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Full text of "L'art ferrarais à l'époque des princes d'Este"

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L'ART FERRARAIS 



A L'ÉPOQUE DES PRINCES D'ESTE 



L'auteur el les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et 
de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et 
la Norvège. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en 
juin 1897. 



PARIS. TYP. DK E. PLON, NOURRIT ET C'°, RUE GARANClÈRE, 8. 1604. 



GUSTAVE GRUYER 



L'ART FERRARAIS 



A L'ÉPOQUE DES PRINCES D'ESTE 



Ouvrage couronné par l'Académie des inscriptions et belles- lettres 
PRIX FOULD 



TOME PREMIER 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, NOURRIT et G-, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GAIIANCIÈRE, 10 

1897 

Tous droits réservés 



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AVERTISSEMENT 



Parmi les villes italiennes qui doivent en grande partie leur 
célébrité à Féclat des arts, Ferrare n'est pas, tant s'en faut, 
la dernière. Sans doute son nom ne résonne pas à l'oreille 
comme celui de Florence, de Rome ou de Venise. Mais, 
quoique moins vanté, il mérite aussi les hommages de la 
postérité. Il faut d'ailleurs constater qu'on ne connaît pas 
assez cette ville, si animée jadis, si morne aujourd'hui, et 
que le nombre des voyageurs qui s'y arrêtent n'est pas con- 
sidérable. Et pourtant que de souvenirs elle évoque, quels 
beaux monuments elle offre aux regards, quelles précieuses 
peintures renferment ses églises et son musée ! Après l'avoir 
visitée en détail, nous avons été persuadé qu'en étudiant à 
fond tout ce qui Ta rendue fameuse, nous comblerions une 
lacune dans l'histoire de la civilisation et de l'art. Si elle a 
tenté plus d'un écrivain, elle n'a jamais inspiré un travail 
d'ensemble, un travail complet. Ce travail, nous 1 avons en- 
trepris et mené à fin ; il nous a doucement occupé pendant 
de longues années. 

Nous avons été d'autant plus captivé que le sujet était 
souvent embrouillé et qu'il s'agissait de le renouveler par 
l'exposé des rectifications dues à de récentes recherches, 



VI AVERTISSEMENT. 

non moins que par une critique sans parti pris. Il n'y a pas 
longtemps encore que l'on n'avait sur les artistes ferrarais 
que des données confuses, souvent erronées. Vasari ne les 
connaissait pas tous et n'a guère parlé des primitifs. Les 
récits de Baruffaldi, auteur des P^ite de pittori e scultori 
ferra resi, fourmillent d'inexactitudes. Mais peu à peu la 
lumière s'est faite, grâce aux renseignements fournis par les 
livres de comptes de la maison d'Esté et les registres des 
églises. L.-N. Cittadella, Mgr Antonelli, le marquis Campori 
et principalement M. A. Venturi ont compulsé ces docu- 
ments avec une rare sagacité. La plupart des vraies dates 
ont été rétablies; les attributions fausses ont disparu. 
MM. A. Eertolotti, Frizzoni, E. Ridolfi, Umberto Rossi et 
plusieurs autres érudits italiens ont aussi fourni leur contin- 
gent d'observations. En Allemagne, MM; Bode, Lippmann, 
Harck et Thode ont, de leur côté, contribué à élucider bien 
des questions. Recueillir et coordonner tous ces renseigne- 
ments, parus dans des recueils souvent très difficiles à se 
procurer en France, c'est ce que nous nous sommes efforcé 
de faire, assuré de rendre ainsi aux lecteurs le meilleur des 
services et de répandre sur des points douteux de précieux 
éclaircissements, tout en regrettant qu'il reste encore beau- 
coup d'obscurité sur plusieurs des anciens peintres de Fer- 
rare. 

Si nous nous sommes d'abord attardé avec les princes 
d'Esté, c'est qu'ils ont fait de leur capitale un des princi- 
paux foyers de la Renaissance. Il importait d indiquer leur 
caractère, leurs goûts esthétiques, la nature de leurs rap- 
ports avec les lettrés et les artistes, sans négliger les princi- 



AVERTISSEMENT. VII 

paux événements qni ont favorisé ou entravé la protection 
qu'ils accordaient à ceux-ci. 

La peinture ferraraise, qui a un caractère si particulier de 
rude énergie, surtout à la fin du quinzième siècle, sous les 
règnes de Borso et d'Hercule r', a été, de notre part, l'objel; 
d'une minutieuse enquête. On ne saurait refuser son admi- 
ration à des artistes aussi originaux que Cosimo Tura, 
Francesco Cossa, Ercole Roberti, Ercole Grandi et Lorenzo 
Costa. Quelle intensité d'expression dans leurs œuvres, et 
quel robuste coloris ! C'est aussi par l'harmonieuse vigueur 
de la couleur que Dosso, Garofalo et Mazzolino charment 
principalement les yeux. A la biographie rectifiée de chaque 
peintre, nous avons eu soin d'ajouter la liste de tous ses ou- 
vrages, en sorte qu'on a sous la main une sorte de guide, 
facile à consulter. 

Quant à la sculpture, qui, dans les monuments de Ferrare, 
offre des spécimens d'un réel talent, on verra qu'elle n'a 
guère été pratiquée par des maîtres ferrarais. 

L'examen des églises et des palais ne sera pas non plus, 
ce nous semble, sans intérêt. Il montrera la valeur des ar- 
chitectes employés par les princes d'Esté. 

Pour rendre à toutes les manifestations de Fart la justice 
qui leur est due, nous n'avons pas négligé non plus la mi- 
niature, la sculpture en bois et la marqueterie, l'orfèvrerie, 
la glyptique, la tapisserie, les cuirs à la façon de Cordoue, 
la majolique et la porcelaine, les médailles et les livres à 
gravures sur bois. Les médailles feront passer devant nous 
les personnages de marque qui composaient l'entourage des 
seigneurs de Ferrare, et nous mentionnerons ce qu'on sait 



viii AVERTISSEMENT. 

sur ces personnages. En parlant des livres illustrés, nous 
rencontrerons des vignettes exquises et de charmants enca- 
drements de pages. Des livres tels que le De claris mulieri- 
bus et que les Lettres de saint Jérôme, sont au nombre des 
plus beaux ([ui existent. 

Tel est Tensemble des sujets que nous avons traités. 
Puissions-nous avoir réussi à donner une idée exacte et aussi 
complète que possible de ce que fut l'art à Ferrare pendant 
les deux siècles les plus glorieux de son passé. 



KART FERRARAIS 

A L'ÉPOQUE DES PRINCES D'ESTÉ 



LITRE PREMIER 



CHAPITRE PREMIER 

LES PRINCES D'ESTE ET LEUR INFLUENCE 

SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA CIVILISATION 

A FERRARE. 

C'est à la famille d'Esté, « la plus ancienne et la plus fameuse 
de l'Italie après celle des ducs de Savoie (1) » , que la ville de 
Ferrare a dû sa prospérité et son éclat; c'est grâce à elle que 
les arts s'y sont développés avec un caractère particulier d'âpre 
énergie, qui s'atténua peu à peu sous les impulsions du dehors. 
Il est donc nécessaire de connaître le caractère des princes 
dont les encouragements furent si efficaces. Passer rapide- 
ment en revue les événements qui favorisèrent ou entravè- 
rent la marche de la civilisation n'est pas moins important. 
Quelques renseignements sur les productions littéraires ne 
seront pas non plus inutiles pour donner une idée de l'état 
général des esprits. Les lettrés, d'ailleurs, n'exercent-ils pas 
souvent une influence manifeste autour d'eux? Giovanni Dosso, 
par exemple, n'a-t-il pas subi le charme des fantaisies de 
l'Arioste, et ne leur a-t-il pas demandé des inspirations? N'est- 

(1) Gregorovius, Lucrèce Borjia , p. 70 dans le t. II de la traduction 
française. 



L'ART FERRARAIS. 



ce pas à des humanistes en renom que les princes se sont 
maintes fois adressés pour indiquer aux peintres les sujets à 
traiter dans leurs palais? 



VICISSITUDES DE FERRARE DEPUIS LA SECONDE MOITIÉ 
DU HUITIÈME SIÈCLE JUSQU'eN 1185. 



La ville de Ferrare est située « dans une plaine vaste et 
richement cultivée, mais uniforme, dont la limite à Thorizon 
n'offre rien de heau, car les Alpes Véronaises ne sont qu'indi- 
quées dans le lointain, tandis que l'Apennin plus rapproché 
manque encore de grandeur (1) ». Son nom n'apparaît dans 
des actes authentiques qu'après la première moitié du huitième 
siècle, mais son existence remonte beaucoup plus haut. Elle 
fut tour à tour soumise aux exarques de Ravenne et aux princes 
lombards, puis comprise dans la donation faite au Saint-Siège 
par Charlemagne et confirmée par Otlion le Grand, tout en 
ayant à subir les prétentions intermittentes des empereurs 
d'Allemagne à la suzeraineté. Pendant cette dernière période, 
le gouvernement fut entre les mains de ducs, de comtes, de 
marquis, exerçant l'autorité militaire et l'autorité judiciaire 
au nom des maîtres en titre. A la fin du dixième siècle, le 
pape Benoît VII accorda, moyennant une redevance annuelle, 
la principauté de Ferrare h Tedaldo qui construisit à côté du 
Pô (2) une citadelle, le Castel Tedaldo (3), et qui eut pour suc- 

(1) Gregorovius, Lucrèce Borqia, t. II, p. 79. 

(2) '• Ce Heuve, dans son cours majestueux, passe à quatre milles de Ferrare, et 
c'est seulement un bras détourné, le Pô de Ferrare, appelé aujourd'hui canal de 
Cento, qui passe dans la ville où il se partage en deux branches, le Yolano et le 
Primaro, débouchant l'un et l'autre dans la mer Adriatique. » (Gregorovius, 
Lucrèce Borgia, t. II, p. 21-22.) 

(3) Le Castel Tedaldo servit de limite occidentale à la ville. Par une des 



LIVRE PREMIER. 3 

cesseur son fils Bonifazio, père de la comtesse Mathllde. Après 
la mort de Bonifazio, les Ferrarais jouirent en fait d une indé- 
pendance presque complète, depuis 1052 jusqu'à 1101. La 
comtesse Mathilde régna sur eux à partir de 1101 sans sup- 
primer leurs consuls et leur administration municipale, et, 
quand elle fut morte (1115), la Commune redevint pleinement 
maîtresse d'elle-même. Deux familles se disputèrent la supré- 
matie, parfois même la souveraineté : la famille des Adelardi 
ou des Marcheselli (1), attachée à la cause du Saint-Siège, et 
la famille des Salinguerri ou des Torelli, dévouée aux intérêts 
de l'Empereur. L'autorité de cette dernière s'accrut momen- 
tanément à la suite des expéditions de Frédéric Barberousse 
en Italie. Assujettis à ce prince de 1158 à 1167, les Ferrarais 
s'associèrent ensuite aux efforts de la ligue lombarde contre 
cette domination et recouvrèrent leur liberté, qui fut complète 
entre 1167 et 1176. Par la paix que signèrent à Venise le pape 
Alexandre III et l'empereur Frédéric, les anciens droits des 
Souverains Pontifes sur Ferrare furent proclamés , ce qui 
n'empêcha pas les citoyens de se gouverner eux-mêmes, de 
nommer leurs consuls et leur podestat, quitte à payer certaines 
redevances. Peu après, le Conseil des Sages, qui avait à sa tête 
le Juge des Sages, remplaça les consuls. 

portes du diàteau, donnant sur le fleuve, on pouvait aller, au moyen d'un pont 
de bateaux, à l'extrémité duquel se trouvait le fort Saint-Clément qui existait 
encore vers la fin du dixième siècle, dans le faubourj; de S. Giacomo. Durant les 
luttes entre Guelfes et Gibelins, le Gastel Tedaldo fut le centre des partisans du 
Pape, tandis que les adhérents de l'Empereur avaient pour quartier général le 
Castel de Cortesi, à l'est. Le Gastel Tedaldo n'a été détruit qu'au dix-septième 
siècle. 

(1) Marchesella fut le nom d'une feitime des Adelardi. — Gu{;lielmo II Mar- 
cheselli fonda la cathédrale actuelle, consacrée en 1135. — Guylielmo III mon- 
tra un véritable héroïsme lorsque Ancône, assiéjjée à la fois par les Vénitiens et 
par Cristiano, archevêque de Mayeace et plénipotentiaire de Frédéric Barbe- 
rousse, implora son assistance afin d'échapper aux horreurs de la famine et à une 
imminente destruction (1174) : il leva une petite armée, hypothéqua tous ses 
biens pour la solder, se mena{»ea au moyen d'un stratagème la possibilité de tra- 
verser Ravenne où dominait un partisan de l'Empereur, et provoqua la levée du 
siège d' Ancône en faisant croire à l'arrivée de nombreux renforts grâce aux torches 
attachées pendant la nuit au bout des lances de ses soldats. (Fnizzi, Mem. per U 
storia di Fcrrara, t. II, p. 255-258. — Voyez, dans le même ouvrage, l'arbre 
généalogique des Marcheselli, t. II, p. 209, et celui des Torelli, p. 219.) 



L'ART FEURARAIS. 



II 



les commencements de la domination des princes 
d'esté a ferrare (1185-1361). 



Telle était la situation lorsque la famille des Marclieselli 
s'éteignit (1185). Cette famille eut pour héritiers de ses biens 
et de ses prétentions les Este (1). Quelques-uns d'entre eux 
s'installèrent dans la ville de Ferrare et en devinrent citoyens. 
Azzolino d'Esté y fut podestat en 1196 et en 1205 et s'attacha 
les nobles, tandis que Salinguerra II, son rival, recherchait la 
faveur populaire. Après une longue lutte entre les deux ad- 
versaires, les Ferrarais, croyant échapper aux discordes civiles, 
nommèrent Azzolino seigneur à perpétuité, avec le droit de 
choisir son successeur (1208); mais les factions continuèrent 
à déchirer la ville, où Guelfes et Gibelins se persécutèrent 
tour à tour. L'autorité d' Azzolino subit plus d'une éclipse. 

Aldohrayidino, fils d'Azzolino, eut un pouvoir moins stable 
encore. Il mourut sans laisser de fils. Les intérêts de la maison 
d'Esté eurent alors comme représentant (1215-1264) l'éner- 
gique Azzo Novello, fils d'Azzolino et frère d'Aldobrandino, qui 
ne put cependant empêcher Salinguerra II de dominer pen- 
dant quelques années à Ferrare (1222-1231). Nommé podestat 
de cette ville pour un temps illimité (1242), Azzo Novello em- 
ploya l'influence que lui assurait sa situation à consolider son 
crédit (2). S'il renonça à la charge qui lui avait été confiée, il 
fit en sorte que tous les magistrats dépendissent de lui, et il 

(1) Un marquis d'Esté avait épousé la fille de Guglielmo Adelardi (1176). 

(2) Dès 1242, il posa les fondements de son palais, ([ui ne fut achevé qu'au 
bout de vinj;t ans environ. Incendié par la faction gil)eline, ce palais fut recon- 
struit au siècle suivant. Après une foule de transformations, il est devenu le siège 
de l'administration municipale. (G. Campori, Gli architetti e gl' ingegneri degli 
Eslensi, p. i.) 



LIVRE PREMIER. 5 

eut, en réalité, la puissance d'un souverain. Sa libéralité le 
rendit très populaire. Au milieu de ses préoccupations poli- 
tiques, il encouragea la poésie provençale, cultivée à la cour 
par maître Ferrari, improvisateur, par Rambaldo Yaguerras, 
Raimond d'Arles et Americo Peguilain , qui célébrèrent les 
vertus et les grâces des filles du marquis. C'est alors que vécut 
Gelasio di Niccolù, le premier peintre ferrarais dont l'histoire 
ait gardé le souvenir. 

Azzo Novello n'eut qu'un fils, Rinaldo, mort avant lui 
(li251) ; mais il eut quatre filles, dont l'une, Béatrice, épousa 
André II, roi de Hongrie. Il désigna comme son successeur, 
à l'exclusion de Stefano, fils légitime de Béatrice, Ohizzo, fils 
naturel de Rinaldo. Avec Obizzo, la maison d'Esté prit de plus 
solides racines à Ferrare. Obizzo n'avait que dix-sept ans 
(126 4), lorsque, à l'aide des manœuvres d'Aldigerio Fontana, 
principal conseiller du prince défunt, il fut proclamé par le 
peuple, réuni au son de la cloche sur la place garnie de ci- 
toyens en armes, « gnhemator et rector et genernlis et perpe- 
tiius Dominus civitatis Ferrariae » . Le pape Urbain IV ratifia 
ce choix et recommanda aux Guelfes d'obéir à Obizzo, que 
l'on trouve désigné dans les lois comme « seigneur perpétuel 
de Ferrare par la grâce de Dieu et du Saint-Siège (1) ». A 
l'exemple des Ferrarais, les habitants de Modène (1288) (2) 
et de Reggio (1290) se donnèrent à lui (3). Les ennemis ce- 
pendant ne lui manquèrent pas : deux tentatives de sédition 
se produisirent, et, à sa table, un Bolonais le frappa d'un coup 
de couteau au visage, sans réussira le tuer. L'ensemble de son 
règne, toutefois, fut assez calme, et les fêtes se multiplièrent 

(1) La meilleure entente régna aussi entre Obizzo et Rodolphe de Habsbourg. 

(2) Obizzo lit commencera Modène un château fortilié qu'acheva son successeur 
Azzo VIII, mais qui fut bientôt détruit, quand le peuple reprit son indépendance. 
Les Este ayant été rappelés en 1336, le château fut reconstruit. Il a été remplacé 
au dix-septième siècle par le palais royal, mais Domenico Lana en a reproduit la 
façade (1633) dans le grand tableau qui orne la salle du Conseil communal de 
Modène, et qui représente S. Geminiano et la Vierge. (G. Campobi, Gli architetti 
e gV ingegneri degll Estensi, p. 2.) 

(3) Ces deux villes appartinrent dès lors aux souverains de Ferrare, qui ne les 
perdirent que momentanément. Elles relevaient de l'Empire. 



6 L'ART FEIUIARATS. 

dans la ville et à la cour. En 1279, il fut décidé que désor- 
mais, le jour de l'Assomption, il se ferait des courses de che- 
vaux, et que le vainqueur recevrait un bidet [i^onzino) , un 
épervier et deux braques. Une autre ordonnance, publiée peu 
après, prescrivit « ut in festo Beati Georgii equi currant ad 
palliuin et porchettam et gallum » . Lors du mariage d'Azzo, 
fils aine d'Obizzo, avec Jeanne Orsini, arrière-petite-nièce du 
pape Nicolas III (1282), de brillants tournois se succédèrent 
depuis le jour de saint Michel jusqu'au jour de saint François, 
et quand le marquis ramena de Vérone, où il l'avait épousée, 
la fille aînée d'Alberto délia Scala, seigneur de Vérone (1289), 
il ordonna des fêtes plus magnifiques encore (1). Ces réjouis- 
sances empêchaient le peuple d'écouter les suggestions des 
ambitieux toujours prêts à souffler la rébellion, et augmen- 
taient au dehors le renom de la maison régnante. 

En même temps , le goût des beaux livres manuscrits 
commençait à se manifester. La Commune fit exécuter pour 
la cathédrale , en l'honneur de la sainte Vierge et de saint 
Georges , une Bible en deux volumes. Un de ces volumes 
ayant été mis en gage par les chanoines, un décret en ordonna 
la restitution, et des mesures furent prises pour que la pré- 
cieuse Bible, conservée en lieu sûr, ne sortit plus de la cathé- 
drale. 

Le plus ancien architecte que l'on connaisse au service de 
la maison d'Esté, Amadio ou Armanno di Bongiiadagni, ajouta 
au palais d'Obizzo en 1283 la tour de F Horloge, dite tour de 
Rigohello, dont la foudre détruisit une partie en 1536, et qui 
disparut complètement en 1553 (2). 

Dante a relégué Obizzo dans l'enfer avec les princes vio- 
lents, et raconte qu'il fut étranglé par son fils Azzo (3). Il ne 
semble pourtant pas qu'Obizzo ait eu plus de méfaits sur la 

(i) Obizzo se maria deux fois. Il épousa du vivant de son père ; 1263} Giaconia 
de' Fiesclii de Gênes, qui mourut en 1287. Costanza délia Scala fut sa seconde 
femme. 

(2) G. Campori, GH aicliitetli e rji incjegneri ilegli Estensi, p. 9. 

(3) Chant XII, vers 110. — Obizzo eut deux autres fils, Aldobrandino etFran- 
cesco, dont il sera bientôt question. 



LIVRE PREMIER. 7 

conscience que nombre de ses contemporains (1), et si, à 
l'époque du poète, on attribuait à un parricide la mort du 
marquis de Ferrare (2), aucun document, selon Frizzi, ne con- 
firme cette tradition. Obizzo fut enseveli dans l'église de Saint- 
François (1293). 

Au milieu des luttes qui suivirent le règne à'Azzo fils et 
successeur d'Ohizzo (3), la domination des Este cessa quelque 
temps à Ferrare. Fresco, fils naturel d'Azzo, se croyant dans 
l'impossibilité de résister à son oncle François d'Esté, un des 
frères d'Azzo (4), que soutenait Clément V, céda ses droits 
aux Vénitiens, chez lesquels il se retira. Une guerre atroce, 
pendant laquelle François d'Esté fut assassiné, s'ensuivit entre 
les troupes de la République et celles du Pape. Clément V 
victorieux disposa de Ferrare en maître et nomma vicaire du 
Saint-Siège dans cette ville Robert roi de iSaples, qui la gou- 
verna par ses délégués, dont le joug exécré dura depuis 1312 
jusqu'à 1317. Après avoir chassé les Gascons, le peuple pro- 
clama seigneurs de Ferrare les neveux d'Azzo d'Esté, c'est-à- 
dire Rinaldo, Obizzo et Nicolas I", fils d'Aldobrandino, Azzo 
et Bertoldo, fils de François (5), qui encoururent avec tous les 
citoyens les censures de l'Église. Une réconciliation cependant 
était désirable pour le Pape aussi bien que pour ceux qui 
l'avaient bravé : elle eut lieu à la fin de 1328 et fut célébrée 
par des jeux et des tournois. Peu après, le Souverain Pontife 
nomma Rinaldo^ Obizzo et Nicolas I" (tous les trois, nous 
l'avons dit, fils d'Aldobrandino) vicaires du Saint-Siège à 
Ferrare pour dix ans, sous la condition de payer dix mille 



(1) Il tenta de s'emparer de Mantoue en feignant de vouloir concilier les partis 
qui divisaient la ville ; mais son dessein fut pénétré, et il dut s'enfuir précipitam- 
ment. Sa conduite privée ne fut pas non plus sans reproche. Dante rapporte que 
la belle Gliisola fut sa maîtresse (chant XVIII, vers 56), et Frizzi mentionne qu'il 
eut deux enfants naturels. 

(2) Azzo, aidé de son frère Aldobrandino, aurait tué Obizzo parce que celui-ci 
destinait le trône de Ferrare à François, son troisième fds, 

(3) Azzo mourut en 1308. 

(4) L'autre fut Aldobrandino. 

(5) C'est probablement sous le règne de ces princes que Giotto exécuta des 
peintures dans l'ancien palais des souverains de Ferrare. 



8 L'AI\T FEURARAIS. 

florins d'or par an, et il leur conféra l'investiture en 1332. 
L'autorité des Este s'exerçait donc en vertu d'un titre légitime 
et officiellement reconnu. On eut pu croire qu'une cordiale 
entente allait régner entre les légats pontificaux et les souve- 
rains de Ferrare. Il n'en fut rien. De part et d'autre on s'aban- 
donna aux violences et aux perfidies, et des collisions achar- 
nées ensanglantèrent Ferrare, dont le légat Beltramo dal 
Poggetto essaya de s'emparer. 

Après la mort de Rinaldo (1335), Obizzo, quoique parta- 
geant le pouvoir avec son autre frère Nicolas I", eut la haute 
main dans la direction des affaires. Il se signala par sa magni- 
ficence et sa lilîéralité. Ayant à négocier avec Venise, il s'y 
rendit sur un navire qui excita une vive admiration : ce navire, 
dont la disposition avait été imaginée par Ser Dino, son cham- 
bellan, se composait de plusieurs étages, avec des chambres 
très richement meublées, où 1 on avait réuni tout ce qui peut 
contribuer aux aises de la vie. A l'occasion de plusieurs ma- 
riages dans la famille Gonzague, le même prince offrit aux 
nouveaux époux six vêtements d'écarlate, six vêtements re- 
haussés d'argent, quatre chevaux et des harnais dorés. Nombre 
de grands personnages, princes, ambassadeurs, évêques, con- 
statèrent h Ferrare sa courtoisie et la bonne grâce de son 
accueil : tels furent le duc Guarnieri, qui consentit sur ses 
instances à licencier la Grande Compagnie, fameuse pour ses 
excès et ses cruautés, et Jean Villani, qui figura parmi les otages 
remis au marquis de Ferrare par les Florentins et par Mastino 
délia Scala, lorsque Mastino eut vendu la ville de Lucques aux 
Florentins. A la cour d'Obizzo se trouvait un bouffon, nommé 
Gonnella, auquel Franco Sacchetti (1) a consacré sa vingt- 
septième Nouvelle, et dont les facéties nous ont été transmises 
dans un volume imprimé à Venise en 1548 et dans un poème 
de Cesare Becelli, publié à Vérone en 1739. Auprès d Obizzo 
vécut aussi un poète ferrarais de quelque renom, Antonio dal 
Beccaio ou de Beccari : le bruit s'étant répandu que Pétrarque 

(1) Sacclietli naquit à Florence vers 1335 et mourut vers 1402. 



LIVRE PREMIER. 9 

était mort en se rendant à Naples pour s'acquitter d'un mes- 
sage du pape Clément VI, Antonio composa une canzone à 
laquelle l'illustre écrivain ne tarda pas à répondre par un 
sonnet (1). Selon Franco Sacchetti, Antonio dal Beccaio était 
un homme de cour fort irréligieux ; Pétrarque le taxe seule- 
ment de versatilité (2). 

L'investiture accordée parle Pape expira en 1342. Obizzo, 
en 1344, en obtint le renouvellement pour neuf ans; puis, 
en 1351, pressentant sa fin prochaine, il fit accorder h lui 
et à ses fils une prorogation de dix ans. L'année suivante, il 
n'existait plus. On lui fit dans l'église de Saint- François , 
à la lueur de trois cents torches, des funérailles magnifiques 
auxquelles assistèrent trois évéques. C'est sous son règne que 
parut la première monnaie frappée au nom d'un prince 
d'Esté. 

Il laissait onze enfants qu'il avait légitimés en épousant 
leur mère, la belle Lippa ou Filippa Ariosti, fille de Giacomo 
Ariosti, noble bolonais, quand celle-ci fut sur le point d'expi- 
rer. Sa femme légitime, Giacoma di Romeo de' Pepoli, morte 
en 1341 , ne lui avait point donné de postérité. 

Obizzo eut comme successeur son iîls aine Aldobrandino, qui 
obtint dès 1360, non seulement en sa faveur, mais en faveur 
de trois de ses frères, le renouvellement du vicariat de Ferrare, 
pour sept ans, et qui mourut en 1361. 

(1) La canzone a été insérée parmi les Biine antiche de la Bella inano de 
Giusto de' Conti, et l'on peut lire le sonnet, commençant par ces mots : « Quelle 
pietose rime in cliio m'accorsi « , dans les œuvres de Pétrarque (édition Le 
Monnier, Florence, 1854, p. 426). 

(2) Un neveu d'Antonio écrivit également des poésies et composa un traité 
intitulé : " Regulœ singnlares. » 



10 I/ART FERRABAIS. 



III 

NICOLAS II LE BOITEUX. 
(Né en 1338, il régna de 1361 à 1388.) 



Aldobrandino fut remplacé, non pas par ses fils, mais par 
son frère Nicolas II Zoppo (le Boiteux), qui avait été compris 
clans la dernière investiture. Nicolas II rehaussa singulièrement 
le renom de sa famille par la sagesse de sa politique, par l'éclat 
de sa cour, par son goût pour les lettres et les arts. 

De concert avec ses voisins, 11 s'efforça de mettre un frein à 
l'ambition dévorante de Barnabe Yisconti, négocia avec les 
seigneurs de l'Italie pour délivrer le pays des bandes merce- 
naires et des capitaines d'aventure, fut choisi comme arbitre 
à l'occasion de certains différends entre Venise et Padoue, 
entre Padoue et Trévise (1). 

Il hébergea magnifiquement dans son palais Malatesta Un- 
ghero et Galeotto, seigneurs de Rimini, en l'honneur desquels 
il donna un tournoi; le comte d'Urbin, Jacques d'Aragon, se- 
cond mari de Jeanne, reine de Naples, h qui il fit présent de 
deu\ chevaux; Amédée VI, comte de Savoie; Charles IV^avecf?''ii"'-7" 
sa femme (2), et Valentine Visconti qui arriva avec six cent qua- 
rante-six chevaux en se rendant à Venise (3) . 

Nicolas II ne craignait pas de se déplacer. Il alla plusieurs 
fois à Venise, soit pour visiter le roi de Chypre, qu'il convia à 
un somptueux festin, soit pour y jouir du magnifique palais que 
la République lui avait donné par reconnaissance pour d'im- 

(1) Il avait épousé en 1362 Verde délia Scala, qui mourut à Venise en 1394. 

(2) Ils entrèrent achevai dans la ville; Malatesta Unjjliero tenait par la bride 
le cheval de l'Empereur; Ugo et Alberto, frères de Nicolas II, conduisaient le 
cheval de l'Impératrice. 

(3) Valentine devait ensuite gagner l'ile de Chypre, dont elle allait devenir la 
reine. 



LIVRE PREMIER. 11 

portants services (1). Avec une suite de deux cent vingt-cinq 
personnes, il entreprit un pèlerinage à Rome, où il résida cinq 
jours. Il fit aussi le voyage d'Avignon, et c'est lui, dit-on, qui 
décida le pape Urbain V, si vivement sollicité déjà par Pé- 

Jl,('^' trarque, à ramener^le Saint-Siège à Rome. Le rendez-vous des 
princes qui devaient accompagner le Souverain Pontile fut fixé 
àViterbe, et, pendantle trajet entre cette ville et Rome, la garde 
de la personne d'Urbain Y fut confiée à Nicolas II. On se mit en 
marche le 14 octobre 1367 et l'on arriva dans la matinée du 16, 
un samedi, devant la capitale de la chrétienté. Le Pape res- 
semblait « à un roi conquérant à la tète de son armée (2) » , 
tant étaient nombreux les chevaliers bardés de fer qui l'entou- 
raient. Il montait un cheval blanc dont le comte Amédée de 
Savoie et le marquis d'Ancône tenaient les brides. Ridolfo 
Yarano, seigneur de Camerino, portait l'étendard de l'Église, 
tandis que IMalatesta Unghero commandait les hommes d'armes 
pontificaux. ^ Plus de deux mille évéques, abbés, prieurs, clercs 
de tout grade, sans compter onze cardinaux, grossissaient le 
cortège. On eût dit que le Pape ramenait d'une longue capti- 
vité le clergé de la chrétienté. Celui de Rome, les magistrats 
et le peuple allèrent à la rencontre d'Urbain V, en chantant 
des hymnes et des psaumes, avec des palmes, des fleurs et des 
bannières. On se dirigea vers la basilique de Saint-Pierre, sur 
le seuil de laquelle Nicolas II, obéissant à l'ordre du Pape, créa 
douze chevaliers, après quoi Urbain Y prit place sur la chaire 
de saint Pierre, où aucun pape ne s'était assis depuis soixante- 
treize ans (3). " 

13^7 De retourna Ferrare, Nicolas II eut l'honneur de recevoir 

Pétrarque à sa cour. En se rendant de Padoue h Rome, où il 
allait rendre hommage à Urbain Y, Pétrarque passa par Fer- 
rare et y fut reçu avec tous les égards qu'il méritait. L'illustre 
poète ayant été pris d'évanouissements qui, pendant quelques 
heures, firent croire à sa mort, le marquis et son frère Ugo lui 

(1) Voyez, plus l<jin, les pa{]es consacrées au palais des princes d'Esté à Venise. 

(2) Ghegorovius, Gcschiclitc der Stadt Roui itn Mittclalter, t. VI, p. Wô. 

(3) Ibid., p. 427. 



IJ L'ART FERRARAIS. 

prodiguèrent les soins les plus tendres et ne s'épargnèrent au- 
cune peine pour le guérir. Tjgo venait le voir jusqu'à trois et 
(luatrc lois par jour. Après son rétablissement, Pétrarque n'osa 
pas continuer son voyage et regagna Padoue. Il entretint avec 
les princes d'Esté une correspondance qui témoigne d'une 
amitié réciproque. Dans une de ses lettres, il reproche à Ugo 
de trop risquer sa vie à l'occasion des jeux chevaleresques. 
Quand Ugo mourut, il écrivit à Nicolas II combien cette perte 
l'affligeait lui-même. 

Quelques années plus tard, un architecte de grand mérite, 
qui était aussi ingénieur, se fixa à Ferrare et entra au service 
du marquis. Il s'appelait Bartolino da Novara (I). C'est lui qui 
est l'auteur du plus beau monument de Ferrare, du Castello, 
sorte de château fort, que Nicolas II lui fit construire, après le 
meurtre de son conseiller Thomas de Tortone, pour se mettre 
à l'abri des soulèvements et des exigences populaires (2). 

Sous le même règne parut à Ferrare la première horloge pu- 
blique : elle fut placée sur la tour de l'ancien palais des princes 
d'Esté. 

Une nouvelle monnaie, la lira deinarchesini, fut inaugurée 
sept ans avant la mort du marquis. 

Nicolas II occupait encore le trône, quand Giovanni Tavelli 
da Tossignano, qui devait plus tard devenir évêque de Ferrare, 
fut appelé à être prieur des Jésuates, récemment installés dans 
la ville. 

En 1372, le pape Grégoire XI, successeur d'Urbain V, con- 
firma Nicolas II dans la possession du titre de vicaire du Saint- 
Siège à Ferrare, dont le renouvellement avait été obtenu en 
1366. Cette fois l'investiture fut donnée à vie. Elle fut égale- 
ment accordée sur-le-champ à Albert d'Esté, qui succéda à son 
frère Nicolas II en 1388. 

(1) Tamlis que la ville de Novare fournissait un architecte à la ville de Ferrare, 
un architecte fcrrarais du nom de Jean construisit à Vérone, avec Giaconio da 
Gozo, pour Cansijjnorio délia Scala, le majestueux et robuste Ponte délie Navi, 
que rAdi{;e ne parvint pas à endommager avant 1757. 

(2) Voyez, plus loin, V Histoire du Castello (livre II, ch. m). 



LIVRE PREMIER. 13 



IV 



ALBERT D ESTE. 
(^é en 134.-, il régna de 1388 à 1393.) 

Albert d'Esté signala le coiiimeiiceraent de son règne par 
d'épouvantables cruautés. Ayant découvert un complot tramé 
contre sa vie par sou neveu Obizzo, fils d'Aldobrandino, il fit 
couper la tête à Obizzo et à la mère de celui-ci; un complice, 
Jean de Brescia, fut pendu, après avoir été traîné par des cbe- 
vaux à travers la ville, et sa femme, Costanza de' Quintavalli, 
fut brûlée; le frère de Costanza, ainsi que Jean d'Esté, frère 
bâtard d'Albert, et sa femme, sans compter plusieurs autres 
personnages, furent torturés avec des tenailles rougies au feu, 
pendus bors de la ville et laissés sans sépulture. 

Homme d'âpre énergie et de passions ardentes, Albert d'Esté 
brava le blâme de l'opinion en épousant Giovanna, fille de 
Cabrino de' Roberti de Reggio, un de ses cliambellans (1388). 
Des fêtes prolongées suivirent ce mariage, célébré dans la grande 
salle du palais : pendant cinq jours, il y eut table ouverte à la 
cour, et plusieurs carrousels fournirent aux gentilshommes et 
aux citoyens l'occasion non seulement de déployer leur a'dresse, 
mais d'exhiber les costumes les plus brillants elles plus variés. 

La ville de Ferrare dut à son nouveau souverain un accrois- 
sement de prospérité et de notables embellissements. Albert 
favorisa l'introduction du foulage de la laine, fit paver la 
grande place et construire le palais qui fut ap{)elé dans la suite 
le palais du Paradis et où l'Université fut installée en 1567. 
C'est également sur son ordre que furent édifiés le palais de 
Schifanoia, accru et décoré de remarquables peintures sous 
Borso, et le palais de Belfiore ( 1 ) , 

(1) Voyez plus loin les pages consacrées à ces trois palais. 



14 L'AllT FEIIUARAIS. 

Le pèlerinage du prince à Rome, lors du jubilé de 1391, fut 
un des événements les plus mémorables de son règne par les 
heureuses couséquences qu'il eut pour les Ferrarais comme 
pour le chef de la maison d'Esté. Albert partit le premier jour 
du carême, avec une suite de trois cent vingt personnes à che- 
val, en costume de pénitents. On avait couvert de teintes 
sombres les bannières et les lances des gardes. Le cortège tra- 
versa la Roniagne et Rimini, se grossissant de jour en jour. A un 
mille de Rome, AlbeA trouva sur son passage cinq cardinaux, 
le grand maître des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et un 
nombre considérable de nobles romains, venus à sa rencontre. 
Boniface IX réservait à Albert les marques d'une bienveillance 
toute particulière, à laquelle les calculs de la politique n'étaient 
pas étrangers. Le détacher de Jean Galéas Yisconti, qui visait 
à opprimer le parti guelfe dans l'Italie supérieure, était un des 
desseins qui lui tenaient le plus au cœur. Il admit à sa table le 
marquis de Ferrare, légitima Nicolas (1), fds naturel d'Albert 
et d'Isotta Albaresani, femme très lettrée, dit-on, renonça à 
exiger le payement d'une redevance arriérée, diminua celles de 
l'avenir, renouvela l'investiture et remit à son visiteur la rose 
d'or. A ces faveurs, il en ajouta deux autres très précieuses 
pour la ville de Ferrare. Il accorda au prince d'Esté le droit de 
fonder une Université, semblable à celles de Bologne et de 
Paris, où l'on enseignerait toutes les sciences sacrées et pro- 
fane et où le laurier de docteur serait donné par l'évéque aux 
candidats jugés dignes de cet honneur. Il promit, en outre, de 
publier une bulle pour faciliter la transmission des immeubles 
séculiers sur lesquels étaient établis des droits ecclésiastiques, 
ce qu'il fit le 13 février 1392. 

Avant de rentrer à Ferrare, Albert passa par la Toscane. A 
Florence, on lui donna quatre chevaux couverts d'écarlate et 
quelques objets en argent. De Florence il se rendit à Bologne, 
logea chez l'évéque, dîna avec les Anciens, reçut de la Com- 
mune deux chevaux et trois morceaux de drap d'or. Ses su- 

(1) Nicolas naquit en 1383. 



LIVRE PREMIER. 15 

jets se portèrent au-devant de lui pour l'acclamer. Pendant 
trois jours, les fêtes ne cessèrent pas à Ferrare ; il y eut des 
joutes, des courses d'hommes, de femmes, d'ânes, de che- 
vaux. Les menuisiers traînèrent sur un char à travers la ville 
un château en bois qu'ils venaient de construire, ce qui leur 
valut un cadeau du marquis. 

Peu après le retour d'Albert, on s'occupa d'établir l'Univer- 
sité. Les Sages constituèrent des honoraires pour les profes- 
seurs. Parmi les maîtres que l'on appaia figuraient les juris- 
consultes Egidiolo Cavitelli, de Crémone, et Bartolomeo 
Saliceto, de Bologne. Ce dernier avait exercé dans sa patrie 
des charges publiques et des ambassades. En 1389, il fut 
soupçonné d'avoir pris part à une conjuration avant pour but 
de livrer Bologne à Jean Galéas Yisconti ; s'il obtint son par- 
don, il perdit, du moins, une partie de l'estime publique et 
quitta sa ville natale pour la cour d'Albert d'Esté, décision qui 
provoqua la confiscation de ses biens (1). 

Lorsque la bulle promise par Boniface IX eut été promul- 
guée, les Sages votèrent à Albert (1393) une statue de marbre, 
que l'on voit encore sur la façade de la cathédrale. Le prince 
y est représenté avec le costume de pénitent qu'il portait en 
faisant le fructueux pèlerinage de Rome, et il tient de la main 
gauche la précieuse bulle, écrite en caractères d'or. 

Vers la même époque eut lieu un magnifique tournoi. Les 
jouteurs, au nombre de cinquante, formaient deux groupes 
avec des costumes distincts, verts et rouges. Plusieurs objets 
en argent doré récompensèrent les vainqueurs, qui furent 
Alberto Roberti, fils de Gabrino, du côté des verts, et un Alle- 
mand nommé Frizolin, du côté des rouges. 

A cette fête profane succéda bientôt une fête religieuse : 
le jour de la Pentecôte 1393, Niccolô Roberti, pour qui Albert 
avait obtenu du Pape l'évêché de Ferrare, fut pompeusement 

(1) Il mourut le 29 liéceiubre 1412. Son tombeau, exécuté la iiièuie année par 
André de Fiesole, qu'il ne faut pas confondre avec l'André de l' iesole Ferrucci) 
dont parle Vasari, se trouve dans le Museo civlco, à Hologne. Il fut d'aliord 
placé dans l'église de Saint-Dominique. 



16 L'ART FEUUARAIS. 

consacré dans la cathédrale par les évêques de Padoue, de 
Modène et de Gervia, et reçut, le lendemain, de splendides 
cadeaux, à l'issue d'une messe solennellement chantée. Niccolô 
Roberti était beau-frère du marquis. 

Dans les derniers jours de sa vie, Albert prit toutes les 
précautions nécessaires pour assurer ses biens et ses États à 
son fds Nicolas, âgé de dix ans, dont il épousa peut-être la 
mère avant de mourir. Craignant la compétition d'Azzo di 
Francesco di Bertoldo, qui, par sa mère, se rattachait aux 
Visconti, il fit, de son vivant, reconnaître Nicolas comme sou- 
verain de Ferrare par les Sages et les principaux citoyens con- 
voqués dans la grande salle du palais, et lui concilia la bien- 
veillance de la foule en ouvrant les prisons de la Commune et 
du Castello. Afin d'étouffer toute velléité d'opposition, il 
demanda des troupes à Venise, à Mantoue, à Florence, à 
Padoue, qui ne les refusèrent pas. Toutes les mesures de sûreté 
étaient prises quand il mourut. Une grande magnificence 
rehaussa la pompe de ses funérailles, qui eurent lieu à Saint- 
François. Après la cérémonie, le peuple, réuni dans une des 
cours du château, acclama le jeune prince, que lui présenta 
Albertino Giocoli, vieillard appartenant à une illustre famille 
ferraraise, et, quelques jours plus tard, Giocoli, au nom de la 
Commune, remit à Nicolas III le bâton de commandement. 



V 



NICOLAS III (I). 
(Né le 9 novembre 1383, il régna île 1393 à 1441.) 

Albert d'Esté avait eu bien raison de regarder Azzo di Fran- 
cesco di Bertoldo comme un dangereux rival pour son fils. 

(1) Il a été déj'i question de Nicolas III, p. 14 et J6. 



LIVRE PREMIER. 17 

Azzo comptait à Ferrare et dans les villes voisines de nombreux 
partisans. Ceux-ci complotèrent de tuer les principaux conseil- 
lers du jeune marquis et d'empoisonner le marquis lui-même, 
mais on découvrit leurs desseins. Plusieurs citoyens furent 
décapités. Quant à ceux qui s'échappèrent, on confisqua leurs 
biens, on rasa leurs maisons et Ton promit des récompenses 
à quiconque les livrerait vivants (1394). Azzo commettant des 
actes d'hostilité sur le territoire de Ferrare, Filippo Roberti 
et Giovanni dal Sale, deux des membres du conseil de régence, 
entreprirent de le faire assassiner par le comte Giovanni di 
Barbiano (1), qui les dupa en faisant poignarder un homme 
obscur affublé des vêtements d'Azzo et en exigeant, avant 
qu'on eût découvert sa fourberie, la récompense convenue 
(1395) (2). Peu après, Azzo excita un soulèvement à Porto- 
maggiore. Astorgio Manfredi, seigneur de Faënza, mis à la 
tète des troupes ferraraises , l'y poursuivit, s'empara de lui 
après un combat acharné, et le conduisit h Ferrare, où l'on 
procéda à la punition des principaux rebelles : les uns furent 
décapités ou expirèrent sur le gibet, les autres furent torturés 
avec des tenailles ou écartelés, et leurs membres furent sus- 
pendus sur la rive du Pô. Azzo échappa au supplice qu'il 
attendait. Astorgio Manfredi l'emmena à Faënza et l'y garda 
prisonnier, donnant son fils comme caution de sa propre bonne 
foi, puis se déchargea de sa responsabilité en remettant le pri- 
sonnier à la Piépublique de Venise, qui le relégua dans l'île de 
Candie (1400). Quatre ans plus tard, la guerre ayant éclaté 
entre Venise et Nicolas III, Azzo fut rendu à la liberté afin 
qu'il servit d'épouvantail au marquis de Ferrare. Sa mort, 
vers 1411, délivra le fils d'Albert d'Esté d'un souci en quelque 
sorte permanent. 

Pour Nicolas III, comme pour la plupart des princes de son 
temps, tous les actes de perfidie ou de cruauté paraissaient 

(1) Nous reparlerons de cet épisode, à propos de l'architecte Rartolino da 
Novara, dans le ch. i du liv. II. 

(2) En août 1399, les Ferrarais et les Bolonais attaquèrent ensemble Giovanni 
di Barbiano, qui fut fait prisonnier et eut la tête tranchée à Bologne. 

T. 2 



18 L'ART FERRARAIS. 

permis quand il s'afjissait de se débarrasser d'un adversaire, 
de punir une sédition, de venger une injure. Ces sentiments 
lui avaient été inculqués par l'éducation et par de mémorables 
exemples. N'avait-il pas vu dès sa jeunesse ses conseillers cher- 
chant à faire assassiner Azzo par le comte Giovanni di Bar- 
biano ? N'était-il pas le contemporain de Jean Galéas Visconti 
et de tant d'autres tyrans sanguinaires? En 1409, après de 
longues escarmouches contre Ottobuono Terzy, maître de 
Parme et de Reggio, aussi féroce et aussi expert en trahisons 
qu'Ezzelino de Vérone^ il accepta une entrevue avec son 
ennemi ; mais à peine fut-il en présence d'Ottobuono que ses 
compagnons se jetèrent sur celui-ci et le massacrèrent (1). 
Ottobuono, à la vérité, avait formé, dit-on, le même dessein 
à l'égard de Nicolas III, et s'il ne le réalisa pas, c'est qu'il fut 
devancé par celui qui devait être sa victime (2). A Ferrare 
même, deux conjurations furent suivies de rigueurs sanglantes : 
en 1404, un fattor générale {",1) du marquis et un autre citoyen 
payèrent de la vie leurs menées séditieuses; en 1434,Giacomo 
Giglioli et son fils, l'un secrétaire du prince, l'autre gouverneur 
militaire de Reggio, subirent la peine capitale, et leurs biens, 
évalués à deux cent mille ducats, furent confisqués. Jusque 
dans sa propre famille, Nicolas III se montra impitoyable : il fit 
trancher la tête à sa seconde femme, Parisina, et à son filsUgo, 
dont on lui avait révélé la coupable liaison avec elle (1425) (4). 
Cet homme violent avait les qualités d'un bon prince : il se 
préoccupait du bien-être général et désirait que ses sujets fus- 

(1) Paruie et Rejjgio se donnèrent alors à ÎSicolas III. On a vu (p. 5) (jue, 
sous Obizzo (li Rinaldo, Reggio avait déjà appartenu à la maison d'Esté. 

(2) Le meurtre d'Ottobuono valut à Nicolas III les félicitations d'Antonio 
Lusco, qui fut secrétaire du pape Eugène IV' . « Tu ne pouvais rien faire, lui 
écrivit-il, de plus agréable à Dieu et aux hommes. Tu as agi virilement et même 
avec piété en délivrant le monde de ce monstre infâme, de cette bête féroce. Si, 
l'occasion se présentant de le tuer, tu no l'avais pas saisie, tu aurais commis 
un crime, oui, un crime, crois-moi, et c'eût été la plus grande des erreurs. » 
Telle était la morale politique de l'époque. {Bcr. Ital. Script., t. XVIII, p. 1065, 
1068.) 

(3) Surintendant des finances. 

(4) Voyez plus loin, dans le ch. m du liv. II, à propos du Castello, les détails 
de ce drame. 



LIVRE PREMIER. 19 

sent plus riches que les populations des autres États (1). Son 
conseiller Alberto Roberti fut condamné à la peine capitale 
pour abus de pouvoir. 

Par sa bravoure, il gagna également les esprits. Lorsqu'il 
s'associa aux troupes pontificales afin de reprendre Bologne, 
dont Jean Galëas Visconti s'était emparé, il paya vaillamment 
de sa personne (1403). Ayant prêté son assistance à son beau- 
père, Francesco Novello da Carrara, seigneur de Padoue,dans 
une entreprise contre Vérone , il fut le premier à escalader 
les murs de la ville. Son intrépidité ne fut pas moindre quand 
il prit fait et cause pour Francesco Novello, injustement atta- 
qué, selon lui, par Venise, dont il redoutait, d'ailleurs, l'am- 
bition pour son propre compte (1404); près de Padoue , il 
s'élança dans le camp ennemi l'épée à la main et se livra à un 
grand carnage; une autre fois, il tomba surTaddeo dal A'erme, 
commandant des troupes de la République, et le réduisit h se 
constituer prisonnier. 

A l'héroïsme en temps de guerre, il joignait une rare 
adresse dans les exercices chevaleresques. Lors du mariage 
de Giacomo da Carrara, fils de Francesco Novello, il participa 
à un tournoi où il fut victorieux (1403), et, dans les tournois 
qui eurent lieu à Venise sur la place de Saint-Marc en 1415, 
il combattit, à la tête de quatorze cavaliers, choisis parmi les 
deux cents personnages de sa suite, contre quatorze cavaliers 
conduits par le seigneur de Mantoue. 

Vicaire de l'Église à Ferrare, il se comporta en fidèle vassal 
et n'eut que de bons rapports avec le Saint-Siège. Ayant pro- 
mis son concours au pape Boniface IX pour arracher Bologne 
à l'ambitieux duc de Milan, il rendit dans sa capitale tous les 
honneurs possibles au cardinal-légat Baldassare Cossa, qu'ac- 
compagnaient les troupes pontificales et les troupes alliées , 
alla à sa rencontre et lui présenta les clefs des portes de la 
ville (14)03). Cessa fit son entrée sous un riche baldaquin et 
logea dans le palais du Paradis. Après avoir concerté lo plan 

(1) BcRCKHARDX, Die Cullui- der Renaissance in Italien, p. 37. 



20 L'ART FERRARAIS. 

de campa{;nc avec le marcjuis, il le nomma capitaine général, 
lui accorda une solde de douze mille florins par an et diminua 
la redevance annuelle due au Saint-Siège. Enfin, la veille de 
la Pentecôte, il se rendit, escorté par le clergé et par la cour, 
à la cathédrale, y célébra la messe, bénit les drapeaux et remit 
à ]Sic()las III le bâton de commandement. Quelques mois plus 
tard, il recouvrait Bologne. 

Entre Alexandre V et le marquis de Ferrare, les relations 
ne furent pas moins amicales. Nicolas III alla rendre hom- 
mage au nouveau pape à Pianoro (1410). Appelé par lui à 
Bologne pour s'entendre sur certaines mesures à prendre, il 
reçut de lui la rose d'or à l'issue d'une messe célébrée à San 
Petronio, puis seize cardinaux le conduisirent à sa demeure. 

Que Nicolas III ait rencontré aussi les dispositions les plus 
bienveillantes chez le successeur d'Alexandre Y, cela n'a rien 
de surprenant. Jean XXIII n'était autre, en effet, que Baldas- 
sare Cossa. Afin de combattre les révoltés de la Romagne, 
ainsi que les partisans des deux antipapes déposés'et Ladislas, 
roi de Naples, il nomma capitaine général Uguccione Contra- 
rio, le ministre favori et l'intime ami du marquis de Ferrare. A 
Bologne, pendant la nuit de Noël de l'année 1410, il célébra la 
messe dans l'église de Sainte-Anastasie, fit chanter l'épître par 
Uguccione, lui remit l'étendard de l'Église et lui donna non 
seulement un chapeau orné de perles, mais une riche épée. 
En 1414, quand il revint de Lodi où il avait eu des pourpar- 
lers avec Sigismond, roi des Romains, le même pape passa six 
jours à Ferrare : il entra dans la ville sur un cheval blanc que 
conduisaient le marquis et Uguccione, se rendit à la cathé- 
drale, puis au palais du souverain, préparé pour lui servir de 
demeure, ayant pour caudataire Nicolas III. 

Du pape Martin V, ce prince obtint en 1429 la légitimation 
de Lionel, un de ses fils naturels. 

Enfin, sous le règne du marquis Nicolas III, en 1437, Fer- 
rare eut l'honneur d'être choisie par Eugène IV comme siège 
d'un concile ayant pour mission d'annuler les décisions du 
concile schismatique de Bàle , de réunir h l'Église latine 



LIVRE PREMIER. 21 



l'Église grecque, séparée d'elle depuis 858, à Tépoque de 
Photius, et de se procurer des secours pour combattre les 
Turcs qui menaçaient l'empire d'Orient. Comme cet événement 
a été le sujet de peintures exécutées par un des premiers 
maîtres ferrarais, nous croyons nécessaire d'entrer dans quel- 
ques détails (I). 

De Florence, où il résidait, Eugène IV se transporta d'abord 
à Bologne, où furent arrêtées entre lui et Agostino Villa, 
secrétaire du marquis de Ferrare, les conventions prélimi- 
naires. Nicolas III devait loger gratuitement le Pape et les 
cardinaux avec leur suite, assurer des vivres à toutes les per- 
sonnes qui prendraient part au concile, maintenir la tranquil- 
lité publique et confier à ses propres gardes le soin de veiller à 
la sécurité du Souverain Pontife. Parti de Bologne le 23 jan- 
A'ier 1438, Eugène IV arriva par le Pô, le lendemain, au 
monastère de Saint-Antoine, alors situé hors des murs de la 
ville. A son arrivée, la bienvenue lui fut souhaitée dans une 
allocution en latin par Lionel, fils de Nicolas III, qu'accompa- 
gnait Uguccione Contrario . Il témoigna sa reconnaissance 
envers le jeune prince en lui donnant un chapeau orné d'or et 
de pierres précieuses. Trois jours après, il entra dans la ville 
sous un splendide baldaquin, préparé aux frais de la Com- 
mune : il montait un cheval à la droite duquel se tenait un 
envoyé de Jean II, roi de Castille, tandis que Nicolas III se 
tenait à gauche; le clergé et les Pères du concile, tous à che- 
val, le précédaient. Le cortège s'avança vers la cathédrale, où 
le Souverain Pontife récita quelques prières et fit prononcer 
une exhortation par l'évêque de Forli. Eugène IV se rendit 
ensuite au palais seigneurial, situé en face de l'église. Comme 
il souffrait de la goutte et qu'il aurait eu de la peine à gravir 
un escalier, on avait construit un pont de planches en pente 
douce qui conduisait de la cathédrale à la loggia antérieure du 
château. 

Le 8 février, Jean VIFPaléologue, empereur d'Orient, ar- A2.5'-f^^^ 

(1) Faustixo Maria di S. Lorknzo, Sloria del Beato Giovanni detlo da Tossl- 
gnano, p. 53-57. — Fiiizzi, Mcm. per la sloria di Fcrrara, t. III, p. 473-482. 



22 L'ART FERRA1\AIS. 

riva à Venise, et logea dans le palais d'Esté où Nicolas III, le 
cardinal Albergati et Anibroise le Camaldule vinrent bientôt le 
complimenter. Au bout de vin^t jours, il partit pour Ferrare 
avec son frère Démétrius, despote de Morée, et avec une suite 
nombreuse dans laquelle figuraient, outre les principaux per- 
sonnages de sa cour, les ambassadeurs de plusieurs souverains 
de l'Asie, des abbés, des évêques, des archevêques, entre 
autres Bessarion, qui devint cardinal; il débarqua à Franco- 
lino, où l'attendait le marquis de Ferrare, y passa la nuit 
et voulut continuer sa route par terre. Il avait à ses côtés le 
marquis d'Esté et les deux fils de ce prince, Lionel et Borso, 
lorsque, au son de la musique et au brnit des acclamations 
populaires, il traversa Ferrare. Tous les prélats, tous les car- 
dinaux s'étaient portés h sa rencontre. Par un escalier acces- 
sible aux chevaux, il arriva, sans quitter sa monture, jusqu'au 
seuil de l'appartement du Pape. Introduit auprès d'Eugène IV, 
il voulut plier les genoux devant lui, mais le Pontife s'y opposa, 
lui tendit sa main à baiser et le fit asseoir à sa droite. Après un 
court entretien, l'Empereur gagna le palais du Paradis qui lui 
avait été destiné comme demeure, tandis que le palais de 
Schifanoia était mis à la disposition de Démétrius. 

Quant à Joseph, patriarche de Constantinople, il ne quitta 
Venise que plus d'un mois après l'Empereur. A Francolino, il 
monta sur un bucentaure à trois étages dont la forme harmo- 
nieuse et l'ornementation délicate excitèrent l'admiration gé- 
nérale : on n'y avait épargné ni l'or, ni les peintures, ni les 
sculptures. Un cheval brun, couvert de pourpre et d'or, et 
tenu en bride par quelques gentilshommes de Nicolas III, le 
conduisit de Pontelagoscuro à Ferrare, où son entrée ne fut 
guère moins solennelle que celle de Jean Paléologue. Il logea 
dans le palais des Roberti. 

Après avoir commencé par se réunir deux fois dans la cha- 
pelle du palais de Nicolas III (8 et 10 février), les Pères du 
Concile s'assemblèrent dans la cathédrale sous la présidence 
du cardinal Niccolô Albergati, évéque de Bologne, et une 
messe du Saint-Esprit fut dite parl'évêque de Ferrare, Giovanni 



LIVRE PREMIER. 23 

Tavelli daTossignano. La première séance solennelle à laquelle 
assistèrent les Grecs eut lieu le 9 avril. On y proclama la légi- 
timité et l'universalité du concile (1), puis on décida de sur- 
seoir jusqu'à l'arrivée de certains princes étrangers que devait 
inviter le Pape. En attendant, les théologiens en renom, 
parmi lesquels prirent place le Franciscain Fra Agostino et le 
Servite Fra Paolo, tous deux citoyens de Ferrare et professeurs 
à l'Université, furent chargés de poser les questions à tran- 
cher, ce qu'ils firent tantôt dans l'église de Saint-François, 
tantôt dans l'antichamhre du patriarche, afin que de son lit, 
où la goutte le retenait, il pût assister aux discussions, tantôt 
enfin dans la chapelle du palais habité par Eugène IV. Les 
travaux n'étaient pas encore très avancés quand le Pape réso- 
lut de transférer le concile à Florence. Trois motifs l'y avaient 
décidé. D'abord, il manquait d'argent pour subvenir non 
seulement à l'entretien des Grecs, mais aux frais de toutes 
sortes qu'entraînait la tenue du concile, et les Florentins lui 
promettaient, s'il venait chez eux, de supporter toutes les 
dépenses. En outre, il ne se sentait plus en sécurité complète 
à Ferrare, la guerre avant éclaté entre les Vénitiens et le duc 
de Milan, dont le général, Niccolô Piccinino, avait envahi 
Bologne et soustrait à l'obédience de l'Église Imola, Forli et 
Ravenne. Enfin la peste commençait à sévir et avait déjà 
enlevé l'évêque de Sardique. Ce fut le 10 janvier 1439, dans 
la cathédrale, où fut tenue la quatrième session solennelle (2), 
qu'Eugène IV ordonna la translation du concile à Florence. 
Le 16, il se retira de nouveau au monastère de Saint-Antoine, 
célébra le lendemain la fête du saint titulaire et s'achemina 
par Finale et Modène, avec une escorte de troupes ferraraises, 
vers la capitale de la Toscane. 

En se montrant attaché aux intérêts du Saint-Siège, Nico- 
las III agissait-il simplement par politique ou obéissait-il à un 
sentiment religieux? Si la première supposition est la plus 

(1) Il s'y trouva cent ciiiijuante cardinaux et évèqnes, accouipa{;nés d'un grand 
nombre de prêtres, de diacres et de protonotaires. 

(2) 11 y avait eu déjà quinze sessions ordinaires. 



84 L'ART FERRARAIS. 

vraisemblable, la seconde n'est pas tout à fait inadmissible, ou 
plutôt on peut dire qu'il fut heureux de pouvoir concilier dans 
sa conduite un fond de foi chrétienne avec son intérêt person- 
nel qui, en cas de conflit, eut sans doute refoulé toute autre 
considération. Il y avait chez le fils d'Albert d Este un singu- 
lier mélange de vices et de qualités. Quoique astucieux et 
cruel, quoique fort peu scrupuleux dans sa vie privée, ce 
prince n'était étranger ni aux nobles aspirations, ni aux pra- 
tiques de la piété chrétienne. Ses nombreux pèlerinages n'en 
font pas moins foi que ses témoignages de vénération pour 
saint Bernardin de Sienne, qui vint prêcher à Ferrare en 1432, 
et pour Giovanni Tavelli da Tossignano, qui en fut évéque. 
L'an 1400, il se rendit à Bologne pour s'acquitter d'un vœu 
dans l'église de Santa Maria del Monte. — Treize ans plus tard, 
à l'âge de trente ans, il entreprit le voyage de Jérusalem, lais- 
sant le soin de gouverner })endant son absence à Uguccione 
Contrario. Il était accompagné de cinquante-deux personnes, 
vêtues de noir, avec des croix rouges sur leurs costumes. Son 
secrétaire, Luchinoda Campo, le médecin Niccolo, Alberto dal 
Sale et Feltrino Boiardi faisaient partie de sa suite. Il s'em- 
barqua à Venise. Une fois en Palestine, il changea son nom, 
d'après le conseil de l'amiral vénitien, contre le nom de Niccolo 
Contarino, afin d'être plus respecté des mahométans. Il s était 
d'ailleurs pourvu de sauf-conduits délivrés par les consuls de 
Venise et de Gênes. A Jérusalem, devant le Saint Sépulcre, il 
proclama chevaliers Boiardi, dal Sale, ainsi que plusieurs 
autres de ses compagnons. En revenant de la Terre Sainte, il 
s'arrêta quelques jours à Chypre, à Rhodes, à Cythère ou il 
voulait voir le lieu témoin de l'enlèvement d'Hélène, à Pola, 
ville très ancienne de l'Istrie, dans laquelle il admira « des 
arcades en pierre (1) « , prenant intérêt, comme un voyageur 
de nos jours, à examiner les églises, les châteaux forts, les 

(1) 11 s'ajjit prohahlemcut des arcades en pierre d'un amphithéâtre romain qui 
sul)siste encore en partie. PoLt possède égalenient les restes d un arc de triomphe 
(porta anrea), d'un temple de Diane et d'un temple d'Auj^uste, qui durent 
attirer aussi l'attention du souverain voyaf;eur. (Indications de M. Daumet.) 



LIVRE PREMIER. 25 

jardins et les champs de bataille (I). Parti de Ferrare le 
6 avril, il v rentra le 6 juillet : ses sujets célébrèrent son 
retour par des courses de barques, par des courses de bétes et 
par des tournois organisés en son honneur (2). — En 1-414, nous 
le trouvons à Lorette, où, pour s'acquitter d'un vœu fait en 
temps de peste, il suspend dans le célèbre sanctuaire le mo- 
dèle en argent d'une ville. — Peu de temps après, c'est dans 
'église de Saint-Antoine à Vienne, en Dauphiné, qu'il accom- 
plit un nouveau pèlerinage. Il part le 19 juin 1414 avec vingt- 
quatre personnes à cheval, toutes vêtues de vert clair. Cette 
fois encore, il emmène Feltrino Boiardi, Il passe par Ficarolo, 
Mantoue, Parme. A Gènes, le bon accueil du doge le retient 
pendant neuf jours. Puis il s'embarque pour Nice et arrive à 
Vienne (3). Ses dévotions achevées, il pousse jusqu'à Paris, va 
trouver à Saint-Denis le roi de France qui le comble de ca- 
deaux, et, en revenant, il traverse le Piémont. Près du château 
du Mont Saint-Michel, il est arrêté avec les siens par Man- 
fredo del Carretto, marquis de Ceva, qui offre au duc de 
Milan de le lui livrer moyennant une forte somme. Ses propo- 
sitions ayant été repoussées, Manfredo espéra du moins tirer 
une rançon de son prisonnier. Mais Amédée, duc de Savoie, 
fut informé de ce guet-apens et donna des ordres pour punir 
le traître. Celui-ci eut beau rendre la liberté à Nicolas III, qui 
lui promit d'intercéder en sa faveur, les envoyés du duc de 
Savoie rasèrent le château du coupable et coupèrent la tète au 
châtelain. Le 12 octobre, le marquis d'Esté était de retour 
dans sa capitale. — C'est encore un motif de piété qui l'attira 
hors de ses États en 1435 : au mois d'avril, il visita, à Flo- 
rence, l'église de l'Annunziata, à laquelle il laissa un ex-voto 
en cire qui le représentait à cheval, et qui devait avoir de 
grandes dimensions, si l'on en juge par le prix que toucha 
l'artiste {fiorino cinquanta de segillo) et par les payements faits 



(1) Ad. Venturi, I primordi del rinasciinento artistico a Ferrara, p 3. 

(2) Frizzi, Mem. perla storia di Ferrara, t. III, p. 442. 
(3j Nicolas III y alla une seconde fois en 1434. 



26 L'ART FERRAKAIS. 

aux foiperons, aux charpentiers et aux hommes de peine (1). 

Comme tous les princes italiens, Nicolas HT fut assez souvent 
entraîné à guerroyer contre des voisins dangereux, à entrer 
dans des ligues ayant pour but de refouler des ambitions 
sans frein [2); mais sa prudence lui épargna les longs conflits, 
et sa sagesse lui procura un crédit tel qu'on le prit maintes 
fois pour médiateur et pour arbitre. C'est lui qui, en 1433, 
fut chargé de mettre fin à une guerre entre le duc de Milan 
d'une part, Venise et Florence d'autre part; les ambassadeurs 
des diverses parties, notamment Palla Strozzi et Côme de 
Médicis, s'assemblèrent à Ferrare, où les conditions de la paix 
furent arrêtées. En 1440 et en 1441, le marquis Nicolas III 
servit aussi de trait d'union entre Philippe-Marie Visconti et 
les Vénitiens. Mais ce qui lui fait le plus d'honneur, ce qui 
donne la plus haute idée de ses qualités politiques, c'est que 
le duc de Milan, afin d'assurer son propre repos dans ses der- 
nières années, lui confia le gouvernement de ses États, Nico- 
las III, laissant son fils Lionel régner à Ferrare, se transporta 
à Milan avec Uguccione Contrario et s'y installa. Quelques 
réformes de nature h augmenter la prospérité des sujets du 
duc soulevèrent bientôt de redoutables haines contre celui qui 
en avait eu l'initiative. Au bout d'un mois envn'on, le 26 dé- 
cembre 1441, Nicolas tomba tout à coup malade et mourut, 
peut-être empoisonné. 

Si, à certains égards, il fut un véritable prince du moyen 
âge, digne de figurer dans V Enfer de Dante, il se comporta 
aussi en représentant de la Renaissance, en ami àes lettres, 
des sciences et des arts. 

Pendant sa minorité, l'état du Trésor avait forcé les membres 
du conseil de régence à suspendre les cours de l'Univer- 
sité (1394). Il les rouvrit en 140i2 et attira des professeurs 
émérites : sur ses instances, Pietro d'Ancarano qui enseigna 

(1) Ad. Venturi, I promord i ciel rinascimcnto artistico a Fcrrara, p. 30. 

(2) Il fut, notamment, capitaine général au service d'une li{]ne formée par 
Florence et Venise contre le duc de Milan; le bâton de commandement lui fut 
remis devant le maître-autel de la cathédrale de Ferrare (1426). 



LIVRE PREMIER. 27 

le droit civil, Antonio da Budrio qui s'occupa du droit canon 
et Giovanni d'Imola qui commenta les lois, abandonnèrent 
l'Université de Bologne. Une nouvelle interruption dans les 
cours eut lieu en 1416 et en 1117 à cause de la peste; mais, à 
partir de cette époque, l'Université de Ferrare ne fit qu'ac- 
croître son renom, avec des professeurs tels que riiellé- 
niste Giovanni Aurispa (en 1427 ou 1428) (1), Guarino de 
Vérone (1429) (2) et Michèle Savonarola, médecin célèbre à 
l'école de Padoue (1 i4.0) (3). « En 147 4, elle comptait qua- 

(1) Giovanni Aurispa naquit à Xoto, en Sicile, vers 1369, et mourut en 1459. 
Il visita Constantinople vers 1418 et en rapporta un très grand nombre de 
manuscrits. Il se trouvait à Venise quand la misère le força de mettre en {]a{;e 
deux cent trente-deux de ces manuscrits pour cinquante florins d'or. Informé de 
ce qui venait de se passer, Côme de Médicis dégagea les manuscrits et appela 
Aurispa à Florence. Vers 1427, Aurispa se rendit à Ferrare, devint professeur à 
l'Université, entra dans les ordres, et fut l'objet d'une grande bienveillance de la 
part de Nicolas III, qui le choisit comme précepteur de son fils Méliaduse. On 
lui donna une paroisse, et il fut commendataire de Santa Maria in Vado et de 
Sant' Antonio. Dans la seconde moitié de l'année 1433, il quitta Ferrare pour 
se rendre au concile de Bâle. Eugène IV, pendant le concile de Ferrare (1438), 
lui confia la charge de secrétaire apostolique, que Nicolas V ne lui retira pas. 
C'est dans la capitale des princes d'Esté qu'Aurispa passa le reste de sa vie. Il 
mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans, laissant trois enfants naturels (deux filles 
et un fils}, nés peut-être avant son entrée dans les ordres. Il fut avec Guarino de 
Vérone le restaurateur des littératures grecque et latine. (Frizzi, JMem. per la 
storia di Ferrara, t. III, p. 458, et t. IV, p. 41-42. — Tiiîaboschi, Storia delta 
letteratura italiana, t. VI, 1, 4.j 

(2) Guarino de Vérone, né en 1370, avait appris le grec à Constantinople avec 
Ennnanuel Chrysoloras. Avant de s'installer à Ferrare, il avait été professeur à 
Florence, à Venise (1515), à Vérone (vers 1422), à Trente (vers 1426), et de 
nouveau à Vérone. Peut-être retourna-t-il quelquefois dans cette ville pendant 
son séjour à Ferrare. Nous parlerons de lui plus au Ii>ng dans le chapitre consacre 
aux médailles. 

(3) Michèle Savonarola se fixa à Ferrare pour coinplaire à Nicolas III, et y 
occupa la chaire de médecine jusqu'en 1450, tout en étant le médecin de la cour. 
Aux honneurs dont il fut comblé et qu'il méritait autant par la dignité de son 
caractère que par l'étendue et la variété de ses connaissances, s'ajoutèrent des 
pensions et l'investiture de plusieurs terres. II ne renonça à sa chaire que pour 
composer des ouvrages d'un vrai mérite, où se manifeste un esprit profondément 
religieux. Lionel et Borso, fils et successeurs de Nicolas III, le tinrent aussi en 
haute estime et le gardèrent connue médecin. Il soignait les pauvres sans leur 
demander aucune rétribution. Grand-père de Jérôme Savonarole, il entoura de 
tendresse l'enfance de celui-ci et inspira au futur Donn'nii;ain le goût de l'étude 
et des livres. Il mourut entre 1466 et 1468. (P. Villari, Vie de Jérôme Savona- 
role, t. I, p. 29-30, 32-33, — Antonio Cappelli, Fra Girolamo Savonarola e 
volizie intorno il suo tempo. Modena, 1869, p. 6-10. — A. Gherardi, Nuovi 
documenti e stttdi intorno a Girolamo Savonarola. Firenze, 1887, p. 4.) 



28 L'ART FERRARAIS. 

rante-cinq professeurs (1), représentant les études les plus 
variées (2). » 

Durant le règne de Nicolas III, la ville de Ferrare compta 
parmi ses hôtes non seulement des souverains comme Pierre 
de Portugal (1428) et Tempereur Sigismond (3), mais des 
savants comme Leonardo Bruni, qui, après avoir été secré- 
taire apostolique sous quatre papes, était secrétaire de la 
République florentine. En 1427, ce personnage prononça dans 
l'éplise de Saint-Dominique l'oraison funèbre de Nanni Strozzi, 
qui fut pendant trente ans au service de Nicolas III en qualité 
de général et qui mourut au milieu d'une bataille, non loin 
de Crémone, en assistant les Vénitiens alors aux prises avec le 
duc de Milan. 

Comprenant tout le prix d'une éducation sérieuse, à la fois 
militaire et littéraire, Nicolas III (4.) envoya Lionel, celui de 
ses fils auquel il destinait le trône de Ferrare, auprès de Brac- 
cio di Montone, seigneur de Pérouse, pour apprendre le métier 
des armes (5), et il chargea, en 1429, Guarino de Vérone, 
peut-être à l'instigation de Giovanni Aurispa, ami de ce der- 
nier, de former l'esprit du jeune prince à l'amour des auteurs 
classiques, à la pratique de l'éloquence et de la poésie. 

Le goût des livres ne fut pas étranger à Nicolas III. Ce 

(1) Si Francesco Filelfo ne vint pas aussi s'établir à Ferrare comme professeur, 
ce ne fut pas la faute de Nicolas III, ainsi que le prouvent diverses lettres de Filelfcj 

Tominaso da Sarzana et à Giovanni Aurispa; des enjjafjenients formels le liaient 
envers les Florentins, qui tinrent à le garder. (Gianandhea Barotti, Memorie isto- 
riclic di lelterati ferraresi.) 

(2) E. MiisTz, La renaissance en Italie et en France à Vépoque de Charles VIII, 
p. 326. 

(3) L'empereur Sigismond, devant qui Lionel, un des fils de Nicolas III, pro- 
nonça un discours en latin, proclama chevaliers, le 13 septembre 1433, Lionel, 
Borso et Folco, fds naturels du souverain de Ferrare, ainsi qu'Hercule (né le 
24 octobre 1431) et Sigismond (né le 31 août 1433), tous deux fils légitimes du 
même prince. Le dernier fils de Nicolas III devait son nom à l'empereur, qui 
l'avait tenu sur les fonts baptismaux. (Fbizzi, Mem. per la storia di Ferrara, 
t. III, p. 468.) 

(4) L'esprit de Nicolas III n'était pas sans culture. Un de ses précepteurs fut 
Donato da Gasentino. — Nicolas III accorda sa faveur à l'astronome Giovanni 
Biancliini, dont il sera question dans le ch. il du liv. IV, à propos de la minia- 
ture. 

(5) Braccio di Montone mourut en 1424. 



LIVRE PREMIER. 29 

prince donna de notables accroissements à la collection de 
livres commencée par ses prédécesseurs. Un inventaire de 
1437 nous apprend qu'elle renfermait, vers la fin de son 
règne, 278 manuscrits, 1 en langue allemande, 2 en grec, 
23 en italien, 58 en français et 194 en latin (1). 

De même que son père, Nicolas III se complut à ordonner 
de nouvelles constructions. Il fit non seulement refaire les 
murs d'enceinte de sa capitale et la partie fortifiée du Castel 
Tedaldo (1395), mais élever le Castel Nuovo, dont Giovaiuii da 
Siena fut l'architecte ( 1 427-1433) (2) , et les palais de Belriguardo 
et de Consandolo (3). h'église de Be/fiore, appelée aussi Sainte- 
Marie des Anges, prit naissance de 1436 à 1440, et le cam- 
panile de la cathédrale fut commencé. Sous le règne de 
Nicolas III, on retrouve Barlolino da Novai-a, employé surtout 
comme ingénieur militaire avec Domenico da Firenze qui périt 
en dressant une bombarde contre la citadelle de Reggio, assié- 
gée par les milices ferraraises (1409). Le marquis de Ferrare 
employa, en outre, un ingénieur nommé Giovanni d'Esté. 
Afin de le récompenser de ses longs et dévoués services, il lui 
permit (20 avril 1422) de dériver pour son utilité personnelle 
l'eau du canal de Reggio, à certains jours de la semaine. Dans 
le décret de concession, il l'appelle dilectus imjegniariiis 
noster (4). Citons enfin Filippo Brunellesco de Florence ou 
plutôt de Ficaruolo (5), qui se mit momentanément, on ne 
sait pour quel travail (6), à la disposition de Nicolas III. Ce qui 
est certain, c'est que les préposés aux constructions de Santa 

(1) G. Camus, I codici francesi dcUa Regia Biblioteca Estcnse, dans la Basse- 
gna Emiliana, Y" année, fasc. X. 

(2) Nicolas fit aussi afjrandir et presque reconstruire le magnifique château fort 
de Finale par Giovanni da Siena. Cet éminent architecte se mit au service du seigneur 
de Ferrare en 1422, et y resta jusqu'à sa mort, arrivée vers 1440. '^Voir Cokrado 
Ricci, Giovanni da Siena, dans V Archivio storico deW arte, juillet-août 1892.) 

(3) Peut-être même le château de Fossadalbero lui dut-il son existence. 

(4) G. Campori, Gli arcliilelti e (jV injegneri degli Estensi dal secolo XIII 
al XVI. 

(5) Ficaruolo est située sur le Pô. 

(6) Peut-être le marquis de Ferrare désira-t-il avoir son avis sur les digues 
destinées à prévenir les terrijjles débordements du Pô. (Ad. Vemuri, I primordi 
del rinascimento artistico a Ferrara, p. 5.) 



30 L'ART rEllHARAIS. 

Maria del Fiore permirent, en 1 43:2, à Tillustre architecte de 
s'absenter pendant quarante-cinq jours pour servir le souverain 
de Ferrarc et le seigneur de Mantoue, sur la demande de ces 
personnages (1). 

Vers le même temps, la peinture prit son premier essor. 
Nous aurons , plus loin , l'occasion de mentionner un assez 
grand nombre de peintres, dont les œuvres n'existent plus. 
Le plus célèbre de tous les artistes d'alors fut Antonio Alherii 
ou Antonio da Ferrara^ qui représenta dans le palais du Pa- 
radis la gloire des Bienheureux et le concile tenu à Ferrare 
en 1438. Plusieurs miniaturistes, notamment Giovanni F alco ni 
et Jacopino d'Arezzo, trouvèrent aussi auprès du souverain une 
faveur justifiée par des qualités remarquables. 

Ce fut vraisemblablement en 1432 que parut à la cour, où 
il fut reçu avec honneur, Viitore Pisano, qui semble y avoir 
inauguré son talent de médailleur, sans oublier qu'il était 
peintre. Il y revint en 1435. En 1438, il s'y trouvait aussi, 
comme le prouve la médaille de Jean Paléologue, probable- 
ment faite pendant la tenue du concile, et sa présence en 1441 
ne fait pas non plus de doute. 

Comme sculpteurs, on ne peut citer sous Nicolas III que 
Giacomo da Siena (1408), Giacomo délia Quercia[^), qui sculpta 
une Madone pour la cathédrale (1408) , et Cristoforo da 
Firenze (1427), auteur d'une Vierge qui orne la façade de la 
même église. 

Quant h la sculpture en bois et à la marqueterie, elle fut 
représentée, au commencement du règne de Nicolas III, par 
Giovanni da Modena, surnommé Baisi ou Abaisi, et à la fin par 
Andréa di Crescimhene , père de Lorenzo et de Cristoforo 
Ganozzi da Lendinara. 

L'orfèvrerie était déjà florissante. Milan et Venise envoyè- 
rent de nombreux artistes à Ferrare, où les orfèvres formaient 
une corporation. A partir de 1437, Amadio da Milano y dé- 
ploya une activité sans relâche et un talent reconnu de tous. 

(1) G. C.uiPOni, Gli architetti e gV ingegneri deijli Estensi, p. 31. 

(2) Il ne fit que passer à Ferrare. 



LIVRE PREMIER. 31 

Ferrare posséda également dès cette époque des tapissiers, 
des potiers et des brodeurs. En 1436, Nicolas III prit à son 
service Jacopo d'Angelo, tapissier flamand. La même année, 
un potier, Benedetii on BeUino, était installé dans le Castello. 
Plusieurs brodeurs milanais, T'ommasino dalla Raina, Francesco 
da Carcano, Agostino Framhaia de Pavie, Giusto et Antonio de 
Milan, établis dans la ville, travaillèrent pour le seigneur de 
Ferrare, pour Ugo et pour Parisina (1). 

La musique ne fut pas non plus dédaignée. Il n'y avait pas 
de fête en plein air qui ne fût égayée par le son des fifres et 
des trompettes, des cymbales et des tambourins, tandis que 
dans les réunions à l'intérieur du palais on prenait plaisir à 
entendre jouer de la cithare, du luth, du rebec, du psaltérion. 
Ugo d'Esté, Parisina et ses deux filles s'exercèrent sur la harpe. 
De temps en temps, le marquis d'Esté faisait des libéralités 
aux musiciens qu'il avait pris à son service : en 1422, Bœmio, 
joueur de fifre, ayant mis en gage quelques instruments, 
Nicolas III ordonna de les dégager. Ce n'est pas seulement 
dans ses États qu'il recrutait ses musiciens : en 1437, il donna 
vingt ducats d or à un chanteur de la chapelle pontificale. La 
même année, la trompette deFilippo fut décorée de flammes; 
Jean d'Avignon figure comme joueur de fifre parmi les salariés 
du prince, et un certain Giorgio fut chargé d'aller à Venise 
pour y acheter des instruments (2). En 1441, le marquis eut à 
sa solde un Allemand du nom de Nicolas, excellent instrumen- 
tiste et chanteur : Nicolas reçut cent ducats d'or afin d'aller 
embaucher en Allemagne, avec un compagnon et deux che- 
vaux, àei tromhettieri [tibicines) pour le seigneur de Ferrare (3). 

On voit que toutes les manifestations de l'art étaient en- 
couragées à la brillante cour de Nicolas III, et que ce prince 

(1) i\d. Vexturi, llelazioni artisliche ira le corti di MUano e Ferrara ncl 
secolo XV, p. 252. 

(2) Voulait-on des cordes à cithares, c'est aussi à Venise que l'on songeait; 
Agostino s'y transporta en 1441 dans cette intention sur l'ordre du marquis. 

(3) L.-F. Valduigui, Cappelle, concerti e musichr di casa d'Estedul secolo XV 
al XVIII, dans les Attij; menwi-ie délie deputazioni di storia patria per le provin- 
cie modenesi e pannensi, série III, vol. II. 



32 L'ART FERRARAIS. 

commençait à faire de sa capitale un des centres de la civili- 
sation italienne (1). 

Le fils d'Albert d'Esté se maria trois fois. Il n'avait que 
treize ans et deux mois (janvier 1397) lorsqu'il épousa Gi- 
gliola (2), fille de Francesco Novello da Carrara, seigneur de 
Padoue (3). Niccolô Roberti, accompagné de quatre cents per- 
sonnes à cheval, alla chercher Gigliola à Padoue. Quand elle 
fit son entrée à Ferrare sous un baldaquin d'or, plusieurs 
notables ferrarais tenaient les brides et les étriers de son 
cheval ; les rues étaient jonchées de fleurs et d'herbes odo- 
rantes; les marchands de laine avaient tendu des étoffes au- 
dessus des rues; certaines corporations exhibèrent un car- 
7'occio, un château fort, un saint Georges tuant le dragon ; et les 
cabaretiers disposèrent au milieu de la grande place une fon- 
taine d'où coulait du vin. La princesse s'avança vers le palais 
au son des instruments. Une simple bénédiction fut donnée 
aux jeunes époux dans la chapelle du château , l'âge de 
Nicolas III ne permettant pas de conférer encore le sacrement 
de mariage. Gigliola mourut le 23 février 1416, peut-être de 
la peste, sans avoir eu d'enfants. — La seconde femme de 
Nicolas III fut Parisina, fille de Malatesta de' Malatesti de 
Rimini, qu'il épousa le 27 février 1418, et à laquelle, nous 
l'avons vu, il fit trancher la tête le 21 mai 1425. Il n'en avait 
eu qu'un fils, qui vécut seulement un mois et demi, et deux 
filles jumelles, Ginevra et Lucie, qui se distinguèrent dans 
l'étude du latin et du grec. Ginevra, née en 1519, se maria, 
en 1434, avec Sigismond Malatesta et fut empoisonnée par 
lui en 1440. Quant à Lucie, elle devint, en 1437, la femme 

(1) M. Miiatz a fait justement observer que, à la cour de Nicolas III, la pénu- 
rie des ressources alternait parfois avec les prodigalités mal calculées. « Tandis 
que le marquis dépensait d'un coup 3,000 florins pour acheter des tentures, ses 
fds en étaient réduits à porter des vêtements râpés. Les doléances faites par le 
jeune Ugo à sa belle-mère nous révèlent la détresse de sa garde-robe; son frère 
Méliaduse n'était pas mieux partagé. « {Histoire de l'art pendant la Renaissance, 
1889, p. 142.) 

(2 Elle avait environ quinze ans. 

(3) Francesco Novello s'était marié avec Taddea, tille de Niccolô Zoppo (Nico- 
las le Boiteux). 



LIVRE PREMIER. 33 

de Carlo Gonzaga, fils du marquis de Mantoue. — En troi- 
sièmes noces, Nicolas III épousa (1429) Ricciarda, fille de 
Tommaso, marquis de Saluées (1), laquelle mourut le 16 août 
147 i. Il en eut deux fils : Hercule, né le 2 4 octobre 143!, et 
Sigismond, né le 31 août 1433. 

Quant à ses enfants naturels, on n'en connaît pas exacte- 
ment le nombre. Giraldi lui en attribue vingt et un, Sardi en 
compte vingt-deux. « En deçà et au delà du Pô, disait-on, il 
n'y a que des enfants de î^icolas (2). » Nous signalerons parmi 
les fils : Ugo Aldohraiidnw, né de Stella dall' Assassino le 17 no- 
vembre 1405, lequel fut décapité avec Parisina en 1425; Më- 
liaduse, né le 3 mars 140() de Catterina, fille du médecin 
Taddeo, ou de Catterina degli Albaresani, et mort le 2 janvier 
1452 (3); Lionel, né le 21 septembre 1407 de Stella dall' 
Assassino; Borso, né le 24 août 1 413 de Stella dall' Assassino 
ou Stella de' Tolomei; Albert, né le 10 novembre 1415 de 



(i) Ricciarda ne fut amenée à Ferrare qu'en 1431. Vêtue de damas blanc, 
avec un vêtement de dessous rou{;e, elle entra dans la ville sur un cheval blanc 
et fut conduite au Gastel JNuovo. La cérémonie nuptiale eut lieu le lendemain et 
fut suivie de fêtes pendant trois jours. 

(2) « Di qua e di la dal Po, tutti fi gli di Niccolo. » 

(3) Destiné par son père à la carrière ecclésiastique à laquelle il tenta vaine- 
ment de se soustraire en s enfuyant auprès de Philippe Visconti, Méliaduse fut 
abbé conimendataire de l'imposant monastère de Pomposa, situé entre Comac- 
chio et Codij^oro, et du monastère de San Barlolommeo à Ferrare. En qualité de 
protonotaire apostolique, il demeura un certain temps à Florence, pendant le 
premier séjour d'Eugène IV dans cette ville. En 1436 ou en 1437, il se lia avec 
Léon-Baptiste Alberti, à Bolofrne. Alberti, dans la lettre par laquelle il dédia son 
Philodoxios à Lionel, rappelle cette liaison, qui se continua à Ferrare. « xN^jh 
eni)n fratris tui Meliadusii viri humcuiissinii, et qui inihi optiinc seinper studue- 
rit, plane sini amicissimus. » C'est sur la demande de Méliaduse qu'Alberti com- 
posa ses Ludi matemalici, où il donne des règles pour mesurer la superficie des 
terrains, et où il expose divers problèmes de mathématique et de phvsique. Mélia- 
duse fit un vovage à Jérusalem. Il finit par obtenir du pape Nicolas V l'autorisa- 
tion de renoncer à l'état ecclésiastique, ce qui eut lieu après la mort de Lionel. 
Sa propre mort arriva peu après, le 25 janvier 1452. Il laissa huit enfants natu- 
rels, trois fils et cinq fdles : deux d'entre elles furent religieuses dans le monastère 
de Saint-Antoine, une autre entra au monastère de Saint-Guillaume; Lucrezia se 
maria avec Pietro Sacrati, noble ferrarais; Polissena épousa Giovanni Romei, 
qui mourut en 1483, puis Scaramuccio Visconti, fils du comte Alcssandro Vis- 
conti. (Frizzi, Memorie per la storia di Foi-ara, t. III. — MaNCIM, Vitu di Léon 
Battisla Alberti, p. 195. — G. Campoui, Gli architclti e gV iiigegncri degli 
Estensi, p. 31-33.) 

I 3 



34 L'ART FERRARAIS. 

Filippa dalla Tavola et mort dans le palais du Paradis le 8 avril 
1502- enfin Rinaldo Maria, né d'Anna Roberti, qui se maria 
en 1 473 avec Lucrezia, fille de Guillaume, marquis de Mont- 
ferrat, et mourut en 1503 (1). 

Parmi les filles naturelles de Nicolas III, nous mentionne- 
rons : Isotta, née en 1425, mariée en 1 444àOddantonio, comte 
d'Urbin, puis à Stefano Frangipani, seigneur de Signa (1446); 
Béatrice, née en 1427, mariée à Niccolô da Correggio (1448), 
puis à Tristano Sforza, fils de François Sforza, duc de Milan 
(14-oA); Biaiica Maria, née en 1440, mariée à Galeotto, sei- 
gneur de la Mirandole (1468) (2) ; Margherita, mariée à Galeotto 
Roberto Malatesta, seigneur de Rimini, qui se fit religieuse au 
monastère de Saint-Guillaume à Ferrare après la mort de son 
mari; une autre Margherita, mariée à Galasso Pio, seigneur de 
Carpi; Cammilla, mariée à Ridolfo Varano, seigneur de Game- 
rino (1448); Orsina, mariée à Aldobrandino Rangoni, puis à 
un Malatesta et enfin à Andréa Gualengo, conseiller de Borso 
fl469). 



VI 



LIONEL (3). 
(JSé le 21 septembre 1407, il réyna de IWl à 1450.) 

Avant de mourir, Nicolas III eut le temps de faire son tes- 
tament, dans lequel il désigna comme son successeur Lionel, 
un de ses fils naturels, au détriment d'Hercule et de Sigis- 
mond, ses seuls fils légitimes. Il ne faisait, du reste, que tenir 
un engagement solennel. En obtenant pour Lionel la main de 
Marguerite, fille du seigneur de Mantoue Jean-François Gon- 

(1) ISous parlerons de lui à propos de sa médaille par Coradini. 

(2) ]Sous donnerons quelques détails sur son compte, à propos du De claris 
mulieribus de Fra Filippo Foresti de Bergame, dans notre étude sur Les livres 
publiés a Ferrare avec des gravures sur bois. (Liv. V, cli. iv.) 

i3; Il a été déjà question de Lionel, p. 20, 21, 22, 26, 27 et 28, 



LIVRE PREMIER. 35 

zague, il avait promis, dès 1429, d'assurer le trône de Ferrare 
au gendre de ce prince, et, lorsque lui-même épousa Ricciarda 
de Saluées, il avait spécifié qu'après lui la souveraineté appar- 
tiendrait, non aux enfants qui naîtraient de son mariage, mais 
à Lionel. Cette décision fut très heureuse pour les Ferrarais, 
qui échappèrent ainsi aux inconvénients d'une tutelle, et aux- 
quels échut un des souverains qui ont laissé les meilleurs sou- 
venirs dans la mémoire des peuples. 

Lionel, nous l'avons déjà dit, naquit en li07, fut légitimé 
par le pape Martin V en 14:29 et déclaré apte à devenir sei- 
gneur de Ferrare, ce qu'Eugène IV ratifia. Après avoir appris, 
on se le rappelle, l'art militaire avec Braccio di Montone, il 
eut pour maître Guarino de Vérone qui l'initia aux langues 
classiques, et il montra combien il avait profité des leçons du 
savant humaniste lorsqu'il harangua en latin l'empereur Sigis- 
mond (1433) et le pape Eugène IV (1438) (1). Son mariage 
avec Marguerite Gonzague, quoique décidé en 1-429, ne s'ef- 
fectua que six ans plus tard (2 février 1 435). La fille du mar- 
quis de Mantoue fit son entrée à Ferrare sur un cheval blanc ; 
son costume était en drap d'or doublé d'hermine. Elle mourut 
le 7 juillet 1439 (2). 

Quand Lionel succéda à Nicolas III, il n'était pas étranger 
au maniement des affaires, son père lui ayant laissé à plusieurs 
reprises le soin de gouverner en son absence. C'est lui qui en 
réalité régnait déjà au moment où Nicolas III mourut à Milan, 
et il fut sur-le-champ confirmé dans l'autorité souveraine. Le 
28 décembre 1441, Uguccione Contrario annonça tout à la 
fois dans la capitale des princes d'Esté la fin et les dernières 
volontés de celui dont il avait été si longtemps le principal 



(1; Guarino de Vérone, clans l'éloge funèbre (ju'il prononça au\ liinérailles de 
Lionel, et Giovanni Canali, dans ses Annali Estensi, mentionnent avec éloge ces 
deux discours. Libanori, dans sa Ferrara d'oro, et Borsetti, dans son Historia 
gyiniiasii Feirariensis, prétendent que Lionel prononça aussi un discours en grec 
devant les Pères du Concile de Ferrare ; mais le silence de Guarini rend leur 
assertion suspecte. 

(^2; l'ar son éducation, Marguerite Gonzague était digne du prince lettré (lu elle 
épousa. Elle avait eu pour maiire Victorin de Feltre. 



;U; L'AUT FERllARAIS. 

ininislic cl le (iJèlc ami. Reconnu seigneur de Fenare par le 
Conseil que le Ju.jje des Sages avait convoqué dans le château, 
Lionel parcourut la ville à cheval avec une nombreuse suite 
également h cheval. 

Le lendemain soir, le corps de Nicolas III arriva et fut con- 
duit à travers les rues, qu illuminaient d'innombrables torches, 
dans Téglise de Santa Maria di Belfiore. Suivant la volonté du 
prince auquel on rendait les derniers honneurs, les funérailles 
curent lieu sans pompe, et d'abondantes aumônes furent dis- 
tribuées aux pauvres. 

Il y a peu d'événements à signaler sous le règne, d'ailleurs 
assez court, de Lionel. Ce prince pacifique et sage, assisté de 
son frère Borso, sut non seulement rester en dehors des luttes 
et des intrigues qui bouleversaient l'Italie autour de lui, mais 
inspirer assez de confiance pour être souvent pris comme mé- 
diateur. Philippe-Marie Yisconti, deux fois battu parles Véni- 
tiens, le chargea de traiter avec eux. Une sorte de congrès 
général s'assembla en 1449 à Ferrare. Enfin, ce fut dans le 
palais de Belfiore que la paix, grâce à Lionel, fut conclue 
entre la République de Venise et Alphonse I", roi de Naples(I). 

Plusieurs mariages mirent en fête la cour de Ferrare. Le 
plus solennel fut celui de Lionel avec Marie d'Aragon, fille 
naturelle du roi de Naples Alphonse I". Il fut négocié, à l'in- 
stigation d'Uguccione Contrario et de Borso, par Philippe- 
Marie Yisconti. Agostino Villa, secrétaire du marquis, se rendit 
à Naples au mois d'avril 14 43 afin de rédiger les stipulations 
matrimoniales ; mais un an se passa avant la célébration du 
mariage, à l'occasion duquel Lionel reçut de ses sujets un 
cadeau de trois mille lire marchesatie. Au printemps de 1444, 
Borso, escorté d'une suite brillante, alla chercher la jeune prin- 
cesse (2), après avoir été à Venise pour se procurer deux galères 
et quelques autres navires. Lorsque la petite flotte revint de 

(i) Alphunsc V d'Aragon, victorieux de René d'Anjou, était devenu roi de 
jNaples en 1442. Il prit le nom d'Alphonse I" et fut surnommé le Magnanime. 

(2; Dès cette époque, Borso et Lionel encouragèrent sous main le roi de INaplcs 
à prendre des mesures pour s'emparer de la Londjardie après la mort, imminente 



LIVRE PREMIER. 37 

Naples et s'avança sur le Pô, Mëliaduse, frère de Lionel et de 
Borso, accompagné de gentilshommes, de dames ferraraises et 
de jeunes paysannes, se porta au-devant de la princesse avec 
des barques où l'on faisait de la musique. Le 1" mai, Marie 
d'Aragon fut conduite au Castel Nuovo, et le 3 mai au château 
de son époux. Pendant quatre jours, les fêtes ne cessèrent pas : 
les chasses aux taureaux et aux sangliers alternèrent avec les 
tournois. L'année suivante, Lionel et sa femme entreprirent 
pour leur agrément un voyage à Venise (1). 

Ce fut aussi en 14i-i qu'Isotta, sœur de Lionel, épousa 
Odd'Antonio, comte d'Urbin, qui, le 22 juillet, fut massacré 
dans sa résidence par quelques conjurés. Cette princesse était 
vouée aux infortunes. En 14.46, elle se remaria avec Stefano 
Frangipane, comte de Signa, et les noces, célébrées dans la 
demeure de son frère Méliaduse, furent suivies de réjouissances 
au château même de Lionel; mais, quatre ans après, les mau- 
vais traitements qu'elle eut à endurer la forcèrent de quitter 
son mari et de regagner pour toujours sa ville natale. 

Une autre fille de Nicolas III , Cammilla, fut plus heureuse 
en épousant Ridolfo Varano, seigneur de Gamerino, dont le 
fils, Ercole, devait transplanter dans la capitale des princes 
d'Esté la famille des Varani. 

Si les mariages de quelques-uns des membres de la maison 
régnante furent à Ferrare un prétexte aux fêtes de toutes sortes, 
la mort de plusieurs personnages de marque attrista profondé- 
ment tantôt les citoyens, tantôt Lionel lui-même. Giovanni Ta- 
velli da Tossignano, l'admirable évêque de Ferrare, cessa de 
vivre en 1440. Uguccione Contrario, qui avait été, depuis l'âge 
de vingt et un ans, associé à la destinée de Nicolas III et à celle 
de son successeur, qui avait mis à leur service la prudence d'un 

déjà, de l'hilippe-Marie Visconti, au tlctriincnl de François Sforza, qui avait 
épousé la fdle de Visconti, et qui, aidé par Gôme de Médicis, triompha de tous 
les obstacles. (Cesare Foucard, Proposta fatta dalla corte Estense ad Alfonso I, 
re di Napoli, dans rj4rc/a'i^(0 storico per le provincie Napoletane, anno IV, fasci- 
colo IV.) 

(i) Voyez les pages consacrées au palais des princes d'Esle à Venise dans le 
th. m du liv. II. 



38 L'AKT FERRAI\AIS. 

habile politique, la bravoure d'un capitaine intrépide et ratta- 
chement d'un ami, qui maintes fois avait jjouverné Ferrare à 
leur place et dont la sagesse avait apporté quelques trêves aux 
luttes intestines de l'Italie, expira le 15 mai 1448. Enfin, Lionel 
perdit sa seconde femme le décembre 1 449. 

Une des mesures qui contribuèrent le plus à assurer la tran- 
quillité publique sous ce prince fut l'éloignement d'Hercule 
et de Sigismond, dont la mère, Ricciarda, s'était retirée à 
Saluées un peu avant le mariage de Lionel avec Marie d'Aragon, 
dans la crainte de ne pouvoir garder à la cour de Ferrare la 
situation qu'elle prétendait y occuper. A la suite d'un voyage 
à Naples entrepris par Borso pour se concerter avec Alphonse I", 
les deux fils légitimes de Nicolas III furent envovés, suivant les 
conseils d'Uguccione Contrario, auprès de ce monarque, qui 
les donna comme compagnons d'études à son propre fils Fer- 
rante (1445). 

Sur les instances de la Commune de Ferrare, Lionel rendit 
deux ordonnances, le 11 et le 30 mars 1447, contre le luxe 
déployé parles femmes dans leurs costumes (1). Il fut interdit 
aux femmes de la ville de dépenser pour leur toilette plus du 
tiers de leur dot, et une amende de trente-cinq ducats d'or 
menaça les notaires, tailleurs, orfèvres et autres fournisseurs 
qui se feraient leurs complices. Quant aux femmes de la cam- 
pagne, on ne leur permit de porter que de la toile et de la laine ; 
tout ornement d'or, d'argent et de perles leur fut défendu. En 
même temps, on déclara la guerre aux queues des robes : que 
les femmes fussent riches ou pauvres, jeunes ou vieilles, nobles 
ou roturières, elles furent astreintes à supprimer cet appendice. 
On entendait par queue ce qui excédait une demi-brasse ferra- 
raise quand la femme était debout sans chaussures. Dépareilles 
interdictions caractérisent une époque ; mais l'efficacité en fut 
probablement médiocre ou en tout cas dura peu : l'accrois- 
sement de la prospérité et le développement des arts ne tar- 

(1) On peut lire le texte de ces ordonnances dans Barotti, Memorie di lette- 
rati ferraresi. — Nicolas III avait déjà pris des arrêtés contre les costumes des 
femmes jugés contraires à la modestie (1434). 



LIVRE PREMIER. 39 

dèrent sans cloute pas à les rendre illusoires. Le luxe des 
costumes à la cour ne fit que s'accroître, comme en témoi- 
gnèrent les acquisitions de fourrures et d'étoffes en damas, en 
soie et en velours, ainsi que les objets livrés par les brodeurs, 
les joailliers et les orfèvres. 

Si Lionel s'était borné à promulguer des lois somptuaires, 
on ne se souviendrait plus de lui aujourd'hui. Il mérita mieux 
de sa patrie et de la civilisation en réorganisant l'Université 
qui commençait à péricliter (1442). Il congédia les professeurs 
médiocres, et, pour en attirer de remarquables, il écrivit lettres 
sur lettres dans les principales villes de l'Italie et de l'étranger, 
où il envoya même des messagers, ne ménageant pas les pro- 
messes. Aux émoluments considérables il ajouta l'accueil d'un 
prince ami des lettres. C'est ce que Giovanni Bianchini (1) 
rappelle dans l'épître à Lionel qui accompagne les Tavole 
astro7iomiche qu'il lui dédia en 1442 : « Quos tu primum 
onines et lœtisshno vultu et verbis suavissimis suscepisti v ; c'est 
aussi ce que constate Giovanni Canali de Ferrare, auteur des 
Annali Estensi. 

Lionel lui-même fut un humaniste, un lettré, un poète. La 
lecture des écrivains de l'antiquité le charmait, sans lui faire 
négliger l'Écriture sainte. Il fut le premier à dénoncer la faus- 
seté de la correspondance entre saint Pierre et Sénèque, et 
F. Giovanni Minorita rapporte qu'il consacrait la plus grande 
partie de ses loisirs à la philosophie et à la théologie. Il laissa 
un volume de poésies en latin et en langue vulgaire, que 
Niccolô Baruffaldi et Giulio Ganani eurent entre leurs mains; 
mais on ne connaît aujourd'hui que deux sonnets, imprimés 
avec les rame scelle de' poeti ferraresi. 

Le nombre est grand des savants et des lettrés que Lionel 
rassembla autour de lui. Frizzi cite parmi ceux qui étaient nés 
à Ferrare le poète TitoStrozzi, le philosophe Francesco Ariosti, 
le jurisconsulte Giacomo Zocchi, qui futattachéà lUniversité, 
Lodovico Carbone, orateur et poète. Il mentionne également 

(1) Il sera question de Bianchini dans le chapitre sur hi ininialurc liv. IV). 



40 L'ART FERRA RAI S. 

des étrangers dont toute l'Italie appréciait le mérite : Guarino 
de Vérone, Teodoro Gaza de Thessalonique (1), recteur de 
l'Université, Angelo Gambiglione d'Arezzo, jurisconsulte émé- 
rite, professeur à l'Université, Alessandro Tartagni d'ImoIa(2), 
Bartolommeo Cipolla de Vérone, jurisconsulte et lettré, Ugone 
de' Benci de Sienne, qui avait été le médecin de Nicolas III, 
Giovanni Aurispa (3) et Michel Savonarole, dont il a été ques- 
tion déjà, Cyriaque d'Ancône et Basinio de Parme ( i). Telle était 
la société favorite de Lionel (5). Il aimait à réunir ces hommes 
distingués, à discuter avec eux des questions de littérature et 
de morale, tantôt dans un salon, tantôt à table, tantôt dans 
les jardins du château, tout en se promenant. Les sujets 
grossiers et même légers étaient bannis de ces entretiens, où 
il n'apportait aucune prétention, quoiqu'il possédât une solide 
érudition, qui le fit mettre par Francesco Filelfo, un de ses 
correspondants, au-dessus de tous les princes de son temps (6). 
Avec les savants qu'il n'avait pu attirer à sa cour, il entretenait 
un commerce épistolaire auquel Guarino a rendu hommage 
en ces termes : « Dodos m primis homines honore et veneratione 
proseqiiutus est, ciim et ipse eruditione expolitus eminerei : ciijus 
testes varix exstant ad nniltos dimissve fréquenter epistolee , in qidhus 
sic entendale, sic electis verhis adeo latine scrihehat, iit ad anti- 
quorum dictioneni proxinius accederet (7). » C'est à Francesco 
Barbaro, à xVmbroise le Camaldale, à Angelo Decembrio, à 

(1) De 1441 à 1450, il enseigna le grec à Ferrare. (A. Firmin-Didot, Aide 
Manuce.) 

(2) Son tombeau, dans l'église de Saint-Dominique à Rologne, est une œuvre 
remarquable de Francesco di Simone Fiorentino. 

(3) « Il aima mieux rester curé à Ferrare que devenir possesseur d'une abbaye 
qui lui fut offerte par Alphonse roi de Naples. « (Mancini, Vita di Léon Battista 
Alberti, p. 193.) 

(4) E. MI'ntz, La Renaissance en Italie et en Fiance à l'époque de 
Charles VIII, p. 327. 

(5) Un poète nonnné Ulysse, qui sendjle avoir résidé d'ordinaire à Venise, 
séjourna quelque temps à Ferrare. Il sera plus loin question de ce personnage. 

(6) « Colla luce délia sua doctrina supero tutti i principi del suo tempo. » 
{Filelf. oral, de inita societ. inter Bonam et Herc. Est.) 

(7) Eloge funèbre de Lionel. — Lionel, cependant, n'avait pas pour l'italien 
le même dédain f[ue la plupart des humanistes de son temps. 11 loua Léon-Bap- 
tiste Alberti d'avoir abandonné le latin pour l'italien. 



LIVRE PREMIER. 41 

Georges de Trébizonde, à Lorenzo Valla, à Antonio Becca- 
dello dit le Panormitain, au Poggio, à Francesco Filelfo qu'il 
adressa la plupart de ses lettres. Pietro Candido Decembrio, 
quand il eut écrit la vie de Philippe-Marie Yisconti, le consulta 
et supprima un passage d'après le conseil du prince (1). 

Rechercher et acquérir les anciens manuscrits ou s'en pro- 
curer des copies fut une des passions de Lionel (2). Dès qu il 
eut appris que les comédies de Plante avaient été découvertes 
en Allemagne, il tâcha d'en obtenir une transcription, et l'on 
sait par deux lettres de Poggio Fiorentino qu'il voulut à toute 
force avoir deux volumes des lettres de saint Jérôme, pour 
lesquelles Poggio demandait cent écus d'or (3). Un Pompeius 
Festus, manuscrit in-quarto que possède la Bibliothèque d'Esté 
à Modène, appartint à Lionel. Non content d'enrichir pour sa 
satisfaction personnelle la bibliothèque laissée par son père (4) , 
ce prince en fonda une dans le monastère des Anges à l'usage 
des étudiants (5) et la pourvut à grands frais d'ouvrages grecs, 
latins et même hébreux (6). 

Au goût des livres Lionel joignait celui des arts. Avant de 
succéder à Nicolas III, il commença à former les collections 
auxquelles ses successeurs donnèrent tant d'extension, à ras- 
sembler des cornalines, des gemmes gravées, des médailles 
antiques, des peintures, comme l'atteste Angelo Decembrio 
dans ses Dialogues (7). Sa résidence de Belfiore devint une sorte 

(i) RoSMKM, Vita di Guaruio veronese. lîrescia, 1806, t. I, p. 109. 

(2) « En 1434, après l'expulsion de Paolo Guinigi, seigneur de Lucques, il 
acquit l'armoire que ce personnage avait fait exécuter en 1414 par Arduino et 
Alberto de Bologne pour y renfernier ses manuscrits. » (E. Ml'ntz, Histoire de 
V art pendant la Henaissance, p. 143.) 

(3) Cennistorici délia Biblioteca Estense in Modena. Modène, 1873. — Adriano 
Gappelli, La Biblioteca Estense nella prima meta del secolo XV, dans le Giorn. 
stor. délia letter. ital., vol XIV. 

(4) La Lililiotlièque des princes d'Esté, auparavant, se composait surtout de 
clironiques, qui y prirent place à mesure qu'elles parurent. L'n manuscrit conte- 
nant des poésies provençales, offert au marquis Azzo VII, send)le cependant y 
être entré vers la moitié du treizième siècle. 

(5) En même temps, le couvent de Saint-l'anl, {;ràcc aux soins du docte Fra 
Hattista Panetti, s'enricliit de jilus de sept cents manuscrits. 

(6) Giaiiibatisla I'oxacossi, De laudihus Hcrculis Estensis II. 

(7) Cavedoxi, Deli ori(jino cd incvementi dcll' odicrno R. Mttseo Estense délie 



42 L'ART FEURARAIS. 

de musée. Les boisei'ies sculptées, les marqueteries, les déco- 
rations peintes et les tableaux y charmaient les regards par 
l'élégance des lignes, le fini des détails, le charme des couleurs. 

