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Full text of "La rose dans l'antiquité et au moyen âge. Histoire, légendes et symbolisme"

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LA ROSE 



DANS L'ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE 



OUVRAGES DU MP:MK AUTEUR 

Loi des finales en espagnol. Nogent-le-Rotrou. 1872. . » 

Du c dans les langues romanes. Paris. 1874. in-8. ... 12 fr. 

De rhotacismo in indoeuropaeis ac praesertim in germanicis lin- 
guis. Paris. 1875, in-8 3 fr. 

Herder et la Renaissance littéraire en .Vllemagne au xviii^ siècle. 
Paris. 1875. in-8 Epuisé 

La litlz-ralure allemande au xviu* siècle dans ses rapports avec la 
littérature française et la littérature anglaise. Aii, 1876, 
in-8. 1 fr. 50 

La légende de saint Alexis en Allemagne Paris, 1881, 

in-8 1 fr. 50 

Essai sur le patois du Bessin. suivi d un Dictionnaire étymologique. 
Paris. 1881. in-8 .' . 6 fr. 

Des caractères et de 1 extension du patob normand. Etude de pho- 
nétique et d ethnographie, suivie dune carte. Paris, 1883, 
in-8 6 fr. 

Correspondance inédite du duc du Maine avec Lamoignon de Bas- 
ville. Paris. 1883. in-8 Épuisé. 

Mélanges de phonétique normande Paris. 1884. in-8 . . 3 fr. 

Des rapports intellectuels et littéraires de la France avec 1 Alle- 
magne avant 1789. Paris. 1884. in-8 Epuisé. 

La crise agricole en Normandie Conférence faite au cercle Saint- 
Simon. Paris. 1885. in-8 1 fr. 50 

J.-B. Tavernier. écuyer. baron d Aubonne, chambellan du Grand- 
Électeur Paris. 1886. in-8 7 fr. 50 

Flore populaire de la Normandie. Caen. 1887. in-8. 6 fr. 

Les dictionnaires du patois normand. Maçon, 1887, in-8 . » 

Le livre des simples inédit de Modène et son auteur. Paris. 1888. 
in-8 1 fr. 50 

Les incantations botaniques du manuscrit F. 277 de la Bibliothèque 
de lÉcole de médecine de Montpellier. Maçon. 1888, in-8. » 

Le voyageur Tavernier (1670-1689) Paris. 1889. in-8. 1 fr. 50 

Le P. Guevarre et les bureaux de charité au ivn« siècle. Toulouse. 
1889, in-8 2 fr 50 

Pierre et Nicolas Formunt. Un banquier et un correspondant du 
Grand -Électeur. Paris. 1890. in-8 2 fr 50 

La légende de la rr»se au moyen âge chez les nations romanes et 
germaniques. Maçon. 1891. in-8 » 



CH.\riTKE>. I.MPKIMERIE DLl:.\>i' KIK K L I. B t 



I.A KO SE 



\)Am L'AWJiQiijJii i;r au moyi:?^ A(;e 



mSTOIHK. LÉGENDES ET SYMBOLISME 



l'rofcîssciir à la l'\u'iillô des l('lli(>s d'Aix 
(lorros|)()ii(l,uil dt^ l'Iiisliliil. 



I,<i rii.su 
l'M ]iliis ([hi^ mile imlri^ Ilots l)i'le. 
r.liicsti(;ii (If Ti()}«.s, Clifjôs, v. 208. 




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M I L K lU) IJ I L LOrS , Kl) IT K II W 
(;7, KUK UICIIKMKU, (.7 

1892 

TOUS nnoris ui';si',uvi';s 

'lUBKARY 
HjAROeN 



A MONSIEUR PAUL MEYER 



MEMBRE DE L INSTITUT 



Monsieur, 

C'est à votre bienveillante initiative que je 
dois d'avoir été nommé, en 1887, correspondant 
de l'Institut; permettez-moi, en témoignage de 
reconnaissance, de vous dédier cet essai sur la 
rose; s'il peut mériter votre suffrage, je ne 
croirai pas, en l'écrivant, avoir fait œuvre inu- 
tile. 

Charles JORET. 



fc'.*A*v 



PREFACE 



On a beaucoup écrit sur la rose et l'on peut se 
demander s'il était nécessaire d'ajouter un livre nou- 
veau aux nombreux ouvrages dont elle a été l'objet; 
il m'a semblé néanmoins qu'il n'était pas impos- 
sible d'enrichir beaucoup l'histoire, moins connue 
qu'on ne le pense, de cette fleur aimée, et l'étude 
que je lui ai consacrée difFère peut-être assez de 
celles qui l'ont précédée pour que j aie cru pouvoir 
l'entreprendre. 

D'ailleurs le dernier et sans contredit le meilleur 
des ouvrages publiés en France sur la rose — je ne 
parle pas des essais plus anciens, incomplets ou 
introuvables, pas plus que du livre par trop élémen- 
taire de M. J. Bel, paru il y a h peine quelques 
semaines, — celui du docteur Loiseleur-Deslong- 
^^ champs, remonte à près de cinquante ans et est 
épuisé; on pouvait donc songer à le remplacer. Je 
n'ai point eu cependant l'intention de le faire; c'est 
tout autre chose que j'ai essayé. 

Loiseleur-Deslongchamps a voulu à la fois faire 

^l'histoire de la rose et exposer les procédés employés 

pour la cultiver et l'embellir. Horticulteur., non 

Q) moins que médecin distingué, la seconde partie de 

\^ son livre est pleine de préceptes utiles, dont les 

_^amateurs de jardins peuvent profiter encore aujour- 






^ 



BOTANICA 
•JAROEN 



Mil PREFACE 



dliui. Je n'ai ni l'expérience nécessaire pour le 
suivre dans cette voie, ni eu le désir de rivaliser 
avec lui. C'est 1 histoire seule de la rose jusqu'à 
l'époque de la Renaissance, surtout son histoire poé- 
tique et légendaire, que je me suis proposé de 
raconter. 

Loiseleur-Deslongchamps, qui l'a abordée dans la 
première partie de son livre, est loin de lui avoir 
lait la place h laquelle elle avait droit; comme ses 
précurseurs, il ne s'est presque occupé que de la 
rose dans l'antiquité et il a à peu près ignoré ce 
qu'elle devint au moyen âge. C'est h peine s'il a 
parlé des légendes dans lesquelles la rose figure chez 
les Orientaux; il n'a rien dit des traditions si cu- 
rieuses'dont l'ont entourée les peuples germaniques, 
et n'a guère mentionné davantage celles non moins 
curieuses où on la rencontre chez les nations roma- 
nes ; enfin s'il a donné un recueil assez étendu des 
pièces de vers — faibles imitations bien souvent de 
leurs devanciers grecs ou latins — dans lesquelles 
les poètes modernes Font chantée, il n'a point su ou 
a passé sous silence ce qu'ont dit de la rose les poètes 
du moyen âge, aussi bien français qu'étrangers. 

Le dernier écrivain non français, qui, avant l'ou- 
vrage estimable, quoique non toujours original, de 
W^^ Cecilia Schmidt-Branco, ait entrepris une his- 
toire complète de la rose, l'allemand Schleiden, ne 
s'est point exposé aux mêmes critiques et il a accordé 
avec raison, dans le livre qu'il a publié en 1873, une 
place considérable aux légendes auxquelles elle a 
donné naissance chez les peuples anciens et mo- 
dernes. J'ai suivi son exemple, sans l'imiter en tout 
et pour tout. 



PREFACE IX 

Schleiden a retracé les destinées de la rose jus- 
qu'à nos jours; je m'arrête à la fin du moyen âge; 
il s'est jeté parfois dans des digressions qui l'ont 
emporté hors de son sujet; je m'y suis scrupuleuse- 
ment renfermé, comme je me suis gardé des asser- 
tions hasardées et des théories aventureuses, aux- 
quelles il se complaît trop souvent. Enfin, s'il a fait 
une large place aux traditions des peuples germa- 
niques qui concernent la rose, il a passé trop rapi- 
dement sur ce qu'elle a été pour les nations romanes. 
J'ai tenu doublement à réparer cet oubli. 

J'ai cru aussi que je ne devais pas, comme il l'a 
fait, me borner à quelques vagues indications sur 
la culture de la rose avant la Renaissance, ainsi que 
sur l'emploi si général qu'en a fait l'ancienne phar- 
macopée ; j'ai de même énuméré longuement les nom- 
breux usages auxquels la rose servait dans la vie 
publique ou privée; mais ce sont les légendes aussi 
variées que gracieuses, dont elle a été entourée dans 
l'antiquité, comme au moyen âge, que je me suis 
attaché à recueillir et à coordonner avec tout le soin 
possible. C'est un chapitre an plantlore, je n'ose dire 
— le mot serait sans doute ici bien ambitieux — de 
la mythologie des plantes, que j'ai voulu écrire; 
j'ajouterai un chapitre détaché de l'histoire du monde 
végétal, à laquelle je travaille depuis plusieurs an- 
nées. C'est en même temps un complément à l'article 
sur la Légende de la rose au moyen âge chez les 
nations romanes et germaniques^ publié dans le re- 
cueil que les élèves français de M. Gaston Paris ont, 
à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa 
réception au doctorat, offert au maître des études 
romanes en France, article que les bornes qui 



PREFACE 



m'étaient imposées ne m'ont pas permis alors de 
développer. 

Le désir peut-être légitime de mettre en œuvre les 
nombreux matériaux que j'avais réunis pour ce tra- 
vail et que je n'avais pu utiliser, celui de répondre 
au goût grandissant chez nous — encore qu'il soit 
loin d'approcher de ce qu'il est à l'étranger^ — 
pour les traditions botaniques, m'ont engagé à écrire 
ce livre. Il m'a coûté de longues recherches; je 
serai assez récompensé de mes efforts, si l'on trouve 
que je ne suis pas resté trop au-dessous de ma tâche, 
et si cet essai peut avoir retenu quelque chose de 
l'intérêt et du charme qui s'attachent si naturellement 
à la fleur 

plus que nule autre bêle, 

comme le dit un de nos vieux poètes. 
Aix, le 25 décembre 1891. 



1. Tandis que chaque année presque voit paraître, en Allemagne 
et surtout en Angleterre, quelque nouvelle publication sur les 
légendes du monde végétal, nous n avons à leur opposer que la 
Mythologie des plantes, de M. de Gubernatis, qui, si elle a été 
publiée en France, n est pas lœuvre d un Français, 



PREMIERE PARTIE. 

LA ROSE DANS L'ANTIQUITÉ. 



CHAPITRE PREMIER. 



DES ESPECES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 



Depuis plus de deux mille ans la rose a été célé- 
brée à l'envi par les poètes ; elle a été entourée des 
légendes les plus gracieuses ; elle a pris place dans 
les traditions comme dans les usages de tous les 
peuples ; cependant, son histoire présente les plus 
grandes obscurités et les origines de cette fleur 
charmante sont encore enveloppées d'un voile épais. 
La plus grande incertitude règne au sujet des espèces 
de roses dont les écrivains de l'antiquité ont fait 
mention, et on est loin d'être d'accord sur celles 
qu'ils ont pu connaître ou qui ont été cultivées à 
cette époque, ainsi qu'au moyen âge. 

JoRET. La Rose. 1 



LA ROSE DANS L ANTIQUITE. 



I. 



Des nombreuses espèces du genre Pwsa — Lindley 
en compte 73^ et A. de Candolle 146^, toutes non 
bien définies, il est vrai^, — et de ses variétés encore 
plus nombreuses*, bien peu furent connues des an- 
ciens. Ils ignorèrent, cela va sans dire, les roses qui 
sont propres à la Chine ^ et à l'Amérique, ainsi que 
celles de l'Asie et de l'Europe septentrionales ; ils 
ne purent observer et par suite songer à cultiver que 
les espèces du sud de l'Europe, en particulier de la 
péninsule hellénique, ainsi que de l'Asie Antérieure. 
Mais les 46 espèces que Boissier^ a signalées dans 

1. Monographie du genre rosier, traduite de l'anglais de 
M. E. Lindley, etc., par M. de Pronville. Paris. 1824, in-8. Aux 
73 espèces primitives en ont été ajoutées 25 autres plus ou moins 
certaines. 

2. Prodromus systematis naturalis regni vegetahilis. Pari- 
siis, 1825, in-8, vol. II, p. 597-626. 

3. Dans son Nomenclator botanicus, 1841, in-8, Steudel 
compte jusqu'à 217 espèces de roses. Toutes ces espèces appar- 
tiennent à l hémisphère horéal et leur habitat est compris d'une 
manière générale entre le 20*^ et le 70" degré de latitude ; il n'y a 
d'exception véritable qiie pour la Rosa ahyssinica Brown, qui 
croît au sud du 12<^ degré, mais dans une région montagneuse. La 
Rosa pinipinellifolia L., qui se rencontre en Islande, croît aussi 
bien au delà du 70*^ degré. 

4. Lindley en énumère 329 et A. de Candolle plus de 180. 

5. C'est de la Chine que vient en particulier la rose thé, type 
d'un si grand nombre de variétés, ainsi que la rose de Bengale. 

6. Flora orientalis si'>>e enumeratio plantarum in Oriente 



ESPECES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 6 

cette région sont loin d'avoir toutes fixé l'attention 
des naturalistes de l'antiquité \ 

SprengeP a compté 8 roses connues ou cultivées 
par les anciens ; Fraas n'en mentionne que 5 dans 
sa flore classique^; Lenz, 4 seulement*, Karl Koch 
a élevé ce nombre à 12 pour la Grèce seule ^; mais 
de ces espèces, plusieurs sont douteuses, de l'aveu 
même de l'auteur, ou n'ont été découvertes que de 

a Graecia et Aegypto ad Indiae fines hucusque observata- 
rum. Gen. -Basil. -Lugd., 1872, in-8, vol. II, p. 672-682. 

1. Il en est de même des roses italiennes. Giovanni Arcangeli 
(^Compendio délia flora italiana, Torino, 1882, in-8), en 
compte 28 espèces, dont le quart sont des espèces de montagnes 
récemment découvertes ; les autres sont presque toutes communes 
à la Grèce. 

2. Les R. sempervirens, damascena, canina, provincialis , 
alba, gallica, villosaetspinosissimah. (Geschichte der Bota- 
nik. Leipzig, 1817, vol. I, p. 75, 123, 134, 150 et 168). Dans 
l'édition latine du même ouvrage (Historia rei herbariae. Amst., 
1807, in-8), l'auteur mentionnait la R. centifolia et non la 
gallica. 

3. Les R. sempervirens , canina, pimpinellifolia , gallica et 
centifoliah. (Synopsis plantarum florae classicae, oder iiber- 
sichtliche Darstellung der in den classischen Schriften der 
Griechen und Rumer vorkommenden Pflanzen. Munchen, 1845, 
in-8, p. 74-76). 

4. Les R. gallica et centifolia, canina et sempervirens L. 
{Botanik der alten Griechen und Rômer. Gotha, 1859, in-8, 
p. 691-700). 

5. Les R. damascena et centifolia, avec les i?. spinosissima, 
alpina, Heckeliana, Orphanidis, Heldreichii, canina, rubi- 
ginosa, repens Scop. (arvensis L.) et sempervirens. (Die Bau- 
me und Stràucher der alten Griechenlands . Berlin, in-8, 2« éd. 
1884, p. 157-166). 



4 LÀ ROSE DANS L ANTIQUITE. 

nos jours ; en réalité, des 12 roses indiquées par le 
botaniste allemand, il n'y en a que 3 ou 4 qui aient 
pu être connues ou remarquées des anciens. 

Sur ce nombre si petit, quelles furent les espèces 
qu ils cultivèrent, celles que leurs poètes ont, sinon 
exclusivement, du moins plus particulièrement 
chantées ? Dierbach ^ — pour ne pas parler de 
Sprengel, sur lequel je reviendrai, — a regardé la 
rose à cent feuilles comme la seule qui figure dans 
les légendes gréco-romaines. Pour Fraas, cette espèce 
fut aussi et surtout cultivée dans l'antiquité, mais, 
suivant lui, la rose de Provins (R. gallica L.) l'aurait 
été en même temps. Telle a été aussi la manière de voir 
de Lenz. Hehn", au contraire, considère, ainsi que 
Dierbach, la cent-feuilles comme la seule rose dont 
parlent les poètes anciens. Il n'en est pas de même 
pour Koch. Si la rose h cent feuilles fut, il l'admet, 
célébrée par eux, ils auraient en même temps chanté 
une autre espèce, non toutefois la rose de Provins^, 
mais la rose de Damas (R. Dainascena L.) 

Cette manière de voir n'est point nouvelle, c'était 
celle de Cari Bœtticher dans son étude sur le Culte 



1. Dr. Joh. Heinrich Dierbach, Flora mythologica oder 
Pflcmzenkunde in Bezug aiif Mythologie und Syinholih der 
Griechen und Rômer. Frankfurt-a.-M., 1833. in-8, p. 155-160. 

2. Kulturpflanzen und Hausthiere in ihrem Uebergang aus 
Asien nach Gviechenland und Italien sowie in das ûbrige 
Europa. Berlin, 1887 (5« éd.), in-8, p. 200-210. 

3. Il mentionne aussi, parmi les espèces de celte contrée, la rose 
de Provins, mais en passant et sans dire si elle y était oui ou non 
ctdtivéc. . 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 5 

des arbres chez les Hellènes^. Pour cet écrivain, la 
rose dont on faisait, nous le verrons, des offrandes 
sur les tombeaux, était, non la cent-feuilles de cou- 
leur claire, mais la rose simple de couleur foncée", 
malheureusement il ne dit pas quelle était cette rose. 
Quant à la cent-feuilles, s'il paraît en admettre 
l'existence, Bœtticher n'a rien dit cependant qui 
permette de savoir où elle était cultivée, ni même 
si elle l'était réellement. Koch a été plus afïirmatif. 

II y eut en Grèce, remarque-t-iP, deux espèces de roses 
cultivées (Edelrosen), la rose de Damas dans la rég-ion 
du sud et la rose à cent feuilles au nord. ...La rose de 
Damas, ajoute-t-il plus loin, fut sans doute connue plus 
tôt en Grèce que la rose à cent feuilles ; elle fut, à ce 
qu'il semble, importée directement, avec le culte d'Aphro- 
dite *, de la Syrie dans le Péloponèse d'abord, puis dans 
les îles de l'Archipel. Les Phéniciens la portèrent ensuite, 
mais vraisemblablement peu de temps après, à Pestum. 
De cette ville elle se répandit dans le nord de l'Italie, et, 
de là, pénétra dans la plupart des pays soumis à la domi- 
nation romaine... La cent-feuilles, dit-il encore plus loin, 



1. Der Baumkultus der Hellenen nach den gottesdienst- 
lioJien Gebràuchen und den uherlieferten Bildwerken dargcs- 
tellt. Berlin, 1856, in-8, p. 456. 

2. « Die Rose, vornehmlich die einfache dunkel purpurrothe 
(nicht die helle Centifolie) nurde ein Liebesangebinde der 
Gràber », p. 457. 

3. Op. laud., p. 158 et 159. 

4. Il aurait fallu prouver d abord que le culte de l'Astarté phé- 
nicienne, d 011 est sorti celui d Aphrodite, était lié à la culture de la 
rose. 



6 LA ROSE DANS L ANTIQUITE. 

remplace la rose de Damas dans la Grèce septentrionale ; 
son berceau est le mont Rhodope, en Macédoine ; peut- 
être fut-elle aussi importée de l'Asie Mineure dans ce 
pays. Elle était consacrée à Gérés et à Bacchus — la rose 
de Damas à Aphrodite — et pénétra avec leur culte 
d'Asie Mineure en Grèce. 

On ne saurait édifier un roman avec moins de 
souci de la vérité historique, ce qui n'a point empê- 
ché M. Josef Murr* d'adopter tout récemment la 
manière de voir de Karl Koch. Les choses, en réalité, 
sont moins simples et se présentent sous un autre 
aspect. Le premier renseignement certain que nous 
ayons sur la rose de Damas nous a été fourni par 
Nicolas Monardes^, médecin espagnol du milieu du 
xvi° siècle ; d'après lui on en faisait un fréquent 
usage dans plusieurs pays d'Europe, mais on ne la 
connaissait en Espagne que depuis environ une tren- 
taine d'années. L'était-elle dans le reste de l'Europe 
occidentale depuis beaucoup plus longtemps? On a, 
sans toutefois en donner de preuves, prétendu qu'elle 
aurait été apportée en Occident pendant les Croi- 
sades^, mais cette date, si on l'admet, est la plus 



1. Die Pflanzenwelt in der griechischeii Mythologie. Inns- 
bruck, 1890, in-8, p. 78. 

2. Harum rosarum apud Italos, Gallos, Germanos, diversasque 
gentes nunc est frequens usus, quas Damascenas vocant, quoniam 
ex Damasco nobilissima Syriae urbc credunt devenisse. Apud nos 
vero triginta fere sunt anni, de qua notitiam attingimus ». Nicolai 
MoNARDi MEDici HisPALENsis De rosis pci'sîcis seu Alexan- 
drinis. Antverpiae, 1564, in-12, p. 30 b. 

3. James Smith, cité par Lindlcj-Pronville, op. laud., p. 67. 



ESPECES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 7 

reculée qu'on puisse assigner à l'introduction de 
cette espèce de rose en Europe* : comment donc 
aurait-elle pu être connue des Grecs et des Romains ? 
Il n'en fut pas de même de la cent-feuilles, dont la 
Damascena n'est peut-être d'ailleurs qu'une simple 
variété*' ; ici, point de désaccord ; tout le monde est 
unanime h y voir, sinon le type unique, du moins 
un type incontestable de roses cultivées par les 
anciens, l'espèce à laquelle « a été particulièrement 
donné le nom de reine des fleurs^ )), la première et 
probablement la seule fleur double qu'ils aient 
connue. 

La rose à cent feuilles a été souvent considérée 
comme une simple variété de la rose de Provins ; 
mais la forme et les dimensions des fruits et des 
fleurs, de même que la contexture des feuilles, 
empêchent entre autres de la confondre avec cette 
dernière*. De plus, tandis que la rose de Provins est 

1. Sans s'arrêter à cette difficulté, Sprengel a identifié cette 
espèce avec les roses de Pestum, chantées par Virgile au iy* livre 
des Géorgiques, et A. Fée avec la rose de Cyrène dont parle Pline 
après Théopliraste, ce que Koch s'est empressé de faire à son tour et 
sans plus de raison. 

2. Poireau, dans V Encyclopédie, vol. YI, p. 276, lui donne 
le nom de Centifolia hifera. 

3. J. L. Loiseleur-Deslongchamps, La rose, son histoire, sa 
culture, sa poésie, p. 125. 

4. « Ses pédoncules courts et rigides, l'absence de grands 
aiguillons, ses pétales plus petits et ses sépales, dit Lindlev, op. 
laud., p. 74, en parlant de la Rosa centifolia, la firent toujours 
distinguer « de la gallica. « Affinis centifoliae, dit à son tour 
de Candolle, Prodromus, vol. II. p. 603, de la R. gallica, sed 



8 LA ROSE DA^S l'aNTIQUITÉ. 

indigène en Europe, la cent-feuilles y est exotique; 
Fraas dit ne l'avoir rencontrée en Grèce qu'à l'état 
cultivé ou échappée des jardins \ De quelle région 
a-t-elle été importée dans ce pays et dans les autres 
contrées de l'Occident ? A quelle époque y remonte 
sa culture et celle des variétés qui en sont sorties ? 



IL 



La rose à cent feuilles n'étant pas indigène en 
Grèce, pas plus que dans le reste de l'Europe, c'est 
en Asie ou en Afrique qu'il faut en chercher le ber- 
ceau : quels sont les peuples de ces régions chez 
qui on l'a rencontrée d'abord ? Auquel d'entre eux 
revient l'honneur d'avoir le premier cultivé cette 
fleur appelée à une si brillante destinée ? 

Aucune espèce de rose ne croît spontanément en 
Egypte ; inconnue des anciens habitants de ce pays^, 
on ne rencontre cette fleur sur aucun des monu- 
ments, ni dans aucun tombeau de l'époque pharao- 
nique '\ et elle n'apparaît dans la vallée du Nil que 
sous les Ptolémées; elle y était donc d'origine étran- 
gère. 



fructibus rotundis foliaceisque valde coriaceis, nervis frequentiori- 
bus promiscuis valde anastomosantibus )>. 

1. Flora classica, p. 76. 

2. Franz Wœnig, Die Pflanzcn ini ait en Aegypteîi. Leipzig, 
1886, in-8, p. 18. 

3. C'est par erreur que Schleiden, Die Rose , p. 18, dit qu on 
la trouve mentionnée dans d anciens hiéroglyphes. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 9 

Les anciens Hébreux ne la connurent pas davan- 
tage ; c'est par une erreur de traduction qu'on a cru 
la trouver dans le Cantique des Cantiques et dans 
Osée^; la Sagesse^ et le « livre de Jésus, fds de 
Sidrach'^ )), — l'Ecclésiastique, — de beaucoup 
postérieurs à la captivité de Babylone, sont les pre- 
miers écrits des Juifs qui en parlent; c'est là qu'elle 
est mentionnée tout d'abord, ainsi qu'elle le sera 
plus tard dans la littérature talmudique*. 

On ne voit pas de rose sur les monuments assy- 
riens, où sont représentés tant d'arbres et d'arbustes 
indigènes, pas plus que sur les monuments pharao- 
niques ; il est dès lors plus que vraisemblable que 
cette fleur n'était point cultivée dans l'ancienne 
Mésopotamie, et que les espèces sauvages qu'on 
rencontre dans le haut bassin du Tigre ou de l'Eu- 
phrate ne furent jamais revêtues d'aucun caractère 
sacré. 

La rose n'apparaît pas non plus dans les Yédas% 

1. Chap. II, V. 12 et cliap. XIV, v. 5. Le mot Shoshanah, que 
Luther, entre autres a traduit par « rose », signifie « lis » — le 
v.piyov des Septante — et désigne probablement le Lilium chalce- 
doniciun L. ou hulbiferum L. Dioscoride indique le mot sousan 
comme le nom syrien du lis. V. Hehn, KulturpflaiizciL, p. 203. 
Deutsche Rundschau. Juli, 1890, p. 42. 

2. Chap. II, V. 8. Cf. plus loin, chap. IV. 

3. Chap. XXIV, V. 18 ; chap. XXXIX, v. 17 ; chap. L, v. 8. 

4. Dr. M. Duschak, Zur Botrmih des Talmud, p. 130. Cet 
ouvrage ne mérite pas plus de confiance, il est vrai, qu il ne 
témoigne de connaissances botaniques véritaljles. 

5. Zimmer (Altindisches Leben. Leipzig, 1883, in-8), qui a 
fait la flore des \édas, ne parle point de la rose. 



10 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

qui mentionnent pourtant un si grand nombre de 
plantes, et le sanscrit n'a même pas de nom pour 
elle*. L'auteur du Ritou-Sanhara, espèce de poème 
des saisons^, qui renferme l'énumération de tant 
d'espèces végétales indigènes dans l'Inde, ne la cite 
pas ; Kalidâsa n'en parle pas davantage dans ses 
drames, où le monde des fleurs est si largement 
représenté, et, plusieurs siècles après notre ère, 
Suçruta lui-même, qui, dans sa thérapeutique^, a 
cité un nombre si considérable de remèdes végétaux, 
ne dit rien de cet arbuste, dont la fleur fournit des 
produits pharmaceutiques estimés, en même temps 
qu'elle est le plus bel ornement de nos jardins. 
L'Hindoustan n'est donc point la patrie de la rose 
cultivée des Anciens. De fait, cette contrée ne 
possède, d'après Drury'^, que deux espèces de roses 
indigènes, appartenant toutes deux à la région mon- 
tagneuse ou septentrionale : la rose toujours verte 
[R. semperi^irens L.)^ et la rose à fleurs involucrées 

1. L'hindoustanl gulab, mentionné par Roxburgh (Flora 
indica, Scranipore, 1832, in-8, vol. II, p. 513), comme nom de 
la R. centifolia, est dérivé du persan. 

2. OEuvres complètes de Kalidâsa, trad. par Fauche. Paris, 
1860, vol. II, p. 1-50. 

3. Ayurvedas, Id est medicinae systeina a venerabili Dhan- 
VANTARE demonstratum, a Suçruta discipulo compositum, 
nunc primiim ex Sanscrita in Latinum sermonem vertit... 
Fr. Hessler. Erlangae, 1844-50, in-8. 

4. Ihuidbook of the Indian flora. Madras, 1864, in-8, vol. I, 
p. 377. 

5. De Candolle (Prodromus, vol. II, p. 598) indique une 
variété de cette rose dans les monts ?silghiri. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 11 

(/?. involucrata Roxb.)* ; il n'est donc pas surprenant 
qu'elles aient échappé aux anciens habitants de 
l'Inde : la reine des fleurs leur fut sans doute 
inconnue, comme elle l'a été des Egyptiens, des 
Hébreux et des anciens Assyriens. 

En fut-il de même des Médo-Perses ? Le Zend- 
Avesta ne parle pas plus que les Védas de la rose ; 
mais comme il ne cite point de noms de plante en 
particulier, on ne peut en conclure que les habitants 
de l'Iran n'aient point anciennement connu ou cul- 
tivé la rose ; ce n'est pas toutefois chez eux, mais 
chez les Grecs, qu'on rencontre la première mention 
de cette fleur charmante. 

Le nom de la rose se trouve dans les plus anciens 
monuments de la poésie hellénique. Aphrodite, dans 
Homère, parfume le corps d'Hector avec de l'huile 
de rose " ; mais le poète ne dit rien de la fleur elle- 
même dont était tiré ce parfum, et l'on s'est demandé 
s'il la connaissait"*. Il donne, il est vrai*, ainsi que 



1. Roxburgh (Flora indica, vol. II, p. 513) ne parle pas de la 
li. sempervirens, mais il mentionne comme indigènes les R. pu- 
bescens Roxb. et recurva Roxb. De Candolle indique aussi 
d'après Lindley les R. Briinonii et Ljellii. 

2. 'A'fpoSiXT) 
... poooEVTi ûà /^pTcv ÈXaîto. 

Ilias, XXIII, 186. 

3. « Quapropter, lit-on dans Aulu-Gelle, rosam non norit, oleum 
ex rosa norit ? » Noctes Atticae, lib. XIX, cap. 6. 

4. œàvT) poSooàxTuXoç 'HoSç. 

Odyssea, XVII, v. 1. 



12 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

le fera plus tard Hésiode *, le nom d'Aurore « aux 
doigts de rose » h la déesse du matin ; mais c'est là 
une comparaison poétique, empruntée peut-être à 
des souvenirs lointains, et qui, en tout cas, ne prouve 
pas que la rose était cultivée en Grèce du temps de 
ces poètes. Lorsque dans l'hymne à Déméter, ce 
monument vénérable du culte de cette déesse, vers 
le milieu du vu* siècle'^, le poète nous montre Persé- 
plîone cueillant avec les filles de l'Océan, dans une 
« belle prairie » d' « aimables fleurs ^ w : « le doux 
safran, des iris, l'hyacinthe, des roses et des lis, 
admirables à voir, avec le narcisse, que la vaste 
terre venait de produire », pour séduire la jeune 
vierge, il nous présente un tableau de fantaisie, bien 
plus qu'il ne nous offre la peinture fidèle d'un 
jardin de son temps *, 

On en peut dire autant de la description que Mos- 
chus, à son imitation, a, trois siècles plus tard, faite des 
« prés fleuris », où eut lieu l'enlèvement d Europe". 

1. ... &ooo8ax-uXo; 'Hoj;. 

Opéra et Dies, v. 610, éd. Lehrs. 

2. F. G. Welcker, Griechische Gœtterlehre, Gœttingen, in-8, 
vol. II (1859), p. 546. « Man kann unmôglich den Homerischen 
Hymnus bis gegen die 50. 01. oder um das sechste Jahrhundert 
herabsetzcn, sondern muss ihm ein hoheres Aller zugestehen, etwa 
die 30. 01. oder die mitte des siebentcn Jahrhunderts ». 

3. Miy^a xpd/.ov t' àyavov /.ai àyaXXc'oa; rjo' jxxtvôov, 
xa\ poosa; /.âXuxaç xal Xci'p'.a, Oadixa loi'aOa'., 
vâpxiaao'v 0', ov Ï-0'jq\ (o'^r.Bp xpo'xov, s'jpsîa yOwv. 

E'.ç Ar|ur,tpav, v. 426-28. Ed. Baumeistcr. 

4. Il en a été le plus souvent de même chez les trouvères. 

5. Idyllion, II, v. 63-70. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 13 

Toutefois, si, comme son devancier, Moschus a ré- 
uni, dans ses vers, d'une manière arbitraire, les fleurs 
dont la vue frappe de joie Europe et ses compagnes, 
il les connaissait certainement ; en était-il autrement 
pour l'auteur de l'hymne h Déméter? On n'est pas en 
droit de le penser, comme a paru le faire Helin^; et 
sans doute, lorsque ce poète parle de la rose, c'est une 
fleur réellement connue de lui, tout comme les iris 
et l'hyacinthe, qu'il a en vue. Il en est à plus forte 
raison de même quand Archiloque nous montre son 
amie « réjouie de la branche de myrte et des fleurs 
de rose » qu'elle reçoit^, ou bien quand Pindare 
nous parle de roses entrelacées dans les cheveux avec 
des violettes ^. Il est impossible d'admettre qu'il ne 
s'agisse pas ici de fleurs connues alors en Grèce ; il 
n'est guère moins impossible de supposer que la rose 
dont ces poètes font ainsi mention ne soit pas déjà 
l'espèce cultivée, la fleur charmante qui occupera 
désormais une si grande place clans les chants des 
lyriques grecs. Mais d'où venait-elle? 

Le nom grec de la rose n'est point indigène ; la 
forme éolienne plus complète Ppsoov, celle même 
dont se servait Sappho, se rattache à l'arménien 

1. Kulturpflanzen, p. 301. 

2. ï/o'Jia. ôaXXôv [J.'jpaiv7]; Ixô'gtûcXO 
poofj; TE xaXôv avOo;. 

Fragin. 29, éd. Bcrgk. 

3. £7:' àaSpo-av -/i'-^ao^j ipoi.xoi.\ 
Ttov oo6a'. po'oa t£ ■/.o'jj.atai fx^'yvoTa'.. 

Dithyrambos II, v. 24-25 (Pindar's Werke, éd. J. A. 
Hartung. Leipzig, 1856, in-l2, vol. IV, p. 218). 



14 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

vard *, lequel suppose, d'après Spiegel ^ une forme 
zend vareda (fleur), d'où le vocable grec paraît 
dérivé^. Cette circonstance doit nous faire chercher 
la patrie de la rose vers le plateau de l'Iran. Or 
c'est précisément dans le Caucase* oriental ainsi que 
dans le Khourdistan, qu'on a trouvé, à l'état 
spontané, la rose à cent feuilles, le type des 
plus belles espèces anciennement cultivées. C'est 
dans la région occidentale de l'Iran, en particulier 
dans le Mazendéran et le Farsistan, que la rose 
aussi atteint les proportions les plus grandes et 
qu'elle a le parfum le plus exquis ; on ne peut guère 
douter dès lors que ce ne soit là son berceau. De 
son pays d'origine, elle a d'un côté, à travers l'Asie 
Mineure, pénétré en Grèce, de l'autre, à travers la 
Mésopotamie, en Syrie et en Palestine. 

La Mésopotamie l'avait déjà reçue au v" siècle 
avant notre ère. Hérodote rapporte^ que les habi- 
tants de Babylone faisaient sculpter au haut du bâton 

1. Kuhn und Schlelcher, Beitrdge zur vergleichenden Sprach- 
forschung, vol. I (an. 1858), p. 318. 

2. E. Rœdiger und Pott, Zeitschrift fur die Kunde des 
Morgenlandes. Bonn, in-8, vol. VIII (ann. 1850), p. 119. 

3. Et non pas du vocable speuOc'.v, comme l'a fait remarquer 
Pott. « Das gr. pdoov... lâsst sich nicht von Ipîùôciv herleiten ». 
Z. F. K. d. M. vol. VII, 119. 

4. Edm. Boissier, Flora orientalis, vol. II, p. 676. Marschall 
von BieheTsiein (Beschreibiing der Lànder am Kaukasus, p. 78) 
l'a aussi indiquée à Kouban près de Schirvan dans la Perse sep- 
tentrionale ; mais y est-elle spontanée ? 

5. 'Et:' IxaT-w oà a/.r|7îTûw ï-fsx: ;:£rotr)Uc'vov r^ iif)^Q'i y] pd$ov 
^ xp-'vov f] a'.ETo; fj àXXo --.. Histor., lib. I, cap. 195. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 15 

qu'ils portaient une pomme, une rose, une fleur de 
lis, un aigle ou quelque autre objet, preuve qu'ils 
connaissaient et qu'ils cultivaient sans cloute aussi 
de son temps les roses et le lis. A la même époque 
la rose était déjà cultivée également au nord de la 
Péninsule hellénique. Les descendants de Téménos, 
raconte Hérodote \ affligés de quitter Lébéa, a se 
retirèrent dans une autre partie de la Macédoine et 
s'établirent près des jardins qu'on dit être ceux de 
Midas, fils de Gordius ; et où croissent spontanément 
des roses à soixante pétales, dont le parfum est plus 
suave que celui de toutes les autres espèces ». Au- 
dessus, ajoute-t-il, s'élève le mont Bermios. Un 
passage des Géorgiques de Nicandre complète celui 
des Histoires d'Hérodote et nous permet de suivre 
la marche de la rose depuis la région du Caucase 
jusque dans celle de l'Ilémos. 

Après avoir quitté la ville d'Asis en Phrygie, 
royaume de son père, Midas, nous apprend le poète 
alexandrin^, passa en Thrace et se fixa d'abord dans 
l'Edonide, puis dans l'Emathie ; c'est dans cette 
dernière contrée, remarque-t-il, que se trouvaient 

1. Oi 03 à7i:'.y.o[a.£vot s; àXXrjv yfjv ttjç Ma/.î00v:.'r]; or/.riaav TTs'Xa; 
Twv XTjTiwy Tôjv ÀsyDaevcov eiva'. MiocW iq'j ropo'sto, sv xo'.d'. cpuetai 
aùxdfj(.ata pooa, ëv àV.aoxov è'/ov i\-f\v.ov~ot. '^ûXXa, ôoafi x; u^^cocpc'povxa 
Toiv àXXo)v... TTzèp os TOJV xrj7:a)v ojpo; y.ù-X'. Bsoa'.ov. Histor., lib. 
VIII, cap. 138. 

2. npwTa [jlÈv 'QooviVjôe M''or\q, arîp 'Aa-.'oo; âp"/_V 
Xetrwv, £v xXrj'potaiv ocv£Tp£'^£v 'HaaGi'o'.aiv 

aièv £; âÇTj-z.ovxa nipi^ xOfxo'wvTa TîExrjXotç. 

Georgica, ap. Athénée, lib. XV, cap. 31, 683 b. 



16 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

les jardins où ce prince a le premier élevé des roses 
à soixante pétales. Ce récit symbolise l'importation 
de la rose, de l'Asie Mineure dans la presqu'île 
hellénique. Enfin le mont Bermios, au pied duquel 
Hérodote place les jardins de Midas, se trouvait dans 
la région même où habitaient les Bryges, frères des 
Phrygiens d'Asie, suivant Strabon \ On voit comment 
de la Phrygie la rose fut transplantée dans le nord 
de l'Hellade. Elle allait bientôt se répandre dans 
toute la Péninsule et de là dans le bassin de la Médi- 
terranée tout entier. 

Sappho parle des roses de Piérie ^, province située 
au sud-est de la Macédoine, sur les frontières de la 
Thessalie. Théopliraste a décrit les roses de Phi- 
lippes en Macédoine, et vanté celles de Cyrène '\ 
Nicandre a célébré à son tour les roses de Nisée et 
de Phasélis^. 11 y avait, d'après Pline ^, des roses 
renommées à Trachine. Le naturaliste a aussi vanté 
celles de Préneste dans le Latium, et de la Cam- 
panie, ainsi que les roses de Carthagène en Espagne. 
Virofile^ et Columelle" entre autres ont chanté celles 
de Pestum. 



1. Bp'jyeç /.al ^pjyz;, o\ aÙTOi. Lib. XII, cap. 3, 20. 

2. Lyrici Graeci, cur. J. Fr. Boissonnade. Parisiis, 1825,in-18, 
vol. XV, p. 59. 

3. Hist. plantarum, lib. VI, 6. Voir pi. loin p. 17 et 18. 

4. Georgica, ap. Athénée, lib. XV, cap. 31, 683, b. 

5. Hist. natur., lib. XXI, cap. 10 (4), 2. 

6. Géorgie, lib. IV, v. 119. 

7. De cultu hortorum, v. 37. {De re rustica, lib. X.) 



ESPÈCES DE ROSES CONTSUES DES ANCIENS. 17 



III 



Quelles étaient ces roses qui apparaissent ainsi 
dans les contrées les plus diverses de l'ancien monde ? 
Appartenaient-elles à des espèces différentes ou 
n'étaient-elles que des variétés d'une seule et même 
espèce ? On a répondu à ces questions de la manière 
la plus différente ; le manque de précision et le 
vague des descriptions que nous ont laissées les 
anciens rendent trop explicable ce qu'il y a d'incer- 
tain et parfois même de contradictoire dans ce 
qu'ont hasardé les modernes sur cet obscur sujet. 

Théophraste \ le premier et le plus exact des 
écrivains grecs qui aient décrit la rose, s'est borné 
à distinguer entre elles les roses cultivées par le 
nombre plus ou moins grand de leurs pétales, leur 
parfum et quelques caractères extérieurs. 

Les roses, dit-il-, diffèrent beaucoup par le nombre de 
leurs pétales, leur plus ou moins de rudesse, la couleur 
et le parfum de leurs fleurs. La plupart ont cinq pétales, 
quelques-unes douze à vingt, d'autres encore un bien 
plus grand nombre, car il y en a auxquelles on donne le 
nom de cent-feuilles, du nombre de leurs pétales. 

1. Hist. plant., lib. VI, cap. 6. 

2. Tôjv Ôà pdoojv T,ok\a\ ô-.a'^opai tiXt^Occ xt o'jXXojv xal ok'.-^ôxrixi 
xat TpayjTr,Ti xai Xeiottjt'. xal eù/poi'a -/.al txtorsw.cL . Ta [xàv yàp 
TrXstaTa TtsvTaçiuXXa xh. oe oojOExâ'juXXa xal sîxoa^cpuXXa rà 8' à'tt 
TToXXw 7:Xcîov CiTîs^aipovTa toutojv iv.a yàp eiva; cpaatv axai xaXouatv 
ExaTovxâ'juXXa. Cap. 6, 4. 

JORET. La Rose. 2 



18 LA ROSE DANS l'àNTIQUITÉ. 

Et il ajoute que la plupart de ces dernières crois- 
saient auprès de Philippes. Puis, après avoir dit 
qu'elles ne se faisaient remarquer ni par leur parfum, 
ni par la grandeur de leurs fleurs \ le disciple 
d'Aristote termine ainsi sa description^. 

Les plus suaves d'odeur sont celles dont la partie 
inférieure (du calice) est hérissée. La couleur et le 
parfum des roses, d'ailleurs, dépend de la nature du sol 
où elles croissent, car on en trouve dans la même région 
de parfumées et d'autres qui n'ont pas d'odeur. Les plus 
parfumées sont celles de la Gyrénaïque. 

Il n'y a dans ce passage rien qui puisse nous 
apprendre si Théophraste a eu en vue différentes 
espèces de roses, ou bien s'il ne parle que de 
variétés d'un même type obtenues par la culture; 
mais une difficulté toute particulière se présente au 
sujet des roses de Philippes. Le naturaliste grec dit^ 
que les habitants allaient les chercher sur le mont 
Pangée, où elles croissaient en quantité, et qu'ils 
les plantaient dans leurs jardins. Si le renseigne- 
ment est exact, il est presque impossible que les 
roses de Philippes aient été de vraies cent-feuilles, 

1. riAcTaTa 0£ xà -o'.auta i'3-'. Tzzpi ^^iXir.r.o'j;,... oùx sù'oTaa ôè 
oùâà [xcyaXa toi; asyô'Oca'.v. Cap. 6, 4. 

2. E'jojOT] aàÀÀov wv ipoL/l -à y.i-ui. Tô o: oXov... /a'', tj sj/ooia 

Y'.vo;j.£va -o'.ct T'.va 7:apaXXay7]v S'joaaia; /al aoaa-'a;. Eùoa|i.dTaTa oè 
ta £7 K'jpr[vr,. Cap. 6, 5. 

3. OùTO'. yxp Xa|j.6àvovt£: Iv Toij navYa''ou '^uTs'uoua'.v £/.cT yàp 
YtvsTa'. -oXXà. Cap. 6, 4. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 19 

qui ne sont point indigènes en Grèce. Sprengel, 
après les avoir, dans la première édition de son 
Histoire de la Botanique^, identifiées avec cette 
espèce, a voulu y voir plus tard ^ une forme anoblie 
delà rose toujours verte [R. semperçh'ens h.) ; mais 
cette espèce fréquente sur le littoral de la G rècene 
paraît pas croître dans la partie montagneuse. Fraas 
regardait les roses de Philippes comme appartenant 
à l'espèce gallica, qu'il paraît confondre avec la 
ceiitifolia, et que les Anciens, dit-il ^, n'en distin- 
guaient pas. Mais en même temps il voudrait voir 
dans les roses dont le calice est hérissé, suivant 
Théophraste, une forme de la rose à feuilles de 
pimprenelle [R. pimpinellifolia L., v. myriacantha'* ^ 
Lindl.), hypothèse que rien ne justifie et qui paraît 
reposer sur une interprétation erronée du texte de 
l'écrivain orec^. 



1. Historia rei herbariae, 1807, vol. I, p. 93. « Bosa ceii- 
tifolia ad Philippos sponte crescere dicitur ». 

2. Geschich'te cler Botanik, 1827, vol. I, p. 75. « Dies wird 
Rosa sempervirens sein, welchc Sibthorp in Grieclienland hâufig 
wild fand ». On conviendra que la raison n'est guère suffisante. 

3. « Die Alten unterschieden Avohl R. centifolia et gallica als 
Arten nicht ». Op. laiid., p. 76. 

4. Icli ziehe dièse Pflanze hieher, well sie auf den nôrdlichsten 
Gebirgen die hâufigste ist ». Op. Laud., p. 75. 

5. Fraas a supposé que ces roses à calice hérissé étaient celles 
mêmes de Philippe, ce qui est inexact ; Athénée, 1. XV, 682, en 
les appelant TrsvxaisuXXa montre très bien qu'il ne peut être question 
ici des roses doubles de Philippes ; mais quelles étaient ces roses 
odorantes à cinq pétales ? Serait-ce la Rosa sempervirens, dont 
le parfum est faible, mais très suave ? 



20 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

Lenz ne s'est pas arrêté à la difficulté que 
j'ai signalée et il n'a pas hésité à regarder les 
roses de Philippes comme des cent-feuilles, il en 
a été de même de Hehn et aussi de Koch. Leur 
manière de voir est-elle conforme à la réalité des 
faits ? Le texte de Théophraste est peut-être trop 
peu authentique ou exact, pour qu'on puisse se 
prononcer. Tout ce que nous apprend de certain 
VHistoirc des Plantes, c'est qu'au iv*^ siècle avant notre 
ère les roses de jardin variaient beaucoup par le 
nombre de leurs pétales, et qu'on en cultivait même 
dé simples, c'est-à-dire à cinq pétales. Ces dernières 
étaient-elles de la même espèce que les roses à fleurs 
doubles ou n'étaient-elles que des roses sauvages 
non encore anoblies? Nous l'ignorons et le naturaliste 
grec n'a rien dit qui puisse nous l'apprendre. 

Dans le livre YI de son Histoire des Plantes, 
à la fin de Tarticle sur les roses, Théophraste s'est 
borné à remarquer que les roses sauvages \ — ocypixi 
pcco)V'ai, • — dénomination sous laquelle il les comprend 
toutes, avaient les feuilles et les tiges plus rudes, les 
fleurs moins colorées et plus petites que les roses 
cultivées. Ailleurs "^ il paraît les désigner, toutes 
également, sous le nom de y.uvcaoaxcv — ronce de 
chien — , arbuste qui a, dit-il, un fruit rouge et 
semblable ;i une grenade, ce qui convient à peu 



1. A'. 8' ccyptat (poôioviat) TpayuTspai xal Taî; paooo'.; xat xoî; 
cpuÀXûi;, ï-'. oï àvOo; ây pouaTcpov ï/ouai xat ËXaTiov. Cap. 6, 6. 

2. Jlist. plant., lib. III, cap. 18, 4. Au livre IX, cap. 8, 5, il 
est fait également mention du fruit du cynosbaton. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 21 

près au fruit de l'églantier, — et dont a les feuilles, 
ajoute-t-il, ressemblent à celles du gattilier », ce 
qui s'applique bien h la ronce, mais non plus à 
l'églantier, encore que Théophraste * ait sans doute 
voulu parler de cet arbrisseau. Mais quelle espèce 
de rose sauvage a-t-il appelée du nom de y.uv6a6aTcv ? 
Théophraste n'est pas le seul écrivain qui se soit 
servi du mot ; Dioscoride l'a également employé^, et 
la description qu'il a donnée du végétal auquel il 
l'attribue, si elle manque de précision, — il ne faut 
pas en demander aux naturalistes anciens, — con- 
vient néanmoins assez bien à un églantier, et en ce 
qui concerne le fruit et les graines ne saurait convenir 
qu'à lui. 

Le cynosbaton, dit-iP, qu'on appelle parfois aussi 
oxyacantha, est beaucoup plus grand que la ronce ; il 
devient en effet arborescent et a des feuilles beaucoup 
plus larges que celles du myrte. Ses rameaux sont garnis 
de robustes aiguillons, sa fleur est blanche*, son fruit 



1. T6 0£ •/.'jvoaoaTOv xôv xa-vrôv 'jzsvjOpov ï/ei xal ra;a7:Xrja'.ov 
Toj Tfi; Go'a;- ... xô o; ç>uaXov àyvoJOc; Lib. III, cap. 18, 4. 

2. Galien (De aliin. facult. Il, 4), a également employé ce 
nom pour désigner la rose sauvage, mais sans donner d'autre indi- 
cation sur cet arbuste, sinon que le fruit en est astringent. 

3. K'jvo'^jCaTOv, 01 oà ô^ua/.avOav v.a.\o\j'Z'.. ©aavo; ô' ia^\ jBocTou 
"oAXfT) u.c'!'^o)v, oiv5vCi)or,;* '.puÀXa '.p^psi "oXXro TrXaxJTcpa aupcjivrj;, 
a/.avOa; os TZiZ'. xaT; pâoôoi; iJyupà;, avOo; Xôu/.ov, xapjrôv ZT,:\xr\y.T\^ 
r.'jof^'j: iXai'a; lo'./.ôxa, sv Xfo tzzt.x^^ziOx: r:uppov, xà oà Èvxô; s'ptworj. 
De medica materia, lib I, cap. 123. Lipsiae, 1829, in-8, p. 117. 

4. Cette couleur de la fleur a fait supposer à Sprengel que 
Dioscoride a eu ici en vue, ce qui est peu probable, la variété 



22 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

oblong ressemble à une olive et devient rou^e à la matu- 
rité ; au milieu se trouvent des poils d'apparence laineuse. 

Comme Théophraste, Dioscoride ne distingue pas 
plusieurs espèces d'églantier, et, comme pour son 
devancier, on ne sait pas laquelle des roses sauvages 
il avait en vue dans la description qu'il a donnée. 
Ce qu'il dit du fruit convient presque indifféremment 
à la rose de chien et à la rose toujours verte; il est 
plus que probable que l'auteur de la Matière médicale 
avait vu, comme Théophraste, ces deux espèces, qui 
se trouvent également en Grèce : mais il est pro- 
bable aussi qu'il les a confondues entre elles, ainsi 
peut-être qu'avec la rose rouillée (/?. ruhiginosa L.) 
qu'on rencontre, comme elles, dans la Péninsule 
hellénique, ainsi que dans les îles de l'Archipel et 
l'Asie Mineure \ 

Dioscoride n'a pas plus essayé de distinguer les 
roses cultivées que les roses sauvages ; il les com- 
prend toutes sous le nom de rhocla, et comme il 
leur attribue à toutes les mêmes propriétés médici- 
nales, qu'il n'en a donné aucune description, on voit 
qu'on ne peut pas trouver chez lui le moindre ren- 
seignement sur ce qu'elles étaient^. Tout ce que nous 

collina Jacq. de la R. caniiia. « Flores -/.uvociEaroj albi proljant, 
Rosae caninae varietatcm albifloram seu coUinam Jacq., Icucan- 
tham Lois, intelligi ». (Dioscoridis materia medica, vol. II, 
p. 399). Il aurait fallu commencer par montrer qu il s agit Lien de 
la R. canina et non d une autre espèce. 

1. Edm. Boissier, Flora oriontalis, vol. II, p. 67. 

2. S il fallait en croire Sprengel. qui a donné on !829-'i0 une 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 23 

connaissons des roses cultivées par les Grecs se 
réduit donc à ce que nous apprend Théophraste, et 
cela est trop peu pour que nous puissions en rien 
conclure. Le naturaliste grec a sans doute connu 
plusieurs races de roses cultivées, il a même signalé 
entre elles des différences, mais rien n'indique qu'il 
ne les ait pas toutes rattachées au même type. Il en 
a été de même pour Dioscoride. C'est le point de vue 
où la science grecque en est restée. La science 
romaine est-elle allée plus loin ? 

Deux de ses représentants les plus autorisés, Colu- 
melle et Palladius, quand ils ont parlé de la culture 
de la rose, ne paraissent pas en avoir su plus que 
leurs devanciers de la Grèce, Théophraste et Dios- 
coride ; ils n'ont rien dit du moins qui permette de 
penser qu'ils en distinguaient plusieurs espèces ' ; 

nouvelle édition de la Matière médicale (Leipzig, in-8, 2 vol.), 
Dioscoride aurait connu deux autres espèces de rose ; on trouve en 
effet, dans cette édition (lib. I, cap. 130, vol. I, p. 124), le pas- 
sage suivant, qui, manquant dans toutes les autres, semble être 
l'addition d un copiste : -y. Zï ycuaa -/.a: [xovo'.p'jXAa £'.; ar.cc'na. 
à-/pr,atOT£pa. "EatJ /.ai £7:iY£ia Tiv«, [a.'.-/.pdt;pa, ÔltzAol, ctypia, si; -oXXà 
roî; 7.r^r.i'j-:o~.^ sùXaÇô'aTSoa : « Aurea rosa », dit, dans son commen- 
taire (vol. II, p. 40 'i), Sprengel, qui ne paraît pas douter de l'au- 
thenticité de ce passage, encore quil n en justifie pas l'origine, « est 
B. liitea Dal.; agrestis vero et £::i'ycio;, R. avyensis ». 

1. Il a fallu une singulière inadvertance de Sprengel (Geschichie 
dor Botanik, vol. I, p. 130) pour parler de la rosa Sarrana • 
s il avait lu plus attentivement ou moins perdu de vue le texte de 
Columelle, il aurait vu qu'il s'agit (lib. IX, 4) des « violettes 
pourpres » ( Sarranao s'iolar) ou (lib. X, v. 287) de « roses plus 
éclatantes que la pourpre de Sarra » : 

Jam rosa mitescit Sarrano clarior ostro. 



24 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

pour eux, il n'y a qu'une rose cultivée — la rosa — 
comme il n'y a qu'une seule rose sauvage ou églan- 
tier, — le cynosbatos ou sentis canis. — Reste Pline. 
Le naturaliste latin distingue d'abord, mais d'une 
manière singulièrement vague, l'églantier de la rose 
proprement dite ou cultivée. « Le végétal qui porte 
la rose est plutôt une épine qu'un arbuste », dit-il 
en parlant de la seconde', mais cette fleur « vient 
aussi sur une ronce », ajoute-t-il en faisant allusion 
à la première. Il connaissait aussi, comme Columelle, 
le nom cynosbatos, mais, tandis que celui-ci désigne 
évidemment l'églantier par ce nom", la description 
qu'a faite Pline ^ de l'arbuste auquel il l'attribue, ne 
saurait convenir qu'à une ronce'*; il semble avoir 
réservé h l'églantier le nom de cynorrJiodos^ . Mais il 
confond toutes les roses sauvages sous cette déno- 
mination, et on ne trouve rien dans son Histoire 
naturelle qui permette de croire qu'il en a connu, 
encore moins distingué, plusieurs espèces. Mais il 

1. « Rosa nascitur spina verius cfiiam friitice, in rii])o qiiocpic 
proveniens. Hist. natur., lib. XXI, cap. 10 ('i). 

2. (Spina) quam Graeci vocant xuvo'aSaTOv, nos sentcm canis 
appellamiis. De re rustica, lib. XI, cap. 3. 

3. Cynosbatos... folium habet vestigio hominis siniile. Fert et 
uvam nigram, in cujus acino nervum habet, unde nevrcspatos 
dicitur. Hist. natur., lib. XXIV, cap. 74. 

4. Il faut dire toutefois qu'au livre XVI, chap. 71, il semble 
que le mot cyaoshatos désigne bien 1 églantier : « Rubi mora 
ferunt et alio génère similitudinem rosae qui vocatur cynosbatos ». 

5. Radix silvestris rosae, quae cynorrhodos appellatur. Ilist. 
natur., lib. VIII, cap. 43(41). — Radicem silvestris rosae, quam 
cynorrhodon vocant. Ihid. lib. XXV, cap. 6. 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES AiNCIENS. 25 

a distingué plusieurs races ou formes, sinon plusieurs 
espèces, de roses cultivées. 

Après avoir décrit, non sans originalité, l'inflo- 
rescence de la rose et parlé de quelques-uns des 
emplois de cette fleur, Pline ajoute* : 

Les espèces les plus célèbres parmi nous sont la rose 
de Préneste et celle de Campanie ; d'autres ont ajouté la 
rose de Milet, qui est d'un roug-e très vif et qui n'a pas 
plus de douze pétales : vient ensuite celle de Trachinie, 
qui est moins rouge, puis celle d'Alabanda, dont les 
pétales sont blanchâtres : la moins estimée est la rose 
épineuse (spineoJa), qui a beaucoup de pétales, mais très 
petits. 

Après ces renseignements, qui paraissent lui 
appartenir en propre, Pline continue, en paraphra- 
sant Théophraste, qu'il n'a pas toujours bien inter- 
prété " : 

1. « Gênera ejus nostri fecere celeberrima Prœnestinam et Cam- 
panam. Addidcre alii Milcsiam, ciii sit ardentissimus color, non 
excédent! duodena folia. Proximam et Trachiniam minus rulîentem. 
Mox Ala])andicarn viliorem, albicantibus foliis. Vilissimam vero 
plurimis, sed minxitissimis spineloam » Ibid.. lib. XXI, cap. 10 
(4), 2. 

2. « Difïcrunt multitiidinc foliorum, asperitate, laevore, colore, 
odore. Paucissima quina folia ac deinde numerosiora : quum sit 
genus ejus quam centifoliam vocant : qua3 est in Campania Italiœ, 
Gracciae vero circa Philippos : sed ilji non suac tcrrae provenlu. 
Pangaeus mons in vicino fert, numerosis foliis ac parvis : unde 
accolae transferentes conserunt, ipsaque planlatione proficiunt. Non 
autem talis odoratissima est ne cui latissimum maximumque 
folium ». Ibid., 3. 



26 LA ROSE DANS l'aXTIQUITÉ. 

Les roses diffèrent par le nombre des feuilles, par la 
rudesse, le poli, la couleur, Todeur. Le nombre des 
feuilles, qui n'est jamais de moins de cinq, va toujours 
croissant, au point qu'il est une espèce à cent feuilles : 
elle vient en Italie dans la Campanie, et en Grèce aux 
environs de Philippes ; mais dans ce lieu elle ne croît 
pas naturellement : elle vient du mont Pangée, qui est 
dans le voisinage, et qui produit des roses k pétales nom- 
breux et petits ; les habitants les transplantent et par là 
les améliorent. Cette espèce n'est pas très odorante, non 
plus que celle dont la feuille est très large et très grande. 

Si Pline n'a pas eu un texte de VHistoire des 
plantes différent de celui que nous possédons, il 
s'est permis avec Théophraste de singulières licences, 
et en transposant ou réunissant des phrases séparées, 
il a fait dire au naturaliste grec des choses auxquelles 
celui-ci n'avait guère pu ni dû penser. Pline a 
emprunté au disciple d'Aristote la mention qu'il a 
faite de la rose si parfumée de Cyrcne ; mais je ne 
sais où il a pris ce qu'il dit de la « rose grecque des 
Latins », — le lychnis des Grecs, — « qui n'est pas 
plus grosse qu'une violette à cinq pétales, mais n'a 
pas d'odeur », de \a grieciiia, aux pétales réunis en 
peloton, de l'espèce appelée mosceutoîi, à la tige 
semblable à celle de la mauve et aux feuilles d'olivier, 
ainsi que de la coroneola « rose d'automme », qui 
tenait le milieu pour la grosseur entre les trois pré- 
cédentes, et seule était odorante, tandis que les autres 
étaient sans parfum'. Il est impossible de recon- 

1. « Est et quac Graoca appellatur a noslris, a Graecis lychnis, 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 27 

naître dans toutes ces fleurs des espèces ou variétés 
de roses \ et l'énumération qu'en a faite ici l'écrivain 
latin montre combien peu il tenait à l'exactitude. 

On comprend d'après cela combien il est difficile 
d'identifier les variétés de roses mentionnées par 
Pline; Gaspard Bauhin M'a tenté, ainsi que l'Ecluse, 
mais ils ne sont arrivés qu'à des hypothèses plus ou 
moins ingénieuses, et il était difficile qu'il en fût 
autrement, puisque les descriptions de V Histoire 
naturelle sont incomplètes. Les conclusions de 
Bauhin n'en ont pas moins été acceptées par A. Fée 
dans sa Botanique de Pline^, ainsi qu'elles l'avaient 
été en partie dans l'édition allemande de \ Histoire 
de la Botanique, de Sprengel. D'après ces deux 
derniers auteurs, la rose épineuse [spineold] serait 
la Bosa spinosissinia L. ou myriacantha D. C, formes 
de la rose à feuille de pimprenelle, et tous voient dans 



... unquam excedens quinque i'olia, violaeque magnitudinc, odore 
nullo. Est et alia Graecula appcllata, convolutis foliorum pani- 
culis... Alia fiinditvir e caule malvaceo, folia olcac habeiitc, mos- 
ceiiton vocant. Atquc inter lias média magnitudine antiimnalis 
quam coroneolam vocant. Omnes sine odore, praetcr coroncolani. » 
Ibid., 4. 

1. La rose grecque ou Lychiiis a été considérée comme étant le 
Lychnis coronaria L., la niosceuton, qui « certes n'est pas la 
rose musquée », dit justement Ilardouin (^ /*//«<? de Lemaire, vol. 
VII, p. 14, n. 25), est regardée par Desfontaines (ibid.) probable- 
ment comme VAlthaea rosea. 

2. Pinax theatri botanici, sive Index in Theophrasti, Dios- 
coridis, Plinii et botanicovum qui a saeculo scripserunt opéra. 
Basileae, 1623, in-8, p. 480. 

3. A la suite du livre XXVI de Pline dans lédition Panckouckc. 



?8 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

la rose de Campanie la rose blanche (Rosa alha C. 
Bauh.); pour Sprengel, la rose de Milet aurait été la 
rose de Provins (B. gallica L.) ; il en est de même pour 
Fée, qui identifie aussi avec cette espèce les roses de 
Préneste et de Trachyne. Sprengel voyait, au con- 
traire, avec l'Ecluse, dans la première, une rose de 
Provence (R. provinciaJis)^ et dans la seconde la rose 
de Damas (^R. damascenn); c'est h cette dernière 
espèce que, d'après Fée, appartenaient les roses de la 
Cyrénaïque. C'est h elle aussi qu'on a rattaché parfois 
les roses célèbres de Pestum \ Enfin Sprengel regar- 
dait la rose d'Alabanda comme la rose velue (R. çiUosa 
L.), espèce non cultivée pourtant^ et Fée voit dans 
la grsecula^ qui n'était probablement pas une rose, 
l'hypothétique Rosa sUvestris de Bauhin. On ne pou- 
vait donner plus libre carrière à la fantaisie^. 



1. En particulier Sprengel (Geschichte der Botanik, v. I, 
p. 123), ainsi que Koch, on l'a vu. Pour Loiseleur-Deslongchamps 
(p. 137) c est la « rose bifère ». Fée dans la « Flore de Virgile » 
(Virgile de Lemaire, vol. VIII, p. cliv), s'est borné à dire que 
ce n'est pas la R. alba D.C. 

2. Aa-cc plus de raison Johan. Retzius, Flora Virgiliafia, Lund, 
1808, 8», la identifiée aAcc la var. pallida de la R. centifolia. 

3. On trouve dans la Flore de Virgile par Fée un exemple 
curieux de ces créations arbitraires d'espèces. Dans une de ses 
églogues, Virgile parle de roses pourpres. 

Puniceis humilis quantvim saliunca rosetis (V, v. 17). 
Au lieu de voir dans 1 adjectif puniceus un simple synonyme de 
purpureiis. Fée, supposant d ailleurs, on ne sait trop pourquoi, 
qu'un berger n'avait pu connaître de roses cultivées, a identifié la 
rose virgilienne avec la var. punicea de la rose jaune (R. Lutea, 
L.). encore qu aucun auteur de l'anliquilé ne paraisse avoir connu 



ESPÈCES DE ROSES CONNUES DES ANCIENS. 29 

De toutes ces suppositions, la seule qui ait 
quelque fondement réel, c'est qu'à côté de la cent- 
feuilles, regardée par Fée comme la forme type des 
espèces mentionnées par Pline, les Romains culti- 
vaient sans doute aussi la rose de Provins (R. gallicaj, 
de même peut-être que la rose à feuilles de pimpre- 
nelle. On doit admettre aussi qu'ils avaient proba- 
blement, quoique exceptionnellement, dans leurs 
jardins des roses rouges et des roses blanches \ 
Quant aux dénominations diverses de roses qu'on 
rencontre chez les auteurs, elles désignent le plus 
souvent bien plus des centres de cultures que des 
variétés, encore moins des espèces différentes de 
cette fleur. Mais qu'importe ces distinctions, incon- 
nues aux poètes de l'antiquité ? Pour eux, sous ses 
diverses formes, la rose fut la reine des fleurs ; c'est 
comme telle qu'ils l'ont chantée, sans se demander 
à quelle variété appartenaient celles qu'ils connais- 
saient et qu'ils confondaient toutes, quelles qu'elles 
fussent, dans un même sentiment d'admiration. 



cette espèce, mentionnée d'abord seulement par les écrivains 
arabes. Pietro Rubani, Flora V/rgiliajia, Firenze, 1868, 8'', p. 99, 
n'a pas été plus heureux quand, faisant un contresens, il a voulu 
trouver des roses blanches dans le XII<? livre de l'Enéide, — il s'agit 
de lis blancs, — et qu il n'a pas hésité à les identifier avec la B. 
moschata, L., espèce asiatique importée d'abord en Europe par les 
Arabes. 

1. Il faut dire toutefois que Pline parle seulement de roses aux 
pétales blanchâtres (alhlcaiiics), mais Ovide paraît bien en con- 
naître de blanches « Albentesve rosas ». Art. amat. lib. III, 
V. 182. 



CHAPITRE II. 

CULTURE DE LA ROSE DANS L 'ANTIQUITE. 

Hérodote est le premier écrivain de l'antiquité 
qui ait, mais en passant seulement, parlé de la 
culture de la rose; d'après lui, nous l'avons vu, 
cette fleur aurait été importée dans la péninsule 
hellénique par ^Nlidas, ce qui la fait remonter aux 
temps antéhistoriques. Mais, pour savoir en quoi 
consistait sa culture, à quels procédés elle avait 
recours, il faut descendre jusqu'à Théophraste, c'est- 
à-dire au iv^ siècle avant notre ère. A cette époque 
la rose était répandue depuis longtemps déjà dans 
le monde grec tout entier, et l'influence hellénique 
avec le luxe croissant allait la faire pénétrer dans 
tout le monde connu des Anciens. 

La mention, au vii° siècle, de cette fleur char- 
mante par Archiloque ^ de Paros, l'éloge qu'en a 
fait Anacréon de Téos au siècle suivant, montrent 
que dès ces temps reculés elle était connue dans 
les îles de la mer Egée ; celles de Samos fleu- 
rissaient deux fois l'an^; Rhodes paraît lui devoir 



1. Voir plus haut, p. 10. 

2. Athénée, Deipnus., Ub. XIV, cap. 68 (G54). 



CULTURE DE LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 31 

son nom. Le témoignage de Pindare * nous apprend 
qu'on la cultivait aussi dans la Grèce centrale. Les 
roses de Trachine étaient renommées ; celles de 
Lydie étaient encore plus célèbres. Nicandre place 
au second rang, après les roses d'Emathie, celles 
de Nisée de Mégare ; il vante aussi les roses de 
Phasélis, ainsi que celles qui «fleurissent sur les 
bords du Léthé de Magnésie" ». Les roses de Milet, 
tardives, mais d'un vif incarnat, étaient estimées, 
quoiqu'elles n'eussent que douze pétales ^ La pale 
couleur de leurs fleurs faisait, au contraire, négliger 
les roses de la ville voisine d'Alabanda *. 

Mais la culture de la rose ne resta pas longtemps 
renfermée dans les limites de l'Asie Mineure ou de 
l'Hellade ; les colons grecs la transportèrent avec 
eux dans les établissements qu'ils formèrent loin de 
la mère patrie. C'est ainsi que la rose pénétra tour 
à tour en Sicile, où le poète Bion en racontera la 
naissance fabuleuse ^, et où Ovide nous montre Per- 
séphone la cueillant, quand elle fut enlevée par 
Pluton ^ ; dans l'Italie méridionale, enfin dans la 
Cyrénaïque, où elle s'acclimata rapidement et pro- 



1. Dithyramhi fragm. LUI, v. 17-18. 

2. Athénée, Deipnos., lib. XV, cap. 31, 683, b. Le Léthé, 
afthient du Méandre, se jette dans ce fleuve près de Magnésie. 

3. « Addidere alii Milesiam, cui sit ardentissimus color, non 
excédent! duodena folia. « Pline, Hist. natuv., \\h. XXL cap. 
10(4), 2. 

4. « Alabandicam viliorem, albicantibus foliis. » Pline, ibid. 

5. Idyllion, H, v. 65-66. 

6. Plurima lecta rosa est. Fast., lib. lY, v. 441. 



32 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

duisit une variété recherchée pour son exquis 
parfum *. 

C'est peut-être de cette dernière contrée, que la 
rose, si elle n'y fut pas directement importée 
d'Orient, fut transplantée en Egypte; inconnue dans 
ce pavs, nous l'avons vu, à l'époque des Pharaons, 
on l'y trouve cultivée sous les Ptolémées ; la région 
d'Arsinoé — le Fayoum actuel — devint célèbre par 
les roses qu'elle produisait. On la rencontre aussi 
maintenant en Syrie, où elle était inconnue avant 
l'invasion babylonienne, et elle va prendre place 
dans la littérature juive, qui l'avait ignorée jusque-là. 

C'est au moment où la rose apparaît ainsi dans 
toutes les provinces de la Grèce ou de l'Orient 
hellénisé que Théophraste a, le premier, fait con- 
naître la culture de cette fleur charmante. 

La rose, dit-il-, vient de graine. Puis, après avoir 
décrit le fruit de ce précieux arbuste, il ajoute : Mais, 
comme ce moyen de propagation est trop lent, on la 
reproduit plutôt par bouture. Taillée et passée au feu, 
elle donne des fleurs plus belles. Quand on la laisse 
intacte et qu'on l'abandonne à elle-même, elle se déve- 
loppe outre mesure et retourne à l'état sauvag^e. Il 
importe aussi de transplanter souvent les pieds de rosier; 
c'est le moyen, dit-on, de leur faire porter de plus belles 
fleurs. 

C'est peu ; ces préceptes cependant n'ont guère 

1. « Cyrenis odoratissima est », dit Pline (Hist. natur., lib. 
XXI, cap. 10(4), 5), en traduisant Théophraste. 

2. Hist. plantarum, lib. VI, cap. 6. 



CULTURE DE LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 33 

été dépassés dans l'antiquité, et Pline ne fera guère 
que les reproduire en les développant, encore que 
de son temps la culture des roses eût une impor- 
tance bien plus grande qu'à l'époque de Théo- 
phraste. 

Portée par les colons grecs dans leurs établisse- 
ments de l'Italie méridionale, la culture de la rose 
y devint florissante ; Lycophron parle des roses de 
Locres^; celles de Pestum ont été célèbres dans 
l'antiquité ; elles fleurissaient, dit-on, deux fois l'an^. 
De la Grande Grèce, sous le nom de rosa, dérivé 
de poota ou pcÉa^ le rosier pénétra dans la Cam- 
panie et le Latium : sa culture prit surtout une 
grande extension dans la première de ces provinces, 
qui rivalisa pour ses roses avec l'Egypte*. Dans le 
Latium, Préneste eut de bonne heure des roses 
renommées et tardives ^ ; dans une pièce de vers 
connue, Martial parle aussi de celles de Tibur et de 



1. Lycophron, Alexandra, v. 1429. 

2. biferique rosaria Paesti, 

Virgile, Géorgie, lib. IV, v. 119. 
nec bifcro cessuro rosaria Paesto. 

Martial, Epigr. lib. XII, 31, v. 3. 
Ovide, qui en parle aussi, se borne à les mentionner sans leur 
attribuer ce priAilège. 

tcpidique rosaria Paesti. Metam. lib. XV, v. 708. 

3. Pott, « Ueber altpersische Eigennamen. » (Zeitschrift der 
deutschen morgenl. Gesellschaft. Leipzig, in-8, vol. XIII (1859), 
p. 390). — H. Estienne, Thésaurus , s. v. 

4. « Ab ea (Aegypto) Campania est, copia rosae. » Pline, Ilist. 
natur. lib. XIII, cap. 6. 

5. Pline, Ilist. natur. lib. XXI, cap. 10(4), 5. 

JoRET. La Rose. 3 



34 LA ROSE DANS l'aXTIQUITÉ. 

Tusculum\ Plus tard les roses de Milan aussi furent 
célèbres ", comme l'étaient dès longtemps celles de 
Malte ^. Poursuivant sa marche vers TOccident, la 
rose pénétra à son tour en Espagne, où Cartha- 
gène fut renommée pour l'espèce qu'on y cultivait*, 
en Gaule, où Ausone la chantera, dans la Grande 
Bretagne même^. 

Les écrivains latins ont laissé les témoignages les 
plus formels des progrès faits par la culture de 
la rose depuis la fin de la République, ainsi que 
les renseignements les plus curieux sur les soins 
dont elle était l'objet. Varron déjà recommandait 
de s'y livrer dans la campagne romaine*^. Virgile 
n'a point oublié de faire cultiver les roses par son 
vieillard de Tarente^ Columelle prescrit à l'homme 
des champs de planter dans son jardin cette fleur 
dont (( la couleur est l'image de la pudeur rougis- 
sante ^ )) ; il veut qu'au printemps elle « élargisse 
le jonc tordu de ses corbeilles », afin qu'il revienne 
de la ville, où il l'aura portée, ses poches chargées 



1. Epigr. lib. IX, 61. 

2. Flavius \opiscus, Carinus, cap. 17. 

3. Ciccron, In Verrem, Y, cap. 11. 

4. Pline, Hist. natur. lib. XXI, cap. 10(4). 5. 

5. Voir pi. loin, II'- partie, chap. I et III. 

6. « Itacpic sub urbe colore hortos lato expedit, sic violaria ac 
rosaria. « De re rustica, lib. I, cap. 16, 3. 

7. Primus vere rosam atquc autumno carperc poma. 

Géorgie, lib. I\ , v. 134. 

8. Ponalvir ... nimium rosa plena pudoris. 

De re rustica, lib. X, v. 102. 



CULTURE DE LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 35 

d'argent ^ Désormais la rose a sa place dans tous 
les jardins de Rome et de Tltalie. Dans la descrip- 
tion connue qu'il a laissée de sa maison de cam- 
pagne, Pline le jeune rappelle avec complaisance 
les bosquets de roses qui remplissaient l'intérieur 
du manège de sa villa ^. 

L'importance qu'on attachait à la rose fait com- 
prendre le soin apporté à sa culture et explique les 
détails avec lesquels les agronomes latins en ont 
parlé. Comme on le voit d'après ce qu'ils en rap- 
portent, on la pratiquait en grand, mais elle différait 
singulièrement de ce qu'elle est aujourd'hui. 

Pour faire un plant de rosiers, dit Varron ^, on choisit 
des pieds qui aient des racines ; on les coupe à partir 
de la racine en brins d'une palme environ qu'on met en 
terre, et qu'on transplante plus tard, lorsqu'ils ont repris. 

Columelle est plus bref : il se borne à dire que 
« le rosier se met en graine et par boutures dans des 
fosses d'un pied'* ». Mais il ajoute qu'il faut le labourer 

1. Jam rosa distendat contorti stamina junci, 



Aère sinus gerulus plenos gravis urbc reportet. 

De re rustica, lib. X. v. 306 et 310. 

2. « Etiam rosas effert. » Epistol. lib. V, 6. 

3. « Quod jam egit radicem, rosctum conciditur radicitus in 
virgulas pahnares et obruitur. Haec eadem postea transfcrtur facta 
viviradix. » De agricultura, lib. I, cap. 35. 

4. « Rosam fructibus ac surculis disponi pcr sulcos pédales con- 
vcnit... Scd omnibus annis fodiri antc calend. Martias et interpu- 
tari oportet. Hoc modo culta multis annis perennat. » De avbo- 
rihus, cap. 30. 



3() LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

et le tailler chaque année avant les calendes de mars ; 
ainsi cultivé, remarque-t-il, il dure plusieurs années. 
Mais c'est grâce à Pline surtout qne nous savons ce 
qu'était la culture de la rose chez les Romains et les 
préceptes qu'il a donnés devaient faire loi encore au 
moyen âge. 

Pour le rosier, dit-il', on travaille la terre plus profon- 
dément que pour le blé, plus superficiellement que pour 
la vigne. Il vient, remarque-t-il d'après Théophraste, 
très lentement de graine. . . aussi préfère-t-on le planter 
de bouture. Une seule espèce se plante comme le roseau 
par des yeux de racines ; c'est le rosier à fleurs pâles et 
à cinq pétales, à branches épineuses, très longues'... 
Tous les rosiers, ajoute-t-il encore d'après Théophraste, 
gagnent à être taillés et passés au feu. La transplantation 
les fait, comme la vigne, pousser très bien et très vite ; 
on a des boutures de quatre doigts de long ou plus, — 
Pline suit ici Varron, — on les plante après le coucher 
des Pléiades ^, puis lorsque le Favonius souffle, on les 



1. « Fodiuntur altius quam fruges, levius quam vites. Tar- 
dissime proveniunt semine ... ob id potius caule concise Inscrun- 
tur ; ci ocellis radicis, ut liarundo, unum genus inseritur, pallidae, 
spinosae, longissimis virgis, quinquefoliac, cpiae e Graecis altéra 
est. » Lib. XXI, cap. 10(4), 6. 

2. Pline ajoute que « cette rose est la seconde des roses 
grecques » : que pouvait bien être cette espèce .* Hardouin a siq)- 
posé que c était la même que la graecula • mais qu était alors 
celle-ci ? 

3. « Omnis recisione atque ustione proficit : translatione quoque, 
ut vitis, optime ocissimecpie provenit, surcuHs quatcrnum digito- 
rum longitudinc, aut ampliorc. post \crgiliaruni occasum sata : 



CULTURE DE LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 37 

replante à des intervalles d'un pied et Ton remue fré- 
quemment la terre alentour. 

Palladius a peu ajouté à ce qu'avaient dit Varron 
et Pline. Comme ce dernier, il fait venir les roses 
de boutures ou de graines, qu'il prescrit de déposer 
en février dans de petites fosses ou tranchées ^ Il 
recommande également, pendant ce mois, de fouiller 
par le pied, avec des sarcloirs ou des dolabres, les 
vieux plants de rosier et d'en couper avec soin tout le 
bois sec". Enfin il donne le conseil de renouveler 
les anciennes plantations devenues trop claires, en 
couchant en terre de jeunes branches en guise de 
scions^. Dans les Géoponiques il n'est plus question 
de semer les rosiers \ On conseille de transplanter 
les pieds tels quels avec leurs racines, ou, après les 
avoir arrachés, de les couper à la hauteur d'une 
palme, — nous retrouvons ici le procédé de Varron, 

dein per Favonium translata, pedalibiis intervallis crebroque cir- 
cumfossa ». 

1. « Hoc mcnse (februario) rosaria conseremus, qiiae sulco bre- 
vissimo aut scrobibiis poncnda surit, vel virgultis, vel etiam 
scmine. » T)e re rustica, lib. III, cap. 21. Ailleurs (lib. XII, cap. 
11), Palladius dit qu'on peut aussi planter les rosiers au mois do 
novembre, mais dans les terrains chauds. 

2. « Si qua etiam sunt antiqua rosaria, hoc tempore clrcumfo- 
dluntur sarculis,vel dolabris, et ariditas universa reciditur. » De le 
rustica, lib. III, cap 21. 

3. « Nunc et quae rara sunt possunt ducta virgarum propagine 
reparari ». 

4. 0'. |JL£v yàv aÙTopp'.iÇa ôXo/.Xr,oa [i.cTaçpUTcUO'j^tv, ol oï îçcXovtô; 



38 LA ROSE DANS l'aXTIQUITÉ. 

— et de planter pieds et racines à un intervalle d'une 
coudée. 

Palladius ne s'est pas borné à donner des pré- 
ceptes pour la culture de la rose, il a indiqué encore 
le moyen de conserver fraîches les roses en boutons. 

On fend, dit-il, ^ un roseau vert sur son pied et on 
renferme les boutons dans sa cavité de façon que la fente 
puisse se rejoindre ; on coupe ensuite le roseau, quand 
on veut avoir des roses fraîches. Il y a aussi des personnes, 
ajoute-t-il, qui renferment des roses dans un pot non 
verni et bien bouché ; elles les conservent ainsi en les 
enterrant à lair libre. 

Ces précautions montrent le prix que les Romains 
attachaient à ces fleurs aimées et quel soin ils 
prenaient pour en avoir de fraîches. 

Une préoccupation bien naturelle des jardiniers 
de Rome fut d'avoir des roses précoces ; Pline, quand 
il parle de cette fleur, a bien soin de mentionner 
quelles variétés fleurissent de bonne heure et les 
lieux qui les produisent. Telles étaient les roses de 
Campanie, celles de Carthagène surtout, « précoces, 
dit le naturaliste", pendant tout l'hiver )). Pour en 

xa'-. tô £^ aùttov i/~stpj/ô:, xai Ta T|jLr|;j.aTa ç'jt3'joj'j'.v, a~£/ovTa aAÀr^- 
Àojv w: "fj/'jv. Geoponicorum sive de rc rustica lihvi W. Lipsiae, 
1781, in-8. Lib. XI, cap. 18. 

1. « Rosas nondum patefactas servalns, si in canna viridi stante 
fissa recludas, ita ut fîssuram coire patiaris : et eo tcmpore cannam 
recidas, quo rosas virides haberc volueris. Aliqvii olla rudi condi- 
las acbene munitas sid) dio ol)niunt ac reservant. )) Do agricaltiira , 
lib. YI, cap. 17. 

2. « Hicmc totapraccox. » Hist. natnr., lib. XXI, cap. 10(4), 5. 



CULTURE DE LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 39 

obtenir en tout pays de semblables, on eut recours à 
un moyen ingénieux, mais qui peut nous paraître 
un peu primitif; Pline ^ et Pallaclius^ nous le font 
également connaître. On creusait une fosse d'un 
pied autour du rosier et on y versait deux fois par 
jour de l'eau chaude, au moment où les boutons 
commençaient à pousser. Dans les Géoponiqiies^, on 
conseille, ce qui est plus simple, de mettre les plants 
de rosiers dans des vases en terre ou des caisses*, 
et de les placer à l'abri du froid dans des endroits 
exposés au soleil. C'est ce qu'on faisait, d'après 
Columelle^ pour avoir des concombres hâtifs. 

Il y a loin de ces procédés à nos serres chaudes, 
dont on a voulu ^ retrouver l'idée dans un passage cor- 
rompu de Sénèque. Le philosophe ne fait allusion évi- 
demment qu'à l'emploi des arrosages d'eau chaude, 
conseillés par Pline'. Il n'est pas davantage question 



1. « Qui praecocem faciunt, pedali circa radicem scrobe aquam 
calidatn infundunt, germinarG incipiente calyce. « Hist. natur.^ 
lib. XXI, cap. 10(1), 6. 

2. « Si rosam temperius habere volueris, duobus palmis ab ea 
gyrum fodies, et acpxa calida bis rigabis in die. » Ihicl. 

3. Les Géopoiii(]ues préconisent aussi le procédé recommandé 
par Pline et Palladius, mais pour hâter la maturité des fruits. 

'i. Ta 03 cooa -pwVaa yivîTa'. ç)UT£'jotj.cva £v te •/.o'^î.'vo'; /.al 
x2pa|j.!.'o:;. Ibid. 

5. De re rusiica, lib. XI, cap. 3. 

6. En particulier Loiseleur-Deslongchamps, La Rose, p. 52. 

7. « Xon vivunt contra naturani, qui hieme concupiscunt rosam 
fomentoquc aquaruni calentlum et locorum mutatione brumalium 
florem vernum exprimant ? « Epist. lib. XX, 5(122), éd. Fr. 
Ilaase. Les anciennes éditions donnent : « et calorum apta imita- 



40 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

de serres, quoi qu'en ait pensé Ilehn^, dans un 
passage connu de Martial", où le poète parle simple- 
ment de plaques de verre qui servaient h conserver 
la fraîcheur des fleurs en les préservant du contact 
de Tair, tout en permettant de jouir de leur vue. 
Mais on n'en peut dire autant du procédé indiqué 
dans une autre pièce de vers du même poète. Colu- 
melle recommandait de couvrir de plaques transpa- 
rentes les plants de jeunes concombres, afin de pou- 
voir les mettre sans danger au soleil par les jours 
sereins, mais froids \ Ce procédé, importé en Italie 
par les Ciliciens, que Pompée avait transplantés en 
Calabre^, s'était bientôt répandu dans toute la Pénin- 
sule. Martial, dans une de ses épigrammes^, parle 
des plantations d'un de ses amis que « des plaques 
transparentes défendaient contre les vents d'hiver, 
tout en laissant pénétrer jusqu'à elles un jour pur et 



tione bruma lilium », ce qui a fait croire qu'on obtenait des lis en 
plein hiver. 

1. Kultuvpflaiizeii, p. 206, 

2. Gondita sic pura numerantur lilia vitro, 

Sic prohibet te nuis gemma latere rosas. 

Epigr. lib. lY, 22, v. 5-6. 

3. « Specularibus integi debcbunt, ut ctiam frigoribus screnis 
diebus tuto producantur ad solcm. » De re rustica, lib. \I, cap. 3. 

4. « Yoss zu Virgils Landbau, » IV, p. 773, ap. Sprengel, 
Geschichte der Botanik, vol. I, p. 116. 

5. Pallida ne Cilicum timeant pomaria brumam 

Mordeat et tenerum fortior aura nemus : 
Hibernis objecta notis spccularia puros 
Admittunt soles et sine faece diem. 

Epigr. lib. VIII, 14, v. 1-4. 



CULTURE DE LA ROSE DATSS l'aNTIQUITÉ. 41 

les rayons du soleil ». S'il ne s'agit point encore là 
de serres chaudes, il faut y voir quelque chose d'a- 
naloofue à nos châssis, ou même à nos serres froides. 
Ces procédés étaient bien imparfaits ; ils permi- 
rent néanmoins aux Anciens d'avoir des roses bien 
avant ou après la saison qui les produit d'ordinaire, 
et ils les dispensèrent d'en faire venir des climats 
plus favorisés. Ce sont ces roses d'hiver, d'autant 
plus estimées qu'elles étaient plus rares*, dont parle 
Lucien^, contre la recherche desquelles Sénèque 
s'est élevé dans son penchant habituel à la décla- 
mation, et que Martial a célébrées comme le triomphe 
de l'horticulture de son temps. 

L'hiver, dit-il en s'adressant à Domitien dans une de 
ses épigrammes^, vous oft're, César, ses couronnes pré- 
coces ; la rose était autrefois la fleur du printemps, elle 
est maintenant la vôtre. 

Dans une autre pièce de vers souvent citée, faisant 
allusion aux roses que les habitants de l'Egypte 
avaient envoyées à l'empereur à l'occasion de sa 
fête : 



1. Rara juvant ; primis sic maior gralia pomis ; 

Hy])crnac prctiuin sic mcrucre rosac. 

Martial, Epigr. lib. lY, 29, v. 3-i. 

2. To'liç [xc'go'j •/£'.|a.oivo; s[j.~'.7:Xafj.£vou; po'oiov /.a; to T-àv'.ov a'Jicjv 
... àYa;iwv:a;. E pista la ad NigriÊiuin, 31. 

3. Dat fcstinatas, Caesar, tihi hruma coronas ; 

Quondam veris crat, nunc tua facta rosa est. 

Epigr. lib. XIH, 127, V. 1-2. 



42 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

L'habitant des bords du Nil, s'écrie le flatteur de 
Domitien^, jaloux de vous faire sa cour, vous avait 
envoyé, César, des roses d'hiver, présent d'un g^enretout 
nouveau. Mais on vit le nautonnier de Memphis rire des 
jardins de l'E^^ypte, quand il eut passé le seuil de votre 
ville : telle était la douceur des parfums du printemps et 
la beauté de Flore, tant on pouvait s'y croire dans la 
splendeur des bosquets de Pestum ! De quelque côté 
qu'il portât ses pas et ses regards, toutes les rues étaient 
éclatantes de roses tressées en couronnes. Nil! puisque 
tes hivers sont forcés de céder aux hivers de Rome, 
envoie-nous tes moissons et accepte nos roses. 

L'exao'ération est ici manifeste ; mais ces vers de 
Martial n'en sont pas moins un témoignage curieux 
et irrécusable des progrès qu'avait faits de son temps 
la culture des roses. Elle devait en faire encore de 
plus grands. Si l'on en croit les Géoponiques, les 
anciens horticulteurs seraient parvenus à avoir des 
roses toute l'année, en ayant soin de les transplan- 



Lt nova dona tibi, Caesar. Mlotica Icllus 

Miserai hibernas ambitiosa rosas ; 
Navita derisit Pharios Memphiticns hortos, 

Urbis nt iiilravil limina prima tnac. 
TanUis veris honos, et odorc gratia Florae, 

Tantaque Paostani gloria rnris erat. 
Sic qnacumque vag-iis. pressum oculosquc ferobat, 

Tcxtilibus sertis omne rubebant itcr. 
At tu Romanac jussns jam cederc brumae, 

Mitte tuas uicsscs, accipc, Nile, rosas. 

Epigr. lil). VI, 80. 



CULTURE DE LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 43 

ter et de les fumer tous les mois^. Ce précepte 
devait du moins produire de bons résultats et plus 
certains assurément que celui du même compilateur 
d'entourer d'aulx^ les pieds de rosiers, afin d'en 
rendre les fleurs plus odorantes. 

Les Anciens ne cultivèrent pas seulement la rose 
proprement dite ou de jardin, ils cultivaient aussi 
l'églantier ; on s'en servait surtout en Italie, en y 
joignant parfois des ronces et des paliures'^, pour 
clore les jardins. On faisait tout à l'entour de l'en- 
droit qu'on voulait protéger une double tranchée 
d'un pied et demi de profondeur, on y déposait à la 
fin de l'hiver des semences d'églantier enduites de 
farine d'ers, et, quand elles commençaient à pousser, 
on enfonçait entre les deux tranchées des appuis ou 
on y plantait une haie d'osier destinée à supporter 
les jeunes plants*. On avait ainsi une clôture que 



1. E'. oî Oc'Xc'.; ao'.aXcî-Toj; è'ysiv po'Sa, /a-à [j.7]va 'juTSue xauTa, 
y.CL\ /.07:p'.rc, xai ïci'.z, oià -avTO;. Lib. XI, cap. 18. 

2. (c La souefve odeur des roses est affinée par le voisinage des 
aulx, qui sont plantez près des rosiers », dit François de Sales, tirant 
de cette prescription singulière une gracieuse comparaison. ÇFlore 
mystique de S. François de Sales. Paris, 1874, in-12, p. 220). 

3. Ea sint vastissimarum spinarum, maximcquc rubi et paliuri 
et ejus quam Graeci vocant x'JvOîiSaTOv, nos sentem canis appella- 
mus. Columelle, De re rustica, lib. XI, cap. 3. 

4. Melius erit rulji seinina et spinae, quae rubus caninus 
vocatur, matura colligere, et cum farina ervi ex aqua maccrala 
miscere... Ubi sepcs futura est, duos sulcos tribus a se pcdil^us 
separatos, sesquipedis altitudine facienius, et ... seinina obruemus 
Icvi terra. Palladins. De re rusdca, lib. T, cap. 34. 



44 LA P.OSE DANS l'aNTIQUITÉ 

rien, dit Columelle \ ne pouvait détruire, si on ne 
l'arraehait, et que le feu même ne pouvait que forti- 
fier. Nos haies d'aubépine cependant sont incon- 
testablement préférables. 



1. Hune veprem manifeslum est intcrimi non posse, nlsi radi- 
citus eflbdere vclis. Caclerum etiam post ignis injuriam melius 
renasci nulli dubium est. Columelle, De re rustica, lib. XI, cap. 3. 



CHAPITRE III. 

LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE DES GRECS 
ET DES ROMAINS. 

La nature de la rose, dit Tauteur des Géopo- 
niqiies^, a quelque chose de divin ; ce n'était là que 
l'expression du sentiment général qu'inspirait aux 
anciens la reine des fleurs ; les Grecs attribuèrent 
à la rose une origine surnaturelle ; il en fut de même 
des Romains ; objet pour ces deux peuples d'une 
espèce de culte, elle joua chez eux un rôle presque 
égal à celui du lotus dans les croyances religieuses 
des Egyptiens et des Hindous, et l'imagination inven- 
tive de leurs poètes entoura sa naissance des plus 
gracieuses légendes. 



I 



Une tradition, qui paraît bien avoir un caractère 
primitif, rapporte que le premier rosier aurait surgi 



1. nciOojjia'. 0£ Oc'.OTEoa; auTO [j.£T3'/£'.v '^utew?. Geoponica sivo de 
re rustica lib. XX, Cassiano Basso collectore. Lipsiae, 1781, 
in-8, p. 821, lib. XI, cap. 18, 15. 



46 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

de terre le jour même où Vénus sortit de l'écume des 
flots, et une g'outte de nectar, versée par les dieux 
sur le jeune arbrisseau, aurait alors donné naissance 
à la rose \ D'après une légende probablement d'ori- 
gine cyprienne, mais adoptée par Bion^ chez les 
Grecs, par Ovide ^ et Servius* chez les Romains, 
c'est, au contraire, du sang d'Adonis, blessé mortel- 
lement par un sanglier, que naquit la rose, tandis 
que des larmes versées par Vénus sur la mort de son 
favori serait née l'anémone. Suivant une autre tra- 
dition, Adonis lui-même aurait été changé en rosier^. 
Mais la naissance de la rose avait été l'objet de 
bien d'autres légendes®; un poète latin de la déca- 



1. Xapo::?^; ox' h. OaXâaar,; -oXuoaiÔaXov Xoys'jaa.. . 
o;opoaojtj.c'vr]v K'oOr|pr,v jjLaxaotov Ocûv ô 0[j.[Àrjc, 
1X6/ c'j'jc 7:dv':o; i'ûzoi... pooov w; yivoiTO, vc'/.Tap 
£-'.T£'yça; âvc'OrjÀcV 

lôxt -/.ai po'ooiv ayrjTOv i-^ipor/o^j iÇ âzavOr^; 

Vc'ov £pvo; r^vOiaî yOoSv ç'jtov afjiSpOTOv A'jaifo. 

Anacreoniea, LUI (53), v. 11-25. (Poetae lyrici graeci, 
rcc. Th. Bergk, III, 1071.) 

2. Aitxa pdoov Ti/.~£'., Ta os oà/pua tàv àvc!jLc6vav. 

/t/j//. I, V. 64. 

3. At cruor in llorem mutabitur, 

faii dire Ovide ( Meta/)} . X, 729)àYcnuss'adrcssant à Adonis expirant. 

4. Sanguincni cjus verlit (Venus) in florcm qui nunquam 
vento decuti dicitvir. Ad Aeii. cant. V, v. 72, 

5. Servius, Ad eclog. X, v. 18. « Multi miseralione Veneris in 
rosam conversum (Adonidem) dicunt. » 

6. Suivant Dierbach (Flora mythologica, Frankfurti, 1833, 
in-8, p. 156) qui, il est vrai, ne cite pas ses autorités, on aurait 
cru aussi que la rose était tombée de l'étoile du soir. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 47 

clencc en a réuni quelques-nncs dans les vers sui- 
vants : 

La rose, dit-il *, est ou née d'un sourire de TAmour, ou 
TAurore la fît tomber de sa chevelure empourprée qu'elle 
peignait, ou bien elle naquit quand Cypris, arrêtée par 
des ronces cruelles, teignit de son sang- leurs piquants 
aiguillons. 

Toutes nombreuses qu'elles sont, ces fictions 
n'ont point encore paru suffisantes ; les modernes 
n'ont pas hésité, chose bien superflue, à en inventer 
de nouvelles", et les Anciens eux-mêmes en ont ima- 
giné d'autres pour expliquer la couleur vermeille de 
la rose. 

D'après une légende qui de bonne heure eut cours 
chez eux, les roses étaient blanches à l'origine ; 



1. Aut hoc risit Amor, aut hoc de pectine traxit 
Purpureis Aurora comis, aut sontlljus haesit 
Cypris et hic spinis insedit sangiiis acutis. 

Poetae latini minores, vol. VII, p. 125, éd. Lcmaire. 
Anthologia latina, éd. Al. Riese. Lipsiae, 1878, 
in-8, vol. I, p. 100. 

2. Le marquis de Ghesnel, entre autres (La Rose, p. 18), rap- 
porte une prétendue « historiette grecque », d'après laquelle 
Roselia, s'étant mariée au « beau » Gymédore, quoique consacrée 
à Diane, aurait été frappée, en punition de ce parjure, d'un trait 
de la déesse et changée en rosier. Malheureusement Roselia n'est 
pas un nom grec et cette « historiette » paraît hien avoir été 
inventée par un moderne, comme celle de la métamorphose de 
Rhodanthe, reine de Corinthe, imaginée par le P. Rapin et popu- 
larisée par l'imagerie d Epinal. 



48 LA ROSE DANS L ANTIQUITE 

mais, comme Vénus courait au secours d'Adonis, 
menacé par la jalousie de Mars, une épine lui pénétra 
dans le pied\ et le sang de sa blessure répandu sur 
les pétales de la rose en teignit en pourpre la blan- 
cheur primitive ^ Une statue grecque du musée de 
Florence, qui représente Vénus arrachant de son 
pied l'épine qui l'avait blessée, semble avoir consacré 
le souvenir de cette légende \ On trouve du même 
fait une explication toute différente dans les Géopo- 
niques. Un jour, raconte l'auteur de cette compila- 
tion"^, que les dieux assistaient à un banquet dans 
rOlvmpe, l'Amour, qui conduisait un chœur de 
danse, heurta de son aile et renversa un vase de 
nectar ; la liqueur divine, en tombant sur le sol, 
donna à la fleur de la rose, blanche jusque là, sa 
couleur vermeille. 

Ausone — on comprend qu'un pareil sujet l'ait 
tenté — a repris cette fiction et l'a transformée. 

Un jour, dit-il % les héroïnes, victimes de TAmour, 
errant tristes et affligées sous les ombrages des Ghamps- 



1. 'H axavOa twv oû'oojv rap-.ojaay -:f,v 'A'f<:oo''-:r,v è'y.y.acv, oj; 
K'j-p'.o'. Azyo-j'Z'. -/.ai «1)0 IV './.£;. Philostrati Epistolae, I\'. 

2. 'A'fOovio'j aoo'.a-co'j -ooYj;j.vaa;jLa-a. Florentiac, 1515, in-8, 
p. 26. — Geoponica, lib. XI, cap. 17. 

3. Marquis d'Orhcssan, Essai sur les roses. (Mélanges his- 
toriques et critiques, etc. Paris, 1768, in-8, vol. II, p. 307). 
Mus. florent. Statuae antiquae cum obser<>'. Ant. Fr. Goru. 
Flor. 1734, fol., lab. 33. 

4. Lib. XI, cap. 17. 

5. Idylle YI, éd. Xisard, 1887, in-8, p. 107-109 passim. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 49 

Elysées, aux bords de leurs lacs immobiles et de leurs 
ruisseaux sans murmure, rencontrèrent l'Amour, venu 
ctourdiment s'éi^arer au milieu d'elles ; à sa vue elles 
sentent se réveiller dans leurs cœurs leurs anciennes 
douleurs ; elles Tentourent, Tentraînent, l'attachent au 
tronc d'un myrte et, l'accablant de reproches, le sou- 
mettent à de longs tourments. Vénus, accourue au milieu 
du tumulte, au lieu de porter secours à son fils, se rap- 
pelant ses nombreuses trahisons, se joint aux infortunées, 
l'accuse à son tour et inexorable frappe d'un bouquet de 
roses l'enfant, qui pleure et tremble. Une san^^lante rosée ', 
ajoute le poète, jaillit alors de ses membres meurtris sous 
les coups répétés de la rose flexible, qui, déjà teinte de 
sa pourpre, rougit de feux plus vifs son vermeil incarnat. 

Cette scène nous transporte bien loin du sombre 
séjour des Ombres, tel qu'il nous apparaît dans les 
poèmes homériques ; ce n'est pas l'auteur de l'Odyssée 
qui aurait, même s'il l'avait connue, placé la rose 
dans l'Erèbe. Mais à mesure que les mœurs devien- 
nent moins rudes, que le luxe des jardins naît et se 
développe, la peinture des Champs-Elysées, qui en 
est l'image transformée, s'humanise ; leurs paysages 
se diversifient et s'embellissent ; la description qu'en 
font les poètes devient plus gracieuse ; Virgile, tout 
fidèle qu'il est à la tradition antique, met déjà dans 
le séjour des bienheureux, avec de frais bocages, un 



OUI piirpurcum mulcato corpore rorem 
Sutilis cxprcssit crcbro rosa vcrborc, quae, jam 
Tiiicta priiis, traxit rutilum magis ignca fucum. 

V. 90-92. 
JoRET. La Roie. 4 



50 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

bois odoriférant de lauriers'. Avec Tibulle, la flore 
des Enfers s'enrichit encore; le gracieux poète ne 
craint pas d'y faire croître des végétaux inconnus de 
l'Europe, comme la case, et il en émaille le sol 
fécond de roses parfumées^. Propercc nous montre 
aussi les doux zéphyrs caressant les roses des champs 
Elyséens^. Ces fleurs ne pouvaient pas plus manquer 
dans le séjour des Héros que dans le palais des 
Dieux. 

Mais c'était aux Dieux que la rose appartenait 
avant tout ; présent fait par eux à la terre, son ori- 
gine surnaturelle devait la leur rendre doublement 
chère. Elle devint en particulier, avec le myrte, l'apa- 
nage et l'attribut habituel d'Aphrodite^. Née avec 
elle ou créée par elle, teinte de son sang, elle fut sa 
fleur favorite. Le rhéteur Libanius a, dans une fiction 
ingénieuse, symbolisé la prédilection de Vénus pour 
la rose. Quand les trois déesses, raconte-t-il% se dis- 
putèrent sur l'Ida le prix de la beauté, Minerve et 
Junon ne voulurent pas se soumettre à la sentence de 
leur juge, qu'Aphrodite n'eût déposé sa ceinture. 



1. Inter odoratum lauri nemus. 

Acneidos 11b. YI. v. 652. 

2. Fert casiam non culta scgos, totosquc pcr agros 
Floret odoratis terra benigna rosis. 

Elegiae, lib. I, 3, v. 61-62. 

3. Mulcet ubi Elysias aura beata rosas. 

FJpgiae, lib. IV, 7, v. 60. 

4. 'Po'oov [Jiàv xa\ [j(.'j:cj''v7]v 'Acppoot'-r^; -Epà sivat . Pausanias, 
Descriptio Graeciae, lib. VI, cap. 24, 7. 

5. Boissonadc, Anecdotd no^'a. Paris, 1843, in-8, p. 343. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 51 

dont le charme magique lui eût assuré la victoire. La 
déesse répondit que ses rivales avaient des attraits 
non moins puissants : Junon son diadème d'or, 
Minerve, son casque ; elle consentait néanmoins à se 
dépouiller de sa ceinture, s'il lui était permis d'aller 
chercher une autre parure. On le lui accorda. S'étant 
alors rendue au bord du Scamandre, Vénus, après 
s'être baignée dans le fleuve, se mit à cueillir sur ses 
bords des lis, des violettes et d'autres fleurs ; mais sou- 
dain, par son doux parfum, la rose attira son atten- 
tion; alors, jetant loin d'elle les premières fleurs, elle 
se tressa une guirlande de roses et la posa sur son 
front, puis elle revint sur l'Ida. Mais les deux déesses 
n'attendirent pas le jugement de Paris ; elles enle- 
vèrent à Aphrodite sa couronne, et après en avoir 
baisé les fleurs, elles la remirent sur la tête de leur 
rivale, comme seule digne de la porter, avouant 
qu'elle embellissait autant les roses que les roses 
l'embellissaient. 

On comprend, d'après cette fiction, pourquoi on 
représentait parfois Aphrodite avec une couronne de 
roses \ Une tradition attribuait également à cette 
déesse un jardin merveilleux que l'on ne pouvait 
voir sans être épris d'amour"^. C'était là qu'Eros 

1. Pauly, Real-Encyclopàdip dev classiscfien Altertliums- 
wisseiiscliafty vol. VI, p. 2463. 

2. Hortus crat Vcneris, roseis circumdatus herbis, 
Gralus ager dominac, quem, qui vidissct, amaret. 
Dum Puer hic passim properat decerpere flores... 

Poetae latini minores^ éd. Lemairc, vol. VII, p. 120. Alex. 
Riese, Anthologia latiiia^ n" 82, vol. I, p. 100. 



52 LA HOSE DANS l'aMIQUITÉ 

allait cueillir les fleurs dont il se parait^ et qu'étaient 
prises celles que Vénus envoyait à ses favoris^. Les 
Grâces et les Heures, dit liégésias dans ses 
Cypriennes^, avaient trempé la tunique d'Aphrodite 
dans le nectar parfumé des roses. 

Comme à Aphrodite, sa mère, la rose fut consa- 
crée au dieu de l'amour ; « elle en était vraiment la 
fleur, dit Philostrate '^, puisque, comme lui, elle était 
jeune et délicate comme lui ». Elle en était aussi 
l'emblème et l'ornement accoutumé. Le pseudo-Ana- 
créon représente Eros « son beau front ceint d'une 
couronne de roses, quand il se mêle aux chœurs des 
Grâces". » 

La rose n'appartenait pas moins à Dionysos qu'à 
Aphrodite et à Eros^; son histoire n'est pas moins 
mêlée à celle de ce Dieu. Lui également avait un 
jardin, où les roses croissaient d'elles-mêmes, le 
jardin de Midas. Quand il se rendit de Thrace en 
Phrygie, son maître Silène s'y enivra et y fut retenu 



xr^Tîwv, OTav OéXaia:, o,:E;:ovTat. Himeiui Oraiio I, 19. 

2. Claudien, Opéra, XL, v. 9-10, et XLVIII, v. 28-30. 

3. Athénée, Deipnosoph., lib. XV, cap. 30(682). 

4. "OvTco; Ta çooa "EpwTO; ç'jTa- /.ex.: yàp v£a, 6); i/.ctvo;, xal 
uypûc, oj; ajTo; 6 "Epoj;, Epistola L\ (34). 

5. 'Poôov, w -aî; ô KuOtÎot); 
oxeosTat xaXoù; touXou;, 
Xap^xeaai a-JY/opsucov. 

Ode, XLII (V), V. 9-11. 

