^£ 


«o 


etc. 




d s 

'/T, 




183. Un 4 bris- 








ques. 


Secteur 207. 


4 


a 31 


184. R. A. 


élève de l'École Normale Supérieure, lieu- 








tenant. 


18 


«32 


185. (Collectif.) 


Marins en rade de Salonique. 


34 


a 33 


186. Un Breton. 


Soldat du génie. 


1 


a 34 


187. W.(illisible). 


Torpilleur Dunkerque. 


1 


</. 35 


188. Un vieux clo- 








chard. 


200" artillerie. 


36 


«36 


189. Un qui vou- 








drait bien 








en être. 


» 


1 


«37 


190. Léon Ch... 


45* infanterie. 


26 


«38 


191. Un artilleur. 


» 


3 


«39 


192. (Sans signa- 








ture.) 


» 


9 


«40 


193. Moca. 


Secteur 194. 


2 


«41 


194. (Sans signa- 








ture.) 


officier, ancien Saint-Cyrien. 


45 


«42 


195. * (anonyme). 


Enquête sur l'argot des prisonniers publiée 
dans le Journal du camp de Gœttingen, du 








4 juillet 1915 à mars 1916. 


27 


Y 



LEXIQUE DES INITIALES' 



A. G. T. D. C, arrière-garde tac- 
tique de Dar-Chaffaï(a 15), 189. 

A. L. G. P., artillerie lourde à 
grande puissance (artillerie de 
luxepourgenspistonné)-!-, 190. 

B. G. D. F. (fant.), bons c... du 
front (à 15), 193. 

B. M. C., boulangeries militai- 
res de campagne, 193.» 

C. A., corps d'armée. 

C. G. A., commis-ouvriers d'ad- 
ministration. 

D. Voir Système D au Vocabu- 
laire. 

D. E. S., division des étapes et 
services (des embusqués sé- 
rieux, « 40), 190. 

D. I., division d'infanterie. 

D. M. A. P., dépôt matériel au- 
tomobile personnel (destruction 
matériel, abrutissement per- 
sonnel, L 7; défense marcher 
à pied, L 16), 191. 

E. B. K. (/an<.), embusqués (xM 1), 
193. 

E. M. Etat major. 

G. A. N. Groupe des armées du 

Nord (groupe des animaux 

nuisibles, S 1), 191. 
G. B. D. Groupe de brancar- 

cardiers divisionnaires (gueule 



de bois, a 36 ; marchands de 
pipes, L 16), 191. 

G. C. Garde - communications 
(garde-crottes, V 6), 191. 

G. Q. G. Grand quartier géné- 
ral. 

G. V. C. Garde-voies et commu- 
nications (grognards, veinards, 
cornards ; garantis vieux co- 
chons, V 6), 191. 

H. G. E. (font.), hospice ordon- 
nances embusqués. 

K. K. Voir kafta au Vocabulaire. 

L. P. Q. F. L. T. D. A. (fant.), 
le pante qui fume le tabac 
des autres) (a 9), 193. 

N. P. S. F. (fanl.), ne pas s'en 
faire (D 9), 193. 

P. C. Prise de commandement. 

P. G. A. (tant.), peigne-culs de 
l'arriére (M 1). 

P. C. D. F. (ranl.), pauvres c... du 
front, -4-, 193. 

P. C. R. (fant.), poules de la 
Croix-Rouge, -f-, 192-193. 

P. G. M. {fant.), le plus grand 
manitou (le ponte à la gueule 
moche), a 16, 192. 

P. et C. V., parcs et convois 
(petite et caractéristique vi- 
tesse, a 40), 191. 



I. Les traductions plaisantes sont indiquées entre parenihéses ; 
fant. indique les créations de fantaisie. 



MO 



L'ARGOT DE LA GUERRE 



P. O., par ordre ; désigne l'offl- 
cier adjoint (A 6), 189. 

P. P. B., petites poules blan- 
ches (a 13), 193. 

P. P. C. R., petites poules de la 
Croix-Rouge (D 12), 193. 

P. S. Poste de secours. 

Q. G. Quartier général. 

R. A. T., réservistes armée ter- 
ritoriale. 

R. G. A. L., réserve générale 
d'artilleiHe lourde (réserve gé- 
nérale d'embusqués loufoques, 
D 9), 191. 

R. V. F., ravitaillement de 
viande fraîche (réserve de 



vaches françaises, L 16; Hervé 
frères, o. 3), 191, 192. 

S. B. M., secours aux blessés 
militaires (Société du bistouri 
mondain, T 1), 191. 

S. R. A., service repérage 
avions (sans risque aucun, 
« 40), 191. 

T. C, train de combat, 71. 

T. C* (loc), a désigné les char- 
rettes des cuisiniers (a 32), 71. 

T. P. A. A., trésor et postes aux 
armées (très peu à l'avant, tou- 
jours peur à l'arriére, a 40), 191 . 

T. R., train régimentaire (ta- 
verne rurale, « 40), 191. 



VOCABULAIRE 



*abatis, bras, 138. 

abat-jour (Or.), casque colonial (L5). 

abeilles, balles qui sifflent (S 2), 145. 

abîmer, exagérer, 130, 171. 

aboyeur, canon de 75 ; sous officier (K), 74, 145. 

accordéon, téléphone (L 3). 

'accrocher (se 1'), être privé, se passer (de nourriture, etc.), 40. 

acheter, dérober (C 10). 

adjupète, adjudant, +-+-, 182. 

adruper (Or ), se sauver (L 5). 

aéro grec (Or.), corneille, corbeau (D 10), 219. 

aïdé ! (Or.), allez ! (G 8), 217. 

aiguille (M 14), aiguille à tricoter, -t-, baïonnette. 

*air (en jouer un), s'en aller, se sauver, +, 41, 131. 

*Alboche, Allemand (S 4), 56, 185. 

albroque, allumette (R 2), 181. 

alkif ('>".), bon (D 10). 

*aller fort, exagérer. 

allouf (a/r.), porc(B 17). 



1. Les mots ou les sens précédés d'un astérisque sont les mots qui 
appartiennent à l'argot parisien courant d'avant-guerre. Voici la 
liste des abréviations: termes en usage: afr., dans les troupes afri- 
caines ; arl., dans l'artillerie ; aui., chez les automobilistes ; av., dans 
l'aviation ; c v., dans la cavalerie col., dans les troupes coloniales; 
E. M., dans les Etats-Majors, lég., dans la légion étrangère; hôp., 
dans les hôpitaux ; mar., dans la marine; oJJ., parmi les officiers; Or., 
dans l'armée d'Orient; pris., chez nos prisonniers en Allemagne; 
tél., chez les télégraphistes et téléphonistes: — /oc, indique un mot 
localisé. — Les mois rares sont juivis de l'indication de la source 
(voir la liste pp. 231 à 238); -\- indique les mots fréquemment cités, 
-f--h les mots très fréquemment cités. — Les chiffres, à la fin do 
chaque article, renvoient aux pages de l'ouvrage. 

Dauzat. — L'Argot de la guerre. i6 



242 L'ARGOT DE LA GUERHE 

allure (il y a de 1'), danger (D 9). 

*aminche, ami, copain. 

amoché (*au sens: abîmé, qui a eu un accident), blessé, adj. et t., +. 

amphi (E. M.), exposé verbal (D 12, M 1), 207. 

Anastasie (tante), la censure (pris.), 226. 

anglaise, capote (a 25). 

angla-sé, volé (P 12). 

*Angliche, Anglais (AG 8), 160. 

antipuant, masque protecteur contre les gaz asphyxiants (M 17), 73. 

araignée, sorte de ctievaux de frise (M 1). 

*aramon, vin rouge ; vin, 40. 

arbalète, fusil (M 17). 

arbeit (pris.), travail (M 8), 223. 

Arbi (Or.), tirailleur algérien (D 10), 161. 

armoire, havresac (G 7); — armoire à glace, havresac (G 2); 
(génie) écurie (M 7); — battre l'armoire, désigne an tir de mi- 
trailleuses aux coups rapprochés (a 17), 86. 

arquebuse (faire péter 1'), agir ou travailler énergiquement (M 13), 
94. 

arrache-bide, eau-de-vie (B 13). 

arrivée, arrivée d'obus (G 4), 127. 

arroser, bombarder; arrosage, bombardement, +. 

arroua-mena (afr., Or.), viens ici (B 17, D 10), 218. 

arti, artillerie; (nJJ.), Polytechnique (R 4). 

artiflot, artilleur, -+-, 182. 

artillerie (demander 1'), rendre après boire (J 3). 

as (1) (et as de carreau), havresac; — (2) cavalier du premier 
peloton (cav., G 3) ; aviateur virtuose (av.), -f- ; courageux, héros, 
qui excelle en quelque chose, -f- ; — (3) pi, argent : *faire aux as, 
voler ; poilu (ou mec) aux as, homme qui a de l'argent, 35, 38, 
159, 204. 

asperges en bottes (mettre ses), rouler ses bandes molletières 
(K2). 

asphyxier, prendre sans payer (P 12) ; faire de l'esbroufife (S 6). 

aspi, aspirant (G 6). 

assassiner (aut.), abîmer (une voiture) (T 4). 

assiettes plates, ceux qui ne sont pas au front (t 26). 

assortiments (/oc), projectiles des engins de tranchées (T 3), 76, 84. 

•attiger : (i) attiger la cabane (attiser..., S 8), et simplement 
attiger, exagérer, +-<-; — (2) être attigé, être blessé ou avarié, + ;. 
malade (par opposition à amoché et nasi, hôp., S 6), 130, 171. 

auge, gamelle (D 10). 

autobus, viande (G 3), 84. 

auxi, soldat du service auxiliaire, 188. 



VOCABULAIRE 243 

avoir : en avoir, être brave (C 3, H 3) ; — y a bon {afr., Or.), c'est 
bon, c'est bien; — on les aura (sous-ent. : les Boches), on en 
viendra à bout, 132. 

azor, havresac, -+-, 38, 159. 



*babillarde, ++, et babille, ++, lettre, 225. 

*bacantes, moustache, -+-. 

*bâche, casquette de civil; — casque de tranchée, 95. 

bâcher (se), se coucher (P 12). 

bafouille, lettre, +-4-. 

bagnoder (se), se ballader (a 33). 

'bagnole, voiture, +-1- ; (ant.), automobile, -f-, JOl. 

bagoter, se promener, aller et venir (A 2, D 7), 35. 

bahut (le) (ojf.), Saint-Cyr ; — types bahutés (oJJ.), gens distin- 
gués, hauts placés (D 12); — bahuter, assouplir (un képi; le 
caractère) (a 42), 207. 

baiser : 'être baisé, ne pas réussir, être pris, + ; être baisant, 
être content (D 9). 

bal, peloton de punis (D 5, D 10, S 4). 

