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L'Argot
des Tranchées
DU MÊME AUTEUR
LINGUISTIQUE ROMANE
L'Influence Orientale sur la langue et la civilisation
ROUMAINES. Ouvrage couronné par l'Institut de France
et la Société de Linguistique. Paris, 1902, Bouillon.
La Création métaphorique en français et en roman.
Images tirées du monde des animaux domestiques.
Deux fascicules, 1905-1907.
LANGUES SPÉCIALES
L'Argot Ancien (1455-1850). Ouvrage couronné par
l'Institut (Prix Volney). Paris, 1907, Champion.
Li:s Sources de l'Argot Ancien. Tomes I-II. Ouvrage
couronné par l'Académie Française (Prix Saintour).
Paris, 1912, Champion.
PHILOLOGIE DE LA RENAISSANCE
Œuvres complètes de François Rabelais. Edition de
la Société des Etudes Rabelaisiennes, publiée sous
la direction d'Abel Lefranc, in-4, Tome I et II,
1912-1913, Champion (Commentaire philologique).
Revue des Etudes Rabelaisiennes, publication trimes-
trielle dirigée par Abel Lefranc, 1903-1912, Cham-
pion [Nomhreux articles philologiques).
Revue du XVP siècle, 1913-1915, Champion [Etudes
littéraires et philologiques).
TRADITIONS POPULAIRES
Les Jours d'emprunt ou les Jours de la Vieille. Psy-
chologie d'une légende populaire. Paris, 1889, Bouil-
lon.
L'ÉTAT ACTUEL DES EtUDES DE FoLKLORE. LcÇOn d'oUVCr-
ture d'un cours libre à l'Ecole des Hautes-Etudes.
Paris, 1902, Cerf.
O l ODfw ii
L^'" SAINEAN
DOCTEUR ès-LETTRES
ANCIEN PROFESSEUR DE l/uNIVERSITé
L'Argot des Tranchées
D APRES LES
Lettres des Poilus et les Journaux du Front
PARIS '^ ^
E. DE BOGGARD, ÉDITEUR
(Ancienne Librairie Fontemoing et O")
4, RUE LE GOFF, 4
1915
DATE
Smi BY
PRE5?:RVATSOM
LNOV 2 1991
3747
S7S3
AVANT-PROPOS
J'ai essayé de tracer, dans les pages qui suivent,
un tableau à peu près complet du mouvement
actuel du vocabulaire parisien, en tant qu'il se
reflète dans l'argot des tranchées. Un premier
article, publié sous ce titre par le Temps du 29 mars
1915, où j'ai simplement amorcé le sujet, m'a
valu un courrier abondant et suggestif. J'ai été
particulièrement sensible aux nombreuses lettres
que des Poilus m'ont écrites des tranchées : j'y
ai trouvé maint renseignement utile ou instruc-
tif que j'ai consigné au cours de cette étude. Je
dois, en outre, des communications obligeantes à
MM. Amédée Britsch, Edmond Char, Henri Glouzot,
b AVANT-PROPOS
Jean Giraud, Lucien Layus, Louis Lantz, Albert
Maire et Jehan Rictus.
Nos sources ont été en premier lieu les Lettres
des Tranchées et les Journaux du front. Le nom-
bre des unes et des autres étant considérable, un
choix s'imposait. En ce qui touche les périodiques
des tranchées, j'ai eu l'occasion de prendre con-
naissance des deux collections actuellement les
plus complètes, celle de la Bibliothèque Natio-
nale et celle du Ministère des Affaires Étrangè-
res. L'examen sommaire en a été plutôt déce-
vant, la langue de la plupart de ces canards du
front ne différant pas de celle des journaux pa-
risiens ou provinciaux. Gomme pour les lettres, je
ne me suis arrêté qu'à ceux de ces périodiques
qui présentent un certain intérêt philologique.
En dehors de ces données immédiates, j'ai tiré
parti de deux écrits récents : un roman qui vient
de paraître — Les Poilus de la 9% d'Arnould Galo-
pin — où l'auteur s*est efforcé de mettre en œuvre
AVANT-PROPOS
des observations recueillies directement sur le
théâtre de la guerre ; et une série de huit croquis,
spirituels et vivants, que M. René X... (Benjamin)
a publiés dans le Journal du 3 au 24 mars 1915.
Le héros de ces pochades, — Gaspard, marchand
d'escargots de la Rue de la Gaieté, — incarne un
Parigot pur sang, qui nous amuse par son bagou,
sa badauderie, son esprit débrouillard et son
optimisme imperturbable.
Pour donner à nos recherches leur valeur docu-
mentaire, nous reproduirons les principales piè-
ces qui leur auront servi de base. Un lexique-index
clora cette étude forcément incomplète, à laquelle
les événements ultérieurs apporteront plus d'une
contribution nouvelle.
L'ARGOT DES TRANCHEES
Source de vie intense et d'énergie nouvelle,
la guerre actuelle ne laissera pas d'exercer une
action féconde sur toutes les manifestations de la
vie sociale. Parmi celles-ci, la plus vivante, le
langage populaire parisien, en porte d'ores et
déjà des traces de renouvellement.
Des termes qui, avant la guerre, restaient confi-
nés dans des milieux spéciaux, ont acquis, à la
lumière des événements tragiques que nous venons
de traverser, un relief inattendu, et d'isolés qu'ils
étaient, sont en train d*entrer dans le large cou-
rant de la langue nationale.
Les exemples abondent.
Et tout d'abord le nom même de Boche. Cette
10 l'argot des tranchées
appellation, naguère réservée aux classes profes-
sionnelles, est devenue courante. Les atrocités de
la guerre ont projeté sur ce nom comme une lueur
sinistre. De sobriquet simplement ironique qu'il
était avant la guerre, il est devenu un stigmate,
un nom monstrueux qui rappelle le Gog et le
Magog de l'Apocalypse. La langue en gardera un
souvenir ineffaçable.
Remarque curieuse : le vocable n'avait, au dé-
but, rien de commun avec les Allemands, quand
il fit son apparition vers 1860 ! C'était alors un
parisianisme au sens de mauvais sujet, « dans l'ar-
got des petites dames », ajoute Delvau en 1866.
Le mot représentait une abréviation parisienne
de caboche, tête dure, comme le montre bochon^
coup, pour cabochon, même sens.
Pendant la guerre de 1870, Boche était encore
inconnu. Les Allemands portaient exclusivement
la qualification de Prussiens, nom qu'on rencontre
à chaque page du Père Duchéne de l'époque, pâle
l'argot des tranchées 11
imitation du fameux pamphlet d'Hébert : « Pas
un de ces jean-f outre ne sait comment on fout une
balle dans le ventre d'un Prussien », lit-on dans
le n' 3 de janvier 1871.
Ce n'est qu'après la guerre de 1871 qu'on appli-
qua particulièrement aux Allemands cette épi-
thète de boche, c'est-à-dire de « tête dure ». On
en est redevable à un trait de psychologie popu-
laire que résume l'expression tête carrée d' Alle-
mand, laquelle devint alors synonyme de tête de
Boche, c'est-à-dire tête d'Allemand, à cause (pré-
tend-on) de leur compréhension lente et difficile.
Cette spécialisation se produisit dans les milieux
professionnels où l'on avait recours à la main-
d'œuvre allemande. En voici un témoignage tech-
nique : « Tête de boche. Ce terme est spécialement
appliqué... aux Allemands, parce qu'ils com-
prennent assez difficilement, dit-on, les explica-
tions des metteurs en pages, » Eugène Boutmy,
La langue verte ttjpo graphique, Paris, 1874.
i'i l'argot des tranchées
Cette identification ethnique une fois accom-
plie, l'expression fit son chemin avec cette nou-
velle acception. On la rencontre dans le milieu
des casernes : « G'est-y que tu me prends pour
un menteur ? Quiens, preuve que la v'ià ta per-
mission... Sais-tu lire, sacrée tête de boche ? »
Gourteline, Le Train de 8 h, 47, p. 74.
Et dans une chanson de Bruant :
Pst !... viens ici, viens, que j' t*accroche,
Vlà l'omnibus^ faut démarrer 1
Ruhau 1... recurdonc, lié ! têt! de boche I
{La Rue, t. I, p. 151.)
De là Boche, allemand, dernier résidu de tête
de boche : « I vient de décider que les Boches fête-
raient pus que deux fois Fanniversaire de Sedan »,
Léon de Bercy, Lettres argotiques, xxv* lettre,
p. 5, dans la Lanterne de Bruant, 1896, n° 65.
Maintenant, ce sobriquet est devenu l'appella-
l'argot des tranchées 13
tif ethnique général aussi bien dans les tranchées
que dans la presse, où on l'a gratifié de toute une
postérité: bochiser, germsLniser ; Bochonnie, Aile-
magne; bochonnerie, vilenie de Boche, etc.
Voici un autre exemple tout aussi caractéris-
tique.
Le Poilu j sobriquet naguère banal, vient d'acqué-
rir, par ses exploits héroïques, de véritables titres
de noblesse : il est devenu le brave entre les braves. . .
D'où vient ce surnom, aujourd'hui glorieux ?
De tout temps, les poils ont été considérés comme
un signe de force, de virilité. La légende biblique
l'attribue déjà à Samson... Avoir du poil et être
fort sont depuis longtemps, chez nous, des expres-
sions synonymes. Le fameux Hébert, dans son
Père Duchêne, n^ 298, de 1793, parle déjà des
« bougres à poil, déterminés à vivre libres ou à
mourir ». Il a ainsi exprimé la devise même de
nos Poilus...
Du sens de mâle, c'est-à-dire qui a du poil... au
14 l'argot des tranchées
cœur, poilu a passé tout naturellement à celui de
courageux, d'intrépide, sens que le mot a déjà
dans ce passage du Médecin de campagne de
Balzac, édition princeps, 1834,t. II, p. 80 : « Mon
homme est un des pionniers de la Bérézina,
il a contribué à construire le pont sur lequel a
passé l'armée... Le général Eblé, sous les ordres
duquel étaient les pontonniers, n'en a pu trouver
que quarante-deux assez poilus^ comme dit Gon-
drin, pour entreprendre cet ouvrage. »
Mais c'est surtout dans les tranchées que cette
épithète est devenue générale, pour désigner les
braves qui ont vu le feu de près, qui ont pris part
à une rencontre : « N'allez pas croire, après ce que
je viens de dire, que nous ne soyons que quinze à
la compagnie. Non... les vides ont été comblés,
comme vous devez le penser ; mais, pour nous,
ceux qu'on nous a envoyés sont encore des bleus.
Nous ne sommes que quinze qui ayons affronté les
Boches, aussi est-ce pour cela qu'on nous appelle
L^ ARGOT DES TRANCHÉES 15
les Poilus. » Galopin, Les Poilus de la 9\ 1915, p. 3.
Un autre exemple est zigouiller. C'était un mot
cher aux apaches, au sens de tuer à coups de
couteau : « Si on cane, c'est eusses qui viendront
nous zigouiller, » Rosny aîné. Dans les Rues^
p. 214.
On dirait que le mot a atténué sa valeur louche
depuis qu'on l'entend dans la bouche de nos vail-
lants troupiers, combattant l'ennemi : « Si j'en
descends pas dix, je perds mon nom... On s'ra
zigouillé, c'est sûr. Mais, bah !... un peu plus
tôt, un peu plus tard, qu'est-ce que ça peut faire ? »
Galopin, Les Poilus de la 9% p. 10.
Le mot est à Paris un apport de la province :
dans le Poitou, zigouiller signifie couper avec un
mauvais couteau, en faisant des déchirures comme
avec une scie, et dans l'Anjou, zigailler, c'est
couper malproprement, comme avec un mauvais
outil, en déchiquetant. On voit le chemin que ce
mot de terroir a fait en s'acclimatant à Paris : du
16 l'argot des tranchées
sens de scier ou couper maladroitement, zigouiller
a pris celui de couper la gorge, tuer avec le sa-
bre ou la baïonnette. En d'autres termes, ce voca-
ble a tout simplement passé des objets aux êtres
humains.
Une des sources les plus importantes pour étu-
dier la répercussion philologique des événements
récents, c'est les nombreuses lettres des tranchées.
Qui ne les a lues avec émotion et réconfort? Elles
respirent Fâme fortement trempée de la race et
cette joie toute intérieure qui se traduit par une
bonne humeur et une confiance inaltérables.
Celles qui ont paru dans le Figaro du 1" au
3 janvier et 5 mai 1915 sous le titre :Les cinq mois
de campagne d'un ouvrier parisien^ sont les plus
intéressantes à notre point de vue : « Nous publions,
remarque l'éditeur, la correspondance qu'adresse
l'argot des tranchées 17
à sa sœur un ouvrier parisien, qui avec ses trois
frères a été dès le début de la guerre appelé sous
les drapeaux, puis envoyé sur le front. Cette cor-
respondance est d'une gaieté magnifique... Elle
révèle le splendide héroïsme des familles fran-
çaises. De cette correspondance, faite à Temporte-
pièce, sur un bout de papier, au crayon, dans les
ruines du cantonnement, dans le trou boueux de
la tranchée ou à la lisière d'un bois, nous avons
respecté le style fantaisiste, emprunté au pitto-
resque argot parisien. Ces lettres sont celles d'un
gavroche de Paris. »
J'y cueille le passage suivant (lettre du 13 octo-
bre 1914) :
Nous étions au repos dans un petit patelin ; les
marmites des Boches ne nous tombent plus sur la
gueule. Nous en entendons seulement le bruit
sourd, au loin.
Ce nom ironique, donné aux gros obus, pe-
sant parfois jusqu'à cent kilos et davantage, fait
18 l'argot des tranchées
allusion aux marmites de campement, qui font
partie de l'équipement du soldat en campagne.
L'appellation n'est pas complètement nouvelle.
Manniie semble avoir déjà été employé, avec un
sens analogue, par les artilleurs de Louis XIV et
Louis XV. Voici, en effet, ce qu'on lit dans le
Dictionnaire yiiilitaire de La Ghesnaye des Bois,
édition 1758, t. I, p. 236 ; « Il y a des bombes
appelées en mannites, parce qu'elles en ont la
figure, et des bombes oblongues que quelques-uns
appellent à melons. »
Notre Poilu est plein d'enthousiasme et pour
le fameux 75, qui s'est attiré l'admiration univer-
selle, et pour les vaillants artilleurs. Il en parle
avec une tendre émotion :
J'entends nos petits canons de montagne et nos
120 longs qui leur envoient des pains à cacheter ;
ça tonne dur, ils ne doivent pas se faire gros dans
leurs tranchées ; ça me fait plaisir, et tout seul, je
l'argot des tranchées 19
me dis ; « Allez-y, les gars ! » Les Boches aussi
répondent, mais nos braves artiflots n'ont pas l'air
de s'en émouvoir. Si tu voyais comme ils sont beaux
et courageux ! Ce que je les ai admirés depuis le
commencement de la guerre, rester des journées
entières dans la mitraille I En ce moment, c'est le
duel d^artillerie le plus sérieux que j'ai encore en-
tendu.
Artiflot^ mot de caserne, pour artilleur. 11 ne
s'agit pas là d'un dérivé de fantaisie : le mot re-
présente un croisement, c'est-à-dire une fusion de
deux mots apparentés, artilleur et fîflot^ troupier,
l'un appartenant à la langue générale et l'autre à
l'argot parisien.
Voulez-vous maintenant un échantillon de la
bonne humeur de notre brave au milieu des cir-
constances les plus pénibles? Lisez ces lignes du
30 octobre 1914:
A moi, touché I Encore un coup, ce n'est pas
20 l'argot des tranchées
trèsgrave, j'ai pris un éclat d'obus au coude gauche;
j'ai cru d'abord que j'avais le bras emporté, mais
il est encore tout entier ; j'ai seulement le bras
engourdi, je ne peux faire marcher un doigt ; j'ai
été à la visite ; ils m'ont fait un simple massage.
Est-ce que les Boches auraient numéroté mes aba-
tis ? A Bar-le-Duc, c'est la jambe droite ; cette
fois-ci le bras gauche ; n'empêche que c'est loupé
pour eux quand même et j'espère bien pouvoir leur
balancer des pruneaux sur la pêche avant peu.
C'est loupé pour eux..., c'est raté, c'est manqué.
Louper^ c'est proprement faire un loup, c'est-à-
dire une pièce manquée ou mal faite, expression
particulière aux tailleurs.
On lit fréquemment dans ces lettres le mot de
ribouldingue^ et la première fois non sans une
pointe d'humour :
Je t'ai écrit il y a deux jours et je te disais que
Léon était disparu à sa compagnie; il y est revenu;
l'argot des tranchées 21
je l'ai vu ce matin et il m'a dit avoir vu Fredo
hier matin ; comme tu le vois, ils sont en bonne
santé ; mais ce que Léon n'a pas Tair gai ! Il est
vrai que ce n*est pas à la guerre qu'il redeviendra
ribouldingiie (Cherche dans Larousse).
Cette parenthèse témoigne de l'entrain gouail-
leur de notre gavroche. Vous aurez beau cher-
cher le mot dans Larousse, vous ne l'y trouverez
pas, et pour cause. C'est une expression récente
qu'on lit dans le nouveau livre de Jehan Rictus :
Qui demain s'ra à la ribouldingiie ?
Qui jett'ra dl'huile aux pus huileux ?
{Cœur populaire y p. 87.)
Un recueil de fantaisies humoristiques d'Al-
phonse Allais, publié en 1900, portait déjà pour
titre. En ribouldingant.
Etre à la ribouldingue^ c'est-à-dire être à la
22 l'argot des tranchées
joie, s'amuser à l'excès, dérive de ribouldinguer^
composé lui-même de deux verbes dialectaux
synonymes, ribouler et dinguer, ayant l'un et l'au-
tre le sens de rouler, de rebondir, d'où la notion
de fête, de plaisir excessif. La langue populaire
abonde en pareilles combinaisons de synonymes
destinés à renforcer l'idée principale.
Autre citation :
Tu as dû voir dans le journal que nous avons
exterminé un régiment de Boches dans TArgonne ;
nous faisons, vois-tu, du bon boxilot.
Encore un mot récent, qui désigne le travail
professionnel ou technique, représenté par une
riche synonymie parisienne : boulonner^ bûcher^
marner^ masser^ turbiner...
Boulot^ autre graphie de bouleau (qui est la
forme initiale), est aussi un exemple de la géné-
ralisation rapide d'un terme spécial. Il apparte-
l'argot des tranchées 23
nait tout d'abord, et exclusivement, aux sculp-
teurs sur bois et aux menuisiers en meubles du
faubourg Saint- Antoine.
Le bouleau est un bois qui se travaille diffici-
lement à cause de son fil capricieux et de sa pro -
pension à s'écorcher. Les menuisiers maugréaient
chaque fois qu'ils étaient forcés de l'employer en
guise de sapin. Le bouleau devint ainsi synonyme
de travail dur, pénible \ll ij a du bouleaii^ disaient-
ils lorsqu'ils peinaient sur un ouvrage.
Depuis, ce mot technique a rapidement fait for-
tune : il a vite franchi le Faubourg pour s'étendre
aux différents corps de métier. Tous les ouvriers
l'adoptèrent :
Les soirs de mai quand l'ovréier
Sort de l'usine ou de l'atéier...
Fourbu par le boulot du jour...
(Jehan Rictus, Doléances, p. 69.)
Quelle distance, n'est-ce pas, du bouleau des
24 l'argot des tranchées
menuisiers à la rude besogne de nos Poilus des
tranchées I
Ce terme, inconnu avant 1890, a déjà fait, avec
son sens généralisé, le tour de France. Les pari-
sianismes vont vite, grâce à de multiples facteurs
de propagande, mais grâce aussi au prestige que
la capitale a toujours exercé sur la province.
Dans sa dernière lettre, notre ouvrier parisien
revient souvent sur les petits mortiers des tran-
chées appelées crapouillots^ proprement petits
crapauds, d'après leur forme aplatie. C'est un
diminutif, parallèle à crapouillard, crapoussin
(dans la Marne, crapouillat désigne le gamin) :
Je descends dans le ravin chercher les crapoml-
lots nécessaires, c'est-à-dire une cinquantaine, et
lorsque les Boches en envoient un, il faut qu'im-
médiatement je leur en envoie deux... Nous allons
avoir des nouveaux crapouillots , Je ne donne pas
des détails à ce sujet, je ne dirai seulement que
l'argot des tranchées 25
ça pèse environ 40 kilos. S'il en arrive un comme
ça dans le blair à Fritz, il aura des chances d^'aller
faire un vol plané.
Au XV' siècle, crapaudeau désignait également
un petit canon. La vision populaire a produit
des images analogues au moyen âge et de nos
jours.
M. Henry Gauthier- Villars (Willy) nous assure
qu'en 1885, il se souvient d'avoir vu tirer, aux
écoles à feu de Pontarlier, un petit mortier de
15 centimètres, « dont les dimensions minuscules
et le peu de portée amusaient fort les artilleurs
qui, habitués au 90 et 155, ne soupçonnaient guère
le rôle que devait jouer en 1915 ce joujou, ce cra-
poiiillot^ comme nous l'appelions déjà ^ ».
Ce nom, resté absolument inconnu aux nom-
breux recueils de parisianismes qui se sont suc-
cédé de 1885 à 1910, nous a été révélé par nos
1. Voirie Temps du 31 mars 1915.
26 l'argot des tranchées
Poilus en automne 1914. Il n'en reste pas moins
un des premiers échos des tranchées.
Citons encore chandail, moi d'actualité par excel-
lence. Pendant des mois, ce terme a été à l'ordre
du jour, il revient constamment dans les lettres
de nos Poilus.
C'est un mot nouveau, un des derniers venus du
vocabulaire parisien. 11 fit son apparition en lit-
térature dans les premières années du xx* siècle.
Aucune publication lexicographique ne le donne
avant 1905. Le Nouveau Larousse illustré, qm tient
compte du mouvement de la langue contempo-
raine, n'en fait mention que dans son Supplément
daté de 1906. On y lit :
Chandail, sorte de gilet ajusté, ou maillot de
laine ou de coton, à col droit ou réversible, sans
boutons ni boutonnières, que portent les cyclistes,
les coureurs, etc.
l'argot des tranchées 27
Les recueils d'argotisme l'ignorent jusqu'en
1910, lorsqu'il apparaît dans le S ttp p l ément d'Rec-
tor France.