6. Fr. Lenormant, art. Bacchus, dans le Dictionnaire des 
antiquités grecques et romaines, vol. I, p. 623, 2. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 53 

enchaînée Et une tradition nous le montre se pré- 
sentant k Ariadne vêtu d'une robe de pourpre et le 
front ceint d'une couronne de roses ^ La rose aussi 
était chère k Dionysos ; une mosaïque du Vatican le 
représente arrosant de ses mains un rosier^. Dans 
la statue colossale de la Villa Albani, qu'on a sup- 
posée être l'image de Bacchus, le dieu apparaît le 
front ceint d'une couronne de roses*. 

La reine des fleurs était également l'attribut des 
Grâces. Le pseudo-Anacréon, dans une de ses odes, 
montre ces déesses s'en parant dans la saison fleurie 
des Amours ^ On les figurait parfois unies entre 
elles par des guirlandes de roses. Dans un temple 
d'Elis, nous apprend Pausanias^, l'une d'elles — 
sans doute Charis — était représentée une rose k la 
main. Cette fleur n'était pas moins chère aux Muses'. 



1. Hérodote, Histor. lib. VIH, cap. 138. 'Ev toutoicj-. ô StXrjvoç 
TOtat 7:r\T.rnii r}.u). Cf. Ovide, Metam. lib. XI, v. 90-93 : 

Titul^antem annisqiie meroqvie 
Ruricolae cepere Pliryges, vinctumque coronis 
Ad rçgem duxere Midan. 

2. 'AXo'jpy'oi jTSiXag la-jTOV /al ttjv -/.ô^aXfjV po'ooi; àvOi'aaç 
ïp/ctai -apà T7;v 'Apiaovr^v ô A'.dvuao;. Philostrasti Imagines^ 
lib. I, cap. XIV, 2. 

3. Eniil Braun, Giir-chische C.Ottcrlehre. Gotha, 1854, in-8, 
p. 552. 

4. Roscher's Lexicoii, p. 1102. 

5. Xaptaîv t' àyaXij.' Iv wpat; 

-oXuavOcVov 'EpojTtov. Ode LUI, v. 6-7. 

6. Eliaca, lib. V, cap. 24, 6. 

7. Xapi'ev 'j'jTov xt Mouawv. 

Anacvcontea, Ode LUI, v. 9. 



54 LA ROSE DA>S l'aXTIQUITÉ 

Une couronne de roses, dit Pliitarquc\ leur était 
attribuée. Dans la vision où il se croit transporté 
sous les ombrages de l'Hélicon et près des sources 
de riîippoerène, Properce aperçoit une des Muses 
tressant des guirlandes de roses ^. Stace parle '^ de 
la couronne de roses qui presse le beau front de 
Thalie. La Polymnie du musée du Vatican en porte 
une aussi*. On représentait également la déesse de la 
jeunesse, Hébé, et Ganymède, l'échanson des dieux, 
couronnés de roses ^. Sur le bas relief d'un sarco- 
phage romain*, on voit aussi des génies le front 
ceint d'une guirlande de cette fleur sacrée. 



II, 



La rose, il ne pouvait en être autrement, avait 
])lace dans les fêtes de Flore" ; elle lui était consa- 
crée comme à Vénus, qui, non moins qu'elle, prési- 



siaca, 11b. 111, questio I, 2, 10. Cf. ïhcoc, Epi^T. 1, v. 2. 

2. ... illa manu lexit utraquc rosain. 

Elegiae, lib. III, 3 (IV, 2). v. 36. 

3. crinemquc décorum 
Pressisset rosca lasciva ïlialia corona. 

Srh'cie, lib. 11, 1. V. 115-116. 
i. Museo Pio-Clementino, Roma, in-fol., vol. I. tav. xxiv. 

5. Dierbach, Flora viyihologica. p. 159. 

6. Mus. Capitol, vol. IV, tab. 57. 

7. Ovide, Fast., lib. V, v. 336. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 55 

dait aux jardins et était la déesse du printemps \ La 
rose était remblème de la saison des fleurs, comme 
elle en était la parure. Elle en annonçait le retour. 
C'est seulement quand elle s'épanouissait qu'on 
croyait le printemps revenu"^. Aussi le moment de la 
floraison des roses était-il considéré comme un évé- 
nement heureux. Dans plusieurs villes d'Italie, en 
particulier à Capoue et à Rome, il y avait au mois 
de mai — le mois où elles fleurissent — une fête des 
roses. Il y avait aussi, les inscriptions en font foi, des 
fêtes d'un caractère privé, données à cette occasion \ 
Compagne du printemps, la rose figure dans 
toutes les descriptions que les poètes anciens ont fait 
de la saison des fleurs. 

Vois comme à l'approche du printemps, s'écrie le 
pseudo-Anacréon*, les Grâces se couvrent de roses ! 

Il convient, dit-il encore ailleurs^, d'unir dans ses 
chants le printemps qui nous donne les couronnes et les 
douces roses. 

La saison empourprée du printemps fleuri a souri, 

1. L. Preller, Rœniischc Mythologie. Berlin, iii-18, 3'^cd. 188L 
vol. L p. 433-4'±l. 

2. Ciccron, In Vcrrem^ V. Cf. plus loin, p. 105. 

3. L. PrcUer, Rœmische Jlythologie, vol. l, p. 433. 
'i. "IÔ3 Tîw; ïapoq cpav£v~oç 

XapiT£ç (îpûouai pooa. 

Ode XLIV, V. 1-2. 
5. STî'favTjÇiopo'j [xît' T^po; 

[A£X-0|xa'. po'oOV tcpc'.VOV 

auvs~a'.pov aù;iaoX7COv. 

Oclr LUI, V. 1-3. 



56 LA ROSK DANS l'aNTIQUITÉ 

chante à son tour Méléagre * ; les prairies s'éjjaient au 
milieu des roses qui s'entr'ouvrent. 

Et trois siècles plus tard, le poète Pancrate célé- 
brera encore la rose comme la fleur qui s'épanouit 
au souffle des zéphyrs printaniers ^. 

Son charme, son doux parfum avaient aussi fait de 
la rose la reine des fleurs ; son éclat, en effet, comme 
dit le poète Rhianos ^, ne les efface-t-il pas toutes ? 
Elle devint aussi le symbole et l'emblème de la 
beauté. C'est ainsi que Claudien compare Marie, 
l'épouse d'Honorius, et sa mère à deux roses épa- 
nouies en même temps dans les jardins de Pestum*. 
Les poètes anciens sont revenus souvent sur cet 
attribut de la rose : mais ce qui les a peut-être 
encore frappés davantage, c'est la rapidité avec 
laquelle se fane et meurt cette fleur délicate, image 
trop fidèle de l'instabilité des choses de ce monde. 

La rose ne fleurit que pendant peu de temps, dit lun 



1. nop'j'jpcVj [j.£:'or,a£ 'JcoavOc'oç z'iy.po^ wotj... 
Xs'jjLOjvcç ysÀo-oa'.v, avoiYOufvo-.o po'oo'.o. 

Antliol. palatina, éd. Dûbncr, cap. IX, n" 303, v. 3-6. 

2. irjoo'^ S'.ap'.voîa'.v àvo'.yfîy.îvov 'Çzz-jpo'.'jVK 

Athénée, Deipnos.^ lib. XV, cap. 21 (677). 

3. oa^ov iv àÀXo'.; 
àvOc-j'-v S'.ao'.voTç -/.aXôv 'c'Xaa-^c prjoov. 

Anth. palatina, cap. XII, n" 58, v. 3-4. 

4. Cevi gemiinac Pacstana rosae per jugera rognant. 

De nuptiis Ilnuorii et Mfirifw, v. 247. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 57 

d'eux dans rAntholo^ie ' ; une fois passée, si tu la 
cherches, tu ne trouves qu'une épine. 

Ni l'amour ni les roses ne vivent longtemps, remarque 
à son tour Philostrate*; le temps est l'ennemi de la 
beauté dans son été et de la durée des roses. 

J'ai vu, chante Properce^ , les roses parfumées de 
Pestum, qui paraissaient devoir toujours durer, tomber 
brûlées dès le matin au souffle du Notus. 



Un autre poète — on a cru que c'était Florus '* — 
après avoir montré le bouton de rose qui, sous 
l'influence féconde du printemps, apparaît un jour, 
s'allonge et se gonfle le lendemain, entr'ouvre son 
calice le troisième jour et s'épanouit au quatrième, 
termine sa brève description par cette réflexion 
attristée, « si on ne la cueille ce matin même, ce 
soir elle ne sera plus )). 



1. Tô pôoov àxjj.a^c'- [ja'.ov y^po'vov • fjv 03 TiapsXOrj, 
Çr]xà)v c'j pr| rjc'.; où pdoov, aXXà ^ÔLza"^. 

Afith. palatiiia, cap. XI, n" 53. 

2. Xpovov o' o'jt' "Epw; o'jtc pdoa oiosv èy(_Opo; yàp ô OcOç xal 
T^ xàXXo'j; ÔTTojpa -/.ai t^ pdotov iTï'.or] |j.ia. Epis't. LV (34). 

3. Vidi ergo odorati victara rosaria Paesti 

Sub matutino coda jacere Noto. 

Eleg., lih. V, 5, V. G 1-62. 

4. Ycncniat aliqnando rosae. pro veris amœni 
lugenium ! una dies ostcndit spicula llorum. 
Altéra pyramidas nodo maiorc tuiuentcs, 
Tertia jam calathos ; totiiai lux quarta peregit 
Floris opu.'^, pcrcviut liodic. nisi mane legantur. 

Aiith. latiiiff, rcc. Alox. Rioso, vol. I, p. 101. 



58 LA KOSE DA>S l'aNTIQUITÉ 

Heureuse, si je pouvais vivre pour un long- destin, 
fait dire un autre poète à la rose elle-même ^ 

Rose, elle a fleuri et s'est fanée aussitôt, lit-on é<,''ale- 
ment sur une inscription - qui fait sonj^er aux vers si 
connus de Malherbe^. 

Cette vie si courte des roses a inspiré à Ausone, 
ce poète gracieux et affecté, l'une de ses plus belles 
idylles: au milieu de l'éloge de ces fleurs aimées, 
se rappelant la rapidité avec laquelle elles se fanent 
et meurent, 

J'admirais, dit-il*, les rapides ravag-es du temps dans 
sa fuite et ces roses que je voyais éclore tout ensemble 



1. felix, longo si possim Aivere fato ! 

Aiith. latiiia, vol. I, p. 196. 

2. Rosa siniul lloruit et statim periit. 

Corpus Iiiscr. Rheii. 1053. 

3. Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, 

L'espace d'un matin. 

Ode à Duperrler, XI, v. 15-16. 

4. Mirahar celcrcm fiigitiva aetate rapinam 

Et, dum nascuntur, consenuisse rosas. 
Ecce et dofluxit rutili coma punica lloris, 

Dum loqiior, et tellus tccta ruljore micat. 
Tôt species, tantosque ortus, variosqiio novatns 

I na dics apcrit, conficit una dies. 



Quam longa una dics, actas tam longa rosarnm, 
Quas puljescenles juncta senecta premit. 

Quam modo nascentcm rutilas conspexit Eous, 
Hanc rcdiens scro vcspere vidit annm. 

Idyllion, XII, v. 35-'i0 et 't3-'i6. Éd. Msard. 



LA IlOSR DANS LES LÉGENDES ET DANS LA POESIE. 59 

et vieillir. Et voici que la chevelure empourprée de la 
fleur radieuse se détache au moment où je parle et la 
terre brille jonchée de sa rouge dépouille. Et toutes ces 
naissances, toutes ces transformations variées, un seul 
jour les produit, un seul jour les enlève... La durée 
d'un jour est la durée de la vie des roses ; pour elles la 
puberté touche à la vieillesse qui les tue. Celle que 
rétoile du matin a vu naître, le soir, à son retour, elle 
la voit flétrie. 



La courte durée de la rose qui a fait donner à 
cette fleur une de ses épithètes les plus ordinaires 
chez les poètes latins — celle de breçis^ — en a 
fait aussi le symbole de la fragilité des choses de ce 
monde. Un même jour ne la voit-il pas s'épanouir, 
se faner et mourir, comme dit Ausone, nous rappe- 
lant que notre âge est passager comme elle, et nous 
engageant à cueillir sa fleur « pendant qu'elle est 
nouvelle et que nouvelle est notre jeunesse " )). 



1. Niniiiim brèves 
Flores amœnac ferre jubé rosae. 

Horace, Carw. lib. Il, 3, v. 13-14. 
Aiit imita ta Ijreves punica mala rosas. 

Martial, Epigr. lib. II, 44, v. 6. 

2. Col lige, virgo, rosas, dum tlos novus et nova pubes, 

Et memor esto aevuni sic propcrare tuum. 

Ausone, /dyllioji, II, v. 40-41. 
Il faut rapprocher de ces vers ceux du Tasse, dans le xvi^ livre 
de la Jérusalem délivrée : 

fîouliam d amor la rosa ; amiamo or qnando 

Esscr si puote riamati amando. v. 15-16. 



60 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 



III 



Ainsi que de la fragilité et de la beauté, la rose 
fut aussi l'emblème de l'innocence viroinale et de 
la pudeur rougissante ; la grâce qui la pare, sa 
fraîcheur si délicate, son doux incarnat, la prédes- 
tinaient à ce nouveau rôle. Mais là on la rencontre 
avec une autre fleur, originaire du plateau de l'Iran*, 
comme elle importée en Occident, et qui, comme 
elle aussi, a eu le rare privilège de fournir aux 
poètes les comparaisons les plus diverses : le lis 
blanc. I est, coïncidence qui n'a rien de fortuit, 
fait mention pour la première fois de cette plante 
nouvelle avec la rose, dans l'hymne à Déméter^; 
c'est une des fleurs a belles à voir « que Perséphone 
cueille avec ses « douces compagnes » dans la 
prairie idéale décrite par le poète. Depuis lors on 
trouve la rose et le lis constamment réunis dans les 
chants des poètes grecs et latins ^ comme dans les 



1. V. Hehii, Kalturpflanzen, p. 202. 

2. Voir plus haut, p. 12. On lit clans les Géopon'iques, lib. XI, 
cap. 19, que le lis doit sa naissance au lait tombé sur terre, quand 
Junon allaita Hercule ; cette légende, toute d origine grecque 
qu'elle est, semble bien indiquer l'origine lointaine du lis. 

3. Claudien par exemple fait en même temps naître des lis et 
des roses, sous les pas de la reine Sercna. 

quamcumque per lierbam 
Rcptares, lluxere rosae, candentia nasci 
Lilia. Laiis Scieuac rc^inae, v. 89-91. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POÉslE. 61 

jardins, dont ces fleurs étaient l'une et l'autre l'or- 
nement \ 

Le contraste si doux offert par la couleur diffé- 
rente des deux fleurs frappa les Anciens ; ils virent 
dans la blancheur du lis limage du teint immaculé 
de la vierge, dans la rose celle de Tincarnat de ses 
joues ou de la rougeur provoquée sur son front par 
la pudeur émue on offensée. Virgile, voulant peindre 
l'ardente rougeur répandue sur le visage enflammé 
de Lavinie : 

Gomme rougissent les blancs lis, mêlés aux roses, 
dit-il-, ainsi éclataient les feux sur le visage de la jeune 
liUe. 

Et Ovide, parlant de la honte qui couvrait les 
joues coupables de sa maîtresse : 

Tels, remarque-t-il"*, brillent les roses au milieu des lis 
qui les entourent *, 



1. G est ainsi que dans le jardin du bouvier de Daftluiis et 
Chloé se trouvent, au printemps, des roses et des lis : r\^oz^ ^ôoot. 
(/al) /.piva. Longus, Pastoralium lib. II, 3. 

2. mixta rubent ubi lilia multa 
Alba rosis, talcs virgo dabat ore colores. 

Aeneidos lib. XII, v. 68-69. 

3. Conscia purpureus venit in ore pudor. 
Quale rosac fulgent inter sua lilia mixtac. 

Amoriim lib. II, eleg. V, v. 3^i-37. 

4. Le lis est parfois remplacé par le lait : 

'Pôoa -G) yaXa/.Ti 'i-iÇa;. 

Anacr. Ode XV (28), v. 23. 



62 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

Les poètes du moyen Age reprendront cette com- 
paraison, qui sVst fidèlement conservée depnis dix 
siècles : pour eux aussi, nous le verrons, la rose sera 
remblème de la grâce et de la beauté. Les Anciens 
les avaient devancés; chez eux la rose fut à la 
fois le svmbole de l'innocence pudique comme de 
la beauté. 

Cachée au fond des réduits secrets d'un jardin, dit 
Catulle dans des vers restés célèbres', ignorée des 
troupeaux, respectée par le soc de la charrue, tour à 
tour rafraîchie par la rosée, caressée par les zéphyrs et 
fortifiée par les rayons du soleil, la rose est la joie et le 
désir detous; mais lorsque l'ongle tranchant, la séparant 
de sa tige, l'a flétrie, elle cesse de plaire et de séduire. 



Utque rosae puro lacté natant folia. 

Properce, Elegiae, lib. II, 3, v. 12. 
la neige : 

Candida candorem roseo suffusa rubore 
Ante stetlt : niveo lucet in ore rubor. 

Ovide, AmorumYih. III, Eleg. 3, v. 5-6. 
1. Carinina, LXII, v. 39-47. Catulle se sert du mot géné- 
rique « flos », mais il est évident, et ses imitateurs ont été una- 
nimes à l'entendre ainsi, qu il avait en vue la rose. 
Ut llos in septis secretus nascitur hortis, 
Ignotus pecori, nullo contusus aratro, 
Qucm mulcent aurae, firmat sol, educat imbor. 
Multi illum pueri, multae optavere puellae ; 
Idem cum tcnui carptus dcfloruit ungui, 
Nulli illum pueri, nuUae. optavere puellae : 
Sic virgo dum intacta manet, dum cara suis est; 
Cum castum amisit pollulo corpore florem, 
i\ec pucris jucunda manet, nec cara pucUis. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 63 

Ainsi, ajoute-t-il, la jeune vierg'e, tant qu'elle reste 
chaste, est chère à tous les siens; mais a-t-elle, souillant 
ses charmes, perdu sa fleur de pureté, elle cesse de 
plaire et de séduire. 

L'idée de o'ràce et de fraoilité attachée à la rose 
en avait fait l'emblème de l'innocence virginale, 
celle de beauté conduisit à lui comparer la personne 
aimée. Anacréon n'a pas cru pouvoir mieux louer 
son amie Mvrille, qu'en disant qu'elle était aune rose 
entre les jeunes filles S). L'amie de Méléagre, ce l'ai- 
mable Zénophile, fleur parmi les fleurs, s'épanouit, 
semblable à la douce rose de la persuasion ^ )>. Les 
poètes de l'antiquité toutefois n'ont pas poussé plus 
loin la comparaison, et ils ne sont pas allés, comme 
leurs émules du moyen âge, jusqu'à personnifier 
leur bien-aimée dans la rose ; mais la langue popu- 
laire l'a essayé : « ma rose » fut un terme de ten- 
dresse usité de bonne heure chez les Romains — on 
le rencontre déjà dans Plante ^ — pour désigner 
une personne qui était chère. 

Si les Anciens n'ont point chanté la rose comme 
l'image et la personnification même de la personne 



1. 'Po'oov £v xopaiç Mup'AXa. 

Fragmenta LV, éd. J.-B. Gail. 

2. "Ilorj 7] o'.ÀspaaToç, iv avO;a'.v cooirxov àvOo;, 

ZrjvO'-pÎAa, T^ciOoij; 7)0'j Tc'OtjXc jSooov. 

Anthologia palatina, cap. V, n» 144. 

3. Ubi tu lepido voles esse tibi, mea rosa, mihi dicito. 

Bacchis^ acte I, scène I, v. 148. 
Cf. Asinaria, acte TTÏ, scène ;>, v. 101. 



64 I,A ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

aimée, ils n'en ont pas moins fait de la reine des 
fleurs Temblème de l'amour et l'attribut des divinités 
qui y président. C'est ainsi que l'Hyménée fut repré- 
senté sous les traits d'un jeune homme couronné de 
roses ^ et un flambeau à la main. Ovide, dans les 
Amours^, dépeint Vénus répandant une pluie de roses 
sur son fds triomphant ; et, dans ses Métamorphoses^, 
il nous fait le ravissant portrait de Cyllare et d'Hy- 
lonomé, « la plus belle des filles des Centaures », 
et nous les montre, symbole de leur mutuelle ten- 
dresse, (( entremêlant leurs blonds cheveux de roses, 
de violettes, de romarin et quelquefois de blancs 
lis ». 

Reposanius a embelli de lis et de roses le bocage, 
témoin des amours de Vénus et de Mars* ; Éros, sur 
l'ordre de la déesse, couvre sa couche de roses ; des 

1. Sertis tempora vinclus 

Hymen. Ovide, Epis t., M, v. 44. 

2. Laeta triumphanti de sunimo mater Olvmpo 

Plaudet, et appositas sparget in oi^a rosas. 

Lib. I, 2, V. 40. 

3. Ut modo rore maris, mode se violave rosave 

Implicet ; interdum candentia lilia gestet. 

Lib. XII, V. 410-411. 

4. Pingunt purpureos candentia Hlia flores... 
Namque hic per frondes redolentia lilia splendent, 
Hic rosa cum violis, hic omnis gratia florum... 
Tu lectum consterne rosis, tu scrta parato. 

Et roscis crinem nodis subnectc decenter.., 
Lilia cum roseis supponit candida sertis. 
De concubitu Martis et Veneris, v. 38, 41-42, 53-54 
et m. (Anth. latiiui, vol. I, p. 171-172.) 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 65 

couronnes de roses retiennent sa chevelure et c'est 
au milieu des lis et des roses qu'elle reçoit son 
farouche vainqueur. Dans la description qu'il a faite 
des amours des mêmes divinités \ Claudien pare le 
seuil de Vénus de branches de myrte et couvre de fleurs 
de roses sa couche que voile la pourpre nuptiale. Et 
aux noces d'Orphée^, il fait apporter par les colombes 
de Vénus des guirlandes faites de roses dérobées 
dans le jardin même de la déesse. 

L'auteur du Perçigiliiim Veneris, cette description 
affectée de la fête du printemps et de l'amour, va 
jusqu'à dire ^ que « chaque matin les jeunes vierges, 
par l'ordre de Vénus, se marient aux roses ». Cueillir 
des roses, en tresser des couronnes, en effet, comme 
on le voit par un passage d'Aristophane *, était un 
signe qu'on était épris d'amour. 

IV. 
Consacrée à Bacchus, comme à Vénus, la rose fut 

1. Festa frondentia myrto 
Limlna cinguntur, roseisque cubilia surgunt 
Floribus et thalamum dotalis purpura vclat. 

Magnes, v. 28-30. (Opéra, XLVII.) 

2. Furatae Veneris prato per inane columbae 

Florea connexis serta tulere rosis. 
Ad Serenam, Epist. II, v. 9-10. (Opéra, XL.) 

3. Ipsa jussit manc totac virgincs nubant rosac. 

V. 44, éd. Bucheler. Lipsiae, 1859, in-12, p. 53. 

4. làv ti; y.al TîXs'xr) 
yuvT] axc'^avov, Ipav ôoxsî. 

Thesmoph., v. 400-401. 

JoRET. La Rose. 5 



66 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

le symbole et la compagne de la joie qui règne dans 
les banquets, comme elle était l'emblème de l'amour. 
C'est pour cette raison qu'on donnait à Comus, 
personnification de lagaîté des festins, une couronne 
de roses V La rose était considérée comme l'emblème 
de l'allégresse ; sa présence seule en était la marque 
et le symbole, comme son absence était un signe 
de tristesse. « Que soudain les sommets des Alpes 
se couvrent de roses », s'écrie Claudien', conviant 
l'univers entier à célébrer les noces d'Honorius. 
Pour nous peindre, au contraire, le deuil qui s'étendit 
sur la nature au moment de l'enlèvement de Pro- 
serpine, le même poète nous dira que a les roses 
meurent et les lis dépérissent » '\ Et présage du 
malheur qui va frapper le fils de Pélops, Sénèque 
fait dire à Thyeste que « les couronnes de roses sont 
d'elles-mêmes tombées de sa tête » *. 

Emblème de la joie et compagne du plaisir, la 
rose — la transition était naturelle — devint le 
signe et la marque de la mollesse. Pour donner une 
idée de la fermeté stoïque de Régulus, Cicéron dit 
que « la vertu le proclame plus heureux que Thorius », 



1. Philostrate, Imaginum lib. I, cap. ii, 3. 

2. Subitisque se rosetis 
Vestiat Alpinus apex. 

Fescennina, v. 8-9 (Opéra, XII.) 

3. Exspirare rosas. decrescere lilia vidi. 

De raptii Pvoserpinae, lib. III, v. 241. (Opéra. XXXVI.) 

4. Vernae capiti fluxere rosae. 

Thyesfo.s. acte V, scène 2, v. 948. 



LA ROSE DANS LES LECENDES ET DANS LA POESIE. 67 

— un célèbre voluptueux de Rome — , « vidant sa 
coupe sur un lit de roses ^ ». Et, dans Claudien, 
Ilonorius ne croit pas pouvoir mieux montrer à 
ses soldats à quel point le tyran Gildon était efféminé 
qu'en le leur représentant « marchant couronné de 
roses et oint de parfums^ ». Malgré cette attribu- 
tion, si éloignée du caractère auguste et sacré qu'elle 
avait à l'origine, la rose conserva toujours la signi- 
fication symbolique la plus haute et la plus grave. 
Dès longtemps elle était devenue la marque et le 
symbole du mérite ou d'une supériorité reconnue. 
Sappho dit à une femme ignorante qu'elle mourra 
oubliée parce que les roses de Piérie ne lui ont pas 
ceint le front ^ Dans les Cheçaliefs, Cléon promet 
au peuple qu'il régnera couronné de roses sur toute 
la contrée *. La reine des fleurs servit de récompense 
aux vainqueurs dans les luttes poétiques, aussi bien 
que dans les combats sanglants de la guerre. 



1. Clamât virtus beatiorem fuisse quam potantcm in rosa Tho- 
rium. De finihiis, lib. II, cap. 20. 

2. Umbratus dux ipso rosis et marcidus ibit 
Unguentis . 

De hello Geldonico, v. 444. (Opéra, XV.) 

3. KaxOavo'.aa oà v.v.rsza.i TioTa, Xfoû avaaoauva acGcv 
à'aasx' ojt tôt' ojt 'jaTîpov où yào izzai/ciç (îpootov 
Twv Ix Hitp'aç. 

Fragni. 68 (19). (Anthologia lyrica. Curavit Th. 
Bergk. Lipsiae, 1883, p. 204). 

4. ap^ai as osî 
yoipaç c/.T.i.rsr^^ laTcoavtoijLc'vov po'ootç. 

Aristophane, Erjuites, v. 965-66. 



68 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

Contraste qui pourrait surprendre, si les divinités 
auxquelles elle était consacrée n'avaient pas présidé 
à la mort ainsi qu'aux plaisirs de la vie : de symbole 
de joie et d'amour la reine des fleurs, avec le lis et 
les violettes, devint aussi un emblème funéraire. De 
bonne heure, hommage pieux qu'on rendait à des 
êtres chers, on orna de fleurs les tombeaux. Créon 
défend sous peine de mort de couronner de fleurs 
et d'ensevelir le corps de son ennemi Polynice \ 
qu'il poursuit de sa haine jusque dans la mort. Dans 
Electre ', au contraire, Chrysothémis reconnaît l'ap- 
proche d'Oreste aux guirlandes de fleurs dont elle 
voit ornée la tombe paternelle. 

Lorsque, dans la vision qui montre h Enée toute 
sa postérité, le guerrier apprend que Marcellus est 
voué par les destins à une mort prématurée, il 
demande des lis et des roses pour les répandre, vain 
et dernier hommage, sur les mânes de son petit-fils^. 



1. o; av vexpôv xo'vo' r\ xaTaaTsçcov àXw 
f) Y^j y.aÀ'j-Twv, Oâva-ov âvTaÀXàÇcTai. 

Euripide, Phoenissae, v. 1632-33. 

2. ôpài ;:spiaTccpfj xj/.Xo) 

7:àv"a)v oa' è'aT'.v avOc'ojv Or|xrjV 7:aTpo;. 

Sophocle, Electra, v. 894-96. 

3. Manibus date lilia plenis, 
Parpureos spargam flores, animamque nepotis 
His saltcm adcumulem donis et fungar inani 
Munere. 

Aeneidos IUd. VI, v. 883-86. 
J'explique, ainsi que Servius, purpureos flores par roses, au 
lieu d y voir avec M. Benoist une espèce de lis. 



LA IIOSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 69 

TibuUe, dans une de ses élégies, souhaite que chaque 
année une main amie orne de couronnes son monu- 
ment \ et Properce espère dormir plus doucement 
dans sa tombe, si l'on dépose ses restes sur de ten- 
dres roses". Dans Alciphron^, Pétale se plaint de ne 
pas avoir d'ami qui pleure sa mort prématurée et orne 
son tombeau de couronnes de roses. 

Ce ne sont point là de simples fictions poétiques, 
mais l'expression sincère du culte d'affection que les 
Anciens avaient voué aux défunts. Lucien, dans 
l'énumération qu'il a faite des devoirs qu'on rendait 
aux morts*, place au premier rang les couronnes de 
fleurs dont on parait leurs dépouilles, et saint Jérôme 
opposera aux roses, aux violettes et aux lis que les 
autres maris, dit-iP, répandaient sur les urnes qui 



1. Atque aliquis senior, vetores veneraUis amores, 

Annua constructo scrta dabit tumiilo. 

Elegiae, lib. II, 4, v. 47-48. 

2. Molliter et tenera poneret ossa rosa. 

Elegiae, lib. II, 17, v. 22. 

3. 'Eyw oï t; TaXaiva Oprjvtooov, où/. IpaaTrjv syoj- aTSCpavta fxoi 
•/.ai pooa oîa~cp âwpo) tcc'^oj "£[0.7:0'., y.al -/.Xai'civ ôi'oXrjç or^oi ir^q 
vj/.To'ç. Alciphronis rhetoris Epistolae, éd. Rudolphus Hercher. 
Parisiis, 1873, in-8, lib. I, 36, p. 57. 

4. '^Tc'.pavojaavTô; toT; wpa'!ot; àvOîai. De luctu, 11, éd. Din- 
dorf. Opéra, I, p. 567. 

5. Caeteri niariti super tumulos conjugum spargunt violas, 
rosas, lilia^ floresque purpureos, et dolorem pectoris liis officiis 
consolantur. Pammachius nosler sanctam favillam ossaquc vene- 
randa elceniosjnae balsamis rigat. Epistola ad Pammacliiiim. 
(Opéra oiniiia, éd. Martianay. Paris, 1706, in-fol. vol. IV, 
p. oS'O- 



70 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

renfermaient les cendres de leurs épouses, les œuvres 
de charité par lesquelles Panimachius honore le sou- 
venir de Paulina. 



Douée d'attributs si nombreux et si divers, consa- 
crée aux Grâces et aux Muses, la rose ne pouvait 
manquer d'être chère aux poètes de l'antiquité; aussi 
Tont-ils chantée à l'envi. 

La rose, dit le pseudo-Anacréon^ est la plus belle des 
fleurs, le souci du printemps, la joie et les délices des 
dieux, la parure d'Aphrodite, et son fils en couronne ses 
beaux cheveux quand il se mêle aux chœurs des Grâces. 

Et ailleurs^ 

La rose est est le parfum des Dieux, le charme des 
mortels, le plus bel ornement des Grâces dans la sai- 
son fleurie des amours, la parure d'Aphrodite ; elle est 

1. 'Po'oov, 0) oî'p'.aTov av6o;, iô^o'/, to t:oûz à K'jOr|prjç 
jSdoov cl'apo; {jLc'Xrj[j.a, 'izioz'ixi /.aXoù; Io'jXo'j; 
pdoa /.a': OcoTo'. Tcp7:va. XapiTS^'j'. ajYX'^pî'Jwv. 

Ode XLII (5), V. 6-11. 

2. Tdoc Y^^? Oîûv ar,|j.a, yXw/.lj /.al ;:oioÙîv:a -stpav 
Toôc y.ix: [jpo-:(I)'^ -6 yap|xa, èv âxavOivaiç aTaproî;. 
Xccpiaiv t' àyaXa, iv topa'.? yX'j/ù ô' au XaSdvTa OàXTze'.v 
-oXuavûc'wv 'EpwTcov, jj.aÀaxaî'ji y^^'^: xo-j-^aiç 
àapooîaidv t' àOup|j.a. 7:poaxY£ivT'"EpwTo: avOoç... 
T00£ y.(X'. ij.{Xr^'j.cf!. ajOo'.;, yapisv po'oojv o: fT^pa? 
yapisv ç'jTo'v t£ Mojsôjv. veo^Tj-oç ïayzv ôojj.r/;. 

Oc?^.ç LUI (51), V. 'i-ib et LIY, v. 8-9 (51, v. 27-28). 



LA nOSE DA>'S LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 71 

Tobjet du chant des poètes, l'arbuste chéri des Muses. 
Elle blesse de ses rudes épines et cependant on la cueille 
avec plaisir. On aime à tenir dans ses mains cette fleur 
consacrée à Eros et à respirer sa douce odeur... Agréable 
jusque dans sa vieillesse, elle y conserve le parfum de 
ses premiers jours. 

Si Jupiter, dira à son tour Achille Tatius^, avait voulu 
donner une reine aux fleurs, la rose eût été leur reine ; 
elle est la parure de la terre, la splendeur des plantes, 
Tœil des fleurs, la pourpre de la prairie, Téclair de la 
beauté. Elle exhale l'amour ; elle attire et fixe Vénus ; 
elle se couronne de feuilles odorantes ; elle étale avec 
org-ueil ses flexibles pétales, qui sourient légers aux 
zéphyrs. 

Pour Philostrate encore la rose est le « monument 
d'Adonis, le sang de Vénus, l'œil de la terre w ^ 

Les poètes de Rome ont rivalisé avec leurs émules 
de la Grèce dans ce concert de louano-es en l'honneur 
de la rose ; l'un d'eux^ ira jusqu'à l'appeler « l'astre 
des fleurs ». Mais nul ne l'a célébrée dans des vers 
plus gracieux, quoique non exempts d'afféterie, 
qu'Ausone. Dans une idylle^ qu'on a parfois attribuée 
h Virgile, il feint qu'il erre au milieu d'un jardin au 
moment où « la douce haleine du matin et sa piquante 

1. Leucippe et Clitophon. liv. II, chap. 1. J'ai suivi en partie 
la traduction de M. Zévort. 

2. 'Aoojv'.5oç ■j-O'j.vrljj.aTa rj 'AçpooiTTj; ^açr-jV r] y^; 0[jL[j.aTa. 
Epistola I. 

3. « Hacc florum sidus. » Anthologia latina, éd. Al. Riese, 
V. I, p. 2'i0. (De laude rosae centumfoliae.) 

4. « Rosae. » Idylle XII, éd. Nisard. Paris, 1887, in-8. 



72 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

fraîcheur annoncent le retour doré du jour. » Il y 
voit^ les rosiers que cultive Pestum briller humides 
au nouveau lever de Lucifer ; et çà et là, sur les 
arbrisseaux encore chargés de brouillards, luit une 
blanche perle qui doit mourir aux premiers rayons 
du jour. 

On doute, ajoute le poète ^, si l'Aurore emprunte aux 
roses son éclat vermeil, ou si le jour naissant donne à 
ces fleurs la nuance qui les colore. Même rosée, même 
teinte, même grâce matinale à toutes deux ; car Tétoile 
et la fleur ont pour même reine ^'énus ; même parfum 
peut-être ; mais le parfum de Tune se dissipe dans les 
hautes régions de l'air; plus rapproché, on n'en sent que 
mieux le parfum de l'autre. Déesse de l'étoile et déesse 
de la fleur, la divinité de Paphos a voulu leur donner à 
toutes deux la couleur de la pourpre. 

On comprend d'après ces éloges enthousiastes 
quelle place la rose devait occuper dans les œuvres 

1. Vidi Paestano gaudere rosaria cultu, 

Exoricnte novo roscida Lucifcro. 
Rara pruinosis canehat gemma friitctis, 
Ad primi radios interitura die. 

Y. 11-14. 

2. Ambigcrcs, raperetne rosis Aurora ruborem, 

An daret ; et flores tingcrcl orta dics. 
Ros unus, color unus, et unum manc duorixm 

Sideris et floris, nam domina una Acnus. 
Forsan et unus odor : sed celsior illc per auras 

Difflatur : spirat proximus iste magis. 
Communis Papliic Dca sideris, et Dea floris, 

Praecipit unius muricis esse habitum. 

V. 15-22. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 73 

des poètes anciens ; ils lui ont aussi emprunté les 
plus charmantes comparaisons. Quand les dieux ou 
leurs favoris parlent ou sourient, un parfum de roses 
s'exhale de leur bouche ^ ; s'ils agitent leur chevelure, 
il en tombe des roses ^; des roses aussi naissent 
partout où ils portent leurs pas^. 

Dans la lang-ue des poètes, remarque le pseudo- 
Anacrëon*, TAurore a des doif,^ts de rose, les Nymphes 
des bras de rose, Vénus un teint de rose. 

Ce n'était là que la constatation de ce qu'on 
trouvait dans la réalité. Homère et Hésiode nous 
montrent l'Aurore ouvrant de ses doiofts de rose les 
portes du matin. Théocrite a recours à la même 
figure pour décrire le lever du jour : 

Les coursiers de TAurore aux bras de rose, dit-il *^, 
s'élancent dans le ciel, la ramenant de l'Océan. 

1. Dum loquilur vernas efïlat ab orc rosas. 

Ovide, Fast. lib. V, v. 194. 

2. motis flores cecidere capillis, 
Accidcre in mensas ut rosa missa solet. 

Ovide, Fast. lib. V, v. 359. 

3. Quidquid calcavcrit hic rosa fiai. 

Perse, Satira II, v. 38. 
Quacumque per herbam 
Reptarcs, Huxere rosac. 
Claudien, Laus Serenae^ v. 90. (Opéra, XXIX). 

4. 'PoooÔoc/.tjXo; [jlÈv 'Hwç, pood/pou; oï /.àçpooÎTa 
pooo7;Tj/îc; oà N'-J'i-'^a'.. "apà tûv aoçûv /.aXcTTai. 

Ode LIV, v. 1-4 (LUI, V. 20-24). 

5. àv'/.a "c'p T£ r.o-^ Jjpavôv ïipv/O'/ ir.r.O'. 
'Au Tav poodza/'jv x~' '12/.cXvoTo 'ispo'.aai. 

Idylliou H, V. ri7-148. 



74 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

A l'exemple de leurs précurseurs de la Grèce, les 
poètes latins emploient, à chaque instant, la même 
figure. 

Le soleil, chante Lucrèce ^, de ses feux couleur de 
rose ramenait la lumière dans le ciel. 

Et Virmle^ : 

o 

LWurore, conduite par quatre coursiers couleur de 
rose, avait déjà parcouru la moitié de la céleste car- 
rière. 

Ou encore ^ : 

Du haut des airs brillait la blonde Aurore, traînée par 
deux coursiers aux crins de rose. 

Dans Tibulle aussi « l'Aurore ramène le jour 
brillant sur son char couleur de rose^ ». 

L'Aurore à la chevelure de rose avait dissipé les 
ténèbres. 



1. Dum rosca face sol inferrct lamina caelo. 

De liât lira revu ni, lib. \ , v. 97^1. 

2. roseis Aurora quadrigis 

Jam médium acthcrio cursu, trajecerat axem. 

Aeiieidos lib. VI, v. 355-56. 

3. aethere ab alto 
Aurora in roseis fulgcbat lutea bigis. 

Aeneidos lib. VU, v. 26. 

4. Aurora nitentcm 
Luciferum roseis candida portet equis. 

Lib. L 3, V. 93-9'i. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 75 

dit également l'auteur du Moucheroîi^. Et dans 
Ovide : 

La vigilante Aurore, ouvrant les portes resplendis- 
santes de l'Orient, sort de son palais rempli de roses ■^. 

Ailleurs, il la montre « blonde mère de Memnon, 
revenant visiter le monde traînée par des coursiers 
couleur de rose^ », ou bien « emportée par ses 
coursiers, ramenant dans le ciel la lumière rosée du 
matin* )). L'Aurore, chez Valérius Flaccus, apparaît 
aussi (( traînée par deux coursiers couleur de rose^ )). 

Secouant de son bras de rose les rênes empourprées, 
dit Apulée^, TAurore lance ses coursiers dans les cieux ». 

Stace parle aussi des « rênes de rose » qu'agite 



1. Crinibus et roseis tencbras Aurora fugarat. 

Culex, V. 43. 

2. Ecce vigil rutilo patefccit ab ortu 
Purpiireas Aurora fores et plena rosarum 

Atria. Metnmovph. lib. II, v. 112-114. 

3. veniet, terras visura patentes, 
Memnonis in roseis lutea mater equis. 

Fasiorum lib. IV, y. 713-714. 

4. roseam pulsis Hyperionis astris 
In matutinis lampada tollit equis. 

Fastonun lib. V, v. 159-160. 

5. ut roseis Auroram surgcrc bigis 

Vidlt. Argon, lib. II, V. 261. 

6. Cornmodum punicantibus phaleris Aurora roscuin quaticns 
lacertum, cœluni inequital)at. Mrifimorph . lib. III. 



76 LA KOSE DANS l'aNTIQUITÉ 

l'Aurore^ et Valérius Flaccus va jusqu'à dire de 
Bacchus qu'il conduit avec des « rênes de rose » les 
nations vaincues^. 

Comme à l'Aurore, on donna à la Lune un char 
couleur de rose ; c'est ainsi que Stace la montre 
s'élcvant au plus haut des cieux'^ Valérius Flaccus 
la dépeint, guide propice à travers l'obscurité, rem- 
plissant les bois de sa lumière rosée ^. Comme 
l'Aurore encore % la Lune^ reçut, ainsi que le Soleil 
— Titan' ou Phébus^ — l'épithète de « rosée » ou 
« couleur de rose ». L'un et l'autre, dit Claudien 
des deux astres ^, a nourrissons couleur de rose 
d'Hypérion », éclairent de leurs feux la plaine 
azurée. 

1. roseasque movcbat habenas. 

Punie, lib. I, v. 578. 

2. roscis hacc per loca Bacchus habcnis 
Ciim domitas acies... (duccret). 

Argon, lib. IH, v. 538. 

3. Scandebat rosco mcdii fastigia caeli 

Luna jugo. Stace, Achill. lib. I, v. 818-19. 

4. rosco talis pcr nubiia duclor 

Implct honore nemus. Argon, lib. Mil, v. 30-31. 

5. Gonscia nox sccleris rosco cedebat Eoo. 

Silius Italiens, Punie, lib. IX, a. 180. 

6. Cephalus roseae praeda piidenda Deae. 

Ovide, Artis amat. lib. III, v. 8'i. 

7. te rosciim Titana vocari. 

Stace, Thebaidis lib. I, v. 717. 

8. Xi ropcus fessos jam gvirgite Phœbiis Ilibero 
Tinguat ecpios. Acnridos lib. XI, v. 913. 

9. Cœruleusqiic sinus roscis radiatur alumnis. 

De raptu Pro.scrpinae. II, v. 'i8. (Opéra, XVII.) 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 77 

Le même poète nous montre ^ encore les cour- 
siers du soleil, les freins écu niants, « lançant par les 
narines des feux aux teintes de rose n, ainsi que le 
Bélier céleste « à la corne de rose » qui ramène avec 
lui le fertile printemps'. Une couleur de rose est 
également attribuée par Stace à Lucifer, quand, au 
soir, il illumine les nuées de ses feux tardifs^. Valé- 
rius Flaccus donne aussi à ce dernier des « ailes 
rosées* ». Les nuages prennent de même cette cou- 
leur ', lorsque la rapide Iris les traverse. L'expression 
(( lumière rosée ^ )), pour Stace, est synonyme d'Au- 
rore, et Silius Italiens donne à l'Orient le nom de 
« levant couleur de rose )) '. L'auteur des Guerres 
puniques parle encore des « feux rosés » qui s'élèvent 
des réo'ions de l'Aurore au milieu de l'azur du cieP. 

o 

1. Efflantes roscum frenis spumantibus ignem. 

In consul. Probiiii et Olybrii, v. 5. (Opéra., I.) 

2. Phrixeus roseo producat fertile cornu 
Ver Aries. 

De laiid. Stilichoiiis, II, v. 463. (Opéra, XXII.) 

3. roseus per nubila seras 

Advertit tlammas. Tliebaidis lib. II, v. 137. 

4. qualis roseis it Lucifer alis. 

Argon, lib. YI, v. 527. 

5. Veloceui roseis demittit nubibus Irin. 

Valerius Flaccus, Argon, lib. IV, v. 77. 

6. rosea sub luce reversi. 

Silvar. lib. III, 1, v. 134. 

7. Terminus huic roscos amnis Lageus ad ortus. 

Punie, lib. I, v. 196. 

8. ab aequorc Eoo 
Surgebant roseae média inter caerula flammae. 

Punie, lib. IV, v. 481. 



78 LA ROSE DANS l'aXTIQUITÉ 

Mais ce ne fut pas seulement h la lumière de l'Au- 
rore ou des astres qu'on donna l'épithète de « rosée'», 
on l'attribua aussi aux diverses parties du corps 
humain et surtout du visage. La bouche, les lèvres, 
les joues, le front, le cou, la face tout entière furent 
(( couleur de rose »; on le dit également des seins 
et des bras, de la main comme du pied. Sappho 
donne aux Grâces des bras\ Himère des pieds de 
rose^ Catulle parle du « sein de rose » de sa maî- 
tresse^; il montre les bandelettes de neige qui cei- 
gnent le front de rose des Parques^, et il nous décrit 
les accents plaintifs sortant des lèvres rosées d'Attis\ 
Viroile^ comme son imitateur Silius Italiens', fait 
parler Vénus d'une « bouche de rose ». Il en est de 
même d'Iris. Nous voyons aussi dans l'Enéide Vénus 
s'éloigner en détournant son cou ou sa face de rose^, 
et Lavinie déchirer, dans sa douleur, ses joues de 



1. ppoSo-a/ss; ayvai Xap'.TSç. Ed. Bergk, 65. 

2. Go5oaç;'jcoi Xâp'.TSc. OratiOj I, 19. 

3. in roseis latct papillis. Carm. L\ , v. 12. 

4. rosco niveae residebant vertice vittae. 

Carm. LXIV, v. 309. 

5. Roseis ut huic labellis sonus cditus abiit. 

Cavm. LXIII, v. 74. 

6. roscoque haec insuper addidit ore. 

Aeneid. lib. II, v. 593. 

7. ■ suspirans rosco Venus ore decoros 
Adloquitur natos. Punie, lib. \II, v. 448. 

rosco Thaumantias ore locuta est. 

Aeneid. lib. IX, v. 5. 

8. avertcns rosea cervice rcfulsit. 

Aeneid. lib. I, v. 402. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 79 

rose \ Horace parle aussi de la face de rose de Télè- 
phe^. 

Ovide, personnifiant l'Aurore, vante la bouche de 
rose de la déesse du mâtiné Dans le premier livre 
de son x\chilléide, Stace, voulant dépeindre l'écla- 
tante beauté de Déidamie, fille de Lycomède, dit 
que les roses de son visage relèvent la pourpre 
de sa tunique^ ; ailleurs, il parle du léger duvet qui 
viendra ombrager les joues de rose du fds d'Ata- 
lante, Parthénopée', ou il rappelle quel vêtement 
Vénus inventa pour relever le teint de rose du visage ^ 
Martial met au rang des principaux traits de beauté 
des (( lèvres rivalisant avec l'incarnat des roses de 
Pestum ' )). Dans une autre de ses épigrammes, il nous 
montre un jeune adolescent « eilleurant une coupe 



1. roseas laniata gênas. 

Aeneid. lib. XII, v. 606. 

2. ccrvicem roseam (laudas). 

Carm. lib. I, 13, v. 1. 

3. roseo spectabilis ore. 

Metam. lib. VII, v. 705. 

4. roseo llammatur purpura vultu. 

V. 297. 

5. Duni roscis venit unibra genis. 

Thebaid. lib. IV, v. 336. 
Au lib. IX, V. 703, il est question des joues dont un duvet de 
rose a changé l'aspect : 

mutatae rosea lanugine malae. 

6. quae vestis roseos accendere vultus 
Apta. Silv. lib. III, 4, v. 51-52. 

7. Paestanis rubeant aemula labra rosis. 

Epi^r. lib IV, 42, v. 10. 



80 LA IIOSE DANS l'aNTIQUITÉ 

de ses lèvres de rose ^ ». On ne doit pas être surpris 
non pins qu'il soit question dans ses vers de 
(( bouches de roses" ». Plus tard on verra encore 
Claudion représenter Achille peignant de sa a main 
de rose » sa blonde chevelure^. 

Les poètes latins des derniers siècles ont prodigué 
l'épithète de a rosée » ou « de rose » ; chez eux elle 
est devenue synonyme de l'adjectif « pourpre », ou 
même simplement de a brillant », « doré », « beau ». 
Déjà Catulle parle d'un coussin d'ivoire que la 
pourpre de Tyr a recouvert d'un vernis couleur de 
rose*. Dans Valérius Flaccus, il est question d'une 
«jeunesse rosée' ». Claudien a chanté les « vallées 
de rose d'Henna^ » ; il a vanté aussi le « Douro aux 
rives rosées" », et donné même des « crêtes de rose » h 



1. Et libata dabat roseis carchesîa labris. 

Lib. VIII, 56, V. 15. 

2. roseo torscrat ore puer. 

Epigr. lib. XI, 56, v. 12. 

3. Thessalicos roseo pcctcbat poUice crines. 

De iiuptiis Honorii et Marias^ v. 19. (Opéra. X.) 

4. (pulvinar) Indo quod dente politum 
Tincta tcgit roseo conchyli purpura fuco. 

Carm. LXIV, v. 48-49. 

5. Mole nova et roseae perfudit luce juventac. 

Argon, lib. V, v. 366. 

6. qualcm roseis nupcr conAallibus Hennae 
Suspexere Deae. 

De raptu Proserpinae, III, v. 85. (Opéra, XXXVI.) 

7. roseis formosus Duria ripis. 

Laiis Serenae, v. 72. (Opéra. XXIX). 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 81 

des serpents \ Il y a eu sans doute quelque chose de 
conventionnel et de factice dans l'emploi ainsi géné- 
ralisé de cette expression, et elle a cessé dès lors 
d'être un témoignage toujours manifeste de l'impor- 
tance prise par la reine des fleurs dans la vie des 
Grecs et des Romains. Il n'en est pas de même de la 
place qu'occupe la rose dans quelques-unes des plus 
belles descriptions des poètes anciens, ni des images 
gracieuses qu'elle leur a fournies. Une fleur aussi 
admirée et recherchée a pu seule les inspirer. 

Pindare, par exemple, dit des ancêtres de Mélissos 
qu'ils a brillèrent comme la terre émaillée des fleurs 
pourpres de la rose^.» 

Celui à qui Cypris n'a point donné un baiser ne sait 
point quelles fleurs sont les roses, dit lalocrienne Nossis-^ 

De douleur mon visage roug^it, comme la rose sous la 
rosée, 

s'écrie Théocrite^. Pour peindre Adonis au moment 
d'expirer et perdant ses forces et sa couleur, Bion 



1. Erecti roseas tendunt ad carmina cristas. 

Do ra/Jtii Pi'oserpinac, I. v. 14 (Opéra, XXXIII), 

2. 7.0''^'^ ^->T^£ ooivixeoia'.v àvôrjasv pdôoi;. 

Isthmiques^ IV, v. 330. 

3. Tivà o' à K'J~pi; oùx èoi'Xaacv, 
où/, oiocv x.r[va; TavOîa r.oia. pdoa. 

Anth. palatina, lib. V, n" 170, v. 3-4. 

4. 7?^* 'JO'.vi/0r,v \)~o TÔjAyso; wç po'ôov ép'^oc. 

Idyllion XX, v. 16. 
JoRET. La Rose. 6 



82 LA ROSE DANS l'aINTIQUITÉ 

dit que « les roses fuient de ses lèvres \ » Et nous 
avons vu Rhianos comparer le jeune Empédocle, 
dont la beauté surpasse celle de ses compagnons, 
à la (( rose qui brille entre les fleurs du printemps^. )) 

Ne me fuis pas, dit le pseudo-Anacréon à son amie ^, 
parce que mes cheveux sont blancs ; ne dédaigne pas 
mes présents, parce que tu es dans la fleur de l'âj^e. Vois 
comme, dans les couronnes, les blancs lis se marient 
agréablement aux roses. 

Que ne suis-je une rose à la fleur empourprée, s'écrie, 
dans un sentiment tout moderne, un poète grec ano- 
nyme^, pour que tu me déposes sur ton sein blanc 
comme la neige. 

Et Musée voulant décrire la beauté pleine de 
grâce de Héro : 



1. tÔ pooov ozjyzi TCO ytCkvjç. 

Epitaphium Adonidis, v. 11. Ed. Didot. 

2. ocîcjov £v àXXoi; 
àvOea'.v elapivoî; /.aXôv ïktx^'he pôôov. 

Anth. palatina, lib. XII, 11° 58, v. 3-4. 

3. Mrf [xs O'JYTjç, ôpùjaa oùipa xâaà ôitoaTj. 
■:àv -oXiàv ëOcipav opa xâv aTô-^avoiaiv 



^ » 



[Lfiù', OTi ad'. Tzipia-i"^ ô-co; -oi~i'. Ta Xsjxa 

àvOoç ocxiJLaîov fîjBa;, pdôoi; xpiv' £|j.-Xa/.evta. 

Ode XLIX (XXXIY). 
4. "EtOe poôov Y'Vû'fXTjv y-o-op-^upov, o^pa [Xc '/.sp^'iv 

âpaa|x£yr) "/^api'arj azr'fit'j'. /lovs'oi;. 

Anth. palatina, cap. V, no 84. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 83 

Ses joues de neig^e, dit-iP, se couvrirent de rougeur, 
semblables à la rose à la double couleur, quand elle sort 
de son calice. On dirait que ses membres délicats étaient 
des champs de rose ; une lumière rosée l'enveloppait ; 
quand elle marchait, les roses brillaient sous les pas de 
la vierg-e vêtue de sa blanche tunique. 

Sa bouche, dit Glitophon de Leucippe, dans Achille 
Tatius^, était semblable à une rose qui commence à 
entr'ouvrir les lèvres de ses pétales. 

La rapidité avec laquelle passe la rose fournit en 
particulier aux poètes les plus charmantes compa- 
raisons : 

La rose est belle et le temps la flétrît, 

dit dans Théocrite \ un amant à l'amie qui le dé- 
daigne et qu'il voudrait fléchir. 
Et Straton * : 

1. "Axpa 0£ yioviriç, cpoivi'aacxo xu/Xa r.apzif^q, 

ôiç pdoov iy, xaXuy.cov oioufxdypoov t] xàya '^airjç, 
"^Hpou; £v [i.£).£c'3ai pdoojv À£i|i.(7iva '^av^'vai* 
y_poi7]v yàp [jlsXe'ojv âp'jOaivsTO" viaao[j.£vï]ç oà 
xai pdôa Àc'jxo/itojvo; 'jt.o a'^upà Xà[a,-£xo xouprjç. 
De Herone et Leaiidro^ éd. F. S. Lehrs, p. 4, v. 58-62. 

2. T6 aTo'jxa pdowv avOoç t^v, oxav àpy_r]Tai rô pdôov cuvoi-^zvi tôjv 
çùXXwv xà yz'Xr^. De Clitophontis et Lcucippes amorihus T, 4. 

3. Kai xô pdoov xaXdv ïixi, xal ô y^po^oç, aùxô [j.apaiv£'.. 

Idyllion XXIII, v. 28. 

4. El xaXX£i xajya, yiviOGyJ ôxi xai pdoov 'âvOît • 

àXXà [j.apavO£v açvto aùv xo7:p''o'-; Èp^cp^]. 
"AvOo; yàp xai xàXXoç l'aov ypdvov âcxl Xa/^dvxa- 
xaijxa ô'ojjLT^ <^Oov£'ojv £Ç£[jLapav£ ypdvo;. 

Anth. [jalatifia, lib. XII, n" 234. 



84 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

Si tu l'enorgueillis de ta beauté, rappelle-toi que la 
rose aussi brille dans sa fleur; mais bientôt flétrie, on la 
jette au loin ; les fleurs et la beauté ont reçu du sort la 
même durée ; le temps envieux les flétrit en même temps. 

Même pensée dans cette épigramme latine* : 

Après l'heure de la rosée, les violettes se fanent, la 
rose perd son parfum ; après le printemps, les lis sétiolent 
et perdent leur blancheur ; redoute, je t'en supplie, ces 
exemples et paie de retour ton ami ; il aime toujours 
celui qui toujours est aimé. 

Telle encore cette autre épigramme toute em- 
preinte de mélancolie ^ : 

Gomme la rose apparaît en son temps dans sa beauté 
et en son temps se flétrit, ainsi tu commençais en ton 
printemps à être belle, mais soudain tu cesses d'être à 
moi. 

De même, pour décrire la mort prématurée d'un 



1. Marcent post rorem violae, rosa perdit otiorern, 
Lilia post vernum posito candorc liquescunt. 
Haec metuas exempla precor et semper amanti 
Redde vicem, quia semper aniat qui semper amatur. 

Anthologia latina, rec. Al. Riese, vol. I, p. 82, n" 24. 

2. Ac veluti formosa rosa, cum lemport- prodit, 

Arescit certe tempore deinde suo. 
Sic tu cœpisli primo formosa videri 

Tempore, sed subito desinis esse mea. 
Anthologia veterum lat. eplgrainmatum cura P. Bur- 
MANNi. Amst., 1773, in-4", 11b. IV, n" 152. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 85 

fils enlevé à ses parents dans la fleur de la jeunesse, 
Stace s'écrie^ : 



Tels les lis inclinent leurs tig'es pâlissantes ou les 
roses fraîches écloses meurent aux premiers souffles de 
TAuster. 

L'habitude que les Anciens avaient de vivre 
entourés de roses donna naissance aux locutions 
(( vivre », « dormir », a être couché surdesroses^ », 
synonymes d'être heureux, vivre dans la tranquil- 
lité ou même dans la mollesse. 

Cypris et la douce éloquence, dit Ibycus^, pour peindre 
l'heureuse jeunesse d'un ami, t'ont élevé au milieu des 
roses. 

Et Martial conseille à Liber, « digne de vivre sans 
cesse environné de roses », de se ceindre toujours 
le front de couronnes de fleurs*. 



1. Qualia pallentes déclinant lilia culmos, 
PubentesA'e rosae primos moriuntur ad Austros. 

Sih'arum lib. III, 3, v. 128-129. 

2. An tu me putabas in rosa dicere ? Cicéron, Tuscul. quarsi. 
lib. V, cap. 26. 

3. Se [j.£v K'JTtptç à T'ayavoSXécpapo; 
ITciOw poosoicriv £v avOeii Op£']/av. 

Athénée, Deipiiosoph. lib. XIII, cap. 17 (56'i). 

4. Liber, in aeterna vivere digne rosa, 

cingant florea scrta caput. 

Epigrrnn. Hb. YIII, 77. v. 2-4. 



86 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

Personne, remarque Sénèque*, ne s'exerce à ce que, 
en cas de nécessité, il couche tranquillement sur des 
roses, 

donnant à entendre qu'il n'est point besoin d'ap- 
prendre à vivre dans la mollesse et l'oisiveté. 

Ce que tu me dis est pour moi des roses ^, 

réplique l'Injuste au Juste qui l'injurie dans \cs Nuées 
d'Aristophane, ce qui est l'équivalent de « tu me dis 
des choses agréables ». 

Ici le mot rose est pris dans un sens métapho- 
rique ; on le retrouve avec sa signification ordinaire 
dans plusieurs locutions proverbiales tirées de la 
nature et des qualités de cette fleur ou de l'arbuste 
qui la porte. Ainsi dans Théocrite : 

Il ne faut pas comparer aux roses la fleur de l'églantier 
ou les anémones \ 

pour indiquer qu'on ne doit pas mettre en parallèle 
des choses de valeur inégale. 

L'oignon ne produit ni roses, ni hyacinthes •", 

1. Nemo discit ut, si necesse fucrit. aecpo animo in rosa jaceat. 
Epistola XXXVI, 9. 

2. poôa [x' el'prjxaç. Nubes^ v. 910. — 'AvtI toO. hj.o\ Ta S-ô 
aou £'.pr]|j.c'va pôoa irs-l. Scholia graeca in Aristophannn Pari- 
siis, 1843, in-8, p. 120. 

3. où aj[j.6XriT' io-X /CJvo'aÇaTo; ojos av2;jL0jva 

7:àp pôoa. IclylUon V, v. 91-92. 

4. OÙ'tî vào £•/. 'jy.OXr^z iôooL ojcTa'., où^' uâxivOoç. 

(hwmar. v. 537. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE. 87 

sentence de Théognis, qui a pour contre-partie cette 
pensée d'Ovide : 

Souvent la rude épine produit de douces roses ^ 

Quand la rose est flétrie, on méprise l'épine ", 

remarque encore le même poète. 

Souvent, dit-il encore^, Tortie croît près de la rose, 

sentence qui, nous le verrons, a été imitée dans la 
plupart des littératures modernes. 

Tel ne trouve que des roses, a dit de son côté Pétrone *, 
tel autre des épines, 

proverbe qu'il explique lui-même, en remarquant 
qu'(( il n'est pas donné à tout le monde d'avoir ce qui 
plaît. )) 

1. Saepc créât molles aspera spina rosas. 

Ex Ponto, lib. II, epist. 2, v. 34. Edition Lcraaire ; 
l'édition de Rod. Merkel ne donne pas ce vers. 

2. Contemni spinam, cum cecidcre rosae. 

Fast. lib. V, v. 354. 

3. urticae proxima saepe rosa est. 

Remédia amoris, v. 46. 

4. non omnibus unum est 
cpiod placet, bic spinas coliigit, ille rosas. 

Petronii Arbitri Sativaruin reliquiae. Berolini, 1862, 
in-8. Fragmenta, XXXV, p. 99. 



CHAPITRE IV. 



USAGES DE LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 

Si la rose occupe une place considérable clans la 
poésie des Grecs et des Romains, elle en occupait 
une non moins grande dans leurs usages: (c qui pour- 
rait se faire sans la rose ? » dit le pseudo-Anacréon^ ; 
rien de plus vrai ; il n'est pas un acte de la vie des 
Anciens auquel cette fleur n'ait été associée ; elle 
les accompagnait pendant leur existence tout entière 
et jusque au delà du tombeau. Sa beauté, son 
parfum, les propriétés qu'on lui attribuait, expliquent 
sans doute ce rôle immense de la rose dans les 
usages, comme dans les légendes et la poésie des 
Grecs et des Romains, il tient aussi à la place que, 
dès les temps les plus reculés, les fleurs prirent dans 
la vie de ces peuples ; c'est sous forme de couronnes 
qu'ils s'en servaient le plus souvent^. 

1. Ti ...oi/a ç^ôoo'j Yc'vo't' av ; 

Ode LUI (51), V. 19. 

2. Voir sur l'emploi des couronnes chez les anciens le livre 
curieux de Carlo Pasquali (Paschalius) : Coroiiao, opus ... dis- 
tinctum X libris, quibus ves oninis coronaria e priscorum 
eruta et collecta monnmouii'i ro/iiincfiir. Parisiis, 1010, in-4 
de 730 pages. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 89 

On attribuait à Janus, preuve de leur haute anti- 
quité, l'invention des couronnes \ Les plus anciens 
poètes lyriques de la Grèce du moins, Alcée, Sappho, 
Simonide, Anacréon, etc., en mentionnent l'emploi". 
Aristophane parle, dans une de ses comédies ^, de 
jeunes fdles c|ui gagnaient leur vie en tressant des 
couronnes. Au siècle suivant, le poète Euboulos 
donna à une de ses pièces le titre de « la Marchande 
de couronnes ))'. La bouquetière Glycère, au rapport 
de Pline % inventa, vers la centième Olympiade 
(380 av. J. C), l'art de les varier par une heureuse 
combinaison de fleurs, qui en relevait la couleur et 
le parfum. 

Les renseignements détaillés que tant d'écrivains, 
depuis Théophraste^ jusqu'à Athénée ', ont donnés 
sur la composition des couronnes sont une preuve 
du prix qu'y attachaient les Grecs ; elles n'avaient 
pas moins d'importance aux yeux des Romains ; 
mais l'emploi en était chez eux soumis à une régle- 
mentation sévère^ : ils en firent usage dès les pre- 

1. Athénée, Dpipiiosoph. lib. XV, cap. 46 (692). 

2. Alliénéc, Deipnnsoph. lib. XV, cap. 11, 14, 16. 

3. (oaTc, iav tu /al "XeV.t] 
-("jvr, n'ioxvov , loav oo/.cî. 

Tliesmophoriazusae^ v. 400-401. 

4. Alhéncc, Dripiiosoph. lib. XllI, cap. 6 (557). 

5. Hist. iiatiir. lib. XXI, cap. 3. 

6. Hist. plantarum, lilj. VIII, cap. 6. 

7. Deipno.sopli. lib. XV, cap. 8-47 (66'J-69o). Il faut incii- 
tionucr aussi Pollux, Onomasticon^ lib. I, 10, et Lucien, 
Nigriniis^ 32 et Anacharsis. 9. 

8. « Ingensquo et hic scveritas. » Ifisl. natur. lib. X\l, cap. 6. 



90 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

miers temps de leur histoire. Caton l'ancien recom- 
mandait déjà de semer dans les jardins les plantes 
qui servaient à en tresser*. Les Romains, comme 
les Grecs, s'en servaient également d'ailleurs dans 
les cérémonies religieuses et dans les fêtes profanes, 
au milieu de la joie des banquets ou du deuil des 
funérailles. 



I. 



Les couronnes figurèrent des l'époque la plus 
ancienne dans le culte des Dieux'; ce fut à eux 
seuls, dit Pline \ qu'on en offrit d'abord. Eux-mêmes 
avaient montré le prix qu'ils y attachaient ; le poète 
Phérécyde disait que Saturne"^ le premier avait porté 
une couronne. D'après Diodore, les Dieux auraient 
couronné de fleurs Jupiter, vainqueur des Titans \ 
L'auteur des Cvpriaques dépeint Vénus avec les 
Nymphes et les Grâces se tressant des couronnes de 
fleurs en chantant sur les sommets sourcilleux de 



1. In hortis seri et coronamcnta jussit Cato. Pline, lib. XXI, 
caj). 1. 

2. Coronac deorum honos crant. Plino. lib. XXI, cap. 8. 

3. Antiquilus nulla (corona). nisi Dco, dabatur. Hist. natur. 
lib. XVI, cap. 41. 

4. Saturnum Pherecydcs an te omnes refert coronatum, lovcm 
Diodonis post dcvictos Titanas (hoc munere a caeteris honoratum). 
Tcrtulliani Lihcr dr corona, cap. 7. 

5. Alhcnce, Dcipnosoph. lib. XV, cap. 31 (683). 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 91 

l'Ida \ Suivant Pline, c'est Bacchus qui, le premier 
de tous, se serait ceint le front d'une couronne de 
lierre ^. Les couronnes aussi étaient agréables aux 
Dieux ; « ils se détournent, dit Sappho, de ceux qui 
n'en portent pas. » Et le poète Chérémion les appelait 
les (( messagères des vœux » des mortels^ ; « les 
Prières, fait-il dire à l'un de ses personnages ^, les 
placent devant les Dieux, comme expression de nos 
hommages ». 

Les couronnes prenaient aussi place dans toutes les 
cérémonies religieuses. Les statues et les temples 
des Dieux en étaient ornés. Pausanias rapporte qu'il 
ne lui fut pas possible de distinguer la statue d'Ino 
dans le temple de cette déesse près de Thalamé, en 
Messénie °, tant elle était charoée de «uirlandes. 
Les sacrificateurs ne se présentaient à l'autel que 
couronnés de fleurs ou de feuillages ; les victimes 
elles-mêmes y étaient conduites parées de guirlandes^. 
Dans les fêtes données en l'honneur de la fondation 

1. « Ferunt primum omnium Liberum patrem imposuisse capiti 
ex hedera. » Hist. natur. lib. \Yl, cap. 4. 

2. E'javOsa yap tÂXzxoli /al Xapixsç [j^àxaipa 
[j.aAÀov Tzpo-ipr^y, aaTc'javwTO'.ai o' cx.Tzua-oéoo'/za.i. 

Athénéo, op. laiid., lib. XV. cap. 16 (674). 

3. Sts'^ûcvo'jç TTStxovTSç, àyys'Ào'jç sùçrjjjiiaç. 

Dionysus. ap. Athénée, op. laud. lib. XV, cap. 19 (677). 

4. STS'Javo'jç iTO'jj.a^O'Ji'.v, ouç sùçrjjjLi'aç 
■/r|p'jxaç sj/a\ -poùoaÀovTO oatuLo'vojv. 

Cpiitaiirus, ap. Athénée. Ibid. 

5. Descriptio Graocia(\ lib. III, cap. 26, 1. 

6. « Deornm honori sacrificantcs snmserc, victimis simnl coro- 
natis. » Pline, Hist. natur. lib. XVI, cap. 4. 



92 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

de Rome, le peuple tout entier portait des couronnes^ 
comme on le voit par une note d'un calendrier du 
temps de Tibère. Parfois même on parait de fleurs, 
ainsi que nous l'apprend une inscription ", jusqu'aux 
places publiques. 

Dans ce dernier exemple c'est de roses qu'il est 
question ; ce sont elles aussi qui bientôt furent le 
plus employées dans les cérémonies du culte ^. Elles 
le furent avant tout, on le comprend, dans celui 
qu'on rendait aux divinités dont cette fleur était 
l'attribut et l'apanage, comme Aphrodite ou Vénus 
et Bacchus. A Rome, d'après Ovide ^, on offrait h 
Vénus les premières roses du printemps. Le premier 
jour de la fête des Vinalia, célébrée aux calendes 
de mai, en l'honneur de cette déesse, les courtisanes 
lui offraient, avec des rameaux de mvrte, des cou- 
ronnes où « le jonc s'entrelaçait à la rose^ ». Aux 
fêtes de Bacchus on portait aussi des couronnes de 
roses avec des guirlandes de pampre ou de lierre ; 
et l'une des principales fêtes des thiases diony- 



1. Roma condita feriao coronatis omnibus Bull, délia Com- 
jiiis. Arch. mun. an. lY, 1876, ]) 16. 

2. Macellns rosa snmat. C. I. L. vol. 1. p. 39 i. 

3. « Transiere deinde ad rosaria. » Pline, Ilist uatur. lih. 
XXI. cap. 8. 

4. Xunc (\ enori) nova danda rosa est. 

Fast. lib. TV. V. 138. 

5. Cumcpic sua dominao dalo irraia sisymbria nivrlo, 
Textaque composita juncea vincla rosa. 

Ovide, Fast. lib. IV. v. 869-70. 
Cf. L. Proller. Nœmischr Mrthologir 1881. 3*^ éd. v. I. p. 'lU. 



LA KOSE CHEZ LES GHECS ET LES ROMAINS. 93 

siaques de la région du Paiig-ée, sous la domination 
romaine, portait le nom de Rosalia \ 

Mais la rose ne figurait pas seulement dans le 
culte de Vénus et de Bacchus ; elle prenait place 
aussi, Columelle le dit expressément", dans celui de 
presque tous les autres Dieux. Aux fêtes de Héra, à 
Argos, on couronnait de roses et de lis la statue de 
la déesse. 

Ces roses couvertes de rosée et cette toulFe de serpolet, 
chante ïhéocrite ^, sont pour les Vierges de THélicon ; 
à toi, Apollon Pythien, ces lauriers au sombre feuil- 
lage. 

Lucrèce dépeint les adorateurs de Cybèle faisant 
tomber une pluie de roses sur la déesse et sur son 
cortège, lorsque, gage assuré de salut, on promène, 
à travers les grandes cités, sa muette image*. L'auteur 



1. Heuzey, Mission archéologique en Macédoine, etc. Paris, 
1864-65, fol. p. 150, 152, 153. 

2. \irgineas adopcrta gênas, rosa praebet honores 
Gœhtibus, temphsque Saljaeum miscet odorem. 

De ciiliii /lortoruni, v. 261-62. 

3. Ta poôa Ta ôpoaosvTa xal rj /.aiâ-u/.voç iy,z{.ya 

ïpTZ'jXkoç y.cÎTai TOÎ; 'EX'.y.ojv.âaiv. 
Tai 0£ rj.îXâfjL-^uÀXoi ooc'^vai tiv, lïûOïc Ilaiàv. 

Epigram. I, v. 1-3. 

4. Ergo cuni priniuni, magnas invecta per urbes, 
Munificat tacita mortahs muta sahitc... 
Largifica stipe ditantes, ninguntque rosarum 
Floribus. De natuva rerum. hl). [I. v. 624-28. 



94 LA ROSE DANS l'aXTIQUITÉ. 

de V Aigrette rappelle dans ses vers ' les roses dont il 
jonche le seuil des Muses. 

Dans les Métamoi^phoses d'Apulée, Lucius parle 
des guirlandes de roses toutes fraîches qui ornaient 
la statue de la déesse Epone et qu'il s'efforça en vain 
d'atteindre ^. Aux fêtes de la Déa Dia, déesse de la 
terre et des champs, identique avec Tellus et Cérès, 
dans la seconde moitié de mai, les frères Arvales 
faisaient sur son autel une offrande de pains cou- 
ronnés de lauriers et de roses, et quand, après le 
festin, ils se séparaient en prononçant le mot de 
bon augure féliciter, les serviteurs enlevaient les 
restes du repas et les partageaient avec les roses 
entre les assistants ^ 

Les roses prenaient place en particulier dans les 
fêtes de Flore, la déesse qui les fait naître ; parmi 
les réjouissances dont elles se composaient figurait 
une course où l'on portait des roses et dont la 
rapidité était comme l'emblème de la fragilité de 
ces fleurs charmantes^. Les roses servaient aussi 
sans doute à orner les lares domestiques et publics, 
qu'on parait, dans toutes les circonstances solen- 



1. Sparsaque liminibus floret rosa. Ciris, v. 98. 

2. Rcspicio pilae mediae... in ipso fcrc mcditullio Eponac deae 
simulacrum résidons aediculac, quod accuratc corollis roseis et 
quidem recentibus fuerat ornatuni. McianiorpJi. lib. III. 

3. Forcellini, Gloss. iinguae latinae, s. v. ai-^^alia. L. Prcller, 
Rœmische 3Iythologie, vol. II, p. 33. 

4. Eioov Iv "^PojrjLr] TOJ? àvOo^o'pou; Tpî'/ovta; xa'i tco ~2cy_ct 
(jLapxupo'JVTaç -6 a.r.'.nzoy Tf,; àxar,;. Philostrate, Epistola LV. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 95 

nelles, d'immenses couronnes de fleurs et de feuillage*. 
Dans une de ses élégies, Tibulle nous montre l'ha- 
bitant des champs ornant pieusement les siens de 
fleurs au retour du printemps^. 



II. 



Associées au culte des Dieux, les fleurs et surtout 
la rose le furent aussi aux fêtes de l'Hymen. Le jour 
des noces, les époux ^, ainsi que tous ceux qui 
prenaient part à la cérémonie, portaient des cou- 
ronnes*. Dans un tableau célèbre d'Aétion, décrit par 
Lucien, et qui représentait le mariage d'Alexandre 
et de Roxane, on voyait le prince macédonien 
offrant la couronne nuptiale à la fille de Darius'. 
Plutarque décrit aussi le conquérant, le front ceint 
d'une couronne, présidant lui-même au mariage de 
cent Macédoniens ou Grecs avec cent femmes Perses^. 
Sur le bas-relief d'un sarcophage étrusque \ on 

1. Pline, HLst. natiir. lib. XXI, cap. 8. — VrcWer, Rœ mis che 
Mythologie, vol. II, p. 107. 

2. Rurc puer verno primum de flore coronain 

Fccit et antiquis iniposuit Laribus. 

Eleg. lib. II, 1, V. 59-60. 

3. a~c'<poç âÇsTTSTaaas ^^(X[i.r[kiO') . 

Bion, Epitapliiuni Adotiidis, v. 88. 

4. Em. Egger, art. Corona, dans le Dici. dos antiquités 
grecques et latines, p. 1528, 1. 

5. Ilerodotus sive Aetion, 5. (Opcrn, XXI, éd. Didot, p. 243.) 

6. Aniatorius, cap. 26. 

7. MominiPiits de l'Institut archéologique. 1863, pi. XIX. 



96 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

voit deux nouveaux époux, portés sur un char, et 
la tête couronnée de fleurs. Himère décrit les Amours* 
tressant avec des roses cueillies dans les jardins 
d'Aphrodite des couronnes dont ils parent la chambre 
nuptiale de Sérènos. Et Claudien^, dans l'épithalame 
de Palladius et de Célérina, fait également répandre 
à pleines mains dans la chambre nuptiale une 
immense pluie de roses et des violettes cueillies 
elles aussi dans les jardins de Vénus. 

C'est surtout comme emblème de l'amour que la 
rose prit ainsi place dans les fêtes de l'Hymen ; elle 
était considérée h la fois comme un témoignage et 
un gage de tendresse et d'affection. Aussi, les amis 
en envovaient à leurs amis, les amants en offraient à 
leurs maîtresses. 

Portées sur leurs feuilles comme sur des ailes, écrit 
Philostrate à un ami \ ces roses se hâtent d'aller vers 
toi. Reçois-les avec faveur comme un souvenir d'Adonis, 
le coloris de Vénus ou les yeux de la terre. Une couronne 
d'olivier sied à un athlète, la tiare droite au p^rand roi, 
à un soldat le casque, la rose à un bel adolescent. 

1 . "EptoTSç 02 po'oojv aTcçàvo'jç -).cÇaacVO'., o'jç âÇ 'AçpooiTr,; •f.-f{r.<Sï^ 
OTav Oe'Xtoai Ôps-ov-ai, Tr.v -aiiraoa -aaav avà-roua'.. Or. I, 19. 

2. Tum vere rubentcs 
Dcsuper invcrtunt calathos, largosque rosanim 
Imbres, et violas plenis sparsere pharetris 

Collectas Veneris prato. v. 116-119. (Opora, XXXI). 

3. Epistoln I (29). Cf. Epist. II. « Je t ai envoyé une cou- 
ronne de roses, non pour te faire honneur, encore qu il en soit 
ainsi, mais pour être agréable aux roses, en les empêchant de se 
faner. » 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 97 

Martial adresse de même à son ami Sabiniis, 
comme le plus beau cadeau qu'il puisse lui offrir, 
une couronne de roses \ souhaitant seulement qu'il 
la croie faite des fleurs de son jardin. Ce sont des 
roses encore qu'il envoie une autre fois ceindre de 
leurs festons délicats le front de son cher Apolli- 
naris^. Et Properce, dans une de ses plus gracieuses 
élégies^, se représente enlevant de son front sa cou- 
ronne de roses pour en ceindre pendant son som- 
meil les tempes de Cynthie. 

C'est qu'il n'y avait pas d'offrande plus propre 
que les roses pour gagner l'affection ; aussi les 
amants en déposaient-ils au seuil de leurs amantes, 
soit, dit Athénée*, pour leur faire honneur, en 
ornantde couronnes l'entréede leur demeure, comme 
si c'eût été celle d'un dieu ; soit qu'ils en fissent 
hommage, moins à leurs maîtresses qu'à l'Amour 
lui-même, dont elles représentaient la divinité et 
dont leur habitation était comme le temple. Et le 
grammairien grec cite un passage de Lycophronide 
où ce poète montre un chevrier ^ épris d'une bergère 

1. Epigr. lib. IX, 61. Cf. pi. haut p. 33. 

2. I felix rosa, mollibusque sertis 
Nostri cinge comas Appollinaris. 

Epigr. lib. VII, 89, v. 1-2. 

3. solvebam nostra de fronte corollas, 
Ponebamque tuis, Cynthia, temporibus. 

Eleg. lib. I, 3, V. 21-22. 

4. Deipnosoph. lib. XV, cap. 9 (670). 

5. To5' àvaTÎOr)[i.'' aoi pooov, 
£7i£c fjioi vooç àXXa y,iyux(ii.i 

èrl xàv Xaptat cpt'Xav 7:aîoa xal xaXàv. Ihid-, 
JoRET. La Rose. 1 



98 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

« belle et chère aux Grâces w, consacrant des roses 
devant sa demeure. 

De Grèce cet usage symbolique se répandit dans 
l'empire romain. Lucrèce peint ^ Tadorateur rebuté 
inondant le seuil de son amante inllexible de larmes 
et de fleurs, de guirlandes et de parfums, et im- 
primant de lamentables baisers à sa porte orgueil- 
leuse. Tibulle rappelle à sa maîtresse " ses longues 
supplications et les couronnes de fleurs qu'il a dé- 
posées au seuil de sa demeure. Dans VArt d'aijner\ 
Ovide donne à l'amant, qui a soupiré en vain à la 
porte de sa maîtresse, le conseil de déposer sur le 
seuil, moyen assuré de la fléchir, les roses qui lui 
ornent le front. 

Les amants se paraient aussi de roses, comme 
d'un emblème de plaisir dans leurs rencontres : 

« Quel tendre adolescent, s'écrie Horace ^, te presse, 



1. • At lacrumans exclusus amator limlna saepe 

Floribus et sertis operit, posteisque superbos 
Unguit amaricino et foribus miser oscula figit. 

De natura reriim, lib. IV, v. 1173-75. 

2. Te meminisse decet quae plurima voce peregi 

Supplice, cum posti ilorea serta darem. 

Eleg. lib. I, 2, v. 13-14. 
Tibulle, comme Lucrèce, ne parle que de fleurs, mais la citation 
d'Ovide montre que lun et lautre avaient évidemment en vue la 
rose. 

3. Capiti demptas in fore pone rosas. 

Art. amat. lib. II, v. 528. 

4. Quis multa gracilis te puer in rosa 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 99 

ô Pyrrha, couvert de parfums et de roses, sous cette 
grotte voluptueuse ? » 

Palestre, dans ïAne de Lucien*, s'empresse, en 
attendant Loukios, de couvrir sa couche de fleurs et 
de feuilles, ainsi que de guirlandes de roses. Et 
dans Apulée ^, quand Fotis va retrouver son cher 
Lucius, elle porte des guirlandes de roses dans 
les mains, une rose détachée sur le sein, elle l'enlace 
de ses couronnes et le couvre de fleurs. 



III. 

Non moins que dans les fêtes de l'Hymen et de 
l'Amour, la rose était associée à la joie des banquets, 
comme elle figurait dans le culte du dieu qui y prési- 
dait. C'était sous forme de couronnes qu'elle était 
alors le plus souvent employée. De nombreuses 
espèces de fleurs entraient dans la composition des 
couronnes qu'on portait dans les festins ; Théo- 
phraste ^ et Athénée* citent entre autres le lis, le 

Perfusus liquidis urget odoribus 
Grato, Pyrrha, sub antro ? 

Carm. lib. I, 5, v. 1-4. 

1. Tàiv 5È a-upcoji.àxojv pdoa t.oWol xaTsrs-aaxo, xà [xàv ouxco 
yufxva xa6' lauxa, xà os XsXujxs'va, xà Se axe^avou; au(i.r£7:X£YP-£'va. 
Lucius sive Asinus, cap. VII. 

2. Fotis mea... proxiniat rosa serta et rosa soluta in sinu tube- 
rante... Et corollis revinctis ac flore persperso. Metamorph. lib. 
II. 

3. Hist. plantarum, lib. VI, cap. 6. 

4. Deipnosoph. lib. XV, cap. 27 (680). 



100 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

faux-narcisse, la violette, l'anémone, l'asphodèle, 
l'hyacinthe, l'ache, ainsi que la menthe sauvage, le 
serpolet et la marjolaine. Pollux ^ mentionne aussi 
le crocus et le lotus ; mais, ainsi que Pline ', il met 
la rose au premier rang des fleurs à couronnes. 

La coutume de porter des couronnes dans les 
festins remonte à une époque reculée ; en Grèce on 
la connaissait bien avant la guerre du Péloponèse. 
A Rome, on se servait déjà de couronnes au temps 
de la seconde guerre punique ; mais on ne pouvait 
avec elles se montrer en public. Pline raconte ^ que 
le banquier Lucius Fulvius, qui vivait à cette époque, 
accusé d'avoir, pendant le jour, regardé de son 
balcon dans le forum, en ayant une couronne de 
roses sur la tête, fut jeté en prison par ordre du 
sénat. Cette sévérité ne devait pas durer, et le relâ- 
chement des mœurs contribua rapidement à répandre 
l'usage des couronnes dans la vie ordinaire. A 
Athènes, on vit de jeunes voluptueux en porter en 
plein jour et se rendre avec elles dans les écoles des 
philosophes *. On trouve à chaque instant, chez les 
poètes anacréontiques de la Grèce et de Rome, la 
preuve de ce luxe croissant des couronnes dans les 
banquets et de la place nécessaire qu'y occupait la 
reine des fleurs. 

Associons à Bacchus la rose dédiée aux Amours, dit 

(5). 



1. Onomasticon, lib. I, cap. 10. 

2. Hist. natur. lib. XXI, cap. 10 ('i) et 11 

3. Hist. natur. lib. XXI, cap. 6. 

4. Pline, Ilist. natur. lib. XXI, cap. 6. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 101 

le pseudo-Anacréon ^ ; buvons gaiement le front ceint 
des belles fleurs de la rose. » 

Et ailleurs^ : 

« Les tempes ceintes de couronnes de roses, enivrons- 
nous gaiement. » 

« Qu'il me serait doux, s'écrie Properce ^, à son tour, 
d'enchaîner mes esprits dans les flots de la liqueur de 
Bacchus et d'avoir tout le jour mon front demi-caché 
sous les roses du printemps. » 

Horace associe sans cesse dans ses vers la rose a 
ses joies et à ses plaisirs. Malgré la simplicité qu'il 
afFecte parfois '', il ne veut pas que cette fleur manque 
à ses festins ^ Que son ami Dellius fasse apporter 
a à l'ombre hospitalière d'un pin élancé et d'un 



1. T6 poôov xo Tcijv 'Epwtwv t6 [Sooov xô /aXXicpuXXov 
[i.i.'Ç(o[jt.£V Aiov'Jaw* xpoxàcpoiaiv àp[j.daavT8ç 

7CLVW[j.£v à6pà yeXwvTsç. 

Ode XLII (5), V. 1-8. 

2. Stsçàvoug fxÈv y.poiaçoiai 
poôtvouç auvap[xoaavT£; 
[leôùwfxsv à6pà ycXtovxsç. 

Ode XLI (6), V. 1-3. 

3. Me juvat et multo mentcm vincire Lyaeo 

Et caput in verna semper habere rosa. 

Elegiae, lib. III, 5, v. 21-22. 

4. Persicas odi, puer, apparatus. 

Carm. lib. I, 32, v. 1. 

5. Neu desint epulis rosae. 

Carm. lib. I, 30, v. 15. 



102 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

pâle peuplier, près du lit sinueux d'une onde mur- 
murante, du vin, des parfums et des roses sitôt flé- 
tries \ )) 

« Pourquoi, lit-on dans une autre ode'', les cheveux 
parfumés par la rose ou le nard d'Assyrie, ne buvons- 
nous pas nonchalamment couchés à l'ombre d'un haut 
platane ou d'un pin ? 

Dans la Cabaretière, cette piquante pièce de vers, 
qu'on a attribuée à Virgile, mais qui, si elle en rap- 
pelle le ton, n'en a point la sévère inspiration, le 
poète énumérant tout ce qui, dans sa taverne, peut 
attirer les buveurs, place des roses à côté des coupes 
et des flûtes ^ Et quand, sous le nom de l'avenante 
hôtesse, il invite le passant h reposer à l'ombre des 
pampres ses membres lassés, il l'engage avant tout ^ à 

1. Qua pinus ingens, alhaque popiilus 
Umbram hospitalem consociarc amant 

Ramis, et o])liquo laborat 

Lvmpha fugax trepidare rivo ; 
Hue vina, et ungiienta, et nimium brèves 
Flores amoenos ferre jubé rosae. 

Carm. lib. II, 3, v. 9-1 i. 

2. Cur non sub alta vel platano vel bac 
Pinu jacenles sic temere, et rosa 

Ganos odorati capillos, 
Dum Hcet, Assyriaque nardo 
Potamus uncti ? Carm. Ub. II, 11, v. 13-17. 

3. Sunt cupae, calices, cyathi, rosa, tibia, chordae. 

Copa, V. 7. 
't- Eia âge pampineo fessus requicsce sub umbra ; 

Et gravidum roseo necte caput strophio. v. 31-32. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 103 

nouer sur sa tête appesantie une couronne de roses. 
Comme Horace, Martial représente son ami 
Flaccus* couché sur un gazon émaillé de fleurs, près 
d'un ruisseau limpide, buvant, loin des fâcheux et 
le front couronné des fleurs empourprées de la rose, 
son vin frappé de glace. Une seule couronne, ni une 
couronne ordinaire ne suffît même plus à l'adulateur 
de Domitien, il lui en faut plusieurs et qui soient 
faites de pétales de roses cousus ensemble {sutiles). 

Que dix fois, dit-il à son favori Calocissus ^, les pétales 
assemblés de la rose serrent nos tempes, autant de fois 
que le nom de celui qui a élevé un temple à son illustre 
famille compte de lettres ! 

Si, par adulation, Martial exagère ici, il n'en est 
pas moins vrai que l'usage de porter plusieurs cou- 
ronnes, et des couronnes faites de pétales cousus 
ensemble, était connu depuis longtemps. Ovide fait 
allusion à ces dernières, Pline en parle aussi ^ 
Anacréon recommande déjà aux convives d'avoir 

1. Sic in gramine floreo rcclinis, 

Qua gemmantibus hinc et indc rivis 
Curva calculus excitalur unda, 
Exclusis procul omnibus molestis, 
Perfundas glaciem trientc nigro, 
Frontem sutilibus rubcr coronis. 

Epigr. lib. IX, 91, V. 1-6. 

2. Sutilis aptetur decics rosa crinibiis, ut sit 

Qui posuit sacrac nobile gentis opus. 

Epigr. lib. IX. 9'j. v. 5-6. 

3. Hist. natur. lib. XXI, cap. 8. 



104 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

trois couronnes, deux de roses, la troisième naucra- 
tite, c'est-à-dire de myrte V Le plus souvent on en 
portait deux, ordinairement de composition diffé- 
rente, l'une autour du front, la seconde, l'hypo- 
thémis, autour du cou. Les couronnes ne se por- 
taient pas d'ailleurs pendant toute la durée du 
festin ; c'était vers la fin du repas, quand on servait 
les vins fins, qu'on les présentait aux convives avec 
les parfums " ; elles étaient ainsi les compagnes de 
l'ivresse ; « la rose régnait, suivant l'expression de 
Martial ^, lorsque Bacchus était dans toute son 
effervescence )). 

Les convives, d'ailleurs, n'avaient pas seuls des 
couronnes, les esclaves aussi en portaient ; Ton en 
ornait jusqu'aux mets et aux coupes, en même temps 
que les murs de la salle du banquet étaient garnis 
de Gfuirlandes de feuillao-e ou de roses. On ne s'en 
tint pas là ; on alla jusqu'à répandre des roses 
effeuillées [rosae sohitae) sur la table et même sur le 
pavé de la salle du banquet. Dans la description 
brillante et gracieuse qu'il a faite des festins qui 
accompagnaient les fêtes de Flore ', Ovide n'a oublié 

1. SxecDavou; ô'àvf.o toeTc ÉV.aaTOc siyev, 
Toù; aèv Goôivo'j;, tov «ûà vaux.paxÎTrjV. 

Fragm. XV. Ed. Gail. 

2. Athénée, Deipiiosoph. , lib. XV, cap. 8 (669). 

3. cum furit Lyaeus, 
Gum régnât rosa, cum madent capilli. 

Epigr. lib. X, 19, V. 20-21. 

4. Tempora sutilibus cinguntur tota coronis : 

Et latet injecta splendida mensa rosa. 

Fast. lib. V, v. 335-36. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 105 

ni les couronnes faites de pétales cousus, ni la « pluie 
de roses sous laquelle les tables disparaissent ». 

Ce luxe des roses, auquel le contemporain d'Au- 
guste fait ici allusion, comme de date ancienne, 
existait en effet bien avant lui et devait encore grandir 
après. Depuis longtemps les voluptueux de Rome 
avaient, comme ceux de la Grèce, pris l'habitude de 
vivre au milieu des roses. On raconte que Denys le 
jeune, alors retiré à Locres, fit joncher son palais 
de thym et de roses, et on le vit même se vautrer au 
milieu de ces fleurs ^ Dans un passage célèbre d'un 
de ses plus éloquents discours, Cicéron a flétri le 
raffinement que Verres porta dans l'usage des roses : 

Au printemps, dit-iP, et son printemps à lui ne datait 
pas du retour des zéphyrs ou de l'entrée du soleil dans 
tel ou tel sig-ne, il ne croyait l'hiver fini que lorsqu'il 
avait vu des roses ; alors il se mettait en marche. A 
l'exemple des anciens rois de Bithynie, mollement étendu 
dans une litière à huit porteurs, il s'appuyait sur un 
coussin d'étoffe transparente et tout rempli de roses de 
Malte. Une couronne de roses ceig^nait sa tête, une guir- 
lande serpentait autour de son cou ; il tenait à la main 
un réseau du tissu le plus fin, à mailles serrées et plein 
de roses, dont il ne cessait de respirer le parfum. 

Le goût et l'emploi des roses ne pouvait qu'aug- 
menter et se dépraver au milieu de la corruption 
dont les empereurs romains donnèrent si souvent 



1. Athénée, Deipnosoph. lib. VII, cap. 58 (541). 

2. InVerrem, V, cap. 10 et 11. Trad. Nisard. 



106 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

l'exemple. Spartien rapporte ^ qii'Elius Vérus avait 
fait faire un lit formé de quatre gros coussins, en- 
touré de toutes parts d'un léger réseau et rempli de 
roses dont on avait enlevé l'onglet ; il s'y couchait 
couvert d'un voile tissu de fleurs de lis et parfumé 
des plus suaves odeurs de la Perse. Héliogabale 
faisait parsemer ses salles à manger, ses lits et les 
portiques où il se promenait de roses, de lis et de 
violettes, d'hyacinthes, de narcisses et de toutes sortes 
de fleurs^. On a reproché au premier Gallien de 
(( construire au printemps des chambres à coucher 
avec des roses ^ », et Carin, dit-on*, ne prenait ses 
repas que sur des lits garnis de roses de Milan. 
L'invasion des Barbares et les progrès du christia- 
nisme devaient seuls mettre un terme à cette dépra- 
vation dans le luxe des roses, ainsi qu'à ce luxe 
lui-même. 



IV. 



Mais toute profanée que fut ainsi parfois la rose, 
cette fleur divine n'en conserva pas moins tou- 
jours quelques-unes de ses plus hautes attributions. 
C'est ainsi qu'elle continua à servir de récompense 
aux vivants et à honorer les morts. On donnait une 
couronne de roses au vainqueur du dithvrambc dans 

1. Aeliiis Vcrus, cap. 5. (Historia Augusta.) 

2. Lampride, Aiitoiiinus Heliogabalus. cap. 19. (Ihid.) 

3. Trebellius Pollion, Gallieni duo, cap. 16. (Ihid.) 

4. Flavius Vopiscus, Carinus, cap. 17. (Ihid.) 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 107 

les fêtes de Bacchus au printemps \ Les soldats 
victorieux s'en paraient en revenant du combat ; on 
en attachait des guirlandes à la proue du vaisseau 
qui rentrait heureusement dans le port". On jetait 
aussi des roses sur le char^ et sous les pas des grands. 
Lorsque, quarante jours après sa victoire, Vitellius 
alla visiter le champ de bataille de Bédriac encore 
couvert des cadavres mutilés et en putréfaction des 
soldats d'Othon^, les habitants de Crémone, par une 
honteuse et horrible flatterie, jonchèrent de branches 
de laurier et de roses le chemin qu'il devait parcourir. 
Mais la rose servait surtout à honorer la mémoire 
des morts. Elle prenait place au premier rang parmi 
les fleurs dont on entourait les monuments funèbres : 

Grimpe doucement, ô lierre, sur le tombeau de 
Sophocle, s'écrie Simmias ^, et que tout autour s y épa- 
nouisse la fleur de la rose. 



1. Lenormant, art. Bacchus, dans \e Dictionnnaire des Anti- 
quités. 

2. Jam mea votiva puppis rcdimita corona. 

Ovide, Amorum lib. III, 11, v. 29. 

3. 7UOT£ppt7ctov -ox\ o'.'cppov ava/.Tt, 
TioXÀà ôÈ [jLUpaiva çuXXa 

-/.al pooivo'j; cjTStpâvoy;. Stésichore, Fragm. 29. 

4. Intra quadragesinium pugnae diem lacera corpora, trunci 
artus, putres virorum formae, ...nec minus inhumana pars viae 
quam Cremonenses lauro rosisque constraverant. Tacite, Histor. 
lib. II, cap. 70. 

5. 'Hpe'jjL* xiTzï^ TuaSo'.o Socpo/.Xeouç, iQps'fxa, xiaal, 
sp^u^otç ... y.ai T.i'cùJj'j r^i^nt] OaXXoi pdôou. 

Anthol. palatijia, cap. VII, n" 22. 



108 LA HOSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

Que les fleurs abondent sur ton tombeau nouvellement 
construit, dit aussi un autre poète ^, non la ronce hirsute 
ni le stérile égilops, mais les violettes, la marjolaine, le 
tendre narcisse, et que les roses t'environnent en foule, 
ô Vibius ! 

Et autour du monument que la reconnaissance du 
pâtre, dans la pièce attribuée h Virgile, élève au 
moucheron qui l'a sauvé, entre les diverses plantes 
ou arbustes qu'y a mis le poète ^, se voient au pre- 
mier rang « les rosiers aux fleurs purpurines ». 

La rose figurait aussi aux funérailles clans les 
(( couronnes de fleurs de la saison », dont on parait 
le corps ^ et la tombe* du défunt ou qu'on répandait 
sur ses restes. Mais c'était à la fête des Parentalia, 
que chaque année on célébrait, au mois de mai ou de 
juin, en l'honneur des morts, qu'elle jouait un rôle 
tout particulier^ Dans le repas, dont cette fête se 
composait — les escae rosales^^ — on distribuait 

1. "AvOea tzoXKx -^vjoxto VcOO|j.rf-(o Irl t'J[jl6oj, 
[j.r] pocTO; a-j-/[j.r]p7], txT] xa/.ov alyi'-upov, 
àXX' l'a -/.al OûCfx'iu/^a /al uSa-Lvr) vapxiaao;, 
Oùi6'.£, xal TTSpi aou 7:avTa ^evcto pdoa. 

Anthol. palatina, vol. III, cap. II, n" 238. 

2. hic et acanthus 

Et rosa purpureo crescit rubicunda colore. 

Culex, V. 397-98. 

3. Pline, Hist. natur. lib. XXI, cap. S. — Alciphron, Epist. 
lib. I, 36. Cf. pi. haut, p. 69. 

4. Lucien, De luctu, 11. Cf. pi. haut, p. 69. 

5. Virgile, Aeneidos lib. VI, v. 883. Cf. plus haut, p. 68. 

6. Marini, Gli atti e monumenti de' fratelli Arvali. Roma, 
1795, in-4. Vol. II, p. 581. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 109 

des roses entre les convives, puis on déposait des 
guirlandes sur le tombeau de celui dont on venait 
vénérer la mémoire\ Les Grecs avaient le mot bc^i(j\i6q 
pour désigner cette cérémonie'; les Romains lui 
donnaient le nom de rosatio^, et la fête elle-même, 
ainsi que le jour où on la célébrait, portait celui de 
Rosalia'* ou même de Rosaria^. Les vers où Tibulle 
espère qu'une main amie, en souvenir d'une ancienne 
affection, ornera chaque année de couronnes son 
monument^, nous montrent cette coutume établie à 
Rome au premier siècle de notre ère, et les nom- 
breuses inscriptions qui la constatent témoignent du 
prix qu'on attachait à cette cérémonie funèbre et du 
soin qu'on prenait pour en assurer l'exécution. 
C'est ainsi qu'on voit^ Q. Titius Severus d'Adria, 



1. Joach. Marquardt, Rœmisclie Staatsverwaltung, vol. IH, 
p. 299. {Ilandhuch der rœmischen Alterthûmer, Leipzig, 
1878, vol. VI.) 

2. Thésaurus utriusque linguse Apollodori; poSiajxo;, rosalia. 

3. « Rosatio est rosarum sparsio. » Forcellini, Glossarium 
totius latinatis, s. v. 

4. « Rosalia sunt solemnia rosarum seu dies, quo rosae in 
sepulcra ferehantur. » Forcellini, s. v. 

5. Forcellini, Glossarium, s. v, 

6. Atque aliquis senior, veteres veneratus amores, 

Annua constructo serta dabit tumulo. 

Eleg. lib. II, 4, V. 47-48. 

7. D. M. COL. NAVT. M A DEDIT 
Q.. TITIO. SERTORI SN CCCC AD ROSAS ET 
ANC Q. TITIVS. SEVE ESCAS DVCENDAS El 
RVS. FILIVS. aVI. ET OMNIBVS ANNIS. 

C. I. L., t. V, 1, 2315. 



110 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ 

fils de Q. Titiiis Sertorianus, léguer 400 sesterces 
au collège des bateliers de cette ville pour offrir 
chaque année sur le tombeau de son père des roses 
et un repas funèbre. De même Claudia Severa, en 
souvenir de son mari « très cher », L. Masfius Maofia- 
nus, de son fils « pieux » Cornélius Valerius, de son 
beau-père MagiusPricianus et d'elle-même, lègue au 
collège des bateliers de Brixia 60,000 sesterces pour 
répandre chaque année des roses sur leur tombeau \ 
Dans une inscription de Ravenne souvent citée ^, 
on voit également Titus Germanicus, fils de Drusus, 
(( César, Auguste, )) léguer, en souvenir de son père, 

1. L. MAC. MAGIANO ET. SIBI. ET. IN. MEMO 
CL. SEVERA. MARITO RIAM. EOR. ET. SVI. COLL. 
KARISSIMO. ET. CORN. N. B. AD. ROSAS. ET. PRO 
VALERIO. FIL. PIENTIS FVSIONES. Q.- A. PAC 
SIMO. ET. MAG. PRISCI HS. N. LX. MIL. DEDIT. 
NIANO. SOCERO. B. M. C. I. L., t. V, 1, 4990. 

L'inscription n'' 4017 d'Arctica renferme un legs semblal)lc. 

2. TI. CLAVDIVS. DRVSI. F. CAES. AVQ. 
GERM. PONT. MAX. TRIB. POT. II. 
COS. DESIG. III. IMP. III, P. P. DEDIT. 
OB. MEMORIAM. PATRIS. SVI. DEC. VII. 
COLLEGI. FABRVM. M. R. H. -S. CD. N. 
DONAVIT. SVB, HAC. CONDITIONE. VT. 
Q.VOTANNIS. ROSAS. AD. MONVMENTUM. 
EIVS DEFERANT. ET. EPULENTUR. 
DVMTAXAT. IN. V. ID. JVLIAS. 

OyOD SI NEGLEXERINT. TVNC. AD VIII. 

EIVSDEM. COLLEGII. PERTINERE DEBEBIT. 
CONDITIONE. SVPRA. DICTA. 
Orelli, Inscr. latin, selectarum amplissima collectio. Turici, 
1828, in-8, vol. I, p. 175. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 



111 



au septième collège des orfèvres, une somme de 
1,000 sesterces en présent, h la condition d'offrir 
chaque année, le 5 des ides de juillet, des roses 
sur son monument, et d'y faire un repas funèbre, 
ajoutant que s'ils négligeaient de s'y conformer, cette 
somme devait, aux mêmes conditions, appartenir au 
huitième collège. 

Le président d'Orbessan parle ^ d'une inscription 
de Torcello, dans laquelle" un affranchi, Longius 
Patroclus, par un sentiment de pieuse affection, 
avait, de son vivant, légué au collège des Centuin, 
une maison et les jardins qui y étaient attenants, afin 
que leur revenu servît à offrir sur le tombeau de 
son patron et un jour aussi sur le sien, des roses et 
un repas funèbres. Une inscription du Montferrat^ 



1. Essai sur les roses y p. 331. 



L. OGivs 

PATROCLVS 

SECVTVS 

PIETATEM 

COL. CENT. 

HORTOS CVM 

AEDIFICIO HVIC 



T . VETTIVS 

T . L. HERMES 

SEPLASL\RIVS. 

MATER GENVIT 

MATERQ.. RECEPIT 

HI. HORTI. ITA. VTL G. M. 

Q.VE. SVNT. CINERIBVS 

SERVITE MEIS NAM. CV 



V. F. 



SEPVLT A IVNCTOS 

VIVOS DONAVIT VT 

EX REDITV EOR LAR 

GIVS ROSiE. ET. ESCE 

PATRONO SVO ET 

aVANDOQ.VE SIBI 

PONERENIVR. 

C. I. Z., t. V, 1, no 2176. 

RATORES. SVBSTITVAM 
VTI. VESCANTVR. EX. HO 
RVM. HORTORVM. REDI 
TV NATALE. MEO ET. PER 
ROSAM. IN. PERPETVO 
HOS HORTOS NEQ.VE DIVI 
DI VOLO NEa ABALIENARI. 

/. L., t. V, 2, n" 7454. 



112 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

nous montre un parfumeur, nommé L. Vettius 
Hermès, laissant des jardins « excellents et vastes » 
— il défendait de les diviser et de les aliéner — 
pour l'entretien de ses cendres. Des curateurs, 
auxquels il léguait pour vivre le revenu de ces 
jardins, devaient, le jour de sa naissance, faire à per- 
pétuité une offrande de roses sur son tombeau. On 
connaît aussi une inscription grecque \ où un cer- 
tain Longus laisse au sénat une somme d'argent pour 
offrir des roses (poci^eaGai) sur son monument. 

On voit, par ces exemples, qu'il eût été facile 
de multiplier, quelle place occupaient dans les hon- 
neurs funèbres les offrandes de roses, et combien on 
tenait à ce qu'elles fussent ftiites avec soin et au jour 
marqué. On y attachait une telle importance que 
ceux qui n'étaient pas assez riches pour laisser des 
legs analogues h ceux dont il vient d'être question 
faisaient, dit-on^, graver sur la pierre qui recouvrait 
leurs cendres une inscription par laquelle ils priaient 
les passants de répandre des roses sur leur tombeau, 
tant riîommage de ces fleurs symboliques était 
regardé comme un devoir indispensable à la mémoire 
des morts. 



1. Aovyo; ... à-oli'-ojv yôpoucyia X. B. <ï>. l~\ xo) poûîreaOat 
a'jTo'v. Corpus inscriptionum graecaruni, éd. Aug. Bœckh. 
Berlin, 1848, in-fol. vol. II, p. 960. 

2. D'Orbessan (Essai sur les roses, p. 312) cite une ins- 
cription de ce genre commençant par les mots : 

Sparge, precor, rosas, supra mea busta, viator ; 
mais il ne dit pas où il l'a remarquée. 



LA ROSE CHEZ LES CtRECS ET LES ROMAINS. 113 



Comme dans les usages de la vie et dans la poésie, 
la rose avait pris place dans les œuvres d'art. On la 
rencontre surtout, cela s'explique, dans les repré- 
sentations des divinités, à qui elle servait d'attribut, 
ainsi que dans celles des cérémonies religieuses ou 
des événements de la vie auxquels elle était associée. 
C'est ainsi que sur un sarcophage de la villa Albanie 
qui représente les noces de Pelée et de Thétis, 
parmi les divinités qui viennent offrir des présents 
aux nouveaux époux, on voit l'Eté apportant une 
immense guirlande de roses. Dans une fresque de 
Pompéi^, dont une des figures principales paraît 
être l'Arcadie, celle-ci porte une couronne où se 
trouvent deux roses parfaitement doubles. Un des 
monuments publiés par Edouard Gerhard^ nous 
montre aussi une déesse que l'on reconnaît pour 
Flore à la couronne de fleurs et peut-être de roses 
qui lui ceint le front. Sur un autre monument *^ de la 
même collection, on voit une tête de femme égale- 
ment couronnée de roses. 



1. Winckelmann, Monuinenti antichi inediti spiegati ed 
illustrati. Roma, 1767, in-fol., vol. II, p. 151 et vol. I, pi. 111. 