*ba'ancer, voler, Inncer, jeter, 40, 155. 

balayer, jeter (L 10), 170. 

balek (Or), va-t^en (D 10), 218. 

balès (loc), courageux, héros (A 1, « 23), 94. 

balles de shrapnells, haricots rouges (W 1). Voir shrapnell. 

ballon (faire), se passer (de nourriture) (D 5). 

'ballot, imbécile, fou, +. Voir gare, 143. 

ballotter, jeter (F 2), 155. 

banane (col.), médaille (D 2). 

bancal, sabre (B 7, D 5) ; sabre courbe (D 10, R 4). Cf. latte, 35, 143. 

baoué, s., fém. baoué ou baouette, civil (A 5). 

barafes (Or.), brisques (D 5). 

baraques, brisques, -h, 144. 

baratter (Or.), faire, fabriquer (L 6). 

barbaque, mauvaise viande, -+-; viande, -+•-+- ; à la barbaque! à 
la baïonnette (S 6), 61 à 63, 84, 141, 224. 

'barbe ! (la), inlerj. d'impatience. 

barbelé, pmpr* fil de fer barbelé ; — flg. bouffer du barbelé 
(M 7), piétiner le barbelé (M 5), baver dans le barbelé 
(M 7), exagérer; cisailler le barbelé (ou: dans le...), importuner 
(a 14, « 42) ; - barbelé, alcool (M l), 76, 148. 



944 L'ARGOT DE LA GUERRE 

*barber, ennuyer. 

barbette (ojf.), cours de génie à Saint-Cyr (a 42), 209. 

barbouillé, fil de fer barbelé (R 3, S 7), 174. 

barca (afr., Or.), assez (D lo, S 7), 214. 

barda, charge, poids, + ; équipement, paquetage (et bardin, 
W 1), -+-+, 37, 80. 

*barde (ça), s'applique à une vive admonestation d'an chef, et plus spé- 
cialement d une violente canonnade ou fusillade de l'ennemi, + + . 

bardin. Voir barda. 

barlata (Or.), eau-de-vie (D 10). 

barnum, capharnalim, chambre en désordre (H 1). 

barraca (E. M.), chance (D 12), 208. 

*barrer (se), se sauver, 4-. 

basane, cavalerie (a 42). 

bas flanc (sauter le), sauter le mur (S 4). 

bas-off(Or.), sous-officier (D 10). 

bassine (pris.), gamelle (v), 225. 

bastos, cartouches (M 16). 

bataille de confettis (mar.), charbonnier (« 33), 228. 

*bateau, chaussure, + ; bateau mouche, grande chaussure (L 10), 
150, 151. 

*bath, beau. 

bâtons (mettre les), se sauver, -t- . 

bâton, bataillon, 188. 

*batterie de cuisine, ensemble des médailles d'un soldat (« 30). 

batteuse, cuisine roulante (M 13), 71, 92. 

battinse (art.), tartine (a 24), 201. 

bavarois, pou (A i), 76. 

baver: en baver, travailler dur (M 7); — voir barbelé, fil de fer, 
paprica. 

baveux, s. m., *journal (G 3) ; savon (L 2, M 16), 40, 143, 172. 

bazar, paquetage (R 4). 

bébé, canon de 75 (A 1) ; chemin de fer à voie étroite (M 7), 74, 73. 

bec dans l'huile (av.), mécanicien (L 13), 205. 

*bec de gaz et bec (tomber sur un), échouer, 92, 146. 

bécane, mitrailleuse (R 5), 147. 

bêcheur, commissaire rapporteur au conseil de guerre (V 3), 148. 

becquetance ou bectance, soupe, nourriture, -4-. 

*becqueter ou becter [conjug. : je becto...], manger, -+-4-, 7. 179. 

bédouin, prêtre (A 8) ; entendre le bédouin, entendre la canon- 
nade au loin (a 17), 145. 

bénard, pantalon (G 6), 158. 

Beo (pris.). Allemand (M 8), 225. 

bergougnan, morceau de viande (J 3), 159. 



VOCABULAIRE 245 

berlingot, tracteur (art.) ; pou des tranchées allemandes (R 3, cf. 
parigof), 86, 93. 

berlue, couverture (M 16, M 17). 

beugner, regarder avec attention (B 1), 44. 

beurre : *se faire du beurre, gagner et amasser de l'argeàt ; 
beurre (expr. plaisante), type, homme (A 6), 136. 

bibendum, viande dure (G 7). 159. 

bibi, fantassin ; soldat de 2* classe, 186. 

•biche (ça), ça va. 

*Bicot, Arabe, Algérien, + ; (Or.), indigène quelconque (D 10) ; — 
bicot (mar.), quartier-maître chauffeur (« 33), 161, 185, 229. 

bicyclette (hôp.), bassin (D 8); seau hygiénique (a 4, a 6), 212. 

*bide, ventre, +, 138. 

bidel (mar.), capitaines d'armes (a 33), 159, 229. 

•bidoche, viande, +, 62, 211. 

*bidonner (se), rire aux éclats, 155. 

biffe, f., infanterie (S i, a 42). 

biffin, fantassin, 182. 

bificellaire (Or.), lieutenant (D 10). 

bigadin, cheval (C 3). 

bigarrette, cartouche (R 2). 

bigorne, f., mort (P 12). 

bigorneaux, territoriaux ; fantassins (D 10). 

bigorner, tuer; se bigorner, se battre; se bigorner à terre 
(av.), manquer son atterrissage (L 13), 204. 

billard, espace libre entre les tranchées adverses, -4- ; monter sur 
le billard, aller à l'attaque ; — (hôp.), table d'opération, de pan- 
sement, -f-, 212. 

biller, foncer sur quelqu'un (G 2) ; ça bille (art.), il y a une canon- 
nade violente (H 1). 

biniou, clairon (et l'homme qui en joue) ; instrument de musique 
à vent, + ; (mar.), matelot clairon (a 33, « 34), 104, 153, 227. 

bique, troupier ; vieilles biques, territoriaux (A 8). 

biquet, soldat de la classe 1918 (A 8), 97. 

biroute, ballon observateur (V 2). 

biscuit, engagé volontaire (K). 

biseau (tir en) (art.), tir en enfilade par derrière (C 7), 83. 

bistouille, eau-de-vie (B 6), 103. 

•bistro, cabaret ; marchand de vin. 

bistrouille, eau-de-vie (a 42). 

bitor, saucisson (K). 

bitumeuse, cuisine roulante (L 15), 71. 

bizness, 'affaire, travail (généralement ennuyeux), -^ ; objets per 
sonnels (C 6), 116. 



246 L'AUGOÏ DE LA GUERRE 

*blair, nez, 41, 174. 
blairer, sentir, dans l'emploi figuré et négatif: je ne peux pas le 

blairer, 40, 41. 
blanchisseuse, zouave (« 21). 145. 
blanchouillard, vin blanc (a 8). 
*blase, nez (L 5), 174. 
bled, espace libre entre les tranchées adverses (J 3) ; (art.), terrain 

vague (B 7); (E. M.), terrain sans organisation, sans villages (D 12), 

123. 
bleusaille, « bleu », jeune soldat (L 10). 

blindé (l), s. m., casque de tranchée (« 30). — Voir aussi viande, 71. 
*blindé (2), ivre. 
•blinder (se), s'enivrer. 

blockhaus, casque de tranchée (R 5). 72, 148. 
bluet, soldat de la classe 1917 (D 2), 96. 

*bobard, mensonge, blague, fausse nouvelle d'un journal, +, 40, 172. 
bobosse, fantassin, +, 186. 
bocal, casque de tranchée (M 17), 72. 
*Boche, Allemand, 52 à 59. 79, 141, 160, 185, 291. 
*Bocherie (la), les Allemands (a 32), 59. 
bœuf (mar.), officier marinier (a 33). 
bois (mettre les), s'en aller (D 2 ; voir bout de bois). 
bois de la Gruerie (/oc), certaines infirmières (a 5), 136, 169. 
bois de lit (mar.), hamac (a 33), 228. 
bois-l'eau, souliers (P 12, a 30), 141. 

boîte à cirage, cartouchière (K); — artilleur (« 10, « 21), 144. 
boîte à gaz, boîte qui contient le masque, etc. contre les gae 

asphyxiants, 73. 
boîte à graisse (art.), maréchal des logis mécanicien (P 5). 
boîte à grimaces, conserve de bœuf («. 8). 
boîte à malice, boîte qui contient le masque contre les gaz (A 1), 

73, 78. 
boîte à mouches (Or.), revolver (D 10). 

boîte à outils, boîte qui contient le masque contre les gaz (a 2), 71. 
boîte à parfums, pied (S 7), 137. 

boîte à rougeole, boîte qui contient le masque (A 1), 73. 
boîte à singe, képi haut d'un colonel (« 11). 
boîte aux lettres, cartouchière (A l). 
boîte de singe, projectiles des engins de tranchées (T 3). 
bol, casque de tranchée (D 3), 72. 

*bomber (se), être privé, se passer (de nourriture, de vin...), -+-. 
bon à l'ab, — à l'ac, = à mie, bon à rien (A 8). 
bonhomme, soldat, +, 50, ol, 177. 
'boniments, histoires (!J 9). 



VOCABULAIRE 247 

Tîono ! (afr., Or.) bien ! (G 8). 

boscot [*bossu] ; (mar.), maître de manœuvres (« 33), 181, '229. 

*bosser, travailler (M 17). 

bouchers bleus (Or.), chasseurs d'Afrique (D 10). 

bouchers noirs, artilleurs (D 2, T l, T 3, « i) ; zouaves ? (L 6), 
82, 97. 

bouchon gras (mar.), mécanicien, 229. 

*bcucler (la lourde), fermer (la porte), 38. 

boudin: cherrer dans le boudin, exagérer (M 7); boudin 
cavale ur, femme collante (D 9). 

boudingue, f., ballon observateur allemand (V 2). 

*boufrarde, pipe, +, 211. 

*bouffer, manger. 

bougie, fusée (« 7). 

Bougre (Or.). Bulgare (L 5), 98, 160. 

*bouif, cordonnier. 

bouillante, soupe, -h, 143. 

bouillote (cav. Or.), trompette de cavalerie (D 6). 

boule, pain, -4- ; — se mettre en boule (av.), manquer son atter- 
rissage (L 13), 34, 204. 

*boule de suif, homme gras (M 13), 93. . 

Boulg(ue) (Or.), Bulgare (M 5), 98, 160. 

boulonner, travailler, +, 184. 

