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L Art et les Artistes 



I 







CHARLES MERYON 



ËéëÉ 




Le Petit Pont 
(eau-forte) 




I E PONT-AU-CHANGE 



CHARLE 



C 



harles Méryon appartient à cette grande 
lignée des solitaires qui semblent nés pour 
déconcerter les théories critiques et les générali- 
sations d'histoire. Son effort d'art ne se rattache à 
rien de contemporain ou d'antérieur ; sa vision 
es1 entièrement personnelle. Ceux qui chercheront 
a caractériser" son œuvre par sa vie pourront 
descendre dans le menu détail des faits, interroger 
les papiers et les correspondances: ils ne trouve- 




PORTRAIT DE MÉRYON PAR BRACQUEMOM) 
(eau-i 



ront pas que l'artiste a sul.i belle influence, résumé 
telle pensée ou telle sensation commune à son 
temps. Des chercheurs se serviront de ses plan he 
pour déterminer avec précision tel aspect du Paris 
disparu, pour illustrer quelque dissertation sur 
l'histoire «le la cité transformée. Les amateurs s'in- 
quiéteront de savoir si les étais enlevés par eux 
aux enchères publiques sont sur papier rare, s'ils 
sont postérieurs à la folie du maître et s'il, por- 
tent, gravés dans les i .iris, les aérostats chiméri- 
ques, qu'ajoutait sa manie. Les philosophes el 
les psychologues affirmeronl une fois de plus 
que le génie dans l'art es1 le résultat d'un dé- 
sordre intérieur et d'un déséquilibre mental. Sa- 
chons seulement que Charles Méryon est de ceux 
qui naissent au hasard d'un sièi le el qui ne le 
subissent pas. Il n'a pas connu d'autre discipline 
ni voulu d'autre maîtrise que l'ascendant impérieux 
de sa propre imagination. Le désarroi de son exis- 
tence commente et représente, si L'on veut, l'ori- 
ginalité de son ar1 et la personnalité de son esprit, 
mais il ne les explique pas. Comme pour Turner, 
comme pour tous les isolés supérieurs, il suffil 
de connaître qu'il a produit telles œuvres, qu'il 
,i gravé son nom au bas de telle ou telle estampe. 
Les feuillets de papier où se conserve sa vision 
admirable nous ont gardé ce qu'il y avait d'es- 
sentiel en lui. 

Au surplus, la vie d^ i hari M< on apparaît 
mvstérieuse et comme - lux indis- 

crétions des chercheurs. Le bibliophile Bouvenne 



NOTA. — Nous devons la plupart des illustration! di cet article à l'obligeance de M. I il, qui a i 

l'œuvre de Méryon le tome II di iblication: le Peintre-Graveur illustré. 



329 



L'ART ET LES ARTISTES 



a consulté et public des lettres à Félix Bracquemond, 
fait appel à la tradition orale, interrogé la mémoire 
hésitante ou réticente des amis. Une note de 
Baudelaire nous apprend que l'artiste était tïls 
d'un médecin anglais et d'une Espagnole. 
Ce commencement de vie est étrange et 
vague comme un conte. Nous savons aussi 
que, sorti de l'École Navale, Méryon fit de vastes 



nient déterminé l'art de Charles Méryon. Son pre- 
mier, son seul essai en peinture, l'assassinat de 
Marion Dufrêne dans la baie des Iles, en Nouvelle- 
Zélande, rappelle pourtant cette première époque 
de sa vie. Mais bientôt le paysage des villes prit 
le rêve de l'artiste et lui imposa ses visions. 

Son existence à Paris est plus obscure encore. 
Par des propos de camarades, surtout par le D r F< >ley, 




LE PONT-NEUF 



voyages, qu'il rapporta des îles océaniennes des 
croquis nombreux et des notes, de fins vaisseaux 
aux voiles déployées, couchés par la brise sur des 
mers pacifiques, des portraits d'indigènes où se 
résume une humanité triste, ignorante de son passé, 
insoucieuse de son déclin, reproduits d'un crayon 
exact, habile, un peu maigre et dur. Graver l'album 
de cette course autour du monde le préoccupa 
longtemps, et il l'a commencé. Mais les voyages, 
qui ont laissé par exemple dans l'esprit de Bau- 
delaire enfant une trace si lumineuse, qui ont 
exercé un tel ascendant sur les destinées de son 
imagination et de sa sensibilité, n'ont pas autre- 



père de l'écrivain, on a quelques jours sur 
si m humeur, sur ses caprices, sur ses promenades 
de solitaire. Il n'aimait pas le monde, les indiffé- 
rents agréables rencontrés au coin des salons, 
passagers comme les rues. Dans cette fin de la Mo- 
narchie de Juillet, à l'heure où se prépare la révo- 
lution la plus formidable du siècle, il rêve à l'écart 
et vit dans l'éternité. Sa sauvagerie, ses manies 
déconcertent tous ceux qui sont autour de lui et 
qui s'intéressent à ses efforts, cette famille de hasard 
aussi chère, aussi précieuse que la vraie. Il a ses 
habitudes dans un petit café de la rue La 
Rochefoucauld où il y a des bourgeois et des 



330 



L'ART II I ES ARTISTES 




LA POMPE NOTRE-DAME 



peintres. Un lin visage au front vaste, aux yeux 
attentifs, avec quelque chose de tendu et de solli- 
cité, telle est la physionomie que révèlent les croquis 
du D r Gachet et le médaillon gravé par Bracque- 
l. Ainsi, dans la pénombre de cette destinée- 
nous saisissons quelques traits, des gestes, des 
anecdotes qui sont comme des lueurs. Puis la nuit 
recommence. D'autres se sont signifiés et décrits 
dans des lettres expressives ou bavardes, laissent 
derrière eux un fatras énorme de paperasses et de 
souvenirs, tous les menus fragments de leur moi. 
Mais qu'il est difficile de surprendre et de fixer ce 
fugitif ! Loué, admiré par Hugo, Baudelaire, Burty, 
il reste inconnu de son époque, il voit toute sa vie 
autour de lui le cercle de L'indifférence et du silence. 
J'ai montré ailleurs comment le Romantisme, 
après un long oubli, après la gravure d'ap- 
parat du premier Empire et de la Restauration, 
avait assuré la renaissance de l'eau-forte. Beaucoup 
d'artistes originaux s'étaient essayés avec succès 
à un procédé qui se pliait si facilement au tempé- 
rament et aux qualités des peintres. L'un d'eux. 
Eugène Bléry, sylvain véritable, amoureux des 
forêts, des beaux arbres robustes solidement 
implantés dans le sol, dont le tronc accidenté 
semble de la même famille que les rocher? qui les 
entourent, fut le premier maître ou plutôt le pro- 
:; de Méryon. Ce fut lui qui lui enseigna les 
éléments de son art, la technique particulière de 



la pointe, la chimie compliquée, souvenl périlleuse, 
des acides. Dans quelques-unes de ses plam 
dans ses vues de Fontainebleau, qui sont vrai- 
ment personnelles et ne ressemblent à rien d'an- 
térieur, on peut déjà surprendre une certaine 
rectitude colorée de la taille, une habileté et une 
franchise de la morsure que l'on retrouvera dans la 
technique de Méryon. En même temps qu'il se 
pliait à la discipline de l'apprenti- agi celui-ci 
faisait des copies, étudiait ce m-. ment 

Zeemann. L'influence de Zeemann sur le [métier 
de Méryon a une importance particulière. La vision 
de cet artiste n'est pas sensiblement différente de 
celle d'un Israël Sylvestre ou d'un Pérelle, mais avec 
une recherche du caractère dans le détail, une pré- 
cision linéaire du dessin qui sont plus ti 
que partout ailleurs. Ses édifices ou ses vais- 
c, construits, màt!'- e1 gréi • un soin 

d'architecte et de marin. .1 sin 

guliers documents, en même temps que de curieuses 
chose- d'art. Sûrement cet ensemble de qualités 
séduisit en Méryon l'ancien voyageur habitué au 
croquis des côtes, à la notation précise et rapide 
ayant une valeur de renseignement, une netteté 
en quelque sorte scientifique, l'habile dessinateur 
des praos malaises et des barques de gin 

Ainsi un romantique, Bléry. un classique, 
Zeemann, tels sont les maîtres que Méryon s'est 
choisis pour apprendre ce métier de graveur à 



331 



L'ART ET LES ARTISTES 



l' eau-forte à l'aide duquel il va traduire les visions 
de son génie et dont il a compris tout de suite les 
immenses ressources et la poésie étrange. Comme 
l'Euphorion du second Fous/, son art résume 
instinctivement deux tendances. Avec une indi- 
vidualité grande et singulière, qui semble dépasser 
le réel, donne un aspect dramatique et solennel 
à tout ce que le dessinateur a vu et reproduit, 
il reste exact, linéaire, je dirais presque 'géomé- 
trique. Il ne se perd jamais dans la fumée des 
songes, dans la lueur tremblante des apparitions. 
La magie dont il dispose — et elle est souveraine — 



s'exerce sur des solides à angles définis, sur des 
plans de lumière coupés par des plans d'ombre. 
Même dans les inventions que lui suggère sa folie, 
il reste aussi sûr de son dessin, aussi maître du trait 
gravé qui construit, qui isole et qui colore les formes 
qu'un burineur du xvi e siècle. Voilà, je crois, un 
caractère essentiel et fortement accusé de son génie. 
C'est ce qui donne à l'art de Charles Méryon tant de 
style et tant d'étrangeté tout ensemble, ce qui fait 
qu'on peut le comparer successivement et avec autant 
de justesse aux maîtres les plus opposés, sans 
en trouver un seul qui lui ressemble formellement. 




LA TOUR DE L'HORLOGE 
332 



L'ART ET LES ARTISTES 



Le paysage des villes où se presse la foule hu- 
maine, où s'inscrit, dans l'aspect 'les maisons el 
dans la vétusté de la pierre, la figure même du pa 
les places animées, les rues étroites, pareilles à 
des tailles et à. des ravins, la poésie des surfaces 
de pierre érodées par l'air, recrépies de plâtre, 
fendues de lézardes, l'atmosphère sourde ou enso- 
leillée des eiiés, quel thème pour les peintres, quel 
prétexte aux fantaisies émouvantes de l'eau-forte! 
Notre école de gravure compte en ce genre bien des 
i. dents divers. Lalanne, Delaunay, de Roche- 
brune, Buhot sont des maîtres. Mais Méryon reste 
à part. 11 y a entre leurs planches et les siennes une 
différence essentielle et dont il importe de se rendre 
compte. 

Prenons, si vous voulez, telle belle pièce de La- 
lanne. Jamais peut-être artiste n'eut à ce degré 
le goût et le savoir du dessin, l'intelligence des élé- 
ments et du groupement pittoresques. On connaît 
l'habileté charmante de ses fusains : à cet 
art appauvri, devenu aux mains des demoi- 
selles gracieux et insignifiant, il rendit une vigueur 
et une poésie. L'exécution hardie et logique 
de ses eaux-fortes est surprenante. Mais il 
arrive que l'habileté détruit le caractère; la pointe 
se plaît à des jeux et à des fantaisies ; le cahier 
d'eaux-fortes sur le siège de Paris, amusement 
et joie des yeux, est une aimable miniature de 
la guerre. Lalanne est avant tout séduit par le 
pittoresque, c'est-à-dire par l'imprévu harmonieux 
des choses, parle détail où s'exerce et où triomphe 
l'habileté du dessinateur. Méryon n'est pas pitto- 
resque ; ses planches sont des résumés : il voit de 
loin et de haut ; loin de compliquer, il simplifie. 
La recherche d'eau-forte où se complaira Félix 
Buhot n'est pas son fait non plus. Il a, si je puis 
dire, une palette restreinte. L'écrasement du trait, 
la barbe laissée à la pointe sèche, le battage au 
marteau pour obtenir des tons fins, la subtilité 
des morsures et des remorsures, le maquillage 
long et compliqué des épreuves, la composition 
particulière des encres, toute cette recherche 
passionnée qui donne une telle saveur aux œuvres 
de Buhot, Méryon l'ignore ou la laisse volontaire- 
ment. \ ne à la loupe, la taille est directe et sans 
bavures : on dirait que la pointe a été tenue per- 
pendiculaire au cuivre. Très peu d'entre-croise- 
ments, de ces losanges chatoyants qui donnent 
tant de vie et de souplesse à la gravure française 
du xvm e siècle. Les traits se juxtaposent, s'enroulent 
dans les ciels en fins nuages pareils à des flocons 
ou à des écharpes, se coupent à angle droit pour 
exprimer la massivité de la pierre, l'aspect régulier 
des édifices. 

Cette technique, Méryon l'a voulue telle et se 
l'est faite en regardant les planches des maîtres 




■ 



LA TOURELLE, RUE DE l'ÉCOLE-DE-MEDECINE 

anciens. Elle est profondément en accord avec sa 
vision de peintre, elle la sert et elle l'exprime 
d'une manière admirable. 

Il a conçu une espèce de cité immobile, reculée 
dans le passé, d'où s'est retiré à jamais le tumulte 
de la vie. Des aspects de Paris qu il a pris et fixés 
dans sa mémoire pour les livrer à toute une trans- 
position imaginative, ce promeneur visionnaire 
n'a pas voulu retenir ceux qui signifiaient plus par- 
ticulièrement la force de la mêlée humaine, les 
faubourgs resserrés et tortueux où la foule s'écoule 
comme un fleuve, et que représentent volontiers 
les peintres d'aujourd'hui, inquiets des misères 
sociales et delà vie populaire. La ville foraine, toute 
en décor, somptueuse et provisoire, déjà sensible 
dans le Paris du second Empire, ne l'a pas tenté 
davantage. Il est allé aux monuments laissés par 



333 



L'ART ET LES ARTISTES 




NOTRE DAME 



l'histoire, à la grande cathédrale peuplée de démons 
en pierre, aux' galeries ogivales d'où l'on voit, 
entre les colonnettes, les toits, les cheminées, toute 
la géographie des maisons. Il a suivi les ruelles 
borgnes au bout desquelles apparaît le fragment 



d'art, le morceau de pierre sculpté, la tourelle 
ouvragée engagée dans la lèpre d'une muraille, 
tout ce par quoi le passé ressuscite aux yeux du 
passant érudit, pour la lièvre supérieure du cher- 
cheur. A feuilleter ce cahier d'estampes sur Paris, 




LE GRAND CHATELET 

334 



\K I E I I ES \U flSTES 



ornées d'allégories et de symboles d'un autre Lg< 
de ballons chimériques, de vols d'oiseaux qui signi 
n.'iii des présages, on ne peul pas ne pas se sentir 
envahi d'une espèce de mélancolie historique : 
sûrement ces aspects n'appartiennent ni au pré 
sent ni au passé immédiat de la ville ; ils sont très 
anciens, aussi vieux 

que les cités latines I ■ fT""^>*sJ 

ou' étrusques. Est- 
ce le l'avis d'au- 
trefois ? Est-ce le 
Paris d'à présent, 
tel que l'avenir le 
n i onstituera d'après 
nos ruines!' Le soleil 
qui l'illumine et qui 
resplendit solennel- 
lement sur les mai- 
sons et sur le fleuve 
n'esl pas non plus 
un soleil vivant, 
l'astre de l'existence 
pi i pétuée et des re 
nouvellements fé- 
i onds. Comme dans 
la Mélancolie d'Al- 
bert Durer, il est 
vieilli, usé, et rayon- 
ne avec je ne sais 
quelle tristesse. La 
répartition nette, ré- 
gulière et pourtant 
mystérieuse de la 
lumière fait penser à 
un éclairage lunait e 
en ce sens les é] ireu 
ves sur hollande bleu 
sont particulière- 
ment saisissantes. 
Les ombres elles- 
mêmes sont d'une 
qualité toute spé- 
ciale : la juxtaposi- 
tion des tailles, sans 
artifice d'encrage, 
sans vigueurs lour- 
des, leur laisse la 

transparence et la profondeur. Ainsi Méryon nous 
fait entrer dans un monde à part qui a ses phé- 
nomènes et ses lois ; la toute-puissance de son 
esprit l'a crée, le fait surgir à nos yeux. 

J'ai parlé plus haut de transposition imagina- 
tive. Si l'on entend par là déformation, inven- 
tion, arrangement, le terme est inexact. Charles 
Méryon n'a pas disposé le réel autrement qu'il l'a 
vu, mais il l'a vu et traduit d'une manière par- 




A NOTRE-DAM] 



ticulière. A l'origine de chacune de ses plam hi 
il y a une copie d'une fidélité scrupuleuse. I.'ar 
chitecture du pavillon de More, du ministère de 
la Marine, de la tour de Saint- Jacques-la Bou 
chérie vue de Notre Dame, l'assemblage des chai 
pentes, les détails des fenêtres, des corniches, des 

pilastres témoignenl 
d'une sûreté de 
technicien. Là en- 
core se retrouvenl el 
s'affirment son 
de préi ision t igide, 
son absolu mépris 
de la fantaisie el de 
la convention pitto- 
resques. Ainsi son 
œuvre apparaît i om 
me le résultat d'une 
espèi e d'hallucina- 

t logique . elle 

présente indéniable 
ment le double ca- 
ractère de la réalité 
et de la vision. Même 
à l'époque où il ai 
cuse le> jésuites 
d'a\ .m l'ait subir à 
ses épreuves du Sa 
Ion un lavage à la 
potasse pour tuei les 
nous, à l'heure où 
son esprit sombre 
définitivement dans 
la folie, quand il 
reprend ses plan- 
ches, il ne detoi me 
jamais, il ajoute : de 
petits personnages, 
des aérostats, des 
fonds de falaises e1 
de mer. 

Toujours il sut 
voir, encadrei Son 
paysagedans lei arré 
de i uivre, faii e filet 
la Seine et les quais 
sous l'arche du pont 
Notre Dame, allongei la perspective du Palai 
de Justice en avant du Pont-au-Change, groupei 
un prodigieux ensemble de jardins el de bâtisses 
dans cette vue i avalière du lyi é< Henri IV. qui 
leste peut eue la page la plus étrangement 
belle de tout son œuvre. Le triple quadrilatère aux 
toits en dos d'âne, dominé par la tour Clovis, étend 
une façade composite derrière la place du Panthéon 
inondée, où jouent et combattent d. -pu 



335 



L'ART ET LES ARTISTES 




ILOTS A UVEA OCEANIE 



nus d'un style singulier. Les cours se creusent 
comme des puits carres : voici la cour d'honneur, 
avec son cloître et ses parterres, le grand jardin 
aux arbres dispersés qui vient jusqu'aux maisons 
de la rue, les demeures ouvrières d'aspect pauvre, 
les vieux hôtels. Au fond, surplombant l'église Saint- 
Étienneetlatour, d'arides pitons de craie se dressent 
le long de la mer, où passent des caravelles, des 
monstres, des divinités et toutes sortes d'étranges 
machines. Un soleil fixe découpe avec netteté 
l'ombre et la lumière. Invraisemblable et réel à la 
fois, ce paysage sollicite comme un gouffre 
et jette en nous une espèce de vertige. On 
y sent résumés à jamais tout le génie et toute la 
folie de Méryon, cette vision rectiligne, angulaire 
et précise, plus prestigieuse que n'importe quelles 



arabesques, plus troublante, avec ses grands 
blancs éclatants et ses ombres calculées, que toutes 
les fumées des images et des contes. 

Si grand qu'il soit et dépassant toutes catégoi tes, 
tout classement qui voudrait le limiter à une école 
ou à un genre, le génie d'un Piranèse, par exemple, 
il reste ethnique et national en un -.eus, et dans cette 
énorme production de dix-sept cents planches, 
j'en vois plus d'une que l'on pourrait rattacher 
au faste, à l'ampleur de décor, au lyrisme éloquent 
de l'opéra italien. Méryon, lui, est hors des temps. 
Son œuvre ne se rattache pas à des conditions 
historiques, ou, si l'on veut, elle est majestueuse 
comme toute l'histoire. On peut le compter 
parmi ces poètes qui nous arrachent à nous-mêmes 
et quinous donnent la sensation de l'éternité. 

Henri Focillon. 




UNE GARGOUILLE 



336 




I D 



ALEXANDRE CHARPENTIER DANS SON ATELIER 



ALEXAN 



HA 



NT 



LA dominante du talent d'Alexandre Char- 
pentier, ce qui donne à ses œuvres Le charme, 
l'originalité dont elles sont douées et aussi leur 
durable signification, c'est, dans l'acception la 
plus délicate et la plus forte, la plus individualiste 
et la plus traditionnelle à la fois de ce mot rendu 
odieux par la façon dont nous voyons pratiquer 
chaque jour les choses qu'il veut dire, c'est le sens 
de la modernité. 

Je n'entends point par là le prétendu vérisme, 



le naturalisme superficiel et conventionnel cher à la 
plupart des artistes d'aujourd'hui, qu'ils aient profité 
ou non « des conquêtes de l'impressionnisme et 
du progrès social », et sous les formules duquel 
ils cherchent à dissimuler leui ignorance technique, 
leur absence de pensée et d'imagination, la pau- 
vreté de leurs facultés inventives, l'insuffisance 
notoire de leur culture générale. 

Le modernisme d'Alexandre Charpentier n'a 
aucun rapport avec le modernisme de tels ou tels 







■ \ 






/ 



A> 



MÉDAILLE DE L'ASSOCIAZIONE PERMANENTE PER L'iNCREMENTO ECONOMICO, FESTI II REUNION1 

SPORTIVE (FACE ET REVERS) 



337 



I ' \RT ET LES ARTISTES 





«ROSALIE » (statuette bronze) 

de ses confrères, sculpteurs et peintres, que leur 

éducation académique n'a nullement préparés, 
au contraire, à la perception, à la compréhension, 
à l'interprétation des idées, des sentiments, des 
passions, des gestes contemporains, et qui ne s'y 
efforcent que parce que la mode L'exige et que les 
\ contraignent les exigences d'une clientèle qui n'a 
plus le goût que du terre-à-terre et de la vulgarité 
Le modernisme d'Alexandre Charpentier, c'est 
celui qui inspira les maîtres de toutes les époques 
et de toutes les races, aussi bien le sculpteur du 
Scribe que les médailleurs de la Renaissance, les 
modeleurs de Tanagra que nos imagiers du XII e 
et du XIII e siècle, les « bronziers » de Pompéi 
que les Délia Robbia, que Verrocchio et Donatello, 
que Mino da Fievole et Agostino di Duccio, que 
Clodion et Houdon et Carpeaux. C'est, brièvement, 
la faculté d'observer, de saisir, de ressentir les 
choses de son temps sous leur aspect partie ul ni 
et général, sous ce que contient d'éternel leur appa- 
rence momentanée, d'en pénétrer l'esprit sous ce 
que leur forme a de plus fugitif, d'exalter synthé- 
tiquement la beauté, toute la beauté que, fata- 
lement, elles recèlent. 

Cette faculté, peu d'artistes contemporains, 
c|iioi qu'il y paraisse, la possèdent, et je pourrais 
aisément démontrer qu'à la plupart de ceux que 
certains signes extérieurs, purement extérieurs, 



de'leur personnalité et de leurs œuvres réussissent 
à faire passer pour en être doués, elle fait autant, 
d'ailleurs, qu'à bien d'autres, défaut. L'avenir, 
en tout cas, ne s'y trompera point, à qui il sera 
devenu plus facile qu'à nous de distinguer et 
d'isoler les traits vraiment caractéristiques de la 
sensibilité et de la vérité actuelles, les particulari- 
tés vraiment significatives de ce moment de notre 
civilisation. 

L'œuvre admirable, géniale, de Rodin, déborde, 
malgré ses apparences classiques, de romantisme ; 
je veux dire de contradictions violentes, de rhé- 
torique passionnée. Comme Hugo, il est désordonné 
et outrancier ; mais chez l'un et chez l'autre, quelle 
puissance d'extériorisation, quelle éloquence lyrique, 
quels dons d'image, de rythme, quelle énergie évo- 
catrice. quelle indifférence sereine, quelle insensi- 
bilité, quel dédain de tout ce qui n'est pas eux- 
mêmes, de tout ce qui n'est pas nécessaire à ali- 
menter leur génie! On a souvent parlé du paga- 
nisme de Rodin, de son hellénisme : paganisme, 
hellénisme de romantique qui se donne l'illusion, 
et nous la donne, en laissant inachevées certaines 
de ses statues ou en démembrant celles qui sont 
entières, de voir sortir de ses mains... ou de la terre 
fouillée, dans l'éblouissement d'une résurrection, 
un morceau de Phidias ou de Polyclète. 

Rodin, donc, à tout prendre, est peu d'aujour- 
d'hui : il vit loin de son époque, dans un rêve 
héroïque et passionné, dans la contemplation de 
la Beauté éternelle. 

-Mais si son œuvre s'est imposée définitivement, 
si ses idées ont triomphé, si son nom est aussi glo- 






I 






■u^BBMWMSBS 




«LA FAMILLE HEUREUSE" (fragment) 



33S 



i ,'AR l II I ES ARTISTES 







v 









\ 



REVERS DE LA MEDAILLE DU PROFESSEUR PAUL SECOND 



vieux qu'il mérite de l'être, il serait injuste d'où 
blier que dans le bon combat qu'il a mené contre 
la routine de l'École, contre l'esprit de mort de 
l'enseignement officiel, contre la domination tyran- 
nique de l'Institut, Rodin n'était point seul ; 
que, dès la révélation île son génie, des hommes 
étaient accourus vers lui dont l'enthousiasme, le 
dévouement l'avaient soutenu et fortifié, par qui 
il eut la joie de se voir compris et admiré, et qui 
devaient bientôt, par leurs créations personnelles, 

si différentes des siennes, prouve] la 1 lité e1 

l'utilité de son exemple. 

L'influence de Dalou n'était pas moins vivante. 
Il avait l'abondance pompeuse 'les modeleurs 
français du XVII e siècle et, en même temps, la 
curiosité la plus aiguë des choses de la vie moderne, 
et des qualito de composition |>eii communes". 

C'est à ees deux écoles que s'esl formé le talent 
d'Alexandre Charpentier, et aussi, et surtout, a 
la sienne propre. 

Il vécut et il observa; rien de o qui l'en- 
vironnait ne le laissa indifférent, et comme 
ses dispositions naturelles, son éducatioi 
mière, les milieux où s'étaienl écoulées -a peine 
enfance, puis sa jeunesse, [ u j avaient donné le 



goûl d'une indépendance d'espril et de ^este, que 

rien n'a jamais pu vaincre, nul de ceux qui le 

naissent n'en ignore, il se trouva an le profita 

mieux que personne des leçons permanentes, de 
l'enseignement libre, san- cesse offert a tous, de- 
là réalité. D'où la saveur franche de son œuvre, 
ses accents sincères, la saine sensation de vérité 
qu'elle dégage, l'heureuse absence que l'on y cons 
taie d'.u tifice, de \ .une habileté, de vanité pro 
fessionnelle. Quelque passion qu'il ait pour le 
beau métier », < harpentier n'a jamais été et ne 
sei a jamais de ceux qui parlenl poui ne i ien din . 
las arts plastiques, eonuiie la littérature, comme 
la musique, sont un langage dont il faudrail ne -, 
servit (pie pour exprima des idées, des sentiments, 
de- sriisat nais, de- émotions qui en valent la peim 
et qu'on ne peut exprimer autrement ; sim 
quoi bon parler? Ah' que de gens devraient 
apprendre a se taire ! 

« Le beau métiei Charpentii I lait le 

sien, en accord parfait ave< -a façon de penseï 
et de sentir. Métier un peu : rd, un peu 

lie. itant, point lies souple, métier d'artisan dont 
la première probité es1 de ne faire que ce qu'il 
peut, que ce qu'il sait, du mieux qu'il peut. Il ne 



339 



L'ART ET LES ARTISTES 




PORTRAIT DU DOCTEUR POTAIN 



jamais fait que ce qui lui a plu, et il ne l'a fait 
que du mieux qu'il a pu, sans se soucier du résultat 
immédiat ; toujours, il a travaillé pour l'avenir 
tout en étant passionnément de son temps. Et sa 
vision s'est affirmée de plus en plus en même temps 
que devenaient plus souples ses moyens d'exécution, 
et sa compréhension des choses de son art s'est 
élargie, à mesure que se meublait son esprit de 
connaissances nouvelles, à mesure qu'à lire, qu'à 
écouter de la musique, qu'à vivre d'une vie intel- 
lectuelle plus intense, se développait sa culture.... 
Car s'il tient en légitime suspicion les sculpteurs 
et les peintres littéraires ou musicaux — il y en a ! 
- il se garde, en revanche, de professer à l'égard 
des producteurs d'art qui usent d'autres moyens 
d'expression que les siens le mépris dont se targuent 
la plupart de ses confrères. Il est vrai que lui- 
même n'écrit pas. Ah ! que ce moderniste est 
peu moderne qui néglige un procédé, si à la mode 
depuis quelque temps chez les peintres et les 
sculpteurs, de se faire valoir ! Mais ils ne font que 
de la critique — genre inférieur, comme chacun 
sait. 

Alexandre Charpentier, lui, se contente d'être 
un sculpteur, et un sculpteur français. Existe-t-il 
d'ailleurs, autre part qu'en France, des sculpteurs 2 



préjuge pas de ses forces: cette sorte d'humilité 
fait son orgueil. Ne possède-t-il pas la certitude 
de parvenir, par l'étude patiente, par le travail 
persévérant, par l'enrichissement lent de son 
intelligence et de sa technique, à exécuter demain 
ce qu'il est impuissant à réaliser aujourd'hui ? 
Du moins ne courra-t-il pas, ainsi, le risque de 
perdre ses qualités naturelles, de se dépersonna- 
liser, comme on le voit advenir à tant d'artistes 
moins scrupuleux, ou moins conscients. 

L'admirable unité qui domine l'œuvre d'A- 
lexandre Charpentier n'a pas d'autre cause : il n'a 




PORTRAIT DU DOCTEUR CHARLES MONOD, 
CHIRURGIEN DE L'HÔPITAL SAINT-ANTOINE 



i 






PORTRAIT DU PROFESSEUR PAUL SEGOND 



Je me le demande. Mais ce n'est pas seulement 
par sa nationalité que Charpentier est un sculpteur 
français ; il v a tant de sculpteurs français qui 
sont Allemands, Italiens, Américains ou Belges.... 
Lui, donc, n'est que Français; il n'est heureuse- 
ment pas le seul. J'en sais peu, cependant, aujour- 
d'hui, qui le soient autant que lui, qui possèdent, 
à un égal degré, les qualités foncières de sa 
race. Je pense, en écrivant ces mots, aux chefs- 
d'œuvre d'esprit, d'équilibre, de grâce, d'élégance, 
de force souriante qu'ont produits un Germain 
Pilon, un Coysevox, un Clodion, un Houdon. Pas 



34° 



L'ART ET LES ARTISTES 




ARMOIRE POUR QUATUOR A CORDES 



de phrases inutiles, pas d'emphase, chez ces maî- 
tres délicieux et admirables ; le mépris de l'effet 
facile ; l'amour de la clarté et de la concision ; une 
aisance unique à s'assi- 
miler tout ce que peu- 
vent contenir d'assimi- 
lable les productions 
maîtresses de l'étranger ; 
jamais de lourdeur ; la 
recherche constante du 
style, et que de fois ils 
y atteignent , comme 
sans effort, d'un élan, 
avec cette liberté d'al- 
lures et ces airs désin- 
voltes dont on comprend 
qu'ils découragent ceux 
de nos voisins qui en 
ont toujours été et en 
seront toujours incapa- 
bles. Cela est délicat 
et puissant, subtil et 
profond, complexe et 




FRAGMENT DU MEUBLE 



précieux sans surcharge, avei légèreté ; cela va 
au fond des choses, pénètri les caractères, fixe 
des attitudes, éternise des gestes, des images, des 

mouvements comme en 
se jouant. Surprise ex- 
quise : on vient plus 
près, on anah e, on 
51 rute, on dissèque ; pas 
une de ces i ompositions 
décoratives . de ces 
groupes, de < es statues 
allégoriques, de ces por- 
traits où le bon sens le 
plus clairvoyant, la plus 
sage raison, la cons- 
ciem e la plus 
des rapports, le souci le 
plus scrupuleux de la 
vérité, l'étude la plus 
et la plus réflé- 
chie des moindres détails 
ne soient intervenus, 
n'aient présidé. 



341 



L'ART ET LES ARTISTES 



■ W P»^. 



-— "^.A 



ci LA DANSE », PANNEAU DE L ARMOIRE 

N'ai-je pas raison de considérer Alexandre 
Charpentier comme un membre de cette famille 
'I'' statuaires? 

Depuis le Tireur d'arc du Salon de 1879, depuis 
l.i Jeune mire allai/, ait son enfant du Salon de [88 ;, 
à cette charmante Cérès du Salon de 1907, réunis- 
sez par l'imagination dans une même salle le 
Monument de Charlet et les Boulangers, le Nar- 
cisse et la Famille du menuisier, la Fontaine-lavabo 
du Musée (ralliera et l'Étude pour une figure drapée, 
la Frise aux baigneuses et la Fuite de l'heure, 
groupez les meubles isolés, les ensembles décora- 
tifs composés et exécutés par Charpentier, Y Ar- 
moire à layettes, l'Armoire à quatuor, la Boîte aux 
lettres, la Salle de /a/lard du baron Vitta, le Bou- 
doir île l'auteur des Eblouissements, la Salle à 

mger de l'Exposition de iqoo, assemblez les 
objets usuels en etain, timbrés (le son mono- 
gramme, le Broc à vin, la Cafetière, le Pot à tisane, 
1 Pot a crème, la Brosse et ramasse-miettes, des 

laire des cuirs estampés, des papiers gau- 
frés, des plaques, «les boutons de porte, des ser- 
rure de? espagnolettes, des dessus de boîtes, 
-le flacon, dont l'imagination du 
m" 1 ■ orné les volumes et les surfaces, joi- 
gnez ' ih, ~i, ii m 1 ie,, ,1,. (,.] re cuite, de 
bronze, 1 nonibrablc m rie de plaquettes, de 



médaillons, de médailles, de petits bas-reliefs qu'il a 
signés. Rien, là, rien, parmi ces centaines d'œuvres, 
grandes ou petites, qui n'exprime une sensation 
personnelle de beauté, une vision émue île vérité 
plastique. 

Point de gesticulations violentes ou compliquées, 
point de contorsions mélodramatiques : une espèce 
de sérénité souriante devant les spectacles de la 
vie, faite de la certitude que tout rythme vivant 
contient de la beauté. Voyez le joli, l'ingénieux, 
le délicat parti que tire Charpentier des gestes les 
plus naturels, des attitudes les plus simples, et 
quel style il réussit à donner à ces petites figures 
nue-, occupées à des idioses familières ou fami- 
liales, quotidiennes, de Tint unité courante. Nues, 
elles ne sont pas moins modernes, elles n'ont pas 
moins l'air d'aujourd'hui que si elles étaient 
vêtues selon les molles Les plus récentes ; au con- 
traire. La Fille <tii violon, la Fille au violoncelle, 
la Joueuse de harpe, leDessin, la Frileuse, le Chant, 
les Danseuses, les Echecs, les Dominos, - je cite 
de souvenir, - combien d'autres, parmi ces pla- 
quettes et ces bas-reliefs, témoignent de la vision 
particulière du nu qui est celle de Charpentier, 
si particulière, si individuelle, aux traits si carac- 
térisés et si personnels, si aisément reconnaissables, 
qu'il est impossible de n'en pas garder dans le 
souvenir l'image distincte et précise. Et qu'est-ce 
que le stvle, sinon cette mise en lumière originale 
des qualités essentielles des choses, cette exalta- 




FAUTEUIL EN BUIS 



342 



L'ART ET LES ARTIST] 




LES ECHECS, SERRURE 

lion vibrante vers l'idéal synthétique qui esl te 
tourment et le délice, et aussi la récompense de 
tous les grands artistes? 
Le style! Si difficile et si rare qu'il soil de 

l'atteindre, pour un sculpteur. plus encore 

que pour un peintre, je le crois! -- en mod< lanl 
des figures nues, n'est-il pas plus difficile en< ore, 
et plus rare, pour lui, d'y aboutir comme portrai- 
tiste ? Ses dons de fantaisie, d'imagination ne lui 
servent de rien, son ori- 
ginalité de vision peut 
lui nuire ; son habileté, 
les subterfuges de techni- 
que, ne suffiront pas dès 
qu'il se trouve en pré- 
sence d'un problème à 
résoudre aussi complexe 
et aussi précis : fixer la 
ressemblance physique 
et morale d'un visage, 
d'une physionomie. 
Et d'une physio- 
nomie de savant, d'artiste, d'écrivain, d'intellec- 
tuel, pour employer le mot consacré, ainsi que 
c'est le cas pour la plupart des modèles d'Alexandre 
Chai"pentier. Comment, pourquoi, des musées 
comme le musée Carnavalet et le musée du Petit 
Palais ne possèdent-ils pas, déjà, des séries com- 
plètes de tous les médaillons, de toutes les médailles 
et plaquettes, iconographiques ou commémora 
tives, exécutés par Charpentier? Cela est incom- 
préhensible. Il en a modelé des centaines : toutes 
les figures caractéristi- 
ques de la littérature, du 
théâtre, des arts, de la 
science, depuis quinze, 
vingt ans, ont posé de- 
vant lui. Rappelez-vous 
l'Edmond de Goncourt, 
le Zola, le Constantin 
Meunier, le Puvis de Cha- 
vannes, le D r Potain, 
l'Albert Carré de naguère 
et, plus récemment, les 



quai 




LES DOMINOS, SERRURE 



ii s du professeui 5egond, du I >'' Chai les 
Monod, de M. Sartiaux, de Vincent d'Indy, la mé- 
daille des Reuniont /" i \ quelle 
finesse d'observation, quelle acuité d< ition, 
quel souri de la véi ité < ara téi istique el de la 
réalité expressive, quelle souplesse di métier, quelle 
ience, quels scrupules de perfection, le 
sculptera .i étudié el fixé les traits de ces per- 
sonnalités -i diverses ' j'ajouterai avec qui lie 
humilité, l'humilité de bel artisan dont je parlais 
tout à l'heure, qui cherche toujours le mieux et, 
j, un, lis vaniteux de sa si ii ai e, se plie joyi usemenl 
,i toutes 1rs exigences de l'œuvre qu'il accomplit. 
Quoi de plus signifii atil à cel égard, que 1rs ,, 
de certaines de ces médailles, de telles el telles 
de ces plaquettes, où Charpentier - ins ja 
sortir des limites fixées par le programme qu'il 
s'impose, ou qui lui est Imposé par le fait précis 
que"commémore la médaille ou la plaquette, par 
le fait saillant, le trait professionnel le plus remai 
ou simplement le plus ordinaire de la per- 
sonnalité du modèle 
a' ligure des scènes de 
la vie moderne, dans 
des tableaux de la plus 
ai i ante réalité, ou 
bien, mélangeant 
un tact exquis l'allégo- 
rie à la réalité, vivifiant 
l'une par l'autre, adonné 
libre rouis à son ima- 
gination : témoin la 
daille de M. Sartiaux, 
celle delà Targa Florio, 
celles du I> r Monod et du professeur Segond, celles 
de l'Hommage à Zola, de la Construction de la 
Tour Eiffel, etc., etc. ? 

Là encore, le sens du modernisme qui est la 
dominante de son talent le sert à merveille, comme 
il le sert quand il compose cette charmante, plan- 
tureuse et fière Cérès, l'une de ses œuvres les plus 
récentes. \, redoutez pas de lui qu'il tombe jai 
dans la froide abstraction, dans l'académisme 
étroit et stérile. J'aime le voir, ainsi, comme il 




TA SCULPTURE, SERRURE 






L'ART ET LES ARTISTES 



l'a fait là, comme il continue de le faire, se fixer 
des buts idéaux ; les mythes sont éternels, ils 
correspondent dans l'esprit et le cœur des hommes 
à des réalités plus réelles, plus tangibles souvent 
que les réalités les plus concrètes, ils font partie 
de l'héritage millénaire de traditions, de souvenirs 
obscurs, d'aspirations indécises que se lèguent 



les générations humaines : le tout, pour un artiste, 
est d'être assez fort, assez original, assez audacieux 
pour s'emparer du flambeau, en raviver la flamme 
par une course ferme et hardie vers la borne 
mystérieuse et toujours plus lointaine, toujours 
fuyante, de l'idéal. 

Gabriel Mourey. 




•*! 




LA FUITE DE L HEURE (groupe bronze) 



;n 




LANGHÂMMER - - la princesse et le gardeur' de pourceaux (1894) 



NOUVEAU DACHAU 

Le JBaîrM2®iïï\ ÂEflsimaimdl 



Notre peuple, par naissance, n'est pas doué 
du sens de la couleur ; et encore ici les excep- 
tions ne font que confirmer la règle. Faut-il rappeler 
combien était dur le coloris de nos plus importants 
grands Maîtres de la peinture, d'un Holbein et 
d'un Durer, à une époque où les Italiens rêvaient 
déjà en couleurs vives et gaies. Faut-il rappeler 
que pendant plusieurs siècles, en Allemagne, on 
n'a vu naître aucun « coloriste », tandis qu'à nos 
frontières les Flamands et les Hollandais, appa- 
rentés par la race, montraient, avec un Kubens, un 
Rembrandt, et même avec de plus petits, comme 
un Hobbema et un Van Goyen, de nouveaux che- 
mins à « l'art de la couleur », tandis que la France 
commençait à prendre la haute direction et à 
conquérir le monde coloriste avec ses teintes 
d'un mauve tendre et clair des Watteau et 
Fragonard. 
Certainement, on a vu aussi chez nous des 



« génies de la couleur ■, subissant une naturelle 
influence de l'étranger, mais tout de menu sortis 
de leur propre impulsion. On n'a qu'à se souvenir 
de ces deux extrêmes : Hans Makart, le maître 
de la beauté décorative, gaiement réfléchie, 
et Arnold Bœcklin, le charmeur de l'art d'intimiti , 
profondément poétique. Mais une révolution corn 
pli te «lu coloris ne s'est pas effectuée, chez nous, 
par notre seule initiative. Nous sommes ri 
aussi dans l'art de la peinture, la « nation des 
penseurs et des rêveurs »; nous non- attachions 
davantage à la ligne, pour exprimer notre senti- 
ment, et voilà pourquoi, pendant des diz 
d'années, des artistes aussi peu peintres que 
Cornélius et ses adeptes, que les « Nazaréens ». ont 
pu régner avec leurs principes, 

Cela dura assez longtemps, jusqu'à ce que nous 
fussions « éclairés »; mais la lumière ne se leva 
pas en Allemagne même. Elle nous arriva une fois 



345 



L'ART ET LES ARTISTES 



de plus de l'Ouest, comme déjà la lumière de la 
liberté. C'était la lumière du « plein air ». Et si 
ses inventeurs se trouvaient en Angleterre, comme 
principe coloriste, comme vérité de salut artis- 
tique, la peinture du •< plein air » a vu le jour 
aux bords de la Seine ; et après, elle commença 
très vite, aussi en Allemagne, à supprimer la vieille 
routine de l'atelier, et à exterminer plus ou moins 
l'éi la . . le l'ate- 
lier. Avec cette ar- 
deur habituelle que 
nous avons de nous 
emparer des idées 
nouvelles, de les 
transformer et de 
les rendre pratiques, 
même si elles n'ont 
pas eu leur origine 
chez nous, nous nous 
sommes jetés dans 
la nouvelle direction 
coloriste, dont les 
porte-parole ardents 
de\ ruaient des «maî- 
tres-guides », comme 
Liebermann. Et 
bientôt, chaque pe- 
tit peintre en pro- 
fessait la foi. 

A côté d'une ar- 
mée de vains fai- 
seurs et philistins 
du métier, on a vu 
se lever, pour le sa- 
lut de l'Art alle- 
mand, un certain 
nombre d'artistes 
sérieux, qui adap- 
taient à notre carac- 
tère la réforme fran- 
çaise de la couleur, 
et qui, fidèles au 
principe fondamental, créaient du nouveau, et des 
choses à eux. Pour changer de nouvelles vérités 
en des faits, il faut plus que de les reconnaître 
simplement et de les promulguer avec force; il 
faut, dans certaines circonstances, de l'héroïsme 
et même le sacrifice du « soi-même ». Si l'armée 
des peintres de « médiocrités », des a tableaux île 
marchands » va avec le public et se soumet en 
esclave à son « goût » dans une intention égoïste, 
il s'agit le plus souvent, pour les réformateurs, 
de s'imposer malgré le public, il s'agit de com- 
battre et, s'il le tant, de mourir de faim. Il est vrai 
qu'une grande partie des artistes allemands pos- 
sèdent encore cet idéalisme, et ceux qui suivaient 




DILL 



l'étendard de la nouvelle école s'y sont tenus. 
Comme autrefois les vieux Allemands se serraient 
autour de leurs « ducs », pas en esclaves, mais en 
hommes libres, les artistes allemands ont aussi 
dirigé leurs regards sur ceux qui avaient les apti- 
tudes nécessaires pour prendre la tête. Et le petit 
village bavarois Dachau, près de Munich, couché 
dans la forêt et la « mousse », devenait pour 

eux un des hauts- 
bourgs. Il a joué 
depuis longtemps 
un certain rôle dans 
notre développe - 
ment de l'art mo- 
derne. Des maîtres 
comme les paj'sa- 
gistes Schleich et 
Lier, comme le pein- 
tre animalier si 
puissant Zùgel, com- 
me Leibl, si subtil, 
et Uhde, d'une si 
forte individualité, 
d'autres encore y 
ont travaillé pen- 
dant quelque temps, 
et étudié la nature. 
Mais aujourd'hui, si 
nous parlons des 
«Dachauistes »,nous 
pensons à un genre 
spécial, représenté 
par trois esprits qui 
guidaient à cette 
époque, et qui gui- 
dent encore, par les 
maîtres Ludwig Dill, 
Adolf Hoelzel et 
Arthur Langham- 
mer, malheureuse- 
ment décédé trop tôt. 
Ce qu'ils voyaient 
là, dans le paysage aussi bien que dans la vie du 
peuple, ces nouveaux « Dachauistes » l'ont évoqué 
dans leurs tableaux, et ils ont fait, dans un sens 
plus large, « école ». Ludwig Dill doit être nommé 
le premier de ces trois, déjà parce que, à côté de 
son art important, entraient en ligne, victorieuse- 
ment, sa « personnalité » énergique, sa nature 
combattive, qui ont fait de lui le chef prédestiné de 
la Sécession de Munich. 

Ce chercheur constant et « novateur » heureux, 
enfant de la Forêt-Noire, né à Gernsbach sur le 
Murg, en 1848, fut d'abord architecte, ce qu'il 
importe de noter. Son ancien métier lui a fait 
reconnaître plus vite la régularité des lois dans 



A VENISE (fragment) (1883) 



346 



L'ART KT I.KS \KTISTKS 




A. HOELZEL - - Toussaint (1892) 



l'art, plus vite qu'il ne l'aurait pu s'il avait débuté 
dans la peinture. 11 aimait ardemment l'architec- 
ture, et plus encore lorsque l'architecture française 
lui dévoila ses charmes si particuliers et délicats. 
Mais c'était déjà le côté pittoresque qui l'attirait 
le plus dans l'art de bâtir ; le pont qui le séparail 
du rivage de la peinture fut vite franchi. 
Chez ses maîtres Raab et Seitz, il apprenait le 
dessin ; Schoenleber lui indiquait le goût de la 
couleur ; mais le vrai coloriste s'éveillait en lui 
pendant son long séjour à Chioggia et à Venise, 
interrompu plusieurs fois par des voyages d'études 
vers la mer du Nord. Dessinateur accompli, il 
trouvait dès maintenant dans la couleur le fond 
de son art. Ses tableaux étaient charmants d'inti- 
mité, d'une richesse de nuances extraordinaire : 
soleil et ombre n'avaient aucun secret pour lui. 
Et ses tableaux trahissaient en même temps un 
merveilleux savoir-faire, le truc de l'effet, la sciem e 
complète de la « construction ». Mais jamais il 
ne rappelait les « compositions » du genre acadé- 
mique : il était toujours ennemi de la tradition, 
de la routine. Dill était un homme modem» : 1 1 
qu'il possédait, il le possédait par lui-même. Bientôl 
on le comptait parmi les peintres de « marines 
les plus recherchés de l'Allemagne, et les mi 
avaient soin de posséder un « Dill ». 
La grande transformation qui s'opérait dans 



son travail vint, il semble, d'un seul coup. Le maître 
fuit de l'empire du soleil el des couleurs cri, ml. - 
dans le désert de Dachau, dan-- ce pays de tons gris, 
avei -e-- peupliers noirs, ses saules mélancoliques, 
avei ses marais et --e-- eaux silencieuses ou bruyantes. 
Le peintre du (i soleil » devenait le peintre du 

gris », comme le surnommaient ceux qui ne rai 
sonnent pas. Sa nouvelle manière n'était, en réaliti 
que la conséquence de ce qu'il avail toujours 
cherché aussi sous un autre ciel : le rythme des 
lignes et des couleurs dans la tonne. Ce que l'on 
ressent si souvent dans le tableau comme deux 
choses différentes, et quelquefois même hétéro- 
gènes, il le réuni". ut en pleine harmonie avec le 
sentiment subtil de l' artiste-architecte. Le déssi 
nateur délicat et le 1 oloi iste vigoureux si' donnaient 
la main dans ces paysages nouveaux de Dill. 
pour jouer magistralement les mélodies si tendres 
et profondes du pays sévère, triste, pauvre, mais 
riche dans les détails intimes. 

Le grand publie ne -ait pas qu'un dessin noir et 
blam peut avoir, grâce au travail accompli, des 
effets de lumière, de réels effets de couleur. Peu 
L'ont conquis autant que Dill ; il n'a plus I 
des 1 ouleui s vives qu'ilavail sur la palette pour ses 
marines; il est plus discret dans leur emploi. Il pi 
maintenant les couleurs mélangées aux masses 
des couleurs pures. Au contraire du goût paysan, 



347 



L'ART ET LES ARTISTES 



où elles dominent, il les met en économe, et seu- insistance du détail est négligée, et qui ne comptent 
lement lorsqu'il s'agit d'accentuer un détail, tel que sur l'effet de la grande forme) ne supposera 



le bijoutier moderne met ses pierres sur ses mon- 
tures d'or et d'argent ciselé. Il parvient en même 
temps à faire jouer la lumière d'une façon splen- 
dide. Oui, la lumière a, dans ses tableaux, de 
véritables accès de joie ; elle joue autour de tout. 
Elle adoucit les contours, souligne l'important, 
elle éclaire et trans- 
perce le tout. Dill 
met l'harmonie au- 
dessus de la plate 
réalité. On serait 
tenté de dire que 
sa peinture n'est 
que de la musique, 
de la poésie, car 
elle reflète tous les 
sentiments del'âme. 
Le peintre de Da- 
chau a créé son 
style à lui, non 
seulement dans la 
couleur, mais aussi 
dans l'unisson et la 
platitude voulus, à 
l'encontre du relief 
exagéré de beaucoup 
d'autres. Ses mas- 
sifs d'arbres, avec 
leur feuillage ten- 
dre, tremblant dans 
la lumière, ses peu- 
pliers, ses bouleaux, 
ses saules, à travers 
lesquels on voit 
briller le lointain 
en nuances d'une 
finesse extrême, 
ressemblent sou- 
vent à de fières 
cathédrales, et de 

leur forêt de colonnes nous arrivent comme les 
sons puissants de l'orgue. Sous quelques points 
de vue, il s'affirme un parent du grand maître 
français Corot, màiÉ vraiment un homme devenu 
par lui-même un des rares personnages grands et 
marquants dans l'art moderne de l'Allemagne, 
montrant dans ses œuvres sa force initiatrice et. 
directrice. Dill a prouvé une fois de plus que d'ex- 
primer hautement ses propres sentiments est 
l'art le plus haut. 

A côté de lui se tenait son ami et porte-drapeau 

Adolf Hoelzel. Lui aussi, comme Dill, a connu ces 

transformations radicales. Oui verra une de ses 

res nouvelles (un de ces tableaux où toute 




L. DILL — CANAL A VENISE 



pas que ce maître, autrefois, s'attachait anxieu- 
sement aux objets particuliers, qu'il créait des 
tableaux de genre, presque de la finesse d'un 
Meissonier, qu'il peignait des portraits « qui 
plaisaient aussi au public ». Hoelzel est né à 01- 
mutz (Autriche), en 1853. Fils d'un éditeur d'art, 

il devait prendre 
plus tard la direc- 
tion de l'importante 
maison paternelle, 
ce qui l'a forcé de 
bonne heure à l'é- 
tude pratique de la 
typographie et de 
la lithographie, sur 
un terrain proche de 
l'art pur. Non sans 
combat, il obtenait 
enfin la possibilité 
de pouvoir se con- 
sacrer entièrement 
à la peinture. Le 
jeune Autrichien ar- 
rivait à Munich, où 
il fut d'abord élève 
de Barth, puis de 
Diez, dont le goût 
si fin du coloris 
l'avait vivement im - 
pressionné. On vit 
bientôt ses tableaux 
de genre, d'une tech- 
nique accomplie, 
être des objets de 
vente facile, qui 
trouvaient l'admi- 
ration du public. 
Un artiste ordinaire 
aurait eu toute sa- 
tisfaction de la con- 
sidération qu'il obtenait par son travail, et il aurait 
soigné son « genre » si fructueux. Mais il jeta par- 
dessus bord tous ses acquêts, comme l'avait fait 
Dill, lorsqu'il venait à une autre conception, après 
avoir réfléchi longtemps et profondément sur son 
art, en chercheur qu'il fut toujours. 

La Ville Lumière était Paris, où déjà tant de 
peintres allemands s'étaient bien « éclairés », 
et la lumière qui l'attirait venait de Manet et 
de Monet, de ce dernier surtout, qui l'inspira. 
Il les étudiait soigneusement dans le peu qu'ils 
avaient de ce que le goût général pouvait nommer 
« beau ». De retour à Munich, il expérimenta 
de nouveaux moyens artistiques, rompant entiè- 



Musiede Stuttgart. 
[fragment) (1883) 



348 



L'ART ]•: I LES ARTISTES 




A. HOELZEL — le printemps va venir.. 



rement avec son travail d'autrefois. Malgré qu'il 
eût à combattre, dès maintenant, une critique qui 
ne comprenait pas la peinture naturaliste, malgré 
des désagréments sans fin, il peignait résolument à 
la manière des Français. Pour avoir son repos 
devant tous ses conseillers, il se sauva, véritable- 
ment, dans le désert de Dachau. Cette « hédschra » 
artistique avait lieu en 1888. On le déclara perdu, 
fou, jusqu'à ce que, après quelques années, après 
la victoire du naturalisme, son martyre persistant 
fût récompensé. Il obtenait la médaille d'or pour 
son tableau la Femme du charpentier, si simple 
et si touchant dans sa grandeur, et l'État lui ache- 
tait, pour la Pinakothek, sa Prière. 

Mais Hoelzel ne se contentait pas encore de son 
nouveau triomphe; il suivait toujours d'autres 
chemins dans sa conception d'art, des chemins 
douloureux. Il changeait encore une fois de « selle » 
en s'apercevant que le naturalisme et l'impression- 
nisme n'étaient pas le but final de la peinture, mais 
seulement des étapes vers les hauteurs de l'art 
pur. Son désir était d'obtenir dans ses tableaux 
des effets de grande tranquillité, l'harmonie com- 
plète des couleurs, et il est devenu un maître dans 
la peinture des « tons », des « valeurs Ses tableaux 
devenaient toujours des accords de l'esprit et du 



pittoresque. Toutes les couleurs de l'arc-en ciel 
se glissaient mvstérieusement les unes dans les 
autres, s'unissant au jeu harmonieux de la nacre 
polie. Notre reproduction de son tableau Toussaint 
est un exemple excellent pour montrer combien 
fort est Hoelzel à trouver l'expression véritable 
.le -mi sujet, et combien simples sont les moyens 
pour obtenir une impression aussi poignante ' I es 
deux personnages isolés, qui se reposent dan> ce 
jardin d'auberge, un jour d'automne, pensant à 
leurs morts, — vraiment, pouvait-on, par un ta- 
bleau, mieux donner le sentiment de ce jour de 
deuil? Point de couronnes d'immortelles, poinl 
Me tombeaux, point de croix, comme dans tant 
d'autres tableaux intitulés Toussaint et qui s'ef- 
facent devant un ait d'une aussi profonde intui- 
tion. 

Dill, à ee moment, était, lui au^si. arrn 

Dachau, reconnaissant le charme admirable de ce 

paysage -1 simple et si varié, avec ses effets 'le 

lumières multiples. Hoelzel parvenait vil 

!' 1 ider Dill à venir habiter Dachau pour toujours. 

lit la réunion d'artistes d'une nature « congé- 

». Ils étaient arrivés aux mêmes fins dans 

vues; Dill, le maître coloriste, plutôt d'une 

manière impulsive, Hoelzel, avant tout, par sa spé- 



349 



L'ART ET LES ARTISTES 




Musée de Stuttgart. 



L. DILL 



CANAL A VENISE (fragment) (1883) 



culation expérimentale et théorique. Us se com- 
plétaient magnifiquement, et se trouvèrent bientôt 
entièrement réunis dans ce seul principe de leur 
peinture, qui se tenait à la grande forme unique, 
faisant abstraction de toutes les formes secondaires. 
Hoelzel était aussi un théoricien. Si Anselm 
Feuerbach, ce grand maître attaché aux 
sentiments classiques, disait une fois qu'il 
fallait quatre choses pour faire un bon peintre : 
un cœur doux, un œil fin, une main légère, et des 
pinceaux toujours bien nettoyés, Hoelzel aurait 
certainement demandé comme cinquième point, et 
l'essentiel : un riche savoir artistique. Son savoir 
personnel, obtenu par un travail assidu de plusieurs 
dizaines d'années, il l'a formulé dans un système 
vivant, et on juge qu'il est aujourd'hui, sur ce 
terrain, l'un des plus grands théoriciens de l'Alle- 
magne. Un certain nombre de peintres remar- 
quables, et un troupeau de jeunes élèves, viennent 
chaque année dans le village, pour se laisser ensei- 
gner par Maître Hoelzel. 

L'École d'art de Stuttgart a obtenu son concours 
depuis ; il y a porté la bonne parole, comme Dill 
l'a ])(>i tée à l'Ecole d'art de Rarlsruhe. 

Fatigué de la ville, fuyant le bruit comme les 
deux autres, Arthur Langhammer, lui aussi, le 
troisième des importants « Dachauistes », arrivait 
dans le village idyllique. Il était dégoûté de toutes 
les intrigues, de la haine, de la jalousie, de la peti- 
tesse, de l'arrivisme ; son être si noble était torturé 
■ le toutes en soi-même, rempli d'un cynisme cruel. 



Ses amis Dill et Hoelzel furent, dans la solitude, ses 
parents par leur ardeur artistique. 

Aucun maître célèbre n'a montré le chemin de 
l'art au jeune Langhammer. qui est né, en 1854, 
à Lutzen, en Saxe. Il a fait ses premières études 
dans une académie peu connue, à Leipzig, et 
bientôt il gagnait, comme illustrateur recherché, 
les moyens nécessaires pour pouvoir se consacrer 
au grand art. 

On le chargea d'illustrer un grand ouvrage sur 
les trésors artistiques de l'Italie, et le voyage 
qu'il dut faire dans ce but le déterminait à quitter 
Munich , où il s'était établi, et à prendre 
Florence pour séjour. Lorsque le combat de la 
nouvelle école commençait, et lorsqu'on formait 
la « Sécession » à Munich, il retournait vers la 
capitale de la Bavière, vers ce lieu de « hauts faits ». 
Il fut dès lors un chercheur et un lutteur, qui ne 
chômait pas, dans son désir de s'approprier et 
d'approfondir tout ce qu'il y avait d'utile pour son 
individualité dans la nouvelle manière de peindre 
en France et en Angleterre. Il fit une visite à Paris 
avec Hoelzel, et il y reconnut toute l'importance 
du plein air ; les œuvres de Bastien Lepage furent, 
pendant quelque temps, ses exemples préférés. 

Combien plus haut il s'élevait, dans ses tableaux 
de la vie paysanne, au-dessus des Bavarois, qui 
laissaient dégénérer le plus souvent « le genre 
paysan « en peinture d'anecdotes vides et 
grotesques! Ses paysans sortaient de la terre 
brune ; ils étaient pleins de caractère, sérieux ; 



350 



! \K 1 11 I ES A.RTIS1 ES 



îK étaient les fils de la terre, comme Segantini, 
comme Millet 1rs avaient vus. 

Langhammer était alors si considéré qu'il aurait 
pu être satisfait; mais il avait une nature de 
« Faust ». Lui aussi obtenait la grande médaille 
d'or qui dispense de la soumission au Jury dans 
les grandes expositions ; la Pinakothek Faisait 
l'acquisition d'un de ses tableaux. Malgré ces 
succès tant enviés, il ne pouvait sortir de sa 
.. fermentation »; son mécontentement avec lui- 
même prenait quelquefois une forme maladive. 
Dans ses moments de découragement, il détruisait 
ses tableaux en tas ! Cherchant la guérison dans^la 
nature, ses amis compatissants Dill et Hoêlze] 
l'engageaient avenir le plus souvent possible chez 
eux, à Dachau, où il s'installa définitivement 
en 1900. Il se donna entièrement à la manière 
des « Daehauistes ». Il grandissait. Les Trois 
Étoiles brillaient ensemble : Dill-Hoelzel-Lang- 
hammer. Et soudain, la mort emporta ce peintre 
original et génial, au sommet de sa carrière. C'était 
en juillet 1901 que le Maître Dill, plein de tristesse 
et d'admiration, parlait sur sa tombe devant les 
adeptes de l'école. 



Ce petit village bavarois de Dachau est uni 
id\ Ue. Mystérieusement chuchoti a petiti ri 
Amper ; silencieux sont ses 1 De fort 

piut ions des idées fi uctueuses s'envolent ■ 
d.ms le monde des artistes allemands. Deus 
grands Maîtres 5 travaillent encore en pleine 
puissance, fidèles à la devise d'Anselm Feuerbach : 

I 1 vrai est toujours simpli , modi te, net 1 omme 
lç tranchant d'une lame. Il ne supporte pas le 
costume de bouffon, Lepathos le plus fin est dans la 

simplicité. » Et lasimpli ité et la grandeur, ci 

igni caractéi istiques de l'art des maîtres de 
Dachau. Et voilà pourquoi Dachau 1 
l'ai t allemand, ce que Bai bizon est devenu pout 
l'art fiançais et pour l'art universel, avei 
artistes-maîtres qui s,- sont réfugiés au sein n 

de la nature, et q it fait 1 poque El -i. en 

Allemagne, il y a encore bien d'autres col 
d'artistes ayant leur manière de travail nettemenl 
déterminée et originale, rappelons surtout 

Worpswede, Dai h. m seul mérite le nom de 

Barbizon allem 

W'aitkk Schulte vom Bruhl. 




Coll. duf 
L. DILL -- MARCHÉ AUX POISSONS i CHIOGGIA 



351 




LA BARQUE DU DANTE (dessin) 



ntn 



leur 



Dès l'origine, Carpeaux eut le goût de la ligne 
mouvementée et de la couleur. Architecte, s'il 
eût suivi la volonté paternelle, il n'eût fait que 
du mauresque ou du byzantin, mais il était trop 
féminin pour demeurer architecte. Il fixa dans la 
matière tout ce que son imagination dessinait, et 
alors on compara quelquefois sa façon de modeler 
à une façon de peindre, par hachures et demi-teintes, 
d'où cette sorte de grâce moelleuse qui enveloppe 
l'ossature. « Le dessin libre, devait-il dire plus tard 
à ses élèves, tout est là. Mettez dans le trait l'im- 
pression fugitive, conservez l'élan, ne vous faites 
pas l'esclave des procédés, ne ciselez pas : ayez 
une âme ». 

Il fut donc toujours épris de peinture, et, s'il ne 
s'y livra pas complètement, ce n'est pas sans amer- 
tume. Un jour, en 1848, il se trouvait à Valen- 
ciennes chez son ami Bruno Chérier, peintre d'his- 
toire, chargé de la décoration d'une maison que 
venait d'acquérir l'avocat J.-B. Foucart. «Je te. 
confie les bas-reliefs, dit Bruno, mais il nous faut 
de l'unité; que feras-tu? Moi, je m'inspire des chan- 
sons de Béranger qu'adore Foucart. » Carpeaux, 
i réfléchi, jeta sur le papier l'esquisse de la 
le frise en bas-relief où une trentaine de per- 
représentaient la Sainte-Alliance des 



Peuples, reproduite plus tard, en septembre 1S89, 
par le Magasin Pittoresque. Chérier décida de com- 
mencer par le Vieux Sergent, et, obligé de s'absen- 
ter, laissa son ami au milieu des chevalets. Quand 
il revint, Carpeaux achevait de peindre /(• Vieux 
Sergent choisi par Chérier. Au premier plan, le 
vieux grognard, debout, tend le jarret, veillant sur 
une jeune femme assise près d'un berceau. Dans le 
fond du paysage passe un régiment, les aigles dé- 
ployées. Ce tableau, reproduit également dans le 
Magasin Pittoresque, du 15 septembre i88q, fut 
acheté à la vente Foucart par M. Pillion, conserva- 
teur du Musée de Valenciennes, en compagnie 
d'un portrait peint de Carpeaux le violoniste par 
son frère le statuaire. 

Cette dernière œuvre, d'une science accomplie, 
justifie l'opinion de M. Bonnat, - rapportée par 
M. Pillion à l'auteur de ces lignes : « C'est en exami- 
nant un portrait peint par Carpeaux, disait-il 
devant un ami commun, que j'ai appris à peindre 
un portrait ». Cependant on renomme celui qu'il 
fit, au fusain, pendant son séjour à Rome, du très 
révérend Père Trullet, ancien consulteur canoniste 
de l'ambassade de France près le pape Pie IX (1), 

(1) Musée de Valenciennes. 



— Le Salon d'Automne a, en ce moment, une exposition rétrospective de J.-B. Carpeaux. 



352 



I ' \RT ET LES ARTISTES 



et ceux au crayon noir 
du peintre Sellier, de 
J.-B. Foin .ut ii) et de lui- 
même (2). 

Parmi les portraits 
points, on verra ceux légués 
à sa ville natale par M. le 
rnarquis de Piennes. L'un 
représente M. de Bouillon. 
l'autre Carpeaux lui-même. 
M. de Piennes eut un ins- 
tant la pensée de l'offrir 
au foyer île l'Opéra. Le 
peintre Antoine Vollon a 
envoyé un troisième Car- 
peaux par lui-même, exé- 
cuté en 1862 dans son ate- 
lier et qui lui est dédié (3). 

Voici une tête de jeune 
homme (4) au bas de la- 
quelle on devine plutôt 
qu'on ne lit l'inscription 
en rouge : A mon ami Hé- 
licourt, Carpeaux 1875. Le 

peintre Bruno Chérier, intime des bons et mauvais 
jours, y figure aussi (5). 

Il existe une magnifique étude d'un autre ami, 
l'animalier condéen Rossy, à la manière de Rem- 
brandt, entré les mains des héritiers de cet artiste. 
Mme veuve Sautteau (née AnnaFoucart) garde avec 
un pieux recueillement le portrait de Paul Fou- 
cart enfant et la famille du critique recèle 
un Émilien Chesneau enfant. Mais l'un des plus 
impressionnants, un des plus précieux souvenirs 
qu'il ait laissés, est cette magistrale copie de son 
propre visage, au front vaste, plein dépensées, 
qu'il peignit dans l'automne de 1874, environ un 
an avant sa mort, et qui est encore la propriété 
<le Mme veuve Carpeaux, boulevard Exelmans. 

En ce même logis d'Auteuil, d'autres toiles sont 
restées, souvenirs vécus, inestimables reliefs d'His- 
toire. Tout ce qui s'est passé aux Tuileries devant 
les yeux de Carpeaux a été évoqué d'une manière 
tragique et simple : les bals costumés, dans la 
salle des Maréchaux, cette entrée de fête en pleine 
gloire, le « Thé », les Trois empereurs causant après 
diner, où s'aperçoivent la jolie impératrice, Mme de 
Metternich, le comte de Bismarck rêvant d'égorger 
son hôte, ce falot Napoléon III qui porte jusque 
sur le trône ses songeries humanitaires ! Plus loin, 
en 1867, une mère demi-nue fuit l'incendie, son 

(1) Musée de Valenciennes, don de M. de Rothschild. 

(2) Musée de Valenciennes, don du peintre Antoine 
Vollon. 

(3) Cf. le Magasin pittoresque, 15 septembre 1889. 

(4) Haut. 9,35, larg. 0,26, don de l'État, 1881. 

(5) Acquis à la vente Carpeaux en 1894. 




PORTRAIT DE CARPEAUX PAR LUI-MÊME 

(peinture) 



enfant dans ses bras, les 
Empen urs revii nnenl 
la revue au milieu d'une 

col violente où éclate 

l'attentai de Berézowski, 
le Sultan franchit la grille 
du jardin des I uileries, 
plaee de la 1 on< orde, au 
milieu de son escoi te. Puis 
1 les pages d'album, avei ■ le 
notations au jour le jour. 
En 1870, un 1 1 a e dé- 
solé du siègede Paris, la 
neige e1 la dévastation, 
sur les boulevards de l'en 
ceinte ; un omnibus jaune 
dont un palefreniei épi m ■ 
les chevaux sous les n 
yards de la foule . en 
1874, au Puys, près I )ii 1 1] h 
une marine, la grève à 
marée basse, et, quand li 
m\ -.in î-me le prend, une 
Descente de < roi\ en gri- 
saille, un Rubens alangui. Les opinions sont di- 
verses. Chesneau trouve que la construction de 
ces toiles est infaillible, mais que l'aspect général 
est lourd, terreux, sans coloris; Geffroj s'écrie, 
songeant aux Tuileries : « Ce sont vraiment des 
évocations, des œuvres de voyant. Quelles ap- 
paritions, ces chairs, ces robes ! quelle atmo- 
sphère de contes de fées ! quelles fêtes où les pei 
sonnages, l'air las. accablé, semblent diriger un 
bal de fantômes. Et ces souverains qui se guet- 
tent, qui surgissent sur le fond obscur, commi au 
guignol de l'Histoire ' 1 

11 a fait des pastels. — des pastels! — ce pétris- 
seur qui broyait les couleurs sous ses doigts 
M. Pillion détient une nature morte où le statuaire 
imita narquoisement la façon de son ami Antoine 
Vollon. Quant aux dessins, il n'y a qu'un geste: ils 
sont admirables. Le jour où < arpeaux, à Rome. 
conçut L'guliu en lisant l'Enfer du Dante, il esquissa 
son rêve sur le papier, et ce dessin (1), auquel il ne 
changea rien, provoqua l'enthousiasme à l'Expo- 
sition centennale de i<|oo. 

Le croquis de la Danse séduisit. Au Musé 
Valenciennes, le pèlerin s'arrête longuement di 
une série de dons. D'abord ceux des héritiers 
Bruno Chérier. Paul et Virginie, projet à la plume. 
conçu à Rome, abandonné pour l'Ugolin, repri 
1862, puis définitivement abandonné, — dédicacé à 
son ami, n mai 1862, et signé (2) ; la Ville Je 
Paris, esquisse non exécutée, pour un magasin de 

(1) Au baron E. de Rothschild. 

(2) Gravé dans le livre de Chesneau. 



353 



L'ART ET LES ARTISTES 



nouveautés de ce nom (dans un cadre contenant 
huit autres dessins). Puis ceux de M. J.-B. Foucart : 
la Poésie, projet pour le nouvel Opéra ; diverses 
caricatures, un gros homme vu de profil, une tête 
couverte d'un chapeau, « Encon le diable! », un 
Profil, un crâne coiffé d'un bonnet de coton et 
fumant une pipe.... 

Le portrait de Mme Foucart (i), née Charlotte 
Ducret, tenant sur ses genoux son second fils Georges, 
servit de modèle 
à M. Jules Mabille 
pour un bas-relief 
qui figura au Sa- 
lon de 1882, et 
décore aujourd'hui 
le tombeau de la 
famille Foucart au 
cimetière de Valen- 
ciennes. 

Deux croquis, don 
de M. Emile Carlier- 
Bracq, gendre de 
l'ancien maire, 
expriment les con- 
ceptions différentes 
«lu fronton de l'Hô- 
tel de Ville : Valen- 
ciennesentreV Escaut 
et la Rhonelle, et Va-, 
lenciennes repous- 
sant l'invasion. Le 
legs de M. le marquis 
de Piennes est varié 
au possible : on y 
retrouve les états 
d'esprit les plus 
différents de Car- 
peaux. Il y a des 
Chi ists, des chevaux 
I >ia liant ou caraco- 
lant, les idées et PIETA 
développements de 

la Danse, des cartons très poussés: Robespierre 
étendu, blessé d'un coup de pistolet : Napoléon à 
1 1 'aterloo veut conduire lu dernière charge ; Lapidation 
de saint Etienne ; Massacre de\ Innocents; Souve- 
nirs après décès; Marâtre emmenant deux enfants à 
un gouverneur; Watteau; cinq motifs de statue de 
luttant ; le Prince impérial; un portrait du peintre ■ 
Sellier; des pastels, nature morte, projet de vitrail, 
ma que d'un mourant, une Barque du Dante où 
s'agite une humanité lasse, qu'on retrouvera boule- 
1 Exelmans. 

le don le plus précieux, que le manque de 




place empêche d'exposer d'une manière perma- 
nente aux yeux du public, est celui des « carnets » 
de Carpeaux. Le prince Georges Stirbey, qui les 
avait reçus du statuaire, les apporta lui-même le 
17 décembre 1881. Nous avons relaté une manie de 
Carpeaux. Recherché dans le monde de l'Empire, il 
s'amusait à des silhouettes et des portraits, dans le 
fond de son chapeau. 
Ces documents allaient rejoindre dans un tiroir 

ceux qu'il entassait 
depuis \ la Petite 
École. Il en résulta 
114 petits carnets, 
de 1846 à 1875 (1), 
qu'il emporta, à son 
départ d'Auteuil, 
chez Bruno Chérier, 
puis à Nice, puis à 
Courbevoie chez le 
prince Georges Stir- 
bey auquel il les 
laissa. Celui-ci, de- 
puis, le 17 juillet 
1905, a envoyé à 
Yalenciennes de 
nouvelles esquisses, 
accompagnées de 
notations manuscri- 
tes qui expriment 
l'état d'angoisse de 
Carpeaux en cette 
dernière année de 
sa vie. 

Boulevard Exel- 
mans, que de choses 
encore, conservées 
dévotement par la 
veuve et les en- 
fants, veillant, dé- 
solés, sur les reli- 
ques d'une chère mé- 
moire ! C'est là, 
sans_doute, qu'on peut retrouver ces profils 1 de 
l'Impératrice, crayonnés à Compiègne et à Saint- 
Cloud, de la princesse Mathilde et d'autres dames 
de la Cour, de son fils Charles endormi, poussés 
avec amour, de ce Saint Bernard prêchant la 
Croisade, esquissé pour le Panthéon, et dont 
Chesneau a pu dire : «.... C'eût été le motif d'une 
inspiration toute nouvelle dans son œuvre : l'art 
héroïque sans le nu d'Académie....» Et aussi cette 
peinture (2), datée 1872, d'après le groupe Frère 
et Sœur légèrement modifié, exposée chez Durand- 

(1) Sept d'entre eux et divers croquis ont servi à garnir 
un pivot de seize cadres mobiles à deux faces. 

(2) 1,78x0,98. 



1I1 --m 



354 



I 'ART ET LES ARTISTES 




Musée de Versailles. 
L'EMPEREUR NAPOLÉON III DANS SON CERCUEIL. 

RiH'l. ("est là encore qu'est le fameux dessin (i) 
exécuté à Chilsehurst la nuit mortelle : Napo- 
léon III dans son cercueil. Appelé en hâte 
par le Prince impérial, il lit un moulage du 
défunt (2) avec de la « terre de France » apportée 
par lui. Puis, éclairé de valets qui brandissaient 
des flambeaux, — veillée macabre! — il traça cette 
page impérissable. Dès le lendemain suivit une 
copie pour lui. L'original, d'ailleurs, fut rendu 
après le drame du Zoulouland où périt le prince. 

I e dernier dessin de Carpeaux est une Branche 
de Muets (3), d'une grâce exquise. C'est la couver- 



ture il 11 Bluet, roman de Gustave Haller, préfao 

<.<oi;;e Sand, édité par Miehel Lévy II ères. 

MmeFould, qui signait Gustave Haller, esl cité 
dans toutes se-, lettres de Niée avec la plus respei 

tueuse admiration. C'est eu p, 11 tir p. 11 elle qu'il 

connut le prince Stirbey; jamais il ne manqua de 
lui témoigner de la reconnaissance, et, .i Courbe 
voie, cette poignée de fleurettes, jetée d'une m, un 
mourante, en lut le suprême gage. 

Graveur non moins que dessinateur, il ;i laissé 
des piemes de son talent d'aquafortiste. V'alen- 
ciennes en conserve de nombreuses. Les une-, sonl 
entièrement de lui, laite-, sm de grosses plaques de 
/un dont il ne couvrail qui' la moitié, rési rvant la 
pl.ue de personnages accessoires qu'il n'exécuta 
jamais; les autres en collaboration avec Paul- 
Emile Foutait |i), son élève et celui du peintre 
Sellier. Dans les premières, un Enfant débout, 
les jambes croisées, les yeux levés au ciel et écri- 
vant sur une tablette (2). < >n v lit. à la plume ; 
" Première gravure. .1 mon jeune ami Paul Foucart. 
J.-B. Carpeaux 1860 ». Elle fut exécutée a Paris .m 
printemps de l'année indiquée, dans l'atelier de 
Soumy. Monsieur Divuy en colère, signée Diafoi- 
rus, inv. et fecit 1860. «M. Divuy était un bour- 
geois de Valenciennes célèbre sous le second Em- 
pire par ses démêlés avec l'administration munici- 
pale. Un jour de grand dîner chez lui, des vidangeurs 
vinrent s'installer dans le voisinage. Il sortit et 
leur fit une scène. Carpeaux, qui passait, dessin. 1 
et grava ensuite l'image du fougueux opposant. » 
Buste de jeune fille, de la même année. Parmi 
les autres, signées Carpeaux et Foucart, jeeerunl 
1860, une série de trois, gravées sur une même 
plaque, puis séparées, représentant un homme 
nu, assis et méditant (épreuve retouchée à la 
plume par Carpeaux), un profil d'homme, deux 
têtes, de femme et d'enfant. Et une deuxième 
série de six têtes grotesques avec l'inscription : 
» .1/ mio amico Paolo Foucart, J.-B. Carpeaux 
1860 », reproduite en mai 187b dans le journal 
l'Alliance des Arts et des Lettres. 

Il y a encore une Paysanne italienne brouet- 
tant ses deux enfants, et un encadrement pour 
la Géométrie de Descartes, dont le groupe 
principal est emprunté à un cul-de-lampe de 
Cochin. Et ces eaux-fortes, seules ou à deux, ne 
sont qu'une faible partie de tout ce que conser- 
vent d'anciens amis et les collections particu- 
lières.... 

LÉON RlOTOK. 



(1) Une-copie au Musée de Versailles. 

(2) Boulevard Exelmans. 

(3) Chromolithographie, Musée de Valenciennes. 



(1) Ne a Valenciennes If 20 févri > rt en 1890. 

(2) 0,10 x 0,04, 



355 



Le Mois Artistique 



SALON DES PEINTRES DIVISIONNISTES ITALIENS 
(Serre de l'A! ma, Cours-la- Reine). — La galerie 
d'art A. Grubicy, de Milan, a organisé dans les 
serres du Cours-la-Reine, là même où reposent nos 
Indépendants, un Salon des peintres divisionnistes 
italiens. 

Cette étiquette est la raison du groupement 
étranger, à l'admiration duquel nous fûmes conviés; 
l'inventeur est Giovanni ' Segantini, un réel et 
célèbre artiste mort à quarante et un ans, le 
28 septembre 1899, sur le sommet du Schafberg. 
En parlant de la nature du phénomène lumineux 
qui exige l'application du divisionnisme, il écrivit : 
« Aujourd'hui, ce fait est démontré par la science, 
et maints peintres de tous les temps et de tous 
les pays en avaient déjà eu une connaissance 
directe avant moi. Le premier fut Beato Angelico. 
Je n'ai fait que démontrer sa complète logique, 
par une étude amoureuse et diligente de la nature 
sincère. Pour moi, cette manière de peindre fut 
une nécessité absolument personnelle et sponta- 
née ». Néanmoins, il me paraît inutile d'attribuer 
une trop grande importance à ce qui n'est qu'un 
procédé d'exécution picturale, et nous en savons 
chez nous qui ont fait quelque rumeur, comme le 
pointillisme, par exemple ; qu'importe tout cela? 
Qu'importe aussi cette affirmation de M. Achille 
Locatelli-Milesi dans la préface du catalogue : 
« Désormais cette technique est reconnue la seule 
pouvant donner des résultats positifs ». Il y a, 
en Italie même, quelques chefs-d'œuvre anté- 
rieurs à cette manière, faudrait-il les renier? le 
patrimoine artistique, dont nos voisins se montrent 
avec raison si fiers et si jaloux, se trouverait for- 
tement diminué. Ce n'est pas la place ici du reste 
d'épiloguer sur ces fantaisies, je voudrais pouvoir 
les ignorer et les oublier, pour rendre compte sim- 
plement de l'exposition. 

Une constatation s'impose, c'est que les adeptes 
du divisionnisme maintenant obtiennent ce résul- 
tat étrange de faire des tableaux qui semblent 
tissés avec de la soie : ainsi les Verdures de Piero 
Focardi, la Vallée de Malenco de Mario Segantini, 
le Matin sur les Alpes d'Omio, les Lointains bleus 
de Rubaldo Merello, les Paysages de Barrachini- 
Caputi, les Neiges de César Maggi ; je préfère 
les Marines de Guido Cinotti, où la facture n'a 
pas les exagérations précédentes. 

Carlo Fornara, dont certaines toiles rappellent 



absolument les panneaux de soie que fait exécuter 
Félix Bracquemond, prouve, avec son A près-midi 
d'octobre et sa Nuit sur le lac, qu'il est un très 
bon paysagiste, à la vision subtile et saine parfois ; 
mais, en quelques-uns de ses tableaux, les person- 
nages et les animaux paraissent comme découpés 
et rapportés, cela donne la sensation de reliefs. 

Giovanni Segantini est un maître, aussi bien 
avant qu'après la révélation : dans la Récolte des 
potirons, dans YIdylle, de sa première manière, il 
y a une rusticité synthétique à la Millet, une colo- 
ration assombrie et puissante, une fougue même 
qu'il perdit par la suite ; les Heures du matin, 
demeurées à l'état d'esquisse, ont le charme pri- 
mesautier d'une allégorie légère, effleurée, qui 
serait devenue effilochée par le procédé laborieux 
de plus tard ; un chef-d'œuvre est le tableau des 
Deux mères avec, sur le groupe de la femme et de 
l'enfant, le reflet de la lanterne, une émotion 
quasi religieuse se dégage de cette étable où le 
mystère de la vie féconde s'épanouit ; on songe 
à la nuit de Noël, et l'on songe à Rembrandt ; 
la patine du temps a déjà resserré le tissu de la 
fameuse technique, et toute l'attention n'est pas 
arrêtée au procédé de l'exécution ; l'âme de la 
composition séduit, et l'on se rappelle ce qu'écri- 
vait l'artiste: «J'ai vécu longtemps avec les 
animaux afin de comprendre leurs passions, leurs 
douleurs et leurs joies. J'ai observé les rochers, 
les neiges, les grandes chaînes de montagnes, 
les brins d'herbe et les torrents, et j'ai cherché 
dans mon âme la pensée de toutes ces choses. 
J'ai demandé à la fleur ce qu'était la beauté uni- 
verselle, et la fleur a répondu en parfumant mon 
âme d'amour ». Et encore : « L'œuvre d'art, 
étant une interprétation de la nature, renferme 
d'autant plus d'éléments spirituels reproduits 
avec sentiment de noblesse dans la forme qu'elle 
s'éloigne de la conception du vulgaire. Elle n'est 
appréciée que par les gens qui, grâce à un amour 
long et patient, ont pu élever leur esprit à la per- 
ception et à l'assimilation de ces éléments spi- 
rituels.... » Des deux grands tableaux la Vie et 
la Mort, le second porte cette inscription : « Ina- 
chevé à cause de la mort de l'auteur ». N'est-ce 
pas son propre destin qu'il prophétisait ainsi, 
par cet enterrement solitaire dans le décor enneigé 
des hautes montagnes? 

Gaetano Previati, dont l'œuvre nombreuse 



356 



MARY CASSATT 




L'Art et lus Artistes, n° 3i. 



Enfant jouant avec un chien. 



ART ET LES ARTISTES 



encombre la plus grande salle de l'exposition, a 
éprouvé le besoin d'écrire aussi e1 d'expliquer ses 
théories ; de l'ouvrage qui vient de paraître, son 
biographe Locatelli-Milesi parle ainsi : « Dans le 
second volume, Previati attaque le grand problème 
de la traduction pittoresque des couleurs et des 
lumières. Il a compris que dans l'étude de ce pro- 
blème il y a l'esprit véritable de la peinture mo- 
derne (!) ; que sa résolution sera la grande con- 
quête des peintres nouveaux, le pas qui ouvrira 
les grands chemins.... 11 démontre, par l'ample 
analyse des lois physiques et physiologiques, que 
- aujourd'hui que l'observation des ambiances à 
grande lumière a convaincu tout le monde de 
l'impuissance des vieux moyens pittoresques, et 
que les découvertes sur la décomposition de la 
lumière ont permis d'expliquer scientifiquement 
l'origine du phénomène lumineux — une nouvelle 
application des couleurs de la palette est néces- 
saire ; application apte à répéter, autant que 
possible, le procédé naturel par lequel la rétine 
perçoit la sensation lumineuse. La théorie de la 
division de la couleur s'appuie sur des conclusions 
scientifiques, qui sont la force de ce moyen d'art 
et la garantie de son avenir ! » Des mots ! des 
mots ! des mots ! Considérons l'œuvre : d'abord, 
de la première époque, un Clair de lune qui est une 
belle page de poésie mélancolique, Roméo et Juliette, 
un duo passionné noir et boueux, les Funérailles 
d'une vierge, procession d'un rythme heureux, 
qui a les clartés blondes de certaines illustrations 
de Gustave Doré ; puis l'ambition lui naît de 
redevenir un Primitif, et c'est alors l'interminable 
Via Cruels, d'une figuration laide et monotone, 
les Assomptions, avec des envolées d'anges aux 
grandes ailes d'une coloration jaunâtre et pâteuse. 
De très beaux dessins, d'allure décorative, sim- 
plement au fusain, racontent l'Épopée de Legnano, 
la prière, la bataille, la victoire. 

Tous les monotypes d'Adolphe Magrini sont 
délicieux d'observation attentive et spirituelle, 
ses ours, lions, éléphants, bisons, tigres, chevaux, 
chats, etc. ; un dessin scrupuleusement exact, une 
coloration harmonieuse. 

En la galerie du pourtour, où se trouve le buste 
puissant de Segantini par Troubetzkov, sont des 
eaux-fortes de ses principales œuvres par Gottardo 
Segantini, notamment de son fameux triptyque 
dans l'encadrement ornemental qu'il avait projeté. 

Bien que le divisionnisme ne soit qu'une théorie 
picturale, il y a encore au Cours-la-Reine de la 
sculpture, des meubles et de l'argenterie. Libero 
Andreotti tortionne des petits bronzes à la façon ro- 
dinesque, mais stationne bien loin et bien au-dessous 
du génie auquel il pense. Carlo Bugatti a rapporté 
de Milan quelques pièces de l'ameublement byzantin 



qui lui valut là-bas les plus haute-, récompenses, 
formes étranges qui siéraient à un décor de '/'//<< 
et montre des échantillons du service a tin' qu'il 
exéi utechez Hébrard. Son fils, Rembrandt Bugatti, 
dont non-- avons dit récemment, ici même, toul 
le mérite d'animalier, veut se hausser à de la 
sculpture plus importante; le grand plâtre qu'il 
intitule la Brute est un effort louable, patient, 
énergique, les formes rendues pai plans lai 
la 'facture moins instantanée, moins pittoresque 
aussi ; nous avions déjà vu et noté de lui, à une 
exposition précédente, des statuettes de femmes 
et de lutteurs : c'étaient encore des figurines; cetti 
fois ci, l'artiste aborde la grande statuaire; il faut 
le féliciter de sa tentative, et attendre avec con- 
fiance la prochaine réalisation de ses projets ambi- 
tieux. 

P. -S. - Ce salon des Divisionnistes italiens a 
soulevé maintes discussions dans le monde des 
artistes. Je reçois de M. Jeanès, le triomphant 
aquarelliste, une longue lettre qu'il me faut, à mon 
grand regret, écourter, mais dont la verve très 
judicieuse vaut d'être consignée ici : 

« Mon cher ami, 

« Comme, en France, on ignore presque tout de 
l'art étranger, le salon des Divisionnistes italiens 
pourrait paraître, selon l'assertion de son cata- 
logue, «l'ensemble des forces les plus jeunes el 
vivantes » de l'Art en Italie. C'est contre quoi je 
voudrais vous prévenir. Mais ne l'ètes-vous pas 
déjà? J'ai connu à Venise, assez longtemps poul- 
ies estimer, de braves peintres sincères t actifs, 
sensibles et passionnés, qui cherchent, comme les 
braves peintres de partout, un bon métier pour 
traduire leurs émotions, et ils y atteignent souvent. 
En outre, ils sont tous divisionnistes et complé- 
mentaristes. Ne le sommes-nous pas aussi, o piu, 
a menu, comme eux? Enfin ces mots ridicules 
désignent-ils rien de neuf? Depuis qu'on peint, 
depuis toujours, les maîtres ont su faire chanter 
un ton par un autre. Au moyen de préparations 
ou de rapports, de grandes nappes ou de touches 
multipliées, n'importe, le problème se résout selon 
des principes que Chevreul a peut-être établis 
scientifiquement, mais que les vrais peintres, bien 
avant lui. appliquèrent d'instinct dans la mesure 
où leurs matériaux le permettaient. Vous connais- 
sez les fresques aux visages de terra rosa ombrés 
de teri'- verte ; tel théoricien de l'école Segantini 
a célébré le divisionnisme de Botticelli : les nacrés 
de Rubens sont obtenus par demi-pâtes hardi- 
ment nuancées et les vibrations profondes de Rem- 
brandt par un pointillisme qu'on distingue encore 
sous la résine ; il suffit de penser à Delacroix et 



357 



L'ART ET LES ARTISTES 



à Fantin pour reconnaître que la théorie ne date 
pas de Segantini ; enfin, si l'on veut trouver une 
doctrine et une application rigoureuses des prin- 
cipes, il faut arriver à Charles Henry (cercle chro- 
matique) et à Si urat : nos Signac et nos Cross s'y 
conforment avec plus de respect que ne firent 
jamais ni Segantini, ni aucun des peintres de 
M. Grubici. » 

A propos des tableaux de Segantini, sur les 
sommets, une jolie impression : 

«i ... En haute montagne, le crépuscule est une 
ivresse. L'atmosphère profonde traîne des brumes 
infinies ; elles s'élèvent, lourdes ou transparentes, 
s'évanouissent, renaissent, transfigurent de mo- 
ment en moment un monde jamais pareil. Un 
effet analogue à celui de la Vie peut durer une 
demi-heure. Il se renouvelle deux ou trois fois dans 
la saison. Faut-il insister? La nature fuyante ne 
laisse au peintre le plus agile que le temps de 
prendre des notes. C'est dans le recueillement 
qu'il retrouve son émotion ; c'est à l'atelier qu'il 
rassemble les ressources de son métier pour la 
traduire. Voyez-vous Millet grattant sa toile char- 
gée de quintaux de céruse? 

« Cher ami, gardons nos sympathies à d'autres 
peintres italiens vivants, l'élite et l'avenir de leur 
pays ; souhaitons que leurs querelles (fécondes, 
nécessaires, comme les nôtres) ne les empêchent 
pas de se manifester un jour à Paris. Nous connaî- 
trons alors « les forces les plus jeunes et vivantes » 
de l'Art moderne en Italie. « Divisionnistes ita- 
liens » n'est qu'une raison commerciale. 
« Cordialement. 

c Jeanès. » 

Vingt tableaux de J.-C. Cazin (Galerie des 
Artistes modernes). - - Après la grande école des 
paysagistes français, Rousseau, Daubignv, Corot, 
après l'efflorescence impressionniste, Monet, Sisley, 
Renoir, Pissaro, il y avait place pour une vision 
spéciale de mélancolie triste, de douceur calme ; 
J.-C. Cazin, un admirable artiste, a apporté une 
note très spéciale, que nous avons déjà définie et 
louangée ici-même, lors de l'exposition posthume 
qui emplissait toute une salle à la Nationale ; dans 
les vingt tableaux qu'on réunit aujourd'hui, nous 
retrouvons l'émotion charmante de son art, ces 
gris sombres des ciels du Pas-de-Calais, la morne 
solitude des dunes, les verdures rares et pâles, les 
petits villages qui ne vivent dans la nuit que par 
une unique fenêtre allumée, les routes désertes sous 
la pluie, les étendues balayées par l'orage ; ce n'est 
mistre, non, mais on subit comme une emprise 
ail, c'est ouaté de nuages lourds, de lointains 
es, et des figures comme celle de la Lassitude 
: lit en juste harmonie avec le décor. Cm 



paysage de Cazin, dans une galerie d'amateur, c'est 
le coin de rêve dont on ne se lasse pas, l'œuvre pré- 
cieuse que l'on contemple longtemps, suggestive 
de pensée et de songerie. 

Aquarelles de Boggs (Galerie Georges Petit). - 
Des zébrures violentes, audacieuses, un gribouillis 
rapide d'esquisse, le crayonnage apparent, la 
facture évoque un peu Jongkind, sans atteindre 
cependant à sa réelle maîtrise ; c'est moins som- 
maire, moins d'impression unifiée, de vision claire 
et preste ; il y a comme du romantisme dans les 
pages de Boggs, une fièvre hâtive de rendu, un 
tournoiement de traits, primesautiers, pittoresques, 
et tout cela diffère, heureusement, de la sagesse 
des Aquarellistes français. 

Dessins et aquarelles de Gabriel Nicolet 
(Galeries Arthur Tooth et Sons). — Des chapeaux de 
paille comme celui de l'Impératrice dans le portrait 
de Winterhalter, des robes légères à fleurettes 
telles qu'en portaient nos grand' mères, de jolies 
attitudes, de la grâce et du charme ; ce n'est pas le 
modernisme exacerbé d'un Helleu ou d'un La 
Gandara, mais une exquise fantaisie où il y a du 
Deveria plutôt ; la femme lit, arrange des fleurs, 
assise à la fenêtre, range des lettres dans son secré- 
taire, glisse un billet! dans un tiroir secret, câline 
un oiseau favori, se mire à sa toilette, chiffonne 
son ombrelle, feuillette un album sur une terrasse 
au bord de la mer, cueille une gerbe dans son parc, 
contemple la miniature d'un être cher, se livre 
agenouillée en dévotion, hèle de la rive une barque 
de canotiers, et tout cela qui est le détail varié, 
incessant, d'une existence, est prétexte à des poses 
gentilles, à des gestes mignards, et aussi à des 
colorations tendres, des roses pâles, des bleus très 
doux, les ombres à peine foncées, le crayon teinté 
de pastels tendres. Un échantillon de cette manière 
est une aimable chose à regarder. 

Exposition du Livre (Grand Palais). -- Tandis 
que de nombreux visiteurs s'arrêtent à voir vivre 
cette admirable machine, la linotype, s'initient 
ailleurs à toutes les technicités de l'industrie du 
papier imprimé, s'attardent à regarder des spéci- 
mens de publications illustrées dans les divers 
stands, Hachette, Juven, Lafitte, etc., s'amusent 
aux attractions diverses qui remplissent la grande 
nef du Palais, -- nous goûtons surtout la partie 
purement artistique que nous trouvons çà et là : 
dans les vitrines des Cent bibliophiles où sont ces 
précieuses éditions, le Huysmans de Lepère, le 
Gabriel Mourey de Chahine, le Camille Mauclair 
de Delcourt, le Maupassant de Legrand, et encore le 
Baudelaire de Rosenfosse, le Flaubert de Roche- 



358 



L'ART ET LES ARTISTES 



grosse, et encore dos Gautier, des Mérimée, 
dans la Rétrospective, où les collectionneurs ont 
prêté des documents iconographiques du plu- 
réel intérêt, où à côté de pièces d'histoire il y a 
des i uriosités pour la chronique, tels les dessins 
du Prince Impérial appartenant à notre cou- 
Ci. Montorgueil : dans la section des Beaux-Arts, 
où sont, de Banvolff des grouillements pittoresques 
de foule, de Joannon des rives de Seine d'exécution 
preste, de Deconchy de fines aquarelles. d'Alexis 
de Hanzen une suite importante et varice de pein 
tures et d'aquarelles, des marines puissantes, une 
Venise exactement poétique, des vagues farouche- 
ment rythmées. 

Une section importante et à laquelle aurait pris 
plaisir l'avisé collectionneur qui vient de mourir, 
M. Ernest Maindron, est celle des affiches, plusieurs 
salles aux murailles bariolées de toute- ces grandes 
images violemment coloriées dont la . réclame 
commerciale est insatiable, depuis le bonhomme Je 
sais tout de Grun jusqu'aux caricatures mondaines 
de Sem ; une histoire de l'affiche illustrée serait une 
monographie intéressante à écrire; on en épinglerait 
aisément là les documents, surtout ceux d'aujour- 
d'hui, les silhouettes théâtrale- de de Losques, les 
ribauderies de Grùn, les modernités de Guillaume, 
les paysages de chemins de fer de Poilpot, les dra- 
peries de Pal, les grotesques de Léandre. les Mont- 
martroises de G. Redon, les drolatiques personnages 
d'Abel Faivre, les grivoiseries de Gerbault. et 
surtout les outrancières palettes de Cappiello, 
l'affichiste de maintenant qui a le plus le sens de la 
couleur raccrocheuse. du placard tirant l'œil, 
violentant l'indifférence du promeneur, le forçant à 
traverser la rue pour aller voir sur la palissade, de 
quelle liqueur ou de quel magasin, ou de quelle 
nouvelle pièce il s'agit, un des premiers, certes, des 
peintres qui s'adonnent au carnaval des murs. 

Parmi ces multiples papiers collés, dans un tohu- 
bohu d'enseignes, une note d'art véritable apparaît 
tout à coup, et c'est un Chéret qu'on aperçoit ; 
celui-là, qu'on n'imite pas, qu'on ne saurait égaler, 
demeure le Maitre: une réunion de se- affiches 



formerail une façon de M - spécial, un • 

efflores» em e de joie e1 de joli 

Le concours Lépini thalle dit Jeu de Paume) 
- C'est la septième fois que la Société des petits 
el inventeurs français organise son. 
concours de jouets, inventions nouvelles et articles 
de Paris; cette manifestation annuelle, très amu 
santé, relève de la chronique quotidienne, el nous 
n'en pourrions parler ici s'il n'y avait pas, à 
des aéroplanes, des sous-marins, des automol 
minuscules, — les jouets de Caran d'Ache, 

Lors de l'exposition des Humoristes, le spiri- 
tuel dessinateur avail >é dans son - 
une drolatique armée en lioi- colorié .1 .un. ni. 
dont ici même une reproduction fut donner ; 
cette fois, il a sculpté des chiens : la levrette 1. 
dique, le basset allemand, le ratier, le fox terrier, 
le tekel, le loulou, le bull-dog, le caniche ; ces ani- 
maux, très ressemblants par les caractéristiques 
de leur race, onl de plus, comme chez Grandville 
ou chez Vimar, des physionomies expn 
d'humanité; Manu- et le lion esl un groupe co- 
mique, d'une tartarinade exqui 

La série de Xos Idoles, par Moloch, forme un ■ 
comique galerie des Souverains; on y trouve le roi 
d'Espagne et son poupon, celui d'Angleterre tenant 
un rameau d'olivier à la main, l'empereur d'Ail 
magne effeuillant une marguerite, etc. 

Les Bonshommes, de Grandval, sont plus essen- 
tiellement parisiens, représentant les acteui 
lèbres dans leur rôle typique: Mounet-Sully, Sil- 
vain, Sarah, de Max, Polin ; autant qu'en un cro- 
quis de Sem ou de Cappiello, l'attitude esl 1 
le geste vrai, la tète parlante; pour un Guignol 
moderniste ce sont figurants pittoresques, qui 
dérivent, sans que personne l'ait rappelé du 
des laineux Pupazzi du bon Lemercier de Ni 
ville ; dans une Histoire des Marionnette-, ceux-ci 
succéderaient à ceux-là, qui leur étaient bien 
supérieurs certainement, puisqu'il- étaient 



animes 



Maurice Guillemot. 



359 



Le Mouvement Artistique 
à l'Etranger 



ANGLETERRE 



\M"" Edwin Edwards, veuve du graveur bien connu, qui, 
■* de son vivant, donna à la National Gallery le beau 
portrait, par Fantin, de son mari et d'elle-même, morte, a 
légué encoredeux Fantin : Roses (1864), une de ses œuvres 
les plus charmantes, et Pommes, une petite nature morte. 
Un troisième legs, une ébauche de Corot, le Marais, 

irleux-du-Nord, n'est pas d'une grande importance, mais 
c'est joli comme couleur, avec ses taches grises et vertes, 
et c'est intéressant, étant le premier exemple de ce grand 
maître qui a trouvé place à la National Gallery. Espérons 
que sa présence, quoique tardive, aura l'effet d'encourager 
les autres ! 

Cet été, pour la première fois, Isabey aussi est repré- 
senté clans ce musée par deux de ses belles aquarelles, 
prêtées par M. J. C. J. Drucquer ; et, par la complaisance 
du même savant collectionneur, Anton Mauve, J. Maris, 




*0"S 



D. Y. CAMERON — vue de Belgique 



(eau-forte) 



Bosboom et Israels firent leurs débuts dans la salle Hol- 
landaise. 

Il faut ajouter que le nouveau directeur, Sir Charles 
Holroyd, a fait des changements considérables dans l'amé- 
nagement delaNational Gallery. Tous les écrans heureuse- 
ment ont disparu, et on a ôté les verres de plusieurs ta- 
bleaux, supprimant ainsi les reflets si gênants. La Peel 
Collection est sagement dispersée ; la salle XII est main- 
tenant acquise aux peintres des Pays-Bas et, dans la place 
d'honneur, l'Avenue d'Hobbema, autrefois cachée dans 
un coin. Dans la salle X, on a nettoyé les Rembrandt qui 
sont pendus avec bel effet entre les merveilleux paysages 
de Koninck qu'on ne reconnaît presque pas, tant ils 
sont éclairés par leur nettoyage. Les grands Rubens, 
autrefois indignement pendus beaucoup trop haut dans 
cette salle, sont maintenant en première ligne dans la 
salle XIII, une véritable Salle Rubens, malgré la présence 
de certains Jordaens et Vandyck, notamment le nouvel 
achat, la virile tête du Marchese Giovanni Cattaneo, peint par 
Vandyck à Gênes, qui a coûté 337 500 francs. Le grand 
Véronèse, Famille de Darius aux pieds d'Alexandre, jadis 
un peu écrasé dans la salle Vénitienne, a été placé dans la 
salle IX où était la Vierge de Leonardo. D'ici le Leonardo 
et les Corregios ont été à la salle IV. 

Pour la plupart, les nettoyages ont été faits avec une 
grande discrétion ; les de Koninck, surtout, ont beaucoup 
gagné, ainsi que le Marchand juif de Rembrandt, dont 
la couleur somptueuse de la manche bouffante était cachée 
sous la poussière des siècles. 



Il v a encore des changements et des dons à noter à la 
National Gallery of British Art, mieux connue sous le nom 
de Tate Gallery, où M. D. S. Mac Coll. le directeur érudit, 
entre en rivalité amicale avec son confrère, Sir Charles 
Holroyd, en donnant le plus de valeur possible aux trésors 
confiés à ses soins. D'un corridor obscur à la National 
Gallery, M. Mac Coll a délivré deux vastes toiles, par 
James Ward, illustrations remarquables du talent de cet 
artiste comme peintre d'animaux et aussi comme paysa- 
giste dramatique. Les teintes sombres, la disposition austère, 
les bestiaux rapetisses par les falaises escarpées qui les 
encadrent, ces toiles, les points de mire de la première 
salle, présentent un aspect assez frappant. Les œuvres 
préraphaélites, jadis dispersées, sont réunies sur le mur 
de la salle principale, ayant pour pendant sur le mur en 
face un groupe représentant les grands coloristes mo- 
dernes : Watts, John Phillip, Hilton, Alfred Stevens. Il 
ne faut pas confondre ce dernier avec l'artiste belge du 
même nom. Le Stevens anglais, auteur du Wellington 
Monument, à Saint-Paul' s, était peintre, statuaire, archi- 
tecte.'un génie méconnu avec la toute-puissance des maîtres 
de la Renaissance. Un magnifique portrait parlai de Morris 
Moore, le don National Art-Collections Fund, a été 
ajouté ce mois aux chefs-d'œuvre par lesquels il est déjà 



3( io 



L'AK'l KT I.KS ARTIS'I ES 



représenté dans ce musée. Dans une autre salle sont 
rangées les œuvres de uos jeunes La place d'honneur est 
donnée au portrait équestn le l rà R rts pai i harles 
W. Furse, que la mort prématurée empêcha d'aï 
Inachevé, c'esl cependant un digne hommage à Velasquez 
car c'est sa R Idii Bi la qui lui a inspiré l'idée 

gei les lanciers indiens derrière le général, contr< ■ régiment 
écossais qui le passe avec tant de verve, I n second groupi 
équestre, le Retour d'uni ;■• <mei td I ■ e1 la 

selle avec ses deux lévriers, Diant des hautes ter) s, té 
moignent encore du grand talent de 1 urse. Dans la même 
salle, la Fantaisi l le Robert Brough nous rappelle 

une antre perte cruelle, cependant que la Lami i l 
Juifs ci la Synagogue, par Will Rothenstein, nous coi 
d'avoir heureusement encore vivants des jeune ! 
(aient et d'originalité, parmi lesquels M. Rothenstein 
l'interprète réaliste de la vie juive moderne, n'est j>V 
assurément le moindre. Ici aussi se trouve un 
du nouveau directeur, Aupiano, une vision gracieuse de 
jeune tille par Franck Potter, un camarade de Whi-.il i i I 
un coloriste tendre dont le fin talent n'est pas suffisamment 



i onnu. Vvec tout < ei 

vraiment étonnantes ■ i ■ II. B Bi ibazon, ce mur île la 
peinture indépendante anglaise donne une meilleur 
de ce qui fait sa marque de no jours qui mono- 

tones remplie-, avei les toiles aca 
i lion. 

I British M useum emment acquis la 

très rii he di i i japonaisi en o mlei'i 
p. n M \i iliui Moi i j ...ii i rom im iei biei inu, 



M. D. N'. Camei on l'artist bii lu pa 

peintures et par ses eaux fortes, a eu un grand succé 
son exposition chez MM. James Connel et fils, 27, O 

Bond Street. Nous devons à leu irti sie de 

duire ici un tableau de sa nouvelle ■ . avec 

lequel il a fait sensation parmi les amateurs de Londres. 
Il faut avouer que dans 1 etté séi ie M . < ameron, toujours 

homme de talent urpa e lu : ti lut I 

(ait maître pour le ton et! < ileui 

• Franck Rutter. 



AUTRICHE 



T a vie slave en Autriche-Hongrie, en dehors même 
des patries tchèques et polonaises de plus en plus 
cohésives et fortement constituées, est, sous tous les rap- 
ports, l'un des plus merveilleux champs d'études que la 
vie moderne d'Europe réserve à l'observateur. Voici, par 
exemple, cette extraordinaire nation slovaque, à cheval 
sur une frontière naturelle et politique qui la tranche en 
deux, les Carpathes occidentales, et en fait une moitié 
à peu de chose près aussi libre et heureuse que possible en 
Autriche et l'autre complètement annihilée en Hongrie 
eh bien, elle vit tout de même de sa pauvre vie hémiplé- 
gique, en dépit de conditions intolérables à son développe- 
ment, et petit à petit elle atteint à une culture artistique, 
qui l'aura bientôt mise de plain-pied avec les nations plus 
favorisées de l'Empire. 

A Luhacovice (prononcer Louhatchovitzé). l'endroit 
de bains le mieux fréquenté des populations du groupe 
ethnographique tchéco-slovaque, leur petit Carlsbad ana- 
logue au Zakopane des Polonais, a. eu lieu cet été une expo- 
sition des peintres si aq Hongrie dont la signifi- 
cation historique est peut-être plus grande qu'artistique, 
encore qu'il n'y ait que des éloges à décerner à la peinture 
de ces messieurs. On remarquera tout d'abord qu'avec 
l'indication slovaque de Hongrie, une telle exposition ne 
pouvait avoir lieu qu'en Autriche. Il y a quatre ans. lorsque 
le même petit groupe débuta à l'exposition de Zilana 
(Hongrie slovaque), les vocables magyars étaient seuls 
tolérés pour désigner des choses slovaques. 

MM. Gustave Mally, Emile Pacovsky et Jaroslav 
Augusta représentent désormais aux yeux du monde la 
moitié souffrante de leur patrie. Une tâche grandiose et 
touchante entre toutes ! Aussi se vouent-ils à peu prés 
exclusivement à la peinture du paysage et de la 
vie slovaques. Les 80 numéros exposés à Luhacovice 
nous montrent les villages blancs à toits de chaume, la 
vie des champs et des pâturages, les paysans dans leurs 
costumes bariolés, les troupeaux et les bergers uniformé- 
ment gris, le repos dans les sillons ou au bord de 
tles tilles et des femmes dans l'atmosphère sacrée de ' 
ou dans des intérieurs nus et silencieux ; des mendiant-, 
devant des portes, dans leui manteau à dal ma tique) 



brunie par le soleil et la pluie ; des ■ ■■ 

montagne légendaire slovaque di la région héroïque de 

Dietva ; les processions de l'année ei 1 

enfants qui barbotent dans les ruisselets : les faucheurs dans 

les prés fleuris, les danses Mir l'aire battue, etc., etc. 

Tout cela, d'une peinture sobre et large où se trahit, indé 

niable et souveraine, l'influence d'un maître, et d'un 

maître en dehors de toute Académie. 

Ce Maître, l'un des plus grands de l'Europe centrale 
d'une autorité efficace par le seul exemple, absolument 
analogue à celle qu'exerça en Roumanie ce magnifique 
Grigoresco que l'on vient d'enterrer d'une façon si tou- 
chante à Campina. cercueil traîné par les bœufs blancs 
qu'il a peints toute sa vie, ce Maître aussi a.lnur. à Vienne 
qu'à Prague, vu de temps en temps â Mun 1 h, connu à 
Paris peut-être du seul Rodin qui fut son hôte lors d'un 
voyage triomphal au pays tchéco-slovaque s'a] 
Jozka L'prka. 

L'œuvre de Uprka, publiée à Prague tant dans les 
albums de la mai on Koci que dans les publications de 
la Société Mânes, contient toutes les annales poét 
des Slovaques de Moravie : Hésiode et Théocrite déguisés 
à la slave et traduits par le pinceau d'un pi intri qui sait 
ce qu'est de la belle peinture. Elle se réfère en effet plus à 
Rubens et à Vélazquez que beaucoup d'autres arti 
propos de qui la critique a coutume de pron... 

i grands noms. Quelques-unes de 

-..m visibles aux Galeries Modernes de Vienne, de Prague 
et de Brno, que nous faisons a torl leplaish aux allemands 
d'appeler Brùnn. A Prague on a nus un soin , lo 
ce qu'il ne soit pas représenté par un de ses chefs-d'œuvre : 
on lui a insidieusement i ommandé la copie de l'un d'eux. 
copie qui se ressent du peu d'enthousiasme uel elle 

■ .-xécutée. C'est de loin en 

loin, à Vienne ou à Prague, qu'il faut juger de l'œuvre de 
cet artiste merveilleux, lequel vit modestement hors des 
grandes villes, à trois heures d'un chemin île fer local où i' 
passe bien trois trains lambins par jour, dans un 
village isolé au milieu des glèbes et, l'hiver, de boues dont 
on n'a pas idée chez nous. 

ivre est, pai ts, l'une des plus folles qui 



36l 



L'ART ET LES ARTISTES 



existent à nos yeux occidentaux. Ici il faudrait tout un 
cours de folklore et d;s descriptions de costume à n'en pas 
finir.... Les détracteurs haussent dédaigneusement les 
épaules et disent: peinture ethnographique ! Une bêtise 
est vite dite. Et les infantes de Yelazquez, alors? Et les 
Castillans de Zuloaga ? Peinture ethnographique aussi, 
peut-être? D'où vient que l'admiration pour les témoignages 
historiques dans le temps comportent une sorte de discrédit 
pour les témoignages historiques" dans l'espace? Les 
costumes rouge et orange fabuleux des femmes slovaques 
de Moravie ont le même droit à une expression artistique 
que les robes de deuil des Bretonnes de votre admiré 
Charles Cottet. En Autriche seulement on en doute, ou on 
fait semblant d'en douter pour des raisons politiques. 



Il faut absolument que l'on ignore le plus possible à l'étran- 
ger une Hongrie slave, une Autriche slave et surtout une 
culture, un art slaves en Autriche-Hongrie. 

Je n'ai pas pu arriver à me procurer une illustration 
d'après Uprka pour cette chronique. A Prague même, 
après une année de constantes démarches, j'ai échoué 
devant la mauvaise volonté évidente du seul personnage 
qui pouvait en disposer. C'est pourquoi j'ai indiqué — une 
fois n'est pas coutume — les publications par lesquelles il 
est possible de s'en faire une petite idée. 

L'oeuvre de Jozka Uprka est l'une des plus importantes 
découvertes à faire par la critique d'art hors des frontières 
de France. 

William Ritter. 



BELGIQUE 



X E Salon triennal qui vient de s'ouvrir à Bruxelles 
marque un retour de plus en plus accentué de l'école 
belge vers l'étude de la ligure pendant longtemps négligée 
pour le paysage. Je vous ai signalé déjà ce mouvement 
qui se manifestait de façon évidente dans les expositions 
de cercles. Il montre au Salon de Bruxelles une sorte 
d'épanouissement en lequel il faut chercher le réel intérêt 
qu'offre ce Salon. 

Évidemment, il y a toujours eu en Belgique des peintres 
de figures ; il y en eut même toujours de très remarquables ; 
après les Levs, les Eugène Smits, les Stevens, les Agnees- 
sens, il y a eu les De la Hoese. les Frédéric, les Laermans, 
les Mellery et tant d'autres. Mais, tout de même, dans les 
expositions, il y avait beaucoup plus de paysages, de 
natures mortes, d'intérieurs et de fleurs que de portraits 
et de compositions. Il en fut ainsi pendant vingt ans à 
peu près, pendant toute la période des hésitations et des 
tentatives de la peinture contemporaine à la recherche 
d'expressions nouvelles. Il semblait que les artistes hési- 
taient à faire servir à leurs expériences la figure humaine, 
à faire servir ses formes précises et éternelles à des < ssais 
d'interprétation peu sûre. 

Aujourd'hui que l'heure des tâtonnements est passée, 
que le souci de peindre la lumière a trouvé, dirait-on, 
ses moyens d'expression en dehors des exagérations et 
des bizarreries, on revient à la figure. Et presque tous les 
jeunes en font. 

En réalité, la figure n'avait point été abandonnée. Même 
ceux d'entre les artistes belges qui semblaient n'être que 
des paysagistes l'étudiaient. Verstraete et Claus ont 
montré souvent des figures peintes. Courtens en a fait 
surgir dans ses magistrales évocations de la terre flamande 
et, à l'exposition de ses œuvres organisée par Termonde, 
sa ville natale qui vient de le fêter, on a pu admirer des 
têtes de femmes d'une étrange grandeur, dessinées au 
iusam dans une lumière magique. Mais c'étaient là tra- 
vaux exceptionnels et timides, eût-on dit. 

Aujourd'hui nos peintres reviennent résolument à la 
figure, voire à la grande composition. Et ils apportent à, 
son interprétation le bénéfice des recherches longtemps 
poursuivies par les paysagistes. 

Je me bornerai à vous signaler les envois étrangers : 
français, anglais, allemands, hollandais, espagnols. La 
jilupart fort intéressants, ils ne révèlent rien, sont connus 
des habitués des Salons de Paris. Du coté français, il y a 
un panneau décoratif de Besnard.deux paysages de Monet, 
deux Renoir, deux portraits de Cottet, un Desvallières, 
i ormon, deux Raffaëlli, des portants de Marcel 



Baschet. une délicate étude de Henri Martin, trois beaux 
portraits de Jacques Blanche, et des'nus de Caro-Delvaille, 
qui est incontestablement l'artiste étranger le plus admiré. 
Lavery. avec le portrait délicieusement féminin d'une 
mère et de ses deux enfants, Austen-Brown, avec des 
figures de paysannes, d'un lyrisme puissant et d'une exé- 
cution solide dans leur caractère d'apparition, Xewberry, 
Macaulay-Stevenson, représentent l'école anglaise; Schlich- 
ting, Arthur et Eugène Kampf, l'école allemande ; Mesdag 
et Sluiter, l'école hollandaise; Acosta, Anglada et Lopez- 
Mezquita avec sa grande toile de portraits : Mes anus. 
l'école espagnole. 

Du côté belge, ce qui attire tout d'abord l'attention, 
c'est une série de travaux de peinture monumentale 
exposés dans la section d'art décoratif qui contient beau- 
coup de choses intéressantes, mais des bibelots en trop 
grande abondance. 

Dans ces travaux de peinture monumentale s'affirme 
tout un renouveau. Malgré l'absence complète d'encoura- 
gements officiels, de commandes, une pléiade d'artistes 
se consacrent, depuis des années, avec une admirable 
ténacité, avec un désintéressement émouvant, à cet art 
élevé. Fabry, Delville, Levêque, Montald, Ciamberlani 
ont donné ainsi, sans aucun espoir de placement, des 
œuvres importantes. Tous exposent cette fois, et des 
nouveaux venus surgissent autour d'eux. Dans les grands 
panneaux qu'ils montrent, et dans les projets de M. Col- 
maut, de M. Langaskens, de M. Arto't, on peut étudier 
curieusement les aspirations d'un art qui cherche un équi- 
libre entre la pensée sereine, la forme pure, la couleur 
discrète exigées par la destination de l'œuvre et les tra- 
ditions d'une école avide de puissance et d'éclat. 

Cet équilibre est souvent atteint par les peintres belges 
dans les tableaux de conception plus simple. La vision 
lumineuse s'est adaptée à la facture grasse, caressant 
voluptueusement la matière. Et le Salon compte quelques 
toiles à la fois puissantes, délicates et originales où cette 
adaptation se manifeste. C'est le Bain de M. Jean Souwe- 
loos, une délicieuse évocation de la maternité en une 
harmonie de couleur hardie, savante et tendre qui atteint 
la maîtrise ; c'est VHérode de M. Walter Vaes, une compo- 
sition très curieuse : Hérode devant une table somptueu - 
sèment dressée, dans une demi-obscurité où rôde une 
concupiscence, regarde danser Salomé ; ce sont les beaux 
portraits de M. De la Hoese, de M. André Cluysenaer, 
de M. Smeers, la chatoyante figure de femme de M. Blieck ; 
ce sont les toiles resplendissantes et tragiques de M. Laer- 
mans, celles en lesquelles M. Frédéric évoque, avec la 



362 



1 ART ET I ES ARTISTES 



plus savante minutie, l'humble vie des paysans ; c'est le 
portrait pénétrant de M. Levêque intitulé / < i Borgia, 

et l'ample et forte composition du même artiste : la M 

affluents. Ce sont encore un portrait d'homme dans 
un intérieur et la Matinée .i Ostende, <le M. James Ensor, 
de couleur et de lumière si subtiles dans leur facture en 
apparence négligée . une toile nouvelle .le M. Henri Tho- 
mas : le Rideau il, Zéphyr, dans laquelle cet artisti délicat 
pénètre, enfin de sa couleur si étrangement rapide de la 
belle tonne et de la matière heureuse ; les portraits de 
MM. de Lalaing, bien officiels et bien froids, et ceux plus 
personnels et plus hardis de M. Van Holder, de M. Pinot, 
de M. Divoort, de Mlle Brohi e, de M l lleffe, de M. Laudy, 
Je M. Hentze, de M. l>c Boevei de M. G. M. Stevens, 
.le M. YYattelet. .le M. Kotthier, celui .le M. Emile Motte, 
où tant de sérénité s'exprime dans un métier fervent, 
ceux île M. Henry de Groux, véhéments et étranges. » 

Puis lesnus de M. Speeckaert, de M. Luns, du M. Me.etn, 
.le M. Opsomer, celui, si chaudement enveloppé de bleus, 
de M. Swyncop, celui, si lumineux, de M. Theunissen, 
celui de M. Herremans. 

Il faut citer encore, parmi les peintres de la figure qui 
marquent en ce salon, M. Van Zevenberghen chez qui la 
couleur forte devient plus délicate, M. Michel, M. Bastien, 
M. Dierekx, M. Van Leemputten, M. Hagemans qui peint 
dans un caractère sauvage les émigrants d'Anvers, M. Mel- 
chers, M. Lantoine, M. Vermeersch, M. Marten Melsen, 
M. Gogo, M. Thysebaert. M. Posenaer, M. Thiébaut. 
M. Van Roy. Il conviendrait d'en citer bien d'autres, 
notamment parmi les jeunes qui briguent le prix Gode- 
charles, bourse importante ; mais le jury doit se prononcer, 
et je me borne à constater que le concours est, cette fois, 
très brillant, révèle plusieurs vrais talents. 

Parmi les envois de paysagistes, celui de M. Baertsoen 
attire particulièrement l'attention. M. Baertsoen a aban. 
donné les vieilles villes flamandes. Il peint la banlieue 
industrielle de Liège. Son grand tableau, Pays d'industrie 
sous la neige, "manque peut-être un peu d'unité dans le 
tumulte des cheminées d'usines et des fumées ; mais le 
peintre a réussi à maintenir dans ce paysage sans sérénité 
ses harmonies discrètes de couleur et le recueillement 
pensif qui donnent à son art une marque aristocratique. 
M. Claus n'a envoyé qu'une petite toile : Premier rayon 
(septembre) ; M. Courtens, M. Gilsoul se sont abstenus. 

Il y a une petite salle consacrée à feu Théodore Vers- 
traete dont on se rappelle la récente exposition à Anvers. 
M. Heymans expose une très belle page baignée de lumière 
mystérieuse ; MM. Mathieu, Bernier, Wytsman, Viérin, 
Taelemans, Houben, Willaert, Franz Verheyden, Simons, 



Billiel De Saedeleei Binard Caron Ba 

mence Lacroix ont i intéressants. Il convient 

de signaler particulièi ei t le ba 

M. llemt/, d'une couleur vigoureuse dans un beau style, 

'i ceux de M. Bytebier d'une pénétrante i 

le coin de vieille ville de M Gevei où l'atmosphi 
chote si fui tivemenf . 

Des mannes lumineuses, chatoyantes ou Les ba 
une grandeur héroïque, de M. Il' n .le couleur 

. . l..t, m t.-, de M. Apol ; d'autres encore de M Bai seleer ; 
les intérieurs vibrants de M- \lfred Yerhaeren, ceux de 
M. René Jansseu de M. Hermann Courtens qui 

affirment un jeune t. dent de coloriste vigoureux 
de M. Thévenet, de couleur personnelle: un admirable 
tableau de fleurs et d'accessoires de Mlle \h, i Konner, 
d'une suprême distinction dans la maîtrise de sa facture ; 
les natures mortes de M. Simonin .pu révèlent un peintre 
original, à la vision saine. Enfin, dans la s.-, non des aqua- 
relles 't d,s dessins.ua magistral intérieur d'église de 
Delaunois, des marines de Marcotte, les portraits de 
Lucien Wollès, de Khnopff, 'U: Van Haelen. 

Rodin a envoyé un buste d'homme .i la section de s. 
ture où. à coté d'oeuvres connues de Victor Rousseau on 
admire un groupe de Kemmerich : Communion . d'une 
ampleur crispée, une Circè, de belle ligne décorative, de 
M. I'uttemans, les Aveugles, de M. Charlier, des bu b 
de M. Rombaux, de M. Paul Dubois, un groupe de M. De 
Haen. Il y a aussi un immense groupe équestre de M. de 
Lalaing : Lutteurs à cheval. 

Enfin, la section de l'art décoratif est très import 
aménagée avec beaucoup de goût et très riche en meubles, 

en bibelots. 

* 
* * 

Il convient' de mentionner une exposition, au musée 
moderne, d'un nouveau cercle de jeunes. l'Élan. On y a 
remarqué de beaux paysages de grand style, et de beau 
métier, de M. Bytebier, d'autres, de M. Meeuwis, 
œuvres pleines de promesses de MM. Thiébaut, Van Roy, 
Vandervelde, Geudens, Gastemans, Siéron, Proost. 



A Termonde. l'administration communale et la popu- 
lation ont fêté, en une réception solennelle et un banquet- - 
Frans Courtens. La ville natale de l'éminent paysagiste 
avait organisé une exposition de ses œuvres et de celles 
de quelques autres artistes originaires de Terni. 
h.. ta mment Fernand Khnopff, Isidore Meyers et Wytsman 

\vi-: Vanzype. 



ITALIE 



T 'exposition de Venise enferme cette année dans ses 
*~* salles quelques tendances encore vagues, qui peuvent 
cependant nous permettre de grouper quelques œuvres 
et d'en dégager une signification d'un certain intérêt 
pour la chronique même de l'évolution italienne en ma- 
tière d'arts plastiques. 

Une tendance poétique très sympathique certes et digne 
d'être suivie et encouragée, est celle qui nous est i. 
par les peintres qui voulurent réaliser une i Salle du Rêve 
où l'Art devait se montrer dans toute la pureté de son 
abstraction, et, par des œuvres rigoureusement choisies, 
devait constituer une sorte de zone idéale, d'oasis du rêve, 
au milieu des] roductions touffues du reste de l'Exposition. 



Il est mutile de remarque! que cette séparation de 
l'Art en général et l'Art du 

foncièrement fausse, car tout l'Art est rêve c'esl 
abstraction méthodique de la vie dans quelques rythmes- 

qui l'immobilisent en la stylisant. Mais il y a là, sans 
doute, un signe des temps, dans l, sens du mouvement 
esthétique idéaliste contre la reproduction d'imitation 
pure et simple de tout art réaliste, naturaliste, etc. C'est, 
en somme, le besoin I oie une fois révêlé, 

du canon qui doit triompher sur le poi trait. I.a tendance 
ntres, h- la Salle du Rêve > est donc symptomatique 
et intéressante. 

Au point de vue de la réalisation, de la manifestation 



363 



L'ART ET LES ARTISTES 



réelle de cette tendance, je dois garder un peu plus de 
réserve dans ma sympathie. Les décorations de M. Galiho 
Chini sont sans nul doute remarquables, mais leur manière 
plastique n'est pas neuve, et elle parait par trop voulue. 




G. A. SARTORIO — L'AMOUR ET PSYCHÉ (fragment) 

Les frises des enfants si harmonieusement groupés, et 
dont le mouvement orné par les guirlandes riches est d'un 
rythme très doux et même émouvant, montrent encore une 
fois les qualités d'un vrai peintre, et d'un peintre puissant, 
mais on chercherait en vain dans les complications si 
savantes de lignes une forme nouvelle, une indication 
faite de surprise, la révélation d'un esprit qui voit la \ Le 
dans une source d'harmonie plastique originale. 

La grande toile de M. Plinio Nomellini, qui semble résu- 
mer à elle seule toute la « quantité de rêve » du fond 
semi-circulaire de la salle, représente ou veut représenter 
l'Apothéose de Garibaldi. C'est une toile du jour, douce, 
dont la complexité du sujet n'a point préoccupé l'artiste, 
qui s'est contenté de fixer en couleurs imprécises la vision 
d'une revue garibaldienne passée par le condottiere à cheval- 
Le rêve n'est pas puissant dans cette toile. La vision est 
faible, et l'exécution ne lui prête pas plus d'envergure 
qu'elle n'en eut dans l'esprit de l'artiste. Cependant, cette 
toile, due à un peintre très estimé et qu'on doit louer pour 
nombre d'oeuvres pleines de charme, a été généralement 
admirée par la critique officielle. 

La tendance idéaliste est beaucoup plus évidente dans 
l'œuvre de deux peintres, M. G. A. Sartorio et M. Adolfo 
de Karolis, qui, avec M. Galileo Chini, forment un trio de 
pemtres-poètes desquels on veut beaucoup attendre. 
M. Adolfo de Karolis expose à Venise son triptyque, les 
Chevaux du Soleil. L'œuvre de M. de Karolis est toujours 
noblement rythmée. Elle contient toujours une pensée cen 
traie, qui est l'expression d'un beau rêve, d'une haute 
abstraction du sentiment, et le choix des attitudes et des 
couleurs qui la réalisent est toujours plein d'inspiration. 
Mai-- ce qu'on peut constamment reprocher à M. de Karolis. 
( 'est la littérature » de son œuvre de peintre. J'emploie ici 
le mot littérature dans le sens ordinaire que nous lui 
attachons lorsque nous nous occupons d'arts plastiques, 
» 'est dire que la pensée des sujets de M. de Karolis l'em- 



porte sur l'exécution, elle est plus forte que la réalisation 
plastique qu'elle emprunte pour se manifester, et surtout, 
elle n'est pas assez puissante, ou assez neuve pour justifier 
sa domination sur l'œuvre purement plastique. En outre, 
-^- et ici c'est le défaut principal du peintre — les attitudes 
choisies pour exprimer une pensée, semblent toujours em- 
pruntées aux préraphaélites anglais. Trop souvent. 
M. de Karolis semble continuer en Italie l'œuvre de Dante 
Gabriel Rossetti ou de Burne Jones, sans avoir toutefois 
la profondeur immobile et suprêmement émouvante de 
Rossetti, ou le mouvement admirable de l'autre. Lis 
Chevaux du Soleil ne font pas exception à cette remarque. 
Tout dans cette œuvre, dont quelque nu d'homme peut 
rappeler la volonté de puissance de Michel-Ange, est voulu, 
la logique des attitudes asservies à une idée est pleine de 
lacunes, le discours pictural manque de spontanéité et 
d'éloquence, et l'œuvre est froide. De plus, le principe 
préraphaélite des lignes qui expriment une pensée est 
poussé jusqu'à l'extrême, et il en dérive que les pose des 
agonistes ne sont pas typiques, sont éphémères et fatiguent 
bientôt celui qui regarde ; elles « manquent d'éternité «. 
La volonté d'art qui anime M. de Karolis est trop belle 
et trop noble, pour qu'on n'espère pas que la maturité de 
ce talent ne lui apporte une manière d'être plus dégagée 
plus libre de toute imitation, plus personnelle. L'Italie 
pourra alors compter sur un peintre dont l'idéalisme 
et la poésie pourront être très féconds en émotions et en 
enseignements. 

L'œuvre de M. G. A. Sartorio est à son tour très poétique 
et très personnelle. Lorsque je dis d'une peinture qu'elle 
est poétique, j'entends qu'elle est inspirée par un mouve- 
ment de l'âme parfaitement exprimable en pensées et tel 
qu'un poète pourrait le contenir dans le cercle rythmique 
d'un poème. L'œuvre de M. G. A. Sartorio, à Venise, est 
en effet un profond poème. Ce n'est pas la signification de 
l'œuvre qui intéresse immédiatement et puissamment 
notre émotion ; elle peut rester toujours à découvrir, car 
M. G. A. Sartorio s'est plu à la voiler dans un symbole 
complexe. Mais la plastique de cette œuvre, admirable 
malgré ses exagérations qui troublent le rythme général 




G. A. SARTORIO — LA PARQUE (fragment] 



364 



L'ART ET LES ARTISTES 



et la rendenl fragmentaire, es1 la révi lation d'une i □ 

nalité vraiment solide et consciente. ( 'est un poème 
d'amour et de mort, où les formes féminines, le formi 
masculines et les formes animales intermédiaires se uoui ni 
avei une extrême souplesse, tour à tour douloureu i et 
gra< ieuse, et meuvent toute cette œu\ re d'un style ri mai 
quable. Il y a ici des souvenirs, des rappels grecs tran 
dans une vision peut-être trop souple pour être plastique 
ment toujours très expressive. Ces frises, traitées en bas- 
relief pictural, manquent d'un modelé vraiment significatif, 
d'un modelé gothique, où la profondeur de l'ombre oit 
en raison directe de l'éclat des parties Lumineusi l 
modelé est exagéré, l'ombre est trop répandue sur les 
pour que le nu puisse atteindre sa suprême puissance d'e> 
pression. L'expression est aussi plutôt littéraire que pictu- 
rale, elle est plutôt dans les intentions faciles à deviner du 
peintre que dans la fatalité plastique des personnages qui 
composent le poème. Mais le style de l'œuvre est d'une si 
absolue et puissante personnalité que M. G. A. Sartorio, 
dont le passe est riche en œuvres si significatives, apparaît 
encore une fois comme un des maîtres de ce que pourra être 
la peinture italienne de demain. 

M. C. La menti se rapprocherait des peintres de la pensée, 
par une volonté d'abstraction qui lui fait donner une idée à 
son œuvre. Mais U présente sa toile, Feuilles tombantes, où 
l'abstraction est simplement sentimentale et trop nette- 
ment romantique. Ici il n'y a plus de canon, ni préra 
phaélite ni autre. C'est le portrait, et le portrait roman- 
tique d'une femme dans une campagne attristée des feuilles 
mortes. 



M i.ni eppe Yiner montre dans son pui anl I 

me grand amour 
que qu'i m i emai qua d in son triptyque di 
luit l'anni e dei nièi e dans l'Art t l \rt 

M. i . Hbffbauer donne son Triomphe du Conduit 

évocat ion d'une apot h li la Renai >am e, dont la 

vision rappelle avec une certaine nobli e l'inspiration 
di Coll ; ii il lu qui expi ime un rêve histo- 
rique, mai tri différent di > tableaux de ce genre, tels que 
celui llmiti/i au.\ vaillants ! de M.Giovanni Fattori où le 
réalisme -Vit, seul .1 l'é\ ocaf ion d'une ai mée. 

M. Albert Ciamberlani rappelle aussi la tendanci 
pensive des quelques Italiens dont je viens de parler. Il 

expose Honorons la terre, une toile où l'arti ti 1 posi 

ses vues dans un but d'exaltation géorgique pleine d'inté- 
rêt. Tous les tableaux de genre s'obscurci ;enl 1 ■ ■■ in1 
les efforts de l'art contemporain vers une réal ition où 
doit s,- révéler surtout une conception et non une muta 
tion de la vie. Et la Dansi de M. Emile I abrj nou 
pelle dans le rythmé global de sa composition 
vraiment de très loin, le chef-d'œuvre de Carpeaux. 

i.es envois goûtés par les critiques et par le public de 
M. Carolus Duran, de Zorn, les portraits de M Sargentou 
de M. Mancini, s'éclipsent devant la tendance delap intun 
d'idée qui commeni e à devenu gi nérale. M. Serafino M u 
celiati se développe dans le même en aa m rêve 
est satanique ou grotesque s a toile h Peu) rappelle les 
peintures de Jean Weber, mais avec moins d.- merveilleux 
et de représentatif dans le grotesque 

Ricciotto Canudo. 



NORVEGE 



T intérêt toujours croissant qui s'attache en Nor- 
^"* vège à la conservation et à l'exposition des reliques 
du vieil art populaire se manifeste tous les jours par de 
nouvelles preuves: l'une des plus démonstratives est la 
fondation de nouvelles collections et de nouveaux musées 
pour les contenir. 

C'est ainsi que nous apprenons que le<s habitants de 
Loen, dans le Xordfjord, un des plus beaux fjords de la 
côte atlantique, vont réunir tous les monuments et toutes 
les reliques de l'art populaire de leur contrée : ils vont 
commencer par acquérir deux vieilles maisons fort curieuses 
qui datent de l'époque presque légendaire où un trou au 
centre du plafond, et un âtre au centre du plancher dispen 
saient de construire une cheminée. 

Dans ces deux constructions fort intéressantes on amas- 
sera tous les ustensiles, meubles et vêtements offrant un 
intérêt réel pour l'histoire de ce district si riche de 
et de souvenirs. L'emplacement du musée est d'ailleurs 
excellent, car il n'est pas un navire de touristes qui ne vi- 
site le Nordfjord, et ne vienne contempler les classique 
couchers de soleil de Loen. 

Il est d'ailleurs à désirer que les différentes région 
la Norvège aient leur musée local; car il est difficile de 
s'imaginer la variété et la richesse des manifestations 
de l'art populaire dans les différentes parties de ce ] 
peu peuplé. Un observateur superficiel serait 1 11 u té à croire 
qu'il n'y a qu'un seul et unique art populaire norvi 
il est bon qu'une habile décentralisation attire l'atti ntioi 
sur les caractères divergents si intéressants de l'a 
la côte Ouest, de la côte Est, du Gudbrandsdal, du Halling 
dal, de Trondhjem, du Xordland, etc., etc. 

Une exposition toute récente a encore fortifié dan 



miUeux artistiques cette conviction de la diversité profonde 
des diverses branches de l'art populaire 1 e 1 l'exposition 
de dessins de vieilles maisons que l'Assoi iation des \n :hi- 
• ,1 de Kristiania vient de taire dans les locaux de 
l'Association Ouvrière et Industrielle : ces dessins, e.v 
au courant de l'année dernière pai les membres de l'A 
ciation, ont permis surtout de constate! qui Ue différence 
sensible existe entre l'art du Gudbrandsdal et l'art du 
Hallingdal, les deux plu-, grandes vallées de la No 
celles aussi où se sont le plus longtemps conser 
les usages antiques, les vieilles : a bois sculpl 

les anciennes peintures du style rococo pa\ -ni I art du 
Gudbrandsdal visi à la grandeur, à la puissance par lai 
des constructions, par l'emploi de grandes pi 
de poutres et du bois brut. Vu contraire, l'art du Hallingdal 
viseà l'harmonie des proportions, à la grâce de l'ornemen- 
tation, à la joie de la couleur, qui resplendit partout, 
même sur les murs et les cloisons. 11 faut surtout citer (à 
L'intention des ari hitei ti - des artistes et di > ■ l! :urs de 
photographies.de cartes postales), dans le Gudbrandsdal, 
igaard 1 t Brœkken mdbii 1 ' Bjoi nstad à 

\ ., 1 Bjo tad I I il iNtail, Krukect Heringstad à Hedaleti. 
Garmo et Grayer à Lom ; dans le Hallingdal ci sont sur- 
tout les villages de Gol et Aal qui recèlent les meilleurs 

surtout à Nedre Myre 
} le il une petit 

dent toute, les propoi t " m : ' - angles du toit et l'enl 
colonnes respirent un air vraiment classique, au point que 

iteurs l'ont surnomm t Part 

norvégien. \ uotei que l'int i ' au niveau artistique 
nsemble, car il n'exist >ute la 

imen plus parfait de l'artdécoratifrustique. 