Tous les arts se mirent subitement à prendre leur essor sous 
l'impulsion d'un prince qui portait à chacun d'eux un si vif 
intérêt. Lionel prodigua les encouragements aux potiers, aux 
tapissiers, aux médailJeurs, aux brodeurs, comme aux sculp- 
teurs et aux peintres (l). Ses commandes attirèrent de toutes 
parts les artistes. Deux élèves de Brunellesco, Aiitonio di 
Cristoforo et Niccolo Baroncelli, érigent la statue équestre de 
Nicolas IIL D'habiles miniaturistes enluminent les manuscrits 
et les missels. Vittore Pisano devient le familier de Lionel. Il 
peint le portrait de ce prince (musée de Bergame) et celui de 
Marguerite Gonzague, sa première femme (musée du Louvre), 
ainsi que l'apparition de la Vierge et de l'enfant Jésus à saint 
Antoine abbé et à saint Georges (National Galery). Pour le 
palais de Bellosguardo, il entreprend aussi un tableau. Enfin, 
il fait trois médailles représentant le souverain de Ferrare, 
une entre autres à l'occasion du mariage de celui-ci avec 
Marie d'Aragon. Jacopo Bellbii rivalise avec lui pour rendre à 
l'aide des couleurs les traits de leur commun protecteur. 
Mantegna, tout jeune encore, fait sur un même panneau d'un 
côté le portrait de Lionel, de l'autre le portrait de Folco di 
Villafora, favori du souverain. Rogier Van der Weyden orne 
d'un triptyque le cabinet de Belfiore, où Angelo da Siena exécute 
des décorations qu'achèvera, sous Borso, Gosimo Tura, Une 
pléiade de peintres se forme d'après les exemples de ces maîtres 
célèbres. Avec Bono de Ferrare et Galasso, la capitale des 
princes d'Esté commence à posséder une école particulière, 
jouissant à son tour d'une certaine renommée. 

Un des artistes auxquels Lionel accorda non seulement son 
estime, mais son amitié, fut Léon-Baptiste Alberti, lié d'abord 

inedatjlie. Modena, 1846. — Ad. Venturi, La data délia morte di Vittoi- Pisano, 
nute 10. 

(1) Pour les armures, Lionel s'adressa à des Milanais. Maître Pierre de Milan, 
établi à Mantoue, lui en vendit une en 1436. Ludovico de Maineri en acheta une 
autre à Milan sur l'ordre du prince chez xlnsalia ou Missajlia. 



LIVRE PREMIER. 43 

avec son frère Mëliaduse (1). Poggio Bracciolini, secrétaire 
apostolique, servit d'intermédiaire entre Alberti et Lionel, à 
qui il fit accepter la dédicace du Philodoxios, comédie latine 
qu'Aide Manuce publia à Venise, en 1528, comme l'œuvre 
d'un ancien poète comique (2). Le premier séjour du grand 
architecte florentin à Ferrare coïncida avec le concile convoqué 
dans cette ville par le pape Eugène IV en 1438 et dura depuis 
le mois de janvier jusqu'au moment où la peste força de 
transférer le concile à Florence. C'est à cette époque qu' Al- 
berti écrivit le Teogenio (3), œuvre morale et politique, dont 
la Bibliothèque d'Esté à Modène possède un exemplaire qui 
Fut peut-être présenté par l'auteur à Lionel, et où l'on voit 
enluminées les initiales et les armes de la maison d'Esté. Le 
concile siégeait encore à Ferrare quand le Vénitien Biagio 
Molino, patriarche de Grado, très puissant auprès d'Eugène IV, 
demanda à Léon-Baptiste Alberti d'écrire avec l'élégance qu'il 
lui connaissait la vie des martyrs. Cette entreprise ne corres- 
pondait guère aux aptitudes d'Alberti, mais comment ne pas 
faire preuve de bonne volonté pour satisfaire l'auguste per- 
sonnage qui s'était adressé à lui? Les recherches, du moins, 
ne le fatiguèrent pas. La Vie de Potiio fut de son invention, et 
le nom même de son héros n'avait jamais été porté. Dans cet 
écrit, il vanta la constance d'un martyr de quinze ans, et il 
inti'oduisit de sévères avertissements à l'adresse des ecclé- 
siastiques qui consacrent aux plaisirs des sens et aux pompes 
mondaines les revenus de leurs prébendes. Molino étant mort 
en 1439, Alberti n'eut pas besoin d'imaginer d'autres biogra- 
phies de saints. Sa supercherie, du reste, ne tarda pas à être 
découverte et lui valut de vertes réprimandes (4). 

Pendant ce premier séjour à Ferrare, Alberti rencontra 

(1) G. Campori, Gli architetti e gl' iiu/cf/neri derjli E'^teusi, n. 3i-.33. — 
G. Mancixi, Vita di Léon Battista Alberti. Firenze, Sansoni, 1882. — Voyez ce 
que nous avons tlit de Méliaduse, p. 33, note 3. 

(2) « Lepidi comici veteris Philodoxios, fabula ex antiquitnte eruta ab Aldo 
Manucio. » Alberti n'avait que vingt ans lorscju'il composa cette comédie. 

(3) Il le corrigea probablement à Florence. 

(4) Maxcim, Vita di Léon Battista Alberti, p. 173-175. 



44 L'ART FERUAUAIS. 

auprès tle Lionel Matteo de' Pasti, qu'il devait retrouver plus 
tard à Rimini. 

Peu après l'avènement de Lionel, en Li43 ou en 1444, 
Alberti retourna dans la capitale des princes d'Esté. Au mois 
de novembre 1444, il fut invité par le Conseil des Sages à 
donner son avis sur les modèles présentes pour la statue 
équestre de Nicolas III, fait qu'il mentionne (1) dans un 
opuscule que lui avait inspiré la vue de ces modèles (2) et 
qu'il dédia aussi à Lionel. Cet opuscule, très rare, qui se com- 
pose de quarante pages, est intitulé : De equo animante et a été 
publié à Bàle en 155G. Il prouve que l'auteur avait beaucoup 
étudié les chevaux et qu'il les aimait avec passion. Un autre 
ouvrage d'AlIierti, le plus important de tous, le De re œdifica- 
ioria, fut composé sur la demande du marquis de Ferrare. 
« Vous verrez, écrivait Alberti à Méliaduse dans la dédicace 
des Ludi maiematici, les livres d'architecture que j'ai écrits sur 
les instances de votre très illustre frère,. . . messire Lionel, mon 
Seigneur, et vous trouverez des choses qui vous plairont 
beaucoup. •>•) Ni Méliaduse ni Lionel ne vécurent assez pour 
lire le De re œdificatoria, qui valut à Alberti d'être surnommé 
le Vitruve moderne : le premier mourut le 2 janvier 1452, et 
le second avait déjà cessé d'exister en 1450; or, l'ouvrage 
d'Alberti fut terminé seulement dans le courant de 1452, et 
c'est au pape Nicolas Y qu'il fut dédié (3). Bernardo, frère de 
l'auteur, le fit imprimer à Florence en 1485 (4) par Lorenzo 
Alamanni, avec une épître latine d'Ange Politien à Laurent de 
Médicis. Avant que ce traité d'architecture fût publié, Her- 



(Ij » Avendo deliberato i tuoi concittailini il'inalzare nclla piazza con rilevnn- 
tissinia spesa una statua équestre a tuo padie, ed avendovi eoncorso ottiini artisti, 
scelsero me, clie nel dipinjoere e scolpire assai mire diletto, ad arbitrio o giudice. » 

(2) « INel riguardare i modelli condotti con niaraviglioso artificio, iiii venne 
in mente di considerare con maggior diligenza non solo la bcllezza e le forme de' 
cavalli, ma pure la loro natura ed istinti. Vcdendo poi che tu, Leonello, grande- 
mentc ti ddetti de' mici scritti ed osservando comc io fossi disoccupato, stabilii 
ne' giorni di mia diiiioia presso di te d'affaticarini a scrivere queste cose sc{;uendo 
il rnio uso. " 

(3) Le titre est précédé de ces mots : « Laus Deo, hono-! et (jlona. « 

(4) La mort de Léon-Baptiste Alberti arriva en 1484. 



LIVRE PREMIER. 45 

cule I", duc de Ferrare, chargea Antonio Montecatini, son 
ambassadeur à Florence (1 484), de lui en procurer une copie 
ou de demander à Laurent de Médicis de lui prêter son exem- 
plaire. La Bibliothèque d'Esté en possède un sur parchemin 
qui appartint probablement à la Bibliothèque de Mathias Cor- 
vin, car on voit sur le premier feuillet les armes du roi de 
Hongrie : dans ce manuscrit, les initiales sont enlumine'es et 
le frontispice est pourvu de gracieux ornements. Une traduc- 
tion italienne du livre d'Alberti parut à Venise en 15-40 ; une 
autre fut mise en vente à Florence en 1550 avec un portrait 
et des figures gravées sur bois. 

Il est regrettable pour Ferrare que Lionel ait encouragé 
Léon-Baptiste Alberti plutôt comme écrivain que comme 
architecte. Les seules constructions nouvelles que nous ayons 
à signaler sous le règne de ce prince dans sa capitale (1) sont 
le palais qu'il fit édifier pour Folco di Yillafora, son maître de 
chambre, palais où le Séminaire est maintenant installé, V hôpital 
de Sainte-Anne et la chapelle du palais, dans laquelle il aimait à 
entendre les musiciens français qu'il avait à son service (2). 
En 1445, Luca (peut-être Luca Fancelli, élève et aide de Léon- 
Baptiste Alberti) fut chargé de visiter les nouvelles fortifica- 
tions que l'on construisait (3). 

Préoccupé de l'utilité publique , Lionel fit aussi venir à 
Ferrare Antoine Marin de Grenoble, renommé pour son habi- 
leté dans les travaux hydrauliques et la construction des 
moulins. On menaça d'une amende de deux cents ducats qui- 
conque usurperait les inventions de l'ingénieur français, qui 
fut logé par la Commune, exempté des gabelles et des taxes (i). 

Dans les réunions à la cour, la musique était un des plaisirs 



(1) Il fit construire une forteresse à Lugo [1V1-5-1449), une autre à Bagnaca- 
vallo, les robustes uuirs destinés à ilcfendre Rubiera, et un palais pour lui-uièuic 
dans la ville d'Argenta. Les habitations d'agrément de lîelHore, de Belriguardo, 
de Copparo et de Miliaro, et la chapelle de Sainte-Marie des Auges, lui durent 
des agrandissements et des embellissements. 

(2) Frizzi, Mem. per la storia di Fcrraru, t. III, p. 50G. 

(3) G. Gampop.i. Gli arcliitetti e fji ingeijncri deijli Jùtensi, p. 34. 

(4) /(/., p. 35. 



46 1/ART FERRARAIS. 

les plus goûtes. Pietro et Taddeo dalF Arpa jouaient de la 
harpe; Pietribuono dalla Chitarra jouait de la cithare. 
Niccolo excellait h la fois comme joueur de cithare et comme 
chanteur (1). Deux organistes, Tommaso dagli Organi de 
Vérone, « ingeniosus vir » , et Costantino Tantino de Modène, 
furent également en grande faveur auprès de Lionel (2) . Le 
2 octobre 1437, le marquis ordonna d'acheter à Mantoue de 
nouveaux instruments pour ses trompettes, et, en Li39, il fit 
adapter une flamme à un trombone (3). Domenico Marchetto, 
joueur de fifre, demanda un prêt d'argent afin d'acquérir 
deux instruments avant que le vendeur quittât la ville. 

Après un règne de neuf ans, Lionel, âgé de quarante-trois 
ans, mourut le I" octobre 1450 d'un abcès à la tète dont il 
souffrit pendant trente-trois jours. Sa fin fut d'un chrétien 
sincère. Du palais de Belriguardo,où il expira, ses restes furent 
transportés, sur les épaules des professeurs de l'Université, 
selon les uns, sur celles de leurs élèves, selon les autres, dans 
l'église de Sainte-Marie des Anges, et furent déposés auprès de 
ceux de Nicolas III. Francesco Lignamine, évéque de Ferrare, 
et Guarino de Vérone prononcèrent son éloge funèbre. 

Cet éloge était conforme à la vérité. Chacun se souv^enait 
combien Lionel avait été juste , humain , affable , libéral , 
préoccupé du bien de ses sujets, avec quelle prudence il avait 
maintenu la paix dans ses États, avec quelle mansuétude il 
avait gouverné. Il semble que sa douceur tempéra la rudesse 
de Nicolas III dans les dernières années que vécut celui-ci. 
Aux visées de l'ambition, aux douteux et fugitifs avantages 
des entreprises militaires, Lionel, que l'empereur Sigismond 
avait créé chevalier, préféra le culte des lettres et des arts, et 



(1) K Optiino pulsatore et suavissimo cantore. » En 1445, il acheta, moyen- 
nant six ducats d'or, à un marchand de passage, une cithare pour le marquis. 

(2) Ad. VENTuni, I piiniordi det rinascimento arti.ttico a Feirara, p. 41, 

(3) Dans un manuscrit du quinzième siècle que possède la Bibliothèque d'Esté 
à Modène, une miniature représente des chanteurs et des joueurs d'instruments 
qui égayent de leur musique des hommes et des femmes se baignant ensemble ; 
autour du bassin de marbre, on voit une prairie parsemée de petits arbres et entou- 
rée de murs et d'élégants édifices. 



LIVRE PREMIER. 47 

s'adonna lui-même aux choses de Tesprit. Grâce à ses qualités 
personnelles, la ville de Ferrare, devenue le rendez-vous des 
hommes les plus distingués, qui ti^ouvaient en lui un généreux 
Mécène et souvent un ami capable de les comprendre, grandit 
dans l'estime des peuples et fut regardée comme un des prin- 
cipaux foyers de la Renaissance. 

Lionel laissa un fils légitime, Niccolo, qui naquit de alargue- 
rite Gonzague le 20 juillet 1438, et un fils naturel, Francesco, 
né en 1 444, l'année de son second mariage. 



VII 

BORSO (1). 
(Né le 24 août 1413, il régna de 1450 à 1471.) 

En se donnant Lionel pour successeur, Nicolas III, dans son 
testament, avait désigné Borso, un de ses autres fils naturels, 
comme successeur de Lionel. Le Juge des Sages, Agostino 
Villa, dès que Lionel fut mort, fit acclamer par le peuple le 
nom de Borso, et alla en grande pompe offrir le trône de Fer- 
rare à ce prince, qui résidait alors au palais de Belriguardo, 
ne laissant le temps de s'organiser sérieusement ni aux parti- 
sans de Niccolô, fils légitime de Lionel, âgé de douze ans, ni à 
ceux d'Hercule, l'aîné des fils légitimes de Nicolas III, âgé de 
dix-neuf ans. Les Ferrarais échappaient encore une fois aux 
dangers d'avoir pour seigneur un enfant ou un jeune homme 
sans expérience. Borso, du reste, était déjà populaire; on 
connaissait sa sagacité politique ; on savait qu'après avoir été 
le conseiller de Philippe-Marie Visconti , il n'avait pas été 
étranger à la sage direction des affaires sous Lionel ; enfin, on 
appréciait la générosité de son caractère. 

(1) Il a été déjà question de lui, p. 22, 27 note 3, 28 note 3, 36, 37 et 38. 



48 L'ART FERRAllAIS. 

Borso inau[;ura son glorieux règne en faisant de magnifiques 
dons aux personnages qui lui étaient le plus chers, en distri- 
buant des aumônes, en rappelant les bannis, en remettant des 
peines, en dispensant la Commune de payer certains droits de 
gabelle. 

Son prestige s'accrut singulièrement en 1-452, grâce à 
l'accueil dont l'empereur Frédéric III fut l'objet de sa part, 
grâce aux faveurs qu'il reçut de lui, quand ce prince descendit 
en Italie pour être couronné à Rome par le Pape. Borso alla 
au-devant de Frédéric jusqu'à Rovigo et lui donna quarante 
magnifiques chevaux et cinquante faucons dressés à la 
chasse. L'Empereur était accompagné du duc Albert, son 
frère, de Ladislas, son neveu, roi de Bohême et de Hongrie, 
de vingt-deux évêques, de douze cents soldats à cheval, sans 
compter une suite de cinq cents personnes. En arrivant à 
Ferrare, après s'être un peu reposé à Belfiore, il trouva à l'en- 
trée de la ville l'évéque et le clergé, les professeurs et les 
élèves de l'Université, venus h sa rencontre (17 janvier). Étant 
descendu de cheval, il s'achemina, sous un baldaquin de bro- 
cart, entre Borso et Ladislas, vers la cathédrale, où il fut 
harangué par Girolamo Castelli, médecin de la cour et profes- 
seur à l'Université. On lui présenta ensuite les clefs de la ville 
et on le conduisit au Castello. Huit jours durant, il fut hébergé 
avec sa suite aux frais de Borso, qui lui procura les distractions 
les plus somptueuses. 

A son retour de Rome, Frédéric III s'arrêta encore à Fer- 
rare, du 10 au 19 mai. Les ambassadeurs de presque tous les 
princes italiens vinrent lui rendre hommage. Il voulut bien 
assister aux noces de Bartolommeo PendagUa, personnage 
considérable à la cour de Borso (1), et Giovanni Bianchini lui 
offrit ses Tavole astr^onomiche (2). Enfin, touché des mérites de 
Borso non moins que de l'hospitalité fastueuse qu'il avait trou- 
vée auprès de lui, il le créa duc de Modène et de Reggio, 

yi) jNuus tionnei-ons plus loin quelques délails sur ce mariage en examinant la 
médaille de Pendaglia par Sperandio. 

(2) Voyez, dans le liv. IV, le eh. ii, consacré à la miniature. 



LIVRE PREMIER. 49 

villes qui relevaient de Tempire, et comte de Rovigo. La 
cérémonie eut lieu le 18 mai, jour de l'Ascension : elle mérite 
de n'être point passée sous silence (I). Précédé non seulement 
par des musiciens , mais par les ambassadeurs des princes 
étrangers et des villes, et par le roi Ladislas qu'entouraient 
des cavaliers et de nobles personnages portant le globe, l'épée 
et le sceptre, l'Empereur se mit en marche vers la place. On y 
avait élevé une estrade couverte de tentures, sur lesquelles 
diverses fables avaient été peintes. Frédéric III était vêtu d'un 
manteau tissé d'or et orné de joyaux, et sa tête était ceinte de 
la couronne qu'il avait reçue à Rome. Quant à Borso, il parut 
en costume de drap d'or parsemé aussi de pierreries (deux 
d'entre elles sur son épaule gauche, et deux autres au sommet 
de son béret, brillaient d'un éclat particulier) ; à son cou pen- 
dait un collier qui avait coûté vingt mille florins. Devant Borso 
s'avançaient quatre cents nobles achevai, tenant des étendards 
en taffetas blanc. Un étendard vert, sur lequel on voyait les 
armes impériales unies à celles de la maison d'Esté, repré- 
sentait le comté de Rovigo ; un autre étendard vert, avec les 
armes des Este, indiquait Modène et Reggio ; et un étendard 
rouge symbolisait la justice ou le pouvoir impérial. Les cava- 
liers s'étant rangés en demi-cercle autour de l'estrade, et Fré- 
déric III ayant pris place sur un trône garni de drap d'or, 
Borso s'agenouilla aux pieds de l'Empereur, qui lui fit mettre 
un vêtement de laine rouge et un long manteau rose doublé 
d'hermine, lui présenta les trois étendards, une épée et un 
sceptre d or, le proclama duc de Modène et de Reggio et comte 
de Rovigo, et l'embrassa. Cette cérémonie accomplie, l'Empe- 
reur créa chevaliers un grand nombre de gentilshommes , 
entre autres Bartolommeo Pendaglia et Peregrino Pasini, si 
chers à Borso , après quoi l'évêque entonna le Te Denm et 
gagna processionnellement la cathédrale, dans laquelle le sui- 
virent Frédéric III, Borso, les princes et les nobles (2). Là, le 

(1) jSous en empruntons les détails à Frizzi. 

(2) Plusieurs vêtements sacerdotaux avec des broderies et des figures de saints 
furen' préparés pour les cérémonies dans lesquelles figura le clergé ferrarais lors- 

I. 4 



50 L'ART FERRA HAIS. 

nouveau duc prêta serment de fidélité à FEmpereur, à qui il 
donna un bijou avec sept pierres précieuses, valant quarante 
mille florins. Lui et ses descendants avaient désormais le droit 
de juridiction suprême et pouvaient accoupler à leur écusson 
l'aigle impériale. Ils devaient, à la vérité, payer une redevance 
annuelle de quatre mille florins d'or, mais cette redevance fut 
diminuée quelques années plus tard et ensuite abolie. En 
quittant Ferrare, Frédéric III fit route pour Venise, et c'est 
encore de Borso qu'il fut l'hôte, car il logea dans le palais 
qu'y possédaient les princes d'Esté. 

En 1459, le Castello abrita un visiteur non moins illustre, 
le pape Pie II, qui passa par Ferrare en allant au congrès 
de Mantoue, convoqué pour inviter les princes chrétiens à 
s'unir contre les Ottomans. Le 16 mai, le Souverain Pontife, 
escorté de douze cardinaux et de quinze cents gardes à cheval, 
arriva devant Ferrare. Il passa la nuit au monastère de Saint- 
Antoine, et, le lendemain, il entra dans la ville en compagnie 
de Borso, des princes de la maison d'Esté, de plusieurs prin- 
ces de la Ilomagne, des gentilshommes ferrarais, du person- 
nel de l'Université et des principaux membres du clergé. Sur 
son passage, les rues étaient jonchées de verdure et de fleurs; 
des étoffes de laine étaient tendues d'une maison à 1 autre, et 
le baldaquin sous lequel s'avançait le Pontife offrait aux 
regards des peintures dues à maître Jacomo. Après avoir prié 
dons la cathédrale, il bénit le peuple, publia une indulgence 
et se rendit par un pont de bois, orné de statues et de pein- 
tures (1), à l'appartement destiné à le recevoir. Pendant son 
séjour à Ferrare, il retourna plusieurs fois dans la cathédrale, 

que Frédéric III conféra la dignité de duc à Borso. Le peintre Antonio du 
] enezia, qui n est autre peut-être <\\x Antonio Pochelino, se chargea des figures: 
maître Antonio et maître Zanin de Franza exécutèrent les broderies; maître 
Simon da Lamafjna, orfèvre, ajusta mille cinquante perles parmi les ornements. 
Le brodeur Antonio était prol^ablemcnt l'artiste qui, sous le nom A' Antonio de 
Zecolimo ISegvo da Venezia, reçut de la fabrique de la cathédrale, le 28 août 1456, 
la commande d'une chape et d'une chasuble en drap d'or pour le jour de sainte 
Lucie. (L.-N. Cittadeli.a, Notizie relative a Fenara, t. I, p. 74.) 

(1) Titolivio exécuta ces peintures. Le directeur des travaux entrepris en l'hon- 
ncnr de Pie II fut l'ingénieur Antonio di Gaspare de Florence. Les livres de 



LIVRE PREMIER. 51 

OÙ les offices furent chantés par ses propres musiciens, et où 
Guarino ainsi que Girolamo Castelli prononcèrent des discours 
en son honneur. Lodovico Carbone le harangua également, 
mais dans l'église des Anges, et obtint de lui le titre de Comte 
Palatin. Le jour de la féte-Dieu, le Souverain Pontife, porté 
sur la sedia gestatoiia, suivit la procession. Enfin, après avoir 
donné encore une fois sa bénédiction au peuple du haut d'une 
loggia située au-dessus de la porte du palais, il partit le 28 mai 
pour Mantoue sur un bucentaure de la cour, et liorso l'accom- 
pagna jusqu'à Ostiglia (1). On peut se faire une idée de la 
munificence de ce prince en songeant qu'il défraya de tout, 
tant que Pie II demeura à Ferrare, non seulement le Souverain 
Pontife et sa suite, mais les princes étrangers et les ambassa- 
deurs attirés par la présence d'un si auguste personnage. Jean 
Galéas Sforza, fils du duc de Milan François Sforza, fut logé à 
Belfiore; il s'était fait accompagner de trois cent dix per- 
sonnes qui furent hébergées, comme leur maître, aux frais de 
Borso (2). 

La libéralité de Borso égala sa magnificence (3). Avant 
même de monter sur le trône, il fit cadeau à Peregrino Pasini 

tlepenscs de la Commune mentionnent comme sculpteurs maître Polo et maître 
Domenefjo de Florence. (L.-N. Gittadella, Notizie relative a Ferrara, t. I, 
p. 212-214.) 

(1) Parmi les fêtes orjjanisées en l'honneur du Pape, les Commentaires de 
Pie II (édition de 1584, p. 172-173) mentionnent « une sorte de spectacle assez, 
étrange où l'on voyait des acteurs costumés en dieux ou en déesses, en géants, en 
Vertus; puis des jeunes garçons et des jeunes filles supposant à l'inondation du 
Pô. Tout le monde s'assit, comme pour une représentation théâtrale. " (E. Mtjntz, 
Histoire de l'art pendant la Benaissance, p. 145.) 

(2) Frizzi, Mem. per la storiu di Ferrara, t. IV, p. 30-31. 

(3) Il avait, pour satisfaire ses inclinations, des revenus oscillant entre 
100,000 et 200,000 lire marchesane. Ces revenus étaient alimentés surtout par 
le monopole des viandes salées, des poissons, des fruits et des légumes, par la 
vente, qui se renouvelait chaque année, des offices publics, par les taxes sur le 
sel, par les péages, par les amendes prononcées contre les hlasphéiuateurs et 
contre les citoyens qui se mettaient en contravention avec les règlements de 
police. D'après ces règlements, on s'exposait à une condamnation en péchant 
dans certains lieux, en s'absentant du district de Ferrare sans passeport (bol- 
letta"), en sortant armé la nuit, eu mêlant de la laine mauvaise avec de la bonne 
laine, etc. (BuKCKHAnDT, Die Cultur der Benaissance, p. 38, et Ad. Venturi, 
L'arte a Ferrara nel periodo di Borso d'Esté, dans la Bivista storica italiana^ 
anro II, fascicolo IV, octobre-décembre 1885, p. 696.) 



52 L'AllT FERRARAIS. 

crun palais construit exprès pour lui (1449) (1). Il fit égale- 
ment édifier et, Je plus, pourvoir de meubles et de riches 
décorations un palais pour Giovanni Compagno (:2), un autre 
pour le médecin Girolamo Castelli, une résidence à Ferrare et 
deux à la campagne pour Teofilo Galcagnini, une habitation à 
Ostellato pour le comte Lorenzo Strozzi, habitation dont 
Antonio Brasavola fut l'architecte (3). Un fauconnier lui pré- 
sentait-il des oiseaux bien dressés, il lui témoignait sa satisfac- 
tion avec une générosité inconnue jusque-là. Il donna un jour 
des bréviaires à de pauvres frati zoccolanli. Un religieux de 
Florence reçut de lui une subvention pour payer une peinture 
dans son église, et le Grec Isaac obtint un secours qui lui per- 
mit de racheter sa sœur tombée aux mains des Turcs, Les 
messagers qui apportaient à Borso, comme aux plus puissants 
souverains, des chevaux, des sangliers, des léopards, des lions, 
s'en retournaient comblés de bienfaits et portaient en Asie et 
en Afrique la renommée de ses largesses (4). Grâce aux dons 
répandus autour de lui, Borso se créa des partisans fidèles et 
dévoués (5). Il en accrut encore le nombre par l'hospitalité 
qu'il accorda à certains exilés, notamment aux Acciaiuoli de 
Florence , à Nérone Diotisalvi et à Gian Francesco Strozzi 

(1) Voyez (liv. II, oh. m) ce qui est dit île ce palais, possédé dans la suite 
par les Bentivoglio. 

(2) Ce palais fut démoli en 1764. 

(3) Antonio Brasavola c-onstruisit pour Borso lui-inèaie une demeure qui coûta 
13,636 lire marcliesane. (Gampori, Gli architetti e (]V injegneri der/li Estensi, 
p. 30.) 

(4) Le ôOudan de Babylone envoya à Borso un cadeau de baume et de civette 
(1462 ou 1465), et le roi de Tunis lui fit hommage de douze magnifiques chevaux. 
(Ad. Venï€RI, L'avte a Ferrara nel periodo di Borso d'Esté, p. 694.) 

(5) « Quelques-uns de ceux que Borso combla de ses faveurs, dit Ugo Caleffini, 
sont devenus messires après avoir été serviteurs. » L'ambassadeur Pictro Girondi, 
Michel Savonarole, Orazio Girondi, professeur à l'Université, Paolo Costabile, 
ambassadeur et Juge des Sages, le barbier Pietro, le fauconnier Trovalusso, le 
poète Battista Guarino, le valet de chiens Boldrino, ainsi que ses frères Albert et 
Bainaldo, le poète Tito Strozzi, des intendants, des conseillers, des chambellans, 
un joueur de fifre, un organiste, un portier eurent également Borso pour bienfai- 
teur. 

Ufjo Caleffini, à qui nous empruntons ces détails, était un notaire de Ferrare. 
Il fut, en outre, esatlore délie condennagioni. Le duc eut souvent recours à lui 
pour transcrire ses lettres. Caleffini possédait des terres li Villamarzana dans le 



LIVRE PREMIER. 53 

di messer Palla, compromis dans la conjuration de Luca Pitti 
contre Pierre de Médicis, fils de Côme TAncien (1456) (1). 

Un des traits les plus saillants du caractère de Borso fut le 
goût du luxe et du faste pour son propre compte (2) , comme 
nous le constaterons en examinant les fresques du palais de 
Schifanoia (3). Mais il en est un autre qui mérite d'être noté, 
c'est sa bonhomie, c'est sa simplicité dans ses rapports avec 
ses sujets. Il ne craint pas de se mêler à eux, signe sur la 
place publique les mandats pour ses trésoriers, chevauche à 
travers les rues, où on lui présente des tributs de fromage et 
de vin (4). Un jour, il rencontre une femme portant une 
corbeille de champignons : il en choisit quelques-uns et lui 
promet sa faveur si elle a jamais besoin de lui. Peu de temps 
après, la pauvre femme demande au prince et obtient sur-le- 
champ la grâce de son fils qui avait encouru une condamna- 
tion. 

Borso fut loin d'être étranger aux devoirs d'un souverain à 
l'égard de son peuple et ne se montra ni indifférent aux me- 
sures propres à assurer la prospérité générale, ni insensible aux 
misères et aux souffrances publiques. Sa passion pour la justice 

district de Rovigo; en 1481, il les vit ravagées par une inondation; en 1482, les 
vénitiens, pendant la guerre faite à Hercule l", prirent ses bestiaux et ses 
récoltes, saccagèrent et brûlèrent ses maisons. Il a écrit une Chronicjue rimee 
qui va jusqu'à la mort de Borso, une Chronique en prose I^Cronaca ferraresc' , 
qui va de 1471 à 1483, et un Diario où il relatait tout ce qui arrivait de mémo- 
rable parmi les courtisans, les nobles ferrarais et les citoyens. Il mourut en 1503. 
(Aofisi'e di Ugo Calefjîni notaro ferrare.ie del secolo XV con la sua cronaca in 
rima di casa d'Esté ed altri documenti per cura di Antonio Cappelli. Modena, 
Carlo Vincenzi editore, 1864.) 

(1) Gian Francesco Strozzi se Hxa d'abord à Ferrare, puis à Venise. — Favo- 
rable à Luca Filti, Borso avait envoyé à la frontière pour le soutenir une armée 
de douze mille hommes sous la conduite de son frère Hercule. On prétenilit 
même, ce qui n'a pas été prouvé, qu'il aurait fait conseiller à Luca Pitti de s'as- 
surer de Pierre et de le tuer. (Fiiizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 61.; 

(2) Une sage administration lui permit de satisfaire ce goût sans épuiser le 
trésor ducal qui, au moment de sa mort, ne renfermait pas moins de 500,000 du- 
cats, environ 25 millions de francs. (E. MuiXTZ, Histoire de l'art pendant la 
Renaissance, p. 146.) 

(3) Liv. II, ch. III. 

(4) Ad. Vexturi, Gli affreschi del palazzo di Schifanoia, dans les Atli c 
memorie délia deputazione di storia patria per le prnvincie di Homarjna. 3" série, 
fasc. V et VI (p. 1 et 2 dans le tirage à part). 



54 L'ART FERRARAIS. 

est attestée par les historiens et confirmée par quelques-uns des 
sujets représentés dans les fresques du palais de Schifanoia. 
Jaloux de maintenir une administration exacte et intègre, il 
sévissait contre les coupables, sans acception de personnes. Les 
fonctionnaires et les percepteurs de l'impôt avaient-ils commis 
des abus de pouvoir, le duc les punissait avec sévérité, quel 
que fût leur rang. Pendant une disette (1 468), il emprunta de 
l'argent à Francesco Strozzi pour fournir du blé à Modène et à 
Reggio. Sous son règne fut entreprise (1 466) la construction 
d'un hôpital pour les pestiférés (1) dans lîle de Saint-Sébas- 
tien, appelée aussi ile du Boschetto, d'après les dessins et sous 
la direction de Pietro Benvenuti, qui disposa à l'intérieur de la 
cour une grande et magnifique citerne (2). Afin de favoriser 
l'industrie, Borso interdit l'usage des draps fabriqués hors de 
ses États, et, dans l'intérêt de l'agriculture, il appela de Flo- 
rence, de Milan, de Venise, de Mantoue (3), des ingénieurs en 
renom qui furent chargés de dessécher les marais, de faciliter 
l'écoulement des eaux, de prévenir les inondations. Sur son 
ordre, Prisciano Prisciani (4) fit exécuter des travaux de ce 
genre dans la Polésine de Rovigo. En outre, le Santerno, tor- 
rent qui causait de fréquents ravages, fut dérivé vers 1460 
dans le Pô di Primaro. La réforme des statuts, rendue néces- 
saire par l'accroissement de la population et la modification 
des usages, fut confiée aux jurisconsultes les plus éminents et 
soumise à l'examen du célèbre Angelo Gambilioni d'Arezzo, 
professeur à l'Université de Ferrare (1456). Mais le plus grand 
bienfait dont les sujets de Borso eurent à se réjouir, ce fut la 



(1) La peste durait depuis 1463 et sévissait avec une telle intensité que l'Uni- 
versité dut se transporter à Rovi};o, où elle resta un an. (Frizzi, Mem. per la 
storia di Fervara, t. IV, p. 53-54.) 

(2' Cet hôpital fut agrandi en 1493. 

(3) En 1456, Pietro da Figino, ingénieur du marquis de Mantoue, reçut de 
Borso vingt-cinq florins d'or pour des travaux hydrauliques exécutés à Bagnaca- 
vallo. Le marquis Campori cite encore, parmi les ingénieurs employés à des tâches 
analogues, Giovanni Antonio da Ortona et Cristoforo da Manlova 1^1463-1469'. 
qui eut le litre de capitaine du Castel Tedaldo. 

(4) Il sera plus loin question de Prisciano Prisciani à l'occasion de sa médaille 
par Sperandio. 



LIVRE PREMIER. 55 

paix constante qu il leur assura pendant que le reste de Fltalie 
retentissait du bruit des armes (1). 

Malgré sa sollicitude pour son peuple, Borso fut l'objet de 
plusieurs conspirations, auxquelles, il est vrai, la généralité 
des citoyens ne prit aucune part. La première (1452) fut diri- 
gée par quelques partisans de Nicolas, fils de Lionel. La 
seconde (1 460) fut ourdie par Pierre Paolo Bondinari, qui, 
pressé par la chambre ducale de payer certaines redevances, 
voulut se venger en tuant le souverain de Ferrare. Paolo révéla 
son projet à Uguccione délia Badia, chancelier du prince. 
Regardant Paolo comme un fou et ne le prenant pas au sérieux, 
Upuccione garda le silence sur ce qui lui avait été dit. Mais 
Serafino Bondinari, père de Paolo, révéla tout au duc, à con- 
dition que son fils aurait la vie sauve. Lguccione seul fut déca- 
pité dans le Castelio, et ses biens considérables furent confis- 
qués et distribués aux favoris de Borso (2). La dernière conju- 
ration eut lieu en 1469 et fut préparée, à l'instigation de 
Pierre de Médicis, par Lodovico Pio de Carpi (Jij, marié à 

(1) Il est intéressant de savoir les noms des personnages qui, comme ambassa- 
deurs, aidèrent Borso à se préserver des malheurs de la guerre ou à porter au loin 
son renom de magnificence. M. Venturi, dans Varte a Ferrara nel peiiodo di 
Borso d'Esté, p. 695, nous apprend que Borso fut le premier prince de Ferrare 
dont les ambassadeurs résidèrent en permanence dans les cours italiennes, et qu'il 
eut pour représentants, à Florence Andréa Sarzanella et ^iccolô de Roberti, à 
Venise Tasson de' Tassoni et Antonio Valentini, à Naples Andréa Gualengo, à 
Rome Jacopo ïrotti et Antonio di Beltrame. Parmi les ambassadeurs extraordi- 
naires, le même écrivain cite Annibal Gonzague qui accompagna Frédéric III à 
Rome en 1452 et qui alla clierclier en Allemagne la bulle d'or ainsi que les 
diplômes des privilèges accordés au duc, Niccolô da Segna qui en 1459 alla pré- 
senter des armures au roi de Bosnie, Stefano da Segna qui se rendit en 1465 
dans la Dalmatie, Francesco Gattamelata et Gio. Giacomo délia Torre qui portè- 
rent des présents au roi de Tunis. 

(2) Lorenzo Strozzi, le chambellan Tomaso, l'écuyer NiccoIo Galluzzi, Bonvi- 
cino dalle Carte, Alberto dall' Assassino, cousin de Borso, eurent chacun une 
part dans cette distribution. Quant à .Serafino, il reçut deux mille ducats. Borso 
encourageait le zèle par ses largesses, conmie il punissait avec la dernière rigueur 
ceux de ses sujets dont il soupçonnait la fidélité. 

(3) La seigneurie de Carpi était occupée en 1469 par les fils des trois frères 
Galasso, Alberto et Gibcrto, c'est-à-dire par Gio. Marco, Gio. Marsi{;lio, Gio. 
Lodovico, Gio. Princivalle, Gio. JNiccolô, Manfredo et Bernardo, tous les sept 
fils de Galasso et de Marguerite, sœur de Fiorso — par Lconello, fils d'Alberto — 
et par Marco, fils de Giberto. J^es fils de Galasso en voulaient à leur oncle Borso 



56 L'ART FERRARAIS. 

Orante Orsini, sœur de Clarice Oisini, femme de Laurent de 
Médicis. Il s'a^jissait, non de tuer Borso, mais de le détrôner. 
Une sœur de Lodovico Pio, Marsibilia, femme de Taddeo 
Manfredi, seigneur d'Imola, fut mise dans le secret. Elle dépé- 
cha à Milan un homme de confiance, Andréa da Varegnana, 
auquel le duc de Milan promit l'envoi de trois mille cavaliers. 
Enfin, Lodovico Pio se rendit à Modène, dont Hercule, frère 
de Borso, était alors gouverneur (1), et offrit à Hercule le trône 
de Ferrare, lui proposant en même temps, avec une solde de 
cinquante mille ducats d'or, le commandement d'une ligue 
formée par les Florentins, le duc de Milan et le roi de Naples 
dans l'intention de secourir Robert Malatesta, fils de Sigis- 
mond, contre le Pape assisté des Vénitiens. Hercule feignit 
d'accepter, découvrit à son frère tous les détails du complot, 
et, une fois en possession des papiers établissant les desseins 
des conjurés, fit arrêter Lodovico Pio et Andréa da Varegnana, 
qui furent transférés à Ferrare, où ils entrèrent le visage voilé, 
au son des cloches, et où ils furent enfermés dans la Tour des 
lions. Peu après, les frères de Lodovico Pio furent incarcérés 
à leur tour; Niccolô seul fut préservé du même sort parce 
qu'il se trouvait alors à Florence. Le jugement ne tarda pas à 
être rendu. Lodovico Pio, Andréa da Varegnana et Gio. Marco 
Pio, qui n'était, ce semble, coupable que d'avoir été sur le point 
d'entrer au service du roi de Naples (2), eurent la tète tianchée, 
tandis que leurs compagnons furent condamnés pour toute 
leur vie à la prison; Princivalle et Manfredo parvinrent à s'en- 

qui, après avoir promis tle faire épouser à une de leurs sœuis, Bianca l'io. 
Galeotlo Pic de la Mirandole, avait décidé ce prince à prendre pour femme sa 
propre sœur Blanche d Este. Leonello di Alberto et Marco di (jiherto, qui aspi- 
raient à expulser de Carpi les fils de Galasso, avaient adopté une politique 
opposée et suivaient en toute occasion le parti de Borso. 

(i) Borso avait rappelé de Naples en 1463 Hercule et Sijjismond. Au premier 
il avait confié le gouvernement de Modène, au second celui de Rejjjjio. 

(2) Il s'écoula quarante et un jours (du 12 août au 22 septembre) entre l'exé- 
cution de Lodovico et celle de son frère. Dans cet intervalle, Marco Pio, quatorze 
jours avant dêtre décapité, adressa à son oncle Borso, le jour de la Nativité de la 
Sainte Yierjje, une touchante supplique en vers. Il avait environ quarante ans. 
Il laissa trois fils et une fille qu'il avait eus de Polissena d'Appiano, épousée par 
lui en 1458. 



LIVRE PREMIER- 5T 

fuir le 3 mars 1 472; les autres ne recouvrèrent la liberté que 
le 27 juin 1477, après huit ans de captivité (1). Parmi les 
biens confisqués aux Pio se trouvait le palais du Paradis à 
Ferrare. 

Des peines infligées aux conspirateurs, on aurait tort de con- 
clure que Borso fut froidement cruel. Ces peines, nous l'avons 
déjà dit, étaient partout d'usage en pareil cas. Le souverain, 
placé au-dessus du commun des mortels, devait en quelque 
sorte être sacré pour tous. Mal parier de lui était même un 
crime. Peregrino degli Arduini, un des Sages, s'étant permis 
pendant un séjour à Venise des propos offensants contre Borso, 
propos dont on eut connaissance à Ferrare, les magistrats 
s'accordèrent à trouver qu'il méritait l'exil et la confiscation, 
et peu s'en fallut qu'un citoyen exalté ne le tuât devant les 
Juges. Peregrino n'échappa au châtiment encouru qu'en allant, 
la corde au cou, implorer son pardon aux pieds du duc dans le 
Castello. Francesco Filelfo, le célèbre humaniste, qui résidait 
alors à Milan, fut informé du fait par un récit de Bartolommeo 
Pendaglia lu devant lui et devant François Sforza. Il écrivit 
sur-le-champ au seigneur de Ferrare. Son indignation contre 
Peregrino et son enthousiasme pour la clémence de Borso, 
clémence qui ne paraîtrait aujourd'hui que peu méritoire, sont 
des signes du temps. Pensant bien que sa lettre serait mise 
sous les yeux de Peregrino, il s'écrie : « Les abeilles se laissent 
emporter par la colère et s'entêtent tellement à combattre, 
qu'elles laissent dans la blessure le dard dont les a armées la 
nature. Mais la nature a voulu que leur roi fût sans armes, 
doux et inoffensif. Si le duc Borso s'est montré envers toi 
comme un roi de cette sorte, ne retire pas ton dard de la bles- 
sure pour nuire encore. " Filelfo espère bien que Peregrino, 
reconnaissant de la grâce obtenue, ne se rendra plus coupable 

(1) Voyez le travail très intéressant dont M. Antonio Cappelli a accompagné la 
pul)li(ation de La Congiura ilei l'io, signori di Carpi, coiitro Borso d'Esté 
(écrite en 1469 par Carlo da San Giorgio de Rolojjne), dans les Atti e Mein. di 
storia patiia per le proviiicie modeiiesi e pannensi, 1865, vol. II, p. 367. 
Voyez aussi, dans le même volume (p. 493), Supplicazione di Gio. Marco Pio di 
Carpi al diica Borso d'Esté, e rettificazione iiitorno la coiujiura attribuita ai Pio. 



58 L'Ar.T FERT\AT\AIS. 

des actes qui lui ont attiré une juste condamnation. Dans le 
cas contraire, Borso aurait le devoir de sévir, a Trop de dou- 
ceur, ajoute-t-il, pourrait passer pour de l'apathie et même 
pour de la lâcheté, car l'excès de la miséricorde est d'ordinaire 
le comble de l'injustice. Celui qui pardonne toujours n'est pas 
regardé comme moins cruel que celui qui ne pardonne jamais. 
En toutes choses, il faut conserver une certaine mesure. L'abus 
de la clémence engendre de nouveaux crimes; sous le couvert 
de la clémence, la justice disparaît tout entière. " Filelfo ter- 
mine en exhortant le duc de Ferrare à se conduire, ainsi qu'il 
l'a toujours fait, en prince craignant Dieu (I). 

L'exemple de Peregrino prouve qu'il était nécessaire de 
peser ses paroles, même en dehors des États ferrarais, et que 
personne ne devait se croire à l'abri de la délation. Le duc 
entretenait, en effet, un bon nombre d'espions (2), et, afin de 
mieux pourvoir à sa propre sûreté, il examinait chaque jour 
la liste des étrangers, que les aubergistes étaient tenus de lui 
présenter. En parcourant cette liste , Borso se proposait 
aussi, dit-on, de ne laisser passer auprès de lui aucun person- 
nage de marque sans lui avoir rendu honneur ou offert l'hos- 
pitalité (3). 

Comme Lionel, Borso s'entoura de lettrés et encouragea les 
études classiques, continuant les traditions inaugurées sous le 
règne précédent. A peine était-il en possession du trône, qu'il 
prit à sa charge le traitement des professeurs de l'Université. 
Parmi les savants qui attirèrent à Ferrare la jeunesse de la 

(1) Fracisci Philelji viri grece et latine eruditissimi epislolarum fumiliariiun 
libri XXXVII ex ejus exemplari transwnpti : Ex quibui; ultimi XXI tiovissimi 
reperti fuere : et impressorie tradili officine. — Venetiis in aeclibus Joannis et 
Gregorii de Grec/oriis fratres. Reqnante serenissimo principe D. Leonardo Lau- 
redano inclyto Venelorum duce. Anno Domini MDII octavo Kal. octobris. 
(Bibl. nat., Z 697, reserve, p. 103.) 

(2) Les espions touchaient une partie des amendes auxquelles étaient con- 
damnés les citoyens qu'ils avaient dénoncés. Ainsi, on leur remettait le tiers de 
ce que devaient payer les blaspliémateurs. Certaines lois avaient été promulguées 
contre quiconque se rendrait coupable de blasphème. Un homme fut condamné 
pour s'être écrié : « Dieu ne pourrait le faire ! « Jouer aux dés et aux cartes 
était également interdit. 

(3) BuRCKiiARDT, Die Cullnr der Rer issance, p. 40. 



LIVRE PREMIER. 59 

Romagne, de l'Emilie et de la Lombardie, figurèrent des exi- 
le's tels que Gostantino Lascaris (1464.). Guarino de Vérone, 
Giovanni Aurispa, Tito Yespasiano Strozzi, Lodovico Carbone, 
Girolamo Castelli, pour ne citer que quelques noms (1 , ob- 
tinrent toute la faveur du prince et furent comblés par lui de 
distinctions et de bienfaits. Borso n'avait pourtant pas reçu 
une éducation littéraire très soignée. Il ignorait le latin. Aussi 
tempéra-t-il les excès de l'bumanisme en donnant une vive 
impulsion aux travaux en italien. Carlo Vannuccio di San 
Giorgio, noble bolonais, à qui Ton avait reproché d'avoir écrit 
en latin la conjuration de 1469, la traduisit en laup^ue vul- 
gaire et la dédia à Borso. Il traduisit également pour le 
duc deux ouvrages en vogue : la Vie de .A7cco/ô Piccinino et 
YÉloge de la ville de Milan, par Decembrio. Monsignor Lorenzo 
Spirito, de Pérouse, présenta de son côté à Borso un poème 
intitulé : Valtro Marte, qui lui valut un don de cinquante 
florins d'or. Un livre de Mario Filelfo, un poème : // Salvador, 
de Candido de' Bontempi, un autre poème d'Alberto de Ver- 
ceil, un recueil de sonnets : In lande e trionji délia S. S., par 
Alessandro Toscano, procurèrent aussi h leurs auteurs des 
rémunérations importantes de la part du souverain (2). On 
sait, enfin, que plusieurs ouvrages anciens, notamment les 
Vies de Plutarque (3), les Épures de Cicéron, Hésiode (4), la 
Géographie de Strabon et la Cosmographie de Ptolémée, furent 
traduits à l'intention de Borso. Imitant l'exemple de leur 
maître, les hauts personnages de la cour, entre autres Teofilo 
Calcagnini, Albert et Hercule d'Esté, voulurent avoir la tra- 
duction de certains ouvrages qu'ils ne pouvaient lire dans 
le texte original. Gurone d'Esté, en 1454, fit transcrire 
et enluminer les Vite di Plutarcho. Decembrio traduisit 

(1) On trouvera plus loin, à propos du palais de Schifanoia (liv. II, ch. m), 
lYnumération des principaux savants qui vécurent alors à Ferrare. 

(2) Vesturi, L'arte a Ferrara nel periodo di Borso d'Esté, p. 690. 

(3) En 1463 prohablement, Ugolino de Riniini et son fils Girolaino vendirent 
au duc quelques extraits des Vies de Plutarque écrites « in sermone moderno » . 

(4) La traduction d'Hésiode, dédiée à Borso, l'ut imprimée à Fcrrarc en 1474 
par Andréa Gallo. 



60 L'ART FERRARAIS. 

Appien, Leoniceiio traduisit Procope. M. Veiituri fait remar- 
quer (luc le dialecte particulier à Ferrare règne dans ces 
traductions, Tunité de la langue n'étant pas encore un fait 
accompli. 

Un registre où sont notés les livres prêtés aux courtisans 
nous apprend en outre que, à la cour de Ferrare, on recher- 
chait avidement les romans français. En 1 460, étant à la cam- 
pagne, Borso envoie prendre dans sa bibliothèque " un Lan- 
celot en français » pour corriger « un Lancelot en italien » , 
Blanche d'Esté lit un volume ayant pour titre « Gothofred de 
boion " ; le comte Lodovico da Ganno a entre les mains « Ga- 
leoth le Brun » ; c'est à n Lancelot » que Jacopo Ariostiet Jean- 
François de la Mirandole consacrent leurs loisirs; Méliaduse, 
avec un Iristano in liiigua gallica et avec un « Lancelot « , Fran- 
cesco d'Arezzo avec le Saint Graal et avec Merlin, Galeotto di 
Campo Fregoso, Sigismond d'Esté et Alberto délia Scala, am- 
bassadeur du duc deCalabre, avec quelques romans du cycle 
breton , se transportent au milieu des fictions chevalesques 
traitées par nos poètes et en repaissent leur imagination. Dans 
les classes élevées comme dans les classes moyennes, on prend 
aux aventures romanesques un vif intérêt, dont témoignent la 
tournure d'esprit des écrivains et les habitudes journalières de 
la vie. Sur les manches et les collerettes des dames on brode 
des devises françaises et des phrases empruntées aux chansons 
de geste. Les noms des princes d'Esté : Méliaduse, Isotte, Gi- 
nevra, Rinaldo, rappellent des personnages de roman. D'après 
les historiens officiels, les seigneurs de Ferrare descendent 
des paladins de la Table ronde et sont eux-mêmes de parfaits 
paladins. Cette culture, d'où sortit VOrlando Innamoraio , de 
Boiardo, préparait l'éclosion des poèmes immortels de l'Arioste 
et du Tasse (1). 

La bibliothèque formée par Lionel s'enrichit sous Borso de 
nombreux et précieux volumes. Le 6 avril Ii6l, le duc fit 

(1) Tous les détails que nous venons de donner nous sont fournis par la puLli- 
calion de M. Venturi si souvent citée déjà : Varie a Fcrrara nel periodo di 
Dorso d'Esté, p. 689-693. 



LIVRE PREMIER. 61 

payer aux héritiers de Giovanni Aurispa deux cents florins 
d'or pour plusieurs livres latins, dont quelques-uns étaient 
destinés à la Chartreuse. Il entretint aussi une correspondance 
suivie avec le Florentin Vespasiano da Bisticci , le principal 
représentant du commerce des livres, homme actif et d'un 
jugement sûr, qu'apprécièrent fort les Médicis et Nicolas V : 
le 25 novembre 1469, il ordonna de lui envoyer quarante 
écus d'or pour un manuscrit de Josèphe et un manuscrit de 
Quinte-Curce (I). Dans la Bibhothèque d'Esté à Modène se 
trouve un Flavius Blondus (De miiitaris ai'tis et jiu-isprudentiœ 
différentiel)^ en tête duquel on lit une épitre dédicatoire adres- 
sée à Borso (1460) (2); et c'est également à Borso qu'est dédié 
le Cornazani Antonii de excellentium viroriim principibus ab ori- 
gine mundi per œtates opus, qui semble avoir été écrit avec un 
mélange d'or et d'argent (3). 

Avant de mourir, Borso eut la satisfaction de voir Fimpri- 
merie s'installer à Ferrare, grâce à un Français, André Beau- 
fort, et répandre le goût des livres dans toutes les classes de la 
société. Quatre ou cinq ouvrages avaient été déjà publiés 
quand il cessa de vivre. 

Protecteur des lettres, il le fut aussi des arts, dont il favo- 
risa le développement, sinon avec toute la finesse de goût 
qu'avait manifestée Lionel, du moins avec constance et, en 
général, avec générosité. 

Le campanile de la cathédrale , commencé depuis long- 
temps, avait été interrompu; le premier étage et le second, 
ainsi qu'une partie dn troisième, furent construits sous Borso, 
qui exempta de tout droit les matériaux. Dès 1452, le duc 
posa les fondements d'une église et d'un monastère pour les 
Chartreux, dans le faubourg de Saint-Léonard, édifices qui 
furent achevés en 1461 , et qui, agrandis par Hercule I", exci- 



(1) Ceniii slorici delLi Biblioteca Estcnse in Motlciia, 1873. 

(2) ^'"98 du Catalogue. 

'3) Ce manuscrit in-8"' sur parcheuiiu porte le n" 872 dans le catalogue de la 
Bibliothèque d'Esté à Modène. Quelques initiales sont enluminées, et les couleurs 
vives s'y dctaclieiit sur un fond d'or. 



62 L'ART FEURARAIS. 

tent encore l'admiration du Aoyageur. Au palais de Schifanoia, 
il ajouta un étag^e, dû à l'ingénieur ducal Pietro Benvenuti, 
assisté de Biagio Rossetti. Des travaux d'amélioration ou 
d'agrandissement furent exécutés dans le Castello , dans le 
palais du Paradis, dans ceux de Belriguardo et de Belfiore, 
dans les villas de Copparo, de Benvegnante, de Bellombra, de 
Migliaro, de Gonsandolo, dans les résidences de Zenzalino, de 
Bagnacavallo, de Modène, de San Martino in Rio, tandis que 
de nouveaux palais s'élevaient à Quartesana, à Ostellato, à 
Monte Santo, à Ficarolo, à Fossadalbero et à Sassuolo, où la 
pureté de 1 air et le charme du site attiraient Borso, qui fit 
refaire les murs autour de la forteresse. Le duc, en effet, dans 
sa prudence, ne négligea nulle part ce qui pouvait contribuer 
à la sûreté de ses Etats. Reggio, Lugo, Rubiera, Canossa, 
Argenta, Finale reçurent un surcroit de fortifications, et 
Ferrare, du côté du midi, fut pourvue des nmrs qui lui man- 
quaient. 

Deux œuvres importantes de sculpture embellirent la ville. 
La statue équestre de Nicolas III, commencée sous Lionel, fut 
exposée aux veux du public le jour de l'Ascension de Tannée 
1451. Trois ans après, on put admirer devant le palais délia 
Ragione la statue assise de Borso, ouvrage en bronze exécuté 
par Niccolô Baroncelli , par son fils Giovanni et son gendre 
Domenico Paris ^ de Padoue(l). Parmi les sculpteurs qui tra- 
vaillèrent alors à Ferrare, nous nous bornerons à citer, pour 
le moment, Lodovico Caslellani et Antonio Marescoti. Ce der- 
nier fut aussi médailleur et fit une médaille de Borso. Il eut 
pour émules dans le même art : Aniadio, Jacopo Lixignolo et 
Pelrecini. 

Passionné pour tout ce qui rehaussait l'éclat des costumes 
à la cour ou la magnificence de ses palais, Borso attira dans 
sa capitale les orfèvres et les brodeurs de Milan (2j, les joail- 

(1) « Borso fut le premier souverain italien qui put contempler sa propre 
effij^ie dressée sur une place publique. » (E. MuxTz, Histoire de Vart pendant la 
Renaissance, p. 146. i 

(2) Dès l'époque de INicolas III, il y avait à Ferrare, nous l'avons dit ;p. 31), 



LIVRE PREMIER. 63 

liers de Venise, les tapissiers de la Flandre. La fabrique de 
tapisseries installée à Ferrare atteignit un haut point de pro- 
spérité, ce qui n'empêcha pas le duc d'acheter au dehors un 
grand nombre de pièces. En outre, un armurier [magister 
armorum), nommé Ottolino di Corneio da Milano, se fixa avec 
sa famille à Ferrare en 14()5. Il reçut de la Commune deux 
cents florins d'or pour établir une fabrique d'armes dans la 
ville et pourvoir à ses besoins et h ceux de ses aides. Trois 
ans plus tard, Ottolino répara quelques armes d'Albert d'Esté 
par ordre de Borso qui se chargea de la dépense [pel fratello 
suo dilellissimo) ( 1 ) . 

Quant à la peinture , elle prend alors un développement 
rapide et décisif. Les miniaturistes couvrent d'ornementations 
délicates et enrichissent de scènes habilement composées les 
manuscrits latins et grecs, les ouvrages de chevalerie, les 
Bibles et les missels. On ne peut guère voir rien de plus sédui- 
sant que les livres de chœur donnés aux Chartreux par Borso. 
Enfin les tableaux et les fresques nous montrent l'école ferra- 
raise définitivement fondée, avec sa marque distinctive, avec 
son style particulier. Aux artistes vénitiens elle emprunte son 
brillant coloris, à l'école de Padoue son goût pour le relief 
sculptural; en même temps elle s'attache à rendre scrupuleu- 
sement la nature, sans se préoccuper assez du beau, mais en 
rachetant la vulgarité des formes par la profondeur du senti- 
ment, parla majestueuse simplicité des attitudes. C'est l'époque 
de Galasso, de Stefano da Ferrara^ de Cosùno Jura, de Fran- 
cesco Cassa, de Baldassa>-e d'Esté, pour ne citer que les noms 



un certain nombre de brotleurs milanais. Giacomino dezadapo ou délia dapa 
Ijroda une Vierge avec l'Enfant Jésus sur une chape de damas blanc pour la cha- 
pelle de la cour. Il n'y avait pas de fête, pas de solennité polititpie ou relijjieuse 
dont les brodeurs milanais ne concourussent à accroître les splendeurs. 
(Ad. Venturi, Belazioni artistichc tra le corti di Milano e Ferrara nel secolo XV, 
p. 252.) — En 1465, on trouve, habitant Ferrare, un i)rodeur né à Crémone, 
Boccaccino, le père du peintre bien connu. De 1468 à 1499 son nom fij^ure sur 
les registres de la maison d'Esté. (Campoui, I piltori dei/li Estensi nel secolo XV, 
P-5i-) 

(1) Ad. Venturi, Belazioni artistiche tra le corti di Milano e Ferrara nel 
secolo XV, dans V Archivio lonibardo, livraison du 30 juin 1885. 



64 L'ART FElUlAr.AIS. 

les plus saillants. Uorso fait orner de peintures la grande salle 
du palais de Schifanoia et la chapelle du palais de Belriguardo. 
A Baldassare d'Esté, qui trouve en lui un généreux appui, il 
demande surtout des portraits, que Ton admirait beaucoup, 
mais qui n'existent plus. Il méconnut, malheureusement, ce 
que le talent de Cossa avait de supérieur : en refusant de faire 
droit aux réclamations de cet artiste, assimilé par ses agents 
à des peintres subalternes, en le laissant s'expatrier à Bologne, 
il fut injuste et manqua de discernement. 

Le seul peintre étranger que Borso occupa dans sa capitale 
fut Piero délia Francesca. Cet éminent artiste travaillait à Pesaro 
ou à Ancône, quand il fut appelé à Ferrare. Si l'on ignore en 
quelle année il y arriva, on sait du moins qu'il dut y venir, 
non en 1470 comme on l'a souvent affirmé, mais au commen- 
cement du règne de Borso, et qu'il y demeura longtemps. 
Rien n'existe aujourd'hui des œuvres qu il y exécuta, u 11 
peignit, dit Vasari (1), un grand nombre de chambres que 
le duc Hercule l'Ancien détruisit pour donner au palais un 
aspect moderne, en sorte qu'il n'est resté de la main de 
Piero qu une chapelle décorée de fresques à Saut' Agostino, 
et encore est- elle dégradée par l'humidité. » On avait cru 
jusqu'ici que Vasari faisait allusion à des peintures ornant 
le rez-de-chaussée du palais de Schifanoia, peintures qui 
auraient été anéanties quand Hercule P modifia l'aménage- 
ment intérieur de l'édifice. C'est là une erreur que le marquis 
Campori a relevée. Dans le passage de Vasari il n'est pas 
question du palais de Schifanoia, mais seulement du palais, 
c'est-à-dire du palais par excellence, de celui ou résidait d'or- 
dinaire la famille régnante, en un mot du palais ducal appelé 
le Castello, Hercule P"", cela est certain, fit démolir une partie 
du Castello, et ce sont les pièces sacrifiées qui renfermaient 
évidemment les fresques de Piero délia Francesca. Quant aux 
peintures qui ornaient l'église de Saint-Augustin, l'existence 
en est confirmée par une description écrite en 1589, environ 

(1) Tome II, p. 491. 



LIVRE PREMIER. 65 

quarante ans après que Vasari les vit. Cette description se 
trouve en manuscrit dans la Bibliothèque de Ferrare (1). 

La longue présence de Piero délia Francesca à Ferrare ne 
demeura pas inutile aux peintres de la localité. Plus d'un, 
sous la direction d'un maître si habile, s'initia à la science de 
la perspective. On prétend que Galasso fut un de ceux-là; mais 
c'est surtout Francesco Gossa qui mit à profit les enseignements 
du peintre de Borgo San Sepolcro, dont il s'appropria jusqu'à 
un certain point la manière, comme le prouvent tout spé- 
cialement plusieurs de ses compositions dans le palais de 
Schifanoia. 

Quelques détails donnés par M. Valdrighi prouvent que la 
musique ne fut pas moins goûtée à la cour de Borso qu'à celle 
de Lionel. On lit dans le Giornale délia camet^a, à la date de 
1458, que soixante-dix lire furent payées à des artistes floren- 
tins qui avaient chanté aux fêtes de Pâques dans les princi- 
pales églises de Ferrare. Pendant les repas d'apparat, Borso 
voulait que les oreilles de ses convives fussent flattées par les 
harmonies de la musique. Le 6 juin 1461, des gratifications 
récompensèrent deux Allemands, joueurs de viole et de cym- 
bales, que Zoane da Trento avait amenés dans la loggia de Bel- 
fiore, où Son Excellence prenait ses repas. En 1469, l'organiste 
Lionello Fieschi remplaça Gaspare dalV Organo, qui venait de 
mourir. Le marquis Louis III Gonzague désirait-il se procurer 
un bon maître de chant pour son donzello, il s'adressait à un 
musicien occupé à Ferrare, à Niccolo Tedesco, que nous avons 
déjà mentionné. Enfin, Borso tenait à ce que les instruments 
de ses musiciens se ressentissent du luxe qu'il affectionnait 
tant. En 1451, on commanda pour les trompettes de Toniaso, 
de Perino, de Guasparo et à' Agostino de nouvelles flammes en 
taffetas blanc, avec la licorne peinte dessus, et avec des cor- 
dons en soie rouge, verte, blanche et or. 

Vers la fin du règne de Borso (1469), l'empereur Frédéric III 
reparut deux fois à Ferrare lors de son second voyagea Rome. 

(1) G. CAMPoni, / pittori dei/li Estensi nel secolo XV, p. 32. 

I. 'i 



66 L'ART FERRARAIS. 

La première fois, il entra dans la ville à la lueur des torches 
et ne fit que passer, mais il ne s'éloigna pas sans avoir eu des 
preuves nouvelles de la munificence de Borso, car il reçut huit 
haquenées blanches et plusieurs bijoux. En revenant de Rome, 
il séjourna à Ferrare du 27 janvier au 2 février, et logea dans 
l'appartement même du duc. Les distractions somptueuses ne 
furent pas ménagées. Un bal splendide eut lieu dans le palais 
de Lorenzo Strozzi. Quant à l'Empereur, il créa chevaliers un 
grand nombre de personnages, notamment Francesco Ariosto 
et Teofilo Galcagnini. Au poète ferrarais Lodovico Carbone, il 
donna la couronne poétique, honneur auquel Carbone répon- 
dit par un discours, prononcé dans la cathédrale. Pour com- 
bler le vide de son trésor, il prodigua, moyennant finances, 
les titres de comte, de docteur, de notaire; mais plusieurs des 
nouveaux privilégiés se trouvèrent déçus , car ils ne purent 
obtenir le diplôme dont ils avaient versé le prix au chancelier 
impérial, Frédéric III ayant quitté précipitamment Ferrare. 
Parmi ceux qui sollicitèrent le titre de comte palatin figura 
Andréa Mantegna , ainsi que nous l'apprend une lettre de Mar- 
silio Andreasi, écrite de Ferrare à la marquise de Mantoue le 
jour du départ de l'Empereur. Fut-il au nombre des malheu- 
reux privés du diplôme qu'ils avaient payé? On ne saurait le 
dire. Vasari prétend que le titre désiré ne fut accordé à Man- 
tegna que plus tard, grâce au marquis de Mantoue Ce qui est 
certain, c'est que, quelques années après, l'illustre peintre 
s'intitula, dans les fresques de la chapelle d'Innocent VIII à 
Rome, eques auratœ militiœ , titre correspondant à celui de 
comte palatin (1). 

Duc de Modène et de Reggio, Borso désirait vivement de- 
venir aussi duc de Ferrare. Ses vœux furent idéalisés par 
Paul II, qui consentit à transformer sa seigneurie en duché. 
Invité à se rendre à Rome, le vicaire du Saint-Siège, après 
avoir fait célébrer dans la cathédrale une messe du Saint-Es- 
prit et remis le gouvernement à Hercule, à Sigismond et à 

(1) G. Gampohi, 1 pittori degli Eslensi net sccolo XV, p. 32-33. 



LIVRE PREMIER. 67 

Rinaldo ses frères, à Niccolô, son neveu, fils de Lionel, et ù 
Antonio Sandeo, Juge des Sages, partit de sa capitale le 13 mars 
1471 avec un train royal. Il était accompagné, dit Frizzi (1), 
de son frère Albert, de son autre frère Guron Maria, chanoine 
de Ferrare, protonotaire et abbé commendataire de Nonan- 
tola, de Niccolè, seigneur de Correggio, de Galeotto Pic, comte 
de la Mirandole, de Matteo Boiardo, comte de Scandiano, de 
Teofilo Calcagnini et de cinq cents gentilshommes, vêtus de 
brocart d'or et d'argent, de velours et de soie. Les cham- 
bellans de ces personnages avaient des vêtements de drap d'or, 
et leurs écuyers des vêtements de brocart d'argent. On remar- 
quait également des joueurs de fifre et de trompette, quatre- 
vingts valets conduisant chacun quatre chiens, et une nom- 
breuse escorte de cavaliers. Cent cinquante mulets couverts, 
soit de velours cramoisi, avec les armes des Este brodées en 
or, soit de drap blanc, rouge et vert, couleurs de la livrée de 
Borso, portaient les équipages. Ce fut en jetant des monnaies 
d'argent au peuple que ce prince fit son entrée à Rome le 
P"" avril. Paul II le logea dans son propre palais. Pendant la 
grand'messe du jour de Pâques (14 avril), Borso prêta le ser- 
ment de fidélité et fut créé chevalier de Saint-Pierre par le 
Souverain Pontife, dont il reçut une épée que lui ceignit Tom- 
maso, despote de Morée, tandis que Napoleone Orsini, général 
de l'Église, et Costanzo Sforza, seigneur de Pesaro, lui chaus- 
saient les éperons. Après la communion, Paul II le proclama 
duc de Ferrare et lui accorda le droit de disposer du duché, 
puis lui remit les insignes de sa nouvelle dignité, c'est-à-dire 
un manteau de brocart d'or, garni de vair et d'un haut collet, 
un béret orné de nombreuses pierreries parmi lesquelles on 
distinguait un rubis d'une merveilleuse beauté, le l)àton de 
commandement et un collier d'or entremêlé de pierres pré- 
cieuses. Le lendemain, Borso accompagna en habit ducal le 
Pape à Saint-Pierre, et, à l'issue de la messe, le Pape lui donna 
la rose d'or, qui se composait de pierreries valant cinq cents 

(i) Mem. per la stoiiu di Fer/ara, l. IV, p. 74-78. 



68 L'ART FEUUARAIS. 

ducats d'or. Précède de quinze cardinaux, le souverain de 
Ferrare se rendit ensuite à cheval au palais de Saint-Marc (1), 
où l'attendait un repas somptueux (2). Son séjour à Rome dura 
un mois environ. Une grande chasse eut lieu en son honneur, 
et les Ferrarais organisèrent un hrillant tournoi (3). Fidèle à 
ses habitudes de générosité, Borso ne distribua pas moins de 
quatre mille ducats à la cour pontificale. En regagaant ses 
États, il visita le sanctuaire de Lorette et rentra le 18 mai dans 
sa capitale. 

A Rome, il avait eu quelques atteintes de lièvre; la fatigue 
d'un voyage à cheval acheva d'ébranler sa santé. Ayant pris 
quelque repos dans sa villa de Belliore, il put encore assister, 
le 26 mai, à une course de chevaux, mais le soir même il 
devint plus malade et se fit transporter au Castello, afin 
d'arrêter les mesures nécessaires pour assurer le trône, après 
sa mort, à son frère Hercule qu'il aimait tendrement, et dans 
l'intérêt duquel il avait renoncé à se marier. Niccolô, fils de 
Lionel, qui comptait d'assez nombreux partisans, dut s'éloi- 
gner et se retira à Mantoue, patrie de sa mère. Près de soixante- 
dix personnes furent également invitées à quitter Ferrare, et 
les murs de la ville furent mis à l'abri d'un coup de main. 
Borso mourut le 19 août, très regretté de ses sujets, et fut 
enseveli dans cette Chartreuse qu'il avait eu la gloire de fon- 
der. Trois cents courtisans et cinq cent cinquante personnes 
vêtues de deuil aux frais du nouveau duc assistèrent aux funé- 
railles, que suivirent aussi Niccolô, fils de Lionel, rappelé à 
Ferrare par Hercule P% et le peintre Baldassare d'Esté. Tito 
Novelli de Ferrare, évêque d'Adria, prononça l'oraison funè- 
bre. Au mois de septembre fut célébré un autre service, à loc- 
casion duquel Hercule distribua aux pauvres six cents mesures 

(1) Cet édifice perte aujourd'hui le nom de palais de Venise. 

(2) Le 15 et le 16 avril 1471, Borso écrivit à son secrétaire Giovanni di Cora- 
pagno, resté à Ferrare, pour lui rendre compte de ce qui s'était passé. Mjjr Anto- 
nelli a publié la première lettre à l'occasion des noces !Mazza Botta;;isio; Ferrara, 
m-S", 1869. M. Antonio Gappelli a publié la seconde avec les Aotizie di Ugo 
Caleffini; Modena, 1864, p. 43. 

(3) Voyez Ca>>esio, Vita di Paolo II. 



LIVRE PREMIER. 69 

de farine et Lodovico Carbone fit l'éloge de Borso. L'Arioste, 
plus tard, devait aussi payer à ce prince son tribut d'admira- 
tion : « Vois, dit-il, Lionel et le premier duc, l'illustre Borso, 
l'honneur de son temps. Il règne en paix et remporte plus de 
triomphes que tous les princes qui ont envahi les terres d'au- 
trui. Il enfermera Mars dans une obscure prison et enchaînera 
ses fureurs. Ce magnifique seigneur n'aura pas d'autre ambi- 
tion que celle de rendre son peuple heureux (1). » 



VIII 

HERCULE !"■ (2). 
(Né le 24 octobre 1431, il régna de 1471 à 1503.) 



Fils légitime de Nicolas III et de Rizzarda de Saluées, Her- 
cule V était encore enfant lorsque, après la mort de son père, il 
fut envoyé à la cour d'Alphonse V le Magnanime (Alphonse V 
d'Aragon), prince auquel Ferdinand I" succéda en 1458. Il 
s'y forma aux exercices du corps, au maniement des armes, et 
mérita le surnom de « chevalier sans peur " . Un combat sin- 
gulier avec le valeureux Galeazzo Pandone, comte de Venafre, 
lui fournit l'occasion de montrer qu'à la bravoure il unissait 
la générosité. L'épée de son adversaire étant tombée, accident 
qui devait faire regarder Pandone comme vaincu, il la ramassa 
et la lui remit. La lutte, du reste, se prolongea peu, car, à la 

(1) Vedi Leonello, e vedi il primo duce, 
Faïua délia sua età, l'inclito Borso 
Che siede in pace, c più trionfo adduce 
Di quanti in altrui terre abbiano corso. 
Chiuderà Marte ove non veggia luce, 

E stringera al Furor le mani al dorso. 
Di questo signor splcndido ogni intcnto 
Sarà, che'l popol^ suo vi\a contento. 

(Gh. III, st. 45.) 

(2) 11 a été déjà question de lui, p. 38, 43, 52 note 5, 56 et 56 note 1. 



70 L'ART FEP.RARAIS. 

vue des blessures du comte, le Roi s'opposa à ce qu'elle conti- 
nuât. En 1494, Pandone se rendit secrètement à Ferrare; 
mais sa présence fut révélée au duc Hercule, qui l'accueillit 
avec honneur, le retint plusieurs jours et le combla de cadeaux. 

Pendant la guerre que Ferdinand P' soutint contre Jean de 
Galabre, fils de René d'Anjou, et qui lui fit perdre momen- 
tanément presque tout son royaume, Hercule, blessé par les 
défiances dont il était l'objet, prit parti pour le prétendant 
français : à la bataille de Sarno (1460), il faillit s'emparer du 
Roi, qui ne s'échappa qu'en laissant entre les mains de son 
ennemi un lambeau de son vêtement. 

En 1463, Hercule fut rappelé par Borso, ainsi que nous 
l'avons déjà dit, et devint gouverneur de Modène. Il avait 
alors trente-deux ans. 

Quatre ans plus tard, après la conjuration de Luca Pitti 
contre Pierre de Médicis, deux armées puissantes étaient aux 
prises dans la Romagne, l'une commandée par Golleone, l'autre 
par Frédéric d'Urbin. Dans une grande mêlée. Hercule eut la 
gloire de sauver les troupes vénitiennes en délivrant Golleone 
que l'ennemi avait enveloppé. Quoique blessé au pied, il com- 
battit jusqu'à la nuit sans s'accorder un instant de repos. Au 
bout de quelques jours , sa blessure le força de regagner 
Ferrare. Malgré les soins d'un Juif, nommé Jacob, il resta 
boiteux pour le reste de ses jours. 

Tel était le prince qui remplaça Borso sur le trône de Fer- 
rare. Comme Borso, il commença par prendre des mesures 
qui pussent lui concilier la bienveillance générale. Il exempta 
la Gommune de certaines charges, accorda à ses sujets la 
liberté de vendre le sel et de tuer les bêtes nécessaires à leur 
nourriture, gracia un grand nombre de prisonniers, et promit 
son pardon à tous les partisans de Niccolo qui avaient quitté la 
ville, s'ils y revenaient dans l'espace de deux mois, procla- 
mant que " rien ne convenait mieux à un seigneur que de 
remettre les injures (1) » . 

(1) Ad. Veînturi, L'arte ferrarese nel periodo d'Ercole I iFEstc, dans les 



LIVRE PREMIER. 71 

Niccolo, fils de Lionel, comptait des adhérents prêts à risquer 
leur vie pour sa cause. Filippo de Chypre essaya de provoquer 
un soulèvement, tomba entre les mains des gens du duc 
(22 novembre 1471), et fut écartelé sur la place publique. Peu 
après, un coup de main fut tenté contre la Stellata di Ficarolo, 
mais ceux qui s'y étaient employés échouèrent, furent décapi- 
tés et pendus (1). Niccolo, cependant, ne renonça pas à ses 
prétentions. Encouragé et secrètement soutenu par son.bed«-frvuJiA J *IX<> 
fr-ère, Louis III, marquis de Mantoue, et par le duc de Milan, 
il s'approcha de Ferrare avec sept cents soldats cachés sous du 
foin et de la paille dans plusieurs navires, pendant qu'Hercule 
séjournait à Belriguardo. Une brèche aux murailles que Ton 
était en train de réparer, et la connivence d'un ami qui brisa 
une des portes, lui facilitèrent l'accès de la ville, où il essaya 
avec ses partisans de soulever le peuple au cri de : " Yela, 
vêla (2) ! " Mais le peuple ne répondit guère à cette provoca- 
tion. Sigismond, Albert et Rinaldo, frères d'Hercule I", rassem- 
blèrent à la hâte les citoyens fidèles au duc, en criant : " Bia- 
manie, diamante [',i)\ » assaillirent les rebelles et les forcèrent 
à s'enfuir. Niccolô était parvenu sur une barque jusqu'à Bon- 
deno, quand les habitants de cette ville lui barrèrent le pas- 
sage. Il se réfugia dans un marais et y fut arrêté. On le déca- 
pita à Ferrare, le -4 septembre 1476, dans le Castello, aux 
créneaux duquel on pendit plusieurs de ses complices, tandis 
qu'on en pendait d'autres à l'angle du palais délia Ragione et 
aux colonnettes des fenêtres de cet édifice. Un vieux cuisinier 
de Niccolô, auquel on voulut sauver la vie en lui conseillant de 
crier : « Viva il diamante ! » préféra la mort à ce qu'il regar- 
dait comme une lâcheté. Muant à ceux qui prétendirent avoir 
agi sans connaître les desseins de Niccolô, on les condamna à 

Atti e memorie délia deputazione di storia patria per le provincie di floniaçna, 
3" série, t. VI, fasc. I, II et III, janvier-juin 1888, p. 91. 

(1) Francesco, fils naturel de Lionel et frère de Niccolo, quitta en 1471 la 
Bourgogne, où il s'était fixé, pour prêter son appui à INiccolô. Déclaré rebelle par 
Hercule l", il regagna la Bourgogne et n'en sortit plus. 

(2) La voile était l'einhlèine de Niccolo. 

(3) Hercule avait adopté le diamant comme emblème. 



72 L'ART FERRARAIS. 

avoir une main coupée ou à perdre un œil. En 1493, un 
pardon général fut accordé aux anciens amis de Niccolo qui 
vivaient dans l'exil. 

Toutes ces tentatives d'usurpation auraient pu rendre Her- 
cule I" soupçonneux, mais il Tétait déjà par caractère, comme 
le montra sa conduite à l'égard de son frère Albert. Si, après 
son avènement, il sut gré à celui-ci d'avoir détourné les Fer- 
rarais du parti de Niccolo et le récompensa en lui donnant le 
palais de Scliifanoia, avec des revenus considérables, il ne 
tarda pas h prendre ombrage de la popularité dont jouissait 
Albert, lui confisqua le palais de Schifanoia et l'exila à Naples 
(1474), sous prétexte que ce prince n'avait pas voulu aller à la 
rencontre d'un certain ambassadeur. Lorsque , à la suite de 
la conjuration des Pazzi, l'Italie se divisa en deux camps et 
que Ferdinand I" se trouva en hostilité avec Hercule I", 
Albert, chargé par Ferdinand de bouleverser Ferrare (1476), 
révéla les manœuvres du roi de Naples au duc, qui le logea 
dans son propre palais, sans l'autoriser encore à se fixer de 
nouveau dans sa ville natale. Plus tard, il affirma derechef sa 
fidélité en refusant de servir la République de Venise contre 
son frère et reçut pour prix de son dévouement le palais 
Pasini (1485). 

A l'exemple de Borso, Hercule traita avec une grande géné- 
rosité ceux de ses ministres ou de ses sujets qui lui avaient 
rendu de réels services. Giacomo Trotti, Francesco Bevilacqua 
et Ambrogio di Uguccione Contrario furent au nombre des 
personnages comblés de ses bienfaits. A son chambellan 
Tassone Tassoni, il donna un palais magnifiquement meublé, 
celui qu'on appelle tantôt palais Gavassini , tantôt palais 
Pareschi. Il nomma maître de chambre Lodovico Fiaschi, un 
de ses gentilshommes, et lui fit présent de vastes domaines et 
d'un beau palais confisqué à un Milanais, Matteo dall' Erbe, 
qui avait été impliqué dans la conspiration de Niccolo. 

Hercule, dans sa jeunesse, ayant suivi le parti de Jean de 
Calabre, qui disputa le royaume de Naples h la maison ré- 
gnante, on eût pu croire que Ferdinand lui tiendrait toujours 



LIVRE PREMIER. 73 

rigueur. Cependant, à peine eut-il succédé à Borso que Ferdi- 
nand envoya à Ferrare Fabricio Garafa pour le féliciter. Carafa 
séjourna plus d'un an dans la capitale des Este et négocia 
même le mariage d'Eléouore d'Aragon , fille aînée de son 
maître, avec le duc (1). Le contrat, qui assurait à Éléonore 
une dot de quatre-vingt mille ducats (2), fut rédigé à Naples 
le 17 août 1472, grâce aux soins de l'ambassadeur d'Hercule, 
Ugolotto Faccino da Vicenza, et, le P' novembre. Hercule 
épousa la princesse par procureur, événement qui fut annoncé 
à son de trompe aux Ferrarais sur le balcon de la résidence 
ducale. Quelques mois après, une nombreuse et brillante com- 
pagnie, dans laquelle figuraient Sigismond et Albert, frères 
d'Hercule, Galeotto Pic de la Mirandole, Niccolo da Correggio, 
Tito Strozzi, le poète Matteo Maria Boiardo, Niccolô Contrarii 
et Lodovico Carbone, partit avec cinq cent cinquante chevaux 
pour aller chercher la nouvelle duchesse et la conduire à Fer- 
rare. Plus de deux cents personnes de distinction accompa- 
gnèrent, en outre, la princesse quand elle quitta sa cité natale. 
Elle se rendit d'abord à Rome, où le cardinal Riario lui offrit 
dans son palais la plus somptueuse hospitalité. l"ne messe dite 
à Saint- Pierre par Sixte IV le jour de la Pentecôte, une pièce 
religieuse représentée par une troupe de comédiens florentins 
sur la place de l'église des Saints-Apôtres (3), et un festin servi 
avec une incroyable prodigalité, lui montrèrent que la cour 
des Papes ne le cédait pas à la cour des Césars les plus fameux 
pour leur magnificence (4). Son cortège s'augmenta de quinze 

(1^/ Eléonore avait dû épouser le duc de Bari, Sforza Maria, frère du duc de 
Milan Galéas Marie, mais le projet de mariage fut rompu avec l'autorisation du 
Pape. 

(2) La dot fut en apparence de 80,000 ducats, et en réalité de 60,000 seule- 
ment. Les oI)jets mobiliers furent portés pour une somme de 24,300 ducats; 
Ferdinand n'eut à verser que 35,700 ducats en numéraire. (Luigi Olivi, Belle 
nozze (H Ercole I d'Esté cou Eleoiiora d' Airifjoiie. Modenn, coi tipi délia Societa 
tipogralica, antica tipograiia Soliani, 1887.' 

(3) Voyez dans la Nitova Aiitolotjia, vol. XXVIII, série II, 1.^ août 1881, l'ar- 
ticle de M. Isidoro del Lungo intitulé : L'Orfeo del Poliziaiio alla coite di Maii- 
tova, p. 554. 

(4) Voyez la description du séjour d'Eléonore à Rome dans Giikgouovu's, Ge- 
schichte der Stadt Rom im Mittelalter, t. VII, p. 235-238 



74 L'AllT FERRATIAIS. 

cents personnes quand elle partit de Rome. En se dirigeant 
vers Ferrare, elle s'arrêta trois jours à Sienne, où elle fut 
hébergée aux frais de la République, et, à la frontière des 
États ferrarais, elle trouva le duc venu à sa rencontre en com- 
pagnie de nombreux gentilshommes et l'attendant avec un 
navire qui la déposa près de l'église suburbaine de Saint- 
Georp^es. Vêtue de drap d'or, couverte de pierreries, les che- 
veux dénoués, la tête ceinte d'une couronne d'or, elle fit son 
entrée à cheval, sous un baldaquin, selon la coutume. Les rues 
étaient jonchées de feuillages, et des draps suspendus d'une 
maison à l'autre formaient comme un dais continu. Sur le 
passage de la princesse on avait disposé des trophées, des arcs 
de triomphe, des orchestres, des estrades garnies de dan- 
seurs (1). Le lendemain, dans la cathédrale, l'évêque de 
Ferrare, Lorenzo Roverella, célébra la messe, et le cardinal 
Bartolommeo Roverella, frère de Lorenzo, bénit les nouveaux 
époux, que Giovanni Castelli harangua. Des fêtes publi([ues 
eurent lieu pendant huit jours . Les diverses corporations 
offrirent à Éléonore des cadeaux dont l'ensemble fut évalué 
à deux mille huit cent quarante-quatre lire rnarchesane. Conti- 
nuant les traditions inaugurées par Borso, Hercule entretint à 
ses frais non seulement les ambassadeurs des princes de 
l'Italie, qui étaient arrivés avec huit cents chevaux environ, 
mais les Napolitains et les Romains qui avaient suivi à Ferrare 
la fdle de Ferdinand. 

Éléonore d'Aragon était une femme d'un réel mérite et 
dune rare énergie. En l'absence de son mari et pendant une 
grave maladie de celui-ci, elle exerça le pouvoir avec autant de 
sagesse que de fermeté, dans des circonstances fort difficiles. 

(1) Antonio Pochettino da Venezia reçut cinq lire et douze soldi « per havere 
depintonellenozeetfestefacteperla lllma nofUra Madona» . (L.-JN. Cittadella, 
Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 215.) A l'occasion des mêmes noces, Fran- 
cesco da Veiona restaura et peignit deux statues de géants pour une crédence. 
Guglielmo da Pavia (qui mourut en 1476) alla ;i Venise afin d'y acheter des 
assiettes d'étain et divers autres objets. Bartolomeo di Benedetto de Trévise, 
Geminiano di Boiigiovanni, Agnolo Imola, Xiccolô, Ludovico Bonacossi , Gio- 
vanni Battista et Gherardo Cossa travaillèrent comme peintres aux préparatifs 
des fêtes et aux arcs de triomphe. 



LIVRE PREMIER. 75 

Elle encouragea les lettrés, entre autres Pandolfo Collenuc- 
cio (1). Par la solide et brillante éducation qu'elle fit donner à 
ses filles Isabelle et Béatrix, on peut juger de l'importance 
qu'elle attachait à la culture de l'esprit. Elle aimait beaucoup 
aussi la musique et jouait même de la harpe. Parmi les œuvres 
d'art qu'elle rassembla, il y en avait qui étaient dues à Man- 
tegna et à Giovanni Bellini. Elle ne dédaignait pas non plus 
celles des maîtres flamands et allemands (2), Dans l'inven- 
taire de ses livres dressé après sa mort, on trouve surtout 
des livres de piété, des bréviaires, des offices, des missels,. 
des légendes de saints, des laudi, des sermons, les Fioretti. 
Au nombre des livres profanes figurent un Pline traduit en 
italien, un éloge du roi Ferrand, l'ouvrage de Fazio degli 
Uberti, les Coirunentaires de César, le De laudihns mulierum, 
par Bartolommeo Gogio, le De consolatione, de Boëce (3). G-'est 
le 11 octobre 1403 qu'elle mourut. Son oraison funèbre fut 
prononcée par l'historien Benvenuto da San Giorgio. Battista 
Guarino en composa une aussi (4), et, par ordre d'Isabelle 
d Este, le Carme Giambattista Mantovano en écrivit une troi- 
sième en langue latine. L'Arioste, qui n'avait alors que dix- 
neuf ans, fit de son côté une élégie sur la mort de la du- 
chesse (5). Fra Filippo Foresti, de Bergame, a mis Éléonore 

(1) Fixé à Ferrare depuis 1486, Collenuccio fut envoyé avec Francesco Ariosto 
par Hercule I*-'"" vers l'empereur Maxitnilien, alin de le féliciter de son niariageavec 
Blanche Sforza, nièce de Ludovic le More, et il obtint alors pour son maître (1494} 
le renouvellement de l'investiture que Frédéric III avait accordée à Borso. Le 
1" mai 1500, il fut nommé capitaine de justice. Après la mort d'Alexandre VI, 
Hercule I^'', qui aimait mieux voir la Bomagne occupée par César Bor<;ia cjue 
soumise à l'influence des Vénitiens, chargea Collenuccio d'engager les populations 
à demeurer fidèles à leur duc; mais Jean Sforza, le protégé des Vénitiens, parvint 
à s'emparer de Pesaro, y attira Collenuccio par des promesses fallacieuses, le fit 
jeter en prison et décapiter (11 juillet 1504). 

(2j G. Campori, Jiaccolta di cataloçjhi ed inveutaiii iiiedlti di (juadri, disegni, 
broiizi, doreriœ, smalti, medarjlie, avori, etc., dal secolo XV, vol. XIX. Modena, 
1870. (Inventaire de 1493.) — G. CAMPOni , Tiziano e r/li Estensi , p. 2. — 
M. Venturi a publié un supplément d'inventaire dans son Arle feiraiese iiel 
periodo d'Ercole I d'Esté, p. 32, note 4. 

(3) Ad. Vëxtcri, Larte fennrese ncl periodo d'Ercolc I d'Esté, ii. 99. 

(4) C'est probablement Andréa Gallo qui a imprimé ce discours. 

(5) Opère miiwri, éd. Le Monnicr, t. I, p. 425, élégie 17. — BrHCKiiARDT, 
Die Ciiltur der Renaissance, p. 41. 



76 L'ART FERRARAIS. 

d'Aragon nu nombre des femmes illustres dont il a écrit l'his- 
toire (1). 

La bravoure et l'habileté militaire qu'Hercule avait mon- 
trées dans sa jeunesse ne furent pas oubliées en Italie quand 
il fut devenu duc de Ferrare, et, de divers côtés, on rechercha 
son appui. Après la conjuration des Pazzi (1478), les Floren- 
tins, avec les Vénitiens, les Milanais et leurs autres alliés, le 
nommèrent capitaine général de l'armée qui avait à combattre 
les troupes de Sixte IV, du roi de Naples, du duc d'Urbin et 
des Siennois, et lui promirent une solde de soixante mille écus 
par an. C'est dans le palais qui avait appartenu à Renato 
de' Pazzi qu'Hercule logea à Florence, ce palais lui ayant 
été donné par la République. Deux ans plus tard, Laurent 
le Magnifique et Ferdinand , réconciliés , le prirent comme 
général. 

Pendant les dix premières années du règne d'Hercule, 
Ferrare continua de goûter les bienfaits de la paix. Mais vers 
la fin de 1481, des nuages menaçants s'amoncelèrent à l'hori- 
zon politique. Les Vénitiens ne pardonnaient pas h Hercule 
d'avoir épousé la fille du roi de Naples, leur ennemi, et le désir 
d'accroître leurs possessions aux dépens du duc grandissait en 
eux de jour en jour. Pour en venir à une agression, les griefs 
ou tout au moins les prétextes ne manquèrent pas. La présence 
à Ferrare d'un tribunal vénitien, qui avait le droit exclusif de 
juger les sujets de la République résidant dans les États de la 
maison d'Esté, amenait sans cesse des conflits de juridiction 
que le visdonnno, président de ce tribunal, pouvait facilement 
aggraver par des abus de pouvoir. La délimitation encore 
incertaine des frontières était aussi une cause de démêlés 
incessants. Venise, enfin, se plaignait d'infractions aux traités 
qui lui assuraient le monopole du sel à Ferrare et qui inter- 
disaient aux Ferrarais d'exploiter leurs marais salants. Une 
série de mesures vexatoires et quelques actes belliqueux de la 
part des Vénitiens prouvèrent h Hercule que ses intentions 

(1) Voyez plus loin (liv. V, ch. iv) Les livres publiés à Ferrare avec des (jra- 
vures sur bois. 



LIVRE PREMIER. 77 

conciliantes n'arrêteraient pas la guerre méditée contre lui (1). 
Elle lui fut, en effet, officiellement déclarée le 2 mai 1482, et 
il constata bientôt que la République de Venise avait pour 
allié Sixte IV, qui ne songeait qu'à satisfaire l'insatiable am- 
bition de son neveu Girolamo Riario (2). Le roi Ferdinand, le 
duc de Milan, les Florentins, Frédéric, marquis de Mantoue, et 
Giovanni Bentivoglio, seigneur de Bologne, se déclarèrent en 
faveur du souverain de Ferrare et formèrent une ligue, dont 
les troupes furent mises sous les ordres de Frédéric d'Urbin, 
alors âgé de soixante-dix ans, privé de l'œil droit et estropié 
de la jambe gauche (3). Malheureusement, les renforts envoyés 
par Ferdinand furent interceptés, et les soldats dont pouvaient 
disposer le duc de Milan et les Florentins n'étaient pas très 
nombreux. Les forces vénitiennes et pontificales étaient d'ail- 
leurs sous le commandement d un capitaine aussi habile 

(1) Afin d'auguienter le nombre de ses canons, il fit fondre une partie des clo- 
ches, n'en laissant qu'une à chaque éfjlise. La plomberie des boutiques adossées à 
la cathédrale eut le même sort. 

(2) Jusqu'alors Sixte IV n'avait témoigné à Hercule que de la bienveillance. Il 
lui avait confirmé le titre de duc de Ferrare, titre transmissible à sa postérité; il 
lui avait même accordé le droit d'ajouter à ses armes les clefs pontificales, et, en 
1475, il lui avait fait don d'une précieuse épée et d'un chapeau de soie orné de 
perles. 

(3) Parmi les ingénieurs militaires employés dans cette guerre, il faut citer 
Benvenitti, Rossetti, Giovanni dalla Massa Fiscaglia, maître Domenico, bombar- 
dier, et Santé Novellino. Ces ingénieurs étaient Ferrarais. Plusieurs ingénieurs 
étrangers au service des alliés du duc concoururent aussi à la défense du pays. 
Tel fut Patrizio ou Pedrizia, ingénieur du roi de ÏSaples, qui gagna non seule- 
ment l'estime, mais l'affection d'Hercule par sa promptitude d'esprit et son expé- 
rience. Il fortifia et défendit, notamment, Bondeno et Lugo. Etant tombé malade, 
il s'adressa à la duchesse Eléonore pour obtenir un secours, que Paolo Antonio 
Trotti, trésorier ducal, fut chargé de lui remettre. « Tu verras, écrivait Eléonore 
à Trotti, quels sont les besoins de ce pauvre homme. Tu sais avec quel dévoue- 
ment il nous a servis, et tu n'ignores pas qui nous l'a envoyé, circonstance digne 
d'être prise en considération. Ce serait mal de nous comporter de telle sorte avec 
lui, quand il est malade, qu'il pût se plaindre de nous. Tu dois savoir quels sont ses 
appointements. Avise donc à ce que l'on peut faire et aux moyens de le secou- 
rir. » A côté de Pedrizia, on peut nommer Giovanni du Capua et Cristoforo da 
Montecchio. Les livres de dépenses nous apprennent que le duc donna à ce der- 
nier le velours et le satin nécessaires à la confection d'un pourpoingt et d'un 
manteau [qiuppone e giornea). Cristoforo da Montecchio, célèbre pour sa bra- 
voure non moins que pour ses connaissances techniques, tomba au pouvoir de 
l'ennemi en 1483, fut conduit à Venise et mis à mort. (G. Campouc, Gli archi- 
tetti e (jV ingegneii civili e militari degli Estensi^ p. 38-42.) 



78 L'ART FERllARAIS. 

qu'énergique, de Roberto Sanseveiino, qui justifia sa répu- 
tation par ses succès. Adria et Comacchio ne tardèrent pas à 
tomber au pouvoir des Vénitiens. Après quarante jours d'un 
siège où, de part et d'autre, on fit des prodiges d'audace et de 
bravoure, Roberto Sanseverino s'empara de Ficarolo, ville 
regardée comme la clef de Ferrare. Hercule perdit ensuite 
toute la Polésine de Rovigo (1), pendant que les inondations 
et la peste sévissaient à Ferrare, et il eut la douleur de voir 
mourir dans sa capitale, à la suite d'une courte maladie, Fré- 
déric d'Urbin. Tant de désastres finirent par ébranler la santé 
du duc : il tomba gravement malade et dut abandonner le 
gouvernement à sa femme. Presque en même temps, Sanse- 
verino parvint à passer le Pô, à Francolino, et pénétra jusque 
dans le parc du palais de Belfiore (2). Ne perdant ni le cou- 
rage ni le sang-froid, la duchesse mit ses enfants en sûreté à 
JModène, ranima la confiance et la fidélité du peuple en lui 
adressant d'héroïques exhortations et en l'admettant auprès du 
duc. Par surcroît de prudence, elle fit transporter le malade du 
Castello ou Castel Vecchio dans le Castel Nuovo, afin de lui 
assurer un moyen de s'échapper si la ville venait à être prise, 
car la fuite n'était pas possible ailleurs. Dans ces conjonctures, 
les alliés d Hercule firent comprendre au Pape que la ruine de 
Ferrare profiterait seulement aux Vénitiens, et que les droits 
de suzeraineté du Saint-Siège sur cette province allaient être à 
jamais perdus. Le 23 décembre 1482, un vice-légat aposto- 
lique annonça que le Souverain Pontife, prenant en pitié la 
situation des Ferrarais, se rangeait de leur côté, et qu'ordre 
serait donné aux Vénitiens de cesser les hostilités. De Ferrare, 
le vice-légat se rendit à Venise et enjoignit à la République de 
déposer les armes et de restituer ses conquêtes. Les Vénitiens 
refusèrent d obéir à cette injonction : ils s'étaient imposé trop 

(1) Les îles formées par l'Adige et le Pô sont appelées des Polésines. 

(2) Les soldats emportèrent une licorne en bronze, emblème de Borso, qui 
ornait une citerne dans la Chartreuse. Ils enlevèrent aussi une statue en stuc du 
marquis Nicolas III, qui se trouvait à l'intérieur de Sainte-Marie des Anges au- 
dessus de la porte, laissant le cheval, également en stuc, sur lequel était placée 
cette statue. 



I.IVr.E PREMIER. 79 

de sacrifices pour s'arrêter quand ils touchaient au but. Mais les 
Ferrarais reçurent du Pape, des Florentins et du roi de Naples 
des secours qui leur permirent de prolonger la lutte. Une ten- 
tative de l'ennemi contre la ville, admirablement fortifiée et 
pourvue de vivres, fut repoussée. Peu après. Hercule, revenu à 
la santé, parvint à reprendre la forteresse de Stellata, non sans 
avoir déployé une audace et une intrépidité extraordinaires, 
qu'imita Antonio Costabili, personnage dont nous aurons l'oc- 
casion de parler à propos du palais Galcagnini-Beltrame (1). 
Sixte IV excommunia tous les chefs de la République et frappa 
d'interdit le territoire vénitien, tandis que le marquis de Man- 
toue et le duc de Milan déclaraient la guerre à Venise pour 
leur propre compte et opéraient d'utiles diversions. Les craintes 
diminuèrent donc à Ferrare, mais les souffrances de la popula- 
tion devinrent plus poignantes que jamais, la peste et la disette 
ayant de nouveau fait irruption avec une effroyable intensité. 
Louis XI essaya une médiation que sa mort fit avorter. Venise, 
cependant, commençait à se lasser d'une guerre qui lui avait 
déjà coûté tant d'argent et tant d'hommes. N'était-il pas dans 
son intérêt de mettre des bornes h son ambition? Ce qui l'in- 
clinait aussi vers les idées pacifiques, c'était l'humanité avec 
laquelle Hercule avait traité certains prisonniers de distinction, 
leur épargnant l'horreur des prisons, leur faisant donner la 
nourriture que l'on servait à sa propre table, et leur laissant 
la faculté de recevoir des visites. Gagnés par les intrigues et 
les promesses de la République, Ludovic le More et le roi 
Ferdinand amenèrent le duc de Ferrare à accepter la paix de 
Bagnolo (7 août 1484), en lui laissant entrevoir qu ils cesse- 
raient de le soutenir s'il la repoussait. Cette paix, qui avait été 
conclue à l'insu de Sixte IV avec une puissance excommuniée, 
et qui ne procurait aucun avantage à Girolamo Riario, causa 
au Pontife une telle surprise, une telle indignation, qu'il en 
mourut. Elle autorisait les Vénitiens à garder la Polésine de 
Rovigo. On l'annonça aux Ferrarais le 8 septembre, en Tab- 

(1) Liv. II, ch. m. 



80 L'AKT FERRARAIS. 

sence du duc, qui ne voulut pas être témoin de Thumiliation 
imposée à son peuple (1). 

Si l'on fait abstraction de la triste période pendant laquelle 
eut lieu la guerre avec Venise, le règne d'Hercule I" ne fut pas 
moinsbrillant que ceux de Lionel et de Borso(2). Que de fêtes, 
que de spectacles, quel déploiement de luxe, quelle pompe 
dans les cérémonies et les réceptions (3) ! En 1472, le duc 
célébra le premier anniversaire de son avènement par une 
messe solennelle et par une procession aussi imposante que 
celle du Corpus Domini : toutes les boutiques étaient fermées 
sur le passage de cette procession, au centre de laquelle mar- 
chaient les membres de la famille ducale, en riches habits 
brodés d'or. — Un des divertissements favoris d'Hercule fut 
inauguré l'année suivante. Accompagné d'un grand nombre 
de jeunes seigneurs et de citoyens notables à pied et à cheval, 
le duc, la veille et le lendemain de l'Epiphanie, parcourait de 
nuit la ville à la lueur des torches et au son des instruments ; le 
cortège s'arrêtait devant les maisons des personnes bien dis- 
posées qui offraient des poulets, des faisans, des perdrix, des 
cailles, des fromages, des confitures, des tourtes, des jambons, 
des fruits, du vin, et jusqu'à des veaux et des bœufs vivants (4). 
Ces vivres étaient chargés sur des mulets et des charrettes ; une 
partie était consommée en festins par les compagnons du 
prince, une autre partie était distribuée à leurs amis, et les pau- 
vres recevaient le reste. — Les tournois, les joutes, les courses 
de chevaux, d'ànes, de bœufs, de femmes et d'enfants ani- 

(1) Fnizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 115-152. — Sismoxdi, 
Histoire des re'public/ues italiennes du moyen âge. Paris, 1840, t. VII, ch. vu. 

(2) De toutes parts, Hercule reçut des témoigna{jes de haute estime. Le roi de 
Naples Ferdinand lui conféra l'ordre d'Arminio récemment institué. Edouard IV, 
roi d'Angleterre, lui envoya l'ordre de la Jarretière. 

(3) Les princes italiens, en se conviant à la cour les uns des autres, n'avaient 
pas seulement en vue d'agréables passe-temps. Ils profitaient de ces réunions 

« pour se connaître, s'épier, concerter leurs ambitions, se tendre des pièges, 
projeter des mariages, préparer des ligues, conclure des enrôlements, demander 
et offrir des services, stipuler des avantages et prendre des mesures de préserva- 
tion » . (Isidore DEL Luxco, L'Orfeo del Poliziano alla coj-le di Mantora, dans la 
J!fuova Antolofjia, vol. XXVIII, série II, 15 août 1881, p. 545.) 

(4) On appelait cela : « andare alla ventinâ » . 



LIVRE PREMIER. 81 

mèrent aussi fort souvent soit les rues de la capitale des Este, 
soit le parc de Belfiore (1). A ces délassements s'ajoutait celui 
de la chasse. Le duc possédait une meute très considérable. 
En 1476, il chassale sanglier à Raccano. Au printemps de 1 485, 
en revenant des bains de Montferrat, il amena le marquis de 
Mantoue à Ferrare et multiplia pendant un mois les chasses 
et les tournois en l'honneur de son hôte. — Quand Béatrice, 
sœur de la duchesse Éléonore, se rendit en Hongrie pour 
épouser Mathias Corvin, elle arriva à Ferrare (10 octobre 1476) 
avec un nombreux cortège de Napolitains et de Hongrois, et 
ce fut au son des fifres et des trompettes qu'elle fit son entrée. 
Aux festins furent entremêlées des danses hongroises qui ob- 
tinrent le plus grand succès à la cour. Béatrice repassa en 1501 
h Ferrare, mais il n'était plus question de réjouissances : elle 
avait perdu son mari et elle regagnait Naples, où elle voulait 
finir ses jours. — Hercule accueillit également de son mieux, 
en 1493, Ludovic le More (2) et sa femme, bientôt suivis du 
marquis et de la marquise de Mantoue, et il leur prodigua les 
divertissements alors en usage, tels quejoutes, danses, banquets 
et spectacles. 

Comme ses prédécesseurs. Hercule I" tint aussi à honneur 
d'offrir aux victimes des révolutions accomplies dans les pays 
voisins un asile sûr auprès de lui, C'est ce que constatèrent à 
leur profit Carlo Manfredi de Faënza, détrôné en 147 7 par son 
fz^ère Galeotto, qu'avaient soutenu Venise et Florence, et 
Ercole Varano de Camerino. Ce dernier, dont la famille fut en 
partie décimée par César Borgia et qui parvint, en fuyant, à 
sauver sa vie, se fixa à Ferrare en 1502. Fils de Ridolfo da 
Camerino et de Camilla, une des filles de Nicolas III, Ercole 
Varano était le neveu d'Hercule I", duc de Ferrare. 

Tout en s'occupant de ses plaisirs et en se donnant un renom 
de magnificence auprès des princes étrangers, Hercule I" ne 

(1) Des jeux de cette sorte tarent organisés en 1498, pendant qu'à Florence 
Savonarole, un des plus nobles enfants de Ferrare, expirait en martyr. 

(2) Ludovic le More, qui allait bientôt appeler (Charles VIII en Italie et qui 
venait de conclure une ligue avec Venise et Alexandre VI, voulait faire entrer 
liercjle dans cette ligue. Voilà pourquoi il avait entrepris un voyage à Ferrare. 

I- 6 



82 L'ART FERRARAIS. 

négligea pas les travaux utiles à son peuple. Le dessèchement 
des marais, notamment dans la Polésine de Ferrare ou de 
Saint-Jean-Baptiste, fut poursuivi avec persévérance, au grand 
avantage de l'agriculture et de la salubrité, et une liberté plus 
étendue fut laissée au commerce, ce qui contribua à l'accrois 
sèment du bien-être général et de la richesse publique. Un 
autre bienfait fut la construction d une prison pour dettes : 
les débiteurs cessèrent dès lors d'être confondus avec les cri- 
minels. 

Par le mariage de ses enfants, Hercule s'efforça de se con- 
cilier des voisins qui auraient pu être menaçants et de s'at- 
tacher les cours de Bologne, de Mantoue et de Milan. 

Il accorda Lucrezia, sa fdle naturelle, qu'il avait eue de 
Lodovica Condolmieri, à Annibale, fds de Giovanni Benti- 
vogiio, et lui assura une dot de dix mille ducats. Décidée 
le 29 mars 1478, cette union ne fut réalisée que le 25 jan- 
vier 1487 (1) ; ce fut Francesco Fiancia qui fit la vaisselle d'ar- 
gent dont on se servit le jour des noces (2). Il livra aussi en 
cette occasion des tasses enrichies de pierres précieuses et des 
lampadaires d'argent sur lesquels on voyait des feuillages et 
des fleurs. Afin de rehausser l'éclat d'un tournoi, il peignit 
sur des targes des emblèmes et des figures (3). 

Isabelle d'Esté, fille légitime d'Hercule I" et d'Éléonore 
d'Aragon, était née le 18 mai 1474. Elle fut promise le 
28 mai 1480 à Jean-François II, fils de Frédéric I" de Gon- 
zague, marquis de Mantoue. François, né en 14G6, avait 
succédé à son père depuis six ans, quand elle l'épousa (fé- 
vrier 1490). Elle lui apporta une dot de quinze mille ducats 
en argent et de trois mille ducats en objets précieux. A Toc- 
casion de ce mariage, des fêtes brillantes eurent lieu à Ferrare, 
et une comédie fut représentée. En outre, un repas somp- 

(1) Lucrezia mourut à Ferrare, en 1516 selon les uns, en 1518 selon les 
autres. 

(2) Salimbeni, Epitulaniio nulle pompe nuùali di Annibulc Bentivo(jlw. 
Bologna, 1487. 

1^3) Ad. Vexturi, Lu pittiira bolot/iiese nel secolo A'F, clans VAichivw stoiico 
cleir arte, juillet-aoïit 1890, p. 294. 



LIVRE PREMIER. 83 

tueux rassembla les illustres convives autour d'une table sur 
laquelle le service était entremêlé de deux cent cinquante 
banderoles peintes par Giovanni Bianchini, surnommé Trullo, 
qui reçut soixante-cinq lire pour ce travail. Hercule donna à 
sa fille un carrosse doré, tendu de drap d'or, et quatre che- 
vaux. Un bucentaure doré et magnifiquement aménagé, qu'ac- 
compagnèrent quatre autres bucentaures et cinquante et un 
navires, la conduisit dans sa capitale, où l'attendaient de nou- 
velles fêtes (1). Parmi les objets qu'elle emportait se trou- 
vaient un coffre de mariage qu'avait peint Giovanni Arelusi, 
dit Munari, artiste de Modène, un petit office que Galeazzo 
Trotti avait fait couvrir d'ornements en argent par maître 
Lachi, orfèvre milanais, et un petit tableau en argent, œuvre 
dont Fra Rocco de Milan était l'auteur et qui avait coûté six 
cents ducats. Isabelle d'Esté avait eu pour précepteur Maria 
Equicola d'Alveto, qui écrivit une Histoire de Mantoiie publiée 
à Ferrare en 1521 et un traité Délia natura cCamore (1525). 
Très distinguée d'esprit, elle s'entoura de lettrés et manifesta 
un goût délicat pour les arts. Les artistes ferrarais eurent en 
elle une dévouée protectrice (2). 

Deux autres mariages, l'année suivante, établirent des rap- 
ports intimes entre les cours de Ferrare et de Milan (3), celui 



(1) Voyez, dans la Gazette des Beaux-Atls (janvier, mars, mai et août 1895, 
mars et avril 1896), les articles de M. Charles Yriarte sur Isabelle d'Esté et les 
artistes de son temps. 

(2) Nous parlerons spécialement d'elle à propos de Lorenzo Costa (liv. IV, 
eh. i). 