*bouiot, travail, travail dur, +, 184. 

bourdon (l), cheval, -+-, 106, 140, 141, 174. 

bourdon (2), spleen, « cafard » (xM 17), 151. 

bourre (l) (prendre la) (cav.), soutenir un long effort (H 3). 

bourre (2), m., gendarme (a 38), 131. 

bourrer cav.), tirer à la main (en parlant d'un cheval, D 13) ; 
bourrer sur l'obstacle (cav.), courir sur l'obstacle au galop 
(P 2); — bourrer la caisse, tromper; *bourrer le crâne, 
tromper, mentir, exagérer, importuner, -+-+ ; *bourrage de 
crâne, action de «bourrer le crâne », fausse nouvelle ; *bourreur 
de crâne, celui qui « bourre le crâne»; — bourrer le mou, 
et = le moule (L lO), même sens, 41, 104, 130, 131, 145, 171. 

bourri, cheval (R 4), 105. 

bourrin, cheval, ++ ; mulet (L 7) ; âne (C 4, M 12), 104 à 106, 140, 
141, 198. 

bourrineau, mauvais cheval (L 6). 

bourrique [*agent], gendarme, 171. 

bousculer le pot de fleurs, et bousculer, exagérer, men- 
tir, -+-, 130. 

bouseux, .campagnard (D 9). 

bousillage, action de bousiller (a 32). 



248 L'ARGOT DE LA GUERRE 

*bousiller, tuer ; surtout au passif: être tué, blessé, et sphialement 
être mis en morceaux par ua obus ou une explosion, -4- ; — (av.), 
bousiller, abîmer son appareil à l'atterrissage (D 12), 40. 

*bousin, bruit infernal (P 11). 

bousine, mitrailleuse (a 7); — cuisine roulante, 71. 

bouson (inar.), canonnier (a 33), 

*boustifaille, nourriture (S 7). 

bout de bois, propr' jambe ;yîsr. mettre les bouts de bois (ou 
=: les bouts, M 17), se sauver, + ; — bout de bois, cheval, 140. 

bouteille, pétard à manche (M i) ; an pi, projectiles des engins de 
tranchées (T 3), 76, 84. 

boutéon, torpille, crapouillot (L 1). 

boutrole, casque de tranchée. 

boyal, boyau, 178. 

boyau, passage souterrain entre les tranchées; — avoir le boyau 
[*... à la rigolade], être gai, M 17. 

*boyauter (se), rire (J 3), 78. 

brancardot, brancardier. 

branlante, montre (B 16). 

branleur, ordonnance (B 12, M 3), 35, 80. 

braquignol, brancardier (L 3). 

bras-cassé, *paresseux (G 3); — brancardier, •+, 40, 141. 

bras de nouille, brancardier (A 8), 141. 

*bras-retourné, paresseux (G 3), 40. 

brema {Or.), bon (D 10). 

brèmes, cartes à jouer (D 11, R 5), 45. 

*bricheton, pain, ++. 

brief (pris. ; prononcer brif), lettre (M 8), 223. 

briffer, manger, -+-. 

briffeton, pain (L 6). 

brigeton, pain, +. 

brig-four, brigadier-fourrier. 

*brignolet, pain, -+-, 174. 

briquer, laver son linge (K). 

brison, pain (D 10). 

briston, pain (S 8). 

*broquille, minute (B 16...), et broqui(e) (A 8, a 7), 43. 

brosse à dents, grenade à manche (a 1). 

brot {pris.), pain (M 8), 223. 

bruant {art.), avion de chasse (« 24), 92, 144, 201. 

brûlé, café (.a 16). 

*brûle-gueule, pipe (B 17). 

brûle-pattes {cav.), maréchal (D 9, P 12). 

brûler, astiquer (K) ; — attaquer avec acharnement (D 9). 



VOCABULAIRE 249 

brûleur, qui attaque avec acharnement (D 9). 

brutal, canon (B 6 ; art. H 1) ; — pain (A 10) ; mauvais vin (K). 

Bubul (,0r.), Bulgare (M 15), 98, 160, 186. 

bûche, allumette (A 10, B 13), 137. 

*buffet, tronc, estomac (D 7, S 6); en avoir dans le buffet, ne 

pas avoir peur (B 13, S 6), 132, 138. 
bulgares (,0r.), haricots rouges (D 5, D 10), 219. 
Bulg(ue) (Or.), Bulgare, 98, 160. 
buque (ça) [pas traduit] (C 4). 
buriner, travailler (B 9). 

burlingue, bureau, ■+- ; bureau du sergent-major (M 3). 
burnous (faire suer le) (E. M.), exploiter la situation, exploiter ses 

subordonnés (D 12). 
busot, obus (A 3). 

busoter (se faire), recevoir un obus (A 9). 
buter, tuer, +. 
butte aux cailles (la), le « front» (R 2). 



cabir, capitaine, h-, 184. 

cabot, *chien, + ; — caporal, ++ ; brigadier (D 5) ; cabot pa- 
tates, -f-, cabot rata, ou cabot saindoux (a 7), caporal (ou 
brigadier, D ô) d'ordinaire, 130, 183. 

cabrer (se), se lever au réveil (K). 

cabri, fusil mitrailleur (A 7). 

cacher (en), manger (C 1). 

cadouille, bâton (R 4). 

cafard, dépression passagère, spleen, accès de neurasthénie, -4- ; 
coup de cafard, faute grave ou suicide causé par le cafard ; — 
cafard, adjudant de caserne (R 4), 37, 151, 224. 

cafardé (être) (E. M), être soigné, être l'objet de faveurs (D 12), 137. 

cafouiller (tél.), brouiller un installation, mal donner une commu- 
nication ; dér. cafouilleux ou cafouilleur (G 5), 206. 

cage (av.), avion Farman (D 12). 

cage à mouches, avion (M 14). 

cage à poules (av.), avion Farman (D 12), avion du type M. F. 
(a 32) ; avion d'observation (A 3, M 13, M 14) ; biplan (A 9, L 10), 204. 

cagibi, abri de tranchées, + ; cabane (B 4) ; toute construction faite 
par l'homme et où il couche (a 11), 182. 

cagna, abri de tranchées, +-^, 34, 83, 122-123, 124, 200. 

cagneux, cheval (B 17, C 6), 140, 143. 

cagni (Or.), bon (D 10), 218. 



2o0 L'ARGOT DE LA GUERRE 

cagoule, masque à gaz, 73, 92, 291-292. 

caïffa (Or.), chasseur d'Afrique (D 10), 159. 

*caille (l'avoir à la), être de mauvaise humeur (M 17). 

cailler le raisiné (se), avoir le « cafard » (B 16). 

*caisse, tronc, poitrine (B 2, S 6). 

caisse à biscuits (art.), avion de réglage (a 24), 200. 

caisse à savon (av.), avion (L 13), 43, 204. 

caisse d'emballage (art.), bimoteur (a 24), 200. 

cala! (Or.), bien ! (G 8), 216. 

calandot, cheval (a 8). 

*calebasse, tête (C 4). 

*calebombe, bougie, lumière, lampe, lanterne, +, 38. 

calecif, caleçon (D U). 

calendrier, grenade à manche (L 3); projectile d'engins de tranchée 

(M 1), 76, 84. 
*caler (se les), bien manger (T 4), 131. . 
cales. Voir cannes. 

calô (y a =) (Or.), bon (D 10) ; ne calô (Or.), mauvais (D 10), 216. 
calogeropoulos (Or.), avion d'observation (A 2), 217. 
calot, bonnet de police, 33, 210. 
*calter, se sauver. 
camarade (faire), se rendre, 118. 
cambouis, soldat du train (« 20). Voir royal, 153. 
*cambrouse, cambrousse, campagne, + ; — ""cambrousard, 

cambroussard, campagnard. 
cambuser (se), se coucher (G 7). 
camouflage (E. M.), action de camoufler (D 12). 
*camoufle, bougie. 
camoufler (E. M.), déguiser, rendre invisible (D 12); (art.), peindre 

les pièces des couleurs de la nature (a 27) ; prendre sans payer 

(P 12); se camoufler, se cacher, changer de couleur, se salir; 

simuler (A 8), 209. 
canadiens (/oc), jeunes soldats de la classe 1918 (L 12), 88, 97. 
canard, *journal (D 8, D H); — cheval, +; — torpille aérienne 

(L 10) ; — premier canard, soldat de V classe, 106, 140, 172. 
*canasson, cheval, +, 106, 140, 180. 
canfouine, abri de tranchées (M 13). 
cannes (mettre les), +, les cales, se sauver; partir en permission 

ou aller au repos (A 6). 
*canon, verre de vin. 
canon à rata, cuisine roulante (P 12), 71. 
cantache (G 3), cantoche (S 4), cantine, 34. 
canule, individu ennuyeux (M 17). 
caoua (et caouar, M 7, cavoua, a 5), calé, ++, 37, 121. 



VOCABULAIRE Soi 

capiston, capitaine, +. 35, 183. 

capite, capitaine (K). 

capout (prononcer le 0, tué ou tuer, mot employé en parlant des Alle- 
mands (D 1, y), 119, 223. 

*carafe (laisser en), laisser en plan (D 12) ; (av.), carafe, panne 
(L 13). 

*carafon, tête (B 2). 

*carapater (se), se sauver. 

carbi (a/>.. Or.), c'est bien vrai (S 7), 214. 

carcagnat, cheval (H 3), 140. 

carcan, cheval, -i- [*mauvais cheval], 106, 140. 

carlingue (au.), partie de l'aéroplane où se tiennent les aviateurs, 
1S2, 205. 

*carne, f., homme désagréable, méchant. 

carogne. cheval (L 6). 

carotter la brute [c.-à-d. singer la brute] (off.), faire la bête pour 
esquiver un ordre (D 12). 

*carrée, chambre (B 14); abri de tranchée (L 6). 

casba (L 6). Voir kasba. 

case (Or.), trou, abri, maisonnette de fortune (M 15). 

casino (hôp.), chambre, bureau (W 1). 

casquette en fer, casque de tranchée (A 2), 72. 

*casse (il y a de la—), exprime toute action violente où il y a des 
dégâts, des blessés, etc. 

casser : en casser, dormir (D 2) ; — (av.), casser du bois, abîmer 
l'avion en atterrissant (D 8, D 12), manquer son atterissage (L 13) ; 
— taire un casse-croûte, faire une attaque (T 1); — casse- 
pattes, mauvaise eau-de-vie (L U), eau-de-vie (M 14), vin blanc 
(M 7), 37, 158, 204. 

casserole, casque de tranchée (« 36), 72. 

cassis, tête, 151. 

castor (mar.), jeune marin (a 33), 228. 

cavaler [*courir] ; *se cavaler, se sauver ; cavaler, importuner 
(D9). 

cavoua. Voir caoaa. 