36; 



L'ART ET LES ARTISTES 



S'inspirant de cet intérêt toujours croissant pour l'art 
national et pour les constatations toujours plus nom- 
breuses de la variété de ses manifestations, la Direction 
du Musée Populaire de Bygdœ, près Kristiania.a entrepris 
de remanier l'organisation de ses collections suivant un 
plan plus rationnel etplus individualiste. L'occasion s'offrait 
d'ailleurs tentante, à l'occasion de la décision prise 
par le Parlement norvégien, sur l'avis du ministère des 
Beaux-Arts, de réunir les collections d'art populaire de 
l'Université au Musée de Bygdoe. Depuis un mois le rema- 
niement est achevé et permet aux visiteurs, si nombreux à 
cette saison de l'année, de se faire une idée plus exacte et 
plus complète du particularisme local de l'art populaire 
norvégien. 

Grâce aux efforts persévérants et intelligents de l'admi- 
nistration norvégienne des Beaux-Arts, grâce aussi à 



l'initiative de nombreux artistes et amateurs d'art, les 
reliques de l'art médiéval et de l'art rustique norvégiens 
sont désormais précieusement recueillies et mises en valeur. 
Tout ce qui n'est pas transportable est dessiné et photo- 
graphié par l'Association des Architectes; tout ce qui peut. 
sans dommage matériel ou artistique, être transporté, 
va enrichir les musées de Kristiania, de Bergen, de Trondh- 
jem, de Loen, la collection Sandvig à Lillehammer, pour 
ne citer que les principaux. Et qu'on ne croie pas que ces 
richesses y dorment inutilement : un chiffre détrompera 
aisément à ce sujet. Le seul Musée d'art industriel de 
Bergen a reçu, en 1906,68 776 visiteurs. Une bonne part 
de ces amateurs d'art est constituée par les touristes étran- 
gers qui rapportent et répandent dans leur patrie l'intérêt 
le plus vif pour l'art populaire norvégien, si varié, si vivace, 
si intensément original. Magnus Synnestvedt. 



ORIENT 

Les Origines de la Peinture Turque 



Jusque vers la fin du siècle dernier, les Turcs se conten- 
tèrent, en fait de peinture, d'admirer les toiles que 
les artistes étrangers venaient brosser chez eux. Il n'exis- 
tait pas de peintres ottomans ou, du moins, ces derniers 
étaient tellement rares que leur pénurie même, formant 
exception, venait confirmer la règle. 

De Hammer, dans sa volumineuse Histoire de l'Empire 
Ottoman, si documentée sur les mouvements littéraire et 
scientifique des Turcs à travers les âges, ne cite qu'un 
seul peintre osmanli, le poète Négarî qui, sous Mourad III, 
fit des tableaux qui ne valaient guère mieux, paraît-il, 
que les vers qu'il a écrits. J'en citerai un autre, le peintre 
Kara-Djafer, qui orna de très belles fresques, à ce qu'il 
semble, le kiosque que le poète Fennî fit, sous Moham- 
med IV, construire près du château de Rouméli-Hissar, 
sur le Bosphore, et dont il ne reste malheureusement 
aucun vestige. 

Depuis la chute du Bas-Empire à nos jours, ce furent 
des artistes appelés ou venus d'Italie et de France à qui 
échut l'honneur d'orner de chefs-d'œuvre la demeure des 
Sultans et de peindre les murs et les plafonds des Palais 
Impériaux. 

Huit années après la prise de Constantinople, Maho- 
met II le Conquérant faisait venir de Vérone le célèbre 
Matteo de Pasti. Quelques années plus tard, il demandait 
au doge « un bon peintre habile dans l'art de faire des 
portraits ». La République Sérénissime désignait Gentile 
Bellini. Les chefs-d'œuvre que les maîtres véronais et 
vénitien brossèrent à Constantinople sont jalousement 
conservés au Yildiz-Kiosk. Mahomet II avait toléré, 
ordonné, non seulement la reproduction de la figure 
humaine, mais celle, aussi, des images saintes. Grand 
amateur de peinture, il se doublait d'un juge sagace qui 
n'admettait pas la réplique. Célèbre est, dans les annales 
artistiques, la discussion entre le sultan turc et l'artiste 
vénitien, au sujet de la toile Tète roupie de s:unt Jean- 
Baptiste. En voyant le tableau, Mahomet critiqua la 
contraction des chairs autour du cou. Comme le peintre 
se récriait, il lui prouva la justesse de son observation 
en faisant, incontinent, décapiter sous ses yeux épou- 
vantés un esclave du sérail. C'était pousser trop loin la 
critique d'art. Aussi Bellini se hâta-t-il de quitter ce 
prince qui faisait un si grand cas de la peinture. 

Un volume ne suffirait pas s'il fallait citer les noms, 
énumérer les œuvres, décrire les tableaux de tous les 
peintres étrangers reçus à la Cour îles Padischahs, depuis 



le règne du Sultan qui prit Constantinople jusqu'à celui 
du monarque actuel, S. M. I. le Sultan Abdul-Hamid II. 
qui comble de faveurs renouvelées Fausto Zonaro, son 
peintre particulier. 

Le tableau de Bellini: Réception d'un ambassadeur 
vénitien à la Cour Je Constantinople, qui se trouve au 
Musée du Louvre, donne une idée des fêtes magnifiques 
célébrées en ces occasions. 

La place n'est pas ici non plus pour parler comme il 
convient de l'œuvre des artistes qui allèrent en Turquie 
faire de la peinture et dont quelques-uns ont gardé dans 
l'histoire de l'art une appellation toute orientale, témoins 
Jean-Baptiste Van Mour à qui échut le titre de Peintre 
ordinaire du Roy en Levant, et Liotard qu'on ne connaît 
encore aujourd'hui que sous la désignation de le Peintre 
Turc. 

Quant aux peintres occidentaux qui ont traité de chic 
la Turquie sur toile, je ne puis mieux faire que renvoyer 
mes lecteurs à la très substantielle étude : les Peintres 
turcs au xvin e siècle, de M. A. Boppe, chargé d'affaires 
de France à Constantinople. 

C'est en 1874 — si j'ai bonne mémoire — que l'artiste 
français Guillemet, peintre particulier du Sultan Abdul- 
Aziz, fonda, le premier, une Académie de peinture au 
centre de Péra, dans la rue Kaliondji-Koulouck. Guille- 
met avait été encouragé dans cette initiative par le 
Sultan lui-même qui, depuis son retour de France où il 
avait été visiter l'Exposition Universelle de 1867, ne 
rêvait qu'à doter la Turquie des arts qu'elle avait jus- 
qu'alors méconnus. 

Des Arméniens et quelques Levantins s'inscrivirent, 
immédiatement, à cette École. Parmi les premiers élèves, 
je citerai : Serkis Diranian, établi à Paris depuis de longues 
années ; Bédan, le fils du médecin arménien ; Nichanian ; 
Givanian aîné, le peintre-ténor si connu des Pérotes ; 
son frère, Givanian jeune ; l'Alsacien Schultz , le Belge 
Coppens et le Grec Zolos. Au bout d'un an seulement, 
les Turcs — au nombre de trois — suivirent les cours de 
l'École. D'un commun accord ils s'adonnèrent au Pa 
et aux Natures mortes. 

A quelques mois de là, et dans le courant de la même 
année, une exposition artistique — la première — avait 
lieu à Constantinople. Le local choisi fut l'École des Arts 
et Métiers. En l'organisant, son promoteur, le général 
Cheker Ahmed Ali Pacha, — alors simple capitaine et 
professeur de dessin à l'École Militaire de Médecine, 



366 



L'ART ET LES AU I [STES 



ne poursuivait d'autri but que de groupe] les artistes 
levantins et d'organiser annuellement des Salons de 
peinture. Grâce à \i persévérance el à son énergie, une 
seconde exposition artistique eut lieu, en [875, à l'Uni- 

'. 1 i-.it. de Stamboul. 

Deux ans après, ru juin 187; toujours su] l'initiative 
1 heker Pacha, une importante exposition de ta 
bleaux s'ouvrait au théâtre municipal des Petit 1 t. 
I. envoi avaient .1 Lut- m partie par les élèves < le 

V ..demie Guillemet, en partie par les Orient 
pays: les Preziosi, les Palmieri, les Vquarone. Malheu- 
reusement, sur les deux cent cinquante toile- di 
exposition, une trentaine de tableaux figuraient à peine 
inspirés par l'Orient. Ce fut un désastre. I t l'entrepre 
neur, qui ne fit même pas les frais de location de la salle, 
jura un peu tard qu'on ne l'y prendrait plus. » 

On ne se découragea pas pour si peu à l'Académii I - 
premier essai stimula les rivalités, lit naître des ambitions. 
Le nombre des élèves s'accrut, des élèves turcs surtout. 

Déjà de précieuses découvertes provenant de fouilles, 
d< nombreux envois d'antiques à Constantinople, obli- 
geaient le Gouvernement "à donner au Musée un empla- 
cement plus spacieux que Sainte-Irène. Tchnili-Kiosk fut 
choisi. S. E. Hamdi Bey — qui, quelques années plus 
tard, devait illustrer son nom, glorieux déjà, par l'éton- 



nante el mervi illi use di sarcophages de 

remplaçait le 1 > r P. Déthier comme directeur. 
En même temps qu'il donnait au Musée une importance 
arti tique lui < mnue jusqu'alors, 1 Lundi 1 li on 
la fondation d'une École des Beaux-Arts. Peintri li 
talent lui-même, un res de la Turquie contem- 

poraine, il estima qu tait là le seul moyen pour diffu 

ser en Orient un art qui, jusqu'alors, avait paru lettre 
morte à ses compatriotes. Il tenta l'impossible pour la 
réalisât on projet. Enfin, en 1883, la création de 

cet^e École fut décidêi et cette décision coïncidait avec 
l'arrivée d'Osgan Effendi de Paris. Hamdi Bey, 
teur des deux nouvelles institution itt h ii1 au service 
de son administration le jeune artiste qui eut sa part 
d'activité dans l'aménagement du Musée Cmpérial el 
dan- la construction de l'École des Beaux-Arts. 
Enfin, l'École fut ouverte et la peinture ensci 

llemcnt. l'n souffle d'idéal passait sur Stamboul. 
Vingt-quatre ans sont à peine écoui' cet ensei- 

tent que l'art pictural compte une école de plus, 
turque, qui s'est affirmée aux Salons de Stamboul. 
qui a déjà produit di tri tes comme Halil Pacha et 
Chefket Bey, et qui tôt ou tard propagera en Occident 
sa vision d'art et de lumière. 

Adolphe Thalasso. 



SUEDE 



Peinture murale de Wilhelmson, à i'Hôtel des Postes de Stockholm 




CARL WILHELUsoX. 



I ARRIVÉE m' COVRRIKK 



Ils des problèmes esthétiques les plus importants, c'est 
^^ de savoir comment placer une œuvre d'art pour la 
faire valoir. De nos jours cette question est devenue par- 
ticulièrement brûlante, car, du fait de l'organisation des 
musées, on s'est tout naturellement habitué à se demander 
« Pour quel endroit ce tableau est-il peint? L'archi- 
tecture et la peinture doivent collaborer, autrement le 
résultat en beauté sera insignifiant. Quelles que soient les 
sommes qu'on y consacre, et même quelque excell 
que soient les œuvre- artistiques qu'on expose aux regards, 
— comme c'est le cas à l'Hôtel de Ville de Paris. — on 
éprouve un désappointement si le tout ne produit pa- un 
effet d'ensemble bien organisé. 



-uiède a su ces derniers temps tenir compti 
points de vue, et ce n'est pas le moindre mente de nos 
architectes de faire leurs plans dès le comment 
de manière à réclamer des peintures murales. C'est cette 
manière de voir aussi sage que rare — malheureusement — 
qui a engagé Ferdinand Boberg, le créateur du bel Hôtel 
Postes de Stockholm, à réserver une place ad hoc 
pour une grande peinture mura' ' rosité 

intervint. Mlle Éva Bonnier, qui a fait don de tant 
d'oeuvres d'art importantes à des écoles et autres insti- 
tutions publiques, s'offrit à prendre aussi celle-ci à ses 
frais. M. Cari Wilhelmson, connu sur le continent par 
l'Exposition si remarquée cette année à Venise, fut chargé 



367 



L'ART ET LES ARTISTES 



d'exécuter le tableau. Ses toiles représentant la vie des 
pêcheurs sur les côtes de l'Ouest en Suède ont beaucoup 
de la gravite et de la retenue qui caractérisent à nos yeux 
le peuple chez nous, mais qui semblent souvent et bien 
naturellement de la gaucherie à ceux qui habitent sous 
des cieux plus chauds. 

Le grand tableau de l'Hôtel des Postes nous fait voir 
l'arrivée du courrier à bord d'un vapeur postal venant 
de l'Est, amarré au quai du port de Stockholm. Au point 
de vue de la couleur ci mime à celui des proportions, il 



remplit admirablement sa place, et il serait à désirer que 
l'exemple fût suivi ailleurs, car nous ne manquons pas 
d'édifices publics, et pour le moment les architectes et 
les peintres de talent ne nous font pas défaut. Le nombre 
des millionnaires s'est aussi accru ces derniers temps. 
Les conditions nécessaires à un art public sont donc là. 
Quand ces divers éléments formeront-ils une union qui 
donnera naissance à la plus belle des fleurs de la civili- 
sation, un art public, national, faisant rayonner son idéa- 
lisme sur les endroits où l'on travaille? 

Carl Lau rin. 



SUISSE 



T A vingtième Exposition municipale des Beaux-Arts 
*"*' s'est ouverte à Genève le i" septembre sous les plus 
heureux auspices. L T n très grand nombre des meilleurs 
artistes suisses ont répondu à l'appel de la ville de Genève, 
en sorte que cette exposition municipale s'est transformée 
en un véritable Salon national. Malgré la sévérité du jury, 
qui a refu.-é la moitié environ des envois qui lui étaient 
soumis, les vastes salles du Palais électoral se sont trou- 
vées presque insuffisantes pour accueillir tant de richesses. 

Deux grandes œuvres décoratives d'un intérêt et d'une 
importance exceptionnels dominent la foule hétérogène 
et un peu confuse des tableaux de chevalet : les cartons de 
Ferdinand Hodler pour ses fresques de la Retraite de 
Marignan au Musée national de Zurich, et le grand pan- 
neau décoratif commandé par la ville de Genève à M. Otto 
Vautier pour la grande salle des Pâquis, la Barque. 

Œuvre de volonté, d'énergie rude et presque sauvage, 
d'un dessin extraordmairement vigoureux et précis, d'un 
parti pris coloriste hardiment simplificateur, la Retraite de 
Marignan dégage une impression singulière de robuste 
puissance. Il semble vraiment que quelque chose de l'âme 
farouche et indomptable des ancêtres guerriers ait passé 
dans l'âme du peintre, inspiré son art et guidé sa main. 
Tant de force s'impose à l'admiration du public qui peut 
en outre ici, bien mieux que dans l'immense salle des 
armures de Zurich, goûter la facture superbe de solidité 
et de relief, de certains morceaux importants. L'œuvre 
héroïque et fruste de Hodler, à laquelle jadis certaines 
commissions officielles firent une guerre aussi acharnée que 
mesquine, a vaincu aujourd'hui les dernières résistances 
et soulève d'unanimes applaudissements. 

A l'autre extrémité de la vaste salle, et l'on pourrait 
bien dire aux antipodes de l'art, surgit, dans une lumière 
blonde et argentée qui fait songer, l'œuvre de rêve, de 
grâce et de charme imprécis et délicat que M. Otto 
Vautier a intitulée la Barque. Fragment d'un ensemble 
décoratif qui promet d'être délicieux autant par la 
facture aisée et souple que par l'inspiration poétique, le 
sujet de ce panneau ne peut être précisé avec une rigueur 
mathématique. De belles figures de femmes accueillent sur 
la terre l'essaim des formes jeunes et belles que conduisent 
au rivage, sur le satin moiré des eaux blondes, les grandes 
voiles latines dorées par le soleil de la Barque. Et cette 
barque accueille non plus les » illusions perdues > du vieux 
Glevre, mais ces illusions éternelles et impérissables qui 
sont l'art, la poésie, la jeunesse et la beauté. Gestes, atti- 
tudes, lumière, enveloppe, ondulement des corps jeunes 
i t mis. science sûre du peintre voilée d'une grâce négli- 
gente, tout est exquis dan.- cette œu\ re île rêve, et le public 
a ' i' d'emblée séduit et conquis par le charme impré< i- et 
certain qui en émane. 

\ ' ôté de ces grande- œuvri - décoratives. M. F. Hodler 



comme M. Otto Vautier ont tenu à grouper quelques 
œuvres moins considérables mais de haute valeur. De 
M. Hodler, le portrait du sculpteur Vibert, le paysage de 
montagne, l'émouvant et grave Silence du soir sont des 
pages superbes de la meilleure manière du maître, dénuées 
de toute arrière-pensée théorique, et son portrait de petite 
fille parmi les roses le révèle capable d'un charme 
et d'une candeur que son œuvre total ne permettait pas 
de lui supposer. La Source de M. Otto Vautier est une 
ébauche décorative charmante, et sa Femme aux gobelins 
une scène d'intérieur tout à fait exquise de grâce alanguie, 
de fine et voluptueuse mélancolie. Décidément, le talent 
inquiet, chercheur, un peu indécis de M. Otto Vautier a 
trouvé sa forme d'expression très personnelle et très sûre 
et nous promet ainsi de belles joies d'art. 

A côté de ces deux belles expositions qui éclipsent, un 
peu, on doit le dire, les autres envois, une des œuvres les 
plus remarquées et les plus discutées est la Vague de 
M. Carlos Schwabe, toile assez connue pour que je n'en 
signale qu'en passant l'inspiration originale et la facture 
un peu sèche et morne, malgré la solide précision du dessin. 
Une grande toile de Max Buri, où l'on voit des paysans et 
des paysannes de l'Oberland bernois attablés à chanter 
l'hymne patriotique de Gottfried Keller, est un beau mor- 
ceau de franchise, de robustesse et de vérité, qui obtient le 
plus légitime succès. 

Le grand triptyque où l'excellent peintre tessinois 
M. Pietro Chiesa a interprété trois passages de la Légende 
de Thaïs, telle qu'elle est contée par votre Anatole France, 
attire aussi vivement la curiosité du public par les qualités 
délicates de la peinture que par la nature du sujet, auque 
plus d'un artiste reproche d'être trop « littéraire » . Le 
panneau de gauche, où le Christ pose la main sur les yeux 
de Paphnace pour lui cacher la beauté de Thaïs, est le plus 
distingué des trois dans la subtilité un peu mièvre de la 
conception et du rendu. 

Dans le petit groupe, si intéressant et si vivant, des 
artistes de la Suisse italienne, M. G. Giacometti fait admirer 
dans ses Pèlerins d'Eminaiis l'intensité lumineuse dont 
s'éclaire la personne du Christ, et M. Ed. Berta a d'ado- 
rables petits tableaux de la nature et de la vie tessinoise 
qu'on devrait bien ne pas laisser repasser le Gothard- 
Enfin, le paysagiste F. Franzoni nous a charmés par un 
Portrait de sa mère, d'une intimité d'émotion et d'une 
harmonie de couleur également délicieuses. 

Je voudrais pouvoir mentionner aujourd'hui encore les 
principaux envois de la Suisse allemande et de la Suisse 
romande, mais, l'Exposition restant ouverte jusqu'à la fin 
d'octobre, l'actualité me permettra d'en parler encore 
dans ma prochaine lettre, ainsi que de la sculpture, où 
plusieurs talents jeunes se sont révélés cette année. 

Gaspard Vallette. 



ï68 



Echos des Arts 



La ph) ■ intre. — A une i | n ique où cerl 

..ci' . de peinture, comrm li divisionnistes, fran ; 

italiens, veulent invoquer des principes scientifiqu 
serait intéressant d'établir la physiologii di L'arti b et 

pour ce, des documem I ent dans les 

communications faites à L'Académie de Médecine par 
le D r Fortin, notamment celle qui a poui titre I a vision 
chez les peintres étude physio-pathologique - De cette 
brochure très intéressante, voici des extraits : Les i ti 
mates ont une tendance marquée à attnl objets 

aleurs fausses. Ainsi ils donneront une valeur [m ;ali 
i des traits horizontaux et verticaux qui, en ri alité, sont 
parfaitement égaux. De deux peintres différemment 
astigmates peignant un navire, l'un dessinera nettement 
les vergues et vaguement les mâts, alors que l'autre, au 
contraire, rendra exactement les mât e1 vaguement les 
vergues. Cézanne, dont les natures mortes sont d'un 
coloris si savoureux et d'un si bel empâtement, n'a jamais 
pu dessiner correctement ; dans ses tableautins, qui sont 
si près d'être des chefs-d'œuvre, rien malheureusement 
n'est d'aplomb, tout y va de guingois. 

Et encore : 

...Sulzer a déjà appliqué sa méthode à la peinture 
japonaise, et il a observé avec justesse que les Nippons ont 
une rapidité de perception extraordinaire ; de là le carac- 
tère spécial des œuvres de leurs peintres, où tout est 
mouvement, la vision de ceux-ci étant en quelque sorte 
comparable à un instantané photographique, l-'.t .1 ce 
propos nous nous souvenons qu'un Japonais, en compa- 
gnie de qui nous visitions le Louvre, s'écriait devant nos 
chefs-d'œuvre: «Mais tout cela est figé, tout cela est 

paralysé, tout cela est mort . 

Deviendra-t-il nécessaire que le critique d'art, désoi 
mais, soit doublée!' un médecin pour visiter les exposit 



Le Comité formé pour l'érection à Athènes d'une statue 
de l'empereur grec Constantin Paléologue, tombé, en 1453 
-ur les murs de Constantinople, lors de la prise de cette 
ville par Mahomet II. ouvre à cet effet un concours inter- 
national, qui sera jugé à Rome par un jury également 
international. 

Les artistes qui voudront y prendre part auront à ou 
mettre à ce jury des maquettes de la statue, du piédestal 
et des bas-reliefs qui orneront ce dernier. La statue et 
le piédestal seront finalement exécutes en marbre, les 
bas-reliefs en bronze. Le concours, divisé en deux épreuves, 
sera jugé du 18 juin au 28 octobre de l'année 1908. 

Pour plus amples renseignements, s'adresser à la chan- 
cellerie de la légation de Grèce à Paris, 59, ni 
l'onthieu. 

JS 

La Société des artistes tchèques \Iai à Prague, a 
ouvert le 26 septembre, dans son pavillon sous le jar- 
din Kinsky, une exposition de Maîtres impression) 
français. L'exposition, rassemblée par les soins de notre 
collaborateur Camille Mauclair, ne contient pas moins 
de 1 51 1 œuvres choisies avec goût et connaissance de cause, 
qui résument clairement les grandes phases de ce ma- 
gnifique mouvement : Manet, Degas, Renoir. Monet et 
Lebourg, avec Sisley et Pissarro, représentent la pi 
héroïque; Monticelli, Daumier figurent parmi les pri 

curseurs. Le mouvement se développe avec les n 

pressionnistes représentés par Signac, Luce et Cross, pu 
avec Vuillard et Bonnard. Van Gogh < ; n sont 

encore présents avec des œuvres de choix. L'expo 
restera ouverte jusqu'à la fin de novembre. 



Sui l'initiath ■ de M. Oi ta\ - VI 
Hqu, . une exposit ion : 

d'Art au Salon d'Auti u us les 

auspices du gouvernement belgi I 

trois s ilies du Gran l Pa es Champs-] 

sum< dans ses expressions les plus , 

lution de la peinture belge depuis un demi siècli 1 

1 1 >ni 1 iui ■] irernements belgi et ; et la 

lité des collectionneurs ont permis 

réunir un choix d'œm à donner d n ible de 

l'école belge une synthèse a quepossible. ' 

b nies d'Artan, deB le De V, inni 

! il de 1 harle ; de Gro Hen le Brael 

d' igneessens, de Verwée, de B 1. 1 on tant in Mi u 

d'Alfred et José] 

di Vi rheyden, de Vei traeti di \ ogi Is, d'] enepoel, e1 

ut. en nombre limité, 1 elles , 
maîtres d'aujourd'hui. 

Un choix restreint de ~ ulptures compli ontin- 

gent destme ,, fairi mieux connaitn et apprécier l'art 
!' ilge à Paris. 

JS 

Nécrologh a Roumanie l'un 

des plus grands artistes de not le fondateur de 

l'école de peinture roumaine, Nïkoulae [on Grigoresco.... 

Son œuvre est impérissable. Matériellement l'un 
plus saines, des plus solides quj soient, tonte de pi 
jet. En outre, c'est l'image complet. e1 définitive — et 
innombrable aussi — de la Roumaine qui s'en va. I nfin 

il est, lui, le père vénéré d'une êi oie 1 pu imence à faire 

quelque bruit dans le monde. 11 fut originalavei simplicité, 
se contentant d'être le premier poète lyrique de son pays 
par des moyens d'excellent peintre. 

Nous empruntons ces lignes lapidaires à un article 
publié par notre distingué correspondant ^William Ritter. 



EXPOSITIONS ÉNONCÉES Ol 1\ FORMATION 

PARIS 

Irts à Expo ition de l'Ameu- 

blement moderne, jusqu'au 1 octobi 

Grand Palais. — Salon d'automne du r r au 22 octobre. 

Jardin des Tuileries, salit lu I ; [us 

13 octobre septième concours Lépine. 

thèque de la Ville J- '.g, rue de S 

Exposition de la Vie populaire à Paris du xv* au 
xx" siècle; livres, gravures, photographies, docu- 
ments etc. 

>urs de reliure appliquée, avant trait aux . 
mer. S'adresser à M. Toudouze, 39, boule va id 
des 1 e concours sera clos le 29 novembre. 

iritime 

française, earton de vitrail emprunt aux 

choses de la n M roudouze, 39, boule- 

vard des Capucii mbre. 

Arthur ! \ : . boulevard des 1 

cines. à Pans; 175 et 176 New Bond 

Londres ; 99, Fifth Avenue a New 

Tableaux des Écoli 
landaise. 






L'ART ET LES ARTISTES 



DÉPARTEMENTS 

Biarritz. — Palais Bellevue, troisième exposition de la 
Société des Amis des Arts de Bayonne-Biarritz, du 
25 novembre au 25 décembre. Dépôt des œuvres 
chez M. Robinot, 50, rue Yaneau. à partir du 25 oc- 
tobre. 

Cannes. — Sixième exposition internationale des Beaux- 
Arts et d'Art industriel, du 31 janvier au 10 mars 1908. 
Envoi des notices avant le I er décembre ; dépôt des 
œuvres chez Ferret, 36, rue Vaneau, du I er au 10 dé- 
cembre ; envois directs aux mêmes dates, au Palais 
des Beaux-Arts. 

Charenton. — Salle des fêtesde la mairie, dixième exposition 
des Beaux-Arts, organisée par la Société artistique 
de Charenton. jusqu'au 13 octobre. 

Maçon. — École municipale de dessin, cours Moreau, 
exposition des Beaux-Arts, du 6 au 27 octobre 1907. 

Roubaix. — Hall de la Société artistique de Roubaix- 
Tourcoing, vingt-huitième exposition des Beaux-Arts 
jusqu'au 27 octobre. 

Saint-Quentin. — Salle du Nouveau-Palais de Fervaques, 
neuvième exposition des Beaux-Arts, organisée 
par la Société des Amis des Arts, jusqu'au 21 oc- 
tobre. 

Toulon. — La prochaine exposition organisée par la 
Société des Amis des Arts de cette ville s'ouvrira le 
1 ; octobre 1907. Pour les instructions, s'adresser à 
M. J. Boyer, président de la Société, rue Dumont- 
d'Urville, 9. 

Troyes. — Dixième exposition de la Société artistique de 
l'Aube, du 6 au 24 octobre. 



Valenciennes. — Exposition organisée par la Su 1 1 
Valenciennoise des Arts, dans les salons de l'hôtel 
de ville, jusqu'au 13 octobre. 

ÉTRANGER 

Baden-Baden. — Exposition annuelle des Beaux-Arts 
au Badener-Salon, jusqu'au 30 novembre. M. J. Th. 
Schall, directeur. 

Chicago. — Art Institute, exposition annuelle des Beaux- 
Arts, du 18 octobre au 28 novembre. 

Florence. — Troisième exposition des Beaux-Arts 
des artistes italiens, du I er novembre 1907 au 
30 juin 190S. 

Munich. — Glaspalats. Exposition des Beaux-Arts de 
V Association des Artistes de Munich, jusqu'à fin oc- 
tobre. 

New-York. — Académie Nationale, exposition d'hiver, 
du 14 décembre 1907 au 11 janvier 1908. Envoi dès- 
ouvrages les 27 et 28 novembre. 

New-York. — Club des Aquarellistes, dix-huitième expo- 
sition annuelle, du 2 au 24 novembre. Dépôt des ou- 
vrages les 18 et 19 octobre. 

Philadelphie. — Société des Miniaturistes, sixième expo- 
sition annuelle, du 26 octobre au 17 novembre. Ré- 
ception des œuvres du 17 au 19 octobre. 

Turin. — Société promotrice des Beaux-Arts, deuxième 
exposition quadriennale, en 1908, du 25 avril au 
30 juin. Envoi des œuvres du 16 au 25 mars. 

Venise. — Septième exposition internationale des Beaux- 
Arts, jusqu'au 31 octobre 1907. 



Tribune Libre 



Monsieur le directeur, 

J'arrive d'Allemagne. Rassurez-vous, je ne crois pas 
l'avoir découverte, mais je pense que nous allons trop 
peu voir ce qui s'y fait. J'en ai visité plus de vingt villes 
et je n'ai guère rencontré de Français ; j'estime surtout 
que ceux qui y vont n'en parlent pas assez. 

C'est mon excuse pour tenter de donner dans votre 
intéressante Revue un petit coup de cloche destiné à 
réveiller, si possible, nos énergies somnolentes, au moins 
en ce qui concerne le Louvre. 

A côté des musées d'Allemagne, si somptueusement 
construits, si débordants d'air et de lumière, si bien appro- 
priés à leur fonction, surtout si méthodiquement classés, 
notre vieux Musée fait peine à voir avec son escalier Daru 
inachevé que déshonorent ses criardes mosaïques. Nulle 
part on ne voit pareille faute dégoût : écraser, avant l'en- 
trée, tous les tableaux par le souvenir de ces brutales 
tonalités. Quelle honte pour un pays qui prétend porter 
hautement le sceptre du bon goût ! 

Avec quelques mille francs, ne pourrait-on pas achever 
l'escalier Mollien qui ne l'est pas davantage et dont 
l'état est au moins aussi honteux avec sa rampe peinte 
à la détrempe? On terminerait ensuite l'escalier Daru, 

(1) Sous cette nouvelle rubrique nous publierons volontiers 
Its communications qui nous paraîtront de nature à intéresser 
les lecteurs de l'Art et les Artistes: lors même qu'elles ne seront 
pas l'expression de notre opinion personnelle, ce qui n'est d'ail- 
leurs pas le cas pour la lettre si tristement instructive de 
M. P. Margueriti de la Charlonie. A. D. 



ce prolongement du grand vestibule, sobrement avec 
une décoration de pierre relevée tout au plus de quelques 
applications de marbre, le tout dans le style du vestibule, 
en enlevant ces malencontreuses mosaïques et le fond 
peint sur lequel s'enlève la statue de Samothrace. Quant 
aux plâtres de Delphes, ils iraient rejoindre les autres 
moulages antiques où se trouve leur véritable place. Ils 
font d'ailleurs si peu d'honneur à nos mouleurs qu'on 
peut sans peine les reléguer à l'écart. 

L'état de ces deux escaliers est une honte : aucun 
musée d'Allemagne ne montre pareille indigence. 

Mais ceci est relativement peu de chose à côté de la 
question bien autrement capitale du développement de 
nos collections. 

Votre Revue a maintes fois rappelé la supériorité si 
incontestée de l'art grec pendant sa grande époque. Or, 
le cœur se serre en voyant tout ce que les musées d'Alle- 
magne, et en particulier celui de Berlin, ont recueilli 
dans ces derniers temps parmi les épaves de ces siècles 
privilégiés. On y admire des pièces de premier ordre que 
le Louvre devrait posséder. 

La France veut-elle rester la capitale artistique du 
monde? Si elle le veut, il ne faut pas qu'elle laisse les 
grands et purs chefs-d'œuvre de l'art antique aller instruire 
ses concurrents, sous peine de les voir la supplanter. Qu'elle 
abandonne cette supériorité, elle signe son suicide, car 
de sa possession dépend le principal de ses moyens d'exis- 
tence. 

Pour les marchandises à bon marché, po ir les objets 



370 



I ART ET LES ARTIS1 ES 



communs, l'Allemagne et l'Amérique lui enlèveront 
bientôt tous ses clients. Il faut donc qu'elle se consai re 
presque exclusivement à la création des belles choses en 
genres. L'Allemagne fait des efforts surhumains 
pour nous enlever cette primauté, et on ne p iut pas due 
que ses efforts soient entièrement m rile on peut l ■ 
constater à la quantité déjà considérable d'objets .1 ■ style 
qu'elle écoule maintenant chez nous. 

Où l'Allemagne a-t-elle puisé cette force nouvelle? 
A coup sûr en grande partie dans la contemplation 
œuvres antiques qu'elle a su conquérir et dont 0:1 rei on 
naît l'influence bien évidente dans les oeuvres actuelles 
de ^es sculpteurs. 

C'est pour n'avoir guère connu par elles-mêmes ou par 
des moulages que des œuvres de basse époque grecque 
que notre xvm e siècle nous a donné tant de sculpteurs 
.pu remplaçaient l'étude serrée du corps humain pat* le 
clinquant des draperies et des musculatures. 

Votre collaborateur M. Steck dit excellemment [ue 
les moulages sont froids et que c'est grâce au voisinage 
de l'art antique que l'Italie a retrouvé 1' sens du beau 
avant les pays du Nord. 

Pour juger de cette trahison du moulage, il suffit de 
comparer l'original de l'admirabL aurige de Delphes avec 
la pauvre reproduction du Louvre : il en donne une 
idée si affaiblie que ceux qui la connaissent seul; ne peuvent 
comprendre les éloges donnés à l'original. 

Il faut donc enrichir au plus tôt notre Musée de-to il 
œuvre grecque importante des grands siècles, ou bientôt 
Berlin sera de ce chef, s'il ne l'est déjà, beaucoup plus 
riche que nous, suivi de près par les musées d'Amérique, 
notamment ceux de Boston et de New -York. 

Mais notre indigence n'éclate pas seulement du côté 
des œuvres isolées. Nous sommes encore plus pauvres au 
point de vue des merveilleux ensembles créés par l'art grec. 

Londres s'enorgueillit de posséder les sculptures du 
Parthénon, du monument des Néréides, du temple de 
Phigalie, du tombeau de Mausole, de l' Artemision d'Éphèse. 

Berlin a le splendide décor du Grand Autel de Zeu>, 
admirablement logé dans la Pergameron avec de nom- 
breux fragments de valeur considérable provenant de 
Pergame, de Magnésie, du tombeau d'Antiochus, etc. 

Vienne a les frises de l'Heroon de Trysa, le produit 
des fouilles d'Éphèse. 

Que pouvons-nous opposer à ces merveilbux et inté- 
ressants ensembles? Une misérable fris; de Magnésie du 
Méandre. 

Mais la France, naïvement ginéreusî, a travailla large- 
ment pour le roi de Grèce à Delphes et à Délos. Ce n'est 
pas l'Angleterre qui aurait de tellss candeurs ! 

Quand donc prendrons-nous pied en quelque point 
justement renommé du monde hellénique pour en rappor- 
ter, nous aussi, chez nous, une enchanteresse moisson? 

C'est fort bien de faire de la haute archéologie à Suse, 
et de révéler au monde une civilisation antéhistorique; 
mais cela est trop loin de nous dans le temps comme 
dans la pensée, et ce n'est pas au titre de capitale archéo- 
logique que Paris doit prétendre, qu'il a besoin de pré- 
tendre; c'est à celui de capitale artistique, car pi 

Nul mieux que M. Homolle ne doit comprendn h 
nécessité de donner dans le Louvre à l'art grec la place 
prépondérante à laquelle il a droit. On peut reg 
qu'il n'ait pas profité de son long séjour en Grèce pour 
indiquer à notre musée quelques remarquables acquisi- 
tions à faire. Peut-être sa situation là-bas l'en a t elle 
détourné ; mais, actuellement, il n'en est plus de même 
et il doit être assez au courant des hommes et des choses 
de la Grèce pour fournir à ce sujet au Musée des ren- 
seignements de premier ordre. 



11 ne i.nii l. .-i m . !.. ii. qu'app I 
sur cet intérêt capital pour qu'il sigi 
1 ouvre 1 n j faisant entrei quelque -uns de ces m. 11 
de haute valeur qui trop luvent prennent un autt 
chemin. 

M. n dira-t-on ci qui manqu li 1 .1 1 1 cet 1 fet 
l'argent. 

1 .'t te question ne dix 1 ut pa peseï dans la balan 

France plus qu'elle n'y p. 

Allemagne en \m n n I n fut-il de même quand l'occa- 
sion s'est prés ii pour 1- Louvre d'acquérir cette mer- 
veilleuse collection Campana qui d'un seul coup l'a po 
si au-dessus de tous les autres musées poui les 
antiques et l'y maintient malgré les efforts considi • 
faits par Berlin? Aux estim tion modestes, cette 

collection, payée environ 4 000 OOO, en représente aujour- 
d'hui plu- de quarante. 

Le British M aseum n'a jamais re ■ une a 1 n 

sition u !C îSS me faute de fonds. On vient de le voit 
la coupe d'or du roi Charles Y. Xe devrait il pas en 
.le même pour L- Musée .lu Couvre? 

Combien d'argent n'a-t-il pas été d pen p 
brer de grossiers moulages il' un intérêt médio n 
tout cas d'une valeur artistique nulle, le Musée .1. saint 
Germain? Quelles belles oeuvres grecques du iv" ou 
V e siècb ou aurait pu acquérir avec ce qu'ont coût 1 
mis râbles plâtras ! 

Dans tous les musées d'Allemagne, on pue .1 ]. r 
au moins pour certains jours et pour chaque musée. 
Pourquoi ne pas faire payer aussi chez nous l'étrang 1 
qui nous a fait payer chez lui? Pourquoi ne rien dem m 1 
au provincial et au flâneur parisien qui ne reculent 
payer leur entrée au Musée Grévin? Qu'on distribue 1 
gement aux artistes des cartes gratuites, qu'on donne aux 
amateurs, pour une somme modique l'enti 13 p 
et tous les droits seront sauvegardés. 

La question a été étudiée, il faut qu'elle soit résolue- 
Car il est indispensable de sortir de la situation pré 

A ces droits d'entrée on pourrait ajouter un droit d'ins- 
cription aux cours de l'École du Louvre, un droit de 
dùction des œuvres de toute sorte contenues dans le 
Musée, le produit de conférences périodiques payantes 
faites dans le Musée par les conservateurs, etc. 
Avec toutes ces recettes, on constituerait un 
recettes annuelles qui compléteraient les subvent 1. m 
tuelles de l'État, et le tout alors constituerait un revenu 
sur lequel pourrait être gagée une émission de Bons .lu 
Louvre. En y ajoutant comme garantie la valeur même 
du Musée, celui-ci ayant maintenant la personnalité 
civile, ils seraient à coup sûr si bien garantis que les sous- 
cripteurs ne leur manqueraient pas, et cette émissio 1 . 
faite suivant les besoins, pourrait fournir instantan 
les fonds nécessaires à toute acquisition indlspensabl 
s'agirait-il même de millions. 

Les Chambres de commerce, les ports ont ainsi 
eux-mêmes les fonds nécessaires à l'exé ution rapide de 
travaux que l'État ne pouvait exécuter. Le Louvre pour- 
rait ainsi terminer ses installations et augmenta 
collections sans attendre à cet effet plusieurs générations 
et ne pa 1 laisser passer les occasions favorables qui 
retrouvent plus. 

Un dernier mot : on a dépensé des sommes considéi 1 
pour les médecins (École de médecine, clinique, École de 
pharmacie), pour les légistes (École de droit agra' 
pour les professeurs (Sorbonne). pour les bibliophil s 
(Bibliothèque nationale). Pour 1 .-t-on fait? 

Rien. 

Mais je m'arrête; il y aurait encore bien des chu- 
dire sur l'installation défectueuse du Muse, sur 



371 



L'AKT ET LES ARTISTES 



trines collées au mur alors que partout elles sont isolées, 
sur son classement qui mélange les œuvres grecques et 
romaines, sur sa minuscule salle Grecque qui fait croire 
au public que c'est là tout l'art de la Grèce, etc. 

Si vous le jugez utile, je pourrai ultérieurement com- 



parer à ces points de vue la situation de notre Musée à 
celle des Musées d'Allemagne. 

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus 
distingués. 

P. Marguerite de la Charlonie. 



REVUE DES REVUES 

REVUES ALLEMANDES 



Kunst und Kiinstli >. Berlin. Cassirer. V, 1 1. — L'œuvre 
d'art source du sentiment île la nature, par M. Karl Schef- 
rler. — Deux jeunes artistes allemands, habitant Rome, 
MM. KarlHofer, peintre, et le sculpteur llerrmann Haller, 
ont exposé à l'exposition internationale de Mannheim 
des œuvres d'un style étrangement simple et monumental. 
M. Julius Meier-Graefe leur consacre une étude fine et 
spirituelle (il!.). — Rembrandt au musée de Cassel, par 
[an \ eth (ill.). — Extraits des manuscrits du peintre roman- 
tique Ph. O. Runge. — Le Grand Salon de Berlin. Comptes 
rendus des Expositions de Mannheim et de Crefeld (Salon 
français). 

Die Kunst. Munich, Bruckmann, VIII, il. -- Saison 
des comptes rendus : Exposition de Mannheim (peinture) 
(ill.). — Sécession de Munich (ill.). — L'œuvre de Bruno 
Paul au Grand Salon de Berlin, ensemble décoratif de 
grande importance (ill.). — Les jardins de l'Exposition de 
Mannheim, où les propagateurs les plus remarquables du 
mouvement décoratif allemand ont pu réaliser leurs rêves 
(uombr. ill.). 

Kunst mu! Décoration. Koch, Darmstadt, X, 11. — 

Les œuvres décoratives de Bruno Paul au Salon de 
Berlin. — Les peintres suisses modernes, par Herrmann 
Kesser, Zurich. — Œuvres d'art décoratif. 

Innendecoration. Koch, Darmstadt, XVIII, 11. — L'art 
décoratif au Salon de Berlin (ill.). 

Kunst und Haudwerk. Munich, ;/, 10. -- Reproduc- 
tions d'œuvres d'art décoratif. — Reproductions des 
antiquités péruviennes, très importantes, offertes par 
M. A.-W. Heymel au musée de Munich. 

Hohewarte. Leipzig, III, 16. — Xuinéro consacré au 
différend qui a éclaté entre le parti réactionnaire de l'in- 



dustrie du meuble et les artistes, défenseurs du mouve- 
ment décoratif moderne. 

L'ART FRAXÇAIS EX ALLEMAGNE 

Salon français à Crefeld, réuni par les soins de M. Dene- 
ken, directeur du Kaiser- Wilhelm-Museum de Crefeld, 
et de notre distingué confrère M. Avenard. — Sections 
françaises à l'Exposition de Mannheim, aux Sécessions 
de Munich, Berlin, et au Grand Salon de Berlin. 

PUBLICATIONS 

Iung-Wien. -- Travaux de l'École d'art décoratif de 
Vienne. Éditeur : Al. Koch, Darmstadt. — L'École de 
Vienne s'est toujours fait remarquer par l'originalité de sa 
pensée et par la structure logique et l'exécution minutieuse 
de ses travaux décoratifs. Le présent volume, dont les 
illustrations sont accompagnées d'un commentaire très 
utile de M. J.-A. Lux, ne peut que confirmer la valeur 
de l'École viennoise. 

Von altei Bauernkunst [l'Art paysan), par R. Forrer. 
Éditeur: Max Schreiber, Esslingen. Prix: i fr. 25. — M. R. 
Forrer, l'amateur alsacien bien connu, démontre dans ce 
volume comme l'art populaire n'est qu'une transforma- 
tion continuelle de l'art des grands centres. Les illustra- 
tions confirment ses hypothèses d'une façon surprenante. 
Ce petit volume est le résultat d'études très approfondies ; 
il est le travail d'un vrai connaisseur. 

J.-A. Lux, Die Volkswirtschaft des Talents. Voitglaender, 
Leipzig, 1906. — Une série d'essais intéressants qui étu- 
dient comment le mouvement de l'art contemporain est 
une expression de la vie d'une nation et quelle est en 
même temps son importance pour la vie industrielle d'un 
pays. R. M. 



CHRONIQUE DE LA CURIOSITÉ 



Les ventes au XVIII' siècle 



T L n'est pas sans intérêt de savoir si l'amour de l'art 
défrayait entièrement le commerce de la curiosité 
au XVIII e siècle. Les amateurs n'étaient pas rares, et il 
serait facile d'en énumérer une liste très longue. Mais, 
parmi eux, combien s'en trouvait-il qui fussent vérita- 
blement sincères? La plupart d'entre eux achetaient pour 
vendre. C'est à un petit nombre seulement que s'adressait 
le comte Stroganoff, quand il écrivait, en tète du catalogue 
de sa collection, en 1800 : « J'ai écrit (ce catalogue) pour 
moi, pour me rendre compte des richesses que je rassemble 
depuis plus de quarante ans, des sensations que leur pos- 
session me fait éprouver. Je l'ai écrit encore pour les 
vrais amateurs qui le sont par passion, chez lesquels cette 
passion est en quelque sorte née avec leurs premières 
idi e el s'est développée de plus en plus à mesure qu'ils 
ont eu le sentiment du beau : qui ont. en un mot, un amour 
sincère pour les arts, et qui tâchent d'acquérir les connais- 

s; s indispensables pour bien jouir des productions 

des talents et les apprécier judicieusement. Je ne l'ai 



point écrit pour ces âmes froides auxquelles les arts et 
leurs productions sont au fond très indifférents, quoiqu'elles 
paraissent s'y intéresser ; des enthousiastes hors de mesure, 
la plupart comédiens de sentiments ; des dissertateurs 
diffus et vagues, pleins de bonne opinion d'eux-mêmes, 
qui soutiennent les sentiments qu'ils ont adoptés souvent 
par hasard ou en les empruntant d'autrui. Je ne l'ai point 
écrit pour les amateurs par politique, qui par calcul 
usurpent ce titre et même celui de connaisseurs ; posses- 
seurs de collections, ils s'en occupent vivement lorsqu'ils 
les font admirer et les oublient lorsqu'ils sont seuls avec 
elles. Semblables en cela à ces époux mal assortis qu'on 
voit affecter en compagnie l'intérêt le plus édifiant, et 
qui tête à tête s'abandonnent à l'ennui qu'ils se causent 
et à l'indifférence qui les glace. Délivre-nous, grand Dieu! 
de ces amateurs sans amour, de ces connaisseurs sans 
connaissances ! car ceux-là plus que tous les autres con- 
tribuent à la corruption du goût et nuisent au progrès 
des arts. » 



372 



L'ART ET LES ARTISTES 



I ,es amateurs trouvaii nt-ils dan Pari lu xvnt 
un local comparable à l'Hôtel Drouol Où i d 

leurs colleci - Tout se passait, en réalité avei plu di 

simplesse qu'aujourd'hui. Les grands marchands, i 
i.i 1 1 ut dont Watteau peignit l'en ni à 

leurs vacations dans leur propre appartement el comm< 
la plupart habitaient la rue Saini Honoré, on peul en 
conclure que ce quartiei étail véritablement le centre du 
commerce de la curiosité. Quand il s'agissait d'une vente 
anonyme dirigée par de petits marchands, on louait un 
loi al un peu partout, par exemple aux Grands- Vugustins. 
Vers le milieu du siècle, les vacations se passaient plus 
volontiers à l'Hôtel d'Aligre, rue Saint-Honoré, vis 
la Croix du ïrahoir, ou encore à l'Hôtel des \ 
entre l'Oratoire et la rue des Poulies. 

Les huissiers-priseurs, par l'office desquels s'effectuait 
la vente, a\.iunt à peu près les mêmes attributions que 
les commissaires-priseurs d'aujourd'hui et déjà ils avaient 
un trésor en commun. A la vente assistaient également 
les experts chargés de la rédaction du catalogue et du 
diagnostic de la valeur marchande. Ils avaient pre qui 
toujours l'autorisation d'ajouter à la vente des objets 
leur appartenant. Ils s'entendaient ponr soutenir la 
valeur de certains numéros ou pour obliger les amateurs 
à subir leur courtage. La publicité consistait en affiches 
et en catalogues. Les vacations avaient lieu à 2 ou 3 heures 
de l'après-midi, et étaient habilement variées. 

On trouve, à la fin d'un catalogue dressé par l'expert 
Helle. un état des dépenses occasionnées par une vente, 
avec l'indication des frais, des personnes et des opérations 
nécessaires. 

Mémoires des déboursés de ventt . 

« Ce mémoire a été donné par M. Dhogue. hm 
priseur, qui a fait ladite vente : 

Livres sous deniers 

Déboursé pour la requête et permission à 

fin de vente 3 4 

Pour l'imposition et apposition de trois 
cents affiches de vente, déboursé 16 

Pour les commissaires aux ventes, à trois 
deniers par livre du montant de la 
vente, suivant quittance mise au pied 
du procès-verbal 54 » 

A celui qui a écrit ladite vente et aidé à 
faire le relevé des débets, à 1" io s par 
vacation, les neuf font 13 10 

Au crieur pour avoir répété les encl 
et averti les marchands, même somme 
de 13 ' 10 » 

Pour les neuf vacations de la vente, de 
7 11 chacune, dont 6seportent en bru 
commune, suivant la délibération du 
30 juin 1758, déboursé 54 

Pour la requête à la bourse commune de 
\< ; articles de vente, à raison de 3" 12* 
pour la moitié de grosse du procès- 
verbal, suivant la déclaration du roi 
du 18 juin 1758, déboursé S3 6 9 

Pour le déboursé du contrôle du pr< h i 

verbal 4 14 6 

Pour le déboursé du papier 3 6 6 

Pour les peines, soins et honoraires de 
l'huissier commissaire-priseur, tant à 
ladite vente que pour y parvenir, rele- 
vés journaliers des débats et revision de 
compte, papiers, commission, taux 

frais 60 

Total des frais et déboursés.. 306 2 



1 oit VI. Remy à Lottin, impri- 
n du 17 novembre 1 ; 

• 1 1111- 
111 desoni 
ttiiut eti 

fl il 111.it 111 I 2 ' ni. 11 tel. - petit 

lin tin à joo papiei 

carré fin, Limoges, ledit ca- 

talogue 1,11 - nu iii h -, feuilles 

m 1 2 et une demi feuill* 

lit m - .1 i 1 de 

■ feuilles in-12 / 

li mi Eeuilles m s 9" 10" ( 

Brochure et rognure . ! 

papier 111.11 lu, i loi 7" 1 

I li 1 11 lini e et rognure de 1; 

papier blanc, à 9 deniers 5" iy'6 i 1 

Reliure en carton de deux 

avei papier blanc intei 

à 1 2 sous 1" 4' 1 

Brochure de deux, avi pa] 

blanc intercalé entre chaque 

feuille, à 6 sous 12' 

\ oyages chez le relieur 

Total §2 

Il a été vendu pour 9" 4- de catalogue- dont M. 1 

I tenu compte. 

Compt ' ■' 'V des effets 

de M. le baron de San:- laliei 

M. Basait. 

Nous avons vendu pour le compte di 
M. le baron, desseins et estampes, 
pour 1 994 1 4 

II v a de trais de faits, \ compris les 

2 sols pour livre de nos honoraires ... . 395 13 

Reste net [589 [9 

Ainsi nous avons à nous deux, pour nos peines et 

la somme de 199" S\ dont I itié fait celle.de 99'' 14-. 

II a été vendu pour le compte de M. Basan 1 

pour 5 '9 '4 

Il v a de frais faits, y comptant le sol pour 

livre, pour nos peines et soins 88 7 8 

i ti net 431 6 1 

Xi ius avons eu en tout, pour nos peines et -1 lins et hono- 
raires, la somme de 26", dont la moitié fait 1 
J'ai eu. pour mes peini et oin 

p. M. le baron 99 14 

De M. Basan > 3 

rotai | » 

Pour les frais que nous sommes tenu 
payer à nous deux M Remyetmoi qui 
sont faits chez lui, tant pour bougies, 

lampions, feu, salle pour vendre, vo 

des crocheteurs, donné à la port 

la domestique ; livres à chacune et 

autres petite irai-, pour le tout 31 9 

Dont la moitié fait ■ 5 14 

honoraires il faut rabattre : ;'' 14 
pour les petit M. Remy 

• loi 9<5 19 

Il me revient cette dernière somme tout fi 
de net pour mes honorai' 



373 



L'ART ET LES ARTISTES 



Frais particuliers dt la vente. 

- : voir • .-.-.. us 

Une voie de bois 22 10 

Pour 7 livres et demie de bougie 18 15 

Dix terrines de lampions à 8 sols, cy t » 

Quatre livres un quart de chandelles 2 2 

Neuf chopines de vin données au crieur. . . 25 
Pour l'impression et brochure du cata- 
logue 67 J 7 

Pour 26 chaises, dont 12 à 16 sols et le 

restante 14 19 s 

Pour le loyer de la salle de M. Remy chez 

lui 25 » 

Total 161 



Ainsi donc, voilà deux précieux documents, nous détail- 
lant par le menu toutes les phases d'une vente. Sur 
la physionomie même de ces ventes, nous avons d'autres 
documents tout aussi intéressants. Une gravure de 
Huguier fils d'après un dessin de Baudouin, en 1756, 
un croquis de Cochin fils gravé par Cochin père, deux 
pièces d'Augustin de Saint-Aubin, gravées en 1757, 
évoquent à merveille les gestes et les attitudes des per- 
sonnages qui figuraient dans ces ventes. Enfin, un livre 
de M. Rouguet, paru à Paris en 1755 et intitulé : l'État 
des Arts en Angleterre, nous laisse la description d'une vente 
anglaise, et l'Angleterre sur ce point, après la Hollande, 
semble avoir donné à la France la procédure des ventes 
mobilières publiques. En voici un passage tout à fait 
curieux, et qui pourrait avoir été écrit par un observateur 
parisien, ce même hiver, après tant de ventes plus célèbres 
les unes que les autres : 

» Il se fait à Londres très fréquemment, d'une façon 
singulière, des ventes de tableaux et de curiosités qui 
sont une espèce de marché pour les productions des arts. 
On voit encore, dans cette occasion, un exemple de la 
méthode que les Anglais introduisent dans toutes sortes 
d'affaires, et surtout du soin extrême qu'ils apportent à 
mettre l'acheteur à son aise. On a bâti à Londres, depuis 
vingt ou trente ans. plusieurs salles destinées à vendre des 
tableaux. Ces salles sont hautes, spacieuses et isolées, 
afin que tous leurs côtés puissent être également éclairés 
par un vitrage qui en fait le tour sans interruption, mais 
qui ne descend pas assez bas pour empêcher que leurs 
parois, à une certaine hauteur, ne soient dans l'occasion 
toutes couvertes de tableaux. 

Un particulier, brocanteur ou autre, qui en a rassemblé 
une quantité suffisante pour en faire une vente publique, 
s'arrange avec le propriétaire d'une de ces salles ; celui-ci 
est à la fois priseur et crieur. Il reçoit les tableaux, il les 
fait placer dans la salle, suivant leur excellence et leur 
prix, chacun avec son numéro; il en fait imprimer un 
catalogue, où chaque tableau se trouve dans l'ordre de 
ce numéro avec le nom vrai ou supposé de quelque grand 
maitre. Le sujet y est aussi indiqué. Ils sont distribués 
gratis. Quoique les conditions de ces ventes soient con- 
nues de tout le monde, elles sont néanmoins toujours 
répétées au commencement de ces catalogues, afin qiu , 
devenant par là de convention réciproque et entendue, 
elles constatent sans litige les droits du vendeur et de 
celui qui achète ; une de ces conditions fixe la somme de 
l'enchère; au-dessous de cette somme, elle n'est pas 



admise. Si l'article en vente est crié entre 3 et 6 livres, 
on n'est pas reçu à enchérir moins de 3 sols ; au- 
dessous de 12 francs, l'enchère doit être de 6 sols. 
Cette règle est observée dans la même proportion du sol 
pour livre, jusqu'à ce que l'article soit porté à 100 louis, 
où elle finit, quelle que puisse être la somme où 1! serait 
porté au delà. Ces conditions raisonnables sont faites pour 
ne pas prolonger inutilement le temps de la vente et pour 
éviter la puérilité ridicule et peu commerçante, qui se 
pratique ailleurs, d'enrichir d'un sol un article qu'on crie 
à 12 000 francs. 

« Quand une vente est affichée, la salle où elle doit se 
faire et où sont avantageusement étalés les tableaux 
est ouverte pendant deux ou trois jours consécutifs; tout 
le monde peut y entrer, excepté la vile populace. Un 
officier de police, revêtu des marques de sa charge, en 
garde la porte. Le public à Londres se fait un amusement 
de cet étalage à peu près comme à Paris de celui du Salon, 
lorsque les ouvrages des artistes de l'Académie y sont 
exposés. Quand le jour et l'heure de vendre,' qui est midi, 
sont arrivés, la salle se trouve remplie de personnes de 
différents sexes et de différents états. On prend place sur 
des bancs disposés pour faire face à une petite tribune 
isolée, élevée d'environ quatre pieds, qui est placée à une 
des extrémités de la salle. Le crieur y monte avec gravité, 
il salue l'assemblée et se prépare, un peu en orateur, à 
faire son office avec toutes les grâces et toute l'éloquence 
dont il est capable. Il prend son catalogue, il fait présenter 
le premier article, il l'annonce et le crie ; il tient dans une 
main un petit marteau d'ivoire, dont il frappera un coup 
sur sa tribune quand il voudra déclarer à l'assemblée 
que l'article en vente est adjugé. 

« Rienn'est si amusant que ces sortes de ventes; le nombre 
des assistants, les différentes passions dont on les voit 
occupés, les tableaux, le crieur même et la tribune, tout 
contribue à la variété du spectacle. Là, on voit le bro- 
canteur infidèle faire acheter en secret ce qu'il désire 
ouvertement, ou bien, pour tendre un piège dangereux, 
feindre d'acheter avec avidité un tableau qui lui appartient. 
Là, les uns sont tentés d'acheter, et d'autres se repentent 
de l'avoir fait. Là. tel paie un article 50 louis par 
pique et par gloire, dont il n'aurait pas donné 25, 
s'il n'avait craint la honte de céder en présence d'une 
assemblée nombreuse qui avait les y r eux sur lui. Là on 
voit pâlir une femme de condition qui est sur le point de 
se voir enlever une méchante pagode dont elle n'a pas 
besoin et dont elle ne voudrait pas dans une autre occa- 
sion. 

« Le nombre d'articles marqués sur le catalogue pour la 
vente de chaque séance est environ de soixante-dix. 
L'ordre et la régularité qui régnent dans ces ventes font 
qu'on peut juger, étant absent, à une demi-heure près, 
du temps où sera mis à l'enchère tel ou tel article ; ce 
qui produit une agréable facilité pour les personnes dont 
le temps est précieux. Ces sortes de ventes ont rendu le 
goût des tableaux très général à Londres ; elles l'excitent 
et le forment ; on y apprend un peu à connaître les diffé- 
rentes écoles et les différents maîtres. Au reste, c'est une 
espèce de jeu où les joueurs habiles dans ce genre mettent 
subtilement en usage tous les moyens imaginables de faire 
des dupes, et ils réussissent. « 

I.ÉAN'DRE Vaillat. 



374 




/7m/, '. iraud >n. 

WILLIAM HOGARTH, PORTRAIT DE L'ARTISTE 
PAR LUI-MÊME 
(National Gallery) 



WILLIAM HOGARTH 



William Hogarth naquit à Londres en 1697 
Son père était un simple prote d'imprimerie. 
« De vraie souche comme de nom et de carai tère 

anglo-saxons, tous ses penchants étaient popu- 
laires. Souvent, avant l'année 1725, il avait quitté 
l'atelier du maître où il gravait des étiquettes 
de bibliothèque et des plaques d'enseigne, des 
armoiries et des billets de concert, puni promener 
son observation naissante et sa curiosité avide 
dans les tavernes, dans les carrefours et les cafés, 
à travers les rues et les faubourgs de la grande 
ville.... » M. Philarète Chasles, à qui nous emprun- 
tons ces détails biographiques, ajoute que H" 
garth, dans la pauvreté et l'obscurité, s'apprêtait 
à devenir l'annotateur minutieux des vanités 
humaines, le peintre vulgaire et profond de la 
vie domestique, le vérificateur redoutable des 
laideurs morales et des difformités physiques. 
■(Tout concourait, dit-il, à cette éducation 
ciale ; tout l'éloignait de l'idéal grec, de l'unité, 
de la règle antique et du type sévère du beau. 
Tout le préparait à devenir non l'élève du Titien, 
du Corrège et de Raphaël, mais le satirique vigou- 
reux et souvent brutal, le peintre moral et souvent 



cynique du \vm'' siècle anglais, le violenl adver- 
saire de la convenance attitrée et de la fa 
élégance dans l'art, même du grand style et de 
l'idéal.... » 

Il v a dans ces quelques lignes une très juste 
expression de la mission future du peintre. La 
cependant où M. Philarète Chasles non- semble 
dans l'erreur, c'est lorsqu'il nous montre William 
Hogarth violent adversaire du grand .m et de 
l'idéal. Hogarth. comme d'ailleurs plusieurs autres 
peintres de genre célèbre, voulut, lui aussi, faire 
- de la grande peinture • 1 -1 son art, tout de 
détails spirituels et de mordantes observât* 
perd son originalité et sa force en voulant 

s'élever », il n'en reste pas moin- acquis que 
l'auteur de l'Analysi delà Beauté tet eindre 

au grand -n le, > omme dans 1/ mt la fille 

de Pharaon et le Bon Samaritain (1). Reynolds 
l'a d'ailleurs très bien peint dans un de ses discours 

1 Hogarth écrivit, d 
1 
assaison 

cette œin re, ses amis les 1 ! lenjamin 11 

Morell et Townslcy. 



375 



ET LES ARTISTES 




PORTRAIT D HOMME 
i tion du marquis di I asa-Torrès) 

académiques, qui sans doute a échappé à la lec- p 
ture de M. Chasles : » Notre excellent Hogarth, . 
malgré tout son talent extraordinaire, n'a pas 
possédé la connaissance des bornes où il devait 
se renfermer. Après que cet admirable artiste eut 
consacré la plus grande partie de sa vie active 
à étudier avec succès ce que la société offre de 
ridicule, après qu'il eut crée un nouveau genre 
de peinture dramatique, après qu'il eut rempli 
son esprit d'une infinité de matériaux propres à 
représenter et à expliquer les scènes domestiques 
et familières de la vie commune,... il voulut 
imprudemment essayer le grand style de l'his- 
toire.... etc. » 

Réjouissons-nous de cet • < hei Après avoir 
percé de se- traits aigus la gloire factice de 
Kent, peintre du roi, et raillé sans pitié les my- 
thologies de son maître Sir James Tornhill, qui 
succéda à Kent, et dont il enleva d'ailleurs la fille, 
il eût été fort surprenant et aussi fort regrettable 
que Hogarth marquât sa place dans l'histoire de 
la peinture anglaise à côté de Benjamin Wes1 e1 
de lames Barry, alors que, par l'ingéniosité sati- 
rique de son métiei et ses dons particuliers d'ob- 
servation, il était si naturellement désigné pour 
prendre rang dans la vivante phalange des mora- 



listes du pinceau, de ces charmants petits 
maîtres septentrionaux dont il était le suc- 
cesseur involont tire, avec l'humour anglais en 
plus, les Temers, les Steen, les Ostade, les 
Brauwer, etc. 

Faut-il voir dans Hogarth un des grands maî- 
tres de la peinture anglaise, un technicien 
exemplaire? Assurément non ; le don de com- 
poser lui fait souvent défaut. Dans la plupart 
de ses œuvres, voire même celles où l'inten- 
tion philosophique est la plus lisible et où il 
parait avoir voulu s'attacher plus aux idées 
qu'aux formes, l'envahissement souvent vul- 
gaire de l'accessoire, la confusion de détails 
inutiles nuisent à l'expression du sujet princi- 
pal. Souvent aussi sa touche âpre et lourde, 
son dessin sec et heurté, sont en complet dé- 
saccord avec le caractère du sujet. On a pu 
dire que Hogarth avait quelque chose de Swift 
pour l'amertume et de Daniel de Foë pour la 
vérité. On aurait pu aussi ajouter que malheu • 
reusement dans toute son œuvre n'existe pas 
l'unité de forme et de pensée qui domine 
celle des deux grands écrivains. 

Ces réserves faites, et en admettant même 
avec Mérimée que William Hogarth fut plutôt 
poète comique que peintre, il faut bien 
reconnaître que dans l'œuvre, si frémissante, 
de cet extraordinaire artiste, le plus anglais 
peut-être des peintres anglais, il existe des 
Lges où l'expression de la critique des mœurs 




PORTRAIT DE MISS LAVINIA FENTON 
(National Gallerj | 



!76 



L'ART El I ES ARTIS l l - 




l . àud i ' 



PORTRAITS DES SERVITEURS Dl PEINTRH 
National 



est d'une technique très adroite, et qui fait 
songer parfois à celle de notre grand Chardin, 
avec plus de .fluidité peut-être dans la caresse 
du pinceau et souvent autant de légèreté dans 
le i lair-obscur des fonds. Assurément ces pages, 
véritables petites merveilles de métier, sont assez 
raie-,. Mais on les trouve encore sans trop de 
peine dans le prodigieux amoncellement des œu- 
vres de l'artiste. 

Le Mariage à la mode, qu'il exécuta en 1745 et 
qui comprend une suite de six peintures, exposées 
maintenant à la National Gallery, eut suffi à la 
consécration de la gloire du peintre. A vrai dire, 
c'est la plus complète expression des tendances 
philosophiques et satiriques du maître, et jamais 
la causticité de son pinceau n'eut de plus -,i 
vantes affirmations. Ici le peintre se révèle avec 
éclat à coté du moraliste, et l'œil et l'esprit se 
réjouissent également au spectacle lumineux et 
vivant des pièces diverses qui forment la série 
des multiples péripéties du Mariage à la mode et 



qu'un peut examiner tout à loisir sur une des 
cimaises de la National Gallery. 

Hogai th a divisé on drame 1 omique eu sis 
ai tes, disons en six tableaux: c° Le contrat de ma- 
riag , 2 L'intérieur du jeune ménage; \" La 
!i: : l'empirique : 4" Le petit lever de la com- 
tesse; 5" Le duel et la mort du eomi ■ mort 
de la 1 "lie 

Il est difficile de découvrir dans l'histoire de la 
peinture anglaise des documents plus fidèlement 
repn entatifs 'l'une époque, et. dans le cai 

de- ai cesso les personnages appa- 

raissent doués d'une vie si réelle qu'à leur vue 
ation histoi tque se procl lit immédiate et 
le spectacle trouve brusquemenl transporté 

en plein xvin' d'une 

■ es familles de la haut 1 1 qui. 

aussi bien que 1 1 petite bout p :uple, 

souffrait de la dissolution générale des mœurs. 

I e succès 'I' euvre fut si gi and que la 

mode s'en em] Ul les 



.;// 



ART ET LES ARTISTES 




Si ENE DU o MARIAGE A LA MODE 
(National Gallery) 



éventails. On en fit d'innombrables copies et jus- 
qu'à des images de cire qui, promenées à travers 
la province, rendirent vite très populaire le nom 
de Hogarth. 

D'ailleurs, le succès île ses autres peintures 
satiriques ne lut pas moins grand, et la Carrière 
de la fille de joie (The Harlot's Progress), en six 
compositions également, la Carrière dit libertin 
(The Rake's Progress), furent accueillies avei la 
même faveur. 

i e qui, dans ces peintures verveuses et cruelles, 
excitait surtout la curiosité publique, c'était la 
mimique grotesque des physionomies derrière 
lesquelles le spectateur se plaisait à rechercher 
e1 .1 découvrir, sans grande difficulté d'ailleurs, 
des ligures très connues. Parmi les séries aristo- 
phanesques d'Hogarth, auxquelles il doit, sans 
contredit, la plus belle part de sa gloire, il tant 
encore mentionner les Élections, les Quatre parties 
du jour. Activité et indolence, et aussi ces pièces 
nu il proteste avec tant d'ardeur généreuse contre 
la cruauté des hommes envers les animaux. 
Le succès de cette dernière série lut considé- 
rable. 

Notre abbé Delille les célèbre lui-même dans 
vre de la Pitié, et on a raconte qu'un lord 
mie sensible, qui s'indignait, dans une rue de 
voir un cocher brutal frapper impi- 
es i hevaux, lui arrêta le bras en 



s'écriant : « Malheureux ! tu n'as donc pas vu les 
tableaux de Hogarth? » 

Dans bien d'autres compositions isolées, pein- 
tures, dessins, gravures, documents d'histoire phy- 
sionomique du plus grand intérêt, Hogarth a 
fixé d'un trait sur et impitoyable les traits, les 
gestes, les grimaces des gens du peuple observés 
dans la rue, dans les tavernes, dans tous les mau- 
vais lieux, et aussi les mises et les attitudes fausses 
ou maniérées des gens du théâtre et du monde, 
utilisant pour le dessin de sa vaste comédie hu- 
maine la somme énorme des matériaux documen- 
taires recueillis dans ses flâneries laborieuses à 
travers les bouges, les coulisses et les salons. 

Hogarth, avons-nous dit, s'essaya aussi dans 
le genre historique et religieux, mais bien vaine- 
ment, et sans doute le nom de l'immortel auteur 
du Mariage à la mode et de l'Élection parlemen- 
taire n'eût jamais traversé les siècles s'il n'avait 
peint que ses tableaux de la Piscine, de la Prédi- 
cation de Si mit Paul, de la Fille de Pharaon, de 
Sigismond cl Danaé, du Bon Samaritain... (i). 

L'art de Hogarth, nous entendons du Hogarth 
peintre satirique, art toujours pittoresque et 
intéressant malgré l'incorrection trop fréquente 
du dessin et la lourde pesanteur de la touche. 

(i) Ces deux dernières peintures furent exécutées pour la 
décoration de l'escalier de Saint-Bartholo:né. 1rs ligures 
avaient sept pieds de haut. 



37 s 



L'ART ET LES ARTISTES 




DESSIN A I ENCR] l>l CHINE POUR « INDUSTRIE ET PARESSE 

(British Muséum) 



s'accommode parfaitement de l'interprétation par les peintures de Hogarth, ou, pour mieux dire, la 
la gravure. On pourrait même ajouter que, con- pensée et l'esprit de Hogarth, transparaissent plus 
trairement aux œuvres 'les maîtres véritables, lisiblement à travers le métier du graveur, surtoul 




DESSIN A L'ENCRE DE CHINE POUR « INDUSTRIE ET PARESSE 

(British Muséum) 



379 



.'ART ET LES ARTISTES 











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SIGISMONDA PLEURANT SIR LE CŒUR DE GUISCARDO 
National Gallery) 



lorsque ce graveur est Hogarth en personne (i). 
Hogarth lut il un peintre? Walpole ne le croit 
pas et Reynolds lui-même ne veut voir en lui 
qu'un dessinateur satirique, un observateur spi- 
rituel, un physionomiste ingénieux.... Li posté- 
rité, plus juste que le grand écrivain et le grand 
peintre anglais, mieux renseignée aussi par un 
examen d'ensemble de l'œuvre et par l'indispen- 
sable recul du temps, toujours nécessaire à la 
confirmation définitive des jugements histo- 
riques, a su découvrir en Hogarth un beau peintre, 
d'un métier heurté assurément, d'une technique 
tourmentée et d'une allure irrégulière. Mais il 
est impossible qu'un connaisseur en peinture ne 
soit charmé par certaines délicatesses imprévues 
de touche, par l'habileté lumineuse du pinceau 
qui se révèlent dans le Mariage à la mode et dans 
la Carrure d'une fille de joie. Aussi bien le grand 
peintre qui sommeillait trop souvent dans Hogarth 
se réveille lorsqu'il s'improvise portraitiste el 



(i) 11 vit, ut difficile de dresser un catalogue complet îles 
œuvres de Hogarth, aussi bien que de fixer la date de cer- 
taine, de ses productions On a évalué son œuvre à 200 pièces 
dont il a Kr.ivr une partir. Parmi les gravures principales de 
l'œuvre de Hogarth, il faut citer : la Vie d'une fille publique 
(6 planches), la Vie du libertin (.s planches), le Mariage ,1 la 
mode (1 1 1 Quatre parties du ioui (4 planches), 

■<■■. (2 planches), Industrie et paresse (12 planches), 
le Cruautés (1 planches), etc. 



qu'il a devant lui des modèles de prédilection 
comme Wilkes, son ennemi, son ami Fielding, 
l'auteur de Tom Jones, l'acteur Garrick, la belle 
Lavinia Fenton, dans le rôle de Polly Peachum 
(The Beggar's Opsra), Sarah Lennox, Sarah Mal- 
com, celui de sa propre femme, ceux de ses ser- 
viteurs, et aussi le sien propre, qui d'ailleurs est 
peut-être de tous le meilleur, et où, avec une rare 
force de pinceau, il a fixé pour l'éternité l'iro- 
nique expression de son masque puissant troué 
par les éclairs d'un regard singulièrement scru- 
tateur. Près de l'image du maître figure celle de 
Trump, son chien favori (intentionnellement sym- 
bolique sans doute), un superbe bull-dog, à la 
mine reposée. Mais ne vous y fiez pas. 

Cette double effigie où Hogarth se révèle comme 
un portraitiste et un animalier de premier ordre 
est une des œuvres les plus fortes du peintre; 
une œuvre de véritable peintre, une des meil- 
leures toiles de la National Gallery. 

N'est-elle pas aussi d'un beau peintre de race, 
cette vivante figure de la Fille aux crevettes, dont 
le joyeux et blanc sourire, fixé d'un pinceau si 
rapide et si sur, d'un pinceau d'impressionniste, 
semble éclore dans le brouillard de Londres, 
comme une fleur dans la nuit? 

El cependant, malgré les jeux souvent si heu- 
reux de son pinceau et la b auté des quelques 



3S0 



i AU 



I I LES ARTIS1 ES 



œuvres où il se manifeste, Hogarth, grâce à 
l'accumulation de ses compositions morali i 
feuillets innombrables d'un livre énorme, livre 
de i omédie et de tragéi lie humaine, où sonl 
représentés avec une précision rare, mais 
mie âpre et cruelle ironie, 1rs mœurs, les 
modes, les vêtements el jusqu'au mobilier de 
,son époque, apparaît surtoul à travers l'histoire 
de l'art, et en Angleterre plus que partout ailleurs, 
comme le génial et spirituel illustrateui «le la 
société anglaise dans la première partie du 
XVIII e siècle. Jamais psychologue n'utilisa avei 
plus de science documentaire La récolte opulente 
de ses rapides impressions d'observateur de la Xu- 
qui passe. 



I j rédaction d'un catalogue complet de i œuvre 
-i considérable 'le Hogarth, où s'inscrit, selon 
pression de Lavater, i un immense déploiemenl 
de physionomie , constituerait un travail consi 
dérable. Son œuvre esl infinie él beaucoup de ses 

pages hâtives, el non datées, sont en : dispei 

nombreuses collect ions. 

Son dei nier ouvrage lut exécuti en i 76 1 ' 1 ' 
une sombre allégorie où la figure duTemps étail 
représentée étendue sur «1rs débris de temples 
et île palais, ntre : /../ fin i ses. 

( )n a rappoi té que, lorsqu'il < ut termini ■ - 
tableau, il brisa ses pinceaux en l'écriant f'ai 
iini . Il 1 essa, i-n 1 ih 1 , de 11 a\ ailler, el mourut 
quelques moi- apri 

Armand Dayot. 




I A III I i: AUX CKKYETTES 
Nati' oal Gai 1 



38l 




LE CONTRAT DE MARIAGE 



HJ 



LÂMÏ 



1] y a au musée du Luxembourg une aquarelle 
d'Eugène Lami qui est la représentation 
fidèle et vivante de son talent. C'est le Souper 
dans la salle de spectacle du château de Versailles, 
à l'occasion du voyage de la reine d'Angleterre 
en France en 1857. Le sujet fait honneur à l'aqua- 
relliste comme à l'architecte qui a disposé le déi oi . 
comme au maître d'hôtel qui a réglé le service 
du repas. Au premier étage, où se trouvent les 
fauteuils de balcon, le couvert a été mis pour les 
souverains, sous un dais rouge. On reconnaît les 
personnages minuscules, les moustaches de Napo- 
léon III, le col gracieux, les épaules tombantes 
de l'impératrice Eugénie, la silhouette de la reine 
Victoria qui préside le souper, assise entre ses 
hôtes. De chaque côté de cette estrade impériale 
et royale, dans les loges séparées par des colonnes, 
éclairées par des lustres, et à l'étage supérieur, 
sont placés ceux qui ne dînent pas, mais qui 
dent dîner. En bas, au parterre, sont les 
ités, groupés par petites tables, entre les 
■ le plantes vertes. A l'entrée, îles cent- 



g. mies casqués, cuirassés, hottes, en culottes 
blanches, en tuniques bleu de ciel, se tiennent 
immobiles, sabre en main, au passage des arri- 
vants. Autour de ceux qui sont déjà placés, les 
autres vont et viennent, cherchant leur table. 
C'esl un chatoiement coloré de toilettes et d'uni- 
formes, une foule multicolore d'officiers île toutes 
les nations, de personnages qui sont des ambas- 
sadeurs et des hauts fonctionnaires, de dames 
en robes de gala. On ne voit qu'uniformes rouges, 
plastrons dorés, chamarrés, barrés du grand cor- 
don, burnous île chefs arabes, robes de contes de 
fées, couleur de soleil ou de clair de lune, volants, 
crinolines, scintillements, chairs blanches et roses. 
On pourrait mettre un nom, sans doute, sur cha- 
cun de ces visages minuscules, que l'art fait briller 
d'une lueur prolongée jusqu'à nous. Une société 
disparue est encore là, animée et frivole, sur cette 
feuille de papier aux fines taches harmonieuses. 
Eugène Lami, que l'on considérait probablement 
de son temps comme un fantaisiste gracieux, 
aimable metteur en scène d'élégances passagères, 



?82 



L'ART ET LES ARTISTES 





LE DUC H "Kl EANS 



TROMPETTE DE HUSSARDS 



se trouve être devenu un historien, comme ses 
prédécesseurs et ses maîtres, les petits maîtres 
du XVIII e siècle, Moreau le Jeune, les Saint-Aubin. 
Hubert Robert. Debucourt, Carie Vernet. Il fait 
partie, comme l'a dit Baudelaire dans son étude 
sur Guys, du groupe de «ces artistes exquis qui, 
pour n'avoir peint que le familier et le joli, n'en 
sont pas moins, à leur ma- 
nière, de sérieux historiens)). 
Eugène Lami est un petit 
maître du XIX e siècle. Il l'a 
vécu en son plein, de 1S00 à 
1890, né à Paris le 12 jan- 
vier 1800, mort à Paris le 
19 décembre 1890. Il n'est 
pas difficile de comprendre 
qu'il ait été un peintre de 
batailles. La date de sa 
naissance montre qu'il dut 
avoir le contre-coup des 
événements accomplis par 
la génération précédente. 
Tout autant, et même da- 
vantage que Musset, plus 
jeune que lui de dix années, 
il put éprouver les sensa- 
tions des collégiens réveillés 
au son du tambour, excités 
par les récits d'actions de 
conquête et de gloire. Les 
campagnes de la République 
et de l'Empire, les victoires 
qui planèrent au-d?ssus de; LANCIER 




champs de bataille, [es défaites qui s'y abattirent 
lourdement, eurent leur répercussion sur tous le- 
jeunes esprits de ce temps-là. Eugène Lami avait 
quinze ans ,111 jour de Waterloo; il ne tant pas 
oublier ce détail de ;a biographie, et ceux qui 
eurent quinze ans au jour de Sedan doivent 
facilement comprendre la première formation 
de ce jeune talent et la 
hantise de , ette sensibilité. 
Il lut, de plu-, et tout na- 
turellement, élèvede Gros, le 
poète douloureux et épique 
de l'épopée impériale, et de 
Horace Vernet, plus ordi- 
naire metteur en scène des 
faits et gestes de la nou- 
velle année française en cam- 
pagne. Rien d'étonnant s'il 
se révèle à son tour ex- 
pert à montrer le mouve- 
ment de-- batailles, la mar- 
che stratégique des régi- 
ments, s'il devient un des 
fournisseurs de Versailles. 
Il sera le peintre de Honds- 
choote, de Wàttignies, de 
Maestricht, de Haye, de 
Puerto de Miravete, du Duc 
deNemoursau siège </'. 1 1 vers, 
de la Reddition de la gar- 
nis m a" . 1 nvi rs, et il se 
montrera également apte à 
représenter une tragédie de 



383 



'ART ET LES ARTISTES 



la rue ave. Allaita/ Ses œuvres mar- 

quantes en < sens shoote et Wattignies, 

dont les fond- ont été peints par 

fuies Dupré, et ou lui, Lami, a représenté 
avec une verve et une habileté supérieures les 
vainqueurs républicains de l'Europe monarchique. 
Et ce n'est pas une page moindre que l'Attentat 
Fieschi, avec sa représentation que l'on sent 
véridique de la foule effrayée, des bourgeois en- 



les scènes vivantes qu'il a pu observer. Litho- 
graphe, vignettiste, aquarelliste, il va être lui- 
même, vif, spirituel, aimable, chatoyant, tel que 
nous l'avons vu tout d'abord dans son Souper 
de Versailles. Cela ne l'empêche pas, lithographe, 
de Lu— ci' les Croquis fiiils d'après nature dans 
Paris pendant tes tour nées des 2J, i»<Y, 2Q juil- 
let iSéJO, et Y Ambulance des blessés établie dans 
!.i cour du Palais-Royal le 2<) juillet 1830. Il a 




I ]■: CAMP DE LUNEVILLE 



dimanches, des gardes nationaux en grand uni- 
forme, éperdus dans le désarroi de la cata- 
strophe. 

Cet annaliste de notre temps n'est pas négli- 
geable. Il savait voir, comprendre, s'exprimer, 
non seulement par la composition picturale apprise 
chez ses maîtres, mais par le croquis né de l'émo- 
tion directe. Eugène Lami, malgré toutes les 
qualités d'agencement et de pittoresque qui le 
mettent à part des simples fournisseurs officiels, 
devait trouver sa voie ailleurs. Il pouvait dépasser 
la simple chronique militaire d'un Horace Vernet, 
il n'aurait probablement pas réalise la page pathé- 
tique d'un Gros. Mais il est libre, il domine son 
.11 1 avec li' petit format où il excelle à représenter 



tait le portrait de Charles X en 1N24, il représen- 
tera aussi les Primes citoyens, le duc d'Orléans, 
le prince de Joinville, le due de Nemours. Bientôt, 
d'ailleurs, il deviendra le professeur de dessin 
de la famille d'< hléans, il sera un personnage de 
la cour île Louis-Philippe, ce qui explique suffi- 
samment les commandes pour Versailles, et aussi 
la publication d'un album tel que la Collection 
des armes de la cavalerie française en 1 83 1 , faisant 
suite à la Collection des uniformes des armées 
françaises de IJÇl à I S 1 4, cent lithographies 
coloriées publiées en 1S22, en collaboration avec 
Horace Vernet, et la Collection raisonnée des uni- 
formes français de 1814 a 1824, cinquante litho- 
graphies publiées en 1825. 



384 



I 'AR1 Ëî LES ÀRtlSTÉS 




l'NI- I (M, H AI'X I I A I Il'XS 





;^-g3S - 



l \ SALON EN : 
385 



ART ET LES ARTISTES 



Il voyage ei Espagne, en Italie, 

en Angleterre pque. Il publie avec Henri 

Monnier, en - un voyage à Londres, où sa 

verve élégante fail bon ménage avec l'observation 
exacte et la forme solide de Monnier. Il est illus- 
trateur de livres, fait partie de ce groupe de des- 
sinateurs avisés et variés où il y a Tony et Alfred 
Johannot, Deveria, Charlet, Raffet, Bellangé, 
Grandville, Isabey, Monnier, Gavarni, Daumier. 
Il illustre un Napoléon. Don Quichotte, Walter 
Scott, Béranger, Y Histoire des ducs de Bourgogne, 
les Français peints pur eux-mêmes. Il sera, plus 
tard, l'illustrateur de Molière, «le Musset, de 
Million Lescaut, de la Chronique du temps de 
Charles IX. Il sera 
chargé aussi, avec 
beaucoup d'autres, 
par un amateur de 
Marseille, M. Roux, 
d'illustrer un certain 
nombre de Fables de 
La Fontaine. 11 a, 
pour sa part, le 
( 'oelie et la Mouette, 
le Jardinier et son 
Seigneur, les Devi- 
neresses, le Fou qui 
vend la sagesse, 
l'Horoscope, le Rieur 
et les Poissons, le 
Curé et le Mort. 
dont il fait des pe- 
tits tableaux pit- 
toresques et mali- 
cieux. Il a un métier 

sûr, une pratique intelligente de l'illustration: il 
la conçoit finie et gracieuse, la met en page à 
la façon d'une scène de théâtre, détachée sur une 
toile de fond, encadrée par les portants des cou- 
lisses. D'ailleurs, son talent est un talent de 
théâtre. Il est artiste costumier autant qu'habile 
régisseur. L'aquarelle, où il a trouvé le succès 
de son talent, la célébrité de son nom, est d'abord 
pour lui la raison de décors et de défilés où il se 
montre l'émule d'Isabev, habile de la même manière 
à faire briller la richesse des costumes, la soie, le 
velours, les broderies d'or, les bijoux, à faire se 
mouvoir les foules, à établir l'apparat des céré- 
monies. Il sait retrouver le mouvement et la cou- 
leur qui conviennent au temps de .Marie Stuart, 
de Henri III, de Louis XIV ou du Régent. Il fait 
revivre Versailles et Trianon, comme le Paris de 
la Ligue, comme le Madrid du dernier auto; la lé. 
Son Escalier de marbre, animé par la touche et la 
couleur, comme Musset l'avait animé par des 
mots, montre tout ce qui passe de grâce, de 




UN TIGRE EN l8 J4 



charme, d'insolence, d'enivrement, sur les « trois 
mai ches de marbre rose » où le poète avait cher- 
ché et retrouvé la trace d'un monde disparu. 

Mais ce n'est pas encore là, quelque elélicieuse 
fantaisie qu'il y ait apportée, la vérité de l'es- 
prit et du goût de Lami. Il n'a pas été seule- 
ment un amateur d'étoffes, de bibelots, de dé- 
cors du passé. Cela compte dans son talent, mais 
ce n'est pas tout son talent, ce n'est pas le prin- 
cipal de son talent. Eugène Lami a cette gloire 
d'avoir été un homme de son temps. C'est bien 
simple et cela nous paraît aisé aujourd'hui. Ce 
n'était pas si simple, à l'époque de poncif aca- 
démique où il vivait, à l'époque de la masca- 
rade picturale à 
laquelle il prit part. 
Lisez le Salon de 
i S 46, de Charles 
Baudelaire, publié 
dans le volume des 
Curiosités esthéti- 
ques, vous y verrez 
comment le poète, 
si clairvoyant et 
éloquent critique, 
réclamait l'exprès - 
sion de la beauté 
moderne dans l'art : 
« Que le peuple des 
i oloristes ne se ré- 
volte pas trop ; car, 
pour être plus diffi- 
cile, la tache n'en 
est que plus glo- 
rieuse. Les grands 
coloristes savent faire de la couleur avec un habit 
noir, une cravate blanche et un fond gris. » Et 
Baudelaire poursuivait, élevant son sujet, cher- 
chant à savoir si le xix e siècle possédait une 
beauté particulière. Il laissait île côté les sujets 
publics et officiels de nos victoires et de notre 
héroïsme politique, sujets relevant de la com- 
mande. Il demandait aux artistes de chercher les 
« sujets privés », de s'intéresser à tous les spec- 
t.n les qu'ils pouvaient avoir sous les yeux, aux 
scènes de la via élégante comme aux existences 
qui circulent élans les souterrains d'une grande 
ville. « La vie parisienne est féconde en sujets 
poétiques et merveilleux, affirmait-il. Le merveil- 
leux nous enveloppe et nous abreuve comme 
l'atmosphère, mais nous ne le voyons pas. » 
Et il terminait par cette invocation vrai- 
ment magnifique à l'art d'analyse et d'émotion 
que créait alors, avec la réalité de tous les jours, 
l'un des plus grandi évocateurs d'humanité : Car 
les héros de {'Iliade ne vont qu'à votre cheville, 



S 86 



Ak 



Et LES ARTISÏES 



ô Vautrin, ô Rastignac, ô Birotti 



el vous. 



ô Fontanarès, qui a'avez pas osé raconter au 
public nos douleurs sons le frac funèbn 
convulsionné que nous endossons tous; el 
vous, ô Honoré de Balzac, vous le plus héroï 
que, le plus singulier, le plus romantique el le 
plus poétique parmi tous 1rs personnages que 
vous avez tirés de votre sein ' » 

Quelle joie profonde d'entendre ces cris de 
passion, d'admirer Baudelaire admiranl Balzac! 



et des scènes île la vie militaire, de celui qui a 
dessiné ces fines silhouettes du Lancier, du 
Trompette de hussards, du Duc d'Orléans, qui a 
su montrer, avec la science el la bonhomie de 
Charlel el de Raffet, le groupement du Camp 
de Lunéville, auprès du vignettiste à la l>i vi 
ria « | v i i dessine si gentimenl les robes blanches, 
les manche a gigot, les corps sveltes, les visages 
poupins de la Confidence, qui agenouille la figurine 
de la Dame en prières, auprès du caricaturiste 







i h 



p*; 




ENTRÉE D'UN BA] AUX TUILERIES EN 1 8 [O 



Mais je reviens à Eugène Lami, sans quitter pour 
eela Baudelaire qui diagnostique si merveilleuse- 
ment le caractère balzacien que doit avoir l'art 
moderne, puisque c'est Balzac, entre tous, qui a 
vu le mystère, la poésie, la beauté, la magni- 
ficence d'émotion du monde moderne. L'œuvre 
d'Eugène Lami est certainement frêle auprès de la 
Comédie humaine, et il y a eu des artistes qui ont 
apporté à la même tâche un autre génie de vision, une 
autre force d'expression : Gavarni, Daumier, Constan- 
tin Guys, en qui Baudelaire découvrit avec audace 
et raison le peintre de la vie moderne. N'importe ' 
Eugène Lami fait partie de la cohorte des véri- 
diques. Prenons-en comme preuves, avec tant 
d'oeuvres disséminées dans les galeries des ama- 
teurs, celles qui ont été rassemblées ici. Auprès 
de l'artiste expert aux représentations de- types 



à la Monnier qui montre, sous les yeux d'un 
populaire curieux el gouailleur, {'Entrée d'un 
bal aux Tuileries en i83o, les officiers de la 
garde nationale, coiffés du fabuleux bonnet à poil 

ou du bic ■ .i cocarde, galopant, l'un avec une 

grosse femme en turban, l'autre avec une sylphide 
aux cheveux enrubannés, auprès decel Eugène 
Lami, il y en a un autre. Cel autre a choisi les 

- s de la vie élégante e1 bourgeoise pour nous 

[i i de quelle gi a< e légère, de quelle soupli 
de quel agrément, de quel discernement il était 
pourvu. Goûtez comme il convienl l'arrangement 
de la Loge aux Italiens, la disposition des pei 
sonnages, l'attitude des deux dames el du dandy 
chevelu qui regardent vers la scène, l'aisance de 
conversation d'une troisième darm a i e un peu 
à l'écart, sur une banquette, penchée vers un 



387 



ART ET LES ARTISTES 



irréprochable jeune ho ne. Tou1 est parlant, les 
visages indiqin à ssentiels, les gestes, les 

bras croisés, les mains abandonnées, les objets, la 
jumelle sur laquelle se pose une main gantée de 
blanc, le bouquet dont le parfum s'évapore dans la 
(bande atmosphère du spectacle. Un Salon en 1 8 'io, 
en sa forme rapide, comme griffonnée, est légèrement 
caustique, avec ses héroïnes de drame, longues et 
minces beautés de keepsakes, attentives au chant 
d'une amie ou perdues dans leur rêve personnel, 
cependant qu'un élégant arriviste, bien découplé, sa 
jeune figure ornée d'un gigantesque toupet, est adossé 
à la cheminée. Le Contrat de mariage est la plus 
parfaite de ces illustrations de la vie moderne. 
Tout y est, la femme à ses différents âges, les 
deux principaux intéresses prenant un air déta- 
ché des misères et des richesses de ce monde, le 
père de la jeune fille ayant seul l'air attentif 
d'un chasseur au guet, au fond un comparse qui 
jouera plus tard son rôle, et le tabellion bon- 
homme, sérieux, le nez sur son papier, qui ne 
passe pas un mot, une virgule, un chiffre. Ajoutez 
que la composition et le coloris sont délicieusement 
veloutés, le groupe noir des hommes d'un côté, 
les robes claires des femmes de l'autre. Le tout 
réuni par l'harmonie de lumière d'un salon bien 
ordonné. Théâtre, mais bon théâtre ; si certains 
des personnages peuvenl jouer dans une pièce de 



Scribe, le fin matois de père, et la femme de 
quarante ans aux bandeaux noirs, assise entre la 
grand' mère et la fiancée, ne dépareraient pas la 
distribution des rôles d'un roman de Balzac, non 
plus que le chérubin de collège adossé à la muraille 
du fond. 

Mais voici une des grandes scènes de Lami : 
/(■ Foyer de la danse à l'Opéra de la rite Lepeletier 
en 1 '^4 1 . C'est la réunion des célèbres de ce temps- 
là et de cette année-là : au centre, Musset, avec 
le comte de Belmont, de Montguyon, le D 1 ' Véron, 
qui entourent Fanny Essler et Mlle Dumilâtre ; 
à gauche, Auber, Halévy, Roqueplan, Dupon- 
chel, autour de Mlle Forster ; à droite, Mlle Ema- 
rot entre Achille Boucher et Lautour-Mezeray. 
Partout des habits noirs et des jupes courtes, des 
visages inquiets d'hommes, des visages de femmes 
délicieux et inconscients. La réunion d'autrefois 
de tous ces disparus prend un singulier et profond 
caractère de mélancolie, que Lami n'a certes pas 
cherché. Il n'a fait, lui, que fixer de brillants papil- 
lons, des phalènes aux ailes poudreuses qui 
voltigeaient aux lumières, et cet aspect brillant 
s'est miraculeusement conservé. Ces hommes, ces 
femmes revivent, sont encore en scène, en cette 
«revue nocturne » de la vie parisienne évoquée 
pai Eugène Lami un soir de réalité et de rêve. 

Gustave Geffroy. 





I A CONFIDI NCI 



V. /;. Les aquarelles reproduites </.»in cet article font partie ,lr lu collection de M. Alexis Rouart. 



;NN 




•-* 

4* 


A V <"3^tar 




PPVhlH^^I 



LE PAYS Bl' 



JtIN 



,T SON PEINT 



JMieiïïï Lemordamit 



Il me semble que la Lumière esl poui nous 
l'essentielle condition de joie et que notre 
sensibilité s'endort lorsque la lumière décroît. 
Et il me semble que si j'éprouve, devant ce grand 
ensemble décoratif peint par Julien Lemordant, 
une émotion profonde, c'est qu'il évoque un pays 
où la lumière donne parfois les plus prodigieux, 
les plus singuliers, les plus grands, les plus beaux 
spectacles, le pays de Penmarc'h, vaste plaine, grand 
plateau qui s'avance dans la mer (i). 

Je te retrouve ici, ô beau pays ! Voici tes sentiers 
inégaux que bordent des herbes humides, tes 
champs aux couleurs incertaines qui se perdent au 
loin ; voici tes maisons basses, isolées, comme 
perdues, dont les mêmes murs blancs regardent 
vers la mer ; voici ta grève immense d'or et d'ar- 
gent dont le bord de sable fin imbibé d'eau paraît 
comme un miroir magique dans lequel se reflètent 
et les nuages du ciel et les formes qui passent, sur 
lequel toute ombre se prolonge et toute lumière 
joue. Et puis voici tes gens, gars solides, vêtus de 
noir, fortes filles parées de couleurs violentes, e1 
leur double cortège appuyé dans le vent. Voici la 
mer qui accourt en chantant. Enfin voici ton i ie] 
avec son grand décor de nuages tantôt immobiles 
et lourds, tantôt allongés et fuyants, rideaux qui 
se déploient, volutes qui s'enroulent, ton vaste 
ciel plus sombre dans les lointains, plus lumi- 
neux au fur et à mesure qu'il s'élève et qu'il monte, 
ton grand ciel qui enveloppe et la terre et la mer 
réduisant toutes choses. Et ta lumière ! 

La lumière, c'est elle qui fait le grand spectacle 
si profond, si varié, si beau. C'est elle qui me 
permet de saisir d'un coup d'oeil la plaine, mettant 
ici de l'ombre, jetant là son éclat, donnant à chaque 

(i) Fragments d'une décoration pour l'hôtel de I 
à Quimper. Ces fragments ont été exnosés au dernier S 
d'Automm , 



instant aux choses un aspect différent. C'esl elle 
quifail fuir la grève jusqu'au point indécis où elle 
se confond entre le ciel el l'eau. Plus intense, 
plus vibrante, moins déclinante encore, c'esl toi, 
lumière, qui donnes cet air joyeux, retentissant de 
fête aux ■ Scènes de Pardon ; toi qui embra 
la fontaine de pierres, toi qui fais éclater la toile 
blanche ou verte des tentes, toi qui, enveloppant 
toutes ces .noires silhouettes, toutes ces rougi 
figures, leur donne- caractère el beauté. 



* 
* * 



A cause de son temps souvenl gris, on a tait à 
la Bretagne une réputation de tristesse, de 
sombre. La vérité est que nulle contrée n'es! plus 
lumineuse, plus éclairée, plus « allumée », plus 
éclatante aux jours de soleil que cette partie du pays 
loi cpii. du calvaire de Tronoan au phare 
d'Eckhmûl, borde la mer. D'abord rien n'\ tait 
ombre ; ni coteaux, ni vallées. ' 'esl une grande 
étendue plate, sans arbres, avec, de ci <\^ là. une 
maison si basse qu'on ne distingue pas son relief 
et qu'on n'aperçoit que sa tache. Dans cette atmo- 
sphère humide où toute surface esl nette, toul fail 
tache, en effet ; un mur, un champ, un toit, la 
route, iliaque chose a sa valeur propre, son ton 
précis, sa couleur tranchée. Aussi, quand le - ileil 
pa mi. tout s'anime sur la vaste plaine, ci bientôt 
tout se colore, tout brille, tout éclate ou reluit. 
Depuis la pierre grise jusqu'à la mer immense, 
tout reflète la lumière, tout esl vivant, tout vibre. 
La lumière pénètre tout. Des bloc- de granit dont 
elle a doré- l'écorce en restent comme imbibés.... 

C'est de sa musique, c'< -t de son éi la' i 'est de 
sa magie que le peintre des Scènes de Pardons 
,a du double cortège Dans le vent semble avoir 
retrouvé le Secret. 






; r ET LES ARTISTES 



Lorsqu'on s'éloigne u Li ces tableaux, 

lorsqu'on les *ax 1 ce e1 d'ensemble, 

les « noirs o, par li dominance, s'imposent 

à l'œil. Les , hommes et femmes, - - les 

marins excepl sont tous vêtus de noir. Cha- 

cun n'a qu'un costume qui est le costume de fête ; 
il faut qu'il lasse toute une vie et qu'il serve 
en toutes saisons. Aussi l'étoffe choisir est-elle, 




grands panneaux de Julien Lemordant, une Scène 

de Pardon auprès d'une fontaine. 

... C'est le plein de l'après-midi. La lumière est 
intense. De gros nuages en boules, qui passent 
lentement, au lieu de l'atténuer, semblent, tout au 
contraire, accroître son éclat. Au premier plan, la 
fontaine, pyramide de pierres, est comme un bloc 
incandescent qui renvoie la lumière dans un éclat 










ML wS. £JW Ht 



SCENE DE PARDON - - LA FONTAINE 



surtout pour les robes des femmes, «l'une extrême 
épaisseur. Par la qualité, par le ton et à l'état de 
neuf, cela n'a pas d'équivalent. Mais on voit rare- 
ment un costume bigouden dans son état de neuf ; 
tous ont été déjà et plus ou moins roussis par le 
soleil et lavés par la pluie. Si forte que soit l'étoffe, 
li- temps, ce patient artisan, à défaut de pouvoir 
l'user, lui a imposé sa patine, et d'un noir unique 
sont sorties d'étonnantes variétés de « noirs »■; 
cela va du noir noir au noir bleu, au noir vert, 
au noir jaune, au noir rougi. Tons ces - noirs o 
ainsi distribués donnent à l'œil, par leur répétition 
même, une singulière impression. Loin de tout 
assombrir, ils font tout résonner. Ils sont pour 
la lumière comme un clavier nouveau. Cela est 
memenl sensible dans le dernier des quatre 



doré. Deux petites, l'une avec un bonnet bleu, 
l'autre avec des rubans roses, côte à côte, debout, 
immobiles, sérieuses, regardent, étonnées, le filet 
d'eau bleui. En arrière, vue de dos, une marchande 
assise et comme indifférente attend les acheteurs 
avec, tout autour d'elle, en guise de comptoir, des 
caisses renversées. Plus loin, on aperçoit les tentes, 
les unes de toile verte, les autres de toile blanche, 
et, dans l'espace intermédiaire, la foule de nos 
gens en costumes. Là est le centre de la fête. Par- 
dessus les taches noires, ce sont des éclats inces- 
ants, or des broderies, bonnets, sarraus. tabliers 
et rubans en bleu, en rouge, en vert, en jaune, le 
beau bleu de cobalt, le bleu céruléen, le vert pâle 
et la jade verdâtre, le mauve, le rose, le pourpre, 
l'écarlate, avec, ici et là. l'accent net et tranchant 



39» 



L'AR 1 E I I ES AIM [STES 



d'un blanc pur, petit morceau de coiffe ou bien col 
dépassant. 



( >n se rapproche. < In veul pénétrer plus a 
grands tableaux sonl plein de choses; on le 



Dans cette confusion chantante de toutes les sent obscurément. Ils ont la nouveauté du vrai -, 



couleurs, admirez le rôle des noirs aux ions assoui dis 
el divers. Ne dirait-on pas que sui eux tout le 
reste vient s'accorder? En vérité, on a l'impreâ- 



e1 cette nouveauté nous attire 

Ces rudes silhouel tes, ces fortes carrures, ces 
étranges physionomies étonnenl E1L trahissenl 



sion devanl ces ensembles où la nuance n'existe une force singulière en même temps qu'une 
pas, où partout le ton reste pur, où la moindre singulière tranquillité. Elles violentent notre 




SCENE DE PARDON 



LA TEXTE 



tache de couleur est brutale el tranchée, «pie les 
« noirs » font la transition comme ils font aussi 
l'unité. 

Voilà un tout autre spectacle que ceux auxquels 
nous sommes habitués. Évoquez une des fête 
plein air où, dans la belle saison, se retrouvent à 
Paris les élégants, les élégantes : cela fait un 
tableau chatoyant, cela donne à l'œil une impres 
sion amusante et pour un moment agréable ; rien 
de plus. 

Et puis, voyez ceci ! Quelle sonorité, quel 
accent! quelle expression joyeuse et forte! L'œil 
va, vient et ne se lasse. La lumière ne luit pas pour 
rien, ("est une vraie fête de couleurs, c'est un long 
éblouissement. 



goût, 'i cependant elles sont tout près de nous 
séduire. 

Ce sont des hommes des anciens jours encore 
directement aux prises avei les fori es de la nature, 
la mer houleuse et brutale, le vent qui - luffle en 
tous temps. Les corps son! trapus, les poitrines 
.. les torses i oui ts, la tête forte dans les 
épaules. Les homme-, ont de- mains à red 
des mâts. Les femmes travaillent la terre, arrachent 
à la mer son goémon. Astreintes depuis lo 
aux plus rudes métiers, elles onl emprunté aux 
hommes leur carrure et leur force. Xi le soleil 
ardent, ni la pluie persistante, ni l'éternel vent 
ne les retiennent. 1 i iens n'ont pas pour tra- 

vailler le choix du temps . de là • livrée 



: 



L'ART ET LES ARTISTES 



W» 



! 




DANS LE VENT (Fragment) 



Les figures de femmes 
ont un caractère marqué. Celles-ci se coiffent en 
tirant les cheveux en arrière ; les visages 
uniformément dégagés, visages aux larges plans 
à peine modelés, rappellent parleur forte simplicité, 
par leur commune structure et par leur imperson- 
nalité, les têtes singulières 'les corès archaïques. 

lel quel, le type a une identité que Julien Lemor- 
dant a su découvrir et qu'il nous révèle. Ces fortes 
filles qui s'en vont sur la plage appuyées dans le 
vent ont (Unis leur démarche une aisance dont 
nous ressentons vivement la beauté. La belle étoffe 
de laine ('paisse qui casse, se roule et fait des plis, 
la soie éclatante et légère qui s'envole donnent à 
(es silhouettes une grâce puissante. Voyez-les 
d'ensemble, en effet ! Qui oserait dire qu'elles sont 
lourdes et communes? Fortes peut-être, mais sur- 
tout expressives. Ce sont de grands types à la lois 
profondément réels et cependant symboliques qui 
ont leur vie et qui la (hantent.... 

Mais, par delà cette impression joyeuse que 
donne la lumière retrouvée, par delà le plaisir 
intérieur que cause la vue de ces et les vivants 



originaux et forts, d'où vient l'émo- 
tion d'ordre plus général que l'on 
éprouve devant ces grands tableaux 3 
Cette grande vision qui embrasse 
les hommes et les choses dans la lu- 
mière et qui monte jusqu'à saisir avec 
la terre, avec la mer, avec les hommes, 
avec les choses, le vaste ciel dont au- 
cun obstacle ne limite à nos yeux la 
vue, dont on découvre le sommet, 
dont on voit retomber partout la 
voûte immense, cette grande vision, 
pourquoi nous trouble- t-elle? Devant 
ce grand ensemble à l'aspect emporté, 
tumultueux, joyeux, n'est-ce pas re- 
trouvé aussi l'aspect même magnifique, 
grandiose, que la vie prend là-bas 
entre la mer immense et le ciel infini ! 
Bientôt, en effet, on ne distingue plus 
l'œuvre, on ne reconnaît plus que 
son émotion intérieure et profonde.... 
L'œuvre d'art a rejoint la vie. 



* 

* * 



Je n'ai pas à parler du peintre ; 
derrière son œuvre, il disparaît. Mais 
je voudrais parler de l'homme. 

Guyau dit quelque part que le vé- 
ritable artiste ne doit pas voir et sen- 
tir les choses en artiste, mais en homme. 
« Un des défauts caractéristiques 
auxquels se laisse bientôt aller celui qui vit trop 
exclusivement pour l'art, fait-il observer, c'est de 
ne plus voir et sentir avec force dans la vie que 
ce qui lui paraît le plus facile à représenter par 
l'art. Peu à peu l'art prend pour lui le pas sur la 
vie réelle.... » 

Avant d'être un artiste, Julien Lemordant est 
un homme ; je veux dire que plus que son art 
même il aime la vie. Il ne rapporte pas son émo- 
tion « à cette fin pratique, l'intérêt de son art », 
il met seulement son art au service de son émotion. 
Il a vécu là-bas plusieurs années ; il a séjourné 
sur le plateau de Penmarc'h des étés, des hivers, et 
pendant tout ce temps il a regardé, observé, tra- 
vaillé. Dans la poussière des chemins au plein 
soleil d'août, en hiver sur les roches où le vent 
arrachait, emportait toiles et chevalets, toujours 
seul, il s'exerçait à traduire son émoi. Dans ce 
pays où la lumière réserve chaque jour de nouvelles 
surprises, il lut le guetteur infatigable, épiant le 
spectacle de l'heure. Il ne soupçonnait pas qu'il 
devrait un jour décorer des murailles. 11 vivail 
alors sans savoir s'il pourrait poursuivre le lende- 
main le travail commencé la veille. Mais il ne pei- 



39 2 



L'AR' 



ET LES Al 



ES 



gnâit pas pour peindre. Il peignail pour s'expri- 
mer : il peignait pour « parler a son émoi Éterni ! 
leinent partagé entre l'inquiétude douloureuse et 
la joyeuse exaltation ; inquiet, car, aussitôt une 
toile couverte, une étude achevée, il oubliait 
l'effort réalisé, il était obsédé déjà par l'ardent 
désir de fixer le nouvel aspecl d'un spectacle tou- 
jours nouveau ; exalté, parée que bientôt après, 
oubliant la peinture et s'oubliant lui-même, il 
étail emporté par son émotion, ("est ainsi qu'il 
allait de degré en degré, délaissant chaque jour un 
peu plus l' aspect particulier e1 se préparant lente 
ment à réaliser la synthèse. 

Lorsque l'occasion s'est offerte de peindre ces 
grandes toiles, il L'a saisie les yeux termes. Il n'a 
voulu penser ni à l'échec possible, ni aux chances 
incertaines de succès, ni au bénéfice improbable. 
Il s'est jeté dans le travail, sans réfléchir. Bien 
souvent, suivant à distance son effort, j'ai pensé' 
à cette confidence du grand Balzac : « ...Ce qui 
doit mériter la gloire dans l'art, disait l'héroïque 
travailleur, c'est surtout le courage, un courage 
dont le vulgaire ne se doute pas... Le travail est 



une lutte lassante que redoutent et que . le lissent 

les belles et puissantes organisations qui souvent 
3*3 brisent. Un grand poète de ce temps-ci disait , 
en parlant de ce labeui < fïrayant : « Je m'y 
- mets avec désespoir et jedè quitte avec chagrin ». 
Que les ignorants le sachent! Si l'artiste ne se 
précipite pas dans sou œuvre comme Curtius 

dans le goufl mine le soldat dans la redoute, 

et si, dans ce cratère, il ne.tra^ aillé pas comme le 
mineur enfoui sous un éboulement, s'il contemple 
enfui les difficultés au lieu de les vaincre une à une 

,'l l'exemple de CCS . I ! I 1 1 > 1 1 1 i ■ I I \ de té. ''les « ] 1 1 1 . pul|] 

obtenir leurs princesses, combattaient des enchan- 
tements sans cesse renaissants, l'œuvre reste 
inachevée el l'artiste assiste au suicide d on 
talent ». 

( >ui, j'ai souvent pensé an vaillant qui tout seul, 
là-bas, avec son inquiétude, avec son émotion, 
chaque joui tentait de vaincre, étant épris de la 
lumière, ses « enchantements renaissants ». Il 
a lutté sans défaillance. De la lumière, il a su 
ravir le secret, lu voilà pourquoi, sans doute, -un 
œuvre nous émeut tant! 

M. R.-Crui v. 




DANS 1 E \T\ I 

393 




EVA GONZALÈS 



LA LOGE 



Le Mois Artistique 



D'AUTO 



Pour la cinquième luis, nous sommes conviés 
à visiter ce Salon révolutionnaire, de ten- 
dances très spéciales, où la salle dite des Fauves 
déchaîne le rire de la foule et l'indignation 
de quelques-uns ; je sais bien que le Pauvre 
Pêcheur, de Puvis de Chavannes, quand il apparu! 
pour la première luis sous l'œil des Barbares, 
lut outrageusement bafoué; je me rappelle aussi 
1rs sarcasmes motivés par le legs Caillebotte 
au Luxembourg, j'entends encore la voix cui- 
vrée de ce bon Gérome martelant ses lamen- 
tations, — et à cause de cela il est des gens qui 
n'osent pas formuler d'avis sévère, qui hésitent 
à avouer leur incompréhension, qui se retiennent 
de critiquer et de nier ; d'autres pratiquent aisé- 
ment le paradoxe et crient aux chefs-d'œuvre. 
Il y a certainement une moyenne prudence à obser- 
ver, je dirai même une certaine indifférence 
envers qui veut attirer l'attention et raccrocher 
la foule par des moyens grossiers ; le dédain est 
inutile, le silence suffit à être une opinion. Puis, 
l'aventure se répète monotonement, ça manque 
d'inédit ; «le plus, on ne saurait faire le jeu de 



certains marchands qui n'ont qu'une conviction 
commerciale peu intéressante et préjudiciable à 
la saine esthétique. Une entrée de clowns n'est 
pas tout le programme, — il y a d'autres choses au 
Salon d'Automne. 

Rétrospectives de Carpeaux, de Berthe Morisot, 
d'Eva Gonzales, de Cézanne, de Ponscarme, sec- 
tion belge organisée avec un éclectisme si sûr 
pai Octave Maus, ensemble d'études de Seymour 
Haden, voilà un appoint important, et qui 
retient le visiteur ; on pourrait soutenir que tout 
cela lait une concurrence déloyale aux humbles 
exposants ayant affronté les fantaisies du jury ; 
les Salons sont créés pour les contemporains, le 
reste est affaire de Musée. Une joie en émane, un 
enseignement aussi, mais au détriment de la géné- 
ration actuelle. 

Les groupes, bustes, esquisses, tableaux, dessins, 
croquis, prêtés par Mme Carpeaux, et disposés 
avec un goût parfait par notre confrère Edouard 
Sarradin, forment un ensemble merveilleux qui 
permet d'évoquer le grand artiste dont il a déjà 
été traité dans le numéro précédent, ici même; 



394 





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ART 11 LES ARTISTES 



Rude, Barye, Carpeaux, Dalou, tel esl le bilan de 
la sculpture parmi les morts; ceux-là seuls sont 

de la grande famille. I 'ébaui 1 le Cai peaux 

,i.iu croisé d'un crayon el d'un pinceau: Michel- 
Vu-, ii I >i 1. 1 ■ roix, telles Miin les deux gram les 
figures qu'il faul < \ i iquet 

Les deux salles consacrées à Berthe Morisol sont 



aussi, <K- Maint ; on aurait pu joindri a ix seize 

apportés par son fi] tain ibL d'elle 

qui appai tnut au Luxemboui el qu'on ne voil 

jamais); la Nichée, el l'Enfant de troupe, une toile 

à i - m m h de Villeneuvi ut Lot, et qui, 

là ba , i poui un portrait du Prini : n 

I ibsolutismi di certain enthousiasmes el le 



I 




BERTHE MORISOT 



FI MME \ I EVENTAI] 



un enchantement 

sphère légère, lumineuse, la chair frissonne, les 
i tories sont légères, le modernisme en es! apparenté 
à la grâce fragile du xvm e ; peintures, aqua 
relies, pastels, dessins, sanguines, c'est touji 
d'une vision délicate, d'une palette fraîchi 
aérée, d'un féminisme adorable. 

Les mêmes qualités se retrouvent dans l'œuvre 
moins nombreuse d'Eva (ion/. île-, disciple, elle 



mercantilisme de lanceurs de gloires ont accumulé 
sans choix cinquanti six Cézanne tumul- 

tueux, incohérent, déconcertant; la théorie du 
bloc, si appréciée en politique, esl moins sédui- 
sante en art ; une sél» non eûl mieux rei 

«intre très discuté qui stérité 

simplement à cause d'un compo pommes 

ou d'oran 

Les médailles de Ponscarme paraissent un peu 



305 



L'ART ET LES ARTISTES 



classiques et froides à qui connaît et aime celles 
si frémissantes de vie d'Alexandre Charpentier. 

La section d'art belge, pour laquelle il faut 
remercier l'initiative avertie de notre distin- 
gué confrère Octave Mans, est excessivement 
intéressante, d'un éclectisme instructif, rétros- 
pective et contemporaine, classique et impres- 
sionniste tout à la fois ; on y trouve tour à 
tour les influences 
ataviques, nationa- 
les, et celles venues 
par-dessus nos fron- 
tières; i est un en- 
semble d'un niveau 
élevé, parfois supé- 
rieur. Avei VÊphèbe 
endormi, Agneessens 
a réalisé le ta - 
bleau de Musée, 
simple étude de nu, 
évidemment, mais 
d'une maîtrise in- 
déniable ; Baert- 
soen, familier des 
vieilles maisons au 
bord de l'eau, ex- 
prime à merveille 
le pittoresque des 
villes anciennes en- 
dormies dans le pas- 
se ; feu Hippolyte 
Boulenger traitait 
le paysage aussi 
puissamment que 
Courbet ; Emile 
Claus, dont la ma- 
nière nous est tort 
avantageusement 
connue, surprend les 
brumes ensoleillées 

d'une matinée de septembre, et chante l'or de 
l'automne ; (eu Braekeleer continuait les grands 
ancêtres de son pays, mettant à l'exécution de 
son œuvre cette minutieuse observation, cette 
ténuité île procédé qui fait le charme des vieux 
Hollandais ; feu De doux, dont il serait pré- 
cieux de voir l'œuvre complet, révèle sa puis- 
sance dans la Moisson; Delaunois, se spécia- 
lisant dans les intérieurs d'église (il en a fait 
de très belles aquarelles), rend avec une poésie 
impressionnante la pénombre des cloîtres et des 
vitraux ; Léon Frédéric raconte, dans un trip- 
tyque qui appartient au Musée du Luxem- 
bourg, les Ages de l'Ouvrier; Gilsoul nous montre 
à Dixmude un vieux pont parmi les verdures; 




RYSSELBERGHE - - portrait de m 



Khnopff, qui semble avoir des patiences lentes" 
d'enluministe, portraiture délicieusement un 
enfant en bleu ; I.aermans, d'une touche plate, 
comme cirée, luisante, met en marche dans une 
vaste campagne solitaire un aveugle et son 
guide, intitule Soir paisible un paysage silen- 
cieux aux lointains clairs et reposés ; Lalaing, 
qui est aussi sculpteur, a pris pour modèle un 
vieux curé ; Lynen est spirituel en ses vignettes 

coloriées ; Mlle Mar- 
cotte est fidèle à 
ses serres d'azalées ; 
feu Constantin Meu- 
nier, peintre, avait 
anobli en de fières 
attitudes les ciga- 
rières de Séville ; de 
Morren, une étude 
de contre -jour ; 
d'Oleffe, un bon 
portrait du peintre 
Louis Thévenet , 
dans un plein air 
à la Manet ; de 
Rops, six pages ty- 
piques, le lyrique 
Semeur d'ivraie, et 
l'étude de Femme 
iniiwe ; les Stevens, 
Joseph et Alfred, 
sont les admirables 
maîtres que l'on 
sait, l'un avec ses 
chiens, l'autre avec 
sa vision exquise 
de la femme du 
XIX e siècle, et tous 
deux d'une puis- 
sante technique ; 
Struvs émeut pal" 
ce tableau si triste. 
la Confiance en Dieu ; Van den Eeckhoudt a 
une palette lumineuse ; de Van Holder, un 
portrait ; Van Rysselberghe, qui fut à tort in- 
féodé au groupe de Signac et Cie, exécute 
de très remarquables portraits île femmes, la 
Dame en blanc avec son chien, puis Madame Ile///, 
intensité des regards dans la physionomie, 
charme des attitudes, clarté de l'effet, harmo- 
nie de l'ensemble; de Verheyden, le Goûter, 
avei les chrysanthèmes : de Wagernans, la plage, 
les cabines, dans une fine tonalité grise. Citons, à 
la sculpture, en plus de Constantin Meunier, les 
bustes de Jules l.agae. 

Sous la rubrique Ensemble d'œuvres, on a 
permis à des personnalités artistiques de donner 



WO] FF 



39° 



I.'AK I I 1 I ES ÀRTIS I I S 

au public mu- impression totale pai la réunion industrie d'art â créer, une uouvelli 

île nombreuses choses; poui Henr} Laurent, la pour 1rs écoles professionnelles. 

gloire es1 posthume: c'esl seulemenl quelques José-Maria Seprt nous initie, pai des fragments 

mois après sa mort que la critique peut lui rendre importants, à une colossale décoration qu'il a 

le juste hommage qui lui était dû pour ses visions entreprise poui la cathédrale de Vich, en I pa 

fines et sincères aussi bien des bords de la Creuse c'est tumultueux, puissant,- apparenté aux an 

qui' des paysages de Paris; sa Vue du Luxent- ciens maîtres, à au di la fougue généreuse, de 




ALBERT ANDRE -- en PROVENCE 



bourg avec les zébrures des rais de soleil e1 d'ombre 

est une des meilleures pages de l'iconographie de 
notre ville, et son tableau les Halles, auquel il 
travailla jusqu'aux derniers jours de sa vie, 
demeure un document précieux pour Carna- 
valet. 

Mme Ory-Robin, dont on ne saurait trop l< 
l'ingénieuse invention, parvient à tisser avec des 
ficelles de véritables panneaux décoratifs d'une 
tonalité' exquise dans les grisailles, et qu'elle 
fasse un rideau, un paravent, une frise, des tapis- 
series, des coussins, un napperon, c'est toujours 
la même séduction, de couleur unifiée, de ma- 
tière souple et solide ; il y aurait là toute une 



l'audacieuse conception, de l'entrain romantique, 
très impressionnant. 

Methey, voulant apporte! une note nouvelle 
dans la céramique, a imaginé de fain décorer des 
grès, des porcelaines el des faïences stanni 
pat Denis, Rouault, Maillol, V. dt.it. etc.; remar- 
quons, de Matisse, une tête de fillette dans une 
assiette, et, di Leba que, de jolis nus. 

Les eaux-fortes de Seymoui Haden ne nous 
sont pas une révélation, mais un ensemble aussi 
complel n'avait pas eno 

testablement un des plu- grands maîtres 
de la gravure ; une aquarelle de lui esl un joyau, 
A Lancashire River. 



397 



L'ART ET LES ARTISTES 




CH. GUERIN 



LA CARTE POSTAI 1 



I.a section du livre, dont il faudrait pouvoir 
examiner chaque vitrine en détail, demanderait 
de longues heures d'étude pour apprécier comme 
il convient les publications de Carteret, de 
Champion, de Deman, de Ferroud, de Floury, 
de Pelletan, de Havermans, de Piazza, de Roma- 
gnol, de Rouquette, et de Van Oest ; des reliures 
-ont signées Meunier, Marins Michel. 

Maintenant, rendons compte du Salon d'Au- 
tomne : Truchet, dont un voyage récent dans la 
Cité du Rêve n'a pas adouci la truculence mont- 
martroise, brutalise des rieurs ; Mlle Adour teinte 
de lavis d'aquarelle des paysages d'automne ; 
Allard est bien inspire dans ses répliques de la 
cathédrale de Mantes, que reflète la rivière; 
Allemand symphonise en bleu des montagnes; 
Albert André', avec simplement trois ligures mo- 
dernes dans un paysage de Provence, au loin- 
tain aéré, atteint à la sérénité de Puvis de Cha- 
vannes, et continue ses habituelles et très belles 
natures mortes, fruits, gâteaux, coin de table; 
Anitchkoff meissonierise un Clair de lune sur 
la neige; Bakst, au contraire, traite l'aquarelle 
avec fougue et dans un beau sens décoratif ; 
Barwolf saisit les mouvements de la vie au 
Pari Moineau. Beaubois rend bien un éclairage 
un peu cherché pour le Portrait de sa grand'- 
mère; Belleroche, dont on sait les puissantes 
lithographies, campe une ligure très stylisée 
devant un horizon mordoré d'automne, et se 
livre davantage dans un portrait de femme que, 
pour la pose, Boldini revendiquerait; Borchardt 
promène au plein soleil une dame au chapeau 
vert bien peu à la mode. < e qui nuit à l'impression 
qu'on ressent, mais réussil tout à lait Madame Rous- 
selièreen chapeau bleu; Boutet de Monvel met en 



grande imagerie peinte la Légende de saint Nico- 
/ti\, et le refrain chante dans la mémoire, et l'on 
regarde plus « les trois petits enfants » que le 
dandy et la merveilleuse qui sont à côté ; Brandel, 
sans mettre de ciel dans sa toile, rend Notre-Dame 
dans une grisaille sourde, attirante ; Braquaval 
plante son chevalet tour à tour à Saint- Valéry, 
au Crotoy, et dans Paris, devant la Chambre 
des députés, sui le quai des Orfèvres, ou en pleine 
rue Saint-Antoine, par des temps de neige ou de 
soleil, et le calme délicieux de la petite plage 
déserte lui est aussi familier que le remuement 
de la ville; cependant telle marine de lui accapare 
notre attention ; Brugairolles (est-ce à cause de 
Saint-Valéry) semble un disciple ; de Brunner, 
Elude de femme; Bussy, dont nous nous rappelons 
de claires et ensoleillées notations du Midi, mé- 
tallisé des Propos crépusculaires, s'acharne à des 
difficultés périlleuses ; Buysse impressionne avec 
l'Inondation et le Lever de lune sur lu neige ; de 
Camoin, il faut retenir la Petite I.inu ; Cardona 
met cette fois une mantille blanche à son Espa- 
gnole habituelle ; Mlle Marie-Paule Carpentier 
aquarellise largement des Pins à Arcachon ; Carre 
est un observateur subtil et un bon coloriste ; 
Mlle Carrick rapporte de Venise des pochades 
prestes; Castelucho peint violemment, par balafres 
rudes, sa Princesse au singe ; Paul de Castro 
est un intimiste avec la Chambre grise; je pré- 
fère son ('uni de rue et son Bassin des Tui- 
leries ; Chamaillard chante la neige en Bretagne, 
délaisse ses pinceaux pour sculpter des meubles 
rustres et coloriés qui sont pavsannesques à cause 
de Gauguin ; Chariot s'affirme un plein-airiste de 
talent dans Bel après-midi de dimanche en Mur- 
van ; Mme Chauchet-Guilleré peut être satisfaite 
du Portrait de M. C... et de l'Enfant à la robe 
bleue; c'est d'un art très moderne et vibrant; 
Chigot ajoute à ses châteaux accoutumés une 
toile charmante comme le titre même : Mon 
petit dans les fleurs ; de Coudour, Petites maisons 
bretonnes; Mlle Daunenberg surprend, à sa table de 
déjeuner, un de ces amusants bébés qu'elle étudie 
dans les jardins du Luxembourg ; Mlle Delasalle 
s'évade du Quai aux fleurs vers le panneau décora- 
tif , reste plus elle-même dans son eau-forte du Pont- 
Neuf ;'Delestre accentue sa peinture au couteau, 
sacrifie au procédé ; Desvallières continue de douces 
intimités, de petits portraits dans le décor fami- 
lial; Dezaunay peint et aquarellise là-bas, au pays 
d'Aurav; ses grandes figures sont bien dans l'air 
et la clarté; Deziré froidit ses natures mortes en 
s'v attardant ; Diriks brouillonne des sites des 
iles Lofoden ; Dufrenoy fait des séries d'études place 
de la Bastille, exprime bien le mouvement de la 
rue, île la loule, le tournoiement d'humanité, par 



39» 



L'ART ET LES ARTIS1 i - 



In il il I)ii|idiit. du Paris encore, ouaté ; Durenne 
a vu des Vuillard ; I reorges d' I ipagnal .1 lait 
comme modi : poui les Gobelins une de ces pas- 
torales modenîes si chantantes de rouges dans 
lesquelle il excelle, ainsi que dans ses panneaux 
<lr fleurs >i fruits; Faber du Faur a ramené des 
Indépendants son chasseui montagnard; des 
dessins curieux de Farmakovsky ; de Fergusson, 
des portraits; les tomates d Fornerod; bon 
tableautin de Fournier, Neige; Gropeano, por- 
traits ; Guérin mo- 
tive par une par- 
tition ou une carte 

taie de douces ♦ 

ri harmonieuses 
études de femmes 
dans uni' note cal- 
me d'intimité ; les 
1 ochers de Guillau- 
min sont éblouis- 
sants ; de ( rumery, 
['Enfant en peignoir; 
de Halpert, la Lo- 
tive, une juste 
impression dans le 
mouvement et la 
fumée ; Hat\ any les 
Fils de mon jardi- 
nier : Erna Hoppe 
.1 de Paris des vis- 
sions délii ates, la 
Seine le soir ; Hor- 
ton. paj sagiste fer- 
vent, trouve moyen 
de nous séduire 
avec toujours le 
linceul de neige ; 
un joli portrait bleu 
de Mme Hudson ; 
Jean Thomas, éclair- 
cissant sa manière, 
a lait le Portrait de 

Mademoiselle Lucienne Kahn; Francis Jourdain, 
minutieux vignettiste de maisonnettes, a agrandi 
ses toiles, rend de véritables morceaux de paysage, 
et voit, presque à la façon de Devambez, un enti 1 
renient passer dans une rue où le regard plonge : 
de Joyau, des croquis-aquarelles ; de René 
Juste, de facture monotonement épaisse, un vil- 
lage an soleil ; Kandinsky s'amuse à faire la bla- 
gue du pointillisme ; Knusnetzofï, qu'il groupe 
des femmes dans un parc, ou qu'il embrasse d'un 
coup d'œil le panorama de Saint-Germain, a des 
chaleurs de tons mauves, roses, bleutés, dont on 
goûte le charme sans trop pouvoir le préi 
de Kunz, des bateaux dans le soleil ; de Labou- 




Cl. D:uc 



VALLOTON - portrait de m"" - 



leur, une eau-forte, Broadwa i La- 

halle, des aquan II' Mil I angweil, refli tant 
silhouettes féminines dan-, une , uni 

1 harmohique de colorations ■ tn ra 

n est brutal ; I api adi ou\ re une fenêtre 
sur la mer, y accoude deux enfants: on voudrait 
un peu plus d'élégam e à l'Alfred Stevens . Albert 
Laurens a- gracieusement groupé de jeunes m< 
c'est de la fraîcheur, d< la joie, du bonheui . 
Layerj fait, avec sa maîtrisi habituelle, le Por- 
trait de The Belle 
of New-] ork, d'une 
beauté - unie 

SOUS le grand cha- 
peau ennuagé d'une 
i/e ;■ de Li I !a il, 
, la Seine à Médan ; 
de le Beau, du ja- 
ponisme ; Lefebre 
grave des ex-Ubris 
et des 1 1 oquis d'à 
tualité ; Lemord 
triomphe : «les pa 
subtiles le 1 ai intent 
dan-- ce numéro 
même ; Lernpereur 
continue ses bords 
de Seine avec la 
trouée de 1 iel entre 
les arbre-, et les 
reflets de barques, 
dan-- une 1 [ai té in- 
tense : Lepère des- 
sine, ai|il,llelli-e , 
ave, et l 'esl un 
régal : de Le Petit, 
une Bala use ; 
Levy-Dhurmi 1 
tellise des nus en 
. .nii.iieu, de la 
chair de rêve ; Lis- 
sac raye le sol de 
l'ombre des .11 bres : Loiseau manque d'ém 
devant les rochers du cap Frehel; Madelin- 
bien inspiré par Noirmoutiers et Douarnenez; 
Manzana-Pissarro se rapproche de la fresqm 
de l'enluminure, invente une décoration plaquéi 
d'or des Mille et une Nuits ; Marcel-* lémenl tait 
du parisianisme très exact; John Mann a pris à 
Venise de fins croquis d'eau loi te . Mai tel est 
physionomiste autant que Huart ; Maufra es1 
robuste, sûr de lui: le^ toits de Lavardin et la 
rivière printanière; Mion est dans I 
Henry Mont m -te -m i- côtes de Bretagne; 
Moin le neige au Canada, pont de pierre, 

femme à la robe rayée rouge, a toujours une belle 






L'ART ET LES ARTISTES 



matière, vaut qu'on toiles de très 

près; Naudin, qui i bien réunir la série 

de ses dessiris, illustre maintenant le Scarabée 
d'Or; d'Oberteuffer, des effets de soir et de nuit 
dans un port ; des pêches d'Ottmann ; la Neige 
à Munich par Palmié : des croquis de Pannetiei ; 
des eaux-fortes en couleurs de Peters-Destérac't 
et de Picart-Ledoux ; les lavoirs bretons de Piet; 
les vues de Seine à l'aquarelle par Prunier ; de 
Ranft, la Commedia dell'Arie, fantaisie de théâtre, 
et -urtout des gravures en couleurs d'après Gains- 
borough ; les dessins de Ricardo-Flores ; les eaux- 
fortes de Manuel Robbe; de Mme Séailles, une tête 
'1 étude à la Carrière, 
et quatre petits pan- 
neaux, vues de Paiis : 
de Simon, Tchèque qui 
est merveilleusement 
parisien, des gravures 
tout à fait exquises ; 
Soullard étend une nuée 
d'orage sur la Seine 
à Dennemont ; Spen- 
love -Spenlove écoute 
le silence d'une nuit 
d'hiver ; de Starke, 
femmes et fleurs ; de 
Marthe Stettler, les 
enfants au Luxem- 
bourg ; Suréda s'orien- 
talise ; Synave ajoute 
à ses charmantes études 
d'enfants un nu qui 
fragonardise ; Szikszay 
assombrit un retour de 
pêche; Tarkhoff con- 
fettise ; Jean| Tild 

crayonne ; Torneman décrit un intérieur sous 
la lampe ; Truffaut aquarellise ; Vallotton 
reprend une pose d'un tableau célèbre d'Ingres, 
dessine dans la formule davidienne, ne parvient pas 
à échauffer sa couleur, reste sévère, imposant 
néanmoins ; Valtat emprunte un portrait de 
femme à d'Espagnat ; Villon est très en pro- 
grès avec la famille Zemgani : cette brochette de 
saltimbanques est d'un réalisme qui apitoie ; de 
Vollmoeller, des pivoines dans un vase, sur une 
étoffe quadrillée. 

La sculpture, l'art décoratif, etc., sont mêlés à 
la peinture; on rencontre alors: deux bustes en 
bronze de Rodin, des meubles de Bellery- 
Desfontaines, les oiseaux de proie en bois sculpté 
de Bigot, les émaux de Blanchet, les statuettes en 
bronze de Bouchard, les cuivreries de Bourgouin, 
le Zola gigantesque de José de Charmov ; les 
encadrements de J. Chauvin, bois des îles, 




A. MAILLOL 



baguettes américaines, dont la simplicité et la 
couleur s'harmonisent merveilleusement avec les 
claires décorations modernes ; le bronze de 
Marins Cladel, femme s'étirant, robuste et vivant; 
Us travaux de la Samaritaine par Frantz-Jourdain 
dont notre collaborateur Plumet a parlé ici 
même ; les statuettes drolatiques de Gairaud, la 
vitrine de Hamm, les bustes de Hoetger, les envois 
remarquables de Kafka, les poteries sableuses 
de Lenôble, le haut-relief de Maillol, d'un 
joli sentiment d'antique, le cabinet de travail 
de Majorellc, les statuettes clodionesques de 
Marque et son buste de Daumier, la fillette en 

plâtre du baron Ranch 
de Fraubenberg, les 
plans de Charles Plu- 
met pour une maison 
dans le Tyrol, les 
émaux champlevés de 
la comtesse Ténicheff, 
le Défi de Wittig, 
et les colliers, épingles 
de Rivaud. 

Salon de la gra- 
vure ORIGINALE EN 
( ouleurs [Galeries 
Georges Petit). — Pour 
la quatrième fois, la 
Société fondée par 
RaffaëUi nous convie 
dans la salle de la rue 
de Sèze ; le nombre des 
exposants s'augmente 
toujours : ce succès 
était à prévoir, après 
celui remporté à la 
Nationale l'année dernière par la section spéciale 
qui avait été organisée sur le pourtour de l'escalier. 
On pourrait se plaindre de cette profusion d'eeuvres 
que rend monotones un procédé maintenant trop 
vulgarisé ; la gravure originale en couleurs était 
certes plus intéressante quand elle ne fournissait 
que des estampes rares, tirées à petit nombre, 
i envies nouvelles des artistes dont le mode d'ex- 
pression se modifiait suivant les nécessités de la 
technique ; aujourd'hui, il ne se trouve là qu'une 
sorte de chromo bien souvent, qui reproduit des 
tableaux déjà vus, qui nous montre sous leur 
aspect habituel les petits bateaux de Le Goût- 
Gérard ou les marines de Chabanian ou la rude 
Venise de Trucbet ; on ne voit pas le libre trait 
de la gravure, la preste improvisation du croquis, 
mais une réédition des sites habituels ; on croirait 
parfois des photographies de plaques Lumière 
reportées sur beau papier; notre attention mérite 



HAUT-RELIEF 



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I ART II I ES AK LTS1 ES 




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donc dêtre retenue par les purs aquafortistes, 
comme Raffaëlli, François Simon, Richard Ranft, 
tandis que Luigini, par exemple, ne tail qu'un 
fac-similé de ses aquarelles e1 de ses gouaches si 
réputées. 