(3) Les bonnes relations, avec des intermittences, avaient été inaujjurces depuis 
lonfjtemps. On se rappelle que Philippe-Marie Visconti contia le youvernenient 
de ses Etats au marquis d'Esté Nicolas III, l'année même où mourut ce prince. 
Béatrice, fille naturelle de Nicolas III, veuve de Niccolô di Gherardi da Cor- 
re{;^;io et mère d'un autre Niccolô da Corrcjjgio dont Pastorino a fait la médaille, 
épousa Tristano Sforza en 1454. Quant à Hercule V", il aida Bone de Savoie, 
mère et tutrice de Jean Galéas, à recouvrer Gènes qui s'était révoltée (1477), ce 
qui ne l'empêcha pas d héberjjer la même année dans le palais de Schifanoia les 
trois oncles de Jean Galéas que Bone avait exilés pour avoir fonienté des troubles. 
Bone, de son côté, s'efforça de se concilier Hercule en lui donnant à Milan le 

I palais de Sanseverino (1478). Plusieurs échanges de portraits cimentèrent les i 
rapports entre les deux cours, comme on le verra notamment quand il sera 
question de Niccolô Teutonicus, de Cosimo Tura et de Baldassare d'Esté. 



SV L'AllT FERRARAIS. 

de Beatrix d'Esté avec Ludovic le More, alors duc de Bari, et 
celui d'Alphonse avec Anna Sforza, sœur du duc de Milan 
Jean Galéas (1). 

Beairix, fille d'Hercule I" et d'Éléonore d'Aragon, naquit à 
Naples le 29 juin 1475 et y resta jusqu'à l'âge de cinq ans. 
C'est à Naples, par l'intervention du Roi dont Ludovic le More, 
alors duc de Bari, avait sollicite les bons offices, que fut conclu 
le projet d'union entre Beatrix et le futur duc de Milan. En 
1489 on jugea que le moment propice pour le réaliser appro- 
chait, et le 10 mai Giacomo Trotti signa au nom d'Hercule l" 
les conventions matrimoniales. Le mariage devait être con- 
sommé à Pavie en 1491. Ludovic le More, le 12 avril 1490, 
donna ses instructions à Francesco Casati, chargé de conduire 
Beatrix à Milan. Casati devait se concerter avec le duc de Fer- 
rare sur le moment du départ, exprimer à Hercule et à Éléo- 
nore d'Aragon les sentiments de respect et d'affection de son 
maître envers eux, assurer à la jeune princesse combien le duc 
de Bari l'aimait et désirait d'être uni à elle. Il avait aussi pour 
mission de régler la question de la dot, de spécifier l'entourage 
de Beatrix, de s'entendre sur les vêtements et les joyaux 
qu'elle emporterait (2). Dès que l'époque du voyage fut 
arrêtée, on prit des mesures pour que la duchesse et sa fille, 
avec leur suite, trouvassent sur leur passage, entre Ferrare et 
Milan, des vivres de toute sorte et des logements dignes 
d'elles. Les illustres voyageuses, qu'accompagnaient Isabelle, 
marquise de Mantoue, Alphonse d'Esté et Sigismond, frère 
d'Hercule I", arrivèrent par eau à Pavie, où le mariage fut 
célébré en grande pompe, le 17 janvier 1491 (3). Le 22 jan- 

(1) Giulio PORRO, Nozze di Béatrice d'Esté e di Anna Sforza, dans V Archivio 
storico lombardo, année IX, fasc. III, 30 septembre 1882. 

(2) Au nombre de ces objets fijjiira un coffre de mariajje décoré par le peintre 
de Modène Giovanni Aretusi, dit Munari, qui avait peint un coffre analogue, 
nous l'avons vu, pour Isabelle d'Esté. 

(3) Ce mariage devait avoir pour l'Italie des conséquences fatales. L altière et 
jalouse Beatrix entra bientôt en hostilité avec Isabelle d'Aragon, mariée au jeune 
duc Jean Galéas en février 1489. Ludovic le More, il est vrai, dirigeait en fait le 
gouvernement, et il faisait graver sur les monnaies : « Ludovico patriio guber- 
nanie » ;'mais sa femme souffrait de voir la vraie duchesse de Milan occuper en 



LIVRE PREMIER. 85 

vier, on se transporta à Milan, afin d'assister au mariage 
à' Alphonse d'Esté (1) avec Anna Sforza, 

La cérémonie eut lieu le :23 janvier, avec une messe solen- 
nelle, et se passa en famille, mais elle fut renouvelée le len- 
demain en public. Le 26, le 27 et le 28, un grand nombre de 
seigneurs et de vaillants cbampions, vêtus de satin, de ve- 
lours, de damas, de brocart, mais protégés par des armures 
et des casques, prirent part à des tournois demeurés célèbres. 
Jean Galéas y avait invité, entre autres personnages, Galeotto 
Pic, seigneur de la Mirandole, Niccolo da Correggio, les Gon- 
zague, Giberto Borromeo, Renato Trivulzio, Annibale Benti- 
voglio, et plusieurs évêques. Lui-même, dans une lettre du 
28 janvier 1491, rend compte de ce qui se passa. Jamais on 
n'avait rompu tant de lances, ni vu des lances d'une telle gros- 
seur. Des prix de brocart d'or étaient réservés aux vainqueurs. 
Galéas remporta le premier prix; le second prix fut gagné par 
Mariolo Guiscbardo, chambellan et élève de Ludovic le More, 
et par Jacomo, élève de Galéas. Annibale Bentivoglio jouta, 
non comme un jeune homme, mais comme un vétéran con- 
sommé : cependant la fortune ne le favorisa pas; après un 
heureux début, il se blessa à la main, ce qui fut pour lui une 
cause d'infériorité. II recueillit néanmoins autant de gloire que 
s'il avait été victorieux. — A ces tournois s'ajouta un bal dans 
une grande salle du Castello, dont le plafond bleu était parsemé 
d'étoiles d'or; les murailles étaient couvertes de toiles peintes 

pu!>lic le premier rang, et elle encouragea le régent dans les voies do la violence. 
Pendant qu'Isabelle invoquait la protection de son frère Alphonse, Ludovic le 
More excita le roi de France Charles VIII à descendre en Italie et à chasser du 
royaume de Naples les Aragonais. Relégué au château de Pavie dès qu'il eut 
vingt et un ans, Jean Galéas y mourut, peut-être empoisonné (1494). Quant à 
Beatrix, elle mourut en couches le 2 janvier 1497. (A. Dika, Lodovico Sforza e 
Giovan Galeazzo Sforza nel canzoniere di Beriutrdo Bellincione, dans VArcliivio 
storico lombardo, 31 déceinljre 1884.) 

(1) Alphonse naquit le 21 juillet 1476 dans le palais de Schifanoia. Filleul de 
la République de Venise et de la République de Florence, il fut baptisé dans la 
cathédrale de Ferrare. Dès le 20 mai 1477, son mariage avec Anna Sforza fut 
décidé, et le 14 juillet les ambassadeurs milanais vinrent ratifier les conventions 
en présence d'Alphonse, porté sur les bras de Manuele Rellaîa, gentilhomme 
attaché à sa personne. Les clauses du contrat furent signées en 1490. 



86 L'ART FERRARAIS. 

sur lesquelles étaient représentés les actes mémorables et les 
victoires de François Sforza; à Tun des bouts delà salle, on 
voyait, en outre, l'image de François Sforza sous un arc de 
triomphe. 

Le 29 janvier, une lettre officielle prévint les religieux de 
la Chartreuse de Pavie qu'Éléonore d'Aragon, en regagnant 
Ferrare, visiterait leur monastère, ^ une des choses les plus 
curieuses du duché de Milan >' . On les avertissait aussi que la 
femme d'Hercule V aurait avec elle quatre cents chevaux, et 
on engageait les moines à se procurer force lamproies afin de 
préparer un repas honorable. Enfin on ajoutait qu'aucune 
excuse pour ne pas recevoir cette visite ne serait admise. Le 
prieur, cependant, répondit qu'il lui était impossible, sans 
l'autorisation du Pape, d'admettre des femmes dans les 
cloîtres; mais le duc de Milan fit écrire que, vu les circon- 
stances qui ne lui laissaient pas le temps de se procurer une 
dispense, il assumait toute la responsabilité, et que si les Char- 
treux désiraient lui être agréables, ils devaient montrer leur 
couvent à la duchesse Éléonore (1). 

Anna Sforza (2), avec son mari, quitta Milan le 1" février 
en compagnie d'Éléonore d'Aragon, sa belle-mère, du mar- 
quis Ermes Maria Sforza, frère du duc de Milan, de Giovanni 
Francesco Sanseverino, comte de Cajazzo, son cousin, et d'en- 
viron deux cents gentilshommes et courtisans. Elle passa par 
Binasco, Pavie, Plaisance, Crémone, naviguant sur le Pô dans 
un riche bucentaure, et arriva le 1 1 au lieu du débarquement, 
près de Ferrare (3), où Hercule I" l'attendait avec une suite 
imposante. Dans la matinée du 12, elle fit à cheval, sous un 
baldaquin, son entrée dans la ville, et traversa quatre arcs de 



(1) On lit dans les Memorie inédite sulla Certosa di Pavia [Archivio storico 
lombardo de 1879, année VI"! : « Vanno 1490 alli 6 febraro vene al Monasteio 
la moglic del Duca di Ferrara, et Marchcsa di Mantoa, et fratello, et sOrella del 
diica di Milaiio con 400 cavalli, et altre peisone, al numéro de 800, et si fece 
spcsa de L. 400 in tutto, in confetture, pesce et malvasia. » 

(2) Aucun portrait ne nous a conservé ses traits. 

(3) Le Pô était i>,elc. Les re{;istres de dépenses mentionnent le payement fait 
aux ouvriers qui travaillèrent pendant plusieurs jours à rompre la jjlace. 



LIVRE PREMIER, 87 

triomphe qu'avait disposés Farchitecte Biagio Rossetii. On y 
voyait représentés le char du soleil traîné par deux chevaux 
fougueux (1), Cupidon monté sur un char (2), deux géants 
dorés entre lesquels se tenait un cheval cuirassé (3), Mercure, 
Jupiter, Vénus et Mars, avec des inscriptions (4). Outre les 
membres de la famille d'Esté et de la famille Sforza, il y avait 
là le marquis et la marquise de Mantoue, Giovanni Benti- 
voglio et sa femme, Blanche d'Esté, femme de Galeotto Pic de 
la Mirandole, le résident milanais Antonio Balbiano, les am- 
bassadeurs de Florence, de Lucques, de Venise et de Naples, 
venus tout exprès pour féliciter les nouveaux époux, et une 
foule de seigneurs et de dames des diverses villes du territoire 
ferrarais et du reste de l'Italie (5). Les ambassadeurs vénitiens 
Zaccaria Barbaro et Francesco Gapello n'avaient pas amené 
moins de cent cinquante chevaux. Anna Sforza fut reçue à la 
porte du château par la duchesse et conduite dans son appar- 
tement. En écrivant au duc de Milan, leur frère et leur cousin, 
Ermes Maria Sforza et Giovanni Francesco Sanseverino ont 
retracé l'emploi du jour suivant. Le matin, dans la chapelle 
privée, messe dite par l'évèque avec accompagnement d'orgue 
et de chant. Dans l'après-midi, bal suivi de la représentation 
des Ménechmes de Plante (6). Pour cette représentation, sur 
laquelle nous reviendrons, A7co/ef/o del Cogo, ainsi nommé parce 
qu'il était fils d'un cuisinier, peignit les décors et un navire 

(1) Cet arc de triomphe se trouvait près du palais de Schifanoia. 

(2) C'est dans le voisinage de l'é.jjlise de Saint-François (ju'on avait érifjé cet 
arc de triomphe. 

(3) Cet arc de triomphe avait été construit entre la cathédrale et le palais 
ducal. 

(4) Francesco Magagnolo, que Cesare Cesariano, dans ^es Commentaires sur 
Vitruve, mettait au niveau de Piero délia Francesca et de Melozzo da Forli, prit 

part, avec Bartolomeo Gavella et plusieurs autres artistes, à la décoration de ces 
arcs et à quelques autres travaux d'ornementation pour la même circonstance. 
Romano de' Bonacossi fut chargé de décorer l'arc de triomphe surmonté d'une 
Vénus. (G. Campoui, I pittori clec/li Estensi nel secolo XV, p. 55-56. — A. Vex- 
TURi, L'arte ferrarese nel periodo d'Ercole I d'Esté, p. 75.^ 

(5) L'affluencc fut si grande à la cour que l'on consomma ijuarante-cinq mille 
cent onze livres de viande. 

(6) G..., Noces et comédies à la cour de Ferrare en février 1491, dans V Ar- 
chivio storico lombardo , année XI, 1884, p. 749. 



88 L'ART FERRARAIS. 

Anna Sforza n'arriva pas à Ferrare sans un nombre consi- 
dérable d'objets précieux, renfermés soit dans des coffres 
décorés de reliefs dorés ou de peintures, soit dans des coffrets 
d'ivoire ou de cyprès. Elle apporta, entre autres choses, 
de l'arpenterie, un petit tableau en argent, un missel romain 
et un petit office ornés de miniatures, une toile sur laquelle 
était peinte une Vierge (cette toile était destinée à son ora- 
toire), et des tapisseries représentant V Ayinoiiciation et le 
Portement de croix, h'mventari'o di giiadaroba Estense, publié 
par le marquis Campori, mentionne aussi, à l'année 1493, 
un Saùit François placé dans l'oratoire de la princesse Anna. 

Au point de vue du commerce et des arts, les mariages 
d'Alphonse et de Beatrix d'Esté eurent une heureuse in- 
fluence : ils amenèrent de très fréquents rapports entre Fer- 
rare et Milan (1). Mais les relations avaient commencé depuis 
longtemps. En 1480, Cesare Valentini , ambassadeur d'Her- 
cule, pressa l'armurier Francesco da Merate d'achever les tra- 
vaux qui lui avaient été commandés et pour lesquels il avait 
touché un acompte de cent ducats. Vers la fin de l'année, 
Francesco apporta lui-même des armes destinées à fortifier le 
Castello. Il fut si bien accueilli, d'après les recommandations 
de Valentini, qu'il s'installa à Ferrare. Dans les livres de 
dépenses, il est qualifié de -' prestante uomo » , et l'on men- 
tionne qu'il fut exempté des taxes habituelles. Peut-être resta- 
t-il toute l'année 1482 dans la capitale des Este. Au mois 
de juillet, il reçut de Lombardie deux ballots d'armes et du 
fer pour confectionner d'autres armes. — Pendant la guerre 
avec Venise, le duc, ayant un plus grand besoin d'armes, 
s'adressa de nouveau à Milan, afin de pourvoir d'ouvriers sa 
propre fabrique, et un armurier milanais nommé Biagio se 
chargea d'armer les troupes qui étaient sous les ordres de 
Niccolô da Correggio. — Francesco da Merate et Biagio ne 
semblent pas avoir fait œuvre d'artistes dans les armes qu'ils 

(J) Ad. Ve^ïuri, Relazioni artistiche tra le corli di Milano e Ferrara nel 
secolo XV, dans VAichivio storico lombardo, année XII, fasc. II, 30 juin I880. 
A ce travail sont empruntés les détails que l'on va lire. 



LIVRE PREMIER. 89 

fabriquèrent. Il n'en est pas de même de Missaglia. Désirant 
donner une armure exceptionnellement belle à son gendre, 
venu à Milan en 1497, c'est chez Missaglia que Ludovic le 
More la commanda, en présence d'Alphonse d'Esté lui-même 
et de l'ambassadeur ferrarais Antonio Gostabili. 

Quoique Ferrare possédât des orfèvres et des joailliers fort 
habiles, entre autres Amadio et ses fils, dont le duc et la du- 
chesse furent les clients assidus, la cour d'Esté s'approvisionna 
fréquemment à Milan, et les princesses de la maison régnante 
reçurent à tire de cadeaux des objets fort précieux, exécutés 
dans cette ville. Ludovic le More, de son côté, se montra dési- 
reux de posséder des pièces pareilles à celles qu'Hercule devait 
à des ouvriers ferrarais (1). 

Sous Nicolas III, Lionel et Borso, l'art de la broderie avait 
été en général cultivé à Ferrare par des brodeurs milanais. 
Vers la fin du quinzième siècle, il eut pour principal repré- 
sentant un Espagnol nommé Jurba ou Jorha. Ludovic le More 
et sa femme Beatrix d'Esté l'attirèrent auprès d'eux, et le 
14- mai 1493 il revint avec une lettre dans laquelle Beatrix se 
déclarait très satisfaite de lui. Il dessina alors les ornements 
d'une chambre pour Beatrix. Bientôt Isabelle et Beatrix se 
disputèrent la présence de l'habile brodeur, qu'elles voulaient 
avoir à leur service. Isabelle lui offrit deux cents ducats par 
an. On ne sait pas en faveur de qui Jurba se prononça. 

Quoique la confection des jeux de cartes enluminés fût très 
florissante dans la capitale de la Lombardie, les jeux de cartes 
ferrarais furent très appréciés à Milan. En 1495, Ludovic le 
More écrivit à son beau-père le duc de Ferrare pour le prier 
de lui faire parvenir par retour du courrier douze paires de 

(1) On peut se. faire une idée de la variété des objets qui s'accumulaient dans 
le palais des ducs de Ferrare en parcourant les registres de la maison d'Esté, 
L'inventaire de 1494 énunière des bijoux, des vases, des candélabres, des cristaux, 
des gobelets, des bassins, des verres, des bronzes, des coupes, des croix, des 
Agnus Dei, des figures de saints en or et en argent, de petits bas-reliefs, des sa- 
lières, des cuillers d'argent, des miroirs, des médailles et des intaillcs, des coffrets 
en ivoire, des armoires, des caisses, des échecs, de* targes. Plusieurs médailles 
d'argent avaient été offertes au duc par Monseigneur d'Adria et par l'audolfo da 
Pesaro. 



90 L'ART FERRA HAIS. 

jeux de cartes. L'année suivante, il se plaignit au cardinal 
Hippolyte qu'Alphonse, son gendre, ne lui eût pas procuré les 
cartes que celui-ci lui avait promises, et le cardinal assura que, 
à peine revenu à Ferrare, il réparerait les négligences dont se 
plaignait le duc de Milan. Dans le même temps, Camillo, frère 
de l'ambassadeur Antonio Costabili, promit d'envoyer à Milan 
le maître qui faisait ces cartes. 

Au milieu des divisions de l'Italie, le duc Hercule, si cruel- 
lement éprouvé par la guerre qu'il avait soutenue contre les 
Vénitiens et Sixte IV, s'efforça de garder la neutralité entre des 
puissances dont la politique variait sans cesse. Il savait que 
l'allié de la veille devenait, au moindre souffle des événe- 
ments, l'ennemi du lendemain. Ne pas se compromettre, ne 
pas se brouiller avec des solliciteurs importuns et dangereux, 
telle fut sa ligne de conduite, souvent très difficile à suivre. 
Quand Ludovic le More sollicita son appui pour Charles VIII, 
appelé par lui dans la Péninsule, il évita de se prononcer, et, 
lorsque les ambassadeurs du roi de France, en quête d'alliés, 
vinrent le trouver à Ferrare, il les reçut avec froideur. Toute- 
fois, après l'arrivée de Charles VIII (1 494), il alla offrir au 
monarque un pavillon de soie et d'or. A la nouvelle que l'en- 
vahisseur s'était rendu maître du royaume de Naples, il fit 
partir pour le féliciter des ambassadeurs, auxquels il donna 
ordre de rebrousser chemin dès qu'il eut appris la formation 
d'une ligue provoquée parles succès inattendus de Charles VIII 
et ayant pour but son expulsion de l'Italie (I). En outre, il 
défendit k ses sujets, dont toutes les sympathies étaient acqui- 
ses à la France, de se vêtir à la française, ainsi que de se pro- 
noncer pour ou contre les Français, « voulant, disait-il, être 
bon Italien » . Afin de mieux prouver encore sa ferme résolu- 
tion de ne pas favoriser un parti plus que l'autre, il laissa aux 
Vénitiens comme aux Français le libre passage dans ses États, 
et il permit à son fils Ferrante de combattre avec le roi de 

(i) Cette ligue se composait de Ludovic le More, qui avait été l'instigateur de 
l'invasion, des Vénitiens et d'Alexandre VI, auxquels l'empereur Maximilien et 
le roi d'Espagne promettaient un concours qu'ils ne donnèrent pas. 



LIVRE PREMIER. 91 

France, tout en autorisant son autre fils Alphonse à servir 
dans l'armëe de la ligue. Après que Charles VIII, parti préci- 
pitamment de Naples, se fut assuré par la bataille de Fornoue -^ llf^S' 
la possibilité de regagner la France, il ménagea un traité entre 
Ludovic le More et le Roi, que les troupes italiennes tenaient 
l^^o assiégé à Yerceil et qu'il accompagna jusqu'à Lyon. 

En nommant Charles VIII, on songe tout naturellement à 
Savonarole qui le regarda comme envoyé de Dieu pour châtier 
l'Italie et provoquer la rénovation de l'Église, et l'on est 
amené à se demander quelle fut la nature des rapports entre 
l'illustre Dominicain et le duc de Ferrare. Hercule I" ne pou- 
vait oublier que Savonarole était le petit-fils d'un médecin, 
d'un lettré, qui avait joui à la cour d'Esté d'une haute et légi- 
time faveur. Il était fier de la popularité du moine ferrarais 
parmi les Florentins et subissait à distance l'ascendant d'un 
grand esprit que recommandait une éminente vertu. Quant à 
Savonarole, il gardait pour sa patrie d'origine un souvenir 
filial (1), tout en consacrant sa vie à sa patrie d'adoption, et, 
tandis que les autres princes de l'Italie étaient l'objet de ses 
sévères admonestations, le souverain de Ferrare était traité 
par lui avec ménagement, avec déférence. L'ambassadeur 
d'Hercule I"àFlorence, ^lanfredo de' Manfredi, était, du reste, 
un intermédiaire bienveillant, qui entretenait chez son maître 
les bonnes dispositions à l'égard du prieur de Saint-Marc. 
« Notre Frère Savonarole, écrivait-il, est révéré comme un 
saint, et, en vérité, ce sont ses bonnes œuvres qui lui procu- 
rent tant de crédit dans la ville... Il ne tend qu'au bien géné- 
ral, ne cherche qu'à établir l'union et la paix. » Un autre 
ambassadeur de la maison d'Esté, Pandolfo Collenuccio, ne 
rendait pas moins bon témoignage de Savonarole dans une 
lettre adressée au duc : « Je me suis réjoui et je me réjouis 

(1) Il entretint un commerce épistolairc non seulement avec sa mère, son 
frère Albert, médecin à Ferrare, et sa sœur Beatrix; mais on a de lui des lettres 
adressées à deux jeunes Fcrraraises qui voulaient se faire rcli{;icuses, à Maria 
Angela Sforza d'Esté, à Lodovico Pittorio, secrétaire d'Hercule I", à Lodovico 
Carri, médecin de la cour, auquel il offrit un exemplaire du Compciidio délie 
rivelazioni, et à messire Bertrand de Ferrare, protonotaire apostolique. 



92 L'ART FERRARAIS. 

toujours d'avoir vu notre Fra Hieronymo da Ferrara, homme 
vraiment divin, qui apparaît plus grand encore quand on se 
trouve en sa présence que quand on lit ses écrits. Nous avons 
longtemps parlé ensemble. » Par Manfredo, qui avait de longs 
et fréquents entretiens avec Savonarole (1), Hercule I" fut 
exactement informé de tous les incidents qui marquèrent 
l'existence agitée du religieux mêlé aux graves événements 
dont Florence fut alors le théâtre. Il était persuadé de la puis- 
sance du Frère auprès de Dieu, implorait ses prières, deman- 
dait ses avis sur la situation de l'Italie en général et sur celle 
de Ferrare en particulier, ainsi que sur la conduite à tenir dans 
certaines conjonctures critiques, louait la prudence et la cha- 
rité des conseils reçus, et prodiguait au religieux non seule- 
ment les assurances d'affection, mais les promesses de bons 
offices. Il alla même, se conformant aux recommandations du 
moine réformateur, jusqu'à prendre des mesuies pour extirper 
les vices à Ferrare et pour inspirer à ses sujets le désir d'une 
vie sincèrement chrétienne (2). Savonarole, de son côté, ne • 
négligeait aucune occasion d'être agréable au duc. Il fit tirer 
sur papier de choix, en l'honneur d'Hercule I", un exemplaire 
d'un de ses recueils de sermons. Le :20 août 1495, il remit à 
Manfredi, afin que celui-ci l'envoyât au prince, le Compendio 
délie rivelaziom, et reçut du destinataire ces lignes flatteuses : 
« En lisant le petit livre que vous nous avez envoyé, nous 
avons éprouvé une telle satisfaction, un tel plaisir, que rien 
n'aurait pu nous en procurer davantage, tant il est composé 
avec ordre et avec grâce. Nous vous en remercions vivement 
et nous vous en sommes très obligé. Vous n'avez pas besoin de 
vous excuser d'avoir tardé à nous le faire parvenir, car il est 
si bon, si excellent, qu'il dédommage aisément de tout retard. 
Nous vous demandons instamment de vouloir prier Notre Sei- 
gneur Dieu pour nous et pour la patrie, afin que, grâce à vos 

(1) Antonio Cappelli, Fra Girolamo Savonarola e notizie intorno il suo 
tempo. Modène, 1869. 

(2) Voyez la belle lettre écrite par Savonarole à Hercule I" le 27 avril 1496, 
dans la nouvelle édition du Savonarole de M. Villari (1887}, t. II, p. clix. 



LIVRE PREMIER. 93 

saintes oraisons, dans lesquelles nous mettons nos meilleures 
espérances, et grâce aux efforts que nous avons faits et que 
nous ferons en vue d'honorer Dieu, nos intérêts et ceux de la 
patrie soient sauvegardés et demeurent sous la protection de 
la majesté divine. " Deux mois plus tard, Hercule reçut le 
même opuscule en latin et ne témoigna pas un moindre con- 
tentement. « Nous le lirons, écrivit-il, avec autant d'attention 
que dans l'édition italienne, car toutes vos œuvres nous sont 
agréables. Nous vous remercions donc sincèrement de ce petit 
livre et de l'affection que vous avez pour nous. Nous nous 
offrons à faire tout ce qu'il vous plaira. " Le 10 janvier 1 496, 
Savonarole adressa au duc un nouvel ouvrage, en l'accompa- 
gnant d'une lettre qui témoigne à la fois de la confiance que 
lui inspirait Hercule 1" et du désir de lui être utile au point de 
vue spirituel : * J'envoie à Votre Excellence le présent livre 
sur la Simplicité de la vie chrétienne, quoiqu'il ne soit pas entiè- 
rement achevé. Je souhaite si ardemment de vous voir vivre 
en parfait chrétien, que je ne m'inquiète pas de rechercher les 
éloges... Vous m'obligerez beaucoup en chargeant maître 
Lodovico Carri de me communiquer les critiques dont mon 
ouvrage aura été l'objet, afin que je puisse y faire droit. Nous 
touchons maintenant aux tribulations qui doivent s'appesantir 
sur l'Italie... J'exhorte donc Votre Excellence à s'appliquer 
aux choses divines, parce que Dieu est notre unique refuge, 
et principalement à bannir les méchants de votre ville, à con- 
fier les charges et le pouvoir aux gens de bien, et à les enlever 
aux pervers et aux infâmes qui provoquent hautement la 
colère du Ciel (1). " 

Le traité sur la Simplicité de la vie chrétienne ne fut pas le 
dernier hommage de Savonarole à Hercule P". Le fameux 
Carême de 1495, imprimé à Florence, parut le 8 février 1-496 
avec une dédicace au duc de Ferrare, et, le 20 mai 1497, 
le prieur de Saint-Marc fit remettre à celui-ci VEpistola conso- 
latoria a tutti gli eletti di Dio e fedeli cristiani, écrite quand 

(1) Voyez la lettre entière dans les OEuvres spirituelles e/ioisies de Savona- 
role, traduites par le P. Geslas Uayonne, t. III, p. 225. 



94 L'ART FERUARAIS. 

Finterdiction de prêcher eut été imposée au Frère par Alexan- 
dre YI. 

De temps à autre aussi, Savonarole écrivait au souverain 
de sa ville natale, soit pour mettre devant ses yeux les obliga- 
tions morales des princes chrétiens, soit pour lui recomman- 
der la prudence politique et la nécessité de se concilier la 
bienveillance de ses voisins et même celle des Français. Le 
duc se montrait reconnaissant et écrivait à son tour au pieux 
Dominicain sur le ton du respect et de l'affection : a Nous 
vous exprimons, lui disait-il le 8 août 1 497, nos plus chaleu- 
reux remerciements pour les bons conseils que vous nous don- 
nez avec tant de charité ; ils sont dignes de votre bonté et 
répondent à l'amour que vous nous portez. Nous ne vous en 
avons pas peu d'obligation. Nous vous attestons que nous 
n'avons jamais douté de la réalisation des événement prédits 
par vous, et nous en sommes toujours profondément con- 
vaincu. " 

Quand Hercule écrivit ces lignes, le temps n'était pas loin 
où les persécutions commencées contre Savonarole (1) par 
Alexandre YI allaient aboutir à une condamnation inique, et 
où le Frère allait payer de sa vie son dévouement à la rénova- 
tion d'un clergé corrompu, à la liberté et au relèvement spiri- 
tuel des Florentins. Hercule s'interposa-t-il auprès de ceux-ci 
ou auprès du Souverain Pontife pour sauver un homme auquel 
il avait maintes fois offert ses services et dont il reconnaissait 
l'innocence et la sainteté? Rien ne le prouve, et son abstention 
est fort probable. A la vérité, sa situation vis-à-vis des princes 
italiens et sa qualité de vassal du Saint-Siège devaient le mettre 
dans un grand embarras. Ce qui est certain, c'est que, avant 
la mort de Savonarole (23 mai 14.98), il écrivit le 26 mars à 
Alexandre YI, afin de reconnaître son autorité et de protester 
contre une apologie de Savonarole que Jean-François Pic de 

(1) Le duc de Ferrare chargea son ambassadeur à Florence d'attirer l'attention 
de Savonarole sur les embûches qu'on lui tendait " perche dalla longa se mettono 
le retc per condurre il pesce alla ripa » . (Villari, La storia di Girolamo Savo- 
narola e de' suoi teinpi, 1887, p. 490.) 



LIVRE PREMIER. 95 

la Mirandole avait imprimée et dans laquelle ce zélé partisan 
du prieur de Saint-Marc prétendait répondre à une consulta- 
tion du duc de Ferrare. 

La gravité des événements qui ne tardèrent pas à s'accom- 
plir dans la Péninsule effaça probablement bientôt de la 
mémoire d'Hercule I" le souvenir importun de Savonarole. A 
Charles VIII avait succédé Louis XII (7 avril 1 498). Dès que 
ce prince, dont l'Italie excita aussi les convoitises, eut rem- 
porté dans le Milanais des succès décisifs (1499), le duc de 
Ferrare envoya au-devant de lui, en compagnie d'un ambassa- 
deur, ses deux fils Alphonse et Ferrante, qu'il rejoignit avec 
cinq cents chevaux, et Louis XII l'eut à ses côtés en faisant 
son entrée triomphale à Milan. Pour être agréable au Roi, il 
fit venir de Ferrare ses propres léopards, ses propres fauôons, 
et prit part à plusieurs chasses. Quand il regagna sa capitale 
avec Alphonse, il laissa Ferrante au service du monarque. 
Nouvelles démonstrations de dévouement lors d'une seconde 
expédition de Louis XII en Italie (1502). Enfin, il ne crut pas 
pouvoir se dispenser de fournir au Roi quelques renforts pour 
l'armée qui fut défaite à la bataille du Garigliano (1503). Il 
n'en demeura pas moins en paix avec les voisins dont il aurait 
eu lieu de redouter le mécontentement. 

Parmi les événements qui le jetèrent dans une grande 
perplexité, il faut compter les instances d'Alexandre VI (1) 
pour marier Lucrèce Rorgla à Alphonse d'Esté (2), devenu 
veuf (3). Le Pape souhaitait vivement cette union, qui, en 
rattachant à ses intérêts les souverains de Mantoue et d'Ur- 



(1) Une autre question avait failli brouiller irrévocablement le duc et le Pape. 
Alexandre VI avait prétendu nommer son neveu Jean Borjjia à l'évêché de Fer- 
rare malgré Hercule P'', (jui en retint les revenus. Il mit Ferrare en interdit le 
li novemijre 14-96, mais le duc crut prudent de céder, et l'interdit fut levé le 
12 juin 1497. 

(2) Fnizzi, Memorie per la storia cli Feirara, t. IV, p. 202-208. — Gkkgoro- 
vius, Lucrèce Borqia, trad. française par Paul llcgnaud. Paris, Sandoz et Fisch- 
baclier, 2 vol. in-8". |/, ,v 

(3) Anna Sforza mourut à la suite de couches le 2 décendtro.lTW. Le 2 janvier 
de la même année, Bcatrix d'Esté, femme de Ludovic le More, était morte dans 
les mêmes circonstances. Anna Sfor/.a ne laissa pas d'enfants. 



96 L'ART FEURAllAIS. 

bin (1), eut mis le Saint-Siège et César Borgia, soutenus en 
outre par la France, à l'abri de tous leurs ennemis. Aux 
premières ouvertures, Hercule répondit par un refus. Il lui 
répugnait de voir son fds, auquel Louis XII avait promis 
la main de Louise, duchesse d'Angouléme, épouser une 
femme si décriée, qui était la fille d'un prêtre, et Alphonse 
ne se montra pas moins récalcitrant, car ^ il n'envisageait 
pas sans quelque trouble la façon dont les Borgia avaient 
coutume de rompre les chaînes conjugales de Lucrèce (2) » . 
Mais Louis XII, d'abord hostile au projet d'Alexandre YI, 
finit par l'appuyer, ne voulant pas blesser le Pape dont le 
bon vouloir lui était nécessaire pour l'expédition qu'il était 
sur le point d'entreprendre contre Naples. Perdre la faveur 
du roi de France, être attaqué et dépossédé par le Souve- 
rain Pontife et César Borgia, voilà ce qu'avait à redouter le 
duc de Ferrare s'il persistait dans sa résolution. Les calculs de 
la politique l'emportèrent chez lui sur les autres considéra- 
tions, et il obtint, non sans peine, le consentement de son fils. 
Il résolut toutefois de ne vendre qu'au plus haut prix possible 
l'honneur de sa maison. Après de longues négociations et de 
véritables marchandages (3), Alexandre VI, vivement pressé 
par Lucrèce, adhéra à toutes les exigences du duc ; le contrat 
de mariage fut dressé au Vatican le 26 août 1501 et envoyé à 
Ferrare. Lucrèce devait recevoir de son père cent mille ducats 
comptant, trois mille ducats au moins en argenterie, des joyaux, 
du linge fin, des ornements précieux pour les mulets et les 
chevaux formant ensemble la valeur de cent autres mille 
ducats. La réduction à cent florins du cens de quatre mille 
ducats payé chaque année au Saint-Siège, la remise de Cento 
et de Pieve, villes qui dépendaient de l'archevêché de Bologne, 

(1) Isabelle d'Esté, fille d'Hercule l", avait, nous l'avons vu, épousé le marquis 
de Mantoue; et Elisabeth Gonzayue, sœur du marquis de Mantoue, était la femme 
du duc d'Urbin Guidobaldo, fils de Frédéric. 

(2) Gebhart, Les Borgia, dans la Revue des Deux Mondes du l'"' mars 1888, 
p. 158. — Lucrèce avait eu déjà deux maris. 

(3) « Les deux pères discutèrent plusieurs mois sur le chiffre de la dot avec 
une àpretc d'usuriers. » GEBtiAnT, p. 158. 



LIVRE PREMIER. 07 

et la concession d'une foule de bénéfices à la famille d'Esté, 
figuraient aussi parmi les stipulations. Le mariage ad verha 
fut conclu au château de Belfiore le 1" septembre 1501 (1) et 
publié le lendemain dans la ville au son des trompettes et des 
cloches. 

Le duc de Ferrare envoya chercher sa belle-fille par une 
cavalcade composée d'environ cinq cent soixante-dix per- 
sonnes. Dans cette cavalcade se trouvaient trois fils d'Hercule \" 
(le cardinal Hippolyte, Ferrante et Sigismond), son neveu 
Ercole (fils de Sigismond), Niccolô Maria d'Esté, évéque 
d'Adria, Méliaduse d'Esté, évéque de Comacchio, les seigneurs 
de Carpi, de la Mirandole et de Correggio, Annibale Bentivo- 
glio, les Rangoni de Modène, un des Pio de Carpi, quelques 
membres des familles Bevilacqua , Roverella , Sacrato et 
Strozzi de Ferrare. Tous ces personnages étaient magnifique- 
ment vêtus et portaient au cou des chaînes d'or. On se mit en 
marche le 9 décembre. Treize trompettes et huit hautbois pré- 
cédaient le cortège, qui entra à Rome le 23 par la porte du 
Peuple. Sept jours après, la cérémonie du mariage par procu- 
ration eut lieu en présence du Pape, assis sur son trône, et 
d'un certain nombre de cardinaux. Ferrante passa l'anneau au 
doigt de Lucrèce en lui disant : « Illustre dame, l'illustre 
don Alphonse vous envoie de son plein gré cet anneau de 
mariage, et je vous l'offre en son nom. » Elle répondit : « Je 
l'accepte aussi de mon plein gré. '^ Hippolyte donna ensuite à 
la fille d'Alexandre VI, de la part d'Hercule P', des joyaux 
évalués à soixante-dix mille ducats, et, pour son propre 
compte, quatre croix d un très beau travail. Le présent du duc 
de Ferrare se composait de chaînes, d'anneaux, de pendants 
d'oreilles, de pierres précieuses merveilleusement naontées, et 
d'un superbe collier de perles. Pendant plusieurs jours, les 
fêtes les plus ingénieuses et les représentations théâtrales, 
dont on peut lire le détail dans le livre de M. Gregorovius sur 
Lucrèce Borgia, se succédèrent sans interruption. Alexandre VI 

(1) Lucrèce avait vin^jt-dcux ans, et Alphonse en avait vinjjl-six. 

I. 7 



98 L'ART FERRARAIS. 

ayant remis à qui de droit le montant de la dot promise et 
ayant expédié les bulles ardemment attendues par le duc de 
Ferrare, Lucrèce quitta Rome le G janvier 1502. Au cortège 
ferrarais se joignit un nouveau cortège comprenant jusqu'à 
six cents personnes. Plusieurs chariots et cent cinquante 
mulets avaient pris les devants pour transporter le trousseau. 
Une robe de soie rouge garnie d'hermine et un chapeau sur- 
monté d'une plume constituaient le costume de voyage de 
Lucrèce. La cavalcade passa par Civita-Castellana, Narni, 
Terni, Spolète, Foligno, Nocera, Gualdo, Gubbio, Cagli, Urbin, 
Pesaro, Rimini, Cesena, Forli, Faënza, Imola, Castel-Rolo- 
gnese et Bologne. En sortant de Bologne, Lucrèce gagna par 
un canal Gastel-Bentivoglio, où eut lieu sa première entrevue 
avec Alphonse, entrevue qui la satisfit pleinement, et Torre 
délia Fossa, où le canal débouchait dans un bras du Pô. Là, elle 
trouva le duc Hercule et Alphonse qui la firent monter sur un 
bucentaure pompeusement orné. On débarqua au borgo dit 
San Luca et l'on passa la nuit dans un palais qu'y possédait 
Albert d'Esté, frère naturel d'Hercule. L'entrée solennelle à 
Ferrare, le 2 février, v^ lut un des plus brillants spectacles de 
l'époque... A deux heures de l'après-midi, le duc, suivi de 
tous les ambassadeurs et de sa cour, se rendit à la maison de 
campagne d'Albert afin de venir prendre sa belle-fille. La 
cavalcade se mit en ordre pour traverser le pont du bras du 
Pô et entrer par la porte de Castel-Tedaldo... La marche était 
ouverte par soixante-quinze archers à cheval portant les cou- 
leurs de la maison d'Esté, le blanc et le rouge; ces archers 
étaient suivis de quatre-vingts trompettes et d'un grand nom- 
bre de hautbois. Puis, venaient la noblesse de Ferrare sans 
distinction de rang, la maison de la marquise de Mantoue 
et celle de la duchesse d'Urbin. On voyait ensuite, à côté de 
son beau-frère Annibal Bentivoglio, don Alphonse à cheval, 
escorté de huit pages. Il était vêtu de velours rouge à la mode 
française et avait la tète couverte d'une toque de velours noir, 
à laquelle était adapté un ornement en or repoussé. Il portait 
des guêtres françaises de velours noir, appelées gamaches, et 



LIVRE PREMIER. 99 

des bottines de couleur incarnat. Son cheval brun était cou- 
vert de caparaçons en velours cramoisi et or... Derrière 
Alphonse venaient sa cavalcade, composée de pages et d'offi- 
ciers de cour,... et les ambassadeurs rangés dans l'ordre de 
leur importance. Les quatre députés de Rome, montés sur de 
beaux chevaux et revêtus de longs manteaux de brocart, avec 
une toque de velours noir sur la tête, venaient les derniers. 
Après eux suivaient six tambours et les deux bouffons favoris 
de Lucrèce. Ensuite s'avançait, montée sur un coursier blanc 
en caparaçon écarlate et suivie d écuyers, la mariée rayon- 
nante de beauté et de joie. Lucrèce portait une camorra de 
velours noir aux manches larges, avec de délicates franges 
d'or et une sbernia de brocart d'or, garnie d'hermine. Sa tête 
était couverte d'un réseau en forme de voile, étincelant d'or 
et de diamants, que lui avait donné son beau-père ; autour de 
son cou était une chaîne de grosses perles et de rubis qui avait 
appartenu jadis à la duchesse de Ferrare, comme Isabelle Gon- 
zague en fit la remarque en soupirant. Ses beaux cheveux se 
déroulaient librement sur ses épaules. Elle chevauchait sous 
un baldaquin de pourpre que les docteurs de Ferrare... por- 
taient à tour de rôle. Pour faire honneur au roi de France, 
protecteur de Ferrare et des Borgia, Lucrèce avait placé à sa 
gauche l'ambassadeur de Louis XII, Philippe délia Rocca 
Berti, qui chevaucha à côté d'elle en dehors du baldaquin (1) . ■ 
Derrière Lucrèce venait le duc, . . . ayant à sa droite la duchesse 
d'Urbin. 11 était suivi des nobles, des pages et des autres 
princes de la maison d'Esté. Quatorze voitures de gala, deux 
mules blanches, deux chevaux blancs couverts de velours et 
de soie et de précieux ornements d'or, et quatre-vingt-six 
mulets portant la garde-robe de la mariée, complétaient le 
cortège. . . u A la porte du Castel-Tedaldo, le cheval de Lucrèce, 
effrayé par une salve d'artillerie, jeta à terre l'héroine de la 
solennité ! La nouvelle mariée se releva, le duc la fit monter 
sur un autre cheval, et le cortège se remit en marche (2). " 

(1) Gregorovius, t. II, p. 24-27. 

(2) Ibid., p. 29. 



100 L'ART FERllARAIS. 

Il rencontra sur son passage plusieurs arcs de triomphe (1), 
des statues, des symboles, des orchestres, des scènes mytho- 
logiques : « La plus remarquable était figurée par une troupe 
de nymphes qui entouraient leur reine montée sur un taureau 
roux, tandis que des satyres gambadaient à côté d'elles... 
Quand on arriva sur la place de la cathédrale, deux dan- 
seurs de corde descendirent de deux tours et vinrent com- 
plimenter l'épousée. A cette époque, le facétieux se mêlait 
toujours ainsi au solennel. Le soir tombait lorsque la caval- 
cade atteignit la résidence du duc, ou Lucrèce fut reçue par 
la marquise de Mantoue accompagnée de plusieurs dames. 
En ce moment tous les prisonniers furent mis en liberté, 
et les trompettes et les hautbois se mirent à jouer de leurs 
instruments (2) . ^ Conduits h la salle de réception , les deux 
jeunes époux prirent place sur un trône (3), et les présentations 
officielles commencèrent. Enfin, plusieurs poètes célébrèrent 
le mariage d'Alphonse d'Esté avec Lucrèce Borgia, notam- 
ment Celio Calcagnini et l'Arioste , alors âgé de vingt-deux 
ans. 

Les fêtes données à l'occasion de la noce furent rehaussées 
par la beauté de Lucrèce Borgia, d'Isabelle d'Esté et d Elisa- 
beth Gonzague. Elles durèrent six jours, du 3 au 8 février. 
Cinq pièces de Plante, représentées dans le palais délia Ra- 
gione, alternèrent avec les festins (4) et les bals. Le vendredi 4, 



(1) Corradino et les frères Giorcjio et Maurelio de Sudochis^ tous trois de 
Modène, employèrent leurs pinceaux à la décoration de ces arcs. Le peintre Gio- 
vanni d'Iinola travailla avec eux. 

(2) Gregorovius, t. II, p. 30. 

(3) La salle était ornée de cinq grandes tapisseries, tissées d'or, d'aryent et de 
soie, et représentant divers sujets. Quelques autres tapisseries très précieuses 
étaient disposées sous le baldaquin qui surmontait le trône. (Chronique de Zam- 
botti, citée par L.-N. Cittadella dans ses Notizie relative a Ferrara, t. I, 
p. 649.) 

(4) Il y en eut un qui fut donné par la marquise de Mantoue. Elle plaça le 
représentant de la France, que l'on flattait de toutes les façons, entre elle et la 
duchesse d'Urbin. « On s'amusa à des conversations galantes soumises aux formes 
les plus délicates. Après le repas, la dame marquise chanta en s'accompagnant 
sur le luth de très belles chansons pour être agréable au seigneur aadjassadeur. 
Elle le conduisit ensuite dans sa chambre, et s'entretint intimeuient avec lui 



LIVRE PREMIER. 101 

le duc conduisit ses hôtes dans le couvent habité par Sœur 
Lucie de Narni pour leur montrer les stigmates de cette sainte 
religieuse (1), et il leur fit visiter en détail le Castello, pourvu 
d'une imposante artillerie. Dans la journée du 5, on parcourut 
Ferrare, puis l'ambassadeur de France, au nom de Louis XII, 
donna au duc un bouclier d'or avec le portrait de saint Fran- 
çois en émail, à don Alphonse un bouclier semblable avec le 
portrait de Marie-Madeleine et une instruction écrite sur la 
fonte des canons, à don Ferrante un bouclier également en or, 
et à Lucrèce un chapelet d'or avec des grains remplis de musc. 
Le dimanche 6, une messe solennelle fut dite dans la cathé- 
drale ; un camérier papal remit à don Alphonse un chapeau 
et un glaive bénits qu'Alexandre VI avait envoyés pour lui. 
Le 7, un tournoi eut lieu sur la place du Dôme entre un 
tenant de Bologne et un tenant d'Imola. Le 8, les ambas- 
sadeurs firent cadeau à Lucrèce de belles étoffes et d'objets 
en argent travaillé. Le présent le plus singulier fut celui de 
Niccolô Dolfini et d'Andréa Foscolo, représentants de Venise, 
présent qu'accompagnèrent une harangue en latin et une en 
italien : il consistait en manteaux de velours cramoisi garnis 
de fourrures et de capuchons pareils. Ces manteaux avaient 
été confectionnés aux frais de l'État pour Dolfini et Foscolo, 
et avaient excité la plus vive admiration dans la salle du grand 
conseil et sur la place de Saint-Marc. L'un comprenait trente- 
deux aunes de velours et l'autre vingt-huit. On attachait alors 
une grande importance à la beauté des vêtements ; < les pein- 
tres indiquaient la disposition des couleurs, le jet des drape- 
ries et la forme de la coupe (2) '' , et les tailleurs opéraient sur 
de magnifiques étoffes de velours et de soie, agrémentées de 



pendant près d'une heure en présence de deux dames d'honneur, l'uis elle ôta ses 
gants et lui en fit honimaye, en accompagnant ce cadeau de gracieuses paroles, et 
le seigneur ambassadeur accepta d'une manière aimable et respectueuse un pré- 
sent dont l'origine était si charmante. » (Gregorovius, Lucrèce Borqia, t. II. 
p. 54.) 

(1) Il sera question de Sœur Lucie et de cette visite \ propos de la cathédrale 
(liv. II, ch. II). 

(2) GREGORovirs, t. II, p. 57. 



102 L'ART FERRARAIS. 

broderies. » L'habillement était la condition essentielle d une 
belle prestance individuelle (1). '^ Enfin, le 9 février, les am- 
bassadeurs vénitiens vinrent prendre congé de Lucrèce dans 
la chambre de celle-ci, où se trouvaient Elisabeth Gonzague 
et Isabelle d'Esté. Ils s'entretinrent avec la marquise de 
Mantoue, qui ne les charma pas moins par l'élégante facilité 
de son élocution et la prudence de ses paroles que par sa 
grâce et sa beauté, comme l'écrivit le soir même à son mari 
son secrétaire Capilupo (2). 

Lorsque Lucrèce Borgia entra dans la famille d'Esté, Ferrare 
avait déjà les développements que nous lui voyons aujourd'hui 
et qui étaient dus à Hercule I". Trouvant que l'étendue de sa 
capitale n'était pas en rapport avec le chiffre d'une population 
devenue beaucoup plus nombreuse, ce prince, en 1492, crut 
nécessaire de l'agrandir au moins de moitié du côté du nord et 
du midi (3). D'après les plans et sous la direction de l'archi- 
tecte Biagio Rosselti, se forma un nouveau quartier {ï Addiziotie 
Erculea ou Terra Niiova) , qui engloba le parc de Belfiore, 
Sainte-Marie des Anges, le petit Barco, la Chartreuse, Saint- 
Léonard et trois des faubourgs. Tous les propriétaires du 
duché durent fournir à leurs frais un certain nombre de 
paysans pour les travaux ; des contributions en argent furent 
imposées à tout le territoire ferrarais ; les artisans eux-mêmes 
eurent à payer un impôt particulier, et une retenue fut faite 
sur le traitement des employés de la cour et sur celui des pro- 
fesseurs de l'Université. Autour du quartier improvisé par 
ordre du duc, on construisit des murs avec seize tours et trois 
portes munies de ravelins (4), tandis qu'à l'intérieur on per- 

(1) Grecohovius. 

(2) Voyez cette lettre dans l'intéressant travail de M. Alessandro Luzio, 
intitulé : I precettori d'Isabella d'Esté. Ancona, Morclli, 1887, p. 36. 

(3) De ce dernier coté, la cathédrale, la {grande place et le palais ducal se 
trouvaient près des murs et des fossés de la cité. 

(4) Biagio Rossetti fit exécuter ces travaux par Alessandro Biondo. Les tours et 
les portes furent achevées dès 1497; mais les murs, commencés en 1493, ne 
furent terminés qu'en 1510. (G. Campobi, GU architetti e gV ingegneri civili e 
militari degli Eatensi, p. 47, — L.-]N'. Cittadella, Notizie relative a Ferrara, 
t. I, p. 237.) 



LIVRE PREMIER. 103 

çait des rues spacieuses et droites (1), aujourd'hui désertes, le 
long desquelles plusieurs grands personnages, pour complaire 
au souverain, s'empressèrent de construire des palais, qui 
n'ont pas tous disparu. 

Quelque attaché qu'il fût à sa capitale, Hercule s'en absen- 
tait volontiers, tantôt pour réaliser un voyage d'agrément, 
tantôt pour s acquitter d'un vœu. En 1476, il se rendit à 
Modène et à Reggio, comptant y trouver des distractions inu- 
sitées. Venise surtout, Venise, où il possédait un superbe palais, 
l'attira souvent par la magnificence des fêtes auxquelles la 
République le convia (2). Après la paix de Bagnolo (148 4), en 
exécution d'un vœu qu'il avait fait pendant la maladie dont il 
avait failli mourir, il partit de Comacchio avec quatre gros 
navires et une fuste, et visita Sainte-Marie de Lorette, Saint- 
Nicolas de Bari et l'île de Tremiti. C'est aussi à l'occasion d'un 
vœu qu'il entreprit, en 1487, un pèlerinage à Saint-Jacques 
de Gompostelle. Ayant annoncé ses intentions à la France, à 
l'Espagne , à la République de Venise , il quitta Ferrare à 
cheval le 29 janvier, accompagné de cent cinquante personnes. 
Mais il n'avait pas dépassé Milan lorsque, à l'instigation de 
Ludovic le More qui redoutait une entente avec le duc d'Or- 
léans dont il n'ignorait pas les convoitises sur le Milanais, du 
roi de Naples qui ne croyait pas impossibles des intrigues 
avec le roi d'Aragon regardé par lui comme un rival redou- 
table, et des Vénitiens qui craignaient quelques manœuvres 
ayant pour objet de leur ravir la Polésine de Rovigo récem- 
ment conquise. Innocent VIII (3) lui ordonna, sous peine d'ex- 
communication, de ne pas sortir de l'Italie, et changea le 

(1) Entre autres la Via délia Giovecca, qui prit la place des fossés de la ville, 
et la Via degli Aurjeli, que bordent encore plusieurs palais remarquables. h'Ad- 
dizioiie Erculea est traversée par deux rues lonj^ues et larjjes, le Corso di Porta 
Pô avec son prolongement, le Corso di Porta Mare et la Strada dei Piopponi. 

(2) Voyez les payes consacrées au palais des princes d'Esté à Venise (iiv. II, 
ch. m). 

(3) Innocent VIII avait succédé en 1484 à Sixte IV. Pour le féliciter do son 
avènement, Hercule envoya vers lui Gristoforo Ranjjone, un de ses conseillers, 
Francesco Ariosti et le poète Tito Strozzi. Celui-ci prononça un discours qui a 
été imprimé deux fuis. 



lOV L'ART FRriUARAlS. 

pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle en un pèlerinage 
à Rome. Le duc de Ferrare se résigna et partit pour Rome, où, 
défrayé de tout par le Souverain Pontife, il passa treize jours. 
Il n'y perdit pas son temps, car il parvint à opérer une récon- 
ciliation entre le roi de Naples, son beau-père, et Innocent VIII, 
entre ceux-ci et le duc de Milan, son futur gendre, service 
que le Pape récompensa en ratifiant la nomination d'Hippo- 
lyte d'Esté à Farchevêché de Strigonio. En 1493, Hercule 
retourna à Milan, afin de rendre à Ludovic le More la visite 
qu'il en avait reçue, et l'année suivante il y séjourna un mois ik ?h 
environ comme lieutenant de Ludovic le More, qui avait cru 
devoir rejoindre Charles VIII et le suivre dans sa marche à iM'^^ 
travers l'Italie. Le 15 février 1504, il assista dans la ville de 
Mantoue à la représentation de plusieurs comédies. Au mois 
de juillet, il se jfit transporter en litière à Florence, dans l'in- 
tention de s'acquitter d'un vœu à l'Annunziata, et, après avoir 
inspiré de graves inquiétudes à son entourage, il revint fort 
malade à Ferrare. 

Ces absences réitérées ne restèrent pas sans inconvénient 
pour l'administration du duché. La sécurité des routes laissa 
souvent à désirer. A Ferrare même, il arriva que des boutiques 
furent saccagées en plein midi (1). 

Ce que l'on peut reprocher surtout à Hercule P"", c'est la 
vente à outrance des offices publics, expédient qui comblait 
le vide fait dans le trésor ducal par des dépenses excessives, 
mais qui amenait d'insupportables extorsions, les possesseurs 
des charges pressurant le peuple à l'envi pour recouvrer les 
sommes exigées d'eux, ou se permettant les plus étranges abus 
de pouvoir (2). Ces extorsions provoquèrent plus d'une fois 

(1) Frizzi, Memorie per la stoi-ia di Ferrara, t. IV, p. 160. 

(2) Le peintre Baldassare d'Esté se plaijjnit d'avoir été payé par les trésoriers 
du duc en monnaie qui n'avait pas cours. — Voyez tous les abus de fiscalité que 
M. Venturi a sijjnalés dans son curieux travail sur Hercule I". Le duc n'encou- 
rageait-il pas lui-ruènie les méfaits de ses agents quand il réclamait des somuies 
exorbitantes? Après la guerre contre les Vénitiens, il les poussa à imposer des 
amendes, s'étonnant que le produit des contraventions eût diminué. « On n'est 
pourtant pas plus saint qu'autrefois » , s'érriait-il. [Atti e memorie dclle deputazioni 
di storia patria per le provincie di liomagiia, janvier-juin 1888, p. 93-96.) 



LIVRE PREMIER. 105 

d'atroces vengeances : elles coûtèrent la vie au podestat de 
Massafiscaglia(1488) et à celui d'Argenta (1489), que le peuple 
massacra. Un capitaine de justice ou directeur de la police, 
Gregorio Zampante, fut aussi la victime de ressentiments trop 
justifiés (1496) (1). Tout le monde, y compris les fils et les 
frères du duc, tremblait devant lui. Grâce aux amendes 
énormes qu'il infligeait, cet u ennemi de Dieu et des hommes " 
ne mettait pas de côté moins de deux mille ducats par an. S'il 
était redouté des honnêtes gens, il avait pour lui certains mal- 
faiteurs qui satisfaisaient sa cupidité et auxquels il procurait 
non seulement l'impunité, mais la faveur du souverain. Jamais 
il ne sortait sans être escorté d'archers et de sbires. Quoiqu'il 
fût toujours sur ses gardes, il fut étranglé pendant qu'il faisait 
sa sieste par deux étudiants et un Juif baptisé, qui parvinrent 
à s'introduire chez lui, et qui, après ce meurtre, réussirent à 
quitter le territoire avant que les troupes lancées à leur pour- 
suite eussent pu les atteindre. 

Une des principales passions d'Hercule P' fut celle de bâtir 
et de rehausser, par des constructions nouvelles, l'éclat de sa 
capitale (2). Il agrandit la partie supérieure du Castello, mit 
cet édifice en communication avec l'ancienne résidence de sa 
famille au moyen de cinq arcades (1472), fit disposer au nord 
du château ducal, près de la porte des Lions, un jardin avec 
une fontaine ornée de marbres et de sculptures (3), et con- 



(1) BuRCKHARDT, Die Cultur (1er Renaissance, p. 40-41. 

(2) Lui-même s'entendait en .trchitecture et avait des connaissances pratiques. 
C'est ce que Matteo Bossi reconnaissait lorsque, écrivant de Venise à un certain 
Desiderio occupé à surveiller la construction d'un monastère à Ferrare, il lui 
conseillait de s'en tenir aux idées du duc : « Sil ille nuigister, sit ille auclor et 
architectus rerum islavuin : qui ut in ceteris prœclarixsimis mullis, sic plane in 
iircltitectura et fahref activa prœcedit onmes. « '^Campoiu, Gli aicltitctti e gl' in'/c- 
gneri detjli Estensi, p. 8-9.) 

(3) Cette fontaine eut, dit-on, pour auteur Scaco de Porno da Nizza, ingénieur 
au service du duc avec un traitement de seize lire par mois. La Commune, de 
son côté, fit établir sur la place du Marché, près do la Loggia dei cordonnicri, 
une fontaine qui a été détruite en 1548. — Un autre injjcnieur qui excellait à 
tailler le porphyre et à faire des fontaines fut maitre Donienico da Verona, que 
Peilejirino Prisciano recommanda instaninient au du(; dans une lettre écrite de 
Venise le 3 décendjre 1491. — Un Juif milanais offrit à Hercule I" en 1480 un 



106 T/ART FERRARAIS. 

struirc la chapelle de la cour (1), ainsi que l'escalier par lequel 
on monte à présent au palais municipal. Un petit parc et un 
grand augmentèrent les agréments du séjour de Belfiore. 
Simone Bettini édifia un palais à Montecchio en 1498, proba- 
blement d'après le dessin de Biagio Rossetti (2). Le duc tint 
à honneur de renouveler les églises de Saint-François et de 
Sainte-Marie des Anges (3), et d'élever celles de Santa Maria 
in A'ado, de Saint-Benoît et de Sainte-Marie de la Consolation, 
sans compter l'église actuelle des Chartreux (i). La cathédrale 
lui dut le chœur qu'on admire aujourd'hui. Pour les religieuses 
de Mortara, il prépara un monastère et une église. Enfin, le 
2 juin 1499, il fonda pour la B. Lucia Broccadelli de Narni 
et pour quelques religieuses dirigées par les Dominicains de 
Sainte-INIarie des Anges le monastère de Sainte-Catherine de 
Sienne, qui fut en état d'être habité le 5 août 1501 (5). Her- 
cule I" employa surtout comme architectes Piero di Benve- 
nuto, qui mourut vers la fin de 1483, Biagio Rossetti, qui cessa 
de vivre en 1516, et Bartolomeo Tiistano (6). 



dessin de fontaine pour lequel il reçut trois brasses et demie de satin noir. — 
Enfin le duc fit faire aussi à Reggio des fontaines si bien aménagées que le duc de 
Mantoue envoya son premier ingénieur Luca Fancelli pour les examiner et lui 
en rendre compte (1479). (Campori, Gli architetti e rjl' inijequeri degli Estcnsi, 
p. 42-43.) 

(1) Francesco Ariosto a décrit cette chapelle en 1476. Sa description, con 
servée en manuscrit dans la Bibliothèque d'Esté à Modcne, a pour titre : 
» Origine c silo del iiovo sacello dedicado... intro el magiio e mitgnijtco ptdltizo 
ducale de Ferrara. » 

(2) Le 20 juin 1493, Hercule avait accordé à Bettini l'usufruit de l'auberge 
del Baccanello et l'avait exempté de certaines taxes à condition que Bettini prit 
à sa charge l'entretien des ouvra{;es en bois dans la forteresse de Brescello et 
qu'il assumât la surveillance des édifices à Brescello, à Castelnovo, à Scurano et 
à Bazzano. (Campori, Gli architelti, etc., p. 44.) 

(3) C'est à Sainte-Marie des Anges qu'il fut enseveli. 

(4) A la plupart des églises de Fcrrare, il donna des objets sacrés d'une valeur 
considérable. 

(5) Sur la demande de la reine de ÎNaples, sa belle-sœur, Hercule I" intro- 
duisit aussi à Ferrare (1486) l'Ordre des Minimes, fondé par saint François de 
Paule encore vivant. — Ses libéralités aux couvents de sa capitale témoignèrent 
souvent de sa piété. H se plaisait à envoyer aux religieux et aux religieuses des 
légumes, des poissons, des salaisons, des fromages. 

;6) Sans être au service d'Hercule \", Sebastiano Serlio dédia à ce prince ses 
Begole getierali d'architettiua, mais il ne s'en trouva probablement pas assez 



LIVTiE PREMIER. 107 

Sous le successeur de Borso , la protection accordée aux 
lettres et aux sciences, ainsi qu'à ceux qui en étaient les dignes 
représentants, ne fut pas interrompue. Grâce à lui, l'Université 
devint de plus en plus florissante : quoique les maîtres ne 
fussent plus payés par la chambre ducale, elle compta jusqu'à 
cinquante professeurs, parmi lesquels se firent remarquer 
Lorenzo Roverella, qui fut évêque de Ferrare , Fra Cesario 
Contughi (1), Felino Sandeo (2), Battista Guarini (3), Giuliano 
da Parma, Ludovico Coccapani de Carpi (4). Sans être dénué 
de toute culture littéraire. Hercule I" n'avait guère appris à 
Naples, où il fut élevé, que le maniement des armes, l'art 
militaire et les exercices du corps en honneur dans toutes les 
cours italiennes. Mais le goût de l'histoire s'éveilla en lui, 
pendant une maladie, à la lecture d'un Qulnte-Curce, traduit 
en italien par Candido Decembrio, qui le lui avait mis entre 
les mains. Dès lors, il encouragea la traduction des ouvrages 
historiques. Matteo Maria Boïardo, l'illustre auteur de Y Orlando 

récompensé, car il offrit ensuite le même ouvrajje avec une nouvelle dédicace au 
roi de France, appelé par lui « mio uiiico Signore » . Né en 1475, Serlio mourut 
en 1552. 

(1) Il existe une médaille de ce personnage par Sperandio. 

(2) Felino Sandeo (1444-1513) appartenait à une famille de Lucques qui, 
après avoir émigré à Venise, s'était fixée à Ferrare. Il eut pour père Antonio 
Sandeo, pour mère Francesca Ariosti. Le hasard le fit naître à Felina, sur le 
territoire de Reggio; de là son nom de Felino. Dès l'àjje de vingt et un ans, il 
enseigna le droit canon à l'Université de Ferrare. En 1474, il passa à l'Université 
de Plse, au service de laquelle il resta trois ans. Il reprit ses leçons à Ferrare sur 
les instances d'Hercule (voyez la lettre du duc dans L'arte ferraiese nel periodo 
d'Ercole I d'Esté, par M. Ad. Venturi, p. 113), mais il se laissa séduire de nou- 
veau par les offres des l'isans. En i486, il se rendit à Rome, subit un examen 
tians lequel il déplova une rare érudition, fut nommé auditeur de rote, conquit 
la faveur d'Innocent VIII et devint évêque de Penna, puis évêque de Lucques 
(1501). Hercule P'', en correspondance avec lui, ne manqua aucune occasion 
de lui témoigner son estime. Sandeo composa des ouvrages de droit très appré- 
ciés. 

(3) Le Juge des Sages ayant voulu, selon la coutume, faire une retenue sur 
les appointements de Guarini, celui-ci réclama auprès d'Hercule P"", qui lui donna 
satisfaction (14 avril 1472). (Ad. Vesturi, L'arte ferrarese nel periodo d'Er- 
cole I d'Esté.) 

(4) Etant recteur de l'Université, Coccapani demanda au duc certaines faveurs 
pour les élèves étrangers qui suivaient les cours de médecine. Le duc y consentit 
de bonne grâce et accorda les même privilèges aux élèves qui suivaient les cours 
de droit, (xid. Venturi, Varte ferrarese nel periodo <£Ercole 1 d' Este.) 



108 L'ART FERUARAIS. 

Innaniorato, traduisit pour lui Hérodote et Xénophon (1). Fla- 
vius Josèphc fut traduit par Battista Panetti, Procope par Leo- 
niceno, Ammien Marcellin par Decembrio, tandis que d'autres 
lettrés se chargeaient de traduire Dion et Diodore. Pour se 
procurer, à Venise, un Justin en italien, le duc ne recula devant 
aucune démarche (1499). Aide Manuce, Tito Strozzi et son fils 
Ercole, Lodovico Carbone, Carlo Maria Strozzi (i2), les poètes 
Francesco Bello (surnommé l'Aveugle de Ferrare), Tribraco, 
Cornazzano , Niccolù Cosmico, Timoteo Bendelei, Antonio 
Tebaldeo, Niccolo da Correggio (3) et TArioste contribuèrent 
également à faire de la capitale des princes d'Esté un centre 
littéraire des plus actifs (-4) . Battista Guarini I" (1435 ou 1436- 
1505), que nous avons déjà nommé, occupa aussi une place 
importante dans cette société d'hommes distingués (5). 

(1) Ce fut aussi dans l'intention île complaire à son protecteur qu'il traduisit 
VAne d'or J'ApulÉe et qu'il composa, en s'inspirant de Lucien, sa comédie de 
Timon. 

(2) Il traduisit les discours d'Isocrate. 

(3) Il existe des médailles représentant Carbone, Tebaldeo et Antonio da Cor- 
rcggio. 

(4) Pour égayer les fêtes et les festins, Hercule \" eut recours à deux improvi- 
sateurs, Francesco Cieco, auteur du Mamhriano, et Giovanni Orbo, qui chan- 
taient des canzones et des sonnets en s'accompagnant de la lyre. Le duc les 
récompensa souvent par des dons d'argent ou d'étoffes. — A la cour d'Hercule l" 
parut aussi un poète satirique, Antonio Cammelli, dit le Pistoia. Pendant que 
ISiccolô da Correggio ressuscitait la comédie, Cammelli inaugura la tragédie nou- 
velle. (Ad. VeiNTURI, L'arte ferrarese nel periodo d'Ercole I d'Esté, p. 102, 
118.) 

(5) Il était le dernier tils de Guarino de Vérone et de Taddea Cendrati. On ne 
sait s'il naquit à Ferrare ou à Vérone; en tout cas, il fut citoyen de Ferrare, et 
c'est là surtout qu'il vécut. Dès 1456, il se signala comme professeur à l'Univer- 
sité de Bologne, et il n'avait encore que vingt-quatre ou vingt-cinq ans lorsque, 
après la mort de son père (1460J, Borso lui offrit la chaire oîi celui-ci avait pro- 
fessé avec tant de succès. A son tour, il captiva longtemps par sa parole de nom- 
breux auditeurs, parmi lesquels on peut citer Jean Pic de la Mirandole et Aide 
Manuce. Pontico Virunio ne manqua, dit-on, que trois de ses leçons. Lilio 
Gregorio Giraldi, qui composa des vers en son honneur, compare son école au 
cheval de Troie, parce qu'il en sortit un grand nombre de vaillants lettrés. Les 
aptitudes de Battista Guarini ne se bornaient pas à l'enseignement de la littéra- 
ture. Borso confia à l'éloquent érudit de délicates missions en France et le 
récompensa de l'habileté avec laquelle il s'en acquitta en lui donnant quelques 
propriétés dans la Polésine de Rovigo. Hercule I" ne fit pas moins grand cas de 
lui. Alphonse I" le prit pour secrétaire, et René d'Anjou, roi de Naples, lui 
accorda les titres de sénateur et de conseiller. Guarini prononça le 4 octobre 1493 



LIVRE PREMIER. 109 

Dans son désir de s'instruire, Hercule I", que stimulaient, 
d'ailleurs, ses relations avec tant de lettrés, n'oublia pas la 
bibliothèque du château, organisée par ses prédécesseurs. Il 
l'accrut notablement. M. Yenturi a publié la liste des livres 
qui y prirent place à cette époque. ^lais il y réfjnait, au dire 
de Pellegrino Prisciano, ^ un désordre qui eût inspiré de la 
compassion au diable >' . Dans une lettre au duc (19 novembre 
1485), Prisciano, alors ambassadeur de Ferrare à Venise, 
constate que la Chronique de Villani avait passé entre les mains 
des Strozzi, que Jacopo da Porto détenait une Chronique de 
Ferrare, qu'un autre ouvrage était chez Giovanni del Brutura, 
qu'on ne savait plus où se trouvait le livre de Léon-Baptiste 
Alberti sur l'architecture et la perspective (1). 

En favorisant la culture littéraire dans sa capitale. Her- 
cule I" ne faisait que continuer les traditions de sa famille. Ce 
qui lui appartient en propre, c'est l'honneur d'avoir restauré 
le théâtre à Ferrare (2). Grâce à lui, Ferrare devint, ce qu'elle 
resta longtemps, la ville par excellence des représentations 
dramatiques (3). Dès 1476, la légende de saint Jacques fut 

l'oraison funèbre de la duchesse de Ferrare, Elconore d'Arayon, et fut l'auteur 
d'un poème qu'il dédia à Hercule I". Il traduisit en latin les œuvres de Lucien, 
ainsi que plusieurs discours de Déniostliène et de saint Gré{;oire de jNazianze, écri- 
vit des commentaires sur Juvénal, annota Cicéron et Ovide. Il fit éjjalement des 
bucoliques. Très largement rémunéré par les princes d'Esté, il laissa dans l'ai- 
sance ses fils, qui devaient continuer à illustrer le nom de Guarini. 

(1) Ad. Vesturi, L'artc ferrarcse iiel pcriodo d'Eicolc I d'EsIe, p. 103-112 
(13-21 dans le tirage à part). 

(2) L'exemple avait été déjà donné ailleurs, h' Ai-miranda de Gianimichele 
Alberto da Carrara avait été incitée à Padoue avant 1458. \JOrphée de Politien, 
le premier essai de drame profane en langue vulgaire, composé en deux jours à la 
prière du cardinal François Gonzague, avait été représenté à Mantoue en juil- 
let 1471, parles soins du Florentin Bartolomuieo ou Baccio Ugolini, devant une 
nondjreuse assistance, réunie pour honorer la présence du duc et de la duchesse 
de Milan Galéas Sforza et Bone de Savoie. A Rome, vers 1480, Poniponius Letus 
avait mis en faveur chez plusieurs cardinaux, notamment chez le cardinal Raffaello 
Riario, la représentation des pièces de Plante et deTérence. (Isidoro del Lungo, 
L'Orfeo del Poliziano alla corte di Mantova, dans la yuova Antolocjia, 
vol. XXVIII, série II, 15 août 1881, p. 555-557.) 

(3) M. Ch. Yriarte, dans un de ses articles sur Isalj(;llc d'Esté publiés par la 
Gazette des Beaux-Arts, rapporte ((uc Manle(jna séjourna à Ferrare lors d'une 
des représentations théâtrales, et qu'il brossa uu décor représentant les Triomphes 
de Pétrarque. 



110 L'AllT l'ElUlARAIS. 

jouée sur la priucipale place de la ville ; mais c'est la rcprë- 
sentatiou des Ménechmes de Plaute en italien (1186) qui, à 
proprement parler, inaugura la résurrection de l'art théâtral. 
Cette représentation, qui coûta plus de mille ducats, eut lieu 
dans la nouvelle cour du palais ducal, où l'on avait disposé 
une scène en bois et en toile peinte (1); elle avait attiré un 
grand nombre d'étrangers , et les éloges qu'elle provoqua 
eurent un retentissement considérable en dehors des Etats 
ferrarais. A l'instigation d'Hercule I", toutes les pièces de 
Plaute et de Térence furent bientôt traduites, et ses contem- 
porains composèrent à leur tour des comédies, des tragédies, 
des pastorales. Pandolfo Gollenuccio (:2) , Girolamo Berardo, 
Boïardo, Antonio Pistoia, Battista Guarini, Lodovico Ariosto, 
créèrent un nouveau répertoire (3). En 1487 (21 janvier), le 
duc fit jouer, toujours dans la cour du château, la fable de 
Cefalo, due à INiccolù da Correggio (4), pour rehausser l'éclat 
du mariage de son favori Giulio Tassone avec Ippolita Con- 
tran, et des intermèdes de musique instrumentale ajoutèrent 
à l'agrément des spectateurs (5). Le 25 du même mois, le 
mariage de Lucrezia, fille naturelle d'Hercule F', avec Anni- 
bale Bentivoglio, servit de prétexte à la représentation, sur le 
même théâtre, de V Amphitryon de Plaute, que l'on joua encore 
le 5 février, en y joignant les Travaux d'Hercule. Au milieu des 

(1) Lazaro Grimaldi de Re{;;;io peignit deux idoles pour cette représentation. 

(2) Parmi les productions de Gollenuccio, nous signalons une pièce dont le 
texte est accompagné d'un gracieux encadrement de page et d'une intéressante 
gravure sur bois, «pii représente Isaac bénissant J^cob en présence de Rebecca. 
Voici le titre de cette pièce : Comedia de Jacob e de Joseph composta dal magni- 
fico cavalliero e dottore Messere Pandolpho Collenutio da Pcsaro ad instantia 
de lo Illustriss. cl cxcellentiss'uno Sig . Ducha Hevcholc de Ferai-a iii terza rima 
istoriata. — Stampata nella inclita città di Venezia per Niccolà Zopino et 
Vicentio compa(/no nel MDXXIII adi XIIII de acjosto... reqnante lo inclito 
principe Messcr Andrca Gritti. In-S". (lîibl. de M. Piot, 1'"' partie, 1891, 
n" 590.) 

(3) Les acteurs les plus applaudis à Ferrare furent Francesco Ruino et Pignatta, 
qu'attirèrent les autres villes de l'Italie pour former chez elles de bons acteurs. 

(4) Le marquis Niccolô da Correggio était neveu de Lionel d'Esté et gendre de 
CoUeone. Il résida longtemps auprès de Ludovic le More et mourut en 1508 à 
Ferrare. 

:5) TiRAnoscHi, Sloria délia Icttcraluia italiana, t. VI, p. 1318 et sniv. 



l.IVUE PREMIER. lil 

fêtes célébrées en Thonneur d'Isabelle (1 490), à Foccasion de 
son mariage avec le marquis de Mantoue, on joua une comédie 
dont le titre est resté inconnu, et c'est en faisant jouer les 
Ménechmes (1) et V Amphitryon (1491) (2) que le duc fêta l'arri- 
vée d'Anna Sforza, épousée à Milan par son fils Alphonse. Les 
Ménechmes semblent avoir été une des pièces les plus goûtées 
à cette époque, car on la représenta encore lorsque Ludovic le 
More, en 1493, vint avec sa femme Beatrix d'Esté à Ferrare, 
qui posséda en même temps le marquis de Mantoue et Isabelle 
d'Esté. Dans les récits des historiens du temps, il est qvies- 
tlon aussi de comédies à la cour en 1498, et c'est à Plante 
qu'on demanda un surcroit de distractions, dès que Lucrèce 
Borgia, la seconde femme d'Alphonse d'Esté, fut arrivée à Fer- 
rare(1502). « La scène, qui s'élevait au-dessus du niveau de la 
salle, et qu'on appelait le tribunal, avait environ quarante-cinq 
aunes de long et cinquante de large. On y voyait des maisons de 
bois peint et les décors indispensables, comme des rochers, des 
arbres, etc. Sur le côté qui faisait face aux assistants, elle était 
fermée par un mur de bois surmonté de créneaux figurant 
ceux d'un rempart. Sur la partie antérieure de la scène, c'est- 
à-dire à l'orchestre, prenaient place les personnes princières, 
tandis que l'espace réservé aux spectateurs d'un rang moins 
élevé formait un amphithéâtre qu'occupaient treize rangées 
de sièges recouverts de coussins et divisés de telle sorte que 

(1) Un acteur énonça d'abord la substance de la pièce et indiqua aux specta- 
teurs le moyen de reconnaître les deux frères. Pendant la représentation, le bait- 
tlitore excita l'hilarité générale lorsque, ajoutant au texte de Plante des réflexions 
de son cru, il engagea ceux qui auraient une femme revêche à s'en débarrasser. 
11 y eut trois intermèdes. Le premier se composa d'une danse que l'on exécutait 
une toupie à la main. Dans le second, Apollon chanta quelques vers élégiarjucs 
en s'accompagnant de la lyre. Derrière lui se tenaient neuf Muses qui chantèrent 
au son de la lyre plusieurs canzones « con tanta concordantia et suavita de voce 
cfie nonse poi-ria dire uieglio " . Dans le troisième intermède, une troupe de vil- 
lageois tenant des pioches, des bêches, des boyaux, des vans, des râteaux, dansa 
une moresque avec accompagnement de tambourin ; en (juittant la scène, ils 
employèrent leurs instruments à se frapper les uns les autres sur les épaules, ce 
qui amusa beaucoup le pu!)lic. (G., Nuzze e commedic alla cortc di Ferrara ncl 
febbraio 1491, dans V Archivio lombardo, t. XI, année 1884, p. 749.) 

1^2) Dans les intermèdes, on représenta les Travaux d'Hercule, et un ballet fut 
dansé par des jeunes gens dont le costume était garni de lierre. 



112 L'ART FERRARAIS. 

les femmes étaient au milieu de la salle et les hommes de 
chaque côté. Tout l'espace libre pouvait contenir environ trois 
mille personnes (1). " 

Pour la circonstance, le duc avait fait venir des acteurs 
étranjjers ; Mantoue, Sienne et Rome lui en avaient fourni ; sa 
troupe se composait de cent dix sujets, auxquels on avait pré- 
paré des costumes neufs. 

Le jeudi 3 février 1502 eut lieu, dans la grande salle du 
palais délia Ragione, la première représentation dramatique. 
" Le duc fit d'abord avancer tout le personnel théâtral masqué 
et costumé afin de le passer en revue; puis le directeur de la 
troupe s'avança sous le déguisement de Plaute, adressa un 
compliment au couple princier et récita brièvement son pro- 
gramme , c'est-à-dire l'argument de toutes les pièces qui 
devaient être jouées en cinq soirées. -^ 

Ce fut VEpidicus qui fut d'abord offert à l'admiration des 
spectateurs. Un ballet appelé moresque suivit chacun des 
actes. " On vit d'abord s'avancer dix gladiateurs ; ils dansèrent 
au son des tambourins en échangeant les armes qu'ils por- 
taient. Dans une deuxième danse gueriière figuraient douze 
personnages portant un autre costume. Pour la troisième 
moresque, on vit vm char traîné par une licorne que conduisait 
une jeune fille. Au-dessus se trouvaient quelques personnes 
attachées à un tronc d'arbre et quatre joueurs de luth assis 
dans un bosquet. La jeune fille délivrait les captifs, qui des- 
cendaient sur la scène et se mettaient à danser, tandis que les 
joueurs de luth chantaient de belles canzone... La quatrième 
moresque fut dansée par dix nègres qui avaient à la bouche 
des chandelles allumées. La cinquième eut pour acteurs dix 
autres personnages avec des costumes de fantaisie, plumes 

(1) Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 42-43. — Ces détails sont tirés 
d'une lettre qu'Isabelle d'Esté écrivit à son mari le marquis François Gonza{;ue 
en janvier 15u2, lettre qui a été publiée par le comte Carlo d'Arco [Notizic di 
Isabclla Estense Gonzana, dans V Aichivio storico italiano, appendice alla série I, 
vol. II) et reproduite par M. Isidoro del Lungo dans son Oi-feo dcl Poliziano 
■alla cortc di jSlcDitova. (Niiova Antoloijia, vol. XX^ III, série II, 15 août 1881, 
p. 550.) 



LIVRE PREMIER. 113 

sur la tête et lances au poing dont rextrémité était enflammée. 
A la fin de VEpidicus, l'assistance fut régalée d'exercices de 
jongleurs (1). ^ 

Le lendemain (vendredi 4 février) , représentation des Bac- 
chides. Dans les ballets des entr'actes, on vit des acteurs qui 
étaient vêtus de maillots couleur de chair et qui tenaient à la 
main, en dansant, des flambeaux d'où s'élevaient des flammes 
parfumées. D'autres figures fantastiques représentèrent un 
combat contre un dragon (2). 

Dans la soirée du dimanche G février, on joua le Miles glo- 
riosus. Une danse rustique, exécutée par dix bergers ayant des 
cornes de bélier sur la tète et luttant entre eux, remplit un des 
intermèdes. 

Le 7 février, on donna V Asinarius avec une moresque très 
originale. « Les spectateurs virent apparaître sur la scène 
quatorze satyres, dont l'un tenait une tête d'àne argentée dans 
laquelle se trouvait placée une horloge à carillon. Des paysans 
dansaient aux sons qui en sortaient et exécutaient ensuite une 
chasse aux oiseaux et aux bétes sauvages de toute espèce. 
Après cette scène de satyres, on vit au deuxième acte huit 
chanteurs et chanteuses au milieu desquels une virtuose de 
Mantoue joua de trois luths. On termina par une moresque de 
danseurs qui figurèrent les diverses opérations agricoles, le 
labourage, les semailles, les moissons, le battage du blé elle 
repas qui suit la récolte. Cet agréable ballet, le mieux réussi 
de tous peut-être, s'acheva par une danse rustique exécutée au 
son de la cornemuse (3). ;' 

La Cassina fut la dernière pièce représentée (4). « Avant de 
jouer cette comédie, on exécuta un morceau de musique de 
Rombonzino et l'on chanta des barzelie à la louange des deux 

(1) GnEGOROVirs, Lucrèce Borgia . l. II, p. 50-52. 

(2) Ibid., p. 53. 

(3) Ibid., p. 56. 

(4) Isabelle d'Esté fut indignée de cette comédie, qu'elle qualifia « de déshon- 
nète et d'ordurière » dans une lettre à son mari, et Capilupo son secrétaire écrivit 
au marquis : « Pendant l'obscène comédie d'hier, on remarqua chez votre femme 
tant de beauté et de déplaisir que chacun la loua, et je puis rerlitier à Votre 



ut L'ART FERUARAIS. 

époux. On avait inséré, du reste, plusieurs morceaux de musi- 
que dans la comédie de Plante. Au troisième acte, six violo- 
nistes jouèrent avec beaucoup de talent (1). » Dans les inter- 
mèdes, les ballets ne furent pas oubliés. " Il y eut une danse 
de sauvages se disputant une belle jeune fille jusqu'à l'arrivée 
du dieu de l'amour, qui venait la délivrer avec une escorte de 
musiciens. On vit ensuite une grosse boule qui se sépara en 
deux et de laquelle sortirent des accords harmonieux. A la fin, 
douze Suisses portant des hallebardes et leur drapeau national 
apparurent sur la scène et se livrèrent avec beaucoup d'art à 
une danse simulant une lutte armée (2). » 

Telles furent les représentations théâtrales par lesquelles 
Hei'cule l" fêta sa nouvelle belle-fille en présence d'un immense 
concours d'étrangers. Si les pièces de Plante fatiguaient par- 
fois l'attention, les intermèdes, dus à quelque lettré tel que 
Celio Calcagnini, Strozzi ou Ariosto, la délassaient en récréant 
les yeux par les réminiscences de l'antiquité combinées avec 
des fantaisies romantiques, bien faites pour plaire aux lec- 
teurs des poèmes de Boiardo, et en charmant les oreilles par 
les sons harmonieux des instruments de musique et de la voix 
humaine. 

Que la musique fût en grande faveur à Ferrare sous Her- 
cule I", c'est ce que l'on ne saurait contester. Nous avons vu 
qu'elle occupa une large place dans les distractions offertes 
aux hôtes du duc. Chanteurs et chanteuses, joueuses de luth 
et violonistes excitèrent l'admiration des invités. La plupart 
des musiciens au service du prince étaient, dit-on. Français ou 
Flamands. - Le violon paraît avoir été cultivé à Ferrare d'une 
manière toute particulière, car César Borgia, quand il partit 
en 1498 pour la cour de France, demanda au duc Hercule 
quelques joueurs de violon, qu'il voulait emmener avec lui 

Excellence qu'elle n'a pas voulu qu'aucune de ses clames d'honneur assistât à 
cette pièce. La honte retondje sur le duc. » On n'était pas partout aussi peu scru- 
puleux sur la nature et le choix des plaisirs qu'à la cour de Ferrare. (Voyez 
Alessandio Lvzio, I piecettori d'Jsabellu d'Estc. Ancona, Morelli, 1887, p. 37.) 

(1; GuEGûRDVius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 59. 

(2) Ibid., p. 60. 



LIVRE PREMIER. 115 

dans un pays où ces artistes étaient très recherchés (1). » Les 
princes et les princesses mêmes regardaient la musique comme 
un des plus doux passe-temps, s'y exerçaient et ne craignaient 
pas de se produire en puhlic. Nous avons constaté qu'Isahelle 
d'Esté chanta, en s'accompagnant du luth, dans une réception 
solennelle, devant l'ambassadeur de Louis XII (2). Alphonse 
montra aussi qu'il était un dilettante distingué en jouant du 
violon après les violonistes de profession le soir où la Cassina 
fut représentée sur le théâtre établi dans le palais délia Ragione. 

C'est Hercule I" qui fonda la chapelle d'Esté. Dès 1471, il 
chercha en divers lieux des instrumentistes et des chanteurs 
capables d'exécuter de bonne musique pendant les offices. 
Ayant entendu vanter le talent de D. Martino d'Alemagna, 
prêtre attaché à la cathédrale de Constance, il pria l'évèque de 
cette ville d'autoriser ce musicien à se faire remplacer et entra 
en négociation avec D. Martino, afin que celui-ci organisât la 
chapelle projetée et la dirigeât. Il lui envoya même un passe- 
port et dépêcha vers lui un serviteur avec deux chevaux pour 
faciliter son voyage. Mais on ne sait pas si ce fut D. Martino 
qui créa la chapelle ducale à Ferrare. Ce qui est certain, c'est 
qu'elle fonctionnait en 1472, car les registres mentionnent 
alors un maître organiste, un maître des enfants allemands, un 
ténor, un soprano ou eunuque. En 1 475, le duc congédia les 
petits chanteurs allemands. Le maître de chapelle s'appelait 
Fra Giovanni Bebri ou Bebris ; il fut souvent secouru par le 
prince. Don Pedrosio était un des musiciens les plus appréciés. 

Ferrare devint alors un centre musical très renommé. Des 
autres villes de l'Italie, on venait y apprendre la musique. 
Pietro Bono, joueur de cithare, eut assez de notoriété pour 
que Giovanni Boldu reproduisît ses traits sur une médaille. On 
a conservé aussi le nom de D. Guido Giovanni, que le chapi- 
tre, en 1495, nomma organiste de la cathédrale. Plusieurs 

(1) Gregorovius, Lucrèce Borçia, t. II, p. 59. 

(2) Balthazar Castiglione et 15eiiil)o célébrèrent son talent de musicienne. Don 
Giovanni Martino, compositeur en renom, avait été son niaîtrc. Isabelle possédait 
de très précieux manuscrits musicaux. 



116 L'ART FERRARAIS. 

joueurs de trompette et quelques autres musiciens firent par- 
tie du personnel que Jacopo Trotti emmena avec lui quand il 
se rendit en qualité d'ambassadeur auprès du roi de Sicile 
(1472). Giovanni Venaysius, chanteur du duc, envoya au 
marquis François Gonzague un chant du fameux Josquin des 
Prez, qui était au nombre des musiciens salariés par Her- 
cule l" (1499). Josquin avait été chantre de la chapelle ponti- 
ficale sous les papes Sixte IV, Innocent VIII et Alexandre VI, 
avant de venir à Ferrare. Sa musique fut très populaire. Plus 
heureux que ses devanciers et que ses émules dans l'emploi 
des dissonances artificielles, Josquin sut les enchaîner, en leur 
donnant une suavité jusqu'alors inconnue. Il fut le premier qui 
protesta contre l'emploi de la chanson dans la musique d'église, 
usage scandaleux qui déshonorait le sanctuaire depuis trois 
siècles, qui faillit à la fin faire bannir du service divin la musi- 
que et qu'anathématisa le concile de Trente (1). La présence 
de Josquin à la cour de Ferrare fait donc honneur au discer- 
nement d'Hercule I". Ce prince, du reste, aimait tant la musi- 
que, que, dans ses dernières années, il trouvait un allégement 
aux maux de la vieillesse en écoutant Vincenzo da Modena 
jouer à\x clavicimbalo (2). Sa bibliothèque musicale renfermait 
en grand nombre les plus précieux ouvrages, soit manuscrits, 
soit imprimés (3). 

Dans sa prédilection pour le théâtre et la musique, Her- 
cule I" fut loin de se montrer indifférent aux arts du dessin, 
qui, de son temps, prirent un rapide essor. 

Pour la peinture, le dernier quart du quinzième siècle et les 
premières années du seizième furent à Ferrare, comme dans 
les autres cités italiennes, une période de progrès décisifs et 

(1) F. -A. Gruyer, Les portraits peints par Raphaël, t. II, p. 62. 

(2) L.-F. Valdrighi, Cappclle, concerli e musiche di casa d' Este dal secolo XV 
al XVIII, dans les Atli c mcmorie délie deputazioni di storia patria per le pro- 
vincie modencsi e pannensi, série III, vol. II. 

(3) L'inventeur de la typographie musicale fut Ottaviano dei Petrucci, né le 
18 juin 14-66 à Fossonihrone dans les Etats de l'Eglise. Il perfectionna à Venise 
l'impression de la musique à l'aide de caractères mobiles (1495), et mit sa décou- 
verte en pratique à partir de l'année 1498. (Antoine Vidal, Les instruments à 
archet.) 



LIVRE PREMIER. 117 

d'épanouissement. Si Cosimo Tara, Michèle Ongaro, Baldassare 
d'Esté, Ercole Roberti, Francesco Bianchi Ferrari et Domenico 
Panettise rattachent encore au commencement de la Renais- 
sance par un reste d'âpreté et de sécheresse ou par le dédain de 
la beauté, Lorenzo Costa, Lodovico Mazzolini, Ercole Grandi (1) 
entrent dans des voies nouvelles; on sent chez eux tantôt un 
sentiment plus élevé des situations pathétiques, tantôt des 
aspirations plus idéales, le besoin de choisir des modèles plus 
agréables, le goût des lignes pures et suaves. Hercule I" et sa 
femme profitent des productions de l'art ferrarais, mais ils 
veulent posséder aussi des ouvrages à' Amhrogio de Prédis, de 
Sperandio da Campo, de Mantegna , de Giovanni Bellini, de 
Francia et de Léonard de Vinci (2), pour ne citer que quelques 
noms. En 1498 et en 1499, Boccaccino de Crémone figure 
parmi les salariés du duc. Dès 1497, il habitait à Ferrare une 
maison que lui avait fournie Hercule I", et il y demeurait encore 
en 1499 (3). 

Pendant que la grande peinture s'avance vers la perfection, 
la miniature, accompagnement des volumes manuscrits, reste 
stationnaire; on s'habitue à la négliger. Aux livres écrits à la 
main se substituent peu à peu les livres imprimés, pour l'orne- 
mentation desquels on a recours à un procédé nouveau, moins 
dispendieux, au procédé de la gravure en bois. G'està l'époque 
d'Hercule \" que paraissent la Légende de S. Maurelio et celle 
de S. Georges (1489), les Fe/?j//ie5 ?7/«5^re5 de Fra Jacopo Foresti 
de Bergame (1497) et les Épîtres de saint Jérôme en italien 
(1497), ouvrages contenant des planches exquises, qui éga- 
lent les meilleures planches faites à Florence et à Venise (4) . 

(1) Il entra si avant dans les bonnes grâces du duc, que celui-ci le chargea 
d'accompagner à Rome son fils Alphonse, alors âgé de seize ans, (|ui devait aller 
complimenter de sa part Alexandre VI, élu pape à la mort d'Innocent VIll 
(1492). 

(2) 11 y avait dans la chapelle de la cour une Judith de Léonard de Vinci ijuc 
Bastiano Filippi restaura en 1588. 

(3) Voyez le document pul)lié par M. Venturi dans VArcliivio storicu dclF 
arte (livraison de janvier-février 1894, p. 55). 

(4} En 1496, on rencontre en qualité de page à la cour d'IIorcule Giulio Cam- 
pagnolu, qui devait s'illustrer connue graveur. Il n'avait alors que seize ans et ne 



118 L'ATIT FERRABAIS. 

En même temps, les méclailleurs continuent les traditions 
inaugurées par Yittore Pisano et Matteo de Pasti. Baldassare 
d'Esté, Coradini, Sperandio et quelques artistes anonymes 
reproduisent les traits du duc de lerrare (1). Les hommes les 
plus considérables qui composaient l'entourage d'Hercule I" 
revivent aussi dans les médailles dues à Sperandio; ces 
médailles forment une galerie du plus haut intérêt, où l'on 
peut étudier à loisir la physionomie des personnages mar- 
quants de l'époque, tels que Sigismond d'Esté, frère du duc, 
Niccolo da Correggio, Prisciano de' Prisciani, conseiller d'Her- 
cule V\ Jacopo Trotti, ambassadeur à Milan, Agostino Huon- 
francesco de Rimini, Antonio Sarzanella de' Manfredi, Lodo- 
vico Carbone, les riches marchands Bartolommeo Pendaglia et 
Simone Rufîni, Bartolommeo délia Rovere, évéque de Fer- 
rare, Fra Cesario Contughi, professeur à l'Université, et le 
médecin Pietro Bono Avogario. 

Hercule \" ne s'intéressa pas seulement aux médailles 
exécutées de son temps. Sous son règne, la collection de 
médailles et de monnaies antiques commencée par Lionel 
s'accrut notablement (2). 

En 1476, il écrivit de Belriguardo à Galasso degli Ariosti 
pour le charger de payer six livres deux sous et six deniers à 
un habitant de Modène qui lui avait procuré une médaille eu 
or de Domitien (3). Il acquit aussi à Modène (I 480) un certain 
nombre de monnaies valant trente ducats d'or. En 1487, Anton 
^Maria Guarnieri lui vendit quatre monnaies d'or et quinze 

resta que peu d'années à Ferrare, où rien ne prouve qu'il se soit essayé dans son 
art. issu d'une famille noble de Padoue, il s'adonna aux lettres jusqu'à devenir un 
érudit, ce qui ne l'empêcha pas de cultiver la peinture et la sculpture aussi bien 
que l'art de la gravure. (G. Campori, GV intagliatori di stampe e gli Estensi, p. 2.) 

(1) On trouve aussi à Ferrare (1472) Gian Franccsco Enzola, auteur de 
charmantes plaquettes en bronze, avec le titre de graveur des monnaies (inacstro 
délie stampe). 

(2) Les détails qui suivent sont empruntés au travail, cité souvent déjà, de M. Ad. 
Venturi, intitulé : L'artc ferrarese net pcriodo d'Ercule I d'Esté, p. llS-lli. 

(3) Il aimait tellement les médailles antiques, qu'il fit exécuter en marbre, 
d'après les pièces de sa collection, les portraits de douze empereurs, portraits qui 
furent donnés par lui à la Commune pour être placés sur la « Ijalustrade de la 
place n . 



LIVRE PREMIER. 119 

d'argent. Le célèbre Matteo Maria Boiardo, gouverneur de 
Reggio, avant appris qu'un paysan avait découvert dans un 
champ des monnaies antiques, annonça cette nouvelle au duc, 
qui le pria de faire main basse sur toutes celles qui n'auraient 
pas été dispersées : Boiardo parvint à en obtenir un bon 
nombre, qui se trouvaient chez les orfèvres de Reggio. Mais ce 
fut surtout à un joaillier vénitien, nommé Domenico di Piero, 
marchand de camées, de gemmes, d'intailles et de curiosités 
de toute espèce, qu'Hercule dut le plus d'objets précieux. Il 
acheta de lui des joyaux (1474), vingt médailles d'or qui coû- 
tèrent quarante ducats (1478), et d'autres médailles pour les- 
quelles il déboursa deux cent soixante ducats (1485). 

L'habile joaillier, invité à se rendre à Ferrare avec une car- 
gaison de raretés, était en 1486 créancier d'une somme 
énorme (quatre mille cent vingt-cinq ducats). Il demanda le 
payement d'une partie de cette somme avant de quitter Venise. 
De plus, il exigea la promesse qu'on ne le forcerait pas à 
céder des objets qui lui appartenaient et qui provenaient de la 
collection du Vénitien Pietro Barbo, monté sur le trône pon- 
tifical sous le nom de Paul II, par exemple de petits tableaux, 
des coffrets d'argent, des plats, des vases de porphyre, des 
porcelaines, des albâtres, des statuettes de bronze (1). 

Si, des médailleurs, nous passons aux sculpteurs, le prin- 
cipal artiste que nous ayons à mentionner est Ambrogio da 
Milano, l'auteur du tombeau de Lorenzo Roverella, évêque de 
Ferrare, dans l'église suburbaine de Saint-Georges. On ne sait 
pas à qui le duc s'adressa pour faire élever, au milieu de la 
place qui porte maintenant le nom de l'Arioste, sa propre 
statue équestre (1490). Le sculpteur étant mort avant que son 
travail fut avancé. Hercule P' eut lidée d'utiliser le cheval 
exécuté par Léonai-d de Vinci pour une statue équestre en 
bronze de François Sforza. Le modèle de cette statue avait été 
exposé en 1493 sous un arc de triomphe au milieu de la place 
du Castello de Milan, h l'occasion des noces de Blanche-Marie 

(1) Ad. Ventlt,!, Varie ferrarese nel periodo d'Ercole I d'L'stc, p. 114-115. 



120 L'AllT FERRARAIS. 

Sforza avec Fempereur Maximilien, et on Tavait laisse là depuis 
cette époque. Après la chute de Ludovic le More, les arba- 
létriers gascons le criblèrent, dit-on, de leurs traits; mais, s'ils 
l'endommagèrent gravement, ils ne le détruisirent pas. C'était 
donc encore une œuvre enviable, en dépit des détériorations 
subies. Le 19 septembre 1501, Hercule écrivit à l'ambassadeur 
de Ferrare, Giovanni Yalla, et le chargea de demander au 
cardinal de Rouen, gouverneur de Milan, la cession du modèle 
qu'il désirait. Dans cette lettre, que M. Campori a publiée (1), 
le duc insiste sur le plaisir qu'il aurait à posséder l'œuvre de 
Léonard ; il espère bien l'obtenir, car, « comme on n'en prend 
pas soin, elle se détériore de jour en jour ^ ; dès que la négo- 
ciation sera terminée, il enverra chercher le modèle par une 
personne qui en organisera le transport avec soin et adresse, 
de manière à ne rien compromettre. Malgré toute son habileté 
diplomatique, Yalla ne put annoncer à son maître qu'il avait 
réussi dans ses démarches. Le 24 septembre, il écrivit que le 
gouverneur de Milan, très disposé, du reste, à être agréable au 
duc de Ferrare, ne voulait prendre aucune décision sans avoir 
consulté Louis XII, et il engagea le duc à faire parler au Roi 
par Bartolommeo di Cavalière, ambassadeur de Ferrare à la 
cour de France. On ignore comment les choses se passèrent. 
Toujours est-il que le modèle resta à INIilan, où il fut détruit. 
La mort d'Hercule F', le 25 janvier 1505, coupa court à l'exé- 
cution de sa statue équestre, qui eût été un des principaux 
ornements de sa capitale. 

Hercule I" avait eu huit enfants : 

1" Liicrezia, née de Lodovica Condolmieri, mariée le 25 jan- 
vier 1487 à Annibale Bentivoglio, morte à Ferrare le 
24 juin 1516. 

2" Isabelle, née d'Éléonore d'Aragon le 18 mai 117 4, mariée 
à François II Gonzague en février 1490, morte le 13 fé- 
vrier 1539. 

3" Beatrix, née d'Éléonore d'Aragon le 29 juin 1475, mariée 

(1) jSuovi Documenli per la vita di Leonatdo Ja Vinci. Mudena, 1865. — 
Gazette des Beaux-Arts, l"^' période, t. XX, p. 42. 



LIVRE PREMIER. 121 

à Ludovic le More le 18 janvier 1491, morte le 2 janvier 1497. 

à:° Alphonse r\ né d'Éléonore d'Aragon le 21 juillet 1476, 
mort le 31 octobre 1534. Il épousa en 1491 Anna Sforza qui 
mourut le 2 décembre 1497, puis en 1501 Lucrèce Borgia qui 
mourutle 24 juin 1519, et enfin peut-être, en 1534, Laura Eus- 
tochia Dianti qui mourut le 27 juin 1573. 

5° Ferra7ite on Ferdinand, né d'Eléonore d'Aragon le 19 sep- 
tembre 1477, mort le 22 février 1540. 

()" Giulio , né d'Isabella di Niccolô Arduino, demoiselle 
d'honneur d'Éléonore d'Aragon, le 13 mars 1478 ou au com- 
mencement de 1481, mort le 24 mars 1561. 

"i" Hippolyte I" , né d'Éléonore d'Aragon le 20 mars 1479, 
mort le 2 septembre 1520. 

S" Sigisfno7id, né d'Éléonore d'Aragon le 8 septembre 1480, 
mort le 9 août 1524. 



IX 



ALPHONSE f\ 
(Né le 21 juillet 1476, il régna de 1505 à 1534.) 

Dès qu'Hercule I" fut mort, Tito Strozzi, le Juge des Sages, 
se rendit avec les douze Sages au Castello pour remettre à 
Alphonse, fils ahié du prince défunt, le bâton et l'épée, insignes 
de la dignité ducale, et pour le reconnaître au nom du peuple 
comme souverain de Ferrare. Yétu d'un costume blanc, monté 
sur un cheval richement caparaçonné, le nouveau duc par- 
courut ensuite la ville, malgré la neige qui tombait abondam- 
ment. Devant lui, s'avançait Giulio Tassone, portant l'épée 
ducale, et il avait à ses côtés le cardinal Hippolyte, son frère, 
et le visdomino des Vénitiens. Derrière lui chevauchaient, au 
son des fifres, des trompettes et des tambours, les magistrats, 
les nobles et les principaux citoyens. Le cortège se dirigea 



122 L'ART F ET. RABAIS. 

enfin vers la cathédrale où eut lieu la cérémonie en usage au 
début de chaque règne. 

Alphonse avait un caractère énergique et rude, un esprit 
positif et pratique, une nature sensuelle. L'étude des lettres ne 
l'attirait pas (1). Il se complaisait au contraire dans les occu- 
pations manuelles, et c'est avec succès qu'il exerça l'art du 
tourneur, cultiva la céramique, s'appliqua à la fabrication des 
armes et de la poudre (2), ainsi qu'à la fonte des canons (3). 
Telles furent les distractions favorites de sa jeunesse. Devenu 
duc de Ferrare, il continua de s'y livrer durant les premières 
années de son règne. Les habiles artisans étaient traités par lui 
avec honneur, admis même à sa table quand il était seul, et il 
plaisantait volontiers avec eux, sans grand souci de son rang, 
voire de sa dignité (4). Prenant au sérieux, et les travaux aux- 
quels il se livrait personnellement, et ceux que l'on exécutait 
sous ses yeux, il eut toujours soin d'attirer auprès de lui les 
maîtres dont la réputation était le mieux établie. Un voyage 
qu'il fit dans les Pays-Bas, en Angleterre et en France, du 
13 avril au 8 aoiit 1504(5), eut moins pour but son plaisir 
que son instruction, et lui procura l'occasion d'étudier sur place 
l'état du commerce et de l'industrie à l'étranger (6). Alphonse 
d'Esté entreprit ce voyage en compagnie d'Antonio Costabili, 
conseiller privé du duc Hercule F", de Girolamo da Gastello, 
d'Alfonso Trotti, de Guido Blanchi et de Giovanni Giglioli, ce 
qui permet de supposer que la politique ne fut pas non plus 
étrangère aux conversations que le prince eut avec l'archiduc 

(1) Dès 1 âge de cinq ans, cependant, il eut entre les mains le livre de la syn- 
taxe latine composé par Donato et les règles de grammaire de Guarino. Quand il 
eut atteint neuf ans, on commença à lui faire lire les œuvres de Térence. II eut 
pour maître d'abord Sebastiano da Lugo, puis Jacopo Galino. 

(2) On lui attribue l'invention d'une machine hydraulique pour fabriquer de la 
poudre à canon. 

(3) « Si esercitava coHe proprie mani, r con tal genio ed assiduita che ne 
divenne poi artejice eccellentissinio . » (Fnizzi, Mernorie per la storia di Ferrara^ 
t. IV, p. 178.^ 

(4) Ibid., p. 222-223. 

(5) BuiiCKHARDT, Die Cultur der Renaissance, p. 39. 

(6) D'après Pistofilo, l'agriculture fut aussi, de sa part, l'objet d'une sérieuse 
attention. 



LIVRE PREMIER. 123 

Charles, avec Henri VII, roi crAngleterre, et avec Louis XII. Il 
eût été aussi en Espagne, si la santé très altérée de son père ne 
Teût forcé à revenir. Ce n'était pas son premier voyage. 
Comme Hercule P% il aimait h parcourir en curieux les États 
voisins du sien. 11 n'avait que seize ans, lorsqu'en I 492, peu 
après son mariage avec Anna Sforza, il visita Pavie, la Char- 
treuse, Serravalle, Tortone et Gênes, et l'on est en droit de 
penser que, dès cette époque, les œuvres des sculpteurs et des 
peintres lombards frappèrent son imagination et contribuèrent 
à former son goût (1). 

Marié d'abord à Anna Sforza, qu'il perdit au bout de six ans 
sans en avoir eu d'enfants (î), il avait épousé en quelque sorte 
malgré lui Lucrèce Borgia (3), dont la grâce et la douceur 
triomphèrent de ses appréhensions. Il lui témoigna bientôt un 
sincère attachement. Lors de la fausse couche qu'elle fit le 5 sep- 
tembre 1502, accident auquel elle faillit succomber, il ne 
quitta pour ainsi dire pas la chambre de la malade, et quand 
Lucrèce fut complètement rétablie (4), il entreprit un voyage 
à Lorette afin d'accomplir un vœu qu'il avait fait pour la gué- 
ri son de sa femme. 

Au point de vue intellectuel, la présence de la fille d'A- 
lexandre YI à Ferrare ne fut pas sans portée. Les lettrés et les 
savants trouvèrent en Lucrèce un appui et firent partie de sa 
société intime : ils se sentaient attirés vers elle par son esprit 
cultivé (5) non moins que par le charme qui lui était particu- 

(i) Ad. Vexturi, Belazioiil artistiche tra le corti ili Milano e Ferrara nel 
aecolo XV (p. 256), ànnsV ÂJ-cliivio xtoricolombardo, anno XII,fasc.II, 30 juin 1885. 

(2) Voyez plus haut, p. 85 et suiv. 

(3) Voyez plus haut, p. 95-102. 

(41 Frizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 211. — (iRixoROvirs, 
Lucrèce Borçjia, t. II, p. 97, 

(5) Voici, d'après un inventaire authenlicjue dressé en 1503, les livres rpie 
Lucrèce possédait en 1502 et en 1503, livres pourvus en f>cnéral de reliures en 
velours roi^e, en or et en argent : ini bréviaire; les sept Psaumes delà pénitence 
et d'auties prières; un ouvrajje sur parchemin avec des miniatin-es en or, intitulé 
De coppelle ala Spagnola; un recueil imprime des lettres de sainte Catherine de 
Sienne; les Epitres et les l>angiles en langue vulgaire; un livre espagnol traitant 
de matières religieuses; un recueil manuscrit de chansons espagnoles avec les 
proverbes de Domcnico Lopez ; un ouvrage imprimé ayant pour titre : VAquila 
volante; un livre imprimé intitulé : Supplément des chroni(jues, en langue vul- 



124 L'ART FEURARAIS. 

lier. Balthazar Castiglione, Ottaviano Fregoso, Aide Maniice, 
Beiiibo, Tito Strozzi et son fils Ercole excitèrent spécialement 
sa sympathie et furent ses principaux admirateurs. Bembo, 
venu à Ferrare en 1503, conçut même pour elle une véritable 
passion, dontil confia l'expression à ses vers. Le l"aoùt 1504, 
il lui dédia les Asolani, dialogue sur l'amour, auquel il joignit 
une lettre dans laquelle il célébrait les vertus de Lucrèce (1). 
En 1506, il passa à la cour de Guidobaldo duc d'Urbin, mais 
il entretint avec la duchesse de Ferrare une correspondance 
suivie. Si cette correspondance témoigne d'une tendresse per- 
sévérante, tendresse peut-être partagée, elle ne permet pas de 
supposer que Lucrèce ait manqué à ses devoirs. Dans les vers 
de Tito Strozzi et de son fils, les hommages rendus à la femme 
d'Alphonse n'ont pas moins de vivacité; leur amour cependant 
ne peut être regardé que comme purement idéal. Antonio 
Tebaldeo, Gelio Calcagnini et Giraldi ont, du reste, attesté 
les qualités morales de Lucrèce à partir de son arrivée à 
Ferrare, et l'Arioste a placé dans le temple d'honneur des 
femmes son image avec une inscription laudative (:2). 