*ceinture (la), et *se mettre la ceinture, désigne une privation, 
et généralement le manque de nourriture, de boisson, -+-, 41. 

cercueil volant (au.), avion (L 13,, 204. 

cerf, bon cavalier, rude soldat, « as», etc. (C 3). 

chabosse, fantassin (A 2). 

chacal (afr., Or.), zouave (D 10). 

chalausticer (?), mentir, grossir les choses (B <3). 

chambouler la mappemonde, exagérer (R 2), 183. 

chandelles, fusées éclairantes (L U). 



252 L'ARGOT DE LA GUERRE 

chanvre, cravate (« 25). 

chaouch ^Or.), sous-officier (D 10), 218. 

*chaparder, dérober, 170. 

chapeau, mandat (P 12) ; — locution : *t'occupes pas du (ou t'en 
fais pas pourl ) chapeau de la gamine (oa de la gosse), 
pousse la voiture : ne t'inquiète pas, laisse faire, -f-. Cf. ruban, 
125-126. 

charcutier, chirurgien (M 5). 

charger, être en absence illégale. 

charognards (o^.), ceux qui obtiennent avancement et honneurs 
à l'arrière, 87. 

charpentiers de Poincaré, gendarmes (P 12), 171. 

charrette . gros obus allemand passant par-dessus les lignes * (a 32), 75. 

charriboter, tomber en abondance (en parlant des obus, L 15) ; — 
*se moquer (L 15). 

•charrier, exagérer oa se moquer, +-]- ; charrier dans les 
bégonias, charrier dans le mastic (G 9), exagérer, 130, 171. 

chartreux, aumônier (P 12). 

chass'bat', chasseur à pied (a 42). 

chassebi, chasseur à pied, chasseur alpin, -+- ; chasseur à cheval 
(K); chasseur d'Afrique («21); avion de chasse (a 36), 91, 93, 181. 

chassebif, chasseur alpin (A 1), 181. 

chassepattes, chasseur à pied, -+-. 

chasser, partir, se sauver( M 17, P 12). 

"^chasses, yeux, -+-. 

chat (art.), fantassin (a 10); (Or.), Annamite (G 8), 161. 

chatouillard (aut.), accélérateur (L 7), 202. 

*chaude-lance, blennorrhagie. 

Chech, même sens que voile (voir ce mot) (D 5), 153, 188. 

chemise (secouer ou faire une), voler, « chaparder » (S 6), 142. 

cherche-boulot, mouche du coche (H 2). 

*cherrer, exagérer, ++ ; se moquer; cherrer dans le boudin 
(M 7), dans les bégonias, dans le mastic, dans le camem- 
bert ('A 42), exagérer ; (av.), cherrer dans les décors, faire 
des excentricités avec son avion (L 13), 40, 130, 171. 

Chetimi (Marne), gens du Nord (M 17, W 1). 

chetouille, blennorrhagie (S 6). 

cheval, mandat; argent (P 11) ; — cheval de boxe, sous-officior 
(D 10), 34, 129, 150, 219. 

chevaux de frise, sourcils (ou moustache) longs et embrousaillès 

(ail). 

*chic (off.), brave (M 7). 

1. Dans le même sens : ils envoient les roues avec (« 32). 



VOCABULAIRE 233 

*chichi, ennui (D 12). 

chicot, dentiste (« 18), 153, 212. 

chie-dans-reau, marin (C 10). 

chien : chien du quartier, sergent de caserne (M 1) ; — piquer 

un chien, dormir (D 12); — chien vert (E. M.), non traduit 

(M 1), 35. 
chignole, petite voiture, brouette (B 4) ; voiture, -+- (et fourgon, K); 

(aul.), automobile («27), 201. 
chipestère, eau-de-vie, et chipesternic, eau-de-vie supérieure 

(/oc, a 38), 95. 
chipoter, voler (D 10), 170. 
chique, f., shrapnell de 77. 
chiqué (alerte au), alerte d'instruction (D 9). 
chiquement (mourir —) (pff.), bravement (M 7). 
chiquer, objecter: « rien à chiquer contre » (M 17). 
*chlinguer, puer. 
Chlof, lit(D 10), 118, 154. 
*chnic, eau-de-vie (M 7), 37. 
*chocolat (être), être attrapé (D 2). 
chocolbiche, chocolat (R 2), 182. 
chocotes (avoir les), avoir peur (S 6). 
chocotière, cuisine roulante (a 8). 
Chopin (faire un) (E. M.), capturer un prisonnier qui a donné des 

renseignements (T) 12). 
chou (mar.), cuisinier (a 33), 229. 
chouaille (en jeter un), travailler dur (M 17). 
ChOUÏa (afr.. Or.), peu, un peu (D 10, S 7), 214. 
choum-choum (col.), eau-de-vie (D 2). 
cibi, cigarette (B 2). 
*cibiche, cigarette, -+-, 182. 
Ciblot, civil (D 2). Voir civelot, 183. 
*ciboulot, tête, cerveau (C 4), 180. 
cigare, tête (B 2); - obus (S 7). 
cinéma (loc), maison close (W 1), 142. 
cinq: serrer les cinq, serrer la main (« 14); en mettre cinq, 

donner une gifle (H 3), 132. 
cinq frères, projectile allemand formé de cinq tuyaux accouplés 

et qui produit cinq explosions (C 6, K), 76, 78. 
cirage, soldat soudanais, ICI. 
cisaille, veste (-/. 36). 
cisailler. Voir barbelé. 
cité (être), être puni (K), 137. 
citoyen, vin (a 8). 
citron, *tête (3 2); — espèce de grenade (« 1). 



254 L'ARGOT DE LA GUERRE 

citrouillard, dragon (a 10), U9. 

citrouille, dragon. 

civelot, civil, 35, 180. 

claboter, mourir; tuer (D 10), 156. 

clacot, fromage (M 17). 

*clamecer, mourir, +. 

claper, manger (F 2). 

clapoter, mourir (J 3). 

*claque, m., maison close (R 4). 

claquer du bec, avoir faim. 

claquette, bouche (H 2). 

classe (en avoir), en avoir assez (M 17). 

cléber, manger, +. 

clebs, cleps, *chien, -+-+, — caporal, brigadier, +. Voir kelb, 120, 

150. 
*client, homme (C 4). 

clique, ensemble des clairons et des tambours (R 2). 
cliquebite (art.), chose terminée (« 24), 201. 
cloche, casque de tranchée (M 14, « 17); cloche à melon (Or.), 

casque colonial, 72, 148, 219. 
Clou, bicyclette (P 12), 141. 

clouer des tôles, canonner, en parlant des mitrailleuses (S 8). 
Clyso (hôp.), infirmier (a 4), 153, 212. 
coco (1), commandant (B 14), 186. 

COCO (2) (alpins), aviateur (A 1) ; — (auL), benzol (L 7), 202. 
cocoter, puer, -+-. 

cocotier (tél.), isolateur pour câbles télégraphiques (B 4), 206. 
cognard, gendarme (W 1). 

cogne (1), gendarme, -+■ [*agent de police], 148, 171. 
cogne (2), cheval (D 10). 

colis, obus (M 3); colis postaux, gros obus (a 17), 86. 
collant, pantalon (« 16), 144. 

colle, m., camarade (S 8 ; mérid., abrév. de « collègue »). 
*coUe (ça), ça va. 
collégien, gf^ndarme (a 38), 171. 
collègue (mérid.), camarade (C 2). 
CO''o. Voir colon. 
*colombin, excrément, -+- ; — fig., avoir les colombins, avoir 

peur, -4- ; — les colombins î exprime un refus énergique (S 7). 
colombiner, poser un colombin (D 9). 
colon (et colo, B 6), colonel), ++, 35, 187. 
coloro, vin (a 8), 93. 
coltar, vin(a8), 93. 
comaco, adj., bien, confortable (D 9). 



VOCABULAIRE 2S5 

•combine, combinaison, bon moyen, « truc », •+•. 

corne on(e) (Artois), viens, partons (W 2), 117. 

*compas, jambe (D 8); — allonger les compas, marcher vite. 

conf (avoir la) (art. /oc), avoir la « cote » (L 14). 

confetti. Voir bataille. 

congaïe (col., lég.), femme indigène (S 7), femme (R 4), 124, 214. 

consignes noroua (mar.), jusqu'à la gauche (a 33), 227. 

convalo, f., convalescence, -t-. 

copahu, infirmier (K); pharmacien (a 39), 153, 212. 

copé (W 1), copette (« ll), coopérative militaire. 

copeaux (revenir en), être rapporté déchiqueté (T 4). 

copette. Voir copé. 

coquards, yeux (B 2). 

cordon (tirer le), canonner (en parlant de l'ennemi) (S 8). 

corgnaud (cao.), cheval (J 3). 

cornanche, f., coup de poing (M 17). 

cornard (E. M.), erreur de paperasserie (D 12), 209. 

corniflô (/oc), eau-de-vie de cidre (G 9). 

cornonchouiller, puer (S 7). 

corset, vareuse (A 1). 

cosaque (E. M.), officier maladroit, pas débrouillard (D 12), 208. 

*cossard, paresseux (G 9). 

*cosse (avoir la =), paresse, flemme, +, 93. 

*costaud (et costal, G 6), gaillard, -f-, m, 178. 

coton (ai>.), brume (D 13). 

coucou (av.), avion ; vieux coucou, canon de 90 (« 36), 204. 

couic, nég., pas (D 9). Voir pouic. 

couillard (Or.), cuirassier (D 10). 

couinard, téléphone (L 3), 79, 206. 

couineur (tél.), appel téléphonique vibré (B 4), 206. 

*coule (à la), débrouillard. 

*coup de chien, coup de tabac, *coup de Trafalgar, coup 

dur, -♦-, vif combat ; — coup de tabac (mar.), mauvaise mer 

(a 33) ; (av.), chute dans un trou d'air (L 13), 228. 
coupe -choux, sabre série Z (A 10, a. 4) ; baïonnette ancien système 

S.2 (D 8). 
coupe-vent, gros nez (R 2), 137. 
*couper (à une corvée), échapper à, esquiver. 
course à la mort, médaille militaire (R 3), 91, 154. 
court. Voir trop court. 

couscouss (Oc), tirailleur algérien (D 10), 153, 219. 
couvrante, couverture (D 11), 143. 
cra, explosiWusant ou instantané (« 1), 78. 
cra-cra, malpropre, sale (B 13), 186. 