2. W.Zahn, Die sch'ônsten Oinamente und Gemàlde aus Iler- 
culanum, Pompeii in Italien. Berlin, 1828-45, in-fol. Vol. III, pi. 1. 

3. Antike Bildwerke, Mûnchen, 1827, in-fol. Tafel LXXXVII, 7. 

4. Tafel CCCIII, 11. Text, p. 392. 

JoRET. La Rose. 8 



114 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ . 

C'est en particulier dans les scènes funéraires et 
nuptiales, souvent réunies dans une même représen- 
tation, que 1 on trouve des personnages avec des 
couronnes ou des ofuirlandes de roses. Ainsi le bas- 
relief d'un sarcophage, encastré aujourd'hui dans le 
mur du Belvédère, représente à la fois une scène de 
mariage et une chambre funéraire, et l'un des deux 
génies qui figurent dans la cérémonie nuptiale semble 
porter une couronne de roses, tandis que le front de 
l'autre est ceint d'une branche de laurier ^ De même 
parmi les génies bachiques du bas-relief d'un autre 
sarcophage, qui est aussi h Rome, on en voit un 
près de défaillir, portant au cou une couronne funé- 
raire formée de roses^. Sur le fragment d'une urne 
sépulcrale reproduite par Winckelmann, se trouve 
également un génie portant une guirlande de roses 
doubles \ 

Mais ce n'est pas seulement sur les monuments 
et sous forme de couronne qu'on rencontre les roses ; 
ces fleurs gracieuses avaient pris place aussi, on le 
comprend sans peine, dans la décoration des palais, 
et même des maisons particulières. C'est ainsi qu'on 
les trouve sur diverses fresques et dans une mosaïque 
de Pompéi ; elles y sont presque toujours repré- 



1. Antike Bildwevke, Tafel LXXV, 2. Text, p. 314. 

2. Antike Bildwerke, Tafel XGII, 2. 

3. Moniimenti antichi, vol. II, p. 265 et vol. I, pi. 203. Il 
est difficile de ne pas reconnaître aussi une rose double au milieu 
des fleurs de lotus et, je crois, d olivier, dont est composée la cou- 
ronne que tient à la main 1 Antinous colossal de la pi. 180. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 115 

sentées, suivant le Dr. Orazio Cornes \ en bouton 
ou les pétales non encore développés, mais de cou- 
leur vermeille. Il en est de même dans certaines 
fresques d'Herculanum. Les fleurs rouges en bou- 
ton ou à moitié ouvertes, qu'on voit aux angles des 
losanges décoratifs des planches LUI, LV, et LVI 
du quatrième volume des Peintures antiques de cette 
ville ^, me paraissent, bien que les deux feuilles qui 
les accompagnent soient simples, être des roses. 

Les roses figurent aussi, avec les autres fleurs 
cultivées à l'époque des Césars, dans les peintures 
représentant des jardins d'agrément, peintures qui 
décoraient souvent, ainsi que celles de paysages hé- 
roïques ou de convention, les murs des anciens 
palais de Rome ou des villas de la Campanie. C'est 
ce qu'on voit dans les belles fresques qui remplis- 
sent les quatre murs d'une vaste salle de la villa de 
Livie ad Gallinas, à la Prima Porta près de Rome, 
et représentent, avec autant de réalisme que de fidé- 
lité, un magnifique jardin de plaisance. Derrière le 
treillis qui borne le gazon situé au premier plan, 
s'étend une espèce de massif de plantes en fleurs, 
parmi lesquelles on reconnaît entre autres des rosiers 
et des grenadiers ^ 

On rencontre encore la rose en particulier sur les 



1. D"" Orazio Cornes, Illustrazione délie plante rappresentate 
nei dipinti Pompeiani. Napoli, 1879, in-4, p. 65. 

2. Pitture antiche d'Ercolano. Napoli, 1757-95, in-fol. 

3. Karl Wocrmann, Die Landschaft in der Kunst der alten 
Vôlker. Mûnchcn, 1876, in-8o, p. 331. 



116 LA HOSE DANS L'ANTiQUlXÉ. 

monnaies des villes, dans l'histoire desquelles cette 
Heur occupe une place ou joue un rôle quelconque. 
On a souvent répété qu'une rose figurait d'ordinaire 
sur les monnaies de l'île de Rhodes, ce que pourtant 
Spanheim avait mis en doute ^ ; mais Mionnet n'en 
mentionne qu'une^ où il soit possible de reconnaître 
à peu près une rose ; sur toutes les autres on 
distingue clairement le balaustion ou fleur du gre- 
nadier, la seule d'ailleurs que Spanheim y avait 
reconnue, la seule aussi que Victor Guérin, dans 
son Histoire de Rhodes^, dit expressément avoir vue, 
au lieu de la rose, sur les monnaies de cette île. 
Mais Mionnet indique cette fleur sur les monnaies de 
Rhoda, colonie de Rhodes en Catalogne, ainsi que 
sur celles de Tragilus^. Rasche la signale également 
sur les monnaies de Cyrène, d'Antissa dans l'île de 
Lesbos, de Béotie, de Naples, ainsi qu'un rosier 
sur celles de Pestum\ Sur les statères d'argent de 
Nagidos, on voyait aussi, devant une Vénus assise, 
un rosier couvert de fleurs et de boutons ^ Au con- 



1. De praest. et usu numisinatumantiquoriun^ \o\. I, p. 315. 

2. Description des médailles antiques grecques et romaines. 
Vol. VI, p. 589, ro 180. « Rose ou fleur de balaustium, » dit-il. 

3. Paris, in-12, 2'= cd. 1880, p. 47 et 61. 

4. Op. laud., vol. I, 48 et 507. 

5. Lexicon mm'ersale rei nummariae veterum praecipue 
Graecorum ac Romanorum. Lipsiae, 1789, in-8.Vol. v. IV, pars 
p. 1279. 

6. Imhoof-Blumer und Otto Keller, Tier- und Pflanzenhilder 
auf Mànzen und Geminen dos Klassischen Alterlums. Leipzig, 
1889, in-8, 4. p. 62. Tafel X, 24. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 117 

traire, sur une monnaie d'Antiochus VIII, roi de 
Syrie, où M. Ernest Babelon a cru reconnaître a une 
rose avec deux boutons sur sa tige %), il m'a été 
impossible de voir autre chose qu'une fleur de gre- 
nadier. 



VI. 



Si la rose n'occupe qu'une place secondaire, vu son 
importance, dans les œuvres de l'art hellénique, elle 
en avait une considérable dans l'onomastique. 
Elle entre dans la formation d'un nombre considé- 
rable de noms de lieu. L'île de Rhodes paraît avoir 
tiré son nom des roses ^ qui croissaient, dit-on, en 
abondance dans cette île^, nom qui se transmit à ses 
colonies de la Tarrao-onaise et des bords du Rhône, 
— Rhoda. On retrouve probablement le radical qui 
sert h désigner la reine des fleurs dans Rhodia, nom 
d'une ville de Lycie, d'un territoire des Rhodiens 
en Carie, et d'une source de la Troade, dans Rhodiae, 



1, Les rois de Syrie, d'Avinénie et de Commagène (Cata- 
logue des iiwiinaies grecques de la Bibliothèque nationale). 
Paris, 1890, in-8'\ p. 188, n« 1448, pi. XXV, fig. 15. Quant à 
la rose qui se trouverait aussi sur une monnaie d Antiochus IX 
(pi. XXVï, fig. 5). je n'en puis rien dire, car il m'a été impossible 
d'y distinguer aucune espèce de ileur. 

2. V. Gucrin, op. laud., met en doute cette étymologie, mais 
sans raison valable. 

o. Eximias ea insula rosas habet, unde et Rliodum vocari 
quideni aiunt. Rasche, o/'. laud.. vol. IV, 1, p. 1027. 



118 LA ROSE DANS LANTIQUITE. 

ville des Peucétiens en Apulie, Rhodion, bourg des 
Ambianiens, tribu de la Narbonnaise, dans Rhodios, 
nom d'un petit fleuve voisin de Troie', Rhodipolis, 
ville de la Tarragonaise, Rhodopolis, forteresse de 
la Colchide, Rhodos, nom de la ville située au nord- 
est de l'île de ce nom, ainsi que d'une ville de Gé- 
rénia, Rhodountia, lieu voisin des Thermopyles, 
Rhodoussa, nom d'une ville d'Argolide et d'une île 
située sur la côte de Carie, enfin dans Rliodoussae, 
nom porté par deux îles de la Propontide, ainsi que 
dans Rhodope, chaîne de montagne entre la Macé- 
doine et la Thrace^. 

Le même radical se rencontre bien plus fréquem- 
ment dans les noms de personnages historiques ou 
mythologiques, surtout dans les noms de femme, par 
exemple dans ceux de Rhodeia et Rhodopê, fdles de 
l'Océan et de Téthys et compagnes de Perséphoné\ 
Rhodè, nom d'une fille de Poséidon et d'Amphitrite, 
qui, dit-on^, épousa le Soleil, ainsi que d'une fille 
de Daiiaos ; c'était aussi le nom d'une Bassaris ou 
compagne de Bacchus'. Une autre fille de Danaos et 
l'épouse de Lycon s'appelaient Rhodia*^. Rhodoessa 



1. W. Pape, yVœrterbuch der griechischen Eigcnnamen, 
S**^ Auflage neu bearbeitet von Gustay Edtjahd Benseler. 
Braunschweig, 1863-70, in-8, s. v. 

2. William Smith, Diclioitary of Greek and Roman Gcogra- 
pfiy. Londoii, in-8, vol. II, p. 712-713. 

3. Hymni Homerici, V, in Cerereni, v. 422. 

4. ApoUodorc, Bibliolfieca, lib. I, 4, 6 et II, 1, 5. 

5. jNonnus, IJiuny.siaca, cant. XIY, v. 223. 

6. W. Pape, o/). laud., s. v. H. Estiennc^ Thcsaurns, s. v. 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. llO 

et Rlîodos étaient des noms de nymphes ^ On ren- 
contre encore les noms de Rhodanthê, Rhodiné, 
Rhodion, Rhodippê^. ïl est fait mention d'une athé- 
nienne, appelée Rhodê, ainsi que la femme de Mé- 
gaclès ^. On connaît aussi plusieurs esclaves de ce 
nom. Il y a eu encore une danseuse appelée Rhodo- 
kleia^ ; une pythagoricienne connue se nommait 
Rhodopê^; on cite également une femme du nom 
de Rhodô et de Rhodon^ 

Hérodote a rendu célèbre^ le nom de Rhodôpis, 
hétaïre de Thèbes en Egypte, dont Elien a égale- 
ment raconté l'histoire^. Un jour qu'elle se baignait 
dans le Nil, elle donna ses vêtements à garder à ses 
suivantes, mais un aigle qui survint enleva une de 
ses pantoufles et l'emporta jusqu'à Mcmphis ; là il la 
laissa tomber sur les genoux de Psammétique, qui 
rendait à ce moment même la justice. Rempli 
d'admiration pour la forme et l'élégance de cette chaus- 
sure, non moins que surpris par la manière étrange 
dont il l'avait reçue, le roi fit chercher dans tout son 
royaume celle à qui la pantoufle appartenait ; on 
finit par découvrir Rhodôpis ; Psammétique s'en 



1. Etym. magnum, 507, 40. — Pindarc, Olymp. VII, v. 130. 

2. W. Pape, op. laud., s. v. 

3. Corpus iiiscr., vol. I, n'^ 730. — LoiiG^us, Pastoralia , IV, 'ii\. 

4. Anlh. graeca, lib. V, n» 73. 

5. W. Pape, op. Laud., s. v. 

6. Corpus inscr. graec, vol. IV, n'> 74G8 et 8038. 

7. Ilistor. lib. II, cap. 135. 

8. Vav. Ilistor. lib. XIII, cap. 33. 



120 LA ROSK DANS L ANTIQUITE. 

éprit aussitôt qu'il l'eut vue et il l'épousa. Je termi- 
nerai cette longue énumération en mentionnant 
Rhodogoune et Rhodogune, noms grecs de prin- 
cesses perses \ qui traduisent sans doute ceux qu'ils 
portaient dans leur langue maternelle. 

Tandis que les dérivés de rhodon, employés 
comme noms de femme, sont si nombreux, on en 
trouve assez peu, et cela se comprend, qui servent 
à désigner des hommes ; j'ai relevé les noms de 
Rhodippos, un athénien et un pythagoricien de 
Crotone ; Rhodion et plus souvent Rhodôn — 
notre Rosier, — Rhodoklès, qu'on rencontre dans 
plusieurs inscriptions ^ On peut citer encore Rho- 
dopaeos et même Rhodopianos ^ ainsi peut-être que 
Rhodophôn*. 

Le nom de la rose, si fréquent dans l'onomastique 
des Grecs, n'apparaît qu'exceptionnellement, au 
contraire, dans celle des Romains et seulement aux 
derniers temps de leur histoire. Ce n'est qu'à l'époque 
de la transformation du latin que les villes d'origine 
grecque comme la Rhodê ou Rhoda de la Tarragon- 
naise, changèrent leur nom en Rosa. Quant aux 
noms de personnes, tels que Rosa, Rosalia, tirés 
du radical qui sert à désigner la tleur du rosier, 



1. W. Pape, op laud., s. v. Une Rhodogoune fut Icpouse de 
Darius, fils dliyslape, et une autre, sœur de Phraate, épousa Dé- 
métrius Nicanor. Rhodogune était fdle de Zopvre. 

2. W. Pape, Ofj. laud., s. v. 

3. Corpus inscr. graec, vol. II, n" 280'i et 2997. 

4. Athénée, Deiiiosoph. lib. X, cap. 63 (i44)- 



LA ROSE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS. 121 

on les rencontre seulement dans les monuments 
chrétiens. Mais on a de bonne heure employé ce 
même vocable pour dénommer des fleurs ou des 
choses qui offrent quelque ressemblance avec la 
rose. Ainsi Pline ^ donne le nom de « rose grecque » 
(rosa graeca) à une plante qui paraît être un lychnis 
(L. coronaria L.); on appelait le lis « rose de Junon"" », 
et l'oléandre, — notre laurier-rose, — portait par- 
fois le nom de rosa laurea'\ traduction du mot grec 
équivalent rhododapJiné . Enfin on donnait encore le 
nom de « rose » à une espèce d'érysipèle d'aspect 
rougeâtre, dénomination qui s'est conservée dans 
plusieurs idiomes modernes. 



1. Hist. natur., lib. XXI, cap. 10(4). 

2. Forcellini, Lexicon, s. v. rosa. 

3. Apulée, Metamorph., lib. IV. 



CHAPITRE V. 



LA ROSE DANS L ANCIEN ORIENT. 



Tandis que la culture de la rose prenait en Occi- 
dent une extension que la décadence et la destruc- 
tion de l'Empire devaient seules arrêter, elle se 
développait aussi en Orient ; ce n'est plus seulement 
en Asie Mineure et en Mésopotamie qu'on en retrouve 
les traces incertaines, on la rencontre maintenant à 
la fois en Perse, en Syrie et en Egypte. Des légendes 
se forment autour de la rose dans ces divers pays ; 
elle y entre de plus en plus dans les usages de la 
vie et elle y devient un objet de luxe, comme dans la 
Grèce et l'Italie. 



I. 



Il nous est impossible de suivre les progrès que 
put faire la culture de la rose dans l'ancien Iran ; 
mais qu'elle y remonte à une époque reculée, c'est là 
ce dont on ne saurait douter. Comment cette fleur 
n'aurait-elle pas pris place dans les Paradis célèbres 
que les souverains de la Perse, comme nous le voyons 



LA ROSE DANS l'aNCIEN ORIENT. 123 

par l'exemple de Cyrusle jeune^ ne dédaignaient pas 
de cultiver de leurs propres mains. Le Bundehesh, 
dont le texte le plus ancien est seulement du 
viii° siècle de notre ère', mais dont certaines tradi- 
tions ont un caractère primitif et nous reportent aux 
premiers temps du Zoroastrisme, connaît la rose à 
cent feuilles et la Fose de chien ou rose sauvage; 
d'après lui deux amshapands différents veillent sur 
elles ; la première, la rose à cent feuilles, est confiée 
à la garde de Dîn, la seconde, la rose de chien — 
nestran — à la garde de Rashtu^ ; suivant une 
légende racontée dans le même livre sacré, la rose, 
comme tous les arbustes, aurait été créée sans épines; 
ce n'est que depuis l'apparition d'Ahriman ou dii 
génie du mal en ce monde qu'elle est armée d'aiguil- 
lons*, conception singulière dont nous retrouverons 
l'analogue chez plusieurs Pères de l'Eglise. 

Un renseignement plus ancien nous permet d'affir- 
mer que la rose fut non seulement cultivée avant 
notre ère, chez les Médo-Perses, mais qu'elle y 
devint un objet de luxe et de parure et y servait, 
comme chez les Grecs, à faire des couronnes. Dans 
ses Questions de table^, Plutarque rapporte que le 
roi de Perse — c'était Artaxercès II Mnémon, — 



1. Xénophon, Oeconornici cap. IV, 21. 

2. T/te Pehlavl Icxts, Part. I, Introduction, p. 27. (Vol. V 
des Sacred books of the East. Oxford, 1886, in-8.) 

3. Bundehesh, chap. XXVII, 24. 

4. Bundehesh, chap. XXVII, 1. 

5. Symposiaca, lib. ^ II, probl. Mil, 4, 14. 



124 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

envoya à Antalcidas une couronne faite de fleurs de 
rose et de safran, sur lesquelles on avait répandu des 
parfums, ce qui, remarque l'écrivain grec, avait 
outrageusement détruit la beauté naturelle de ces 
fleurs. 



IL 



Des faits non moins probants, mais contemporains 
de la domination hellénique, nous apprennent que 
la rose était cultivée et employée comme ornement 
en Syrie et en Judée, ainsi qu'en Grèce. Elle y était 
alors si connue que l'auteur de V Ecclésiastique, 
Jésus fils de Sirach, qui vivait vraisemblablement au 
second siècle avant notre ère\ lui emprunte, comme 
les écrivains de la Grèce et de Rome, de nombreuses 
comparaisons : 

Je m'élevai S dit-il, comme le palmier sur le rivage, 
comme les rosiers de Jéricho. 

Ecoutez-moi ^, vous qui êtes pieux, et croissez comme 
les rosiers plantés au bord des eaux. 

Il a paru^ comme Tarc-en-ciel qui brille dans les nuées 
lumineuses et comme les roses du printemps, comme les 
lis qui croissent près d'une source jaillissante. 

1. Ed. Reuss, La Bible. Ancien Testament. 6^ partie. Paris, 
1878, in-8, p. 337. 

2. Chap. XXIV, verset 18. 

3. Chap. XXXIX, verset 17. 

4. Chap. L, verset 8. 



LA ROSE DAISS l'aNCIEN ORIENT. 125 

Pour Tauteur du livre de la Sagesse, contemporain 
du fils de Sirach ou même postérieur \ cet usage 
poétique de la rose «e suffit plus ; comme un véri- 
table anacréontique, il veut se couronner de roses : 

Enivrons-nous de vin, s'écrie-t-il ^, parfumons-nous 
d'huile de senteur ; ne laissons pas passer la fleur du 
printemps ! Couronnons-nous de roses avant qu'elles se 
fanent. 

Ce n'est pas là une simple amplification de rhéto- 
rique, c'était la constatation du goût si général alors 
pour une vie voluptueuse et pour les roses, qui en 
étaient comme l'accompagnement obligé . Florus 
raconte^ qu'Antiochus, roi de Syrie, ayant envahi 
la Grèce, établit son camp en Eubée, aux bords 
murmurants de l'Euripe ; là, mollement installé sous 
des tentes d'or et de soie, entouré de joueurs d'ins- 
truments et d'une troupe de jeunes gens et de jeunes 
filles, afin que tout lui rappelât le luxe de sa patrie, 
il donna l'ordre de rassembler, quoiqu'on fût en hiver, 
des roses de tous côtés. 

Le Talmud fournit également la preuve que la rose 
était, au commencement de notre ère, l'objet d'une 
grande culture en Judée. Le traité de Maaseroth fait 
mention d'un jardin près de Jérusalem, dans lequel 
croissaient de magnifiques figuiers, sur lesquels on 



1. Edouard Reuss, op. laud., p. 513. 

2. Ghap. II, versets 7 et 8. 

3. Epitoinc, lib. II, cap. 8. (Gap. 24, éd. K. Halm.) 



126 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ, 

ne prélevait pas la dîme, parce que, pour préserver 
les roses, Tentrée n'en était permise à personne V 
D'après le Talnuid, avant la desh'uction de Jérusalem 
par les Romains, l'époux portait une couronne de 
roses, de myrte ou d'olivier. ^ 



m. 



La culture de la rose se répandit en Egypte, où 
cet arb-uste est exotique, peut-être après la conquête 
perse, et elle y prit sous les Ptolémées une grande 
extension ; les roses de ce pays dévinrent célèbres ; 
c'est de là, au rapport de Pline '^ qu'on en faisait 
venir à Rome pendant l'hiver, avant qu'on eût trouvé 
en Italie le moven d'obtenir des roses dans cette 
saison. Cette découverte ne fut faite qu'au premier 
siècle de notre ère; aussi, comme le raconte Martial 
dans une épigramme que j'ai citée plus haut, quand 
les habitants de l'Egypte, qui l'ignoraient, crurent 
offrir à Domitien un présent digne de lui, en lui 
envoyant, à l'occasion de sa fête, des roses à l'au- 
tomne*, — Martial, par une licence poétique, dit au 

1. Joh. Henr. Otho, Lexicon rahhin. pliiloL, p. 302, ap. 
Schleiden, Die Rose, p. 31. 

2. Sponsi corona erat sive rosea, si^e myrtea, sive oleaginea. Joh. 
Selden, Uxor liehraica seii De nuptiis et divortiis libri très. 
Londini, 1646, in-4, lib. II, cap. 15. 

3. Hist. natiir., lib. XXI, cap. 3. 

4. Domitien était né le 9 des calendes de novembre ou le 24 
octobre. 



LA ROSE DATVS L'aNCIEN ORIENT. 127 

milieu de l'hiver, — leurs messagers furent surpris 
de trouver dans Rome ces roses qu'ils croyaient 
propres h leur pays, et le poète termine son récit 
en invitant ironiquement les habitants 'des bords du 
Nil à envoyer leurs moissons aux Romains, et à 
accepter leurs roses en retour. 

L'Egypte, si elle continua d'envoyer ses blés à 
Rome, n'eut pas à lui demander de roses précoces ou 
tardives ; son climat privilégié lui permettait d'en 
avoir avec moins d'efforts quel'Italie et elle suffît tou- 
jours h en fournir au luxe croissant de ses habitants 
et de ses princes. Une anecdote rapportée par 
Athénée* montre à quel point ces derniers avaient 
poussé le goût et la passion des roses. Cléopatre, 
étant allée à la rencontre d'Antoine en Cilicie, lui 
donna pendant plusieurs jours des fêtes d'une 
magnificence royale ; le quatrième elle poussa même 
la somptuosité jusqu'à faire rassembler pour un 
talent^ de roses, et elle fit couvrir de ces fleurs, que 
retenaient des réseaux très fins, le pavé des salles du 
palais jusqu'à la hauteur d'une coudée. 

La fleur pour laquelle un souverain de l'Egypte 
faisait des dépenses aussi énormes avait dû prendre 
dans la culture de ce pays une importance considé- 
rable : elle y figurait maintenant au premier rang, 
comme en Italie et en Grèce, parmi les fleurs 
employées pour faire les couronnes ; elle passait 
avant le lotus, si recherché autrefois, et quand ce 

1. Deipnosoph. lib. IV, cap. 29 (148, b). 

2. Environ 5,600 francs. 



128 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

dernier, offert à Adrien qu'il surprit et ravit par sa 
beauté, reçut par une honteuse flatterie le nom de 
« fleur d'Antinous ))\ le poète Pancrate put feindre, 
tant la rose était déjà connue depuis longtemps en 
Egypte, qu'elle y était indigène, tandis que le lotus 
aurait été de création ou d'importation récente. 



côoov s'.apivoîa'.v avo'.YO[j.£vov (^cçp'jpoiaiv 
o\jt:io yàp cpJev avOo; Itcojv'jjjlov 'AvTivôoio. 
Athénée, Deipiiosoph. lib. XV, cap. 21 (677, f). 



CHAPITRE VI. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 

La rose n'était pas seulement recherchée des 
Anciens pour l'usage qu'on en faisait dans les diverses 
cérémonies du culte et dans les banquets, elle l'était 
encore à cause des propriétés médicinales ou magiques 
qu'on lui attribuait, ainsi que pour les produits qu'on 
en retirait ou qu'elle servait à préparer. L'emploi 
qu'on en faisait dans les banquets tenait d'ailleurs en 
partie à certaines vertus réfrigérantes qu'on lui 
supposait ; comme telle, elle passait pour combattre 
l'ivresse ' et pour calmer les maux de tête qu'elle 
causée Mais on lui reconnaissait des propriétés bien 
autrement puissantes ; pouvait-il en être autrement 
avec l'origine surnaturelle qu'on lui attribuait ? 

Telles sont les vertus dont jouit cette fleur dans 
VAne de Lucien et dans les Métamorphoses d'Apulée. 
Lucius, héros de ce roman étrange, changé en âne 
par des pratiques magiques, ne peut recouvrer sa 



1. ^jxttxôv o£ Itt'. ojvaasi. Plutarque, Symposiaca, lib. III, 
probl. I, 3, 16. 

2. 'O Ttov Go'owv (aTEçavo;) s'y si ti xecpaXaXiaç rrapriyoptxôv >:pô; 
T(o x.al £;jL'iJ/c'.v. Atliénée, Deipnosoph., lib. XV, cap. 18, 676. 

JoRET. La Rose. 9 



130 LA nOSE DANS l'aXTIQUITÉ. 

forme première qu'en mangeant clés fleurs de rose. 
Longtemps le remède promis semble s'éloigner de 
lui, mais enfin le temps de ses épreuves est terminé ; 
la mère des Dieux et des hommes, la Nature elle- 
même, vient lui annoncer sa prochaine délivrance. Le 
lendemain, au milieu de la foule réunie pour célé- 
brer la fête de la déesse, il aperçoit le grand-prêtre 
qui tenait à la main une couronne de roses ^ ; il 
s'approche, et, à peine a-t-il avidement saisi avec les 
dents et dévoré encore plus avidement cette cou- 
ronne, cju'aussitôt il se voit débarrassé de son enve- 
loppe difforme et reprend sa figure humaine : le 
charme qui l'avait métamorphosé est rompu par la 
vertu merveilleuse de la fleur divine. 

Cette vertu attribuée ainsi à la rose, et à laquelle 
M. de Gubernatis^ voudrait reconnaître un caractère 
mythique, a sans doute du moins une origine ancienne; 
dès l'époque la plus reculée on reconnut d'ailleurs à 
la fleur du rosier, de même qu'au rosier lui-même, 
cultivé ou sauvage, de nombreuses propriétés médi- 
cinales, a Elle vient en aide aux malades, dit le 
pseudo-Anacréon^, et protège même les morts. )) Hip- 
pocrate la prescrit dans un grand nombre de cas, 
et, cinq siècles après lui, Celse n'en recommandait 
pas moins expressément Lemploi. Suivant Pline, elle 

1. Mctnmorph. lib. XI, cap. 13. Coronam, quae rosis amœnis 
intexta fulgurabat, avido ore susceptam, cupidus cupidisslinc devo- 
ravi. .. Protinus mihi delaLitur deformis et ferina faciès. 

2. Mythologie des plantes, vol. II, s. v. Rose. 

3. To'oe /al voaoDaiv âpy.eî, 

Tûôc xal ^zx^oX^ â;j.jv£i. OdclA, v. 24-25. 



LA ROSIL DANS LA PHAllMACOPEE . 131 

était astrinofente et réfrioérenteV Elle servait, soit 
seule, soit mêlée à d'autres ingrédients. Pline et 
Dioscoride, en particulier, ont décrit avec détail les 
diverses préparations dans lesquelles elle entrait. 

La plus ancienne dont il soit fait mention est 
l'huile de roses, qu'Homère connaissait déjà^ Pour 
l'obtenir on faisait bouillir dans une certaine quan- 
tité d'huile d'olive^ du jonc aromatique, en agitant le 
tout avec soin, puis on coulait ; après quoi on met- 
tait dans le liquide ainsi préparé des pétales de rose 
bien desséchés ; on remuait encore et agitait pendant 
un jour, puis on laissait reposer la nuit suivante 
et on fdtrait de nouveau le mélange, qu'on versait 
alors dans un vase enduit préalablement de miel*. 

Dissous tout simplement dans du vinaigre, les 
pétales de rose donnaient un autre ingrédient 
recherché, le vinaigre rosat. A propos d'une fumi- 
gation, Hippocrate parle aussi de l'eau de roses ^ ; 
mais ni Dioscoride, ni Pline n'en donnent la compo- 
sition ; on la préparait sans doute d'une manière 
analogue à l'huile ou au vinaigre de roses. Hippo- 
crate mentionne encore le miel rosat *^; on l'obtenait, 
suivant Palladius^, en mêlant une livre de miel avec 

1. Hisl. natur., lib. XXI, cap. 73. 

2. Ilias, cant. XX, v. 86. 

3. Palladius, De re ruslica, lib. VI, cap. 14, dit une livre 
d'huile et une once de pétales. 

4. Dioscoride, De materia mcdica, lib. I, cap. 44. 

5. Œuvres, éd. Littré, vol. VII, p. 321. 

6. OEuvres, éd. Littré, vol. VII, p. 177. 

7. De rc rustica, lib. VI, cap. 16. 



132 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

un sextaj'ius de suc de roses, et on exposait cette 
composition pendant quarante jours au soleil. 

Le vin rosat, breuvage très recherché, se fabri- 
quait en pilant des pétales séchés de roses qu'on 
mettait ensuite, enveloppés d'un linge, dans du 
moût avec un poids pour les faire aller au fond ; au 
bout de trois mois on coulait et on transvasait le 
liquide \ Pour le rendre plus parfumé, Iléliogabale au 
rapport de Lampride y ajouta des pignons broyés^. 
Dioscoride mentionne encore les pastilles de rose^ 
(pootoô;). On les préparait en broyant ensemble, en 
quantité déterminée, des pétales de roses frais 
cueillis, du nard indien et de la myrrhe. Quel- 
quefois on y ajoutait du costus, de l'iris d'Illyrie et 
du vin de Chio avec du miel. On faisait de la pâte 
ainsi obtenue des pastilles qu'on mettait sécher à 
l'ombre dans un vase de terre bien bouché. 

Plusieurs préparations se faisaient aussi avec les 
seuls pétales de la rose. Après les avoir piles entiers 
ou séparés de leur onglet dans un mortier, on expri- 
mait le suc à travers un linge et on le faisait réduire 



1. Pline, op. laiid., lib. XIV, cap. 19. — Dioscoride, op. 
laiid., lib. IV, cap. 35. Palladius, VI, 13, donne une recette un 
peu di(rérente : jeter cinq livres de roses, épluchées de la veille, 
dans dix sextarii de vin vieux et ajouter au bout de trente jours 
dix livres de miel écume. Apicius Cœlius, De arte coquinaria, 
lib. I, cap. 4 en donne encore une autre. 

2. Rosatum pinearum attritione odoratius rcddidit. Vita 

Heliogabali, cap. xix. 

3. De materia medica, lib. I, cap. 131. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 133 

dans un vase d'airain jusqu'à consistance sirupeuse*, 
ou bien on le laissait simplement s'épaissir à 
l'ombre^. On employait aussi les pétales soit écrasés, 
soit brûlés ou desséchés, puis réduits en poudre, etc. 
Pausanias parle encore'^ d'un onguent qu'on fabri- 
quait à Chéronée avec des fleurs de rose, de lis, de 
narcisse et d'iris, comme d'un spécifique excellent 
contre les douleurs. 

L'huile de roses était à la fois un remède et un 
parfum ; comme remède, on s'en servait soit seule, 
soit en composition. Hippocrate parle d'un pessaire 
composé avec de la farine et de l'huile de roses, et 
employé dans une affection strangurique^. Cette 
huile servait dans les injections, elle entrait aussi 
dans la composition des cataplasmes. Seule, on la 
prenait dans les irritations d'estomac ou d'entrailles; 
elle servait également en friction, pour calmer les 
douleurs d'oreilles^ et les maux de dents. Contre ces 
derniers, Celse conseillait aussi le miel rosat avec 
du beurre*. L'huile de rose était aussi un émollient 
utile contre les ulcères \ 

Le vin de roses, suivant Dioscoride^, était considéré 



1. Pline, op. laud., lib. XXI, cap. 73. 

2. Dioscoride, op. laud., lib. I, cap. 130. 

3. Descriptio Gracciae, lib. IX, cap. 41, 6. 

4. Œuvres, éd. Littré, vol. V, p. 429. 

5. Théophraste, De odoribus, cap. VllI, 35. 

6. Medicinae lib. \I, cap. 18, 2. 

7. Dioscoride, op. laud., lib. I, cap. 53. 

8. De matériel medica, lib. I, cap. 130. 



134 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

comme un adjuvant de la digestion et comme souve- 
rain contre la dysenterie. D'après Théophraste\ il 
dissipait les pesanteurs de tête causées par les 
parfums. Pline conseillait contre les douleurs d'esto- 
mac, au lieu de la préparation ordinaire, du vin, 
dans lequel on s'était borné à mettre des fleurs de 
roses « en quantité suffisante pour le parfumer » . Il 
parle encore d'une infusion de roses dans de l'hy- 
dromel pour arrêter les crachements de sang, etc^. 
Quant au suc de roses, il servait à faire un collyre 
excellent pour les yeux, d'après Celse ' et Dioscoride*, 
mais il avait bien d'autres emplois ; Pline le dit bon 
dans les maladies d'oreilles, en gargarismes pour les 
ulcérations de la bouche, les gencives, les amyg- 
dales ;^on s'en servait aussi contre les douleurs de 
tête, les maux de gorge, etc. On l'employait égale- 
ment dans la fièvre, seul ou dissous dans du vinaigre, 
pour combattre l'insomnie et les nausées. 

Les pétales écrasés étaient employés en cataplasmes 
dans les inflammations, contre les phlegmons, les 
érysipèles, etc. Préalablement desséchés, puis réduits 
en poudre, ils servaient contre les excoriations de la 
peau. C'est ainsi qu'Aspasie, au rapport d'Elien% 
fut guérie d'une tumeur qui la défigurait dans sa 
jeunesse. Un médecin consulté par son père lîermo- 



1. De odoribus, cap. X, 48. 

2. /list. naiur., liL. XXI, cap. 73. 

3. Mcdicinae lib. VI, cap. 6, 5. 

4. De maferia medica, lib. I, cap. 130. 

5. Variae historiae, lib. XII, cap. 1. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 135 

time avait demandé trois statères pour la traiter ; 
Hermotime, qui ne possédait point cette somme, se 
retira avec sa fille. Aspasie revint à la maison pater- 
nelle dans un désespoir profond et refusa toute nour- 
riture ; cependant un sommeil bienfaisant s'étant 
emparé de ses sens, elle vit en songe une colombe, 
qui, prenant la figure d'une femme, lui dit d'avoir 
courage, de réduire en poudre quelques roses sèches 
d'une couronne consacrée à Vénus et de les appli- 
quer sur le mal. Aspasie suivit le conseil et la tumeur 
disparut. Ainsi, grâce au secours de la plus belle 
des déesses, dit l'historien grec, Aspasie redevint la 
plus belle des femmes. 

Suivant Pline \ les têtes de roses, c'est-à-dire sans 
doute les fleurs entières, prises en boisson, arrêtent 
le flux de ventre et les hémorragies. Les fruits du 
rosier aussi étaient utilisés, d'après les naturalistes 
romains, qui les considèrent comme diurétiques ; 
séchés à l'ombre après la maturité, on les appliquait 
sur l'estomac et sur les érysipèles récents ; mis sous 
les narines, dit encore Pline, ils purgent le cerveau ; 
on en frictionnait aussi les dents malades. Il n'y 
avait pas jusqu'aux étamines qui ne fussent employées; 
desséchées, on en saupoudrait les gencives dans les 
inflammations. 

La rose n'était pas seulement employée en méde- 
cine, on s'en servait également comme cosmétique et 
dans la cuisine. L'huile de roses en particulier, à 
cause de son parfum, était recherchée pour la toi- 

1. llist. natiir. lilj. \Xl, cap. 73. 



136 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

lette. On remployait également, on le sait par le 
témoio^naofe d'Homère, pour embaumer les morts. 
D'après Pausanias^, on en oignait aussi les statues 
de bois pour les préserver de la corruption. 

J'ai parlé déjà des pétales desséchés et réduits 
en poudre ; on s'en servait pour réprimer la sueur ; 
on leur donnait le nom de diapasma ; on en jetait 
sur la peau au sortir du bain ; puis, au bout de 
quelque temps, quand celle-ci s'était imprégnée du 
parfum, on la lavait avec de l'eau froide ^ On faisait 
encore avec les pétales desséchés et brûlés une 
espèce de cosmétique pour les paupières ^ Mêlés à 
poids égal, avec du sel ammoniac, à un ingrédient 
composé d'encens, de nitre, de gomme, broyés et 
délavés dans du miel avec du fenouil et de la myr- 
rhe, les pétales de rose formaient un cosmétique 
précieux pour conserver le teint*. Enfin, ils entraient 
dans la composition d'un parfum auquel cette fleur 
donnait son nom, et qui était un des plus recherchés 
et des plus répandus. On le fabriquait, nous apprend 
Pline % avec de l'omplacium ou jus d'olive, des fleurs 
de rose et de safran, du cinabre, du roseau et du 
jonc odorant, de la fleur de sel ou de l'anchuse et 

1. Descriptio Graeciae, lib. IX, cap. 41, 6. 

2. Pline, Hist. natur., lib. XXI, cap. 73. 

3. Dioscoride, De materia medica, lib. I, cap. 130. 

4. Ovide, De medicamine faciei, v. 91-98. 

5. Hist. natur., Vûi. XIII, cap. 2, 5. Thcophrastc ne parle (De 
odoribus, V, 25) que de jonc odorant, d'aspalathe et de calamus. 
Ailleurs ( Ibid., 33) il dit qu'on le colorait parfois avec de l'orca- 
nette. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 137 

du vin. Phasélis fut longtemps réputée pour celui 
qu'on y faisait, prééminence qui, rapporte Pline*, 
lui fut enlevée dans la suite par Naples, Capoue et 
Préneste. Le parfum des roses de Cyrène était 
également très renommé ^ ; du temps de a la grande 
Bérénice )), il passait pour le meilleur que l'on 
connût^. 

La rose occupait une place non moins considé- 
rable dans la cuisine que dans la toilette chez les 
Anciens ; on en confisait les pétales pour les manger*. 
On s'en servait également pour relever le goût des 
mets ou des boissons. Suétone raconte qu'un fami- 
lier de Néron dépensa, dans un festin, plus de quatre 
millions de sesterces pour une boisson à la rose\ 
Bouillis, les pétales entraient aussi dans la prépara- 
tion d'une compote faite avec des coings cuits dans 
du miel et écrasés ensuite''. C'était un stomachique 
agréable et estimé. Le suc qu'on obtenait en pilant 
dans un mortier des pétales de rose, avec une quan- 

1. ffist. natur., lib. XIII, cap. 2, 2. — Athénée, Deîpnosoph., 
lib. XV, cap. 38, 688. 

2. Théophraste, Hist. plant., lib. YI, cap. 6, 6. — Pline, Hist. 
natur., \\h. XXI; cap. 10 (4), 5. « Ibi unguentumpulcherrimum.» 

3. 'Ey'vc'ro os èv Kuprjvr) po'o'.vov ypriCJTora-ov, '/.aô' ov 
ypowf a^Tj BcOcVLxr] t) {ji.£yaX7]. Athénée, Deipnosoph., lib. XV, 
cap. 38, 689, a. 

4. Pline, Hist. natur., lib. XXI, cap. 73. « Cibo quoque 
lapathi modo condiuntur. )> 

5. Indicebat familiaribus cœnas, quorum uni mcllita quadragies 
sestertio constitit, alteri pluris aliquanto absorptio rosaria. (Environ 
500,000 francs.) Vita Neronis, cap. VII. 

6. Pline, Hist. natur., hb. XXIII, cap. 54. 



138 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

tité d'eau déterminée, et en passant le résidu à travers 
un tamis, servait encore de principal condiment à un 
plat fait avec des cervelles et des œufs écrasés dans 
du vin et de l'huile, mets recherché dont Apicius a 
donné la recette, mais qu'il n'a pas inventée C'est 
le (( plat aux roses » du Banquet des Sophistes 
qu'Athénée fait décrire par le cuisinier qui l'a com- 
posé et qu'il leur apporte tout fumant dans la salle 
du festin '^. 

(( Voici, dit-il, ce que j'appelle pâté aux roses ; je 
l'ai ainsi préparé afin que vous eussiez tant sur la 
tête qu'intérieurement le parfum suave des cou- 
ronnes, et que tout votre corps se sentit de ce régal. 
Après avoir pilé dans un mortier les roses les plus 
odorantes, j'y ai ajouté des cervelles de volailles et 
de porc bien bouillies, dont j'ai ôté jusqu'au moindre 
fibre, des jaunes d'œuf, puis de l'huile, du garum, 
du poivre et du vin. Après avoir bien broyé le tout, 
je l'ai jeté dans une marmite toute neuve et l'ai 
placé sur un feu doux mais soutenu. En disant ces 
mots, il découvrit sa marmite ; il s'en exhala une 
odeur suave qui parfuma toute la salle, et l'un des 
convives, tant l'odeur des roses était pénétrante, ne 
put s'empêcher de s'écrier avec le poète : « Ce 
parfum agité remplit de sa vapeur le palais de 
Jupiter et se répandit dans le ciel et sur la terre ». 



1. Apicji Cœlii de ohsoiiiis cl condinicntis sh'e arle coqui- 
naria liùri dccem cuin aiinotaiioniljus Maktim Lister. Aias- 
tclodami, 1709, in-12, lib. FV. cap. 2, p. 110. 

2. Dcipnosopli., lib. IX, cap. 70, 406, a. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 139 

L'églantier, cynosbatos ou cynorrhodoii, — les 
R. canina L., sempervirens L., ou rubiginosa L., — 
si négligé par la poésie des Grecs et des Romains, 
— il en a été autrement, nous le verrons, chez les 
nations romanes et germaniques — avait, au con- 
traire, sa place dans leur pharmacopée. Une décoc- 
tion de sa racine était, assure Pline \ un remède 
infaillible contre l'hydrophobie, propriété, dit le 
naturaliste romain, révélée en songe à la mère d'un 
prétorien, qui avait été mordu par un chien enragé. 
Les fruits de cet arbuste, cuits dans du vin, arrêtaient, 
suivant Dioscoride", comme ceux de la rose cultivée, 
le flux de ventre. Enfin l'excroissance produite sur 
cet arbuste par la piqûre d'une espèce de cynips — 
le bédégar — était, d'après Pline '^, un remède excel- 
lent pour les calculeux. Le naturaliste latin dit 
aussi' qu'on en employait la cendre mêlée avec du 
miel, pour guérir l'alopécie. Ailleurs^ il conseille 
contre la même affection, comme un spécifique mer- 
veilleux, ce même produit avec de la graisse d'ours. 

1. Hist. natur., lib. XXV, cap. 6. 

2. De materia medica^ lib. I, cap. 123. 

3. Hist. natal'., lib. XXIV, cap. 74. 

4. « Spongiolac, qiiac in mediis spinis ejus nascitur, cinere cum 
molle, alopccias capitis cxplcri. « Hist. natar., lib. XXV, cap. 6. 
Littré traduit par « la cendre du fruit », mais le mot spongiola 
ne peut désigner ici que le bédégar et le bédégar n'est pas un fruit. 

5. « Silvestris (rosae) pilulae cum adipe ursino alopccias mirifice 
emcndant ». Liltré traduit pilalae par « tètes », mais il est évi- 
dent que ce mot est ici synonyme de spongiolae • Forcellini, s. v. 
Spongia, 11, ne laisse pas de doute à cet égard. Il s agit donc 
encore du bédégar dans ce passage. 



140 LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

La rose qui possédait, d'après les Anciens, tant de 
propriétés salutaires, passait aussi à leurs yeux pour 
en avoir à l'égard de certains êtres, ou dans certaines 
circonstances, de contraires ou de malfaisantes. 
Pline prétend^ que les scarabées fuient l'odeur de la 
rose. Elien' va jusqu'à dire qu'on tue ces insectes 
en jetant dessus des pétales de roses. De même, 
suivant Artémidore ^, c'était un signe de mauvais 
augure pour les malades que de rêver de couronnes 
de roses ; la fragilité de ces fleurs présageait leur 
mort prochaine. 



1. a Fugantur... scabaei rosa. » Hist. natur., lib. XI, cap. 115- 

2. KavOapov 0£ â-oÀsT;, £'. £-'.pxÀO'.; tcov gcÎvov aÙTw. De natura 
aiiimalium, ex recogn. Rud. Hercheri. Parisiis, 1858, in-8, lib. 
IV, 18. 

3. Artémidore, Oiieirocritlca, lib. I, cap. 79. 



SECONDE PARTIE 



LA ROSE AU MOYEN AGE, 



CHAPITRE PREMIER. 

CULTURE DE LA ROSE DANS l'orIENT ET DANS l'oCCIDENT. 

Les deux grands faits, qui ont changé la face du 
monde au commencement des temps modernes, 
l'avènement du christianisme et l'invasion des Bar- 
bares, font aussi époque dans l'histoire de la rose. 
Sa culture poussée si loin dans tout l'empire romain 
dut être, sinon abandonnée complètement, du moins 
négligée, au milieu des guerres presque continuelles 
qui le désolèrent. Une autre cause devait lui être 
fatale ; ce fut le discrédit dans lequel cette fleur 
charmante, mais profane, tomba auprès des parti- 
sans chaque jour plus nombreux du christianisme. 
Une religion, fondée sur la mortification de la chair, 
ne pouvait manquer de condamner l'usage que les 
paiiens faisaient de la rose ; n'était-elle pas d'ail- 



142 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

leurs associée aux pratiques d'un culte proscrit, 
comme aux plaisirs coupables d'une vie condamnée 
par les nouveaux croyants ? 

C'est là ce qui explique le dédain dont la reine 
des fleurs fut tout d'abord l'objet auprès des chré- 
tiens \ Mais cette opposition disparut bientôt avec 
l'abus qui l'avait fait naître et provoquée, et elle fera 
place h un sentiment où le symbolisme se mêlera 
avec je ne sais quoi de mystique et de respectueux 
chez les nations chrétiennes de l'Occident. Les des- 
tinées les plus brillantes étaient en même temps ré- 
servées à la rose chez les peuples musulmans. 



I. 



Tandis que la culture de la rose avait été arrêtée 
pour longtemps, sinon détruite, en Europe, par les 
calamités et les troubles de l'invasion, elle prenait 
une extension chaque jour plus grande dans l'Asie 
antérieure. Nous l'avons vue se répandre avant 
notre ère dans tous les pays des bords de la Médi- 
terranée ; elle s'étend maintenant des plaines de la 
Mésopotamie jusqu'au delà de l'Hindou-Kouch et au 
Sindh. 

La conquête arabe, qui détruisit l'ancienne civi- 
lisation hellénique dans l'Asie-^dineure et la Syrie, 
ainsi que la religion de Zoroastre et la civili- 
sation persane dans l'Iran, ne porta pas atteinte, ou 

1. Voir plus loin, chap. II. 



CULTURE DE LA ROSE EN ORIENT 143 

ne porta atteinte que pour un temps, à la culture 
de la rose dans ces contrées ; cette fleur gracieuse ne 
tarda pas à être en aussi grand honneur auprès des 
vainqueurs qu'elle l'avait été près des vaincus, et 
les contrées soumises à la domination de l'Islam 
furent celles où la rose, au moins dans les pre- 
miers siècles du moyen âge, fut cultivée avec le 
plus de soin et prit la plus grande extension. 
« Elle vient en abondance en pays arabe )), — c'est- 
à-dire musulman — , affirme Ibn-el-Beithar \ qui 
écrivait en Espagne au xiii° siècle, mais avait par- 
couru presque tous les pays soumis à l'Islam ; on 
ne doit pas être surpris aussi que les auteurs musul- 
mans de ces diverses contrées, qui se sont occupés 
de botanique ou d'agronomie, aient parlé de la rose. 
Ishak Ibn-Amrâm, l'un des plus anciens, — il 
florissait au ix^ siècle — parle de deux espèces de 
roses cultivées, la blanche et la rouge, désignées 
l'une et l'autre sous le nom de cljoiil — le persan 
gui — . Abou Ilanifah, originaire de l'Irak, son 
contemporain, outre la rose cultivée, mentionne une 
espèce qui vient dans les campagnes et la rose de 
montagne ^ Ibn Tamîm, cité par Ibn el-Beithar, 
connaît une rose jaune et il ajoute qu'il y en avait 
aussi, lui avait-on affirmé, une noire dans l'Irak^. 

1. Traité des simples, art. 2274. Ouard, Rose, (Notices et 
extraits des manuscrits, vol. XXVI, p. 406). 

2. Ap. Ibn el-Beitliar, op. laiid., p. 40S. Mallicureu.sement 
A.bou Hanifah ne dit pas quelle dilTérence il y a entre la rose des 
campagnes et celle de montagne. 

3. Ibn el-Beithar, op. laud., p. 40ô. 



144 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Quoique antérieur à Ibn el-Beithar, — il appar- 
tient au XII® siècle — , Ibn el-A\vam est bien mieux 
renseigné : 

c( Il y a, dit-il, d'après l'andalou Abou-el-Khaïr, une 
de ses principales autorités \ le rosier de montagne ^, le 
rosier roug'e, le rosier blanc, tous deux à fleurs doubles, 
et le rosier de Chine ^. La fleur du rosier de montag^ne 
est formée de cinq pétales. La rose double est la plus 
estimée de toutes les espèces ; elle se fend sans s'épa- 
nouir compFètement ; elle est blanche, panachée d'un 
rouge plus foncé que celui de la rose de montagne ; elle 
se compose de cinquante pétales ou de quarante au 
moins. » 

Jusqu'ici tout paraît aussi exact que vraisemblable; 
il n'en est pas de même de ce qui suit : 

« Il y a en Orient, c'est toujours Abou el-Khaïr qui 
parle, la rose jaune et la rose bleue et une autre espèce 
dont les pétales sont rouges à l'extérieur et bleus à 

1. Le livre de l'agriculture (Kitab-al-felah), traduit par 
J.-J. Glément-Mullet. Paris, 1864, in-8, vol. I, chap. YI, art. 26, 
p. 281. 

2. C'est, d'après Glément-Mullet, 1 églantier, mais quelle espèce 
d'églantier ? 

3. Glément-Mullet ne dit pas quelle était cette espèce de rose. 
Ibn el-Beithar, op. laud., n^s 2222 et 2282. parait dire que c'est 
la rose de chien, nisrln ou nasrtn; il est bien plus vraisemblable 
que la rose de Chine ( Ouard Siny) est une tout autre plante, 
probablement une malvacée ; Ibn cl-Beilhar donne lui-même le 
nom de rose (Ouard) à la pivoine, la guimauve, l'anémone et à la 
renoncule. 



CULTURE DE LA ROSE EN ORIENT 145 

rintérieur ; enfin une quatrième espèce dont les pétales, 
rouges à l'extérieur, sont d'un jaune blanc à Tintérieur. 
Cette espèce est cultivée dans les environs de Tripoli 
de Syrie. La rose jaune se trouve dans les parages 
d'Alexandrie. » 

De ces deux dernières espèces, la première est 
incontestablement la rose capucine, la seconde est 
la rose jaune ordinaire ou soufrée. Mais que faut-il 
penser des roses bleues ou rouge bleu, dont parle 
Abou el-Khaïr^? Avant de répondre à cette question, 
voyons ce que Ibn el-Façel, autre botaniste du 
XI® siècle, cité aussi par el-Awam, dit de la rose et 
de sa culture : 

« On connaît, suivant cet écrivain ^, quatre espèces de 
roses: la rose blanche camphrée^ ; elle est généralement 
connue sous le nom de rose double ; dans une seule 
fleur on compte plus de cent pétales ; la rose jaune, de 
la couleur du narcisse ; la rose violette foncée, la rose 
rouge, la blanche nuancée de rouge ^, dont le parfum 
est plus agréable et plus pénétrant que celui de la rose 
jaune et de la rose couleur foncée. » 



1. Elles ont beaucoup embarrassé Loiseleur-Deslongchamps, qui 
ne connaissait que de seconde main et par extraits Ibn el-Awam. 
Voir son chap. sur la « Culture des roses chez les Maures d'Es- 
pagne )). Op. laud., p. 141. 

2. Le livre de l'agriculture, vol. I, p. 282. 

3. Clément-Mullet y voit la rose musquée (/?. moschata L.). 

4. Sans doute couleur chair, comme le remarque avec raison 
Clément-Mullet. 

JoRET. J.ii Rose. 10 



146 LA ROSE AU MOVE^' AGE. 

Cela lait cinq et non quatre variétés, analogues 
d'ailleurs, comme nuance, à celles qui sont cultivées 
de nos jours. Mais quelles étaient les roses bleues 
ou bleues et rouges, mentionnées par el-Awam 
d'après el-Khaïr et dont el-Façel ne dit rien ? 

Dans le chapitre XV de son livre, chapitre où 
el-Awam examine les « recettes et procédés )) à 
l'aide desquels on peut communiquer aux arbres ou 
aux plantes des qualités qu'ils n'ont pas de nature, 
l'agronome musulman indique, d'après Hadj de Gre- 
nade, le « moyen d'obtenir des roses jaunes ou 
bleues ^ » ; ce moyen consiste à soulever l'écorce 
des racines principales et à introduire entre l'aubier 
et l'écorce soulevée, soit du safran, soit de l'indigo 
trituré dans un mortier, suivant qu'on veut avoir 
des roses jaunes ou bleues ; on lie ensuite les 
racines sur lesquelles on a opéré et on les recouvre 
de terre. Sans rechercher si par ce procédé on 
obtient, comme paraît le dire el-Awam, à volonté, 
des roses jaunes ou bleues, on voit que pour lui les 
secondes au moins, car les premières existaient 
réellement, auraient été une production tout artifi- 
cielle, non un produit de la nature. 

El-Awam n'a point décrit seulement la rose double 
ou rose de jardin, il mentionne aussi, d'après el- 
Khaïr, la rose sauvage, que celui-ci appelle, comme 
Abou Hanifah, rose de montagne^; d'après lui, il y 
en a deux espèces, l'espèce à ileur blanche, sans 

1. Le livre de l'agriculture, vol. I, p. 602. 

2. I.e livre de l'agriculture, vol. I, chap. M, art. 26, p. 282. 



CULTUIJE DE LA UOSE EN ORIENT. 147 

aucun mélange de rouge, — on peut croire qu'il 
s'agit de la rose toujours verte (/?. sempervirena L.), 
indigène dans le midi de l'Europe et dans l'Afrique 
septentrionale, — et l'espèce à fleur rouge, connue 
sous le nom de « rose des Mages», laquelle, ajoute- 
t-il, est la (( rose d'Orient, du pays de Ghaur ou de 
Syrie » ; j'inclinerais à y voir une des formes non 
cultivées de la rose de Provins ou de Damas. La 
fleur de ce rosier, dit encore el-Awam, est formée 
de cinq pétales. Ailleurs \ tant ses renseignements 
concordent peu, il ne parle que d'une seule espèce 
de rose sauvage, l'églantier ou rose de chien, le 
nasrin des médecins arabes. « Son fruit — claJik en 
arabe — est rouge, dit-il, et ressemble à la datte 
qui commence à mûrir ; dans l'intérieur, il y a une 
espèce de laine ; la fleur est celle du rosier, et d'un 
blanc nuancé de rose". » 

Après cette description de l'églantier, el-Awam 
donne quelques renseignements sur la culture de cet 
arbuste et sur les moyens de le propager '^ ; il en a 
donné de bien autrement long-s et détaillés, — • 
preuve de l'importance qu'elle avait prise, — sur 
la culture du rosier proprement dit. Ces deux 



1. Le livre de l'agriculture, vol. I, chap. VI, art. 54, 
p. 377. 

2. El-Awam, qui cite ici Abovi Ilanifah et Avicenne, oublie ce 
qu'il avait dit précédemaient des roses sauvages rouges et blanches 
« sans aucun mélange de rouge ». 

3. En particulier par semis. Il semble qu il ait suivi Pline et 
Palladius. 



148 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

cultures offraient d'ailleurs la plus grande ressem- 
blance. 

Le rosier, dit-il, d'après Ibn el-Façel^, «se propage 
de graines, de branches éclatées, entières ou coupées, 
de rejetons enracinés ; on l'obtient encore de rejetons 
marcottés pour leur faire prendre racine. » 

Puis, après avoir décrit longuement ces divers pro- 
cédés, en particulier la reproduction par semis, el- 
Awam donne quelques conseils sur le traitement des 
pieds vieillis ; il affirme qu'en les brûlant en octobre 
au moment de la sécheresse, on pouvait leur rendre 
leur ancienne vigueur; au printemps, ils poussaient, 
Dieu aidant, des rejetons, qui ne tardaient pas à se 
couvrir de nombreuses fleurs. Ce qui est plus curieux, 
c'est le procédé à l'aide duquel on peut, d'après el- 
Awam, donner au rosier l'aspect arborescent. 

« Pour Tornement des jardins, dit-il^, on plante au 
mois d'octobre des pieds de rosiers de diverses espèces. 
Quand la reprise est bien assurée et la végétation bien 
établie, on les enferme dans des tubes réunis par groupes 
de six ou huit environ disposés verticalement, de deux 
coudées de hauteur environ, et qu'on peint de diverses 
couleurs. Le sommet des rosiers s'élève au-dessus des 
tubes qu'il dépasse. On a soin de remplir ceux-ci de 
terre meuble ou de sable entretenu dans un degré conve- 
nable d'humidité. On laisse se déployer au sommet de 

1. Le livre de l'agriculture, vol. I, ch. M, art. 26, p. 283- 
287. 

2. Le livre de l'agriculture, vol. I, p. 286. 



CULTURE DE LA HOSE EN ORIENT. 149 

ces tuyaux la tête des rosiers et lorsque leurs boutons 
s'épanouissent, ils ressemblent à des arbres portant des 
fleurs de diverses couleurs. 

Cet exemple suffit pour montrer que les Maures 
d'Espagne, car ce sont eux qu'el-Awam avait en vue 
surtout quand il donnait ces conseils, cultivaient 
les roses, non seulement à cause de leurs propriétés 
médicinales, mais encore comme plantes d'agrément. 
Il en était de même dans tous les pays musulmans 
de l'Asie antérieure. Mais c'est surtout dans la partie 
occidentale du plateau de l'Tran que la rose a dès 
longtemps été cultivée avec succès et donné ses 
produits les plus merveilleux. Celles de Chiras et du 
Faisistan, dont cette ville était regardée comme le 
jardin, ainsi qu'elle en est la capitale, sont restées 



, 1 



célèbres 



La terre de Ghiraz, chante le poète Hafiz ^, qui composa 
ses vers à l'ombre de ses bocages fleuris, ne cessera ja- 
mais de porter des roses et jamais le rossignol ne s'en 
éloignera. 

La ville sainte de Koum est comme ensevelie sous 
des buissons de roses. Rien de comparable, au rap- 



1 . a Rosam uti Persia ex omnibus mundi partibus maxime 
copiosam ac suave olontem gignit, ita Sijrasum ejusque pagus 
praelaudatus, prae caetcris Persiae provinciis, fert copiosissimam 
ac fragrantissimam. » Engelbert Kaempfer, Amoenitatcs exoticae 
politico-physico-medicae. Lemgoviae, 1712, in-4, p. 373. 

2. Schleiden, Die Rose, p. 264. 



150 LA llOSIï AU MOYl'N AGE. 

port des voyageurs, pour leur grandeur et le parfum 
de leurs fleurs, aux rosiers musqués de Téhéran, 
qui atteignent 15 et parfois même jusqu'à 30 pieds 
dehaut\ Les roses du Kourdistan et de l'Aderbeidjan 
ne sont fii moins belles, ni moins parfumées. On en 
peut dire autant de celles de la région de la Cas- 
pienne, 

« Que le Mazenderan, mon pays, soit célébré, » fait 
dire Firdousi à un div devant Kei Kaous-, un des héros 
de riran, que ce chant décidera à entreprendre la con- 
quête de cette province fortunée, « que le Mazenderan soit 
célébré, que ses plaines et ses campag-nes soient toujours 
cultivées. La rose ne cesse de fleurir dans ses jardins et 
la tulipe et l'hyacinthe croissent sur ses montagnes. L'air 
y est doux et la terre y est peinte de fleurs. Il y règne 
un printemps éternel et sans cesse le rossignol chante 
dans ses jardins. Tu dirais que dans ses rivières coule 
l'eau de rose qui réjouit lame de son odeur. » 

Au nord-ouest de l'Iran, la rose, cela était natu- 
rel, fut aussi cultivée en Arménie, la patrie véritable, 
peut-être, de l'espèce à cent feuilles, et l'on institua, 
dit-on, dans cette contrée en l'honneur de la reine 
des fleurs une fête particulière, appelée vartevar^^ 
de son nom indigène, et qui, si elle ne date pas de 

1. Ker Porter, cité par Schleidcn, Die Rose. p. 264. 

2. Livre des rois, publié, traduit et annoté par Jules Mohl. 
Paris, 1838, in-fol., vol. I. p. 489. 

3. Félix Lajard, Recherches sur le culte du cyprès pyra- 
midal. (Mémoires de l'Académie des /nscriplions, vol. XV, 2, 
p. 74.) 



CULTURE DE LA ROSE EN ORIENT. 151 

l'époque fabuleuse cjue lui assigne Moïse de Khoren, 
n'en remonte pas moins à une haute antiquité. 

Même spectacle au nord-est de l'Iran, dans le Ca- 
chemir ; les roses de ce pays sont célèbres et leur 
éclat et leur beauté, dit Georges Forster*, sont de- 
puis longtemps passés en proverbe dans l'Orient. 
Chaque année les habitants célèbrent par de grandes 
réjouissances l'époque où les boutons de rose com- 
mencent à s'épanouir. Ce jour là, raconte-t-on, des 
jeunes pens et des jeunes filles parcourent les rues 
des corbeilles de roses à la main, et jettent leurs 
fleurs aux passants ; celui qu'ils atteignent leur doit 
un présent et il le donne d'autant plus volontiers, 
qu'être touché par une rose est réputé porter bonheur. 
Les roses de la vallée de Péchawer, dans le Caboul, 
n'étaient pas moins renommées que celles du Cache- 
mir ; en y entrant, Babour, dit-on^, fut rempli 
d'admiration à la vue de celles qu'il y aperçut. 

La rose à cent feuilles devait aussi pénétrer dans 
la presqu'île hindoustanique ; mais le nom qu'elle 
y porte, gidab'^, trahit son origine étrangère et oc- 
cidentale ; c'est de l'Iran qu'elle a été importée au 
delà de l'Indus et qu'elle y est venue disputer au 
lotus son empire si longtemps incontesté. Mais elle 
n'a dû y pénétrer que depuis l'établissement, au 



1. Voyages du Bengale à Pétershourg — traduit de l'an- 
glais par L. Langlès. Paris, 1802, in-8. vol. I, p. 294. 

2. Ritter, Erdkunde von Asien, vol. VI, p. 558. 

3. William Roxburgh, Flora indica. Scrampore, 1832, in-8, 
vol. TT, p. 513. 



152 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

xi^ siècle, des Ghaznévides dans le nord-ouest de 
la Péninsule ; ce n'est même qu'à une époque relati- 
vement récente, au xviii° siècle, qu'on en trouve 
mentionnée la culture. Tahcîn-Uddin, poète hindous- 
tani de cette époque, dans le récit des Ai^entures de 
Kâmrûp, a eu soin de mettre des roses et des lis avec 
des hyacinthes et des violettes dans le jardin de la 
princesse Kala, que son héros voit en songe \ et Mir 
Haçan de Dehli, écrivain du même siècle, dans la 
description du Gulzar-i-lram (Jardin d'Iram) ^ parle 
aussi de la vue attrayante des roses qu'il y aperçut 
avec des milliers de tulipes. 



IL 



Tandis que la culture de la rose était poussée si 
loin, dans les pays musulmans, que devint-elle, au 
moyen âge, chez les nations chrétiennes ? Fut-elle, 
comme on l'a supposé^, inconnue, au moins de 



1. Les aventures de Kâmrûp^ trad. par M. Garcin de Tassy. 
Paris, 1834, in-8, chap. III, p. 16. Au chap. XXII, p. 130, il est 
aussi question des « jardins embellis par les fleurs demi-épanouies 
de la rose rouge et blanche. » Il y là, sans doute, une licence poé- 
tique, car les fleurs que Tahcîn-Uddin place ainsi dans les jardins 
de Ceylan n appartiennent pas à la flore de cette contrée, mais s'il 
n'en avait pas vu dans IHindoustan, il n'aurait point eu lidée 
d'en parler dans ses fictions. 

2. Garcin de Tassy, Histoire de la littérature hindoui et 
hindoustani. Paris, in-8, vol. II, 1847, p. 493. 

3. Schleiden, Die Rose. p. 195. 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 153 

plusieurs d'entre elles, jusque vers la fin de cette 
époque ? Le fait est déjà invraisemblable à priori ; 
il est de plus en contradiction absolue avec le 
témoignage formel des contemporains. Il est difficile 
de mettre en doute que les roses dont ont parlé, au 
v° siècle, l'Africain Dracontius* et le Gaulois Avitus^, 
au siècle suivant Ennodius'^ en Italie, Grégoire de 
Tours* et Fortunat^ en Gaule, ainsi que, au vu® 
siècle, Isidore de Séville ^ et même l'Anglo-saxon 
Aldhelm \ — je reviendrai plus loin sur ce qu'ils en 
ont dit, — aient bien été la fleur qu'avaient connue 
et chantée les anciens, et qui avait continué d'être 
cultivée d'une manière ininterrompue, quoique non 
générale peut-être, depuis les derniers temps de 
l'Empire romain. 

Si ce n'est là qu'une induction, on ne peut en 
contester la légitimité, et l'on peut dire que, si la 
culture de la rose fut, conséquence de la destruction 
de l'Empire, négligée dans l'Europe romane, durant 
les premiers siècles du moyen âge, elle ne disparut 
pas plus dans l'Occident que dans l'Orient ; elle 
devait d'ailleurs bientôt y être remise en honneur, 
et avec la culture des jardins, elle allait même, sous 

1. Carmen de Deo, lib. I, v. 437. 

2. De mundi initl.o, v. 13 4. 

3. Carm. XLIII, v. 146; CLXIV, v. 11. {Monumenta ger- 
maniae historica, vol. YII, p. 44.) 

4. Hist. Francorum, Yih. VI, cap. 44, B. 

5. Carm., lib. VI, 8 ; lib. XI, 11. 

6. Etymol. lib. XVII, cap. 9. De rébus aromaticis, n" 17. 

7. De laudibus virginum, éd. Migne, p. 241 d, 242 b. 



154 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

son nom latin, pénétrer bientôt chez toutes les 
nations germaniques. 

Les ordres religieux contribuèrent pour une large 
part à cette diffusion de la rose. x\u milieu des 
ruines dont l'invasion des Barbares couvrit le sol 
de l'Empire, le clergé recueillit les débris de la 
civilisation antique, et les monastères, qui s'élevèrent 
peu à peu dans toute l'Europe chrétienne, lui ser- 
virent d'asile et de refuge. Construits le plus souvent 
dans des sites, qui témoignaient, chez leurs fonda- 
teurs, d'un véritable sentiment des beautés de la 
nature \ on v trouvait toujours, à côté de spacieux 
bâtiments, unjardin destiné aux besoins du couvent^; 
s'il renfermait avant tout des légumes, qui servaient 
à la nourriture des cénobites, des arbres qui leur 
donnaient des fruits et de l'ombre, avec des herbes 
aromatiques ou médicinales cultivées pour les 
remèdes qu'elles fournissaient, on y trouvait aussi 
quelques fleurs destinées — l'expression est d'Albert 
le Grand'^ — au plaisir des yeux et de l'odorat, ainsi 
qu'à parer les autels aux jours de fêtes ; comment 
parmi celles-ci aurait-on oublié le lis et la rose, que 
leur signification symbolique associait si naturelle- 
ment au culte ? C'est ainsi que ces fleurs, d'origine 
orientale, pénétrèrent, au moyen âge, dans tout 

1. Ferdinand Cohn, Die Goschichte der Garten. Berlin. 1856, 
in-l8. p. 36. 

2. Charles Blanc. Grammaire des arts du dessin. Paris, 
1867, in-8, liv. I, chap. xxvi, p. 328. 

3. « Ob delectationem visus et odoratus ». Albekti Magm, 

De vegetahilihus. lib. VII. tract. I, cap. l'i, 119. 



CULTURE DE LA IIOSE EN OCCIDENT. 155 

l'ouest et le nord, comme à l'époque romaine, elles 
avaient pénétré clans le sud de l'Europe ; déjà au 
temps d'Aldhelm elles paraissent avoir été connues 
en Angleterre. Elles le seront bientôt aussi en 
Allemao-ne. 

Du jardin des monastères la rose et le lis ne 
tardèrent pas à pénétrer dans celui des burgs et 
des châteaux des grands. Dans leur admiration pour 
la civilisation romaine, les rois mérovingiens ne 
pouvaient manquer d'en imiter le luxe ; celui des 
jardins ne leur fut pas étranger. Fortunat a chanté 
le jardin de la reine Ultrogothe, veuve de Childebert, 
(( où l'air, dit-il\ est embaumé du parfum des roses 
du Paradis ». Les soucis de la «"uerre et le soin de 
leur grandeur laissèrent peu de loisirs aux premiers 
Carolingiens pour s'intéresser à la culture des jar- 
dins ; mais bientôt les choses changèrent. 

Charlemagne, qui, dans ses expéditions en Italie, 
avait puisé le goût des constructions somptueuses, y 
puisa aussi, il semble, celui des jardins ; ils embel- 
lirent, dit-on ^, sa résidence d'Aix-la-Chapelle ; toutes 

1. Paradisiacas spargit odore rosas. 

Carm. lib. VI. 6. De horto Ultrogothonis reginae^ v. 2. 

2. Arthur Mangin, Histoire des jardins. Tours, 1888, in-8, 
p. 70. Malheureusement M. Mangin, qui ajoute Ingclheini, ne dit 
pas oii il a puisé ce renseignement. Ermoldus ?sigellus, qui vante le 
palais d Ingelheim, ne parle pas de ses jardins et il se borne même 
à dire de la résidence impériale d'Aix-la-Chapelle qu'elle était 
entourée d arbres et d un frais gazon. 

Consilus arboribus, quo viret hcrba recens. 
Carmen in honoretn Hludovici, lib. III, v. 586. Ed. Ern. 
Ducmmler. 



156 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

les métairies impériales en possédèrent. Dans un de 
ses capitulaires\ le grand empereur n'a pas dédaigné 
d'énumérer les espèces végétales qu'on y devait cul- 
tiver ; à côté des plantes potagères et médicinales, 
ainsi que des arbres fruitiers dont la place y était 
marquée d'avance, il eut le soin de recommander d'y 
mettre des lis et des roses ^ Il s'agit évidemment 
ici, quoi qu'en ait dit Schleiden^ de la rose à cent 
feuilles ; tous les historiens de la botanique, depuis 
Sprengel jusqu'à Ernst Meyer, sont unanimes sur ce 
point : comment supposer que Charlemagne aurait 
pu, ainsi que le prétend l'auteur de La Rose, recom- 
mander de planter dans les jardins de ses ^>illas 
l'églantier, qui croit au bord de tous les chemins, 
et dans toutes les haies de l'Allemagne et de la 
France? Non, c'est bien la rose cultivée, — la cent 
feuilles — , qu'il avait en vue dans ses prescriptions, 
la même qu'à cette époque également, Alcuin célé- 
brait comme l'ornement, avec le lis, de l'humble 



1. « Gapitulare de villis imperialibus », cap. 70. (Migne, 
Patrol. vol. XGVII, p. 358) 

2. « Volumus quod in horto omnes herbas habeant, id est 
lllium. rosas. etc. » 

3. Die Rose. p. 196. D après lui il serait question dans ce 
capitulaire, non de la R. centifolia. mais de la R. canina. parce 
que « Charlemagne n y recommande pas la culture dune seule 
plante qu'on ne doive considérer que comme plante d'ornement. » 
Je ne vols pas dans quel autre but cependant on aurait planté le 
lis, dont la culture est recommandée par le monarque franc, 
comme celle de la rose. 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 157 

jardin de sa cellule \ mais qui était loin, ainsi que 
le montre l'inventaire dressé, en 812, par l'ordre 
du monarque franc ^ de se trouver dans tous ceux 
des résidences impériales. 

C'est encore évidemment la rose cultivée ou à 
cent feuilles que Walafrid Strabus a chantée, au 
ix^ siècle, dans son Hortulus^ comme la « fleur des 
fleurs ». Cette qualification ne peut guère con- 
venir qu'à cette espèce, et le sens mystique qu'il 
lui attribue empêche de voir dans ses vers, comme 
on l'a prétendu^, un simple pastiche ou une ampli- 
fication des louanges données à la rose par les poètes 
de l'antiquité. 

On ne peut douter non plus que ce ne soit bien la 
rose double que l'auteur anonyme d'une traduction 



1. Lilia eum rosulis candida mixta rubris. 

Carm., 23. (Poetae lat. mediiaevi, éd. Ern. Dûramler. Berlin, 
1881, in-8, vol. I, p. 243.) 

2. Beneficiorum fiscorumque regalium describendorum for- 
mulae, ap. Pertz, Monmnenta Germaniae historica, legum 
tomus I, p. 180. 

3. « Hortulus ad Grimaldum. » Migne, PatroL, vol. GXIV, 
no 24, p. 1123. 

4. Schleiden, Die Rose, p. 199. «Walafridus Strabus hat nur (!) 
das Wort « Rose » und macht dazu aus den Versen der Alten 
einige neue Verse. » Est-ce dans « les vers des Anciens » que 
Walafrid a trouvé leloge de la Vierge et du Christ ? On serait tenté 
de croire que Schleiden n'a pas lu \ Hortulus qu'il traite avec 
tant de dédain. Biese (Z)/e Entwickelung des Naturgefûhls im 
Mitielalter, Altona, 1888, in-8, p. 81), qui l'a lu, n'a pas hésité 
à reconnaître ce qu il y a de personnel et d'original dans les des- 
criptions de ce petit poème. 



158 LA KOSE AU MOYKX A(;ii. 

de la Genèse en vieil allemand, faite au x^ siècle \ 
place, avant tout autres plantes, avec le lis, dans le 
Paradis terrestre, dont il a fait un jardin semblaljle 
à ceux qu'on voyait dans tous les couvents de 
l'époque. 

L'éloge que Macer Floridus fait de la rose, dans 
son traité des « Vertus des simples )) ^; ce qu'il dit 
de ses propriétés curatives ne peut s'appliquer aussi 
qu'à l'espèce cultivée. Il en est de même de la rose, 
dont l'abbesse de Saint-Rupert près Bingen, Hilde- 
garde, a décrit au xii^ siècle, dans son livre Des 
Plantes ^, les propriétés médicinales. Ilildegarde 
ne parle pas par oui-dire, mais en connaissance de 
cause ; c'est la religieuse habituée à préparer des 
remèdes qu'on entend ici ; on ne peut mettre en 
doute dès lors qu'elle n'ait réellement connu, sinon 
même cultivé, les roses dont elle indique l'emploi 
et les vertus^ ; et cette circonstance qu'elle traite 
aussitôt après des propriétés du lis montre encore 
que dans la première de ces deux plantes, il ne peut 

1. E.-G. GrafT, Diutiska. Dcnkinàler deutscher Sprache und 
Literatur. Stuttgart, 1829, in-8, vol. III, p. 48. 

2. De herbaruin viribus, cap. xxi. Parisiis, 1506, in-18, c. 3. 
Bibl. Méjanes, C. 1953. 

3. Liber subtilitatinn diversarum nalaravum crealuiaram 
et sic de aliis quanimultis bonis. Physica. Lib. I. De plantis^ 
cap. 22. (Migne, Patrol, vol. CXCYII, p. 1139.) 

4. On devine que ce n est pas là la manière de voir de Schleiden ; 
pour lui Hildegarde n"a pas vu les plantes dont elle parle, et elle 
n'a fait que copier dans d'autres ouvrages des mots qu elle ne 
comprend pas. Il est impossible de pousser plus loin le parti pris. 
Cf. Die Rose, p. 220, note 246. 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 159 

être question pour la pieuse et docte abbesse que 
de la rose à cent feuilles, inséparable depuis si 
longtemps du lis dans la culture des jardins, comme 
dans la poésie. 

Tous les auteurs du moyen âge, qui se sont 
occupés d'horticulture, ont parlé de ces deux fleurs. 
Dans l'énumération que l'un des plus anciens, 
Alexandre Neckam, a faite ^ des plantes que devait, 
suivant lui, renfermer un jardin plus idéal, il est 
vrai, que réel, et que Thomas Wright'^ a eu le tort 
de regarder comme le modèle d'un verger anglais 
au xii*^ siècle, — on y voit des arbres tels que le citron- 
nier et le dattier, qui n'ont jamais pu être cultivés 
dans un parterre de la Grande-Bretagne, — le reli- 
gieux anglais a, lui aussi, mis au premier rang des 
rares fleurs qu'il connaissait, les roses et les lis, 
auxquels il a joint la violette ^ et, chose singulière, la 
fabuleuse mandragore, ainsi que la pivoine qu'il paraît 
ranger parmi les herbes aromatiques. 



1. Hortus ornari débet hinc rosis et liliis, solsequio, violis et 
mandragoris, inde petroselino, et costo, et maratro, et abrotano, et 

coriandro, salvia, et satureia, bysopo, menla, nita, dilacmo, 

pionia. » De naturis reruin, etc., edited by Thomas Wright. 
London, 1863, in-8, lib. II, cap. 166, p. 274. (Berum Britanni- 
caruin mcdii aevi scriptoves, vol. XXXIV.) 

2. A history of domestic nianners and sentiments in En- 
gland during the niiddle âges. London, 1862, in-8, p. 297. 

3. Au Heu de violis, Th. Wright avait hi d'abord jnolis, mot 
qui n'existe pas plus que ortulano^ qui n'est que ladjectif quali- 
ficatif de nastiirtio (du cresson de jardin), mais dont il a fait, par 
une singulière inadvertance, un nom de plante. 



160 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Jean de Garlande*, au siècle suivant, avait aussi, 
dans son jardin, qui semble avoir été celui d'un 
bourgeois de Paris, à cette époque, des roses et des 
lis, ainsi que des violettes. C'étaient là les princi- 
pales et presque les seules fleurs d'agrément culti- 
vées de son temps. Albert le Grand n'en mentionne 
guère davantage. On ne s'occupait à peu près alors 
que de la culture des plantes aromatiques et pota- 
gères avec celle de quelques arbres fruitiers. 
Alexandre Neckam en a donné une liste assez longue, 
Albert le Grand a suivi son exemple ; mais il a fait 
plus ; il nous a laissé une description précieuse — 
je pourrais dire scientifique — du jardin, tel qu'on 
le comprenait et qu'il existait alors ^. 

L'horticulture avait fait bien des progrès depuis 
les premiers siècles du moyen âge ; les expéditions 
en Orient avaient révélé l'existence d'espèces végé- 
tales, jusque-là inconnues dans l'Occident, et dont 
quelques-unes y furent importées ; Thibault IV, 
comte de Champagne, en particulier, rapporta, dit- 
on ^, de Syrie la rose de Provins cultivée jusqu'en ces 



1. Dictionarium, n» LXXIII, ap. Géraud, Paris sous Phi- 
lippe le Bel. Paris, 1837, in-8, p. 609. 

2. De vegetabilibus libvi VII, historiae naturalis pars 
XVIII. Ediiionem criticani ab Ernesto Meyero coepiam absol- 
vit Carolus Jessen. Berolini, 1867, in-8, p. 636-38, lib. VII, 
tract. I, cap. \\. 

3. « Il alla au secours des chrétiens... et rapporta de la Terre- 
Sainte la fameuse rose rouge dont nous voyons l'espèce se perfec- 
tionner à Provins. » Félix Bourquelot, Histoire de Provins. 
Provins, 1839-'i0, in-8, p. 179. « Le plant en a été apporté de la 



CULTURE DE LA UOSE EN OCCIDENT. 161 

dernières années dans cette ville et aux environs. Ce 
ne fut pas là sans doute un fait isolé. Le sentiment 
croissant de la nature dont témoignent les œuvres 
des poètes contemporains, comme le bien-être gran- 
dissant, ne pouvaient que développer le goût des 
jardins. Chaque demeure seigneuriale ^ et, bientôt, 
chaque habitation bourgeoise en possédèrent un, 
comme chaque monastère. C'est dans le « verger » 
féodal que se déroulent le plus souvent les scènes 
héroïques ou gracieuses décrites par les poètes. 
Les assemblées les plus graves s'y tenaient, comme 
les réunions les plus gaies et les plus joyeuses. Le 
jardin occupait dans la vie tout entière une place 
trop grande pour que les écrivains du moyen âge 
n'aient point songé à 'le faire connaître. Albert le 
Grand n'y a pas manqué. 

Le savant allemand a consacré un chapitre de son 
traité des végétaux à la « plantation du verger ^. » 

Syrie par Thibaut VI et ce n'est qu'à Provins que ces fleurs ont 
conservé la belle couleur pourpre et le parfum qui leur sont 
propres, ainsi que toutes les j^roprictés médicinales. « Christ, Opoix, 
Histoire et description de Pro<>'ins, 2° édit., 1846, in-8, p. 388. 
Malheureusement Opoix ne cite aucun document, ce qui eût bien 
mieux valu que de chercher à identifier la rose de Provins avec les 
« roses milésiennes « de Pline, ou ce qui est encore plus étrange, 
avec les prétendues « roses de Saron » du Cantique des Can- 
tiques. 

1. « Der Garten fehlte an keiner Burg. » Alvin Schultz, Das 
hôfische Lehen zur Zeit der Minnesiiiger. Leipzig, 2<= éd., 1888, 
vol. I, p. 43. 

2. Lib. VII. tract. I, cap. 14, par. 119-125, « De plantatione 
viridariorum. » 

.Ton ET. La Rose. 11 



162 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Il comprendra d'abord, dit-il, un gazon d'une herbe 
fine, soigneusement sarclé et foulé aux pieds, vrai 
tapis de verdure, dont rien ne doit dépasser l'uni- 
forme surface *. A l'une de ses extrémités, du côté du 
midi, se dresseront des arbres : poiriers, pommiers, 
grenadiers, lauriers, cyprès et autres de ce genre, 
où s'enlaceront des vignes, dont le feuillage pro- 
tégera en quelque sorte le gazon et fournira une 
ombre agréable et fraîche ^. Derrière le gazon, on 
plantera en quantité des herbes aromatiques et 
médicinales, par exemple la rue, la sauge, le basi- 
lic, dont le parfum viendra réjouir l'odorat, puis des 
fleurs, telles que la violette, l'ancolie, le lis, la rose, 
l'iris et d'autres semblables^, qui par leur diversité 
charment la vue et excitent l'admiration ''^. Enfin, à 
l'extrémité du gazon, dans l'espace réservé aux fleurs, 



1. « Caespite macro siiLtilis graminis totus locus impleatur... et 
conculcentur gramina a pedihus in terram, donec... vix aliquid 
de ipsis possit considcrari ; tune enim paulatim erumpent capilla- 
ritcr et superficiem ad modnni panni viridis operient. » 120. 

2 . « In caespite etiam contra viani solis plantandae sunt arbores 
aut vites ducendae, ex quarum frondibiis quasi protectus caespis 
unibram habeat delectabilem et refrigerentem... piri et mali et mala 
punica et lauri et cypressi et hujusniodi. « 122. 

3. « Per quadratura aromaticae bcrbae, sicut ruta et salvia et 
basilicon plantentur, et similiter omnis generis flores, sicut viola, 
aquilea, lilium, rosa, gladiolus et his similia. « 

4. « Post caespitem sit magna herbarum mcdicinalium et aro- 
maticarum diversitas, ut non tantummodo delectet ex odore 
secundum olfactum, sed et flores diversitale reficiant visuni, et 
ipsa multimoda sui diversitate in admirationcm trahant se aspi- 
cientes. » 123. 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 163 

Albert le Grand recommandait de relever le terrain 
de manière à y former un siège verdoyant et « fleuri », 
où l'on pourrait venir s'asseoir et se reposer douce- 
ment l'esprit *. 

Tel était, d'après le célèbre dominicain, le verger ou 
jardin d'agrément du moyen âge. Qu'on le restreigne 
à l'espace planté d'herbes aromatiques et de fleurs, 
en y joignant quelques légumes, oignons, poireaux, 
ail, bettes, melons, concombres et autres^, et Ton 
aura le jardin d'un bourgeois du xiii® siècle, comme 
celui de Jean de Garlande, comme l'était encore h 
peu près, à la fin du siècle suivant, celui de Fauteur 
du Ménagier de Paris ^ — lequel, outre les quelques 
fleurs déjà mentionnées, cultivait aussi la lavande 
et la giroflée, plantes inconnues avant lui, mais 
qu'on trouve désormais dans tous les jardins. Qu'on 
agrandisse, au contraire, ce verger, qu'une fausse 
poterne y conduise de la demeure seigneuriale*, qu'on 
l'entoure d'une enceinte de murs, qu'un parc peuplé 
de fauves et où retentit léchant desoiseaux, s'y joigne 

1 . « Inter quas herbas et caespitem in extremitate caespitis per 
quadratum elevatior sit caespis llorens et araoenus et quasi per 
médium sedilium aptatus, cum quo reficiendi suntsensus et homines 
insideant ad delectabiliter quiescendum. » 121. 

2. De natiiris rerum, lib. II, cap. 166, p. 274. 

3. Le ménagier de Paris, traité de morale et d' économie 
domestique composé vers 1393 par un bourgeois parisien.. 
Paris, 1846, in-8, vol. II, p. 43. 

4. Et desfreme un guicet d'une fauce posterne 
Par ou ele sieut issir et les soies pucheles, 
Quant vient ei mois de mai, por colir la flore te, 

Elie de Saint- Giles, v. 1405-1407. 



164 



LA ROSE AU MOYEN AGE 



à l'occasion, enfin qu'une source limpide l'arrose, et 
l'on aura (c l'enclos ^ » attenant h tout château 
féodal, avec ses arbres fruitiers, ses bosquets et ses 
quelques fleurs, en particulier les roses et les lis, 
tel que nous le décrivent les poèmes chevaleresques ^. 
Albert le Grand n'a pas seulement le mérite de 
nous avoir fait connaître le verger du moyen âge, 
avec ses herbes et ses fleurs ; le premier écrivain de 
cette époque, il nous a laissé, dans son traité des 
Plantes '\ une description complète et exacte dans 
ses traits généraux des roses qu'on y cultivait ; le 
premier il les a nettement distinguées des roses 
sauvages. Après quelques renseignements sur la 
nature du rosier, son port et ses dimensions, Albert 
ajoute* : 



1. Léon Gautier, La Chevalerie. Paris, 1889, in-8, p. 526. 

2. Par exemple le Karl Meynet, p. 184, v. 1. 

An eynen bungart fier 

Dar standen lilien und rosière 
. Zederboum und Olyverc 

Und ander gode borne vêle. 
On peut rapprocher de cette description la définition qu'Hugues 
de Saint-Victor fait du jardin : « Ortus circumfoditur. . . arborum 
distinctione ornatus, floribus jucundus, gramine viridante suavis... 
umbrarum amoenitatem praestans, murmure fontis delectabilis, 
fruclibus variis relectus, volucrum cantu laudabilis. w. De hestiis 
et aliis relus, lib. lY, cap. 13. (Migne, Patr., vol. CLXXVII, 
p. 154.) 

3. Lib. VI, tract. I, cap. xxxii, par. 212-216. Ed. E. Meyer- 
Jessen, p. 445-47. 

4. « Flos ejus vocatur rosa, et est ilos primum habens siliquam 
viridem quinque foliorum, quae cum aperitur, egreditur rosa 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 165 

« On donne le nom de rose à sa fleur ; cette fleur est 
renfermée dans un calice à cinq sépales verdâtres ; 
quand il s'ouvre, apparaît une corolle composée d'un 
grand nombre de pétales, si c'est une rose des jardins, 
en particulier la rose blanche, qui a souvent jusqu'à 
cinquante ou soixante pétales, tandis que la rose 
sauvage n'en compte que cinq. » 

Quelle est cette rose sauvage ou « champêtre » que le 
dominicain allemand oppose d'une manière si expresse 
à la (( rose des jardins »? A-t-il connu de l'une ou 
de l'autre plusieurs espèces ou variétés ? Albert a 
été frappé, et cela était naturel, par le grand nombre 
de pétales de la rose cultivée à fleurs blanches ; il 
revient à deux reprises sur ce caractère. Il a été 
également frappé par les dimensions qu'acquiert le 
rosier qui la porte : a C'est un arbre, dit-il \ dont le 
tronc atteint parfois la grosseur du bras ; il est très 
rameuxet les branches en sont touffues, mais longues 
et minces. » Quant à la rose h fleurs purpurines, 
Albert n'en parle qu'indirectement, en paraissant 
dire qu'elle a moins de pétales que la rose blanche 
et il se borne h remarquer, comme en passant, que 



multorum foliorum, qiiando est hortensis, et maxime rosa alba, 
quae fréquenter excedit numerum quinquaginta foliorum vel 
sexaginta. Sed tamen in campestri rosa non inveniuntur nisi quinque 
folia. » Op. Inud., lib. VI, cap. xxxii, 213. 

1. « nia quae fort rosas albas multorum vakle foliorum, pro 
certo arbor est, cujus slipcs cflicitur sicut bracbium hominis .. Et 
est arbor valde ramosa ; et sunt rami eius spissi, sed parvi et 
ongi sicut surculi rubi. » Cap. xxxii, 212, 



166 LA l?OSE AU MUYKN AGE. 

sa fleur d'abord verte devient rouge à la £iu\ Il n'y 
a là rien, on le voit, qui permette d'en déterminer 
l'espèce. Il peut se faire qu'il s'agisse de la B. gai- 
îica, comme de la centifolia. Pour la rose h fleurs 
blanches on serait tenté de l'identifier avec la 
R. alba de Linné ^ ; mais il est impossible de rien 
affirmer. Ceci n'a d'ailleurs qu'un intérêt secon- 
daire ; ce qui importe, c'est que la rose double, 
Albert le Grand nous l'apprend, était cultivée en 
Allemagne au xiii° siècle, et qu'elle y produisait les 
fleurs les plus belles. Le fait sans doute n'était pas 
nouveau ; Albert ne le donne pas non plus comme 
récent; mais il est intéressant de le trouver aussi 
incontestablement, quoique si tardivement, cons- 
taté. 

Ce qui n'offre pas moins d'intérêt, c'est que le 
savant encyclopédiste distingue nettement, ce que 
n'avaient point fait les anciens et ce qu'avaient 
fait si mal les écrivains arabes, plusieurs espèces de 
roses sauvages. Dans la « rose champêtre » opposée 
par lui, à cause du nombre de ses pétales, à la rose 
des jardins ou cultivée. Cari Jessen a reconnu, avec 
toute raison, je le crois, la « rose des champs » — 
Rosa arçensis de Linné ^. — Cette tige unique — 

1 . « Flos rosae inclpit primo a virore et terminatur in rubo- 
rem. » Cap. xxxii, 213. 

2. G est ce que fait Jessen, tandis qu'il n'assigne aucun nom 
particulier à la rose rouge d Albert le Grand. 

3. Ernst Mcyer, dans son histoire de la botanique, avait cru 
pouvoir l'identifier avec la li. viliosa. (Geschichte der Botcmik. 
Kônigsberg, 1857, in-8, vol. IV, p. 73). 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 167 

ciilmus uîiiis — , qui se dresse au milieu de la fleur ^, 
paraît bien désigner les styles soudés en colonne de 
cette espèce, que le pollen vient, au moment de la 
fécondation, recouvrir d'une poussière jaunâtre — 
respersio crocea. — Le fruit arrondi de cet églantier 
est bien aussi celui de la Bosa aj^çensis. 

Mais Albert le Grand connaissait encore deux 
espèces de roses sauvages auxquelles il ne donne 
pas, il est vrai, le nom de rose, — il les appelle 
l'une bédégar, l'autre tribulus, — et qu'il a, on ne 
sait trop pourquoi, dans un chapitre à part, décrites 
comme des épines et séparées de la rose des jardins, 
à laquelle il a, au contraire, réuni la rose des champs, 
quoiqu'elle ne lui ressemble pas davantage. Il ne lui 
est pas échappé néanmoins tout ce qui les rappro- 
chait, au moins la première, de la « rose champêtre » 
et de la rose des jardins. 

« La rose, disait-il -, en commençant la description 
de cette dernière, est un arbre ou un arbrisseau, pourvu 
de nombreuses épines, tout comme le hédégar, auquel 
elle ressemble d'ailleurs par la forme de ses feuilles. 
Mais les épines de la rose sont plus faibles et ses feuilles 
plus laro^es que celles du bédégar. 

Et en parlant du fruit de la rose champêtre, Albert 



1. « In medio ejus (rosae campestris) est respersio crocea, stans 
in culmo uno simul. » Cap. xxxii, 213. 

2. « Rosa est arborant frulex cum spinis multis sicut et bcdcgar, 
cni etiani pcr omnia habet folia similia. Scd spinae rosae dcbiliorcs 
sunt et folia eius latiora, qnani folia bedegar. » Cap. xxxii, 212. 



168 LA ROSE AU MOYEN A(;E. 

remarquait^ qu'il était a fait comme celui du bédé- 
gar, seulement qu'il était plus arrondi )). 

Le savant encyclopédiste avait insisté déjà, dans 
sa description du bédégar, sur la ressemblance de 
cet arbrisseau et du rosier. 

« Ses feuilles, remarque-t-il -, ainsi que la fleur et le 
fruit ressemblent à ceux du rosier, mais la fleur est plus 
petite. » 

Et il ajoute^: 

Les feuilles exhalent, surtout au printemps et quand 
elles sont fraîclies, une odeur vineuse. 

Ce dernier caractère ne permet pas de se mé- 
prendre sur la nature du bédégar ; par ce nom 
Albert le Grand désigne évidemment le rosier odo- 
rant ou rouillé — la R. ruhiginosa de Linné, la 
Weinrose des Allemands, la sweet hriar des Anglais, 
— arbuste auquel, par une confusion étrange, il a 
attribué le mot arabe, qui désigne, nous Lavons vu, 
Lespèce de galle produite sur l'églantier par la piqûre 
d'un ichneumon, le Cynips rosae. 

Il n'est pas plus difficile d'identifier l'espèce de 
rosier sauvage auquel Albert a assez singulièrement 



t. « Gum perficitur ponium eius, est siciit pomum bcdcgar, nisi 
quod est rotundlus illo. » Cap. xxxii, 213. 

2. «In foliis similis estrosario etsimililer in flore et fructu, nisi 
quod flos ejus parvae est latitudinis. « Lib. M, cap. xi, 42, p. 358. 

3. (( In foliis prae tendit quasi odorcm vini et maxime in vere, 
quando recentia sunt folia. » 



CULTURR DE LA ROSE EN OCCIDENT. 169 

donné le nom de tribulus, mot qui sert d'ordinaire 
à désigner la macre ou châtaigne d'eau. 

C'est, dit-il \ une autre espèce d'épine, plus robuste 
que le béâégar, mais qui lui ressemble par la forme de 
ses feuilles et de ses épines ; sa fleur aussi est plus 
grande. Quant à !ron fruit il est plus allongé que celui du 
bédégar ou de la rose. Mais sous le rapport de la couleur 
et des graines, les fruits de la rose, du bédégar et du 
tribulus — pourquoi n'a-t-il pas ajouté de la rose cham- 
pêtre? — sont entièrement semblables. 

Albert, tout en disant, erreur assez peu explicable, 
que le tribulus n'est pas vraiment de la nature de la 
rose, ajoute néanmoins qu'on lui donne parfois le 
nom de rose sauvage ■. On se serait attendu à ce 
qu'il eût dit « rose de chien », — Rosa canina, — 
car c'est évidemment de cette espèce si commune 
qu il s agit ICI. 

Malgré ce qu'il y a d'incomplet et d'inexact dans 
les descriptions d'Albert le Grand, elles témoignent, 
le fait est incontestable, d'une observation person- 
nelle de la nature. C'est un spectacle curieux de 
voir le dominicain du xiii^ siècle, devançant les 



1. « Est aliud gcnus spinae, quod quidam vocant tribulum, quod 
est maioris ligni quam bedegar, sed in foliis et spinis est isti 
simile ; et flos eius latior est quam flos istius... Pomum autem 
illius est longius quam pomum bedegar vel rosae. Sed in colore et 
granis sunt similia pomum rosae et bedegar et tribuli. » Cap. ix, 
43. 

2. « Hoc quidam vocant rosam silveslrem, sed non est vere de 
natura rosae. )> Cap. ix, 43. 



170 LA ROSE AU MOYEN AGK. 

botanistes modernes, s'appuyer, pour distinguer les 
différentes espèces de roses, sur la forme du fruit. 
Ce qu'il remarque de la situation de la fleur par 
rapport à celui-ci*, ainsi que des divisions du calice, 
des laciniures qu'elles présentent d'un côté, de leur 
alternance avec les pétales^, de leur persistance 
enfin, tant que le fruit n'est pas arrivé à maturité ^, 
est nouveau et original ; on n'avait rien dit de 
semblable depuis Théophraste et Théophraste était 
loin d'avoir si bien et tant observé. Toutefois il ne 
faut demander h Albert le Grand aucun renseigne- 
ment particulier sur la culture de la rose \ mais il 
a exposé longuement, il est vrai presque exclusive- 
ment d'après Avicenne, les propriétés médicinales 
de cette fleur ^ 



1. « Suus ilos super pomum suum sicut in cucurbite et malo 
granato. » Cap. xxxii, 213. 

2. « Quodlibet folionim (siliquae) ex una parte est barbatum 
pluribus barbis... et in alla parte est planum sine barbis... Sub 
qualibet compaginatione duonim foliorum siliquae subjicitur recte 
médium dorsum unius folii rosae. « Cap. xxxii, 214. 

3. « Siliqua rosae non cadit quidem cum folils rosae, sed cadit, 
quando maturatur pomum ejus. » Cap. xxxir, 215. 

4. Je ne puis regarder comme tel, du moins, ce qu'Albert, sur 
l'autorité prétendue du fabuleux Hermès, dit de la manière d'obtenir 
des roses en biver, laquelle consisterait à planter dans une terre 
mêlée de sang et arrosée avec du sang les rosiers dont on lierait 
les brancbcs au printemps. Lib. YI, cap. xxxii, 217, et lib. IV, 
cap. m, 160. 

5. Cap. xxxii, 216. Dans ce cbapilre Albert mentionne une 
« rose fétide », qu il ne paraît connaître que par ouï-dire et dont 
la racine serait brûlante comme le pyrèthrc. « Quaedam est quac 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 171 

Ce sont elles aussi qui avaient presque exclusi- 
vement fixé l'attention de l'auteur De la nature des 
choses^, Thomas de Cantimpré. Dans ce traité, qui 
dut être écrit, comme l'a montré M. Léopold Delisle^, 
avant 1244 et qu'il avait mis, dit-il, quatorze ans à 
composer, ce « compilateur » ^ — c'est le nom qu'il 
se donne lui-même — , n'a rien dit de la culture de 
la rose ; il ne l'a pas décrite davantage : tout ce 
qu'on y trouve c'est que le « rosier est plutôt un 
arbuste qu'un arbre* w. On ne pouvait donner moins 
au point de vue botanique et l'on s'étonnerait de 
cette indiirence de renseionements sur une fleur si 
bien étudiée par Albert le Grand, dont Thomas de 
Cantimpré avait été un instant le disciple, si le 
livre De la nature des choses, de l'élève, n'avait 



nominatur rosa foetida et radix eius est sicut piretrum adustiva. « 
C'est évidemment Y Ouard montln de Razès et d'Ibn el-Beithar, 
probablement YAnison (anis), c'est-à-dire tout autre chose qu'une 
rose. Traité des simples, n" 2276. 

1. De natura reruin, tel est le titre que la plupart des manus- 
crits donnent à cet ouvrage; une note du manuscrit 14720 de la 
Bibliothèque nationale 1 appelle De naturis reriim ; c'est ainsi 
également que le manuscrit de Gotha, étudié par Ernst Meyer, 
(Geschichte der Butanik, vol. IV, p. 92), désigne ce traité. 

2. Léopold Delisle, Histoire littéraire, vol. XXX, p. 377. Dès 
lors le De natura rerum dut être écrit avant le De vegetahilibus 
d'Albert le Grand, composé seulement après 1249. 

3. « Revolvi autem librum illum de natura rerum, quem ipse 
multo labore per annos XIIII de diversis auctoribus ulilissime com- 
pilavi. .) Liber apum aut de apibus mysticis, s. 1. n. d., in-tbl. 
(Incunable de la Méjancs, 18131). 

4. « Rosa est potius frutex quam arbor. » Man. 14720, fol. 134. 



172 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

probablement été composé avant le Traité des 
plantes f du maître K 

Les livres du Miroir de la, nature ^, de Vincent de 
Beauvais, qui traitent du règne végétal, sont-ils 
aussi antérieurs à l'ouvrage d'Albert le Grand sur le 
même sujet? Cela est vraisemblable; du moins 
Vincent n'y cite point son illustre contemporain 
auquel il a tant fait d'emprunts dans son histoire des 
animaux. Composé d'extraits des auteurs qui avaient 
dans l'antiquité ou durant les siècles précédents 
écrit sur la rose, les chapitres consacrés par Vincent 
à cette fleur ne renferment aucun renseignement 
nouveau ^ Vincent n'a point essayé de la décrire, 
et il en est encore à Pline, pour ce qui regarde sa 
culture ; il n'y a à apprendre chez lui qu'au sujet 
des usao-es lonofuement énumérés de la rose dans la 
médecine et des préparations pharmaceutiques qu'on 
en retire. Heureusement il en est tout autrement, 
au point de vue botanique, de ce qu'en a dit Bar- 
thélémy l'Anglais. 

Dans le chapitre 136 du dix-septième livre de son 
traité Des propriétés des choses'', livre consacré aux 

1 . Cf. au sujet de la chronologie des œuvres d'Albert, Ernst Meyer, 
Op. laud., vol. IV, p. 33. 

2. Spéculum iialurale. Duaci, 1624, in-fol. Lib. X-XV. 

3. Lib. X. cap. 131.Z)e /?05« : cap. 132, De rosarum cultura ; 
cap. 133. 7?e operalionc rosne in mrdicina: cap. 134, Iteruni de 
codem : cap. 135, De lus quae procédant vel conficiuntur ex 
rosa. P. 761-63. 

4. B.\RTHOLO.M.\Ei Anglici de glanais rerum caelestium, 
terreslrium et infemarum proprietatihus llhri XYIII, npus 



CULTVRK DE LA ROSE EN OCCIDENT. 173 

plantes, Barthélémy, comme Albert le Grand, s'est 
d'abord attaché à distinguer la rose des jardins ou 
« domestique )) de la rose sauvage ou champêtre. 

(( La rose des jardins, dit-il ^ diffère de la rose sauvage 
par son parfum, sa couleur, les vertus et le nombre de 
ses fleurs. » « Les pétales des roses sauvages, ajoute- 
t-il ", sont planes, larges, d'une teinte blanchâtre mêlée 
d'un peu de rouge ; ils sont aussi moins odorants et 
moins efficaces en médecine. Les pétales de la rose des 
jardins, au contraire, sont nombreux, serrés et appliqués 
les uns contre les autres, entièrement rouges ou entière- 
ment blancs, d'un parfum exquis, d'une saveur stiptique 
et quelque peu mordante et d'une grande efficacité en 
médecine. » 

On a ici une description de la reine des fleurs, 
dont les principaux traits appartiennent bien à 
Barthélémy, et l'auteur anonyme du Poërne moralisé 
sur les pi^opriétés des choses, dont M. Gaston 
Raynaud a publié des extraits, dans le tome XIV de 

incomparabile, ac tkeologis, jurisconsultis, medicis, om- 
niumque discipUnarum et artium alumnis utilissimum. 
Francofurti, 1619, in-8. 

1. « Est autem rosa duplex, quia quaedam est domestica sive 
hortensis et quaedam est syivestris. DifTert autcm rosa liortensis a 
sylvestri in florum multitudinc, in odore, in colore et in virtute. » 
Op. laud.j p. 913. 

2. « Folia sylvestrium sunt plana, lata. subalbida, pauco rubor«u 
admixta, minus odorifera et minus operantia in medicina. Folia 
autem hortensis rosae sunt multa mutuo cohaerentia et connexa, 
omnino rubra vel omnino albissima, mire redolenlia, in sa pore 
stiptica et quodam modo mordicantia et magnae efficaciae in me- 
dicina. )) 



174 LA KOSK AU MOYEN AGE. 

la Romania \ n'a pas hésité à les lui emprunter, 
sans en conserver la précision et l'exactitude. 

En ce que Barthélémy nous apprend de l'inflores- 
cence et du développement de la rose de jardin, 
ainsi que de sa culture, il y a encore plus d'un trait 
ou d'un renseignement que le savant du moyen âge 
peut revendiquer comme sien. S'il dit, par exemple, 
que la rose se reproduit par semis, par bouture ou 
par greffe^, ce qu'on trouve déjà dans Pline, il 
remarque, ce qui n'est pas dans l'auteur latin et 
paraît dès lors être de lui, que « la rose sauvage 
peut donner par la culture et de fréquentes trans- 
plantations des (( roses véritables » ^, c'est-à-dire 
évidemment des roses doubles : preuve, il semble 
bien, qu'on était, dès cette époque, parvenu à anoblir 
et à doubler les roses sauvages. » 



1. Année 1885, p. 442-484. 

Il (le rosier) est dune double substance, 

Si com demonstre l'apparance : 

L un en jardin croist, l'autre as chans. 

De jardin est mieux odourans 

La rose, que ne fait icele 

Qui est as chans et est plus belle : 

L une est blanche, l'autre vermeille. 

Rosier, v. 5-12, p. 455, Art. XXXI. 

2. « Nascltur arbor rosae quandoque per seminationem, quando- 
que per plantationem, quandoque per insertionem.)) Ibid.^ p. 914. 
« Le rosier naist aucunes fois parsemer et aucunes fois par planter », 
se borne à dire Jean Corbichon dans la traduction qu'il a donnée 
de l'ouvrage de Barthélémy. 

3. « Agrestis ros:i per frequentem mutationem et culturam effi- 
citur vera rosa. » 



CULTUIJE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 175 

Une autre remarque qui n'est pas davantage dans 
Pline, et où, circonstance curieuse, Barthélémy se 
rencontre avec Théophraste, qu'il ne pouvait con- 
naître, c'est que « la rose des jardins restée sans 
culture et non débarrassée de ses rameaux superflus 
revient à l'état sauvage^ )). Ne semble-t-il pas aussi 
qu'on entende l'amateur des jardins et des fleurs, 
quand Barthélémy dit^ que la rose, — raison pour 
laquelle elle sert à couronner la partie la plus noble 
de l'homme, c'est-à-dire la tête, — occupe le premier 
rang parmi les fleurs, à cause de sa beauté, de son 
parfum, de sa douceur et de ses vertus. « Car, 
ajoute-t-iP, par sa beauté elle réjouit la vue, par son 
parfum elle affecte agréablement l'odorat, par sa 
douceur elle plaît au toucher ; enfin, grâce à ses 
propriétés médicinales, elle prévient ou guérit 
nombre d'indispositions et de maladies. )> 

Barthélémy l'Anglais est l'écrivain du moyen âge 
qui, avec Albert le Grand, fournit les renseigne- 
ments les plus complets, comme les plus originaux, 
sur la rose. On aurait pu s'attendre à ce que, en sa 
qualité d'horticulteur et d'agronome, Pierre de 
Crescence en aurait donné d'aussi étendus, sinon de 



1. « Si remanserit inculta et a superfluis non purgata, dégénérât 
in sylvestrem. w 

2. « Flos rosae inter flores obtinet principatum et ideo solet 
principalis pars hominis,scilicet caput, rosarum llorihus coronari et 
hac ratione decoris, odoris, suavitatis et virtutis. » 

3. « Nanti sua pulchritudine aspectum reficit, suoodore olfactum 
aflicit, suavitatis mollicie tactum delinit, sua virtute multis languo- 
ribus et morbis obviât et succurrit. » 



176 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

plus importants ; il n'en est rien ; le savant italien, 
peut-être parce qu'il la regardait comme suffisam- 
ment connue \ s'est borné, clans son traité d'agri- 
culture ", à donner quelques vagues indications sur 
cette fleur. 