{{aire; le Miroir de la foi, imprimé et en langue vulgaire; un Dante imprimé, 
avec commentaire; un ouvrage sur la philosophie, en langue vulgaire; un vieux 
livre intitulé : De ventura; un Donat; une Vie de Jésus-Christ en espagnol; un 
Pétrarque manuscrit, sur parchemin, de format in-12. (^Gregouovius, Lucrèce 
Borijia, t. II, p. 136.) — Un inventaire de 1516 ne mentionne que des bréviaires 
et des livres d'office magnifiquement reliés. 

ri) Aide Manuce, fixé à Venise après avoir vécu quelque temps à Ferrare 
auprès d'Hercule I" et à Carpi auprès des Pio, imprima les Asolani en 1505 et les 
adressa à Lucrèce avec une dédicace. C'est aussi à Lucrèce qu'il dédia le volume 
des poésies de Tito et d'Ercole Strozzi, imprimé en 1513 et accompagné d'une 
introduction dans laquelle il exalte les qualités de la duchesse, notamment sa 
crainte de Dieu, sa bienfaisance envers les pauvres, sa bonté pour ceux qui l'en- 
touraient et la sagacité de son jugement. (GREGonovius, Lucrèce Bore/ ia, t. II, 
p. 138, 179.) 

(2) La prima iscrizion ch' agli occhi occorre, 

Con lungo onor Lucrezia Borgia noma, 

La cui bellezza ed onestà preporre 

Debbe ail' antiqua la sua patria Roma. 

I duo che voluto han sopra se torre 

Tanto ccccllente ed onorata soma, 

Noma lo scritto : Antonio Tebaldeo, 

Ercole Strozza : un Lino, e un Orfeo. 

(Ch. XLii, st. 83.) 



LIVRE PREMIER. 125 

Plusieurs événemeuts tragiques mirent presque coup sur 
coup en émoi la cour si brillante et si raffinée de Ferrare. Le 
3 novembre 1505, le cardinal Hippolyte, frère du duc, soudoya 
des assassins pour crever les yeux de son frère naturel Giulio, 
parce que Angela Borgia, dame d'honneur de Lucrèce, que 
tous deux aimaient, avait vanté en sa présence la beauté des 
yeux de son rival. L'année suivante, Giulio, de concert avec 
son frère Ferrante, complota contre la vie d'Hippolyte et contre 
celle d Alphonse, sans réussir dans son entreprise, qui lui 
valut, ainsi qu'à son complice, une captivité longue et cruelle 
au fond des prisons du Castello (1). Deux ans plus tard, le 
G juin 1508, on trouva dans une des rues de la ville, non loin 
de l'église consacrée à saint François, Ercole Strozzi percé 
de vingt-deux coups de poignard, peut-être par ordre d'Al- 
phonse (2). u Ce terrible événement, dit M. Gregorovius, dut 
rappeler au souvenir de Lucrèce le jour où son frère le duc 
de Gandie avait été assassiné, et, de même que cette mort 
était restée un mystère impénétrable, celle de Strozzi demeura 
également inexpliquée. " 

La conspiration de Giulio et de Ferrante ne fut pas la seule 
à laquelle échappa Alphonse 1". Il y en eut une autre en 1523, 
une troisième en 1525, une quatrième en 1528, dont l'auteur, 
Girolamo Pio, fut décapité dans le jardin du Castello (25 oc- 
tobre 1528). La dernière eut lieu en 1532, et la tète du cou- 
pable fut exposée au bout d'une lance sur une des tours du 
même édifice. 

Parmi les calamités qiii signalèrent le règne d'Alphonse, la 
peste n occupe pas une des moindres places. Dans la seconde 
moitié de 1505, il mourut jusqu'à six mille personnes, entre 
autres deux lettrés ferrarais de grand renom, Battista Gua- 
rinoI"(3) et Tito Vespasiano Strozzi. Quatre mille habitants 
désertèrent la ville. De ce nombre fut Lucrèce, qui se retira à 

[l] ÎNous reviendrons sur ces faits en parlant du Castello (liv. II, ch. m}. 

(2) On trouvera plus loin le récit détaillé de ce drame, à propos du palais 
Paresclii (liv. II, ch. m). 

(3) Voyez ce que nous avons dit de lui p. 108. 



126 L'ART FERRAllAIS. 

Rovip^o, OÙ elle fit une seconde fausse couche. On ferma l'Uni- 
versité, et les tribunaux cessèrent de siéger. L'épidémie avait 
été précédée d'une disette, dont le duc s'efforça d'atténuer les 
effets en se procurant au dehors du blé qu'il fit distribuer aux 
plus nécessiteux. En 1528, la peste éclata de nouveau avec 
plus d'intensité encore et prit comme victime de marque le 
célèbre jurisconsulte Giacopino Riminaldi. A cette époque, la 
Commune salaria un médecin espagnol, Alessandro Castagno, 
qui prétendait avoir inventé une huile très efficace contre le 
mal régnant. Elle lui accorda dix lire par mois et lui concéda la 
jouissance des produits du Boschetto dans l'île de Saint-Sébastien . 

Quelques années après (30 décembre 1532), un incendie 
détruisit en grande partie l'ancien palais des Este, celui où 
siège à présent la municipalité. Le feu avait pris dans une 
boutique sous la loggia construite en 1503. Il consuma, au- 
dessus de cette loggia, la salle dans laquelle on avait établi une 
scène pour la représentation des comédies de l'Arioste (1). 
L'illustre poète en fut fort affligé. Déjà malade au moment où 
il vit son cher théâtre anéanti, il mourut le G juin 1533 dans 
la modeste et jolie maison qu'il s'était fait construire et que 
l'on visite toujours avec intérêt. — Un autre incendie, en 
1512, avait gravement endommagé l'intérieur du palais délia 
lia g iQ ne. 

Lorsque Alphonse I" succéda à son père, Ferrare jouissait 
dune paix profonde. Mais on ne tarda pas à voir que cet heu- 
reux état ne durerait pas longtemps. L'ambition de Venise, 
non encore pleinement assouvie, était toujours menaçante, et 
Jules II avait déjà entrepris de rendre à l'Église tout ce qu'elle 
avait jadis possédé. Après avoir repris les places qui étaient 
au pouvoir de César Borgia, il enleva Pérouse aux Baglioni et 
assiégea Bologne (2), où il entra le 2 novembre 1506, tandis 



(1) Fmzzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 318. 

(2) Connue vassal du Saint-Siè{;e, le duc de Ferrare fut ohlip,é, pendant le siège 
de Boloj-ne, de conduire au camp du Pape quinze cents hommes d'armes et de 
contribuer ainsi à la chute de Bentivoj;lio, dont un des hls, Annibal, était son 
beau-frère. 



LIVRE PREMIER. 127 

que Giovanni Bentivoglio se réfugiait à Milan avec une partie 
de sa famille (1). Alphonse d'Esté n'avait-il pas lieu de craindre 
pour lui-même? Sa situation précaire lui imposait une extrême 
prudence. Ne pas irriter le plus irritable des pontifes lui parut 
la première des nécessités. Aussi n'osa-t-il pas refuser son con- 
cours à Jules II, qui se préparait à conquérir Ravenne sur les 
Vénitiens et à s'emparer de plusieurs villes dans la Romagne. 
Il accéda à la ligue de Cambrai, formée contre la République 
le 10 décembre 1508 par le Pape, le roi de Naples, le 
roi de France et l'Empereur, espérant, du reste, d'après les 
promesses qui lui étaient faites, que, pour prix de son con- 
cours, il recouvrerait la Polésine de Rovigo et serait à tout 
jamais débarrassé du visdonn'no vénitien. Afin d'obtenir son 
assentiment, le Pape, dés le 3 mai 1509, lui avait envoyé la 
rose d'or par l'intermédiaire de Beltrame Costabili , évéque 
d'Adria et ambassadeur du duc auprès du Saint-Siège; le 
19 avril, il le proclama gonfalonier de l'Église, et, le 26, Cos- 
tabili remit h son maître l'étendard pontifical dans la cathé- 
drale de Ferrare. Quelles rudes épreuves Alphonse P' se fût 
épargnées si, se retranchant dans la neutralité, il n'eût pas 
affronté les luttes auxquelles on le convia, sauf à l'aban- 
donner plus tard ! Ces épreuves, du moins, ne furent pas sans 
gloire et lui fournirent l'occasion de montrer, avec sa rare 
énergie, ses talents militaires. 

Pendant les guerres dont il va être question, le fils d'Her- 
cule I" acquit une grande célébrité par son artillerie, à laquelle 
il dut souvent la victoire. Le Grand Diable et le Tremblement 
de terre, deux canons d'une dimension extraordinaire qui 
jetèrent maintes fois la terreur parmi ses ennemis, avaient été 
fondus par lui. La Giidia n'inspira pas moins d'épouvante : 
c'était une énorme coulevrine, faite avec les débris de la 
statue colossale en bronze du pape Jules II, statue dont Michel- 
Ange était l'auteur et que le peuple avait brisée le M) décembre 

(1) Les iils de Bentivoglio passèrent par Forrarc : ils lojjèrent à l'aiihcrge de 
l'Ange, où mourut en 1538 Giovanni Antonio Licinio, dit le l'oic/enone, et par- 
tirent au bout de trois jours. 



128 L'ART FEURAllAIS. 

1511(1). Giacomo di Guido fut le fondeur de la grosse artil- 
lerie d'Alphonse I". Il fut chargé aussi de faire une cloche 
pour le campanile de la cathédrale ; mais le son de cette cloche 
n'étant pas harmonieux, le duc voulut qu'elle fût refaite et mit 
la main à l'œuvre (2). 

Au début des hostilités, Alphonse \" s'empara de la Polésine 
de Rovigo, mais il ne put la garder, et les Vénitiens, après lui 
avoir enlevé Comacchio, s'avancèrent avec leurs vaisseaux jus- 
qu'à Francolino. A la suite de plusieurs attaques inutiles, le 
duc, à qui le Pape, Bologne et la France avaient envoyé quel- 
ques renforts, remporta un brillant succès : trois ou quatre 
mille de ses ennemis furent tués ou noyés ; il coula plusieurs 
navires, fit de nombreux prisonniers, prit soixante bannières, 
se rendit maître de treize galères et rentra en triomphateur à 
Ferrare. « Les instruments de musique, les cloches, les salves 
d'artillerie, les vivats, les applaudissements du peuple rem- 
plirent l'air de bruit et de joie (3). » Un imposant cortège se 
rendit dans la cathédrale, où l'on suspendit aux murailles les 
proues des navires capturés (4), et un service d'actions de 
grâces fut célébré en grande pompe. L'allégresse publique ne 
dura guère. Venise, en effet, tenta de détacher Jules II de la 
ligue de Cambrai en lui offrant tout ce qu'il convoitait, et le Pape, 
qui ne voulait ni trop affaiblir la seule puissance capable de 
repousser les attaques des Ottomans, ni laisser le roi de France 
et l'empereur d'Allemagne s'étendre en Italie, conclut séparé- 
ment la paix avec la République à l'insu de ses confédérés, le 
24. février 1510. S'il stipula en faveur d'Alphonse la liberté de 
la navigation dans l'Adriatique, la suppression du tribunal 
du vùdomino à Ferrare et l'abolition des pactes qui avaient 
amené de si fréquents conflits entre les Vénitiens et les Ferra- 
rais, il n'exigea pas la restitution de la Polésine, restitution 



(1) Nous reparlerons plus loin de la Giulia, à propos du Castello (liv. 11, 
ch. m). 

(2) L.-N. CiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara^ t. I, p. 110. 

(3) Fmzzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV% p. 242. 

(4) Elles restèrent là jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. 



LIVRE PREMIER. 129 

formellement promise au duc et méritée d'ailleurs par les ser- 
vices rendus à la ligue. 

Alphonse d'Esté continua de faire cause commune avec ses 
alliés. Conquise en commun, la Polésine lui fut remise. Sur 
ces entrefaites, le Pape lui enjoignit de cesser toute hostilité 
contre les Vénitiens et de se séparer des Français qu'il voulait 
chasser de l'Italie. C'est en vain que les ambassadeurs ferra- 
rais cherchèrent à démontrer au Pontife que l'honneur forçait 
leur maître à teyir ses engagements envers ceux qui l'avaient 
si fidèlement soutenu; Jules II se montra inflexible, excom- 
munia Alphonse, le déclara déchu de tous ses fiefs relevant du 
Saint-Siège (9 août 1510) (1), et, en même temps, gagna le 
roi d'Aragon par l'investiture du royaume de Naples. Les Véni- 
tiens reprirent la Polésine. Alphonse perdit aussi Modène (2) 
et Reggio, et fut un instant menacé jusque dans sa capitale, 
où tous les citoyens, rivalisant de patriotisme, travaillèrent 
jour et nuit à rendre les remparts inexpugnables. Sur divers 
points du territoire, plusieurs brillants faits d'armes rehaus- 
sèrent encore le duc dans l'estime des troupes (3). Uni à Gaston 
de Foix pour assiéger Ravenne, il dirigea avec tant d'habileté 
sa puissante artillerie, qu'il força l'ennemi à sortir de la place 
et à se battre en rase campagne. La mêlée fut terrible (4); 

(i) C'est vers cette époque que semblent avoir été faites les deux médailles de 
Jules II attribuées à Francesco Francia, et au revers desquelles on lit : « Contra 
stimulum ne calcitres » , paroles menaçantes, à l'adresse du duc Alphonse. 
(Armand, Les médailleurs italiens, t. III, p. 31.) 

(2) Réclamée par l'Empereur, qui de longue date en était regardé comme le 
suzerain, Modène fut remise à ses représentants sous la condition qu'elle ne 
serait pas rendue à Alphonse. 

(3) En 1511, Alphonse I" eut auprès de lui comme « maître de l'artillerie » le 
Ferrarais Sebastiano Barbazza de' Buonmartini da Mon^e/Zce, ingénieur militaire, 
qualifié de « strenuus vir » dans divers actes parvenus jusqu'à nous. Le duc s'atta- 
cha tellement à Barbazza qu'il l'associait à ses opérations militaires et en fit son 
familier. En 1527, il le chargea d'agrandir et de fortifier Modène. L'année sui- 
vante, il lui permit de se mettre au service des Florentins. Arrivé à Florence le 
il octobre 1528, Barbazza examina la situation de la ville et fournit un dessin à 
la Seigneurie, qui se déclara très satisfaite, et qui, pour témoigner de sa gratitude, 
donna à l'ingénieur du duc de Ferrare cent florins d'or, sans compter les frais 
d'entretien de quatre hommes et de quatre chevaux. Barbazza s'occupa souvent 
des murs de Ferrare. Daniele Fini lui a dédié deux poésies. 

(4) Alphonse se servit de deux grands chevaux habitués à renverser les enne- 

I. 9 



130 L'ART FEUUAUAIS. 

Gaston de Foix y périt; mais la victoire à laquelle Alphonse 
d'Esté contribua, comme soldat autant que comme capitaine, 
fut tout à fait décisive (11 avril 1512) (1), et Ravenne ouvrit 
ses portes aux assiégeants. 

Cet éclatant succès ne termina pas la guerre. Pendant que 
Louis XII concentrait toutes ses troupes dans le Milanais, 
Alphonse accrut les fortifications de Ferrare et fit creuser de 
nouveaux fossés sous la direction de l'ingénieur Gasparo da 
Corle. Tout entier à la défense de ses États, il supprima les 
dépenses de luxe à la cour, vendit sa vaisselle d'argent à 
laquelle il substitua des assiettes et des plats en faïence pro- 
venant de la fabrique ducale, et engagea jusqu'aux médailles 
antiques de ses collections (2) et aux bijoux de Lucrèce Borgia. 
La situation devint plus critique qu'elle ne l'avait jamais été, 
après que les Français, dépouillés de Milan et de Gênes, 
eurent quitté l'Italie (3). Pressé d'un côté par les armées pon- 
tificales et de l'autre par celles de Venise, il paraissait voué à 
une ruine inévitable, quand Fabrizio Colonna, qu'il avait fait 
prisonnier à la bataille de Ravenne, et qu'il avait traité dans 
le palais ducal comme un prince du sang, offrit sa médiation 
et lui procura un sauf-conduit de Jules II, dont Alphonse 
d'Aragon se porta garant. Les pourparlers entamés à Rome ne 
purent amener une entente, le Pape exigeant la dévolution de 
Ferrare au Saint-Siège et n'offrant qu'une compensation déri- 
soire. Alphonse n'aurait pu même sortir de Rome, d'où le 
Pape ne lui permettait pas de partir, si les Colonna ne l'avaient 

mis à coups de ruades. Quand ces chevaux luuururent, le duc fit peindre leurs 
portraits. 

(i) Apres la bataille de Ravenne, Alphonse adopta comme emblème une gre- 
nade lançant du feu dans trois directions, par allusion à son artillerie qui attaqua 
de trois côtés à la fois le camp ennemi. 

(2) Il mit en dépôt chez Jacomo d'Ambrogio, banquier de Vérone, deux mille 
huit cent quatre-vingt-trois pièces, contre lesquelles on lui versa quatre cent cin- 
quante lire; mais il les dégagea dès que les circonstances le lui permirent, et, de 
plus, il en acquit trois cent soixante-cinq nouvelles par l'intermédiaire de 
Vincenzo Mosti (1513). 

(3) C'est à cette époque que, Bologne s'étant rendue au Pape (10 juin 1512), 
les Bentivoglio, chassés pour la seconde fois de leurs Etats, s'installèrent détiniti- 
vement à Ferrare. 



LIVRE PREMIEll. 131 

aidé à s'évader (1) . Travesti tantôt en chasseur, tantôt en 
domestique, tantôt en moine, il ne parvint qu'à grand'peine 
à regagner sa capitale (14 octobre 1512). Aussitôt, Jules II or- 
donna à son neveu François-Marie délia Rovere, duc d'Urbin, 
et au vice-roi de Naples Cardona qui se trouvait à Milan, de 
fondre sur Ferrare (2) ; mais Prospero Golonna retint Cardona, 
à qui Alphonse d'Aragon, irrité de ce que le Pape n'eût pas 
tenu compte du sauf-conduit accordé sous sa propre respon- 
sabilité, défendit d'agir (3), et l'hiver entrava les opérations 
du duc d'Urbin. La mort de Jules II (21 février 1513) laissa 
enfin respirer Alphonse d'Esté. 

Dès que l'élection de Léon X fut connue, le duc de Ferrare 
envoya plusieurs ambassadeurs à Rome pour rendre hommap^e 
au nouveau pape, qui leva l'interdit dont Ferrare avait été 
frappée et qui manifesta le désir de voir Alphonse d'Esté à 
son couronnement. Dans cette solennité (11 avril 1513), 
Alphonse porta l'étendard de l'Église comme gonfalonier. 
Bientôt même le Souverain Pontife, non content d'avoir an- 
nulé toutes les décisions de Jules II à l'égard du duché de 
Ferrare, déclara qu'il prenait sous la protection apostolique 
le duc et ses successeurs, et promit de lui restituer au bout 
de cinq mois Reggio et Modène. Cette bienveillance cachait 
plus d'une arrière-pensée. Alphonse ne recouvra pas Modène 
et Reggio à l'expiration du délai convenu. Afin de se concilier 
LéonX, il hébergea durant trois jours quatorze mille Suisses 
et Allemands qui marchaient contre le duc d'Urbin François- 
Marie délia Rovere, que le Pape voulait dépouiller au profit 
de son propre neveu, Laurent de Médicis, fils de Pierre de 

(1) Sur le séjour d'Alphonse d'Esté à Rouie sous Jules II, M. Julian Klatzko 
a donné de très intéressants détails. Voyez Eoine et la Renaissance, dans la 
Revue des Deux Mondes du 1" avril 1896, p. 560-562. 

(2) Alphonse n'ignorait rien des desseins formés contre lui. 11 en était informé 
par (juciipies personnes qu'il pensionnait secrètement et (jui étaient au service du 
Pape. 

(3) Deux anneaux ornés de pierres précieuses, Itm dunné au vice-roi de 
Naples, l'autre au duc de Ti-ajetto, ne furent pas non jjlus .-aus influence sur les 
résolutions favorables au duc de Ferrare. Laissant derrière lui les Etats des 
princes d'Esté, Cardona se dirijjca vers Florence afin dy rétablir les Médicis. 



132 L'ART FERRARAIS. 

Médicis et d'Alfonsina Orsini, et le 1-4 novembre 1518 il se 
rendit à Paris pour intéresser Louis XII à ses revendica- 
tions (1). 

Quand il revint à Ferrare (20 février 1519), il trouva Lu- 
crèce Borgia très souffrante. Elle était grosse et approchait 
du moment de sa délivrance. Le 14 juin, elle accoucha d'un 
enfant mort. L'aggravation rapide de son état ne lui laissant 
aucune espérance, elle écrivit le 22 à Léon X une lettre d'une 
simplicité touchante, qui se termine par ces mots : « Notre 
« très clément Créateur m'a accordé par une faveur insigne de 
u savoir que je touche à ma fin et que sous peu j'aurai cessé 
« de vivre, non sans avoir reçu les saints sacrements de l'Église. 
« Arrivée à ce point, je me suis rappelé en chrétienne, quoique 
u pécheresse, de demander à Votre Béatitude qu'elle daigne 
u puiser dans sa bonté au trésor spirituel, afin de pouvoir 
" offrir quelque soulagement à mon âme par sa sainte béné- 
« diction. Je l'en supplie dévotement et je recommande à sa 
a sainte grâce mon époux et mes enfants qui sont tous les 
u serviteurs de Votre Sainteté. " Lucrèce mourut en présence 
d'Alphonse pendant la nuit du 24 juin et fut ensevelie, comme 
Éléonore d'Aragon, dans le couvent des Sœurs du Corpus Do- 
mini, qu'elle avait toujours affectionné (2). 

Lucrèce Borgia était devenue, dit M. Gregorovius, » une 
bonne et fervente catholique au point de vue de la religion 

(1) Dès 1516, Bonauentuia Pistojïlo, secrétaire d'Alphonse l", s'était rendu à 
Amboise auprès du roi de France et avait tâché de le gagner à son maître avant 
l'arrivée de Giacomo Latino, chargé par Léon X d'une mission en sens inverse. 

(2) C'est aussi en 1519 que moururent Beltrame Costabili, ambassadeur de 
Ferrare à Rome (il fut enseveli dans cette dernière ville à Sainte-Marie du 
Peuple), Fino Fini et l'empereur Maximilien. Fino Fini, né en 1431 à Ariane 
dans le diocèse d'Adria qui faisait partie du territoire de Ferrare, fut d'abord 
notaire. Il eut ensuite la haute main dans la couqjtabilité de la Chambre ducale 
pendant près de soixante ans (1458-1519), juscju'au jour de sa mort, ce qui ne 
l'empêcha pas de cultiver le latin, le grec, l'hébreu, et de s'adonner à la théo- 
logie. 11 employa le peu de loisirs que lui laissaient ses fonctions à écrire un 
ouvrage intitulé : " In Judœos flagellum, ex sacris Scripturis excerptum « , 
auquel il travailla pendant quatorze ans, même les jours de fête. Cet ouvrage était 
destiné à combattre l'erreur des Juifs au profit de la foi chrétienne. Daniello, un 
de ses fils, le publia en 1539 et le dédia au duc Hercule II. Fino Fini avait 
quatre-vingt-six ans et onze mois quand la mort le frappa. 



LIVRE PREMIER. 133 

de son époque (1) «. Ses pratiques de dévotion '< étaient en 
rapport logique avec son passé et avec les vicissitudes qu'elle 
avait subies. Il était impossible que le souvenir de tous les excès 
et de tous les crimes commis par ses proches, comme celui de 
ses propres fautes, cessât jamais de tourmenter son âme (2). ^ 
La mort de Lucrèce inspira des regrets universels. Par son 
affabilité, par sa charité, la seconde femme d'Alphonse F"" 
avait depuis longtemps conquis l'affection des Ferrarais. Les 
malheureux avaient en tout temps, mais surtout quand la 
guerre eut amené l'augmentation du prix des denrées, trouvé 
auprès d'elle accueil et protection (3). On n'avait pas non plus 
oublié qu'au milieu des calamités de la patrie elle n'avait pas 
reculé devant les sacrifices personnels pour suppléer à l'épui- 
sement des finances, qu'elle s'était privée de ses joyaux et les 
avait mis en gage, renonçant, comme Paul Jove le rapporte, à 
la pompe et aux vanités mondaines qui l'avaient entourée 
depuis son enfance. On se rappelait aussi qu'en l'absence du 
duc elle avait exercé plusieurs fois le pouvoir avec prudence 
et sagesse. Les Juifs ayant été maltraités en 1506, elle édicta 
une loi en leur faveur et ordonna de punir sévèrement les cou- 
pables. Pendant la guerre, en 1512, les encouragements 
qu'elle donna aux chevaliers français et à leurs compagnons 
d'armes dans sa capitale redoublèrent leur zèle pour le service 
d Alphonse F'. « La bonne duchesse, qui étoit une perle en ce 
monde, dit le biographe de Bayard, fit aux Français un mer- 
veilleux accueil et tous les jours leur faisoit festins et bancquets 
à la mode Dytalie tant beaulx que merveilles. Bien ose dire 
que de son temps, ne devant, ne s'est point trouvé de plus 
triomphante princesse, car elle étoit belle, bonne, douce et 
courtoise à toutes gens, et rien n'est plus sûr que, quoique son 
mari fût un prince sage et vaillant, ladite dame lui a rendu de 
bons et grands services par sa gracieuseté (4). » 

(1) Lucrèce Borc/ia, t. II, p. 170. 

(2) Ihid., (. II, p. 195-196. 

(3) Ibid., t. II, p. 195. 

(4) Le loyal serviteur, histoire du bon chevalier) le seigneur de Bayard, cli. xliv. 



134 L'AFvT FRRRARAIS. 

Dans la famille même du duc, Lucrèce avait triomphé de 
toutes les préventions, Isabelle d'Esté, qui d'abord en avait 
eu plus que personne, ne tarda pas à y renoncer (1). Une let- 
tre de Giovanni Gonzague, écrite de Ferrare au marquis Fré- 
déric Gonzague (2), son neveu, confirme hautement tous les 
autres témoignages. « La mort de Lucrèce, écrit-il, a causé 
beaucoup de chagrin dans toute la ville, et Sa Grandeur ducale 
a surtout manifesté une douleur extrême. Ici l'on dit mer- 
veille de sa vie : il y avait dix ans peut-être qu'elle portait un 
cilice ; depuis deux ans elle se confessait tous les jours et com- 
muniait chaque mois trois ou quatre fois (3). » 

Lucrèce laissa quatre enfants : Hercule, né le 4 avril 1508 ; 
Hippolyie^ né le 25 août 1509 ; Éléonore, née le 3 juillet I5I5 
(elle se ht religieuse au monastère du Corpus Domini et mou- 
rut le 15 juillet 1575); enfin François, né le ["novembre 1510 
(il fut marquis de Massa Lombarda et mourut le 22 février 
1578). 

« Les rapports de Lucrèce avec son mari, dit M. Gregoro- 
vius, s'ils ne furent pas fondés sur l'amour et s'ils ne prirent 
pas un caractère passionné, revêtirent du moins, à ce qu'il 
semble, des formes de plus en plus flatteuses pour elle... 
Alphonse se voyait avec satisfaction père d'enfants qui étaient 
ses héritiers légitimes. Il allait à ses plaisirs particuliers, mais 
il éprouvait un vif contentement à constater le respect, et 
l'admiration dont sa femme était l'objet. Si les mêmes hom- 
mages avaient été offerts jadis h sa jeunesse et à sa beauté, ils 
étaient maintenant provoqués par ses vertus (4). " 

Nous avons vu que Lucrèce Borgia manifesta pour les lettres 

(1) Gregorovius, Lucrèce Borgia^ t. II, p. 64. — Quelques lettres de Mario 
Equicola à Isabelle d'Esté attestent cependant, comme l'a fait observer M. Ales- 
sandro Luzio, que l'antipathie de celle-ci à l'égard de Lucrèce Borgia ne disparut 
jamais complètement, qu'il y eut de part et d'autre une sorte de rivalité, et que 
Lucrèce eut plus d'une fois à se plaindre de la froideur d'Isabelle. {I preceUori 
d'Isabella d'Esté. Ancona, Morelli, 188T, p. 41-42.) 

(2) Frédéric fut élevé à la dignité de duc de Mantoue par Charles-Quint 
en 1530. 

(3) Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 229. 

(4) Ibid., t. II, p. 199. 



LIVRE PREMIER. 135 

un goût prononcé. Pour les œuvres d'art, elle n'éprouva pas 
un penchant aussi vif. Elle avait cependant dans son salon un 
Cupidon en marbre que chanta Ercole Strozzi. Un inventaire 
de 15 16 (1) mentionne également chez elle un tableau deJacomo 
Panizato, pourvu d'un cadre sculpté par maître Bei-nardino, et 
deux figures de femmes peintes d'après nature par Jacomo 
Palma. Elle possédait, en outre, des bijoux, des médailles et 
des émaux. 

Il n'y avait pas longtemps que Lucrèce avait cessé de vivre, 
quand les plus graves préoccupations envahirent de nouveau 
l'esprit du duc de Ferrare. Deux coups de main tentés contre 
sa capitale à l'instigation de Léon X l'avertirent des dangers 
qui le menaçaient. Informé d'un accord conclu h ses dépens 
entre le Pape et Charles-Quint, il crut n'avoir plus aucun mé- 
nagement à garder et entreprit de conquérir les villes qui 
avaient appartenu à sa maison. Il fut excommunié (1521), et 
Ferrare fut frappée d'interdit. En arrachant Parme et Plai- 
sance aux Français, le Souverain Pontife rendit bientôt tout 
à fait critique la situation d'Alphonse. Cette fois encore le duc 
dut son salut à la mort de son ennemi (5 janvier 1522). Il 
éprouva une telle joie, qu'il fit frapper cinq monnaies d'argent 
et une monnaie de cuivre en souvenir de l'événement qui avait 
mis fin à ses anxiétés. 

Le pontificat d'Adrien VI (1522-1523) amena pour lui un 
peu de répit. Sur les instances du duc et de ses ambassa- 
deurs (2), l'interdit fut suspendu, puis levé, et la confirmation 
de l'investiture fut accordée, à la condition que Ferrare fourni- 
rait chaque année au Pape cent soldats à cheval dont elle paye- 
rait l'entretien. QuanthModène et à Reggio, on promit au duc 
de les lui rendre, mais dans un avenir indéterminé. 

(1) Raccolta di catalughi cd invcntarii di (juadri, statue, disccjui, bronzi, 
dorerie, smalti, medaglie, uvori, etc., dal sccolo XV al secolo XIX, per cura di 
Giuseppe Campori. Moclena, 1870. 

(2) Hercule, âgé de quatorze ans, prononça dans le consistoire, devant le Sou- 
verain Pontife, un discours en latin, où il défendit la cause d'Alphonse I"^ son père. 
Il fut très affectueusement accueilli par Adrien VI. Son retour à Ferrare eut 
lieu le 31 octobre 1522. 



136 L'ART FERRARAIS. 

Avec l'avènement de Clément VII, les complications et les 
périls reparurent pour la maison d'Esté. Entouré d'ennemis 
dont la politique était ondoyante et féconde en surprises, 
Alphonse I" se conduisit selon que le lui conseillaient les cir- 
constances et suivit tour à tour le parti de la France et celui 
de l'Empire, échappant aux pièges de la destinée tantôt par 
sa valeur et son habileté militaire, tantôt par la ruse et la cor- 
ruption, A François P', il prêta soixante-quinze mille écus 
d'or, et lui envoya en Lombardie douze canons; mais, après 
la bataille de Pavie, bataille où François P' fut fait prisonnier 
(1525), il rétablit l'équilibre dans les manifestations de ses 
sympathies en prêtant pour un an à l'Empereur cinquante mille 
ducats, qu'il promit de ne pas réclamer s'il était réintégré 
dans ses fiefs impériaux. Quoiqu'il ne possédât qu'un État 
secondaire, on attachait du prix à son alliance et à son con- 
cours. Lorsque l'extension inquiétante des prétentions de 
Charles-Quint eut suscité contre ce prince la ligue de Cognac 
dans laquelle entrèrent Clément YII, les Vénitiens, la Républi- 
que de Florence, le duc de Milan et le roi de France (22 mai 
1526), de part et d'autre on lui offrit le commandement géné- 
ral des armées. A cette offre, l'Empereur ajouta l'engagement 
d'unir sa fille naturelle, Marguerite, à Hercule, fils aîné du duc 
de Ferrare, tandis que la ligue proposait pour Hercule la main 
de Catherine de Médicis. Alphonse se déclara en faveur de 
Charles-Quint. Son artillerie et ses subsides permirent à Geor- 
ges Fronsberg, qui amenait d'Allemagne des renforts, de pas- 
ser le Pô malgré les troupes pontificales et de rejoindre les 
Impériaux. Guichardin raconte que ce fut Alphonse qui, afin 
d'éloigner de son territoire le flot de la soldatesque, excita le 
connétable de Bourbon à marcher contre Rome. S'il n'en 
donna pas le conseil, il encouragea du moins indirectement 
l'expédition qui aboutit au sac de Rome (1527). La même 
année (15 novembre), il se vit dans la nécessité d'adhérer à la 
ligue, qui le menaçait de la guerre s'il ne lui prêtait pas son 
appui; mais il prit à témoin l'ambassadeur de Charles-Quint 
qu'il cédait à la force des circonstances, car, faute de secours. 



LIVRE PREMIER. 13T 

sa perte était certaine. Il promit de fournir à ses nouveaux 
alliés cent cuirasses et six mille écus par mois pendant six 
mois, et le mariage d'Hercule avec Renée, fille de Louis XII, 
fut décidé (I). 

Pendant l'année 1528, la guerre sévit dans toute l'Italie; 
mais en 1529 Clément VII et Charles-Quint se réconcilièrent 
et se donnèrent rendez-vous à Bologne pour rendre la paix 
à la Péninsule. Alphonse d'Esté avait repris Reggio au début 
du règne de Clément VII et Modène après le sac de Rome, 
sans obtenir que ses droits sur ces villes fussent reconnus. 
Durant plusieurs jours, il y traita magnifiquement l'Empereur, 
qui lui promit ses bons offices auprès du Pape. Aux deux sou- 
verains réunis à Bologne, il envoya ensuite des poissons, des 
volatiles, des quadrupèdes et autres comestibles, et fut enfin 
admis à plaider sa cause devant eux. Clément VII consentit à 

(1) Hercule partit avec une suite non>hreuse dont faisait partie Musa Antonio 
Brasavola, célèbre médecin ferrarais. 11 avait alors vinjjt ans et possédait toutes 
les firàces d'un chevalier accompli. Il y eut en son honneur des bals à Saint-Ger- 
main et des chasses à Fontainebleau, Le mariage eut lieu à Paris dans la Sainte- 
Chapelle (28 juin 1528), et Clément Marot composa pour la circonstance un 
chant nuptial. Le duc Alphonse envoya à Renée des joyaux valant cent mille 
écus d'or. Quant à François I", il fit entrer dans la dot de la fille de Louis XII 
et d'Anne de Bretaf[ne le duché de Chartres, ainsi que les villes de Montargis et 
de Gisors. Les nouveaux époux restèrent quelque temps en France, à cause de la 
peste qui régnait à Ferrare. Brasavola visita l'Université, dont les registres por- 
taient les noms de Dante et de Boccace, et il y soutint une série de controverses 
sur cent conclusions, sorte de tournoi intellectuel qui le couvrit de gloire. En 
défendant Galien, il ne recueillit pas moins d'applaudissements. François I" se 
fit soigner par lui, le combla de présents, l'autorisa à intercaler le lis d'or dans 
ses armes et le nomma chevalier de Saint-]Mic'hel. Hercule et sa femme ne quit- 
tèrent Paris que le 16 septembre 1528. Ils passèrent par Lyon, Turin, Parme, 
Reggio et Modène, et s'arrêtèrent dans le palais du Belvédère (30 novembre), 
avant d'entrer pompeusement à Ferrare, où, sur l'ordre du duc, les citoyens 
avaient quitté leurs habits de deuil et repris leurs occupations. La future 
duchesse, née en 1509, avait dix-neuf ans. Si elle ne charmait pas les yeux par 
sa beauté, « elle faisait assez paraître, dit Muratori, par les grâces de son esprit 
et l'élévation de son caractère, le noble sang qui courait dans ses veines « . Pour 
célébrer son arrivée, plusieurs couiédies de l'Arioste furent représentées, sous la 
direction du poète lui-même, sur le théâtre construit dans le palais contigu au 
Castello, et le prince François, un des fils d'Alphonse I'^'', récita le prologue de la 
Lena. (Frizzi, Mcm. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 304-305, 307. — Jules 
Bonnet, Un mariarje sous François /''", dans la Revue chrétienne, année 1875, 
p. 292-306 et 359-375. — Erneslo Masi, / Burlamacchi e cli alcuni doeumenti 
intorno a Renata d'Esté duchessa di Ferrara. Bologne, 1876, p. 125-129.) 



138 L'ART FERRARAIS. 

accepter Charles-Quint comme arbitre entre lui et le duc de 
Ferrare, à la condition que ^lodène serait remise en dépôt 
aux mains de l'Empereur, clause qui fut exécutée. En 1531 
(23 avril), Charles-Quint rendit sa décision. Alphonse d'Esté 
devait demander pardon au Pape, payer pour le duché de Fer- 
rare une redevance annuelle de sept mille ducats d'or, au lieu 
de la faible redevance à laquelle Alexandre VI avait consenti, 
recevoir une nouvelle investiture moyennant cent mille ducats, 
jusqu'au payement desquels l'Empereur garderait Modène. 
Clément VU, toujours implacable à l'égard d'Alphonse I", 
refusa son adhésion à cet arbitrage. Il menaça de nouveau 
l'indépendance de Ferrare, mais recula devant les formidables 
préparatifs du duc. Charles-Quint, voyant qu'Alphonse I" 
s'était soumis de bonne foi à la sentence qu'il avait formulée, 
ordonna de lui rendre Modène (1). En février 1533, au con- 

(1) Pour faire oublier sa longue fidélité à la France et se concilier la bienveil- 
lance de Charles-Quintj Alphonse I" avait recommande h Jacopo Alvarotli et à 
Matteo Casella, ses ambassadeurs, de ne rien négliger pour gagner les bonnes 
grâces de François Covos, secrétaire intime de l'Empereur, par les mains de qui 
passaient toutes les affaires concernant l'Italie. Dans une entrevue qui eut lieu le 
9 janvier 1533, Govos amena la conversation sur les principaux tableaux du duc 
de Ferrare, notamment sur les portraits du duc et de Gliarles-Quint par Titien, 
portraits dont Titien lui-même lui avait plusieurs fois parlé. Avec un sans-gêne 
que lui inspirait sa haute situation, il exprima le désir qu'on lui donnât, pour les 
emporter en Espagne, ces deux portraits, auxquels on pourrait joindre celui d'Her- 
cule, fils aîné d'Alphonse I". Ce désir ressemblait singulièrement à un ordre. A 
peine le duc en fut-il Informé que, refoulant son orgueil habituel, il offrit à 
Covos de faire un choix parmi ses peintures, lui proposant de s'en rapporter au 
goîit de Titien. Une liste de tableaux accompagnait cette lettre. Covos remarqua 
que le portrait d'Alphonse n'y figurait point ; or, c'était là, déclara-t-il, ce à quoi 
il tenait par-dessus tout. Les ambassadeurs de Ferrare eurent beau lui représenter 
que ce portrait, exécuté de longue date, ne reproduisait plus la physionomie 
actuelle du prince, et que mieux vaudrait en exécuter un autre, il tint bon, et se 
décida, en outre, d'après les conseils de Titien, pour une Judith, un S. Michel 
et une Madone. Ces trois derniers tableaux devaient être expédiés à Gènes ; quant 
au portrait du duc, c'est à Bologne qu'il fallait l'envoyer, afin que l'Empereur 
pût l'admirer sans retard. Sept jours s'ctant passés sans que rien arrivât, l'impa- 
tient Covos s'en plaignit à Alvarotti et à Casella. Enfin le 23 janvier le portrait 
si ardemment attendu fut remis au secrétaire impérial avec une lettre dans laquelle 
Alphonse d'Esté offrait à celui-ci de le servir en toutes choses. En exprimant sa 
gratitude aux représentants du duc, Covos daigna leur dire que si les collections 
du prince renfermaient encore quelques objets à sa convenance, il ne manquerait 
pas de les demander. Peu de jours après, il rencontra Casella et lui apprit que le 
portrait du duc était placé dans la chambre de l'Empereur. « Qu'en dirait le Pape 



LIVRE PREMIER. 139 

grès de Bologne, le Pape, l'Empereur, le roi de Hongrie, le 
duc de Milan, les Génois, les Lucquois et les Siennois formèrent 
une ligue pour garantir le repos de l'Italie. Le duc de Ferrare 
ne consentit à en faire partie qu'après que le Pape, pressé par 
Charles-Quint, se fut engagé à ne rien tenter contre lui pen- 
dant dix-huit mois, et il promit de fournir dix mille ducats en 
cas de guerre. Les dix-huit mois de tranquillité sur lesquels 
Alphonse pouvait compter approchaient de leur fin, lorsqu'au 
mois de juillet 1534 mourut Clément VII, dont le successeur, 
Paul III (Alexandre Farnèse), était favorable au duc de Ferrare. 
Alphonse I" suivit de près Clément VII dans l'autre vie (1) : 
il mourut le 31 octobre 1534, à l'âge de cinquante-huit 
ans (2), laissant h son successeur les États de la maison d'Esté, 
après de nombreuses péripéties, tels qu'il les avait reçus de 
son père, et même mieux affermis. En butte à l'inimitié de 
trois papes que soutenaient de puissants alliés, il avait triom- 
phé de tous les obstacles en suivant tantôt le parti du roi de 
France, tantôt le parti de l'Empereur, en associant à une notoire 
habileté militaire et à un rare courage l'astuce et la corruption, 
en faisant tour à tour des actes de prudence ou d'audace, en 
se montrant fertile en expédients , en sachant se soumettre 
aussi bien que résister, ens'humiliantau besoin pour se relever 
avec plus de force. Son règne avait duré trente-trois ans (3). 

s'il le savait? » ajouta Covos. ^ Cela lui déplairait moins, répondit le fin ambas- 
sadeur, que de savoir l'imajje de mon maître gravée dans le cœur de l'Empereur. » 
On croit à tort aujourd'hui que le portrait d'Alphonse I" dont il vient d'être 
question fait partie du musée de Madrid : nous en reparlerons à propos du 
Cnstello (liv. II, eh. m). 

(1) Après avoir été exposé sous la lojjjjia du jardin de la cour, où Bartoloinmeo 
Ferrino prononça son oraison funèbre, son corps fut porté en grande pompe à 
l'église du Corpus Domini pour y être enseveli. Parmi les œuvres de Cetio Calca- 
gnini et de Girolamo Falletti se trouvent aussi deux discours composés en l'hon- 
neur d'Alphonse \". 

(2) Il mourut, dit Paul Jovc, pour avoir mangé ti-op de melon. Deux de ses 
frères, le cardinal llippolyte I^"^ et don Sigismond, l'avaient précédé dans la 
tombe, le premier en 1520, le second en 1524. C'est aussi l'intenqjérancc, 
comme on le verra plus loin, qui causa la mort du cardinal. 

(3) Voyez Vita di Alfonso 1" d'Esté^ par Honaventura Pistoi-ilo, dans les Atti 
e Mem. délie deputazioni di stori'a palria pcr le pioviiicie modenesi c paniiensi, 
anno 1865, p. 481. 



140 L'AKT FERRARAIS. 

Entre la mort de Lucrèce Borgia et celle de son dernier 
mari, il s'était écoulé quinze ans. Alphonse ne se remaria 
pas, mais il vécut avec la fille d'un Ferrarais fabricant de 
bérets [berettino], la belle Laura Dianti, qu'il surnomma Eusto- 
chia, et qu'il installa dans un palais construit pour elle près 
de l'église Santa Maria délia Rosa (1). Il en eut deux fils, 
Alfo7iso et Alfonsmo, qui, au dire de Muratori, furent légitimés 
par le cardinal Cibo. Quelques écrivains prétendent que, vers 
la fin de sa vie, le duc épousa sa maîtresse. Un acte (2) dans 
lequel il est question d'une donation faite à Madonna Laura 
Eustochia prouve en tout cas que cinq jours avant de mourir 
Alphonse ne songeait pas encore à épouser cette femme. 

Les Ferrarais, si cruellement éprouvés sous son règne par 
la guerre, par la famine, par la peste, eurent du moins la 
consolation de voir inaugurer chez eux à cette époque deux 
établissements de bienfaisance. Pour dispenser les gens beso- 
gneux de recourir à des usuriers insatiables, le Bienheureux 
Bernardino da Feltre, Frère Mineur de lObservance, avait 
recommandé dès 1483, en prêchant dans la cathédrale, la fon- 
dation d'un Mont-de-Piété; mais la guerre avec Venise avait 
tout entravé. En 1507, un autre Franciscain, le Bienheureux 
Giacomo da Padova, démontra à son tour l'utilité d'un Mont- 
de-Piété, et le duc en encouragea l'installation (3). La seconde 
œuvre en faveur des nécessiteux , conseillée pendant une 
année de disette par le Dominicain Fra Lorenzo de Bergame, 
fut le Mo?ife c/e//e/rt?vVîe (1533), qui, placé sous la protection 
de la princesse Renée, du Juge des Sages, du prieur de Saint- 
Dominique, d'Alfonso Trotti, familier du duc, et du cham- 
bellan Girolamo Giglioli, eut son siège d'abord dans l'habita- 
tion de Prisciano, puis dans la via délia Rotta. 

Mais revenons à Alphonse \" lui-même et à ce qui peut 

(1) Ce palais, conligu aux jardins que l'on avait annexés au Castello, donnait 
sur la rue Caracusco, nommée ensuite rue des Ursulines. Au temps de Frizzi, il 
appartenait aux comtes Aventi. 

(2j II a été publié dans V Archivio storico italiano, 1845, apperwlice, t. II, 
p. 67 et 68. 

(31 Frizzi, Mcmoiie per la storia di Ferrara, t. IV, p. 229-230. 



LIVRE PREMIER. 141 

caractériser sa personne en même temps que son époque. Très 
robuste de tempérament, habitué à la rude vie du soldat, il 
trouvait dans la chasse et dans la péclie des distractions appro- 
priées à sa nature et à son caractère intrépide. Bonaveiitiira 
Pistofîlo, son historiographe (1), nous a transmis de curieux 
détails à ce sujet. Pendant l'automne de 1520, Pistofilo, qui 

(1) Nous empruntons ù M. Antonio Cappelli les renseignements qui suivent 
sur ce personnage. Bonaventura ou Ventura, fils de Giovanni Antonio de' Zam- 
bati, naquit à Pontrenioli, entre 1465 et 1470. Il vint jeune encore se fixer à 
Ferrare, où il étudia l'éloquence et la philosophie à l'Université, et prit le sur- 
nom de Pistofilo ^amateur de la fidélité). Lorsque mourut le célèbre ISiccolô 
Leoniceno, helléniste, médecin, mathématicien, philosophe et même philologue, 
dont il avait été l'élève, il lui fit élever dans l'église de Saint-Dominique un 
monument avec une inscription composée par Celio Calcagnini (1524). II se lia 
avec Ercole Strozzi, dont il devint le beau-frère en épousant Margherita, fille de 
Tito Vespasiano Strozzi, et composa des vers latins et italiens que loua Celio 
Calcagnini, mais que Lilio Gregorio Giraldi déclara médiocres. S'il ne s'éleva pas 
bien haut comme poète, il excella à rédiger en italien des lettres pour les princes 
et les grands personnages. Après avoir été secrétaire d'Ercole Strozzi, il fut à 
partir de 1510 secrétaire du duc Alphonse I", qui l'emmena avec lui toutes les 
fois qu'il s'éloigna de Ferrare et qui l'employa dans des négociations délicates, 
notanmient pour contrecarrer les sourdes menées de Jules II et de Léon X. En 
1518, il accompagna le duc à Paris et rendit compte à Lucrèce Borgia, restée à 
Ferrare, des magnifiques fêtes auxquelles il assista et des costumes qu'il admira. 
Pistofilo tomba mortellement malade à Bologne lors du couronnement de Charles- 
Quint, mais il put laisser à l'Empereur l'exposé des raisons qui militaient en 
faveur d'Alphonse I" pour la possession de Modène et de Rcggio. Il fut enseveli à 
Ferrare dans l'église de Saint-Paul. Le tombeau que lui élevèrent sa femme et ses 
héritiers a été détruit avec une partie de l'église par le tremblement de terre de 
1570. Pistofilo avait formé une riche bibliothèque qu'il légua à son disciple Bar- 
tolounueo Ferrini. L'Arioste l'a couqité parmi les lettrés et les amis qui se 
réjouissaient de l'achèvement de son poème : « Ecco il ilotto, il fedele, il dili- 
gente segretaiio Pistofilo (dernier chant, st. 48). « Il lui a, de plus, adressé une 
de ses plus belles satires pour décliner, avec force remerciements, l'offre que Pis- 
tofilo lui avait faite d'une ambassade auprès de Clément VII. On doit à Pistofilo 
une Vie d'Alphonse I" d'Esté en italien. Quoique l'auteur taise ou atténue les 
fautes de son héros, cette vie, qui va jusqu'en février 1533, est très instructive. 
Elle fut interrompue par la mort de l'écrivain (15 octobre 1533). M. Antonio 
Cappelli la publiée dans les Atti e meniorie délie deputazioni di storia patria per 
le provincie modenesi e panne nsi, et elle a été imprimée en volume à Modène, 
par Carlo Vincenzi, 1867. On peut voir le portrait de Pistofilo (gravé sur cuivre) 
dans l'ouvrage intitulé : Oplomachia di Bonaventura Pistofilo, nobile ferrarese, 
nella quale con dottvina morale, politica e militare, e col mezzo dette figure si 
tratta per via di teorica... detl' uso délie anni : distinta in tre discorsi di Picca, 
d'Alabarda e di Moschetto (in Siena per Ercole Gori, 1621, petit in-4°), et dans 
// torneo di Bonaventura Pistofilo (Bologna, Ferroni, 1626-1627, in-4''). Nous 
avons vu un exenqjlaire de ces ouvrages parmi les livres de M. Piot. (Cat. de la 
vjnte de juin 1891, n"» 267 et 268.) 



142 I/AllT FERKABAIS. 

n'avait pas les mêmes ^oùts que le duc et qui n'était pas habi- 
tué à braver les intempéries des saisons, prit part, malgré lui, 
aux pêches et aux chasses qui se firent dans les vallées de 
Gomacchio, où il fut saisi de la fièvre. «Voilà, écrivit-il le 
11 octobre, ce qu'on gagne à Gomacchio par la pluie ou le 
vent. " Une autre lettre, écrite le 27 novembre, contient 
d'autres renseignements significatifs : «■ Hier, on a fait une 
belle chasse dans le bosco eliseo et l'on a tué cinq sangliers. 
Notre maître en a tué un de sa main et a aidé à en tuer un 
autre. Le plaisir fut si grand que Son Excellence a résolu de 
faire aujourd'hui une autre chasse, que l'on prépare. Pendant 
celle d'hier..., je montai sur un chêne vert pour voir les 
prouesses d' autrui, et en dépit de mes précautions je ne me 
trouvai pas trop en sûreté, car un loup et un taureau passèrent 
près de moi. Aujourd'hui, je veux rester à terre avec un épieu 
à la main, que je tremperai dans le sang de quelque sanglier 
mort ou pris dans les filets. Je pense que demain nous irons à 
Ostellato; je dis : je pense, car Votre Grandeur sait bien qu'on 
ne peut rien affirmer. Notre seigneur est resté dehors la nuit 
jusqu'à deux heures pour voir uccellare aile foleghe sans se 
soucier de sa santé (e par che hahbia in fastidio la sanita) (1). " 

Tout en s'adonnant aux exercices qui exigent de l'adresse 
et de la vigueur, Alphonse I" ne dédaigna rien de ce qui pou- 
vait soutenir la réputation d'éclat que possédait la cour d'Esté, 
et se montra l'émule des princes auprès desquels les arts et les 
lettres trouvèrent au seizième siècle les encouragements les 
plus vifs. 

Aux palais de ses ancêtres, il ajouta celui du Belvédère dans 
une île du Pô, près du Gastel Tedaldo. Il mit tous ses soins à 
orner cette résidence, qui devint célèbre entre toutes par ses 
peintures comme par son parc (2). Si l'on en croit Pistofilo, il 
s'entendait fort bien en architecture. Dans le Gastel Vecchio, 
plusieurs pièces, sur son ordre, furent décorées avec une 

(i) Vita di Alfonso I d'Esté, scritta dal suo set/retario Bonaveniura Pistofilo e 
pubblicata per cura di Antonio Cappelli. 

(2) Voyez plus loin les pages que nous lui avons consacrées (liv. II, cli. m}. 



LIVRE PREMIER. 143 

grande magnificence, et il fit disposer quatre petites chambres 
qu'il remplit de peintures. 

Quoique lui-même fût sans lettres, il se complut à s'entourer 
de ceux qui les cultivaient. L'Arioste (1), Celio Galcagnini, 
Bonaventura Pistofilo, Leoniceno, Giovanni Manardi, Lodo- 
vico Bonaccioli, Lodovico Cati, Bartolommeo Ferrino, Anto- 
nio Musa Brasavola, Alessandro et Alfonso Guarini (2) furent 
admis dans son intimité (3). Même pendant les années les plus 
néfastes, si ce n'est en temps de peste, il tint à ce que l'Uni- 
versité ne fut pas fermée, y attira des maîtres savants qui reçu- 
rent avec régularité leurs appointements , et voulut que les 
cours eussent toujours lieu, quelque petit que fut le nombre 
des auditeurs. 

Dans sa jeunesse, Alphonse d'Esté s'était adonné à la musi- 
que. Nous avons vu qu'il joua du violon en véritable virtuose 
dans les intermèdes des pièces représentées sur le théâtre du 
palais délia Ragione, lors de son mariage avec Lucrèce Bor- 
gia. Après la mort de son père, la musique continua à être en 
honneur auprès de lui et réalisa des progrès. C'est en 1506 
que les flûtes commencent à être mentionnées : Battista da 
Verona en alla acheter à Venise pour le duc. Mais la musique 
n'est que l'embellissement de la prospérité. Quand la guerre 
éclata, quand l'indépendance de Ferrare fut menacée et que 
la prolongation 4es malheurs publics eut amené une véritable 
détresse financière, force fut de renoncer à un luxe inutile. 

(1) Ou verra plus loin, à l'occasion des médailles de Pastoriiio, comiiienf 
Alphonse I" sut reconnaître les mcritcs du yrand poète. 

(2) Nous parlerons d'Alessandro Guarini dans le cliapitre consacré aux 
médailles. 

(3) lîarotti fournit une preuve des rapports l'auiiliers qui existèrent entre 
Alphonse I" et Brasavola. Un jour (|ue le duc, à Venise, faisait avec lui et avec 
l'Arioste une promenade en gondole, une tourmente éclata et les vagues forcèrent 
les promeneurs à rebrousser chemin. Dès qu'ils furent en sûreté, la conversation 
suivante s'engagea entre le prince et Brasavola : « Si la barque a%'ait chaviré, dit 
Alphonse, je me serais sauvé à la nage. — Si je vous l'avais permis, répliqua 
Brasavola. — Comment aurais-tu pu m'en empêcher? — En montant sur votie 
dos, car j'étais décidé à me sauver ou à périr avec vous. — Si tu l'avais fait, je 
t aurais coupé la main avec mon poij;nard. — Je vous l'aurais enlevé, ou je vous 
aurais mis dans l'impossibilité de le saisir en vous serrant les bras entre mes 
jairbcs. » — Chacun se mit à rire, et l'on en resta là. 



ly, L'A UT FERr.AI\AIS. 

La chapelle ducale cessa de fonctionner, et les chanteurs, au- 
torisés à chercher ailleurs de l'occupation, passèrent presque 
tous à Mantoue. Tels furent Ilario Turbwone, Jeronimo da 
Vei'ona, Fra Felice, messer Michèle da Liicca, basse distinguée 
que Léon X rechercha en 15L4. Seul, Fra Gianfrancesco da 
Lodi, qui possédait une belle voix de contrebasse et qui était 
capable de diriger une chapelle, ne voulut pas abandonner 
le service du prince. Quoique privé de ses chœurs habi- 
tuels, le duc ne cessa pas de s'intéresser à l'art de la mu- 
sique : en avril 1518, il chargea Sacrati de lui procurer les 
nouvelles compositions du célèbre Gianni Motone. En 1523, 
don Sigismond d'Esté donna trente lire au chanteur Giovanni 
Michèle pour un livre contenant des messes composées à l'in- 
tention du souverain de Ferrare. On savait faire plaisir au duc 
en l'entretenant de musique : Pauluzzo, appelé aussi Paulucci, 
qui fut longtemps son ambassadeur à Rome, l'informait des 
nouveautés musicales; il parle d'un orchestre composé de 
fifres, de cornemuses, de deux cornets, de violes, de luths, 
d'un petit orgue, d'une flûte et d'une voix, orchestre qui re- 
haussa l'éclat de la représentation d'une comédie. Vers ce 
temps se produisit une innovation dans la fabrication des 
flûtes : au lieu de siffler dans la partie supérieure, on souffla 
dans le milieu de l'instrument. Le prince Hercule lui-même en 
jouait, sous la direction de son maître Francesco dalla Viola (1). 
Alphonse I" ne laissa pas décroître la réputation que Ferrare 
avait acquise en Italie au point de vue théâtral (2). En parlant 
de l'ancien palais des princes d'Esté (3), nous constaterons que 

(1) Lui{;i Francesco Yaldrichi, Cappelle, concerti e musiche cli casa d'Esledal 
secolo XV al XVIII, dans les Atti e memorie délie deputazioni di storia patria 
per le provincie modenesi e parmensi^ série III, vol. II. 

(2) Un sculpteur nommé Antotiio Elia, qui était probablement de Padoue et 
que M. Venturi incline à identifier avec Moderno, parce qu'il se plaisait à repro- 
duire des œuvres antiques en petites proportions, fit en 1508 des idoles en terre 
pour la représentation de quelques comédiens. 11 se trouvait encore à la cour de 
Ferrare en 1512, puis il partit pour Rome. En 1517, il habitait dans cette ville le 
palais du cardinal tlippolyte I" d'Esté. Le peintre Jean de C?emo«e travailla aussi 
en 1508 pour le théâtre d'Alphonse I". (A. Venturi, Il (jruppo del Laocoonte e 
liaffaello, dans VArchivio storico dell' arte, mars-avril 1889, p. 107.) 

(3) Liv. II, ch. ni. 



LIVRE PREMIER. 145 

ce prince y fit construire un théâtre sur lequel furent repré- 
sentées avec un grand succès plusieurs pièces de VArioste [l). 
Alfonso Guarini, frère d'Alessandro Guarini, composa deux 
comédies tout en s'occupant de fonctions politiques : le Pra- 
tico et le Sposalizio. Sur le frontispice de celle-ci se trouve une 
gravure en bois : on y voit une porte au-dessus de laquelle on 
lit : « A Domino factum est istud. » Sous le titre, placé dans le 
vide laissé par la porte, un cerf tient une vipère entre ses 
dents. Au-dessus du cerf est écrit le mot « oliin. ^ 

Les arts du dessin furent loin aussi de trouver Alphonse I" 
indifférent. Il tint à honneur d'augmenter les collections com- 
mencées par ses prédécesseurs (2), d'enrichir de statues et de 
peintures les salles de son palais (3), et il ne se borna pas aux 
productions des maîtres de Ferrare. A l'exemple de Lionel, il 
apprécia fort les œuvres de Rogier van der Weyden et fit ache- 
ter en Flandre, moyennant cinq mille ducats d'or, trois ta- 
bleaux de ce maître représentant la Passion^ et où, dans tous 
les épisodes, la figure du Christ était identique. Ces détails 
sont fournis par une lettre que le Napolitain Marc-Antoine 
Michiel écrivit en 152 4 et que Cicogna publia en ISOO dans 
les Mémoires de l'Institut vénitien (4). 



(1) La Cassaria de l'Arioste fut rejîi'ésentée pendant le carnaval de 1508. Ber- 
nardo Prospero en rendit compte à Isabelle d'Esté, marquise de Mantouc. Pour la 
première fois, les spectateurs eurent devant les yeux une scène moderne. Elle 
avait été imaginée, au dire de Prospero, par le peintre Peregrino (la San Daniele, 
qui de 1508 à 1518 fut employé à la cour comme décorateur. M. Eduard 
Flechsig, cependant, croit que Peregrino, à en juger par ses oeuvres, ne connais- 
sait pas assez la perspective pour avoir été l'inventeur de la scène, et qu'il ne 
fit qu'exécuter les projets de quelque architecte. Voyez, dans VArchivio storico 
deir arte de 1895, p. 130, l'article de M. C. de Fahriczv sur l'ouvrage de 
^I. Flechsig, intitulé : Die Décoration der modcrnen Biiline iii Italien von den 
Anfangen bis zuni Schluss des XVI Jahrhundert^ iDresdcn, ISQ'*, in-S" de 
96 pages\ 

(2; Il donna le docte Pistojïlo pour conservateur à la collection des médailles 
et des monnaies antiques, et chargea Celio Calcagnini de les classer. 

(3) Peut-être n'était-il pas étran{;er à la peinture. En 1493, il charge Girolamo 
Fino, son ambassadeur à Venise, de lui acheter des couleurs d'excellente qualité, 
et, après les avoir reçues, il exprime à son agent sa satisfaction. (Ad. Vexturi, 
V arte ferrarese nel période d'Ercole I d'Esté, p. 33.) 

. (4) E. MlixTz, Les artistes flamands et allemands en Italie, dans VArt du 
15 octobre 1885. 

1. 10 



lV(i L'ART FERRARAIS. 

Les représentants d'Alphonse F' auprès des princes de 
l'Italie ne furent pas seulement chargés de négociations poli- 
tiques ; ils s'occupèrent aussi de procurer des œuvres d'art à 
leur maître. D'après les ordres du duc, Girolamo Seregno, 
amhassadeur de Ferrare à Milan, s'efforça d'obtenir un Bacchus 
que possédait Antonio Maria Pallavicino (peut-être s'agissait-il 
d'un ouvrage de Léonard de Vinci). Mais le 17 avril 1505 
Seregno informa Alphonse I" que cette acquisition était im- 
possible, Pallavicino ayant promis le Bacchus au cardinal de 
Rouen, gouverneur du Milanais. Un autre ambassadeur de 
Ferrare à Milan, Alberto Bendidio , sollicita vainement de 
Froncesco Melzi quelques-uns des manuscrits et des dessins que 
Léonard de Vinci lui avait légués. Il tâcha, en outre, sans 
pouvoir y parvenir davantage, d'attirer Melzi à la cour d'Al- 
phonse d'Esté, se portant fort du bon accueil qu'il y recevrait. 
Ces faits sont consignés dans une lettre que Bendidio écrivit 
au duc le 6 mars 1523 (1). 

Fra Bartolommeo fut un des artistes dont Alphonse I" désira 
quelque ouvrage. Le 14 juin 1517, il annonça au duc l'envoi 
d'une Vierge et d'une tête du Sauveur (2). Ce dernier tableau 
était destiné à Lucrèce Borgia. Une peinture restait encore à 
exécuter. Ferrare n'était pas étrangère au maître toscan. Sa 
lettre fait allusion à sa venue dans cette ville, mais sans en 
indiquer l'époque. Y avait-il passé en 1508, lorsqu'il se rendit 
à Venise? Son voyage, au contraire, était-il récent? On ne 
saurait rien affirmer (3). 

A Fra Bartolommeo, Alphonse l" ne pouvait demander que 
des sujets religieux, mais les sujets mythologiques étaient plus 
conformes à ses goûts, et c'est surtout à évoquer les souvenirs 
du paganisme qu'il employa les pinceaux des artistes ferrarais 
auxquels il accorda spécialement sa faveur. La plupart des 
productions de Garofalo et de Dosso en ce genre existent encore. 

(1) G. CAMPoni, Nuovi Documenti par la vita di Leonardo (la Vinci. Modcne, 
1865. 

,2) On ne sait ce qu'elles sont devenues. 

(3) Voyez l'opuscule sur Fra Bartolommeo (jne nous avons public dans la col- 
lection des artistes célèbres, à la librairie de l'Art. 



LIVRE PREMIER. 147 

En traitant les épisodes de la Fable, Garofalo, habitué à pein- 
dre la Vierge et les saints, se faisait violence et restait chré- 
tien quand même. Dosso, au contraire, se sentait en quelque 
sorte dans son élément, et excellait à représenter les dieux et 
les déesses. Il fut le peintre favori du duc de Ferrare, la nature 
de leur esprit s'accordant sur tous les points. Parmi les artistes 
ferrarais, Bartolommeo Ramenghi, dit Bagnacavallo, fut un de 
ceux que le prince distingua. Son nom apparaîtra plus loin 
dans les négociations entreprises pour faire avoir au souverain 
de Ferrare quelques œuvres de Raphaël. 

Fort au courant du mouvement des arts dans toute la Pénin- 
sule, Alphonse I" s'efforça d'attirer auprès de lui plusieurs des 
peintres le plus en renom. En 1514, Giovanni Bellini vint 
peindre une Bacchanale que Vasari porte aux nues (1) et qui 
fut achevée par Titien (2). 

Un élève de Giovanni Bellini, Pellegrino d'Udine, dit Pelle- 
grino da San Daniele, parce qu'il séjourna longtemps à San 
Daniele (3j, où il se maria en 1 496 ou 1-497, consacra plus de 
dix années de sa vie au Mécène ferrarais (1502-1513) (4). Il 
entra au service d'Alphonse d'Esté du vivant d'Hercule I", 
se réservant de retourner chaque année dans sa ville natale (5) 
afin de tenir les engagements qu'il y avait pris comme 
peintre. Il commença probablement par décorer les chambres 
où don Alphonse voulait installer ses collections d'œuvres 
d'art. Outre ses appointements qui se montaient à trois 
cent trente-quatre li?-e marchesane , c'est-à-dire à huit cent cin- 
quante-deux francs environ, il reçut, le 9 janvier 1501, un 



(1) T. VII, p. 433. 

(2) Nous reviendrons sur cette Bacchanale, en parlant du Castcllo (liv. II, 
ch. m). 

(3) Son vrai nom était Maitino. Il eut pour premier maître Battista, son père, 
peintre dalmate. 

(4) Ké en 1467 à Udine, il y mourut en 1547. Les détails que nous donnons 
sur son compte sont empruntés à un article de M. Giuseppe Loschi dans l'Arte 
c sloria du 31 janvier 1890, et surtout au travail sur Peilcjjrino da San Daniele 
que le marquis Gampori a publié dans le t. VIII des Atti e uieinorie délie ilepu- 
tazioni di sloria patria per le provincic modenesi c pannensi . 

(5) De 1501 à 1503, il fut membre du grand conseil d'Udine. 



148 L'ART FERUARAIS. 

cadeau tle nappes [mantigli e tovaglie). Le 1 1 du même mois, 
on lui paya un acompte de vingt-cinq ducats d'or à l'occasion 
d'un tableau qui devait représenter la Vierge, et le 5 août on 
lui remit quinze ducats d'or et demi afin qu'il achetât à Venise 
l'azur et les autres couleurs dont il avait besoin pour exécuter 
un autre tableau. Un troisième tableau, commencé à Ferrare, 
fut achevé à Udine. Ces peintures étaient peut-être destinées 
aux chambres dites de la Via coperta qui furent achevées en 
1505. C'est là sans doute que Pellegrino travailla pendant près 
de trois ans avec trois peintres dont les noms ne nous sont pas 
parvenus : du 7 novembre 1505 au 19 février 1507, les regis- 
tres mentionnent qu'une grande quantité de vin leur fut 
fournie. Une figure de saint Jacques en 1508 et deux tableaux 
en 1511 s'ajoutèrent aux œuvres déjà exécutées pour Al- 
phonse l" . 

Des travaux d'une moindre portée occupèrent aussi Pelle- 
grino à Ferrare. En 1504, il décora des boîtes pour la phar- 
macie ducale, et, quelques années plus tard, il disposa et pei- 
gnit dans une salle du palais les décors nécessaires à la repré- 
sentation de la Cassaria, comédie composée par l'Arioste à la 
requête d'Hippolyte d'Esté, cardinal de Ferrare. Plusieurs 
peintres (1), entre autres Tommaso da Carpi, père de Giro- 
lamo da Carpi, lui prêtèrent leur concours. Les spectateurs 
admirèrent beaucoup la science de la perspective dont il fit 
preuve en cette circonstance. L'ensemble de la scène, où l'on 
apercevait des églises, des campaniles, des maisons, des jar- 
dins et jusqu'à des barques, était, du reste, très agréable aux 
yeux. En en rendant compte à la marquise de Mantoue, Ber- 
nardino Prospero, gentilhomme ferrarais, manifesta un véri- 
table enthousiasme. " On ne peut, écrivait-il, se lasser de 
regarder ces décors où se trouvent réunies tant de choses , 
inventées avec génie et bien réparties. » 

Le peintre de San Daniele ne se mit pas seulement à la dis- 
position du duc de Ferrare. Les frères de celui-ci, don Sigis- 

(1) M. Campori donne tous leurs noms (p. 21, clans le tirage à part de son tra- 
vail). 



LIVRE PREMIER. 149 

mond et le cardinal Hippolyte I", eurent souvent recours à 
lui. 

Pendant un de ses séjours dans sa ville natale, il écrivit le 
20 septembre 1507 à Tommaso Foschi, évêque de Gomacchio 
et secrétaire du cardinal de Ferrare, que, s'il s'attardait en- 
core, c'était pour procurer des vins du pays à don Sigismond. 
En 1510, il exécuta divers travaux à Ferrare pour Sigis- 
mond, travaux en vue desquels on lui remit de l'azur et quatre 
feuilles de papier. 

Ses rapports avec Hippolyte d'Esté commencèrent dès 1504. 
On voit en effet dans les registres du cardinal [libro d'uscita 
di guardaroba) que, le 18 avril, huit brasses de drap récom- 
pensèrent les services de Pellegrino. Après son absence de 
1507, il entreprit sur l'ordre d'Hippolyte, avec le concours de 
Beryiardino Fiorini eiàe quelques autres artistes en sous-ordre, 
la décoration des loggie du palais de l'évêché. 

Pellegrino n'eut pas à regretter son long séjour à Ferrare, 
car Alphonse I" et Hippolyte s'attachèrent sincèrement à lui 
et lui fournirent des preuves de leur amitié. Ayant sollicité 
leur intervention pour obtenir que le cardinal Grimani, pa- 
triarche d'Aquilée, conférât à son fils, qui était prêtre, trois 
canonicats (à Udine, à Aquile et à Cividale), dès que ces cano- 
nicats seraient vacants, non seulement ses deux protecteurs 
plaidèrent chaudement sa cause auprès du cardinal Grimani 
quand celui-ci passa par Ferrare en se rendant à Rome, mais 
Beltrando Gostabili, ambassadeur d'Alphonse I" dans la capi- 
tale des papes, et Lodovico da Fabriano, agent d'Hippolyte 
dans la même ville, reçurent l'ordre formel de réitérer les 
instances. Le 15 novembre 1507, le cardinal Grimani annonça 
lui-même que satisfaction serait donnée à Pellegrino. Un peu 
plus tard, Pellegrino s'adressa encore au cardinal de Ferrare 
afin d'obtenir qu'une propriété appartenant à une abbaye qui 
dépendait également du cardinal Grimani dans le Frioul fût 
louée à lui-même et à un peintre nommé André d'Udine. Cette 
faveur lui fut aussi accordée. 

Pellegrino cependant finit par souhaiter son retour définitif 



150 1/AHT FEP.RARAIS. 

dans sa patrie. En 1512, il l'avait trouvée ruinée par la guerre, 
désolée par la maladie et d'autres fléaux. Ses propres maisons 
avaient été la proie de la soldatesque qui les avait dévastées. 
(i II faudra bien dix ans, écrivait-il à l'évéque de Comacchio, 
pour que le pays recouvre la prospérité. « Sa présence perma- 
nente à Udine lui sembla nécessaire. Le désir d'y poursuivre 
des travaux restés en suspens le poussait d'ailleurs à quitter le 
service d' Alphonse I". Le 15 juin 1513, il dit adieu h Ferrare. 
Toutefois, il ne rompit pas ses relations avec le duc et continua 
de peindre pour lui. Le Triomphe de Bacchus, dont il s'occu- 
pait en 1517, fut une des peintures qu'il entreprit en son hon- 
neur. Aucune des productions de Pellegrino que l'on voyait 
jadis à Ferrare ne subsiste aujourd'hui. Pour connaître cet ar- 
tiste, c'est à Osopo, à Udine, à San Daniele, à Cividale et à 
Venise qu'il faut se rendre (1). Imitateur de Gima da Cone- 
gliano dans ses premiers ouvrages, il se distingue dans les 
autres par une grande facilité de pinceau, par l'expression 
et le caractère des figures, par la connaissance approfondie 
de l'anatomie et de la perspective; mais il accuse trop les 
contrastes d'ombres et de lumières, et le dessin manque de 
précision. Sa mort arriva le 13 décembre 1547. 

Comme tous les princes de son temps, Alphonse d'Esté, 
subissant le charme des productions de Raphaël, eut à cœur de 
posséder quelques tableaux de sa main. Peut-être entra-t-il en 
rapport avec lui en 1512 ou 1513 lorsqu'il alla à Rome, 
d'abord pour proposer à Jules II un accord qui fut repoussé, 
ensuite pour assister au couronnement de Léon X. On peut 
également supposer que l'Arioste servit d'intermédiaire entre 
le duc et le peintre, car il était à Rome en 1513 (2). Tou- 
jours est-il que Raphaël fit des promesses au souverain de 

(1) Croave et Gavalcaselle, Geschichte dcr italienischen Malerei, t. VI, 
p. 243 et suiv. 

(2) C'est par M. Cainpori que l'on connaît l'histoire des rapports d'Alphonse I" 
avec Raphaël. Voyez les Notizie inédite di Raffaello du Vrbino. Modena, 1863. 
Ce travail a paru d'abord dans les Atti e memorie délie deputazioni di storia 
patria per le provincie modenesi e pannensi. Il a été traduit en français et publié 
dans la Gazette des Beaux-Arts (avril et mai 1863), t. XIV, p. 347-361,442-456. 



LIVRE PUEMIEll. 151 

Ferrare et que celui-ci en réclama l'exécution, sans cesse 
différée, avec une insistance opiniâtre qui dégénéra en som- 
mations comminatoires. Ce fut Beltrame Costabili, évéque 
d'Adria et ambassadeur d'Alphonse I" à Rome , qui fut 
chargé de la négociation. Les lettres dans lesquelles il rend 
compte de ses démarches à son maître commencent au 
21 mars 1517. Il s'y trouve de curieux renseignements, et la 
lecture en est très attachante. On y apprend que Rapharl 
s'était engagé aussi à rechercher des médailles, des tètes et 
des figures antiques, tâche facilitée par sa position de surin- 
tendant des antiquités et des fouilles, et qu'il proposa l'acqui- 
sition d'un bas-relief comprenant trois ou quatre personnages. 
« En revenant de la messe, écrit Costabili, Raphaël m'a assuré 
que l'on ne pourrait se procurer un objet antique plus conve- 
nable pour Votre Excellence que celui-ci, et il vous recom- 
mande de ne pas le laisser échapper; il doit me le faire voir; 
je lui ai dit de diriger l'affaire dételle sorte que le propriétaire 
ne surfît pas; il n'aura garde d'y manquer. '^ Une autre lettre 
de l'évéque d'Adria mentionne le sujet que Raphaël devait 
peindre pour Alphonse I"^ : c'était le Triomphe de Baccims 
dans les Indes, dont le dessin avait été envoyé au duc. Ayant 
été informé que Pellegrino d'Udine traitait alors le même sujet 
à l'intention du duc de Ferrare, Raphaël désira changer de 
sujet. On verra plus loin, par une lettre de Bagnacavallo, que 
le duc n'y consentit pas, et que Raphël avait en outre à repré- 
senter la Chasse de Méléagre. 

Accablé de commandes par le Pape, par les cardinaux, par 
tous les princes italiens, par les seigneurs et les banquiers; 
obligé de s'occuper des fouilles et de continuer, comme archi- 
tecte pontifical, les travaux que Bramante avait laissés en sus- 
pens, le Sanzio, malgré son activité infatigable et sa bonne 
volonté, ne parvenait pas à commencer la peinture à laquelle 
tenait tant le duc de Ferrare. Il protestait de son dévouement, 
mais ne se mettait pas à l'œuvre, énonçant chaque fois un 
nouveau motif d'atermoiement. Ce qui l'absorba d'abord, ce 
furent le Saint Michel terrassant le démon et la Sainte Famille 



152 L'AllT FERRARAIS. 

qui Figurent au musée du Louvre. Le premier de ces tableaux 
était destiné à François I" et le second à la Reine; l'un et 
l'autre avaient été commandés par le pape Léon X, qui laissa 
à Laurent de Médicis, duc d'Urbin, résidant alors à la cour de 
France, le mérite de les offrir, afin que son neveu put se con- 
cilier l'esprit du monarque. Le Saint Michel, auquel le peintre 
travaillait déjà le 28 mars 1517, était terminé le 27 mai 1518, 
et c'est la même année que fut achevée la Sainte Famille. Pen- 
dant qu'il peignait ces œuvres magistrales, le Sanzio, pour 
faire prendre patience au duc de Ferrare, lui donna le carton 
qui avait servi à peindre V Histoire de Léon III dans les Cham- 
bres du Vatican (novembre 1517) : la caisse contenant ce 
carton fut confiée à un muletier qui l'oublia durant plusieurs 
mois. Après cet envoi, le duc fit remettre à Raphaël cinquante 
ducats à compte sur le prix du tableau qu'il attendait. Vers le 
milieu de 1518, il semblait que Raphaël n'eût plus autant 
d'excuses à alléguer pour différer encore l'exécution de ce 
tableau. Costabili redoubla ses assauts. « Je ne cesse, écri- 
vait-il, de remémorer à Raphaël d'Urbin l'œuvre de Votre 
Excellence, et je le tiens toujours en haleine. Je ne manquerai 
pas de le tourmenter adroitement dans l'espoir d'arriver à une 
conclusion, ne trouvant pas convenable d'en venir à d'autres 
expédients, à moins que Votre Excellence n'en ordonne autre- 
ment (13 août 1518). '^ Au cours de ces pourparlers, Raphaël 
essaya d'atténuer le mécontentement du duc en lui offrant , 
comme dédommagement de sa longue attente, le carton du 
Saint Michel. Alphonse P' l'accepta avec plaisir. " Que Votre 
Seigneurie, écrivit-il le 1 1 novembre 1518 à son ambassadeur, 
remercie Raphaël en notre nom et lui dise que son carton nous 
plaît beaucoup. " En même temps, il enjoignait à son agent 
de payer vingt-cinq écus au peintre, qui ne consentit à les 
accepter qu'à force d'instances de la part de Costabili, mon- 
trant ainsi la délicatesse de ses sentiments. 

Peu après, le duc de Ferrare alla solliciter l'appui de Fran- 
çois I" pour se faire restituer les villes de Modène et de Reg- 
gio, que le Pape, infidèle à des engagements pris en 1516, 



LIVRE PREMIER. 153 

s'obstinait à détenir. Il eut alors l'occasion de voir un nouveau 
tableau de Raphaël, le Portrait de Jeanne d'Aragon, récemment 
envoyé en France au cardinal Bibbiena (1), et il écrivit à 
Obizzo Ilemo, son secrétaire à Ferrare, afin que celui-ci char- 
geât Costabili de demander à Raphaël le cai'ton de ce portrait. 
Raphaël satisfit au désir du duc (février 1519), tout en aver- 
tissant le prince que c'était là, non une œuvre de sa propre 
main, mais une œuvre d'un de ses élèves exécutée à Naples 
d'après nature. 

Malgré les trois présents de Raphaël, Alphonse P' entendait 
bien que le peintre s'acquittât de ses promesses envers lui. Non 
content de garder comme négociateur l'évêque d'Adria, il eut 
recours à la médiation du cardinal Cibo (2) et à celle de Bagna- 
cavallo, qui lui écrivit le dernier jour de février 1519 : ' Très 
illustre et très haut seigneur et vénéré maître. J'ai reçu la 
lettre de Votre Excellence et j'ai fait aussitôt ce que je devais 
auprès de mon très honoré seigneur (le cardinal Cibo), quoique 
cela ne fût pas nécessaire, car Sa Grandeur ne désire rien tant 
au monde que de vous être agréable et de vous complaire. 
Votre Excellence peut avec toute confiance se servir en toute 
occasion du cardinal. Si je n'ai pas répondu jusqu'à présent à 
Votre Excellence, quoique j'eusse reçu la commission de 
mon très honoré seigneur, c'est parce que vous vous étiez 
absenté pour aller en France; je n'ai pas cependant négligé 
de presser la réalisation de votre affaire. J'ai vu les esquisses 
de Raphaël, grâce à un de ses élèves, et elles sont très belles; 
Tune représente la Chasse de Méléagre^ l'autre le Triomphe 
de Bacchus. Rien de plus n'a encore été fait, mais Raphaël 
m'a promis de sa bouche, sur sa foi, que les deux tableaux 
seraient expédiés pour la prochaine fête de Pâques, bien 
qu'on n'en voie que les esquisses. En ce moment, Raphaël 
s'occupe à préparer des décors pour les comédies de Ludovico 
Arioste que mon honoré seigneur a l'intention de faire repré- 

(1) Bibbiena resta en Fiance jusqu'à la Hn de 1519. 

(2) Le cardinal Innocenzo Cibo était tils de Francesclictto Cibo et de Made- 
leine de Médicis^ sœur de Léon X. 



154 L'ART FEURAllAIS. 

senter (\). Quand il aura terminé ces décors, il mettra la main 
auxdits tableaux de Votre Excellence, aux bonnes grâces de 
laquelle je me recommande toujours de tout cœur (ii). >' 

A l'époque où Bagnacavallo écrivit cette lettre, la vieillesse 
et les infirmités commençaient à entraver Costabili dans la 
poursuite des négociations entamées avec Raphaël. Alphonse P"" 
lui adjoignit, pour lui venir en aide, Paulucci, un des secré- 
taires ducaux, qui lui succéda comme ambassadeur après sa 
mort (15 juin 1519) (3). Paulucci n'épargna pas les démarches. 
Soupçonnant que rien n'avait encore été fait, il voulut s'en 
assurer et tenta d'être admis dans l'atelier du peintre, sans y 
réussir. Il apprit indirectement que la Trans figuration , entre- 
prise sur les ordres du cardinal Jules de Médicis, était presque 
achevée, et que c'était une fort belle chose, mais que " la toile 
du duc était tournée contre le mur avec plusieurs autres par- 
dessus (3 septembre 1519) " .Un jour, il crut qu'il allait voir 
de ses yeux l'état des choses ; vain espoir : Raphaël, occupé à 
faire le portrait de Balthazar Castiglione (4) , ne put le laisser 
entrer. Tant d'ajournements finirent par exaspérer le hautain 
et violent duc de Ferrare,qui écrivit à son agent : ^ Nous vou- 
lons que vous alliez trouver Raphaël et que vous lui disiez 
avoir reçu de nous des lettres dans lesquelles nous relatons 
que depuis trois ans il nous donne de vaines paroles, que de 
pareils atermoiements ne sont pas de mise avec nos pareils, et 
que, s'il ne tient pas ses promesses, nous lui ferons voir qu'il a 
eu tort de nous tromper. Tous pourrez ajouter, comme venant 
de vous, qu'il doit prendre garde de s'attirer notre haine au 
lieu de conserver notre affection ; s'il observe ses engagements, 

(1) La représentation des Suppositi eut lieu devant Léon X. (Voyez les docu- 
ments déjà cités, qu'a puliliés M. Campori, p. 18, et la Gazette des Beaux-Arts 
du 1" avril 1863, t. XIV, p. 443.) 

(2) Cette lettre, que M. Venturi a découverte, a été reproduite par le Kuitst- 
freund de Berlin (1" novembre 1885, n" 21), dans un article intitulé : Eiiie 

Zeichnung Raphnéls. (Un dessin de Raphaël.) 

(3) 11 a été déjà question de Paulucci, p. 144. 

(4) Raphaël avait déjà fait un portrait de Balthazar Gasliglione en 1516, celui 
<|ue possède le musée du Louvre. Le portrait de 1519 se trouve à Rome dans le 
palais Torlonia. 



LIVRE r HEM 1ER. 155 

il peut compter sur nos bons offices ; dans le cas contraire, 
qu'il s'attende un jour à des choses qu'il regrettera, y Cette 
lettre acerbe fait peu d'honneur à Alphonse I". La mission 
imposée par le prince parut à Paulucci trop pénible à remplir. 
Il lui répugnait de tenir un tel langage à Raphaël que chacun, 
à Rome, vénérait et aimait, non seulement comme le peintre 
par excellence, mais comme l'homme le plus noble, le plus 
courtois, le plus délicat. Sans refuser d'obéir à son maître, 
l'ambassadeur de Ferrare chercha des prétextes pour éluder 
les instructions qui lui avaient été données. « La commission 
relative à Raphaël, écrivit-il le 1 7 décembre, est encore à 
faire, mais je la ferai, après avoir tenté encore, s'il est possible, 
de le vaincre par voie de mansuétude. " A ces paroles le duc 
répondit sèchement : " Sollicitez Raphaël de la façon que je 
vous ai prescrite. ^ On ne sait si Paulucci s'y décida. Ce qui 
est certain, c'est que Raphaël, regrettant de ne pouvoir satis- 
faire Alphonse P", chercha du moins à témoigner de son dévoue- 
ment. Consulté par Paulucci sur la forme de quelques che- 
minées à construire dans le palais ducal et sur les moyens de 
les empêcher de fumer, il promit d'envoyer trois ou quatre 
dessins après avoir étudié la question, et il ajouta que, quant 
à lui, il avait adopté un système consistant à pratiquer un trou 
près du foyer dans le sol, parce que l'air qui y arrivait par- 
dessous aidait la fumée à monter. Paulucci rendit compte de 
cette consultation le 20 mars 1520, et le 6 avril Raphaël suc- 
comba à une fièvre violente qui avait duré huit jours. 

Cette mort, dont « tout le monde s'affligea >? , au dire de 
Paulucci, ne suggéra pas au duc de Ferrare une seule expres- 
sion de regret. Il n'eut dès lors qu'une préoccupation, celle 
de recouvrer dans la succession du peintre les cinquante écus 
d'acompte qu'il avait payés, et il ne mit pas moins d'insistance 
à exiger cette restitution qu'il n'en avait mis à réclamer le 
tableau qui lui avait été promis. Balthazar Turinl, un des 
exécuteurs testamentaires du Sanzio, offrit de faire peindre la 
toile du duc par les élèves de Raphaël, qui travaillaient alors 
à la décoration de la salle de Constantin dans les Chambres du 



156 T/AllT FERRARAIS. 

Vatican, au lieu Je rendre les cinquante ducats. Alphonse 
d'Esté préféra l'argent au tableau ; mais il dut attendre que la 
maison de Raphaël eût été vendue, et ce fut seulement au 
mois de janvier 1521 qu'il rentra dans ses fonds. Il n'avait 
plus alors pour mandataire Paulucci, qui avait quitté Rome 
au mois de septembre précédent, mais Enea Pio, qui lui an- 
nonça la conclusion de l'affaire dans une lettre dont la teneur 
indique le peu de respect que la conduite du duc avait inspiré 
aux héritiers de Raphaël : " C'est avec la plus grande peine, 
dit-il dans cette lettre, que j'ai obtenu les cinquante ducats, 
car les héritiers de Raphaël disaient que celui-ci avait donné 
certaines choses à Votre Excellence, et J.-B. d'Aquila, un des 
commissaires, ne voulait absolument pas consentir au paye- 
ment. " La générosité de Raphaël, l'arrogance et la mesqui- 
nerie d'Alphonse P"", voilà ce que font ressortir ces paroles, qui 
servent d'épilogue aux relations du peintre et du prince. 

Au nom d'Alphonse I" se rattache aussi celui de Michel- 
Ange (1). Lorsque le peuple de Bologne, après le retour des 
Bentivoglio, eut brisé, le 30 décembre 1511, la statue colos- 
sale en bronze de Jules II, qui avait coûté deux années de 
travail au Buonarroti et qui avait été placée le 21 février 1508 
au-dessus de la grande porte de San Petronio, le duc de Ferrare 
en acheta les débris. La livraison ne se faisant pas assez vite, 
Quirino, son bombardier, se rendit à Bologne et transporta 
les restes de la statue pontificale à Ferrare sur un char que 
traînaient huit paires de bœufs. Par bonheur, la tête de la 
statue n'avait point été mutilée : Alphonse I" la conserva 
précieusement dans son cabinet avec les œuvres d'art qui le 
garnissaient déjà, et, quoiqu'elle pesât six cents livres, il 
disait qu'il ne la donnerait pas pour le même poids d'or. 
Quant aux autres fragments, il les fit fondre et s'en servit pour 

(1) Frizzi, Memorie per la storia di Ferrara, t. IV, p. 258. — Vasari (édition 
Milanesi), t. VU, p. 171, 172, 194-195, 198-200, 202-203, 369, 370-375. 
— Ch. Clémekt, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Rapliaél, édit. in-12, 1867, 
p. 87-88, 111, 114-117. — Campori, Michel Angelo Buonarroti e Alfonso I 
d'Esté (Modena, 1881), travail publié d'abord dans les Atti e memorie délie 
deputazioni di storia patria dell' Emilia ; nuova série, vol. VI, parte I. 



LIVRE PREMIER. 157 

fabriquer Ténorme coulevrine qu'il appela la Giulia et qui 
garda l'entrée du Gastello (1). L'acquisition des restes de la 
fameuse statue élevée par Michel-Ange augmenta le ressen- 
timent du Pape contre le duc de Ferrare. Jules II y vit un 
affront. Il prétendit, d'après les rapports des ennemis du 
prince, que ces restes avaient été apportés à Ferrare comme 
une dépouille ennemie, au milieu des huées de la populace, 
et que le cardinal Hippolyte, du haut de son balcon, avait 
craché sur eux au passage. Alphonse eut beau recourir à la 
médiation de son beau-frère, le marquis de Mantoue, qui avait 
conservé la faveur du Souverain Pontife et dont les agents 
justifièrent ses intentions en rétablissant la vérité des faits, la 
colère de Jules II ne s'apaisa point. Elle ne fléchit pas davantap-e 
devant les explications qu'Alphonse alla lui présenter à Rome, 
d'où il eut grand'peine, nous l'avons vu (2), à regagner ses 
États. La fatalité s'est attachée à ce qui avait survécu de la 
statue de Jules II. La tète n'existe plus. La coulevrine elle- 
même, hors d'état de servir, aura été employée à fondre de 
nouveaux canons. 

C'est à la puissance notoire des fortifications de sa capitale 
qu'Alphonse I" dut l'occasion d'entrer en rapport avec Michel- 
Ange. Aux murailles et aux remparts qu'Hercule I" avait fait 
construire dans les dernières années du quinzième siècle, il avait 
ajouté d'autres moyens de défense dont il avait confié l'exé- 
cution à l'architecte Biagio Rossetti, à l'ingénieur modénais 
Gaspare da Corte, dit Ruina, et à Sebastiano Bonmartini da 
Monselice, dit le Barbazza. De Bologne, Bramante avait envoyé 
au duc le dessin d'une forteresse, et Pierre François de Viterbe 
avait séjourné deux mois à Ferrare, en 1525, pour rendre cette 
ville plus forte encore. Dès 1511, le maréchal de Fleuranges 
proclamait qu'il n'y avait pas de meilleure place de guerre 
dans toute la chrétienté. La Seigneurie de Florence n'en 
était pas moins convaincue. Aussi, quand elle eut à tenir tète, 
en 1529, aux armées du Pape et de l'Empereur, résolues à 

(1) Il en a été question déjà, p. 127. 

(2) Pages 130-131 



J58 I/AUT FEUllARAIS. 

rélablir les Médicis, envoya-t-elle à Ferrure Michel-Ange (1) 
atin qu il en étudiât les fortifications et vît quels emprunts l'on 
pouvait faire à ces célèbres remparts ainsi qu'à l'artillerie 
ducale (2). Lorsque Michel-Ange arriva le 2 août 1529 à 
Ferrare, avec des lettres de créance, Galeotto Giugni, l'am- 
bassadeur florentin, avait déjà reçu de son gouvernement 
l'ordre d'informer Alphonse d'Esté de l'estime due à l'éminent 
visiteur : « Tâchez, était-il dit dans les instructions transmises 
à Giugni, de lui procurer toute la faveur du duc, comme le 
méritent ses rares talents et l'intérêt de notre cité. " Fidèle à 
ses habitudes de sauvagerie, Michel-Ange refusa de loger chez 
Giugni. Après avoir examiné les murs de Ferrare avec celui- 
ci (3), il les étudia avec le duc, qui lui fournit de bonne grâce 
tous les renseignements possibles, et qui manifesta le désir 
qu'on lui envoyât un plan de Florence et des environs, parce 
qu'il voulait donner son avis sur les moyens de les fortifier. 
Au bout d'une semaine environ, le Buonarroti quitta Ferrare, 
se rendit à Venise et revint bientôt à Florence. 

Un nouveau séjour à Ferrare eut pour cause un de ces 
coups de tête dont Michel-Ange était coutumier. Persuadé par 
quelques amis que Malatesta Baglioni, général des Florentins, 
était sur le point de les trahir, que tout espoir de salut avait 
disparu pour sa patrie et que sa propre perte était certaine à 

(1) Michel-Ange, qui faisait partie des îNeuf de la Milice et qui avait été nommé 
commissaire général des fortifications, s'occupait depuis le 6 avril à mettre Flo- 
rence en état de résister aux attaques de ses redoutables enneuiis. 

(2) Au dire de Giovan Batista Busini, la mission confiée à Michel-Ange n'au- 
rait eu pour but que de l'éloigner de Florence, INiccolô Capponi et Baldassare 
Carducci ne voulant pas qu'il continuât de fortifier la colline de San Miniato. 

(3) D'après le marquis Campori, la partie des murs de Ferrare qui s'étend entre 
la Porta a Mare et la Porta degli Angeli, maintenant fermée, est encore dans l'état 
où elle se trouvait (juand Michel-Ange visita Ferrare. « Au pied de la Porte des 
Anges, on voit un très large fossé qu'on pouvait facilement inonder. A côté de 
la même porte, on remarque une grosse tour ronde, la seule qui existe de toutes 
celles dont la ville était environnée. En dehors des murs, plusieurs petits bastions 
triangulaires font légèrement saillie, tandis qu'à l'intérieur des murs on aperçoit 
un fossé profond et resserré, derrière lequel s'élève un terre-plein très élevé, sorte 
de digue constituant une seconde ligne de défense et empêchant les escalades. » 
(Camtohi, Michel Ânr/clo Buonarroti e Alfonso I d'Esté, p. 8 dans le tirage à 
part.) 



LIVRE PREMIER. 159 

cause des fonctions qu'il remplissait (1), il s'enfuit de Florence, 
le 21 septembre 1529, en compagnie d'Antonio Mini son 
élève et de Rinaldo Gorsini, avec l'intention de gagner Venise 
et de se rendre ensuite en France. Chemin faisant, il s'arrêta 
à Ferrare pour se reposer. Il avait espéré que sa présence de- 
meurerait ignorée, mais il avait compté sans la liste des étran- 
gers que l'on mettait chaque jour sous les yeux du prince. 
Alphonse d'Esté dépêcha vers lui plusieurs gentilshommes qui 
l'amenèrent au château, où il lui offrit l'hospitalité. Michel- 
Ange, toujours jaloux de son indépendance, voulut rester à 
l'auberge. Toutefois, le duc fit remettre à l'aubergiste tout ce 
qui pouvait être utile ou agréable au voyageur, et enjoignit de 
ne rien réclamer pour le logement lors du départ. Le souverain 
de Ferrare ne ménagea pas les offres pour garder à sa cour le 
grand artiste et le prendre à son service ; à tout le moins eùt- 
il voulu le retenir pendant la durée de la guerre, « lui offrant 
tout ce qui était en son pouvoir (2) » . Michel-Ange ne se laissa 
pas fléchir ; cependant, afin de ne pas être surpassé en cour- 
toisie, il mit à la disposition du prince trois mille écus qu'il 
avait apportés de Florence. Le duc lui fit visiter tout ce que 
son palais renfermait de curieux ou de beau, et attira spéciale- 
ment l'attention du peintre sur son propre portrait par 
Titien (3). On ne sait combien de temps le Buonarroti séjourna 
à Ferrare, mais il ne dut pas y demeurer longtemps, car il 
avait été déclaré rebelle par la Balia, et il pensait devoir être 
plus en sûreté à Venise. Dans cette dernière ville, il passa 
quatorze jours, sans parvenir à échapper aux prévenances et 
aux sollicitations flatteuses. Enfin, poussé soit par le regret 
d'avoir abandonné Florence, soit par les instances de ses amis 
et de Galeotto Giugni, il sollicita une réconciliation, qu'il 
n eut pas de peine à obtenir. La sentence portée contre lui fut 
annulée ; un sauf-conduit rédigé par la Balia lui fut expédié, 

(1) Gino Capponi, Storia dellu Repuibltcn di FIrente, t. II, p. 424. 

(2) Vasari, t. VII, p. 199. 

(3^ Michel-Ange, dit-on, dérlaia (ju'il ne croyait pas fjuc l'art pût aller aussi 
loin, et il ajouta Cjue Titien seul était dij;iie du nom de peintie. (Vasari, t. VII, 
p. 284, note 1.) 



160 L'ART FERRARAIS. 

et il partit de Venise le 9 novembre. Lorsqu'il repassa à 
Ferrare, Alphonse d'Esté lui délivra un passeport où Tordre 
était donné de le traiter partout comme s'il appartenait à la 
cour et de lui fournir, avec tout ce dont il aurait personnelle- 
ment besoin, tout ce qui pourrait faciliter son voyage. Entre 
le 20 et le 23, le fugitif rentra parmi ses concitoyens, non 
sans avoir couru plus d'un péril, et reprit les fonctions dans 
lesquelles il avait déployé tant d'habileté. 

Durant son premier séjour à Ferrare, Michel-Ange avait 
promis une œuvre de sa main au duc Alphonse. De retour à 
Florence, il peignit pour lui a tempera un grand tableau qui 
représentait Lcda embrassant Jupiter transformé en cygne, et, 
auprès d'elle, Castor et Pollux sortant de l'œuf. Le duc, dès 
qu'il sut l'achèvement de ce tableau, chargea un de ses fami- 
liers, Jacopo Lachi, dit Pisanello, de l'aller chercher et d'en 
surveiller le transport. Pisanello arriva muni d'une lettre 
d'Alphonse au peintre. « Ne vous scandalisez pas, y était-il dit 
entre autres choses, si, en ce moment, je ne vous envoie au- 
cun payement par mon messager, car je ne sais pas ce que vous 
voulez de votre tableau et je ne puis en juger, ne l'ayant pas 
encore vu. Mais vous n'aurez pas perdu, je vous le certifie, la 
peine que vous avez prise par amour pour moi, et vous me 
ferez un très grand plaisir en m'écrivant ce que vous désirez 
que je vous remette; j'aurai, en effet, beaucoup plus de con- 
fiance dans votre jugement que dans le mien en fait d'estima- 
tion. Outre la récompense de votre peine, je vous proteste que 
je serai toujours désireux de vous faire plaisir, comme l'exige, 
selon moi, votre rare mérite, et je m'offre à vous de bon cœur 
pour réaliser tout ce qui poun^ait vous être agréable. Adieu. 
Venise, 22 octobre 1530. » Cette lettre aurait du assurer à 
celui qui en était porteur un bienveillant accueil ; mais Pisa- 
nello, qui ne se connaissait pas en œuvres d'art, eut l'impru- 
dence de déclarer que la Léda de Michel-Ange était peu de 
chose (1), et blessa au vif l'irritable artiste. Ayant dit à son 

(1) « Oh cjucsta è luia pocn cosa " , s'ccria-t-il. 



LIVRE PREMIER. 161 

interlocuteur qui lui demandait quelle était sa profession : 
«Je suis marchand. » — «Eh bien, répliqua le Buonarroti, vous 
ferez cette fois un mauvais marché pour votre maître; sortez 
d'ici. » Et, dès que Pisanello fut parti, il donna sa Léda à son 
élève Antonio Mini, qui avait deux sœurs à marier. 

En agissant de la sorte, Michel-Ange offensa sans motif le 
duc de Ferrare, qui cessa toute relation avec lui. Si Alphonse 
d'Esté, dans ses rapports avec Raphaël, s'était abandonné à 
une violence injustifiable, il s'était toujours montré plein de 
prévenances et d'égards envers le Buonarroti. Tout à l'heure, 
c'est le duc qui excitait notre indignation; à présent, nous 
ne pouvons nous empêcher de blâmer la conduite de Michel- 
Ange. 

Antonio Mini vendit la Léda à François I", après en avoir 
fait faire une copie par Bettino de Bene, un de ses aides, qui 
avait travaillé dans l'atelier de Sogliani. Le roi de France la 
plaça dans le palais de Fontainebleau; elle s'y trouvait encore 
au dix-huitième siècle, mais en fort mauvais état; Mariette, 
qui la vit vers 1742, rapporte qu'elle trahissait la main d'un 
grand homme, quoique, en maint endroit, il ne restât que la 
toile. Restaurée par un médiocre artiste, elle passa en Angle- 
terre. Le duc de Northumberland, qui la possédait en 1838, 
en fit présent à la Galerie Nationale, où elle subit une nouvelle 
restauration. A cause du sujet, et peut-être aussi à cause de sa 
détérioration, elle n'est pas exposée dans les salles publiques (1). 
C'est aussi en Angleterre qu'émigrale carton de laLéda, qui figu- 
rait, il y a deux siècles, dans la maison Vecchietti, à Florence. 
Peut-être est-ce celui qui appartient à l'Académie des Beaux- 
Arts de Londres. Passavant et Waagen , cependant, ne le 
regardent que comme une copie ancienne du carton original. 

De Michel-Ange et de Raphaël, Alphonse I" n'avait pas 
obtenu ce qu'il souhaitait. Il fut })lus heureux avec l'iiien, qui 

(1) P. Maktz, Michel-Ange peintre, dans la Gazette des Beaux- Arts, 
2' période, t. XIII, p. 156-158. — F. Reiset, Une visite aux musées de Londres 
en 1876, dans la Gazette des Beaux-Arts, 2" période, t. XV, p. 246-250. — 
G. FmzzOKi, L'arte italiana nella Galleria Nationale di Londra, p. 19. — 
A. Springeh, Jiaffaello und Michelanyclo, p. 383. 

I. 11 



1(52 L'ART FERRAKAIS. 

fut son peintre favori. Les relations entre eux se continuèrent 
longtemps (1), malgré les accès de mauvaise humeur et de 
colère auxquels le duc ne manquait pas de se livrer quand l'ar- 
tiste ne travaillait pas assez vite et ne réalisait pas au temps 
convenu ses promesses. Alphonse d'Esté appréciait trop les 
peintures de Titien pour tenir indéfiniment rigueur au retar- 
dataire, et Titien, très avisé, très fin, disposé d'ailleurs à 
rendre de bonne grâce au prince les services les plus variés, 
ne se troublait pas des menaces et les écoutait sans se départir 
de son sang-froid et de sa bonne humeur. 

Le duc de Ferrare et l'illustre peintre vénitien entrèrent en 
rapport à l'occasion d'une Bacchanale, mentionnée plus haut 
(p. 1 47), dont Giovanni Bellini avait exécuté toutes les figures 
(1514) et à laquelle il ne manquait plus qu'un fond de paysage. 
Titien, vraisemblablement sur la demande de Bellini, son 
maître, à qui la vieillesse ne permettait plus de voyager, se 
rendit à Ferrare au mois de février de l'année 1516 et acheva 
le tableau dans le palais et sous les yeux d'Alphonse I" (2). 
Quand il fut sur le point de partir, le duc lui commanda plu- 
sieurs peintures. 

De retour à Venise , Titien manifesta son dévouement en 
s'acquittant de diverses commissions. En 1517, il envoie à son 
nouveau Mécène le dessin d'une balustrade que celui-ci avait 
remarquée dans un palais de Venise, et il y joint le projet d'une 
balustrade de sa façon : « Si ces deux modèles ne vous satisfont 
pas, écrit-il au duc le 19 février, dites-le-moi, et j'en ferai 
d'autres, car je suis à vous corps et âme, et je n'ai rien tant à 
cœur que de recevoir vos ordres et de me trouver digne de vous 
servir. » Dans cette lettre, Titien mentionne un tableau auquel 
il travaillait alors pour le duc et qui représentait un « bain » , 
c'est-à-dire, probablement, des nymphes au bain. La même 
année, il achète en l'honneur d'Alphonse « un cheval de 

(1) G. Gampoiu, Tiziano e f/li Estensi, travail publié dans \3i Aiiova Antofogiu. 
Firenze, novembre 1874. — Growe et Gavalcaselle, Tiziano, 2 vol. Fli)rence, 
1877 et 1878. 

(2) ISous reparlerons de la Bacchanale de Bellini en traitant du Castello (\i\ . II, 
ch. iii\ 



LIVRE PREMIER. 1G3 

bronze >' , sans doute une statuette antique, qui coûta qua- 
rante-huit lire . 

L'importance que le duc attachait aux tableaux commandés 
par lui était telle qu'il prenait la peine d'écrire au peintre 
pour indiquer toutes les particularités du sujet et préciser les 
moindres détails du programme (1). Titien lui en exprima son 
admiration avec un enthousiasme qu'on peut trouver excessif, 
mais qu'expliquent les hyperboles de langage alors usitées à 
l'égard des princes : « L'autre jour, j'ai reçu avec le respect 
qui lui était dû la lettre de Votre Seigneurie, ainsi que le 
châssis et la toile. En lisant la lettre, j'ai trouvé si belles et si 
ingénieuses les instructions qu'elle contient, que je ne sais 
comment on pourrait imaginer quelque chose de mieux. Et 
vraiment plus j'y pense, plus je me confirme dans l'opinion 
que la grandeur de l'art des peintres anciens était suscitée en 
grande partie, sinon entièrement, par ces grands princes qui 
leur faisaient de si intelligentes commandes, dont les artistes 
tiraient ensuite tant de renommée et de gloire. Si donc Dieu 
m'accorde de pouvoir en quelque façon répondre à l'attente de 
Votre Seigneurie, qui ne sait combien j'en serai loué? Néan- 
moins, en cela, j'aurai seulement donné le corps, et Votre 
Excellence aura donné l'âme, qui constitue ce qu'il y a de 
plus digne dans une peinture. " Quelque nombreuses qu'eus- 
sent été les indications fournies par Alphonse T', Titien ne les 
trouva pas encore suffisantes : il demanda un surcroit de ren- 
seignements sur la place destinée à son tableau et sur les 
conditions de l'éclairage. Dans lespremiers jours de juin 151, S, 
le duc vint à Venise et les donna de vive voix. 

Il dut voir alors V Assomption de Titien qui, le 20 mars de la 
même année, le jour de la Saint'Bei-nardin, avait été décou- 
verte à la grand'messe dans l'église de Santa Maria dei Fwiri. 
L'admiration retentissante qu'elle avait provoquée redoubla 
son désir d'être promptement en possession du tableau entre- 

(1) C'est aussi de cette façon que procédait sa sicur Isabelle, marquise de 
Mantoue. — Selon MM. Cavalcasclle et Crowe [Tiziano, t. î, p. 150}, le pro- 
{jraniiiic avait peut-être été suggéré par l'Arioste. 



164 L'ART FEllRARAIS. 

pris d'après ses ordres. Mais la multiplicité croissante des 
commandes empêcha Titien, qui d'ailleurs ne se lassait pas de 
retoucher ses ouvrages et ne les achevait qu'avec lenteur, de 
satisfaire le duc de Ferrare. Irrité d'attendre, Alphonse écrivit 
le 29 septembre à son ambassadeur Jacomo Tebaldi, qui lui 
servait d'intermédiaire auprès du peintre, une lettre analogue 
à celle qu'il avait écrite le 10 septembre à Paulucci pour me- 
nacer Raphaël de ses rancunes : ^i ^lessire Jacomo, nous pen- 
sions que le peintre Titien devait enfin une bonne fois se 
mettre à terminer notre peinture. Gomme nous voyons qu'il 
en tient peu de compte et ne s'en soucie guère, nous voulons 
que vous alliez le trouver le plus tôt possible. Avertissez-le de 
notre part que nous sommes très surpris qu'il ne veuille pas 
achever cette peinture, et dites-lui qu'il doit absolument y mettre 
la dernière main ; autrement, nous en éprouverons un vif res- 
sentiment, et nous lui prouverons qu'il aura desservi quelqu'un 
qui ne manquera pas de le desservir à son tour et de lui ap- 
prendre que nous ne sommes pas de ceux dont on se joue. Et 
parlez-lui ferme, car nous avons résolu qu il finirait l'ouvrage 
commencé, suivant sa promesse, et, s'il ne le fait pas, nous 
saurons bien aviser; informez-nous immédiatement de sa réso- 
lution. » Tebaldi ayant transmis à Titien les injonctions de son 
maître, Titien promit d'aller bientôt à Ferrare avec son ta- 
bleau afin de l'y terminer, et il tint parole, car à la date du 
22 octobre les registres ferrarais portent que quatre Iv-e furent 
payées à un batelier pour le conduire de Venise à Ferrare. 