2oG L'ARGOT DE LA GUERRE 

cran, punition (A 10) ; — avoir du cran, avoir de la crânerie, du 
courage (C 4, D l"2), 156. 

crapaud, porte-monnaie (L 1) ; — explosif allemand à six déto- 
nateurs (M 1). 

crapouillé (être) (av.), être bombardé par l'artillerie (D 12), 77. 

crapouillot, lance-bombes, canon de tranchée, ++ ; — projectile 
du « crapouillot » (T 3) ; (/oc), projectile du canon allemand de 77 
(T 3); — bidon agrandi par l'éclatement d'une cartouche (L 8), 35, 
77, 84, 148, 153. 

crapouillotage, bombardement par crapouillots (T 3), 77. 

crapouilloter, bombarder avec des crapouillots, 77. 

crapouilloteur, artilleur du crapouillot, 77. 

crassi (Or), vin (C 8), 217. 

cravateur, bluffeur (H 3). 

crèche, chambre ; chambrée (W 1) ; — isolateur servant de lit (a 1), 
86, 138. 

cremage, saleté (P 4; cf. cra-cra). 

créneau, trou des tranchées par où l'on tire, 149. 

*crève (attraper la), prendre une maladie mortelle, 157. 

crever (la) (et crever l'organe, R 2), avoir faim. 

cric, eau-de-vie, 185. 

crime dans le ventre (avoir du), avoir du toupet (L 10). 

*crise (la) (avoir =), le fou rire (K). 

crocs (avoir les), avoir faim (R 2), 132. 

crochets (se faire les), sur, dérober (D 10), 170. 

croix de bois : avoir (oa gagner) la croix de bois, être tué ; 
— croix de bois, croix de guerre (R 3), 91. 

croquegi, paysan (P 12, R 2), 169. 

*croquenot, chaussure, ++. 

crotter (se) (E. M.), faire une erreur (D 12). 

croubs, croups (et croums, D lO") (afr. , Or.), pain (C 4, S 7), 
123, 214. 

crouïa {afr.), camarade (S 7), 214. 

croun, f. {afr.), déveine (J I). 

croûte, pain (P 12); soupe (A 9, « 8); *nourriture ; — croûte de 
chevaux de luxe, mess des sous-offlciers (D 10), 138. 

*croûter, manger (C 4). 

crustillons (/oc), éclats d'obus (a 17), 94. 

cui-cui, oiseau (H 2), 79. 

cuir, cuirassier (H 1, « 21). 

cuisot, cuisinier (D 5), 156. 

cuistance, cuisine, +-+-; — nourriture (a 30), 35, 77, 15ft. 

cuistancier, cuisinier (L 6, R 2), 77. 

cuistot, cuisinier, -t— i-, 35, 77, 156. 



VOGABULAJRE 257 

cul de singe, chasseur à cheval, hussard (« 21 ; Or. D 5, D 10). 

•culbutant, pantalon (M 14). 

♦culbute, culotte, pantalon (H 3), 182. 

culbutin, pantalon (M 9). 

*culot, hardiesse, bravoure, +. 

*culotté, hardi, brave, -+-. 

cure-dents, baïonnette (A 9), 137, 168. 

curetot, curé (G 9), 181. 

curieux, observateur dans la tranchée (D 2), 128. 

cyclistes (loc), soldats qui portent un lorgnon (D 1), 85. 



*dabe, père ; dabesse, mère (D 9), 43. 

dache, clou (L 6). 

dali dali {pris.), cri qui accueille Varrivée d'une tête sympathique dans 

les baraques ou sur la scène * (y). 
*dalle, nég., rien, 133. 
*dame (aller à), tomber (H 3), 147. 
dardanelles (j>ris.\ prisons (M 8, y), 225. 
*débecqueter, débecter, déplaire, dégoûter. 
*débiner (se), s'en aller, se sauver, -+-. 

débourrer, *aller à la selle ; ~fig.. soutenir un long effort (H 3). 
*décaniller, se sauver, -\-. 

décision (faire une =), discussion amicale (K), 99. 
décoction, pluie d'obus (G 4), 127. 
♦décoller, tuer (H 3). 
déconocrâte (/oc), chef qui domine sa troupe par des rapports 

nombreux et fermes (H 2). 
♦défiler (se), se sauver (a 42). 
défourrailler, aller à la selle (J 3). 
dégauchir, trouver, se procurer (B 7). 
dégelé, mort (A 8). 
♦dégoiser, parler (P 4). 
♦dégonfler (se), ne pas faire, par peur, quelque chose qu'on avait 

annoncé, ne pas tenir sa promesse (M 9). 
♦dégoter, acl., trouver ; — n:, dégoter mal, avoir une mauvaise 

tenue (G 4). 
dégoualante, lettre (L 3). 



1. Il s'agit de la scène du théâtre organisé par les prisonnier» 
dans le camp. 

Dauzat. — L'Argot do la guerre. l 'j 



258 L'ARGOT DE LA GUERRE 

dégoulinante, montre (L 3). 

dégrouiller (se), agir avec initiative et promptitude, 183. 

Mégueulasse, sale, +. 

delikatessen, pain rôti à l'huile (J 3), 119. 

démêloir (veux-tu un) ? se dit à quelqu'un qui bafouille (B 8). 

*dénierdard, débrouillard, +. 

demi-boule, soldat du service auxiliaire (D 8). 

demi-portion (et demi-porsif, M 17), soldat du service auxiliaire 

(D 8) ; — mousqueton (R 5). 
*dent (avoir la), avoir faim (R 5), 132. 
dentelle (Or.), moustiquaire (D 5), 219. 
départ, départ d'obus (C 4), 127. 
déposer (se faire) (cav.), mettre pied à terre malencontreusement, 

mais avec élégance (H 3). 
députés (hôp., /oc), avariés les moins atteints (V 3 ; cf. sénateurs), 87. 
déraillard, chemin de fer à voie étroite (M 7), 74. 
derche, derrière, postérieur (J 3). 
descendre au repos (D 7), descendre à terre (L 12), aller à 

l'arriére ; (art.), descendre, aller de la batterie de tir à l'échelon 

de combat (L 10) ; - *descendre, tuer (D 10, S 6), 44, 146, 155, 200. 
"^dessalé, déluré. 
diables bleus, chasseurs alpins (D 2, D 10) ; chasseurs à pied 

(D 10), 78, 82, 97. 
diables noirs, artilleurs (D 2). 

*dingot, simple d'esprit, imbécile, -+- ; (hôp.), fou (W 1), 154, 219. 
dingue, f. (Or.), fièvre paludéenne (D 10), 154, 219. 
discuter le coup, se défendre (contre l'ennemi ou dans une 

discussion) (H 3). 
disparaître, tuer (D 10), 156. 
distribe, distribution (spécialement de vivres), 187. 
dobro (Or.), bon, bien (D 10, G 8) ; — Dobro, Serbe, 13, 161, 217. 
dominique (mar.), boîte renfermant la paie de l'équipage (« 33), 

158, 229. 
doro, pièce d'or (A 8). Voir douro, 116. 
doublard, sergent-major, ++, 35. 
double, sergent-major, -+-. 
doublure, peau (a 7). 
■^douce (en), à la dérobée (C 4). 
Mouilles, cheveux, +, 137. 
douro (Or.), écu de cinq francs (D 10), 116. 
drame (se faire jouer le), se faire réprimander (B 14). 
dressage (faire du) (cav.), mater (D 9), 199. 
drcuilles, cheveux (L 1). Voir douilles. 
druide, aumônier (P 12) ; — officier du service forestier (M 7), 84. 



VOCABULAIRE 259 

dur, train, -+- ; train de permissionnaires (D 3) ; — sac (B 2) ; — 

(j>ris.), lit (M 8), 128, 225. 
dure, soupe (A 9). 
durs à cuire, haricots rouges (D 10). 
dzîn-dzin, mitraille (« 1), 75, 78. 



éborgneur d'âchets, paysan (R 2). 

ébousiller, ébousillage, renforcement de « bousiller, bousiliage » 

(a 32). Voir ces mots. 
éclairer, allumer (G 9). 
écorcher, mentir, exagérer (B 13). 
écrabouiller (en), dormir (G 9), loi. 
écrase -merde, fantassin (D 12); — chaussure (F 2, L 6). 
écrase-mottes, paysan (R 2), 78, 169. 
*écraser (en), dormir, -4-+, 38, 151. 
écrevisse de rempart (Or.), fantassin (D 19). 
écumoires, brodequins (L 6). 
égratigner, exagérer, mentir (B 13). 
électrique, vin blanc, eau-de-vie (M 7), 37. 
élève macchab (D lO), élève mort (D 10, S 4), malade. 
emballer (s') (sur quelque chose), voler, (L 10). 
embarquer (s') (cav.), s'emballer (H 3). 
embocher, tuer le Boche avec sa propre baïonnette (R 3), 93. 
embouteillée (colonne =) (E. M.), arrêtée de tous côtés par des 

convois (D 12). 
emboutir (les radiateurs) (aut.), abîmer (T 4). 
embusqué, soldat qui a obtenu par la faveur un poste de tout 

repos ; (in/.), infirmier (V 3) ; (afr.), embusqués de i'* ligne, 

agents de liaison, brancardiers, téléphonistes (M 2), 36. 
embusquer, faire des embusqués. 
emmouscailler (s'), s'embourber (B 16). 
emprunter, voler (D 9), 142, 170. 
enclume, gros obus (« 30), 75. 

enfants de chœur de Deibler, gendarmes (R 3), 91, 171. 
cnrosser (E. M.), tromper (D 12). 
entraver, comprendre (D 14, H 3), 44. 
•entrer dedans, combattre corps à corps (G 2). 
envelopper, laisser faire, abandonner (S 8). 
•envoyer plein le col (s'en), plein le cornet, plein la 

lampe, -+ , plein le lampion, faire bonne chère. 
épilés, ceux qui ne sont pas au front (a 26), 135. 



2G0 L'ARGOT DE LA GUERRE 

Ernest, artilleur allemand (T 3), 84, 160. 
escargot électrique, projecteur (T 1). 
escarpin, brodequin (D 10), 137. 
*esgourdes, oreilles (B 16, D 8), 43. 
*estourbir, tuer (J l), 43, 117. 
étalé sur le parapet, tué (A 9). 
éteignoir, casque de tranchée (a 38), 72. 
étoiler le ciel, lancer des fusées éclairantes (a 17). 
étouffer, avaler (D 2); — voler (D 9), 170. 
évacué dans une toile de tente, tué (A 9). 
éventail à bourrin (/oc), trique à âne (M 12). 
excès de zèle, adjudant (B 6), 154. 



*fadé (être), être mal servi, volé (D 12), 111, 137. 

fafiole, lettre (G 9). 

*fafiot, billet de banque (A 8). 

fainéant, sac (B 17), 146. 

faire : *ne pas s'en faire, ne pas se faire de bile, -+- ; — aller 
se faire faire, expression pour envoyer promener (H 3) ; — être 
fait ou fait comme un rat, être fait prisonnier (M 17), 41, 131. 

faisandé (être), être fait prisonnier (M 17). 

fala (Or.), merci (G 8), 13, 217. 

falot (passer au =), conseil de guerre. 

faloter, passer au conseil de guerre (D 7). 