Balestrieri, qui traduit avec passion dans son 
œuvre peinte ou gravée l'emprise de la musique, 
met à côté d'une effigie de Wagner des planches 
de Parsifal, de Tristan et Ysolde > i dans les Ma- 
tines réussit à souhait un curieux effet mystico 
théâtral; Bou- 
tet de Monvel 
raconte les 
I l, .mis en 
des imageries 
spirit licite- 
ment colo - 
liées ; Bris- 
saud est de 
sa suite; Dau- 
phin silhollet - 

te une grue 
de décharge- 
ment sur l'or 
embrumé du 
couchant aux 
Sables - d'O - 
lonne;Eugène 
I telâtre.unde 
i eux qui res- 
tent le ]ilus 
tidèles à la gravure quand même, fait tour- 
noyer un moulin dans des nuées d'orage; 
Gustave Fraipont rapporte de ses excursions 
de vifs croquis, un Marche a Bourg-1 
en Auvergne et la Place Saint-Gervàis à Falai 
.Marie Gautier, avec une sorte de lavis très doux, 
rend de façon charmante des impressions de 
marine, réchauffe sa manière avec les toit tues 
rouges de Seaford ; Geoffroy, dont on sait la piété 
attendrie et éloquente pour les petits du peuple, 
ajoute cette fois un sourire, deux frises amusantes 
de gosses bretons qui égalent des Greenwaj 
Grouiller reprend, après Méryon, Béjot et d'autres 
encore, le Pont-Neuf, coiffe de nuages li s cloi hetons 
de la Samaritaine; Harald-Gallen fait songei a 
Russel] avec ses Rochers de Goulphar ; Hou. la ni 
pratique le pays de Cazin, compose du joli de 
romance avec la sauvagerie triste de- dunes ; 
Helen Hyde japonise ; Jacquin se sert rudement 
de la gravure sur bois, tord des arbres farouches 
dans le vent au bord de la mer ; Alphonse Lafitte, 
sans le pittoresque d'antan de Félix Buhot. a vu 
Montmartre sous la neige ; Olaf Lange est un 
visionnaire étrange, crucifie des femmes sur des 
ailes de papillons, évoque puissamment Salammbô : 






-^ ; 



7 






J.-B. CARPEAUX 



I \ MORT DE 

I li 



Lawrenson ouate un Vieux Pont de clarté lun 
• :,< ion | 1 1 reux trempe des œillets dans un vase : 
Marguerite Lecreux ti.ee di claires marines à 
Biarritz; Henri Meuniei montre une gentille vue 
de p. mi V,,ii; Mignot, violent dans le Moulin 
'.dais, teinte par aplats des physionomies 
bizarres, le Bouffon; Louis Morin prépare une 
plaquette exquise, Montmartre s'en va. 

Raffaëlli se repose de sa grande planche des 
Tribunes des courses, exécute un joyau d'épreuve, 

la Neige an 

se/,'// cou- 

chant, les ca- 

_ luttes misé- 

reusesseprofi- 

-■*•. v Luit sur le ciel 

„_,' incendié ; Ri- 

> ' -*î 

chard Ranft, 

< li m t on ad- 
mire les 
reproductions 
en couleurs de 
Reynolds, de 
Smith, d e 
Watteau, de 
Turner , de 
Millet, est lui- 
même. e! avec 
talent, dans 
les Batteuses 
au fléau, les 
Coquettes, Au fil de l'eau ; Manuel Robbe lait une 
infidélité a ses élégants parisianismes, es1 vigou- 
reux dans son Marché aux poissons ; Pierre 
Roche réalise de petites merveilles avec sis 
gypsographies, en consacre une très lapidaire 
an souvenir de Huysmans ; T. François Simon 
est certes un des plus délicieux graveurs 
qui soient, par le pittoresque des sujets choisis, 
par la délicatesse spirituelle du trait, par l'harmonie 
distinguée des nuances ; qu'il portraitise sim- 
plement la boutique d'un bric à-brac, ou qu'il 
contemple sur la plage une Parisienne en robe 
\eite à l'ombre d'un parasol, c'est toujours, avec 
la ténuité du croquis piste, un parfait régal de 
couleurs. Citons encore la Hollande de Baertsoen, 
i B) i ne il' Bellangei Adhémar, les Clairs de 
lune de Chabanian, les Espagnoles de Detouche, 
les Vues Je Paris de Lucien Gautier, la Nor- 
de t ri imelund, Les .1 verses de Jourdain, 
villes par De Latenay, les Chiens d'arrêt 
ne Maurice Taquoy, les pointes sèches île 
Waidmann, le Panorama d'Assise par Whishaw, 
les aquari ériennes d'Antoni, le Pont-Royal 

de Prins, • i 

M \i-rice Guu 1 I 



M WIMII [EN ROBESPIERRE 



401 




M II , ,1'A ■-.[.■)!. 



L HIVER », d'après Zuber. 



L. 



;n, 



it 



Il pleut, il pleut, bergères, 
Rentrez vos blancs moutons.... 

Nous n'avons plus de Watteaù, plus deBoui her, 
et, comme on l'a 'lit justement, la vie ne 
remplit plus vos corbeilles de roses.... 

Certes, ils étaient jolis ces bergers et bergères, et 
ces amours, qui tressaient des guirlandes sur les 
canapés des marquises à perruque poudrée. Quand 
on les retrouve aujourd'hui, souriant encore à 
leur beau temps passé, ils évoquent à nos yeux 
toute une époque de grâce et de frivolité et résu- 
ment, pour bien des profanes, toute l'histoire de 
l.i tapisserie de Beauvais. 

< )r, la tapisserie de Beauvais existait, comme on le 
sait, bien avant le xvm c siècle. Elle n'a pas attendu, 
pour se faire un nom, le séduisant Olympe ni les 
charmantes* pastorales » de Boucher, et elle a conti- 
nué depuis — avec un sui cèsinégal, il est vrai — à 
produire îles œuvres d'un genre différent, mais qui 
ne sont pas sans mérite. 



Des premiers tapissiers qui travaillèrent à la 



décoration de ses églises et de ses plus riches mai- 
sons, la ville de Beauvais n'a pas entièrement 
perdu le souvenir. Deux de ces tapissiers hante- 
lissiers sont mentionnés dans les archives nmni- 
cipales et la cathédrale possède deux tentures 
lies curieuses, une Vie de Saint-Pierre, de 1460 
et une Histoire légendaire des Gaules, portant la 
date de 1530, dont la fabrication est attribuée aux 
anciens ateliers locaux. ( In peut voir aussi, au Musée 
de Cluny, une pièce, remarquablement conservée, de 
la Vie de Saint-Pierre, qui fut autrefois détachée 
de cette suite et achetée à la vente d'un chanoine 
par M. du Sommerard. 

La Manufacture royale de tapisseries «le h, mie 
et basse-lisse, qui devait consacrer la réputation 
de Beauvais, fut fondée par Louis XIV en 1664] 
sous les auspices de Colbert, pour concurrencer les 
tapisseries des Flandres, encore très en faveur] 
Concédé sous forme d'entreprise à Louis Hinart, 
ancien marchand tapissier à Oudenarde, Beau] 
vaisien d'origine, rétablissement se signala d'abord 
par des « verdures avec petits personnages », dont 
quelques bons spécimens sont venus jusqu'à nous. 



402 



L'ART ET LES ARTISTES 



Le deuxième entrepreneur, Béhagle (1684-1704), 
aborda les sujets d'histoire. On lui doit plusieurs 
suites marquantes : lesConqûêtes de Louis 
les Aventures de Têlêmaque, d'après les cartons 
(l'Arnault. des copies des Actes des Apôtres, dont la 
cathédrale de Beauvais a gardé une réplique en 
huit pièces, d'un coloris superbe, signée du 
maître tapissier, ['His- 
toire d''Achille,Y Histoire 
de Diane, les Triom- 
phes des Divinités ma- 
rines, d'après Béfaih. 
Sous les successeurs 
de Béhagle, l'entre- 
prise périclite au lieu 
de progresser. Elle se 
relève un peu, vers 
1720, grâce aux efforts 
du peintre Duplessis, 
qui fait exécuter ses 

modèles de l'Ile de ( V- 

thère, des Sujets bohé- 
miens et de Vénus et 
Vulcain. Mais il faut 
qu'un changement pro- 
fond s'opère dans son 
administration, pour 
lui assurer toute la 
prospérité que ses ex- 
cellents débuts permet- 
taient d'espérer. 

Quand Jean-Bapt iste 
( hidrv succède à Du- 
plessis, en 1726, comme 
peintre de la manu- 
facture, puis assume, 
en 1734, toute la di- 
rection artistique de 
l'établissement, en 
s'associant avec l'en- 
trepreneur Nicolas 
Besnier, il réagit éner- 
giquement contre la 
tendance des tapissiers 

à négliger le dessin et leur impose le respect absolu 
d'une discipline étroite et harmonieuse entre la 
forme et la couleur. Il obtient ainsi une main- 
d'œuvre d'élite et, s'en tenant à la basse lisse, 
qui s'approprie le mieux, par son tissu -eue-, à 
l'exécution des tenture- d'appartement et des 
meubles, dont il fait sa spécialité, le grand peintre 
donne à la tapisserie de Béarnais sa technique 
admirable, si fine et si soignée, e1 son cachet 
définitif d'élégance et de beauté. 

L'atelier provincial se place alors au premier 
rang. Sa réputation, dans son genre, égale celle des 




de Fratice 
(1 I E M >RD » . d'après B< mrgi >gni 



Gobi lins, et se merveilleusi productions, qui s» 
n pandenl dans le mondeentiei . ornent lesdeim ures 
de- j » i inces et de- mis. 

Aux séries d'après Oudry, d'un inépuisable 
intérêt, le- Tableœtiy de chasse, les Verdures nou- 
velles, le- Amusements champêtres, les Comédies 

de Molière, le- Métamorphoses et le- i, ,,., 

' ibles di I ; ! ontaine, 
-'ajoutent lessujets les 
plus vai iés d'après Du- 
mont, Dam oiselet , 
Martin, Kerkove, le 
Don Quichotte, d'après 
Matoire, et les déli- 
1 ieuses ei somptueuses 
fantaisies d'après Bou- 
cher, -i souvent répé- 
tées : les Fêtes Ita- 
liennes, {'Histoire de 
Psyché et les Amours 
des dieux. 

Oudry peut mourir 
à la tâche en 1755, 
ses sui 1 essëurs, qui, 
comme jadis, ne sont 
plus que îles éntrepre 
neurs, profitent de l'im- 
pulsion donnée. Secon- 
dés par les peintres Ju- 
liardet J.-J. Dumont, 
il- soutiennent la re- 
nommée de la maison, 

avec les dernière- « l'M- 

tions «le Boucher : les 
Pastorales, les Frag- 
ments d'opéra, VAstrêe; 
Ylliadeet les Jeux Rus- 
siens, d'après Deshays; 
le meuble des JçuxRus- 
siens, d'après Leprince; 
le- Amusements île lu 
Campagne, d'après Le- 
prince, Loutherbourg 
et Casanova : le- Bohé- 
miens ei le- Convois militaires, d'après Casanova; 
l.i Pastorale à palmiers, d'après Huet : la 
quête des Indes, d'après Deshays ; les Sciences et les 
Arts, d'après I igrenée; le- Parties du M onde, d 
Le Barbier, et ton- ],■- ameublements assortis. 

Le règne de- bergères est fini ; celui de la Révo- 
lution commence. Pendant ces temps troublés, 
la manufacture parvient à se maintenir et devient 
propriété nationale, puis impériale. Elle est, dès 
loi-, dirigée par les pouvoirs publics. Sous le 
premier Empire et la Restauration, Beauvais 
fournit aux souverains de- mobiliers pour 



Wa 



403 



/art et les artistes 



palais, mais son rôle a si assez effacé 

jusqu'en 1848. 

Depuis cette époque, l'administration de la manu- 
facture est confiée à des peintres, et grâce à cette 
heureuse méthode, qui avait déjà pour elle le glo- 
précédent d'Oudry, le célèbre établissement a 
travaillé de son mieux à se régénérer. Les noms de 
MM. Badin père (1848- 
1876), Diéterle (1876- 
1882), et enfin Jules 
Badin.l' administrateur 
actuel, resteront atta- 
chés à cette renaissance 
Soucieux de sauvegar- 
der les précieuses tra- 
ditions techniques de 
la tapisserie de Beau- 
vais, ces artistes ont 
compris, en même 
temps, la nécessité de 
renouveler ses inspira- 
tions et de la faire 
participer, par un choix 
j udicieux des modèles, 
aux transformations de 
. l'art décoratif. 




* 
* * 



L'évolution est lente 
à s'affirmer. Pendant 
longtemps encore, les 
modèles, bien que trai- 
tés souvent par des 
maîtres, reproduisent 
volontiers, dans leur 
ornementation, les mo- 
tifs des styles consa- 
crés : la colonnade an- 
tique, les fioritures de 
la Renaissance, les 
enjolivements du 
Louis XV et les at- 
tributs du Louis XVI. 

Mais, sur ce fond traditionnel, généralement im- 
posé d'ailleurs par les exigences un peu routinières 
des commandes officielles, se manifeste un art nou- 
veau. La nature reprend ses droits et, sur les vieux 
temples en ruines, s'élance et s'épanouit toute une 
végétation libre et franche, fraîche et lumineuse. 
Cette bonne sève vigoureuse apparaît et sourit 
dans les moissons de fleurs de Chabal-Dussurgey, 
qui, dès la seconde moitié du xix e siècle, a posi- 
tivi ment rénové, par la sûreté de son dessin et la 
sa couleur, l'écriture de la forme e1 la pa- 
lette du tapissier. 



» L OUEST » 



La voie est désormais ouverte aux peintres 
amoureux du plein air et de la vérité. Ils trouve- 
ront, dans les tapissiers de Beauvais, des inter- 
prètes avertis, capables de les comprendre et de 
traduire leur pensée d'une manière expressive et 
parfaite. Aussi noterons-nous - - surtout depuis 
vingt ans — mainte tentative intéressante. 

En 1886, MM. Bour- 
gogne, Achille Cesbron 
et Paul Colin livrent 
les cartons des Parties 
de la France. Bannis- 
sant toute préciosité, 
modernisant hardiment 
les données décoratives 
des grandes époques de 
la tapisserie, ils réali- 
sent une œuvre, peut- 
être discutable à cer- 
tains points de vue, 
mais dont on ne sau- 
rait contester l'origi- 
nalité ni la valeur. Nos 
gravures en témoignent 
et permettent de juger 
la belle et large compo- 
sition des panneaux du 
Nord, d'après Bourgo- 
gne, de l'Ouest, d'après 
Cesbron, et de l'Est-, 
d'après Colin, terminés 
pour l'Exposition de 
1889. Ce que nous ne 
pouvons rendre, c'est 
l'éclat, la richesse et 
la fraîcheur du coloris, 
d'une fermeté et d'un 
accent soutenus, jus- 
que dans les lointains, 
en prévision de l'abais- 
sement des tons. Le 
Midi, qui offrait un 
thème magnifique au 
pinceau d'un décora- 
teur, n'a inspiré à M. Jacques Galland qu'une page 
déconcertante par sa froideur et sa banalité. Il est 
à désirer que le sujet soit repris par l'un de nos meil- 
leurs régionalistes sachant nous faire sentir toute 
la splendeur féconde du pays du soleil. 

Dans le Nord de Bourgogne, de grands paniers 
d'osier, montrant leur bourre de paille, déversent au 
premier plan, près des betteraves à sucre, un superbe 
étalage de marée, où se mêlent, enchevêtrés et tout 
remuants, encore luisants d'eau de mer, les poissons 
que viennent d'apporter les gros bateaux de pêche, 
ili m t la roque e1 1rs mats dégarnis se dessinent, au 



Ambassade de Fn 
d'aprêê Cesbron. 



404 



L'ART ET LES ARTISTES 



fond du panneau, le long «lu quai brumeux du 
port de Dunkerque, tandis que, derrière des pied 
de houblon et des touffes de pâles chrysan- 
thèmes, fume, sur le ciel gris, la cheminée d'un 
haut fourneau. L'ensemble est d'un effet puissant, 
qui' relève encore la facture. 

L'Ouest de Cesbron est un régal pour l'œil : 



poissons de choix et 
tines coquilles, à côté 
île la perdrix rouge, 
fruits succulents et ri- 
ches légumes, pams de 
beurre frais, sortant de 
la baratte, ranges entre 
«les feuilles de vigne.... 
Nous sommes sur la 
colline bretonne, 
qu'ombrage le chêne 
trapu, ami de la mer et 
des fleurs ; à l'arrière- 
plan, Brest et sa vaste 
rade, avec les bâti- 
ments de la flotte au 
repos et l'eau verte de 
l'Océan, ondulant sur 
la plage, complètent 
heureusement le ta- 
bleau. 

L'Pst, c'est l'évoca 
tion des provinces per- 
dues. Un joli coin pai- 
sible où la guerre a 
passé. Du logis familial , 
entouré de ses vignes 
aux grappes pourprées, 
et d'où l'on voyait le 
Rhin couler, là-bas, 
entre les montagnes aux 
doux lointains bleutés, 
il ne reste plus que des 
ruines que recouvrent 
les plantes grimpantes. 
Des buissons de roses 
ont repoussé, près des 
tristes et glorieux débris de la lutte meurtrière, 
à demi cachés sous le feuillage: la cuirasse percée, 
le sabre rompu, la trompette qui sonna la charge. 
L'humble demeure, jadis heureuse, et qui rappelle 
des jours poignants, est maintenant, dans sa soli- 
tude et son délabrement, un lieu d'asile pour les 
cigognes et, sans doute, un point de repère pour 
les pigeons voyageurs. 

Les panneaux du Nord et de l'Ouest ont été 
envoyés à l'ambassade de France, à Washington, 
et l'Est remis, à titre de prêt, à l'Union française 
de Constant inople, 



Il est à n rettei que cetti suiti tri 

quable i pas mieux e h ée. On .1 critiqui 

justement, outre la disposition des écussons des 
villes, assez peu ingénieuse el de pur remplis- 
age, l'ornementation des bordures, qui, en s'ins- 
pirant des sujets, en cul augmenté l'attrait. Les 
mêmes critiques peuvenl s'adresseï d'ailleurs .1 la 

plupai t de nos tapi 
i»Ê&F^" J *^*f \ i 1 !■■ ' ■ ii niMM iiii t i i 1 ries modernes, donl l< 

em adr< ments, fâcheux 
héritage du XVIII e siè- 
cle, sont souvent d'une 
pauvreté navrante, 
quand on les 1 ompai e 
aux merveilleuses bor- 
dures des xvi° ■ t 
XVII e siècles. 

Pendant que s'exé- 
cutait cetti érie des 
Parties de la Frant e, la 
manufacture de Beau- 
vais in appel au 1 élèbre 
paj agi te I ram ais et 
lui commanda quat 1 e 
I anneaux représentant 
les Saisons. 

( 1 u connaît la 
devise de Français : 
« Aime la gloire plus 
qiu- l'argent, l'art plus 
que la gloire, la nature 
plus que l'art ». L'ex- 
cellent peintre alla 
s'installer dans la forêt 
de Compiègne, e1 là; 
plantant son chevalel 
au bord d'un ruisseau, 
rendez-vous des rou .■■ 
gorges et d>s martins- 
pèeheurs, il brossa des 
études pour ses visions 
si justes du Printemps. 
del'lsté.avecson échap- 
pée sur l'altière sil- 




Union française de Constantinopk. 
L'ES! . d'après 1 -lin. 



houettedu château de Pierrefonds, et de l 1 'Automne, 
qui ont été très bien rendues. 

Quant à l'Hiver. Français en lit une vraie 
synthi e décorative, où le paysage n'entre plus que 
comme un moyen d'expression e1 d'évocation des 
plus hautes pensées. 

C'est un souvenir d'Italie, par la neige. 1 »ei 1 tèn 
les bouquets de chênes-verts, le temple ei 
cyprès, le soleil s'est couché, éclairant tout le ciel 
d'un rayonnement d'or paie et colorant de mauve 
el de lilas les nuages légers et la montagne loin- 
taine. A droite, la petite église d'un couvent. Au 



405 



/ART ET LES ARTISTES 



premier plan, au milieu illages et de débris 

antiques, presque gais sous la neige, tant l'air est lu- 
mineux, la statue de Virgile, noble et sereine image, 
se dresse au bord d'un lac, dont la glace est brisée 
par endroits et dont l'eau paraît juste assez pour 
qu'on y voie briller encore quelques reflets dorés 
du ciel... 

L'impression est d'une rare et complète beauté. 



l'une des terrasses du palais, des personnages 
Louis XV, devisant galamment et se contant 
fleurette; son Été, de gracieuses jeunes filles, jouant 
avec des pigeons, sur des parterres fleuris d'iris et 
de pivoines. Mais, des panneaux de cette série, 
['Automne et Y Hiver nous paraissent les mieux 
réussis. 

U Automne est la reproduction fidèle de la magni- 




Musée ./'.! -< M 



« L AUTOMNE », d'après Zuber. 



La photographie, sans couleurs, surfit presque à 
donner l'idée de la tapisserie, tant les lignes du 
dessin sont pures et harmonieuses. 

Les panneaux du Printemps et de l'Été, achevés 
et exposés en 1889, ont été offerts au roi et à 
la reine de Danemark. 

Deux répliques ont été faites de l'Hiver. 
L'une, datée de 1891, a été concédée, à titre de 
prêt, avec le panneau de l'Automne, à l'Union 
française de Constantinople, et l'autre, terminée 
en 1903, a figuré, avec d'autres panneaux et pièces 
d'ameublement, à l'Exposition de Saint-Louis et 
.111 Salon de 1906. 

Zuber, après Français, s'est attaqué à cet iné- 
puisable motif des Saisons. Il a choisi pour cadre 
le Luxembourg. Son Printemps nous montre, sur 



tique terrasse des reines et héroïnes de France. Le 
lieu est désert ; dans le ciel, encore bleu, passe déjà 
le frisson de l'hiver. Les vieux marronniers de la 
terrasse se dépouillent, sous la première bise, et 
le sol, çà et là, est jonché de leurs feuilles. Un grand 
panier, débordant de chrysanthèmes aux riches cou- 
leurs, est posé sur un banc de pierre, au premier plan, 
et, plus loin, deux jeunes femmes, en toilette Louis XV, 
composent un bouquet de ces dernières fleurs, 
qu'elles viennent de cueillir au pied des statues. 

L'Hiver est une vue, par un temps de neige, de 
la fontaine monumentale de Carpeaux dans l'allée 
de l'Observatoire. 

Les quatre panneaux des Saisons de Zuber, 
datant de 1891 à 1899 et présentés à l'Exposition 
de 1900, ont été concédés au Musée d'Agen, 



406 



L'ART ET LES ARTISTES 



On eut également à cette exposition ta primeur 
d'un bel ameublement complet, avec dessus de 
porte : les Parties du Monde, d'après Mangonot, 
exécuté sur commande pour un salon du minis- 
tère des Affaires étrangères. 

A signaler aussi les quatre dessus de porte 
des Oiseaux, d'après Cesbron : le Paon, le Faisan 
et les Perroquets, terminés en 1903 et destinés à la 
salle à manger du château de Rambouillet. Ces 
morceaux, largement traités et d'une très chaude 
tonalité, ont été exposés 
et fort admirés à Saint- 
Louis. 

En 1901, la manufac- 
ture a reçu de M. Cor- 
mon un panneau d'his- 
toire : Jeanne Hachette, 
héroïne de Beauvais, qui 
a été tissé, sous l'œil du 
maître peintre, en cou- 
leurs durables, mais un 
peu mornes, et modelé 
par hachures, avec per- 
sonnages silhouettés, à 
la manière du xv e siècle. 

Ce panneau et son 
modèle ont été exposés 
ensemble au Salon de 
1906, avec Y Hiver, d'a- 
près Français, et Nep- 
tune et Amphitrite, d'a- 
près Jules Badin et 
Gaudefroy, imitation de 
la Renaissance. 



* 

* * 



Telle est, rapidement 
esquissée, l'histoire de 
la tapisserie de Beau- ' l'hiver 

vais. Nous avons insisté 

sur la partie moderne, parce qu'elle est la moins 
connue, et nous avons essayé de montrer les efforts 
tentés, depuis plus d'un demi-siècle, par notre 
célèbre manufacture provinciale, pour se maintenir 
à la hauteur de sa réputation en renouvelant ses 
forces créatrices et en cherchant dans l'interpré- 
tation de la nature ses meilleures inspiration-. 

Il est bien évident qu'elle ne retrouvera plus, de 
nos jours, l'exceptionnelle prospérité qu'elle a con- 
nue jadis, quand la mode, ainsi que la faveur et les 
subsides royaux, la poussaient à produire et à se 
surpasser. Plus indépendante que les Gobelins, atta- 
chés par Louis XIV au service exclusif de la Cou- 
ronne, la Manufacture de Beauvais était alors, nous 
l'avons vu, un établissement d'ordreà la foisartis 




tiqui 1 1 1 ommen ul. Ses conditionsd 1 ■ e ont 

changé, avec celles .lu pays, depuis la Révolution. 
D'entreprisesubventionnée qu'elle était auparavant, 
elle s'est transformée en institution nationale et 
elle a pu ainsi, m dehors de toute préoccupation 
1 ommerciale, se consacrer entièrement à son nou- 
vi .m rôle de conservatoire artistique et de fournis- 
seur de L'État. C'est ce qui lui a permis d'échapper 
à la décadence, qui la menaçait fatalement, s'il h 11 
eût fallu se plier aux nécessités industrielles de li- 
tre époque, où la tapi 
série tient une pla< ejsi 
restreinte dans la dé 0- 
rationet n'est presque 
plus demandée, dans le 
domaine public, que 
pour des meubles de 
salon, fabriqués hâtive- 
ment, selon le goût 
d'une clientèle qui veut 
du luxe à bon marché. 
A côté de cette pro- 
duction, nos manufac- 
tures nationales des Go- 
belins et de Beauvais 
ont heureusement gan lé 
leur incomparable pres- 
tige, mais ce n'est pas 
sans peine. Pour resta 
■ lignes de leur passé et 
soutenir la glorieuse 
renommée de la tapis- 
serie française, elles 
ont toutes deux besoin 
que L'État s'intéresse 
de lie- près à leur si h I, 
sans hésiter à lein : 
( "i 1er les crédits néces- 
saires. 

Nous croyons tout 
d'abordqu'on nesaui aii 
mieux faire que de confier L'administration de 1 1 
établissements à des peintres, spé< ialement qualifiés 
pour les diriger avec compétence. 

Sous le rapport de la technique, les artistes des 
Gobelins et de Beauvais n'ont rien à envier à leurs 
devanciers et possèdent, comme eux. tous les secret- 
du métier. Il ne s'agit donc que de veiller avec soin 
à ce que ces précieuses traditions se conservent. 
L'enseignement du dessin nous paraît suffisant aux 
Gobelins, mais nous aimerions qu'on se remit à 
Beauvais à l'exécution plus fréquente des pan- 
neaux et meubles à heures, à laquelle se prête si 
bien la finesse de la basse-lisse, et qu'on y pré- 
parât les élèves, ou du moins une élu, , pai l'étude 
sérieuse île l'académie. Nous souhaiterions de plu-. 



.1 Iran 

1 apn 1 Françai 



L'ART ET LES ARTISTES 



qu'à Beau vais tous les tapissiers tussent capables 
de dessiner eux-mêmes leurs décalques, sans trop 
de minutie, afin d'éviter toute sécheresse. 

Rappelons-nous enfin que l'avenir de nos ma- 
nufactures dépend aussi, en grande partie, de la 
valeur des sujets à traiter et de la qualité des 
matières premières. Que de fois n'a-t-on pas eu 
à déplorer le caractère si peu approprié, des 
cartons qu'on a donné à reproduire ! Quant aux 
nuances dont on use à présent et dont la multi- 
plicité nous effraie, — beaucoup d'entre elles détei- 
gnent aux mains, — que dire de leur aspect d'en- 



semble, quelquefois trop brillant et souvent si gri- 
sâtre et si morne? C'est la négation même du genre 
de décoration qu'on doit attendre d'un tissu. — 
Faisons appel à des artistes aux idées neuves et 
personnelles, qui sachent ce qu'est la tapisserie, ce 
qu'elle exige de ses modèles, etrevenonsaupiustôt, 
si nous voulons encore travailler pour la postérité, 
à ces belles couleurs végétales de laines homogènes, 
bienmoins nombreusesque celles d'aujourd'hui mais 
toutes franches et presque inaltérables, dont se ser- 
vaient les anciens tapissiers, nos maîtres, et qui nous 
ont valu des chefs-d'œuvre, à l'épreuve du temps. 

Bernard Noël. 




PANNEAU DE ROSES, d'après Chabal-Dussurgej 



40S 




i OMBAT DES CENTAl ici VE< U ! \l'l Mit 

■pliage grc< 



Cathédrale de Cortonc 



Le Mois archéologique 

Les Souvenirs de l'antiquité à Florence. 



Croire à une Renaissance, c'est croire à une 
mort. En réalité, 1' ut ne commence ni ne finit 
mille part. Chaque siècle existe en puissance clans 
celui qui l'a précédé; dans les périodes les pluj 
obscures, il se produit un travail latent qui res- 
semble un peu au cours des fleuves perdus sous 
terre et réapparaissant tout à coup à la clarté 
du jour. La tradition de l'art antique se transmet, 
maladroitement si l'on veut, par la chaîne des 
Byzantins, de Cimabue, de Giotto et de son 
école, aux maîtres du Quattrocento, et cette tra- 
dition se perpétue malgré Constantin, qui auto- 
rise la destruction des idoles, c'est-à-dire des 
types achevés de la statuaire grecque, de Théo- 
dose qui l'ordonne, et d'Honorius qui en anéantit 
les derniers vestiges, siquae etiam in templis fanisque 
eonsistunt (si toutefois il en reste dans les temples). 
On garde le souvenir, sinon la réalité, de ces chefs- 
d'œuvre : les humanistes, très nombreux en Italie, 
ne contribuent pas peu à entretenir ce culte encore 
mystérieux et devancent les sculpteurs et les 
peintres dans la recherche ardente de l'antiquité. 
Dante, déjà, choisit Virgile pour le guider aux 
Enfers. Malheureusement, à la fin du XIV e siècle, 
il en est des livres comme des peintures et des 
sculptures. « Où sont, s'écrie Niccolo Niccoli, 
les ouvrages de Vairon? Où les histoires de Tite- 
Live? Où Salluste? Où Pline? Où tant d'autres? 
Où plusieurs des volumes de Cicéron ? misé- 
rable et malheureuse condition de notre époque ! 
Et la réalité justifie amplement la plainte de cet 
humaniste enthousiaste. Les manuscrits antiques 
sont alors « dans des réduits infâmes où l'on ne 
jetterait pas un condamné à mort on leur arrache 
des feuilles entières qu'on transforme en petits 
psautiers à vendre aux enfants. On fabrique avec 
leurs marges des amulettes et des images qu'on 



débite pour quatre sous aux lionne- femmes. El 
Boccace pleure de voir la bibliothèque du mont 
Cassin ouverte à tous les vents, sans porte ni 
clef ». Les découvertes les plus importantes dans 
le domaine de la littérature antique se rapportent 
à la tin du XIV e siècle et au commencement du 
xv e siècle, c'est-à-dire à une époque relativement 
avancée. En 1392, Pasquino Capelliles envoie à 
Coluccio Salutati Episiolae ad familiares. En 1417, 
Poggio découvre, dans le couvent de Saint-Gall, 
Çjuintilien, Valérius Flaccus, les Commentaires 
de Pédianus, les Silves profondes ou obscures de 
Stace, un peu de Priscien ; ailleurs Silius Italicus, 
Lucrèce Columelle ; à Cluny, le Pro Sexto Roxio 
et le Pro Murena ; à Langres, trois autres discours 
de Cicéron ; à Cologne, Pétrone ; à Naples, le 
De aquis de Frontin. En 1422, Landriani trouve 
à Lodi le De oratore et le Briitus. En 1429, Xiccolo 
da Trevïri vend au cardinal Orsini un manuscrit, 
soit douze comédies de Plaute. On exhume Pline 
à Lubeck, et à Cologne on rencontre le Songe de 
Scipioh. Logiquement, en même temps que les 
livres, on recueille les médailles, les monnaii 
les inscriptions et les débris de marbre. Le mar- 
chand Xiccolo Niccoli vit au milieu des sta 
antiques, des débris savants, des médailles d'or, 
des inscriptions, des eau,',- ,1 des vases amon 

en sa maison, et ne possède pas moins de 
huit cents manuscrits. Vêtu de longue, robes roses, 
il boit dans des calices mecs. Laurent le Magni- 
fique groupe dans les jardins du Casino Medi 
non loin du couvent de Saint-Marc, les collections 
qui n'ont pu trouve] place dans le palais construit 
par Michelozzo. < >n ressuscite les morts, et, pour 
dire qu'uni chose esl belle, on dit qu'elle es 1 
antique. Les cites mêmes, habituellement occu- 

1 ''autres soucis, se réclament des fi 



409 



L'ART ET LES ARTISTES 



prétend descendre dé Pélops, Fit-sole de Dardanus 
et d'Apollon, les Abruzzes d'Achille, la Toscane 
de Turnus, les Pouilles de Diomède, le Piémont 
d'Evandre, la Calabre d'Hercule, et Sienne, la 
souriante Sienne, d'un fils de Remus. Il serait 
tout au moins bizarre que les peintres et les sculp- 
teurs aient été les seuls à ne point partager cet 
enthousiasme. Il existe à cet égard plusieurs tra- 
ditions illustres. Puisque les légendes contiennent 
toujours une part de vérité, je n'hésite pas à les 
conter. On prétend donc que Nicolas Pisano, 
regardant, vers 1250, un bas-relief romain, le 
comprit, l'étudia, l'imita. 
Voici maintenant de l'his- 
toire. Lorenzo Ghiberti, 
celui-là même qui sculpta 
les portes du Baptistère 
« dignes d'être les portes 
du Paradis », raconte dans 
ses Mémoires que, peu de 
temps après son arrivée à 
Rome (vers 1452), on décou- 
vrit, près de San Celso, une 
Hermaphrodite : « Ce qu'il y 
avait d'art, dit-il, de science 
magistrale et de perfection 
dans ce marbre, aucune pa- 
role humaine ne peut le 
dire ». Ailleurs, parlant d'une 
statue exhumée près de 
Florence dans la maison des 
Brunelleschi, il ajoute: « Il 
faut croire que quelque per- 
sonne d'un noble esprit, 
frappée du merveilleux ta- 
lent que manifeste cet ou- 
vrage, en aura eu 'pitié et 
l'aura fait ensevelir pour la 
préserver de toute injure ». 
Et lui-même, Ghiberti, enrichi par un héritage, 
enrichi par ses travaux, réunit dans sa villa de 
Lepriano une merveilleuse collection de bronzes 
et de marbres antiques, où l'on admire notam- 
ment le lit attribué à Polyclète, des vases grecs et 
des bustes. Mais rien n'est plus touchant que 
l'anecdote suivante. Un jour, sur la place de Santa 
Maria del Fiore, Donatello raconte à son ami 
Brunelleschi que, passant à Cortone, il y a admiré 
un sarcophage de marbre admirable figurant 
le combat des Centaures et des Lapithes. Bru- 
nelleschi quitte brusquement son ami, part aussi- 
tôt pour Cortone, à pied, parcourt ainsi cinquante 
lieues, et rapporte à son ami un dessin à la plume 
représentant le sarcophage en question. Les 
sculpteurs florentins les plus connus ne dédaignent 
pa: d'être employés à des interprétations, à des 




ALEXANDRE 
(buste 



restaurations, et de rivaliser ainsi avec l'antique. 
Dans la cour du palais Ricardi, au-dessus des 
arcades, on voit des médaillons exécutés par 
Donatello, d'après des pierres gravées antiques. 
Aux Uffizi, on remarque deux répliques de Mar- 
syas attaché à un tronc d'arbre. L'une, en marbre 
blanc, a été restaurée probablement par le même 
Donatello ; l'autre, d'un marbre singulièrement 
beau, dont la couleur rose imite la chair, a été 
certainement restaurée par Verrocchio. Tous ne se 
montraient pas aussi respectueux. Benvenuto 
Cellini, chargé de restaurer la tête, les bras, les 
pieds et l'aigle d'une petite 
statue de Ganymède, qui se 
trouve actuellement au Bar- 
gello, voulut non pas se plier 
à l'imitation de la partie 
antique, qui est admirable 
d'ailleurs, mais faire sentir 
sa manière personnelle. Cer- 
tains ont acquis à cette 
imitation une habileté parfois 
dangereuse. Il existe aux 
Uffizi une belle copie du 
Laocoon par Bandinelli, le 
rival de Michel- Ange ; et 
Michel-Ange lui-même s'a- 
muse fort, au printemps de 
son âge, d'une contrefaçon. 
Il fait un Amour endormi, 
et un amateur, un Médicis, 
lui conseille de l'arranger de 
manière qu'elle paraisse 
nouvellement déterrée et de 
la faire passer pour anti- 
que. Buonarotti ternit la 
blancheur du marbre ; la 
statue part pour Rome, et 
Raphaël Riario, cardinal de 
Saint-Georges, qui la croit antique, la paye deux 
cents ducats. 

Il ne faut pas oublier qu'une confusion, dont 
la preuve la plus éclatante est le Laocoon de 
Lessing, a subsisté jusqu'au xix e siècle entre les 
antiquités grecques et l'antiquité romaine. La 
plupart des artistes italiens ont été appelés à 
Rome par les papes pour décorer les édifices reli- 
gieux : Giotto en 1298, Gentile da Fabriano entre 
1426 et 1450, Vittore Pisano ou Pisanello, son 
collaborateur, en 1438, Fra Giovanni da Fiesole 
en 1455, Masolino da Panicale en 1417 et 1420, 
Masaccio en 1428, Cosimo Rosselli et Botticelli 
vers 1481, Signarelli, Ghirlandajo, Perugino appe- 
lés, eux aussi, à décorer la Chapelle Sixtine, et enfin, 
en 1488, Filippino l.ippi, l'exemple le plus illustre 
et le plus significatif de ces pèlerinages d'art, lui 



Musée des Offices 
MOURANT 
grec} 



410 



I AU I E I LES AR riSTES 



< I m nous montre son goût pour les monuments 
romains en entassant ces monuments romains et 
en mettant au premier plan la statue de Mari 
Aurèle, dans le Triomphe de saint Thomas 
i'Aquin, à l'église delà Minerva. Donalello et Bru- 
oelleschi fouillent la terre et, aux yeux des habi- 
tants de l'Urbs, ils passent pour des chercheurs 
île trésors. 

Brunelleschi dessine tout, les basiliques, les ares 
de Titus, de Constantin et de Septime Sévère 
le i olysée, les temples, les bains, les aqueducs, 
les ehaînages dans les murs et le-- voûtes, les trois 
ordres. Rome apparaîl donc comme ta conseillère* 
de tous ces artistes. Aucun d'eux, si l'on excepte 
Squarcione, un Padouan d'ailleurs, le maître de 
Mantegna, ne va en Grèce, et leur horizon se con- 
fine aux longues lignes d'aqueducs qui bordent 
la campagne romaine. Ce qui frappe au premier 
abord à Florence, ce sont les. souvenirs de Rome, 
non de la Grèce. Sans doute le musée archéolo- 
gique suffirait àprouver que les Florentins avaient 
des modèles dans leur province. Il y a là toute la 
topographie artistique de l'Etrurie et de la pro- 
vince romaine, Yulsinies ou Orvieto et Bolsène, 
Cortone et Arezzo, Clusium ou Chiusi, Lima ou 
Luni. Faleries ou Civita Castellana, Tuscania ou 
Toscanella, Sarquinies ou Carneto, Visentia ou 
Bizenzio, Télamon ou Talamone, Vulci, Floren- 
tia, avec les restes de ses temples, de ses thermes, 
de ses rues, de ses portes, et Fiesulae, Fiesole 
enfin, où l'on voit encore sur les pentes du coteau 
qui dévale vers le Mugnone, aux pieds du jardin 
sombre des Franciscains, un théâtre romain, un 
autel, des thermes et une muraille étrusque. Il ne 
s'agit pas d'étudier la Toscane étrusque ou ro- 
maine, mais de montrer la persistance des modèles 
étrusques et romains dans l'architecture et la 
sculpture. On retrouve ici, non plus au musée, 
mais dans la rue, tous les modèles essentiels de la 
construction romaine : la voûte que les Grecs 
n'ont pas connue, la coupole qui est une chose 
essentiellement romaine, l'arc en plein cintre 
qui a fourni aux cloîtres un motif harmonieux 
et monotone comme une vie de moine, le type 
de la basilique avec sa nef centrale et ses deux 
nefs latérales, à San Miniato, à Fiesole, aux San 
Apostoli, à San Lorenzo même. Et je ne sais rien 
de plus émouvant que le respect témoigné par les 
artistes, les vrais artistes, je ne parle pas des 
intrigants ni des raisons sociales comme Giorgio 
Vasari, à l'œuvre de leurs devanciers : ici, à San 
Miniato, on enchâsse les colonnes antiques aux 
fûts cannelés, comme des perles, dans la forêt 
des arbres de la crypte : là. à San Lorenzo, la 



façade i ugueuse du xi c siècle i< t< quand i 

li noble prélude de l'édifice intérieui construit 

i Brunelleschi Le palais Pitti, i afin, ,i\ <■< on 
ixei] en rudes bossages, i'-\nqin l< souvenir 
des mines étrusques de Vblterra. 

Ce qui carai tel ise la s, ulpture florentine, 
avant tout le goût de la réalité, poussé parfoi 

l'extrême, le goût des portraits. Donalello i lèle 

un David pour le campanile portrail 

d'un homme connu pour sa calvitie, ■ I surnommé 
le Zuccone. L'artiste florentin est analytique, 
scrutateur, comme le Romain. L'un offre 

l'autre de frappantes analogies, si l'on pan 

le Bargello, consacré à la sculpture florentine, et 
la Galerie des Offices, riche en beaux porl 
romains. Tous deux se différem lent également 
du Grec, qui est généralisateur. 

On peut donc dire que Florence, ou tout au 
moins la Florence du Quattrocento, c'est-à-dire 
à sa plus belle époque, n'a connu la Grèce que 
par les humanistes. Évidemment, les vierges de 
Cimabue, avec leur fond don; et Lui, attitudes 
hiératiques, font songer à Byzance et aux mo- 
saïques grecques. La chose qui importe vraiment, 
c'est que les Florentins au XV e siècle n'ont connu 
que des œuvres romaines ou des répliques romaines 
d'oeuvres grecques h' s chefs-d'œuvre de la sta- 
tuaire grecque qu'on voit aujourd'hui à Flo- 
rence n'y sont venus qu'à partir de l.i fin du 
xvr 3 siCrle. La Vénus de Mêdicis a été découverte 
à Tivoli dans la villa Adriana, vers 1680, en même 
temps que le Rémouleur et les Lutteurs, 
par le cardinal Ferdinand de Médicis et transpor- 
tée ici en 1777. Le Petit Apollon est venu de Rome 
en 1780. Quant au groupe des Niobides, copie 
romaine d'après Scopas, il a été exhume en : 
près de la porte Saint-Jean à Rome, placé d'abord 
p. 11 le cardinal Ferdinarjd de Médicis dans sa villa 
du Monte Pincio et apporté ici en 1771. 

Les évocations de la Grèce sont ici purement 
sentimentales et littéraires. Les cortèges pi m 
taniers et fleuris qui partaient le I er mai de la 
place Santa-Trinita font songer aux Panathi 
harmonieuses; la grâce et la beauté svelte des 
vierges et des éphèbes athéniens revivent dans les 
figures souples de Botticelli ; on respire sur les 
collines de Fiesole le même air pur et dél 
ment embaumé que sur les pentes de l'Hvn 
à l'heure où le couchant rose envahit la plaine et 
où les cloches des campaniles tintent doucement, 
les ombres de Socrate et de son jeune ami Phé- 
don glissent lentement sous les po le la 

Badia et engagent un dialogue immortel d'amitié 
amoureus 

LÉANDRE VAILLAT. 



411 



Le Mouvement Artistique 
à l'Etranger 



ALLEMAGNE DU SUD 



T i. faut attaquer une fois de plus par les cornes ce taureau 
banal des Expositions annuelles de Munich. Je leur 
consacrerai deux chroniques : cette fois-ci, le Glas- 
palast ; la prochaine, la Sécession. Écrire un vrai Salon 
peut être un plaisir ; en escamoter deux, en trois quarts 
de page chacun, est un tour de force que l'on peut faire 
mine d'essayer, mais tout en sachant fort bien à part soi 
que l'effort est désespéré. J'ai une colonne et demie de 
ce Bulletin pour écrémer 2265 numéros. Allons-y. ... 

Le Glaspalast, du reste, les petits groupes exceptés : 
la Scliolle, le Luitpoldgruppe, celui des graveurs et des 
aquarellistes, représente, comparé à la Sécession, un im- 
mense, un fastidieux bazar d'une désolante nullité. Il y a 
beaucoup de bonnes choses, je le sais bien, mais noyées 
dans une telle marée de médiocrités ! De si extraordinaires 
critères ont eu cours cette année auprès des jurys : tel 
véritable artiste s'est vu exclure parce qu'il était riche ; 
tel autre parce qu'il avait assez vendu avant l'ouverture 
de l'Exposition; tel autre, détestable, est admis parce 
qu'il a trop d'enfants, etc.. etc. Ce genre d'enquête, 
louable s'il s'agissait d'assistance publique et non pas 
d'art, se poursuit au moment des achats par l'État ou par 
le Prince Régent. Et c'est ainsi que musées et châteaux 
deviennent des sortes de monts-de-piété, et que les visi- 
teurs parlent de « l'impuissance de l'art allemand ». 

La pièce de résistance est cette année la salle blanche 
aux quatre parois cintrées — la malice évoque immédia- 
tement la Chambre de la Signature — où M. Fritz Erler 
expose les projets des fresques réalisées au Kurhaus de 
Wiesbaden, ces fresques auxquelles l'empereur d'Allema- 
gne a réservé une si belle réclame en ne consentant pas 
à y jeter les yeux.... Elles ne valaient certes pas cet excès 
d'honneur ! Extravagance pour extravagance, nous en 
avons vu bien d'autres ces dernières années. Du moins 
y a-t-il dans ces Quatre Saisons l'épanouissement d'une 
fantaisie délurée qui a su rajeunir les vieux thèmes, un 
dessin et un don de composition plus que louables, enfin 
une orchestration des couleurs pleine d'effets neufs. Fritz 
Erler a fait jadis un beau portrait de Gustave Mahler et 
semble lui avoir dérobé quelques-uns de ses effets exté- 
rieurs. Heureux le peintre qui serait à la hauteur de la 
musicalité foncière de ses sept grandioses symphonies!... 
Il y a en M. Erler l'un des meilleurs portraitistes' de 
notre temps. Je n'en veux pour preuve que celui du pro- 
fesseur Neisser cette année. Son frère, M. Erich Erler, 
qui se faisait appeler, lorsqu'il vivait dans l'Engadine, 
Erler-Samaden, a moins de tempérament et subit trop 
les influences de la mode, influence de Segantini, de cer- 
tains Russes et Scandinaves, Fjestaed en première ligne, 
ailleurs des Worpsweder, surtout Vogeler. Mais l'ensemble 
desonœmi' n'en 1 - ste pas moins assez singulier et dé- 
concertant pour porter témoignage delà bataille des idées 



de notre temps, le jour où l'on établira le bilan de celles 
qui vivent et fécondent et de celles restées sur le carreau. 
M. Eichler est dans ce même groupe excellemment local, 
c'est-à-dire avec la tenue la plus large : on le donnera 
certainement dans quelques années pour le type accompli 
du peintre bavarois de notre temps, car sa peinture peut 
être vue partout où l'on apprécie de la belle matière et 
cependant ne peut avoir été faite que sur le plateau ver- 
doyant et triste qui dort au pied des Alpes d'Allemagne. 
Enfin M. Léo Putz, dont on parle de plus en plus, mérite 
encore mieux que cette gloriole, puisqu'il se démontre 
aujourd'hui le meilleur peintre de la chair — de la chair 
molle — que connaissent les villes allemandes. Sensuel 
à souhait, moite et brutal, on peut discuter ses goûts ; on 
ne saurait guère s'en prendre à sa maîtrise. Il ne connaît 
qu'une seule finesse, celle du coloris. S'il y a en lui de 
l'Armand Silvestre, il y a dans sa touche des délicatesses et 
une'fringance qui font aussi penser à certaines pages ou 
plutôt à certains paragraphes de Mme Colette Willy. 

Le Luitpoldgruppe, c'est comme la Scholle, toujours les 
mêmes noms dans un ordre à peu près invariable, et le 
triomphateur plus que jamais Hermann Urban, avec ses 
grandes improvisations a tempera d'un pathétique si émou- 
vant. Et puis Bartels, et puis Raoul Frank. Et des paysa- 
gistes qui semblent s'être donné le mot pour peindre des 
neiges. Influence des sports d'hiver dont Munich est la 
capitale.... 

Je la trouve, cette influence des contrées qui se découvrent 
en skis ou en luge, jusque dans les ex-libris du jeune Suisse 
Ernest Geiger, car une petite salle — et c'est la seule inno- 
vation — a été réservée aux ex-libris et à la décoration du 
livre. Cet Ernest Geiger s'annonce un artiste d'un tempéra- 
ment vraiment original et déjà maître de son métier. Ses 
ex-libris sont des bois minuscules où se stylisent par la seule 
simplification de vastes paysages, sans que les parcimo- 
nieuses dimensions en faussent la majesté. C'est sérieux, 
profond et convaincu : et c'est une route bordée d'arbres, 
un fleuve qui serpente à travers les campagnes, un mor- 
ceau de montagne brut en arrière d'un champ de neige, 
un petit sapin qu'alourdit une chape de frimas, un tu- 
mulus accroupi comme une bête mystérieuse au sommet 
d'une colline.... Et il y a plus dans ces petites images 
grandes comme le pouce que dans telle douzaine de salles 
voisines. MM. Otto Feldmann, Paul Weinhold et Fritz 
Klee ont bien leur charme aussi, mais ce n'est pas ce 
caractère entier ni ce quant-à-soi réservé dans une indé- 
pendance farouche. Les reliures de Mlle Koken sont ty- 
piques du goût régnant à l'heure actuelle chez les grands 
faiseurs de l'art appliqué, mais il s'y ajoute une pointe 
de bonne grâce naturelle qui les sauve de la banalité, 
j'entends celle à la mode, celle de demain, celle qui 
s'étale par exemple si ambitieusement dans les salles réser- 



412 



I \u ! M LES \k' I [STES 



véesâ l'architecture. Un M. F. M. Lan 

tingue entre tous par une composition essentiellement 
cambodgienne ou siamoise : il s'agit < l'une terras ■ 
Halensee.... Comme j'aime mieux toute cetti 
braves gens qui continuent les petites villes aliéna 
dans les faubourgs et les jardins et ne tatouent pas de 
leurs extravagances un paysage triste et sans éclat, qui 
appelle des demeures intimes el bien closes, plein 
recoins chauds, et non des colonnades et des ajom 
s'engouffrent vents, pluies et chasse-neige. 

M. F.A. von Kaulbach a comme toujours sa petiti M 
à lui. très sombre, où une glace artificieusement placée 
.m milieu des tableaux vous invite à les comparer avec 
votre propre image dans le demi-jour propice à la i 
semblable à un portrait de Kaulbach. Salle spéciali 
pour l'oeuvre du peintre de genre Edmond Harbui 
un très bon petit maître, un peu puéril comme tous le» 
petits maîtres munichois, né le 4 avril 1S46, mort le 5 no- 
vembre de l'an passé. Salle plus vaste encore. 1 
l'œuvre de Wilhelm von Diez (17 janvier 1 - 
vrier 1907), de qui l'on doit aimer certaines aquarelles île 
vieux murs, de rochers et de broussailles. C'est pai 
leurs en toute naïveté une sorte cle Meissonier dont je 
n'oublierai pas certain Napoléon accoudé près d'un feu 



le cercli iut. Ce 

Diez a laissé de bons sou\ 1 

tain âge de Munich : on n'a pas oublié le voyage de 1 

qu'il accomplit pour se confort] 

à la maison. Et cent autres trait 
genre. 

: la salle à i de Weimai 

I > 1 1 — .. ■ 1 . lori di l !ei lin, du Si hleswig-1 lolstein, de Kai 1 
d'Eco G .mi pourrait .1 peu près retrouver 

aux mêmes places les mêmes noms 1 
œuvres. J'aime mieux me réfugiei lupn de certains 

» [1 vant les neige I m 

toux fauve de M.Otto Sind in fjord de M. Vdel- 

teen Normann, bien supérieur à tout ci ivons 

vu de lui au temps loin!. un où sa renomméi vi lit 
à Paris. Sinon je vais chercher un p l'émo 

tion dans les toutes petit nit la 

naïveté at tcndrissan 1 1 

allemand d' Ubert Welti, la précision lyrique et la s. 
pâmée de Karl Schmoll von Eisenwêrth. Quant à la 
;i ulpture, net, on me permettra»de n'en point pari 
néant en ioo numéros, cV 1 un p 1 ibu 1 lu ma 
du I ■! oi-même et d iu1 res. 

Wll LIAM RlTTEl 



ANGLETERRE 



w tn îles jilus jeunes membres de l'Académie île Liver- 
^■^ l>ool. \V. Alison Martin, a fait ce mois-ci son début à 
Londres avec un succès bien mérité. Très connu dans le 
nord de l'Angleterre et en Ecosse, où il expose régulièrement 
à l'Institute de Glasgow, ce jeune peintre est pn 
un étranger dans le sud, quoiqu'il ait déjà exposé il y a 
cinq ans à la Royal Academy de Londres une belle 
Bacchanale inspirée par le Bacchus et Ariane du Titien, 
Toujours poussé par son propre talent vers l'harmonie 
décorative des couleurs étincelantes, Martin a étudié 
savamment tous les maîtres coloristes du pas. i i 
en 1900, ayant gagné la médaille d'or pour le di 
bourse de voyage de l'École des Beaux-Arts de Liverpi ol, 
il courut naturellement à Paris où il a travaille chez 
Julien et Colarossi sous Bouguereau. Ferrier et René Prinet, 
et après cela il a voyagé en Italie, pour saluer Giorgione, 
Titien, Corrège et Tintorette. 

Mais ce qui est intéressant est que Martin, influencé sans 
doute par les maîtres vénitiens, est surtout adorateur 
des grands coloristes français, de Watteau, de Diaz et 
de Monticelli Les toiles qu'il expose en ce moment à la 
Galerie Baillie (54, Baker Street) sont très diverses et en 
sujet et en technique, mais on peut les reconnaître pa 
tentent par la couleur personnelle du peintre, et on voit, 
dans les plus récentes, l'inspiration croissante sur son pn ipi 1 
génie de Watteau et Monticelli. Voici des paysages 1 
ratifs. une fusion de Constable, de Corot et de J . Maris avec 
une excursion de temps en temps dans les journéi 
soleil de Diaz ; mais plus souvent les paj ■ < 
-ont peuplés par des demoiselles langoureuses, vêtui 



robes 1 e, â d'opali de rubi 1 toutes les couleurs 

des pierres précieuses, demoiselles qui causent, dansent, 
proi ' mènent leur vie dans le pays clous d'un 

1 'est de la poésie, mais ce n'est pas la poésie litti 
raire : c'est la poésie de la vue, la vue d'un poète pitto 
resquequi voit (a féerie dans l'escarbille toute rouge. 

Alison Martin 1 1 [êtes 1 ham . 1 ternes 

plutôt. dans ' tyl [1 Gioi ;ione et Titien que de Wa tti lu 
et Monticelli : >ez grandes, les couleurs claires 

et non niêrement il a avancé vers uni 

symphonie des couleurs rompues et m h avec 

une foule di s pi titi i tailles fondues dans le paysage, une 
vraie orgie de la couleur étincelante sous laquelle sont 
demi. cachées des jeunes filles, friandes 1 omme unWat 
1 ,11 Uisi mi Martin n'est pa ulement 1 il est 

aussi un dessinateur très fort, quoiqu'il n'hésite pas à 
sacrifier, quand c'est absolument obligatoire, la n 
île la forme plutôt que la pureté de la couleur. Mais on voit 

combien ce jeune artiste comprend la forme en n 
dant ses belles études en trois crayons et ses nus. Les 
Pêcheuses de Perles, appartenant à M. Ufred I ni. de 
Tonbridge, ont un torse splendidi 

raffinement, d'une 1» lut digne de Legros. Et 

voici un autre nu. Ba plus petit et plus 1 

avec l'effet du soleil sur la chair peint avec la simplicité 
■t la fi l'un Renoii \ urément Uison Martin, à 

moins I dent . et, comme 

iHconipivnd la décoration D que le dessin et la 

couleur, il •: jloire de la pein- 

ture anglaise. 



413 



L'ART ET LES ARTISTES 



ITALIE 



Plusieurs projets de reconstructions artistiques et ar- 
■* chéologiques, mis en avant pour rendre plus solennelles 
les grandes fêtes de 191 1, à l'occasion du cinquantenaire 
de la nation italienne, sont depuis quelque temps l'ob- 
jet de discussions et de polémiques. 

J'ai signalé à plusieurs reprises, ici même, les incidents 
auxquels donnait lieu la construction du monument 
romain à Victor-Emmanuel, monument de proportions 
exagérées et lourdes, que les futurs organisateurs des 
fêtes nationales voudraient voir achevé, coûte que coûte, 
pour 191 1. Des groupes de littérateurs et d'artistes furent 
formés un peu partout, dans le but de protester contre 
les impositions officielles. M. Gabriel d'Annunzio, à la 
(éle du groupe florentin qui commença le mouvement, 
prononça, un discours véhément qui sembla devoir tran- 
cher toute discussion. Le projet d'une promenade archéo- 
logique à Rome a rencontré plus de faveur, et il sera 
réalisé, paraît-il, par la visite des ruines les plus signifi- 
catives de la gloire romaine. On parle aussi de la recons- 
truction en fac-similé des Thermes d'Antonin, reconstruc- 
tion confiée à M. Lanciani, ainsi que de la construction 
de la façade de l'église de Sainte-Marie-des-Anges, c'est- 
à-dire des Thermes fameux de Dioclétien, transformés 
depuis longtemps en église. 

M. G. -A. Sartorio proteste, dans la Pafola degli Aiii-.li, 
contre ce dernier projet. Il peut admettre à la rigueur 
qu'on reproduise les Thermes d'Antonin. mais il désire 
que l'erreur commise jadis par le Vatican, qui fit des 
Thermes de Dioclétien une église, ne soit pas consacrée 
définitivement par les soins mêmes du gouvernement, 
qui, comme on le sait, prétend être foncièrement anti- 
clérical. 

Plus qu'une question de religion, M. G. -A. Sartorio 
soulève une question d'art, montrant, avec des repro- 
ductions à l'appui, l'œuvre de profanation artistique 
accomplie lors de la transformation du lepidarium de 
Dioclétien en église catholique. 

Dans l'église de Sainte-Marie-des-Anges, le pavé a été élevé 
d'un mètre environ, couvrant ainsi la base des colonnes 
de granit égyptien. Les colonnes furent revêtues de bases 
factices. En outre, le plâtre servit largement à élever 
de fausses colonnes, des corniches, et des architectures 
peintes en perspective ont complété l'œuvre de dégra- 
dation de l'admirable monument. Ce procédé n'est d'ail- 
leurs pas nouveau dans les adaptations étranges que le 
catholicisme a fait en tout temps, non seulement des temples 
païens, des basiliques, mais des églises catholiques mêmes 
des temps antérieurs. On se rappelle que les fresques 
du XV e siècle furent un peu partout couvertes de chaux 
et de plâtre par les maîtres des siècles suivants : on en 
découvre encore de temps en temps. Et j'ai signalé l'année 
dernière aux lecteurs de l'Art et les Artistes l'invraisem- 
blable ensevelissement sous les chiffons et le plâtre de 
la remarquable cathédrale de Bari, en Apulie, un des 
monuments les plus représentatifs d'une époque de tran- 
sition entre le byzantin, le romane, l'ogival. 

M. G. -A. Sartorio rappelle que les Thermes de Dioclé- 
tien reproduisirent, et dépassèrent en proportions archi- 
tecturales, les incomparables Thermes d'Antonin, « le 
plus bel exemple du génie et de la science de la construc- 
tion au 111 e siècle, qui marqua du sceau de l'art la puis- 
sance romaine, et inspira les architectes de Rome et 
de Syrie du iv e siècle, et, plus tard, les constructeurs de 
Sainte-Sophie à, Constantinople, et de S. mit Marc .i 
Venise ». 



La nef centrale de l'église de Sainte-Marie-des-Anges 
unissait le calidarium des Thermes de Dioclétien au tepi- 
darium. La grande nef transversale de l'église est une 
copie à peu près exacte du lepidarium d'Antonin, et elle 
reproduit, dit M. G. -A. Sartorio, « ces motifs qui mar- 
quèrent les débuts de l'architecture byzantine et romane, 
les débuts des architectures aériennes du moyen âge : 
et, par cela même, la salle monumentale est un des grands 
pivots de toute l'histoire de l'architecture moderne ». 

La salle est intacte. La voûte, une des plus vastes du 
monde, assure M. G. -A. Sartorio, est parfaitement con- 
servée, sauf les caissons, et les huit colonnes de granit 
oriental soutiennent encore les corniches, d'où l'arc 
s'élance. 

C'est pour toutes ces considérations d'ordre esthétique, 
qui dépassent les limites d'une discussion archéologique, 
et qui intéressent véritableme'nt l'histoire de l'art et la 
beauté si éprouvée de la Rome païenne encore debout, 
que le merveilleux monument architectural élevé par 
Dioclétien devrait reprendre, autant que faire se peut, 
son aspect originaire. Il devrait ainsi servir à notre joie 
esthétique, plutôt que demeurer éternellement l'église 
catholique réactionnaire de Sainte-Marie-des-Anges, que 
nul aspect de beauté ne rend digne de garder sa place à 
jamais. Le projet de la façade comporte une œuvre en 
mosaïque byzantine qui représenterait l'Assomption de 
la Vierge. 

Il est probable que ce projet ne sera pas réalisé. Les 
artistes, ayant l'amour de Rome sans profanation d'au< une 
sorte, l'espèrent au moins, vivement. 

Mémento des hommes, des choses et des publi- 
cations d'art. — Les gouvernements italien et autri- 
chien ont signé un contrat par lequel a été décidée la démo- 
lition du Palazzetto de Venise, à Rome, afin d'ouvrir 
devant le lourd monument à Victor-Emmanuel une place 
qui soit une des plus grandes places du monde. Cette place 
s'appellerait le Forum italien. Les Italiens semblent 
s'acharner à la construction de monuments et de places 
gigantesques, suivant la mode américaine, qui consiste 
à créer le démesuré pour créer l'étonnant. Les pourparlers 
entre les deux gouvernements continuaient depuis neuf 
ou dix ans. Le Palazzetto ne sera pas détruit, paraît-il, 
mais tous les matériaux seront gardés, afin de le recons- 
truire ailleurs. 

— Le peintre G. Viner, dont l'œuvre, pleine d'un 
sentiment de la nature et de l'art fort remarquable, a 
été très appréciée à la dernière Exposition interna- 
tionale de Venise, a ouvert à l'Institut des Beaux-Arts de 
Sienne mi cours de gravure à l'eau-forte et à la xylogra- 
phie, très suivi, qui semble destiné à donner les plus sa- 
tisfaisants résultats. 

— L'achat de la Prêtresse de Anzio, découverte dans la 
villa Aldobrandini, fait par le gouvernement italien, qui 
la paya 400 000 francs, aura une suite au Conseil d'État. 
En effet, le ministre de l'Instruction publique vient dm 
former le Conseil d'État des doutes qu'on a élevés sur les 
droits, absolus ou non, des héritiers Aldobrandini sur 
toutes les découvertes faites dans leurs domaines. 

— On annonce qu'une autre chape ancienne vient d'être 
volée dans mie église de campagne, près de Pistoie. On se 
rappelle l'odyssée delà fameuse chape achetée par M. Pier 



■I' I 






L'ART ET LES ARTISTES 



pont Morgan, et par lui généreusemenl rendue ;ï la ville 
d'Ascoli. le nouveau vol es1 dû à un repris de ju tice, 
qui se donnait comme amateur d'arl e1 connai 

d'objets anciens. 

— La revue d'art la Parola degli Artisti, qui, sous la 



ii Maurizio Barricelli, paraissait • 
m- dan le but de sauvegarde! li i intérêts réels 
i. te contre les critiqui d'art, vient de suspendre 
ilication prête, déclare son directeur, à réappa- 
li - que l'occasion se représentera. 

Ricciotto Canudo. 



ORIENT 



Première Exposition artistique ottomane 



A l'occasion du 31 e anniversaire de l'avènement au 
•**■ trône de S. M. I. le Sultan Abdul Hamid Khan II, unp 
Exposition artistique ottomane, autorisée par iradé im- 
périal, s'ouvrait à Constantinople dans les premiers jours 
de septembre. 

Ce m'est un plaisir d'autant plus grand d'en parler que 
cette Exposition marque une date dans les annales de 
l'art osmanli. Jusqu'à ce jour, en effet, toutes les 1 
sitions inaugurées à Constantinople, y compris les Suions. 
dont j'ai rendu compte ici même, l'année dernière, avaient 
été organisées par des artistes levantins, dans un milieu 
levantin, avec des éléments beaucoup plus levantins que 
turcs, et avaient toujours eu pour siège Pérà, c'est-à-dire 
le quartier levantin de la capitale. 

Cette fois-ci, l'organisateur principal de l'Exposition 
est un Turc, Bahri Bey, le milieu est turc, les exposants, 
à peu d'exceptions près, sont des Turcs, et l'emplacement 
choisi est au cœur même de Stamboul, dans le quartier 
turc, rue de la Sublime-Porte, n° 38. 

Pour qui connaît l'Orient artistique et n'ignore pas 
la suspicion en laquelle la peinture est tenue chez les 
Osmanlis, le fait est surprenant et mérite d'être noté. 
Il détermine non seulement un grand progrès dans les 
idées, mais le ferme propos de secouer certains préjugés 
qui, pendant des siècles, avaient étouffé l'épanouissement 
des arts plastiques en Turquie. 

L'inauguration de l'Exposition eut lieu, au jour indiqué, 
sous la présidence d'honneur du préfet de la ville, S. E. 
Réchid Pacha, qui, souffrant, s'était fait représenter par 
S. E. Hourchid Bey, directeur du Bure.au technique de 
la Préfecture. Le grand peintre turc Halil Pacha et S. E. 
Ismaïl Hakki Bey, président de la Commission du chemin 
de fer du Hedjaz, assistaient S. E. Hourchid Bey. 

Bahri Bey, le fondateur-directeur de l'Exposition, 
M. C. Vasmagidès, co-directeur de l'œuvre, et deux des 
meilleurs élèves de l'École Impériale des Beaux-Arts, 
Selim Edouard Mechaka et Sabit Bey, faisaient les honneurs 
de l'atelier ottoman. 

La place dont je dispose ne me permet pas de mention- 
ner tous les envois — et ils sont nombreux — faits à 
cette Exposition. Aussi ne m'attacherai-je qu'aux princi- 
paux exposants : 

i° S. E. Cheker Ahmed Ali Pacha, dont, en juillet 
dernier, je retraçais, ici même, la vie et le talent, est repré- 
sente par une de ces natures mortes où il excellait : un 
grand Tableau de fruits : melons et pastèques découpés en 
tranches. 

2° S. E. Halil Pacha envoie un Effet de neige, traité 
d'une touche heureuse et hardie, un délicieux Pastel de 
femme, d'un maniérisme très délicat, et deux l\i< 
où chante en des refrains de couleurs toute la gamme d'une 
palette exubérante et orientale. S. E. Halil Pacha, qui est, 
incontestablement, un des maîtres orientalistes ottomans 
de l'heure présente, a été un élève de Gérome et de Courtois. 



Il a f.nl ses 1 m les à Paris et s'est, à maintes reprises, 
i' aux Salons des Champ -I 1 1 es. lin 1889, il y 
remportait une médaille et, à l'Exposition universelle de 
1900, ses envois eurent les honneurs de la Section otto- 
mane des Beaux-Arts. 

3° M. Salvator Valéry, professeur de peinture à 

l'Ecole Impériale des Beaux-Arts et professeur des princes 

impériaux, envoie quatre aquarelles, des Figures et deux 

lits au pastel, tous traités avec cette sûreté de dessin 

et de coloris dont il possède le secret. 

p E. Osgan Bey, directeur de l'Ecole Impériale des 

Beaux-Arts et professeur de sculpture à la même école, 

est représenté par son fameux Ze'ibeek, que l'Art et les 

Il sa reproduit dans le temps et qui est une merveille 

de mouvement et de vie. 

5 Fausto Zonaro, peintre de S. M. I. le Sultan, expose 
deux études d'après nature : le l'ait du Pirêe, peint dans 
un ruissellement de lumière, et Lever de soleil en haute mer, 
peint dans un ruissellement de rayons. J'ai dit, en partie, 
— dans le I tré de février dernier, - — le bien que 

je pense de ce vaillant et grand artiste d'une production 
infatigable et surprenante, et qui est un des plus grands 
orientalistes non seulement de la Turquie et de l'heure 
présente, mais de tous les temps et de tous les pays. 

6° Chefket Bey. Un artiste ottoman de grande valeur 
qui s'est fait une spécialité des vues et des intérieurs de 
mosquées. Il envoie un grand tableau, Porte d'une 
mosquée, admirable de coloris et d'un relief frappant. 

7" M. C. Vasmagidès. Un élève de Fausto Zonaro. 
Peintre d'avenir et co-directeur de l'Exposition artistique 
ottomane, sur le talent duquel j'aurai à m'étendre pro- 
chainement. M. C. Vasmagidès a fait quatre envois : deux 
<:ts, un Paysage et une Femme qui joue de la guitare , 
ce dernier d'un sobre dessin et d'une très belle inspiration. 

8° Sélim Edouard Mecheka, un des grands espoirs 
de l'Ecole Impériale des Beaux-Arts de Constantinople. 
Il expose une série de Paysages, un Portrait et une grande, 
toile, A lie, qui dénote chez l'artiste un grand 

sens des groupements. 

9° Ali RiZa Bey, un des meilleurs élèves de S. E. Halil 
Pacha. Il envoie une série de six Paysages d'une note 
h rsonnelle. 

io° Omer Adil Bey, un élève de l'École des Beaux-Arts. 
Il présente au public un Paysage et trois tableaux de 
s très curieusement fouillées. 

ii° Mehmed Sabit Bey. Encore un grand espoir de 
la même École. Ses différents projets d'architecture : 
konacks, yalis et palais témoignent chez le jeune artiste 
d'une connaissance approfondie de son art et des archi- 
ves arabe, mauresque et ottomane. 

[2° Behzad Bey, professeur adjoint de sculpture à 
l'Ecole des Beaux-Arts. Il remporte un succès mérité avec 
iix Bustes en terre cuite, son lias-relief et une Statuette 
en marbre. 



415 



L'ART ET LES ARTISTES 



13 Sait Bey, élève des Beaux-Arts. Il expose un 
tableau, Etude de tête, grandeur nature, d'un dessin très 
correct et d'une touche originale. 

14 Zia Bey, un artiste-peintre qui ne tardera pas à 
faire parler de lui en Europe. Il envoie une série de Paysages 
d'un beau sentiment poétique. 

15° Izzet Bey, fils de feu Cheker Ahmed Ali Pacha, offre 
aux yeux deux Intérieurs qui dénotent chez l'artiste un 
rare don d'observation. 

16 Sami Bey, un peintre turc de grand avenir. Ses 
quatorze Paysages témoignent d'une vision aiguë et très 
réaliste de la nature. 

17 Nazmi Bey, un autre jeune peintre osmanli de 
grand avenir. Son paysage Vue de Moda et ses deux 
Tètes grandeur nature sont traités avec beaucoup de 
franchise et de puissance. 

18 Noury Bey. Sa série de huit Paysages fait montre 
d'un goût très sain et d'un art très pur. 

J'arrive au bout de mon article et je m'aperçois que je 
n'ai cité qu'une petite partie des exposants. Il en est, pour- 
tant, beaucoup encore qui méritent une mention, et que 
je ne puis m'empêcher de nommer. Ce sont : le sculpteur 
Mehmed Bahry Bey et ses deux Bustes en terre cuite ; le 



peintre Hikmed Bey et ses cinq petits Paysages ; Sarim Bey 
et son joli croquis ; Roupen Seropîan et sa ravissante 
toile ; Muaffez Bey et ses belles études ; Ahmed-Mou- 
zaffer Bey et son clair-obscur ; Aghiah Effendi et son 
curieux tableau de Chiens ; Kjamil Bey le Pépéde- 
leuly et sa série de Marines ; Rizar Bey et son Paysage 
d'après nature ;M. Vacalopoulos et ses deux tableaux de 
Fruits ; le graveur Mehmet Ali Bey et ses trois Mé- 
dailles, etc., etc. 

J'ai gardé pour la bonne bouche le jeune artiste Zonaro 
Fausto II, fils aîné de Fausto Zonaro. Ce jeune homme 
de quinze ans faisait ses débuts en peinture. Je me hâte de 
dire qu'ils sont très intéressants. Ilsconsistent en une série 
de douze Marines très originalement traitées et qui sont 
beaucoup plus et bien mieux que des promesses. Il a, d'ail- 
leurs, de qui tenir. Je ne serais pas étonné de voir un jour 
Fausto Zonaro II continuer le nom et la gloire de son 
père. 

Je ne puis, en terminant, m'empêcher de féliciter 
Bahri Bey et M. C. Vasmagidès de leur louable initiative 
et souhaiter que leur œuvre artistique soit suivie de 
beaux lendemains. 

Adolphe Thalasso. 



SUEDE 



ç»tockholm a vu s'ouvrir cet été un Musée qui porte 
"^ fièrement le nom de Nordiska museet. Il se trouve 
au centre du plus grand et du plus populeux des trois 
pays du Nord, d'abord parce que son fondateur, Arthur 




.1/ du Vi . Stockholm. 

CARL MILLES — statue de Gustave vasa 



Hazelius, était Suédois, et ensuite parce que c'est en Suède 
que les rapports étroits de la civilisation en Scandinavie on 
été mis le mieux en relief. 

On a appelé ce musée " l'œuvre gigantesque de l'énergie 
d'un seul homme ». et l'infatigable chercheur, l'intelli- 
gent collectionneur, le modeste savant qu'était Hazelius 
est pour nous, Suédois, le modèle du travail sans relâche 
et désintéressé au service de l'idéal. Il avait une haute 
opinion de la Suède, et il ne pensait jamais à lui-même. 
Le nom de Hazelius est attaché à deux créations que tout 
le Nord connaît et admire ; l'une est le musée en plein air 
de Skansen, près Stockholm ; c'est là qu'on célèbre les 
fêtes nationales, qu'on ressuscite les danses rustiques 
et les antiques coutumes dans un milieu qui forme comme 
le résumé de la vie champêtre de l'ancienne Suède, sans 
avoir rien de commun avec un musée Grévin. L'autre 
institution est le Musée du Nord. Pendant des dizaines 
d'années, Hazelius avait pieusement recueilli des objets 
se rapportant à l'histoire de la civilisation Scandinave; 
il avait parcouru la Scandinavie dans tous les sens pour 
acheter, emprunter ou même, tranchons le mot, pour 
mendier chez les riches comme chez les pauvres, dans 
toutes les classes de la société. Sans se laisser arrêter par 
les difficultés, la mauvaise volonté, les moqueries, il collec- 
tionnait, collectionnait toujours. Il finit par se décider à 
bâtir un immense édifice pour ses collections. Le plan 
primitif était trop vaste pour être exécuté ; il fut réduit à de 
moindres proportions. Sur ces entrefaites, Hazelius fut 
enlevé par la mort en 1901, avant d'avoir vu l'achèvement 
de son œuvre ; il eut cependant la joie d'y voir poser le 
toit. 

Les fonds nécessaires à ce monument, immense pour 
notre pays, furent fournis par une loterie nationale. 
Achevé, le musée coûte environ cinq millions de francs. 
Hazelius a choisi lui-même pour architecte I. G. Clason, 
déjà avantageusement connu par de solides qualités et son 
tempérament artistique. 

Clason peut être considéré comme le_, fondateur^ de 
l'École suédoise d'architecture qui est si llorissante au- 



416 



L'ART ET LES AN T1SI ES 







LE MUSÉE DU NORD A STOCKHOLM 



jourd'hui. Il y a consacré bien des années. Cet édifice est 
une expression mûre et solide de tout ce qu'on peut faire 
de mieux en Suède au point de vue de l'architecture à 
notre époque. 

Extérieurement, cet édifice grandiose montre une heu- 
reuse fusion du style suédois dit de Vasa au xvi e siècle, 
aux pignons si caractéristiques, avec le style rustique, 
représenté par des tours et des flèches qui ressemblent 
aux campaniles de bois des églises de village. On monte un 
perron, et par un grand portail on entre dans la salle des 
solennités, haute et longue comme une immense nef. On y 
voit suspendus des drapeaux victorieux devant lesquels 
les Wallenstein et les Pierre le Grand ont dû un jour 
s'incliner. Le milieu de l'édifice sera occupé par la précieuse 
collection d'armes et d'armures qui forme ï'Armeria de la 
Suède, et qui symbolisera le puissant facteur auquel 
les paysans, la noblesse et la bourgeoisie suédoises sont 
redevables en majeure partie de leur culture. A l'abri de 
ces épées, notre petit peuple, si durement éprouvé, a pu 
développer son génie propre et jouir pendant des siècles 
d'une liberté civile et intellectuelle dont nous sommes 
lier-. En face de l'entrée principale trône une imposante 
sculpture ; c'est « le vieux roi Gôsta », Gustave 
ce gentilhomme suédois qui délivra son pays du joug danois 
et qui fut élu roi en 1523, lui dont le poète a dit que 

ii - Fondements au faite il maçonna la Suède. 

Jusqu'à nouvel ordre, cette magnifique image n'est 
utée qu'en plâtre, mais elle sera sculptée en bois. 



Dans son ensemble, cette salle des solennités est unique, 
croyons-nous ; elle donne un caractère de sanctuaire 
à un édifice qui aurait facilement pu ressembler à un 
magasin, comme c'est le cas de presque tous les musées. 

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail des riches 
collections qu'on rencontre ici, mais il faut dire qu'au 
point de vue esthétique l'arrangement de toutes ces 
cuillers de bois et de ces canettes à bière, de ces coussins 
et de ces étoffes, de ces coffrets des corps de métiers et de 
ces objets d'argent est excellent, et les connaisseurs s'ac- 
cordent à dire que la manière de présenter tout cela est 
de tous points un modèle. L'honneur en revient au I) r Bern- 
hard Salin, qui a dirigé ce travail difficile. 

L'architecte I. G. Clason a dit, entre autres. dans le dis- 
cours qu'il prononça à l'inauguration du Musée : 

« Le Musée du Nord est une institution qui ni cherche 
pas seulement à exercer son action par la force latente des 
oui nirs conserva dans nos salles ; mais, grâce à des pu- 
blications, des conférences et des expositions spéciales, — 
des locaux spéciaux ont été aménagés à cet effet, — il 
veut redoubler d'efforts pour propager la connaissance 
de la civilisation du Nord et en particulier celle de la Suède, 
c'est-à-dire travailler à nous apprendre à nous connaître 
et à nous comprendre nous-mêmes avec nos particularités 
nationales, avec nos souvenus et nos ré\ 1 

( lason lui-même a su donner à ces trésors nationaux 
un cadre des plus digne aux points de vue des matériaux. 
de la construction el de la beauté. Aucun édifice public à 
Stockholm, dit le premier de nos critiques d'art, n'a rempli 



417 



L'ART ET LES ARTISTES 



sa mesure comme celui-ci depuis l'érection du Palais- Ri lyal 
dans la première moitié du xvni [ siècle. 

Maurice Barrés a dit un jour qu'en Suède on poussait 
le culte des antiquités « jusqu'à une pieuse manie «. 
Peut-être pensait-il alors à nos grands hommes, à Oscar 
Montelius, le général des haches de pierre, ou à Arthur 
Hazelius, le seigneur des cuillers de bois. On ne peut mal- 
heureusement pas appliquer l'observation de Barrés à 
notre public. Il faut faire son éducation, l'élever à la piété, 
au respect de tout ce qui a été fait avant notre époque. 
Ainsi naît une civilisation qui, sans faire de solution de 



continuité, — il vaut mieux continuer que recommencer, 
dit laine, — se réjouit des nouveautés et les crée dans 
la joyeuse conscience que la postérité saura aussi respecter 
l'ouvrage solide de nos temps, empreint du cachet de son 
époque, qui forme un anneau de la grande chaîne, l'héri- 
tage commun de la civilisation. C'est dans cet esprit que 
les Suédois doivent s'unir dans leur Musée du Nord et y 
répéter le mot qui est le fil d'or de toute l'œuvre d'Arthur 
Hazelius : « Écoutez le murmure du sapin à l'abri duquel 
votre demeure est fixée » . 

Carl Laurin. 



SUISSE 



TE n'ai pu, dans ma dernière chronique, vous men- 
*^ tionner qu'une partie des œuvres les plus intéressantes 
qui sont exposées au vingtième Salon municipal genevois. 
Il me faut poursuivre aujourd'hui cette énumération 
forcément incomplète. 

Une des œuvres les plus remarquées et les plus discutées 
de l'exposition est la grande toile peinte à la détrempe 
par M. Ernest Biéler : Portraits à Grindelwald. Ces quatre 
grandes figures, trois jeunes filles et un jeune gentleman, 
sont saisies en plein air, dans un décor de montagne, 
avec une sûreté dans la composition, une vérité dans le 
rendu qui révèlent un maître. Mais la facture volontai- 
rement sèche et ultra-minutieuse, qui donne à cette toile 
les allures d'une gigantesque estampe colorée, déconcerte 
un peu le spectateur et fait regretter à plus d'un que 
M. Biéler renonce ainsi, de parti pris, à faire usage de ses 
superbes qualités de peintre et de coloriste. 

Il y a moins de science et beaucoup plus de charme, 
de grâce et d'émotion dans le délicieux tableau de M. Paul 
Perrelet : Jeune femme en bleu, d'une si calme et si poé- 
tique intimité d'impression et d'une facture si fraîche, si 
franche et si moelleuse. Le portrait de jeune homme et la 
nature morte qu'expose encore M. Paul Perrelet achèvent 
de nous révéler en lui un coloriste à la fois très sûr et très 
délicat. Il faut citer encore, parmi les peintres de figure, 
les envois de M. A. Robbi, qui subit encore visiblement 
l'influence de Carrière ; de M. Martin Schônberger qui 
renouvelle, avec une verve juvénile et espiègle, la si vieille 
Allégorie dit Printemps ; de Mme Martha Cunz, dont la 
Couturière hollandaise s'inspire évidemment de l'art fami- 
lier et appliqué des peintres d'intérieurs hollandais. Les 
portraits sont nombreux à ce Salon et, parmi les meilleurs, 
il n'est que juste de relever le grand Portrait de famille 
de M. Hans Widmer (Berne) et les portraits si attentifs 
et consciencieux de MM. H. Coutau. H. van Muyden et 
H. de Saussure. 

Comme il est naturel dans un pays tel que la Suisse, le 
paysage, et spécialement le paysage de montagne, reste 
le genre dominant dans toutes nos expositions, je vou s 
ai dit maintes fois les qualités de vigueur, de volonté, de 
simplification hardie et de structure solide qui distinguent 
la phalange compacte des paysagistes bernois, marquant 
le pas derrière leur chef de file, M. F. Hodler. Elles s'af- 
firment une fois de plus, à ce Salon, dans les envois remar- 
qués de MM. Cardinaux (Une belle journêt d'automne). 
Ed. Boss, P. Colombi (effets de neige dans la montagne) 
et Linck; niais la monotonie des motifs et des procédés, 
toujours pareils à eux-mêmes depuis tant d'années, com- 
mence à lasser un peu l'attention du public. Les paysa- 
gistes neuchâtelois, MM. Pierre Godet, Ed. Bille, Th. De- 
lachaux et surtout Gustave Jeannetct, sont représentés 



par d'excellents morceaux de montagne, aussi solides et 
moins secs que ceux de leurs voisins bernois, avec un sens 
plus vif de la beauté des lignes et de la couleur. Dessinateur 
vigoureux et coloriste hardi, le Vaudois A. Hermenjat 
s'affirme moins au Salon que dans une très remarquable 
et intéressante exposition particulière qu'il a faite, ce 
mois-ci, à Lausanne avec le subtil et savant analyste du 
paysage qu'est M. Alexandre Perrier (Genève), un de 
nos peintres suisses les plus originaux et les mieux doués. 

Je voudrais pouvoir m'arrêter longuement aux envois 
excellents de nos meilleurs paysagistes, MM. Lehinann. 
Meyer (Bâle), J. Odier, L. Rheiner, A. Silvestre. J.-P. Si- 
monet et, parmi les plus jeunes, H. Duvoisin. A. Hugon- 
net, Théophile Robert (Neuchàtel), mais l'espace me 
manque, et l'occasion se présentera sans doute de carac- 
tériser et de louer un jour, à mon aise, chacun de ces talents 
distingués et sincères. 

La sculpture fait très bonne figure, cette année, à 
l'exposition genevoise. Nous avons eu la surprise joyeuse 
d'y découvrir quelques talents nouveaux et pleins de pro- 
messes. La plupart de ces jeunes sculpteurs, leurs pre- 
mières études faites en Suisse, se sont mis à l'école du 
maître français Dampt et s'en sont bien trouvés. Les envois 
de M. Ch. A. Angst ont été surtout remarqués pour leurs 
sérieuses qualités techniques autant que pour l'intensité 
de l'émotion artistique qui se dégage de ces bustes (l'An- 
cêtre, Enfant) et de ce charmant groupe du Printemps 
où une vieille femme ridée, qui est la Terre, soutient de 
ses bras lassés l'enfant épanoui, triomphal et rieur qui 
est le Printemps. Les œuvres diverses de MM. J. Duuand, 
Bûcher, Baldin, un amusant caricaturiste plastique, 
Mettler et tutti quanti nous permettent d'espérer un renou- 
veau réjouissant de la sculpture suisse. Parmi les sculp- 
teurs déjà classés et cotés, il faut distinguer les excellents 
envois du très robuste James Vibert (le Poète), du très 
délicat et consciencieux Raphaël Lugeon, du robuste 
Aug. Heer et du souple et séduisant H. Siegwart (Deux 
tètes d'eulant). La figure de femme sculptée par M. Louis 
Gallet pour le tombeau de M. G... mérite une mention spé- 
ciale pour la beauté de la ligne et la noblesse recueillie de 
l'attitude. Sans présenter d'oeuvre de tout premier ordre, 
la section de sculpture se distingue cette année-ci par une 
bonne tenue d'ensemble et par une variété d'oeuvres déli- 
cates auxquelles nous n'étions plus guère habitués. 

L'Exposition des Beaux- Arts de 1907 a attiré un nombre 
important de visiteurs, sinon d'acheteurs. La Confédé- 
ration, sur le préavis de la Commission des Beaux-Arts, 
a acquis quelques sculptures de MM. Angst, R. Lugeon et 
Mettler, et quelques tableaux et dessins de MM. Ed. Bille, 
Duuki, Hermenjat, Paul Perrelet, L. Rheiner, de Saussure, 
Silvestre, A. Fraehsel, Otto Vautier (la Source), Robbi. 



418 



L'ART ET LES ARTISTES 



A. i los, , t la toile de Mme Martha Cunz, que | li mention 
née. La liste îles achats nue la ville de Genève doil Caire 
ave< les revenus de la Fondation Diday n'est pa 
connue. Mais cette manne officielle, quand elle ne 



t pas par le bon vouloir îles particuliers, est bii 

dant si l'on songe au non, mt des ai 

. ité collec- 
tive. 

( .. \ Al LETTE. 



Echos des Arts 



l a Société nationale des Architectes de France adresse 
la lettre suivante à M. Dnjardin-Beaumetz, sous secré 
taire d'État aux Beaux-Arts : 

♦ 
■ Monsieur le ministre, 

» Depuis moins d'un an les pouvoirs publics ont ou 
vert les portes du Panthéon à plusieurs des grands hommes 
dont notre pays déplore la perte. 

« Cet honneur suprême sera certainement accordé, sur 
la demande de leurs admirateurs, à d'autres citoyen 
leur renommée comme patriotes, orateurs ou philosophes 
désignera à l'attention publique. 

I es propositions en faveur d'hommes qui ont été 
mêlés aux luttes des partis politiques, religieux ou philo- 
sophiques soulèvent parfois, nous l'avons vu, de regret- 
tables controverses entre les admirateurs de ces grands 
hommes et les adversaires de leurs doctrines. 

« J'ai la ferme confiance de rallier l'unanimité des 
Français en évoquant la mémoire, déjà illustre dans le 
monde entier, du grand architecte Charles Garnier. 

a Je viens donc, au nom de la Société nationale des 
Architectes de France dont il a été membre d'honneur et 
je puis dire au nom de notre corporation tout entière, 
présenter au gouvernement la demande de faire entrer au 
Panthéon la dépouille de ce grand artiste. 

« Il a doté notre pays du plus beau monument que 
les trois derniers siècles ont vu s'élever en France et 
peut être dans le monde. 

i L'Opéra de Paris égale, s'il ne les surpasse, les plus 
beaux monuments légués par l'antiquité. 

« Une œuvre semblable n'illustre pas seulement son 
créateur: elle augmente la gloire de son pays, elle portera 
aux âges futurs le témoignage concret et tangible du 
génie et de la grandeur de la France. 

« Sorti des rangs du peuple, fils de forgeron comme 
il le rappelait lui-même, Charles Garnier restera une des 
plus pures gloires de notre pays. La France peut être fière 
d'un pareil fils et lui doit l'honneur suprême du Panthéon. 
l.e gouvernement de la République honorera, en menu 
temps que son génie, la parfaite unité de sa vie de labeur 
et de désintéressement exclusivement consacrée à l'Arl 

« Connaissant la haute élévation de votre esprit et votre 
amour fervent pour l'Art français, nous sommes convain- 
cus, monsieur le ministre, que vous ferez adopter notre pro- 
position par le gouvernement. 

« Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'assurance de 
ma respectueuse considération. 

« Le Président, 

u Fernoux. 

Nous nous associons de tout cœur à cette propo 
très légitime. 

Les maisons de retraite se multiplient ; les coin 
ont celle de Pont-aux-Dames, les artistes peintre- et 



sculpteurs vont avoir celle de Montlig-non, en Se I 

Oise, que M. Nénoti membre de l'Institut, président de 

la Société des Artisti a iage actuellement. 

Elle sera ouverte dès le débul de l'anm e prpi haine à ses 
premiers pensionnaires qui y trouveront même de 

liers où ils puissent continuel leui artistique. 

< ette propriél i -t due à la générosité de Mme Jules 
Comte. 



Les pages sur William Hogarth que nous donnons en 
premier article de ce numéro on1 été détachées de l'im- 
portant ouvrage que publie aujourd'hui même M. Ar- 
mand Dayot : la Peinture anglaise île ses origines jusqu'à 
nos tours, chez Lucien Laveur, éditeur, 13, rue des Saint- 
Pères, Paris. 



EXPOSITIONS ANNONCÉES 01 EN FORMATION 
PARIS 

Bibliothèque de la Ville de Paris, 29, ru %nè. - 

Exposition de la Vie populaire à Paris du XV au 
XX e siècle : livres, gravures, photographies, docu- 
ments, etc. 

urs de reliure appliquée, ayant trait aux choses de la 
mer. S'adresser à M. Toudouze, 39, boulevard des 
Capucines. Le concours sera clos le 29 .novembre. 

/ ( urs d'art décoratif de la Ligue maritime 

frai irton d vitrail emprunt très et aux 

ises de la mer. S'adresser à M. Toudouze, 39, boule- 
vard des Capucines. Concours clos le 29 novembre. 

Galeries Bernheii et C lc , 15, rue Richepanse. — 

4 au 13 novembre: Exposition André Brouillet ; 
14 au 30 novembre: Les natures mortes impres- 
sionnistes; 2 au i4décen b 1 atelier Sisley; 16 au 
28 décembre : Portraits d'hommes. 

I and Sons, 41. boulevard des Capu- 

cines, à Paris. Exposition de la dernière œuvre de 
L. Aima Tadéma, Caracalla and Geta; 175 et 176. New- 
Bond Street, à Londres ; 299, Fifth Avenue, à New- 
York. 

Tableaux des Écoles modernes française et hollan- 
dai- 

Dl PARTEMENTS 

Angers. — Dix-huitième exposition de la Société des 
Amis des Arts, du 1" décembre 1907 à février 1908; 
envois directs du 11 au 16 novembre. 

Biarritz. — Palais Belle vue, troisième exposition de 
la Société de- Amis de- \it- de Hayonne-Biarritz, 
du 2; novembre au 2; décembre. 



419 



L'ART ET LES ARTISTES 



Cannes. — Sixième exposition internationale des Beaux- 
Arts et d'Art industriel, du ji janvier au 10 mars 1908. 
Envoi des notices avant le i or décembre ; dépôt des 
œuvres chez Ferrel |6, rue Vaneau, du I er au 10 dé- 
cembre ; envois directs aux mêmes dates, au Palais 
des Beaux-Arts. 

ÉTRANGER 

Baden-Baden. -- Exposition annuelle des Beaux-Arts 
au Salon, jusqu'au 30 novembre. M. J. Th. 

Schall, directeur. 

Chicago. — Art Institute, exposition annuelle des 
Beaux-Arts, jusqu'au 28 novembre. 

Florence. — Troisième exposition des Beaux-Arts des 
artistes italiens, du 1 er novembre 1907 au 30 juin 
1908. 

Londres. — New-Gallery, Société internationale de 
sculpteurs, peintres et graveurs; expositions en 
janvier, lévrier et mars 190S : I" Œuvres des mem- 
bres et autres artistes. 2' Portrait di jolies fem- 
mes. Envoi des œuvres à Londres, à MM. Bourlet 
et fils, 17/18, Nassau -street, Middlesex Hospital, du 
10 au 20 décembre- 1907. 



Monte-Carlo. — Seizième exposition internationale des 
Beaux-Arts delà principauté de Monaco.de janvier à 
avril 1908. Dépôt des œuvres à Paris, chez M. Ro- 
binot, 50, rue Vaneau, jusqu'au 20 novembre 1907. 
Envois directs avant le I er décembre. Pour tous 
renseignements, s'adresser à M. Jacquier, secrétaire 
général, 50, rue Vaneau. 

New-York. — Académie nationale, exposition d'hiver, 
du 14 décembre 1907 au 11 janvier 1908. Envoi des 
ouvrages les 27 et 28 novembre. 

New-York. — Club des Aquarellistes, dix-huitième expo- 
sition annuelle, du 2 au 24 novembre. 

Philadelphie. — Société des Miniaturistes, sixième expo- 
sition annuelle, jusqu'au 17 novembre. 

Rome. — Société des Amateurs des Beaux-Arts. Salle 
del Palazzo Via Nationale. Exposition internatio- 
nale, du 10 février au 15 juin 1908. Envoi des œu- 
vres du 10 au 20 janvier. Le président : comte 
E. di San Martino ; le secrétaire: V. Moraldi. 

Turin. — Société promotrice des Beaux-Arts, deuxième 
exposition quadriennale, en 1908, du 25 avril au 
30 juin. Envoi des œuvres du 16 au 25 mars. 



Bibliographie 



LIVRES D'ART 



Les Maîtres de l'art. — GiottO, par C. Bayet, directeur 
de l'Enseignement supérieur au ministère de l' Instruction 
publique. (Un volume in-S", avec 24 gravures hors texte. 
Prix : broché, 3 fr. 50; cartonné, 4ir. 50. — Librairie Pion. 
Nourrit et C>", 8, rue Garancière, Paris, VI e .) 

li nom de Giotto est un des plus célèbres de l'histoire 
de l'art. Jusqu'à ces dernières années, tous les historiens 
ont admiré après Vasari que Giotto ait brusquement 
tiré la peinture du byzantinisme où la renfermait encore 
Cimabuë pour la mener à la nature et à la vie ; quatre 
siècles ont répété l'éloge que lui décernait Politien « d'avoir 
été celui par qui la peinture morte est ressuscitée ». 
La critique moderne est venue diminuer le rôle, presque 
miraculeux, qu'attribuait au maître l'orgueil national des 
Florentins. Les fresques de Pietro Cavallini, découvertes 
à Rome, ont révélé l'existence d'une école romaine, que 
Giotto a connue, et fait apparaître la transition entre le 
style de Cimabuë et celui de son illustre disciple. Mais 
celui-ci ne perd rien à être dépouillé de la fausse grandeur 
qu'on lui prêtait. S'il est vrai qu'il a eu des prédécesseurs, 
il a transformé par la puissance de son génie ce qu'il a 
reçu d'eux : il a fondé la peinture florentine, et sa forte 
personnalité a imposé pour longtemps sa marque à toute 
l'Italie. 

Il n'existait pas d'ouvrage français qui définît exacte- 
111. -ut la véritable importance de Giotto. M, Bayet l'a fait 
avec une clarté et une justesse parfaites. Passant en revue 
son œuvre, depuis le tableau d'autel de Saint-Pierre de 
Rome jusqu'aux peintures de Santa-Croce, en passant 
par la décoration d'Assise et les admirables fresques de 
l'adoue, il a suivi dans son développement le génie de 
l'artiste, et il en a dégagé le caractère. On a eu raison de 
louer le naturalisme de Giotto ; mais il ne lut pis de ces 
naturalistes qui copient les choses sans autres raisons de 
déterminer leur choix que des combinaisons de lignes ou 



de couleurs ; il fut naturaliste en ce sens qu'il regarda la 
nature, et qu'il sut en tirer de quoi composer des œuvres 
idéales, où il fait revivre en poète les émotions de l'âme 
humaine. 

L'illustration reproduit les principales œuvres du maître. 
Les appendices (tableau chronologique, catalogue, biblio- 
graphie, index) complètent utilement l'ouvrage et en font, 
comme des précédents volumes des Maîtres de l'art, un 
instrument de travail des plus commodes. 

DIVERS 

Devoirs, par B. Jacob. (Coraély, éditeur.) 

Lorsque le Coq chanta, par Georges Bourdon, 

(Eugène Fasquelle, éditeur.) 
La Révolution russe, par Léon Tolstoï, traduction 

E. Halpérine-Kaminsky. (Eugène Fasquelle, éditeur.) 

Vacances d'Artistes, par Augustin Filon. (Hachette, 

éditeur.) 
Aumilieudes hommes, par Henry Roujon. (J. Rueff, 

éditeur.) 

Ordre du Tzar (De Samarcande à Lhassa), par le 

capitaine Danrit. (E. Flammarion, éditeur.) 

Blassenay-le-Vieux, parCAMiiLEMARBO. (P.-V. Stock, 

éditeur.) 
LesBarbares (roman) .par Yves Le Febvre.( P. -Y. Stock. 

éditeur.) 
L'Inviolable (roman), par Charlette Adrianne. (P. V. 

Stock, éditeur.) 

La \'ie sociale etses évolutions, par Ernest Van 

Bruvssel. (E. Flammarion, éditeur.) 

OEuvres complètes du comte Léon Tolstoï 
(Anna Karénine, 1873-1876). (P.-V. Stock, éditeur.) 



420 



L'ART ET LES ARTISTES 



REVUE DES REVUES 



REVUES ALLEMANDES 



Kunsl und Kiinstler, Berlin, Cassirer, Y XII. Étude 
fort documentée de M. //. Weizsâcker, sur le mouvi : 
artistique à Francfort vers 1860, dont les représentanl 
Scholverer, Victor Millier, Eysen, Lindenschmidt et 
Thoma étaient dominés par le puissant œuvre de Courbet, 
qui travailla à Francfort en 1858 (ill.). Rembrandt au 
Musée de Cassel, par Jan t-V/A (ill.). Extraits d< lettres 
et écrits du peintre romantique l'/ulipp Otto A 

I es tombeaux des rois à Saint Denis, par Detta 
Zilcken (ill.). 

Dt'i Kunst, Munich, Bruckmann, IX, 1. — M. Fritz vof> 
Ostini sur l'œuvre de Fritz von Uhde, qui était parmi les 
premiers artistes qui introduisaient le pleinairisme fran 
çais en Allemagne (ill.). — M. Wilhelm Bode, l'éminent 
directeur général des Musées de Berlin, sur l'histoire, 
la vente et les destinées futures de la collection Kann, 
à Paris. — L'oeuvre de John Singer Sargent, par Arthur 
Layard (ill.). — Œuvres d'art décoratu de 
Wieland (ill.). 

Deutsche Kunst und Décoration' Koch, Darmstadt, XI, 1. 



L'atelier d'Auguste Rodin à Meudon pai M. Wilhelm 

Michel (ill.). — Compte lu de l'Exposition d G 

ure etarts décoratifs) (ill.). — 1 | 
1 I'l sposition de I 1 1 en 100.S (ill.). — Repro- 

ductions d'oeuvres d'art di 1 oratif. 

Tnnendecoi ■■' : h, Darm tadt, XVIII, 12. — ■ 

ivre de l'architecte Ludwig Pfafiendorf, de Cologne 
(ill.). — M. J. A. Lux -m les méthodes d'ornementation 
de l'art nouveau (ill.). 

hewarte Voigtlaender. Leipzig, III, quête 

sur le différend entre l'industrie du meul 
décorateurs en Allemagne. - L'an de la reUure. 

L'ART FRANÇAIS EN ALLEMAG 

Exposition d'un religieux à Aix-la-Chapelle: œuvres 
importantes de M. Maurice Denis. — Sections françaises à 
l'Exposition de M.mnheim et à la Sécession de Munich. 

K. M. 



CHRONIQUE DE LA CURIOSITÉ 



La publicité artistique 



Le New York Herald a publié à deux reprises, en pre- 
mière page de ses suppléments d'art du 15 septembre 
et du 22 septembre, une profession de foi qui vaut d'i tre 
citée, car elle a le mérite d'être rédigée nettement, île 
provenir d'un journal qui s'est acquis une réputation jus- 
tifiée dans le public des antiquaires et des collectionneurs 
et enfin de soulever une question fort intéressante pour 
toute la corporation des critiques d'art, et leurs lecteurs, 
et le journalisme artistique en général. Je transcris les 
passages les plus significatifs : « Il n'est pas sans in 
de rappeler en tête de ces colonnes que le Herald a pour 
principe absolu la séparation des pouvoirs. C'est-à-dire 
que la rédaction et la publicité y forment deux éléments 
absolument distincts. Ce système est avantageux pour 
tous. Le public, en effet, lit avec plus de confiance les nou- 
velles et les articles qui lui sont fournis, sachant qu'ils 
n'ont aucun caractère de réclame payée et sont l'expres- 
sion d'une opinion désintéressée. Le commerçant, lui. se 
trouve ainsi protégé contre toute tentative de cha 
et toute mention faite à son sujet dans les colonnes du 
journal, autres que celles réservées à la publicité, en prend 
une plus grande valeur, étant faite volontairemi 
gratuitement, dans l'unique but d'intéresser les le< I 
Le correspondant, le rédacteur lui-même y trouve 
nient son avantage ; sa situation offre, en effet, une sta- 
bilité qui lui ferait défaut s'il dépendait du bénéfice de 
commissions aléatoires plus ou moins illicite* et sa dignité 
personnelle s'en accroît. 

l.e peu de considération dont jouissait au1 
profession de journaliste provenait sans doute de 1 
ceux-ci étaient souvent supposés trop facilement corrup- 
tibles. Il ne saurait en être de même dans les joi 
existe entre la rédaction et la publicité une ligne de 
démarcation aussi tranchée... . La première, la rédaction, a 



pour mission de publier de la façon la plus impartiale le plus 
grand nombre de nouvelles pouvant intéresse] 1'- public... 
La seconde, c'est-à-dire les annonces, qu'elles soient 
commerciales financières ou artistiques, rédigées par 
ceux-là même qu'elles concernent, et publiées comme 
telles, doivent être payées tant la ligne. 

1 1 déclarations sont fort nettes. Je n'y trouverai rien 
à redire, sinon que le Herild exagère l'immoralité des 
journalistes. Ce sont les artistes mécontents, et linéiques 
hâbleurs, qui ont coi r cette opi- 

nion vulgaire. Pour un personnage illustre et malhon 
il y a cent personnes irréprochables. Chacun connaît les 
brebis galeuses — il y en a dans toutes les corporations — 
et leur tourne le dos. Il 1 1 rivi qu'un artiste et nu 
écrivain aient livré cô1 < côte ce qu'ils croyaient être 
le Ion combat pour une théorie d'art, pour leur vision 
particulier* di la beauté. lie ies s\ mpat lues in tel le. t : 
sont nées souvent de véritabli amiti et ces amiti 
sont traduites de la manière qui traduisait le mieux leur 
conviction commune : le dou d'une œuvre d'art. Quoi de 
taturel ' Et d'aillée: arrivés » ne se 

démunissent pas de leurs bonnes ouvres, ne prouvent guère 
leur amitié qu'au moment où leur talent s'élabore et a 
ai d'être demi 11 
Cette réserve faite, il . onvient d'approuver sans réserve 
l'éditorial du Hei l. I 'on< , deux parties bien distinctes : 
la publicité, l'article, m l'on admet ce principe, le champ 
tistiques se trouve considérablement 
On croyait bai nt respectable de ne traiter, 

dans une Revue d'art, qui . ■ des expositions, 

et on affectait de croire que nous ne devions pas regarder 
là de cet horizon. M ter partout, 

chez un antiqua e. Il nous a été 

donné cette année, à Paris, de voir disperser des collée- 



4 ji 



L'ART ET LES ARTISTES 



tions absolument admirables, des séries complètes, réunies 
par des professionnels et dignes d'être enviées et recher- 
chées par tous. Ne considérons pas comme un déshon- 
neur de citer, de décrire et de reproduire une œuvre d'art, 
où qu'elle soit. Ne nous bornons pas à transcrire les prix 
des ventes, à analyser les catalogues des ventes à venir, 
cherchons, bibelotons, et flairons les belles choses, partout 
où nous pourrons les trouver. Et, ce faisant, nous agirons 
en véritables curieux de la curiosité. Admettons une fois 
pour toutes que l'intérêt du lecteur, l'abondance des ren- 
seignements à lui fournir, priment toute considération 
d'un honneur superflu et un peu niais. Et, dans le cas où 
nous nous trouverons en présence d'un renseignement utile 
à donner, eh bien, donnons-le, même au risque d'un soup- 
çon de réclame, surtout si ce renseignement n'a pas seu- 
lement un caractère pratique, mais scientifique, et si 
l'objet précise toute une catégorie d'attributions. 

L. V. 

P. -S. — Le Joui util officiel vient de publier le rapport de 
M. Léon Bonnat sur les achats, dons et legs des musées 
nationaux, au cours de l'exercice précédent. On peut y 
recueillir des renseignements d'un vif intérêt. Le dépar- 
tement des peintures au Louvre a acquis l'Huiiiiu, au 
verre de vin, attribué à Jehan Foucquet et payé 190 000 fr., 
le portrait de Mme de Calonne par Ricard, un portrait 
d'enfant par Mercier, un portrait du Père Lacordaire par 
Chassériau, un dessin et trois peintures de Carpeaux. Le 
comte Potocki a offert l'admirable portrait du frère de 
Rembrandt, par Rembrandt; là ne se borneront pas les libé. 
ralités du donateur, et M. Bonnat apuannoncerqued'autres 
toiles seront données prochainement par le comte Potockiau 
Musée du Louvre. Le département des sculptures du Moyen 
Age, de la Renaissance et des Temps modernes s'est enrichi 



d'une superbe Vierge du xiv e siècle, de travail français» 
payée 15 000 francs ; de sculptures romanes et gothiques 
acquises 25 347 francs à la vente Molinier ; d'une croix 
qui provient de l'église de Saint-Léger-lès-Troyes, payée 
12 000 francs ; d'une sculpture bourguignonne et de divers 
autres objets. 

Au cours de l'enquête faite par le Figaro sur la surveillance 
dans les musées, beaucoup d'écrivains, et notamment 
M. Armand Dayot, se sont prononcés pour l'établissement 
des entrées payantes, à un franc par personne. Faisons 
ce que font les étrangers, qui savent si bien nous demander 
des preuves palpables de notre admiration. Et si l'on parle 
de démocratie, d'art pour tous, eh bien, que l'entrée soit 
libre le jeudi et le dimanche. Les ouvriers n'ont pas cou- 
tume d'aller au Louvre les autres jours. Le Louvre y 
gagnera en ressources et en sécurité. 



Pour les mois de novembre et de décembre, on 
annonce une série de ventes d'art, tant en France qu'à 
l'Étranger. 

A Berlin, le 5 novembre, on vendra des miniatures 
des xv e au xix e siècles de la possession des musées 
royaux de Berlin. Le 5 décembre, à Berlin, on disper- 
sera la collection de M. Clemm, composée de vieux 
Saxe, de vieux Sèvre, et de bijoux du xvm e siècle. Du 
28 au 30 novembre, à Amsterdam, on dispersera, sous 
la direction de M. Frédérik Muller, des porcelaines, des 
faïences, et des tableaux anciens. Du 10 au 12 décembre, 
sous la même direction, à Amsterdam, on dispersera 
les collections d'estampes anciennes et modernes, pro- 
venant des collections de MM. Scheikévitch, Du Bois, 
Schofîer, René de la Faille. On annonce, à Paris, une 
cinquième vente Chappey. 



422 



LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE* 1 » 




LE TITIEN (1477-1576) 



I\ilais Pitti, Florence. 

l'homme aux yeux bleus 



■ I In patricien il'' Venise dont ou ne sait pas le nom, l'un dis plus grands chefs-d'œuvre 

^' que je connaisse. C'est un homme de trente-cinq ans tout en noir, blême, au regard 
fixe. Le visage est un peu amaigri, les yeux sont d'un bleu pà'.e, une mince moustache rejoint 
la barbe rare; il est de grande race et d'un haut rang, mais il a moins joui de la vie qu'un 
manœuvre; les délations, les anxiétés, le sentiment du danger l'ont creusé et miné par une 
usure incessante et sourde. Tête énergique, fatiguée et songeuse, qui connaît les résolutions 
soudaines aux noirs tournants de la vie: elle luit dans son entourage' de tons sombres, comme 
une lampe qui vacille dans un air funèbre. . (H. Taine, Voyage en Italie: Hachette, édit.) 



(1) Sous cette nouvelle rubrique, '.'Ait .t les Artistes publiera régulièrement un grand chef-d'œuvre, ancien 'ii m e peint 

'.nu, d'architecture, de sculpture ou de gravure, accompagné du jugement d'un écrivain Cari su; ce chef-d'œuvre. 




LA VIERGE AVEC LE BAMBINO, !'N AXGE ET DEI'X MAINTES 



>T 



U 



NARDINQ L 



[l en est un peu, à certain égard, de Bernar- 
dino Luini, par rapport à Léonard de Vinci, 
omme de Jordaens vis-à-vis de Rubens. De même 
[ue la gloire du chef incontesté de l'Ecole d' An- 
fers empêche le peintre du Repas des Rois et de 
Satyre et Paysan d'occuper dans l'admiration des 
pules la place à laquelle il a droit, de même 
éblouissant rayonnement que dégagent l'œuvre 
t la personnalité du maître de la Jocondc et de 
i Vierge aux rochers fait qu'on ne considère géné- 
alement Bernardino Luini que comme son reflet 
âli. 
Que l'influence de Rubens soit évidente chez 
ordaens, que celle de Vinci soit visible chez Luini, 
[ni songe à le nier? N'est-il pas vrai, cependant, en 
e qui concerne le très grand et très original artiste 
lont nous avons à nous occuper, -- autrement 
rand et autrement original, certes, que Jordaens ! 
- que l'on néglige trop de reconnaître l'étendue et 
'importance de son apport personnel, de son 



œuvre prise en elle-même, pour ne chercher qu'à 
marquer en quoi il ressemble à son maître el ce 
qu'il lui doit. Que ne s'occupe-t-on, avec le même 
zèle, de mettre en lumière Les traits distinctifs de 
sa sensibilité, les raisons pour lesquelles il diffère 
de lui, ses qualités propres. Ks caractéristiques de 
son génie? le mot n'est pas trop fort. 

J'admire l'obstination qu'apportent certaines 
gens à ne découvrir dans l'œuvre et la personne 
d'un grand artiste, écrivain, peintre, musii Len, 
architecte, que ce qui peut le diminuer, la t< na< ité 
qu'elles mettent à démontrei que ''est justement 
ce par quoi m.s productions nous émeuvent, nous 
ravissent, qui ne lui appartient pas, enfin que, 
s'il est ce qu'il est, s'il a produit ce qu'il a produit, 
ce n'est pas à lui qu'en revient l'honneur. - e n'esl 
nullement de sa tante, et que l'on au ait tort de 
s'imaginer que..., etc., etc. Est-ce là ce que l'on 
est convenu d'appeler la mission «le l'écrivain 
d'art? J'aime mieux croire qu'il en est une. plus 



4-5 



L'ART ET LES ARTISTES 




SAINTE AP0L1 IX H 

haute, plus féconde, et dont quiconque, après 
tout, peut s'acquitter, qui, muni d'une culture 
générale et d'une sensibilité aiguisée, se laisse 
aller à son enthousiasme, et, goulûment, au mépris 
des thèses et des hypothèses des coupeurs de 
cheveux en huit, savoure toutes les joies que lui 
procure la contemplation de l'œuvre d'art. 

Le plus récent monographe de Bernardino 
Luini (i), M. Pierre Gauthiez, ne s'est pas placé à 
un autre point de vue. et il faut l'en louer sans 
réserve 

Qu'il a raison, d'abord, de rejeter l'affirmation 
de ce Lomazzo que « Bernardino Luini imita 
Gaudenzio Ferrari quant à l'expression des choses 
religieuses et Raphaël quant à la manière », et 
de chercher parmi les maîtres anonymes de « l'an- 
tique École lombarde » les ascendants du tendre 
et grave peintre de Sainte Catherine portée au tom- 
beau par les anges. Luini est, avant tout, lombard ; 
les influences étrangères ont eu peu d'action sur 
sa manière de sentir et de comprendre les choses 
de la nature et de la vie. Il ne quitte point son paj s, 
il passe son existence dans le milieu où il est né ; 
les paysages, les types du terroir qui l'a nourri 
sont reconnaissables dans toute son œuvre. « Mieux 
que le Vinci lui-même, dit fort exactement 
l'historien de Lorenzaccio, car il n'a jamais changé 

Bernardino Luini, par Pierre Gauthiez. Collection des 
\i i istes. Laurens, éditeur. 



de domaine, fidèle à la douce contrée qui le nourrit, 
le fait poète et l'explique tout entier. S'il n'a point 
subi l'influence éphémère de son époque, artiste 
assez puissant pour se retirer jusque vers les puis- 
sances éternelle- de la nature et de la race, il a 
fait fleurir en son art les dons de la patrie lombarde, 
la magie souveraine de la grâce et ce pouvoir de 
vie puissante et rare qui imprègne le pays et les 
créatures. Cette Lombardie. qui ensorcelle les plus 
froids et détend les plus secs, rêve éternel des con- 
quérants, des artistes et des poètes, a donné la 
sève et le charme ; n'a-t-elle pas mûri déjà, pour 
les pavs du Nord, l'architecture byzantine en ar- 
chitecture romane? Elle va faire maintenant, avec 
Bernardino Luini. s'exalter l'art de la décoration 
pittoresque jusqu'à son expression suprême, et 
cela sans sacrifier, comme on le fait trop souvent 
dans l'Italie centrale, la vérité ni la nature. » 
Quelle différence entre la grâce de Luini et celle 
des maitres florentins dont Emile Gebhardt vient, 
avec tant de finesse érudite et de claire compré- 
hension, de définir la séduction dans son beau 
livre sur Sand.ro Botticelli. Ils sont, avant tout, 
ceux-ci, des voluptueux et des raffinés ; lui, dans 
ses inventions les plus charmantes, il conserve 
une espèce de gravité. Il est, d'autre part, peu 
païen, et sa foi est restée intacte ; il ignore les 
troubles de conscience que connut le peintre de 
la Primavera ; il n'a pas été remué par la farouche 




DÉTAIL DE TA « DHPVTE DE JESUS I 



426 



L'ART ET LES ARTIS1 I - 




MARIAGE DE LA V] 



loquence d'un Savonarole. C'est une âme assez 
simple, sereine, un esprit moins impressionnable, 
une nature forte et bien équilibrée. Il se satisfait 
de joies saines, et le rêve qu'il porteen lui, il semble 
qu'il ait réussi à le réaliser intégralement : Luini 
est un artiste heureux. 

Aux murailles de l'église de Saronno, comme 
du Monastère Majeur, à Milan, comme de la villa 
Pelucca, qu'il raconte le Mariage de la Vierge el 
V Adoration des Mages, le Martyre de saint Mau- 
el le Martyre de Sainte Catherine, la Récolte 
de la Manne et le Bain des Nymphes, le Sai 
du dieu Pan et la Métamorphose de Daphm 
sources de son inspiration restent les mêmes, les 
mêmes décors servent de fonds à ces scènes, reli- 
gieuses ou légendaires, dont des personnages direc- 
:it observés sont les protagonistes. Réalisme 
charmant que le sien I où la vérité s'agrémenl 
douceur, se pare de noblesse, parle un langage 
d'une simplicité exquise, d'une spontanéité don! 
la fin du xv siècle et le commencement du XVI e 
sont peu coutumiers. Point de fausse éloquena . 
point d'attitudes déclamatoires, nulle rechen he 

ttet pour l'effet. Au contraire, une sim 
absolue, le dédain, pas appris, pas raisonm 
«roi-;, mais instinctif, congénital, si l'on peut 
des formules toutes prêtes et des canons. Par suite, 



certaines lourdeurs, des gaucheries, mais qu'est-ce 
là aux yeux de qui esl ai i essible au charme prime- 
sautier de cette œuvre? Qui ne le serait, à moins 
d'être aveugle? Qui pourrai! rester insensible à 
la suavité et à la vigueur, à la mâle tendresse de 
es images ~ J 

De belles jeunes filles aux formes pri 
naïves, aux clairs regards francs, aux lèvres p 
de hardis el forts jeunes hommes, à l'allure 
gique, de souriants vieillards en qui Fexpériem 
vivre n'a pas éteinl toute illusion, des enfants 

es et vigoureux, voilà les pers lages humains 

qu'affectionne Luini ; ils pensent peu. et peu subti- 
lement, ne sachant pas grand'chose hors l'idéal 

: ii t de leur vie quot idienne. Aux assen 
de l'Ai adémie platoni» ienne, dm- la compagnie 
des humaniste- .t des belle- «lame- qui parlent 
latin, ils seraient dé] : l surplus, ils se gardent 

ier leur - ience et le- joies qu'elle leur procure. 
Voyez la série de scènes tirées de l'An< I 

ment qui ornaient jadis la villa Pelucca et qui, 
- une halte de cent ans .m Palais Royal de 
Milan, viennent, il | les moi- à peine, d'être 

à la rhunificeni e du roi Victor- 
Emmanuel II. dans le- -aile- du Mu I ' 
Est-il mu de plus touchant, dans sa simpl 

Hébreux, que la 



4-7 



L'ART ET LES ARTISTES 




BIANCA MARIA SFORZA 

Récolte de la Manne, que, surtout, la Mort des 
premiers-nés? L'influence de Vinci, vous en cher- 
cherez vainement, ici, les traces. Des attitudes 
vraies, des gestes vrais, des types vrais, je veux 
dire aucunement passés au crible de la volonté de 
l'artiste, si vrais qu'aucun de ces gestes, aucune 
de ces attitudes, on ne peut l'imaginer autre; un 
souci, non pas, un instinct de vérité si fort que le 
groupement des personnages parait ne pas avoir 
été inventé; que sais-je encore? des dons d'émotion 
extraordinairement puissants et qui se font jour par 
de ces trouvailles dont seul un homme de génie 
est capable, tant on les sent peu préparées, peu 
apprises.... Tout cela vivant, s'animant sur la sur- 
face du mortier fin, en des colorations presque quel- 
conques, inconsistantes parfois, inexistantes, à 
vrai dire, quand, détachant tout à coup ses veux 
et sa pensée de ce qu'ils contemplent, on se met à 
songer à ce que l'on entend aujourd'hui par « la 
couleur ■ ; tout cela écrit, figuré de la façon la plus 
simple, comme schématiquement, sans vaine habi- 
leté, sans tour de force, et tout cela merveilleuse- 
ment en place, sans qu'aucun effet empiète sur un 
autre, merveilleusement dans l'air de la scène, dans 
l'atmosphère du paysage.... Ah! comment ne pas 
s'émerveiller ! 

On ferme les yeux... On revoit par le souvenir 
les fresques de Saronno, les expressions si variées. 
ment et sisimplement traduites, àe\' Adoration 
Mages, la tête si bellement attentive du pagi 
qui porte la couronne du roi Melchior, cel! 



radieusement joyeuse de saint Joseph ; on revoit 
les types si délicatement caractérisés des docteurs 
qui entourent Jésus, ceux du Mariage de la Vierge, 
à Saronno également ; on se rappelle les fresques 
du Monastère Majeur, le Martyre de saint Mau- 
rice, Sainte Catherine décapitée, la série des figures 
de saints et de saintes, Sainte Apolline, Sainte 
Lucie Sainte Agathe, Saint Sébastien, Saint Roch, 
qui complètent cet extraordinaire ensemble, et 
l'on reste confondu par la richesse, la souplesse, la 
diversité, la fécondité de ce génie. 

Les personnages divins de Luini, ses madones, 
ses anges, de quelle lumière surnaturelle il les a 
enveloppés, sans leur enlever jamais leur carac- 
tère de vérité. La Vierge aux yeux baissés de ['Ado- 
ration des Mages, la Vierge aux yeux ouverts de 
l.i Vierge avei l'enfant Jésus, Sainte Marthe. Saint 
Jean et une nonne du Brera, la Vierge triom- 
phante de la Vierge et l'enfant Jésus, Saint Au/iaue 
et Sainte Barbe du Brera, encore ; la Vierge du 
Mariage mystique de sainte Catherine du Musée 
Poldi-Pezzoli, la Vierge de l'église de Sainte-Marie- 
des-Anges de Lugano, pour n'en citer que quelques- 
unes, qu'elles sont charmantes, malgré leur 
gravité! Elles n'habitent point les palais de marbre 
enguirlandés de fleurs où Fia Filippo Lippi, 
Botticelli, Orivelli logent leurs madones ; elles ne 
portent pas les robes somptueuses, les manteaux 
de pierres précieuses dont ces maîtres habillent 
leurs Vierges; elles n'ont pas leurs sourires énigma- 
tiques où semble traîner comme un regret de 




1 OUIS 51 I 



\2Ï 



l'Akl II LES ARTISTES 




Milan.— Pinacoteca de Br.r.t. 



LE BAIN DES NYMPHES 




DÉTAIL DU « MARIAGE DE LA VIERGE » 



4- I 



L'ART ET LES ARTISTES 




ISABELLE D ARAGON 

voluptés perdues; elles n'ont pas non plus l'austé- 
rité des Vierges de Mantegna ou de Ghirlandajo, 
la dignité froide et distante de celles de Piero délia 
Francesca, pas davantage l'humilité, l'enfantine 
allure de celles de Benedetto Bonfigli ; celles-ci 
sont florentines, celles-là vénitiennes, les autres 
ombriennes ; les madones de Luini sont lombardes. 
Elles ont une beauté bien à elles, bien à lui aussi. 
Léonardesque, dira-t-on ; pas uniquement Dans le 
visage des Vierges du Vinci, aucun trait qui ne soit 
expressif, qui m- suit significatif; tout est précis et 
volontaire. Luini a plus de laisser-aller, peut-être 
parce qu'il a moins île science ; il ne vise pas, comme 
son maître, à la perfection sans cesse ; il est moins 
exigeant vis-à-vis de soi-même ; il est plus fécond, 
par suite plus primesautier. Il est moins présent, 
délibérément, dans ses œuvres; il est moins tendu; 
il met de l'air dans ses phrases; il laisse à cha- 
cun île remplir les blancs par ses impressions 
propres, ses rêves personnels; il ne vise point à être 
hermétique ... 

Le peintre de fresques me paraît, en Luini, 
infiniment supérieur au peintre de tableaux, et je 
donnerais volontiers toutes ses Salomê, par exemple, 
pour cette pure merveille de vérité et de poésie 
ressentie qu'est le Bain des Nymphes de la villa 
Pelûcca, aujourd'hui honneur du Brera. Elles 
sont huit jeunes filles qui se baignent dans une 
rivière. Celle-ci, qui vase mettre à l'eau, y plonge 
déjà la jambe droite, tandis que de la gauche 
et de ses deux mains elle s'appuie encore au rivage ; 



de celle-là on ne voit émerger que le haut du corps ; 
cette autre est prise dans l'onde jusqu'au ventre ; 
d'autres, déjà sorties de l'eau, sont en train de se 
rhabiller ; l'une, assise, la jambe gauche croisée 
sur la droite, remet sa chaussure ; l'autre, le dos 
tourné, debout, cherche à atteindre ses vêtements 
déposé's sur la rive ; une autre, les reins nus, est 
en train de remettre sa chemise. Il est impossible 
de ne pas songer aux baigneuses de notre école na- 
turaliste etl'on s'étonne delà justesse, de la vérité, 
de la délicatesse et de l'audace d'observation de ces 
gestes, de ces poses, de ces mouvements. Mais, ici, 
rien de vulgaire ; un sens incomparable de la beauté 
vraie des formes, <t aussi de leur poésie. Ce sont de 
belles filles de la campagne qui savourent la joie 
de la fraîcheur de l'eau par une journée brûlante ; 
elles ne posent pas : elles ne sont m orgueilleuses 
ni gênées de leur nudité harmonieuse ; elles se 
baignent. Cela est simplement un chef-d'œuvre. 

Cet amour intense, ce respect délicat et ému 
de la nature, il domine l'œuvre de Luini : la série, 
maintenant complète au Brera, des fresques de 
la Pelucca, en est une éclatante manifestation. 

Luini s'y révèle, à mes yeux, dans la grande 
décoration, comme un paysagiste génial et unique. 
Les milieux de nature de la Récolte de la Manne, de 
La Mort des premiers-nés, du Départ des Hébreux 
pour l'Egypte, distribués en grandes étendues par 
de simples lignes, mouvementés par des accidents 
de terrain, des arbres, des arbustes, des rochers, des 
fabriques, sont des synthèses décoratives d'une 
intensité poétique extraordinaire. Tous les traits 




Milan, Musée 



430 



L'Ain i I LES VRTIS1 



essentiels nécessaires pour caractériser un 
5 sont, traités avei un souci de la vérité e1 un 

i simplification entièremenl modernes 
le meilleur sens de ce mot tant décrié. < In a< 
s'empêcher de penser, sans que cela le dimini 
rien, à Puvis de Chavannes.... Le maître du B i 

,de l'Été et l'H iver avait-il vu, au Palais Royal 
de Milan où elles se trouvaient lors de ses voya 
il ilie.L fn qui - d< Luini? i \ 



l'hui, si, .ni lieu de s'imaginer que l'art du 
n'est fait que de formules et qu'eux 
depuis que le monde i xiste, ont reçu du di 
le <!"' des yeux pour voir, ils se soui iaient 

un peu plus d'étudier sans parti pris lés chefs- 
d'o uvre d'autrefois ! M étudie le pa >é que 

pour le copier. 

I œuvre de Bernardino Luini est, à cet égard, 
pleine d'i xem] <h - ex< ellenl Soi issanl 




1 



LE MARIAGE DE SAINTE CATHERINE 



admirable instinct de la décoration, il s'est rencon- 
tré avec Luini ; ils ne peuvent en retirer, l'un et 
l'autre, que de l'honneur. Certains gestes familiers 
des personnages de la Récolte de la Manne, de la 

rentiers-nés, ont également leurs anal 
chez notre grand Puvis. C'est qu'ils avaient 
deux le même idéal, c'est qu'ils aimaient tous deux 
d'un aussi ardent amour la nature et la vie. c'est 
qu'ils savaient tous deux d'un œil aussi clairvoyant 
pénétrer le sens des choses animées et inanimées, 
si et la beauté des arbres, du ciel, di 
hère, îles êtres humains en action. 
Quelle leçon que celle-ci et qu 
féconde pour les artistes prétendus novateurs 



et raffiné à la fois, sa fécondité 
i ii-it' ompo rit aux préo 

tes d'un maître dont l'œuvre n'est pas moins 
vante pour tout artiste à eau- ction 

qu'elle ne peul êtn stimulante, sa fidélité aux 
traditions et aux milieux où il se forma et dont 
on le sent heureux et lier d'être l'interprète, autant 
de qualités de l'étude desquelles chacun pei 
trouver à même, avec de la clairvoyance et un 
'humilité, — quoi de plus rare aujourd'hui 
vertu ? — di 

[El Ml IUREY. 



431 




CYGNES 



UN PEINTRE AN 



ALIER SUEDOIS 



DU 



RUHO LILJEFf 



Parmi les peintres qu'a passionnes le problème 
de la vie animale. Bruno Liljefors tient une 
place tout à l'ait à part. 

( )n a défini l'art en disant que c'était la nature 
vue à travers un tempérament. L'étrange, dans 
l'art de Liljefors, est que l'artiste, en tant qu'inter- 
médiaire, a disparu. Ses toiles sont des fenêtres 
ouvertes. Elle nous montrent un monde presque 
aussi nouveau pour nous, dans l'ingénuité de ses 
gestes nécessaires, que le serait celui des habitants 
de Mars : le peuple furtif ou ailé qui grouille, vit, 
se terre et se meut au creux des rochers, sous les 
berges ou dans les fourrés, au revers des vagues 
ou sur les écueils solitaires, la création qui nous 
ignore.... 

Combien loin d'être une idylle pourtant !... 
Darwin y règne sans conteste. Le renard est nietzs- 
chéen, et l'aigle de mer césarise. Mais l'innocence 
de l'impassible nature est sur tous, et la plénitude 
de son large souffle, qui fait tenir toute la joie de 
vivre dans la minute qui passe. 

Bruno Liljefors .1 eu la lionne fortune, si rar< 
pour un artiste, de rencontrer un milieu parfai 
t nient adéquat à son tempérament et à sa tâche. 
Ceux qui connaissent la Suède et l'archipel de 



Stockholm savent que nulle part en Europe la 
nature ne s'est gardée comme là fraîche et solitaire, 
dans le mystère chuchotant des eaux, des récifs 
et des bois. 

Tout le long de la côte suédoise, entre celle- 
ci et la mer libre, sur une largeur de 80 kilo- 
mètres, s'enchâssent, entre les anneaux élargis 
ou resserrés des fjœrds, plus de sept mille îles, 
îlots ou brisants, où nichent les aigles de mer et 
les eiders, les plongeons et les mouettes. Dans les 
forêts de sapins qui vêtent cette terre rocheuse 
et bossuée, le coq de bruyère au somptueux plu- 
mage, le renard, le lièvre et le hibou ont leurs 
demeures. Les vols d'oies et de cygnes sauvages 
s'abattent en troupe sur ses rivages ; la bécassi 
et le> oiseaux d'eau hantent leurs marais. Un ter- 
rain royal de chasse comme il n'en fut jamais. 
Bruno Liljefors est le peintre de cette nature. 
Depuis vingt ans. chasseur autant que peintre, 
maniant le fusil à l'égal du pinceau, il y a fixé 
son lover. 11 sait l'heure où s'éveille le hibou, 
celle où le renard se met en route pour sa quêt< 
nocturne. Il a surpris dans leur nid les petite du 
faucon ou de l'aigle. « L'animal libre dans la nature 
libre » : c'est ce que. pour la première fois dans 



432 



L'ART ET LES ARTISTES 



\ 



'■■ * *Lâ 




Musée lia mal, S ackholm 
ZORX -- PORTRAIT DE BRUNO ULJEFORS 

l'histoire de L'art, i! a été donné à un peintre de 
pouvoir rendre. 

Avant lui, certes, des artistes à la pensée féconde 
avaient interprété avec ampleur le mystère de la 
vie animale. Mais ils ont étudié presque unique- 
ment l'animal en relation avec l'homme. Ils nous 
l'ont montré « humanisé », pour ainsi dire, par sa 
collaboration à nos travaux et à nos jeux. Tel il 
est sous le pinceau des puissants poètes de la vie 
rurale : les Trovon, les Rosa Bonheur. Pour la 
sympathie profonde de ces grands artistes, la 
bête sans parole est un compagnon, un ami. Elle 
est un symbole aussi. La paix, la puissance nour- 
ricière de la nature, l'effort joyeux du travail, 
respirent aux flancs des grands boeufs de Rosa 
Bonheur. Pour Barye, le fort pétrisseur du bronze, 
la musculature terrible du fauve incarne l'impla- 
cable logique du Pan dévorant. L'animal, ainsi 
est toujours le chiffre de l'homme. — Je sais 
à Bruno Liljefors d'avoir complété pour nous le 
eveleoù se meut l'énigme delà vie inférieure, d'avoir 
ouvert à notre vision ce cercle élémentaire où elle 
nous ignore et où nous ne pouvons l'apercevoir 
que par surprise. 

J'aime, dans les bêtes que nous présente Lilje- 
fors, l'auguste stupidité de leur œil obscur. J'aime 
en elles cet automatisme infaillible du mouvement 



qui balam ■ < es mouettes el - - - aigl< 
de pi itapultes il'- ont le rej 

ii le - le. lii semblenl de même natui i que 
l'impulsion qui pousse le Ilot contre l'écueil et 
le nuage dan- le ciel d'oi âge. Cetti pi nétra- 
tion réciproque de I', hiiui.iI el de --un ambiance 
est si intense que celle-ci et lui appa 
comme le revers et l'avers du même phi 

mène. Il esl me le i hoi en reti iui 1 1" forces 

de nature ramassées en lui. 11 fait corps a 
le milieu qui l'entoure, la pierre ou L I 
qui l'abrite. Il semble presque qu il ne soil qui 
celle piei re ou cetti écorce à travers laquelle 
a passé, pai hasard, le frisson du mouvement. 

.Mais comme il amplifie, une il magnifie, 

comme il exalte ces puissances de nature qui 
s'expriment en lui! Comme il i om i ntre el tend 
visible leur dynamisme épars, dans sa silhou 
construite poui les contre-balancei e1 pour les 
i ombattre ' < e vol d'eiders, orchestre de l'oura- 
gan, ne jaillit-il pas dans l'air comme l'éci 
animée de la vague ? I e lièvre aux écoutes sur 
la neige n'a-t-il pas. dans le frissonnement de 
ses longues oreilles, toul le silence de la I 
d'hiver? Ces canards au duvet sombre et 
léger qui barbotent dans le maréca sem- 
blent eux-mêmes une condensation delà brume. 
Ces cygnes royaux n'ont-ils pas dans leur allure 
jumelle tout le bercement harmonieux du 
flot? et cet autre, entre les roseaux, n'exprime-t-il 
pas, dans la courbe de son long col fouillant la 
vase, la fraîcheur délicieuse de l'onde? Ce coq de 
bruyère, aux écailles de pourpre et d'or, ta- 
ble sur ses ailes toute La splendeur automnale du 
grand bois. La dureté du rocher s'incarne dans la 
serre pesante de l'aigle e1 son ombre impla 
dans L'ombre de ses ailes, menacesans cesse sus- 
pendue sur toute cette vie tremblante de l'ani- 
mal. Vie obscure, toujours sur Le qui-vive, mais 
où pourtant en ces muette- créatures palpiti 
aussi la plénitude enivrée de la vie libre. 

Les compatriotes de Liljefors ont -muent 
trouvé à -a facture des ressemblances avec l'art 
lapon. h- : la minutie réaliste avec laquelle 
rendu le détail du plumage de L'oiseau, e1 la forte 
synthétisation qui fait tenir dans un seul trait 
l ; -, héma d'un mouvement. Deux qualités qui 
concourent à donner à telle des grandes compo- 
sitions de I iljefors un asp cl singulière! 
atif. 
i i 'muent L'ai tiste, po endn la rich 
multiple d i- de La vie anim i abile 

avarier sa manière et les teinte tte, il 

faudrait presque, pou essaye! de le faire sentir, 
pouvoii i chacune des quai 

ollection de M. Ernest 






L'ART ET LES ARTISTES 



Thiel, dans la belle villa du parc de Djurgarden, 
à Stockholm; collection qui, formée par un ama- 
teur raffiné double d'un philosophe subtil, offre 
une sélection admirablement représentative de 
l'art suédois contemporain et spécialement de 
l'œuvre de Liljefors. 

Mais nous devons nous contenter ici de notes, 
jetées un peu au hasard, dans la rapidité d'un 
voyage, sur cet artiste qui tient une place con- 
sidérable dans l'art de son pays et qui en mérite 
une semblable dans l'art européen. 



Italie, en France, et rît partie quelque temps 
de la petite colonie d'artistes suédois fixée à 
(irez. 

Puis il rentra dans son pays et s'établit dans 
l'archipel de Stockholm, qu'il n'a pas quitté depuis 
vingt et quelques années. Il y vit au milieu de sa 
famille, de ses animaux apprivoisés ou sauvages, 
menant la vie du chasseur, plus, dirions-nous, 
que celle de l'artiste, si la première n'était pour lui 
la préparation nécessaire de l'autre. On remarquera 
que les animaux qu'il peint appartiennent presque 




Musée national, Stockholm. 



AIGLES DE MER 



Bruno Liljefors est né à Upsal, en 1860. Son 

p.'ie était iils de paysans, mais, dans son ascen- 
dance maternelle, on comptait des artistes. Mala- 
dif jusqu'à sa dixième année, il se fortifia à cou- 
rir dans les bois, la seule école qui lui plut. 

Il entra comme élève en 187g à l'Académie des 
Beaux-Arts de Stockholm, où il resta un peu plus 
de deux ans. Il y perdit son temps, d'après son 
propre avis et celui de ses maîtres, et donna sa 
démission, sur l'avis qu'il en reçut que c'était ce 
[u'il avait de mieux à faire. L'étude de l'antique, 
qu'il devait y cultiver, ne l'intéressait pas. Durant 
ées [882-83, '' voyagea en Bavière, en 



toujours à ces espèces: renard, lièvre, hibou, 
chats-huants, aigles de mer. mouettes, bécasses, 
eiders, plongeons, et toutes les variétés de canards, 
d'oies et de cygnes sauvages, ("est là la faune de 
l'archipel de Stockholm, celle qu'il connaît et 
fréquente journellement depuis plus de vingt ms. 
Il est assez curieux de noter que, bien qu'il ait 
quatorze chiens dans sa maison, il n'en a jamais 
peint un seul. Il a toujours chez lui une quantité 
d'oiseaux de mer ou de rivage qu'il prend au nid 
tout petits et qu'il lâche lorsqu'ils sont élevés. 
I es aigles de nier, au moins dans leur premiei 
âge, s'apprivoisent aisément et se perchent volon- 



434 



L'AR I 1 I LES \.RTIS1 ES 




Vi H. D OIES SAUVAGES 



tiers sur la main ou sur l'épaule de M. Liljefors. 
A l'aide d'une longue-vue, le peintre épie sur les 
récifs, distants souvent de plusieurs centaines de 
mètres, le départ ou l'arrivée des bandes d'oiseaux 
sauvages et leurs différents manèges. Il suit dans 
le ciel le vol des aigles. Tous les mouvements de 
l'oiseau, la manœuvre de son vol, lui sont devenus 
si familiers qu'il les voit, les yeux fermés. A ce 
sujet, nous raconterons une petite anecdod- assez 
amusante. 