« Rosiers, dit son traducteur français '^ sont arbres 
bien conçrneuz et en sont les unj^^s blancs et les autres 
rouges, et aussi en sont les uns francs (cultivés) et les 
autres sauvages. Les blancs, soient francs ou sauvages, 
font très bonnes et fortes haies pour ce qu'ils ont bonnes 
branches et fortes espines et si se reteurdent et entre- 
lacent en telle manière que Ton ne peult passer parmy 
pour les espines qui arrestent a force. » 

Puis, après quelques mots sur cet arbuste, — j'y 
reviendrai plus loin — , Pierre de Crescence termine, 
comme ses devanciers, par l'exposé des propriétés 
médicinales de la rose et des divers produits phar- 
maceuticjues qu'on en retire. 

C'est peu sans doute ; on n'en trouve pas davan- 
tage ou encore moins dans le Livre de la nature'^ 
de Conrad de Megenberg, « traduit du latin )>, il 



1. « Rosaria nota sunt », dit-il lui-même p. 273. 

2. De agricultura omnibusque plantaruin et aniinaliiim 
generihus libri XII, auctore optiuio agricola et philosopha 
Petro Crescentie>si. Basileac, 1538, in-4, lib. V, p. 273. 

3. Le livre des prouffitz champestres et ruraulx. Paris, 1486, 
in-fol. p. I, ch. 22. 

4. Konrad von Megenberg, Das Bach cler Natin\ hgg. von 
Franz Pfeififer. Stuttgart, 1861, in-8. 



CULrUUK DH LA tlOSl-: HN OCCIDKNT. 1 / / 

l'avoue lui-même \ vers le milieu du xiv^ siècle, non 
toutefois (F Albert le Grand, comme il le croyait^, 
mais de Thomas de Cantimpré, puisque le Liber de 
natura reriun, qu'il a suivi, est de ce dernier et non 
d'Albert, ainsi que l'avait avancé déjà Ernst Meyer^, 
et que l'a prouvé d'une manière irréfutable M. Léo- 
pold Delisle^; mais il a traduit ce traité avec une 
grande liberté, car on trouve dans sa version des 
passages et même des chapitres entiers, qui ne sont 
point dans l'original, comme celui-ci en contient en 
retour, mais en bien moins grand nombre, qu'on 
cherche en vain dans la traduction. De même que 
son modèle, Conrad n'a point donné de description 
de la rose, ni parlé de sa culture ; il s'est attaché 
seulement à en faire connaître les propriétés médi- 
cinales ; mais il y a joint, ce qu'on ne trouve pas 
dans Thomas de Cantimpré, une longue énumération 
des comparaisons mystiques qu'on a établies entre la 
reine des fleurs et la reine des cieux. 



1. Also trag ich ein puoch 

von latein in diiutschen wort. P. 2, v. 6-7. 

2. Daz hat Albcrtus meislcrlich gesammet von den alten. 

Une note de la dernière page du manuscrit 14720 de la Biblio- 
thèque nationale, comme le manuscrit de Gotha d'ailleurs, attribue 
expressément le Traité de la nature des choses à Albert : 
« Explicit liber de naturis rerum, quem composuit frater Albertus, 
ordinis fratrum Praedicatorum doctor eximius ». Daunou (His- 
toire littéraire, vol. XIX, p. 184), mettait encore en doute que le 
De natura rerum fût de Thomas de Cantimpré. 

3. Geschiclite der Botanik, vol. IV, p. 200. 

4. Histoire littéraire, vol. XXX, p. 377. 

JoRET. Jâi Rose. 12 



178 LA nOSR AU MOYFA* A(.V.. 

L'ouvrage de Conrad de Megenberg présente une 
autre difTérence avec celui de Thomas de Cantimpré ; 
tandis que ce dernier ne parle point de la rose 
sauvage, son imitateur allemand a consacré un cha- 
pitre à l'églantier, le bédégar ou hagedorn^. Sous 
ce nom, il désigne évidemment, comme Albert le 
Grand, le rosier rouillé ou odorant ; car le « goût 
vineux », que les feuilles de cet arbuste, d'après lui^, 
ont « surtout au printemps », ne saurait s'appliquer 
qu'à cette espèce de rose. Outre le bédégar, Conrad 
connaît aussi un autre églantier, qu'il appelle s>ehdorn 
et qu'il en distingue. « Les fruits du premier, dit-iP, 
sont plus petits que ceux du second ; il en est de 
même des fleurs ». Faut-il d'après cela identifier 
le veltdorn de Conrad avec le trihulus d'Albert le 
Grand, c'est-à-dire avec la Rosa canlna, comme l'ont 
pensé Schleiden* et Pritzel-Jessen''? Il est difficile 
de se prononcer, mais j'inclinerais à voir dans cet 
églantier la R. ari^ensish., dont les fleurs, sinon les 
fruits, sont plus grandes que celles de la R, rubiginosa. 

Si Conrad de Megenberg ne nous apprend rien au 



1. « Bedegar haizet ain hagedorn oder weithagen ». Cap. iv, 
Von den Paumen, p. 316, 8. 

2. « Des hagdorns pleter haïrent aincn weinsmack und allcrmaist 
in dem lenzen, die weil si ncAv sint «. 

3. « Der paum... hat pleter gleicli aini rosendorn oder aim 
veltdorn, iedoch sint sein frûht kleiner wan des veltdorns frùht, 
ez sint auch sein rôsen kleiner wan des veltdorns rôsen ». 

4. Die Rose, p. 199. 

5. Die deutschen Volksiiamen der Pflanzeii. Hannover, 
1882, in-8, p. 199. 



CULTURE i)R LA HOSK KN OCCIDENT. l70 

sujet de la culture de la rose, on ne trouve pas plus 
de renseionenients à cet égard dans les Livres des 
simples remèdes latins \ les Arhoristes ou Herbiers 
français", ainsi que dans \^?> ArhoJayres^ ÇiVi Grants 
Herbiers *, qui ne sont que la reproduction imprimée 
de ces derniers, ou dans V Herbarius de Mayence ^ 
et le Jardin de santé ^, l'un en haut-allemand, 
imprimé en 1485, l'autre en bas-allemand, publié en 
1492 à Lubeck. Issus tous d'une source commune, 
le Circa instans primitif de Platéaire, auquel sont 
venus s'adjoindre des emprunts faits aux médecins 
arabes ou aux encyclopédistes du xiii*^ siècle, ce 
sont des traités de pharmacopée ; comme tels, ils 
énumèrent soigneusement les propriétés médicinales 
de la rose, mais ils ne nous apprennent rien sur son 
histoire ou sur sa culture. 

Les témoignages si nombreux et d'ordre si divers 
qui précèdent ne laissent aucun doute sur l'existence 

1. Par exemple, le Liber de simplici medicina ou Circa 
instans de Platearius, publié à Ferrare en 1488, et le Tractatus 
de herbis, manuscrit de Modène, étudié par M. Jules Camus. 
(^L'opéra Salernitana Circa instars ed il testo priniiti^'O ciel 
Grant Herbier en François seconda due codici del secolo xiv 
conservati nella regia bibliotheca estense. Modena, 1886, in-4). 

2. Ainsi l'Herbier, Arboriste ou Traité des plantes des 
manuscrits du commencement du xv^ siècle, 1307, 9136, 12319 et 
12320 de la Bibliothèque nationale. 

3. Arbolayre contenant la qualiLey et vertus, propriété)- des 
herbes, arbres, gommes, et semences, etc., s. 1. n. d. in-fol. 

4. Le Grant Herbier en francols fo/ife/ia«^, etc. Paris, in-fol. 

5. Herbarius cum herbarum figuris. Moguntiae, 1484, in-4. 

6. Der ghenocliche G/tarde d' Suntheit. 1485, in-4. 



180 LA ROSE AV MOYIÎN AGR. 

de la rose double au moyen âge ; c'est par un parti 
pris inexcusable que Schleiden ^ et par une inad- 
vertance peu explicable qu'Alvin Schultz, d'ordi- 
naire si bien in l'orme, en ont paru contester la pré- 
sence à cette époque. Lorsqu'Alvin Schultz, par 
exemple, pour nier l'existence des roses doubles 
au temps des Minnesœnger, s'appuie sur le témoi- 
gnage de l'un d'eux ^, lequel dit que, quand les 
roses auraient les étamines, — qui sont jaunes 
comme l'on sait, — aussi rouges que les pétales, 
la bouche de sa bien-aimée serait encore plus ver- 
meille \ le savant allemand oublie que dans les roses 
même les plus doubles, à plus forte raison dans 
celles qui ne le sont qu'à moitié, comme les roses 
de Provins en particulier, toutes les étamines ne 
sont pas transformées en pétales *. De ce que les 



1. Die Rose, p. 195 : « Gânzlich unbekannt waren unseren 
Vorfahren die im Sûden schon frûh geschâtzten gefûllten Spielarten, 
die erst ganz allmâlig am Ende des Mittelalters sich nach und nach, 
erst in Frankreich und Holland, dann in Deutschland einbûr- 
gerten». Cf. ï{ehn,Kulturpf!anzeri,]). 207: «ImMittelalter...blieben 
Rose und Lilie, beide verhâltnissmassig leicht zu erziehen, in den 
Gârten gewôhnlich. » 

2. Bas hôfische Lehen zur Zeit der Minnesinger, \o\.I, p. 50. 

3. Le poète grec Philé, qui vivait au xii^ siècle, parle aussi de 
l'union charmante des pétales vermeilles de la rose et de la couleur 
jaune des étamines : 

xr^ç TTopçupa; tÔ oyj^\ioc (pa'.Ôpuvsi tîXsov 
xfi ~pôç, tÔ xtppôv tt;; [ia'^TJç -apaOsasi. 
Peut-on dire que Philé ne connaissait pas les roses doubles ? 

4. Il est à remarquer que l'enlumineur des Heures de la reine 
Anne, dans les roses qu'il y a peintes avec tant de vérité et auxquelles 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 181 

roses, dont parle le poète de Der rote Mund, avaient 
encore des étamines et étaient par suite incomplète- 
ment doubles, il ne s'ensuit pas qu'elles ne le fussent 
pas du tout , ni qu'il n'y eût point à cette époque, 
en Allemagne et en France, de roses de jardin 
entièrement doubles : le témoignage d'Albert le 
Grand et de Barthélémy l'Anglais prouve le contraire. 
Ce qui est vrai, c'est que depuis le xiii" siècle le 
culture de la rose paraît avoir pris une extension 
considérable dans toute l'Europe romane et germa- 
nique. C'était la conséquence naturelle de l'usage de 
plus en plus grand qu'on faisait alors de cette fleur 
et de ses produits. En Italie il en est déjà question, 
au commencement de ce siècle, dans une espèce de 
tournois donné à Trévise \ et cent ans plus tard on 
se servait même dans la Péninsule, Pierre de Cres- 
cence en fait foi, des rosiers à fleurs blanches pour 
faire des clôtures ; Boccace parle aussi, à plusieurs 
reprises ^^ de rosiers blancs et vermeils, qui, avec 
les jasmins, bordent les allées des jardins, et à 
chaque instant il fait mention de roses dans ses 
ouvrages. En Espagne la culture de ces fleurs con- 



il ne donne pas moins de cinquante ou soixante pétales, a eu grand 
soin de figurer au centre de chacune d'elles un petit buisson 
d'étamines jaunâtres. 

1. Ahin Schultz, Op. Inud., 2^ éd., vol. I, p. 578. Cf. plus 
loin, au cliap. v, le Siège du Château d amour. 

2. « La latora délie quali vie tuttedirosai hianclii e vermigli et di 
gelsomini erano quasi chiuse ». Decanierone. Giornata terza, no- 
vella 1. Firenze, 1827, in- 8, vol. Il, p. 15. « Da spessissimi gelso- 
mini edapngneiiti rosai sonoper tutlorintc. )) Aincio, vol. W ,p.87. 



182 LA IlOSE AU 310 YEN AGE. 

tinua d'être l'objet de soins assidus après l'expulsion 
des Arabes, qui l'avaient poussée si loin. Nicolas 
Monardès parle de nombreuses variétés de roses 
qu'on rencontrait dans la Péninsule ; il cite en par- 
ticulier celles de Tolède comme surpassant toutes 
les autres en éclat et en parfum \ 

En France l'impulsion donnée à l'agronomie et à 
l'horticulture par Charles V ne fut pas arrêtée par 
les troubles qui suivirent ce règne réparateur. De- 
puis lors la culture des roses prit la plus grande 
extension. Sauvai rapporte" que Charles VI fit, en 
1398, planter dans le jardin du Champ-au-Plâtre, à 
l'hôtel de Saint-Fol, trois cents gerbes de rosiers 
blancs et rouges, avec trois cents oignons de lis, 
autant d'oignons de flambes (iris) et huit lauriers. 
En 1432, dit-il encore, le duc de Bedford fit de 
même planter dans le jardin de l'hôtel des Tournelles 
c( une inflnité de rosiers blancs. )) 

Le roi René de Provence, qui « joignait à des 
goûts chevaleresques celui de la culture des fleurs )), 
rivalisa avec eux. Dans les jardins de ses châteaux 
d'Aix, d'Angers, de Baugé, des Ponts-de-Cé, on 
voyait, dit son historien '\ avec des arbres fruitiers 

1. « Superant quae Toleti leguntur omnes Hispaniae rosas et 
fragrantia et rubore. » De rosa lihri très in laiinum donati 
a Carolo Clusio. Antverpiae. 1611, in-fol., p. 45. 

2. Histoire et antiquités de la ville de Paris. Paris, 1725, 
in-fol. Liv. VII, vol. II, p. 283. 

3. A. Lecoy de La Marche, f.e roi llenc, sa vie, son adminis- 
tration, ses travaux artistiques et littéraires. Paris, 1875, in-8, 
vol. 11, p. 8, 'J, Soi, 35 et 50. 



CULTURE DE LA lîOSE E^ OCCIDENT. 183 

des plantes variées, spécialement des rosiers, et 
BoLirdigné * a été jusqu'à attribuer à ce prince le 
mérite peu probable d'ailleurs d'avoir le premier 
importé dans l'Anjou les roses de Provins. Les rela- 
tions de nos rois avec l'Italie à la fin du xv* et au 
commencement du xvi^ siècle contribuèrent à déve- 
lopper, en même temps que l'amour des construc- 
tions luxueuses, le culte des jardins ; les enluminures 
des Heures de la reine Anne ne sont pas seulement 
un monument unique de l'art contemporain, mais 
encore un témoignage manifeste de la passion crois- 
sante qu'on avait alors pour les fleurs, en particulier 
pour les roses. 

Partout les plantations de rosiers vont se multi- 
pliant, partout se répand la culture de ces fleurs 
aimées. Les femmes surtout aimaient à s'v livrer, 
goût que leurs maris étaient d'ailleurs loin de con- 
trarier : 

Sachiez, dit à sa femme un bours^eois de Paris -, de 
la lin du xiv** siècle, que je ne prends pas desplaisir^ 
mais plaisir, en ce que vous aurez a labourer rosiers, a 
garder violettes et a faire chapeaulx. 

Et au xvi^ siècle Louis Vives recommandait encore 
aux jeunes filles la culture de ces mêmes fleurs ^ 

1 . « Pour certain il fut le premier quid'estrange pays feist apporter 
en France... fleurs de œillelz de Provence, roses de Provins et de 
niLiscadetz. . ignorées en Anjou auparavant. » llysloire agrcgallve 
desAnnallc'sci C: oitiqucs d'Aiijuu. Angers, 1^29, in-fol.,p. 168, h. 

2. Le Ménagier de Paris, vol, I, p. 2. 

3. « Aussi sera honnestc à la jeime fillo do cullivor herbes et vio- 



184 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Il serait intéressant de connaître quels furent, au 
moyen âge, les principaux centres de culture de la 
rose ; malheureusement on ne trouve que bien peu 
de renseignements à cet égard dans les écrivains du 
temps, et l'on a encore h peine songé à recueillir 
dans les Archives ceux qu'elles pourraient fournir ^ 
Les historiens de Provins, MM. F. Bourquelot et 
Opoix, ont omis de dire ce que fut autrefois la culture 
de cette fleur dans cette ville, où elle a dû avoir tant 
d'importance, et ils ne parlent des produits de la 
rose et du présent qu'on en faisait aux rois à leur 
passage par Provins qu'à partir du xvi*^ siècle ^. 

Que Provins ait été depuis une époque reculée un 
lieu de culture renommé par ses roses, le fait est 
incontestable ; mais bientôt Paris rivalisa avec lui. 
Un document, dont je dois la connaissance à une 
bienveillante communication de M. Siméon Luce, 



lettes es courtils et jardins selon leiir vocation et exercice, pour les 
induyre par après a meilleur et plus grand besongne w. Institu- 
tion de la femme chrestienne, composée par Loys Vives et nou- 
vellement traduite en langue française (par Pierre de Changy). 
Lyon, s. d., in-12, chap. m, p. 19. 

1. Je ne connais qu'une exception, ce sont les recherches laites 
par M. Léopold Delisle dans les dépôts publics de Normandie. 
Malheureusement cet exemple si utile n"a pas été suivi et la 
Normandie est la seule province de France juscpiici dont nous 
connaissions bien 1 état de la culture au moyen âge. 

2. « En 1574, la Reine-Mère et les princes du sang... arrivèrent 
à Provins... On offrit des conserves et des roses sèches... Henri IV, 
le 16 avril 1607, arriva au château de Montglas, près Provins... Le 
corps de ville... lui otîrit des conserves et des sachets de roses». 
Opoix, p. 136. 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 185 

nous apprend qu'à la fin du xv° siècle on achetait 
également les roses dont on avait besoin à Paris et à 
Provins. C'est ainsi que, sur l'ordre de Louis XI, 
qui se trouvait alors à La Mothe d'Esgry, dans l'Orléa- 
nais, deux messagers furent envoyés en même temps 
dans ces deux villes « quérir des rozes et boutons ))\ 

Mais il y avait alors bien d'autres centres de cul- 
ture de la rose en France. Au Homme près Rouen, 
elle avait pris déjà au xiii® siècle assez de dévelop- 
pement pour que le curé perçût la dîme sur les 
rosiers^. L'usage si répandu des chapeaux de rose, 
auxquels les poètes des xiii°, xiv^ et xv*^ siècles font 
sans cesse allusion, les fréquentes mentions des rede- 
vances qu'on en faisait^, montrent que la culture de la 
rose était générale en France à la fin du moyen âge. 

Cette fleur occupe une trop grande place dans la 
poésie allemande ou néerlandaise contemporaine 

1. « A Nicolas Mesnagier, varlet de fourrière du dit seigneur 
(le roi Louis XI), la somme de vingt-sept livres douze solz huit 
deniers tournois que le dit seigneur lui a ordonnée ou dit mois pour 
le rembourser de pareille somme qu il a baillée du sien par 
lordonnance et commandement du dit seigneur, c est à savoir 
VI livres xviii solz vi deniers tournois pour avoir envoyé deux 
hommes à cheval de la Mothe d Esgry à Paris et à Prouvins quérir 
des rozes et boutons ». 1480, juin, Arch. nat., registre KK 64, 
folio 62. 

2. « Le prestre prend toutes autres diesmes comme de pois ra- 
miers, de rosiers... » Livre des jurés de S. Oueii, ap. Léopold 
Delisle, Etudes sur la condition de la classe agricole et de 
l'agriculture en Normandie au moyen âge. Evreux, 1851, 
in-8, p. 491, note 36. 

3. Léopold Delisle, op. laud.. p. 492. Voir pi. loin chap. v. 



186 



LA ROSE AU MOYEN AGE. 



pour qu'il n'en fût pas de même dans les pays de 
langue germanique. Depuis Frédéric II, qui en fut 
le protecteur, l'horticulture avait fait de grands pro- 
grès en Allemagne, la faveur dont au siècle suivant 
elle jouit auprès de Charles IV contribua encore à la 
développer \ ]Mais le goût des fleurs ne fut pas le 
privilège des princes et des grands ; les riches mar- 
chands de la Souabe et de la Bavière, ainsi que de 
la vallée du Rhin, le partagèrent de bonne heure ; 
les jardins des villes d'xVugsbourg, Ulm, Nuremberg, 
Baie, Cologne, furent célèbres à la fin du moyen 
âge^; on y voyait les plantes les plus diverses, mais 
surtout des rosiers ; les roses d'Ulm furent renom- 
mées de bonne heure, et le nom de rose de Batavie 
ou de Hollande, donné à une variété de la cent- 
feuilles^, témoigne de l'importance que vers l'époque 
de la Renaissance prit aux Pays-Bas la culture de 
cette fleur. Dans toute l'Europe centrale il n'y aura 
pas désormais de jardin, si humble soit-il, qui n'ait 
quelques rosiers. 

Même spectacle en Angleterre. Un roman du 
xiii^ siècle nous apprend que déjà alors les roses 
y étaient employées comme fleurs d'ornement ^ ; un 
manuscrit du Bi^itish Muséum nous les montre au 

1. Oscar Teichert, Geschichte der Ziergàrteii in Deutschland, 
Berlin, 1865, in-8, p. 12 et 21. 

2. K. W. Volz, Beitrâge zuv Kallurgeschiclite, ap. Schleiden, 
Die Rose, p. 197. 

3. Car: C[nsiWf>,Ilar . plaiitaruinhistoria, Antverpia3,161,p. lli. 

4. Thomas Wright, A iiistory of domestic manners and senti- 
ments in England during fhe ntiddle Ages. p. 2'i.3. 



CULTURE DE LA ROSE EN OCCIDENT. 187 

siècle suivant cultivées, non seulement pour l'agré- 
ment, mais encore pour servir à la distillation \ 
ainsi que cela se faisait d'ailleurs en France. Ainsi 
qu'en France et en Allemagne aussi, depuis la fin 
du moyen âge les roses se multiplient en Angleterre : 
nul pays n'en connaissait un plus grand nombre 
d'espèces vers la fin du xvi^ siècle. 

Mais à quels procédés avait-on recours dans la 
culture des rosiers ? Le Ménagier de Paris se borne 
à recommander de les planter, ainsi que les oignons 
de lis et les groseilliers, après la septenihresse ^. Pierre 
de Crescence est plus explicite ; il n'a guère fait 
cependant que résumer les enseignements de Pline 
et de Palladius, 

On plante les rosiers, dit son traducteur^, par plantes 
et vergetés divisées en petites parties et mises en semoir 
ou semence jetée en semoir*. La semence est recueillie 
dedans les boutons roug"es et congnoist on leur meureté 
quant après vendanges les dictz boutons deviennent 
jaunes et molz. Se les rosiers sont vieilz on les doit fouyr 
autour et retailler le secq et peuvent estre retaillez (re- 
produits) les rosiers tendres et foibles par leurs gettons ^. 

Pierre de Crescence ayant été bientôt connu en 

1. Thomas Wright, op. laud., p. 301. 

2. Vol. Il, p. 49. La septembresse est Notre-Dame de septembre. 

3. Liv. V, chap. 22 b, fol. p. i. 

4. « Plantantur autem plantulis et virgultis in parvas particulas 
divisis, et iii semiuario satis scminibiis ». P. 273. On voit que par 
semoir le traducteur veut dire pépinières, et qu il a fait un demi 
contresens. 

5. « Si qua sunt aniiqaa rosaria circumfodiantur. et ariditas 



188 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

original dans tous les pays et traduit dans presque 
toutes les langues de l'Europe, ses préceptes peuvent 
être considérés comme l'expression exacte de ce que 
dut être dans les derniers temps du moyen âge la 
culture de la rose chez les nations romanes et ger- 
maniques. On ne la poussa point d'abord jusqu'à 
créer des espèces nouvelles et pendant longtemps on 
se contenta des roses blanches et rouges que l'on 
possédait depuis des siècles. On sut encore moins 
obtenir des roses remontantes ; mais comme on dési- 
rait néanmoins avoir ces fleurs en toute saison, on 
s'efi'orça de les conserver bien après l'époque de leur 
floraison. Le Ménagier de Paris donne une recette 
pour (( garder les roses en y ver ^ ». Elle consistait h 
mettre des boutons non encore complètement épa- 
nouis dans une bouteille ou un tonnelet, avec du 
sable ou sans sable ; on bouchait hermétiquement le 
vase, puis on le plongeait dans un courant d'eau vive. 
Ce procédé primitif ne pouvait longtemps satis- 
faire ; les Géoponiques avaient d'ailleurs, ce qui 
valait mieux, indiqué le moyen d'avoir des roses pré- 
coces et en toute saison. Quand ce recueil précieux, 
mais resté ignoré de l'Occident jusqu'à l'époque de 
la Renaissance, y fut enfin connu, on mit en pratique 
les préceptes qu'il contenait; Mizauld les énumère 
longuement dans son livre De la culture des jardins ^; 

reciditur universa. Item quae rara sunt, possunt virgarum propagine 
reparari. » 

1. Vol. II, p. 52 et 252. 

2. Hortorum secrcta, cailus et auxitia. Lutctiac. 1575. iri-8, 
p. 48-49. 



CLLTUHE DK I.A ROSE EN OCCIDENT 189 

avec les Géoponiques, il recommande en particulier, 
pour obtenir des roses de bonne heure, de mettre 
les rosiers dans des caisses ou des vases, tenus à 
l'abri du froid et à une bonne exposition. Ce sont 
aussi les préceptes du même recueil que l'auteur du 
Théâtre d'Agriculture, Olivier de Serre, suivra pour 
la culture des roses et surtout des roses précoces^ : 

Pour avoir des rozes de hastiveau ou fort primeraines, 
dit-il, convient avancer les Roziers par le fumier. Ce 
moyen est, qu'estans les Roziers plantés joi^^nant quelque 
muraille au regard de Midi et par la à Tabri de la bize, 
soient au mois d'Octobre ou de Novembre deschaussez 
profondément, et la fosse remplie de bon fumier de cheval 
meslé parmi un peu de bonne terre ; après durant l'Hyver, 
tous les huict jours une fois, seront arrousés avec de 
Feau tiède... Par telle adresse dans l'Hyver aurez des 
Rozes, pourvu que les préserviez des gelées, les tenant 
couvertes. 

Les soins apportés ainsi maintenant à la culture 
des roses devaient finir par en multiplier les espèces; 
on en reçut d'ailleurs des contrées lointaines. La 
rose de Damas se répandit alors dans toute l'Eu- 
rope ; il en fut de même de la rose musquée, venue 
comme elle d'Orient ; d'après Mizauld ^, ces deux 
espèces étaient communes de son temps dans les 
jardins des gens riches. Claude Mollet connaissait 

1. Le théâtre d'agriculture et mesurage des champs, Ge- 
nève, 1639, in-4, p. 490. 

2. « Divituin hortis hodie familiares ». Op. laud., p. 48 b. 



190 LA nOSP. AU MOYRN AC.K. 

aussi déjà, sinon la première, du moins la seconde* ; 
le célèbre Fugp^er l'importa à Augsbournr^. Le môme 
Claude Mollet, dans son Théâtre des plans et jardi- 
nages^ distinguait huit espèces de roses cultivées, les 
mêmes à peu près que le bressan Agostino Gallo ^; 
mais ce dernier ne parle pas de la rose jaune à fleurs 
doubles (/?. sulphurea L.), que mentionne, au con- 
traire, Claude Mollet. L'Ecluse ne la reçut qu'en 
1607*; jusque-là il ne la connaissait que par ouï- 
dire^. Olivier de Serre, qui parle de la rose jaune à 
fleurs simples (R. egîenteria L.), ne fait pas encore 
mention non plus de la rose jaune double, bien 
qu'elle ait dû être importée dans la presqu'île des 
Balkans peu de temps après la conquête de Cons- 
tantinople. 



III. 



Tandis que la culture des roses se répandait et se 
développait ainsi chaque jour davantage dans l'Europe 



1. Théâtre des plans et jardinages. Paris, 1563, in-'i, p. 172. 
Peut-être par « roses incarnates qu'on emploie pour 1 eau de rose » 
désigne-t-il les roses de Damas. 

2. Schleiden, Die Rose, p. 201. 

3. Cité par Loiseleur-Deslongchamps, La Rose, p. 173. 

4. Curae posteriores seit pLurimaruni non ante cognitaruni 
aut descriptarum stirpium... novae descriptiones. Raphelen- 
gii, 1611, p. 12. 

5. « Accipio llavas rosas multipliai foliorum série praeditas ex- 



CULTURE DK LA HOSK KN OCCIDENT. 191 

occidentale et centrale, elle pénétrait aussi chez les 
peuples Scandinaves, comme le montre sa présence, 
avec le lis, dans leurs légendes et leurs chansons popu- 
laires. Elle y fut, ce semble, importée par les ordres 
religieux, les véritables créateurs, dans les pavs du 
Nord, de l'horticulture, restée à peu près inconnue 
des populations païennes de ces contrées, mais l'une 
des occupations favorites des cénobites chrétiens*. 
A quelle époque la rose commença-t-elle à être 
cultivée dans les jardins des couvents Scandinaves ? 
Il est difficile de le dire ; mais il est vraisemblable 
que les religieux étrangers établis en Scandinavie 
ne purent manquer longtemps d'y faire venir des 
rosiers, avec les autres plantes, arbres ou arbustes 
qu'ils prirent à cœur d'importer dans leur patrie 
d'adoption^. C'est ce que fit entre autres, à la fin du 
xii^ siècle, Guillaume, abbé d'Eskilso, religieux de 
l'abbaye de Sainte-Geneviève de Paris. Appelé, en 
1165, par l'évêque Absalon en Danemark^, on le voit, 
dans une lettre écrite par lui, entre 1192-1194, au 
moine Etienne, « s'en remettre aux bons soins » de 



tare, n Rariorum plantarum historia. Antverpiae, 1601, in-fol., 
p. 114. 

1. F. C. Schûbeler, Die Culturpflanzen Nonvegens, mit 
einem Anliange iiber die altnonvegisclie Laiidwirtschafl . 
Christiania, 1862, in-4,p. 164. 

2. « Die Mônche brachten Ostbâume, Wurzeln, Krauter uncl 
Blunien vom Auslande mit sich ». F. G. Schûbeler, ibid. 

3. Il mourut en 1202. Rasmus Nyerup, Historisk-statistike 
Skildringer af Tilstanden i Danmark og Norge i aeldre og 
nyere Tider. Kjôbcnhavn, 1803. in-12, vol. I, p. 166. 



102 LA HOSK AL' MOYEN AT.E. 

ce frère pour lui envoyer, de France probablement, 
des graines de divers légumes et berbes, ainsi que 
des draofeons et des fyieiïes d'arbres \ Y avait-il 
parmi ces arbres ou arbustes des rosiers? Je l'ignore; 
mais moins d'un demi-siècle plus tard, Henri Har- 
pestreng, dans sa pharmacopée ', énumérait longue- 
ment les propriétés médicinales de la rose, et comme 
il parle d'une préparation faite avec des roses fraîches, 
il n'est guère douteux que ces fleurs ne fussent déjà 
cultivées en Danemark. 

Elles ne durent pas tarder non plus à l'être en 
Norvèo^e et en Suède. La culture fut poussée très loin 
dans les jardins des couvents que les religieux de 
l'ordre de Cîteaux fondèrent dans le premier de ces 
deux pays; et on rencontre aujourd'hui encore natu- 
ralisées dans la contrée où se trouvait en parti- 
culier celui de Hovedô, près Christiania, des plantes 
non indigènes qui n'existent ailleurs que cultivées. 
Lorsque les poètes nationaux parleront de la rose 
et lui emprunteront, ainsi qu'au lis, quelques-unes 
de leurs plus gracieuses comparaisons, ils pourront 
bien le faire à l'imitation de leurs modèles de France 
ou d'Allemagne, mais ils seront compris de tous 

1. « Caeterorum olerum semina et liorbarum divcrsarum atque 
radicum et arborum surculos tuae nobis prudentiac providere relin- 
quimus ». Jacobus Langenbeck, Scriptores reriun daiiicarum 
medii aevi. Hauniae, 1786, in-fol. vol. VI, p. 75, ep. lxxvi. 

2. Danske Laegebog fia det 13de Aarliundrede, fôrste Gang 
udgivet efter et Pergamenihaaiidshrift i der store hongelige 
Blbliotliek, med Indledning, Anmnrhniiiger og C,lossarium,af 
Christian Molbech. Kjôhenhavn, 1826, in-8, p. 88. 



CULTURE DH LA ROSE EN OCCIDENT. 193 

leurs compatriotes, puisqu'ils chanteront des fleurs 
connues aussi d'eux tous. 

La rose fut connue chez les peuples slaves, comme 
chez les nations Scandinaves, après leur conversion 
au christianisme, et peut-être même plus tôt chez 
quelques-uns d'entre eux ; il faut ici, en effet, 
distinofuer entre les Slaves méridionaux et les Slaves 
septentrionaux et occidentaux. Les premiers trou- 
vèrent la rose cultivée à leur arrivée dans le nord 
de la péninsule des Balkans, habitée à la fois par les 
Grecs de la Macédoine et par les populations romanes 
de la Mésie et de la Dacie ; c'est d'eux qu'ils reçu- 
rent la rose ; de là les deux noms que cette fleur 
porte chez ces peuples ; l'un d'origine hellénique, 
trendiphil (gr. m. Tp'.aviaç'jXXcv *), usité en Bulgarie et, 
sous la forme troïanda, dans l'Ukraine et la Russie 
méridionale, l'autre d'origine latine ^, slavon roja ^, 
bulg. rouzi, serbe rouja et rosa, rousa dans le dia- 
lecte de Raguse*. 



1. Bern. Langkavel, Botanik der spaetereii Griechen. Berlin, 
1866, in-8, p. 7, donne encore les formes -pavxacpjXXov cttp'.axovca- 
cpuXÀov. 

2. Le nom roumain de la rose est rosa et dans certaines localités 
rousa. A. T. Laurienu si J. G. Massimu, Dictionariulu limbei 
romane. Buciiresci, 1876, in-8, s. v. 

3. Miklosisch, Lexicon palxo-slovenico- graeco -laliiium. 
Vindebonae, 1862-65, in-8, s. v. A ces mots il faudrait ajouter le 
vocable gjul, emprunté plus tard aux Turcs par les Bulgares. 

4. « Das Serbische bat fur die Rose eine zweifacbe Benennung 
riiza und rosa, rusa ; in beiden Formen ist es entlehnt, nur ist es 
in der ersteren eine jungerc, in der Ictzleren, in Dalmatien ûblicben 

JoRET. La Rose. 13 



194 LA UOSlî AU MOYEX ACiE. 

Quant aux Slaves septentrionaux et occidentaux, 
il est évident qu'ils ont connu la rose beaucoup plus 
tard que leurs frères du Sud, et ils l'ont peut-être 
reçue à la fois par l'intermédiaire de ces derniers et 
des Allemands ; mais" de quelque côté qu'elle leur 
soit x'tinue, les noms qu'elle porte chez eux sont, 
comme chez les Slaves méridionaux, d'orio^ine latine: 
russe ?'ojn, pol. roza, lith. roze, tchèque rouze. Il 
en est de même chez les Hongrois, qui appellent la 
rose cultivée rocza. Quant à la rose sauvage, son 
nom slave est chipka ou chipak^. 

A quelle époque remonte la culture de la rose 
chez les Slaves ? Il m'est impossible de répondre à 
cette question faute de documents, en ce qui con- 
cerne les Slaves septentrionaux et occidentaux ; le 
nom de la rose apparaît, pour la première fois, avec 
certitude, au commencement du xv® siècle, dans un 
écrit de Jean IIuss ^ qui n'est encore qu'une traduc- 
tion de la Bible. Il est probable néanmoins qu'elle 
était connue depuis longtemps déjà en Bohême, ainsi 
qu'en Pologne, et peut-être même en Russie. Les 
Slaves méridionaux, eux, cultivèrent ou du moins 



Form rosa, rusa eine altère Entlehnung aus dem Romanischen «. 
Miklosisch, Die Rusalien (Sitzuiigsberlclite der kais. Akademie, 
vol. XLYI, an. 1864, p. 405). 

1. Karadschitsch, Lexicon serbico-germanico-latinum. Yinde- 
bonae, 1852, in-8, s. v. 

2. « Je nai pu trouver dans notre littérature ancienne un seul 
motsurlhistoire delà culture de la rose enPologne, dit M. Kaczynski, 
dans son livre Roza, publié en 1880 » ; il m'est permis de n'être 
pas plus aYa,ncé. 



CULTURE DE L.4. ROSE EN OCCIDENT. 195 

connurent la rose, sans doute, dès les premiers 
temps de leur histoire. Le mot slavon roja apparaît 
déjà dans un document du xi*^ siècle ; mais ils de- 
vaient, quelques-uns d'entre eux du moins, la con- 
naître bien plus tôt. 

C'est aussi sans doute d'assez bonne heure que 
prirent naissance les légendes dont les Slaves, 
comme les peuples germaniques et les nations 
romanes, ont entouré la rose ; la plupart d'entre 
elles devaient exister avant la fin du moyen âge, 
encore cju'on ne les rencontre le plus souvent que 
dans des monuments postérieurs. C'est la raison qui 
m'en fera rapporter quelques-unes. 



CHAPITRE DEUXIEME. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES ET DANS LA POESIE DE L ORIENT 
AU MOYEN AGE. LA ROSE ET LE ROSSIGNOL. 



C'est depuis l'époque seulement où l'hellénisme 
s'établit en Orient que nous rencontrons la rose 
dans les traditions de l'Asie antérieure, et que nous 
pouvons en suivre les destinées dans cette vaste 
contrée. Mais, à quelle époque a-t-elle pris place 
dans les traditions de cette région et en particulier 
de l'Iran ? Il est impossible de le dire; toutefois j'ai 
cru pouvoir rattacher les légendes où elle apparaît, 
dans le Bundehesch, aux anciens temps de l'histoire 
religieuse de la Perse ; en tout cas, bien avant notre 
ère, la rose, nous l'avons vu, fut connue et aimée des 
peuples de ce pays. Ce n'est que vers le milieu du 
moyen éige cependant qu'elle figure dans leur litté- 
rature ; mais h partir de là et durant quatre siècles 
les poètes de l'Iran n'ont point cessé de la chanter. 
II en fut de même chez les Arabes et plus tard chez 
les Osmanlis ; pour eux la rose est une fleur d'élec- 
tion; elle règne sans rivale sur le monde des plantes, 
à la place du lotus, obligé de lui céder le premier 
ranof. 

Une légende a symbolisé, sous une forme ingé- 



LA ROSE DANS LES LEGENDES DE l'oRIENT. 197 

nieuse, cet avènement de la rose à l'empire et l'ad- 
miration profonde qu'elle a inspirée aux peuples de 
l'Orient. Les fleurs, raconte-t-elle \ allèrent un jour 
se plaindre à Allah que le lotus dormît toute la nuit^, 
et elles lui demandèrent une autre reine. Allah 
écouta leur prière et il créa, pour régner sur elles, 
la rose à la blancheur virginale ; mais afin de pro- 
téger cette fleur charmante et délicate il l'entoura 
d'aiguillons ; quand le rossignol aperçut la nouvelle 
reine, il s'éprit pour elle d'un si vif amour que, 
hors de lui, il s'envola au milieu des buissons de 
roses, sans prendre garde aux aiguillons qui les 
défendaient ; blessé à mort, il exhala sa faible vie 
en accents plaintifs et doux, et son sang, en coulant 
sur la fleur, objet de son amour, en colora en rouge 
les blancs pétales^. 



I. 



On a là un exemple des fictions dont l'imagination 
orientale a entouré la rose au moyen âge. Arabes, 
Persans surtout, Osmanlis, ont rivalisé dans l'éloge 

1. Warnke, Pflanzen in Sittc, Sage und Geschichte, p. 108. 

2. Allusion à la propriété du lotus de fermer ses fleurs pendant 
la nuit. 

3. « Les aiguillons acérés et les flèches aiguës de mes épines me 
blessent, et répandant mon sang sur mes pétales, les teignent d ime 
couleur vermeille », fait dire Azz-Eddin el Mocadessi à la rose elle- 
même. Les oiseaux et les fleurs, allégories morales, traduites 
par (rarcin rie Tassy. Paris, 2** éd. 1876, in-8, p. il. 



198 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

qu'ils en ont fait ou clans les légendes qu'elle leur 
a inspirées. 

Quand les Arabes pénétrèrent en Syrie et en 
Perse, ils furent frappés par la beauté et l'éclat des 
roses qu'on y cultivait; cette fleur nouvelle fut pour 
ces fils du désert, émerveillés de son parfum et de 
sa grâce, comme plus tard pour les Turcs, plus 
qu'une fleur ordinaire ; elle eut à leurs yeux quelque 
chose de divin. L'admiration presque superstitieuse 
des Osmanlis pour la rose est connue. On rapporte 
qu'ils ne souffrent pas qu'on jette à terre les pétales 
de cette fleur vénérée \ Quand par hasard ils en 
rencontrent, ils les ramassent soigneusement et, 
après les avoir approchés avec respect de leur bouche, 
ils les déposent dans la fente de quelque muraille, 
afin de les préserver de toute espèce de profanation. 

Lorsque la rose était pour les Mahométans l'objet 
d'une si grande vénération, il ne pouvait manquer 
que des légendes se formassent autour de cette fleur 
si admirée. En voici une où elle est rattachée au 
souvenir de l'ancêtre de leur race. Abraham, dit- 
elle, ayant refusé de sacrifier aux Divinités de la 
Chaldée, Nemrod le fit jeter dans une fournaise 
ardente. Mais Dieu ne permit pas que le feu lui fit 
aucun mal ; à la place où se trouvait le patriarche, 
il fit jaillir une source d'eau fraîche et pousser des 
roses et d'autres fleurs, et il envoya l'archange 
Gabriel, qui resta près du patriarche jusqu'à ce que 



1. Rosenbcrg, Rliodologia, p. 15. 



LA ROSL; dans les LÉGENDl'S DE L OIUENT. 199 

le feu fût éteint \ Nous rencontrerons dans Thistoire 
de la rose chez les nations chrétiennes une légende 
analoo;ue, dont Théroïne est la fille même d'Abra- 
ha m. 

L'histoire de IVIahomet est aussi mêlée à la légende 
des roses ; suivant une tradition qui a cours chez les 
Turcs ^, mais qu'on rencontre également chez les Per- 
sans, la rose, conception plus singulière que gracieuse, 
serait née de la sueur même du prophète. D'après 
une autre tradition, sur la prétendue tombe d'Ali — 
le rival de Mahomet ne pouvait être oublié dans la 
légende des roses — , près de l'antique Bactres, se 
voient de merveilleuses roses vermeilles, qui sur- 
passent en beauté et en parfum toutes les autres, 
mais qui ne peuvent aussi, dit-on^, être transplantées 
ni croître ailleurs. 

Ces traditions ont évidemment pris naissance chez 
les Persans ; ce peuple, à l'imagination inventive 
et gracieuse, a entouré la rose, cette fleur qu'il a 
aimée et chantée entre toutes, de légendes qui 
rappellent parfois les légendes germaniques ou 
romanes ; c'est ainsi que la rose est, comme dans 
ces dernières, devenue l'emblème et le signe de la 
chasteté conservée. Le Livre du perroquet, du poète 
Nachshebi, raconte qu'un guerrier, réduit à la 

1. G. Wcil, Bihlische Legenden der Musclmànner. Frankfurt- 
a.-M., 18'i5, in-12, p. 75. Cf. J. von Ilaniuier, Jio.senôl. Wicii, 
1813. 

2. Rosenbcrg, Rliodologia, p. 15. 

3. Ersilia Caetani Lovatelli, La festa délie rose. (Antologia 
Tiuova, vol. XVIII, p. 7).Vaml)crY, Reisr, in Mitiohisien. p. 188. 



200 LA H OSE AU MOYEN AGE. 

misère, hésitait néanmoins à se séparer de sa jeune 
femme, pour aller chercher fortune \ Celle-ci finit 
toutefois par le décider à s'éloigner en lui donnant 
un bouquet de roses, qui, lui dit-elle, ne se fanerait 
pas, tant qu'elle lui resterait fidèle. Le guerrier part 
et entre au service d'un seigneur d'ime contrée voi- 
sine. Le maître remarque bientôt avec étonnement 
que son serviteur portait toujours sur lui un bouquet 
de roses, fraîches même au milieu de l'hiver ; il 
l'interroge sur leur provenance et leur nature. Le 
guerrier lui raconte son histoire ; le gentilhomme ne 
peut s'empêcher de rire de sa crédulité et lui dit 
que sa femme est une sorcière. 

Cependant il envoie en secret un de ses deux cui- 
siniers essayer de la séduire. Le cuisinier trouve 
moyen de pénétrer jusqu'à la femme du guerrier ; 
celle-ci, pour se soustraire à ses sollicitations, feint 
de lui accorder un rendez-vous ; mais elle le fait 
tomber dans un souterrain et elle le force d'avouer 
son dessein et le mobile qui le fait agir. Surpris de 
de ne pas voir revenir le premier cuisinier, le sei- 
gneur envoie le second dans la ville du guerrier ; 
mais il n'est pas plus heureux que son camarade et 
a bientôt le même sort. Le gentilhomme, sous un 
prétexte, se rend alors lui-même, en compagnie de 
son serviteur, dans la ville de ce dernier. Le guer- 
rier ayant, dans une entrevue avec sa femme, appris 

1. Reinhold Kôhler, Zu der Erzahlang Adams von Cohsam. 
(Jahrbuch far romaiiische und ejiglisc/ie Literatur. vol. VIII 
(année 1867). p. 'ti-65). 



LA ROSE DANS LES LEGENDES DE l'oRIENT. 201 

de sa bouche ce qui était arrivé, invite son maître 
à un repas, où il est servi par ses deux cuisiniers, 
déguisés en esclaves ; il les reconnaît cependant à la 
fin et leur témoio^naoe met hors de doute la fidélité 
et la vertu de la femme du guerrier. 

Cette légende était trop curieuse pour ne pas se 
répandre chez les peuples voisins de la Perse ; on la 
rencontre dans un recueil de contes turcs appelé 
Al far ad j bad ash shidda (La joie après la tristesse) ; 
toutefois ce n'est pas un bouquet de roses, mais une 
branche verte de cyprès, ce qui offre un caractère 
moins frappant et surtout moins poétique, qui doit 
rendre témoignage de la vertu de la femme absente. 
Le traducteur turc du Livre du Perroquet a, au 
contraire, conservé la fleur de l'original ; mais il a 
remplacé le bouquet par une seule rose. C'est aussi 
une rose que nous retrouverons dans la forme fran- 
çaise de cette légende merveilleuse. Dans un conte 
hindou de Samadeva Bhatta, l'histoire de Devasmita, 
c'est un lotus rouge, au contraire, donné par Çiva aux 
deux époux, qui doit être par sa fraîcheur conservée 
le sao-e de leur mutuelle fidélité ^ 

La rose n'est pas seulement dans les traditions 
persanes le ^^^^ de la constance pendant la vie, sa 
naissance miraculeuse est devenue aussi l'emblème 
de l'afFection conservée même dans la mort. Tajin, 
le favori du chef des Khaled, Zein-eddi, et son ami 



1. Jahrbuch fur rom. u. englischc Lcteratur,\o\. VIII, p. 47. 
Cf. Edélestand du Méril, Floive et Blanceflor, poèmes du 
xiii^ siècle. Paris, 1856, iii-18. Introduction, p. 167-169. 



202 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Mem, ayant, raconte une légende kourde \ aperçu, 
dans une procession solennelle, les deux sœurs de 
ce prince, en devinrent éperduement épris ; Tajin, 
d'une famille illustre, obtint sans peine la main de 
son amie ; il n'en fut pas ainsi deMem, de naissance 
obscure, et il fut réduit à aimer en secret la sœur 
de Zein-eddi, la belle Zin. Trahi par un serviteur, 
il fut, après bien des dangers, jeté en prison. 
Cependant Zein-eddi, le voyant près de mourir et 
redoutant la vengeance de Tajin, lui rendit la 
liberté et consentit à l'unir à sa sœur. Mais Mem 
expira de joie à la vue de sa chère Zin ; celle-ci 
mourut bientôt elle-même emportée par le chagrin 
et, sur son désir, fut enterrée à côté de Mem. Sur 
chacun de leurs tombeaux on vit croître un rosier, 
dont les branches s'entrelacèrent, en témoignage de 
leur immuable affection. 

Dans les légendes hindoues, la rose n'a pas pris 
un caractère moins merveilleux que dans celles de 
la Perse, mais on ne l'y rencontre qu'à une époque 
relativement récente, comme celle où cette fleur a 
été cultivée dans la Péninsule. Telle elle apparaît en 
particulier dans le conte de Gui i Bakâvali (La rose 
de Bakâvalî)^ Le roi Zaïn-ulmulûk, frappé de cécité, 
ne peut être guéri qu'au contact d'une rose, qui se 



1. Transactions of the Ellinological Society, vol. Il, p. 2'i4 
et suivantes ; ap. Sclilcidcn, p. 263. 

2. La rose de Bakâivali, traduit de 1 hindouslani par Garcin 
de Tassy. (Allégories, récits poétiques et chants populaires^ 
p. 307-'i21.) 



LA ROSE DANS LA POESIE DE l'oRIENT. 203 

trouve dans le jardin de Bakavalî, fille du roi des 
Péris. Les fils du monarque se mettent à la recherche 
de cette fleur miraculeuse. Les aînés ne peuvent 
atteindre au but de leur entreprise ; mais plus 
heureux, le cadet, Tâj-ulmulûk, après de lon- 
gues aventures et grâce à l'aide des devas, pénètre 
dans le jardin de la péri. Dans une des salles de son 
magnifique palais se trouve un bassin plein d'eau 
de roses ; au centre se dresse une fleur épanouie 
d'une extrême beauté et d'une odeur délicieuse ; 
Tâj-ulmuluk comprend que c'est là la rose de 
Bakavalî; sans hésiter il ôte ses vêtements, entre 
dans le bassin et va cueillir la fleur. Revenu sur le 
bord, il reprend ses vêtements, serre la rose dans 
sa ceinture, et, après avoir visité le palais enchanté 
de la péri, il se met en route pour regagner le palais 
paternel. De nouvelles aventures l'attendent ; Taj- 
ulmulûk en triomphe comme des premières. Et au 
contact de la rose qu'il a si heureusement conquise, 
les veux du roi aveugle deviennent « lumineux 
comme des étoiles ». 



IL 

La rose n'a pas été seulement entourée par les 
Orientaux de gracieuses légendes, elle a été le thème 
favori des chants de leurs poètes. Depuis son réveil 
au xi^ siècle jusqu'à l'époque de sa décadence au xv*^', 

1. Joseph von Hammer, Geschichte der schonen Ucdekunstç 
Persiens. Wien, 1818, in- 4. 



204 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

la poésie persane n'a point cessé de célébrer cette 
fleur, parure des jardins de l'Iran : avec le cyprès, 
le narcisse, la tulipe et le jasmin, mais bien avant 
eux et au-dessus d'eux, elle l'a exaltée dans ses 
chants ; s'il y a quelque chose de conventionnel et 
d'affecté dans l'espèce de culte qu'elle lui a voué, 
si l'éloge perpétuel qu'elle en fait tombe parfois 
dans la mièvrerie et frise la banalité, par l'impor- 
tance et la place qu'il y a prise, le culte de la rose 
n'en est pas moins un des traits caractéristiques de 
cette poésie facile et voluptueuse. Tous ses repré- 
sentants ont associé cette fleur à leurs fictions , il 
n'est point une de leurs œuvres où elle n'ait sa place; 
ils lui doivent quelques-unes de leurs peintures les 
plus charmantes. 

Ecoutons, dans une description du printemps, 
Firdousi *, l'un des plus grands et des plus anciens 
poètes de la Perse, — il vivait au xi^ siècle — : 

Les jardins de l'éclat des roses rougissent; les collines 
sont couvertes de tulipes et d'hyacinthes ; dans les bos- 
quets se plaint le rossignol ; la rose répond en soupirant 
à ses chants. 

Et Nisami, traitant, un siècle après Firdousi, le 
même sujet : 

Jardinier, s'écrie-t-il ^ viens renouveler notre joie, 
en ouvrant ton verger à la rose... dont les lèvres 



1. Cite par Schleiden, Die Rose, p. 238. 

2. Joseph von Hammer, Op. Iniid., p. 118, 



LA ROSE DANS LA POKSIE DE l'oRIENT. 205 

blanches comme le lait sont pénétrées du parfum de 
l'ambre. . . Colore des teintes du safran tes jasmins ^ . . . 
Conduis Teau limpide au milieu des plates-bandes..., 
les roses y rougissent comme des lampes allumées. 

Djelal-eddin-Roumi, au xiii° siècle, ne montre 
pas moins d'enthousiasme ni d'affectation dans son 
éloge de la rose : 

C'est aujourd'hui, dit-il ^, le jour de la joie, la saison 
de la rose... Le bocag^e sourit, les narcisses sont enivrés 
de la splendeur de beauté et de l'éclat de la rose. La 
langue des lis raconte à Toreille des cyprès les secrets 
du rossignol et de la rose. Le monde ne saurait com- 
prendre tout ce qu'est la rose, l'imagination ne saurait 
concevoir la rose. La rose est un messager du jardin des 
âmes ; la rose est un monument de beauté. La sueur du 
prophète s'étale en perles sur la rose ^ ; la rose est une 
pleine lune faite de nouvelles lunes. Une vie nouvelle 
agitera l'esprit, aussi souvent qu'il sentira le doux 
parfum de la rose. Comme Abraham anima de son 
souffle les oiseaux, au souffle du printemps naît la 
rose. 

Hafiz aussi, l'Anacréon de la Perse, a chanté la 
rose comme la plus charmante des fleurs. Djelal- 
eddin Roumi avait fait prendre le deuil aux violettes, 
(( parce qu'elles sont séparées de la rose* », Hafiz 
nous les montre se prosternant devant elle pour 



1. Il s'agit ici de jasmins jaunes. 

2. Joseph von Hammcr, Op. laiid., p. 186. 

3. Allusion à lorigine de la rose d'après la tradition musulmane. 

4. Schlcidcii, Die Rose, p. 248. 



206 LA nOSR AU MOYEN a(;e. 

l'adorer. Mais la reine des fleurs a surtout été pour 
le poète voluptueux, malgré les épines qui l'en- 
tourent \ remblème et la compagne de la joie et 
du plaisir : 

« Dieu nous garde, s'écrie-t-il dans un de ses ghazels ^, 
de renoncer au vin dans la saison des roses. » 

Amis, dit-il ailleurs^, les jours des roses sont venus, 
le mieux maintenant est de se réjouir. 

Et dans un autre ghazel^ : 

C'est la fête des roses ; échanson, apporte du vin ! Qui 
jamais dans la saison des roses s'assit près d'un verre 
vide... saisis joyeux l'occasion en ce jour de la rose ! 
Cherche la gaieté près du vin : n'es-tu pas du reste 
amoureux ? 

Maintenant, dit-il encore % que les roses déplient leur 
centuple corolle et que le calice des narcisses nous offre, 
enivré, sa coupe, heureux entre tous est celui qui, 
affranchi de tout souci, s'en va, semblable à une bulle de 
vin, bondissant dans la salle des festins. 

Comme son émule de la Grèce, Hafiz, « la rose 



1. « Hafiz, dit-il dans un de ses ghazcls, où est le buisson de 
roses qui n'ait pas d'épines ? >> 

2. Der Diwan von Mohammed Schemsed-din Hafis, nus 
dem Persischen ûbersetzt von Joseph von Hammer. Stuttgart, 
1812, in-12, vol. II, p. 181, XXV, v. 1-2. 

3. Der D'wan von Hafis, vol. II, p. 197, XXVIII, v. 1-2. 

4. Der Diwan von Hafis, vol. II, p. 348-49, XIII, v. 1-4 et 
13-16. 

5. Der Diwan von Hafis, vol. II, p. 51, V. v. 14. 



LA ROSE DANS LA POESIE DE l'oRIENT. ^Ol 

sur le front, la coupe à la main* », a varié ce thème 
sur tous les tons : 

Echanson, s'écrie-t-iP, buvons gaement, gaement cau- 
sons dans ce bosquet de roses ; rompons nos vœux, car 
des roses voici le temps. Videz à l'ombre de ces arbres 
la coupe insoucieuse ; que la joie ne se fasse pas attendre ; 
les roses l'ordonnent. Quand le printemps revient, sou- 
viens-toi du changement de l'année et demande du vin à 
notre echanson, sous ce berceau de roses. 

Prends exemple sur les roses, chante-t-il encore^, 
sur le clair visag-e du soleil, sur la rosée matinale et les 
caresses des doux zéphyrs, qui ne cessent et ne cesseront 
jamais. Vois comme ils sourient, les pétulants, aussi 
longtemps qu'ils vivent, clairs et brillants, ils ne s'in- 
quiètent, joyeux, ni de Moïse, ni des prophètes. 

Homme pieux, dit-il ailleurs^, viens et cueille des roses, 
suspends ton capuchon aux épines ; troque la vie amère 
de ton ordre contre de doux et agréables vins. Rejette 
loin de toi, au son du luth, les usages et les mœurs du 
cloître; donne des couronnes... et verse du bon vin aux 
buveurs ». 

Si les dévots, dit-il une autre fois^, nous accablent de 
reproches et entourent d'épines le sentier de notre vie, 
gaiement nous voulons en échange d'une telle conduite 
gratifier de roses ces hommes sombres. 

Et ailleurs, se rappelant h la fois la beauté et la 
fragilité de la reine des fleurs : 

1. Der DUvan von Ilafis, vol. I, p. 64, XV, v. 1. 

2. Jolowicz, Der poetische Orient. Leipzig, 1853, in-8, p. 553. 

3. Jolowicz, Der poetische Orient, p. 555. 

4. Der Diwan von Ha fis, vol. II, p. 77, XIV, v. 1-8. 

5. Cité par Sclileidcn, Die Rose, p. 248. 



'20^ Là noSE AU MOYEN AGE. 

Certes, belles sont les roses! s'écrie-t-iP ; il n'est rien 
de plus beau. Il est beau aussi que la coupe soit près de 
la main ! Allons ! bois le vin au milieu de ces bocap^es 
fleuris! Et (souviens-toi) que fugitive est la durée de 
la rose ! 

Parfois aussi toutefois la vue de la rose, loin d'être 
pour Ilafiz un encouragement au plaisir, lui inspire 
des pensées graves et sérieuses ; tel est le ghazel 
suivant, où rien ne rappelle le chantre du vin ^ : 

Les lis et les roses font de ce monde une vie éternelle; 
mais qu'en retirons-nous, nous qui ne pouvons vivre éter- 
nellement sur terre? Que la rose, comme Salomon, che- 
vauche sur les ailes du zéphir et que, le matin, le 
rossignol, comme jadis David, chante des psaumes! 

Un des caractères distinctifs de la poésie de Hafiz, 
c'est le parallèle constant qu'il établit entre la rose 
et son amie ; toutefois au lieu d'emprunter des traits 
h la reine des fleurs pour peindre sa bien-aimée, 
c'est à cette dernière qu'il en demande pour dé- 
peindre ou plutôt pour rabaisser la rose : 

Quand au milieu des bosquets de roses, soupire-t-iP, 
tu te balances, semblable au cyprès, les roses de jalousie 
en dévorent leurs épines. 

Ailleurs, il dit^ que a les boutons de roses se 
referment couverts de honte à la vue de son amie », 

1. Der Diwan von Hafis, vol. I, p. 335, XC, v. 1-8. 

2. Schleiden, Die Rose, p. 250. 

3. Der Dhvan von Hafis, vol. II, p. 441, XVII, v. 1-4. 

4. Der Diwnn von Hafis, vol. II, p. 531, XXXIII, v. 1-2. 



LA HOSE DANS LA POLSIR DE l'oRIKNT. 200 

OU encore que « confuse de Téclat de ses joues, la 
rose de dépit se couvre de gouttes de sueur ^ ». Et 
dans un autre ghazel, devançant Gongora et les 
cultistos du XVII® siècle : 

Les boutons de rose, chante-t-iP, referment leurs 
calices par toi couverts de honte ; les hyacinthes rou- 
gissent enivrés de ta présence. Ah ! comment la rose 
pourrait-elle se comparer à toi? L'éclat que le soleil lui 
donne, tu le donnes, toi, au soleil. 

La rose était devenue un élément tellement indis- 
pensable à la poésie persane que Saadi, voulant com- 
poser un recueil de sentences morales et religieuses, 
n'a pas cru mieux faire que de lui donner le nom de 
(( Jardin ou Parterre des roses » — Gulistan^ . — 11 
se représente, au mois d'avril, dans un verger plein 
d'arbres magnifiques et de fleurs parfumées, au milieu 
desquelles chante le rossignol, mais il n'oublie pas 
que toutes ces choses si douces sont périssables et il 
offre à son ami, en échange des roses, des basilics, 
des hyacinthes et des amaranthes, dont il avait rempli 
le pan de sa robe, le livre du « parterre des roses », 
sur les feuilles duquel le vent de l'automne n'étend 
pas sa violence et pour lequel les révolutions du 
temps ne changeront pas les plaisirs du printemps 
en tristesses de l'automne. 

Un autre poète qui florissait au milieu du xiii*^ siècle, 

1. Der Diwan von Hafis, vol. II, p. 433, LI. v. 1-2. 
;2. Der Dhvan von Ha fis, vol. IT, p. 531, XXX [II, v. 1-4. 
3. Giilistan ou le parterre des Roses par Sadi, traduit par 
Ch. Dcfremcry. Paris, 1858, in-12. 

JoRET. La Rose. M 



"210 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Azz-Eddin-el Mocadessi, dans un recueil d'allégories 
morales, où « les oiseaux et les fleurs^ )) — de là le 
titre de son livre — donnent des conseils à l'homme, 
fait ainsi parler la rose : 

En exhalant son parfum, la rose m'annonça sa douce 
venue et s'exprima ainsi dans son langag^e muet : Je suis 
l'hôte qui vient entre l'hiver et l'été et ma visite est aussi 
courte que l'apparition du fantôme nocturne; hâtez-vous 
de jouir du court espace de ma floraison et souvenez- 
vous que le temps est un glaive tranchant... J'embaume 
celui qui respire mon haleine ; je cause à l'innocente 
beauté qui me reçoit de la main de son ami une émotion 
inconnue. Le temps de ma durée est comme une courte 
visite que je fais aux hommes et celui qui espère me 
posséder longtemps est dans l'erreur. 



III. 



Figurant dans les légendes des Arabes et des 
Osmanlis, la rose devait prendre place dans leur 
poésie, comme dans celle des Persans, leurs mo- 
dèles. On la trouve déjà mentionnée par le poète 
arabe Omar Ibn Ebi Rebia el-^Iachsami, mort en 
711 ou 719. « De chaque jardin, lit-on clans une de 
ses pièces de vers", s'élève vers moi un parfum de 
rose ou de jasmin. » Asmai, qui florissait un siècle 

1. Les oiseaux et les fleurs, allégories morales c?'Azz-Eddi>- 
EL MOCADESSI, trad. par Garcin de Tassy. Paris, 1876, in-8, p. 7. 

2. Joseph von Hammer, Geschichte der arahischen Literatur. 
Wien, 1851, in-4, vol. II, p. 399. 



LA ROSE DANS LA POESIE DE l'oRIENT. 2\i 

plus tard, dit de sa couche qu'elle lui est un (c paradis 
de roses* ». Un poète anonyme et peut-être posté- 
rieur a célébré la rose capucine, « parée d'une 
doubl-e beauté, coupe de rubis à l'extérieur, remplie 
à l'intérieur d'un or pâle^ )). 

Un conte des Mille et une miits renferme comme 
le résumé de ce que les poètes arabes ont, à l'imi- 
tation de leurs modèles de l'Iran, pensé et chanté de 
la rose. Dans 1' « Histoire de Noureddin et de 
l'esclave Miriam^ », le narrateur nous montre une 
compagnie d'amis se promenant dans un jardin rem- 
pli des fruits les plus savoureux et des fleurs les plus 
belles. « On y voyait, dit-il, des jasmins, des jacinthes, 
des myrtes et des roses de mille espèces. » Ces 
dernières surtout excitent leur admiration ; ils en 
demandent au maître du jardin; mais celui-ci leur 
répond que la coutume était de ne donner des roses 
qu'à ceux qui les méritaient par quelques saillies 
piquantes ou quelques pensées heureuses. Alors 
chacun des amis, pour en obtenir, chante tour à tour 
les louano-es de ces fleurs charmantes : 

J'aime et j'admire la rose, dit le premier, comme la 
plus belle des fleurs. Elle en est la reine. Sa présence 
annonce le triomphe de la belle saison. 

Elle répand le parfum du musc, répondit le second. 

1. « Mein Lager wird zum Rosenparadies ». Jolowicz, Dcr 
poetische Orient, p. 388. 

2. Jolowicz, Op. laucl., p. 429. 

3. Contes inédits des mille et une nuits, irad. /7«7'Trébutien, 
Paris, 1828, in-8, vol. IT, p. 356 et suivantes. 



212 LA ROSE AL' MOYEN ACiË. 

Semblable à une vierge timide, elle cache sa tête, en 
rougissant, dans une enveloppe de verdure. 

Son aspect réjouit les cœurs, reprit le troisième ; elle 
renferme la quintessence des plus suaves odeurs. Son 
bouton qui s'entr'ouvre ressemble aux lèvres d'une jeune 
beauté qui s'apprête à donner un baiser à son ami. 

Voyez le rosier couvert de ses Heurs, poursuivit le 
quatrième ; n'est-ce pas comme un flot de rubis qui 
brillent au milieu de l'or et des émeraudes. 

Par la couleur de ses pétales et de ses étamines, conti- 
nua le cinquième, la rose ressemble aux joues d'une 
amante ornée de sequins. 

Dieu a donné à la rose l'éclat du métal le plus brillant 
et l'odeur des parfums les plus suaves, dit le suivant. 

merveille de la nature ! s'écria un autre, l'argent de 
la rosée dont se nourrit la rose se change en or sur sa 
face. 

Je compare le feuillage vert et les fleurs rouges de la 
rose et ses vertes épines à un carquois d'or et à des 
flèches d'émeraude, reprend le suivant. 

La rose offre les brillantes couleurs de l'aurore, ajouta 
le dernier, et jette les plus doctes dans l'embarras ; car 
ils ne peuvent dire si une coupe remplie d'un vin couleur 
de pourpre et couronné de roses leur donne son éclat ou 
le reçoit d'elles. 

On voit quelle admiration la rose inspira aux poètes 
arabes ; néanmoins elle est loin d'occuper dans leurs 
vers une place comparable à celle qu'elle a prise 
dans la poésie ottomane ; formée sur le modèle de 
celle de l'Iran, il était naturel que cette poésie d'imi- 
tation lui empruntât ce motif d'inspiration avec son 
style de convention et ses grâces affectées. On 



LA ROSE DANS LA POESIE DE l'oRIEXT. 213 

retrouve déjà ces caractères clistinctifs de la litté- 
rature persane dans les œuvres des plus anciens 
poètes ottomans. Ahmedi, qui appartient encore au 
xiv*' siècle — il est mort en 1412 — et qui a écrit 
un long poème en l'honneur d'Alexandre, dit lui- 
même de cette œuvre que c'est un « Gulistan, rempli 
de roses entr'ouvertes, de fraîches tulipes et d'hva- 
cinthes ». Et quand il va chanter la rivalité sanglante 
d'Alexandre et de Darius, il n'invoque pas la muse 
qui lui est inconnue, mais le chantre harmonieux des 
nuits, cet amant de la rose : 

Allons, s"écrie-t-il, rossig-nol^, voici la saison des roses, 
que ta douce plainte retentisse ; des odeurs du musc et 
de Tambre lair est embaumé, de chaque rameau résonne 
une douce voix. Les roses resplendissent des teintes du 
rubis et une bordure d'ambre sert de chevelure aux 
hyacinthes. 

Sheichi, qui vient aussitôt après Ahmedi, rivalise 
avec les poètes les plus raffinés de l'Iran : 

Des roses de ton visage, dit-il dans une de ses pièces 
de vers-, le jour se pare ; il jette les siennes aux vents, 
admirant le miracle de ta beauté ; le zéphyr est un 
joaillier, qui fond en émail la poussière de tes pieds et en 
forme des couronnes d'or pour la tête des roses et des lis. 
Quand Sheichi chante au milieu des bosquets de roses à 



1. Joseph von Hammcr, Geschichte dcr osnianischcn Diclit- 
kunst. Pesth, 1836, in- 8, vol. I. p. 103. 

2. Joseph von Hammer, Op. laud., vol. I, p. 108, traduit par : 
« Des feuilles de ton visage le jour se fait un meinnnto >>. 



214 LA ROSE AU MOYKN AGE. 

la bouche de rubis, aussitôt les doux accents des rossi- 
gnols lui répondent. 

Pour les poètes ottomans, comme pour les poètes 
anacréontiques de la Perse, ainsi que de la Grèce ou 
de Rome, la rose est la compagne de la joie et du vin, 
le signe du plaisir : 

Le printemps est venu, jouissons de la vie, dit Xihami 
dans un de ses ghazels ...Oublions le passé, il est temps 
de jouir des roses et du vin... Buvez sous ces bosquets 
de roses, au milieu des narcisses... Ne laissez pas passer 
les roses sans en jouir. 

Voici quelques strophes d'une pièce de vers cé- 
lèbre, dans laquelle Messihi, contemporain deNihami, 
chante, à son exemple et avec une grâce affectée, 
mais charmante, la rose du printemps^ : 

Ecoutez le chant des rossignols, voyez le printemps 
descendre vers nous. Sur les plaines d'alentour il se 
dresse des berceaux de roses. Les amandiers répandent 
leurs fleurs d'argent sur son chemin. Jouissez, jouissez 
de ce que l'amour nous offre ; elle fuit, elle fuit la saison 
de la rose ! — 3. Les roses resplendissent dans le bocage 
entourées de la gloire et de la magnificence du prophète. 
Les hyacinthes et les tulipes brillent sous la splendeur de 
leurs couronnes sacrées ; la joie, la joie règne aujourd'hui. 
Jouissez, jouissez de ce que l'amour nous offre ; elle fuit, 
elle fuit la saison de la rose. — 5. Que sont donc les 

1. Je traduis d après l'adaptation qu a faite Wicland de cette 
pièce de vers et que de Hammer lui-même (Op. laiid.. vol. I, 
p. 299), a cru devoir reproduire. 



LA ROSE DANS LA POÉSIE DE l'oRIENT. 215 

roses ? Ce sont des vierges (timides). Voyez, comme de 
leur oreille, par un fil léger, pend en perles d'argent la 
rosée ! Les roses fleuriront-elles toujours ? Non, comme 
les vierges, bientôt elles se faneront et feront place à de 
plus jeunes. Jouissez, jouissez de ce que Tamour nous 
ofPre ; elle fuit, elle fuit la saison de la rose ! 

D'importation étrangère et récente dans l'Inde, la 
rose ne pénétra que plus tard et lentement dans la 
poésie, comme dans les légendes de la Péninsule, où 
avaient d'abord exclusivement figuré les plantes de 
la flore indigène ; mais de même que peu à peu elle 
prit place à côté d'elles dans les jardins des princes 
et des grands, elle finit aussi par prendre place avec 
elles dans les œuvres des poètes hindoustanis. Mir 
Haçan, nous l'avons \u\ la mentionne dans la des- 
cription du jardin d'Iram ; nous la rencontrons éga- 
lement dans VAraïsch-i-Mahfil (Topographie de 
l'Inde) ; Fauteur de cet ouvrage, pour peindre la 
venue du printemps^, dit que « les manguiers fleu- 
rissent et que les roses s'épanouissent innombrables 
au milieu des jardins ». 

L'éclosion de la rose sert aussi à Jawan pour 
décrire cette saison charmante, en son roman de 
Barah Maça'^ : 

Le printemps arrive pompeusement dans le monde. 
La rose à cent feuilles s'épanouit en tous lieux. La beauté 

1. Voir plus haut, chap. I, seconde partie, p. 15. 

2. Garcin de Tassy, Histoire de la littérature hindoui et 
hindoustani, vol. II, p. 31 'j. 

3. Garcin do Tassy, Op. land., vol. II, p. \7d et suivantes. 



21 G LA ROSE AU MOYEN AGE. 

de la rose en bouton fait Tadmiration du monde et lui 
donne le contentement. Assis au milieu des roses, tous 
se revêtent d'un vêtement printanier. 

Et après avoir énuméré les divers arbres ou plantes 
dont les fleurs parfument alors les airs ou parent les 
jardins, tels que les maulsari (Mimusops elengij, les 
manguiers, les jasmins jaunes, etc., le poète dit que 
(( la rose — il s'agit de l'espèce à cent feuilles — 
les illumine, en y montrant réunies « les couleurs de 
l'amant et de sa maîtresse^ )), et en y répandant un 
parfum qu'on sent jusqu'au Khoutan^ 

Son cœur se dilate, ajoute-t-il, quand il se promène au 
milieu des roses, ou qu'avec ses amis il boit un vin couleur 
de rose. 

Ailleurs^ il nous montre une jeune fille plaçant 
une rose à son oreille, tandis qu'une autre en attache 
un bouquet à son corsage. Il vante aussi la Sèoll — 
la rose glanduleuse* — « qui remplit les jardins de 
son éclat )). 

Ainsi la rose à cent feuilles et ses variétés ont fini 
par pénétrer à la fois dans la culture et dans la poésie 
de l'Hindoustan ; toutefois ce n'est que longtemps 
après la fin du moyen âge que j'ai réussi à en trouver 



1. Le vert du calice et le rose des pétales. 

2. Partie de la Tartarie où Ion trouve le musc. 

3. Op. laud., vol. II, p. 495. 

4. liosn ^landuUfera Roxb. Elle était à Heurs Manches. 
Roxburgh (Flora indien, vol. II, p. 514) dit qn on lui donne le nom 
do Shoouti filial) (rose douce). 



LA ROSE DANS LA POESIE DE l'oRIEXT. 217 

la trace. Aussi je ne crois pas devoir m'étendre plus 
longuement sur le rôle qu'elle y a joué et je n'en ai 
parlé que pour montrer comment elle a pris place 
successivement dans la littérature de tous les peuples 
indo-européens. 



IV. 



La rose occupait une trop grande place dans les 
fictions des Orientaux pour que leurs poètes, comme 
ceux et encore plus que ceux de la Grèce et de Rome, 
ne lui aient pas emprunté les images les plus gra- 
cieuses et les plus variées. Ils comparent leur amie à 
une rose ou même à une feuille de rose ; c'est pour 
eux une rose de beauté ; ils parlent des roses de son 
front et même de ses oreilles, de la rose délicate de 
ses joues \ de ses lèvres et de son visage, de l'émail 
rose de ses joues ^, même de son éclat glorieux de 
roses ^. Sa bouche et ses lèvres sont pour eux 
comme un bouton de rose, ses joues comme les 
roses de l'Eden ; elles en ont l'éclat rougissant. Ils 
les comparent à un bouquet de roses entr'ouvertes ; 
pour eux enfin sa bouche et ses lèvres ressemblent à 
une rose vermeille qui sourit, son sein à la îiesrin 



1. « Ses joues se composent de tendres feuilles des roses. » 
Firdousi, ap. Jolowicz, Op. laiid., p. 462. 

2. Der Diivan von Hafis, vol. II, p. 23, XIV, v. 3. 

3. Anszari, JVamik and Asra, das ist der glïihende uiid die 
kuhlendc, uhçrsetzt von Joseph von Hammcr. Wicn, 1833, in-8, 
p. 17. 



218 LA ROSE AU iMOYEN AGE. 

OU rose blanche ^ Son visage, remarque l'un d'eux, 
rougit comme la rose pourpre au lever de l'aurore. 

Sa taille élancée, dit Anszari ■^, se balance comme les 
bosquets de roses et les moissons d'œillets au souille du 
printemps. 

Et Djami n'a pas hésité à dire d'une de ses 
héroïnes, Suleika, que « la rose de son bonheur 
s'épanouit dans toute sa fraîcheur » ; il parle égale- 
ment d'une (( rose cueillie sur le rosier de l'espé- 
rance^ )). 

Mais les poètes orientaux ne se sont pas bornés à 
comparer leur amie à la rose, ils comparent aussi, 
ce qui leur est particulier, la rose à leur amie. Nous 
avons vu ^ un poète arabe dire que le bouton de rose 
qui s'entr'ouvre est semblable aux lèvres d'une jeune 
beauté ; on pourrait croire que c'est là une simple 
imitation de vers connus du persan Anwarî ^ : 

La brise embaumée du matin répandait sur ce parterre 
une odeur suave ; le jasmin qui Tornait avait les 
charmes des joues de ma maîtresse ; le bouton de la rose 
entr'ouvert par le zéphyr matinal était semblable à la 
jeune beauté quientrouvre à demi les lèvres pour sourire 
à son ami. 

1. Joseph von Hammer, Geschichte der schônen Redekûiiste 
Persiens, p. 29-32. 

2. Wamik undAsra, p. 12. 

o. Schleidcn, Die Rose ^ p. 253. 

4. Cf. plus haut p. 212. 

5. Traduction de Garcln de Tassy, cité par Trcbuticn, Op. laud., 
vol. Il, p. 357, note. 



LA IIOSE DANS LA POESIE DE l'oRIENT. 219 

Le contraste offert par la beauté de la rose et les 
épines qui l'entourent devait frapper les poètes de 
l'Orient, comme ceux de l'antiquité. Hafiz entre 
autres en a tiré plus d'une comparaison ingénieuse : 

On ne peut vivre, dit-il, par exemple, dans un de ses 
gliazels^, sans que les gens parlent de vous; on ne peut 
cueillir de roses sans que les épines vous piquent. 

Les poètes hindous modernes devaient rivaliser 
dans l'emploi métaphorique de la rose avec leurs 
modèles de l'Iran. 

Sa bouche, fait dire Tahcin-Uddin de Kamrup à la 
suivante de Kala^, ressemble à un bouton de rose. 

Le bouton du cœur, dit un autre poète hindou ^, 
s'épanouit comme une rose. 

Et ailleurs'' : 

Dans le jardin du monde sont disséminées les roses de 
l'espérance, que les hommes cueillent à Tenvi. 



V. 



Les poètes de la Perse ne se sont pas bornés à 
chanter dans la rose la reine des fleurs, à en faire, 

1. Cité par Schleiden, Die Rose, p. 246. 

2. Les m'entures de Kamrup, traduites de rhindoustani par 
Garciii de Tassy. Paris, 1834, in-8, p. 20. 

3. Garcin de Ta.ssy, Histoire de la littérature hindoui, vol. II, 
p. 473. 

4. Garcin de Tassy, 0^>. laud., vol. II, p. 477. 



220 LA ROSE AU MOYKN AGE. 

comme leurs devanciers de la Grèce et de Rome, le 
symbole de la beauté et de la grâce, ils lui ont 
donné une vie réelle et ont placé à côté d'elle le 
rossignol comme son admirateur et son ami. 

Cette fiction des amours du rossignol et de la rose, 
dit Joseph von Hammer ^, est un des mythes les plus 
anciens et les plus gracieux de la poésie persane, un 
mythe aussi gracieux et aussi ancien que les bocages de 
roses de l'Iran, où, déjà avant Firdousi, le rossignol 
s'exprimait en pehlvi ' ou en zend^. La rose aux cent 
feuilles [Gui sad berg) est la reine de beauté dans l'em- 
pire des fleurs, le rossignol aux mille voix [Hesar das 
istan)^ le roi des oiseaux chanteurs, et tous deux sont 
les compagnons du printemps, la saison de la jeunesse 
et de la joie. Alors la rose brille dans son orgueil et 
sourit dans sa joie, tandis que le rossignol gémissant et 
suppliant dit à la nuit les douleurs de son amour. Là où 
fleurissent les roses, gazouillent aussi les rossignols, sans 
cesser, sous les mille formes changeantes de leur chant 
harmonieux, de déclarer leur amour à la rose, tandis 
que celle-ci se réjouit, insoucieuse, de la vie, et ne prend 
pas garde à la plainte attristée du rossignol. Sans trêve 
ce dernier, quoique non payé de retour, chante de son 
amour, et, modèle d'amour et de fidélité, il invite à 
l'amour le voyageur. Aussi est-il à vrai dire la seule 

1. Goschichte dcr schonen Redekûnste Persiens, p. 25. 

2. « Hier encore, dit le poète Hafiz, perché sur les branches d un 
haut cyprès, le rossignol tenait en pelhvi les assises de lamour. » 
Joseph von Ilammer, Der Dhvaii von M. Schcmscd-din Hafis, 
vol. II, p. 389. 

3. C est-à-dire, dans la langue des anciens Perses; de Hammer 
so sert du mot altoersisch. 



LA ROSK ET LE ROSSIGNOL. 221 

muse des orientaux, qu'ils ne manquent jamais d'invo- 
quer au début de chacun de leurs chants. 

On ne pouvait mieux caractériser cette fiction, 
laquelle, suivant le mot de Gœthe \ remplace pour 
les peuples de l'Iran la mythologie qui leur fait 
défaut. On comprend d'après cela la place considé- 
rable qu'elle occupe dans les œuvres de leurs poètes. 
On la rencontre chez les plus anciens, comme chez 
les plus récents d'entre eux. Déjà Firdousi lui a 
donné place dans ses plus belles descriptions : 

Le rossignol, dit-il ^, dans une pièce de vers que j'ai 
citée en partie , se plaint dans le bocage ; à ses chants 
la rose répond en soupirant. 

Ce poète s'est même servi de la succession des 
amours du rossignol et de la rose pour compter le 
temps : 

Soixante-dix fois, fait-il dire à un de ses personnages^, 
la rose avait fleuri, soixante-dix fois elle s'était fanée, et 
le rossignol Tavait chantée et s'était tu soixante-dix 
fois. 

A la même époque, tant cette fiction était devenue 
d'un emploi ordinaire, on voit le poète Anszari com- 
parer les doux entretiens de deux amants à ceux 



1. WestôstUcher Dhvan (Noten und Ablandlungen. Allge- 
meines) : « Rose und Nachligall nehraen den Platz ein von ApoU 
und Daphne. » 

,2. Voir plus haut, p. 130. 

3. Jolowicz, Der poptischo Orient, p. 442, 2. Trad. de Heine. 



*222 LA ROSE Ar MOYEN A(;E. 

qu'au retour du printemps le rossignol a dans le 

bocaffe avec la rose *. 

o 

Mais c'est Ferid-eddin-Attar, qui le premier a 
donné à cette gracieuse fiction tout son développe- 
men ; dans la Diète des oiseaux, il nous montre « le 
rossionol ivre d'amour )) et, ravi par la beauté de la 
rose, oubliant abîmé dans sa passion sa propre 
existence : 

Je ne pense, dit-il-, qu'à l'amour de la rose, ne désire 
rien que la rose... Le rossignol suffît à la rose ; pour lui 
s'épanouit sa centuple corolle. A mon gré la rose fleurit 
et me sourit avec une douce joie. Quand elle me sourit 
dans sa fleur, la joie éclate sur mon front. Que serait 
une seule nuit passée loin de ma bien-aimée ? 

Ces derniers vers nous montrent clairement le 
sens de l'allégorie qui se cache sous cette fiction ; 
gui — la rose — n'est autre que l'amie du poète, 
hulbul — le rossignol — le poète lui-même. Ce sont 
ses amours que celui-ci raconte ou chante sous ces 
noms empruntés ; c'est là (( le secret, comme s'ex- 
prime Djelal-eddin-Roumi^ que la langue du lis 
raconte à Toreille des cyprès ». C'est ainsi que 
Hafiz en particulier a entendu les amours du rossi- 

1 . So pflegten dièse Liebenden zu kosen, 
Wie in dem Rosenhain, zur Roscnzeit, 
Die Nachtigallen sprechen zu den Rosen 
In ungetrûbter Ruh' und Heiterkcit. 

Wamik und Asra, p. 33. 

2. Joseph von Hammer, Geschichte der schônen Redekûnste 
Persiens, p. 144. 

3. Voir plus haut. p. 167. 



LA ROSE ET LE lîOSSlGXOL 223 

gnol et de la rose. Comment se méprendre sur le 
sens qu'il y attache, quand, à la fin d'un de ses 
ghazels, il s'écrie : « Viens et sois une rose pour le 
rossignol ? » 

Le poète anacréontique revient sans cesse sur 
cette fiction, à laquelle il doit peut-être ses plus 
beaux vers : 

Plains-toi, plains-toi, Bulbul, s'écrie-t-il dans un de 
ses ghazels \ si tu es mon ami ; tous deux nous sommes 
épris, la plainte nous sied. » 

Et dans un autre ghazel" : 

De bonne heure, je suis allé dans mon jardin pour 
cueillir des roses ; la voix du rossignol est venue frapper 
mes oreilles. Ah ! l'infortuné est comme moi épris des 
roses, aussi pleure-t-il en accents plaintifs dans le 
bocage. 

Et ailleurs encore ^ : 

Séduit par le parfum des roses, de grand matin je suis 
allé dans leurs bosquets, pour calmer, semblable au 
rossignol, ma tête enivrée. D'un œil fixe j'ai regardé 
face à face et dans les yeux la rose qui à l'aube brillait 
comme une lampe. Elle était fière et de sa beauté et de 
sa jeunesse, parce que le rossignol est tout à elle. 

Jamais Hafiz n'a été mieux inspiré que par cette 
fiction ; qu'on en juge par le ghazel suivant, où se 



1. Der Diwan von Hafis, vol. I, p. 101, XXXVII, v. 1-2. 

2. Der Dwan von Hafis, vol. II, p. 405, XXXVIII, v. 1-5. 

3. Der Diwan von Hafis, vol. 11^ p. 110, L v. 1-2. 



22 i LA ROSE AD MOYEN ACJE. 

fait entendre, chose rare chez kii, un accent sincère 
et profond * : 

J'ai salué au matin la plaine couverte de perles de 
rosée ; la nature de son sourire faisait par myriades 
éclore les roses. Alors j'ai entendu les douces plaintes 
du rossignol. Elles révélaient les tourments que son 
cœur éprouve... rossignol, ton chagrin, que je le 
comprends bien ; pour nous deux Tamour n'est que 
peine. 

Quoi de plus gracieux encore que ces vers, qu'on 
prendrait pour une épigramme de l'anthologie 
grecque" : 

Sache-le, ô rose, il ne te sied pas d'être si hère de ta 
beauté, que dans ton orgueil tu ne daignes même pas 
t'informer du triste rossignol. 

Cette note attristée et résignée à la fois se retrouve 
avec le même charme dans les deux ghazels sui- 
vants : 

Écoutez, le rossignol chante de nouveau dans les 
branches des cyprès ; qu'un œil malveillant n'ose point 
regarder la rose ! Rose, dans l'ivresse du bonheur d'être 
une sultane de beauté, ne t'éloigne pas si fièrement des 
pauvres rossignols ^. 

1. Jolowicz, Der poetische Orient, p. 557. 

2. Der Duvan von Ilafs, vol. Il, p. 19, XI, v. 1-4. Der 
poetische Orient, p. 553. 

3. Jolowicz, Der poetische Orient. On rcconnait là la source 
des vers célèbres de Byron dans le Giaour, v. 21-24. 

The rose o er crag or vale 

Sultane of the nightingale, 

Tiie maid for whom his melody 

His thoupand songs are hcard on high. 



LA ROSE HT LE ROSSIGNOL ?25 

Le rossignol songe comment il pourrait faire de la 
rose son amie ; mais la rose ne pense qu'à faire souffrir 
le rossignol '. 

Cette fiction offrait aux poètes persans un moyen 
trop commode d'exprimer leurs sentiments cachés, 
pour qu'ils ne lui aient pas eu toujours recours ; on 
la rencontre aussi à chaque instant dans leurs vers ; 
parmi ceux qui s'en sont servis après Hafiz je n'en 
citerai qu'un, Kiatibi, qui a rivalisé de grâce, mais 
encore plus d'afféterie avec son prédécesseur ; il 
appartient à la période de décadence de la littérature 
persane^. Dans son Poème des roses, il nous montre 
Bulbul — c'est-à-dire lui-même — , chantant, retenu 
par l'amour, sur un cyprès. » 

toi, s'écrie-t-il ^, dont la bouche est un vrai bouton 
de roses, tant que tu demeures ici, je n'ai point d'ailes 
(pour m'envoler), blessé que je suis par l'enivrement de 
ton regard. 

C'est là d'ailleurs le seul passage où l'on trouve 
quelque vérité de sentiment ; le reste du poème est 
un simple jeu de l'imagination, et le monde des 
fleurs et des animaux n'y est qu'une machinerie dont 
le poète se sert pour éblouir le lecteur. 

1. Der Diwan k'Oii Hafis, vol. II, p. 59, III, v. 1-4. 

2. Kiatibi mourut de la peste en 1435. 

3. Joseph von Hammer, Geschichte der schônen Rodpkïuiste 
Persiens, p. 282. Voici le déhut du poome de Riatilji ; il peut 
donner une idée de sa manière : « Les roses reviennent dans la plaine, 
les flacons du ciel versent sur terre de l'eau de rose ; le printemps 
prend une livrée verte et rouce, etc. » 

Jop.ET. J.a Ro ;e. 15 



226 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Tout autre avait été Saadi; Fauteur du GuJistan 
a, lui aussi, mis eu œuvre Tallégorie des amours du 
rossignol et de la rose, mais pour en faire sortir une 
de ces vérités morales qui lui sont chères. Dans sa 
fable du rossignol et de la fourmi, sujet de la pre- 
mière des fables de La Fontaine, qui a remplacé le 
roi des oiseaux chanteurs par la cigale, Saadi nous 
montre le rossignol qui voltige jour et nuit autour 
des bosquets de rose, en répandant ses chants aux 
mélodies enchanteresses ^ Tandis que la fourmi 
peine et fatigue, il s'entretient de ses secrets avec la 
rose et prend le zéphir pour confident. Cependant 
l'automne vient, les vents dépouillent les arbres de 
leur parure, les feuilles jaunissent et tombent. Les 
frimas ont succédé aux tièdes zéphyrs. Le rossignol 
revient visiter les parterres qui l'avaient charmé, 
mais il n'v retrouve plus, ni l'éclat des roses, ni le 
parfum des jasmins. Le cœur lui défaille en présence 
du bocage dépouillé de ses feuilles, sa voix s'arrête 
dans son gosier au milieu du silence universel et 
cesse de se faire entendre. Nu et affamé, il n'a 
d'autre recours que d'aller demander à la fourmi 
l'aumône de quelques graines, mais l'économe 
ouvrière le refuse : 

Tu passais les nuits, lui dit-elle, en entretiens amou- 
reux, tu n"étais occupé que des charmes de la rose et 
des joies du printemps; ne savais-tu pas qu'au printemps 



1. Joseph von Hammer, Gcschichte der schùncn Redekiinste 
Persiens. p. 207. 



LA IIOSE ET LE ROSSKiNOL. 227 

succède Tautomne et que tout chemin conduit au 
désert ? 

Ici les amours du rossignol et de la rose servent 
seulement de cadre au récit du poète ; ils n'en sont 
pas le sujet même. Chez Saadi, ainsi que chez ses 
prédécesseurs ou ses émules, l'allégorie, quelque 
complète qu'elle soit, n'en est pas moins renfermée 
dans des proportions modestes ; il n'en fut pas de 
même chez leurs imitateurs ottomans, qui lui ont 
donné les développements les plus vastes. 

L'Iran a été subjugué tour à tour, on le sait, par 
les Arabes et les Osmanlis, mais tour à tour aussi 
ces peuples ont subi l'influence littéraire de ceux 
qu'ils avaient vaincus. Les Arabes ont emprunté aux 
poètes persans leur langage de convention et quel- 
ques-unes de leurs fictions ; c'est ce que, six siècles 
plus tard, a fait également et bien plus encore la 
poésie ottomane, ti qui la poésie iranienne a servi 
surtout de modèle \ Facile, aimable et voluptueuse 
comme elle, comme elle cherchant ses inspirations 
dans le monde des sens et de la nature, elle ne pou- 
vait manquer de lui emprunter la fiction des amours 
du rossignol et de la rose ; mais ce que n'avait point 
fait la poésie persane, elle devait, en l'adoptant, lui 
donner les proportions de l'épopée. 

1. Parmi les livres qvie lit de préférence la princesse Rose, 
Ihéroïne du poème de Fasli, Gui et Bulhul, figurent le Beha- 
ristanàe Djamietle Gulistan de Saadi, avec beavicoup de DUvans. 
Hammer-Purgstall, Goschichte der osmanischon Dichthinst, 
vol. II, p. 311. 



228 LA ROSE AL' MOYEN ACE. 

Un poète de cette nation, Fasli, s'en est emparé 
au xvi*^ siècle ^ et en a fait un long poème moral, 
GuletBulbiily dont la Rose est l'héroïne, le Rossignol 
le héros, et où figurent personnifiés la rosée du 
matin, le zéphyr, le cyprès, le narcisse, l'hyacinthe, 
la violette et l'épine avec les quatre saisons de 
l'année. Le Rossignol éloigné par la fierté de la Rose 
et repoussé par l'orgueil du roi Printemps, indisposé 
par THyacinthe, philosophe grognon, fuit désespéré 
dans la solitude. 11 est même jeté en prison, au 
moment où la Rose, gagnée par le Narcisse et tou- 
chée par une lettre de son admirateur, se déclare 
prête à l'écouter. Tandis qu'il gémit dans la capti- 
vité, n'ayant pour confident que la Violette, les 
armées du roi Eté ravagent les états du Printemps ; 
l'Automne s'interpose, mais bientôt l'Hiver vient 
achever de détruire les bosquets de roses dévastés 
par l'Eté. Cependant l'année nouvelle ramène le 
printemps ; la Rose revient trôner au milieu des 
fleurs qui composent sa cour. Avertie que le Rossi- 
gnol languit toujours en captivité, elle prend la 
résolution de le visiter, et, conduite par le Zéphyr, 
elle se rend auprès de son amant, qu'elle trouve 
amaigri et si faible qu'il s'évanouit à sa vue. Elle 
envoie aussitôt demander sa délivrance à son père. Le 
Rossignol amené devant le roi est remis en liberté. 
\\ se hâte de se rendre auprès de son amante ; tandis 
qu'il raconte ses aventures et ses chagrins au Cyprès, 

1. Fasli est mort en 1563. Hammcr-Purgstall, Op. laud., 
vol. II, p. ;:{09. 



LA ROSE ET LE ROSSIGNOL. 229 

gardien du palais, la Rose tient une diète, dans 
laquelle elle confesse devant toutes les fleurs assem- 
blées son penchant pour le Rossignol ; celui-ci est 
introduit par le Zéphyr et vivra désormais heureux 
dans la société de la Rose. 

Tel est ce poème gracieux, sous les fictions duquel 
se cache, nous dit Fasli, un sens profond, car la 
rose y personnifie l'esprit engendré par la raison, et 
le rossignol, le cœur, dont l'accord avec la raison 
constitue le bonheur de la vie humaine. Cette allé- 
gorie, si elle était entièrement exacte, eût jeté de la 
froideur sur l'œuvre de Fasli ; heureusement l'expli- 
cation qu'il a donnée a été faite après coup ; en 
réalité la rose, dans tout son poème, n'est que la 
reine des fleurs, sous l'emblème de laquelle se cache 
la personne aimée. Telle elle apparaît encore plus 
dans le poème du contemporain de Fasli, Muidi, 
Gui et Nen'rous \ 

Newrous (le printemps), fils du chah Ferrouch, 
qui a vu Gui en songe, en est épris et le Rossignol, 
devenu messager d'amour, porte ses lettres à son 
amie. Rapprochés par ses soins, les deux amants 
voient leur bonheur troublé par un message du 
Zéphyr qui demande la main de Gui pour son maître. 
Désespérés ils prennent la fuite. Attaqués par des 
brigands au passage d'un fleuve, ils parviennent à 
leur échapper, arrivent au bord de la mer et s'em- 
barquent ; mais ils font naufrage ; Gui tombe entre 



1. Hammer-Purgstall, Op. la:id., vol. II, p. 527-529. 



230 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

les mains d'un marchand, qui la conduit au roi Rebii, 
Newrous est vendu comme esclave au chah de 
l'Yémen, Bebii, par le pécheur qui la sauvé. Cepen- 
dant la guerre éclate entre le chah Rebii et Bedii ; 
le général de ce dernier est tué par Newrous ; Gui, 
pour venger la mort du héros, attaque Newrous, à 
son tour ; mais les deux amants se reconnaissent 
bientôt et désormais, réunis, ils passent le reste de 
leur vie dans la joie et le bonheur. 



CHAPITRE m 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES 



La rose avait été trop intimement mêlée aux pra- 
tiques du paganisme, elle avait joué un rôle trop 
considérable dans ce que la vie des anciens avait 
de plus profane, pour n'avoir pas été tout d'abord 
suspecte au christianisme ; elle fut proscrite aussi 
par les premiers docteurs de l'Eglise. Tertullien, en 
blâmant l'emploi des couronnes' condamnait par là 
même l'usage des roses ; Clément d'Alexandrie pros- 
crivait également l'emploi des couronnes de fleurs, 
en particulier de roses et de lis, ainsi que l'usage des 
parfums". Prudence se vante de ne se servir, dans ses 
repas, ni de roses, ni d'aromates^, et il félicite 
sainte Eulalie d'avoir toujours dédaigné et méprisé 

1. « Neminem clico fidelium coronam capite nosse alias extra 
tempus tentationis. » De corona. cap. ii, éd. aligne, vol. II, p. 77. 

2. O'J yàp àp|j.oo'.ov po'ocov xaÀ'jç'.v, r; l'o'.;, f] /.pi'voiç, f] àXXoi; Tial 
TO'.O'jTO'.ç àvOsa-. /aLTrjV -j/.ârîaOa'. ■/.'û<j.3.n-'.y.r\v . Paedagogus, llh. II, 
cap. 8 (78). 

3. Hic milii nulla rosac spolia, 
NuUus aromate fragrat odor. 

Catlicmerinon. Hyninus ante cihunu v. 21-22. 



232 LA nOSC AU MOYF.N AGE. 

les couronnes de roses, aussi bien que les ornements 
d'ambre et les colliers d'or\ 

Mais cette opposition prit fin avec le spectacle 
des excès auxquels la rose avait été associée. Mer- 
veille du règne végétal, cette fleur devait bientôt, 
avec toutes les autres, prendre place dans le culte 
qu'on rendait au Créateur et aux saints ; les poètes 
de la religion nouvelle la chantèrent comme l'avaient 
fait autrefois ceux du paganisme ; le mysticisme 
chrétien lui attribua une signification symbolique 
et elle en devint un des emblèmes les plus chers. 

• I. 

Parure de la terre, la rose ne pouvait manquer 
dans le Paradis terrestre ; elle y figure au premier 
rang avec le lis dans toutes les descriptions que 
nous en ont données les écrivains du moyen âge. 
Mais, par une conception qui rappelle une des tradi- 
tions du Bundehesch^ saint Basile^ et saint Am- 
broise^ ont supposé qu'elle était alors sans épines \ 

1. Spernere siiccina, flere rosas, 
Fulva monilia respuere. 

Peristephanon, Hymnus in honorem Eulaliae, v. 2J-22. 

2. Voir plus haut, 11° partie, chap. i, p. liO. 

3. De peccato. cap. 10. Dans une cpitre adressée à Libanius, 
Basile parait dire, au contraire, que la nature a donné des aiguil- 
lons aux roses pour exciter le désir de ceux qui les cueillent. 

4. Surrexerat ante lloribus immixta terrenis sine spinis rosa et 
pulcherrimus flos sine uUa fraude vcrnabat. Ilexameron, cap. xi, 
48. 

5. Milton a soigneusement conservé cette légende, quand il parle 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 233 

Elles n'auraient apparu qu'après la désobéissance 
d'Adam et d'Eve, fiction qui devait être la source 
d'innombrables comparaisons. 

L'un des poètes les plus anciens qui aient décrit le 
Paradis terrestre, Dracontius, nous montre Adam et 
Eve se promenant dans ce jardin délicieux « au 
milieu des fleurs et des vastes bosquets de roses » \ 

L'hiver, dit-il ailleurs -, y produisait des roses ; en 
plein été s'épanouissaient encore les lis empourprés ; 
toutes les fleurs y étaient parfumées et jamais l'éclat des 
violettes à la pudique pâleur ne s'y ternissait. 

Les lis, chante également Avitus^, y brillent sans que 
le soleil les flétrisse, aucun souflle n'y ternit les vio- 
lettes et les roses vermeilles y conservent toujours une 
grâce inaltérable. 

Dans la description du Paradis que Madoïnus* 
adresse à son ami Théowulf, l'évèque du viii*^ siècle 
décrit aussi ce séjour de délices et ses ruisseaux au 

des fleurs de toute nuance et de roses sans épines qui remplissent 
les vallées de 1 Eden : 

FloAvers of ail hue and Avithout thorn the rose. 

Paradise lost, book IV, v. 256. 

1. Ibant per flores et lata rosaria bini. 

Carmen de Deo. lib. I. v. 437 (Migne, Pafrol., vol. IX, p. 754). 

2. Et rosulas proferret hiems, servaret et aestas 
Lilia purpurea, flos omnis staret odore, 

Nec marceret honos violae pallore decenti. 

Ibid., lib. Il, V. 442-44. 

3. De initio ni midi. Ed. Migne, p. 328. 

4. Florigeras sedes, jucundo et murmure rivos 

Undique stipatos floribus atque rosis. 
De Pnrridi.so, v. 5-6 (Poefae aevi Car. rec. Duewmler. I, 573). 



234 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

doux murmure tout bordés de fleurs et de roses. 
Deux siècles plus tard, l'auteur de la traduction 
allemande de la Genèse, dont j'ai parlé plus haut, 
place également dans le Paradis terrestre des roses 
et des lis, ainsi que toutes sortes d'herbes aroma- 
tiques ^ Milton est resté fidèle h cette tradition et il 
nous montre le berceau fleuri, sous lequel som- 
meillent Adam et Eve, répandant sur eux « une 
pluie de roses que renouvelle chaque matin » : 

on their naked limbs the flowery roof 
Showered roses, which the morn repaired'. 

1. Dans le Paradis, où le conduit son voyage miraculeux, saint 
Brandan aperçoit de 

Bels gardins et grant praerie 
Qui tousjours est verde et florie, 
Ses Hors souef et moult bon flairent. 
Der Brandan des Arsenal puLl. par Th. Auracher, v. 1651-53 
(^Zeitschrift fur rom. Philologie, vol. II, p. 456). De même 
dans la « terre nouvelle « que visite le saint, d après la version en 
ancien anglais, « le soleil est plus hrillant, la joie règne,... chaque 
herbe est couverte de fleurs et chaque arbre de fruits » : 

Euerech herbe was fui of flowres : and ech treo was fui of fruyt. 
Vita sancti Brandani ahhatis de Hihernia {The early south- 
english Legendary or lives of saints... éd. by Cari Horstmann. 
London, 1887, in-8, p. 222). Mais le saint, chose remarquable, 
n'y voit ni lis, ni roses. Le chevalier Owen n en aperçoit pas 
davantage dans le Paradis terrestre oii il aborde après sa visite au 
Purgatoire : 

Si cum uns prcz fust cis païs Herbes i out de bone odur 

De flors e d arbres plantcis, E gentils fruiz de grant valur. 
Le Purgatoire de saint Patrice, v. 1587-90. (Poésies de Marie 

de France... publiées par B. de Roquefort. Paris, 1831, in-8, 

vol. II, p. 472). 

2. Paradise losf. book IV, v. 772-73. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 235 

Par une analogie qui s'explique de soi, on mit 
aussi des roses dans le séjour des bienheureux, 
qu'éerivains et poètes, l'identifiant avec le Paradis 
terrestre, représentent à l'envi comme un lieu de 
délices, un parterre rempli d'arbres verdoyants et de 
fleurs parfumées. 

Il est, dit une inscription funéraire*, entré, ô Paradis, 
dans tes demeures angéliques et tes royaumes brillants 
d'or, au milieu de tes richesses, et de tes parterres aux 
gazons embaumés de fleurs divines. 

Sedulius dépeint également le Paradis et a ses 
champs remplis de fleurs éternelles ^, le charme de 
ses bosquets entretenu par des eaux toujours vives 
et ses jardins ravissants où les fruits ne manquent 
jamais ». a C'est un verger immense, dit Saturiis 
dans les Actes de sainte Perpétue ', rempli de rosiers 
et de fleurs de toute espèce ». Ailleurs ''^ il nous 

1. Angelicasque domos intravit et aurea régna, 
Divitias, Paradise, tuas, flagrantia semper 
Gramina et habentes divinis floribus hortos. 

C. I. L., vol. XII, n-^ 949, p. 122. 

2. ... ubi flore perenni 
Gramineus blanditur ager, nemorunquc voluptas 
Irriguis nutritur aqiiis, interque bénigne 
Conspicuos poniis non dcficientibus hortos. 

0/Jiis pascliale, lib. V, v. 222-25. Cf. Éd. du Méril, Poésies 
populaires latines. Paris, 1843, in-8, p. 113, note 2. 

3. « Spatlum grande... quasi vividariuni, arbores habens rosae, 
et omne genus lloris. » Acla prinioruin martyriim sincera et 
selecta collecta opéra et studio Th. Ruinart. Amsteld., 1713, 
in-fol,, cap. xi, p. 98. 

4. « In vividario, sub arjjore rosae... universi odore inenarrabili 



236 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

peint les martyrs, réunis clans ce jardin céleste, 
(( sous un rosier, et se nourrissant h satiété de par- 
fums inénarrables. » 

Dans la patrie des justes, chante Prudence \ célébrant 
Taurore delà Pâque, la terre est tout embaumée de rosiers 
aux fleurs empourprées qui la couvrent, et, arrosée par 
des sources vives, elle y produit de brillants soucis, de 
molles violettes et le tendre safran. 

Fortunat, parlant des viero^es qui, au ciel, célè- 
brent dans de divins banquets leurs vœux exaucés, 
les montre cueillant « l'une des violettes, l'autre des 
roses ))^ : et des roses et des lis v sont aussi l'éternel 
aliment de leurs veux\ 

Dans les demeures éclatantes d'or et de pierres pré- 
cieuses, lit-on dans un hymne de Pierre Damien, mais 
attribué parfois à saint Augustin ''^ jamais ne sévissent, 

alebamur, qui nos saliabat ». Ibid., cap. XIII, p. 99. Cf. Martigny, 
Dictionnaire des antiquités chrétiennes^ s. v. Paradis. 
1. Illic purpureis tecta rosariis 

Omnis fragrat humus, calthaque pinguia 
Et molles violas et tenues crocos 
Fundit fontlculis uda fugacibus. 
Cathemerinon. V. De novo lumiiie Paschalis sabbati, v. 113-lli. 
2- Per paridisiacas epulas sua vota canon tes, 

Ista legit violas, carpit et illa rosas. 

De virginitate, v. 29-30, lib. VIII. 

3. Floribus actornis oculos rosa, lilia pascunt. 

Ad virgines, v. 11, lib. VIII. 

4. Hicms horrens, acstas torrens illic nunquam saeviunt. 
Flos purpurcus rosarum ver agit perpctuum, 
Candent lilia, rubcscit crocus, sudat balsamum. 

Rhythwus de gloria paradisij v. 13-15, éd. Migne, vol. LI, 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHHETIENNEG. 237 

ni les frimas de Thiver, ni les chaleurs de l'été ; un prin- 
temps éternel y produit sans cesse la fleur vermeille de 
la rose; sans cesse y brillent la blancheur du lis et la 
pourpre du safran et sans cesse y coule le baume. 

Adam de Perseigne dépeint également le (c jardin 
du ciel )) comme rempli de fleurs mystiques au milieu 
desquelles brille la « rose d'amour ))\ Et un vieux 
poète italien, dans la description de la « Jérusalem 
céleste » '\ la montre arrosée par un beau fleuve, 
dont les rives sont ombragées d'arbres verdoyants 
et embellies de lis, de roses, de violettes et d'autres 
fleurs qui exhalent les plus doux parfums. 



II. 



La rose ne fut pas seulement considérée par les 
écrivains mystiques du moyen âge comme la parure 

p. 915-16. Migne en avait fait d'abord le chap. xxvi du Lave 
des méditations de saint Augustin. 