*falzar, pantalon, ++ ; — chemise (?) (A 10). 

familo, familistère (épicerie) (W 1). 

fana (E. M.), fanatique du métier militaire (D 12), 207. 

fantabosse, fantassin (D 8), 186. 

fantaisie sur fil de fer, attaque (M 17). 

fantoche (képi), fantaisie (L 10), 181. 

fatma (Or.), femme turque (L 5) ; femme (D 10), 218. 

faucher, tuer, abîmer (T 4); — *« chaparder », voler (H 3); * être 
fauché, rester sans argent (M 17). 

fauvettes à tête bleue, gendarmes (R 3), 97. 

faux nez, masque à gaz (P 12), 73. 

fayedales, haricots (S 7). 

*fayots, haricots, -+-+ ; (seulement quand ils sont cuits et man- 
geables, a 2, cf. shrapnells), 36, 111, 139. 

*fendard, pantalon, -+-, 143. 

fer à repasser (planer comme un) (av.), mal planer (L 13), 204. 

feu d'artifice, lancement de fusées dans les lignes (« 17). 



VOCABULAIRE 261 

feuille de chou (mar.), col du marin (a 33), 228. 

feuser, faire vite (F 2), 145. 

ficelles, galons (C 4); galons d'officiers, +. 

fîgous (en avoir), en avoir assez (S 5, W 2). 

fil de fer, eau-de-vie (B i3); — baver dans les fils d» fer, 
exagérer (M 7). 

filocher, act., passer (quelque chose) (F 1) ; — n., courir (B 2, M 17), 
180. 

*filon (avoir le =, c'est le =), bon moyen, bon « truc » ; poste do 
tout repos ; chance, -f-, 38, 41. 

fin, bon, dans : fine blessure, bonne blessure, ■+■ (c.-à-d. pas dange- 
reuse tout en nécessitant l'évacuation, l'hôpital et le congé de 
convalescence) ; fine gâche, bon emploi (B 14, C 4). 

fine, cigarette toute faite (J 3). 

finiard, tabac (a 36). 

fissa (et: faire...), vite, va vite (M 2, M 17, S 7), 214. 

flambante, allumette (A 9), 143. 

flambard, artilleur (R 4). 

*flan (à la), mal, sans soin (T 4). 

*flancher, avoir peur (B 2). 

fleur : être fleur, être « fauché » (sans argent) ; — (av.), se poser 
à terre comme une fleur, atterrir avec élégance (L 13), 204. 

*flingot, fusil, -^-, 36, 118. 

flingue, fusil, ++, 118, 188. 

*flopée, quantité (C 4). 

*flotte, eau, eau à boire, pluie, ++, 211, 224. 

*flotter, pleuvoir. 

flousse, argent (P 4). 

flubards ou les flubs (avoir les), avoir peur (F 2). 

*foies (avoir les), avoir peur, -t-4- (et prendre les foies, D 12) ; 
avoir les foies blancs, les foies verts, *les foies tri- 
colores, les foies ronds (M n), avoir peur, 38, 127-128. 

*foin (faire du), faire du bruit (L 1). 

*foire d'empoigne (prendre à la), voler (C 4), 14.5, 157, 170. 

foirer, tomber sans éclater (en parlant d'un obus). 

fort, brave (M 1); — *aller fort, exagérer. 

fortif, homme fort (B 2). 

•fouetter, puer (R, 2). 

fouillard, obus à retard (a 36). 

*fOUr, bouche (B 2). 

*fourbi (et *fourbi arabe, C 4), chose, affaire, -+- ; bagage du 
soldat. 

fourchette, baïonnette, 34. 

fourragère, avion de réglage, 149, 200. 



262 L'ARGOT DE LA GUERRE 

fourreau, pantalon. 

f... dedans, punir (B «). 

fraise, tête (L H), 151. 

franc, brave (C 3). 

français (petit), canon de 75 (D 2), 74. 

"^frangin, frère. 

*frangine, sœur ; — religieuse. 

frelon, avion (D 10), 92, 145. 

fricotage, bon emploi (en temps de paix) (B 14); prévarication 
(D 1) ; fricoteur, qui prévariiiue (D 1). 

frigorifié, ivre (S 7) ; — pieds frigorifiés, pieds gelés (P 12), 
134, 168. 

*fringues, effets personnels. 

Fritz, soldat allemand (spécialement de l'infanterie) -+- ; tireur du 
canon de 77 (« 17) ; tireur de mitrailleuse allemande (T 1) ; mi- 
trailleuse allemande (T 1), 84, 119, 153, 157, 160. 

*froc, pantalon, ++ ; —■ *ch... dans son froc, avoir peur. 

frogome, fromage (B 12), 181. 

fromecigru (H 4), *fromegi, frometon, fromage, 91, 181. 

fruit, grenade (« 25). 

*frusques, vêtements. 

fuite, jtjur de la libération, 35. 

fumerons, jambes (B 2), 138. 

fusées rouges (envoyer des), rendre après boire (J-3). 

fusinguettes, grandes jambes (J 3), 181. 

futal, pantalon (M 14). 



G 

gabian, cou (B 2), lis. 

gâche (fine), bon emploi (B 14, G 4). 

gadin (ramasser un) (av.), abîmer l'avion à l'aterrissage (D 12). 

gadoue (M 7), gadouille (M 9), boue. 

gafe (être de), être de faction (M 14). 

gafer, regarder (F 2). 

gafouiller, regarder (F 2) ; — être de faction (M 14). 

gaille, m., cheval, 45, 93. 

gaietance (L U), galetose, +4-, galetosse (L 6), galetouse, 

galtouze, +-f-, gamelle, 180. 
galette (o/f.), képi plat. 

gamache, m. (afr.), homme mal habillé ; chose sale. 
*gambette, jambe. 
gambille, jambe, +. 



VOCABULAIRE 263 

garde d'écurie, mandat (D 8, P 12). 

garde-mites, garde-magasin, 35. 

*à la gare ! au bout du quai les ballots ! expression pour se 
débarrasser d'un importun, 41. 

*gars, homme, soldat (L 9), 50. 

gaspard, rat, spécialement r ai des tTânchèes, -+-, 95, 102. 

gau, gô,pou, -+-, 68, 159. 

*gauche (jusqu'à la), jusqu'au bout (G 3). 

Gautier (la famille), les poux (M 1), 136. 

gaz (au plur., B 4), masque protecteur, -+-, 73. 

gazer, fumer (a 7); — (au.), bien fonctionner (en parlant du mo- 
teur, des cylindres) (L 13) ; — (aut.), faire de la vitesse (T 4) ; — 
aller à souhait (en parlant des événements : ça gaze), -+- ; partir 
en permission ou au repos (A 6, art.), 203. 

gazon, cheveux (« 25). 

gefangen (pris.), prisonnier (M 8, v), 223. 

gelé, ivre (S 7) (inf. ; (se faire porter =), malade (G 9). 

gêné, s. m., général, 187. 

gestio, gessio, otfîcier gestionaire (« 4). 

giberne (tailler une), giberner (E. M.), bavarder (D 12). 

gicler, partir en renfort en première ligne (D 7). 

gigon d'expliqué (un) (E. M.), un supplément d'explication (D 12). 

gigot, revolver (D 10), 144. 

*glass, m,, verre à boire (P 12), 43. 

glinglin, obus (M 3), 75, 78. 

glissement sur l'aile (faire un), tomber d'un lit qui a été « ba- 
lancé » (R 2). 

glisser, partir au repos ou en permission (A 6). 

glorieux, canon de 75 (a 3)., 74. 

gnacoué (.Or.), tirailleur annamite (D 1), 154. 

musico, musicien (B 14), 181. 

N 

nabot, caporal (A 10 ; cf. cabot), 181. 

nageoire, chaussure (L 5). 

nager, se coucher par terre (« 36); (tél.), courir sur les lignes en 
réparation (a 20) ; bon nageur, celui qui fait vite et bien ce tra- 
vail (a 20). 

naï (col. lég.), indigène ; — (Or.), civil (S 7), 214, 218. 

*nasî, avarié (S 6). 

nasin, nez (B 2), 115. 

néma (G 8), niéma (S 7) (Or.), rien, il n'y a pas, 217. 

néro (Or.), eau (D 10, G 8), 217. 

*nettoyer, tuer (D 10). 

nibé (/oc), fusil mitrailleur, 89. 

nicht (pris.), non (M 8), 223. 

nichta (Or.), rien (G 8). 

niéma. Voir néma. 

niet (pris.), non (M 8), 224. 

niôle, gnôle, eau-de-vie, ++, 7, 70, 79, 85, iOl, 179, 225. 

nixe, bernique (D 2), 119. 

noir, *ivre, + ; — s. m., « cafard » (P 12), 145. 

*noix (à la), mal fait, mauvais, pas sérieux ; — alerte à la noix, 
alerte d'instruction (D 9) ; — être la noix, être victime (L 1). 



VOCABULAIRE 273 



*nouba, fête, bombance, 4-, 41, 120. 
nourrice, cuisine roulante (a 8), 71. 
nouveau-né, obus de 155 (M 16). 
*numéro (un), personne originale (C 4). 



œufs, sorte de chevaux de frise (M 1). 

*ognon, montre (L 2). 

opéré (être), être « marmite » après repérage (L 12), 92, 174. 

ornitho, cheval (P 12). 

oscar, fusil (a 22), 96. 

Otto, artilleur allemand de 77 (a 17), 85. 

ouachta (afr.), où vas-tu ? (S "), 214. 

ourlé (être) (afr.) [sans traduction] (C 4). 

ours (1), cheval (P 12); — mandat (K) ; — lard salé d'Amérique 

(K) ; - coup, bleu (K), 117, 150, 174, 292. 
ours (2), prison (D 12, K), 174. 
oxo (Or.), va-t'en (D 10). 



pacson. Voir paxon. 

padock, endroit où travaillent les ouvriers des unités (D 5). 

pagaïe, pagaye, désordre, débandade (D 1, D 12), 112. 

page, m., lit (P 12, « 1), 188. 

pageot, lit, -f-H, 36, 211. 

*pagnoter (se), se coucher, 32. 

paille (/oc), quelque chose de grand et gros (A 8). 

paille de couchage, nouilles (B 1). 

pajot. Voir pageot. 

pâle, malade, -t-, spécialement se faire porter pâle, +, tom- 
ber pâle (D 13, a 1), faire pâle (II 3) ; - pâle des Jambes, 
fatigué (F 2) ; — pâle des cannes, très maigre (L 8), 149. 

palmés comme les canards (les avoir), être maladroit, pares- 
seux (K). 

Panam, Paris, 42. 

panard, pied, -+-+, 113, 138, 143, 292. 

panier (décharger le), jeter des bombes (en parlant d'un avion) 
(M 13), 94. 

panier à salade, casque de tranchée (M 13), 73. 