Des glossaires provinciaux, le seul où on le
trouve, est le récent Glossaire des patois et des
parlers de r Anjou, psiv Verrier et Onillon (Angers,
1908), qui le qualifie de « mot nouveau ».
Voilà pour la lexicographie. En ce qui concerne
la littérature proprement dite, chandail ne se lit
que tout récemment, par exemple dans les der-
niers romans sociaux de J.-H. Rosny aîné.
Mais avant d'être adopté par les lexicographes
et les littérateurs, notre mot a été employé dans
le commerce, et cela dès 1894, lorsque Tarticle
chandail commence à figurer sur les catalogues de
bonneterie. Ce fut un fabricant amiénois, M. Del-
vaux-Ghatel, qui confectionna en 1880 les pre-
miers tricots de ce genre pour un marchand de
Paris, M. Pringault,rue des Bourdonnais. Us furent
tout d'abord destinés aux forts de la halle, aux
28 i/argot des tranchées
marchands d'ail, et successivement adoptés par
les canotiers, les cyclistes, les troupiers du Ma-
roc, etc. « En bon Parisien, dit le fabricant
d'Amiens *, le père Pringault en était arrivé, par
abréviation, à me demander son genre pour ses
chands d'ail. De là me vint l'idée d'appeler ma
création chandail, terme qui vient de marchand
d'ail... »
L'appellation que porte ce tricot, fabriqué à
Amiens en 1880, serait ainsi parisienne et porte-
rait le nom de la classe sociale qui s'en est tout
d'abord servie. De Paris, le mot passa dans la pro-
vince.
Des recherches patiemment poursuivies per-
mettent aujourd'hui à l'investigateur de suivre le
développement intégral des vocables parisiens,
leur point de départ, leur milieu social et leur
expansion en province et hors de France. Dans
1, Sa lettre a été publiée par M. Ant. Thomas, dans le Temps
du 30 mars 1915.
l'argot des tranchées 29
cette série de données essentielles, l'étymologie
n'est en somme qu'une annexe, que le dernier
anneau de la chaîne. On peut ainsi arriver à re-
constituer l'état civil de la plupart des parisia-
nismes.
Il
Une autre source précieuse, où l'on peut
suivre le renouvellement récent de la langue
populaire, nous est fournie par les journaux du
front. La plupart de ces intrépides canards, sou-
vent composés à quelques kilomètres des tran-
chées de première ligne, sont auto-copiés à un
nombre infime d'exemplaires. Leur collection cons-
tituera plus tard un petit trésor bibliographique,
où l'historien de la guerre actuelle viendra cher-
cher le côté pittoresque, l'anecdote, les palpitations
de la vie.
Ils révèlent le même état d'âme, la même gaieté
30 l'argot des tranchées
magnifique dont débordent les lettres des tran-
chées. Ils offrent, comme celles-ci, une importante
contribution linguistique. Nous n'en retiendrons
cependant que trois particulièrement intéressants
à notre point de vue spécial :
L'Écho des Marmites, petit canard des tranchées
dans les Vosges, dont le n' 3, du 15 février 1915,
contient un précieux « Vocabulaire de la Guerre »
qui, à lui seul, nous fournira nombre de rensei-
gnements sur l'usage récent des mots vulgaires.
Le Rigolboche, autre canard des tranchées en
Argonne, qui présente l'intérêt d'être absolument
composé sur le front au bruit incessant du canon.
Le n"* 2, du 31 mars 1915, renferme la « Lettre
d'un Pantruchard », c'est-à-dire d'un Parigot, d'un
Parisien de Paris, d'où nous tirerons quelques
citations à l'appui de nos termes spéciaux *.
1. Voir, sous le rapport de l'iiumour et du pittoresque, un
brillant article de Joseph Galtier, « Les Journaux du front »,
dans le Temps du 20 avril 1915.
l'argot des tranchées 31
Le Petit Echo du 18" Régiment d'Infanterie
Territoriale^ dont le n" 16, du 28 février 1915,
reproduit le dialogue très vivant de « Deux bons
cuisiniers », Gossard et Bouleau, Poilus insépara-
bles, qui illustrent le titre du journal.
A l'aide de cette moisson de documents et d'in-
formations complémentaires S nous allons pouvoir
embrasser l'ensemble du mouvement récent du
vocabulaire parisien. Mais nous omettrons inten-
tionnellement tout ce qu'on trouve déjà dans les
recueils d'argotismes parisiens pour ne tenir
compte que des vocables relativement récents ou
des créations de la guerre actuelle, produits immé-
diats de la vie des tranchées.
1. Voir Tavant-propos. Ajoutons quelques articles isolés :
Emile H(enriot), « Impressions de bleu », dans le Temps du
24 mai 1915, et Jean Marcel, « Sur le front d'Arras », dans le
Journal du 20 juin 1915.
32 l'argot des tranchées
Archaïsmes
L'idiome vulgaire est à la fois plus mobile et
plus conservateur que la langue littéraire. Les
vieux mots y abondent. Parmi ceux-ci citons
d'après le « Vocabulaire de la guerre » :
Bagotei% marcher, proprement courir comme
les bagotiers qui suivent les voitures chargées de
bagages. Ce terme bagotier est lui-même une
acquisition de la fin du xix' siècle, et aucune publi-
cation lexicographique ne le donne antérieure-
ment à 1900 ; il n'en remonte pas moins au
xvr siècle, et on le lit déjà dans le Prologue de
la Comédie des Proverbes d'Adrien de Monluc ;
« Couvrez-vous, bagotiers ; la sueur vous est
bonne. » De nos jours, le seul écrivain populaire
qui s'en soit servi est Jehan Rictus :
Le bagotier qui, haletant.
Suit le fiacre chargé de malles...
{Cœur populaire^ p. 14(5.)
l'argot des tranchées 33
Le primitif du mot est bagot, îovme parallèle à
bagage : faille des bagots signifie décharger et
monter des bagages. Cette expression se lit éga-
lement chez Jehan Rictus :
F air' des bagots.., ou ben encor
Aux Hall's... décharger les primeurs...
(Soliloques, p. 121.)
Quant à bagoter, dérivé récent, voici une cita-
tion tirée du Rigolboche : « Les autres démurgent
et vont bagoter à l'exercice pour se dégeler les
fumerons. » Ce terme pittoresque exprime la
marche militaire souvent tout aussi pénible que
la course forcée du bagotier. Son équivalent, se
baguenauder, en relève plutôt le côté amusant :
la marche est alors conçue comme une simple
déambulation, comme une flânerie.
Bobard, avec le sens de « mensonge » : en
ancien français, bobe signifie tromperie, vantar-
3
34 l'argot des tranchées
dise. La forme récente a probablement tout d'a-
bord désigné le menteur et ensuite la menterie.
A Paris, bobard a Facception de boniment, riposte
sans réplique : envoyer un bobard^ c'est envoyer
un boniment qui laisse l'interlocuteur sans répli-
que.
2. — Provincialisme s
Le nombre de termes régionaux dans l'argot
parisien est considérable. Presque toutes les pro-
vinces de France ont fourni leur contingent. Nous
ne relèverons ici que les contributions récentes.
Les synonymes connus du cheval, surtout du
mauvais cheval — canasson^ carcan, têtard — ont
été enrichis depuis quelque temps de : bourrin,
terme qui, dans nos provinces de FOuest, par
exemple en Anjou, désigne à la fois le baudet et
la haridelle : « Un cheval s'appelle [au dépôt]
rarement un cheval : c'est un bourrin, un bour-
don, un zèbre, une bique, un ours, un cerf, une
l'argot des tranchées 35
carne, un bestiau, un tréteau, une vache et, s'il
ne marche pas, un veau », Le Temps du 24 mai
1915.
Cet apport provincial se lit pour la première
fois dans un des derniers romans sociaux de
Rosny aîné : « Marche ! ou tu sauras comment
j'attige les bourrins », Marthe Baraqiiin, p. 177.
L'eau-de-vie possède, aussi dans les tranchées,
une riche nomenclature, en très grande partie
héritée du passé ; la dernière venue de ces appel-
lations est gniaide : « Après ça, je viens voir mon
cabot qui me sert la gniaide », Quatrième lettre
d'un ouvrier parisien. Aussi sous la forme gniole :
« Y a pas de jus, les potes, mais voilà de la
gniole ! » Le Petit Echo du iS' Régiment, 28 février
1915.
Gomment faut-il expliquer cette appellation
nouvelle? L'eau-de-vie y est-elle envisagée comme
la boisson niaise (sens de gniaule ou gniole), ou
bien comme celle qui rend niais, qui abrutit ?
36 l'argot des tranchées
Maotis, gros, lourd, épithète qu'on applique
aussi bien à une « marmite », qu'à un homme, à
un colis, etc. Un Poilu des tranchées de Luxem-
bourg me communique ceci : « Un obus est un
gros noir, certains explosifs de gros verts (couleur
de la fumée); s'il ronfle fort : c'est un pépère
maous ! dit-on. Entend-on ses balancements suc-
cessifs au-dessus de nous : Tu parles... il s'aboule
en père peinard, c'est-à-dire sans se faire de
bile... »
C'est encore un terme provincial : en Anjou,
mahau ou mahou signifie lourd et bête : c'est
le sobriquet dont on gratifie souvent les Bre-
tons.
Je n'ai pas été à même d'identifier une der-
nière de ces appellations provinciales : Quenaupe,
pipe, synonyme du parisien bouffarde. 11 est
curieux que Bruant, dans son Dictionnaire y au
mot « ivrogne », cite kénep, entre autres équiva-
lents argotiques; mais ce sens d' « ivre » est
l'argot des tranchées 37
secondaire et dérive de celui de « pipe », comme
le montre chique^ qui désigne à la fois le rouleau
de tabac qu'on mâche et l'état d'ivresse légère.
3. — Mots et sens nouveaux
Les termes suivants sont très usuels dans Far-
got des tranchées. On y remarque nombre d'ac-
quisitions récentes, dont plusieurs, comme forme
ou comme sens, étaient peu ou point connues
avant la Guerre. Ils manquent à tous les recueils
de parisianismes.
Enumérons tout d'abord quelques créations
d'ordre formel :
Biler^ se bilotter, se faire de la bile (ou tout
simplement s'en faire) : « Ça sera peut-être pour la
prochaine distribution... mais ne te ôz/o/Zepas...»,
Galopin, Les Poilus, p. 30.
Cuistance, cuisine, croisement des deux syno-
nymes cuisine et hecquetanceyd'oii le dérivé cuis-
38 l'argot des tranchées
lancier^ cuisiner, ce dernier appelé plus fréquem-
ment cuistauy modelé à son tour d'après restau-
[rateur) : « On va te faire bouffer la cidstance à
Gaspard », René \., Parisiens à la guerre^ 3 mars
1915. — « Pour ce qu'est de la cuislance, c'est
à ne pas y croire ; le matin, on a son chocolat
ou son café au lait... », Galopin, Les Poilus,^, 54.
Doublard^ sergent-major et, par abréviation, le
double : « Le douhlard est ainsi surnommé à
cause du double liseré qui anime discrètement
chacune de ses manches », Echo des Marmites^
Supplément au n" 2. — « Etes-vous doublard ? Ben,
alors?» René X., Parisiens à la guerre^ 24 mars
1915.
Pinard^ vin: c'est pineau, nom de cépage connu,
avec substitution récente de suffixe, sous l'influence
analogique de ginglard, petit vin acide et vert :
« On va s'en f... plein la lampe du jomar^/, susur-
rait Bouleau », Le Petit Echo, n° 15.
Piston, aphérèse de capiston, capitaine : « La
l'argot des tranchées 39
compagnie est toujours commandée par un pis-
ton », Echo des marmites, n° 2, Supplément. —
« Ecoute, poteau, le piston, il est colère», René X.,
Parisiens à la guerre, 24 mars 1915.
Voici maintenant les vocables qui nous inté-
ressent sous le rapport du sens :
Bonhomme (avec le pluriel honhonwies), appel-
lation générale donnée au bleu : « Quand tout fut
porté à la compagnie, Gaspard dit : Qu'on m'en-
voie les bovb hommes un à un et en ordre !... 11
conte des embuscades terribles où il y avait plus
d'obus que de bonshommes )),René X., Parisiens à
la guerre, 3 et 13^mars 1915.
Ce nom a désigné dans le passé et désigne
encore dans nos patois le paysan (avec le pluriel
honhommes et non bonshommes) : les gens de guerre
en avait fait jadis un sobriquet ; il s'applique
aujourd'hui aux hommes du peuple en général.
Bousiller, tuer (d'après le « Vocabulaire de la
guerre »), proprement exécuter mal un travail,
40 l'argot des tranchées
l'action maladroite ayant passé de la besogne
matérielle à Faction meurtrière, évolution de
sens analogue au synonyme zigouiller.
Boyau^ fossé qui conduit aux tranchées et dans
lequel on descend par un escalier de terre battue :
« La tranchée s'est vidée peu à peu et c'est main-
tenant dans le boyau de retraite un bruit de pas
étouffés », Galopin, Les Poilus^ p. 17.
Brutal^ vin, à côté d'électrique, l'un et l'autre
exprimant la liqueur d'après ses effets plus ou
moins étourdissants.
Cheval, mandat, métaphore qui rappelle le
bidet du jargon des malfaiteurs, désignant la cor-
respondance des prisonniers d'une fenêtre à l'au-
tre de la prison. Le courrier est ici assimilé
au coursier qui le porte. Le mandat y est aussi
appelé ours, sobriquet donné au cheval, et pigeon,
par allusion au pigeon voyageur.
Filon, chance : avoir le filon, c'est avoir la
l'argot des tranchées 41
veine, métaphore qui s'entend d'elle-même. Un
de mes correspondants me communique ceci :
« Le filon joue un grand rôle dans la vie du sol-
dat ; il désigne tout ce qui est agréable, qui pro-
cure du repos, dispense de service, fait obtenir
une distribution supplémentaire, met à l'abri du
danger. Lorsqu'o/i a le filon, on est pénard ou
pépère^ c'est-à-dire tranquille. » On lit dans la
Lettre de l'ouvrier parisien déjà citée : « J'ai heu-
reusement un aide de camp, nous avons le filon
tous les deux, car nous sommes exempts de cor-
vées, de garde, de pose de fil de fer, etc. Je te parle
de filon, tu ne sais peut-être pas ce que ça veut
dire ; contente-toi de savoir que c'est une mala-
die que tout le monde n'attrappe pas. »
Pâle, malade, la pâleur étant l'indice extérieur
le plus frappant de toute maladie : « Il déclarait
qu'il ne se battrait plus... qu'il allait se faire por-
ter ^^«/e », René X., Parisiens à la guerre, 6 mars
1915. — (' Pendant que les autres y se font casser
42 l'argot des tranchées
la gueule, toi tu te fais porter jjdle », Galopin,
Les Poilus^ p. 85.
Pépère^ c'est-à-dire gros père^ homme tran-
quille et prudent, qui a pris toutes les précautions
pour être en sûreté ; être pépère^ c'est être à Fabri,
être tranquille (voir ci-dessus au mot filon). Pé-
père^ forme enfantine pour père, désigne surtout
le grand-père ou tout vieillard, mais aussi (comme
en Picardie) on qualifie de gros pépère^ un jeune
garçon bien portant. Pépère est aussi le nom
qu'on donne parfois aux territoriaux, aux pères
de famille : Poilus et Pépères,
Repérer^ terme technique d'artilleur, pris au
sens généralisé de trouver, de découvrir : « Pour
le moment j'ai repéré un coinsteau d'où j'ai reniflé
quelque chose », Petit Echo, 28 février 1915.
Pied, sous-offîcier : « A nos braves sous-off. le
terme de pieds continue, sans aucune discussion,
à être universellement appliqué. On ne sait pas
pourquoi », Echo des Marmites, n° 2, Supplément.
l'argot des tranchées 43
Le mot n'est pas nouveau, mais nous l'avons
retenu pour la remarque qui clôt la citation. Cette
observation est intéressante en ce sens qu'elle
témoigne de l'oubli graduel de Torigine de cer-
taines expressions métaphoriques. Le mot est
abstrait de pied de banc^ désignant, dans le lan-
gage des casernes, le sergent d'une compagnie (un
banc a quatre pieds et une compagnie, quatre ser-
gents) : « Les bleus s'alignent, tant bien que mal,
le pied de banc les compte, les recompte... »,
Abnanach du Père Peinard, 1894, p. 40.
Ajoutons ces quelques noms propres devenus
communs :
Aramon^ vin ordinaire débité, à Paris, par les
gargotiers. Aramon est le nom d'un cépage répandu
dans le Midi, principalement dans le Gard, dont
Aramon est un canton : « A nous Varamon !
jubilait Gossard », Petit Écho du 28 février 1915.
Gedéon, dit Gueide d'Empeigne, type du dégé-
néré physique et intellectuel, personnage princi-
44 l'argot des tranchées
pal d'une revue jouée à Ba-Ta-Glan,rôle d'amou-
reux fort laid, inflammable et ridicule, type po-
pularisé par les caricatures d'un humoriste de
talent, Joë Bridge, actuellement prisonnier.
Panam^ appellation récente de Paris, à côté de
Pantruche. Le Petit Voisognard^ organe bi-heb-
domadaire du 369^ Terrassiers, du 21 mars 1915,
sous le titre « Petit Larousse de la Tranchée »,
explique ainsi ces deux synonymes, l'un ancien et
l'autre nouveau : « Panam^ nom d'amour donné
par les Parisiens à leur village... Pantruche^ vil-
lage voisin de Pantin où les Parisiens se retire-
ront à la paix. »
ZAgomar^ nom récent du sabre des cavaliers :
« Le langage militaire, savoureux et truculent,
tire ses meilleurs effets d'une condensation éner-
gique... Rarement un objet est nommé [au dépôt]
par son nom académique... Le sabre, c'est un zigo-
//zar. Pourquoi ? » Le Temps du 24 mai 1915.
Zigomar est le titre et le principal personnage
l'argot des tranchées 45
d'un roman policier de Léon Sazie, paru dans
le Matin de 1910. Il y est représenté comme
bandit à cagoule, mystérieux, invisible. Le nom
de ce héros, popularisé encore par le cinéma, fut
ainsi donné récemment au sabre, de même que les
épées des chevaliers du passé portaient toutes un
nom célèbre.
4. — Noms facétieux
La gaieté et la bonne humeur de nos Poilus
sont abondamment représentées dans ce vocabu-
laire spécial. Voici les appellations les plus frap-
pantes :
L'eau-de-vie y porte le nom plaisant à* eau
pour les yeux : « On se déhotte vers six plombes,
on s'ouvre les châsses avec de Veau pour les yeux
et on avale le jus », écrit l'auteur de la Lettre
d'un Pantruchard. Un de mes correspondants en
donne cette explication : « Eau pour les yeux,
eau-de-vie. Quand on a les yeux collés le matin,
46 l'argot des tranchées
au réveil, un petit verre de mirabelle, dit-on,
vous les ouvre. »
Deux autres noms récents de cette liqueur —
casse-patte et roide-par-terre — en font ressortir
des effets moins plaisants. Ces expressions rap-
pellent les synonymes vulgaires de casse-poilrine
et à' assommoir^ ce dernier appliqué à l'ensemble
des boissons alcooliques et surtout au débit où
on les sert : « Goûte-moi ce casse-patte^ vieux ? »
Petit Echo du 28 février 1915.
Nos Poilus désignent plaisamment la baïonnette
par cure-dents et fourchette {Aller à la fourchette^
c'est charger à la baïonnette), à côté de tire-boches
ou tue-boches: « Alors le môme... prend son tue-
boches et va prendre la faction à un poste de gre-
nades », Lettre d'un ouvrier parisien.
On lui donne en outre le surnom de Rosalie^
répondant à Jacqueline, sobriquet du sabre des
cavaliers. L'arme est ici plaisamment envisagée
comme la bien-aimée du troupier, conception
l'argot des tranchées 47
ancienne que mentionne déjà Brantôme, dans ses
Rodomontades espagnoles : « Geste espée me faict
ressouvenir d'un de nos vieux capitaines du Pied-
mont, que j'ai cogneu, qui pourtant ne faisoit pas
plus grands miracles de son espée qu'un autre,
et disoit : « Quiconque aura une affaire à moy, il
faut qu'il ait affaire à Martine que me voylà au
costé (appellant son espée Martine), et quiconque
me la besoignera (usant de l'aultre mot sallaud
qui commence par /), qu'il die hardiment qu'il aura
besoigné la meilleure espée de France. »
VEcho des Gourbis, organe des Troglodytes du
front, a consacré tout son numéro du 3 mai 1915
à la Journée de Rosalie. Une pièce en vers y dé-
bute ainsi :
Une brave Française,
Partout où Ton se bat,
S'en va dans la fournaise
Avec chaque soldat.
48 l'argot des tranchées
Toujours elle est en tête
Quand on monte à Tassant :
C'est la Baïonnette...
Mais le nom qu'il lui faut,
C'est ce nom nouveau,
Fier et rigolo.
Chic, Français et Parigot.
Rosalie ! Rosalie !
Ton nouveau nom te va bien.
Faut, ma belle,
Qu'on t'appelle
Ainsi, sacré nom d'un chien !
Théodore Botrel,le barde breton, l'a également
célébrée en une chanson de quatorze couplets,
parue dans le Bulletin des Armées du 4 novembre
1914. Et d'autre part : « Robin a tiré du fourreau
son épée-baïonnette et s'avance en rampant jus-
qu'à la troupe... Un coup de feu donnerait l'éveil,
l'argot des tranchées 49
tandis que la bonne Rosalie est silencieuse et fait
toujours dubon travail », Galopin, Les Poz*te,p.38.
La sollicitude du fantassin pour sa baïonnette
égale celle de l'artilleur pour sa pièce, sa bien-
aimée : « Le commandant a défilé ses canons
le long de la route et les artiflots profitent de ce
moment d'accalmie pour écouvillonner leurs jolies
pièces de 75, qu'ils soignent avec tendresse comme
si c'étaient leurs petites poules », Galopin, Les
Poilus^ p. 6.
Le fusil, à l'heure actuelle, s'appelle plaisam-
ment, dans la tranchée, arbalète^ lance-pierres,
nougat, seringue.
La mitrailleuse y est assimilée, à cause de son
tric-trac,à une machine à découdre ou à un mou-
lin à café : « Entends-tu ces pieds-là, avec leur
sale moulin à café ? » René X., Parisiens à la
guerre. — « Avant d'avoir fait cent mètres, nous
serons fauchés par les moulins à café comme des
tiges de pavot », Galopin, Les Poilus, p. 4.