1. Fragmenta Mariana (Migne, PairoL, vol. GGXI, p. 750). 

2. ... per mcco un bello flumo ge cor 
Lo quai e circundao di molto gran verdor 
Dalbore et de çigi e d'altre belle flor 

De rose et de viole ke rendo grande odor. 
De Jérusalem celesti et de pidcritudine ejiis, etc., v. 89-92. 
Mussafia, Monumenti antichi di dialetti itaiiani. Sitzungshe- 
riclite dcr Akademie der WisscnscJiaften. Wien, vol. XL VI 
(1864), p. 137. (Il faut rapprocher de cette description celle du 
jardin céleste dont parle Jacopone de Todi, avec ses forêts chargées 
de fruits, ses ruisseaux qui fuient parmi les gazons et les fleurs. 
Ozanam, Des sources poétiques de la Divine Comédie (OKuvres 
complètes, vol. V, p. 418). 



238 LA UOSE AU MOYEN AGE. 

et l'ornement du paradis et du ciel, ils la regardèrent 
encore comme le prix de toute action noble et belle, 
remblème de ce qu'il y avait de plus auguste et de 
plus vénéré dans les croyances chrétiennes. C'est 
ainsi qu'elle devint le symbole et l'apanage de la 
Vierge et du Christ. 

A l'exemple de saint Paul qui exhortait les fidèles 
à acquérir par une vie exemplaire a une couronne de 
gloire incorruptible \ » saint Cyprien encourageait 
les confesseurs et les martvrs de son éo-lise h p-ao-ner 
de blanches couronnes de lis et des couronnes ver- 
meilles de roses. 

Dans les camps célestes, écrivait-il ^ la paix et la lutte 
ont leurs fleurs propres, dont le soldat du Christ se cou- 
ronne dans sa f^loire. 

Et rappelant dans un autre ouvrage que jamais 
Dieu ne laisserait nos mérites sans récompenses. 

A ceux qui vainquent dans la paix, disait-il '\ il don- 
nera, en retour de leurs bonnes œuvres, une couronne 
de lis blancs ; à ceux qui triomphent dans la persécution, 
en récompense de leur mort, il accordera une couronne 
de roses vermeilles. 

1. Epist. ad Corinthios, lib. I, cap. ix, v. 25. 

2. « Floribus ejus (ecclesiae) nec lilia nec rosae désuni. . . Accipiant 
coronas vel de opère candidas, vel de passione purpureas. In cacles- 
tibus castris et pax et acies habent flores suos, quibus miles Cbristi 
ob gloriam coronetur. » Epislola ad martyres ot coiifossores. 
{Epist., lib.. I. 8, Migne, p. 249-50). 

3. « In pace vincentibus coronam candidam pro operibus dabit, 
in pcrsecutione purpuream pro passione geminabit. » Liber de 
opère et eleeiuosrnis. cap. 26 (Éd. Migne, p. 646). 



LA HOSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 239 

Saint Jérôme tient le même langage : 

Le sacrifice d'un cœur pur, écrit-il à Eustochius^, est 
un martyr, aussi bien que l'effusion du sang pour con- 
fesser sa foi ; par celle-ci on se tresse une couronne de 
roses et de violettes, par celle-là une couronne de lis. 

Dans une autre épître adressée à Rusticus, il fait 
encore de la rose Femblème de la pudeur, ainsi que 
du lis celui de la pureté'. Et ailleurs^ on le voit 
associer les « violettes )) des veuves aux « lis des 
vierges » et aux a roses des martyrs ». 

Saint Augustin, à son tour, rappelant combien 
rÉglise honore, et la dignité de la vie, et la gloire 
du martyr, ainsi que la pureté inviolée de la foi, 
ajoute que ni les roses ni les lis ne manquent aux ré- 
compenses qu'elle donne*. Ailleurs encore, il dit que 

1 . « Non soliim effusio sanguinis in confessione reputatur, sed 
devotae quoque mentis servitus immaculata quotidianum martyrium 
est. nia corona de rosis et violis plectitur, ista de liliis. » Epist., 
CVIII, 31. Ad Eustochiuni^ Epitaphium. Paulae matris. Ed. 
Migne, vol. I, p. 905. 

2. « Non milii laborandum (est) uti ostendam tibi variorum 
pulchritudinem florum, quid in se lilia habcant puritatis, quid rosa 
verecundiae possideat ; quid violae purpura promittat in regno. » 
S. Hieronynii, Epist., GXXV, 2. Ad Rusticum monachum. 
Éd. Migne, vol. I, p. 1073. 

3. « Suscipe viduas, quas inter Yirginum lilia et Martyrum 
rosas, quasi quasdam violas, misceas. » Epiât., LIV, 14. Ad Fu- 
riani, Dû viduitate servanda. Ed. Migne, vol. I, p. 557. « Est 
quoque, dit aussi S. Hildefonse, candidum liliuni flos Yirginum, 
rosae purpurantis sanguinis martyrum, violae gratiacontincntium. » 
Du Gange, s. v. Rosa. 

4. « Floribus ejus nec rosae, nec lilia desunt. )> Sermo CGIX. 
In festo omnium Sanctorum. 1. Ed. Migne, vol. V, p. 2135. 



240 LA H OSE AU MOYEN AGE. 

Dieu qui, dans la persécution, donne des couronnes 
de fleurs vermeilles, récompense du martyre, don- 
nera aussi à ceux qui vivent dans la paix de blanches 
couronnes, récompense de leurs mérites de justice \ 
On voit par là comment la rose est devenue le 
symbole du martyre, comme elle était la récom- 
pense de ceux qui le souffrent ; mais elle devait 
prendre bien d'autres significations : 

Il y a trois roses mystiques, suivant Pierre de Mora ^, 
qui a fait en quelque sorte la théorie du symbolisme de 
la reine des fleurs ; la première est le chœur des mar- 
tyrs; la seconde, la Vierg-e des Vierges; la troisième, le 
médiateur de Dieu et des hommes^. La première est 
rouge, ajoute-t-il,... la seconde, blanche... la troisième, 
rouge et blanche... La première est bonne, la seconde 
meilleure, la troisième excellente. Et encore : la pre- 
mière rose naît des épines de la persécution et des héré- 
tiques. La seconde est sortie des épines de la perversion 
des Juifs, d'où le proverbe : comme l'épine produit la 
rose, ainsi la Judée a engendré Marie. La troisième est 
née sur la tige sortie de la racine de Jessé, suivant la 



1. « Qui coronam in persecutione purpuream pro passione do- 
navit, ipse in pacc viventibus pro justitiae meritis dabit et can- 
didam. » Ihid., voL Y, p. 2137. « Flos rosae, écrit S. Grégoire, 
qui mira est fragrantia, rutilât et redolet ex cruore martyrum. » 
Homil. YI, bb. L 

2. E rosa alphabetica seu ex arte sermocinandi, ap. J, B. 
Pitra, Spicileglum Solesmense complecteiis sanctoruin patriim 
scriptorumque ecclesiasticorum' anecdota hactenus opéra. 
Paris, 1855, in-8, voL III, p. 490. 

3. « Quabs est rosa? Prima rosa est chorus martyrum; secunda, 
Yirgo Yirginum; tertia, mediator Dei et hominum. » 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 241 

prédiction d'Isaïe : « Une verge sortira de la racine de 
Jessé et une fleur surgira de cette racine^ ». 

On a là comme le résumé de ce que les écrivains 
mystiques ont dit et chanté de la rose depuis les 
premiers siècles jusqu'à la fin du moyen âge. Pru- 
dence compare les saints Innocents voués à la mort, 
(( au seuil même de la vie, » par le « persécuteur 
du Christ », à des roses naissantes que l'ouragan 
détruit et disperse'. 

Le jeune martyx qui vint au devant du captif chré- 
tien, conduit par Agapius au banquet céleste, portait 
autour du cou une couronne de roses merveilles^. 
Peu de temps avant son martyre, la bienheureuse 
Digne vit en songe sainte Agathe portant des roses et 
des lis dans la main^. « Je suis Agathe, lui dit celle- 
ci, qui jadis ai souffert pour le Christ les plus affreux 
tourments; je viens t'apporter une partie de ces 
présents empourprés, )) ajouta-t-elle, en lui offrant 
des roses vermeilles, présage de son prochain 
martyre. 

Saint Ambroise a été jusqu'à dire que la rose est 



1. « Prima rosa nascitur ex spinis persecutionis et haereticorum. 
Secunda rosa orta est ex spinis Judaicae pravitatis, unde 

Sicut spina rosam, genuit Judaea Mariam. 
Tertia rosa nata est ex virga de radiée Jesse. Isaias. Egredietur virga 
de radiée Jesse et flos de radiée ejus ascendet. » 

2. Salvete, flores martyrum, Christi insecutor sustulit, 
Quos lucis ipso in limine Ccu turbo nascentes rosas. 

Cathemerinon, XII, Hymnus de Epiphania, v. 125-128. 

3. E. Le Blant, Les songes et les irisions, p. 9. 

4. Acta sanctorum , vol. III, p. 646, c. 

JoRET. La Rose. 16 



2l'2 LA ROSE AL MOYEN AGE. 

l'image du sang ou plutôt le sang même du Sei- 
gneur ^ Si Walafrid Strabus se borne à remarquer 
que le Christ « a coloré les roses par sa mort" », 
un poète latin du xiv° siècle, reprenant la tradition 
de saint Ambroise, salue a la rose du sang sorti à 
torrents de la chair divine du Sauveur^ )>. Les mysti- 
ques parlent à chaque instant du « sang couleur de 
rose du Christ* ». « L'effusion de son sang sacré, 
dit de Jésus l'auteur de la Vigne mystique", a rougi 
les feuilles de la rose sanglante de sa souffrance ». 

Et un poète du xv^ siècle compare à des roses 
vermeilles les cinq plaies sanglantes par lesquelles 
le Christ a racheté tous les hommes^. Le piétisme 

1. « Carpis rosam, hoc est, domini corporis sanguinem ». Com- 
inentariinn in psalmum 118. 

2. Morte rosas tingens. 

Hortulus, XYI, Rosa. v. 35. 

3. Ave rosa sanguinis 
Fusi more iluminis 
De carne Salvatoris. 

Philipp ^^ ackernagel, Das Deutsche Kirchenlied von der àltesten 
Zeit bis zu Anfang des xvii. Jahrhunderls. Leipzig, in-8, 
vol. I, 1864, n^^ 283. 

4. « Mundamur roseo sanguine. Christe, tuo, » lit-on au-des- 
sous d une image du Christ à Nuremherg. 

5. « Rosa passionis effusionihus crebris sacratissimi sanguinis 
psius spccialiter fuit rubricata. » Bernardi opéra, III, 712 (48U). 

G. Merkt. ihr Kristenleute ! 

Die Rosen ich euch deule ; 
Das sein fûnf A^ unden roth und zart, 
Damit er uns erloset hat, 
Die Frauen und auch die Mann. 
J. Gôrres, Altdeutsche Voiks- und Meisterlieder, p. 239. 



LA 1U)SE DANS LES LÉ(;ENDKS CHRETIENNES. 243 

allemaïul a, même après la Réforme, fidèlement 
conservé cette comparaison : au xyii*^ siècle Paul 
Gerhai'd s'en servira encore. Elle ne suffit pas à 
l'ardeur mystique du moyen âge. Saint Bernard est 
allé plus loin ; il a fait de la rose l'image même du 
Christ dans sa passion : 

Contemplez, s'écrie-t-il dans une de ses homélies 
sur les Evangiles^, cette divine rose, où la passion et 
l'amour se disputent pour lui donner son vif éclat et sa 
couleur pourprée. Celle-ci lui vient sans nul doute du 
sang qui coule des plaies du Sauveur... Comme durant 
une nuit froide la rose demeure fermée et s'entr'ouvre 
le matin aux premiers rayons du soleil, ainsi cette déli- 
cieuse fleur qui est Jésus-Chrit a paru se refermer 
comme par le froid de la nuit, depuis le péché du pre- 
mier homme, et lorsqu'est venue la plénitude des 
temps, elle s'est épanouie soudain au soleil de l'amour. 
Autant de plaies sur le corps du Sauveur, autant de 
roses ! Reg-ardez ses pieds et ses mains, n'y voyez-vous 
pas des roses? Mais contemplez surtout la plaie de son 
cœur entrouvert! Ici c'est plus encore la couleur de la 
rose, à cause de l'eau qui coule avec le sang, quand la 
lance a percé son côté ! 

Ecoutons un autre mystique, qu'on a voulu parfois 
identifier avec saint Bernard^ : 



1. Uomeliae in Evangelia, lib. II, cap. 38, ap. Mgr. de la Bouil- 
lerie, Etude sur le symbolisme chrétien de la nature. Paris, 
1866, in-8, 2'^ édit., p. 267. IV. « Jésus-Christ assimile à la rose à 
cause de sa passion. » 

2. « Floret in vite nostra, benigno Jesu, nihilominus rosa 
rubens et ardens : ruljens sanguine passionis, ardcns igné charitatis, 



244 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Sur notre vigne — le divin Jésus — fleurit une rose 
vermeille et ardente : vermeille du sang de la passion, 
ardente du feu de la charité, humide de la rosée des 
larmes du doux Jésus. 

Noble rose, dit également un cantique des frères 
Moraves^, grand est ton amour; Seigneur, tes plaies 
couleur de rose ont triomphé du péché, du démon et de 
la mort. 

Un vieux lied, qu'on rencontre à la fois en Alle- 
magne et en Hollande, en Suède et en Danemark, a 
mis en œuvre d'une manière dramatique ces compa- 
raisons mystiques de la rose et des plaies du Sau- 
veur^. A la première heure du jour, la fille du sultan 
est allée cueillir des fleurs dans le jardin de son père; 
la vue des belles fleurs, toutes brillantes de rosée, 
élève son cœur vers celui qui les a créées ; elle 
l'adore sans le connaître et souhaite de le voir. Et 
voilà que le jour suivant à minuit, le Christ lui 

roscida etï'usionc lacryraarum dulcissimi Jesu ». Vitis mystica, 
cap. xxxiii, 121 (Migne, PatroL, vol. 184, p. 708). « Il nous faut, 
dit-il encore, unir la rose de la souffrance à la rose de la charité, 
afin que la rose de la charité rougisse dans la souffrance et que la 
rose de la souffrance brûle du feu de la charité. » JNecessarium 
habenius rosani passionis rosae charitatis conjungere : ut rosa chari- 
tatis in passione erubescat et rosa passionis igné charitatis ardescat. 
Gap. xx.x^v, 126. 

1. Du edle Ros , Dein Lieb ist gross, 
Herr, durch die rosinfarbnen ^\ unden 

Hast du Sûnd, Teutel und Tod ùberwunden. 
Paul Gassel, liose und Nachtigall, p. 22. 

2. Hoffmann von Fallersleben, Niederlaendische Volkslieder. 
Hannover, 1856, in-8, n^ 199, p. 345-353. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 245 

apparaît sous la figure d'un beau jeune homme; elle 
s'étonne et lui demande comment il a pénétré dans 
la demeure royale. Et Jésus lui répond qu'il a quitté 
pour elle le royaume du ciel et qu'il est le maître 
des fleurs. Seigneur, s'écrie-t-elle alors, y a-t-il 
loin d'ici au jardin de ton père? Je voudrais bien en 
soigner les fleurs pendant toute l'éternité. « Mon 
jardin, reprend Jésus, est situé à des milliers, milliers 
de lieues, » et il lui offre une couronne vermeille, 
présent de fiançailles, qu'elle accepte. A ce moment 
les blessures du Christ s'ouvrent. « bien-aimé, 
s'écrie-t-elle, pourquoi ton cœur est-il si rouge ? Tes 
mains se couvrent de roses ?» — « Mon cœur saip-ne 
pour toi, répond Jésus \ pour toi je porte ces roses ; 
je les ai cueillies dans la mort, en versant mon sang 
pour toi. Mon père m'appelle, ô fiancée; viens, je 
t'ai conquise depuis longtemps. » Elle a eu confiance 
en l'amour de Jésus, dit le poète en terminant; une 
couronne lui est tressée au ciel. 

Mais quelque habituelle que soit la comparaison 
de Jésus et de sa passion avec une rose, la compa- 
raison de la Vierge avec cette fleur se rencontre 
encore plus fréquemment au moyen âge. Symbole de 
la grâce pudique, la reine des fleurs devint alors, il 
en sera de même et plus encore à l'époque de la 
Renaissance, l'apanage naturel de la reine des anges; 

1. Mein Ilerz, das ist uni dich so roth, 

Fur dich trag' ich die Rosen 
Ich brach sie dir im Liebestod, 
Als ich mein Bhit vergossen. 
Pps Knnhou Wundovhoru, Berlin, 1873, vol. I, 61. 



246 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

elle en fut la compagne inséparable, comme l'em- 
blème habituel. Chaque fois qu'elle se manifeste aux 
hommes, des roses naissent sous ses pas. Des roses 
sont sa parure accoutumée. Suivant une tradition, 
peu ancienne il est vrai, quand Marie monta au ciel, 
elle laissa son tombeau rempli de roses ^ C'est h une 
rose aussi que depuis le xii° siècle la comparent le 
plus souvent les écrivains mystiques, poètes ou 
prosateurs. 

Pour Fortunat, Marie n'est encore que la verge 
sortie de la racine fleurie de Jessé et qui porte des 
fruits '^. Fulbert de Chartres ne voit aussi en elle 
que la verge dont Jésus est la fleur divine : 

Jessé ^ a produit une verge, et cette verge une fleur ; 
sur cette verge repose Tesprit saint; la verge est la 
Vierge, mère de Dieu, et la fleur son flls. 

Mais les choses changent quand on arrive à saint 

1. Jacob de \oragine l'ignore encore : « Sepulcrum aperientes, 
dit-il, corpus minime invenerunt, sed tantnm vestimentaet sindonem 
reperunt )). Legenda auvea. rec. Th. Graesse. Dresdae, 18'i6, in-8, 
cap. cxix, De assumtione sanctae Mariae Virginis. Dans la 
première moitié du xvic siècle, Ribadeneyra ne parle pas davantage 
de cette légende ; on la trouve déjà représentée cependant dans des 
enluminures du siècle précédent. 

2. Radix Jesse floruit 

Et virga fructum edidit. 

Miscellanea, lib. YIII. cap. 9. 

3. Stirps Jesse virgam producit virgaque florem, 
Et super hune florem requiescit spiritus almus, 
Yirgo, Dei genitrix, virga est, fl^os, fîlius ejus. 

De heata Virgine, v. k-^ (Hyinai ci Carmina ccclesiastica, éd. 
Mifrne. XT. p. 856). Cotte comparaison se rencontre à rliarjnf instant 



LA ROSR DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 247 

Bernard; avec lui la Vierge est devenue une rose et 
telle elle apparaîtra désormais. Après avoir opposé 
à Eve, (( l'épine qui a apporté la mort dans le 
monde, » Marie, « la rose source de salut pour tous 
les hommes, » le célèbre mystique poursuit ainsi 
cette comparaison de la mère du Sauveur avec la 
reine des fleurs ^ : 

Marie a été une rose, blanche par sa virginité, ver- 
meille par sa charité ; blanche par la chair, vermeille 
par l'esprit ; blanche par la pratique de la vertu, ver- 
meille par lécrasement du vice; blanche en purifiant 
les passions, vermeille par Tesprit en mortifiant les ap- 
pétits charnels ; blanche par l'amour de Dieu, vermeille 
par sa compassion pour le prochain. 

Si les poètes religieux n'ont point imité toutes 
ces antithèses scholastiques, ils ont varié h Tinfini 



chez les écrivains mystiques, poètes ou prosateurs, du moyen âge. 

Voici comment l'a mise en œuvre un trouvère du xiii^ siècle. 
Se nos dist Isaïe en une profesie 

c une verge d Egipte de Jesse espanie 

istroit par signorie de très grant biaulleit. 

celle verge d'Egipte est la virge Marie, 

la flor nos sencfie de ceu ne doutes mie. 

Wilh. Wackernagel, Altfranzoesisclie, Lieder und Leiche, 
Base!. 1846, in-8, p. 66, n^ XT.II, str. 2 et 3. 
1. Maria rosa fuit candida per virginitatem, rubicunda pcr cha- 

ritatcm ; candida, carne; rubicunda, mente ; candida, virtutcm sec- 

tando ; rubicvnida, vitia calcando ; candida. afTectum purifîcando ; 

rubicunda, actum carnalem mortificando ; candida, Dcum diligendo ; 

rubicunda, proximocompatiendo. Scrino de heata Maria, \o[. III, 

p. 1020. éd. Migne. 



248 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

les comparaisons de la Vierge* avec la rose. La double 
couleur de cette fleur, le vermeil éclat de sa corolle, 
son parfum, les épines au milieu desquelles elle croît, 
offraient autant d'images allégoriques qu'ils ont à 
l'envi appliquées à la mère du Sauveur. Adam de 
Saint- Victor la salue comme a un myrte de tempé- 
pérance, une rose de patience, le nard odorant' )) ; 
pour saint Bonaventure c'est a une rose sans épines, 
remède des pécheurs^ » ; elle lui apparaît comme 
(( douée d'une beauté suprême )), et, comparaison 
souvent répétée*, a plus vermeille que la rose, 
plus blanche que le lis"' )). 

Marie, dit Albert de Regensbourg^, est une rose 
fleurie sortie de la souche cuopable d"Ève, notre mère 
commune... » « Elle est, dit-il encore, pourpre comme 
la violette, brillante de rosée comme la rose, blanche 
à régal des lis"^. 

1. Léon Gautier, Pr/ères à la Vierge. Paris, 1874,in-o2, p. 339. 

2. Salve, decus ^i^ginum, mvrtiis temperantiae, 
rosa patientiae, nardus odorifera. 

Philipp ^A ackernagel, Das deutsche Kirchenlied, n" 194, IV, 
V. 1-4. 

3. Eia, rosa sine spina, peccatorum medicina. 

Ibid., n^ 229, XI, v. 1-2. 

4. On la trouve encore dans 1 hvmne anonyme n'^ 297. 

5. Tu es illa speciosa, qua nulla est pulcrior, 
rubicunda plus quam rosa, lilio candidior. 

Ihid., no 228, I, v. 5-8. Cf. Man. lat. 1196, fol. 456rt delà 
Bibl. Nat. 

6. A rea virga priniae, niatris Evae florens rosa 
processif Maria. Ibid., 11° 224, I, v. 1-3. 

7. Purpura ut viola. roscida ut rosa, 

candens ut lilia. fbid., n" 244, II, v. 'j-6. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 249 

« Salut, rose suave, s'écrie Conrad de Gaming\ 
annoncée par le buisson de Moïse )). a Réjouis-toi, 
belle rose, dit un autre poète '\ livre-toi à l'allé- 
gresse, ô rose unie maintenant aux lis )). C'est la 
« rose du ciel », lit-on dans un hymne^ ». Pierre 
Damien l'appelle également une « rose du Paradis^ ». 

Les poètes provençaux et français ont rivalisé avec 
les mystiques latins. Pour Pierre de Corbiac, la 
Vierge est « une rose sans épines, la plus odorante 
des fleurs. » 

Roza ses espina 

Sobre totes flors olens". 

Elle est pour lui encore « l'églantier que Moïse 
trouva verdoyant au milieu des flammes ardentes^ ». 
Le trouvère Gautier de Coincy, cela se comprend 
de cet écrivain mystique, s'est complu à ces compa- 
raisons de la Vierge avec la rose. Pour lui, c'est une 



1. Ave, rosa delicata..., ruJoo Moysi signala. 

Ibid., no 271, III, v. 1-3. 

2. Gaude, rosa speciosa, 
Gaude fruens deliciis, 
Nunc rosa juncta lilio. 

F. J. Mono, Lateinische Hymnen des Mittelalters . Froiburg-1- 
B. 1854, in-8, n« 458. 

3. a Caeli rosa. » Ph. Wackernagel, n" 300, IV, v. 1. 

4. Index Marianus. (Migne, Patrol., vol. CCXIX, p. 509). 

5. Karl Bartscli, Chrestomathio provençale, p. 207, v. 10-11. 

6. l aiglcntina 
Que trobct vert Moysens 
Entre las tlammas ardens. 

Karl Bartsch, Chrestomathie provençale, p. 207, v. 24-27. 



250 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Rose en toute douceur emmiellée et souciée, 

ainsi qu'il s'exprime dans une de sçs Prières ^ Il 
faut, dit-il en parlant d'elle, aimer 

la fresche rose, 
La fleur espanie, 
En qui sainz Espirs repose -. 

(( Elle est )), dit-il de même dans son Prologue^, 

Elle est la fleur, elle est la rose 
En cui habite, en oui repose 
Et jour et nuit sainz Esperiz. • 

Et, dans un cantique*, 

C'est la fleur, la violete, 
La rose espanie. 

Il l'appelle encore, dans un de ses miracles ^ 

La flor de lis et d'englentier, 
L'odorant fleur, l'odorant rose, 
Qui souef i out seur tote chose. 



1. L'abbé Poquet, Les miracles de la Sainte Vierge, traduits 
et mis en vers par Gautier de Coincy. Paris, 1857, in-4, p. 760, 
V. 81. 

2. Chanson pieuse, v. 61-63, ap. Paul Meyer, Recueil d'an- 
ciens textes has-latins , provençaux et français. Paris, 1874- 
77, in-8, p. 381 a. 

3. L'abbé Poquet, op. laud., p. 5. Prologue, v. 91-94. Et de 
même ailleurs. Man. fr. 1530, fol. 6 a 2, de la Bibl. nat., 

Rose fresche et chiere De saint Esperit plene. 

4. Chanson pieuse, v. 20-21, ap. Paul Meyer, op. laud., 
p. 380. 

5. Du clerc qui famé espousa et puis la laissa, v. 2.-4, ap. 
l'abbé Poquet, op. laud., p. 631. 



LA ROSE DANS LES LÉGENDI.S CHRETIENNES. 251 

Ailleurs^ il la salue comme une 

Flors d'églantier, flors de lis, fresche rose, 
Flors de toz biens, flors de totes Hors. 

Ou encore" comme 

Celé qui la rose est des roses. 

L'auteur des Miracles de la Vierge revient à 
chaque instant, et sans craindre de fatiguer, sur ces 
images, qu'il a parfois développées outre mesure^; 
mais il n'est pas le seul à s'en servir ; elles parais- 
sent tellement naturelles qu'on les rencontre chez 
tous les poètes du temps. Tout sceptique et volage 
qu'il est parfois, Rustebeuf les a employées comme 
Gautier de Coincy : 

Tu es rosiers qui porte rose 
Blanche et vermeille, 

dit-il, par exemple dans son J{>e Maria'*. Et dans 
les Neuf joies de Nostre Dame : 

1. Mail. fr. 1530, fol. 8, a 2. 

2. De preshitero quem heata virgo défendit ah injuria, ap. 
Karl Bartsch, La langue et la littérature françaises. Paris, 
1888, in-8, p. 366, v. 21. 

3. Par exemple au début du Miracle de sainte Léochade, v. 63- 
67 (L'abbé Poquet, p. 112) : 

La mère Dieu est la grant rose 

En cui toute douceur repose, 

Geste rose est de tel douceur 

Et si plaine de bone oudeur 

Qu'ele refait le cors et 1 arae. 
\. V. 116-117. Gedichte nach den Ilandschriften der Pari- 
ser National- Bihliotho k hgg. von Dr. Adolf Kressner. Wolfen- 
bûttel, 1885, in-8, p. 196. 



252 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Tu es H buissons Sinaï... 

Liz et trônes au roi de gloire... 

Olive, églantier, fïors d'espine... 

Et ysopes d'umilité 

Et li cèdres de providence, 

Et li lis de virginité 

Et la rose de pacience^ 

Dans le miracle de Théophile enfin il l'appelle 
tout comme Gautier, 

Flors d'églantier et lis et rose 
En qui le fils Dieu se repose ^. 

On lit de même dans un vieux cantique anonyme 
en l'honneur de Marie : 

Tu es la flour, tu es la rose. 

Tu es celle en qui se repose 

La doulceur qui tout aultre passe ^. 

Un autre cantique de la même époque nous offre 
accumulées comme à plaisir toutes les comparaisons 
si chères aux mystiques de la Vierge avec la rose 
et les fleurs : 

Tu ies roze colorée, Tous jours nete et pure... 

Tous tens est vermoille... Tu ies roziers, 
Tu ies lis et violete Tu ies vergiers. 

Tu ies li très dous paradis*. 



1. V. 44. 74, 79 et 141-144. Ibid., p. 202-204. 

2. Gedichte, p. 220, v. 555-56. 

3. Bihl. nat., man. fr. 13167, fol. 138 b. 

4. Wilh. Wackernagel, Altfranzosische Lieder und Leiche, 
p. 69, no xT.v. str. 3 et 4. Bihl nat., fr. 1688, fol. 86. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 253 

Une prière du xv'^ siècle salue également en la 
Vierge la 

Rose très odorissant Violette très fïourissant 

Et vray lis de sécurité, Marguerite d'humilité...^ 

Enfin, dans une autre prière plus ancienne, elle 
est aussi invoquée comme une 

Rose de grâce et de douceur'^. 

La rose ne joue pas un rôle moins grand dans les 
invocations adressées à la Vierge par les poètes des 
pays germaniques ^ Pour eux aussi c'est une « rose 
sans épines* )> ou « sans les épines du péché w, une 
(( rose de Jéricho'' w, « du Paradis^ » ou « du cieP w; 
ou encore une « noble rose épanouie^ », une « rose 
vermeille '^ » ou « parfumée** », une « fleur souriante 
de rose ^S), ou bien une « rose baignée de la rosée 

1. Catalogue Durel 1889, n^ 355. J'ignore ce qu'est devenu le 
manuscrit d'où sont tirés ces vers. 

2. Bibl. Jiat., fr. 13167, à la fin. 

3. W. Grimni a réuni, sans les épuiser, les comparaisons mysti- 
ques dont la Yierge a été l'objet, dans la préface de son édition de 
la Forge d'or de Konrad de Wurzbourg, p. 25-53. 

4. Ph. Wackernagel, vol. II, no^ 59, 179, 541, 711, etc. 

5. Hoffmann von Fallersleben, Niederlaendische geistl. Lieder 
des XV Jahrhunderts, no 20. — Konrad v. Wurzbourg, Die 
goldene Schmiede, v. 422, etc. 

6. Niederl. geistl. Lieder, n° 28, str. 3, v. 8. 

I . Wernher v. Tegernsee, Maria. 

8. Loblied auf die Jungfrau, str. 144, 7. 

9. Ph. Wackernagel, vol. ii, n" 541, 2. 

10. Joh. der Mûnch v. Salzburg. ap. Ph. Wackernagel, II, 583, 
10. 

II. Gottfried v. Strasburg, Lobgesang, st. 14, 2. 



254 LA KOSE AU MOYKX AGE. 

de mai ^ )), ou « du cieP ». D'autres fois même ils 
l'appellent une « couronne de roses S), une « vallée^ )> 
ou un « champ" », un «parterre" » ou bien encore 
un (( jardin de roses gardé par Dieu même ' », etc. 
Mais les anciens poètes allemands ne se sont pas 
bornés à ces courtes comparaisons de la Vierge avec 
la rose ; ils l'ont chantée sous ce gracieux svmbole 
dans des lieds étendus et nombreux. 

Un rosier, dit l'un d'eux ^ est sorti d'une souche 
délicate ; comme les anciens l'ont annoncé, rejeton de la 
race de Jessé, il a porté une fleur au milieu de l'hiver et 
de la nuit ; la fleur dont je parle, c'est Marie la Vierg-e 
pure qui l'a portée. 

Un autre® a chanté la naissance de la mère du 
Sauveur comme celle d'une rose miraculeuse, sortie 
du sein de sainte Anne et plus belle que toutes les 

1. Konrad v. Wûrzburg, Ave Maria, str. 36. 

2. Ph. Wackernagel, op. laud., II, no 180, etc. 

3. Meister Sigeher, ap. Ph. Wackernagel, II, no 185, str. 4, 10. 

4. Gottfried v. Strasburf?, Loh^esati", str. 17, 1. 

5. Ph. Wackernagel, II, n" 199-. — - Mariengrûsse, v. 97. 
Gœdeke, Deutsche Dichtung in Mittelalter, p. 151. 

6. W. Grimm, Einleitung, p. xlti. 

7. HofTra.v. Faller.sleben. n'^ 60, st. 4, v. 1. 

8. Es ist ein Ros entsprungen Mitlen im kalten Wintcr. 
Aus einer Wurtzel zart Das Rôslein das ich meine 
Aus Jesse kam die Art, Hat uns gebracht alleine 
Und hatein blûmleinbracht Marie die reine Magd. 

LudAV. Uhland, Alte lioch- und iiiederdeutsche Vol/cslieder, 
Stuttgart, 1845, in-8. vol. II, p. 176, n'' 340. 

9. Mittler, Deutsche Volkslieder, Frankf. a. M. 1856, in-8, 
298, n-^ 368. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRÉTIENNES. 255 

roses que le printemps produisit jamais, plus salu- 
taire au cœur et à l'esprit, plus secourable à l'heure 
de la mort. Un troisième, feignant que Dieu a donné 
à la « Vierge pleine de grâces )) sept roses, emblème 
des sept principaux actes de sa vie, lui en a tressé 
une mystique couronne \ 

Dans un autre lied, qui unit dans un même sym- 
bolisme le Christ et sa mère, celle-ci est représentée 
comme ayant apporté au monde trois roses d'une 
beauté sans égale ; la première parut lorsqu'elle mit 
au monde Jésus ; la seconde fut cueillie le jeudi saint, 
quand le Christ institua le sacrement de vie ; la 
troisième enfin s'épanouit, quand il rendit l'esprit 
sur la croix ^. 

Ce lied est du xv^ siècle ; il offre un exemple 
curieux des images que la rose a fournies aux mys- 
tiques allemands de cette époque. En voici un autre 
non moins frappant, tiré de la littérature néerlan- 
daise. C'est Bertha d'Utrecht^ qui parle. : 

Mon fiancé, dit-elle^, voit avec complaisance les lis, 

1. Der Maid Genaden voll... 

Gott, der gab ihr sieben rosen fein, 
Damit mach' ich das Krànzlein. 
Die sieben Rosen der heiligen Jungfrau, ap. J. Gôrres, op. 
laud., p. 313. 

2. Minier, op. laud., n" 36i. 

3. Née en 1457, morte en 1514. 

4. Die lelyen siet hi gaerne. die minrc mijn, 
Als si te rechtc bloeyen endc suver sijn. 
Als die rode rosen daer onder staen, 

Se laet bi sincn sueten dau daerover gaen. 

Moll, Joannes Brugman, vol. II, p. 187. 



256 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

qui s'épanouissent dans leur beauté et leur pureté, et 
quand les roses vermeilles s'y mêlent, il fait tomber sur 
ces fleurs sa douce rosée. 

Il s'en faut qu'on trouve dans l'ancienne poésie 
religieuse de l'Espagne ou de l'Italie cette abon- 
dance de comparaisons entre la Vierge et la rose ; 
Gonzalo de Berceo les ignore complètement. On en 
trouve, au contraire, comme un écho affaibli dans le 
refrain d'une des Cantigas d'Alphonse le Sage, où 
la Vierge est représentée comme la « rose des roses 
et la fleur des fleurs S). 

Si Juan Ruiz, l'archiprêtre de Hita, l'appelle sur- 
tout une fleur — « fleur non ternie »" ou « la fleur 
des fleurs w"^ — , il lui donne aussi le nom de « rose »*. 
Dans la vie de Marie l'Egyptienne, imitée, il est vrai, 
d'un poème français, on rencontre également la com- 
paraison de la Vierge avec la reine des fleurs : 

1. Rosa das rosas e fror das frores. 

Cantigas de Santa Maria de don Alfonso el Sahio. Madrid, 
1889, in- 4, n'' x. Il est probable que si nous possédions les Can- 
tares dont parle le « Sage « monarque, nous y trouverions plus 
d'une autre comparaison de ce genre. 

2. Santa llor non tannida. 

Del Ave Maria de Santa Maria. Libro de cantares del arci- 
prestre de Fita, str. 1639, 2. (Biblioteca de autores espa- 
fioles. Madrid, in-8, vol. LYII, 1864. Poetas castellanos 
anteriores al siglo xv). 

3. Quiero seguir d ti, flor de las flores. 

Cantica de loores de Santa Maria. Libro de cantares, str. 
1650, 1. 

4. O bendicha fror e rosa. 

Del ave Maria de Santa Maria, str. 1636, 8. 



LA nOSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 257 

Ce fut, dit la sainte, dans sa prière à Notre Dame \ 
chose merveilleuse que de Tépine sortit une rose et de 
cette rose le fruit par qui tout le monde a été sauvé. 

La comparaison de la Vierge avec la rose et le lis 
se retrouve encore dans un cantique espagnol ano- 
nyme, mais évidemment fort ancien. La Vierge appa- 
raît au vieux poète comme « plus belle que les 
fleurs )), (( plus remplie de grâce que le lis et la rose 
fleurie » ". 

Cette même comparaison ne se rencontre qu'assez 
tard et assez rarement chez les poètes italiens du 
moyen âge ; l'un d'eux, qui semble être de la fin du 
xiii" siècle, se borne à saluer la Vierge comme la 
(c rose brillante du Paradis, plus odorante qu'aucun 
autre parfum » '\ Disciple et émule des mystiques 
du moyen âge, Dante ne pouvait oublier de leur em- 
prunter une de leurs images les plus ordinaires ; un 
passage célèbre de la Divine Comédie représente la 

1. Fue marauillosa cosa, 

Que de la espina ssallio la rosa 
Et de la rosa ssallio friçiô 
Porque todo el mundo saluô. 
Bihlioteca de autores espafioles. Vol. LVII, p. 311 n. 

2. Mas hermosa que las flores... 
Venis con mas galanîa 

Que lirio y rosa florida. 
J. Nie. Bôhl de Faber, Floresta de rimas antiguas castellahas. 
Hamburgo, 1828, in-8, vol. 5, p. 27. 

3. Rosa encoloria dcl parais 
Aolente piu ke n'è eonsa ncsuna. 

Lodi délia Virgine, v. 9-10. (Mon. antichi di dialetti italiani, 
p. 192). 

JoRET. La Rose. 17 



$58 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Vierge, dans a le beau jardin qui fleurit sous les 
rayons du Christ )), comme « la rose dans laquelle 
le Verbe divin s'est fait chair », 

La rosa, in che 1 Verbo Divino carne si face, 

entourée des « lis dont l'odeur enseigne le bon 
chemin » *. 



III. 



La rose ne fut pas seulement l'attribut de Jésus et 
de la Vierge, elle prit place aussi dans la vie des 
Saints ; elle est le témoin de leur innocence mé- 
connue ou persécutée ; elle sert à manifester la vertu 
ou la gloire des élus et sa naissance ou son appa- 
rition miraculeuse proclame aux yeux de tous leurs 
mérites. De nombreuses légendes illustrent cette 
sio'nification de la rose. 

Après sa mort, rapporte l'une d'elles ^, saint André 
Corsini apparut à un chanoine de ses amis, revêtu 
d'habits magnifiques et d'une blancheur éclatante, 
un bouquet de roses et de lis à la main. Et comme 
le chanoine lui demandait pourquoi il portait un 
bouquet de fleurs, chose peu séante pour un évêque, 
André répondit qu'il portait ces roses et ces lis en 
témoignage de la pureté et de la chasteté de sa vie. 

Une vierge d'une grande sainteté, dit une autre 

1. Quivi son li gigli, 

Al cui odor s'aprese 1 buon cammino. 

// Paradiso. Ganto XXIII, v. 73-75. 

2. Acta sanctoriijfi, vol. II, p. 1069, 25. 



LA ROSE DANS LKS LEGENDES CHRÉTIENNES. 259 

légende \ étant venue vers Suson, ce « maître de 
sagesse » au xiv*^ siècle, craignait de ne pouvoir le 
trouver au milieu de ses frères, mais la voix qui 
l'avait envoyée lui dit qu'elle le reconnaîtrait sans 
peine à la couronne de roses vermeilles et de roses 
blanches qu'il portait sur la tête, symboles, les pre- 
mières de sa patience au milieu de ses nombreuses 
afflictions, les secondes de sa chasteté. 

Suson est encore le héros de la légende suivante, 
qui, elle aussi, met bien en évidence la signification 
mystique des roses miraculeuses. Un jour une reli- 
Sfieuse nommée Anne vint le trouver et lui raconta 
qu'elle avait vu « en esprit » un immense rosier tout 
couvert de fleurs magnifiques et vermeilles. Au 
milieu de l'arbuste se trouvait l'enfant Jésus, le front 
ceint d'une couronne de roses également vermeilles. 
Au pied était assis Suson lui-même. Et l'enfant 
Jésus, cueillant des roses, les jetait sur son serviteur, 
qui en fut bientôt tout couvert. Anne ayant demandé 
ce que signifiaient ces roses, l'enfant répondit : 
(( Ces roses nombreuses signifient les croix innom- 
brables que Dieu enverra à son serviteur et qu'il 
acceptera avec douceur et supportera avec pa- 
tience )) ^ 

Mais ce n'est pas seulement sous forme allégorique 
que la rose figure dans les légendes religieuses du 



1. Acta sanctorum, vol. II, p. 667, 62. 

2. Laurentius Surius. Vifa Susonis ap. Acta sanctorum, vol. 
II. p. 677, 99. 



^60 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

moyen âge, elle y apparaît aussi comme fleur véri- 
table. Le ciel lui-même pour justifier, ou honorer les 
saints, en envoie parfois sur terre. « Sainte Dorothée, 
raconte Jacques de Voragine*, ayant été conduite 
devant le proconsul Fabrice, celui-ci voulut la forcer 
à abjurer : « Choisis, lui dit-il, ou de sacrifier et de 
vivre, ou de périr dans les tourments. » Mais la 
sainte répondit : « Je suis prête à souffrir tout ce 
que tu voudras et je le ferai pour Jésus-Christ, mon 
époux avec lequel je jouirai de la vie éternelle; j'ai 
cueilli dans son jardin des roses et des fruits déli- 
cieux. » Le tvran la condamna alors à la mort. 
Comme on la menait au supplice, le greffier du tri- 
bunal, Théophile, lui demanda comme par dérision 
de lui envoyer des roses du jardin de son époux, ce 
qu'elle promit. Au moment où elle allait tendre 
la tête au bourreau, un enfiint se montra près d'elle 
tenant une corbeille où il y avait trois roses et trois 
pommes. Alors Dorothée dit : « Seigneur, je vous 
supplie d'avoir pitié de Théophile. » Et elle reçut 
la mort. Théophile, étant entré dans le palais du pro- 
consul, reçut les roses ; il crut en Jésus-Christ et il 
obtint la couronne du martyre. » 

Vincent de Beauvais raconte de Valérian et de 
sa fiancée sainte Cécile une histoire analogue", que 



1. La légende dorée, traduite du latin, par M. G. B. Paris, 
1843, in-12, vol. II, p. 284. L histoire de Dorothée a été mise en 
vers allemands à l'époque de la Réforme. Mittler, op. laud., n» 509. 

2. ViNCE^'Tii Beli.ovacensis Spéculum historiale , lib. X, 
cap. 22. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 261 

la poésie religieuse a popularisée ^ Cécile était chré- 
tienne, mais Valérian était païen ; il se convertit et 
le jour de son baptême un ange apparut, portant 
deux couronnes, l'une de fleurs de lis, l'autre de 
roses ; il donna la première à Cécile, l'autre à Valé- 
rian. (( Gardez, leur dit-il, d'un cœur et d'un corps 
purs ces couronnes apportées du Paradis de Dieu ; 
jamais elles ne se faneront ni ne perdront leur 
parfum. » 

Ce sont encore ces roses célestes « dont la beauté 
jamais ne passe ni disparaît », que l'épouse du drame 
italien de saint Thomas aperçoit sur un « arbre mer- 
veilleux )) du Paradis ", symbole de la récompense 
promise à quiconque croit et se dévoue au Christ. 

Sous l'influence du redoublement de ferveur 
mystique qui marqua la lutte engagée contre la Ré- 
forme la légende des roses se transforma. Ce n'est 
plus du ciel qu'elles viennent ; c'est au ciel qu'on 
envoie celles de la terre. On conte que Rose de 
Lima^, ayant lancé vers le ciel des roses qu'elle 
avait cueillies de ses propres mains, comme pour en 
faire hommage au « Suprême jardinier )>, ces fleurs 

1. Elle fait l'objet du SS** des Niederlaendische Geistliche 
Liedev, publiés par Hoffmann von Fallerslebcn. 

2. Yidi una planta in ciel maravigliosa 

Quai sopra ogni cosa felice assurge. 
Questa a ciascun di noi dava una rosa, 
La cui bellczza mai trapassa o l^iiggc. 
Alessandro d'Ancona, Sacre rappresentazioni dei secoli xiv, 
XV e XVI. Firenze, 1872, in-12, vol. I, p. 'i36. 

3. Acta sftnctorum, vol. XXXYII, p. 970, d, r. 



262 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

bénies restèrent suspendues dans les airs et s'y 
réunirent en forme d'une croix entourée d'un limbe 
lumineux, signe que Jésus acceptait son offrande. 

Un jour que la fille du commandant de Gross- 
wardein se promenait, attristée qu'on la voulût 
marier, dans le jardin de son père, Jésus se présenta 
à elle et lui mettant un anneau au doigt : (( Je veux, 
lui dit-il, que tu sois ma fiancée )). La jeune fille 
devint toute rouge de joie et, cueillant une rose, elle 
l'offrit à son céleste fiancé. Mais Jésus, la prenant 
par la main, reprit : « Viens, que je te montre le 
jardin démon père )), et il l'emmena dans le Paradis \ 
La légende ajoute qu'elle ne revint sur terre qu'au 
bout d'un siècle et pour mourir aussitôt. 

Le plus souvent l'apparition miraculeuse des roses 
est destinée à témoigner du mérite des saints, sur- 
tout de leur mérite méconnu ou ignoré. Suivant une 
tradition locale « les gouttes de sang du chef » de 
saint Lucien, martvr et premier évêque de Beauvais, 
se seraient changés en rosiers couverts de roses 
vermeilles^. Un auteur espagnol raconte la même 

1. Bûsching, Volkssagcn, p. 163, ap. W. Menzel, Christiche 
Symbolik, vol. II, p. 195. 

2. « C'est chose véritable que les gouttes de sang du chef de 
nostre martyr, dont la terre fut empourprée, engendrèrent telle 
quantité de rosiers garnis de roses vermeilles, que le lieu du mar- 
tyre s appelle encore la Rosière, pour signifier, comme dit Tertul- 
lian, que le sang des martyrs est une graine et une semence des belles 
fleurs du Paradis. » Louvet, Histoire et antiquités du diocèse 
de Beauvais. Beauvais, 1631, in-8, vol. I, p. 387. Louvet ignorait 
que rosière signifie bien plutôt un lieu rempli de roseaux, que 
planté de rosiers. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 263 

chose du martyr saint Magin ; des gouttes de son 
sang seraient nés des rosiers dont les fleurs, dit 
son biographe \ portaient en témoignage de leur 
origine des taches couleur de sang. 

Quand on ouvrit, quelque temps après sa mort, 
le tombeau de saint Lucius, on aperçut trois ^ roses 
sur sa poitrine, qui disparurent aussitôt qu'on voulut 
les enlever ^ On conte la même chose du bienheu- 
reux Gandolf, évêque de Milan. Les fidèles, ayant 
voulu transporter sa tombe du milieu de l'église, où 
elle était foulée aux pieds, au chevet du chœur, un 
nuage épais et un parfum délicieux remplirent la 
basilique, et quand on vint à ouvrir le sépulcre du 
saint, on y trouva une rose d'une beauté merveilleuse 
et d'une odeur exquise, aussi fraîche, ajoute le chro- 
niqueur, que si on venait de la cueillir*. Suivant une 
ancienne tradition \ on aurait trouvé aussi une rose 
dans la bouche de saint Louis, de Toulouse. D'après 
la légende, beaucoup plus récente, de saint Antoine 
de Stronconio, ce n'est plus une fleur naturelle, mais 
une rose de chair qu'on trouva dans sa main*^. 

Dans l'histoire de saint Julien de Vienne et de 



1. Acfa sanctoriim, vol. XXXYII, p. 119, e. Suivant une 
légende anglaise des fleurs aussi naquirent sur la colline où fut déca- 
pité saint Alban. Em. Montégut, Sir John Maundeviile. (^Revue 
des Deux Mondes, 15 nov. 1889, p. 300.) 

2. Acta sanctoram. vol. XXXYI, p. 28 f. 

3. Acta sanctorum, vol. XXII, p. 381 a. 

4. Les petits Bollandistes, vol. X, p. 35. 

5. Les petits Bollandistes, vol. X, p. 31. 

6. Waddingus, Annales minorum, vol. XIII, p. 470, 20. 



264 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

sainte Agnès de Monte-Pulciano, la légende a pris 
une forme toute différente. Une nuit, rapporte Gré- 
goire de Tours ^, le diacre de la basilique où saint 
Julien était enterré entendit un grand bruit, comme 
si on eût ouvert et fermé la porte de Téglise avec 
violence ; il n'y fit d'abord aucune attention ; mais 
le bruit ayant recommencé, il se rendit tout inquiet 
auprès du tombeau du bienheureux; quelle ne fut 
pas sa surprise de voir le pavé de Téglise tout cou- 
vert de roses vermeilles, « aussi fraîches, remarque 
l'historien, bien qu'on fût au mois de novembre, que 
si on venait de les cueillir sur la branche ». 

Deux ermites, attirés par la réputation de sainteté 
d'Agnès de Monte-Pulciano, étaient allés lui rendre 
visite"; après de longs et pieux entretiens, Agnès 
les reçut à sa table. Au moment où l'on servait le 
repas, ils aperçurent tout à coup, à leur grand éton- 
nement, au milieu de l'écuelle placée devant la 
sainte, une rose d'une merveilleuse beauté et d'un 
parfum délicieux. On conte ^ que des moines de 
Norwich ayant, vers la Saint-^Nlichel, planté près 
du tombeau de saint Guillaume l'enfant une branche 
d'un rosier de leur couvent, ce rameau prit bien vite 
racine et se couvrit de fleurs, qui persistèrent jus- 
qu'au jour de la Saint-Edmond (IG ou 20 novembre). 
Un ouragan survint alors et les emporta toutes, une 



1. De miracuUs S. Jiiliani, cap. 46. (Miraculoruni lib. II, 
p. 826, éd. Migne.) 

2. Raymond de Capoue, ap. Acta sanctornm. vol. X. p. BOO f. 

3. Acta sanctornm, vol. Mil, p. 590 e. 



LA KOSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 265 

seule exceptée qui resta épanouie jusqu'à la Noël. 
Cette forme nouvelle de la légende se rencontre 
encore dans l'anecdote suivante. 

Un jour que saint Jacques de Venise, se trouvant 
en compagnie de quelques religieux, vint à passer 
devant un rosier privé de feuilles et de fleurs, — 
on était au milieu de l'hiver, — une rose de toute 
beauté et d'un parfum délicieux apparut tout à coup 
sur le rosier. Il la cueillit et la présenta aux reli- 
gieux du couvent, que remplit d'admiration la vue 
de cette fleur en une pareille saison \ I^a bienheu- 
reuse Rita étant restée malade au couvent de Cascia, 
une de ses parentes vint lui rendre visite et lui 
demanda, en la quittant, si elle ne désirait rien. « Je 
voudrais, reprit Rita, une rose de mon jardin de 
Rocca-Porena. )> Or on se trouvait au mois de jan- 
vier; sa parente crut aussi que la sainte était dans 
le délire et elle s'éloiona en souriant. Mais combien 
grand fut son étonnement, quand, de retour à Rocac- 
Porena, elle aperçut une fleur fraîche et vermeille 
sur un rosier du jardin. Se rappelant alors le désir 
exprimé par Rita, elle s'empressa de cueillir cette 

rose et la lui envova à Cascia". 

•y 

On comprend que les roses miraculeuses durent 
prendre place de bonne heure dans les légendes de 
la Vierge. Elles y apparaissent, pour révéler le salut 
non soupçonné que la mère de Dieu ne manque pas 
d'assurer à ceux qui lui ont toujours été fidèles. 

1. Acta sanctoriim, vol. XVIII, p. 165 c. 

2. Acta sanctorum, vol. XYI, p. 226 ù. 



266 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Durant toute la durée de son séjour au couvent de 
Déols \ raconte Thomas de Cantimpré, le moine 
Josbert n'avait jamais omis de réciter chaque jour 
les cinq psaumes qui commencent par les lettres du 
nom de Marie'. Le jour de la fête Saint-André 1156, 
le prieur ne l'ayant pas vu à la chapelle se rendit 
dans sa cellule ; il l'y trouva mort, une rose dans la 
bouche, dans les veux et dans les deux oreilles, cha- 
cune portant gravée une des cinq lettres du mot Marie. 
Cette légende a été célèbre au moyen âge; Gautier 
de Coinci l'a rapportée à son tour^; mais il l'attribue 

1. Bonum universale de apibus. Duaci, 1627, in-8, p. 289, 
lib. II, cap. 29. 

2. De ces cinq saumes sont li non 
Magnificat. Ad Dominum. 
Rétribue servo tuo. 

Li carte est In convertendo. 

Ad te le<^'avi lo cinquisme. 
Gautier de Coinci, li Miracle de Xostre Dame, Bihl. nat. fr. 
22928, fol. 42, 2. 

3. Je devrais dire traduite, puisque, sous sa forme primitive, 
cette légende, ainsi que les suivantes, se présente d abord sous une 
forme latine. Il faut en rapprocher celle des manuscrits lat. 14857 
de la Bibliothèque nationale de Paris et 612 de la Bibliothèque de 
Metz, où il s agit d un frère convers qui ne sait réciter que V Ave 
Maria et du cœur duquel, après sa mort, sort un arbuste (tumha 
parit quasi ficum de dulci corde fratris), sur les feuilles duquel 
se trouvaient inscrites les lettres A. M. A. Mussafia, Studien zu 
den mittelalterlichen Maiienlegenden, III, 9. (Sitzungsberichte 
der Akademie der Wissenscliaften, vol. CXIX, an. 1889). Dans 
les rédactions allemandes de cette dernière légende, c est un lis qui 
sort de la bouche du mort et sur chacune de ses feuilles se trouve 
gravé en lettres d or Ave Maria. Gœdeke, Deutsche Dichtung 
im Mitfrlaltcr, 140. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 267 

à un moine inconnu et ignorant, et, dans le récit 
qu'il en a fait, c'est dans la bouche du mort qu'on 
trouve « encloses » les cinq roses 

Gleres, vermeilles et foillies 

Gon se luez droit fuissent coillies^. 

Cette forme de la légende était trop conforme à l'es- 
prit du mysticisme de l'époque pour n'avoir pas fait 
fortune. Les Miracles de Nostre Dame de Gautier de 
Coinci en présentent plusieurs variantes curieuses. 
Un clerc, raconte-t-il ", 

Des lettres iert bien enbeuz 
Mais tant iert soz et durfeuz '^ 
Qu'il ne pensoit a nul bien faire; 

son oncle, abbé d'un riche monastère, après s'être 
efibrcé en vain de le ramener au bien, l'abandonne 
à son sort. Le clerc se livre à tous les déportements 
et se trouve bientôt réduit à la plus grande pau- 
vreté ; il se repent alors et revient vers son oncle ; 
il lui promet même de dire chaque jour une prière 
à la Vierge * ; mais bientôt il retombe dans ses an- 
ciens désordres et l'on est contraint de l'excommu- 



1. Bibl. nat., man. fr. 22928, fol. 99, h 2. 

2. Bill, nat., man. fr. 1530, fol. 107, b 1. Cf. l'abbc Poquet, 
Les Miracles de la sainte Vierge traduits et mis en vers par Gau- 
tier de Goincy. Paris, 1857, in-4, p. 363. 

3. Deditus illecebris vite factisque superhis. 

Man. d'Erfurt, 44. Cf. Man. de Heiligenkreuz (A. Mussafia, op. 
laud., I, p. 936, et III. p. 14). 

4. D'après le man. de la Bibliothèque nationale lat. 12593, 
n" 35, G est la prière O intemerata. 



268 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

nier. Il mourut sans avoir pu, malgré son repentir, 
se réconcilier avec l'Eglise, et 

Honteusement a grant misère 
En un fossé jeter le firent. 

Mais Notre-Dame, qu'il n'avait point cessé d'invo- 
quer au milieu de ses plus grands dérèglements, 
touchée de l'affront fait h son serviteur, apparaît par 
trois fois au doyen ; elle lui reproche le traitement 
indigne infligé au clerc, et, comme marque de son 
mérite méconnu, elle ajoute qu'on trouvera une 
« fraîche rose )) dans la bouche du mort. Le doyen 
et tout le peuple s'étonnent h cette nouvelle ; on se 
rend au lieu où le clerc était enterré, et, ô surprise. 

Une rose fresche, novele, 
Maintenant qu'il le deffoirent, 
Troverent en sa bouche et virent ^ 

Ce fut sans doute aussi une rose que la fleur 

Si fremiant et si florie 

Com se lues droit fust espanie '^^ 



1. Comme l'avait fait Gil de Zamora dans son Liber Mariae, 
cap. V, no 2, Gonzalo Berceo, qui a raconté ce miracle, parle seu- 
lement d une fleur : 

Yssieli por boca una fermosa llor 
De muy grant fermosura, de muy fresca color. 
Milagros de nuestra sennora, III, str. 112. 

2. Bibl. nat., man. fr. 22928, fol. 78, a 2. Le man. 1530, 
fol. 38, b2, donne : 

Gom ce fust rose espanie. 
Dans la rédaction allemande il est aussi seulement question d'une 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 269 

trouvée, trente jours après sa mort impénitente, 
clans la bouche de ce clerc de Chartres 

Orgueilleux et despers 

Et du siècle moult curieus, 

mais dévot à la Vierge, dont Gautier de Coinci a 
également raconté l'histoire, et que la mère de 
Dieu, en récompense de sa fidélité, honore ainsi aux 
yeux de la foule émerveillée. 

Il faut rapprocher des légendes qui précèdent 
celle de la pieuse Ada, rapportée par Thomas de 
Cantimpré^ Pendant une absence que fit son mari, 
un lépreux las et épuisé vint lui demander l'hospi- 
talité ; non seulement elle s'empressa de le recevoir, 
mais elle ne crut pouvoir mieux faire que de lui 
donner, pour se reposer, le propre lit de son mari. 
Il y était à peine, que celui-ci revint de son voyage 
et se dirigea vers ses appartements. A cette vue Ada 
s'effraya ; son mari surpris et inquiet força la porte ; 
mais quel fut son étonnement, en pénétrant dans sa 
chambre, de trouver, bien qu'on fût en hiver, sa 
couche toute couverte de roses parfumées. 

fleur qu'on trouve sur le palais du clerc volage dont la langue est 
restée fraîche et rose comme s'il était encore en vie : 

Man vant dô einen blumen 

Vrisch ùf sîme gumen 

Ligen in sînem munde. 
Franz Pfeiffer, Marienlegenden. Wien, 1863, in-8, n^ XI, v. 99- 
101, p. 81. 

1. Liber apiim aut de apibus myslicis... in-fol. s. 1. n. d., 
lib. II, cap. 17, fol. 39. J. W. Wolf (Niederlàndische Sagen. 
Leipzig, 1843, in-8, p. 281) lui donne le nom d'Ada de Belomeir, 



270 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

On trouve dans la vie de saint Jean l'Anode une 
légende encore plus merveilleuseV Pendant son séjour 
au couvent de Cavacurta, au diocèse de Lodi, on 
l'accusa de ne se rendre si souvent au jardin, voisin 
d'une des rues de la ville, que dans un but profane; 
le prieur le fit surveiller; mais les religieux qu'il 
avait envoyés pour l'observer le trouvèrent, à leur 
grand étonnement, en prières au milieu de rosiers 
en fleurs, encore qu'on fût en hiver et que la terre 
fût toute couverte de neige. 

Ici l'apparition merveilleuse des roses rend écla- 
tante la vertu soupçonnée de saint Jean l'Ange. Le 
rôle de ces fleurs miraculeuses apparaît d'une ma- 
nière non moins frappante dans l'histoire suivante 
racontée par le prétendu voyageur John Mandeville^. 
Une jeune fille de Bethléem, accusée d'avoir enfreint 
les lois de la chasteté, avait été condamnée au feu. 
Déjà le bûcher était dressé quand elle invoqua le 
Seigneur, le priant, si elle était sans faute, de lui 
venir en aide et de manifester son innocence aux 
veux de tous. Puis elle entra dans le feu ; mais aus- 
sitôt les flammes s'éteignirent et les brandons qui 
brûlaient déjà se changèrent en rosiers couverts de 
fleurs vermeilles, ceux qui n'étaient pas encore 
allumés devinrent autant de rosiers à fleurs blan- 



1. Acta sanctoriim, vol. LYI, p. 887 h. 

2. The huke of John Maundeville being the irm'els of sir 
John Maundeville , knight, 1322-1356, from the m. copy h. s. 
Egerlon 1982, together with the french text... by George Fr. 
Warner. London, 1889, in-fol. ch. ix, p. 35. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 271 

ches. (( Et ce furent, ajoute naïvement le narrateur, 
les premiers rosiers et les premières roses qu'on eût 
encore vues. » 

Bien que le pseudo-Mandeville \ pour donner plus 
de crédit à ce miracle, dit que le nom de « Champ 
flori )) porté par le lieu où se serait passée la scène, 
en avait conservé le souvenir, il semble avoir tout 
simplement arrangé et intercalé dans le récit de son 
voyage une légende qui avait cours de son temps. 
On la rencontre sous une autre forme, dans un 
poème inédit sur le Nouveau Testament^. Ici il 
s'agit d'une fille d'Abraham, devenue grosse pour 
avoir respiré le parfum d'un arbre du jardin de son 
père, — l'arbre de la science du bien et du mal — ; 
elle est condamnée à être brûlée ; mais quand elle 
monte sur le bûcher, les brandons s'éteignent aussitôt 
et se couvrent de fleurs et de roses : 

Onques n'i ont .i. sol tison, 
Tant bien espes, ne vif charbon, 
Ne fussent roses de rosier 
Et flor de lis et aiglentier ; 
Le feu estaint, c'est vérités. 

Cette naissance miraculeuse des roses, leur subs- 

1. Le voyage mis sous le nom de John Maundeville est proba- 
blement l'œuvre du médecin liégeois Jean de Bourgogne, dit à la 
Barbe, — « Johannes de Burgundia, aliter vocatus cum Barba » — 
qui se sera caché sous ce nom. Edward B. Nicholson, The Aca- 
deniy, n" 623, 12 april 1886, p. 261. 

2. Renfermé dans le manuscrit de Grenoble 1137. Jean Bonnard, 
Les Traductions de la Bible en vers français au moyen âge. 
Paris, 1884, in-8, p. 181. 



272 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

titution à d'autres objets, se produit surtout quand 
il s'agit de soustraire un saint aux reproches ou au 
châtiment qu'il aurait encourus pour une infraction 
faite dans un but de charité. Sainte Casilde, fdle 
du roi de Tolède, Aldemore, dans l'ardeur de sa 
charité, portait aux esclaves chrétiens les mets 
qu'elle pouvait dérober à la table royale ; un jour 
son père la surprit, mais lorsque, irrité, il souleva 
son manteau, à la place des vivres que celui-ci recou- 
vrait, il n'aperçut que des roses ^ Sous cette forme 
dramatique la légende de la naissance de roses mi- 
raculeuses devait bien vite se répandre ; on la re- 
trouve dans tous les pays. 

Sainte Rose de Viterbe^ portait un jour, suivant 
sa coutume, du pain aux pauvres; son père la ren- 
contra et lui demanda ce qu'elle avait dans les pans 
de sa robe ; elle l'entr'ouvrit aussitôt et la lui montra 
remplie de roses de diverses couleurs. Saint Nicolas, 
moine du couvent de Tolentino, fut aperçu par le 
prieur, comme il portait aussi du pain aux pauvres ; 
le prieur lui ayant demandé ce que renfermait 
sa corbeille, il la découvrit, et, encore qu'on fût en 
hiver, elle se trouva pleine de roses vermeilles et 
parfumées^. 

La légende qui concerne sainte Elisabeth de Hon- 
grie est surtout célèbre, depuis que la peinture l'a 
popularisée : 



1. Les petits Bollaiidistes, vol. IV, p. 305. 

2. Acta sancloriim , vol. XL, p. 434 c. 

3. Acta sanctorum, vol. XLI, p. 642 f. 



LA KOSË DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 273 

Elle aimait, dit son historien ^, à porter elle-même 
aux pauvres non seulement l'argent, mais encore les vi- 
vres et les autres objets qu'elle leur destinait... Un jour 
qu'elle descendait, accompa<j;-née d'une de ses suivantes 
favorites, par un petit chemin très rude, portant dans les 
pans de son manteau du pain, de la viande, des œufs et 
d'autres mets, pour les distribuer aux pauvres, elle se 
trouva tout à coup en face de son mari qui revenait de 
la chasse. Etonné de la voir ainsi ployant sous le poids 
de son fardeau, il lui dit : « Voyons ce que vous portez, » 
et en même temps ouvrit malgré elle le manteau qu'elle 
serrait tout effrayée contre sa poitrine; mais il n'y avait 
plus que des roses blanches et rouges, les plus belles 
qu'il eût vues de sa vie ; cela le surprit d'autant plus que 
ce n'était pas la saison des fleurs. 

On raconte une histoire analooue de sainte Elisa- 
beth de Portugal ; mais celle-ci pour s'excuser ne 
recule pas devant un pieux mensonge. Un jour 
qu'elle portait dans sa robe une grosse somme d'ar- 
gent pour la distribuer aux pauvres, elle rencontra 
son mari, qui lui demanda ce qu'elle cachait. Elle 
répondit : a Ce sont des roses, » et en effet, dit son 
biographe'^, dépliant sa robe, il se trouva que c'en 
était réellement, quoiqu'on fût dans un temps où il 
ne pouvait y en avoir. 

Si l'on en croit son récent historien^, sainte Rose- 



1. Le comte de Montalembert, Vie de sainte Elisabeth de 
Hongrie. Paris, 1836, in-8, p. 57. 

2. Les petits Bollandistcs, vol. VIII, p. 35. 

3. Le comte II. de Villencuve-Flayosc, Histoire de sainte 

JoRET. La Rose. 18 



274 LA ROSE AU MOYEN A(;E. 

line de Villeneuve aurait aussi, pour excuser sa cha- 
rité, répondu à son père par un mensonge semblable, 
et les aliments qu'elle distribuait aux pauvres se se- 
raient également changés en roses fleuries. 

Saint Pierre Régalât ne craignit pas davantage de 
mentir dans une circonstance analogue et il est le 
héros d'un pareil miracle \ Il portait un jour du pain 
et des viandes à une pauvre malade, quand il se trouva 
en face du prieur de son couvent. « Pierre, lui dit 
celui-ci, tu parais bien occupé, que portes-tu là? » 
(c Ce sont des roses, répondit-il tout troublé, desti- 
nées à une pauvre affligée. » Or on n'était pas à la 
saison des roses, (c Montre-les », reprit aussitôt le 
prieur. Et comme Pierre, tout couvert de confusion, 
dit : (( Les voici, » en entr'ouvrant sa robe, le pain 
qu'il portait se changea en roses blanches et les 
viandes en roses vermeilles. 

Le miracle de la naissance des roses a pris place 
également, en se transformant, dans la vie du bien- 
heureux Eelke Liaukama, abbé du couvent de Lidlum 
en Frisée Poursuivi par des frères convers, auxquels 
il avait reproché leurs désordres et qui avaient juré 
sa mort, il essaya en vain de les fléchir. Mais quand 

Roseline de Villeneuve. Paris, 1867, in-8, p. 296. Sainte Rose- 
line naquit en 1263. 

1. Acta sanctoriun, vol. VIII, p. 862. On raconte une histoire 
semblable, à part le mensonge, de sainte Germaine Cousin; mais 
ce sont de simples fleurs dont son historien nous montre rempli son 
tablier. 

2. Acta sanctorum, vol. VIII, p. 397 e. — J. G. Wolf, 
Deutsche Sagen, 186'i, in-8, p. 587. 



LA HOSR DANS LES LEGENDIiS CHRETIENNES 



. 275 



ils saisirent et retournèrent les manches de sa robe 
pour voir s'il n'y avait rien caché, ils les trouvèrent 
remplies de roses. 

La rose figure en particulier dans les légendes 
destinées à glorifier l'intervention de la Vierge en 
faveur de ceux qui lui sont fidèles. En voici une dont 
le but d'édification est manifeste, telle qu'Alphonse 
le Sage l'a traduite du latin en langue portugaise*; 
il s'agit d'un gentilhomme qui avait fait vœu d'ofFrir 
chaque jour une couronne de roses à la Vierge, ou, 
si cela lui était impossible, de dire en son honneur 
un Ave Maria. Un jour qu'il traversait une vallée 
sauvage, il s'arrêta pour faire sa guirlande accou- 
tumée ; tandis qu'il était tQut à cette pieuse occupa- 
tion, des ennemis survinrent pour le tuer; mais au 
moment de mettre leur criminel dessein à exécution, 
ils aperçurent auprès du gentilhomme une dame 
d'une grande beauté, qui faisait elle aussi une cou- 
ronne de roses. Cette vue les frappa d'étonnement 
et de crainte et ils se dirent qu'ils n'avaient qu'à 
s'éloigner au plus vite, car il ne plaisait pas à Dieu 
qu'ils tuassent ce gentilhomme^. 

Dans une rédaction allemande de cette légende"^ 
il s'agit d'un jeune écolier si indolent qu'il ne voulut 



1 . « Milagro do cavaleiro que fazla a guerlanda das rosas a santa 
Maria. » Caiiligas de santa Maria de don Alphonso el Sabio. 
Madrid, 1886, in-4, n"-cxxi. 

2. Tornemos d'aqui logo, 
pois esto non praz a Deu 
que est' ome nos maternes. 

3. Franz Pfeiffer, Marienlege/iden , n° xxi. 



276 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

et ne put rien apprendre ; mais en dépit de sa pa- 
resse il avait la bonne habitude d'aller tous les jours 
aux champs cueillir des fleurs et d'en faire une cou- 
ronne dont il ornait une image de la Vierge qui se 
trouvait dans sa ville natale. Touché par la grâce, il 
entra dans un couvent de l'ordre de Cîteaux et s'y 
fit remarquer par son intelligence et sa vertu. Aussi 
gagna-t-il la confiance de l'abbé et celui-ci le chargea 
un jour d'une affaire hors du couvent. Son voyage le 
conduisit au milieu d'un bocage délicieux, plein de 
fraîcheur et d'ombre. Il s'y arrêta et, descendant de 
cheval, il se mit à réciter les cinquante A^e qu'il 
avait oublié de dire ce jour-là. Pendant ce temps 
deux voleurs de grand chemin vinrent pour lui dé- 
rober son cheval. Mais en s'approchant ils aperçu- 
rent la Vierge toute rayonnante de beauté et parée 
des plus beaux atours debout près du religieux, 
cueillant sur ses lèvres, à mesure qu'il les récitait, 
les A^e changés en roses, et elle en fit une couronne 
qu'elle plaça sur la tête du pieux moine, lorsqu'il 
eut fini sa prière, puis elle disparut \ Les voleurs 
étonnés renoncèrent à leur dessein et, s'approchant 
du religieux, ils lui demandèrent quelle était cette 
dame merveilleuse ; il leur raconta ce qu'il venait de 
faire; alors frappés du miracle dont il avait été 



1 . Als der municli hcte entsaben mit grifTen harte lôsen 

ein âvê Marjâ unde gcsprach, die vrouwe dô begunde. 

scht, welch ein wundcr dà ges- im brechen von dem munde 

[chah! cine rùsen nach der andern. 
wan ez wart zeiner rôsen. v. 278-285. 



LA ROSE DANS LliS LEGENDES CHRETIENNES. 277 

l'objet, au lieu de le dépouiller ils se jetèrent à ses 
pieds, lui confessèrent leurs péchés et se retirèrent 
dans son couvent pour y faire pénitence. 

Il existe diverses variantes de cette légende en 
Allemagne ; l'une d'elles rapporte qu'un jeune homme 
d'une grande dévotion envers la Vierge succomba 
dans une forêt sous les coups des brigands ; un 
ange recueillit sur ses lèvres expirantes ses der- 
nières prières, sous forme de douze roses blanches 
et trois roses rouges et les réunit en couronne ^ : 
telle aurait été l'oriofine du rosaire. 

En France, la même légende a été également po- 
pulaire ; au xiv^ siècle elle revêtit même la forme 
dramatique. Un marchand, qui traversait une forêt, 
allait être tué par un voleur qui l'épiait, quand il se 
rappela qu'il avait oublié de faire ses dévotions 
accoutumées à la Vierge ; il s'arrêta aussitôt pour 
remplir ce pieux devoir. Pendant qu'il récitait ses 
prières, s'approche de lui, sans être vue, 

une femme, 
Plus belle et de plus noble arroy 
Conques ne fut femme de roy... 
Un chapel de roses faisoit 
Et les prenoit la dame doulce 
De ce marchant dedanz la bouche, 
Puis li assist dessus son chief : 

récompense de sa dévotion et des couronnes qu'il 



1. Binterim, Denkwiirdi^keiten, vol. VIII, Th. 1, 2, p. 98, ap. 
Schleiden, p. 105. 



•278 I-A ROSE .".U MOYEN AGE. 

avait si souvent offertes à la mère du Sauveur. Ce 
spectacle, quand il en a l'explication, fait rentrer le 
larron en lui-même ; il abandonne son dessein cri- 
minel et renonce à sa vie de meurtres pour se faire 
ermite ^. 

L'apparition soudaine de roses se rencontre dans 
bien d'autres légendes ; parfois elle révèle la pré- 
sence ou l'approche d'un saint ou d'un être divin, 
d'autres fois elle est destinée à faire connaître quelque 
chose de mystérieux ou de caché. Quand François 
d'Assises visita le couvent de San Subiaco, où pour 
se mortifier saint Benoît avait coutume de se rouler 
sur des épines, à son approche celles-ci se chan- 
gèrent en rosiers qui se couvrirent de roses ver- 
meilles, miracle dont une fresque de la chapelle du 
couvent a perpétué le souvenir '^ 

Marie, dit un ancien lied 2, traversait une forêt, qui 
depuis sept ans n'avait point poussé de feuilles ; que por- 



1. Miracles de Nostre Dame par personnages, publ. par 
Gaston Paris et Ulysse Robert. Paris, in- 8. Miracle de un mar- 
chant et un larron, vol. II, 1877, p. 90-119. 

2. J.-B.-L.-G. Seroux d Agincoiirt , Histoire de l'art par les 
monuments. Paris, 1823, in-fol. — Peinture, pi. G, n^ 7, vol. III, 
p. 121. Dans le Literaturhlatt fur rom. et germ. Literatur du 
mois d'août 1891, p. 272, M. Suchier parle aussi de roses qui se- 
raient nées sous les pas de saint Patrice, quand il traA^ersait la mer ; 
mais je ne sais d où vient cette légende, et n'ai pu en trouver 1 ori- 
gine ni la trace. 

3. Maria durch den Dornenwald ging. 

Der hatte sieben Jahre kein Laub getragen, 
Was tnig Maria unter ihrem Herzen ? 



LA ROSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 279 

tait-elle sous son cœur ! Un petit enfant sans douleur. 
Quand elle entra dans la forêt, les épines se couvrirent de 
roses. 

Une nuit, raconte une autre légende \ on aperçut 
tout à coup au pied du Kirchberg* près de Ludge trois 
roses couleur de feu ; elles restèrent visibles pendant 
quelque temps, puis disparurent. Comme l'apparition 
se répéta plusieurs fois, on creusa en cet endroit et 
l'on y trouva une antique image en pierre de la 
Vierge, à laquelle on bâtit une chapelle. Ici tout est 
merveilleux ; la légende suivante a un fondement 
réel ; le rosier célèbre de la cathédrale d'Hil- 
desheim. 

Louis le Débonnaire ayant, dit-on^, perdu dans 
une chasse son reliquaire, envoya un de ses servi- 
teurs à sa recherche ; celui-ci le trouva accroché à 
un rosier sauvage, mais ne put parvenir à l'emporter. 
L'empereur étonné s'y rendit alors en personne et 
aperçut, au milieu de la foret en feuilles, un champ 
de neige, qui avait la forme du vaisseau d'une 
église ; à l'extrémité se dressait, tout couvert de 
fleurs, le rosier où était accroché le reliquaire. 
Louis fit bâtir à cette place même une église, en 

Ein kleincs Kindleln ohne Schmcrzen. 
Als das Kindlein durch den Wald getragen, 
Da haben die Dornen Rosen getragen. 
Paderhoner Liederhuch, n» 99, ap. Mittler, op. laud., n" 382. 

1. Rilter von Pergcr, Pflanzciilegenden . Stuttgart, ISô'i, in-8, 
p. 234. 

2. Cette légende est racontée de la manière la plus diverse. Cf. 
Schleiden, p. 98 et A. Ritter von Pcrger, p. 233. 



280 



LA HOSE AU MOYEN AGE. 



recommandant de ne point toucher au rosier. Quand 
au xi^ siècle l'évêque Hézilo fit reconstruire cette 
basilique détruite par un incendie, il prit soin qu'on 
préservât les racines du rosier et en fit appliquer les 
branches contre le mur de Tabside. On y voit encore 
aujourd'hui un églantier haut de 25 pieds et qui 
recouvre tout un pan de la muraille du chœur^ 

Les roses miraculeuses ont pris place aussi dans les 
légendes slaves. Sainte Hélène, raconte l'une d'elles, 
s'étant mise à la recherche du tombeau du Christ, 
arriva au sommet d'une montagne couverte d'arbres ; 
du bois de ces arbres elle fit faire deux croix et une 
église, ainsi que trois cercueils. Dans l'un de ceux- 
ci elle fut déposée elle-même ; mais au-dessus de 
sa tombe poussa un rosier qui bientôt se couvrit de 
fleurs. Et la légende ajoute que de l'une de ces 
fleurs, sortit un oiseau — Jésus-Christ lui-même — 
qui s'élança vers le ciel". 

Par une opposition d'idées que nous avons déjà 
rencontrée dans les légendes de l'antiquité, en même 
temps qu'elles sont un signe de salut et de joie, les 
roses ont été aussi parfois considérées comme un 
symbole de deuil et un présage de mort. Quand un 
des chanoines de Lubeck était près de sa fin, il 
trouvait, trois jours auparavant, sous le coussin de 
sa stalle dans la salle du chapitre, une rose blanche^. 

1. C'est une Bo s a caniria. Alex. v. Ilumboldt, Ansichten der 
Natiir. Stuttgart, 1860, in-18, vol. II. p. 82. 

2. Zienkienicz, Recueil de chansons populaires, p. 31, ap. 
Potebnia, I, p. 762. 

3. Gebr. Grimm, Deutsche Sagen, Bd. I, p. 352. 



LA r.OSE DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 281 

La Vierge, d'après une croyance populaire suédoise \ 
apparaît aux enfants malades et leur donne des 
fraises, s'ils doivent guérir, une rose, s'ils sont près 
de mourir. 

Les léofendes religfieuses dont la rose est entourée, 
le caractère sacré qu'elles lui donnent, suffisent 
pour faire comprendre l'horreur qu'elle est supposée 
inspirer au démon ; son odeur, dit-on, suffit pour le 
mettre en fuite. Les possédés ne peuvent davantage 
supporter le parfum de cette fleur et on ne saurait 
les contraindre à passer près d'un bosquet de rosiers^. 
Les sorcières aussi en redoutent le voisinage et elles 
n'oseraient cueillir de roses blanches, de peur d'être 
aussitôt reconnues. Pour la même raison un loup- 
garou ne peut conserver son déguisement et reprend 
la forme humaine, dès qu'il lui arrive seulement de 
toucher un églantier^. 

Il est question ici, comme dans la légende d'ilil- 
desheim, on le voit, d'un rosier sauvage ; ainsi que 
le rosier cultivé, il a pris place, en effet, dans les 
légendes religieuses. L'une d'elles, répandue dans 
certaines provinces septentrionales de l'Allemagne*, 
rapporte que quand Lucifer fut précipité sur terre, il 
fit pousser un églantier, afin de se servir de ses 

1. Afzelius, Sagen und Lieder aus Schweden, ûhersetzt von 
Ungewitter. Leipzig, 1842, Th. III, p. 240. 

2. Rosenberg, Rhodologia, pars II, cap. xix, p. 232. 

3. Ritter von Perger, DeuLsche Pflanzensagen, p. 232. 

4. K. MûllcnhofT, Sagen, Mârchen und Lieder der Ilerzog- 
thiïmer Scldesivig, Holstcin und Lauenburg. Kiel, 1845, in-8, 
p. 358, n'' 479, 



282 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

aiguillons pour remonter au ciel ; mais Dieu ayant 
remarqué son dessein abaissa vers la terre les 
branches de l'églantier et en recourba les aiguillons. 
Suivant une autre version, ce serait Lucifer lui-même 
qui dans son dépit aurait recourbé les épines de 
l'arbuste \ 

D'après une légende, qui a cours surtout aussi 
dans les pays germaniques, ce serait à un églantier 
que Judas se pendit, et c'est depuis lors que les 
aiguillons en sont courbés^. Enfin suivant une tradi- 
tion qu'on rencontre également dans les mêmes 
contrées, la couronne du Sauveur aurait été faite de 
branches entrelacées d'églantier ; c'est pour cette 
raison que cet arbuste jouirait du privilège de pro- 
téger contre la foudre celui qui se met à l'abri sous 
ses rameaux^. 

Tout autre est le rôle de l'églantier dans la légende 
suivante. Après avoir tué sa femme, qu'il accusait 
à tort de lui être infidèle, le comte de Bergue fit 
exposer dans un désert les enfants qu'il en avait eus, 
afin qu'ils fussent dévorés par les ours et les loups. 
Mais la Vierge, prenant en pitié ces innocentes 
créatures, les entoura d'une épaisse haie d'églan- 
tiers, afin qu'aucune bête sauvage n'en pût appro- 



1. A. Ritter von Perger, op. laiid., p. 236. 

2. A. Ritter von Perger, op. laud., p. 236. 

3. T. F. Thiselton Dyer, The Fulh-lore a f plants. London, 
1889, in-12, p. 256. Inutile de rappeler que les traditions rpii con- 
cernent la composition de la couronne d épines varient avec les 
divers pays. 



LA ROSK DANS LES LEGENDES CHRETIENNES. 283 

cher. Un jour qu'il était allé h la chasse, le comte 
retrouva ses enfants en pleine santé ; il reconnut 
alors son erreur, ramena chez lui les pauvres petits, 
et en signe de son repentir, il remplaça le sceptre 
d'or qui était dans ses armes par un rosier sau- 
vage \ 

Dans ces légendes, c'est de l'églantier ordinaire 
(R. Canlna L.) surtout qu'il s'agit; la suivante se 
rapporte à l'églantier rouillé (R. ruhiginosa L.)^. 
Pendant la fuite en Egypte, la Vierge Marie étendit 
un jour les langes de l'enfant Jésus sur cet arbris- 
seau, et c'est à cette circonstance, dit-on, qu'il doit 
cette odeur vineuse ou de pomme de reinette qui le 
caractérise ^. De cet églantier ainsi sanctifié, des 
rejetons auraient été portés au loin ; l'un d'eux, 
d'après une tradition *, se verrait encore près de 
Marienstein en Alsace ; il porte un bouton, qui ne 
s'ouvre que dans la nuit de Noël, mais répand alors 
au loin un suave parfum et une vive lumière. En 
Souabe l'églantier rouillé porte le nom de « cou- 
ronne d'épines du Sauveur », dénomination qui 
s'explique d'elle-même, et les points rougeâtres qu'on 

1. Montanvis, Deutsche Volksfeste, p. 148 h, ap. Ritter von 
Perger, p. 237. 

2. A. Ritter von Pcrger, op. laud., p. 239, la rapporte, lui, à 
1 églantier à fleurs blanches, sans dire, il est vrai, quel est cet 
églantier. 

3. Friedrich, SymhoUk und Mythologie, vol. I, p. 402, ap. 
Schleiden, p. 97. 

4. August Stober, Sagen ans dem Elsass, n^ 6. (WollTs Zeil- 
schrift fur dcufsche Mythologie, vol. I, p. 402). 



284 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

remarque sur ses feuilles sont regardés comme les 
marques du sang de Jésus ^ 

Il est difficile de dire à quelle époque remontent 
ces dernières légendes ; si quelques-unes paraissent 
anciennes, la plupart le sont peut-être assez peu ; 
il en est de même des suivantes qui se rapportent à 
la naissance même de la rose ou de quelques-unes 
de ses variétés. D'après l'une d'elles^ les roses 
auraient été originairement rouges ; mais les pleurs 
de Marie Magdeleine, pendant la passion, en tom- 
bant sur ces fleurs, en auraient décoloré les pétales, 
et c'est ainsi que les roses blanches auraient pris 
naissance. Suivant une autre légende^, au contraire, 
la couleur primitive des roses aurait été le blanc ; 
c'est depuis la faute d'Adam et d'Eve qu'elles auraient 
pris la couleur vermeille. 

Si l'on en croit une tradition répandue en Angle- 
terre, les gouttes de sang tombées de la couronne du 
Sauveur, faite de branches entrelacées d'églantier, se 
seraient changées en roses, en touchant le sol*. 
Suivant une autre version, mais celle-là évidemment 
récente, comme la belle variété dont elle prétend 
expliquer l'origine, la rose moussue devrait sa nais- 
sance aux gouttes de sang tombées de la couronne d'é- 
pines sur la mousse qui se trouvait au pied de la croix ^ 

1. A. Ritter von Perger, op. laiid., p. 239. 

2. Wolfgang Mcnzel, Christliche SymboUk. RegensLurg, 1854 
in-8, vol. II, p. 283. 

3. Wolfgang Menzel, op. laud., II, p. 281. 

4. Frasers Magazine, an. 1870, p. 714. 

5. Wolfgang Menzel, op. laud., vol. II, p. 283. 



CHAPITRE IV. 

LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES ET DANS LA POESIE. 

Les traditions si nombreuses dont la rose avait 
été entourée dans l'antiquité ne périrent pas toutes 
avec la civilisation hellénique et latine; beaucoup 
persistèrent chez les Grecs du moyen âge comme 
chez les nations romanes, et elles ne devaient pas 
tarder, avec la fleur aimée qui en était l'objet, à 
pénétrer chez les peuples slaves et germaniques; 
elles prirent place dans le folk-lore de ces peuples 
à côté des légendes indigènes qui s'étaient déjà 
formées ou allaient se former autour de la rose sau- 
vage, seule espèce qui ait un nom indigène chez 
elles ^, la seule qu'ils connurent jusqu'au jour où la 
rose à cent feuilles fut importée dans leur pays. 

Les Germains, en particulier, lui attribuaient un 
caractère sacré; ils l'avaient consacrée à Frigga ; 
aujourd'hui encore elle porte dans certaines contrées 
de l'Allemagne, entre autres dans la vallée inférieure 

1. Ail. hagedorn ou hagehutte, angl. briar ou bramble, 
norv.-dan. klotigtom ou njpetorn, suéd. tôrnbuske ou nynpon- 
buske, slav. tchipaka. La rose sauvage a seule aussi un nom indi- 
gène chez les nations romanes; fr. églantier, esp. agm'anzo, pg. 
escariinu/o. 



286 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

du Rhin, le nom de Frigdorn — épine de Freya^ — 
et elle passe pour croître de préférence sur l'emplace- 
ment d'anciens bois sacrés ^. Pendant tout le moyen 
âge, même quand la rose à cent feuilles eut été im- 
portée et cultivée en Allemagne, la rose sauvage ne 
cessa pas d'être chantée en même temps qu'elle par 
les minnesaenger. Il en fut de même en France, et 
il est souvent difficile de dire de laquelle des deux 
roses, la sauvage ou la cultivée, il est question dans 
les légendes, comme dans les vers des poètes. Il 
faut d'ailleurs distinguer entre les époques. 



I. 



La rose cultivée est inconnue à notre ancienne 
poésie épique; cela se comprend ; la culture de cette 
fleur était trop peu répandue dans les contrées où 
notre épopée nationale a pris naissance pour qu'elle 
y pût figurer; elle ne pouvait prendre place dans la 
description des luttes guerrières, matière principale 
de nos vieux poèmes, et elle ne se trouvait guère 
aux lieux où se tenaient les délibérations qui prépa- 
raient ou suivaient les combats des héros de notre 
ancienne poésie. C'est en ple'n air qu'elles avaient 
lieu, dans un « vergier )), au pied ou à l'ombre d'un 



1. A. Ritter von Perger, Deutsche Pflanzensagen, p. 235. 

2. Oscar Teichert, Geschichte der Zi-^rgârten luid der Zier- 
gàrtnerei, p. 4, dit même, mais san.; citer ses autorités, que le 
sanctuaire d Irmensul en était entouré. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 287 

arbre, soit le pin du nord^ ou l'olivier du midi^, 
remplacés parfois, le premier par un if^, le second 
par un laurier''; tout au plus le rosier sauvage peut- 
il exceptionnellement s'y rencontrer : 

Desuz un pin, delez un églantier 

Un faldestoed i out fait tout d'or mier^. 

ainsi plus tard que l'aubépine : 

il trouvèrent 
Devant aus souz une aube espine 
Séant la bêle Glarmondine^. 

Il en est de même dans les poésies lyriques des 
premiers temps du moyen âge ; la seule flore qu'elles 
connaissent est la flore des champs; c'est elle qui 
pare et embellit le « pré verdoyant » ou « fleuri )> où 
les poètes d'alors ou leurs personnages viennent 
prendre leurs ébats. Mais bientôt tout change. L'im- 
portance prise par la vie de château, le luxe qui 
bientôt l'accompagna, la recherche du bien-être et 
de ce qui fait le charme de l'existence, ont trans- 
formé les paysages poétiques de l'âge nouveau. 

1. Li cuens Rollanz se jut desuz un pin. 

La Chanson de Roland, v. 2375. 

2. Guenes chevalchet suz une olive halte, 

La Chanson de Roland, v. 366. 

3. En Sarraguce descendent suz un if. 

La Chatison de Roland, v. 406. 

4. Suz un lorier ki est en mi un camp. 

La Chanson de Roland, v. 2651. 

5. La Chanson de Roland, v. 114. 

6. Li rounians de Cléomadès publ. par A. von Hasselt. 
Bruxelles ISb."), in-8, v. 6668-70, vol. I, p. 208. 



288 



LA ROSE AU MOYEN AGE. 



Le verger des anciennes épopées ne connaissait 
guère que quelques arbres forestiers ou cultivés \ 
les fleurs des champs émaillaient seules le pré ver- 
doyant des premières pastourelles; le jardin^ des 
poèmes chevaleresques et allégoriques, ainsi plus 
tard que des chansons populaires, a, comme le jar- 
din qui avoisine d'ordinaire le château seigneurial 
ou la maison bourgeoise, une flore autrement variée; 
il est rempli d'arbres d'agrément ou à fruits^, parfois 
même de végétaux exotiques*, et il renferme un cer- 
tain nombre de fleurs cultivées^; au premier rang 



1. Aux arbres dont il a été fait mention il faut ajouter l'orme ou 
ormel et l'ente : 

Dedens l'aiguë de Sore, droit deles un ormel. 

Baeves de Commarchis, éd. A. Scheler, v. 2623. 
Et vient a Gharlemaigne desoz l'ombre d une ente. 

Karls Reise, éd. Ed. Koschwitz, v. 795. 

2. Il porte encore souvent le nom de « Aergier », ou se confond 
avec celui-ci. Cf. Max Kuttncr, Das Naturgefàhl der Altfvan- 
zosen und sein Einfluss auf ilire Dichtung. Berlin, 1889, p. 62. 

3. Ou vergier ot arbres domesches. 
Qui chargeoient et coins et pesches, 
Chastaignes, nois, pommes et poires, 
Nèfles, prunes blanches et noires, 
Cerises fresches vermeilletes, 
Cormes, alies et noise tes. 

Roman de la Rose, éd. Fr. Michel, v. 1355-60. 

4. C'est cil cui est cil biax jardins 
Qui de la terre as Sarrasins 
Fist ça ces arbres aporter. 

Roman de la Rose, v. 595-97. 

5. Le lis, la pivoine, 1 ancolie auxquels se joignent, au xiv^ 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 289 

figure la rose. Point de paysage poétique où celle-ci 
n'apparaisse désormais. 

Au milieu des plantes rares, dont l'auteur de La 
Mort Aymeri de Narhonne a paré la plaine qui 
environne la ville d'Esclabarie, il n'a eu garde d'ou- 
blier la reine des fleurs : 

Soz la cité est une praerie... 

La croist la mente et la rose florie^. 

Des rosiers « de roses bien cargiés » parent, avec 
les arbres les plus « chiers », le verger du Dieu 
d'amour, dans le fableau de ce nom'. Guillaume de 
Lorris a assigné aussi à la rose une place d'élection 
dans le jardin qui occupe une si grande place dans 
son poème. Planté des arbres les plus divers et 
rempli des fleurs les plus gracieuses, il renferme 
encore^, 

en un long détor 
D'une haie clos tôt entor, 

des (( rosiers chargiés » de roses « savorées, » 



siècle, la giroflée et la lavande, puis au xv^, 1" œillet. Voir plus 
haut deuxième partie, chapitre premier, p. 130. 

1. V. 2423-25. Éd. J. Cou raye du Parc. Paris, 1884, in-8, p. 105. 

2. Ni ot arbres, ne fust pins u loriés, 
Cyprès, aubours, entes et oliviers : 

Ce sont li arbres que nous tenons plus ciers. 
Fuelles et flors ont tos tans li ramier 
Et sont de roses bien carchié li rosier. 

Li Fablel dou dieu d'Amours public par h.c\\\\\e 
Jubinal. Paris, 1834. in-8, str. 10, v. 2-6. 

3. Le Roman de La Rose, v. 1623-25 et 1646. 

.ToRET. La Rose. 19 



290 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Si bêles ne vit homs sous ciaus. 

Froissart aussi n'a point omis, dans le Paradis 
d'amouTy de mettre des lis et des roses sur le bord 
du ruisseau où il va s'abandonner à sa rêverie \ Et 
des 

Roses blanches comme lys et vermeilles 

brillent entre toutes les fleurs allégoriques du Jar- 
drin salutaire de Jean Joret^. C'est la rose aussi qu'on 
trouve dans les parterres fleuris des légendes ger- 
maniques. 

Les burgs seigneuriaux de l'Allemagne possé- 
daient un jardin comme les châteaux féodaux de la 
France^; comme dans ceux-ci également on y cultiva 
de bonne heure des arbres à fruits et des fleurs ; la 
rose n'y manquait pas plus que le lis; mais, d'im- 
portation étrangère, elle dut être d'abord considérée 
comme un objet de luxe, quelque chose de rare et de 
précieux; il n'est pas surprenant aussi que la légende 
s'en soit emparée et qu'elle lui ait donné place dans 
l'épopée germanique rajeunie. C'est ainsi qu'a pris 
naissance, sans doute vers la fin du xiii° siècle*, la 



1. Tant alai et haut et bas Moult par estoit le lieu jolis ; 
Que je vins dessus un ruissiel Anquelies, roses et lys 

Où il avoit maint arbrissiel. Al environ dillueccroissoient. 
Poésies publiées par Auguste Scheler. Bruxelles, 
1870, in-8, vol. I, p. 2, v. 48-53. 

2. Éd. J.-G.-A. Luthereau. Paris, 1844. in-8, p. 111. 

3. Alvin Schultz, Das hôfische Leben zur Zeit der Minne- 
sànger, vol. I, p. 50. Cf. pi. haut, deuxième partie, chap. I, p. l^iO. 

4. Ce n'est pas l'opinion de Schleiden qui attribue aux Rosen- 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 291 

tradition du parterre ou jardin des roses — Rosen- 
garten — de Worms. Planté dans une île du Rhin 
par la fille du roi Kibich, la belle Kriemhild, il 
avait une lieue de long sur une demi-lieue de large; 
un tilleul s'élevait au milieu, sous lequel cinq cents 
nobles dames pouvaient trouver un abri ; des roses 
éclatantes le remplissaient*. Il n'avait pour le pi*o- 
téger qu'un fil symbolique de soie"; mais douze héros 
en défendaient l'entrée; quiconque triomphait de 
l'un d'eux recevait en récompense de sa vaillance un 
baiser de la bouche même de Kriemhild et une cou- 
ronne de roses. 

La légende du jardin des roses de Worms se 
répandit vite en Allemagne ; à son imitation on en 
attribua un au roi des nains Laurin^; il se trouvait 
près de Méran, dans le Tyrol; il avait quatre portes, 
avec un tilleul au milieu et une enceinte formée d'un 
simple fil de soie, comme le Rosengarten de Worms. 

garten germaniques une origine orientale, analogue à celle des 
guUstans persans, mais cette manière de voir ne soutient pas 
l'examen. « Der Rosengarten kann nicht wohl eine altère Sage 
enthalten », dit avec raison Gervinus, Geschichte der deutschen 
Dichtung. Leipzig, in-8, vol. II, p. 81. Cf. K. Gœdeke, Grandriss, 
2^ éd., p. 245. 

1. Sie heget einen anger mit rôsen w^ol bekleit, 
der ist einer mile lang und einer halben breit, 
dar umme gêt ein mûre, daz ist ein borte fin : 
trutz si allen fûrsten, daz ir einer kume drîn. 

Der RosengaT-te, von W. Grimm. Gôttingen, 1836, v. 165-68. 

2. « Symbolisch zu binden reichte ein... seidenfaden hin. » J. 
Grimm, Deutsche Rechtsalterthûmer . Gôttingen, 1828, p. 182. 

3. Zingerle, Kônig Laiirin, Innsbruck, 1850, in-8, p. 21. 



292 LA IIOSE AU MOYEN ACE. 

Des rossignols en charmaient les bocages, et les 
roses en étaient si merveilleuses que leur vue suffi- 
sait pour remplir de joie ceux qui étaient affligés et 
leur faire oublier leur tristesse \ 

INIais il existait bien d'autres jardins de roses en 
Allemagne et même en dehors de l'Allemagne ; on 
en trouvait à Rohrschach, à Constance, à Munich, 
près de Combourg dans le Kocherthal, dans la forêt 
de Thuringe, auprès d'Osnabrûck et de Rostock ^, 
ainsi qu'en Suède^. Heinrich Frauenlob visita celui 
que le margrave Woldemar de Brandebourg avait 
planté à Rostock ; a sept tilleuls au milieu d'un 
parterre de roses», que l'on voit encore sur le sceau 
de cette ville*, en ont perpétué le souvenir. 

Se rattachant à la fois à ce que l'épopée germa- 
nique avait de plus héroïque et à la fête du prin- 
temps, la légende du jardin des roses resta popu- 
laire en Allemagne pendant de longues années ; elle 
se trouve intimement mêlée à celle de l'établisse- 
ment du Meistero^esanof au xiv° siècle. Les douze 
maîtres qui passent pour l'avoir fondé avaient, dit- 



1. Der plan hete frôude vil, 
swer in solde sehen an 

dcr muoste ail sîn trùren lân. V. 920-22. 

2. Uhland, Zur deutschen Heldensage. (Germania, vol. \I 
(a. 1861), p. 321, note 23.) 

3. Le héros d une ballade suédoise porte le nom de « Sven i 
Rosengârd ». Sveiiska Folk-Wisor utgifne afE. G. Geijer och 
A. A. Afzelius. Stockholm. 1814-16, vol. III. p. 2. 

4. « Seven Linden up den Rosengahrden ». Bechstein, Deutsches 
Sagenhuch, n" 65. ap. Schleiden, p. 138. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 293 

on, reçu en garde un jardin des roses. Les fleurs qui 
y brillaient étaient l'emblème de leurs ingénieuses 
poésies^; une couronne de roses était la récompense 
et l'insigne destiné à celui que ses vers rendaient 
digne de prendre rang dans la poétique corpora- 
tion^ C'était aussi le prix que recevait le vainqueur 
dans les défis que se donnaient alors les poètes. 

Pour inviter au chant, dit Regenbog-en, l'un d'eux ^, 
je suspends ici une couronne de roses, quiconque fera 
entendre une sage parole et des sons mesurés, gag"nera 
cette couronne et je le proclamerai maître. 

Par un air joyeux je veux commencer, dit un autre*; 
à la main je tiens un étendard où se trouve dessinée une 



1. Die stock die stundenrosenvoU. Ir komen vil hernach, 

Das was ir kluegs geitchte Sie lasen pluemen auf dervart, 

DiezwôlflThâttenes gerichte. Das was ein Meisterschaft. 
J. Gôrres, Altdeiitsche Volks- iind Meisterlieder aus den 
Handschriften der Heidelberg Bibliothek. Frankfurt- 
a.-Main. 1817, in-8, p. 225. 

2. Wilt du im Garten wetten, 
Und treiben Meisterschaft, 

Man setzt dir uff der Ehren ein Kranz, 
Bist du mit Kûnste behafft. 

Gôrres, Ihid., p. 226. 

3. Umb singens Avillen heng ich usz ein rosenkranz, 
Wer singet wise Avort und auch der tone schanz, 

Und mir den cranz gewinnet an, den meister wil ich kennen. 
Lhland, Schriften, etc., vol. III, p. 310. 

4. Frolich wil ichs heben an, Ein kranz von rosenwolgetan, 
In meiner hant fur ichs ein van , W er mir den abgewinnen kan 
Daran findt man gezieret stan Mit schallen und mit singen. 

Gôrres, Ibid., p. 226, Der Kranz, v. 1-7. 



294 



LA ROSE AU MOYEN AGE. 



élég-ante couronne de roses, qui veut la gagner par ses 
chants et ses mélodies? 

Cependant la légende du Rosengarten finit par 
s'obscurcir; à la fin du moyen âge, le mot n'éveille 
plus que l'idée d'un parterre où l'on aime à se pro- 
mener et à se réunir, et le nom resta dans la langue 
comme l'équivalent de « lieu de plaisance )> ou « de 
joie )) ; ({ être dans un jardin de roses » fut en alle- 
mand une locution synonyme d'être heureux et con- 
tent\ analogue à celle de a vivre au milieu des 
roses )) chez les Latins, 

Tu me réjouis le cœur au fond de la poitrine, dit une 
chanson du xv* siècle^, agréable passe-temps pour un 
oisif que d'être dans un jardin de roses ! 

On employa même, dans la poésie allemande, l'ex- 
pression de « Rosengarten », comme celle de « pré 
fleuri^ » dans la poésie française, pour désigner le 
ciel : 

Là-haut, dans ce jardin de roses, dit une chanson 



1. Gy Heren weset aile fro 
Gy sint in clem rosengarden, 

lit-on dans la « Dispute dcLunebourg». Uhland, Schriften, 111,539. 

2. Du erfreust mirs Ilerz im Leib, 
wohl in dem Rosengarte 

dem Schlemmer sein Zeitvertreib ! 
Uhland, Schriften zur Gescliichte der Dichtuiig, vol. III, p. 439. 

3. Marne la m'amie sivra En camp llori la trovcra, 

Ou el queuf encontre moi ilors. 
Floire et Biancheflor. Éd. Edél. du Méril. Paris, 1854, 
in-18, V. 777-79. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 295 

populaire', j'attendrai mon fiancé; là, dans ce séjour 
éternel, est déjà prête ma couche. 



IL 



Ce qui a assuré à la rose une si grande place dans 
les légendes et la poésie du moyen âge, comme de 
l'antiquité, c'est à la fois la grâce qui en a fait le 
symbole de la beauté, et cette circonstance que, 
apparaissant au moment où le printemps est dans 
toute sa splendeur, elle en a été considérée comme 
la compagne et l'emblème : comment, dès lors, n'au- 
rait-elle pas été chantée par les poètes? Tous aussi 
en ont célébré le doux charme et l'ont saluée comme 
la parure de la saison des amours et des chansons. 
Un ménestrel anglo-saxon" a dit d'elle qu' a elle croît 
sur terre unique dans sa grâce )). Elle 

Est sor totes flors la plus belle, 



Dort in jencm Rosengartcn 
Will ich mcin Brautigam erwarten ; 

Dort in jeaer Ewigkeit 
Steht mein Brautbett schon bereit. 
W. von Plônnies, Vulksgesang ans dem Odenwald, 
ap. Sclileiden, Die Rose, p. 142. 
Aenlic on eordhan tjrf wynlic veaxedh. 
Ràtsel, XII, V. 25-26 (G. W. M. Grein, Bibliothek der 
engelsdchsisclien Poésie. Gôttingen , 1858, in-8, 
vol. II, p. 388). 



296 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

s'écrie un trouvère'. C'est encore, comme l'appelle 
une chanson des Dithmarses « la noble fleur )) ^ 

Cet éloge de la reine des fleurs a retenti pendant 
tout le moyen âge; c'est seulement sous l'influence 
de préoccupations étrangères au sentiment esthé- 
tique qu'on a paru déprécier la rose. C'est parce 
qu'il lui oppose la fleur mystique de l'obéissance, que 
l'auteur de la Vie de sainte Mai^tine^. Husfo von Lan- 
genstein, a cru devoir la rabaisser. Et si, dans la Plai- 
doirie de la f'ose et de la çiolete, Froissart place au- 
dessus de la première et de « toutes fleurs » le lis*, 
c'est que ce dernier est l'emblème de la royauté et 
non parce que le poète le considérait réellement 
comme plus beau que la rose, qu'il met ailleurs — 
il ne faisait en cela que se conformer à la tradition — 
« sus toutes fleurs ))\ 

Comme les poètes romans, les poètes germa- 



1. La Patenostre d'Amors, v. 39. (Barbazan et Méon, Fabliaux 
et contes des poètes français du xii<? au xiii*^ siècle. Paris, 
1808, in-8, vol. IV, p. 44. Beaudoiii de Condé ( Li contes de la 
rose, V. 343, ap. A. Scheler, Les dits et contes de Beaudoin 
et de Jean de Coudé, vol. I, p. 145), dit de même 

Rose est sor toutes flors la fine. 

2. De adlige rôsenblome. 

Uhland, VolksUeder, n" 128. 

3. Martina hgg. v. Ad. Keller. Stuttgart. 1858, in-8, p. 66. 

4. ... Beaus ad vocas jolis. Qu on doit bien tenir en chierté, 
La nobleethaulteflordelys, Na elle souveraineté 

Sus la rose et sus toutes flours ? 
Poésies pub. par A. Scheler. Bruxelles, 1870, in-8, vol. II, p. 233. 

5. Sus toutes fleurs tient on la rose a belle. 
Paradis d'amour, v. 1627 (Poésies, vol. I, p. 49). 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 297 

niques ont été unanimes à assigner à la rose, et aussi 
bien à la rose sauvage qu'à la rose cultivée, le pre- 
mier rang parmi les fleurs du printemps. 

La bruyère, dit le minnesaeng-er Gotfrid de Nîfen^, 
s'est revêtue de sa ravissante parure, les roses en sont le 
plus bel ornement. 

Dans la ballade danoise de « la fière Mettetil » ^, 
les roses forment avec les lis la parure du jardin 
symbolique que « le noble Pierre )) avait planté et 
qu'en son absence un cerf est venu dévaster, foulant 
aux pieds les fleurs et détruisant l'unique plante qui 
pouvait donner de la joie à son cœur. Les roses, il 
est à peine besoin de le dire, figurent encore au 
premier rang des fleurs qui servent à construire les 
demeures fantastiques que les poètes romans et ger- 



1. Nust diu heide wol bekleidet 
mit vil w unneclichen kleiden : 
rôsen sint ir besten kleit. 

Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter. p. 156, v. 51-53. 

2. Ich haL gepflanzt ein Wûrzgârtlein mit Blumen und adlichen 

[Rosen : 
Nun ist noch andres dazwischen gewachsen, dieweil ich nach 

[Rom gezogen. 
In meinem Garten ist gewesen ein Hirsch der die Blumen 

[hat niedergetreten, 
Er hat mir verwûstet das einzige Kraut, das Freude meinem 

[Herzen konnt geben. 
Altddrnsche Heldenliedcr, Balladen und Màrc/ien iihcrsetzt 
V. Wilh. Cari Grimm. Heidelberg, 1811, p. 283, n" 69, 
V. 18-21. 



289 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

maniques donnent parfois aux héros de leurs chan- 
sons amoureuses*. 