Pendant l'année 1520, Titien se met pour le compte du 
duc en relation avec les verriers de Murano. Il montre à 
Tebaldi un vase qu'il avait fait exécuter à titre d'essai. Tous 
deux vont à Murano le 1 1 février et commandent douze vases 
qui devront être livrés au bout de huit jours, en même temps 
que des verres déjà commandés. Peu après, Alphonse prie 
Titien de lui envoyer quelqu'un pour dorer le cadre d'un 
tableau exécuté par ce maître, et le charge de lui procurer 
quelques majoliques destinées à sa pharmacie. Tebaldi notifie 
ensuite au peintre un nouveau désir du duc. Ayant entendu 



LIVRE PREMIER. 165 

dire que Giovanni Cornaro possédait un étrange animal appelé 
gazelle, qui avait excité une vive curiosité, Alphonse voulait 
avoir au plus tôt Timage peinte de cet animal. Tebaldi et Titien 
se hâtèrent d'aller au palais Cornaro, mais la gazelle n'existait 
plus et avait été jetée dans un canal. Par bonheur;, Giovanni 
Bellini avait fait depuis longtemps déjà un croquis d'après la 
gracieuse bête et offrit de le copier en l'agrandissant. Vers 
le milieu de 1520, sur les instances du duc, Titien retourna à 
Ferrare pour réparer un de ses tableaux qu'on avait détérioré 
en le vernissant; avant de quitter Venise, il se rappela qu'un 
peu de bleu manquait à certaines places, et pria Alphonse I" 
d'en tenir à sa disposition au moment de son arrivée. Dès que 
sa besogne fut achevée, il regagna son atelier de San Samuele. 
Il avait reçu du duc quelques nouvelles commandes qu'il 
ne se pressa pas d'exécuter, voulant tenir d'autres engage- 
ments déjà pris et non moins formels. Le duc, cependant, en- 
tendait être servi le premier : « Messire Jacomo, écrivit-il à 
son ambassadeur, ayez soin de parler à Titien et rappelez-lui 
en notre nom qu en partant de Ferrare il nous promit beau- 
coup de choses. Jusqu'ici nous ne voyons pas qu'il se soit 
occupé d'aucune ; il ne travaille même pas à la toile que nous 
attendons avec le plus d'impatience. Comme nous ne croyons 
pas mériter qu'il nous manque, exhortez-le à faire en sorte 
que nous n'ayons pas à nous fâcher contre lui et qu'il nous 
livre au plus tôt ladite toile. » Titien ne se troubla pas et 
trouva des excuses. Comme il n'avait reçu ni châssis, ni toile, 
ni indication de mesures, il prétendit avoir pensé que le duc 
ne se souciait plus de l'ouvrage commandé. Qu'on lui envoyât 
la toile, et il tâcherait d'avoir terminé son tableau le jour de 
l'Ascension. Tebaldi ne fut pas dupe de ces allégations, car 
il savait que Titien avait entrepris de peindre pour Altobello 
Averaldo, légat du Pape, un tableau d'autel dont faisait partie 
un Sainl Sébastien qui ])rovoquait l'admiration de toute la 
ville (1). Se tournant donc en riant vers le peintre : « Vos rai- 

(1) Ce tal)leau, destiné an maître-autel de l'église des Saints Nazaire et Gelse à 
Brcscia, est toujours à sa place. Il se compose de plusieurs compartiments. Dans 



lOc L'ART FERRARAIS. 

sons lui tlit-il, sont aussi artificieuses que vos peintures. 
Avouez qu'après avoir goûté l'argent des prêtres, vous ne tenez 
plus autant au service de mon maître que par le passé. « Ti- 
tien répliqua qu'aucun effort ne lui coûterait pour témoigner 
au duc un dévouement absolu et conserver sa faveur, fallût-il 
fabriquer de la fausse monnaie. " Eb bien, riposta Tebaldi, 
est-il vrai que sur la demande du légat vous ayez fait récem- 
ment un Saint Sébastien ? » Titien ne put le nier, et il ajouta que, 
selon lui, cette figure était la meilleure de ses œuvres; mais le 
tableau entier ne devait lui rapporter que deux cents ducats, 
prix qu'aurait valu le Saint Sébastien a lui seul. Comment donc 
serait-il disposé à négliger pour des prêtres et des moines le 
service de Son Excellence ? 

Cet entretien piqua la curiosité de Tebaldi, qui vint quelques 
jours après dans l'atelier du peintre, afin d'y voir le Saint Sébas- 
tien. Il y avait là plusieurs visiteurs, et tous le portaient aux 
nues. Quand ils furent partis, l'ambassadeur de Ferrare se mit 
h déplorer qu'une pareille peinture dût être livrée à des prê- 
tres et envovée à Brescia, et il conseilla à Titien de l'offrir au 
duc. Titien se récria et protesta qu'il ne saurait comment s'y 
prendre pour manquer ainsi à ses engagements. Là-dessus, 
Tebaldi lui suggéra d'exécuter à l'intention du légat une copie 
avec de légères variantes, expédient que le peintre repoussa 
comme une indélicatesse. Néanmoins, Tebaldi fit part de son 
idée à son maître, qui l'en félicita et l'engagea à poursuivre ses 
négociations. Habilement circonvenu, Titien finit par céder, 
tout en déclarant que pour personne il n'aurait commis une 
telle fourberie, et il fut convenu que le duc payerait seulement 
soixante ducats comptant. Les cboses en étaient là quand 
Alphonse se mit à réfléchir aux conséquences que pouvait en- 

le compartiment central, on voit la llésnrrection du Christ. Les compartiments 
latéraux sont divisés en deux parties : dans la partie supérieure est représentée 
l'Annonciation; dans la partie inférieure se trouvent : à j;auche Saint Nazaire et 
Saint Celse, patrons d'Averaldo, à qui ils montrent le Rédempteur montant au ciel ; 
à droite Saint Roch assisté par un ange et Saint Sébastien attaché à un arbre et 
percé d'une flèche. Ce tableau porte la signature de l'auteur et la date de t52i. 
(Voyez CwALCASELLE et Crowe, Tizicino, t. I, p. 215.) 



LIVRE PREMIER. 167 

traîner sa conduite à l'égard du légat; déjà en butte à l'ini- 
mitié de la cour de Rome, n'allait-il pas aggraver sa situation, 
si Averaldo apprenait un jour ou l'autre le méchant tour qui 
lui avait été joué? Le 23 décembre 1520, il écrivit à Tebaldi 
qu'il renonçait au Saint Sébastien . 

Titien fut mis en possession de la toile nécessaire à l'exécu- 
tion du tableau d'Alphonse I", mais il s'en occupa peu. Le duc 
et son ambassadeur crurent que le meilleur moyen de triom- 
pher de ses lenteurs était de l'attirer à Ferrare, où il appor- 
terait sa toile. Alphonse commença par l'inviter aux fêtes de 
Noël de 1521 ; puis Tebaldi lui proposa d'accompagner le duc 
à Rome, quand celui-ci irait rendre hommage au successeur 
de Léon X, non encore nommé. Titien, tout en évitant de 
refuser, ne s'engagea pas, et, malgré son désir de connaître 
Rome, il déclina l'offre qui lui était faite. En 1522, il eut à 
subir des instances analogues, qu'il éluda avec l'adresse d'un 
diplomate consommé. Sans cesse harcelé par l'ambassadeur 
de Ferrare, qui semblait n'avoir d'autre occupation que de le 
pousser au travail ou de l'entraîner à Ferrare, il excellait à 
temporiser. S'il ne consentait pas à partir, c'est qu'il voulait 
retoucher des figures qui ne lui plaisaient pas, c'est qu'il avait 
besoin de modèles introuvables ailleurs. Le 31 août, Tebaldi 
constata qu'il n'avait encore peint, outre un char tiré par deux 
animaux, que deux figures, ce qui prouve que le tableau com- 
mencé était le Triomphe de Bacchus, conservé aujourd'hui dans 
la Galerie Nationale de Londres. Le duc s'en étant montré 
fort irrité, Titien pria Tebaldi de l'apaiser, prétendant que 
sans cela il ne pourrait travailler avec calme d'esprit. Pour 
montrer combien il tenait à satisfaire le prince, il répéta trois 
ou quatre fois à l'agent de celui-ci qu'il n'accepterait plus 
aucune commande, vînt-elle de Notre-Seigneur Dieu, avant 
d'avoir terminé la toile du duc. Malgré ses protestations, l'an- 
née se passa, et la toile n'était pas achevée. Comment s'en 
étonner? Titien n'avait-il pas à ménager le gouvernement de 
sa ville natale dont il était le peintre officiel? Le Conseil des 
Dix, en effet, dans sa séance du 1 1 août 1522, l'avait menacé 



IfiS L'ART FERUARAIS. 

de lui enlever ses fonctions de courtier à l'Entrepôt des Alle- 
mands et de lui imposer la restitution de tous ses honoraires 
depuis six ans, si la quatrième toile qui devait orner la salle 
du Grand Conseil n'était pas achevée le 15 juin de l'année sui- 
vante (1). Quand Titien affirmait sa bonne volonté envers le 
duc de Ferrare, il pouvait donc être sincère; en différant l'en- 
tière exécution de ses engagements, il obéissait à une inéluc- 
table nécessité. Enfin, dans le mois de janvier 1523, le tableau 
de Bacchus et Ariane fut en état d'être envoyé à Ferrare, où 
Titien, probablement pour l'achever, le suivit le 7 février (2), 

Au milieu de janvier 1525, il fut encore, ce semble, l'hôte 
d'Alphonse I". 

De 1525 à 1528, on ne trouve plus trace de rapports entre 
Titien et Alphonse I". Ce prince était trop absorbé par les 
calamités qui pesaient sur lui pour attirer Titien à sa cour. Il 
n'avait cependant pas oublié son peintre de prédilection, et, 
dès que les soucis politiques lui laissèrent quelque répit, il 
l'appela auprès de lui. A la fin de 1527 ou au commencement 
de 1528, Titien reparut à Ferrare. En 1529, il y fit, avec l'as- 
sentiment du doge Andréa Gritti, un séjour assez long, inter- 
rompu par un voyage à Mantoue. Quand il partit pour cette 
ville, le duc lui remit la lettre suivante, à l'adresse du marquis 
Frédéric Gonzague, fils d'Isabelle d'Esté : « Maître Titien, qui 
est resté ici quelques jours afin de m'être agréable, m'a de- 
mandé la permission d'aller à Mantoue pour ses propres affai- 
res, et, quoique j'hésitasse à la lui donner, j'ai cédé, voulant 
lui faire plaisir et vu l'importance de ce qui l'appelle auprès 
de Votre Excellence. A cause de l'amour que m'inspire son 
mérite, j'ai cru devoir lui remettre cette lettre, par laquelle je 
prie affectueusement Votre Seigneurie Illustrissime de le bien 
accueillir. C'est ce que vous porteront à faire non seulement 
votre tendresse à mon égard, mais les bonnes dispositions que 
je vous connais pour lui et la faveur qu'il saura bien gagner 

(1) Cavalcaselle et Crowe, Tiziano, t. I, p. 225. 

(2) Les livres du château font nienlion de vin{;t-quatre repas fournis au peintre 
et aux personnes de sa suite. 



LIVRE PREMIER. 169 

sans l'intervention d'autrui. Plus Votre Excellence s'empres- 
sera de me le renvoyer, plus je Lui en aurai d'obligation... 
14 mars 1529. " Cette lettre fait honneur à celui qui l'a écrite. 
Celle où Alphonse I", le IG juin de la même année, remercia 
le doge d'avoir autorisé le séjour prolongé de Titien à Ferrare, 
ne témoigne pas moins hautement de l'estime et de l'attache- 
ment que Titien inspirait au duc : « Je reste très obligé à Votre 
Sérénité et je la remercie vivement de la faveur qu'elle m'a 
faite en laissant si longtemps Titien auprès de moi (l). Je vous 
suis d'autant plus reconnaissant que j'ai eu plus à me louer de 
lui, et qu'il m'a servi promptement et excellemment... » Aussi- 
tôt après son retour à Venise, Titien s'acquitta d'une commis- 
sion d'Alphonse I" en faisant faire une coupe d or, qu'il expé- 
dia le 4 septembre à Ferrare. Cette coupe reposait sur un pied 
d'argent décoré de bas-reliefs. 

A partir de la seconde moitié de 15:29, Titien fut presque 
entièrement accaparé par Charles-Quint, qui, devenu l'arbitre 
suprême de l'Italie, se fixa quelque temps à Bologne en 1529 
et en décembre 1532. On trouve cependant encore le grand 
artiste dans le château d'Alphonse I" le 24 et le 25 juillet 1532, 
mais il ne fit qu'y passer. Les seules peintures qu'il entreprit 
encore en l'honneur du duc furent un portrait de ce prince 
destiné à remplacer celui qui avait été donné à Covos (2), 
secrétaire de l'Empereur, et un tableau allégorique représen- 
tant Minerve et Neptune avec quelques autres figures. Le por- 
trait n'était pas terminé quand Alphonse I" mourut le 31 octo- 
bre 1534; Hercule II ordonna de l'achever et paya au peintre, 
h titre d'arrhes, cinquante ducats d'or le 20 juillet 1535. Te- 
baldi annonça au fils d'Alphonse I", le 15 décembre 153G, 
que Titien mettait la dernière main à ce tableau ; il le proclama 
« magnifique et aussi semblable à l'original que l'eau à leau » . 



(1) Les registres mentionnent le vin qui fui fourni à Titien et à cinq personnes 
de sa suite depuis le 24 janvier jusqu'au dernier jour de février, pendant dix jours 
du mois d'avril, pendant tout le mois de mai et pendant dix-huit jours du mois 
de juin. 

(2) Voyez ce qui a été dit p. 138, note 1. 



170 L'ART FERRARAIS. 

C'est le 8 janvier 1537 que le portrait fut livré à Tebaldi, et 
Hercule II, venu peu après à Venise, l'emporta lui-même à 
Fcrrare. Le don d'un vase d'argent à l'auteur prouva, au dire 
de l'Arétin, l'entière satisfaction du prince (1). Quant au ta- 
bleau allégorique, Vasari le vit inachevé dans la maison de 
Titien, alors que le peintre avait cessé de vivre (2). 

Quand on réfléchit aux relations qui existèrent entre Al- 
phonse I" et Titien, on trouve qu'elles furent profitables autant 
à l'un qu'à l'autre. Si le duc leur dut la possession d'un bon 
nombre de tableaux précieux (3), Titien, qui trouva dans le 
prince un protecteur non moins attaché que despotique, en 
tira un grand avantage, celui de u développer son génie bril- 
lant dans ses véritables voies (4) ;> . Représenter avec éclat tout 
ce qui peut charmer les yeux, donner au portrait une prodi- 
gieuse intensité de vie et transKgurer en quelque sorte la 
nature humaine en l'enveloppant d'une lumière dorée, telle 
était la véritable vocation du maître vénitien : Alphonse I" 
contribua à l'y pousser et à l'y maintenir. 

Avant de passer au règne d'Hercule H, il est nécessaire de 
dire quelques mots à' Hippolyte I" d'Esté, un des frères d'Al- 
phonse I", car il fut mêlé aux événements politiques de cette 
époque, et il ne resta indifférent ni aux lettres ni aux arts (5). 
C'est d'ailleurs une figure très originale, en laquelle se person- 
nifient tous les abus de son temps et qu'il est par conséquent 
très curieux d'étudier, non pour s'y complaire, mais pour avoir 
une idée de la vie toute mondaine et souvent scandaleuse que 
menaient alors les personnages, issus des maisons régnantes, 
qui devenaient princes de l'Église. 

(1) Titien reçut pour ce portrait deux cents ducats et déclara qu'il ne se rappe- 
lait pas avoir jamais été rémunéré aussi royalement. (Gavalcaselle et Growe, 
Tiziano, t. I, p. 386-387.) 

(2) On ne sait ce (ju'est devenu ce tableau. 

(3) INous énumérerons les principaux en parlant du Castello (liv. II, ch. m). 

(4) Lafenestre, Titien et les princes de son temps, dans la Bévue des Deux- 
Mondes du i" décembre 1886, p. 638. 

(5) Frizzi, Mem. per la storia di Ferrera, t. IV, p. 110, 154, 156, 159, 169, 
181, 186, 201, 205, 218, 222, 227, 269, 272, 279, 280, 282, 284. — Barotti, 
Mem. di letterati ferrarcsi. 



LIVRE PREMIER. 171 

Hippolyte I" était le troisième fils d'Hercule I" et d'Éléo- 
nore d'Aragon. Il naquit le 20 février 1479. Dès l'âge de six 
ans, il reçut la tonsure dans la cathédrale de Ferrare et com- 
mença à porter l'habit de clerc. En 1486, Mathias Corvin, roi 
de Hongrie, qui avait épousé Béatrice d'Aragon, sœur de la 
duchesse de Ferrare, le nomma archevêque de Gran ou Stri- 
gonio, titre auquel étaient attachés ceux de primat de Hongrie 
et de légat a latere du Saint-Siège, et qui rapportait trente 
mille ducats; mais cette nomination ne lut ratifiée qu'au bout 
d'un an par le pape Innocent VIll. Hippolyte, accompagné de 
cent cinquante personnes à cheval, alla sur-le-champ prendre 
possession de son bénéfice (1) , et fit un assez long séjour auprès 
de son oncle. Il résidait encore en Hongrie lorsqu'en 1493 
Alexandre VI le promut à la dignité de cardinal : il n'avait que 
quatorze ans. Quelques années plus tard, l'archevêché de 
Milan étant devenu vacant, Ludovic le More, son beau-frère, 
le lui octroya (31 octobre 1497), l'année même où mourut sa 
sœur Beatrix, femme du duc de Milan (:2). Hippolyte cepen- 
dant ne se trouvait pas satisfait : comme archevêque de Stri- 
gonio, il était obligé à la résidence, puisqu'il était en même 
temps primat du royaume et légat apostolique; en outre, la 
moitié des revenus de cet archevêché lui échappait, parce 
qu'elle était consacrée à l'entretien des troupes royales. Le 
27 novembre 1497, il se rendit à Rome avec trois cents che- 
vaux et obtint l'évêché d'Agria en échange de l'archevêché de 
Strigonio. Il resta trois mois dans la capitale de la chrétienté. 

(1) Il emporta avec lui, entre autr(>s livres, l'Eiicide de Virgile et les coméilics 
(le IMaiite, qu'il comprenait déjà malgré son jeune à{;c. 

(2) Hippolyte I'^'" ne garda pas toute sa vie l'arclievèclié de Milan ; le 3 avril 1511), 
il le céda à son neveu Hippolyte II, âgé de dix ans. D'après l'Arioste, il témoigna 
envers Ludovic le More une reconnaissance (pii ne cessa pas avec les malheurs 
de ce prince : 

... ora in pace a consiglio con lui siede, 
Or armato con lui spiega i colubri; 
E sempre par d'una medesima fede, 
ne' felici tcmpi o nei lugubri : 
Nella fuga lo segue, lo conforta 
Neir afflizion, gli è nel periglio scort;i. 

ÇO?lfinflo furioso, canto XLVI, st. xciv.) 



172 L'ART FERRARAIS. 

En 1501, il accompagna, de Fenare à Naples, la veuve de 
Mathias Corvin qui, forcée d'abandonner la Hongrie, avait 
passé huit jours auprès d'Hercule I", témoignant ainsi h sa 
tante la gratitude à laquelle elle avait droit pour les soins qu'il 
en avait reçus dans son enfance. La même année, il fit partie 
de la nombreuse cavalcade qui se rendit à Rome afin d'aller 
chercher Lucrèce Borgia dont le mariage avec Alphonse 
d'Esté avait été décidé. C'est lui qui remità Lucrèce les joyaux 
destinés par le duc de Ferrare à sa future belle-fille, et nous 
avons déjà dit qu il offrit pour son propre compte, entre autres 
présents, quatre croix d'un très beau travail. Peut-être est-ce 
alors qu'Alexandre VI lui donna un palais à Rome, faveur que 
suivit bientôt la collation de l'archevêché de Capoue (1502). 
Lorsque Louis XU eut enlevé h Ferdinand le royaume de 
Naples, Hippolyte abandonna les revenus de cet archevêché à 
sa tante Béatrice, réfugiée à Ischia. Après la mort d'Alexan- 
dre VI (18 août 1503), le cardinal d'Esté partit aussitôt de 
Ferrare pour prendre part au conclave; en route, une chute 
de cheval le força de s'arrêter quelques jours à Florence, où son 
frère Alphonse vint s'assurer de son état. A peine élu pape, 
Pie III lui conféra l'évéché de Ferrare, devenu vacant par la 
mort du dernier titulaire, Jean Borgia, qui n'avait jamais mis 
les pieds dans la capitale des princes d'Esté. 

Sous le règne d'Alphonse I", le cardinal d'Esté ne demeura 
pas étranger aux affaires publiques. Il gouverna Ferrare en 
1506, alors que le duc conduisait des renforts à Jules II qui 
assiégeait Bologne (1), en 1507 pendant que son frère était 
allé à Gênes pour gagner les bonnes grâces de Louis XII, en 
1512 quand Alphonse I" se rendit à Rome dans l'espoir d'une 
réconciliation avec le Pape qui lui avait déclaré la guerre et 
qui visait à s'emparer de Ferrare. 

Au. besoin, l'habile cardinal se transformait en guerrier. 
Durant la lutte contre Venise, il risqua plus d'une fois sa vie, 

(1) 11 permit aux tils de Giovanni Bentivoglio, venus avec ijuatre cents chevaux 
après la prise de Bologne par le Pape, de loger à l'auberge de l'Ange (aujourd'hui 
la Postaccia) . 



T.IVRE PREMIER. 173 

s'exposant aux balles qui tuaient à ses côtés ses compagnons 
d'armes. On l'eût même pris pour un capitaine consommé 
lorsque, profitant d'une crue subite du Pô qui exhaussait les 
navires ennemis et en mettaient les flancs à découvert, il fit à 
la faveur de la nuit dresser des batteries dont les feux, au 
point du jour, anéantirent presque la flotte vénitienne. 
Alphonse survint avec ses propres vaisseaux et acheva la 
déroute (1). 

A-près l'avènement de Léon X, Hippolyte alla rendre 
hommage au nouveau pape (6 mai 1513). Rome le garda plu- 
sieurs années. Il y vécut en prince fastueux, au milieu d'une 
cour amie des plaisirs de toute sorte, et, sans négliger les 
affaires de son frère, il prit à cœur de réunir des lettrés autour 
de lui. 

En Hongrie, il avait conservé des relations qui l'y attiraient 
de temps en temps. Il y retourna le 20 octobre 1517 et s'y fit 
précéder de deux cent cinquante chiens, de filets et de tentes 
pour la chasse, de quatre étalons, de vingt vautours et fau- 
cons, et de deux léopards. Dans sa suite figuraient Alessandro 
Ariosti, le dernier frère de Lodovico Ariosti, et le poète Gelio 
Galcagnini, qui se lia avec Ziegler, philosophe, mathématicien 
et théologien allemand, auquel il procura la protection du 
cardinal d'Esté. La situation critique d'Alphonse I" décida 
Hippolyte à regagner Ferrare au commencement d'avril 1 520 : 
il arriva indisposé, et logea, d'après les conseils de son frère, 
non dans sa résidence habituelle attenant à la Chartreuse, 
mais dans le Castel Nuovo, où l'air était plus frais et plus salu- 
bre . Les prescriptions du médecin Lodovico Bonaccioli l'avaient 
à peu près rétabli, quand, pour avoir trop mangé d'écrevisses 
et bu avec excès d'un vin blanc appelé vernaccia, il fut pris 
d'une fièvre dont il mourut le 3 septembre, malgré les soins 
que lui donna Giovanni Manardi, médecin non moins renommé 
que Bonaccioli. On lui fit de magnifiques funérailles dans la 
cathédrale, et Gelio Galcagnini y prononça son oraison funèbre. 

(1) Voyez les intéressants détails que donne Fnizzi (^Mcin, per lu slorid di Fer- 
rara, t. IV, p. 241-2V3). 



174 L'ART FERRARAIS. 

Quelques jours après, une autre oraison funèbre fut pronon- 
cée par Alcssandro Guarini, et Girolamo Falletti en composa 
une troisième. 

A l'esprit politique et militaire le cardinal d'Esté joignait 
le goût de l'étude et de la lecture. En voyage, si l'on en croit 
Celio Calcagnini qui l'accompagna souvent, il emportait des 
livres en grand nombre. Parmi ses familiers se trouvaient non 
seulement des théologiens, mais des jurisconsultes, des philo- 
sophes, des mathématiciens, des médecins, des orateurs et des 
poètes. A partir de 1503, il prit à son service l'Arioste, qui 
encourut en 1517 la disgrâce de ce maître exigeant et impé- 
rieux pour n'avoir pas voulu l'accompagner en Hongrie. Avant 
son dernier séjour dans ce pays, il suggéra aux magistrats de 
sa ville natale la résolution de faire écrire par Celio Calcagnini 
l'histoire de la maison d Este et celle de Ferrare, histoire dont 
Peregrino Prisciani avait à grand'peine rasssemblé déjà les 
matériaux (1). On ne sait pas si Calcagnini réalisa l'entreprise 
qui lui fut confiée. De bonne heure, Hippolyte d'Esté aima les 
beaux livres : c'est à lui qu'est dédié le De ingénias adolescen- 
tium nioribus liber, composé par Petrus Tranensis et publié le 
7 octobre 1496 par Lorenzo de' Rossi (2). Lorsque Pontico 
Virunio, imprimeur et lettré d'une grande valeur, eut été 
incarcéré à Forli, il dut sa mise en liberté à l'intervention du 
puissant cardinal. 

Sans être aussi passionné qu'Alphonse l" pour les beaux- 
arts, Hippolyte tint aussi à honneur de s'entourer d'œuvres 
distinguées et fut en rapport avec plusieurs artistes en renom. 
Ercole Roberti peignit à son intention un tableau en 1487. 
Léonard de Vinci, qu'Hippolyte, en qualité d'archevêque de 
Milan, avait dû voir dans la capitale des Sforza, obtint de lui 
eu 1507 une lettre de recommandation pour Raffaello Giro- 
lami, un des principaux membres de la Seigneurie de Flo- 

(Ij l*ar ordre du cardinal, Calcagnini avait précédemment éciit le récit de la 
défaite inflijijéc à l'armée vénitienne le 2^ décendjre 1509. Calcagnini fut également 
1 auteur d'une Vie d' Hippolyte P'' qui ne nous est pas parvenue. 

l^-) Nous reviendrons sur cet ouvrage en parlant des livres ferrarais ornés de 
gravures en bois (liv. V, ch. iv). 



LIVRE PREMIER. 175 

rence, afin de faire valider ses prétentions à la succession de 
son père, droits contestés par son frère aîné à cause de sa 
naissance illégitime (1). 

Les musiciens trouvèrent également faveur auprès du car- 
dinal. 11 eut à sa solde un habile organiste nommé Giangia- 
como Fogliani et attira auprès de lui les virtuoses les plus dis- 
tingués. Musicien lui-même, il acheta en 1517 des téorbes à 
un fabricant installé à Ferrare, où l'on faisait aussi des flûtes 
et des violes. 

Aux qualités d'un prince de la Renaissance s'unissaient chez 
Hippolyte les défauts et les vices des tyrans de son siècle. Il 
était violent, altier, vindicatif. Du vivant de son père, il fit 
bâtonner un messager du Pape, et se réfugia, afin d'échapper 
au courroux d'Hercule I", chez son beau-frère François Gon- 
zague, qui vint implorer pardon pour lui. Nous avons déjà 
rapporté que, épris, en même temps que son frère naturel 
Giulio, d'Angela Borgia, il ordonna à ses sbires de crever les 
yeux de son rival, dont Angela avait vanté devant lui la 
beauté (2). Quoiqu'il fût prince de l'Église, rien dans sa vie 
n'indiquait le souci des choses religieuses. Les évêchés (3) et 
les abbayes (i) qu'il posséda n'étaient pour lui qu'une source 
de richesses : il en lirait un revenu de trente-neuf mille six 
cents écus environ, suivant les uns, de quarante-sept mille 
cinq cents, selon les autres. Il laissa une fille naturelle, Lisa- 
betta, qui reçut du duc une dot de dix mille écus en épousant 
Giberlo Pio. 



(1) Campori Nuovi Docuinenli pcr lu uilu di Lcoiuu-do (Ici J'inci. 3Iodcna , 
1865. 

1^2) Voyez p. 125. 

(3) A ceux que nous avons mentionnés il faut ajouter celui de Modène. 

(4) L'abbaye de Pouiposa était au uouibtc de celles (|ui lui furent confé- 
rées. 



17fi L'ART FERRARAIS. 

X 

HERCULE II (1534-1559) (1). 



A l'exemple de ses prédécesseurs, Hercule II, fils aîné 
d'Alphonse I", inaugura son règne par des libéralités. Il dis- 
pensa la Commune de rembourser une partie des sommes 
qu'Alphonse I" avait prêtées à celle-ci et lui accorda des délais 
pour le remboursement du reste; il abolit quelques taxes; il 
dépensa en cadeaux cinquante mille ducats d'or, donnant aux 
uns des immeubles, aux autres du numéraire ou des joyaux. 
Parmi les personnages honorés de ses faveurs figura Cristoforo 
Messishugo^ auteur d'un ouvrage sur l'office de maître d'hôtel 
et sur l'art culinaire (2). 

La première affaire qui s'imposa à l'attention d'Hercule II 
fut le règlement définitif de sa situation à l'égard du Saint- 
Siège. Il s'agissait de décider Paul III à ratifier la décision 
qu'avait rendue Charles-Quint, pris comme arbitre par 
Alphonse I" et Clément VII, mais que Clément YII n'avait pas 
acceptée et à laquelle le Sacré Collège n'avait pas donné son 
adhésion. Les pourparlers furent longs et difficiles. Afin de 
hâter le succès des négociations, le duc se rendit lui-même à 
Home en 1535 (3). Il ne réussit pas mieux que ses ambassa- 
deurs Ce fut seulement en 1539 qu'un accord fut conclu, le 
Souverain Pontife désirant qu'une paix générale permit à tous 
les souverains de s'unir contre Soliman II. En vertu de cet 



(i) 11 a été déjà question d'Hercule 11, p. 135, note 1, et p. 137, note 1. 

(^2) Voyez les pages consacrées à Messisbugo et à son ouvrage dans le ch. v du 
liv. IV, chapitre relatif aux livres publiés à Ferrare avec des gravures sur bois. 

(3) Le fameux médecin Antonio Musa Brasavola fit partie de la suite d'Her- 
cule 11. — Hercule 11 retourna à Rome en 1550, à l'avènement de Jules 111, et 
en 1555, à l'avènement de Marcel II; mais Marcel II étant mort avant qu'il eût 
pu lui rendre hommage, il attendit la nomination de son successeur, qui fut 
Paul IV, de la maison Caraffa (1555). 



LIVRE PREMIER. 177 

accord, les princes d'Esté, reconnus maîtres du duché de Fer- 
rare et de ses dépendances sous la suzeraineté du Saint-Siège, 
devaient payer une redevance annuelle de sept mille ducats 
d'or et recevoir chaque année de la Chambre apostolique, à 
un prix déterminé, vingt mille sacs de sel. En outre, Her- 
cule II s'engageait à verser une somme de cent quatre-vingt 
mille ducats pour les dommages causés et les condamnations 
encourues. 

Les difficultés avec la cour de Rome ne furent pas les prin- 
cipaux soucis du fils d'Alphonse I". Ses relations avec les sou- 
verains étrangers présentaient plus de périls encore. Instruit 
par les malheurs de son père et de son grand-père, il mit tous 
ses soins à garder la neutralité entre Charles-Quint et Fran- 
çois I", quand ces deux rivaux se disputèrent de nouveau le 
Milanais. Feudataire du premier, beau-frère du second par sa 
femme Renée, il avait intérêt à ménager l'un et l'autre. Ses 
frères Hippolyte II, archevêque de Milan, et François l'aidèrent 
à équilibrer ses témoignages de bienveillance. Tandis qu'Hip- 
polyte se rendait en France, où le Roi lui accorda l'archevêché 
de Lyon, François alla commander un corps de cavalerie dans 
l'armée impériale (1536), et, un peu plus tard, suivit à Nice 
et en Espagne Charles-Quint lui-même, à l'intervention de qui 
il dut d'épouser la fille de Cardona, marquis délia Paluda. 
En 1541, quand l'Empereur se dirigea vers Alger pour châtier 
les corsaires qui infestaient la Méditerranée, le duc de Ferrare 
lui rendit hommage à Peschiera et l'accompagna dans son 
entrée solennelle à Lucques, où, à la table de Sa Majesté, il 
fut admis à l'honneur, réservé aux plus grands princes, de lui 
présenter sa serviette. Après l'avènement de Henri II, il eut la 
sagesse de se refuser à s'unir contre Charles-Quint au roi de 
France son neveu et au pape Paul III son suzerain, mais il 
accorda la main de sa fille Anna à François de Lorraine, duc 
de Guise (1548) (1). Malgré ses aspirations pacifiques, un temps 

(1) Anna était née le 16 novembre 1531. Après l'assassinat du duc de Guise, 
un second mariage unit la fille aînée d'Hercule II et de Renée de France à Jacques 
de Savoie, duc de témoins. 

I- 12 



178 L'APvT FERRARAIS. 

vint pourtant où il ne put persévérer dans la neutralité qu'il 
avait observée avec tant de constance. Pressé par les sollicita- 
tions du duc de Guise, intimidé par les menaces de Paul lY, 
et se rappelant combien le ressentiment de Jules II, de Léon X 
et de Clément VII avait été funeste à sa famille, il entra dans 
une ligue contre Philippe II, que soutenaient le duc Côme de 
Médicis et Ottavio Farnese de Parme, et il fut nommé non 
seulement capitaine général de la ligue, mais lieutenant général 
du Roi en Italie (1557). Toutefois, il se fit autorisera n'opérer 
qu'en Lombardie, afin d'être à même de protéger au besoin 
ses propres Etats. La guerre qui s'engagea ne fut pas de longue 
durée. Peu s'en fallut cependant qu'elle ne coûtât cher au duc, 
car il se trouva bientôt seul en butte aux coups des troupes 
espagnoles, florentines et parmesanes, les Français ayant été 
forcés de quitter l'Italie par une diversion des Espagnols et des 
Anglais dans les Pays-Bas, et le Pape, qui désespérait d'arracher 
à Philippe II le royaume de Naples, ayant conclu la paix sans 
faire mention du duc de Ferrare. Mais les Vénitiens et même 
Côme de Médicis ne tardèrent pas à intervenir comme média- 
teurs, et Philippe II, désireux de concentrer toutes ses forces 
dans les Flandres, accepta un accord dont chacun sentait le 
besoin (1558). Le mariage d'Alphonse, fils aîné d'Hercule II, 
avec Anna, fille du grand-duc de Toscane, cimenta la reprise 
des bonnes relations entre les Ferrarais et les Florentins. 

Malgré la guerre dont il vient d'être question, on peut dire 
que le règne d'Hercule II fut en somme une période de paix : 
il procura un long repos à la population de Ferrare et ne le 
céda pas en éclat aux règnes précédents. Fidèle aux traditions 
de sa famille, le duc se plut à donner une hospitalité fastueuse 
aux personnages qui honorèrent sa capitale de leur présence. 
Sur son invitation, le pape Paul III y demeura quelques jours 
avant de se rendre à Busseto, où il devait avoir une entrevue 
avec Charles-Quint (1). Un bucentaure magnifique, accom- 

(1) En s'arrètant à Ferrare, Faul 111 se pioposait de demander au duc un prêt 
de 50,000 ccus d'or et la main de la jeune Anna d'Esté pour son neveu Orazio 
Farnèse. Sans opposer un refus formel à cette dernière demande, Hercule invoqua, 



LIVRE PREMIER. 1T9 

pagné de nombreuses barques, le conduisit de Brescello à 
Bondeno, où l'attendaient un carrosse et soixante voitures. Le 
Pontife arriva le 21 avril 1543 dans l'île du Belvédère; il y 
passa la nuit, et le lendemain, au bruit des détonations de l'ar- 
tillerie, il fit son entrée à Ferrare avec une suite de trois mille 
personnes, parmi lesquelles se trouvaient une vingtaine de car- 
dinaux, quarante évéques et un nombre imposant d'ambas- 
sadeurs. Devant la porte de Saint-Georges, Alphonse, fils du 
duc, lui présenta les clefs de la ville dans un bassin d'or, lui 
baisa les pieds et le harangua, après quoi le Pape bénit le 
prince et le baisa au front. Porté sur un siège resplendissant, 
à l'abri d'un baldaquin, précédé par Hercule II à cheval et 
suivi d'une foule de gentilshommes, Paul III parcourut les 
principales rues de la ville (1), s'avança sous cinq arcs de 
triomphe et fut conduit dans la cathédrale, que décoraient les 
fameuses tapisseries ducales dont Giovanni Rost était en partie 
l'auteur (2). Un discours de Girolamo Falletti montra que 
1 éloquence florissait toujours à la cour de Ferrare. Le Pape 
fut logé dans le Castello, tandis que sa suite était hébergée aux 
frais du duc chez les simples particuliers. Une promenade à 
travers la ville servit de distraction le second jour : le cortège 
se composait de la duchesse et de soixante -douze dames 
montées sur des haquenées, d'autres dames de distinction qui 
avaient pris place dans vingt-deux carrosses, d'Hercule II et 
de ses courtisans à cheval. Le 24 avril, jour de saint Georges, 
Paul III, à l'issue de la messe, célébrée pontificalementpar lui 
dans la cathédrale, remit au duc la rose d'or, une riche épée 
et un chapeau. Un tournoi occupa le milieu de la journée, et, 
après le dîner, les enfants du souverain récitèrent en latin les 



pour différer sa décision, l'âge de sa fille, <|ui avait à peine douze ans. Anna, nous 
l'avons déjà dit, épousa en premières noces François, duc de Lorraine ; en secondes 
noces Jacques de Savoie, duc de Nemours. 

(1) Titien assista à l'entrée de Paul III. « Sur la place, écrit Agostino Mosti, 
nous trouvâmes une foule immense...; je reconnus un grand nombre de Véni- 
tiens, non seulement niessire Titien, mais beaucouj) d'autres. " (L.-JN. Cittadella, 
Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 599.) 

(2) Quatre d'entre elles avaient coûté soixante mille écus d'or. 



180 L'ART FERRARAIS. 

Adclphes de Térence : Lucrezia,qui n'avait que huit ans, débita 
le prologue, Leonora se chargea d'un rôle déjeune fille, Anna 
et Alphonse représentèrent des amoureux, et Louis joua le 
rôle d'un esclave. Le quatrième jour, Paul III conféra le titre 
de protonotaire à Andréa Alciato, nommé depuis peu profes- 
seur à l'Université de Ferrare, donna à la duchesse un diamant 
et une fleur en diamant, et repartit pour Bologne (1). 

En 1548, ce lut le roi de Tunis Muleasse qui fut, de la part 
des princes d'Esté, l'objet de délicates attentions. Détrôné par 
le roi d'Alger, rétabli par Charles-Quint, et détrôné de nouveau 
par son propre fils qui l'avait privé de la vue, il allait implorer 
encore une fois l'Empereur. Il était accompagné de trente 
personnes à cheval et de quatre interprètes. Hercule II se 
trouvait à Modène quand il arriva à Ferrare, mais Alphonse, 



(1) On peut trouver dans les lettres cl' rl^o^fùjo JMosli, élève de l'Aiioste, des 
détails sur les fêtes organisées à Ferrare lors de la venue de Paul III. Filippo 
Rodi en a donné une description que M. Patrizio Antoloni, d'Argenta, a eu la 
bonne idée de faire réimprimer, en 1892, avec des notes intéressantes, à l'occasion 
des noces de Mlle Leonilde Serrao avec M. Giov. Battista Rizzani. 

Plusieurs Ferrarais furent en grande faveur auprès de Paul III. lient, en effet, 
pour premier médecin Giacomo Bonacossi, qui mourut à Rome et fut enseveli ;i 
San Pietro in Montorio, où Giambatisla Bonaccossi, un des chanceliers du duc 
Hercule, fit placer une inscription sépulcrale en son honneur. Le même pape prit 
à son service Jacobo Meleqhini, qu il admit dans son intimité. Il le nomma gar- 
dien des antiquités rassemblées dans le palais du Vatican, et architecte des édi- 
fices pontificaux et des fortifications du Borgo. Meleghini composait des vers à ses 
moments perdus : le Pape lui fit relire trois fois une de ses élégies. Antonio (in 
Sangallo, à (pii Meleghini fut associé dans la direction des travaux du Vatican, 
le traitait d'ignorant et prétendait qu'il n'avait pas de jugement. Vasari (t. V, 
p. 471, et t. VII, p. 106) n'est pas moins sévère. Meleghini cependant ne devait 
pas être sans mérite : il semble avoir eu de bons rapports avec Michel-Ange, à qui 
il procura de l'outremer, apporté de Ferrare, pour les peintures de la chapelle 
Pauline (1545 et 1546); il fut, avec Serlio, l'héritier des dessins de Balthazar 
Peruzzi ; Vignole l'estima beaucoup; Promis le regarde comme un bon archi- 
tecte et un excellent ingénieur militaire. Etant tombé malade en 1545, il reçut 
du Souverain Pontife un secours de cinquante-cinq écns. Un peu plus tard, Paul III 
le fit châtelain de la Rocchctta di Parma, qu'il céda en 1547 à Pierre-Louis Far- 
nese, duc de Parme et de Plaisance. Il avait épousé Anjjela Leonarda, fille du 
lettré Fino Fini d'Ariano, et fit son testament le 16 novembre 1.549, « corpore 
languens » , sis jours après la mort de Paul III. Peut-être le suivit-il bientôt dans 
la tombe. En 1553, il n'existait plus. Il avait exprimé le désir d'être enseveli à 
Saint-Onofrio. (L.-IN. Cittadella, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 197, 541, et 
t. II, p. 270-276. — A. Bkrtolotïi, Artisli holognesi, fcrraresi ed alcuni altri 
n cl (fia stnto ponlificio in Jiotna. 1885, p. 25.) 



LIVRE PREMIER. 181 

fils du duc, l'accueillit avec tous les égards dus au malheur. 
En revenant d'Allemagne, le roi de Tunis repassa par Ferrare. 
Hercule II était de retour. Il logea Muleasse dans le palais du 
comte Paolo Costabili, essaya de lui faire rendre la vue par 
un médecin de grande réputation, et lui fournit un navire pour 
regagner la Sicile, après lui avoir donné six cents écus. 

Parmi les hôtes de distinction qui parurent à la cour d'Her- 
cule II, il ne faut pas oublier Vittoria Colonna, marquise de 
Pescaire (1). En se rendante Venise, oùelledevait s'embarquer 
pour entreprendre un pèlerinage aux Lieux saints, la veuve de 
Ferdinand-François d'Avalos s'arrêta à Ferrare (8 avril 1537). 
L'accueil qu'elle y reçut et la vie qu'elle y mena la décidèrent à 
abandonner ses projets, et elle resta environ un an auprès d'Her- 
cule II et de la duchesse Renée. C'est dans le palais Mosti 
qu'elle habita. Venue dans le plus modeste équipage, elle fut 
servie par les officiers de la maison du souverain. Son temps 
se partagea entre les pratiques de la dévotion et les fêtes qui 
eurent lieu dans le Castello. Afin de lui faire honneur, on 
invita les personnages les plus distingués du Milanais et de la 
Vénétie : les poètes Luigi Allemanni et Trissino furent de ceux 
qui vinrent lui présenter leurs hommages. Pendant qu'elle 
était encore à Ferrare, Renée, déjà mère d'Anne, d'Alphonse 
et de Lucrèce, mit au monde, le 19 juin 1537, Éléonore, la 
future protectrice du Tasse, et Vittoria Colonna en fut la mar- 
raine. Une lettre qu'elle écrivit au cardinal de Mantoue montre 
combien son séjour dans la capitale des princes d'Esté lui fut 
agréable. " Grâce à Dieu, je me trouve à Ferrare en grande 
paix et consolation, Son Excellence le duc et tous les siens me 
laissant toute liberté pour les œuvres de charité, qui satisfont 
bien autrement le cœur que les plaisirs si mêlés de la conver- 
sation. Plaise à la bonté divine que toutes mes pensées se rap- 
portent non h moi, mais au Christ. >' Ses préoccupations reli- 
gieuses ne l'empêchaient pas de faire bonne figure à la cour. 

(1) Jules HoNNKT, Vittoria Colonna à la cour de Ferrare (i537-1538\ clans le 
Bulletin historique et littéraire de la Société de riiisloirc du protestantisme fran- 
çais, année 1881, p. 207-219. 



182 L'ART FERRARAIS. 

Peu avant son départ, elle assista à une fête des plus brillantes, 
donnée en son honneur, et elle voulut bien réciter cinq de ses 
sonnets. Elle ne partit qu'à la fin de février 1538, et, quelque 
temps après, elle écrivit à Hercule II : " Que Dieu m'accorde 
de retourner dans votre douce cité de Ferrare, auprès de Votre 
Excellence et de tant de chères amies..., auprès de Madame 
la duchesse et de ses divins enfants. Puisse, en ces fêtes de 
Norl, Votre Altesse renaître avec le Christ, dont j'invoque la 
protection pour toute Sa famille. " 

Le goût de la magnificence, inné chez les princes de la mai- 
son d'Esté, n'avait fait que s'accroître à la cour de Ferrare 
depuis le règne de Borso, à mesure que les progrès de la civi- 
lisation augmentaient les moyens de le satisfaire. Hercule II à 
son tour se glorifia de déployer un luxe qui attestait sa puis- 
sance. Ce n'était pas seulement dans ses États qu'il aimait à en 
faire parade. En 1537, il alla passer une partie du carnaval à 
Venise dans le beau palais qu'il possédait sur le Grand Canal, 
et il emmena avec lui une suite dehuit cents personnes. Douze 
ans plus tard (1549), quand il se rendit à Mantoue pour pré- 
senter ses hommages à Philippe d'Autriche, fils de l'Empereur, 
il emporta ses magnifiques tapisseries, afin d'en orner les 
chambres où il devait loger; quatre-vingts gentilshommes 
l'accompagnèrent; l'orchestre de la cour l'avait suivi, et il tint 
à honneur de donner à Philippe quatre chevaux de choix, la 
gloire de ses écuries. 

Les intérêts du peuple et les détails d'une sage administra- 
tion tinrent également place dans les préoccupations du duc. 
La via délia Giovecca, une des principales rues de Ferrare, fut 
cailloutée pour la première fois (1546), ce qui permit d'y 
maintenir la propreté et de la border d'élégantes constructions. 
Un canal creusé entre la ville de Cento et le Pô près de Bon- 
deno ouvrit une nouvelle voie au commerce. La suppression de 
l'impunité accordée jusqu'alors aux combats singuliers et aux 
vengeances privées, la défense faite aux enfants de se former 
en troupes afin de s'attaquer avec des bâtons et des couteaux, 
la fermeture du Praisolo, lieu concédé par Alphonse P% non 



LIVRE PREMIER. 183 

loin de l'église du Corpus Domini, à tous ceux qui voulaient se 
battre, mirent fin à des coutumes barbares. Une autre mesure 
non moins sage fut celle qui eut pour but de rétablir le respect dû 
aux églises, où l'on avait pris l'habitude de se réunir, comme dans 
des cercles, pour stipuler des contrats et pour conclure des mar- 
chés, en sorte que les fidèles ne pouvaient ni entendre les chants 
religieux, ni assister avec recueillement aux cérémonies sacrées . 

Plusieurs asiles fondés à cette époque procurèrent un allége- 
ment à divers genres d'infortune. Les femmes de mauvaise vie 
qui voulurent bien se convertir trouvèrent un refuge dans une 
maison, organisée en 1537, où la règle de Saint-François leur 
imposa les pratiques d'une piété réparatrice. Un orphelinat 
s'ouvrit pour les jeunes filles pauvres en 1544 avec le concours 
pécuniaire du duc. En 155 4, Hercule II créa un autre établis- 
sement, sous le patronage de sainte Agnès, pour les orphelins 
ayant de trois à sept ans, et en 1558 il assura le sort des gar- 
çons plus âgés qui avaient perdu leur père et leur mère, en 
instituant l'hospice des orphelins de la Miséricorde. 

Sous le même règne deux Ordres nouveaux furent introduits 
à Ferrare. Recommandé au duc par Vittoria Colonna, le 
célèbre Ochino, encore orthodoxe, installa les Capucins dans 
le faubourg de la Miséricorde. Le second Ordre implanté à 
Ferrare fut celui des Jésuites. 

Catholique sincère, Hercule resta attaché toute sa vie aux 
pratiques de sa religion (1). Malheureusement sa foi ne servit 
pas toujours de règle à ses mœurs, et, s'il n'afficha pas le 
désordre, il ne s'imposa pas une constante fidélité à sa femme. 
Par égard pour le Pape son suzerain, comme par conviction 
personnelle, il se montra très zélé pour le maintien de l'or- 
thodoxie parmi ses sujets. Mais il rencontra chez la duchesse 
Renée une opposition qui contribua beaucoup à la froideur de 
ses rapports avec elle (2). 

(1) MuRATORi, Antich'itu Estensi, parte seconda, p. 387. 

(2) M. Jules Bonnet a publié une série d'intéressants articles sur Renée de 
France. Voyez la Revue chrélienne, année 1875 (C7/i mariage sous François P'', 
p. 292-306 et 359-375), année 1885 (Hercule II duc de Ferrare, les débuts d'un 



184 L'ART FERRARAIS. 

Élevée j)ar Michelle de Saubonne, clame de Soubise, qui 
était imbue des principes de la Réforme, Renée, dont Margue- 
rite de Navarre, sœur de François I", dirigea aussi l'éducation, 
avait étudié avec ardeur non seulement Ibistoire, les lettres, 
les mathématiques, la philosophie et Tastrologie (1), mais la 
théologie et les écrits des novateurs. L'animosité de Jules II, de 
Léon X et de Clément VII contre son beau-père ne contribua 
pas peu non plus à la pousser vers les doctrines qui tendaient 
à méconnaître complètement 1 autorité du Saint-Siège. Pen- 
dant toute la durée du règne d'Alphonse I", elle put en liberté 
suivre ses aspirations. Son beau-père avait pour elle une 
grande estime et une réelle affection. Celio Calcagnini, Lilio 
Gregorio Giraldi, Rartolommeo Riccio , Marcello Palmgenio 
Stellato, Marcantonio Flaminio firent partie de son entourage, 
et elle eut pour secrétaire , de 1528 à 1531, Bernardo Tasso. 
Après la mort d'Alphonse P' (1564), elle ne tarda pas à deve- 
nir suspecte à son mari. En 1535, elle donna asile à Clément 
Marot, qui s'était enfui de France afin d'échapper aux persé- 
cutions religieuses, et elle se l'attacha comme secrétaire en 
lui accordant deux cents lire de gages. Peu après, Calvin, sous 
le pseudonvme d'Heppeville, la vint trouver à son tour (2), 

règne^ 1534-1535), année 1886 {La cour de Fcrrare en 15.38). — Voyez aussi le 
Bulletin de la Société de Vliistoire du protestantisme français, année 1866 [Jeu- 
nesse de Renée de France, p. 65-77, 175-185, et Quatre lettres inédites de Mar- 
guerite de NavarrCy sœur de François I^', à Renée de France duchesse de Fer- 
rare, 1529, 1535, 1536, p. 125), année 1872 [Clément Marot à la cour de Fer- 
rare, 1535-1536), année 1877 [Une mission d'Antoine de Pons à la cour de 
France, 1539), année 1878 [Renée de France à Venise, mai 1534, et Retour de la 
duchesse de Ferrare en France, septembre-octobre 1560), année 1880 [Disgrâce 
de M. et Mme de Pons, 1544-J545), année 1881 [Vittoria Colonna a la cour de 
Ferrare, 1537-1538'!, année 1883 [Mme de la Roche, dame d'honneur de la 
duchesse de Ferrare, 1545-1546), année 1885 [Clément Marot à Venise et Calvin 
à Ferrare, avril 1536), année 1888 [Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, 
et Renée de France, 1535-1536), année 1892 [Calvin à Ferrare, 1535-1536). — 
V^oyez aussi Fontaxa (Rart.), Renata di Francia duchessa di Ferrara (1537- 
1560); Roma, tip. Forzani, 1893, in-S", avec portrait, — et RoDOCANACni. Renée 
Ferrare; Paris, 1895. 

(1) L'astrologie lui avait été enseignée par le iS'apolitain Luca Gaurico, profes- 
seur à l'Université de Ferrare. C'est ce personnage qui, ayant prédit à Jean II 
Rentivoglio la perte de Rologne, eut à subir publiquement trois traits de corde, 
qu'il n'avait pas prévus. (Frizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 329.) 

(2) On croit qu'il logea dans le palais contigu au Castello. M. Sandonnini sup- 



LIVRE PREMIER. 185 

pendant que le duc conférait à Rome avec le Pape, puis à 
Naples avec Gharles-Quint (1). Ni Marot, ni Calvin, ne restèrent 
longtemps à Ferrare. On a raconté que Calvin fut découvert 
après le retour d'Hercule II, arrêté et dirigé sur Bologne pour 
être livré au légat; mais qu'une troupe de gens armés, proba- 
blement envoyée par la duchesse, le délivra en route, et qu'il 
put se retirer à Aoste, d'où il gagna Genève, ville dans laquelle 
il se trouvait certainement pendant l'été de 1536. Suivant une 
supposition de M. Jules Bonnet, cette aventure serait arrivée 
non à Calvin, mais à Marot. M. Ernesto Masi (2) et M. Jules 
Bonnet pensent, avec raison selon nous, que Calvin s'éloigna 
de lui-même, d'après les conseils de Renée, soit à la nouvelle 
du retour d'Hercule II, soit par crainte de l'Inquisition. C'est 
aussi l'avis de M. Sandonnini. Selon M. Sandonnini, Calvin 
dut partir en 1535, avant que les rigueurs de la saison pus- 
sent rendre son voyage difficile, et sans qu'il eût été l'objet 
d'aucune mesure violente. Quant à Clément IMarot , il se 
réfugia à Venise (mai ou juin 1536), et il échappa ainsi 
tt au procès d'hérésie dans lequel étaient impliqués deux 
autres serviteurs de la duchesse, le chanteur Jehannet et le 
trésorier La Planche Cornillan, qui endurèrent une captivité 
de plusieurs mois avant d'être expulsés de Ferrare (3) » . 
En 1536, les causes de mésintelligence entre Renée et Her- 
cule II se multiplièrent. Le duc ne supportait qu'avec peine 
l'entourage français de sa femme. Il détestait en particu- 
lier Mme de Soubise, venue à Ferrare avec Renée, et lui 

pose que si Calvin passa en Italie et se rendit à Ferrare, ce fut seulement pour 
dérouter par son absence l'opinion publique sur le nom de l'auteur de la Chris- 
tiaiiœ religionis institutio, ouvrage qu'il venait de publier sous le voile de l'ano- 
nyme (l'édition qui porte son nom parut eu 1536\ et pour saluer la duchesse de 
Ferrare, la protéjjée et l'amie de Marjjuerite de Navarre. Il arriva probablement 
en Italie par Goire et Chiavenna, puisqu'il était parti de Bàle. i^Tommaso Sas- 
DONXiNi, Delhi venuta di Calviuo in Italia e cli alcuni documenti relativi a Benata 
di Francia, dans la Rivista slorica italiana, année IV, fasc. III, 1887, juillet- 
septembre, p. 531-561 ; Ancora del soc/giorno di Calvino a Ferrara, dans la 
Rassegna Emiliana d'octobre 1888, année I, fasc. VI.) 

(1) Parti en noveudjre 1535, le duc revint le 25 janvier 1536. 

(2) I Burlamacchi e Renata d'Esté; 1876, p. 168. 

(3) Jules Bonnet. 



186 L'ART FERRARAIS. 

attribuait, non sans motifs, une fâcheuse influence sur l'esprit 
de celle-ci (1). Le 20 mars 1536, il la renvoya en France (2). 
Après s'être opposé à ce que la duchesse se rendit à Lyon où 
se trouvait la cour de France à la fin de 1535, il refusa en 
1536 de la laisser assister au mariage de Madeleine, la troisième 
des filles de François I", avec Jacques Stuart, roi d'Ecosse. Il 
craignait que la présence de sa femme en France ne froissât 
Charles-Quint, dont le mécontentement était à redouter. Les 
divergences politiques aggravèrent une situation déjà tendue. 
Hercule était d'ailleurs impérieux, jaloux de son autorité, sus- 
ceptible et défiant. Il n'ignorait pas que Renée, dans le palais 
qu'elle habitait auprès de l'église de Saint-François, s'entou- 
rait de gens suspects au point de vue religieux (3). Il en exila 
et en incarcéra quelques-uns. Enfin, il alla jusqu'à reléguer 
leur protectrice dans le palais d'Esté à Consandolo. Comme 
elle ne changeait rien à ses agissements, il la fit enlever 
dans la nuit du 6 au 7 septembre 1554 et lui assigna pour 
demeure, dans l'ancien palais d'Esté à Ferrare, les chambres 
dites del Cavallo, situées non loin de la statue équestre de 
Nicolas III , ne laissant à son service que deux femmes et 
un homme, et la séparant de ses deux filles Lucrezia et Leo- 

(1) Mme (le Soubisc, dit M. Sandonnini, souffla la discorde entre le duc et la 
duchesse. 

(2) Renée garda du moins auprès d'elle Charlotte, Renée et Anne, les trois 
filles de Mme de Soubise. Anne avait épousé Antoine de Pons, qui fut chevalier 
d'honneur de la duchesse de Ferrare, tout en restant gentilhonime de la chambre 
du roi de France. La disgrâce de M. et Mme de i'ons arriva à son tour en 1545. 
On les avait accusés d'avoir dit (|ue le duc était plus gai que d'oidinaire quand sa 
femme était malade, et ils avaient été cités devant le Conseil de Justice pour qu'ils 
eussent à se disculper; mais ils ne se présentèrent pas et furent Jjannis de Fer- 
rare. M. Jules Ronnet a raconte tous les détails de cette affaire. 

(3) D'après le conseil de Cclio Calcagnini, elle donna connue compagne 
d'étude à sa fille Anna, Olympia Morata, qui embrassa avec ardeur les doctrines 
de la réformation. Très versée dans les lettres, dans la philosophie, dans la 
musique, Olympia (née en 1526 ou 1527, morte en 1555) prononça des haran- 
gues et récita tles poésies en latin et en grec. Elle fut célébrée par Celio Calca- 
gnini, Lilio Gregorio Giraldi et Gaspare Sardi. Chassée de la cour en 1548, elle 
épousa en 1550 ou 1551 un jeune protestant allemand, André Grundler, (pii 
étudiait la médecine à l'Université de Ferrare et qui l'emmena en Franconie, à 
Schweinfurt, sa patrie. Après avoir subi de cruelles épreuves, elle mourut à Ilei- 
delberg. (Jules Bonnet, Vie (FOlympia Morata, Z" édit. in~8". Paris, 1856.) 



LIVRE PREMIER. 187 

nora (1), qui furent confiées aux religieuses du monastère du 
Corpus Domini (2). Prête à tout pour recouvrer sa liberté et 
pouvoir satisfaire son amour maternel , Renée feignit de se 
convertir et fut réintégrée dans son palais de Saint-François, 
où, quoique en correspondance avec Calvin, elle ne fut plus 
inquiétée. 

Si Hercule II ne parvint pas à supprimer les dissidences 
religieuses qui existaient entre lui et sa femme, il réussit, du 
moins, à empêcher les principes du protestantisme de prendre 
racine dans l'âme de ses sujets. 

Ce qui n'était pas en sa puissance, c'était de prévenir les 
attentats contre sa personne et contre la sûreté de l'État. Un 
noble vénitien, Paolo Manfrone, ayant vu sa sœur Angela, 
veuve du comte Rinaldo Gostabili, épouser en secondes noces, 
grâce à l'intervention et aux instances du duc, un gentilhomme 
nommé Rinaldo Comini, soupçonna chez le prince une arrière- 
pensée d'intérêt personnel et l'intention de satisfaire une cou- 
pable convoitise. Il résolut de tuer le prétendu coupable soit 
par le poison, soit par le fer; mais son dessein fut découvert, et 
il fut arrêté (15 46). Lui-même avoua son crime, et ses juges, 
comme du reste ses propres parents, estimèrent qu il avait 
mérité la peine de mort. Hercule II crut faire acte de clémence 
en se contentant d'imposer à Manfrone la prison à perpétuité. 
Enfermé dans une tour du Castello, dans la tour de Saint-Michel, 



(l") Lucrezia était née le 16 tiécemhre 1535, et Leonora ou Eleonora le 
lOjuin 1537. On se rappelle qu'Anna, née en 1531, avait épousé en 1548 Fran- 
çois de Lorraine, duc de Guise. 

(2) Assurément, Hercule II se montra rigoin-cux; mais il ne faut pas oublier 
les torts très réels de sa femme. Restée Française au fond du cœur, elle ne com- 
prit pas qu'en devenant duchesse de Ferrare clic devait devenir Ferraraise. Sa 
venue en Italie ne fut à ses yeux que le commencement d'un douloureux exil. Elle 
ne s'entoura que de Français turbulents, (jui fomentèrent et ai{;rirent les malen- 
tendus entre elle et son mari. Hercule II pouvait-il supporter sans irritation qu'elle 
cherchât à étouffer la foi catholique dans l'àme de ses enfants, qu'elle suscitât des 
discordes religieuses parmi ses sujets, qu'elle offrit un asile à tous les ennemis île 
l'orthodoxie et compromît les intérêts d'un Etat vassal du Saint-Siège? Ne savait-il 
pas d'ailleurs que Marguerite de Navarre, l'intime amie de Renée, ne cessait pas 
« de le desservir auprès du roi François P'" "? (Sanuossini, Délia venuta di 
Calvino in Italia e di iilcuni documenti relativi a Renata di Francia.j 



188 L'ART FERRARAIS. 

le malheureux y devint fou et y mourut en 1552. — La se- 
conde tentative contre le duc se produisit pendant la guerre 
de 1557 et eut pour auteur un certain Marcantonio d'Osimoqui 
était d'intelligence avec les agents du roi Philippe II en Lom- 
bardie. Après avoir gagné un nombre suffisant d'adhérents, il 
introduisit à Ferrare des armes dans des tonneaux; le feu 
devait être mis aux quatre coins de la ville pendant la nuit; 
une brèche pratiquée dans les murs auprès du Castel Nuovo 
aurait permis à un détachement de soldats d'envahir les rues, 
et au milieu de la confusion générale on aurait massacré le 
duc avec toute sa famille. La curiosité d'un citoyen, qui défonça 
un des tonneaux et vit ce qu'ils renfermaient, fit échouer le 
complot. Le Juge des Sages fut averti et prit aussitôt les mesures 
réclamées par les circonstances. Quant au principal coupable, 
il trouva moyen de s'enfuir et se réfugia à Pesaro; mais le duc 
d'Urbin le livra au duc de Ferrare, à condition qu'on lui lais- 
serait la vie. 

Les fléaux dont la ville avait eu si souvent à souffrir depuis 
qu'elle existait ne l'épargnèrent pas non plus à l'époque d'Her- 
cule II. En 1539, la disette y sévit. En 1549, la peste y fit son 
apparition. Enfin, un incendie éclata en 155 4 dans le Castello, 
détruisit presque tous les toits et consuma plusieurs chambres. 
Non seulement le duc fit réparer ces chambres, mais il en 
ajouta de nouvelles, et c'est sur son ordre que fut disposé au- 
dessus de la cuisine, à l'endroit occupé jadis par la porte des 
Lions, un jardin suspendu sur lequel donnait une loggia, main- 
tenant fermée. 

De même qu'Hercule I" son aïeul, il prenait, en effet, un 
vif plaisir à voir surgir de nouvelles constructions. La villa de 
Copparo, avec un vaste palais, avec des dépendances impor- 
tantes pour la chasse, fut une de ses créations. Quelque haut 
personnage arrivait-il à Ferrare, il le conviait à tirer du gibier 
dans le parc de Copparo. — C'est également lui qui convertit 
la partie du Barchetto ( 1 ) située derrière la Chartreuse en 

(1) Le Barchetto attenait à la villa de Belfiore. 



LIVRE PREMIER. 189 

jardins et en bosquets, qu'il entoura de fossés et qu'il peupla 
de quadrupèdes et de volatiles d'espèces rares. — En 1546, 
grâce à lui, Modène s'agrandit notablement, et le nouveau 
quartier fut appelé, comme celui qui, à Ferrare, devait son 
existence h Hercule V\ Addizione ErcuJea ou Terra Ntiova. 

Hercule II n'était pas, comme son père Alphonse P% sans 
culture littéraire. Il avait reçu une sérieuse instruction, et, 
s'il se montra passionné pour les armes et les chevaux, il ne 
le fut pas moins pour la musique, la poésie et l'éloquence. A 
l'âge de quatorze ans (nous l'avons dit, p. 135), il récita, 
en 1522, devant Adrien VI et les cardinaux, un discours latin 
pour réclamer la restitution de Modène et de Reggio (1). 
Grand admirateur de l'Arioste, il écrivit lui-même des poésies 
latines et italiennes. L'université de Ferrare, où il attira les 
plus célèbres professeurs, lui dut le retour de son ancienne 
prospérité. Il avait donc des motifs tout personnels pour aimer 
la société des lettrés, povu' grouper autour de lui les esprits 
d'élite. A son nom se trouvent associés ceux de Celio Galca- 
gnini, de Lodovico Cato, d'Alberto Lollio, de Bartolommeo 
Ferrino, de Girolamo Falletti, de Bartolommeo Ricci, de Gas- 
pare Sardi, d'Alessandro Guarini, de Lilio Gregorio Giraldi, 
de Cintio Giraldi, de Giambattista Canani, de Silvio Antoniano, 
d'Antonio Musa Brasavola, de Gian Maria Verrati, d'Agostino 
Beccari. Quelques indications sur chacun de ces personnages 
ne seront pas, ce nous semble, superflues. 

Un des plus célèbres d'entre eux fut Celio Calcagnini (1479- 
1541). Nous parlerons de lui, ainsi que de Lodovico Cato, d'Al- 
berto Lollio et d'Alessandro Guarini , à l'occasion de leurs 
médailles , et c'est dans le chapitre réservé h Girolamo da 
Carpi qu'il sera question de Cintio Giraldi, de Lilio Gregorio 
Giraldi et de Canani. 

Bartolommeo Ferrino, né en 1508, mort en 1545, était un 

(1) Adrien VI ne se montra pas disposé à rendre Modène et Reggio, mais il 
accueillit avec bonne grâce le jeune prince, que tous les cardinaux embrassèrent 
et condjlèrent de caresses. On voit (ju'Mercule fut initié de bonne heure par son 
père aux affaires de l'Etat, ce qui lui donna luie matuiité précoce. J.-lî. Girali.li 
l'accompagna dans son voyage à Rome de 1522. 



H)0 L'ART FETIRARAIS. 

des élèves de Celio Calcagninl. 11 fut admis aux fonctions de 
secrétaire d'État. Alphonse I" et Hercule II lui confièrent plu- 
sieurs ambassades, au succès desquelles contribuèrent son 
éloquence et sa mine avenante. Il composa des poésies en 
latin et en italien, et entreprit d'écrire une Vie des Apôtres, 
qu'il laissa inachevée. On cite aussi de lui un discours où il fit 
l'éloge de la vertu. Il possédait une riche bibliothèque. 

Girolamo Falletti fut surtout renommé pour ses discours. 
Après la mort d'Alphonse I", il en composa un, nous l'avons 
déjà dit, en l'honneur de ce prince. Ce fut lui qui harangua le 
pape Paul III lors de son entrée à Ferrare (1543). Il fut chargé 
aussi d'aller à Rome féliciter Jules III de son avènement (1 550), 
avant l'arrivée d'Hercule II dans cette ville, et quand Fran- 
cesco Venier fut élevé à la dignité de doge (1554), les com- 
pliments d'Hercule II lui furent transmis par Falletti, qui 
remplit pendant un certain temps auprès de la Sérénissime 
République les fonctions d'ambassadeur. Sous Hercule II et sous 
Alphonse II, Falletti s'acquitta de plusieurs missions diploma- 
tiques. Il était originaire de Trino et avait été élevé à Savone; 
vers 1520 il se fixa à Ferrare, où il épousa une noble Ferraraise, 
Paola Calcagnini, et mourut le 3 octobre 1564. Hercule II 
l'avait nommé comte de Trignano. 

Comme Falletti , Rartolommeo Ricci passa auprès de ses 
contemporains pour un orateur remarquable. Un de ses dis- 
cours, prononcé en latin, fit acquitter un Juif, Isaac Abarba- 
nello, accusé d'avoir conspiré contre la vie du duc. Issu d'une 
famille honorable que les guerres civiles avaient réduite h la 
pauvreté, il naquit à Lugo en 1490, étudia l'éloquence à 
Bologne, fit à Venise l'éducation des deux fils du sénateur 
Giovanni Gornaro, et fut professeur à Lugo, puis à Ravenne. 
En 1539, il vint à Ferrare afin d'enseigner les belles-lettres à 
Alphonse et à Louis, fils d'Hercule II (1), et c est à Ferrare 
qu'il mourut, le 27 janvier 1569(2). La violence de ses polé- 

(1) La duchesse Renée le consulta sur les livres à mettre entre les mains de 
ses filles. 

(2) Il fut enseveli à Santa Maria délia Rosa. 



LIVRE PREMIER. 191 

miques lui suscita beaucoup d'ennemis. Il composa une viru- 
lente diatribe contre un historiographe de la maison d'Esté, 
Gaspare Sardi, qu'il voulait supplanter ou tout au moins discré- 
diter, le traita d'ignorant et de sot, lui adressa ensuite une épître 
dans laquelle il lui pardonnait de l'avoir forcé à le maltraiter, 
et n'en continua pas moins ses attaques. Il se brouilla avec 
Gregorio Giraldi, auquel le liait une amitié qui durait depuis 
onze ans. Un autre savant tenta de l'empoisonner, mais il fut 
sauvé par Musa Brasavola. On a de lui divers écrits, notam- 
nent : Apparatus latinœ locutionis (Venise, 1533), De imitatione 
(Venise, 1545), Lettere ad Herculeni Atestium Ferrariœ jirincipem 
et ad reliauos Atestios principes (Venise, 155 4), Epistolœ fami- 
/m;-e.ç (Bologne, 1560, et Ferrare, 1562), et la Balia, comédie 
en prose. 

Gaspare Sardi, né peut-être en 1480, mourut après 1559. 
Il eut pour maîtres Battista Guarini, Lodovico Carbone et 
Luca Ripa, fut jurisconsulte, philosophe, orateur, poète, 
théologien, cosmographe et historien. Sur l'ordre d'Hercule II, 
il entreprit d'écrire l'histoire de la maison d'Esté, travail à 
l'occasion duquel Alessandro Guarini, secrétaire du duc, obtint 
qu'il serait exempté de toute taxe et de toute gabelle. Cette 
histoire (1) va jusqu'en 1505 dans l'édition due à Francesco 
Rossi (1556). Elle a été réimprimée à Ferrare, avec deux nou- 
veaux livres, dus aussi à Sardi, qui la conduisit jusqu'en 1515, 
et a^ec quatre autres livres, écrits par Agostino Faustini, qui 
la prolongent jusqu'en 1598, Elle n'est ni très exacte ni 
complète ; le style en est sec et sans élégance. Sardi laissa 
également des lettres latines, qui furent imprimées à Flo- 
rence en 1549, et un petit traité intitulé : De triplici philo- 
sopliia, et dédié à Olympia Morata. Son savoir lui gagna 
l'amitié de Celio Calcagnini, d' Alessandro Guarini, de Paolo 
Giovio, de Girolamo Falletti , de Gregorio Giraldi et d'Al- 
berto Lollio. 

Silvio Antoniano était un poète improvisateur qui excellait 

(1) Libro délie sturie ferrurcsi. 



192 L'ART FERRARAIS. 

à jouer de la lyre. Il n'avait que quinze ans (15S5) lorsque 
Hercule II le connut à Rome et Tamena à Ferrare, où il fut 
logé dans le palais des Diamants. Il devint docteur en droit, 
étudia la philosophie et fut nommé professeur d'éloquence à 
l'Université. En 1559, il regagna Rome sous le pontificat de 
Pie IV. 

Antonio Musa Brasavola (1 500-1 555), fils de Francesco 
Brasavola, qui était médecin et philosophe, et de Margherita 
Maggi, reçut de ses parents le nom de Musa en souvenir du 
médecin d'Auguste, ainsi nommé. Esprit ouvert à toutes les 
connaissances humaines, il étudia avec ardeur la musique, le 
droit civil, le droit canon, les littératures latine et grecque, et la 
médecine. Celio Galcagnini, Leoniceno et Manardo furent ses 
principaux maîtres. Pendant huit ans, il enseigna lui-même la 
dialectique et la philosophie naturelle, mais c'est à la méde- 
cine qu'il se voua particulièrement, et il fit sur les aphorismes 
d'Hippocrate et de Galien des leçons qui furent imprimées h 
Bâle en 15-41. Sa renommée attira beaucoup de jeunes étran- 
gers à Ferrare. Les médecins les plus accrédités le consultaient 
ou le prenaient pour juge entre eux. Charles-Quint, les Far- 
nese , les Gonzague eurent recours à ses lumières et à son 
dévouement. Il vécut dans la familiarité d'Alphonse I". En 
1528, il accompagna en France Hercule, fils d'Alphonse F"", 
quand Hercule alla épouser Renée, fille de Louis XII, et il 
conquit, nous l'avons vu (]), la faveur de François I'', qui lui 
permit d'ajouter trois lis d'or aux armes de sa famille et qui le 
créa chevalier. De retour dans sa ville natale, il épousa la fille 
d'un gentilhomme ferrarais : il eut six fils et huit filles, dont 
l'une épousa Giambatista Pigna. Après la mort d'Alphonse I", 
Hercule II le confirma dans la charge de premier médecin de 
la cour et le nomma président de l'Université. Celio Calca- 
gnini, avant de mourir, le chargea de publier les œuvres qu'il 
laissait et de les offrir au duc, désir qui fut réalisé. Lorsqu'à 
son tour Brasavola cessa de vivre, à l'âge de cinquante-cinq 

(1) Pnjjc 137. 



LIVRE PREMIER. 193 

ans, Hercule II assista à ses funérailles, qu'il fit célébrer en 
grande pompe dans l'église de Saint- André. La botanique, 
trop négligée jusqu'alors, fut une des occupations favorites de 
Brasavola. Il avait rassemblé, dans son modeste jardin, une 
foule de simples dont il prenait grand soin, et un de ses plus 
vifs plaisirs était de parcourir les montagnes, de se promener 
dans les champs ou au bord de la mer, pour chercher des 
plantes inconnues. Les souverains de Ferrare connaissaient et 
flattaient son innocente passion. « Si je guéris, lui dit le duc 
Alphonse I", qu'il soigna dans sa dernière maladie, je te pro- 
mets d'établir pour toi un jardin botanique et d'y réunir toutes 
les plantes nécessaires à tes études. « Sur les instances de Bra- 
savola, Hercule II en fit venir un grand nombre de l'Orient 
par l'intermédiaire de Henri II, roi de France. Quand Hercule 
se rendit à Rome en 1535, il emmena le savant docteur, qui 
s'entendit avec un imprimeur romain pour publier son ou- 
vrage intitulé : Examen simplicium medi'cameiitorian quorum in 
of/icùiis usus est. 

Avec Gianynaria Ferrafz (149 0-15 63) , c'est en présence d'un 
Carme très versé dans la philosophie, la théologie et l'érudi- 
tion sacrée que l'on se trouve. Il n'avait que quatorze ans 
lorsqu'il se fit religieux. Le grec, l'hébreu, le chaldéen lui 
étaient familiers. Dans les églises de Ferrare et de Bologne, il 
mit à expliquer l'Écriture une érudition pleine de clarté et en 
démontra le vrai sens, dont les interprétations de Luther 
s'étaient écartées. Il composa et fit imprimer des Commentaires 
sur les Évangiles et des écrits en latin sur la grâce, le libre 
arbitre, la justification, l'autorité de l'Église, les conciles 
généraux et le purgatoire, sujets choisis pour défendre des 
points de doctrine attaqués par la Réforme. Pendant quarante- 
six ans, il ne se lassa pas de prêcher dans les différentes villes 
de l'Italie. Il employa l'argent que lui procura ce labeur à 
enrichir la bibliothèque de son couvent de Saint-Paul, à Fer- 
rare, et il la fit décorer de peintures. Un die ses ouvrages 
[Super omnibus prœceptis et documentis divi Catonis) fut dédié 
au cardinal Louis d'Esté, fils d'Hercule IL 

I- 13 



194 L'ART FERRAllAIS. 

Plusieurs des lettrés appartenant à l'entourajje d'Hercule II 
composèrent des pièces de théâtre qui obtinrent un grand suc- 
cès. h'Eglé de Giovarthattista Cintio Gù^aldi, ébauche de poésie 
pastorale, fut représentée en février et en mars 15 45, devant 
le duc et le cardinal Hippolyte II, sur une scène construite et 
peinte par Girolarno da Carpi. Antonio da Cornetto avait inter- 
calé de la musique dans cette pièce, où Facteur Sebastiano 
Clarignano de Montefalco se fit beaucoup applaudir. Quelques 
années plus tard, le Ferrarais Agosthio Beccari (né en 1510, 
mort en 1590) composa le Saa^ifice, qui fut joué en 1554. 
La musique jointe à cette comédie pastorale, la première qui 
ait paru en Italie, était due à Alfonso dalla Viola. 

On voit que la musique était toujours en honneur à la cour 
de Ferrare. Outre Antonio da Cornetto et Alfonso dalla Viola, 
Hercule II eut à son service Bernia, joueur de cithare, et 
Bernardo da Milano , joueur de luth, qui se firent entendre 
notamment en 15-43 et en 1551 dans le Castello. Cipriano de 
Bore fut peut-être maître de chapelle du duc qui, en 1556, 
conféra un bénéfice à cet " homo molio virtuoso et da hene, et 
da molt' anni siio servitore '^ . Aux chanteurs italiens, Hercule 
préférait les chanteurs flamands, à cause de la solidité de leur 
voix, à cause aussi de leurs connaissances musicales plus éten- 
dues. Il demanda, cependant, au duc de Savoie de lui envoyer 
un contralto castrat, ainsi qu une bonne voix de contrebasse 
fort appréciée à Verceil. A côté des Flamands, il se trouva 
souvent des Espagnols parmi les musiciens attirés à Ferrare. 

Les tapisseries, ainsi que les cuirs gaufrés et peints, rehaus- 
sèrent singulièrement Téclat des fêtes. Hercule II donna, en 
effet, une nouvelle et puissante impulsion à la fabrication de 
la tapisserie, délaissée sous le règne précédent, et c'est à lui 
également que revient l'honneur d'avoir installé d'une façon 
définitive à Ferrare les artisans qui s'entendaient si bien à 
faire de brillantes tentures en cuir. 

L'art du médailleur fut également encouragé, comme en 
font foi les médailles d'Hercule II par Pastorino, par Benve- 
nnto Cellini , par Buspagiari et par d'autres artistes restés 



LIVRE PREMIER. 195 

inconnus. Le duc ne s'intéressait pas moins à la collection de 
médailles et de monnaies antiques qu'il tenait de ses ancêtres. 
Vers 15i.0,Celio Calcagnini dressa, sur son ordre, le catalogue 
des monnaies d'or : il en mentionna environ neuf cents, ce 
qui permet de supposer que les pièces en argent et en bronze 
étaient bien plus nombreuses encore. 

Les peintres ferrarais auxquels Hercule II fit le plus de 
commandes furent les Dossi et leurs élèves, Garofalo, Giro- 
latno (la Carpi et Camillo Filippi. Mais il s'adressait volontiers 
aussi aux peintres étrangers. S'il se contenta de demander à 
Titien \ achèveinent d'un portrait d'Alphonse I" (l), il recou- 
rut à Jules Romain^ venu à Ferrare en 1535, pour la réparation 
des dégâts causes dans le Gastello par l'incendie de 1532, et 
pour des décorations à exécuter dans la villa du Belvédère. 
Jules Romain ne fit alors, à proprement parler, ni acte d'ar- 
chitecte, ni acte de peintre : il se borna h donner des indi- 
cations, à fournir des dessins, à surveiller les travaux, le duc 
de Mantoue n'ayant sans doute pas voulu se priver longtemps 
de lui. C'est ce qui ressort d'une lettre écrite par Hercule II 
à Frédéric II Gonzague le 16 avril 1537 : « .,..1 ai besoin de 
Jules Romain pour ceitaines chambres que je désire voir 
promptement achevées afin que j'en puisse jouir cet été... Il 
sera occupé à cela tout le mois et sera ensuite entièrement aux 
ordres de Votre Excellence (:2). » A plusieurs reprises, le duc 
de Ferrare commanda aussi à Jules Romain des cartons qui 
servirent à tisser de magnifiques tapisseries, comme on le 
verra plus loin. Giovanni Antonio Licinio da Pordenone lut éga- 
lement chargé par Hercule II de faire des cartons de tapisse- 
ries : il les commença à Venise, et fut instamment sollicité de 
se transportera Ferrare. Par une lettre du 10 septembre 1538, 
le duc confia à son ambassadeur, Jacomo Tebaldi, le soin de 

(1) Voyez p. 169-170. — Durant le rèjjnc trilercule II, Titien vint doux fois à 
Ferrare, mais sans y être invité par le duc : la première fois en 15-i.î, au nio- 
uient des fêtes qui accouipajjnèrent l'entrée de Paul III, foinnie nous i'^ivons 
dit; la seconde fois en 1545, lorsqu'il se rendit à Rome. 

(2) Ad. Ve.muui, Zivei Briefc von Giulio Boinano dans la Zeilsc/irift fur bil- 
dendc Kunst, livraison du 19 janvier 1888. 



i96 L'AllT r EUR A HAIS. 

décider le peintre à se rendre sur-le-champ auprès de lui, 
parce qu'il devait bientôt s'absenter. Tebaldi s'imagina avoir 
pleinement réussi dans sa mission, et, le 19 septembre, il 
annonça à son maître le départ immédiat de Pordenone. « J'ai 
été le trouver, dit-il, et je ne l'ai quitté qu'après qu'il m'eut 
promis d'accéder aux désirs de Votre Excellence. Pour plus de 
rapidité, il s'embarquera ce soir à Padoue, et demain il mon- 
tera à cheval afin de gagner votre capitale favente Deo. Que 
Votre Excellence consente à ne pas le retenir longtemps, car il 
a beaucoup à faire ici, surtout pendant ce mois ; ensuite il se 
mettra avec empressement à vos ordres. C'est un homme de 
bien, il travaille sans relâche et ne perd pas une minute. Je le 
recommande à Votre Excellence. )? Tebaldi avait ajouté foi 
trop naïvement aux promesses de Pordenone, qui, dès le 
20 septembre, lui annonça que certains travaux, dont il avait 
espéré pouvoir différer l'exécution, le retiendraient plusieurs 
jours encore. Les jours se convertirent en semaines, malgré 
de nouvelles instances. C'est la date du 12 décembre que 
porte le dernier billet par lequel Hercule II réclama la pré- 
sence du peintre. Pordenone arriva sans doute peu après à 
Ferrare, où, accueilli avec honneur par le duc, il fut installé et 
défrayé de tout à l'auberge de l'Ange. La mort ne lui laissa 
pas le temps de satisfaire son nouveau protecteur. Pris tout à 
coup d'une violente douleur de poitrine, il succomba promp- 
tement, le 12 ou le 13 janvier 1539, à l'âge de cinquante-six 
ans. Vasari, qui visita Ferrare un an plus tard, et Marc Antonio 
Amalteo, poète né dans le Frioul, qui écrivit vers la même 
époque une élégie latine sur la fin de son compatriote, crurent 
qu'il avait été empoisonné. Fut-il, comme le prétend Amalteo, 
la victime d'un artiste jaloux de la faveur dont il jouissait à la 
cour? Cela est invraisemblable. Il demeurait depuis trop peu 
de temps â Ferrare pour avoir excité la jalousie de personne. 
Les peintres ferrarais n'étaient-ils pas, d'ailleurs, habitués à 
voir les princes d'Esté se servir d artistes étrangers ? Tout au 
plus pourrait-on supposer une vengeance à la suite d'une de 
ces querelles dans lesquelles Pordenone s'engageait si facile- 



LITRE PREMIER. 197 

ment. Ce qui est certain, c'est qu'au seizième siècle on attri- 
buait volontiers au poison les morts subites ou presque 
subites, dans l'impuissance où l'on était d'en expliquer les 
causes véritables. Hercule II, vivement affecté de la perte de 
Pordenone , honora de pompeuses funérailles les restes de 
l'éminent artiste. Les registres de la Chambre nous appren- 
nent qu'il lui avait donné sept brasses de drap pour se faire 
faire un pourpoint et un manteau. D'après ces instructions, 
Tebaldi remit cinquante écus d'or à la veuve du peintre, qui 
avait quatre enfants, trois filles et un garçon, et qui était 
enceinte (1). 

Avec Benvemito Cellini et avec Jacopo Sansovmo, Hercule II 
eut aussi des rapports qui méritent d'être mentionnés. C'est 
en traitant des médailles et de la tapisserie que nous nous 
occuperons de Cellini. Quanta Sansovino, nous allons résumer 
ce que le marquis Gampori a puisé dans la correspondance 
échangée entre le duc, Girolamo Feruffino, son résident à 
Venise, et Jacopo Sansovino (2). 

Après avoir agrandi Modène, après l'avoir pourvue de for- 
tifications qui en assurassent désormais la sécurité, Hercule II 
résolut de placer une statue colossale du héros dont il portait 
le nom au-dessus de la nouvelle porte, appelée porta Eixulea, 
qui avait été ornée de marbres par Amhrogio Foscardi de 
Modène, dit Tagliapi'etra, etpar Gzb. Pietro Pellizzoni. En 1549, 
il chargea Begarelli, artiste fort habile à façonner l'argile, mais 
non habitué au maniement du ciseau, de faire un modèle en 
terre cuite pour cette statue. Begarelli en prépara un grand et 
cinq petits. Aucun des modèles ne satisfit-il le duc ? On ne sait. 
Peut-être Hercule II craignit-il de ne pas trouver un sculpteur 
de mérite qui voulût travailler d'après un modèle dû à une 
main étrangère. Toujours est-il que dans la première moitié 
de l'année 1550 l'entreprise fut confiée au Florentin Jacopo 

(1) G. Gampori, // Pordenone in Fervara, ilans les Atti e memorie délie depu- 
tazioni di storia palj-ia per le provincie modenesi e partnensi, vol. III, iSOO. 

(2) Una statua di Jacopo Sansovino., iiotizie raccolte da Giuseppc Campori, 
dans les Atti e memorie délie deputazioni di storia patria per le provincie 
modenesi e panneiisi, t. VI. Nous renverrons au tirage à part. Modcna, 1873. 



198 I/AIÏT l'Elî II AHAIS. 

Tatti, siirnoniiiio le Sansovino parce que son premier maître 
fut Andréa Gontucci di Monte San Savino. Jacopo Sansovino 
demeurait alors à Venise. Il était personnellement connu du 
duc, car en revenant de Florence il s'était arrêté à Ferrare, et 
le duc avait cherché à le retenir par des propositions avan- 
tageuses. Ce lut Feruffino, ambassadeur du prince auprès de 
la Sérénissime République, qui conduisit les négociations rela- 
tives à la statue. Au lieu d'agir au nom d'Hercule II, il se 
présenta d'abord comme le mandataire d'Ercole Contrarii, 
gentilhomme ferrarais, pensant que le sculpteur se montre- 
rait moins exigeant pour le prix ; puis, lorsque ce prix eut été 
fixé à cent vingt ducats et que lartiste en eut reçu cinquante 
à titre d'arrhes, il déclara que le souverain de Ferrare ayant 
eu connaissance de la commande faite à Sansovino et ayant 
jugé qu'une statue d'Hercule était l'ornement qui convien- 
drait le mieux à la nouvelle porte de Modène, Contrarii, dans 
le désir de lui complaire, lui avait cédé ses droits. Sansovino 
feignit de croire à ce récit, mais annonça que le délai de huit 
mois stipulé pour l'achèvement de la statue ne lui suffisait 
pas. Tant qu'il avait cru n'avoir affaire qu'à un simple particu- 
lier, il avait compté, disait-il, faire exécuter l'Hercule sous sa 
direction par un de ses élèves ; mais puisque cet ouvrage était 
destiné à un prince, force était qu'il y travaillât lui-même et 
qu'il y mît tous ses soins. Or, il était surchargé d'occupations 
et comme sculpteur et comme architecte. Aussi les mois suc- 
cédèrent-ils aux mois sans que rien fût commencé. Feruffino 
n'osait pas trop le tourmenter, car il le savait susceptible et 
fantasque, et il craignait que Sansovino, qui était dans l'ai- 
sance, ne lui rendit les arrhes et ne rompît le marché. Pour 
justifier ses retards, Sansovino allégua qu'il n'avait pu se pro- 
curer le marbre nécessaire : le bloc expédié de Capo d'Istria 
avait été englouti par les flots avec la barque qui le portait ; 
dans un autre bloc, fourni par les procurateurs, une veine 
fâcheuse et une fente avaient été découvertes ; un troisième 
bloc avait été commandé, mais il fallait attendre que les 
grandes et fortes barques de la Scuola délia Misericordia pussent 



LIVRE PREMIER. 199 

l'aller chercher et le rapporter en même temps que les marbres 
destines à la construction de la Scuola. Informé par Feruffino 
que le duc commençait à s'irriter, le sculpteur écrivit à l'agent 
ferrarais le 12 septembre afin de se disculper, et sollicita son 
intervention auprès de Yittore Grimani pour la livraison du 
marbre dont il avait besoin. Ce marbre ayant été mis à la dis- 
position de l'artiste, différer n'était plus possible. Il se mit 
donc à l'œuvre, et le 2 novembre il invita l'ambassadeur à 
venir voir le modèle presque terminé. Feruffino le trouva 
« très bien fait » , et, d'après les paroles qui lui avaient été 
dites, il assura à son maître que la statue en marbre serait ter- 
minée dans lespace de cinq mois. Toutefois Tannée 1551 se 
passa tout entière, et l'Hercule n'était pas achevé; Sansovino 
y travaillait cependant avec trois aides, pour lesquels Feruf- 
fino sollicita du duc et obtint vingt-cinq ducats au mois d'août. 
Une indisposition justifia en partie ce retard. Hercule II n'en 
était pas moins très courroucé. Ayant entendu vanter le talent 
d'Alessandro Yittoria qui, après avoir été l'élève favori de 
Sansovino, avait brutalement rompu avec son maître et s'était 
retiré à Vicence où le comte Marc Antonio di Tiene lui donnait 
l'hospitalité, il conçut la pensée de s'adresser au jeune sculp- 
teur et lui commanda le modèle d'une statue semblable à celle 
qu'il se lassait d attendre. Avec une présomption égale à son 
ingratitude, Yittoria se chargea de l'entreprise et ne craignit 
pas d'affirmer sa supériorité sur Sansovino et de décrier 
l'homme dont les enseignements lui avaient été si profitables. 
Il se rendit même à Ferrare, fut présenté par Lodovico di 
Tiene au duc, dont il promit de faire le portrait en marbre ou 
en bronze (1), et osa accepter la triste mission d'examiner la 
statue commencée par son vieux maître pour rendre compte 
au prince de l'état où elle se trouvait et donner son avis sur elle. 
De retour à Venise, il parvint à voir cette statue et rapporta à 
Feruffino que les jambes étaient trop courtes et trop grêles. 
Feruffino prétendit avoir déjà remarqué ces défauts. Toutefois 

(1) On ne sait si ce portrait fut exécuté. 



200 L'AIIT FER HA 11 AI S. 

il voulut se livrer à uu nouvel examen en se transportant chez 
Sansovino avec Vittoria et un peintre de Vicence ; mais Sanso- 
vino, justement indigné, leur refusa l'accès de son atelier. 
Les choses en étaient là quand, au bout de quelques mois, les 
deux sculpteurs se réconcilièrent. Aussitôt Vittoria cessa 
d'apercevoir les erreurs de proportions qu'il avait signalées 
dans la statue d'Hercule. Feruffino, revenu à son premier 
jugement, la trouva satisfaisante et en pressa l'exécution par 
tous les arguments possibles (1). Elle fut achevée dans les der- 
niers jours de juin 1553; mais pour obtenir de la Seigneurie 
que le transport fût exempté des droits de gabelle, il fallut 
attendre jusqu'aux premiers jours d'août. 

Ce n'est pas à Modène, au-dessus de la Porta Erculea, que 
fut érigé V Hercule de Sansovino. Entre 1550 et 1553, le duc 
avait changé d'idée. Il voulut que la statue ornât la nouvelle 
place publique de Brescello (2), bourgade récemment trans- 
formée en grande ville, avec le concours de l'ingénieur Terzo 
Terzi, qui l'avait pourvue de puissants remparts et y avait 
construit une forteresse. En 170 4, quand les Français déman- 
telèrent Brescello, la statue fut renversée de son piédestal. 
Elle y fut rétablie en 1726, avec une inscription composée par 
Muratori. Quoique un peu détériorée, surtout au visage, elle 
fait toujours honneur à la main qui l'a sculptée (3). Hercule, 
entièrement nu, appuie son bras droit sur sa massue tournée 
vers le sol. Sa tête porte une couronne, et la dépouille du 
Lion de Némée couvre son épaule gauche ainsi que la moitié 
de sa poitrine. Ce n'est pas une des meilleures œuvres de 
Sansovino, mais il ne faut pas oublier qu'elle avait été faite 
pour être placée beaucoup plus haut et vue de beaucoup plus 

(1) Tout en y travaillant, Sansovino se montra disposé à rechercher et à ache- 
ter des statues ou des bustes antiques pour le duc de Ferrare, comme on le voit 
par la correspondance de Feruffino. Presque en nièine temps, un sculpteur ferra- 
rais, Lodovico Raitzt, qui demeurait alors à Venise, écrivit le 25 juillet 1553 à 
Hercule II une lettre dans laquelle il lui proposa d'acquérir pour lui certains 
bustes antiques. 

(2 Brescello est située sur le territoire de Reggio, à la droite du Pô. 

(3) « Fece una bellissima statua d'un Ercole al duca di Ferrara... Ilducu elle 
un Ercole informa di gigante. » (Vasari, t. VII, p. 506, 508. ^ 



LIVRE PREMIER. 201 

loin : à distance, les rudesses de rexécution eussent passé 
inaperçues. Peu à peu le souvenir de son origine s'effaça : 
l'abbé Talenti l'attribua à un sculpteur grec ; Muratori vit en 
elle un monument de l'ancienne ville de Brescello, et Tira- 
bosclii, dans son Dizionario topograjlco degli Staii Estensi^ la 
proclama antique. C'est le marquis Campori qui l'a restituée 
à son véritable auteur. 

Hercule II mourut le 3 octobre 1559. Il fut enseveli dans 
l'église du Corpus Domini. Giambatista Pigna prononça son 
oraison funèbre dans la catliédrale, et une autre oraison 
funèbre fut composée par Silvio Antoniano. Hercule laissa 
cinq enfants légitimes : Alphonse, qui lui succéda; Louis, 
qui devint à quinze ans évêque de Ferrare (1553), fut promu 
au cardinalat en 1561 et mourut en 1586; Anna, Lucrezia et 
Eleonora(l). Il eut aussi une fille naturelle, également nom- 
mée Lucrezia, qui se fit religieuse. 

De même qu'on ne peut guère nommer Alphonse I" sans 
nommer son frère le cardinal Hippolyte P', de même on ne 
saurait, en parlant d'Hercule II, oublier son frère Hippolyte II , 
qui fut un avisé politique, qui aima aussi et protégea les lettres 
et les arts. Fils d'Alphonse P' et de Lucrèce Borgia, il naquit le 
25 août 1509. Il n'avait que dix ans (1519) lorsque son oncle 
Hippolyte I" se désista en sa faveur de l'archevêché de Milan, 
dont toutefois les revenus ne devaient appartenir au nouveau 
titulaire qu'à la mort de l'ancien. C'est alors qu'il reçut les 
ordres mineurs. La France le posséda souvent et longtemps (2). 
En 1536, il s'y rendit avec une suite de cent trente personnes, 
et François I" lui donna l'archevêché de Lyon. Étant encore 
en France, il fut, à la sollicitation du Roi, nommé cardi- 
nal (1539). Cet événement causa une grande joie à Ferrare, et 

(1) « Pendant que l'on concluait en France le mariage du duc d'Auinale Fran- 
çois de Lorraine, duc de Guise, avec Anna d'Esté, Girolamo ila Caipi envoya au 
Priinatice les portraits de tous les enfants du duc Hercule II d'Esté, et le Prima- 
tice les donna à la reine Catherine de Médicis. « (V^entubi, dans V Atcliivio stoi-ico 
(leir arte, août-septeudire 1889, p. 377.) 

(2^1 Ad. Venturi, Ippolito II in Francis; dans la Rivi'-tn Europca, vol. XXIV, 
fasc. I, 1881. 



202 L'AT.T FEU HA lî AI S. 

Celio Calcagnini alla, de la part trilerculc II, remercier le 
Pape, en présence duquel il prononça un discours qui a été 
imprimé avec ses autres ouvrages. Hippolyte partit le (3 août 
pour Ferrare et se dirigea vers Rome le 18 octobre. A l'occa- 
sion des fêtes qui eurent lieu à la cour de France pour célébrer 
à la fois la trêve de Nice, la venue de l'Empereur en France 
et les noces du duc de Clèves, Hippolyte II fut invité à venir 
de nouveau en France, et, le soir du 17 mars 15-41, il donna 
au Roi un bassin et un bocal exécutés par Benvenuto Cel- 
lini (I). En 15 46, on le retrouve encore à la cour de France, 
où François I" lui accorda la liberté de son frère Francesco, 
fait prisonnier en combattant contre les Français dans les 
rangs des Impériaux. Six ans plus tard, quand la ville de 
Sienne se fut mise sous la protection de la France, Henri II le 
prit pour lieutenant. Hippolyte entra à Sienne en grande 
pompe. Il ne garda ses fonctions de gouverneur que jusqu'en 
155 4 : pressé par les troupes de l'Empereur et par celles de 
Gôme de Médicis, il remit alors ses pouvoirs au général fran- 
çais. La faveur de Henri II ne l'abandonna pas, et il reçut le 
titre de Protecteur de la couronne de France à Rome. A la 
mort de Jules III et à celle de Marcel H, il espéra, grâce à 
l'appui du Roi, obtenir la dignité de Souverain Pontife; mais 
l'influence de l'Empereur assura l'élection de Marcel II et de 
Paul IV. Sous ce dernier pape, il fut légat du Saint-Siège en 
France pendant la minorité de Charles IX, et il assista au col- 
loque de Poissy, en 1561. Il avait lui-même la cour d'un prince 
séculier. C'est à Rome qu'il mourut (le 2 décembre 1572). Il 
fut enseveli à Tivoli, dans le voisinage de la villa qu'il y avait 
fait construire en 1549 d'après les dessins àePietro Ligorio, et 
que l'on admire toujours pour ses énormes cyprès comme pour 
la vue magnifique qu'on y a sur la campagne romaine. Le Fer- 
rarais Ercole Cato prononça l'oraison funèbre du cardinal, et 
Moreio, un des familiers de celui-ci, en composa une seconde. 
Hippolyte H aimait beaucoup la musique : on cite parmi les 

(1) Ad. Ventuki, Benvenuto Cellini in Francia, clans ïArchivio storico deli 
arte, août-septeinbre 1889, p. 376. 



LIVRE PREMIER. 203 

artistes qui se firent entendre dans sa villa de Tivoli Lorenzino 
dalliuto. Il avait eu une fille naturelle, qui épousa, en 1553, 
Louis Pic de la Mirandole et qui mourut en 1555. A Ferrare, 
il eut à son service, en 15(32, Bernardo Tasso{l), le père de 
Torquato. 



XI 

ALPHONSE II (I559-I597) (2). 



Dès sa jeunesse, Alphonse annonça un caractère énergique. 
Il n'avait que dix-neuf ans lorsque, désireux de se former à 
l'art militaire et d'acquérir l'expérience nécessaire à un prince, 
il abandonna tout à coup Ferrare. N'ayant pas réussi à obtenir 
de son père l'autorisation de se rendre en France, où l'atti- 
raient ses aspirations, il feignit de partir pour la chasse avec 
un certain nombre de gentilshommes et de familiers; mais, 
au lieu de gagner la Polésine de Rovigo, il se dirigea vers la 
patrie de sa mère et ne laissa pas aux émissaires d'Hercule II, 
envoyés à sa poursuite, le temps de le rejoindre. Henri II le 
mit à la tête de cent soldats, lui conféra le titre de capitaine, 
lui accorda une forte pension, et ajouta à ces faveurs l'ordre 
de Saint-Michel. Ce premier séjour d'Alphonse en France dura 
du 28 mai 1552 au 26 septembre 1554. Le jeune prince en 
avait conservé un si agréable souvenir qu'il retourna plusieurs 
fois à Paris avant son avènement, avec la permission de son 
père. On y constate de nouveau sa présence depuis le 
17 mars 1556 jusqu'au mois de février 1557. Ayant voulu 
monter dans un tournoi un cheval que personne n'était par- 
venu à maîtriser, il fut renversé à terre, foulé aux pieds par le 

(1) Bernardo Tasso avait été précédcimnciit au service de la durhessc Renée. 
Quand il se sépara du cardinal Hippolyte II, il devint secrétaire du duc de Man- 
toue. 

(2) Il a été déjà question d'Alphonse II, p. l/'J et 180. 



204 L'AKT FEllllARAIS. 

fougueux animal, et ne donna signe de vie qu'au bout de plu- 
sieurs heures. Son troisième voyage en France eut lieu en 
1558 (1). Il s'agissait non seulement de perfectionner son édu- 
cation militaire, mais de presser le remboursement de sommes 
importantes, prêtées au Roi par le duc de Ferrare, et de justi- 
fier la conduite politique de celui-ci à l'égard de la ligue que 
le Pape et le Roi avaient formée contre les Espagnols. Ce fut 
Alphonse qui, dans un grand tournoi, soutint Henri II mortel- 
lement blessé par l'éclat d'une lance. Il était encore en France 
au moment de la mort d'Hercule II. Le Roi lui assura une 
pension annuelle de vingt mille écus. 

Alphonse II avait vingt-six ans lorsqu'il prit en main le 
gouvernement (1559). Deux mesures de clémence signalèrent 
le commencement de son règne. Il rendit la liberté à Giulio, 
frère naturel d'Alphonse I", qui, enfermé en 1505 dans les 
cachots du Castello, n'avait pas encore trouvé grâce devant les 
souverains de Ferrare. En outre, il rouvrit les portes de sa 
capitale à son oncle François (2), exilé pour avoir maltraité 
le podestat, qui avait condamné à la peine de la corde le 
neveu de son chapelain, coupable d'un délit sans impor- 
tance. 

Aucun des princes de la maison d'Esté ne poussa plus loin 
qu'Alphonse II le goût de la pompe et du luxe (3). Un voyage 
à Venise en 1552 lui fournit l'occasion de déployer un faste 
sans exemple (4). En 1566, quand il alla au secours de la 
Hongrie menacée par les Turcs, il n'emmena pas moins de 
trois cents gentilshommes à cheval, trois cents pages, six cent 
vingt-cinq arquebusiers, sans compter les troupes à cheval et 
à pied, ce qui composait une suite de quatre mille personnes. 
La finesse de ses armes et le harnachement puerrier de son 



(1) Pigna acconipajjna Alphonse dans ce voyage. 

(2) Il avait mis son cpée au service de Charles-Quint. A la mort d'Hercule II, 
il se trouvait en Espagne. 

(3 II avait soin de n'avoir, autant que possible, à son service, et de n'em- 
ployer dans les ambassades que des personnes remarquables par leur beauté. 

(4) Voyez les pages consacrées au palais des princes d'Esté à Venise ^livre II, 
chapitre m). 



LIVKE PllEMIEK. 205 

cheval excitèrent l'admiration générale. Ses courtisans riva- 
lisèrent avec lui de magnificence dans leurs costumes de soie, 
de velours, de brocart, que rehaussaient des broderies d'or et 
d'argent. Singulier équipage pour des gens qui songeaient à 
affronter des batailles ! Il est vrai que la mort de Soliman per- 
mit à ces preux de parade de regagner promptement leurs 
foyers sans avoir vu le feu. Mais Alphonse II, en éclipsant 
tous les princes réunis autour de l'Empereur, avait satisfait sa 
vanité et fait montre de sa puissance (I). 

Les trois mariages qu'il contracta furent signalés par des 
fêtes dont les historiens du temps nous ont gardé le souvenir. 

Il épousa en premières noces, à Florence, Lucrèce de Mé- 
dicis, la troisième fille de Côme, âgée de quinze ans (18 juin 
1558); mais après être resté quelques jours avec elle, il la 
laissa auprès de Côme et se rendit seul à Ferrare, puis à Paris, 
et ce fut seulement en 1560 qu'elle fit son entrée dans la capi- 
tale de son mari. François, oncle d'Alphonse II, fut chargé de 
l'aller chercher. Elle arriva avec son frère François de Médicis 
et don Louis de Tolède, son oncle maternel; une suite de cinq 
cent cinquante-deux personnes l'accompagnait, et quatre cent 
trente et un chevaux étaient compris dans son cortège. Quatre 
arcs de triomphe avaient été disposés dans les rues qu'elle 
devait traverser (19 février). Sur ces arcs, décorés de figures 
en stuc imitant le bronze, des batailles avaient été peintes. 
Parmi les artistes qui y travaillèrent se trouvait Gahrielletto 
Bonaccioli (2). Lucrèce de Médicis, qui ne fut guère aimée 
d'Alphonse II, soit parce qu'elle était peu avenante, au dire 
des historiens (3), soit parce que les bons rapports ne durèrent 
pas longtemps entre le duc de Ferrare et les princes qui ré- 
gnaient à Florence, mourut le 21 avril 1561. 

La seconde femme d'Alphonse II fut Barbe d'Autriche, fille 



(1) 3Iême ostentation lors d'un voyage à Rome en 1591, où il voulait négocier 
avec Grégoire XIV pour assurer sa succession à César d'Esté : il partit de Ferrare 
avec une suite de cinrj ou six cents personnes. 

(2) Voyez L.-]}^. CiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 220. 

(3) Elle avait cependant, d'aprcs sa médaille, un visage agréable. 



206 T/ATiT FEllIlAlîAIS. 

de Ferdinand I". Ferdinand mourut pendant le cours des né- 
fjociatlons relatives à ce mariage, et le duc de Ferrare, en 
allant à Vienne avec trois cent trente-cinq chevaux pour assis- 
ter aux funérailles de l'Empereur, vit à Innsbruck sa fiancée, 
dont la modestie et la beauté le charmèrent. Il fut convenu 
que le cardinal Louis d'Esté, frère d'Alphonse II, épouserait 
par procuration la jeune princesse dans la ville de Trente, où 
François de Médicis, fils aîné de Gôme, devait en même temps 
s'unira Jeanne, la plus jeune des quatre filles de Ferdinand P'. 
Mais des difficultés imprévues entravèrent la réalisation immé- 
diate des deux mariages, François de Médicis prétendant être 
marié le premier, et le cardinal Louis réclamant de son côté 
le même privilège. L'empereur Maximilien II coupa court aux 
contestations acerbes en décidant que ses deux sœurs seraient 
mariées dans les États de leurs maris. Barbe arriva au château 
du Belvédère le 2 décembre 1565 et y demeura cinq jours; 
puis elle fit pompeusement son entrée à Ferrare, et la béné- 
diction nuptiale fut donnée aux nouveaux époux par l'arche- 
vêque Bossetti. Les mascarades, les festins (I), les tournois 
mirent alors la ville en fête. Sur la place qui se trouve auprès 
de la Chiesa Nuova et de l'ancien palais des princes d'Esté eut 
lieu, dans un vaste amphithéâtre, une représentation allé- 
gorique intitulée le Temple d'Amour. Cent gentilshommes 
V prirent part. Les décors peints et les motifs d'architecture 
improvisés, les changements à vue, les lumières, les feux de 
joie n'intéressèrent pas moins les nombreux et illustres spec- 
tateurs venus de toute l'Italie, que les prouesses des che- 
valiers, la musique vocale et la pantpmime. Pigna, qui fut 
probablement l'organisateur de ce spectacle, en a publié le 
compte rendu. La nouvelle de la mort de Pie IV empêcha de 
prolonger les réjouissances à Ferrare. Barbe mourut le 18 sep- 
tembre 1572 (2). 

Eu troisièmes noces, Alphonse II épousa Marguerite Gon- 

(1) Les coiiiiuuncs du territoire ferrarais avaient, suivant l'usage, donné au duc 
force bœufs, moutons et volailles. 

(2] Il sera, plus loin, question d'elle à propos de son tondjeau ^liv. III, eli. i). 



LIVFvE P1\EMIE1\. 207 

zagiie, fille de Guillaume, duc de Mantoue, et de sa propre 
belle-sœur Éléonore d'Autriche (27 février 1579) (1). Margue- 
rite u'avait que quinze ans. Lors de son arrivée à Ferrare, les 
divertissements somptueux ne manquèrent pas non plus (2). 

Les mariages d'Alphonse II ne lurent pas pour ce prince les 
seules occasions de faire à sa cour étalage de magnificence et 
de prodiguer les fêtes extraordinaires. Quand son frère Louis, 
évéque de Ferrare depuis le 12 novembre 1553(3), fut nommé 
cardinal (26 février 1561), il y eut table ouverte au château 
pendant cinq jours (4). Une soi'te de tournoi, auquel fut donné 
le nom de Castel di Gorgoferusa, eut lieu le 2 mars en présence 
de Guillaume, duc de Mantoue. Une autre représentation 
analogue, Il MoJite di Feronia, dont Tiraboschi fait honneur à 
Pigna, fut donnée le 27 du même mois. — La venue à Ferrare 
de Charles, archiduc d'Autriche, frère de la duchesse Barbe, 
servit aussi de prétexte, en 1569, à des mascarades, à une 
grande chasse dans le Parco et à des courses de chars, que 
suivit le tournoi intitulé V Isola beata. Dans un large fossé rem- 
pli d'eau, le long des murs de la ville, on avait élevé sur un 
radeau -un château fort. Ce château, défendu par une magi- 
cienne ayant à son service des esprits et des monstres, devait 
être assiégé durant la nuit, à la lueur des torches, par une 
troupe de chevaliers bardés de fer. Un sinistre accident attrista 
la représentation. Plusieurs gentilshommes, en tombant d'une 
échelle qui se rompit sous leurs pieds, s'enfoncèrent et périrent 
dans la bourl)e, où les retint le poids de leurs armures. L'ar- 
chiduc eut beau demander que l'on ne poussât pas plus loin 
l'exécution du programme fixé, le duc, affectant l'indifférence 

(1) Eléonore avait pour père rcinpcicur Fertlinaml I". 

(2) Dans cette circonstance, la fabrique ducale de majoliinies Ht des plats aux 
armes de la nouvelle épouse. 

i^) Il était né le 25 décembre 1538. 

(4} Obéissant aux décisions du Cijncilc de Trente qui imposait la rcsideiu-c 
aux évèques, Louis résijjna en 1563 ses fonctions d'évêque de Ferrare entre les 
mains d'Alfonso Rossetti, afin de pouvoir se fixer à Rome. Rossetti, qui fut un 
des conseillers piivés d'Hercule II et d'Alpbonse II, et que ces princes employè- 
rent plusieurs fois comme audmssudcur, mourut en lo77, a quatrc-vinjjts ans. Le 
iurisionsulte Glaudi(j Bertazzoli prononça sou oraison funèbre. 