4
50 l'argot des tranchées
De là aller an jus (c'est-à-dire aller au café),
c'est se précipiter à l'assaut de la tranchée enne-
mie et affronter ainsi la mitrailleuse boche, au
son spécial, qui fait pleuvoir les balles.
Voici quelques autres de ces appellations plai-
santes :
Bouchers noirs, surnom donné aux artilleurs,
d'après leur sombre uniforme : « Voilà que passe
à toute allure un régiment entier de bouchers
noirs, roulant dans la poussière leurs petits 75 tout
égosillés encore de la partition précédente », Le
Journal du 21 juin 1915.
Coucou, obus et aéroplane qui jette des bom-
bes : « On a eu le filon de s'esbigner des cou-
cous », Le Journal du 21 juin 1915.
Crèche, abri dans les tranchées, et logis, ^^no-
nymede cam/^?<se etde turne: « Moi, dès demain,
je demande à changer de crèche », Galopin, Les
Poilus, p. 85.
Marie-Louise, sobriquet donné aux jeunes re-
l'argot des tranchées 51
crues de la classe 15, par allusion aux conscrits
de 1815 qui avaient pris ce titre, aujourd'hui en
opposition avec les Poilus : « Les vieux, les gro-
gnards, côtoient les Marie-Louise ^\e^ jeunes de la
classe 15, qui n'ont encore pas vu le feu », Le
Journal du 21 juin 1915.
Perco^ blague, bruit fantaisiste de personnes
toujours bien renseignées, à proprement parler
renseignement venant de la cuisine, perco étant
l'abréviation de percolateur pour le café : « Vers
dix plombes on va au plume, en attendant qu'un
perco à la graisse d'oie nous dise que les Boches
ont mis les bouts de bois » (c'est-à-dire qu'ils se
sont sauvés). Lettre d'un Pantruchard. — « Une
reconnaissance ?... Oh ! alors je marche... Faites
excuse, mon capitaine, je croyais que c'était en-
core un /;erco;y sont tellement fumistes dans cette
sacrée compagnie ! » Galopin, Les Poilus^^. 18.
Singe, bœuf, et surtout viande de conserve,
d'où boite de singe, boîte de conserve : « En un
52 l'argot des tranchées
tour de main, carabines, cartouches, boîtes de
singe et Poilus avaient pris place », Le Journal
du 21 juin 1915. — « Nous avons tapé dur sur la
boule [de son] et les boîtes de singe,.. », Galopin,
Les Poilus^ p. 3.
La même expression désigne l'obus de 77 :
« Ces mots sont à peine prononcés qu'une explo-
sion terrible fait trembler le sol, à quelques
mètres de nous. Un nuage de terre nous enve-
loppe. C'est un obus de 77 (une boîte de singe,
comme nous disons) qui vient d'éclater en avant
de la tranchée... Il y a aussi une sacrée batterie,
cachée derrière un bois, et qui distribue des
boîtes de singe en veux-tu, en voilà », Galopin,
Les Poilus, p. 4 et 17.
Tacot, terme de dérision appliqué à une auto-
mobile usée, à une guimbarde, par allusion au
bruit du tacot ou taquet, petit appareil qui, dans
les métiers à tisser, met en mouvement la na-
vette volante : « Peut-être est-il préférable que
l'argot des tranchées 53
nous ayons raté le tacot... Oh ! oh ! dit Abeilhou,
après avoir jeté un coup d'œil sur l'auto, ça,
c'est autre chose que notre tacot.., ça doit déta-
ler... », Galopin, Les Poilus^ p. 13 et 69.
Taupe, surnom donné aux soldats allemands des
tranchées qui y creusent des galeries et des gîtes,
véritables taupinières: « Nous demeurons, tapis
dans l'herbe, sans faire un mouvement. Les taupes
avancent toujours, — les taupes, ce sont les Alle-
mands. Nous les avons ainsi baptisés parce qu'ils
remuent sans cesse la terre, avec laquelle ils se
confondent, grâce à la couleur de leurs unifor-
mes », Galopin, Les Poilus, p. 5.
Tauriaux, les terribles tauriaux, c'est-à-dire les
terribles taureaux (prononciation vulgaire du mot),
jeu de mot sur territoriaux : « Jusqu'aux territo-
riaux, les terribles tauriaux, con\mQ on les appelle,
qui montrent autant d'entrain que les jeunes »,
Galopin, Les Poilus, p. 20.
Je cueille encore dans la lettre d'un de mes
M l'argot des tranchées
correspondants ces indications : « Les Poilus
appellent perroquet le tireur d'élite qui souvent
se juche sur un arbre pour élargir son champ de
tir et mieux descendre les Boches. Et cette expres-
sion macabrement plaisante : gagner la croix de
bois, mériter la croix de bois, c'est mourir au
champ d'honneur, réplique à la croix de fer dont
se constellent les poitrines boches. »
Mais revenons à la note joyeuse. Voici le début
de la Lettre d'un Pantruchard (dans le Rigol-
boche) : « Quand les Bobosses ont mis les voiles
des tranchées (c'est-à-dire se sont sauvés), avec
tout leur bardin, on a pris le Saiirer des Gale-
ries Lafayette, et sommes à l'heure au repos. »
Le Saurer veut dire l'autobus, parce que pres-
que tous les camions employés dans la région
[de l'Argonne] porte la marque Saurer.
Cette lettre d'un Parisien à ses parents est,
d'ailleurs, d'un bout à Fautre une source de
franche gaieté, excellent antidote contre le cafard,
l'argot des tranchées 55
expression militaire du spleen qui s'empare du
troupier après un séjour prolongé dans la ca-
serne, du bleu dans le dépôt, du Poilu dans la
tranchée : « Toute la journée ils ont été la
proie du cafard^ un cafard affreux, le cafard du
dépôt », Le Temps du 24 mai 1915. -- « 11
faut se faire une raison... ne pas regarder plus
loin que le champ de bataille, sans quoi, si l'on
se laissait envahir par le regret, c'est pour le coup
qu'on l'aurait, le cafard^oX sérieusement encore !...
Décidément le cafard tciq travaille déplus en plus.
J'ai beau faire un effort sur moi-même, essayer de
chasser le noir qui me descend dans le cœur, je
ne puis y parvenir »,Galopin,Z,e5Poz72^s,p.6et 16.
Le cafard est le nom de la blatte des cuisines,
insecte qu'on prétend importé du Levant et ap-
pelé encore bête noire, d'où la notion de mélan-
colie, de nostalgie, de profond abattement. C'est
un apport des colonies, où le cafard sévit tout
particulièrement .
56 l'argot des tranchées
5. — Termes coloniaux
Depuis la conquête de l'Algérie et surtout
depuis l'institution des troupes africaines, nombre
de termes algériens, appartenant soit à l'arabe
du Nord soit au mélange linguistique connu sous
le nom de sabir ^ ont pénétré jusqu'à Paris, et ont
trouvé accès dans le bas-langage de la capitale.
D'autres, restés confinés dans les sphères militaires,
se tenaient à l'écart du courant général. Depuis
cette guerre qui a réuni, dans la même tranchée,
les Poilus de France et ceux de son empire colo-
nial, ces termes spéciaux ou rarement employés
sont en train de se répandre et de se généraliser.
En voici quelques exemples :
Bardin, bagages militaires (voir ci-dessus un
exemple du Rigoiboche), forme parallèle à barda,
havresac, fourniment {en arabe : bagages). Le mot
a subi récemment linfluence analogique de la
finale de butin.
l'argot des tranchées 57
Guitoune ou gourbi^ noms donnés aux abris des-
tinés aux officiers, aux fractions de réserve ou aux
troupes de seconde ligne: « La guitoune où j'ha-
bite est comme qui dirait une cave », Lettre d'un
ouvrier parisien. En arabe algérien, kîtoun dé-
signe la tente de voyage, et gourbi^ la hutte de
branchage et de terre sèche, comme celle des
Kabyles et des Arabes cultivateurs.
Kasba, maison, synonyme de cambuse et de ca7i-
fouine : l'algérien qaçabah signifie citadelle ou
palais d'un souverain.
Nouba^ fête, fait pendant à la bombe des trou-
piers, à la bordée des marins, à la ribouldingue
des ouvriers parisiens : « Ah ! les copains, c'est la
nouba ! On va enfin pouvoir se cogner sans que
les flics aient rien à voir, » René X., Parisiens
à la guerre, 13 mars 1915. Ce terme algérien se
lit chez Jehan Rictus, Cœur populaire, p. 86. La
noubah est, en Algérie, le nom de la musique des
turcos qui joue des airs populaires arabes.
58 l'argot des tranchées
^o^^Z>^6, médecin-major (en arabe tebib), moi déjà
connu à Paris, devenu très usuel dans les tran-
chées : « Les Poilus qui se sont faits porter pâles
vont voir le toubib », Lettre d'un Pantruchard
(dans le Rigolboche).
Parmi ces apports des colonies, le plus carac-
téristique est peut-être la cagna ou cagnal,
qui désigne l'abri individuel, sous terre ou sur
terre. Ce mot figure dans la Lettre d'un Pan-
truchard : « Il ne dégringole pas des marmites
ou des gros noirs ou des crapouillots pour cham-
bouler la cagnat », c'est-à-dire pour bouleverser
l'abri qui sert d'habitation. Avec le sens généra-
lisé : « Son intérieur, il le regardait de tous ses
yeux : Ah ! la cagna \ Revoir sa cagna \... C'est
propre ici et c'est mignon ! » René X..., Parisiens
à la guerre^ 20 mars 1915. Dans la dernière Lettre
d'un ouvrier parisien, le mot se présente déjà sous
une forme francisée : « Alors le môme décarre de
la cagne.,.^ prend son tue-boches... »
l'argot des tranchées 59
C'est l'espagnol caiia (lisez cagnia) qui signifie
à la fois roseau et galerie de mine, mot que nos
turcos ont emprunté dm sabir, c'est-à-dire au jar-
gon mélangé d'arabe, d'espagnol, d'italien et de
français qu'on parle en Algérie et dans le Nord
de l'Afrique. Ce terme est une des importations
coloniales les plus récentes et se rattache inti-
mement à la vie des tranchées.
6. — Mots de jargon
11 nous reste, pour rendre ce tableau aussi com-
plet que possible, à relever une dernière catégo-
rie de mots, celle des termes de l'ancien jar-
gon des malfaiteurs, dont abonde le langage des
Poilus, comme l'argot parisien lui-même. C'est
ainsi que, dans le « Vocabulaire de la guerre »,
on trouve, pour soldat, à côté de poilu, son syno-
nyme griveton, pendant moderne des anciens ^r^-
î;oi5; qu'argent s'y dit auher, comme dans le jar-
gon des Coquillards dijonnais de l'an 1455 ; que
60 l^'argot des tranchées
couteau y porte les noms de lingue et de surin^
le premier, dans la Vie généreuse de 1596, le der-
nier, dans Vidocq (1827) ; que la porte y est
appelée lourde^ comme dans le Jargon de 1628,
et la maison taule, comme dans Vidocq.
Mais toutes les appellations de cette origine,
l'argot des tranchées les possède en commun avec
le langage populaire parisien. Ce dernier a ab-
sorbé toutes les langues spéciales, tous les argots
des classes professionnelles, la province et les
colonies, ce qui explique sa richesse étonnante,
son coloris, sa verve, sa vie débordante.
Les catégories que nous venons d'examiner
représentent en raccourci quelques-uns des élé-
ments constitutifs de la langue populaire elle-
même. L'argot des tranchées n'est en effet qu'un
fragment de l'argot parisien, et celui-ci, la quin-
tessence des éléments viables de toutes les époques,
mais surtout des parlers professionnels et provin-
l'argot des tranchées 61
ciaux de la première moitié de xix* siècle. Parmi
ces contributions spéciales qui ont alors afflué de
tous côtés, celles apportées par les malfaiteurs ne
sont ni les moins nombreuses, ni les moins carac-
téristiques.
Les soldats,'!^les marins, les ouvriers de toutes
spécialités ont tour à tour fourni leurs contin-
gents, et ces apports sont venus se fondre dans le
creuset unique qu'est l'idiome vulgaire parisien.
Celui-ci est actuellement parlé par des millions
de Parisiens et de provinciaux, par les masses
compactes du peuple. On peut même soutenir,
jusqu'à un certain point, que l'argot parisien de
nos jours, organe exclusif de toutes les basses
classes de la capitale et de la France, représente
réellement la seule langue vivante, qui bat à
l'unisson de l'âme populaire et qui reflète les
transformations immédiates de la vie sociale.
L'argot des tranchées n'en est, sous ce rapport,
que sa manifestation la plus récente.
PIECES DOCUMENTAIRES
LETTRES DES POILUS
Il a paru, depuis le début des hostilités, un très grand
nombre de ces lettres dans la presse, et la librairie
Berger-Levrault vient d'en publier un premier choix
sous le titre de Lettres héroïques. Une moisson plus
abondante nous est offerte dans les Lettres de Héros
(1914-1915), de Robert Lestrange, et dans La, Vie de
guerre contée par nos soldats de Charles Foley (1915).
Ces recueils ne constituent d'ailleurs qu'un simple
fragment de l'énorme masse de lettres qu'a provo-
quées la grande Guerre.
Les plus intéressantes, à notre point de vue spécial,
sont celles qu'a fait connaître te F/^aro^ de janvier et
mars 1915. lettres dans lesquelles un ouvrier parisien
donne à sa sœur des détails curieux sur sa vie de tran-
chée. Ces missives, empreintes de verve et de bonne
humeur, sont écrites dans le plus pur argot parisien.
Elles constituent, sous le rapport linguistique et psy-
chologique, un document des plus précieux.
Voici ces lettres dans leur ordre chronologique :
1. Nous adressons nos meilleurs remerciements à M. Al-
fred Capus, rédacteur en chef du Figaro, qui a bien voulu nous
autoriser à publier cette correspondance.
04 LETTRES DES POILUS
LETTRES D'UN OUVRIER PARISIEN
A SA SOEUR
15 septembre 1914.
Chère Jeanne,
Je reçois à l'instant ta lettre du 24. Je t'en ai
écrit au moins trois; je me porte très bien et j'ai
vu Léon hier. Il a une mine superbe, du moins à
ce que j'ai trouvé, car depuis vingt-deux jours
que nous sommes au feu, sans trêve, nous ne nous
débarbouillons pas souvent. Et avec nos barbes
d'un mois, nous ne sommes plus habitués à voir
des figures bien propres et rasées de frais. Heu-
reusement que je crois que ça ne durera pas long-
temps maintenant, car les Boches sont en train
de prendre une bonne purge, je t'assure !
On en fourre un bon coup quoique étant fatigué.
Arthur, le cousin de Ghitenay, a été tué à côté
de moi, le pauvre vieux !
LETTRES DES POILUS 63
Ne fais pas attention si ma lettre n'a guère de
suite, je suis pressé. A bientôt.
Albert.
Jeudi, 26 septembre 1914.
Chère Jeanne,
Je mets la main à la plume {sic) pour l'envoyer
un petit bonjour; je me porte relativement bien,
à part un peu de fatigue, ça marche. Inutile de
te dire que c'est justement parce que ça marche
beaucoup qu'il y a un peu de fatigue. Enfin, pas
de blessure c'est le principal !
Embrasse tout le monde de ma part.
Albert.
27 septembre 1914.
Chère Jeanne,
Je viens de recevoir ta carte ; ne t'inquiète pas,
5
66 LETTRES DES POILUS
je ne suis pas blessé; ce que je ne comprends pas,
c'est que tu ne reçoives pas mes lettres ; tu me
demandes si j'ai besoin de quelque chose? Et bien
voilà ! Si cela ne t'embête pas trop, je vais te
demander de me faire un petit colis, et vais te
dire ce que tu pourrais mettre dedans : du cho-
colat, puis du papier à cigarette (tu sais que nous
avons droit à 500 grammes); si tu as une petite
boîte en fer-blanc ou en carton assez solide, ce
sera épatant, car un copain qui s'est fait expédier
du chocolat dans un simple papier a vu son colis
arriver pulvérisé.
Je t'ai écrit une carte le 25; nous allons, je crois,
être mis un peu au repos; nous ne l'aurons pas
volé depuis un mois et demi que les obus nous
éclatent autour des oreilles; j'ai cru un moment
devenir fou. Pense, sur mon escouade de seize
hommes je reste avec deux autres ; nous ne sommes
plus guère capables de faire grand'chose. C'est
peut-être pour cela que nous serons retirés de la
LETTRES DES POILUS 67
ligne de feu pour être reformés avec des territo-
riaux.
Je t'embrasse bien fort.
Ton frangin,
Albert.
13 octobre.
Ma chère Jeanne,
Je te remercie de tes deux colis que j'ai bien
reçus ; le colis d'effets je l'ai eu ce matin seule-
ment, il a mis beaucoup plus de temps à m'arri-
ver que le chocolat que j'ai reçu il y a trois jours ;
il est vrai que le chocolat est venu par la poste et
les effets par le chemin de fer ; l'essentiel est que
les deux me sont parvenus. Je te remercie mille
fois.
Le chocolat me sert pour mon petit déjeuner :
je le fais à l'eau, et je trouve cela délicieux.
Quant au linge, je me suis changé complète-
ment; ce n'était pas trop tôt,"car je commençais
68 LETTRES DES POILUS
à sentir le gredin. Maintenant me voilà paré pour
quelque temps; je ne sais si Adrienne t'a dit que
nous étions au repos dans un petit patelin; les
marmites des Boches ne nous tombent plus sur
la gueule. Nous en entendons seulement le bruit
sourd, au loin ; cela nous semble bon après vingt-
quatre jours de tranchées. J'ai les hanches à vif,
cela n'a rien de drôle, quand je pense que j'ai
été à la même place, dans le même trou pendant
vingt-quatre jours. Tu ne peux t'imaginer ce que
cela représente.
Gomme nourriture pas grand'chose, si bien que
maintenant que nous sommes au repos il n'y a
plus de bonhomme. Je t'écris en ce moment auprès
d'une mare où je suis depuis au moins trois heures.
Je pense à vous tous et cela est toujours autant
de temps passé avec vous. Je ne sais combien de
temps je vais encore rester ici, mais j'ai vraiment
la cosse pour me débiner de là ; tu penseras que
pourtant ce n'est pas pénible de rester couché
LETTRES DES POILUS 69
dans une tranchée pendant des journées entières,
mais c'est le sommeil qui nous manquait; jour et
nuit c'était la fusillade partout, autour de nous,
des plaintes. La tension d'esprit est vraiment grande
et c'est cela la grande fatigue.
Tu me demandes si je veux de l'argent, je n'en
ai pas besoin; jeté remercie donc, mais si en douce
tu veux être gentille pour m'envoyer un petit colis,
ça je n'y vois pas d'inconvénient. J'ai des envies
de saucisson ; il me semble que ça se conserve et
que ça peut voyager. Si tu veux envoyer de l'ar-
gent à Alfred, tu n'as pas à craindre que cela n'ar-
rive pas, ici les camarades en reçoivent et pas un
n'a encore perdu d'argent ; il faut par exemple
envoyer par lettre recommandée et cachetée.
Voilà, ma chère Jeanne; je vais terminer en te
priant d'embrasser tout le monde pour moi ; garde
pour toi un gros baiser de ton frère.
Albert Pion.
70 LETTRES DES POILUS
Si tu m'envoies un petit colis, de la charcu-
terie, hein! saucisson ou pâté quelconque. Merci
d'avance.
21 octobre 1914.
Chère Jeanne,
Nous venons de recevoir l'ordre de retourner
dans les tranchées ce soir, pour combien de temps
encore, hélas ! î
Je suis navré que ce pauvre Fredo soit aussi
gravement atteint. Enfin, s'il ne reste pas estropié,
il est sûr aussi de rapporter sa peau.
Nous avons, pour le moment, un temps bien
maussade; il tombe de la flotte toute la journée;
qu'est-ce que l'on va prendre sur les os, si ce
temps-là persiste ! Je suis bien content que tu m'aies
envoyé mon cache-nez; comme il ne fait pas froid,
je me l'entoure autour du corps le soir, avec le
chandail, la capote, puis une grande couverture
que j'ai fait aux pattes; je ne suis pas le plus mal-
LETTRES DES POILUS 71
heureux de l'équipe. Vois-tu, à la guerre, il ne
faut pas s'embarrasser dans les barreaux de la
chaise.
Tu me dis que tu es marchande de quatre sai-
sons et que tu cries: « Chasselas de Fontaine-
bleau ! » Je vois que vous aussi vous faites de drôles
de métiers ; on dit qu'il n'y en a pas de sot. Le
nôtre pourtant !...
Je garde toujours ma barbe ; tu ne te figures
pas- la tête que ça me fait. Quand tu me verras
arriver, tu te figureras voir le père Chicane. Je
termine en t'embrassant bien fort et j'espère bien
revoir Pantruche bientôt.
Albert.
Forêt de l'Argonne (toujours),
25 octobre 1914.
Ma chère Jeanne,
Quelques lignes pour passer le temps, car je
n'ai rien de nouveau ; pour le moment, nous sommes
72 LETTRES DES POILUS
toujours dans la forêt ; je commence à m'y plaire.
Voilà déjà trois jours que nous y sommes revenus,
il paraît que cette fois nous serons relevés dans
six jours, cela nous fera une dizaine de jours ter-
rés dans les tranchées ; ce sera bien suffisant.
Bref, ma santé est toujours bonne; j'ai repris
un peu de mine pendant les douze jours de repos
qui nous ont été accordés. Puis cette fois-ci nous
sommes ravitaillés, on peut faire notre popotte ;
c'est l'eau qui nous manque ; il faut faire quatre
kilomètres pour aller en chercher. Ça ne fait rien,
nous sommes moins malheureux que dans les
tranchées précédentes ; je n'ai plus froid la nuit
grâce aux effets que tu m'as envoyés. Adrienne
m'a dit qu'elle m'envoyait un passe-montagne,
avec cela, je serai complètement paré. Ce qui me
chiffonne, c'est que son passe-montagne me chif-
fonnera ma barbe ! elle grandit, les poils ont
déjà cinq centimètres de long. Je suis superbe !
Gomme tu le vois, je n'ai rien de nouveau, je
LETTRES DES POILUS 73
n'ai pas de nouvelles de Léon, et pourtant il n'est
pas loin d'ici. Son régiment est dans les tranchées
au bout des nôtres, c'est dommage que nous n'ayons
pas le droit de nous déplacer, sans cela j'irais
jusque-là.