Lors de la dernière exposition particulière des 
(euvres de Liljefors à Berlin, - - exposition qui 
obtint le plus grand succès, -- l'organisateur de 
celle-ci faisait observer à un personnage important 
de l'administration des Beaux-Arts que Liljefors 
n'était pas représenté au Musée de Berlin, tandis 
que celui de Munich possédait de lui une impor- 
tante composition. Et il indiquait à son choix un 
grand tableau représentant des aigles de mer. 
Le représentant des Beaux-Arts alla soigneusement 
fermer la porte, de crainte d'être entendu. L'em 
pereur, répondit-il, n'admettra pas que dis aigles 
volent de cette manière. L'oiseau de L'empire 
doit planer toujours les ailes éployées, à la manière 
classique. Il conviendrait mal, en effet, qu'il 
laissât voir cette allure de brigand aux. pi 



fermés, au vol plein d'ombre; qu'il avouât ainsi, 
impudemment, qu'il est cousin du vautour. 

Avec quelle conscience sûre d'elle-même, 
quelle maîtrise, cette loi du vol qui domine l'oiseau, 
parachute ailé, est exposée dans les toiles de 
Liljefors, il suffit, pour l'admirer, d'examiner ces 
deux œuvres maîtresses, Aigles de mer, du Musée 
national de Stockholm, et l'Aigle poursuivant un 
. a la galerie Thiel. Nulle dramatisation. 
Une sobriété sincère et respectueuse. Mais toute 
la psychologie de L'animal es1 Là, le secrel de son 
être : l'équivalence parfaite de sa force vitale 
interne avec les forces extérieures qui la pressent. 
Regardez l'efforl prodigieux des ailes, pétrifiées, 
coquilles d'ombre, dans Leur courbe violente, 
pour assurer l'arrêl de l'oiseau, le cramponner, 
vaisseau a l'ancre dans L'air, empêcher le vaste 
empan des ailes de se briseï coni erre ou di 

se laisse] saisir au linceul mouvant du flot. Et, 
dans ce lièvre chassé par un aigle, voyez la dyna- 
mique puissante de ce bond suprême, qui cl 
l'animal poursuivi en flèche éperdue. 



* * 



1 i trait que j'ai déjà indiqué et sur lequel je 



435 



L'ART ET LES ARTISTES 




■ a . i I hiel, Stot kkolm. 



RENARD CHASSANT 



voudrais, comme dernière impression, laisser mon et d'un amant de la vie. Sans doute un art profond, 
lecteur, est, dans l'art de Liljefors, son imperson- un art qui se cache, est présent : sans lui, nulle 
nalité. La nature est vue ici par l'œil d'un chasseur représentation vivante du monde ne peut exister. 




/ HUl. Stockholm. 



KEXARD - - FORET D HIVER 



ART ET LES ARTISTES 




: :holm. 



AIGLE P0URS1 I\ W'T UN LIEVRE 



Mais il n'est pas son but à lui-même. Il ne joue pa 
avei les tonnes et les couleurs pour s'en faire un 
vêtement brillant. Il se dérobe, comme un servi- 
teur muet, qui disparaît après avoir apprêté le 
!< stin du maure. Cette nature est belle, parce qu'elle 
est vivante. Elle est pleine de souffles, de bruits 
et d'écume. Son haleine emplit votre poitrine de 
fraîcheur et vous sentez les gouttelettes de la 
vague sauter sur votre visage. Pas n'est besoin de 
vastes horizons pour vous emplir le regard. Le plus 
souvent, le pan de nature qu'il vous montre n'est 
guère plus grand que sa toile. .Mais l'amplitude du 
mouvement qu'elle contient a derrière elle toute la 
poussée de la lourde mer, et tout l'élan de l'oisi au 
à travers l'espace. 

On sent là une sensibilité formée par une nature 
d'ordre tout différent de la nôtre. Dans nos pays 
de culture latine qui, par droit de naissance, ont 
jusqu'à présent dominé l'art, le long effort d'une 
population dense et chargée de siècles a depuis 
longtemps discipliné la nature. Elle lui a imposé, 
pour ainsi dire, son rythme et ses lois. Elle l'a 
réduite à n'être que le magnifique décor de l'activité 
humaine. Elle l'a tout au moins séduite jusqu'à 
lui faire porter sur sa face hautaine le reflet de- 
émois humains. Elle l'a vêtue de son histoire et sur 
la face des monts et des mers, dans l'or des 
chants, elle a fait flotter les fantômes enivrants 
des gloires et des splendeurs éteintes. L'air de 
notre pays est plein du passé, et c'est celui-ci 



que non- voyons quand nous regardons autour de 
nous. 

En Suède, où le sol maigre se défend contri 
pullulement humain, la forêt et la mer onl gardé 
leur virginité première. L'eau s'esl faite la 
dienne de l'espace. Immergeant en largo nappes 
ou en bras sinueux toutes les parties basses de la 
côte, elle a, prodiguant les écueils rocheux, forcé 
l'homme à laisser à la vie ail ■ a part de sol 
nécessaire. Pour loyer de la terre qu'elle lui prend. 
elle lui a donné la joie du sporf et l'air à pi 
poumons. «Où es1 l'âme de la Suèdi ' deman- 
dais-je lors de mon dernier séjour en ce pays, à 
un diplomate étranger, poète exquis et psycho- 
logue avisé, qui vit à Stockholm depuis vingl ans. 
1 i st l'art de Liljefors qui m'a repondu : « Elle 
es1 dans la nature >. 

Toutes les caractéristiques de cel ar1 s'expliquent 

.. i ette lumière : l'amour de la libre nature. Amour 

pectueux, amour réaliste, amour curieux. 11 

engendre forcément dans l'artiste, non seulement. 

un zoologue, mais aussi, dirais-je, un géomètre. 

Cela est frappant dans une grande composition 
que po— ède le Musée de Copenhague : un vol 
d'oies sauvages qui -'abat sur un rivage bas, à 
demi immergé. De droite à gauche, le vol d'oiseaux 
remplit transversalement tout le tableau, 1 
de la troupe, à gauche, e-t déjà posé ; une file de 
cinq oies sauvages, qui vont -'abattre à leur tour, 
marque les sta cessifs du mouvemenl des 



437 



L'ART ET LES ARTISTES 



ailes entre le repos e1 le vol planant. C'est une 
merveille de voir la logique collective et sociale de 
cette navigation aérienne qui tout à l'heure empor- 
tait la troupe à travers l'espace. Il vient de se 
briser en deux tronçons, sans pourtant se rompre 
tout à fait ; le mouvement de conversion qui 
dirige les cols tendus et les becs ouverts du groupe 
de gauche, dans un sentiment de félicitation et de 
bienvenue, vers leurs compagnes prêtes à s'abattre, 
esl encore distinct et continue l'impulsion pre- 
mière. Et comme les stries blanches des ailes sont 
tracées avec une minutie amoureuse! Quel détail 
à la fois large et patient dans ce tableau! Le ciel, à 
peme visible dans la toile, y est présent par la 
réflexion de ses nuages légers sur la mince couche 
d'eau de la lagune. Comme les deux nies de droite, 
posées ainsi qu'un point d'orgue sous le vol des 
arrivantes, se reflètent avec une naïveté vivante- 
dans les flaques du sol humide ! Et comme chacune 
de ces bestioles, en même temps que mue du 
grand courant T de la vie collective qui est son être, 
possède une personnalité reconnaissable, un brin 
humoristique, qui en fait un individu. 

«Je fais des portraits d'oiseau », aime à répé- 

Cl fustus Ccderquisi. 



ter Liljefors, qui volontiers insiste sur cette indi- 
vidualisation scrupuleuse de son art, et se fâche- 
rait un peu qu'on ne s'en aperçoive pas assez. Il 
n'a pas. dit-il, de plus grande joie, que quand un 
amateur reconnaît, en examinant une de ses toiles, 
l'âge exact de l'oiseau qu'il a peint. C'est qu'il 
sait qu'il n'est pas d'observation exacte sans 
caractérisât ion minutieuse. 

Non qu'il ait besoin, pour différencier les bêtes 
qu'il nous présente, d'emprunter ses expressions 
à l'humanité. La vie qu'il peint est bien plus 
primordiale. Elle est, non seulement avant la 
pensée, mais presque avant la conscience. Elle 
tenue la transition mystérieuse entre celle-ci et 
l'inerte matière. 

Si. devant l'art de Liljefors, je voulais absolu- 
ment me laisser aller aux comparaisons et aux 
réminiscences, je songerais à ces chats de jade 
exhumés du tombeau des Pharaons, aux oiseaux 
qui coiffent les Isis. Sur leur face vêtue d'ombre 
repose cette énigme farouche de l'être que l'arnère- 
antiquite vénéra dans l'animal, premier-né de la 
terre. J'ai vu, en regardant les toiles de Liljefors, 
le même abîme s'ouvrir devant moi. 

Léoxie Berxardixi. 



£5» 





• 



i ■ Stockho. 



LIÈVRE SUR LA NEIGE 

4.V S 



La Maison d 9 Aiimfolle Framee 



Ux jeune peintre, M. Pierre Calmettes, .1 eu 
l'idée curieuse et heureuse d'exécuter une 
importante série d'intérieurs, à l'huile el au pastel, 
d'après la maison de M. Anatole France; et j'ima- 
gine que tons les altistes et les lettrés seront heu- 




PORTRAIT I) ANATOLE FRANCE 
(Crav. n 

renx de retrouver aux murs de la galerie Chaîne et 
Simonson les images fidèles et délicates de cette 
riche et singulière demeure de la villa Saïd. où le 
plus grand de nos écrivains travaille et rêve. 



Là chaque objet signifie une pensée de son po 
sesseur. 

M. Anatole France a composé sa maison comme 
un de ses livres. 

Il s'y est appliqué avec un soin violent, une 
patience minutieuse, et cette grâce subtile qui es1 
le mystère de son art. Son caractère s'y décèle, e1 
le choix d'une statue ou d'une poterie nous y pré 



ciserà parfois une nuance de son âme ou une 
tendance de --a logique que sa prose ne nous avail 
poinl encore fait connaître. 

Cette demeure est un musée, bien moins gr& 
que romantique, où d'abord << late l'amour des 
couleurs chaudes el somptueuses. Le torse nu 
et blanc de Thaï- y est tiédi par le refiel des 
pourpres et des dorures. L'Orient v avoisine le 
moyen âge. Le caprice du peintre y avive le 
-ont du bibliophile. Étrange el captivante mai- 
son, toujours sombre, où dan-- la symphonie 
des obscurités fauves le soleil même ne parait que 
comme dans les Rembrandt ' On l'y devine pat le 
scintillement qui bout;'' sur des pierreries, il 
•mblie un peu de clarté rare et splendide au flan» 
d'un vase — et tout le reste est entre-vision opu- 
lente et dérobe, 

M. Pierre Calmettes a vécu d.m- 1 ette maison, et 
il y a appris à peindre. 

D'abord préoccupe'' de traduire exai temenl l'as- 
semblage et la qualité de choses dont aucune 
n'est négligeable et dont quelques-unes sonl 
sans prix, il a peu à peu cédé au charme indicible 
de l'atmosphère, il a compris, senti et trom 1 
moyens qu'il fallait pour peindre avant tout le 
rayonnement et l'âme, la leçon magnétique de 
ces merveilles. 

Ainsi ses toiles sont devenues de moins en moins 
sèches, d'exactes elles ont été promues au mérite 
d'être vraies, ses natures mortes sont parvenues 
a etie des « vies silem teuses 1, selon la belle expres- 
sion allemande, et ce jeune homme, dessinât* m 
appliqué, sincère et froid, au début, est maint 
nant un intimiste sensible, un coloriste de-- ombres 
— un artiste. 

< 'est ainsi qu'à lui connue à tant d'autres la 
présence et l'exemple de M. Anatole France 
lait du bien. Quand la -eue a été finie, l'artiste 
était formé : un peu de la beauté concertée et aimée 
par le maître avait passé en lui. 

Il résulte de cet effort une manifestation artis- 
tique i"it curieuse, e1 faite peur plaire aux po 
On surprend en quelques-unes de ces toiles les 
coïncidences mystérieuses entre les choses cho 
et lent possesseur ; la confession muette des années 
se lai--!' surprendre. 

Il y a de- réactions charmantes de tel bibelot 
sur telle manière de due. Nous pouvons deviner 



439 



L'ART ET LES ARTISTES 




LA CHAMBRE A COUCHER 

qu'une certaine expression ironique ou lyrique 
apparue dans un nouveau livre de M. France 
a été due à son amour de tête pour un marbre ou 
un bois sculpté qu'il venait de découvrir. Nous 
voyons l'histoire d'une âme là où le public ne per- 
cevra que l'évolution d'un goût. Chez un homme 
du rang intellectuel de M. Anatole France, c'est-à- 
dire un prince de lettres, le goût s'élève et se 
restreint à la recherche de motifs de pensées, au 
désir d'un accompagnement de sa musique 
intérieure. Pour lui tout n'est que symboles, 
et signes de signes. Un bibelot n'a de sens 
qu'au degré où il fortifie un sentiment et 
confirme une intuition. Ainsi la curiosité se 
transforme en désir d'harmonie ; la cherté, la 
rareté n'importent plus. 



* 
* * 



Un intérieur comme celui-ci est composé 
par l'artiste comme un paysage où il se prépare 
do promenades et se ménage des points de vue. 
Il le peuple d'aspects et de contrastes qui 
sont les témoignages de ses idées : il y laisse 
paraître des aveux, des préférences, des confi- 
dences et des singularités. 

Aux méandres des formes s'entrelacent les 
méandres des opinions. C'est cette disparité 
-axante qui rendait très difficile la tâche du 
jeune peintre dont nous sommes conviés à 
apprécier la tentative. Il devait si' résigner 
d'avance à la dispersion de cette série d'im- 
pressions cohérentes et coordonnées, se renfor- 



çant et s'éclairant l'une l'autre : 
et il fallait que l'âme de toutes 
demeurât en chacune d'elles. Il 
n'a saisi et rendu cet aspect supé- 
rieur et caché qu'après avoir 
commencé par peindre de son 
mieux ce qu'il voyait, et avoir 
satisfait à l'amusement de ses 
yeux - voyant pour le fait de 
voir. Peu à peu lui a été dévoilée 
la signification véritable d'une 
pareille réunion, et alors les choses 
qu'il créait l'ont créé à leur 
tour. 

Nous retrouvons là ces salles 
luxueuses et restreintes où s'est 
ingéniée l'imagination érudite du 
grand charmeur : la salle des 
livres, que garde le chat Hamil- 
car, la salle vitrée où se dres- 
sent vierges et évêques, la cham- 
bre où s'accumulent les chefs- 
d'œuvre, l'imposante bibliothèque 
(la Cité des livres) où sont réunis les documents 
sur feanne d'Arc, le plus durable des rêves de 
M. France, le rêve d'un chef-d'ceuvre' caressé 
depuis trente ans et que nous allons posséder 
bientôt. 

On se promène là dans la pénombre et l'oubli, 
extrêmement loin de la vie moderne, par la vo- 




I A SALLE A MANGER 



MEUBLE HOLI ANDAIS 



440 



L'ART ET LES AK ITSTES 



lonté d'un «1rs hommes qui pourtant L'ont le 
mieux pénétrée el recomposée dans l'art. 

I a façade calme et sobre, quelconqu 
et magnifie la surprise admirable di ci logis où 
!'ui ei les harmonies des chrysanthèmes s'atb 
nuent dans la lumière diffuse. 



roui ce qui i o mus, conquis, étonnés, con- 

fondus dans Thaïs, le : ys rouge, l'Étui de nacre 
ou l'Orme lu Mail s» o crétise en ces quelques 
pièces. 



M. Calmettes enfin a osé peindre li n veur au 
milieu de ses \> \ es e1 n en a fait, aupri 
quelques dessins fermes e1 sobres, un forl bi i 

portrait dans une harmoi icarnadine Ci t, 

le-, ample-, plis de la robe de chambre, pi 
que u ittentif qui ri 

-es chers cartons de Prudhon et d'Ingres. 

E1 "il s'attend, dan téi nuis. | , m, ndre 

la \ni\ vibrant i et inoubliable de 

M. France. 

(AMI! I E MAUCI.AIR. 




HAMILCAR, GARDIEN DE LA CITE DES LIVRES 



441 



L 



ïï 



DE lûliïM 



JE crois que l'on peut appeler grands artistes 
ceux-là seulement qui, une fois la jeunesse 
passée, ne sentent pas tarir en eux la source du 
génie, mais qui. au contraire, doués d'une abon- 
dance que la maturité renouvelle, continuent 
l'œuvre entreprise et la poussent aux limites 
extrêmes de son expression, insatisfaits devant 
les plus flatteuses réussites de leur talent. 

Au lieu de tomber dans la manière, comme c'est 







ETUDE DE NI' 



le cas de ceux que la mode favorise au début, ils 
cherchent à raffiner, ils approfondissent et, plus 
ils vont, plus ils s'aperçoivent, avec une modestie 
effrayée, que les horizons vers lesquels ils s'avancent 
reculent indéfiniment. 

Arrivé à un point de sa carrière où il pourrait 

se reposer, Rodin, inquiet comme un jeune homme, 

continue ses recherches. Ses dessins en marquent 

les étapes : ils sont des interrogations passionnées 

aux grands secrets de l'Idéal éternel. 

Le mot de dessin est quelque peu inexact. 
11 faudrait en inventer un autre pour qualifier 
ces étonnantes ébauches dont une grande par- 
tie, si leur auteur avait devant lui une nouvelle 
existence à dépenser, pourrait servir d'indication 
et de plan à une autre œuvre sculptée, plus 
véhémente encore que la première, plus étrange. 
Cinquante années d'intuitions, de rêveries, 
d'observations quotidiennes, de travail continu 
les ont préparées, les ont rendues possibles et 
les expliquent. Non seulement il n'est pas vrai, 
comme le croient certaines personnes naïves, 
qu'un enfant aurait pu les faire, mais encore Rodin 
seul, et aucun autre que lui n'en est capable. 
Le talent le plus patient n'atteindrait jamais à 
cette virtuosité, qui a quelque chose de fou- 
droyant. 

Dessins construits au cours d'une séance, pa- 
raît-il, alors que le modèle, fatigué ou distrait, 
a pris une pose naturelle ou en a simplement 
esquissé le geste, que le maître le pria d'achever. 
La connaissance de ce détail anecdotique 
n'augmente pas mon admiration, mais elle ne 
saurait en rien la diminuer. Car il n'en reste 
pas moins vrai qu'un homme existe aujourd'hui 
pour qui les mouvements du corps humain 
n'ont plus de secrets et qui, non content de 
noter ceux qui sont habituellement observables, 
combine, la logique et l'induction aidant, tous 
ceux que l'on peut supposer. Mathématicien de 
l'anatomie et de la statique, il joue parmi des 
quantités imaginaires, avec une sûreté décon- 
certante. Rien ne l'arrête plus, parce qu'il sait. 
S'il ne savait pas. il se perdrait dans la folie 
pure ; mais comme il sait, sa fantaisie est tou- 
jours fortement appuyée sur la réalité. Les 
mouvements audacieux qu'il invente sont aussi 
savamment équilibrés que les poses immobiles 



44^ 



L'ART ET 1 I S AH l'IS'I KS 



qu'il surprend. 11 y a, dans ses conceptions les 
plus fantastiques, un poids, une mesure, un im- 
peccable sens des volumes justes. 

fè pense à telle forme féminine entrevue dans 
le bleu transparent d'une profondeui m. unir. 
C'est tout ce que 
voudra le rêve : une 
bête des eaux, un 
prestige de l'océan, 
la fée secrète des 
mystères liquides. 
oui, mais c'est sur- 
tout un admirable 
corps : massif, animé 
d'un mouvement dont 
on tâte du regard sur 
ses modelés les forces, 
nageant vraiment, lé- 
ger et compact à la 
lois : une chose prodi- 
gieusement vivante. 
Et c'est pour cela 
d'ailleurs, parce qu'il 
est à ce point vi- 
vant, d'abord et avant 
tout, qu'il a le pou- 
voir d'imposer pa- 
reilles pensées. 

Puissance de la 
réalité saisie dans ses 
manifestations essen- 
tielles : c'est elle qui 
crée ce que l'on a 
nommé l'Idéal, c'est 
la source de tout art 
véritable. Le reste 
est habileté de main, 
truquage, mensonge. 

Ce que représen- 
tent les dessins de 
Rodin d'aujourd'hui 
comparés à ceux 
d'autrefois, si finis, 
si achevés, c'est tout 
de même un pro- 
grès, malgré l'incon- 
testable intérêt de ces premières œuvres. 

Une double évolution en effet s'est produite 
dans son esprit vis-à-vis des passionnants pro- 
blèmes de son art : la première est technique, la 
seconde intellectuelle. 

Au point de vue technique, ils témoignent d'un 
effort de plus en plus tenace et courageux vers la 
probité d'exécution. 

Quand un artiste a prouvé au public qu'il con- 
naissait les raffinements de son métier, il peut se 



I 






DANSE! s H « WIBODGIEXNE 



i onsidérei comme en règle a.\ ec lui el ne plus 
s'occupe] que ^le~ questions plus hautes qui le 
ollii ttenl I 'essentiel et non le fini de\ ient son 
but, La uggi tion de la vie et non pas l'illusion de 
l.i perfection. Rodin recherche avant tout ce in- 

"ii -,ei é loi -qu'il 

l'a i ommuniqué, nul- 
le autre exai titude 
ne lui importe. Ar- 
tii nié et organisé, 
un fragment de 
corps humain a plus 
de droil à l'i iristi 
esthétique qu'un au- 
plus pat i.hi en 
apparence, complel 
mais inanimé. 

Dans l'instant le 
plus fugace d'un 
mouvement, Rodm 
surpi end les deux ou 
trois points essentiels 

sur lesquels poiteul 
l'effoi l et l.i tension : 
il les réunit d'uni 
ligne nécessaire, in- 
changeable, et voilà 
la chose vivante 
réée elle peut être 
jetée maintenant 
dans l'espace, y ra- 
mer de ses quatre 
membres, se laisser 
jf glisser le long «l'une 

invisible déclivité, 
ri mlei" comme un tnut 
qui se détache, com- 
me une pierre qui 
tombe, comme l'écu- 
me bondissante d'un 
torrent. Ellevit. Rien, 
ni ses pieds inache- 
vés, ni les palmes 
inutiles qui termi- 
nent ses beaux ■ 
n'importe plus. Rien 
ne la privera désormais de sa mystérieuse énergie 
intérieure. 

Au point de vue intellectuel, il tant songer à ce 
(tue Paul Adam a le premier appelé l'émotion 
msée. 1 'impression plastique, que cependant 
il procure mieux que personne, ne lui suffit point- 
11 veut aller plus loin. Les mythes éternels, dont 
les commentaires de tous les philosophes et de 
tous les h tiques n'ont p e épuisé la ri. : 

significative, le sollicitent jusqu'à la passion. Il 




44.; 



L'ART ET LES ARTISTES 



veut à son tour ajouter sa \ arole au poème divin 
des forces itaires. Et pour cela, il se sert 
du moyen qu'il y mieux : le corps hu- 

main, ses mouvements et ses formes. C'est avec ce 
corps nu, je veux dire dépouillé des vains et 
faciles attributs par lesquels les artistes médiocres 
s'efforcent de faire illusion sur la pauvreté de 
leurs s, c'est avec ce corps nu que Rodin 

nd établi l'allusion des symboles, et qu'il y 
réussit. Bien mieux, il se juive même d'un moyen, 
puissant à vrai dire, encore qu'étranger à l'art 
plastique : l'expression du visage. Il fait supporter 
à la ligne, aux modelés, aux gestes, la tâche écra- 
sante de tout exprimer des émotions et des pensées, 
des rêves même, des idées de la métaphysique. 
11 y parvient en se jouant. 

Amphores, fleurs, rochers, nuages, soleil, colère, 
anxiété, tout est exprimé par ce langage de chair, 
tout et surtout l'amour, avec son cortège infini de 
sentiment-. 



« Un buste t j t quatre membres, dit-il, comme 
c'est infini ! que l'on peut raconter de choses avec 
cela ! » 

L'exposition de ces dessins à la galerie Bern- 
heim est une leçon, mais très élevée, et pas dans 
le sens où l'on serait tenté de la prendre. Par elle, 
Rodin semble dire aux jeunes gens : « Gardez- 
vous de vouloir imiter tout de suite ce que je 
n'ose qu'après cinquante ans de travail. Ceci 
pourra être pour moi le point de départ d'une 
évolution nouvelle, mais il ne faut le considérer 
maintenant que comme l'aboutissement d'une 
existence de méditations. Voici mon cahier 
d'esquisses, le répertoire où je me réfère pour 
mes œuvres définitives. Ne touchez à l'idéal 
qu'après avoir bien possédé le réel, à la pensée 
qu'après les formes, et, mieux, souvenez-vous que 
le réel et l'idéal sont inséparables dans l'esprit et 
sous la main d'un artiste véritable ». 

Francis de Miomaxdre. 




haxako 



444 



Le Mois archéologique 



Un nouveau buste en bronze d'Antonio Filarète. 



Jusqu'à présent, on ne connaissait que peu 
il' uiivres d'Antonio Filarète, sculpte m florentin 
du XV e siècle. Il semble avoir passé les trente 
premières années en Toscane, puis quatorze ans 
à Rome au service du pape Eugène IV ; enfin, 
accusé d'un vol de reliques, il dut s'enfuir de Rome, 
en 1447. et entrer au service de Francesco Sforza. 
De la première période, nous ne savons rien : de 
la deuxième période, qui va de 1433 à 1447, nous 
connaissons quelques œuvres : les portes de bronze 
de Saint-Pierre, une reproduction de la statue de 
Marc-Aurèle, au musée de Dresde, et une partie 
du tombeau du cardinal Chiaves, à Saint-Jean-de- 
Latran. De la troisième période, pour laquelle 
abondent, il est vrai, les documents d'archives, 
on ne connaît que des indications ; il fut l'auteur 
de la tour du château, à Milan, détruite en 1521, 
de l'arc de triomphe de Crémone, disparu égale- 
ment, de la cathédrale de Bergame, rebâtie au 
xvin 1 ' siècle, du grand hôpital de Milan, plusieurs 
fois remanié, d'un traité d'architecture et même 
d'agriculture, dont nous n'avons pas trace. 

Et cependant, les écrivains contemporains en 
font un grand homme, le déclarant l'émule de Phi- 
dias et de Praxitèle. Les portes de bronze de 
Saint-Pierre, avec leurs séries de tètes d'empereurs, 
leurs animaux qui font songer à Pisanello, et les 
bas-reliefs représentant les événements relatifs 
au concile de Florence de 1439, justifiaient en partie 
cette réputation. Deux découvertes relativement 
1 ' < entes, et tout récemment mises en lumière par le 
baron Michèle Lazzaroni et Antonio Munoz, ont 
révélé en Filarète un sculpteur digne de rivaliser 
avec les meilleurs portraitistes du quattrocento, 
avec Donatello et Verrocchio. 

« est tout d'abord un buste de bronze, repré- 
sentant Jules César, qui fait partie de la collection 
Lazzaroni, à Paris, et qui offre beaucoup d'anal- 
avec les profils d'empereurs de la porte Saint-Pierre. 
C'est enfin et surtout un buste de bronze, de gran- 
deur naturelle, représentant l'empereur grec Jean 
Paléologue, qui se trouve actuellement à Rome, au 
.Musée de la Propagande, après avoir été acquis au 
marché en plein vent. L'identité du personnage 



de l'auteur a été établie par la comparaison du 
l -M 1 avei une médaille exécutéi en r.433 
Pisanello à l'occas ton de la 1 élébration de- l'union 
des deux Églises, el représentant l'empereur Jean 
Pa léologue I '01 iginalité du buste suffil à faire 
écarter l'hypothèse d'une copie exécutée d'après 
la médaille. L'identité de l'auteur se déduit de la 
vie même de Filarète e1 de la 1 omparaison du buste 
avec les autres œuvres exéi utées par ce sculpteur. 
Depuis 14,;,;. Antonio da Firenze, alias Filarète. 
était à Rome, où il travaillait, pour le compte du 
pape Eugène IV, aux portes de Saint-Pierre. 
Survient le grand événement du pontificat d'Eu- 
gène IV, la réconciliation des deux Églises ortho 
doxe et romaine, favorisée par la venue de l'em- 
pereur grec Jean Paléologue, aui oncile de Flon nce, 
en 1438-1439. 

Filarète, disposant en< ore des bandes de la porte, 
réservées primitivement à une frise décorative, 
y glorifie ce fait illustre et leconsigneen bas-reliefs 
qui, par le réalisme des figures el le naturel des 
scènes représentées, font supposer que l'auteui 
a assisté au concile de Florence. On y voit le 
départ de l'empereur de Constantinople, son 
débarquement en Italie,l'hommage rendu au pontife 
à Ferrare, la séance de clôture du concile, et l'em- 
barquement de Jean Paléologue pour la Grèce. 

Or, parmi les figures, celle de l'empereui est 
- onçue de la même manière que dans le buste du 
Musée de la Propagande : un couvre chef à pointe, 
un manteau muni d'un collet à revers, de petites 
moustaches, une barbiche en pointe, des cheveux 
bouclés descendant sur les épaules. Nous voilà 
donc en présence d'une œuvre de I tlarète, fort 
probablement commandée à l'artiste par le pape 
lui-même, et dans des circonstances qui ne laissent 
aucun doute sur la date Le point de chronologie est 
d'autant plus précieux que l'on esl fort embarrassé, 
à l'habitude, d'assigné] une date aux sculptures 
italiennes antérieures à 1450, et que les bu 
portraits de Donatello, de Vero el de Unis 

élèves ne sont pas da 1 titude. 

Le baron Lazzaroni et \1. Antonio Munoz ont 
justement fait remarquer l'im] 



445 



L'ART ET LES ARTISTES 



découverte (i) : indépendamment des qualités plas- 
tiques et de cette recherche naturaliste qui se 
rencontrent dans les œuvres des quattrocentistes, 
le buste de Filarète a en lui un charme un peu 
imprévu de tristesse et d'amertume. L'artiste a 
merveilleusement exprimé la mélancolie de cet 
empereur. Tandis que Jean Paléologue excitait 
l'admiration de tous les Italiens par son fastueux 
cortège, il songeait qu'il était venu bien plutôt 
pour demander une aide contre les Musulmans 
envahisseurs que pour réaliser l'union des deux 
Églises, que sa démarche était condamnée d'avance, 
et que, au moment même où les théologiens dis- 
cutaient sur le droit canon, l'impératrice se mou- 
rait à Byzance. 

LÉANDRE VAILLAT. 

P.-S. - - Sommaire du dernier numéro paru 
(août 1907) des Comptes rendus de V Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres : 

Note sur la « Fossa Regia », par M. L. Podin- 
sot. inspecteur des antiquités de la Tunisie. 

Explication du « Mercure tricêphale », par M. Salo- 
mon Reinach, qui voit dans ce bas-relief, 
découvert à l'Hôtel-Dieu de Paris en 1S71, la 
représentation symbolique et loyaliste d'un 



(1) Comptes rendus des séances, bulletin de juin 1907. Al- 
phonse Picard, éditeur, 82, rue Bonaparte. 



désarmement général de la Gaule, ordonné 
par Tibère, vers l'an 15, et auquel Strabon 
fait allusion. 

M. Salomon Reinach étudie, sous le titre de 
Dépouilles et Trophées (p. 487), le scrupule reli- 
gieux qui empêche le vainqueur, chez différents 
peuples de l'antiquité (Romains et Israélites), 
d'utiliser pratiquement les dépouilles prises sur 
l'ennemi, en particulier les objets d'équipement 
et les armes. 

Séance du 23 AOUT. - Le duc de Louvat 
met à la disposition des missions archéolo- 
giques une somme de 5 000 francs pour faire, sur 
place et à bon compte, des acquisitions éven- 
tuelles remboursables par les musées natio- 
naux. 

M. Goodyear, conservateur du Musée de 
Brooklyn, trouve un moyen simple de prou- 
ver l'allure réelle des lignes ascendantes d'un 
édifice gothique. 

Ses exemples sont pris à Paris, Reims et 
Amiens, notamment. Il constate qu'à Reims 
l'ouverture à la naissance des voûtes excède 
de o"\50 l'intervalle des piliers. Cette expé- 
rience donne la mesure des déformations qu'une 
voûte gothique peut éprouver sans rupture, 
dans la suite des siècles, si toutefois il 
ne s'agit pas d'une intention de l'archi- 
tecte. 



44 ( ' 



DROUAIS 




Portrait de M"' de la Charolais 

i 



1- \n et les Artistes, 



Le Mois Artistique 



Fleurs et natures mortes [Galeries Bern- 
hcim jeune). Voici certainement, parmi les 

innombrables expositions qui se succèdenl dans Le 
cinématographe parisien, une îles plu- passion- 
nantes qui soit ; il n'y a pas >le sujet de tableau, 
de portrait de personnage connu, d'anecdote plu 
ou moins spirituelle, d'actualité raccrocheuse, 
mai- de la peinture pour la peinture, un compo- 
tier de pommes sur une nappe de -aile à mangi 
une gerbe de fleurs dans un vase, étant prétexte 
à une exquise chanson de tonalités, du vérisme 
nuancé de poésie, tout le prestige de la eouleui 
enclos dans des cadres étroit-. Ce sont, poui la 
plupart, ces toiles, oeuvres de Musée, et jl faut 
îemei, ni les collectionneurs qui ont permis de 
constituer un pareil ensemble. Si l'on pouvait 
distraire du Louvre pour un instant les vieux 
maîtres de ce genre, la nature morte, on verrait 
aisément qu'en dépit des jurys passés, présents 
et futurs des Salons, notre époque sera dignement 
représentée aux regards de la postérité 

Presque tout est excellent de cette centaine de 
tableaux, et l'on a plaisir à revoir des Monet de 1882, 
des Renoir de 1880, impressions vibrantes sur les- 
quelles le temps a déjà mis sa patine ; à'côté d'un 
Canard de Boudin, des Cézanne soigneusement 
triés consolent du déballage récent et inutile où 
le public perdait pied : on voit bien ici quelle sin- 
cérité appliquée avait devant la nature, ou du 
moins devant certaine nature, ce Méridional 
frustre à la palette tout à la fois sourde et écla- 
tante, et cette fois nul éloge ne saurait être con- 
testé ; un Corot de 1874, des roses ; de Lucie 
Cousturier, des tomates et des pivoines sont 
brossées violemment, en tourmente ; les courges 
de Dufrenoy gagneront à vieillir ; Gauguin semble 
archaïque, retour de Tahiti ; Fantin-Latom s'at tar- 
dait patiemment aux détails minutieux, ses Dahlias, 
ses Raisins sont impeccables, ont une consistance 
immobile, une vie intense et comme contenue ; 
Van Gogh, avec les Livres, les Glaïeuls bleu-, les 
Soleils, trace des arabesques libres, d'une allure 
endiablée ; Guillaumin a capté la peau luisante el 
vernissée des pommes, un fruit qui domine dans 
les tableaux de nature morte; Manel triomphe, 
comme à l'habitude, avec des Roses, des Pommes, 
des Huîtres et citron, surtout avec une Brioche ; 
Claude Monet, dans l'esquisse de Pavots de : 
a un effeuillement et un friselis de lumière, dans 
celle des Mauves de 1882 un zébrage frémissanl 
de clarté, dans les Galettes un réalisme étonnant 



qui confine à l'illusion; de lui aussi des Chrysan- 
thèmes et des Tulipes; Monticelli, joaillier, n'a 
qu'une petite toiL d< roses I '» 1 the Moi isol , 

d'une touche délii ate, effl :e, avei di ton 

clair-, frais, suaves, dan- une ambiance de lim- 
pidité, a là la Corï de Reines mar- 
guerites, ei ( a r/, et pomm< . ' 1 lie Piss; I 

l ase à ramages, puis la < afetière , < >dilon Redon 
semble rapportei d'Herculanum une fresque dé- 
gradée; Renoir es1 l'exquis coloriste que l'on 
sait qu'il peigne des Roses mousseus, el il rend 
l'expression totale de l'adjectif), un faisan dans 
la neige, des chrysanthèmes vieil 01 roussi, des 
géraniums; Ribot, c'esl dan- les non-, dans les 
sombres, non à proscrire, il y 1 eu ( hardin et 
d'autre- qui ne désavoueraienl pas ces (Rufs et 
cette Côtelette: Roussel harmonise des lilas avei 
un tapis, des fonds d'étoffes, el au pastel crayonne 
superbement le Pot ventru, empli de fleurs des 
champs parmi lesquelles rougeoient les coqueli- 
cots; Van Rysselberghe a moins de fougue, des- 
sine correctement des dahlias, les paie de tons 
savamment étudiés; de Sisley, Pie, G n, Héron. 
panneau de chasse taché de l'encre des ailes, e1 
Pommes coupées; de René- Piot, une fine aquarelle 
non marquée au catalogue ; de Seurat, des impres- 
sions nébuleuses d'intimité. 

Vuillard, qu'on ne dis< ute plus, qui est sorti 
vainqueur des aventures périlleuses du début, 
a là un panneau de sept toiles qui -ont un véri 
table enchantement ; un rien du tout de pot de 
(leurs sur un coin de table recouverte d'un tapis 
mauve, un autre sur des serviettes quadrillée-, 
des marguerite- >\,[]\^ la i laite, des anémones d'un 
coloris chaud, puis des roses, des myosotis, quelque 
chose de léger, d'embaumant, ayant la ténuité, 
la fragilité, le charme du modèle, et toujours dans 
harmonie délicieuse. 

Aquarelles d'Augustin Rey (Galeries Georges 
Petx - Le i porte comme sous-ti1 

VI Lacs d'Italie, Lacs alpestres, 

la Mer. les Alpes, et esl précédé de vers de Jean 
Rameau. Est-ce le rimeur qui a marqué sur les 
cadres les étiquettes : Petit cottage à l'abri d'un 
géant : Plus que centenaire, victime des ans ; Sym- 
phonie de pourpre R vert m s .liant; 
rie du soir, eti I 1 facture procède à la 
fois du décalqui el du large lavis 
nais; non- nous ra] la séduction 
à la pn xpi isition de l'artiste ; 



44; 



L'ART ET LES ARTISTES 



ce qui nous a et original se mo- 

notonise peut-être un peu par l'abus d'une ma- 
nière faciL ouve encore dans le nombre des 
pages fort intéressantes, un lointain de paysage sous 
des oliviers, des racines dénudées plongeant dans 
l'eau comme des serpents, des sommets bleutés 
se silhouettant sur un ciel attendri ; ces lacs 
d'Ecosse sont un enchantement avec lequel il 
faut se familiariser. 

Eaux-fortes de Synge [Galeries Graves). 
Pas de catalogue, les prix sont marqués sur les 
cadres ; la critique est bénévole d'accepter ces 
procédés. Il serait injuste, sans nul doute, d'en tenir 
i igueur aux artistes ; les eaux-fortes de M. Synge. 
qui promène son observation attentive à Venise, 
en Espagne, et à Paris même, ont par moments 
un aspect de maîtrise, surtout dans la série exécutée 
là-bas sur le Grand Canal ; certaines planches, 
d'une jolie délicatesse de vision, d'un subtil effleu- 
rement de pointe, d'une gracile architecture, font 
songer un peu à l'œuvre merveilleuse de Whistler 
sur Venise. En Espagne, M. Synge a perdu d; sa 
légèreté séduisante, s'est empâté dans des noirs 
boueux. A Paris, il est également moins à l'aise, 
s'attarde à une minutie de détails uniformes, ne 
rend pas cette atmosphère imprécise, délicieuse, 
que l'on retrouve dans les petits tableaux de 
Lépine et dans les dessins d'Eugène Béjot. 

Exposition Aixide Le Beat (Galerie Druet). - 
Sans nous attarder aux théories enthousiastes 
de la préface du catalogue, nous nous étonnerons 
tout d'abord qu'un voyage en Corse soit motif à 
tles tableaux purement japonais ; c'est la nature, 
non pas vue à travers un tempérament, selon la 
définition de Zola, mais à travers une formule, et 
une formule qui s'adapte malaisément ; la branche 
qui traverse l'angle du cadre, les feuilles qui 
semblent laites d'un seul coup de pinceau d'aqua- 
relle, le mont couronné de neige qui pointe au fond 
du décor, nous connaissons tout cela pour l'avoir 
admiré dans les fines estampes de là-bas ; et ces 
cactus qui apparaissent comme des tentacules 
de monstres, qui encombrent le premier plan de 
leurs difformités inquiétantes, qui de leurs zébrures 
font une sorte de tamis à travers lequel on dis- 
tingue des lointains d'horizon, c'est encore 
emprunté à l'exotisme; la coloration est intéres- 
sante par ses tons chauds, vibrants, très intenses, 
Ombre et lumière, la Roche rouge, le Ravin mi- 
nistre, avec un ressouvenir de Gauguin. Certains 
d ssins ont plus de sincérité, la vision pas arrangée, 
et tel est tout à fait agréable qui nous évoque le 
groupement tranquille des maisonnettes d'un vil- 
lage, un crayon rapide légèrement teinté, et celui-là 



n'est pas signé à la mode japonaise, les lettres du 
nom étagées les unes au-dessous des autres. 

Exposition de quelques portraits d'André 
Brouillet (chez Bernheim jeune et Cie). -- Par 
une innovation qu'on doit encourager, André 
Brouillet a mis à la fin de son catalogue (dont le 
commencement est une préface de Louis Vaux- 
celles) la liste de ses tableaux placés dans les Musées 
nationaux, et alors on se souvient que l'artiste 
a fait jadis la Leçon du D 1 Ckarcot à la Salpêtrière, 
l'Ambulance de la Comédie-Française eu rSjo, A; 
Réception du Tsar à l'Académie française, le Vaccin 
du croup à l'hôpital Trousseau. Citons, parmi tors 
ces portraits, qui nous sont montrés actuellement, 
celui de Mlle Yvonne B..., qui est d'une jolie recher- 
< lie d'éclairage ; cet autre de Mme H. d'O... ; celui 
de Mme G. B... rappelle les tournoiements de pin- 
ceau de Boldini, mais dans une crème à la Cha- 
plin ; de simples études de paysages méritent 
de retenir notre attention: un Champ de coque- 
licots, la Vallée du Pleistos à Delphes, l'Acropole 
à' Ithènes au crépuscule ; là se prouve une vision 
délicate, dans des tons doux, harmonieux. 

Exposition Pierre Thorel (Galeries Rosem- 
berg). — A la suite du nom. il y a « de Barbizon », 
ce qui évoque immédiatement Rousseau, Diaz, 
Millet, et même Chaigneau ; M. Thorel aurait tort 
de proférer la phrase d'Hernani : « De leur suite, 
je suis » ; Appremont, la vallée de la Solle, le Bas- 
Bréau, Franchard, Chailly, Fleury, il a, d'après le 
catalogue, pratiqué ces endroits légendaires ; peine 
bien perdue ! Son œuvre a la simplesse ignorante et 
enfantine du douanier Rousseau, peinture hési- 
tante et maladroite, dont la facture de débutant 
se révèle, lamentable, dans le portrait que M. Pierre 
Thorel a cravonné de lui-même. Pourquoi nous 
convie-t-on à entendre ces balbutiements? 

Exposition Othon Friesz (Galerie Druet). - 
Nous sommes ici en pleine bataille, des gens s'ar- 
rêtent aux vitrines pour rire, d'autres regardent 
attentivement ; l'effroi insulteur de ceux-là, la 
curiosité fixée de ceux-ci prouvent que cette 
Exposition est celle d'un artiste : on ne discute 
pas le néant; quand il n'y a rien, on tombe aisé- 
ment d'accord; ce n'est pas le cas ici. Une exécu- 
tion trop sommaire, un parti pris de pochades 
non terminées, la toile pas même couverte par 
endroits. Dans les Baigneuses et dans les Fleurs, 
une brutalité vulgaire de tons, une sorte de mala- 
dresse a dessein, des contours auréolés de roses 
violacés, ne doivent pas nous empêcher de recon- 
naître que les numéros 2. 3, 6, 7. n sont des 
tableaux de valeur: le Canal, avec ses miroirs 



44 s 



L'ARl M LES ARTISTES 



d'eau reflétanl les arbres, avei >on entoui -1" ver 
dure, ave< son fin lointain de ville ; l'Entrée d'une 
corvette, avec le grouillement humain sur la jetée, 
ces taches menues qui vibrent ous l'embrun; 
/:/ Calle rouge avec l'eiïorl des déchargeurs, la 
rudesse du travail; l'Entrée du e1 surtout, 

parmi les onze études rapportées d'Anvers, une 
véritablement délicate dans la pleine lumière, une 
impressionnante sous un ciel d'orage, une encore 
ivet le linceul de neige. Toute la série d'Anvers a 
plus d< séduction que celle prise aux environs de 
Marseille, malgré les rochers empourprés, les pins 
érigeant leurs troncs . il faut à Othon Friesz, non 
pas la sérénité du Midi soleilleux, la torpeur des 
sites brûlés, mais l'animation du port là-bas, la 
forêt mouvante des mâts et des cheminées, le décou- 
page pittoresque des toits et des clochers sur un 
ciel vaste où courent des nuages, le frémissement 
continu des tlots assombri--. 

Exposition Lachenai (céramiques et bronzes). 
- Le célèbre céramiste de Chàtillon prête la magie 
de ses découvertes à des œuvres de sculpteurs, 
se délasse de sa propre production par des tradui - 
tions de collaborateurs qui se nomment : Mme de 
Fumerie, dont on sait les jolies, émouvantes sta- 
tuettes, la Fillette a la Chandelle, la Leçon de Lec- 
ture, Désolation, et Louis Brown, qui a hérité 
de son oncle John Levis Brown la passion des che- 
vaux, portraiture au Cirque une écuyère de pan- 
neau, choisit ses modèles, aussi au champ de cour- 
ses. Maintenant Lachenai fond des bronzes, d'une 
synthèse absolument pure, d'une exécution irré- 
prochable, la Femme s'étirant, de Marins Cladel, 
les Joueuses de diabolo, de Perelmagne, les Chats et 
le Lièvre, de Maillait. A noter en céramique les gros 
boutons de vêtements d'une variété charmante, 
les épingles à chapeaux faites de papillons bleus, 
jaunes, les ailes étendues, de formes et de couleurs 
séduisantes. 

Exposition de la Société des artistes dé- 
corateurs (Pavillon de Marsan). - Depuis que 
tous les Salons ont une section d'objets d'art 
et d'art décoratif, cette Société spéciale d'artistes 
décorateurs n'a plus de raison d'être, et non ■ y 
retrouvons nombre d' œuvres déjà vues en des 
expositions antérieures, même des statuettes ins- 
crites au catalogue du dernier Salon d'automne ; 
la production ne peut suffire à ces continuelles exhi- 
bitions, et notre métier d'enregistreur est contraint 
à des redites. Ceci constaté, allons, crayon en main, 
dans ce grand hall du pavillon de Marsan où il y a 
quelques mois la princesse Ténicheff avait eu ta 
générosité de montrer ses admirables collections. 
Maintenant, il n'est plus question d'art populaire, 



nat al, am i n ou i ontempoi ain mai d'un art 

nouveau e cai erbé, outram 

-' mblerail qu'on est sui tout pi tpé di 

fain qui put se s'apparenter au génie de la rao 
d'essayer une évolution ou um révolution n 
tout du passé, sombranl dan une fantai ie illo- 
gique, des réalisations inutile-, . nu remplace les 
foi mes im ui \ ées -ans raison, 
oncréeà plaisii du disgracieux ; à i ei tains moment 
l'obsession de i et ai t nouveau i onfine au i aui hi 
on cite le < as de loi ataires rendus \ éi itablement 
neurasthéniques par le décor de leui demi i 

Ce n'est pas la maison à l'envers de ci i 'est pis 

encore; la confection du biscornu, du déhanché, 

du déséquilibré est à son a] t o la dans la 

patrie du style xvitr et du style Empire ; c'est à 
souhaiter le retour de Louis Philippi i 'était une 
gourme, prétendait-on, qu'il fallait jetei ; il \ aurait 
autre chose après; nous sommes arrivés à 
et, i 01 u me la sœur Anne, nous ne voyons rien venit 
une commission d'hygiène sciait néo pour 

certains artistes exaspérément modernes 

Après ces considérations générales, rei onnaissons 
qu'il se trouve des envois intéressants dans cette 
Exposition: Mlle Abbenia continue la décoration 
picturale du théâtre Sarah-Bernhardt et s'est ins- 
pirée des Bouffons, de Zamacoïs; Aman Fean 
charme avec des dessins colorés qui ont une dou- 
ceur de fresques anciennes , Mlle Anglade, qui 
réside à Belle-Isle, utilise de façon pittoresque 
sur des paravents, des coussins de satin, les f< mi 
lages étrangement découpés des algues marines ; 
Bastard ajoure de la nacre pour en faire de- 
éventails ; Barberis lave des aquarelles très vivantes 
études de sa pendule, la Ronde des Heures Albert 
Besnard prouve sa maîtrise avec une simple 
esquisse d'une peinture, les Parfums, qu'il exéi uta 

à l'Exposition universelle de t : de l'ensemble 

de Bigaux, citons la frise en fuchsias, la porti i 
fer forgé, et le banc-canapé sous La fenêtre , Bon- 
naud emploie pour ses vases flammés la palette 
de Monticelli ; Bonvallet fait du cuivre mat : 
Bourgoin, dans son œuvre multiple, se signali 
ses bronzes ornementés de Pin, son bas-reliel de 
nuits, sa curieuse statuette de Jeanne d'An 
Conty enlumine; Dammouse continue ses grès 
et sa pâte de verre ; Lui ien Daudet hiéi atis 
Roses et Iris : I >< i ■ ■ m s,- spécialise dans les grès ; 
M e Dressan combine avec du bois, de l'étain, 
des cuivres et des pierreries, une malle qui aurait 
besoin d'être patinée pai s; Guillaume 

Dubufe retrouve une très ancii 
son plafond du foyer de la. < 
Dufrène ajoute à d le teintes moi tes, har- 

des éi haï p - exquiserm 
des ombrelles de jeunesse un service de tabi 



449 



L'ART ET LES ARTISTES 



porcelaine blanche déi fleurs jaunes, et 

des inter] énieuses du caméléon; 

Follot met à des livres des reliures en métaux 
repoussés qui auraient difficilement leur place 
dans des bibliothèques ; de 1a salle à manger de 
Gaillard, très simple, le buffet-dressoir est d'une 
se que d'aucuns pourraient envier ; de même 
le porte-chapeaux de Gallerey. 

Gardey, presque homonyme du célèbre anima- 
lier, met dans une vitrine un oiseau mort, et sui- 
des épingles de cravates cisèle des masques ; 
Mme Marie Gautier, dont on sait les eaux-fortes 
en couleurs, aquarellise merveilleusement des 
crabes, des rougets, des crapauds, et dédie au 
comte Robert de Montesquieu son paravent 
d'hortensias bleus ; Gorguet dresse au bord de la 
nier le corps ambré de soleil d'Aphrodite se sil- 
houettant sur le ciel; Mme Grenaut applique avec 
esprit des faisans sur une bande ; Guétant cisèle 
■ les cuirs sur des reliures ; Jallot réussit des courbes 
confortables pour fauteuils et chaises ; Paul Jouve 
trace des dessins puissants, majestueux, d'après 
aigles, tigres, chevaux, chats, qu'il transcrit en 
sculpture avec des plans martelés un peu rudes ; 
Lachenal échantillonne son énorme labeur, dispose 
dans une vitrine des grès, des faïences, des porce- 
laines, va même jusqu'à l'art populaire avec ses 
médaillons de Victor Hugo et de Pasteur ; Lambert 
se souvient de l'Empire dans son mobilier de salon 
en acajou verni avec incrustations de cuivres ; 
Hubert de La Rochefoucauld, que renieraient peut- 
être maintenant les Rose-Croix, chante une poésie 
de noblesse et de quiétude en ses panneaux déco- 
ratifs d'une séduction absolue ; Majorelle qui, de 
tous les chercheurs de style moderne, est le plus 
raisonnable tout en ayant été le plus innovateur, 
prouve avec son cabinet de travail qu'il y a une 
exacte mesure à garder, et qu'on peut faire de 
l'inédit agréable sans pour cela déchoir dans la 
démence ; Mme Marc-Mangin a exécuté une amu- 
sante robe d'enfant, velours marron découpé, 
évidé, agrémentée de cuir ciselé ; Morisset, avec des 
bleus et des verts crus, des teintes plates, immobi- 
lise des paysages en îles panneaux décoratifs qui 



font des fenêtres de clarté sur les murs ; de Mme < )ry- 
Robin, nous avons parlé lors du Salon d'automne, 
où elle avait une salle entière ; Pierre Roche a 
sculpté pour le théâtre de Tulle deux figures expres- 
sives, d'un romantisme vigoureux, la Comédie et 
le Drame. 

Franck Scheidecker a inventé le cuivre découpé, 
applique sa dentelle de métal à des horloges, à des 
lampes, à des services à thé, à des carillons d'appar- 
tement, à des chenets, embellit notre décor d'exis- 
tence d'objets usuels aux formes neuves, aux 
luisances nettes, et son ingénieux talent lui permet 
aussi bien de créer des épingles à chapeaux que des 
paravents pour radiateurs ; 

Thesmar emprisonne l' arc-en-ciel dans les émaux 
transparents cloisonnés d'or de sa grande coupe 
style persan ; G. Turck envoie de Lille où il habite 
une chambre à coucher d'espèce sobre, décor 
fougère ; Vallgren nous montre, très vivante, 
l'effigie de Segond-Weber ; Mme Vallgren revêt 
de reliures allégoriques les livres de Flaubert, 
sculpte des plaquettes de bigoudènes ; Vernier fait 
le portrait de M. Georges Berger, maître de céans, 
qu'on voit circuler le chef couvert d'un bonnet 
d'astrakan ; Vernon a réuni une récapitulation de 
ses plaquettes et médailles de 1883 à 1907 ; de 
Henry de Waroquier, des peignes ; d'Achille 
Cesbron, des tableaux de fleurs comme il en met 
chaque année au Salon de l'Horticulture, etc. 

Les membres de cette Société des artistes déco- 
rateurs seront-ils conviés à l'Exposition franco- 
anglaise qui se prépare et dont M. Dubufe s'occupe 
avec une ardeur que jalousent les fonctionnaires 
du commissariat général des Expositions à l'étran- 
ger? Des inquiétudes naissent çà et là sur les déci- 
sions du Comité, on craint un absolutisme de con- 
frérie plus terrible encore que ne serait le parti pris 
officiel ; il est à souhaiter que les organisateurs, 
quels qu'ils soient, fassent abstraction de leur goût 
personnel, et comprennent que tout l'art français 
doit être représenté dans cette importante mani- 
festation franco-anglaise. 

Maurice Guillemot. 



45° 



Le Mouvement Artistique 

+ _ 

à l'Etranger 



ALLEMAGNE DU SUD 



t a Sécession munichoise est cette année, comme bien 
*~* d'autres, l'oasis d'art attendue après l'immense en 
combrement du Glaspalast. Exposition triée sui le volet, 
qualité remplaçant avantageusement la quantité, grou 
peinent harmonieux, plan logique du bâtiment qui mène 
sans fatigue votre promenade de l'entrée à la 50rti< 
qu'il faut apprécier après le labyrinthe de la Sofienstra 
Que la Sécession bénéficie donc de la bonne humeui d< 
visiteurs, c'est humain. 

Depuis bien longtemps, M. Franz von Stuck ne s'étail 
souvenu qu'il fut un bon peintre axer autant d'à propos 
que dans son portrait de ce jeune grand-dui de Hesse qui 
est un si parfait Mécène, et que dans ce tableau- 
tin charmant où deux Espagnols se battent au couteau 
pour une charmante fille appuyée avec une coquette 
indifférence contre une colonne sous un portique blani 
Soit une oeuvre voulue et méditée, et une de ces réus 
sites lyriques qui ne réussissent pas toujours aux plus 
tiers d'entre les maîtres, car il y faut autant de bonne 
humeur et de verve que de savoir. Le portrait de Sun Altesse 
peut passer désormais pour le type absolu de l'art matériel 
de M. von Stuck ; le duel est un échantillon parlait de i ette 
fantaisie audacieuse et brutale qui nous reporte aux meil- 
leurs jours des débuts. Depuis certain Dionysios adoles- 
cent, à mi-corps, avec la grappe de raisin violette, ce bel 
artiste trop peu difficile pour lui-même s'étail an peu trop 
dispersé en tableaux de vente souvent exquis, et jamais 
nous n'avions eu le plaisir de le voir se surpasser. \\"ii 
obtenu ce résultat, c'est un titre de gloire, même pour une 
Altesse régnante. 

M. Ludwig DiU est toujours le poète mystérieux e1 
subtildes berges et des bosquets de la Amper; il excelle à 
dégager la sorte de musique tendre et disi rète des trom 3 
fantômes, blancs et droits comme des tuyaux d'orgue, 
dans la molle immobilité des feuillages noyés par une sorte 
de pénombre glauque.... Cela ne se décrit ni ne s'explique; 
c'est une œuvre de douce hallucination devant des sites 
fort quelconques : un bouquet de trembles, une crevasse 
de terrain sablonneux, qui deviennent matière à d'exquises 
dissonances et réalisent le tour de force de mettre une 
exécution matérielle d'une ampleur complètement belle au 
service des plus fugaces rêveries. 

M. Hugo von Habermann, quoique un peu moins heureux 
que l'année précédente (oh ! ce certain pastel brun, gris et 
rose!), ne tend pas moins à devenir l'un des plu- grands 
noms de l'art contemporain munichois. Le portrait de sa 
mère est une forte chose, et son modèle demi-nu r<> 
milieu d'oripeaux une chose significative. Signifii itr 
de ce malaise qu'éprouvent certains des plus doui 
les artistes d'aujourd'hui à peindre n'importe quoi sous 
prétexte d'unique intérêt pour la facture en soi.... 11 ri 
de M. 1 labermann le souvenir d'une facture impressionnanti 
i e qui est tout autre chose qu'impressionnisf e. A ■ mfinei 



un peu trop dans les mêmes données, je crains qu'il ne 
soil jamais pleinement le grand arti te dont on » ut les 
virtualités se débattre en lui. Même impression 
M. \ll "il \ i m ECellei di ml est i onnue la i ompla isan 
névroses et aux neurasthénies, mais qui se répète, se : 
et, quand i] ne se répète pas, est mauvais à plaisir comme 
dans si m tableau militaire : la I ran l ili i :les de 

I i 1 iui d' i ■ ■ 

M. I un/ I loi h, nature malléable et mal satisfaite d'elle- 
même, erre du Luitpoldgruppe à la S i infl 

tantôt par celui-ci, tantôt pai celui là, sans arrive] jamais 

à se posséder définitivement. Cette fois, il subit l'ascendant 

mpressionnismi français à travers son compatriote 

M. l'almié, et coi I di ■ neige el ett tte avei 

une mise en scène à la i rban. Quel dommage pour un si 
bel artiste que cette perpétuelle manie de n garder chez le 
voisin. M. Ludwig Herterich, lui, au contraire, a sa propre 
recette et n'en sort pas. Il s'en targue même d'une fai on 

paradoxale. Jamais l'absurde principe du tout est i 

a peindre ne s'est mieux étalé que dans son Mutin 

d'hiveret ses Vieilles chambres dont levraisujet 

« Peint pai Herti rii h . Si ers messieurs pouvaient donc 

se di mte] de i e que à la long levient obsédante cette 

prétention à la représentation géniale du rien. Ces parois 

1 ,..■'. ,i\ ec leui - pet ttsgn mpesde cadt 
métriques, où la lumière rit sur les glaces, elles sont prodi 
gieuses, d'accord ' [1 ne s'en dégage pas le quart de la 
de telle petite i hambre du \ ieux de Schw uni, où une jeune 
fille vient d'ouvrir la fenêtre pour saluer l'aurore 
comme on disait de ci temps là [i m pat pourtant que 
de la chambre, sans la jeune fille. 

Voici Mme Hélène von Beckerath influem e par les 
bons peintres bretons de Paris; M . O Grat ivre son 

château hollandais abandonné dans l'automne di tt 
et de ses charmilles d'ambre blond M Max Buri avec 
toute la brutalité de rigueùi dans i roupi bernois de 
... \l. I lans von 1 1 i la santé de ses 

jes d'hiver; M. Keller Reutlingën avec son village 
ouabi dans la neigi M Richard Pietzsch avec une 
grandiose impression de Florence au soleil couchant : 
\l Léo Sambergei avei des portraits toujours aussi in- 
tenses de vie et d'expression, ceux des deux peintres 
suisses de temp rament opposé, Albert Welti, vrai héros 
de ' iottn ie 1 Kellei te W. I.. Lehmann ; 

M. Franz Skarbina avec un intérieur assoupi et éteint de 
M. Adolp I le bonnes mten- 

et de la gaucherie : M. Wil 
helm Trubner avec les éternels 

couleur de cavaliers sur des fonds d'un vert injurieux : 
M. «h.irles Vetter ave. de vieux quart tfunich 

ous la neige ; M. Os] s por- 

trait de jeune fille s'orne di mes; enfin, 

M. Georges Nicolai Vi 1 avec une 



451 



L'ART ET LES ARTISTES 



glycine en rieurs autour d'un pavillon de jardia aux fenêtres 
e1 portes blanches. Et l'on y sent une âme de poète profon- 
démenl i mu métier d'un artiste qui ne se paie pas 

plus de mots et d'intentions que de recettes et de tours 
de m 

Puis, pour finir, deux très grands artistes en des œuvres 
igularité et de profondeur, avec des partis pris neufs 
et toute l'autoritaire tranquillité de ceux qui se savenl 
indiscutables et vont droit au but par le droit chemin, celui 
où l'on ne s'occupe pas du voisin M. Hans Beat Wieland 
et M. Gustave-Adolphe Fjaestad. 

Du premier, une nuit alpestre ponctuée des feux de joie 
de que]. pie Deux-Août (fête nationale suisse), qui est encore 
une des pages capitales de l'histoire de la montagne clans 
l'art, et des aquarelles de neie.es et de glaner- de plus en 



plus savantes et puissantes. Du second, un Suédois, un bord 
de lac gelé et un bord de ruisseau l'hiver dont la précision 
scientifique et la conscience respectueuse ne le cèdent qu'à 
la souplesse de la facture et à la grâce imprévue des tonalités. 
M. Fjaestad est depuis longtemps l'un des artistes les plus 
synthétiques de la nature de son pays. Or il tient cette 
gageure d'être synthétique par la représentation de parti- 
cularités de détail : un buisson givré, deux mètres d'eau 
gelée ou vive, lui servent de prétexte et comme de belvé- 
i lèi e à l'exposé de tous les charmes et de tous les caractères 
de l'hiver suédois. Ce sont là miracles à l'art seul possible ; 
mais rares sont les artistes qui les peuvent exécuter. 
Depuis le temps qu'il neige, personne ne s'était encore 
avisé que la neige pût se voir et se peindre de cette façon à 
la fois strictement réaliste et délibérément décorative. 

William Ritter. 



ANGLETERRE 



T A vente de la célèbre collection de lord Ashburton 

^"* pour 375 francs chez quatre dealers » de Bond 

Street : MM. Chas, I >a\ is, Sulley et Cie, Asher Wertheimer 
et Agnew et fils, a fait grande sensation. La. collection 
était très riche en oeuvres des écoles hollandaise et fla- 
mande. Cinq portraits par Rembrandt catalogués par 
Michel, quatre tableaux par Rubens catalogués par Max 
Rooses, un chef-d'œuvre d'Albert Cuyp, et des beaux 
spécimens de Terburg, Ostade, Hobbema, Metsu, etc., 
étaient parmi les œuvres principales. Il y avait aussi une 
grande toile par Murillo : Saint Thomas di Villanueva, 
qui en ce moment est exposée i lie/ Agnew. Cette toile est 
beaucoup moins sucrée que tant de tableaux religieux de 
ce maître, car le saint est représenté comme enfant prê- 
chant à ses petits camarades ; elle ressemble à ses groupes 
de petits mendiants qui sont les plus estimés par les vrais 
connaisseurs. I.a couleur dominante, un gris cendré, 
rappelle un peu les œuvres du grand maître espagnol 
Velasquez. 

L'exposition d'automne chez MM. Agnew contient aussi 
deux superbes portraits par Gainsborough. le baron et 
la baronne de Dunstanville, très délicats en couleur et 
peints avec une finesse et une fraîcheur délicieuse. Il y a 
aussi un grand paysage pastoral, provenant de la collec- 
tion de lord Delaware. qui témoigne de l'influence de 
Watteau sur Gainsborough. non seulement dans la façon 
de traiter les arbres, mais aussi, et surtout, dans les figures 
des ileux amoureux à gauche du tableau. — Un des 
plus beaux spécimens 'le, paysages, si pleins d'atmosphèn 
du grand maître anglais John Crome (1768-1821), 
Wousehold Heath, parait plus moderne et beaucoup plus 
vrai que les deux Constable, dont un — le Salisbury 
Cathedral — est un peu photographique. L'autre, Dedham 
Vale, est meilleur, et possède un charme véritable clans 
l'arrangemenf décoratif des masse, des arbres sombres. I '11 
Raeburn, Sir William Maxwell, plein cle vigueur, et deux 
portraits de KcwioMs. grandeur naturelle, Viscountess 
h nd debout, et Countess ni Eglinion, assise, sont 
les plus remarquables parmi les autres portraits. 

Quoique de dimensions plus petites, plus intéressant 
encore est Reynolds dans l'exposition actuelle 1 chez 
MAI, Shepherd frères (e;, King Street, S. James's). Ce 
portrait du jeune William I.amb — qui est devenu le 
deuxième lord Melbourne — est une des rares études à 
l'huili faite sur papier par ce grand maître, et, si le fond 



en est la cause ou non, cette étude conserve la fraîcheur et 
la couleur beaucoup mieux que tant de ses toiles. M. She- 
pherd. qui a fait des recherches approfondies dans le domaine 
de la peinture britannique des XVII e et xvm e siècles, et a 
tiré de l'oubli tant d'artistes indûment négligés, expose 
encore un portrait décoratif de la duchesse de Grafton par 
W. Wissing — l'élève habile de sir Peter Lely ; les portraits 
di- I liant ol Pembroke et de la petite princesse Marie, fille 
cle Charles I' ' ', par William Dobson (1610-1646), qui, -'il 
n'était pas mort si jeune, aurait été un rival digne de son 
contemporain Van Dyck. A part les autres tableaux inté- 
ressants par les maîtres anglais, il y a chez M. Shepherd 
un portrait vigoureux du peintre lui-même, on suppose 
par J. Ducroux, l'élève de Greuze. est très probablement 
l'auteur du portrait présumé de Robespierre dans la 
collection de lord Rosebery. 

Parmi les nombreuses expositions de l'art moderne 
qui sont inaugurées depuis le mois dernier, la plus impor- 
tante est celle cle la Goupil Gallery (5, Régent Street), où 
quatre belles salles sont remplies d'oeuvres intéressantes. 
M. Brangwyn est représenté par le tableau le Chaudrons 
; et un de ses pavsages sérieux et décoratifs. M. Orpen. 
par un chef-d'œuvre, /a Nuit : un intérieur avec la sil- 
houette d'une jeune personne assise à la fenêtre, admirable 
comme composition, dessin, couleur et valeur. M. Joseph 
I Ippenheimer, par une impression pleine de lumière, où 
vibre la joie de vivre, de la Tamise pendant les régates 
d'Henley. M. Le Sidaner, par une belle ci vista » cle 
la Terrasse, pleine d'atmosphère et inondée de lumière, 
.MM. Aman-Jean. Besnard. Blanche, Lavery. George 
Henry et Prinet, par des portraits. MM. Emile Claus, 
Henri Martin. Geo Buysse, Peppercorn, Wilson Steer, 
José Weiss et Van Anrooy, par des paysages. Le Baisi 1 
de Gaston La Touche se range parmi ses bons tableaux. 
M. Charpentier expose un recueil cle plaquettes char- 
mantes et M. Naoum Aronson des bronzes et des marbres 
qui sont très admirés, surtout le Beethoven imposant 
par la puissance d'expression et la Tète d'Enfant d'une 
délicatesse raffinée où la chair enfantine est si merveil- 
leusement rendue. 

L'exposition du » New English Art Club » contient aussi 
de belles ouvres de William ( >rpen. qui, malgré sa jeunesse, 
.1 été élu récemment professeur d'art à Dublin ; de M. Henry 
Tonks, sous-professeur à la célèbre école Slade . qui 
se surpasse dans son portrait décoratif lu Cage <'i l'Oiseau, 



45: 



I \W I 1 r LES \K I I- I ES 



une composition d'une beauté réelle et co 
, omme i ouleui . qui joint la solidit 
ii. uni- avec l.i luminosité coloristique de Wi 
qui donne des impressions éclatantes de Montreuil ; de 
M. Sargent, dont l'habileté parail un peu superficielle en 
comparaison avec les œuvres se: plus jeunes que 

lui . de M Bellingham Smith, de 1 rederick Brown, pro 
■ à la Sladi l m s di ssins admirabli - •!• Mui 
Boni ^ugustus John et Mlle Enid Jack i 
V l'Institut de Oil Painters , il y a un portrait su 
w. Il par sii I imes Guthi ie pn id< ni de 



; . m M. I-'. 

i . i des idj Iles d'une couleu 
peu fermes en composition pai M. Charles 

royale on ne peut 

\i I D Fergu | 

i i.l. m \iii, d 1 ' D. Murray Smith, 

Wynford Dewhursi 
et Fn il ns une i 

Rutter. 



SUISSE 



t i - Salons d'automne grands el petits, se mul- 
*-* tiplienl en Suisse avec une allégresse qui serait plu* 
isânte encore si les amateurs éclairés mettaient à 
, de belles choses autant d'empressement qu'o 

i à les leur offrir. Hélas ' la demande est loin d'être aussi 
abondante que l'offre, et l'on ne peut qu'admirer le zèle 
ave< lequel nos artistes suisses s'appliquent à faire appré- 
cier leur effort par un public de plus en plus indiffi n m 

\ Soleure, cependant, où la Soi iété des peintres, sculp 
teurs et architectes suisses a ouvert, de la mi-octobn 
,'i la mi-novembre, une exposition assez considérable 
287 numéros au catalogue), les achats ont été. me dit-on, 
assez nombreux et beaucoup plus important 3 qu'à Genève. 
11 est mutile de parler longuement ici de cette exposition, 
d'ailleurs intéressante et variée. Les exposants sont à peu 
près les mêmes qu'à l'exposition municipale de Genève 
dont je vous ai entretenu à deux reprises, et l'on m saurait 
pri tendre que leur talent se soit renouvelé ou leui m 
modifiée dans les six semaines qui ont séparé l'ouverture 
li - di n-, Valons. Je me borne donc à signaler quelques 
artistes dont je n'ai pas eu l'occasion de mentionner le m im 
à propos de l'exposition de Genève. 

Parmi les paysagistes, M. Alfred Rekfous Gi 
expose trois 1. elles toiles où le sentiment intense • 1 mélan- 
colique de la nature, par lequel se distingua toujou: 
artiste, semble servi par une facture de plus en plus 
large et sûre, [rois jeunes peintres de l' École berna 
MM. Cardinaux, Linck et Bolens, se font remarqui 
;. - qualiti 3 originales, dans la solide phalange des paj sa 
ïistcs qui suivent le drapeau de M. 1 . Hodler. Les trois 
iges de M. 11. Emmenegger (Lucerne) ont été particu- 
lièrement appré ciés autant pour leurs belles qualités d'i 
cution solide que pour leurs mérites d'irn pitti 

sque ou d'émotion artistique. M. S. Palmke, que non, 
apprécions comme peintre de figure attentif et con 1 ien 
51 révèli paysagiste délicat dans son I ' n I 

I 'n .1 ri trouvé avec plaisir à Soleure les bébés si vivants 
t -1 naïvement vrais de M. L. de Meuron (Neucl 

s chevaux si intimes du bon animalier Thomann, 
et ces jolis croquis de vie populaire et familiale où M. Gus- 

de Beaumont sait mettre, avec beaucoup de ■ 
tant de distinction à la fois et de charme. 

La Société des aquarellistes vaudois que 
peintre Hennenjat, a ouvert à Lausanne, dans la salle 
de la Grenette, ta deuxième exposition des oeui 
membres. Elle a obtenu un succès mérité par la belle tenue 
de l'ensemble et par la réelle originalité artistiq 
tains envois. 

II faut mentionner en première ligne la ti è 
exposition de M. Abraham Hennenjat, un de nos meilleurs 



paysagistes suisses, qui sait ni. tenu di l'aquarelle de 
intensités, des vibrations, «les subtilités de couleur que 
l'on pouvait cro à la peinture à l'huile. 

1 'n .1 goûté aussi l'< 1 lat 1 t la solidité de plusieui 
de M. W. Feuz, qui révèlent chez ce jeune artiste 1 .émois. 
tempérament di oriste. 1 villes 

suisses de M. Jacques O 

ialcons fleuris et aux vastes auvents, avec leurs mu- 
railles .mu. pies envahies par les arbres verdoyants de la 
campagne voisine, ont beaucoup plu, tant pai le choix 
pittoresque des sujets que par la sobriété et la sûreté avec 
lesquelles l'artiste .1 su les traiti 

Les envois plu inégaux mai non sans mérite, de 
MM. Bercher, Ch. K01 l'uni. il, Huguenin-Li 

;uette T. Strong, etc., etc., complétaient cetti aimable 
manifestation artisti pie, .1 laquelle le pul.li. 
su s'intéresseï ; ence et par ai hats. 

Un des jeunes peintre-, vaudois les mieux doues, M. Aloys 
Hugonnet di Morges a fait au Musée Jenisch, à Vevey, 
une exposition de soixante cinq toiles et d'une vingtaine 
de pas' u se résume -.1 production artistique 

de ces six dernièn ' - t bien un peintre, et non pas 

un savant ou un théoricien subtil, qui s'y révèle d'emblée 
par l'heureuse sensualité trop rare en nos cantons delavi- 
sion et du faire. Il y a dans ses études de nu (la « 

... i) et d m- ses poi trait - nuani mtaisie 

qui 1 Cocarde, le H me habileté 

et une sûreté de main, un ragoût de h 111 ivoureux, 

une touche largi qu'on rencontre trop rarement 

nous. 

1 ; -, rie de ses impn on Versailli 1 1 ianons.du 

mbourg, a un charme 1 de di tinction et de 

ji ai . . aressante tout à fait - -lin-. un 1 'an les pa 
suisses 

nuent un peu, complètement, pour 

faire place à .1er. recherches plus subtiles de lumière filtrée 
.1 travers les arl n de nuages d'or. 

in .m 1 t tout cela, certes, n'e>t 
ni sans intérêt ni sans valeur, mai allaiterions 

que M. Hugonnet ne s'attarde pas trop à ces rech 
d'analyste, où tant d'autres peuvent l'égaler, pour n 

ires qualités de peintre, -1 frap- 
pant es. 



t- faits par la ville de Genève à. la clô- 

turede l'Exposition muni. 1 eux plusim- 

1 I . Hodler 

oration du Mus. "' traite 



453 



L'ART ET LES ARTISTES 



de Marignan) ontéi quis pour la somme de 20 000 francs. 
La ville a encore acheté, pour 8 00 ' francs, le beau groupe 
de marbre l n du jeune sculpteur Ch. -A. Angst, 

que je vous signalais dans ma dernière chronique. Ces 



deux belles œuvres d'art feront l'ornement du nouveau 
Musée d'art et d'histoire, dont les installations avancent, 
lentement mais sûrement, vers leur conclusion. 

Gaspard Yallette. 



ORIENT 

Les Origines de la Sculpture turque. 



y 'accueil lait par la presse française et étrangère - 
*~* notamment par le Joui nul des Débats de Paris et la 
Critique de Bruxelles -- aux dernières études que j'ai 
publiées dans l'Ait et les Artistes sur lu Peinture arabe 
1 t>i igint . ,/,■ h, Peinture turque m'engage fortement 
à poursuivre, mois par mois, en cette Revue, l'histoire de 
l'art musulman en général, de l'art turc en particulier. 
et ce, non plus en des notes prises au jour le jour, mais 
en un ensemble précis de documents accumulés. Résu- 
mant l'esthétique d'un ait. d'un artiste, d'une époque, 
d'un pays, ces chroniques offriront, ainsi, au bout d'un 
certain temps, un tableau aussi complet que possible des 
arts orientaux. Indépendantes les unes des autres, mais 
formant chacune un tout complet, elles se suivront comme 
les chapitres d'un livre qui retracerait l'histoire esthétique 
des arts musulmans. 

La suspicion qui — comme nous l'avons vu -- pesa 
jusqu'à la fin du siècle dernier sur la peinture turque, 
s'appesantit plus longuement et plus lourdement encore 
sur la sculpture ottomane. 

On n'a qu'à parcourir la Turquie d'Europe, la Turquie 
d'Asie, l'Egypte, l'Arabie, la Mésopotamie, tous les pays, 
en somme, soumis aux lois de l'Islam Sunnite, pour se 
convaincre qu'il n'existe, en aucun endroit public, un 
marbre représentant un personnage saint, reproduisant 
un héros, rappelant un glorieux fait d'armes. 

Il n'y a guère longtemps que la statue équestre d'Ismaïl 
Pacha, khédive d'Egypte, mort en 1S79, s'est élevée 
sur une des principales places du Caire. Mais l'exemple n'a 
pas eu encore d'imitateurs en Turquie. 

Pénétrez clans les quatre cent soixante mosquées de 
Constantinople, et dans toutes celles, inno nbrables, des 
provinces ottomanes, vous n'apercevrez pa un tableau 
sur les murs, vous n'aurez pas lieu de vous arrêter devant 
une œuvre taillée dans la pierre ou le marbre. 

Les Musulmans sont allés plus loin. Leur culte interdisant 
la vénération des inrages saintes, ils ont — dans toutes 
les églises du Bas-Empire converties, soixante ans après 
la conquête de Constantinople, en lieux de prières pour les 
croyants — marouflé avec des toiles grossières, recou- 
vertes de badigeon, les superbes mosaïques byzantines 
rehaussant sur fond d'or l'éclat de leurs couleurs et le 
fini de leur art ; la loi — affirmait Selim I qui, en dépit 
des traités, opéra cette conversion — « ne disant pas que 
d'aussi beaux édifices dussent être plus longtemps pro- 
fanés par l'idolâtrie ». Il ordonna, alors, de recouvrir les 
mosaïques et de briser les marbres qui, ,ï ses yeux de 
khalife, représentaient cette idolâtrie. Les mêmes faits 
si' répétèrent sous le règne suivant, lorsque Suléïman le 
Magnifique, continuant l'œuvre de sou prédécesseur, lit. 
dans son immense empire, transformer en mosquées toutes 
les églises îles villes conquises, depuis Rhodes a Temeswar, 
depuis Ofen à Koron. 

Sainte-Sophie, notamment, se ressentit, d'une façon 
toute spéciale, de la mesure anti-artistique. Dans le cours 



des restaurations entreprises de 1847 à 1849, sous Abdul- 
Mesdjul. l'architecte Fossati eut l'idée de découvrir les 
mosaïques de la coupole et d'en prendre copie, avant de 
reposer les grandes étoiles dorées qui les masquent aux 
veux. Quelques-uns de ces admirables chefs-d'œuvre 
publiés à Berlin, en 1854, par Salzenberg, dans son ou- 
vrage sur Aghia-Sophia, Alt Christliche Baudenkmale von 
Constantinopel, font entrevoir quels trésors sont cachés 
sous ces toiles grossières qui privent ainsi l'art chrétien 
des premières pages de sa mosaïque et des œuvres de foi 
de ses artistes primitifs. 

Le regret de cette privation se fait sentir d'autant 
plus vivement que l'architecte italien, froissé des procédés 
de Salzenberg qu'il accusait de lui avoir soustrait le résultat 
de ses recherches et de son labeur, a toujours conservé, 
inédite, en ses cartons, l'unique et superbe série de ces 
copies artistiques, tenue encore secrète par ses héritiers, 
conformément au vœu qu'il en avait exprimé. 

On rencontre bien, dans l'intérieur de l'Anatolie, quelques 
rarissimes statues profilant leur blancheur sur les monts 
verdoyants, mais elles ne doivent d'avoir été épargnées 
qu'aux légendes superstitieuses qui s'y rattachent. A Gul- 
Bahar, près de la source qui alimente d'eau le village de 
ce nom, se dressent les marbres d'un homme et d'une 
femme, — deux mauvais produits de la décadence romaine- 
La tradition veut que ce soient là des amants, génies gardiens 
des eaux de la montagne. A Ivriz, au pied du Taurus, un 
monument célèbre ne doit qu'à une raison semblable d'être 
encore debout sur son socle. A Magnésie, sur les hauteurs, 
Xiobé, intacte, en marbre laiteux, continue à pleurer ses 
enfants, parce que, au dire des indigènes, les larmes de 
cette inconsolable mère ont formé le fleuve Hermès, indis- 
pensable à la culture du pays. 

Une colonne en granit, — monument commémoratif que 
le camp russe ht ériger en 1833 sur le Bosphore, à la pointe 
du cap Selvé-Bournou, — une pyramide également en 
granit, élevée en 1856, à Michan-Tach, — banlieue de 
Pérà, — par les Anglais, en souvenir des soldats morts 
pendant la guerre de Crimée, sont les deux seuls spéci- 
mens de sculpture que je connaisse exposés, publique- 
ment, à Constantinople et dans les environs. 

( est en Turquie, pour le coup, qu'on est à l'abri des 
inaugurations. 

Les monuments qu'on y élève à la mémoire des morts 
sont des turbés (mausolées) pour les sultans, les sultanes 
et les princes impériaux, des fontaines, des bibliothèques, 
des hospices, des hans (caravansérails! et des médressêi 
(écoles) pour les particuliers qui ont mérité du pays. 

Si, en 1872.il n'existait presque pas encore, à Stamboul, 
des peintres turcs de quelque renom, il a toujours existé 
des grands peintres étrangers habitant la ville ou de pas- 
sage à Constantinople. Rien de pareil pour les sculpteurs. 
Il ne s'y trouvait m d'indigènes, ni d'étrangers. Aussi, un 
amateur de marbres n'avait d'autres ressources qu'une 
visite au musée ottoman, ce cimetière des antiques, ou 



454 



L'ART ET LES ARTISTES 



une visite au cimetière latin, ce musée des modi 
C'est là, eu effet, qu'on pouvait seulement ad 
de merveilleuses œuvres d'art — bustes, stèles, urnes 
tombeaux — que des catholiques, frappés de deuil, com- 
mandaient en France ou en Italie pour le caveau <\r leui 
famille ou le tertre d'un être cher. 

( e n'est qu'en 1878 que la sculpture lit son apparition 
1 1 onstantinople, el l'on peut avancer, hardiment, que la 
renaissance de cet art en Turquie — ■ en l'occasion nais- 
sance serait le mot juste — est due à l'initiative de E. < )s- 
ean Effendi. Voilà vingt-trois ans que cet artiste profi 
à l'École impériale des Beaux-Arts avec une énergie et 
une vaillance qui ne font que confirmer la foi qu'il a en son 
idéal. Son cours, — l'unique classe en Orient où la sculpture 
est enseignée, — d'abord très peu fréquenté, a vu, d'année 
en année, s'accroître le nombre des élèves. C'en est au 1 11 ■ 1 1 1 r 
que la sculpture comporte aujourd'hui trois sections aux 
Beaux-Arts, et qn'Osgan Effendi s'est trouvé dans la 
nécessité — n'y pouvant suffire à lui tout seul — de 
joindre à son enseignement celui des sculpteurs Behzad 



et [hsan I'" | tous Jeux Otl an Quant aux élèves, 

h ne ■ 1 1 - 1 que de [un - le jeune matf 
Mezmoui [zzel l bou I hen< b Bej qui 'e t .< .pu 

uni ii h.' 1 mu très em iéi d ilptun d ative, 

i i.i.ni i iii mil, un jeune i dont les di I iu1 i mi 
de promessi Mehmei Bahr; Bey, Murtazzi I ffendi, 
ik Nii hanian et Ohannès Takahdjian qui ni 
guère, j'en ai la conviction, i fairi parler d'eux 

La place n'esl pas ici puni prôner, comme il convient, 

le talent d'Osga di. Dans une êti 

1 ntii remenl .1 son talent, je reviendrai sur cet artiste â qui 
l'on doit des oeuvres du tout premier ordre, notamment 
une réplique en marbre du Sarcophage des PI 
le buste de M. \ Ca illard et le monuim nt éli 1 au 

cimetière de Haïdar Pacha, en Asie, à la mémoire du 
chevalier Princeg de Herwald et de sa femme: admi- 
rables médaillons en bronze d'un art consommé et d'un 
mouvement ti intense que les personnages semblent n 
naître à la vie sur leur propre tombeau. 

ADOLPHE THALASSO. 



Echos des Arts 




LES GROUPES DE GARDET POUR LAYEXUE DU BOIS DE BOULOGNE 



La décoration de la porte Dauphine. — Nous donnons 
ici la reproduction des deux superbes maquettes des 
groupes de cerfs qui, espérons-le, orneront bientôt la porte 
Dauphine, porte par où passe, on peut le dire, l'Univers 
entier, et dont la modeste apparence d'entrée de parc 
particulier contraste trop vivement avec le somptueux 
aspect du seuil des Champs-Elysées flanqué de ses che- 
vaux de Marly. 

M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts a cru 
devoir, et on ne peut que l'en féliciter, commander à 
M. Gardet ces deux groupes de si belle allure décorative 
et qui, dressés sur des socles couverts de feuillage, semblent 
prêts à bondir et à s'élancer vers l'épaisseur du bois, 
saisis d'effroi au passage tumultueux des automobiles. 



L'habile sculpteur travaille en ce moment à l'exécution 
définitive des sujets, et, les modèles une fois terminés, 
M. Dujardin-Beaumetz en fera don à la Ville de Paris, sous 
ces conditions que la Ville, à laquelle appartient la décora- 
tion de ses promenades, se chargera des frais de la fonte, 
de la patine dorée nécessaire, et de la pose de ces deux 
superbes groupes. 

Nous serions bien surpris si la Ville n'accueillait 
pas ce présent royal avec le plus joyeux empressement. 



L'École des Beaux-Arts et des Sciences industrielles 
de la ville de Toulouse a organisé des ateliers des Arts du 



455 



L'ART ET LES ARTISTES 



bois, dirigés par M. le professeur Jean Rivière, sculpteur 
statuaire, secondé par MM. Auriol, contremaître ébéniste ; 
Grand, contremaître menuisier en fauteuils ; Parayre, 
contremaître sculpteur. 

La durée de l'apprentissage est de trois ans. 

Dix heures de présence consécutives à l'École sont 
réparties comme suit : 
travail manuel à l'ate- 
lier de 8 heures à 
10 heures du matin ; 
classe d'art industriel 
de 10 heures à midi ; 
reprise du travail ma- 
nuel de 2 heures à 
6 heures du soir ; classe 
de dessin graphique 
de 6 h. 15 à 7 h. 45 
du soir. 

Chacun des appren- 
tis recevra par jour de 
présence une rémuné- 
ration de o fr. 25 la 
première année, de 
11 fr. 50 la deuxième, 
de 1 franc la troi- 
sième. 

M 

L'anniversaire de Ca- 
nova. — L'Italie célé- 
brait le mois dernier 
le cent cinquantième 
anniversaire du grand 
statuaire Antoine Ca- 
nova, né à Possagno 

(province de Trévise) 
le I er novembre 1757, 
mort à Venise en 1822. 
A rencontre de beau- 
coup d'artistes, Cano- 
va goûta pendant sa 
vie toutes les joies du 
triomphe. Les empe- 
reurs, les rois, les prin- 
ces l'aimèrent pour 
son génie.... Et les 
princesses également, 
ainsi que l'atteste la 
magnifique Vénus Bor- 
ghèse, pour laquelle, 
libre de tout voile, 
posa la belle Pauline 
Bonaparte. Quant au 
peuple, il l'adora pour 
son patriotisme et sa 
générosité. Son œuvre 
est considérable. Elle 
apparait comme un 
léger reflet de l'anti- 
que, et il s'en dégage 

une impression de grâce élégante et voluptueuse. Son 
talent s'égare et sa rare habileté d'exécution disparaît 
lorsqu'il veut exprimer des sujets violents ou d'un hé- 
roïsme mouvementé. Il fut avant tout le sculpteur de la 
grâce un peu maniérée, comme Prudhon en fut le peintre. 
Nous reproduisons ici une des oeuvres les plus char- 

lantes du célèbre sculpteur ; la figure de la danseuse du 
Corsini, à Rome. 



CANOVA 



On annonce pour le Salon d'automne de l'an prochain 
une très importante exposition d'art allemand moderne 
(peinture, sculpture, gravure, art décoratif). Une Société 
a été fondée dans ce but, .dont le président est le baron 
von der Heydt, de Elberfeld, le directeur artistique le 
peintre Ludwig Dill, professeur à l'Académie de Carlsruhe, 

et l'administrateur le 
D r Denekers, directeur 
du Musée de Crefeld. 
Le délégué à l'organi- 
sation de l'exposition 
est M. Etienne Ave- 
nard, publiciste à Pa- 
ris. 

Il est question aussi 
d'une exposition d'art 
hollandais dont s'occu ■ 
pe notre distingué col- 
laborateur P. Zilcken ; 
la présidence du Co- 
mité serait offerte au 
maître célèbre J. Is- 
raëls. 



Une des plus im- 
portantes expositions 
de province est sans 
nul doute celle de la 
Société des Amis des 
Arts de Nantes ; en 
même temps que l'an- 
nonce de la dix-septiè- 
me exposition qui ou- 
vrira le 31 janvier 1908, 
nous recevons la liste 
des oeuvres vendues 
pendant l'exposition 
de 1907 ; elles étaient 
signées ; René Ménard, 
Etcheverry , Cottet, 
Caro Delvaille, Geof- 
froy, Ten Cate, Mail- 
laud, Marret, Lepère, 
Ranft. Maufra, Dezau- 
nay, etc. 



M. Dujardin-Beau- 
metz, dont on ne peut 
que louer l'intelligent 
éclectisme, vient d'ac- 
quérir pour le Musée 
du Luxembourg une 
des plus belles toiles 
de Claude Monet, une 
vue de la cathédrale 
de Rouen. 

M 

On a inauguré le mois dernier le monument élevé 
sur le terre-plein de l'Ambigu au baron Taylor. Le 
monument est l'œuvre du sculpteur Tony Noël et de 
M. Moyaux, architecte, membre de l'Institut. La céré- 
monie était présidée par M. Viviani, ministre du Travail, 
assisté des cinq présidents des cinq Sociétés fondées par 
le baron Taylor. 




l'uuiis Corsini, K<.m:. 



DANSEUSE 



456 



L'ART ET LES ARTISTES 



Augustin Quérol, le célèbre sculpteur catalan, sur 
lequel nous avons publié une étude très complète dans 
le n" \j de l'Art et les Artistes, vient d'obtenir un nouveau 
succès dans l'Amérique espagnole. Il y a quelque temp 
il triomphait dans les concours internationaux de Bolo 
gnesi, à Lima, et de Garibaldi, à Montevideo. 

Maintenant, il est victorieux à Guayaquil (Equateur), 
dans un concours auquel prenaient part des sculpteurs 
étrangers du plus grand mérite. En effet, le gouvernement, 
désireux d'élever un monument aux bienfaiteurs de la 
patrie, avait fait appel à des artistes français, italiens, 
allemands, etc. 

I celle ouvre de (.hiérol mesurera 25 mètres <! 

liant et son prix s'élèvera à 400000 francs. 



Les récompenses à la VII e Exposition internationale 
des Beaux-Arts île Venise. — Le jury a voté les treize 
grandes médailles d'or suivantes : 

MM. Baertsoen (Belgique), le Dégel à Gand. — Brang- 
wyn (Angleterre), Santa Maria dclla Soluté. — Cottet 
(France), Mer sauvage. — Dampt (France), Télé de petit 
enfant. — Israei.s (Pays-Bas), Marée haute. — Knirr 
(Allemagne). Portrait de famille. — Kustodieff (Russie), 
Portrait de famille. — Lagae (Belgique), Mère et enfant. — 
Laszlo (Autriche-Hongrie), Portrait de ma femme. — Lau- 
renti (îtalie), l'Ombre. — Ménard (France), la Baie 
d'Ermones. — Munthe (Norvège), l'Entrée de ma maison. 
— Sargent (Angleterre), Portrait des dames Acheson. 

Avaient été mis hors concours: MM. Besnard, Guglielmo 
Ciardi, Walter Crâne, Carolus Duran, Mancini, Luigi Nono, 
Roll, Raffaelli, Rodin et Stuck. 

M. Lalique a obtenu une grande médaille d'or pour sa 
collection de joyaux. 



Nous sommes acheteurs au prix de 2 francs l'exemplaire 
des numéros 6, 7, 8, 10, n, pourvu qu'ils nous soient 
retournés franco 90, avenue des Champs-Elysées, et en 
bon état. 



EXPOSITIONS ANNONCÉES OU EN FORMATION 
PARIS 

Gall >:e Pellct, 51, rue Le Peletier. — Exposition Louis 
Legrand, jusqu'au 20 décembre. 

Grand Palais. — Cinquième Salon de l'École française, 
en janvier et février. S'adresser à M. de Plument, 
président, 24 bis, rue Boislevent. 

Musée des Arts décoratifs. — Troisième exposition des 
Artistes décorateurs, jusqu'en décembre 1907. 

Galeries Bernheim jeune et C ,e , 15, rue Richepanse. — 
2 au 14 décembre : L'atelier Sisley. 

16 au 28 décembre : Portraits d'hommes. 

Galerie Arthur Tooth and Sons, 41, boulevard des Capu- 
cines, à Paris. Exposition de la dernière œuvre de 
L. Aima Tadéma, Caracalla and Geta; 175 et 176. New 
Bond Street, à Londres ; 299, Fifth Avenue, à New- 
York. 

Tableaux des Écoles modernes française et hollan- 
daise. 



' G Pet • 

Grande Galerie : 

8 au 31 décembn So ,ile. 

■iites. 
I an 1 7 tè\ 1 iei trts r unis, 
18 février au 8 mars : .Iquar,; 

9 au 12 mars , nier. 

1 ! mars au 9 avril : Société nouvelle. 

22 janvier au j février Miniaturistes et Arts précieux. 

10 au 30 avril : Pa 

'" au 1 2 nui Dannat. 

1 1 au 30 juin G / a 1 ouche. 

ivt ne i Paierie 

1" au 31 décembre i Ca 

I er au 15 janvier : I ornai. 

16 au 31 janvier : Bruel. 

i cr au 1 5 févriei l 

10 au 29 févrie. ;; Idkèmar. 

I er au 15 mars : Henri 1 

16 au 31 mars : Frantz Charlet. 

1 er au 15 avril : WalU r Ga 

16 au 30 avril 'hem. 

1 er au 15 mai : Cachoud. 

Nouvelle Galerie 

I er au 15 février: Mary Kazack. 
16 au 29 février : Boggs. 
16 au 31 mars : Jandia. 
1 er au 15 avril : Eugène 1 
I er au 15 mai : Dauphin. 

DÉPARTEMENTS 

Angers. — Dix-huitième exposition de la Société de 
Amis des Arts, jusqu'à février 1908. 

Biarritz. — Palais Bellevue. Troisième exposition de 
la Société des Amis des \m~ de Bayonne-Biarritz, 
jusqu'au 25 décembre. 

Cannes. — Sixième exposition internationale des Beaux- 
Arts et d'Art industriel, du 3] janvier au 10 mars 190S. 
Dépôt des œuvres chez l'en et. 36, rue Yaneau, jusqu'au 
10 décembre. 

Nantes. — Société des Ami-, .les Arts, dix-septième expo- 
sition, du 31 janvier au 15 mars 1908. Envoi des notices, 
avant le 18 décembre. io, rue Lekain ; dépôt des ou- 
vrages, du 16 décembre au 3 janvier, chez M. Robinot, 
50, rue Vaneau. 

ÉTRANGER 

Athènes. — Concours international pour l'érection d'une 
statue de Constantin Paléologue, a. Athènes. Concours 
à deux degrés : 1" du 18 au 28 juin ; 2° du 23 au 
tobre 1908. Envoi des maquettes à l'Académie de France, 
à Rome : 1° avant le 1; juin : 2" avant le 20 octobre 1908. 

Florence. — Troisième exposition des Beaux \:' 
artistes italiens, jusq min 1908. 

Londres. — New-Gallery. Société internationale de 
sculpteurs, peintres et graveurs; expositions en janvier. 
février et mars 1908 s membres et autres 

artistes; 2 portraits de jolies femmes. ' 
œuvres à Londres, à MM. Bourlel e1 fils, 1 ,- :- \ . 
street, Middlesex Hospital, du 10 au mbre 1907. 

Monte-Carlo. — Seizième exposition internationale des 
Beaux-Arts de la principauté de Monaco, de janvier 
à avril 1908. Pour tous renseignements, s'adresser 
à M. Jacquier, secrétaire général, 50, rue Yaneau. 



457 



L'ART ET LES ARTISTES 



.Munich. — Glaspalast. Exposition des Beaux-Arts 

de- l'Association des Artistes de Munich, du i« juin à 

fin octobre. 
New-York. - - Académie nationale, exposition d'hiver 

du 14 décembre 1907 au 11 janvier 1908. 
Prague. — Exposition française organisée par la Société 

des Artistes tchèques. La peinture française au 

xix'' siècle. 



Rome. -- Société des Amateurs des Beaux-Arts. Salle 
del Palazzo Via Nationale. Exposition internationale 
du 10 février au 15 juin 1908. Envoi des œuvres du 
10 au 20 janvier. Le président : comte E. di San Mar- 
tino ; le secrétaire : V. Moraldi. 

Turin. - Société promotrice des Beaux-Arts, deuxième 
exposition quadriennale, en 1908, du 25 avril au 30 juin. 
Envoi des œuvres du 16 au 25 mars. 



Bibliographie 



LIVRES D'ART 



complexe, étrange, 



Sandro Botticelli, par Emile Gebhaui, de l'Aca 
demie française. (Librairie Hachette, 79, boulevard Saint 
Germain.) 

La figure de Sandro Botticelli, 
séduisante, — païenne et mysti- 
que, — florentine et souriante 
avec Laurent le Magnifique et 
Politien, florentine encore et dou- 
loureuse avec Savonarole... », de- 
vait tenter M. Emile Gebhart, et 
l'heure devait fatalement venir 
où l'historien érudit des Origines 
de la Renaissance en Italie et des 
Conteurs florentins du moyen âge 
nous entretiendrait, dans son clair 
et émouvant langage, de celui 
qui, comme il le dit si bien, reçut 
de Platon la grâce de son génie 
et du Dante la lumière de sa cons- 
cience. 

M. Gebhart, historien sincère 
et méfiant, ne se contente pas de 
passer au crible, dans son étude 
botticellienne, les flottantes opi- 
nions de Vasari, et de contrôler 
avec le plus grand soin les attri- 
butions contenues dans le cata- 
logue dressé jadis par Crowe et 
Cavalcavelle, mais il semble se 
troubler parfois lui-même, mal- 
gré sa rare compétence, devant 
le mystère de l'œuvre elle-même, 
et, alors, il s'abrite très noble- 
ment derrière l'autorité presque 
souveraine de M. Hermanu Ul- 
mann, de Munich, dont la critique 
précise et rigoureuse de toutes les 
peintures de Botticelli défie au- 
jourd'hui toute controverse. Aussi 
le livre de M. Gebhart s'impose- 
t-il non seulement à l'attention 
des lettrés les plus délicats, corn- 
nu- tout ce qui sort de la plume 
du spirituel auteur de D'Ulysse à Panurge, mais encore 
aux amateurs d'art désireux de trouver un guide sûr à 
travers les 163 tableaux ou fresques attribués jusqu'ici 
1 l'artiste, et dont 77 seulement ont été réservés comme 
authentiques dans le catalogue de M. Hermann Ulmann, 
donl M. Emile Gebhart respecte religieusement les sa- 
vantes affirmations. 




LE GRAND AMIRAL GEORGIOS ANTIOCHENOS 

AUX PIEDS DE LA VIERGE 

(Mosaïque de l'église de la Martorana, à Palerme; 
(Extrait de Croisières.) 



Croisières. (Emile Paul, éditeur, place Beauvau. Paris.) 
Tel est le titre du volume que publie Mme la com- 
tesse de layVlorinière de la Rochecantin, avec une élo- 
quente préface de Guglielmo Ferrero. 

L'auteur, qui connaît la men- 
talité de son époque, a peuplé 
son ouvrage d'intéressantes ima- 
ges, que commente un texte clair, 
rapide et précis. Il nous fait visiter 
tour à tour les côtes de la Dalma- 
tie, Corfou, la Sicile, la Sardai- 
gne, la Corse, l'île d'Elbe, la Tu- 
nisie, l'Algérie, Malte. Et ce sont 
des stations enthousiastes, à l'om- 
bre des murs du palais de Dio- 
clétien, dans les rues de marbre de 
Raguse, devant les mosaïques de 
la Martorana, au milieu des ruines 
de Taormine.... Parfois s'enca- 
drent, dans la description rapide 
et un peu sèche des choses entre- 
vues, des pages d'un charme de 
style très pénétrant. Jugezd'après 
ces quelques lignes détachées du 
chapitre sur Corfou : 

« ...Il règne autour de nous 
une paix souveraine, la grande 
paix nocturne dont on ne sent 
bien toute la profondeur un peu 
angoissante qu'ainsi, au loin, sur 
l'eau.... Il n'y a même pas pour 
la troubler le bruit que font les 
flots en se brisant sur le rivage. 
Du silence plane autour de nous ; 
il semble que nous le respirons 
et que nous le touchons.... Puis. 
la vie suspendue palpite bientôt 
au ciel. Et voici que maintenant 
la nuit est en fête. De la lumière 
court sur les vagues ; des fleurs 
phosphorescentes éclosent autour 
du yacht, et il traîne après lui 
une écume étoilée. 
« Aux premières lueurs du jour, Corfou surgit des Ilots 

devant nous, idéalisée par les souvenirs mythologiques 

dont la gracieuse Nausikaa, « aux bras blancs », est bien 

la figure la plus séduisante.... 

Une documentation photographique très opulente — 

près de 200 illustrations originales — rend la lecture 

du livre tout à fait attrayante. 



458 



L'ART El I ES ARTISTES 



Introduction à l'Esthétique, par J. I 
(E. Sansot, éditeur, 53, rue Sainl \niln des-Arts.) 

Sous ce titre général, les Idées et les Formi l'i a 
auteur de la Décadi nce latine poursuit, avec un beau 
rage et une superbe conscience de style, la série de 
monographies «l'art. Parfois, comme dans le chapitre in- 
titulé iV Louvre et le Peuple (chapitre de liante actualité), 
l'énergie de l'affirmation est d'une telle éloquence, lors 
même que parfois un pénétrant parfum de paradoxe s'en 
exhale, que, pour un peu. sous l'immédiate influence du 
plaidoyer, on se rallierait définitivement à la doctrine 
ultra-humanitaire de l'esthéticien, doctrine faite de beau- 
coup de générosité confiante et peut être d'un peu d'illu- 
sion. 

Ce petit livre, d'une substance rare, est à lire et à méditei 
d'un bout à l'autre. 

Impressions (Dessinées d'après nature et lithogra- 
phiées en couleurs), par Jacques Villon. (Ed. Sagot, 
éditeur, 31 ter, rue de Châteaudun.) 

Sous ce titre, M. Villon publie un fort bel album, d'une 
couleur d'art très originale, et qui marque une intéres- 
sante évolution dans le talent de ce jeune et brillant 
artiste. 

Les Villes d'Art célèbres. - Vient de paraître : 
Gènes, par Jean de Foville, sous-bibliothécaire au 
Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale, 
tin volume petit in-4 avec 130 gravures. Broché : 4 fr. ; re- 
lié : 5 fr. (Envoi franco contre mandat-poste à H. Laurens. 
éditeur, 6, rue de Tournon. Paris, VI e .) 

Si Gênes doit beaucoup de sa gloire à l'importance de 
son port et à sa vitalité moderne, elle est aussi, parmi les 
Villes d'Art, l'une des plus complexes et l'une des plus 
romanesquement belles. Il y a dans ses quartiers les plus 
fiévreux des asiles de silence où l'on goûte la surprise de 
voir dormir des églises anciennes, séduisantes comme des 
joyaux et tout imprégnées d'histoire. Son activité a pour 
théâtre ce dédale de rues sombres qui serpentent entre 
d'immenses demeures parées d'exquis bas-reliefs de marbre. 
Ses palais de marbre du XVI e siècle, d'une célébrité légen- 
daire, sont les plus féeriques de la Renaissance. Enfin, ù 
cet ensemble de trésors artistiques si divers, s'ajoute le 
charme naturel de tous les jardins suspendus qui parent 
l'amphithéâtre de la cité et l'éclat de cet horizon de mer 
et de montagnes qui l'enveloppe. 

Ce sont tous les siècles de la vie artistique de G 
— encore vivants au milieu de l'activité pittoresque de 
la vie moderne — que l'auteur a voulu réveiller et que 
l'abondante illustration met sous les yeux mêmes du lec- 
teur. Ces monuments splendides ne sont isolés ni du passé 
qui les explique ni de la nature qui les encadre. Nous ne 
doutons pas que le public ne trouve à lire ce livre, écrit 
avec beaucoup de goût et de compétence, le même plaisir 
que le voyageur prend à saluer cette ville pleine de lumière, 
de richesses et d'art. 

Les Villes d'Art célèbres. — Vient de paraître 
Grenoble et Vienne, par Marcel Reymond. Un vo- 

lume petit in-4 avec 118 gravures. Broché : 4 fr. ; relié : 
5 fr. (Envoi franco contre mandat-poste à H. Laurens, 
éditeur, 6, rue de Tournon, Paris, VI e .) 

Le succès de la collection les Villes d' h 
n'a fait que s'accroître, surtout depuis qu'elle a eu l'idée 
d'ajouter aux grandes villes européennes, déjà bien con- 
nues de tout le monde, toute une suite de nos admirables 
villes françaises tant ignorées. 

Le nouveau volume consacré à Grenoble et à Vienne 



• le l lauphiné .util ique à tout un adi li tou 

ristes e1 d'amati tirs qui ne a inn ri aient en I 

!.. région que ses beauti i aatun 
Ce sera une lurpri e di ■> une illustration 

des plus artistique et dis plus complète, quels tri 01 

ci mii h nt cetti 1 nw i' 1 mnui où " ■ ■ 1 1 1 toute une 

partie de l'histoire de l'arl français depuis l'époq 

jusqu'à nos jours. 

di ..h ii. qu'a éfc 1 ■ ■ 1 l'époq 

inonla pn in \ ille de l 1 .nu e 

( )n sait moins l'im] ortanci di premiei temp chréti a 

en l lauphiné, et l'un I intérêts di ci in 

l'étude de monuments tels que la chap saint- 

1 ni il'' Grenobl et tint-Pi . ! que 

M. Kr\ mm m. i. .1-, ; argument [ui 

ut emporter la convie! lèn ■ .1.1 ni 

des premièi es m nu. .... in vi' iècle, et commi ■ tant ainsi 
Ir plus ancien monument chrétien de la France. 

l..i période du nu 15 en âge 1 I 1 >lendii lement 
en Dauphiné soit par des monuments roi que 

Saint indré de Vienne .mi pat des monuments gothiques 
tels que S. mit Maurice de Vienne dont la façade est, au 
point de vue de la sculpture, une des plus merveilleuses 
œuvres créées pai le \\ " siècle. 

Puis c'est la Renais ànci qui, niàce au voisina"' di 
lit. die, s'épanouit à Grenoble comme dans li chat eux 
de la vallée de li l oire et 1 n e le délicieux Palais de Jus 
tice de Grenoble avec ses charmantes sculptures e) ses 
incomparables boiseï iés. 

Enfin le xvn e siècle lui même resplendit à Grenoble, 
e,ràce aux princes i\r l.i maison de l.esdiyuières qui oui 
gouverné cette provinci pendanl toul un siècle. 

Il n'est pas inutile d'ajoutei que le volume se termine 
par l'étude 'lu Musée '!'■ Grenoble qui, au point de vue 
dis peintures, surtout par son Saint <•• i de Rubens, 
peut être considéré comme un des plus beaux musées de 
France. 

Il est heureux qu'un tel ouvrage ait été confii à une 
personnalité aussi éprise de son sujet que M. Marcel 
Reymond, dont tout le monde connaît le goût et l'éru- 
dition; le véritable cuit' qui l'auteur professe poui 
province venant s'ajouter à sa compétence artistique 
font de ce volume de poète et de s,i\ .mi un des plus inté- 
ressants el 1 les plus \ i\ . 1 n 1 de la ci illecl mu. 

DIVERS 

Nouveaux cahiers de jeunesse, par En 
Renan. (Calmann-Lévy, éditeui 

Le Démon secret, par Gilbert des Voisins 
1 lui m- Paul 1 lllendorff, 50, Ohau 1 d' Vntin.) 

Quarante-huit, es n- d'histoire contemporain 
Robert Dreyfus. (Édition des Cahiers l la juin '» . 4. 
nu- de la Sorbonne.) 

Les Joies, pai Michei Provin (Eu [uelle, 

I ur. 1 1 , rue de ' ■■ Ile.) 

L'Éducation physique et sportive des jeunes 
filles, par Emile Vndré. [Ernest 1 on, éditeur, 

Racine 

Eurynice (poésies), par Emile Henriot. (Édition 
du Mercun de France.) 

Le Bruit et le Silence ir Louis Le- 

gendre. (E. Fasquelle, éditeur.) 

Beriha et Roda, ou les Deux Illusions, par 
Arsène Alexandre. (E. Fasquelle, 



459 



L'ART ET LES ARTISTES 



Lucinde (roman de théâtre), par Paul Ginistv. (Édi- 
tion du Monde Illustré.) 

Dessins inédits de Rouveyre (Carcasses divines). 
(J. Boscet Cie, éditeurs.) 



Blassenay-le-Vieux, par Camille Marbo. (P.-V. 
Stock, éditeur.) 

Le Journal d'un prêtre, par Ferdinand Hamelin, 
(P.-V. Stock, éditeur.) 



REVUE DES REVUES 



REVUES ALLEMANDES 



Kunst und Kiinstter. Berlin. Cassirer, VI, i. — Souve- 
nirs du peintre Wilhelm Truebner. L'école de Leibl (il!.). 
— Karl Scheffler : Menzel, illustrateur; son interpré- 
tation admirable- 
ment étudiée da 
l'époque de Fré- 
déric le Grand. — 
Rainer Maria Ril- 
ke sur les œuvres 
récentes d'Au- 
guste Rodin (£11.) . 

G. Pauli : Les 

ameublements des 
grands transatlan- 
tiques exécutés 
par les premiers 
artistes alle- 
mands. 



Die Kunst. Bru- 
ckmann, Munich, 
IX, II. — M. F. 
von Ostini appré- 
cie l'art de Fried- 
rich von Dietz, un 
des premiers ar- 
tistes munichois 
vers 1880. — Le 
peintre Louis Co- 
rinth raconte, 
dans un style très 
pittoresque et sa- 
voureux, ses sou- 
venirs de Munich 
et des artistes 
munichois vers 

1880-1890. — 
Hermann Board: 
Compte rendu de 
l'exposition de 
Dusseldorf. — 
Souvenirs du pein - 
tu- Wilhelm Imb- 
ner. — Art déco- 
ratit ameuble- 

ment des transat- 
lantiques alle- 
mands, sculptures 
et porcelaines de 
Wackerle, orfèvre- 
If Lettré. 




MAX LIEBERMANN 



Kunst und Décoration. Koch, Darmstadt. XI, 2. — Les 
photographies artistiques de Nicola Perscheid. — L\ru\ re 
ichitectes Campbell et Pullich, de Berlin. -- Porcelai- 
- < npi-nhague. 



Tnnendecoration. Koch, Darmstadt, oct. 1907. — Le 
D r K. Schaefer sur les ameublements des transatlantiques 
(nombr. £11.) . 

Kunst und Han- 
dwerk. Munich, 58, 
1. - - Reproduc- 
tions d'œuvres 
d'art décoratif. 

Hohewar te . 
Leipzig. III. 19. 
— L'école d'art 
décoratif de Zu- 
rich. 

Karl Schef- 
fler, Max Lie- 
bermann.MûncheB 

und Leipzig, R. 
Piper et Co., 1907. 
- M. Karl Schcf- 
fler, le directeur 
bien connu de la 
revue Kunst und 
Kùnstler, de Ber- 
lin, réunit dans 
cette publication 
sur Liebermann 
une rare finesse de 
sentiment à une 
connaissance inti- 
me de l'œuvre de 
l'impressionniste 
berlinois, qui fut 
applaudi par toute 
l'Allemagne quand 
il célébrait, il y a 
quelques mois, la 
fête de son soixan- 
tième anniver- 
saire. M. Scheffler 
nous trace d'une 
main magistrale la 
genèse de l'émi- 
nent artiste qu'est 
Liebermann; il 
nous fait suivre 
les différentes 
phases de son 
œuvre. Enfant de 
la capitale prus- 
sienne, le peintre 
est pénétré de son caractère actif, froid et intelligent ; 
il se sent dépaysé à Weimar où il se dégage assez vite 
de ses professeurs plus ou moins imbus d'esprit roman- 
tique. Il se sent porté vers le réalisme : les Belges Pauvels 



LE MARCHAND D OISEAUX 



460 



I AK 1 ET LES AKTISI ES 



et Verlat, influencés eux mêmes de Courbel -i le Hongrois 
Munkaczy seront ses maîtres. Cette soi! de la réalité le 
pousse plus tard vers la Hollande, où i! suint l'influence 
des vieux maîtres et des artistes modernes, puis n 
il éclaircit sa palette dans le sens de Manel e1 des autres 
impressionnistes. C'est ainsi qu'il se conquiert à lui 
par des études acharnées et laborieuses, c'est ainsi <iu'il 
devient le chef du mouvement impressionniste en Vlli 
magne. Voilà un petit résumé de la page d'histoire qui 
M. Scheffler nous développe Mais l'essentiel de son li 
trouve ailleurs : d'un instinct sûr et conscient, il voit dans 
I iebermann un des phénomènes les plus caractéristiques de 
cette renaissance artistique qui accompagne le progrès 
matériel du peuple allemand. Ce n'est que très lentement 
que l'âme allemande qui vivait dans l'atmosphère de la 
pensée et du rêve est devenue sensible à la grandeur 
innée de la forme pure, qui s'est dégagée de toute allusion 
littéraire ou philosophique. Liebermann est un des pre- 
miers artistes allemands qui aient énergiquement suivit ette 
voie nouvelle. Il poursuit cette grande idée consciemment 
et énergiquement. en homme du Nord, à travers tout' le! 
polémiques, et ainsi il devient une incarnation de cette 
nouvelle Allemagne, qui espère à marier la beauté tien 
blante d'un monde rempli de formes et de couleurs à 
la mâle sévérité de la pensée. Ce leitmotiv du livre de 
M. Scheffler, nous l'entendons continuellement en sour- 



dine ; par-ci ise dans un mol 

gant el P i t "n trouvei pai exemple une 

meilleure devise poui l'o uvre d un Lieberm uni que celle- 
i l 'in i .n .l''\ ient artiste, pi ent l'éléra 

rt dans ce q , ; 1 1 n'appellent que 

L'AB 1 l K \m, VIS EN \l I.IM \<.\H 

I .- Musée de Mannheim \ ient d'aï 
de M. Lui ten Simon lise, et une toile de 

M. \in.iii | La National I rallery 

i ('!■ h - Mi >m t en les ni at d'un paysage 

pi m t .i ti ici île ! ■ '■■ es II 

i à Berlin. \quarelles de Cézanne 
et hthosde Bonnard.chez Brakl, à Munich. I 
d'arl français moderne chez Schulte n Berlin. 

i lES PI Bl l' \ riONS 

MM. Bruckmann. à Munich, viennent de publier une 
huri sur li s jardins de Y Ex) ■ de Mann- 

ci u\re de L'éminent artiste M. Dâuger, de Karlsruhe, 
petite plaquette tins intéressante et caractéristique pour 
l'actuel mouvement artistique en Allemagne. 

K.- \. Meyer. 



CHRONIQUE DE LA CURIOSITÉ 



A propos des " Nouveaux Raphaël 



On - sait combien Raphaël a peint de Madones et de 
Saintes Familles. Une des plus connues est la Madone 
du Divin Amour qui se trouve au Musée de Xaples. 
Les avis sont presque unanimes à l'égard de cette œuvre, 
et je veux citer les juges les plus autorisés. 

Bùrckhardt écrit, à la page 691 de son Cicérone [& 
tion, en allemand, [893) : Imposant, solennel, majes- 
tueux est le sujet, la scène que représente la toile intitulée 
'a Madone du Divin Amoui Musée de Xaples). Elisabeth 
désire que l'Enfant Jésus bénisse le petit saint Jean 
qui est agenouillé à gauche ; elle conduit doucement la 
main de l'Enfant Jésus vers saint Jean, la Vierge prie 
l'Enfant et confirme le désir d'Elisabeth. Elle ne tient pas 
l'Enfant Jésus, assis sur ses genoux; elle a joint les mains, 
car l'Enfant, qui peut bénir, peut aussi se tenir seul. L'avis 
prépondérant quant à cette œuvre est que c'est une œuvre 
exécutée sous la direction et dans l'atelier de Raphaël, 
par Jules Romain ». 

YVilhelm Lûbke, dans son livre intitulé Rafaël IVerck, 
écrit à la page 56 : « Raphaël a élargi Je thème de la Sainte 
Famille et en fit une scène idyllique, en représentant 
l'Enfant Jésus jouant naïvement avec saint Jean qu'il 
bénit, qui se trouve agenouillé devant lui, en présence 
de sainte Elisabeth ». Ailleurs, à la page 107 du même 
livre, le même auteur dit ceci : « Exécution très délicate, 
claire de ton, avec une carnation rougeâtre et un modelé 
rigoureux. Raphaël peignit ce tableau pour Leonetto da 
Carpi, seigneur de Meldola. Le tableau entra ensuite dans 
la galerie Farnèse à Parme, et par héritage devint la pro- 
priété du roi de Xaples. La reine l'emporta en 1S05 à 
Païenne et ensuite à Vienne, en passant par Constanti- 
nople. Il est rentré à Xaples après la mort de la reine 

M. Knackfuss, dans son livre sur Raphaël, dit à la page 60, 
2 e colonne : « L'original (de la Madone du Divin Amour) 



se trouve au Musée de Napli - une jolie copie 1 xiste au 
palais Borghôse à Rome . 

I ' ïsavant indique que le carton original, au crayon blanc 
et noir, se trouve au .Musée de Xaples, mais qu'il a beau 
coup souffert, qu'il a été dès retouché, qu'on a même 
ajouté un morceau sur le coté gauche, et qu'enfin Raphaël 
l'a exécuté à Florence. Villeurs, il indique les rép 
nombreuses dont ce tableau a été l'objet, ainsi que les 
ires qui ont été exécut lui. 

M. Adolf Rosenberg (dans son livre sur Raphaël, paru 
à Stuttgart en 1906), écrit à la page 157 : La Madone 
du Divin Amour est une œuvre d'école, probablement de 
Jules Romain, mais exécutée dans l'atelier de Raphaël, 
peut-être sous sa direction, parce que le dessin semble 
appartenir à Raphai 

M. Mùntz cite, à la page 398 de son livre sur Raphaël, 
. la Sainte Famille du Musée de Xaples (Passavant, n° 91), 
peinte pour Lionel de Carpi, acquise plus tard par les 
Farnèse, avec la succession desquels elle est entrée au 
Musée de Xaples » . 

Comme on le voit, il s'agit d'une peinture exécutée 
suivant un dessin de Raphaël, par Jules Romain Mont on 
retrouve ici les colorations rouge-brique), dans l'atelier et 
probablement sous la direction de Raphaël. 

Quant au tableau qui porte le même titre, la Madone 
du Divin Amour, et qui se trouve dans la galerie Borghèse 
à Rome, ce n'est qu'une copie, une jolie copie, il est vrai, 
du tableau du Musée de Xaples. 

Voilà donc quel était l'état de la question. Tout récem- 
ment, elle est entrée dans une nouvelle phase, par suite 
de la découverte, dans un couvent de carmélites, d'un 
tableau très semblable aux deux précédents. Ce tableau 
est exposé actuellement à Londres, à la galerie Doré, où 
il suscite une grande admiration. Des experts de la valeur 



461 



L'ART ET LES ARTISTES 



de Holmes du Burlington Magazine, et Roger Fry, du 
Metropolitan Muséum de New-York, ont déclaré que la 
beauté du coloris est incomparablement supérieure à la 
plupart des autres œuvres exécutées par Raphaël dans 
les dernières années de sa vie. Cette nouvelle Madone du 
- J ir.our, dont le tableau de Naples ne serait qu'une 
provoque un intérêt extraordinaire, et la découverte 
est d'une grande importance pour l'histoire du grand art 
de la Renaissance. 

Quel est le vrai tableau? A mon sens, ni l'un ni l'autre, 
i >n se trouve évidemment en présence de copies anciennes, 
de répliques, si l'on veut, exécutées par Jules Romain ou 
d'autres élèves de Raphaël pour satisfaire à des commandes 
d'amateurs. J'ai déjà dit que Passavant, dans un ouvrage 
qui est ancien, mais encore très précieux à beaucoup 
1 i gards, indiquait une quantité de répliques du même 
sujet, attribuées à Raphaël ou à ses élèves. Où est le tableau 
original? Comment peut-il être conçu? La réponse est 
bien simple, à mon avis. Regardons attentivement le 
tableau de Naples, celui de la galerie Borghèse à Rome, 
et celui de la galerie Doré à Londres. Il est impossible que 
Raphaël, qui est un maître dans l'ordonnance générale de 
ses compositions, ait imaginé un fond aussi étriqué, passez- 
moi l'expression, aussi peu en rapport avec un groupement 
de personnages aussi souple et aussi important. Les 
colonnes sont coupées juste au-dessus du niveau de la tête 
du saint personnage, debout, vers la gauche. Le tableau 
est trop trapu et manque d'air. Il semble qu'il ne soit que 
la partie inférieure d'une œuvre beaucoup plus importante 
et plus en hauteur. Il semble donc que les trois toiles en 
question ne soient que des copies exécutées non pas en 
réduisant les figures, ce qui eût diminué la valeur reli- 
gieuse du tableau, mais en ie coupant de manière à ne 
conserver que ces mêmes figures. Et en effet, les dimensions 
du tableau de Naples sont relativement restreintes et 
mieux adaptées a la décoration d'une maison particulière. 
i m ,38 de hauteur sur i m ,oa de largeur. D'autre part, si 
l'on considère une gravure exécutée par Marc Antoine, 
d'après Raphaël, et qui représente un groupe tout à fait 
analogue, sauf le saint personnage debout à gauche, on re- 
marquera l'importance donnée au fond, qui est constitué 
par un palmier occupant à peu près le milieu de la compo- 
sition, et, à l'arrière-plan. des montagnes et des pointes 
de terre, à gauche, qui s'avancent dans la mer à droite. 
On voit ici parfaitement que le maitre sentait la nécessité 
d'équilibrer sa composition, de lui donner de l'air, et d'allé- 
ger un groupe aussi compact par un paysage limpide et clair. 

J'étais à ces pensées, quand le hasard, qui fait vraiment 
bien les choses, me fit connaître un tableau qui se trouve 
chez un amateur parisien, M. Paul Aguet, attaché au par- 
quet de la Cour des Comptes, en son appartement du bou- 
levard Pereire. Le tableau en question comporte un grou- 
pement de figures et une architecture presque semblables à 
ceux du tableau exposé à Londres.Mais.au lieu de mesurer 
i m ,38 de hauteur, il mesure 2 m ,50 de hauteur. Ce der- 
nier tableau, plus élevé, est aussi plus complet que les 
trois autres. En effet, il comprend un ciel illuminé au 
centre, avec huit têtes d'anges émergeant des nuages, 
ce qui donne au tableau un tout autre aspect et beaucoup 
plus d'harmonie. En laissant de côté le coloris, qui ne 
peut être discuté qu'en présence des tableaux eux-mêmes, 
et en n'étudiant que le dessin, au moyen des reproductions 
photographiques, on remarque d'abord que la figure de 
la Vierge, qui est presque de profil dans le tableau de 
Londres, est un peu tournée à gauche dans le tableau de 
Naples, soit environ les sept douzièmes de la face si l'on 
représente le profil par un demi, qui est exactement la 
moitié de la figure. Dans le tableau de M. Paul Aguet, 



la figure est notablement plus tournée à gauche, elle est 
vue aux trois quarts. Cette figure a une expression de 
satisfaction qui n'est pas le sourire passager, mais bien 
un air de béatitude permanente. En comparant les figures 
avec celles des mêmes personnages représentés dans les 
autres œuvres de Raphaël, et notamment dans le fameux 
tableau de la Sainte Famille « la Perle « du Musée du 
Prado, à Madrid, on retrouve les mêmes traits, surtout 
pour sainte Anne. Le petit saint Jean y est reproduit 
identiquement. 

Dans ce même tableau, un bout de voile vient cacher 
le bas de l'abdomen de l'Enfant Jésus. Cette disposition 
figure également dans le tableau de M. Paul Aguet, tandis 
que dans celui de Naples l'Enfant Jésus est nu, et que 
dans celui de Londres une sorte de ceinture entourant 
le haut de la cuisse gauche remplit le rôle du voile. On 
constate, semble-t-il, un tâtonnement de l'auteur, dont 
le parti pris définitif se trouve dans le tableau du Prado 
et dans celui de Paris. 

Dans le tableau de Paris, la croix portée par le petit 
saint Jean est ornée d'une banderole sur laquelle on lit 
l'inscription suivante, évidemment retouchée : ECCE 
AGNUS DE1 ; cet ornement ne figure pas dans les autres 
tableaux. 

Dans le tableau de Londres, le pied gauche de la Vierge 
est trop gros ; il est réduit dans le tableau de Naples, mais 
l'intervalle qui sépare le gros orteil des doigts voisins est 
exagéré. Ce défaut a été corrigé dans le tableau de Paris. 

Dans les trois tableaux, l'intérieur du palais où se tient 
la Sainte Famille a deux échappées : l'une à l'extrême 
gauche, où se tient saint Joseph, surélevé ; l'autre, plus 
large, laisse voir le paysage dans le lointain. Mais le premier 
plan du paysage est masqué, dans les tableaux de Londres 
et de Naples, par un gros rocher qui avance, et dans le 
tableau de Paris par un personnage vu de dos, couvert 
d'un manteau marron foncé à capuchon. 

Enfin, et ceci est une remarque capitale, le ciel, qui 
manque dans les tableaux de Naples et de Londres, a dans 
le tableau de Paris une étendue égale aux trois quarts 
de la hauteur. Or, sans ce ciel, illuminé au centre, l'éclairage 
des figures du groupe serait inexplicable. 

En bas, à droite du tableau de Paris, on remarque le 
blason d'une famille noble du Forez, la famille Palerne 
de Savy. Ces armoiries sont d'or au paon rouant d'azur, 
au chef du même chargé de trois étoiles d'argent. Elles 
sont sculptées par ailleurs sur une des voûtes de l'église 
Saint-Nizier à Lyon. 

Malheureusement, ce tableau de Paris m'a semblé très 
retouché. Les repeints sont manifestes sur cette toile indis- 
cutablement ancienne. Est-il besoin de les indiquer? 
La main gauche de saint Jean-Baptiste, la banderole 
avec l'inscription, le bras gauche et le visage de l'Enfant 
Jésus, les mains de la Vierge, les têtes d'anges dans le 
ciel, les nuages qui manquent de souplesse, de cotonneux. 
Mais il serait possible, je crois, de retrouver, sous ces 
insistances d'un pinceau maladroit, la version primitive- 
En tout cas, la question me paraît avoir fait un grand 
pas. Le tableau de Raphaël, la Madone du Divin Amour, 
n'a pas été conçu par le maître comme les exemplaires de 
Naples, de Rome et de Londres, mais comme celui de 
Paris, en hauteur, avec un ciel et un vol d'anges parmi les 
nuages. Je ne dis pas que le tableau de Paris soit de Raphaël, 
car on ne peut jamais affirmer qu'un tableau est de tel ou 
tel maître, mais, si le tableau de Raphaël existe quelque part, 
il est plus semblable à celui de Paris qu'à ceux de Naples, 
de Rome ou de Londres. 

LÉANDRE VAILLAT. 



462 




il CAN \I DI < HH HESTER 



LA PEINTURE ANGLAISE 



1E 



HGE 



OS JOUI 



(i i 



ARMAND DAYOT 

fnspei teur gt aéra] des B aux-Arl s 



L'École de peinture anglaise, si brillante, si 
variée, est peu connue en France. Jusqu'en 
1857, date '''' ' a fameuse » exhibition ■ de Man- 
chester, la réputation des artistes anglais n'était, 
à vrai dire, qu'insulaire. Elle n'avait pas encore 
traversé le détroit, et le Louvre ne possédait pas un 
seul de leurs tableaux. 

Depuis cette époque, la curiosité de plusieurs 
écrivains d'art trançais fut attirée par la grâce 
à peine entrevue de cette jeune école d'une si 
incontestable originalité native et de style si par- 
ticulier, malgré ses ascendances étrangères. 



Puis ce huent les copieuses el savantes mono 
graphies de sir Waltei Armstrong, traduites en 
français, et où se révèlent dans leurs plus infinis 
détails les glorieuses existences des Hogarth, 
de- Reynolds, des Gainsborough, des Romney, 
des Raeburn... Mais le livre était à faire, croyons- 
nous, où, sous une forme concrète, les divers et 
nombreux éléments donl le sujel se compose 
fussent méthodiquement rassemblés et clairement 
présentés au lecteur français, trop ignorant jus 
qu'à ce jour de certains aspects de la peinture 
anglaise et trop enclin à en voir se refléter tous les 



(1) Magnifique ouvrage in-8 colombier de 364 p ustrations dans le texte. Broché, 

Taris. Lucien Laveur, éditeur, ij. rue des Saints-Pères 



L'ART ET LES ARTISTES 



caractères dans l'œuvre des grands maîtres «lu 
siècle passé. Pour compléter l'utilité enseignante 
de l'ouvrage, il était nécessaire que le texte Eût 
orné de nombreuses reproductions d'après les 
œuvres les plus caractéristiques des grands et des 
seuls maîtres, depuis Gainsborough jusqu'à Mul- 
ready, depuis David Wilkie jusqu'à George Henry. 
Ce livre, nous avons tenté de le faire, sans aucune 
prétention au titre d'historien définitif de la pein- 
ture anglaise, mais avec l'espoir cependant d'avoir, 
après tant de louables efforts dispersés, condensé 
utilement une suite de longues et consciencieuses 



recherches, d! observations et d'impressions per- 
sonnelles, où le lecteur pourra, sans trop de fatigue, 
suivre l'évolution de l'a peinture anglaise depuis 
ses origines jusqu'à nos jours. 

L'Ouvrage se divise en tleux parties : 
L'Ancienne École : i" Les portraitistes . _>" 
Peintres d'histoire, peintres de genre, animaliers. 
;" Le paysage. 

L'École Moderne ; i° Préraphaélisme, z" La 
transition. )" L'Ecole de Glasgow. L'évolution, 
naturaliste. 4" L'aquarelle ancienne et moderne 
5" Les satiriques et les humoristes. 




Phol Giraudon. Londres, National Galla 

THOMAS GAINSBOROUGH 

PORTRAIT DE JEUNE HOMME 






SIR HENRY RAEB1 K'\ 




MISTRESS '.Kl GORY 

! I ! 'I 




F. MADOX-BROWX 

LE DERNIER REGARD SUR I.' ANGLETERRE 
i Birmingham Galleryj 



SIF EDWIN I VNDSI rk 




LA SERVANTE E I I A PIE 
National Gallerj 



J. A. MAC NEILL WIIlsl I I R 




PORTRAIT DE TH< PMAS ' \KI VI E 
i lias ;o\» G ill 



LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE 




BERNIN (1598-1680) 



Konif, Eglise Sainte-Mariette la Vieioirt 

SAINTE THÉRÈSE 



VIotru bon moine, croyant que nous ne comprenions pas, aous expliquait ce groupe : ■ / km 
^ gran peccato, a-t-il fini par nous dire, que ces statues puissent présenter facilement l'idée 

d'un ai ir profane - . 

Nous avons pardonné au cavalier Bernin tout le mal qu'il a fait aux arts. Le ciseau grec 
a-t-il rien produit d'égal 1 cette tête de sainte Thérèse ? Le Bernin a su traduire, dans cette 
statue les lettres les plus passe .1 h iees de la jeune Espagnole. Les sculpteurs grecs de l'IUussus et 
de l'Apollon ont fait mieux, si l'on veut; ils nous ont donné l'expression majestueuse de la 
Force et de la Justice; mats qu'il y a loin de là à sainte rhérèse ! (Stendhal, Promenades 
dans Rome, i almann i é\ \ . éditeur.) 




SAIN I i.l.i iRGES I I IMBA 1 I AN I il I m VGi IN 



VITTOR E CARPACCIO 



Notre époque, un peu désenchantée di 
tions oiseuses e1 convertie par les progrès de 
la critique au mérite et au charme de la vérité, 
s'étonne souvent que les artistes des âges passés 
nous aient — en dehors des Pays-Ba laissé si 

peu d'informations sur la vie de leur temps. La 
cause en est dans cette longue crise du style o 
qui sévit sur l'Europe, du XVI e au xvm e siècle, 
et où l'art, sous l'influence tantôt d'une éduca- 
tion trop étroitement classique, tantôt d'un a < i 
tisme intolérant, s'enferma de parti pris dans les 
thèmes religieux, les évocations de l'antiquité et 
le décor conventionnel. On a vite fait le compte 
des peintres qui se sont attaches, ou seulement 
adonnés par accès, aux sujets de genre. Presque 
tous sont de second plan, et pour l'Italie, par 
exemple, le pays où les deux tendance- rapp léi 
ci-dessus furent le plus longtemps prépondé- 
rantes, on ne trouve à citer, dans la Yénétic que 
les Bassan, leur imitateur Castiglione, Piazzetta 
et I.onghi; Bernardo Strozzi, à Gênes; à Flo- 
rence le burlesque Giovanni di San Giovanni; à 
Rome Caravage et Cerquozzi; Salvatoi Rosa à 
Naples , et deux seulement d'entre eux, ce dernier 
et Caravage, tranchent en vigueur, sinon en génie, 
sur la médiocrité générale. Quelle que soil < n effel 
l'habileté déployée par ( analetto, et à un degré 
supérieur par Guardi, dans le traitement des fi- 
gures, ils sont surtout paysagistes, les person- 
nages ne servant dans leurs compositions - à 
d'assez rares exceptions près pour le second - 
qu'à donner l'échelle, ou à rehausser di t. 
vives et piquantes la monotonie des architectures. 
Est-ce à dire que nous soyons à peu près -an- 



renseignement ;rapl [i pie- sur la vie, l< usagi 
les types, les costumes de l'Italie jusqu'à nos 
jours? Ce erait l< cas, i nous n'avions la res 
"in* e de rechen hei . de trier en quelque sorti 
d,m- les compositions ou historiques qui 

nous sont parvenues en si grand nombre, les élé 
ments empruntés directemenl à la réalité. Il n'< I 
guère de «Sacra conversa/ion. d'épisode de 
l'Évangile descène de martyre où ne se rem outrent 
des personnages épisodiques. Ceux-ci ayant pour 
douille fonction de créer autour du drame une atmo- 
sphère de vraisemblance, et de servir de repoussoir 
aux protagonistes, en opposant l< sp ctacle des 
passions ou des faiblesses humaines à la noblesse 
i i ,i l'héroïsme de leur attitude, l'artiste est natu 
rellement amené à les prendre dans son milieu 
ambiant et à les transporte] sut la toile, dans le 

vil de leurs allure- et la cruditi 'i' leurs i u 

trements. De là une ourci de documentai ion 

use, non toute pure, à la vérité, i omm< 
une représentation directe des pei onnages du 
s, mais mêlée de fictii m- et ; dan- 

une mesure variable. 11 non- an d'en 

ei les éléments fa< tio poui \ trouver 

l.i \ ériti nue < e travail, assez é] :ux quand il 

s'agil de peintures mystiques où l'artisl 
peu près n i on cervi m. devient traire 

très facile pour les maîtres vénitiens. Le rôle 
commercial assumé p.u Venise dan- la civilis 
italienne, ses rapports étendu- avec l'étranger 
et avei l'Orient, le luxe privé <\n\ engendra la 
prospérité des affaires, lui firent de bonne heure 

une ph\ -lonoinie à part. I i : i ■ ■ M x 

s'j affaiblit de tout ce qu'acquit l'esprit de tolé 






L'ART ET LES ARTISTES 




Venise, Acadt mit à* 
LES AMBASSADEURS ANGLAIS (détail). 



tance engendré par le contact quotidien d'élé- 
ments non chrétiens ; la pratique des civilisations 
lointaines, les réfugiés -et les reliques de Byzance 
v accrurent l'horizon intellectuel; la vie sociale, 
élargie et embellie par le bien-être, devint naturel- 
lement une prise et une ressource pour l'art, et, 
offrant à la palette les éléments de noblesse, de 
magnificence, qu'il fallait auparavant chercher 
dans la fiction, supplanta peu à peu celle-ci. Non 
que les sujets sacrés disparussent pour cela ; une 
tradition trop ancienne, des vestiges trop enracinés 
de croyance s'y opposaient, mais un sentiment 
tout profane s'y insinua peu à peu, transformant 
les thèmes édifiants, les « moralités pieuses », en 
spectacles de joie et en déploiements de beauté. 