*Pantruclie, Paris ; — *Pantruchard, Parisien (S 8). 

Dalzat. — L'Argot (le la guerre. i8 



274 L'ARGOT DE LA GUERRE 

*papelard, vieux papier (B 2) ; — papier administratif (W 1) ; — 

— journal (B 5) ; - lettre (G 9), 153. 
paprica (baver dans le), exagérer. 
paquebust (pris.), paquet (M 8), 181. 
paqueçon. Voir paxon. 
paquet, stupide (M 17). 
paracalo (Or.), s'il vous plaît (G 8), 217. 
pardosse (*pardessus), vareuse (a 38), 148. 
parigot [propr* : ♦parisien], pou des tranchées françaises (R 3) ; cf. 

berlingot, 86, 93. 
♦parles ! (tu), certainement (avec nuance d'ironie; C 4). 
♦paroisse Ga), les copains (B 9). 
parou, lourdaud (M 17). 
parpin, gros obus (L 8), 85. 
pastis (prononcer pastissé), m., ennui, chose désagréable, + ; combat 

(a 23), 113-114. 
♦patate, pomme de terre, + ; — cabot patates, +, patate (S 2,) 

caporal d'ordinaire, 36, 115, 211. 
♦patelin, pays, village. 
patin, chaussure (M 14). 
patraque, montre (D 9), 141. 
patron (bureaux), officier sous l'ordre duquel on travaille (M 5) ; 

(inf.), médecin major (W 1). 
pattes d'acier (art.), cyclistes de la batterie (L 3). 
paturons, pieds (L 6) ; — mettre les paturons, se sauver 

(B 13), 138. 
paxon, paqueçon, ♦paquet, spécialement colis, ++, 181, 225. 
payer le prix courant, la payer d'une peur et d'une 

envie de courir, dérober (D 10), 142. 
peau : ♦la peau ! refus énergique ; — la faire à la peau de tou- 
tou, monter le cou (P 5) ; — peau de bouc (mar.), cahier de 
punitions (a 33), 228. 
péca (hôp.), pharmacien (a 18), 153, 212. 
pêche, tète; — bombe d'avion (A 2), 75, 144, 151. 
pédale (cav.), étriers (D 5, K). 
♦pédzouille, paysan (M 5), 169. 
peinard (*se tenir), se tenir coi, à l'écart (C 4). 
pékenot, civil (B 17) ; paysan (H 3), 180. 
Pékin, civil (B 16), 34. 
pelaud, sous (argent) (B 14), 94. 
pélican, cheval (a 8), 140. 
pelote, peloton de punis (D 10) ; faire la pelote, faire l'exercice 

du peloton de punition (D 12). 
pelure [♦pardessus], capote (L 5), 148. 



VOCABULAIRE 275 

*péniche, chaussure, 150. 

pèpère, s. m., territorial; — *adj., gros, grand, beau, agréable, 
confortable, ++ ; renforcé en pèpère maous (C 3, W i, cf. aussi 
maous) et pèpère soua-soua (L 9) ; — adv., gentiment (jouer 
pèpère, D l), 42, 143, 150, 186, 225. 

perco, bruit qui court, « potin » (C 8, D 2) ; renseignement, « tuyau » 
(R 3) ; nouvelle sensationnelle (D 8). 

père-baton (tél.), chef de bataillon (B 4). 

périscopes, yeux (B 14), 76, 134. 

perle, gros obus (L 8), 8o„ 137. 

perlOt, tabac, + + , 81, 166. 

perme, permission, -+-, 36, 187. 

pernod, gros obus à fumée verte (F 2), 75, 144, 159. 

perroquet, tireur posté dans un arbre (B 4, D 2). 

*pèse, m., argent, 43. 

pétaradeux (loc), motocycliste (M 6), 86. 

pétard, revolver (M 5), pistolet automatique (S 7) ; — pétard à 
fesses (av.), mitrailleuse (L 13), 205. 

pétaudières (pris.), les baraques du camp (M 8), 225. 

péter (la), avoir faim. 

péteuse, mitrailleuse (L 11). 

*péteux, haricots (B 12), 154. 

pétoche, lampe (M 12). 

pétoire ['revolver], f. ou m., fusil; fusil mitrailleur (a 32); mitrail- 
leuse ('/ 32); — (art.), canon court (D 12; cf. seringue), 75, 143, 148. 

pétrin (mar.), embarcation (a 33), 228. 

pétroleuse (art.), dirigeable (a 24). 

phares, yeux (B 14), 144. 

pharmaco, pharmacien. 

phonard, téléphoniste, 86, 185. 

phoque (à la), paresseusement (P 4). 

piata (Or.), gamelle (D 10). 

pibus (afr.), vin (a 20). 

pichenet, pichenogorge (P 12), pichegorge (M 17), piche- 
nagorne (M 9), vin. 

plcnel, shrapnell (R 5). 

picoler, boire (P 12). 

*picolo, vin (P 12). 

picrate, vin (a 8), 140. 

picter, picton. Voir piqueter, piguelon. 

pied. Voir pied de banc ; — mettre pied à terre sans com- 
mandement (cav.), tomber de cheval (D 5) ; — en avoir pied, 
en avoir assez (M 17), 199. 

pied de banc (B9, B 12), pied, ++, sergent, 36. 



276 L'ARGOT DE LA GUERRE 

pied noir (mar.), chauffeur (a 33), 229. 

piège à poux, ceinturon, gilet de flanelle (Il 3). 

*pierre à affûter, pain (a 7), 139. 

piétiner la bordure, exagérer( L 4), 171. 

*pieu, lit. 

*pieuter (se), se coucher. 

*pif (1), nez. 

pif (2), vin (B 9). Voir pive, 176. 

*pige, année. 

pigeon, gros obus allemand passant par-dessus les lignes (a 32), 75. 

pigeon ramier, perforeuse de sape (R 3), 92. 

*piger, propr' prendre : *pige-moi ça, regarde ça (C 4), 173, 

pignate (mar.), chaudière (a 33) ; — cuisine roulante (M 17) ; — obus 

(L 5), 75, 115, 218, 227. 
pile (arrêter), arrêter net (D 12) ; — tomber pile [pâle ?], tomber 

malade (J 2). 
Jpilule (prendre la), essuyer un échec (D 2). 
pinard, vin, ++ ; pinard à la redresse, vin fin (« l); pinard 

de lune, tout vin qui n'est pas fourni par l'intendance (« 42), 37, 

59 à 61, 70, 81, 225. 
pinaud, vin (B 5, B 12, R 4), 60. 
pinceaux (se retourner les) (av.), mal atterrir. 
piôle, chambre, -f- ; maison (a 25), 93. 
*pioncer, dormir, 44. 

pipe, cigarette (A 10); — 'prendre la pipe, essuyer un échec (D 2). 
pipelet [*concierge], (hôp.) sergent concierge d'hôpital (« 4). 
piq(ue), cheval (P 12), 119. 
*piqué, toqué (s. et adj.). 
pique-boit, nez (M 17). 
pique -boyaux, prévôt d'armes. 
*piqueter, picter, boire (C 6), 179. 
*piqueton, picton, vin (C 6), 179. 
pirouette, torpille aérienne (C 8), 76, 154. 
pistard, capitaine (D 9), 183, 185. 

piste (faire) (cav.), s'évader (en parlant d'un cheval) (K). 
pistolet (hôp.), urinai, 144, 213. 
piston, capitaine, ++, 183, 185. 
pitaine, capitaine (B 14, P 12), 185. 
pitonner (alpins), marcher en montagne (M 15). 
pive (et pivre, rare ; cf. aussi piante, montre, -+-. 

tôlard, soldat puni (D H). 

tôle, pfison, -t-, 36. 

tôlier, habitué de la prison (D 7). 

tomber: tomber faible (sur...), voler (M 2); — laisser tom- 
ber, laisser dire (D 3), ne pas s'en occuper (G 9), opposer la force 
d'inertie (D 9). — Voir bec de gaz, manche, 142, 170. 

tombouctou (/oc), hangar (a 27), 87, 

Tommie, Anglais, 98, 160. 

toile de tente (en jouer sur une), être tué (M 17). 

tonneau de choucroute, projectile de crapouiliot allemand (*1), 76. 

topo (E. M.), croquis, carte (D 12), 207. 

toque, casque de tranchée (B 17), 72. 

torche-cul (o//".), circulaires, paperasses (M 7). 

*tord-boyaux, eau-de-vie (M 14). 
torpille {loc), projectile d'engins do tranchée (T 3), 76. 
torpiller (Or.), faire une injection de quinine (L 3). 
torpilleur (et torpilleur à roulettes, « 7), cuisine roulante ; — 
chaussure (A 1), 72, 151. 



286 L'ARGOT DE LA GUERRE 

tortillard, chemin de fer à voie étroite ; — cuisine roulante (B 4), 

71, 74. 
tortue, espèce de grenade (Voir montré), 144. 
toto, pou, -1--+-, spécialement pou de corps; sens plus général que 

« pou » (a d), 64 à 66, 70, 213, 291. 
totoche, chaussure (M 17). 
totor, f., soupe (a 8). 
toubib, toubi (et tubib, G 2, tobi, A 8), ++, médecin-major ; 

toubib dentiste, dentiste (a 22), 37, 121. 
toucher, recevoir de l'intendance (L 12). 
Toumané (col.), Sénégalais (D 2), 161. 
toupie [*vieille femme], dame de la Croix-Rouge (« 18), 169. 
tournant, figure (B 16); — avoir quelqu'un au tournant, se 

venger (M 17). 
tourne-broche, baïonnette (A 8). 
tourner, passer au conseil de guerre (W 1, cf. tonmiqnef) ; — (aut.),. 

tourner carré, tourner à angle droit (T 4). 
tourniquet, conseil de guerre. 
tourte, béret des alpins (a 25). 

tourterelle, grenade à fusil (a 1), projectile à ailettes (D 12), 76, 145. 
tracer, marcher (B 17), marcher vite (F 2). 
tracteur (art.), avion de réglage (A 6). 
train blindé, gros obus (L 3) : — cuisine roulante (création littéraire?} 

(M 1). 
traîne-cul, territorial (M 17). 
traîne-par-terre, eau-de-vie (B 13). 
♦tranche, figure (« 7), 44. 
tranche de melon, « calot » (D 3). 
tranchecaille, tranchée, 181. 
tranchemar, tranchée (L6), 181. 
♦tranquille (être), être certain. 
transats (?), souliers (D 3). 
travailler (se), simuler (M 17). 
trèfle, tabac, 81. 
tréteau, cheval. 
treu. Voir coup de treu. 
♦tricoter des gambettes, courir (a 30). 
trificellaire (Or.), capitaine (D 10). 
♦tringle (se mettre la), se passer (de nourriture) (D 5). 
♦tringlot, soldat du train, +, 36. 

triques (mettre les), se sauver ; — partir au repos ou en permis- 
sion (A 6). 
♦trisser (se), se sauver ; trisser (av.), partir. 
trois-pattes, cheval (P 12), 140. 