Dis donc, je vais encore te taper ! Pourrais-tu
m'avoir deux briquets à essence ou plutôt un à
essence et un à amadou ? Je t'en demande deux,
parce que j'ai un copain qui est de la campagne
et il a écrit à sa femme pour qu'elle lui en envoie
un, elle n'a pas pu en trouver. Ça ne presse pas,
envoie-moi cela quand tu pourras ; tu vas peut-
être trouver que j'abuse, mais que veux-tu ici on
ne trouve ni allumettes ni briquets. Vivement la
classe, bon Dieu !
Je termine en t'embrassant bien fort ainsi que
toute la famille. Et ce pauvre vieux Fredo, il est
tout de même bien touché, pourvu qu'il ne reste
pas boiteux. Ton frangin (pour la vie),
Albert.
74 LETTRES DES POILUS
Forêt de l'Argonne, 26 octobre 1914.
Chère Jeanne,
J'ai reçu ton colis hier et je t'écris aujourd'hui
pour te remercier. Gela m'a fait bien plaisir d'en
améliorer l'ordinaire. J'ai déjà causé deux mots
au saucisson ; il est extra ; un petit morceau à
chaque repas ; du chocolat le matin, le pâté qui
subira le même sort que le saucisson ; une cibiche
pour faire la digestion... ça peut ! Tout cela grâce
à la gentillesse de ma bonne Jeanne ; je te re-
mercie jusqu'à la gauche.
Pour ce qu'il y a de nouveau depuis hier, c'est
la même chose ; les Boches sont assez calmes,
ceux qui sont en face de nous ; mais à gauche, ça
barde ; nous, ici, nous sommes sur une crête en
avant ; il y a un grand ravin ; les Boches sont sur
la crête en face, nous faisons des patrouilles dans
le ravin ; j'en arrive à l'instant ; c'est le moment
LETTRES DES POILUS 75
d'ouvrir l'œil ; on l'ouvre aussi, t'en fais pas, et
la bonne. Le ..." hier a pris quatre mitrailleuses;
c'est le régiment de ce pauvre Fredo. S'il n'était
pas blessé, tu vois, nous serions tous les trois
l'un à côté de l'autre.
Ce qui est moche, c'est que les feuilles tombent ;
les arbres sont presque à nu, il ne nous est pas
facile de sortir des tranchées, ils nous voient, en
face ; pour eux, il est vrai, c'est la même chose.
Pendant que je t'écris, les copains sont à l'affût
pour tâcher d'en voir montrer leur nez ; nous
sommes à la chasse, quoi ! à la chasse à l'homme...
Comme tu vois, rien de nouveau ; quand tu
m'écriras, si tu peux bien me mettre une ou deux
coupures de journaux, ce qu'il y a intéressant la
guerre, les copains en reçoivent et comme cela
on sait un peu quelque chose.
J'ai dû lâcher le casque que je devais rapporter
à Jojo, car les Boches fusillent les prisonniers
ayant sur eux des effets appartenant aux leurs ;
76 LETTRES DES POILUS
je tâcherai d'en avoir un autre à la fin des hos-
tilités, ce n'est pas ça qui manque en ce moment ;
il y en a plein le bois.
J'écris à Adrienne pour la remercier de son
passe-montagne. C'est très chaud ; je me le suis
mis sur la cabèche dès hier soir.
Albert.
J'allais oublier de te remercier de ton billet de
cinq francs. Je n'en avais pas besoin. Merci quand
même.
UNE ATTAQUE DE NUIT
30 octobre 1914.
Je t'ai écrit il y a deux jours et je te disais
que Léon était disparu à sa compagnie ; il y est
revenu ; je l'ai vu ce matin et il m'a dit avoir vu
Fredo hier matin ; comme tu le vois ils sont en
bonne santé ; mais ce que Léon n'a pas l'air gai :
il est vrai que ce n'est pas à la guerre qu'il
LETTRES DES POILUS 77
deviendra ribouldingue. (Cherche dans le La-
rousse).
Moi ça marche toujours, je ne me fais pas de
bile pour un sou ; je suis maintenant habitué aux
pétarades de toutes sortes et je suis dans le même
état d'esprit que le soir de mon départ ; je n'ai
pas toujours été comme ça, lorsque pendant trois
semaines nous avons reculé ; je croyais que nous
étions fichus et je n'étais pas gai, mais mainte-
nant que ça marche de l'avant, pourquoi s'en
faire, ça marche bien, c'est le principal ; quant à
avoir la gueule cassée ça n'arrive qu'une fois,
puis le plus fort est fait pour le ...« corps mainte-
nant et nous sommes, pour le moment du moins,
relativement tranquilles.
Il y a eu cependant dans la forêt un sacré coup
de gueule, la deuxième fois : avant-hier, les Bo-
ches se sont avisés de nous charger la nuit à la
baïonnette. On se demandait ce qui arrivait ; on
entendit d'abord une petite trompette, figure-toi
78 LETTRES DES POILUS
une corne pour appeler les vaches ; puis des hoch !
frénétiques ; c'était eux qui nous chargeaient.
Résultat : feux de salve de notre part, nos clai-
rons, à leur tour, sonnent la charge ; nous bon-
dissons en avant, ils se sauvent, leur petite trom-
pette s'arrête ; il en reste pas mal sur le carreau,
et ce matin nous faisons quelques centaines de
prisonniers. C'est un petit détail entre mille que
je te cite pour te prouver qu'ils ne sont pas ter-
ribles.
11 commence à faire très froid la nuit, pourrais-
tu m'envoyer un chandail, bon marché naturel-
lement, car j'espère que je n'aurai pas à m'en
servir longtemps maintenant, tu vas peut-être
dire que je te demande beaucoup, mais je ne peux
l'acheter par ici.
Ton frère qui t'embrasse très fort.
LETTRES DES POILUS 79
Chère Jeanne,
A moi touché ! encore un coup, ce n'est pas
très grave, j'ai pris un éclat d'obus au coude gau-
che, j'ai cru d'abord que j'avais le bras emporté,
mais il est encore tout entier, j'ai seulement le
bras engourdi, je ne peux faire marcher un doigt ;
j'ai été à la visite ; ils m'ont fait un simple mas-
sage. Est-ce que les Boches auraient numéroté
mes abatis ; à Bar-le-Duc c'est la jambe droite ;
cette fois-ci c'est le bras gauche ; n'empêche que
c'est loupé pour eux quand même et j'espère
bien pouvoir leur balancer des pruneaux sur la
pêche avant peu.
Nous sommes pour le moment pas en première
ligne ; les balles ne peuvent nous atteindre, mais,
comme tu le vois, les obus éclatent très loin de
nous.
De Léon, pas de nouvelles; j'ai reçu une lettre
de Fredo, il me dit que ça va mieux.
80 LETTRES DES POILUS
Merci encore une fois de ton colis. Le saucisson,
le pâté et le chocolat me permettent de me caler
les joues entre les repas, j'engraisse sais-tu ? ma
barbe grandit toujours.
J'écris à Raymonde en même temps qu'à toi ;
je lui dis que j'ai au cou trois médailles accro-
chées au cordon de ma plaque d'identité ; j'ai
demandé aux copains, si j'étais touché, de te les
envoyer à toi. Il y en aurait une pour toi, une
pour Adrienne et une pour Raymonde. C'est un
curé, le curé Rabier, de Ghitenay, qui me les a
données en partant de Rlois et m'a juré que si je
les conservais, elles me porteraient bonne chance ;
je ne les ai jamais quittées et, ma foi, je ne peux
pas m'en plaindre jusqu'à ce moment. Comme tu
vois, je suis prévoyant ; j'espère bien vous les
rapporter moi-même, mais en douce, si des fois !
Je termine, ma Jeanne, en t'embrassant bien
fort ; souhaite le bonjour à tout le monde pour
moi.
LETTRES DES POILUS 81
La Toussaint.
Chère Jeanne,
Je reçois à l'instant ta lettre du 25, j'y réponds
de suite, cela m'est facile, car je n'ai que cela à
faire pour le moment. Je suis dans un petit pate-
lin au repos en attendant que je puisse remuer
mes doigts ; cela va de mieux en mieux et demain
je crois que le major me renverra dans les tran-
chées.
Tu me dis qu'Alfred est au feu lui aussi, pauvre
vieux ; dis-lui, quand tu lui écriras, que je lui
souhaite bonne chance. 11 est dans le Nord, il
paraît que cela barde un peu par là. Enfin, que
veux-tu, il faut encore en fourrer un bon coup
avant d'être libéré, prenons notre mal en patience
et attendons.
Je vois que tu te fais toujours de la bile, mais
82 LETTRES DES POILUS
il n'arrive que ce qui doit arriver, la preuve,
c'est que voilà deux fois que je suis touché et que
je suis toujours vivant.
Entre parenthèses, j'entends nos petits canons
de montagne et nos 120 longs qui leur envoient
des pains à cacheter ; ça tonne dur, ils ne doivent
pas se faire gros dans leurs tranchées ; ça me fait
plaisir et, tout seul, je me dis : « Allez-y, les
gars ! » Les Boches aussi répondent, mais nos
braves artiflots n'ont pas l'air de s'en émouvoir.
Si tu voyais comme ils sont beaux et courageux !
Ce que je les ai admirés depuis le commencement
de la guerre, rester des journées entières dans la
mitraille ! En ce moment, c'est le duel d'artillerie
le plus sérieux que je n'ai encore entendu.
Tu as dû voir dans le journal que nous avons
exterminé un régiment de Boches dans l' Argonne ;
nous faisons, vois-tu, du bon boulot. Quant à
Arthur, c'est comme tu le dis, pas tout à fait sûr ;
quant à Léon, c'est bizarre aussi qu'il ne donne
LETTRES DES POILUS 83
pas de nouvelles. Si seulement je pouvais voir
son régiment...
Je termine en te souhaitant d'avoir du courage,
il en faut ; moi j'en ai et je suis impatient de
retourner dans les tranchées car ici c'est avec un
peu d'inquiétude que j'écoute cette canonnade
furieuse ; je voudrais savoir ce que ça donne là-
bas, il est certain que nous ne reculerons pas,
plutôt y crever tous.
Je t'embrasse.
7 novembre 1914.
Chère Jeanne,
Gomme papier, tu le vois, ce n'est pas la ri-
chesse ; il commence à se faire rare depuis bien-
tôt vingt jours que nous sommes revenus sur les
tranchées. J'ai reçu ta lettre hier où tu m'an-
nonces le briquet et les kilomètres d'amadou.
Merci d'avance. Je ne l'ai encore pas reçu, ce
sera probablement pour demain ; le service des
84 LETTRES DES POILUS
colis marche bien par ici ; c'est fâcheux que ce
pauvre Alfred ne puisse pas recevoir les siens.
Et Léon, je suis bien heureux qu'il soit sain et
sauf; j'étais très inquiet, car les copains de son
escouade ne savaient pas ce qu'il était devenu, je
le savais depuis longtemps et je le croyais mort;
je ne te le disais pas, mais n'en pensais pas moins.
Quant à être bien traité comme il le dit, j'en
doute fort, enfin il est sûr de revenir, et moi j'en
suis moins sûr ; quoique cela, j'aime mieux être
encore au service de la France que prisonnier
des Boches.
Vends-tu toujours tes pommes et tes poires ?
Si tu manques de pommes, tu peux venir par ici,
les pommiers en sont pleins et il n'y a personne
pour les ramasser que des soldats ; ils s'en char-
gent !
Je me porte toujours très bien, à part la han-
che gauche, qui ne me fait pas mal, mais qui est
un peu enflée, c'est probablement de l'ankylose ;
LETTRES DES POILUS 85
cela n'a rien d'étonnant étant couché dans une
tranchée du matin au soir sans bouger. 11 com-
mence à faire frisquet, le brouillard est très épais,
nous sommes obligés de tirer des feux de salves
de temps en temps pour empêcher les Boches
d'avancer sur nos tranchées ; depuis trois jours
ils ne tirent plus le canon, pourtant les nôtres
leur en fourrent un bon coup. Si seulement ils
n'avaient plus de munitions. J'ai vu un journal
du 3 : ils ont l'air d'avoir pris quelque chose
dans le Nord.
Voilà, ma vieille Jeannette, je t'embrasse bien
fort et te prie d'embrasser tout le monde pour
moi.
11 novembre 1914.
Chère Jeanne,
J'ai reçu hier soir ta lettre du 6.
Nous sommes encore une fois au repos, ça ne
nous fait pas de mal, on l'a bien gagné, cela me
86 LETTRES DES POILUS
permet de recommencer mes petites cuisines, cho-
colat, puis on trouve du vin, ça colle.
Alors, ce pauvre Alfred se plaint d'avoir froid ;
si seulement il recevait ses colis, il est vrai qu'il
doit avoir reçu comme nous par ici ; on nous a
donné des chemises, des caleçons, des chandails,
cache-nez, ceintures de flanelle, etc. Si Raoul
n'était pas parti à Lyon, il serait peut-être avec
moi maintenant, car les hommes de son escouade
sont venus nous rejoindre hier soir ; je ne sais
pas ce qu'il fabrique, tu m'avais dit qu'il devait
m'écrire et je ne reçois rien du tout de lui.
Julienne m'a écrit hier.
Elle me demande de lui écrire et lui dire ce
que je veux qu'elle m'envoie ; je lui réponds en
même temps qu'à toi et je lui demande des vic-
tuailles. Pour la gueule, toujours pour la gueule^
Je voudrais bien, comme toi, que ce soit fini,
mais, hélas ! ça ne va pas vite ; on ne veut, il me
semble, rien brusquer pour économiser nos vies,
LETTRES DES POILUS 87
et je trouve ça logique ; il vaut mieux que cela
dure un mois de plus et revenir avec notre
couenne.
Les nouveaux arrivants ont une tenue nou-
velle ; c'est d'un bleu tendre, c'est beau, mais
quand ils vont avoir fait du plat-ventre pendant
quelques cents mètres dans la boue, ils seront
moins frais. Je te parle de plat-ventre, on ne
marche guère autrement, on dirait que l'on veut
nous apprendre à nager ; on peut apprendre, car
on passe dans la boue et dans l'eau. Vois-tu, lors-
qu'on arrive près des Boches, nous ne sommes
plus qu'une boule de terre ; c'est peut-être pour
cela qu'ils ont peur, car ils font une drôle de
binette lorsqu'ils nous voient charger. Je n'aurais
jamais cru que j'aurais la force de fourrer ma
baïonnette dans le ventre d'un autre et pourtant
ça m'est déjà arrivé deux fois. Et après la charge,
celui qui n'a pas de sang après sa lame se fait
laver la tête d'importance par nous tous.
88 LETTRES DES POILUS
Léon doit avoir été fait prisonnier, et à mes
côtés, c'est une nuit où justement nous avons
chargé ; c'était terrible, nous étions mélangés
avec les Boches, on s'en fourrait des coups, même
entre nous. Il faisait tellement noir un moment
donné, les Boches hurlaient derrière nous ; nous
avions passé au delà de leurs lignes sans s'en
apercevoir. Alors Léon a dû se trouver entouré ;
je te dis que ce doit être là, car c'est justement
le 22, jour qu'il a été pris, que cette charge a eu
lieu. Je me rappelle, car je marque sur un car-
net ce que nous faisons tous les jours.
Je termine en t'embrassant.
14 novembre.
On vient de me dire que la guerre sera finie à
la fin du mois. Crois-tu à cela ? Pour ma part, je
n'y crois point. Ce sera peut-être fini à la fin du
mois de mars.
11 fait ici un temps abominable, la pluie a fait
LETTRES DES POILUS 89
suite au brouillard intense, il ne faut malheureu-
sement pas s'attendre à autre chose qu'à cela
maintenant.
Voilà, ma Jeannette, tout le nouveau. Adrienne
m'a demandé si je voulais mes bandes ; je lui ai
répondu que oui ; je les endurerai bien. Merci
d'avance.
Embrasse tout le monde pour moi.
Ton frère qui t'aime.
21 novembre 1914.
Bonjour, ma sœur !! Gomment vas- tu ? Bien,
j'espère ! Moi, ça marche toujours, mais bon Dieu,
ce qu'il fait froid ! Nous sommes relevés des tran-
chées ce matin pour cinq jours et mis dans une
espèce de patelin démoli ; nous sommes plutôt plus
mal que dans les tranchées et pas plus à l'abri
des obus.
Gomme entrée en matière, tu vois que je n'ai
rien de nouveau à t'apprendre, et si je t'écris
90 LETTRES DES POILUS
aujourd'hui c'est simplement pour te faire savoir
que ma santé est excellente ; j'ai, heureusement
pour moi, le coffre assez solide et je suis certain
de pouvoir supporter les intempéries : il n'y a
que les marmites qui pourraient avoir raison de
ma carcasse.
29 novembre 1914.
J'ai reçu hier soir ton colis d'effets ; merci, tu
vois que le service postal marche toujours bien
par ici. J'espère que maintenant Alfred reçoit les
siens. 11 paraît qu'il est mis en extrême réserve ;
tu vois qu'il ne faut pas désespérer, ni te faire
trop de bile. Je suis toujours dans les tranchées,
et cette nuit nous avons pris quelque chose comme
flotte sur la bobine. Il y en a une bouillie. Je ne
me plains pas, cela ne m'avancerait à rien, puis
je ne trouve plus rien de terrible, nous en avons
tellement passé.
Grois-tu que les Boches peuvent y faire mainte-
LETTRES DES POILUS 91
nant da côté russe ? C'est la déroute de notre côté,
les attaques qu'ils risquent sont invariablement
repoussées ; ils ont l'air de vouloir tâter un peu
par ici, maintenant, mais ça n'a et n'aura rien à
faire. La preuve c'est que malgré leurs attaques,
nous avons gagné du terrain, je te parle de ma
compagnie.
Il y a au moins dix ou douze jours que je n'ai
pas reçu de tes lettres ; je suis persuadé que tu
m'as pourtant écrit, mais la poste, toujours la
poste !
J'ai bon espoir que cela ne durera pas long-
temps maintenant. Quelle bombe, ce jour-là ! Vous
parlez tous de prendre une cuite ce jour-là, moi
je voudrais être gai, à moitié noir, quoi ! pour vous
raconter, avec tous les détails voulus, nos faits
d'armes ; il y en a de beaux, va î
N'oublie pas de souhaiter le bonjour à Alfred
pour moi, ainsi qu'à toute la famille ; je t'em-
brasse bien fort.
92 LETTRES DES POILUS
30 novembre 1914.
J'ai reçu hier soir et ta lettre et ton colis ; je
te remercie bien ; je n'ai encore pas entamé ni le
saucisson ni le chocolat, mais je crois que le sort
qui leur est réservé n'est pas enviable ; c'est vrai
qu'un saucisson ça doit s'en f... un peu; il est
tombé sur un antropophage, tant pis pour lui, il
sera chocolat.
Vois-tu le nouveau, c'est du beau. Pourtant en
triturant le fromage blanc qui me sert de cervelle»
je trouve à te dire que si ton mari est en extrême
réserve, le môme Albert y est itout (tyrolienne)
pour je ne sais combien de temps, mais cela ne
m'intéresse pas pour le moment ; je commencerai
à la voir mauvaise bien assez tôt lorsqu'on nous
ramènera aux tranchées.
11 y a du vin ici à un franc le litre. C'est cher,
mais nous sommes bien heureux de trouver cela,
depuis deux mois que nous en sommes sevrés.
LETTRES DES POILUS 93
Gomme je le dis à Didi, à moi les folles ivresses !
Alors ce pauvre Alfred s'est battu lui aussi
comme un lion, il a eu le bonheur de n'être pas
touché, mais son régiment a beaucoup souffert,
me dis-tu ; il sera probablement reconstitué avec
des territoriaux qui sont forcément plus ménagés,
que les régiments actifs. Espère, va, ma Jeanne,
je sens que nous reviendrons tous et dame, alors
ribouldingue en règle !
Je pense souvent à ce pauvre Léon. Que peut-
il fabriquer ? Gomme prisonnier, il casse proba-
blement de la pierre ! Je suis tranquille à son
sujet, il reviendra sans blessure, mais par quelles
bassesses devra-t-il passer?
Du côté russe, ça marche. G'est eux qui main-
tenant vont faire le plus fort de la besogne. Et
ils ont l'air d'être des gens bien résolus à leur
administrer la raclée. Guillaume a envoyé cepen-
dant de leur côté ses meilleurs soldats et ses
meilleurs officiers. Ils prennent la pipe tout de
94
LETTRES DES POILUS
même. Il a dit à son Edimbourg que la mère
Patrie avait les yeux fixés sur lui; si elle le regarde
encore quelque temps, elle ne verra plus, je l'es-
père, qu'une armée bafouée, battue et pas con-
tente.
Voilà, ma chère Jeanne, tout le nouveau.
Embrasse toute la famille pour moi.
Ton frère qui t'aime.
7 décembre 1914.
Ne te fais donc pas tant de bile au sujet d'Al-
bert. Il dit qu'il aime mieux marcher que d'être
dans les tranchées : il a raison, car il n'y fait pas
bon ; quelle boue, mon empereur ! Nous en sommes
enduits ; si tu me voyais, tu ne me prendrais pas
pour un soldat. Si, peut-^tre, car j'en ai malgré
tout la silhouette ; mais pour ce qui est de la
nuance des fringues, on ne la voit plus guère.
Il ne fait pas froid en ce moment, mais de la
flotte et du grand vent ; le capuchon ne me quitte
LETTRES DES POILUS 95
pas; c'est très utile, car avec, j'ai la tête et les
épaules complètement à l'abri; j'y ai mis un bou-
ton dans le bas pour qu^il me serre aux épaules ;
sans cela, le vent le relevait continuellement. La
petite lampe m'a déjà servi des fois et elle est
aussi neuve qu'avant; je veux te dire par laque ça
ne s'use pas pour ainsi dire. Merci.
Cette fois-ci nous sommes très exposés aux obus ;
ils nous en ont fourré 95 hier ; je les ai comptés
(agrément du dimanche), puis j'ai joué aux cartes ;
on s'amuse aussi à composer des chansons; je ne
t'en envoie pas, car elles sont très risquées.
Voilà,machère Jeanne, tout le nouveau ; espère •
et ne te fais pas de mauvais sang ; voilà Noël ;
cette année ce sera bien le Noël des gueux.
13 décembre 1914.