208 L'A HT FE un AU Aïs. 

nécessaire dans les vraies batailles, voulut que le spectacle 
continuât. — Une autre représentation, celle du Mago rilucente 
(9 février 1570), coïncida avec la présence à Ferrare de Fran- 
çois-Marie délia Rovere, qui venait d'épouser Lucrèce, sœur 
d'Alphonse II. — Quatre ans plus tard, le duc, avec une suite 
de cinq cents personnes, alla chercher jusque dans le Frioul et 
amena dans sa capitale, en passant par Venise, Henri III qui, 
abandonnant la couronne de Pologne que lui avaient offerte 
les Polonais (1), se rendait en France pour succéder à Charles IX, 
mort le 31 mai 1574. A Ferrare se trouvaient en même temps 
quelques autres princes. Dans la villa de Montagnone, Al- 
phonse II donna un repas à ses hôtes sous une loggia ornée de 
statues. Au milieu d'un étang, on disposa un château fort, 
comme celui de VIsola beata, qui devait être assiégé, puis 
brûlé ; mais le feu y prit avant que les chevaliers eussent com- 
mencé leur entreprise et fit plusieurs victimes. — En 1580, 
Alphonse II accueillit avec magnificence un hôte d'un tout 
autre caractère que celui des personnages qu'il avait coutume 
d'héberger. En allant de Rome à Venise, saint Charles Corro- 
mée passa trois jours à Ferrare. En son honneur, le duc fit 
suspendre les fêtes du carnaval. Après avoir visité les églises 
de la ville et vénéré les reliques que l'on y conserve, le cardi- 
nal Borromée prêcha devant le peuple et convia les Ferrarais à 
une communion générale. La duchesse fut la première à rece- 
voir de ses mains l'hostie consacrée. Quand il quitta Feri'are, 
Alphonse II mit à sa disposition un bucentaure et un certain 
nombre des barques de la cour. — La même année se présenta 
devant le duc un voyageur français, Michel de Montaigne, qui 
fut également fort bien accueilli. Alphonse II resta la tête dé- 
couverte en présence de l'illustre écrivain, et protest:: " qu'il 
voioit très volantier les jantilshomes français, étant serviteur 
du roi très crestien et très obligé » . Montaigne visita plusieurs 
belles églises, jardins et maisons privées, ainsi que l'arsenal. 

(1) Alphonse II prétendit alors l'obtenir et envoya en Pologne plusieurs 
ambassadeurs, entre autres Baltista Guariiii, pour solliciter les suffrages des 
magnats; mais les vuix se portèrent sur Uatori, prince de Transylvanie. 



LIVRE PREMIER. 209 

" Nous vismes en outre le bucentaure que le duc avait faict 
faire pour sa nouvelle famé (Marçuerite de Gonzague), qui est 
belle et trop jeune pour lui, à l'envi de celui de Venise, pour la 
conduire sur la rivière du Pô. » 

Afin de faire face aux énormes dépenses qu'entraînaient les 
voyages et les fêtes dont nous avons parlé, le duc fut obligé 
de recourir à des mesures fiscales qui le rendirent odieux à 
son peuple. Les droits de douane furent plus que doublés et 
les fonctions publiques accordées aux plus offrants, qui, pour 
se dédommager de leurs déboursés, se livrèrent à des extor- 
sions révoltantes. Cristoforo Fabretti de Fiume obtint en 
1565 le monopole du sel, en 1569 le privilège de percevoir le 
dixième de la valeur des marchandises qui entraient sur le 
territoire de Ferrare et qui en sortaient, puis le monopole de 
la fabrication du pain, du savon et des cuirs. Tout pouvoir fut 
enfin donné à ce rapace et cruel personnage, qui pressura les 
citoyens au profit du prince et surtout à son propre profit. On 
ne pouvait sans son autorisation, c'est-à-dire sans lui payer une 
redevance, pécher, prêter du pain et du sel à un \'oisin ou à 
un ami, apporter dans la ville des œufs, du fromage, du 
beurre, de la viande et de la A'olaille. Nombre de familles 
furent ruinées. Gamillo Orobuoni , noble ferrarais , ayant 
osé avertir Alphonse II des agissements de l'oppresseur public, 
fut obligé de s'enfuir. Un malheureux au désespoir tira un 
coup d'arquebuse contre Fabretti, mais échoua dans sa tenta- 
tive. La mort seule (22 août 1575) délivra les Ferrarais de 
l'homme qui les avait si longtemps opprimés. Lorsque le corps 
de Fabretti fut porté à l'église de Saint-Dominique, on pavoisa 
toutes les fenêtres en signe de joie. 

Gomme les simples citoyens , les gentilshommes eurent 
beaucoup à souffrir de la passion du souverain pour le faste. 
Forcés de paraître à la cour ou de suivre le prince dans ses 
voyages avec de brillants costumes et de riches équipe- 
ments, d'avoir un train de maison que ne comportaient pas 
leurs revenus , et de représenter comme ambassadeurs leur 
maître à l'étranger de façon à lui faire honneur, plusieurs 
I. 14 



210 L'AUT FEllUAUAIS. 

d'entre eux durent contracter des dettes et vendre leurs biens. 

Ce qui contribua aussi à Timpopularité du duc, ce furent ses 
ëdits sur la chasse, divertissement dont il était aussi épris que 
l'avait été son ancêtre Borso. Il défendit à ses sujets de couper 
des arbres dans les forêts, d'émonder les buissons et les haies 
dans les campagnes, et même d'arracher le chaume et de dé- 
blayer les fossés sans sa permission (1). Personne, excepté lui, 
n'avait le droit de chasser, et si quelque gentilhomme y était 
autorisé par lui, il ne pouvait se livrer à ce plaisir que pen- 
dant un seul jour, dans un lieu déterminé, en se servant de 
faucons ou de trois chiens au plus, à l'exclusion des filets et 
du fusil. En 1577, on vit pendus sur la place de Ferrare six 
hommes aux pieds desquels étaient attachés des faisans morts: 
ces hommes n'étaient coupables que d'avoir tué quelques 
pièces de gibier appartenant au duc. 

Alphonse II, en général, se montra très généreux pour son 
entourage. L'argent comptant, les propriétés, les présents de 
toutes sortes récompensèrent souvent le zèle déployé pour sou 
service. A ses libéralités eurent part non seulement des per- 
sonnages tels qu'Alfonso Estense Tassoni , gouverneur de 
Reggio, Girolamo Falletti, son ambassadeur à Venise, Gio. 
Battista Pigna et Batista Saracco, ses secrétaires, mais un de 
ses maîtres d'écurie et son chanteur favori, nommé Giovanni. 
Lors de son mariage avec Barbe d'Autriche, il partagea entre 
ses chambellans la garde-robe qu'il avait apportée de France 
et qui valait quinze mille écus. Dans sa munificence, il ne 
laissait pas partir sans les avoir comblés de cadeaux les princes 
étrangers dont la présence avait rehaussé l'éclat de sa cour. 

Un des traits du caractère d'Alphonse II fut une ombra- 
geuse susceptibilité, qui lui rendait tout à coup suspects les 
gens qu'il favorisait le plus. En 1586 vivait à Ferrare le Fran- 
ciscain Panigarola, noble milanais, qui assistait en qualité de 

'1) Les mesures prises pour la conservation du gibier favorisèrent aussi la mul- 
tiplication des loups. Ils devinreïit si nombreux qu'à tout moment ils dévoraient 
les animaux nécessaires à l'agriculture, et que l'on dut, pour en délivrer le pays, 
recourir à des JNapolitains, auxquels cette sorte de chasse était familière. 



LIVRE PREMIER. 211 

coadjuteur Leoni, évêque de Ferrare, et qui était renommé à 
la fois pour ses écrits et pour les éloquents sermons par les- 
quels il avait converti une foule d'hérétiques. Après l'avoir 
admis parmi ses conseillers privés, le duc songeait à lui pro- 
curer le chapeau de cardinal, quand il l'exila de ses États, ne 
lui laissant que quelques heures pour quitter Ferrare. Quel 
méfait justifiait cette rigueur? Panigarola avait négocié en 
secret avec le cardinal de Médicis afin de succéder à Leoni 
dans l'évêché de Ferrare; or Alphonse II eût voulu que le 
coadjuteur ne dût le titre d' évêque qu'à sa propre interven- 
tion. — Autre exemple non moins significatif. Le duc, qui 
n'avait point de postérité, désigna comme son successeur, par 
un testament fait en 1595, César, fils de son oncle Alphonse (1). 
Mais trouvant bientôt que l'on courtisait trop celui qui devait 
un jour occuper sa place, il lui conseilla de se conduire avec 
plus de modestie et lui enjoignit de ne pas paraître en public 
avec plus de trois gentilshommes, dont il eut soin de spécifier 
les noms. 

Il ne se montra pas moins pointilleux en matière d'ortho- 
doxie religieuse, s'imaginant que sa qualité de feudataire du 
Saint-Siège lui faisait un devoir de ne pas tolérer les dissi- 
dents. Les croyances de Renée, sa mère, ne trouvèrent pas 
grâce devant lui : la fille de Louis XII, mise en demeure de se 
comporter comme une bonne catholique ou de quitter Ferrare, 
prit le parti de retourner en France. Le 27 septembre 1560, 
elle s'éloigna avec une suite nombreuse, et le prince Louis, 
son fils, l'accompagna jusqu'à Turin (2). Les Ferrarais, qui 
admiraient les qualités de son esprit et que touchait sur- 
tout son inépuisable charité, la regrettèrent vivement. La 
mesure prise à son égard porta, dans les États du duc, un 
coup décisif aux partisans de la Réforme, dont elle était le 
soutien. 

(1) Cet Alphonse, on se le rappelle, était His d'AlpIioiisc F' et de Laura 
Diaiiti. 

(2) Elle se retira au château de Montargis, que restaura pour elle Jacques 
Androuet Ducerceau^ et oix elle passa les quinze dernioics années de sa vie 
(1561-1575 . 



212 L'ART FERRAllAIS. 

Alphonse II était sincèrement religieux. Il assistait tous les 
jours à la messe. II secourut clans leurs besoins les moines 
établis à Ferrare, favorisa la fondation de plusieurs orphe- 
linats, distribua souvent des dots aux jeunes filles pauvres, fit 
élever et employer à la cour des orphelins. En 1585, il porta 
des peines contre les tuteurs qui trafiqueraient du mariage de 
leurs pupilles. Au mois de septembre 1589, pour accomplir 
un vœu, il se rendit à Lorette avec trente voitures. 

On peut dire aussi à sa louange que le bien public ne resta 
pas étranger à ses préoccupations. De nouveaux statuts furent 
approuvés par le duc et imprimés (15G7). Le calendrier auquel 
Grégoire XIII a attaché son nom fut adopté à Ferrare en 1582. 
Quatre canaux (1564-1580) furent creusés pour assainir et 
dessécher la Polésine de Saint-Jean-Baptiste, dont ils déver- 
sèrent les eaux dans la mer par des portes qui s'ouvraient et 
se refermaient d'elles-mêmes, selon que le niveau de la mer 
s'élevait ou s'abaissait. L'industrie de la soie réalisa de grands 
progrès. Le duc fit venir de Bourgogne des ceps de vigne en 
abondance, ce qui fut un bienfait durable pour le pays. La 
fabrication du drap et du velours prit beaucoup d extension, 
mais on n'en autorisait l'exportation que dans des cas excep- 
tionnels. Enfin, la majolique et la porcelaine, ainsi que les 
cuirs gaufrés, peints et dorés, reçurent aussi d'efficaces encou- 
ragements. 

Comme sous Hercule II, les désastres ne manquèrent pas à 
Ferrare sous Alphonse II. Une inondation en 1562^ la disette 
en 1562, en 1590 et en 1592, des épidémies en 1562 et en 
1580, jetèrent la consternation dans la ville. Pendant une des 
disettes, le duc employa en achats de blé jusqu'à deux cent 
mille écus pris sur sa cassette (1). Un tremblement de terre en 
1561 renversa un grand nombre de maisons et coûta la vie à 
une foule de citoyens. Le même fléau sévit encore en 1570 
avec une violence qu on ne lui avait jamais vue (2). Le duc 
gagna en barque les murs de la ville et passa la première nuit 

(1) Frizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 435. 

(2) Ibid., t. IV, p. 398-400. 



LIVllE PREMIEll. 213 

dans une voiture. Éléonore et Lucrèce, ses sœurs, ne voulurent 
pas d'abord quitter leurs appartements, mais une secousse 
épouvantable les força à s'enfuir, et elles trouvèrent un refu.^je 
chez leur frère le cardinal Louis, dans le jardin du palais des 
Diamants : à peine étaient-elles sorties de leur demeure ordi- 
naire que la toiture s'écroula et tua plusieurs personnes. Pen- 
dant neuf mois, il ne se passa pas un seul jour sans une ou 
plusieurs secousses. Grâce aux vastes et nombreux jardins, 
grâce aux grandes places et au peu d'élévation de maintes 
maisons, on ne compta que quelques centaines de morts. Mais 
il n'y eut guère d'église, de palais public ou privé, qui ne subit 
de graves dégâts; tours et campaniles s'écroulèrent presque 
partout : les rues étaient encombrées de débris. Malgré des 
périls sans cesse renaissants, Alphonse II ne consentit pas à 
s'éloigner de ses sujets et regagna ainsi, du moins en partie, 
leur affection qu'il s'était aliénée en les surchargeant d'im- 
pôts. Les tremblements de terre finirent par être moins fré- 
quents et moins violents, mais se firent sentir jusqu'en 157 4. 
On constata encore une fois la présence du fléau en 1576. 

Au point de vue des lettres, le règne d'Alphonse II ne le 
céda en rien aux règnes précédents. Si le duc était loin d'être 
un lettré, si les leçons de Bartolommeo Ricci n'avaient pas 
poussé très loin sa culture intellectuelle (I), il se faisait du 
moins honneur de grouper autour de lui tous ceux qui s'adon- 
naient aux choses de l'esprit, tous ceux dont la notoriété pouvait 
projeter sur sa maison un nouveau lustre. A peine monté sur 
le trône, il restaura l'Université qui était en pleine décadence, 
et il résolut d'ajouter à la bibliothèque formée par Lionel, 
Borso et Hercule I" tous les livres imprimés jusqu'alors. A 
partir de 1567, les cours publics, qui se faisaient en divers 
endroits, notamment dans le couvent de Saint-Dominique et 
dans celui de Saint-François, se firent tous dans le palais du 
Paradis, loué par le cardinal Hippolyte à la municipalité, qui 
l'acheta en 1586 du cardinal Louis, héritier d'Hippolyte. Ce 

(i) Il parlait cependant bien le français et l'alleniaïul, et comprenait passable- 
ment l'espagnol et le latin. 



214 L'ART FERRAllAIS. 

fut aussi en 1567 que le duc approuva la fondation d'une 
chaire de doctrine chrétienne, fort utile à une époque où 
l'hérésie tentait de grands efforts pour supplanter la foi tra- 
ditionnelle. 

On retrouve auprès d'Alphonse II plusieurs des lettrés en 
faveur sous Hercule II, notamment Girolamo Falletti, Alberto 
Lollio, qui fit représenter en 1563 VAretusa, Bartolommeo 
Riccio, Cintio Giraldi et Gianbattista Canani, dont Alphonse II 
se plaisait à écouter les démonstrations anatomiques, faites 
sur des cadavres humains, des quadrupèdes, des oiseaux et des 
poissons. Mais on constate aussi de nouveaux noms. Le juris- 
consulte Prospéra Pasetto fut professeur à Tllniversité, consul- 
teur du Juge des Sages et vicaire de l'évéque. Il mourut le 
27 janvier 1568. — Le Ferrarais Francesco Visdomini, Frère 
mineur conventuel, un des théologiens du concile de Trente, 
prêcha avec tant de succès qu'on le proclama le restaurateur 
de l'éloquence sacrée. Ses principaux sermons ont été impri- 
més. Il cessa de vivre le 29 octobre 1573. — Alfonso Bonac- 
cioli traduisit en italien Strabon et Pausanias. Il se distingua 
aussi dans des négociations politiques. — Ant. Ftavio Giraldi 
enseigna les belles-lettres à l'Université. ~ Ippolito Riminaldi 
(1520-1589) étudia le droit civil à Bologne avec Ugo Buoncom- 
pagni, qui devint pape sous le nom de Grégoire XIII et h qui il 
dédia le second volume de ses Conseils. En 1560, il accepta 
et occupa glorieusement une chaire à Ferrare, où les profes- 
seurs manquaient, parce qu'on n'avait pas d'argent pour les 
payer. De plus, il servit Alphonse II comme ambassadeur à 
Milan et s'acquitta d'importantes négociations (1561). Etant 
allé à Rome en 1575, il fut nommé comte palatin par le 
Souverain Pontife. Il écrivit des ouvrages sur le Digeste et 
les Institutes de Justinien, ce qui ne lempécha pas de com- 
poser des poésies en latin. Les lettres, aussi bien que le droit, 
trouvèrent en lui un adepte émérite. C'est à Ferrare qu'il 
mourut, à l'âge de soixante-neuf ans. — Paolo Sacrati[\h\A'- 
1590), prêtre et chanoine d'une vie exemplaire, composa des 
commentaires sur les Psaumes et sur le commencement de la 



LIVRE PREMIER. 215 

Genèse, et on lui doit un Officium S. Georgiipatroni Ferrariensis 
Ecclesiœ. — Antonio Bevilacqua, qui fut pendant deux ans gou- 
verneur de Modène, a laisse des poésies latines. — Dans le 
genre pastoral, Agostino Argenti fraya la voie à V Aminta du 
Tasse par une pièce en italien, intitulée lo Sfortunato. Cette 
pièce fut représentée, en 1568, aux frais des écoliers en droit 
devant le duc Alphonse II et le cardinal Louis, son frère, avec 
des intermèdes de musique dus au célèbre compositeur .^Z/onio 
dalla Viola. Le rôle principal fut joué par un comédien re- 
nommé, Batista Verato. 

Le nom d'Alphonse II se trouve intimement lié, personne 
ne 1 ignore, à celui de Torquaio Tasso (I). Torquato fut intro- 
duit à la cour de Ferrare en 15(35 par son père Bernardo, qui 
avait été, nous l'avons vu, secrétaire de la duchesse Renée 
depuis 1529 jusqu'à la fin de 1531, et qui, après s'être mis au 
service du cardinal Louis d'Esté (1562), était sur le point de 
devenir secrétaire du duc de Mantoue (2). A l'âge de dix-huit 
ans, le jeune poète, pendant qu'il étudiait à l'Université de 
Padoue (3), avait déjà dédié au cardinal Louis son Rinaldo, 
poème chevaleresque en douze chants, inspiré par l'Arioste. 
Admis, comme Bernardo, parmi les familiers du frère d'Al- 
phonse II, il fut défrayé de tout, et on ne lui imposa aucune 
obligation, afin qu'il put se livrer sans arrière-pensée à la com- 
position de ses ouvrages et continuer sa Jérusalem délivrée, 
commencée dès 1563. A peine arrivé dans la capitale des 
princes d'Esté, il assista à l'entrée solennelle de Barbe qui 
venait épouser le duc, et admira les représentations chevale- 
resques qui furent données à cette occasion. En 157 1 , il accom- 
pagna en France, avec un certain nombre de gentilshommes, 
le cardinal qui voulait y visiter ses bénéfices ecclésiastiques, 
fut reçu avec distinction par Charles IX, se lia avec Ronsard et 
séjourna quelque temps à l'abbaye de Châlis, où il poursuivit 

(1) Torfjuato Tasso nacjuit en 1544 et moui ut en 1595. 

(2) ISous revicndions sur Rernnrdo Tasso à projios de sa médaille, attril)uéc à 
Leone Leoni. 

(3) Voyez Tasso a Ftidova, par Autoiiio Malmignati. 



216 L'AllT FEllUAllAIS. 

ses travaux poétiques ; mais son zèle ardent pour le parti catho- 
lique en France lui aliéna les bonnes grâces de son maître, 
homme prudent et politique, qui lui retira son traitement et 
lui refusa les moyens de renouveler ses vêtements. " Il partit 
de Paris, dit Balzac, avec le même habit qu il portait en y 
arrivant (1). " Après un an d'absence, il regagna Ferrare, 
et la mort de la duchesse Barbe lui fournit l'occasion de 
composer l'éloge de cette princesse. 

Ce fut cette année-là (1572) qu'il passa du service de Louis 
d'Esté au service d'Alphonse II. « Ce prince, écrivit-il, me 
releva avec la main de mon obscure fortune... ; il me fit pas- 
ser de l indigence à la richesse, il donna lui-même une consi- 
dération et un prix de plus à mes productions poétiques en 
assistant fréquemment et attentivement à la lecture de mes 
vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes d'égards...; 
il m'admit honorablement et familièrement à sa table et à ses 
entretiens; il ne me refusa aucune des faveurs que je lui 
demandai. » 

L'année suivante (1573), fut représentée dans les jardins de 
Bellosguardo ÏAminta, ^ drame amoureux et tragique dont 
l'amour est le sujet, dont des bergers et des bergères sont les 
personnages, dont les vallées, les montagnes et les forêts sont 
la scène » . « h'Aim'tita, ajoute Lamartine (2), est à la Jérusa- 
lem délivrée ce que les Églogues de Virgile sont à YÉnéide : 
une diversion légère et gracieuse d'un poète souverain, qui 
change d'instrument sans changer de souffle, qui dépose un 
moment la trompette épique pour le chalumeau des bergers. 
Dans ÏAtmtita, le poète... semble se complaire à racheter la 
simplicité du sujet par l'inimitable perfection des images, des 
sons et des vers. » Les applaudissements qui accueillirent cette 
pastorale furent unanimes. Rien ne parut alors manquer au 
bonheur du poète. A l'enthousiasme qu'il excitait ne se mê- 
laient pas encore les attaques de ses envieux, et l'équilibre de 
ses facultés n'avait reçu aucune atteinte. 

(1) Lamartine, Enhetiens, t. XVI, p. 62. 

(2) Page 69. 



LIVRE PREMIER. 2ir 

Au nombre de ses plus ardentes admiratrices, il compta les 
sœurs du duc, Lucrèce et Éléonore (1), dont les suffrages le 
touchèrent particulièrement, car elles étaient aussi instruites 
que belles (2). Lucrèce, née le 16 décembre 1535, épousa le 
19 janvier 1570 François-Marie délia Rovere, fils du duc d'Ur- 
bin Guidobaldo, qui la laissa pendant un an à Ferrare. Après 
être restée ensuite à Urbin sept ou huit mois, elle revint dans 
sa ville natale, d'abord pendant une absence de son mari qui 
dura jusqu'au 2 novembre 1571, puis définitivement vers 1574, 
à la suite d'une rupture avec François-Marie qui, plus jeune 
qu'elle de quinze ans, avait un caractère et des goûts entière- 
ment opposés aux siens (3). Elle mourut le 12 février 1598. 
— Éléonore, qui naquit le 19 juin 1537 et qui mourut le 19 fé- 
vrier 1581, ne se maria pas. Elle était plus séduisante encore 
que sa sœur et s'adonnait, avec un certain succès, à la poésie. 
Sans mépriser les divertissements de la cour, elle aimait la vie 
retirée, propice à l'étude, aux méditations élevées, et peu s'en 
fallait, dit F'rizzi, qu'on ne la tînt pour une sainte. C est à elle 
que le Tasse songeait, dit-on, en créant le personnage de So- 
phronie dans sa Jérusalem délivrée (i). En 1574, Alphonse II 
ayant quitté momentanément Ferrare, elle exerça le gouver- 
nement avec prudence et fermeté. Pleine de sollicitude pour 
son frère le cardinal Louis, elle mit sa prévoyance et sa sagesse 
à administrer la fortune compromise de ce prince déréglé, et 
elle employa ses deux dernières années à rétablir entre lui et 
Alphonse II l'harmonie troublée par des affaires d'intérêt. 
Elle mena une vie presque monastique et prescrivit qu'après 
sa mort on ne 1 honorât point par de vaines pompes. Grave, 
aimable et douce, elle fut aussi aimée qu'estimée par les Fer- 



(i) Le incclailleur Pastorino a représenté Lucrèce à l'âge de dix-sept ans et 
Eléonore à l'àgc de quinze ans. (Voyez le chapitre consacré aux médailles.^ 

(2) Voyez G. Campori et Angelo Solekti, Luigi, Lucrezia e Leonora d'Esté, 
Turin, Ermanno Lœscher, 1888. 

(3) Voyez II. Dklaborde, Les arts et les lettres à la cour d' Urbin, dans le pre- 
mier volume des Études sur les beaux-arts eu France et en Italie, p. 202-207. 

^4) Le manjuis Campori le nie et se refuse à reconnaître le Tasse dans le per- 
sonnage d'Oliudo. 



218 I/AllT FEnUAllAIS. 

rarais, qui la regrettèrent vivement. Les vers dans lesquels 
on la célébra formèrent un recueil Intitulé le Lagrime {les 
Larmes). — Lucrèce et Éléonore ne dissimulèrent pas leur 
tendre bienveillance pour le Tasse, qu'elles protégèrent en 
mainte occasion. 

Torquato ne s'occupa pas seulement des poèmes qui l'ont 
immortalisé. Pendant plusieurs années, à partir de 1574, il 
fit des leçons à l'Université sur la sphère et sur Euclide (1). 

Que par l'éclat de son génie et par sa situation exception- 
nelle auprès du duc et de sa famille il ait excité la jalousie 
des autres poètes et des courtisans, rien de plus naturel (2). 11 
se créa aussi de redoutables ennemis en affichant la passion 
qu'il conçut pour Lucrezia Bendidio (3), aimée aussi de Pigna, 
le tout- puissant secrétaire d'Alphonse II, et pour Eleonora 
Sanvitali Tiene, comtesse de Scandiano. Toujours est-il qu'en 
butte à maintes attaques tantôt ouvertes, tantôt dissimulées, 
il devint très ombrageux; que, son imagination lui faisant soup- 
çonner partout des inimitiés et des embûches, une insurmon- 
table mélancolie s'empara de lui, jusqu'à troubler par instants 
sa raison (4). Les critiques contradictoires dont fut l'objet sa 
Jérusalem délivrée, achevée en 1575 et soumise par lui à un 
certain nombre de lettrés, de philosophes et de théologiens, 
accrurent encore le trouble de son esprit et le jetèrent dans 
d'étranges perplexités. Devait-il, comme quelques-uns le lui 
conseillaient, modifier de telle façon son poème que les moines 
et les religieuses le pussent lire sans inconvénient? Qu'allaient 
devenir Armide, Clorinde, Herminie, s'il entreprenait pareil 
remaniement? Il en vint à concevoir des scrupules même sur 
la convenance et l'orthodoxie de plusieurs passages. En vain 
l'inquisiteur consulté le rassura-t-il pleinement, ses anxiétés 
persistèrent. Vers le même temps, il songea h quitter Ferrare 

(1) BoRSETTi, Hiftt. alini Fvrr. (jymnasii, pars II, lil)er II. 

(2) A. SoLEUTi, Ferrara e la Corte Eatense nella seconda meta del secolo 
deciino sesto, 1891. 

(3) Anjjelo Soleuti, de Turin, Torquato Tasso c la Lucrezia Bendidio. 

(4) Voyez, dans la Hevue des Deux Mondes du 15 mai 1895, l'article de 
M. CnERBULiEz, intitulé : Le Tasse, son centenaire et sa légende. 



LIVRE PREMIER. 219 

pour Florence et fut sur le point d'accepter les offres du grand- 
duc François de Médicis, ce dont s'offensa Alphonse II qui en 
fut informé et qui témoigna au poète une froideur motivée. De 
jour en jour l'hypocondrie du pauvre Torquato augmenta. Il 
croyait à des persécutions imaginaires et se figurait qu'on en 
voulait à sa vie. Le 17 juin 1577, il eut un véritahle accès de 
folie. Dans la chamhre de Lucrèce d'Esté, il se jeta, un poi- 
gnard à la main, sur un des serviteurs de cette princesse. 
Après avoir inutilement cherché dans un séjour h la villa de 
Belriguardo et dans le couvent de Saint-François un calme 
impossible à trouver, il s'enfuit de Ferrare (20 juillet 1577), 
afin de se soustraire à ses prétendus ennemis. Un séjour à Sor- 
rente, auprès de sa sœur, rétablit jusqu'à un certain point 
l'équilibre de ses facultés. Son irritation une fois apaisée, il ne 
tarda pas à regretter la cour de Ferrare et à solliciter d'Al- 
phonse II la permission d'y reprendre sa place. Le duc se 
laissa fléchir, mais lui signifia, par l'intermédiaire du cardinal 
Gio. Francesco Albano, les conditions de son acquiescement. 
« S'il désire revenir, écrivit Alphonse II, qu'il prenne la réso- 
lution bien arrêtée de se tenir en repos et consente à suivre le 
traitement conseillé par les médecins. Dans le cas où il refu- 
serait de se soigner, nous donnerions des ordres pour qu il 
fût expulsé définitivement de nos États, avec défense d'y jamais 
rentrer. » 

Au printemps de l'année 1578, le Tasse reparut au milieu 
de cette société ferraraise dont il avait été l'ornement et qui 
l'accueillit " comme un convalescent revenu à la santé » . Sa 
satisfaction, d'abord très vive, s'altéra avec rapidité. De nou- 
veaux griefs, qui n'étaient pas plus fondés que les anciens, agi- 
tèrent son esprit et déterminèrent une seconde évasion avant la 
fin de 1578. Mantoue, Padoue, Venise, Urbin, Pesaro et Turin 
le possédèrent tour à tour, sans modifier son humeur mobile 
et inconstante. A Turin, il trouva l'hospitalité chez le marquis 
Philippe d'Esté, oncle d'Alphonse II, qui avait épousé une 
princesse de la maison de Savoie, et une situation honorable 
lui fut octroyée par le duc de Savoie. Mais Ferrare l'attirait 



220 L'ART FERllAUAIS. 

invinciblement, et les bons offices du cardinal Albano le firent 
rentrer encore une fois en grâce auprès d'Alphonse II, qui lui 
accorda une somme d'argent pour le voyage. 

Son arrivée (21 février 1579) eut lieu au moment où le duc, 
sur le point d'épouser Marguerite Gonzague, se disposait à 
partir pour l'amener lui-même dans sa capitale, où elle fit son 
entrée solennelle le 27, après avoir passé deux jours dans le 
palais du Belvédère. Au milieu des préoccupations causées 
par cet événement, la présence du poète resta presque ina- 
perçue, et son amour-propre s'en irrita. Pendant que le bruit 
de sa démence éloignait de lui les indifférents, les personnages 
qui lui avaient jadis marqué le plus d'intérêt demeuraient en 
méfiance. ' Il oublia qu'il avait à se faire pardonner des torts 
plus qu'à exiger des faveurs. Sa colère, à la pensée de l'oubli 
dans lequel on le laissait, s'emporta publiquement jusqu'aux 
plus violentes invectives contre la maison d'Esté (I). » Informé 
de ces outrages, Alphonse le fit enfermer dans l'hôpital de 
Sainte-Anne, et cette réclusion dura sept ans (du milieu de 
mars 1579 au 13 juillet 1586). 

Les causes qui déterminèrent la résolution du duc de Ferrare 
furent multiples. Parmi ces causes, il faut compter, outre les 
propos injurieux tenus par Torquato, qui se reconnut lui-même 
coupable de ' paroles fausses, folles et téméraires 55 , la nécessité 
de faire soigner un homme de génie dont la raison subissait 
des éclipses partielles et momentanées. Peut-être aussi, selon 
M. A. Corradi(2), Alphonse II désirait-il couper court aux accu- 
sations d hérésie que le Tasse, tout en se taxant lui-même d'in- 
fidélité aux croyances orthodoxes, dirigeait contre une foule 
de grands personnages, ce qui aurait pu nuire au feudataire du 
Saint-Siège en donnant à penser qu'il ne mettait pas assez de 
vigilance à surveiller dans ses États la pureté de la foi. Mais ce 
qu'il faut exclure, c'est l'idée d'une punition infligée à Tor- 

(1) Lamartine, Entretiens, t. XVI, p. 139. 

(2) Torquato Tasso nello spéciale di Sont' Anna, seconda nuovi dociimenti — 
Le ultime iiifermilà e gli ultimi anni di Torquato Tasso, — dans les Rendiconti 
del R. Istituto Lombardo, série II, vol. XVII, fasc. XV, et vol. XVIII, fasc. XVI. 



LIVRE IMIEMIER. 221 

quato pour avoir aimé Éléonore cFEste et proclamé à diverses 
reprises sa passion de manière à offenser ou à compromettre 
cette princesse (1). Les vers écrits en l'honneur de 1 irrépro- 
chable sœur d'Alphonse II dépassent-ils donc les licences accor- 
dées alors aux poètes qui célébraient la beauté des dames du 
plus haut rang? Si le duc avait trouvé le Tasse trop audacieux, 
comment lui aurait-il plusieurs fois permis de revenir à Fer- 
rare? On ne doit pas oublier, d'ailleurs, qu'Éléonore avait déjà 
trente-deux ans lorsque Torquato passa du service du cardinal 
Louis au service d'Alphonse II, et qu'en 1579 elle on comptait 
quarante-deux. Si la conduite du Tasse envers Eléonore n'eut 
rien de répréhensible, force est du moins d'admettre que 
l'amour fut pour quelque chose dans les rigueurs dont Tor- 
quato fut l'objet. « Puissant seigneur, s'écrie le poète enfermé 
à l'hôpital de Sainte-Anne, tu aurais pu m'arracher la vie : 
c'est le droit des monarques; mais m'arracher cette raison que 
je tiens de la bonté infinie, parce que j'ai écrit d'amour 
(d'amour auquel la nature et le ciel nous invitent), c'est un 
crime pire que tout autre crime. J'ai demandé ton pardon, tu 
me l'as refusé. Adieu; je me repens à jamais de m'étre re- 
penti (2). 1' On ne sait h quelle dame de la cour le Tasse fait 
ici allusion. 

La privation de la liberté, jointe à un traitement rigoureux, 
ne fit, au début, qu'aggraver l'état mental du Tasse. Dans une 
lettre h Scipion Gonzague, il se plaint amèrement de la soli- 
tude qui l'obsède, et il s'écrie : ^ La squalidité de ma barbe, 
mes cheveux hérissés , mon costume délabré , la saleté de 
mon linge, les immondices de mon cachot, me pénètrent de 
répugnance. » Par bonheur pour lui, la dureté d'x\gostino 

(i) Voyez dans la Rasse(jna Einiliaiia (année I, fasc. II, III, IX et X) les 
articles de MM. Foutaua, Fenari et Solerti. M. Solerti nie l'amour du Tasse 
pour Éléonore et l'amour d'Eléonoro pour le Tasse. M. Fontana et M. Ferrari 
inclinent à penser que le Tasse aima Eléonore, du moins momentanément, sans 
être payé de retour, et que la croyance à leur amour a pu se former de leur 
vivant et être propagée par les enneuiis du poète; mais M. Solcrti'a comhattu 
ces assertions avec des ar{;uments qui paraissent décisifs. 

(2) Cité par M. le vicomte H. DELAitonoE, dans son article sur Les arts et les 
lettres à la cour (VUrbiii, p. 206. 



222 1/AUT FEllRARAIS. 

Mosti (1), prieur de Thôpital, était compensée par les soins Je 
Giulio Mosti, neveu du prieur, qui se chargeait de transmettre 
les lettres du prisonnier et de lui faire tenir les réponses. Agos- 
tino lui-même se montra bientôt plus humain et lui accorda 
pour demeure une chambre plus spacieuse et plus claire. La 
folie de Torquato n'était qu'intermittente et laissait souvent 
place aux manifestations de son génie. On ne peut lire sans 
une admiration attendrie sa supplique aux deux sœurs 
d'Alphonse et les pages dans lesquelles il conjure le cardinal 
Albert d'Autriche de solliciter l'intervention de l'Empereur 
auprès du duc. Ce qui allégea surtout son ennui, ce fut l'édition 
de la Jérusalem délivrée qu'il fit préparer sous ses yeux afin de 
remplacer les éditions incorrectes qui avaient été publiées h 
son insu. Les visites affectueuses de plusieurs grands person- 
nages et de ses amis apportèrent également quelque trêve à ses 
accès de mélancolie (2). Une amélioration notable s'étant pro- 
duite dans sa santé en 158 4, le duc voulut qu'on lui procurât 
des distractions. « On le mena visiter les églises et les monas- 
tères, on le conduisit aux mascarades du carnaval ; on le laissa 
passer des jours et des semaines dans les maisons de ses amis. » 
Mais vers le milieu d'octobre, de nouvelles crises forcèrent à 
le renfermer encore dans l'hôpital de Sainte-Anne, et le retour 
presque complet de sa raison se manifesta seulement en 1586. 
Sixte-Quint et l'empereur Rodolphe s'interposèrent pour que 
l'on mît fin à sa réclusion, et Vincent de Gonzague, le prince 
héréditaire de Mantoue, s'étant porté caution de sa conduite, 
obtint facilement de l'emmener à sa cour. Entre le 4 et le 
10 juillet, le Tasse quitta Ferrare, où il ne devait plus revenir, 
sans avoir revu Alphonse II. S'il retrouva la liberté, il ne 

(i) Nous donnerons quelques détails sur Ajjostino Mosti en parlant de l'hù- 
pital de Sainte-Anne. 

(2) Montaigne, dans son voyage en Italie, ne se contenta pas, lors de son pas- 
sage à Ferrare, de se présenter devant Alphonse II ; il tint à témoigner sa sym- 
pathie à l'infortuné poète renfermé dans l'hôpital de Sainte-Anne. « J'eus plus 
de despit encores que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estât, sur- 
vivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son 
sceu, et toutesfois à sa veue, on a mis en lumière incorrigez et informes. » Essais, 
liv. II, ch. XII, p. 114, dans l'édition Lefèvre, Paris, 1823. 



LIVllE PREMIEll. 223 

recouvra pas le bonheur. Tourmenté par les inquiétudes de 
son imagination malade, il ne resta pas longtemps à Mantoue 
et erra de ville en ville pendant neuf ans. Sur la demande du 
cardinal Cintio Aldobrandini, à qui il dédia sa Jérusalem con- 
quise, « épurée des épisodes trop profanes, mais aussi des grâ- 
ces de la Jérusalem délivrée » . il allait être couronné au Capi- 
tule par Clément VIII, oncle du cardinal Cintio, quand il 
s'éteignit dans le couvent de Saut' Onofrio (25 avril 1595). 

La vie de Batiista Guarini II, qui se passa en grande partie 
à Ferrare, fut plus heureuse que celle du Tasse (l), mais 
presque aussi agitée. L'auteur du Pastor fido contribua sin- 
gulièrement, lui aussi, à la renommée littéraire de la cour 
d'Alphonse II (2). 

Ce prince ne manifesta pas moins de goût pour les arts 
que pour les lettres. Comme architectes, il employa Pii^ro 
Ligorio, Batista Aleotti, Alberto Schiatti, Alessandro Balbi. Très 
versé lui-même dans l'architecture militaire , il modifia et 
accrut les fortifications de Ferrare avec le concours de Galassn 
Alghisi da Carpi [3), et sa capitale, regardée dès lors comme 
une des places les plus fortes de l'Italie, eut été, dit-on, capa- 
ble de résister aux sièges les plus redoutables en se contentant 
d'une garnison de dix-huit mille hommes. D'importants tra- 
vaux dans l'ancien palais des princes d'Esté furent exécutés 
sur son ordre, et c'est lui qui fit construire le palais de la Mesola, 
dans le voisinage de la mer. 

Il n'y a que peu de chose à dire sur la peinture à l'époque 
d'Alphonse II. La décadence était complète et ii'rémédiable. 
Sehastiano Filippi dit Bastianino [^\), Giuseppe Mazzuoli dit Bas- 

(1) Dans les Atti délia deputazione ferrarese di stor'ia patria (vol. VII, fasc. II, 
1895), se trouve un intéressant article de M. Giuseppe Ajjnelli sur le séjour du 
Tasse à Ferrare. 

(2) Nous donnerons des di'lails sur (iuarini en parlant de sa médaille par 
Pastorino. 

(3) Le palais Farnese .à Rome et la Santa Casa de Lorette curent aussi poui- 
arrliiterte Algliisi. Il est l'auteur d'un ouvrajjc très estinuî et très rare sur les 
fortilications. 

(4j II fit un portiait d Alpliousc II ([ui se trouve à 'a l'ina(Othè(jue de Fer- 
rare (n" 7). 



224 L'ART FEl\nAT\AIS. 

tarolo, francesco Snrchi dit Diclai, Carlo Bononi, Ippnlito Scar- 
sellino sont alors les peintres en vogue, mais leurs œuvres sont 
en général dépourvues d'émotion et ne trahissent que l'habi- 
leté de la main. Le reste de l'Italie n'était pas, il est vrai, 
mieux partagé que Ferrare. 

Au commencement de son règne, Alphonse II sembla 
éprouver, comme son grand-père, une vive admiration pour 
Titien : en 1559, il lui fit demander un tableau, et le peintre 
lui envova un portrait de femme, avec une lettre où il déclara 
que, dans son désir d'être agréable au duc, il se dessaisissait 
de ce qu'il avait de plus précieux. Si la lettre de Titien est per- 
due, le tableau existe encore; c'est la galerie de Dresde qui le 
possède (1). Il représente, en demi-figure, une jeune femme 
aux cheveux blonds, qui est vêtue de blanc, et qui tient un 
éventail dans sa main droite (n° 255). On a prétendu que cette 
femme était la maîtresse de Titien, sans réfléchir qu'en 1559 
Titien était âgé de quatre-vingt-deux ans, ce qui parait devoir 
exclure une pareille hypothèse (2). 

Plus encore que tous ses prédécesseurs, Alphonse II se 
montra passionné pour les médailles et les monnaies antiques. 
La collection commencée par Lionel reçut , grâce à lui , 
de notables accroissements. Il donna comme conservateur à 
cette collection JEneas Vico (3), qui fut chargé d'en classer 
les pièces, et dont les conseils le guidèrent dans toutes ses 
acquisitions (4). Pendant un de ses voyages à Venise (1563), 
Giovanni Grimani, patriarche d'Aquilée, lui fit présent de 
quelques grandes médailles, et l'orfèvre Domenico di Fran- 
cesco lui vendit des monnaies de toutes sortes. En passant 
par Padoue, le duc acheta la collection de Tiberio Deciano, 



(1) Campori, Tiziatio e gli Estcnsi, p. 24 et 34. 

(2) Lermolieff (Morelli), Die We7-ke italienischer Meister, p. 203-204. 

(3) Vasari, Vite, t. V, p. 414, note 3, et p. 427-429. — Gittadella, Notizie 
relative a Ferrara, t. II, p. 160. — G. Campori, 1" Enea Vico e ianlico museo 
Etttewe délie medaqlie (Modena, 1873); 2° Gli intagliatori di stampe e gli 
Estensi (1882). — G. Duplessis, Histoire de la gravure, p. 109-110. 

(4) Alphonse II prit à son service iEneas Vico en 1563. Une lettre de Falletti 
au duc de Ferrare annonce que Vico quitta Venise le 19 mai. 



LIVRE PREMIER. 225 

professeur à l'Université. Les deux années suivantes furent 
aussi très fructueuses. x'Eneas Yico obtint pour son maître la 
cession de trois cabinets importants : celui de Pasqualetti fut 
payé cinq cents écus, celui d'Averoldi de Brescia en coûta dix- 
huit cent cinquante, et Pier Luigi Manilio, lorsqu'il lui livra 
le sien, en toucha quinze cents, somme à laquelle le duc ajouta 
cinq cents ëcus représentant la valeur de quelques objets anti- 
ques fort précieux. Dans les différentes cours de l'Italie, les 
agents du duc s'employaient à satisfaire son goût dominant : 
c'est ainsi que de Rome Giulio Grandi expédiait, chaque 
semaine, un certain nombre de pièces. 

Nul n'était plus apte qu'/Eneas Vico à remplir les fonctions 
qu'Alphonse II lui confia. C'était à la fois un antiquaire et un 
graveur. Né à Parme en 1523, il perdit sa mère en naissant, 
et il n'avait que deux ans lorsque son père mourut de la peste. 
Il étudia d'abord les lettres, mais il les abandonna bientôt pour 
s'adonner au dessin, à la sculpture, à la peinture et à l'art du 
graveur. C'est à Rome (1541) qu'il se perfectionna dans le 
maniement du burin, en s'attacliant à suivre les traditions 
de Marc-Antoine. Il travailla beaucoup alors pour l'éditeur 
Tommaso Barlacchi. En même temps, il étudia avec passion 
les monuments de l'antiquité en général, et les médailles en 
particulier. De Rome il se transporta à Venise. Il s'y fit con- 
naître en 1548 comme antiquaire par un livre consacré aux 
médailles antiques : Imagini con tutti i riversi trovati e le vite 
degli imperatori. A l'indépendance dont il jouissait, il ne tarda 
pas à préférer, malgré les conseils de l'Arétin, le service des 
princes, et il se rendit auprès de Côme II de Médicis, qui ne 
le garda pas longtemps. Revenu à Venise, il s'associa avec 
l'érudit Antonio Zantani et publia en 1555 les Discorsi sopra 
le niedaglie degli antichi, en 1557 les Imagini délie donne 
auguste, dédiées au cardinal Hippolyte II d'Esté, et en 15G0 
les Conimentarii aile anliche medaglie degV imperatori romani, 
ouvrage que recommandaient la nouveauté du sujet et un 
grand nombre de gravures. Vers cette époque, iEneas Vico 
se signala également par un portrait de Charles-Quint, magis- 
I. 15 



226 L'ART 1- EUH AU AI S. 

tralement exécuté, qu'il porta lui-même à l'Empereur en Alle- 
magne. 

Durant son séjour à Venise, il se lia avec Girolamo Falletii, 
ambassadeur d'Alphonse II. Falletti, pour donner plus d'in- 
térêt à V Histoire de la famille d'Esté quû était en train d'écrire, 
le chargea de graver l'arbre généalogique de cette famille. Com- 
mencé à Venise, ce travail fut achevé h Ferrare, le duc ayant 
réussi à fixer auprès de lui ^Eneas Vico (qu'il appréciait à 
la fois comme numismate et comme graveur) (1), en lui pro- 
mettant une pension mensuelle de vingt-cinq florins d'or. 

Tout en s'occupant de médailles à la cour du duc, il ne 
délaissa pas le burin. Il fit un grand portrait en buste 
d'Alphonse II et consacra cinquante planches à la reproduc- 
tion des costumes portés par les habitants des villes et ceux de 
la campagne en Italie, en France, en Espagne, en Portugal, 
en Angleterre, en Flandre et dans les autres parties du monde, 
« ilche fu cosa d'iiigegno e hella e capricciosa (2) ii . 

Il n'avait que quarante-quatre ans lorsque, le 17 août 1567, 
dans le Castello, il fut frappé d'apoplexie et tomba mort en 
présence d'Alphonse II, pendant qu il présentait à ce prince, 
au nom du Franciscain Agostiiio Righini (3), un grand vase à 
deux anses, avec des figures, que sa chute brisa en partie. 
Cette mort, précédée de peu par celle de Camillo d'Urhin, 
peintre de majoliques, qu'avait tué l'explosion d'une coule- 
vrine, affligea beaucoup le duc, comme le constata Bernardo 
Canigiani, résident florentin à la cour de Ferrare, dans une 

(1) ^Eneas Vico jjrava îles peintures de Parmi{|ianin(), de l'erino del Va{>a, de 
Vasari, de Rosso, de Michel-Ange (notamment la Léda), V Annonciation de 
Titien, la Conversion de saint Paul par Franccsco Salviati. Il fit pour Giulio 
Glovio un Saint Georyes tuant le dragon, et pour Doni les portraits de Henri II, 
roi de France, de Beiuljo, de l'Arioste, de Gello, de Gipriano Morosino et de 
Doni lui-même. On remarque aussi parmi ses gravures des ornements dans la 
manière des anciens. Ses planches sont très inégales : il y en a de négligées et 
d'incorrectes, mais on en pourrait citer qui témoignent d'un réel mérite. Le grand 
Portrait de C/tarles-Quint, daté de 1550, et la Le'da d'après Michel-Ange sont 
au nombre des meilleures qu'il ait faites. 

(2) Vasari, t. V, p. 429. 

(3) highini, auteur de plusieurs ouvrages théologiques, jouissait d'une grande 
autorité auprès du duc. 



LIVllE P REMI EU. 227 

lettre datée du 28 août. ^Eneas Yico laissa ses biens à sa femme, 
Gatherina Maffei, de Venise, et à son neveu Camillo. 

Quoique privé des conseils d'iEneas Vico, Alphonse ne cessa 
pas d'accroître sa collection de médailles antiques. Il acheta 
en 1573 le cabinet d'ErcoIe Basso, gentilhomme bolonais, et, 
plus tard, les monnaies que possédaient Giovanni Francesco da 
Parma, Cesare Targioni, Tomaso da Bologna et un Allemand 
dont le nom est resté inconnu. Enfin, pendant un voyagea 
Rome, l'évêque de Narni lui fit cadeau de sa propre collection, 
qui était très précieuse. 

Outre /Eneas Vico, on peut citer quatre graveurs, dont les 
noms sont, il est vrai, peu connus, qui travaillèrent pour 
Alphonse II. Mariino Rota di Sehenico grava un l)uste ovale du 
duc(l); cette planche manque de style. Giovanni Battista d'An- 
geli de Vérone, surnommé del Moro parce qu'il était élève de 
Francesco Torbido qui avait lui-même ce surnom, dédia à 
Alphonse II une estampe représentant la Calomnie d'Aptlle. A 
l'instigation d'Andréa Bragadin, gentilhomme vénitien, Giulio 
Sanuio de Venise, en gravant Apollon et Marsjas d'après une 
composition attribuée au Corrège, inscrivit sur une bannière 
tenue par Minerve une dédicace à Alphonse II (18 juillet 1 502). 
Dans une très grande estampe qui offre, selon nous, peu d'in- 
térêt, Domenico Tehaldi de Bologne représenta le palais ducal 
de Ferrare, d'après un dessin de l'architecte Alghisi. On lit, en 
effet, sur un cartel : ^ Galassi Alghisi Carpens. apud Alphon- 
suin II Ferrariae duceni architecti opus , Doniinicus Thehal- 
dus Bononiensis graphice in aère lahoravit anno 156(>. » A la 
seconde moitié du seizième siècle appartiennent également 
Gaspare Ruina, né à Modène, qui grava surtout des sujets 
mythologiques et allégoriques, et le Parisien Etienne Dupérac, 
qui , protégé par le cardinal Hippolyte II et par le cardinal Louis 
d'Esté, séjourna dans leur villa de Tivoli. Il prit le palais et 
les jardins de cette villa pour sujet de plusieurs planches cju'il 
dédia à Catherine de Médicis (8 avril 1573). De retour à 

(l) Hartscii, Peintre graveur, xvi, 267. 



228 L'AllT FEiniAUAIS. 

Paris, où il exerça les fonctions d'architecte du Roi, il dëdia à 
Marie de Médicis quel([ues autres gravures intitulées : Vues et 
perspectives des jardins de Tivoli. 

De tous les arts en honneur à la Cour d'Alphonse II, celui 
que l'on poussa le plus loin fut la musique (1). Les maîtres 
éminents affluèrent autour d'un prince dont la faveur leur 
était assurée (2), et la passion de la musique se répandit dans 
la société entière. Ce n'était pas seulement pour égayer les 
noces des membres de la famille d'Esté ou pour fêter la venue 
des princes étrangers, des cardinaux et des ambassadeurs que 
des concerts étaient organisés. La musique était le délassement 
presque quotidien du duc de Ferrare à la ville et à la cam- 
pagne ; elle intervenait et dans les offices religieux et dans la 
représentation des comédies ; elle accompagnait ou suivait les 
repas un peu solennels. Pendant une maladie du duc, un 
artiste romain, Giulio, chanta plusieurs fois dans sa cham- 
bre (1592). Quelques pièces du Castello, appelées camere délia 
musica, servaient de lieux de réunion aux artistes ; on y avait 
installé les archives musicales, comprenant les ouvrages ma- 
nuscrits et imprimés des auteurs antérieurs et contemporains, 
italiens et étrangers, et l'on y avait réuni une précieuse collec- 
tion d'instruments à cordes, à archets, à vent et à trous (3). 
Ippolito Fiorino, maître de chapelle d'Alphonse II, et Luzzasco 
Luzzaschi (4), organiste ducal, furent les organisateurs des 
concerts publics et privés. Frizzi (t. IV, p. 442) cite une 
vingtaine de musiciens qui obtinrent une grande vogue. Nous 
nous bornerons à en nommer quelques-uns. Alfonso dalla Viola 
composa de la musique pour V Orhecche de Cintio Giraldi, 

(1) Lui{;i Francesco Valdrighi, Cnppelle, concerti e tnusiche di Casa d'Esté, 
dans les Atti e inemovie délie deputazioni di storia patria per le provincie uiode- 
nesi e parmensi, sciie 111, vol. II. 

(2) Anna, Lucrèce et Éléonore, sœurs du duc, le cardinal Louis, son frère, 
et le cardinal Hippolyte II, son oncle, partageaient son goût pour la musique. 

(3) Les principaux instruments en usage à cette époque étaient le luth, la 
viole, le violon, le trombone, le rebec, le cornet tlroit et le cornet tortu, la flûte, 
la lyre, la harpe, le clavecin et l'orgue. 

(4) Luzzasco, en 1580, fut récompensé de ses services par le don d'une maison 
à Voghenza. 



LIVRE PREMIER. 229 

pour lo Sfortunalo d'Agostino Argenti, ^omyV Aretusa d'Alberto 
Lollio (1). La musique intercalée dans la représentation 
(VÉglé, pièce également due à Cintio Giraldi, fut Tœuvre 
d'Antonio dal Cornelto. G. Alexandre de Milleville, fils du Fran- 
çais Jean, surnommé Jean de Ferrare, avait été donné comme 
maître par la duchesse Renée aux petites princesses Anna, 
Lucrèce et Éléonore. Il composa plusieurs livres de chant. 
Son fils, nommé François, fut aussi un musicien distingué. 
Alexandre de Milleville était déjà connu en 1544; on le re- 
trouve jusqu'en 1573. Le Flamand Giaches de Wert^ tout en 
étant au service du duc de Mantoue, vint fréquemment à Fer- 
rare, où son talent excita l'admiration. Il était à la fois virtuose 
et compositeur ; il a laissé de la musique de chambre et un 
grand nombre de madrigaux, dont le premier livre fut im- 
primé à Venise en 1558. Il vivait encore le 10 septembre 1591. 
Dans les concerts de la cour, les dilettanti ferrarais et les 
plus nobles dames ne craignaient pas de prêter leur concours 
aux artistes de profession. Les répétitions avaient lieu en pré- 
sence du duc, dont on écoutait les avis avec déférence. De 
1583 à 1589, Tarquinia Molza donna l'impulsion à toutes les 
bonnes volontés et dirigea les chœurs auxquels prenaient 
part les femmes des gentilshommes. Elle était de Modène. 
La théologie et la philosophie ne lui étaient pas moins fami- 
lières que la science et la pratique de la musique ; elle tra- 
duisit des ouvrages grecs et latins, écrivit en langue vul- 
gaire sur des sujets très variés et cultiva la poésie. L'Em- 
pereur essaya de l'attirer auprès de lui, mais elle préféra en- 
trer au service de la duchesse de Ferrare comme dame 
d'honneur, avec une pension mensuelle de cinquante-deux 
/?Ve. Quand elle chantait en s'accompagnant de la viole, du 
luth ou de la harpe, elle exerçait une véritable séduction : on 
la surnomma VUni'ca. Elle n'était cependant pas seule à char- 
mer les amateurs délicats; Anna Guan'na n'avait guère moins 

(1) jNous aurons occasion de parler encore d'Altonso dalla Viola à propos des 
Banchelli de Messisl»U{;o, dans le chapitre consacré aux l>',rcs ornés de {;ravurcs 
sur hois. 



230 I/AT.T FEURAHAIS. 

de rcputation. Ces deux femmes chantaient h première vue les 
morceaux les plus difficiles. La passion pour la musique établit 
entre Tarquinia Molza et Giaches de Wert une amitié qui 
devint bientôt de Tamour, quoique Tarquinia fût dans la matu- 
rité deTàge. En dépit des précautions prises, ses sentiments 
ne restèrent pas longtemps ignorés de son entourage, et une 
correspondance compromettante fut mise sous les yeux du 
duc, qui exigea que Tarquinia prît un prétexte pour quitter 
Ferrare. Elle se retira à Modène chez sa mère, rompit toute 
relation avec Giaches de Wert et se consola par ses études 
favorites. La cittadùuuiza romana lui fut accordée en 1600, 
et elle mourut, le 8 août 1617, à soixante-quinze ans (l). 

Pour les grands concerts, Alphonse II fit aussi appel aux 
religieux qui excellaient à chanter. Afin que ceux-ci n'attris- 
tassent point par leurs grossiers vêtements de laine les bril- 
lantes réunions auxquelles il les conviait, il leur faisait mettre 
par-dessus leur tunique des manteaux de drap noir, dont le 
cardinal Gambara obtint en 1582 la suppression. 

Le goût de la musique se répandit jusque dans les monas- 
tères des religieuses de Sant' Antonio, de San Silvestro et de 
San Vito. Non seulement les religieuses s'exerçaient à chanter, 
mais les instruments à cordes, à archets et à vent ne leur 
étaient pas étrangers. La musique qu'elles faisaient leur atti- 
rait des auditeurs nombreux et distingués, et leur renommée 
avait dépassé les murs de Ferrare (2). Après son mariage avec 
Philippe III, roi d'Espagne, mariage célébré à Ferrare par le 
pape Clément YIII, Marguerite d'Autriche visita avec sa mère 
et son oncle l'église de Santa Maria in Yado, puis se rendit 
chez les religieuses de San Vito, qui firent de la musique en sa 
présence et reçurent d'elle deux cents ducats comme témoi- 
gnage du plaisir qu'elle avait eu à les entendre (1508) (3). 



(1) Amilcare Ramazzini, Les musiciens jlainands a la coiw de Ferrare, clans 
VArchivio storico lombardo du 31 mars 1879. 

(2) Voyez Larousse, Dictionnaire universel, du A'' au XIV siècle, p. 733. 
(Instruments de musique.) 

(3) Fnizzi, Mcm. per la storia di Ferrara, t. V, p. 34. 



LIVRE PREMIER. 231 

Alphonse II fut le dernier des princes d'Esté qui aient 
régné h Ferrare. N'ayant point d'enfants, il essaya d'assurer le 
trône, nous l'avons déjà dit, à son cousin César, qui était fds 
d'un bâtard d'Alphonse I" et qui avait épousé en 1586 Virginie 
de Médicis, sœur de François, grand-duc de Toscane. Dès 
1590, il entra en négociations avec le Saint-Siège afin de le 
faire reconnaître comme son successeur. Grégoire XIV se 
montra favorable à ses desseins, mais la mort de ce pape en 
empêcha la réalisation. Innocent IX et Clément VIII ne lui 
laissèrent aucune espéi'ance. Il fit cependant un testament en 
faveur de César (1595)n, et, étant tombé gravement malade en 
1507, il convoqua auprès de lui les principaux citoyens, leur 
donna lecture de ce testament et leur recommanda l'héritier 
qu'il s'était choisi. Il mourut le 27 octobre. César d'Esté fut 
proclamé duc de Ferrare ; mais, menacé d'une guerre dans 
laquelle il vit qu'il ne serait soutenu par aucun prince, il se 
résigna à abandonner les États qui relevaient du Saint-Siège, 
en obtenant de garder Modène et Reggio, dont l'empereur 
Rodolphe II lui conféra l'investiture. La négociatrice de ces 
conventions fut Lucrèce, duchesse d'Urbin, l'ancienne pro- 
tectrice du Tasse. A la fin de janvier 1598, le cardinal légat 
Pietro Aldobrandini prit possession de Ferrare au nom du Sou- 
verain Pontife, et le 8 mai Clément VIII (Ippolito Aldobran- 
dini) y fit son entrée. Il y resta six mois et demi (1), qu'il con- 



(1) Les Ferrarais eurent plus d'une fois l'occasion d'assister alors à de curieuses 
cérémonies. Le jour de la Fête-Dieu, malgré une pluie torrentielle, le Pape, 
accompagné de toute la cour romaine, porta pieds nus le Saint Sacrement dans 
les rues de la ville. Un autre jour, après une messe célébrée en l'honneur de la 
paix rétal)lie entre la France et l'Espagne grâce à l'intervention du Saint-Siège, 
Clément VIII, assis sur la sedia /jestatoria, prit part à une procession non moins 
solennelle. Les fêtes profanes ne manquèrent pas non plus lors des mariages de 
Philippe III, roi d'Espagne, avec Marguerite d'Autriche, et de l'archiduc Albert 
d'Autriche avec Isabelle, fille du roi d'Espagne Philippe II, mariages célébrés par 
le Pape lui-même : des mascarades parcoururent les rues; un bal fut donné dans 
le CaslcUo; des courses de barques, dont les femmes de Comacchio étaient les 
héroïnes, eurent lieu sur un canal, et les élèves des Jésuites représentèrent en 
langue latine l'histoire de Judith et d'IIolopherne. Fnizzi, ISÏem. per la sloria di 
Ferrara, t. V, p. 34-35. — A. lÎEUToi.OTTi, Ârlisti bolof/iiesi, ferraresi ed alciini 
altri nel gia stcito pontijicio in Borna ; 1885, p. 67. 



232 L'ART FERIIARAIS. 

sacra à Torganisation du nouveau gouvernement, et en 1599, 
afin de s'assurer à tout jamais l'obéissance des Ferrarais, 
il fit élever à l'angle de la ville, entre le midi et l'ouest, une 
forteresse pour la construction de laquelle l'architecte Pom- 
peo Targone sacrifia deux faubourgs, le Castel Tedaldo, plu- 
sieurs églises, quelques palais, un hôpital et la villa du Bel- 
védère. Cette forteresse ne fut détruite qu'en 1805. 



CHAPITRE II 

DÉTAILS SUR LES SAINTS LE PLUS SOUVENT REPRÉSEiSTÉS 
PAR LES ARTISTES FERRARAIS 



Entre les croyances des peuples et les productions de l'art 
il y a toujours eu une étroite connexion. Les artistes sont les 
interprètes des sentiments de la foule ; ils s'inspirent des mêmes 
convictions et des mêmes enthousiasmes; satisfaire la piété 
générale était jadis le but principal de leurs efforts. Avant 
d'étudier les œuvres des sculpteurs, des peintres, des graveurs, 
il est donc nécessaire de jeter un coup d'œil sur l'état des 
esprits à Ferrare au point de vue religieux, et de retracer 
brièvement les actes des saints dont les princes et leurs sujets 
se plurent à voir représenter l'image dans les statues, les bas- 
reliefs, les tableaux, les tapisseries et les livres. 



SAINT GEORGES. 



Dès le commencement du quatrième siècle, la province de 
l'Emilie adopta le christianisme, qui avait été introduit à 
Ravenne en 46 par saint Apollinaire, disciple de saint Pierre. 
Le premier saint en faveur auprès des habitants de l'ancienne 
Ferrare fut saint Georges. Rien n'est plus naturel, si l'on réflé- 
chit à l'influence des Grecs de Constantinople dans cette con- 



234 I/AUT FEU II AU AÏS. 

trée, quand Narsè? eut substitué h la domination des Ostrogoths 
la domination de Justinien (553), celui de tous les empereurs 
qui mit le plus de passion à propaf^^er le culte du héros chré- 
tien de la Cappadoce. Sans s'attarder aux suppositions d'après 
lesquelles il y aurait eu, vers la fin du sixième siècle , une 
église dédiée à saint Georges (1), on peut affirmer qu'en 928 la 
cathédrale primitive de Ferrare portait le nom de Saint- 
Georges (2), et que, par conséquent, saint Georges était depuis 
un certain temps déjà le patron de la ville. Cette église, dont 
le titre n'a pas changé, mais qui a maintenant une physiono- 
mie toute moderne, est située entre les deux branches que le 
Pô forme auprès de Ferrare, entre le Pô di Yolano et le Pô 
di Primaro. Elle cessa d'être la cathédrale lorsque la cité eut 
pris une grande extension sur la rive gauche du fleuve, et que 
Guglielmo II Adelardi et Guglielmo III eurent fait construire, 
à la fin du douzième siècle, la cathédrale actuelle, également 
dédiée à saint Georges. 

Pendant tout le cours de l'histoire de Ferrare, la vénération 
pour ce glorieux martyr éclate hautement (3). Dans les actes 
par lesquels les Ferrarais se soumirent h la souveraineté d'Az- 
zolino d'Esté (1208) et du marquis Obizzo (1264), saint Georges 
est pris à témoin, après la Trinité et la sainte Vierge. Le statut- 
de 1268 imposa à chaque corporation et à chaque citoyen qui 
possédait des biens valant au moins cent lire impériales l'obli- 
gation d'offrir un cierge à l'autel de Saint-Georges la veille de 
la fête du saint. Le souvenir de saint Georges s'associa même 
aux réjouissances publiques : dès 1279, le jour de sa fête, 
c'est-à-dire le 23 avril (4), toute la population assistait à ces 
courses de chevaux qui devinrent le spectacle favori des grands 



(1) Luigi Ughi, // culto di San Giorgio pressa i Ferraresi. Fcrrara, 1811. 

(2) Suivant Jacopo A{;nelli, elle aurait été ronsacrée en 658, alors que le 
trône de saint Pierre était occupé par Vitaliano. [Notizie istoriche del f/ran mar- 
tire San Giorgio, p. 69. Ferrara, 1751.) 

(3) Frizzi, Memorie per la storia di Ferrara, t. I, p. 226. 

(4) C'est le 23 avril que tombe la fête de saint Georges, mais les Ferrarais 
obtinrent, on ne sait pour quel motif, l'autoiisation de la célébrer le lendemain. 
Cet usajje était déjà en vigueur en 1462. 



I,IVRE PREMIER. 235 

et des petits (1). L'image de saint Georges est celle qui appa- 
raît le plus souvent : on la trouve sur les sceaux publics (2), 
sur les autels de la cathédrale, dans les miniatures, apparte- 
nant à la seconde moitié du quinzième siècle, qui ornent les 
missels de cette église, sur certaines monnaies exécutées vers 
la même époque et dans le frontispice des statuts de 1567. 
Elle figure aussi parmi les ornements du tombeau de Lorenzo 
Roverella. Nombre de peintres l'introduisirent dans leurs 
tableaux, notamment Viltoî'e Pisano, Gelasio délia Masnada (3), 
Garofalo et Dosso. La collection formée par les ducs de Fer- 
rare comprenait également un Saùit Georges dû à Sodouia, 
comme le prouve une lettre de ce peintre à Alphonse I" (3 mai 
1518). Enfin, le poète Lilio Gregorio Giraldi (1479-1552) com- 
posa un hymne en l'honneur du glorieux protecteur de sa ville 
natale. 

Souvent désolée par la peste, la disette et les tremblements 
de terre, la ville de Ferrare implorait dans ces temps de cala- 
mité l'intercession de saint Georges, et les reliques du saint 
étaient portées solennellement en procession à travers les rues. 
Ces reliques se composent d'un os du bras, d'une partie du 
crâne et d un fragment d'étendard militaire. On a prétendu 
que l'os du bras de saint Georges, qui est renfermé dans un 
bras d'argent, ciselé, émaillé et doré en 1388 sous l'épiscopat 
de Tomraaso Marcapesci (4), fut apporté de Palestine par le 
comte Robert de Flandre, et que celui-ci le donna à la com- 
tesse Mathilde, laquelle l'offrit à la cathédrale de Ferrare en 
1 110; mais cette assertion ne peut se soutenir. Guillaume de 
Tyr ne rapporte pas que Robert de Flandre soit allé au delà de 



(1) C'est pendant la fètc de saint (Teoijjos que, en 1475, Jérôme Savonarolc 
quitta Ferrare à l'insu de ses parents pour aller prendre à Holojjnc l'habit de 
Saint-Donnnirpie. 

(2) Le sceau pulilie que Bcltraniino l'allavicino, évècjue de Pologne, remit à 
Ohizzo en 1344 de la part du Pape, quand Clément VI accorda à ce prince un 
renouvellement d'investiture, poitait l'image de saint Georges à cheval. 

(3) Barl'ffaldi, Vite, etc., t. I, p. 6. — Fiuzzi, Memorie per la storia di Fer- 
rara, t. III, p. 165. 

(4) Voyez les pages consacrées à l'orfèvreiie (liv. III, cli. iii\ 



236 T/ART FEREARAIS. 

TEuplirate; Robert revint en 1 105 et n'aborda pas en Italie (1). 
Les deux autres objets, conservés primitivement à Rome dans 
l'église de San Giorgio in Velabro , furent obtenus de Clé- 
ment VIII en inOO par Fontana, évêque de Ferrare. C'est un 
buste d'argent qui contient le crâne de saint Georges. Les 
reliques que nous venons de mentionner sont exposées chaque 
année pendant neuf jours, à partir du 24 avril, dans des vi- 
trines disposées autour du chœur. 

Quelques détails sur la vie et la légende de saint Georges 
nous semblent bons à rappeler (2). Il naquit en Cappadoce de 
parents nobles et riches attachés à la religion chrétienne. 
Tout jeune, il perdit son père, qui périt sous les armes; puis il 
accompagna sa mère en Palestine où elle était née et où elle 
possédait des biens considérables. Il embrassa de bonne heure 
la même carrière que son père, et il était déjà tribun militaire 
quand sa mère mourut. Il se rendit alors à Nicomédie , en 
Bithynie. Dioclétien, qui se trouvait à Nicomédie, eut l'occa- 
sion d'apprécier à la fois sa valeur et sa sagesse , fonda sur lui 
les plus grandes espérances et le nomma maître de camp. 
Georges n'avait guère que vingt ans ; il était remarquablement 
beau. Le plus brillant avenir paraissait lui être réservé. Sur 
ces entrefaites, l'Empereur, à l'instigation du féroce Galère, 
préluda aux persécutions acharnées contre les chrétiens par 
des mesures odieuses qui trahissaient ses intentions. Voyant 
aussitôt qu'il fallait choisir entre sa fortune mondaine et sa 
fidélité à Dieu, Georges n'hésita pas un instant et se regarda 
comme une des futures victimes de Dioclétien. Afin de se pré- 
parer à tous les détachements, il vendit ses biens, en distribua 
le prix aux pauvres et donna la liberté à ses esclaves. L'occa- 
sion d'affirmer ses croyances ne tarda pas à lui être offerte. 
Avant de lancer son édit de persécution, l'Empereur voulut 
prendre l'avis des principaux fonctionnaires de la province et 

(1) RoLLANDiSTES, Acta saiictorum, édition Palmé, t. XV, p. 153-160. 

(2) Voyez, outre les biojjraphies d'U{;hi et d'Agnelli que nous avons men- 
tionnées, celles qu'ont publiées à Ferrare Anseluiini (1692) et Agostino Pcruzzi 
(1841), ainsi que la Vie des saints, par Ribadeneira, t. IV, p. 337 



LIVRE P REMI EU. 237 

des hauts dignitaires de 1 armée, au nombre desquels était le 
jeune maître de camp. A peine Georges eut-il entendu les 
accusations formulées contre les chrétiens qu'il se leva pour 
en relever l'injustice, et que, proclamant sa foi, il démontra 
la fausseté du paganisme. Cette liberté de langage amena 
l'incarcération de celui qui se l'était permise, et Dioclétien, 
dans l'espoir d'une rétractation, ordonna qu'on eût recours 
aux tourments les plus raffinés. Sur le corps du jeune confes- 
seur étendu à terre, on roula une énorme pierre qui devait 
pour ainsi dire le broyer, et sous le poids de laquelle il passa 
toute une nuit. Quelle ne fut pas la surprise des bourreaux 
lorsque, au point du jour, ils le trouvèrent vivant, dispos et 
louant Dieu qui l'avait miraculeusement secouru ! Dioclétien 
essaya alors d'arriver à ses fins, d'abord en témoignant à saint 
Georges une fausse tendresse et en lui promettant tout ce qui 
eût pu tenter une àme moins haute, puis en le menaçant des 
plus terribles épreuves. Tout fut inutile. A l'exaspération du 
souverain correspondit un nouveau supplice. Une roue armée 
de crocs et de pointes tranchantes comme des lames de rasoir 
déchira le corps du patient, mais une voix céleste fit entendre 
ces mots : « Georges, ne crains rien, je suis avec toi. ^ Presque 
en même temps, un jeune homme vêtu de blanc et dont le 
visage rayonnait s'approcha, détacha de la roue l'héroïque 
martyr, qui était presque évanoui, et l'embrassa; sur-le-champ 
les blessures se cicatrisèrent. L'intrépidité de saint (^eorges et 
la protection divine dont il avait été l'objet provoquèrent 
l'éclatante conversion des préteurs Anatolius et Protolus, qui 
furent bientôt décapités, et la conversion secrète d'Alessandra, 
seconde femme de Dioclétien. La rage de l'Empereur n'était 
cependant pas encore assouvie. Saint Georges fut plongé dans 
de la chaux vive. Quand on l'en tira au bout de trois jours, on 
constata que son corps n'en avait pas reçu la moindre atteinte. 
On le fit ensuite courir avec des brodequins garnis intérieure- 
ment de pointes rougies au feu, et on le flagella cruellement. 
Ne comprenant pas que tant de souffrances n'eussent pas mis 
fin à sa vie, Dioclétien crut à quelque sortilège et s'imagina 



238 L'ART F E II II A 15 Al S. 

d'opposer les artifices aux artifices. A son instigation, le magi- 
cien Atanagio fit boire à Georges deux breuvages qui devaient 
troubler sa raison et torturer ses entrailles; mais un signe de 
croix les avait rendus inoffensifs. « Pourquoi vous étonner? 
s'écria saint Georges. Jésus-Christ n'a-t-il pas promis à ceux 
qui croiraient en lui le don des miracles, et jusqu'à la puis- 
sance de ressusciter les morts? » On voulut le prendre au mot 
et on lui demanda de confirmer les paroles de son Dieu en 
rendant la vie à un mort enseveli depuis quelques jours, ce 
qu'il fit à la stupéfaction de tous. L'homme ressuscité et Ata- 
nagio se jetèrent aux pieds de saint Georges et se convertirent 
à leur tour au christianisme, conduite qui porta au comble la 
fureur de l'Empereur, sur l'ordre duquel on leur trancha la 
tête. La cruauté de Dioclétien n'empêcha pas la foule de ma- 
nifester sa vénération pour le héros chrétien qui trouvait la 
joie dans les tourments. C'était à qui le visiterait dans sa pri- 
son. Tantôt on venait l'implorer pour la guérison de quelque 
maladie; tantôt on sollicitait de lui le baptême, quitte à payer 
de la vie ce bienfait. On eût dit que chaque goutte de sang 
versée par saint Georges eût engendré de nouveaux fidèles. 
Dioclétien résolut d'en finir avec l'homme qui le bravait. 11 fit 
ériger un tribunal sur la grande place de Nicomédie auprès du 
temple d'Apollon, et quand saint Georges fut en sa présence, 
il le somma pour la dernière fois de sacrifier aux dieux, lui 
promettant à ce prix son pardon. Saint Georges consentit à se 
rendre dans le temple, et l'Empereur, qui se flattait d'avoir 
dompté ce mâle courage,' convoqua tout le peuple à ce nouveau 
spectacle. Mais ses illusions durèrent peu. Devant la statue 
d'xVpollon, saint Georges prononça ces paroles en faisant le 
signe de la croix : « Dois-je t'offrir un sacrifice comme à Dieu? 
— Je ne suis pas Dieu, répondit une voix à l'intérieur de la 
statue ; il n'y a qu'un seul Dieu, celui que tu prêches. — Com- 
ment, répliqua le saint, oses-tu demeurer ici en ma présence, 
puisque je connais et adore le vrai Dieu? » A ces mots, on 
entendit des gémissements sortir de toutes les idoles , qui 
s'écroulèrent à la fois. Les prêtres des faux dieux crièrent ven- 



LIVllE PIIEMIEU. 239 

geance, et Dioclétien écouta d'autant plus volontiers leurs sug- 
gestions, que, sous ses yeux, l'Impératrice vint se jeter aux 
pieds du saint enchaîné et se proclama chrétienne. Il ordonna 
de conduire hors de la ville saint Georges et Alessandra, et de 
leur trancher la tête; mais, pendant que les deux condamnés 
marchaient joyeux au supplice, 1 Impératrice sentit tout à 
coup ses forces l'abandonner ; elle obtint de s'asseoir un instant, 
fit une dernière prière et s'éteignit sans souffrance. Quanta 
saint Georges, qu'accompagnaient en foule les fidèles avides 
de sacrifier aussi leur vie à leur foi, il fut décapité après avoir 
rendu grâces à Dieu et prié pour ses bourreaux, le vendredi 
saint, c'est-à-dire le 23 avril de l'année 303. 

Pasicrate, son dévoué serviteur, qui l'avait sans cesse A'isité 
en prison et qui avait reçu, avec les confidences de ses joies 
intimes, ses suprêmes instructions, lui donna la sépulture. 
Mieux informé que personne, il écrivit en grec la biographie 
de son maître. 

A la gloire réservée dans le ciel au soldat martyr devait 
promptement succéder pour lui la gloire terrestre. Son culte, 
établi d'abord en Orient, allait se propager en Occident. 
L'Eglise l'invoqua contre les ennemis de la foi, tandis que les 
princes mettaient sous son patronage des ordres militaires. Il 
fut regardé comme le chevalier chrétien par excellence, et 
c'est en effet sous les dehors d'un chevalier secourant une 
jeune fille sur le point d'être dévorée par un dragon que les 
artistes Font représenté le plus souvent. Cet usage remonte 
très haut (1). Ceux qui l'ont établi n'entendaient nullement 
retracer un fait véritable, ni même une légende, mais traiter 
un sujet allégorique et personnifier, suivant la coutume des 
Grecs, une province par une femme. Ici, saint Georges sauve 
la Cappadoce en portant un coup mortel à l'idolâtrie (2). 

Ce sont probablement les monuments figurés qui donnèrent 
lieu à la formation de la légende d'après laquelle saint Georges 

(1) Constantin avait fait suspendre dans le vestibule de son palais un tableau 
où l'on voyait le Peiséc cliréticii iléfenduiit une prineevsse contre un monstre. 
(2/ Voyez Les cca-acleristif/ucs des saints, par le I*. Gaiiieii. 



240 L'AUT FERUAllAIS. 

aurait arraché à la mort la fille d'un roi menacée par un dra- 
gon. Voici comment l'expose Jacques de Voragine (1) : 

Cl Georges vint dans la ville qu'on appelle Silène (et que 
d'autres nomment Bérite ou Lasia), près de laquelle était un 
étang où habitait un monstre qui maintes fois avait fait reculer 
le peuple armé venu pour le détruire ; il s'approchait même 
jusqu'aux murs de la cité, et de son souffle tuait tout ce qu'il 
trouvait. Pour éviter de semblables visites, on lui donnait tous 
les jours deux brebis afin d'apaiser sa voracité. Si l'on y man- 
quait, il assaillait tellement les murs de la ville , que son 
souffle empoisonné infectait l'air, et que beaucoup d'habitants 
en mouraient. On lui fournit tant de brebis qu'elles devinrent 
très rares, et qu'on ne pouvait plus s'en procurer autant qu'il 
en fallait ; alors les citoyens tinrent conseil, et il fut décidé 
qu'on livrerait chaque jour un homme et une bête ; si bien 
qu'à la fin on donna les enfants, filles ou garçons, et personne 
ne fut épargné. Un jour, le sort désigna la fille du roi comme 
victime. Le monarque épouvanté offrit en échange son or, 
son argent et la moitié de son royaume, pour qu'on épargnât à 
sa fille ce genre de mort si cruel. Mais le peuple s'échauffa et 
s'écria que, puisque ledit promulgué par le roi avait détruit 
tous les enfants, la propre fille du monarque ne devait point 
faire exception. On menaça le prince, en cas de refus, de le brû- 
ler, lui et son palais. Dans son désespoir, le roi, s'adressant au 
peuple, sollicita et obtint un délai de huit jours. Au bout de ce 
temps, le peuple revint au palais et dit : « Pourquoi perds-tu 
« ton peuple pour ta fille? Nous mourons tous par le souffle de 
« ce monstre. » Le roi vit bien qu'il devait se résoudre au sacri- 
fice. Il fit couvrir sa fille de vêtements royaux, l'embrassa,... 
lui donna sa bénédiction en gémissant et la serra tendrement 
dans ses bras ; puis elle s'en alla vers le lac. Georges, qui pas- 
sait parla, vit qu'elle pleurait et lui demanda ce qu'elle avait; 
elle lui répondit : « Bon jeune homme, monte bien vite à che- 
« val, et hâte-toi de fuir, afin que tu ne périsses pas avec 

(1) Jacques de Vorafjine, auteur de la Légende dorée, ht partie de l'Ordre de 
Saint-Dominique et devint évèque de Gênes. Né vers 1230, il mourut en 1298. 



LIVRE PREMIER. 241 

(c moi. " Et Georges lui dit : « Ne crains rien, et fais-moi 
« savoir ce que tu attends ici, et pourquoi tout ce peuple nous 
« regarde. » Et elle répliqua : « Je vois que tu as un cœur 
« noble et grand : mais hâte-toi de partir. « Georges reprit : 
« Je ne m'éloignerai qu'après avoir appris ce que tu as. » 
Lorsqu'elle l'eut instruit de tout, Georges ajouta : « Ne crains 
« pas, je t'aiderai au nom de Jésus-Christ. — Brave che- 
« valier, reprit-elle, ne cherche point à mourir avec moi ; il 
« suffit que seule je périsse, car tu ne pourras ni m'aider ni 
« me délivrer, et tu succomberas avec moi. » Dans ce moment, 
le monstre sortit de l'eau. Alors la vierge dit en tremblant : 
« Euis au plus vite, chevalier. " Pour toute réponse, Georges 
monta sur son cheval, fit le signe de la croix, s'avança au- 
devant du monstre en se recommandant à Jésus-Christ, et le 
chargea intrépidement. Il brandit sa lance avec une telle force 
qu'il le traversa et le jeta par terre. Alors, s'adressant à la fille 
du roi, il lui dit de passer sa ceinture autour du cou du 
monstre, et de ne le redouter en rien. Quand ce fut fait, le 
monstre la suivit comme le chien le plus doux. Lorsqu'ils 
l'eurent conduit dans la ville, le peuple s'enfuit sur les mon- 
tagnes et sur les coUines, en s'écriant que tout le monde allait 
périr. Mais Georges le retint en l'exhortant à ne rien craindre, 
car il avait été envoyé par le Seigneur pour rendre au pays la 
sécurité. Et il ajouta : u Croyez seulement en Dieu ; que cha- 
" cun de vous soit baptisé, et je tuerai le dragon. » Alors le 
roi et ses sujets furent baptisés ; ensuite Georges tira son glaive 
et abattit la tête du monstre ; selon ses ordres, quatre paires 
de bœufs le transportèrent hors de la ville (1). » 

(1) La Légende dorée, t. II, p. 75, traduction par M. G. B. Paris, 1854, chez 
Delahays. — Voyez é^jaleinent le récit de Teodoro Ansclmini, p. il-:}7. 



16 



L'A HT FEUr.AUAIS. 



II 

SAINT MAURELIUS(l), 



Saint Maurelius n'est pas moins vénéré que saint Georges 
par les Ferrarais, qui le regardent aussi comme un de leurs 
plus puissants protecteurs. Ce n'est pas l'histoire qu'il faut 
interroger sur sa vie, car les sources d'informations certaines 
font défaut. La légende seule fournit des renseignements sur 
son compte. Mais comme c'est elle qui a inspiré les artistes, 
il n'est pas sans intérêt de connaître les épisodes qu'elle con- 
tient. 

Maurelius, fils du i^oi de Mésopotamie Théobald, naquit à 
Edesse (aujourd'hui Orfa). Quoique son père fût païen, il 
adopta de très bonne heure, sous l'influence de la lecture des 
Évangiles, la doctrine de Jésus-Christ, qu'il inculqua, sans 
rencontrer d'opposition, à ses deux frères Hippolyte etRivallo, 
beaucoup plus jeunes que lui. Très appliqué à la culture des 
lettres, h l'étude des lois et à la science du gouvernement, il 
fut, vers sa dix-huitième année, en état d'être associé à l'exer- 
cice du pouvoir : on le chérissait pour sa justice autant que 
pour la facilité de son abord. Cependant, le désir de se consa- 
crer uniquement au service de Dieu l'emporta bientôt sur 
toutes ses autres préoccupations; mieux valait, pensait-il, 
'> être un petit citoyen dans le ciel qu'un grand roi dans ce 
monde » . Il finit par déclarer à son père sa résolution. Toute- 
fois, le violent chagrin de Théobald et les pressantes sollicita- 

(I) Lerjfjcndario e vila et iniracoli de sancto Maurelio episc. e pati-ono de Fer- 
rara, stamp. in Ferr. pcr Lorenzo de' Rossi da Valenza, 1489, in-i". — Spccchio 
d humilta clie contiene la vita di S. Maurelio vescovo et lumtire, protettorc et 
difensore délia citta di Ferrara, srvhlo in dialujjo dal F. Don Mithelangclo 
(Boiiavcri; : stanip. in Ferrara 1597 per Vittorio Haldini e ncl 16S5 per Alphonse 
Marcsli, in-4\ — Fnizzi, Memorie per la r.toiln di Ferrara, t. I, p. 230-233. 



LIVRE PREMIER. 2V3 

tions des.grands le décidèrent à ne l'exécuter qu'après la mort 
du roi, mort qui eut lieu, du reste, peu de jours après. Devenu 
maître de lui-même, Maurelius eût pu réaliser sur-le-champ le 
projet qui lui tenait tant au cœur ; mais l'état des affaires lui 
fit un devoir de continuer à les conduire durant trois ans. 
Pendant qu'il régnait encore, il construisit en l'honneur de la 
sainte Yiei-ge une église, où furent déposés plus tard le corps 
de saint Thomas, rapporté des Indes, et ses propres dépouilles. 
Enfin, il prit pour successeur Hippolyte, celui de ses frères qui 
lui semblait le plus digne de gouverner, et il abandonna son 
royaume. 

Il se rendit à Smyrne, auprès de l'évéque Théophile, dont il 
gagna le cœur par son humilité, sa bonté intelligente et sa . 
ferveur, et qui, au bout d'un certain temps, lui conféra la 
dignité de prêtre. Sur ces entrefaites, un hérésiarque du nom 
de Severino, invoquant ce passage d'un psaume : « Minuisti eum 
paulo minus ab angelis " , nia que le Christ fût fils de Dieu et 
gagna de nombreux prosélytes. Invité par l'évéque à une dis- 
cussion en présence du peuple, il s'y refusa. Théophile eut 
alors la pensée d'envoyer à Rome Maurelius pour demander 
au Pape des conseils sur la conduite à tenir. L'ancien roi de 
Mésopotamie était à peine parti que Severino s'introduisit dans 
la cathédrale, où il avait convoqué ses sectateurs, et monta en 
chaire afin de conquérir de nouveaux adeptes. Le châtiment 
de sa témérité ne se fit pas attendre : une flèche de feu tomba 
sur lui et le réduisit en cendres. 

Cette punition céleste fut annoncée par un ange à Maurelius 
pendant son voyage. Il ordonna aussitôt au pilote de le rame- 
ner à Smyrne, mais une tempête poussa le navire dans le port 
d'Ostie. Il se trouvait trop près de Rome pour ne pas avoir le 
désir de vénérer les reliques de saint Pierre et de demander 
au Pape sa bénédiction, et il se décida à s'acheminer vers la 
capitale du monde chrétien avec plusieurs de ses compagnons. 
Au même moment, une députation des Ferrarais sollicitait du 
Souverain Pontife, Jean lY, la nomination d'un évêque à la 
place de celui que la mort leur avait enlevé récemment. 



244 L'ART FEHRAllAIS. 

Jean IV leur promit sa réponse pour le lendemain. Dans la 
nuit qui précéda cette seconde audience, saint Georges, pro- 
tecteur de Ferrare, apparut au Pape, lui annonça l'arrivée de 
Maurelius et lui notifia que Dieu le voulait donner pour 
évêque aux Ferrarais. Dès l'aurore, Jean IV envoya quelques 
personnes de son entourage à la rencontre de Maurelius, l'ac- 
cueillit avec joie, l'embrassa, lui raconta les desseins de Dieu 
sur lui, et le désigna aux envoyés de Ferrare comme leur pas- 
teur. Le 20 avril 638, il lui conféra la consécration ëpiscopale 
et ne le laissa pas partir sans l'avoir comblé de présents. En 
même temps, les compagnons de voyage de Maurelius repri- 
rent la route de Smyrne et se chargèrent de rapporter à Théo- 
phile ce qui venait de se passer. 

L'arrivée de Maurelius à Ferrare fut célébrée par des trans- 
ports de joie, et cette joie se changea en actions de grâces 
quand, à la fin de la première messe célébrée par le nouvel 
évêque, on vit une main tenant au-dessus de sa tète une cou- 
ronne de rayons , tandis qu'une voix céleste prononçait ces 
mots : " Pour avoir quitté le royaume de ton père et méprisé 
les richesses terrestres, je te comblerai de gloire parmi les 
anges, je serai le protecteur du lieu où tu reposeras et j'exau- 
cerai les fidèles qui viendront prier sur ton tombeau. » 

Au bout de huit années. Dieu révéla à Maurelius pendant 
son sommeil que de cruelles épreuves lui étaient réservées, et 
le saint évêque y acquiesça. Peu après, arrivèrent quelques- 
uns de ses compatriotes, envoyés par les grands de son ancien 
royaume. Ils lui apprirent que Rivallo avait fait assassiner 
Hippolyte pour s'emparer du trône et prétendait anéantir 
autour de lui le christianisme. La présence de Maurelius en 
Mésopotamie semblait être seule capable de remédier à ce 
triste état de choses, et l'on implorait son retour avec instance. 
Il céda, non sans avoir demandé à la prière une inspiration 
surnaturelle, puis exposa la situation au peuple de Ferrare, 
promettant de revenir le plus tôt possible. 

C'était le martyre qui l'attendait dans sa patrie. Rivallo, en 
effet, s'exaspéra des remontrances de son frère, le fit jeter en 



LIVRE PREMIER. 245 

prison, tâclia en vain de lui arracher une abjuration par de 
cruels tourments, et ordonna ensuite de le décapiter en secret, 
dans la crainte d'exciter une révolte parmi ses sujets (7 mai 
694). En même temps, il annonça en public que Maurelius 
était reparti pour l'Italie. Dès qu'il eut proféré ce mensonge, 
il devint possédé du démon , confessa son crime au milieu 
de son délire et succomba en deux heures à d'atroces souf- 
frances. 

Le corps du martyr, retrouvé bientôt, fut placé dans la 
principale église d'Édesse. Il y resta jusqu'en 1106. A cette 
époque, Maurelius se montra en songe à l'empereur Henri IV, 
qui revenait d'Arménie, lui révéla que les infidèles allaient 
s'emparer de la Mésopotamie et lui demanda de transporter 
ses restes dans son église épiscopale, dédiée à saint Georges. 
Henri s'acquitta de cette mission, et c'est ainsi que Maurelius, 
fidèle à sa promesse, reparut chez les Ferrarais, très affligés de 
sa mort, mais fiers du moins de posséder ses bienfaisantes 
reliques. 

La vertu de ces reliques se manifesta dès leur entrée à Fer- 
rare. Pendant que la foule se pressait sur le pont, un enfant 
tomba dans le fleuve sans qu'on pût retrouver son corps. Mau- 
relius ayant été invoqué, on vit, au bout de trois jours, flotter 
à la surface de l'eau le corps de l'enfant, on le plaça sur l'autel 
qui recouvrait le sépulcre du saint, et peu à peu le jeune noyé 
revint à la vie. 

Dans la légende que nous venons de résumer, il n'est pas 
difficile de relever des erreurs historiques. Nous nous borne- 
rons à en signaler trois : — 1° En 638, Ferrare ne possédait 
pas d'évêché. Il y en avait un à Vicoabentino (Yicohaventia ou 
Voghenza), qui relevait de l'archevêché de Ravenne. Mauro, 
archevêque de Ravenne, ayant adopté l'hérésie des Monothé- 
lites et s'étant révolté contre le pape Vitalianus, Jean, évêque 
de Vicoabentino, fidèle au Saint-Siège, obtint d'Adéodat, 
successeur de Vitalianus , l'autorisation de transporter son 
évêché à Ferrare, ville qui ne dépendait pas de l'exarque de 
Ravenne (640 ou 650), et il eut pour église épiscopale l'église 



246 L'A UT FEU 11 A 11 AI S. 

de Saint-Georges (1). — 2° Le nom de Théol)aId n'est pas un 
nom oriental, c'est un nom lombard. — 3" L'empereur 
Henri IV n'alla jamais en Asie. Il se fût d'ailleurs peu soucié 
des reliques de saint Maurelius, lui qui se montra si hostile à 
la religion catholique. 

Puisqu'on ne pouvait avoir sur saint Maurelius des rensei- 
gnements positifs, les actes du temps ayant disparu soit au 
milieu des bouleversements politiques, soit pendant quelque 
incendie, encore fallait-il ne se livrer qu'à des suppositions 
vraisemblables. Les nouveaux éditeurs des Acta sayictorum pro- 
posent deux récits, où les conjectures ne sont pas du moins en 
opposition avec des faits avérés. 

Voici le premier récit. Maurelius, prêtre appartenant au 
clergé romain sous le pape Jean IV, aura été envoyé à Smyrne 
pour s'enquérir, auprès de l'évêque Théophile, de l'hérésie 
propagée par Severianus. Revenu à Rome au moment où 
Vicohaventia sollicitait la nomination d'un évéque, c'est lui 
que le Pape désigna (642). Très attaché à l'autorité du Souve- 
rain Pontife, il sollicita et obtint la permission de transférer 
son évêché à Ferrare. Mais, au moment d'opérer cette trans- 
lation, il fut assassiné par les émissaires de Mauro, archevêque 
de Ravenne depuis 6i8, qui s'était mis en révolte ouverte 
contre le Saint-Siège. On l'ensevelit dans une église située 
non loin du fleuve Idissa, que les écrivains postérieurs confon- 
dirent avec Édesse en Mésopotamie. Enfin, l'empereur saint 
Henri, en traversant cette région après son couronnement à 
Rome (1014), fit transporter le corps de Maurelius dans l'église 
ferraraise de Saint-Georges. 

D'après le second récit, saint Maurelius naquit vers 630 
dans une des villes de la haute Italie, dont son père,Théobald, 
était gouverneur, à l'époque de la domination lombarde. 
Quoique païen, Théobald permit le culte du christianisme à 
ses administrés et même à ses fils. L'aîné, Maurelius, depuis 
dix-huit ans jusqu'à vingt-quatre, partagea avec lui les soins 

(1) BoLLANDiSTES, Acla suiictorum, édit. Palmé, 1866, t. XV, p. 15:i-160, 



LIVRE PREMIER. 247 

du gouvernement. Puis, voyant qu'il pouvait être remplacé 
par ses frères Hippolyte et Rivallo, il dit adieu au monde et 
partit pour la Terre sainte. En revenant, il aborda à Smyrne, 
s'attacha à l'évêque de cette ville, appelé peut-être Théophile, 
étudia sous sa direction, fut ordonné prêtre par lui et l'aida à 
combattre l'hérésie de Severianus. Au bout de quelques an- 
nées, il voulut regagner sa patrie; mais, pendant qu'il se diri- 
geait vers quelque port lombard de la rive étrusque, une tem- 
pête le poussa vers Ostie. Il ne résista pas au désir de visiter 
Rome (686). Jean V occupait alors le trône de saint Pierre, et 
les Ferrarais venaient de lui demander un évêque. Le choix 
du Pape s'arrêta sur Maurelius, qui occupa huit ans l'évêché 
de Ferrare. Peu après son intronisation, Théobald mourut. 
Hippolyte lui succéda, mais fut bientôt assassiné par Rivallo, 
qui, retournant aux superstitions païennes de ses pères, se 
montra fort hostile au christianisme. A la prière de ses com- 
patriotes, Maurelius vint trouver son frère à Interamna (d'où 
l'on a fait Mésopotamie, mot qui signifie : entre les fleuves) et 
se permit des remontrances peu goûtées du chef barbare. 
Rivallo le fit tuer en secret (694), et l'empereur saint Henri 
ayant découvert les restes du saint évéque à la suite d'une 
révélation de celui-ci, les transporta à Ferrare en 1014. 

Quoi qu'on puisse penser de ces divers récits, ce qui est 
certain, c'est qu'une tradition constante a représenté saint 
Maurelius comme évéque et comme protecteur de Ferrare. De 
ce que le nom de saint Maurelius ne figure pas sur la liste des 
évéques de Ferrare dressée par les érudits, il ne s'ensuit pas 
que saint Maurelius n'ait pas droit d'y être admis, car cette 
liste est critiquable et offre d'ailleurs des lacunes. Quant au 
culte de saint Maurelius à Ferrare, il remonte à une époque 
très reculée, et il se continua sans interruption. Le 29 mars 
1518, un sonneur brisa une cloche dont l'inscription portait 
qu'elle avait été faite par ordre d'Adelardi Marchesellaen 1 137, 
et qu'elle s'appelait Lucha Maria Maurelia. Les constitutions 
de l'archiconfrérie de la Mort, rédigées en 1366, nous appren- 
nent que cette confrérie célébrait la fête de saint Maurelius 



248 L'ART FERUAllAIS. 

dans la principale église dédiée à saint Georges et à saint Mau- 
relius, ce qui fait supposer que le culte de ces deux martyrs 
était loin d'être nouveau. A l'imitation de la plupart des villes 
italiennes qui avaient l'habitude de représenter sur leurs mon- 
naies l'effigie de leurs évêques canonisés, qu'elles adoptaient 
pour patrons, les princes ferrarais introduisirent l'image de 
Maurelius sur les pièces qu'ils firent frapper, bien avant d'y 
introduire l'image de saint Georges. Les niarchesini, denarini 
et bagattùii exécutés sous^ Nicolas III nous montrent d'un côté 
les armes de la ville et l'aigle des Este, de l'autre saint Maure- 
lius bénissant. Sur un grosseto de Lionel, saint Maurelius figure 
à côté de saint Georges avec cette inscription : «.S. M. E. Ferr. 
[sanctus Maurelius episcopus Ferrariœ). » Il apparaît également 
sur un quattrino d'Alphonse I", et il est désigné par ces mots : 
u kS. Maurelius protect. » En I-4I9, on déplaça solennellement, 
en présence de Nicolas III, de l'évéque et d une foule consi- 
dérable, le tombeau de Maurelius, qui se trouvait sous le 
maître autel, dans une crypte où il était compromis par l'hu- 
midité (1), et on le plaça sous l'autel de la nef latérale de 
gauche. G est là qu'on le vénère encore aujourd'hui. A l'en- 
droit qu'il occupait auparavant jaillit, dit-on, une source qui 
avait la vertu de guérir les malades, comme l'éprouvèrent 
notamment une servante d'Uguccione Contrarii qui, depuis 
dix ans, avait perdu l'usage d'un bras, et un certain Jacopo, 
peintre bolonais, qui avait un mal très grave dans la bouche 
et ne pouvait, pour ainsi dire, rien manger. Une loi du 
13 janvier i463, insérée dans les statuts de Ferrare, men- 
tionne le jour de saint Maurelius, comme celui de saint Georges, 
parmi les jours durant lesquels il était interdit de vendre aux 
enchères. On constatera plus loin que les artistes, à toutes les 
époques, prirent à tâche de glorifier aussi par leurs œuvres le 
vieil évêque de Ferrare. 

(1) La même crypte abritait les reliques du Bienheureux Alberto Pahdoni : 
on les mit alors sous l'autel de la nef latérale de droite. Alberto Pandoni, de 
Brescia, fut évêque de Ferrare pendant quinze ans. Il mourut le 14 août 1274, 
après avoir fait son testament dans l'église de Saint-Georges, oh il voulut être 
enterré. 



LIVRE PREMIER. 249 

III 

SAINT BERNARDIX DE SIENNE(I). 

Saint Bernardin de Sienne, né à Massa Carrara le 8 sep- 
tembre 1380, mort à Aquila dans FAbruzze le 20 mai 1444, 
vint plusieurs fois à Ferrare et s'y rendit très populaire par ses 
prédications. On l'y trouve en 1423, s'élevant contre le 
luxe excessif et la disposition parfois inconvenante des cos- 
tumes, stigmatisant l'usure, les profits illicites et les jeux 
de hasard, cause incessante de ruines, de colères et de blas- 
phèmes. Dans un autre voyage à Ferrare, vers 1428, il fut 
chaleureusement accueilli par le marquis jSicolas III et par le 
peuple, qui lui témoignèrent à l'envi leur vénération. D'après 
ses conseils, un marchand qu'il avait converti s'interdit à tout 
jamais la fraude et résolut de donner aux pauvres la dîme de 
ses gains : Dieu se plut à bénir les affaires de ce marchand, 
que le saint retrouva quelques années plus tard dans la situa- 
tion la plus florissante. L'attachement des Ferrarais pour saint 
Bernardin s'accrut à tel point qu'en 1431, année pendant 
laquelle il prêcha encore parmi eux, ils voulurent l'avoir 
comme évèque. Saint Bernardin refusa cette dignité, que les 
villes d'Urbin et de Sienne lui offrirent vainement aussi : il 
pensait faire plus de bien en continuant ses prédications dans 
les diverses cités italiennes qu'il ne cessa de parcourir pen- 
dant quarante-deux ans, et il disait : « Si vous me voyez 
jamais sur le dos un autre habit que celui de saint François, 
dites que je ne suis pas Frère Bernardin; c'est une détermina- 

(1) Fmzzi, Mein. per la storia di Fenara, t. III, p. 463-464. — L.-N. Citta- 
DELLA, 1" Meinorie del tempio cli S. Francesco in Fenara (Ferrara, 1867), p. 53 ; 
2" IS'olizic relative a Ferrara, t. I, p. 379. — Le P. Gauier, Les cnracléristiqucs 
des saints, t. I, p. 96-97. — P. Ainadio Maria da Vem-zia, Vita di San Ber- 
nardino da Siena ^Siciia, 1854), p. 152, 210, 221-223.— Paul Tulkeal-Dasgin, 
Saint Bernardin de Sienne (Paris, 1896). ^ 



250 L'Allï FEIlUAllAIS. 

lion à laquelle, s'il plaît à Dieu, j'espère être toujours fidèle. » 
Le dernier séjour de saint Bernardin à Ferrare semble avoir 
eu lieu en 1 435. Ce que cet humble et ardent religieux recom- 
manda le plus vivement pendant ses diverses stations dans la 
capitale des princes d'Esté, comme il le fit, du reste, partout 
où il passa, ce fut la dévotion au nom de Jésus (1), ce lut 
l'apaisement des haines entre les citoyens, haines acharnées et 
souvent sanglantes, qu'il comparait à des chardons : " Avez- 
vous jamais vu, disait-il, des chardons au printemps? Quand 
vous regardez un pré en hiver, toutes les herbes sont sèches et 
sans feuilles; allez-y au printemps, et vous les verrez toutes 
verdoyantes, vous les verrez se couvrir de fleurs attrayantes 
et parfumées qui croissent peu à peu. Comment le chardon 
a-t-il poussé avec les autres herbes? Il est né avec des piquants 
presque imperceptibles; ses piquants se sont développés peu à 
peu et sont devenus durs. (Juand il était tout petit, si vous 
aviez posé les pieds sur lui, vous ne vous seriez pas piqué; 
mais marchez sur lui lorsqu'il est grand et dur, et vous verrez 
comme vous le sentirez ! Il en est de même d'un peuple qui 
s'abandonne à la haine et chez lequel régnent les divisions. 
Peu à peu croissent l'amour pour un parti et la haine contre 
l'autre, sentiments qui s'endurcissent par la durée. Quand ils 
ont acquis la dureté des chardons en août, vous commencez à 
désirer la mort et la ruine de vos adversaires, et vous les 
haïssez tellement que non seulement vous n'avez pas de cha- 
rité pour eux et vous ne les aimez pas comme vous-mêmes, 
mais que vous les haïssez à mort, jusqu'à être homicides (2). " 
Une éloquence si persuasive et si bienfaisante ne pouvait s'ou- 
blier . Le souvenir de saint Bernardin se transmit de père en 
fils et suscita, pour sa glorification, des œuvres d'art que l'on 
peut encore admirer. 

(1) Il cxliortait les filiales à inscrire sur les portes de leurs habitations et sur 
les éditices publics le nionograinuie du Christ (c'est-à-dire les lettres I II S) entouré 
d'un cercle de rayons. 

(2) Predichc volgari di S. Bernardino da Stena dette nella piazzn del Canipu 
ianno MCCCCXXVII, ora primameiite édite da Luciano Banchi. Siena, 1880, 
1884 et 1888. 



LIVRE PREMIEll. 251 



IV 

GIOVANNI TAVELLI DA TOSSIGNANOfr 



A défaut de saint Bernardin, les Ferrarais eurent pour 
évêque un religieux qu'ils vénéraient et qu'ils ne tardèrent 
pas à chérir, le Bienheureux Giovanni Tavelli. 

Il naquit en 1386 à Tossignano, dans le comté d'iniola. Dès 
son enfance, il manifesta un vif amour de Dieu, et, en gran- 
dissant, il garda quelque chose d'angélique. Vers 1 402, ses 
parents l'envoyèrent achever ses études à l'Université de Bo- 
logne : il les poursuivit avec ardeur et intelligence, mais sans 
renoncer à ses pratiques de piété ; chaque fois qu'il sortait de 
chez lui, il commençait par s'agenouiller devant une image de 
la Vierge dans le voisinage de sa maison; il s'imposait, au 
profit des indigents, de fréquentes abstinences; enfin, il em- 
ployait ses heures de loisir à converser avec les Jésuates de 
Saint-Jérôme ou Pauvres du Christ, établis depuis peu hors de 
la ville, non loin de la porte San Mammolo. L'ordre des 
Jésuates, fondé à Sienne par le Bienheureux Giovanni Colom- 
bini (mort en 1367), était alors dans toute sa ferveur, et la 
communauté de Bologne avait à sa tête Spinello Buoninsegni, 
disciple de Colombini. Renonçant à prendre le grade de doc- 
teur, que sa science déjà mûre lui eût facilement assuré, Gio- 
vanni Tavelli entra le 28 juillet 1 408, à l'âge de vingt-deux 
ans, dans le monastère où il avait déjà pressenti les douceurs 
d'une vie consacrée tout entière à Dieu. 

Son noviciat eut lieu, non à Bologne, mais à Venise, dans 



(1) F. Fauslin Maria (la S. Lorenzo, Carmelitano Scalzo, Storia dcl Bento 
Giovanni Tavelli detto (la Tossigitanu. Mantouc, 1753, pet. in-fol. — Fmzzi, 
Memorie per la storia di Ferrara, t. III, p. 351-352, 461-400, 407-408, 474, 
483-485, 495-497, 500-501. 



252 L'AllT FEURAUAIS. 

le couvent de Sainte-Justine, où il fit profession. Pur son 
humilité, sa mansuétude, sa douce gaieté, sa ferveur et sa 
charité, il s'attacha non seulement les religieux qui l'entou- 
raient, mais tous les citoyens qui eurent des rapports avec lui. 
Parcourait-il la ville pour recueillir des aumônes, il était 
le bienvenu partout et ne rencontrait que cordialité, tant on 
aimait à le voir et à l'entendre. Aux exercices de la vie reli- 
gieuse il associa les labeurs de l'écrivain, et composa plusieurs 
ouvrages très appréciés. Sa réputation parvint jusqu'au pape 
Grégoire XII, qui, désirant mettre à profit sa prudence et son 
savoir, le fit venir auprès de lui. Grégoire XII, en lutte avec 
plusieurs antipapes, avait dû quitter Rome et s'était réfugié à 
Rimini. Peut-être fût-ce d'après les conseils du saint Jésuate 
qu'il envoya au concile de Constance sa renonciation au pon- 
tificat (1415), afin que ses compétiteurs consentissent à une 
abdication semblable, et qu'une nouvelle élection rendit la 
paix à l'Église. Giovanni Tavelli regagna alors Venise en pas- 
sant par Bologne, et vécut dans un nouveau couvent, dans le 
couvent de Santa Maria ad Elisabeth, à la construction duquel 
il concourut en aidant à porter les pierres, la chaux et les 
charpentes, ce qui ne l'empêcha pas de reprendre la plume 
avec succès. 

C'est, dit-on, pendant son séjour à Venise qu'il traduisit 
en italien la Bible, la plus grande partie des Lihri morali du 
pape saint Grégoire sur Job, les sermons de saint Bernard pour 
toutes les fêtes de l'année (1420) (1), et un traité du Bienheu- 
reux Lorenzo Giustiniani sur la perfection monastique. Pen- 
dant la même période de sa vie, il composa une apologie de 
son institut, ainsi qu'un ouvrage intitulé : Délia perfezione 
délia vita spirituale, ouvrage destiné aux religieuses du mo- 
nastère de Saint-Abondio à Sienne (2) ; puis il entreprit, sur 
l'ordre de Fantino Dandolo , légat à Bologne, protonotaire 
apostolique et canoniste renommé, la traduction de quelques 
livres spirituels pour une sœur du pape Eugène IV, Polissena 

(1) Cette traduction fut iinpriniée à Venise en 1528. 
(2; Il fut imprimé à Venise en 1580. 



LIVRE PIlEMIEll. 253 

Condolmieri , qui épousa Nicolas Barbo et fut la mère de 
Paul II. 

vSur ces entrefaites, il fut élu en 1426 par le chapitre de son 
Ordre, tenu à Bologne, prieur des Jésuates installés h Ferrare 
depuis 1478 dans un local que leur avait donné, en 1473, un 
certain Niccolù Zipponari dall'Oro, et qui était devenu le cou- 
vent de Saint-Jérôme. Son autorité y fut aussi douce que 
bienfaisante. Ce qu'il recommandait, il le pratiquait lui-même 
avec une constance et une simplicité admirables, et Le supé- 
rieur, disait-il, doit agir plutôt que parler, car les œuvres ont 
en quelque sorte une voix puissante pour se faire promptement 
imiter. » Comme il n'y avait pas de convers dans son couvent, 
il s'acquittait volontiers des besognes les plus humbles, pré- 
parant les repas, lavant la vaisselle, quêtant pour ses religieux. 
La considération qu'on avait pour lui n'en était pas diminuée : 
c'était à qui, dans la ville, rechercherait ses conseils ou ses 
consolations. 

A son couvent était annexée une petite chapelle qui ne pou- 
vait servir qu'aux Jésuates. Il résolut de construire, après avoir 
obtenu l'assentiment de l'évéque de Ferrare Pietro Boiardi, 
une modeste église, ouverte aussi aux fidèles (1429). Les res- 
sources lui manquant, il se mit en route avec un compagnon 
afin de les solliciter au dehors et parcourut toute la Romagne. 
Les deux voyageurs, pour passer la nuit, demandaient l'hospi- 
talité, non dans les maisons opulentes, mais dans les masures, 
les écuries, les hôpitaux, et parfois même ils couchaient en 
plein air, sans abandonner jamais leurs exercices de dévotion. 
Plus d'une fois, ils eurent à souffrir de la faim et de la soif. 
Ils ne se laissèrent arrêter ni par la pluie, ni par l'excès de la 
chaleur. Enfin les humiliations mêmes ne leur furent pas épar- 
gnées. A Forli, où ils arrivèrent le soir, on les confondit, à 
cause de leur besace, avec des voleurs qu'on n'avait pu décou- 
vrir encore, ou du moins avec les complices de ces malfaiteurs; 
chargés de chaînes et accablés d'injures, ils furent traînés 
devant le gouverneur, qui n'eut pas de peine à reconnaître 
leur innocence et leur rendit sur-le-champ la liberté. De 



254 T,'ART FERRAllAIS. 

retour à Ferrare, Giovanni Tavelli, en possession de la somme 
dont il avait besoin, fit aussitôt entreprendre l'oratoire pro- 
jeté, et, comme pour l'église de Santa Maria ad Elisabeth à 
Venise, il travailla de ses propres mains avec ardeur. Cet ora- 
toire fat dédié à saint Jérôme. 