En faisant de la rose remblème de la beauté, les 
poètes du moyen âge se sont montrés les continua- 
teurs et les disciples fidèles des poètes de l'anti- 
quité. Mais, plus que de la beauté, ceux-ci avaient 
été frappés de la fragilité de la rose; la courte durée 
de cette fleur, au contraire, a été à peine remarquée 
par les trouvères et les minnesaenger, et les rares 
allusions qu'ils y font leur ont été inspirées par 
leurs précurseurs de la Grèce ou de Rome. Telle 
est cette comparaison d'un trouvère belge : 

Pucele est com flors de rose 
Qui tost vient et test trespasse^. 

De même quand le ménestrel anglo-saxon Aelfred 
déplore que la violence de la tempête détruise la 
beauté de la rose^, il ne fait que traduire Boèce, et 
ce dernier s'était lui-même inspiré des poètes an- 
ciens pour chanter « le bocage qui, au souffle des 



1. Ainsi dans le Tristan: 

De flors et de roses sans giel 
Iluec ferai une maison. Ed. Fr. Michel, vol. I, p. 222. 

Et dans un vieux lied allemand : 

Got gebe uch ein gute nacht, von rosen ein dach 

von liligen ein pet. Uhland, Schriflen, vol. III, p. 360. 

2. Aug. Scheler, Trouvères belges, 2<^ série. Bruxelles, 1879, 
in-8, p. 29. 

3. Se stearca storm, thonne hê strong cyndh, 
nordhan and eâstan, hê genimedh hradhe 
thaere rôsan vlite Metra, VI, v. 11-13. 

Grein, Bibliothek der angelsàclisischen Poésie, \o\. II, p. 301. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 290 

tièdes zéphyrs, se pare des roses du printemps, dont 
l'impétueux auster vient dépouiller bientôt leur tige 
fleurie ))\ 

Mais si ce motif poétique n'a été qu'exceptionnel- 
lement mis en œuvre au moyen âge, il en est un 
autre que les poètes romans et germaniques de cette 
époque ont abordé aussi souvent et plus souvent 
même que ceux de l'antiquité : c'est le rapport de la 
rose et du printemps. Emblème préféré de la saison 
qui réveillait en eux l'inspiration, la rose leur ser- 
vit, avant toutes les autres fleurs, à en marquer le 
retour et à en embellir la fête. 

ja estoit passez yvers 
Et Taubespine florissoit 
Et (que) la rose espanissoit, 

dit l'auteur du Roman du Renard^. 

Ce fu en mai que la rose est fleurie, 
L'oriol chante et le rossignol crie, 

remarque le poète du Siège de Isarhonne'' . 
Bertrand de Bar s'exprime de même * : 

1. Gum nemus flatu zephyri tepentis 

vernis inrubuit rosis, 
Spiret insanuni nebulosus auster : 
iam spinis abeat decus. 
De consolatione Philosophiae, lib. II, cap. 3, v. 114-17. 

2. Éd. Mcon. Paris, 1826, in-8. vol. II, v. 9660-63. 

3. Bibl. nat. man. fr. 24369, v. 54-55. 

4. Girart de Vienne, ap. K. Barlsch, La langue et la littéra- 
ture françaises, p. 333, v. 19. Adenet le Roi, au contraire, fait 
fleurir les roses à la fin de juin : 

Entour la saint Jean que la rose est florie 

Berte, v. 36. Ed. Aug. Scheler. 



300 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Ce fu en mai qu'il fait chaut et seri, 
Que Terbe est verz et rosier sont flori. 

Adenet le Roi, dans Biie^^e de Commarchis, a éga- 
lement eu recours à l'épanouissement des roses, ainsi 
qu'à la longueur des jours, pour marquer le retour 
de Tété : 

En esté quant li jour sont bel et lonc et clerc, 
Que la rose est florie et bêle a esgarder*. 

Après avoir rappelé que le froid hiver est fini, 
que les nuits sont courtes maintenant et longs les 
jours, qu'un temps ravissant vient remplir de joie le 
monde entier, Nithard ajoute"^ : 

Un brillant spectacle s'offre à nos yeux, les roses, vraie 
merveille, ont paru sur la bruyère. 

Mai vient avec sa multiple parure, s'écrie de son côté 
Gotfrit de Nîfen^, la douce bruyère se revêt et de fleurs 
et de roses vermeilles. 

En tous pays, chante ég-alement un autre minnesaen- 
ger, Ulrich de Winterstetten *, monts et vallées sont 



1. Ed. Aug. Scheler. Bruxelles. 1874, in-8. v. 53-54. 

2. Komen ist uns ein liehtiu ougenweide : 
man siht der rôsen wunder ùf der heide. 

Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 109, v. 215-16. 

3. Meie kumt mit maniger bluot, 
nu hàl aber divi liebe heide 
beide bluomen unde rôsen rôt. 

Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter. p. 155, v.5-7. 

4. Berc und tal in allen landen 
sint erlôst ùz -vvinters banden, 
heide rôte rôsen trcit. 

Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 163, v. 7 4-76. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 301 

affranchis des liens de l'hiver, la bruyère se couvre de 
roses vermeilles. 

Et dans un lied anonyme recueilli par Gœrres* : 

Maintenant verdoient dans les forêts les douces fleurs, 
dans les champs (brillent) les roses aux mille couleurs. 

Sois le bienvenu, ô mois de mai, dit un autre lied^, 
aussi loin que s'étend le monde, poussez, roses fleuries. 

Même spectacle dans la poésie néerlandaise et 
Scandinave, mais ici la rose et le lis annoncent, non 
le retour du printemps, mais celui de Tété : 

Avec lui, dit un lied néerlandais^, l'été a ramené 
mainte fleur couverte de rosée, elles rendaient un si 
plaisant éclat que le monde en était tout éclairé ; le tré- 
sor des parfums est ouvert; j'y ai vu de belles roses 



1. Es grûnen jetzt in den Wâldern Die Rosen auf den Feldern 
Die Blûmlein fein, Von Farbe mancherlein. 

Frûhlingscur, Altdeustche Volkslieder, p. 36, str. 3. 

2. Maie, sei wilkommen! Ail so weit die Welt ist, 

Spriesset, ihr Rosenblumen ! Schleiden, p. 141. 

3. Der zomer bracht in den hove zin 
Bedauwet menich bluemelin 

Die gaven so wonnenlichen schin, 
Das ze verlichten die werolt al. 
Outlossen Avart der zalden serin, 
Darin so sach ich rosen fin 
vurich blenchcn zam ein robin ; 
van vruden zanc der nachtegal. 
da hoert man menigen rychen scal. 
G. KalfT, [Jet Lied in de middeleemven. Leiden, 1884, 
in-8, p. 299. 



302 LA HOSE AU MOYEN AGE. 

briller comme des rubis. De joie chante le rossignol, et 
l'on entend maint accent joyeux. 

Voici la saison si douce de l'été, lit-on dans une vieille 
chanson danoise^; le froid hiver est passé; les roses et 
les lis s'épanouissent et les bois se couvrent dune g-aie 
verdure. 

A Thann en Alsace, c'était la coutume qu'au pre- 
mier jour de mai une petite fille, la « Rose de mai », 
toute couverte de fleurs et de rubans, parcourût les 
rues avec une amie chargée de recueillir dans une 
corbeille des dons, pour la fête du printemps, tandis 
que leurs compagnes chantaient' : 

Rose de mai, tourne-toi trois fois, fais-toi voir et 
revoir! Rose de mai, viens dans la verte forêt! Réjouis- 
sons-nous, mai nous ramène au milieu des roses. 

En Provence, suivant une coutume très ancienne, 
dit César de Nostredame \ on choisit le premier mai 

1. Her stunded saa blid en sommer i Aar, 
forgangen er Vinter hin kold : 

der springer ud Roser og Lillier, 

og Skoven bon stander saa bold. 
Vore Folke^'iser fra middelalderen. Studier over Visernes • 
Aesthetik, rette Form og Aider afio\\. C. H. R. Steens- 
trup. Kjôbenhavn. 1891, in-8, p. 149. 

2. Maienrôslein, ker dich dreimalrum, 
Lass dich beschauen rum und num ! 

Maienrôslein, komm in grûnen ^^'ald hinein, 
Wir Avollen aile lustig sein. 
So fahren wir vom Maien in die Rosen. 
Aug. Stôber, Elsàssisches Volksbuchlein. Strassburg, 1842, 
in-8, p. 42. — Bôhme, Altdcutsches Liederb., n" 497 a. 

3. Mistral, Lou trésor dou FeliLrige, s. v. tnaio. 



LA HOSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 303 

une petite fille, la mayo, qu'on habille de blanc et 
qu'on pare d'une couronne et de guirlandes de roses; 
on la place ensuite sur une sorte d'estrade ou de 
trône élevé et chaque passant lui donne quelque 
menue pièce de monnaie \ 

Symbole et parure du printemps — et, dans le 
Nord, même de l'été — le retour de la rose provoque 
le poète à chanter dans cette saison des amours et 
lui rappelle l'amie dont il est séparé : 

Quant voi le douz tens venir, 

La flor en la prée, 

La rose espanir, 
Adonc chant, pleur et sospir, 

s'écrie Philippe de XanteuiP. 

Quant voi la g^laie meure La rousée resplendir, 
Et le rosier espanir Lors souspir 

Et sur la bêle verdure Pour celi qui tant désir 

Et aim, las, outre mesure, 

chante également Raoul de Soissons^. 

Même inspiration chez Thibaud de Blazon*: 

Quant je vois esté venir Au point du jor. 
Et sa verdor Adonques souspir 

Et la rose espanir Et plaing et désir. 

1. Cf. Alfred de Nore, Coutumes, mythes et traditions des 
provinces de France, Paris, 1846, p. 17. 

2. Chansonniers de Champagne, Reims, 1850, p. 102, lxxvi, 
V. 1-4. 

3. Eduard Matzner, Altfranzosische Lieder. Berlin, 1853, 
in-8, p. 18, no 10, v. 1-7. 

4. Chansonniers de Champagne, p. 127, v. 1 à 6. 



304 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Et Thibaud de Champagne dit à son tour* : 

Au renouvel de la douçor d'esté, 

Que resclarcit li dois en la fontaine, 

Et que sont vers bois et verg-iers et prés, 

Et le rosier en mai florist et g-raine, 

Lors chanterai que trop m'aura grevé 

Ire et esmai qui m'est au cueur prochaine. 

Mais la vue de la rose et le retour du « temps 
nouveau » ne suggéraient pas toujours au poète des 
pensées de tristesse ou de regret, ils étaient aussi 
pour lui une invitation à s'abandonner à la gaieté et 
à la joie : 

Le tens qui raverdoie Si que tôt en sautele ; 

Et la rose nouvele Talent m'est pris de chanter, 

Fet mon cueur estre en joie Car bone amor m'i semont, 

s'écrie un ancien poète^ 

« Par deu », dit ég-alement l'auteur anonvme d'une 
vieille pastourelle^ : 

Par deu, belle compaignete, Et espanir la rosete 
Voi le tens renoveler Ke nos semont de juer. 

Pour Colin Muset, la vue de « la rose espanie » 
est un simple encouragement à boire « vin sus lie, » 
ainsi qu'à mener « bone vie ))*. L'inspiration ne 



1. Chansons de Thibaut IV, comte de Champagne et de 
Brie. Reims, 1851. in-8. p. 7, n» iv, v. 1-6. 

2. Les Chansonniers de Champagne, p. 121. 

3. Karl Bartsch, Romanzen iind PastoreLlen. Leipzig, 1870, 
in-8, p. 139. II. n" 24, v. 12-15. 

4. Les Chansonniers de Champagne, p. 89, n" 66, str. 4. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 305 

pouvait être plus réaliste ni plus vulgaire, et la signi- 
fication de la reine des fleurs plus rabaissée. C'est, 
au contraire, une joie toute pure que la vue des 
roses vermeilles, toutes couvertes de rosée au milieu 
de la verte prairie, inspire à un des héros de l'épo- 
pée allemande \ spectacle qui attire et charme ses 
regards. 

De même, dans le roman de Guillaume de Pa- 
lerne^, la vision d'une rose offerte suffit pour 
éloigner la douleur du cœur du héros et y ramener 
la joie : 

Si li ert vis 
Que de la chambre issoient fors 
Alixandrine et Meliors, 
Dessi en droit a lui venoient, 
Une rose li aportoient. 
Tantôt com recevoit la flor, 
Ne sentoit paine ne dolor, 
Travail, grevance ne dehait. 



IIL 



Ce qui réjouit ainsi le cœur de Guillaume, c'est 
que la rose apportée par Alexandrine et Mélior lui 
apparaît, ce qu'elle était réellement, comme une 
marque de sympathie et d'affection. La rose était, en 

1. Mîn ougen vuorcn mir schiezen rùte rôsen in dem tomve 
Als sie sachen entspriezeri in einer grûenen ouwe 

Ges. Abenteiier hgg. v. derHagen, vol. III, p. 123, v. 448-51, 

2. Id. Michelant. Paris, 1876, in-8, v. 1452-57. 

JoRET. La Rose. 20 



30G LA ROSE AU MOYEN AGE. 

effet, avant tout et surtout l'emblème de l'amour ; 
en cueillir et encore plus en offrir était le signe d'un 
cœur épris ou capable de s'éprendre. C'est ainsi 
qu'une vieille chanson nous montre un amant, séparé 
de celle qu'il aime\ 

Quant se vient en mai, ke rose est panie, 
Allant coillir par grant druerie, 

pour apaiser sa douleur, cette fleur symbole de son 
amour. 

« Où est la jeune fille qui m'aime tant? Elle est 
dehors dans son jardin et cueille des roses », dit 
un lied allemand ^ montrant ainsi l'étroit rapport 
des roses et de l'amour. De même dans une chan- 
son néerlandaise^, il est question d'une jeune fille 
dont le cœur est épris et qui va cueillir des roses 
vermeilles sur la bruyère. Même motif dans une 
romance espagnole* : 



1. Wilhelm Wackernagel, Altfranzôsische Liederund Leiche. 
Basel, 1846, m-8, p. 84, n" 51, v. 1-2. 

2. Wo ist dajin das Madchen, das mich so lieb hat ? 
Es is draussen ini Garten, pflûckt Roselein ab. 

Fr. L. Mittler, Deutsche VolksLieder, no 938, v. 1-2. 

3. Rode rooskens \voude si plucken 
die aen der hciden staen. 

Anhverpener Liederboek, n" 22, 1. 

4. Cual es la nina la rosa florida, 
que coge las flores el liortelanico 
si no tiene amores ? prendas le pide 
Cogia la nina si no tiene amores. 

Bôhl, Floresta de rimas antiguas castellanas. Hamburgo, 
1821, in-8, vol. I, p. 303, n" 278. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 307 

Quelle est la jeune fille qui cueille des roses, si elle 
n'a pas dami? Voyant la jeune fille cueillir la rose fleu- 
rie, le petit jardinier lui demande un gage, si elle n'a 
pas d'ami. 

Et dans une autre romance également espagnole \ 
l'ami va aux bords du ruisseau cueillir en soupirant sur 
le rosier fleuri des roses, qui lui rappellent ses amours. 

De même dans un chant grec^, nous voyons Mel- 
pomène, a la belle au corps d'ange », presser le nau- 
tonnier qui l'aime de la conduire sur la rive, afin 
qu'elle puisse, signe qu'il lui est permis d'espérer, y 
cueillir des roses, avant que le soleil se lève. Et dans 
une autre chanson également grecque^, l'ami rêve que 
son amie cueille avec ses compagnes, dans une belle 
prairie, des roses et des fleurs de myrte couvertes 
de rosée, emblème du sentiment qu'elle éprouve et 
que le baiser qu'elle lui donne vient confirmer. 

C'est à cause même de cette signification symbo- 
lique que la rose occupe une place d'élection dans 
le jardin du Dieu d'amour ; voilà pourquoi aussi 
Guillaume de Lorris en fait porter une couronne 
aux principaux personnages de sa cour*, depuis le 
dieu lui-même, 

1. A riberas d'aquel rio viera estar rosal florido... 

Cogi rosas con sospiro. 
Bôhl, Floresta, vol. I, p. 302, n» 273, v. 6-10. 

2. Chants du peuple en Grèce, par M. de Marcellus. Paris, 
1851 in-8, vol. I, p. 373, n» 10, Melpomène. 

3. Op. laud., vol. II, p. 309, n° 20, Chansons des roses. 

4. Le Roman de la Rose, éd. Fr. Michel. Paris, 1864, in-12, 
v. 899-900, 833-34 et 557-58. 



3Ô8 LA ROSE AL' MOYKN AGE. 

Qui ot OU chief un chapelet 
De roses, 

jusqu'à Déduit, à qui « Léesce » en a aussi donné : 

Li ot s'amie fet chapel 

De roses qui moult li sist bel, 

et à Ovseuse, a la noble pucelle, » laquelle 

Ung- chapelet de roses tout frois 
At dessus le chapel orfrois. 

« Celui dont le cœur brûle d'amour », dit le Tann- 
hàuser^ faisant en quelque sorte la théorie de cette 
coutume, « doit porter une couronne de roses ». 
Chez tous les poètes des derniers siècles du moyen 
âge, un « chapel » de roses apparaît comme la parure 
ordinaire des amants : 

Si voit de la forest issir, 
Tôt bellement et a loisir 

Dusc' a iiij.xx. damoiselles 

Capeaux de roses avoient 

En lor chiés mis et d'aigientier 

Por le plus doucement flairier 

Et sur .j. destrier de lès lui 
Avoit cascune son ami, 

lit-on dans un ancien lai^, dont il est superflu d'ex- 
pliquer le sens allégorique. 

1, Ob im sln herz von minne enbran, 
der soll von rosen einen kranz 

tragen. Minnesinger, vol. II, n" 83, v. 19-21. 

2. Lai du trot, v. 76-85 et 112-113, publié par Francisque 
Michel. Paris, 1845, p. 74 et 76. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PHOFANES. 309 

Au jardin du voisin je suis entré, dit le héros d'une 
chanson morave \ je m'y suis couché et endormi, et j'ai 
rêvé de ma belle amie. Quand je me suis réveillé, per- 
sonne près de moi, rien que deux roses vermeilles épa- 
nouies au-dessus de ma tête. J'ai cueilli ces roses, j'en 
ai tressé une couronne, les ai mises à mon chapeau et 
suis allé à la danse nuptiale. 

Cette couronne mise ainsi par le jeune Morave h 
son chapeau, qu'est-elle, sinon le signe manifeste 
des sentiments d'timour qui l'animent? 

Une chanson serbe ^ nous montre également Mitza, 
« la belle )), et « qui a la maison la plus blanche )), 
cueillant des roses et en faisant des bouquets; elle 
en offre un au faucon gris, c'est-h dire à son fiancé, 
comme gage de son amour. Dans un chant tchèque^ 
nous voyons de même une jeune fille cueillir une 
rose, qu'elle offre successivement à son père, à sa 
mère, à son frère; mais cette fleur n'est point faite 
pour eux; enfin elle la présente à son fiancé, à qui 
seul elle doit appartenir. Les chansons de l'Ukraine 
parlent aussi d'une jeune fille qui ne veut donner la 
rose qu'elle a cueillie à aucun des siens, mais la garde 
pour son fiancé*, tant la rose était devenue le sym- 
bole et l'emblème de l'amour. 

1. Uhland, Schviften, vol. III. p. 2'.2. 

2. Kurelac, Jacke, n'' 50. ap. Potebnia, Ohiasiienia, eic. (Ex- 
plication des chansons populaires de l'Ukraine). Kharkov, 
1887, in-8, vol. I, p 488. 

3. Plohl-Hordvig, Hrvatske narodpiesne, n° 53, ap. Potebnia, 
op. laiid., vol. II, p. 489. 

i. Golovatzki, Recueil de chansons populaires, ap. Potebnia, 
op. laud., vol. I, p. 488. 



310 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Ne peut-elle s'épanouir, c'est la marque d'un 
amour dédaigné*; vient-elle à s'effeuiller, c'est un 
signe d'abandon^. Les amants se jettent des roses ^ 
en signe d'affection. C'est sous un bosquet de ro- 
siers que l'amie attend son ami • éloigné*. Si des 
amants jettent sur un cours d'eau des pétales de rose 
et que deux d'entre ceux-ci surnagent sans se sépa- 
rer, c'est signe que leur mariage est prochain °. 

Dans une ballade danoise, le noble Tidemand, ne 
pouvant gagner l'amour de la beue Blidelille, grave 
des runes puissantes sur des roses et les jette à la 
mer près du rivage où les porte le flot ; la belle Bli- 
delille trouve ces roses, elle les porte chez elle et les 
place sur sa couche^; mais voilà qu'à minuit elle 
s'éveille, violemment agitée par un songe; c'est 
l'amour du noble Tidemand qui pénètre à son insu 
dans son cœur. Ici les roses exercent une action ma- 
gique qu'elles doivent peut-être à la présence des 
runes, et qui est inconnue aux autres traditions 



1. Chanson tchèque, ap. Sobotka, Rostlinstvo a jeho vyznam 
vnarodnich pisnich... slovanskych. VPraze, 1879, in-8. 

2. Chanson tchèque. Ibid. 

3. Chanson de la Lusaco. Ibid. 

4. Chanson tchèque. Ibid. 

5. A. Ritter von Perger, Deutsche Pflanzensagen, p. 232. 

6. Det var Jomfrud Blidelllle, Tog hun op de Roser to, 
hungangerudmeddenStrand : Stak dem i Aermelin, 

fandt hun dèr de Roser to, saa bar hun dem i Bure hjem, 

de ilode ind for det Land : lagdc dem paa Scngcn sin. 

Svend Gruntvig, Danmarks Folkeviser i Udvalg, II, n" 23. 
Hr. Tidemands Runer, p. 290. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 311 

romanes ou germaniques, clans lesquelles elles figu- 
rent. 

Mais il n'était point besoin de runes pour que les 
roses servissent h gagner l'alTection; le présent de 
ces fleurs était le plus agréable et le plus propre à 
l'obtenir. « Fleur, reçois cette fleur », dit dans un 
chant anonyme du xiii^ siècle un ami h son amie, à 
qui il présente des roses \ C'est à cause de cette 
signification symbolique reconnue de tous qu'on 
offrait des roses à l'ami ou à l'amie dont on recher- 
chait l'affection : 

En no jardin je suis entrée 
Trouvay la rouse espanouye : 
Si doucement je l'ay cueillie 
Et l'ay donnée à mon amy, 

lit-on dans une chanson du xv° siècle^. Pour G"n2"ner 
l'amour de sa dame, Froissart aussi se rend dans un 
jardin rempli de fleurs. 

Et la une vermeille rose 

Coillit sus un moult vert rosier^, 

et (( sans point noisicr » il va l'offrir à celle à qui il 
veut plaire. 

Et la jeune reine du Chàtiiueiit des Dames de Fran- 

1. Suscipe Flos florem 
quia flos désignât amorem. 

Carmina Buraria, p. 217, n'^ \\1 . La vignette qui accompagne 
ces vers représente une double branche, 1 une qui porte des lis, 
1 autre des roses. 

2. Chansons du xv<^ siècle, p. 74, n» 76, str. 2. 

3. L'espinette amoureuse, v. 986-87. (Poésies, vol. I, p. 115.) 



312 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

cesco da Barberino envoie une guirlande de roses au 
roi, signe de l'amour qu'elle lui donne et qu'elle lui 
avait d'abord refusée 

Faisons chose plaisante, fait dire Nithard à un gai 
compagnon qui brigue la main d'une villageoise^ ; allons 
au milieu des fleurs cueillir des roses et tressons-en une 
couronne qu'en ce mois de mai nous porterons à la danse. 

Une chanson allemande, plus récente^, il est vrai, 
parle aussi de roses cueillies et envoyées pour la 
danse des fiançailles par un ami à son amie. Un autre 
lied nous représente Tami endormi dans un jardin, 
rêvant de celle qu'il aime et vers laquelle se repor- 
tent toutes ses pensées; mais à son réveil il n'aper- 
çoit que des roses vermeilles ; il en cueille ce qu'il 
peut et les donne à son amie, qui en fait une cou- 
ronne et la lui place sur le front; longtemps cette 
couronne fait sa joie; enfin elle se fane; mais que 
lui importe, puisque celle qu'il aime est maintenant 
à lui*. 

1. Del regimento e de costumi délie donne. Roma, 1815, 
in-8, p. 121. 

2. Nu tuo wir gemelîchiu dinc 
uni gè AA ir in die bluomen 
brechen rosen z' einem kranz, 

die M"ir in dem meien tragen zuo deni tanz. 

Minnesinger. vol. III, p. 236 a. 

3. Ich brach mir die rôslein abe 

zu einem kranze. 
Ich schickt sie meinem feinen lieb 
zum lobetanze. 
Franz M. Bohme. Altdeutsches Liederbuch, n° 140. 
4. Franz M. Bohme. op. laud.. n" 176. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 313 

Dans l'ancienne poésie allemande et néerlandaise, 
l'expression a cueillir des roses w — il en est de 
même de celle de « boire du vin frais ^ » — est syno- 
nyme de briguer l'amour de quelqu'un ou de se 
marier. Dans un lied allemand^, deux amants s'en- 
tretiennent de leur séparation prochaine : « Quand 
reviendras-tu, mon bien-aimé, cueillir des roses 
vermeilles et boire du vin frais ?» — « Quand il nei- 
gera de vermeilles roses, ma bien-aimée, et pleuvra 
du vin frais. » Restée seule, l'amie se rend un jour 
dans le jardin de son père; elle s'y couche, s'v en- 
dort et rêve qu'il pleut du vin frais. Mais quand elle 
se réveille, elle voit seulement des roses en fleur au- 
dessus de sa tète. Alors elle se fait construire une 
maison — sa dernière demeure; — quand elle est 
terminée, elle s'y endort, une couronne de roses à 
la main et après avoir bu le vin du Seigneur. Cepen- 
dant son ami revient enfin; il se rend au jardin avec 
une couronne de roses et une coupe de vin. Mais il 
heurte du pied une tombe; il chancelle. « Alors, 
dit le poète, il neigea des roses et il plut du vin. » 

Partout la rose apparaît ainsi comme Temblème 
de l'amour qu'on éprouve ou qu'on réclame : c'est 
aujourd'hui encore la coutume, dans le midi de la 
France, — on la rencontre aussi dans d'autres pro- 
vinces, — d'attacher, le premier jour de mai, une 

1. Par un souvenir, comme le remarque HofTmann von Fallers- 
leben (Niederlàndische Volkslieder, préface, p. xiv), de l'an- 
cienne coutume d offrir du vin aux nouveaux mariés le lendemain 
des noces. 

2. Des Knahcn Wunderhorn, vol. II, p. 52. 



314 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

rose à la porte de la jeune fille dont on recherche 
l'amour^ En Allemagne, on jetait une rose dans la 
chambre de celle qu'on aimait", ou on l'invitait à 
venir voir les fleurs de son jardin et à en cueillir, 
ou on en cueillait pour elle. 

L'été est venu, mes belles roses sont en fleur; ne 
veux-tu pas venir les voir dans mon jardin? dit un vieux 
lied allemand ^. Il lui cueillit les plus belles roses ; un bai- 
ser, un baiser elle lui donna en retour. 

Et dans un autre lied* : 

Mon trésor, va m'attendre dans le jardin, nous y 
dirons de douces choses et cueillerons des roses en ce 
beau lieu. 



1. Mistral, Lou trésor dou Felibrige, s. v. roso. 

2. Er thât ein Roslein brechen, 
Zum Fenster stiess ers hinein. 

Uhiand. Schriften. vol. III, p. 422. 

3. Der Sommer ist da, meine Rosen blûhn schôn : 
Willst du nicht meine Rosen im Garten ansehen ? 
Die schônsten Rosen pflûckte er ihr, 

Einen Kuss, ein Kuss gab sie ihm dafûr. 
Fr. L. Mittler. Deutsche Volkslieder, n" 310, str. 16 et 17. 

4. Schatz, geh in Garten, Ein angenehmes Wort, 
Da sollst du warten. Und Rosen brechen 

Da wollen wir sprechen An jenem Ort. Mittler, Ibid. 

Dans un autre lied, le poète invite sa dame à venir avec lui dans 
la prairie, où fleurissent de belles roses : 

Ach Jungfrau ! wollt ihr mit ihm gan ? 
Da \vo die schônen Roslein stan, 
Draussen auf jener Wiesen. 

Gôrres, op. laud., p. 190. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 315 

Le même motif se rencontre également dans les 
vieilles chansons néerlandaises : 

Ah ! jeune fille, voulez-vous venir avec moi? dit l'une 
d'elles^ ; je vous conduirai là où fleurissent les roses. 

Trois roses qui se trouvent sur la même tige, — 
ce qu'on appelle en Allemagne un (c roi des roses )> 
(Rosejikônig), — étaient considérées comme le pré- 
sage d'un mariage^; le présent de l'une d'elles avait 
dès lors une valeur toute particulière : 

Si j'avais à faire trois souhaits, trois nobles souhaits, 
dit une chanson néerlandaise^, je me souhaiterais trois 
roses sur la même tige; j'en cueillerais une, je laisserais 
la seconde ; la troisième je la donnerais à l'amie que j'ai. 

Ces trois roses sont parfois aussi représentées 
comme quelque chose de rare ou même d'impossible 
à trouver, surtout en hiver. C'est ainsi qu'au che- 
valier qui lui demande son amour une jeune fille 
répond qu'elle ne sera à lui que s'il lui apporte 
« trois roses, qui aient fleuri dans l'année, entre les 



1 Och maechdelijn, woudi met mi gaen, 

ic soude u leien daer rooskens staen. 

Antwerpener Liederbuek, 11° 61, 4. 

2. A. Ritter von Perger, Pflanzensagen, p. 231. 

3. Had ic nu drie wenschen, Die ene soude ic plucken, 
drie wenschen also eel, die ander laten staen, 

so soude ic nu gaen wenschen die derde soude ic schenken 
drie rosen op enen steel. der licfster die ic hacn. 

Hoffmann von Fallersleben, Niederldndische Volkslieder, 
n« 103, str. 6 et 7. 



316 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

jours gras et Pâques ))\ Le chevalier, n'ayant pu 
découvrir ces roses, en fait peindre trois; il les 
porte h la jeune fille, qui se met à pleurer", ce J'ai 
dit, reprend-elle, ces paroles en plaisantant; je ne 
crovais pas que tu pusses trouver ces roses. » — 
(( Si tu as dit ces paroles en plaisantant, sérieuse- 
ment tu dois les tenir; je suis h toi comme tu es à 
moi ; remets-t'en du reste h Dieu^. » 

Dans un conte allemand les trois roses ont une 
signification merveilleuse toute différente*. Un 
homme avait deux filles, l'une méchante, l'autre 
bonne. Un jour qu'il allait à la foire, la première lui 
demanda de lui apporter une robe de soie, la seconde 
ne lui demanda que trois roses sur une tige^. Le 



1. Dein eigen das en werd ich nicht. 
Du bringst mir denn drei rosen, 
Die in dem jar gewachsen sein 
Zwischen fastnachten und ostern. 

Franz M. Bohme, op. laud., n" 62, str. 2. 

2. Dans une autre version, n» 61, c est en hiver que les roses 
doivent avoir fleuri ; le chevalier finit néanmoins par en découvrir, 
et quand il les apporte à la jeune fille, elle se met à rire. 

3. Und da das mâgdlein die roslein ansach 
hub an heimlichen zu weineu : 

« Ich habe ein Avort im schimpf geredt, 
ich meint", du fûndest ir keine. » 
« Hastu ein Avort im schimpf geredt, 
im ernst solstu es mir halten ! 
so bin ich dein und du bist mein, 
drum lass dir den lieben gott Avalten. « 

4. Meier, Volks.sagen, p. 202. ap. Ritter von Perger, p. 233. 

5. Suivant une autre version, il ne s agit que d une seule rose, 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 317 

père acheta la robe, mais il ne put sur tout le mar- 
ché trouver les trois roses. Il s'en revenait tout 
attristé de n'avoir pu satisfaire au désir de sa douce 
et bonne fille, quand il passa devant un jardin rem- 
pli de rosiers et aperçut trois roses épanouies sur la 
tige de l'un d'eux ; il s'empressa de les couper. Mais 
soudain un monstre apparut devant lui, le saisit et 
ne le laissa aller qu'il n'eût promis de lui donner sa 
fille comme épouse. Le père, effrayé, le promit et, 
laissé libre, revint chez lui avec les roses. Sa fille, 
qui ignorait à quelle condition il les avait obtenues, 
se réjouit beaucoup de les avoir. Tout paraissait 
oublié lorsque, à quelque temps de là, un char s'ar- 
rêta devant la maison; c'était la jeune fille qu'il 
venait chercher et elle partit au milieu des larmes 
des siens. Elle finit cependant par s'accoutumer à 
sa nouvelle existence et à la société du monstre, et 
un jour que celui-ci ne revint pas comme à l'ordi- 
naire, elle se mit tout inquiète à sa recherche ; elle 
le découvrit étendu sans vie près d'un étang; une 
violente douleur la saisit à cette vue ; elle se baissa 
en versant d'abondantes larmes sur le mort; mais à 
peine l'eurent-elles touché qu'il revint à la vie sous 
la forme d'un beau jeune homme. L'amour avait levé 
le charme qui le tenait transformé. 

Dans nos vieilles chansons il n'est point question 
de trois roses croissant sur la même tige, mais seu- 



mais demandée pendant l'hiver. Paulus Cassel, Rose uiid NacJiti- 
gall, p. 1. 



318 LA IIOSE AU MOYEN AGE. 

letnent de « trois fleurs d'amour », lesquelles néan- 
moins étaient sans doute des roses : 

Hier au matin mi levai 

En notre jardin entrai, 

Trois fleurs d'amour j'y trouvai, 

Une en prins, deux en laissai, 

A mon ami Tenvoirai, 

Qui sera joieux et gay^. 

Dans une variante de cette chanson, c'est l'ami 
qui trouve les roses, et de celles qu'il cueille il tresse 
une couronne pour son amie^ : 

Ung chapelet fait en ay ; 
De trois rens le començay 
Et a quatre Tachevay 
A m'amye le donray 
En ceste nouvelle saison. 

Les roses n'étaient pas seulement un gage d'affec- 
tion ; elles étaient aussi regardées comme s'associant 
à la joie des amants dans leurs rencontres; un min- 
nesaenger' est allé jusqu'à dire qu'elles poussent 
de terre à la vue de l'ami qui presse son amie dans 
ses bras ; elles leur sourient du moins et s'associent 
à leur allégresse. 

Comme la rose était le gage et l'emblème de 

1. Uhland, Schrlften. vol. III, p. 519, note 199. 

2. Chansons du xv^ siècle, p. 9, n» 8. 

3. Die boum begonden krachen und der ritter nâch neic... 
die rosen sêre lacben... Vil rôsen ùz dein grase gienc, 

Dô diu vrouwe nider seic dôliep mitarmen liep enphienc. 

Ges. Abenteuer, vol. I, p. 46'i, v. 3i5-46, 349-50, 353-54. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 319 

l'amour, un poète a pu supposer qu'il était interdit 
aux moines de s'en parer : 

Vert ne vermeil porterés, 
Bouqués, roses ne marjolaines. 

Il leur défend même de se reposer à l'ombre d'un 
rosier ou d'un églantier, ainsi que de prêter l'oreille 
aux chants du rossignol : 

En printemps nouvellet, 
Quant par boys ou champs passerés, 
Des que orrez le rossignolet, 
Vos vigilles des mors dires, 
Et (que) jamais ne dormirés 
Soubs aubespins ou esglantiers, 
Autre part tant que vous vouldrez, 
Pourveu qu'il n'y ait des rosiers^. 

En Allemagne, c'est aux vilains qu'il était interdit 
de se parer de roses, et un poète leur assigne en 
échange des couronnes d'orties, marque de dédain 
et de mépris : 

Vilain, dit-il à un paysan arrogant^, laisse ces roses; 
elles ne sont pas pour toi ; c'est une couronne d'orties 
qu'il te convient de porter. 

Kriemhild, dans une des rédactions du grand 

1. L'amant rendu cordelier à l'observance d'amour, publ. 
par A. de Montaiglon. Paris, 1881, in-8, v. 1399-1400 et 1369-76. 

2. O Bauernknecht 1 lass die rôslein stan ! 

Sie sein nit dein ; 
Du tregst noch wol von nesselkrant 

Ein krenzelein. Bôhme, op. laud., n°222. 



320 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Rosengarten^ , fait dire aussi aux guerriers de Berne 
qu'ils pourraient bien emporter de Bourgogne une 
couronne d'orties, au lieu de roses vermeilles. 

Dans un de ses poèmes les plus gracieux, Chris- 
tine de Pisan suppose que la déesse de Loyauté a 
été chargée par le dieu d'Amour d'établir un « ordre w, 
destiné à prendre la défense des dames contre leurs 
détracteurs. Elle apparaît tout à coup au milieu 
d'une noble assemblée, réunie, le 14 février 1401, 
chez le duc d'Orléans, et offre aux assistants, de la 
part du dieu, des « roses odorables, blanches et ver- 
meilles ». Ce sont les insignes de l'ordre nouveau, et 
chaque membre, avant de « prendre la jolie rose » 
qui lui revient, fait le vœu suivant : 

A tousjours mais la bonne renommée 
Je garderay de dame en toute chose, 
Ne par moy ja femme n'y ert diffamée : 
Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose^. 

On comprend que la rose ait été choisie comme 
insigne d'un ordre supposé établi par le dieu d'A- 
mour lui-même; ce qui est plus surprenant, c'est 
qu'elle ait aussi servi d'emblème de paix et d'amitié. 
Dans nos plus anciens poèmes, un rameau d'olivier 



1. Kriemhilt hat iuch entbotten und heisset iuch mère sagen, 
Ir môhtent licber heimen ein kranz uz neslen getragen, 
Den da zuo Burgentriche die liechten rosen rot. 

Éd. V. d. Hagen, v. 207-209. 

2. Le dit de la Rose, v. 201-204. OEuvres poétiques de 
Christine de Pisan publiées par Maurice Roy, vol. II, Paris, 
1891, p. 35. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 321 

en était, ainsi que chez les Grecs et les Romains, 
regardé comme le symbole : 

Branches d'olive en vos mains porterez, 
Ce sinefiet pais et humilitet, 

dit Marsile, dans la Chanson de Roland^, aux députés 
qu'il envoie auprès de Charlemagne. Dans le roman 
de Renaud de Montauban, au contraire, ce sont des 
roses que les fils Aymon, se voyant dans l'impuis- 
sance de résister à Charlemagne, portent dans leurs 
mains en allant implorer la clémence du redoutable 
monarque^ : 

Es plains de Vaucolors nos covient chevaucier... 
Mais nos n'i aurons ja palefroi ne destrier, 
Sor nos muls aragons irons esbanoier: 
Aurons rosses es mains et flors par amistié. 

Ils partent avec leur offrande pacifique et se ren- 
dent rassurés et contents vers le grand empereur : 

Or chevalchent li conte a joie et a baldor, 
Chascuns porte en sa main une molt bêle flor'^. 

Non seulement la rose formait les liens de l'amour, 
elle pouvait servir encore à réunir les amants que 
le sort avait séparés. Telle elle apparaît dans le ro- 

1. Laisse V, v. 72, éd. Léon Gautier. 

2. Renaud de Montauban oder die Haimonskinder. alt- 
franz'ùsisclies Gedicht nach den Handschr. Iigg- \'on Dr. H. 
Michelant. Stuttgart, 1862, in-8, p 170, v. 29, 32-34. 

3. P. 175, V. 1-2. Dans un autre passage, c est un rameau de 
pin qui sert d emblème : 

Chascuns porte en sa main .i. rain de pin petit 
Ce fu senefiance de joie et de délit. P. 59, v. 8. 

JoRET. La Rose. 21 



322 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

man si célèbre au moyen âge de Flaire et Blaiicheflor^, 
noms qui rappellent la rose et le lis^, ainsi que la 
saison dans laquelle les deux amants vinrent au 
monde^. Elevés ensemble, malgré la différence de 
condition et de croyance, — Floire est le fils d'un 
roi sarrasin, Blancheflor a pour mère une esclave 
chrétienne, — les deux enfants éprouvent l'un pour 
l'autre la plus tendre affection. Le père de Floire, 
qui redoute pour son fils les effets de ce penchant, 
l'envoie étudier au loin et, en son absence, il vend 
Blancheflor à des marchands étrangers. Mais Floire 
ne peut supporter les tourments de l'absence; il 
revient à la cour, et quand il apprend le départ de 
Blancheflor, il se met à sa recherche. Après de 
longues aventures, il arrive à Babylone, dont l'émir 



1. Floire et Blancheflor, poèmes du xiii^ siècle publiés 
d'après les manuscrits..., par M. Edélestand du Méril. Paris, 
1856, in-18. Outre une double rédaction française, on connaît en- 
core une rédaction en haut et bas allemand, une Aversion tchèque et 
flamande, plusieurs rédactions Scandinaves, une traduction anglaise, 
l'imitation qu'en adonnée Boccace dans le Filocopo et une version 
italienne en vers, une rédaction espagnole en prose et un poème en 
grec moderne. Introduction, p. 28-89. Cf. Emil Hausknecht, 
Floris and Blanche/leur, mittelenglisches Gedicht aus dem 
13. Jahrhundert. Einleitung, p. 1-89. 

3. Flos bedudet eine blomeschone, ghelikent einer gulden kronen, 
Blanckflos bedudet eine witte blome wool . 
Van Fiasse en Blancflosse, v. 102-103. 

2. Le jour de la Pasque florie... 
Li doi enfant, quand furent né. 
De la feste furent nomé. 

Floire et Blancheflor, v. 161 et 169-70. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROPANES. 323 

a acheté son amie et la tient renfermée dans une 
tour. Floire gagne le gardien de la tour, et après 
avoir revêtu des vêtements couleur rose, il se place 
dans une corbeille pleine de roses ^ et on le porte 
ainsi dans la chambre de Blancheflor. Il est décou- 
vert, mais le sultan lui pardonne, et désormais les 
deux amants réunis vivent heureux. Sur leur tom- 
beau commun on les représenta sous la figure de 
deux jeunes gens, Floire offrant à son amie une rose 
vermeille, tandis que son amie lui donne un lis 
blanc ^ 

Mais la rose ne rapproche pas seulement les 
amants éloignés, elle peut servir même à désigner 
l'époux marqué par le sort. C'est ainsi que dans un 
conte sicilien^, un roi en mourant recommande à 
son fils, quand une de ses sœurs se voudrait marier, 
de jeter dans la rue une fleur cueillie sur le beau 
rosier de la terrasse ; celui qui la ramassera sera 
l'époux qui lui est destiné. La rose peut encore 

1. Le trouvère français parle seulement de fleurs et non de 
roses, V. 2033 : 

De fleurs assez a fait cueillir ; 
mais son éditeur croit qu'il faut lire « de roses » et son imitateur 
allemand, Konrad Flecke, parle de roses encore couvertes de rosée : 

Wir wurde nie sô mûede 
Von sô vil rôsen noch sô laz. Ich weene sie vv^urden naz 
Gelesen in dem touw^e. V. 5556-62. 

2. Flore hôveschlîche 
Sîner friundîn eine rose bôt gemachet ûzer golde rôt, 

Dà wrider bôt im sîn friundîn ein gilje. V. 2002-2006. 

3. Laura Gonzenbach, Sicilianische Màrchen, 1870, vol. II, 
p. 111. Die Geschiclite \'on Peze e fogghi. 



324 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

révéler la présence non soupçonnée d'un ami caché 
ou déguisé^; sa vue rappelle à l'ami le souvenir de 
son amie absente^, à l'amie le chagrin que la sépa- 
ration a causé à son ami ^; enfin elle encourage la 
première à supporter l'absence du second et à lui 
rester fidèle*. Aussi le délaissé prend-il cette fleur 
à témoin de sa douleur^; l'amie lui demande des 
nouvelles de son ami éloigné**, son éclat terni ou 
conservé révèle le sort d'un être cher^; elle peut 
même devenir le gage de la constance et de la fidé- 



1. Schleiden, Die Rose, p. 158. 

2. Ich sach dà Rosenblumen stân 
Die manent mich der Gedanke vil, 
Die ich hin zu einer vrowen hàn. 

Dietmar von Aist, Mirinesinger, vol. I, p. 98, b, 4. 

3. Ich sach boten des sumeres, daz wâren bluomen also rôt : 
weistu, schœne vrouwe, waz dir ein riter enbôt?... 

im trùret sîn herze, sît er nu jungest von dir schiet. 

Minnesinger, vol. I, p. 220 b, 12. 

4. Es sten dri rosen in jenem dal 
die rufent jungfraw an : 

Got gesegeneuch, schône jungfraw, 
und nement kein andern man ! 
Franz M. Bôhme, op. laiid., n"^ 156, str. 12. 

5. Klag Ailes, das Der Himmel beschlos I 

Klag Rôslein fein ! Gœrres, Volkslieder, p. 73. 

6. Nun sag', nun sag', gut Rôslein roth, 
lebet mein Buhl' oder ist er todt? 

Er lebet noch, er ist nit todt, 

er liegt vor Munster in grosser Noth. 

Uhland, Schrifien, vol. III, p. 428. 
y. J. G. von Hahn, Griechlsche und albanesische Màrchen, 
Leipzig, 1864, in-8, vol. I. p. 231. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 325 

lité conjugale; c'est ce que montre l'histoire du 
chevalier Margon dans le Roman de Perceforest. 

D'une condition humble, mais vaillant, Margon 
avait épousé la belle Lisane, fille d'un des seigneurs 
les plus puissants de la Grande-Bretagne. Mais se 
voyant, à cause de sa pauvreté, dans l'impossibilité 
de tenir un rang convenable, il résolut, sur le con- 
seil de sa femme, de chercher fortune à la cour du 
roi. Une chose le retenait toutefois, l'amour qu'il 
avait pour Lisane et la crainte des dangers que sa 
jeunesse pouvait courir dans l'isolement. Mais Lisane 
le rassura, en lui donnant, renfermée dans une boîte 
d'ivoire, une « rose de telle nature que s'il advenait 
qu'elle méfit de manière à mériter reproche, cette 
rose deviendrait toute sèche. (Mais) tant qu'elle 
demeurerait loyale envers lui la rose resterait 
fraîche, comme si elle fût nouvellement cueillie du 
rosier et tant tiendrait sa couleur ))\ Rassuré par la 
possession de ce talisman, Margon se rendit auprès 
du roi Perceforest, dont il gagna bientôt les bonnes 
grâces. Mais la faveur dont il jouissait ne lui fit pas 
oublier sa chère Lisane, et plusieurs fois le jour on 
le voyait se retirer à l'écart, et là il contemplait la 
rose qu'elle lui avait donnée et s'abandonnait à la 
joie de la « trouver toujours vermeille et odorante )). 
Son bonheur devait bientôt être troublé. 

Deux chevaliers de la cour d'Angleterre, Méléan 



1. Anciennes croniqucs Dangleterre faicts et gestes du très 
pieux et redoublé en chevalerie le noble roy Perceforest A. 
Paris, 1582, lib. IV, chap. 16, fol. 45, b 2 ei 50, a 1. 



32.6 LA H OSE AU MOYEN AGE. 

et Nabon, jaloux du crédit de Margon, épièrent ses 
démarches et accusèrent sa conduite auprès du roi ; 
mais quand Perceforest eut appris de la bouche de 
INIargon pour quelle raison celui-ci se retirait chaque 
jour loin de la foule, il n'en eut que plus d'estime 
pour ce chevalier et conçut en même temps la plus 
grande admiration pour Lisane. L'envie que Méléan 
et Nabon ressentaient pour Margon n'en fit que gran- 
dir, et, dans leur haine, ils formèrent le dessein de 
séduire sa femme et de ruiner par là la faveur dont 
il était entouré. Méléan partit le premier et se pré- 
senta devant Lisane, comme envoyé par son mari. 
Après plusieurs jours passés au château de Margon, 
il crut le moment venu d'accomplir son projet; 
Lisane feignit de l'écouter, mais l'enferma un soir 
dans une tour dont elle emporta la clef. Le lende- 
main, à son réveil, Méléan se trouva prisonnier, et 
sur la muraille il lut une inscription qui le condam- 
nait par (( pénitence )) à rester dans la tour et à y 
filer pour « gagner son pain^)). En même temps il 
aperçut sur une table une quenouille et du lin, avec 
des fuseaux. Cette vue le remplit d'abord de fureur; 
mais bientôt, la faim venant, il se calma et finit même 
par se résigner à son sort. 

Cependant Nabon, n'ayant point vu revenir son 
ami Méléan, se rendit à son tour au château de Mar- 
gon. Comme Méléan, il fut bien accueilli par Lisane; 
comme lui, il chercha à la séduire ; mais, comme 



1. Anciennes croniques Dangleterre, etc., liv. IV, chap. 16, 
fol. 47, b 1. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 327 

lui encore, il fut enfermé dans la tour et obligé de 
filer pour obtenir à manger. Un an presque s'écoula 
ainsi. Margon commença à s'inquiéter et demanda 
au roi Perceforest la permission de retourner dans 
son pays. Arrivé chez lui, sa femme n'eut rien de 
plus pressé que de le conduire à la tour où étaient 
enfermés Méléan et Nabon; là il apprit de leur 
propre bouche le récit de leur criminelle tentative 
et de leur punition. Il revint ensuite à la cour de 
Bretagne, mais cette fois accompagné de sa femme, 
qui se vit fêtée et honorée comme la « dame qui 
avait appris aux chevaliers à filer ^ )>. 

Il faut rapprocher de cette légende celles de la 
tunique toujours blanche et inusable du soixante- 
neuvième récit des Gesta Romanorum'^ ^ donnée par 
une mère à son gendre en gage de la fidélité de sa 
femme, ou du portrait de l'héroïne de la vingt et 
unième nouvelle de Bandello^, qui doit rester frais 
et brillant, tant que sa vertu sera immaculée, mais 
se ternira si elle trahit sa foi, ainsi que du fableau 



1. Anciennes croniques Dangleterre, etc., liv. IV, chap. 18, 
fol. 51. a, 2. 

2. Camisia ista talem virtutem habet, quod nunquam toto tem- 
pore vitae tuae lotione indiget, nec frangi potest, nec consumi, nec 
colore mutari, quamdiu inter te et filiam meam sit amor fidelis ; 
si vero (quod absit!) aliquis ex vobis matrimonium violaverit, statim 
camisia omnes ejus virtutes amiserit P. 108, éd. Keller. 

3. Si la moglie tua non li romperà la fede maritale, vedrai sem- 
pre la imagine si bella e si colorita... ma se per sorte ella pensasse 
sottoporre a chi si sia il corpo suo, la imagine di verra pallida. 
Fol. 141 yo, éd. de Lucques, 1550. 



328 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

du Mantel mautaillé\ qui s'adapte de lui-même à la 
taille des épouses qui ont gardé la foi conjugale et 
s'allonge ou se raccourcit pour ne pas aller aux 
femmes infidèles*; mais elle rappelle surtout les 
talismans qui figurent, nous l'avons vu^, dans le 
Lwre du perroquet du persan Nachshebi et dans le 
recueil turc intitulé La Joie après la tristesse, et elle 
est sans doute, comme ces contes eux-mêmes et le 
récit des Gesta Romanorum, d'origine orientale*; 
mais elle dut passer de bonne heure en Occident et 
elle y devint populaire, en particulier en Angle- 
terre. L'auteur anonyme du roman de Perceforest 
dit qu'elle fut chantée par les Bretons dans un lai 
« qu'on appela le lai de la rose^ )>. Ce lai est perdu ; 
mais on possède encore l'imitation qu'Adam de Cob- 
sam a faite de l'histoire merveilleuse de la rose de 
Lisane dans un de ses plus jolis contes : La chaste 



1. La fée fist el drap une oevre Se ele a de rien messerré 

Qui les fausses dames des- Vers son seigneur, se ele l'a, 

[cuevre : Ja puis a droit ne li seira. 
Ja famé qui l'ait afublé, 

Ferd. Wolf, Ueber die Lais, p. 346. 

2. Il y a bien d'autres légendes de ce genre. Cf. Edélestand du 
Méril, Floire et Blanceflor, Introd. p clxviii. 

3. Partie II, chap. III, p. 120. 

4. Après l'avoir dit dans sa belle étude sur le conte d'Adam de 
Gobsam, M. Reinhold Kohler semble admettre, dans un post-scrip- 
tum, que cette légende, au contraire, a passé de Grèce en Orient. 
Jahrbuch f. rom. u. engl. Literalur, vol. VIII, p. 167. 

5. Anciennes croniques Dangleterre, e^c.,liv. IV, ch. 18, 
fol. 51, a, 2. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 329 

femme du charpentier^ . Ici seulement, ce n'est pas 
une simple fleur, mais une couronne de roses, qu'une 
pauvre veuve donne à son gendre, joyau précieux 
dont la fraîcheur conservée doit l'assurer de la fidé- 
lité de sa femme. 



VI. 



Comme dans la poésie orientale, la rose est deve- 
nue aussi, dans la poésie occidentale du moyen âge, 
l'emblème et la personnification de la personne aimée. 
L'auteur anonyme du poème latin de Phyllis et Flore 
appelle son amie « la fleur des jeunes filles et la rose 
des roses ^ » ; pour un autre poète ^, également latin 
et anonyme, son amie est une « rose*», la « rose 

1. The wrightes chaste wife or a fable of a wright that was 
mayde to a pore wydows dowtre, the which wydow having noo 
good to geve with her gave as for a precious Johelle to hym a 
Rose garland, the which she afflrmed wold never fade while 
she kept triily her wedlock. A merry taie hy Adam of Gobsam, 
éd. by Fred. Funiival. London, 1865. 

2. Flos est puellarum 
Et rosa rosarum. 

Carmina Burana. Lateinische und deutsche Lieder und 
Gedichte einer Handschrifl des XIII. Jahrhunderts aus 
Benedictbeuren. Stuttgart, 1847, in-8, n'^ 65, p. 208, str. 
140-3. 

3. L'auteur du poème appelé Carmen de rosa par M. Ernest 
Langlois, Origines et sources du Roman de larose. Paris, 1891, 
p. 37. 

4. per quandani vetulam rosa prohibetur, 
Lt non amet aliquem atque non ametur. 

Carmina Burana, p. 151, n" 50, str. 4, v. 3-6. 



330 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

du monde* », ou encore une a rose de mai, la fleur 
des fleurs, plus belle que toutes les autres'^ ». Pour 
un trouvère, aussi anonyme et leur contemporain. 

C'est la rosete, c'est la flor, 
La violete de douçor^. 

Un autre l'appelle 

Flor de lis, rose espanie, 
Taillie por esgarder*. 

L'auteur du Dit de la Rose a expliqué lui-même 
cette allégorie charmante : 

Par la rose puet Ten entendre, 
La belle qui assez plus tendre 
Est et fresche corne rose en may, 
Et je suis cil qui esté ai 
En si grant désir longuement 
D'avoir s'amor entirement\ 

La bien-aimée, pour laquelle le véritable amant se 
« dueil», n'est-elle pas aussi « sans pareille » à ses 
yeux, comme la rose, 

1. Aa'G mundî rosa. Ihid., str. 8, v. 6. 

2. vidi florum florem, 
Vidi rosam madii, cunctis pulchriorem. 

Ibid., str. 6, v. 2-4. 

3. Recueils de motets français des xii" et xiii^ siècles, pu- 
bliés par Gaston Raynaud. Paris, 1881, in-12, vol. I, p. 150. 

4. Recueil de motets, vol. I, p. 146. Adenet dit aussi de Clar- 
mondine qu elle est une 

Flor de lis et rose espanie. Cléomadcs, v. 6034. 

5. Bartsch, La langue et la littérature françaises. Paris, 
1887, in-8, p. 606, v. 27-33. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 331 

Qui plus bêle est sus toutes choses... 
Et par coleur et par odeur 
Vaut [ele] miex que nule fleur ^. 

Dans le Roman de la Rose, où Guillaume de 
Lorris a repris la donnée du Dit de la Rose, déve- 
loppée une première fois dans le poème de Vénus 
la déesse d'amour^ ^ nous voyons l'amant poursuivre 
le dessein longtemps traversé de cueillir le bouton 
de rose, dont la beauté et l'éclat l'ont charmé dans 
le jardin du Dieu d'amour, 

Car une color Tenlumine, 
Qui est si merveille et si fme, 
Com nature la pot plus faire, 
et 

les maux d'amer, 

Qui lui soloient estre amer, 
ne s'apaisent que quand, secouru par Vénus, 

Ung baisier dous et savoré 
A[i] pris de la Rose erraument^. 

Guillaume de Lorris ne pouvait désigner sous une 

forme plus gracieuse et plus claire son amour et 

celle, 

tant digne d'estre amée 

Qu'el doit estre rose clamée*, 
qui en était l'objet. 

1. Dit de la rose, Bartsch, p. 609, v 6 et p. 610, v. 2-6. 

2. De Venvs la déesse d Amor, altfranzÔsisches Mirine- 
gedicht ans dem XIII. Jahrhiiiidert iiach der Handschrift 
B. L. F. 283 der Arsenalbibliotheck in Paris zum ersteii Maie 
hgg. V. Wendelin Foeuster. Bonn, 1880, in-12. 

3. Roman de la Rose, v. 1667-69, 4093-94 et 4088-89. 

4. Vers 43-44, vol. I, p. 2. 



332 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Nos anciens poètes sont restés fidèles à cette allé- 
gorie*; c'est, dit l'un d'eux de son amie, 

La doulce fleur que mon cueur aime tant. 
Je suis, chante un autre, 

Je suis amoureulx d'une rouse ^. 

L'imitation italienne du Roman de la Rose dans 
// fiore^ et les traductions qui furent faites de ce 
poème en anglais* et en néerlandais^ portèrent bien 
au delà de nos frontières cette ingénieuse fiction ; 
on la rencontre dans toutes les littératures du moyen 
âge. La personne aimée est la « rose sur la bruyère » 
des minnesaenger allemands^; pour eux encore 
<c elle ressemble à un rosier » et a fleurit comme une 
rose"^ ». « O toi, mon étoile du matin à son lever, 
ma fleur, ma rose », s'écrie Schionatulander, en par- 
lant à son amie*. 

1. Chansons du xv^ siècle, p. 78, n» 80, v. 3 ; p. 74, n^ 76, v. 1. 

2. Villon de même appelle son amie « m amour ma rose », n» lxxx, 
V. 1. 

3. D'Ancona, Varietà storiche et letterarie. Milano, 1885, 
vol. II, p. 1-31. 

4. W.W.Skeat, Essays on Chaucer, Chaucer's Society, 1884, 
vol. V, p. 437-53. 

5. Petit, Bibliographie der meddelnederlandsche Taalen 
Letterhunde. Leiden, 1888, n^ 468, p. 72-73. Le traducteur néer- 
landais le plus célèbre du roman de la Rose fut Heinrike van Aken. 

6. Rôsen aûf der heide. Nithard, éd Ben., v. 441. 

7. Sie gleicht wol einem rosenstock... 
Sie blûet wie ein rôselein. 

Franz Bohme, Altdeutsches Liederhiich, nol47, v. 1 et 5. 

8. Dû min ûfgender morgensterne, 

Dû bluom', dû rôs". Tilurel, éd. F. PfeifTer, str. 220. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 333 

Pour les poètes néerlandais, imitateurs des trou- 
vères et des minnesaenger, leur amie est un « ro- 
sier » ou un «églantier odorant S). Dans les lieds 
danois la bien-aimée du poète est aussi une « fleur 
de rose», une « rose vermeille"». Ulva, la fdle du 
petit nain, dans la ballade suédoise du noble Thinne, 
est une « rose au milieu des lis^ ». La bien-aimée 
des poètes italiens* et espagnols^, est également une 
« rose fraîche » et « parfumée », « belle et chère ». 

Même symbolisme chez les poètes slaves^. Leur 
amie est une « fleur de rose' », une « rose fleurie^ », 
ou encore une « rose vermeille, ni plantée, ni gref- 
fée' », elle est « belle comme une fleur de rose^*' » 
ou « comme une rose double ^^ ». Dans la poésie 

1. wel rieckende eglentier 

Antiv. Liederboek, n» 7, ap. KalfT, Het lied, p. 335. 

2. Rosens blomme, rose rôd, etc. 

Uhiand, Schriften, vol. III, p. 496, note 143. 

3. Eine Rose unter Lilien. 

0. L. B. Wolff, Proben althollàndischer Volkslieder, 
Greiz, 1832, in-18, p. 115, str. 9. 

4. Rosa fresca ed aulentissima. 

Giullo d'Alcamo, // contrasta, v. 1. 

5. Rosa fresca, rosa fresca, 
Tan garrida y con amor. 

Bôhl, Floresta, vol. I, p. 256, no 149. 

6. Sobotka, lîostlinsti'O a jeho vyznam v narodnich pisnich 
'••slovanskych. V Praze, 1879, in-8. 

7. Chanson de la Petite Russie. 

8. Chanson bulgare. 

9. Chanson serbe. 

10. Chanson tchèque. 

11. Chanson de la Petite Russie. 



334 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

hongroise aussi la personne aimée est une rose. 
(( Ma chère rose, que fais-tu ? » dit une vieille bal- 
lade^ Et dans une chanson populaire^ : 

Scarabée de mai, petit scarabée d'or, je ne te demande 
pas quand viendra Tété; dis-moi seulement, ma rose 
sera-t-elle à moi? 

(( ma chère rose vermeille », dit aussi un poète 
grec à son amie"^. Un autre* l'appelle une « fleur 
charmante et une rose parfumée ». Pour un troi- 
sième c'est (( une blanche petite rose w, une « rose 
effeuillée, fleurette parmi les fleurs^ ». 



YII, 



Quand la rose servait ainsi, dans la poésie du 
moyen âge, à personnifier la bien-aimée du poète, on 
pourrait s'attendre à ce que celui-ci y apparût, 
ainsi que dans la poésie persane, sous les traits du 
rossignol et h ce que les troubadours et les trou- 

1. Ballades et chansons populaires de la Hongrie, traduites 
par Jean de Nétliy. Paris, 1891, in- 18, Ballade n« XXVII. 

2. Ibid. Chanson n» I, 1. 

3. Tp'.avTaç'jXXax'. tx' /oxx'.vo. 

M. de Marcellus, Chants du peuple en Grèce, vol. I, p. 342. 

4. 'Po'oov sjoauLOv 

Kat av6o; cJu.opçp»v. Ibid., vol. II, p. 311. 

5. "Aa7:po, as-tô xpiavTa-^uXXov. 

Emile Legrand, Recueil de c/ia/:sons populaires grecques. 
Paris, 1873, in-8, p. 38, 9 et p. 366, 88. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 335 

vères ou les minnesaenger aient raconté, comme les 
poètes persans et turcs, leurs amours sous l'allégorie 
transparente des amours du rossignol et de la rose. 
Il n'en est rien. Les poètes de l'Occident ont bien 
fait une place au rossignol dans leurs chants, mais 
ils ne se sont pas, comme leurs émules de la Perse, 
identifiés avec lui et ils n'en ont pas fait l'interprète 
de leur amour. 

Héraut du printemps, la saison des amours et des 
fleurs nouvelles, son « doux chanter » provoque^ et 
(( semont^ » le poète à se faire entendre; il lui remet 
en souvenir ses propres amours^, et le fait penser 

1 . Quan lo rius de la fontana el rossignoletz el ram 

s'esclarzis, si cum far sol, volf e refraing et aplana 

e par la flors aiglentina son dous chantar et affina 

Dreitz es qu'eu lo meu refraigna. 
Jaufre Rudel, ap. Bartsch, Clirest. provençale, 61, v. 7-13. 
Rossignor cui joi chanteir. . . 
Me fait mon chant renovelleir. 

Wilh. Wackernagel, Altfr. Lieder, n^ 30. 

2. Li noviauz tens et mais et violete 
Et rossignols me semont de chanter. 

Le châtelain de Coucy, chanson VI (IX), v. 1-2. (Éd. Fr. Mi- 
chel, Paris, 1830, in-8, p. 33. — Éd. Fritz Fath. Heidel- 
berg, 1883, p. 54). 

Li rosignox mi semont 
que j'aime loiaument. 
K. Bartsch, Altfranzusische Romanzen und Pastourellen. 
Leipzig, 1870, in-8, I, no 52, v. 7-8. 

3. Bel m'es quan lo vens m alena 
En abril ans qu'intre mais, 

E tota la noit serena 
chantai rossinhols el jais... 



336 LA nÔSE AU MOYEN AGE. 

A la plus belle, a la millor 
Ke soit dont jai ne pertira(i)*. 

Le rossignol est sans doute représenté plus d'une 
fois comme chantant au moment même où 

la belle rose est en bruit ^, 

dans le jardin où elle naît et fleurit^, ou même au 
milieu de ses rameaux : 

Par la flors aiglentina, 
El rossignoletz el ram 
volf e refraing e aplana^ ; 

mais il ne chante pas pour elle, comme chez les 
poètes de la Perse. Il n'en joue pas moins un rôle 
considérable dans notre vieille poésie; elle le fait 



non pose mudar nom sovena 
d un' amour per qu'eu sui jais. 
Arnaut de Maroill, ap. Bartsch, Clirest. provençale, p. 87 et 
88, V. 37-28, et p. 89, v. 6-7. 

1. Chanson anonyme, ap. Bartsch, La langue et la littéra- 
ture françaises, p. 517, v. 21-22. 

2. Phil. de Beaumanoir, La Manekine, éd. H. Suchier. Paris, 
1884, in-8, vol. I, p. 69, v. 2158. 

3. En la huerta nace la rosa 
Quiérome ir alla 

For ver al ruisenor 

Como cantaba. Bôhl, Floresta, vol. I, p. 272. 

4. Jaufre Rudel. Voir p. 335, note 1. De même dans un vieux 
lied allemand : 

Auf dem Kirchhof steht ein Rosenbaum. .. 
Darauf setzt sich Frau Nachtigall. 
Karl Simrock, Die deutschcn Volkslieder, n° 86, v. 1-3. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 337 

servir de messager à l'amant auprès de son amie ou 
à l'amante auprès de son ami : 

Rossignol, en son repaire 
Miras ma domna vezer, 
E dig-uas lil men afaire, 

s'écrie le troubadour Peire d'Alvernlie \ 

Rossignol, va, si li di 

Les maus que je sent por li ; 

Di li qu'il avra m'amor, 

fait dire également à son héroïne un vieux trouvère 
anonyme^. Et dans une chanson du xv^ siècle un 
autre poète s'écrie^ : 

Roussignolet sauvaige Je t'en prie par ta foy : 

Qui chante de cueur gay ; Va dire à mon amy 
Va moi faire un messaige, Qu'il m'a mys en oubly. 

Parfois aussi l'ami ou. l'amie demande au doux 
chanteur aide ou conseil : 

Roussignolet du bois ramaige, 
Conseille moy et je t'en pry*. 

Et encore : 

1. Bartsch, Chrest. provençale, p. 73, v. 1-3. Dans une « noi> 
velle » d Arnaut de Carcasses, c'est un perroquet qui porte le mes- 
sage d'Antiphanor à son amie, enfermée par un mari jaloux. Dans 
les lieds allemands le même rôle est assigné aussi au coucou, à la 
colombe ou à n importe quel oiseau. 

2. Alfred Jeanroy, Les origines de la poésie lyrique en France 
au moyen âge. Paris, 1889, in-8, p. 467-68. 

3. Chansons du xv^ siècle, p. 70, n" 72, v. 19-24 

4. Chansons du xv^ siècle, p. 116, n^ 117, v. 33-34. 

JoRET. La Rose. 22 



338 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Roussignolet mon amy, Mais tousjours chante et 

Par amour je te prie, crye... 

Ne prens repoux ne demy, Tant que puisse parvenir 

A ce que je désire^. 

Même spectacle chez les poètes germaniques. 
Quand, au retour du printemps, les tièdes zéphyrs 
font épanouir la reine des fleurs, le rossignol — 
Frau Naclitigall — fait entendre ses accents joyeux"; 
parfois même, perché sur un tilleul, il chante de 
l'amour qu'il ressent^; alors le poète va dans le vert 
bocage l'interroger sur Téloignement de son amie^; 
il l'engage à chanter pour la dame qui « a son cœur 
et le laisse sans joie et sans courage^ », ou bien il 

1. Cliaiisons du x\^ siècle, p. 135, n*^ 132, v. 39-48. 

2. Van vruden zanc der nachtegal 

da liœrt man menigen rijchen scal. 
Lied K'aii den zomev en van den Kvinter, ap. Lhland, 
Schriften, vol. III, p. 41, note 7. Cf. p. 301. 

3. ... in meines Yaters Hof 
da steht eine grûnc Linde, 
daraut" so singt die ?saclitigall, 
sie singt so aaoI von Minne. 

Uhland, VolksUedei\ vol. II, n'' 17. 

4. Nun Avili ich ziehn in den grûnen ^A ald. 

die stolzc jNachtigall fragen : 
olî sie aile mûssen geschieden sein, 
die einst ZAvei liebchen Avaren. 
Anfwerper Liederboek de 1544, n" 193, ap. Lhland, III, 92. 

5. !Sahtcgal, guot vogellln, 

miner frowcn soit du singen in ir ùre dar, 

sît si hùt daz herze mîn 
und ich àne froide und âne hohgemûete var. 
Hêr Heinrich v. Stretelingen (K. Bartsch, Deutsche Lieder- 
dichlei , n" LXI, v. 1-4). 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 339 

l'envoie porter ses souhaits et ses vœux à sa toute 
aimée \ 

Tandis que la poésie populaire de l'Europe occi- 
dentale ne sait rien des amours de la rose et du ros- 
signol, cette fiction a pénétré dans celle de l'Europe 
orientale, qui l'a empruntée sans doute aux poètes 
persans ou turcs, chez lesquels elle occupe, nous 
l'avons vu, une si grande place. On la rencontre dans 
plusieurs chants serbes et grecs. L'un de ces der- 
niers" nous montre le rossignol, silencieux pendant 
dix longs mois, retrouvant sa voix harmonieuse au 
retour du printemps; il appelle la fleur, cause de sa 
souffrance; enfin il aperçoit la rose qui l'attend; il 
vole aussitôt vers elle; mais à la vue des épines qui 
l'entourent, comme autant de glaives, il s'arrête 
l'ame désolée et sa voix n'a plus d'accents que pour 
la douleur et la plainte. 

Mais si l'ancienne poésie des nations romanes et 

1. Frau Nachtigall, du klelns Avaldvôglein... 
icli Avolt', du soltst mein bote sein... 
und faren. zu der herzallerliebsten mein. 

Bohme, AlldeutscJies Liederhuch, n" 166, str. 4-5. 
Dans un lied néerlandais, c est une amie qui l envoie à son amie : 
O nachtegael, clein voghel, 
woudt ghijder mijn bode wel sijn 
en vlieghen tôt den ruiter, 
den alderliefsten van mijn 
en segghen dat hi comt alhier? 
Niederlàndische Volkslieder, gesam. von Hoffmann von 
Fallersleben, n^ 56, str. 5. 

2. Chants du peuple en Grèce, par M. de Marcellus, vol. II, 
p. 271, n*^ XIII : « Le rossignol et la rose. » 



340 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

germaniques — leurs poètes modernes aussi ont em- 
prunté cette fiction h l'Orient^ — ignore les amours 
de la rose et du rossig-nol, (die a donné à la reine 
des fleurs une amie dans une plante, qui, venue comme 
elle de l'Orient^, a été aussi presque constamment 
et partout cultivée avec elle, le lis, dont l'union 
étroite avec la rose est comme l'emblème de leur 
oriofine et de leur culture communes, et est devenue, 
dans la tradition portugaise, un véritable amour^. 

cravo (lis) por simpatia Foram laços tâo estreitos 
A* linda rosa se uniu, Que amor perfeita sahiu. 



VIII. 

Comme dans l'antiquité, la rose a été au moyen 
âge, ainsi que de la grâce et de la beauté, le symbole 
de l'innocence pudique et de la chasteté, a Comme 
le vainqueur dans la lutte, dit Aldhelm*, reçoit au 
milieu du cirque des couronnes de lis et de roses à 
la couleur sanglante, ainsi la chasteté, victorieuse de 
la chair rebelle, portera, dans le royaume du Christ, 
des couronnes de ces fleurs brillantes. » Saint Mé- 
dard, évêque de Xoyon au v^ siècle, voulut, d'après 



1. Voir plus haut, partie II, chap. iv. p. 3. 

2. Cf. plus haut, partie I, chap. m, p. 60. 

3. Leite Vasconcellos, Et/iograp/iia popular portiigueza, 
p. 116, ap. A rosa na vida dos pos'os par Cecilia Schmidt- 
Branco, p. 2.5. 

4. De laudihiis virg'uium. Patrologie, vol. LXXX, p. 242 B. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 341 

une tradition \ accorder à Tinnocence vertueuse cette 
récompense future dès cette vie. Il résolut de donner 
chaque année une couronne de roses et une dot à 
la jeune fille de ses terres de Salency reconnue pour 
la plus vertueuse. Cet honneur échut d'abord à sa 
sœur, qui fut ainsi la première des Rosières. 

Les anciens poètes romans et germaniques font 
souvent allusion à ce svmbolisme nouveau de la 
rose, qui devait inspirer à l'Arioste des vers célè- 
bres^, imités des vers non moins célèbres de Catulle. 
Isote, dans le Tristan allemand, dit que son cœur 
est toujours resté insensible à tous les hommes, 
excepté à celui qui a eu la fleur de rose de sa virgi- 
nité^. Même figure dans une chanson populaire fran- 
çaise, dont l'héroïne pleure sur sa chasteté perdue*. 



1. J.-L.-A. Loiseleur-Deslongchamps, La rose, p. 70. 

2. La virginella è simile a la rosa, 

Ch' in bel giarclin su la nativa spina 
Mentre sola e siciira si reposa 
Ne grege ne pastor se le avvicina. 
L'aura soave et 1 alba rugiadosa, 
L'acqua, la terra al suo favor s'inclina. 

Orlando furioso, canto l, v. 329-34. 

3. liiule und iemer aile man 

vor mînem lierzcn sint verspart 

niwan der eine, dem dà wart 

der crste rosenbluome 

von mînem magetuome. V. l'i766-70. 

4. E. Rolland, Recueil de chansons populaires. Paris, 1883, 
in-8, vol. L p- 202, n" GVL 5. 11 faut dire que d autres variantes 
de cette chanson présentent un sens tout diflerent. 



342 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

En revenant des noces Car moi je ne l'ai guère, 

J'étais bien fatiguée; Mon amant m'a quittée; 

Au bord d'une fontaine Pour un bouton de rose 

Je m'y suis reposée. Que trop tôt j'ai donné. 

Sur la plus haute branche Je voudrais que la rose 

Le rossignol chantait; Fût encore au rosier 

Chante, rossignol, chante, Et que mon ami Pierre 

Toi qui as le cœur gai. Fût encore à m'aimer. 

Au lieu d'un bouton ou d'une fleur, remblème de 
la chasteté était le plus souvent une couronne de 
roses; aussi, l'infortunée qui s'était laissée séduire 
n'avait plus le droit d'en porter une et elle était la 
première à s'en dépouiller. 

Elle arracha sa couronne, dit un vieux lied allemand ^, 
et la jeta dans l'herbe verte. « Je t'ai portée volontiers 
tant que j'étais vierge. » — Elle enleva sa couronne et la 
jeta au milieu du trèfle vert. « Dieu te bénisse, ma cou- 
ronne, jamais je ne te reverrai. » 

Les poètes germaniques ne se lassent pas de re- 
commander aux jeunes filles, et souvent de la façon 
la plus piquante, de bien conserver leur couronne et 
d'éviter avec soin tout ce qui pourrait la leur faire 



1. Da zog sie ab ihr Kriinzelein, 

AAarf s in das grûne Gras : 
« ich ban" dich gcrnc tragcn, 
clieweil ich Jungfrau was. » 
Auf hub sie Avobl ibr Krànzclcin, 
Avarf s in den grûnen Klce : 
« gesegen' dich Gott, mein Krânzelein, 

ich seb' dich nimmcrmcb. 
Millier, op. laiid., Gcerrcs, Volkslieder, p. 182. 



perdre. Tantôt c'est un oiseau, d'autres fois un 
arbuste qui les conseille. Une jeune fille voudrait 
forcer au silence un rossignol, mais il répond qu'il 
est un oiseau de la forêt et que personne ne peut le 
contraindre ^ « Si personne ne peut te contraindre, 
reprend-elle, le givre et la neige glacée, ainsi que le 
tilleul dépouillé de ses feuilles, te contraindront 
bien. )) — a Si le tilleul perd son feuillage, répond 
le rossignol, il garde du moins ses rameaux; penses-v, 
jeune fdle, et tiens ferme ta couronne. » Et il ter- 
mine en lui recommandant de ne pas se laisser 
tromper en écoutant les éloges menteurs qu'on pour- 
rait lui donner. 

Dans un autre lied", nous voyons une jeune fille 
qui, voulant aller à la danse, va chercher des roses 
sur la bruyère; au bord du chemin elle aperçoit un 
coudrier tout couvert de feuilles; elle s'étonne et 
lui demande pourquoi il est si verdoyant; le coudrier 
à son tour lui demande pourquoi elle est si belle ; 
c'est, dit-elle, qu'elle mange du pain blanc et boit 
du vin frais. « Si tu es si belle parce que tu manges 
du pain blanc et bois du vin frais, sur moi tombe la 
fraîche rosée, voilà ce qui me rend si verdoyant. )> 
— (( Prends garde, prends garde, cher coudrier, que 
je ne te fasse abattre; j'ai deux frères qui pourraient 
bien te couper. » — « S'ils me coupent en hiver, en 



1. Ulilaud, Vol/cslieder, vul. 1, ii" 17. 

2. Bôhme, Altdeutclies Liederbuch, n" 65. Mittler, Deutsche 
Volksliedcr, n«s 621 et 623. 



344 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

été je reverdirai; quand une jeune fille perd sa cou- 
ronne, elle ne la retrouve jamais plus, w 

Si, sous sa forme connue, ce beau lied est mo- 
derne, le motif en est d'origine ancienne, comme le 
montre une rédaction anglaise du xvi^ siècle, où le 
coudrier est remplacé par l'aubépine \ Il en existe 
aussi une rédaction suédoise, qui met en scène un 
tilleul'. Dans une chanson vende^, au contraire, c'est 
une simple branche d'arbuste, qui, menacée par une 
jeune fille qu'elle a frappée au visage, d'être coupée 
par ses frères, lui donne le conseil de bien garder 
sa couronne. 

Ce conseil n'est pas le seul que renferment les 
chansons populaires à l'adresse des jeunes filles; 
elles leur recommandent de ne point quitter seules 
la maison paternelle pour aller chercher des roses, 
et, comme dans la ballade écossaise des trois sœurs*, 
leur montrent d'une manière tragique le danger au- 
quel elles s'exposent alors. Un lied allemand du 
Kuhlaendchen en particulier les met en garde contre 
le péril de cueillir des roses et d'en faire des cou- 
ronnes pour la danse le jour consacré au Seigneur'. 



1. Ritson, Ancient songs and ballads. London, 1829, in-8, 
vol. II, p. 44. 

2. Svenska Folkwisor, vol. III, p. 115. 

3. Volkslieder der Wenden , vol. I, p. 88. ap. Uhland, 
Schriften, vol. III, p. 427. 

4. Minstrelsy, vol. IIl, p. 56, ap. Lhland, III, 520. 

5. Uhland, Schriften, vol. III, p. 426. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 345 



IX. 



Par une opposition d'idées dont nous avons déjà 
eu un exemple, la rose a été aussi regardée parfois 
comme un présage funeste, en même temps qu'elle 
est devenue un emblème funéraire. Quand elle fleu- 
rissait à l'automne ou en hiver, — on ne connaissait 
pas alors les roses remontantes — , c'était un signe 
de malheur. Grégoire de Tours place à coté des 
« prodiges » et des « dévastations )) de l'année 584 
les roses que l'on vit au mois de janvier'. Suivant une 
croyance populaire, les roses qui paraissaient ainsi 
hors saison annonçaient un décès dans la maison du 
possesseur du jardin où elles avaient crû. 

L'apparition soudaine de roses, surtout de roses 
rouges, était aussi considérée comme un signe de 
mauvais auoure ou de mort. Un ami, dans un lied 
allemand^, attend son amie, couché sur le vert ga- 
zon; tout à coup deux roses rouges de sang lui tom- 
bent sur les genoux; h cette vue, il s'inquiète et se 
demande si son « trésor » est encore en vie ou s'il 
est mort. Il vit, mais il est près d'un autre et à 
jamais perdu pour lui. 

Une légende allemande parle de deux sœurs et 
d'un frère qui avaient choisi chacun un arbre dans 

1. « Hoc anno multa prodigia adparvierunt in Galliis vastatio- 
uesqiic niLiltae. Nam mense Januario rosae visac sunt. » Hi.storia 
Francorum, lib. YI, cap. 44. Ed. Bouquet, p. 289. 

2. Millier, Deutsche Volksliedev. n<^ 789, 790 et 1091. 



34 6 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

le jardin de leur père ; quand le printemps fut venu, 
les arbres des deux sœurs se couvrirent de fleurs 
blanches, signe qu'elles seraient religieuses ; l'arbre 
du frère porta une rose rouge, emblème de mort ; 
dans la suite aussi il fut martyrisé à Prague par les 
Hussites \ 

Il est souvent question, dans les chansons popu- 
laires germaniques, de roses répandues ou de rosiers 
plantés sur les tombeaux ; les amants souhaitent de 
reposer au milieu de ces fleurs si chères, faible sym- 
bole de leur inaltérable fidélité. 

Je sais que je dois mourir, dit l'un d'eux dans un lied 
allemand-, mais mon trésor plantera sur ma tombe un 
rosier rouge après ma mort. 

Dans un autre lied'^ il s'agit de rosiers qu'une 
fille en larmes a plantés sur la tombe de sa mère. 

Souviens-toi des heures passées, dit ailleurs une fian- 
cée à son fiancé qui lui survit^ ; répands sur mon tom- 
beau des roses et des violettes. Ne m'oublie pas. 



1 . Maunhardt, Baumkultus der Germanen. Berlin, 1875, p. 49. 

2. W eiss wohl dass icli stcrben miiss, 
Lnd cin Roslein rosenrotli 

Pllanzt inein Scliatz nacli meiiiem Tod. 

Millier, Vol/islieder, ii" 762. 

3. Die Rosen die pllanzt icli ihr Aveinend aul's grab. 

Millier, Volhslieder, n" 310, str. 4, 2. 

4. Gedenk an jenc Slunden ! 
Bestreu das Grab mit Blumen, 

Mit Rosen und Veilchen. Vergiss mein nicht ! 

Mittler, VoLkslieder, n» 833, str. 5. 



LA ROSK DANS LES LÉGENDES PROFANES. 347 

Dans un lied néerlandais, un amant demande, 
quand il sera mort, à être enterré sous des rosiers à 
fleurs rouges \ 

Les deux amants sont morts, dit un autre lied égale- 
ment néerlandais -, où les enterra-t-on ? Sous un églan- 
tier, ainsi leur tombeau portera des roses. 

Et dans une chanson serbe ^ : 

Creusez, dit un amant désespéré, creusez-moi une 
tombe dans la plaine ! Qu'au-dessus de ma tête on plante 
un rosier I Qu'à mes pieds on fasse couler une source 
limpide ! Si par là passe un jeune homme, qu'il se pare 
de roses ! Si un vieillard y passe, qu'il puisse étancher sa 
soif ! 

On répandait aussi des roses dans le cercueil des 
défunts; mais suivant une croyance populaire, le 
rosier sur lequel elles avaient été cueillies se fanait 

1. Och sterve ic nu, so ben ic doot, 

So graeft mi onder die rooskens root. 

AnUverper Liederboek, n" 63, str. 3. 

2. Nu sijn daer Iwec gheliefkens doot, 
och waer sal men se graven ? 

al onder enen eglentier, 
dat graf sal rooskens draghen. 
Hollmann v. Fallersleben, Niederl. Vol/cslieder, W 17, str. 9. 
3. Grabt, grabl cin Gral) mir Leitct einc Quelle? 

Au! dctn weilcn t'clde ! Geht vorbei ein Ji'uigliug, 

Ueber meinem Haupte Schniûcke er sich mit Rosen ! 

Pllanzet cine Rose! Wenn ein Greis vorbei geht, 

Unter mcinen t'iissen Losch' er seincn Durst dort! 

Volkslieder der Serbeii, Metrisch ûbersetzt (... Von Talvj.) 
Leipzig, 1853, 2 ter. Theil, p. 82. 



348 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

alors et mourait. Quant aux roses qui poussaient 
sur les tombeaux, elles étaient parfois regardées 
comme une incarnation de l'ame même des défunts. 
(( Mais ce n'est pas une fleur », dit dans une chan- 
son lithuanienne \ une mère à sa fdle, qui lui apporte 
une rose cueillie sur la tombe de son bien-aimé, 
)) c'est l'ame de ton fiancé. » 

La poésie regarda aussi comme doués de senti- 
ment ou animés des passions des êtres aimés les 
arbres et les fleurs plantés sur leur tombeau. Sui- 
vant le continuateur de Gotfrid de Strasbourg, Hein- 
rich de Freiberg, après que Tristan et Isolt eurent 
été enterrés non loin l'un de l'autre, le roi Mark 
fit planter un rosier sur la tombe de Tristan et une 
vigne sur celle d'Iseult^ : 

Le rosier et la vigne, ajoute le poète, s'enracinèrent 

1. Das ist ja die Rose ni dit, 

Ist des Janglings Seele. 
Koberstein, Fortleben. ( Weimarer Jahrhuch, vol. I, p. 96, 
ap. Perger, p. 13.) 
2. Uf Tristan den werden AATirzelten schône an der stunt 

liez der kiinic ûz erkorn ieglîcheni in sîns herzengrunt, 

pelzen einen rosendorn. . . da nocli der gliiende minnc- 

nnd einen grûencn wînreben [tranc 

liez er ùf Isôten in den totcn lierzcn ranc 

pelzen ; den ZAvein toten und sîn art erzeigete. 

gelieben edel und hùchge- ieglich rîs da neigete 

[born, dem andcrn ob den grebcrn 
der wlnrebc und der roscn- [sicb, 

[dorn und in ein ander niinnenclicli 
vlchlcn... Heinuichs von Fkeibekg Tristan, ligg. von Becb- 
stein. Leipzig, 1877, in-12, v. 6822-6839. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 349 

bientôt jusqu'au fond du cœur des deux chers et nobles 
morts; Tardent breuvage amoureux, qui couvait encore 
dans ces cœurs éteints, montra sa force ; les arbustes 
s'inclinèrent Tun vers l'autre et s'entrelacèrent amoureu- 
sement au-dessus des deux tombes. 

Cette gracieuse légende avait déjà été acceptée 
par Ulrich de Turheim*, le premier continuateur 
de Gotfried, et le Livre populaire" ^ consacré à l'his- 
toire des deux amants infortunés, l'a soigneusement 
conservée. 

Cette fiction du sentiment communiqué par les 
morts aux fleurs et aux plantes destinées à honorer 
leurs restes ne suffît pas à l'imagination populaire; 
elle en fit sortir de leurs cendres elles-mêmes. Dans 
une vieille ballade anglaise, la ballade de la « belle 
Marguerite» et du «doux Guillaume)), morts, la 
première d'amour, le second de chagrin, et enter- 
rés, elle en bas, lui en haut du sanctuaire, un rosier 
naît des restes de Marguerite, un églantier de ceux 
de Guillaume, et, en croissant, leurs branches s'élè- 
vent jusqu'au faîte de l'église, se rejoignent et s'en- 
lacent^, manifestant ainsi aux regards étonnés le 
lien indestructible qui unissait les deux amants. 

Dans une ballade écossaise, celle de « lord Tho- 

1. Karl Gœdeke, Deutsche Dichtung im Mittelalter. Dres- 
den, 1871, in-8, p. 816, col. 1. 

2. Karl Simrock, Deutsche Volksbûchei\ p. 179. 

3. Fair Margaret dyed for pure true love, 

Sweet William dyed for sorrow. 
Margaret was burycd in the lower chancel, 
And W illiam in the liigher ; 



350 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

mas » et de la « belle Annette », un bouleau croît 
sur la tombe du lord, un églantier sur celle d'An- 
nette, et, en se rapprochant, leurs branches mon- 
trent aussi que là reposent deux amants'. 

On les enterra tous deux à côté l'un de lautre, dit une 
chanson serbe en parlant de deux amants malheureux, 
leurs mains unies sous terre, et dans leurs mains on 
plaça des pommes encore vertes. Et voilà qu'au bout de 
quelques mois s'élève au-dessus de la tombe du jeune 
homme un vert sapin, au-dessus de celle de la jeune fille 
un rosier à fleurs rouges, et le rosier s'enlaça autour du 



Out of her breast there sprang a rose, 

And out of liis a hriar. 
They grew till thev grew iinto Ihc cliurch top, 

And then they could groAV no liigher ; 
And tliere they tyed in a true lovers knot, 
^^ liich made ail the people admire. 
Thomas Percy, Reliques ofcuicient english poelry. Leipzig, 
in-12, vol. III, p. 130-131, V. 65-76. 
1. And ay the grew, and ay they threw 

As they wad faine he neare ; 
And by tins ye may ken right weil, 
They Avere tAva lovers deare. 
Francis James Child, TJie englisJi and scoltish ballads. Bos- 
ton, s. d., in-4, vol. III, p. 183, v. 117-120. La poésie populaire 
de la Grèce connaît des légendes semblables, comme celle de lami 
qui se tue de désespoir en apprenant la mort de son amie ; mais 
sur sa tombe croit un cyprès, sur celle de son amie un roseau et 
non un rosier. 

K'iy.cT, -O'j Oâ'.|^av£ tr^v viàv. ic,jf\y.s x.aÀa[j.'.àJva;. 
Chants du peuple en Grèce, par M. de Marcellus, vol. II, n" xii 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 351 

sapin, comme un fil de soie autour d'un bouquet d'im- 
mortelles ^ . 

Une romance portugaise, plus récente, il est vrai, 
nous montre encore un rosier poussant sur la tombe 
d'un amant mort de désespoir, mais c'est un jasmin 
qui croît sur celle de son amie^. Perger'^ parle, 
mais sans en donner la source, de trois roses sorties 
de la tombe d'une jeune fdle, et que son bien- 
aimé seul peut cueillir. Et dans la ballade suédoise 
de (( Petite Rose* m, des lis croissent sur son tom- 
beau et sur celui de son ami, et de leur bouche sort 
une rose. 

C'est encore la naissance miraculeuse des roses, 
fait si fréquent dans les traditions chrétiennes, que 



1. Sie begruben beide zu einander, 
Einlen ilire Hânde durch die Erde, 
Legten in die Htinde grûne Aepfel. 

Und nacb -vvenig Monden ob dem Jûngling 
Hob enipor sich eine grûne Ficlite, 
Ob der Jungfrau eine rothe Rose ; 
Und die Rose schlang sichum die Fichte, 
Wie ein seiden Band um Immortellen. 
P. von Gotze, Serhische VolksUeder. Leipzig, 1827, p. 93. 

2. Alvaro Rodriguez de Azvedo, Romanceiro de Archipelajo 
de Madeira. Funchal, 1888, p. 122. 

3. Pflanzeiisageii, p. 13. Malheureusement Perger est si peu 
soucieux de l'exactitude qu'on ne peut accepter qu'avec défiance ce 
qu'il dit. 

4. Perger, Pflanzensagen, p. 12. Je ne sais d'où Perger a tiré 
cette légende ; dans le recueil des anciens lieds suédois de Erik. G. 
Geijer et Arvid Aug. Afzelius, il est seulement question d un 
tilleul qui croît sur la tombe des deux amants réunis. 



35 "2 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

nous montre la léofende allemande du Tannhiiuser'. 
Poussé par la curiosité, il n'avait pas craint de péné- 
trer dans la montagne de Vénus et avait succombé 
aux séductions de l'enchanteresse. Après de longs 
efforts, il parvient enfin à s'éloigner de ce séjour 
coupable, et, plein de repentir, va à Rome deman- 
der pardon au pape. « Je suis, lui dit-il, resté un an 
auprès de dame Vénus, j'en viens faire pénitence et 
demander pardon. » Le pape tenait à la main un 
bâton blanc, fait d'un rameau desséché : « Quand ce 
bâton portera des roses, répliqua-t-il, tu obtiendras 
ton pardon, w A ces mots, le chevalier se retira 
triste et désespéré. Cependant, le troisième jour, des 
roses poussèrent sur le bâton du pape ; surpris et 
repentant, il fit chercher partout le Tannhiiuser. On 
le retrouva enfin, mais mort au milieu de la mon- 
tagne de Vénus, où il restera jusqu'au jour du juge- 
ment. 

La léofende de sainte Rose de Lima et celle de 
l'Autel de Seefeld dans le Tyrol offrent le plus grand 
rapport avec la naissance miraculeuse des roses de 
l'histoire du Tannhauser. Lorsqu'on proposa, dit-on, 
au pape de canoniser la sainte du Pérou, il répondit 

1. AA olfgaiig Mc'iizel, Zur doutsclieii Mythologie. Berlin, 1855, 
in-8, vol. L p. 312, ap. Schleiden, p. 166. Le \olkslied publié 
par Uliland, p. 761, dans le Des Knaben Wunderhorn, I, 53, 
ainsi que par Simrock (Die deiitschen Volkslieder, n" 4), parle 
de feuilles et non de roses, qui poussent sur le bâton du pape ; il 
est, au contraire, question de roses dans le lied néerlandais « Herr 
Daniel » (Niederldndische Volkslieder, n» 4), imitation du lied 
allemand du Tannhauser. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 353 

qu'il ne croirait pas à la sainteté d'une Indienne, 
même s'il pleuvait des roses. Il avait à peine pro- 
noncé ces paroles qu'une pluie de roses couvrit le 
Vatican, et ne cessa que quand, se rendant à l'évi- 
dence, il eut prononcé la formule de canonisation ^ 
Le seigneur de Seefeld, Arnold Mûller, s'étant, le 
jour du jeudi saint 1384, rendu coupable d'un sacri- 
lège, allait être englouti sous terre, lorsqu'il se 
repentit; mais l'hostie qui avait touché ses lèvres 
fut aussitôt couverte de sang. Sa femme, à qui on 
raconta ce qui s'était passé, refusa d'y croire, disant 
que c'était aussi peu vrai que si des roses pouvaient 
pousser et fleurir sur un bâton desséché et pourri. 
Mais aussitôt le bâton qu'elle portait, tout sec qu'il 
était, se couvrit de feuilles et de belles roses 
blanches^. 

L'histoire transformée du Tannhiiuser se retrouve 
aussi dans une légende suédoise^. Un soir un prêtre, 
en traversant un pont, entendit retentir les sons har- 
monieux d'une harpe; il regarde autour de lui et 
aperçoit au milieu du torrent un jeune homme blond, 
nu jusqu'à la ceinture, un bonnet rouge sur la tête 
et une harpe d'or à la main. Il reconnut un esprit 
des eaux et dans son zèle il lui cria : « Comment en 
es-tu venu à jouer des airs si joyeux sur ta harpe ? 
Le bâton desséché que je porte à la main reverdira 
et se couvrira de fleurs, avant que tu obtiennes ton 

1. Cecilia Schmidt Branco, A rosa na vida dos povos, p. 76. 

2. Gebr. Grimm, Deutsche Sagan, no 356. 

3. Afzelius, Volkssagen ans Schweden, deutsch von Unge- 
ivUter(18'i2). Thl. II, p. 327-29. 

JoRET. La Rose. 23 



354 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

pardon. » A ces mots, l'infortuné musicien jeta tout 
troublé sa harpe au milieu de Teau et s'assit au bord 
du fleuve en pleurant amèrement. Le prêtre cepen- 
dant poursuivit son chemin; mais à peine avait-il 
fait quelques pas qu'il vit son bâton se couvrir de 
feuilles et au milieu d'elles apparaître les plus belles 
roses. Il reconnut là un avertissement du ciel et 
revenant en hâte vers l'esprit en pleurs, il lui mon- 
tra son bâton tout verdoyant : a Vois, lui dit-il, mon 
bâton verdit et fleurit comme un rejeton du jardin 
des roses, ainsi doit fleurir l'espérance au cœur de 
tous les êtres créés. » L'ondin, consolé, saisit de 
nouveau sa harpe et fit entendre toute la nuit sur la 
rive de joyeux accents. 

Les traditions Scandinaves parlent aussi de roses 
qui naissaient en signe de joie. Ainsi dans une chan- 
son populaire suédoise \ un fiancé décédé apparaît à 
sa fiancée éplorée, et, après avoir blâmé l'excès de 
sa douleur, il lui dit pour la consoler : « Chaque 
bonheur, qui t'émeut le cœur, remplit ma tombe de 
roses parfumées. » La ballade danoise de Aage et 
d'Elfe nous offre la même pensée" : a Chaque fois 



1. Molinike, Volkslieder dcr Sclnveden, ap. Sclilciden, Die 
Rose, p. 163. 

2. Men liver en Gang du kvacdcr, 

din Hcr er glad ; 
da er min Grav far inden omhaengt 
med Rosensblad. 
W. Grimm. Altdunische Volkslieder. Heidclberg, 1811, in-8, 
p. 73. — Svend Gruntvig, Danmarks Folkeviser i Ud^'alg. 
Kjobenhavn, 1882, in-12, n^' 30. 19, p. 334. 



LA ROSE DANS LES LEGENDES PROFANES. 355 

que tu te réjouis, dit Aage à son amie, et que ton 
cœur s'égaye, ma tombe se remplit de fleurs de 
roses. » Mais les roses dont il est ici question n'ont 
point d'existence réelle et ne sont guère que des 
expressions métaphoriques. 



Un attribut inconnu de l'antiquité et qu'on a, sur- 
tout en Allemagne et en Angleterre, donné à la rose 
vers la fin du moyen âge, est celui d'être l'emblème 
du secret qu'on doit à ses amis. Un poète anonyme, 
dont on ignore l'époque, mais qui n'était point un 
ancien \ quoiqu'on ait parfois joint ses vers à ceux 
d'Ausone, a feint que l'amour donna une rose à Har- 
pocrate, le dieu du silence, afin de l'engager à taire 
les larcins de sa mère''. Ce serait, parait-il, pour 
cette raison, encore qu'on ne la comprenne guère, 
que la rose serait devenue l'emblème de la discré- 
tion. Quoi qu'il en soit, on la suspendait au-dessus 
de la table des festins pour signifier que tout ce 
qu'on y entendait devait être gardé secret par les 

1. « Neque ipsius proverbii memoriam in antiquitate exstare, 
neque morem rosae e lacunari suspendendae satis antiquum esse 
arbitrer ». dit avec raison Saumaise. PoeLae latini minores, éd. 
Lemaire, vol. YII, p. 125, note 1. 

2. Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent. 

Harpocrati matris dona dicavit amor. 
Inde rosam mensis hospes suspendit amicis, 
Convivae ut sub ea dicta tacenda sciant. 



356 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

convives. (Dit) « sous la rose », — sub rosa, unde/' 
der Rosen, — est une expression familière aux écri- 
vains allemands du xv^ et du xyi° siècle, équivalente 
de (c dit sous le sceau du secret^ ». ]Murner, entre 
autres, l'a employée, en l'expliquant, comme si elle 
était encore peu connue de son temps : « Dis-le, 
remarque-t-iP, sous la rose ou sous le sceau de la 
confession. » 

On ne se borna pas h répéter cette sentence, on 
l'inscrivit au plafond de la salle des festins^; on y 
peignit également ou sculpta une rose^. On trouve 
aussi sur des verres à boire antiques cette autre sen- 
tence qui n'est que le développement de la pre- 
mière : (( Que tout ce que nous disons ici reste sous 
la rose". » Par une raison analogue, on a représenté 
une rose au plafond de la salle des délibérations de 
certains hôtels de ville ; on la voit encore sur la porte 



1. « Die rose bezeichnet nicht sowohl dasurtheil, als die heim- 
lichkeit und stille desgerichts. » Jacob Grimm, Deutsche Rechis- 
alterthûmer. Gottingen, 1854. in-8, p. 941. 

2. « Sprich das unter der Rosen oder bichtwvs. » 

3. J. C. Rosenberg, Bhodologia seii philosophico-medica 
generosae Rosae descripiio. Francofurti. 1631, in-12, p. 14. 

4. Verisimile est morem illuni profectum, ut multis in locis 
Germaniae in cœnaculis rosa lacunaribus supra niensae verticem 
affixa conspiciatur. quo quisque fit secreti tenax, ne quid temere 
efîutiat, sed omnia reticenda meminerit : bine proverbium quoque 
illud pervulgatuni apud Germanos : haec sint sub rosa acta sive 
dicta. » Job. Guil. Stuckins, Antiq. convival. Tiguri, 1597, Hb. 
III, cap. 16, p. 371. 

5. Was Avir ail hier thun kosen, 
Das bleibe unter der Rosen. 



LA rose; dans les légendes profanes. 357 

de quelques vieux confessionnaux, dans les églises 
allemandes \ 



XI, 



Aux légendes de la rose se rattache le mythe slave 
des Rusalky. Le mot Rosalia avait pénétré chez les 
populations à moitié romanisées de l'ancienne Macé- 
doine et de la Thrace. On le rencontre dans une ins- 
cription découverte par M. Heuzey à Drama, près 
Philippes^. Cette ville avait, de temps immémorial, 
été un des sanctuaires du culte de Bacchus. Deux 
habitants de Drama lèguent aux thiases de ce dieu 
— Liber Pater Tasibastenus, comme il est appelé 
d'un surnom local — , une somme d'argent dont le 
revenu devait être employé à faire chaque année 
sur leur tombeau une offrande de roses — rosalia — 
et un repas funèbre. Ce monument précieux nous 
montre à la fois le vocable rosalia porté dans la 
péninsule hellénique et les offrandes de roses qu'il 
dési-gne mêlées au culte de Bacchus ^ 

Mais le sens que l'on trouve encore ici attribué au 
mot rosalia se perdit peu à peu et ce mot ne désigna 
bientôt plus que celui de fêtes où figuraient les 



1. Stiegliiz, AUdeutsche Baukunst, p. 184, ap. Schleiden, p. 191. 

2. Revue archéologique, juin 1865, vol. XI, p. 451. 

3. Cf. Tomaschek, Ueber Brumalia und Rosalia. (Sitzungs- 
berichte der philos. -historischen Klasse der kais. Akadcmie 
der U'issenschaften. Vol. IX, an. 1868, p. 370.) 



358 LA ROSE AU MOYEN A(;E. 

roses; il devint ainsi Féquivalent de l'expression 
« jour des roses » — yj Y;;jipa twv pcswv — que Jean 
de Gaza\ au vi*^ siècle, a chanté comme la fête de la 
joie et du printemps. C'est avec cette signification 
que furent adoptées les rosalia, transformées en rou- 
salia par les tribus slaves, qui s'installèrent au nord 
de la péninsule hellénique, et peu à peu par tous les 
peuples de la même race. Miklosich^ en a constaté 
la présence successive au nord de l'Albanie, chez les 
Roumènes, les Slovènes et les Serbes, puis chez les 
Russes blancs et les petits Russiens, les Ruthènes, 
les Slovaques et même chez les Lithuaniens. 

A la fin du xii° siècle, époque où, pour la pre- 
mière fois, Théodore Balsamon en a signalé l'exis- 
tence, les Rousalia, par une coutume païenne, se 
célébraient dans les campagnes après la Paque^; au 
commencement du xiii^ siècle elles avaient lieu le 
dimanche qui suit la Pentecôte et, d'après le témoi- 
onaoe de Démétrios Chomatianos, archevêque d'A- 
chrida*, elles étaient accompagnées de réjouissances, 
de danses et de représentations scéniques. On voit 
que, si l'époque où l'on célébrait les Rousalia semble 
les rattacher, comme l'a voulu ^îiklosich, à la fête 

1. Poetae lyrici graeci, éd. Th. Bergk, vol. III. p. 1082, 
n"s 4 et 5. 

2. «Die Rusalien. « (Sitzungsbcrichte der kaiser. Académie 
der Wissenschaftcn, vol. XLVI, an. 186 i, p. 389 et suiv.) 

3. Ta Àsvôasva TouaâX-.a Ta [xt-'x TO ayiov 7:âa/a hr.o xa/.f,; 
ajvr/j£:a; h taT; H;o /rôpa-.; y£vo|j!.£VX. Ap. Miklosich, p. 387. 
Cf. Du Gange, s. v. rosalia. 

4. Miklosich, op. iaud., p. 388. 



LA ROSE DANS LA POESIE 359 

de la Pentecôte, la paschn rosarum des Italiens et 
des Espagnols \ elles rappelaient bien plutôt le culte 
de Bacchus, comme le « jour des roses » chanté par 
Jean de Gaza. 

^lais le mot Rousalia devait subir une transfor- 
mation bien plus grande encore ; h une époque qu'on 
ne peut préciser, il a cessé de désigner des réjouis- 
sances, et, sous la forme altérée rnsaJky, il est 
devenu, chez les Russes blancs, les petits Russiens 
et les Tchèques, la dénomination habituelle d'êtres 
surnaturels, espèces d'esprits des eaux", qu'on ren- 
contre dans les légendes de ces peuples. 



XII, 



Entourée de légendes si nombreuses, regardée 
comme la compagne et le symbole du printemps et 
de l'amour, l'emblème de la personne aimée, la rose 
a occupé une place considérable dans la poésie du 
moven âge; comme leurs précurseurs de l'antiquité, 
les poètes de cette époque lui ont emprunté les com- 
paraisons et les images les plus variées et lui sont 
redevables de quelques-unes de leurs plus belles 
descriptions. 

1. « Pentecostes die, qui Hispanis aeque ut Italis rosarum pascha 
dicitur. » Acta sanctorum, vol. XXXVIII, p. 902, col. 2. 

2. « Die Rusalky AAarcn nach dem Glauben dcr alten Slavcn die 
Gollinnen dcr Gewiisser, namenllich der Flùsse und Biiche. » Jos. 
Virgil Grohmann, Sagen-Dach \'on Bohmen und Mdltren. Prag, 
1863, in-8. p. 136. 



3 GO LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Revêtue d'une pourpre brillante, dit un poète latin du 
xiii^ siècle ^ la rose est la gloire, la joie et l'honneur des 
jardins au printemps. Fleur des vierges, elle n'est pas 
moins chère aux jeunes gens. Elle est l'emblème de la 
pudeur virginale. Ornement sitôt fané des beaux jours, 
la rose est l'image de la jeune beauté, et, chose passa- 
gère, elle nous apprend que tout ici-bas est passager. 
Agréable par son aspect, non moins agréable par son 
parfum, cette fleur l'emporte encore par le nombre de 
ses merveilleuses propriétés. 

Cette description de la rose est presque isolée 
dans la littérature du moyen âge; celle de Mathieu 
de Vendôme, où le poète scolastique se borne à 
dire que « dans sa riche parure la douce rose fleurit, 
compagne délicieuse de l'odorat^ )), ne peut guère 
compter, et c'est à peine si on peut rapprocher des 
distiques de Neckam les vers du trouver^ Beaudoin 
de Condé, tant ils sont rudes et dénués de poésie ^ 



1. Et rosa, purpureo vestita rubore decenter, 

Vernans est horti gloria, laetus honos. 
Flos est virginibus aptus. gratusque juventae, 

Grataque virginei signa pudoris habet. 
Virginis est spéculum, rosa vernans sed cito marcens, 

Et quod sit species res fugitiva docet. 
Flos gratus specie, flos gratus odore, sed eius 

Virtutum celebris gloria pluris erit. 
Alexandri Neckam De laudibus divinae sapiefitiae, v. 295- 
302. iOper. p. 295-302). 

2. Natali tumulo dulcis rosa dires amictu. 

Vernat odoratus deliciosa cornes. 
Descriptio loci, Bibl. nat. lat. 15155, fol. 60. 

3. Li contes de la rose. v. 3'i3-51. ^Les dits et contes de 



LA ROSE DANS LA POESIE. 361 

Rose est sor toutes fïors la fine 
Et la rousée qui l'afine 
Quant nature de tans Tesclot, 
Les fuelles rousée les clôt 
Et joint ensamble, et si les garde 
Si em biauté quant on l'esg-arde 
Que trop ii fait g^race aquellir 
Et trop plaist la rose a quellir 
Por la biauté de la coulour. 

Le plus souvent les poètes français ou allemands 
se sont bornés à célébrer, sans la décrire, la beauté 
de la rose, beauté qui leur paraît surtout admirable, 
quand cette fleur est couverte de rosée : 

En mai la rosée que nest la flor 

Que la rose est belle au point du jour ! 

s'écrie Guillaume de Champagne \ Et Reinbot de 
Durnen ' : 

La rose humide de rosée resplendit comme une lu- 
mière, quand le doux éclat du soleil vient l'éclairer. 