J'ai reçu hier ta lettre du 16. Tu me dis que
cela ne te plaît pas de me savoir de retour aux
96 LETTRES DES POILUS
tranchées. Tu pourras demander autre chose, si
tu l'obtiens j'en serai heureux, mais j'en doute
fort ; que veux-tu? c'est la vie actuelle ! Je n'ajoute
pas ; « on s'y habitue » ; non ! car comme tu le
penses, plus ça va, plus c'est moche. Surtout pen-
dant les huit jours que nous venons d'y passer :
de Teau toute la journée. Nous étions les pattes
dans l'eau jusquepar-dessus les godasses et j'aime
mieux le froid.
Enfin après ces huit jours passés là-bas on nous
a ramenés dans un patelin toujours le même, on
va pouvoir rouffîonner un brin, ça ne pourra pas
nous faire de mal. 11 y a tellement de boue sur les
fringues, que nous avons renoncé à les brosser ;
il ne reste plus qu'aies laver pour enlever le plus
gros.
J'ai reçu une lettre de Fredo hier, il va bien et
me dit que Fernand, le frère d'Arthur, a été tué
à Ypres. C'est navrant, surtout pour ses pauvres
parents ; comme tu le dis, nous, sur quatre, il n'y
LETTRES DES POILUS 97
en a encore pas de moins. Ce n'est pas fini, c'est
vrai, mais j'ai bon espoir. Il est embêtant que
Léon ne donne pas de ses nouvelles. Mais comme
tu le dis, il ne faut pas s'alarmer, car il est cer-
tain qu'ils ne peuvent pas écrire tous les jours.
Les nouvelles sont toujours bonnes, j'ai entendu
dire, est-ce vrai? que l'Italie et la Roumanie ont
l'air de vouloir bouger ; qu'ils y mettent donc un
peu la main. Alors, du coup, Guillaume devien-
drait fou.
Je ne vois plus rien à te raconter ; mon rhume
est complètement guéri, ça marche ; j'attends la
classe avec impatience, voilà.
Ton frangin qui t'aime et qui t'embrasse,
Signé : Albert.
a La terreur des Boches » — hum I
98 LETTRES DES POILUS
Ma chère Jeanne,
Tume demandes une longue lettre, je vais tâcher,
je te dois bien cela, pas ? Pourtant, en ce moment,
j'ai, comme tous les auteurs du reste, de la paresse
de l'esprit, je travaille tellement du citron, car tu
sais que je suis crapoidlloteur , On a doublé mes
batteries, je n'avais que deux pièces^ j'en ai main-
tenant quatre. J'ai heureusement un aide de camp,
' nous avons le filon tous les deux, car nous sommes
exempts de corvées, de garde, de pose de fil de
fer, etc. Je te parle de filon, tu ne sais peut-être
pas ce que ça veut dire ; contente-toi de savoir
que c'est une maladie que tout le monde n'attrape
pas.
Je vais, si tu le permets, te donner l'emploi
de mon temps : le matin, à quatre heures, un
mec vient frapper à ma porte, un vieux sac
qui bouche Tentrée du boxon, et balance un :
LETTRES DES POILUS 99
« Debout là-d'dans I » Alors le môme Laraupem *
décarre de la cagne, il se frotte un peu le coin
des carreaux, prend son tue-boches et va prendre
la faction à un poste de grenades pour en mettre
plein le cigare à Friedrick, s'il voulait venir nous
souhaiter le bonjour. Tu sais que c'est surtout le
matin, au petit jour, que ces fantaisies-là les
prennent. Ça ne les prend plus souvent mainte-
nant. Je suis donc à ce poste jusqu'au grand jour,
c'est-à-dire cinq heures environ. Après ça, je viens
voir mon cabot qui me sert la gniaule. Ça finit
complètement de me réveiller. Je descends dans
le ravin chercher les crapouillots nécessaires,
c^est-à-dire une cinquantaine, et lorsque les
Boches en envoient un, il faut qu'immédiate-
ment je leur en envoie deux.
Je n'attends pas toujours que les Boches tirent,
sans cela j'en aurais plus des trois quarts de
1. C'est de l'argot des bouchers : Paraud, le nom de la famille
de notre ouvrier.
100 LETTRES DES POILUS
reste. Ils n'ont pas la bonne vie les malheureux
Boches, car on leur fait toutes les misères pos-
sibles. Le (< 75 » leur fourre au moins deux rafales
par jour. Hier, il y a un obus qui a dû entrer
dans une guitoune, car le sac à Fritz est accro-
ché pantelant au haut d'un chêne. S^il était cou-
ché, la tête dessus, il a été capable de la per-
dre. Moi, avant-hier, avec un crapouillot de 90,
j'ai mis le feu à une guitoune, ça a flambé pen-
dant au moins une demi-heure. Ils devaient en
faire un ramdam !
Avec tout cela, je n'ai pas fini de te donner
l'emploi de mon temps. Le soir, à la tombée de la
nuit, je retourne à mon poste du matin, ça y est !
Lorsqu'il fait nuit noire, je vais me coucher. Tu
vois, ce n'est pas terrible. Ce qui l'est le plus,
c'est que je suis mal logé. La guitoune où j'ha-
bite, c'est comme qui dirait une cave. Il va donc
sans dire que j'ai Teau à tous les étages, quand il
pleut surtout. Le chauffage n'a rien de central,
LETTRES DES POILUS 101
c'est du bois vert qui enfume un peu l'apparte-
ment... et le locataire.
L'éclairage, une boîte à sardines pleine de
graisse d'arme, avec une ficelle qui sert de mèche.
Tout ça fume, j'en ai les yeux rouges comme un
lapin russe. Maintenant, ça va, il ne fait pas froid,
il ne tombe pas d'eau, je ne fais plus de feu, il y
a donc un peu moins de fumée. Ce qui manque
aussi c'est un petit coup de picolo.
Maintenant, je vais un peu l'expliquer en quoi
consiste Tameublement. Gomme plumard, tu vas
te tordre î c'est une tôle ondulée. Je Fai choisie
ainsi parce que, c'est bien simple, je n'avais pas
l'embarras du choix. Pas d'armoire à glace, ni
commode, ni table. Je constateque j'aurais mieux
fait de te dire tout de suite que je n'ai que ma tôle
pour tout mobilier ; les huissiers peuvent s'ame-
ner, ils ne saisiront pas grand'chose. A ce sujet,
du reste, je suis tranquille.
Bref, ça fait aujourd'hui vingt-cinq jours que
102 LETTRES DES POILUS
nous sommes ici, ça commence à compter, et on
ne nous parle pas encore de relève. Gomme je le
dis à Adrienne, ça compte sur le congé, mais ça
ne fait rien, je voudrais bien un peu aller dans un
patelin pour roupiller comme il faut sur un bon
lit de paille, car la tôle, ce n'est pas le rêve. Je
me réveille le matin tout raide. Enfin, que veux-
tu ? encore un peu de patience. Ça marche bien
des deux côtés (Russie et France), alors il n'y a
pas lieu de se plaindre. Le principal c'est que ça
marche et que nous en sortions sains et saufs, et
victorieux.
On sent bien maintenant, nous autres qui
sommes sur les lieux, que les Boches en ont mar.
Notre artillerie les harcelle toute la journée et
toute la nuit. Eux, ne répondent pour ainsi dire
pas. Il est sept heures du soir, c'est-à-dire voici
la nuit, ils nous ont fourré quatre coups de canon
de 150. Ça fait un tintamarre du diable, quand ça
arrive et quand ça éclate, mais ils sont en fonte
LETTRES DES POILUS 103
et font un malheureux petit trou. Quelle diffé-
rence avec ceux qu'ils nous balançaient au début I
Je crois qu'ils sont allés un peu fort avec leurs
munitions, en premier, et que maintenant ils se
trouvent bec d'ombrelle. Leur 77 I II y a de quoi
se mordre l'œil en dormant la bouche ouverte.
Quand il en arrive, maintenant, on ne se dérange
même pas.
Nous allons avoir des nouveaux crapouillots.
Je ne donne pas de détails à ce sujet, je dirai
seulement que ça pèse environ 40 kilos. S'il en
arrive un comme ça dans le blair à Fritz, il aura
des chances d'aller faire un vol plané. Voilà, ma
vieille Jeanne, la longue lettre de débloquage.
C'est peut-être un peu décousu, comme ma capote ;
pas tant, tout de même, je crois. Car, si ça conti-
nue, je vais perdre la première manche. Mais,
quoi ! on n'est pas des bœufs, ni des voitures à
bras.
Je crois que je vais avoir ma photo. Ne te
104 LETTRES DES POILUS
réjouis pas encore. 11 n'y a rien de sûr. Tu ver-
ras cette tête de bandit ! Je me marquerai d'une
croix, car tu ne me reconnaîtrais pas.
Je te quitte, car la consigne m'appelle.
Je t'envoie beaucoup de baisers. Prends ce
qu'il te faudra et distribue le reste à la famille.
Ton frangin qui ne s'en fait pas. T'en fais pas
non plus.
Albert.
B. — JOURNAUX DU FRONT
Ces périodiques, encore isolés au mois de janvier
1915, se sont depuis multipliés et représentent aujour-
d'hui un ensemble important. Une liste provisoire en
a paru dans la Liberté du 4 juillet 1915, et la librai-
rie Berger-Levrault en prépare une Anthologie.
La collection la plus complète à l'heure actuelle est
celle de la Bibliothèque Nationale, dont on est rede-
vable à l'initiative et aux soins particuliers du conser-
vateur, M. Charles de La Roncière. Nous l'avons con-
sultée, non sans fruit *.
Ces Journaux du front abondent en détails pitto-
resques et amusants, mais leur style étant plutôt lit-
téraire, ils sont moins riches que les Lettres des Poi-
lus en tournures et expression parisiennes. Les pièces
que nous reproduisons sont à peu près les seules qui
méritent à cet égard d'arrêter notre attention. Les
deux premières sont tirées de VEcho des Marmites ;
les autres, du Bigolboche.La dernière pièce, reproduc-
tion intégrale du n° 20 (août 1915), est une caractéris-
tique amusante et curieuse, sorte de Physiologie humo-
ristique du Poilu envisagé sous ses différents aspects :
militaire, social, linguistique.
1. Grâce à l'amabilité de M. de La Roncière auquel nous
exprimons toute notre gratitude. Nous remerciciis également
M. Pierre Albin qui a mis obligeamment à notre disposition
la collection des Journaux du front que possède le Ministère
des Affaires Etrangères.
106 JOURNAUX DU FRONT
1. — LE VOCABULAIRE DE LA GUERRE
[Premier article)
La guerre qui a amené de nombreuses pertur-
bations, n'a pas laissé indemne la langue française :
un certain nombre de termes ont changé de signi-
fication. Il importe que chacun soit au courant de
ces transformations et n'emploie plus,par exemple,
le mot autobus^ pour parler des voitures automo-
biles servant au transport des voyageurs. Ce terme
désigne maintenant le morceau de viande, devant
servir en principe à l'alimentation du soldat, mais
que la meilleure des mâchoires se refuse à enta-
mer. Rognure de taxis peut être employé, mais
c'est moins noble ; barbaque est démodé.
On emploie le mot becqueter^ pour désigner
l'action de manger, cette opération se fait dans
une auge ou galetouse, sauf dans le cas où les
JOURNAUX DU FRONT 107
distributions de l'ordinaire n'ont pas lieu ; on
dit alors qu'on a becqueté des clarinettes. La colle
est cet excellent riz si apprécié par la fréquence de
son retour. Le nougat n'a rien de commun avec
celui de Montélimar, c'est le fusil, et ce qu'on
appelle pruneaux constitue un détestable dessert
quand on en est le bénéficiaire.
Il est d'usage maintenant de calibrer les ciga-
res au millimètre ; les plus en vogue sont les 75;
quand on veut désigner des 120, on se sert du
mot pipe et quand on veut parler de sa pipe, on
dit : je vais bourrer une vieille quenaupe. Mais ne
parlez jamais de la débourrer, ce terme est ré-
servé pour parler élégamment du drame qui se
passe aux feuillées. N'allez pas demander de la
braise au cuisinier, c'est le vaguemestre qui en
distribue ; et si vous désirez un cure-dents, ne soyez
pas étonné si l'on vous apporte une baïonnette.
Quand votre capitaine demande un bicgcliste,
veillez à ce que ce ne soit pas un homme à lu-
108 JOURNAUX DU FRONT
nette qui réponde à l'appel. La première fois
qu'on va au feu, il est permis d'avoir les grelots^
mais jamais d'en jouer un air. Se débiner n'est
plus de mode, mieux vaut se faire bouziller^ et si
vous recevez un shrapnell dans le buffet ne soyez
pas étonné qu'on vous signale l'arrivée de T am-
bulance en disant : voici le paquebot. Lorsqu'il
tombe de la flotte^ on peut avoir les pinceaux
gelés ; dans ce cas on change de russes.
La compagnie est toujours commandée par un
piston^ mais ne comptez pas sur un de ses coups
pour vous embusquer. 11 est de très mauvais goût
de désigner l'adjudant sous le nom de chien de
quartier. Entre gens bien élevés, on lui applique
Tabréviatif Juteux. Le doublard est ainsi sur-
nommé à cause du double liseré qui anime dis-
crètement chacune de ses manches.
L'impartialité de notre information nous oblige
de constater qu'à nos braves sous-olF. le terme
de pieds continue, sans aucune discussion, à être
JOURNAUX DU FRONT 109
universellement appliqué : on ne sait pas pour-
quoi. L'appellation peu élégante de cabots à
l'adresse des caporaux trouve par contre sa rai-
son d'être dans les manifestations habituelles de
leur activité.
Se démerder est un terme employé par un gradé
pour signifier à un Poilu qu'il doit faire quelque
chose avec rien. A un importun qui vous rase ne
dites pas ; zut, la politesse exige que vous lui
répondiez : à la gare ! et si vous avez affaire à un
ballot^ vous ajoutez : au bout du quai !
Enfin si vous avez le cafard, procurez-vous le
Supplément de VEcho des Marmites : Se trouve
dans toutes les armoires à glace. Se lit dans tou-
tes les crèches.
Agatha *
1. Pseudonyme de deux Poilus, Robert Layus et M« Latour,
sergents au 309».
110 JOURNAUX DU FROîvT
2. - LE VOCABULAIRE DE LA GUERRE
{Deuxième article)
Les lecteurs de VÉcho des Marmites ayant paru
apprécier dans notre dernier numéro l'article
d' « Agatha » sur le vocabulaire de la guerre,
nous nous faisons un plaisir d'initier plus com-
plètement le grand public au secret de l'argot des
tranchées.
Allumette : Souffrante, flambante.
Argent : Poignon, auber,pèze, braise.
Avoir de Vargent : Etre aux as.
Baïonnette : Fourchette, cure-dents, Rosalie.
Balle : Pruneau.
Battre [recommencer à se) : Remettre cela.
Billet de Banque : Fafîot.
Bœuf : Singe.
Boucher : Louchébem.
JOURNAUX DU FRONT 111
Bruit : Boucan, schproum, bouzin, baroufle.
Café : Jus.
Chaiissitre: Pompe, rihomSy godasse, latte, tartine,
croquenaud.
Cheval : Bourrin, canasson, carcan, têtard, tré-
teau.
Chemise : Liquette, limace.
Chie?i : Klebs, cabot (terme servant aussi à dési-
gner un caporal).
Cigarette : Sèche, sibiche.
Couteau : Lingue, surin.
Cuisine : Croûte, tambouille, cuistance.
Cuisinier : Guisteau, cuistancier.
Cuite : Biture, muffée.
Eau : Flotte (pour les ablutions seulement).
Eau-de-vie : Cric, casse-pattes, schnaps, schnick,
niaule, eau pour les yeux, tord-boyaux, roule-
par- terre.
Femme : Poule, gonzesse, gerse, ménesse.
Femme de mauvaises mœurs : Marmite (ne pas
112 JOURNAUX DU FRONT
confondre avec celle de l'ÉcAo), punaise, pétasse,
grognasse, radasse, rombière.
Fête : Bombe, bordée, nouba, ribouldingue.
Fou : Dingo, piqué, louftingue.
Fromage : Fromegie, court-tout seul.
Fusil : Flingue, flingot, arbalète, lance-pierres,
seringue, nougat.
Heure : Plombe.
Hom?ne de petite taille : Bas du cul, rase terre,
loin du ciel.
Homme de grande taille : Gratte-ciel, double-
mètre.
Homme maigre : Fil de fer, lame d'acier.
Homme corpulent : Bibendum, presse-papier.
Homme peu dégourdi : Ballot, baluchard, péque-
not, cul-terreux, petzouille, croquant, cambrou-
sard.
Homme peu favorisé de la nature : Tout moche,
face moche, mal éclos, mal balancé, Gedéon,
gueule-d'empeigne.
JOURNAUX DU FROKT 113
Homme paresseux : Gossard, flemmard, bras cassé,
bras retourné, genoux creux, tire-au-cul, tire
au flanc.
Homme peu scrupuleux : Aviateur, étrangleur,
démerdard.
Ivrogne : Poivrot, blindé, noir, schlass, rétamé,
retourné, brindezingue.
Jambe : Gambette, pinceau, fusain.
Journal : Ganard, baveux.
Képi : Kébour, kébroc, képlard.
Lampe : Gamoufle, calbombe.
Lettre : Babillarde.
Lit : Plumard, pageot, pucier.
Maison: Gambuse, canfouine, tôle, kasba, piaule,
crèche.
Mandat : Gheval, ours, pigeon.
Malade : Pâle.
Malade (se faire porter) : Se faire porter pâle, so
faire porter raide.
Marcher : Bagotter, se baguenauder.
114 JOURNAUX DU FRONT
Médecin : Toubib.
Mensonge : Bobard, bourrage de crâne.
Mettre de côté : Balancer, vider.
Minute : Broquille.
Mitrailleuse : Moulin à café, machine à découdre.
Monnaie: Sou : Bourgue, lousse; Franc: Linve ;
Pièce de 5 fr. : Thune ; Louis d'or : Gigue.
Montre : Toquante.
Moustache : Bacchante, brosse-à-dents.
Obus : Marmite.
Paris : Panam, Pantruche.
Parisien : Pantruchard, Parigot, titi.
Pain : Bricheton, boule.
Pantalon : Falzar, grimpant, culbutant, froc,
fendard.
Pipe : Bouffarde, quenaupe.
Porte : Lourde.
Pou : Toto.
Porte-monnaie : Morlingue.
Prisonnier : Rabioteur, tôlier.
JOURNAUX DU FRONT 115
Sac : Azor, armoire à glace, as de carreau.
Sang : Résiné.
Soldat : Poilu, trouffion, griveton.
Tabac : Perlot.
Traversin : Polochon.
Tuer : Bousiller, zigouiller.
Water-Closets : Feuillées, goguenauds.
Vêtements : Fringues, frusques, nippes,
Vin : Aramon, brutal, pinard, électrique.
3.— LETTRE DTN PANTRUGHARD DU FRONT
Percutant-plage, le ...
Mes chers vieux,
Quand les Bobosses ont mis les voiles des tran-
chées avec tout leur bardin, on a pris le « Sau-
rer » des Galeries Lafayette et sommes à c't'heurc
au repos. On se déhotte vers 6 plombes, on
lie JOURNAUX DU FRONT
s'ouvre les châsses avec de l'eau pour les yeux et
on avale le jus. 11 n'y a pas à se magner pour se
fringuer, car on se pagnotte avec ses grolles et son
fendard et on n'a qu'à se coller son képroque.
Quand l'appel a été fait par le pied de banc (un
mec que je ne peux pas blairer), les poilus qui se
sont faits porter pâles vont voir le toubib ; les
autres démurgent et vontbagoter à l'exercice pour
se dégeler les fumerons. Quand on radine au pa-
telin, on se tape le rapport ousqu'on nous donne
les babillardes et les paxons, puis on se coltine les
distribes, on touche de la barbaque gelée. Quelque-
fois du pinard, mais le plus souvent, on se l'ac-
croche toujours nib de gnole.Puis on va becqueter;
comme le cuistot fait de la becquetance maous
pépère, on s'en fout plein la lampe.
Après avoir grillé une sibiche de perlot ou une
bouffarde de gros cul, on en écrase sans s'en faire
une miette, car on ne prend pas de pruneaux en
poire ; il ne dégringole pas de marmites ou des
JOURNAUX DU FRONT 117
gros noirs ou des crapouillots pour chambouler
la cagnat.
Le soir quelques-uns vont à la corvée de ci-
rage et les types qui sont rétamés où qui chèrent
de trop près des fumelles pigent de la grosse.
Gomme je n'en pince pas pour la tôle, je fais une
partie de brèmes. Vers 10 plombes on va au plume
en attendant qu'un perco à la graisse d'oie nous
dise que les Boches ont mis les bouts de bois.
Mais ce serait trop vernoche...
J'espère que la Censure
Pour moi ne sera pas trop dure.
Ma prose en langage guerrier,
Sans qu^elle^puisse l'inquiéter,
Vous fera voir, mes chers Parents,
Comment se passe notre temps.
A''. B. — Les personnes qui ne saisiraient pas
très bien le langage du front sont priées de venir
faire un petit séjour aux tranchées, où elles auront
toute facilité pour l'apprendre et le parler.
118 JOURNAUX DU FRONT
4. — UNE FRANGE INCONNUE
QUELQUES JOURS CHEZ LES SAUVAGES
Sensationnelle découverte d'un savant. — (Nous
donnons in-extenso ce rapport à l'Académie suivi
d'un petit lexique illustré.)
J'allais herborisant à travers bois, lorsque je
fus assailli par les Sauvages. J'appellerai leur
race la race grise, à cause du ton uniformément
terreux de toute la population. M'ayant pris pour
un de leurs dieux qu'ils nomment Civloj ils se
livrèrent devant moi à une danse sacrée.
Le Village. — Les Sauvages qui se donnent le
titre de Poilus, quel que soit le développement de
leur système pileux, en sont arrivés au degré de
civilisation des lacustres, et l'existence d'une po-
pulation si arriérée, à quelques kilonaètres des
JOURNAUX DU FRONT 119
civilisés, sera toujours pour moi un insoluble pro-
blème. Ils habitent des tanières creusées dans le
sol et recouvertes de troncs d'arbres et de bran-
chages. Pour accéder à ces huttes qu'ils nomment
guitounes^ ils ont construit des chemins de bois
à cause de la nature marécageuse du terrain où
ils se complaisent.
Les mceurs. — Leur religion est zoomorphiste.
Ils adorent un grand oiseau qu'ils appellent Tôb.