Le prieur des Jésuates n'aspirait qu'à vivre dans sa chère 
retraite, quand il en fut inopinément tiré. Au commencement 
de l'année 1431, l'évêque de Ferrare, Pietro Boiardi, donna 
sa démission entre les mains du pape Martin V, qui mourut 
le 19 févi'ier, et ce fut à Eugène IV qu'incomba le soin de lui 
donner un successeur. Le marquis Nicolas III recommanda 
d'abord au Souverain Pontife le Camaldule Antonio dal Ferro 
de Parme. Peu après, ses préférences, comme celles du peuple, 
se portèrent sur saint Bernardin de Sienne, dont les prédi- 
cations avaient excité un enthousiasme général. Saint Ber- 
nardin ayant repoussé catégoriquement l'offre de l'épiscopat, 
le seigneur de Ferrare songea alors à Giacomo, archiprêtre 
de l'église de Modène, tandis que le légat de Bologne, Fantino 
Dandolo, suggérait la nomination de l'humble Giovanni 
Tavelli, à l'insu de celui-ci. Eugène IV hésita beaucoup. Pen- 
dant la nuit qui précéda la tenue du consistoire où il devait se 
prononcer, il fut pris d'atroces douleurs qui ne cessaient que 
dans les moments où il pensait au candidat de Fantino Dan- 
dolo. Voyant là un signe de la volonté divine, et se souvenant 
d'ailleurs des services rendus à son oncle Grégoire XII par 
Tavelli, ainsi que des obligations qu'avait à ce religieux sa 
propre sœur Polissena Condolmieri, son choix s'arrêta sur le 
prieur des Jésuates de Ferrare. La lettre de notification fut 
adressée au marquis Nicolas III, qui envoya chercher Giovanni 
Tavelli et lui annonça la décision du Pape. Tavelli stupéfait se 
proclama incapable d'exercer une pareille charge. Pour la lui 
faire accepter, il ne fallut rien moins qu'un ordre formel du 
Souverain Pontife, ordre devant lequel le religieux s'inclina, 
mais en disant : « Si je dois être évéque, je prie Dieu que 
le jour où je recevrai la mitre soit le dernier de ma vie. » 
Nul, cependant, n'était plus apte que lui à remplir les fonc- 



LIVRE PREMIER. 255 

lions qui lui étaient confiées, comme ses actes le prouvèrent. 
Il n'était pas encore prêtre. Pour recevoir les ordres, il se 
rendit à Mantoue. L'évèque de cette ville, le Dominicain Matteo 
Bonimperti, l'accueillit dans son palais et lui conféra, en pré- 
sence de deux autres évêques, la dignité épiscopale (27 dé- 
cembre 1431). Le retour de Tavelli à Ferrare fut salué par des 
acclamations unanimes. Le clergé, le peuple, Nicolas III avec 
toute sa cour, allèrent à sa rencontre et l'escortèrent jusqu'à 
hi cathédrale, où Rit célébré un office solennel. D'après le 
désir des magistrats, une seconde cérémonie non moins im- 
posante eut lieu peu de jours après dans la même église, et le 
célèbre Guarino de Vérone prononça un discours en l'honneur 
du nouvel évêque, discours qu'il termina en invitant ses audi- 
teurs à répéter les paroles qui avaient accompagné l'entrée de 
■lés us à Jérusalem : « Benedictus qui venu in nomine Doniini. 
Hosanna in excehis. » 

Dans le palais épiscopal comme dans le monastère de Saint- 
Jérôme, Tavelli mena la vie d'un austère religieux. Il con- 
serva son costume en drap grossier. Son lit se composait d'une 
paillasse, dissimulée par une couverture. Pendant la nuit, .il 
se relevait pour réciter l'office. Il ne s'épargnait ni les jeûnes, 
ni les macérations. Les affligés et les pauvres affluaient autour 
de lui et ne s'éloignaient jamais sans être consolés et secourus. 

Dès qu'il fut installé, il entreprit de visiter son diocèse. Il 
allait tantôt à pied, tantôt à cheval, sans s'inquiéter de la 
chaleur et da froid, de la pluie et de la boue, ne permettant 
pas qu'on le reçût avec pompe. S'il n'avait que des paroles de 
bonté pour les prêtres fidèles à leurs devoirs, il n'hésitait pas 
à réprimander sévèrement, parfois même à priver de leurs 
cures, ceux qui déshonoraient leur ministère. La plus grande 
partie de ses journées se passait à administrer les sacrements, 
à visiter les malades, à recommander la concorde. Afin de 
rétablir l'union dans une famille divisée par des questions 
d'intérêt, il paya la moitié de ce que devait une des branches 
de cette famille et se porta caution pour le surplus. 

Invité à prendre part aux délibérations du concile de Bâle, 



256 L'AUT FEUUAHAIS. 

qu'avait convoqué Martin Y, successeur de Grégoire XII, il s'y 
rendit en 1431 et y siégea pendant huit mois environ; mais 
voyant l'esprit de révolte contre le Souverain Pontife régner 
dans cette assemblée, il obtint l'autorisation de regagner son 
diocèse et ne revint pas. 

Durant son épiscopat, un noble ferrarais de la famille 
Bagati, au retour d'un pèlerinage en Terre sainte, offrit à la 
cathédrale cinq épines de la couronne du Christ. Comme aucun 
document n'en attestait l'authenticité, Tavelli les soumit à une 
épreuve en les jetant dans un encensoir enflammé. Deux 
d'entre elles, respectées par le feu, furent jugées véritables et 
placées dans une grande croix de cristal garnie d'argent, qui 
figura, lors du concile de Ferrare, entre les têtes de saint 
Pierre et de saint Paul qu'Eugène IV avait apportées de 
Rome. 

Dans la famille ducale on eut plus d'une fois recours au 
ministère de Giovanni Tavelli. Ce fut ce saint évéque qui bap- 
tisa Hercule, fds de Nicolas III, le 2 février 1432. Ce fut égale- 
ment lui qui bénit en 1 437 le mariage de Lucie d'Esté, fille 
du même prince, avec Carlo Gonzaga, fils du marquis de 
Mantoue. 

Un an après, la ville de Ferrare eut la gloire d'être choisie 
par le pape Eugène IV comme le siège du concile destiné prin- 
cipalement à la réconcilation de l'Église grecaue avec l'Église 
latine. Tavelli, suivi de son clergé, accompagna Nicolas III pour 
recevoir solennellement le Pape à son arrivée. Il fut chargé de 
dire la messe du Saint-Esprit et de rédiger les décrets prélimi- 
naires. Sur les points de controverse les plus épineux, le Sou- 
verain Pontife voulut avoir son avis, tant il avait de confiance 
dans son savoir et dans sa sincérité. Seize sessions, présidées 
parle Bienheureux Nicolas Albergati, évéque de Bologne et ami 
intime de Févêque de Ferrare (1), avaient été déjà tenues, 
tantôt dans la cathédrale, tantôt dans l'appartement d'Eu- 

(ij Le tombeau de Nicolas Albergati se trouve à la Chartreuse in Val d'Enia, 
dans le voisinafie de Florence : il se compose d'une simple dalle blanche que bor- 
dent des feuillages sculptés avec soin. 



LIVRE PREMIER. 257 

gène IV, quand la peste, vers la fin de 1439, força de transférer 
le concile à Florence. 

Tavelli obtint de rester dans sa ville épiscopale pour soigner 
les malades. Il leur ouvrit son palais, il les visita chez eux, 
leur prodiguant les soins et les exhortations, s'exposant sans 
cesse à la mort et ne redoutant jour et nuit aucune fatigue, 
quêtant pour ceux qui étaient sans resssource, distribuant 
tout ce qu'il avait et ne se réservant pas même le nécessaire. 
Un jour, comme il ne lui restait rien à donner, il partagea en 
deux la couverture de son lit et en tendit la moitié à un mal- 
heureux qui avait pénétré dans la partie supérieure de son 
appartement pour l'implorer. Une autre fois, il se dépouilla, 
en faveur d'un pauvre pèlerin, d'un manteau fait avec le drap 
que les Jésuates de Venise, informés de son dénuement, 
venaient de lui envoyer. 

Une telle charité aurait dû mettre à tout jamais l'évêque de 
Ferrare à l'abri de la méchanceté humaine et de tout injurieux 
soupçon. Mais il eût manqué quelque chose à sa vertu si la 
calomnie ne s'était attaquée à elle. Renvoyé pour des motifs 
très graves, son chapelain l'accusa d'avarice, d'hypocrisie, de 
débauches, de manœuvres hostiles à Nicolas III et à la famille 
de ce prince. La crédulité du peuple accueillit ces imputations, 
qui furent colportées à la cour et qui finirent par y trouver 
crédit. Tavelli dédaigna d'abord de se justifier, puis composa, 
à ladresse du marquis, une lettre qui eût victorieusement 
réfuté les allégations de son ennemi; mais, par humilité, il 
ne se décida pas à l'envoyer et la cacha dans le sac de paille 
sur lequel il dormait et où on la trouva après sa mort (1). 
Abandonnant à Dieu le soin de sa réputation, il s'achemina 

(1) Elle a été publiée par Faustino di S. Lorkszo daus sa Storia del heato 
Giovanni Tavelli detto da Tossignano, p. 98. L'original n'était pas daté. Faus- 
tino croit qu'elle fut écrite en avril 1439. Barotti (Série de' Vescovi di Ferrara, 
% 53} l'a publiée à son tour, mais en lui attribuant la date du 12 décembre 1440. 
Si cette date était vraie, le récit de ce qu'on va lire serait inexact. Nicolas III ne 
serait allé à Florence que pour conférer avec le Pape sur la lijjuc qu'il s'agissait 
de former pour secourir les Vénitiens contre le duc de Milan, et la réconciliation 
entre le marquis de Ferrare et Tavelli n'aurait eu lieu que plus tard. (Frizzi, 
Mein. per la stor. di Perr., t. III, p. 483-484.) 

I. 17 



258 I/AI'.T FEllRARAIS. 

vers Florence afin de s'associer aux travaux du concile, et 
fut tendrement accueilli par le Pape comme par tous les 
prélats qui avaient appris à le connaître. A peine avait-il 
quitté Ferrare qu'on se prit à le regretter ; les malheureux 
n'étaient pas seuls à gémir de son absence; il n'y avait pour 
ainsi dire personne qui ne s'aperçût du vide qu'elle causait; 
des plaintes s'élevaient de toutes parts vers Nicolas III. Recon- 
naissant qu'il avait été trompé par un dénonciateur méprisable, 
ce prince chargea son ambassadeur à Florence d'autoriser 
Tavelli à regagner Ferrare. Mais Eugène IV, informé seulement 
par l'ambassadeur des calomnies portées contre le saint évéque, 
admira le silence de celui-ci, refusa de se priver d'un pareil 
auxiliaire, et adressa au marquis une lettre pleine de reproches. 
Nicolas III se rendit à Florence, parvint à obtenir du Souverain 
Pontife le retour de Tavelli à Ferrare, et rentra dans sa 
capitale, à la grande joie de ses sujets, avec le vénéré prélat. 

Le 14 juillet 1440, Tavelli consacra l'église des Anges, que 
venait de faire construire Nicolas III, et où Lionel, en l'absence 
de son père, installa les Dominicains l'année suivante. Dans la 
même église (décembre 1-441), il officia aux funérailles de 
Nicolas III. C'est lui aussi qui bénit le mariage de Lionel 
avec Marie d'Aragon, fille du roi de Naples Alphonse I" (1444), 
et le mariage d'Isotte, sœur de Lionel, avec Odd'Antonio, sei- 
gneur d'Urbin. 

Tout en se mettant au service des princes de la maison 
d'Esté, Tavelli n'oubliait pas les pauvres, qui trouvaient en lui 
un appui constant, parfois miraculeux. Un malheureux cou- 
vert de plaies et presque nu se présente chez lui; aussitôt le 
bon évéque le panse et lui donne un de ses propres vêtements. 
Il envoie des secours à une femme dénuée de tout qui accou- 
chait dans une masure. Il guérit une possédée. A la tête d'une 
procession, il commande aux eaux débordées du Pô de rentrer 
dans leur lit, et elles lui obéissent. S'agit-il de constituer une 
confrérie destinée à secourir les pauvres malades de la ville, 
ou d'organiser la confrérie de la Mort, ses encouragements et 
ses avis aplanissent toutes les difficultés. 



LIV11E PREMIEPw 259 

Ce qui honore le plus sa mémoire, c'est la fondation de l'hô- 
pital de Sainte-Anne. Les moines Basiliens ayant été expulsés 
de Ferrare pour avoir forfait à leurs devoirs (I" juillet 144;i), 
Tavelli eut la pensée de convertir leur monastère en hôpital, 
pensée d'autant plus salutaire que les hôpitaux d'alors étaient 
insuffisants, et il s'en ouvrit à Lionel, qui se montra prêt à lui 
venir en aide. Il fit ahattre l'édifice existant et en fit construire 
un nouveau, approprié à sa destination : lui-même en posa la 
première pierre, sur laquelle il voulut qu'on inscrivît le nom 
de Jésus (1-44.4). Un héritage important, laissé aux pauvres par 
un certain Gigliolo de' Carri, fut appliqué, avec l'autorisation 
du pape Eugène IV, à la construction de l'hôpital, établis- 
sement si profitable aux pauvres du présent et de l'avenir. 
Quand l'hôpital fut achevé, Tavelli, au lieu de s'en réserver 
la direction, comme il eut pu le faire sans encourir le reproche 
de vanité, abandonna, le 27 mai 1445, à Agostina Villa, Juge 
des Sages, et aux autres Sages, c'est-à-dire aux douze magis- 
trats municipaux, le soin de nommer le directeur et les em- 
plovés et d'administrer les revenus. Dès que l'évéque fut 
mort, un buste de lui, exécuté d'après son masque, fut placé 
par reconnaissance au-dessus de la porte de l'atrium, afin de 
perpétuer sa mémoire et de rappeler ses bienfaits aux généra- 
tions futures (1). 

Ce fut le 24 juin 144() que, à la suite d'une douloureuse ma- 
ladie de vessie, héroïquement supportée, Tavelli, après avoir 
demandé le saint viatique et l'extrême-onction, s'éteignit à 
l'âge de soixante ans, en bénissant les Jésuates dans la per- 
sonne de Paolino da Pistoja, son plus fidèle compagnon, et en 
prononçant le nom de Jésus. Sa dépouille mortelle opéra sur- 
le-champ plusieurs miracles. Une religieuse du tiers Ordre de 
Saint-François, qui endurait depuis plus de trente ans d'épou- 
vantables douleurs de tète, s'en trouva délivrée en approchant 

(1) Voyez pins loin, dans le tli;i|)ilrc rclalif à la s(Lil|)lin c, la tlcscription de 
ce buste. — Un des bienfaiteurs de rhi)])ilal fut Lodox iiM) Casolla, qin bii laissa la 
plus {jrande partie de ses biens (1469\ iSous [larlcions de Casclla en traitant des 
fresques exécutées dans le ])alais de Srliifanoia. 



260 L'ART FEUllAHAIS. 

sa tête des mains du défunt. Au moment où le cortèpe des 
funérailles s'avançait vers la cathédrale, dans laquelle on célé- 
bra un office solennel, un homme fut guéri de la teigne en 
mettant sur sa tète son béret sanctifié par le contact de la 
bière sur laquelle il l'avait posé. 

Selon son désir, l'évêque de Ferrare fut enseveli dans la 
petite église des Jésuates, dans l'oratoire de Saint-Jérôme qu'il 
avait fait construire. Bienfaisant pour tous ceux qui avaient 
eu recours à lui de son vivant, il continua à l'être pour tous 
ceux qui l'invoquèrent après sa mort. 

Un Dominicain de Ferrare, le Père André de Mantoue, gar- 
dait le lit depuis vingt-quatre ans sans pouvoir faire aucun 
mouvement, sans avoir de trêve à ses souffrances, quand le 
matin même où mourut Tavelli, le sommeil s'empara de lui. 
Il vit en songe, au milieu d'un pré, un temple majestueux et 
y entra. Escorté d un grand nombre de femmes et d'enfants, 
le Christ s'assit sur un trône devant lequel saint Pierre célébra 
la messe, puis une multitude d'anges se porta, en chantant, à 
la rencontre de Tavelli elle conduisit vers Jésus, qui l'accueillit 
paternellement, après quoi l'évêque de Ferrare se mêla aux 
saints pontifes. En se réveillant, le Dominicain supplia Dieu 
de le guérir s'il y avait un fond de vérité dans sa vision, et il 
prit en même temps Tavelli pour intercesseur. Aussitôt ses 
membres recouvrèrent leur élasticité, ses douleurs disparurent, 
et il remercia Dieu et son serviteur qui lui avaient rendu la 
santé. 

La protection de Tavelli s'étendit aussi sur quelques grands 
personnages. Elle procura hRinaldo d'Esté, fils de Nicolas III, 
la cessation complète des souffrances que lui causait la maladie 
de la pierre. Agostino Villa (1), atteint du mal auquel succomba 

(i) Agostino Villa fut conseiller et secrétaire d'Etat de jSicolas III. Son souve- 
rain le charjjea d'arrêter à Bologne les conventions qui précédèrent l'arrivée du 
pape Eugène IV à Ferrare lors du Concile de 1438. Ce fut x\gostino Villa qui, 
sous le règne de Lionel, en 1443, proposa d'élever une statue équestre en l'hon- 
neur de jNicolas III. La même année, il alla régler à îSaples les stipulations rela- 
tives au mariage de Lionel avec la fille du roi de Naples Alphonse d'Aragon. 
2Sous avons vu que Tavelli remit enire ses mains la direction de l'hôpital de 



LIVRE PREMIER. 261 

le saint, eut à peine imploré le secours de son ancien évêque 
qu'il se sentit débarrassé de ses douleurs : dans sa reconnais- 
sance, il fit donner aux Jésuates par la commune un terrain 
auprès de Toratoire de Saint-Jérôme. 

Le culte des Ferrarais pour Giovanni Tavelli, dont on célè- 
bre la fête le 24 juillet, suivit immédiatement la mort de cet 
éminent évêque. Sur la médaille que fit Marescoiti dès 1446, 
la tête du personnage est entourée de rayons (1). Dans une 
biographie de Tavelli, écrite en latin et dédiée à Hercule I", 
Tavelli est qualifié de Bienheureux, et l'auteur, un Jésuate, 
sollicite l'intervention du duc pour la canonisation de son 
héros : or, cet ouvrage fut composé avant 1501, car il y est 
question de Lucrèce Borgia qui épousa Alphonse d'Esté cette 
année-là. Un autre Jésuate, Giovanni Peregrino, fit, du vivant 
de Lionel, en l'honneur du Bienheureux Tavelli, une canzone 
qui a été imprimée dans les Rime scelle de' poeti ferraresi anii- 
chi e moderni (p. xvii). Enfin Leandro Alberti (mort en 1550 à 
soixante et onze ans) traite le même évêque de Bienheureux 
dans sa Descrizione delV Italia. 

Le corps de Giovanni Tavelli ne se trouve plus à sa place 
primitive. Après la suppression de l'Ordre des Jésuates par 
Clément IX en 1668, leur couvent fut donné par le pape Clé- 
ment X (27 mai 1670) à Mgr Luigi Bevilacqua, qui y installa, 
l'année suivante, les Cannelitani Scalzi. Ceux-ci, ayant reçu 
un héritage pour édifier une nouvelle église, firent construire 
l'église actuelle de Saint-Jérôme, ouverte en 1712, où ils 
transportèrent le corps du saint évêque de Ferrare, qui s y 
trouve encore. Une armoire dans la sacristie contient la plu- 
part des objets qui ont appartenu à Giovanni Tavelli, par 
exemple son anneau épiscopal, sa mitre, sa chape, ses épe- 
rons de fer, sa lettre à Nicolas III et un office de la Vierge. 

Sainte-Anne. Agostino Villa prit part aux délibcratioiis qui préludèrent aux lois 
somptuaires promulguées en 1447. Il était encore Juge des Sages quand mourut 
Lionel, et ce fut lui qui fit acclamer Borso comme successeur de ce prince. Son 
nom figura dans l'inscription placée sur le piédestal de la statue équestre élevée à 
Nicolas III. 

(ly Voyez, dans le ch. iv du liv. III, \vs pages consacrées aux médailles. 



262 L'A UT FEU II A HAIS. 



SAINTE CATHERINE DE VEGRI. SAINT CHARLES RORROMÉE, 



Parmi les saintes et les saints qui vécurent à Ferrare ou y 
laissèrent un souvenir, il convient de mentionner ici sainte 
Catherine de' Vegri, ordinairement appelée sainte Catherine 
de Bologne, et saint Charles Borromée. 

Catherine de' Vegri (1) appartenait aune ancienne famille 
ferraraise, qui compta parmi ses membres un capitaine, un 
jurisconsulte et plusieurs Sages. Elle naquit en 1413 à Bologne, 
patrie de sa mère, pendant que son père se trouvait à Padoue 
pour le service du marquis de Ferrare Nicolas III. Placée dès 
Fàge de neuf ans auprès de Marguerite, fdie de ce prince, elle 
prit, à l'âge de onze ans, la résolution de se consacrer à Dieu. 
Quand elle eut perdu son père et que sa mère se fut remariée, 
elle mena une vie de retraite et de piété avec plusieurs jeunes 
filles, puis entra en 1-432 dans le monastère del Corpo di 
Cristo. Sa réputation de sainteté la fit choisir pour fonder un 
autre monastère, sous la même dénomination, à Bologne, où 
elle mourut en 1 103. Si elle passa ses sept dernières années à 
Bologne, c'est à Ferrare qu'elle vécut pendant les quarante- 
trois autres. Elle fut célèbre pour ses extases et ses visions. Au 
moment où mourut Giovanni Tavelli, elle était en prières dans 
son monastère, et elle crut apercevoir l'âme du saint montant 
au ciel au milieu d'une radieuse lumière. Aux vertus d'une 
sainte, Catherine de' Vegri sut unir le talent de l'écrivain et 
du peintre, comme le prouvent le livre intitulé : Les sept 
armes spiintuelles contre les ennemis de l'âme, et deux tableaux 

(1) Fmzzi, Mem. per la storiii di Ferrant, t. IV, p. 47-53. — Barotti, Meiii . 
istorische dei letterati ferraresi. — RiiiADEKEiRA, Les aies des saints, t. III, 
p. 178. 



LIVRE PllEMlEll. 263 

que conservent les pinacothèques de Bologne et de Venise (1). 
Clément XI la canonisa le 22 mai 1713, et 1 Église célèbre sa 
fête le 9 mars, jour anniversaire de sa mort. 

Saint Charles Borromée vint deux fois à Ferrare. En 1665, 
il y accompagna Barbe d'Autriche qui venait épouser Al- 
phonse II. Quinze années plus tard (février 1580), il s'y arrêta 
trois jours encore en allant de Rome à Venise. Le duc, nous 
l'avons déjà dit (p. 208), l'accueillit avec une grande magni- 
ficence, et, par égard pour lui, suspendit les divertissements 
du carnaval. Il n'y avait rien de commun entre le cardinal 
Borromée et les cardinaux mondains de la maison d'Esté : 
au lieu de rechercher les plaisirs et les jouissances du luxe, 
il visita les églises et les reliques, adressa au peuple de tou- 
chantes exhortations, et distribua la communion à une foule 
immense, précédée de la duchesse elle-même. Un bucentaure, 
fourni par Alphonse II, conduisit ensuite à Venise l'illustre 
voyageur. La piété de saint Charles avait vivement frappé les 
Ferrarais, et le peintre Scarsellino en immortalisa le souvenir 
dans deux tableaux que l'on peut encore admirer. 

(1) Ces peintures trahissent l'ctuile des œuvres de Gosinio Tura ou de Cossa. 
Le tableau qui se trouve à Bologne (n" 202) représente sainte Ursule avec ses 
compagnes et est signé : " Caterina Vicjri f. 1452. " C'est aussi à sainte Ursule 
et à ses compagnes qu'est consacré le tableau conservé à Venise (salle X, n" 360), 
tableau sur lequel on lit : « Caterina Vigvi f. Bolognn 1456. " 



LIVRE DEUXIÈME 



CHAPITRE PREMIER 

LES PRIINCIPAUX ARCHITECTES OCCUPÉS A FERRARE 
SOUS LES PRINCES D'ESTE. 



Entre tous les architectes qui mirent leur talent au service 
de Ferrare, les plus éminents furent Bartolomeo di maestro 
Giovanni da Novara, appelé d'ordinaire Bartolino da Novara, 
Giovanni da Siena, Pietro Benvenuti, surnommé Pietro dagli 
Ordini, et son frère Giovanni Battista, Antonio Brasavola , 
Biagio Rossetti, Bartolomeo Tristano, Gristoforo da Milano, 
Ercole Grandi, Gasparo da Corte, Girolamo da Carpi (I), 
Jacopo Meleghini, Terzo de' Terzi, Galasso Alghisi de Carpi, 
Pirro Ligorio, Giovan Battista Aleotti d'Argenta et Alberto 
Schiatti. Quelques détails sur plusieurs d'entre eux ont été 
révélés par des publications en général assez récentes et méri- 
tent d'être rappelés pour ceux qu'intéressent les édifices de 
Ferrare. 



I 



Grâce à L.-N. Cittadella (2), grâce principalement au mar- 
quis G. Campori (3), on n'est pas sans renseignements sur 

(1) Dans le Castello, plusieurs adjonctions furent l'œuvre de Girolamo da Carpi. 
Il futaussi chargé de réparer les dégâts causés dans ce palais par un incendie en 1554. 

2) Notifie relative a Ferrara. 

3' Gli architetti e fjl' ingegnei-i civili e militari degli Estensi clal secolo XIII 
al XVI, 1882. 



^(i(i L'ART FEHRARAIS. 

Ilariolonieo da Novara. Guariiii et les historiens ferrarais ajou- 
tent au nom de Bartolomeo, transformé en celui de Bartolino, 
le nom de Ploti, en se fondant sur une inscription funéraire 
placée dans l'église de Saint-François en 1595 par un certain 
Alfonsus Plotus Novarius, qu'ils ont pris pour un descendant 
du célèbre architecte; mais, dans les documents contempo- 
rains, Bartolino n'apparaît jamais avec le nom de Ploti, que 
ne portèrent pas non plus ses descendants. 11 était en réalité 
fils de maître Giovanni da Novara. 

Attiré à Ferrare par le marquis Nicolas II, il fut, à ce que 
l'on croit, le premier architecte qui ait été d'une façon per- 
manente au service des princes d'Esté. En 1368, Nicolas II 
l'envoya comme ingénieur auprès de son allié le marquis de 
Mantoue, qui était en guerre avec les Visconti et avec Can 
Signorio de Vérone. « Vos rogamiis, écrivait le souverain de 
Ferrare, qualiter placent vohis nostro amore dicto magistro Bar- 
t/ioh'no operam efficacem dare. » Le 29 août 1373, Bartolino 
obtint de la Commune l'autorisation de se servir de l'eau du 
canal de Prerotto, à la condition de réparer une scierie et 
un moulin à grains établis sur ce canal. Il reçut du marquis 
lui-même en 1376 une maison dans le quartier de l'église 
Sainte-Agnès et une autre maison avec un jardin, une cour 
et un puits dans le quartier de Saint-Grégoire, habitation 
où il ne cessa de résider. L'acte de donation le qualifie d'in- 
génieur et de familier du prince. Albert d'Esté, successeur de 
Nicolas II, ne lui témoigna pas moins de bienveillance. Il lui 
accorda le droit d'acquérir des biens meubles et immeubles à 
Feriare et sur le territoire ferrarais, y joignant la faculté d'en 
transférer la propriété à qui bon lui semblerait; de plus, il 
l'exempta pendant toute sa vie des taxes et des impôts exigés 
d'ordinaire par la Commune; enfin il lui concéda tous les 
privilèges réservés aux citoyens. 

En 1385, Bartolino construisit le Castello, ce magnifique 
édifice qui est encore la gloire de Ferrare. Il répara en 1392 
la tribune de l'église de Saint-François. L'année suivante, il 
édifia pour lui-même, dans cette église, une chapelle à ses 



LIVRE DEUXIÈME. 267 

frais, et il en fit une autre plus somptueuse pour le marquis 
Albert (1). A la prière de Fraùçois Gonzague, capitaine, puis 
premier marquis de Mantoue, il exécuta les dessins et les plans 
d'après lesquels fut érigé (1395-1506) le grandiose château de 
Mantoue, monument carré, avec quatre hautes tours massives. 
La même année (1395), il livra le modèle d'une nouvelle 
porte, garnie de tours et entourée de fossés, pour le Castel 
Tedaldo à Ferrare. 

Malheureusement, on ne l'employa pas que comme archi- 
tecte et ingénieur. Pendant la minorité de Nicolas III, qui 
avait succédé à son père Albert en 1393, Azzo di Francesco 
d'Esté, banni de Ferrare, ayant comploté le renversement du 
jeune prince, le Conseil promit au comte Giovanni da Bar- 
hiano les villes de Lugo et de Consilice, ainsi que trente mille 
ducats, s'il massacrait le conspirateur, réfugié auprès de lui. 
Le comte voulut à la fois respecter la vie d'xVzzo et recevoir la 
récompense offerte. Il fit tuer un homme du peuple qui res- 
semblait beaucoup à Azzo et qu'il avait affublé, comme par 
plaisanterie, des vêtements de celui-ci; puis il réclama le prix 
du meurtre. Les conseillers de Nicolas III chargèrent aussitôt 
Hartolino da Novara et le chancelier Bonaccioli de constater 
la mort d'Azzo et d'acquitter les engagements pris. Trompés 
par les apparences, les deux envoyés avaient à peine livré la 
somme stipulée et les villes promises, que le comte de Bar- 
biano emprisonna Bartolino dans la forteresse de Lugo, annon- 
çant qu'il ne le relâcherait que contre une forte rançon (2). 
Cela se passait vers le milieu du mois de mars de l'année 1395. 
Dans les derniers jours de cette année-là ou au commence- 
ment de 139G, Bartolino parvint à s'échapper. A la date du 
3 février 139(>, on le trouve, en effet, s'occupant à Ferrare de 
substituer à la porte de San Biagio une porte fortifiée, et con- 



(1) Fitr/.zi, Meinoiie jjer la sloria di Fevrara, t. III, p. 3S8. 

(2) Voyez, poui- plus de tiélails, Fiuzzi, Meinorie per la storia di Ferrara, 
t. III, p. 400-402. — Giovanni da Barl)iauo tievint un des ennemis les plus 
redoutables de JNicolas III; vaincu et fait prisonnier par les troupes de Ferrare et 
de Boloyne réunies, il eut la tète trancliée au mois d'août de l'année 1499. 



268 L'ART FERRARAIS. 

strulsant, au dire de Frizzi (1), un nouveau pont près du Castel 
Tedaldo et la citadelle dite de Saint-Marc. 

Deux fois encore, en 1397 et en 1401, Nicolas III lui permit 
de se rendre à Mantoue pour se mettre à la disposition de 
François Gonzague : en 1397, les troupes de Jean Galëas Vis- 
conti allaient envahir Mantoue à la faveur d'un pont de ba- 
teaux, quand Bartolino lança sur le Pô des moulins et autres 
choses flottantes qui détruisirent le pont et empêchèrent l'en- 
nemi de passer. Telle était la réputation de Bartolino, que, un 
peu plus tard, Jean Galëas Visconti l'appela aussi à Milan afin 
qu'il donnât son avis, avec Bernardo da Yenezia, sur la con- 
struction de la cathédrale qui était commencée depuis quatorze 
ans et qui suscitait de graves contestations parmi les archi- 
tectes (avril-juin 1 400). 

Si le marquis de Ferrare consentit à laisser son architecte 
favori travailler pour les princes de Mantoue et de Milan, il 
n'entendit pas se priver de lui longtemps. Dès le 17 octobre 
1402, Bartolino posa la première pierre de la forteresse de 
Finale, près de Modène, sur le Panaro, et en 1404 il éleva 
des bastions et des palissades au bord du Pô, vers les confins des 
territoires ferrarais et vénitien, lors de la guerre entreprise par 
Francesco da Carrara, beau-père de Nicolas III, contre la Bé- 
publique de Venise (2). A Florence même, à l'occasion d'une 
guerre contre Pise (1405), on désira la présence de Bartolino, 
et la Seigneurie écrivit deux lettres au marquis de Ferrare 
pour qu'il l'autorisât à venir exécuter des travaux d'architec- 
ture militaire ; après avoir rendu hommage au mérite du savant 
et de l'artiste, elle s'engageait à le traiter de façon à le satis- 
faire : « Cui taliter providebimus , quod nierito poterit conten- 
tm'i (3). » Suivant Frizzi, Bartolino aurait été l'architecte de 
la villa de Belfiore , édifiée près de Ferrare vers 1392. Il 

(1) Memorie per la storia di Ferrara, t. III, p. 407. 

(2) Il eut pour coopérateur Domenico da Firenze, qui fut tué en dirijjeant une 
bombarde contre la citadelle de Regjjio assié{]ée par les troupes de ^Nicolas III. 
(G. Campori, Gli architetti e gV inc/ec/neri civili e militari degli Estensi dal 
secolo XIII al XVI, p. 30.) 

^3 L.-]N. CiTTADELLA, Xotizie relative a Ferrara, l. I, p. 536. 



LIVP.E DEUXIEME. 269 

mourut entre 1406 et 1410, et fut enseveli dans la chapelle 
qu'il s'était construite à Saint-François. Sa femme Cecilia lui 
donna dix enfants, dont l'un, Giorgio, créé chevalier par 
Nicolas III en 1437, fut capitaine du peuple à Florence. 
Comblé de biens par les princes d'Esté, qui se montrèrent 
aussi attachés à sa personne que pleins d admiration pour son 
mérite, Bartolino avait fini par posséder une fortune assez 
considérable, car il donna en dot à sa fille Béatrice la somme 
importante de six cents lire marchesane (1). 



II 



Giovanni da Siena (2) naquit vers 1360 et mourut vers 1440. 
Sa famille était originaire de Radicofani. Jeune encore, il se 
rendit à Bologne, peut-être pour y apprendre l'architecture et 
la science hydraulique avec des maîtres renommés. C'est là 
qu'il travailla pendant la plus grande partie de sa vie, se met- 
tant au service, tantôt de la Commune, tantôt des légats du 
Pape, ce qui ne l'empêcha pas d'utiliser aussi ses talents au 
profit d'Antonio di Montefeltro, d Obizzo da Polenta et de 
plusieurs autres princes. 

En 1422 ou 1423, il se mit complètement à la disposition 
du marquis de Ferrare, Nicolas III. Sur l'ordre de celui-ci, il 
s'occupa, à partir de 1424, d'agrandir et de transformer, afin 
de le rendre plus habitable, le châleau fort de Finale, que Bar- 
tolino da Novara avait édifié en 1392 et quEttore Bonacossi 
décora de peintures vers 1434. Il conserva une partie des bâti- 

(1) A l'époque de Bartoloineo da Xovara, vécut un architecte noininé Giovanni 
da Ferrara. Pendant qu'il travaillait à V^érone ^1392), il fut invité à donner son 
avis sur les propositions opposées des injjénieurs ou architectes préposés à la 
construction de la cathédrale de Milan. Après avoir loué sa loyauté et sa science, 
on lui donna vingt florins d'or et on le reconduisit à Vérone. 

^^2) G. Campori, Gli architetti e gV ingegneri civili e militari de(jli Estensi 
dal secolo XIII al XVI ^1882), p. 2i-26. — Corrado Ricci, Fieravante Fiera- 
vanli, dans V Archivio slorico deW arte, mars-avril 1891, p. 98. — Corrado 
IliciM, Giovanni da Sicna, dans V Archivio storico deW arte, juillet-août 1892. 



27 L'Airr FEIUIARAIS. 

jiicnts primitil'S, notamment la {grande tour du milieu, (ju'il 
éleva davantage. Le 11 août 143G, Nicolas III donna des 
instructions pour le prompt achèvement de la forteresse. De 
ce remarquable édifice, il existe encore des restes intéressants 
qui ont été reproduits dans VArchivio slorico delVarlc de juillet- 
août 1892. On croit que Giovanni est l'auteur de la gracieuse 
loggia que Ton voit à l'intérieur (1). 

Tout en se consacrant à la Rocca de Finale, Giovanni da 
Siena dirigea d'autres travaux qui exigeaient de fréquents 
voyages sur le territoire ferrarais. C'est ainsi qu'en 1435 il 
exécuta des ouvrages hydrauliques dans le port de Magnavacca 
et qu'il consolida les digues du Pô (2). 

A Ferrare, son œuvre capitale fut le Castel-JSiiovo, près de 
la porte de Sainte-Agnès. Commencé en 1427, il fut terminé 
en 1433 (3). Une lettre de Jacopo délia Quercia nous apprend 
que, pendant cette période, Giovanni da Siena recevait du 
marquis trois cents ducats par an, plus l'entretien de huit 
personnes. En 1435, on fit au Castel-Nuovo des travaux de 
consolidation et d'agrandissements. Il fut en partie démantelé 
en 1562. Un tremblement de terre, en 1571, le détruisit 
presque entièrement. Alphonse II, en 1580, ordonna à l'archi- 
tecte Aleotti de le démolir, et en 1584 il n'en restait plus 
rien. 

Rio (t. III, p. 402) a attribué sans preuves le dessin du 
palais de Belriguardo à Giovanni da Siena. 

Ouelques détails curieux sur ce personnage sont parvenus 
jusqu'à nous. En 1434, il adressa au marquis de Ferrare une 
supplique afin d'obtenir le payement de ce qui lui était dû : il 

(1) Voyez VArte e xtorin du 20 février 1891. 

(2) A la fin de 1435, îNicolas III consentit encore à se priver durant quelque 
teuqjs de son arcliilecte atin de complaire au pape Eu{;ène IV qui désirait se ser- 
vir de lui pour relever, à Bologne, la forteresse de la Porta Galliera. 

(3) Vers la même époque apparaît à Ferrare le nom de Filippo Bruuellesco. 
L'illustre architecte avait été autorisé en 1432 à interrompre pendant quarante- 
cintj jours ses travaux à la cathédrale de Florence pour se mettre à la dispositif)M 
de Nicolas III. (G. Guasti, La cupola di S. Maria del Fiore, p. 51.) — Quant à 
la présence de Léon-Baptiste Alberli à Ferrare en 1438, puis en 1443 on 1444, 
elle ne procura, elle aussi, aucun monument à cette ville. 



LIVT\E DEUXIEME. 271 

se comparait au loup que la faim chasse des bois ; il avait été 
obligé de vendre une mule pour payer son loyer, et il n'avait 
plus' de quoi vivre. Sa supplique lut bien accueillie, et Nico- 
las III enjoignit à ses intendants de lui donner satisliiction. — 
L'année suivante, quand Lionel, fils du marquis, épousa Mar- 
guerite Gonzague, l'architecte siennois dut se conformer à 
l'usage suivi par tous les fonctionnaires et trouva le moyen 
d'offrir au prince un cadeau de cent lire[l). — Le 23 juil- 
let 1438, il reçut, par ordre de Lionel, quatre ducats d'or pour 
accomplir au sanctuaire d'Assise un vœu qu'avait fait la 
femme de ce prince. 

Le dernier document ferrarais où il soit question de Gio- 
vanni da Siena, quand il vivait encore, est du 23 juillet 1438. 
Un autre document prouve qu'en 1-44.1 il n'existait plus. 



III 



Pietro di Benveniito on Pietro Benvenuti fut surnommé Pielro 
dagli Ordini parce qu'il édifia les premiers étages iordini) du 
campanile de la cathédrale (2). En liGCJ, il fournit les dessins 
de l'hôpital pour les pestiférés qui fut érigé dans une île du 
Pô, l'ile de Saint-Sébastien, appelée le Boschetto (3j. C'est à lui 
que Borso s'adressa pour agrandir son palais de Belriguardo, 
pour élever à Bellombra, à Benvegnante et à Ferrare les trois 
palais qu'il donna à son favori Teofdo Calcagnini, et pour 
exhausser d'un étage le palais de Schifanoia (14G(i-l 4()9). Ces 
travaux valurent à leur auteur (1469) le titre d'ingénieur du- 
cal, qu'il garda sous Hercule I". L'enceinte du nouveau parc 
[barco nuovo) près de la ville (1472), un passage reposant sur 
cinq arcades [via coperta) et mettant en communication la 

^l II avait touché peu auparavant 348 lire di inaichesini. 

\2) Pietro Benvenuti y ti'avallhi avec son père et avec son frcic noiiiiué Cioraii 
Battixta. Dans ses Notizie relative a Fcmira, l. II, p. 51, L.->i. (litl.uloUa doinic 
l'arhre généalogique de la famille Benvenuti. 

•-) Au milieu de la cour de cet hôpital, il disposa une magiiilique citerne. 



272 L'ART FERRARAIS. 

première résidence des princes d Este et le Caslello ou Caste! 
Vecchio (1472), la chapelle particulière du souverain (1), la 
nouvelle cour du château, l'escalier de marbre conduisant'à la 
grande salle du palais, le jardin où fut établie la fontaine, 
enfin des adjonctions à la citadelle de Reggio (1476) et quel- 
ques réparations au palais des ducs de Ferrare à Venise, occu- 
pèrent Pietro di Benvenuto jusqu'en 1481. Lorsqu'eut éclaté 
la guerre avec les Vénitiens, il fut chargé de pourvoir à la 
défense de la ville et du territoire en complétant les fortifica- 
tions et en élevant des bastions pour empêcher l'ennemi de 
franchir le Pô. La Commune l'eut aussi à son servive comme 
ingénieur. Il mourut, ce semble, vers la fin de 1483, laissant 
deux filles qu'il avait eues de Gaterina Coracina (2). 



IV 



Biagio Rossetii, fils d'Andréa Rossetti, qui était citoyen de 
Ferrare et qui servait le duc en qualité d'ingénieur, est peut- 
être l'architecte qui eut à réaliser le plus d'entreprises dans la 
capitale des princes d'Esté. Il débuta en construisant, sous 
la direction de Pietro Benvenuti, le second étage du palais de 
Schifanoia (1467-1469) et un des palais dont Borso fit pré- 
sent à Teofilo Galcagnini. Il succéda à Benvenuti dans le 
titre d'ingénieur ducal, ce qui lui valut vingt-six lire d'appoin- 
tements par mois. Aux commandes du souverain s'ajoutèrent 
en grand nombre celles de la Commune, des couvents et des 
grands personnages ferrerais. 

L'architecture religieuse, l'architecture civile et larchitec- 
lure militaire occupèrent tour à tour son activité. 

(1) Francesco Ariosto la décrivit en 1476. 

(2) G. Gampori, Gli archiletti e gV ingegneri civili e militaii degli Estensi 
(lai secolo XIII al AT/, p. 36-38, 45. — A. Venturi, L'Arte a Fenara nel 
penodo di Borso d'Esté, dans la Rivista storica italiana, livraison d'octohre- 
dcceinbre 1885, p. 702; Gli affreschi del palazzo di Schifanoia, p. 6. — L.-N. 
CiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 97, 98, 237, 395, 396, 539, 578, 
et t. II, p. 48, 51. 



LIVRE DEUXIEME. 273 

Ferrare lui doit l'église de Saint-François, dont la première 
pierre fut posée en 1494. Il édifia, d'après les plans du peintre 
Ercole Grandi, l'église de Santa Maria in Vado, à laquelle il 
travailla à partir de I 495, et le chœur de la cathédrale est son 
œuvre (1498-1499). Il fut en outre l'auteur des églises de 
Saint-Vito et de Saint-Gabriel, supprimées en 1798, ainsi que 
de l'église Saint-Sylvestre, sacrifiée en 1512 aux mesures stra- 
tégiques nécessaires à la défense de la ville, et il présida à des 
travaux de renouvellement dans les églises de San Spirito et 
de Sainte-Marie des Anges. Le beau campanile de l'église con- 
sacrée à saint Georges en dehors de la ville fut, dit-on, une de 
ses œuvres (1485). 

Pour le souverain de Ferrare, il exécuta des modifications 
aux palais de San Francesco, de la Ghiara, de Belfiore et de 
Belriguardo, construisit sous la grande salle du palais ducal 
une loggia qu'un incendie a détruite en 1532, et s'employa à 
l'arrangement de certaines chambres et à des travaux de con- 
solidation dans le palais d'Esté à Venise (1482, 1484, 1488). 
Les arcs de triomphe sous lesquels Anna Sforza, première 
femme d'Alphonse I", passa lors de son entrée à Ferrare, 
furent imaginés par lui (1491) (1). A lui aussi fut confié le 
soin de dresser les plans d'après lesquels la ville fut agrandie 
de plus de moitié à l'époque d'Hercule F'. Le palais des Dia- 
mants, construit pour Sigismond, frère d'Hercule I" (1492- 
1493), et le palais Calcagnini-Beltrame, entrepris de concert 
avec Gabriele Frisoni son associé pour Antonio Costabili (1502), 
mirent le comble à sa réputation. Sur la place principale de 
Ferrare, il érigea une fontaine en 1488. Les fortifications dans 
tout le duché ayant été mises sous sa surveillance, il séjourna 
à Modène en 1482 et en 1484, à Rubiera en 1491, à Brescello 
en 1494, à Finale en 1497, afin de s'acquitter de ses fonc- 
tions. Quand Hercule I" eut agrandi la ville de Ferrare, il fut 

(1) Sur ces chars, Fino Marsi<jH, maître Sigismondo, Gabriele Boiiaccioli et 
maître Bonaccossi peignirent Vénus au sommet d'une montagne, le cliar du soleil 
traîné par deux chevaux f()U{;ueux, le char de Cupidon et lieux {jéants dorés. La 
tâche avait été divisée, afin de répartir le gain et la gloire. 

I. 18 



27'f L'ART FERRARAIS. 

chargé d'élever avec Alessandro Biondo des murailles nou- 
velles (1 403) (l). On lit dans les registres publics qu'il fut de 
plus «juge des digues» , ce qui impliquait une grande respon- 
sabilité. En 1503, il estima, avec Bartolomeo Tristano, Cris- 
loloro da Milano, Borso di Gampi et Andréa di Tani, le travail 
lait par Antonio di Gregorio pour le piédestal sur lequel de- 
vait être mise la statue équestre d'Hercule P"" au milieu de la 
place qui porte aujourd'hui le nom de l'Arioste. Pendant une 
guerre contre Pise, les Florentins, informés des ressources de 
son esprit, sollicitèrent sa présence; le duc de Ferrare lui per- 
mit d'accéder à leur désir, et Biagio Rossetti, à qui le prince 
avait adjoint maître Alessandro Doria da Ferrara, reçut la mis- 
sion de détourner le cours de l'Arno. 

Plus d'une fois Biagio Rossetti attendit assez longtemps le 
payement de ce qui lui était dû et se vit forcé d'adresser au 
duc des réclamations, qui furent, du reste, bien accueillies. 
Malgré ces retards, la situation de 1 illustre architecte ne lais- 
sait pas d'être florissante. Si, en 1502, il habitait le palais de 
Schifanoia, il possédait comme résidence habituelle une mai- 
son sur la paroisse de Santa Maria in Yado, maison qu'il fit 
décorer de peintures en 1504 par les frères Fino et Bernar- 
dino Marsili ['±). En 1505, il acquit les trois quarts d'un bois 
à Garpegiano moyennant la somme considérable de six mille 
lire marchesane. Il fit son testament le 10 septembre 1516, 
mourut cette année-là, ainsi que le prouve le registre de la 
confrérie de la Mort, et fut enseveli dans l'église de Saint- 
André. Sa femme Elisabeth lui donna trois filles et deux fils 
(Niccolo, mort en 1500, et Girolamo). 

Dans les actes de l'époque, les épithètes les plus louan- 

(1) Elles ne furent achevées qu'en 1510, mais les seize j'rosses tours elles trois 
portes, pourvues île ravelins, étaient terminées en 1497. Ces travaux Hrent grand 
honneur à Biagio Rossetti; on loua beaucoup la régularité de ses plans. 

(2) Le sculpteur Galiriele Frisoni (taqliapetra) travailla aussi à la maison de 
Biagio Rossetti. Il y eut pendant quelque temps une association entre les deux 
artistes. On possède encore les conqîtcs relatifs aux travaux qu'ils firent pour les 
églises de Saint-François, de Saiiite-^Iarie des Anges, de San Spirito, de San Sil- 
vestro, etc.; ces comptes portent la date du 21 avril 1500. (L.->\ Cittadella, 
Xoli-Jc relative a Ferrura, t. II, p. 263.) 



LIVRE DEUXIEME. 275 

yeuses sont prodiguées à Biagio Rossetti, que Guarini appelle 
" languentis architecturœ instaurator « . 

On a attribué à Rossetti, mort, nous l'avons dit, en 1516, 
les escaliers et les portes intérieures de Ir Loggia delConsiglio, 
à Padoue, quoique ces escaliers et ces portes datent seulement 
de 1523 (1). En avait-il donné les dessins de son vivant? C'est 
ce que l'on ne saurait affirmer (2). Il y a probablement eu 
méprise dans l'assertion que nous venons de mentionner. 



ERCOLE GRANDI. 

Fils de Giulio Cesare, Ercole Gt-andi, né vers 1 462, mort en 
1535, est célèbre comme peintre, mais peu connu comme 
architecte. Il pratiqua cependant à diverses reprises l'architec- 
ture avec succès. Pour l'église d'un monastère dont le nom ne 
nous a pas été transmis, il exécuta le dessin de la nef centrale 
et de quelques pilastres (3), et c'est d'après ses plans que Bia- 
gio Rossetti et Bartolomeo Tristano construisirent l'église de 
Santa Maria in Vado (i). A lui aussi probablement, comme le 
pense M. Venturi, revient Ihonneur d'avoir exécuté le dessin 
de la magnifique porte du palais Castelli ou palais des Lions, 
et le dessin des belles ornementations que présentent les 
pilastres d'angle du palais des Diamants (5). 



(V' Guida tli l'adoua, rédigé à l'occasiiin d'un congrès de savants, 1842, 
p. 276. 

2, L.-^i. GiTTADKLLA, Notizir relative a Ferraia, t. I, p. 5V0. 
(3) Ibid., t. I, p. 589. 

4^ En renouvelant la façade, on a enlevé à cette partie de l'édifice sa physio- 
nomie primitive. 

5^ A. Venturi, Ercole Grandi, dans V Archivio storico dell' arte, juin 1888. 



276 L'ART FERRARAIS. 



VI 



Gasparo Ruina, appelé aussi Gasparo da Corte, naquit à Gorte, 
en Corse, et construisit à Ferrare, où l'on constate sa présence 
de 1511 à 1533, la Postaccia, palais contigu à l'ancienne au- 
berge de l'Ange. Il était en outre ingénieur et s'occupa des 
remparts de la ville. La République de Venise l'eut également 
à son service. 



VII 



Quoiqu'on ne connaisse aucun monument construit à Fer- 
rare, sa patrie, par Jacopo Meleghini^ on ne doit pas le passer 
sous silence (1). Il appartenait à une ancienne famille qui compta 
parmi ses membres en 1376 un orfèvre (Giovanni Meleghini). 
Marié à Angela Leonarda, fille du lettré Fino Fini d'Ariano et 
sœur du poète Daniello Fini, il fit son testament en 1549. Dès 
1553, il n'existait plus. Sa femme, qui ne lui donna point 
d'enfants, mourut en 1567. C'est à Rome qu'il passa presque 
toute sa vie. Paul III l'apprécia sans doute plus que de raison et 
l'admit dans son intimité. Après l'avoir adjoint à Antonio 
Sangallo comme directeur des travaux à exécuter dans la basi- 
lique de Saint-Pierre, il le nomma gardien des antiquités ras- 
semblées au Vatican et architecte de tous les édifices pon- 
tificaux. Traité d'ignorant par Sangallo, Vasari et Milizia, 
Meleghini trouva de la bienveillance auprès de Vignole et 
d'Alunno, un des familiers du pape Clément VII. Balthazar 
Peruzzi, en lui léguant une partie de ses écrits et de ses des- 
sins, tandis qu'il léguait à Serlio l'autre partie, montra aussi 
qu'il faisait cas de lui. La ville de Parme consulta Meleghini en 
diverses circonstances et lui conféra les droits de citoyen (2). 

(i) II a été déjà questioa de lui, p. 180, note i. 

(2) Vasari, Vite, etc., t. IV, p. 607; t. V, p. 470-471 ; t. VII, p. 106. — L.-N. 
CiTïADELLA, Notizie relative a Fcnitia, t. I, p. 197 et 541; t. II, p. 270-276; 
et Documenti ed illustrazioni risguardanti la storia artistica ferrarese, p. 270. 



LIVRE DEUXIEME. 277 



VIII 



Terzo de' Terzi, fils d'Alessandro, fut architecte et ingénieur 
de la Commune et du duc Hercule II. Au dire de Cellini, il 
exerça d'abord le métier de mercier; dans sa vanité, ajoute 
Cellini, il prit le nom de Terzo pour donner à entendre qu'il 
était le troisième des architectes de son époque, et qu'après 
Bramante et Sangallo il occupait le rang principal. A la vérité, 
on trouve qualifié de mercier en 1531 un Terzo de' Terzi, 
membre de la corporation des drapiers et fils du brodeur 
Alessandro ; mais il est peu probable qu'un mercier ait pu 
devenir un architecte distingué, et l'on est en droit de supposer 
qu'il y eut deux hommes du même nom ayant l'un et l'autre 
un père appelé Alessandro, vu qu'un grand nombre de familles 
portant le nom de Terzi vivaient alors à Ferrare. Quant à la 
seconde allégation de Cellini, elle est purement imaginaire, 
attendu que la famille des Terzi existait à Ferrare depuis un 
siècle. Terzo de' Terzi construisit une des tours du Castello 
[la tour de Rigobelld), qui, à peine construite, s'écroula (1553), 
et le palais de Copparo. C'est en 1557 qu'on le trouve pour la 
dernière fois mentionné dans les registres de dépenses. 



IX 



Galasso Alghiside Carpi, qui mourut en 1573, fut au service 
d'Alphonse II comme architecte civil et militaire. La loggia dei 
Camerini, dans l'ancien palais des princes d'Esté, est son 
œuvre. C'est sous sa direction et d'après ses dessins que fut 
terminé le campanile de la Chartreuse. Il prit part aussi à la 
construction du palais Farnèse, à Rome, et de la Santa Casa, 
à Lorettc. On lui doit un livre intitulé : Délie fortijîcazioni; ce 
livre rare et estimé fut imprimé avec luxe en 1570 et dédié à 
l'empereur Maximilien II. 



278 L'ART FEllUARAIS. 

X 

PIRRO LIGORIO. 

Le Napolitain Pirro Ligorio entra au service d'Alphonse II 
en I5G8 et mourut à Ferrare en 158;i. Pirro Ligorio ne devait 
pas être très âgé quand il cessa de vivre, car, en 1579, il fit 
baptiser un de ses fils à Santa Maria in Vado. Il fut à la lois 
architecte, archéologue, peintre et écrivain. Pour fêter l'entrée 
de Henri III à Ferrare, il construisit trois arcs de triomphe. 
Dans plusieurs documents, il est qualifié d' « ajitiquario di Sua 
Eccellenza » . Il fit en l'honneur du cardinal Hippolyte II 
d'Esté seize dessins pour des tapisseries qui devaient repré- 
senter la vie d'Hippolyte, fils de Thésée. Enfin il décrivit la 
villa d'Esté à Tivoli dans un ouvrage intitulé : ^ Descrizione 
délia superha et magnijîcentissinia villa Tibiirtina , dedicata 
aW Illm. et Rev. Hippolito card. di Ferrara » , et il enrichit de 
dessins et d'annotations, avec Terzi et Aleotti, un ouvrage de 
Yignole. 

XI 

Dans la seconde moitié du seizième siècle, Giovan Battisia 
Aleotti d'Argentn fut un des architectes le plus en vogue. Le 
quatrième étage du campanile de la cathédrale fut construit 
sous sa direction. Le duc Alphonse II lui dut des projets de 
fontaine (1). Ce fut Aleotti qui restaura, en 1G03, la tour 
delV Àrringho , tour annexée au palais délia Ragione et con- 
struite en 1383. On lui attribue généralement, mais à tort selon 
L.-N. Cittadella, la façade du palais de l'Université. C'est 
d'après ses dessins qu'Alessandro Nani de Mantoue a exécuté 
le tombeau de l'Arioste, qui a été transporté de l'église Saint- 
Benoît dans la bibliothèque communale (2). 

(1) L.-N. Cittadella, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 231-232. 

(2) L.-N. Cittadella, Vita delV Aleotti detto VArgcnta. Ferrara, Taddei, 1847. 



LIVRE DEUXIEME. 279 



XII 



Sous le règne du duc Alphonse II, Alberto Schiatti ne fut pas 
moins apprécié qu'Aleotti d'Argenta. On lui doit l'église de la 
Madonnina, construite grâce aux offrandes des Ferrarais, 
léglise de Saint-Paul, commencée en 1573, et l'église de 
Sainte-Françoise Romaine (1622). C'est sous sa direction que 
furent exécutées en stuc sur fond d'or les figures des quatre 
évangélistes, de saint Georges et de saint Maurelio qui ornent 
le chœur de la cathédrale (1583). Il fut aussi l'auteur du palais 
Avogli-Trotti, dans la via di Porteserrate. La façade du palais 
Cicognara, possédé jadis par Roberti da Tripoli, est également 
<on œuvre. 



CHAPITRE II 



LES EGLISES ET L'HOPITAL DE S AI^NTE-ANINE. 



LA CATHÉDRALE DE FERRARE (1). 

C'est à un membre de la puissante famille des Adelardi, à 
Guglielmo II, consul et valeureux guerrier, que la cathédrale 
de Ferrare, un des plus beaux édifices du moyen âge en Italie, 
doit son origine. Commencée aux frais de ce personnage, qui 
mourut en 1 1 46, elle fut continuée par Guglielmo III, qui cessa 
de vivre en 1196 (2), et par Adelardo, frère de celui-ci, qui 
mourut en 1185. On la dédia à saint Georges (3). Il va de soi 
que plusieurs époques y ont laissé leur empreinte. Par bon- 
heur, les modifications que le dix-huitième siècle a infligées à 
l'édifice n ont eu lieu qu à l'intérieur et ont respecté la majes- 
tueuse façade, si originale d'aspect, si riche en curieux 
détails. 

Revêtue de marbres blancs, rouges et azurés auxquels le 
temps a donné une teinte presque uniforme, la façade, où 

(1) Les pages suivantes ont paru, avec deux planches représentant l'extérieur 
de la cathédrale, dans la Revue de l'art chrétien, 1891, 5* livraison. — Voyez 
Ferdinando Casoxici, La Cattedrale di Ferrara. Venezia, 1845, in-fol. — L.-N. 
CiTTADELLA, Notizte relative a Ferrara, t. I, p. 42 etsuiv. — Frizzi, Memorie per 
la storia di Ferrara, t. II, p. 183; t. III, p. 440, et t. IV, p. 10. 

(2) On peut lire encore dans la cathédrale son épitaphe où sont vantées sa 
pieté, sa munificence, sa générosité envers les pauvres, qui s'éloignaient toujours 
de lui les mains pleines. Frizzi a cru faussement qu'il s'agissait de Guglielmo II. 
(Voyez le travail que M. Ferruccio Pasini a publié dans les Atti délia dcputazione 

ferrarese di storia patria, vol. V, 1893.^ 

(3) La cathédrale primitive fut l'église suburbaine de Saint-Georges. 



LIVRE DEUXIEME. 281 

l'architecture gothico-lombarde a juxtaposé le plein cintre et 
l'ogive, ressemble à un vaste triptyque dont les volets, égaux 
au panneau central, sont séparés de celui-ci par de petites 
tours surmontées de pinacles. Trois galeries horizontales don- 
nent de la légèreté à la physionomie robuste de l'ensemble. 
Les arcades de la galerie inférieure, au nombre de neuf sur 
chaque panneau, sont cintrées et encadrées trois par trois dans 
une ogive, à l'intérieur de laquelle il y a un oculus bordé de 
fines découpures. Les arcades de la galerie suivante (toujours 
au nombre de neuf par panneau) sont ogivales ; elles s'ap- 
puient tantôt sur deux colonnettes, tantôt sur trois. Quant aux 
arcades de la troisième galerie, elles sont également ogivales ; 
mais comme leur dimension est supérieure à celle des autres, 
il n'v en a que quatre par panneau : elles sont soutenues par 
des colonnettes engagées. Un fronton à angle obtus termine 
chaque panneau, et une quatrième galerie, composée de dix- 
sept arcades ogivales, suit la ligne inclinée du tympan, de 
sorte que les colonnes géminées qui soutiennent les arcades 
reposent en quelque sorte sur les degrés d'un double escalier. 
Au-dessous de 1 arcade du milieu s'ouvre un grand oculus. La 
croix, le lion et l'aigle occupent la pointe des frontons. 

La moitié inférieure des panneaux latéraux est divisée en 
trois parties par de longues colonnettes. 

Dans la partie centrale du panneau latéral de gauche, au- 
dessus d'une plaque de marbre qui contient une longue inscrip- 
tion et qui a remplacé en 1813 une plaque de bronze où 
étaient relatés les mêmes faits, on remarque un beau buste de 
Clément VIII, fondu en 1605 par Giorgio Alhenga. L'inscrip- 
tion, encadrée par un petit monument, nous rappelle que 
Clément YIII, après la mort d'Alphonse II, réunit au domaine 
de l'Église les États gouvernés pendant deux siècles par la 
maison d'Esté. Au-dessous de linscription, est accroupi un 
lion de style archaïque. Devant la partie de gauche du même 
panneau est assis un autre lion^ plus grand, qui regarde, non 
sans fierté, les passants. C'est dans la partie droite de ce pan- 
neau qu'est percée une des deux petites portes de la cathé- 



282 L'AIÎT FERIIAUAIS. 

drale : les ornements du tympan arrondi n'offrent rien de 
remarquable. 

Mêmes dispositions dans le panneau latéral de droite, où 
Ton voit, à gauche, la seconde petite porte. Le tympan de 
cette porte, entouré d'une délicate ornementation à laquelle 
se mêlent des animaux fantastiques, renferme une croix sur- 
montée d'une main bénissant (1). Au-dessus du tympan sort 
du creux d'un rond un buste colossal de femme : on ne sait 
rien sur son origine, et l'on ignore qui il représente. Peut-être 
cette femme personnifie-t-elle Ferrare, car elle est ordinaire- 
ment désignée sous le nom de Madonna Ferrara. Le peuple, en 
effet, croyait que Ferrare avait été fondée par une femme 2). — 
Dans la partie centrale du même panneau, une niche h coquille 
et à fronton pointu, d'une architecture médiocre, sert d'abri à 
la statue d'Albert, marquis d'Esté. Cette statue fut placée là 
en 1393 afin de perpétuer le souvenir du voyage qu'Albert, 
en 1391, avait fait à Rome, où il avait obtenu de Boniface IX 
deux bulles de grande importance, l'une relative à la fondation 
de l'Université, l'autre concernant les biens emphytéotiques. 
Au pied de cette statue est accroupi un lion menaçant, qui fait 
pendant à celui que nous avons signalé au-dessous de la plaque 
dominée par le buste de Clément VIII. — A l'extrémité de la 
façade, notons enfin un quatrième lion, correspondant à celui 
qui se tient au bout de l'autre extrémité : il est fort endom- 
magé. 

Il nous reste à examiner la partie centrale de la façade du 
Dôme, c'est-à-dire le panneau central du triptyque. Il se com- 
pose d'un avant-corps en saillie, aux côtés duquel on remarque : 
à droite deux arcades cintrées en retraite, surmontées d'une 
ogive avec un bas-relief dans lequel on voit des diables empor- 
tant des damnés vers une barque dirigée par un person- 
nage qui rappelle le Caron de la Fable : — à gauche deux 

(1) Dans l'arclulrave de la porte se trouvent les vestiges de l'inscription 
suivante, qui fait allusion aux inondations du l'ô : >' Ab aquis multis libéra nos. 
Domine « 

(2) La niènic tradition existait à Vérone et à Manloue. 



LIVRE DEUXIEME. 283 

arcades de même forme, également en retraite et dominées 
aussi par une ogive, où plusieurs saints entourent Abraham 
assis, tenant de ses deux mains sur ses genoux une grande 
draperie qui renferme un certain nombre de tètes, symboles 
des anciens justes dans les limbes (1). Mais c est lavant-corps 
qui mérite surtout d'être examiné. Voici d'abord le porche 
de style roman. Sur le devant, de chaque côté, deux colonnes 
reposent sur deux hommes que supportent deux beaux lions 
accroupis (2). Des colonnettes en forme de cordons et de tor- 
sades, mêlées à des bandes ou apparaissent de petites figures, 
se succèdent jusqu'au fond du porche. Une frise de bas-reliefs 
sert de bandeau à la porte principale du Dôme : ils représen- 
tent plusieurs épisodes de l'enfance du Christ. Au-dessus, 
dans le fronton arrondi, un bas-relief plus important nous 
montre Saint Georges à cheval tuant le dragon légendaire , 
c'est-à-dire le saint auquel est dédiée la cathédrale. Deux sta- 
tues de saints sont debout au-dessus des colonnes du porche, 
dont ils complètent la décoration. Tout cela est du douzième 
siècle. Le porche soutient trois belles arcades à trèfles ; dans 
celle du milieu est une Vierge d'un style élevé, mais un peu 
massive, tenant dans ses bras l'Enfant Jésus, statue placée là 
en 1427 et sculptée par un certain Cristoforo de Florence. Un 
peu plus haut, entre les diverses ogives, on voit quatre 
hommes sortant de leurs tombeaux brisés. C'est un épisode du 
Jugement dernier, qui forme une belle frise au-dessus d'eux. 
Cette frise a pour complément, dans un espace triangulaire, le 
Christ assis entre deux figures debout et deux figures à genoux 



(1) Abraham, la tcte nue cl entourée d'un uiuilje, a une luujjuc J)ailje qui 
ondule; celle tiyurc vénérable et puissante a beaucoup de caractère. A gauche est 
assis, joignant les mains, un très beau saint, derrière lequel apparaissent phisieurs 
tètes. A droite, un évèque agenouillé joint aussi les mains, avec une touciiante 
onction, et l'on voit également derrière lui quelques tètes. (Voyez le P. Gaiiikii, 
Caractéristiques des saints, t. II, p. 493.) 

[^) Ces colonnes, ces télarnons et ces lions ont été faits en 1829, d'après le 
modèle des colonnes, des télarnons et des lions primitifs, de plus petite dimen- 
sion, qui, par suite des tassements, étaient devenus incapables de soutenir leur 
])esant fardean, et qui se trouvent à présent dans la cour située derrière le 
chœur. 



28V L ART FERRARAIS. 

qui l'adorent, tout en intercédant en faveur des humains dont 
le sort va se décider pour l'éternité. Dix bustes de prophètes et 
de patriarches, et deux bustes d'anges, ornent les deux côtés 
extérieurs du triangle. Toutes ces sculptures semblent appar- 
tenir au commencement du quatorzième siècle. 

Telle est la façade de la cathédrale. Malgré certaines analo- 
gies de détail avec l'église de San Zeno à Vérone (i), on peut 
dire qu'elle ne ressemble à aucune autre. Plusieurs généra- 
tions, depuis le douzième siècle jusqu'au quinzième, y ont 
laissé des témoignages de leur goût particulier. A l'architec- 
ture primitive, d'un aspect imposant et sévère, sont venues 
s'ajouter peu à peu des décorations plus ou moins régulières, 
toujours intéressantes. Après avoir fait des arcades en plein 
cintre, on a eu recours aux arcades ogivales, et cette diversité 
est d'un heureux effet. Dans les motifs sculptés, il règne aussi 
une manifeste variété de style, que domine un sentiment pro- 
fondément religieux. Ce qui frappe par-dessus tout, c'est le 
Saint Georges qui, en tuant le dragon, semble inviter les 
fidèles à terrasser les mauvaises passions ; c'est l'humble Vierge 
qui, en tenant l'Enfant Jésus entre ses bras, le montre comme 
le doux maître auquel nous devons nous donner; c'est le Juge- 
ment dernier, si pathétique et si attendrissant; c'est le Paradis, 
où les âmes saintes trouvent le bonheur dans la vue de Dieu. 
Mais l'histoire de Ferrare est aussi racontée par les murs du 
monument, et les souvenirs profanes s'y sont pour ainsi dire 
incrustés. Le marquis Albert d'Esté y a pris place, comme les 
deux Pline l'ont fait sur la façade de la cathédrale de Côme ; 
on s'arrête devant un buste de femme énigmatique,d'un carac- 
tère tout mondain, et le buste de Clément VIII rappelle l'in- 

(1) L'église de San Zeno fut renouvelée en 1138. Selon Frizzi \^t. II, p. 198- 
202), les sculptures des deux églises auraient eu pour auteur un artiste nommé 
Nicolo, mais celles de la cathédrale de Ferrare sont plus soignées. Dans l'un et 
l'autre édifice, on remarque des colonnes portées par des lions, une porte avec 
les douze mois de l'année, la croix surmontée d'une main qui bénit, un saint à 
l'intérieur d'une lunette, au-dessus de l'entrée principale, et une inscription 
presque identique. Laderchi fait observer que la cathédrale de Ferrare fut la pre- 
mière église italienne où l'on associa l'ogive au plein cintre, le style gothique au 
style lombard. 



LIVRE DEUXIEME. 285 

stabilité des souverainetés terrestres, car la domination ponti- 
ficale, qui se substitua en 1598 à celle des princes d'Esté, a 
disparu elle-même à son tour. 

Les deux côtés extérieurs de la cathédrale, presque entière- 
ment en briques, ne sont pas semblables l'un à Tautre. Celui 
du nord n'a rien perdu de son originalité : il a pour unique 
ornement sa longue galerie, dont les colonnettes et les chapi- 
teaux attestent une origine fort ancienne. Le côté méridional, 
donnant sur la grande place où se tient le marché, est beau- 
coup plus beau, et cependant il n'a pas conservé partout son 
aspect primitif. On ne voit plus dans la partie supérieure les 
gables formés d'assises alternativement blanches et rouges, 
ornés de grandes rosaces à jour et séparés les uns des autres 
par des pinacles octogones dans le bas et sexagones dans le 
haut, décoration exécutée au quatorzième siècle (1). Deux 
galeries superposées montrent des arcades cintrées que sou- 
tiennent des colonnes accouplées. Dans la galerie du bas, les 
arcades sont encadrées de trois en trois par un arc majestueux. 
Au-dessous de cette galerie , une loggia et des boutiques de 
chétive apparence (2) s'adossent à la muraille, au bout de 
laquelle s'élève le campanile. 

La loggia, dont un des côtés semble faire suite à la façade 
de la cathédrale, fut construite en L473 par la corporation des 
marchands de draps et de soieries, qui employa comme archi- 
tectes les frères Jacomo et Albertino, ainsi que maestro de Lecho 
et Ambrogio da Milano, « compagnons tailleurs de pierre » . 
Ambrogio da Milano est l'artiste éminent qui sculpta le magni- 
fique tombeau de Lorenzo Roverella, placé dans l'église de 
Saint-Georges hors de la ville. En 18 40, on a un peu modifié 
l'architecture primitive, afin de rendre la loggia plus spacieuse 
et plus haute. C'est là que jadis les princes, les dignitaires, les 
personnages riches se réunissaient pour assister aux tournois 
et aux fêtes publiques qui avaient lieu sur la place. Une plate- 

(1) Sur les deux piuailcs qui faisaient face au palais dvlLi lliojiojic, on avait 
mis l'aijjle des princes d'Esté et les amies de la Coiniuunc. 
2) 11 y eut là des boutiques dès 1327. 



286 T/Allï FERllARAIS. 

forme, entourée d'une balustrade de marbre, se trouvait au- 
dessus du monument. Aujourd'hui , du côté de la façade du 
Dôme, on remarque six bas-reliefs sculptés au douzième siècle 
et représentant par des figures symboliques plusieurs des mois 
de l'année (1). Ces bas-reliefs ornaient autrefois une des deux 
portes latérales donnant sur la place du Marché, celle qui fai- 
sait face à la rue de San Romano, et ils lui avaient valu le nom 
de po7-te des Mois. Cette porte a été bouchée en 1718 et privée 
de son ornementation en 1738 {"2). L'autre porte, plus rappro- 
chée delà façade de la cathédrale, s'appelait \a porta dello Staro 
ou porte du Boisseau, parce qu'on y avait sculpté un boisseau 
et d'autres mesures de capacité à l'usage des commerçants : 
elle fut condamnée avant 1594. 

Le campanile quadrangulaire , orné d'un revêtement de 
marbres blancs, rouges et noirs de Vérone et de l'Istrie, se 
compose de quatre étages, ayant les uns et les autres sur chaque 
face deux longues fenêtres dont la partie cintrée, trop courte 
selon nous, repose directement sur les chapiteaux de deux 
colonnes. Dans les angles se trouvent des pilastres en saillie. 
Ce campanile a un aspect grandiose et compte parmi les plus 
importants que la Renaissance ait produits en Italie, mais il 
nous semble un peu lourd. Combien il est loin d'avoir l'élé- 
gance non seulement du campanile de Giotto, à Florence, mais 
du campanile de la cathédrale de Prato et de tant d'autres 
que l'on admire à Rome! Il fut commencé en 1412, sur 
l'ordre de Nicolas III d'Esté, et, si l'on en croyait la tradi- 
tion et la Chronique souvent peu exacte de Marano, il aurait 
eu pour premier architecte un ministre du prince, Nicole da 
Campa, « ufjiciale alla hanca dei soldati » , ce qui ne paraît 
guère vraisemblable (3). Quand la base , sur laquelle sont 
sculptés les symboles des Évangélistes, fut achevée, il y eut, 
faute de ressources probablement, une longue interruption 

1^1) Ils ont été photographiés par Alinnri. Les autres sont encastrés dans un 
niur à l'entrée du jardin botanique attenant au palais de l'Université. 

1^2) L.-^. CiTTADEi.LA décrit tout au long l'ornementation de cette porte. 
(Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 93-94.) 

(3) L.-N. CiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 96. 



LIVRE DEUXIEME. 287 

dans Tentreprise. On ne se remit à la continuer qu'en 1151, 
sous le règne de Borso (1), et l'on obtint que la Seigneurie de 
Venise ne soumettrait les matériaux à aucune taxe. La direc- 
tion générale fut confiée à Pietro Benvenuto (2), que Cristoforo 
del Co.v,ça seconda comme architecte, et l'on chargea du travail 
des marbres Bartolommeo dit Meo da Firenze, qui eut sous ses 
ordres Loienzo de Giiido da Chonio^ Lucha de Jacomo da Firenze, 
Lunardo de Nicholo de Maffei da Verona, Albertino Rasconi da 
Maiitoua, Jachomo Lazaro da Venezia , Loreiizo de Frixi da 
C/ioiuo [^), Aluixe da Venezia^ Fiorino et Matlia. En 1458, le pre- 
mier étage était terminé; mais ce fut seulement en 14G6 qu'on 
V plaça la statue de saint Maurelio, exécutée par Mathias di 
Castelli de Milan (4), peinte et dorée par Zohane TruUo, qui 
peignit et dora aussi cinq écussons avec les armoiries et les 
devises de Borso et de la Commune. La construction du second 
étage et du troisième suivit de près la construction du pre- 
mier, car dès 1 464 il est question de leur revêtement de mar- 
bre. Pietro BenveiiuiQ est toujours l'architecte en chef, mais 
Meo de Florence est remplacé par Albertino et Jacoho Rasconi ou 
Ilusconi de Mantoue^ qu'assistent Jacomo dit Barassa, Bei-nar- 
(liuo da Verona^ Stievano et Donienego da Verona, Jachomo da 
Varena, Zorzo da Como, Comando de Voltolina, Jacomo Mazol- 
lela da Verona, Andréa et Jachomo de San Polo. En 1466, le 
second étage est achevé; le troisième l'est à son tour en 1493. 
L'année suivante, le duc Hercule I" commande à JDomenico di 
Paride, fils de Niccolô Baroncelli, un dessin pour ie quatrième 
étage, c'est-à-dire pour rachèvement du campanile; mais 

{V) ISursu ht concourir à la dépense tons les hauts fonctionnaires et les princi- 
pales villes (le ses Etats. 

(2) Il fut nommé dagli Ordini pour avoir travaillé aux doux ordres ou étages 
suivants avec son père Beiivenuti et son frère Giovanni, qui reçurent le même 
surnoui. Giovanni dagli Ordini survécut à son frère Pietro; il eut une fille et 
trois fils : Tecjhlo, Francesco et Alberto. Dans ses Notizic relative a Fenava 
(t. II, p. 51), L.-N. Cittadella donne l'arhrc jjénéalogique de la fauiille lîen- 
venuti. 

(3) Lorenzo dut prohahlenient son suiiioiu aux ornements qu'il avait liiahi- 
lude do sculpter. 

;4) dette statue n'existe [)lus. Il eu est de méruc de la siatue de Saint Georges 
terrassant le dragon. 



288 L'ART FEURARAIS. 

rarchitecte s'en tient, sauf quelques légères modifications, au 
plan suivi jusqu'alors, et l'exécution incombe à Rinaldi et à 
Jachomo Rasconi de Mantoue. Pour une cause que nous igno- 
rons, tout resta en suspens jusqu'à l'époque d'Alphonse II. 
Dans les dernières années du seizième siècle, Giovanni Bat- 
tista Aleotti d'Argenta et Alessandro Balbi érigèrent le qua- 
trième étage du campanile, si longtemps attendu, sans y ajouter 
le couronnement, qui manque encore de nos jours. 

A l'origine, la cathédrale était entièrement isolée, et, le 
long des murs, il y avait des bancs de marbre à l'usage des 
fidèles et des pèlerins. 

Un vaste atrium précède l'église. On y distingue une pein- 
ture circulaire due à l'un des plus anciens artistes de Ferrare 
et représentant, en demi-figure, le Christ qui bénit de la main 
droite et tient de la main gauche le livre des Evangiles ou- 
vert (1). 

L'intérieur de la cathédrale offre peu d'intérêt au point de 
vue de l'architecture, quoiqu'il ne manque pas de noblesse. 
Il a été refait au dix-huitième siècle par hrancesco Mazzarelli. 
Avant le renouvellement de l'édifice, on y descendait par trois 
marches; aussi se produisait-il parfois, en temps de pluie, des 
inondations véritables; ce qui arriva notamment le 28 juin 
1550 : les bancs flottaient à la surface de l'eau. Autrefois, 
neuf marches de marbre rouge précédaient le chœur, et il fal- 
lait en monter encore trois pour atteindre le maitre-autel. 
Partagée en trois nefs, l'église a la forme de la croix grecque. 
Sa longueur, sans compter l'atrium et le chœur, dépasse cent 
mètres, et sa largeur est d'environ quarante mètres. 

Dès le treizième siècle, on pava la cathédrale avec des mar- 
bres rouges, blancs et légèrement azurés, de façon à former 
des dessins, des cercles notamment. Le plus grand cercle se 
trouvait devant le preshyterhnn. Peu à peu on s'imagina que, 
en priant à genoux à l'intérieur de cette figure géométrique, 
on pouvait gagner des indulgences, superstition qui engendra 

(1) Bariffaldi, Vite, etc., t. I, p. .5, note 1. 



LIVllE DEUXIEME. 289 

des disputes entre les nombreux compétiteurs et décida, en 
1608, l'évéqvie de Fenare à faire détruire le cercle. 

Le chœur actuel, pourvu de pilastres richement sculptés, 
fut construit aux frais du Chapitre et de la Commune par 
Biagio Rossetti. Commencé le 19 mai 1498, il fut terminé le 
4 mai 1499 (1). Pour décorer la nouvelle abside (2), Rossetti 
choisit, dès 1499, un artiste de Modène ainsi qu'un certain 
Nicolas de Pise, et le célèbre peintre Lorenzo Costa, qui devaient 
représenter sur fond d'or, en mosaïque simulée, neuf figures 
('. aussi bien peintes que les deux figures dues à Bochazino et à 
Lazzai'o (3), ce dont Andréa Mantegna serait juge (4) » . Il est 
probable que le projet de décoration fut réalisé, mais on n'en 
est pas certain. Aujourd'hui, c'est un Jugement dernier par 
Bastianino (1577-1580) que nous montre l'abside de la cathé- 
drale. L'artiste de Modène mentionné dans le contrat dressé 
en J499 était peut-être, soit Francesco Bianchi, dit Frari, soit 
Setti di Ceccliino : tous deux, en effet, eurent des rapports avec 
Ferrare. Sur 2sicolas de Pise, L.-N. Cittadella fournit quelques 
renseignements. En 1512, Nicolas peignit, pour la confrérie de 
la Mort, la Vierge et l'Enfant Jésus, avec saint Jacques, sainte 
Hélène, deux anges et plusieurs autres figures. Dans un acte 
de 152G, on le trouve désigné de la façon suivante : « Prœ- 
stans vir niagister Nicolaus Pisanus pictor et civis Ferrariœ de 
cont. S. Stephani, Jilius quondarn Bartholoniei de Bruzis de Pisis, 
hahitator Bononiœ. » En 1528, il travaillait à Budrio. 

(1) Les stucs et les dorures sur le mur semi-circulaire furent exécutés en 1583 
par Agostino Bossi, Paolo Monferrato et Giulio Bongiovanni, sous la direction 
(le l'architecte Alberto Schiatti. (L.-N. Cittadella, Notizie relative a Ferrara, 
t. II, p. 69.) 

^) L'abside précédente était ornée de mosaïques, et sur les vitraux «les fenê- 
tres, vitraux exécutés en 1488 par maître Zoane Grasso, on voyait les fijjures de 
saint Georges et de saint Maurclio. L'arc dominant l'entrée du chœur était cou- 
vert aussi de mosaïques à fond d'or : des anges et des demi-figures de prophètes y 
étaient représentés. (L.-N. Gittadklla, Notizie relative n Ferrara, t. II, p. 70.) 
3) Dans le Triompha di Fortuna du Ferrarais Siçismoiido Fond, ouvrage 
imprimé en 1526, le nom du peintre Lazzaro figure à coté des noms de Mante- 
jjua, de Cosimo Tura et de Dosso. Un artiste a|jpelé Lazzaro travailla en 1503 aux 
décors nécessaires à la représentation de quehpies comédies dans le Castello. Il 
n'existe aucune peinture que l'on |)uisse attribuer à Lazzaro. 

(4) L.-N. Cittadella, JSotizie relative a Ferrara, t. II, p. 70. 

I. 19 



290 L'A HT l'EI', UAIIAIS. 

Au-dessus du maitre-aulel, on voit à la voûte de l'église un 
agneau (symbole du chapitre métropolitain), qui fut peint en 
1508 par Gabriele Bonaccioli. L'estimation de ce travail et de 
quelques autres ornementations qui n'existent plus fut confiée 
à Domenico Panetti, à Lodovico Mazzolino et à Bartholomeo 
da Yenezia (1). 

L abside, avons-nous dit, a pour décoration un JugemeiU 
dernier. Cette fresque est l'œuvre capitale de Sehastiano Filippi, 
dit le Bastiam'no (2). Elle a été inspirée par le Jugement dernier 
de Michel- Ange. La Vierge a la même attitude que celle du 
Buonarotti, et le Christ semble aussi maudire les réprouvés. Il 
y a dans la composition beaucoup de vie et d'animation. La 
couleur n'est pas trop sombre. C'est une peinture bien dé- 
corative, assez haut placée pour qu'on ne fasse attention qu'à 
l'ensemble et qu'on ne songe pas à critiquer les détails. « Elle 
est si voisine de Michel- Ange , dit Lanzi, que toute l'école 
florentine ne saurait lui en opposer une pareille. Il semble 
incroyable que, dans un tel sujet, Filippi ait pu paraître si 
nouveau et si grand. » Lanzi va beaucoup trop loin dans son 
admiration, mais ses éloges renferment une part de vérité. 
Imitateur d'un maître inimitable, Bastianino s'est comporté ici 
en homme ingénieux et en peintre habile. Il commença en 157 7 
sa vaste tâche, qu'il acheva, selon ses engagements, en trois an- 
nées (3), moyennant trois cents écus d'or (4-). Deux figures de 
femmes dans son Jugement dernier se rattachent à son histoire 
personnelle. L'une, saisie par les démons, est, dit-on, la veuve 
de Stefano Correggiari, la belle et riche Livia Grazioli, qui, 

(1) L.-IN. ClTTADELL^, Kotizie relative a Fcrrara, t. II, p. 69. 

(2) Bauuffaldi, t. 1, p. 450-455. — Ce fut Alplionse II qui décida la falaiquc 
de la cathédrale à confier la décoration de l'abside à lîastlanino. 

(3^ Il n'y euiploya pas sept années, ainsi tpic le dit Baruffaldi. Si les échafau- 
dages furent enlevés seulement en 1584, c'est que le sculpteur Bu(jnoli en avait 
besoin aussi pour exécuter les stucs qui ornent le chœur. 

(4) Le dernier payement lui fut fait en 1581. (L.-jN. Ci'itadella, Notizie rela- 
tive a Ferrara, t. I, p. 60-61.) Une restauration de la fresque a eu lieu en 1850. 
M. Grcyorio Doari, auteur de cette restauration, a publié une description du 
{■rand travail de Bastianino sous ce titre : JJescrizione ciel maestoso affreseo ili 
SebaUiatio Filippi detlo Bastianino eseçjuilo nel catino dcl coro délia nu'tropu- 
litana di Fcrrara. Ferrara, Bresciani, 1853, petit in-8". 



LIVllE DEUXIEME. 291 

api'ès avoir promis de l'épouser, lui préféra un autre mari (1). 
A côté d'elle, ou lit sur un cartel : « Nul[Ium] mal[um] 
imp[unitum]. » En revanche, la femme qui consentit à s'unir 
au Bastianino est placée au milieu des élus (2), et elle regarde 
avec mépris Livia Grazioli (3). 

Si le Jugement dernier de Bastianino fait connaitie ce qu'était 
devenue l'école ferraraise à la fin du seizième siècle, c'est-à- 
dire à l'heure de la décadence, plusieurs autres peintures, 
dans la cathédrale, nous reportent vers les débuts de cette 
école ou nous permettent d'assister en quelque sorte à son 
éclosion, puis à son plein épanouissement. 

Gelasio di Niccolô ou Gelasio délia Masnada di San Giorgio 
travaillait vers le milieu du treizième siècle. On lui attribue la 
Madone qui se trouve au-dessus du sixième autel h droite. La 
Vierge est maintenant afiublée d'un riche manteau à ramage 
qui cache la peinture, et l'on a mis sur sa tète, ainsi que 
sur celle de l'Enfant Jésus, une couronne d'argent. Dans 
de pareilles conditions, comment apprécier l'œuvre du pein- 
tre? A peine distingue-t-on les traits des personnages, dont les 
carnations sont très foncées. Le visage de Marie semble avoir 
un caractère auguste et même assez beau , qui ne semble 
guère compatible avec l'art du treizième siècle. C'est peu 
après 1340 que la piété populaire voua une vénération spé- 
ciale à cette image , qui fut solennellement couronnée le 
7 juin 1626 (4). 

Une peinture d'Ettoie Bonaco s si orne le premier autel à 



i^ij A la vérité, Schastiano avait encouru le reproche d'iiulilTéroiice eu recu- 
lant son uiariajje jusqu'à l'achèveuient de sa frescjue. 

(2) Filippi s'est placé avec elle à la droite de son propre j)alrou <|ui tient à la 
main plusieurs flèches, et c'est sa mère que l'on voit à la gauche de saint Sébas- 
tien, si l'on en croit M. Grejjorio I5oari. 

(3) On peut lire le récit détaillé de ce que nous venons d indiquer, non seule- 
ment dans les Vite de Bariffaldi, mais dans les Ihiccoiiti cdtlHicl italiani du 
marquis Campoui. (Firenze, 1858, in-12, p. 60.) — Outre le .lu{;einent dernier, la 
cathédrale possède deux ouvrajjes de Bastianino : l'un (au troisième autel à 
droite) représente dans le ciel la Vierj;e, et sur la terre sainte Catherine et sainte 
Barbe; l'autre (à l'autel du bras jjauche de la croix) nous montre la Circoncision. 

(4) L.-iN. CiïTADELLA, Notizic iclutivc a Fcrrara, t. 1, p. 85. 



292 L'AllT FEIUIARAIS. 

(Iroilc : elle porte le nom de Tauteur et la date de 1448 (l). 
Cette peinture, qui fut exécutée sur un des murs de l'atrium 
et que Ton a transportée sur toile en 1734, représente la 
Vierge avec Jésus mort. Malheureusement, elle a été entière- 
ment repeinte, en sorte qu'on ne peut se faire une idée de la 
manière d'Ettore Bonacossi (2). 

Avec Cosimo Tara, nous nous trouvons en présence du plus 
illustre peintre de l'ancienne école ferraraise. Deux grands et 
remarquables tableaux de lui se font face dans le chœur (3), 
après avoir servi de volets à des orgues qui n'existent plus (4). 
Celui de pauche représente Saint Georges aux prises avec le 
dragon, celui de àvoiieV Annonciatio7i. Un acte du II juin 1469 
nous apprend que maître « Cosmè del Turra » reçut cent onze 
lire pour l'exécution de ces deux ouvrages. 

Saint Georges, bizarrement vêtu, monté sur un cheval blanc, 
les pieds enfoncés dans ses étriers, plonge sa lance dans le 
crâne du monstre, qui se tord, contracte ses ailes aux ner- 
vures épineuses, darde sa langue de serpent et montre large- 
ment sa gueule garnie de dents aiguës. Tourné vers la gauche, 
le cheval regimbe et se cabre; sa crinière qui se dresse, ses 
narines qui se dilatent, les veines de son cou qui se gonflent, 
tout en lui témoigne de son épouvante. Quant au cavalier, 
c'est une figure très accentuée, plus grandiose que gracieuse, 
d'un relief rappelant celui des productions du Squarcione et 
de ses imitatems. A droite, la princesse, que saint Georges 
vient de sauver, est encore terrifiée; elle regarde en s'enfuyant 
son libérateur avec une gratitude mêlée d'anxiété; les plis 
agités de son vêtement indiquent sa précipitation ; elle ouvre 

(1) BiRL'FFALDI, t. II, p. 388. 

(2) L.-N. GiTTADELLA, 1" Notizic relative a Ferrara, t. I, p. 85, et t. II, p. 12 , 
2" Guida pel forestière in Ferrara^ 1873, p. 43. 

(3) Nous ne sommes pas du même avis que Baruffaldi, qui dit en parlant de 
ces tableaux : « ISoti mostrano tutto il buon fare di Cosimo » ^t. I, p. 64\ 

(4) Ces oijjues furent faites de 1465 à 1468. — En général, les organistes 
étaient des prêtres de la cathédrale. (Voyez L.-N. Cittadella, Notizie relative a 
Ferrara, t. I, p. 66-68.) — C'est en 1735 qu'on détacha les deux tableaux de 
Tura des orgues qu'ils accompagnaient. Ils furent alors retouchés par le peintre 
Giovanni Battisla Cozza. 



LIVRE DEUXIEME. 293 

les bras, et il semble que l'on entend ses cris. " A ses pieds, 
un fleuve coule parmi des rochers que domine une montagne 
composée de trois tronçons de cône superposés et entourés de 
murailles à créneaux. Sur la rive opposée, le dragon est repré- 
senté une seconde fois, mais en petite dimension (1). » Il est 
à regretter que cet intéressant tableau soit placé trop haut et 
ne soit guère éclairé. 

Recevant un peu plus de lumière, V Annonciation se prête 
mieux à Texamen. Sans être à l'abri de toute critique, elle est 
très supérieure au Saint Georges. La scène se passe dans un 
portique à coupole dont les arcades permettent d'apercevoir 
un paysage animé de petits personnages (2). De chaque côté, 
quatre anges en grisaille, d'un style élevé, sont peints sur des 
panneaux d'or. Deux puissantes guirlandes de fruits complètent 
la décoration du majestueux édifice, où l'on remarque sur une 
barre de fer, assujettie à deux corniches se faisant face, un 
chat et un oiseau. Au centre, une colonne sépare l'archange 
Gabriel de la Vierge. Celle-ci, vue de face, est agenouillée à 
droite, les yeux baissés. Cosmè lui a malheureusement donné 
un de ces visages ingrats, aux contours anguleux et aux pom- 
mettes saillantes, qui ne lui sont que trop familiers; mais les 
mains jointes sont remarquablement exécutées. L'archange 
a un genou en terre. Vêtu d'une tunique bleue et d'un man- 
teau violet (3), il se présente presque de profil, tenant d'une 
main un lis et bénissant de l'autre. C'est, croyons-nous, la 
plus belle figure que Cosimo Tura ait jamais faite. On imagi- 
nerait difficilement des traits plus purs, une majesté plus 
sereine, une expression plus hautement religieuse. On sent 
que cette noble créature, h la fois forte et légère, appartient à 
un monde sans souillure, où Dieu divinise en quelque sorte 
ceux qui l'entourent. Au lieu de copier la nature, selon son 

(1) A. Ventl'p.i, Varie n Fenara nel periodo di Ilorso d'Esté, p. 71(5. 

(2) « On remarque dans ce paysajje tics roclies amoncelées, avec des routes 
tortueuses et des arlires sans feuillafje, motif assez fréquent chez les peintres 
ferrarais. « (A. Venturi, L'arte a Fer/ara nel periodo di Borso d'Esté.) 

(3) Dans le costume de l'anfje, comme dans celui de la Vierge, les plis mul- 
tiples forment des cassures malencontreuses. 



294 L'A UT FEIll'.AllAIS. 

habiliulc, l'artiste a cherché dans son imagination le secret 
de la beauté idéale et l'a trouvé. Aussi n'y a-t-il guère à Fer- 
rare de tableau devant lequel on revienne plus volontiers que 
devant V Anuonciation de Tura. La pâleur même des carnations, 
dans le demi-jour du chœur, n'est pas dénuée de charme. Soit 
que le silence règne dans le religieux édifice, soit que les chants 
d'église se fassent entendre, on prend un plaisir de plus en 
plus intime à contempler la céleste apparition, accueillie avec 
tant de dévotion par la plus chaste et la plus humble des filles 
d'Adam. Aussi n'avons-nous jamais regretté que l'œuvre de 
Tura n'ait pas été transportée à la Pinacothèque pour y être 
mieux vue. Les tableaux religieux veulent être examinés dans 
un milieu religieux et perdent plus qu'ils ne gagnent à cette 
pleine lumière qui a pour condition de fâcheux voisinages et 
souvent de déplorables promiscuités. 

Lorsque, quittant le chœur de la cathédrale, on se trans- 
porte dans la sacristie des chanoines, on rencontre un tableau 
dû à Domenico Panetti, qui fut un des élèves de Cosimo Tura(l). 
Ce tableau, une des premières œuvres du maître, dit-on, repré- 
sente la Vierge assise sur un trône avec l'Enfant Jésus devant un 
rideau rouge entre deux ecclésiastiques à genoux. Si nous trouvons 
peu agréables les plis que l'on remarque au coin des yeux du 
Bamhino et les ombres trop noires mises sur son front et sur son 
corps, nous n éprouvons à la vue de sa mère qu'un sentiment 
de respectueuse admiration. Son visage un peu allongé, souve- 
rainement pur et calme, est loin, dans sa douce austérité, 
d'être sans grâce. La coiffure se compose de simples bandeaux, 
et un manteau bleu couvre la tête. Quant aux figures à genoux, 
représentées de profil, elles sont beaucoup plus petites que 
celle de la Vierge. Elles n'en excitent pas moins l'intérêt par 
l'accentuation des traits et les particularités delà physionomie. 
Le personnage de droite, malheureusement peu visible, tient 
à la main un béret rouge, peut-être à titre de cardinal, et 
récite la Salutation angélinue dont le commencement est écrit 

(1) Ké vers 1460, l'anelti mourut en 1511 ou en 1512. 



LIVRE DEUXIÈME. 295 

en grec sous ses yeux. Le personnage de gauche, vêtu de 
noir, un lîéret noir à la main, est plus distinct, et son regard 
dénote une vive intelligence. Aucun document n'a révélé jus- 
qu'ici le nom de ces dignitaires du clergé ferrarais. Dans le 
tableau de Panetti, les accessoires, traités avec beaucoup de 
soin, ajoutent au charme de l'impression générale. Le trône 
est orné de pilastres dorés sur lesquels se détachent des ara- 
besques grises. A droite et à gauche se développe un charmant 
paysage où les édifices se combinent heureusement avec les 
détails d'une campagne accidentée, dans laquelle on aperçoit 
un fleuve avec des barques, un berger avec son troupeau et 
quelques autres petites figures. Sous le rapport du coloris, ce 
tableau se rattache jusqu'à un certain point à l'école vénitienne. 
Comme sentiment, il rappelle un peu, selon nous, une tou- 
chante Vierge de Boccaccio Boccaccino qui se trouve au musée 
de Padoue (1), et peut-être aussi la Vierge de Luini dont s'ho- 
nore l'église de Santa Maria degli Angeli à Lugano. Même 
accent de sincérité religieuse, même simplicité virginale, 
même expression pensive, même attraction de bonté. 

Tout autre est le style de Garofalo^ quoique ce peintre ait eu 
pour premier maître Panetti (2). Cinq tableaux de Garofalo, 
dans la cathédrale, permettent d'apprécier la manière qui lui 
fut propre. 

(1) La Vierge, dont les traits ont une .çjrâce exquise, est assise de face sur un 
banc avec l'Enfant Jésus, la tête couverte d'un voile sur lequel est ramené le 
manteau. On ne voit point le bas des jambes. L'Enfant Jésus, tenant de la main 
droite un chardonneret, lève les yeux vers sa mère ; une petite ccbarpe, jetée 
sur les jambes, passe sur le bras droit et la poitrine. Ce tableau, d'un coloris 
moins clair que celui qui est familier à Boccaccino, est entouré d'un admirable 
cadre. 11 se trouvait autrefois dans le couvent des Eremile. 

MM. Crowe et Gavalcaselle (t. VI, p. 511), constatant une certaine analojjie 
entre le style de Panetti et celui des fresques qui ornent la cathédrale de Cré- 
mone, ne seraient pas éloi{;nés de croire que Panetti aida lioccaccino dans cette 
circonstance, ou que du moins il fut l'élève du maître crcmonais. S'il travailla 
aux fresques de la cathédrale, ce ne peut être qu'à celles de la tribune, exécutées 
de 1505 à 1506, car les autres furent faites entre 1514 et 1518, et Panetti 
mourut en 1511 ou en 1512. Quant à la supposili(jn d'après lacjuelle Panetti 
aurait été l'élève de Boccaccino, elle nous sendjle diftii'ilc à admettre, vu que 
tous deux na(iuircnt vers 1460. 

(2) Benvenuto Tisi da Garofalo naquit en 1481 et mourut en 1559. 



296 T/Ar.ï FEU U AU AI S. 

Aux côté? de la porte principale, à l'intérieur de l'église, 
on aperçoit tout d'abord, pleines de noblesse et de simplicité, 
les Heures de Saint Pierre et de Saint Paul, constituées en 
quelque sorte les gardiennes du lieu saint, dans lequel elles 
semblent souhaiter aux fidèles la bienvenue. Ce sont des pein- 
tures à fresque. A l'origine, elles ornaient le chœur de San 
Pietro. En donnant au recteur de cette église cent écus destinés 
à d'urgentes réparations, Mgr Grispi, archevêque de Ferrare, 
obtint qu'elles lui fussent cédées; c'est lui qui les fit scier et 
transporter, en 17 45, à l'endroit qu'elles occupent aujour- 
d'hui (l). 

Garofalo est aussi l'auteur du Saint Pierre et du Saint Paul 
placés aux côtés de l'autel qui se trouve au fond du bras droit 
de la croix. Les deux apôtres sont peints sur toile. Saint Pierre, 
vu de trois quarts h droite, est vêtu d'une robe bleu clair et 
d'un manteau jaune; il a des cheveux gris et courts qui frisent, 
ainsi qu'une barbe blanche, courte aussi. La tête, un peu 
abîmée, est expressive et a du caractère. Ce Saint Pierre, en 
somme, nous semble préférable à celui que nous avons 
signalé à l'entrée de la cathédrale. Quant au Saint Paul, il ne 
manque ni d'énergie ni de noblesse, mais son teint, d'un rouge 
cuivré, est désagréable. Il a la tête chauve etporte une longue 
barbe châtaine. C'est évidemment un contemporain du peintre. 
Garofalo a été souvent mieux inspiré. 

C'est la même main qui a exécuté, en deux tableaux, 
V Annonciation que l'on voit dans le petit chœur. Les types de 
l'ange et de la Vierge sont beaux et purs. 

La Vierge libératrice, ainsi nommée parce qu'elle fut peinte 
à l'occasion d'une peste (1532), nous paraît au contraire une 
œuvre assez médiocre. C'est une figure épaisse et sans charme. 
Elle est représentée dans les airs, implorant la miséricorde 
divine pour le peuple de Ferrare. Peut-être faut-il imputer en 
partie aux ravages du temps et à une restauration fâcheuse 
la mauvaise impression que produit cet ouvrage. Il se trouve 



(1) BARiiFAi.ni, Vite, etc., . p. 341, note 1. 



LI\'RE DEUXIEME. 29T 

dans la chapelle du Saint-Sacrement, à gauche du chœur. 

Le plus beau tableau de Garofalo que possède la cathédrale 
orne la troisième chapelle à gauche. Il représente une Vierge 
glorieuse {\). On le vovait jadis dans Fëglise de Saint-Sylvestre. 
Il fut peint en 1524. Sur la dernière marche du trône delà 
Vierge sont à genoux un saint vieillard (probablement saint 
Jérôme) et saint Jean-Baptiste (2), tandis qu'au premier plan 
se tiennent deux évéques : saint Maurelio et saint Louis de 
Toulouse (3). Derrière ceux-ci se montrent deux tètes dans le 
clair-obscur, une tète de jeune homme et une tète de jeune 
femme. Au fond, de chaque côté du pilier auquel est adossé le 
trône, un paysage accidenté s'étend dans une atmosphère 
bleue. Ce tableau, d'une admirable couleur, est parfaitement 
conservé et tout h fait intact. On ne se lasse pas d'admirer le 
charmant visage et la nwrhidezza des carnations du divin En- 
fant, qui, debout devant sa mère et maintenu par elle, semble 
vouloir se porter vers saint Jérôme, mouvement que l'on 
s'explique sans peine quand on considère l'intensité de la fer- 
veur du vieillard qui lève vers lui sa belle tète. Quant à la 
Vierge, elle offre un remarquable spécimen du type familier 
à Garofalo et de la coiffure qu'il donne le plus souvent à ses 
Madones : les cheveux sont partagés en bandeaux et forment 
des touffes à côté des tempes. 

Passer de Garofalo h Girolamo Sellari da Carpi, c'est passer 
du maître à l'élève (4). Dans la sacristie des chanoines et des 
bénéficiers de la cathédrale, on voit un portrait d' homme en pied 
dont Girolamo da Carpi est l'auteur et qui fait penser un peu 
aux portraits du temps de Henri II (5). Le personnage, aux 

(1) Voyez Vasari, l. VI, p. 463, note 2; Baruffai.di, t. I, p. 329; L.-^. Cit- 
TADELLA, Beiiveiiuto Tisi, p. 40; Rio, L'art chrétien, t. III, p. 4G3. — Phot. 
tl'Alinari, n" 10714, piccola. 

1^2; On a soutenu que, dans cette Hgure, coinine clans le Saint Jean-Papliste de 
la Madonna del pilastro ,^tableau qui appartient à la Pinacothèque de Fcrrare), 
l'auteur s'était représenté lui-même. 

(3) On voit à ses pieds une couronne. Ce personna{;c ne doit donc pas être 
saint Sylvestre, comme on l'affirme d'ordinaire. 

(4) Girolamo da Carpi naquit en 1501 et mourut en 1556. 

(5) La couleur a passé au jaune. 



298 L'AF.T FEIIRAUAIS. 

cheveux noirs et courts, porte des moustaches et une barbiche. 
Il a des souliers blancs, un justaucorps rouge, une collerette 
blanche h gros plis maintenant le cou raide. Son bras gauche 
s appuie sur le pommeau de son épée, attachée à son côté. Sa 
main droite, qui pend, tient un sac blanc et or. Le visage 
exprime Ténergie et la finesse, à l'exclusion de la bonté. Si 
Ton en croyait l'inscription apposée sur le tableau, cet homme 
ne serait autre que Guglielmo Adelardi, à qui est attribuée 
la fondation de la cathédrale, et la peinture aurait été exécutée 
d'après une statue du XIT siècle trouvée en 1515. Mais l'in- 
scription est certainement apocryphe et est démentie par le cos- 
tume comme par les traits de la figure peinte par Girolamo 
da Carpi (1). 

Domenico Mona fut un des derniers peintres de l'école ferra- 
raise au XVP siècle. Il est l'auteur d'une Mise au tombeau placée 
dans la sacristie capitulaire. Ce tableau, où figurent de nom- 
breux personnages, est, d'après Laderchi, la meilleure œuvre 
de Mona, mais c'est une œuvre de pleine décadence. 

Il n'y a pas dans la cathédrale que des tableaux dus à des 
peintres ferrarais. L'école de Bologne y est représentée par 
deux peintures qu'exécutèrent Francesco Raibolini (Francia) 
et Barbiei'i da Gento (le Guerchin) . 

Le tableau de Francia, admirable de coloris, décore la cha- 
pelle qui précède le bras gauche de la croix. Dans le ciel, au 
milieu d une ogive de lumière, bordée de bleu, Jésus cou- 
ronne la Sainte Vierge; au-dessous, apparaît à mi-corps un 
petit ange tenant de la main droite une banderole sur laquelle 
on lit ces mots : Gloria hec est omnibus sanctis. Dans le bas du 
tableau se trouvent deux groupes comprenant chacun quatre 
saints debout. Entre ces groupes, deux saintes sont à genoux 
devant un charmant enfant nu, couché à terre, qu'on recon- 
naît, à la blessure de sa tète, pour un des saints Innocents. Cet 
enfant, dont la tête est tournée vers le fond du tableau, est 
vu en raccourci; son gracieux corps a la souplesse même de la 

(1) Voyez L ->\ Cittadella, Notizie relative a Fenara, t. I, p. 65. 



LIVRE DEUXIÈME. 299 

vie. Dans le groupe de gauche, les figures de saint André et de 
saint Jean-Baptiste sont particulièrement belles. Au fond se 
développe un paysage mouvementé, que domine une ville 
riche en édifices. Sur le devant, à terre, un papier contient 
l'indication suivante : Franciscus Francia aurifex faciehat. 
Yoici ce que Vasari dit de cette peinture : « Voulant n'avoir 
rien à envier aux cités voisines , les Ferrarais résolurent 
d'orner leur cathédrale d'une œuvre de Francia et lui com- 
mandèrent un ta])leau, où il fit un grand nombre de figures et 
qui fut appelé le Tableau de tous les saints (1). » 

Le sujet traité par le Guerchin (au bout du bras droit de la 
croix) est le Martyre de saint Laurent, aux côtés duquel on voit 
le Saint Pierre et le Saint Paul de Garofalo dont il a été déjà 
question. Le jeune saint, très pâle, a une expression fort tou- 
chante. Il semble demander au ciel le courage nécessaire pour 
supporter la douleur qui le torture. Il n'y a rien de banal ni 
de conventionnel dans cette figure, très supérieure à toutes 
celles qui l'entourent (2). Le tableau dont nous parlons fut 
commandé à Guerchin en 1G29 par le cardinal Lorenzo Ma- 
galotti, évêque de Ferrare. 

Au-dessous de ce tableau se trouvent les restes de la Bien- 
heureuse Lucie Broccadelli de Narni, née le 3 décembre I470, 

(i) Vasahi, t. III, p. 542. — Crowk et Cavalcaselle, t. V, p. 604-605. — 
Alinari a photographié ce tableau ^n" 10713, piccoln). 

(2) Un autre tableau du Guerchin, non moins intéressani, se trouve clans 
l'église de Santa Maria délia Pieta de Teatini, où il orne l'autel du bras «jauche 
de la croix. Ce tableau (photographié par Alinari, n° 10717, piccola, et habile- 
ment restauré par M. F'ilippo Fiscali) représente la Purification de la Vierge. 
Vue de profil à droite, la Vierge, très jeune, la tète enveloppée d'un voile, tient 
entre ses bras l'Enfant Jésus et a un genou sur la marche d'un autel. Derrière 
elle se trouvent saint Joseph debout et une jeune femme. La tète de celle-ci se 
détache sur le ciel, que laisse voir une majestueuse arcade. A droite est assis Si- 
méon, vieillard à longue barbe, (jui ouvre les bras pour accueillir Jésus. Au second 
plan, on remaïque deux beaux jeunes gens, dont l'un tient un flambeau dans 
lequel est un cierge allumé. Au-dessus, un grand rideau rouj;e est soutenu par 
deux petits anges nus, très beaux aussi (l'un est vu de côté, l'autre de face), qui 
volent avec aisance. C'est un très bon tableau, d'un coloris discret, où le Guer- 
chin sort de sa banalité ordinaire. Ce peintre, né à Cento en 1590, mourut en 
1666. — Dans l'Église des Stigmates de saint François, on voit également (au- 
dessus du maitre-autel) une (luvre distinguée du même artiste : elle représente 
un saint François. 