Parmi les artistes chez lesquels les sujets de 
sainteté n'apparaissent guère que comme des 
prétextes à retracer leur cadre d'existence, avec 
tous ses attraits de pittoresque, le premier rang 
revient assurément à Vittore Carpaccio. Son 
oeuvre est un tableau presque complet de la 
vie vénitienne à la fin du XV e siècle, et il sera aisé 
d'eu convaincre le lecteur par une courte analyse 
à laquelle les reproductions jointes à cet article 



donneront l'animation et la variété <|ui 
lui manqueraient. 

L'origine vénitienne de Carpaccio' 
longtemps discutée, est aujourd'hui hors 
de doute : sa famille était établie depuis 
un siècle dans la lagune, lorsqu'il naquit, 
un peu avant i.i( >o. Les renseignements 
sur sa vie sont très limités ; M. Rosen- 
thal, qui les a recueillis avec soin dans 
son excellent travail sur l'artiste, place 
sa mort entre 1525 et 1.52(1; les dates 
apposées sur ses tableaux jalonnent sa 
carrière, de 1400 à 1520 ; on possède 
une lettre de lui au marquis de Man- 
toue, où il si' félicite naïvement de l'ex- 
cellence d'une de ses œuvres : une eue 
panoramique de Constantinople. 11 fut 
employé par le gouvernement à la décora- 
tion du palais ducal, et par diverses cor- 
porations à la glorification de leurs saints 
patrons. Alla-t-il en Orient, à l'exemple 
de son confrère et ami Gentile Bellini 
qui lut, comme on sait, employé par 
Mahomet II? M. Charles Diehl, dans 
son étude sur la peinture orientaliste 
en Italie, incline à l'admettre, en s'au- 
torisant tant de la lettre rappelée plus 
haut que de l'étude de ses peintures à 
Saint-Georges des Esclavons, qui repré- 
sentent le héros, amenant le dragon captif, 
sur une place où il croit retrouver le 
Haram es Chérif et la mosquée d'Omar, 
ainsi qu'une pompe barbare rappelant celle 
qui accompagne les sorties du Sultan. Sans 
nous attarder à ces hypothèses, actuellement 
invérifiables, passons à l'examen des compositions 
du peintre, dont les divers musées d'Europe, y 
compris le Louvre pour une Prédication de saint 
Etienne, offrent d'intéressants spécimens, mais 
qu'il n'est possible qu'à Venise d'embrasse] 
d'ensemble et de saisir dans leur esprit. Car- 
paccio a laissé quelques ouvrages édifiants, où il 
cherche et atteint parfois l'émotion religieuse : 
la Mort de la Vierge à Ferrare, V Ensevelissement 
du Christ à Berlin, la Présentation de Jésus à 
Simêon de l'Académie de Venise ; mais, en dépit 
de la simplicité et du sérieux qu'il v porte, on 
y cherche malgré soi des épisodes anecdotiques, 
la recherche du style offusquant ses plus char- 
mantes qualités. Elles brillent, au contraire, de 
tout leur éclat dans les légendes de saint 
Georges, de saint Jérôme et de sainte Ursule. 
Les deux premières recouvrent presque entière- 
ment les murs du petit oratoire bâti en bordure 
du Rio délia Pieta. 

1 lis trois épisode-, de la vie de saint Jérôme : 



466 



L'AI 



I 



I ES ARTIS l l - 



le pansement du lion, les funérailles du saint, le 
saint dans son oratoire, le dernier est de beaucoup 
le plus remarquable, Jérôme est repn senti 
la plume à la main, dans une vaste salle au pla- 
fond lambrissé, garnie de rayons, de pupitres, 
d'instruments scientifiques. La tête tournée vers 
la fenêtre, il poursuit l'inspiration, avec le regard 
absenl de la recherche intérieure; la scène, tenue 
dan-- une gamme de colorations sourde, éclairée 
d'une lumière 
égale, respire 
une tranquil- 
lité recueillie, 
une intimité 
close que n'a 
pas réalisées 
i ce point 
Giovanni Bel- 
lini, dan-- son 
panneau de 
la National 
Gallery. L 'el- 
le t intellec- 
tuel de ce ta- 
bleau esl 
quelque chose 
de tout mo- 
derne. Dans 
la légende de 
saintGeorges, 
le combat du 
saint et du 
dragon est 
traite comme 
une sorte de 

relief; l'i- 
magination 
de l'artiste 
s'esl complu 

"sei l'ar- 
mure aux joints savants, aux surfaces polies, du 
héros, l'élan harmonieux de son cheval, à l'aspecl 
hérissé, tortu, inorganique du monstre. Lepaj 
tout en éminences rocheuses, en tours élancées, fait 
au tableau un fond délicieusement légendaire. 
Il y a quelque entassement et quelque confusion 
clans le saintGeorges amenant le dragon enchaîné, 
el dans le baptême du roi Aya : mais les types 
originaux, les silhouettes curieuses abondent dans 
ces compositions: citons, pour la première, les 
cavaliers magnifiques que sont le roi e1 sa femme, 
évidemment copiés sur des types orientaux, l'un 
ivec son turban aux bords éployés, l'autre 

tte tiare d'où pend un voile, et au second 
plan les musiciens basanés et joufflus qui iont 
le leurs cuivres el de leurs peaux d'âne; 




UNE VISION m 






- onde, le joli-geste peni hé du saint, \< 
l'eau rédi mptrice sur ces mêmes souverains, assis 
tés du même tonitruant corfc 

Mais la \ ii de .mite Ursule esl l'eem re i entrale 

■ ' maîtresse de Carpaccio; il n'es! plus, cette fois, 

réduil à ri i ueillii i à el là el .1 1 ombini 1 plus ou 

moins heureusemenl des éléments d'emprunt. 

1 plai 1 résolument chez lui, dans son 1 en le 

familii 1 n'ai [ui le 1 hoix des motifs toul 

faits et des 
modi à 

i 
main. ( In 1 Oïl 
11. nt la tou 
chant, légi n 
de d'Ursule, 
fille du roi 
de Bretagne 
Maurus, que 
le roi d'An- 
gleti rrefil de- 
mander en 
mariage poui 
son fils, l'es- 
corte virgi- 
nale qui l'ac- 
1 ompagna à 
Rome ; le 
délai, puis 
le baptême 
qu'elle impo- 
sa à son fian- 
cé ; son mar- 
tyre à Colo- 
avei si - 
. omj iagnes, 
au x <i uelles 
s'était joint 

le pape I 

riaque. Cette 
histoire édifiante se dé-roule sur sept panneaux 
divisés en onze épisodes. ( '< si d'abord la réi eption 
par Maurus des ambassadeur- anglais, puis la déli- 
bération d'I Frsuli avei son' père, la de 
celui-ci. la remise de ce mi \ 1 
terre; viennent ensuite le départ du prince, la 
bénédiction de Maurus aux fiancés, l'apparition à 
Ursule d'un ange lui annonçant son martyre, la 
réception .'1 Rome, le di barquement .1 I ologne 

: sacre, les funéi ailles de la sainte. ' 
ne s'est point astreint à la fidélité topogra- 
phique, non plus qu'à la chroni 1 es faits 
de l'histoit tée se seraient passés au 111 e 
ou IV e siècle, le théâtre en fut la civilisation 
bai bare de l'I ptentrionale. 1 h 
dé- le premier tableau, nous sommes en pleine 



L'ART ET LES ARTISTES 




LES COURTISANES AU BALCON 

Renaissance, dans un cadre italien où les 
réminiscences de Venise abondent ; ce sont les 
édifices à coupoles, les simarres de suie toutes 
semblables à celles des sénateurs ; le compartiment 
de gauche, sur une vue du grand canal avec ses 
gondoles, ouvre une colonnade où paradent d'élé- 
gants gentilshommes en toquet, pourpoint à crevés, 
chausses collantes, exactement copiés sur les pro- 
meneurs de la place Saint-Marc ; et la transposi- 
tion se j » mi suit tout le long de la série, par un 
anachronisme conscient, systématique, qui nous a 
donné une incomparable évocation de la ville des 
Doges au xv e siècle. Le milieu n'est point différent 
quand, de la cour de Bretagne, nous passons à celle 
d'Angleterre; la salle où les ambassadeurs rendent 
compte de leur mission, avec son décor de marbres 
multicolores, -es escaliers en perspective, copie 
de près le palais ducal ; quant aux protagonistes 
de l'action, ce sont des portraits ; la famille des 
Loredan, protecteurs de la Si uola de sainte Ursule, 
figure au complet, la première femme de' Nicolas 



Loredan parmi les assistants des funé- 
railles de la princesse, les trois filles 
de Pierre Loredan parmi les onze mille 
vierges ; le pape Cyriaque n'est autre 
qu'Alexandre VI, qu'entourent des Véni- 
tiens de marque : l'évêque Francesco 
Arzentino, le cardinal Grimani, etc. 

Mais ce n'est pas seulement la repré- 
sentation des aspects de la Ville reine, 
de ses pompes, de ses fils illustres, qui 
fait le charme de ces peintures. A côté des 
parades officielles, elles présentent des 
coins délicieux d'intimité : c'est la cham- 
bre meublée d'un lit à baldaquin, d'une 
icône de la Vierge, d'un miroir mobile et 
d'un grand livre, où Ursule, debout, énu- 
mère sur ses doigts, devant son père 
attentif, les partis à prendre et les rai- 
sons pour ou contre; c'est surtout celle 
où couchée, la tète sur la main, en son 
grand lit à colonnes, le chien familier à 
ses pieds, l'ange annonciateur du mar- 
tyre lui apparaît, messager tragique 
dans ce milieu de paix ordonnée et 
studieuse. Le côté presque bourgeois du 
décor est ici, sans que l'artiste l'ait voulu 
peut-être, un élément singulièrement 
puissant de pathétique. La scène du sup- 
plice l'a moins bien inspiré : il n'en a fait 
qu'une boucherie confuse où se détachent 
seulement, au premier plan, LTrsule, 
avec deux de ses compagnes, en prié-' 
res. et un archer dameret, en habits de 
fête, sa corde tendue, la visant comme 
une cible inerte. Les funérailles, par 
contre, où archevêques, dignitaires portent et sui- 
vent la sainte étendue sur un ht de parade, 
forment, avec le massacre qu'elles avoisinent, un 
contraste saisissant, par la solennité grave dont 
elles sont empreintes. Quelques années aupara- 
vant, à Bruges, Memling avait traité la même 
légende, en proportions minuscules, sur les parois 
• le la châsse conservée à L'hôpital Saint-Jean. 
Rien de plus différent que l'interprétation des 
deux artistes; ce n'est pas seulement que Carpaccio 
travaille sur de grandes surfaces, en décorateur, 
tandis que Memling enlumine précieusement des 
figurines ; le maître vénitien est avant tout un 
réaliste, amusé du spectacle infiniment varié de 
la vie, se passionnant à en rendre le plus d'aspects 
qu'il peut, avec leurs particularités pittoresques 
et bizarres ; le drame ne vient pour lui qu'au 
second plan ; si quelques scènes émeuvent sa sen- 
sibilité, ce sont celles qui lui permettent d'expri- 
mer un certain amour bourgeois du confort et de 
la paix. 11 ne va pas au delà ; la passion héroïque, 



468 



i \\<\ Il LES ARTISTES 




LES AMBASSADEURS ANGLAIS Fra 







LE RETOUR DES AMBASSADEURS ANC] VIS 






L'ART ET LES ARTISTES 




Cl. Anderkn, 



ïtthni, hrcra. 



PRESENTATION DE LA VIERGE 



la soif de l'immolation, là jouissance de mourir 
pour un idéal surhumain lui sont incompréhen- 
sibles. Chez Memling, au contraire, le drame est 
tout moral ; de ce que le milieu géographique et 
le cadre monumental sont indiqués avec une 
extrême précision, il ne faut conclure qu'à des 
habitudes de conscience technique communes à 
toute sa race ; mais il vise surtout à exprimer 
dans son œuvre la pureté, la candeur morale de 
son héroïne et de ses compagnes, et ces sentiments 
lui sont si chers, expriment tellement son aspira- 
tion personnelle, qu'il en dote par surcroît les per- 
sonnages mâles de son histoire, en n'exceptant, 
à regret, que les soudards et les bourreaux. 

i arpaccio, à plusieurs reprises, eut l'occasion 
de peindre sa ville chérie, sans avoir à en faire, 
avec des modifications plus ou moins imposées, 
le théâtre d'affabulations légendaires. La pre- 
mière fois, ce lut pour un gonfanon, orné du lion 
de Saint-Marc ; il se plut à détacher l'animal 
symbolique sur les eaux du grand canal, où il 
amarra le Bucentaure, devant la Piazzetta. Malgré 
l'exiguïté du cadre, aucun détail n'y manque, 
depuis le Campanile vu en perspective dans tout 
son développement et le mât décoratif au bout 
duquel l'étendard vénitien flotte au vent de mer, 
jusqu'au palais ducal avec ses arcatures gothiques 
h à Saint-Marc qui, malgré le retrait, découpe 



avec netteté les gables de sa 
façade et ses coupoles ovoï- 
des ; à droite se profile Saint- 
Georges Majeur, sur une ligne 
de felouques aux voiles gon- 
flées. Il manque à ce décor 
l'élément humain, qui va 
tenir une large place dans 
une autre toile documen- 
taire : l'exorcisme d'un pos- 
sédé par le patriarche du 
Grado. On est, cette fois, sur 
le grand canal, bordé de ses 
hautes maisons à cheminées 
singulières, que précède sur 
la gauche une élégante log- 
gia, théâtre de la cérémo- 
nie ; le Rialto, simple pont 
de bois, coupé, par le milieu, 
d'une passerelle mobile, poul- 
ie passage des grands navi- 
res, dessine son angle obtus 
au-dessus de l'eau, couverte 
de gondoles. Toute la bizar- 
rerie amusante, tout le ragoût 
paradoxal de la ville am- 
phibie sont dans cette toile. 
Mais en voici maintenant un 
autre aspect, plus fragmentaire, plus intime : 
sur une terrasse à balustrade, au milieu d'ani- 
maux privés dont l'une d'elles s'amuse, un couple 
de femmes prennent le frais. Ce sont, croit-on, 
des courtisanes, et, défait, leur toilette trop ornée 
pour le jour, la nudité offerte de leur gorge auto- 
risent cette supposition, mais plus encore cet air 
passif, cette sorte d'hébétude expectante, qui 
caractérise la fille en tous pays. 

Ce morceau, d'une exécution très large en son 
format restreint, nous amène à traiter d'un mot 
la question du ci métier » chez Carpaccio. < 'est 
un narrateur accompli, d'allure agile et cursive, 
d'écriture désinvolte; son œil très juste saisit 
d'un trait une silhouette, une attitude, note une 
particularité de costume, de coiffure, un détail 
de mobilier, et il fait de toutes ces choses îles com- 
positions nourries, animées, remuantes à souhait. 
Carpaccio n'est, à la vérité, ni un dessinateur 
très incisif, ni un coloriste très personnel, mais 
il unit le ton et la ligne avec une parfaite aisance, 
et ses tableaux, un peu dispersés d'effet, morcelés 
en groupes, en motifs insuffisamment reliés ensemble, 
s'ils retardent assez sensiblement à cet égard sur 
les mai;ies de sa génération, gardent par contre 
beaucoup du charme ingénu et un tantinet puéril 
des primitifs. Venise néanmoins, avec son atmo 
sphère saturée qui masse les objets en taches, plus 



•17" 



L'ART II LES ARTISTES 



qu'elle ne les » K'it > 1 1 j >t- en contours, .1 exercé sur lui 
-.un influence, e1 ses modelés sonl plus dense 
harmonies plus chaudes que chez ses pareils de 
terre ferme. On ne sait trop à qui le rattacher, 
au point de vue des enseignements reçus et «les 
influences subies; Gentile Bellini, avei qui il 
présente des affinités, dues en partie à l'analogie 
de leurs sujets; lui esl inférieur comme coloriste, 



Bastiani, de qui on lui a longtemps attribué, àla 
Vit ional < lallci \ . un 1 ut ieux tableau, le D 
Morosini, en armure el en turban, aux pieds de la 
Sainte F amille ; ce n'est là toutefoi • qu'une s.uppo 

sition ; il a influe ri tout Mansui ti, dont 

les compositions, assez veules de facture, rem 
plisgenl une salle de l'Académii à Venise ( |ui >i 
qu'il en soit, ce joli peintre offre une personnalité 




1 1 



LE PRINCE ANGLAIS PREND CONGE DE SA FIANI 1 E 



et ses compositions ont moins de mouvement et de tranchée et une séduction propre, el a révi lation 

vie. M. Rosenthal incline à assigner pour maître ne tient pas le derniet rang dans les surprises heu- 

à Carpaccio un artiste dont l'identité ne s'est reuses que réserve au voyageui la ville des Dogi 

dégagée que dans ces derniers temps- Lazzaro ni parmi les souvenirs durables qu'il en conserve. 
, i Henry Mari i 



47i 




LE BAH DES FOLIES-BERGERE (peinture à l'huile), 



LA F] 



©ANS L/OEÏ0V1E DE MANET 



On a écrit sur Manet et son œuvre des milliers 
de pages ; et cependant on est loin d'en avoir 
tout dit, et les jugements se modifieront bien des 

fois encore sur ce grand artiste à la lois classique 
et novateur. Son classicisme est, de toutes les 
notions qu'on s'en forme, une des plus générale- 
ment acceptées ; sa profonde tendresse, une de 
celles qu'on a le moins aperçues. Elle est évidente, 
cependant, en ses pastels de femmes. 

J.e mot qu'il faut toujours prononcer en parlant 
île M. met, c'est celui de franchise. La franchise 
a été l'idéal constant de son caractère et de son 
œuvre. Ce fut la dominante de cette existence 
d'artiste si absolument admirable jusqu'au der- 
nier jour qu'elle méritera d'être donnée en exemple 

] tous les jeunes gens. La franchise a été l'essence 
même du génie ,1e Manet. Nous la constatons dans 
sa vie privée, dans sa lutte contre l'académisme, 

lans la générosité naïve 'le ses appels au libre 



jugement du public, dans son insatisfaction de 
soi-même, dans la reconnaissance de ses défauts 
pour lesquels il fut plus sévère que personne, et 
qu'il ne cessait de dénoncer que pour s'acharner 
à y remédier. Mais ne saurions-nous rien de cette 
magnifique loyauté de l'homme, qu'elle éclaterait 
à nos yeux par chacune de ses touches. Menu- 
relativement à l'imitation des Espagnols, qui 
asservit Manet et le sauva de l'École tout ensemble, 
on peut dire qu'il n'existe pas un peintre qui n'eût 
pris soin île la dissimuler davantage. Il (allait 
l'ingénuité courageuse de Manet et sa profonde 
honnêteté d'artiste pour refuser de déguiser ou 
de farder ses emprunts directs à Goya, en les 
accommodant au goût du jour. Il s'avoua élève, 
et docile et soumis, jusqu'au moment où, quittanl 
la manière noire, il s'affirma légitimement maître, 
et maille île race française. 

Cette franchise eut, entre antres résultats, celui 



47- 



L'ART ET LES ARTISTES 



de donner à toutes les a m res de M. met une énergie 
qui parut de la brutalité au milieu des peintures 
aoyées de pénombres parmi lesquelli brillèrent 
ses ligures vivement éclairées, avec des conti 
d'ombres fortes et des modelés simplifiés. Et de là 
date une légende qui survit, bien que depuis 
temps nous ayons compris, en examinant la pro- 



II nous était donné réi emmenl di 
à quel point la prétendue bt utalité de Man< I .1 
cessé d'exister, en revoyanl un choix de ses plus 
nobles tableaux dans l'hôtel de M. Auguste Pel- 
h 1 m 11 5 ,1 là uni séi il 'I' cl la Nana, 

le /: » Bergère, le poi trait de Desboutin, 

le Skatine, la Rtte an malin i : Fête nalù 




Cl. Druft. 



PASTEl 



duction picturale postérieure, qu'il n'y a dans 
Manet qu'une vérité sans violence, bien, au — 1. 
que le temps ait travaillé à son œuvre dans le sens 
d'harmonisation qu'il prévoyait, comme l'atteste 
une phrase très précise de sa notice au cata 
de son exposition privée, avenue de l'Aima. ( ette 
notice est d'ailleurs une page très belle en -.1 sim- 
plicité, et un document complet sur le caractère 
modeste et résolu du peintre, en même 1 
qu'un avertissement indispensable encore aujour- 
d'hui à quiconque se trouve devant son œuvre. 



la prestigieuse esquisse du : i l'esquisse de 
Faure dttiis le rôle d'Hamlet, des canots sur de 
l'eau bleue, des natures morte-, des esquisses fémi- 
nin.--, et une quantité de pastels de femmes. Beau- 
coup de >'- choses, que nous pensions connaître 
pour les avoir souvent étudiées dans des expo- 
sitions ou sur le- cimaises des magasins, nous 
apparaissaient là nouvelles, dans le luxe «l'un inté- 
rieur où les soieries, les marqueteries, les -, 
1rs fleurs, concouraient à les rehausse] tout en les 
incorporant à la vie définitive «lu home. D< I 



47.; 



L'ART ET LES ARTISTES 




PASTEL 

ces riches matières, la plus riche était encore la 
peinture elle-même du maître, cette peinture cha- 
leureuse, ambrée, avec ses bleus subtils, ses car- 
nations rosées, ses étoffes veloutées, cette peinture 
de Manet où chaque coup de pinceau est révélateur 
et n'a pu être donné que par un être sensitif, fré- 
missant, spirituel. 11 n'était pas même besoin de 
s'attacher aux figures importantes pour ressentir 
cette impression de magnifique sûreté : il y a chez 
M. Pellerin, dans le coin 'l'une porte, une petite 
nature morte que nous avions vue jadis, une 
brioche où est piquée une rose, auprès de deux ou 
(mis poires vertes. Le chant chromatique de cette 
Heur claire sur la pâte durée, le vert froid et lin 
de ees fruits, c'est de la poésie pure - et quel 
brio délicieux, quel emportement joyeux dans le 
travail, quelle cavalière façon d'esquisse sur des 
dessous d'une inébranlable solidité ! Quelle coquet- 
terie suprême cet homme apportait à faire prendre 
pour une improvisation le résultat d'une intense 
contemplation, et quel exemple pour les esquis- 
seurs d'aujourd'hui ! 

De l'exécution de morceaux de nature, Manet 
s'éleva graduellement à l'étude du caractère 
moderne, et, sans théories, sans prétentions psy- 
chologiques, en semblant se borner au réalisme, 



il devint, par la magie de son regard et l'incessante 
curiosité de sa vision, un grand peintre de mœurs, 
un historien du second Empire et un analyste 
de la femme française. On retrouve toute une 
société dans son œuvre énorme qui, comme celle 
des véritables maîtres, a touché à tout, nudités, 
fleurs, marines, scènes de genre, visions tragiques, 
paysages, intérieurs. Manet n'a voulu être qu'un 
peintre, et il a cru exclure soigneusement tout élé- 
ment littéraire. Mais il était Parisien, élégant, 
spirituel, infiniment plus intelligent que les autres 
peintres de son temps, sauf Degas, et quelque ten- 
dance boulevardière l'approchait de Stevens, 
hormis le désir de plaire, qu'il laissait au seuil 
de l'atelier. Manet comprit toute la vie parisienne 
et s'y plut. C'est pourquoi elle passa dans son 
œuvre alors qu'il ne pensait être qu'un éternel 
écolier des tonalités et des formes. 

11 y eut chez lui plus des Goncourt qu'on ne le 
pense. Il fut aussi un être beau et amoureux, et 
tandis qu'il soutenait publiquement un unie 
combat, son âme s'inclinait vers la tendresse. 

Cette tendresse, il l'a décelée plutôt qu'avouée. 
Manet se présentait à son temps comme un sincère : 
on le considérait comme un révolté, un rude jou- 
teur, un chef d'école, et chez ceux-là qui suppo- 
serait la tendresse? Amis ou ennemis, nul n'y 




Cl. Ihurl 



Coll. r,-!lr-rin. 



PASTEL 



474 



L'ART ET LES AK II- I i 



pensait. Aussi cet homme qui nous semble un 
maître de jadis se laisse-t-il encore découvrii e1 
ses figures féminines sont révélatrices. 

Manet a vu la femme avec le besoin de n< I 
et de clarté qui était l'évangile d< -.1 vie artistique. 
Il l'a vue avec ce réalisme apparemment impartial 
c|ui constituait toute son esthétique d'ennemi de 
l'École. Il ne faut pas lui demander les mysté 
rieuses intentions de Ricard, les effusions corré 
gienfles de Prudhon, les suggestions fluidiques de 
Whistler, les grâces étudiées de Stevens. ' 'es1 
plutôt à la crudité d'Ingres qu'il faut songer, de 
cet [ngres si complexe qui approuva sur la fin de 
sa vie l'admission au Salon du Guitarero. Manet 
a peint avec une tranquille lucidité toute une 
série de femmes contemporaines et elles re 
montent au portrait de Mme Rivière.et aussi à ce 
triple portrait des dames de Tangry qui, au Louvre, 
dément si admirablement sous une même signature 
l'esthétique pompeuse des autres David. Dan- la 
même salle, en face d'elles, se repose aujourd'hui 
{'Olympia, de .Manet. ayant enfin trouvé sa véri- 
table atmosphère, sœur lointaine de la Vénus 
d'Urbin, de Titien, aux Uffizi, et de la duchesse 
d'Albe, de la Maya nue de Goya, en Espagne. 

Elle se repose en face de la grande Odah 
d'Ingres, comme pour provoquer une comparaison 







I 




b 




Cl. Dnifl. 



l'ASTEI. 



PASTEL 

et, en même temps, établit une filiation. 
mesure tout ensemble ce que Manet doit à Ingres 
et ce qu'il \ ajoute. Il y a très peu de temps que 
nous pouvons évalue! cette mesure ; la critique 
se croit stable, mai nge e1 apprend -an- 

cesse, et ce sont les œuvres qui lui dictent ses i 
tmles successives. La parenl ■ : M net I 

n'a été, pendanl bien longtemps, connue que 
d'eux seuls. L'inju jressive partialité «le la 

critique romantique nous avait aveuglés sut cetti 
solidarité du maître qui fonda le réalisme moderne 
et du maître qui le développa. < 'est tout récemment 
que notre jugement, ayant le recul nécessai 

ré fngfes de l'Écoli qui le revendiquait à 
cause de ce qu'on peut appelei sa 
esqu 1 tits d femmes sont, chez [ngres 

et che ' Manel , les ons des ; i i on 

Que l'un ait été plus grand dessinateui et 
l'autre plus grand coloriste, ou plutôt que l'un ait 
trouvé sa volupté parfaite dans le seul jet, subtil 
le la ligne, tandis que l'autre ne 
concevait le dessin que pai les plans et les No- 
hunes, tous les deux ont été des réalistes amou- 
reux du i e, et sans les portraits 1 lairs 
dénués d'ombres, crime évidence absolue, nets 
comme di 1 quet, que peignit i spire 



475 



I \RT ET LES ARTISTES 



des Primitifs 
et des Persans, 
Manet peut - 
être, au sortir 
des noirceurs 
violentes de 
L'Ecole espa- 
gnole, n'eût pas 
osé les contras- 
tes de ses pre- 
mières ligures 

modernistes. 
Son Eva Gon- 
zalès est un 
Ingres. C'est 
une parente de 
Madame Ri- 
vière. 

Nous trou - 
vons en Manet, 
en son idéal de 
vérité psycho- 
logique, la mi- 
me aversion du 

romantisme 
que professait 
Ingres, et on 
peut constater 
que les adver- 
saires de Manet 
le condamnè- 
rent pour la 
même raison 
qui conduisit 
les partisans de Delacroix à condamner [ngres 
quarante années auparavant. En 1820, cette raison 
se définissait manque de poésie », en 1860 
" manque de noblesse », e1 i 'était toujours 

« l'amour de la vérité ». Si nous avons salué en 
Manet l'homme qui, autant que Courbet et plus 
intelligemment, avait instauré la notion de (ca- 
ractère » au-dessus de la notion de » beauté ca- 
nonique », il ne faut pas outiller que les pro- 
dromes de cette conception se trouvent dans 
Ingres, du moins dans l'Ingres d'avant le Saint 
Sympkorien, l'Ingres de la belle époque ingresque. 
Llfravé par le tapage des romantiques, cet Ingres 
réaliste et de belle sensualité méridionale songea 
à se constituer « un idéal », choisit maladroite- 
ment Raphaël, aussi plein de grâce naturelle 
qu'il en manquait lui-même, et dès lors recula. 
Manet, devant de pareilles clameurs, au lieu de 
, ht un pas de plus et alla au plein air. 
Mais sans l'Ingres de 1820, peut-être n'eût-il point 
ce pas eu avant - et de ce jour-là Ingres 
on continuateur logique. 




ETUDE DE FEMME (peinture à l'huile) 



Seule varia 
la technique. 
Ingres, en évo- 
luant, dédaigna 
de plus en plus 
la couleur, tan- 
dis que Manet 
s'en éprit de 
plus en plus. 
Mais nous pou- 
vons les con- 
sidérer aujour- 
d'hui comme 
les deux maîtres 
solidaires de la 
tradition réa- 
liste en face 
du romantisme 
et de l'Ecole 
au XIX e siècle. 
C'est pourquoi 
la confronta- 
tion de l'Oda- 
lisque et de 
['Olympia est 
tellement signi- 
ficative au Lou- 
vre. La cadette 
paraît infini- 
ment plus vi- 
vante que l'aî- 
née, dont le 

merveilleux 
dessin la sur- 
passe, niais qui semble, auprès, décolorée. Le visi- 
teur non informé s'étonne qu'une œuvre telle que 
l'Odalisque, presque pohcive pour nos yeux saturés 
d'impressionnisme, ait pu paraître osée, à celle 
époque quasi préhistorique où l'on jugeait osé de 
refaire d'une femme nue l'unique sujet d'une 
grande toile. Cependant, c'est le même art, et, bien 
des annéesaprès, Olympia scandalisait tout autant. 
Mais on mesure l'écart des deux œuvres, et- le 
temps écoulé, à ce qu'Olympia est avant tout une 
figure dont la construction est cherchée par /es 
plans colorés et non par la ligne — et c'est là ce 
que Manet a ajouté à Ingres. 

Ingres n'a peint que des bourgeoises, hormis ses 
déesses ou ses études de nu. 

Manet a peint toutes les femmes. Les repères 
île son iconographie féminine sont Lola de Valence, 
Olympia, lira Gonzalès peignant, Mme Morisot se 
reposant, Mme Morisot au Balcon, la blonde bar- 
maid des Folies- Berbère, Jeanne à l'ombrelle. 
Nana, la Femme au perruque/ qui ressemble à 
la Mme Maitre de Renoir et à certains Stevens, 



Cuil. H. Rouan 



476 



I.'AKI II LES ARTISTES 



Nina de Villars. Une danseuse i pagnole, des 
mondaines artistes, des courtisanes, une pa ■ 
uiir héroïne de roman, une .unir d'artistes. Il faul 
joindre à cette liste des portraits de mondaine 
des esquisses de soupeuses, «1rs servantes de bras- 
serie comme celle qui porte des bocks au cabarel 
île Reischoffen, des passantes comme celles du 
Skaiing, des grisettes comme celle du Pèr< La 
thuile, qui s'en laisse conter par le Jupillon d< 
Germinie Lacerleux, 
.1rs amuseuses com- 
me celle qui s'assied 
.m fond du i anol 
il', li \enteuil, 'les mo- 
dèles comme la Vii 
torine du Déjeuner 
sur l'herbe. Manel a 
regardé toutes les 
classes sociales, avec 
le même éveil de sa 
compréhension, avec 
la même excitation 
de sa faculté pictu- 
rale. Et toujours la 
femme lui apparaît 
claire, chaste et saine. 
Toute l'œuvre de 
Mauel est eha>te . 
sans affectation, sim- 
plement par l'effet 
de son grand amour 
pour la santé. On 
n'y trouve pas une 
intention équivoque. 
Jamais il ne put 
comprendre qu'on eû1 
crié à l'inconvenance 
ile\ ant ['Olympia ou 
leDêjeunerstcrl'herbe, 
où il ne \ oyait que 

îles morceaux de peinture et qui ne sont que i > la 
eu effet. L'admirable loyauté de la facture \ 
confère une sorte de pudeur d'art au nu le plus 
évident. Et en regardant la Nana, il est impossible 
d'y découvrir autre chose qu'une joie de couleui 
bleu pâle et or pâle. Le monsieur lui-même qui 
est assis à droite de cette belle femme n'y inter- 
vient indubitablement qu'a titre de unie noire. 

Là encore apparaît une profonde dissemblance 
entre Manet et Ingres. La sagesse, l'équilibre, la 
solidité des portraits féminins d'Ingres accusent 
davantage la sensualité lourde du Montalbai 
son aptitude à exprimer l'animalité passive el 
offerte de la femme grasse et placide, de la belle 
brune aux seins pesants, modelés avei gourman- 
dise au-dessus de la ceinture Empire qui les porte 




Cl. Durai d R ■■ 
LE REPOS (PORTRAH DI M' 



i en : -des fruits, 1 1 n'\ .1 ni mystère ni pet vei iti 

en ces femmœ . mais elles troublenl pai l'opuleni e 
de leur s, mie el inintelligente floraison physique. 
1 '11 les enl peintes par un Méridional voluptueux 
ei plein d'une convoitise toute païenne. Rien de 
plus cli. h nd que la peintun de cel ai adi mil ien 
I 1 mi 1 11 et docti maire. Le plu grand cri! ique d'arl 
u .un ,11s, Baudelaii e, en .1 1 1 essailli. Il y a vu 
qui Ique 1 hose de » pie, que effrayanl I 'ami 1 1 

iilniii.item de Dela- 

< 1 ' té, devanl 

ces femmes d'Ingn 
l'auteur de la Géante, 
et c'est par mie in- 
tuition analogue que 
Huysmans trouvait 
au portrait de Mme 
\\\\ ière un attrait 
déi ,e lent Ingres 
a d'ailleurs donm la 
mesure de cetti 51 ri 
suahté, inouïe sous 
mie api ut em e calme, 
dans le Bain turc, 

ce (lui d'œtl\ 1 e que 

l'Ecole ii'n ei.i jamais 
revendiquer. Une ex- 
position 1 écente nous 
permettait de le re- 
voir, en face d'une 
série de Manet : et 
l'a uvre Au \ ieux 
maître dépassait en 
hardiesse celle du 
novateur tant ex- 
communié puni on 
réalisme. Jamais Ma 

net, t -• di 1 her- 

cher le scandale av& 
son innocenl Déjeu- 
ner sur l'herbe, décent comme un Gioi ;iom a ei 
son Olympia plus convenable que la Vénus 
< l' l 1 l.in. jamais M, met n'eûl osé ce tableau terri- 
ble comme les Femmes damnées de Baudelaire, 
ce tableau qui synthétise l'ennui incurable du 
plaisir et son éternelle insatisfai don, ce tableau 
gorgé de nudités soupirantes dans une atmosphère 
moiti et viciéi pat les parfums. Auprès d'une telle 
œuvre, Manet est ingénu comme un enfant. Mon- 
sieur Ingres aimait la femme comme on l'amie 
dans les races du Midi, en satyrique se conte- 
nant par amour de l'ordre el souci Au temps 

au travail. Il l'aimait en gourmet n 
rialiste, pouf sa désirable fécondité, et cela se 
devine dans toute sa peinture, et même dans ses 
cous gonflés de tourterelles: cela se 



1 G.W.Va 
MoKI/mi 1 p. inture .'1 l'huile). 



477 



L'ART ET LES ARTISTES 




Cl. Druet. 



Coll. Pellerin. 



Peinture d'observateur aigu, certes, de 
sensitif sincère ; mais peinture d'opti- 
miste méconnaissant la laideur morale, 
ne voulant traduire de la vie que son faste 
chromatique, et se refusant à introduire 
dans l'art du « monde visible » tout ce 
qu'y a fait entrer le génie chagrin d'un 
Degas, précédant Legrand et Lautrec. 

Lola de Valence n'est qu'un caprice de 
virtuosité, et on peut penser que dans le 
portrait de Nina de Villars c'est surtout 
le fond, parsemé d'éventails japonais, qui 
a amusé le peintre curieux de chercher les 
rapports du décor à la figure. Le chat et la 
négresse d'Olympia, dont la signification 
a suggéré les commentaires les plus 
étranges, indignés ou bouffons, n'ont pas 
plus d'intérêt que le monsieur qui assiste 
à la toilette de Nana. Ce sont des taches. 
Il n'y a à peu près aucune psychologie 
dans ce célèbre morceau qui n'a rien de 
« baudelairien », d'erotique ni de per- 
vers. Son charme est tout pictural, sa 
vérité est très simple, aussi simple que celle 
des créatures d'Ingres, et ce sont les litté- 
rateurs qui ont compliqué l'Olympia. Elle 
ne lieuse rien du tout, comme YOdalisque. 



PASTEL 



voil dès la Thétis de 1819 et l'irrésistible 
façon dont elle frôle de sa câline nudité 
l'impassible Jupiter. 

Manet n'a fait aucune incursion dans ce 
domaine. Il a moins vu la femme que la 
passante gracieuse, vêtue. 

La femme était donc pour lui, pour cet 
homme à l'âme nette et fine dont on vi- 
lipendait le réalisme, le plus précieux 
motii d'harmonies vives que le moder- 
nisme ait laissé subsister. Il la peignait 
dans cette pensée, comme une fleur. Il 
n'y a peut-être que le Repos qui suggère 
une rêverie subtile. Mais cette rêverie était 
toute dans le mélancolique et splendide 
regard du modèle, et c'est Mme Morisot 
que Manet a transcrite. Ses autres femmes 
ne sont que des clartés de la vie exté- 
rieure : 'même l'a barmaid des Folies-Ber- 
gère, si vraie avec son visage d'animalité 
placide, ses blonds cheveux à la chien et 
on ennui aimable, ne nous montre rien 
des vilenies supposables de son âme. C'est 
un beau fruit de chair et de velours, peint 
dans ,i vérité physique — et c'est à nous 
d'en léduire et supputer l'être intime. 




PASTEL 



A7* 



L'ART ET LES ARTIS I i 



Seulemenl celle-ci pose un peu poui le public, 
tandis qu'Olympia ue s'en occupe vraiment point. 
Elle se délasse et s'ennuie, el même Le bouquel 
qu'on lui porte ne l'intéresse pas. ( 'és1 paro 
qu'elle est totalement vide d'expression que tanl 
d'écrivains se sont acharnés à lui en prêtei une. 
Cai les écrivains n'aiment jamais sincèrement la 
peinture pour elle-même, ri lui cherchent toujours 
un autre sens que lés plans, les tonalités el les 
rapports. 

Quand Manet 
lut atteint de la 
maladie qui de- 
vail l'emporte) 
pi ématurément, il 
dut renoncer à 
peindre debout. 
Il lit alors, dans 
son fauteuil, en 
souffrant silen- 
cieusement, de pe- 
tits bustes de fem- 
mes au pastel. 
M. Pellerin en 
possède un grand 
nombre, et des 
plus beaux. La 
maladie, raffine- 
ment de la peine 
et du pressenti- 
ment . versèrent 
alors en cette 
grande âme une 
douceur singu- 
lière. Elle parfume 
ces chefs-d'œuvre 
légers et rapides. 
Jamais peut-être 
Manet n'a été 

plus personnel, plus surprenant, qu'en ers suaves et 
tranches notations de la vie féminine. Jamais ses 
gris n'ont été plus tins, plus transparents sur un 
or ou un argent qui. invisiblement, les réchauffe 
jamais ses noirs ne sont intervenus avec plu^ de 
haut goût, d'élégance certaine, comme des points 
d'orgue clans le chant de la couleur. La technique 
est réduite à l'indispensable, chaque touche garde 




PASTEL 



la plénitude de son sens. C'est miraculeusement 
simple. Une paupière fi angéi de cils oml 
l'œil avei la . la 'l'une aile d'oiseau. Le 

terrible réaliste fait d'un chapeau noii où pench 
une rose une mei veille di râo m igente ; le 

in destrui teui de L'ai I d'Écol 
d'une voilette bleue un visage de jeune fille avei 
une subtilité toute pi udhonienné ; le révolti 
rdtent . maudit pai L'Institut . pose a\ ec une i. ■ 

reté tremblant» 
un mantelel sui 
une petite épaule, 
un papillon de 
n sur uni 
jeune nuque, une 
fleur sur un sein. 
C'est un épa- 
nouissement de 
délicatesse amou- 
et alors 
apparaîl là, dan- 
la- frani bise de 
Manet. la ten- 
dressi d< M. met. 
cette tendresse m 

uvante des 

foi ts, i ette incli- 
nation ;« asive 
vers l'adolescena 
étei nelle de la 
femme, an mo- 
ment où L'ataxie 
unie 
il et surme- 
né', au moment 
loi n u x enfin, 
tardivement sa- 
lué, l'artiste sent 
Le froid di La mort 
monter au long de ses jambes a ve< la gangrèneque 
l'amputation ne vaincra pas. Ses dernières pen 
ne sont que douceur, sourire, amoui chaste des 
jolies figures passant dans la dure vie. El quand 
on pense à i ela en regardant i es oiselles gi 
et roses aux regards candides, les derniers rêves 
de Manet et ses plus complets chefs-d'œuvre, 
on résiste malaisément au désii de pleurer. 

C vmu ii Mauci air. 



47" 




BILIBINE -- ILLUSTRATION POUR UN CONTE RUSSE (aquarelle) 



Uime Exp©silli©in\ d'Art Wm 



Dans un décor charmant et pittoresque, 
parmi des broderies aux nuances douces, de, 
tableaux d'une facture nouvelle, imprévue, des 
objets en bois aux formes 
rares, des vitrines où scin- 
tillent des émaux qui 
semblent sortis des ateliers 
de la Byzance du 
XII e siècle, — et 
tout s'harmoni- 
se, se marie dans 
un ensemble ho- 
mogène où se 
ressent une étroi- 
te communion 
d'idées, une vo- 
lonté commune 
de conception. Il y 
a dans les salles de la 
Galerie des Artistes 
modernes une atmo- 
sphère particulière, 
le sentiment d'un 
effort solidaire vers 
des hauts buts 
d'esthétique pure, 
bien arrêtés, bien définis. 

L'art d'aujourd'hui est comme Hercule entre 
deux sentiers : il cherche, il flotte à la dérive, à la 
recherche des formules qui, dans ce siècle de mer- 
cantilisme, lui remplaceront l'idéal élevé qui 
présida à l'effort des siècles passés. Jusqu'à ce 
moment, ce n'est pas« la vertu qui a paru plus belle •• 
aux interprétateurs des dogmes nouveaux. Ce qui 







P ss " M. TENICHEFF 

FLAMBEAU (émail champlevé) 



est cependant certain, c'est que notre époque est 
toute de transition, de tâtonnements, sans une 
seule affirmation. 

Aucun lien puissant né d'un grand mouve- 
ment intellectuel ne soude les tentatives isolées. 
L'art d'aujourd'hui est un vagabond errant sans 
dogme et sans devise, bâtard triste du chevalier 
d'autan. 

Cependant, là-bas, dans cette Russie qui peu à 
peu découvre au monde les faces multiples de son 
âme aux mystérieux replis, bouillonne, s'agite un 
mouvement puissant dont nous pouvons aujour- 
d'hui constater les résultats. 

A côté des affres tristes de la politique, qui, pour 
nous, spectateurs lointains, semblent absorber 
toute la vitalité d'un peuple luttant pour son défi- 
nitif avenir, un autre combat, idéal, spéculatif, se 
livre entre les diverses fractions artistiques. 

Si la Russie politique cherche pour sa régénéra- 
tion sociale les formules les plus osées qu'élabora 
l'Europe occidentale, le clan des meilleurs de ses 
artistes déploie une bannière où s'inscrit, grandiose, 
la formule d'un art national, puisé dans l'antique 
tradition, dans la pieuse continuation des trésors 
légués par les siècles, dont la meilleure part repose 
dans l'œuvre presque inconsciente, humble, du 
peuple même. 

Il ne fut point donné aux artistes de ce groupe de 
montrer leurs œuvres hors de leur pays, dans un 
ensemble prouvant la diversité de leur action. 

Les entrepreneurs de l'Exposition de l'Art 
russe, au Salon d'Automne de l'année passée, 
appartenant au parti adverse, cachèrent soigneuse- 
ment la lumière sous le boisseau. 



480 



l.'AK I E I LES AK I I- I ES 




X. KŒKiril 



[nduisanl en er- 
i,ii! l'opinion publi- 
que étrangère avei 
une légèreté n 
table, après avoir 
montré des icônes 
d'origine byzantine, 
ils firent un saul 
brusque vers le 
xvm e siècle, où ap- 
paraissent des œu- 
vres fori belles, mais 
influencées direi te- 
îiH-nt par l'ait fran- 
i italien. Quant 
aux ai tistes moder- 
nes, ce lut la présentation officielle du clan co 
mopolite, fervents adorateurs des formules ou- 
trancières des petites chapelles aux esthétiques 
douteuses de Munich et de Paris. 

Sur cette documentation incomplète, on porta 
un jugement erroné d'un art russe qui, comme les 
finances de l'Empire, ne vit que d'emprunts 
étrangei s. 

Or, il n'en est rien. 

La Russie, immense plaine que piétinèrent dans 
leur passage toutes les hordes venues de l'Asie, 
où se rencontrèrent le Finnois, le Scandinave, 
l'Oriental, où toutes les races fusionnèrent comme 
dans un immense creuset, la Russie fut le théâtre 
d'une évolution culturale toute particulière. 

La race slave, 
aux éléments de son 
ait propre, ajouta, 
assimila, retravailla 
et recréa tous les 
éléments décoratifs 
que lui laissèrent 
ses envahisseurs. 

Avant la grande 
époque de sa cristal- 
lisation nationale, 
avant de paraître 
comme une entité 
historique dans le 
peuple, au fond des 
forêts immense- . au 
bord des fleuves 
géants, un art popu- 
lau e se solidifia len- 
tement, dans l'or- 
nement primitif 
de- objets usuels, 
des vêtements, des 
intérieurs. 

Et plus tard, quand 




VI] PRIMITIVE 




X. RŒRICH -- ÉTUDE (ITALIE) 



la religion 
l'arl offii iel bj /ai, ■ 
tin, qui bâillonna 
tou te ti n t at i v< d' ar t 
considén 
,, cultt paï( n, 
lan i, décoi 
s'insinua dom emenl 
l'antique motil po- 
pulaire. 

I > premiei maî- 
tn éti tngi i - de- 
un , les .n 1 1 b 
russes, laissés à leurs 
propres forces, ra- 
jeuniieiil et natio- 
nalisèrent peu à peu la formule rigide de l'art 
r, ligieux, i.ii,,ii, h, n n ut gai dée pai l'autorité ecclé- 
siaste contre toute innovation. 

L'âme slave, d'un éclectisme inné et d'une force 
d'assimilation puissante, absorbe rapidement les 
courants nouveaux, mais dans son labeui i réateur, 
distillant à travers ses fibres intirrçes le capital 
importé, elle le réalise à sa manière, l'imprégnant 
si fortement de son propre être qu'il ne lui n ti 
qu'un lointain souvenir de sa, couleur originelle. 
Aussi les influences tant normandes que by- 
zantines ne restèrent dans l'art russe que la trame 

sur laquelle l'inspiration national,- 1 la son 

œuvre propre. 

Dans tous le- arts venus de Byzance, l'artiste 

russe introduisit sa 

IH it i pei -' milelle. et 

on pourrait dire que 
, , i affrani hissement 
allait grandi 
avei l'éloigneme'nl 

des bords de la mer 
Noire vers le Nord. 
Déjà ■ > K '■ il cen- 
tre du bj zan.1 inisme 
russ, istate 

des effoi t- vers une 
création personnel- 
li \ lonne 

bernent un ca- 
ractère particulier à 
son art religieux ; 
dan- la pi inci] 
d Wladimiro-Souz- 

eentue encore plus : 

pie, la belle 

de 1 Minitri, à 

YVladmur ; mais 

Moscou qui, 



481 



L'ART ET LES ARTISTES 



rejetant le joug politique des Tatars et 
l'influence culturale de Byzance, affermit, 
développe l'art russe national. 

Puis arrive, comme une bourrasque 
formidable, la réforme . de Pierre, qui, 
d'un geste de satrape, arrache l'écorce 
sous laquelle croupissait la vie sociale 
de l'antique Russie. 

Il ordonne, et la nation entre dans le 
concert européen. 

L'Occident, par la brèche ouverte, 
afflua. L'art du XVIII e siècle et du com- 
mencement du xix fut le reflet de l'art 
étranger. Mais le peuple veillait. 

Au fond des isbas, dans les ténébreux 
lointains, la Pénélope populaire tissait 
toujours sa toile magique de l'écheveau 
de la tradition antique. 

Et quand, avec les recherches archéo- 
logiques, avec le réveil de l'esprit na- 
tional, qui, grâce à Glinka, régénéra 
d'abord la musique, on rejeta tout le 
ballast étranger, en conservant son ensei- 
gnement, c'est dans le peuple, c'est dans 
le passé, < 'est dans la vie des humbles, 
dans la poésie pénétrante du paysage nostalgique 
de la patrie qu'on chercha l'inspiration des œuvres 
nouvelles. 




* 



L'art ancien, l'art populaire fut la source féconde 




N. RŒRICH ÉTUDE (FINLANDE) (peinture) 



N. ROERICH ÉTUDE (FINLANDE) (peintùn 



où les artistes imbus de l'idéal nationaliste allèrent 
trouver leurs sujets. La broderie, la dentelle, 
la sculpture du bois, la poterie restaient entre les 
mains du peuple intacts dans leur primitive béante. 
Il fallait un effort, une consécration, une organi- 
sation pour pousser le peuple à continuer le travail 
auquel il ne se livrait qu'accidentelle- 
ment, couché sous le fardeau des besoins 
quotidiens. 

lit la princesse Marie Tenicheff créa 
l'Ecole de Talachkino. 

Sous sa direction, grâce à son travail 
personnel, les paysannes reprirent leurs 
métiers et, aujourd'hui, nous vovons à 
l'Exposition de l'Art russe moderne ces 
merveilleuses broderies aux tons raffinés, 
où rien n'éclate d'une note discordante, 
où la gamme riche et variée charme l'œil 
par ses nuances assoupies, calmes, em- 
preintes, elles aussi, de je ne sais quelle 
mélancolie douce, adorable, comme une 
caresse ingénue et délicate. Puis, ce sont 
les bois ornés de sculptures, aux incisions 
profondes, vestiges de l'influence alle- 
mande sur la sculpture populaire, qui, 
à ses débuts, fut presque une gravure sur 
bois. 

Céramique aux formes imprévues, aux 
tons chauds, -- tous ces objets sortent 
des mains des petits paysans que la 
princesse Tenicheff avait réunis sous le 



482 



L'ART ET I ES ARTIST] s 




É( OLE DE TA] Al HKINO 



toit hospitalier 
de -"il écoli 
Sous sa direc- 
tion, avec le 
concours d'ex- 
cellents artistes, 
s'inspiranl d< - 
modi'l 5 an ii n 
(dont la si riche 
collei tion res- 
plendit dans le 
Musée d'Art 
russe am ien de 
la princesse 1 1 - 
nicheff). on con- 
tinua la tradi- 
tion de l'ai I na- 
tional. Mais i « 

ne lut pourtant pas la reproduction mécanique 
servile de l'héritage antique; ce furent des œu- 
vres modernes conçues dans le plus pur senti- 
ment de l'art antique qui sortirent des ateliei 
de Talachkino. 

De ce sentiment de l'esprit national est em- 
preinte l'exposition entière. 

Tels sont les magnifiques émaux champlevés de 
la princesse Tenicheff, qui, tout en présentant ses 
élèves, expose son œuvre personnelle. 

Art oublié, l'émail champlevé offre des difficultés 
techniques presque insurmontables. C'est Limoges, 
i 'est Byzance (où cet art pénètre d'Orient) qui 
lurent célèbres par leurs émaux, disparus presque 
depuis le XIII e siècle. 

Dans cette résurrection, la princesse Tenicheff 
sortit non seulement victorieuse, mais elle peut 
se considérer à juste titre comme l'égale, dans son 
art, des grands au- 
teurs de la Palla 
d'Oro de Venise et 
les œm i es des maî- 
tres de Limoges. 

Baguiers, flam- 
beaux, i offrets ou 
boîtes, tout subju- 
gue par la richesse 
des tons, par l'am- 
pleur de l'exécution 
aux reliefs hardis, 
bravant les obstacles 
techniques ; le décor 
inspiré par les motifs russes conserve sa note 
originelle, mais révèle la création personnelle iné 
puisable dans les combinaisons des motifs. 1 es 
formes d'une élégance suprême révèlenl un goûl 
sur. une conception profonde, réfléchie jusqu'aux 
plus menus détails. 



iH.ll l 



« . Y 



Œuvre uni- 
que, les émaux 
de la prim 
Tenichefl orne- 
ronl à côté d< 
ancêtres 
de Li- 
moges 'i ù B 
zam e, les vitri- 

où lei plao 
assigni 
ini e. 
Parmiles bro- 
de] ies qui, en 
gracieux i< 
tons, les enca- 
drent -i heureu- 
sement, apparaissent leso ola Rcerich. 
C'esl le peintre de l'âme collective du peuple 
russe à travers toute- ses étapes histoi iques, depuis 
les époques où l'homme, n'ayant pas encore la 
connaissance des métaux, si 1 serval! d'outils en 
mIcx. jusqu'aux temps modernes. 

Rœrich semble aimer le mystérieux lointain 
OÙ les êtres humains, brute- d'hier, se réveillaienl 
à la vie consciente et sociale. Dans des décors 
rudes, sauvages, ils grouillent, vaquanl à leurs 
occupations, mais comme englobés encore i 
nature, confondus avec elle, simple accessoiri 
sa toute-puissance primitive; chez Rœrich, l'homme 
disparaît presque, comme l'a dit dans son é1 
lante étude Serge Makoowski : il n'est qu'un 
acteur infime des grands drame- de l'humanité 
entière 

Le Nord, ave< sacouleur sombre e1 si > 

une vie sauvage, 
1 étranges 

des i I an 

tan, le mystii 
primitif des pre- 
mier! de la 
religion où il resti 
encore comme des 
- d'idolâtrie, 
les grandes invasions 
normandes, tels sonl 
les sujets pn 
de Rœrich. 

nique se 

plie i ■ île aux thèmes qu'il reproduil : dans 

livres premières domine une note rude et 
mystérieuse, dans les tons pi"'' 

iiiture a /<•;;; 
claire et lumineuse, n'esl pas moins empreinte 
d'un sentiment farouche, d'une immense puis- 



\ 












ÉCOLE DE TALACHKINO 



r 



L'ART ET LES ARTISTES 



sance, presque terrible. Rœrich est 
le poète de l'âme primitive, des pre- 
miers balbutiements de la culture 
humaine avec tout son cortège de 
cruauté naïve, avec ses élans pieux 
dictés par une inconsciente ter- 
reur. Mais dans sa peinture, s'il 
n'imite pas le byzantinisme du 
premier âge, c'est un moderniste 
sûr de ses moyens, au dessin hardi. 
excessivement synthétique, au 
pinceau large, à la palette ma- 
gnifique. 

La fable russe, la légende an- 
cienne où s'agitent des héros 
prodigieux, où vivent des prin- 
cesses de rêves, a trouvé son 
chantre dans Bilibine. Comme 
Rœrich, admirablement bien 
documenté au point de vue 
historico-archéologique, Bili- 
bine raconte avec une facilité 
étonnante, dans des compo- 




ÉCOLE DE TALACHKINO - 

CADRE EN BOIS 



dorment des puissances sans égales, 
passives, latentes encore, mais qui 
s'éveillent doucement. Une tech- 
nique large caractérise cette belle 
œuvre, dont l'antithèse est un 
buste du même artiste, image 
douce et résignée d'une jeune fille 
du peuple, fine et gracieuse. 

Chtchoussef, architecte éminent, 
a donné quelques esquisses où re- 
naît l'art monumental de la belle 
période des constructions reli- 
gieuses de Wladimiro-Souzdal, 
aux décors somptueux, à l'ordon- 
nance simple et harmonique. 

Devant ces œuvres, comme 
devant la théorie splendide 
d'objets d'art ancien que la 
princesse Tenicheff présenta 
au Pavillon de Marsan, une 
conclusion se formule d'elle- 
même : l'affirmation inébran- 
lable d'un art russe bien à 



sitions excellemment ordonnées, la vie îles preux part, vivant dans les pénombres des siècles, 



d'antan et leurs magiques exploits. 

Sur un cheval immense, un preux, un héros 
pensif, semble interroger l'avenir. C'est l'Ilia de 
Mouroum, sculpté par le baron Rausch de Trauben- 
berg. Et dans cette statue équestre est symbolisée 
et ensorcelée toute la force innombrable et invincible 
du peuple russe, qui, pareil à Antée, semble puiser 
sa vie dans le sol natal. Ce légendaire héros, con- 



engourdi longtemps dans le sein calme du 
peuple, arrivant aujourd'hui dans l'œuvre des 
artistes nationalistes à son apogée, prouvant les 
ressources si riches et si personnelles de l'âme 
slave. Et cette Exposition surgit comme un défi 
à ceux qui nièrent l'existence d'un art russe, 
comme une preuve éclatante de sa formule dé- 
finitive, de son idéal constant : dérouler, dans 



templatif, pensif, réfléchi, à L'âme profonde où les jours à venir, le fil d'or des trésors que tissèrent, 

s'élaborent les destinées futures, est comme la , grandioses, les siècles passés. 

synthèse de la psychologie du peuple entier où * * C. de Danilowicz. 




B"" RAUSCH DE TRAUBENBERG 



484 



II I A DE MOUROUM plâtre 







! frèn V\ ilh. |m 

! 



KNIGER 

FRAGMENT DU TABLEA1 LA PRESTATION DE SERMEN1 A FRÉDÉRK GUILLAUME IV (1840) 

I» ilin. ( lut. -.m de Montijon 



A Traver: 



ode du XIX £ 



LE LIVRE DE GRAND'MERE 



Chère madame, ce petit recueil que je vous 
envoie aujourd'hui vous raconte l'histoire 
îles hommes et de la mode dans la première moitié 
du XIX e siècle (i). Les auteurs ont réuni avec un zèle 
admirable une série de documents pour l'histoire 
du costume, documents dus pour la plupart au pin 
ceau et au crayon de grands artistes. Mais il se dé 
gage quelque chose de mieux d< ce petit volume, dont 
le titre, la Mode, me paraît un peu froid. J'aurais 
mieux aimé l'appeler le Livre de grand'mère, car ce 
petil volume révèle en nous ce riche trésor, presque 
enfoui sous les soucis de la vie quotidienne, ce 
riche trésor de nos souvenirs d'enfance qui nous 
rattachent surtout à la personne de notre grand'- 
mère. Qu'y avait-il de plus impressionnant poui 
nos cours d'enfants que ces récits de grand'mère, 
qui sont toujours imprégnés d'un léger mépris du 
présent et d'une vive admiration d'un passé qui 
survivait en elle, ainsi que d'un avenir dont nous 
étions les héros à ses yeux ? Le petit livre que vous 
feuilletterez est comme un souvenir de cette alliance 
secrète du passé et de l'avenir contre ce présenl 



dont la rigueur pédagogique nous faisait quelque- 
fois souffrir. Nos parents se moquaient un peu de 
ces temps passés ; nous sommes heureux aujour- 
d'hui de recueillir le- reliques di cett | ioque 
romantique qui exerçait un charme extraordinaire 
sur nos jeunes cour-- grâce aux récits de 
aïi nie. Mais ses récit n étaient pas tout. 

Vous vous rappi lez <n< ore, i hère amie, i e grand 
jour solennel où grand'mère vous avait promis di 
vous monti er sa i obe de noi es. 1 .1 1 lei gi u 
dans la serrure du vieux bahut et, qu.md elle rele- 
vait lentement le lourd couvercle, un légei pa 
de lavande et d'autres fleurs du Midi montait du 
trou non où il y avait tanl de belles choses 

vel land li joui enti a pleinement dans le 

vieux coffre, vous aperçûtes d'à lu ml 1 e grand bou 
quel fané qui avait exhalé ce di um rappe- 

lant le soleil méridional et les printemps enfuis 
Puis grand'mère repliait la toile blanche qui 
cachait ce que vous étiez si impatiente de voir. 
Ses mains tremblaient l< gi rement lorsqu'elle sortit, 
.l'abord, la belle robe de marié* en mousseline 



1 /';, Mode. Menschen und Moden im neun hten I il Bîldern und kup 

Fischrf. Text von Max von Boehn. Munchen, Bruckmann, i 



4*5 



L'ART ET LES ARTISTES 



blanche. Ah ! quel léger tissu ! On aurait dit une 
toile d'araignée ou un de ces voiles que les sylphes 
laissent flotter les nuits de mai au clair de lune. 
Des bouquets de roses enrubannés, les flèches et 
l'arc de l'Amour y étaient brodés; cette robe sem- 
blait être destinée pour une enfant, tellement la 
taille était mince et haute ; vous ne vouliez pas 
croire que les bras de grand'mère avaient pu se 
glisser autrefois dans ces petites manches ; et en 
posant vos questions indiscrètes et puériles, vous 
éveilliez en elle le sourire du passé qui cependant 
ne pouvait pas chasser les rides mélancoliques du 



banné et décoré de plumes. Les premières années 
de la Restauration passées, elle abandonna le 
costume à la grecque et elle aussi aspirait à la taille 
fine et gracieuse, comme les grandes dames de 
l'ancien régime, que la vertu républicaine ou napo- 
léonienne avait méprisées. Elle abandonna cette 
simplicité lacédémonienne du costume Empire, 
elle devenait capricieuse, comme une vraie femme le 
doit être : partout des petits volants de mousseline, 
partout les petites ruches de dentelle, les cols 
savamment plissés ou tuyautés, et les rubans de soie 
qui étaient répandus sur son costume comme des 




LOUIS-PHILIPPE. LA REINE VICTORIA ET LE PRINCE CONSORT EN VOYAGE 



présent, l'un, vous admiriez ce shawl des Indes 
blanc et caressant qui avait couvert ses épaules 
sans en dissimuler la ligne ; vous admiriez la den- 
telle fine île la lingerie, les petits souliers de satin 
blanc, et enfin vous vouliez savoir ce qu'il y avait 
dans cette boîte ronde. Grand'mère ne voulait 
pas l'ouvrir, et quand elle referma le bahut vous 
demandiez:" Grand'mère, pourquoi pleures-tu? » 
Ce petit livre éveillera en vous tous les souvenirs 
précieux et aimables de ce temps que grand'mère 
regrettait. Il vous la montre comme elle s'habil- 
lait quand elle était jeune et fraîche. La voyez-vous, 
comme elle chante une romance tendre et senti- 
mentale en accompagnant sa voix mélodieuse de la 
harpe ou de la guitare? 1 Ses cheveux nous, cet écha- 
faudage savant de bandeaux et de boucles, ses 
grands yeux luisants, sa bouche souriante étaient 
■ ntourés par les bords d'un grand chapeau enru- 



sourires d'amourettes. Pour les grandes soirées, 
elle cerclait son beau front d'une chaînette d'or 
avec une perle en larme attachée, comme la belle 
Ferronnière du Louvre, car le turban à aigrette qui 
avait fait fureur sous l'Empire n'était plus à la 
mode, et elle savait disposer avec une coquetterie 
raffinée cette toile d'araignée de son shawl de 
Cashmire. 

Grand'mère était un peu mécontente de son 
époque. Que les hommes étaient assommants avec 
leur politique ! Sous l'ancien régime, on avait le 
roi et ses ministres pour toutes ces affaires d'al- 
liances, de jalousie politique, tic cabales et de ran- 
cunes ; maintenant, il y avait la Chambre, et tout 
le monde, jusqu'à l'épicier du coin, se mêlait de 
politique. 

En quoi cela peut-il intéresser une femme : 
toutes ces histoires de charte, de Chambre des pairs. 



486 



l'AKI ET LES ARTISTES 







GAVARN] -- LE MOIS DE JUIN 
(lithographie) 

de suffrage universel et de liberté de la pn se! 
Heureusement, il y avait encore autre chose dans 
les journaux et les revues. Elle s'adonnait 
de tout son cœur aux effusions roman- 
tiques, elle était passionnée pour Victor 
Hugo, elle adorait les nobles chevaliers, les 
belles liâmes, et les écuyers charmants 
comme elle les voyait dans son keepsake 
et dans les tableaux de Dévéria au v a 
Ion. Elle commençait à s'habiller elle- 
même un peu à la romantique. Que ces 
grands bérets en velours lui allaient bien' 
el ces manches doublées de soie qu'on en- 
trevoyait à travers le brocart crevé! 
Elle adorait la passion mélancolique qu'ex- 
halaient les élégies de Lamartine ; elle su- 
bissait les vicissitudes du pessimisme ■ I 
de l'amour ardent dans les poésies de 
Mussel ; i lie était curieuse de toutes i 
histoires, de ce charme mystérieux qui en- 
tourait la vie des lions du boulevard de 
Gand et de chez Tortoni. Et quelle exal- 
tation si parfois une passion violente bri- 
sai! Les chaînes de la vie bourgeoise, si 1< 
journaux racontaient en paroles mi-voilées 
les phases de ce scandale qui, au fond, 
était l'incarnation du romantisme de 
toute une époque. Songez à L'aventure 
touchante de Charlotte Friederike di 
Mecklembourg qui. pour l'amour de son 
maître de musique, abandonna le trône de 



I >anemai k el son roj al époux ; songez à la 
vie -,, ,|, 1,1 malheureuse duchesse de 

Berry. 

Et que d'hommes qui étaii ni aussi romani 
ques que Les femmes ' tous i eux qui, à la pour- 
suite d'un idéal politique irréalisabl< 
liaient les pi m. es i omme de no- jours; tous ceux 
qui se p oui I i Pologne mai tyre 

'i poui l'Italia irredenta. 

1 .m "ii étaii n m temps 

de grand'mère . beaui oup plus qu'on ne l 
pense aujourd'hui. Si vous parcourez Les feuilles 
de ci petil volume, vous verrez que le 
monde viennois, tel qu'il se révèle dans les 
œuvres charmantes de Danhauseï de Wald- 
mûller, de Alt, ou dans les humbles témoins 
que sonl lès gravures de modes, ne diffère que 
par des nuances de la vie parisienne telle qu'elle 
nous e-t peinte pai les Dévéria, Gavarni, 
Lami, ou ce charmant Beamont qui nous rai 
avec un esprit infini ces petites historiettes de 
l'Opéra. La Berlinoise que vous verrez dan- les 
œuvres de Kniger, ce réaliste sincère, est un 
peu plus lourde, mais on savait quand même 
bien représente! à Berlin; voyez la distinction 
et la belle tenue des célébrités du Tout - 
Berlin saluant l'avènement de Guillaume IV. 




UN AVERTISSEMENT POUR LES PAMES 



487 



L'ART ET LES ARTISTES 



Le Badois Winterhalter devient le peintre à la 
mode du Paris de Louis-Philippe, et les intellec- 
tuels slaves, victimes du régime autocratique, 
étaient très répandus dans les salons de l'Europe 
occidentale. Les grands artistes menaient déjà 
en ce temps la même vie nomade que ceux de 
notre époque: la Malibran,-.la danseuse Fanny 
Esslei et les autres grands virtuoses étaient aussi 
répandus à Paris qu'à Vienne, à Berlin ou à Saint- 
Pétersbourg. Le Viennois Danhauser réunit dans 
un tableau Liszt, Berlioz, Paganini, Rossini, Du- 
mas, George Sand en costume d'homme, révélant 
quand même la ligne sentimentale de son souple 
corps de femme, et i ette célèbre comtesse d'Agoult 
qui avait tellement défrayé la chronique mondaine 
et autre. 

C'est ainsi que ce petit volume sur la mode vous 
révèle toute une époque avec ses petits snobismes 



et ses grandes passions ; partout nous sommes 
effleurés par un souvenir de beauté et d'amour. 
C'est comme l'armoire aux reliques de grand'mère ; 
nous l'ouvrons un peu sceptiques envers ses 
vieilleries, et nous sommes captivés par ce léger 
parfum d'amour tendre qu'exhalent les vieilles 
robes en taffetas croisé, les soies fines et fragiles, 
tous ces collerets, rubans, nœuds, tichus et brode- 
ries. L'amour semble se cacher dans ce labyrinthe 
de plis et de plissés ; l'amour s'attache à tous ces 
menus bibelots, aux bijoux que recèle cette vieille 
cassette ; il vit clans le vieux paquet de lettres 
fermé d'un ruban rose que vous avez scrupule à 
ouvrir.... 

Aimons le passé, mais ne soyons pas indis- 
crets. Feuilletez plutôt ce petit livre que je 
vous donne en vous baisant la main, comme au 
temps de grand'mère. 

Rudolf-Adelbert Meyer. 




TGHERNELOW - portraits de Pouchkine, krvlow, 

SCHUKOWSKI ET GN'EDITSCH 



488 



Le Mois Artistique 



SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DE PEINTURI II l'i 
sculpti ri [G >.!•■> i s Geot %es Petit) i 'esi la 
• vingt-cinquième année, e1 l'on s'essaye à faire 
quelque lia-Il. i pour ces noces d'argent ; le cata 
logue, spécialement luxueux, est honoré d'une pri 
face par Arsène Alexandre; notre collaborateui 
s'esl fort spirituellement tiré d'affaire en évo 
quant les grandes ombres d'autrefois, et il .1 parli 
surtout des maîtres qui prirent part aux premii 1 
expositions, Baudry, (a/m, Bastien-Lepage, Ste- 
vens, de Nittis, Whistlei ; c'est un glorieux passé 
dont il faut se souvenir, et qui console du présent ; 
île Cazin, Nittis, Stevens, il y a là des œuvres 
qu'on a grande joie à revoir. La comparaison avei 
les envois d'aujourd'hui esi plutôl périlleuse poui 
ceux-ci. L'Exposition de 1907 apparaîl faible, 
le plus souvent sans intérêt; on y chercherail vai- 
nement une œuvre de réelle valeur : ce sont des 
échantillons de marques plus ou moins connues, 
une agglomération confuse et ordinaire et, certes, 
pas une des meilleures qui se succèdent dans les 
galeries de Georges Petit ; la seule originalité 
résultera du banquet qui a été donné « dans la 
salle même qui vit les exploits île leurs devanciers, 
et voit leur labeur actuel ». 

Étudions un peu ce labeur : Félix Borchardt 
à un intérieur de chaumière, des paysannes 
attablées pour leur repas, joint deux notations 
de paysages; Bompard continue à alourdir Venise; 
Félix Bouchor réussit à souhait en de petites toiles. 
le Vieux Cheval à la herse et la Batelêe d'herbes ; 
Brouillet égayé ses habituels portraits de femmes 
ou d'enfants par une vibrante étude d'un Champ 
de coquelicots ; Bunny assombrit son féminisme ; 
Calbet est toujours très habile, qu'il fasse le por- 
trait de M. Chaurriié ou qu'il silhouette des bai 
gneuses . ( lu. diva aquarellise gentiment des mou- 
tons ; Casas intitule Baldomera une jeune personne 
inquiétante, qui pourrait bien devenir une Dalila : 
Frieseke ornemente d'une ombrelle japonaise un 
figure intéressante en plein air; Fourié ensoleille 
des nus; R. du Gardier est sportif; Grimelund, 
mai iniste ; Harrison imagine un Bain aux lanti 
vénitiennes ; Hoftbauer semble, avec -es s 
dans la neige, refaire un vieux tableau de Breughel 
Laparra est pittoresque dans ses vues de ville; 
P. Albert Laurens mêle agréablement les femmes, 
les enfants et les rieurs, et cueille sa poésie dans les 
jardins du Petit Trianon ; son frère Jean Pierre 
se révèle intimiste avei des intérieurs d'une tendre 
émotion familiale ; I. minier érige de blanches roses 



1 1 1 mières dans un jardin é. ossais à l'automm 
Muenier nous montre un bergei corse qui pourrai! 

bien être un bandil . el avei des passi 1 

la pluie 1 ombine un délii ai panneau de. oratil 
de Miller, des enfants, une vieille femme, un art 
très vivant : d'Olsson, de La neige bleutée au matin 
dans les I'\ rénées . de Smith, une V snise plâtreuse . 
de Saint-Germier, une toile déjà vue, les pei on 
nages masqués allant à l'audience du dogi I ttori 
Tito est un artiste d'un grand i harme, les Enfants 
sur la falaise, un peintre de facture, l'Étude de 
femmes: Tanner pratique des effets d'obscurité; 
Zo, des effets de plein soleil, rend bien le grouille- 
ment populaire de la Fête Dieu à Séville. 

11 y a beaucoup de sculpture, encombrant tout 
le milieu de la s, die citons seulemenl les bustes 
deBernstamm, toujours ressemblants, effigies docu 
mentaires d'un Panthéon de 1 temps, Berthelot, 
Marrés, de Nolhac, Decori ; le médaillon de 
M. Combes, par Léon Deschamps: les très pitto 
resques statuettes de Landowski, déjà admirées 
ça et là. Danseur aux serpents, Porteuses d'eau 
aveugles, Fillette à la cruche, Petit coureur arabe; 
les ivoires de Th. Rivière appartenant à M. Mai iani 

I \ Comédie hi maini {Galeries Georges Petit). 
L'appellation esi excellente, l'exposition aussi 
et il faut en féliciter de façon absolue noti e confrèn 
Arsène Alexandre, président ; ii eût été original 
de camper courageusement au milieu le Bal < d< 
Rodin regardant 

1 - 1 ii ample co Ij en ( ni tableaux àv 

Et donl la cèm esi l'univers. 

On pourra le faire l'an prochain, e1 le publii se 

réi onciliera enfin avec 1 ette effigii sque qu'a 

fait valoii encore la lourde et vulgaire statue assise 
par Falguière, avenue Friedland. .I>,ms son 
ensembli cette exposition veut être gaie, et elle 
réussit à l'être. Mais elle n'< -1 pas 1 1 la seulement. 
Toute amertume contient une part degaieti 

;.. n .1 > oirson an 1 d'amei tume. Tout 

cela, c'est l'expéi ience de la vie, et c'est aus; 
1 harmi . car si l'on pleurait toujours on sérail bien 
ennuyeux : si l'on riait toujours, on serait bien sot 
I a ' omédie humaine implique et exprime ce mé 
langi elle comporte 

la philosophique bouffonnerie de celui-là, la e 
capiteuse de cel autre, le caprice fantastique de 
autre encore.... les ouvres réunies 

ordent toutes avec le titre, non pas, mais 



48g 



L'ART ET LES ARTISTES 




FORAIN LA COMÉDIE HUMAINE 



qu'elles constituent un ensemble de premier ordre, 
nous ne saurions y contredire ; c'est d'une variété 
exquise, amusante, pittoresque ; voici Cecil Aldin, 
l'adorable humoriste de la journée d'un chien ; 
les Brissaud avec leurs scènes sportives qui en font 
des Carie Vernet de maintenant ; Eugène Cadel 
d'une ironie tendre ; Cappiello caricaturiste ; De- 
tliomas dessinateur puissant ; Devambez qui 
voit toujours tir haut ses modèles, les copie en 
plongeant du cinquième étage ; Déziré dont l'es- 
quisse du cheval blanc fait souvenir de son tableau 
qui était une tirs bonne chose ; Abel Faivre 
tour à tour portraitiste délicat, xvni e siècle, et 
fantaisiste cocasse ; Forain peintre cruel, qui 
ne s'épargne même pas lui-même, témoin son 
portrait ; Isaac Israéls qui peint 
et pastellise avec un réel talent ; 
Jeanniot, merveilleux et subtil 
artiste, qui demeurera un précieux 
annaliste de ce temps-ci et sera 
jugé comme un excellent peintre de 
tous les temps ; Bernard NaUdin 
qui continue Callot; Raffaëlli dont 
on retrouve là les spirituelles études 
de jadis, avant qu'il devienne sur- 
tout paysagiste e1 graveur en cou- 
leurs ; Sem qui surpasse le 
kodack ; Steinlen, faubourien et 
montmartrois ; Trigoulet, un Veber 
exagéré , Veber, le dernier des petits 
maîtres hollandais, avec, en plus, un 
terrible esprit moderniste; Voge] 
philosophant de façon mai aine; 
Wély qui s'apparente tour à tour 



à Raft'aèlli et à Jeanniot ; Willette, 
le poète que l'on sait, le raconteur 
délicieux des Contes de Perrault ; 
Zandomeneghi, petite monnaie de 
Renoir ; Caran d'Ache, menuisier 
drolatique. Il y a aussi de la sculp- 
ture, les poupées de Mme Lafitte- 
Daussat, les Tanagra de Dejean, les 
rieuses île Fix -Masseau, les fines 
statuettes de Perelmagne, la jolie 
suite de fillettes. 

La Comédie humaine! que d'oeu- 
vres on pourrait réunir sous ce 
titre ! Celles qui nous sont montrées 
pour la première année forment 
un ensemble du plus réel intérêt. 

L'ateuer de Sisley (Galeries 
Bemheim jeune el Cié). — Malgré 
le, multiples expositions où nous 
acclamâmes la gloire du peintre, 
cette dispersion finale de son ate- 
lier nous réservait encore un véritable régal; il s'y 
trouve, comme le dit Adolphe Tavernier dans la 
préface du catalogue, " nombre de toiles maî- 
tresses, de ces toiles si parfaitement bienvenues 
qu'elles ont exigé, pour naître à la vie surna- 
turelle de l'art, non seulement le génie du 
peintre lui-même, mais encore tout un concours 
de circonstances rares et de conditions heureuses, 
l'accord exquis du motif lumineux et de l'émotion, 
de ces toiles où la nature semble, en fête, s'offrir 
toute palpitante à une communion directe ». 
C'est de la clarté vibrante, limpide, attirante (les 
Coteaux de Saint-Nicaisè) , de la fraîcheur printa- 
nière (les Bords du Loing);de la nature saine [les 
Coteaux de lu Bouille), ce sont de beaux morceaux 




JEANNIOT - LA COMÉDIE HUMAINE 



4')" 



L'ART ET LES ARTISTES 



de peinture comme les arbres givrés de Veheux- 
Nadon, l'église de Moret balafrée du soleil cou< liant . 
le chemin de Saint-Mammès, etc. La figure de ce 
lin poète-paysagiste revil à notre souvenir dans 
un portrait que lit Renoir et qui préside là à cette 
exposition suprême. 

Derniers pastels, peintures ht eaux-fortes 
de Louis Legrand (Galerie Gustave Pellet). 
Il est précieux de 

pouvoir ain->i suivre 
la production d'un 
artiste, (le voir sa 
personnalité se dé 
velopper.s'affirmet , 
de < onstater le pro 
grès constant, l'a- 
bandon enfin des 
influences primiti- 
ves; Louis Legi and 
a maintenant -a 
note bien à lui. à 
côté de Rops, à 
.oie de Degas ; son 
œuvre est variée, 
multiforme, il fait 
d'un crayon spiri- 
tuel le portrait sou- 
riant de M. H..., il 
brosse d'une touche 
hardie, violente, im- 
pressionniste, Soleil 
il' ii utom ne , une 
femme en bleu dans 
le plein-aii d'un jar- 
din, le Beau ( 'ha- 
peau, féminités mo- 
dernistes ; il est un 
bon paysagiste vi- 
brant avec le 
Chemin creux : 
plus familier du 
pastel que de la peinture à l'huil 




BUSSY PAYSAGE DU MIDI (pastel 



-ont inquiétant! -, d'un modernisme très fouilli 
leur sourire apparaît énigmatique, leurs n 
dangereux, elles sonl les Fleurs du Mal. M. Gustave 

l'ellet a pio-cnt de -on catalogue toutes les lettre 
majuscule.-; il aurait pu faire exception pour le 
Talent de l'artiste à la renommée duquel il s'ai tive 

,i\ ei Une judicieuse el fidèle habileté. 



'a-i els m Simon Bt --\ (Galènes Durand- 

Ruel). Il semble- 
i ail que l 'est de la 
poésie plutôt que du 
pastel, une suite de 
sonnet- mélani oli 
ques, crépusculai- 
res, tout bleuté- de 
nuit ; on \ chéri hi 
là pensée subtile 
d'un Sully- l'ni - 
dhomme el aussi 
la note de paysagiste 
d'un André Lemoy- 
!!• "il d'un André' 
I heuriei ; lacs i o 
sais ou bastidi 
provençales, i 'est 
l.i même impreS6ion 
dominante, de 
;i , foncées parmi 
lesquelles luit la 
clarté d'une eau 
doi niante, OÙ blan- 
chit le mur d'un. 
maison, la vie i 
me absente de ce 
décoi solitaire, en- 
dormi dan- une at- 
mosphère de calme 
édénique ; le pein- 
tre Pointelin nous 
a déjà familial isés 
,i\ et cette manier 

comprendre les aspects de la nature: tou- 



e traitant d> 
à la façon de dessins rehaussés, sachant avec jours des nocturne- des fonds de Henner mais 
un rien de lignes et d'ombres obtenir des effets sans leshymphes; c'est charmant uni fois comme 



intenses (Amies), il exécute ainsi de véritables 
tableaux, à deux ou trois personnages, des 
scènes d'humanité vécue, ainsi dans les Adieux 
la veulerie attristée, résignée du soldat, et le joli 
geste, avant-coureur de la séparation et du départ, 
de la femme qui remet ses gants, indifférente , 
dans Inséparables, sous la gracieuseté des gai- 
visages fardés et séducteurs, une psychologie 
profonde; femme du soir à l'âme futile, petite 
danseuse, embryon de joies et de douleur-, de 
têtes et de larmes, les héroïnes de Loin- Legrand 



uneromance que l'on entend: il ne faut pas que 
cela tourneau procédé, e1 dansle catalogue le mot 
crépuscule trop souvent répété de\ t< ndrail aisément 
i tidieux. Par conformité avec l'impression vou 
lue, la [ai ture est molle, estampée, le pastelécrasé, 
fondu, sans traits ni hachures c'est uniformé- 
ment ouaté, doucereux, charmant -ans nul doute. 

Aquarelles de Renî Binei Galeries Durand- 
Ruel). -- L'artiste est une des physionomies cu- 
rieuses de ce temps pat -.1 verve incessante, par 



491 



L'ART ET LES ARTISTES 




B. XAUDIN - - LA COMÉDIE 
HUMAINE 



sa production fé- 
conde et originale, 
par la jolie audace 
de ses modernités, 
par la diversité de 
son œuvre ; sa réor- 
ganisation architec- 
turale des magasins 
du Printemps a été 
une surprise et une 
joie; la formule est 
trouvée dès kirs du 

de ce temps, com- 
mode et coquet, la 
ferronnerie devenant 
dentelle sans rien 
perdre de sa logique 
de solidité, les vi- 
l'ïlM [ \ traux tamisant l'é- 

lectricité, des coli- 
fichets d'ornementa- 
tion égayant ça et 
à la vastitude des 
locaux ; il vient de 
trouver le bureau de 
poste de l'avenir, 
tuant à tout jamais les moisissures administratives ; 
et malgré ce labeur incessant, les plans à combiner.les 
dessins à exécuter, les chantiers à surveiller, il trouve 
et prend le temps d'être le plus délicat des aquarel- 
listes, il évoque à notre souvenir les sites les plus glo- 
rieux et les plus pittoresques; il nous promena 
naguère à Païenne, en Grèce, à Grenade à Séville, il 
nous conduit aujourd'hui à Nuremberg et à Orvieto. 
Il est un compagnon de route charmant, lin, spi- 
rituel, ému ; sa vision demeure précise, minutieuse 
presque, documentaire précieusement; il s'v trouve 
néanmoins une note d'art exquise; ces petits cadres 
contiennent de véritables joyaux : Nuremberg, 
vieillerie moyenâgeuse, aux maisons bizarres, aux 
tours, aux pignons, aux boiseries, aux ruelles 
étroites, aux verdures se reflétant dans la Peignit/, 
comme dans un canal de Venise, « la Ville Rouge, 
conservée, momifiée, pour ainsi dire, demeurée 
telle qu'elle lut au temps d'Albrecht Durer et de 
llans Sachs « ; Orvieto, des intérieurs d'église, 
azurés de vitraux, des blancheurs de marbre, des 
grouillements de fresques, des somptuosités dé 
construction, des palais et des temples, du triomphe 
et de l.i lui, « Orvieto, la forteresse inviolable des 
Etrusques, sur laquelle Arnolfo di Cambio vint 
établit sa vaste basilique, toute parée de mosaïques, 
que le voyageur aperçoit scintiller de loin, sous 
les rayons du couchant, à travers le feuillage pâle 
des oliviers de la route de Bolsène... ». J'emprunte 



ces phrases à la très éloquente préface que mon 
excellent confrère Gustave Babin a mise au cata- 
logue, pages d'histoire, écho des « voix défail- 
lantes du passé ». Les aquarelles de René Binet 
sont d'exquises choses. 

Mer et montagne, aquarelles de Paul 
Rossert (Galeries Georges Petit). — La note est 
jolie, fine, délicate, d'une grande distinction ; 
on désirerait parfois quelque chose en plus, un 
peu d'en allée moins sage, de cette puissance qui 
se trouve souvent dans la nature ; chaque page est 
bien en soi, mais, lorsqu'on en voit quatre-vingt-dix- 
huit à côté les unes des autres, de la monotonie 
s'ensuit, on s'habitue à la manière, et le choix 
hésite. 

Deux séries cependant retiennent surtout l'atten- 
tion : celle des ports et celle des plages ; Boulogne, 
Marseille, la drague de La Rochelle, fournissent à 
l'artiste des motifs intéressants, d'une très vraie 
animation, d'une atmosphère très juste ; les plages, 
avec la tache noire des coques de barques, avec 
la brise au large, avec le doux tapis de sable, 
avec l'accent menu d'une voile lointaine, sont 
des tableautins d'un charme réel ; à noter encore 
une vue de la Campagne de Saint-Jean-de-Luz au 
clair ruban de rivière, et la Prairie de la Vallée 
d'Auge, toute mouillée de rosée. 

Exposition des nouvelles gravures en cou- 
leurs de J.-F. Raffaelli (Galerie Devambez). — 
Nous avons rendu compte le mois dernier de la 
Société de la gravure en couleurs dont Raffaelli 
est président ; très discret, il y avait envové peu 
de choses ; il prend sa revanche, et peut-être a-t-il 
le dessein de réagir contre la vulgarisation du 
procédé en ne montrant que de véritables planches 
de gravure et non des produits d'imprimeur ; son 
exposition actuelle est un enchantement, non seu- 
lement parce qu'on y retrouve sa manière si per- 
sonnelle, mais aussi parce qu'on y voit des œuvres 
originales au lieu de reproductions de tableaux. 
De lutter avec ce que le vulgaire appelle la chromo 
ne saurait passionner un véritable artiste ; il ne 
faudrait même pas de collaboration étrangère : 
le graveur doit être son propre tireur ; les collec- 
tionneurs y gagneraient d'avoir des épreuves à 
petit nombre, de qualité rare. On connaît les 
eaux-fortes de Raffaelli. ses banlieues aux arbres 
malingres, aux loqueteux pittoresques, aux cahutes 
misérables; on sait ses modèles préférés : la Rac- 
commodeuse de paniers, le Bonhomme qui peint 
sa barrière, le Cantonnier sur la borne, le Chiffon- 
mer, les Petits ânes, le Rémouleur, le Chemineau, 
le Laveur de chiens, le Terrassier, les Invalides, et 
Gennevilliers, la route de la Révolte, les Fortifica- 



492 



I.'AKI II LES ARTISTES 



t ions, il s'est fait un domaine bien à lui et il y 
demeure inimitable ; on revoit tout cela à la galerie 
Devambez, avec en main un joli catalogue dont 
la préface esl de l'artiste lui-même, car le pi intn 
es1 doublé d'un écrivain : récemmenl il nous gui- 
dait à travers le Louvre, et il a déjà souvent éi rit 
des manifestes, des critiques, des impressions de 
voyage, etc. 

11 conte rapidement la i enaissam i de la gi .1 
vure en couleurs, et c'est un historique docu- 
mentaire indispensable; il était, certes, bien 
désigné pour le faire. 

Exposition des acquisitions et des com 
mandes de l'État livrées en 1907 [1 
des Beaux-Arts). - Le local, bien qu'officiel, est 
un peu étroit, et les œuvres sont entassées ; néan 
moins, il faut féliciter M. Dujardin-Beaumetz 
d'avoir innové en la matière et consenti à soumettre 
à la ratification du grand public les achats que sa 
bienveillance décide à toutes les expositions qui se 
succèdent pendant l'année. Nous avons revu là 
avec plaisir des leuvres dont nous avions parlé; 
le succès, cette fois, va aux dix bustes de Rodin. 

Exposition i «'orfèvrerie (Galerie Hébrard). - 
C'est une très louable innovation que de nous 
convier à une exposition qui ne comporte pas de 
tableaux et dans laquelle on ne trouve que des 
objets usuels, tels que plats, services à café et à thé, 
cuillers, assiettes, brocs, coupes, boîtes à poudre, etc. 
M. Hébrard est, dans cet ordre de choses, l'éditeur 
d'un artiste très intéressant et très personnel. 
Carlo Bugatti, père du célèbre animalier. Sans 
aller jusqu'aux exagérations fantaisisti - du modem 
stylé, aux excentricités, illogiques et insanes, de 
l'art nouveau, Carlo Bugatti rénove les formes et 
les ornementations en demandant des documents 
à des aspects de bêtes, unit des allongements de 
poissons autour d'un plat, fait d'un aigle accroupi 
le couvercle d'une buire, sort d'un bec d'oiseau 
l'anse en ivoire d'une tasse, renfle un pot de scarabées 
aux ailes jointes, joint à cela un certain byzanti- 
nisme. comme dans ses meubles de l'Exposition 
de Milan. Autour de Bugatti sont des œuvres de 
Desbois. Husson, Pejac. Monod, Hairon, Baffier 
et Alexandre Charpentier. 

Matrice Guillemot. 

SociétéTnternationale d' Aquarellisti ■ Ga 

leries Georges Petit). — L'audace avait paru grande, 
il y a trois ans, de fonder une Société d' aquarel- 
listes en concurrence de celle qui existait, e1 où 
triomphaient les sous-Leloir et les sous-Vibert : 
on avait souri de l'entreprise, on avait douté du 



s, il n'\ avait pas place en dehoi - de la cha 

pelle du léchoté ; on péi hail pai ignon on ne 

avait pas qu'à l'étrangei il existait un art réel 
di l'aquarelle, proi édé rapide • le notai ion d'apn 
nature, émanation primesautière des plus pitto 
resques visions, moyen d'expression familiei à 
des maîtres spé< ialistes dont les groupemi ni 
en Angletei re et en I îelgique, retenaient l'atti n 
lion du publie. Notre collaborateur, M. Maurice 
Guillemot, a eu la louable initiative de doter 
Paris d'uni expo ition annuelle donl le succès 
.1 été i haque lois en augmentant , et dont main 
tenant le son est assuré. 

Mans von Bartels intitule la Distana 
une marine grandiloquente où le refhuemenl vaste 
est rendu avec une longue admirable; Cadenhead 
connaît la féerie des nuages, le calme mordoré de 
l'automne, et réalise un décor pour H amie t av& 
une Vue de Dunnottar au clair de lune ; C'rashaw 
a une facture plus pittoresque, plus chaude; 
Mac Comas est un merveilleux exécutant de la 
peinture à l'eau, qu'il prenne comme modèles 
les arbres d'une forêl ou les îles émergeanl d'uni 
nappe limpide ; Alexander Robinson, à Venise] 
à Volendam, à Dordrecht, à Bologne, a une vision 
mouvementée, grouillante, comme accentuée de 
pastel, d'un ragoût intense. Mlle Adoiir, doué 
d'un sens décoratit très particulier, trouve sur les 
grèves à marée basse et dans les parcs mode] nés 
des motifs à arrangements tour à tour vastes et 
intimes, a une palette chaude, et dans une étude 
de jeune paysannea le charmesobre d'un Bastien- 
Lepage : Nel Aries garde la même intensité à Venise, 
à Ploumanac'h et à Versailles, .1 réussi une déli- 
, ieuse 1 hose a\ ei le; ifs du pai tei re d'eau. 

Paul Fâche! est bien inspin' par des crépuscules 
sur la Loire, exprime la tendre poésie des bruiro 
la ténuité des lointains : Fougerousse possède une 
vision grandiloquente, fait se mouvoù des nuéesau- 
1 des lagunes, courbe des arbres sous la 
ra [aie d'automne ; Horion engi isaille délii atemenl 
le port de Saint- Yves; Jéanès donne à l'aquarelle 
l'intensité de la meilleure peinture, a une admi- 
rable maîtrise d'exéi ution, transmue la nature 
en féei les d'apothéoses, ajout I 1 montagnes et 
ses marines une > ui ieuse ti ntative de fres 
Lebasque prend des notations rapides, 
d'une belle clai té impressionniste. 

Il faut mentionne) tout spécialement les quarante 
1 ! ■ pai Eugène Béjot . dessins ti 
de légers lavis, qu'on recherchera plus tard comme 

nellemenf les Bonington, etc. 

In rÉRiM. 



493 



Le Mois archéologique 



Les Origines de Paris 



L'histoire des origines de Paris, encore qu'im- 
parfaitement fixée dans sa chronologie, 
est cependant beaucoup plus précise que celle des 
origines de Rome. J'entends que les solutions 
proposées sont moins discutées en ce qui concerne 
notre ville. Il se pourrait bien, au reste, que cette 
absence île discussion ne fût qu'indifférence. Et 
cependant, peut-on proposer un sujet plus impor- 
tant à l'activité des historiens? Paris, comme Rome, 
a été la capitale «lu inonde. Larésistancehéroïquedes 
Parisii de Camulogène, les exploits des marchands 
de l'eau dont Paris a gardé li souvenir dans ses 
armoiries, sont tout aussi passionnants que la 
légende de Romulus et de Rémus allaites par une 
louve. 

(Tomme M. Vidal de la Blache l'a remarqué, 
en un langage qui devient poétique par la manière 
intime dont il reflète une pensée longuement 
réfléchie, « l'impression qu'on recueille dans les 
premiers témoignages qui s'expriment sur cette 
région parisienne est celle d'une nature saine et 
vivante, où le sol, le climat et les eaux se combinent 
en une harmonie favorable à l'homme ». Quand 
Julien, homme raffiné, décrivait » sa chère Lutèce » , 
il parlait d'un pays véritablement harmonieux et 
facile, que l'homme avait remarqué depuis long- 
temps. Je ne veux pas étudier ici les stations 
préhistoriques de l'Ile-de-France. On en a relevé 
de nombreux vestiges, à Chelles, à Villejmf, à Gre- 
nelle. Mais il importait de remarquer l'attrait que 
ce pays aux aspects variés, que ce fleuve tran- 
quille et favorable à la navigation, que ces collines 
formant des postes stratégiques, que ces îles en- 
tourées d'un fossé naturel pouvaient offrir à l'es- 
prit à la fois audacieux et prudent des premiers 
occupants. Le fleuve surtout semble avoir influencé 
les fondateurs de cette ville, qui peu à peu « se 
dessine autour de lui, se moule également à ses 
deux rives, et le suit maintenant pendant les 
douze kilomètres de la combe immense et vrai- 
ment souveraine qu'il trace entre ses murs ». Par 
son fleuve, Lutèce tut un entrepôt intermédiaire, le 
centre des échanges des vins, des bois de Bourgogne 
«outre les sels, les laines, les poissons fumés de 
Normandie, une étape obligée vers la mer. Le fleuve 



lut la première raison sociale de la cité et le premier 
motif de groupement. Les ancêtres des échevins 
furent les bateliers, la confrérie des nautes fut l'aïeule 
de notre conseil municipal. On ne s'étonnera pas 
(pie Jules César ait choisi cet endroit pour y tenir 
les assises de la Gaule, et que son lieutenant 
Labiénus ait dû soutenir contre les habitants et 
leur chef Camulogène une bataille héroïque 
(52 avant Jésus-Christ). 

La conquête romaine ne fit d'ailleurs que dé- 
velopper les qualités naturelles du terroir. Le chef 
gaulois avait mis le feu à la vieille bourgade celtique 
des Parisii. Elle y gagna d'être rebâtie à la romaine. 
Les premiers monuments qu'on ait relevés sur le sol 
parisien datent de l'époque gallo-romaine. D'après 
ces documents, il est possible de reconstituer 
l'aspect de la ville primitive. Elle tenait d'abord 
tout entière dans l'île où se trouve aujourd'hui 
l'église Notre-Dame. Les murs de la première 
enceinte avaient la Seine pour fossé. En 1710, 
on a retrouvé cinq pierres cubiques provenant 
de ce rempart : elles sont au musée de Cluny. 
En 1829. dans la rue du Chevet Saint-Landrv, et 
dans la démolition de l'église du même nom. on 
a rencontré le mur du quai ou du rempart antique 
qui se trouvait en arrière du quai actuel, à une 
grande distance. En 1847. au cours des travaux 
de nivellement du Parvis Notre-Dame et de cons- 
truction d'un égout, on a mis à jour une autre partie 
de ce rempart, composé, comme ceux de la plupart 
des villes gallo-romaines, de fragments d'édifices 
et d'inscriptions. On voit enfin, en face du n" 6 de 
la rue de la Colombe, un tracé qui figure remplace- 
ment de l'ancienne muraille gallo-romaine, décou- 
verte en 1898. 

Le plus ancien monument qu'on ait exhumé 
à l'intérieur de cette enceinte est un ensemble 
d'autels, rencontré, par un hasard singulier, dans le 
chœur même de l'église métropolitaine. C'est, en 
effet, en creusant un caveau destiné à la sépulture 
des archevêques de Paris, que, le 16 mars 1711, 
on découvrit, dans les fondations d'une muraille 
ancienne, neuf pierres sculptées : la plupart sont 
au musée de Cluny. L'inscription qu'on relève 
sur l'une d'elles est doublement intéressante parce 



494 



L'ART ET LES ARTIST] S 



qu'elle date ces monuments du règne de 1 

et qu'elle constate l'existence de cette fameuse 

confrérie des nautes : 

TIB. CAESARE 
AVG. IOVI OPTVMO 
MAXSVMO.... M (probablement aram) 
NAVTAE . PARISACI 
PVBL1CE . POSIERVNT 

Au point de vue religieux, ces documents 
sentent ce mélange fort curieux, et très répandu 
depuis lors, de la religion gaidoise et de la mytho- 
logie romaine. Il y a là une appropriation et une 
identification analogues à celles que les pontifes 
romains pratiquèrent à l'égard de la religion 
grecque. Esus, le taureau sacré, Cernunnos (le 
cornu), qui n'est autre que le Pluton égyptien, 
y fraternisent avec Jupiter, Vulcain, Castor et 
Pollux. 11 existe d'autres preuves de cette assi- 
milation. En août 17S4, les travaux de l'aile neuve 
du Palais de Justice, sur la rue de la Barillerie, 
amenèrent la découverte d'un cippe carré en pierre, 
orné de grandes figures, et notamment de celles de 
Mercure et d'Apollon (aujourd'hui à la Bibliothèque 
nationale). Le culte de Mercure, notamment, 
était très répandu en Gaule. César fait allusion, 
dans ses Commentaires, à cette dévotion, et, quand 
saint Denis vint prêcher le christianisme, il put 
constater que « la région tout entière des Parisiens 
était vouée misérablement au culte de ce dieu par 
une servitude diabolique ». 

Le Forum, qui devint dans la suite le mar- 
ché aux grains, bordé de boutiques romaines. 
puis l'emplacement de l'église élevée par Chil- 
debert au vi e siècle, et enfin de la cathédrale 
due à Maurice de Sully, occupait le parvis 
de Notre-Dame. A l'ouest de l'île, en 1847, au 
cours des travaux du Palais de Justice, dans la 
cour même de la Sainte-Chapelle, les ouvriers 
mirent à jour des fragments de colonnes, de cor- 
niches, de pieds-droits sculptés, d'inscriptions, et 
les restes d'un édifice dont l'appareil de pierre, 
construit avec la plus grande précision, était re- 
couvert d'un enduit rehaussé de peintures. ( ta a 
supposé que ce palais — car ce ne pouvait êttf 
qu'un palais — était réservé aux hôtes princier-. 
L'utilisation qu'en firent les rois francs de la 
mière et de la deuxième race, depuis Clovis, les 
Capétiens, confirme cette hypothèse. Il ne disparut 
qu'au xm e siècle sous le règne de saint Louis. 
qui en fit le palais des rois jusqu'à ce que Charles V 
se transportât au Louvre. 

L'île de la Cité communiquait avec la m 
et la rive droite de la Seine par deux ponts qui 
étaient situés à la place où nous voyons aujourd'hui 



1 l'ouï .m Change el le Petil l'ont. Le Parisien 
qui voulait franchir le Petit Pont, celui-là même 
contre lequel les Normands devaient diriger plus 
tard leur attaque, devail passer tout d'abord 
sous un arc de triomphe donl on a retrouvi li 
fragments, en 1829, rue du Chevet-Saint-Landry; 
je signale spécialement, dai fragments du 

iv e siècle, une frise représentant des chasseurs, 

es qui courent se , 
dans des filets. Du Petil l'ont, sur la rive gauche, 
partait une voie que nous appelons aujourd'hui 
la 1 ne Saint -Jacqu n'étail rutn 1 [ue la voie 

du Sud. se dirigeant vers OrL En 1S42. les 

ouvriers qui construisaient l'égoul découvri 
de, Iragmcnts importants, une douzaine de blocs 
de grès, irrégulièrement assemblés, et faisant partie 
d'un dallage analogue à celui de la ville d'Autun. 
De longs faubourgs se répari issaient de chaque côté 
de la voie romaine. Cette banlieue, qui n'était 
protégée par aucune muraille, lut ravagée pai 
l'invasion des Barbares, et ne reprit son dévelop- 
nt qu'au temps de la deuxième dynastie 
flavienne, et, d'une manière plus précise, à l'a- 
ment de Constance Chlore, 

C'est à ce prince en effet, c'est-à-dire à la 
première année du IV e siècle, que remonte le 
fameux palais des Thermes, dont les vestiges 
sont encore annexés à l'hôtel des anciens 
abbés de Clunv. Ce qui reste aujourd'hui n'est 
à vrai dire qu'une dépendance, les Thermes, d'un 
immense palais dont les jardins descendaient 
jusqu'à la Seine et se prolongeaient au delà de la 
rue Bonaparte. C'est dans ce palais que Julien 
composa ce Misofogon où il parle de « sa chère 
ville de Lutèce . là l'on a bien fait d'exposer dans 
le Frigidarium, qui est aujourd'hui un musée des 
origines de Paris, cette magnifique statue en marbre 
représentant l'empereur Julien, qui fut dé- 
couverte au commencement du XIX e siècle, à Paris, 
dans le magasin d'un marbrier, et donnée à la ville, 
en 1859, P ar ^ e ' " ,nl '' '1'' Lariboisière. C'est là qu'ha- 
bitèrent Valentinien I'' 1 ' et Valens, tous les Césars, 
et les premiers rois lianes. Ce palais était dé- 
fendu par un camp romain, dont on a reconnu 
l'existence en 1836, par la découverte d'aunes, 
île vases et d'objets diwis de l'époque gallo- 
romaine dans le, terrains du Luxemboui 

I 'est dans ce camp retranché qu'au mois de 
mai 360 Julien fut proclamé empereur par ses 
soldats. C'est dans l'espace compris entre les 
anciennes portes Saint-Michel et Saint- Jacques 
qu'on découvrit en 1368, lors des travaux 
de défense exécutés aptes la bataille de Poil 
des murs de construction romaine, extrêmement 
épais, oit l'on voulut voir un château démoli 
dont on parlait encore à cette époque dans les 



495 



L'ART ET LES ARTISTES 



chansons de geste, le château de Hautefeuille 
(altum joli 'mu, feuil, réduit, embuscade). Aujour 
d'hui encore une rue porte ce nom ; à la vérité, 
elle se borne au voisinage de la Seine ; mais autre- 
fois elle aboutissait au point de départ de la rue 
Monsieur-le-Prince. Ce camp retranché ne fut 
pas suffisant pour arrêter la nouvelle invasion des 
Barbares, après Théodose. Alors seulement on se 
résolut à édifier une enceinte continue devant 
laquelle se brisait encore au ix e siècle l'effort des 
Normands. 

De la même époque que le palais des Thermes 
datent ces fameuses Arènes de Lutèce, qu'on 
découvrit en 1883, lors du percement de la rue 
Monge. Elles sont malheureusement à moitié 
recouvertes par les bâtiments de la Compagnie des 
Omnibus. Le béton étendu sur le sol fait croire 
que c'était là un théâtre mixte, destiné aux danses, 
pantomimes et acrobaties aussi bien qu'aux com- 
bats de gladiateurs. 

A la hauteur du lycée Saint-Louis, dans le sous- 
sol du lycée, le long de la rue Racine, des fouilles, 
qui seront peut-être poursuivies, amèneront sans 
doute la découverte d'un autre théâtre romain. 
Enfin, un cirque existerait, intégralement, sur l'em- 
placement de la Halle aux Vins, et une villa dans les 
jardins du Luxembourg. Plus loin encore, en suivant 
la rue d'Orléans, on rencontrait, à l'emplacement 
actuel de la rue Nicole, un cimetière, qui a été 
exhumé en 1S73. Il paraît certain qu'il s'agissait 
là de la nécropole du Midi. Déjà en 1630, des fouilles 
entreprises dans les quartiers de Lourcine et Mouf- 
fetard avaient mis à jour des sculptures relatives 
au culte de Mithra ; en 1635, des cercueils de pierre 
avec des inscriptions grecques ; en 1656, d'autres 
sépultures pouvant dater de l'évangélisation de 
la Gaule. 

L'île de la Cité communiquait avec le Nord par 
le Pont au Change. En effet, en face de l'île, entre les 
Buttes Chaumont et Montmartre, il existe une 
dépression large de 2 800 mètres, par où la capitale 
communique librement avec le Valois et le Sois- 
sonnais, par où passait la route des Flandres, par 
où passent encore aujourd'hui les voies ferrées 
qui conduisent aux Pays-Bas, à l'Angleterre, à 
l'Allemagne. La route traversait Crépy-en-Valois, 
Roye, Péronne et Bapaume. Sans traverser forêts 
ni rivières, les marchands de Crépy parvenaient 
à Saint-Denis, et c'est dans ces parages que s'éta- 
blirent les foires du Lendit, de Saint-Ladre et de 
Saint-Laurent. « L'annexion d'un long faubourg, 
coupant la Seine à angle droit, au nord comme au 
sud, est un des premiers linéaments qui se dessinent 
dans la topographie de la ville grandissante. » Le 
plan original de Paris est une croix. La Seine forme 
l'une des branches, cependant que l'autre est 



constituée par la voie du Nord et la voie du Midi, la 
rue du Faubourg-Saint-Denis et celle du Faubourg- 
Montmartre. Sur la voie du Nord se greffaient sans 
doute d'autres voies romaines, si l'on se base sur 
les pierres trouvées dans les travaux de la rue de 
Rivoli. 

Non loin du Pont au Change, et en arrière 
de l'Hôtel de Ville, la découverte, en 1612, 1717, 
1818 et 1835, de tombeaux et de médailles sem- 
blerait prouver l'existence d'une nécropole du Nord 
analogue à celle du Sud. Cependant, des fouilles 
réitérées nous permettent de penser qu'il ne s'agit 
là que de tombes isolées, et que l'emplacement 
de la nécropole septentrionale aurait été situé vers 
la colline de Montmartre. On voit au musée de 
Cluny un bas-relief de marbre, trouvé dans la rue 
Montholon, qui représente une jeune fille couchée 
sur un lit funèbre, au milieu d'une famille éplorée. 
A la Bibliothèque nationale, on voit une tête de 
femme, en bronze antique, et coiffée d'une tour 
crénelée, comme la Cybèle de la mythologie : elle 
fut trouvée au xvn e siècle, à deux toises de profon- 
deur, au milieu des ruines d'une vieille tour, dans 
la rue Coquillière, près de l'église Saint-Eustache. 

L'empereur Julien avait fait l'éloge de la pureté 
de l'eau de Seine. Or, on a reconnu en 1781 dans 
le jardin du Palais Royal les bassins de deux réser- 
voirs, qui recevaient leurs eaux des hauteurs 
de Passy par un aqueduc souterrain, dont on avait 
déjà rencontré quelques portions, en 1763, dans 
les travaux de terrassement de la place Louis XV 
(place de la Concorde). A quelques pas de ces 
bassins, en 1751 et en 1806, on a trouvé des mar- 
bres funéraires, une inscription relatant la mort 
d'Amande, jeune fille, à l'âge de dix-sept ans, et 
l'urne consacrée par l'affranchi Chrestus à la 
mémoire de son patron Epiconus. 

Voilà pour la plaine. La voie du Nord était do- 
minée à l'ouest par la colline de Montmartre. D'où 
vient ce mot qui évoque aujourd'hui des souvenirs 
d'agapes et de joyeuses fantaisies ? De Mons 
Martis — Montmartre portait un temple consacré 
à Mars ; — un autre temple y était consacré à 
Mercure, si l'on en croit les Acta sanctorum. L'im- 
portance des fouilles confirme ces suppositions. En 
effet, au xvm e siècle, on a recueilli sur les flancs 
de la colline des vases de terre, des bas-reliefs de 
marbre, une tête d'homme en bronze (Bibliothèque 
nationale), et une tête de Mercure en marbre. 

Tel est, dans ses grandes lignes, le problème 
des origines de Paris. Je ne l'ai pas résolu. L'exposé 
que j'en ai fait n'est que le premier chapitre d'une 
histoire de notre capitale. Je chercherai, dans la 
suite, dans quel sens et suivant quelles nécessités 
le moyen âge développa la ville gallo-romaine. 

Léandre Vaillat. 



496 



Le Mouvement Artistique 
à l'Etranger 



ANGLETERRE 



rp ore et toujours des expositions, des exposition 
*■** Maîtres d'autrefois, des expositions de l'art mod 
des expositions plus ou moins intéressantes, des exposi- 
tions qui ne valent rien du tout. La crise financière 

i lié Bond Street, la vente des tableaux ne m, m hi 
même on ne peut pas toucher l'argent pour beaucoup de 
tableaux récemment vendus. Il faut vivre tout de même 
et ainsi les expositions d'attraper les vingt sous du public. 



aux Loups et aux Renards de Rubens, un bel exemple de 
ce genre vigoureux a; an! à la gauche les portrait 
de Rubens et de sa première femme, Isabelle Brandt, qui 
regardent tranquillement la lutte déo 

les chien- ei li hommes à pied. C'est un tableau 
plein de vigueur, riche en couleu décoratif co 

gn lupement. 

Parmi plusieurs expositions d'eaux-fortes, il faut nommer 




Où 



dw^JVty* M£0ty\ jJhillîpCv 



<S>o'cV^ frilt \a«J Ou hJnvlMj Oie© or) 



EDMUXD DL'LAC - carte d'invitation a son exposition 



Partout les i dealers » sages louent leurs galeries aux 
artistes qui paient pour l'honneur et vivent dans l'espoir. 
Moi-même j'ai reçu plus d'une trentaine de cartes d'invi- 
tation pendant le mois dernier et je tâcherai de vous 
donner un coup d'ceil des six ou sept des plus impor- 
tantes. 

Chez MM. Sully et C' e , on expose deux grands tableaux 
provenant de la collection de lord Ashburton, maintenant 
dissipée parmi les marchands. Ici on voit le Corrège, 
Quatre saints : saintes Marthe et Madeleine, saints Pierre 
nard, un exemple assez intéressant, mais sombre en 
couleur, de sa première période avant 1515, et la Chasse 



la belle collection rétrospective, chez -MM. Obach, d'oeuvres 
de Sir F. Seymour Haden, qui fut honoré récemment par 
une exposition particulière au Salon d'Automne; des 
eaux-fortes en couleui Maîtres français modi 

exposées au Dore Gallery >, par MM. Georges Petit, et 
dernièrement pai MM. James ( onnell et fils; une nouvelle 
série d'eaux-fort' Synge qui a fait 

beaucoup de progrès et qui commence à intéresser les ama- 
teurs. 

MM. Brown et Phillips ont découvert un nouvel illus- 
trateur d'un talent considérable. M. Edmund Dulac, dont 
les inspirées par les Mille et une Nuits attirent 






L'ART ET LES ARTISTES 



beaucoup l'admiration aux « Leicester Galleries ». M. Du- 
lac, qui est d'une famille française habitant Londres, 
montre une invention humoresque et un sentiment tout 
oriental dans ses Houris langoureuses et ses Vizirs gro- 

s. Comme coloriste, il est très délicat, aimant les 
effets de nuit et harmonisant ses couleurs bleues d'une façon 

te qui rend la chaleur que le sujet demande. Sa carte 
d'invitation, ici reproduite, révèle son dessin et son 
imitation habile des lettres arabes. 



Parmi les expositions d'arts et métiers, il faut remarquer 
celle au Dover Street, 15, où M. Harold Stabler expose de 
l'orfèvrerie et des objets en métal repoussé ; une salle 
chez M. Baillie, occupée par des objets dessinés par 
M. C.-F.-A. Voysey, et des dentelles et broderies à la salle 
du . Fine Art Society » par des artistes de Birmingham. 
A cette dernière, on voit aussi des tableaux par M. J.-E. 
Southall, M. Arthur Gaskin et des autres peintres de 
Birmingham qui ont suivi la tradition du moyen âge de 



Rossetti, Morris et Burne-Jones, et essaient de faire 
renaître la peinture a tempera. 

Les ventes chez Christie — notre Hôtel Drouot — in- 
diquent l'état financier à Londres en ce moment. Dernière- 
ment, deux panneaux décoratifs par Burne-Jones, de sa 
série célèbre sur Saint Georges et le Dragon, ont été offerts, 
mais les prix n'ont pas dépassé 3 775 francs pour l'un et 
3 250 francs pour l'autre. Il y a six mois seulement qn'on a 
refusé chez Christie une offre de 8 400 francs pour un autre 
panneau de la même série. Quand on a vendu la collection 
de Birket Poster, qui a commandé la série de Burne-Jones, 
les sept tableaux ont gagné 52 500 francs. Beaucoup 
d'autres tableaux et objets d'art récemment offerts ont 
été retirés, n'ayant pas obtenu d'enchères. La seule 
vente d'importance est celle d'un grand paysage par George 
Vincent, élève de Crome, qui a atteint 10500 francs, un 
prix assez intéressant comme indication de l'estime crois- 
sante parmi les amateurs des oeuvres de l'école du Norwich 
dont Crome et Cotman sont les grands maîtres. 

Frank Rutter. 



AUTRICHE 



tveux expositions françaises ont marqué 
^^ autrichien. A Prague, on a vu une centaine c 



l'automne 
Prague, on a vu une centaine de tableaux 
impressionnistes à la suite des conférences de M. Mau- 
clair. A Vienne, le' 'Monument aux Morts, de Bartholomé. 
a été produit en plâtre. Il s'est mené grand tapage dans 
cette capitale autour des 42 aquarelles de M. Alphonse 
L. Mielich rapportées de Amra. On y a également honoré 
la mémoire du défunt peintre Ladislas E. Petrovits ; 
on y a accueilli l'exposition particulière du peintre munichois 
Charles-J. Palmié, - aujourd'hui tellement influencé par 
l'impressionnisme. Puis la XXXIII e Exposition du Ha- 
genbund a*mis en valeur deux artistes, momentanément 
à Paris, MM. Ferdinand Michl et Franz Simon, et surtout 
le paysagiste tchèque Slavicek. On a remarqué encore les 
pages exotiques de M. V. Kràmer. Là aussi une exposition 
spéciale : celle de l'Anglaise Marianne Stokes, originaire de 
Styrie. Et puis M. Bulas, de Cracovie, et M. Vacatko, de 
Prague, dont l'énergie fait plaisir. 

A Prague, de nouveau une exposition des arts graphiques 
tchèques ; toujours les noms aimés : M. Arnost Hofbauer, 
d'un sentiment si délicat et si fin; M. Viktor Stretti. d'une 
élégance, d'une adresse et d'une désinvolture pleines de 
dandysme; M. Vojtech Preissig, de tous le plus savant et 
qui aujourd'hui, sûr de ses diverses techniques, aborde enfin 
les motifs tchèques (telle la petite ville d'hiver, si enfouie 
sous la neige qu'on y dirait la vie suspendue, une mer- 
veilleuse réussite d'aquatinte en couleurs) ; M. Max 
Svaliinsky, sombre, génial et tourmenté, tout de premier 
jet, suppléant par de la verve et de la nervosité à toute 
impéritie. Ses pieta modernes, conçues selon le parti pris 
parachronique de M. de Uhde, mais sans aucune analogie 
de composition, surprennent par la sorte de furie rerabra- 
nesque avec laquelle elles sont jetées sur la plaque: la 
première pleine de fautes, avec une composition diagonale 
et chavirante, des personnages longs de quatorze têtes, 
mais tout à fait stupéfiante en tant que résultante d'une 
profonde émotion intérieure, d'une fièvre spirituelle, 
d'une sorte d'ivresse créatrice ; la seconde rassemblée, 
compacte, unifiée dans un clair-obscur intense, toutes les 
étourderies corrigées, une oeuvre à peu près parfaite, mais 



à laquelle manque selon moi l'élan impétueux de la pre- 
mière avec son griffonnage frénétique et passionné sous 
le sage enveloppement des ombres à la roulette. 

Au pays slovaque, il faut signaler la disparition d'un 
originnl et la publication enfin d'un grand ouvrage destiné 
à recueillir les échantillons les plus parfaits d'un art popu- 
laire adorable, auquel non seulement le mercantilisme et 
les camelotes modernes, mais l'État magyar — pour ce 
qui concerne la partie hongroise de la Slovaquie — font 
tantôt la guerre, tantôt une concurrence pire que toutes 
les guerres. 

L'original est le peintre Cyrile Mandel, un autodidacte 
qui faisait partie de la petite jécole groupée dans la région 
de Velka et de Hrosnova-Lhota autour du peintre admirable 
M. Jorzka Uprka. Mandel ne tenait en rien de Uprka, au 
contraire de M. Frolka ou de tels autres. C'était un paysa- 
giste ému et sincère qui, surletard,s'étaitmis...àl'esperanto 
et à peindre. Lors du passage de Rodin dans cette région, 
il s'empressa d'aller le saluer en espéranto et revint fort 
déçu de n'avoir pu échanger une parole avec le grand 
homme. Dans mes pérégrinations à travers le pays, je le 
fuyais ou, du plus loin que je l'apercevais, si la rencontre 
était inévitable, je m'industriais à dissimuler mon matériel 
d'aquarelliste, car il avait l'art de surprendre mon consen- 
tement à ce qu'il me chipât mes blocs sans qu'il fût 
moyen de se dérober. Il y faisait du reste des choses déli- 
cieuses, sur ces blocs, avec une telle justesse de coloris, un 
sentiment si fin des valeurs qu'on eût dit vraiment qu'il 
avait été peintre toute sa vie. L'exposition qu'on lui orga- 
nise à Uherské Hradistie, ville importante de la Moravie 
slovaque, est un hommage parfaitement légitime~rendu 
à ce talent provincial auquel peu de confrères à Prague 
rendirent justice. Cet art slovaque, qui sort de l'œuf et 
s'essaie timidement à voleter, est infiniment touchant. 
A Prague, capitale avérée du monde slave autrichien, on 
ne lui est pas trop favorable ; à Brno (Brunn), capitale 
du Margraviat, il rencontre l'hostilité allemande. Il ne 
lui reste dès lors qu'à organiser ses petites expositions lo- 
cales dans les villes de la Morava, car il va sans dire qu'en 
Hongrie rien n'existe pour ce qui n'est pas magyar. 



498 



I ART ET LES AUTISTES 



Alors il faut, de toutes nos forces, encourager l'initiative 
que prend M. Dusan Jurkovic, avec l'aide de M. S 
Schroll, de Vienne, de réunir en une magnifique série de 
livraisons les monuments de l'art populain 
depuis les maisons et les églises jusqu'aux objets u 
On connaît un peu en France l'art populaire russe, beau 
coup moins le roumain et le polonais, et pas du tout le 
slovaque. Cependant tout ce qui se vend à Paris et ailleurs 
sous' le nom de broderies hongroises est d'origine roumaine 
ou slovaque. Mais ce n'est pas à la broderie surtout qu'en 
veut M. Jurkovic. Elle est assurée de ne disparaître qu'en 
dernier. Le péril de l'architecture est autrement imminent. 
L'autre jour, un village tout entier des Carpathes de Tient 
chin, Cicmany (lisez Tchitchmagne) a brûlé qui était 
première maison à la dernière, un joyau de l'art national 
slovaque. Il n'en reste plus aujourd'hui que les photogra- 



phies i Jurkovic e1 les nôti : a pas 

vu l'éj liqm tout en boi di Velka Paludza 

bei de Strambei k, ou les foj i 

.. deCata li porcl et a 

coi ps de i urdonii e, 1 
i ompti ' [u'il peut y avoir encore de ] as L 

Autriche-Hongrie Uoi que p.utout 
des loi onl pn pour le classement des édifices 

paysage, il importerait de 
trouver un l'ait populaire slovaque 

contre ses ennemis de tout genre... et de toute race. Ce 
sera trop taril de pleure] lorsqu'il n'en restera plus que le 
Prague ou les documents de 
M. Jurkovii ii itonsce dernier autant de 

i avaux d'art folkloriste que de ses architectui 
délicieusement in opula 

William Ritter. 



BELGIQUE 



T E jugement du concours de Rome pour la peinture 
a fait quelque bruit et a attiré de nouveau l'attention 
sur l'organisation du concours. 

Il y a longtemps que les règlements des concours de 
Rome sont considérés comme désuets. Tout le monde 
est d'accord là-dessus. Ces règlements datent d'une époque 
où l'enseignement artistique était dominé par des prin- 
cipes tout à fait abandonnés aujourd'hui, et ils portent 
la marque d'une routine depuis trente ou quarante ans 
déjà secouée. Il y a environ dix ans, l'État a constitué une 
commission chargée d'élaborer une revision des règlements 
des concours de Rome. Mais, jusqu'à présent, cette com- 
mission n'a rien apporté. On se demande même si elle 
existe encore. Et les vieux règlements subsistent. Ils 
sont tellement défavorables à la manifestation des talents 
qu'il arrive ceci : des artistes participent au concours qui 
sont déjà classés, qui ont déjà produit des œuvres affir- 
mant une personnalité, une valeur sérieuse. Et le jury 
estime qu'il n'y a pas lieu de décerner le prix. C'est le cas 
cette année. De plus, dans le classement auquel il procède, 
le jury laisse sans aucune mention les travaux les plus 
sérieux, ceux qui dénotent le plus de science, ceux des 
concurrents qui sont évidemment le mieux armés pour 
bénéficier des études facilitées par les prix de Rome. 
Et ses suffrages vont à trois œuvres de facture hésitante, 
mais d'expression étrange étant donné le sujet imposé : 
tes Victorieux aux temps primitifs. Les trois oeuvres 
classées donnent à ces Victorieux une expression de mélan- 
colie, de crainte presque, les font vivre dans un monde 
sans force, sans orgueil et sans joie, d'où toute beauté 
puissante, toute forme vigoureuse sont bannies. 

Tout cela a d'autant plus étonné que, parmi les con- 
currents classés et qui ont présenté ces travaux déroutants, 
il en est dont le talent s'est affirmé déjà avec des tendances 
très différentes de celles qu'ils manifestent ici. 

Et ainsi le concours de Rome, tel qu'il est organisé, 
plus que jamais apparaît comme un anachronisme. Cela 
ne veut pas dire qu'il ne soit pas destiné à subsister long- 
temps encore dans ses formes si vénérables qu'on semble 
ne pas oser y toucher. 



Je vous ai dit l'importance inaccoutumée des œuvres 
de peinture monumentale exposées cette année au Salon 



Bruxelles. Elles manifestaient à l'é\ idi ni e un épanouis 

"■un nt du grand art décoratif trop négligé en Belgique par 
1rs pouvoirs publics, malgré les efforts tenaces d'artistes 
de valeur incontestable, comme Fabrj Delville Levêque, 
Mont, il. 1, ( iambelani. 

L'État vient enfin de se décider à donner à ces talents 
le moyen de s'appliquer à des destinations précises. Il 
commande à M. Montald la décoration du grand vestibule 
du Musée d'art ancien. L'artiste avait exposé un projet 
pour cette décoration et deux panneaux entièrement 
exécutés, dans une harmonie discrète de bleus et d'ors. 
A M. Delville, on commande des esquisses pour une 
décoration de la salle de la Cour d'assises au Palais de jus- 
tice de Bruxelles. Ce vaste monument est encore absolu- 
ment^ nu. k comme la plupart des édifices de Bruxelles. 
Aussi espère-t-on que d'autres commandes vont suivre. 
Je vous ai dit, je crois, que la Ville de Bruxelles a acquis, 
pour l'escalier du théâtre de la Monnaie, un grand panneau 
de M. Fabry, la Dans?, qui est tout à fait remarquable 
et conçu dansunenote particulièrement originale, marquant 
une personnalité forte. 

L'État a fait au Salon quel ;. acquisitions import 
pour le Musée de Bruxelles : celle du panneau décoratil 
exposé par M. Besnard, celle des Lutteurs à cheval de 
M. de Lalaing, celles du Bain de Gouweloos, du paysage 
I leymans et de la Sieste de Bernier. 



Après une exposition du cercle Labeur, où l'on a re- 
marqué surtout les Études de Moitiés, aiguës et de facture 
si personnelle, de M. Alfred Delaunois, les peintures vigou- 
reuses de M. Van Zevenberghen, celles de M. Thomas, de 
M. Lemmen, de M. Thévenet, de M. Nykerk, nous avons 
n: au Musée moderne, l'exposition annuelle 
du Si 

Les peintres du Sillon continuent à accorder, en affinant 
de plus en plus leur vision, les traditions de l'école fla- 
mande à la sensibilité d'aujourd'hui. Dans le Cirque forain 
de M. Wagemans, dans VEstacade et la Jeune Mère de 
M. Smeers, dans l'Oiseleui et dans les Gosses de M. Swyncop, 
dans les Vieux Chalands de M. Vpol, dans les toiles de 
M. De Greef, de Mlle Brohée, de M Haustrate, les raffine- 
ments de couleur vêtent une matière riche, forte, savou- 






L'ART ET LES ARTISTES 



reuse. Et, très curieusement, ainsi, l'art du temps présenl 
s'apparente à celui du passé. 

Il faut signaler également deux expositions rétrospec- 
tives au Cercle artistique : celle des frères Oyens, deux 
peintres néerlandais qui travaillèrent en Belgique ei 
dont les tableaux anecdotiques ont le pittoresque et 
l'éclat, l'expression sensuelle des petits maîtres hollan- 
dais ; celle de l'aquarelliste -Stocquet qui fut mieux 
qu'un virtuose et sut fixer quelquefois la grandeur majes- 
tueuse et oppressante de la mer. 



Des journaux ont annonce que l'on venait de découvrir 
un Rembrandt au Musée de Bruxelles : une nature morte, 
acquise pour la modeste somme de i 600 francs, dans 
une vente récente, aurait été reconnue comme étant une 
œuvre du maître des Syndics. 

La nature morte dont il s'agit a été attribuée à un 
peintre hollandais inconnu. Et la commission du Musée 
lui garde cette attribution vague. Rien, en effet, ne per- 
met de reconnaître en elle une œuvre de Rembrandt. 

G. Vanzvpe. 



HOLLANDE 



*t»kois Expositions importantes ont eu lieu en cette fin 
de saison. Après celle des Aquarellistes hollandais, 
assez semblable à celle de l'an dernier, dont j'ai parlé 
ici même, il y a un an, il y a eu, dans les mêmes belles 
salles du cercle Pulchri Studio, une Exposition en l'hon- 
neur de W. Roelofs (mort en 1897), le paysagiste au talent 
simple et naturel, qui a été pendant de longues années, 
avant les Maîtres de 1SS0, à la tête de notre école de 
paysage. 

Né en 1822, ce peintre, après avoir commencé ses études 
à La Haye, puis habité Utrecht pendant quelques années, 
alla se fixer à Bruxelles, où il fit, en réalité, sou éducation 
artistique. Les t peintres de Barbizon » eurent aussi une 
grande influence sur le développement de son art. Mais, 
tout en habitant la Belgique pendant quarante ans, il 
ne cessa jamais de venir dans son pays natal, chaque été, 
pour y faire de nombreuses études, qui lui servaient à 
élaborer ses tableaux. 

L'Exposition officielle dont nous parlons donnait un 
aperçu très complet de son œuvre entière. Beaucoup de 
tableaux provenaient de collections particulières ; ainsi 
la reine mère des Pays-Bas, le roi Léopold et différents 
Musées avaient prêté pour cette occasion des œuvres 
importantes. 

Le président d'honneur du cercle Pulchri Studio, 
Mesdag, ayant été un des élèves de Roelofs, contribua 
largement à l'organisation de cet hommage posthume à 
la mémoire de son maître, qui a été, certainement, une 
figure remarquable de son époque. Il se distingua de la 
plupart de ses contemporains par la vigueur de son exé- 
cution. Et tandis que plus tard les Maris, Mauve, et 
tant d'autres, étaient plutôt attirés par les ciels gris et 
mouvants chers à Ruysdael et à van Goyen, Roelofs a 
été un des rares peintres de l'été en Hollande. 

Parmi ses études, faites directement sur nature, il 
existe des impressions de premier ordre, d'une couleur 
superbe, d'une pâte admirable. Ses tableaux, plus complets 
comme ensemble, n'ont pas toujours ces mêmçs qualités. 
Mais Chardin n'aimait-il pas à citer un mot de Lemoine. 
qui disait qu'il fallait au moins trente ans de métier pour 
savoir conserver son esquisse?... 

Roelofs a été un admirateur passionné des savoureuses 
prairies hollandaises, d'où émergent les plantureuses 
vaches, enfoncées jusqu'au poitrail dans l'herbe drue, 
aussi bien que des mares de nos « polders », eaux calmes 
où fleurissent, nombreux, les nénuphars roses, genres de 
sujets qu'il ne trouvait pas aux environs de Bruxelles. 

I 1 ces motifs, il aimait à les peindre par des jours de 
lourde chaleur estivale, quand des ciels menaçants, gris 
pli . viennent lentement cacher l'azur. Ou bien, il 



saisissait ces moments fugitifs, quand le soleil reparait 
après l'ondée, faisant scintiller mille diamants aux extré- 
mités des feuilles qui se dessinent, pâles, sur le ciel sombre, 
parfois égayé par un arc-en-ciel. 

Tous ces effets, Roelofs les a traduits avec un talent 
personnel, mâle, bien équilibré. Trop peut-être même pour 
avoir pu exprimer certaines subtilités, que seuls per- 
çoivent des esprits hypersensibles, ce qui, toutefois, ne 
l'empêchera pas de rester un des peintres remarquables 
de son époque. 



Ensuite eut lieu chez M. Schuller une exposition très 
complète de l'œuvre gravé de Mlle B. Van Houten, l'aqua- 
fortiste au talent viril, violent même parfois, toujours 
puissant et délicat en même temps. 

Malgré son très grand talent, cette aquafortiste est 
restée à peu près inconnue, même dans son pays natal. 

Toujours elle a peint et gravé tour à tour, ce qui fait 
d'elle un type accompli de peintre-graveur. 

Dès son enfance elle eut des leçons de dessin d'un vieux 
peintre, qui lui apprit en même temps à apprécier le 
beau. 

Nièce du peintre Mesdag, elle passa une partie de sa 
jeunesse chez son oncle et sa tante, au milieu des chefs- 
d'œuvre des peintres français qui forment le noyau du 
Musée Mesdag, et, parmi ses gravures, il existe des planches 
de rare mérite d'après Dupré, Millet, Delacroix. Dans celles- 
ci, son travail de lignes plus ou moins savantes ne suggère 
pas les tons, mais elle traduit les valeurs mêmes, au 
moyen d'un travail serré qui rend la touche, la facture 
même, tout en conservant une souplesse et une hardiesse 
extraordinaires. 

Aussi ces estampes sont-elles hautement appréi iées 
par les artistes et les collectionneurs. 

Vers 1882, elle alla à Paris, plutôt afin d'apprendre le 
français que la peinture. Elle fréquenta une école profes- 
sionnelle, où elle eut des leçons de gravure sur bois, sous 
la direction de Perrichon, un artiste intelligent qui comprit 
bien vite son talent inné ; au bout de quelques mois, il la 
laissa libre et lui conseilla d'aller plutôt étudier les trésors 
d'art que contient la métropole, lui disant qu'elle appren- 
drait plus en flânant qu'en allant à l'écolë> 

Alors elle dessina et peignit beaucoup d'après nature, 
et se mit à faire de l'eau-forte, au moyeu du Traité de 
Lalanne. Une de ses premières planches, des Pétunias, 
rend déjà admirablement la souplesse des pétales et le 
velouté des feuilles. 

Après une année de travail libre et de vagabondage 
intellectuel, Mlle Van Houten retourna à La Hâve, où lnen- 



500 



L'ART ET LES ARTISTES 



toi la maison Goupil publia son unique cahier de 
fortes de reproduction, plus petites qui celles di al 
avons parlé. 

Mais, t-xposant très rarement, et tirant ses plan 

originales de préférence elli n et à tri petit nombn 

celles-ci sont rarissimes et. partant, trop peu i onnues. 

Ses irrégulières apparitions aux expositions lurent des 
succès ; ainsi, en 1900. elle fut médaillée avec accl n nation, 
ce -qui prouve bien combien ses gravures tu; 1 
quées par le jury international. 

Ce ne fut que justice, car ses grandes estampes, Oi 
morts cloués sur un vieux mur effrité, certaines plani he 
de Tournesols, de Tulipes, etc.. sont vraiment des œuvres 
impressionnantes par leur faire magistral. D'une exécution 
absolument individuelle, elles peuvent être comparé* 
à des eaux-fortes célèbres de confrères illustres, m. 1 ou 
vivants. 

Avec un rien, tel qu'un fauteuil ancien, sur 
est posé un coussin en velours d'Utrecht, elle a fait des 
œuvres d'exceptionnel mérite, qui font songer à la céli bri 
itte de Rembrandt. Ses études de figure, des têtes 
d'entants le plus souvent, sont d'une vie intense, d'une 
expression parfaite, et, j'insiste sur ce point, d'un travail 
tout à fait personnel. Son métier, d'une grande si 
instinctive, est direct, expressif, passionné. Elle ne i ui- 
sine » pas ses cuivres, mais les fait mordre vigoureuse- 
ment, avec une grande hardiesse, une ou deux fois, tout 
au plus, n'aimant guère les « états », cherchant à laisser 
la plus grande fraîcheur d'exécution à son travail. Et tout 
cela avec une énergie et une force entièrement masculines. 
Mais si ses nombreuses études de fleurs, grandes planches 
aux traits noirs et franchement mordus, ont un aspect 
plutôt dur et rude, quand on les regarde avec attention 
on voit bientôt qu'une extrême sensibilité l'a guidée, et 
que ces traits solides et larges expriment merveilleuse- 
ment les plus légères nuances, et sont d'un sentiment et 
d'un rendu tout à fait subtils, exquisement féminins. 

Déjà Mlle Van Houten a produit près de deux cents 
estampes, la plupart de grandes dimensions, bagage artis- 
tique plus que suffisant pour mériter un peu de gloire ! 



JS 



La troisième Exposition importante a eu lieu chez 
M. Biesing, le marchand de tableaux dont j'ai eu déjà 
plusieurs fois l'occasion de parler, et consistait en une 
collection choisie d'oeuvres de Mme Mesdag Van Houten. 
la femme du célèbre mariniste hollandais, dont la réputa- 
tion est loin d'être aussi répandue que celle de son mari. 
Quoique très appréciée des artistes, par suite du choix de 



ie ■ mjel ; elli n'a guèn di populai iti 1 '1 mi tant, son 
taleni es! grand et on influence sur l'ait de on mari 
ti m joui . fait ;entii I ai Mmi Mi dag toul 1 n n 
nt à peindre que lorsque celui-ci avait déjà n 

I ers l'avait aupa 1 1 en 

courae,' à se \ ouei à l'ai t et on ;oût Su et ji 
g 1 ande Lnflui nce ai le 1 noix de œuvres qui foi mi nt li 
aperbi musée qui porte leur nom. 

Mme Mesdag dél iuta à un âge relatif 1 mi 

mai néi artiste, vivant au milieu d chei d'oeuvre elli 

i'e >t vite assimi utre 

I al 11 aux des peintres de : 

I >eux noies lui sont très dur 

bruyères d'uni mélancolie '1< oli et parfois des sous- 
bois, mai péi ialemenf les natures mortes. Elle est vrai- 
ment une d es les plus distinguées de on 
un vrai peintre, au sentiment tri 

Ayant dépassé soixante-dix ans, elle a une carrière consi- 
dérable derrière elle, qui ne lui a pa réputation 
qu'elle mérite. Mais son art est en or me d'une q 
trop supérieure pour être goûté d'un grand public en 
Hollande, où l'on n'apprécie pas suffisamment son talent 
inné, puissant, sa nature d'artiste enthousiaste d'har- 
monies, de couleurs sonores, d'ensembles harmonieux, 
qu'elle rend admirablement. 

Très modeste, douée d'une Inébranlable énergie, Mme Me 
dag travaille tranquillement, sans défaillances, disant 
clairement ce qu'elle veut due. Son art est loin de l'art 
hollandais ancien, qui se borne souvent à une mei \ eilli u 
exécution. 

Chez elle, ce côté est absolument secondaire. Elle com- 
pose, avec un goût vraiment féminin, de grands tableaux, 
fruits savoureux, ananas, melons, prunes et ban 
ou vases de bronze et luxueuses étoffes d'Orient, ayant oin 
de placer ces objets avec une parfaite entente de l'haï 
monie et des oppositions de couleur. Un peu comme 
Edmond de Concourt s'inspirait de son précieux 
persan pour faire naître en lui la « petite lièvre de cer- 
velle» sans laquelle tout travail d'art est froid, Mme Mesdag 
s'enthousiasme des riches et nobles couleurs qu'elle a 
sous les yeux ; alors elle en arrive à donner l'essence même 
de ces couleui 

Ses tableaux, aussi bien que ses aquarelles, sont large- 
ment traiti avec un semblant de dédain pour la belle 
pâte », ce qui n'empêche pas ses œuvres d'être de nu 
leuses symphonies de grand coloriste. 