Le chef du clan a seul le droit de le regarder en
face. Lorsqu'il plane au-dessus du village, un
instrument de musique primitif salue sa venue et
les Sauvages se précipitent dans leurs tanières en
manifestant les signes de la plus évidente ter-
reur religieuse, tandis que le chef sort en gesti-
culant et poussant de grands cris.
Chose étrange ! la femme est inconnue des
Sauvages. Aussi les Poilus ne se reproduisant
pas, leur race est-elle vouée à une rapide extinc-
120 JOURNAUX DU FRONT
tien. Ils s'en consolent en prononçant ces mysté-
rieuses paroles : « Alors nous serons Givlôs )),ce
qui prouve qu'ils croient à une nouvelle existence
dans un autre monde, après celle-ci.
Certains traits d'altruisme m'ont frappé. Sans
arrêt les indigènes travaillent, bêchent, piochent,
taillent et scient, et aussitôt qu'ils ont réussi à
s'assurer un demi-confort, ils se rassemblent et
quittent le village où d'autres individus viennent
se donner beaucoup de mal à transformer ce
qu'ont fait leurs prédécesseurs.
Grands chasseurs, les Poilus se servent princi-
palement de lance-pierre pour tuer les moineaux
en forêt ; puis, périodiquement, armés de boîtes
de conserve qu'ils nomment crapoiiillots et de
queues qu'ils coupent aux rats (à quoi cela peut-
il bien leur servir ?), ils partent chasser un animal
nommé Boche^ sans raison alimentaire, puisqu'ils
n'en mangent jamais, tant la viande, m'ont-ils
avoué, est mauvaise.
JOURNAUX DU FROiST 121
Malgré leur attirail guerrier, les Poilus sont
doux et paisibles. Primitivement ils furent anthro-
pophages, mais le progrès ayant amené un adou-
cissement des mœurs, ils se contentent mainte-
nant de manger du singe.
Au point de vue social les Poilus sont collec-
tivistes. Le trafic commercial se fait surtout par
échange, et l'industrie principale est la fabrication
grossière de bagues en aluminium, métal qu'ils
croient naïvement le plus précieux.
Le vêtement. — Le vêtement s'appelle uniforme,
et il est curieux de remarquer que ce mot a fini
par prendre dans la langue poilue la signification
inverse de celle qu'il avait précédemment. En
effet, un Poilu n'a pas le droit de s'habiller comme
son voisin, et j'en vis en violet, bleu, vert, kaki,
blanc, rouge, gris, noir ; vêtus de tous les tissus
et de toutes les fourrures de longueurs les plus
inégales ; coiffés de tous les couvre-chefs : calotte
122 JOURNAUX DU FRONT
d'acier, bonnet, passe-montagne, casquette, képi.
Je passe les cravates et les chaussures. Suppu-
tant aussitôt les chiffres possibles, je calculai que
pour le vêtement de ce peuple on arrivait à
4.253.491 combinaisons, chose impossible aux
civils qui ne peuvent se permettre ces facéties
qu'un jour de mi- carême.
La langue. — Je terminerai mon rapport en vous
parlant de la langue poilue. Elle eut les mêmes
origines que nos langues latines, ce qui me per-
mit, au bout de quelques jours, d'arriver à la
comprendre partiellement. Quelques étymologies
vous éclaireront à ce sujet :
Râb^ qui signifie merveille, dérivant directe-
ment de l'égyptien i?d, le soleil en plein midi,
père des dieux de l'Egypte, émerveillement jour-
nalier de ce peuple. Les Sauvages vivant dans le
Nord, enrichirent fatalement la langue en con-
sonnes et ajoutèrent un b additionnel. 0£5ç (Théos),
JOURNAUX DU FRONT 123
dieu, donna Tô, puis Tôh (Dieu des Poilus), tou-
jours par l'addition de la consonne b.
Conclusion. — Telles sont les notes hâtives que
j'ai pu collationner au cours de ces quelques
journées. Le petit lexique ci-joint vous permettra
au surplus de contrôler sur place l'étrange décou-
verte que le hasard m'a permis de faire.
LEXIQUE POILU-FRANÇAIS »
Le sauvage. • Ses coutumes *
Poilu. Sauvage de mœurs paisibles dont l'existence
se passe à chasser le Boche.
Lattes. Voir ribouis.
Toubib. Magicien, gardien d'une armoire vénérée qui,
chaque matin, au même groupe d'indigènes appelés
pâles^ distribue un remède universel sous la forme
d'une petite pilule.
Pâle signifie malade. Le Poilu pâle, chaque matin,
1. Dans la langue Poilue le genre féminin est évacué.
2. Chaque article de ce lexique est suivi, dans le Rigolboche,
d'une image correspondante (dessinée par Poitevin). NotQ de
l'éditeur.
124 JOURNAUX DU FRONT
jette avec dégoût la pilule que le Magicien lui donne,
au moment précis où ce dernier prononce la formule
magique C. M. *, et guérit instantanément.
Pompes. Voir grolles,
Groquenots. Voir tartines.
Clique. Raffut de la Saint-Polycarpe.
Perco. Tuyau qui sert à faire chauffer le jus et à don*
ner les nouvelles des cuistots.
Godasses. Voir lattes.
En écraser. Coutume du Sauvage qui consiste à
s'étendre et à essayer de pousser des rugissements
rhytmiques plus fort que son voisin.
Pajot. Lieu de délices où l'indigène en écrase.
Grolles. Voir godasses.
Guitoune ou cagnia. Habitation orientée à la façon
des cathédrales, de forme toujours imprévue, froide
l'hiver, chaude l'été.
Ribouis. Voir croquenots.
Encaldosser ^
Babillardes. Seules relations entre le Sauvage et le
monde civilisé.
Godillots. Voir pompes.
La Faune
Fritz. Animal sauvage vivant sur terre en société et
impossible à apprivoiser (synonyme Boche).
1. Consultation motivée.
2. « Terme dont la signification nous est absolument incon-
JOURNAUX DU FRONT 125
Boche. Animal malfaisant et destructeur que les indi-
gènes chassent en bande.
Singe (latin Simius). Animal quadrumane se rappro-
chant beaucoup de Thomme, par sa conformation
générale et son organisation interne *.
Totos (latin Pediculi veslimenti). Animaux microsco-
piques dont chaque indigène entretient soigneuse-
ment sur lui quelques échantillons en guise d'amu-
lettes sacrées.
Pour la gorge
Flotte. Boisson commune des Poilus, formant la base
du pinard.
Jus. Boisson trouble et froide, légèrement aromatisée
sur lequel les indigènes se jettent en criant : Au
rah !
Rab. Synonyme de « merveille inconnue ». Superla-
tif : Rab de rab.
Pinard. Liquide sacré qui offre la double particula-
rité de s'évaporer rapidement et de se transmuer en
eau.
Gnôle. Autre liquide sacré que le grand-prêtre ou
Kabô fait le simulacre de partager aux indigènes qui
s'agitent autour de lui.
1. Ce mot est illustré de plusieurs boîtes de conserve {Note
de l'éditeur).
126 JOURNAUX DU FRONT
Pour
LA LAMPE
Paxon. Mot formant le fond de l'alimentation des
Poilus. Pour faire un bon paxon^ vous prenez de
l'huile, du vinaigre, du chocolat, une demi-boîte de
homard et une paire de chaussettes tricotées. Faire
cuire à feu doux et servir très chaud.
Becquetance. Brouet dont la composition varie par
l'alternance de ces deux éléments : Ex., le matin,
riz et singe ; le soir, singe et riz.
Distribe. Grand mystère nocturne auquel ne sont ad-
mis que quelques privilégiés qui en reviennent au
petit jour dans un grand état d'excitation.
Tartines. Voir godillots.
Flingue. Instrument de cuisine servant à préparer et
servir les pruneaux.
Cuistots. Personnages mystérieux qui se groupent
dans des contrées lointaines et qu'on invoque aux
heures des repas.
Pour gazer
Perlô. Troncs d'arbre que le gouvernement des Poi-
lus, dans sa sollicitude ignifuge par crainte d'incen-
die, distribue aux Sauvages qui passent naïvement
des heures à essayer de les faire entrer dans de
minuscules fourneaux de pipe.
JOURNAUX DU FRONT 127
Sibiche. Aimée et caressée du Poilu, dont elle est la
compagne, elle est particulièrement vénérée lors-
qu'elle se pare d'une bague d'or. J'hésite encore à
croire que ces Sauvages la grillent dans un accès
de passion, car leurs mœurs m'ont paru douces.
Partie grammaticale
Mézigue. Pronom personnel irrégulier exclusivement
masculin : V^ personne, mézigue ; 2^, tongnasse ;
3% sézigue (pâteux). Pluriel : leurs pommes,
Nlb. Négation. Ex. : nib de rab.
Maous. Adjectif admiratif généralement suivi de
pépère, soi-soi ou poi-poil.
Fin du rapport à l'Académie
du savant professeur d'Ethnologie, M. Poilulogue.
LEXIQUE-INDEX
Abatis, membres, 79. Métaphore tirée de la volaille.
Abouler (s'), arriver, 36. Forme répondant au syno-
nyme s^amener, du vulgaire parisien, 101.
Abri (dans les tranchées), v. caffna, gourbi^ guitoune.
Accrocher (se 1'), s'en passer, 116, littéralement met-
tre son (envie) au croc. Cette expression, curieuse
1. Les mots nouveaux, comme forme ou comme sens, ainsi
que ceux qui manquent aux recueils de parisianismes, sont don-
nés en égyptienne ; ceux qui sont usuels dans l'argot parisien, en
petites capitales. Les termes militaires français, en romain,
sont suivis de leur synonymie argotique. Les mots pourvus
d'un astérisque sont des addenda.
La brochure qui vient de paraître — Le Langage des Poilus,
Petit Dictionnaire des Tranchées, par Claude Lambert, ex-
brancardier sur le front, Bordeaux, 1915 — est un recueil insi-
gnifiant qui ne nous a fourni aucune donnée utile. Nous citons,
par contre, quelques articles fragmentaires, signés A. M., d'un
Dictionnaire du Poilu paru, à partir du 6 février 1915, dans Le
Poilu, journal des tranchées de Champagne, no 4 à 8. Au point
de vue comparatif, nous avons tiré quelque profit d'un curieux
article, L'Argot des tranchées allemandes, publié par le Temps
de septembre 1915.
A'^. 5. — Nous passons rapidement sur les parisianismes cou-
rants, ces derniers devant être étudiés en détail dans un vo-
lume à paraître chez Champion : L'Argot moderne ou le Lan-
gage populaire parisien au XIX* siècle.
LEXIQUE-INDEX 129
par son sens ironiquement négatif, répond à cette
autre: se mettre la ceinture, pour jeûner.
Aéro, aéroplane : « Il y a des instants où l'on vou-
drait bien pouvoir se transporter en aéro jusqu'à la
petite chambre bien chaude dont on rêve souvent,
la nuit, dans les tranchées », Galopin, Les Poilus,
p. 6.
Air (en jouer un), s'enfuir, 108. Le langage parisien
dit avec le même sens : jouer la fille de /'air, rémi-
niscence d'une ancienne pièce du boulevard du
Temple.
Alboche, Allemand, croisement de deux synonymes,
Allemand et Boche : « On te paye un sou par jour,
pas pour des prunes. Grève d'abord des Alboches...^^^
René X., Parisiens à la guerre, 3 mars 1915. Gette
appellation est de quelques dizaines d'années posté-
rieure à Boche ; on la lit fréquemment dans le Père
Peinard : « On a remplacé l'aminche par un Albo-
che qui a l'air bougrement godiche », n" du 27 juil-
let 1890, p. 13. Le nom d'Alhoche manque encore
aux Dictionnaires de Delvau (1866) et de Larcher
(1888). Gelui-ci ne le cite que dans son Nouveau
supplément (1889), à titre de terme de grec ou d'es-
croquerie au jeu. Cette constatation chronologique
exclue la possibilité de tirer Boche d'Alhoche.
V. Boche.
Allemand, v. Alboche, Boche, Friedrich, Fritz.
Aramon, vin à partir de trente centimes le litre, 43,
115. Nom propre.
130 LEXIQUE-INDEX
Arbalète, fusil, 49, 112. Allusion burlesque à une
arme jadis redoutable et qui n'est plus employée
que dans les jeux. V. lance-pierre.
Armoire a glace, sac du soldat d'infanterie, 109, 115.
Il constitue l'armoire où le troupier met ses effets
on l'appelle aussi armoire à poils.
Artiflot, artilleur, 19, 49, 82.
As, cavalier du premier peloton {Le Temps du 24 mai
1915).
As DE CARREAU, havrcsac, 115. Allusion à la forme.
As (ÊTRE aux), avoir de l'argent, 110. Expression tirée
du jeu de cartes.
Attiger, blesser, 35. Mot de jax^gon : « Savoir si nous
le reverrons jamais... Il était salement attigé, vous
savez », Galopin, Les Poilus, p. 35.
AuBER, argent, 59, 110. Ancien terme de jargon depuis
longtemps passé dans le bas-langage.
Auge, gamelle, 106. Ironie.
Auto (militaire), v. Saurer^ tacot.
Autobus, viande coriace, 106. Les autobus servent au
ravitaillement. V. rognure de taxis.
Aviateur, homme peu scrupuleux, 113. Jeu de mots :
qui fait de beaux vols.
AzoR, havresac, 115. Allusion à la peau de chien qui
le recouvrait autrefois.
Babillarde, lettre, 113,116, 124. Mot de jargon devenu
populaire.
Bacchante, moustache, 114. Terme burlesque.
LEXIQUE-INDEX 131
Bagoter, marcher, faire des exercices ou des marches
pénibles, 32-33, 113, 116. C'est proprement faire
des hiigots^ décharger et monter des bagages.
Baguenauder (se), marcher, faire des marches mili-
taires, 33, 113. Ironie.
Baïonnette, v. cure-denls, fourchette^ Rosalie, tire-
hoche^ lourne^hoche.
Balancé (mal), disgracié, 112.
Balancer, jeter des balles, 20, 79, 103. Un de mes
correspondants des tranchées m'écrit : « Qu'est-ce
qu^its balancent ? se dit lorsque les Boches nous
bombardent. Par contre, lorsque nous leur tirons
dessus, les Poilus ont coutume de dire : Qu^est-ce
qu^ ils prennent? car, dans ce cas, les Poilus ne met-
tent pas un seul instant en doute que le but est
atteint et les résultats obtenus, tandis que les Boches
ne font que balancer des marmites, des saucisses
et des tortues. »
Balancer, jeter en l'air, en général, en parlant des
ordres donnés, 98.
Balancer, vider la tinette, 114. Mot de caserne.
Ballot, bête, sot (comme un paquet), 109, 112.
Baluchard, homme peu dégourdi, sot (comme un ba-
luchon), 112.
Barbaque, viande, surtout de mauvaise qualité, 106,
116. Provincialisme berrichon (barbi^ brebis) adopté
par le langage des casernes.
Barda, bagages militaires : « G^est le fourniment com-
plet du Poilu comprenant garde-robe, salle à man-
132 LEXIQUE-INDEX
g-er, cuisine avec tous ses ustensiles et enfin son
équipement et son armement. Ce mot tout récem-
ment adopté par notre Académie remplace avanta-
geusement d'ailleurs les mots armes et bagages »,
Le Dictionnaire du Poilu ^ dans Le Poilu, n° 4, 6 fé-
vrier 1915. Terme algérien. V. bardin.
Barder, manœuvrer (comportant une idée de fatigue,
d'excès), et combattre avec ardeur, chauffer, 74, 81.
Terme de caserne emprunté aux marins : « Là aussi,
ça a l'air de barder », Galopin, Les Poilus, p. 5.
Bardin, bagages militaires, 56, 115. Mot importé par
les troupiers des colonies. V. barda.
Baroufle, bruit, tapage, 111. Provincialisme marseil-
lais (de l'ital. baruffa) : « En v'ià du baroufle, mur-
mure Jolivet », Galopin, Les Poilus, p. 35.
Bas du cul, homme de petite taille, qui a de petites
jambes^ 112.
Baveux, journal, 113, c'est-à-dire bavard.
Bçc d'ombrelle (se trouver), être en défaut, être
frustré, 103. On dit^ avec le même sens, tomber sur
un bec de gaz.
Begquetance, nourriture, 116, 126.
Becqueter, manger, 106, 116. Action imagée passée
des oiseaux aux êtres humains.
Bestiau, cheval, 35. Proprement bétail, forme vul-
gaire.
Bibandum, homme corpulent, 112. Allusion à la cari-
cature-réclame du Pneu-Michelin.
Bicycliste, homme à besicles (jeu de mots), 107.
LEXIQUE-INDEX 133
BiDOciiE, viande (v. bras-cassé et ceinture). Mot de ca-
serne tiré des patois : en Berry, bide, désigne la
vieille brebis.
Biler, bilottar (se), se faire de la bile, 37.
Binette, tête, physionomie, 87. V. bobine.
Bique, vieux cheval, 34. Proprement chèvre.
BiTURE, cuite, 111. Mot vulgaire emprunté aux marins.
Blair, nez, 103. Appellation plaisante, abrégée de
blaireau (cf. le synonyme pinceau).
Blairer, détester, 116, répondant à la locution syno-
nyme avoir quelqu'un dans le nez, ne pouvoir le
sentir.
Bleu, V. bonhomme, Marie-Louise.
Blindé, ivre, 113, c'est-à-dire à l'abri de la maladie,
suivant l'opinion vulgaire. C'était déjà celle du
Frère Jean des Entommeures : « Cent diables me
saultent au corps s'il n'y a plus de vieulx hyvrognes
qu'il n'y a de vieulx médecins », Rabelais, Gargan-
tua, ch. XXXI.
Bobard, mensonge, 33-34, 114. Nous y avons vu un
archaïsme ; il est peut-être plus plausible de l'iden-
tifier avec le manceau bobard, nigaud, sot, et le
sens de boniment, ou de tirade qui interloque, serait
alors induit de la locution : monter le bobard, syno-
nyme de celle de monter le job, mystifier, propre-
ment tromper le niais, d'où la notion de menterie.
Bobine, tête, figure (ironiquement), 90. Son diminutif
bobinette a donné, par un procédé abréviatif usuel,
binette, physionomie (surtout ridicule), mot qui ne
134 LEXIQUE-INDEX
remonte pas au-delà du xix^ siècle, ce qui écarte
tout rapprochement avec un prétendu binette, per-
ruque, dont l'existence ne repose sur aucun texte
sérieux.
Bobosse, pour Boboche^ même sens que Boche, dont
il représente une variante enfantine, 54, 115.
Boche, Allemand, 9-13, 64, 68, 74, 75, 77, 79, 82, 84,
85, 87, 88, 89, 97, 99, 100, 102, 117, 120, 123-125.
Mot du langage parisien qui n'a, étymologiquement,
rien d'ethnique et dont l'application aux Allemands
est tardive et postérieure à la guerre de 1870. Le
mot était tout d'abord limité au monde de la galan-
terie où il qualifiait le mauvais sujet, en opposition
à muche, jeune homme poli, doux, aimable, réservé
(Delvau, 1866). De là il passa chez les imprimeurs
parisiens, qui, les premiers, désignèrent (vers 1874)
par boches les ouvriers typographes d'origine alle-
mande ou flamande. L'appellation fut ensuite éten-
due à tous les Allemands. L'acception initiale de
« grosse-tête » ou de « tête dure », c'est-à-dire de
caboche (dont boche est l'abréviation parisienne),
fut ainsi successivement appliquée aux jeunes gens
peu maniables, à la main-d'œuvre de langue alle-
mande et finalement aux Allemands, aux Luxem-
bourgeois, aux Alsaciens, c'est-à-dire à tous ceux
qu'on a appelés plus tard AlbocheSj ou Allemands-
Boches (pléonasme analogue à tête de Boche, syno-
nyme de tête carrée d'Allemand). — Sur l'origine
du mot Boche, on a émis dans les périodiques, de-
LEXIQUE-INDEX 135
puis le début de la Guerre, des hypothèses innom-
brables (v. Y Intermédiaire de 1914, 2^ semestre, et
de 1915) : ce sont là de vagues présomptions, qui ne
tiennent aucun compte de la chronologie et surtout
de l'évolution du mot dans les différents milieux
qu'il a traversés : filles (vers 1860), imprimeurs (après
1870), ouvriers en général (vers 1880), avant que
la Guerre actuelle ait donné à ce sobriquet, naguère
plutôt ironique, un caractère d'abomination.
Bochonnerie, bocherie, exploit de Boche, et Bo-
chonnie, pays des Boches, 13, à côté de Bochie,
Germanie (dans Panhochie)^ bochisme, doctrine
allemande, et bochiser, germaniser ou espionner :
« Des Boches et des hochisants, homme gras, plats
et mielleux pour qui la paix n'était que l'avant-
guerre », Maurice Donnay, dans la Liberté du
18 juillet 1915.
Boîte de singe, boîte de conserve, 51. V. singe.
Boîte de singe, obus de soixante-dix-sept, 52, par
allusion à sa forme.
Bombe, fête, partie de plaisir, 57, 91, 112. Terme de
caserne, abrégé du synonyme vulgaire bombance.
Bonhomme, surnom du bleu, 39, 68.
Bordée, synonyme de bombe ^ 57, 112. Mot passé des
marins aux troupiers.
Bouchers noirs, sobriquet des artilleurs (d'après leur
uniforme), 50.
Bouffarde, pipe, 114, 117.
Boule, pain, 114, c'est-à-dire boule de son, pain de
136 LEXIQUE-INDEX
munition : « Tout le monde fait honneur à la boule,
mais les Allemands plus que les autres », Galopin,
Les Poilus, p. 15.
Bouleau, boulot, travail, 22-24, 82. Terme de métier
généralisé.
Bourdon, cheval (surtout vieux), 34. Terme de mépris.
BouRGUE, sou, 114. Déformation moderne de l'ancien
mot jargonnesque j6roçrue, liard.
Bourrage de crâne, mensonge, 114, à côté de la locu-
tion verbale correspondante : « Hornitz continue à
me bourrer le crâne avec ses boniments, mais je ne
l'écoute pas », Galopin, Les Poilus, p. 79.
Bourrin, (mauvais) cheval, 34, 111. Provincialisme
angevin.
Bousiller, tuer, 39, 108, 115, proprement faire ma-
ladroitement la besogne.
Bouts de bois (mettre les), se sauver, 51, 117. On
dit, avec le même sens, mettre les cannes ^ les tri-
ques (communication des tranchées).