Même sentiment d'admiration, mais plus motivé, 
chez Wolfram dEschenbach. 

Beaudoin et de Jean de Condé, éd. A. Scheler. Bruxelles, 1866, 
in-8, vol. I, p. 145). 

1. Les chansonniers de Champagne, p. 23, XVII, v. 1-2. 

2. Die Rose in dem louwe ein licht auzuschauen, 

wann sie anget sûsser sonnenschein. 

Der heilige Georg, v. 402. 
« Qui égale la joie que cause la vue d'une rose couA'erte de rosée?» 
dit aussi le minnesaenger Der von Wildonje (Bartsch, Deutsche 
Liederdichter, p. 211) : 

Was gelichet der wonne 

dâ ein rose in touwe stât? V. 10-11. 



362 LA ROSE AU MOYRN ACE. 

Au milieu de la rosée, la ro?e, du fond de son calice, 
brille d'un nouvel éclat, où la pourpre se mêle à la blan- 
cheur de la neig-e^. 

Il est, dit un autre minnesaeng-er^, une fleur nom- 
mée rose qu'on aime à porter à la main à cause de son 
doux parfum ; elle est si belle en tout temps qu'on la 
regarde volontiers ; mais quand elle est couverte de rosée 
elle est encore beaucoup plus belle. 

C'est surtout dans les comparaisons que la rose a 
pris place dans les œuvres des poètes du moyen 
âge^: (( Comme une rose embaumée, il me charme le 
cœur, » dit de son mari, qui lui a sauvé la vie*, la 
femme de Digénis Acritas, dans le poème grec du 
XI*' siècle, composé en l'honneur de ce héros. 

Plus bêla que bels jors de mai... 
roza de mai, ploja d'abriu, 



1. von dem sûezen tomve blecket nimven Averdcn schîn, 

diu rose uz ir bâlgelîn der bcïdiu wiz ist unde rot. 

Parzival, IV Buch, v. 268-71. 
2. Ein bluome ist rose gênant, si ist so schoene allen tac, 

Die treit maneger in der hant daz man si gerne schouSvet : 
durch ir vil sûezen smac. do si aber wirt betouAvet, 

sô ist si schoener vil dan è. 

Haupt's Zeitschrift, vol. VII, p. 327. 

3. Cf. Max Kuttncr, Bas Naturgpfiihl der Altfranzosen, 
1889, p. 13-17 et 23-26. — Heinrich Drces, Die poetische Na- 
turbetrachtung in den Liedern der deutschen Minnesànger, 
1888, p. 31-34. — Otto Liming, Die Natiir... in der altgerma- 
nisclien und mittelhnchdf'utschen Epik, 1889, p. 156-159. 

4. w; pdôov 7:av3JO'3|j.ov ÛcAyô'. ixo-j -r^v /apoîav. Emile Legrand, 
Les exploits de Basile Digénis Acriias. Paris, 1892, in-8, 
ch. VI, V. 108. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 363 

chante de son amie Arnaut de MaroiP. 
Et la sœnr de Charlemagnc, Erminjart, a 

La color fresca com roza de rozier-. 
Elle est plus gracieuse ne soit la rose en mai, 
remarque de son héroïne l'auteur de Berte\ 

Il ot miex coulouré le vis 

Que n'est la rose el tens de mai, 

dit éofalement de Girard Gerbert de Montreuil^ 

Le poète de Renaut de Montauban, voulant faire 
le portrait de 

Clarisse la corLoise au gent cors envoisié, 
la montre 

Plus vermeille que rose de rosier^. 



1. Bartsch, Chrestomalhie pro'>'encale, p. 94, v. 8-10. 

2. Laurel et Béton, éd. Paul Meyer. Paris, 1880, in-8, v. 144. 

3. Éd. Aug. Scheler. v. 1407. Le poète d'Aliscans dit de même 
de son héroïne : 

La rose samble, en mai, la matinée, v. 2852. 

4. Roman de la Violette, éd. Fr. Michel. Paris, 1834, in-8, 
p. 11, V. 167-68. 

5. Ed. Michelant, p. 170, v. 9-10. De même le poète de la 
Chanson du Chevalier au cygne chante de la fille de la duchesse 
de Bouillon, 

La pucele est plus blance que nest flor d'aiglcntier 
Et assez plus vermeille que rose de rosier. 
Ed. Hippeau, Paris, 187 i, in-8, v. 4053-54. — Marie de France 
dit plus simplement de la femme du maréchal dans Equitan : 
Sa face avait couleur de rose, v. 39. 

Die Lais der Marie de France, p. 42. 



364 



LA ROSR AU MOYEN AGE, 



Suivant l'auteur de Fierahras, Floripas, (c la fille 
l'amiré )), 

La car ot tenre et blance comme flours en esté, 
La face vermellete comme rose de pré^ 

Et dans une estampie, publiée par M. Paul Meyer, 
il est question 

De lèvres vermoilletes 

Plus ke la rose n'est en mai^. 

L'amie du poète du Dit de la Bose aussi 

coleur a fresche et novele 
Plus que n'est pas la rose en may^. 

De même la a clère façon » de l'héroïne du Comte 
de Poitiers 

plus est bêle enluminée 
Que ne soit rose encolorée* ; 

image que l'on retrouve, tant ces comparaisons se 
répètent comme autant de lieux communs, dans la 
peinture que le Roman de la Violette fait de la fraî- 
cheur d'Euriant : 

La rose qui naist en esté, 
Quant s'aeuvre la matinée. 
N'est pas si bien enluminée^. 

1. Ed. Krœber et Servois, y. 2008-2009. 

2. Recueil d'anciens textes, p. 372, n" 44. 

3. Bartsch, Langue et littérature françaises , 605, v. 17-18. 

4. Éd. Fr. Michel. Paris, 1831, in-8, p. 24, v. 516-17. 

5. Ed. Fr. Michel, p. 49, v. 879-81. De même le biographe de 
sainte Elisabeth dit qu'elle 



LA ROSE DANS LA POESIE. 365 

Chrestien de Troyes s'est aussi servi de la même 
comparaison, mais en la développant, pour montrer 
combien Enide surpasse toutes les autres dames : 

Mais ensinc corne la clere jame 
Reluit desor le bis chaillo 
Et la rose sor le pavo, 
Aussi est Enide plus bêle 
Que nule dame ne pucele ^ 

Beaudoin de Condé a fait, dans son Conte de la 
Rose, comme la théorie de cette comparaison de la 
beauté avec la rose : 

Biens et biautés en dame ensamble 
Bien affîerent, et moi en samble 
G'on doit comparer à la rose 
La biauté^. 

« Des grands biens », ajoute-t-il dans son rude style, 

Tant a biauté k'en la rose a 
Sour le rosier a la rosée. 

fut tant bêle et colorée 
come rose est la matinée. 
Sainte Ysabiel l'estoire. Bibl. nat. /)•. 19531, fol. 1226, b, v. 73. 

1. Édit. dimm. Bekker, v. 2400-405. (Haupt's Zeitschrift, 
vol. X.) Chrestien de Troyes a eu aussi recours à la rose pour 
montrer que la largesse est la plus grande des vertus : 

Meis tôt ausi come la rose 
Est plus que nule autre Hors bêle, 
Quant ele neist fresche et novele : 
Einsi la ou largece vient, 
Desor totes vertuz se tient. 
Cligès, éd. W. Fœrster, Halle, 1888, in-8, v. 208-212. 

2. Dits et contes, vol. I, p. 144, v. 331-34 et 336-37. 



366 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Mais le plus souvent, dans la description qu'ils 
font de la beauté de leur amie ou des héroïnes qu'ils 
chantent, les poètes du moyen âge, à l'imitation de 
leurs précurseurs de l'antiquité, — les poètes mo- 
dernes suivront à leur tour leur exemple ^ — nous 
montrent la blancheur du lis s'unissant à l'éclat de 
la rose. « Elle est plus belle que le lis ou la rose », 
dit un poète latin' du xii'^ siècle. 

« Elle est vermeille comme la rose et surpasse en 
parfum le lis de la vallée^ », lit-on dans un autre. 

Plus fresca que rosa ne lis, 
remarque à son tour Cercalmont de la dame qu'il 
aime^. 

Roza de pascor sembla de sa color 

et lis de sa blançor, 

chante Peire Vidal de son amie\ 
L'auteur de Berte nous la peint 

^'e^meille corne rose, blanche com flours de lis^. 

L'héroïne des Enfances Ogier aussi 

Com flours de lis estoit blanche et polie 

1. Voyez si de son teint les roses et les lis 
Dans Ihiver de la mort sont bien ensevelis, 

dit entre autres Mairet, dans la Sophonishe, acte V, scène 8, en 
transformant la comparaison en métaphore. 

2. pulchrior lilio vel rosa. 

Cannina burana, p. 145, n" II, v. 22. 

3. Carmitia burana, p. 200. 

4. Bartsch, Chrestomathie provençale, p. 46, v. 1. 

5. Chant IV, v. 61-63. Éd. Karl Bartsch, Berlin, 1857, in-8. 
G. Éd. Aug. Scheler, v. 789. 



LA IlOSE DANS LA POESIE. 367 

Et plus vermeille que n'est rose espanie^. 

Et, suivant Marie de France, l'amie de Lanval, 

Flur de lis et rose nouvele, 
Quant ele pert el tens d'esté, 
Trespassot (ele) de bealté-. 

Dame, mar vi le clair vis et la fâche 
Ou rose et lis fleurissent cascun jour, 

s'écrie aussi le Châtelain de Coucy^, en s'adressant 
à son amie. Et, pour donner une idée de la beauté 
de Soredamors, Chrestien de Troyes dit à son tour* : 

Qui poïst la façon descrivre 
Del nés bien feit et del cler vis, 
Ou la rose cuevre le lis, 
Einsi qu'un po le lis efface, 
Por miauz anluminer la face? 

Adenet aussi, voulant peindre le teint de roses et 
de lis de Clarmondine, n'a pas craint d'avoir recours 
à cette métaphore prétentieuse" : 

La rose forment se penoit 
De la flour de lis honnorer 
En son très douz viaire cler. 

Dans ces comparaisons le lis est remplacé parfois 
par l'églantier, plus souvent par la neige ou par le 

1. Éd. Aug. Scheler. Bruxelles, 1874, in-8, v. 1470-71. 

2. Lanval, v. 94-96 : Die Lais der Marie de France, p. 90. 

3. Chanson XI, p. 48, éd. Fr. Michel. — Chanson XV, p. 70, 
éd. Fritz Fath, str. 4, y. 1-2. 

4. Cligès, V. 816-820. 

5. Cléomadès, v. 14o79-81. 



3G8 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

cristal, ou même à la fois par l'un et l'autre. Ainsi le 
traître Gombaut dit de la compagne d'iViol ' : 

La dame, ele est plus blanche que n'est flor d'aiglentier, 
S'a la color revente plus que rose en rosier. 

Dans le Mystère d'Adam, au contraire, le diable, 
voulant dépeindre la nature délicate et fragile 
d'Eve, la compare à la rose, ainsi qu'au cristal et à 
la neige : 

Tu es fîeblette et tendre chose 
Et es plus fresche que n'est rose ; 
Tu es plus blanche que cristal, 
Que neif qui chiet sor glace en vaP. 

Les comparaisons tirées de la rose et du lis se 
rencontrent dans la poésie anglaise, comme dans la 
nôtre ; c'est ainsi que Chaucer dit de Cléopâtre qu'elle 

1. Aiol, chanson de geste, publiée par Jacques ^ or manid et 
Gustave Raynaud. Paris, 1877, in-8, v. 6696-97. 

2. Adam, mystère du xii^ siècle, texte critique accompagné 
d'une traduction par Léon Palustre. Paris, 1877, in-4, p. 40. 
Parfois nos poètes n ont étabU de comparaison qu'entre la blan- 
cheur du teint et le lis, auquel se joint souvent l'aubépine, ou qui 
est remplacé par la neige ou la glace, le cristal, 1 argent et livoire. 

gola e peitrina 
Blanca com neus e Hors d espina. 
Arnaut de Mareuil (Mahn, Troubadours, I, 153.) 
ele ot plus blanc col et poitrine 
que flour de lis, ne flour d'espine. 

Roman de la Violette, v. 888-89. 
JNeis la gorge contreval 
Sanbloit de glace ou de cristal. 

Guillaume au Faucon, v. 105, etc., etc. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 369 

était « belle comme est la rose en mai » ^, compa- 
raison dont il faut rapprocher la locution anglaise 
(( frais comme une rose en juin )> '. Chaucer dit même 
du soleil à son lever qu'il est ce vermeil comme une 
rose^)). Le même poète, pour peindre la beauté 
d'une des héroïnes des Canterhiiry taies, en montre 
le teint rivalisant avec le doux éclat de ces fleurs *^ : 

Emilie, qui était plus belle à voir que ne Test le lis sur 
sa verte tige et plus fraîche que le mois de mai avec ses 
fleurs nouvelles (car son teint le disputait à la couleur de 
la rose et je ne sais lequel des deux était le plus admi- 
rable). 

La rose, cette « fleur favorite » des minnesaen- 
ger^, joue dans leur poésie un rôle encore plus 
grand que dans celle des minestrels, le même que 
chez les troubadours et les trouvères ; mais les com- 

1. And she was faire, as is the rose in May. 

The legend of Goode Women, I, v. 34. 

2. Hazlitt, English Proverbs and proverbial Phrases. Lon- 
don, 1882, 2^ éd., p. 68. 

3. The sonne, that roos as rede as rose. 

The legend of goode Women. Prol. v. 112. Cf. William Haec- 
kel, Das Spriduvort bei Chaucer, p. 57. (Erlanger Bei- 
tràge zur englischen Philologie., fasc. VIII, 1890.) 

4. Emily that fairer Avas to seen 

Than is the lily, on her stalke green, 
And fresher than the May with flowers new, 
(For with the rose colour strove her hue, 
I n'ot which was the finer of them two), 
The Knight's taies, éd. John Saunders. London, 1889, 
in-12, p. 177. 

5. Otto Lûning, op. laud.. p. 156. Cf. Karl FinsterAvalder, Die 

JoRET. La Rose. 24 



370 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

paraisons qu'ils lui ont empruntées ont parfois un 
caractère plus sentimental ou plus tendre. 

Ses joues de neig"e, dit le poète de Wolfdietrich^, 
brillaient comme la rose vermeille, quand elle va s'en- 
tr'ouvrir. 

Amoureusement colorés de l'éclat vermeil de la rose, 
chante Konrad von Kilchberc ^ fleurissent de cette belle 
les joues, la bouche et le menton. 

D'amour, lit-on dans les Nibelung-en^, le clair visage 
de Kriemhild devint vermeil comme une rose. 

Rien ne me paraît aussi bon, ni aussi die^ne d'être 
loué, fait dire un minnesaenger à sa dame^, que la rose 
brillante et l'amour de mon mari. 

La vue des dames réjouit plus le cœur, chante un 
autre % que celle d'une rose encore humide de rosée. 



Rose, eines der drei Wahrzeiclien deutscher Dichtung, 1882, 
in-8. 

1. Ir \viziu wangel lùhten an derselben stât 
reht als diu liehte rose swenn si erste ûf gât. 

Wolfdietrich, B. v. 576-77. 

2. Minneclich gevar in rôsen rœte 

Blûet der schœnen wengel, muni, ir kinne. 
Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter des zwulfteii bis 
vierzehnten Jalirunderls. Stuttgart, 1870, in-8, p. 265, 
V. 17-18. 

3. Wart ir lieht antlitze vor Uebe rosenrot. 

Nihelungenlied , v. 340. 

4. Mich dunket niht sô guotes noch so lobesam, 
So diu Hehte rose unt diu minne mines man. 

Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 289, v. 39-40. 

5. Yrouwen vrcmwent verre l^az 
danne ein rose in touwe naz. 

Minnesinger, Adesp. I, v. 2. 



LA HOSE DANS LA POESIE. 371 

La chasteté, remarque Reinmar von Zweter\ est la 
parure de la femme, comme la rose celle de Tépine. 

Comme nos anciens poètes, les minnesaenger ont 
aussi désigné par la métaphore de la rose et du lis 
la blancheur et l'éclat du visage, ainsi que la rou- 
geur qui le couvre parfois. Walther von der Vogel- 
weide"^, parlant d'une jeune fille à laquelle il vient 
d'offrir une couronne de fleurs : « Ses joues, dit-il, 
devinrent rouges, semblables à la rose qui est près 
du lis. » Et voulant dépeindre la beauté du teint de 
son amie, il dit qu'on voit briller sur ses joues « ici 
l'éclat de la rose, là la blancheur du lis n^. Il a 
même inventé le mot liljerôsevarwe a couleur de lis 
et de rose )) *, pour désigner l'éclat blanc et vermeil 
d'un beau teint. Un autre poète, Der Durner, subs- 
tituant la neige aux lis, parle des « roses vermeilles 
répandues sur la blanche neige des joues de son 
amie ))^. 

Mais l'union des lis et des roses est pour les min- 
nesaenger la marque et l'emblème de la beauté su- 
prême du corps comme de l'âme. 

1. Ap. H. Drees, Die poetische Naturbetrachtung, p. 31. 

2 . Ir wangen Avurden rôt 

Same diu rose, dà si bî der liljen stât. 

Éd. Pfeiffer, VI, v. 19-20. 

3. Hie rœselocht, dort liljenvar. 

Éd. Pfeiffer, XVII, v. 24. 

4. Éd. Pfeiffer, LXXVI, v. 19. 

5. rôsen rôt gestrôit ùf "vvîzen snê 
sint der lieben under ougen. 

K. Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 279, XG, v. 6-7. 



372 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Je voudrais qu'il me fût possible, s'écrie Walther von 
der Vog-ehveide dans les vers où il implore les secours 
de Frédéric IP, de me chaufTer à mon propre foyer. Ah ! 
comme je chanterais alors des oiseaux, de la bruyère et 
des fleurs, ainsi que j'en chantais jadis ; à la belle dame 
qui m'en prierait je ferais briller sur ses joues les roses 
et les lis. 

A notre avis, dit-il ailleurs ^, la constance est la cou- 
ronne de la femme ; quand la joie de lame s'unit (chez 
elle) à la pureté, on dirait que le lis se marie à la rose. 

La rose entre aussi, quoique assez rarement, dans 
les comparaisons des poètes italiens et espagnols. 
« Péricon, raconte Boccace^, avait un frère beau et 
frais comme une rose. » Dans une romance espa- 
gnole, une c( gentille dame » dit que son teint a les 
nuances de la rose sur le rosier))*. Mais le plus 
souvent, dans ces comparaisons, h la rose se joint le 

1. Gerne wolte ich, môhte ez sîn, bî eigem fiure erwarmen. 
Zahî Avie ch dann sunge von den vogellînen, 

von der heide und Aon den bluomen, als ich wîlent sanc. 
Swelch schœne Avip mi'r danne gtebe ir habedanc, 
der lieze ich hljen iinde rùsen ùz ir wângel schînen. 

Éd. Franz Pfeiffer, CXLIX, v. 3-7. 

2. Wir wellen, daz diu staetekeit 
iu guolen wiben gar ein krùne sî. 
kumt iu mit zûhten sin gemeit, 
so stêt diu lilje wol der rùsen bî. 

Éd. Franz Pfeifier, XVI, v. 17-20. 

3. Ave va Pericone un fratello bello et fresco, corne una rosa. 
Decameroae, Giornala II, novella 7. 

4. La color tengo mezclada 
conio rosa en el rosel. 

Priinns'era de romances, n" \.'to, vol. II, p. 65. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 373 

lis. Bonagiunta Urbiciani chante de sa dame que 
« son visage esmeré et brillant porte des lis et des 
roses » \ Dante et, à son exemple, Pétrarque ont 
remplacé les lis par la neige : 

Ah ! le doux sourire, s'écrie le premier -, à travers 
lequel perce la blanche neige au miUeu des roses tou- 
jours vermeilles. 

Je verrais, dit le second en parlant de Laure^, appa- 
raître sous la neig-e les roses vermeilles de son teint. 

Et ailleurs il vante a les roses de son visage 
éparses sous les doux flocons d'une neige vivante ))'*. 

Boccace, au contraire, est resté fidèle à la com- 
paraison empruntée aux lis : 

Ses joues, dit-il, dans laThéséide, de la belle Emilie^, 

1. Gigli e rose novelle Vostro viso ha portate 

Si smerato e lucente, 
Vincenzio Nannucci, Maniiale délia letteratura del primo 
secolo délia lingua italiana. Firenze, 1874, in-12, 
vol. I, p. 149. 

2. Orne ! lo dolce riso 

Per lo quai si vedea la bianca neve 
Fra le rose A'ermiglie d'ogni tempo. 
Canzone 233. // canzoniere di Dante Alighierl publ. da 
Pietro Fraticelli... Firenze, 1873, in-12. 

3. Le rose vermigli infra la neve 

Mover (vedrei). In vita di Laura, son. CI, v. 9-10. 
4- rose sparse in dolce falda 

Di viva neve. Ibid., GXIV, v. 5-6. 

5. Le guance sue... eran délicate e graziose 

Blanche e vermiglle, non d altra misura 

Che in ira gigli le vermiglie rose. 

Canto XII, str. 58, v. 1-4. 



374 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

tendres et charmantes, étaient blanches et vermeilles, 
semblables aux roses empourprées au milieu des lis. 

Mais dans la romance espagnole de Guiomar, c'est 
le cristal qui a remplacé les lis ou la neige : 

Guiomar, dit le poète anonyme ^, sort du bain, ver- 
meille comme une rose, son visage brille comme le 
cristal. 

Par leur couleur et leur éclat, la bouche et les 
lèvres surtout ressemblent à une rose, on ne doit 
pas être surpris aussi de les trouver comparés à- cette 
fleur : 

Quand sa voix mélodieuse disait rose, chante Digénis 
de sa femme, dans un poème grec du xi* siècle -, je croyais 
qu'elle avait une rose sur les lèvres, tant elles ressem- 
blaient vraiment à une rose nouvellement fleurie. 

Les minnesaeno-er surtout se sont servis de cette 
gracieuse comparaison. 

Sa bouche ressemble à une rose vermeille, 

s'écrie l'un d'eux, le Durner^. 

1. Ya se sale Guiomar colorada como la rosa 
de los bailos de baiiar su rostro como cristal. 

Priniavera de romances^ n^ 178, v. 1-4, vol. II, p. 290. 

2. 'Q; 0£ tô poôov sXsyîv fj xopr; (xeXwoouîja. 
ivdfxiî^ov ot'. xpa-eî poôov £~"i Ta /eîXrj- 
lov/.x'Z'. -{ko âXr.OfJo: aoT'. âvOoO'v:'. oo'oto. 

Emile Legrand, Les exploits de Basile Digénis Acritas. 
Paris, 1892. chap. vi, v. 109-111. 

3. Als ein rose rôt ist ir der munt. 

Barlsch, Deutsche Liedevdichter, p. 280, n" XG, v. 30. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 375 

Vos lèvres, dit un autre ^, ressemblent à la rose humide 
de la rosée de mai. 

Gomme une rose brillait en tout temps sa bouche, 

chante de la jeune Herrat l'auteur de la Raben- 
schlacht". 

Mon amie, dit un vieux lied^, a une bouche si ver- 
meille qu'elle brille comme une rose, quand elle est dans 
toute sa fleur. 

L'éclat du soleil s'éteint à mes yeux, chante non sans 
afféterie Kraft von Toggenburc *, quand je vois les roses 
qui s'épanouissent sur une bouche vermeille, comme les 
roses sous la rosée de mai. 

Une (( bouche qui brille comme une rose » ou qui 
est (( mille fois plus vermeille qu'une rose » '', des 

1. Als diu rose in meien touwe ist iuwer lip. 

Minnesinger, IV, 2. 

2. Reht alsam ein rose brann aile zît ir muni. 
Deutsclies Heldenbuch, II Teil, éd. E. Martin, str. 121. 

3. Mein Lieb, das treit ein Mund so rot 
Der prinnet als die Rosen, 

Wenn sie in rechter Blûtlie staht. 

Gorres, Volkslieder, p. 14. 

4. diu liehte sunne 
erlischet in den ougen min, 
swanne ich den rôsen scliouwe, 
der bluet uz einem mûndel rot, 
sam die rosen uz des meien touwe. 

Karl Bartsch, Die Schwelzev Minnesdnger. Frauenfeld, 
1887, in-8, p. 75, i, v. 28-32. 

5. Ir ist der munt tùsentstunt 
rœter danne ein rœselîn. 

Der Taler, ap. Bartsch, Ibid. p. 67, v. 37-39. 



376 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

« joues roses » ou « couleur de rose ))^ sont des ex- 
pressions habituelles chez les anciens poètes alle- 
mands. 

Ha! s'écrie Rost Kilchherre^, bouche qui brille comme 
les roses, quand voudras-tu finir mon long chagrin ? 

De sa bouche couleur de rose ne sortait jamais une 
parole qui ne fût bonne, 

lit-on dans le Lanzelot allemand^. 

Pour désioner la bouche et les lèvres de son amie, 
Wernher von Hônberc va jusqu'à dire qu'elle « a 
manofé une rose vermeille » '' . 

Mêmes images chez les poètes italiens. Boccace, 
dans X Ameto^ dit de la bouche d'une des compagnes 
de la belle Lia qu'elle « ressemble à une rose ver- 
meille ))^ Pour Pétrarque, la bouche même est une 
rose et les dents des perles : 

Des perles et des roses vermeilles, où la douleur re- 
cueillie formait des sons vifs et charmants ^. 



1. « Rôsenwengel ». — « Wangen so gar rosenvar ». Drces, Die 
Naturbetrachtung, p. 31. 

2. Hey, rœselehter munt, 
wanne Avilt erfrischcn mich ? 

K. Bartsch, Die Schweizer Minnesànger, p. 393, II, v. 1-2. 

3. Von ir rosenvarwem munde kom nie wort, ezn waere guot. 

V. 4026. 

4. Sô liât si einen rôten rôsen gezzen. 

Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 267, v. 7. 

5. La bocca... somighava vcrmigha rosa, p. 39. 

6. Perle e rose vermighe, ove laccolto 
Dolor formava ardenti voci e belle. 

In \'ita di Laura. Son. GXXIV, v. 13-14. 



I-A ROSE DANS LA POESIE. 377 

C'est surtout quand elle sourit que la bouche 
ressemble à une rose épanouie, aussi un minne- 
saenger, Heinrich von Trostberc, a-t-il comparé le 
sourire à cette fleur : 

Vermeil comme la rose est le sourire de ma bien-aimée 
dame^. 

La bruyère est dépouillée de ses fleurs, s'écrie un 
autre minnesaenger^; mais je vois encore des roses lors- 
que sourit sa bouche vermeille. 

Un troisième parle des roses qui tombent des 
lèvres vermeilles de sa dame^ 

La bouche de mon amie, chante Nithard^ peut ré- 
pandre des roses, on le voit à son sourire. 

Quand il sourit, dit également un proverbe néerlan- 
dais^, il neige des roses. 

1. Rôsenrùt ist ir daz lachen 
der vil lieben frouwen mîn. 

K. Bartsch, Die Schweizer Minnesànger, p. 273, III, v. 15. 

2. Sô diu heide bar der bluomen lit, 
dannoch sihe ich rôsen, 

swann ir rotez mûndel lachet. 
WinH, ap. K. Bartsch, Die Schweizer Minnesànger, p. 156, IV, 
V. 23-25. 

3. Rôsen de vallen an mir frôwen rôder 1er, 

dàr van wil ic singen. 
Wizlâw, ap. K. Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 264, 
V. 76-78. 

4. Der trùten munde kûnnen rôsen giezen, 
Siht mans durch ir laclien lûsteliche struun. 

Minnesinger, vol. III, p. 187, v. 2. 

5. « Als hy lacht, dan sneuwt het rosen. » Tuinman, vol. I, p. 
306, ap. J. Grimm, Deutsche Mythologie, p. 1054. 



378 LA HOSE AU MOYEN A(;E. 

Une chanson calabraise parle d'une « bouche qui 
jette des roses et des fleurs » ^ 

Quand vous portez la main à votre front, dit aussi une 
chanson populaire de la Sicile^, vous la remplissez de 
roses et de fleurs. 

Dans la version allemande du roman d'Apollo- 
nius de Tyr se trouve l'histoire d'un mendiant qui, 
ayant obtenu l'amour d'une belle reine, saute de joie 
et son sourire répand tant de roses que monts et 
vaux, arbres et prairies en sont couverts \ 

Un chant grec parle aussi d'une jeune fille a qui, 
quand elle sourit, fait pleuvoir des roses dans son 
tablier »*. Dans un conte sicilien il est question d'un 
enchanteur qui confère h une jeune fille vertueuse le 
don de laisser, chaque fois qu'elle parle, tomber des 
roses de sa bouche". Cette fiction se retrouve dans 
le Pentamerone, mais là aux roses se joignent les 



1. Boccazza che getta rose et fiori. 

Nie. Tommaseo e Bellini, Dizionario dolla li/igua italiana. 
Roma-Napoli, 1872, in-4, s. v. rosa. 

2. Quando mettete la mano alla fronts 
L impiété plena di rose e di fiori. 

?sic. Tommaseo e Bellini, Ibid. 

3. Das sacli der rosenlachender man, 
der lachet. das es voU rosen was, 
perg und tal, laub und gras. 

Altdeutsche IVdlder, vol. I. p. 72, ap. Uhland, vol. III, p. 514, 
note 183. 

4. '0::ou Y^Xa, /ai -sïïjtojvî "à pooa 'd ttjv -ootav xr^t. 
Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, vol. II, 

p. 382, no m, V. 31. 

5. L. Gonzenbach, Sictlianische Mdrc/ien, vol. I, p. 228, n" 34. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 



379 



jasmins ^ Dans un conte grec il est question d'une 
(( jeune fille qui rit des roses et pleure des perles »". 
Un conte polonais connaît également la même fic- 
tion^. Il faut en rapprocher Texpression « parler 
des roses w, employée, nous l'avons vu', dans l'an- 
cienne poésie grecque, avec le sens de a dire des 
choses agréables ». On la rencontre dans le Triomphe 
de l'hiver, pièce de Gil Vicente, du commencement 
du xvi° siècle : 

xA.vec toutes tes querelles, tes paroles sont toutes au- 
tant de roses, et tu dis de si douces choses que jai plaisir 
à t'écouter ^. 

Après avoir comparé à la rose la bouche et son 
sourire, on fit un pas de plus, on compara à cette 
fleur gracieuse les baisers que donne ou reçoit une 
bouche aimée. Un minnesaenger^, dans un de ses 
plus beaux chants, nous présente la rose sous ce 



1. Ap. Schleiden, Die Rose, p. 168. 

2. J. G. von Hahn, Griechische und albanesische Mdrchen, 
gesammelt, ùbersetzt und erlàiitert. Leipzig, 1864, in-12, vol. I, 
p. 193, no 28. 

3. Dans un conte suédois du Smâland, « Petite Rose » (Lilia 
Rosà) reçoit le don de laisser tomber de sa bouche un anneau 
d or chaque fois qu elle rit. Sc/nvedische Volkssagen und Mdr- 
chen. Dcutsch von Cari. Oberleitner. Wien, 1848, in-8, p. 151. 

4. Voir première partie, chap. m, p. 86. 

5. Con todo tu querellar. y dices tan buenas cosas 
cuanto hablas todo es rosas, que huelgo de te escuchar. 
Tealro espanol anterior a Lope de Vega. Hamburgo, 

1832, in-8, p. 94. 

6. Minnesinger, vol. I, p. 21 a, sir. 4, 



380 



LA ROSE AU MOYEN AGE, 



triple sens métaphorique et nous montre comment 
on est passé du premier au troisième. 

Fleurs, feuillag^e, trèfle, montaçne et vallée, ainsi que 
le charme si doux du mois de mai, sont pâles en compa- 
raison des roses que porte ma dame; le brillant soleil 
s obscurcit à mes yeux, quand je vois les roses qui s'épa- 
nouissent sur sa bouche vermeille, semblables à celles 
que recouvre la rosée printanière. Qui y cueillit jamais 
des roses, ajoute-t-iP, peut bien se réjouir du fond du 
cœur; quelques roses que j'aie vues, jamais je n'en vis 
d'aussi plaisantes ; quelque belles que soient celles 
qu'on peut cueillir dans la vallée, sa bouche vermeille 
en sourit en un instant un millier d'aussi charmantes. 

Le roi AVenceslas de Bohème parle d'une manière 
non moins poétique des baisers, cueillis sur la 
bouche de son amie : 

Gomme une rose qui entr'ouvre son calice, quand elle 
boit la douce rosée, elle m'offrit ses lèvres tendres et 
vermeilles -. 

Si sa bouche, vermeille comme la rose, voulait me 



Swer dâ rosen ie gebrach 
der mac wol im hùchgeraûete losen ; 

SAvaz ich rosen ie gesach 
dâ gesach ich nie sô losen rosen. 
swaz man der bricliet in dem tal, dâ sie die schœnen machet, 
sa zehant ir roter munt einen tùsent stunt sô schœnen lachet. 
Recht als ein rose diu sich ùz ir klôsen làt, 
swenn si des sûezen touwes gert, 
sus bot si mir ir zuckersûezen rôten munt. 
Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 261, v. 21-23. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 381 

donner un baiser, j'oublierais sur Theure mes soucis, 
chante à son tour Kuonrât von Kilchberc *. 

On rencontre les mêmes comparaisons chez les 
poètes néerlandais : 

Mon amie est mon été, mon amie est ma joie, dit Tun 
d'eux ^, et toutes les roses fleurissent, aussi souvent 
qu'elle me donne un baiser. 

Ce ne sont pas là les seules comparaisons que les 
poètes du moyen Age ont empruntées à la rose, ils 
s'en sont encore servis comme de symbole et d'em- 
blème pour désigner ce qui était beau et précieux; 
n'était-elle pas pour eux « la plus noble des fleurs )), 
digne d'être a prisée également de l'empereur et de 
l'impératrice ))^, comme s'exprime un minnesaenger? 
Il était naturel dès lors qu'on lui comparât ce qu'on 
estimait ou ce qu'on regardait comme ayant une 
valeur particulière. 

C'est des plus belles la rose, 

dit un vieux poète ^. 

1. Wolde ir rœselehter muni, sorge mich verzîhen 
mit ein kûssen lîhen, wolt ich sa ze stunt. 

Karl Bartsch, Deutsche Liederdichter, p. 266, v. 62-65. 

2. Mijn liefken is mijn somer, 
mijn liefken is mijn lust, 
en al de rosen bloejen 

so dicmal si mi cust. 
Altniederldndlsche Lieder, p. 73, n» 7, v, 

3. Keiser und keiserinne ist diu rose 

ein edel werdiu bluome. 
Dor jiingere Titurel, éd. Boisserée, ch. m, v. 84-85. 

4. Man. 6572, fol. 80, ap. Lacurne de Sainte-Palaye, s. v. rose. 



382 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Fleur de chevalerie et vertu esprouvée ! 

Roze de hardement, car plus qu'achier temprée ! 

s'écrie l'armée acclamant Baudoin qui l'a sauvée ^ 

Mais li François, s'on dire lose, 
Sont de tous cavaliers la rose, 

dira Philippe Mouskiés". 

De même Wolfram d'Eschenbach loue Gamuret 
d'être a pour ses amis une douce fleur de rose » '\ 
(( Elle brille entre toutes les femmes, comme la rose 
entre toutes les fleurs», dit de la fille du roi païen 
IMarchorel l'un des personnages à'Ortnit'' . Dietrich, 
déplorant la perte de Jubart de Latran, l'appelle 
{( une rose de fidélité » ", et Wernher n'a pas cru 
pouvoir donner une plus haute idée de Capharnaùm 
qu'en disant qu'elle « brille comme une rose au-des- 
sus des autres villes » ^ . 

A cause de la couleur écarlate de certaines espèces 
de roses, un trouvère n'a pas hésité à leur comparer 
des murs couverts de sang : 

Et li mur sont vermeil comme rose esmerée". 



1. Li romans de Baudoin de Sebourc, chant \III, v. 405- 
406. Yalenciennes, 1841, in-8, vol. I. p. 214. 

2. Lacurne de Sainte -Palave, s. v. rose. 

3. Den friunden ein sûeziu rosenblûete. 

Tifurel, éd. Pfeiffer, str. 159, v. 4. 

4. Siu liiht uz allen Avîben, reht als diu rose tuot. Str. 15, 3. 

5. Dietrichs Fiuc/it, v. 9983, ap. Lûniiig, p. 157. 

6. Siu lùlite sam diu rose ob anderen steten. Ap. Otto Lûnlng, 
Die Natur, p. 157. 

7. Gui de Bourgogne, v. 4296. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 383 

Et dans la Divine Comédie, Dante, par une autre 
association d'idées, compare à une rose immense, 
éternelle, dont les feuilles s'épanouissent et se su- 
perposent 

rosa sempiterna 
Ghe si dilata, rigrada \ 

les bienheureux, — « milice sainte, que le Christ 
épousa avec son sang »', — contemplant, rangés 
autour du Créateur, la lumière divine. 

Enfin, à l'imitation des poètes de l'antiquité, les 
poètes des derniers temps du moyen âge — les écri- 
vains modernes suivront cet exemple — ont comparé 
les feux de l'aurore à l'éclat d'une rose vermeille. 
(( Je vois, dit Pétrarque **, descendre du ciel l'Au- 
rore au front de roses et aux cheveux d'or )). « L'Au- 
rore nous apparaît avec les couleurs de la rose la 
plus fraîche », dit de même Boccace dans l'Ameto''^. 
« Le soleil, chante à son tour Chaucer'^, se levait 
vermeil comme une rose. )) 

Le contraste entre la beauté et le parfum de la 
rose et la rudesse des épines qui l'entourent devait 

1. // Paradiso, canto XXX, str. 42, v. 126-27. 

2. la milizia santa, 
Che nel suo sangue Cristo fece sposa. 

// Paradiso, canto XXXI, str. 1, v. 2-3. 

3. io veggio dal ciel scender l'Aurora 
Colla fronte di rose e co' crin d oro. 

In morte di Laura. Sonetto XXIIL 

4. « Neir aurora freschissima rosa si manifesta », p. 37. 

5. The sonne, that roos as rcde as rose. 

The leg. of good women. Prol., v. 112. Cf. p. 369. 



384 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

donner naissance aux comparaisons les plus diverses 
et à de nombreux proverbes. Pour les écrivains mys- 
tiques la rose fut l'image de la sainteté, les épines, 
remblème du péché, de l'idolâtrie ou de l'incrédu- 
lité ; c'est ainsi qu'un minnesaenger appelle la Vierge 
« une vraie rose sans épines, bien qu'issue de la race 
juive, c'est-à-dire du milieu des épines ))\ 

Fleur née sans épines du milieu des épines, chante 
Adam de Saint-Victor-; fleur, gloire des épines, nous, 
épines, nous sommes ensanglantés par l'épine du péché, 
dont tu ne sais rien. 

Hilarion, remarque de même son historien^, qui eut 
des parents idolâtres, fleurit, comme l'on dit, semblable 
à une rose au milieu des épines. 

Cette image devait se développer et s'appliquer 
aux choses les plus diverses*. C'est ainsi que le 
poète du Dit de la Rose compare les médisants qui 



t. Von judischem kunne also von dornegeborn, 

ein reht rosa ane dorn. 
Légende des Pilatus, v. 112-114. (Wilh. Wackernagel, 
Deutches Lesebuch, Basel, 4« éd. 1871, p. 266.) 
2. Flos de spinis spina carens, Spina sumus cruentati, 

Flos spineti gloria. Sed tu spina nescia. 

Nos spinetum. nos peccati In Assumptione, str. 2. 

3. Girolamo, ap. Nie. Tomraaseo, Dizionario délia lingua 
italiana, s. v. rosa. 

4. « L'espine, dit Pierius Valerian. a environné la rose comme 
représentant le miroir de la vie humaine, en laquelle ce qui est 
doux et gracieux aigrit et devient amer, estant atteint des aguillons 
de sang et fascherie. » Commentaires hiéroglyphiques ou images 
des choses. Lyon, 1576, in-fol., p. 495. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 385 

poursuivent l'amie du poète aux épines qui entourent 
la rose\ 

Aussi comme la rose nest 
Entre poingnanz espines, est 
Gelé qui de mon cuer est dame 
Entre les mesdisanz, qui blasme 
Li porchacent a lor pooir. 

C'est dans le même sens que Pétrarque appelle 
Laure une « blanche rose née entre de dures épi- 
nes » ". 

Un de nos vieux poètes^, voulant montrer que le 
plaisir et la douleur sont souvent inséparables, 
s'écrie : 

Li rosiers est poingnauz et s'est souef la rose. 

Et la locution « il n'y a pas de roses sans épines ))*, 
qui exprime la même pensée, se rencontre sous des 
formes diverses dans toutes les lanofues. Tel est le 
proverbe italien ^ : 

1. Bartsch, La langue et la littérature françaises, col. 603, 
V. 15-19. 

2. Candida rosa nata tra dure spine ! 

In vita di Laura, son. GCVIII, v. 5. 

3. Rustebuef, Li dis des Jacobins (Bartsch, La langue et la 
littérature françaises, col. 450, v. 9). 

4. « Nulle rose sans espines. « Gabr. Meurier, Trésor des sen- 
tences, ap. Le Roux de Lincy, Le livre des proverbes français, 
vol. L p. 84. 

« Non Y è rosa senza spina. » Tommaseo, Dizionario, s. v. rosa. 
« Keine Rose ist oline Dornen. » Karl Simrock, Die deutschen 
Sprichivôrler. Frankfurt a. M., in-12, 4«^éd., p. 46L 

5. « Ne rosa senza spine, ne amore senza iinpacci. » Tommaseo, 
rbid. 

JoRET. La Rose, 2f» 



386 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Point de roses sans épines, ni d'amour sans ennuis. 
Et le proverbe allemand^ : 

Qui veut la rose ne doit pas redouter lépine. 

Qui peut cueillir des roses sans se piquer à leurs 
épines, remarque le rabbin Dom Sem Tob*. 

Cueillir les roses et laisser les épines, dit à son tour 
Boccace^. 

De l'épine naît la rose, de la rose l'épine ^; 
Entre les épines naissent aussi les roses"; 

proverbes italiens qui signifient que la joie peut suc- 
céder ou être mêlée à la tristesse et la tristesse à la 
joie. 

Pour naître sur une épine, la rose certes n'en vaut pas 
moins — ou n'en sent pas moins bon*". 

Si elle est rose, elle fleurira; si elle est épine, elle 
piquera''. 

1. « Wer die Rose will, darf don Dorn nicht scheuen ». K. Sim- 
rock, Ihid. 

2. Quien puede cojer rosas 
Syn toccar sus espinas. 

Proverbios morales, n" 110. (Poêlas castellanos anteriores 
al xxsiglo. Madrid, 1864, in-8, p. 334.) 

3. Cogliete le rose e lasciate ie spine stare. 

Decameroîie, Giornata quinta, novella x, p. 108. 

4. Di spina nasce rosa, da rosa spina. 

5. Anco tra le spine nascono le rose. 

rsic. Tommaseo, Dizionario, s. v. rosa. 

6. Por nascer el spino Non val la rosa cierto nienos. 
For nacer en spino La rosa no siente menos. 

Proverbios morales, n» 47. 

7. S eir è rosa. fiorlrà ; sell" è spina, pungerà. 

Nie. Tommaseo, Dizionario, s. v. rosa. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 387 

autres sentences dont il est inutile d'expliquer le 
sens. 

Mais la rose a donné lieu à bien d'autres expres- 
sions proverbiales. Ainsi : 

Cueille la rose pendant qu'elle est en fleur ^. 
Qui ne cueille point de roses en été, n'en cueille pas 
non plus en hiver ^. 

Le temps produit les roses, non le rosier '^ 

Et à cause de sa courte durée : 

Périssable comme la rose, — Bien vite effeuillée est 
la rose^. 

Il n'est point de rose si belle qui ne finisse par se 
faner''. 

Toute vermeille qu'est la rose, elle finit par pâlir ^. 

Voulant montrer que le voisinage de ce qui est 
laid ne diminue en rien la vraie beauté, Ovide avait 
dit que « souvent l'ortie croît près de la rose»'; un 



1. « Pfliick die Rose, wenn sie blûht. » K. Simrock, Ibid. — 
Proverbe tchèque. 

2. Wer sie (rosen) nicht im sommer bricht, 
Der brichts'im winter nicht. 

Franz M. Bôhme. Altdeutsches Liederhuch, n» 137, v. 3-4. 

3. « Zeit bringt Rosen, nicht der Stock. « Sébastian Franck. 

4. « Yergânglich wie die Rose », — « Rosen sind bald verbliit- 
tert. » K. Simrock. Ibid. 

5. « Keine Rose so schon. dass sie nicht auch endlich Avelkte. :» 
K. Simrock. Ibid. 

6. Nomis, Oukraïnski prikazki, etc. S. Pctersburg, 1864, 
in-8, p. 104. 

7. Voir première partie, chap. m, p. 87. 



388 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

trouvère s'est emparé de cette comparaison et Ta 
développée dans les vers suivants ^ : 

Les roses selonc les orties Ne lor flairor ne lor bonté ; 
Ne perdent mie lor biauté, J'ai veu delez l'ortiier 
Florir et croistre lou rosier. 

Un proverbe de l'Ukraine^, preuve que cette mé- 
taphore a pénétré jusque chez les peuples slaves, 
dit de même : 

La rose reste toujours rose même entre les orties. 

Il faut en rapprocher le proverbe de TEsthonie, 
d'un sens tout différent^ : 

Ce n'est pas à cause de toi que les orties porteront des 
roses. 

L'habitude qu'on prit à la fin du moyen âge de 
répandre des feuilles de roses sur Teau du bain 
donna naissance à l'expression proverbiale « se bai- 
gner au milieu des roses )>, svnonyme d'être à son 
aise, éprouver quelque chose de doux et d'agréable. 

Le roys Lois*, dit Guillaume Ghastelain, se baignoit 
en roses, ce luy sembloit, d'oyr cette bone aventure. 

Et la ballade allemande du chef de bandes Bur- 

1. La Bible Guyot, ap. Bartsch, Chrestomathie de l'ancien 
français, col. 212, v. 11-15. 

2. Nomis, Op. laud., p. 104. 

3. Esthnische SpricInvOrter, gesammelt von Dr J. Altmann, 
ap. Schlciclen, Die Rose, p. 23. 

4. Louis XL Chroniques des ducs de Bourgogne, vol. III, 
p. 189. 



LA ROSE DANS LA POESIE. 389 

khardt Mûnch nous le montre parcourant le champ 
de bataille, où avec le dauphin, le futur Louis XI, 
il avait battu près de Baie les Confédérés, et disant 
à un de ses compagnons grièvement blessé : « Vois, 
aujourd'hui nous nous baignons au milieu des 
roses ))^ 

C'est dans un sens analogue que l'auteur de 
U amant devenu cordelier emploie le mot rose, au 
vers 720 : 

Car tels douleurs ne sont que roses, 

et qu'un proverbe allemand dit qu' « on ne peut 
toujours marcher sur des roses ))^. 

1. schau heut zu Tage hiebei, 
Da baden wir in Rosen frci. 

Des Knahen Wunderhorn, vol. I, p. 498. 

2. Man kann nicht immer auf Rosen gehen. 

K. Simrock, op. laud., p. 461. 



CHAPITRE V. 

LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE, DANS LE CULTE 
ET DANS l'art. 

L'extension de la culture de la rose, ainsi que la 
place considérable qu'elle a prise dans la poésie, 
pendant les derniers siècles du moyen âge, étaient 
la conséquence de l'emploi de plus en plus grand 
qu'on fit à cette époque de cette fleur et de ses pro- 
duits. De même que chez les anciens, la rose devint 
alors l'ornement habituel des fêtes profanes et reli- 
gieuses, en même temps qu'elle figurait dans les 
usages les plus ordinaires de la vie. 



I. 



La proscription dont avait été l'objet cette fleur 
naguère si recherchée prit bien vite fin, quand on 
n'eut plus le spectacle de l'abus qui en avait été fait 
ou des excès dont elle avait été l'accompagnement 
ordinaire, et elle fut associée au culte nouveau, 
comme elle l'avait été à celui du paganisme. Orne- 
ment du Paradis, la récompense, ainsi que le sym- 
bole, du martvr, la rose, avant toutes les autres 



LA ROSE DANS LE CULTE. 391 

fleurs, avait sa place marquée sur les autels et dans 
les temples chrétiens. 

Paulin de Noie recommandait déjà aux fidèles, à 
l'occasion de la fête de saint Félix, de devancer le 
printemps, en jonchant le sol de fleurs et en ornant 
le seuil de l'église de guirlandes \ Dans une épître à 
Héliodore^ saint Jérôme loue l'évêque Népotien de 
parer les basiliques et les chapelles des saints de 
fleurs, de feuillage et de pampres. 

Le prêtre Sévère, nous apprend Grégoire de 
Tours^, cueillait de ses propres mains des fleurs de 
lis pour en décorer les murs de son église. Et, dans 
une pièce de vers connue, Fortunat félicite la reine 
Radégonde et sa compagne Agnès de ne point imi- 
ter les femmes qui se parfument de roses et de ré- 
server pour les temples sacrés les prémices du prin- 
temps : 

Aux jours de fêtes, dit-il^, vous tressez de vos mains 

1. Spargite flore solum ; praetexite limina sertis : 
Purpureum ver spiret hiems : sit floreus annus 
Ante diem. 

De S. Felice natalitiiini carmen III, v. 110-112. 

2. « Hoc idem possumus et de ista dicere, qui basilicas, ecclesias 
et martyrum conciliabula diversis floribus et arborum foliis vitium- 
que pampinis obumbrat. )) Epist. LXIII. 

3. « Solitus erat flores liliorum tempore quo nascuntur, colligere 
ac per parietes liujus aedis appendere. » Liber de gloria confes- 
sorum, cap. iv. Ed. Aligne, p. 866. 

4. Texistis variis altaria festa coronis 

Pingitur ut filis floribus ara novis. 
Aureus ordo crocis, violis bine blatteus exit. 
Coccinus hinc rubicat, laetus et inde nivet. 



392 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

des couronnes pour les autels et les parez de guirlandes 
de fleurs nouvellement écloses, unissant habilement le 
safran à la corolle dorée et la violette empourprée. Ici 
éclate le rouge vif, là la blancheur du lait. Toutes ces 
couleurs luttent entre elles, et Ton croirait ces fleurs en 
guerre dans le sanctuaire même de la paix. 

Nous savons par le témoignage du poète Thio- 
fried ^ que sainte Amalbergue prenait plaisir à offrir 
sur les autels les fleurs, les herbes aromatiques et 
les fruits qu'elle avait cueillis dans le jardin de son 
père. Les statuts du monastère de Xante prescri- 
vaient aux diacres de parer le chœur et le maître- 
autel de fleurs et d'herbes odoriférantes aux fêtes de 
saint Jean et des saints Pierre et Paul". Dans la vie de 
saint Martin qu'il nous a laissée, l'abbé Richer de 
Metz raconte "^ que le jour de la fête du patron de son 
couvent, les religieuses offraient sur l'autel des roses 
et de blanches couronnes de lis. 



Stat prasino venetus. pugnant et flore colores. 
Inque loco pacis herbida bella pulas. 
Lib. VIII, 7. De floribus super altare, v. 9-14. Ed. Gh. 
Nisard. Paris, 1887, in-8, p. 206. 

1. Floribus et pomis vernant pomeria patris, 
Hic altare Deo dicat aima puerpera virgo. 
Punica mala, nuces offert, thymiamata, flores. 

Adam Reiners, Die Pflanze als Symbol und Schmuck im 
Heiligtume. Regensburg, 1886, in-8, p. 39. 

2. Binterim, Denhwiïrdigkeiten, ap. Adam Reiners, op. laiid., 
p. 39. 

3. Chorus sacrarum virginum, sequendo semper dominum, 

Offert rosas et lilia serta quoquo candenlia. 

Adam Reiners, op. laud., p. 39. 



LA ROSE DANS LE CULTE. 393 

Tous les témoignasses sont unanimes pour nous 
montrer quelle place immense les fleurs et en parti- 
culier les roses occupaient dans les cérémonies du 
culte. Dans un document de 1366^, preuve mani- 
feste du rôle qu'y jouait cette fleur, l'Ascension est 
appelée la « fête de la rose ». Mais c'est là, il faut le 
dire, un cas isolé ; la Pentecôte, au contraire, dans 
la plupart des pays, était bien réellement une fête 
des roses. A Rome, nous apprend une prescription 
du chanoine Benedetto", on lançait, en ce jour, du 
haut de l'éo-lise de Santa-Maria-Rotonda, des roses, 
figure des dons du Saint-Esprit. 

Cette coutume n'était pas particulière à la ville 
éternelle; on en trouve de semblables bien ailleurs, 
entre autres à Rouen et à Lisieux, ainsi qu'à Sentis, 
à Orléans et à Tours ^. Mais aux fleurs que l'on 
jetait avec des feuilles sur le pavé de l'église, on joi- 
gnait aussi parfois des étoupes allumées, pour figurer 
les langues de feu du Saint-Esprit, en même temps 
qu'on lâchait des passereaux et surtout des colom- 
bes*. Cette pluie de roses au jour de la Pentecôte 

1. « Gomme le jour de lAscension, icelui Goeron, demourant au 
bourc la royne, venoit de la Feste de la Rose. » Lit. remiss., ap. 
Du Gange, s. v. Festum rosae. 

2. Avellino, Opusculi, vol. III, p. 263. « Statio ad Sanctam 
Mariam Rotundam, ubi Ponlifex débet canere missam et in prae- 
dicatione diccre de adventu Spiritus Sancti, quia de altitudine 
templi mittuntur rosae in figura eiusdem Spiritus Sancti. » 

3. Du Gange, s. v. nehuia 2. — Dom Martène, De antitjids 
ecclesiae ritibus libri très. Venetiis, 1783, in-folio, vol. III, 
p. 195 a. 

4. « Tune eliam ex alto ignis projicitur quia Spiritus Sanctus 



394 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

a fait donner, en certaines contrées, à cette fête le 
nom de « dimanche des roses », et, en Italie et en 
Espagne, de a pâques des roses » — Bosarum 
pascha^, Pascha rosata' ou rosa^ . 

Les roses figuraient aussi parfois à la fête de saint 
Jean et de saint Pierre. A Duyven, en Hollande, on 
ornait, le jour de la Saint-Jean, les maisons de ra- 
meaux de noyer et de roses*. Dans quelques localités 
de la Belgique, à l'occasion de la Saint-Pierre, on se 
pare aujourd'hui encore de couronnes de roses ^ 

Quand la fête du Saint-Sacrement eut été insti- 
tuée, avec la procession solennelle qui en est le com- 
plément indispensable, la rose, à cette époque dans 
toute sa floraison, en fut l'ornement naturel. Le 
Cérémonial des é^êqnes prescrit de garnir de ten- 
tures les rues par lesquelles la procession doit pas- 
ser et de les joncher de fleurs et de feuillage®. Cette 

descendit in discipulos igneis linguis, et etiam flores varii ad deno- 
tandum gaudium et diversitatem linguarum et virtutum. Colombae 
etiam per ecclesiam demittuntur. in quo ipsa Spiritus missio 
desiffnatur. « Durandus, Ratio dh'inorum officiorum, lib. YI, 
cap. 107. 

1. Cf. Ile partie, chap. IV, p. 359. 

2. « Ita Pentecosten appellant Itali. quod eo fere tempore rosae 
floreant. » Hist. morlis et miracul. Leoins IX, ap. Miklosich, 
Die Rusalien. 

3. L. Foresti. Vocaholario piacentino, s. v. 

4. Ad. Kuhn, Sagen, Gebràuche und Mdrchen ans West- 
phalen, vol. II, p. 482. A rosa, p. 42. 

5. Ad. Kuhn, op. laiid., vol. II, p. 490. 

6. « Yiae per quas processio transire debebit, mundentur et 
ornentur auleis. pannis. picturis, floribus frondibusque virentibus. » 
Caerimoniale episcoporuin, lib. II, cap. xxxiii. 



LA ROSE DA]NS LE CULTE. 395 

prescription a toujours et partout été soio'neuse- 
ment observée; mais on ne s'en est pas tenu là; des 
enfants, au moment de l'adoration du Saint-Sacre- 
ment, lancent en l'air des fleurs et en particulier 
des feuilles de roses. Dans certains diocèses les offi- 
ciants portent aussi des bouquets de roses ; autre- 
fois ils en avaient des couronnes, comme les enfants 
en ont encore aujourd'hui. Un compte de l'église de 
Saint-Quiriace de Provins, de l'année 1350, parle de 
(( chapeaux de roses pour la fête du Saint-Sacre- 
ment )). Il est également question, dans un compte 
de Notre-Dame-du-Val, autre église de Provins, en 
1436, de « chapiaux de roses et fleurs )> au jour de 
la même fête. On les avait payés 2 sols G deniers ^ 
Une miniature d'un missel du xv^ siècle montre la 
confrérie des orfèvres assistant en corps à une pro- 
cession avec la chAsse de leur patron, chaque mem- 
bre ayant sur la tête et quelques-uns même autour 
du cou des guirlandes de roses ^. 

Le Cérémonial des évêques, qui ne fait ici que 
confirmer une ancienne coutume, recommande, les 
jours de fêtes majeures, d'orner les portes extérieures 
de l'église, ainsi que le maître-autel, de feuillage et 
de fleurs. A Béthune, au xv^ siècle, on jonchait de 
fleurs le chœur de l'église à toutes les fêtes doubles 
depuis le jour de l'Ascension jusqu'à celui de l'Élé- 



1. « Pro cappellis roseis in festo sancti Sacramenli. » F. Bour- 
queîot, Histoire de Provins, p. 259, note 3. 

2. Paul Lacroix et Fcrd. Seré, Le lis're d or des lyr^tiers, Paris, 
1858, in-8, p. 71. 



396 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

vation de la Croix. On rencontre des usages analogues 
en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Belgique et 
en Angleterre \ 

Les roses et les lis prirent naturellement une 
grande place dans le culte de la Vierge, dont elles 
sont l'emblème : 

J'offre à votre royale personne, dit un vieux chant 
espagnol^, des roses dig-nes d'une tête si auguste. L'éclat 
de la rose vermeille, ô reine excellente, ne messied pas 
entre les diamants et les émeraudes et il rendra plus 
brillant l'or de votre couronne. 

La coutume païenne de faire des offrandes sur la 
tombe de ceux qui n'étaient plus fut tout d'abord 
combattue et proscrite chez les chrétiens ; Minutius 
Félix la regardait comme inutile, « parce que s'ils sont 
heureux les morts n'ont que faire de fleurs, et que, 
s'ils sont malheureux, elles ne sauraient les réjouir ))\ 
Saint Jérôme, nous l'avons vu, opposait les œuvres 
de charité de Pammachius aux violettes et aux roses 
que les autres maris répandent sur le tombeau de 
leurs épouses *. Saint Ambroise dit qu'il ne veut 

1. Reiners, op. laud., p. 66. 

2. Rosas ofrezco a vucstra real persona, 
dignas de tal cabeza 

Que no parece mal, Reina excellente, 
entre el diamante y la esmeralda hermosa, 
sobra el oro mas puro y refulgente 
el rosicler de la purpurea rosa. 

Bôhl de Faber, Floreha, vol. I, n'' 86, v. 7-12. 

3. a Cum et beatus non egeat et miser non gaudeat floribus. » 
Patrologie. vol. LIX, p. 688, note c. 

4. Première partie, chap. m, p. 69. 



LA ROSE DANS LE CULTE. 397 

pas couvrir de fleurs le tombeau de Yalentin, mais 
embaumer son esprit du parfum de Jésus-Christ ^ 

Mais ce dédain pour une pratique si naturelle et 
si réellement pieuse ne l'empêcha pas de se répandre 
en Occident, comme en Orient. Les saints eux-mêmes 
qui l'avaient d'abord condamnée finirent par s'y 
conformer. Saint Jérôme rappelle les larmes qu'il a 
répandues avec des fleurs sur la tombe de Népotien^. 
Saint Augustin parle d'une femme aveugle, qui, 
après avoir prié sur le tombeau de saint Etienne, y 
fit une offrande de roses ^. A l'entrée du monument 
de sainte Agnès, dans les Catacombes de Rome, on 
voit deux génies ailés qui portent chacun une cor- 
beille remplie de fleurs sur le tombeau de la sainte, 
image des offrandes qu'on y faisait dans la réalité*. 
Les Actes de saint Nicolas parlent d'offrandes de 
roses — rosalia'' ou rhodismos^ — que l'on faisait 
sur sa tombe. 



1. « Non ego floribus tumuhim ejus aspergam, sed spiritum ejus 
Christi odore perfundam. » In consolatione de obitu Valentini 
imperatoris. 

2. « Quotiescunque nitor... super tumulum ejus flores spargere, 
toties lacrymis implentur oculi. )) Epist. xxxv. Ad Heliodoriim. 

3. « Hic caeca mulier, ut ad episcopum portantem duceretur et 
oravit, flores quos ferebat, dédit. « De civitate Dei, lib. XXII. 

4. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, s. v. 
Paradis. 

5. (î>07.(jav':o; 8i toù" vs/poO" tûv pocyîaXitov. Avellino, Opuscoli 
diversi, vol. III. Napoli. 1836, p. 365. 

6. 'Oyôoaxîf] -zkio'jrsi poo-.ajjiôv (îgovtoyo'vo'.o, dit un vers cité par 
Tomaschek d après Morelli. ( Sitzungsberichte der Kais. Aka- 
demie der Wissenschaften, vol. LX, p. 370.) 



398 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Dans son Hijmne en Vlionneur du martyre de sainte 
Eulalie, Prudence engage les vierges et les jeunes 
gens à cueillir les violettes empourprées et le rouge 
safran, que les champs attiédis et l'hiver près de 
finir ont produits, et à les offrir avec du vert feuil- 
lage sur le tombeau et l'autel de leur patronne ^ Et 
dans un autre hymne : 

Nous honorerons, dit-il'^, les restes de nos morts ca- 
chés sous terre avec des violettes et du vert feuillage et 
nous inonderons de parfums liquides leurs vaines ins- 
criptions et leur froide pierre. 

Cette pieuse pratique ne devait pas cesser d'être 
en usage chez tous les peuples chrétiens; le rituel 
romain recommande de parer les enfants après leur 
mort de couronnes de fleurs ou de plantes odorifé- 
rantes et aromatiques^. Mais cet hommage n'était 
pas réservé à leurs seuls restes ; des chansons popu- 
laires parlent souvent de roses répandues sur le 
tombeau des êtres qui sont chers. On plantait aussi 
des rosiers aux lieux où ils reposaient. L'amant 



1. Nos tecta fovebimus ossa Titulumque et frigida saxa 
Violis et fronde frequenti Liquido spargemus odore. 
Hymnus circa exseqaias defuncti, v. 169-172 ( Catheme- 

rinori, X). 

2. Carpite purpvireas violas, Ista comantibus e foliis 
Sanguineosque crocos metite ; Mimera, virgo puerque, date. 
Non caret his genialis hyems, Sic venerarier ossa libet, 
Laxat et arva tepens glacies... Ossibus altar et impositum. 

PeristepJianon, III, str. 42, 43, 44. 
3. « Iniponitur ei corona de floribus, seu de hcrbis aromaticis et 
odoriforis, in sipnum inlegritatis carnis et virginitatis. » 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VÎË. 399 

malheureux de la chanson serbe citée plus haut 
demande qu'on en mette un près de sa tête^ Dans 
un lied allemand, une jeune fdle en deuil rappelle les 
rosiers qu'elle a plantés en pleurant sur la tombe de 
sa mère^. 



II. 



A partir du xri^ siècle surtout, depuis que les 
mœurs se furent adoucies sous l'influence de la che- 
valerie et que les progrès du luxe allèrent chaque 
jour augmentant, l'emploi des fleurs et en particu- 
lier des roses prit la plus grande extension dans les 
usages domestiques ; on se croirait, du moins à lire 
les poètes de l'époque, revenu au temps de l'anti- 
quité, où elles jouaient dans la vie un rôle si consi- 
dérable. On s'en servait dans les occasions solen- 
nelles pour joncher les rues et les places publiques : 

De la cité fu li marchies 

De fresche herbe trestos joncies^. 

On en répandait également sur le plancher des 
appartements les jours de réception, en particulier 
le jour d'un festin de noces, encore, ce qui peut 

1. Deuxième partie, chap. iv, p. 348. 

2. Die Rosen die pflanzt ich ihr weinend aufs Grab. 

Mittler, n" 310, v. 8. 

3. Durmars, éd. Edm. Stengel, 1873, in-8, v. 945-46. 
Totes sont jonchies les rues Et pardeseure portendues 

De cortines, de dras de soie, Giiillauîne dp Pnlorne.y. 2925. 



400 LA ROSB AU MOYEN AGE. 

surprendre, que ce plancher fût recouvert de tapis 
ou de riches étoffes, que devaient salir ou gâter les 
plantes ou les fleurs foulées aux pieds : 

Dedans une grande chambre peinte, 
Jonchiee de flors et de glai, 
Si com drois est el mois de mai \ 

Et dans Gui de Nanteuil nous voyons que 

La sale pourtendue e bien encourtinée 

De jonc et de mentastre fu bien englaiolée^. 

Même spectacle dans le Du?'inart^ : 

Totes sont joncies les sales 
De roses et de flors de lis 
Et de fres jons novel coillis. 

Et dans Aiol'' : 

Li hostes les fis bien servir et honorer ; 

Sièges orent et coûtes et boins tapis ovrés : 

De rose et de mentastre font tout joncier Tostel. 

Cet usage n'était pas particulier à la France, on le 
trouve également en Allemagne. Ainsi dans le 117/- 
leham de Wolfram d'Eschenbach : 

De nombreux tapis avaient été étendus dans tout le 
palais; dessus on jeta une couche épaisse de roses encore 



1. Dolopathos, éd. Brunct et Montaiglon, 1856, in-8, p. 364. 

2. Éd. PaulMeyer. Paris, 1861, in-8, p. 14. 

3. Éd. Edm. Stengel. Stuttgart. 1873, in-8, v. 940-42. 

4. Ed. Jacques Normand et Gaston Raynaud, v. 7083-85. 



LA ROSE DANS LES USAGÉS DE LA VIE. 401 

humides de rosée; leur brillant éclat fut foulé aux pieds, 
ce qui n'en répandit pas moins un doux parfum '. 

De même dans le Tristan de Heinrich von Frei- 
berg : 

De riches tapis de soie le sol fut recouvert et des roses 
répandues dessus en abondance^. 

Les murailles étaient parfois également tendues 
de riches tapis^ et ornées de roses ou d'autres fleurs*, 
en même temps que le sol en était jonché. Le poème 
anglais de Richard Cœur de Lion nous montre aussi, 
à Tépoque joyeuse du mois de mai, quand les oiseaux 
chantent et que les fleurs s'épanouissent, les dames 
parant leurs demeures de roses vermeilles et de 
blancs lis^. 

Dans les premiers temps du moyen âge, on le 

1 . Vil teppech ûbr al den palas Touwic rôsen hende dicke : 

Lac, dar ùf geworfen was Den wurdn ir liehte blicke 

Zetreten : daz gap doch sûezen wàz. Str. 144, v. 1-5. 

2. Mit tiuwern teppichen sidin 
Wart der estcrich beleit 

Und rosen vil daruf gespreit. V. 2526-28. 

3. La chambre ou ele jut ot fait encortiner 
De riches dras de soie por son cors honorer. 

La chanson de Godefroid de Bouillon, publ. par G. Hippeau. 
Paris, 1877, in-8, v. 592-93. 

4. Die wcnde gar bestecket Mit bluomen und das hùsbestreut. 

Wigalois, p. 265, V. 12. 

5. Flourcs on appyl trecs and peryc, 
Smale foules synge merye, 
Ladyes strouAve hère boures 
With rede roses and lylye flowres. 

Th. Wright, op. laud., p. 283. 
JoRET. La Rose. 20 



402 LA FIOSE AU MOYEN AGE. 

voit par la description de Fortunat, on ornait aussi 
de roses la table des festins : 

Regarde, heureux convive, ces mets délicieux* que 
lodeur embellit, avant que le goût lui-même les pare; 
la foule de ces fleurs vermeilles te sourit ; les champs 
ont à peine autant de roses que cette table en porte. 

Toutefois cet emploi des roses emprunté aux Ro- 
mains ne paraît pas s'être conservé longtemps après 
Fortunat ; du moins je n'en ai pas trouvé de trace 
dans les siècles postérieurs; les trouvères et les 
minnesaenger n'en parlent pas ; tout au plus est-il 
question dans quelques écrits, par exemple dans la 
vie de saint Martin, par l'abbé Richer, de roses et de 
plantes aromatiques répandues sur le sol des salles 
à manger^. Dans les fêtes nuptiales, au contraire, 
les roses ont pris place, comme dans l'antiquité, 
durant tout le moyen âge. On en répandait en par- 
ticulier avec des lis dans les salles où se donnaient 
les festins de noces ^ : 

1. Respice delicias, felix conviva, beatas, 

Quas prius ornât odor, quam probet ipse sapor. 
Molliter arridet rutulantum copia floruni, 

Yix tôt campus habet cpiot modo mènsa rosas. 

Lib. XI, cap. xi. De florihus, v. 1-4. 

2. Rosa, storax et galbanum, cum tercbintho platanus 
Pavimenti planitiem, par florem pingunt speciem. 

3. Ouch Avas ûf dem esterich Durch ir selber ère gebot : 

Ein pfellor ûber ail gebreitet Liljen unde rôsen rôt. 

Unde dar ùf gesprcitet Dise edlen bluomen Avâren, 



Von bluomen eingrôziu kraft, Darumbe daz sie bâren 

Lis ez diu vrouAve tug 
Crâne, v. 17409-18. 



Als ez diu vrouAve tugenthaft Dem sal einen edlen smac. 



LA noSIÎ DANS LES USAC^ES DE LA VIE. 403 

On étendit sur le sol un précieux tapis et dessus on 
répandit une grande quantité de fleurs, comme la noble 
dame l'avait ordonné en son propre honneur : des lis et 
des roses vermeilles, belles fleurs qui devaient remplir 
la salle d'un doux parfum. 

Une chanson populaire^ nous apprend qu'en Ser- 
bie on répandait des roses sous les pas des nouveaux 
époux, et, avant le mariage, des jeunes filles, en 
Lusace^, distribuaient aux invités des roses qu'elles 
avaient cueillies elles-mêmes. 

Les roses figurent aussi dans des espèces de tour- 
nois — le siège du château d'Amour — dont l'ori- 
gine paraît remonter aux premières années du xiii^ 
siècle. Rolandinus Patavinus nous a laissé la des- 
cription des fêtes de ce genre qui se donnèrent, 
peut-être pour la première fois, à Trévise en 1214, 
mais ont persisté dans certaines contrées presque 
jusqu'à nos jours ^. Si elles ont été rarement dé- 
crites, ces réjouissances, véritables batailles de fleurs 
aux proportions héroïques, ont été souvent repré- 
sentées, en particulier sur des coffrets ou boîtes en 
ivoire*. On y voit un château flanqué de tours avec 
sa poterne et leurs créneaux. Sur les créneaux et 
aux fenêtres du château des dames se défendent avec 



1. Ap. Sobotka, RostlinsU'O, etc. 

2. Chanson de la Lusace, ap. Sobotka. 

3. Annales Veronenses, an. 1214. 

\. « Le siège du Château d amour ». Mémoires de la Société 
des Antiquaires de France, vol. I, p. 184-87. L'auteur de l'ar- 
ticle dit que ces réjouissances se sont données, dans les cantons de 
Vaud et de Fribourg, jusqu'au commencement de ce siècle. 



404 LA I50SE At MOYKN AGE 

des roses qu'elles jettent sur les assaillants; ceux-ci 
ont recours aux mêmes projectiles. L'un d'eux est 
armé d'une arbalète chargée d'une rose ; du côté 
opposé à celui où il se trouve, un chevalier escalade 
les murs avec une échelle de corde, bien accueilli par 
deux dames, qui tiennent à récompenser sa valeur. 
Plus loin deux autres chevaliers sont occupés à 
charger un trébuchet, afin d'opérer une action déci- 
sive sur la forteresse. Sur le devant deux dames à 
cheval sont sur le point d'en venir aux mains avec 
deux guerriers armés de pied en cap. Au-dessus de 
la porte d'entrée apparaît un ange ou le dieu d'Amour 
tantôt avec un arc, d'autres fois armé d'une lance et 
un faucon sur le poing gauche ^ 

Quand les bains furent devenus d'un usage pres- 
que journalier et qu'on regarda comme un des pre- 
miers devoirs de l'hospitalité d'en offrir aux étran- 
gers qu'on recevait, on chercha à en relever le prix 
et l'agrément en répandant sur l'eau des feuilles de 



1. Il V a une de ces boîtes au Musée du Louvre. Le Musée de 
l'École des Beaux-Arts de Paris en possède le moulage, ainsi que de 
celles qui se trouvent à Boulogne, à Marbourg, etc. The Gentle- 
man' s Magazine du mois de février 1835 contient la description 
d'un coffret, conservé à Goodrich Court, dans le comté de Here- 
ford. Alvin Scliulz a donné, dans la Vie de co(ir, la reproduction 
du Siège du château d Amour, qu on voit sur une boîte à miroir 
conservée au monastère de Reun. Le Musée de South-Kensington 
possède également une boîte à miroir en ivoire, sur le couAercle de 
laquelle se trouve représenté le Siège du château d Amour. Descrip- 
tive catalogue o'f the fictile ivories in the S. K. Muséum by 
Jo. Westwood. London, 1883, n'' 58200. 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE. 405 

roses ^ Le lendemain matin du jour où Parcival est 
reçu chez Gournemanz, celui-ci lui fait apporter 
près de sa couche un bain sur lequel on répand des 
roses en quantités Dans le Frauendienst, après qu'on 
a préparé un bain au héros du poème, deux valets 
lui apportent des roses fraîches et vermeilles, et on 
en répand sur lui une si grande quantité qu'en vé- 
rité, dit-il, on ne voyait plus ni lui, ni l'eau du bain"'. 
Une des enluminures du manuscrit des Minnesaen- 
ger, placée en tête des chansons de Jacob de Warte*, 
nous représente nu dans une baignoire un chevalier 
dont la poitrine, ainsi que l'eau, est couverte de 
fleurs. Une damoiselle s'approche et lui présente 
une couronne, tandis qu'une autre lui offre une 
coupe à boire. 

Cette couronne ainsi offerte était faite de roses ^ 
C'était sous cette forme qu'au moyen âge ces fleurs 
étaient le plus souvent employées dans les usages de 

1. Alvin Schulz, op. laud., vol. I, p. 224. 

2. man warf dà rôsen oben în. 

Parzival, éd. Fr. Pfciffer, liv. III, v. 1522. 

3. Dà er zwcn ander knehte vant : 
Die truogen nâch im rôsen dar, 
Gepletert vrisch und wol gevar, 
Der streiit er dar ûf mich so vil, 
Fi'ir Avàr ich iu daz sagen wil, 

Daz mich nochdaz bat niemensach. p. 228, v. 22-27. 

4. Fr. Heinrich von der Ilagen, Bildersaal alldcntschcr Dic/i- 
ter. Berlin, 1856, in-fol., pi. XI. 

5. On en portait souvent pendant le bain : 

Et se baignent ensemble es cuves... 

Les chapels de flors en testes. /?o/». de In Rose, v. 111.S3. 



406 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

la vie. Les chapeaux de roses servaient d'ailleurs 
dans les circonstances les plus diverses : 

11 n'y avait point de cérémonie d'éclat, dit Le Grand 
d'Aussy ^, qui généralise peut-être trop, il est vrai, point 
de noces, point de festins, où Ton ne portât un chapel 
ou chapeau de roses. Les religieuses, quand elles faisaient 
profession, les filles, quand elles se mariaient, portaient 
aussi une couronne de roses ^. 

Cet usage existait déjà en Allemagne au x^ siècle^. 
La couronne qu'elle portait était comme l'emblème 
de la virginité de la mariée; aussi la lui enlevait-on 
au moment où elle allait entrer dans la chambre 
nuptiale ou quelquefois pendant la danse qui suivait 
le repas de noces^. En France, d'après d'anciens 
coutumiers^ un père, en mariant sa fille, pouvait ne 
lui donner qu'un chapeau de roses, c'est-à-dire sa 
parure de noces. Le chapeau de roses du moyen âge 
a été, depuis la Renaissance, remplacé, dans les pays 
romans et germaniques, par une couronne d'oran- 
ger ; mais chez les nations slaves, du moins en 
Russie, les fiancés ont continué jusqu'au xviii^ siè- 
cle de porter des couronnes de roses vermeilles ^ 

1. Histoire de la vie pri\'ée des Français, vol. II, p. 245. 

2. Dans des Lettres de rémission de 1371; il est question d'une 
« jeune femme à marier (qui) avait un cliappellet de fleurs sur sa 
teste ». Du Gange, s. v. cap pelletas. 

3. Karl Weinhold , Die deutschen Frauen in dem Mittelalter. 
Wien, 1882, in-8, vol. I, p. 385. 

4. Karl Weinhold, op. laud., vol. I. p. 400. 

5. Le Grand d'Aussy, op. laud., vol. JI, p. 246. 

6. Revue du Ministère de l'Instruction publique. Avril 1889. 
Je dois ce rcnseifrncmcnt à mon ami, M. L. Léger. 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE. 407 

Les femmes, surtout les jeunes filles, qui restaient 
le plus souvent tête nue, aimaient à se parer de cha- 
peaux de roses ou de fleurs ; ces couronnes servaient 
à retenir leur chevelure : 

Et aie ot un capel de flours 
En la tieste ki li tenoit 
Ses cheveus et li avenoit, 

nous dit l'auteur du Chevalier as deiis espèes\ 

Une miniature du manuscrit du Sachsenpiegel de 
Wolfenbuttel, qui représente le partage de la terre, 
nous montre les jeunes filles qui y figurent, une cou- 
ronne de roses sur leurs cheveux flottants'. Dans 
deux miniatures du manuscrit des Minnesaenger, 
où l'on voit des damoiselles qui assistent à un tour- 
noi, l'une d'elles est aussi représentée portant une 
couronne de roses sur la tête^. 

Porter ainsi un chapeau de roses était un hon- 
neur et un privilège auxquels ne pouvaient plus pré- 
tendre les jeunes filles qui avaient failli; en Alle- 
magne, elles étaient alors condamnées, en signe de 
leur déshonneur, à mettre une couronne de paille*, 
ce dont elles se consolaient d'ailleurs, puisqu'ainsi 
elles conservaient leur liberté \ Les femmes mariées 
portaient aussi, quoique plus rarement, des cou- 

1. Éd. W. Fôrster. Halle, 1877, in-8, v. 4294. 

2. Karl Weinhold, op. laiid., vol. II, p. 232. 

3. Von derHagen, Bildersaal, pi. XII et XXIX. 

4. Alvin Schultz, op. laiid., vol. I. p. 598. 

5. Mir ist von strôwe cin schapel und mîn vrler niuot 
Liebcr dannc ein rùscnkranz, so bin ich beliuot. 

Hèr Bvirkart von Hôhonvels, ap. Bartsch, fÂpdcrdichter, p. 149. 



408 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

ronnes, mais elles les mettaient sur leur coiffure, — 
leur guimple, ail. gehende^. — Cette parure même 
leur était interdite dans certains pays. On rapporte 
que la duchesse Dubranka de Bohême fut blâmée 
pour en avoir porté une^. 

Les hommes portaient aussi des couronnes de 
roses, de fleurs ou même de feuillage dans les fêtes 
et dans certaines circonstances particulières. Lorsque 
le connétable servait le roi à table, il avait une verge 
blanche à la main et une couronne de roses sur la 
tête*. En Angleterre aussi, quand l'écuyer-tranchant 
se préparait à remplir son office, il se mettait un 
chapeau de fleurs sur la tête et ceignait un baudrier*. 
Dans le roman de Foulques Fitz-Warin, écrit au 
xiii® siècle, le héros rencontre un jour dans une forêt 
un messager qui « jolivement chantait » et avait un 
chapeau de roses vermeilles sur la tête \ Arcite, 
dans Chaucer^, pour célébrer le retour du mois de 

1. Karl Weinhold, vol. II, p. 317. Alvin Schultz, vol. I, p. 239. 

2. Menken, Script, rer. Saxon., vol. I, p. 1997. 

3. Le Grand d Aussy, op. laiid., vol. II, p. 246. 

4. He set a chaplet upon his hed, 
A belt about his sydes Iavo. 

Romance of the squyer of Lowe Degree, ap. Th. Wright. 
op. laud., p. 289. 

5. Nouvelles françoises en prose du xiv^ siècle publ. par 
L. Moland et G. d'Héricault. Paris, 1858, in-18, p. 59. 

6. By adventure his way he gaii to hold, 
To makcn hiin a gerlond of Ihe grèves, 
Werc it of woodbind or hawthorn levés. 

Canterbury taies. Ed. Th. TyrAvhitt, London, 187 V in-8. 
The h ni "ht es taie. v. 1507-9. 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE. 409 

mai, se rend au bocage voisin pour se faire un cha- 
peau de fleurs de chèvre-feuille ou d'aubépine. Et le 
même poète nous représente l'appariteur [Siunpîioiw) 
des Canterbury taies ayant lui-même une couronne \ 
qu'un manuscrit figure comme étant faite de roses". 
Mais les couronnes ou chapeaux de roses étaient 
plus particulièrement la parure des amants. Chaucer 
nous montre Vénus ayant sur la tête, « parure qui lui 
sied si bien », une guirlande de roses parfumées^. 
Dans un lied de Nithard, l'amie du poète parle du 
brillant « chapeau de roses » — rosenschapel, mot 
qui nous révèle l'origine de la coutume allemande, — 
qu'il lui a envoyé *. 

Printemps verdoyant et plein de fleurs, dit une ro- 
mance espagnole", couronne mes amours de guirlandes 
faites de blancs lis, de jasmin, de roses vermeilles et 
musquées, de violettes et de verveine, d'œillets et de 
mille autres fleurs. 

1. A garland had he set upon his head. V. 668. 

2. Man. Ellesmere, ap. Th. Saunders, Canterbury taies. Lon- 
don, 1884, m-12, p. 82. 

3. on hire hed full semely for to sec 
A rose gerlond fressh and Avel smelling. 

The knightes talc, v. 1964. 

4. Er santé mir ein rôsenschapel, dàz het liehtcn schîn 

ùf das haubot min. Éd. Moriz Haupt, 1858, p. 21, v. 14. 

5. Verdc primavcra de jasmin y rosa 
llena de flores mosqueta olorosa, 
coronad de guirnaldas violetta y verbcna 
a mis amores, de claveles llena 

de blanca azucena, y de otros mil flores. 

Bôhl, Florcsta, n" 250. 



410 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Dans le Lai d'Aristote, l'amie d'Alexandre 

Un chapel en son biau chief pose \ 

pour séduire le maître du puissant monarque. 

Une miniature du manuscrit des Minnesinger, 
placée en tête des lieds d'Henri de Stretlingen, nous 
montre un jeune homme — le poète sans doute — 
avec sa dame, qui a une couronne de roses sur la 
tête. Dans une autre miniature du même manuscrit, 
qui représente le comte Kraft de Toggenburc esca- 
ladant la fenêtre de son amie, celle-ci lui offre une 
couronne de roses et de feuillage". Quand les amants 
se trouvaient réunis, une de leurs occupations était 
de tresser des chapeaux de roses ou de fleurs. Tels 
le poète de Bein>e de Commarchis dépeint Limbanor 
et Malatrie dans le verger où ils se sont rencon- 
trés^ : 

Puis s'assist les la belle, moult va la regardant, 
Et que plus la regarde, plus li samble plaisant; 
Par très grant amisté va Tuns l'autre araisnant, 
Un chapel de floretes vont entre aus deux faisant. 

Et une miniature du recueil de Manassé nous 
montre une dame tressant une couronne de roses, 
tandis qu'elle s'entretient avec un chevalier \ 

C'était surtout quand ils se rendaient à la danse 

1. Henri d'Andeli, Le Lay d'Aristote, v. 368 (Fabliaux et 
contes publiés par Barbazan. Paris, 1808, in-8, vol. III, p. 108). 

2. Fr. Ileinricli von der Hagen, op. laud., pi. XLVI et VU. 

3. P. 85, V. 2425-28. 

4. Fr. von der Hagen, op. laud., pi. VI. 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE. 411 

que les amants se paraient de chapeaux de roses : 
« Nombre de jeunes gens, lit-on dans un ancien lied*, 
sont venus à la danse ; chacun portait une couronne 
de roses. » Et dans une de ses chansons, Walther 
von der Vogehveide offre à sa dame une couronne de 
ces fleurs aimées, qui a embelliront la danse », 
quand elle la mettra'. Cette couronne, d'ailleurs, ne 
servait pas uniquement de parure aux danseurs; elle 
devenait aussi une marque de distinction enviée, la 
danseuse donnait la sienne à celui qu'elle préférait, 
le danseur à celle dont il recherchait l'affection^ : 

Avec joie je prends part à cette danse, dit le héros 
d'un vieux lied*^; j'espère qu'une belle couronne me sera 
donnée par une jeune fille non moins belle; aussi je veux 
être tout à elle. 

Il n'était pas rare, cela se comprend, qu'on se dis- 
putât avec ardeur ces présents recherchés ; de là, 



1. Dar kam liiii durcli tanzcii junger liute ein michcl teil, 
jetAveder tnioc ein rosenkranz. Miniies, III, 193 b, 3. 

2. Ncmt, IVoAve, dîscn kranz, 

Alsô sprach ich z'einer avoI getànen maget, 

so zieret ir den tanz 
mit den scliœnen bluomen, als ir s ùfe traget. 

Gedichte, p. 19, n" 6, v. 1-4. 

3. Franz M. Bôhme, Geschichte des Tanzes in Deutschland, 
Leipzig, 1886, in-8, vol I, chap. m, p. 39. 

4. Mit Lust tritt ich an disen tanz, 

ich hoir, mir Averd ein schôner kranz 
von cinem sclion jungfrcAvelein, 
darumb Avil ich ir eigen sein. 
Franz M. B()hme, Altdeuisches Liedcrhurh, n"28l. 



412 LA ROSE AU MOYEN AdE. 

surtout entre paysans, des querelles dont parlent les 
poètes du temps ^ ; non seulement dans la mêlée les 
couronnes étaient foulées aux pieds, les coiffures et 
les cheveux arrachés, mais plus d'une fois le sang 
coula et des danseurs restèrent sur le terrain. « Pour 
un chapeau de boutons de roses brillantes, dit un 
minnesaenper", trente-six d'entre eux ont été tués. » 
Les couronnes de roses ou de fleurs servaient 
aussi de récompense dans les jeux populaires^, ainsi 
que dans les concours de chant ou de danse et par- 
fois dans les tournois. A Provins, nous apprend un 
document du 19 mai 1414*, des chœurs de jeunes 
filles se disputaient les jours de chanchis, nom local 
de ces réjouissances, le chapeau de roses vermeilles 
que le chapitre de Saint-Quiriace décernait à celle 
qui dansait avec le plus de grâce. J'ai déjà eu occa- 
sion, en parlant des jardins de roses et des maîtres 
chanteurs, de faire mention des couronnes données 
aux vainqueurs dans les défis poétiques. Cet usage 
se conserva en Allemagne pendant les deux derniers 
siècles du moyen âge et tout le seizième. « Avec lui 
je veux chanter pour avoir une belle couronne de 

1. Rôsenschapel wart dà vil zerstrôut; 

Hàr unt hùben sach man rîzen. Mi unes, III, 189 a, 5. 

Seht, dà wart verhouwen manie rosenkranz, 

dâ daz bluot Ijegunde hernàch dringen. Ihid., III, 221 a. 

2. Umb' ein kranz von manger liebtcn rôsen knopf 

Avart ir sebs iind drîzeg erslagcn. Ibid., III, 260 b, 11. 

3. « Garlands of flowers were the common rewards for succcss 
in the popular games. » Thomas Wright, op. laud., p. 290. 

4. F. Bourquelot, Histoire do Pro<,'ins, vol. II, p. 291, 



LA ROSE DANS LES USACiES DE LA VIE. 413 

roses », lit-on dans un vieux lied ^ Et dans un autre: 

Aux lointains pays étrangers croissent des fleurs ver- 
meilles et blanches, que cueillent avec grand soin les 
jeunes filles, elles en font des couronnes, les portent à 
la danse du soir et invitent les jeunes gens à chanter, 
jusqu'à ce que Tun d'eux gagne ces couronnes^. 

La miniature placée en tête des lieds du duc Henri 
de Breslau, dans le recueil des Minnesinger^, re- 
présente un tournoi dans lequel un chevalier, pro- 
bablement le poète lui-même, reçoit une couronne 
de roses. Et l'on voit sur la couverture d'une boîte 
à miroir en ivoire, peut-être d'origine anglaise, qui 
se trouve au Musée de Soutli-Kensington*, trois 
chevaliers qui combattent, tandis que du haut des 
créneaux du château au pied duquel se donne le 
tournoi, des dames leur jettent des roses et l'une 
d'elles même tient à la main une couronne de ces 
fleurs destinée au vainqueur. 

Au lieu d'être le prix gagné par l'habileté ou la 
valeur, les chapeaux de roses, et c'est ce qui explique 
le grand nombre de redevances qu'on en faisait dans 
les derniers siècles du moyen âge, étaient souvent 
considérés comme une simple marque de soumis- 
sion, l'hommage d'un inférieur envers son supérieur, 



1. Mit im sô Avil ich singen 

Umb einen hûbschen rôsenkranz. 

Mone's Anzeiger, an. 1838, p. 376. 

2. Franz M. Bohme, Altdeutsches Liederbuch, n" 271, str. 2-3 . 

3. Fr. Heinricli v. der Hagen, op. laud., pi. IV. 

4. Catalogue of the fîctile i'^'ories, n^ 58203. 



414 LA ROSE AU MOYEN' A(ÎE. 

(l'un tenancier envers son donateur ou son suzerain. 
C'est ainsi que, en 1124 \ Geffroi, chevalier de 
Graffart, donnant au prieuré de Heauville une rente 
d'un quartier de sel, déclare que pour conserver le 
souvenir de cette donation, les religieux, quand ils 
viendront en réclamer le paiement annuel, devront 
faire hommage d'une guirlande de roses. On voit de 
même, en 1398", Pierre Porte s'engager à donner à 
l'abbesse, « en l'abbaye de Sainte-Trinité de Caen, 
au jour Saint-Jean-Baptiste, un chappel de roses 
vermelles, par raison et à cause d'une pièce de terre 
au terroir de cette ville ». 

Le 26 octobre 1438, « haut et puissant seigneur 
Thomas, sire d'Escalles, de Melles, etc., prit en fief 
et par hommage de Jean d'Argouges, seigneur de 
Grestot et de Granville, la roque, manoir et circuits 
de la dite roque de Granville... et fut par ce fait par 
en faisant par icelui seigneur au dit écuyer et à ses 
hoirs un chapeau de roses vermeilles pour chacun an 
de rente, à la fête Saint Jean Baptiste ))^. Dans une 
charte de Henri YI, roi d'Angleterre, datée de la 
24^ année de son règne, il est imposé à un certain 
comte Richard, en retour des biens reçus de la cou- 
ronne, de présenter chaque année à la fête de la nati- 
vité de Saint Jean-Baptiste une rose, « chaque fois 



1. Léopold Delisle, Etudes sur la condition de la classe 
agricole en Norinandie, p. 91. 

2. Cart. de Calix, ap. Léop. Delisle, op. laud., p. 492, n. M. 

3. Guidelou, Notice sur la ville de Granville. Granville, 1846, 
in-8, p. 116. 



LA HOSE DANS LES USACiËS DE LA VIK. 415 

qu'elle lui serait demandée ». Il est question d'une 
redevance semblable dans deux autres chartes an- 
glaises de la même époque, avec la mention que la 
rose ainsi donnée tiendrait lieu de « tous services » ^ 

Le coutumier des forêts nous apprend que Pierre 
de Poissi, seigneur de Goui, prenait sur le revenu 
de la forêt de Roumare un chapeau de roses le jour 
de la Trinité ^ Au xiv° et au xv^ siècle les rede- 
vances de couronnes de roses deviennent très fré- 
quentes. M. Léopold Delisle en a relevé de nom- 
breux exemples dans les « aveux » de seigneurs 
normands de cette époque. Ces couronnes de roses 
étaient alors estimées, tantôt six deniers, d'autres 
fois deux sous tournois. 

Je suis loin d'avoir énuméré tous les usages qu'on 
faisait des roses au moyen âge. En voici encore 
quelques-uns. Des lettres patentes de Charles VI, 
délivrées en février 1415^, obligeaient le crieur juré, 
à son entrée dans la confrérie, à donner « des cha- 
peaux de roses aux maistres qui allaient quérir leur 
confrérie à la Saint-Martin le Bouillant » (4 juillet). 
Une ancienne coutume obligeait aussi les ducs et pairs 
d'offrir des roses au parlement de Paris, en avril, 
mai et juin'^. Cet hommage, appelé « Baillée des 

1. Du Gange, Glossaviiun, s. v. Rosa. 

2. Léopold Delisle, op. laud., p. 492. 

3. Collection des ordonnances des rois de France, vol. X, 
p. 279. 

4. Sauvai, Histoire des antiquités de la ville de Paris, vol. 
II, liv. VIII, p. 446. Le Grand d'Aussy, op. laud., \o\. II, p. 248, 
peut-être par une confusion avec ce qui précode, dit que les pairs 



416 LA HOSE AU MOYEiN AGE. 

roses », était comme la marque de la suzeraineté du 
parlement, qui représentait le roi dans ses attribu- 
tions judiciaires. Le pair, qui était appelé k faire les 
honneurs de cette cérémonie, allait dans chaque 
chambre, faisant porter devant lui un grand bassin 
d'argent, lequel contenait autant de bouquets de 
roses et d'autres fleurs naturelles ou artificielles, 
qu'il y avait d'officiers, avec un pareil nombre de 
couronnes composées des mêmes fleurs et rehaussées 
de ses armes. On donnait le nom de « rosier du par- 
lement » à l'officier de la cour chargé de fournir ces 
roses. Il les tirait d'ordinaire de Fontenay-aux-Roses. 
Des documents, cités par Sauvai, font aussi men- 
tion à plusieurs reprises^ de roses blanches et de vio- 
lettes, ainsi que de chapeaux et de bouquets de 
roses vermeilles distribués aux présidents et conseil- 
lers de la Cour du Parlement de Paris la veille de la 
Pentecôte, en particulier h l'occasion de la déli- 
vrance des prisonniers. Il existait des usages ana- 
loo'ues dans d'autres villes. A Toulouse, on offrait au 
parlement des boutons de rose; à Rouen, les ma- 
gistrats municipaux présentaient à l'échiquier un 
chapeau de roses et de violettes ^. 

laïques offrirent, depuis la fin du xv« siècle, des roses aux magis- 
trats, quand ils avaient un procès devant le Parlement. 

1. Op. laud., vol. m, p. 517, an. 1497 ; p. 521, an. 1496; 
p. 526, an. 1498. Les roses avaient été achetées à « Marguerite la 
mercière », les chapeaux 8 sols parisis et les bouquets 6 sols la 
douzaine. 

2. A. Chéruel, Dictionnaire historique des mœurs, institu- 
tions et coutumes de la France. Art. Redevances féodales. 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE. 417 

L'usage des chapeaux de roses et de fleurs était si 
général que ce fut une profession particulière d'en 
faire ou d'en vendre \ Quiconque le voulait avait le 
droit de Texercer, à Paris, du moins ^; mais il lui 
était interdit de « cueillir ou faire cueillir au jour du 
dimanche en ses courtils, nulles herbes, nulles fleurs 
h chappeaulx faire. » Une exception cependant avait 
lieu en faveur des roses, dont il était permis de faire 
(( chapeau en toute saison ». Toutefois les chapeliers 
de roses étaient soumis à diverses oblioations : 

11 appartient, dit Brussel-^ au voyer de faire cueillir 
chacun an de chacun chappelier qui vend chappeaulx de 
roses, ung chappel de roses environ l'Ascension. Et cha- 
cun chappelier, qui a rosier ou rosiers, est ou sont tenus 
de apporter chez le voyer plain panier de ponpons de 
roses à faire eau rose. 

C'était le matin, à la première heure du jour, ou 
même, si l'on en croit un minnesaenger*, au milieu 
de la nuit, alors qu'elles étaient toutes couvertes de 

1. Le Grand d'Aussy, op. laud., vol. II, p. 248. Le commerce 
qu'on en faisait au xive siècle avait une telle importance que, 
d'après Guillebert de Metz, les droits dont il était frappé avec le 
cresson rapportaient au roi dix mille francs 1 an. Renan, Discours 
sur Vétat des beaux-arts en France au xiv*" siècle, Paris, 1865, 
in-8. p. 133. 

2. Etienne Boileau, Li\'re des métiers, éd. R. de Lespinasse et 
F. Bonnarflot. Paris, 1879, in-fol., l'^p., ch. xc. 

3. Nouvel examen de l'usage général des fiefs en P^rance. 
Paris, 1750, in-4, vol. II, p. 746. 

4. Die Roslein soll man breclien mit dem kûlen taAV beladen, 

zu halber mitternacht. so ist es rosleinbrechens zeit. 
Dann soind sich aile bletter Bôhme, n" 138, str. 4. 

JoRET. La Rose. 27 



418 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

rosée, qu'on cueillait les roses ou les fleurs dont on 
faisait les couronnes ou chapeaux. 

Bêle Aliz matin leva Cinq fluretes i truva, 

Sun cors vesti et para, Ung" chapelet fet en a 

Enz un verger s'en entra, De rose flurie, 

lit-on dans une vieille chanson*, qui nous fait en 
quelque sorte assister à cette occupation. Elle n'était 
pas seulement celle des « chapeliers » de profession ; 
c'était aussi un des passe-temps auxquels les dames 
du moyen âge aimaient le plus k se livrer. Les poètes 
nous montrent souvent leurs héroïnes cueillant des 
fleurs et s'en tressant des couronnes. Ainsi la jeune 
sarrasine d'un fableau publié par Adelbert Keller 
nous est dépeinte descendant le matin de sa cham- 
bre dans le jardin, où elle achève sa toilette à la 
fontaine, après quoi elle se place sur la tête une cou- 
ronne de fleurs et de feuillage-. Quand Jean de Dam- 
martin se met à la recherche de son amie Blonde 
d'Oxford, il l'aperçoit « en un prael w, où elle aussi 
« faisoit un capel » ^. 

1. Citée, fait curieux, et commentée par Etienne de Langton 
dans un de ses sermons. B. de Roquefort, De l'état de La poésie 
française dans les xii^ et xiii^ siècles. Paris, 1815, in-8, p. 244. 

2. La sarrazine a landemain 
Vint a la fonteinne bien matin 
Sy se fut lavée et peinie... 

En son chef ot un chapelet 
De florettes et de fenoilies. 
Zwei fabliaux ans einer Neiienburger Handschrift. Stutt- 
gart, 1840. in-8, p. 12. 

3. Jehan et Blonde, v. 861. OEuvres poétiques de Philippe 
de Rémi sire de Beaumanoir. vol. II, p. 29, v. 861-62. 



LA ROSE DANS LES USAGES DE LA VIE. 419 

Le lendemain de ses noces, la reine du Chastie- 
ment des dames de Francesco Barberino se rend dans 
le jardin du palais, au milieu des roses et des fleurs, 
et de sa propre main elle fait une couronne pour 
elle et une autre pour le Roi\ Nous voyons de même, 
dans le Conte du Cheçalier de Chaucer, Emilie allant 
se promener au lever du jour dans le jardin et v 
cueillant des fleurs blanches et vermeilles, pour s'en 
tresser une couronne". 

11 est aussi, dans les Romances espagnoles, ques- 
tion de dames qui vont cueillir des roses et en font 
des couronnes. « Je l'ai perdue dans un jardin, dit 
l'une d'elles^, où elle faisait des couronnes.» Et une 
autre* raconte comment, le matin de la Saint-Jean, 
Zara, l'épouse du roi Chico, alla cueillir des guir- 
landes de roses avec ses femmes les plus chères. 

L'auteur anglais du Passetemps agréable nous dé- 

1. le donne menan la Reina 
In un giardin tra le rose e tra fiori, 
Quivi comincia di sua man la Donna, 
E fa per se una sua ghirlandetta, 

Una ne fa che la présenta al Re. P. 121, 

2. In the gardin at the sone uprist 

She walketh up and doun wher as hire list ; 
She gathereth floures, partly white and red, 
To make a sotel gerlond for hire hed. 

Canteihury taies, v. 1053-56. 

3. Perdila dentro de un huerto cogiendo rosas y flores. 

Bôhl de Faber, Flores ta, vol. I, n^ 313. 

4. La manana de San Juan Salen a coger guirnaldas 
Zara muger del rey Chico Con sus mas queridas damas. 

Depping, Sammlung span. Romanzen, p. 387, 



420 



LA 15 OSE AU MOYEN AGE. 



peint lui aussi la « Belle pucelle » gaiement assise 
auprès de la fontaine de son jardin et faisant de 
(( maintes fleurs belles et plaisantes un brillant cha- 
peau ^ ». 

Une enluminure d'un manuscrit du British Mu- 
séum, du commencement du xiv^ siècle, nous montre 
des dames qui cueillent des fleurs dans un jardin et 
en font des chapeaux ^ Une autre enluminure, celle 
du mois de mai, dans le calendrier qui précède les 
Heures de la reine Anne^ ^ représente également une 
dame tressant des couronnes avec des fleurs cueillies 
par ses femmes sur les rosiers qui entourent le jar- 
din au milieu duquel elle est assise. 



III 



Une fleur qui occupait une si grande place dans 
les usages religieux et profanes du moyen âge ne 
pouvait manquer de figurer sur les monuments de 
cette époque, comme elle l'avait fait sur ceux de 
l'antiquité. Dès les premiers temps de notre ère, les 
artistes chrétiens furent naturellement amenés à or- 
ner de fleurs les cryptes et les cimetières où reposaient 

1. Besyde which foLfntayne, the most fayre lady 
La bel Pucel Avas gayly sitting : 

Of many floures fayre and joUy 

A goodly chaplet she was in makyng. 

The pasliine of pleasure , ap. Th. Wright, p. 430. 

2. Thomas Wright, op. laud., p. 289. 

3. Bibl. nat., lat. 9474. 



LA ROSE DANS l'aRT. 421 

les restes vénérés des martyrs et même des simples 
fidèles^: c'était comme un svmbole de la «floire cé- 
leste devenue leur partage, ainsi que des fleurs 
divines et des ombrages du paradis, au milieu des- 
quels ils reposaient. On voit aussi le plus souvent 
sur les tombeaux des premiers chrétiens des arbres, 
des fleurs, des couronnes, parfois de vrais bosquets, 
image allégorique du lieu de délices, tout verdoyant 
d'un printemps éterneP, tel qu'on se représentait le 
Paradis. C'est ainsi qu'au cimetière de Calliste se 
trouve sculptée autour d'une inscription chrétienne 
une branche de rosier couverte de boutons et de 
fleurs ^ 

Parfois l'âme du défunt apparaît figurée par une 
colombe, reposant au milieu des fleurs a dans le bien 
par excellence », comme s'exprime l'inscription du 
tombeau de Sabinianus*, dans la crypte de saint 
Alexandre, sur la voie Nomentane, inscription qui 
fait songer, avec les deux arbustes qui l'entourent, 
aux martvrs réunis dans le céleste vergfer, à l'ombre 
des rosiers. 

Sur une des fresques de la crypte qui sert de 

1. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes. Paris, 
3" éd., 1877, in-8, s. v. Fleurs et Paradis. 

2. Tempohe coatinuo veknant ubi gramina. rivis. 

J. B. de Rossi, Inscriptiones chrislianae vrbis Romae sep- 
tinio saecvlo antiqviores. Romae, 1861, in-fol., vol. I, 
p. 141, n" 317. 

3. J. B. de Rossi, Bullettino di archeologia cristiana. Roma, 
in-4, vol. YI (1868), p. 12. 

4. Sabimane spiritvs tvvs iiv bono. 

Martigny, op. laud., art. Fleurs eï Paradis. 



422 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

monument à sainte Cécile, on voit représenté saint 
Urbain au milieu de rosiers à fleurs doubles \ Il 
semble bien aussi qu'au haut de V arcosolium prin- 
cipal de la crypte dite des cinq saints^, l'artiste 
chrétien ait peint des branches entrelacées de ro- 
siers h fleurs rouges, et on y voit sainte Dionysade, 
en particulier, entourée d'arbustes couverts de 
fleurs^ et de fruits. 

Une fresque de l'arcosolium d'une chapelle qui se 
trouve dans le cimetière de Pontien, sur la '>>ia Por- 
tuensis, représente d'un côté le baptême du Christ, 
de l'autre la croix se dressant au milieu d'un buis- 
son de rosiers aux fleurs doubles et épanouies*. Dans 
la crvpte de Lucine, au cimetière de Calliste, on 
voit sur une autre fresque des oiseaux, emblème des 
âmes délivrées des liens du corps, se faisant face, 
posés chacun sur un tronc, de chaque côté d'un 
arbre, au milieu d'un champ semé de roses ^. Une 
peinture de la tribune gauche d'une chapelle du 
même cimetière représente sous une flgure allégo- 
rique le Printemps cueillant des roses^. A chacun 

1. G. B. de Rossi, La Roma sottcrranea cristiana. Roma, 
in-fol., vol. II, 1867, pi. 6. 

2. G. B. de Rossi, La Roma sotterranea. vol. HT, pi. 1-2. p. 49. 

3. Ces fleurs, qui, à en juger d'après la chromolithographie 3 
de la Roma sotterranea, pourraient bien être des roses, ressem- 
blent plutôt à des oranges dans la reproduction qu'en a donnée 
L. Perret, Catacombes de Rome. Paris, 1858, in-folio, pi. 49. 

4. Bottari, Sculture et pitture sagre estratte dai cimiteri di 
Roma. Roma. 1737, in-folio, vol. I, pi. 44, 2. 

5. G. B de Rossi, Roma sotterranea. vol. I, p. 323, pi. 12. 

6. Bottari. op. laud., vol. II. pi. 55, 4. 



LA ROSE DANS l'aRT. 423 

des quatre angles d'une fresque de la voûte d'un 
tombeau situé dans la troisième chambre de ce même 
cimetière, se trouve également, comme motif de 
décoration, un rosier couvert de fleurs \ 

Ce sont encore, je le crois, des branches de rosier 
qu'on aperçoit de chaque côté des vases mystiques 
peints sur la voûte d'une chapelle située dans le 
cimetière de la Voie latine ^ On ne peut pas ne pas 
reconnaître non plus deux rosiers, assez grossière- 
ment figurés, il est vrai, et deux roses sur un vitrail 
symbolique, où est peinte une femme étrangère 
[peregrina) entre saint Pierre et saint PauP. Sur un 
autre vitrail, où sont aussi représentés ces deux 
apôtres, l'artiste a placé une rose entre eux deux*. 
Enfin une des quatre zones horizontales, dans les- 
quelles est divisée la voûte si remarquable d'une 
crypte historique du cimetière de Prétextât, est dé- 
corée en entier de rosiers couverts de fleurs ^ 

Ainsi partout dans les monuments de la primitive 

1. Bottari, op. laiid, \o\. II, pi. 67. Dans la fresque de la voûte 
d'un autre tombeau, pi. 65, deux rosiers et deux lis servent aussi 
de motifs de décoration ; dans les arabesques qui séparent les cinq 
groupes de la coupole d'une chapelle érigée par le pape saint Fa- 
bien, pi. 59, il faut reconnaître aussi des rosiers à fleurs simples. 

2. Bottari, op. laud., vol. II, pi. 91. 

3. Raflaele Garrucci Vetri ornati di figure in oro trovati nei 
cimiteri dei cristiani primitivi di Romn. Roma, 1858, in-fol., 
p. 49, pi. XXI, 6. Dans la fig. 1, qui représente sainie. A unes enive 
saint Pierre et saint Paul, on voit aussi une rose de chaque côte de 
la sainte. 