Il faut un esprit sensitif, un œil vraiment peintre pour 
apprécier ses mérites Aussi récemment, à Venise, ses 
tableaux furent une véritable révélation pour les art: • 

Zll KEN, 



ITALIE 



1 tne nouvelle qui intéressera tous les artistes que pas- 
*^ sionnent les charmes multiples de l'antique Florence, 
est 1 elle des -restaurations et des nombreuses réformes 
projetées par la nouvelle administration de cette vieille 
ville qui possède peut-être dans son enceinte un de 
vastes trésors d'art du monde. 

Le premier résultat de la volonté esthétique du 1 
municipal de Florence est l'accomplissement très 
faisant de la restauration des fresques du Ghirlandajo dans 
l'église de Santa Maria Novella. On connaît les avatars de 



gloire et d'indifférence de la célèbre abside de cette église 
admirable. Lorsque, sur la fin du xv c siècle, Domenico 
Bigordi dit le Ghirlandajo s'éloigna de son ouvrage achevé. 
Florence avait non seulement acquis une des œuvi 
plus grandioses qui couvrent ses murs incomparables, 
mais en même temps, par le labeur d'un grand p' 
mu- page assez solennelle et assez 
était arrêtée dans la superbe évocation. 

\\ ec la chapelle que les « Giotteschi » ont ornée d'une 
ion picturale où le grand style de 



501 



L'ART ET LES ARTISTES 



mitifs étend toute sa splendeur ; avec ce « cloître lunaire », 
ainsi que l'appelle le grand poète allemand Théodore 
Dâubler, le Cloître Vert, où Paolo Uccello a peint ses 
fresques qui semblent garder dans une indéfinissable 
suprême harmonie de lignes « essentielles » toute la pro- 
fondeur de la peinture italienne des siècles précédents 
et des suivants ; avec ses chefs-d'œuvre presque innom- 
brables, Santa Maria Novella est la plus riche et la plus 
significative église italienne de tous les temps. !-!:-: | 
Les restaurations qui la rendent au public telle qu'elle 
a été dans les débuts de sa gloire, sont accomplies avec un 
sens d'art, une logique esthétique, digne de louanges. Il 
n'y aura point de profanation, car il n'y aura pas de per- 
sonnalité moderne superposée brutalement à l'ancienne. 
Les œuvres redeviennent ce qu'elles furent ; j'ai pu le 
constater surtout par la restauration étonnante d'une 
fresque de Paolo Uccello, dans le Cloître Vert. C'est le 
Déluge, une scène d'un tragique si intense, et si dégagé 
de tout pathétique facile, que chaque figure, présentée 
dans son contour le plus simple, et par cela même le plus 
profondément évocateur, prend dans les deux éléments 
tyranniques de 4a lumière et de l'eau, non seulement un 
puissant relief plastique de vie héroïque, mais aussi toute 
la signification idéale de la fatalité du grand châtiment. 
Dans cette fresque incomparable, le labeur des muscles 
et les attitudes dans la lumière, d'une originalité parfaite, 
sont traités en un contrepoint plastique rigoureux, qui 
harmonise toute l'humanité palpitant dans l'œuvre, et en 
fond les aspects dans cet ensemble de beauté sereine qu'on 
ne peut retrouver que dans certaines œuvres de Giotto et 
de Pier délia Francesca, ces deux grands peintres qui 
forment avec Paolo Uccello une des plus glorieuses triades 
fondamentales de l'art plastique italien. Ce sont les décors 
de cette triade surtout que, dans l'histoire de tout l'Art 
occidental, l'Italie peut ajouter aux triomphes suprêmes 
du gothique du Nord. Le restaurateur moderne n'a 
commis aucun de ces nombreux sacrilèges que nous 
regrettons un peu partout. Par un procédé électrique 
admirable, les fresques sont détachées tout entières 
et transportées sur une toile métallique, où l'œuvre du 
restaurateur peut s'exercer avec une grande facilité. La 
fresque est ainsi sauvée à jamais. 



On a appliqué ce système très récent à l'œuvre de Paolo 
Uccello. Santa Maria Novella va bientôt se montrer avec 
toute l'antique splendeur de ses couleurs éternisées par les 
peintres anciens que nous devons le plus aimer, mainte- 
nant que notre esthétique a su reprendre l'exaltation des 
origines de notre Art en se transportant au delà des bar- 
rières de la décadence, levées par la plupart des artistes 
du Quattrocento, encore à la mode chez les littérateurs, 
et par un grand nombre des Léonard, des Raphaël et 
des raphaëlites qui peuplent les Musées du monde et 
attirent les déclamations dithyrambiques de quelques 
écrivains. 

La volonté esthétique pleine d'énergie de l'adminis- 
tration communale de Florence, s'exerce aussi dans toute 
la ville. On veut dégager les superbes arcades de Or Sar 
Michèle, celles du Portique de Léon Battista Alberti, etc. 
Un souffle de réforme esthétique anime les édiles de la ville 
qui est tout un musée. Les artistes de tous les pays exultent 
et attendent. 

MÉMENTO DES HOMMES, DES CHOSES ET DES PUBLICA- 
TIONS d'art. — On annonce que le total des ventes à 
l'Exposition de Venise atteint 440000 francs environ. 
Cette Exposition internationale apporte donc une aide 
matérielle assez sérieuse aux artistes. On peut commencer 
à espérer qu'elle puisse apporter aussi une aide féconde à 
l'Art en général, et à l'Art italien en particulier. 

— A Pérouse, dans une petite église de Porte-Saint-Ange, 
on a découvert un beau buste du Rédempteur, en terre cuite 
polychrome. On l'attribue à l'école de Verrocchio. 

— La galerie Pitti, à Florence, s'est enrichie d'un beau 
bahut en ébène du grand-duc Ferdinand II, travail 
allemand du xvir 8 siècle, de grande valeur.' 

— A Subiaco, le célèbre couvent de la Campagne ro- 
maine, berceau de la culture bénédictine, où saint 
François d'Assise vécut pendant quelque temps et où on 
voyait déjà un portrait authentique du séraphique Fran- 
çois, on a découvert une fresque avec trois ligures : la 
Vierge, saint François d'Assise et saint Antoine de Pa- 
doue. Dans les caves du couvent, qui furent autrefois le 
couvent lui-même, on vient de découvrir un portrait de 
saint Antoine de Padoue, attribué à l'école de Giotto. 

Ricciotto Canudo. 



NORVEGE 



T 'automne a surtout été marqué par des Expositions 
particulières du plus haut intérêt. 

Parmi celles-ci, mentionnons particulièrement les expo- 
sitions des peintres Thorvald Erichsen et Svarstad, impres- 
sionnistes tous deux, mais de tendances bien différentes, 
opposées même. 

Ou connaît généralement peu en Europe les peintres 
impressionnistes norvégiens, et on est unanimement per- 
suadé que l'aimable et séduisante peinture de Thaulow 
synthétise les tendances picturales de la génération actuelle. 
Il n'en est absolument rien : la plupart des jeunes peintres 
actuels ont étudié en Allemagne et en France ; ils se sont 
sentis attirés par les recherches coloristiques des impres- 
sionnistes français et par les tentatives de synthétisation 
germaniques. Ajoutons à cela le farouche individualisme 
de la race, et la splendeur si diverse des étés et des hivers 
viens ; on aura une idée des résultats intéressants 



auxquels, sous ces diverses influences, ont atteint les 
artistes de la jeune génération. 

L'un des mieux doués, M. Thorvald Erichsen, appartient 
à l'école qui mena en Norvège la réaction contre le natu- 
ralisme triomphant. Il a depuis longtemps répudié l'es- 
clavage de la réalité et des couleurs modestement atténuées. 
Il use avec maestria de l'arsenal infini des plans et des 
lignes pour obtenir un effet d'ensemble presque décoratif, 
et surtout pour arriver à la manifestation du tempéra- 
ment propre de l'auteur ; tous les détails sont volontai- 
rement négligés au profit des grandes masses décoratives. 
C'est la synthèse après l'analyse. Ceci serait parfait si 
un peu d'intellectualité profonde ou d'humanité vibrante 
animait cet art raffiné, cet art aristocratique; mais il n'en 
est rien. Pour la plupart des peintres de cette école, les 
hommes n'ont d'intérêt que par leur forme et les couleurs 
dont ils se vêtent ; leui âme, leur caractère, leur personna- 



=>0- 



l \UT ET LES AK I [S I ES 



I 



lité n'ollirnt pas d'in- 
térêt. Un art sembla- 
ble est forcément 
froid, et semble de 
dilettante. Pourquoi 
faut-il toujours que 
les natures les mieux 
inspirées, les plu - \ i- 
l Mutes se croient 
obligées de s'enrégi- 
menter dans une école 
■ ! de suivre la mode 
du jour? Le jour où 
Thorvald Erichsen 
C( nsentira" à . laisser 
s'exprimer ses émo- 
tions et ses impres- 
sions intérieures, le jour 
où il mettra ses mer- 
veilleuses qualités 
techniques au service 
de son cœur, ce jour- 
là l'art norvégien 
comptera un génie de 
plus ; en attendant, 

Erichsen est un de ses meilleurs peintres, et en tout cas 
le plus instruit et le plus raffiné de ses coloristes. 

Souhaitons qu'une prochaine exposition nous donne 
l'occasion de voir à Paris quelques-unes de ses belles 
oeuvres, et de tirer de sa peinture intellectuellement 
outrancière les fort utiles enseignements qu'elle recèle. 

Eu face de cet homme du monde érudit et raffiné, se 
dresse Svarstad, le colosse bon enfant et convaincu de la 
peinture sociale, si l'on peut ainsi dire. Le peintre s'efforce 



THORYAI.I) ERIl HSEN 



de trouver et de met - 
les va- 

leui d !- "ité qui 

ii dan I eolos- 

al hin de l'in- 
du t i ii 

ttiri par les capi- 
i où 1 air estlourd 

ciel est barré 
par les faisceau 
hls téléphoniques ou 
les poteaux des trol- 
leys ; on sent dans sa 
peinture qu'il an 

■ casernes, 
le brouhaha des rues 
et le ronflement des 
dynamos. Il se com- 
plaît au spectacle des 
forces naturelles domp 
tées, domestiquées par 
l'homme. Tout le reste, 
toute la nature libre et vierge, c'est pour lui lettre 
fermée, romantisme anémique el démodé. I e noir et le 
rouge, le fer et le feu, voilà les couleurs et les sujets fa- 
voris de Svarstad lui résumé, un peintre très lit 
très incomplet, souvent incorrect dans sa perspective et 
dans ses études de lui lus une nature généreuse, 

passionnée, emportée même, à laquelle, suivant le mot 
d'un critique norvégien, on pardonnera beaucoup, parce 
qu'il a beaucoup aimé » . 

M VGNUS SYNNESTVEDT. 




PAYSAGE D'HIVER 



ORIENT 



Esthétique d'Art des Ottomans 



A yant de rechercher les causes de l'ostracisme qui, 
"^^ pendant des siècles, a empêché, en Turquie, l'essor 
de tout développement artistique, et de combattre certains 
préjugés nationaux qui, de nos jours encore, pèsent sur 
la peinture et la sculpture osmanlies, il nous faut, d'abord, 
essayer de combattre nos préjugés, à nous, nos idées pré- 
conçues sur l'immobilité des esprits en Orient, et de résumer 
en quelques lignes l'esthétique des Turcs et des Levantins 
en matière d'art. 

Il s'est fait autour des peuples musulmans une le. 
qui veut que le Turc soit inintelligent, ignorant, ennemi 
des Arts, réfractaire au Progrès. 

Née en France, il y a près de deux siècles, par les récits 
des voyageurs européens, notamment par les Mémoires 
sur les Turcs et les Tarlares du baron de Tott, cette 
légende — soutenue par la plume de plus d'un de nos grands 
écrivains — s'accrédite encore de nos jours. N'ayant 
besoin que de leurs yeux pour se rendre compte des m 
licences de la nature, nos auteurs décrivent, merveilleu- 
sement, les sites orientaux. Ils s'étendent, égal 
non sans une certaine compétence, sur des mœurs et des 
coutumes qui frappent les regards. Mais s'agit-il de 
trer la psychologie de la race et de remonter aux causes 
dont ces moeurs et ces coutumes sont les effets, ils s'em- 
brouillent, ils s'embarrassent, ils entassent erreur sur 



erreur. On n'étudie pas du jour au lendemain l'âme d'un 
peuple : il faut, au en connaître la langue, 

familiarisé avec sa vie, avoir approfondi les préceptes 
de sa religion et les lois de son code. Aussi, grâce à de nou- 
velles pages qui renchérissent sur les anciennes, nous 
continuons à croire que les Turcs vivent d i ntiers 

dans une contemplation béate, limitant leur idéal aux 
spirales odorantes de leur ■ tchibouck i ou de leur « nar- 
ghileh . et ^'extériorisant à plaisir dans le néant du kief — 
ce « dolce far niente des Musulmans. 

Musset n'a-t-il pas dit, en parlant d'Hassan 

M ireux homme! il fumait de l'opium dans de l'ambre, 
Et, vivant sans remords, il aimait le sommeil. 

Et Gérard de Nerval, et Théophile" Gautier, et d'autres 
encore ne se sont-ils pas complu à répéter que le comble 
de la béatitude chez ■ i ■ lans l'inertie de 

l'esprit et du corps? 

Sous ces plumes autorisées, la légende, augment 

a tim par prendre la consistance du fait acquis, 

l'iirc inca- 
pable d'un effort intellectuel, dénu sens artis- 
tiqu -, inapte au progrès, rebell Uisation. 

fausseté de ces assertions est absolue. Galland, le 
ai orientaliste qui a consacré sa vie à l'étude des 






L'ART ET LES ARTISTES 



peuples arabe, turc et persan, cherchait, déjà, à détruire 
ce préjugé, lorsqu'il écrivait : « Les Turcs sont tellement 
décriés qu'il suffit, ordinairement, de les nommer pour 
signifier une nature barbare, grossière, et d'une ignorance 
absolue. On leur fait injustice, car, sans s'arrêter à les jus- 
tifier de barbarie et de grossièreté, ou peut dire qu'ils ne 
le cèdent ni aux Arabes, ni aux Persans, dans les sciences 
et dans les belles-lettres communes à ces trois nations et 
qu'ils cultivèrent presque dès le commencement de leur 
empire ». 

Et ces lignes, très justes, étaient écrites au commen- 
cement du xvn e siècle. 

De nos jours, le peuple turc, malgré l'instruction très 
sommaire qu'il reçoit, est d'une intelligence bien au-dessus 
de la moyenne. Dans les hautes sphères, presque tous les 
Ottomans sont versés dans les sciences et cultivent les 
belles-lettres. Le Musulman, en général, aime la poésie, 
le théâtre, la musique. S'il est l'ennemi de certaine civi- 
lisation, s'il est réfractaire à certains progrès, s'il met en 
suspicion les arts susceptibles de reproduire la figure 
humaine, — j'ai nommé la peinture et la sculpture, et, 
par extension, le vitrail, la mosaïque, la gravure et les 
autres arts qui s'y rattachent. — c'est que sa religion 
même, ou, du moins, — comme nous le verrons dans une 
prochaine causerie. — une mauvaise interprétation des 
préceptes du Coran l'incite à ces hostilités. 

L'élément turc qui forme la plus grande partie de la 
population de Constantinople se divise en deux catégories 
bien distinctes : les Ottomans qui ont fait leurs études en 
Europe, et ceux qui, n'ayant jamais voyagé, ne connaissent 
pas d'autres horizons que ceux de la capitale. 

Les premiers, en très petit nombre, tentent des efforts 
surhumains pour la régénération artistique du pays. Il 
convient de citer en première ligne : le directeur et le 
sous-directeur du Musée impérial ottoman, Son Excellence 
Hamdi Bey et le grand peintre turc Halil Pacha ; 
E. Osgan Effendi, directeur de l'École des Beaux-Arts de 
Constantinople ; les sculpteurs Ihssan et Behssad beys, 
professeurs à la même École; enfin le sculpteur Mehmet 



Bahry Bey. directeur de l'Exposition de l'Atelier ottoman, 
taxés, cependant, d'européenisme, ces artistes voient leurs 
efforts combattus par les Osmanlis de la seconde catégorie 
qui — n'ayant encore reçu aucune éducation artistique 
dans un pays où la peinture et la sculpture étaient incon- 
nues il n'y a pas vingt-cinq ans — sont d'une ignorance 
presque complète pour tout ce qui a trait à ces deux arts. 

Croirait-on qu'un Pacha à qui, à l'un des « Salons de 
Constantinople , on avait demandé 500 francs pour une 
marine dont il voulait se rendre acquéreur, n'en offrit 
que 70, après avoir — de l'air entendu du monsieur « à qui 
on ne la fait pas » — supputé devant l'artiste le coût du 
cadre, de la toile au mètre, des couleurs et des huit « jour- 
nées » de travail du peintre, estimées à 6 francs ! Cinquante 
centimes de plus que la journée des peintres-décorateurs ! 
Il forma, ainsi, un total de 58 francs auquel il ajouta 
généreusement 12 francs de baklchich ou pourboire, 
« parce que le panorama du Bosphore était bien traité ! » 
Qu'un autre Pacha, après avoir commandé à un peintre 
en renom un paysage de 2 mètres sur i m ,75, devant servir 
de modèle à un tapis qu'il voulait faire exécuter à la fa- 
brique d'Héréké. apporta à six reprises des modifications 
à la toile, fit travailler l'artiste dare-dare deux mois de 
suite, et, le tableau livré, oublia non seulement de le payer, 
mais s'en attribua de très bonne foi la paternité, « puisqu'il 
avait, lui-même, donné toutes les indications à l'artiste ! » 

Cette ignorance à l'égard de la peinture et de la sculpture 
s'accompagne et se complique d'une hostilité d'autant 
plus ouverte et irréductible qu'elle se base sur des croyances 
populaires et sur l'autorité religieuse. Bien autrement 
préjudiciable que le dédain des Levantins et l'apathie des 
colonies étrangères, — dont j'aurai à vous entretenir 
prochainement, — elle est tellement invétérée dans les 
mœurs turques, cette hostilité, qu'elle fait pour ainsi .lin- 
partie du caractère national. Rien d'extraordinaire même 
que l'indifférence des chrétiens de Constantinople pour les 
arts ottomans ne soit qu'un reflet. et comme l'écho de 
cette hostilité. 

Adolphe Thalasso. 



SUEDE 



L'Art à l'École 



Tl existe à Stockholm une association nommée l'Art 
à l'École (Kongtcni Skolan). Depuis sa fondation 
en 1897, elle a beaucoup travaillé pour introduire la joie 
et la beauté de l'art dans la grise monotonie de l'école. 
Cette société est due à l'initiative privée et n'a aucun 
caractère officiel ; elle se compose de quelques centaines 
de membres, qui payent une cotisation annuelle de 1 5 francs 
environ. 

Elle a distribué à une trentaine de lycées dans toute la 
Suède une foule de grandes reproductions de tout premier 
ordre d'après Holbein, Rembrandt, Velasquez.Watteau, etc., 
des eaux-fortes de Zorn et de Louis Legrand, des gravures 
sur bois enluminées du Japon, des estampes de Nanteuil, 
des lithographies de Cari Larsson, et élèves aussi bien que 
professeurs les ont reçues avec beaucoup d'intérêt. 

Les images ont été placées dans les salles de classe. 
De plus, la Société a commandé à Cari Larsson une très 
grande fresque qui a été exécutée, une autre fresque à 
Georg Pauli ; une grande peinture décorative à l'huile 
a été demandée à Cari Larsson et une gigantesque peinture 



murale à Nils Kreuger. Toutes ces oeuvres d'art ont été 
placées dans divers établissements officiels d'instruction 
primaire et secondaire de la Suède. De généreux donateurs 
ont de plus fait exécuter à nos meilleurs artistes dix ou 
douze grandes œuvres d'art dans des écoles primaires ou 
secondaires à Stockholm ou en province. C'est bien en partie 
à cette Association qu'on doit de voir la jeunesse des écoles 
de toutes les classes de la société fréquenter avec un intérêt 
croissant nos musées et nos expositions d'art. 

Le marbre qui nous occupe ici a été acheté par l .-1 ri 
à l'École et placé dans le lycée de jeunes gens de Kungs- 
holm à Stockholm. 

Le regretté ministre de l'Instruction publique et des 
Cultes, M. Cari von Friesen, qui était un éminent péda- 
gogue, dit un jour à celui qui écrit ces lignes : « Il faut 
que nous ayons des images de jeunes filles dans les œuvres 
d'art destinées à nos écoles de garçons ; c'est utile aux 
garçons. » Cette vérité mérite d'être méditée. Des images 
de femmes, nobles, aimables, dans un endroit qui tend 
facilement à la sécheresse et à la dureté de la caserne, 



504 



L'ART ET LES ARTISTES 



parfois même à sa gros- 
sièreté, m- peuvent vrai 
ment exercer qu'une heu 
reuse influence. 

Le sculpteur Cari J . E li 1 li 
est né en i873en Uppland, 
au nord de Stockholm. 

Comme beaucoup de nos 
artistes, il a été formé en 

ande partie à Paris, où 
il arriva pour la première 
fois en 1895. Depuis lors, 
il a toujours éprouvé la 
plus ardente sympathie 
pour le pays dont il a 
rapporté deux qualités 
bien françaises et impor- 
tantes pour un artiste : 
l'amour du travail et 
l'amour de l'élégance. La 
gracieuse jeune fille que 
représente ici l'artiste a 
du sang français dans les 
veines, il me l'a dit lui- 
même. L'expression du 
visage parle du recueil- 
lement et du calme que 
procure le travail intellec- 
tuel. N'est-ce pas un sage 
qui a dit : «Je ne sais pas 
de chagrin que n'apaise 
un quart d'heure de lecture dans un bon livre. » L'artiste 
a eu le rare bonheur de fondre ensemble l'esthétique et 
l'éthique. 

Eldh a contribué à l'ornement plastique du Musée du 
Nord ; il a exécuté une série de statuettes caractéristiques 
dont les sujets sont empruntés au monde de la rue. Il a fait 
d'excellents bustes de notre grand écrivain August Strind 
berg et de l'intéressant portraitiste Richard Bergh. 

Eldh a exposé au Salon et compte aussi des admirateur» 
à Paris. Il est jeune, il a de l'avenir. Je crois qu'il rencon- 
trera aussi le succès, car il aime le travail et la beauté. 




I Kungsl 



CARL J. ELDH- LA LECTURE (Marbre) 



Parmi les expositions ordinaires de l'auton 
du grand animalier Bruno Liljefors a été un grand succès 
artistique. Avant que ces tableaux fussent expédiés à 
Berlin, où Us sont exposés actuellement pour al!. 
suite à Munich et à Vienne, il en a été vendu pour environ 
150 000 francs à desmi à des particuliers en S 

Au risque d'être accusé de chauvinisme, nous non-- 
réjouissons que la majeure partie de ces œuvres reste dans 
notre pays, où Liljefors et son art viril sont depuis vingt an» 
l'objet de l'enthousiasme croissant du public aussi bien 
que de la critique. Carl-C. Laurin. 



SUISSE 



T ES expositions n'ont été, le mois dernier, ni bien nom 
breuses ni très importantes en Suisse. L'occasion sera 
bonne pour dire quelques mots des Musées que les exi- 
gences de l'actualité nous obligent trop souvent à passer 
sous silence. Mentionnons cependant le très vif 
obtenu à la Maison des artistes de Zurich par l'exposi- 
tion des jeunes sculpteurs Ch.-A. Angst. J. Dunand et 
L. Gallet, tous trois élèves de Dampt, dont j'ai parlé ici 
à propos de l'Exposition municipale de Genèvi 
types valaisans » du peintre Ernest Bieler. traités par 
lui à l'aquarelle avec une vigueur âpre et sèche qu 
pelle les vieilles estampes en couleur, ont été accueilli» 
dans la même ville, et dans la même salle, avec plus de 
faveur encore que dans nos milieux romands. Signalons 
encore à Genève l'exposition de l'habile aquarelliste et 
pastelliste A. Reckziegel. et, à Neuchàtel. l'intéres 
exposition des peintres G. du Pasquier et Théodore Dela- 
chaux. un de nos jeunes paysagistes les mieux doués, 
et de l'architecte Edmond Boitel qui. par ses dons de colo- 



riste i-t son sens du | dément la fâcheuse repu 

tation des < aquarelle» d'architecte 



En attendant que les admirables 1 it île Bâle 

trouvent enfin m ligne de les contenir, et capable 

de les mettre en valeur, le vieux Musée vient de subir, 
par les soins de son distingué conservateur, M. Paul Ganz, 
.1,1. transformation complète, dont le plus heureux résul- 

i de permettre au visiteur de voir et d'admirer pleine- 
ment le» chefs-d 1 llolbein relégués jadis et naguère 
dans un coin obscur de la « grande galerie ». Écartant 

livres d'atelier, les copie», M. l'aul Ganz a réservé la 
salle Holbein. un local clair et harmonieux, de dimi 
modérées, aux si res absolument authentiq 

I lolliem le jeune et de son frère Ami 
d'oeuvre du maître, confortablement installés, lar^ 
espacés, sur un fond de velours vert foncé, sont ainsi mis 
en pleine valeur. L'ameublement Renaissance, sobre et 



505 



L'ART ET LES ARTISTES 



simple, de la salle, donne l'atmosphère paisible et confor- 
table d'intimité domestique qui convient pour goûter 
parfaitement ce genre d'œuvres-là. Enfin les affreux cadres 
d'or qui défiguraient tant de nobles pages ont été rempla- 
cés peu à peu par des cadres en bois massif d'un style 
simple et d'une tonalité appropriée à celle du tableau. 
Cette modeste opération a suffi à doubler la force et la 
richesse de l'effet produit par mainte toile. Pour le fameux 
Portrait d'Erasme, « c'est une véritable résurrection », 
écrit M. Martin Wackemagel dans la solide étude à laquelle 
j'emprunte ces détails. La place laissée libre par les chefs- 
d'œuvre de Holbein dans la grande galerie a été utilisée 
pour donner plus d'espace et une disposition plus métho- 
dique aux autres œuvres de l'art ancien allemand et suisse. 
L'ancien rouge-brique pompéien de la peinture murale a 
été avantageusement remplacé par une teinte neutre qui 
fait valoir les toiles au lieu de les écraser. 

Les toiles de Boecklin ont été toutes réunies dans la 
grande salle d'entrée, qui malheureusement, faute de place, 
n'a pu leur être exclusivement réservée. Très avantageux 
pour la plupart des œuvres du maître bâlois, ce transfert 
a plutôt nui à certaines toiles de grandes dimensions 
(comme la Chasse de Diane) ou d'une tonalité discrète et 
fine (comme le Pétrarque ou le Bois sacré), qui ont à souffrir 
du voisinage bruyant d'autres œuvres d'un coloris joyeux 
et éclatant. 

Mais c'est surtout pour les admirables collections de 
dessins et d'estampes, si difficiles à consulter utilement 
jusqu'ici, que la transformation du Musée a été vraiment 



féconde en heureux résultats. Les anciens et énormes 
albums ont été impitoyablement déchiquetés, et chaque 
estampe ou dessin, soigneusement muni de passe-partout, 
a été rangé à sa place dans les casiers de la collection, enfin 
classée par écoles et par artistes. De véritables trésors, 
jusqu'ici presque perdus, sont ainsi remis en valeur pour 
le plaisir des dilettanti et les recherches des travailleurs. 
Et si, dans toute cette réorganisation méritoire, la pein- 
ture moderne reste un peu sacrifiée, il faut s'en consoler en 
pensant que Bâle ne peut tarder beaucoup à construire le 
grand Musée moderne où ses admirables collections d'art 
trouveront enfin le cadre de beauté qu'elles méritent si 
bien. 

M 

Le grand Musée de Genève est entièrement construit. 
On travaille avec zèle, quoique sans hâte, à l'aménagement 
intérieur des salles et à la décoration sculpturale de l'édifice, 
confiée à M. Paul Amlehn (de Lucerne). La décoration en 
mosaïque des façades du Musée national à Zurich, qui reste 
en suspens depuis onze ans, semble près d'aboutir à une 
solution, l'architecte. M. Gull, ayant agréé les plans remar- 
quables du maître décorateur Clément Heaton (Neuchâtel), 
dont j'aurai à vous parler longuement. La décoration de 
la salle du Conseil des États au Palais du Parlement à Berne 
a T .été confiée à deux artistes éminents de la Suisse alle- 
mande. MM. Albert Welti (Zurich) et W. BalmerJBàle). 

Gaspard Vallette. 



Echos des Arts 



Le mois dernier a eu lieu, sur le terre-plein situé à la 
porte de Xeuilly, dans l'axe du boulevard Maillot, l'inau- 
guration du monument élevé à la mémoire d'Emile Levas- 
sor, l'un des précurseurs de l'automobilisme, mort préma- 
turément, le 15 avril 1897, des suites d'un accident dans 
l'épreuve Paris-Marseille. Ce monument commémoratif 
est la dernière œuvre du maître Dalou, et a été achevé 
par M. Camille Lefèvre. Il se compose, d'après les dessins 
de M. Rives, d'un portique d'aspect sévère enchâssant 
un haut-relief représentant l'arrivée de Levassor à la 
Porte-Maillot, lors de la course Paris-Bordeaux-Paris en 
1895. Des rochers, une minuscule cascade, des arbustes 
du lierre grimpant aux colonnes, forment un joli décor 
de verdure. 



Une intéressante tentative de décentralisation artis- 
tique vient d'être faite à Mâcon. La Société màconnaise 
des Amis des Arts, récemment fondée, a organisé cet 
automne une exposition de peintres, sculpteurs, gra- 
veurs et décorateurs de la région, comprenant près de 
quatre cents œuvres. Cette Société ne se propose pas 
seulement d'encourager les arts plastiques : elle compte 
donner une large part dans son programme à des confé- 
rences, auditions musicales, etc. C'est ainsi que l'inaugu- 
ration de la première exposition annuelle a été suivie 
d'une très brillante conférence faite par M. Alfred Croi- 
set, doyen de la Faculté des Lettres, directeur de l'École 
des Hautes Études sociales, et d'un concert de musique 
classique. 



Dans sa dernière séance, tenue à l'Hôtel île Ville, le 
Comité des Inscriptions parisiennes a arrêté le texte de 
l'inscription suivante : 

Sur la maison sise à Nogent-sur-Marne, rue Charles VII : 

ANTOINE WATTEAU 

PEINTRE DE FÊTES GALANTES 

NÉ A VALENCIENNES LE IO OCTOBRE 1684 

EST MORT DANS CETTE MAISON 

LE l8 JUILLET 1721 

Il est bon que les touristes soient ainsi renseignés, mais 
ils passent si vite dans leur auto qu'ils attachent moins 
d'importance à ces rappels artistiques qu'aux signaux 
placés par le Touring-Club. 



La Nationalgalerie de Berlin a acquis récemment une 
troisième peinture de M. Claude Monet, Printemps, da- 
tée de 1874, et qui marque la transition entre les deux 
autres toiles de ce peintre que possède la galerie : une 
Vue de Saint-Germain l'A uxa rois, de 1866, et une Vue 
de Vétheuil, de 1880. 

Il paraît étrange de se souvenir que Claude Monet 
est un des glorieux artistes qui ont subi les rigueurs des 
jurys français. 



Nous signalons tout spécialement à nos lecteurs l'ex- 
position des lithographies de M. Albert Belleroche, qui 
s'ouvrira le 15 janvier dans les Galeries Graves, 18, rue 
Caumartin. 



S 06 



I.ART ET LES ARTISTES 



EXPOSITIONS ANNONCÉES 01 EN FORMATION 
PARIS 

Bibliothèque de la Ville de Paris, 29, rue de 5 

Exposition de la \ ie populaire à Paris du XV e au 

xx c siècle: livres, gravures, photographies, d 

ments, etc. 

Grand Palais. — Cinquième Salon de l'École franc li 
en janvier et février. S'adresser à M. de I'hin 
président, 24 bis, rue Boislevent. 

Grand Palais. — Vingt-septième exposition de l'Union 
des Femmes peintres et sculpteurs, du g février au 

8 mars. Envoi des notices avant le 10 janvier ; dépôt 
des œuvres les 17 et [8 janvier. 

Grand Palais. - - En janvier et février Salon annuel 
de l'Association syndicale professionnelle des P< il 
et Sculpteurs français. 

Galeries Bernheim feuni et < , 1; rue Richepansi 
Le 6 janvier : Vincent van G 
Le 3 février : Lucien Simon. 
Le 17 février: Van Dongen. 

Galerie Arthur Tooth and Sons, 41, boulevard des Capu 
chus, à Paris. Exposition de la dernière oeuvn 
L. Aima Tadéma, Caracalla and Gcta ; 175 et 176, 
New Bond Street, à Londres; 299, Fifth Avenu 
New-York. 

Tableaux des Écoles modernes française et hollan- 
daise. 

Georges Petit, 8, rue de Sèm . 
Grande Galerie : 

i er au 21 janvier : Femmes artistes. 

4 au 17 février : Arts réunis. 

18 février au 8 mars : Aquarelliste 

9 au 12 mars : Vente Cronier. 

13 mars au 9 avril : Société nouvelle. 

22 janvier au 3 février : Miniaturistes et Arts précieux. 

10 au 30 avril : Pastellistes. 
1" au 12 mai : Donnât. 

1 1 au 30 juin : G. La Touch . 

Petite Galerie : 



I er au 15 janvier : 
16 au 31 janvier : 
I er au 15 février : 



Tornai. 
Bruel. 
Doigneait. 

16 au 29 février: Bellanger-Adhémar. 
I er au 15 mars : Henri Tenré. 

Frantz Charlei. 
Walter Gay. 
Henri Duhem. 
Cachoud. 



16 au 3 1 mars 
I er au 15 avril 
16 au 30 avril : 
I er au 15 mai : 

Nouvelle Galerie : 

I er au 15 février: Mary Kazack 

16 au 29 février : Boggs. 

16 au 31 mars : Jaudia. 

I er au 15 avril : Eugène Cadel. 

I er au 15 mai: Dauphin. 



Dl PAK I I \ll \ 1 3 

Dix 1 de la So i I 

Vmi l'à févi iei i<io8. 

C WNI-.S, Si\l 

\i 1 et d'Arl indu I <k>8. 

N \.\ rus. — Soi -ii ' î. Dix-septième expo- 

: lu 31 janvier au 1; mars 1908. 

tion de la Société des Beaux Arts, en jan- 
riei 1908. 

b des \1n1-. • !• - \i 1 1 Juai mte quatrième 
exposition annuelle, du 15 janvier au 
lu Pavillon des Arts 1 ■lice Royale. 



I 1 R Wi.l.k 

Athènes. Concours international pour l'érection d'une 
tatue de Coi : 

à deux degrés : 1" du 1 du 23 au 

28 01 toi ire [908. En : tes à l' V adémie de 

li, ,1 juin : 2° avant le 

20 octobre 10 

Baden-Baden. - i position annuelle des Beaux-Art^ 
au Badcner-Salon, du V avril au^30 novembre. 
M. J. Th. Se hall, directeur. 

Bruxelles. -• exp ition de l'Es! 

4 au 19 janvier 1 QoS, au Musée Moderne. L'oeuvre 

de Goya, ensembles d'œuvres de MM. Bracquem 

Rodin Brangwyn, Zilcken et «le quarante gra\ 
bel-' 

Florence. -■ Troisième exposition des Beaux-Arts des 
artistes italiens, jusqu'au 30 juin 1908. 

Londres. — New-Gallery. Société internationale de 
sculpteurs, peintres et graveurs ; expositions en 
janvier, lévrier et mars 1908 : i° œuvres des men 
et autres artistes ; 2" portraits de jolies femmes. 
Envoi des œuvres à I oni • • MM. Bourlet et fils, 
17, [8, Nassau street, Middles s Hospital, du 10 au 
20 décembre 1907. 

Monte-Carlo. — Seizième exposition internationale des 
Beaux-Arts de la principauté de Monaco, de jan\ ici 
à avril 1908. Pour tous renseignements, s'adp 
à M. Jacquier, secrétaire général, 50, rue Vaneau. 

Rome. — Société des Amateurs des Beaux-Arts. Salle 
del Palazzo, Via Nationale. Exposition internatio 
nale, du 10 février au 15 juin 1908. Envoi des œuvres 
du 10 au 20 janvier. Le président : Comte E. di San 
Martino ; le secrétaire : V. Moraldi. 

Turin. - Sociéti promoti Deuxième 

exposition quadriennale, en 1908, du 23 avril au 
30 juin. Envoi des œuvres du 16 au 25 mars. 



507 



L'ART ET LES ARTISTES 



Bibliographie 



LIVRES D'ART 



lèbres. — Viennent de paraître : 
Grëtry, par Henri de Curzon ; Mendelssohn, par 

Paul de Stœcklin ; Paganini, par J.-G. Prod'homme. 
Chaque volume petit in-8 illustré de 12 gravures. (Envoi 
franco contre mandat-poste à H. I.aurens, éditeur, 6, rue 
de Tournon, Paris, VI e .) 



Ces trois nouvelles bio- 
graphies viennent de paraître 
dans la collection des Musi- 
ciens célèbres. 

Beaucoup mieux que de 
plus grands maîtres dont la 
personnalité s'affirme tout 
d'abord, chacun de ces musi- 
ciens représente l'esprit de 
sa race, les tendances de 
l'école à laquelle il appar- 
tient. 

L'étude approfondie de 
M. de Curzon nous montre 
Grëtry absorbé, comme la 
plupart des musiciens fran- 
çais, par le théâtre qui ap- 
porte à sou style la netteté, 
la mesure, la déclamation 
juste, et qui, aux années de 
retraite et de recueillement, 
lui fera entrevoir la possibi- 
lité, pour le drame lyrique, 
de certaines réformes pres- 
que wagnériennes. 

L'âme allemande, rêveuse, 
éprise de la nature, moins 
par ses côtés pittoresques 
que pour son intimité, se 
reflète — M, de Stœcklin 
insiste avec raison sur ce 
caractère — dans l'oeuvre 
mendelssohnienne. 

L'art de Paganini analysé 
par M. Prod'homme, n'est-ce 
pas l'art des improvisateurs 
italiens, l'art cherché par 
lui-même pour sa virtuosité, 

sa beauté extérieure et qui disparait le plus souvent avec 
celui qui le crée? 

Et combien pour chacun d'eux la destinée fut diffé- 
rente : après la joie des triomphes, les derniers jours de 
Grétry assombris par la gêne et le deuil, la vie heureuse 
de Mendelssohn. familiale, remplie noblement par les 
devoirs du professorat et le travail de la composition, 
l'existence errante du célèbre violoniste, fort peu connue, 
ignorée même jusqu'ici, où nous voyons Paganini, vir- 
tuose incomparable, capitaliste, homme d'affaires traî- 
nant d'hôtel en hôtel sa boite à violon et son charmant 
petit Achillino. 

1 omme leurs aines dans la collection, les trois nouveaux 
îes sont enrichis d'une illustration documentaire fort 
interosante. 




/ nstitutions de France. - 
L'Institut de France (- volumes). 



Vient de paraître : 
— Chaque volume 



se vend séparément. (Envoi franco contre mandat-poste 
à H. Laurens. éditeur, 6, rue de Tournon, Paris, VI e .) 

L'ouvrage sur ['Institut de France dont il est ici 
question a pour but d'instruire les ignorants. Pour mener 
à bonne fin cette entreprise, l'éditeur a fait appel aux per- 
L sonnalités les mieux quali- 
fiées des diverses classes de 
l'Institut. Les cinq secré- 
taires perpétuels. MM. Gas- 
ton Boissier, Georges Per- 
rot, Gaston DARBOux.Henrv 
Roujon, Georges Picot, ont 
défini le caractère propre 
des travaux de la classe à 
laquelle ils appartiennent et 
dont ils sont les délégués 
élus : Académie française. 
Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres, Académit 
des Sciences, Académie des 
Beaux-Arts, Académie des 
Sciences morales et politiques. 
M. Georges Perrot, dans un 
chapitre préliminaire intitulé 
l'Institut, nous montre ce 
qui rattache l'Institut actuel 
aux ' académies de l'ancien 
régime, il nous montre com- 
ment une idée conçue au 
xvn e siècle a pris corps vers 
la fin du xvm e siècle et est 
arrivée à sa parfaite réali- 
sation dès la première moitié 
du xix e . 

L'histoire de l'édifice nous 
est contée par M. Alfred 
Franklin , administrateur 
honoraire de la Bibliothèque 
Mazarine, où il travailla 
pendant plus de quarante 
ans et pour lequel ces bâti- 
ments n'ont plus de secrets. 
Il nous montre l'Institut 
s'établissant dans le Palais 
Mazarin ou Collège des Qttatre-Nations, édifice qui lui-même 
occupait à peu près la place de la célèbre Tour de Nesles. 
Ce volume sur Y Institut avait sa place marquée dans 
la collection : les Grandes Institutions de France. Cette 
fondation fait en effet partie du patrimoine national. 
Tous les hommes distingués de notre pays ne font pas. il 
est vrai, partie de l'Institut — ils sont trop nombreux. — 
mais tous aspirent à en faire partie, et Ton peut dire qu'il 
n'existe pas une forme de l'activité intellectuelle qui n'y 
soit dignement représentée. En dépit des mauvais plai- 
sants, on ne pourrait méconnaître sans mauvaise foi l'action 
heureuse que l'Institut de France exerce sur les lettres, 
les sciences, les arts et. par cela même, sur les idées et les 
mœurs de notre nation. 

L'illustration de l'ouvrage est abondante et variée. 

Albert Durer, l'œuvre du maître. Tableaux, gra- 
vures sur cuivre, gravures sur bois. — Un magnifique vo- 



ALBERT DURER — le christ au pilier 



508 






l.'AU'l ! ! I l-:s VKTISTES 



hune in-s" raisin, ni. toile rouge avei fers péciaux. 

! , nette et (""'. Paris.) 

C'est l'œuvre entier d'Albert Puni, peintre el graveui 
c[iii passe sous nos yeux dans ce volume contenant 473 gra- 
vures. 

Il n'y a qu'une manière île connaître un grand maître 
et de se rendre compte de ses procédés et de son 
c'est d'en suivre l'évolution d'un bout à l'autre 
carrière. Mais qu'il est difficile de rassembler les éléments 
d'une telle étude ! Songe-t-on, pour ne parler par exemple 
que des peintures d'Albert Durer, qu'elles soin dispersées 
entre trente-neuf collections publiques et particulières 
d'Europe et d'Amérique? C'est ce qui, avec l'excellence 
des reproductions, donne tant de prix à ce magnifique 
album. 

Précédé d'une biographie précise, suivi d'un triple 
catalogue de l'œuvre de Durer, par années, par musées, 
par sujets, il restera aussi précieux, aussi indispensable 
aux amateurs qui y chercheront d'abord une joui anci 
artistique, qu'aux historiens qui y trouveront un réper- 
toire d'informations incomparable. 

/ Maîtres de Fart. — Scopas et Praxitèle, par 

Maxime Collignon, membre de l'institut, professeur à la 
Faculté des lettres de l'Université de Paris. — Un volume 
in-8°, avec 24 planches hors texte. (Librairie Plon-Nourrit 
et C", S, rue Garancière, Paris, vi e ). 

M. ( ollignon. dont chacun connaît les beaux travaux 
sur la sculpture antique, s'est proposé de caractériser, 
par ses traits essentiels, une des périodes les plus attrayantes 
de l'histoire de l'art grec, celle que dominent les noms 
illustres de Scopas et de Praxitèle. C'est le moment où la 
sculpture, en quête de nouveauté, la cherche et la trouve 
dans l'expression des passions et des sentiments. Si son 
idéal est moins haut que celui de Phidias, il est plus humain 
et répond bien aux goûts raffinés de la société élégante et 
sceptique de l'Athènes du IV e siècle. C'est aussi le règne 



de l'individualisme et jam l'art n 

m ni de la disi '>le. 

En mettant au >lan le di ix plu grand irti t< 

de ce temps, l'auteur n'a pa .'-coud 

^ collabor.ii 1 Scopas au 1 

d'1 [alicaro 1 I harès, Tint . el ceux 

qui font figure d'indépi tnton, l'initia 

de la sculptui di portrait. 11 nous présente, avei au! ml 
de savoii que de t tient un tableau d'ensemble, où 
. .u r i' i. n'ii pu n présentent la 

loraison de l'ai tdelai 
tri >i' Alexandre le G: 
Lee trente et une, figures qui accompagnent le texte 
reproduisent les sculptures les plus caractéristiques. Un 
tableau 1 brom .logique met les œuvres en regard des grands 
ments contemporains. La bibliographie, très com- 
plète, donne une référem 1 pour 'hein, œuvre 
. 'i. 1 afin, comme dans les autres volumes de la collection 
.les Maîtres de l'art, un Index 
dique permet de fain ut toute recherche utile. 

DIVERS 

L'Invasion (roman contemporain), par Louis Ber- 
trand. [E. Fasquelle, éditeur.) 

/Mémoires de Sarah-lïernhardt. (E. Fasquelle, 

- diteur.) 

Les Joies, pat Michel Provins. (E. Fasqu 

éditeur.) 

De l'homme à la science (philosophie du xix e siè- 
cle), par Félix Le Dantec. (Ernest Flammarion, éditeur.) 

A la mémoire de..., par Paul Reboi i rles 

Muller. (Édition de la Revue les Lettres, 23, Chaussée 
d'Antin.) 



REVUE DES REVUES 



REVUES ALLEMANDES 



Kunst uinl Kûnstler. Berlin, Cassirer. VI. 2. — M. Hein- 
rich Woelîïn, l'éminent savant dont l'influence sur la 
jeune génération des historiens d'art est bien connue, 
développe ses principes sur l'établissement d'un catalogue 
d'une galerie. Il veut remplacer la description sèche d'un 
tableau par l'analyse vivante qui explique en même temps 
le sujet et la composition artistique d'une œuvre d'art. 
- Le tempérament débordant du peintre Lovis Corinth 
apprécie l'art spirituel et fin du caricaturiste Plat Gui 
bransson, auquel notre collaborateur R.-A. Meyer a con- 
sacré l'année dernière une étude que nos lecteurs se rap- 
pellent (ill.) — Grâce à l'influence active de M. Licht- 
wark, le directeur du Musée de Hambourg, on a eut 
toute une série de recherches et de travaux sur l'histoire 
de l'art et des artistes hambourgeois : l'essai que 
M. Fritz Friedrichs consacre à la famille des Speckter, 
peintres et graveurs, nous révèle un coin intime de 
ce vieux centre de civilisation et de culture qu'est la 
ville de Hambourg (ill.) — Noa-Noa de Paul Gauguin, 
traduit en allemand par Luise Wolt. - é, n ! — La 

vie à la campagne (ill.). 



haï, ... Koch, Darmstadt, XVIII, nov. — En- 

sembles d'art décoratif, œuvres de l'architecte Hamann 
de tri- MM. Glûckert, de Darmstadt. — 

M. Richard Schaukal, le spirituel essayiste viennois, d 
sur cette institution baroque et mu. m I le «salon » 

dans la maison bourgeoise en Allemagne. — Étude très 
M. G. Zieler sur la réforme du décor théâ- 
ill.). 

Werkkunsl. Berlin, Salle, 4. 1907.— Monuments funé- 
raires anciens et modernes (ill.). — La céramique em 
pour la décoration des façades. 

Ml M! \TO DES PUB1 LCÀl IONS 

Francisco <lc Goya, von Richard Oertel. Velhagen und 

ngs Monographien. Prix : 5 francs. — Voilà, après 

la belle publication de M. von Loga, une autre étude sur 

Goya qui s'adresse à un publie moins restreint. M. Oertel 

son sujet avec une connaissance parfaite de la 

matière; il en Espagne, il a vu beaucoup, tuais 



509 



L'ART ET LES ARTISTES 



ce qui donne surtout de la valeur à son travail, c'est le 
côté historiqui : M. Oertel connaît aussi bien tous les 
détails de la vie du grand peintre espagnol que l'histoire 
de la décadence de son peuple. C'est ainsi que son livre 
est une introduction excellente dans l'art de Goya. Les 
150 illustrations, très bien exécutées, reproduisent une 
grande partie de l'œuvre de Goya. Nous ne saurions 
donc pas trouver un meilleur guide à travers l'œuvre du 
grand Espagnol. M. Oertel l'a étudié avec amour, il nous 
permettra donc de bonne grâce de nous arrêter quelquefois 
en chemin, et de jouir de certaines choses délicieuses auprès 
desquelles un guide consciencieux ne peut s'attarder trop 
longtemps, quoique cela soit peut-être son désir secret. 

A signaler la série excellente de reproductions d'après 
les maîtres graveurs anciens publiée par la Société des 
professeurs de Dusseldorf, éditeurs Fischer und Franke, 
Dusseldorf. Bornons-nous à mentionner les 20 planches 
de cette délicieuse Vie de la Vierge de Durer. On paye 
cela 1 fr. 50. On en a déjà vendu 20000 exemplaires. 
Quelle leçon pour les éditeurs français ! 

Fùhrer .111 Kunst, éditeur Schreiber, Esslingen. Nou- 
velle série. -■ Von Deutsche) Kunst, de Karl Woer- 
mann, est une bonne introduction à l'art allemand 
ancien et moderne, qui sera utile en France surtout aux 



professeurs d'allemand. — M. J.-A. Lux donne, dans Schône 
Gartenkunst, un résumé excellent de toutes les tendances 
qui tâchent à réformer les créations chinoises de nos jar- 
diniers professionnels. Comparez entre autres les troncs 
d'arbre en béton qu'on admire au square Saint-Pierre 
à Montmartre ! — Nous citons encore : les Origines de 
l'écriture, par M. Th. Kirchberger ; Art et religion, par 
M. J. Gaulke; l'Éducation de l'artiste, par M. H. Schmid- 
kunz, et une étude fort intéressante de M. von Gerstfeld 
sur l'influence que la cérémonie des noces a eue sur l'art 
de la Renaissance italienne. 

L'ART FRANÇAIS EN ALLEMAGNE 

Exposition d'œuvres d'Eugène Delacroix chez Cassirer, 
à Berlin. Le catalogue illustré contient une préface remar- 
quable de M. Julius Meier-Graefe. — Exposition d'œuvres 
de l'École de Fontainebleau chez Schulte, à Berlin. — 
Exposition du Salon des Humoristes à la Sécession de 
Berlin (l'Exposition du Palais de Glace). — Exposition 
de lithos de Pierre Bonnard chez Brakl, à Munich. — 
Exposition d'œuvres de Charles Cottet au Kunstverein 
de Munich. Un grand journal de Munich y reconnaît 
les influences de Van Gogh, des Japonais, du Suisse Hodler, 
constatation surprenante qui surprendra surtout ce pauvre 
M. Cottet ! . R. M. 



CHRONIQUE DE LA CURIOSITÉ 



lyr Gaston Migeon vient d'acquérir, pour le Musée 
du Louvre, chez l'antiquaire Kélékian, un plat 
creux en faïence de Valence, à décor archaïque des plus 
curieux, exécuté en vert et brun, offrant comme sujet, 
traité avec la plus grande naïveté, une représentation 
d'Adam et Eve. De chaque côté d'un arbre stylisé chargé 
de fruits, se dressent deux serpents et deux personnages 
entièrement drapés, dont l'un, la femme, tient à la main 
un fruit. L'idée de l'antique légende y semble assez clai- 
rement exprimée. 

— Une dépêche de Bruxelles annonce que le célèbre 
tableau de Van Dyck, la Descente de Croix, a été volé la 
nuit dernière en l'église Notre-Dame de Courtrai. Les 
voleurs se sont introduits dans l'église par une brèche pra- 
tiquée, ces jours derniers, en raison de travaux de restau- 
ration qui s'effectuent au portail, puis ils ont découpé la 
toile au ras du cadre. Ce vol audacieux a produit une très 
vive émotion. Le tableau, lors de sa translation à l'Expo- 
sition d'Anvers, avait été assuré pour un demi-million. 

— Quelques ventes d'estampes, fort bien dirigées par 
MM. Roblin et Delteil, les experts bien connus, nous ont 
renseigné de nouveau sur les tendances générales du 
commerce des estampes. Les gravures anglaises et fran- 
çaises du xvm e siècle atteignent toujours des prix très 
élevés. Deux pièces de Debucourt, l'Escalade et la Cruche 
cassée, belles épreuves sans marges, ont été pavées 
3 400 francs. Le 29 novembre, deux pièces en couleurs, 
par Léveillé, d'après Borel, la Bascule et le Charlatan, 
sans marge, ont fait 500 francs, et une épreuve de la Com- 
paraison, par Janinet, d'après Lawrence, remmargée, 
570 francs. A une vente des 2 et 3 décembre, une épreuve 
en couleurs de Mrs Orby limiter, par Young, d'après 
Hoppner, superbe d'ailleurs, a été adjugée 2 800 francs. 
Deux pièces d'après Lawrence, par Janinet, en couleurs, 
avec marges :_l'Aveu difficile et la Comparaison, ont fait 



1 800 francs, et deux autres pièces en couleurs, d'après le 
même, par De Launay : la Consolation de l'Absence et 
l'Heureux moment, 1220 francs. On a donné 805 francs pour 
une épreuve de The Duchess of Cumberland, par Green, 
et 800 francs pour le Menuet de la mariée, de Debucourt, 
en couleurs, sans marge. Une épreuve de Lady Bampfylde, 
d'après Reynolds, par Watson, avec marge, a été payée 
3 000 francs par Mme Cauvain, et une autre estampe 
d'après le même, par Bartolozzi, Countess of Harrington, 
à grandes marges, a fait 1 000 francs. On a payé 1 250 francs 
une épreuve en couleurs du premier état, avant toutes 
lettres, du Retour à la Vertu, par Longueil et Jubien, 
d'après Borel. 

La collection de M. Robaut. qui fut l'ami de Corot, 
était composée de dessins et estampes de Corot et Delacroix. 
Deux lithographies de Delacroix : Lion de l'Atlas et Tigre 
royal ont été payées 800 francs, et une autre, Fau^t it 
Mèphistophélès galopant dans la nuit du Sabbat, avant 
toute lettre, 510 francs. Une autographie de Corot, Saules 
et peupliers blancs, a fait 610 francs; une autre, la Tour 
isolée, 510 francs; une eau-forte de Fantin-Latour, Dela- 
croix, 510 francs ; neuf pièces par Harpignies, 511 francs. 
Des dessins de Corot se sont vendus de 100 francs à 
700 francs. Il est juste d'ajouter que la plupart de ces des- 
sins ne sont que des fantaisies insignifiantes. Mais, d'une 
manière générale, les estampes de l'école française de 1830 
semblent gagner en valeur marchande ; Delacroix et Corot, 
notamment, paraissent être fort recherchés. M. Delteil pré- 
pare, et le moment est bien choisi, un œuvre complet 
gravé d'Ingres et de Delacroix, qui paraîtra en mars 1908. 
Ce volume se rattache à l'excellente série du Peintre-gra- 
veut illustré, qui comprend déjà : Tome I er , Millet, Rous- 
seau, Dupré, Jongkind ; Tome II, Charles Méryon, du 
même auteur (1). 1.. V. 

(1) A Paris, chez l'auteur. 2, rue Bonaparte. 



510 



LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE 




Eglise San Domenico, Sienne 

SODOMA — l'évanouissement de sainte Catherine 

/ vanouissement de sainte Catherine, par Sodoma avec son corps ployé dont de molles étoffes 
^ nous révèlent la défaillance, provoque et contente nos forces secrètes. C est tout notre être 
nu, s'intéresse !à. Le plus beau des objets d'amour, voilà ce que le Sodoma a crée a ban 
Domenico de Sienne et, l'installant si mol et trempé de passion parmi ces duretés. il a crée 
un des contrastes les plus puissants que propose à ses voluptueux le monde de 1 art. (Mau- 
rice BkrrIs, Du Sang, de la Volupté et ,1s la Mort. — E. Fasquelle, rditeur.) 



/. 




FERRAKE -- triomphe de minerve 






miiCQ. 



Les Fir(gS(qi^i^s 



'(sMff^iïï\®5^ 



Qui se souvient encore du Musée des i o 
par Charles Blanc au lendemain de la 

"guerre ? L'idée était théoriquement des plus 
heureuse. L'erreur fui de vouloir improviser une 
œuvre de haut enseignement dont la réalisation 
exigeait un demi-siècle. Homme de 1848, Charles 
Blanc aimait les entreprises hâtives et grandi- 
La presse se montra sévère pour cette tentative : 
en ces temps lointains, il lui arrivait parfois 
d'agir avec une injuste frivolité. Après avoir 
occupé pendant quelques semaines une aile du 
Palais de l'Industrie, le Musée des Copies fut 
dispersé. Ses débris se retrouvent à tous les étages 
de l'Ecole des Beaux-Arts. On étonnerait fort la 
plupart des Parisiens en leur disant qu'on peut 
admirer là de véritables chefs-d'œuvre d'intelligence 
et de piété. Des peintres contemporains ont tra- 
duit fidèlement les maîtres d'autrefois : d'incompa- 
rables copies sont signées de noms illustres. Rem- 
brandt a eu Bonnat pour traducteur : Raphaël, 
Merson et Baudrv ; Michel-Ange, Aimé Morol 
Tintoret, Machard ; André de! Sarto, Jules I 
febvre ; Holbein, Henner. Nous en passons 

Cette tradition, qui remonte à l'administration 
de Colbert, ne s'est point perdue. Xos jeunes prix 
<\r Rome nous envoient toujours leurs copies 1 
mentaires. Ils trouvent parmi les travailleurs 
libres plus d'un concurrent exemplaire : il es1 
encore des copistes dignes d'interprét. 1 les grands 
créateur^. 



L'administration de Beaux Vrts di manda, voii i 
six ans bientôt, a M. Ypermann de se vouei à un, 
tâche d'enthousiasme et d'abnégation. I 1 
tures murales du palais Schifanoïa, di I 
sonl condamnées i"i ou tard à périr. Le service 
italien dis monument-, historiques m assure de 
son mieux la conservation ; mai-- le temps es1 un 
ennemi implacable, qui continue obstinément 
crime. Au jour, heureusement lointain enco 
le chef-d'œuvre de L'école ferrarajse ne sera plus 
qu'un souvenir, nos arrière-neveux devronl à un 
artiste français du w' siècle la joie d'en posséder 

1111 1 M'I ■ '.i ■ I . I 

M. Ypermann s'inscril désormais modestement 
dans les fastes de la maison d'I 

Aller vivre pendant plusieurs moi i 

enfermé dans le génie des autres, n'esl ci 

quelque chi»e de nuble et de tOUI liant ? NOUS i en 

liions visite, ces jours derniers, au bon peintre 
interprète; il nous accueillait, du haut de son 
échelle, avei une courtoisie où se mêlait un peu de 
gratitude. Ypermann voit passer les touristes el 

de se mêler à leur-- enl 
d'un ami sini ère est une di 

monacale. Hiet maître ! ! nnat 

qui venait lui apporter le \ de 

sa louange. Aujourd'hui il veut bien nous 
les honneurs des vieilles murailles auxquelles il 
dispute pieusement ■ eauté condamnée. 

On dirait, à l'entendre parler de ses 



D J J 



L'ART ET LES AELISTES 




lais Schifanoïa. 



FERRARE -- courses de cavaliers, d'hommes et d'axes 



un de ces cénobites des ateliers franciscains, qui 
ne maniaient leurs brosses qu'après une oraison. 
Ypermann commente l'école ferraraise avec la plus 
vraie et la plus simple éloquence. 

Les fresques du palais Schifanoïa ont passé deux 
siècles sous le badigeon. Ce fut seulement en 1840 
(pie le Bolonais AlcssandroCoinpagnoni les délivra 
de leur prison de plâtre. Depuis soixante-sept ans, 
l'érudition s'exerce à les commenter. L'exégèse 
artistique est une science toute moderne et digne 
de tous les respects, mais l'admiration 'muette est 
une joie du cœur. Nous oublions les écrits savants 
pour jouir naïvement du génie de la haute Renais- 
sance en une de ses plus rares merveilles. 

Mais hélas ! qu'il en a été saccagé, de ce génie, 
par l'outrage des hommes et des siècles ! Des douze 
fresques premières, sept seulement demeurent à 
peu près visibles. Les humanistes les plus subtils 
avaient arrêté le programme de cette savante 
décoration ; leur esprit encyclopédique et raffiné 



inspirait les peintres dociles ; l'allégorie et le sym- 
bole étaient imposés aux artistes par de doctes 
lettrés, volontiers alchimistes, amoureux des 
énigmes et un peu sorciers au besoin. Toutefois 
l'âme italienne demeurait quand même joyeuse- 
ment éprise de la vie. Sous prétexte de mythologie, 
c'est le peuple lui-même, dans tous les aspects du 
travail, que racontent les peintres des princes de 
Ferrare. 

De bons princes, en somme, d'une scélératesse 
avenante et cruels sans l'ombre de morgue. Fran- 
cesco Cossa, qui fut maître de l'œuvre, peignit 
de sa main les gestes du duc Borso. Portraitiste 
d'une précision de médailleur, Cossa indique net- 
tement la psychologie de son prince. Borso d'Esté 
se présente à nous sous une apparence de bonho- 
mie ; le profil, un peu moutonnier, semble paterne 
et rassurant. Tout au plus pourrait-on se métier 
des lèvres minces, qui se serrent en une grimace 
de ruse. Le bon duc n'était peut-être qu'un habile 




FERRARE -- triomphe de véni s 

5i4 



L'ART ET LES ARTISTES 



virtuose en popularité, 
[i i .1 Si hifanoïa, il se 
reposedu pouvoir, comme 
Marie-Antoinette à Tria- 
non. Ce petit palais d'Es- 
qtrive-ennui, construit loin 
du ca ' Eai ouche, dans 
la. grasse campagne émi- 
lienne, fut aussi le Sans- 
Souci ferrarais. Borso ; 
est représenté dans ses 
attitudes de repos, d'équi- 
té et de plaisir. 11 pari 
pour la chasse, il chevau- 
che, il reçoit des placets, 
il rend la justice, il tait 
l'aumône. Les faucon- 
niers, les bouffons et les 
lettres lui composent un 
cortège de vacances. Là- 
haut, dans la partie su- 
périeure de la fresque, 
les dieux de l'Olympe 
humaniste voisinent gaie- 




ment avec les heureux 
paysans de la banlieue de 

Ferrare. Mme Vénus, qui trône impartialement 
entre les figures symboliques de la Félicité 
maternelle et de la Débauche, préside aux ébats 
de- amoureux. Les amants vivent sous ses yeux 
indulgents un éternel avril ; il en est parmi eux de 
d( licieusement chastes et discrets. 

D'autres s'oublient un peu, en toute innocence, 
sans songer qu'ils figureront un jour sur des i ai tes 
ostales. 

La cour de Borso, ingénue, féroce, exquise, si 
tranquillement païenne, ignorait la honte. Le duc 
n'était point vergognoso. Il aimait les chevaux de 
sang et les belle- impudiques. Cela ne l'empêchait 



Pal* 

FERRARE - le bouffon chez h roi 



,iui unemenl I ■ 

et prompt justi- 
cier. Nous savons qu'en 
(lia publi- 
qui ment i pteui 

des douane-, cou] 

tions. A] 
mesure de gouvei nement, 

Nous le - 

iou la protection de 
ire, dieu 

nts et des malan- 
drins de son duché ; le 
jigm du Cant er 
tège, em adi é des deux 
allégories du Vol i 
I i I .nllite. Lettn 
peintres collaboraient à 
li n.iie dans un esprit 
d'optimisme qui fait hon- 
neur au patronat du duc 

I ',ui 51 1 

On sort du palais 
Schifanoïa le 
hanté d'images somp- 
tueuses, tout étonm de ne pas trouver un palefroi 
devant la porte aux tons^d'ivoire jauni I i 
semble dormir sousun lourd soleil. L'herbe pousse 
entre les dalle- de la i ai te. La \ ie moderne 

a l'air de se cacher. Accoudée à un pilastn aux fins 
rinceaux, une brune fillette, d'une grâce bibliqui 
nous regarde passer, sans un geste. Elle nous suit 
de ses yeux profonds et tristes.jElle se senl admi- 
rée et veut dédaigner de le remarquer. v .i noblesse 
n,ii i\ e noi consi le de toul ce que non- \ enons 
n gretter de beauté perdue. ( ette enfanl ma- 
gnifique et minable, c'est l'aine de Ferrare 
persiste quand même une fierté de seigneui 

Henry Ri h jon. 



LA SAG1APA FÂMSLIA 



LA personnalité de Gaiuli a besoin d'être 
soigneusement détaillée pour être saisie en son 
ensemble. Qu'on nous pardonne, donc, le désordre 
anecdotique de notre article, car il nous est dou- 
blement imposé par le manque d'espace et par la 
complexité psychologique de l' artiste-architecte de 
la Sagrada Familia. 

Gaudi est un mystique méridional, ardent et 
passionné, qui concevrait aisément, dès nos jours, 
un Jéhovah, auquel se sacrifier. En pensant à 
lui, je me suis rappelé souvent ces sombres figures 
■ les peintres de l'ascétisme italien, leurs Christs 
au flanc blessé, et leurs Madeleines se traînant fré- 
missantes, avec des baisers sur les lèvres que la 

lièvre volatilise. 

Il accepte tou- 
jours les dogmes 
1rs plus aigus et 
les interprétations 
les plus exaspé- 
rées. « La vie est 
châtiment du pé- 
i hé. Malheur à 
qui voudrait para- 
chever sa propre 
rédemption, ici- 
bas, dans le mon- 
de ! Un seul che- 
min pour être : 
( 'est périr.... » Et 
si vous lui parlez 
di la gloire de 
Dieu dans la 
chair, du triomphe 
de l'esprit dans la 
forme-, de tout ce 
( hristianisme, en- 
lin, plus aimable, 
il vous répondra, 
fermant ses yeux : 
« La mort ! la 
mort! », et pas 
d'autre rédemp- 
tion que la mort ; 

UNIQUE PORTRAIT DE GAUDI C eS * E-Vanglle 
[D'après un instantané) qui parle: -L'ar- 




bre ne fleurira que lorsque la graine sera pourrie 
dedans la terre ! » 

Gaudi est un croyant qui ne discute pas : il 
jette toujours violemment son opinion sans une 
raison, sans un appui, sans un argument ; il ne 
cherche pas la conviction, mais la foi ; jadis, il 
eut été un de ces moines qui s'en allaient, 
prêchant aux hommes la sainte cause, en leur mon- 
trant la croix... et, au besoin, le feu. 

Ce qui est étonnant, c'est que tout cet apparat 
de loi dogmatique n'arrive pas à tuer, chez 
Gaudi, la manifestation abondante d'une puis- 
sance de vision presque orientale, ni son amour, 
m sa conception «l'une nature presque mythique, 
à force d'expression. « Il est capable, m'écrivait 
jadis un de ses ami., même de prononcer avec 
une pitié sincère et émue une litanie quelconque, 
ridicule et banale, du culte idolâtrique, parce qu'il 
vil en amour et c'est son esprit d'amour qui se 
répand sur la piteuse lettre.... » Et ce même ami 
finissait : « Dans tout cela je vois quelque chose 
qui pourrait nous expliquer aisément la psychologie 
delà Sagrada Familia, si compliquée et si sincère, 
si ardente et si ritualiste à la fois ! » Mais, dire le 
feu, dire le rite, n'est-ce pas dire, en deux mots, 
toute l'Espagne? 

Notre artiste est, parfois, paradoxal et, s'il ne 
bâtissait ses fortes œuvres, nous pourrions le 
prendre pour un illuminé déliquescent. Un jour, 
comme il travaillait aux vitraux de la cathédrale 
de Palma, ses amis apprirent qu'il rêvait à la 
construction d'un giand monument tout en cristal. 
« Avec le fer, disait-il, aujourd'hui mon rêve serait 
bien possible : on luirait les angles ; la matière 
gonflerait, abondante, en rondeurs d'astre : et 
le soleil y pénétrant de tous côtés, il deviendrait 
une image <lu Paradis. On tirerait parti des con- 
trastes, et mon palais serait encore plus lumineux 
que la lumière ». Dernièrement, l'idée le hantait 
de construire un grand bateau, à l'allure décorative 
et fantasque. « U"n bateau, nous disait-il, c'est la 
demeure idéale. Il a, dans la quille, sa personnalité 
et son indépendance, contrairement aux autres 
bâtiments, toujours forcés de vivre cloués là où 
ils sont nés, incapables de mouvement, et privés 
de variation ». On me dit que cette exaspération 



5i6 



L'ART 



LES ARTIS l I 




VUE DENSEMBI.E DE I. ABSIDE ET DE LA FAÇADE LATERALE DROITE 




FAÇADE LATÉRALE DRI l] ! 

5*7 



L ART ET LES ARTISTES 




LA PORTE DE LA VII 



(état actuel) 



pour vivre, à son aise et librement, dans la 
rigueur et la précision de la science. Comme le 
note un critique catalan, « les systèmes 
de construction employés actuellement par 
Gaudi ont ordinairement leur origine dans 
la théorie hypothétique de la fibrosité des corps 
flexibles et des moments d'inertie de leurs sec- 
tions, grâce à laquelle toutes ces formes fan- 
tastiques et mouvementées, semblables aux 
combinaisons capricieuses d'un mauvais songe, 
ont une génération géométrique définie et pré- 
cise ». 

Mais nous sommes pressé d'arriver à cette 
Sagrada Familia, qui n'était, au commence- 
ment, que l'œuvre d'un petit groupe decroyants, 
et qui est devenue, à la suite de quelques an- 
nées, grâce au génie de l'architecte, l'œuvre de 
tout un peuple, sans distinction de croyances 
ni de se< tes, la manifestation artistique la 
plus intégrale qu'ait produite l'Espagne de notre 
temps. 

C'est d'abord Maître Villar, un architecte 
à la renommée officielle, qu'on chargea de di- 
riger les travaux de la Sagrada Familia. Il n'en 
fit que poser les fondements. Après cela, l'ar- 
gent manquant, et les terrains de construction 
se trouvant fort éloignés du centre de la ville, 
il chercha à s'en débarrasser et donna sa dé- 



mentale atteint parfois, chez Gaudi, le degré 
d'une hallucination visible. Un jour, comme un 
de ses amis lui demandait qui devrait finir son 
œuvre, après sa mort, étant donné qu'il ne 
laisse pas de disciples, l'artiste répondit : « Ce 
sera Maître saint Joseph qui la finira.... <> Et, 
positivement, il y avait dans les petits yeux 
bleus et aigus de l'homme l'émerveillement 
précédant les grands mirai les. 

L'architecte était, à ses débuts, dur, recti- 
ligne et passionné du gothique comme >'il se 
sentait son continuateur. Depuis lors, il a beau- 
coup changé. Il a la connaissance réfléchie de son 
ait. Il persiste à croire que l'architecte moderne 
doit partir «lu gothique, oubliant toute l'archi- 
tecture de la Renaissance, qu'il appelle un éga- 
rement littéraire du vrai chemin; mais il affirme 
que dès aujourd'hui les nouvelles formules 
mécaniques créeront un type nouveau d'archi- 
fcei ture, Ce n'est pas qu'on doive tirer l'art des 
formules, c'est qu'on vivra artistiquement dans 
les formules. Il est, par exemple, présumai île 
que les prêtres babyloniens connaissaient de la 
science mécanique plus que nous-mêmes ; son 
an, pourtant, ne pouvait être autre que ce qu'il 
lut, i ai l'architecture n'avait pas encore atteint 
ce degré de maturité dont tout art a besoin 




ANGLE DU CONTREFORT 



518 



L'ART ET LES ARTIST1 



mission. C'est â ce moment, el d'après l'avis 
de M. Martorell, architecte aussi, qui était un 
esprit juste et éclairé, qu'on pria Vritonio Gaudi 
de vouloir bien prendre l'initiative des travaux. 
Il ne se dissimula point les diffii ultés d'une 
pareille besogne; mais, son espril hardi pen 
chant naturellement vers le mystère inédit delà 
future basilique, il accepta. 

'Gaudi termina la crypte dans le style roman 
qu'exigeaient les fondations déjà posées par Vil- 
fer ; mais il bâtit l'abside gothique et, à chaque 
contrefort qui perçait l'air, obéissanl à sa vo- 
lonté, l'esprit nouveau de Gaudi se réformait, 
s'affirmait se déroulait, armé de lumière, comme 
dit l'Écriture. En arrivant au croisé, à l'angle 
de l'abside et de la façade latérale, toute l'œu- 
vre resplendissait déjà du nouveau style. 

|e tiens cet angle nord du croisé puni- le 
morceau le plus sain et le plus fort qu'aient 
produit l'art et le génie de Gaudi, dans, tout 
l'ensemble de son œuvre. 

La porte du levant, cette construction morbide, 
pâteuse, comme si la Vie elle-même surgissait des 
formes inanimées au premier rayon du jour, qui 
est aussi celui de Bethléem et celui de l'Orient ; 
cette porte où les bases deviennent des tordus 
gigantesques, et les colonnes nuages, et les mou- 





LA PORTE DES ROSES (dans le cl iti 



r\- DES ANGES DE I ANNONi IATK (N 
i >é\ ail d orni menl ation de la " port* le la Vii 

lui es feuilles, et La piei re lumièi e ; cel te 
I T ie où tout chante, où tout conservi encon quelque 
chose de tendre, de nouveau né; ce Noël énorme 
où il y a l'émerveillement pacifique des m; 
familiers et l'imprécision abondante des songeries 
dans les neiges, elle est peut être moins architei 
tonique que l'angle du croisé, mai- elle est si pleine 
d'un sens poétique, si frissonnante de \ ie, si belle ! 

Ajoutons que, dans cette porte où la Naissance 
du Christ esl représentée, nous y trouverons tous 
quelque chose de nos pi optes profondeurs spiri- 
tuelle-, car il y a, en elle, ce qui, en somme, restera 
de tout sentiment religieux : le- couches éternelles 
de l'éternelle Vierge, l'épanouissement de la Nature 
<n Dieu. 

Du côté opposé à cett< porte, on verra celle «le 
la Mort. Le soir, les feux du couchant viendront 
brûler ces piei res tragiqu* . arl orant, dans la 
dci me et dans le sang de l'Astre, ses contr; 
d'ombre et de lumière, ses colonnes brisées, ses 
aies etaxes, l-'asj métri di -' - • I ' 

redoutable et fatal, on verra le grand centurion 
romain, dans l'apparal de ses aunes et de son i heval 
énorme : de l'autre i ôté, i e s, -1,1111 le- trois ci ntu- 
rions, aux regards abrutis de cupidité, se dispu- 
tant au sort les vêtements glorieux et symboliques 
du Fils de Dieu. Au milieu, le Calvaire et la Croix. 
Et. demain, les meurt de-faim, les déshérités, les 
misérables viendront chercher dans cette porte 
li mu 1 . ons< il et l.i voix sans larmes de l'i | 

ique. < >n dirait que I iaudi s'attend â 1 1 défilé 
lamentable des souffrances humaines devant sa 
porte de la Mi rt. < ta dirait même qu'il Li 
Cai ( 'est dan • 1 ette sombre masse de la douleur 



51g 



L'ART ET LES ARTISTES 



humaine pétrifiée qu'il i ompte appuyer ses quatre 
clochers, à la forme conique, perçant le ciel et 
armés de cloches.... Et vous escomptez déjà toute 
la po journées finissantes, dans ce coin, à 

la signification dantesque, où, Y Angélus sonnant. 
onzes rythmiques verseront tout l'émerveille- 
ment triomphal du son sur toute la fatalité de la 
détre 

est, d'ailleurs, par F abondance des clochers 



des formes arrivées déjà à un degré de signification 
hyperbolique, la symphonie glorieuse des bronzes 
dira l'âme du Temple, en rendant, vivante, la 
musique de ses lignes. 

Je voudrais vous parler encore de ce cloître, 
cœur de l'église, que Gaudi compte bâtir au dehors 
de l'édifice. C'est avec la ferveur d'une piété 
maternelle qu'il y voit, de cette façon, ouvertes 
à tous les chaudes entrailles de son église. Et ses 



i m li 




M\l ACTUEL DE L'INTÉRIEUR DU TEMPLE 



que Gaudi tient à laisser dans son œuvre le signe 
de son temps. Il y en aura un peu partout, de ces 
clochers. Quatre sur la porte de la Mort, quatre sur 
celle de la Vie, quatre encore dans l'abside et quatre 
sur le frontispice, regardant la mer. Ces clochers 
affecteront la forme conique, qui est, paraît-il, 
la plus rationnellement apte à rendre les sonorités ; 
les cloches elles-mêmes seront remplacées par des 
longs tuyaux en bronze qui vibreront harmonieu- 
sement de façon à produire des accords parfaits 
et, les jours des grandes fêtes, sur tout l'ensemble 



yeux latins goûtent d'avance la vision colorée des 
multitudes défilant le loue du cloître, les dimanches, 
et déroulant, en plein jour, l'or des chasubles, l'or 
des cierges, l'or des ostensoirs, dans l'air du midi 
dore de soleil et av& , au fond, la vibration intense 
ele la mer faite de bleu et de lumière. 

Près du cloître et en bas de la plate-forme où se 
dressera la basilique, l'architecte songe à édifier 
tout un peuple de petits ateliers d'artisans — menui- 
siers, forgerons, vitriers, maçons — «d'où montera, 
dit-il, la rumeur du travail, comme un bourdon- 



520 



l ' \kï 11 1 ES A.RTIS1 l - 



m mriii d'abeilli 5 vers l'église ens< ileilli 
mystique.... lEtceseronl ces artisans qui, à l'abri 
du grand édifice, tâ< heronl di conservei la piété de 
son art. 

N'allez pas < roire que toutes ces vues d'en iemble 
nuisent, chez Gaudi, au soin du détail, famài 
n'a été plus curieux des recherches minutieusi - di 
son, art. Personne que lui ne collabore à son œuvre. 
Pas même des sculpteurs. Quanl aux statues e1 



mts, trop métii uleux : il s'entoi 
d'ignorants an b< mm \ i ilonté i 

n'onl 'i éjugés, dit-il, et je pui '< foi 

Grâi .1 cette 1 yrannii d sa volonté uniqui 
aucun détail, dans son œuvre, ne nuil à lîharmonie 

à li i" nsée d'ensemble. Pas m ■ 
ouvei ti là où la lumièn pourrait fairi d 
,iu senti ni du lieu. Pas un meuble placé là où 




COIN D'INTÉRIEUR : A GRAND ET PETH I OCHER 



aux moulures ornementales, c'esl lui-même qui 
les si ulpte en se servant habituellement démoulages 
sur nature dont il ne lait parfois que simplifier 
et fixer les lignes pour y ajouter quelque chose 
d'éternel à son expression. Il a de- procédés à 
lui pour la construction et la peinture des \ n 1 aux. Il 
fabrique les meubles qui devront servir aux besoin:. 
du culte. Il dessine les autels. 1< le- tapis. 

Excellant clans l'art des vieux forgerons catalans, 
c'esl aussi lui qui lait les grilles, le- lampe 
détails des portes, etc. Il n'aime pas les ouvriers 



une Ininii ou manquante pourrait jouer 

mauvais ' quilibre d< 

1 iaudi .1 ses théo 
la lumière, qu'il ménage en adorateur et en amant 

extasié. v i la I I 1*- d'un 1 ■ 

lumière en est l'âme. Au dedans, su 
l'espai 1 ' 1 -mi amplitude rythmique qi 

té du monument, mai- c'est la lumièn- qui 
I rs, que devien- 

le- conti 
mbre et de lumière?... 



i^i 



L'ART ET LES ARTISTES 




Gaudi le 
connaît bien, 
cet enchante- 
ment de la 
lumière, et il 
doit à des sa- 
vantes con- 
templations, 
à des longues 
recherches , 
l'ait de le 
provoquer et 
de s'en servir 
au profit de 
son œuvre. 

Un jour, un 
étranger ■ — 
c'était juste- 
ment un Pa- 
risien illustre 
— contem- 
plait, au soir, la masse harmonieuse et Manche' 
de la basilique, et, se tournant vers Gaudi, qui. 
lui aussi, était en contemplation muette devant 
son œuvre : « ( 'est, lui dit-il, la dernière il. 
thédrales ?... 

- Non, c'est la première de la série nouvelle! » 
répondit Gaudi. Et le futur, passant en vision, 



DETAIL DECORATIF 



frôla ses yeux. 
Cependant, 
une chose est 
ce: taine: c'est 
que Gaudi a 
fait de la Sa- 
gradaFamilia 
un monument 
plein de l'es- 
prit des hom- 
mes et qui 
porte en lui 
la marque de 
son temps. Si, 
quelquefois, 
l'Humanité a 
besoin, dans 
son pèlerina- 
ge, d'un lieu 
de repos, d'un 
séjour plein 
de signification et digne d'elle, nous lui mon- 
trerons ces pierres harmonieuses : tout idéal, 
toute grandeur y tiennent ; car de Gaudi, son 
maître, elles ont appris à loger ce qui ressemble 
le plus à l'Humanité : l'âme sincère d'un .homme. 

E. Marquina. 




DETAIL DECORATIF 



MARY CASSATT 






Portrait d'enfant 



L'Art et les Artistes 




FEMMES DE PONT-L AB 



LUCI 



I 



Aux yeux de l'historien qui voudrait expliquer 
les révolutions de la peinture, une antithèse 
oppose la féerie changeante de la lumière au ton 
local de l'objet qu; la reçoit. Et ce serait la lutte 
éternelle entre la sensation vague et la tonalité 
robuste : aussi bien l'impressionnisme a précédé 
les impressionnistes, et c'est peut-être en ce sens 
tout pictural que Delacroix discernait dans 
art dis poètes et des prosateurs, car il ne suffit 
pas de peindre des hamadryades ou des villageoises 
pour appartenir à l'une des deux famille- artisti- 
ques; et, comme tout se tient, les magiciens de 
l'atmosphère ont une tendance à noyer la tonne 
dans un rêve superficie] ou profond, tandis que les 
observateurs du ton réel montrent toujours un 
penchant plus scrupuleux pour la construction du 
caractère individuel, pour l'écriture fermi 
en se tenant plus près de ce qu'ils voient. Le- pre- 
miers sont éblouis par la surfai e; les s îds riva- 

lisent de puissance avec la matièn Les uns 



ht ut , le- autre- observent. On trouve la 
i l'impress ion d Fra onard a Reno 
Beshard, à Claude Monet, et, dans le doma 

rieur de l'ombre proi le.de Rembrandl à 

riei. : grands prosateurs de la palette, au conti 
Velazquez el Franz Hais turent le- génies fami- 
liers de la première étapi énergique de Manel : 
ni era tent-ils pas plu- exai temenl i eux de 
Luciei 5 

l'n momenl » tnture fr: voilà ce 

qu'un tel nom rej >i lepuis quinzi 

qu'il représentera dans l'avenir, avei Cottet, 
Ménard el quelques autres; et, dans le groupe 
rénovât en: qui personnifie la plus ré< i nte évolution 
de notre sensibilité, ce nom s'est imposé vite, avet 

l on d'analj - 1 

A l'heure déjà lointaine où nos impres-ionni 

n plus vaporeux, semblaienl les primitifs 

d'un art nouveau, qui se doutait qu'après tant de 

réclamé p dirait 



o^j 



L'ART ET LES ARTISTES 



sur la palette? Ainsi le voulait, pourtant, la loi des 
contrastes. Tandis que l'impression tournait à la 
rêverie décorative et que la toile blanche était 

I le plus raffine de l'art documentaire, quelques 
es gens, issus des maîtres et des musées, s'en 

nt confiants vers la vie ; leurs yeux rencon- 
traient un art volontairement décoloré, que la 
passion de la lumière orientait vers la grisaille ; 
un naturalisme timide succédait à l'impression- 
nisme exaspéré : sans se laisser conquérir par L'un 
ni par l'autre, ils poursuivirent courageusement 
leur évolution qui parut une réaction ; ils surent 
se préserver des pâles couleurs de la mode, en pro- 
fitant des derniers progrès : sentiment des valeurs, 
loi des complémentaires et coloration des ombres ; 
mai-- l'ombre ne les effrayait pas.... Fromentin 
dirait que ces héritiers des maîtres d'autrefois nous 
ont ramené t de la nature à la peinture ». 

Pendant la vogue du plein-air aux verdures 
pâlies, le clair-obscur du foyer retient un jeune 



peintre de vingt-quatre ans qui débute, au Salon 
de 1885, en affirmant sa nature affectueuse autant 
qu'observatrice : et sa première toile est le portrait 
de sa mère paisiblement accoudée, bientôt suivie 
de l'image d'une aïeule à papillotes ; dans le 
1 aime ancien de la rue de Babylone, il a vu ces 
intimités rétrospectives qu'il évoquera plus tard, 
en 1902, pour encadrer la visite des Sœurs quê- 
teuses. C'est un Parisien, mais un Parisien fidèle 
à la rive gauche, la rive studieuse et savante ; 
sa jeunesse s'est tout entière écoulée dans le quar- 
tier Saint-Sulpice, entre le lycée Louis-le-Grand et 
l'école Bossuet : et, déjà, ses dons innés d'observa- 
teur ont pu s'exercer avec profit sur le monde 
ecclésiastique, avant de le retrouver plus martial 
au fin fond de la Bretagne ; en même temps, le 
peintre prochain des messes bretonnes regarde 
impartialement la bourgeoisie aisée dont il sort et 
dont il sera bientôt le miroir précis. 

C'est l'artiste moderne, qui n'a point d'histoire, 




UNE FAMILLE BIGOUDINE 



I ' \K I E I 1.1 - \K 11- I I - 



e1 qui ne peut rappelei à ses 
obstacle plus ou moins pathétique à a voi 
de peintre, aussitôl après son volontariat. ' i I 
l'artiste lettré, qui, discrètement, prend une 
palette comme il a fait ses humanités, très d 
du bohème tap igeui de naguè i e i >u de jadi 
l'obscur ou triomphant rupin, resté peuple, qui 
peint de fades mythologies en plaisantant grasse 
ment. A part Jules Didier, l'un des derniers sur- 
vivants du paysage poussinesqm i : peut-êtri 
Delaunay, le portraitiste de rare françai le 

n.nii de ses maîtres, Bouguereau, Robert-Fleury, 
ne nous apprendrait rien sur l'orientation de ses 
qualités : il est beaucoup plus intéressant de retenii 
que Cottel lut l'élève de Roll. C'esl à l'école 
mutuelle de l'atelier Julian que Simon dit avoir 
appris le meilleur de la technique indispensable, 
avei Georges Desvallières, Ménard et Minet. 

De 18S5 à iSi)2, on le retrouve aux ( Bamps- 
Élysées » : passés inaperçu-, ces premiers Salons 
le reflétaient déjà tout entier, du moins dan-, ses 
vieux ; à des jurys moins aveuglés par la lumière 
diffuse, ils auraient pu suggérer le double avenir 
du jeune peintre dans l'unité de sa franchise : des 
portraits de famille et des choses \ ues, le sentiment 
et l'observation. Le nouvel exposant délaisse vite 
la fable et Y Homme i/iti court après la fortune afin 
'l'étudier de ses propres yeux clairvoyants le 
mois de Marie dans une chapelle rustique, avec le 
geste de la jeune fille qui balaie les marches de l'au- 
tel, ou la victime du travail, portée chez le phar- 
macien : mal placé, mal vu, donc longtemps oublié 
par les salonniers pressés qui n'interrogent que la 
cimaise.... .Mais Fantin-Latour avait remarqué 
silencieusement la supériorité de ses portraits; 
et, comme Fantin-Latour. qu'il ne connaît point, 
Lucien Simon recherche d'instinct les portraits 
groupés, où la réalité se fait expressive : une 
Lecture entre amis, le soir, dans l'atelier, sous la 
lampe, ne touche point le jury des récompi 
de 1888, mais rattache à la tradition Iran 
une modernité du meilleur aloi. La promesse • 
tenue cinq ou six ans plus tard, au nouveau Salon, 
rival de l'ancien. 

Quand le fils tendre, l'ami sur est devenu le 
beau-frère d'André Dauchez, le peintre a bientôl 
d'autres belles occasions de portraits groupés . la 
famille qu'il s'e-t créée va poser devant lui. Que 
d'inspiration, pour qui sait la voir, dans l'évolution 
du home qui s'accroît avec les année-, qui s'anime 
de rires et de pleurs ! Que de motifs vraiment 
picturaux dans l'analyse attendrie de l'enfance ! 
Il y a plus d'un poème plastique dan- les bras nus 
d'une jeune mère entourant la chevelure amoureu- 
sement épandue du bébé rose au sexe indéi is dans 
sa robe! Et la lèvre en fleur de l'enfant joufflu, 




t'N CARRIEK 1 i ro 

renversé vers le sourire maternel' Poème fu 
comme la vie qui passe, mais fixé par un tendre 
■ >■■ oii -m Salon de [894, dans le cadre intitulé 
. i Miens. Et l'enfant grandit, la famille augmente, 

roupe admirant des p. in nts se rappn 
lui 1897, trois jeunes dames assises fonl cercli 
autour de l'aïeule heureuse, c'est-à-dire résignée 
hauffer son hiver à la ji une affei tion du bam- 
bin qui s'appuie contre elle : le peintre s'estompe 
au second plan, songeur, effacé, discrel ; l'atmo 
sphère esl saturée de sentiment ; mais, depuis 
M. met, la virtuosité de l'exécutant 11'uv.ut rien 
illuminé de plus soyeux que tel 1 1 ayé jaune 

et noir. L'idéal du peintre est -1 positivement 
arfi 1 1 n. u x que c'esl 1 m on la famille qui l'inspire 
en ses pâme aux di 1 oratifs .1 peine -1 le souvenir 
de Puvis de Chavannes allonge une colline sousle 
mauve qui sert de cadre à la Mtisiqu 
par une Main he violoniste, assise sur un 
I ianc de jardin ; mais l'intimité très supi 



L'ART ET LES ARTISTES 



la Peinture >e contente Je faire poser l'enfant dont 
la petite jambe noire chiffonne impitoyablement 
I i ilie jupe maternelle.... 

Cinq ans plus tard, en 1901, ce n'est plus l'en- 
e remuante, niais la vieillesse casanière, l'au- 
guste douceur « des vieux époux usés ensemble 
par la vie », le couple assis en silence dans un inté- 
rieur ordonné, 
traditionnel et 
patriarcal com- 
me ses hôtes ; cela 

naturellement , 
sans évocation 
fantastique ; et 
sans oublier la 
broche ou le bon- 
nel noir àrubans, 
un admirateui de 
Balzac a pu lire 
tout impasse dans 
ces physionomies 
vagues, ces mains 
noueuses et ces 
attitudes raidies ! 
La maturité des 
jeunes couples 
heureux dialo- 
guait, l'année sui- 
vante; en la Cau- 
serie du soir, au- 
tour de la nappe 
mystérieuse où 
l'or tremblant des 
bougies lutteavec 
les dernières froi- 
deurs d'un cré- 
puscule vert : la 
lente rivière bre- 
tonne reflète 
l'austère enchan- 
tement des longs 
jours ; et ce ta- 
bleau, dans son 

ombre, exhale la mélancolie du bonheur. L'enfance 
grandissante, qui ne manque pas d'ajouter la grâce 
Monde des fillettes à la très originale Soirée dans 
un atelier, s'empare d'un Jour d'été qu'elle emplit 
de ses trois frais visages aussi lumineux que la 
grande brise parfumée qui vient de la mer nous 
sommes en i<i"<>. et, tout à l'heure, il faudra 
marquer, sous la persistance de ses affections, 
l'évolution du peintre. 

Depuis la Lecture entre amis, l'amitié n'est pas 
oubliée. Dès 1899, n'est-ce pas elle qui groupait 
cinq artistes contemporains dans le bel atelier du 
boulevard du Mont-Parnasse?' On cause après 



déjeuner, le cigare aux doigts ; une main dans sa 
barbe fauve, le calme Charles Cottet discute avec 
le robuste René Ménard ; les deux frères Saglio les 
écoutent ; Dauchez rêve : l'attitude même est la 
révélation du caractère, et l'individualité des phy- 
sionomies ajoute à la signification du groupe : 
car cette toile est une page d'histoire. Les voilà 

donc réunis ceux 
qui, sans d'abord 
se connaître, ont 
hâté les destins 
de la peinture 
française ! L'au- 
teur seul s'est 
éclipsé ; mais sa 
peinture le nom- 
me. Et cette page 
magistrale, où 

s'harmonisent 
les noirs, le rat- 
tache à Fantin- 
Latour, libre héri- 
tier de Courbet : 
vers 1864, le no- 
vateur de YHoni- 
mage à Delacroix 
ne visait super- 
bement qu'à la 
Vérité qu'il vou- 
lait évoquer dans 
ses « allégories 
réelles » ; trente- 
cinq ans plus 
tard, et sans rien 
évoquer, Lucien 
Simon compose 
volontairement, 
car il sait qu'un 
portrait même se 
compose, et son 
naturalisme est 
préoccupé d'un 
retour au style ; 
mais, loin d'être un désaccord, ces nuances devinées 
ne font que fortifier la tacite parente de ces deux 
francs intimistes : car l'intimisme (comme nous 
disons) a précédé l'impressionnisme, un tel rappro- 
chement nous l'exprime, et l'art vigoureux que 
l'histoire serait tentée de prendre pour une réaction 
ne fut qu'un des aspects retardés de l'évolution, 

Historien ^aiis le savoir, Fantin-Latour a peint 
la bourgeoisie laborieuse, la famille grave, l'atmo- 
sphère en mode mineur de la lecture solitaire et la 
maison s;nis enfants ; et quand le porte endormi 
se réveilla pour conquérir un autre idéal, il n'eut 
qu'à se rappeler les songes de sa jeunesse wagné- 




FILLETTE DE POXT-L ABBE 



526 



L'ART ET LES AF ["IS1 I - 







LA MI-CAREME 



Dienne. Mais, en sortant du foyer, L'analyste 
Lucien Simon n'a d'autre idéal que la vie ; ce 
recueilli n'est pas un peintre mélomane et ce lettre 
n'est pas un hellénisant : il ne partage pas son âme 
entre Beethoven et Rembrandt, comme son voisin 
Charles Cottet, beau-frère d'Alfred Ernst ; il ne 
songe pas à l'immortalité ruinée de la Grè< e, 
comme René Ménard, héritier d'un sage et des 
R ries d'un païen mystique.... Que trouve-t-il en 
dehors des siens? La Bretagne. Une Bretagne peu- 
plée d'apparitions et de feux-follets? Non, certes ! 
Là-bas, dans le vent du large, la légende, même 
historique, le laisse froid ; et l'Embarquement de 
Saint-Gallonec, sa première toile bretonne, médaillée 
au Salon de 1890, est à peine une exception dans 
son œuvre, étant une scène familiale. 

Et pourquoi la Bretagne? Oui l'attira si loin, 
voici dix-huit ans? Les circonstances, que Gœthe 
apercevait à l'origine de toute création. Depuis son 
mariage avec une artiste, il passe la belle saison 
dans un petit sémaphore désaffecté, qui domine 
l'estuaire de l'Odet ; sous ses yeux rafraîchis 
s'épand l'horizon que laisse entrevoir la fenêtre 



1 m ei te du [oui d\ t I 'aii salin traverse 1 ateliei 
clair. Va là, dan- un isolemenl qui lui plaît, le 
peintre de la famille a continui déci uvrir, 

en explorant aux alentours uni Bretagni >i 1 
qu'elle en parait réaliste au goûl parisien : de son 
lumineux atelier, son 1 ordial et pi nétrant 

pi n oit la lande el la mei : dehors, il rencontre une 
population tassée comrrn le granit primitif des 
menhirs ombragés par les chênes 

Si l'histoire est Ile nommera Simon le 

révélateur du pays bigoudin : les gens de Pen- 
march, de Benodi I Pont l'Abbé furei I 

modèles inconscients ; leur humanité frusti 
posé devant son trail rapidement lavé d'aquarelle, 
lessin de maîtn a saisi sur le vif les Bretons 
chevelus >ous le feutre enrubanné, les Bretonnes, 
femmes ou fillettes, toutes casquées d'énormes 
béguins sur les cheveux tirés : il a noté la courte 
veste masculine ou les tailles épaissies par le ta- 
blier droit ; et quand le vent faucb n du 
monde où l'heure et l'histoire .-'arrêtent, le peintre 
aime à voir jouer les ruban- versicolores sur les 
fonds limoneux : la moindre nuance éclate sous la 



527 



L'ART ET LES ARTISTES 



mélancolie du < iel mouvant qui tache d'ombre et 
la race et la terre : heureux pays perdu, dont la 
laideur est picturale, où la couleur locale maintient 
encore une tradition pittoresque ! Enfin, le portrai- 
tiste a si fortement marqué le portrait de son 
empreinte que celui qui s'inspire dorénavant de la 
région semble imiter son art. 

Jusqu'à lui, la triste Armorique n'avait guère 



naturalisme original : en 1893, le nouvel ami de 
la Bretagne passe au Salon du « Champ de Mars » ; 
et bientôt sociétaire à la « Nationale », il y rencontre 
une cimaise où disposer ses cadres à son gré. Dès 
1893, une Messe à Perguet (Finistère) devance les 
grandes compositions de la Messe en Bretagne 
de 1904 et de la Grand' Messe si naturellement 
composée de 1907 ; c'est à leur premier plan 




LES QUILLES 



inspiré que des paysages verts ou des pardons 
enjolivés ; l'intimiste y déploie librement son obser- 
vation. Simon laisse à Cottet la sombre grandeur 
des repas d'adieux ou des deuils marins « au pays 
de la Mer » ; à Dauchez, les longues perspectives 
qu'embrasse le trait du peintre-graveur ; à Ménard, 
la paix des beaux jours qui semble évoquer, sous 
les pins rougis de l'anse crépusculaire, la tiédeur 
du Midi grec ; ce qui le retient, c'est la brutalité 
morose qui se devine, comme une eau lointaine et 
stagnante, au fond de l'âme obscure de ces gens, 
aussi bien dans la bestialité du Bal breton que dans 
la religiosité des fêtes. 

Autre circonstance favorable à la genèse de ce 



d'ombre que se massent, debout, ces noirs descen- 
dants chevelus du moyen âge : ils suivent l'office, 
obstinés, résignés, figés ; et leur lenteur ne s'anime 
que dans le déroulement de la Procession. Oui sait 
si, devant cette toile, honneur du Luxembourg, 
le Renan de la Prière sur l'Acropole n'aurait pas 
invoqué les Panathénées de Phidias? A seule fin, 
seulement, de mesurer la distance entre l'expan- 
sive douceur d'Athènes et la violence contenue de 
ces derniers croyants de 1901.... Comme le petit 
troupeau se presse encore autour de son pasteur 
autoritaire et de ses blêmes acolytes en surplis ! 
Comme ce porte-bannière émacié se hâte résolu- 
ment sous la bourrasque ! Encore des portraits 



528 



L'ART ET LES ARTISTES 



groupés dans une composition patiente . mais une 
seule âme accorde les individualités les plus 
parâtes, une âme visible et consubstantielle à la 
forme. Ici, l'analyse atteint la synthèse. Aussi bien, 
le regard de .M. Henry Marcel, qui sympathise 
avec la loyauté du peintre, a-t-il vu dans /,/ /', 
-.1 meilleure réalisation plastique 

Cette rudesse bretonne a fortement influencé les 
très i.ues tableaux religieux «l'un observateur 
impartial {Jésus guérissant les malades, ou le l 
ment des pieds le jeudi saint), comme elle a mis sa 
sourde harmonie sur l'admirable étude des Mar- 
guilliers ou la souffrance résignée d'un Asile de 
vieillards. Réalisme intelligent, qu'un Délai 
n'appellerait plus » l'antipode de l'art o ; el si 
l'étrangeté, comme l'ajoutait Baudelaire, m ni élève, 
est le condiment de toute invention d'artiste, il 
nous faut remonter au Pardon de Tronoan-Lan- 
uoran pour retrouver encore plus d'exactitude 
farouche et cette ressemblance imprévue des types 
bigoudins avec les masques tirés de la race jaune, 
qui surprenait si fort, au Salon de 1896, le vernis 

de la galerie Rapp ! Et Simon ne ra< onte ] 
seulement la vie religieuse des rustres, mais 
leur impénétrable plaisir dans l'enfer té- 
nébreux et fétide du Cirque forain, si triste 
avec le travestissement vermillon de son 
trombone mélancolique, ou parmi la foule 
endimanchée qui contemple la nudité musclée 
des Luttes. Pour découvrir tout le pays bi- 
goudin, ne faudrait-il pas suivre le peintre au 
bal de matelots sous les quinquets fumeux, 
au cabaret morne, aux dimanches sentimen- 
taux sur les talus? Le paternel humoriste, 
qui déguise ses trois enfants pour la Mi-carême 
de 1902, nous arrêterait devant la roulotte où 
logent la diseuse de bonne aventure et le 
chien savant. Que nos souvenirs se reportent 
aux expositions de la Société internationale 
ou de la Société nouvelle depuis huit prin- 
temps ! Et la psychologie du peintre assiste 
aux courses, ébahissement des Bigoudnn -, .m 
jeu de quilles entre les pierres primitives, pé- 
nètre dans l'intérieur du patron de pêi tie, 
ou -un l'anxiété du Débarquement dans le 
vent noir de la digue. 

Bienfaisante au développement du peintre, 
la Bretagne l'a conduit à l'aquarelle ; et 
l'aquarelle a modifié non moins à propos -mi 
exécution. Pour travailler l'hiver à Pari-, il 
luit des notes ; et ces notes prises d'après 
nature au pays celtique ont toujours en- 
fermé dans leurs traits nerveux la coul 
l'eau. Dès 1898, le salonnier qui ne 1 
pas la solitude des sections diverses avait 
remarqué d'intenses croquis rehaussés, poui 



les -p> ctati ni- pesants du Cirque forain dans ce 
genre, on n'a pas oublié L'étonnant carton pour 
la Messe en Bretagne de 10114. nouvel ensemble 

ortraits g pés, de têtes parlantes, d'âmes 

rudiment, nir- e1 pensives, peul être supérieur à 
la peinture. 

\u — 1 bien 1 es études estivales, qui découpaienl 
audacieusement les types el costumes de Pon1 
l'Abbé, devinrent elles-mêmes des morceaux, 

puis d co 0] li Li1 enue des fonds 

blancs in plao au décor, le gros papier disparut 

l'atmosphi n proi li des intérieurs ou des 

ciels ; un aquarelliste puissant prolongeait le 
peintre àcôtédi Sargent el de ses vues de Ri 

Si 1 -'' plan- .m premier rang des virtuoses plus 

réfléchis de la peinture .1 l'eau; témoin la Jetée 
de i< »< >7, et surtoul la Religieuse en prière, admi- 
rable tête absorbée dan- la volu] roire. 

1 hez un beau peintre, aucun souci littéraire a* 
prime l'amour de l'exécution ; car la peinture ne 
peut rien sans la forme Mais Delacroix coloriste 
ne remarquait-il pas profondément que l'i 
tion matérielle es1 elle-même toute sentimentale? 




Il 1 M SI k l i 



529 



L'ART ET LES ARTISTES 




LE DEBARQUEMENT 



On ne pose pas une touche sans due inconsciem- 
ment quelque chose. Et des sentiments nouveaux, 
ou plutôt renouvelés, accompagnent les métamor- 
phoses de la facture. Intimiste affectueux ou rigou- 
reux spectateur, le peintre des Sœurs quêteuses 
ou des Marguilliers a toujours montré ses dons 
d'harmoniste, excellant à fleurir une bouche dans 
la guimpe, à colorer une toque noire dans le jour 
blond du vitrail ; et ses aquarelles plus transparentes 
n'ont pas seulement confirmé la probité de son 
dessin, la rigueur de sa construction, le courage 
de son savoir dans un temps d'anarchie plastique 
et morale ; à la force expressive de l'attache et 
des masses, elles ajoutent la clarté colorée de 
l'enveloppe et la fluidité du véhicule ; heureuse 
influence sur la palette allégée ! Sans rien perdre 
de sa largeur lumineuse et de sa touche fière jus- 
qu'à la brutalité, le peintre a laissé la couleur 
limpide conspirer tout récemment avec ses préoccu- 
pations de poésie plus respirable et d'élégance 
inavouée Voilà donc pourquoi les yeux clairvoyants 
entrevoyaient un avenir nouveau devant la Cau- 

• ri n- du soi) '. 

Une harmonie neuve, toujours solide et robuste, 



éclaire un Jour d'été, comme elle enveloppait plus 
chaudement la Soirée dans un atelier : compositions 
à retenir, où l'atmosphère se fait docile à la trans- 
position de la vie. La couleur s'affine en son nouveau 
cadre. Procédés et sujets se transforment. L'artiste 
a regardé le monde qui l'entoure. Jusqu'à présent, 
le Paris du plaisir ne l'a pas plus ému que le bois 
sacré des Muses ; le peintre de la famille et de la 
Bretagne est resté très insensible au voisinage de 
Bullier. Son regard, profond comme sa couleur et 
comme ses sujets, ne s'est jamais égaré dans la 
foule aux jupes insidieuses, aux désinvoltures 
empanachées : Simon l'observateur ne marche 
point sur les brisées du noctambule Toulouse- 
Lautrec ; Simon le familial médite encore moins 
de ravir à Degas la danseuse avec sa vulgaire 
famille. Il n'est point spontanément le peintre,! 
de la nonchalance féminine et de la volupté 
molle ; il ne continue pas le Manet de l'Olympia 
naïvement lascive, ou du Bar des Folies-Bergère 
ni l'érotisme de M. Ingres, narrateur très orien- 
tal du Bain turc ! Il y a longtemps qu'il ne peint 
plus de charnelles fantaisies comme Rarahu, la 
petite Vénus bronzée du Salon de 1896 ; et, 



530 



L'ART 11 I.KS ARÏISTKS 



d'autre part, la personnification, menue idéalement 
familière, de la Musique est exceptionnelle en 
son œuvre. 

Cependant, le soir le hante, avec son oi 
aérienne et son mystère vrai ; c'est vers l'obsi ure 
clarté du soir que se trouve attiré secrètement 
le portraitiste des causeries prolongées on di 
soirées amicales : c'est là que son émotion se 
retrempe, en même temps que sa finesse d'ana- 
lyse, pour donner d'utiles conseils à si liauchise 
de pinceau. Non moins que les jours de l'été 
breton, les soirs de l'hiver parisien ne manque- 
ront pas de lui proposer des délicatesses nouvelles 
et des éclairages inédits ; la couleur lumineuse 
et ses innovations lui réservent de nouveaux 
accords, sans jamais amollir son indépendante 
vigueur dans la surnaturelle magie des reflets : 
la personnalité de Simon n'est-elle pas une des 
plus belles espérances de notre école »? Il se peut 
que l'audacieuse mise en toile du Balcon de 
théâtre ait paru moins réussie dans son jour Lncet 
tain ; mais il faut beaucoup attendre de celui qui 



i de l'inquiétude qui i herche et la décision qui 
réalise ; du rei ueillemenl de la rue de I ' 
à la liscrétion de la rue Cassini, l'élè\ e est pa i 
maître, sans rien abdiquer de ses curiositi 11 

resté lui-même, ironique el tendre, un peu 

tai il e, ré lianl la fi iugue du virtuo e . i v ei 

la sagai ité de ! ol > iei \ ateur. 

Ne forçons poinl notre talent . dirail a mo 
di îtie qui s'anah. 51 à l'é ai t des visionnaires 
par la littérature . mais qui di \ olonti 
appaieiu 1 délii ate ! On la di 
œuvre i omme en ses portraits par Jacques Blanche, 
Ménard ou Cottet Et, dans cette pâleur médita 

et sériet mme le regard devient ous le 

soun il [rot qu'il intet rogi la nature et la 

vie! Quand ce regard de peintre se plonge à son 

tour dan-- la réalité d'un pi tacl ou ! mi l'un 

visage, il 5 découvre sans illusion le refiel di la 
pensée; il tendra toujours à l'approfondir, chei 
chant de plus en plus le style sous l'apparence et 
l'âme sous la forme. 

Raymond Bouyer. 



Cl. C/c. au i . 




COURSES A PONT-L ABBE 



531 



IPOITEAITS COMTI 

(A Propos d'une récente Exposition) 



S 'agissait-il, en l'esprit des personnes qui 
prirent il y a quelques semaines l'initiative 
d'une exposition de « portraits d'hommes », 
de faire, comme on l'a imprimé, pendant à l'expo- 
sition des portraits 
de femmes que 
nous admirâmes en 
1906 à Bagatelle ? 
Ou encore de cou- 
per l'herbe sous le 
pied aux organisa- 
teurs éventuels 
d'une exposition 
analogue, en 1908, 
qui se tiendrait éga- 
lement à Bagatelle? 
Je ne le pense pas. 
Et d'ailleurs, qu'im- 
porte ? On a souhaité 
tout bonnement réu- 
nir une centaine 
d'effigies intéressan- 
tes tant par la qua- 
litépicturalequepar 
la notoriété des mo- 
dèles. Certes, ce n'est 
pas l'illustration du 
modèle qui compte 
en art ; mais vous 
m'accorderez qu'en- 
tre deux portraits 
signés Renoir, nous 
avons le droit de 
préférer celui qui 
représente Wagner 
ou Banville à la face 
rougeaude du caba- 
retier Fournaise. 

D'autre part, en créant ce salonnet, j'imagine 
qu'on songea plutôt à rechercher les portraits 
exécutés avec plaisir que les commandes subies 
sans joie. Lorsque Fantin réunissait autour du 
chevalet de Manet ou devant la figure hautaine 
d'Eugène Delacroix les admirateurs de ces maîtres, 
il ressentait, à les portraicturer, autant de bon- 
lieur que ces artistes à poser devant lui. On ne peint 




RODIN 



bien que ce qu'on sent (cet axiome n'est d'ailleurs 
point vrai que pour les arts plastiques). On a dit 
avec raison qu'un artiste réussissait toujours le 
portrait de sa mère. Cela n'est-il pas moins vrai 

du visage de l'ami? 
Il en va de même 
quand il s'agit 
d'une autobiogra- 
phie picturale. Les 
artistes se plaisent 
à reproduire leurs 
traits ; ils sont assu- 
rés que le modèle 
ne récriminera pas 
tout haut contre 
la technique. 

Aussi bien, la re- 
présentation du vi- 
sage humain nous 
attire-t-elle singu- 
lièrement, en un 
temps où le pres- 
tige de la peinture 
historique a si 
cruellement pâti , 
et où la niaiserie 
de l'anecdote est 
laissée à d'insigni- 
fiants industriels du 
Salon des Champs- 
Elysées. L'énigme 
du regard, le mys- 
tère de la bouche 
nous fascinent. De 
même, dans les mu- 
sées, nous sentons- 
nous captivés par 
les visages d'antan, 
qui sont, touchant les époques périmées, de bien 
plus significatifs documents que tous les casques, 
tous les justaucorps et toutes les fraises godroimées. 
L'Homme au chapeau de feutre, de Ver Meer de 
Delft, ou le Van Dyck au tournesol, ou le Vieil 
Homère de Rembrandt, ou l'Homme au gant, 
chef-d'œuvre de l'école vénitienne, ou l'extraordi- 
naire Profil de vieillard, de Quentin Matsys, ou 



SON PORTRAIT PAR LUI-MEME (crayon) 



532 






I ' \KT ET LES ARTISTES 



l'Erasme de Holbein, valent bien, quanl à l 

timi dégagée, les immenses fresques siennoises du 

Pinturrichio ou le Repas des Arquebusiers. 

Cette prédilection n'est d'ailleurs point du goûl 
di tout le monde. L'immortel auteur (lu Moïse, de 
l.i coupole île Saint-Pierre de Rome e1 des fresques 
île kt Sixtine, méprisait l'art du portrait, «conces 
sion honteuse, disait-il, à la vanité ». Il es1 vrai que 
Durer a écrit, répliquant, sans la connaître, à la 
boutade mit belangesque : « La peinture a, entre 
autres, l'immense avan- 
tage de léguer à la poste- 
nt é le vrai visage des per- 
sonnages qui nous auront 
intéressés ». Et puis Michel- 
Ange, en dépit de son for- 
midable génie de titan, 
était platonicien, tout com- 
me sa pieuse amie Vittoria 
I olonna ; au surplus, ses 
boutades, émanant d'un 
esprit chagrin, inquiet et 
misanthrope, ne doivent 
pas être acceptées au pied 
de la lettre. Il est dommage 
d'ailleurs - - soit dit en 
passant — que Michel-Ange 
n'ait pas laissé l'image d'un 
de ces papes orgueilleuse- 
ment néroniens contre les- 
quels il se heurta cinquante 
aimées durant. Quel incom- 
parable Jules II ses pin- 
ceaux n'eussent - ils pas 
analysé, surtout au sortir 
delà scène terrible où ces deux grands hommes se 
réconcilièrent en grondant de rage ! 

Pascal dit : « Quelle vanité que la peinture, 
qui attire l'admiration par la ressemblance des 
choses dont on n'admire pas les originaux ! » Et 
ci tte parole profonde pose — sans le résoudre 
le problème de la ressemblance, considérable dans 
l'art complexe du portrait. Redisons-le, une fois 
de plus, et après tant d'autres analystes. La res- 
semblance littérale n'est rien; la ressemblano 
expressive seule vaut; la copie servile, l'adéquation, 
le calque ne sont rien que totalisation de détails 
plus ou moins fidèlement restitués ; l'œuvre ne 
vit que si elle est expressive. 

Et puis, qu'est-ce que la ressemblance? « Sup 
posez le même courtisan devant La Bruyère 
et Saint-Simon. Comparez les traits tins, choisis 
avec art, savamment équilibrés de l'un, aux 
touches ardentes, aux reliefs heurtés de l'autre. » 

Et leurs deux images seront vraies, car la réalité 
n'arrive jusqu'à l'homme qu'en traversant son 




CAMILLE PISSARRO son portrait 

PAR I UI-MÊME 



esprit; les choses sonl en nous des images, et ceé 

es prennent toujours quelque i hose du milieu 

intéi ieui où elles se foi menl e( vh enl < e que 

nous dirions plus haut des deux moraliste frai 
du xvn e si, i le ne sérail il pas aussi vrai, si, revi 
nant aux peintres e1 .1 la pi intun . nous 1 ûssions 
offet t à Rembrandt, Rubens et Van Dycl lem 

seigneur à figurei ? Le m. • d'Amsterdam situe 

comme le f< m deuxsièi h etdi nu plus tard < ai 
son modèledans une pénombre voulue, d'où il ne 
Fa.il surgi] négligeant 

l'aec essiui , qui la llaiiiine 

■ les regards nu le dôme 
d'un iioiit ; Rubi ns, la- 
iueii\ déi orateui . sollii tti 
pat l'aspei 1 pittoresque, 
sensuel, animal même, de 
si m modèle, tracera un por- 
trait délicieux, mais 
perfide! (Fromentin, dans 
les Maîtres d'autrefois, où il 

se ntre si profondémenl 

injuste envers le magicien 
de la Ronde de nuit, a écril 
sur les portrail à fleur de 
peau de Rubens des pages 

excellentes) ; Van I )\ ek, 

enfin, douera le gentil- 
homme installé devant lui 
d'une distinction hautaine, 
..a alière et mélancolique. 

Lu un mol . et pour nu- 1 , 
simiei , 1 'esl plutôt le por- 
trail du peintre lui-même 
que celui de L'original qui 

nous est présenté. E1 peut-être est-ce au fond ci 

qui nous plaît davantage... 



* 
* * 



La partie rétrospective, a L'exposition des Por- 
tions d'hommes de la galerie Bernheim, contenail 
une vingtaine de noms, dont Ingres, Delacroix, 
Corot et Daumier, Maint et < onstantin Guys. 
Ricard et Ribot, Hennei el Dehodencq, < arrière 

et Montll'elll, SellI. 11. I e/.illlie. IVs.lIlo, Gauguin 

et Lautrec. Choix éclectique, on le voit, et nulle- 
ment inféodéaux tendances unilatérales d'unsec- 
1.111e de L'ai adémisme ou de L'impressionnisme. < >n 
aurait pu leur joindre assurémenl Elii Delaunay. 
(Vi observateur loyal qui .1 su exprima avec véra- 
cité la vieillesse héroïque du général Mellinet, 
la finesse circonspecte du tragédien Régnier, la 
bonho el lippue à'Henrt Meilhac, est 

notre Bronzino ; el sa place était mai. pue auprès 
raffiné, de ce subtil ps\ chologue que 
fut Gustave Ricard. Tous deux se caractérts. n t. 






L'ART ET LES ARTISTES 



l'un avec plus de minutieuse et rêche sécheresse, 
i c un style grave et sobre, par une extrême 
ion physionomique. 
délicieuse plombagine d'Ingres, d'un modèle 
il non sans maigreur, évoquant le dessin des 
plus sagaces Florentins, voisinait auprès de l'Alexis 
de Tocqueville de Chassériau ; et le parallèle du 
maître et du disciple -- un disciple qui s'épuisa 
à concilier la iougue romantique de Delacroix et le 
pur classicisme d'Ingres — apparaissait «les plus 
piquant. D'Eugène 
Delacroix on nous 
montra un curieux 
portrait daté de 
1820 (Delacroix est 
ne en 1799), sage 
encore, où l'influen- 
ce de Guérm n'ap- 
paraît guère plus 
que celle de Géri- 
cault, dans la pra- 
tique timide encore 
de l'artiste adoles- 
cent. C'est l'image 
d'un camarade de 
pension que le chef 
futur du romantisme 
nous soumet ; rien 
que de très gentil et 
de très pondéré en 
cette charmante œu- 
vrette ; seule, la cra- 
vate safran du jeune 
Berny d'Ouville in- 
dique le coloris in- 
tense et véhément, 
prometteur des to- 
nalités sulfureuses à 
venir. 

Gustave Geffroy a dit, ici même, le charme 
candide, la simplicité parfaite des figures de Corot ; 
l'harmonieux poète des étangs nacrés de Ville- 
d'Avray, des ciels légers, des lointains vaporeux, 
des horizons bleuâtres où les cyprès dressent leurs 
sveltes fuseaux, n'apporte pas moins de grâce émue 
et fine, de naïveté savante en ses portraits. Daumier 
demeure l'interprète large et librement satirique 
de la réalité; Courbet, naturaliste appuyé, "à la 
palette riche et sourde, au modelé gras et souple ; 
Ribot, souvent apparenté à Chardin (de même 
qu'aux Le Nain en ses compositions), s'affilie sur- 
tout à Ribeira quant à la pratique; à l'instar de 
l'Espagnol, il cherche les puissants contrastes du 
clair et de l'obscur et fait jaillir d'une ombre trans- 
parente un visage nimbé de lumière; Manet, 
intelligence lucide, spectateur impartial et désin- 




V. VAN GOGH 



téressé, qui voit juste et comprend à fond, posé 
largement ses tons purs, fait tourner la forme dans 
l'atmosphère par des valeurs exactes et happe au 
passage l'impromptu de la vie. Son portrait de 
Rubini, celui de M. Théodore Duret, miraculeuse^ 
ment clair, bien que traité dans les gammes noires, 
sont d'étonnantes leçons de peinture. 

L'orientaliste Alfred Dehodencq, entre deux 
voyages en Espagne ou au Maroc, excellait à brosser, 
d'un dessin hardi et d'une coloration chaleureuse, 

des portraits tels 
que celui du néo- 
classique Hamon ; 
près de lui, voici 
Constantin Guys, 
« le peintre de la 
vie moderne » . sur 
qui Baudelaire a 
écrit une étude défi- 
nitive ; même en un 
preste croqueton 
d'Achille Leroy de 
Sain/- A rua 11 d, on 
sent le transcripteur 
scrupuleux des 
mœurs et des gestes 
du second Empire. 

L'incomparable 
portrait de Fantin- 
Latour par lui- 
même, qui conquit 
à la Centennale un 
triomphe mérité, 
s'offrait à nouveau 
à nos yeux ; plus 
on contemple l'œu- 
vre grave, plus on 
sympathise avec cet 
art, où la compréhen- 
sion est faite de sympathie ; un portrait de Fantin 
est un document important sur l'histoire intellec- 
tuelle de notre temps. Il est regrettable que l'on 
n'ait pu juxtaposer à ce tableau sobre, puis- 
sant et austère, un dessin ou une peinture d'un 
autre esprit de la même famille, tel qu'Alphonse 
Legros, par exemple. 

Que dire des portraits de Carrière qui n'ait été 
cent fois dit? N'a-t-on pas l'impression, quand on 
regarde un portrait de ce maître éminent (de qui 
l'influence actuelle semble décroître auprès des 
générations présentes; mais, patience' d'ici une 
dizaine d'années, l'emprise resurgira), que c'est le 
portrait même qui nous regarde 3 Le regard droit, 
le front austère du général Picquart, la mobilité 
et l'inquiétude d'esprit de Paul Gallimard, la 
franchise et la bonté de Camille Lefèvre, ont de 



SON PUKTRAIT PAK U'I-MEME 



534 



L'ART ET LES AR riSTES 




PAUL CEZANNE 



PORTRAIT I) IH iMMi; 



scrutés et traduits avec la même clairvoyance, 
la même divination que le front-sanctuaire et 
socratiquement bossue île Verlaine, ou que la 
langueur morbide et affinée à' Alphonse Daudet. 

Monticeiïi, qui vécut pauvre et quasi inconnu 
(alors que la fantaisie rutilante de son imagination 
et le somptueux chatoiement de sa malien- lussent 
dû reléguer au second plan l'incorrection molle 
de ce Diaz si surfait et qu'on lui préféra), s'affirma 
à la galerie Bernheim, portraitiste puissant. 

Nous voici arrivés, avec Cézanne, Pissarro. 
Van Gogh, Gauguin, et ces vivants, glorieux. 
Renoir et Monet, que la bourgeoisie timorée 
(habituée par ses peintres favoris à voir la nature 
endeuillée de bitume) poursuivit de ses sarcasmes, 
béotiens, à la phalange des portraitistes impres- 
sionnistes. Des esprits soi-disant judicieux et 
qui refusent obstinément de se rendre à l'évidence 
concèdent volontiers que l'impressionnisme a 
rendu de réels services à l'art en libérant la palette, 
en instaurant la technique de la division. Passe, 
avouent-ils à regret, pour la traduction plus subtile, 
plus vibrante des paysages, des marines, sites, 
montagnes, océans ou prairies, mais l'impression- 
niste est impuissant à exprimer l'âme humaine ; 
quand Renoir peint un visage, c'est un fruit ou 
une fleur, ce n'est point la tendresse ou la pensi 
Bons apôtres, avez-vous vu le délit ieux portrait 
de Pissarro par lui-même, le Docteur Choquet de 
Renoir, le Coqueret de Claude Monet ? 



Que Paul Gauguin soit plutôt un décorateur 
qu'un phj sionomiste, la i hose n'est point 
teuse, et l'une des dernières expositions rétro 
pectives organisées par le Salon d'Automne le 
démontra péremptoirement ; toutefoi , onni peut 
n garder -ans émotion les mélam olique 
que le maître de Taïti traça d'après lui même, 
\ iip enl V.m i .n rh, imagiei qui et n uste, 

ivre de lumièr et d il' m . i hez qui les plus 

déconcertantes et les plus titubantes audaces 
voisinent avec des affirmations d'uni implacabli 
autoi né. est, lui, avant tous autn : mérites, un 
portraitiste. Sun qu'il nous montre le visage pla 
cide du Postier, soit qu'il restitue l'image sim- 
plette et sympathique du bravi /' %y, il 
réalise avec netteté, en homme qui se souvient 
du classicisme des Lignes di Holbein. Mai-' i I 
surtout en ses propres portraits qu'il faut i hei 
cher le vrai Van Gogh. [1 apporte, à a chercher, 
et à se trouver, une faculté cruelle de lucidi 
analyse. L'Homme à la pipe, cette têti ma 

sive, entrée proi lémenl sou- le I nel de 

fourrure du pêcheur volendamois, nous regarde, 
nous pénètre de ses yeux froid et douloureux. 
On ne peut point nui' qu'il n'y ait, en l'art de 
Van Gogh, des inégalités, voire des défaillano 
Mai> n'oublions pas que le pauvre artiste^ hol- 
landais mourut misérable à tri nte sepl ans, et que 
ses dernières années furent assombries pai lafdlie 

Visionnaire aussi, .'que visionnaire, ci souffret 
et pessimiste disciple de M. Degas que fut Henri 




Ti iTJLOUSE-LAUTREi - portrait 

HE M. MAXIME DETHOMAS 



535 



L'ART ET LES ARTISTES 




RENOIR 

PORTRAIT DE SISLEY 

de Toulouse-Lautrec. Son portrait de M. Octave 
Raquin nous révèle les sentiments secrets du 
modèle. Quant à celui de M. Maxime Dethomas, 
assis aune table.au bal del'( tpéra.avec le contraste, 
étonnant quant à la justesse des valeurs, de l'habit 
noir et du rose des 
dominos, c'est une 
des œuvres les plus 
complètes, le chef- 
d'œuvre peut-être 
de ce tempérament 
si violemment sa- 
tirique. 

Les modernes, les 
jeunes, n'eurent 
point à souffrir de 
la redoutable com- 
paraison qui les con- 
frontait à leurs aî- 
nés. Le Frantz Jour- 
dain de M . Albert 
Besnard, portrait 
si crânement vivant 
et combatif, va de 
pair avec les plus 

beaux. M. Jacques Blanche, peintre d'Aubrey 
Beardsley et de Charles Couder, a su noter avec 
subtilité l'élégance réticente et raffinée du dan- 
dysme britannique Voici, de M. Georges Desval- 



VAN RYSSELBERGHE - 

DE VERHAEREX 



PORTRAIT 



lières, — un chercheur et un oseur, qui est venu 
de l'atelier Moreau... jusqu'à la vie, -- un Ar- 
mand Parent debout, l'archet au poing, prêt à 
attaquer la sonate de César Franck. Voici les 
toiles aux harmonies sourdes et tendres de 

MM. Vuillard.Rous- 
sel, Pierre Bonnard; 
de Charles Guérin, 
des têtes d'hommes 
de lettres, celle de 
Charles-Louis- Phi - 
lippe, traduite en un 
art franc, dru et sa- 
voureux comme la 
prose même du 
jeune écrivain ; des 
œuvres diverses de 
MM. Georges d'Es- 
pagnat, Walter Sic- 
kert, Jean Puy, Val-; 
lotton, Dufrenov, 
Léon Lehmann, 
Maximilien Luce. 

MAXIME DETHOMAS — portrait de hexri de regnier Henri Man g uin > 

Valtat, Albert An- 
dré, Jean de Peské, Bernard Xaudin, Maxime 
Dethomas, René Piot, dessinateurs, pastellistes, 
lithographes, aquafortistes au faire souple, et 
à l'observation attentive et loyale, qui tous, 



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536 



I \KT ET LES ARTIS1 ES 



hors des chemins de l'École et las des cui 
sines usuelles, ont exprimé librement l'ardeur 
concentrée, la joie ou la douleur des âmes con 
temporaines. 

Parmi ces tableaux, peu de sculpture, mais 
choisie, MM. Antoine-Emile Bourdelle, Pierre 
Roche, Lucien Schnegg, Albert Marque, se -nui 

CI. Druet. 



pèrent, . i i n- i qu'jj sied, autour de leui maître 
Auguste Ki h Un, représenté par un buste d'Alphon 
I.MM au visage méditatif el penché vers le sol. 
Et quels qui Eussenl l'éclat, la sonorité, l'harmo- 
nie des œuvres ambiantes, il arriva ce qui advienl 

toujours quand Rodin s'apj he des autn ai 

tistes : ce conquéranl les domine tous. 

Louis Vauxcelles. 




JACQUES-EMILE BLANCHE 
d'aï brey beardsi ey 



POR I k \II 



537 



Le Mois archéologique 



L'École de Tournai 



La Revue de Belgique a publié dans son numéro 
de novembre 1907 une importante étude 
de M. A.-J. Wauters sur l'École de peinture de 
Tournai au xv e et au XVI e siècle. Le nom de l'au- 
teur, la réputation qu'il s'est acquise dans une 
série d'études sur la peinture aux Pays-Bas, son 
livre sur la Peinture flamande, l'organisation mer- 
veilleuse du Musée de Bruxelles, dont M. Wauters 
est le conservateur, tout contribue à donner un 
grand poids à son opinion. Le débat dans lequel 
il intervient aujourd'hui est des plus important. 

Certains auteurs, en effet, ont prétendu que 
Tournai aurait eu au xv e siècle une école de 
peinture importante, qui aurait compté parmi ses 
principaux artistes Robert Campin, Roger de la 
Pasture et Jacques Daret, Maître Louis et Philippe 
Truffin. Selon la même thèse, Jacques Daret ne 
serait autre que le maître de Flémalle, et Philippe 
Fruffin aurait eu des apprentis venus des Flandres, 
de la Hollande, du nord de la France et de l'Espagne. 
L'histoire et les documents d'archives corroborent- 
ils cette opinion intéressante? C'est ce que M. Wau- 
ters s'efforce d'élucider dans l'étude en question. 

Le Tournaisis, converti dès le 111 e siècle au chris- 
tianisme, fut conquis, dès le iv e , par les chefs des 
Francs Saliens : il ne reste rien des monuments 
élevés sous les rois francs. 

Puis il appartint, de S18 à nqi, au comte de 
Flandre. De cette période date la basilique romane 
à cinq clochers, construite à partir du XI e siècle, le 
beffroi du xn° siècle, le plus ancien de la Belgique. 

En 1191, le Tournaisis passa en possession des 
rois de France. Mais trop éloigné de Paris, entouré 
des domaines de Flandre et de Hainaut, il garda 
une certaine indépendance. Des débuts de cette 
période (XIII e siècle) date le chœur ogival de la 
cathédrale, et cette construction semble avoir 
influencé les gildes d'architectes et de sculpteurs, 
et provoqué une grande activité parmi les calli- 
graphies, les verriers, les orfèvres, les graveurs de 
pierres tombales, les dinandiers, les tapissiers. 
Une gilde de peintres se forma d'autre part, à 
dater de 1364, et les archives conservent la liste 
de ses membres de 1403 à 1423 : il convient de 
remarquer que la polychromie était alors très en 
honneur dans la statuaire. Enfin, Tournai entre- 
tint des rapports très suivis avec les autres villes, 
Gand, Vitres, Lille, Bruxelles, Mons et Valen- 



ciennes, Cambrai, Arras, et surtout Gand, située 
à 65 kilomètres seulement et reliée à elle par une 
rivière navigable, l'Escaut. Si l'on ajoute que 
l'école de théologie de Tournai répandit en Flandre 
l'influence française, et que par Tournai l'art 
ogival pénétra aux Pays-Bas, n'est-il pas possible 
d'admettre l'existence d'une école indigène de 
peinture, stimulée par tout ce transit commercial 
et par les rapports artistiques avec l'école des 
Van Eyck, à Gand? Or, M. Wauters nie que Robert 
Campin ait été un grand peintre ; il nie que Roger 
de la Pasture ait été son élève, et brillant élève, à 
Tournai, avant d'aller à Bruxelles; il nie que Jacques 
Daret et le maître de Flémalle ne soient qu'un 
même artiste ; il nie enfin l'importance attribuée 
à Maître Louis et Philippe Truffin. Ces négations 
d'ailleurs étant basées uniquement sur une inter- 
prétation personnelle des textes découverts par 
d'autres archéologues, je prends la liberté de ne 
pas admettre entièrement les conclusions de 
M. Wauters, 

Robert Campin, né vers 1378, peut-être à Valen- 
ciennes, vient s'établir en 1406 à Tournai. Les 
documents font mention de travaux de poly- 
chromie exécutés par cet artisan entre 1406 et 141 1. 
En 1427, il a l'entreprise de la châsse de la ville. 
M. L. Maeterlinck croyait pouvoir en conclure 
que Robert Campin « fut à la fois peintre et sculp- 
teur ». C'est une erreur manifeste, affirme M. Wau- 
ters. Pourquoi? il ne le dit pas. 

En 142S, on paie audit artiste 10 livres « pour 
avoir point et dorct de couleur à olle, à l'entrée de 
lii Initie des jurés, les personnages et images de 
Saint-Fiat, de Saint-Lehire, du Roy, de la Roynne, 
et de Monseigneur le Dauphin et autres personnages ». 
Les archéologues avaient cru pouvoir en conclure 
que Robert Campin fut un peintre de figures et de 
portraits. M. Wauters affirme qu'il ne s'agit là 
que d'un travail de polychromie. Pourquoi? il 
ne le dit pas. 

En 1438, à Tournai, Regnard de Viersain lègue 
en mourant une somme de 10 livres de gros à la 
chapelle de Saint-Pierre, destinée à « faire poindre 
la vie et passion de benoît glorieux siiiut Pierre ». 
Or, Robert Campin était depuis 1425 député de 
la paroisse, et depuis 1427 fabricien de la chapelle. 
( )n fit donc appel à Robert Campin. Voici le docu- 
ment : 



53S 



I 'AR I E I LES AK I [ST1 



I maistre Robert Campin, pointre, pour 
scalaire d'avoir premièrement fait le patron de le 
vie et passion audit Monseigneur saint Pierre, 

pour montrer icélui à plusieurs maistres, pour en 
marchander et trouver le meilleur marchiet qui 
se parra, et en avoir eu son advis et conseil ; sur ce 
viij de gros, valant Ivj sols iiij deniers. 
. «Item, à Ileurv de Beaumetiel, boir, i 
avoir marchandé à lui par le moyen dudit maître 
Robert, de poindre en draps de toille ladnte vie et 
passion bien et deuement selon ledit patron, comme 
il appartenait : vij livres de gros, valant xlex livres 
viij solz ij deniers. » 

Là-dessus M. Wauters part en guerre, affirmi 
que Robert Campin ne fut chargé que des mesures 
administratives, que faire le patron c'est dresser 
une esquisse générale de la chapelle, avec la place 
que doivent occuper les divers épisodes de la vie 
et du martyre de son saint patron et de ses dimen- 
sions », et qu'enfin on doit attribuer lesdites pein- 
tures à Henry de Beaumetiel. Pourquoi? M. Wau- 
ters ne le dit pas. Si, pourtant. Continuant l'étude 
des textes, il invoque ce fait que sur les ro livres de 
gros léguées pour ce monument, Robert Campin 
toucha 8 sous de gros seulement, tandis qu'Hcni v 
de Beaumetiel recevait S livres. 

Pour ma part, je trouve l'explication que donne 
M. Wauters du terme patron tout à fait arbitraire, 
et je préfère m'en tenir à la signification vraisem- 
blable de ce mot, qui veut dire généralement 
carton, projet, dessin. L'argument même invoqué 
par M. Wauters se retourne contre lui. Robert 
Campin aura fourni l'esquisse, et l'on sait qu'à 
cette époque le travail d'un artiste comptait peu, 
et Henry de Beaumetiel, chargé de colorier, de 
polychromer, partant d'acheter une certaine quan- 
tité de couleurs, aura reçu la forte somme. Et 
enfin, même en admettant que Robert Campin fût 
l'entrepreneur et Henry de Beaumetiel le peintre, 
n'en voilà pas moins à l'actif de l'école île Tour- 
nai un peintre important. 

On sait que Roger de la Pasture, dit Van det 
Weyden, est né à Tournai, en 1399 ou en 1401. 
Robert Campin a-t-il été son maître? Oui, affinne- 
t-on généralement, d'après le document suivant : 

« Rogelet de la Pasture, natif de Tournay, 
mencha son appresure {apprentissage), le cinquième 
jour de mars l'an mil CCCC vingt-six et fut son 
maître Robert Campin, peintre, lequel Rogelet a 
parfaict son appresure deuement avec son dit 
maistre. » 

M. Wauters fait remarquer, non sans justi 
que Roger et Rogelet ne sont pas la menu < hose, 
qu'en 1426 Roger avait au moin- vingt-sept ans, 
qu'il était marié et père d'un lils, né à Bruxi 
Comment admettre qu'à cet âge il se soit mis en 



apprentissage à Tournai? I al précité 

ierait 'loin allusion a un homonj 

Le egistre des peintres porte une , [1 

m- ni ion : 

Vfaîtri Rogier de la Pasture, natif de Tournay, 
fut reçu à la francise du mestier des peintres, le 
premier jour d'août l'an dessusdit 1 | ] 

M. Wauters donne ni plusieurs observations 
donl 1;; plupai 1 -mit très rai ionnelles : 

i° < 'n ne peut taire du Rogelet d( 1427 et du 
1 ' ■ 1 de 1442 un seul peintn I • règL ment de 
la 1 orporal ton exige int quatn nné 
tissage, comment Rogelel aurait il mis cinq ans 
el 1 inq moi à conquérir la maîtrise. Enfin la men 
1 ton de 1427 constate qu'à cett< époqm Ro 
avail déjà tei miné -un apprenl 

2° La mention de 1432 est libellée de ti IL mani 
qu'il s'agit non d'un apprenti promu à la 
mais d'un maître d'une autre gilde admis à la gilde 
locale: Maistre Rogier fut reçu à la francise du 
mestier. 1 11 s'agil donc bien d'une formalité • 
par les statuts : Roger, établi à Bruxelles, appelé à 
Tournai par une commande, a dû au préalable 
se 1 me inscrire à la 1 orporal i< m. 

;" Rogei était, en 1436, peintre en titre d< la 
ville de Bruxelles. M. Wauters conteste, mais la 
raison est moins valable, qu'un peintre reçu maîtn 
depuis 1432 ail été peintre officiel de Bru? 
avant 1436. 

4 Une inscription de la chartreuse de Miraflo 
en Espagne, dit qu'un triptyque de » Maître Rogel, 
grand et célèbre artiste flamari it éti donn 

monastère pat fean II, roi de Castille, 4m le tenait 
.lu pape Martin V. Ce pape mourut en 14 ;i. Ci. m 
ment admettre que le Vatican .ut pu acheter (4 
offrir un triptyque peint par Roger, deux an 
moin- avant -a maîtrise. 