VOCABULAIRE 287 

tromblon, fusil-mitrailleur ; homme qui le sert (D 2). 

...' trop court, surnom donné à tel ou tel régiment qui, par suite d'an tir 

trop court, a tiré snr l'infanterie française (a 2). 
trottinet, pied (D 9) ; — chaussure (« 38), 152. 
trottinette, chaussure (G 6). 
♦troufion, soldat ÇW 1), 51. 
*trouille, peur. 

*trouilloter, sentir mauvais (S 7). 

truc (faire le) (d'un sous-ofBcier), être son ordonnance (M 3). 
*tune, pièce de cinq francs, +. 
*turbin, corvée, travail dur. 
turne [*cambuse], cantonnement (D 8)., 148. 
tuyau, macaroni (F 2) ; — *information, nouvelle (ton tuyau est 

crevé) (S 8). 
tuyau de poêle, projectile de crapouillot (a 1), 76. 
typho, s. m. (,hôp.), typhique (W 1), 212. 
*typhus (avoir le), avoir le spleen. 



u 



unificellaire (Or.), sous-lieutenant (D 10). 
uppercut, eau-de-vie (P 5), 117, 147. 
urécoque, curé (G 9), 196. 
usine (hôp.), chambre, bureau (W 1). 



vache, f. [*mauvais coucheur], homme rude, malin, brave (A 8) ; — 

[*agerit de police], gendarme (a 38), 148, 171. 
valise, torpille aérienne (D 2) ; — valise diplomatique, gros 

obus ennemi (R 3), 75, 76, 137. 
valse lente, à l'attaque! (R 3), 93. 
varech, tabac de troupe (a 17), 86. 
♦vaseux (être), être déprimé (G 4), 225. 
veau, mauvais cheval (D 12). 
ventre à choux, Vendéen (R 2). 
verdure (être), être « refait », trompé (G 6), 180. 
*verni (être), avoir de la chance. 
vété (D 2), veto, vétérinaire, 36. 
viande blindée, viande coriace (B 10). 
viande protégée, gens de l'arriére (G 2).' 
vide-poches, musette (M 4). 



288 L'ARGOT DE LA GUERRE 

vide -pots, ordonnance (G 7). 

vider (se faire) (cav.), tomber de cheval (H 3). 

vieux, s. m., capitaine, -+- ; général (P 12) ; officier, dans la bouche 
de son ordonnance) (D 8) ; — *les vieux, les parents. 

*vinaigre (faire), aller vite (M 17). 

vingt-deux ! attention (« 1 ; — pris., M 8, •,-), 222. 

vingt-et-un, canon de 210 (A 2). 

vingt-neuf-six, brodequin, (M 16). 

viorque, vieux (L 1). 

virage (faire un), tomber d'un lit qui a été « balancé » (R 2), 
147. 

vire-bouse, paysan (R 2), 169. 

virer : virer de bord (Or.), se sauver (D 10) ; — virer le ven- 
tre pour voir passer les aéros, se faire tuer (A 9). 

viscop! c'est bien! (P 1). 

visser, punir (C 4), 36, 146. 

vitrier, chasseur à pied (D 8, « 21), 34. 

voda (Or.), eau (D 10), 217. 

voile, m. (Or.), carré d'étoffe de 50 centimètres que certains régi- 
ments d'Afrique adaptent sur leur chéchia pour se garantir du 
soleil (D 5 ; voir chech). 

*voiles (mettre les), f., s'en aller (F 2). 

voleter (cav.), tomber, faire une chute (K). 

voracer, prendre, dérober (D 12); — (off.), être voracé, être privé 
de sortie (a 42). 

vosgien, lard (B 4, D H), 150, 154. 

vue (en ficher plein la), exagérer. 



yaourti (Or.), lait caillé (G 8). 

youyou, grenade à ailettes allemande (K), 76, 



zèbre, cheval; — homme (P i2). 

zébu, homme des sections de discipline (« 21). 

zéphir, disciplinaire, « joyeux ». 

zeppelin, bombe d'engin de tranchée (a 42), 84. 

*zigotot (faire le), faire le malin, 46. 

♦zigouiller, tuer, 41, 44, 109-110, 211. 

zim-boum, obus de 88 allemand (dont le départ, le bruit de par- 



VOCABULAIRE 289 

cours et l'éclatement sont presque simultanés) (D 14, M 5); — 

canon-revolver allemand (a 3), 75, 78, 153. 
zinc, zingue (av.), avion ; — bicyclette (P 12). 
zinguer, bombarder (F 2). 
zinzin, obus, +, 75, 78. 
zinziner, canonner, bombarder (S 6). 
zonard, soldat de i" classe (20* corps, L 5). 
*zouave (faire le), faire le malin. 
*zyeuter, regarder. 



Dauzat. — L'Argot de la guerre. 1 9 



ADDITIONS ET CORRECTIONS 



P. 59. Les Anglais ont surnommé les Alle- 
mands les Huns depuis la guerre; le mol « Bo- 
che », écrit Bosh^ a passé en anglais depuis 
1916, et a déjà formé des dérivés. 

P. 64. Toto désigne à peu près exclusivement 
le pou de corps, les poux de tête étant presque 
inconnus au front comme à Farrière. 

P. 73. La première attaque allemande avec 
gaz asphyxiants se produisit en Flandre le 22 
avril 1915. On donna d'ahord aux troupes, 
comme préservatifs, de petits tampons. On eut, 
par la suite, jusqu'à quatre sortes de protecteurs, 
parmi lesquels la cacjoule (nom officiel), qui 
ressemblait à une vraie cagoule de moine et qui 



292 ADDlTlOiNS ET GORREGTiONS 

comportait des lunettes en mica ; elle fut distri- 
buée en septembre 1915. La boîte contenant le 
tampon et autres accessoires fut distribuée en 
1916. 

P. 92. Cagoule. Voir la note précédente. 

P. 113. Panard, au sens « qui a les pieds 
en dehors », est un terme du langage vétéri- 
naire, qui avait déjà pénétré au xvm" siècle dans 
la France du Nord, puisque l'Académie Ta admis 
en 1750. 

P. 119 et 174. Ours, cheval, n'est pas néces- 
sairement une corruption de horse ; il doit même 
être, le plus souvent, une métaphore spontanée ; 
mais horse, lorsqu'il est adopté par des troupes 
françaises, tombe fatalement dans « ours ». 

Le Bureau de la Presse nous prie d'indiquer 
que les lignes 8-9, page 91, et 27, page 256, 
sont publiées sous la responsabilité de l'auteur 
et des éditeurs. 

Les numéros de certaines unités ont été en- 
levés à la demande du Bureau de la Presse. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 
Avant-propos. Notre enquête 1 



Chapitre I»"". 
Le langage «t la guerre. 



L'influence des guerres sur le langage (9). — Les condi- 
tions de la guerre moderne ; principales sources d'em- 
prunts (H). — Acquisitions du français réalisées pen- 
dant la guerre (15). — Formation et développement de 
l'argot de la guerre ; pourquoi les soldais contestent 
parfois son existence (20). — Lexiques et études, en 
France et à l'étranger (,28) 



Chapitre II. 
Les mots anciens. 

Qu'entendons-nous par argot de la guerre ; ses 
Sources (30). — L'ancien argot de caserne ; mots du 
xvi« et du xviii« siècle (32). — L'argot parisien, sa péné- 
tration dans l'armée ; jargon des malfaiteurs et argots 
spéciaux (38). — Histoire de quelques mots. Poilu (47). 
— Boche (o2). — Pinard, barbaque, seringue, toto (59). 30 



Chapitre 111. 
Les mots nouveaux. 

Les créations de la guerre ; leur importance, leur 
nature (67). — Quelques exemples de mots à riche syno- 



294 TABLE DES xMATlERES 

nymie : vin, cuisine roulante, casque, masque protec- 
teur contre les gaz, engins et projectiles (70). — Dérivés 
et composés; onomatopées; mots devenus officiels dans 
l'armée (76), — Le renouvellement et la variété des 
mots ; mots localisés, mots anecdotiques (80). — Mots 
spéciaux aux contingents parisiens, ruraux, méridio- 
naux (89). — Créations littéraires ; rosalie (95). ... 6T 



Chapitre IV. 
Les emprunts. 

Mots lyonnais : niôle, gaspard, grole (100), — Mots de 
l'Ouest : bourrin, maous, tambouille, zigouiller (104). — 
Mots du Midi : pagai/e, panard, pastis (110). — Empi unts 
à l'italien, à l'espagnol, cà l'anglais, à l'allemand (115). 
— Emprunts à l'arabe : caoua, toubib, guitoune ; à l'an- 
namite : car/na (120) 10(^ 



Chapitre V. 
Les changements de sens. L'ironie, la métaphore. 

L'ellipse, son rôle, ses procédés (125), — L'ironie : 
appellations plaisantes, jeux de mots, contrastes, for- 
mations péjoratives (133). — La métaphore : nature des 
images, leur oubli ; dérivation synonymique (142), — 
Autres associations d'idées ; verbes et dérivés ver- 
baux (152), — Noms propres devenant noms communs ; 
noms des soldats étrangers; noms de lieux (157), — 
L'état d'esprit du soldat d'après son langage : souf- 
frances et joies, l'ironie héroïque, les antipathies (164). 125^- 



Chapitre VL 

Les changements de forme. Altération 
et abréviation des mots. 

Etymologies populaires ; altérations phonétiques et 
morphologiques (173), — Déformations argotiques .et 
attractions homonymiques (179). — Les mots raccour- 
cis : amputation de l'initiale ou de la finale (185). — 
Abréviations par les lettres initiales des mots; traduc- 
tions et créations facétieuses; les abréviations numé- 
rales (188;. — Mots de loucherbem (194) 173: 



TABLE DES MATIERES 29î> 

Chapitre VII. 
Les argots spéciaux. 

La spécialisation suivant les armes (197). — Cavalerie, 
artillerie, services automobiles (198). — Aviation (202). 
— Télégraphie et téléphonie (205). — Officiers, Etats- 
Majors (207). — Hôpitaux (210). — Troupes d'Afri- 
que (213). — Armée d'Orient (215J. — Prisonniers dans 
les camps d'Allemagne (220). — Marins (227) 197 

Liste des correspondants et sources diverses. . . 231 

Lexique des initiales 239 

Vocabulaire général de l'argot de la guerre. ... 241 

Additions et corrections 291 



CHARTIIES. — IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT, 



PC Dauzat, Albert 

37^7 L'argot de la guerre 

S7D3 



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