Boyau, fossé par où l'on pénètre dans les tranchées,
40.
BoxoN, cabaret de bas étage, bordel ; nom appliqué ici
plaisamment à la tranchée, 98. Terme anglais pro-
pagé par les matelots normands.
Braise, argent, 107, 110. Métaphore vulgaire tirée de la
cuisine: avec de la braise on fait bouillir la marmite.
Bras cassé, homme paresseux, 113. « Ceux qui ne
sont pas habituellement sur la ligne de feu — m'écrit
un des correspondants des tranchées — se désignent
LEXIQUE-INDEX 137
SOUS le nom de bras cassé; ce sont les fourriers, le
caporal d'ordinaire ou le saindoux^ les cuisiniers qui
font la ciiistance et confectionnent la jaffe avec de
la viande dite barbaque ou bidoche. »
Bras retourné, homme paresseux, 113. Même image
ironique que la précédente.
Brêmb, carte à jouer, 117.
Bricheton, pain, 114. Mot de caserne tiré des patois :
c'est le diminutif du normand, brichet, pain d'une
ou deux livres, de formes variées, qu'on fait expres-
sément pour les bergers.
Brindezingue, ivrogne, 113.
Broquille, minute, 114. Mot de jargon.
Brosse à dents, moustaches, 114. Ironie.
Brutal, vin (fort), 40, 115.
Buffet, ventre, 108. Appellation plaisante.
Gabèche, tête, 76. Forme provinciale parallèle à cabo-
che.
Cabot, 1° chien, 111; 2° caporal, 108, 110, appelé plai-
samment chien du régiment.
Cafard, idée noire, ennui, 54-55, 109. Appellation
métaphorique analogue aux synonymes hannetons et
araignée.
Cagibi, petit réduit, petite loge (v. ci-dessous au mot
perco). Provincialisme de l'Ouest, angevin ou man-
ceau.
Gagna, abri dans les tranchées, 58-59, 117, 124 (aussi
avec le sens généralisé de « foyer, intérieur » et sous
138 LEXIQUE-INDEX
la forme francisée cagne, 99). Mot importé des
colonies, désignant la petite hutte tonkinoise ou an-
namite, faite en bambou, dans laquelle habitent les
coolies et les femmes: «Les cagnas de Tuyen-Quan,
ville du Tonkin », Le Journal du 17 juillet 1915.
Un de mes correspondants m'écrit : « Les abris
individuels se désignent aussi sous le nom de gour-
bis ou de cagnas qu'on baptise encore du nom
de Villa des Obus, des Marmites, des Courants
d'air^ etc. » V. guitoune.
Cahoua, café. « Du cahoua servi dans une tasse en por-
celaine avec des dorures tout autour », Galopin, Les
Poilus^ p. 54. Mot algérien.
Galbombe, lampe, 113. Le mot désigne proprement la
chandelle : c'est un croisement de camoufle^ même
sens, et de bombe^ mot de caserne.
Caler les joues (se), manger de bon appétit, 80. Ex-
pression vulgaire tirée des marins; on dit aussi sim-
plement se les caler.
Gambrousard, homme peu dégourdi, 112. Proprement
paysan, rustre.
Cambuse, maison, 57, 113. Terme de marin généralisé.
Camoufle, lampe, 113. Mot de l'argot parisien au sens
de « bougie ».
Canard, journal, 113, proprement fausse nouvelle et
feuille qui l'annonce.
Canasson, vieux cheval, 111. Mot de caserne.
Canfouine, logement, surtout en mauvaise part, 57,
111. Mot provincial, au sens de bicoque, taudis.
LEXIQUE-INDEX 139
Canon (de 75), v. Français (petit).
Gantache, cantine (avec changement de la finale) :
« Y fera soif, ce soir, à la cantache^ ça va barder »,
Le Journal du 20 juin 1915.
Carcan, vieux cheval, 111.
Carne, rosse, 35. Proprement charogne.
Carreau, œil, 99.
Gass9-patta, eau-de-vie, 46, 111.
Ceinture (se mettre la), jeûner : « J'ai beau avoir
faim, j'aimerais mieux m'mettre la ceinture plutôt
que de m'envoyer de la bidoche qui ne serait pas
catholique », Galopin, Les Poilus, p. 35. On dit,
avec le même sens, se V accrocher ou serrer sa cein-
ture, se serrer d'un cran ; le contraire, c'est s'e/i
donner plein la ceinture. Ces expressions sont iro-
niques ou facétieuses.
Cerf, cheval, 34, et cavalier agile : « Un cavalier qui
monte bien à cheval, c'est un cerf », Le Temps du
24 mai 1915.
Chambouler, bouleverser, culbuter, 58, 117. Provin-
cialisme : en Lorraine, chambouler signifie chance-
ler comme un homme ivre.
Chandail, tricot, 26-28, 70, 78, 86.
Chasse, œil, 116.
Chérer. faire la noce, c'est-à-dire bonne chère, 117.
Dans le Berry, chérer^ c'est faire accueil, bonne ré-
ception.
Cherrer, aux sens multiples : « Exagérer, grossir les
choses ; peut encore être pris dans un autre sens,
140 LEXIQUE-INDEX
par exemple ne pas se gêner, avoir trop de laisser-
aller. Ce mot a été rendu célèbre par les Poilus de
l'Arg-onne, frères de nos Poilus de Woëvre, alors
que devant la trop fameuse fontaine de X..., où, par
suite d'un accord tacite, Poilus et Boches voulant
outrepasser le temps qui leur était tacitement ac-
cordé, un de nos Troglodytes s'est avancé vers eux
en criant en pur langage poilu : « Dites donc les Bo-
ches, je crois que vous cherrez un peu !... » Cherrer
évoque aussi l'idée de se moquer de quelque chose ;
on dit alors que Von cherre dans le boudin », Le
Dictionnaire du Poilu, dans Le Poilu, n° 4, 6 fé-
vrier 1915. Dans ces diverses acceptions, cherrer
paraît être le doublet provincial du parisien char-
rier quelqu^un^ s'en moquer (en wallon, on dit
cherri pour charrier).
Cheval, v. bestiau^ bique, bourdon ^ bourrin, canas-
soM, carcan^ carne, cerf^ ours, têtard, tréteau, vache,
veau, zèbre.
Cheval, mandat, 40, 113. Métonymie.
Chien de quartier, adjudant, 108. Ironie.
Chocolat (être), être attrapé, 92. Proprement dupe :
chocolat est le compère du bonneteur.
CiBicHE, sibiche, cigare, 74, 111, 116, 127. Ce mot du
vulgaire parisien (écrit aussi cibige), représente un
croisement de cigare et de l'angevin bige, bigeois,
simple, ordinaire.
Cicasse, chicorée (avec changement de la finale) :
« Ah ! ce sacré cahoua... en campagne, il nous sem-
LEXIQUE-INDEX 141
ble délicieux, surtout quand on peut mettre dedans
un peu de cicasse... oh ! un rien... de quoi seule-
ment en avoir le goût », Galopin, Les Poilus, p. 21.
Le mot se prend aussi au sens d'eau-de-vie, syno-
nyme de gniole.
Cigare, figure (allongée), 99.
Gigue, louis d'or, 114.
Citron, tête, 98.
Givlot, civil, 118, 120, tout ce qui n'est pas Poilu.
Clarinettes (becqueter des), jeûner, 107, proprement
manger des fusils.
Gleb, chien, 107. Mot algérien.
Glique, bruit étourdissant, 124, proprement ensemble
de clairons et de tambours.
CoiNSTEAU, coin, abri, 42. Groisement de coin et d'hos-
teaUy hospice,
GoLTixER (se), transporter, 116, proprement faire un
travail pénible comme celui des forts de la halle.
* Convalo, convalescent.
GossARD,paresseux, 113. Provincialisme vendéen : dans
la Vienne, cossard désigne le busard, oiseau pares-
seux par excellence.
Cosse, paresse, 68. Nom dialectal de la buse (dans la
Vienne), type de l'indolence.
CosTAu, gaillard, solide : « Lefebure est un Normand
costau et Abeilhou, le chauffeur, un petit gas de
Perpignan, a des biceps en acier trempé », Galopin,
Les Poilus, p. 54. Terme d'apachegénéralisé: costau,
142 LEXIQUE-INDEX
forme vulgaire pour costal, signifie proprement qui
a des côtes, d'où la notion de grand, fort.
Coucou, obus, 50, dont le sifflement rappelle le cri de
l'oiseau. V. moineau.
Gourt-tout-seul, fromage, 112. Le fromage gâté est
plaisamment dit, à Paris, ambulant et qui marche
tout seul.
Çrapouillot, petit mortier, 24-26, 58, 99, 100, 103,
117, 120. Représentant moderne de l'ancien crapau-
deau. Le nom actuel ne fait pas autant allusion à
la forme aplatie du mortier qu'à sa petitesse rela-
tive : de là l'appellation de « g-amin », sens pro-
vincial de çrapouillot, synonyme de crapoussin.
V. {petit) Français.
Grapouillotter. « Se dit lorsqu'il pleut de continuelles
rafales d'obus de petit calibre. L'expression il cra-
pouillolte implique l'idée d'une petite pluie, fine et
serrée, qui ne traverse pas. C'est l'expression consa-
crée par nos Poilus lorsque les 77 boches font rag-e
autour d'eux... », Le Dictionnaire du Poilu, dans
Le Poilu, n" 4, du 6 février 1915.
Grapouillotteur, artilleur chargé à manier le çrapouil-
lot, 98.
Crèche, logement et abri dans les tranchées, 50, 109,
113. Ironie.
Cric, eau-de-vie, 111.
Croix de bois (gagner la), mourir à l'ennemi, 54.
Croquenaud, CROQUENOT, chaussure, 111, 124, 125, pro-
prement soulier neuf (qui craque en marchant).
LEXIQUE-INDEX 143
Croûte, cuisine, 111, c'est-à-dire repas léger (cf. cas-
ser la croûte).
Guistance, cuisine, 37, 111.
Gaistancier, cuisinier, 37, 111.
Guistau, cuistot, cuisinier, 38, 111, 116, 126. Croise-
ment de cuisine et de restau(rateur).
Culbutant, pantalon, 11 i. Mot de jargon : jeu de mots
sur culotte.
Cul-terreux, rustre, 112.
Cure-dents, baïonnette, 46, 107, 110. Ironie.
Débiner (se), P s'en aller, 68 ; 2" mourir, 108.
Débourrer (se), aller à la selle, 107.
Décarrer, sortir, déguerpir, 58, 99.
Déhotter (se), se mettre en marche, partir, 115. Mot
provincial du Nord dont le sens propre est se dé-
bourber, en parlant d'un charriot qui ne peut avan-
cer.
DÉjtfERDARD, homme peu scrupuleux, 113, c'est à-dire
débrouillard.
Démerder (se), se débrouiller, 109.
Démurger, s'en aller, 116. Mot de jargon.
Dlngg, fou, 112, proprement fêlé, sens de dingot en
patois lorrain : « Non, mais t'es pas un peu dingo.,.
Tu vois bien que c'est pour rire », Galopin, Les Poi-
lus, p. 46.
Distribe, distribution des lettres et des paquets pour
les Poilus, 116, 126.
Doublard, sergent-major, 38, 108.
144 LEXIQUE-INDEX
Eau-de-vie, v. casse-pattes^ cric, gniole, eau pour les
yeux, roule-par-terre.
Eau pour les yeux, eau-de-vie, 45, 111, 116.
Ecraser (en), dormir, 116, 124, c'est-à-dire écraser
les puces de son lit en se couchant. V. pucier.
Electrique, vin (capiteux), 40, 115.
Embusqué, qui évite d'aller au feu. 108. Terme de ca-
serne désignant le soldat qui, ayant un emploi, est
dispensé de l'exercice et des corvées. Le Dictionnaire
du Poilu (dans Le Poilu du 28 juillet 1915) fait
remarquer : « h'embusqué faisait autrefois partie
de la famille des Poilus, mais des Poilus dégénérés,
n'ayant rien des Troglodytes actuels. »
Embusquer (s'), se cacher, 108.
Encaldosser, avoir des rapports avec un pédéraste,
124. Terme de bagne : c'est le croisement de deux
verbes synonymes entaler et endosser.
Etrangleur, homme peu scrupuleux, 113.
Fabriquer, faire, 86, 93. Terme technique généra-
lisé.
Fafiot, billet de banque, 110.
Faire (s'en), c'est-à-dire se faire de la bile ou du
mauvais sang, 37, 75, 77, 104, 116. Ten fais pas !
est l'expression usuelle de la résignation optimiste
de nos Poilus.
Falzar, pantalon, 114.
Fendard, pantalon, 114.
Fête, V. bombe, bordée, nouba, ribouldingue.
LEXIQUE- INDEX 145
Feuillée, water-closet, 107, 115 ; proprement latrine
d'une troupe bivouaquée. Mot de caserne.
FiFLOT, fantassin, 19 : « Alors faut voir comme les
fifîols se payent la tête du caporal », Galopin, Les
Poilus^ p. 83. Diminutif de fiferlin qui désigne à la
fois une chose insignifiante et le troupier ordinaire.
Figure, v. binette, cigare, citron.
Fil de fer, homme maigre, 112.
Filon, veine, chance, 40, 50, 98. Allusion au filon
d'or ou d'argent
Flambante, allumette, 110.
Flemmard, paresseux, 113.
Flic, gendarme, 57.
Flingue, flingot, fusil, 112, 126. Terme de marin et de
caserne, d'origine méridionale : le provençal flingo
désigne une houssine ou une baguette.
Flotte, eau et pluie, 70, 90, 94, 108, 111, 125 ; propre-
ment flot. Archaïsme.
Fourchette, baïonnette, 46, 110. Ironie.
* Français (petit), autre nom donné au canon de 75,
appelé le petit Gustave par les soldats de tranchées
allemandes. Personnification analogue à crapouillot
et accusant la même image : « Le petit Français,
pour le colonial, c'est le canon de 75... », Lettres
héroïques, p. 44 .
Frangin, frère, 67, 73, 97, 104.
Friedrick, Fritz, Allemand, 99, 100, 103, 124, d'après
les noms qu'ils portent fréquemment.
Fringue, habit, 94, 96, 115, synonyme de frusque, d'où
10
146 LEXIQUE-INDEX
se fringuer, s'habiller, 116. Le verbe fringuer dési-
gnait, dans Tancienne langue, faire le coquet, l'élé-
gant (cf. fringant) ; le sens du dérivé moderne est
plutôt ironique.
Frisquet, froid, 85.
Fritz, 124, v. Friedrich.
Froc, pantalon, 114. Ironie.
Fromage blanc, cervelle, 92. Expression qui rappelle
le cerveau caséiforme de Rabelais.
FrOxAigi, fromage, 112. C'est le mot fromage pourvu
d'un suffixe algérien (cf. caoudji^ café).
Frusques, nippes, 115.
FuMELLE, femelle, femme, 117. Forme vulgaire, archaï-
que et provinciale.
FuMERON, jambe (surtout maigre), 116.
Fusain, jambe, 113, semblable au charbon de fusain.
Fusil, V arbalète, flingot^ flingue., lance- pierres, nou-
gat , seringue.
Galetouse, gamelle, 106. Terme de marin.
Gambette, jambe, 113.
Gare (à la) 1 zut ! 109. Ironie. La phrase complète est:
« A la gare, au bout du quai, les ballots ! »
Gauche (jusqu'à la), jusqu'à la mort, 74. Expression
de caserne : dans le service, le soldat porte le fusil à sa
droite ; aux enterrements, il passait jadis l'arme sous
son bras gauche.
Gazer, fumer, 126. Et ailleurs (aussi avec le sens d'aller
en auto) : « Prenez une bagnole qui gaze., me dit le
LEXIQUE-INDEX 147
commandant... et en route !... Une demi-heure plus
tard nous gazions de nouveau sur la route », Le
Journal du 20 juin 1915.
Gedéon, dit Gueule d'empeigne, type g^rotesque
d'une revue de théâtre, devenu populaire, 43-44, 112.
Le Petit Parisien du 22 juillet 1915, à propos d'un
camp de prisonniers en Allemagne, donne entre autres
ce détail sur le créateur du type : « Il y avait là un
très joyeux humoriste Joë Bridge, le créateur du
fantastique Gedéon, dit Gueule d'empeigne^ ce drôle,
si furieusement édenté, qui fit, durant de longues
semaines, la joie de tout Paris. »
Genoux creux, homme paresseux, 113.
Gerce, femme, 111 : gercer^ c'est perdre la fraîcheur
de son teint.
Gniole, gniaule, gnole, niaule, eau-de-vie, 35-36,
99, 111, 116, 125. Si la forme initiale est gniole, on
pourrait y voir le même mot que gniole (abrégé de
torniole), coup qui donne le vertige : l'eau-de-vie
serait, dans ce cas, envisagée comme la boisson
assommante.
Godasse, soulier large, 96, 1 1 1 , 124, semblable à un go-
det: on dit, avec le même sens ironique, flacon et
gobelet.
Godillot, soulier de soldat, 124, 126.
GoGUENOT, water-closet, 115, proprement baquet ser-
vant de latrines. Mot de caserne qui désigne égale-
ment le récipient en fer-blanc dont se servent les
troupiers d'Afrique pour faire la soupe ou le café.
148 LEXIQUE-INDEX
Provincialisme : Haut-Maine, coquenot, coquille de
noix.
GoNZEssE, femme, 111. Mot d'apache passé aux trou-
piers.
Gourbi, abri particulièrement fait en planches (dans
les tranchées), petite baraque adossée au talus, 47,
57. Terme algérien.
Gratte-ciel, homme de grande taille, 112. Ironie.
Grelots (avoir les), trembler de tous ses membres,
108. Jeu de mots sur grelotter. /
Griller, fumer un cigare, 116.
Grimpant, pantalon, 114.
Griveton, soldat, 59, 115. Mot de jargon adopté par
les troupiers.
Grognasse, prostituée, 112.
Grolle, soulier, 116, 124, 125. Provincialisme.
Gros noir, obus, 36, 58, 117. Personnification.
Gros vert, explosif couleur de la fumée, 36.
Grosse, prison, 117. Mot de caserne.
Gueule d'empeigne, v. Gedéon.
Guitoune, abri dans les tranchées, 57, 100, 119, 124.
Terme algérien. Le Joar/iaZ du 17 juillet 1915 a publié
un article de Pierre Mac Orlan sous le titre « Dans les
guitounes de Carency » ; on y lit ce passage sur les
tranchées allemandes de l'endroit : « L'ouvrage en-
nemi, construit en sacs de terre, avec ses ruelles
tortueuses, s'élevait comme une ville de cauchemar.
Une impression puissante d'exotisme nous prenait
à la mémoire et ceux, qui, comme beaucoup d'en-
LEXIQUE-INDEX 149
tre nous, avaient porté au képi l'ancre de la colo-
niale ou la grenade de la légion, se rappelaient les
vicoîes sordides du quartier nègre du Bel-Abbès ou
les cagnas de Tuyen-Quan, la demeure de l'épicier
chinois et sa fumerie. »
Havresac, v. armoire à (ftace, as^ azor.
HosTEAu, hôpital : « Une arrivée à Vhosleau... Car on
dit Vhosteau. On ne dit pas l'hôpital. L'hôpital, c'est
pour le dictionnaire de l'Académie, vocable lugu-
bre, qui commence en soupir et finit par une plainte ;
tandis que Vhosleau, ça rime avec château, et il y a
là toute la blague d'un peuple souffrant mais pudi-
que, délicat jusque dans ses misères, et qui meurt
avec un^bon mot, pour que les gens ne sachent plus
s'ils doivent pleurer... ou rire )),René X., Parisiens
à la guerre, 13 mars 1915. Mot provincial qui dé-
signe à la fois le logis, l'hospice et l'hôpital.
Jaffe, soupe (v. bras-cassé). Mot de jargon.
* Joséphine, baïonnette, 32 : « Pour le colonial, c'est
la baïonnette qui mérite le joli nom de Joséphine »,
Letlres héroïques, p. 44. V. Rosalie.
Jus, café, 111, 116, 125; aller au jus, assaillir la tran-
chée ennemie et s'exposer aux balles de ses mitrail-
leuses, 50.
Juteux, adjudant, 108. Proprement plein de jus ou
de chic, élégant. Ironie.
150 LEXIQUE-INDEX
Kabo, V. cabota 126.
Kasba, logement, 57, 113. Mot algérien.
Kébour, képi, 113. Déformation.
Kénep, ivre, 36.
Képlard, képroc, képi, 113, 116. Mots déformés.
Lame d'acier, homme maigre, 112.
Lampe, estomac, 39, 116, 126.
Lance-pierres, 49, 112, 120. V. arbalète.
Latte, chaussure,lll, 123, 124, d'après sa forme plate.
Limace, chemise, 111. Mot de jargon.
Lingue, couteau, 60, 111. Mot de jargon.
LiNVÉ, franc, 114. Déformation (suivant les procédés
du largongi) du mot i;in,^^ (sous).
Liquette, chemise, 111. Provincialisme : proprement
morceau d'étoffe (sens du mot en champenois).
Loin-du-ciel, homme de petite taille, 112.
Louchébème, boucher, 110. V. linvé.
Louftingue, fou, 112. Croisement des synonymes louf
et tingue (v. dingo) : « Ma parole, je crois que nous
sommes tout à fait louf lingues », Galopin, Les Poi-
lus^ p. 9.
Louper, faire un loup, rater, 20, 79.
Lourde, porte, 60, 114. Mot de jargon.
Lousse, sou, 114. V. linvé,
* Macavoué, obus : « Trois fois nous y avons été en
quatre jours, une fois le temps d'y passer la nuit ;
mais le lendemain matin, oh ! sainte Brigitte ! des
LEXIQUE-INDEX 151
gros macavoués (comme dit le capitaine) nous tom-
bèrent sur le dos », Lettres héroïques, p. 28. C'est
proprement le diminutif du nom patois du matou
(macaou), image analogue au synonyme gros noir.
Machine à découdre, mitrailleuse, 49, 114. Les sol-
dats des tranchées allemandes l'appellent aussi or^ue
de Barbarie ou seringue à haricots.
Magner (se), remuer, se dégourdir, 116 : « Magnons-
nous^ c'est pas le moment d'admirer le paysage »,
Galopin, Les Poilus^ p. 36.
Maison, v. cambuse^ can fouine^ crèche, kasbah, piaule^
tôle.