( )r, M. Main 1. e Doutai t a publié, en I 

un document qui appuie singulièrement la thèse 
de .M. A.-J. Wauters. /.. / / novembre 142(1. le 
magistrat de Tournai offrit huit lots de vin a maistre 
Roger it'c la Pasture. - Donc, l'annéi 
prétendue entrée en apprentissage che/ Campin, 
six an-- avant la prétendue promotion à la maî- 
trise, un document qualifie Rogei de Maistre. 
< )n -.m que les éche\ ins de- Pa I >as avaient 
l'habitude d'otiin un cadeau en vin aux maîtres 
renommés de passage en leur ville. C'est probable- 
ment à l'occasion d'une visite de Roger à sa ville 
natale, Tournai, que la commune lui 
sent, pour lui exprime) d'avoir produit un 

tel artiste. Tournai devait d'ailleurs lui rendre un 
dernier hommage, en 14' 14. en brûlant en son hon- 
neur, pour quatre e1 demi gros de chandelles 

,1 Saint -Lue. à L'occasii m de son si 1 
funèbi 



539 



L'ART ET LES ARTISTES 



Sur l'identification de Jacques Daret avec l'admi- 
rable Maître de Flémalle, dont on connaît les trois 
merveilleux panneaux conservés à l'Institut Stœdel 
de Francfort, les explications de M. A.-J. Wauters 
ne sont pas moins convaincantes... dans lanégation. 
Sur quoi se base-t-on pour faire de Jacques Daret, 
comme l'a déclaré M. Hulin, professeur à l'Uni- 
versité de Gand. un des maîtres les plus considérés 
à une époque où 
vivaient Pierre 
Christus. Thierri 
Bouts, Juste de 
Gand et Simon Mar- 
mion? Voyons les 
archives. 

i re période : Jac- 
ques Daret, aide 
de Campin en 1418. 

1427. Apprenti à 
Saint-Luc. 

1432. Reçu maî- 
tre. 

2° période: 1412 
à 1444, à Tournai. 
Aucune mention. 

3 e période: 1444 
à 1460, à Arras. 
Deux mentions, tra- 
vaux pomT'abbaye 
de Saint- Vaast : 

I" « Ung patron 

de taille de couleur 
à destempre, conte- 
nant XII aulnes de 
lonc et IIII aulnes 
de large au environ, 
duquel est l'histoire 
de la Résurrection 
de Nostre Seigneur 
Jhésu Christ », 
d'après lequel on 
haute-lisse ; 

2° Dessins pour uni' 
lampier ; 

3° Dorure d'une colombe, de candélabres et 
d'un support. 

4° période : à Tournai, 1461. « A maître Jacques 
Daret, pour son salaire d'avoir point le personnage 
en pierre sur la tourelle ou flotte du Belfroy, 9 livres. >• 

Il faut ajouter à ces travaux sa collaboration 
aux décorations nécessitées en 1454 par le Banquet 
du Faisan, à Lille, et, en 1468, par un chapitre de 
la Toison d'Or, suivi du mariage de Charles le 
Téméraire avec Marguerite d'York, à Bruges. 

Plusieurs auteurs, citant les < 'omptes des ducs 
de Bourgogne, publiés par le comte de Laborde, 




MAITRE DE FLEMALLE (vers 
l'adoration des bergers 



exécuta une tapisserie de 



monumentale et un 



ou « L'Ordonnance du banquet que fit à la ville de 
Lille très liault et très puissant prince Philippe », 
ou « Les Noces de Monseigneur de Bourgoingne et de 
MadameMarguerited'Yorck»,pvLbliéspaxMM.ïLenn 
Beaune et d'Arbaumont, ont conclu, d'après 
l'importance des salaires attribués à Jacques 
Daret, que celui-ci avait eu la direction de ces 
travaux de décoration des salles et entremets. Rien 
_________^^_^__^^___ ne prouve cette 

hypothèse. Jacques 
Daret, selon M. A.-J. 
Wauters, aura pro- 
bablement exécuté 
de ces peintures à 
figures sur tissus, 
toiles peintes qui 
furent la spécialité 
de Tournai et dont 
l'usage précéda ce- 
lui des tapisseries. 
M. Hulin, et à sa 
suite plusieurs ar- 
chéologues distin- 
gués, comparant les 
salaires qui furent 
payés à Robert 
Campin, à Lille et 
à Bruges, avec ceux 
qui furent accordés 
à Simon Marmion et 
Van der Goes, que 
Daret, recevant une 
somme plus forte 
que ses confrères, 
jouissait d'une ré- 
putation au moins 
aussi grande. Poul- 
ies raisons que j'ai 
indiquées tout à 
l'heure à propos 
de Robert Campin et d'Henry de Beaumetiel, le 
chiffre importe peu à l'affaire. Du fait que Daret ait 
reçu quatre sols de plus que ses confrères, qu'il 
ait exécuté un patron sur toile et polychrome 
une statue en pierre, il ne s'ensuit nullement qu'il 
soit l'auteur des merveilleux panneaux de Franc- 
fort, Dijon, de la collection Salting, de la National 
Gallery, du musée de Berlin, attribués au maître 
anonyme dit Maître de Flémalle, et dont le style 
peut être attribué à un maître du début du XV e siècle 
et non à un maître qui mourut en 1468. Enfin, 
on n'ignore pas qu'en ce temps où la décoration 
des fêtes et des banquets était chose fort impor- 
tante, une même gilde réunissait les peintres-déco- 
rateurs et les artistes peintres, et que les uns 
n'étaient pas moins honorés que les autres. Pour 



Musée </<■ Dijon. 
1430) 



540 



L'ART ET LES ARTISTES 



toutes ces raisons, il est probable que Jacques 
Darel n'a guère été qu'un entrepreneui de d 

Que dire enfin de Maître Louis e1 de Philippe 
Truffui, son élève? Là encore, les oeuvres font 
défaut pour enrichir le i-atalogue de ces maîtres, 
et aucune des récentes expositions di primitifs n'a 
pu apporter quelque lumière là-dessus, Dans un 
poème du temps, on lit ces vers : 

Et Tournai plein d'engin céleslin 
Maître Loys dont tant discret fut l'oeil. 

Ces vers n'indiquent même pas un nom de 
famille. Une mention des archives de l'église Sainte- 
Marguerite atteste qu'en 14011-141)1 il exécuta 
la polychromie et la dorure du retaille sculpté, 
et peignit deux saint Jean sur les volets extét ieui s. 



On a pensé que Louis s'identifiait avei Louis 
reçu en 145.; à la franchise, e1 maître 
en 1457 de Philippe Truffin. 

Quant -à ci 1 lei niei L'un entaire de son mobilier, 
dressé en 1506, porte qu'il travailla surtout 1 atr< 

1 i 1 "' et C506 qu'i 11 [468 il travailla aux d a 

tion di I • t qu'à plusieui repi ises il 

1 hroma de retables, exécuta quelques peintun 
d volet, e1 peignit au vil plusieui - pei sonnages. 

En résumé, les doi uments d'archives on1 reçu 
jusqu'à présenl des interprétation 
ne sont nullemi'iii confronti pai d uvres 
indiscutables. L'existence de L'école de Tournai 
n'esl pas encore suffisamment justifié* 

l.l' VNDR1 V*AILLA1 



541 



Le Mois Artistique 



Les étrennes d'art (Gnlerie Devambez). — ■ 
Le titre était joli, d'actualité pendant tout le 
mois dernier ; il y avait là plus qu'une exposition 
particulière, un groupement quelconque d'artistes, 
et je soupçonne fort notre ami Louis Vauxcelles 
(qui a fait la préface «lu catalogue) d'avoir ingé- 
nieusement groupé ces individualités harmoniques. 
On a prétendu, à l'éloge des grands magasins, 
qu'un étranger, deux jours après son arrivée à 
Paris, pouvait posséder une installation complète ; 
une Parisienne élégantiserait délicieusement son 
intérieur en y réunissant un portrait d'enfant par 
Mme Chauchet-Guilleré. un éventail de Mme Marie 
Gautier, une pièce de dinanderie de Bon valet, une 
étagère de Bourgeot, des poteries de Lenoble, 
des dentelles de Mezzara. 

Elle est exquisement vibrante et émotive, cette 
peinture de Mme Chauchet-Guilleré, l'Enfant 
dans son fauteuil, le Marche à la campagne, le 
Bassin de Neptune à Versailles, le Surtout de 
table, etc. ; les études de têtes de petits campa- 
gnards sont aussi séduisantes que les natures 
mortes; ici et là une vision claire, fraîche, lumi- 
neuse. Mme Marie Gautier, dont nous avons 
souventes fois vanté les jolies fantaisies décora- 
tives, a eu la coquetterie de modeler après avoir 
dessiné, et ses petits bronzes donnant l'illusion 
de la vie, du mouvement preste, à des souris, à 
des grenouilles, à des bestioles, sont d'amusants et 
spirituels bibelots d'art. Rénover l'ancienne dinan- 
derie. le cuivre battu au marteau, des formes 
enjolivées de détails en relief, est le réel mérite de 
L. Bonvalet. Avec des bois d'essences rares, de 
colorations précieuses, imaginer une glace étagère, 
une table à thé, G. Bourgeot s'y applique de façon 
ornementale. Profitant de l'expérience du maître 
Chaplet, mais trouvant, à côté de ses chefs-d'œuvre 
de céramique, à faire autre chose qui lui appar- 
tienne bien, Lenoble exécute ses poteries sableuses 
de grand feu, aux quadrillés blancs sur fond gris, 
la décoration sobre ne distrayant pas du rythme 
des formes, du charme de la coloration uniforme. 
Paul Mezzara connaît toute la technique arach- 
néenne de la broderie, de la dentelle à l'aiguille et 
aux fuseaux, et il parfait des décors de fenêtre, 
des stores, des coussins, des napperons, commence 
un couvre-lit merveilleux. Lout cet ensemble, 
peintures, bronzes, meubles, céramiques, den- 
telles, s'harmonise d'un goût très artiste. 



Cent tableaux de Vincent Van Gogh [Gale- 
ries Bernheim). - C'est une figure attirante que 
celle de ce vrai peintre sombré dans la folie, de 
ce coloriste fougueux dont l'œuvre, multiple et 
diverse, ne saurait laisser le spectateur indifférent ; 
on regarde, effaré un peu d'abord, puis on est vite 
empoigné par l'intensité des harmonies, par la 
libre allure du dessin, par ce quelque chose de 
plus que ce que l'on est accoutumé de trouver 
bien ; le catalogue contient sous les titres de cer- 
tains tableaux des épigraphes tirées de la corres- 
pondance de l'artiste, et des phrases, précieuse- 
ment documentaires, commentent les toiles : Tour- 
nesols : « ... Je songe à décorer mon atelier d'une 
demi-douzaine de tournesols : une décoration où 
les chromes crus et rompus éclateront sur des 
londs de divers bleus, depuis le véronèse le plus 
pâle jusqu'au bleu de roi, encadrées de minces 
lattes peintes à la mine orange ; des espèces d'effets 
de vitraux d'églises gothiques. Ah ! nous autres 
toqués, jouissons-nous tout de même de l'œil, 
n'est-ce pas? » bateaux aux Saintes-Mariés : « ...Sur 
la plage, toute plate, sablonneuse, de petits bateaux 
verts, rouges, bleus, tellement jolis comme forme 
et couleur qu'on pensait à des fleurs.... » Le Facteur 
Roui in .-<i ... J'ai gardé le grand portrait du facteur. 
Sa tête ci-jointe est peinte en une séance. Eh 
bien, voilà mon fort : faire un bonhomme, rude- 
ment, dans une séance. Si je me montais davan- 
tage le cou, je ferais toujours ainsi : je boirais avec 
le premier venu et je le peindrais, et cela non à la 
peinture à l'eau, mais à l'huile, séance tenante, à 
la Daumier ; si j'en faisais comme ça cent, il y 
en aurait de bons dans le nombre ». Le Café de 
nuit : « Dans mon tableau du café de nuit, j'ai 
cherché à exprimer cpie le café est un endroit 
où l'on peut se ruiner, devenir fou, commettre 
des crimes.... » Et à propos de ses toiles d'après 
Millet, il écrit : «... Je cherche à faire quelque chose 
pour me consoler, pour mon propre plaisir : je 
pose le blanc et noir de Delacroix et Millet devant 
moi comme motif. Et puis j'improvise de la cou- 
leur là-dessus.... Mon pinceau va entre mes doigts 
comme ferait un archet sur le violon.... » 

Parmi ces tableaux classés en cinq périodes : 
Nuenen, Paris, Arles, Saint-Rémy, Anvers, il y 
a de tout, des paysages, des portraits, des natures 
mortes, et on s'arrête avec la même joie devant 
les Souliers d'un réalisme éloquent, le Moulin de 



542 



L'ART ET LES ARTISTK.s 



la Galette si fin de tons, la Salle de restaurant aux 
tables inoccupées, Paris vu de Montmartre, pano- 
rama de ville dans la délicate grisaille des fun 
les Bords de la Seine, la Cafetière, variations de 
bleus et série de jaunes, la Petite fille à l'orange 
dans sa naïveté de primitif, les Iris, etc. 

Exposition Gyula Tornai {Galerie Georges 
Petit). — L'Inde et le Japon vus par un Hongrois 
qui n'a malheureusement mis que deux échan- 
tillons, Fleurs de pommiers et Hêtres cuivrés, d'une 
facture subtile et séduisante, au milieu de plus 
de soixante toiles pâteuses, vulgaires, dont tout 
l'intérêt réside dans les sujets représentés ; de 
l'ethnographie pour le Musée Guimet, des docu- 
ments exacts sans doute, mais une interprétation 
dénuée d'art, on y voudrait un peu de Loti ; c'est 
brutal, commun de couleurs, sans clarté, sans air, 
et quelques légères aquarelles eussent certainement 
mieux exprimé cet exotisme que nous aimons à 
l'habitude, qui cette fois n'a aucun attrait. 

Quelques œuvres de Vincent Van Gogh 
(Galerie Druet). — Cent toiles chez Bernheim, une 
quarantaine ici, cela vaut bien une rétrospective 
du Salon d'Automne, et désormais le public sera 
renseigné sur ce malheureux fou qui était un 
vigoureux coloriste et serait devenu un très réel 
artiste. La spéculation posthume a cela de bon, 
c'est qu'elle fait connaître exactement les œuvres, 
dans sa rage de ne rien laisser invendu ; la théorie 
du bloc se professe aussi chez les marchands de 
tableaux ; à les en croire, il faut tout admettre, 
même les moindres choses ; après Cézanne, Vincent 
Van Gogh, il y a moins de déchets chez ce dernier. 
Ce sont des collectionneurs qui ont fourni les numé- 
ros de cette exposition chez Druet, et la sélec- 
tion se trouve ainsi toute faite ; on peut admirer 
sans réserve les Iris à Octave Mirbeau, la Halte 
de bohémiens à M. Fabre, le très beau Portrait 
dit à l'oreille coupée à M. Fayet, le Portrait du 
père Tanguy au D r Keller, la Plaine d'Arles au 
comte de Kessler. Il y a de plus des paysages, 
d'une facture tourmentée, brutale, aux tonalités 
crues et encerclées de mosaïques, des figures d'un 
réalisme désagréable, une étude d' Artésienne qui 
semble une calomnie. 

Exposition des « quelques » (Galerie des 
Artistes modernes). — Voilà qui est pour nous 
consoler de l'exposition des femmes ouverte actuel- 
lement rue de Sèze et aussi sans doute de celle qui 
s'ouvrira prochainement au Grand Palais ; ce n'est 
pas ici de l'art féminin, ni comme sujets, ni comme 
facture, ni mièvrerie ni poncif, mais des personna- 
lités originales et de valeur. Il est malheureux seu- 
lement que l'appellation de leur groupement soit 



i • ' 1 1 ■ I ique e1 si peu gracieuse ; le titre est 

vilain, mais qu'importe! l'expositioi téres- 

sante. Pauline Adour a une manière à elle d< 

i l'aquarelle, la limitation du dessin restant 
apparente, ses impi nature sont aérées, 

elle rimer en quelques traits la poésie 

morne des grèves et des landes bretonnes ; Olga 
de Boznanska pénètre eï divulgue la vitalité des 
physionomies; E. Bristol-Stone a rapporté de 
Hollande des souvenu - d'une belle pâte ; de Margue- 
rite Cahun, un intérieur ; de Ma 
une tète de femme a contre joui ; Mi 
1 arpentier appelle dessins aquarelles dr, vues de 
Bretagne d'un réel sentiment ; Marie Cazin, avec 
un nu, a écrit une grande pa i calme 

ment émouvante, comme un Puvis ; Charlotte 
Chauchet-Guilleré a une palette chaude, vibrante, 
a fait une très jolie chosi avec une table de jardin 
au soleil ; Henriette Crespel fait songer à la peinture 
russe, un peu, par une sorte de mosaïque donl i U< 
cerne ses aquarelles; Alice Dannenl iei g , i l'une touche 
rude, violente, très juste en son impressionnisme, 
campe ses petits modèles du jardin du Luxembourg, 
le bébé qui s'essaie au diabolo ; Louise Desbo 
continue la joaillerie de Gustave Moreau ; Hélène 
Duf au, coloriste sompt ueux, voij ec son 

âme douce et sa couleur tendre; Jeanne Duranton 
réussit habilement de petites études, s'affirme en 
des natures mortes ; Florence Esté esl de l'école de 
Mlle Adour, avec une vision moins complète; Louise 
Galtier-Boissière fait vivre des intérieurs vides, la 
Porte ouverte et Salon jaune ; Geneviève Granger 
synthétise éloquemment la maternité avec un enfant 
endormi sur les genoux d'une femme ; Erna H 
qui garde les qualités de son maître, situe une pay- 
sanne dans le plein-air ensoleillé d'un verger, voit 
les quais de Paris dans un tournoiement lumineux, 
et sa peinture est toujours d'une belle pâte ; 
Béatrice How parfait un délicieux tableautin avec 
un rien, une tête de bébé suçant son biberon , 
Lisbeth Delvolvé-Carrière, dont uous avons loué 
ailleurs les paysages, avive de tons colorés des 
bégonias rouges, des orchidées ; Olga Metchnikoff 
fait le portrait de son père, sculpte un buste de 
femme aux yeux clos ; Blanche Ory-Kobin montre 
quelques nouvelles pièi sidécoratit- I 

en ficelles ; de Noémie Philastre, des émaux ; 
Jane Poupelet sculpte le rire faunesque d'un 
terme ; Marthe Stettler, qui a la même énergie 
de pinceau qu'Alice Dannenberg, prend des 
modèles semblables, Ronde d'enfants, fait une 
nature morte intense avec un service en verre 
bleu ; Eisa Weise intitule Petite Vénus une tout à 
fait charmante étude de nu d'enfant. 

Exposition des femmes artistes {Galerie 



543 



L'ART ET LES ARTISTES 



Georges Petit). — Pour la seizième fois cette société 
emplit la grande salle de la rue de Sèze, et il est 
cruel envers le féminisme de constater le peu d'in- 
térêt qu'on 3' trouve ; c'est monotonement banal, 
allant de feu Allongé à Madeleine Lemaire en pas- 
sant par tous les ateliers Julian et académies 
privées ; néanmoins un visiteur attentif, et de plus 
indulgent, peut noter : Chinon le matin et Fleurs 
sous la fenêtre de Mme Arc-Vallette ; les Campagne 
normande de Mlle Bouillier ; les pastels de Mme Bour- 
gonnier, d'une coloration vibrante, chaude, pit- 
toresque, la table fleurie du Jour de fête, les bi- 
goudènes occupées à broder ; les fleurs et les paysa- 
ges de Mme Delvolvé-Carrière ; les dunes par temps 
gris de Mme Dubois-Schotsmans ; le portrait de 
Henry Maret par Mme Dubreuil ; les études, tout 
à fait bien, celles-là, de Mlle Duranton, un bouquet 
dans un vase, la chambre rouge ; le Bureau de 
l'octroi de Mme Fleury ; Mme Reed Millet est une 
réelle artiste dans son portrait de fillette et dans 
son compositeur ; Mme Séailles fait des têtes d'en- 
fant à la manière de son maître Carrière, est plus 
personnelle dans des paysages délicats, comme 
l'Entrée de village ; Mme Frédérique Vallet-Bisson 
écrase des fleurs sur sa palette et s'en sert pour 
exécuter avec maestria des effigies féminines ; 
Mme Dethan-Roullet aquarellise des chrysan- 
thèmes et des oranges ; de Mme de Neuville, un 
Soir. Pour un Musée Grévin des animaux, Mlle Ber- 
trand a modelé, grandeur nature, un chat et un 
kakatoès se querellant sur un fauteuil ; Mlle Jozon, 
qu'on pourrait croire élève de Perelmagne ou de 
Miles, combine d'amusantes statuettes dont les 
bronzes sont édités chez Charles Boutet de Monvel ; 
Mlle Philastre ornemente d'algues et de poissons 
un gobelet émail, fait d'un calcéolaire une boucle 
de ceinture en argent, sculpte des ronces sur une 
plaque de cou en corne, cisèle aussi des cuirs, a une 
vitrine intéressante. 

La tradition de la toile imprimée en France 
{Musée Galliera). — C'est une exposition très in- 
téressante par sa rétrospective documentaire et 
instructive ; des collectionneurs spéciaux ont prêté 
des choses curieuses ; on a plaisir à regarder cela 
comme à feuilleter un album de gravures de jadis; 
c'est de l'imagerie d'Épinal parfois, de la décora- 
tion artistique souvent, des échantillons de ce que 
l'on faisait dans des ateliers dont les plus célèbres 
ont été ceux de Jouy, où « le I er mai 1760 Ober- 
kampf imprima sa première pièce de toile ; il en 
avait été à la fois le dessinateur, le graveur, l'im- 
primeur, le teinturier ». Il n'y a pas à faire l'éloge 
de la toile de Jouy dont on goûte encore aujourd'hui 
le genre pittoresque en camaïeu rouge ou bleu ou 
polychrome, dessin fleurs et oiseaux, décor chinois, 



dessin dit coccinelle; nous admirons moins les 
sujets d'actualité, les faits-divers d'autrefois im- 
primés sur toile : cela ressemble à ce que l'on trouve 
sur les champs de foire, et dont s'émerveillent les 
paysans, le Ballon de Gonesse, les Monuments de 
Paris, Aérostat de Charles et Robert aux Tuileries, 
les Champs-Elysées, Napoléon à Sainte-Hélène, etc. ; 
et de ce genre inférieur de la composition, les 
élèves de l'École Bernard-Palissy s'inspirent, 
leurs modèles sont : le tobogan, les canots auto- 
mobiles, le ballon dirigeable, l'aéroplane, yachting, 
touring, cycle. Voilà comment ils croient suivre 
la tradition de la toile imprimée ; à quoi bon du 
reste la leur apprendre, à une époque où on sup- 
prime non seulement les tentures, mais aussi peu 
à peu les papiers, où l'hygiène exigera partout de 
la peinture simplement? Jouy a fermé ses portes 
en 1843 ; la même aventure arrivera aux Gobelins 
et à Sèvres ; ce sont institutions vétustés et mori- 
bondes, qui n'intéressent plus notre vie moderne. 
Au Musée Galbera, la rétrospective aurait suffi, 
— vouloir continuer la tradition est une utopie ; 
vénérons les merveilles du passé, et cherchons autre 
chose. 

Œuvres de Ferdinand Chaigneau, 1830- 
1906 {Galerie Georges Petit). — Lors d'une expo- 
sition rue Drouot chez le fils de l'artiste, j'ai 
déjà dit ici même le grand et réel talent de ce 
dernier peintre de Barbizon ; sa veuve a réuni des 
tableaux, des aquarelles, des dessins, des eaux- 
fortes inédites, et un portrait fait par Bouguereau 
quand Ferdinand Chaigneau avait dix-huit ans ; 
ces 73 numéros constituent un pieux hommage 
que méritait bien l'auteur de ces toiles exquises 
qui se nomment : Rentrée au hameau, Retour au 
clair de lune, Moutons en plaine, etc. ; dans le 
décor de Millet, mais sans l'âpreté symbolique de 
« l'homme à la houe », c'est une calme et douce 
poésie de nature sous de grands ciels où se joue par- 
fois la féerie des nuages, c'est une peinture atten- 
tive et reposée qui s'accentue superbement dans 
En forêt, Effet d'automne, Esquisse. L'artiste s'était 
créé une note bien à lui, il y fut fidèle jusqu'à la 
fin, et dans les Musées, plus tard, on s'arrêtera 
charmé devant ce simple motif, un berger qui 
rentre le soir avec son troupeau de moutons, un 
dernier reflet de jour traîne dans une flaque d'eau, 
une fenêtre allumée révèle la chaumière, la première 
étoile scintille, des vers de Virgile chantent dans 
la mémoire. 

Lithographies originales, par Albert Bel- 
leroche {Galeries Henry Graves). — Avec une 
verve pittoresque d'esquisse, la douceur blonde 
d'un féminisme anglais ou l'énergie fougueuse 



544 



! ART ET LES ARTISTES 



d'un romantisme à la Delacroix, avec un effleure- 
rement de crayon ou des traînées noirâtres de pin- 
ceau, un frottis délicat ou un empâtement violent, 
la lithographie de Belleroche est une œuvre très à 
part, improvisée sur la pierre, sans reports ni 
calques, une émanation directe et primesauti 
et savante néanmoins, de la vision de l'artiste; 
ce -n'est plus la vignette de jadis, mais dans un 
format inaccoutumé une très belle estampe ayant 
l'intensité du tableau le plus coloré, les effets 
charmeurs ou puissants obtenus simple nient par 
le blanc et le noir ; têtes d'expression et portraits, 
modèles anonymes et personnalités connues, ce 
sont pour la plupart des effigies féminines, mélan- 
colie douce de la jeune fille, comme ennuagéi de 
blanc, coquetterie langoureuse de l'actrice, viva- 
cité franche de l'étrangère, etc., la icssemblance 
obtenue plus par une très juste impression d'en- 
semble que par la minutieuse exactitude des lignes, 
la vie aperçue un instant et traduite avec émotion ; 
et à cette facture convient le moelleux de la litho- 
graphie, moyen d'expression plus séduisant, plus 
chaud, plus vibrant que la gravure, même à la 
pointe endiamantée. Belleroche, qui est un auda- 
cieux, ne sait rien de ce qui a été fait avant lui, 
de ce qui se fait autour de lui, il va de l'avant dans 
la manière qu'il a créée, affirme de plus en plus 
son originalité, occupe le premier rang. 

Exposition de peinture et sculpture {Cercle 
Volney). — C'est déjà comme une avant-première 
des Salons, certaines œuvres reparaîtront au Grand 
Palais au mois de mai prochain, et nous pourrons 
alors en parler à loisir ; actuellement il s'agit plus 
d'une fête mondaine que d'une manifestation artis- 
tique, et un critique sévère serait honni dans cette 
ambiance d'admiration mutuelle et snob. Il y a 
du reste çà et là de bonnes choses, parmi tous ces 
portraits et tous ces paysages ; Bellanger-Adhe- 
mar intitule Solitude un effet de soleil couchant 
sur des masures; Brugairolles voit Moret au cré- 
puscule ; Brispot se promène sur les quais ; Eu- 
gène Cadel est spirituel comme de coutume ; Chigot 
continue les aspects enneigés du château qui nous 



nili i Cormon esquisse une bacchanale; ; 
Damoye nous conduit en Normandie et en I 
tagne;Delbrouck fait un exquis tableautin avec, sur 
la gri barqui • ■ et trois femmes en 

noir ; Adrien Demont est le paysagiste que l'on sait ; 
Devambe2 ses figurai mées 

du sommi i d'i Guignard peinl la mer 

pu ma i'-mps ; Guillonnet cherche des effets 

Sets ; Iwill ne se lasse pas de Venise; Laparra 
déconcerte un peu avec son nu; Jules Lef> l 
symbolise des effigies féminines ; Le Goût-Gérard 
re pas de Concarneau ; Maignan se repose 
de l'histoire par des notes de voyage ; Nozal étudie 
le printemps à l'île de Bougival et l'hiver sur les 
cimes du mont Rose; Rigolot va moins loin, dans 
la vallée d'Essonne ; Roussel rapport'- d'un marché 
en Brie des pochades vibrante.-.; Saint Germiei 
mise ses habituelles études de Venise, rend 
bien l'aspect animé du Marché aux herbes ; Seguin- 
Bertault raconte avec justesse le Pont Saint- 
Michel ; Tattegrain évoque Cazin avec le sentiei 
des douaniers ; Taupin orientalise ; Raymond 
Woog intitule Dans l'atelier une très bonne toile; 
William Horton a quitté la Suisse pour l'Angle- 
terre, et partout où il travaille il conserve ses 
fines qualités de vision ; des portraits sont signés : 
Bisson, Brisgand, Chabas, Ferrier, Fournier, Gor- 
guet, Laissement, Lauth, Rover, Vollon, Weerts. 
La sculpture, comme il convient dans l'élégance 
d'un intérieur parisien, ne comporte ici que des 
statuettes, marbre ou bronze, quelques bustes dont 
un remarquable, celui de Paul Meurice par Sicard ; 
une coupe-surtout de Allouard fait songer à la 
célèbre pendule de Falconet ; Cordonnier émeut 
sa figure comme embuée d'ombre, Sur le 
pavé ; Foumier portraicture Mlle Provost, de la 
Comédie-Française ; Landowski a des cires perdues 
précieuses, notamment son Combat de vautours ; 
enfin Frank Scheidecker, dont les cuivres découpés 
ont une vogue si méritée, et ornent aussi bien la 
maison de Jules Cheret en Bretagne que le château 
des Carnot en Bourgogne, réunit dans une vitrine des 
épingles à chapeau, des peignes, un hausse-col, 
une jolie innovation ornementale. 

MAURU i- » . I I! I ! MOT. 



545 



Le Mouvement Artistique 
à l'Etranger 



ALLEMAGNE DU SUD 



T es grands cartons des fresques cintrées de M. Fritz 
*-' Erler pour le Kurhaus de Wiesbaden ont commencé 
leur tournée des principales villes d'Allemagne et ren- 
contrent partout le même succès de curiosité, auquel on 
pouvait s'attendre sur la réprobation si catégoriquement 
exprimée de l'empereur allemand. A Munich, dans une 
galerie particulière, c'est l'œuvre de M. Léo Putz qu'on 
peut étudier dans son ensemble. Mais l'événement de pre- 
mière importance est, à la Sécession, l'oeuvre de M. Albert 
von Keller, l'une des plus curieuses de l'Allemagne d'au- 
jourd'hui, l'une de celles qui donnent le plus à penser. 
C'est la revanche de l'exposition Uhde, d'il y a un an à 
pareille époque, où la gloriole du parachronisme de l'Évan- 
gile avait sombré. Cette fois-ci, c'est le contraire : un 
artiste qui n'était pas estimé à sa juste valeur passe au 
premier rang : M. von Keller, peintre mondain, disait-on 
tout simplement, apparaît une individualité décisive et 
aussi formidable que Rops en tant que poète de la femme 
moderne. Le lent acheminement de son amour maladif 
de la névrose et de l'hystérie, allant de la robe à ls peau 
et de la chair à la maladie, se marque en une série d'ceuvres 
exaltées et souffrantes, avec des hauts et des bas, d'étranges 
défaillances et d'étranges imaginations, qui constitue 
certainement l'un des plus sombres, des plus tragiques 
poèmes de notre temps. Il y a là des strophes de Baude- 
laire et des pages de Joris K. Huysmans. Des femmes 
damnées à sainte Lydwine de Schiedam, il n'y a souvent 
que la minceur d'un cadre, et de la médium Eusapia Pala- 
dino à la fille de Jaïre c'est la même curiosité maladive 
qui s'attache à la recherche du cas pathologique. Mon- 
daines et suppliciées, morphinomanes et stigmatisées, c'est 
la même hantise de la chair dolente et mortifiée, c'est la 
même tristesse poignante de l'éternel leurre et de l'éternel 
inassouvissemeut. Et c'est peint avec une distinction 
où il entre, je le répète, du Baudelaire, comme légèrement 
revu ici et là par les Goncourt ; mais le parfum de Bau- 
delaire persiste et M. von Keller, qui sait admirablement 
le français, sait du même coup ce que vaut une telle parenté. 
Quant à la façon dont c'est peint, voici longtemps 
qu'aucune facture d'artiste allemand ne m'avait à ce 
point satisfait. Les peintures de M. von Keller, lors- 
qu'elles apparaissaient une à une aux expositions de la 
Sécession, pouvaient parfois produire un certain malaise 
et sembler tantôt incomplètes, tantôt d'un sentiment 
ou, si l'on veut, d'une sensation plus forts que les moyens 
de l'artiste. Mises les unes à côté des autres, elles s'éclairent, 
s'épaulent et se font valoir. Nous avons affaire à des 
émotions vécues et encore vivantes et non plus à de la 
froide peinture.... On sent peut-être le moment où l'artiste 
a manqué de sang-froid pour aller plus loin; jamais on 
n'éprouve l'ennui que donne la tâche accomplie par con- 
trainte, et le goût, l'accent de cette minute suspendue 
au moment où la réalisation s'annonçait complète et 



définitive me procure une sorte d'insatisfaction exquise 
telle que la musique de V Après-midi d'un jaune ; cette 
défaillance qui tient de la pâmoison et dont l'empreinte 
demeure en beaucoup de ces pages me les rend atten- 
drissantes et chères pour l'humanité de l'artiste plus 
encore que pour l'art dont elles témoignent. On peut 
parler là-devant de vice ou de vertu si l'on y tient ; moi 
j'y sens avant tout que des êtres de charme et de faiblesse 
ont souffert et ont été plaints et que l'homme de cette 
œuvre n'a pas donné un coup de pinceau autrement que 
frémissant ou fiévreux, agité de plus en plus jusqu'au 
moment où il a rejeté la palette, sentant qu'une touche de 
plus détruirait l'émotion ou fausserait le sens de l'œuvre. 
Après les froids sophismes évangéliques de M. de Uhde, 
cette chaude passion d'un homme qui, s'il touche aux 
Écritures, n'y recherche que des scènes troublantes de 
résurrection magnétique, et, s'il s'en prend aux saints, 
que des extatiques et des stigmatisées, paraît tellement 
sincère et vivante, tellement née de sa chair et de son 
sang mêmes qu'il faut, malgré la raison qui nous en veut 
éloigner, lui accorder la suprême louange, que l'art seul 
ne mérite jamais quand il veut échapper à la vie et qu'il 
croit exister en dehors de l'âme.... Cette œuvre pleine 
d'une sombre exaltation morbide restera l'une des plus 
troublantes de notre époque pour son manque de séré- 
nité, sa perpétuelle recherche, et son perpétuel recommen- 
cement. Elle vaut parce qu'on y sent plus une vie d'artiste 
que de l'art. Elle est magnifiquement impudique, mais 
magnifiquement chaste aussi de sa seule franchise. On 
peut haïr la maladie, mais un tel amour de la maladie 
n'est plus haïssable ; il comporte une affreuse beauté 
spéciale.... C'est le secret de M. von Keller que de rendre 
sensible cette beauté-là.... Et je me représente la page 
qu'eût écrite Barbey d'Aurevilly au sortir d'une telle 
exposition. Ah ! si l'on osait parler de ses contemporains 
comme nous l'osons d'un Greco ou d'un Giorgione.... 

De la chair spiritualisée par le péché et la maladie, si 
l'on veut passer à la chair matérielle, saine et robuste 
dans le plein air, voici l'exposition posthume de M. Phi- 
lippe Klein, né le 16 février 1871, mort le 9 mai 1907. 
C'était un beau peintre : il tenait les promesses de ses 
débuts, il marchait vers de fortes réalisations dans le 
plein air et se plaisait à cet impressionnisme savoureux et 
apaisé qui n'a plus rien d'agressif et de provocateur. Le 
voici fauché. Et sa production fait un étrange contre- 
poids à celle de M. von Keller à l'autre bout du bâtiment 
et aux antipodes de la conception artistique. Entre deux, 
on peut prendre une vue d'ensemble de l'œuvre de 
M. Charles Tooby, un animalier et paysagiste qui voit 
sombre et bourru, qui triture la matière avec une puis- 
sance et une désinvolture lentes. Il ne faut point trop 
s'étonner des tonalités sombres du meilleur art allemand. 
La nature n'est pas la même partout. Bavière, Franconie 



54ù 



I ' \RT ET LES ARTIS1 



et Thuringe ne connaissent rien des gris fins, des atmo 
sphères argentées ou bloml- ciels délicats de l'IJ 

France. Nous avons défriché la font hyri inienne et nous 
vivons sous la nue du Walhall. 

Au Kunstverein, voici l'exposition de M. Liljcfors, l'un 
des maîtres suédois qui a le mieux su chanter la faune 
et la flore du Nord et qui a tenu la gageure de peindre dan 
leurs habitudes et pour ainsi dire d'après nature les vola- 
tiles et les quadrupèdes dont aucun chasseur ne peut 



approcher aussi lui : vol-, du canards ou d'ei 

tétras et coqs de 1 Tuyère 

au nid, renards ou lièvre dan la neigi I i <<'• I pas tou- 

ême bonheui , et certain de i es tableaux 

font i iranien lithographies, mais il y a de 

grands dons de mise en scène et un sons pari 

• le sol, Il de neige- 

les rochers couverts de mousses et d ' .rous- 

I les troncs poun i 

\\ Il 1.1AM Rlï I 



BELGIQUE 



T ES grands musées de Bruxelles disposent de crédits 
^"* très limités et ne peuvent se permettre que rarement 
des acquisitions de quelque importance. Aussi le Musée 
ancien, les Musées d'histoire de l'art du Palais du Cin- 
quantenaire s'enrichissent-ils très peu. Seul, le Musée 
moderne de peinture peut augmenter sérieusement ses 
collections d'oeuvres d'artistes vivants, ces œuvres pouvant 
s'acquérir à des prix abordables. 

Nos musées vont voir enfin s'accroître leurs richi 
11 vient, en effet, de se constituer à Bruxelles une Société 
des Amis des Musées royaux, analogue à celle des Amis 
du Louvre et à celle qui s'occupe avec sollicitude du Musée 
de Gand. 

La nouvelle Société compte tout ce qui, à Bruxelles, 
s'intéresse aux arts. Elle dispose de puissants patronages, 
et, en quelques semaines, grâce à l'intervention de Mécènes 
bienveillants, elle a réuni déjà des ressources imposantes. 

Elle achètera directement des œuvres d'art pour les 
offrir à nos collections publiques. Et elle a appelé à siéger 
parmi les commissaires qui décideront des achats plu- 
sieurs membres des commissions de nos musées. 

Parmi les récentes expositions du Cercle ariistiqi 
en est trois qui méritent une mention spéciale : celle 
de M. René Janssens, celle de M. Hermann Courtens et 
celle de M. Adolphe Crespin. 

M. René Janssens est un peintre de réputation faite. 
Il a conquis la notoriété par l'expression d'intimité émue, 
presque pieuse, qu'il a su donner à des évocations savantes, 
méticuleuses, de coins de vieilles villes et d'intérieurs 
ensommeillés. Il peignit à Anvers, au Musée Plant m 
quelques toiles tout à fait remarquables. Un travail un 
peu trop scrupuleux, une facture trop soignée, avaient fait 
tomber, en ces dernières années, M. Janssens dans une 
expression trop froide, trop sèche. Ses intérieurs manquaient 
d'atmosphère, la matière de vibration. Cela s'était cons- 
taté surtout dans des toiles rapportées l'an dernier d' Au- 
vergne. La nouvelle exposition a montré l'artiste guéri 
de ces défauts. Il peint maintenant plus onctueusement ; 
les choses, fixées en une matière plus forte avec non moins 
de précision que naguère, ont un rayonnement de volupté, 
notamment dans deux toiles peintes dans la maison de 
Gœthe à Francfort, et dans une autre : A l'Ouvrage, 
qu'anime une jolie figure de femme. 

Le peintre savant du recueillement a retrouvé un peu 
du frais instinct des petits maîtres hollandais. 



C'est par ce rayonnement de vol mant des 

retrouvé par M. Janssens que se reconnu 

M. Hermann ( ourtens, un tout jeune, fils du grand paysa- 

flamand. Flamand, M. Hermann Courtens l'est 

ment. Sa peinture est solide, et sa vision s'éblouit 

devant les plus humbles choses. 11 i di intérieurs 

de chaumières, d'hôpitaux, il se complaît au spectacle 
des plus tristi a pects et des plus tristes êtn ;e1 n tout, 
dans les murs lépreux, dans l lamentables, il 

perçoit l couleur somptueuse dont il pare une 

matière savamment, patiemment étudiée, à la fois rude 
et veloutée, et toujoui pénétréi de lumière, d'une lumière 
qui semble surgir des choses elles-mêmes. Il manque 
encore à M. Hermann Courtens la faculté de rendre la 
variété infinie de consistance de la matière qu'il aime. 
Mais sa vision forte, grave et opulente en fait, dès à pi- 
un artiste de personnalité très amrmi e. 



L'exposition de la Société royale des aquarellistes vient 
de fermer ses portes. Elle n'a rien révélé de bien nouveau. 
Ce sont toujours les mêmes exposants. Il faut citer cepen- 
dant le prestigieux envoi de La Touche, ceux des Anglais 
Bartlett et Robinson, l'admirable Petite fille en bleu de 
Jakobd Smits. les pages solennelles de Delauiiois, les ma- 
rines de Marcette, et des fleurs et des figures d'un coloriste 
délicat : M. Albert Pinot. 



I ne autre exposition intéressante : celle de VArl au 
Foyer. Il s'agit d'une société qui s'est donné pour tâche 
de servir d'intermédiaire entre les nombreuses femmes 
qui cultivent les arts appliqués, et le public. 

Et, en un premier Salon, on nous a montré des brode- 
ries, des bois décorés, des cuirs et des métaux repous- 
sés, des peintures sur porcelaine. 

Tout cela dénotant beaucoup de goût, une ingénieuse 
application des styles, et une heureuse al cette 

tricité qui a marqué chez nous les débuts du 
mouvement d'art décoratif. 

On a pu se rendre compte du bel ensemble d'efforts 
consacrés en ce moment aux arts appliqués. 

G. Vanzype. 



547 



L'ART ET LES ARTISTES 



ÉTATS=UNIS 



•■depuis vingt-cinq ans, l'art aux États-Unis a fait 
■'■' un progrès énorme. 

Le premier siècle de notre existence nationale fut con- 
sacré forcément à la conquête du pays que nous habitons 
et à la lutte pour la vie. 

Comme l'art est la fleur de la civilisation, il était néces- 
saire que nos ancêtres établissent bien cette civilisation, 
en semant le blé pour avoir le pain quotidien, avant 
de cultiver le jardin qui donnerait les fleurs d'art. 

Pendant l'Exposition centenaire de' 1876, à Philadel- 
phia, le peuple de notre vaste pays a vu pour la première 
fois la splendeur de ces fleurs d'art, qui furent envoyées 
chez nous par les artistes de l'Ancien Monde. 

Nos bonnes gens étaient ravis ; ils sont revenus chez eux 
en disant : 
« Il faudrait 

que nous 1 

pu issions 
posséderce 
merveilles ; 
nous pou- 
vons les 
créer nous- 
mêmes ici. » 
C'était le 
grand mo- 
ment de no - 
tre éveil à 
la beauté de 
l'art, qu i 
fut suivi de 
ce long exo- 
de de nos 
jeunes gens 
vers Paris 
« pour étu- 
dier l'art ». 
The World' s 
.FrtîVde Chi- 
cago, en 1893, a montré le résultat de leurs efforts. 

Cette Exposition a fait pour l'Ouest ce que celle de Phi- 
ladelphia a fait pour l'Est : l'éveil du peuple à la beauté 
de l'art. 

Avant cette époque, nous avons eu quelques grands 
artistes, même quelques écoles d'art ; maintenant nous 
sommes au début d'un art national qui me semble digne 
de l'attention de la France. 

Non seulement New-York, Boston, Philadelphia et 
Pittsburgh ont leurs Salons annuels, mais toutes nos villes 
ont leurs expositions, leurs musées d'art, et dans nos écoles 
communales, partout, nos enfants peuvent étudier les 
handicrafts, qui ont toujours été la base d'un grand mou- 
vement artistique. 

Toute la force et l'enthousiasme qu autrefois nous 
avons déployés à exploiter notre sol et ses richesses, nous 
les mettons aujourd'hui à faire croître l'art. Si nous 
sommes ignorants, nous étudierons ; si nous n'avons pas 
•le génie, nos enfants le posséderont !... Notre peuple le 
veut, il a soif de beauté, il la demande, et les dieux la 
donnent toujours à ceux qui se passionnent pour les belles 
choses. 

Prenez, comme exemple de notre progrès, la ville de 
Washington, la capitale des États-Unis. Depuis dix ans 
notre peuple a décidé que cette ville serait belle !... Heu- 




LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE A WASHINGTON 



reusement, le plan a été fait par un Français admirable- 
ment doué, le major L'Enfant. Toutes les rues sont 
grandes et bien dessinées, bordées d'arbres magnifiques. 
De sorte que tout le monde dit que Washington est un 
petit Paris. Seulement, tant de maisons sont laides, sont 
pauvres, mais cela se modifiera facilement, avec le temps. 
Les États-Unis n'ont jamais eu une École nationale 
des Beaux-Arts : notre gouvernement ne s'occupe pas de 
telles choses ; mais, comme la ville de Washington appar- 
tient à la nation, aussitôt que le peuple veut l'embellir, 
le gouvernement, par la voix du Congrès, est obligé de 
s'exécuter; et depuis le jour où nous avons voulu entrer 
dans le domaine du beau, nous avons dépensé des mil- 
lions pour embellir cette ville, au moyen de parcs magni- 
fiques et de 
monuments 
publics qui 
rivalisent 
avec les 
plus somp- 
tueux de 
l'Ancien 
Monde.Ain- 
si la Biblio- 
thèque Na- 
tionale est 
un édifice 
splendide. 

Finie de- 
puis quel- 
ques an- 
nées, les dé- 
corations de 
l'intérieur 
sont trop 
surchargées 
d'or. Il y a 
trop de ri- 
chesse, trop 
d'éclat ; les grandes fautes de la jeunesse s'y étalent 
partout ; ainsi les peintures sont des tableaux au lieu 
d'être des décorations murales. 

Aujourd'hui nos artistes peuvent faire beaucoup mieux, 
parce qu'ils ont avancé, depuis cinq ans, « en sautant ». 
Le grand édifice affecté au Musée national ethnologique, 
historique et scientifique, qui est sur le point d'être fini, 
montrera un progrès énorme dans les arts décoratifs. 

Depuis six ans, il y avait un comité, composé de nos 
plus grands artistes, pour créer « un nouveau Washing- 
ton ». Leurs dessins ont déjà été soumis au Congrès, et 
la nation entière s'intéresse à l'embellissement de sa capi- 
tale. Quand ces plans seront réalisés, nous posséderons 
une des plus belles villes du monde !... 

Pour la première fois depuis la fondation de Washington, 
il y a eu cette année une Exposition nationale des beaux- 
arts. Le succès fut tel qu'il nous donna le désir de fonder 
dans notre capitale un grand Salon international à l'instar 
des Salons de Paris. Cette Exposition n'était pas protégée 
par le gouvernement. Elle était dirigée par des personnes 
privées. Des hommes riches ont donné le montant des 
prix et le Corcoran Gallety (i)a acheté plusieurs tableaux, 

(ij Un grand musée d'art donné à la ville de Washington 
par Corcoran. 



548 



L'ART ET LES ARTISTES 



notamment un par Winslow llomer, notre plus pui 
peintre de scènes maritimes. 

Dans son œuvre on trouve l'impression du silence, de 
la solitude et aussi de la majesté, qui sont l'âme de l'Océan 
sauvage. 

Mais peut-être que le plus important événement pour 
le développement de l'art chez nous est l'établissement, 
à Washington, d'un Musée uational des Beaux-Arts. 

.Quand l'Institut Smithsonian fut fondé, en 1846, notre 
Congrès lui céda le droit d'être le gardien de toutes les 
œuvres d'art données à la nation. 

Depuis ce moment-là jusqu'en 1903, époque où Mme Lane 
Johnston légua tous ses tableaux au Musée national, 
personne n'avait pensé au Smithsonian comme Musée 
d'art. 

Alors le président Roosevelt demanda au Congres 
d'accepter le legs de Mme Johnston et d'examiner la consti- 
tution du Smithsonian pour prouver qu'il y avait un 
Musée national. 

Tout le monde s'y intéressa, et, aussitôt que notre 
Congrès eut déclaré l'existence d'un Musée national des 
Beaux-Arts, les dons commencèrent à arriver. 

Comme les choses vont vite chez nous, il y a déjà trop 
de belles choses pour remplir les salles réservées dans 
l'Institut Smithsonian, et le Corcoran Gallery a offert de 
les garder jusqu'au moment où nous aurons un édifice 
spécial pour ces objets d'art. 

M. Charles L. Freer, de Michigan, a promis deux mil- 
lions cinq cent mille francs pour ériger un bâtiment des- 



i tenir la collection superbe de Whistler qu'il 

donnera ! M. William J. Evans, de New-York, a envoyé 
cinquante tableaux, faits par nos plus grands artistes 
cains, Inness, Wyant, Winslow Homer, Jolm La 
. etc. 

M nieusement nous possédons en Amérique plusieurs 
œuvres splendides de Millet, Corot, Rousseau et tous 
hommes de 1830 », de même que beaucoup de ta- 
ix par Claude Monet et autre 1 inds peintres 
contemporains. Ainsi nous pouvons avoir à Washington 
une collection moderne qui sera la rivale des collections 
les plus illustres d'Europe. 

Nous espérons que votre grati'l m ustc Rodin 

fera quelque chose de particulier pour ce nouveau Palai 
des Beaux-Arts. 

Depuis bien des années, le vieux monde nous a reproi h< 
notre soif de l'argent. Mais il faut posséder ce vil métal 
pour acheter les grandes œuvres d'art. Maintenant que 
nous avons les richesses et aussi le désir de ces belles 
choses, nous les posséderons. Nous sommes jeunes, nous 
ferons, sans doute, beaucoup de fautes, — le goût nous 
manquera souvent; — mais notre mère, le vieux monde, 
nous enseignera : surtout la France, qui reste toujours la 
1 apitale de l'art moderne, et à laquelle nous devons beau- 
coup de notre inspiration, de notre amour du beau. ' 

Dans notre prochain article, nous parlerons de l'état 
actuel de l'art à New- York et de l'Exposition annuelle 
en cette ville. 

A. Seaton-Schmidt. 



HOLLANDE 



poMME, en Hollande, il n'y a jamais d'expositions im- 
^^ portantes de sculpture, je crois bien faire en disant 
quelques mots de nos œuvres de ce genre, à propos de la 
statue du stadhouder Frédéric-Henri, offerte à notre 
reine par l'empereur d'Allemagne, en décembre dernier. 

Nos sculpteurs ne sont pas nombreux. Bart van Hove, 
Minea Bosch-Reitz, van Wijk et Dupuis, voilà les seuls 
qui font de la sculpture plus ou moins grande. Après eux 
nous avons Mendes Da Costa, Zijl et Altorf, qui font de 
l'art décoratif et appliqué, avec beaucoup de talent. 

C'est à peu près tout, dans le pays qui produisit il y a 
deux siècles F. A. Johannes Yerhulst, un artiste à qui 
l'on vient de rendre l'hommage qu'il mérite, dans la 
forme d'un beau volume publié avec grand soin par la 
maison Nijhoff. 

Ce Verhulst, demeuré presque inconnu, est, en sculpture, 
un digne émule de Frans Hais, vraiment de grande enver- 
gure, quoiqu'il se soit borné à faire des monuments funé- 
raires. Mais ses masques, ses bustes, sont d'un traitement 
large et senti, délicat et puissant, du plus grand mérite. 

Quand on voit ses œuvres, on se demande pourquoi, 
lorsque la Belgique possède un Meunier, van der St 1 
Lambeaux, et tant d'autres artistes excellents, notre 
pays, si limitrophe, compte à peine une demi-douzaine 
de sculpteurs.... 

La passion des monuments qui occupe l'empereur 
d'Allemagne est bien connue. Comme Hohenzollern, il 
a une grande vénération pour la maison d'Orange, avec la- 
quelle il a des attaches lointaines. C'est ainsi que l'idée 
lui est venue d'offrir à notre souveraine une effigie de 
Frédéric-Henri, leur glorieux ancêtre commun. 



M. il heureusement cette statue, œuvre de quelque artiste 
allemand, est pitoyablement placée, devant l'es aliei 
monumental de la Maison du Bois, et vraiment peu louable. 

Ce prince d'Orange, tout capitaine qu'il fut, était un 
nomme distingué ; ici il est représenté sous l'aspect d'un 
1 ritre, d'un soudard, d'un condottiere quelconque, au 
flambard fatigué, en une attitude pleine de morgue vul- 
gaire, fort éloignée de la noblesse qu'exige l'histoire. 

En plus, cette statue rompt l'harmonie de la partie 
centrale du Palais du Boi*. la seule partie demeurée intacte 
fies ailes ayant été ajoutées plus tard) de l'œuvre do 
architecte van Campen. 

Du reste, la résidence royale compte peu de monuments 

ayant quelque mérite ! En face du Palais, le Taciturne, 

assez bon groupe équestre, dû au comte de Xiemverkerke, 

ntendant des Beaux-Arts de Napoléon III, ne fait pas 

trop mauvaise figure. 

Le même prince d'Orange, au Glein. par Royer. 
pas remarquable, mais néanmoins mille fois mieux que le 
roi Guillaume I« par Georg, flanqué de quatre figures 
allégoriques d'un style académique de la pire époque. 
Et c'est à peu près tout, avec la statue de Spinosa dans 
un quartier perdu, celui-là même où vécut pendant des 

le doux philosophe si humain. Le grand pei 
est assis dans son fauteuil, la tête inclinée, songeant d'une 
façon tout à fait naturelle. Tout l'ensemble est joliment 
modelé, de bon goût. Cette œuvre fut exécutée par un 
Gantois. 

On voit que La Haye est bien pauvre en statues. Est-ce 
pénurie de sculpteurs ou manque d'enthousiasme pour 
cet art? Je l'ignore, mais il est certain qu'en général rien 



549 



L'ART ET LES ARTISTES 



n'encourage nos artistes, ni l'État, ni les particuliers, 
en notre pays où, il y a une dizaine d'années, un simple 
et chaste petit bois sculpté par George Minne indigna tel- 
lement la police des moeurs que celle-ci contraignit le 
propriétaire à retirer de sa montre le pauvre garçonnet 
agenouillé ! 

Tint récemment, le sculpteur Toon Dupuis ayant placé 
à front de route, dans son jardin, l'Enfant à la gre- 
I Eu1 obligé de l'enlever, tellement cet innocent 
gamin offusquait la pruderie des passants, parmi lesquels 
il y en eut même qui tentèrent de jeter bas son Ter- 
rassier, placé devant son habitation. Ces faits prouvent 
que nous sommes bien loin de l'Italie, de Paris, et même 
de Bruxelles ! 

« Doux pays ! » peut-on dire parfois aussi de la Hol- 
lande, car non seulement le sentiment de l'art n'y est pas 
populaire, mais, comme je le disais plus haut, l'État ni 
les lois ne protègent en rien les artistes. 

Cette liberté absolue mène à des abus qui peuvent sem- 
bler étranges à une époque de haute culture intellectuelle 
et de civilisation parfois raffinée. Il y a, par exemple, de 
« grands » marchands, très connus du pays tout entier, 
qui ne se font aucun scrupule de placer de fausses sîl;ii,i- 
tures d'aquafortistes très connus sur des estampes qu'ils 
publient. 

Le fait est courant ; à toutes les devantures de bou- 
tiques « d'art » on peut voir de soi-disant épreuves d'ar- 
tiste, signées, qui portent simplement une estampille, une 
espèce de gravure en fac-similé de crayon, imitant l'auto- 
graphe du graveur, en guise de véritable signature. 

Ces épreuves sont bien loin d'être « approuvées » par 
l'artiste. Mais qu'y faire ? Si le fac-similé était écrit 
il y aurait lieu de poursuivre, pour fausse signature ; 
imprimé, tel qu'il l'est, le graveur ne peut pas ré- 
clamer, cette « marque » étant assimilée aux marques de 
fabrique par la loi néerlandaise, — et, la signature des 
artistes n'étant généralement pas « déposée », comme 
celle de certains grands industriels, tout est permis. 

Aussi, un mouvement très prononcé existe-t-il en 
Hollande, surtout parmi les écrivains, en faveur de droits 
d'auteurs légaux, de protection efficace contre de sem- 
blables fraudes, aussi bien qu'à l'égard de la reproduction 
d'oeuvres musicales, et de la trop grande liberté de tra- 
duction d'oeuvres littéraires. 

Un curieux exemple de la parfaite anarchie à laquelle 
aboutit une liberté qui ne respecte aucun droit d'auteur 
( « la plus légitime mais la moins légale des propriétés », 
a dit de Goncourt) est ce qui suit : 



Naguère, un aquafortiste connu et de mérite interprétait 
un tableau d'un de nos plus grands peintres. Cette gra- 
vure appartient à un « éditeur d'art » plus épris de lucre 
que d'honneur. 

On m'a raconté qu'après avoir publié un grand nombre 
d'épreuves en noir de cette planche, il lui vint à l'esprit 
que, la gravure en couleurs étant à la mode, il pourrait 
faire de ce cuivre un tirage de ce genre. Alors un autre 
aquafortiste, employé par ce marchand, fut chargé d'exé- 
cuter les planches en aquateinte, nécessaires à ce travail ; 
un imprimeur l'aida, et contribua à produire des résultats 
curieux au point de vue de l'exécution. 

De telles manipulations ont toujours eu lieu partout, 
mais en cachette. En Hollande, tout cela se passe au 
grand jour et n'est nullement punissable. 



11 y a quelque temps, la presse s'est beaucoup occupée 
de la vente d'une partie de la Collection-Six, à Amsterdam. 
On sait qu'il s'agissait en premier lieu de la Laitière de 
Vermeer de Delft. Cette merveille était mise en vente avec 
un certain nombre de tableaux de second ordre. Pour la 
somme de sept cent mille florins (un million et demi de 
francs) on pouvait acquérir ces toiles. La Société « Rem- 
brandt », qui réunit des fonds destinés à des acquisitions 
d'œuvres d'art de valeur, offrit deux cent mille florins. 
Restaient cinq cent mille à trouver. Si l'État donnait 
ceux-ci, toutes ces oeuvres resteraient en Hollande. Des 
polémiques violentes s'engagèrent; mais, en fin de compte, 
récemment la Chambre a voté le million de francs des- 
tiné à acquérir la Laitière, la somme donnée par la 
Société Rembrandt suffisant amplement à payer les autres 
tableaux. Le prix demeure excessif, dans un pays où l'on 
ne dépense jamais rien pour l'art, et lorsque l'on considère 
que la Laitière passait de collection en collection, au 
xvin c siècle, pour quelques centaines de florins. 

Mais M. Pierpont Morgan n'a-t-il pas offert au D r Bre- 
dius deux millions de bénéfice, si celui-ci voulait lui 
revendre son beau Rembrandt David et Paul ? Pour la 
Hollande, c'est un honneur que cette toile aille au Musée 
d'Amsterdam ; et pour ses artistes une joie durable, car cette 
Laitière est une des plus belles pages de ce maître exquis, 
au talent vigoureux, délicat et puissant tout à la fois. 

Et lorsque l'on dépense tant de millions pour la Guerre, 
le fait d'avoir voté une somme pour l'Art prouve un 
progrès mental digne d'être souligné. 

Zilcken. 



ITALIE 



r a ville de Naples, les critiques, les journalistes de la 
péninsule, ont été grandement émus ces derniers temps 
par une proposition déposée sur le bureau de la Chambre 
tendant à la démolition d'une église napolitaine du 
xyii e siècle. C'est l'église de la Croix de Lucques (délia Croce 
di Lucca), élevée en pleine ville, dans la partie la plus 
populeuse de l'ancienne et grouillante métropole. Le 
petit temple baroque a été voué à la mort, qui, tôt ou tard, 
certainement l'atteindra, par les cliniques bâties à côté. 
On pourrait se demander pourquoi des médecins modernes 
ont élevé leur hôpital dans un quartier populeux d'une 

•ille où la population est entassée et manque d'air comme 



dans aucune autre ville. L'hygiène moderne a des lois que 
les médecins de Naples ont voulu ignorer jusqu'ici. Ce- 
pendant c'est au nom des lois de l'hygiène qu'ils ont 
fait démolir le vieux couvent qui soutenait la petite église 
et qu'ils demandent au gouvernement l'autorisation 
d'accomplir le reste de leur œuvre de démolition. 

Quoique les polémiques des artistes et les demandes 
d'interpellation au Parlement soient venues momentané- 
ment à son secours, le sort de l'église de la Croix de 
Lucques semble bien décidé. C'est une question de 
temps. 

Naples ne perdra pas seulement un de ses plus beaux 



550 



L'ART ET LES ARTISTES 



monuments, mais, avec le petit temple baroque, un sou- 
venir historique et une des œuvres les plus i ha ntes de 

son architecture de « décadence » disparaîtrai! san aui une 
autre raison que celle du plus fort qui le veut. La petit 
église est une sorte de document architectural di cetti 
étrange période d'hésitation esthétique qui suivit dans 
toute l'Italie les dernières éclosions de la Renai 
qui devait aboutir à tous les élans efirénés et incalculable, 
île l'orgie baroque. Quelque amour ou quelque haine qu'on 
porte à ce « style baroque », dont le nom, assez vite et 
peut-être non sans quelque injustice, est devenu iynonyme 
de goût déplorable, désordonné et superficiel, on ne pi ut, 
à Naples, ne point tenir compte que l'architectun n li 
gieuse dominante la plus répandue, la plus honorée, est 
dans ce style. La phalange de dominateurs si divers qui 
ont possédé la ville courtisane n'a pas pu \ i m |>"it' 
les grands rythmes de pierre qui tirent la gloire du moyen 
âge architectural et religieux ombrien ou toscan ou 
même romain. Naples a été presque toujours aux soldats. 
Je ne crois pas qu'il y ait dans ses murs une église digne, 
dans son genre particulier, d'être comparée à la beauté 
mâle de ce superbe Maschio Angioino, auquel les longs et 
intelligents soins de M. Avena, inspecteur des mqnuments, 
ont redonné récemment l'ancien éclat. Mais surtout il 
ne faut pas alourdir de plus en plus le manteau du dédain 
sur un style qui peut profondément déplaire, comme 
profondément il me déplaît, mais qui, en somme, ne cesse 
pas d'être un « style », c'est-à-dire une manifestation collec- 
tive régie par une volonté générale, par une idée fonda- 
mentale, par une particulière vision de l'interprétation 
artistique de la nature, répondant à un moment donné 
de l'histoire esthétique commune. 

Je crois que le Baroque et notre Art nouveau sont 
deux convulsions identiques de l'Art post-Renaissance, 
qui n'a pas encore trouvé d'ailleurs sa nouvelle ordonnance, 
le « style » de sa nouvelle définition, la définition de la 
nouvelle Renaissance de l'Art que nous attendons et que 
nous verrons peut-être. 

Compris de la sorte, le Baroque ne mérite pas le dédain. 
Il répond à un moment de transition, à une recherche. 
C'est une pause dans l'histoire de l'esthétique méditerra- 
néenne, une pause d'ailleurs pleine de mouvement, 
péchant par excès même de mouvement. L'église de la 
Croix de Lucques représente assez distinctement une 
sorte de transition entre une affirmation (celle de la 
Renaissance, par trop impérieuse et dont le succès, si 
on pense à l'architecture du xvi e siècle, a été sans doute 
bien supérieur à ses droits réels à la gloire !) et une re- 
cherche, une « volonté de puissance » qui ne fut point 
heureuse. L'église de la Croix de Lucques fut édifiée pen- 
dant la première moitié du xvn e siècle. Son plafond à cais- 
sons de bois peint et doré, très sévère, la solennité droite 
et simple de ses colonnes enrichies d'une décoration 
florale d'un goût assez sobre, ses arcades assez justes de 
proportions pour ne point déranger l'harmonie tranquille 
de l'ensemble, tous ses éléments décoratifs très bien grou- 
pés et enrichis, un siècle après sa construction, par la fan- 
taisie non entièrement malheureuse du Napolitain San- 
felice, composent une atmosphère de calme et de recueille 
ment religieux que, ainsi qu'il a été noté, on chercherait 
en vain dans les innombrables églises napolitaines, où le 
baroque s'épanouit avec une insolence sans frein. 



En attendant les expositions de chaque année, qui 
montreront les résultats des efforts artistiques ou sim- 
plement commerciaux du travail des jeunes artistes, 
Rome se réjouit de reprendre les deux bustes du cardinal 
Borghèse, dus au ciseau du Bemin. La capitale nominale 



de l'Italie doit la !• t trésor à un geste 

eux de Venise. I es deux bustes fuient achetés par le 
gouvernement pour ioooo francs, il y a une dizaine 
d'annéi ayant que le merveilleux hi ritage d 1 tri des Bor- 
ghèse tombal dans le, mains an..n\i. i i . .uvent pro- 
fanatrices, du gouvernement, qui i oya enrichit 

!■ \ elllse. I : es qui 

l'intéressai' m di très près : un portrait de Lorenzo I otti, 
une Idoration de Jacopo Bassano et le Gabriel di 
Maria Pennacchi, la ville de Venise a rendu à Rome 

'ivre double du 1 lei nin. 

On connaît l'histoire de ces portraits du 
ueveu de Pie \ leva la célèbre villa et fonda 
le Mu gouvernement italien a acheté et profané 
en le débaptisant et en lui di innant le nom du roi Humbert. 
Baldinucci, le premier biographe du Bernin, nous donne 
des détails préci I m ' u ae d iverte dans le marbre- 
sur le front du cardinal décida l'artiste à copier le buste 
achevé. Il le fit en quinze jours et quinze nuits. Et, con- 
trairement à ce qu'on s'est plu à répéter, la copie est plus 
profonde et plus belle que le premier exemplaire, car la 
rudesse de la figure ib rélat, qu'on retrouve dans 
le portrait que l'artiste fit d'après nature, est admi- 
rablement atténuée dans la copie, où le sculpteur ajouta 
un élément de pensée, un voile vague de rêve pensif, 
qui rend le buste sinon plus beau, certes plus émouvant. 

Le Bernin, dernière violence effrénée de la Renaissance, 
a dans ses marbres des qualités de passion, de sentiment 
exaspéré et richement décoratif, qui nous font comprendre 
un peu son temps. Il œuvrait lorsque la musique, quit- 
tant le Temple et les voix de la passion céleste, liturgique 
et svmphonique, créait le drame musical, trouvai I 
expression profane, commençait à exalter la passion 
terrestre, le « cœur humain de l'Homme », ouvrant la 
marche glorieuse d'un genre d'art qui tend de plus en plus 
à l'expression de l'Homme dans toute la plénitude de ses 
passions. Le Bernin, en sculpture, suivit cette tendance, 
chercha et exprima cette plénitude, et il reste comme 
l'artiste plastique le plus grand et le plus représentatif 
d'un temps qui n'est pas seulement de transition et bien 
moins de décadence, ainsi qu'on l'a prétendu. 

Rome se réjouit d'avoir ces deux œuvres intéressantes 
dans le cadre où elles figurèrent dès leur naissance. 

MÉMENTO DES HOMMES, DES CHOSES ET DES PUBLI- 
CATIONS d'art. — Une nouvelle publication d'art d'un 
très grand intérêt est celle de la revue siennois. 
d'Arie. Cette revue, qui publie des articles d'esthétique très 
soignés et ornés par de nombreuses illustrations admira- 
blement reproduites, présente à son public des problèmes 
et des renseignements d'art ancien et d'art moderne avec 
un esprit de parfaite indépendance. Vita d'Arte comble 
une lacune qui, dans la presse italienne, était, jusqu'ici, 
bien regrettable. 

A Padoue, la commission provinciale pour la conser- 
vation des monuments a décidé de restaurer les peintures 
de la célèbre « Salle de la Raison •. 

On continue, au Musée Vatican, les travaux de la nou- 
velle Pinacothèque. Il y aura surtout, très bien disposées, 
quatre grandes salles destinées aux artistes du xiv c siècle, à 
ceux du xv e , à ceux de l'École ombrienne, et enfin la 
quatrième sera consacrée à Raphaël. 

— LcGioriialed'Italia s'est livré à une enquête très sérieuse 
au sujet du Palais Strozzi, à Florence, qui vient d'être 
laissé au gouvernement par le dernier propriétaire, le 
sénateur Strozzi, mort il y a quelques mois. Le gouver- 
nement n'est pas encore décidé à accepter ce legs, et on 
craint que des étrangers exproprient le célèbre Palais en 
vertu d'un crédit qui pèse sur lui. 

Ricciotto Canudo. 



551 



L'ART ET LES ARTISTES 



ORIENT 



Esthétique d'Art des Levantins. 



■¥J»N considérant le chemin parcouru par les arts plas- 
*-* tiques depuis 1883, à Constantinople ; en constatant, 
surtout, les progrès surprenants des Osraanlis dans la 
peinture et la sculpture, réalisés, en moins de vingt-cinq 
années, avec une rapidité stupéfiante, unique, peut-être, 
dans l'histoire de l'Art, on se demande vraiment pour 
quelles causes des tentatives, comme celles des Salons de 
Stamboul, — si bien faites pour mettre en évidence des 
talents ignorés, et encourager des efforts incontestables, — 
avortent, sans raison apparente, du moins, et n'amènent 
d'autre résultat que celui de faire croire, à l'étranger, à 
l'absence totale d'un mouvement artistique en Orient. 

Dans ma dernière causerie, j'ai fait voir combien préju- 
diciable à ce renouveau esthétique était l'ignorance presque 
générale du peuple turc en matière d'art. C'est là une édu- 
cation entièrement à. faire. 

Certes, si cette ignorance nuit à l'épanouissement de 
l'art osnianli, le critérium artistique des Levantins est 
loin, aussi, d'être étranger à son éclosion. 

On sait que « Levantins » sont dénommés les Euro- 
péens — Français, Italiens, Espagnols, Allemands, Anglais 
■ — ayant depuis trois générations, au moins, fait souche en 
Orient. 

De par son éducation, son instruction, ses relations avec 
l'Europe, le Levantin aurait dû être l'initiateur de l'Ot- 
toman dans l'art du Beau. Il n'en est rien. 

Son critérium artistique, qui, malheureusement, est aussi 
celui des Grecs et des Arméniens de la Turquie, se compose 
d'une esthétique double dont deux partis pris, aux anti- 
podes l'un de l'autre, résument la formule : un snobisme 
béat pour tout art étranger, un souverain mépris pour tout 
art local. Tandis que, d'une part, il s'évertue à applaudir, 
à prôner, à magnifier tous les artistes, sans exception, 
venus du dehors, d'autre part, le Levantin s'épuise à 
décourager, à humilier, à persifler tous les artistes du 
pays, — peintres, musiciens, poètes, — qu'il englobe dans 
la férocité de son dédain. 

Il n'aura jamais cure de mettre en évidence un talent 
indigène, — quelque génial qu'il puisse être, — mais il 
se glorifiera d'avoir découvert du génie à tous les artistes 
de passage, même à ceux, surtout à ceux qui manquent 
de talent. Le moindre acteur, instrumentiste ou peintre 
arrivant de Paris, de Berlin ou de Vienne est reçu à bras 
ouverts, couvert de lauriers et payé, souvent, au delà 
de ses espérances, parfois bien au-dessus de son mérite. 
Gare à ce pauvre diable, pourtant, si, attiré par une pers- 
pective alléchante, il prolonge son séjour dans le pays, 
ou si, pour son malheur, il se fixe à Constantinople. Il 
ne tarde guère à perdre, en "même temps que son crédit 
artistique, toutes ses illusions. Au bout de quelques mois, 
il est ce que nous appelons, communément, « brûlé » ; 
il se voit honni par ceux-là mêmes qui l'avaient élevé 
aux nues ; il n'a plus de talent, aucun talent, car, s'il avait 
du talent, il n'habiterait pas la Turquie. 

Pour ces esthètes de l'Orient, admirer quelqu'un c'est 
reconnaître sa supériorité. Or, comme ils n'admettent 
pas que chez eux il y ait supérieur à eux, ils ont décrété 
que les véritables artistes résident à l'étranger et que le 
pays du Beau ne commence qu'au delà de la frontière 
turque. 

En matière d'art, il n'existe pas, je crois, sur toute la 
surface du globe, des êtres d'une plus arrogante super- 



ficialité et d'une suffisance plus révoltante que les Levan- 
tins. Il faut les entendre parler de peinture, de théâtre, 
de musique, trancher d'un mot les questions les plus ar- 
dues, juger d'un haussement d'épaules des vies entières 
consacrées au labeur. Quoique très intelligents, ils ne 
veulent pas, ils ne peuvent pas admettre que Constanti- 
nople ait donné le jour à un homme de talent, et ils ne 
s'inclineront devant la supériorité d'un compatriote 
qu'après qu'une grande capitale européenne en aura 
consacré la réputation. Oh ! alors ! C'est à qui criera le 
plus fort qu'il avait, le premier, pressenti, deviné, décou- 
vert le phénix. Je pourrais citer cent exemples à l'appui 
de mon dire : souvenirs d'autrefois et souvenirs de mon 
dernier voyage. Mais la place m'est mesurée et je dois, 
bien à regret, passer outre ces souvenirs qui sont aussi 
amusants que de très piquantes anecdotes. 

On comprend, cependant, combien ce parti pris peut 
être néfaste aux arts. 

Ce qui étonne beaucoup, c'est de voir les Grecs le par- 
tager entièrement, les Grecs, presque tous artistes dans 
l'âme, qui. chez eux, à deux pas de la Turquie, mettent 
un orgueil chevaleresque à « pousser » les compatriotes 
ayant des aptitudes artistiques. 

Qu'est-ce qui les inspire? Ayant le sentiment de leur 
passé glorieux et le souvenir qu'avec leurs arts — autant 
et plus qu avec leurs armes — ils ont conquis le monde, 
veulent-ils, jalousement, garder pour la mère patrie leurs 
élans enthousiastes et leur idéal de beauté? Peut être bien. 
En tout cas, le mot d'ordre est tacite et l'égoïsme incons- 
cient. En analysant cette inconscience, on trouve tout 
au fond la vague appréhension d'une rivalité, une de ces 
rivalités que les Grecs craignent le plus : l'antagonisme 
artistique. Aider un talent à se produire en Turquie, n'est- 
ce pas soustraire des forces à leur pays en marche vers de 
nouvelles apothéoses ? Tel est leur sentiment. Et cepen- 
dant, ainsi que de la discussion jaillit la lum ère, ainsi 
de la rivalité jaillit l'émulation, ce tremplin des lettres, 
des sciences et des arts. 

Il est même poussé si loin, ce sentiment, qu'aussitôt 
que quelque talent se révèle à Stamboul, le premier souci 
de ses compatriotes est de l'envoyer à Athènes. C'est ainsi 
qu'une femme-peintre de beaucoup de talent, Mlle Thalia 
Florès, a quitté la Turquie pour s'établir en Grèce. Ainsi 
également qu'un ancien élève des Beaux-Arts de Constan- 
tinople, le peintre Alectoridès, dont les débuts, au deuxième 
Salon, furent sensationnels, a, pour toujours, semble-t-il, 
quitté la ville de ses premiers succès. 

Il n'est fait de grâce qu aux talents littéraires qui, en 
dehors de tout élément étranger, s épanouissent dans 
leur propre Société du Phanar et de Pérà et dont le Patriar- 
cat et le Syllogue littéraire grec sont les centres. Ces 
écrivains continuent la tradit on de 1' « École de Constan- 
tinople » qui a laissé de grands noms aux lettres grecques 
et dont l'Hellas moderne s'enorgueillit à bon droit. 

Croirait-on que — grâce à cet engouement pour l'art 
étranger, à ce dédain pour l'art local — les portraits mêmes 
sont presque tous exécutés par des peintres européens? 
Ainsi, l'exemple est typique du richissime banquier grec 
qui, voulant avoir le portrait de sa femme, fit venir exprès 
un artiste de Paris. Le portrait fut payé 1 5 000 francs. 
Le financier ne voulut jamais le faire exécuter par 
un pe ntre du pays qui l'eût, sans doute, aussi bien réussi 



i ART ET LES ARTIST] - 



et ne l'eût fait payer que moitié moins chei i 
Le banquier n'a d'abord estimé la valeur de la toile qu'en 
raison directe de l'argent déboursé ; il a cru ensuit' taire 
œuvre de patriote. « parce que, protéger les arts en Tur- 
quie, c'est travailler au détriment de la Grèce artistique 

Quant aux membres des colonies étrangères, si leur in- 
différence pour tout ce qui touche l'art oriental s'explique 
jusqu'à un certain point, elle n'en porte pas moins grave 
.dommage à l'essor artistique de la Turquie. Les 
fixés, avec raison, sur leur pays d'origine, ces exilés ont 
cependant, le tort presque général de ne s'occuper d'une 
manifestation artistique qu'en tant qu'elle inti 
leurs nationaux. Cette désunion entre eux lorsqu'il s'agit 
de l'art européen se transforme en une apathie plénière 
lorsqu'il s'agit de l'art turc. 

Il est, sans doute, parmi les membres de ces Coi 
comme il en est parmi les Levantins, les Grecs et les Vrni 



niens, d i prit ouverts à tou li i 

de cette pensée que l'art n'a pas de | Mais combien 

i ! I eur bre 1 t ni uffirait 

guère à lancer une idée, à la réaliser, à lui assui 
l'avenir. 

Si i lient-ils, li les 1 evan-, 

tins. l'égoi Gi i l'indifférence des colonies 

"■it plutôt li effets que les causes de l'ostra- 
cisme qui pèse sur li ai , ques ottomans el qui 
puise sa sou cert Lin nationaux, 

la causerie du mois prochain, nous allons les 
les combattre. Nous ferons clairement ressortir comment 
une mauvaise interprétation du Coran a, pendam 
siècles, nui au développer tique de ! I ■• 

et comment encore, aujourd'hui, cette mauvaise interpré- 
l est la seule et véritable pierre d'achoppement à 
Ht idéal \ ei s 1' \tt et la Bi 

Adolphe Thalasso. 



SUISSE 



A part quelques expositions dites > de Noël » tenues 
"^^ dans diverses villes, c'est à Zurich que s'est concentré, 
dans ces derniers temps, tout le mouvement artistique 
suisse. La présence de quelques Mécènes intelligents et 
généreux, l'action quotidienne d'une critique d'art très 
attentive, l'émulation provoquée par la création du 
Musée national suisse et le renouveau architectural dû 
à l'influence du professeur Gull, tout cela contribue à 
faire de Zurich un centre artistique important, ce 
qu'elle n'était pas il y a une dizaine d'années encore. 
L'exposition permanente du Kûnstlerhaus (Maison des 
Artistes), très éclectique et largement ouverte aux envois 
du dehors, a eu la plus grande part dans ce résultat réjouis- 
sant. 

L'exposition récente de quatre artistes de la Suisse 
romande, le peintre Ernest Bieler et les sculpteurs C.-A. 
Angst, J. Dunand et L. Gallet, a obtenu au Kûnstlerhaus 
un très vif et très légitime succès auprès de la critique, 
du public et du comité de la Fondation Gottfried Keller 
qui a fait là quelques intelligents achats pour la Confé- 
dération. Je ne reviens pas ici sur les œuvres exposées, 
dont j'ai eu l'occasion de parler à propos d'expositions pré- 
cédentes, mais le succès de l'art très français des trois 
jeunes sculpteurs, élèves de Dampt, dans un milieu tel 
que Zurich, est un phénomène heureux qu'il fallait saluer 
au passage. 

Le peintre F. Hodler, qui fut jadis, pour ses belles fresques 
de la Retraite de Marignan, destinées au Musée national, 
la bête noire des philistins zurichois, jouit maintenant 
dans cette même ville, d'une vogue considérable. La fouie 
accourt à la Maison des Artistes pour contempler, admirer 
et même acheter à grand prix les douze ou quinze toiles — 
figures et paysages — que le maître bernois y a exposées 
à la fin de décembre. Dans le cas particulier, cet empresse- 
ment est tout à fait justifié, car la grande toile de /' H t un- 
sacrée, acquise par la Société des Beaux-Arts de Zurich, 
est une des œuvres les plus belles et les plus fortes que 
Hodler ait produites en ces dernières années. Ces quatre 
figures de femmes, assises sur l'herbe entre deux guir- 
landes de roses, ne sont pas remarquables seulement par 
la vigueur du dessin, la force de la structure, le parallélisme 
savant de la composition et le rythme calculé des attil 



et du mouvement. Elles révèlent encore une recherche 

de la beauté, trop rare chez cet artiste puissant, et dégagent 
une impression finale de sérénité harmonieuse, et presque 
de joie intime, que nous eussions à peine osé espérer de 
son pessimisme ancien. A ce titre, l'Heure sacrée mar- 
quera une date dans l'œuvre déjà énorme de Hodler, et 
restera une des pages les plus belles et les plus grandes de 
l'art suisse contemporain. Les Zurichois pourront être 
fiers de posséder dans leur nouveau Musée, dont l'empla- 
cement est enfin fixé, une œuvre de cette envergure et 
de cette valeur. 

Les paysages exposés par Hodler à Zurich — ceux 
surtout qu'il a rapportés de l'F.ngadine — sont aussi 
extrêmement remarqués, tant pour la fraîcheur fruste 
de l'impression que pour une subtilité de colorist 
laquelle le rude chef de l'école bernoise ne nous avait 
pas toujours habitués. Le Sapin dressant, sur une pente 
de mont i Lia a masse puissante et solitaire, est un des 
morceaux de nature les plus caractéristiques de la manière 
de Hodler comme paysagiste. II suffirait à lui - ni à montrer 
la force de renouvellement qui est dans ce talent robuste 
et à dissiper les craintes de maniérisme et de raba 
que pourraient inspirer certaines répliques assez médii 
comme celle qu'il nous donne à Zurich de son Émotion. 

Mentionnons encore l'exposition des peintres et sculp- 
teurs argoviens à Aarau, où l'on a remarqué les paysages 
di M Max Burgmeier et de M. Ernest Bolens, et le délicat 
Narcisse du sculpteur Arnold Hùnerwadel; l'exposition 
des paysages lumineux et solides de M. Werner Feuz 
au Musée Jenisch à Vevey ; enfin, à Genève, l'exposition 
du paysagiste Charles Guigon (1807-18S2) et de sa 
Mme Darier-Guigon, peintre de fleurs. 

Parmi les publications artistiques que nous a apportées 
la fin île l'année, il faut signaler surtout le magnifique 
album us et études de Max Ponti (1881-1907), 

publié par sa famille. Une émouvante étude de Maurice 
Baud, qui tut le maître et l'ami de Max Ponti, non 
connaître les heureux dons de cet artiste de race et les 
belles prome^Ms qu'une mort prématurée l'a seule em- 
pêché de ten r tout entières. 

\\'.<L- Vallette. 



553 



L'ART ET LES ARTISTES 



Echos des Arts 



M. Bénédite, qui est en même temps conservateur du 
Musée du Luxembourg et président de la Société des 
Peintres orientalistes français, a décidé d'envoyer en Algé- 
rie un certain nombre de toiles connues pour y commencer 
l'organisation d'un musée à Alger. Parmi ces toiles, on 
cite un important tableau de Dinet, le peintre de Bou-Sâada, 
et d'autres par MM. Lunois, Suréda, Chudant, Taupin et 
autres. 

La destination est, cette fois, logique ; plus qu'au temps 
où l'administration expédiait, pour décorer la résidence 
de Tunis, la Marche de Rahncsy du bon sculpteur Ringel 
d'Illzach. 



La Société d'Art français, présidée par M. d'Ardenne de 
Tizac et fondée pour montrer, par des expositions d'art 
ancien et moderne, la permanence de notre tradition 
artistique, donnera sa première manifestation au Cercle 
de la librairie, 117, boulevard Saint-Germain, du 3 au 
23 février prochain. Elle comprendra une partie rétros- 
pective organisée par J. Beltrand et consacrée à Constan- 
tin Guys, ainsi qu'une réunion d'œuvres contemporaines 
de P. Briaudeau, Bourdelle, Simon Bussy, L. Chariot, 
P. Deltombe, H. Déziré, H. Grosjean, Charles Guérin, 
T. Klingsor, Laprade, Le Beau, Eug. Martel, H. Ottmann, 
G. Prunier, J. Simon, L. Sue, P. Sordes, A. Urbain, etc. 



Se souvenant qu'il avait écrit une Passion, si mer- 
veilleusement déclamée par Mme Sarah-Bernhardt, le 
poète de jadis devenu fonctionnaire continue de s'in- 
téresser aux choses d'art religieux ; et au musée de Cluny, 
dans la salle de la Dame à la Licorne. M. Edmond Harau- 
court vient d'installer une vitrine qui constitue l'histoire 
du crucifix, depuis le VI e siècle jusqu'au xvm e . Les 
pièces qu'elle renferme permettent de suivre" les diffé- 
rents aspects sous lesquels le Christ a été représenté au 
cours des siècles, iconographie de foi qui présente le plus 
vif intérêt. 

JS 

Bien qu'il soit de date récente, le Musée Bonnat, cons- 
truit par la ville de Bayonne pour loger l'admirable collec- 
tion de tableaux, dessins et objets d'art formée par le 
grand peintre, devient insuffisant à contenir ses trésors 
actuels et ceux que M. Bonnat lui promet encore. Aussi la 
ville se voit-elle contrainte, dès maintenant, de songer 
à l'agrandir. 

M. Planckaert, architecte à Limoges, qui obtint au 
concours la construction du Musée, a été mandé à Bayonne, 
pour dresser le projet d'une annexe comportant une ou 
deux grandes salles. 

M. Bonnat, continuant sa généreuse initiative, a fait 
connaître son intention de garnir les nouvelles salles dès 
qu'elles lui seront livrées. 



On parle beaucoup, dans le monde des Arts, de la 
Coopérative Artistique, fondée par quelques peintres de 
talent, et ayant à sa tête Roybet comme président 
d'honneur. Cette association amicale a surtout pour but, 
et il faut l'en féliciter de défendre les intérêts des ar- 
tistes. Nous adressons à la nouvelle société nos félicitations 
et nos meilleurs souhaits de réussite. Expositions perma- 
nentes et renseignements, 3, rue Lafntte. 



Nous rappelons que l'Art et les Artistes ouvre pour le 
Théâtre aux champs un Grand Concours international 
d Affiches. 

L'auteur du dessin primé recevra un prix de 500 francs 
offert par les directeurs du Théâtre aux champs. 

Notre concours est ouvert du 1 5 février au 1 5 avril. 

Pour plus de détails, voir notre numéro 34. 



Nous sommes acheteurs : • 

i° Au prix de 2 francs l'exemplaire, des numéros sui- 
vants : 

Vie au Grand Air, 5, 126, 134. 

Art et Artistes, 6, 7, 8, 10, n. 

2 Au prix de 1 franc l'exemplaire, des numéros suivants : 

Vie au Grand Air, 1, 4, },}, 143. 180. 

Femina, 5, 17, 22, 71. 

Je Sais Tout, 1, 14. 

Musica, 2, 5, 8, 11, 22, 50. 

Fermes et Châteaux, 9. 

Ces numéros doivent nous parvenir franco, 90, avenue 
des Champs-Elysées. Le montant en est expédié par 
retour du courrier. 

Cette liste annule les précédentes. 



Nécrologie. — On annonce la mort, à Paris, du peintre 
Charles Hermann-Léon. Il était né au Havre, le 22 juillet 
1838, et était l'élève de Philippe Rousseau et de Fro- 
mentin. Ses études de chiens et ses scènes de chasse lui 
ont assuré dans l'art contemporain une place à peu près 
unique. 

Hermann-Léon était, depuis 1897, chevalier de la Légion 
d'honneur. 

Le mois dernier est mort à Paris M. Camille Groult, 
l'éminent collectionneur dont on connaissait la galerie 
merveilleuse d'œuvres du xvm e siècle français et an- 
glais. 



EXPOSITIONS ANNONCÉES OU EN FORMATION 
PARIS 

Bibliothèque de la Ville de Paris, 29, rue de Sévigné. — 
Exposition de la Vie populaire à Paris du xv e au 
xx e siècle : livres, gravures, photographies, docu- 
ments, etc. 

Grand Palais. — Association syndicale de Peintres et 
Sculpteurs français. Huitième exposition jusqu'au 
26 février. 

Grand Palais. -- Vingt -septième exposition de l'Union 
des Femmes peintres et sculpteurs, du 9 février au 
8 mars. 



554 



L'ART ET LES ARTIS 1 I 5 



Grand Palais. — Cinquième exposition de la S. iciéti 
Peintres du Paris-Moderne, en février. 

Galeries Bemheim jeune et C"' 15, rue Richepanse : 
Le 3 février : Lucien Simon. 
Le 17 février: Van Dongen. 

Galerie Arthur Tooth and Sons, 41, boulevard des Capu- 
cines, à Paris. Exposition de la dernière œuvre di: 
L. Aima Tadéma, Caracalla and Gela; 175 et 176, 
New Bond Street, à Londres ; 299, Fifth Avenue, à 
New- York. 

Tableaux des Écoles modernes française et hollan- 
daise. 

Chez Georges Petit, S, rue de Sèze. 
Grande Galerie : 

4 au 1 7 février : A rts réunis. 

iS février au S mars : Aquarellistes français. 

9 au 12 mars : Vente Cronier. 

1 3 mars au 9 avril : Société nouvelle. 

22 janvier au 3 février : Miniaturistes et Arts précieux. 

10 au 30 avril : Pastellistes. 
1" au 12 mai : Dannat. 

1 1 au 30 juin : G. La Touche. 

Petite Galerie : 

1 er au 15 février: Doigneau. 

16 au 29 février: Bellanger-Adhinnu . 

I er au 1 5 mars : Henri Tenré. 

1 6 au 3 1 mars : Frantz Charlet. 

i cr au 15 avril : Walter Gay. 

16 au 30 avril : Henri Duhem. 

I er au 15 mai : Cachoud. 

Nouvelle Galerie : 

i er au 15 février : Mary Kazack. 

16 au 29 février : Boggs. 

16 au 31 mars : Jaudia. 

I er au 15 avril : Eugène Cadel. 

I er au 15 mai : Dauphin. 

DÉPARTEMENTS 

Bordeaux. — Société des Amis des Arts. Cinquante- 
sixième exposition, du I er février à fin mars. Pour 
renseignements, s'adresser à M. Gabriel Domergue, 
représentant de la Société, 16, boulevard de Magenta 
Paris. 



Cannes. — Sixième exposition internationale des Beaux- 
\u 'i d'Arl indu triel, jusqu'au 10 mars 1908. 

Lyon. té lyi >nna ise des 1 lea h ■ trta ; >a la is mu - 

pal, quai de 1 lond} \ ingl I ition 

annui 

Nantes. — Société des Amis des Arts. Dix-septième expo- 
sition, jusqu'au 15 mars 1908. 

Nice. — Exposition de la Société des Beaux-Arts, en 
février 1908. 

Pau. — Société des Amis des Arts. Quarante-quat 

exposition annuelle, jusqu'au 15 mars 1908, au 
Pavillon des Arts, place Royale. 

1 CRANGJ 

Athènes. — ■ Concours international pour l'érection d'une 
statue de Constantin Paléologue' à Athènes. Concours 
à deux degrés : i° du 18 au 28 juin : j" du 23 au 
28 octobre 1908. Envoi des maquettes à l'Académie de 
France, à Rome : i° avant le 15 juin ; 2 avant le 
20 octobre 1908. 

Baden-Baden. — Exposition annuelle des Beaux-Arts, 
au Badener-Salon, du 1 er avril au 30 novembre. 
M. J. Th. Schall, directeur. 

Florence. — Troisième exposition des Beaux-An 
artistes italiens, jusqu'au 30 juin 1908. 

Londres. - - Exposition franco-anglaise en 1908. - 
Section française de mai à novembre, avec section 
rétrospective. Envoi des ouvrages, à Paris, au Grand 
Palais, du 4 au 6 mars. 

Monte-Carlo. ■ — Seizième exposition internationale des 
Beaux-Arts de la principauté de Monaco, jusqu'à 
avril 1908. 

Rome. — Société des Amateurs des Beaux-Arts. Salle 
del Palazzo, Via Nationale. Exposition internatio- 
nale, du 10 février au 15 juin 1908. Le président: 
Comte E. di San Maitino ; le secrétaire : V. Moraldi. 

Turin. — Société promotrice des Beaux-Arts. Deuxième 
exposition quadriennale, en 1908, du 25 avril au 
30 juin. Envoi des œuvres du 16 au 25 mars. 



Bibliographie 



LIVRES D'ART 



La librairie nationale d'art et d'histoire G. van I " I 
et C", de Bruxelles, publie deux très intéressantes mono- 
graphies de guenlin Metsys et de 7 hiéry Bouts, 
dues aux plumes de MM. Jean de Bosschère et Ar- 
nold Goffin. Elles ouvrent la série d'une suite d'études 
sur les grands artistes des Pays-Bas et leur apparition 
est signalée par la note suivante, très explicite et que 
nous sommes heureux d'insérer à cette place : 

Depuis quelques années, l'étude de l'histoire de l'art tend à 
prendre une place de plus en plus importante dans les préoccu- 
pations du public intellectuel comme sur les programmes d'en- 



seignement. Les universités ont institué des chaires d'esthé- 
tique ; les musées servent dorénavant d'illustration à des cours 
es ; des facultés d'art et d'archéologie ont été orga- 
nisées pour 1 a de techniciens et la culture des beaux 
esprits. Des revues spéciales d'art paraissent dans tous les 
centres, et jamais on n'en a tant découpées ; des expositions 
d'art ancien et moderne ne se conçoivent plus que régies dans 
le choix et la disposition par des méthodes scientifiques, et jamais 
elles ne furent plus fidèlement visitées. 

Ce renouveau devait forcément s'accompagner de la publi- 
cation de monographies des maîtres de l'art. Les grands éditeurs 
internationaux de Paris, Londres, Leipzig et d'ailleurs en 
comprirent l'opportunité et ont lancé des collections de biogra- 



555 



L'ART ET LES ARTISTES 



phies critiques fort estimables. Il nous a paru néanmoins que 
ces séries, d'une part, n'évitaient pas assez le double emploi 
entre elles dans le choix des artistes traités et se reprenaient 
trop volontiers l'une à l'autre le même sujet d'étude et d'hom- 
mage; que, d'autre part, elles manifestaient peut-être une con- 
descendance un peu accentuée pour les artistes dont la gloire 
est banale et la carrière sans secrets, alors que tant de maîtres 
dont l'importance dans l'évolution artistique n'est pas moindre 
ne bénéficient jusqu'à présent que de gloses discrètes dans des 
mémoires lus par un public restreint et continuent à attendre 
l'offrande d'une étude synthétique. Ce sont ces redites qu'il 
nous conviendrait d'éviter et certains de ces oublis que nous 
voudrions réparer, en créant notre Collection des grands artistes 
des Pays-Bas. Il entre dans nos intentions de faire figurer dans 
cette galerie notamment certains anciens peintres, sculpteurs, 
architectes flamands, wallons et hollandais devant lesquels la 
renommée s'est arrêtée avec quelque distraction, ceux surtout 
au sujet desquels des questions se posent encore au lieu qu'elles 
soient vidées. 

En ce sens nous inaugurons aujourd'hui notre collection par 
la publication de deux monographies de primitifs anversois et 
louvaniste : Quentin Metsys et Thiéry Bouts. Dans le cou- 
rant de 1908, J. Vermeer de Delft, Hans Memling, Lucas 
De Leyde et Hugo Van der Goes sortiront de presse, cepen- 
dant que d'autres volumes sont en préparation. 

La rédaction de ces monographies est et sera, dans chaque 
cas, confiée à des écrivains à ce désignés par leur compétence 
spéciale relativement à une époque ou un style, par leurs re- 
cherches antérieures en pareil domaine, de façon à procurer 
tous apaisements sur la valeur scientifique de ces éditions ; 
nous viserons néanmoins à ce que l'érudition s'y associe à un 
goût des idées générales, en sorte que nous puissions prétendre 
à l'intérêt du grand public. Si l'on ajoute que la reproduction 
soigneuse des œuvres commentées aidera à la documentation 
du savant et à l'agrément du profane, il s'ensuit que les volumes 
de la Collection des grands artistes des Pays-Bas seront, selon 
le goût d'un chacun, à consulter, à lire ou à regarder. Nous nous 
plaisons à espérer que cette collection rencontrera par là l'agré- 
ment non seulement des archéologues, collectionneurs et cri- 
tiques d'art, mais encore celui de tous les gens de goût et de cul- 
ture, soucieux de se tenir au courant des découvertes de l'histoire 
et des manifestations de la pensée. 

Chaque volume de cette collection contient de 120 à 
140 pages de texte et une trentaine de reproductions 
tirées hors texte. 

Prix de chaque volume broché, 3 fr. 50. 

Relié avec un cartonnage en toile anglaise, 4 fr. 50. 

En vente chez les principaux libraires de la Belgique 
et de l'étranger, et chez les éditeurs G. van Oest et C M , 
16, place du Musée, Bruxelles. 

La Toison d'or, par le baron H. Kervyn de Let- 
tenhove, président de l'Exposition de la Toison d'or 
(Bruges, juin-septembre 1907). (G. van Oest, éditeur, 
Bruxelles.) 

Au moment où cette Exposition a fait l'objet de l'ad- 
miration des savants et des amateurs accourus de partout, 
une monographie de l'ordre de la Toison d'or s'imposait. 
M. le baron H. Kervyn de Lettenhove, l'infatigable pré- 
sident de l'Exposition de la Toison d'or, l'érudit sagace 
et averti, qui fut également l'organisateur de l'Exposi- 
tion des Primitifs flamands, est l'auteur de ce travail. 
Puisant aux sources les plus sûres, il retrace les origines 
et l'institution de cet ordre fameux, en donne l'historique 
jusqu'en l'année 1559 et démontre le rôle que l'ordre joua 
dans l'histoire de la civilisation occidentale à la fin du 
moyen âge. Ce texte est complété par l'adjonction des 
listes des chefs et souverains et des chevaliers de la Toison 
d'or durant la période 1429-1559, pendant laquelle 
l'ordre eut pour chefs : 

. I, Philippe le Bon. 



B. Charles le Téméraire. 

C. Maximilien d'Autriche. 

D. Philippe le Beau. 

E. Charles-Quint. 

F. Philippe II. 

L'illustration de cet ouvrage comporte 42 planches toutes 
hors texte, tirées en typogravure et reproduisant un cer- 
tain nombre des plus beaux portraits des chefs et souve- 
rains et de chevaliers illustres de l'ordre, des miniatures 
célèbres, des estampes de l'époque, des armures, des 
sculptures, une des célèbres tapisseries d'Espagne, etc. 
I.a plus grande partie de cette documentation a été choisie 
parmi les chefs-d'œuvre exposés à Bruges. 

L'ouvrage forme un beau volume in-4 , imprimé sur 
papier vergé anglais. Le prix de l'ouvrage est fixé à 5 francs. 

Rembrandt, par Auguste Bréal. (Bibliothèque La- 
rousse.) 

En moins de 100 pages, mais d'un tissu dense et fort, 
M. Auguste Bréal, qui est un passionné de Rembrandt, 
analyse et décrit l'œuvre de l'incomparable maître, sans 
s'embarrasser d'inutiles descriptions et de détails biogra- 
phiques oiseux. Ce petit livre, orné d'illustrations choisies 
avec infiniment de goût, s'ajoute très utilement à la longue 
liste des écrits déjà inspirés par l'éternel sujet. 

L'OEtivre de Chardin et FragonarJ. Livre d'or 
de l'Exposition Chardin et Fragonard. ■ — Introduction 
par Armand Dayot, inspecteur général des Beaux-Arts. 
Notices et commentaires par Léandre V aillât. Un beau 
volume in-7 raisin, comprenant 225 reproductions en 
phototypie et en héliogravure. (Frédéric Gittler, éditeur, 
2, rue Bonaparte.) 

Dans ce livre, magnifiquement édité par l'éditeur Gittler, 
M. Armand Dayot a résumé les enseignements de cette 
belle exposition, et M. Léandre Vaillat a groupé les ren- 
seignements qu'il avait pu réunir, en qualité de secrétaire 
de l'exposition, sur celles des œuvres de ces deux maîtres 
qui appartenaient à des collections privées ou à d'autres 
musées que celui du Louvre. 

Les Grands Artistes. — Les Van Eyck, par Henri 
Hymans, conservateur de la Bibliothèque royale de Belgi- 
que. — - Holbein, par Pierre Gauthiez. — Murilio, 
par Paul Lafond, conservateur du Musée de Pau. Trois 
volumes in-8, illustrés chacun de 24 gravures hors 
texte. Chaque volume : broché, 2 fr. 50; relié, 3 fr. 50. 
(Envoi franco contre mandat-poste, à H. Laurens, 
éditeur, 6, rue de Tournon, Paris, VI e .) 

Avec un remarquable esprit de suite, la collection des 
Grands A rtistes, riche maintenant de 42 volumes, s'attache 
à accroître le domaine de nos connaissances ; tout en 
entendant faire une œuvre de vulgarisation, intéresser 
tous les âges et tous les publics, elle prend soin de solliciter 
le concours des écrivains les plus spécialement qualifiés 
par leurs précédents travaux pour s'exprimer sur les 
maîtres dont ils traitent. 

C'est ainsi qu'il appartient cette fois à l'auteur des 
Primitifs flamands, M. Henri Hymans, le très distinguo 
écrivain d'art belge, de nous apprendre tout ce qu'il est 
utile et tout ce qu'on peut savoir avec certitude sur les 
Van Eyck ; le célèbre érudit belge s'est acquitté de sa mis- 
sion, en se gardant de toute phraséologie vaine, en faisant 
bon marché des légendes et en s'en tenant aux faits, aux 
documents, aux œuvres. Pour la première fois, croyons- 
nous, les créations des fondateurs de la peinture moderne, 
et notamment le fameux polyptique de l'Agneau pascal, 
se trouvent décrits avec compétence et reproduits avec 
fidélité pour l'édification de tous. 



55<> 



I ' \K I II LES ARTISTES 



Continuant la série de ses travaux sur la Renaissance, 
M. Pierre Ganthiez ajoute à ce que l'on savait sur 
tence si curieuse de Hans Holbein. Dans un t. ni 
langage, vif et coloré, il replace le maître peintre parmi 
le mouvement intellectuel et les mœurs de son époque. 

Écrits pour l'art, pari. mm i Galle. Un fort volume 
in-18 jésus orné d'un portrait en héliogravure, Proche 
à 5 fr. (Envoi franco contre mandat-poste à 11. Lau 
éditeur, 6. rue de Tournon, Paris, \ I 

Emile Galle est mort trop tôt. an 
à l'ensemble des arts du décor ses idées novatrices. Lui- 
même les avait exposées, çà et là, dans des articles et di 
lettres, des conférences et des toasts. Il était lion que les 
feuillets épars fussent réunis, et cett. esthétique rendue 
accessible. Les admirateurs de Galle trouveront une joie 
rare à lire des pages où il a mis le meilleur de lui ni' 

Grétry, par Henri de Curzon ; Paganlni. 
J.-G. Prod'homme. (Henri Laurens, éditeur.) 

Ces deux ouvrages, richement illustrés, continuent 
avec succès la série des Mus:, res, de la collec- 

tion de M. Henri Laurens, dont l'infatigable activité, 
aidée par un goût si sûr, contribue si puissamment à l'en- 
seignement des choses d'art. 

Léonard de Vinci. Textes choisis : pensées, théories, 
préceptes, fables et facéties. (Société du Mercure de France.) 

Ce livre si curieux, plein de notes imprévues qni écla 
d'un jour si nouveau la grande figure, toujours mysté 



11 s^uvre 
par une très éloquente préface de M. .1" i idan. 

Clément Falltr îdition 

le Frantz- Jourdain), par André Girodie. — 
te alsacienne illustré,. Strasbourg.) 

L'Institut de France, par .MM Boissibr, 

Gaston Darboux, Ai G Pi rrot, 

Georges Picot, Henry Roujon (Collection des 
Grandes Institutions de France), or» l gravures. 

'Henri Laurens 

DIVERS 

lias de soie et pieds nus, par Je/ \i i hert. 
(Bibliothèque générale d'édition. 78, rue Taitbout, P 

Le roman de la rlnutiém': année, par Jacques 
Gâchons. (Édition du Monde Illus! 

L'Invasion, par Louis Bertrand. (E. Fasquelle. 
éditeur.) 

La 628-E. 8, par Octave Mirbeau. (E. Fasquelle, 

éditeur.) 

Jeux de fumée [poésies), par A. ( P - Stock.) 

Mémoires de Sarah-Bernhardt (Ma double vie). 
(E. Fasquelle, éditeur:) 



REVUE DES REVUES 



REVUES ALLEMANDES 



Kunst und Kûnstler. Berlin, Cassirer, VI, 3. — L'expé- 
rience de M. Wilhelm Bode, l'éminent directeur général 
des Musées de Berlin, révèle des détails intéressants sur 
les procédés et les trucs des faussaires d'oeuvres d'art 
en Italie, auxquels même quelquefois les connaisseurs les 
plus avisés n'échappent pas : bronzes merveilleusement 
patines, tableaux primitifs, terres cuites du quattrocento, 
marbres, tout s'imite. — Souvenirs sur Edgar Degas, par 
George Moore (ill.) . — Extraits des écrits du peintre Wald 
muller de Vienne, qui prouvent que cet impressionniste 
consciencieux et délicat n'était pas aussi original en lui 
rature (ill.). — Étude remarquable de M. K.-E. Osthaus, 
le directeur du Folkwang Muséum de Hagen (YVestphalie), 
sur les dernières œuvres de l'architecte Peter Bel 
dont les créations sobres et logiques comptent parmi le^ 
manifestations les plus importantes de l'architecture nou- 
velle. — Noa-Noa de Paul Gauguin, traduction (ill.). 

Die Kunst. Munich, Bruckmann, IX, 3. — L'Exposition 
d'art de Cologne, par Arnold Fortlage (ill.). — Francisco 
de Goya, par Max von Boehn : essai bien documenté, 
qui semble ne pas rendre assez compte du côté classique 
qui se révèle dans les compositions de Goya (nombr. ill.). 
— L'œuvre de l'imagier Ernst Kreidolf, de Munich, pai 
H.-E. Kromer (ill.). — L'église « am Steinhof 
œuvre de l'architecte Otto Wagner, un des artistes les plus 
éminents de la nouvelle École de Vienne, texte de Karl 
M. Kuzmany (ill.). — Le sculpteur Cari Melville, par Her- 



mann Warlich (ill.). — Le casino de la station thermale 
[ Ubling (Bavière), construit par l'architecte Richard 
Schachner, qui réalise un développement et une adapta- 
tion très curieuse du style paysan bavarois (ill.). — Re- 
productions d'oeuvres d'art décoratif. 

Kunst und Décoration. Koch, Darmstadt, XI, 3. — Otto 
Wagner sur son église « am Steinhof », reproductions de 
ses vitraux remarquables. — Le sculpteur Fritz Behn, 
par W. Michel. — Œuvres d'art décoratif. 

Innendecoration. Koch. Darmstadt, 1907, XII. — Archi- 
ve et art décoratif allemand, nombreuses ill. 

Hohewarte. Yoigtlaender, Leipzig, III, 20-21. — Numéro 
consacré aux cités-jardins, illustré par des vues du village 
Helleran, près Dresde. — Le meuble américain. 

Kunst und Handwerk. Oldenbourg, Munich, 58, 2. — 
L'art décoratif dans les nouveaux transatlantiques alle- 
mands (ill.). — Reproduction d'oeuvres d'art décoratif. 

LAR1 FRANÇAIS EN Ali EMAGNE. 

Exposition d'œuvres de Fantin-Latour chez Schnei 
Francfort. — Le musée Staedel de Francfort vient d'acqué- 
rir une belle marine de Courbet à la vente de la collection 
van iler Feghen, qui était exposée au musée municipal 
d'Amsterdam. 



557 



L'ART ET LES ARTISTES 



CHRONIQUE DE LA CURIOSITÉ 



T es fêtes de Noël et du Nouvel An, la saison de la Ri- 
viera ont sensiblement ralenti le marché de la curiosité 
à la fin du mois de décembre et pendant le mois de jan- 
vier. Le 27 décembre, à l'Hôtel Drouot, la vente de pastels 
et dessins de l'admirable maître Jules Chéret a donné 
quelques indications intéressantes : le n° 1, Idylle, a fait 
880 francs, et le n° 3, la Pêche, 390 francs. Les autres 
pastels se sont vendus entre 250 et 350 francs; les dessins 
rehaussés ont fait une moyenne de 100 francs, et la ma- 
quette de l'affiche des pastilles Géraudel 100 francs. 
Ce maître, qui se rattache à la pure lignée des maîtres fran- 
çais du xvm e siècle, n'est pas encore estimé à sa juste 
valeur. 

On vient de découvrir à Waesmunster, près d'Anvers, 
un portrait par Van Dyck. C'est le portrait de la sœur du 
peintre, laquelle était religieuse dans un couvent de 
Waesmunster, et avait offert audit couvent le portrait 
en question. Durant la Révolution française et au cours 
des guerres qui eurent lieu dans la contrée, le couvent fut 
dévasté et les trésors qu'il contenait dispersés. Le mois 
dernier, on vendait les matériaux provenant des ruines 
de ce monastère, et un notaire du pays achetait pour 
o fr. 50 un lot de vieux bois parmi lesquels on découvrit 
le portrait de la sœur de Van Dyck. Bien que ce tableau 
ait souffert, sa restauration est, paraît-il, très possible, et 
les experts déclarent que c'est une œuvre très belle. 

La Bibliothèque Nationale vient de classer dans ses 
collections un livre unique qu'elle convoitait depuis de 
longues années : il s'agit du fameux Bréviaire d'Uzès, 
imprimé par Jean du Pré, de Lyon, sur la commande de 
l'évêque Nicolas Maugras, avant 1500. On connaissait 
les 41 premiers livres imprimés de 1470 à 1500 par qua- 
rante et une villes de France. Notre Bibliothèque Natio- 
nale les possédait tous, à l'exception de deux : le premier 
livre imprimé à Perpignan, qui appartient à la Bibliothèque 
Sainte-Geneviève, et le premier livre imprimé à Narbonne, 
propriété de la bibliothèque municipale de cette ville. 
Or, dernièrement, on découvrait un nouveau témoin des 
débuts de l'imprimerie en France, ce livre d'Uzès qui 
affirme l'existence d'une quarante-deuxième ville d'im- 
primerie au XV e siècle. Il appartenait à M. Lanthelme. 
Ce bibliophile, qui n'avait jamais voulu s'en dessaisir, 
(tant décédé, ses livres ont été vendus, et c'est ainsi que la 



Bibliothèque Nationale put acquérir le Bréviaire d'Uzès 
au prix de 1 900 francs. 

Je crois bien que la vacation la plus intéressante en ces 
mois de demi-vacances aura été la vente à Paris, dans 
un hôtel de la rue Alfred-de-Vigny, d'un riche mobilier 
de style et de tapisseries anciennes. Il y avait là une 
tenture de trois panneaux en tapisserie du xvm e siècle. 
Le grand panneau offrait comme sujet une colonnade 
enguirlandée de fleurs, sous laquelle on voyait, au milieu, 
un groupe de trois nymphes et.de chaque côté, des vases 
de fleurs et des enfants ; au-dessus étaient suspendus 
des médaillons à petits personnages et des trophées d'ins- 
truments champêtres. De la même époque, trois autres 
tapisseries à sujets de bergers et bergères dans des paysages, 
dont une d'après Huet. Du xvn e siècle datait une tenture 
composée de six panneaux à sujets de personnages de l'his- 
toire ancienne, avec bordures à trophées guerriers. Puis, 
une grande tapisserie de la Renaissance représentant à 
gauche, à l'entrée d'un palais, un seigneur et ses serviteurs, 
et, à droite, une dame recevant des paysans qui lui apportent 
des volatiles. Dans les meubles, la pièce principale était 
un joli ameublement de salon en tapisserie d'Aubusson 
de l'époque Louis XVI orné, sur les dossiers, d'enfants 
jouant et, sur les sièges, d'animaux divers, le tout encadré 
de lambrequins sur contre-fond vert clair. 

L'État hollandais a définitivement acquis, pour le 
Musée Rijk, les œuvres d'art de la collection Six qui ont 
été mises en vente. Le plus important des 39 tableaux est la 
Laitière de Vermeer de Delft, estimée à près de 500 000 flo- 
rins ; parmi les autres, il faut citer un Metzu, un Adrien 
van de Velde, un Adrien van Ostade, un Ruysdaël que cer- 
tains attribuent à Hobbema, une toile de Judith Leyster, 
une de Ph. Wouwermans, une de Rubens et deux gri- 
sailles de Van Dyck. Les tableaux à vendre appartenaient 
à la branche des Six van Fromade, qui en demandaient 
750000 florins ; le Portrait du bourgmestre Six, par Rem- 
brandt, et quelques autres chefs-d'œuvre sont la propriété 
d'une autre branche qui les garde. La Société Rembrandt 
a contribué à l'achat pour 200 000 florins ; le reste a été 
voté par la seconde Chambre à une grande majorité, le 
18 décembre, malgré les protestations d'une partie de la 
presse contre ces folles dépenses ». 

L. V. 



558 



LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE 




ie Triomphe ct< ' 



< Witnh'in 



RUDE -- LE DÉPART DES VOLONTAIRES 







LA IPEÏÏMTU1E V 



HTH 



sm XViïEE" SnèeUe 



A 



u \vin e siècle, Venise, avec son carnaval, sa 
gaieté, sa folie, les arabesques et les paillettes 
de son esprit, jeta sur la vieille Europe un éclat 
des plus vii. Jamais peut-être, autant qu'à cette 
époque d'extrême vieillesse, la République millé- 
naire ne s'avisa de se montrer plus vénitienne 
Il semble qu'avant de mourir l'énorme et placide 
chose ait voulu lancer au monde une dernière 
fusée, qui fut comme le bouquet de l'ancien ré- 
gime. Avant brillé dans tous les domaine-; et 
ravonné dans tous les sens, elle ouvrit aux lettres, 
à la musique, au théâtre des voies nouvelles : 
elle en ouvrit aussi à l'art. Alors qu'au consente- 



ment de I.an/i le reste de la Péninsule se traînait 
au ras de la terre dans la nue des imitations, elle 
réussit à fonder pa écoL '-maie de peinture 
elle produisil des peintres comme Tiepolo, des 
graveurs comme Piranèse dans le verre, dans 
la soie, dans le bois une pléiade d'ouvriers ha- 
biles. Avec Rosalba Carriera enfin, avei P 

hi, avei les deux Canaletto a\ ■ ■ I 
Guardi, elle suscita une petite renaissance d'an 
des plu- alei te el des plus fine. 

Évidemment, Giambattista ftepolo esl le maître 
peintre de cette époque i II est un grand peintre 



i Pour les dates, les biograpl ies et le < 
.1» AI"///' siècle. Paris. Perrin, IC107. 



s6i 



L'ART ET LES ARTISTES 




TIEPOLO -- 1-E TRIOMPHE DES ARMES 
(détail de î-i décoration du grand salon — Palais Labia) 



tout court. Encore que sa gloire eut à subir au 
siècle passé de momentanées éclipses, les récent? 
travaux de la science contemporaine en même 
temps que la faveur chaque année plus 
empressée du public l'ont remis à la place qui lui 
appartient, et cette place est des premières. Au 
Palais royal de Madrid, où il meurt dans l'office 
de peintre de cour, au château rococo de Wurtz- 
bourg qu'il décore pour le prince-évêque, en Italie, 
dans tant de palais, d'églises, de villas de sa cité 
natale, on doit lire ces pages d'allégresse splen- 
dide et de festivité sonore qu'il ne se lassa d'écrire 
d'un geste fougueux dans un élan de verve. C'est 
un génie échevelé et envolé, un virtuose bizarre, 
hardi jusqu'à l'effronterie, et superbement, et 
théâtralement exagéré. Il est d'une force terri- 
liante, et il se plaît à le montrer. Comme s'il 
avait fait siennes toutes les conquêtes du passé 
pu tural, il improvise en se jouant et pour jouer. 
Il éprouve comme une ivresse de peindre et d'en- 
tr'ouvrir là-bas. aux salles du trône, aux escaliers 
d'honneur, aux plafonds des églises, l'opacité des 
murailles à la beauté du jour. Qu'importent les 
précau élémentaires et les pusillanimes pru- 



dences que commandent les lois île la logique et 
du bon sens? Il s'en moque. Il en rit. Quelque- 
fois il leur fait des pieds de nez. Il faut à sa fantai- 
sie déchaînée les architectures qui se renversent 
dans la brusque déchirure des nues, les galops 
furieux qui se cabrent, les grappes de corps qui 
s'écroulent ; il faut à son imagination en tumulte 
le scandale des paradoxes et la cocasserie des 
trompeT'œil ; il faut à ses évocations opulentes 
et absurdes le tohu-bohu, le grouillement, toute 
une cohue d'humanité, racolée de partout, aux 
noces de Cana, au carnaval de la Piazza, aux jui- 
veries du Ghetto, et mise là ensemble on ne sait 
pourquoi, pour le plaisir des yeux. Dans ses 
fresques, comme dans la suite de ses eaux-fortes, 
comme dans les caprices de sa cité bariolée ou- 
verte sur l'Orient, il v a des nègres et des nains. 
des turbans et des simarres, de blancs lévriers et 
des aiguières d'or ; il y a des manteaux de soleil 
et des pages porteurs de coussins, des joueurs 
de théorbe et des princesses emperlées, des sar- 
cophages, des autruches, des obélisques, des 
chauves-souris, de grands chapeaux, de claires 
nudités, des mâts de galère et des nez de carton. 



562 



\K I E I LES ARTISTES 



Du fracas, du vertige, du panache, et il y .1 le 
noble dessein de la Renaissance qui le lia poui 
toujours à son rythme. Rinaldo aux mains 
pleines de fleurs détourne son visage du bou 
cher de diamant où il mire sa jeunesse. Sous 
l'ombrelle vert tendre el lilas que lui érige un 
esclave, un Contarini, paisible comme un poi 
trait du Titien, accueille en sa villa de la Brenl 
Henri 111 roi de France. s ui un chai attelé de paons 
qu'un petit Amour excite d'une baguette de paille, 
Hera, la déesse de l'air, s'élance du sein îles nuées 
roses. I)es M. mes hippocampes aux flancs harna 
chés de coraux, chevauchés de Tritons et d'Amours, 
fouettés d'écume et de soleil, traînenl Amphi- 
trite nue sur la mer radieuse. Des femmes blanches 
sont accoudées à des balustres, îles étendards 
vieux rose sont dressés, au chapiteau d'une co 
lonne un perroquel lustre son plumage. < >n regarde 
ces visions seigneuriales, sbuvenl bâclées, jamais 
vulgaires, toujours de grand style. < e n'est pas 
de la pensée et de l'émotion : c'est du faste et de 
la joie-; ce n'est rien que de la peinture. El c'est 
de la lumière surtout, toute la lumière îles ciels 
toute la lumière des eaux qu'en ses prunelles il .1 
cueillie. La paroi se recule, et comme à l'horizon 
de la cité marine traînent les clartés ambrées, 
glissent les rayons d'opale, jouent les reflets do- 
tés. Toutes les minutes d'incarnat et de perle se 
succé-lent, tout ce qu'il y a de fluide et de dia- 
phane au monde, tous les secrets irisés que l'an 
conte à l'oreille du nuage et du rlot. Le beau 
poème chante un perpétuel fiai lux ' 



Au demeurant, Tiepolo continue le passé. Il 
prolonge la ligne de la Renaissance, Procédant 
du Véronèse qu'il allège et que, pour ainsi parler, 
il évide, résumant les fresquistes téméraires qui 
l'entourent, dépassant de la tête tous ces vil 
tuoses et fa presto qui couvraient de leurs impro- 
visations brillantes l'Europe des châteaux en 
rocaille, il appartient à la race illustre de ces 
derniers grands Vénitiens qui, comme Fosi 1 
rini le doge, comme Emo l'amiral, comme Mar- 
cello le musicien, proclamaient jusqu'en pleine 
décadence le souvenir d'un rêve qui fut ample. 
Au contraire, au-dessous de lui, -1 l'on veut autour 
de lui. éclôt une école nouvelle, préoccupée de 
curiosités inédites, frayanl loin de l'exi 
de la tradition. 

C'est Rosalba Carriera, qui là-bas, dans l'inté- 
rieur bourgeois où elle vit avec sa mère et ses 
deux sœurs, incline -on visage de joli laideron sur 
le point à la rose de Venise, et qui, le méti 
dentellière n'allant plus, apprend d'un peintre 




TIEPl d 1 ' DÉTAIl d'uni di PE] 

lui 1 U.: VTIVES Dl l'U AIS I VBIA 

fram ais, [1 .m Steve, l'ai I di ln.it de la minial 
' letto qm. til- d'un peintre de di 

initié par son pèn lu métiei 

bientôt de- fi ises, des ts et de- trucs du 
théâtre, pour s'en aller aux palais de la Belle au 
1m, 1- dormant des d'01 se mirer 

dans l'eau flétrie. C'est l'autn 1 B rnardo 

Bellotto, -mi élève el -on neveu. C'esl Pietro 
!n qm nait dan- 'a boutique d'un argentier 
habile hor me. C'est 1 ' qui est 






L'ART ET LES ARTISTES 




TIEPOLO 



VENISE ET NEPTUNE I Palais ducal) 



fils du peintre Domenico Guardi, élève de Cana- l'histoire de la peinture vénitienne au xvm 6 siècle 
letto, beau-frère de Tiepolo, qui tient son atelier était écrite, ceux-ci sont des innovateurs. 
à i a Casa de la Madonetta, et qui est homme de Ceux-ci, descendus des liants échafaudages 

moyenne stature, sain, pauvre et divinement où le passé élaborait ses grandes machines, 
paresseux. Encore qu'il serait facile de leur trouver inaugurent un art plus menu, plus gracieux, 
à tous des prédécesseurs et des émules, si jamais plus en accord avec les besoins et les intérêts 

de la société aux petites intrigues et 
aux petites passions qui est la leur : 
une miniature cerclée de pierreries au 
couvercle d'une boîte, l'ovale d'un pastel 
inclinant sa nuance sur un coin de 
salon, un tableautin de chevalet accro- 
ché à un panneau à moulures, suffi- 
sent à exprimer tout leur rêve qui 
s'embrasse d'un coup d'cei] et se me- 
sure avec la main. Ceux-ci se désin- 
téressent des grands sujets comme ils 
se sont désintéressés des grands espa- 
ces ; les mythologies, les vastes scènes 
île l'histoire sacrée et de l'histoire pro- 
fane leur inspirent un sentiment d'en- 
nui impossible à maîtriser ; au heu des 
pieuses leçons, au lieu des beaux thèmes, 
le portrait, le genre, le paysage retien- 
nent leur attention et absorbent leurs 
efforts. Ceux-n s'inquiètent d'écritures 
médites, de modes d'expression diffé- 
rents, inventant d'autres procédés ou 
rajeunissant les anciens, attribuant à 
la matière une importance extrême, 
se préoccupant de questions d'ordre 
technique. Et ceux-ci, enfin, comme s'ils 
.talent énervés dans leurs facultés 
créatrices, fatigués de la tâche im- 
mense accomplie axant eux. n'imagi- 
nent plus, n'inventent plus, composent 




PIETRO LONCHI 



I. ui mil 'i< i Beaux-Art 
( IIP./ I E DENTISTE 



5' '4 






I/AKI El LES ARTISTES 




TIEPOLO— RENCONTRE d'aNTO 1Kh 

l ■ 



.V ? 



L'ART ET LES ARTISTES 




TIEPOLO 



AI'KI s I E BAIN (Musée de Berlin | 



ses personnages, ses intimités, ses mœurs, son 
paysage et son décor. 



Quelque chose de vaporeux, de volatil, d'à 
peine fixé, comme une poussière lumineuse tom- 
bée du pistil des calices et de l'aile des papillons, 
comme une ombre de ressemblance dans une 
(leur de couleur : c'est la Rosalba. Dans cette 
écriture qu'on dirait inventée pour les grâces de 
son siècle, elle évoque - avec quelle mollesse ! 
la société de son temps, le monde lustré et paré 
de Venise, les personnages de l'élégance et de la 
fête, et non seulement les lords en passage, les 
altesses en séjour, les rois en exil de Candide, mais 
ce qui faisait la parure de cette Cosmopolis du 
plaisir, les vives et mélancoliques zentildonne. 
Sous ses crayons agiles dont la touche se pose 
comme un.' caresse de volupté ressuscitent au jour 
i es Vénitiennes que l'Europe adora, toutes ces 
mignonnes prêtresses du pays de Cythère, tous 
■ - jolis instruments d'amour très dispos et bien 
ord. La clarté' d'un pétale, c'est leur chaii 



transparente. L'éclat d'une pierrerie, c'est leur 
âme furtive. Elles ne sont que miroitement, cha- 
toiement, surface moirée, enveloppe brillante, 
tard léger. Elles ne sont que le duvet qui s'attache 
à l'épiderme des choses. Furent-elles davan- 
tage ? « Porcelaine fine ! » disait d'elles le prince 
de Danemark. 

Pietro Longhi, ce gentil petit Lancret tic Venise, 
si bienveillant, si appliqué, et alors même qu'il 
s'aviserait d'être polisson, si candidement, si 
bourgeoisement honnête, dévoile les intimités 
de ce peuple menu : l'intérieur du casotto ou du 
casino, la grille du parloir, le coin du salon, la ruelle 
de l'alcôve, les mille et une saynètes à la Goldoni, 
qui s'éparpillent au plein air de la Piazzetta. ou 
qui s'ébauchent autour d'un potin, d'une gim- 
belette, d'une tasse de chocolat ou d'une table 
à coiffer. Fumeurs de longues pipes, filles aux 
socques de couleur, tricornes galants, baulie 
légères, masques blêmes, il montre à l'œuvre 
cette humanité minuscule, allant, venant, trotti- 
nant, se saluant, s'agitant, se trémoussant. Il en 
eonnait les attitudes gouailleuses, les poses iro- 
niques, les gestes d'oiseau. Il en a croqué au vol 



;<><> 



L'ART ET LES ARTISTES 




Cl. Vizzax 



Cl'ARDI 



LE DOGE SE RENDANT A BORD Dr BUCENTAUR] 

| Musée du l ■ 1 1 ■ 




Cl. Gh 



GUARD1 - VIE DE VI SISE 

Ni: 



567 



L'ART ET LES ARTISTES 




CANALETTO - vue dv palais du< ai et de la piazzetta 

| Musée de Berlin ) 



les mines et les manèges. Il en a obseryé les légè- 
retés charmantes. Il sait l'impertinence d'un petil 
pied chaussé de satin blanc sur la dalle ; sous la 
transparence de la gaze, il sait l'éclair rose d'une 
gorge avivée d'une fleur ; les coups d'éventail 
et les clins d'oeil ; les regards en coulisse et les 
sourires rapides ; les appels brefs et les menaces 
«lu bout du doigt ; la façon qu'ils ont de porter 
leur manteau de soie rouge, de soie noire, d'abais- 
ser leur masque, de le rejeter sur l'oreille, et alors 
quelle ironie apparaît de ces deux visages brus- 
quement accolés, l'un de Satyre, l'autre de Grâce 
comment ces mignonnes s'assoient, se lèvent, 
frétillent, s'habillent, se déshabillent, se lustrent, 
reçoivent une visite, prennent une leçon, jouent 
de la prunelle ou de la mandoline, jettent une 
réplique à un vieux masque courbé sur un bâton, 
troussent leur robe, ballonnent leurs paniers, 
répandent partout leur tumulte, introduisent 
partout leurs frimousses, ou se tirent à l'écart 
pour un gentil secret; comment les cavaliers qui 
les flanquent leur rendent hommage ou visite, 
les accompagnent à la promenade, les servent de 
nouveaux ou de café, soutiennent leurs vertuga- 
dins, portent leur livre de messe, ou derrière leur 
fauteuil, le monocle aux doigts, se penchent sur 
les rondeurs du corsage qui bâille. Autant de 
menus aspects de la vie contemporaine! Autant 



de regards indiscrets, à travers la serrure, sur les 
modes et les mœurs ! Autour, Canaletto, Ber- 
nardo Bellotto, Francesco Guardi disent le pay- 
sage. 

Sur une soie d'azur tendre, dans une gaze de 
vapeur molle, au sein d'une poussière de lumière, 
surgit Venise, la ville femme, la ville fée, la cité 
anadyomène jaillie de la mer comme Vénus. 
L'eau, le nuage et le passé s'accordent à lui tisser 
un vêtement de nuance, où la nacre et l'opale, le 
corail et la perle, le vieil ivoire et le vieil argent 
s'appellent, se répondent, s'accouplent, se marient 
et se pâment. De la Piazza s'élance le jet rouge 
du Campanile. De la Piazzetta s'érigent les deux 
colonnes du Crocodile et du Lion. La Riva, en- 
jambant le pont de la Paille, s'enfuit vers la ligne 
indécise de l'horizon changeant, La masse de 
porphyre du Palais rose se frange sur le ciel d'un 
point de guipure blanche. Entre deux grèves de 
palais, le Grand Canal s'écoule comme le fleuve 
royal de l'Histoire. S. Maria délia Sainte semble 
une pièce de vieille orfèvrerie. Au sommet de la 
Dogana, la Fortune allume une subite flamme 
d'or. Au loin S. Giorgio Maggiore se colore comme 
un nuage. Canaletto. Bellotto, Guardi sont là les 
veux ouverts. Ils considèrent ce spectacle unique 
au monde, infiniment mobile, toujours divers, 
partout différent, qui se suffit à lui-même puis- 



568 






L'ART El LES ARTISTES 



qu'il esl lui-même une i em n d'art, el ils >'ap 
pliquent à dire toutes les faces comme I 
les moments du paysage de pierre el d'eau 
incomparable. Ils en disent la noblesse des pei 
pectives, l'ampleur des espaces, l'équilibre des 
masses, comme ils en disenl les détails fami- 
liers, les retraites d'abandon, les silences de 
béguinage; ceci, cela, cela encore; el autour 
des puits à margelle sculptée, les campi mêlai 
coliques rayés de listes blanches; et derrière 
un mur qui s'effrite la quenouille d'un i \ 
près ; et dessous une vergue d'où pend un fil, 
un coin paisible de traghetto; el au boul d'une 
calle grise, le mal d'un bateau qui se bal. mer : 
les ponts, les places, les quais, les pinacles et 
les coupoles, les églises et les navires. Ils disenl 
la foule qui anime ce décor d'opéra, qui par- 
ticipe à cette architecture de rêve, tantôt 
émiettée en silhouettes volantes, tantôt épar- 
pillée en jolis cercles menus, tantôt disposée en 
belles ordonnances comme par l'habileté d'un 
chorège autour de quelque pompeuse cérémo- 
nie. Au pied des hauts édifices, ies petites 
figures aussi pressées et délicates que des 
insectes, tricornes inclinés, manteaux envolés, 
caniches qui batifolent, bouts d'enfant à la 





TIEPOLO - - PORTRAI1 m 

i Musée des i '"■•• ■ I ; < ' 



OSALBA CARRIERA portrah d'homme 

Musée de D] esde 

main d'un promeneur, groupes de < i i 
stationnant à l'ombre de la place, ils disent ces 
choses: les passants, les quidams, les masques, les 
badauds, les gondoliers ployés sut l'aviron, les 
gondoles effilées au bout de leur sillage icigrouill 
le pullulemenl d'un mai élu- ici s'accomplit la 
procession magnifique du Bucentaure ; ici les 
piotes de l'ambassadeur Clergi attendent au 
<euil du Palais ; ici le pape Pie VI bénit la 
foule ai i ourue. Et ils disent, enfii 
de la lumière. Ils disent la limpidité transpa- 
rente des i iels, le jeu capi n ieux de nu i 
les miettes d'or blond ou d'oi rosi à s'allumei 
partout ; ils disent la surface moirée des eaux 
planes, plissée comme un papiei de soie, pail- 
letée de reflel ■ ai i essible aux i laires métamoi - 
phoses, tantôl de la nuam e de la feuille d'aloès 
. i tant 'i brasillante au soleil i omme si 

mie eotte de maille- \ tut tl ils disent 

tons délicieusement pa carmin, bistn 

saumon, ivoirin des anl iques palais. M i 

tandis que le \ ieux l analetto manifeste ti 
\ent dans l'interprétation decespei taclediapl 
le, précises qualités qu'on demanderait àunfaiseui 
d'épurés; tandis que son élève Bellotto, empi I 
par le goûl de l'ambition i ; attiré par la mu- 
nificence du roi de Saxe, en quitta trop viti 

amie. d el lé| lève, Guardi, 

\ témoigne d'une promptitude, d'une air: 
d'une liberté charmai;' 



569 



L'ART ET LES ARTISTES 



Celui-ci est un 
peintre exquis : ex- 
quis de nervosité 
sensibilité 
de moder- 
nisme aigu. Il a de 
la fantaisie et de 
l'esprit jusqu'au 
bout des ongles. Il 
m l'astreint jamais 
trop ex. h tement au 
modèlequi lui est un 
mot il à variations 
jolies. Lesteet légei 
li improvise, il s'a- 
muse, il sourit. Il se 
répand en touches 
spirituelles, en no- 
tations rapides, en 
minces fusées de 
gaieté badine et 
de bonheur sou- 
dain Ses i iels sont 
d'une qualité de 
gris admirable. Ses 
personnages ont 
une vivacité d'al- 
lures pleine de 
physionomie. Dans 
la tendresse de ses 
enveloppes, un rien 
de sobriété et de 
grâce, piqué d un geste sur à L'endroit sur, mon- 
tre tout l'imprévu, garde toute la fraîcheur des 
trouvailles. Il sait la jolie tache de couleur que 
manteau" rouge sur la grisaille blonde 




ROSALBA CARRIERA 

JEUNE VÉNITIENNE DE LA FAMI1 LE BARBARIGO 
! Muser de Dresde) 



fait un 



il une paroi, que 
fait tiw bec d'ar- 
gent de gondole 
sur l'eau glauque 
d'un canal que fait 
le i arré blanc d'un 
drapeau sur l'ho- 
rizon de nacre. 
( 'est comme un 
Tiepolo réduit. 



Venise, la Venise 
du xvm e siècle, la 
douce et folle cité 
des mascarades, 
des sérénades, des 
tra ves t issements, 
des divertissements, 
des embarquements 
pour Cythère aux 
agrès d'or et lan- 
ternes de papier, a 
vécu. D'un coup de 
sa botte éperonnée, 
Bonaparte renversa 
la vieille chose qui, 
telle une décoration 
de théâtre, s'écroula 
pour toujours. Un 
peu de sa grâce ai- 
mable, quelque chose de son esprit saugrenu, la ca- 
resse de son climat, le sourire de son ciel, la bizar- 
rerie de ses nu nies suivit dan- l'œuvre peint des 
petits maîtres vénitiens. 

Philippe Monnier. 



■ 




A 
1 

. .. 




\K2ka. 




n 


^fffi^ 


, ■■' 







1 . i tudon . 

FRANCESCO GUARD1 vil: de venisi 

(d'après un croquis à la plume) 
(Musée de Chantilly) 



S7" 




LA BAIGNADE (d'après une peintun originale) 



USTE L 



Graveur sur bois, peintre 
trateur, aquafortiste, décor 
lithographe, imprimeur en tai 
meur-typographe, peintre, peinti 
variétés de métiers dé- 
rivés que le mot com- 
porte, sachant admira- 
blement toutes les façons 
d'être artisan et toutes 
les manières d'être ar- 
tiste, ayant partout réa- 
lisé, innové, synthétisé, 
modernisé, tel est Au- 
guste Lepère, un des 
plus complexes Protées 
de 1 ' a r t contemporain, 
une des plus intéressan- 
tes ligures de notre 
temps, producteur énor- 
me, jamais las, dont au- 
cune pièce n'est indiffé- 
rente, dont beaucoup 
d'images sont surpre- 
nantes, poète et exé- 
cutant intuitif etméticu- 
Leux, fiévreux et patient, 
que Le temps poussera, 



céramiste, illus- 
ateur de i eliures, 
Ile-douce, impri- 
e avec toutes les 




PORTRAIT DE LEPERE PAR LUI-MÊME 
d'apn ''il is 



que la postérité placera au premier rang dans la 
filière des Le Nain, des Chardin, des Bracque- 
mond, des Fantin-Latour, des Legros. 
La carai téristique principale de Lepère est d'êtn 
moderniste, el < ui ieuse- 
nii'iii modei tiiste, d'à ffec- 
tei un métiei franc au 
sei \ ii e d'une vision tou- 
jours indépendante et 
personnelle. Ce faire de 
Lepère est à la fois pri- 
u t iei e1 appuyé il 
saisit d'un coup d'oeil 
tous 1rs points du sujel 
• t -r < ontente raremenl 
de la m >ta1 ti m i api le. Il 
y a mu- impression à la 
fois de définitif el de 
i ursii dans cette oeuvre 
énorme qui, au premier 
abord, déi oni ei te, qui 
embroussaillé la défini- 
tion nette tenanl en une 
formule de précision 
qu'on aime à se faire 
d'un artiste. ( >r celui-< i 
jetti i omme en im] 



37 J 



L'ART ET LES ARTISTES 



sant. sur le cuivre, une foule agitée, bariolée, et souplesse, ne s'est jamais permis une clownerie, 
sur l'épreuve, avec les mouvements et les valeurs, 
foule se trouve évoquée comme par un 
ix impressionniste n ayant travaillé 
qu'une séance sur nature. 

Au contraire, nombre de toiles de Lepère 
semblent avoir demandé à l'artiste toute la con- 
centration 
nécessaire à 
1 ' h o m m e 
qui, après 
l'esquisse, se 
recueille, 
choisit et es- 
sentialise. 
Chez Le père, 
la rapidité 
de la syn- 
thèse et la 
rapidité de 
l'écriture 
vont de 
pair. Qu'il en 
soit ainsi 
chez lui pour 
toutes les 
variétés de 
l'art qui né- 
cessitent à 
la fois le 
plus de dé- 
cision et de 
fièvre heu- 
reuse et le 
plus de mi- 
nutie et de 
patience, 
c'est préci- 
sément sa 
caractéristi - 
que. Lepère 

est un Parisien moderniste, prêt à tous les ins- 
tantanés complexes, à toutes les abréviations 
suggestives, à toutes les multiplicités du rendu. 