4. Raflaele Garrucci, op. laud., p. 82, pi. xxxix, 4. 

5. G. B. de Rossi, Bullettino, vol. I (1863), p. 3. 



424 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Eglise apparaît l'image symbolique de la rose. 
Quand, sorti victorieux des catacombes, le christia- 
nisme les remplaça par les basiliques qui, dans leur 
institution première, n'étaient que les monuments 
destinés à protéger ou à garder les tombeaux des 
martyrs*, la rose entra aussi dans l'ornementation 
de ces nouveaux lieux de réunion pour les fidèles. 
C'est ainsi que dans une mosaïque de l'église Sainte- 
Agathe-Majeure à Ravenne, qui représente le Sau- 
veur assis sur son trône entre deux anges, l'artiste a 
couvert le sol de rosiers couverts de fleurs ^. Des 
rosiers couvrent aussi le sol de la partie inférieure 
de la mosaïque qu'on voit dans l'église Saint-Michel 
de Ravenne, mosaïque où se trouve également re- 
présenté le Sauveur, mais debout entre les archanges 
Michel et Gabriel et tenant sa croix à la main^ Il y 
a dans l'église Sainte-Suzanne à Rome une mosaïque 
ancienne, quoique d'une époque plus récente que 
celles de Ravenne, sur laquelle Charlemagne est re- 
présenté recevant à genoux, de la main de saint 
Pierre, un étendard semé de roses*. 

Ce motif de décoration se voit aussi sur des étoffes 
antiques; Anastase le Bibliothécaire mentionne des 
draperies, des voiles, ainsi qu'un vêtement d'autel et 

1. Ossibus altar et imposilum. 

Prudence, Peristephanon, III, str. 44. v. 2. 

2. Ciampini, Vêlera monimenla, in quibiis praecipue nnisiva 
opéra... illustrantur. Romae, 1690-99, in-fol., vol. I, pi. 46. 

3. Ciampini, op. loiid., vol. II, pi. 17. 

4. Marquis d Orbessan, Mélanges historiques et littéraires, 
vol. III, p. ,'{33. 



LA ROSE DANS l'aRT. 425 

des tuniques ornés de roses ^ Toutefois cette orne- 
mentation, du moins dans l'Occident, semble avoir 
cessé d'être employée; elle paraît étrangère au style 
roman proprement dit, et pendant longtemps on 
n'en retrouve plus trace dans la plus grande partie 
de l'Europe; mais elle devait reparaître avec le style 
gothique, et durant les trois siècles qu'il fleurit, tous 
les arts y eurent également recours, l'architecture 
comme la statuaire, la sculpture sur bois et sur 
ivoire, ainsi que l'orfèvrerie qui à cette époque s'y 
rattachait si étroitement, la ferronnerie, comme 
l'émaillerie ou la verrerie, l'enluminure enfin et la 
peinture. 

Les artistes laïques, qui donnèrent sa forme défi- 
nitive au style gothique, en empruntant à la flore 
indigène la plupart de leurs motifs de décoration, 
devaient nécessairement faire une place nouvelle à 
la rose dans l'ornementation; cependant on ne la 
rencontre d'abord qu'à titre d'exception dans leurs 
œuvres, et c'est, non pas en France, mais en Syrie, 
en Espagne et en Italie que cette fleur apparaît pour 
la première fois dans l'ornementation architecturale. 
Des roses sont sculptées au-dessus de plusieurs des 

1 . « Gortinas albas holosericas rosatas. » — « Tetravela alba 
holoserica rosata. « — « Vestem albam holosericam rosatam. » — 
« Vestem albam sigillatam cum rosulis. n — « Vêla alia alexandrina, 
ex quibus unum habens rotas et rosas in medio et aliud arbores et 
rotas. » — « Vestem habentem arbusta et rosas ». Historia de 
vitis romanorum pontificum , cap. 98, an. 795; cap. 10, an. 817 ; 
an. 827 ; an. 858 (Migne„ Patrologie, vol. GXXVIII, p. 1210, 
1242 (417), 1243 (419), 1266 (441). 1282 (462), 1362 (585). 



426 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

portes du château de Kalaat el Hossn, situé près du 
couvent grec de Saint-Georges en Syrie, mais cons- 
truit par les Croisés^; — on voit les armes du comte 
de Toulouse au-dessus de l'entrée principale. Sur les 
murs de Djébail, l'ancienne Byblos, construction de 
la même époque, se trouve aussi une grande rose en 
pierre avec deux plus petites de chaque côté'^. On 
voit éofalement, aux ang-les de l'arc en fer à cheval 
de la tour des deux sœurs à TAlhambra, une rose 
entourée d'une guirlande de feudlage'. Il y a aussi 
des roses sculptées, avec des perroquets, sur le 
marbre du tombeau de Gunther, évèque de Bam- 
berg, travail du xi^ siècle et probablement italien *. 
Mais la rose finit par prendre place à côté de la 
flore indigène dans la décoration architecturale des 
monuments gothiques. La corbeille du second cha- 
piteau de la tribune de lecture dans le réfectoire du 
prieuré de Saint-Martin-des-Champs est couverte de 
feuilles et de fleurs de rosier '^ Des branches de ro- 
sier garnies de fleurs et de feuilles décorent aussi 
les chapiteaux du porche de la façade de Xotre- 



1. Schleiden, Die Rose, p. 175. 

2. John Lewis Burckhardt, Travels in Syria. London, 1822, 
in-4, p. 179. 

3. Schleiden, Die Rose, p. 175. 

4. Ch. Cahier et Arthur Martin, Mélanges d'archéologie, 
d'histoire et de littérature. Paris, in->, vol. II (1851). p. 258 et 
pi. x.xxv. 

5. Statistique monumentale de Paris. Paris. 1867, in-4, 
vol. I, p. 133/ pi. XV. 



LA ROSE DANS l'aRT. 427 

Dame, à Reims \ Un rosier également tapisse de ses 
feuilles, de ses boutons et de ses fleurs la console 
sur laquelle reposent les pieds de la Beauté [Pulchri- 
tudo), une des béatitu-des célestes que l'on voit au 
porche nord de la cathédrale de Chartres, et cette 
femme puissante est représentée la main gauche 
appuyée sur un bouclier, où sont sculptées quatre 
roses épanouies'. On a voulu voir aussi un rosier 
dans la plante qui sort du vase placé près de la sta- 
tue couronnée d'une niche de la façade principale de 
la cathédrale d'Amiens ^ 

Dans le palais de la Bagione (Raison), à Padoue, 
on voit une femme debout sur une roue d'or et tenant 
trois roses à la main*. Sur le huitième chapiteau du 
palais des doges à Venise est sculptée l'Espérance 
une rose à la main'. Au chapiteau sept, 2^ place, 
du même palais est représentée une femme couron- 
née de roses et portant une robe semée de ces 
mêmes fleurs, avec cette inscription : 
Vanitas in me habundat^. 

Comme les roses, qui se rencontrent sur les mo- 
numents religieux et même civils du moyen âge, 

1. Jules Gailhabaud, L'architecture du \^ au xyii^ siècle et 
les arts qui en dépendent. Paris, 1858, in-4, vol. I. 

2. Paul Durand, Monographie de Notre-Dame de Chartres. 
Paris, 1881, in-8, p. 93, pi. .\xi. 

3. H. Dusevel, Notice historique sur l'église cathédrale 
d'Amiens. Amiens, 1839, in-8, p. 17. 

4. Difiron, Annales archéologiques. Paris, in-4, vol. XXVI 
(1869), p. 196. 

5. Didron, op. laud., vol. XYII (1857), p. 80. 

6. Didron, op. laud., vol. XVII (1857), p. 81. 



428' LA ROSE AU MOYEN AGE. 

afifectent parfois une forme conventionnelle et ont 
un nombre variable de pétales, il n'est pas toujours 
facile de les distinofuer du fleuron des monuments 
orientaux et grecs ou romains. Sont-ce des roses 
véritables, par exemple, que ces fleurs à six ou cinq 
pétales sculptées sur un chapiteau et un pilastre de 
l'église de Tyr, construite par l'évêque Paulin, cha- 
piteaux transportés par les Vénitiens sur la place 
Saint-jNIarc? ^ Il est diflficile de le dire, comme de 
beaucoup d'autres ornements de ce genre, appelés 
indifféremment roses, rosettes ou rosaces. 

On voit une de ces roses à six pétales sur un 
chapiteau de l'église Saint-Laurent de Rome^; des 
rosettes à cinq pétales ont été sculptées sur les 
fonts baptismaux de l'église de Bercy et sur un autel 
d'Asti ; il y a aussi des roses, mais à six feuilles, sur 
la façade du palais bâti par les Visconti à Pavie, ainsi 
qu'aux chapiteaux d'une vieille maison à Saint- 
Yrieix^. Il semble également qu'il y en. ait deux à 
l'un des chapiteaux en marbre de la nef de Tancienne 
éûflise de Montmartre*. Au-dessus de l'entrée de la 
tour de Ruprecht, dans la grande cour du château 
de Heidelberg, on voit, supportée par deux anges, 
une couronne de roses entrelacées de feuillage \ 

1. Albert Lenoir, Archileciure monastique. Paris, 1852, in-i, 
vol. I, p. 363 et 371. 

2. Albert Lenoir, op. land., vol. I, p. 217. 

3. Gailhaubaud, op. laud., vol. III. 

4. Statistique monumentale de Paris, vol. II, pi. ix. 

5. E. L. Slieglitz, Von altdeutscher Baukunst. Leipzig, 1820, 
in-'i, p. 184. — Baedeker. Sud-Deufschland, p. 18. 



LA ROSE DANS l'aRT. 429 

On a dit parfois que les roses ainsi ouvrées sur les 
monuments étaient un emblème maçonnique, celles 
que Ton voit dans chacun des quatre angles de la 
croix placées sur la façade du Catholicon à Athènes^ 
ainsi que les roses sculptées à l'extrémité des deux 
bras, au sommet et au milieu de quelques vieilles 
croix, telles qu'était celle de l'ancien cimetière des 
Innocents'^, sont bien, elles, le symbole religieux, 
auquel les écrivains mystiques ont si souvent com- 
paré le sang divin du Sauveur'. 

On rencontre également, mais comme simple motif 
de décoration, des roses sur les dallages d'anciens 
monuments ; telles sont, par exemple, les rosaces 
vert-olive, qu'on voit, au milieu de rosettes rouges*, 
sur celui de la chapelle Saint-Pellegrin à l'abbaye 
de Saint-Denis. Ce ne sont là que des figures de 
convention ; la dalle tumulaire de Jean Disse, cha- 
noine de Notre-Dame de Noyon, aujourd'hui au 
Musée de l'Ecole des Beaux-Arts, nous ramène à 
l'imitation de la véritable nature. A gauche de ce 
personnage se dresse, sorti de la gueule d'un dra- 
gon qu'il foule aux pieds, un rosier avec ses boutons, 
ses fruits et ses feuilles ^ 



1. Albert Lenoir, op. laud., vol. I, p. 271. 

2. Statistique monumentale de Paris, vol. II, pi. v. Telle est 
aussi la croix que tient à la main, dans le man. Ellesmere, le Par- 
doner des Canterbury Taies. 

3. W. Menzel, Christ liche Symbolil;, vol. II, p. 283. 

4. Yiollet-le-Duc, Diction, de l'architecture, art. dallage. 

5. Gailhaubaud, op. laud., vol. III. — E. Mûntz, Guide de 
l'Ecole des Beaux-Arts. Paris, s. d., in-8, p. 57. 



430 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Cette vérité dnns la reproduction artistique de la 
rose que nous retrouvons ici se rencontre encore 
dans les ouvrasses d'orfèvrerie. Parmi les iovaux si 
nombreux que possédait le duc Louis d'Anjou se 
trouvaient plusieurs statuettes en argent de la Vierge, 
représentée avec l'enfant Jésus sur le bras gauche et 
tenant à la main droite une branche de rosier à 
fleurs vermeilles ou dorées\ Dans la volute de la 
belle crosse, dite de l'abbaye d'Estival, est encadrée 
une imaore de la Viero-e tenant aussi une rose à la 

o o 

main, en même temps que sur la hampe en ivoire de 
ce joyau précieux court une branche de rosier cou- 
verte de feuilles et de fleurs^. 

Le duc d'Anjou possédait aussi entre autres un 
gobelet garni h l'extérieur de feuilles de rosier et à 
l'intérieur duquel il y avait une rose double, avec 
un bouton « fait en manière de rose w sur le cou- 
vercle ^ Un bouton de rose blanche se trouvait éga- 
lement sur deux hanaps de Charles V, et parmi les 
joyaux de ce prince, dont les lis étaient l'ornement 
le plus ordinaire, on voyait une cassette d'argent 
doré « cizelé a roses )>*. Des roses ciselées ou repous- 
sées se trouvaient aussi sur de nombreux joyaux de 

1. De Laborde, Inventaire des joyaux du duc Louis d'An- 
jou. Paris. 1853. in-8. n^s 18, 37. 58, 67. 

2. Annales archéologiques, vol. IV (1856), p. 249, pi. xviii. 
Ainsi que les feuilles, les fleurs de ce rosier sont simples et à cinq 
pétales. 

3. Inventaire du duc d'Anjou, n<* 213. 

4. Jules Labarte, Inventaire du mobilier de Charles V, roi de 
France. Paris, 1879, in-4, n^^ 2363. 2365 et 2562. 



LA ROSE DANS l'aRT. 431 

*Louis d'Anjou, ce grand curieux d'art, en particu- 
lier sur divers bassins d'argenté On en voit même 
sur des agrafes à cinq et à six pétales". 

Ce n'est pas seulement en France et sur des joyaux 
princiers ou royaux que la rose fut employée comme 
motif de déclaration ; on la rencontre de même sur 
des bijoux de fabrication étrangère et jusque dans 
l'extrême nord; dans une ballade danoise \ il est 
question d'anneaux d'or, sur lesquels sont ciselés 
des lis et des roses. 

Un joyau du commencement du xv® siècle mérite 
ici une mention spéciale, à cause de sa beauté et de 
sa richesse, c'est le Rôssel d'or qui se trouve dans le 
trésor de la sainte chapelle d'Alttotting en Bavière, 
mais qui est de fabrication française*. De chaque 
côté de la Vierge-mère, qui, avec sainte Catherine, 
saint Jean-Baptiste et saint Jean l'Evangéliste, com- 
pose le groupe le plus important de ce magnifique 
objet d'art, se dressent deux rosiers, couverts de fleurs 
à cinq pétales ; un personnage agenouillé à droite et 
au-dessous de ce groupe, et dans lequel on a cru 
reconnaître le roi Charles VI, porte lui-même une 
couronne de roses et la selle de son coursier, que 
tient en laisse un page, est elle aussi semée de roses. 

1. Inventaire du duc d'Anjou, n^s 591, 592, 617, 627. 

2. VioUet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier fran- 
çais. Paris, in-8, vol. II, p. 198 et 226. 

3. Es lagen darinnen Goldringe fûnf 
Aus Rosen und Lilien getrieben. 

Wilh. Grimm, Altdànische Heldenlieder, p. 357, n" 88. 

4. Annales archéologiques, vol. XXVI (1869), p. 119. 



432 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Si ce produit de l'ancienne orfèvrerie est le plus 
précieux où figure la rose, le plus célèbre est la 
(( rose d'or )>, joyau qui en réalité est un rosier en or 
garni de feuilles, de boutons et de fleurs. Ce rosier 
mystique est béni par le pape, avec une solennité 
toute particulière, le quatrième dimanche de carême 
ou de Lsetare Hieriisalem^ . 

De temps immémorial, la rose d'or a été destinée 
à récompenser quelque prince ou quelque grand, 
distingué, soit par son mérite, soit par des services 
particuliers rendus à l'Eglise. Le plus ancien docu- 
ment où il en soit fait mention remonte au xi*^ siècle. 
Ce fut sans doute, en effet, une rose que la « fleur 
d'or», remise par Urbain* II, lors de sa visite à 
l'église Saint-Martin de Tours, au duc Foulques 
d'Anjou. Une lettre d'Eugène III à Alphonse de Cas- 
tille, en 1145, paraît bien aussi faire allusion à la 
rose d'or. Il en est question du moins en 1159 d'une 
manière irréfragable; cette année-là, Alexandre III 
en donna une à Louis VII, en témoignage de sa 
reconnaissance pour l'accueil qu'il avait reçu pen- 
dant son voyage en France. Douze ans après, le 
même pontife remit également une rose d'or au 
doge de Venise, comme une marque de la « faveur 
spéciale du Saint-Siège^ ». 

La statue de Raymond-Béranger IV, qui se trouve 
à Aix, dans l'église Saint-Jean-de-Malte, serre de la 

1. Sacrarum caerimoniarum... sanctae romanae ecclesiae 
libri très. Coloniae, 1572, in-8, lib. I, p. 81, et lib. II, p. 223. 

2. Du Gange, s. v. Rosa aurea. 



LA ROSE DANS l'aRT. 433 

main droite sur sa poitrine une fleur, reproduction 
de la rose d'or qu'en 1244 le pape Innocent VI en- 
voya h ce prince pour reconnaître son zèle envers 
l'église \ Quand, durant le carême de l'année 1367, 
Jeanne, reine de Naples, vint à Rome avec Pierre, 
roi de Chypre, Urbain V, le dimanche de Lœtare, 
lui donna, « comme à la princesse la plus noble et la 
plus digne, » la rose d'or qu'il venait de consacrer^. 

Un (( rosier d'or w est mentionné dans l'Inventaire 
de Charles Y, ce qui doit faire supposer que ce 
prince reçut aussi ce présent papale Le musée de 
Cluny possède une magnifique « rose d'or », com- 
posée d'une tige garnie de six feuilles et surmontée 
par une fleur épanouie, ornée à son centre d'un beau 
saphir. De cette même tige partent cinq branches, 
qui portent ensemble vingt-cinq feuilles, trois fleurs 
et deux boutons*. Ce précieux joyau, qui fit long- 
temps partie du trésor de Baie, fut donné par le 
pape Clément V au prince-évêque de cette ville dans 
les premières années du xiv® siècle. 

Parmi les princes les plus connus qui ont, depuis 

1. Aix ancien et moderne. Aix, 1833, in-8, p. 169. Millin, 
Voyage dans les départements du midi de la France, Paris, 
in-8, vol. II (1807), p. 287, dit que Raymond déposa cette rose 
dans l'église Saint-Sauveur. 

2. Vita Urbani V, ap. du Gange, s. v. rosa aurea. 

3. « Un rosier d'or a tenir en sa main ouquel a ii pommelles 
rons et est la rose que le pape donne le jour de la mi caresmo au 
plus noble. » De Laborde, Emaux, p. 487. 

4. E. du Sommcrard, Catalogue des objets d'art du Musée 
de Cluny. Paris, 1884, in-8, p. 403. no 5005. 

JoRET. La Rose. 28 



434 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

cette époque, été gratifiés de la rose d'or, il faut 
citer l'empereur Sigismond, qui la reçut successi- 
vement de Jean XXIII et de Martin V. En 1446, elle 
fut envoyée par Eugène IV à Henri VI d'Angleterre, 
et Pie II en fit don en 1461 à Thomas Paléolog-ue, 
qui venait d'être dépouillé de ses Etats par les 
Turcs. Jules II et Léon X l'envoyèrent tour à tour à 
Henri VIII, ce qui n'empêcha pas ce prince de 
rompre avec la cour de Rome. Le présent qui en fut 
fait à Frédéric le Sage, électeur de Saxe, ne put le 
détourner non plus de se poser en protecteur de la 
Réforme \ 

Comme dans la sculpture sur pierre et l'orfèvrerie, 
on rencontre la rose dans la sculpture sur ivoire et 
sur bois. On la trouve tout naturellement sur les nom- 
breuses réprésentations du Siège du Château d'A- 
mour. Ici, toutefois, comme dans la représentation 
du Lai d'Aristote, sur un coffret du xiv*' siècle, où 
l'on voit Alexandre jeter d'une fenêtre de son palais 
une rose à son ancien maître et à Campaspe qui l'a 
séduit", cette fleur n'a rien de décoratif; il n'en est 
plus de même dans les boiseries où parfois on la 
trouve sculptée, par exemple sur les vantaux de la 
porte de l'église à Voulte-Cilhac, décorés de rosettes 
à six ou sept feuilles, ainsi que sur les boiseries des 
armoires de la sacristie de Santa Maria in Organo à 
Vérone, ornées de roses formées d'un double rang 
de cinq pétales alternés^. C'est bien un motif de 

1. Sclileiden, Die Rose, p. 108. 

2. Collection SpitzerVoxh, 1889, in-fol., vol. I, p. 52, pi. xxi. 
o. Gailliabaud, op. la a cl., vol. IF. 



LA ROSE DANS l'aRT. 435 

décoration qu'on a cherché en sculptant ces roses ; 
c'est dans le même but aussi qu'ont été ouvrées 
entre autres les rosettes que l'on voit sur les stalles 
de l'éoflise Saint-Pierre à Pérouse, et sur celles de 
Saint-Andoche de Saulieu , ainsi que sur un des 
panneaux d'une salle de Middle Temple à Londres ^ 

Ce motif de décoration tiré de la rose a été par- 
fois aussi employé dans la ferronnerie ; mais là cette 
fleur affecte les formes les plus fantaisistes; telles 
sont, par exemple, les rosettes à quatre feuilles qua- 
drangulaires qui terminent les branches des ferrures 
d'une porte du château de Lahneck, ainsi que celles 
du grillage d'une maison à Troyes^ Sur les vantaux 
d'une porte en fer, qui se trouve à Rouen, on re- 
trouve, au contraire, des roses aux formes naturelles, 
encore qu'elles aient six grandes feuilles extérieures, 
alternant avec six plus petites à l'intérieur. Plus 
tard la ferronnerie, comme les autres arts indus- 
triels, s'appliqua à reproduire les roses avec la 
plus grande exactitude; c'est ainsi qu'une grille non 
cataloguée, mais probablement d'une date assez 
récente, qu'on voit au premier étage du Musée de 
Cluny, est ornée de roses d'une ressemblance par- 
faite. 

Mais dans les arts dont je viens de parler, la rose 
ne joue comme ornement et même comme symbole 
qu'un rôle secondaire; il en est tout autrement dans 

1. J. GailhalDaud, op. laud., vol. III et IV. — Viollet-le-Duc, 
art. Stalles. 

2. J. Gailhabaud, op. laud., vol. II et III. Les rosettes du gril- 
lage à Troyes ont deux fois quatre feuilles. 



436 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

renluminiire et dans la peinture. Dans le premier de 
ces arts, toutefois, la rose, tant les premiers enlu- 
mineurs montrèrent d'indifférence à la reproduire', 
n'apparaît que sous une forme conventionnelle. 
Ainsi dans la plupart des anciens manuscrits du 
Roman de la Rose, les rosiers que l'amant voit en 
songe ou qui croissent dans le jardin du dieu d'A- 
mour n'ont pas de feuilles ou n'ont que des feuilles 
simples, ils n'ont aussi d'ordinaire que des fleurs 
simj^les, et presque indifféremment à cinq, six, ou 
même quatre pétales"; c'est exceptionnellement et 
relativement assez tard que ces roses sont représen- 
tées comme doubles. Le rosier du manuscrit 305 de 
la Bibliothèque nationale, par exemple, manuscrit 
du xv° siècle, est encore à feuilles simples, mais il 
a des fleurs doubles et vermeilles; les deux rosiers 
qu'on voit à la première page du manuscrit 25,526, 
qui est pourtant seulement du xiv° siècle, ont non 
seulement des fleurs doubles, — celles du pre- 
mier blanches, les roses du second vermeilles, — 
mais les feuilles, quoique assez inexactement dessi- 
nées, sont la plupart trilobées^; des branches de 



1. L'enluminure du man. fr. 22928 de la Bibliothèque nationale 
qui représente le moine des Miracles de Gautier de Coincy, dans 
la bouche duquel on trouve après sa mort « cinq roses nouvelles » 
ne reproduit aucune de ces fleurs. 

2. Les fleurs du rosier du man. 1567, fol. 26 b, xix'^ siècle, ont 
l'une six, trois cinq et une quatre pétales. Le man. 1560 n'a que 
des fleurs à six pétales, etc. 

3. Les feuilles des rosiers du man. 803 sont également compo- 
sées. 



LA ROSE DANS L ART. 



437 



rosier servent de plus d'encadrement au texte de ce 
premier folio. 

La rose devint à cette époque avec quelques autres 
fleurs, dont le nombre ira bien vite en augmentant, 
un des motifs de décoration le plus recherchés par 
les enlumineurs. La passion des princes du temps 
pour les beaux manuscrits^ les avait encouragés à 
en perfectionner l'ornementation ; le développe- 
ment du sentiment de la nature, dans l'art, dû peut- 
être à l'influence des a imagiers )> flamands ^ et des 
peintres italiens, avec le goût croissant pour les 
fleurs^, en fit multiplier les représentations et porta 
à y chercher des motifs de décoration ; c'est ainsi 
que la rose, les fraises, l'œillet, plus tard bien d'au- 
tres plantes, sont entrés dans l'ornementation des 
manuscrits de la fin du moyen âge. 

Un des plus anciens et des plus beaux où la rose 
ait été employée à cet usage est le manuscrit 620 de 
la bibliothèque Méjanes, — les Heures du roi René, 
— daté de 1458 ; les enluminures de la majuscule du 
mot Deus'*, aux pages 418 et 447, sont un chef- 



1. Il suffit de citer Charles V et ses frères, en particulier le duc 
de Berry, « le plus grand curieux de son temps ». Renan, Discours 
sur l'état des Beaux-Arts au xiv« siècle, p. 262. — Louis 
Gonse, L'art gothique. Paris, 1890, in-8, p. 602. 

2. Léon de Laborde, Les ducs de Bourgogne. Etudes sur les 
lettres, les arts et l'industrie pendant le xv^ siècle. Paris, 
18'i9-52, in-8, vol. I, Introduction, p. 81, note 1. 

3. Lccoy de la Marche, Les manuscrits et la miniature. Paris, 
1889, in-8, p. 231. 

4. On a prétendu que ces enluminures étaient l'œuvre du roi 



438 



LA ROSE AU MOYKN AGK. 



d'œuvre d'exécution, surtout celle de la page 447, 
qui représente une branche de rosier portant trois 
fleurs vermeilles avec deux feuilles composées et 
deux entières. Si elles sont moins belles, on ren- 
contre un bien plus grand nombre de roses dans les 
illustrations du manuscrit 74 de la même biblio- 
thèque'; elles garnissent en partie plusieurs des 
vignettes qui encadrent le texte. 

De magnifiques branches de rosier couvertes de 
fleurs vermeilles servent aussi d'encadrement aux 
folios 6 a, h, 18 a, 49 a, h du manuscrit latin 1159 
de la Bibliothèque nationale. Les roses des enlumi- 
nures du Brci^iarium Sarisheriense^ sont éo-alement 
remarquables par leur habile reproduction; il en est 
de même des rosiers en treillis du livre d'Heures 
d'Etienne Chevalier, livre antérieur h l'année 1474^. 
Mais rien n'égale la perfection de formes et la finesse 
d'exécution des roses, que Bourdichon a, trente ans 
plus tard, peintes, avec 338 autres espèces de fleurs'*, 

René lui-même. Fauris de Saint- Yincens, Mémoires et notices 
relatifs à la Provence. Paris, 1814, in-8, p. 29. 

1. Man. de Mgr. Rey, évêque de Dijon, qui en a fait cadeau à la 
Méjanes. 

2. Bibl. nat., lat. 17294. Par exemple le rosier à fleurs ver- 
meilles qui sert d encadrement au folio 8 «, h. 

3. Bibl. nat. lat. 1416. G est la date de sa mort. Quant à la cor- 
beille de roses qu'on voit au-dessous du treillis, c'est l'œuvre d'un 
peintre moderne. Je pourrais encore citer les roses à fleurs doubles 
et vermeilles du man. 1176. 

4. Lud. Lalanne, Méni. inédit d'Ant. de Jussicu sur le livre 
d'heures d'Anne de Bretagne, p. 6. (Extr. du Bulletin histo- 
rique et philologique, an. 1886.) 



LA ROSE DANS l'arT. 439 

clans les Heures d'Anne de Bretagne ; les roses ver- 
meilles qui forment l'encadrement du folio 27 a, et 
les roses blanches et rouges^ du folio ^\ a sont de 
la plus exquise beauté. 

Dans la peinture proprement dite, qui ofFre un 
champ plus libre et plus vaste, la rose devait occu- 
per une place encore plus grande que dans l'enlu- 
minure, et elle y apparaît dès les premiers temps de 
la restauration de ce grand art en Occident. Les 
artistes qui la firent entrer dans leurs œuvres ne 
faisaient que se conformer à l'ancienne tradition et 
continuer ce que l'on n'avait pas cessé de faire en 
Orient. Le Guide de la peinture de Denys" recom- 
mande entre autres de représenter avec une cou- 
ronne de fleurs — probablement de roses — le 
moine véritable. Les fresques des premiers monu- 
ments chrétiens n'étaient-ils pas, nous l'avons vu, 
souvent ornés de roses ? Les peintres du moyen âge 
s'inspirèrent de cet exemple. 

La Charité de Giotto, que l'on voit sur une fresque 
de l'église de FArena à Padoue, porte une couronne 
de roses doubles", et dans la corbeille qu'elle tient 

1. Ces dernières sont désignées par l'appellation de « roses de la 
marque d'Ancoiie «. 

2. Traduit par Paul Durand sous le titre de Manuel d'icono- 
graphie chrétienne, grecque et latine. Paris, 1845, in-S, p. 403. 

3. Didron, Annales archéologiques, vol. XXI, p. 8, a vu dans 
les fleurs de cette couronne des renoncules, non des roses, les gra- 
vures et la photographie de cette fresque ne permettent pas de 
douter que Giotto nait donné à la Charité une couronne faite de 
ces dernières fleurs. 



440 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

à la main droite se trouvent aussi des roses avec des 
fleurs de lis et des grenades. Sur une fresque de 
Benozzo Gozzoli, qui représente l'Adoration des 
Mages, des buissons de rosiers bordent la route que 
suivent ses personnages ^ Dans le tableau du Musée 
du Louvre, où le Pérugin a peint la Vierge avec 
l'enfant Jésus, qu'adorent deux anges et deux saintes, 
l'une de celles-ci, sainte Rose, tient à la main une 
branche de rosier couverte de boutons et de fleurs". 
Sandro Botticelli, dans son tableau de « la Vierge, 
l'enfant Jésus et saint Jean », a représenté le pre- 
mier couronné de roses. Un autre tableau du même 
peintre, « le couronnement de la Vierge, » nous 
montre les parvis célestes jonchés de fleurs de 
roses^ Une toile de la galerie de Dresde, attribuée 
aussi h Gozzoli, représente la Madone avec l'enfant 
Jésus, qui tient une rose à la main'. Dans son 
tableau de saint Georges et de saint Etienne, Jean 
Bellini a donné au premier une couronne de roses ^ 
Et Léonard de Vinci a représenté la Vanité une fleur 
à la main et trois roses dans les cheveux^ 

Dans un tableau de Van Eyck, « la Vierge et l'en- 
fant Jésus )), la Madone tend une branche de rosier 
au divin enfant et des roses ornent le dossier du 

1. E. Mûntz, Les précurseurs de la Renaissance, p. 151. 

2. Charles Blanc, Histoire des peintres. Ecole ombrienne. 

3. Histoire des peintres. Ecole florentine. 

4. Le même sujet a été traité par Carlo Dolce; mais dans son 
tableau 1 enfant Jésus lient à la main une branche de rosier. 

5. Histoire des peintres. Ecole vénitienne. 

6. Histoire des peintres. Ecole florentine. 



LA ROSE DANS l'aRT. 441 

siège où elle est assise. Un tableau de Van der Goes, 
h la Pinacothèque de Munich, représente le même 
sujet, mais c'est un ange qui offre des roses h l'en- 
fant Jésus \ Stéphan Lochner a peint la Madone au 
milieu d'un bosquet de rosiers'. Un tableau de 
Schœngauer, qui se trouve dans la cathédrale de 
Colmar, représente aussi la Vierge assise avec l'en- 
fant Jésus sur un gazon verdoyant entouré de rosiers 
en fleurs, au milieu desquels chantent des oiseaux^. 
Dans un de ses tableaux, qui se trouve à Prague, 
Albert Durer a peint la Vierge couronnée de roses 
par deux anges en présence de l'empereur Maximi- 
lien, de l'impératrice, de l'artiste lui-même et de son 
ami AVillibald*. Lucas de Leyde a représenté aussi 
la Charité accompagnée de deux enfants, dont l'un 
lui offre une rose^ 

Dans toutes ces œuvres, la rose a pris un sens 
symbolique que l'on ne peut méconnaître ; il apparaît 
d'une manière encore plus manifeste dans une gra- 
vure qu'on voit en tête d'un vieux missel du diocèse 
de Cologne^. La Vierge y est représentée sous les 
traits d'une jeune fille ayant à sa gauche un rosier 
portant deux fleurs; plus haut on voit un buisson de 
rosiers avec la devise Plantatlo rosannu. 

1.' Histoire des peintres. Ecole flamande. 

2. Waagen, Geschiclite der Malerei, ap. Ecole allemande. 

3. W. Menzel, Die cliristlicke Symbolik, vol. II, p. 281. 

4. Histoire des peintres. Ecole allemande . 

5. Mciissel, Miscellanen, ap. Schleiden, p. 188. 

6. Rohault de Fieury, La sainte Vierge, études archéolo- 
giques et iconographiques. Paris, 1878, in- 4, vol. I, p. 34. 



442 



LA lîOSE AU MOYEN AGE. 



Les grands peintres de la Renaissance sont restés 
fidèles à cet emploi symbolique de la rose. Dans une 
des saintes familles de Raphaël on voit un ange qui 
répand des roses sur l'enfant Jésus et sa mère^ Le 
Dominiquin a représenté la Madone répandant des 
roses sur les martvrs. Un ano-e, dans le tableau de 
(( la Nativité » de Procaccini, en répand aussi sur la 
divine crèche ^ Dans son tableau si gracieux de la 
« Fuite en Egypte », Johann Rottenhammer nous 
montre des anges cueillant des fleurs sur un buisson 
de rosiers, tandis que le petit Jean-Baptiste en ap- 
porte une corbeille à Tenfant Jésus ^. Claude Lorrain a 
peint la Madone avec son divin enfant tenant une rose 
à la main, et, dans son « Assomption », Vouet a re- 
présenté la Vierge qui s'élève au ciel, laissant après 
elle dans son tombeau des roses et des fleurs*. Mu- 
rillo a perpétué le souvenir du miracle des roses de 
saint François, et Alonso de Tobar peindra même, 
allusion au rosaire, la Vierge nourrissant, « divine 
pastoure », ses brebis avec des roses ^. 

Il va sans dire que, quand ils ont représenté des 
sujets profanes, les peintres de la fin du moyen âge 
se sont inspirés de l'emploi que les artistes de l'an- 
tiquité*^ avaient fait de la rose. Dans le tableau où 



1. Histoire dos peintres. Ecole ombrienne. 

2. Histoire des peintres. Ecole bolonaise. 

o. Musée de Dresde. Histoire des peintres. Ecole allemande. 

4. Histoire des peintres. Ecole française. 

5. Histoire des peintres. Ecole espagnole, app., p. 26. 

6. Sur une plaque de coiFret du v*" siècle de notre ère, le lau- 



LA lîQSE DANS l'aeIT. 443 

Botticelli a peint Vénus sortant du sein de la mer, il 
nous montre une pluie de roses tombant sur la déesse 
et couvrant les flots \ Le Titien a représenté aussi 
la déesse de l'amour étendue sur un coussin de 
velours rouge couvert de roses blanches^. Dans le 
tableau des Noces de Psyché, par Raphaël, à la Far- 
nésine, des génies ailés répandent des fleurs et des 
roses sur les deux époux et les serviteurs eux-mêmes 
sont couronnés de roses'. Raphaël a représenté aussi, 
sur une des fresques de cette galerie célèbre, la 
(( Première heure du jour » un bouquet de roses à 
la main* ; de même, dans un tableau du Guide, on voit 
l'Aurore répandre, à son apparition, des roses sur la 
terre^, etc. 

Mais la rose n'a pas été employée seulement comme 
symbole par les peintres du moyen âge ; ils s'en sont 
encore servis comme d'ornement; ils ne faisaient en 
cela qu'imiter leurs précurseurs de l'antiquité, qui 
ont prodigué les fleurs dans la décoration de leurs 
édifices privés et publics. Une ancienne fresque du 
château de Lichtenberg dans le Tyrol, qui date du 
commencement du xiv^ siècle, représente un homme 
et deux femmes cueillant dans des corbeilles sur un 



reau de 1 enlèvement d'Europe est représenté portant autour du 
cou une guirlande de roses. Collection Spitzer, vol. I, p. 29. 

1. E. Mûntz, Les précurseurs de la Renaissance, p. 203. 

2. Histoire des peintres. Ecole vénitienne. 

3 Anton Springer, Raffael und Michelangelo. Leipzig, 1878, 
in-8, p. 345. 

4. Sclileiden, Die Rose, p. 187. 

5. Histoire des peintres. Ecole bolonaise. 



444 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

gigantesque rosier de magnifiques roses doubles, dont 
les deux femmes portent aussi des couronnes ^ Les 
roses de cette fresque, représentation d'une scène de 
la vie commune, servaient en même temps à orner les 
murs de la salle où elles se trouvaient. La peinture 
finit en effet par employer les roses comme motif de 
décoration, comme le faisait déjà l'enluminure ; c'est 
ainsi qu'elles servirent, avec les autres fleurs, d'enca- 
drement aux tableaux, en particulier aux portraits. 
Les artistes y trouvèrent aussi le sujet de quelques- 
unes de leurs plus gracieuses compositions ; mais ce 
ne fut guère que dans la seconde moitié du xvi^ siècle 
que les peintres cherchèrent, dans la reproduction 
des fleurs et des roses, la matière à de véritables ta- 
bleaux ; elles avaient longtemps auparavant pris 
place dans la tapisserie et sur les étoffes. 

Dès les premiers siècles du moyen âge on avait 
recherché les « draps de soie » et les a pailes » ornés 
d'animaux, d'oiseaux ou de fleurs. Si on cessa peut- 
être pendant plusieurs siècles d'en faire en Occi- 
dent, ces étoffes continuèrent toujours d'être fabri- 
quées en Orient. C'était de là qu'on les faisait venir. 
Dans un document du xiii^ siècle', il est question 

1. Alvln Schulz, Deutschcs Lehen imxi\. urid xx. Jarhiifidcrf. 
Wien u. Prag, 1892, in-8, pi. 9. 

2. « Item capa magistri Joh. de S. Claro de quodam panno Tar- 
sico, viridis coloris, cum plurimis piscibus et rosis de aurifîlo con- 
textis. » — « Item casula de panno Tarsico, indici coloris, cum pis- 
ciculis et rosulis aureis. » Visit. facta in thcsauro S. Pauli Lond. 
ap. Fr. Michel, Recherches sur les étoffes de soie, d'or et d'ar- 
gent. Paris, 1852, in-'î, vol. II. p. 164, note 1. 



LA ROSE DANS l'aRT. 445 

d'une chape faite de « drap de Tharse, de couleur 
verte, orné de poissons et de roses brodées en or », 
ainsi que d'une chasuble de même étoffe, mais de 
couleur bleue, décorée de petits poissons et de ro- 
settes d'or. Les poètes du xiii^, du xiv° et du xv^ siècle 
parlent souvent de ces étoffes, dont les grands 
aimaient à se parer, et qu'on fabrique maintenant 
en Italie^ et bientôt dans les Flandres. 

Ils sont dun drap d'or a oisiax 
Vestu, a flors et a lunettes^, 

lit-on dans le Roman de VEscoufe. Il est fait men- 
tion, dans l'Inventaire du mobilier de Charles V, 
d'un « chaperon fourré, orné de broderies et à plu- 
sieurs roses », ainsi qije d'une pièce de « soudanin 
sur champ d'azur semé de petites feuilles et de pe- 
tites roses d'or^ ». Le roman de Perceforest parle 
d'un roi « vestu d'une cotte de samyt blanc, estin- 
celée de rosettes d'or* ». « Il était couvert de brode- 
ries, dit Chaucer de son écuver% et l'on eût dit une 



1. « Cinq pièces de drap de soye de Luccjues blancs, ouvrez a 
grans osteaulx... et a petites rosettes ou milieu. « Iiiv. du mobilier 
de Charles V, n" 3355. 

2. Cité par Fr. Michel, op. laud., vol. I, p. 360. 

3. No* 3902 et 3377. Le soudanin était une étoffe de soie. 

4. Hystoire du roy Perceforest, vol. I, chap. 44. Le samit était 
une espèce de brocart de soie très fort. Alvin Schulz, Das hôfische 
Leben, vol. I, p. 259. 

5. Embroidercd was he, as it were a mede 
Air fui of freshe floures white and rede. 

The Canterbury taies. Prol. v. 89. 



446 LA ROSE AU MOYEN A(.E. 

prairie toute pleine de fraîches fleurs blanches et 
vermeilles ». 

Ces Heurs servaient en particulier d'ornement aux 
tapis. L'Inventaire de Charles V mentionne entre 
autres une a chambre blanche a rozes vermeilles », 
et une autre « chambre de camocas vert tout d'une 
soye a rozes et à lettres de Damas ^ ». Dans l'hôtel de 
Bourgogne qu'habitait à Paris le duc Louis d'Or- 
léans, il y avait « une pièce tendue de drap d'or à 
roses, bordé de velours vermeil »^ 

Les (( Comptes de Bourgogne » font mention d'une 
(( tapisserie de haute lice... garnie de ciel, dossier et 
couverture de lit... (dont) les dits dossier et couver- 
ture sont au bout d'en hault faiz de trailles de rosiers 
sur champ vermeil »'. 11 s'y trouve aussi six tapis 
blancs a ouvrez de roses ». La collection Spitzer 
renferme plusieurs tapisseries historiques du xv® 
siècle dans l'encadrement desquelles on voit des 
roses de la plus grande beauté. Une autre tapisserie 
qui représente l'adoration des ^Nlages, mais qui est 
du xvi^ siècle et de fabrication italienne, est égale- 
ment encadrée de deux magnifiques rosiers, celui 
de droite à fleurs blanches, celui de gauche à fleurs 



1. N"s 3330 et 3356. Le mot « chambre « est synonyme de 
« tenture de chambre » . On donnait le nom de camocas à une es- 
pèce de satin. 

2. Fr. Michel, op. laud., vol. II, p. 393. 

3. Inventaire des joyaux d'or et d'argent de Philippe le 
Bon, n» 4262. (Léon de Laborde, Les ducs de Bourgogne, etc., 
vol. II, p. 268). 



LA ROSE DANS l'aRT. 447 

rouges ^ Des roses avec des raisins forment aussi 
l'encadrement des belles tapisseries qui ornent le 
chœur de Téglise métropolitaine d'Aix'. 

Comme dans l'enluminure, la peinture et la tapis- 
serie, la rose fut employée dans la décoration des 
émaux, mais elle y a le plus souvent ce caractère 
conventionnel que nous avons rencontré parfois dans 
la sculpture ; simple d'ordinaire et avec un nombre 
variable de pétales, elle n'y est aussi bien souvent 
que de petites dimensions : c'est une « rosette ». 
C'est ainsi qu'on la rencontre sur un grand nombre 
de joyaux du duc d'Anjou'^ et de Charles \^. L'ai- 
guière d'argent qui porte le n*^ 430 dans l'Inventaire 
de Louis d'Anjou, par exemple, avait, au dedans 
émaillé du couvercle, une « rose de trois feuilles ver- 
meilles et trois vertes avec le milieu jaune ». Sur le 
pied d'une croix d'or « à trois marches », que pos- 
sédait Charles V^, on voyait des « rozettes esmaillées 
de rouofe cler ». Le couteau du n^ 2732 avait aussi 
un manche d'émail « à roses vermeilles et blanches ». 

On rencontre également la rose dans l'ornemen- 

1. Nos 1, 3, 5 et pi. I et III. Cf. Mûntz, La tapisserie, Paris, 
s. d., m-8. 

2. Ces tapisseries, faites en 1511, représentent les principaux épi- 
sodes de la vie du Christ ; elles passent pour avoir appartenu à 
léglise Saint-Paul de Londres. F(auris d(e) S(aint) V(incens), Mé- 
moire sur la tapisserie du chœur de l'église cathédrale d'Aix, 
Aix, 1816, in-8. 

3. Inventaire du duc d'Anjou, n^s 137, 140, 350, 391, 431, 
432, 506, etc. 

4. Inventaire de Charles V, n^s 291, 397, 1303, 1387, etc. 

5. No 2574 de 1 Inventaire. 



448 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

tation des vitraux du xiii® et des xiv® et xv^ siècles ; 
dans le vitrail de sainte Anne à la cathédrale de 
Chartres, la mère de la Vierge est représentée te- 
nant de la main droite un sceptre qui s'épanouit au 
sommet en trois roses blanches \ Sur une verrière de 
la cathédrale de Fribourg en Brisgau est peinte la 
Madone avec l'enfant Jésus, tenant à la main une 
rose vermeille et à qui elle ofïVe une pomme ^. Dans 
le médaillon du vitrail d'une des fenêtres de Middle 
Temple, à Londres, on voit, faisant pendant à une 
fleur de lis, une rose, mais à quatre pétales et à feuilles 
simples ^. 

Enfin, la rose a servi dans la décoration des 
faïences, en Occident, du moins. Il est vrai qu'elle 
n'y apparaît guère que dans des œuvres postérieures 
au moyen âge et la plupart même modernes ; mais 
on la trouve, dès le xiv° siècle, avec un caractère 
d'originalité toute particulière, dans les produits 
d'une fabrique de l'Europe orientale, ceux de Lindos 
en Chypre ; les nombreux spécimens qu'en possède 
le Musée de Cluny*^ nous montrent des branches de 
rosier garnies de feuilles composées, de fleurs épa- 
nouies et de boutons dont la forme trahit l'influence 
persane qu'avait subie cette fabrication. 

1. Paul Durand, op. laud., p. 146. 

2. Art. Martin et Cahier, Vitraux peints de Saint-Etienne de 
Bourges. Paris, 1841, in-fol., pi. XII. On voit aussi des rosaces à 
six pétales sur la verrière de la planche Y et à huit pétales sur celle 
de la planche XIII. 

3. J. Gailhabaud, op. laud., vol. III. 

4. Du Sonimerard, Catalogue du. Musée de Cluny, p. 180. 



LA ROSE DANS l'aRT. 449 

Ce n'est plus comme motif de décoration, mais 
comme emblème allégorique que la rose apparaît 
dans les armoiries, ainsi que sur les monnaies et 
divers insignes. IJ Armoriai général de la France en 
dix volumes^ ne contient pas moins de soixante écus- 
sons, où se trouve la rose, et il est loin de les don- 
ner tous; la plupart ne remontent guère au delà du 
xv^ siècle, c'est-à-dire à l'époque où la rose est 
devenue l'objet d'une culture toute particulière; le 
plus grand nombre sont du xvi^ siècle, et on les 
rencontre également dans toutes les provinces. 

Parmi les familles les plus anciennes et les plus 
connues, dans les armoiries desquelles se trouve \^^ 
rose, on peut citer les Riquetty de Provence", les 
Chappuis du Lyonnais^, les Lamirault de l'Orléa- 
nais^, xiii^ siècle, les Chavagnac d'Auvergne^, les 
Crugi de Marcillac '(Auvergne et Quercy), xiv^ siècle, 
les Caquerai (sénéchaussée de Vitré) ^, les Chastenai 
de Lanti, les Courtoux de Noyan, les Cussi de la 
Basse-Normandie^, les Fournier d'Isamberteville (vi- 
comte d'Arqués), les Gervais de Roquepiquet (Agé- 
nois), les Longueil de Paris, les Macé de Gastines et 
les Le Roy de Macé (Normandie), les Malherbe, qui 

1. Paris, 1738-68, in-folio. 

2. « D'azur à une bande dor accompagnée en chef d une demi- 
fleur de lis et en pointe de trois roses d argent. » 

3. « D'azur àunefasce d or, accompagnée de trois roses d'argent. « 

4. « D or à une rose de gueules et un chef de même. » 

5. « De sable à trois fasces d argent et trois roses d or en chef. » 

6. (( D or à trois roses de gueules, deux en chef et une en pointe. » 

7. « D azur à une fasce d argent, accompagnée en chef de deux 
roses de même. » 

JORET. La Rose 29 



450 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

« portaient d'hermines à six roses de gueules posées 
trois en chef, deux en face et deux en pointe^, etc. 

Des roses se trouvaient en particulier dans les 
armoiries des familles qui portaient le nom de cette 
fleur ou d'un de ses dérivés vrais ou supposés; c'est 
ainsi qu'on en voit dans celles des Rose (Paris) et 
Roze (Berri)^ des Rosier (Dauphiné)^, et Rosié 
(Guyenne), des Rozey (Roumois), comme des Rosen- 
dal (Flandre)*. Des villes elles-mêmes en avaient; 
Grenoble « porte d'or a trois roses de gueules ». 

La rose ne se rencontre pas moins souvent qu'en 
France dans les armoiries des autres pays. Florence 
a une rose dans son écu; on voit cinq roses à cinq 
feuilles chacune, au milieu d'une rosace à huit 
pointes, sur le sceau du chapitre de Christ-Church, 
à Cantorbéry°; la rose blanche et la rose rouge, qui 
se trouvaient dans les armes des maisons d'Yorck et 
de Lancastre, sont restées célèbres, comme la riva- 
lité de ces deux familles^. Il y avait une églantine 
dans les armes du margrave de Misnie et d'une prin- 

1. Armoriai général. Bibl. nat. Normandie-Gaen, n^ 277. 

2. « Porte d argent à trois roses de gueules, tigées, feuillées et 
pointées de sinople. » 

3. « Porte d argent à un rosier de sinople, fleuri de trois roses 
de gueules. » 

4. « Porte de gueules à un chevron d or, accompagné de trois 
roses de cinq feuilles chacune. » 

5. Revue archéologique, l^e série, vol. X, p. 231. 

6. Renowned Yorck the white Rose gave, 

Brave Lancaster the red. 
R. Johnson, A crown garland of goulden Roses (Percy 
Society, voi. VI, p. 3). 



LA ROSE DANS l'aRT. 45 



cesse de Lippe enterrée à Saint-Goar^ Le chapitre 
d'Altenboiirg portait une rose rouge dans son écu. 
On en voit une également dans les armes de Mag- 
debourg, ainsi que dans celles des seigneurs de Gutz- 
kow en Poméranie, des princes-évêques de Schlei- 
nitz, des comtes de Stolberg et de Lœwenstein. Les 
barons de Trautmannsdorf, les chevaliers de Schwar- 
tzenberg, etc., les seigneurs de Grumbach, Neuen- 
dorf, Friesen, de Rosenberg, de Rosenbusch, de 
Roseneck, etc., les burgraves de Strasbourg, Alvers- 
leben, etc., des patriciens de Francfort, de Nuren- 
berg, d'Augsbourg, les villes de Hagenau, de Rosen- 
feld, Rosenheim, Wertheim, etc., avaient des roses 
dans leur écusson^ 

On retrouve encore la rose sur diverses monnaies 
et plusieurs insignes; cette fleur a donné son nom 
aux (( rosenobles w établis par Edouard III, elle figure 
sur les « Georgenobles » de Henri VIII; elle sert 
d'ornement à l'ordre de la Jarretière et à l'ordre du 
Bain. Une rose était empreinte sur les Oselli de 
Venise, les Pistole et les Livorninl délia rosa, de 
même que sur les Duetti de Toscane, les Barbone 
de Lucques et les « pfennigs à la rose » du comté de 
Lippe. Sur une médaille frappée en 1541 en l'hon- 
neur de Luther, on voit, allusion à sa devise, au- 
dessous de son effigie, une rose épanouie, au milieu 
de laquelle repose un cœur à côté d'une croix; à 
l'exerefue on lit la sentence : <( Le cœur du chrétien 



1. Schleiden, Die Rose, p. 172. 

2. Rosenberg, Ehodologia, p. 32, 



452 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

est au milieu des roses, quand il est au pied de la 



croix \ » 



ÏV. 

La rose est entrée dans l'onomastique des nations 
modernes comme dans celles de l'antiquité, ; on la 
rencontre dans la dénomination d'un grand nombre 
de localités ou de personnes. Les noms des colonies 
grecques de Gaule et d'Espagne, Rhodé, Rhodai, lati- 
nisés en Rhoda, Rhodae, se sont conservés, après la 
chute de l'Empire, en se transformant, suivant les 
lois de la dérivation romane; mais ces vocables, 
rares encore dans la toponomastique latine et propres 
seulement à quelques localités du litttoral méditer- 
ranéen, se répandirent dans tout l'Occident avec la 
culture de la fleur d'où ils sont tirés ; on les ren- 
contre avec leurs dérivés en Italie, en France, en 
Portugal, surtout en Espagne. Ainsi en Italie", Rosa, 
Rosali, Rosario, Rosata, Rose, Roselle, Roserio, 
Roseto, etc. En'PortugaP, Rosa, Rosario, Rosas et 
Rozas, Rosal et Rosaes, Roseiro. En Espagne^ Rosa, 
Rosal, Rosalejo, Rosales, Rosallo, Rosario, Rosas 
et las Rosas, Roseiro, Rosel, Rosell (Catalogne), 

1. Schleiden, Die Rose, p. 174. 

2. Dizionario statistico dei comuni del regno d'Italia. Sa- 
vona, 1879, in-fol. s. v. 

3. A. Soares de Azvedo, Portugal antigo e moderno. Diccio- 
nario geografico, etc. Lisboa, 1878, in-8, s. v. 

4. Don Pascual Madoz, Diccionario geografico-estadisticO' 
fiislorico de Espaha. Madrid, 1849, in-4, vol. XIII, s. v. 



LA ROSE DANS l'oXOM ASTIQUE. 453 

Rosello, Rosera, etc. En France^, Rozier et Le 
Rosier, Rosiers et Les Rosiers, auxquels il faut 
joindre sans cloute la plupart des Roset, Rozet et 
Rozey, Rosay^ et Rozay ou Rozoy, dérivés de î'ose- 
timiy que Du Gange traduit par <( roseraie », lieu 
planté de roseaux, mais dont le sens primitif est 
« lieu planté de rosiers )). Quant au mot Rosières, 
dérivé de rosaria^ et qui sert à désigner un grand 
nombre de localités, il paraît bien plutôt être un 
dérivé du germanique ros (roseau)^, que du latin 
rosa, encore qu'il ait dû prendre parfois ou qu'on 
ait fini par lui attribuer le sens de « plantation de 
rosiers ». 

Les noms de lieu germaniques dérivés du vocable 
rose paraissent aussi, du moins à pii^mière vue, 
être nombreux ; mais beaucoup d'entre eux ne vien- 
nent pas de ce radical, comme on l'a souvent répété. 
Fœrstemann ne regarde aucun des composés vieux- 
allemand du thème ros-, tel que Rosenburg, Ros(en)- 
heim, comme venant du nom de la rose, il les rat- 
tache, soit au radical hrod (rouge), soit à hros 
(cheval)*. W est évident néanmoins que plus tard le 
nom de la rose dut entrer dans un certain nombre 
de noms géographiques allemands, anglais ou scan- 

1. Joanne, Dict. des communes de la France. Paris, 1864, s. v. 

2. Rosetum. Dict. topographique de l'Eure, s. v. 

3. « Rosaria, si bene interpréter, arundinetum. » — « Roseria, 
arundinetum. » Du Gange, s. v. — « Rosière, lieu planté de ro- 
seaux. » Lacurnc, s. v. — Néanmoins les Rosières de Metz avaient 
trois roses d'or dans leurs armes. 

4. Altdeutsches Namenbuch. Orlsnamcn. Leipzig, 1872, in-8. 



454 LA nOSE AU moyen AGE. 

dinaves; tels sont tout d'abord les Rosengai-ten, 
— Rosengaardy Bosengard, Rosengarth, — qu'on 
rencontre dans tant de régions différentes; les Rosen, 
Rosengriuid, les Rosenhagen et Rosenhain, Bosen- 
kranz, Rosenschôn, peut-être aussi quelques-uns des 
nombreux Rosenau et Pwsenow, Rosejiberg, Rosen- 
feld, Rosejithal, Roseiidaal et Bosendae/\ où l'idée 
de rose, comme on le voit par les armoiries, a péné- 
tré, si elle ne s'y trouvait pas à l'origine. 

Le nom de la rose et ses dérivés ont servi égale- 
ment à désigner les personnes; on trouve déjà le 
nom Rosa et son dérivé Rosula dans des Actes fort 
anciens. Une sainte Rose, originaire de Sardaigne 
et mère d'un martyr, si elle ne le fut pas elle-même, 
vécut au m® siècle^; une autre sainte du même nom 
souffrit, dit-on^, le martyre en Perse, peut-être au 
siècle suivant. Sainte Rosule de Filasa (Dacie) fut 
martyrisée en Afrique sous Dioclétien, avec le prêtre 
Simplice et saint Florence^. Au xii° siècle, sainte 
Rosalie de Palerme brille par sa piété ; au siècle 
suivant vécurent sainte Rose de Viterbe et sainte 
Roseline de Villeneuve. 

Le nom de Rose, on le voit, prédestinait à la sain- 
teté; il prédestinait encore plus aux légendes; celles 
de la rose occupent une place considérable dans la 



1. Ritter's Geographisch-Statistisches Lexicon iiber die 
Erdtheile, etc. Leipzig, 1883, in-4, s. v. 

2. Acta Sanctorum, vol. XLI, p. 107, l*^"" septembre. 

3. Petits Bollandistes, 21 février. 

4. Acta Sanctorum, vol. XVI, p. 'i55, 15 mai. 



LA ROSE DANS l'oNOMASTIQUE . 455 

vie de presque toutes ces saintes; Roseline, en par- 
ticulier, reçut ce nom, parce que sa mère, avant sa 
naissance, avait rêvé qu'elle portait dans son sein 
une rose sans épines'. Mais c'est surtout dans la vie 
et dans l'iconographie de sainte Rosalie que la rose, 
emblème de ses vertus, a pris place. Elle était fdle 
de Sinibaldo, seigneur de Rosas; au lieu de rester 
dans la maison paternelle, poussée par l'amour de 
Jésus-Christ, elle se retira, toute jeune encore, dans 
une grotte". Là elle vit dans la société des anges et 
des roses; elle offre à Dieu des corbeilles de ces 
douces fleurs, symbole de sa piété et de ses prières; 
c'est aussi couronnée de roses qu'un ange, lui-même 
le front ceint de roses, la conduira, divine épouse, 
(( aux célestes noces )). 

Porté d'abord uniquement par des femmes, le 
nom de Rose le fut aussi plus tard par des hommes : 
les Rosad'halie, les Rose de France et d'Angleterre, 
les Rosen d'Allemagne et de Suède sont connus. Les 
noms d'hommes toutefois ont plutôt été empruntés 
au mot rosier ou aux noms de localités, dans la dési- 
gnation desquelles entre ou paraît entrer le vocable 
rose ou l'un de ses composés ; tels sont Rosier, Ro- 
siers, Rosenau, Rosenberg, Rosendal ou Rozendael, 
Rosenthal, Rosenhain, Rosenkranz, Rosenkreuz, 
Rosenmiiller, Rozenzweig, etc., dérivations que la 



1. Acta Sanctorum, vol. XXII, p. 486, F, 11 juin. 

2. « Ego Rosalia Sinibaldi Rosarum domini filia, amore domini 
moi JesLi Christi in hoc antro habitari decrevi. » Acta Sanctorum , 
vol. XLII, 4 septem])re, pi. m, vu, xiv. 



456 LA IlOSE AU MOYEN AGE. 

légende a cherché parfois à justifier, comme l'ont 
fait aussi les armoiries ^ Dans une bataille, le chef 
qui commandait les troupes vit revenir près de lui 
un de ses pages tout couvert du sang qui coulait de 
ses blessures. « Mon pauvre ami, lui dit-il, que 
t'est-il donc arrivé ? )> — « Seigneur, répondit vail- 
lamment le page, j'ai cueilli trois roses que je veux 
porter à ma mère, w Le général, frappé du courage 
de ce jeune homme, le fit chevalier sur-le-champ, en 
lui disant : « Désormais tu t'appelleras le seigneur 
de Roses (Rosen)^. )> Il fut la souche de la famille 
illustre de ce nom; elle porte trois roses dans ses 
armes. 

Par une métaphore facile à comprendre, le nom 
de la rose est entré au moyen âge, comme cela avait 
déjà eu lieu dans l'antiquité, dans la désignation 
d'un certain nombre d'êtres ou d'objets, qui offraient 
avec cette fleur quelque analogie de forme ou d'as- 
pect. J'ai parlé des roses, rosaces et rosettes, em- 
ployées comme motif de décoration dans les arts, et 
qui offrent plus souvent une ressemblance lointaine 
avec la fleur dont elles tirent le nom qu'elles n'en sont 
une reproduction véritable. Telles étaient aussi les 
roses, espèce d'ornement que les femmes portaient à 
leur soulier. Dans l'orfèvrerie on donnait le nom de 



1. On en cite parfois d'autres, en particulier, d'origine gcrma- 
I nique, comme Rosamunde. Forslemann, Altdoutsches Namcn- 

huch. Pcrsonennainen, ne fait dériver aucun de ces noms de rose 
(rosa), mais de hros (cheval). 

2. Schleiden, Die Rose, p. 176. 



LA «OSE DANS l'oNOMASTIQUE . 457 

rose à une espèce de médaillon^ : « Une roze d'or 
ou est esmaillé le Roy a genoulx devant monseigneur 
saint Denis et l'évangéliste saint Jean" ». 

Les « roses », une des créations les plus belles de 
Tarchitecture gothique, méritent une mention toute 
spéciale. On donne ce nom aux fenêtres circulaires 
et à compartiments qu'on voit à la façade et aux 
deux ailes d'un grand nombre des cathédrales et des 
é<Tflises du xiii° et du xiv^ siècle. On les rencontre 
d'abord dans les monuments de l'Ile-de-France et 
de la Champagne, La plus ancienne peut-être est la 
rose qui s'ouvre sur la façade occidentale de l'église 
de Mantes ; elle remonte à la fin du xii^ siècle. Les 
roses de Notre-Dame de Paris, celle de la façade 
occidentale, qui est de 1220, et surtout les deux 
roses énormes, postérieures de près de quarante 
ans, des pignons sud et nord du transept de cet 
antique édifice, à la fois puissantes et solides, sont 
les plus beaux spécimens que les architectes de 
l'Ile-de-France aient laissés de ce o^enre de construc- 
tion. Les roses de la Champagne les surpassent 
encore sous le rapport de l'élégance et de la har- 
diesse. La rose occidentale de la cathédrale de 
Reims est admirable par la proportion et l'harmonie 
de ses diverses parties. Il faut en rapprocher les 
roses de la cathédrale de Chartres, surtout celle de 
la façade occidentale. On ne trouve rien de compa- 

1. L. de Laborde, op. laud., Glossaire, s. v. Rose, p. 486. 

2. Cf. Inventaire du mobilier de Charles V, n^ 3138. « Une 
roze d'argent, blanche, neellée, à ung escuçon de Bourgogne. » 



458 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

rable en Bourgogne; les architectes de cette pro- 
vince ont préféré à ces baies immenses des roses de 
petite dimension ^ 

Au XIV® siècle, la hardiesse et l'élégance que les 
architectes de l'âge précédent avaient portées dans la 
construction des roses, parut diminuer ; on le voit 
bien à la rose de la cathédrale d'Amiens, tout ad- 
mirable qu'elle est, d'ailleurs^. Au delà des limites 
de la France centrale les roses eurent de la peine à 
être acceptées. Les architectes normands et anglais 
ne les employèrent qu'avec hésitation ; l'architecture 
rhénane leur préféra les fenêtres ordinaires ; dans la 
France méridionale on y substitua des œils de un à 
deux mètres de vide. Cependant on trouve aussi de 
fort belles roses dans ces contrées ; par leur exécu- 
tion et leur style achevé, les roses de la cathédrale 
de Rouen sont de vrais chefs-d'œuvre ; celle qui 
s'ouvre sur la façade de la cathédrale de Clermont 
n'est pas moins remarquable. On cite aussi comme 
un modèle d'élégance la rose de l'église de la Batalha 
à Lisbonne. 

On a appelé également du nom de rose diverses 
plantes qui ressemblent h cette fleur, telle que la rose 
trémière, d'outre-mer ou ^iïç.seYose [Althaea roseah.), 
la rose de Noël (HeJIeborus niger L.), en ail. Weih- 
nachtrose ; angl. Cliristniasrose ; la Rose de Notre- 
Dame, Rosa del monte esp. (Pieonia ojficinalis L. ; 

1. Viollet-le-Duc, Dictionnaire de V architecture, s. v. Rose. 

2. Elle représente les vicissitudes de la vie humaine. Didron, 
Manuel d'iconographie chrétienne, p. il5. 



LA HOSE DANS LONOMASTIQUE . 459 

la Seerose ou Wasserrose enaW. ^ Waterrose en angl., 
nom des Nymphéacées; la Rouselio prov. , RoseJla cat. , 
KornroseiiW., Cankerrose ang. (Papaver rhaeas L.) ; 
hxRoso de bos pr., rosella pg., nom de divers cistes; 
la Rose des Alpes, ail. Alpenrose [Rhododendron 
ferrugineum L.), etc. ^ 

Ces noms toutefois ne paraissent pas anciens; 
aussi je n'en citerai pas d'autres et je me borne à y 
ajouter la rose de Jéricho (Anastasia Hierochuntica 
L.), espèce de crucifère, qui, après la dessiccation, 
s'étale, sous l'influence de l'humidité, en forme de 
rose. Une légende veut qu'elle fleurisse seulement 
dans la nuit de Noël ; on lui attribue aussi la pro- 
priété merveilleuse de protéger contre la foudre la 
maison où elle se trouve^. La « rose du saule », nom 
donné aux excroissances foliacées, déterminées sur 
les rameaux de cet arbre par la piqûre d'un insecte, 
est, elle, le présage d'un événement important; la 
fin de la guerre de Trente ans aurait été annoncée 
par les nombreuses roses que l'on vit sur les saules 
en 1648 \ 

Quelques polypiers, des minéraux même ont pris, 
surtout en allemand, un nom tiré de la rose, mais à 

1. Remberti Dodonaei, Stirpiuin hisforia. Antv., 1616, in-fol. 
— J. Britten and R. llolland, A dictionary of english plant- 
names. London, 3 v. in-8, 1877-81. — G. Pritzel, und G. Jes- 
sen, Die deutschen Volksnamen der Pflanzen. Hannover, 1882, 
in-8. — Mistral, s. v. 

2. Schleiden, Die Rose, p. 108. 

3. Abbé de Vallemont, Curiositez de la nature et de l'art. 
Paris, 1784, in-12, vol. I, p. 237. 



460 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

une époque postérieure, il semble, au moyen Age. 
On a dès lors, au contraire, ce qui se faisait déjà 
dans l'antiquité, donné le nom de « rose » à l'érysi- 
pèle; un chroniqueur du xv^ siècle l'appelle le « mal 
des roses Xostre-Dame * », en allemand rosem, ro- 
samo; cette dénomination se rencontre aussi dans 
les lano-ues slaves. 

Enfin on a, à la fin du moyen âge, appelé du nom 
de (( rose », « jardin des roses », ou même de « ro- 
sier » divers recueils historiques ou scientifiques. 
Tels sont les Rosa aiiglica, Rosa gallicn, livres de 
médecine célèbres, le « Jardin des roses (Rosen- 
gaî'ten) des sages-femmes », la Rosa Ursina, traité 
d'astronomie, la Rosn pœnitejitialis, le Rosarium 
logices, le « Rosaire (Rosenkranz] hermétique», ou- 
vrage d'alchimie, etc. 11 v a aussi un « Rosier des 
guerres », attribué parfois à Louis XI. 

1. Lacurne, s. v. Rose. 



CHAPITRE VI 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE, LA CUISINE ET LA TOILETTE 



Rose est de grande médecine, 

dit un poète anonyme du commencement du xiv^ 
siècle^, qui n'est ici que l'écho de la croyance géné- 
rale de son temps aux vertus de cette fleur aimée. 
Tous les auteurs, chrétiens ou arabes, qui, depuis 
les premiers siècles du moyen âge, ont écrit sur la 
thérapeutique ou l'histoire naturelle, ont parlé des 
vertus médicinales de la rose et des ingrédients 
fournis par cette fleur, pour eux non moins salutaire 
que belle. 

Bien qu'il se soit surtout attaché à célébrer les 
beautés de la rose et à en faire connaître la sig-nifi- 
cation symbolique, Walahfrid mentionne néanmoins 
l'huile de roses, en ajoutant — on ne pouvait en faire 
un plus grand éloge — que « personne ne saurait 
dire combien de fois elle a fîfuéri les maux des mor- 



1. « Poème moralisé )). Bomania . vol. XIV, p. 458, xxxi, 
V. 29. 



462 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

tels ))\ Hildegarde est déjà bien mieux informée^; 
d'après elle, les pétales écrasés de la rose, appliqués 
sur des yeux chassieux, les guérissent; ils font 
également disparaître les ulcères qui n'ont pas un 
caractère malin. Mélangés aux potions, aux on- 
guents, aux divers remèdes, ils les rendent d'au- 
tant plus efficaces, qu'ils y ont été ajoutés en plus 
grande quantité. 

Après Hildegarde, il faut placer le faux ^Emilius 
Macer, l'auteur d'un traité sur les vertus des plantes^ 
célèbre pendant les derniers siècles du moyen âge. 
Plus instruit et mieux renseigné que l'abbesse de 
Saint-Rupert, le pseudo-Macer connaît nombre de 
propriétés médicinales de la rose ignorées de la 
docte religieuse. Ainsi les pétales écrasés de cette 
fleur guérissent, d'après lui, le feu sacré ; mélangés 
à du vin, ils arrêtent le flux du ventre ; le suc qu'on 
en retire, ajoute-t-il, entre dans la composition de 
divers collyres ; réduits en poudre, ils font dispa- 
raître, seuls ou mêlés à du miel, les ulcères de la 
bouche; appliqués en cataplasme ou bien écrasés 
dans du moût, ils calment la fièvre. Enfin Macer 
rappelle, d'après Palladius, et comme Walahfrid, 
de quelle utilité médicale peut être l'huile de roses 

1. Inficlt hic oleum proprio de nomine dictum, 
Quod quam saepe fiât mortalibus utile curis, 

Nec meminisse potest hominum nec dicere quisquam. 

Horfulus, XXVI, V. 402-404. 

2. Libeî' de plantis, cap. xxii, éd. Migne, p. 1139. 

3. Macer Floridus, De viribus herbarum. S. 1. n. d., in-4, 
cap. XXI. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 463 

convenablement préparée. Il y a progrès, on le 
voit, sur Hildegarde; néanmoins le poète-médecin 
en est encore, en somme, à la pharmacopée grecque 
et romaine; mais la rose allait servir à bien d'autres 
usages thérapeutiques ignorés des anciens et entrer 
dans des produits que ni Macer, ni les écrivains qu'il 
a suivis n'avaient connus. 

La pharmacopée a, depuis le xii^ siècle, fait de 
grands progrès, grâce aux travaux des savants arabes 
et aux découvertes de l'Ecole de Salerne. Les Arabes 
avaient inventé les sirops, qui d'Orient et d'Espagne 
devaient passer dans toutes les officines de l'Occi- 
dent ; la distillation perfectionnée par eux permit éga- 
lement de fabriquer des produits nouveaux; il n'est 
pas surprenant aussi que, depuis lors, l'emploi mé- 
dical de la rose se soit étendu. Eissa ibn Massa 
reconnaissait à cette fleur, surtout à la variété à 
pétales rouges, une vertu fortifiante, en même 
temps qu'elle rafraîchit, suivant lui, les inflamma- 
tions de la tête^ Pour Ishac ibn Amrâm, la rose 
convient à l'estomac et au foie ; elle réduit en parti- 
culier les obstructions de ce dernier viscère, occa- 
sionnées par la chaleur. Razès, de son côté, dit que 
la rose calme la fièvre, mais il affirme en même 
temps qu'elle provoque le coryza. D'après lui en- 
core, le miel rosat est bon à l'estomac, a qui con- 
tient des humeurs ». Razès vante également le sirop 
de roses et le sucre rosat ^. 

1. Ibn el Beithar, Traité des Simples, 11° 2274 (Notices et 
extraits des manuscrits , vol. XXVI, p. 406). 

2. Opéra. Venise, 1500, p. 12 et 15. 



464 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Avicenne, et après lui Vincent de Beauvais\ regar- 
dent la rose à la fois comme acide, styptique et 
amère ; pour eux encore elle est apéritive, ainsi que 
détersive, et calme l'efFervescence de la bile ; en 
infusion, elle est bonne contre les nausées et les 
palpitations fébriles et salutaire à tous les viscères; 
elle fortifie les membres inférieurs. En cataplasme, 
elle attire les piquants et les échardes, résout les 
apostèmes, guérit les excoriations de la peau et régé- 
nère les chairs rongées par les ulcères. Grâce à sa 
froideur, dit-il encore, la rose calme les douleurs 
des yeux, et celles de la matrice. Une infusion de 
pétales séchés est bonne contre la chassie des yeux 
et les ulcères des intestins. Le suc de la rose est 
excellent pour entretenir l'humidité de l'estomac; 
dans une infusion il est efficace pour les maux 
d'oreilles et de gencives. 11 est souverain aussi dans 
les syncopes. Les jeunes pousses et les têtes de la 
rose, à l'en croire, sont excellentes pour les crache- 
ments de sang et ses graines raffermissent les gen- 
cives. Enfin, suivant lui, l'eau et l'huile de roses font 
éternuer, quand on les respire. 

D'après le Livre des Expériences, Ibn el Beithar" 
enseigne que les pétales de roses desséchés et ré- 
duits en poudre cicatrisent et assouplissent la peau 
des malades atteints de la variole, et il vante égale- 
ment, d'après le même ouvrage, les propriétés salu- 

1. Liber canonis. Basiliae, 1556, in-fol. Tract. II, p. 291. — 
Spéculum naturae, p. 761 et 762. 

2. Op. laud..i). 407. 



La rosé dans la pharmacopée. 465 

taires du sirop de roses, qu'il recommande entre 
autres dans la fièvre bilieuse. Nous retrouverons à 
l'instant cette préparation d'origine arabe, dans la 
pharmacopée de l'Occident, où la rose n'occupe pas 
moins de place que dans celle de l'Orient. Son em- 
ploi y a été généralisé surtout par l'Ecole de Sa- 
lerne. Nicolas Praepositus, qui contribua à en fonder 
la renommée au xii^ siècle \ recommande l'emploi 
de la rose dans les maladies d'estomac et de foie; 
elle fait cesser, dit-il", les embarras gastriques, 
dégage la tête des « fumées » de la bile et arrête les 
hémorrhagies nasales. Cuite dans du vin elle apaise 
les douleurs d'oreilles et en orarsfarismes s-uérit les 
ulcérations des gencives. Ses graines pilées produi- 
sent le même effet. Enfin, les pétales en cata- 
plasme, ainsi que l'écorce en décoction, guérissent, 
d'après lui, les hémorrhoïdes. 

Mais c'est dans Platearius qu'on trouve l'énumé- 
ration la plus complète des usages de la rose au 
moyen âge et des propriétés qu'on lui supposait; le 
célèbre médecin nous a laissé dans son Liçre de 
simple înédecine ou Circa instans, une véritable 
pharmacopée de cette fleur ; il n'a omis aucune des 
préparations dans lesquelles elle peut entrer, ni 
aucun de ses emplois^ Aussi a-t-il servi de modèle 
et de guide à tous les auteurs de thérapeutique qui 

1. Ernst Meyer, Geschichte der Botanik, vol. III, p. 506. 

2. Magistri Nicolai Prepositi Dispensarium ad aromalo- 
rios nuper dlligentissime recognitum. Lugduni, 1512, in-4, fol. 4. 

3. Liber de simpUci mecUcina securidum Platearium. dictas 
Circa instans. Basileae, 1528, in-4, fol. 121 b. 

JoKET. La Rose. 30 



466 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

sont venus après lui. Vincent de Beauvais le cite en 
tète des autorités qu'il invoque ; si Albert le Grand 
ne paraît rien lui devoir, Thomas de Cantimpré, 
Barthélémy l'Anglais et Pierre de Crescence, dans 
son traité d'agriculture, Font suivi presque textuel- 
lement ; il en est de même, à plus forte raison, des 
Herbiers ou Arboristes français du xv^ siècle, qui ne 
sont que des adaptations ou même des traductions 
plus ou moins complètes du Lwre de simple médecine 
du savant Salernitain, ainsi que des Arbolayres et 
Grants Herbiers^ simples éditions de ces curieux ma- 
nuscrits. Inutile de parler de Conrad de Megenberg, 
qui n'a le plus souvent fait que reproduire Thomas de 
Cantimpré. Quant à V Herbarius de Mayence et au 
Ghart de Gesundheit, s'ils invoquent d'autres auto- 
rités, ils citent eux aussi Platearius au premier rang 
et lui ont emprunté le meilleur de ce qu'ils disent. 
D'après le plus illustre représentant de l'Ecole de 
Salerne, les principaux ingrédients faits avec la rose 
sont le miel et le sucre rosat, le sirop et l'huile de roses. 
Quant à l'eau de roses qu'il ne décrit pas, comme 
s'il la supposait trop connue, il ne s'agit point d'un 
liquide auquel des pétales de roses auraient donné, par 
un contact plus ou moins prolongé, quelque chose de 
leur parfum, mais d'une eau distillée avec des roses; 
Ibn el-Awam déjà en avait indiqué la préparation; 
elle était analogue à ce quelle est aujourd'hui. Ainsi 
que le Ménagier de Paris', les Herbiers français du 
xv^ siècle, donnent un moyen plus simple de l'obtenir : 

1. Vol. II, p. 252. 



LA nOSE DANS LA PHAHMACOPÉE . 467 

La manière comme ^ l'en fait Teaue rose ne pouvons 
pas exprimer se l'en ne la voit faire. Aucuns toutefois 
la font ainsi. Hz mettent roses avec eaue en une fiole de 
voire, en cette fiole mettent dedens ung- pot^ plaind'eaue 
bouillant, et ainsi cuisent les roses de la fiole avec Teaue 
qui y est et devient rouge "^ et met on la fiole au soleil et 
se l'en met moult d'eaue avec ung peu de roses elle n'en 
est pas si bonne. Aucuns cueillent les roses avec la rosée 
qu'elles ont et les mettent en la fiole comme dit est, 
sans y mettre autre eaue et celle eaue rose faicte ainsi 
est très bonne. 

L'eau de roses distillée, dont on a parfois attribué 
la découverte h Razès*, ou même à l'alcbimiste 
Glaber, qui vivait en Mésopotamie un siècle avant 
lui ', fut connue de bonne heure en Occident ; Cons- 
tantin Porphyrogenète en fait déjà mention dans la 
description d'une fête donnée à la cour de Constan- 
tinople en 946'; elle avait donc pénétré en Europe 
dès le x° siècle ; elle ne tarda pas non plus à péné- 
trer avec la fleur qui la produit dans l'Hindoustan, à 
la suite des Gaznévides. 

Si l'eau de roses du moyen âge était tout autre que 
celle des anciens, le miel rosat décrit par Platearius 
n'était pas moins difFérent que celui dont parlent 

1. Bibl. nationale, fr. 1230, fol. 164 b. Le man. 9136, f. 243 a, 
donne « comment «, le 9163 « dont ». 

2. Fr. 9136 et 12319, « vaissel ». 

3 Fr. 9136, a vermeille » , «bouter». 

4. Loîseleur-Deslongchamps, La rose, p. 92. 

5. Gmclin, Geschichte der Chemie, vol. I, p. 20. 

6. Schleiden, Die Rose, p. 269. 



468 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Pline et les autres écrivains latins. Pour le prépa- 
rer, on commençait par faire bouillir le miel qu'on 
voulait aromatiser; on l'écumait, puis on le coulait; 
ensuite on ajoutait des pétales frais de rose, dont on 
avait coupé l'onglet et on faisait bouillir le tout 
quelque temps. 

Pour préparer le sucre rosat, on pilait dans un 
mortier avec du sucre des pétales encore frais de 
rose ; puis on mettait le mélange dans un vase de terre 
ou de verre, qu'on laissait pendant trente jours ex- 
posé au soleil, en ayant soin de le remuer chaque 
jour. Le Ménagier de Paris donne la recette plus 
simple de faire bouillir du sucre réduit en poudre 
dans de l'aeaue rose» jusqu'à consistance sirupeuse^ 
Le sirop de roses s'obtenait en faisant bouillir des 
pétales de ces fleurs dans de l'eau, à laquelle on 
ajoutait ensuite du sucre. On faisait l'huile de roses 
en mettant bouillir des roses dans de l'huile com- 
mune, puis on coulait le tout; ou bien on plaçait des 
roses et de l'huile dans un vase de verre que l'on 
faisait chauffer au bain-marie. Nous voilà loin des 
recettes primitives de Pline. Enfin Platearius parle 
encore d'une décoction de roses dans du vinaigre, 
sans rien dire toutefois de la manière de la préparer. 
Elle était la même, sans doute, que pour l'huile de 
roses. 

Je n'ai point l'intention d'énumérer toutes les 
propriétés médicales que le Livre de simple médecine 

1. Vol. II, p. 274. Il convenait de plus, d'après lui, de mettre 
par chaque livre de sucre un blanc d œuf bien battu. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 469 

attribue à la rose^ ou à ses produits; je me bornerai 
à en indiquer quelques-unes". Le miel rosat, d'après 
lui, fortifie et mondifie, c'est un dissolvant puissant; 
avec de l'eau chaude il relâche, avec de la froide il 
resserre. Le sucre rosat passait aussi, et cela ne doit 
pas surprendre, pour avoir des propriétés astrin- 
gentes et fortifiantes ; il en était de même du sirop 
et de l'eau de roses. Platearius conseille le premier 
contre la dyssenterie et la lienterie. Il était réputé 
bon encore contre les vomissements de bile, contre 
les syncopes et les troubles du cœur. Le sirop de 
roses était donné avec de l'eau de pluie contre le 
flux de ventre et les vomissements, et dans de l'eau 
de rose aux malades atteints de fièvre. On l'adminis- 
trait dans de l'eau froide contre les syncopes. L'huile 
de roses servait à oindre la région du foie dans les 
inflammations de cet organe ; on en frottait égale- 
ment le front et les tempes pour combattre les mi- 
graines produites par le chaud ou le froid. 

L'eau de roses était employée contre la dyssenterie 
accompagnée de vomissements; on y ajoutait avec 
succès une décoction de mastix et de girofle. Aujour- 



1. Voici ce qu en dit, v. 19-22, le poète anonyme cité au com- 
mencement de ce chapitre : 

Hmneur malse dedens le cors Le cervcl, c'est desconforté, 
Ele degaste et boute hors. Par la rose est reconforté. 

2. Ces propriétés ont été résumées en quelques mots dans le 
man. fr. 12308, fol. 165 h, de la Bibl. nationale : « Pour le saint- 
feu, pour la matrice et le ventre, pour la bouche, pour restreindre 
chaleur, pour l'estomac et le ventre, pour le chief, pour plaies, 
pour douleurs de dos, pour les yeidx. » 



470 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

d'hui encore, dans l'Hindoustan, c'est, avec quel- 
ques grains d'un médicament mystérieux, le za/iar- 
mora (contrepoison), qu'on y dissout, presque le 
seul remède qu'on emploie contre le choléra ^ Mêlée 
avec de la poudre et du sucre de roses, et concentrée 
au soleil, elle servait à oindre les gencives. On la 
prenait en boisson dans les syncopes et les affections 
du cœur; en collyre elle était excellente pour les 
yeux ; elle servait à composer des espèces de pom- 
mades pour la figure, à cause de la propriété qu'elle 
avait d'assouplir la peau et de faire disparaître les 
éphélides de la face. 

Elle passait en Orient pour avoir une vertu purifi- 
cative. Quand Saladin se fut emparé de Jérusalem 
sur les Croisés en 1187, il fit laver avec de Teau de 
roses les murailles et le parvis de la mosquée d'Omar, 
qui avait été transformée en église par les Chré- 
tiens. Sanuto rapporte, par une exagération mani- 
feste, que cinq cents chameaux furent nécessaires 
pour porter l'eau de roses employée en cette occa- 
sion". Bibars, quatrième sultan de la dynastie des 
Mamelouks-Baharites, fit aussi laver, quand il la 
visita, la Kasbah de la Mekke avec de l'eau de roses^. 

1. Schlelden, Die Rose, p. 271. 

2. Les écrivains orientaux ne sont pas tombés dans cette exagé- 
ration; lun d eux, en rapportant ce fait, se borne à dire que Taki- 
Eddin, neveu de Malek-Adel, après avoir « lavé avec de l'eau les 
murs et les lambris à plusieurs reprises, y passa ensuite de l'eau de 
rose. » Reinaud, Extraits des historiens arabes relatifs aux 
guerres des Croisades. Paris, 1829, in-8, p. 214. 

3. La Grande Encyclopédie, s. v. Bibars. 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 471 

Et Mahomet II, après la prise de Constantinople, 
n'entra, dit-on^, dans l'église de Sainte-Sophie, con- 
vertie en mosquée, qu'après l'avoir fait purifier avec 
cette même eau. Les Chrétiens d'Orient ont adopté 
cet usage, et dans l'église du Saint-Sépulcre c'est en- 
core la coutume de laver avec ce précieux liquide la 
pierre sur laquelle, d'après la tradition, aurait été dé- 
posé le corps du Christ après la descente de la croix ^. 

Quant au sucre rosat ou conserve de roses, il était 
recommandé aux estomacs débilités; on en prenait, 
ainsi que du diarrhodon à la rhubarbe, pour se 
donner du ton, surtout au printemps et en été\ Celui 
que l'on préparait à Provins était si renommé, que 
c'était un des présents qu'on offrait aux princes et 
aux rois, quand ils traversaient cette ville*. 

Le Livre de simple médecine, on doit s'y atten- 
dre, connaissait encore d'autres produits dans les- 
quels entrait la rose. Il donne entre autres comme 
un spécifique souverain contre les douleurs de reins 
ou de poitrine un emplâtre fait de pétales de roses 
(piles) avec du blanc d'œuf et du vinaigre faible. Il 
préconise de même contre les vomissements une 

1. Lebeau, Histoire du Bas-Empire, vol. XXI, p. 282. 

2. T. R. JolifTs, Reise in Palàstina, etc., ap. Schleiden, p. 270. 

3. « Pour conforter l'estomac «, dit le Ménagier de Paris, 
vol. II, p. 274. 

En estyeu o vas lo pascor, 

(e) tu prent de sucre rosat, 

dyarrodon revibarbizat. 
Diatetik. v. 81-83 (Herm. Suchier, Denkmàler provenzalischer 

Literatur luid Sprache, Halle, 1883, in-8, p. 203). 
'j. liOiseleur-Deslongciiamps, La rose, p. 100. 



472 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

décoction de roses dans du vinaigre, dont on imbibe 
une éponge qu'on place sur « l'orifice de l'estomac )). 

La rose était aussi employée seule; ses pétales 
desséchés, dit Platearius\ mis sous les narines, forti- 
fient le cerveau ; contre la diarrhée cholériforme, 
il conseille aussi une décoction de roses dans de l'eau 
de pluie. Un cataplasme de pétales de roses préala- 
blement bouillis était excellent, d'après lui encore, 
contre la rougeur des yeux. Les étamines, que Pla- 
tearius appelle anthères, déjà utilisées dans l'anti- 
quité, ont été également employées par l'Ecole de 
Salerne. Elles passaient pour bonnes contre le flux 
de ventre et les vomissements. En décoction dans du 
vinaigre pur ou rosat, on s'en servait pour se garga- 
riser, après l'extraction d'une dent. Réduites en 
poudre elles calmaient l'inflammation de la luette. 

Si le moyen âge s'en tint aux propriétés attribuées 
à la rose par le Livre de simple médecine, les phar- 
macologues de la Renaissance devaient renchérir 
encore sur l'importance médicale attribuée à la rose 
par le maître de l'École de Salerne. « Il n'est point 
de simple, remarque Rosenberg^ indigène ou exo- 
tique, qui soit plus utile, plus nécessaire et plus 
agréable. » « 11 n'y en a point, ajoute-t-il, qui four- 
nisse autant de remèdes, soit internes, soit externes.» 
« Elle est, dit un autre auteur ^ la lumière et la 
richesse des pharmacies. » 



1. Circa iris tans, p. 122. 

2. Bhodologia, «Praeludium », p. 1 et pars II, cap. xviii, p. 225. 

3. « jNon esset vel lux vel luxus apothecis, si Rosa pharmacopaeis 



LA HOSE DANS LA PHARMACOPEE. 473 

A cette époque de faveur extrême, la rose eut le 
privilège d'entrer dans la composition de quelques- 
uns des spécifiques les plus célèbres : tel que le sirop 
d'or du duc de Mantoue, l'or potable de Roderic 
a Fonseca, le secret royal, envoyé en présent par 
Elisabeth d'Angleterre à l'empereur Rodolphe ll\ 
et, plus anciennement, Vaquaçit de Frédéric III. 
Le hasard heureux qui fit découvrir, au commence- 
ment du xvii^ siècle', l'essence de roses, — attar- 
giil, — vint encore augmenter, avec le nombre des 
produits, le renom pharmaceutique de la rose. 

La rose sauvage n'était guère d'un moindre em- 
ploi que la rose cultivée. D'après Albert le Grand^, 
une infusion de ses pétales est bonne pour les 
enfants atteints de rachitisme; en gargarisme ils 
calment les maux de dents; sa racine passait aussi 
pour salutaire contre les crachements de sang et 
pour les estomacs débilités ; on la disait encore bonne 
contre la constipation, ainsi que pour les fractures 
anciennes. Elle passait également pour souveraine 

desideraretur. » Minderer, Aloedarium. Vindeb., 1616, cap. xi, 
p. 153. « On en retire tant de choses, dira encore Pomet à la fin 
du xviie siècle, en ne parlant toutefois que de la rose de Provins, 
que sans elle la médecine ne serait pas si florissante. » Histoire 
générale des drogues. Paris, 1694, in-fol., p. 174. 

1. J. G. Benemann, Die Rose zuni Lobe ihres SchÔpfers. 
Leipzig, 1742, p. 43, ap. Schleiden, p. 186. 

2. En 1612, à 1 occasion d une fête donnée par la sultane favorite 
Nur-Djihan au grand-mogol Djihan-Guir. L. Langlès, Recher- 
ches sur la découverte de l'essence de rose. Paris, 1804, in-8. 

3. De vegetahilihus, lib. M, tract. I, cap. ix (44), p. 359. Ce 
que dit Albert s'applique surtout à 1 églantier rouillé. 



474 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

contre les fièvres de longue durée. Mâchée et mise 
sur une piqûre de scorpion, elle en attirait le venin. 
Ses graines aussi étaient excellentes contre la mor- 
sure des reptiles et dans beaucoup d'autres cas. 

Loin de diminuer, l'efficacité supposée de l'églan- 
tier ne fit que croître à la fin du moyen Age et au 
commencement des temps modernes. Une décoction 
de ses orraines, dit Conrad de Meofenbero-^ ofuérit 
les enfants dont les membres ont souffert de mouve- 
ments trop brusques. D'après lui encore, la sève en 
est bonne en gargarismes contre les maux de dents. 
Et il ajoute avec Albert que sa racine est excellente 
contre les crachements de sang, ainsi que dans les 
maladies d'estomac et les fièvres paludéennes. Ha- 
gendorn^, un siècle et demi plus tard, reconnaîtra à 
l'églantier encore bien d'autres vertus ; il n'énumère 
pas moins de trente-trois maladies, la plupart même 
dangereuses, telles que l'épilepsie, l'hydropisie, le 
croup, l'hémoptysie, le goitre, les hémorrhoïdes et 
la podagre, contre lesquelles cet arbuste offrait un 
remède assuré. 

Mais on n'attribua pas seulement des propriétés 
curatives ordinaires à la rose cultivée ou sauvage, on 
lui en reconnut aussi de merveilleuses et de surna- 
turelles. Telle était la vertu soporifique attribuée par 
lesanciens Germains à l'églantier. Odin, irrité contre 
la walkyrie Sigurdrifa, qui avait tué Hialmgunnar 
son protégé, la plongea dans le sommeil, en la tou- 

1. Das Buch der Naiur, p. 316, 8. C. von Mcgenberg parle 
plus particulièrement des fruits de la R. rublginosa. 

2. Cynoshatolopa, ap. Schleiden, p. 186, 



LA ROSE DANS LA PHARMACOPEE. 475 

chant avec une branche de cet arbuste — le svefn- 
thorn^. L'excroissance moussue produite sur l'églan- 
tier par la piqûre du Crjnips rosae — le bédégar 
— passait surtout pour posséder cette propriété 
d'endormir*; on croyait qu'un homme plongé dans 
le sommeil, sous la tête duquel on place cette ex- 
croissance, ne se réveille point qu'on ne l'ait enlevée. 
Près d'une image de Notre-Dame, non loin de 
Lucques, croissent des roses dont le parfum suffit un 
jour pour faire parler un petit berger muet de nais- 
sance, qui cueillit l'une d'elles^. Il y a dans ce fait 
merveilleux quelque chose d'analogue h l'action mi- 
raculeuse que la rose exerce sur les possédés. Mais 
c'est dans les incantations surtout que cette fleur a 
pris place; en Westphalie, on arrête le sang au nom 
des trois roses symboliques qui sont supposées se 
trouver dans le jardin du ciel*^: 

Dans le jardin de Dieu, il y a trois roses; Tune s'ap- 
pelle bonté de Dieu ; la seconde, sang- de Dieu ; la troi- 
sième, volonté de Dieu ; sang-, arrête-toi, je te l'or- 
donne. 

1. Die Edda, die altère und jûngere ûbersetzt von Karl 
Simrock. Stuttgart, 1864, in-8. « Sigrdrifumàl « , p. 204. 

2. J. J. Grimm, Deutsche Mythologie, vol. II, p. 1007. 

3. Wolfg. Menzel, op. laud., vol. II, p. 282. 

4. In Gottes Garten stehn drei Rosen, 
Die eine heisst Gottes Gûte, 

Die andere Gottes Geblûte, 
Die dritte Gottes Willc, 
Blut, ich gebiete dir, stehe stille. 
A. Kuhn, Sagen, Gebràuche und Mclrchen aus Westphalen, 
vol. II, p. 199, 



476 LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Certains idiomes, nous l'avons vu, ont donné à 
l'érysipèle le nom de rose; ce mot est ainsi entré 
dans plusieurs formules magiques destinées h guérir 
la maladie qu'il désigne. En voici une qui est usitée 
dans la région du ]\îinho ^ : 

Que faire à la rose vermeille qui ici mord, brûle et 
point? Donne-lui du sel de la mer et de l'herbe de la 
montagne... et Notre-Dame permettra que ce mal dimi- 
nue.. Que Dieu te rende à ton premier état, tel que tu 
naquis et fus créé. 

La suivante est employée dans la Lithuanie^ : 

Neuf roses flottent sur la mer, trois noires, trois blan- 
ches et trois grises. Les noires s'enfoncent sous l'eau, 
les grises aussi, seules les blanches surnagent et fleu- 
rissent. Qu'ainsi, semblables aux roses abîmées dans les 
flots, disparaisse cette maladie ; qu'ainsi, semblable aux 
roses blanches et fleuries, fleurisse de nouveau ta santé. 

IL 

Comme dans l'antiquité, la rose et ses produits ne 
furent pas, au moyen âge, employés seulement dans 
la médecine, ils le furent encore comme cosmétiques 
et dans la cuisine. L'eau de roses jouait un rôle con- 
sidérable dans les usages de l'Orient; on en ofl'rait 

1. Que faria a rosa vermelha Que a Senhora permittirâ 

Que aqui corne, arde e doe? Que este mal alirandarâ. .. 
Dâ-lhe corn sal do mar Deus te tome a teu estado, 

E herva do monte... Goino foste nado e creado. 

Ad. Goelho, Romances sacros, oracoes e ensalinos pojm- 
lares do Miiiho (Romaiiia, vol. III, p. 276.) 
2. Potebnia, Ohiasnenia, etc., p. 110, 



LA ROSE DANS LART CULINAIRE. 477 

aux hôtes à leur arrivée; dans les festins on en 
répandait sur les convives. Sucrée et rafraîchie avec 
de la neige, c'était aussi, dès le viii*^ siècle, un breu- 
vagfe recherché des femmes musulmanes'. Dans les 
fêtes princières de l'Inde, on offre aujourd'hui encore 
de l'eau de roses aux invités pour se parfumer la barbe 
et les cheveux. Cet emploi de l'eau de roses passa de 
l'Orient en Occident, peut-être à la suite des Croi- 
sades; c'est depuis lors du moins qu'on rencontre 
l'usage de se laver la figure avec ce liquide". Avant 
de se mettre à table, les dames se lavaient les mains 
avec de l'eau de roses ^ Après le repas, on se net- 
toyait aussi la bouche, en France du moins, avec une 
espèce de poudre et cette même eau^. Dans le CJiâ- 
timent des dames de Francesco Barberino, on voit les 
femmes de la jeune reine lui laver les mains et le 
visage avec de l'eau de roses, avant de la conduire à 
la couche nuptiale^. 

1. Kremer, Kultargeschichte des Orients. Wien, 1875, vol. I, 
p. 149. Ibn-Batuta dit qu'on en offrait aux invités avec du sirop. Il 
parle aussi de sorbets que les Persans faisaient avec du jus d'orange 
et de citron, des roses et des violettes. Voyages, I, 247 et 366,11, 78. 

2. Deve rose (ont) lor vis lavés. Parten., v. 10660. 

3. Prisent l'aiguë en dorés bacins 
Aiguë rose tôt a fuison , 

Onques d'autre n'i lava on. Parten., v. 10846. 

4. Et quant ce vint a la parclose 
Letuaires et eve rose 

Por laver sa bouche et son vis. 
Gortois d'Arras, v. 79 (Méon, Fabliaux, vol. I, p. 382). 

5. Lavano il viso elle mani alla donna 
D'acqua rosata. Parte V, p. 128, v. 58. 



478 LA nOSE At MOYEN AGE. 

Comme aujourd'hui, on recherchait les roses et 
les violettes, à cause de leur parfum, regardé comme 
fortifiant; le traité provençal de Diététique, publié 
par M. Suchier, recommande de s'en faire apporter 
en été, « pour sentir bon))\ On faisait aussi usage 
de pétales desséchés de roses, surtout de roses de 
Provins, pour parfumer les vêtements, et peut-être 
pour les préserver des mites ^ 

L'eau de roses et la rose elle-même n'occupaient 
pas moins de place, au moyen âge, dans les usages 
culinaires que dans la toilette. Les habitants des 
lacustres de la Suisse paraissent déjà avoir mangé 
les fruits de l'églantier \ Au moyen âge on en fai- 
sait une espèce de compote. Peut-être aussi faisait- 
on déjà frire alors dans une pâte légère des pétales 
de rose, comme on le fait aujourd'hui dans l'Alle- 
magne méridionale. 

En Orient, nous apprend Abdellatif, ils entraient 
dans la composition de divers mets et pâtisseries. Le 
sirop de roses, lui, servait, avec du gingembre, de la 
cannelle, du jus de citron et plusieurs autres ingré- 
dients, à faire une sauce qu'on versait sur une espèce 
de pâté rempli de poulets et de petits oiseaux*. 
Dans l'Allemagne méridionale les pétales de roses 



1. En aprop ti fai aportar en estieu entorn lo pascor... 

despetias per bon flairar... de rozas o de violetas. V. 93-99. 

2. Ménagier de Paris, vol. II, p. 252. 

3. Heer, Pflanzen der Pfahlbauten. Zurich, 1866, in-4, 
p. 29. 

4. Relation de l'Egypte, trad. de S. de Sacy, p. 311 et 317. 



LA ROSE DANS l'aRT CULINAIRE. 479 

servaient aussi à assaisonner les « poulets à la grec- 
que », plat qui paraît avoir été prisé au xv^ siècle'. 
Mais c'est l'eau de roses surtout qui, depuis le xiii° 
siècle, a joué dans la cuisine un r()le considérable; 
on l'employait comme assaisonnement dans les sauces, 
dans les ragoûts et même dans diverses soupes'^. 
Arnaud de Villeneuve, qui blâmait l'usage immodéré 
des épiées, permettait, dit-on, d'apprêter la volaille 
avec du vin, du sel et de l'eau de roses. D'après le 
Ménagier de Paris^, les perdrix rôties se mangeaient 
(( au sel menu ou à l'eaue rose et un petit de vin ». 
Elle entrait aussi dans la préparation de ce « blanc- 
manger », que le cuisinier des Canterbury Taies 
excellait à faire ^. Suivant Le Grand d'Aussy, l'eau 

1. On les préparait en mettant ensemble des poulets rôtis et de 
la chair de porc bouillie; puis on y ajoutait un quarteron de roses, 
du gingembre et du poivre, du vin et du vinaigre, avec du sucre et 
du miel; après quoi on faisait revenir le tout sur le feu. Edm. O. 
vonLippmann, Geschiclite des Zuckers. Leipzig, 1890, in-8, p. 240. 

2. Le Grand d'Aussy, op. laiid., vol. II, p. 244. Le Grand cite 
en particulier, p. 230 et 232, la « soupe dorée » et la «soupe au 
chènevis « où entrait de 1 eau de roses. 

3. Vol. II, p. 183. 

4. For blanc manger he madè with the best. 

John Saunders, Chaucer's Canterbury taies annotated,^. 162, 
donne la recette de ce mets, d'après A proper new Booke of 
Cookery de 1575 ; on le faisait avec le blanc dun chapon bouilli, 
puis séché et ensuite cardé, qu'on mêlait avec du lait, de la 
crème et de la farine de seigle ; on mettait le tout dans une poêle 
sur le feu, on 1 agitait et quand il commençait à bouillir, on ajou- 
tait une demi-livre de sucre en poudre et un gobelet d eau de rose. 
Taillevant, cité par Le Grand d Aussy, II, 252, avait, un siècle 
auparavant, donné de ce mets une recette analogue. 



480 LA ROSE Ar MOYEN AGE. 

de roses servait éoalement dans la confection de 
certains desserts ; on l'employait en particulier, 
dit-il, pour assaisonner les cerneaux. Il parle aussi 
de tartes aux prunes et à l'eau de roses*. 

Chose surprenante, la rose, dont le parfum est si 
suave et si recherché, a été parfois un objet d'anti- 
pathie. D'après Michel Glykas^, qui se fait ici l'écho 
d'une croyance de l'antiquité, les vautours et les 
coléoptères fuient le parfum des roses. Il suffît aussi 
pour tuer les escargots, suivant le persan Enweri'. 
Des hommes eux-mêmes, dit-on, l'ont redouté; le 
cardinal Olivier CarafFa quittait Rome dans la sai- 
son des roses et allait s'enfermer dans son parc, 
voisin du Quirinal, afin d'éviter toute visite qui pût 
lui apporter l'odeur de ces fleurs. Quand le doge de 
Venise, Francesco Venerio, allait h l'église les jours 
de grandes fêtes, il avait soin d'en faire enlever les 
guirlandes de roses, dont l'odeur l'eût fait tomber 
sans connaissance*. Il arrivait au cardinal Henri de 
Gordoue, et à un dominicain de la famille des Bar- 
beriofi de Venise, de tomber aussi sans connaissance 
lorsqu'ils sentaient et le dernier même quand il 
vovait de loin une rose'. 



1. Op. laud., vol. III, p. 275. 

2. M. Glykas, Annales. Venetiae, 1729, in-fol., p. 39, «. 

3. Schleiden, Die Rose, p. 266. 

4. Rosenberg, Rhodologia, p. 216. 

5. Schleiden, Die Rose, p. 182. 



BIBLIOGRAPHIE^ 



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*BErs'EMANN (J.-C), Die Rose zum liuhme ilires SchÔpfers. 

Leipzig, 1742. 
BucHoz (J.-P.), Monographie de la rose et de la violette, 

considérées sous leur aspect d'utilité et d'agrément, etc. 

Paris. 1804, in-8. 
Gaetam-Lovatelli (E.), La [esta délie rose.(Nuova antologia, 

1er nov. 1888, vol. XVIII, 3e série). 
Ghesnel (A. de), La rose chez les différents peuples anciens 

et modernes. Description, culture et propriétés des l'oses. 

Paris, 2" éd., 1838, in-8. 

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PronviUe. Paris, 1824, in-8. 
Loiseleur-Desloxgchamps (J.-L.-A.), La rose, son histoire, 

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MoNARDus (Nie), De rosa et partibus eius. Antverpiae, 1564, 

in-8. 
Orbessan (M'-^d), Essai sur les roses (Mélanges historiques 

et critiques, etc. Paris, 1768, in-8, vol. Il, p. 297-338). 
Redouté et Thory, Los roses. Paris, 1815-24, in-fol. 
RosENBERG (Joh.-Gar.), Rhodologia, seu philosophico-medica 

generosae rosae descriptio. BVancof. , 1624, in-12. 
ScHLEiDEN (M. J.), Die Rose. Geschichte und Symbolik in 

ethnographischer und kulturhistorischer Beziehung. Leip- 
zig, 1873, in-8. 
SnHMiDT-BRANCo (Gccilia), A rosa na vida dos povos. Madrid, 

1886. in-8 (Bibl. de las tradiciones populares espaîiolas , 

vol. VIII). 
*ViBERT, Essai sur les roses. Paris, 1824-30, in-8. 
*Walroth, Rosae plantarum generis historia succincta. 

Nordh. 1828, in-8. 

1. Cette bibliographie ne comprend que les ouvrages (jai traitent 
e.vclusivement de la rose; jai marqué d un astérisque ceux que je 
n'ai pu consulter moi-même. 

JoRET. La Rose. 31 



ADDITIONS ET CORRECTIONS 



Page 3. note 5, der alten lire : des alten 

— 48, note 1, toç — w; 

— 50, note 4, tepà — lepà 

— 83, note 4, /.au/a... 'avôsî — xajyà. .. àvOst 

— 140. note 1. scabaei — scarabaei 

— 169, lig. 5. épines — aiguillons 

— 193, note 3 ^liklosisch — Miklosich 

— 207, lig. 3, gaement — gaiement 

— 235, note 4, vividario — viridario 

— 2i9. Un renseignement, qui me paraissait digne de toute 
confiance, ma fait croire que la poésie religieuse de la Grèce igno- 
rait la comparaison de la Vierge avec la rose ; le fragment suivant 
d un poème du mont Athos, communiqué par le cardinal Pitra à 
Rohault de Fleury (La sainte Vierge, etc., I, 382), nous offre 
néanmoins celte comparaison : 

v.y.inxç, y.iva[j.oj|xov, 
vapoov, -/.poxov, y.ziyo'j, 
poBojv a'jpov Te y.a'i zotXuxa. 
Page 285, note 1, 1. 4. effacer pg. 

— 293, note 1, v. 2, geitchte lire : getichte 

— 315, note 1, 1. 3, Antwerpeiier LiederbiiekXïve: Antwer- 

per Liederboek. 

— 315. note 3, v. 2, eel lire : edel 

— 319, note 2, v. 3. krant — kraut. 

— 356. note 4, 1. 6, Stuckins — Stuckius, 



TABLE 



Préface. 



PREMIERE PARTIE. 

LA ROSE DANS l'aNTIQUITÉ. 

Chapitre P"". - — Des espèces de roses connues dans l'antiquité. . . 1 

Chapitre II. — Culture de la rose dans l'antiquité 30 

Chapitre III. — La rose dans les légendes et dans la poésie des 

Grecs et des Romains 45 

Chapitre IV. — Usages de la rose chez les Grecs et les Romains. . 88 

Chapitre V. — La rose dans l'ancien Orient • . 122 

Chapitre VI. — La rose dans la pharmacopée grecque et romaine. 129 

SECONDE PARTIE. 

LA ROSE AU MOYEN AGE. 

Chapitre P"". — Culture de la rose dans l'Orient et dans l'Occi- 
dent 141 

Chapitre II. — La rose dans les légendes et dans la poésie de 

l'Orient. La rose et le rossignol 19G 

Chapitre III. — La rose dans les légendes chrétiennes 231 

Chapitre IV. — La rose dans les légendes profanes et dans la poésie 

de l'Occident 285 

Chapitre V. — La rose dans les usages de la vie, dans le culte et 

dans l'art 3'JO 

Chapitre VI. — La rose dans la pharmacopée et dans l'art culi- 
naire 461 

Bibliographie 481 

Additions et corrections 482 



CHARTRES. — IMPRIMERIE DURAND, RUE FULRERT, 



jorei. ^nanes/La rose aans i aniiqui 



3 5185 00074 300G