Mandat (postal), v. cheval, ours, pigeon.
Maous, gros, lourd, 36, 116, 127. On dit surtout maous
pépère ou maous poilu^ suivant qu'il s'agit du ter-
ritorial ou du troupier. Provincialisme : on pour-
rait en rapprocher le picard mahousse^ grosse femme
et truie.
Mar, assez, 102 ; écrit aussi mare : u Si ça vous plaît^
à vous autres de bouffer des kilomètres, moi, je
vous cacherai pas que j'en ai mare », Galopin, Les
Poilus, p. 34. Abréviation de mare, blasé, celui-ci
abstrait de marée, dégoût, répulsion, par allusion à
l'odeur du poisson peu frais.
Marcher, v. bagoter, baguenauder.
Marie-Louise, surnom donné aux bleus de la classe 15,
50, 51. Souvenir historique. Voir l'Intermédiaire de
janvier 1915.
Marmite, gros obus allemand, 17-18, 30, 58, 68, 90,
152 LEXIQUE-INDEX
114, 116. Allusion au calibre. Les soldats des tran-
chées allemandes lui donne le nom de « couleuvre ».
Marmite, prostituée, 111.
Mec, individu, 98, 116. Mot d'apache généralisé :
« Nous sommes tombés sur un nid de Boches....
Ils nous ont aussitôt mis en joue, et Tun d'eux, un
offîcemaravec une casquette bleue, nous a dit : Ren-
dez'-vous ! Non, mais penses-tu?.... Y nous avait pas
r'gardés le mec. Gomme si des Poilus allaient se
rendre comme ça ! » Galopin, Les Poilus^ p. 51.
Ménesse, femme, 111. Mot de jargon.
Mètre (double), homme de grande taille, 112.
Mézigue, moi, 127.
Mitrailleuse, v. machine à découdre y moulin à café.
MocuE, vilain, 75, 96, 112.
Moineau, obus : « Des moineaux fusants de 77 qui
éclataienten l'air », Le Journal du 21 juin 1915. V.
coucou^ oiseau. Dans l'argot des tranchées allemandes,
moineau désigne la balle de fusil.
MoRLiNGUE, porte-monnaie, 114. Forme dissimilée de
morningue^ bourse, croisement des synonymes mor-
nifle, monnaie, et zingue^ argent.
Mortier, v. crapouillot.
Moulin à café, mitrailleuse, 49, 114.
MuFFÉE, ivresse, 111 : en avoir une mu/fée, c'est en
avoir plein le mufle.
Niaule, v. gniole.
NiB, non, 127; nib de.. ,pas de,l 16. Expression dejargon.
LEXIQUE-INDEX 153
Noir, ivre, 91, 113. Argot des lithographes.
Nouba, fête, noce, 57, 112. Mot algérien.
Nougat, fusil, 49, 107, 112. L'appellation fait peut-
être allusion à la balle de fusil, à cause de son en-
veloppe de maillechort : les soldats des tranchées
allemandes l'appellent haricot.
Obus, V. boite de singe^ coucou, gros noir^ gros vert^
macavoué^ marmite, moineau, oiseau.
Officemar, officier (v. ci-dessus, au mot mec). Mot
déformé à l'aide d'un suffixe d'origine jargonnesque.
V. zigomar.
* Oiseau, obus : « Si tu n'a pas la précaution de te cou-
cher, l'obus se charge de te coucher... Il ne faut pas
s'effrayer de ces oiseaux. .. y)^ Lettres héroïques, p. 30.
Ours, 1" vieux cheval, 34 ; 2^^ mandat, 40, 113. V.
cheval.
Paquebot, ambulance, 108. Ironie.
PAGE0T,lit, 113, 125. Prononciation berrichonne de pail-
lot, paillasson.
Pagnoter (se), se coucher, 116, se mettre dans le pa-
nier, dans le lit.
Pai\ a cacheter, hostie, 18, 82.
Pajot, 124, v. pageot.
Pâle, malade, 41-42, 113, 116, 124. Métonymie. Cf.
l'ancien dicton: « Maladie et douleur se cognoissent
à la couleur. »
Panam, Paris, nom de tendresse, 44, 114.
154 LEXIQUE- INDEX
Pantruchard, Parisien, 114, 115.
Pantruciie, Paris, 44, 71, 114.
Parigot, Parisien, 48, 114.
Patelin, pays natal, village où l'on gîte, 68, 89, 96,116.
Paxon, paquet, 116, 126.
Pêche, figure, 79. Mot facétieux.
Pedzouille, V. petzouille.
Pépère, gros père, surnom donné aux territoriaux,
36, 42, 116, 127. Voici la définition qu'en donne le
Dictionnaire du Poilu (dans Le Poilu^n'> 8,du20 juil"
let 1915) : « Appellation qui fait concurrence au
mot Poilu, mais qui s'applique tout particulière-
ment au Territorial costaud, allant, résistant... On
est un pépère j on est un brave homme qui, sachant
le prix de la vie, est prêt à la donner pour une belle
et noble cause... Ce mot qui sonne clair, cordial et
confortable, s'est peu à peu étendu dans le langage
poilu, est devenu d'un usage fréquent, s'appliquant
à tout ce qui sort de l'ordinaire. Ainsi n'est-ce pas
un combat pépère, celui où il a fallu se battre comme
des lions toute une journée durant... ? N'est-ce pas
encore pépère, un abri dans lequel on peut défier
toute marmite? Une tranchée profonde dans laquelle
on peut attendre de pied ferme toute attaque enne-
mie ? Tout, en un mot, ce qui sort du commun de-
vient pépère. »
Péquenot, homme peu dégourdi, 112. Diminutif de
péquin, sobriquet que les troupiers donnent aux
civils.
LEXIQUE-INDEX 155
Perco, renseignement vague ou fictif, mais toujours
optimiste et rassurant, 51, 117, 124 : « Perco, c'est un
diminutif de percolateur... l'appareil de ménage qui
sert à confectionner le café matin et soir. Or deux
fois par jour les cuivres plus ou moins reluisants du
percolateur ont le privilège de grouper autour d'eux
quelques hommes de toutes les escouades. Vous
devinez alors facilement les propos qu'ils échan-
gent. Le percolateur, en somme, c'est la boîte à
potins du régiment ; le cagibi du percolateur c'est,
sur le front, le dernier salon où l'on cause », Le
Temps du 4 septembre 1915. — « Il y a une grande
différence entre le potin et le perco. Le potin de la
tranchée ne diffère pas beaucoup, dans son essence,
du potin de l'arrière, du village ou de la grande
ville... Mais le perco est à la fois sans consistance
et grave ; il n'a pas des pieds, mais il a des ailes.
D'où vient-il ? D'une parole tombée de haut et mal
entendue et, surtout, mal interprétée... 11 peut être
inventé de toutes pièces par un malin... », Maurice
Donnay, dans la Liberté du 19 septembre 1915.
Père peinard (en), en douce, tranquillement, 36.
Perlot, tabac, 115, 116, 126. Mot de caserne.
* Permo, permission, congé : être en perme.
Perroquet, tireur habile, 54. Nom facétieux.
Pétasse, prostituée, 112.
Petzouille, homme peu dégourdi, 112, c'est-à-dire
rustre. On écrit aussi pedzouille : « N'ayons pas
l'air de fuir... Marchons, au contraire, comme trois
156 LEXIQUE-INDEX
bons pedzouilles qui rentrent chez eux vannés, leur
journée finie », Galopin, Les Poilus^ p. 39. Le mot
désigne proprement le derrière : c'est un croisement
des synonymes /)e7arc/ et vezouille.
Pèze, argent, 110, c'est-à-dire métal qui pèse.
Piaule, maison, 113. Mot de jargon : « On est dans la
piaule^ on y reste », Galopin, Les Poilus, p. 7.
PicoLo, petit vin, 101. xMot importé par les taverniers
italiens.
Pied, imbécile, 49, c'est-à-dire bête comme un pied.
Pied, sous-oflîcier, 42, 108. Abrégé du suivant.
Pied de banc, sergent d'une compagnie, 43, 116.
Pigeon, mandat, 40, 113.
Pi(iER, attraper, 117.
Pigouil, gas de la Dordogne : « Le Poilu Saint-Emi-
lionnais, organe des Pigouils soldats », est le nom
d'un canard du front de 1915. En Limousin, pi~
golhou désigne le petit garçon.
Pinard, vin ordinaire, de qualité inférieure à l'ara-
mon, 38, 115, 116, 125. C'est pineau^ avec change-
ment de finale.
Pinceau, jambe, 108, 113. Ironie.
Pincer (en), en avoir le désir, en souhaiter ardemment,
117.
Pipe, cigare de cent-vingt, 107,
Pipe (prendre la), être rossé, 93 : cf. passer à tabac,
rouer de coups.
Piqué, fou, 112.
Pister, aux sens multiples : « Le langage militaire est
LEXIQUE-INDEX 157
à la fois très varié et très pauvre. .. Un mot énergi-
que, pris hors de son sens primitif, sert quelquefois
à désigner un très grand nombre d'autres verbes...
Ainsi pister signifie à la fois disparaître, se perdre,
être volé (« Brigadier, ma brosse joisfe ») ou démoli.
Pister a un synonyme qui est chasser », Le Temps
du 24 mai 1915. Ce verbe signifie proprement guetter,
suivre la piste.
Piston, capitaine, 38, 108. Abrégé de capiston.
Planquer (se), se mettre dans un trou ou contre le
parapet de la tranchée pour s'abriter des éclats
d'obus (correspondance d'Argonne). Proprement se
cacher, sens du verbe dans le vulgaire parisien.
Plombe, heure, 112, 115, 117.
Plumard, lit, 101, 113.
Plume, lit, 51, 117.
PoiGNOx, argent, 110.
Poilu, soldat des tranchées et particulièrement vail-
lant qui a reçu le baptême du feu, qui a pris part à
une rencontre, 13-15, 52, 59, 115, 116, 118-121, 123-
127. Les Romains attribuaient aux poils la même
vertu : Vir pilosas aut fortis aut libidinosus^ di-
saient-ils. C'est d'ailleurs une constatation d'ordre
physiologique : « Les poils sont, avant tout, le signe
de la force virile. On n'est homme qu'à partir de la
puberté. De là à admettre que les poils font la force
il n'y a qu'un pas... L'idée de force suggère celle d'au-
dace... )),Ed. Brissaud, Histoire des expressions po-
pulaires relatives à Vanalomie, à la physiologie et
158 LEXIQUE-INDEX
à la médecine, Parîs, 1888, p. 80. Le mot n'a abso-
lument rien de commun avec l'état hirsute ou mal-
propre de nos soldats des tranchées. Son sens pri-
mordial est celui de mâle, d'où l'acception de « cou-
rageux », attestée près d'un siècle avant la Guerre
actuelle qui a annobli et couvert de gloire le Poilu.
La signification foncière de ce nom relève du sys-
tème pileux en général et non pas de la barbe. Un
humoristique illustré, iVos Poilus (septembre 1915),
représente deux Soldats à tous poils, un gars im-
berbe et un troupier barbu qui s'interpellent: « Toi,
le gosse!... un Poilu? — J'ai pas de poil au menton,
mais j'en ai sur la poitrine ! » On est Poilu avec ou
sans barbe, hirsute ou épilé... Avant la Guerre, le
Poilu était l'homme à poils, à tous poils ou à tous
crins, l'homme ardent, énergique, résolu ; il est
maintenant le brave par excellence, le hardi com-
battant des tranchées, le héros d'une épopée nou-
velle.
Poilu, comme adjectif, qui tient des Poilus et surtout
de leur langage, etc., 120, 121, 122, 124.
Poivrot, ivrogne, 113.
Polochon, traversin, 115. Mot de caserne.
Pommes (leurs), ils, 127. Expression facétieuse.
Pompe, chaussure, 101, 124, 125. Appellation facétieuse
(qui pompe l'eau).
Pote, poteau, camarade, 35, 39. « Ctn est la fine 9® !
Eh ! vive Pantruche ! Ah! les poteaux !... Toi, t'es
un pote^ et un brave poie, alors, ça va... », RenéX.,
LEXIQUE-INDEX 159
Parisiens à la guerre, 3 mars 1915. Mot d'apache
généralisé.
Poule, femme, 49, 111.
Presse-papier, homme corpulent, 111.
Pruneau, balle, 20, 79, 107, 110, 116, 127.
PuciER, lit, 113. Ironie.
Punaise, prostituée, 112.
Purge, volée de coups; prendre une purge ^ être rossé,
64.
Quai (au bout du), 109. V. gare.
Quenaupe, pipe, 36, 107, 114.
Rab, merveille, chose excellente, 122, 125, 127. Abrégé
de rabiot^ reste de café, distribution de café : l'arri-
vée du jus est saluée par des cris de joie.
Rabiotaur, prisonnier, 114, c'est-à-dire qui fait du
rabiot, qui mange et boit des restes.
Radasse, prostituée, 112. La forme usuelle est radeuse^
celle qui fait le rade ou le trottoir.
Radiner, arriver, 116. Mot d'apache adopté parles ca-
sernes.
Raide, malade, 113.
Ranidam, tapage, 100. Onomatopée.
Rase-terre, homme de petite taille, 112.
Remettre cela, recommencer à se battre, 110. Litté-
ralement prendre une nouvelle tournée (chez le mar-
chand de vin).
Repérer, trouver, 42. Terme technique généralisé.
160 LEXIQUE-INDEX
Résiné, sang, 115.
Rétamé, ivrogne, 113, 117 ; proprement ivre-mort.
Retourné, ivrogne, 113.
RiBOuis, soulier, 111, 123, 124.
Ribouldingue, noce, amusement, 20-22, 57, 77, 93,
112.
Rognure de taxis, viande coriace, 106. V. autobus.
Rombière, prostituée, 112. Mot de jargon.
Rosalie, baïonnette, 46-49, 110.
Roule-par-terre, eau-de-vie, 46, 111.
RoupiONNER, dormir, 96.
Russe, bas, chausson, 108. Proprement chaussette
russe. Ironie (les Russes, dit-on, ne connaissent pas
les chaussettes).
Sabre, v. zigomar.
Saindoux, caporal d'ordinaire (v. ci-dessus, au mot
bras-cassé).
Saucisse, projectile oblong lancé par le crapouillot
allemand (v. ci-dessus, au mot balancer).
Saurer, autobus, 54, 115.
ScHLASs, ivrogne, 113. Autre graphie de cheulasse^
parallèle à cheulard, même sens, mot d'origine pro-
vinciale.
Schnaps, eau-de-vie, 111. Mot alsacien.
ScHNicK, eau-de-vie, 111. Terme de marin.
ScHPROUM, tapage^ 111. Onomatopée.
SÈCHE, cigarette, 111.
Seringue, fusil, 49, 112. Appellation facétieuse.
LEXIQUE-INDEX 16 1
Sézigue, lui, 127.
SiBicHE, 127, V. cibiche.
Singe, bœuf et conserve de bœuf, 51, 110, 125, 127.
Mot de caserne.
Soldat, V. griveton, Poilu ^ trouffion.
Sonner, assommer : « Un coup de canon qui porte bien
sonne les Boches » (correspondance de l'Argonne).
Mot d'apaclie.
Souffrante, allumette, 109. Jeu de mot sur soufre.
Surin, couteau, 60, 111. Mot de jargon.
Tacot, automobile usée, 52.
Tambouille, cuisine, 111 ; proprement ragoût. Mot mé-
ridional.
Tartine, chaussure, 111, 126. Allusion à la forme des
semelles.
Taule, tôle, maison, 60, 113. Mot de jargon.
Taupe, surnom des soldats allemands creusant des
tranchées, 53.
Tauriaux (terribles), territoriaux, 53, Jeu de mots.
Têtard, vieux cheval, 111.
TnuNE, pièce de cinq francs, 114. Mot de jargon.
TiRE-AU-CUL, TIRE-AU-FLANC, parCSSBUX, 112.
Tire-boche, baïonnette, 46.
TiTi, parisien, 114. C'est le nom donné au gavroche
ou gamin parisien : « Si les iitis de l'Ambigu étaient
là, ils en prendraient pour leur argent », Galopin,
Les Poilus^ p. 70.
11
162 LEXIQUE-INDEX
Tôb, OU plutôt iauhe, avion allemand, 119, 123, pro-
prement pigeon.
Tôle, 1« maison, 113 ; 2« prison, 116. V. laule.
Tôlier, prisonnier, 114.
ToNGNAssE, toi, 127.
Toquante, montre, 114.
ToRD-BOYAux, cau-de-vie, 111.
Tortue (v. ci-dessus, au mot balancer), peut-être
grenade à main, toute hérissée de percuteurs, appe-
lée crabe (tourteau) par les soldats des tranchées
allemandes.
Toto, pou, 114, 125. Proprement toutou^ petit chien
(cf. loulou). Appellation enfantine.
Toubib, médecin-major, 58, 114, 116, 123. Mot algérien.
Tourne-boche, v. tue-boche.
Traîne-patte, surnom donné aux services de l'arrière,
secrétaires d'Etat major, employés au ravitaille-
ment, aux stations sur routes, aux magasins, aux
gares régulatrices, etc.
Tréteau, cheval (vieux), 111.
Triques (mettre les), se sauver. V. voiles.
Troufion, fantassin, 115, proprement le derrière. Appel-
lation facétieuse, donnée par les cavaliers aux trou-
pes à pied. V. petzouille.
Tue-boche, baïonnette, 46, 58, 99, appelée encore
tourne-boche.
Type, individu, 117.
Vache, vieux cheval, 35.
LÊXIQUE-INDEX 163
Veau, cheval qui ne marche pas, 35.
Vernoche, chic, 117. Proprement verni.
Vin, V. aramo/i, brutal^ électrique, pinard.
Voiles (mettre les), se sauver, 54, 115. On dit avec
le même sens mettre les cannes ou les triques.
Zèbre, cheval, 34.
Zigomar, sabre des cavaliers, 44-45. Le nom propre
zigomar représente une déformation finale (cf. o/'^ce-
mar), de zigue^au sens de chouette, gigolo, épithèle
donnée à un héros romanesque.
Zigouiller, tuer, 15-16, 40, 115. Proprement couper
avec une scie, scier avec peine et mal. Provincia-
lisme poitevin : cf. dans la Saintonge, zigue-ziguCy
mauvais couteau.
TABLE DES MATIERES
Pages
Avant-propos 5
I. — L'Argot des tranchées 9
Caractéristique f^énérale 9
Sources épistolaires 16
Contribution des périodiques des tranchées. 29
1. — Archaïsmes 32
2. — Provincialismes 34
3. — Mots et sens nouveaux ... 37
4. — Noms facétieux 45
5. — Termes coloniaux 56
6. — Mots de jargon 59
Conclusion. . 60
II. — Pièces documentaires 63
A. — Lettres des Poilus 64
B. — Journaux du Front 105
1. — Le vocabulaire de la Guerre (1^"^ ar-
ticle) 106
2. — Le vocabulaire de la Guerre (2*^ ar-
ticle) 110
3. — Lettre d'un Pantruchard . . . 115
4. — Une France inconnue (suivi d'un
Lexique Poilu-Français) 118
III. — Lexique-Index 128
FONTEMOING et Cie. Éditeurs, 4, rue Le Goff — PARIS
Arthur CHUQUET, Membre de l'Institut
ÉTUDES D'HISTOIRE
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Première série. — Bayard à Mézières. — La sœur de Gœthe. —
L'affaire Abbatucci. — Le révolutionnaire Georges Forster.
Deuxième série. — Le commandant Poincaré. — Adam Lux. —
Klopstock et la Révolution française. — Bertèche dit la Bretèche.
Troisièm.e série. — Le parrain de Napoléon. — L'adjudant Belle-
garde. — Marbot et Macquard. — Les amours de Marceau. — Wen-
ceslas Jacquemont. — Le suicide de Berthier. — Belly de Bussy.
— Les Le Lieur de Ville-sur-Arce. — Le major Kretschman.
Quatrième série. — Roture et noblesse dans Tarmée royale. — Buzot
et Madame Roland. — L'armée de Sambre-et-Meuse en 1796. —
Comment Bonaparte quitta V gypte. — Gomment Kléber remplaça
Bonaparte. — Un allemand à Paris en 1801. — Constant de Brancas,
le lils de Sophie Arnould. — La nourrice de l'Empereur. — La folie
de Junot. — Mots et locutions de la grande armée en 1812. — L'émi-
gré Anstett pendant la campagne de Russie. — Charles- Auguste de
Weimar en 1814. — Le général Rostollant en 1815. — Mérimée et
la Correspondance de Napoléon. — Le prince rouge.
Cinquième série. — Bonaparte sous les drapeaux russes. — Nar-
bonne à Vilna. — L'affaire Malet.— Coco Lefèbvre. — Le payeur
Duverger. — Le cuirassier Griot. — Le lieutenant Jacquemont. —
Le capitaine Rigau. — Le chef de bataillon Pion. — Le major Bou-
lart. — Le colonel Fazensac. — Guillaume Peyrusse. — Les juifs polo-
nais. — La garde. — Davout en 1812. — Eblé à la Bérésina. — Le
héros de la Retraite. — Paroles et propos de Napoléon pendant la
campagne de Russie.
Sixième série. — La maréchale de Rochefort. — Les écrivains alle-
mands et la Révolution française. — La négociation de La Sonde. —
Bonaparte à Paris en août 1793. — L'adjoint Bernazais. — Paris au
printemps de 1796. — Le porte-drapeau Orson. — La bataille de
Hohenlinden, — Les conversations de Tchernychev. — La capture
de Wintzingerode. — La maladie de Napoléon à la Moskova. —
Murât en 1812. — Candidatures académiques sous le premier
Empire. — Un officier bavarois en 1870-1871. — Les souvenirs de
guerre d'un fusilier prussien.
Septième série. — Monsieur de Pompadour. — La galerie des aris-
tocrates militaires. — Le Fiesque de Scliiller. — Stolberg et la
Révolution. — Bonaparte à Avignon en 1793. — Jacques Bidoit. —
Neyon de Soisy. — - André de La Bruyère. — Paul-Louis Courier,
Maire et Kirgener. — Stendhaliana. — L'Europe en 1819.— Joseph
Maucomble. — Les trois Lion. — L'Ecole d'Hildesheim en 1870. —
Lallemand d'Eteignières. — Léon Lefébure. — Gabriel Monod. —
Discours sur La Fontaine. — Lettres de 1813.
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PC Çaineanu, Lazar
37^7 L'argot des tranchées
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