On connaît la parole d'Ingres sur le couvreur 
qui tombe d'un toit : celui qui ne sait pas le 
dessiner pendant le brei temps de sa chute 
ignore son métier. Lepère, non seulement dessine- 
rait le couvreur, mais le recevrait au bout du pin- 
ceau ou de la pointe, le peindrait ou le grave- 
rait ; il aurait presque le temps de faire un bois 
axant que le couvreur ne s'écrase. 




LA DOULEUR DU CHRIST 

reproduction d'une planche de l'Éloge de lu folie) 

[Les A mis </ts livres ) 



< lr l'artiste, possesseur de cette éblouissante 
prestesse, de cette technique merveilleuse en 



L'art de Lepère est grave. Il aboutit souvent à 
cette impression d'émotion profonde, à ce contact 
avec le silence des choses, à cette sérénité artis- 
tique haute dont on donne l'équivalence en par- 
lant d'un sentiment quasi religieux. Ce contact 
net, intime, entier avec la nature ou la beauté 

se retrouve 
en plusieurs 
des oeuvres 
d'Augus t e 
Lepère. Je 
dis avec la 
n a t u r e et 
avec la 
beauté, c est 
plutôt avec 
la n a t u re 
qu'avec la 
beauté, si 
on voulait 
donner au 
mot beauté 
le sens de 
joliesse ou 
le sens de 
rareté me- 
nue. Le sen- 
timent qui 
a T profondé- 
ment domi- 
né Lepère 
dans les 
mai tresses 
œuvres qui 
nous émeu- 
vent, c'est le 
sentiment, la 
recherche, le 
besoin, la 
t r anse ri p- 
tion de ['unité. C'est, quand il arrive à nous faire 
joindre cette émotion, résultante de toutes les 
lignes de son sujet et de toutes les trépidations 
de sa conscience fournissant leurs résonances 
dans la beauté d'une page, qu'il nous touche 
d'un sentiment de grandeur. Seuls les Protées 
de l'art, ceux qui sont capables de l'aborder 
sous les espèces de plusieurs métiers, ceux qui ne 
sont point seulement des exécutants, mais des 
compréhensifs et, s'ils le veulent, des théori- 
ciens, sont capables d'arriver ainsi à créer quelque 
chose de supérieur à la nature, c'est-à-dire la nature 
résumée et figurée au miroir tranquille d'une de 
ses plus belles créations, une âme d'artiste transpa- 
rente et profonde. Cette joie synthétique, on la 



.->/- 



I AK I ! I LES VRTISl 1 - 



trouve dans ces vagues que 

Lepère amène en éventai] 

sur les sables plats de Ven- 
dée, «Unis le- irradiations 

solaires dont il pénètre les 

nui i . dans les silhouettes 

complètes des paysans à men- 
talité coui te qu'il fa.i1 tour- 
ner dans l'atmosphère irisée 

des villages vendéens, dans 

les grandes ligne; pai; ibles et 

touffues des arbres qui [ris 

sonnent auprès des étangs < t 

des ruisselets, dans des i riques 

de repos, dans des havres 

tranquilles comme son Port 

de la Meule, ainsi que, et 

awc la même intensité, dans 

ses ( arrières d'Amérique, ses 

Cités dorées grouillantes de 

chiffonniers, ou les Bièvre 

roussâtres et profondes de 

son Pari-;. 

Une des explications de 

et- don de synthèse rapide, 

la biographie de Lepère peut 

nous la donner. Il est fils d'un 

sculpteur. De bonne heure, il 

entend parler d'art, manie 

les crayons, se munit d'un 

métier d'art .Cet apprentissage 

d'une technique parfois alour- 
dissant pour les faibles est 

bon aux forts. Alors que, 

jeune, Lepère aspire à s'égaler 
un jour à un Manet ou à un 
Monet, il est graveur sur 
bois. Entendez bien que ce 
graveur est un graveur ou- 
vrier, qui travaille à la re- 
production de n'importe quel 

ouvrage d'autrui. Son but est. par ce travail 
matériel, d'obtenir le loisir dont il a besoin comme 
peintre. Il expose depuis longtemps au Salon, 
qu'il grave encore industriellement. Il est un des 
grands praticiens de la gravure sur bois. Pourtant, 
à la direction du Monde illustré, on sait qu'il 
dessine et, un jour où manque le dessin de Vierge, 
on demande à Lepère qui devait le gravei s il ne 
peut fournir un dessin original, là depuis, encore 
que Lepère préfère à tout la peinture, que le métier 
de graveur n'ait été à l'origine pour lui que le gagne- 
pain, le dérivé menace le principal. Sans la forte 
volonté de Lepère, le temps donné par lui au l>oi- 
et à l'eau-forte victimerait la vie du peintre qu'il 
• -i avant tout. Puisqu'il s'esl 01 i upédu bois, Lepère 




JOURNÉE D'INVENTAIRE (d'après une gravure à 



le rénove : du bois ai i entué et fouillé, il pas 
des bois à des parties synthétiques, il abandonne 
tout le fouillé, tout le détaillé du bois d'illu 
tion pour remonter à la technique des vieux 
maîtres du xvr siècle el pai grandes 

m. isions, ménageant de larges plans, faisant du bois 
pour ainsi dire cursii et de dessin hardi comme 
d'un jel «le crayon. Mais entendons-nous bien. 
Quand Lepère se guide sur une direction de ] 
il n'est point poui cela archaïque Pour lui comme 
pour les vrai> traditionnistes, retourner au i 
ce n'est que faire tomber les | o le la tra- 

dition, rejeter le- parcelles alourdie- de certaines 
théories qui, pour ainsi dire, encombrent la trame 
de la tradition. I 'est plus em irence 



573 



L'ART ET LES ARTISTES 




LEROY HORLOGER 
(d'après un dessin original] 



en fidélité au dessin moderne, au grand et vrai 
dessin de tous les temps que Lepère sacrifie, en 
élargissant sa technique du bois, qu'à la belle 
exécution îles xylographes de la Renaissance. 



Le bois est fait pour le livre. Lepère est illustra 
teur de livres. Ici, le xylographe doit arriver à 

i emplir une difficile gageure. Il lui faut être à la 
fois original et obéissant, personne] et soumis; 
il faut que son dessin et sa gravure commentent 
le texte du livre ; il ne doit pas suivre servilement, 
il ne doit pas non plus disperser l'intérêt. C'est une 
moyennt difficile que Lepère a toujours atteinte, 
dans ses Huvsmans, ses Maupassant, ses Goudeau, 
et tout récemment encore son Erasme. Rien de 
curieux et d'artiste comme ces livres de Lepère 
toujours illustrés dans la ligne du sujet, hiératiques 
ou familiers, donnant, selon les besoins, de somp- 
tueux défilés, de magnifiques architectures, des 
paysages compliqués, des humanités vivantes 
■ou de tranquilles paysages. 

* 
I 'aquafortiste, chez Lepère, est naturellement 



égal au graveur sur bois, car, lorsque la maîtrise 
provient de l'art et non du métier, l'artiste s'équi- 
vaut clans toutes les variations d'applications aux- 
quelles il sacrifie. Les plus curieuses peut-être, 
parmi les eaux-fortes de Lepère, sont celles qu'il 
enlève prestement comme des dessins, tels certains 
intérieurs, ses visions d'Amsterdam, des aspects de 
foire. Mais elles ne sont pas plus caractéristiques 
que celles plus patientes qui recherchent davan- 
tage à modeler les jeux de la lumière. Elles valent 
par une franchise dans la compréhension exacte du 
paysage, par une sincérité d'interprétation qui, dans 
une eau-forte de Lepère. nous montre dans les Car- 
rières d'Amérique inondées de soleil la beauté d'un 
paysage de bel été qui fait comprendre toute l'heure 
et toute la largeur d'un paysage de fortifications, 
qui, isolant une haute construction dans les vieux 
quartiers aux petites maisons basses que Paris 
laisse s'évanouir, ménage à la maison nouvelle son 
intérêt précis et exact, la montre, montante, cube 
compact, présenté de derrière, à peine troué de 
lucarnes, projeté malgré sa massivité blafarde en un 
élancement de building. Et cette eau-forte de Lepère 
témoigne chez lui la perception complète du Paris 
nouveau, autant que ses Bièvre et ses Saint-Séve- 
îin affirment sa connaissance du vieux Paris. 



574 



ART ET LE 



s ARTISTES 




LA SEINE A L'EMBOUCHDRB D , CANA, SA I N1 MARTIN 
(d après une gravure à l'eau-forte 




LA CHUTE DU BA] 
(d'après 



3/0 



L'ART ET LES ARTISTES 




LE VENT DANS LES ARBRES 
(d'après un dessin original) 



autant que ses bois ou eaux-fortes des quais dé- 
montrent chez lui une psychologie complète du 
geste et des allures de l'ouvrier parisien. 



* 



L'ouvrier de Paris, Lepère en connaît tous les 
mouvements de travail et toutes les lassitudes de 
repos. 

La puissance même de son dessin lui tournit 
toutes ces poses de tranquille lassitude.de sommeil 
cassé, jetant le corps en chien de fusil, ou bien lui 
tournit les rvthmes du travail. De belles années 
de jeunesse ont été consacrées par lui, aux heures 
d'hiver et de labeur, à la description des coins de 
Paris, tandis que les mois d'été l'artiste les con- 
sacrait à lutter aux environs de Jouy (près Pon- 
toise) avec la beauté de la nature. Actuellement, 
c'est en Vendée, à Saint-Jean-du-Mont, que Lepère 
se repose, en interprétant l'arbre et l'eau et les 
terriens du bord de mer, de son corps à corps avec 
Paris. Plus encore que par le passé, il accentue 
son effort vers la peinture. Et pourtant, il ne s'est 
jamais autant occupé de la gravure et de ses des- 
tinées, des possibilités de grandeur que lui-même 
et quelques artistes confèrent à cet art et des 
grandes chances de décadence qui lui résultent 



tant des graveurs de reproduction que des nouveaux 
moyens de reproduction industrielle. 

Quelques notes de Lepère intéresseront, qui sont, 
sur cette crise de la gravure, le plus précieux des 
documents et, à propos de cette crise, le meilleur 
conseil. 



* 
* * 



« Gravure de reproduction. -- Autrefois, quand 
un graveur avait une œuvre à reproduire, il lui 
était absolument nécessaire de la voir. Il pouvait 
donc l'étudier, la comprendre, par conséquent 
en extraire le principal, la simplifier, l'adapter à 
son mode d'expression : la gravure. 

« S'il n'avait pas le génie de la composition, 
il lui fallait celui du dessin pour faire sa transpo- 
sition, celui de l'interprétation pour résumer 
l'idée du créateur de son modèle. Son œuvre deve- 
nait presque équivalente à celle d'un graveur 
original qui, le plus souvent, interprète une compo- 
sition ou un modèle donné par la nature. 

« Son travail était celui d'un transpositeur. 11 
prenait la couleur ou le volume et en faisait un 
chant dans un ton différent, ne conservant que la 
valeur relative des ombres et des lumières et le 
contour des objris 

h La photographie est venue changer tout cela. 



576 






• 



t.'AR 



ET LES ARTISTES 



Elle a facilité la tâche du graveur, lequel, la plupart 
du temps, n'a même pas vu les œuvres qu'il repro- 
duit. La science du dessin s'est presque réduite à 
savoir calquer; quant à simplifia une photogra 
phie, il n'y faut songei qu'en se résignanl à le faire 
mal. Telle qu'elle est, cette photo, elle forme une 
gamme parfaite dont on ne peut rien changei sans 
tout perdre; en extraire un trait es1 chose nui- 
sible, tant le passage d'un ni. jet mii un autre, une 
figure dans un fond, etc., etc., est insaisissable. 
« La photographie est une reproduction ; c'est 
déjà une trahison. La copte interprétée de cette 
trahison, qu'est-ce ? Comment peut-on extraire le 
trait d'une figure si le véritable modèle n'est pas là ' 



* 
* * 



« Voici donc notre graveur obligé de copier du 
vague, lui dont l'art est si précis. La photographie 
voit les empâtements de la coulent, les accidents, 
avec autant d'intérêt que le plus beau dessin Que 
mettra-t-il à la place de ces accidents 3 11 calque, 
il copie et, comme la photo est bête, il copie une 
bêtise. 

«Il a si bienfait cela que, le moyen d'imprimer la 
photographie étant découvert, on se passe de lui 
Qu'est-ce qui imite le mieux une photographie, 
si ce n'est une photogravure? Cela atteint un tel 
degré d'impersonnalité que le pauvre graveur ne 
peut plus lutter. 

« Mais, autrefois, on pouvait sans fatigue regarder 
un grand nombre de reproductions, parce qu'elles 
étaient toutes différentes et personnelles. 



* 
* * 



Pour que le graveur qui n'a pas la faculté de la 





ARRIVÉE AU MAIL (bois original) 
[Extrait rie Deux contes de Maupassant) 

(Société du Livre illustre normand 



\ 1 : 1< I IVOIK PRES NOTRE-DAME 
bois original 

composition fasse œuvre d'artiste, il lui tant être 
interprétateur, simplificateur, avoir une idée bien 
arrêtée sur les nécessités de son métier, et qu'il 
sache dessiner directement. Il doit renoncer à 
dépasser les limites de son art, de même renoncer 
à exprimer la couleur. On peut, en gravure, expri- 
mer le froid et le chaud ; el c'est du reste le prin- 
cipal. Mais il est impossible de graver du rouge, 
du jaune ou du vert. < e sont là recherches qui 
empiètent sur le domaine du peintre et qui gâtent 
tout. 

D'ailleurs, la gravure de reproduction se meurt 
sous la vision et le contrôle photographiques 

Les éditeurs possesseurs, enfin ! d'un moyen 

m, pie de contrôle qu'ils croient juste, ont 

de plus en plus ['imitation. Les artistes si 

. .. i. dises maintenant, qui dans l'huile, qui dans 



577 



L'ART ET LES ARTISTES 





LE VIEUX (buis original) 

(Extrait de Deux contes de Maupassant ) 

(Société du Livre normand) 

la glaise, n'ayant pins de connaissance générale 
des arts, ont été dans la joie de retrouver même les 
hasards et leurs erreurs dans la reproduction de 
leurs travaux. Quant au public, il ne voit plus 
que les veuleries de la photographie. 11 en fait, et 
se ( 1 oit par cela l'égal des maîtres. 

«Et pourtant la photographie ment, se trompe, 
déforme, ne voit que l'aspect extérieur des choses et 
des êtres. Elle ment et les artistes sincères ne 
mentent pas, mais ils ont un cerveau et des yeux ; 
on aime mieux croire 
une boîte à un œil. 



* 
* * 



« La gravure origi- 
nale. — Si méprisée il 
n'y a pas bien long- 
temps, et cependant 
seule vivante à cette 
heure ! Mais qu'elle 
se méfie à son tour, 
qu'elle ne soit pas 
trop hâtivement faite. 
Qu'elle ait le respect 
de son métier en 
même temps que de 
sa qualité de vision. 
Qu'elle synthétise, 
simplifie, exprime, se 
défie de la vision 

photographique, de la trivialité du style ; qu'elle 
n'emploie que des moyens interdits à la photo- 
graphie, le Irait, les indications bien affirmées, 
montrant bien les mouvements des tailles qui 
sont le fond même de la belle technique du graveur. 

« Le goût de la mezzo-tinto est un acheminement 
vers la photogravure. Ce moyen permet de faire 
une gravure rien que par des valeurs, sans l'écri- 
ture de la gravure, et, comme c'est le métier de la 
photogravure, rien ne lui permettra plus d'affir- 
mer qu'elle est une gravure. 




AU CABARET (bois original) 

(Extrait de Deux contes de Maupassant) 

(Société du Livre normand) 

« L'aquatinte est presque dans la même voie. 
Le contour, le trait seuls peuvent lui faire éviter 
cet écueil. Voyez Goya qui ne s'en sert que comme 
de rehaut. Son dessin, puis quelques à-plat très 
simples.... Donc, les bases de la gravure, de repro- 
duction ou originale: le dessin, le trait, un grand 
respect de la technique de chaque mode d'expres- 
sion, montrer franchement, clairement le travail 
à l'aide duquel la gravure est obtenue. 

Transposition : profiter de l'admirable lumière 

du papier et de la 
profondeur des om- 
bres, du noir. 

« Ne pas s'occu- 
per des couleurs pro- 
pres aux objets, mais 
bien de la couleur, 
ou plutôt de la lu- 
mière générale de la 
forme ou dessin des 
objets. 

« Ne pas imiter. 
Exprimer. » 



DEMENAGEMENT DE PAUVRES GENS (bois original) 
(Extrait de Paysages et coins de rue de Jean Richepin) 



Ne pas imiter, ex- 
primer, n'est-ce point 
la base de toute la 
technique d'Auguste 
Lepère ? N'est-ce 
point cette méthode d'expression qui nous mène 
devant ses plus belles pages, comme devant tant 
de grandes œuvres, à cette émotion grave et pro- 
fonde dont nous parlions plus haut? 

L'artiste, par cette phrase courte où il nous dit 
le secret de sa recherche, nous initie à la gamme 
fondamentale des impressions ressenties devant 
l'œuvre d'art. Il nous donne la raison de notre 
émotion profonde, qui est à la lois à base d'orgueil 
et à base 'l'altruisme. 

Nous constatons qu'un de nous a exprimé la 



578 



L'AKT ET LES ARTISTES 



nature, c'est-à-dire qu'une luis de plus l'I prit 
et la Matière on1 été vaincus et résorbés pai un 
esprit, par une intelligence servis par des organi 
et îles techniques. 

Nous constatons qu'un de nous es1 arrivé à 
l'Unité, qu'un de nous a' été le miroir du monde, 
qu'il y est arrivé par la souplesse de sa méthode, 
les énergies et les douceurs de son taire, et pat 
le plus agile et le plus savant métier. 

Mais Auguste Lepère vaut surtout pat cette 
extraordinaire conscience de l'espril qui fait que 
devant chaque émotion nouvelle il trouve les 



moyens neufs d'ex] <\ imei la nuance personi 
de sa pensée. De même que les écrivains qui ont 
le talent de trouvi i toujout », devant n'im] o 
quelle idée, le mot toj i • Lepi i trou i toi 
La ligne el la com] iosition nécessaires. 

Il n'a'i ive jamais, devant une œuvre d< Le] 
que l'on onge qu'il a grandi à l'excès ou diminué 
les dimensions nécessaires de sa mise en pa 
c'esl là le plus grand don, le don de proportion. 
Il résulte, chez lui, de son intelligeno absolue 
de la nature el de sa >< iem e pai faite des 
moyens de transposition. 

Gt i\\i Kahn. 







JOUEUR DE BINIOU 

(d'après un dessin original) 



579 




LE PALAIS^FARNESE A ROME -- VUE DE LA GRANDE FAÇADE 



LE PALAÏÏS FAI 



DE la place où le Palais Farnèse érige la majesté 
de sa façade, on est frappé de cet aspect cu- 
bique et fort qui le soude à la terre, on en admire 
l'architecture dont aucune fioriture incidente ne 
déplace la ligne. De chaque côté de la place émerge 
une vasque de pierre qui déverse continuellement 
une eau très pure, cette eau dont le doux bruis- 
sement vous séduit à chaque place, au moindre 
carrefour de Rome. L'admiration s'attendrit alors 
de réminiscences, elle dépasse le temps et le lieu, 
et vous met à point pour goûter la beauté de ce 
palais bien romain dont les matériaux pro- 
viennent du théâtre de Marcellus et du Colisée. 
Voici, tout au faîte du Palais, la célèbre corniche 
exécutée sur les plans de Michel-Ange, achevée 
par Giacopo délia Porta. La base a commandé 
le faîte qui couronne avec richesse, avec sobriété, 
ces murailles austères. L'architecte San Gallo qui 
commença l'édifice ne fut pas desservi par ses 
successeurs illustres. Passant devant le suisse qui 
se silhouette à l'entrée des moindres palais ro- 
mains, on s'avance sous un vestibule à triple 



afcature; là, un petit froid vous saisit. On admire 
certainement, mais de la mélancolie se mêle à cette 
admiration. Le Palais suggère à cet endroit l'idée 
de prison. Cette sensation deviendrait pénible si 
elle se prolongeait, mais quelques pas vous portent 
au milieu de la cour que circonscrit l'élévation des 
quatre faces intérieures du Palais. La lumière 
s'épanche toute blonde sur les pavés du sol, et 
donne, par contraste, de la profondeur à l'ombre 
du promenoir cintré. Une des parois du Palais 
reçoit les caresses dorées du soleil, et s'irradie avec 
une richesse nuancée incomparable sur les parois 
de droite et de gauche. Le faîte se découpe sur le 
ciel dont la solidité de ton a la valeur d'un aliment 
visuel. Et voilà que l'harmonie romaine se complète. 
Une arcade ouverte tout au fond de la cour laisse 
apercevoir le jardin au delà duquel on devine le 
Tibre. Des murailles en or, un ciel tout en velours 
bleu, des arbres du vert le plus vigoureux, presque 
noir, sont, par leur robuste contraste et leur asso- 
ciation, le leitmotiv des sensations physiques que 
l'on ressent à Rome. A ces sensations vient se 



(i) On sait que le gouvernement français .1 engagé avec le gouvernement italien des pourparlers, chaque jour plus actifs, 
pour devenir propriétaire de c<- superbe palais. 



vXo 



L'ART I I LES ARTIS1 I - 



joindre L'obsession intellectuelle du sens histo- 
rique, ce sixième sens qui L'on acquiert au con 
tact de la Rome antique, de la Rome des Papes 
Malheureusement.ee mus historique oblitère très 
vite la notion acquise de l'an poui lui-même, 
et l'on arrive à goûter ce qui n'esl pas parfait 
ment beau, mais seulement beau pai rapport aux 
'manifestations de vie qui ont édifié ces choses qui 
nous ravissent :1e désir de grandeur, L'ivresse di 



rcée de mono.tones fenêtres. < >n est tenté <le 
niei que cette disposition m partie du projet 
d'ensemble de Mi hel Ange, ou si, forcés d'admettre 
qu'il en fui réellement L'auteur, de soutenir qu'il eut 
main pai un insuppoi table client. Les 

clients," fussent il papes comme Paul III, déran- 
gent parfois Les projets des artistes, fis ont des 
i eux qui ne < adrent pas toujours avei La 
■ . avec la i orrection. Alexandn Farn e, qui, 




SALIE DE BAT - VUE D ENSEMBLE DES TAPISSERIES DE BOU( III I; 



la conquête ou de la puissance, l'imagination 
effrénée des foules, les manifestations de la force, 
la profusion et la richesse, et, surtout, un restant 
de barbarie dans des civilisations raffinées. 

Ces considérations incidentes ne s'appliquent 
que de très loin à la qualité de notre admiration 
pour le Palais Farnèse, palais que trois très grands 
artistes ont contribué à doter de beautés essen- 
tielles. Notre sens esthétique nous avertit que ce 
bandeau placé à distance harmonieuse de la base, 
que l'intervalle qui sépare ce bandeau de l'aérienne 
corniche, sont de belles trouvailles d'artiste et 
que ces heureuses proportions militent contre 
toute critique de détail. On peut dire cependant 
que l'édifice gagnerait en beauté, en légèreté, en 
correction, si l'arcaturedu premier étage identique 
à celle de la base ne se trouvait pas murée, puis 



.m- qu'on sache bien pourquoi, retira sa con- 
fiance au premier architecte de son palais et lui 
donna la honte de voir mettre l'achèvement de 
l'édifice au concours, dut se montrer tatillon avec 
Michel-Ange lui-même. < >n peut fort bien ima. 
le colloque que durent avoir ensemble ce pape et 
ce grand artiste. Le plan de Michel-Ange était 
certainement de reproduire au premier étage la ga- 
lerie qui le support» d< ses multiples pila 
reliés entre eux par des arcades. Paul III, qui était 
le maître, exigea qu'on murât ces arcades pour 
mettre à couvert et ses valets et sa clientèle. 
Fit-il ce geste entre la bulle d'excommunication 
qu'il lança contre Henri VIII d'Angleterre et une 
lettr< adressée à Érasme? Quoi qu'il en soit, 

le palai> eut gagné à ee qu'il consacrât tout son 
temps ; 'i cultiver la poésie dont il était épris, ou à 



58i 



L'ART ET LES ARTISTES 




SALLE DES CARRACHE - I'ERSEE ET ANDROMEDE 



faire triompher l'ambition qui caractérisa son 
pontificat. 

Le Palais Farnèse, qu'une fréquentation assidue 
me rendit familier comme un point très cher de la 
patrie lointaine, m'apparut sous de multiples 
aspects. Les spei tacles de la vie moderne dont je 
goûtai maintes fois le charme dans l'intimité ou 
dans le faste des réceptions officielles me révélèrent 
des beautés qu'aucune description tendue ne saurait 
animer. Par les soifs de gala, gravissant lentement 
l'escalier du palais, je goûtais dès le début de la 
soirée, et dès le seuil, le plaisir délicat et rare à 
notre époque d'admirer de la véritable élégance 
dans un milieu véritablement fastueux. La foule 



évoluait à l'aise au milieu de très vastes espaces et, 
comme elle gravissait devant moi le monumental 
escalier, je l'imaginais accueillie tout en haut par 
la figure de l'Hercule Farnèse, massif demi-dieu qui 
doit être bien las de son immortelle inactivité. Puis, 
mon attention distraite s'attachait au souple dé- 
ploiement de satin blanc d'une traîne, au scintil- 
lement discret d'un collier d'émeraudes alternati- 
vement visible et lumineux, puis enfoui sous les 
dentelles d'une sortie de bal, ou bien encore au ba- 
lancement rythmé d'une audacieuse aigrette endia- 
mantée, s'inclinant parfois vers une haute et noire 
silhouette masculine. J'allais vivre une heure ou 
deux dans ces salons charmants, sous cette voûte 




SALIE DHb CARRACHE 
582 



GALATHEF 



L'ART ET LES ARTISTES 



où, de par la magique incantation d'un artiste, se 
perpétuent les amours des divinités antiques. 

Par une divination esthétique qui lait le plus 
grand honneur au goût délicat des hôtes du Palais, 
la galerie des Carrache, la salle des fêtes par exi i I 
lence, n'est pas utilisée pour cet objel les jouis de 
gala. On y passe seulement, et l'on s'j promène 
à son gré, mais c'est dans un autre salon, relui 
que décore si délicieusement la suite des tapisseï ies 
de Boucher, que se tiennent l'ambassadeur et 
l'ambassadrice. Le matérialisme abstrait des 
graves voluptés d'antan n'est pas l'ait pour nos 
agitations, et l'art vivant, si spirituel du 
XVIII e siècle 
e n velop p e 
nos élégances 
fugitives 
d'uneplus voi- 
sine, d'une 
plus frater- 
nelle atmo- 
sphère. C'est 
donc un autre 
soir qu'il me 
fut donné de 
contempler 
paisiblement 
cette huma- 
nité divine 
in t e r p r é t ée 
par les Car- 
rache, 1 a - 
q u e 1 1 e , au- 
dessus de nos 
têtes et ce- 
pendant bien 
terrestre, va- 
riant les po- 
ses plastiques propres à faire valoir la beauté des 
corps et la plénitude des nudités, reproduit les 
gestes convenus de l'amour. Interprétant une 
symphonie de Beethoven, un violoniste, une 
pianiste, emplissent d'harmonie la voûte sonore. 
Une jeune fille vêtue de rose pâle tourne les 
pages. Comme ils sont seuls tous trois, comme ils 
sont lointains! Tout au bout de la longue galerie 
discrètement éclairée, la svelte silhouette en habit 
noir du violoniste, ardent à son jeu, attentionné, 
contraste parfaitement avec le grand corps t re- 
paie et si nu de l'Andromède au rocher. Une 




LE DOMINInl/IN 



atmosphère de < hait moite si dégagi di cel 
en i mble peint , de cetti voûte, et prête à l'illusion 
des architectures figurées une réaliti qui vous 
transporte dans le monde de la chimère, El l'on 
j'en va, laissant bien seule au milieu de tous ces 
dieux, de toutes ces déesses, la dôme enfant à la 
i ne du 1 •ominiquin, image i «prise el tout à 
fait unique par sa délicatesse e1 sa pureté dans 
l'œuvre de ce maître. 
• 'est à la louable initiative de l'ambassadeui 

et de Mme Barrère que l'on doil la sompti 

reconquise du Palais Farnèse. On \ voit plusieurs 
suites de nos merveilleuses tapisseries du garde- 
meuble, des 
de Troy, des 
Boucher, etc. 

< et ensemble 

n n i q ne a u 

monde i 
présenti 
Tant o i ité 
d'un goût im- 
peccable. 

L'école ar- 
chéologique 
d irigée par 
Mgr I Miche- - 
ne est instal- 
lée .ni deuxiè- 
me étage du 
palais. D'ad- 
mirables cais- 
sons déi "lent 
les'pla fonds 
des principa- 
les pièces. Ce- 
lui du salon 
de l'éminenl 
directeui porte, saillantes, les, unies des Farnèse. 
En dépit de l'austérité voulue de ces vastesappar- 
tements où tout parle d'étude, un charme très 
prenant s'en dégage, On sent rayonner de ce 
centre et de ces laborieux toul ce que l'on aime et 
tout ce que l'on a compris de cette Rome dont 
on est ivre (parfois avec remords). Là. le sens bis 
torique ne dérange rien à l'équilibre d'un artiste; 
il est bien légitimement l'âme de ces jeunes 
hommes qui l'ont développé jusqu'à l'amour. 
Et l'on se dit que tout est bien ci ' dans 

un espai e p irticulier du monde. 

Chari otte Besnard. 



I. ENFANT A LA I [< i 'RM 



5«3 





PORTRAIT DE BONAPARTE 

d'après la peinture exécutée en 1802 par T. Phillips, membre 

de la Royale Académie 

(Sous-préfecture de Bayonne] 



REPRODUCTION DE LA GRAVURE EXÉCUTÉE 

PAR C. TURNER EN 1826 

d'après le portrait original de T. Phillips 

(Cabinet des estampes) 



Un Portrait inédit du Premier Consu 



Cette image, duc au pinceau de Thomas 
Phillips, un des meilleurs peintres de por- 
traits de l'École anglaise, orne le petit salon du 
premier étage de la sous-préfecture de Bayonne. 
Il n'existait d'elle, jusqu'à ce jour, aucune repro- 
duction fidèle. 

A vrai dire, une gravure fut jadis faite parC.Tur- 
ner du portrait de Phillips ; mais cette gravure, d'une 
rare mollesse d'exécution et que nous reprodui- 
sons ici à titre documentaire, ne donne, comme on 
peut s'en rendre compte, qu'une très imparfaite 
idée de l'original. Ainsi que l'a fort bien dit M. Louis 
Labat dans une étude qu'il consacra jadis à ce 
portrait, « le Premier Consul de Phillips s'est 
changé, avec Turner, en un bon petit gentle- 
man anglais, de fine apparence, penché et 
rêveur ». 

Une simple lecture de l'inscription qui figure 
sur le châssis de la toile permettra d'établir l'his- 
toire de l'œuvre et d'en dresser l'état civil. 

Voici la traduction littérale de cette inscription, 
aujourd'hui presque illisible, et tout entière de 
la main de lord Howden..., le donateur : « Ce por- 
trait a été dessiné pur T. Phillips, membre de la 
Royale Académie, alors que Bonaparte était premier 



consul, 1802. Bonaparte posa pour ce portrait éi la 
demande de lord Erskine. Phillips acheva son tableau 
pendant une Bonaparte était à souper, grâce à l'en- 
tremise de l'impératrice Joséphine. -- Vendu à la 
vente de lord Erskine. - Howden. » 

Donc, point essentiel, cas très particulier et, 
disons-le, événement quasi providentiel dans l'his- 
toire iconographique de Napoléon, Bonaparte 
posa devant Phillips, comme il posa jadis, le plus 
souvent involontairement, devant Gros, David, 
Guérin, Gérard, Dutertre.Boizot et Isabey, dompté 
cette fois, comme il le fut pour le portrait d'Arcole, 
par la volonté persistante et câline de Joséphine. 

Voici donc une image, rare et précieuse entre 
toutes, et à travers laquelle on peut pénétrer 
l'état d'âme du mystérieux « Corse à cheveux 
plats » au lendemain de l'attentat de Cadoudal 
et à la veille du Consulat à vie. puis de l'Empire. 

Sur la face antérieure du cadre, on lit en 
toutes lettres : « Portrait du Premier Consul 1802, 
peinture originale par Phillips, à la demande de 
lord Erskine ». 

Ce lord Erskine, esprit libéral et anti-bour- 
bonien, un des plus éminents des jurisconsultes 
anglais, lut persona grata auprès do Bonaparte. 



5S4 



L'ART ET LES ARTISTES 



Il avait ses entrées à la Malmaison, e1 i 'e I grâi 
à cette circonstance el à la complicité de [osé 
phine qu'il put obtenir du peintre Phillips, appelé 
tout exprès de Londres, la faveur de quelqui 
instants de pose si vivemenl désirés e1 si rare 
ment accordés, surtout pendant le Consulat. 

Le mot « drawned » qui figure sut la partie supé 
piéure du châssis : « This picture was drawned by 
T. Phillips,... etc. » dit assez que si Bonaparte posa 
volontairement, à la prière de lord Erskine, 
devant le peintre anglais et' lut pour un dessin, 
et que la peinture dé la sous-préfecture de 
Bayonne est une œuvre de souvenir, exécutée 
d'ailleurs d'après des indications très précises. 

Le trait du crayon dut avoir, en effet.une bien 
vive pénétration psychologique, car, sans parler de 
l'habile construction de tous les détails de la tête, 
le peintre a su exprimer avec une rare intelligence 
L'énergique volonté du personnage dans le mouve- 
ment de la bouche, et le rêve immense de son âme 
dans la lumière froide de ses yeux d'aigle. 

Nous voici loin du soldat d'Aréole, de Gros, dont 
la jeune ligure héroïque, auréolée de longs cheveux 
flottants, se détache pâle et nerveuse sur le fond 
glorieux du drapeau ; et ce n'est pas encore le 
César de Houdon au regard intérieur, au masque 
impassible et impénétrable.... 

Le Napoléon de Phillips, que nous voudrions 
voit au Musée du Louvre, à côté de celui de Gros, 
est une sorte de Napoléon de transition. 

C'est le Consul. 

Et combien supérieur, par la force de l'expres- 
sion, au jeune et gracieux éphèbe de Greuze 
ou au ridicule personnage d'apparat du Musée de 
Liège ! 

En contemplant cette vivante et impression- 
nante effigie, non exempte d'une certaine mé- 
lancolie, mais où se lisent aussi, dans le songe 
du regard adouci et la torsion île la lèvre, le 
calme du triomphe et l'irrésistible volonté, on ne 
peut cpie douter de ce^tte suprême confession 
détachée du Mémorial de Sainte-Hélène : « Je 
n'ai jamais été véritablement mon maître ». 

l.e portrait de Phillips fut exécuté à l'heure 



: ique on Bonaparte, maîti e des évéi 
'arrête el respire sans vertige, sur le somme! de 
la montagm péniblemenl gravii , le- traits plus 
calmes, moins anguleux, la figure même l< 
ment arrondie, l.e masque impérial si- dessine : 
Déjà Napoléon pi rçail --m- u naparte. 



* 
* * 



El maintenant, commenl o portrail .i-t-il 
quitté la collection de lord Erskine pour prendre 

pl.ee dans un des petits i oins les plus ombreux 
de la sous-préfecture de Bayonne? 

D'après les renseignements qu'il nous a ' 
donné de recueillir, ce lut le colonel Caradoc, 
attaché militaire à l'ambassade d'Angleterre à 
Paris, qui s'en rendit possesseui lois de la vente 
de la collection Erskine. 

Sous le second Empire, le colonel Caradoc, qui 
siégea à la Chambre des pairs sous le nom de lord 
Howden, en lit don à la sous- pi et,-, ime de 1 Savonne, 
don justifié par le bon accueil qu'il avait reçu 
dans le pays basque, ou il passa les dernières années 
île sa vie. 11 y avait fait construire une villa sup. i b 
qui porta le nom de château Caradoc jusqu'au 
jour où elle devint la propriété de M. Emmanuel 
Bocher. 

Le portrait du Premier Consul par Phillips, 
quivitaussi poser devant lui d'autres modèles de 
haute marque, tels que lord Byron, William Blake, 
Chantrey, David Wilkie, Southey, Coleridge, etc., 
laissr voir à certains endroits des traces de fa 
tigue dues, sans doute, à des négligences de con- 
servation. Cette peinture i ompte, néanmoins. parmi 
les meilleures ouvres du peintre anglais, et nous 
pensons qu'elle lei a n très bonne figure au Musée du 
Louvre, à côté du jeune Bonaparte de Gros. Le 
plaisir de le contempler est. en vérité, subordonné 
à un bien grand déplacement, et la sous préfecture 
de Bayonne, malgré l'accueil très hospitalier de 
ses hôtes, n'est pas, en définitive, un musée public 
largement ouverl à la curiosité des artistes,! des 
lùstoi iens. 

Armand Dayot. 







MICHEL CAZIN 



CERAMIQUES 



LES ARTS RÈUN 1S 




L 



huitième exposition 
des Arts Réunis a 
présenté cette année un 
ensemble d'oeuvres de 
peinture, de gravure, de 
sculpture et d'objets d'art 
très complet et très intéres- 
sant. Nous voulons seule- 
ment, en ce qui nous con- 
cerne, rendre compte de la 
section d'objets d'art de 
cette exposition, et plus 
particulièrement encore des 
objets d'art décoratif. 

Cette section est très 
peu importante, mais le 
choix qui a présidé à son 
élaboration semble avoir 
été sévère afin de ne pré- 
senter au public que des 
œuvres d'un goût sûr et d'un travail achevé. 

A une époque comme la nôtre, où toutes les 
traditions de métier qui firent les admirables 
artisans d'autrefois semblent avoir sombré, il est 
lion de tâcher de noter tous les efforts, quels 
qu'ils soient, qui sont faits en vue d'un essai de 
renaissance de ces anciennes traditions. 

Les métiers tendent en effet à disparaître et 
Les productions commerciales et industrielles 
offrent toutes, ou presque toutes, un aspect de 



DUFRÈNE -- lampe 

ÉLECTRIQUE 



camelote - - qu'on nous permette ce terme peu 
élégant contre lequel on ne saurait trop 

réagir. 

Les artistes de l'art décoratif ont cependant à 
notre époque une noble mission ; c'est à eux 
qu'il appartient de donner à l'industrie moderne 
un stock de modèles nouveaux, et il est bon de 
noter dans toutes les expositions les efforts qui 
sont faits clans ce 
sens. 

C'est avec cet état 
d'esprit que nous 
avons visité les en- 
vois d'art décoratif 
de l'exposition des 
« Arts réunis ». 

Les noms des ar- 
tistes qui ont pris 
part à cette expo- 
sition suffisent pour 
indiquer la valeur de 
cet ensemble : J. -M.- 
Michel Cazin, Mau- 
rice Dufrène, Eugène 
Femllâtre, Charles 
Hairon, Mme Gaston 
L e c r e u x , Fernand 
Thesmar, de Vallom- 
breuse. FEUILLATRE -- gobelet 

Michel Cazin cou- argent et verre 




586 



L'A Kl 



AKTISTKS 




DUFRÈNE 

tinue la série d'études si intéressante de ces 
compositions de matière d'une belle matité et 
d'une opacité exempte de lourdeur. Il obtient avec 
ses produits qui tiennent du verre et de la porce- 
laine, et formés d'un mélange de silice et d'alu- 
mine cuits, à haute température, des effets de 
solidité et de gravité dans le ton de la matière 
qui s'allient merveilleusement à la forme qu'il a 
choisie. 

Celle-ci s'affirme de plus en plus décorative et 
nous goûtons tout particulièrement un brûle- 
parfums monté sur pied, des vases en vannerie à 
jour et des vases à anses dont la composition 
architectonique sobre, solide, est du meilleur effet. 

.Maurice Dufrène, dont nous avons déjà analysé 
les i ompositions décoratives de mobilier et d'objets 
d'art, expose une vitrine dans laquelle un choix 
d'objets de haut goût révèle un artiste délical e1 
d'une rare distinction. 

Un pendentif en or orné de roses, de péridots 
et d'opales, retient de suite notre attention. Le 
métier en est très simple, très ingénieux, e1 l'effel 
décoratif est cependant complet et même d'une 
certaine somptuosité. C'est une simple plaque d'or 
repercée et mandrinée. puis ciselée ; les feuilles 
superposées sont maintenues 
dessous par des chevilles d'i ii : 
les pierres sont enchâssées 
dans la matière. Les péridots 
seuls sont sertis à jour pour 
faire valoir la taille. 

Un autre pendentif en pla- 
tine orné de perles, de bril- 
lants et de roses. Ce bijou, d'un DUFRENI 




PENDEN riFS 

métier un peu plus i ompliqué, es1 ii i < onstitué pai 
des assemblages de plaques.de fils ronds el carrés, 

et menu 'île c ières, formant une armature soudéi 

et rivée, puis gravée au burin. Ce métier ingénieux 
et bizarre rappelle, en petit, celui avec lequel 
sont assemblés les ponts métalliques et la grand» 
construction de fer. Ce bijou d'un aspect riche 
et précieux est un bel exemple de technique libre 
et cependant raisonnée qui lui donne un as] 
imprévu et très original. 

Le même artiste expose encore une lampe 
électrique très élégante, en bron/e argenté, et une 
charmante petite liseuse traduite spirituellement 
en forme d'insecte aux ailes repliées el exécuté) 
en buis sculpte e1 poli à la main. 

L'émauleur E. Feuillatre expose un gobelet 

argent et verre souillé dont l'exél Ution nous semble 
parfaite e1 la forme 01 iginale et gracieuse. 

Châties Hairoti montre dans une vitrine des 
objets d'orfèvrerie en argent exécutés a ei un 
soin particuliei el composés av& un goûl très 
sur. 

1 1, Mrni ' itaston Lecreux, des objets en corne 
charmants d'arrangement e1 d'i xé ution. 

Thesmar expose des émaux cloisonnés d'or que 
nous connaissions déjà. 
I »i \ allombreuse, d< 
d'une matière très riche et 
de coulées imprévues qui 
rit a l'aspect décoratit 
di >s objets. 



Cil \K1 ES l'i (JMET. 



LISEUS1 1 N Bl 



587 



Le Mois Artistique 



L'exposition artistique du Lycéum. 
Notre grand cercle de femmes (évitons le 
mot club, qui pourrait évoquer «1rs souvenirs histo- 
riques à jamais éternisés par Daumier, Cham et 
Gavarni) vit depuis deux mois à peine, et voilà 
que cette existence qui, espérons-le, sera brillante 
et durable, se manifeste déjà, avec le plus grand 
éclat, par une expo- 
sition d'art ([in 
comptera parmi les 
plus intéressantes 
de l'année. 

Il est vrai de 
dire qu'elle est due 
à l' initia ti ve de 

la présidente de 
la section des arts, 
Mme Charlotte Bes- 
nard, qui en fut 
aussi l'organisatrice. 
Mme Charlotte 
Besnard, qui n'est 
pas seulement un 
fin lettré, comme on 
peut en juger par 
l'article paru sous 
sa signature dans 
ce numéro de l'A ri 
et les .1 rtistes, sur le 
Palais Farnèse, mais 
aussi un sculpteur 
de grand talent, a 
pensé avec raison 
que rien ne serait 
plus propre à affir 
mer à la fois le ca- 
ractère de solidarité 
féminine et d'utilité 
enseignante du Ly- 
céum que d'ouvrir 
son histoire par une 

exposition d'art à la gloire des plus grands artistes 
femmes : peintres, sculpteurs et graveurs.... Et bra- 
vement elle s'est mise à la besogne, aidée, précieuse- 
ment, par le zèle de la présidente du Cercle, Mme la 
duchesse d'Uzès, et de ses collègues du comité, 
sans chercher à se dissimuler les grandes difficultés 
d'une entreprise dont la réalisation devait être con- 
sidérablement contrarié! : par la dispersion des 
œuvre . l'exiguïté relative du local d'exposition, 




ADÈLE ROMANY 



et la brièveté du temps (pu lui était assigné pour 
remplir sa tâche. 

Malgré cela, l'exposition est des plus réussie, 
et c'est une joie (pie de parcourir les gentilles salles 
du Cercle, ornées de peintures, presque toutes 
excellentes, signées des noms de la Rosalba, d'An- 
gelica Kaufman, de Mines Vigée-Lebrun, Sabille- 

Guyafd, Constance 
Mayer, Seyster, 
Marguerite Gérard, 
Marie Capet, Ro- 
ui a n y , Benoit- 
d'Azy, de Mirbel, 
Suzurier, Vallayer 
C o s t e r , R o s a 
Bonheur, B e r t h e 
Morisot, Eva Gon- 
zalès.... 

Un goût parfait 
a présidé au choix 
direct de ces ieu- 
vres, et, par un 
phénomène assez 
rare dans l'histoire 
des expositions, les 
toiles venues de loin, 
sur la foi des rensei- 
gnements, sont tout 
à fait dignes de fi- 
gurer dans cette 
réunion de mor- 
ceaux choisis, dont 
l'ensemble constitue 
un petit musée d'art 
féminin d'un aspect 
définitif. 

Nous ne saurions 
trop conseiller aux 
amateurs d'art de 
visiter cette gra- 
cieuse exposition où 
l'œil ne se repose que sur des œuvres rares, la 
plupart peu connues, tels l'admirable portrait de 
femme prêté par Mme Vigée-Lebrun, le délicieux 
portrait de jeune fille peignant (venu d'Ecosse), 
le beau portrait d'homme (collection du duc 
d'Uzès) de la même artiste; le portrait d'homme 
de Marie Capet, pastel (collection David Weill), 
un par chef-d'œuvre ; les pastels, d'une exécution 
à la lois si souple et si forte, de Mme Labelle- 



Coll. du M" deGana 
PORTRAIT DE VESTRIS II 



588 



I \\\< I I I 



ES ARTISTES 



Guyard, les portraits souriants el lumineux de 
Mlle Constance Mayer, 1rs délicates scènes de 
genre de Mlle Marguerite Gérard, etc. 

Nous eussions voulu voir figurer, parmi tant di 
gracieux chefs-d'œuvre, Le magnifique portrait de 
Mme Guyard par elle-même, de la collection 
S. Bardac, et la gracieuse image de Mme \ igi i 
Lebrun, toute parfumée de jeunesse, de la collée 
tion du comte Greffulhe. 

El e'est parée que cette lacune est des plus re- 
grettable que nous 
a\ons cru devoir y 
remédier de notre 
mieux, en repro- 
duisant ici, à côté 
de l'él égun te si- 
lhouette de Ves - 
tris II, par Mlle Ro- 
ui a n y , ces deux 
vivants portraits à 
l'exécution desquels 
les auteurs se sont 
très visiblement ap- 
pliqués. 

A. D. 

Salon del'École 

FRANÇAISE (Grand 

Palais). — Le titre 
est beau, mais sem- 
ble prétentieux ; il 
n'y a là qu'une 
exposition quelcon- 
que, dans un local 
très mal chauffé, et 
à laquelle du suc- 
cès échoit cette 
année à cause d'une 
rétrospective d'Eu- 
gène Boudin, 

soixante toiles sélectionnées, et qui sont une 
grande joie ; la Hollande, la Bretagne, la Nor 
mandie, la Côte d'Azur, l'Italie, ces sites variés 
sont tous rendus exquisement, avec une finesse 
de tons, un grouillement de taches, une intensité 
de vie extraordinaire ; il serait banal du reste 
d'affirmer à nouveau que Boudin fut un grand 
artiste. Il n'occupe qu'une seule; salle arcourons 
les autres, très nombreuses, pour signale] : les 
Nourrices an Luxembourg de Bourdon, le Cri 
puscule de Bourgeois, les deux tableaux de Bru - 
gairolles, ceux de Cancaret, l'entrée de villagi 
de Carette, les paysages de Charrier, les Laveuses 
de Maurice Chabas, la Répétition nu l'In 
de Dillon, peintre et lithographe ; une nature 
morte de Groslier, le Plein soleil de Levasseur, 




LOUISE VIGEE-LEBRUN 



la (rue de l'Oise pai Loiseau, les pari 

nes de Min.nl/, les petits panneaux de 
Sauten .m [es fillettes de Mlle Simon, le I » i 
de Surand, la Calanque de Ventuejol, les crayons 
de Boulanger, les aquarelle: de Chanzy, les violets 
de Fabre, la Veni e d I ougi rousse, les ma- 
i iip de i iœpp, les vieilles m.n on roui nnaises 
di Leverd, la neigi 'I' Luigi Loir, les toits d'' 
Picard, le Pot i Canm pai I rouble, 1- portrail 
de Coquelin aîné pai Weismann. A la sculpture, 

les tatuetti déjà 
vues de Bou< hard 

I.' A I GÉRl E, LA 

Il .111 HT LES 

I n d i G a ries 
Bernheim). i i 
161 toiles onl éti 
rapportées de leui - 
voyages dans les 
colonies par les 
boui siérs du ' on 
(.mus de M, n seille 
[906, dont l'initia 
tive généreuse re 
v ienl a 11 peintre 
I.011 is Dumoulin ; 
il esl 1 e g rel table 
qui ces touristes 
occasionnels n'aii 1 I 
pas mis dans leur 
1 un peu de la 
vei ve pu toresque, 
spirituelle, vibrante 
du patron ; ils ont 
été dans drs pays 
lointains, extraordi- 
naires, m.n- n 1 "H 
blent pas en avoil 
subi l'impression 1 I 
leur orientalisme est monotone ; il convient de 
il! m 1er l'Inde triste de Henri Avelot. le ToUggOUrth 

ensoleiïléde Dabadie, l'El Kantara de Marie Gautier, 
le Benarès de Joseph de la Nézière, lis Fei 
arabes de Henri d'Estiônne 

Exposition Edouard Doigneai [Galerie 
s Petit). Roulottes en Camargue, gar- 

dians dans les marais, ou vieux chevaux Bn 

..u études de B unes, - je m 
la série de la chasse à courn a aquarelles ont 
une saine clarté, d.s teintes fraîches, riantes, 
un charme doux, deviennent 'i' i pages très ai I 
dan li - Itudes de marais et le Soir an H ■ 

Tableaux di Braqi wai Galerie des artistes 



su\ PORTRAI1 



SSo 



L'ART ET LES ARTISTES 



modernes). - Familier du succès, toujours remarqué 

aux Salons, Louis Braquaval est un excellent 
paysagiste, qui affine sa manière dans des marines 
blondes et déli ates «le Saint-Valery-sur-Somme, 
qui dore de soleil ses vues de marchés d'Amiens 
et d'Abbeville, et n'est pas moins séduisant dans 
ses vues d'hiver de Paris ; chacun de ces petits 
tableaux est un tout composé habilement, d'une 
harmonie complète, nuancé de la magie des ciels, 
nimbé d'atmosphère. 

Exposition Mary 
K a za< k [Galerie 
Georges Petit). — Un 
dessin alerte, pri- 
mesautier, d'une ai- 
sance boldinesque, 
des portraits lumi- 
neux, en des poses 
désin voltes, d'une 
vie intense co mme 
celui de M . J e a n 
Pawlowsky avec ses 
enfants, et aussi des 
paysages d'Egypte, 
de Palestine, des vues 
de Venise, pastels 
crayonnés rapide- 
ment, cette exposi- 
tion de Mary Kazack 
est d'un exotisme 
intéressant. 

Société d'Art 
français [Cercle de 
la Librairie). — C'est 
la première manifes- 
tation d'une nou- 
velle Société « fondée 
p o u r montrer, p a r 
des expositions d'œu- 
vres anciennes et 
modernes, la per- 
manence de notre tradition artistique » ; prési- 
dent : H. d'Ardenne de Tizac ; vice-présidents : 
Emile Bourdelle et Gaston Prunier. L'intention 
est louable, et ce début intéresse surtout par 
une rétrospective de Constantin Guys, l'anna- 
liste des équipages et des courtisanes du second 
Empire, dont les dessins innombrables, de France 
et d'Angleterre, resteront utilement documentaires. 

D'un ensemble varié, détachons : Adolphe Beau- 
frère et ses paysages de Quimperlé, Paul Brian- 
deau et ses fruits et faïences, Simon Bussy et sa 
Provence déjà vue le mois dernier chez Durand- 
Ruel, Marins Carlier et son coin d'Espagne, Dedina 




Madame GUYARD 



et ses mannes bretonnes, Henri Déziré et ses 
claires, exquises natures mortes, Gilbert-Lan- 
quetin et ses fleurs dans des vases, Charles Guérin 
et sa délicate tète de jeune femme, Mlle Louise 
Hervieu et ses dessins. Pierre Laprade et son 
étude d'un tableau que nous avons admiré, Alcide 
Le Beau et ses croquis teintés, Marcel Noblot et 
ses dessins à l'encre de Chine, Henrv Ottmann 
et sa fillette en rose, Gaston Prunier et ses aqua- 
relles, Maurice Ro- 
bin et ses crayons 
énergiques, Paul 
Sordes et sa rêverie 
verte, du Monti- 
celli, doux, Alexan- 
dre Urbain et ses 
ie u t s rou ges avec 
la bouteille de vin ; 
à la sculpture, Bour- 
delle. 

Les Arts réunis 
(Galerie Georges Pe- 
tit). — Toutes sortes 
de choses, pein- 
ture, sculpture, 
gravure, objets 
d'art, la grande salle 
est encombrée ; Bel- 
lan ger- Adhémar 
dore de soleil cou- 
chant des voiles de 
bateaux de pêche ; 
Georges Berges nous 
mène dans les Jar- 
dins de V AÎcazar à 
Séville; Mme Blair- 
Bruce a q u a rellise 
spirituellement des 
Oies sur la neige ; 
Cornillier pastellise 
avec habileté et 
charme ; de D a m - 
beza, Marée basse ; Devambez continue ses vi- 
gnettes drôles, ce qui ne l'empêche pas d'être 
parfois un très bon paysagiste, le Sinistre ; Guinier 
rapporte de Faouët des coiffes gentilles ; Henri 
Jourdain se renouvelle avec des vues de 
Londres, à noter la Tamise à marée basse ; de 
Lauth, une pochade à la Goya, Mendiant d'Anda- 
lousie ; Lechat fait les décors dont Huart dessine 
les personnages, dit bien le pittoresque banal et 
solitaire de la petite ville, le Restaurant de Mon- 
treuil-sur-Mer ; de Gaston Lecreux, des fleurs ; de 
Fernand Maillaud, des bords de rivière avec des 
laveuses, des enfants, des chevaux, une vibrante 



Coll. Sigismond Bardac. 
SON PORTRAIT 



590 



L'ART ET LES ARTISTES 



vision de nature ; de Jean Rémond, la Landi 
bretonne et Effet du matin en Bretagne ; Louis Brown, 
en progrès, étudie toujours le cheval.son Gris pom- 
melé en céramique est une belle pièce. (Poui L'arl 
décoratif, voir L'article de 
Charles Plumet.) 

Œuvres de Félix Bor- 
chardt {chez Devambez) 
IVs paysages d'été en 
Haute-Bavière, dans une 
lumière intense, o un bon 
quel de tableaux aux tons 
sonores . écrit Louis Vaux- 
celles, en la préface très 
■ lo> umentée du catalogue ; 
tirs marines de la Baltique 
e1 'le Villers, dans des 
gammes plus assourdies, 
prouvent le beau métier du 
peintre, ses qualités techni- 
ques; il faudrait pouvoir 
étudier en détail ces as- 
pects de nature ardemment 
.ulules, d'un impression- 
nisme local, qui sont dans 
l'a uvre de l'artiste une note 
de poésie attachante. 

Quelques artistes mo- 
dernes (Salle Chauckat). — 
C'est une nouvelle galerie, 
et la première exposition, 
préfaceaussi de Louis Vaux- 
celles, présente un réel in- 
térêt avec : le Petit Chan- 
teur des rues et le Chemi- 
neau de Jules Adler, les 
(leurs et les plages de Mo- 
risset, les peintures de Bel- 
leroche dont nous admi- 
rions le mois dernier les 
lithographies, avec les mis 
dorés de Beaubois, le Lac 
en montagnes de Borchardt, 
1rs décorations de Caro- 
Delvaille, les Bréhai soleil- 
leux et diamantés de Da- 
badie, les anecdotes de 
Devambez, les féeries grandioses de Jeanès, sa 
vue de Meudon prise de la salle à mangei de 
Rodin, les tendres carnations d'Ernesl Laurent, 
les effigies vaporeuses de Louis Picard. Çà el là 
Corot, Courbet, Sisley, Carrière. Gùillaumin, el 
quelques sculptures de Desbois. Hcetger, Milles 
et Camille Claudel. 



Exposition di la Soi m rt ni la mini \r i i 

DE L'Ai il AKI 111 II M VRTS PRÉ< [El X (G 

Georges Petit). I 'aquarelle prédomine de plus 
en plus, l,i miniature, l'enluminure étant choses 




CONSTANTIN GUYS - sue la porte 



désuètes, condamnées à disparaître ; el voilà pour- 
quoi cette exposition ne pré-sente pas grand 
rêl 1 1 pendant la théot ie du bloc ne nous envj 
pas de signaler, parmi les aquarelles : le Chemin à 
Marseille par [van d'Assof, les illustrations très 
littéraires de Chanzy, les petites notations pitto- 
resques de Mlle Courboin, les études de Depré 



591 



L'ART ET LES ARTISTES 



qui va de Raffaëlli à Bottini, les vues de Paris, 
en fine grisaille, de Guillaumot, les délicates vi- 
sions de neige de Mimaut, le Lue de Brieuz de 
Mlle Popelin, les marines de Saint-Quay par 
Gabriel Rogier, le Quai de Sèvres de Jacques Simon, 
artes postales de Mme Trichard, et encore les 
prestes croquis d'enfants par Mme Atché-Leroux ; 
parmi les miniaturistes, citons : Mlles Censier, 
Delaroche, Droual, Faure, Gibier, Schœffler, 
toutes élèves «le Mme Debillemont-Chardon dont 
les quatre portraits de chiens sont de déli- 
cieuses choses ; puis Mme Camille Isbert, Mme Po- 
mev-Ballue et son double portrait d'enfants ; 
enfin, les impeccables et frigides dessins ingristes 




CONSTANTIN GUYS 



de Corabœuf, les éventails spirituellement fantai- 
sistes de Mlle Georges, le paravent brodé de 
Mlle Haillot, les peignes historiés de Jorel, les objets 
en corne sculptée de Mme Lecreux, les reliures de 
Charles Meunier pour Villon et Theuriet, parures 
très artistes. 

Exposition G. Chénard-Huché (Galeries Henry 
Gravés). — Les vues de la Butte Montmartre sous 
la neige, âpres, farouches, violentes, eussent été 
un précieux appoint aux cimaises des peintres 
du Paris moderne ; le pittoresque du décor légen- 
daire apparaît ici avec la morne poésie de l'hiver, 
et les ailes du moulin, immobilisées par les frimas, 
se silhouettent bien sur le ciel lourd ; en 1888, la 
manière de l'artiste était moins dure, comme le 
prouve son Boulevard de Clichy, une vision presque 
blonde, dans une claire atmosphère ; de cette 
même époque sont aussi les Péniches au Canal 
Saint-Martin. Il faut citer encore la Cité [brume 
du malin) et le Quai aux /leurs avec Notre-Dame. 



M. Chénard-Huché a rapporté de voj'ages en 
Bretagne, en Hollande, en Provence, des études 
lumineuses, vibrantes, dont les meilleures sont 
sans nul doute celles datées de Sanarv et du vieux 
port de Marseille. Mais de montrer des tableaux 
exécutés à des époques différentes déroute le 
visiteur ; on voudrait qu'ils soient placés par ordre 
chronologique, afin de constater les étapes accom- 
plies et le progrès obtenu. 

Troisième exposition de la Société inter- 
nationale de la peinture a l'eau (Galerie des 
Artistes modernes). - - On n'a pas la sensation 
d'entrer dans une exposition d'aquarelles, et s'il 

n'y avait de Besnard 
sa superbe Etude de 
je m me et ses cartons 
pour une décoration 
de salle à manger, on 
pourrait dire, sans le 
moindre parti pris, que 
cette Société n'est pas 
en progrès sur ses deux 
manifestations précé- 
dentes. L'aquarelle est, 
prétend-on, un art 
fluide, léger, clair, pri- 
mesautier, et l'on s'é- 
tonne de rencontrer des 
pages noirâtres, épais- 
ses, plâtreuses. Après 
cette impression d'en- 
s e m b 1 e , retenons ce- 
pendant : la Falaise. 
de Francis Auburtin, 
très aérée ; les maisons rouges de Cassiers, 
d'une précision attentive et patiente ; Midi. 
dans le chantier, de Frantz Charlet ; les fruits 
décoratifs et vitrariés de Mme Crespel ; les 
toujours très intéressants intérieurs d'églises de 
Delaunois ; les intimités de Walter Gav, la Bi- 
bliothèque, les Potiches, bleues ; l'exquis tableau 
votif de G. La Touche ; le déjà tant vu Chemin 
de halage de Luigini ; les plages papillotantes, 
grouillantes, de Marcette ; les dessins en couleurs 
de Mlle Nourse ; le Débarquement de Lucien 
Simon, reproduit ici même dans notre précédent 
numéro. On déplore l'absence de sociétaires qui se 
nomment : Brangwin, John Sargent, Charles 
Conder. 

Exposition Widhopff (Galerie des Artistes mo- 
dernes). — C'est le succès du Courrier français, 
Willette et Widhopff, et l'un fait la préface du cata- 
logue de l'autre ; on sait que Pierrot a un joli 
brin de plume à son crayon ; il le prouve une fois 



UN BAL PUBLIC 



592 



I A Kl 



LES ARTISTES 




p - 



FELIX BORC HARDI- 



DANS I A HAÏ I I i-B \\ Il Kl 



de plus. Les éloges qu'il décerne à son ami sont mé- 
rités d'ailleurs; chez le dessinateur petit-russien, 
il y a un peintre lumineux, pittoresque, qui se ré- 
vèle à nous, et dont les « ravissantes études peintes 
où, léger et printanier, le soleil câline paternelle- 
ment la terre » sont d'une jolie émotion d'art. 

Société des aquarellistes français [Gale- 
ries Georges Petit). — C'est la trentième année, et 
L'intérêt va toujours diminuant; «de l'ouvrag< 
bien faite > sans doute, mais qu'un peu d'art 
serait le bienvenu; tout cela est soigné, propret, 
gentil, sans âme et sans personnalité ; tous les 
aquarellistes de notre pays ne sont pas 
membres de cette société, il en manque, 
et des meilleurs qu'on trouve à la Pein- 
ture à l'eau et à l'Internationale ; ici on 
vit sur une réputation ancienne et de 
la monotonie résulte d'une égale perfec- 
tion. Aublet envoie de Tunis de l'orien- 
talisme pâlot : Mlle Baily travaille à la 
sépia et à la sanguine René Binet a réuni 
les exquises vues d'Italie et d'Allemagne 
dont nous avons fait l'éloge lorsqu'elles 
turent exposées chez Durand-Rue! ; < albel 
est doucereux, gentillet, très habile 
Mlle Marie-Paule Carpentier se rapproche 
des estampes en couleurs de Rivière 
i la ii m a vu dans la forêt de Teniel des 
arbres fantastiques d'un pittoresque de 
féerie; Maurice Courant violente un peu 
sa manière avec des coups de vent à 
Hoorn ; de Doigneau, des pages déjà 



vues à son exposil u 
ticulièn , Hem i Duhi 
d< - impres lions d< lii ates, d< 
brames, d'étang, on pen i à 
des vers d'André Lemoj ne 
M.nii ii e Faure semble faire 
.les pastels . Ei nesl Filliard 
mel des tons < hauds sut des 
fleurs e1 sui d< s fruits , 
Geoffro} fidèle à sa floppée 

de petits i tèles, a surpris 

au théâtre un amusanl public 
enfantin : ( mirand de Scevola, 
qui i ontinue à se chéri 
inaugure un nouveau refli I 
g^l Henri |ouidain ajoute à 
-j?-" m-s inondations des visions di 
Londres que nous avions 
déjà notées ; Jeanniol i 
ici, affii me sa m. nu ise avec 
ses coins de Seini . av& ses 
dessins rehaussés, es1 toul 
à lait hors pan , Paul I i 

i < OUI tellll une meule et <les 

iris de jolies notes de paysage 
à Menneton-sut i hei . Gaston Le Mains, qui 
affectionne l'ambre de l'automne, émeul avi 
Maison abandonnée ; Luigi Loir pique de lu- 
mières et de passants les soirs de Paris ; Mue 
nier, après les bandits corses, portraiture des 
braconniers de la Franche-Comté; Henri Pail 
lard, avec des épaisseurs de peinture à l'huile, a 
parfois des éclatances à la Brangwin ; Ro 
grosse illustre de joaillerie la Tentation de 
saint Antoine , de Paul Rossert, du déjà vu et 
apprécié ici même, la Drague; Saint-Germier, 



comte a vu 

nuages, et a 



mat 
I 1 1 1 




G. CHÉNARD-HUCHÉ la neigi a Montmartre 



59 ; 



L'ART ET LES ARTISTES 



qu'un pourrait appeler parfois notre Longhi, 
raconte les bissom mes ; de Venise aussi 

revient Vignal, et il rend bien certains aspects 
solitaires et silencieux ; Worms ressuscite les 
, es d'Yvon ; Zuber anime sa sécheresse dans 
un orage en Savoie. 

Aquarelles de Franck Boggs (Galeries 
Georges Petit). Lavis hachurés de fusain, 

taches vives à la Jongkind, Paris, Mantes, la 
Hollande, maisons, ports, fleuves, une facture 
instantanée, preste, alerte, et juste. 

Exposition Vuillard {Galeries Bernhéim). 
Le délicieux peintre d'intérieurs, l'Echafaudage, 
de paysages, la Maison suisse, qui a regardé 



Une partie de daines, en plongeant à la façon 
de Devambez, qui intitule Dans les champs un 
rébus de femme et d'édredon, a brossé trois 
grands panneaux décoratifs d'une vigueur admi- 
rable, notamment la Meule. 

Exposition Bellanger-Adhémak (Galeries 
Georges Petit). -- Aquarelles et gouaches de Bre- 
tagne, de Fontainebleau, de Paris, de Touraine, 
de Hollande, d'Algérie ; à citer : la Ville close. 
Bateau norvégien à quai, le Chemin dans la dune. 
Falaises de Cancale, la Seine a Samois par un 
automne mordoré, la Route de Franchard avec les 
bruyères, Barques à Vichy, Petit lac en Algérie. 

Maurice Guillemot. 



Les dessins de Guys reproduits ici ont été gravés par J. Bertrand pour !<■ livre de Gustave Geffroy : Constantin Guys, 
l'historien du Second Empire (H. Floury, édit.). 




BRAQUA VAL paysage 



5' 14 



Le Mouvement Artistique 
à l'Etranger 



AUTRICHE 



A Prague, exposition au Salon Copie d'oeuvn de 
■^^ M. Alois Kalvoda paysagiste «le valeur, qui ajoute 
à ses mérites celui de se tenir strictemenl à l'écart des 
querelles politiques et nationales, voire même d'écol 
et île personnalités, avec lesquelles la vie artistiqui en 
Bohême doit, hélas! toujours compter. Nous en avons 
eu dernièrement la preuve à propos de In nomination de 
deux professeurs à l'Académie des Beaux-Arts, dont l'un, 
chargé d'y enseigner les techniques graphiques, ne sera 
pas l'artiste qui seul y avait droit, celui que lés suffrages 
de ses pairs, dans toute l'Autriche et même à l'étranger, 
désignaient à ce choix: M. Yojtech Preissig. L'Art et !'■< 
Artistes, l'année même de sa fondation, a parlé de M. Kal- 
voda ; c'est toujours le même amant des régions rocheuses 
et forestières de la patrie tchèque, des vastes horizons 
tristes sous des ciels d'un gris-perle indéfectible et des 
coudes de rivière oubliés sous les arbres; et ce sont tou- 
jours les mêmes harmonies tristes et voilées de la même 
pâte souple et large, savoureuse et franche. 

Volne Smery, l'organe de la Société Mânes, arbon avei 
l'année nouvelle des parures typographiques, exquises 
de fantaisie et d'asymétrie dans la plus extrême propreté 
calligraphique. Ces ornements, où le caractère populaire 
slovaque se raffine au contact des exemples tant japonais 
que russes, ceux surtout partis de Talachkino, sont au 
compte de M. Frantisek Kysela. Il faut soigneusement 
inscrire ce nom sur nos tablette-. Nous attendons 
en M. Kysela le véritable rénovateur de l'ait décoratif 
tchèque qui, à Prague, à l'instar des Bilibine et des Me 
hofer, résumera et synthétisera les expériences et les 
efforts de trois quarts de siècle, à la conquête, enfin, 
d'une expression nationale individuelle de cet art popu 
laire enchanteur, que traque et refoule partout l'épou- 
vantable industrialisme cosmopolite.il est d'autres >yn 
ptômes encore de l'approche de ce moment, depuis si 
longtemps attendu, où l'artiste tchèque saura être proton 
dément national en même temps (pie d'une intense indi- 
vidualité. J'en démêle jusqu'au fond des vallées slovaques 
où l'on vient de voir apparaître pour la première fois une 
affiche aussi nettement artistique que délibérément natio- 
nale. Et puisque c'est un événement, il faut dire qu'elle 
est signée B. Jaronek. De son côté, toujours à Prague, 
M. Jan Preissler poursuit sa carrière de grand peintre 
décorateur de la volée des Puvis de Chavannes et des 
Ludwig von Hofmann. avec une curiosité souvent géniale 
des excès modernistes à la mode. La santé de son art 
s'accroît même de ce qui. chez d'autres, est phénomène 
morbide. Des horreurs ont mis M. Preissler sur le chemin 
de certaines beautés, et inversement un voyage en Su île 
a déterminé chez lui une totale modification de >.i \ i ion 
et de son rêve de la vie moderne. Il se fait en lui un alliage 
incroyable d'éléments contradictoires; sa peinture lui 
penser à de la prose qui serait engendrée par Gorki et 
d'Annunzio. 

\ Vienne, au Kunstlerhaus, exposition posthum 



Charles Wilda mort l'éti pa é tableaux égyptiens où 
l'arti i> i ■ 1 1 1 après is.," la succession de Leopold Mullei 
et dont le caractère ethnographique aussi bien que le 
décoi sablonneux sont à louer, puis fantaisies décorativi 
telles que Gullit ■ ou Turanà I ositii 

l'architecte Friedrich Ohmann, l'un de ces fantaisistes 

veut qui, en quelque dix années, viennent de mod 
fier complètement la physionomie de l'antiqui capital 
Puis la production ordinaire de peintri autrichiens de 
tout repos: portraits de MM. Vngeli, Rauchinger, K 
llil. Poom.1i ; paysages de" Mme Tina Blau et di 
MM. Zetsche, Zoff, Russ, Zinkel, Suppantchitsch ; chaii 
avoureuses île \l. rade Styka, élève de Hennei ; un 
buste d'enfant de MM. Giuseppe Mayer, 'le Trieste eti 

Événement plus important: la Société de- \n 
phiques, qui est l'une .le- institutions le- plu eu 
et i' mieux rentées de la capitale, met en venti le i 
de l'œuvre gravé de Goya paj M. Julius Hofmann. Ce 

catalogue met en lumière une quantité de recoins ig 

de l'œuvre du maître, ("est un modèle de i larti , d< logique 
ei d'érudition. 1'. t puis, il \ .mi .m avei les livres d'étrennes 
de la librairie vie se, ou même rien qu'avec la mois- 
son hivernale des calendriers poui 1908, une êtudi 
amusante à esquisser du niveau actuel de pations 

et des goûts artistiques du public viennois. Tassons. 

\ la galerie Miethke, nous retrouvons Prague, où nous 

allons encore revenu en Unissant, it nous retrouvons 

M. Vojtech Preissig. Passons encore. Mais n'oublions pas 

in 1 ompagnon M. Josei \ .ne. qui évoque le décor, superbe 

et mélancolique toujours du vieux Prague en uni 

de sombres aquarelles à l'unisson de Ces a pei tS trag 

D'autres expositions se succèdent an interruption dan 
ce local très (.entrai (elle de M. Gustave C. Groeger entre 
.uit les. ("est de la peinture .le voyageur, di touri te, d'al- 
piniste qui voudrait être partout à la im lis Mte- 
les plus opposes conviennent. Elle s'exécute tan' 

mètres d'altitude dans la neige tanf < 

et tantôt i V~t l'Océan, et tantôt c'est Venise. 

Se souvient .m à Paris de Ludiek Marold, cet illu I 
teur charmant, mort tout jeune et qui lit vers is.,; 1., 
fortune .les éditions Guillaume? 11 \ eut en lui l'étoffe 
d'un véritable peintn "H ne pouvait plus guère s'en 
rendre compte aujourd'hui que pai son grand pano 
de la bataille île l.ipanv, l'une des plus exti 
ceuvn di ci genri qui nous ait léguées le xi.v 
11 l'avait en quelque sorte improvisée ave< une verve 
et certain morceaux absolument grandioses 
permirent défaire criei au génie. Cet illustrateui 
dont on ne connaissait .p»- .les vignettes, avait cou- 
vert .11 moins de rien ses mille mètres de toile et dépensé 
12000 kilos de 1.1. un avei un hectolitre .!<■ térébenthine. 
1 œuvre vient d'échapper à un grand danger. L'édifice 
circulaire qui la contenait devait dispai faire 

place aux travaux de l'exposition jubilaire, par laquelle 
ntend célébrei cet ' les soixante ans de 



595 



L'ART ET LES ARTISTES 



règne de l'empereur François foseph Le sort de 

l'immense toile un moment donna de vives inquiétudes. 

ion de la municipalité de Prague vient de 

r les alarmes des amis de Marolcl. La Société des 

et des ingénieurs tchèques va s'occuper de 

(instruire un abri définitif à ce panorama qui demeurera 

la Bohème une leçon d'art en même temps qu'une 

leçon d'histoire. 



Et puisque j'ai parlé du jubilé impérial, qu'il me soit 
permis de signaler les beaux timbres-poste émis à cette 
occasion. Ils sont signés de M. Kolo Moser, l'un des artistes 
les plus en vue du Musée autrichien d'art et d'industrie, 
et donnent des effigies aussi soignées qu'exactes de Fran- 
çois Joseph et des principaux souverains de la maison de 
Habsbourg, ses prédécesseurs. 

William Ritter. 



BELGIQUE 



TE vous ai dit que l'attention est enfin attirer vivement 
sur les efforts obstinés et très remarquables dis 
quelques artistes qui, pourtant dépourvus de commandes 
et d'encouragements officiels, cultivent en Belgique la 
peinture monumentale. Leurs envois au dernier Salon de 
Bruxelles ont fah grande impression, et l'on parait enfin 
décidé à leur fournir le moyen de travailler avec un luit 
. [éfini. 

i grand panneau de M. Fabry, la Dar, , , es! maintenant 

' i .m théâtre de lu Monnaie, dans le grand escalier, 
jusqu'à présent orné de vieilles allégories tout à fait 
médiocres. L'œuvre, d'accent très personnel, est admira- 
blement décorative, et il a suffi qu'elle fût placée là pour 
faire constater l'impossibilité de ne point compléter 
la décoration nouvelle ainsi commencée. 

Les compositions de M. Montald que je vous ai signalées, 
et qui font partie d'un projet destiné au grand vestibule 
du Musée d'art ancien, ont été présentées. Mais, sans mettre 
en cause la valeur de ces œuvres, on discute vivement sur 
l'opportunité qu'il y aurait a 1rs plai er dans le monument 
édifié par Balat. La Commission des monuments estime 
que, dans l'esprit .le l'an lut. :i te, i e vestibuli n'était point 

destiné à recevoir des peintures .1 aines et, d'autre 

part.on trouve que l'expression de ces compositions sur fond 
d'or s'accorde mal avei celle des chefs-d'œuvre de l'école 
flamande qu'abrite le Musée. En tout cas, si les panneaux 
di Montald ne sont point placés la, il semble que l'on soit 
décidé à en garnir une salle du Musée des arts décoratifs, 
au Palais du Cinquantenaire, l'ensemble de ces composi- 
tions présentant un indéniable intérêt représentant un 
■ii..rt heureux et qu'il convient «l'honorer. 

Enfin, on a commandé à M. Delville des esquisses jiour la 

à ation de salles du Palais de justice de Bruxelles, 

et d'autres esquisses, pour le même monument, vont être 
demandées à M. Fabry. 

& 

Précisément, le Salon du cercle Pom l'art vient de nous 
montrer des œuvres nouvelles de quelques-uns de nos 
jieintres de grande décoration : de M. Fabry, de M. Ciam- 
berlani, de M. Van Holder, de M. Langaskens. 

M. Fabry n'expose cette fois qu'une composition de 
dimensions restreintes, peinte en Italie, à Padoue, sous 
l'impression île Giotto. 11 y manifeste une fois de plus unfi 
admirable conception de la noblesse du mouvement, de la 
gravité de la pensée dans cette forme énergique et pure, 
dans cette couleur simple et ardente qui en tout, je crois, 
la personnalité la plus sainement m iginale.dans sa vigueui 
i lassique, <\r la peinture monumentale d'aujourd'hui. 

M. Ciamberlani, qui. lui aussi, travaille inlassablement 
depuis vingt années, en dépit des indifférences découra 
géantes, a entrepris l'exécution d'un vaste tryptique dont 



il expose l'esquisse et le carton du panneau central : 
les Hommt s. Ses nus harmonieusement groupés ont une 
sérénité élyséenne, sont animes d'un rythme de béatitude. 
Mais le rêve, chez M. Ciamberlani, s'exprime en de la 
vraisemblance forte, en des formes doucement et chaste- 
ment voluptueuses ; de l'énergie subsiste dans la sérénité. 

( ette énergie dans des formes vigoureuses marque la 
plupart des œuvres de nos décorateurs : c'est l'influence 
persistante et heureuse de l'instinct réaliste de la race. 
Elle était dans le Prométhée du très idéaliste artiste qu'est 
M. Delville ; elle est dans le Phare, la belle composition 
exposée par M. Van Holder au cercle Poui l'Ait, dans 
laquelle on retrouve aisément l'influence de Fabry ; elle ,.■-; 
dans les panneaux de M. Langaskens, clu moins dans les 
meilleurs, dans ceux où son art savant et gracieux a le plus 
d'éclat ; elle est dans les esquisses de M. Colmant, dans 
la composition de M. José Dierickx. 

En cette même exposition du cercle Poui l'Ait, deux 
envois ont fait grande impression: d'abord un simple 
buste de jeune femme du sculpteur Victor Rousseau, 
affirmant une maîtrise définitive, concentrant en un mor- 
ceau admirable par la forme noble, par l'expression pure 
et intense, toutes 1rs qualités de distinction et de raffine- 
ment de cet artiste délicai qualités grandies ici d'un accent 
de puissance paisible et synthétique; ensuite une série 
de grands fusains rehaussés de pastel, île M. Firmin Bas, 
humilies figures, l<t Pileuse, lu Gardeuse, lu Couture, qui 
prennent, par l'ampleur de la forme, par l'éclat doux de 
la couleur dans la lumière, une grandeur d'héroïsme, en 
même temps que le métier caressant donne à la matière 
'1rs saveurs fortes. 

Il faut citer encore, dans cette exposition, les tendres 
heures féminines de M. Charles Michel, les paysages de 
grand style et de facture fervente de M. De Haspe, une série 
de i es pittoresques, de ces railleuses aquarelles d'Amédée 
1 ,\ uni exécutées a\ ec le métier spirituel, puissant et parfait 
des vieux petits maîtres flamands ; les toiles île M. Opsomer, 
de M. Viandier; une grande marine, de très belle allure, 
île Mme Lacroix; les fortes œuvres de sculpture de 
MM. Braecke et Bonequet, les délicates figurines de 
M. Wolfers. 

Parmi les artistes dont nous avons eu récemment 
des expositions particulières, il convient de signaler : 
au Cercle artistique, M. Smeers, un peintre du Sillon, en 
train de conquérir la maîtrise, et l'affirmant en des pay- 
sages, des marines, des ligures en plein air, des portraits où 
la traditionnelle vigueur de l'école, la fidélité à la matière 
onctueuse, aux saveurs rudes îles formes s'adaptent 
parfaitement aux raffinements de vision lumineuse de 
notre temps; M. Binard, qui. avec un métier étrange, 



5')" 



L'ARl II I ES AR I ESTES 



dans une facture méthodiquemenl fragmentée, peint des 
marines et des paysages d'un style émouvant, d'unei ti n 
nante profbndeui d'expression : Mme Voortman, uni 
telliste .'i l.i vision claire, au métiei sûr; le bon p 



Leduc. A i Ile de M. Bj tebier, 

i ■ h délii > qui mprimi au» plu il p 
■n. l, in en laqi [il l'infini. 

G. Vanzyi 



ETATS=UNIS 



TV" 1M ' ,S le commencement de l'histoire de l'art en 

Amérique, New York a ét< li grand centn di 
artistiques, la capitale de l'art pour les États-Unis, 

'tiiii- Paris .1 toujours été la capitale de l'art pour la 
1 i i nce. 

Récemment, un grand changement s'est fait chez non-. 
Pittsburg, Philadelphie, Boston, Chicago e1 \\ ishington 
sont des rivales puissantes poui le Beau. 

Mais il y a encore plus d'artistes qui demeurent à New 
York et plus d'expositions pendant l'hiver. 

].'.(.'/ mie, le Salon annuel d'hiver, vient de fermer. 
Elle comptait quelques envois intéressants, i 
celui de M. W. J. Smedley, qui a reçu le pr> • 

Les œuvres de John Alexander, Lydia Emmel et J.-G. 
Brown ont été très admin 

Cette exposition finit quelques jours seulement avanl 
l'ouverture du ' ' Irts. 

Le vernissage de ce Salon a toujours eu plus de près 
ncialque celui de New-York, et les grands maîtres 
tiennent à v être représentés plus que dans n'importe 
quel autre Salon, sauf, peut-être, celui de M. Carnegie 
i I ittsburg. Cette anr <■ les tal Ieaux sont très nom- 
! x, presque 8oo. 

Parmi les noms d'artistes très connus à Paris sont ceux 
de John S. Sargent, Cecelia Beaux. Childe Hassan I 
zabeth Nourse et William Chase. 

Willard L. Metcalf a envoyé son 1/ 
un prix important l'année dernière au Salon national, à 
W; shington. 

Pour son Portrait of m^ ih\ / '. I ink W. Ben- 

son a reçu la médailk ' 

Mais, si l'Académie à Philadelphie est plus impor- 
tante que celle de New -York pour avoir une id 

de l'art en Amérique il faut visiter les expositions par 
ticulières qui se tiennent pendant l'hiver dans i :tti grande 
i tétropole. 

Ence moment, chaque galerie de New -York est un tout 
petit Salon, où les tableaux si ccèdent ti 
niaines. 

Quels excellents exemples de paysagistes sincères et 
sérieux j'ai vu chez Macbeth, où il y a di œuvre 

de Arthur Davies, un de nos plus puissants inter] 
de la nature ! 

Dans ces t. il. Ieaux, il a rendu l'éclatante lumièn 
montagnes couvertes de neige et les vapeurs bleuâtres 
de la mer -nus le soleil d'i ti . 

Vugustus Vincent Jack expo chez Macbeth. 

Il y a quelque chose d'exquis dans la manière toute 



inelle de i e ji une artisti di voii la natui i 

champ i arb it I i du printi mp 

oui : '■ iti et tendre. \ la 

galerii exposition de Willard I. Metcalf a 

beaucoup d acci . tgi ont plein 

i ité. 

Dai tre vasti pays, où l'espi it pi im il 

grandi Eorêt ■ dste eni ore. le \ 
nation li plus irdenti ; et no irtisti ont i 
merveilleux dans i e dépa tement di l'art. 

i [ui i les plus 

t. ni pa; agi te du monde. 

Il j .i une exposition • ■ ■ - d'un intérêt tout 

■ ,i m de l'histo nti du eptu jénaire 
qui montre dans ses toili iltat I toute uni 

vie dé voi 
Doué d'un véritabli génie, Max Weyl a travaillé di 
des anm es très humblement .-ment 

Vme de poète, amanl de la nature, il révèle ses 
- les plus miu: tal ileaux. 

Il mérite bien l rpret 

à Washington et à New York, où il a vendu presque cin- 
quante de ii : toiles. Indian Summei Day a été 

ir la Nou\ elle v < i ' 
hington. 

Il est regrettable que i œu' ; 

lis sûr que les l 'us amoui 

■ ... o : ■ ■ ient leur ai ' 

New- York est essentiellement une ville commei 
.i récemment on a fait beaucoup d'efforts poui embellir 
au commi 
La Cinquième \\ enue ne i 
rivalis ec les ( hamps l ■■■ anter 

irchitecture, I 
ments de Siffany, Got ham et Utm tn quoique n 
d'affaires 
esthét iqui , 

Sur la même avenui se trom la nouvel 
thêque publique, |ui peut soutenir une compai 
touti ' hèque du mon 

Non loin de ce bâtiment magnifique est la statue éq 

du général Sherman, par Saint Gaudens, si bien 
adaptée à servir d'entrée au ten >poli- 

américains 
se rangent tableaux et des plus 

nt du vieux moi 

\. 5l HMIDT. 






L'ART ET LES ARTISTES 



HOLLANDE 



t es du cercle Pulchri Studio exposent de 

temps à autu- par i groupes i plus ou moins sympa 
11 rai assez hétérogènes, en dehors des expo- 
sitions d'ensemble. Un panneau entier est réservé à chaque 
exposant, ce qui lui permet de réunir ses meilleures œuvres 
des dernières années. Le groupe de janvier avait un relief 
particulier, grâce à la présence de Willem Maris, le plus 
jeune et le moins connu en France des trois frères portant 
ce nom. 

A cote de Arntzenius, impressionniste de vues de villes 
aux rues luisantes de pluie, de Mme Bisschop-Robertson, 
dont j'ai parle ici il y a un an, de Hyner, peintre de types 
.us, de Koning, Wally Moes, et de quelques autres 
artistes d'inégal mérite, les œuvres du maître animalier, 
du fin luministe, se distinguaient par leur exécution 
superbe, leur coloris puissant et franc, et leur belle entente 
de l'ensemble. 

Comme d'habitude, je préfère m'arréter à un artiste 
saillant, plutôt que de citer une kyrielle de noms plus ou 
moins garnis d'adjectifs. 

On connaît l'histoire des trois Maris ; tils d'un modeste 
imprimeur, tous trois se vouèrent à l'art dès leur enfance. 

Jacob et Matthys allèrent étudier à Anvers, puis à 
Paris, où l'aîné lut pendant quelque temps élève d'Hébert. 
\]>ie, la Commune, Matthys, ou Thys, connue on l'appelle 
en Hollande, alla habiter Londres où il vit encore, tandis 
que Jacob revint à La Hâve où il est enterre (1837 99). 

Celui-ci fut --. 1 1 > — conteste un des grands peintres de son 
époque. Ses figures, assez rares dans son œuvre, sont aussi 
puissamment belles que ses paysages qui, d'une mise en 
page admirable, d'une fraîcheur d'impression hors ligne, 
d'un coloris riche et harmonieux et d'une exécution 
savante et directe, sont ce que le xix'' siècle a produit 
de plus parfait en Hollande. Tout en ayant subi plus ou 
moins l'influence des » peintres de Barbizon , les œuvres 
• le Jacob Maris font preuve d'une originalité innée. 

Matthys, qui débuta avec des tableaux d'un mérite 
d'exécution exceptionnel, dans le genre des Primitifs du 
Nord, changea soudain sa manière, et se mit désormais à 
chercher une perfection poétique ou mystique qui déroute 
le public. 

L'impeccabilité de son métier aussi accompli que celui 
de Stéphane Mallarmé, lui permet de 1 mettre du vague » 
sur ses œuvres ; et ce côté effacé n'est pas obtenu au 
moyen du blaireau ; mais, à la suite d'un travail de béné- 
dictin, à force de repeindre, il obtient ce » flou 

Seuls les raffinés et très compréhensifs amateurs d'art 
l'apprécient. Il y a longtemps, Félix Fénéon caractérisait 
certaines de ses eaux-fortes en parlant de sa ■ florentine 
élégance ». Esprit subtil et profond, et très simple en 
même temps, admirateur enthousiaste de Léonard de 
Vinci. Thys Mans travaille sans relâche, tout en produi- 
sant peu. Presque jamais satisfait, il est d'une extrême 
si vérité envers lui-même, et sa recherche de la perfection 
lui fait rejeter toute œuvre incomplète selon lui. 

Ses tableaux, ses dessins légèrement rehaussés de cou- 
leur, et ses fusains, représentent des jeunes femmes aux 
attitudes alanguies, pleines de morbidesse, d'un sentiment 
exquis, dans des paysages aux brumes flottantes. Ces 
figures, un peu effacées et imprécises, ont le charme péné- 
trant de quelque Perdita rêvée ou de quelques vers de 
Verlaine, 

Willem Maris, le frère cadet, né en 1S44. doué d'un talent 

aussi personnel que celui de ses frères, s'est borné à peindre 

du suk-il dans les prairies, la vie placide des plan- 



tureuses vaches hollandaises. Coloriste subtil, il peint 
d'habitude ses sujets à contre-jour. Amusante à cet égard 
est l'anecdote qui raconte comment lui et son ami Mauve, 
lorsqu'ils travaillaient ensemble à la campagne, se pla- 
çaient dos à dos, Mauve épris des infinies dégradations 
des valeurs mates, Willem Maris passionné de l'éclat des 
lumières sur le dos des bestiaux, des transparences lumi- 
neuses et colorées des verdures, des reflets chauds et du 
ton ambré de l'ensemble. 

Jeune, il a fait des dessins admirables, parfaits en tous 
points, de vrais exemples de ce que dessiner doit être, 
comparables seulement aux dessins de maîtres tels que 
Durer, Holbein ou Léonard. 

Malheureusement, ces pages hors ligne ont traîné dans 
l'atelier, ont été souillées, maculées, déclinées et sont, 
pour la plupart, perdues à jamais. 

Cette perte irréparable est due aussi, en partie, au 
manque d'appréciation que les arts du dessin ont rencontré 
en Hollande pendant de longues années. 

Ces études d'après nature, serrées et senties, ont permis 
au peintre d'élargir son faire, de supprimer peu à peu les 
détails, d'exprimer, au moyen d'un coup de brosse expres- 
sif et synthétique, la forme, la couleur, le caractère et la 
vie même. 



JS 



Dans ma dernière lettre, je nommais, parmi les quelques 
sculpteurs que nous possédons en Hollande, Charles van 
Wvk. 

Ce jeune homme a réuni en ce moment une quinzaine 
d'oem res plus ou moins récentes chez M. Biesing. le mar- 
chand de tableaux que j'ai déjà plusieurs fois eu l'occasion 
de nommer dans cette Revue. 

Van Wyk. né en 1S75, s'est formé à peu près seul, après 
avoir suivi les cours de l'École de dessin de La Haye. 
Ayant épousé une des filles de Jacob Maris, vivant avec 
les peintres de La Haye, son art semble avoir subi quelque 
peu l'influence de ce milieu, de sorte que ses œuvres 
1 voquent au premier abord nos maîtres de 1880. 

Mais, comme me le disait un jour Joseph Israèls : « On 
est toujours plus ou moins le fils de quelqu'un et il vaut 
encore mieux rappeler un grand maître que de n'être 
rien du tout ' 

Comme Jacob Maris, Xeuhuys. Mauve, van Wyk a été 
attire par le charme de la vie rustique, par le pittoresque 
des travailleurs de la terre, par les bœufs de labour, les 
types de pêcheurs et les chemineaux. 

Sculpture impressionniste, a-t-on dit de ses œuvres. 
Certainement sa conception est fort éloignée de celle de 
nos rares sculpteurs d'il y a vingt -cinq ans. 

Artiste au sentiment tendre, praticien consommé et 
de bonne race (son père est bronzier), il est bien de notre 
époque et allie à un grand savoir beaucoup de sentiment. 

Connaisseur consciencieux de l'anatomie, il use de cette 
science sans en abuser. Si la construction de ses figures 
et de ses animaux ne laisse rien à désirer, ses types, tout 
en étant bien établis, portent parfaitement leurs vête- 
ments qui sont exactement adaptés à leurs formes, et le 
poil de ses bœufs est frémissant de vie. 

La grande sculpture offrant peu de ressources chez nous, 
van Wyk s'est généralement borné à la sculpture de 
genre. 

Une facture spirituelle, d'heureuses petites touche-, 
larges et exactes tout à la fois, modèlent joliment ses 



598 



I A Kl ET LES ARTISTES 



masques expressifs, les plis di vêtement I iccenl cl< 
di t.iils. 

Ses Porteurs d'ancre, ensemble solidement coi 
un Mendiant, un Pêeheui hélant, des Faucheurs, surtoul 
un Ouvriei mettant sa vareuse, ainsi que des l'"\ 
avei nourrissons sont des groupes dont l'attitude, i 
et le caractère sont excellents. 



\ .m \\ • i, .1 i i 1 1 Exposition i ■ ■ ment 

en progrès ; on Gi ■/ e à 

œuvres es1 d'une d< lii i Ii lii tte i de leli 

petits nez les lèvre mig mes son! d'une vie e1 d'un 

mouvemenl i haï m. un et ci ji uni 
. ère individuel et tr national. 

ZlLI I 



ITALIE 



/-\x ,i pu remarquer — et la remarque a une importance 
^■^ toute particulière en rapport au i limai historique 
de notre temps — que le thème proposé poui cette année 
aux candidats du Pensionnat artistique national italien 

est le signe d'une orientation collective, plus al 

qu'esthétique, qui nous laisse rêveurs. La Commi sion 
gouvernementale a en effet donné aux peintres <|ui se 
présentaient au grand concours otiiciel le thème sui- 
vant : •■ Les premiers secours donnés pat les camai 
■i un nu m m sauvt avei peine d'un éboulemenl . 

Il est inutile de chercher quelle était, dans l'esprit de 
la Commission, la vision de beauté plastique qu'elle cro; ail 
suggérer à l'inspiration des réalisateurs à examine] ou 
ce qui compte plus, quels problèmes modernes de plas 
tique, de composition et d'exécution elle croyait leui ;ou 
met ne. On ne trouverait pas dans le choix d'un tel thème 
clés raisons esthétiques. Ce choix n'est qu'une résultante 
très évidente de toutes les préoccupations sociales qui 
animent et enveniment la vie de notre société, et non de- 
toute autre sorte de préoccupations qui en remuent les 
profondeurs psychiques. Il y a sans doute cent et un pro- 
blèmes de technique picturale posés en Occident et non 
résolus depuis quatre-vingts ans : il y a cent et un pro 
Meniez d'esthétique posés et non résolu-, depuis bientôt 

un siècle, depuis le crépuscule du dernier styli 

dental, auquel on puisse donner ce nom très synthétique ; 
I' Empire . et depuis la révolte anti-académique an- 
glaise. Il y a des problèmes très moderne- qui remuent 
la conscience de tous nos peintres, depuis M. met. Cézanne, 
Gauguin; et les autres, les vivants, dont nous aimons e1 
suivons avec l'anxiété cle l'attente les nobles efforts. Mais 
la ( ommission italienne n'a tenu compte évidemment 
d'aucun de ces soucis. Elle a écouté la voix bruyante des 
préoccupations sociales particulières à noire temps. Le 
choix de son sujet d'examen est en quelque sorte plus 
politique qu'esthétique. 

S'attendait-on à quelques grandes 1res, pies peintes 
avec de la lumière, approfondies avec îles contrastes puis 
sants entre l'ombre cle la mine, où opèn la mort.el l'éclal 
de la nature environnante, où les camarades trans 
portent vers la vie le mineur sauvé avei peine d'un 
éboulement t S'attendait-on à uni représentation vigou 
reuse cle quelques types humains que Constantin Meunier 
a fixés incomparablement pour toujours ? ou à un effort 
nouveau pour rendre sur une surface peinte la puissance 
îles gestes qui mettent en valeur cette vie formidable et 
mystérieuse des muscles en rapport avei les i tats d'âim 
cpii éternisent en beauté les efforts de quelque grand peint re 
chrétien du X1V>' siècle, et cpn éternisent dans le sens du 
grandiose, sinon dans celui cle la beauté pure, de l'har- 
monie parfaite et sereine, les efforts de Michel 
Les mineurs, créatures humaines dont le physique est 
particulièrement desséché et h.ile par les ténèbres i 



i i et i edoublé en vi ueu: pai la utti contn n itièn 

à vaincre et l'angoisse phj iqui di ténôbn 

les mini m d terrain insidii ux et fai i 

pu inspire] quelque forti vi i mi ni pla I 

Mai il n'en es1 rien. La Commission ne voulait pas 
, ela, Les i andidal eu s n'onl pa iu le vouloir. 

( in a pu i emarqùei i là quel |u dis 

positions. M. I ram esco ^na I un groupe 

d'hommes se détachant sur un ciel blanchi de nu 
M. Nicola Pizzuti a vu un jeu de lumii me galerie. 

M. Bruno Ximene de on col présenti lepathétique 

ocial ci mfli à on in piral ion en s'élançani dans le 
air, en situant les mineurs sur un rochei dan un 
de montagnes. 

Les sculpteurs ont eu pour leui épreuvi un sujet plus 

1 1 n i\ ersel, sinon pi < ial m plu ntén int i Mèi 

Il s'agit i< i d'un thènn di i ivtimenl pui et impie, i in m 

pi ni demande) à un n ulpi i coi i gique 

de la Mère ni une < omposition qui la re] i n tant 

qui typi plastiq pi u1 lui demander simpli 

de rendre sa vision intérieuri de la Mèn d'exprimer 
en quelque sorte plastiquement fi et la nuanci 
sou sentiment filial. 

Les candidats sculpteurs ont compris ainsi le sujet qui 
leur était imposé. Ils n'ont pu voir, en général la transpo 
sition de leui sentiment filial que dans un paroxysme 
pathétique, un moment iuprême de iouffram e maternelle. 
Le pathétiqui douloureux a toujours plus de charmes 
faciles pour la réalisation artistique que la sérénité idéale. 
C'est poui cla que li innombrables petits ouvri 
l'art de tous les temps, du notre en particulier, ne font 
que du pathétique douloureux, comprenant en g 

beaucoup plus le sens littêri Esi 

\nge que le tombeau des Médicis du mêmi 
les tyranni 

M. Enrico < attaneo a pu concevoir une .Mère assez se- 
i, m, uni ji une femme qui donne ;on - in .< un enfant 
,i en attire un autre pour l'embrasser, ce qui nous fait 
immédiatement penser à l'attitude et au sentiment 
de la Materniti de Cari ière. 

M. Guido M. (//mi a exprimé aussi dans un haut-relief 
une vision de la maternité sereine. 

M. i ranci sco Boni a exprimé l'idée maternelle clans un 
symbole géorgique la créature humaine groupée autour 
de la l 'eue I Ima w 

I . la 1 Mère dans 

une situai ii n ande douleur, devant 

,nt. 

Les architectes ont montre de leui elques ten 

dances à comprendre l'importance d 

,,,.., al moderne 

le d'attirer des sj m] ues. 

i concours peu important montre peut-être plus que 



599 



L'ART ET LES ARTISTES 



t. mi . itre l'absur i >. On ne propose 

un thème à un artiste. On en accepte entièrement 

expression, esprit et forme, lorsqu'on 

ni les termes de sa torce d'artiste, 

créateur et de réalisateur. Et c'est ce 

qui devrait uniquement et profondément intéresser tout 

jury chargé île trouver à l'État-mécène des artistes- 



promesse, pour qu'avec son aide il en fasse des artistes 
affirmation. Mais en Italie, aussi bien qu'en France, et 
peut-être partout, les concours nationaux s'en tiennent à 
l'absurde routine et on impose des bornes inflexibles 
à l'inspiration, qui, par définition même, ne doit pas 
connaître de bornes. 

Ru i iotto Canudo. 



NORVEGE 




Gaît t * nationalt de < 'hristianïa. 



ERIK WERENSKIOLD -- enterrement paysan 



T 'événement sensationnel de cet hiver, t'est l'expo- 
sition d'Erik Werenskiold, dans les locaux de l'As- 
sociation artistique de Christiania. 

Peu connu du public européen. Erik Werenskiold 
mériterait tout particulièrement d'être révélé au public 
parisien, et en serait très hautement apprécié, à cause 
de sa puissante originalité et de sa profonde sensibi- 
lité. 

Nous ne pouvons prétendre donner, en ces brèves notes, 
une biographie et une étude complètes de ce grand peintre : 
nous y reviendrons quelques jours plus longuement. Qu'il 
nous suffise de dire que cet artiste, qui compte encore 
aujourd'hui parmi les jeunes et parfois même parmi les 
plus avancés de la jeune école, est né en i s ; : ., était déjà 
ci lèbre en 1877 (à vingt-deux ans !) par une série de por- 
traits remarquables, et a été en 1880 un des chefs du 
mouvement naturaliste norvégien, proclamant, avei 
Thaulow, Krohg Heyerdahl et Munthe, le dogme français 
du plein air et répudiant les grandes machines pâteuses 
1 conventionnelles de l'école allemande jusque-là éduca- 
trice des peintres norvégiens. 



Depuis r88o Werenskiold s'est maintenu, à forer di 
chefs-d'œuvre, au premier rang des artistes norvégiens. 
Hautement estimé et admiré par Thaulow, Werenskiold 
a toujours résisté aux sollicitations que lui transmettait 
« le bon géant < et a toujours refusé de venir habiter Paris, 
où il redoutait pardessus tout la tentation des commandes 
et la spécialisation excessive qui en est si souvent la con- 
séquence. Passionné d'étude et de recherches, Werens- 
kiold n'a jamais su se confiner dans un genre ou une for- 
mule : son œuvre tout entière en témoigne. 

( 'est pour cela que l'Exposition qui vient de s'ou- 
vrir à Christiania a remporté un succès considérable, 
non seulement dans les milieux artistiques, mais même 
auprès du grand public ; c'est d'ailleurs la première fois 
qu'une exposition d'ensemble de ses œuvres permet au 
publii de suivre et d'apprécier l'évolution constante du 
peintre. 

L'art de Werenskiold est un saisissant mélange de 
naturalisme et d'interprétation. Le peintre cherche tou- 
jours cl' qu'il y a de caractéristique, de saisissant. e1 mi 1 
au service de cette idée centrale les mille ressources et 



600 



L'ART ET LES ARTISM 1 S 



l'ingéniosité toute-puissante de son observation 
et de -mi sens i oloi iste. 

Toute- son œuvre évolue dans le sens d'une schéma- 
tisation, d'une simplii iti de ii ■■n. -t <|. i oulcui • 
le mot, vers une stylisation toujours croi ante. Et c'est 
par là qu'il mérite de compte: aujourd'hui parmi la jeum 
école. 

Tout ceci explique l'intérêt qui s'attach rveil- 

leux portraits de Weren kiold Ce m ont jamais de simples 
effigies, justifiées uniquement par la ressemblance ou 
l'embellissement des modèles; ce son! de puissante 
études de leur personnalité ce on1 di être vivants, 
pensants, souffrants. < in doit citer, parmi les plus beaux 

portraits, i eux d'Ibsen de Bjœi n on, de Mil 
le fondateur de l'indépendance norvégienne) , de Mme l ri 
ka Nissen, la géniale interprète des oeuvres de G 
Svendsen et Sinding. 

Une autre tâche favorite de Werenskiold, c'esl l'illus- 
i ration des ( onti s populair, s ; oi : ■:.'. ns i cai ai téri 
tiques, si révélateurs des qualités et des défauts di la 
Par la puissance avei laquelle il a su évoqu i [i 



des princi] , onnagi n , le pi intn 

i arrivi à hau ei on modi ti rôl d'illusl 

celui '1 llaboi il t il embli i tous 

qui ont vu • d'imaginer autrement la 

Prin méchant Cri Cend le bon 

Roi. 
l ' agisti di rand talent Wen nskiold eml li 

i ieux de n'intei pn tei la nature qi rame 

r.n t ii ité humaine. Se tal ileaux di ai 

parmi les plus célèbres de la Scandinavie, i n di 

impressionnants est sans contesti ce1 idi 

m: a l ; i dont ' i indi p t i 

Eaiti di implicite i di ité. 

Ce on1 I. ffel li deu: qualit entielli 

ind - ntri qu'il ': i< la fi » mi id. Ne 

i m1 i <■ pa i là d'ailleui i 1< qualiti i ent ielle : di tou( 

i île ai i iste celli lehoi de toute 

et de tou le nobismes, lui assurent ti t ou i ird l'admi- 
ration, la célébrité? 

M VGNUS SYNNl i 



POLOGNE 



y 'art polonais, cet art jeune et presque sans tra 
dition. mais témoignant, depuis un demi siècle 
environ, d'une vitalité toujours croissante, vient, 
au courant de 1907.de subir deux pertes considérables. 
Le 6 janvier mourait Jan Stanislawski, le jS novembre 
Stanislaw Wyspianski. Ces deux hommes, enlevés dans la 
force de l'âge, furent non seulement de grands artisti ï, 
ils furent de ceux <i ui créent à leur nation les bases d'une 
culture artistique. Tous les deux professeurs .1 cette bizarre 
académie des Beaux-Arts de Cracovie (l'académie la 
moins académique ■ qui jamais exista ! et vénéri 
de toute la « jeune Pologne », ils eurent -m l'art de leur 
pays une influence décisive. 

L'exposition posthume de Jan Sta 
au printemps de 1907 à Varsovie, puis réom erte à 1 racovii 
fut pour beaucoup une révélation, ("est peut-être elle 
seulement qui, pour la première fois lit connaître plei- 
nement au grand public polonais le délicieux et subtil 
artiste que fut l'auteur de ces centaines de minusi ali 

paysages rapportés un peu de tous les de la Pologne 

de la France et de l'Italie.... L'ensemble de l'œuvre de 
Stanislawski nous le montre rattaché fortement à l'art 
français. Corot et Claude Monet, voilà ses initiateui ' 
bien à travers leur art et loin des fatales recettes muni- 
choises qu'il arriva à se créer des moyens personnels pour 
exprimer sa propre vision de la nature. Lyrique de p 
tempérament de poète, luministe par excellence en tant 
que peintre. Stanislawski n'est >û et ent ni un 
symphoniste de la lumière, ni un subtil harmonisateur de 
tons. 1 e que donnent ses tableaux ce sont des mélodies 
lumineuses, une cantilène merveilleusi ve it pure. 

Simple et raffiné en même temps, avei Vankiewicz et 
Slew1nsk1.1l e^t le plus occidental di peintn 
Pologne. Stanislawski est surtout admirable commi 
cateur de son sol natal. l'Ukraine. Cette terre des -■. 
-ans fin, mondée de soleil et pleine de couleurs chi 
où les premiers plans-tournesols ou cl 
contrastent si fortement par leur netteté avec le loinf 
vaporeux des horizons, il la sut traduire amoureusement 



,i\ ei toute ,1 poésie, exubi 
■ on rm le sont les n di 
hansons populaire; li là 

A r \ . adi mie de 1 rai 01 
orma une noml 
1 li imme de haute culture et d'un tho 

m. us temj ' iment tn 

sonnalité, il imprima malgré lui à 1 1 lève uni ni 

trop ai on art dont tn pei 

iir se lil érer. 1 '1 ■ oie de uper- 

ficielle et exi lush e, m nrvivi ement pa 

1 mi maître, et pourtant, père du pa; 
nais .Stani lav i h ■tut \ raiment pat ■ ifonde 

qu'il exerça I uelle de la jeune 

génération. Par lui le pa) âge polonais, de littéraire 
était auparavant avei peu l'except 
artistique, l 'oui le développement futur di 
on œuvre forme une base inestimable et durable. Men 
■ n- eni 1 ire le grand mérit ki comme 

fondateui de la S tuka (l'Art ociéti n un a près 

tous li ■ mi illeurs artistes di trois l 'oli 
vieux maître Chelmonski jusqu'aux plus jeunes révolu- 
t .uni. 

Plus douloureuse encore fut pi Polon 

prématurée de îlanislaw II M t pas la 

1 liai e i er du poète que la l 'ologne 

tiit depuis la mort de bardes rom 

Slowacki, Mickiewicz et Krasihski et que la 1 
tard, hélas ' reconna issante, 
au Panthéon national de la Skalka 
Stanislas de Cra> I l'art de Wyspianski 

est justement le plus 

touti ' int ' ' , ■ d'une haï : l'une 

■ 1 ■ ■ ; 
Wyspianski peintre lut surtout 
lawski, il séjourna , 
1 d'ailleurs, il se lia 
■ :i\ 1 e, on pourrait 



6oi 



L'ART ET LES ARTISTES 



taine influence di d Pont-Aven, plus encore celle 

des Japonais et des préraphaélites anglais, sans parler îles 
influences locales, de celle surtout de Matejko. Mais ce 
qu'il apprit chez d'autres, Wyspianski, comme tout grand 
artiste, l'employa à un but absolument différent et person- 
nel, et le mot « influence » choque presque ici à son égard. 
Wyspianski mourut dans sa trente-neuvième année. En 
dix ans (les quelques dernières immobilisé par une atroce 
maladie), il créa plus d'une douzaine de grands drames et 
toutes ses œuvres décoratives. La vie de cet homme lut 
surtout un débat continuel avec l'impossibilité où le met- 
tait sa patrie de réaliser la plupart de ses gigantesques 



Dune ligne nerveuse, capricieuse et pourtant ferme et 
large, il sait retracer l'essentiel de l'apparition, la sim- 
plifier, la styliser dramatiquement. C'est bien là la « fa- 
culté maîtresse » de son talent et qui relie l'œuvre du 
peintre à celle du poète : donner la vision d'un être vivant 
(paysage, homme ou simple fleur, qu'importe !) dans 
un moment qui est le résultat final d'un drame, l'aboutis- 
sant de faits et gestes passés, figés déjà pour l'éternité.... 
Dans cette âme si moderne en sa complexité, façonnée 
surtout par le génie d'une race depuis cent ans si anorma- 
lement malheureuse, il y a un fond moyenâgeux et 
mystique, un fond religieux au sens le plus large du mot 




JAN STANISLAWSKI - le dniepr 



conceptions. Pour le Wawel, la vieille cathédrale de Cra- 
covie, le grand reliquaire national, qu'on finissait justement 
de restaurer, il composa une série de vitraux : visions tra- 
giques de dépouilles royales regardant du fond de leurs 
orbites \ides le présent sans gloire, idée hardie et combien 
appropriée à l'endroit — dont l'exécution, grande et simple, 
atténuait tout ce que. littérairement, elle parait avoir de 
trop macabre et de monotone. C'est à présent seulement, 
au lendemain de la mort de l'artiste, qu'il est question 
d'exécuter, aux frais publics, d'après les cartons conservés 
au Musée nat onal de Cracovie. ces vitraux repoussés 
jadis avec indignation ! Pur hasard, les circonstances 
qui permirent d'exécuter une œuvre plus ancienne de 
Wyspianski, la polychromie et les vitraux de l'église des 
Franciscains ; avec sa décoration du Cercle médical de 
Cracovie, c'est aujourd'hui une des attractions artistiques 
de la vieille « Nuremberg slave 

Aussi bien dans ces grands travaux que dansses tableaux, 
portraits, paysages, illustrations, ornements de livres, etc., 
Wyspianski est toujours et partout un décofateur-né. 



et qu'explique aussi, plus spécialement, l'atmosphère 
bizarre de la ville natale de l'artiste : Cracovie, ce grand 
cimetière morne et pittoresque, éternelle hantise d'un 
passé contre le despotisme duquel tout le théâtre de 
Wyspianski fut une révolte continuelle et douloureuse. 
C'est de ce fond aussi que naquirent les tableaux religieux 
de Wyspianski (Saint François d'Assise, Sainte Salomêe), 
les seuls peut-être dignes de ce nom depuis le xv e siècle. 
Comme poète, Wyspianski fut peut-être de nos jours le 
plus parfait représentant de l'âme polonaise. Si même il 
n'arrivait pas à maintenir la place exceptionnelle qu'au 
peintre aussi décerne aujourd'hui le sentiment de ses 
compatriotes, son nom en chaque cas mériterait d'être 
nommé parmi les grands lutteurs de l'Art moderne entier. 
Il fut surtout un de ceux qui comprirent la grande leçon 
tirée des lois immuables de l'histoire. L'avenir de l'art 
européen, d'après elle, son unique salut consisterait dans 
le retour des arts individuels vers l'architecture, dans le 
retour s'il est possible de l'art entier aux grandes inspi- 
rations populaires, telle que le fut jadis la religion égyp- 



602 



L'ART ET LES ARTISTES 



tienne grecque ou chrétienne. Lutteurs tragiques I en 
fut, puisque <lo nos jours ces deux souro ém rati ces 

paraissent taries définitivement. 

Peu avanl sa maladie, nommé profi iseui d' art déco 
ratif et 1 1 ligieux à l' \< adémie di Cracovii qui 
lement pour lui créail cette chaire Wyspianski n'eut 
plus le temps de former des élèves. < i sera uni fois de plus 
non à ses imitateurs maisà i eux qui ressembleront le moins 



au maitri di reprendn 

la moi i l'interroi | I 

l 'l ^position pol i o i a ci d :n1 | 

Sztuka au Hagenbùnd de Vienne contienf entre 

autres deux salle con acn l'uni I Stanislawski, l'autri 

l Wys pian Ici, tou I onnu dé à di 

auti ii hienm pai li i k i h sit ion .précédent 
ti à la 

\l> \ M I ■ ■ I ' ! Kl. 




BRUNO LILJEFORS - les eiders 



Actuellement, en Suède connue partout ailleurs, il 
•^^ y a une tendance à organiser des expositions aussi 
pi titi - que possible. On estime avec raison que les <vn\ i es 
d'un artiste se présentent mieux en groupe et avec des 
œuvres similaires. Les gigantesques expositions inar 
tistiques qui rendent impossible 1> li t ■ contemplation 
intime, où tout ce qui est beau se noie dans le médiocre 
et le mauvais, ont pour ennemis convaincus les meilleurs 
de nos artistes. Le Konstnarsforbund (Alliani e des Artistes 
a contribué' pour une large part à ce résultat, bien qu'il 
ait peut-être été un peu loin dans sa crainte des 
sitions. 

La plus importante que nous ayons eue ces mois der- 
niers a été celle du grand animalier Bruno Liljefors. Son 
art grandiose a été décrit dans la livraison de décembre 
de i i-tte revue par une Française, Léonie Bernardini, 
qui semble avoir pénétré dans le fonds et le tréfonds de 
son art ; elle a montré en fort bons termes, avec autant de 
clarté que de vérité, le rapport intime qui existe entri 
peintre original et le pays qu'il habite. Dans cette 
sition, Liljefors a fait preuve de la remarquable puis m 
de renouvellement que recherchent spécialement les 
membres du Konstnarsforbund. Il est toujours en quête 
d'expressions nouvelles, il ne s'attarde jamais dan-- une 
vieille manière parce qu'elle a trouvé faveur auprès du 
public. L'n tableau comme celui des Eiders qui se trouvait 
à sa dernière exposition montre un pareil renouvellement. 
On a dit de Liljefors qu' « il entend pousser l'herbe 
qu' il comprend le langage des oiseaux et que, i li 
canards savaient peindre, ils le feraient dans l'esprit de 
Liljefors . tout cela pour essayer d'exprimer comme i] 
se rapproche de la nature dans son art. Aussi bien le pro- 
blème coloriste l'occupe constamment. A l'exposition 



dont nous parlons, il avait un courlien qui se d 

L'élégai i donnait naissance 

e -\ mphonie en bi un e1 -n genf d'une beauf 

nouvelle qu 'incontesta ble. 

En Suède comme ailleurs, on trou\ a des direc- 

tions nouvelles et des groupements nouveaux, 'in en ren- 
contre qui ne lu i ■ 1 m -ii t une technique aussi rêche que pos- 
sible et fuient l'élégance des formes comme la peste. 
Dans ce nombre on peut ranger le groupe qui ^'appelle 

les Libres .A leur exposition, on a remarqué les marines 
de Bianchini, violenti di couleur, et Bengf 11- 
paysagiste d'une certaine mélancolie âpre, mais virile. 
Ce dernier est frère de l'auteur dramatique très remarqué 
ces derniers temps en Suède aussi bien q l'a l'étranger, 
M. For Hedbi i g. 

l'n autre groupe d'artistes qui poursuit d'autres buts 
et dont la techniqui i i in1 ^position à 

ni l ennart et Olga Nyblom ont dépeint les 
d'hiver dans les environs de Stockholm. Knut Borg mérite 
aussi d'être nomme p. m paysagistes. 

lieux sculpteurs, Gottfrid Larsson et Strandman, se 
sont fait remarquei pai de très bonnes ci. 

Dernièrement des pastels et une série d'eaux-fortes 
de Louis Legrand ont i.n t li ont vus 

,i la librairie d'an ll.illiu à Stockholm. L'artiste français 
ne manque pas d'admirateurs en Suède ; on tient 
son art viril et intense en hauti 

La nous elle la plus important dans le domaine des 
c'est que l.i grande peinture murale di '• irsson, 

entant l'entrée de Gustavi \ isa à Stockholm 
en 1 523, vient 

au Musée national de Suède Mous ne manquerons 
pas d'y revenu dan- une prochaine chronique. 

Cari G. Lai 



603 



L'ART ET LES ARTISTES 



Echos des Arts 



exposition organisée par l'Association 
• te rr irseillais remporte un très légitime 
et il faut louer l'initiative de José Silbert cjui a 
réuni nombre d'oeuvres intéressantes, venues d'un peu 
partout dans la cité dont furent originaires Puget. Cons- 
tantin, Papety, Nu.inl Daumier, Magaud, etc. Des ar- 
tistes connus mit tenu à collaborer à l'exposition de leurs 
confrères de Provence, ei sur le catalogue nous relevons 
ces noms : Cottet, Dinet, Dumoulin, Girardot, Monte- 
nard, Moutte, Olive, Raffaëlli, Saint-Germier, Vimar, Abel 
Faivre, Robbe, Bartholomé, Bugatti, Desbois. Le pavil- 
lon du 8, cours Pierre-Puget, contient des tableaux et 
des sculptures de valeur. 



Il nous faut rectifier une erreur commise par notre cor- 
respondant de Hollande dans son article du mois dernier. 
Parlant île la statue de Spinosa, il écrivait : « Cette oeuvre 
lui exécutée par un Gantois. » Or, elle est due à un Pa- 
risien, le bon sculpteur Hexamer, dont il est superflu de 
louer le talent. Un concours international avait eu lieu à 
La Haye, le premier prix et la commande lurent donnés 
à notre compatriote, le second prix à un Allemand, le troi- 
sième à un Italien. La France tenait donc le premier rang. 
et il est juste que l'artiste qui lui valut cet honneur n'en 
soit pas dépossédé. 



Le cours sur la Divine Comédie de notre rédacteur 
M. Ricciotto Canudo a été accueilli avec une grande 
satisfaction des lettrés et des artistes. Dans ce cours, qui 
a lieu à l'École des Hautes Études sociales, M. Ricciotto 
Canudo nous présente une interprétation toute person- 
nelle de l'immense poème qu'il appelle l'Évangile 
moral méditerranéen. Ses leçons sont ainsi divisées' 

1. Introduction à la Divine Comédie. L'Évangile moral 
méditerranéen. L'ordonnance architet turale esthétique 
et morale de la vision dantesque (audition du chant I 
du poème). — II. La hiérarchie et la plastique des passions 
dans Lt Divine Comédie. La psychologie dantesque de la 
luxure. Francesca da Rimini (audition du chant Y de 
l'Enfer). — III. La hiérarchie et la plastique des châti- 
ments dans la Divine Comédie. La vengea ternelle 

audition du chant XXXlIlde l'Enfer). — IV. La peine 
par la loi des contraires .ml 'urgatoire. La morale dantesque 
de la luxure. L'imprécation de Forèse de Donati contre 
les femmes de Florence (audition du chant XXIII du 
Purgatoire). -- Y. Psychologie de l'hérésie médiévale. 
Les aboutissants des deux courants de l'Innovation au 
moyen âge; Dante et saint François d'Assise (audi- 
tion du chant XI du Paradis). 

Des récitations sont laites par Mme Segond-Weber. 



l'a tableau du xiv e siècle. — M. Eugène Lefèvre vient 
gnaler, dans mit- dépendance du tribunal d'Étampes, 
occupée par la gendarmerie, une peinture murale dont 
l'importance était totalement méconnue et qui serait une 
œuvre du début du xiv siècle. La scène représentée est 
celle de la donation par Philippe le Bel à Louis d'Évreux 
de la baronnie d'Étampes en 1307. La peinture a peu souf- 
.1 it, et l'on distingue nettement les personnages du roi, 
reine mère et des fils du roi. Si l'appréciation de 



M. Lefèvre est exacte, on se trouve eu présence d'une 
oeuvre capitale dans l'histoire des origines de la peinture 
en France. Nous en reparlerons. 

je 

EXPOSITIONS ANNONCÉES OU EN FORMATION 

PARIS 

Bibliothèqui di la Ville de Pans. 20, rut de Sèvignè. — 
Exposition de la Vie populaire à Paris du xv e au 
XX e siècle : livres, gravures, photographies, docu- 
ments, etc. 

Galerie des Artistes modernes. — Exposition d'Alexis de 
Hanzen, du 2 au 14 mars. 

Grand Palais des Champs-Elysées. -- Exposition de la 
Société des Artistes français, du i' r mai au ;• ' juin. 
Dépôt des œuvres: Peinture : du 10 au 14 mars; H. 
C, le 28 mars, - Dessins, aquarelles, pastels, mi- 
niatures, etc. : les 10 et 11 mars. -- Sculpture : 
bustes, statuettes, médailles et pierres fines, les 
I er et 2 avril ; œuvres de grandes dimensions, les 1 ; 
e1 14 avril : H. C, le 27 avril. — Architecture : les 3 
et 4 avril. — Gravure et lithographie : les 2 et 
3 avril. — Arts décoratifs .'les 13 et 14 avril. 

Grand Palais, avenue d'Antin. — Société nationale des 
Beaux-Arts, dix-huitième exposition, du 15 avril 
au 30 juin. Dépôt des œuvres : Peinture : les 7 et 
9 mars, les associés le 21 et les sociétaires le 31. — 
Sculpture : les 14 et 16 avril, les associés le 27, les 
sociétaires les I er et 2 avril. — Gravure : les 7 et 
9 mars, les associés le 21 , les sociétaires le 31. 
Architecture : les 14 et 16 mars, les associés le 2y, 
les sociétaires le 31. — Arts décoratifs et ails appli- 
quès : les 14 et 10 mars les associés le 27, les so- 
ciétaires le 31 mars. 

(ii, nul Palais. -- Vingt-septième exposition de l'Union 
des femmes peintres et sculpteurs, jusqu'au 8 mars. 

Grand Palais. — Concours de maquettes de décors ouvert 
par la Société nationale des Beaux-Arts et la direc- 
tion de l'Opéra. Le dernier acte de Samson et Dalila. 
Dépôt au Grand Palais le vendredi 27 mars. 

Lyceum Club, 28, un de la Bienfaisance. — Exposition 
rétrospective d'œuvres de femmes, jusqu'au 15 mars. 
Vigée-Lebrun, la Rosalba, Berthe Morizot. Mar- 
guerite Gérard, etc. 

Salon des Chemins île fer. -- Exposition de la Société 
artistique des Agents de chemins de fer, jusqu'au 
1 5 mars. 

Galeries Ailliui Tooth and Sous, 41, boulevard des Capu- 
cines, à Paris. Exposition de la dernière œuvre de 
L. Aima Tadéma, Caracalla and Geta; 175 et 17''. 
New Bond Street, à Londres ; 299, Fifth Avenue, à 
New- York. Tableaux des Ecoles modernes française et 
hollandaise. 

Ch Georges Petit, s rue a\ .s, ,. 
Grande Galerie : 

[8 février au S mars: Aquarellistes français. 



lu 14 



L'ART ET LES ARTISTES 



9 au 12 mars : I . i 

i 3 mars au g avril : Soi 

22 janvier au 3 février : Winiaturist > et Irt /. deux. 

[i i au 31 1 avril : Pastt llistt -. 

r r au 12 mai : Dannat. 

1 1 au 30 juin : G. La Touche, 
l 'etite Galerie : 

r r au 15 mars: H, mi Tenrâ. 

16 au 31 mais: Frant2 Charlel. 

i rr .111 1 5 avril : Waltei Gay. 

10 au 30 avril: Henri Duhem. 

!« au 15 mai : Cm houd, 
Nouvelle Galerie : 

[6 au 31 mars : Jaudia. 

I er au 1 5 avril : / ugi n* < a ■ 

i' r au 1 5 mai : Dauphin. 

IM PAR I EMENTS 

Bordeaux. -- Société de- Amis des Vrts. ( inquante 
sixième exposition, jusqu'à fin mars. Pour rensei- 
gnements, s'adresser à M. Gabriel Domergue, repré- 
sentant de la Société, 16, boulevard de Magenta, 

Pan-. 

Cannes. — Sixième exposition internationale des Beaux 
Arts et d'Art industriel, jusqu'au 10 mars [908. 

Lyon. — Société lyonnaise des Beaux-Art-, palais mu- 
nicipal, quai de Bondy, vingt et unième exposition 
annuelle. 

Mulhouse. ■- Société des Arts, dixième exposition des 
Beaux-Arts, du 23 avril au S juin. Envoi direct des 
œuvres avant le 16 mars ; dépôt à Paris, du 1" au 
16 mars, chez M. Ferret, 36, rue Vaneau. 

Nantes. — Société des Amis des Art-. Dix 1 ptième expo- 
sition, jusqu'au 15 mars 1908. 

Xevers. — Groupe d'émulation artistique du Nivernais. 
Sixième exposition, du 22 mars au 26 avril, exclusi- 
vement réservée aux œuvres des sociétaire-, 

Pau. — Société des Amis des Arts. Quarante-quatrième 
exposition annuelle, jusqu'au 15 mars 1908, au Pavil 
Ion des Arts, place Royale. 



ÉTRANG1 1 

Ai ni-.N 1 ' 1 mi ours inten tioi ction d'une 

stai m di 1 on i.iiiiiii l 'al 1 ilogue à u I . 1 1 mi 

deux degré i" du 1 - au 28 juin ; z° du 2 ; au 
■8 octobn 1 Envoi d naqu I 

Romi ut l<- 1 ; juin ; 2 avant 

le 20 1 

B 1 : lDEN. Exposition Bi lux- Vrts, 

.m Bad ■ . 1 Salon, du avril au 31 1 novei 

M. | . 1 ii 3i hall 

Baltimore. Exposition de culpture du l au 25 avril. 
Em oi di œuvn li 14 e1 i 

Flore ■ ■ troisième 1 Bea ux-Arts des 

1 - italiens, jusqu'au 30 juin 1 

Londres. Exposition franco-anglaise en 

Section françai e de mai à novembre, avec section 
rétrospective. Envoi des ouvrage à Paris au Grand 
Palais du 4 au 6 mars. 

Mu. an. - R03 al v lémii : Brei a 

Principe Umberto. 1 xpo ition nationale de Beaux- 

\rt-, du 1 7 se] itembn au i el noven : >i -, I Invoi 

des notici ju qu'au ;i juillet, des oeuvres du 15 

au _• il. tout "i ecrél 

de 1' \i ad 

Monte-Carlo. Seizième exposition internationale des 

Beaux-Arts de la principauté de Mon p 

avril [91 18. 

New York. ' national 

de peinture el sculptun du 13 mars au iS avril. 

Rome. - Sociéti des amateurs des Peaux Vrts, Salle 
del Palazzo, \'ia National. on internatio- 

nale, du 10 lévrier au 15 juin [908. Le président: 
comte E. di San Martino; le secrétaire V. Moraldi. 

Turin. - Société promotrice des Beaux Vrt . Deuxième 
exposition quadriennale, en 1908, du 25 avril au 
30 juin. Envoi des œuvres du 16 au 25 n 



Bibliographie 



LIVRES D'ART 



Histoire du paysage en France. (Henri Laurens, 
1 diteur, 6, rue de Tournon. 

Poursuivant avec une persistance, que le succi cou- 
ronne justement, son utile campagne de vulgai 
artistique, M. H. Laurens publie un nouvi I 
ouvrage sur l'Histoire du p . '■ ■ • avec pi 

de M. Henry Marcel. 

L'histoire du paysage en France n'avait pas été étu- 
diée dans son ensemble depuis plus de cinquanti 
C'est une lacune dans l'histoire de l'art qu'il impi 
de combler. La naissance du entim m de la nature 
chez nos artistes, sa disparition à peu prés compli I 
XVI e siècle, puis sa renaissance avec de- lioniine- eomme 



; n 1 : 1 n développement pr 

continu jusqu'au plein épanouissement - le- 

xvii'. xviii c et xix e siècles, tel est le sujet de ce volume. Il 
fallait tantôt étudier l'interprétation du 1 1 tous 

les homme- d'un poque, tantôt expliquer la con- 

ception d'un eul maître, d'un g nie de premier ordre, 
d'un 1 1 inoud'und lelàleplan 

d , t ouvrag et les titres di ■ 1 hapil i I ) -âge 

Le pa .- la miniature. Le 

paj sage en Italie au? 

en I ... I in. — Claude Lorrain. 

— Le ! i ta fin du x\ ir iièi le. I 

cle. Le ] .i\ igi u début du xi.v siècle. — 



605 



L'ART ET LES ARTISTES 



Le paysage romantique. — Les orientalistes. — Le pay- 
sage dans l'œuvre de Courbet. -- J.-F. Millet. — Le 
paysage impr ;ssionniste. 

■daction de ces différents chapitres a été confiée aux 
hommes les plus compétents, aux spécialistes des diffé- 
rentes époques dans l'histoire de l'art, à MM. François 
Benoit, Henri Bouchot, Raymond Bon ver, Charles Diehl. 
Léon Deshairs, Théodore Duret, Louis Gillet, Henry 
!, Pierre Marcel, Léon Rosenthal. Edouard Sarradin, 
Charles Saunier. 

( es études sont la réunion des conférences laites sur ce 
sujet à l'École clés Hautes Études sociales, Nation de 
['École d'Art. Nous retrouvons ainsi mises au point ces 
intéressantes conférences que jadis nous avions vivement 
goûtées comme auditeurs. 

L'ouvrage est illustre de vingt-quatre planches photo- 
typiques hors texte reproduisant avec la plus grande exac- 
titude et un charme remarquable les œuvres caractéris- 
tiques du paysage à travers les âges. 

Heures d'Ombrie, par Gabriei Faure. (E. Sansot, 

éditeur, 7. rue de l'Eperon.) 

l'n sourire de douce surprise se jouerail ouï la jeune 
moustache de M. Gabriel Faure, si notre amitié pour sa 
personne et notre grande estime pour son nom faisaient 
dire ici qu'il fut le Christophe Colomb des plaines, des 
collines et des cités ombriennes. Montaigne, de Brosses 
Gœthe, Taine. Stendhal, Bourget, d'Anminzio, Ghebhardt. 
Louis Le Cardonnel, l'admirable poète, pour n'en nommer 
que quelques-uns, saluèrent la Portiuncula d'un geste 
attendri, et s'agenouillèrent, comme il convient, devanl 
les fresques du dôme et du Cambio. .Mais il faut bien recon- 
naître que l'auteur très païen de la Dernièn journée de 
Sapho, de l'Amont sous les lauriers-roses, et de la Route 
de volupté a su trouver des accents nouveaux, des accents 
presque chrétiens cette fois, pour évoquer la figure du 
bienheureux patriarche d'Assise, et pour décrire les 
charmes frêles de la Madone de Signorelli. 

A vrai dire, il aurait pu intituler son nouveau livre 
l'Amoui sous les lis, bien que derrière le poète épris au- 
jourd'hui d'idéal mystique, après la halte brûlante à 
Lesbos, se révèle l'amoureux de la nature et le peintre 
réaliste du superbe décor où se dressent les silhouettes 
des hautes églises et des larges couvents et où passent 
les ombres du saint et du condottiere. 

Le chapitre sur VOmbria verdi est d'une parfaite tenue 
littéraire. Les quelques pages consacrées à l'olivier 
« troué, fendu, ravagé comme par une souffrance inté- 
rieure... sont de toute beauté. Il est à lire en entier, 
ce petit volume écrit dans une langue brillante et pure, 



tics française, et édité avec un goût exquis pour les ama- 
teurs de livres précieux et de sensations rares. 

Histoire générale des Beaux-Arts, par Roger 
Peyre. (Charles Delagrave, éditeur, 15, rue Soufflot.) 

L'érudit historien qu'est M. Roger Peyre a eu l'heureuse 
idée de publier une nouvelle édition de son Histoire gé 
nèrale des Beaux-Arts avec de nouvelles illustrations, un 
supplément et un index géographique. 

Ce sent là de nouveaux éléments de succès qui ne 
peuvent qu'attirer de nouveau l'attention du grand 
public sur cet ouvrage, d'une si grande utilité d'ensei- 
gnement, et qui obtint déjà un succès si grand et si mé- 
rité lors de sa première apparition. 

DIVERS 

La Vie de Jeanne d'Arc, par Anatole Francf, 
tome I. Un fort volume. (Calmann-Lévy, éditeur.) 

Deux fantômes, par Jules Perrin. (E. Fasquelle, 

< diteur, 11, rue de Crénelle.) 

L'Enfer, par Henri Barbvsm , (A la Librairie mon- 
diale, 10, nie de l'Université.) 

La Commedia, suite </< seize sonnets, par J.-L. Vau- 
dover. préface d'Henri île Régnier. (In Venezia nella 
staiiipena Emiliana.) 

Monsieur Dupont, chauffeur, [Nouveau roman 
comique de V automobilisme) , par Henry Kistemaeckers. 
(E. Fasquelle, éditeur, Paris.' 

Les Urains du sablier [Sous la dictée de la vie), 
par Henry Detouche, deuxième manuscrit, avec un 
frontispice de Willette. (A. Blaizot, éditeur, 22. rue 
Le Peletier, Paris.) 

En Amérique latine, par Henri Turot. — Lin vol. 
28 X 19 centim., illustré de 142 magnifiques gravures. 
Broché, .Sir. ; relié dos et coins percaline, tête dorée, 10 fr. ; 
relie amateur, dos et coins maroquin, tête dorée, 14 fr. 
(Vuibert et Nony, éditeurs, Paris. 

L'Océanographie, par le D r Richard, directeur du 
Musée océanographique de Monaco. - - Un très beau 
vol. 31 X-i centim., illustré de 342 gravures, avec titre 
rouge et noir. Broché, 10 fr. ; relié toile, fers spéciaux, 
tram lies dorées, 14 fr. ; relié demi-maroquin, 18 fr. 
(Vuibert et Nony, éditeurs, Paris.) 

Un vieux bougre (roman), par Charles-Henry 
Hirsch (E. Fasquelle, éditeur. ) 



606 



Table des Matières 



Table des Matières du Tome VI 



(Octobre 1907 -Mars 1908) 



Table des Articles 



Arts industriels (les), Charles Plumet S*" 

Beauvais anciens et modernes, Bernard Noël. . . 102 

Carpaccio, Henry Marcel 4^5 

Carpeaux, peintre et dessinateur. Léon Riotor. 
Charpentier (Alexandre), Gabriel Mourey. . . 
Chefs-d'œuvre (les grands 

L'homme aux yeux bleus du Titien, Taine, . . 4^4 
La sainte Thérèse du Bernin. Stendhal. . ■. . 4'M 
L'évanouissement de sainte Catherin.' de Sodoma, 

Matrice Barres S' 2 

Le départ des volontaires de Rude, Th. S<s 560 

Curiosité (chronique de lai. Léandre V aillât, 572, 

421, 461, 510 558 

Exposition d'Art russe moderne à Paris, C. de Hani 

lowicz * s ' ' 

Faraèse (le Palais), Charlotte Besnard 

Fresques du palais Schifanoia, à Ferrare, Henry 

Roujon 5'3 

Hogarth (William), Armand Dayot 375 

Lami (Eugène), Gustave Geffroy 

Lemordant, M.-R. Crucy 589 

Lepère, peintre et graveur, Gustave Kahn.. . . 

Liljefors (Bruno). Léonie Bernardini 43 2 

Luini, Gabriel Mourey 4-5 

Maison d'Anatole France, Camille Mauclair. . . 459 

Méryon, Henri Focillon 



Mois archéologiqui I Vaillat, 409, 4 15. 

_ 

Mouvement artistiqui à l'Étrangi 

— Allemagne du Sud, WILLIAM RlTTER, 412, 451, 546 
Angli tern Fran< k Ri rTER. . 197 

\ lt rii he, Willi \m Rn nu. ... 
_ Bel, I iave VANZYPE ... 547 

États lin- \. S: mi ' ScHMIDT 

Hollande, Zili ken 500, ; 19 

[talie, Riccioi ro Cani i 599 

Norvège. Magnus Syni 

!'. li D ADAll ■ ■ ~KI '"" 

— Orient ADOLPHE I HA! ASSO. 

- Suède. CarlLaurin 3''7 4"». 5"4. 603 

— Suisse Gaspard Valette. 368, 41s. 453. 5°5. '^i 
Nouveau Dachau (le B llemand) , W. Sch. vom 

Bruhi î,; 

Peinture vénitienne au xvut siècle, Philippe Mon 

NIER 561 

Portraits contenipoiaiiis. Louis Vauxcelles. . . 532 

Portrait inédit du Premier Consul, Armand Dayot. 584 

Rodin (les dessins de), Francis di Moimandre. . 44- 

■ da laniilia (la), 1 . Marqi ina 5'6 

Salon d'Automne (le), Maurk e G' ilu mot. ... 394 

Simon (l'œuvre de Lucien) Raymond Bouyer . . 523 

Tribune libre, Marguerite de la Charlonie. . . 37» 



Table des Épreuves d'Art 



Enfant caressant un chien, par Mary Cas-,, m 
épreuve en couleur 

Le foyer de la danse à l'Opéra de la rue 1 P 

(1841), épreuve en couleurs d'après l'aquarelle 
d'Eugène Lami 3 2 



Portrait de M 11 " de Cliarol.ii i ; ivr 

en couleurs 

raphie originale inédite de \. Bi ■ >•'" 

Portrait d'entant, par Mary Cassait, épreuve en 

couleurs ' 35 

Fin de journée, bois original inédit de A. Lepère. . N" 3° 






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