300 l'art FERRAllAIS. 

morte le 15 novembre 1544. Après avoir perdu son mari, 
Lucie prit l'habit du tiers Ordre de Saint-Dominique. Elle vécut 
quelque temps à Rome, puis se transporta à Viterbe, où les 
stigmates du Christ s'imprimèrent sur son corps, comme ils 
s'étaient imprimés sur celui de saint François d'Assise. Sa 
réputation de sainteté parvint jusqu'à Ferrare, et Hercule P' 
voulut qu'elle y fondât un monastère. Les habitants de Yiterbe 
ne consentant pas à la laisser partir, les émissaires du duc 
eurent recours à un stratagème et la firent sortir en la cachant 
dans un panier. Elle avait alors vingt-trois ans. Hercule I"alla 
solennellement à sa rencontre le 6 mai 1499 et ordonna de 
construire pour elle et ses futures compagnes le monastère de 
Sainte-Catherine de Sienne , qui fut consacré par Méliaduse 
d'Esté, évêque de Comacchio. Les visions de Lucie eurent un 
grand retentissement, et ses contemporains lui reconnurent le 
don de prophétie. Pendant le séjour à Ferrare des personnages 
convoqués aux fêtes qui eurent lieu à l'occasion du mariage 
d'Alphonse d'Esté avec Lucrèce Borgia, le duc Hercule mena 
ses hôtes au couvent de Sainte-Catherine de Sienne pour leur 
montrer les stigmates de Sœur Lucie (vendredi 4 février 1502), 
et l'ambassadeur de France, MgrRocca Berti, emporta comme 
souvenir quelques linges imprégnés du sang de la sainte reli- 
gieuse (1). C'est en l'honneur de Lucie de Narni quEttore di 
Antonio Bonacossi décora une loggietla dans le couvent qu'elle 
habitait. Le peintre nommé Nicolas de Pise, dont nous avons 
déjà parlé, exécuta pour elle un tableau où il introduisit Her- 
cule P% qui lui avaitcommandé cette peinture. En 1502 sortit de 
l'atelier àe Fraiicesco Maineri da Parma une tête de saint Jean- 
Baptiste, qui fut donnée à la pieuse Sœur. On voit que Lucie 
de Narni unissait à la ferveur religieuse le goût des arts. 

A l'intérieur de la cathédrale, plusieurs sculptures méritent 
d'attirer l'attention. 

Dans la première chapelle à gauche, un Bapiisti-re de forme 

(1) Fnizzi, Memorie per la stotia di Ferrara. t. IV, p. 193-195. — Ponsi 
DoMESiCANO, Vita délia B. Lucia da Narni. Roma, 1711, in-4'\ — Bousetti, 
Hist. Cfymn. /en-., t. I, p. 197 — Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 52. 



LIVRE DEUXIEME. 301 

octogone est un des spécimens de la sculpture à Ferrare vers 
Tan 1000 ;i). 

Du onzième siècle, les cinq statues de bronze qui ornent 
lautel placé dans le bras droit de la croix en face de la nef de 
droite nous font passer au quinzième (2). Elles représentent 
le Christ en croix, la sainte Vierge, saint Jean l'Évangéliste, 
saint Georges et saint Maurelio. Le Christ, la Vierge et saint 
Jean eurent pour auteurs Nicolo Baroncelli et son fils Gio- 
vanni (1450-1453). Giovanni et son beau-frère, Domenico 
Paris, de Padoue, exécutèrent, de 1453 à 146G, les figures de 
saint Georges et de saint Maurelio (3). 

Sans quitter les bras de la croix, on voit dans des niches les 
bustes en terre cuite des Apôtres, raodele's vers 1524 par Alfonso 
Ciitadella, dit Alfonso Lombardi (4). Le nom seul de Lombardi 
excite lintérèt, car cet artiste renommé était doué d'un réel 
talent ; mais on ne peut oublier que Fart était entré déjà dans 
une voie qui menait à la décadence. 

Parmi les œuvres d'art que possède la cathédrale de Ferrare, 
les stalles sculptées et enrichies de marqueteries qui garnissent 
le chœur ne sont pas les moins attachantes. Commencées en 
1502, elles furent terminées en 1525. Divers artistes y travail- 
lèrent. Il n'est donc pas étonnant que tout n'y soit pas égale- 
ment remarquable. Mais les détails exquis y sont assez nom- 
breux pour captiver longtemps l'attention. Quoique exécuté 
de 1531 à 1534, le trône épiscopal lui-même est charmant et 
d'une exécution qui fait grand honneur à Lodovico de Brescia 
et à Luclîino (5). 

Dans la tribune, derrière le maitre-autel, se trouvait autre- 
fois le tombeau du pape Urbain III (Umberto Grivelli de Milan). 
Le sarcophage datait seulement de 1305 ; et c est en 1458 qu'il 

(1) L.-ÎN. CiTTADELLA, Nothie relative a Ferrara, t. I, p. 50. — Dans le 
ch. H du liv. III, nous donnerons quelques détails sur le haptistère. 

2) Voyez la lettre de l'abbé Giuseppe Anlonelli, bililiolliécaire de Ferrare, à 
Miclielanfielo Gualaiidi, lettre insérée dans les Memorie oriç/inali ital. di bclle- 
arti. Hologna, 1843, n" 121. 

(3) jNous reviendrons sur ces statues dans le rli. i du liv. III. 

(4) Voyez danslecli. i du liv. III la description et l'appréciation de ces bustes. 

(5) Voyez le ch. ii du liv. III. 



302 I/AlkT FEU 1'. AU Aïs. 

liit place'' sur quatre colonues de marbre rouge, exécutées par 
le Florentin Paolo di Lucca et son cousin Meo di Checco, à 
répocnie de Borso. Élu à Vérone, où était mort son prédéces- 
seur, Urbain III, qui ne put entrer à Rome, régna du I" dé- 
cembre 1185 au ±0 octobre 1187. Il mourut à Ferrare du 
coup que lui porta la prise de Jérusalem par Saladin, se sou- 
venant que sous un pape du même nom que lui (Urbain II), la 
ville sainte avait été arrachée aux musulmans. Dans Finscrip- 
tion en lettres d'or qui fut gravée sur son tombeau (1), on avait 
confondu Fépoque de son avènement avec celle de sa mort : 
cette erreur s'explique par le long espace de temps qui s'écoula 
entre le décès du Souverain Pontife et la mise de l'inscription 
sur le monument en 1460. Le tombeau d'Urbain III fut détruit 
quand on renouvela l'église au dix-huitième siècle, et les 
colonnes qui supportaient le sarcophage servirent à orner 
l'autel dédié à saint Vincent et à sainte Marguerite. Quant à 
la plaque de marbre contenant l'inscription, elle a été encas- 
trée dans le mur de la tribune (2). 

On ne doit pas sortir du chœur sans avoir parcouru quel- 
ques-uns des missels et des psautiers, ornés de fort belles 
miniatures (3) . Ces libri corali, qui contiennent les offices de 
toute l'année, sont au nombre de vingt-deux. 

Quand on se trouve à Ferrare pendant les neuf jours qui 
suivent la fête de saint Georges, fête célébrée le 2\ avril, on 
a loccasion d admirer, dans des armoires vitrées, le long des 
parois intérieures du chœur, des objets d'orfèvrerie ordinaire- 
ment invisibles au public. Voici ceux qui nous ont paru le 
plus intéressants : Bras de saint Georges, soutenu par un 
motif d'architecture (1388). Il a été refait partiellement en 
1499 par maître Zeniignan de Bozon et maître Francesco. — 
Bras de saint Maurelio en argent doré et émaillé , œuvre de 

\\) Cette inscription a été reproduite par Fnizzi dans ses Meinorie per la storin 
(UFcnara, t. II, p. 28.3. 

2^ Fiiizzi, Minnorie per la stoiiu di Fenaia, t. II, p. 281-283. — L.-N. Cn- 
TADELLA, Sotizie relative a Ferrara, t. I, p. 55-56. 

(3) Voyez l intéressante étude que leur a consacrée Mj;r Giuseppe AntoncUi. 
Nous les examinerons en parlant de la Miiiialurc a Ferrare ^liv. IV, cli. il). 



LIVllE DEUXIEME. 303 

maître Simone di Giaconio di Alemagna. Il coûta trois cent 
cinquante-six Lue et quatre soldi. Commencé en 1455, il fut 
achevé le 7 février 14-56. C'est Vincenzo de' Lardi, massier de 
la fabrique, qui le commanda. — Coffre en argent doré, ser- 
vant à garder l'hostie consacrée. Le pied, ciselé et garni de 
pierres précieuses, est orné de quelques petites têtes émail- 
lées. Les statuettes du Christ, de la Vierge et de saint Jean 
complètent la décoration de ce coffret. — Croix en cristal sur 
un pied doré. Elle fut exécutée entre 1432 et 1437 par maître 
Cabrino de Crémone, qui travaillait à Ferrare. — Bustes 
d'apôtres. — San Giovanni, archevêque de Ravennc, belle et 
ascétique figure. — Reliquaire en ivoire ayant la forme d'un 
coffret et orné de figures. — Reliquaires en argent et en cristal 
avec des pierres précieuses, des nielles, des émaux. — Bustes 
de saint Georges et de saint IMaurelio. — Paix exécutée au 
seizième siècle. 

Au nombre des richesses de la cathédrale figurent également 
huit rjrandes tapisseries dont, chaque année, on décore les côtés 
de la grande nef depuis le 24 avril jusqu'au 7 mai, entre les 
deux fêtes de saint Georges et de saint Maurelio. Le Chapitre 
les commanda le 15 octobre 1550 au Flamand Giovanni Kar- 
cher , établi à Ferrare (1). Elles furent terminées en 1553. 
Nous en reparlerons avec détail en nous occupant de Garofalo 
et en traitant de la tapisserie (2). 

A la cathédrale se rattachent des souvenirs multiples. Com- 
bien d'imposantes cérémonies y ont eu lieu pour célébrer les 
mariages et les funérailles des princes et des grands person- 
nages de Ferrare, pour fêter l'avènement de chaque souve- 
rain, pour faire honneur aux rois, aux empereurs, aux papes 
venus dans la ville! En 1177, Alexandre 111, avant de se 

1^1) Avant l'époque trilei('ulc II, la talliûdrale s'ôtail à plusieurs reprises 
procuré des tapisseries. En 1466, un évètjue de Ferrare s'était adressé à Juhaniu-s 
de Francia pour avoir des dosscrets. Un autre évccpic, en 1494, avait acheté à 
Venise quatre pièces représentant des verdures. 

(2) Gliaque pièce, avec la hordure, mesure 44 Ijrasses 54. D'après les calculs 
de L.-N. Gittadella, l'ensein'jle coûta 962 ccus 42, somme équivalant à 
5,12;) fr. 074. [Sotizie relcttlue a Ferrani, t. II, p. 165, note 2.) 



304 L'Al'.T FEUllAUAIS. 

rendre à Venise où il allait traiter avec Frédéric Barberousse 
vaincu par la ligue lombarde, consacra le maître-autel de la 
cathédrale. Grégoire YIII y fut donné comme successeur à 
Urbain III en 1187 par vingt-six cardinaux et y fut consa- 
cré (1). Innocent IV y prêcha en revenant du concile de 
Lyon (1251). On y ouvrit le concile œcuménique convoqué 
par Eugène IV (1438) et transporté bientôt à Florence (2). 
Enfin, Pie II, Paul III, Clément VIII, Pie VI et Pie IX y ont 
célébré la messe. Pendant le séjour que Clément VIII fit à 
Ferrare, on y admira des tapisseries que le Pape avait appor- 
tées de Rome : elles avaient été exécutées d'après les cartons 
de Raphaël et représentaient des traits de la vie de saint Pierre 
et de saint Paul. 

De curieux spectacles y furent organisés jadis, notamment 
en 1503. On représenta la Crèche avec les Mages (6 janvier), 
et l'Annonciation (25 mars). Le dimanche des Rameaux, le 
spectacle fut plus solennel encore : au-dessus des maisons 
disposées devant le maître-autel, le ciel s'ouvrit tout à coup, 
et les musiciens d'Hercule F", déguisés en anges, figurèrent 
les concerts du paradis, en présence du duc et de nombreux 
gentilshommes. Cette représentation coûta quinze cents ducats. 
Enfin, le vendredi saint, toute la cour assista à la Passion : un 
ange, descendant du ciel, s'abaissa vers Jésus pour lui présen- 
ter le calice dans le jardin des Oliviers, et l'on vit sortir des 
limbes, en célébrant les louanges de Dieu, les habitants de ce 
séjour, qui n'étaient autres que les chanteurs du prince (3). 

Ce goût pour tout ce qui frappe les yeux se manifestait 



(1) Grégoire VIII (All3erto ili Mora, de Béncvent) mourut à Pise le 17 décem- 
bre 1187, au moment où il cherchait à réconcilier cette ville avec Gènes, atin de 
tourner les forces de ces deux républiques contre les musulmans, devenus réceui- 
iiient maîtres de Jérusalem. Il fut enseveli dans la cathédrale de Pise. (Gregorci- 
vics, Geschichte der Stadt Rom, t. IV, p. 573, et Les tombeaux des Papes^ p. 110. 

(2) Les séances furent inaugurées par un discours du célèbre Bessarion. 

(3) Les simples particuliers organisaient chez eux des représentations du même 
genre. Ainsi, en 1510, on prépara pendant la semaine sainte, dans le palais 
donné par Hercule I" à Giulio Tassoni (aujourd'hui palais Pareschi\ « un appa- 
reil en forme de sépulcre où fut mise la croix du Christ » . — L.->i. Gittadei.la, 
j\otizic teliitive a Fcririni, t. I, p. 378. 



LIVRE DEUXIEME. 305 

jusque dans certaines processions, où les hommes et les femmes 
s'accoutraient de façon à figurer non seulement les anges et 
les saints, mais la Vierge et Dieu même, sans compter les 
démons. A l'année 1 440, les livres de la sacristie mentionnent 
les dépenses faites pour préparer des ailes. Il est probable 
qu'à Ferrare, dans la ville habitée par le duc, on ne sera pas 
resté au-dessous de Modène, ville appartenant aussi au duc de 
Ferrare. Or, le chroniqueur Lancellotti raconte qu'en 1500 on 
fit à Modène, pendant neuf jours, des processions pour préve- 
nir la descente des Turcs en Italie, et que ces processions 
comprenaient des prophètes, des anges. Dieu le Père, trois ânes 
chargés de vivres, un géant, un ours, les Mages, la Vierge et 
l'Enfant Jésus, deux diables, les Vertus, l'Envie traînée par un 
démon, des démons enchaînés et traînés par saint Bernard et 
par saint Paul, un Christ mort, les apôtres, des moines, des reli- 
gieuses, saint Dominique, saint François, saint Sébastien, saint 
Michel, Jésus-Christ, la Vierge morte au milieu des apôtres (I). 
Dans les temps anciens, avant que la cathédrale possédât les 
huit grandes tapisseries dont elle est fière, on se servait, pour 
décorer la nef dans les occasions solennelles, de fleurs et de 
feuillages disposés en guirlandes {"2). Le jour de la fête de 
saint Georges et à Pâques, on avait recours à ce genre d'orne- 
mentation combiné avec des toiles sur lesquelles étaient peints 
des sujets empruntés à l'Écriture sainte. Michèle Ongaro fut un 
des artistes qui consacrèrent leurs pinceaux à des peintures 
de ce genre (1453, 1459). Lorsque Ludovic le More, marié à 
Béatrix d'Esté, vint à Ferrare en 1193 et qu'il entra dans la 
cathédrale, deux petits enfants, transformés en anges et placés 
sur une architrave, répandirent aux pieds du duc de Milan et 
des personnages qui l'accompagnaient une pluie de roses, de 
thym et d'autres plantes odoriférantes. Parmi les objets 
rehaussant d'ordinaire l'éclat des grandes cérémonies, se trou- 
vait un grand tapis en poils de chameau fait à Erzeroum. 

(1} L.-i\. CiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara, t. T, p. 377. 
(2) C'est au bord de la mer, peut-être à Mesola, qu'on allait couper des 
l)ranches de chêne vert. 

I- 20 



306 L'AllT FEUUAIIAIS. 

Ouaut aux vèteinents sacrés, ils étaient couverts de broderies 
et de pierres précieuses ; parfois même on y voyait des figures 
de saints. Le peintre Antonio da Venezia et le sculpteur Gio- 
vanni Baroncelli livrèrent des dessins pour la chape portée par 
l'évéque quand l'empereur Frédéric III conféra la dignité 
ducale à Borso : sur cette chape brillaient mille cinquante 
perles (1). 



ÉGLISE DE SAINT-ANTOINE, aljbé in Polesine. 

Cette église fut fondée par la Bienheureuse Béatrice II 
d'Esté (2). 

Fille aînée d'Azzo Novello et de Giovanna, première femme 
de celui-ci, Béatrice naquit probablement entre 1222 et 1231, 
non à Ferrare où dominait alors Salinguerra II, rival d'Azzo 
Novello, mais dans les États héréditaires de la maison d'Esté. 
C'est cependant à Ferrare qu'elle passa presque toute sa vie 
et qu'elle mourut. On ne sait pas ce qui la détermina à em- 
brasser la vie religieuse. Peut-être y fut-elle poussée par 
l'exemple de sa tante Béatrice de Gemola. Peut-être sa réso- 
lution eut-elle pour cause le chagrin qu'elle éprouva, dit-on, 
en apprenant que Galasso Manfredi, au moment où elle allait 
l'épouser, avait été tué dans une escarmouche. Ce fut le 
2G juin 1251 que, en présence de l'évéque de Ferrare et des 
personnages les plus marquants de la société civile et ecclé- 
siastique, elle entra en religion. Elle reçut alors de l'évéque et 

(1) On peul lire, dans les Notizie relative a Ferra/a de L.-ÏN. Gittadella ^t. I, 
p. 73-77, et t. II, |). i56-158\ les noms de plusieurs lirodeurs du quinzième et 
du seizième siècle. Parmi ces Ijroden.rs, il y en a de Crémone, de Milan, de Man- 
touc. — Voyez aussi A. Vkntit.i, / prliiuirdi ciel rinasciniento ariistico a Fcr- 
rnrn, p. 36-37; Vente n Feirara nel periodo di Borso d'E.ite, p. 744-745; Rcla- 
zioni artistiche tra le corti di Milano e Ferraia nel secolo XV, p. 252. 

(2) Il y eut dans la famille d'Esté deux Béatrice qui furent proclamées Bien- 
heureuses. La première, tille d' Vzzolino et de Sofia, naquit vers 1191 et mourut le 
10 mai 1226, après avoir fondé sur le territoiie de Padone le monastère de Saini- 
.Tean-I5aptiste di Monte di Gemola, qui fut plus tard transféré à Badoue. (Frizzi, 
Mon. per In storia di Fcrniru, t. III, p. 71.) 



LIVRE DEUXIEME. 307 

des chanoines l'église de San Stefano délia Rotta, située à Fuo- 
comorto dans le voisinage de Ferrare, avec les terres qui en 
dépendaient, sous la condition de donner chaque année à la 
cathédrale une livre de la meilleure cire le jour de saint 
Georges. A Medelana de Padoue, la seule compagne qu'elle 
eut d'abord, s'adjoignirent bientôt d'autres Sœurs. Dès 1256, 
les religieuses étaient assez nombreuses pour se trouver à 
l'étroit dans l'habitation qu'elles occupaient auprès de San 
Stefano délia Rotta : elles achetèrent aux ermites de Saint- 
Augustin, auxquels on accorda l'église de Saint- André comme 
compensation, l'église de Saint-Antoine, située dans l'île ou 
Polésine de Saint-Antoine (1). Béatrice fit commencer aussitôt 
par l'architecte maest7-o Tigrùio la construction d'un couvent, 
qui n'était pas encore terminé en 1268, car un bref de Clé- 
ment IV, sur lequel on lit cette date, autorise à démolir les 
bâtiments attenant à San Stefano délia Rotta et à en utiliser 
les débris dans le nouvel édifice. La fille d'Azzo Novello ne le 
vit pas achevé. Elle mourut vers 1262 dans une installation 
provisoire. A la suite d'un échange de lettres avec Alexan- 
dre IV, elle avait adopté la règle de Saint-Benoît (1257). Si 
elle employa plus d'une fois son crédit au profit du monastère 
dont elle fut la fondatrice, elle ne voulut jamais accepter le 
titre d'abbesse, tant son humilité était profonde. Regardée 
comme une sainte, elle fut peu après sa mort honorée d'un 
culte qu'approuva en 1774 un décret de la congrégation des 
rites, et on lui attribua d'éclatants miracles. Sa fête se célèbre 
le 19 janvier (2). 



(1) La branche du Pô où se trouvait cette île fut coiiipiisc plus tard dans la 
ville. De Itonne heure, rette hrani-hc fut envahie par le limon du fleuve; on dut 
en creuser le lit en 1324, mais sous îNicolas III elle était de nouveau ohstruée et 
l'on y marchait à pied sec; elle prit alois le nom de rue délia Ghiaia, et en i'*Oi 
on commença à élever des constructions sur ses bords. En 1451, l'ile fut annexée 
à la ville et ceinte de nmrailles du côté méridional, travail confié à Pietrobacno 
Brasavola, puis à Benvcnuto dagli Orclini et à Cristnforo ilclla Caritulorci . 
(Fnizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 10. ) 

(2) Frizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. III, p. 108-185. — L'aiihé 
Girolamo Baruffaldi (arrière-neveu de l'archiprètre Girolamo iJaruffaldi), Vitit 
ddia B. Béatrice II d'Esté. Ferrara, 1777. 



308 L'AllT FERRARAIS. 

Au monastère annexé à l'église de Saint-Antoine se rattache 
le souvenir de plusieurs papes. Jean XXIII y séjourna en 
1414. Quand Eugène IV, en 1438, se rendit à Ferrare pour 
assister au concile qu'il y avait convoqué, il s'arrêta trois 
jours dans le même couvent, situé à cette époque en dehors de 
la ville, avant de faire son entrée solennelle à travers les rues de 
la capitale. Pie II, en 1459, fut également l'hôte des religieuses. 

Le fond de l'église est divisé en trois chapelles séparées 
par des pilastres sur lesquels sont peints à fresque saint Pla- 
cide et saint Benoît. 

Dans une chapelle à droite du chœur se trouve une fresque 
due à Antonio Alherti. Elle représente en demi-figure la Vierge 
allaitant l'Enfant Jésus et ayant à ses côtés saint Benoît et 
saint Sébastien, un troisième saint et un ange avec des ba- 
lances. La date est attestée par l'inscription suivante : " Hoc 
opiis fecit fieri soror Agnetis de Foutana, MCCCCXXXiii. » 

Dans le chœur, dont le plafond est orné d'arabesques rap- 
pelant celles des Loges Vaticanes, on voit à gauche des pein- 
tures du quinzième siècle, dont il est difficile de préciser 
l'auteur; sur la muraille, on lit cette inscription : « Hoc opus 
fecit Jieri soror snnctis Fontana, . ..CCCCXXXii. » 

Les fresques très intéressantes qui décorent la chapelle à la 
gauche du chœur représentent divers actes de saint Benoit et 
plusieurs faits concernant le monastère. Elles sont assez bien 
conservées; quelques parties, cependant, ont été fort endom- 
magées par l'établissement, le long d'une des murailles, d'un 
escalier qui conduit au couvent. En considérant les particula- 
rités de stvle, la finesse du travail et le fondu des couleurs, on 
serait tenté d'attribuer ces peintures à Domenico Panetti; mais 
les contours très arrêtés des têtes et les auréoles d'or en relief 
avec des cannelures paraissent indiquer une origine plus an- 
cienne. Telle est l'appréciation de L.-N. Cittadella. Nous nous 
bornons à l'énoncer sans émettre une opinion personnelle, car 
nous n'avons pu pénétrer dans l'église de Saint-Antoine, rigou- 
reusement fermée aux visiteurs qui ne se présentent point 
avec une autorisation de l'archevêque. 



LIVRE DEUXIEME. 309 

Le chœur ne possède pas que des peintures ; on y remarque 
aussi soixante-huit stalles du quinzième siècle que l'on pour- 
rait attribuer sans invraisemblance à Pietro dalle Lanze. Sur 
quelques-uns des dossiers on distingue des traces de marquete- 
ries analogues à celles que présente le chœur de la cathé- 
drale (1). 

Un Mortorio, ou Mise au tombeau, qui se trouvait jadis dans 
la cathédrale, fait aussi partie des œuvres d'art qui sont à signa- 
ler dans l'église de Saint-Antoine. Les figures en terre cuite 
dont se compose ce Mortorio furent exécutées ,par le Ferrarai? 
Lodovico Castellajii, sculpteur appartenant à la seconde moitié 
du quinzième siècle (2). 

Il faut noter également un crucifix en bois, très bien conservé, 
quoique noirci par le temps, qui fait penser à la manière de 
Nicole Baroncelli. Ce crucifix, placé sur une architrave en bois 
qu'un artiste appartenant à l'école de Dosso a décorée d'ara- 
besques, indique chez l'auteur l'étude sérieuse de l'anatomie 
et d'heureux efforts pour traduire le sentiment religieux (3). 

A l'église de Saint-Antoine appartenaient jadis de magni- 
fiques orgues avec des boiseries sculptées rappelant le cadre 
du grand tableau de Dosso dans la Pinacothèque, cadre exé- 
cuté d'après le dessin de Dosso lui-même. Ces orgues, faites 
par le Ferrarais Giovanni de Cipro en 1531, furent vendues à 
la confrérie del Suffragio, et c'est dans l'église del Suffragio 
qu'on les voit encore aujourd'hui (4). 

A l'intérieur du couvent, on remarque une grande salle 
ornée de peintures par l'artiste inconnu, imitateur assez faible 
de CosimoTura, auquel sont dus en grande partie les compar- 
timents de juin et de juillet au palais de Schifanoia. Dans la 
frise, on voit des médaillons de saints et de saintes entourés de 
festons, tandis que le plafond nous montre, ici sainte Scholas- 
tique abritant sous son manteau les religieuses de son Ordre, 

(1) Voyez le ch. ii du livre III. 

(2) Voyez le cli. i du livre III. 

(3) G. ScuTELLARi, Il covo délia chiesa di S. Antonif in l'olcsine, dans V Arte 
e storia du 10 mars 1889. 

(4) Arte e storia du 30 avril 1889, p. 93. 



310 T/AUT FERUARAIS. 

là Dieu le Père et la Vierge sur un trône avec l'Enfant Jésus (1). 

Dans la chambre dite caméra délie Ova, le même peintre a 
représenté encore au plafond Dieu le Père avec de grands 
yeux écarquillés (2), 

Enfin, dans le dortoir du couvent, on voit des demi-figures de 
saints qui se mêlent aux ornements d'une frise. Ces peintures 
semblent avoir pour auteur Tommaso da Carpi, père de Giro- 
lamo : elles ne sont pas sans analogie avec les demi-figures 
qui décorent les petites nefs dans l'église de Saint-François. 



ÉGLISE DE SAN ROMANO (3). 

Cette église, située en face du côté droit de la cathédrale 
et maintenant fermée, existait avant 997, mais elle a été 
bien des fois modifiée (4). Sa physionomie actuelle, malgré 
quelques altérations, rappelle par sa simplicité les premiers 
temps de la Renaissance. A l'église est annexé un cloître dont 
les arcades en plein cintre sont soutenues par des colonnes 
basses et irrégulières; dans les chapiteaux, on reconnaît le 
style lombard ; quelques-uns d'entre eux sont bizarrement 
sculptés. Les pierres des arcades sont taillées avec tant de jus- 
tesse qu'elles se joignent sans ciment. 

ÉGLISE DE SAINT-ANDRÉ. 



La façade de cette église est gothique et date de 1438. A 
l'intérieur, c'est le style de la Renaissance qui a été adopté. Un 

(1) Ad. Venti-ri, Varie ferraiese nel pciiodo d'Eicole I d'Esté, p. 70. 

(2) Ibid. 

(3) Baruffaldi, Vite, etc., t. I, p. 2. — Bl'rckuardt, Der Cicérone, t. I, 
p. 207 k. 

(4) Elle a été transformée en magasin de ferraille. Le propriétaire, M. Vincenzo 
Brandi, entreprend de rendre à l'existence des fresques dont on a découvert les 
traces. (Aite e storia du 30 avril 1894, n" 8.) 



LIVIIE DEUXIEME. 311 

toit plat a])rite la nef principale, dont les arcades grandioses 
sont soutenues par des piliers. Dans les nefs latérales, on 
remarque des voûtes d'arête. 

L'église de Saint-André n'est plus à présent qu'un magasin 
rempli de fourgons et de canons; on n'y peut pénétrer qu'avec 
une permission des autorités militaires. Quant au monastère, 
il a été démoli. 

Si l'église de Saint-André a été dépouillée de ses importants 
tableaux au profit de la Pinacothèque, elle conserve encore 
quelques restes de son ornementation d'autrefois. On y voit 
toujours, en fort mauvais état, il est vrai, des stalles ornées de 
marqueteries, des fresques délabrées dont un imitateur de 
Giotto décora les deux chapelles à gauche du chœur, et d'au- 
tres fresques, réellement intéressantes, quoique très dété- 
riorées, qu'un artiste appartenant à la fin du quatorzième 
siècle ou à la première moitié du quinzième a exécutées sur 
la muraille d'entrée qui fait face à la petite nef et à la nef 
principale. On distingue dans ces dernières peintures non 
seulement des saints et des prophètes, mais des philosophes et 
des figures allégoriques dont la signification n'est pas facile à 
démêler. Ici, une belle jeune femme joue du luth : elle est 
assise, se penche et regarde en l'air, dans une attitude très 
originale. Là, un ange aux ailes déployées, vêtu d une robe 
rouge, avec un manteau jaune sur ses genoux, nous montre 
un papier; ses traits sont nobles et purs, et sa phvsionomie a 
de la vivacité. Ailleurs apparaît un moine assis, portant par- 
dessus son costume noir une chape vert et jaune, ornée de 
dessins; une espèce de bonnet d'évêque est posé sur sa tête. 
Saint Christophe et saint Sébastien attirent aussi l'attention. 
Ils sont d'une époque plus avancée; le coloris y a moins de 
charme et plus de puissance. L.-N. Cittadella incline à croire 
que Cosimo Tura ou quelqu'un de ses élèves en est peut-être 
l'auteur (1). 

D'après une tradition dont rien ne permet de vérifier l'exac- 

(1) Guida di Feriara, p. 80. 



312 L'ART FERRARAIS. 

titiule, Giotto et Piero délia Francesca auraient travaillé dans 
ré{]lise de Saint-André. 



ÉGLISE DE SANTA MARIA IN VADO (1), 



Cette vaste église, dont la façade renouvelée a perdu sa 
physionomie primitive (2), est, à l'intérieur, une des plus 
belles de Ferrare (3). Le célèbre peintre Ercole Grandi, fils de 
Giulio Cesare, en livra les plans, que mirent à exécution, à 
partir du mois d'octobre 1495, Biagio Rossetti comme « ingé- 
nieur-directeur » , et Bartolomvieo Tt^istano comme archi- 
tecte (4), tandis que le travail des marbres [lavori di marmo 
all'antica) était confié k Antonio Campi, fils de Gregorio Campi. 
Elle doit son nom à un gué du Pô (vado), près duquel s'élevait 
une petite église (5) qu'elle a remplacée. Sa forme est celle 
d'une croix latine. Des colonnes de marbre reposant sur des 
piédestaux soutiennent des arcades élégantes et hardies. 

B on o ni [né en 1569, mort en 1632) a prodigué ses banales 



(1) L.-'S. CiTTADELLA, Notizic relative a Ferrara, t. I, p. 30; t. II, p. 340, et 
Guida pel forestière in Ferrara, 1873, p. 88. — Burckhardt, Der Cicérone, t.I, 
p. 208 e. — Frizzi, Memorie per la storia di Ferrara, t. II, p. 250, et t. IV, 
p. i77. 

(2) La porte principale, avec les marbres ornementés qui l'encadrent, fut faite 
en 1556 aux frais des héritiers du comte Alfonsino Trotti. (L.-N. Cittadella, 
Notizic relative a Ferrara, t. I, p. 30.) 

(3) C'est à l'Annonciation qu'elle fut consacrée. 

(4) Dans le contrat passé en 1494 entre les chanoines réguliers de Saint- 
Augustin et Biagio Rossetti, « olim Muradore et al présente Inzigniero de lo III. 
N. S. " , il fut stipulé que Rossetti se chargerait de solder toutes les dépenses et 
r|u'il serait assisté pour la construction par Bartolomeo Tristano. (G. Campori, 
Gli arcliitctti e gl' ingegneri civili c militari degli Estensi dal secolo XIII al 
XVI, p. 46.) Bartolomeo Tristano acheva Santa Maria in Vado après la mort de 
Biagio Rossetti, arrivée en 1516. 

(5) Cette petite église servit à l'origine de succursale à Saint-Georges au delà du 
Pô, quand Saint-Georges était la cathédrale de Ferrare. Elle jouissait, avec la 
cathédrale, du privilège exclusif d'avoir un baptistère, et tous ceux qui y rece- 
vaient le baptême passaient pour être à tout jamais préservés de l'épilepsie. 
(Frizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. II, p. 249.) 



LIVRE DEUXIÈME. 313 

peintures dans l'église de Santa Maria in Vado. Nous nous 
bornerons à les indiquer sans les décrire en détail. 

Au milieu de la voûte, les élus forment un cercle autour de 
la Trinité, figurée par trois globes de lumière distincts, qui ne 
forment cependant qu'un seul corps lumineux (1). Un peu 
plus loin, toujours au plafond, la Visitation indique chez l'au- 
teur l'entente de la perspective. Parmi les quatorze demi- 
figures de saints peintes entre les arcades de la grande nef (2), 
il faut remarquer, à droite, celles du pape Gélase et du car- 
dinal San Guarino : le premier n'est autre que l'abbé du monas- 
tère, Gregorio Fanti, qui commanda à Bononi toutes les 
peintures de Santa Maria in Yado, et le second nous apparaît 
sous les traits de Battista Guarino, auteur du Pastor Jido. Au 
plafond de la nef transversale, trois tableaux représentent le 
prêtre incrédule entre les mains duquel le sang jaillit d une 
hostie en 1171, l'archevêque de Ravenne accordant à ce 
prêtre l'absolution, le Père Éternel et Jésus-Christ couronnant 
la sainte Vierge. Dans la fresque de l'abside, les prophètes et 
les patriarches adorent le nom de Dieu écrit en lettres hé- 
braïques (3) . Le Repos en Egypte et Jésus discutant avec les doc- 
teurs garnissent l'espace compris entre les fenêtres du chœur (4). 
Aux murailles du chœur sont suspendus deux tableaux où Ion 
voit les Noces de Cana et un Mariage de la Vierge qui fut ter- 
miné par Alfonso Rivarola, ditle Chenda, élève de Bononi(5), 
Enfin, dans la sacristie, saint Augustin contemple l'enfant qui 
essaye de vider la mer en versant dans un creux l'eau qu'il 
puise à l'aide d'un coquillage. On rapporte que le Guerchin ne 
manquait pas, toutes les fois qu'il venait à Ferrare, de visiter 
l'église de Santa Maria in Yado, afin d'y contempler pendant 
des heures entières les peintures de Bononi, qui provoquaient 
en lui un entliousiasme toujours nouveau. 

(1) Karuffaldi, t. II, p. 141. 

(2) Elles ont été restaurées ou nièiue repeintes. 

(3) Baruffai.di, t. II, p. 139. — Selon L.-N. Cittadella, c'est la nieilleure 
œuvre de Bononi. [Guida pel forestière in Ferrnra, p. 91.) 

(4) Baruffaldi, t. II, p. 140. 

(5) Frizzi, t. V, p. 440-441. 



314 I,'Ar.T FEIUIAUAIS. 

Dans une chapelle conti^^uë au chœur, un tableau de Sebas- 
tiano Filï/jpi, dit le Baslianino , représente saint Jean conférant 
le baptême. 

Au bout du bras droit de la croix, la chapelle du Sang tnira- 
ciileux mérite une mention spéciale. Sa voûte en forme 
d'abside est celle que possédait, dans l'ancienne église, la 
principale chapelle, située, dit-on, à l'endroit où se trouve à 
présent le quatrième autel de la nef de droite. En 1171, elle 
s'imprégna du sang qui jaillit d'une hostie entre les mains du 
prieur Pietro, pris de doute sur le mystère eucharistique (1). 
Amato, évéque de Ferrare, et Gherardo, archevêque de Ra- 
venne, constatèrent le miracle, et dès lors les fidèles ne cessè- 
rent de vénérer les parois qui en gardaient la trace. En 1 40 4, 
le cardinal Giovanni Migliorato, neveu d'Innocent VII et ar- 
chevêque de Ravenne, encouragea ces pratiques en accordant 
des indulgences à quiconque visiterait pendant certaines so- 
lennités l'église de Santa Maria in Vado. Sous le règne d'Her- 
cule I", en 1504, l'ingénieur ducal Pi'e^ro 7?e/ifeuî<z/ transporta 
l'abside à la place qu'elle occupe aujourd'hui dans la chapelle 
que l'on construisait aux frais d'Armanno de' Nobili. Enfin, 
en 159-4, par ordre d'Alphonse I", l'architecte ferrarais 
Alessandro Balbi [1] fit un élégant /;?-o?mo5 en marbre, surmonté 
d'une loggia, à laquelle conduisent deux escaliers latéraux et 
d'où chacun peut voir de plus près la voûte qui fut parsemée de 
sang (3). Les œuvres d'art n'ont pas manqué à cette chapelle. 
On y admire encore un reliquaire en bois du seizième siècle, 
que décorent quatre figures de saints, et Garofalo a exécuté là 
des fresques, malheureusement très délabrées, dans lesquelles 
figurent des personnages de distinction appartenant peut-être 
à la famille ducale (A). 



(1) Fmzzi, Mem. pcr la storin >li Ferrara, t. II, p. 250-253. 

(2) Alessandro RalLi construisit aussi l'éjjlise île la .Madoiina ilcUa Oiara, à 
Reggio. 

i,3) Sardi, auteur d'une Histoire de Ferrare, mort en 1564, vit encore les traces 
de sang. 

{^) On remarque à gauche quatre tètes d'hommes assez belles. Aucune des 
figures de femmes qui étaient peintes à droite ne subsiste à présent. 



LIVRE DEUXIEME. 315 

Dans la sacristie, les regards s'arrêtent avec plaisir sur une 
fresque attribuée par les uns à Domenico Panetii, quoiqu'elle 
ne rappelle pas, selon nous, la manière de cet artiste (1), par 
Laderchi à Lorenzo Costa , que nous n'y reconnaissons pas 
davantage, parL.-N. Cittadellaà Gahynele Bonaccioli surnommé 
Gahrielletto (2), ce qui est peut-être plus vraisemblable. Elle 
représente la Vierge et l'Enfant Jésus traversant le ^il pen- 
dant la fuite en Egypte, ou plutôt une allégorie de l'Église 
naissante. Au milieu de cette fresque, dans une barque qui 
occupe toute la largeur de l'abside et dont la voile est tendue 
par le vent, Marie est assise avec son fils, qui bénit saint Pierre 
en lui confiant les clefs symboliques. Saint Pierre, à droite, 
tend une main pour les recevoir et rame de l'autre. A gauche 
sont debout deux anges : l'un d'eux rame aussi, tandis que 
son compagnon regarde le ciel. Si la Vierge et Jésus n'ont ni 
toute la beauté ni toute l'élévation désirables, si les anges ont 
le visage trop rond, la figure de saint Pierre, du moins, est 
admirable. Ses cheveux gris, déjà rares, frisent naturellement; 
il en est de même de sa courte barbe. Il a le teint animé par 
son rude labeur, qui ne l'empêche pas de songer aux vérités 
éternelles et à sa haute mission : son regard méditatif, rêveur, 
très religieux, trahit en effet des pensées d'un ordre surnatu- 
rel. Quelques nuages flottent dans le ciel bleu. 

A l'église de Santa Maria in Vado est annexé un joli cloitre, 
qui encadre un jardinet plein de fleurs. De là on aperçoit deux 
belles fenêtres appartenant à la petite église, aujourd'hui fer- 
mée, de San Girolamo : chacune de ces fenêtres se compose 
d'une colonne et de deux pilastres ornés d'arabesques. Dans 
le cloître, dont les arcades ont été murées, on remarque une 
porte avec deux pilastres cannelés. 

(1) Voyez plus loin (liv. IV, eh. i^^ les payes où il est question de l'.inetli. 

(2) En 1516, Bonaccioli abandonna aux chanoines de Sanla Maria in Vado, 
afin de payer une partie de te qu'il devait pour la maison que ceux-ci lui avaient 
louée, la somme {jajjnée par lui en dorant le nouvel orgue et en peignant la cha- 
pelle de la saciistie. Cittadella incline à conclure de là qu'il s'agissait de la 
fresque dont nous parlons. 



316 I/Ar>T FERT.ARAIS. 



EGLISE DE SAINT-JULIEN. 

Une église dédiée à saint Julien exista jusqu'en 1:278 à 
l'endroit occupé maintenant par le fossé qui entoure le Cas- 
tello. On la détruisit pour creuser ce fossé. Mais, en 1405, 
Galeotto Avogario, protocameî-lengo de Nicolas III, en fit con- 
struire ailleurs à ses frais une nouvelle, qui subsiste encore. 

Dans les Atti délia deputazione ferrarese di storia patria 
(vol. VII, fasc. II), M, Augusto Droghetti a consacré quelques 
pages à cet édifice gothique, dont l'extérieur a été habilement 
restauré en 1895. La porte, avec les feuillages qui lui servent 
d'ornements, avec les figures d'un ange et d'une Vierge qui la 
surmontent, attire tout d'abord l'attention. Les détails des 
encadrements qui accompagnent les fenêtres et ceux de la frise 
qui circule tout autour de l'église ne doivent pas non plus 
passer inaperçus. Mais ce qui frappe surtout, c'est un bas- 
relief placé sur la façade entre la porte et la fenêtre ronde. Il 
représente un épisode de la vie de saint Julien. En revenant 
chez lui après une absence de quelques jours, saint Julien 
entre dans sa chambre et trouve endormis dans son lit son 
père et sa mère, qui habitaient ordinairement un autre pays 
et à qui sa femme avait voulu donner la meilleure pièce 
de la maison. Une demi-obscurité l'empêche de les recon- 
naître, et, s'imaginant surprendre sa femme en flagrant délit 
d'adultère, il les perce de son épée (1). Dans le bas-relief, le 
meurtre n'est pas encore commis, mais le glaive est déjà tiré. 
Suivant une interprétation populaire à Ferrare, il faudrait 
voir ici, sous les dehors de saint Julien, l'ange s'apprètant à 
chasser Adam et Eve du paradis terrestre, symbolisé par leur 
lit. Ce bas-relief semble, d'après son style, être antérieur à la 
construction de l'église et appartenir à la fin du quatorzième 

(1) RiBADENEiRA, Les vies des saints, t. II, p. 318. Paris, Vives, 1864. — La 
fête (le saint Julien le Pauvre ou l'Hospitalier se célèbre le 12 février. 



LIVTIE DEUXIEME. 317 

siècle. Il y en a une gravure au trait à la fin de l'article de 
M. Droghetti. 



ÉGLISE DE SAINT-FRANÇOIS (1). 

Saint François d'Assise mourut en 1226 et fut canonisé 
par Grégoire IX en 1228. Ses religieux s'établirent de son 
vivant à Ferrare, où il dut venir les voir quand il visita les 
couvents de son Ordre, et où, dès 1232, une église portait son 
nom. 

A cette église on en substitua une plus importante dont les 
princes d'Esté jetèrent les fondements en 1341 et qui, en 
1344, était achevée ou près de l'être, car le marquis Nicolas I" 
fut enseveli dans la chapelle qu'il y avait fait construire. En 
1381, la tribune avait déjà besoin de réparations : Bartolino 
da Novara, l'auteur du Gastello, se chargea de les exécuter et 
donna même deux cents lire afin de contribuer à couvrir les 
dépenses, générosité que l'on récompensa en mettant sous son 
patronage la chapelle de Saint-Antoine. En 1393, il édifia une 
autre chapelle h ses frais, et il servit également d'architecte 
pour celle que le marquis Albert d'Esté fonda en l'honneur de 
saint Jacques (2). 

Une troisième transformation de l'église dédiée à saint 
François eut lieu par ordre du duc Hercule P", qui souhaitait 
l'édifice plus grand et plus beau. Il posa lui-même la première 
pierre en 1494 et consacra aux nouvelles constructions la 
dîme des condamnations et des confiscations prononcées dans 
tous ses États. L'architecte qu'il choisit ne fut ni Pietro Ben- 
venuti (mort en 1483), ni Giovanni Battista Benvenuti, frère 
de Pietro, comme on l'a prétendu, mais Biagio Rossetti , 



(i) L.-N. CiTTADELLA : 1° MoHorie (tel tempio fli S. Franccsco, 1867; 
2" Notizie relative a Fcrrara, t. I, p. 27. — BuncKiîAnoT, Dcr Cicérone, t. I, 
p. 207 1, 280 e. 

(2) Albert jeta deux ducats d'or dans les fondations. 



318 L'A HT FEHl'.AllAIS. 

^^ prœ.slaiis t'?V, architettiis singularis (\) » . Le sol s'étant affaissé 
en 1515, il fallut recommencer les travaux, et l'église fut ter- 
minée seulement en 1530 (2). Biagio Rossetti était mort dès 
1 5 1 (î . 

Le tremblement de terre de 1570, dont les secousses durè- 
rent neuf mois et mirent en fuite une grande partie de la 
population, détruisit à son tour les voûtes, quelques murs et 
presque la moitié de la façade. Aussitôt le P. Agostino Righini, 
qui était alors à la tête du monastère, employa au relèvement 
de son église les sommes importantes qu'il avait gagnées en 
prêchant dans les principales chaires de l'Italie (3), et un autre 
prédicateur en renom, né à Ferrare, le P. Franceschino Yis- 
domini, fut appelé de Bologne pour inviter le peuple aux 
sacrifices nécessaires à la réparation complète du désastre. 
L'exécution des travaux coûta beaucoup de temps : ce ne fut 
qu'en 1591 que l'église fut en état d'être consacrée. Au milieu 
de ces transformations, l'aspect primitif de la façade avait été 
malheureusement un peu modifié. De plus, on remplaça les 
voûtes de pierre par des voûtes en roseaux recouverts de plâtre 
[volte di canniccio), et les fenêtres ogivales par des fenêtres ron- 
des. Malgré ces altérations partielles, on peut dire que l'œu- 
vre de Biagio Rossetti (4) subsiste encore (5). 

Jusqu'alors léglise de Saint-François était restée sans cam- 
panile : en 1606, le cardinal Bonifacio Bevilacqua en fit élever 
un à ses frais et prit comme architecte Giovanni Battista Aleotti 
d'Arqenia. Une partie des matériaux fut empruntée à la villa 
du Belvédère qui avait été détruite. Au bout de peu de temps, 
il fallut enlever au campanile un tiers de sa hauteur, parce 

(1) Le 7 mai 1498, Rossetti s'entendit avec Bartolomeo Fnghini da 1 orto 
Maqgiore et avec Andréa Fioiriti pour la construction de Saint-François. (L.-IN. 
CiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara.) 

(2) Dès 1508, on avait pu consacrer huit chapelles. 

(^3) Le P. Rijjhini ne fut pas seulement un prédicateur renommé, il composa 
des ouvrages de théologie fort estiu)és, et le duc iVlphonse II le prit comme un 
de ses conseillers. Il mourut à l'âge de rpiatre-vingt-quinze ans. 
(4) Des travaux de consolidation ont encore été faits en 1853, 
(5; G. Gampori, GH arcliitctli e qV inrjcijnrri cirili c militari dc(jli Estensi 
dal secolo XIII al XVI, p. 46. 



LIVRE DEUXIEME. 319 

qu'il penchait vers l'église. Il est pourvu d'un toit en tuiles à 
quatre faces, légèrement incliné. 

La façade de l'église est ornée de pilastres dont la place 
répond à celle qu'occupent les trois nefs dans l'intérieur de 
l'édifice. Une belle corniche en terre cuite avec des oves et des 
denticules sépare en deux parties la façade et est accompap^née 
d'une jolie frise où l'on voit, entre des ornements délicats, des 
médaillons contenant des tètes de Franciscains et soutenus par 
de petits anges nus qui volent. Un grand œil-de-bœuf domine 
la porte principale, pourvue simplement de deux pilastres et 
d'un tympan. Au-dessus d'une des petites portes se trouve le 
tombeau de Gherardo Saraceni et de son fils Francesco, doctes 
jurisconsultes; Gherardo était en outre un des conseillers du 
duc Hercule I"; c'est lui qui fut envoyé à Rome (7 septem- 
l)re 1501) pour assurer l'exécution des conventions relatives 
au mariage d'Alphonse d'Esté avec Lucrèce Borgia (1); il 
mourut le 4 octobre 1515 (2). Gherardo et Obizzo, les deux 
fils de Francesco, firent élever cet austère monument, sur 
lequel il n'y a aucune figure. Quant h la porte qu'il surmonte, 
elle est flanquée de deux colonnes à chapiteaux corinthiens 
qui soutiennent une corniche, sur laquelle reposent les deux 
consoles supportant le sarcophage; aux côtés des consoles, on 
remarque deux vases sur des acrotères. 

L'intérieur de l'église, en forme de croix latine, a un aspect 
majestueux. Partout, les voûtes présentent des coupoles. Dans 
chacune des deux nefs latérales sont disposées huit chapelles 
avec des arcades, des chapiteaux et des corniches en briques 
ouvragées. C'est par les fenêtres de ces chapelles que vient 
surtout la lumière. La nef principale a, de chaque côté, sou- 
tenues par des colonnes ioniennes, quatre arcades dont la lar- 
geur égale celle de deux chapelles. Aux extrémités de la nef 
transversale, on aperçoit à gauche l'orgue et la tribune du 

,1) Lucrèce s'interposa avec tant de zèle que « Saraceni écrivit à son niailio 
qu elle lui faisait déjà l'effet d'une excellente Ferraraise » . (GnEGOnovius, Lucrèce 
Borgia, édit. française, t. I, p. 345.) 

(2) Fnizzi, Metnorie per la storia di Fcrrara, t. IV, p. SOV. 



320 L'AUT FEIUIAIIAIS. 

cliaiit, à droite la porte latérale, au-dessus de la(|uelle est 
encastré dans le mur un tombeau orné de bas-reliefs estima- 
bles, tombeau élevé en 1500 à Violantilla Riccarda par son 
mari Augusto Yilla. 

Dans la grande nef et dans la nef transversale, les espaces 
triangulaires compris entre les arcades nous montrent des 
demi-figures de saints, peintes à fresque. Au-dessus des ar- 
cades, il y a une gracieuse frise en grisaille sur fond d'or, où 
sont représentés des enfants nus, des chimères, des vases, des 
rinceaux. On attribue cette frise à Girolamo da Carpi, qui a 
certainement exécuté la plupart des demi-figures de saints (1), 
dont le caractère est, du reste, assez effacé. — Dans les nefs 
latérales, c'est h Tommaso da Cai-pi, père de Girolamo, qu'in- 
combe la responsabilité des détestables figures de saints fran- 
ciscains qui décorent, au-dessous des petites coupoles, les 
angles des retombées. 

Jadis , l'église de Saint-François était "riche en tableaux 
remarquables. On y chercherait en vain aujourd'hui les volets 
de l'orgue peints par Giovanni Battista Benvenuti, dit l'Orto- 
lano. Elle a également perdu, au profit de la Pinacothèque, la 
Madonna del pilastro (n° 61), le Massacre des Innocents (n" 66), 
la Madonna del riposo, peinte pour la chapelle que Leonello 
del Pero avait fait construire en 1515 (n" 69), la Fuite en 
Egypte (n" 67), la Sainte Famille revenant de l'Egypte (n" 6 4), la 
Résurrection de Lazare (n° 70), œuvres célèbres de Benvenuto 
Tisi da Garofalo, la Crèche de 1513 attribuée à l'Ortolano, quoi- 
qu'elle soit due probablement aussi à Garofalo (n" 93), V Ascen- 
sion par Niccolo Roselli (n" 109), un tableau de Gabriele Cap- 
pelHni, dit le Calzolaretto, qui représente six saints (n" 3i), 
et celui de Bononi où l'on voit saint Antoine de Padoue mon- 
trant le cœur de l'avare enfoui au milieu de ses trésors (n" 18). 

L'église de Saint -François a-t-elle donc été entièrement 
dépouillée de ce qui pouvait y attirer les amateurs de l'art"? 
Si on lui a laissé l'extravagant tombeau du général ferrarais 

(1) Celles du hras droit de la nef transversale ne sont pas de lui. 



LIVRE DEUXIEME. 321 

Ghiron Francesco Villa, ainsi que la Déposition de croix , la 
Résurrection et Y Ascension peintes par Domeni'co Mona (1), on 
y a également respecté plusieurs ouvrages intéressants ou 
dénotant même un réel mérite. Tel est, sur le mur entre la 
sixième et la septième chapelle à droite, le Christ attaché à la 
colonne, sculpture du quinzième siècle, aux côtés de laquelle 
un élève de Garofalo a représenté deux bourreaux. Tel est 
encore le Saint Antoine de Padoue que 1 on voit au-dessus de 
l'autel dans la dernière chapelle à droite. La tradition attri- 
bue cette fresque à un Franciscain de Ferrare, au Bienheureux 
Donato Brasavola, qui mourut à quatre-vingt-quatre ans, en 
1353. Saint Antoine, dont la tète est entourée d'une auréole 
d'or, tient d'une main une tige de lis et de l'autre un livre 
ouvert quil nous montre. Il a une expression pleine de dou- 
ceur. La figure se détache sur un rideau bleu. A droite, il y 
avait un fidèle en prière, dont on ne distingue plus que la 
main. Avant d'orner l'église actuelle, cette touchante pein- 
ture, d'un ton gris, mais très limpide, décorait l'ancienne 
église, construite en 1341 ; elle avait été exécutée sur la 
muraille même. 

Ce qui doit surtout arrêter l'attention , dans l'église de 
Saint-François, c'est la première chapelle à gauche. Outre un 
haut relief dans lequel Cristoforo di Amhrogio (2) et Batiista 
Rizzi ont représenté Jésus en prière au jardin des Oliviers (3), 
elle possède une fresque célèbre de Garofalo, Y Arrestation de 
Jésus (1522-152 4). C'est une remarquable composition (4), où 
figurent de nombreux personnages, très animés par des pas- 

(1) Ces trois tableaux plus que uiédiotres passent pour être les meilleures pro- 
ductions de Mona. Ils forment au fond du chœur un triptyque encadré de 
colonnes cannelées, que supporte un stylobate soutenu par des consoles. 

(2) Il était fils du sculpteur auquel est dû le tombeau de Lorenzo Roverella 
dont nous parlerons plus loin. En 1513, le même artiste, qualifié de « scarpel- 
lino » ou « tajapreda de mcirmi " dans les actes de l'époque, fournit, ce semble, 
les marbres pour l'église qu'on était en train de construire. 

(3) Voyez le ch. i du liv. III. 

(4) Baruffaldi s'exprime ainsi en parlant de cette fresque : « Garofalo si mise 
in animo di metter in opéra tutto il proprio sapcrc pcr fa cosa, non solo dure- 
voie, ma di fine gusto... Tutta quesi' opéra è di fuiissimo intcndinicnto pcr 
esservi il jîore d'ogni grazia. » (T. I, p. 328.) 



322 L'ART FERRARAIS. 

sions opposées, et oii l'on remarque de fort belles têtes. Nous 
signalons particulièrement celle du Christ, celle d'un homme 
à calotte rouge, celle d'un soldat à coiffure verte et celle de la 
femme placée près de lui. Judas, qui s'avance pour embrasser 
son maître, a bien la mine d'un traître. Il a le nez pointu et 
recourbé. Peut-être le commandant de la troupe qui doit 
s'emparer du Christ a-t-il un peu trop d'importance ; peut- 
être pourrait-on trouver quelque exagération dans le geste 
par lequel il désigne à ses gens leur victime ; mais il donne 
parfaitement l'idée d'un homme audacieux, prêt à tous les 
coups de main. Son air d'insolence et son accoutrement (il est 
revêtu d'une armure et coiffé d'un chapeau rouge) font songer 
à ces condottieri qui prirent tant d'ascendant en Italie au 
quinzième siècle et au seizième. — En représentant, aux côtés 
de l'Arrestation du Christ, deux prophètes en grisaille, Garofalo 
a été moins bien inspiré ; mais il s'est surpassé lui-même dans 
les deux personnages (un homme et une femme) agenouillés 
en face l'un de l'autre et vus de profil : ce sont probablement 
les donateurs, membres de la famille Massa d'Argenta (1). 
Avec ses chairs un peu molles, avec ses cheveux gris, coupés 
ras, l'homme n'est pas sans rappeler la figure de Francesco 
Sassetti par Ghirlandajo à Santa Trinità, dans la chapelle de 
Saint-François, à Florence (2). 

Quelques précieux souvenirs historiques se rattachent à 
l'église et au monastère des Franciscains de Ferrare. C'est là 
que se firent, durant un certain temps, les cours de l'Univer- 
sité, et qu'eurent lieu quelques-unes des sessions préparatoires 
du concile œcuménique de 1438. On y tint, en 1383, en 1424 
et en 1472, des chapitres généraux ; à l'occasion du premier, le 
marquis d'Esté, voulant fournir les vivres à tous ceux qui y 
prirent part, leur donna, entre autres choses, quatre bœufs et 

(1) Cette fresque ne fut pas peinte pour les Guidotti ou les Argenti, comme 
on l'a prétendu. (L.-N. Cittadella, Benvenuto Tisi, p. 40, brochure postérieure 
aux Notizie relative a Ferrara et rectifiant le passage qu'on y lit dans le tome II, 
p. 208-210.) 

(2; Il porte un manteau noir, ses manches sont violettes, et ses mains tiennent 
un bonnet noir. 



LIVRE DEUXIEME. 323 

dix veaux. Felice Peretti, qui devint pape sous le nom de 
Sixte-Quint, étudia la théologie dans les écoles du couvent et 
ne le quitta qu'en 1543. Enfin Clément VIII, après la dévolu- 
tion de Ferrare au Saint-Siège, fit ici un séjour assez long et y 
célébra plus d'une fois la messe en grande solennité. Un jour 
qu'il visitait l'église, il s'arrêta devant le tombeau de Pigna (I), 
et, y ayant lu ces mots : 

Di Nicolà Bellaja dctlo il Pigna 

Qui giace il corpo e cliiede in cortesia 

Un Pâte}- noster e un Ave Maria (2\ 

il se mit à prier pour l'âme du célèbre écrivain, déclarant 
qu'il ne pouvait pas repousser une demande formulée avec 
tant de grâce. 

A cette époque, l'église de Saint-François n avait sans doute 
pas encore perdu les broderies exécutées pour elle, en 1535, par 
Francesco Bianchi, les tapisseries flamandes qui représentaient 
l'histoire du saint titulaire et celles qui furent tissées à Flo- 
rence en 1573. 

Un grand nombre de personnages illustres soit dans la 
politique, soit dans le métier des armes, soit dans les lettres, 
les sciences et les arts, ont été ensevelis à l'intérieur ou à côté 
de l'église, dont le cloître, avec son cimetière, fut une sorte de 
nécropole. Citer les principaux noms, c'est passer en revue 
une partie de l'histoire de Ferrare. Voici d'abord Azzo Novello 
d Este et sa femme Mambilia di Guido Pallavicini, qui fut la 
bienfaitrice du couvent et légua son bréviaire aux malades de 
l'infirmerie. Voici ensuite la femme de Rinaldo d'Esté, Orso- 
lina Forlana de' Maccarufi, qui fit construire le cloître (3) et 

(1) On trouvera quelques détails sur Pij;na clans le ch. iv du liv. III, chapitre 
relatif aux médailleurs et aux personnages représentés par eux. 

(2) « Gi-gît le corps de Psicolô Bellaja, dit le Pigna, qui implore tourtuiscuient 
un Pater noster et un Ave Maria. « — Giambattista Nicolucci, dit le Pigna, 
après avoir professé l'éloquence, obtint la faveur des princes d'Esté, leur servit 
de secrétaire, et rédigea leur histoire jusqu'à l'année 1476. Il mourut à quarante- 
six ans en 1575, laissant un assez grand nombre d'œuvres en prose et en vers. 

(3) Ce cloître, où l'on plaça en 1490 un magnifique puits en marbre, fut 
détruit par un incendie. Quant au couvent lui-mcmc, il a été vendu en 1801 et 
presque entièrement démoli. 



324 L'ART FEllUAllAIS. 

mourut en 1362. Notons en outre les marquis de Ferrare Aldo- 
brandino II, Aldobrandino IV, Azzo VI, Azzo VII, Rinaido IV, 
NiccolùZoppo et Albert III (l). N'oublions pas non plus ni Stella 
deir Assassino, une des maîtresses de Nicolas III, mère d'Ugo, 
de Lionel et de Borso, ni Ugo et Parisina, dont la mort tra- 
gique fait partie des souvenirs évoques par les prisons du 
Castello. On eût dit que la Mort avait rassemblé à l'ombre de la 
même église, pour confondre les grandeurs humaines de toutes 
sortes, la plupart des personnages de marque qui vécurent à 
Ferrare. Nous nous bornerons à nommer encore : Gilio Fanti, 
l'instigateur du soulèvement qui chassa de Ferrare, en 1317, 
les Gascons du roi Robert, et inaugura la domination de la 
maison d'Esté; — l'illustre architecte Bartolino da Novara; 
— Guglielmo Gonzaga, qui s'éteignit subitement en 1446 
pendant qu'il dansait avec Béatrix d'Esté ; — Diotisalvi Nerone, 
qui, banni de Florence, trouva un refuge auprès de Borso, le 
servit comme ambassadeur à Rome, vit ses biens confisqués 
et finit par rentrer en grâce ; — Niccolo Ariosti, qui, à la fin 
du quatorzième siècle, quitta Bologne pour Ferrare, où naquit 
l'immortel poète; — Bartolommeo Pendaglia, dont les noces 
avec Margherita Costabili furent accompagnées de fêtes splen- 
dides auxquelles prirent part le duc Borso, l'empereur Fré- 
déric III et Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie (2) ; — 
Girolamo Castelli, qui fut un des médecins d'Hercule I" et qui 
prononça un discours à l'occasion du mariage de ce prince 
avec Éléonore d'Aragon; — Francesco Castelli, fils de Giro- 
lamo, qui fit construire le Palais des Lions; — Giammaria et 
Jacopino Riminaldi, qui se signalèrent comme jurisconsultes, 
ambassadeurs et professeurs à l'Université, et qui moururent, 
l'un en 1497, l'autre en 1520; — Pietro Bono Avogari, mé- 
decin et philosophe, professeur d'astrologie de 1467 à 1506, 

(1) Ses funérailles furent faites avec une grande magnificence. L'église de 
Saint-François, nous l'avons dit, devait à Albert une chapelle dédiée à saint 
Jacques, chapelle construite d'après les dessins de Bartolino da Novara, et dont 
il ne reste plus rien. 

(2) Voyez les détails que nous donnerons en parlant de la médaille de Penda- 
glia par Sperandio. 



LIVRE DEUXIEME. 325 

recommandé par la médaille de Sperandio qui reproduit 
ses traits (1) ; — Ercole Cantelmo, à qui les Vénitiens firent 
payer son excès de bravoure dans une guerre contre eux en lui 
tranchant la tête à la vue de son père (1509), fait relaté par 
l'Arioste [Orlando fiirioso, canto XXXVI, st. vu) ; — Antima- 
cho Marcantonio, qui enseigna pendant vingt ans la littérature 
grecque à Ferrare et mourut en 1552 ; — Sigismondo Fanti, 
mathématicien, astrologue et poète, auteur du Del modo di 
scrivere et du Triompho di Fortuna (2) ; — Ferrante Borsetti, 
qui écrivit l'histoire de TUniversité de Ferrare (1735); — 
Gioan Jacopo Rondinelli , qui surpassa dans la marqueterie 
tous les artistes de son temps et mourut, en 1576, à Tàge de 
quarante-six ans; — Alessandro Balbi, qui construisit le pro- 
naos de la chapelle du Saint-Sang à Santa Maria in A^ado ; — 
Francesco et Alfonso dalla Viola, l'un maître de chapelle des 
ducs de Ferrare, l'autre maître de chapelle de la cathédrale, 
tous deux virtuoses renommés et jouant avec une rare habileté 
de tous les instruments ; — enfin, le graveur parmesan iEneas 
Vico, mort à quarante-quatre ans (octobre 1567). 

On ne peut pas non plus prononcer le nom de l'église de 
Saint-François sans songer au Tasse. Après avoir essayé en 
vain de calmer son esprit troublé en résidant dans le palais de 
Belriguardo , l'infortuné poète demanda au duc Alphonse II 
l'autorisation de se retirer chez les Franciscains, qui l'accueil- 
lirent avec tous les égards dus à un génie malade. Il commença 
par goûter, à l'abri du cloître, la paix qui semblait le fuir, mais 
il retomba bientôt dans son incurable mélancolie et regagna 
son appartement du palais ducal. 



(1) Armand, Les inédaxlleius italiens, t. I, p. 6V. 

(2) Voyez, dans le livre V, le chapitre iv consacré aux livres ornés de fjra- 
vures sur bois. 



326 L'ART FERRARAIS. 



ÉGLISE DE SAINTE-MARIE DE LA CONSOLATION (1). 

Cette église fut fondée pour les Servîtes en 1501, grâce à la 
libéralité du duc Hercule I", qui fournit le terrain, et de Sigis- 
mond d'Esté, qui ajouta aux sommes recueillies par le Servite 
vénitien Marino Baldi à la suite de ses sermons dans la cathé- 
drale l'argent nécessaire à la construction. Ce fut le duc qui 
posa lui-même la première pierre. En 1516, l'édifice était 
achevé. La nouvelle église dut son nom à une image de la 
Vierge que l'on v transporta et qui se trouvait auparavant 
dans l'église primitive des Servîtes, non loin du Castel 
Tedaldo. En 1522, Sigismond la pourvut d'un orgue dont 
Angelo da Piacenza sculpta les boiseries, qui furent en partie 
dorées par maître Filippo, en partie peintes par Tommaso da 
Car pi. 

Pour pénétrer dans l'église de Sainte-Marie de la Consola- 
tion, maintenant fermée, il ne faut pas craindre la multipli- 
cité des démarches. Après avoir obtenu la remise des clefs que 
détient VUffizio degli Esposti, il est nécessaire de demander 
une permission de l'autorité militaire, parce que les voitures 
du train d'artillerie remplissent le sanctuaire. Nous reconnais- 
sons, du reste, avoir rencontré partout la plus grande obli- 
geance. 

Devant l'église se trouve un petit pré très touffu. Le porche 
est soutenu par deux colonnes auxquelles correspondent, sur le 
mur de l'édifice, deux pilastres dont les chapiteaux nous mon- 
trent un oiseau becquetant un épi. Au-dessus de la porte, on 
voit une Viei-ge de Sehastiano Filippi, dit le Bastianino : cette 
fresque est très dégradée. 

A l'intérieur de l'église, au-dessus de la porte, on remarque 

(1) Frizzi, Mcm. per la storia di Ferra/a, t. IV, p. 199-200. — L.-N. CiïTA- 
DELLA, Guida pel forestière in Ferrara, p. 123, et Notizie relative a Ferrara, 
t. I, p. 338. 



LIVRE DEUXIEME. 327 

un magnifique encadrement qui n'encadre plus rien. Il se 
compose de pilastres très délicatement ornés de candélabres 
d'or sur fond bleu clair, et d'une frise où des griffons d'or à 
langues rouges alternent avec des têtes de séraphins. C'est 
une œuvre qui appartient au quinzième siècle et qui témoigne 
du goût le plus pur. 

Mais ce qui doit attirer ici tout spécialement le visiteur, 
c'est la fresque de l'abside, dans laquelle le Père Éternel cou- 
ronne la Vierge au milieu d'une multitude d^ anges q^d font de la 
musique, fresque attribuée par les uns à Domenico Panetti (1), 
par les autres à Lodovico Mazzolino (2). Que Panetti en soit l'au- 
teur, c'est ce que l'on ne saurait admettre, car on ne retrouve 
pas ici la manière de Panetti. Gomment d'ailleurs cet artiste, 
mort en 1511 ou en 1512, aurait-il pu peindre l'abside d'une 
église qui ne fut achevée qu'en 1516 ? L'attribution à Mazzo- 
lino, comme nous le verrons, est plus vraisemblable. L.-N. Cit- 
tadella (3), cependant, ne reconnaît guère plus la main de 
Mazzolino que celle de Panetti dans la peinture dont il est 
question : « Les œuvres de Mazzolino, dit-il, sont bien supé- 
rieures, » Quoi qu'il en soit, la fresque de Sainte-Marie de la 
Consolation mérite d'être sérieusement examinée. 

Bien que très détériorée et peut-être menacée d'une ruine 
totale si l'on ne vient à son secours, elle laisse encore distin- 
guer les parties principales. Le Père Éternel, tenant une 
couronne, sort à mi-corps du milieu des nuages, parmi les- 
quels apparaissent aussi sept petits anges, tandis qu'un peu 
plus haut volent deux anges nus qui jouent du tambour de 
basque. Vers le sommet de la fresque se montrent des têtes de 
chérubins bleues, et au-dessus d'elles se trouvent des têtes de 
chérubins rouges. De chaque côté du groupe central, trois 
archanges sonnent de la trompette. Le bas de la composition 

(1) Guida pel forestière per la citlà eli Ferrant, 1787, p. 85. — 15auuki".vldi, 
Vite, etc., t. I, p. 166. 

(2) ScxLABRiM, Chiese di Ferrara, p. 235. — Avventi, Guida, p. 2V*. — On 
a aussi prononce le nom de Giovan Battista Benvenuti, dit VOrtolano, supposi- 
tion qui ne s'appuie sur rien. 

(3) Guida pel forestière in Ferrara, 1873, [). 12'f . 



328 L'ART FERRARAIS. 

est occupé par la Vierge, dont on distingue vaguement le 
buste, et par deux chœurs composés chacun de cinq grands 
anges, qui sont à genoux sur des nuages et qui mettent toute 
leur âme à jouer de la harpe, de la viole, du violon et de la 
basse (1). 

On ne saurait nier le caractère grandiose de l'ordonnance, 
ni méconnaître l'originalité des types. Avec sa grosse tête 
chauve, ses épais sourcils blancs, sa longue barbe blanche, ses 
carnations d'un ton briqueté, le Père Éternel, qu'enveloppent 
une tunique vert clair et un manteau rouge, a une physionomie 
un peu étrange ; il y a en lui un mélange très particulier de 
puissance et de bonté. 

Ce qui fait songer à Mazzolino dans l'église de la Consolation, 
ce sont les anges dont les types rappellent assez certaines 
créations familières à ce maître, mais c'est surtout la figure 
du Père Éternel. Cette figure, en effet, n'est pas sans analogie 
avec un Père Éternel, tenant le globe du monde et bénis-sant, 
dont on fait honneur à Mazzolino dans la collection de M. Lom- 
bardi, à Ferrare, et qui, par le style, par la couleur, se rap- 
proche de la grande Crèche conservée dans la Pinaco- 
thèque (n" 88) . Le Père Éternel de la collection Lombardi se 
présente comme celui du Couronnement de la Vierge. Vêtu 
d'une tunique blanche et d'un manteau rouge, il est chauve 
aussi et a une longue barbe. Il baisse également la tête de telle 
sorte que les arcades de ses sourcils cachent presque ses veux. 

Pour contester à Mazzolino la fresque de l'église de la Con- 
solation, on peut dire que la dimension des personnages 
s'accorde peu avec les habitudes de ce peintre, et qu'aucune de 
ses œuvres authentiques n'a un caractère si archaïque. Son 
pinceau était plus savant, mais moins naïf; son style avait plus 
de souplesse et moins d'élévation. 

En regardant le Couronnement de la Vierge dont nous 
venons de parler, notre pensée s'est involontairement reportée 
vers celui (^uAmbrogio Borgognone da Fossano a représenté 

(1; En avant (le l'abside, on remarque quatre tlemi-tifjures de saints, séparées 
par des arabesques {jrises sur fond rouge. Le moine de droite est très beau. 



LIVRE DEUXIEME. 329 

dans l'abside de l'église de San Simpliciano à Milan (1). Ici, la 
Vierge est assise à côté du Christ devant Dieu le Père qui se 
tient debout en ouvrant les bras. Le Père Éternel a de longs 
cheveux blancs et une abondante barbe blanche qui lui 
donnent l'aspect d'un fleuve antique. Loin de posséder la 
rude énergie de la figure évoquée par l'auteur de la fresque 
ferraraise, il a un air débonnaire qui n'est pas sans charme. De 
nombreux anges, pour la plupart rangés en cercle et en général 
groupés trois par trois, apparaissent de toutes parts et font de 
la musique. S'ils n'ont pas autant d'animation que les anodes 
attribués avec plus ou moins de raison à Mazzolino, ils les sur- 
passent en grâce et ne manquent d'ailleurs pas d'enthousiasme ; 
leur physionomie est plus idéale et plus céleste. A Ferrare, une 
vie plus intense circule dans les figures; à Milan, c'est un doux 
mysticisme qui se reflète sur les visages. 

A quelques pas de l'église de Sainte-Marie de la Consolation, 
dans la rue Mortara, le quartier d'artillerie occupe deux cloîtres 
fort intéressants. Le premier, avec ses deux portiques super- 
posés, est à la fois original et charmant, au point de vue de la 
couleur comme au point de vue des lignes. Les colonnes d'un 
rouge assez vif ont des bases et des chapiteaux blancs. Quant 
aux murs, ils sont construits en briques d'un rose clair. Au 
milieu de la cour, il y a un abreuvoir orné de six têtes d'enfants 
et exécuté à une bonne époque; malheureusement, il commence 
à se détériorer. Dans le second cloître, plus petit que l'autre, 
les arcades sont supportées, non par des colonnes, mais par 
des pilastres. 

(i) Des groupes de prophètes et de cénobites assistent au couronnement de 
Marie. — Cette fresque est {;ravée dans llosini, pi. CI. Elle a été très bien 
photographiée par MM. Marcozzi et Ferrario de Milan. (Voyez M'ixckiu, L'artc in 
Milano, p. 75; Crowe et Cavalcasklle, Geschichte der italicni<:chcn Mulcrei, 
t. VI, p. 52. Nous avons consacré à cette fresque un article dans la Gazette des 
Beaux-Arts du 1'^'^ juin 1893; il est accompagné de trois [ilanchcs représentant 
le Père Éternel, le Christ et la Vierge, ainsi que deux groupes de trois anges 
chacun.) 



330 L'ART FERRARAIS. 



EGLISE DE SAINT-BENOIT. 



Les Bénédictins de l'abbaye de Pomposa firent commencer 
cette vaste église en 1496. Grâce àL.-N. Cittadella(l), on sait 
que l'architecte [muratore capo mastro) fut Gù-olamo da Brescia, 
assisté de Leonardo da Brescia, qui était peut-être son frère. 
Quant au travail des marbres, il fut confié en 1499 à Baldas- 
sar da Modena, à son frère Petro Antonio et à Nicole Masuriza, 
puis en 1502 à Antonio et à Andréa. Le manque d'argent et 
les calamités publiques forcèrent bientôt d'interrompre la 
construction, qui ne fut reprise qu'en 1535. Elle fut alors 
dirigée par l'architecte Agostino Duodo, aidé des frères Alberto 
et Giovamhattisla Tristani, tandis que Maffeo Giraldoni, qui à 
partir de 1545 s'adjoignit son neveu Giovanni Antonio Trin- 
chieri, se chargea du travail des marbres. Au dire de Frizzi, 
l'église fut terminée en 1553, mais on peut admettre qu'elle 
l'était déjà en 1547, puisqu'on songea dès cette année-là à la 
décorer de peintures. C'est seulement en 1563, ajoute Frizzi, 
que la consécration eut lieu. 

La façade est en briques ; elle a pour ornement des pilastres 
de marbre, et l'on voit au sommet, sur les côtés, des volutes 
rappelant celles que présente la façade de Santa Maria Novella, 
à Florence (2). La place des chapelles et celle des petites ab- 
sides de la nef transversale sont indiquées à l'extérieur par des 
saillies rondes. 

Un grand campanile, commencé en 1621 et achevé en 1646, 
s'élève à côté de l'église. 

L'édifice, en forme de croix latine, est, à l'intérieur, pourvu 
de voûtes en berceau ; celle de la grande nef est interrompue 
par une coupole surbaissée. A l'intersection de la nef principale 

(1) Notizie relative a Ferrara, t. II, p. 79. 

(2) BcRCKOARDT, Der Cicérone, t. I, p. 208 a 



LIVRE DEUXIEME. 331 

et du transept se trouve une grande coupole, mais il y en a 
d'autres plus petites dans les nefs latérales. 

Les décorations en grisaille rehaussées d'or que l'on remarque 
dans la grande nef et celles qui accompagnent les caissons des 
voûtes en berceau furent commandées en I 5 47 h Giovanni 
Antonio da Chiavenna, qui a traité avec un soin tout particulier 
la frise avec des génies. Trouvant les grisailles insuffisantes pour 
la coupole surbaissée, le même artiste y a introduit les couleurs 
les plus variées. 

C'est également en 1547 que Lodovico di M. Geminiano da 
Settevecchie da Modena, et non Vincenzo Veronesi, comme on 
l'a prétendu, commença à peindre les figures qui ornent l'ab- 
side derrière le chœur et les deux petites absides aux extré- 
mités de la nef transversale. A cette époque, Lodovico da 
Modena, qui travailla aussi pour la famille d'Esté et qui vécut 
au moins jusqu'en 1590, était encore fort jeune (1). 

Dans le chœur, deux rangées de stalles, séparées les unes 
des autres par des colonnettes cannelées d'ordre ionique (2), 
sont l'œuvre d'un artiste parisien, Nicolaiis Sciovinns, qui les 
exécuta en 1555 (3). 

Parmi les tableaux qui se trouvent dans l'église de Saint- 
Benoit, tableaux qui appartiennent presque tous à une période 
de décadence, il en est un qui dénote un vrai talent et qui semble 
avoir été peint avec une sincère émotion, c'est celui où Ippoliio 
Scarsella, dit Scarsellino, a représenté Saint Charles Borroniée en 
prièr^e (4). Le visage pâle, un peu gris, du vénérable archevêque 
de Milan est empreint d'une ferveur intense et a beaucoup de 
relief. C'est un remarquable portrait; il fut exécuté, dit-on, 
d'après nature, le séjour de Scarsellino dans le couvent de 
Saint-Benoît ayant coïncidé avec la visite de saint Charles à 

(1) Son père pratiquait aussi la peinture, et son frère Annil)al était orfèvre à 
Ferrare. — Il y eut un autre Lodovico da Modena qui peignit une Danse des 
moits en 1499 dans la sacristie de l'Oratoire de la Mort. 

(2) Il y a vingt-cinq stalles dans le ran{; supérieur, dix-liuil dans le rang 
inférieur. 

(3) Voyez, sur la sculpture en !)ois et la luarquclcric, le ili. ii du li\ . III. 

(4) Ce tableau orne la seconde chapelle à droite. 



332 L'ART FERRARAIS. 

Ferrare en 1580, visite pendant laquelle le prélat logea aussi 
chez les Bénédictins (1). 

On peut également juger de la manière cVIppoh'to Scarsella 
en regardant une Assomption que cet artiste peignit pour 
l'autel à gauche dans le transept de Téglise de Saint-Benoît, 
quoiqu'elle ne vaille pas Saint Charles Borromée en prière (2). 

Il n'est pas non plus sans quelque intérêt de donner un coup 
d'œil au Saint Jean-Baptiste en présence d^Hérode et d'Hérodiade 
(au premier autel à droite) par Carlo Bononi, qui est aussi 
l'auteur des neuf Saints Bénédictins groupés sur des nuages autour 
du Christ qu'ils adorent, — et de considérer une Circoncision 
par Luca Longhi (à l'autel du bras droit de la croix). 

Dans la salle qui servait autrefois de vestibule au réfectoire, 
Lodovico da Modena, que nous avons nommé tout à l'heure, 
peignit au plafond, en 1578, la Gloire du paradis, composition 
dans laquelle l'artiste a introduit l'Arioste. Quoique cette 
peinture, destinée à être vue de plus près que celles de l'église 
et exécutée d'ailleurs beaucoup plus tard, soit plus finie et 
indique un talent plus mûr, elle n'est pas de nature à donner 
une haute idée de l'auteur. Sans doute, le coloris est clair et 
assez agréable, mais la vulgarité des figures va presque jusqu'à 
la laideur. Selon Cittadella, les arabesques qui décorent cette 
salle et les sujets représentés dans les lunettes ne sont pas de 
la même main (3). 

Le magnifique couvent des Bénédictins a été malheureu- 
sement transformé en caserne. On peut cependant encore 
admirer l'élégance et la légèreté des trois grands cloîtres qui 
se font suite. Ils produisent un très bel effet, parce qu'on les 
aperçoit tous d'un seul coup d'œil. Deux d'entre eux sont 
séparés par un portique à trois rangs de colonnes. Dans un des 

(1) Dans l'éfilise de Saint-Dominique (cinquième chapelle à gauche), il y a 
aussi un Saint Charles Borromée en prière, par Ippolitu Scarsella. C'est un 
tableau qui fait honneur au peintre. 

(2) Antonio Frizzi , clans son Guida del forestière pcr la città <li Ferraru 
(1787), attribue, en outre, à Scarsellino le Martyre de saint Placide et de ses 
compagnons, — Saint Benoît, — le Christ moit, soutenu par des anges, — et 
le Martyre de sainte Catherine. 

(3) Guida pel forestière in Ferrara, 1873, p. 159. 



LIVRE DEUXIEME. 333 

cloîtres, les arcades ont pour soutien, non des colonnes, mais 
des piliers. Un joli puits orné de deux pilastres, et un autre 
puits avec quatre colonnes supportant un dôme, témoignent 
aussi du goût qui a présidé à l'aménagement de ces cloîtres, 
dont Frizzi attribue la construction aux frères Giovanni 
Antonio et Guido P ig hetti [lôo'^). 



ÉGLISE DES CHARTREUX, DÉDIÉE A SAINT CHRISTOPHE (l). 

Borso avait à peine succédé à son frère Lionel sur le trône 
de Ferrare qu'il résolut de faire construire une église destinée 
aux Chartreux, dont il avait, dans sa jeunesse, entendu célébrer 
la règle austère par le Bienheureux Niccolô Albergati, évêque 
de Bologne et cardinal, appartenant lui-même à l'Ordre de 
Saint-Bruno. Le 21 avril 1452, il posa la première pierre de 
l'édifice, et neuf ans plus tard, le 24. juin 14(il, il y installa 
solennellement quelques religieux en présence de Rinaldo 
Maria d'Esté, de Sigismond son propre frère, de Niccolô son 
neveu, de plusieurs évêques et de nombreux gentilshommes (2). 
A côté de l'église dédiée à Dieu, à Marie et à saint Christophe, 
on étaitalors en train d'élever un beau palais pour les moines (3), 
auxquels le duc de Ferrare offrit en outre de vastes jardins 
situés en partie sur la paroisse de Saint-Guillaume, en partie 
sur la paroisse de Saint-Léonard, dans le voisinage du parc de 
Belfiore. Enfin des donations importantes assurèrent l'exis- 
tence des nouveaux venus (4). 

(1) Frizzi, Memoric par la storùi di Ferrara, t. IV, p. 43 et 191. 

(2) Le principal architecte de la Chartreuse fut Pielrobono Brusavola, ;^Cam- 
PORI, Gli architetti e rjl' ingegncri civili et inilitaii dcjli Estensi dal secolo XIII 
al XVI, p. 30.) Deux ingénieurs ducaux, Santé da Nuvolino et Rigone, furent 
aussi employés à la construction de la Chartreuse en 1460. (L.-N. Cittadeli.a, 
Notizic relative a Ferrara^ t. I, p. 532.) 

(3) Il reste à peine quelques vestiges de ce palais. 

(4) Parmi les libéralités de Borso envers les Chartreux, il faut mentionner les 
livres de chœur, ornés d'admirables miniatures, qui so trouvent à présent dans la 
bibliothèque communale. (Voyez dans le liv. IV le ch. ii consacre à la miniature.) 
— Michel vSavonarolc, écrivain distingué et médecin de la cour, grand-père de Savo- 



331- I/AllT FEURAllAlS. 

La munificence d'Hercule I" dépassa encore celle de Borso : 
c'est à lui, en effet, qu'est due l'église actuelle (1), auprès de 
laquelle il fit bâtir de magnifiques cloîtres. Commencée 
en 1498, elle ne fut terminée qu'en 1553. Le tremblement de 
terre de 1570 y causa de graves dégâts, qui au bout de deux 
ans étaient réparés, grâce aux largesses du duc Alphonse II. 
Les corporations religieuses ayant été supprimées en 179(3, 
les Chartreux durent abandonner leur installation. En 1813, 
leur monastère fut transformé en cimetière communal. C'est 
là que les Ferrarais ont placé les tombeaux de leurs grands 
hommes. 

L'emplacement de la Chartreuse a été admirablement 
choisi : elle se trouve, en effet, dans un quartier solitaire, où 
les bruits du monde n'arrivent pour ainsi dire pas, où les 
oiseaux seuls se font entendre, où l'herbe envahit les rues 
désertes sans qu'on y mette obstacle. L'église elle-même est 
précédée de vastes espaces tapissés de gazon. Sa façade en 
briques sans revêtement est d'une sévérité en rapport avec la 
vie des Chartreux et n'a pour ornement qu'une porte en 
marbre, pourvue de pilastres très simples et d'un fronton 
cintré, tandis que les côtés ont plus d'élégance. C'est surtout 
en circulant dans les cloîtres que l'on peut bien apprécier la 
disposition des lignes générales que présentent la nef, les bras 
de la croix, le majestueux campanile (:2) et l'abside. 

A l'intérieur de l'église , même aspect grandiose ; mais ce 
qui attire surtout les regards, ce sont les charmantes arabes- 
ques qui, sur la base des piliers, s'unissent au diamant, em- 



narole, composa pour les Cliartreux de Fcrrare un traité sur la confession. [Con- 
fcssionnale.) « Les conseils qu'il y donne témoignent du zèle le plus pur pour le 
perfectionnement des âmes. » (Villari, Vie de Jéi-àme Savonarolc, t. I, p. 30.) 
Michel Savonarole mourut vers 1462. (Pour plus de détails sur ce pcrsonnajje, 
voyez ce qui a été dit p. 27.) 

(1) On ignore le nom de l'architecte. Celui de Jacopo Sansovino a été pro- 
noncé ; mais en 1498, au moment oîi la construction fut commencée, Sansovino 
n'avait que douze ans. 

(2) Le campanile fut achevé en 1566 sous la direction de Galasso Alghisi da 
Carpi^ architecte ducal. (L.-A. Cittadella, JSotizie relative a Fcirara, t. II, 

p. 96.) 



LIVRE DEUXIEME. 335 

blême adopté par Hercule I", et à la grenade, emblème choisi 
par Alphonse I" après la bataille de Ravenne (1512) (1). Un 
grand ciboriutn dans la première chapelle à gauche, et les 
stalles du chœur, ornées de marqueteries dues h Pietro Rizzardo 
dalle Lanze, ne sont pas non plus indignes de lexamen du 
visiteur. Quant aux douze tableaux de Niccolo Roselli placés 
au-dessus des autels latéraux, quant au Saint Christophe de 
Sehastiano Filippi, au fond du chœur, et à VExaltation de la 
sainte croix (qui semble être du même peintre) , dans le bras 
droit de la croix, ce sont des œuvres de décadence qui ne sont 
intéressantes qu'au point de vue de l'histoire de l'art. 

Lorsqu'on passe de l'église dans les cloîtres, on est frappé 
par la disposition variée , imprévue , de ces élégants porti- 
ques, par leur légèreté, leur grâce, leur couleur. Les colon- 
nettes d'un ton pâle forment un charmant contraste avec le 
vermillon des arcades qui se détache sur le rose des murs en 
briques. Si le calme des galeries dispose l'esprit au recueille- 
ment, il y a donc aussi de quoi satisfaire les yeux. Seulement, 
il est très regrettable que les cours aient été transformées en 
cimetières. Ces pierres arrondies et uniformes qui sortent de 
l'herbe à intervalles réguliers produisent l'effet le plus désa- 
gréable. Sous les cloîtres, grands et petits, et dans les an- 
ciennes cellules du monastère, on est du moins dédommagé 
par la vue de quelques sculptures qui ne sont pas sans mérite. 
Nous nous bornerons à signaler le tombeau de Borso, un haut 
relief représentant l'Enfant Jésus entre saint Georges et un 
guerrier à genoux, l'ornement du quinzième siècle qui entoure 
la porte donnant accès au tombeau Baratelli, un enfant en 
bas-relief exécuté en 1-498 par Montagnana surnommé Lam- 
berti, le tombeau des frères Becchi par Bariolini (2) et le buste 
de Leopoldo Gicognara par Canova. 



(1) Voyez clans le liv. III le eh. i relatif à la sculjilure. 

(2) Ibid. 



336 L'ART FEURARAIS. 



ÉGLISE ET MONASTERE DU CORPUS DOMINI. 

Ce monastère appartient aux Clarisses, religieuses cloîtrées. 
Sainte Catherine de' Vegri, ordinairement appelée sainte Ca- 
therine de Bologne, y demeura longtemps. Plusieurs princesses 
de la maison d'Esté s'y firent religieuses. Le 8 octobre 1502, 
Lucrèce Borgia, à peine remise des couches qui faillirent lui 
coûter la vie, se retira au couvent du Corpus Domini pour mieux 
se rétablir, et elle y resta jusqu'au 22 octobre. C'est là que 
reposaient les restes de sa belle-mère Éléonore d'Aragon (1); 
elle-même y fut ensevelie (juin 1519). Elle y avait placé sa 
nièce Camilla, qui non seulement y fut élevée, mais s'y fit 
religieuse, et qui mourut en 1573, regardée comme une sainte. 
Pendant la réclusion imposée par Hercule II dans une partie 
de l'ancien palais des princes d'Esté à sa femme Renée, pro- 
tectrice des hérétiques et gagnée à leurs doctrines, Lucrezia 
et Eleonora, filles de Renée et du duc, demeurèrent aussi au 
couvent du Corpus Domini (1553), et Lucrezia y fut ensevelie 
le 12 février 1598. Les restes d'Alphonse II ne tardèrent pas 
à l'y suivre. 

Dans une des chambres du monastère, on voit encore les 
restes de quelques grandioses figures , abritées par des ber- 
ceaux de verdure et accompagnées de banderoles sur les- 
quelles se trouvent des inscriptions en caractères gothiques. 
Ces figures, exécutées a grafjîto, semblent appartenir à la fin 
du quatorzième siècle ou au commencement du quinzième. 

Le palais Romei , dont il sera question plus loin , a été 
annexé au monastère du Corpus Domini en 1 483. 

(^1) Eléonore d'Aragon fut la bienfaitrice du monastère, qui lui dut un tableau 
flamand. « Una tela grande dove ha fatto depinzere in Burges la quale è xpo 
quando fu batezato etquando monta in cielo cum li maghi et certi altri misteri 
ta quale ordinà la Illu"'' Madama per le Suore del corpo de xpo costà ducati cin- 
que et grossi quindesc. » (Venturi, Varie ferrarese ncl periodo d'Ercole I 
d'Esté^ p. 33, note 1.) 



LIVRE DEUXIEME. 33T 

Dans l'église, au-dessus du maître-autel, se trouve une 
Cène due à un artiste de Vérone, Giacomo Cignaroli. Jésus est 
en train de distribuer la communion à ses disciples. Ceux-ci 
sont bien peints; ils ont beaucoup de relief. Une profonde 
humilité ennoblit les traits de celui qui reçoit la communion 
et de celui qui se trouve un peu plus à gauche et qui s'incline. 
Ce sont des hommes du peuple, sains, vigoureux, habitués 
au grand air et au travail. La tête chauve de l'un d'eux, vue 
par derrière, est d'une vérité saisissante. Mais le Christ manque 
d'ampleur, et son visage est mesquin. 

A l'église du Corpus Domini attient un joli cloître avec des 
arcades au rez-de-chaussée et au premier étage (1). 



EGLISE DE SAINTE-MONIQUE. 

Cette église est fermée. Elle est précédée d'une cour aban- 
donnée où l'herbe pousse abondamment et dans laquelle on 
ne peut pas même pénétrer. On parvient cep» ndant à distin- 
guer, à travers le grillage qui la protège, une fresque de Garo- 
falo dans l'arc au-dessus de la porte. Elle représente simple- 
ment la Vierge avec l'Enfant Jésus. La Vierge, vue de face, est 
une vraie Madone, très belle et très pieuse, coiffée de son 
manteau; elle ne rappelle pas les types ordinaires de Garofalo. 
L'enfant, tourné à droite, est debout sur une balustrade. Le 
coloris est vigoureux. Cette peinture semble, malgré son iso- 
lement, inviter encore le passant à prier. Elle a beaucoup 
souffert et a été retouchée par Aurelio Orteschi de Venise. La 
fondation du monastère, favorisée par Alphonse I", remonte 
à l'année 1515. 

(1) Ce cloître a été pliotoj^rapliié par Pietro l'oppi de Bologne, n"' 6336 et 
6337. 



22 



338 L'ART FEURARAIS. 



EGLISE DE SAINT-JEAN-BAPTISTE. 

En 1557, cette église n'était pas encore terminée. On suivit 
pour l'intérieur, où l'on remarque une belle coupole, les des- 
sins de Girolamo Sellari da Carpi, peintre et architecte, qui 
était déjà mort en 1556, et pour l'extérieur les dessins de 
Giulio da Carpi, fils de Girolamo. 

Une médiocre terre cuite représentant la Vierge avec son 
fils mort et faussement attribuée à Alfojiso Lomhardi, un Saint 
Lazare par Niccolo Roselli, une Décollation de saint Jean-Baptiste 
et une Pietà par Scarsellino , sont les seules œuvres d'art qui 
soient à mentionner ici. Le Saint Lazare est peut-être la meil- 
leure production de Roselli. En considérant la Décollation de 
saint Jean-Baptiste, tableau « très bien étudié et d'un excellent 
coloris (1) » , on est partagé entre l'horreur et la pitié; Héro- 
diade semble avide de voir rouler à terre la tête de sa victime, 
tandis que sa fille manifeste à la fois de l'audace et de la 
crainte; un peu plus loin, Hérode à table reçoit de ces deux 
femmes la tête du Précurseur. Dans la Pietà, la Vierge, en- 
tourée de plusieurs saintes femmes, soutient sur ses genoux le 
corps inanimé de son fils ; la pâleur livide des visages rend 
d'une façon saisissante les émotions diversement douloureuses 
auxquelles sont en proie Marie et ses compagnes. 



ÉGLISE DE LA MADONNA DELLA PORTA DISOTTO 
OU ÉGLISE DE LA MADONNINA. 

Non loin de la porta Roiuana. 

Cette petite église, construite vers la fin du seizième siècle 
par l'architecte ferrarais Alberto Schiatti, possède une façade 

(1) B:\RUFFALDi, Vite, etc., t. II, p. 89. 



LIVRE DEUXIEME. 339 

très simple, mais très élégante. C'est une construction en bri- 
ques ornée de pilastres et pourvue de deux fenêtres longues 
et effilées. La porte en marbre a un fronton brisé, aux côtés 
duquel s'élèvent deux petits obélisques. Un fronton aigu, ac- 
compagné de trois autres petits obélisques, termine la partie 
supérieure de la façade. 

A l'intérieur, l'église, qui a la forme d'une croix grecque, 
ne renferme rien de curieux. On voit au fond du chœur l'an- 
cienne Vierge à laquelle elle doit son nom. Cette Vierge dé- 
corait jadis une tour près d'une des portes de la ville, porte 
appelée /jorïa di Sotto; elle fut ensuite transportée dans un ora- 
toire que remplaça l'église actuelle (1). 



EGLISE DE SAINT-PAUL. 

Cette église fut commencée en 1573 pour remplacer celle 
que les religieux du Mont-Carmel possédaient ici même avant 
le tremblement de terre de 1570, qui la renversa; elle eut 
pour architecte Alberto Schiatti. 

Les peintures de la grande nef furent exécutées après 1608 
par Giovamii Battista Magagnino (qui mourut en 1613 et que 
remplaça Girolamo Grassaleoni), par Girolamo Faccini et par 
Ippolito Casoli, C'est leur faire beaucoup d'honneur que de les 
mentionner. 

h' Epiphanie , derrière le maître-autel, la Conversion» ei la 
Décollation de saint Paul, qui se font face dans le chœur, sont 
dues à Domenico Mona, peintre né vers 1550 et mort en 1602. 
Cet artiste a, de plus, représenté à la voûte du chœur Saint 
Paul porté au ciel par les anges. A ces productions hâtives, il 
manque le goût et la simplicité qui donnent seuls du prix aux 
œuvres d art. 

Sigismondo Scarsella est l'auteur d'un Saint Albert, et Scar- 

(1) Fnizzi, Mem. per la storia di Ferrara, t. IV, p. 259-260. 



340 L'ART FERRARAIS. 

sellino, son fils, a peint la coupole et la voûte du transept. La 
Nativité de saint Jean-Baptiste, au troisième autel à droite, la 
Vierge et l'Enfant Jésus entre six demi- figures de saints Carmes^ 
sur l'arc qui commande Tentrée de la tribune, enfin, dans 
l'abside, Élie enlevé au ciel, prodige que contemplent deux 
groupes d'assistants (1595-1596), sont également dus à Scar- 
sellino. Dans cette dernière composition, les visages des reli- 
gieux représentés h la droite du spectateur expriment bien 
l'étonnement. En considérant les personnages placés à gauche, 
ce que l'on remarque surtout, c'est l'heureuse combinaison 
de couleurs que présentent les costumes. Cette peinture, très 
décorative, mais qu'il ne faut pas regarder de trop près, fut 
commandée par le comte Giulio Tassoni. Pendant que Scar- 
sellino v travaillait, les religieux le pressaient à tout moment, 
sans lui offrir une augmentation de prix, d'agrandir le champ 
de la composition convenue : désirant les satisfaire et cepen- 
dant ne pas accroître sa peine, il fit comme les tailleurs qui 
veulent avec peu de drap habiller un homme de haute sta- 
ture; il se contenta d'espacer les personnages en laissant entre 
eux de grands vides (1). 

Le Saint Jérôme dans le désert qui orne l'autel au-dessous 
de la tribune du chant est l'œuvre de Girolamo da Car pi. Cet 
artiste a souvent été mieux inspiré ; il se montre ici faible 
dessinateur et coloriste sans charme. 

A Bastianino appartiennent V Annonciation (2), au cinquième 
autel à droite, ainsi que les tableaux des deux autels les plus 
rapprochés du transept dans la nef de gauche, c'est-à-dire la 
Purification et la Résurrection. 

L'église de Saint-Paul possédait autrefois le beau Saint Sé- 
bastien d'Ercole Grandi di Giulio Cesare qui figure si digne- 
ment à la Pinacothèque. 

Dans le couvent, qui est devenu une prison, Girolamo da 
Carpi avait peint, dit-on, sur les parois du premier cloître, le 
Castel Tedaldo, les palais de Belfiore et du Belvédère, ainsi 

(1) Baruffai.di, Vite, etc., t. II, p 72-74. 

(2) Le donateur Orlando Crispi inspire seul quelque intérêt. 



LIVRE DEUXIEME. 341 

que plusieurs paysages : ces fresques ont disparu sous la chaux 
en 1699 (1). 

La tour qui abrite les cloches fut donnée aux religieux en 
1442 par Lionel d'Esté; mais c'est la famille Leuti ou de' Lei 
qui, à l'origine, en était propriétaire (2). 



ÉGLISE DE SAN SPIRITO (3). 



Cette église, dont Alphonse I" posa la première pierre 
en 1519, fut construite pour les Franciscains de l'Observance, 
dépossédés de celle qu'ils occupaient dans le faubourg de la 
Pioppa et qui avait été sacrifiée en 1512 aux besoins straté- 
giques de la ville. Achevée seulement en 1634, elle fut con- 
sacrée en 1656. Quant au vaste couvent, on le termina en 1642. 

Au fond de la nef de gauche se trouve un tableau dans 
lequel Domenico Mona a représenté Saint Diego guérissant un 
aveugle. La figure du saint penché avec compassion vers le 
pauvre homme privé de la vue ferait presque honneur à un 
maître du quinzième siècle; une austère bonté anime le visage 
pâle et ascétique du moine. Le reste de la composition est un 
peu confus. A gauche, on remarque un homme dont les carna- 
tions d'un ton rougeâtre sont désagréables. 

L'église de San Spirito possédait autrefois un tableau de 
Giovanni Dosso et un tableau de Garofalo qui ont passé dans 
la Pinacothèque : le premier représente l'Annonciation (n° 44); 
le second nous montre la Vierge et l'Enfant Jésus sur les nuages, 
saint Jérôme, saint François d'Assise et deux membres de la 
famille Suxena sur la terre (n° 65). 

Dans le réfectoire du couvent, Garofalo avait peint en 1544 

(1) BAncFFALDi, Vile, etc., t. I, p. 394. 

(2) L.-X. CiTTADKLLA, Guida pcl foiesticic in Fcrrara, et Notizie iiitorno a 
Fenara, t. I, p. 33. 

(3) Frizzi, Memorie per la storia cli Fenara, t. IV, p. 266-268. — Hurckhardt, 
Der Ciccrone, t. I, p. 208 e. 



342 L'ART FERRARAIS. 

une Cène très admirée, que l'on a détruite en voulant la dé- 
tacher du mur (1). 

Lorsque le pape Clément VIII, devenu maître de Ferrare, 
fit construire en 1603 la forteresse qui devait lui assurer 
l'obéissance de ses nouveaux sujets et sacrifia la villa du Bel- 
védère à ses projets stratégiques, c'est au couvent de San 
Spirito que l'on transporta le fameux escalier de marbre par 
lequel on accédait à cette villa, ainsi qu'un certain nombre de 
colonnes et un escalier en colimaçon provenant de l'une des 
deux tours situées aux côtés du palais. On peut voir encore 
aujourd'hui l'escalier tournant et quelques-unes des colonnes. 



EGLISE DE SAN MAURELIO, DITE LA NOUVELLE EGLISE. 

A côté du pittoresque escalier de marbre, abrité d'une toi- 
ture en plomb, qui conduit au palais municipal, se trouve une 
petite église dont la façade donne sur la cour ducale, et que 
l'on appelle tantôt église de San Maurelio, tantôt Chiesa Nuova. 
A partir du quinzième siècle, elle servit de chapelle aux sou- 
verains de Ferrare. Transformée dans la suite en théâtre, puis 
en grenier à foin, elle ne fut rendue au culte en 1692 que pour 
être fermée de 1798 à 1802, et l'on n'y pénètre pas maintenant 
sans difficulté. Elle ne renferme, du reste, plus rien d'intéres- 
sant. Mais on ne regarde pas sans plaisir sa porte monumen- 
tale. Deux belles colonnes cannelées supportent un entable- 
ment ou figure une frise composée de rinceaux délicats, 
ensemble qui rappelle beaucoup la porte du Palais des Lions 
et qui paraît appartenir comme elle au commencement du sei- 
zième siècle. Au-dessus des colonnes et de l'entablement sont 
placées les statues de saint Georges et de saint Maurelio, exécu- 

(1) Voyez ce qu'en a dit L.-^. Cittadella dans un opuscule intitulé : Sopia 
un dipinto del Garofalo nel refettorio dei M. M. 00. di S. Spirito in Ferrara 
(Bolo{;na, 1846), et dans ses Memorie su Benvenuto Tisi da Garofalo. Ferrare, 
1872, p. 46. 



LIVRE DEUXIEME. 343 

tées au dix-septième siècle par le sculpteur ferrarais Francesco 
Vidoni : les deux patrons de Ferrare sont debout. Entre eux, 
on remarque deux étroites bandes de marbre avec des rinceaux. 
Un peu plus haut que les saints se montrent, aux côtés d'une 
grande plaque de marbre contenant une inscription et sur- 
montée de riches armoiries, deux figures d'hommes dont la 
partie inférieure se termine en feuillages. Vidoni en est éga- 
lement l'auteur. 



ÉGLISE DE SAINT-DOMINIQUE. 

Suivant la tradition, saint Dominique, en passant à Ferrare, 
reçut l'hospitalité dans le palais Guramonti, mais pendant la 
nuit il se retirait dans la pauvre maison d'un jardinier, où de 
nombreux miracles se produisirent. La Commune acheta cette 
maison et la remplaça par une église et un couvent. Dès 1235, 
les Dominicains étaient établis à Ferrare, mais on ne sait pas 
s'ils occupaient déjà l'endroit sur lequel a eu lieu leur installa- 
tion définitive. Au dix-huitième siècle, l'église de Saint-Domi- 
nique a été reconstruite d'après le dessin de Vincenzo Santini, ar- 
chitecte né dans les États vénitiens; commencée en 1G93, elle 
fut achevée en 1717 (1). Les quatre statues de grandeur natu- 
relle qui ornent la façade représentent saint Thomas d'Aquin, 
saint Vincent Ferrier, saint Antonino et saint Pie V; elles ont 
été sculptées par Andréa Fen^eri. 

A l'intérieur de l'église, derrière le maître-autel, se trouve 
une sculpture anonyme qui semble appartenir à la fin du quin- 
zième siècle. Elle représente la Vierge avec l'Enfant Jésus 
donnant sa bénédiction. Ce bas-relief en marbre, sans être de 
premier ordre, est très agréable à regarder; on se sent particu- 
lièrement gagné par le charme du divin Enfant (2). 

Les stalles du chœur ne méritent pas moins l'attention. Elles 
sont disposées sur deux rangs, et chaque rang en comprend 

(1) Frizzi, Memoric pcr la storia di Fcrvaia, t. IIÎ, p. 119. 

(2) Voyez dans le liv. III le ch. i", consacre à la sculpture. 



344 L'AllT FERRARAIS. 

dix-neuf. Si les stalles inférieures ne remontent pas plus haut 
que le seizième siècle, les stalles supérieures appartiennent au 
quatorzième et se recommanclentpar l'élégance de leurs formes, 
par la variété des détails, par la perfection de l'exécution. 
Elles sont l'œuvre de Giovanni da Modena, surnommé Saisi ou 
Abaisi, et furent commandées en 1384 (l). 

Quand on pénètre dans la grande sacristie, on rencontre 
encore des boiseries sculptées. Ces boiseries garnissent toutes 
les parois. Elles furent exécutées aune époque moins sobre et 
moins pure. Les pilastres, les chapiteaux, les corniches té- 
moignent cependant d'une réelle habileté. On remarque aussi 
des marqueteries représentant des saints et des saintes de 
l'Ordre de Saint-Dominique, mais le style de ces figures trahit 
un art auquel la simplicité était devenue étrangère. 

C'est dans cette sacristie que le célèbre anatomiste Giam- 
battista Canani et que le cardinal Giulio Canani ont leurs tom- 
beaux, surmontés des bustes de ces deux personnages. 

En fait de peintures, l'église de Saint-Dominique, dont les 
principales richesses ont été transportées à la Pinacothèque, 
ne possède plus que quatre tableaux dignes d'être mentionnés. 

Nous signalerons en première ligne une Vierge du quator- 
zième siècle trop peu remarquée, dont l'auteur est inconnu. 
Vêtue d'une robe rouge, vue à mi-corps, de trois quarts à 
gauche, la tête un peu inclinée vers l'épaule droite, elle 
regarde dans l'invisible, en allaitant l'Enfant Jésus assis sur 
elle. L'enfant tient de sa main droite le sein de sa mère et se 
détourne vers nous; il est beaucoup moins beau que Marie. 
Celle-ci, dont les cheveux sont complètement cachés par un 
voile et dont la tête est entourée d'une large auréole d'or, 
égale les plus attachantes figures du Paradis d'Orcagna dans 
l'église de Santa Maria Novella, à Florence. Elle possède au 
suprême degré l'élégance et la simplicité, la noblesse et la 
pureté. Son expression suave sans mollesse, distinguée sans 
recherche, trahit une certaine tristesse qui n'altère pas la force 

(1) Voyez dans le liv. III le ch. n consacré à la sculpture en bois et à la mar- 
queterie. 



LIVRE DEUXIEME. 345 

de l'âme. Il y a ici comme un épanouissement de beauté virgi- 
nale et de tendresse maternelle. Les mains effilées méritent 
aussi de ne point passer inaperçues. A la fraîcheur du senti- 
ment correspond celui du coloris : cet admirable tableau est, 
en effet, dune exquise délicatesse de tons. M. Burckhardt 
fait observer qu'il ne reflète pas la tradition de Giotto. 

Les trois autres tableaux que nous avons à mentionner sont 
dus à Ippolito Scarsella, dit le Scarsellino. Ils représentent 
Sainte Lucie entre saint Paul et saint François, Sainte Madeleine 
assistée à l heure de la mort par les anges et consolée par l'appa- 
rition de la Vierge avec VEnfaixt Jésus, et enfin Saint Charles Bor- 
romée en prière [l) . Ce dernier tableau, très supérieur aux autres, 
est vraiment remarquable {"2). La foi transfigure en quelque 
sorte le visage de saint Charles, vu de profil à gauche, et la 
tempe reçoit un beau jet de lumière. Les mains s'appuient sur 
un autel, la tête s'incline vers l'épaule gauche, et les yeux levés 
regardent un objet qui se trouve en dehors du cadre, proba- 
blement un crucifix. Le camail rouge est d'un ton très riche. 
Quant au modelé, il est rendu avec une rare puissance. 

Dans le couvent des Dominicains se trouvait jadis une pré- 
cieuse bibliothèque, en grande partie composée des livres que 
lui avait légués l'illustre lettré ferrarais Celio Calcagnini. Ces 
livres, au nombre de douze cent quarante-neuf, selon les uns, 
de trois mille cinq cent quatre-vingt-quatre, selon les autres, 
devaient être mis à la disposition du public. Un legs supplé- 
mentaire de cinquante écus d'or en or fut destiné à payer les 
rayons et les chaînes par lesquelles on assujettissait alors les 
volumes aux tables pour prévenir les soustractions. Le tom- 
beau de Calcagnini fut placé au-dessus de la porte de la biblio- 
thèque du couvent. En 1790, quand l'Ordre de Saint-Domi- 
nique fut supprimé, les livres de la bibliothèque se dispersèrent. 

Le cloître a été transformé en caserne. 



(1) Le même sujet, nous l'avons dit, est traité, avec quelques légères diffé- 
rences, dans un tableau de Scarsellino appartenant à l'église de Saint-Henoît. 
(Voyez p. 321.) 

(2) Il orne la cinquième chapelle à gauclie. 



346 L'ART FERRARAIS. 

De bonne heure, le crédit des Dominicains fut grand à Fer- 
rare. En 1287, leur prieur fut chargé de désigner, de concert 
avec le gardien des Franciscains et un autre religieux, trois 
personnes aptes à s'occuper de la question des vivres (1). A la 
suite des contestations qui s'élevèrent entre les trois fils 
d'Obizzo après la mort de ce prince, un arrangement fut signé 
dans la sacristie des Dominicains, en 1293. Avant l'établis- 
sement de l'Université, on fit des cours publics dans l'église 
de Saint-Dominique, comme on en fit dans les églises de Saint- 
François et de San Crispino. En 1427, fut enseveli dans 
l'église des Dominicains Nanni Strozzi, général des troupes 
ferraraises, qui avait servi la maison d'Esté durant près de 
trente années et qui avait été tué en combattant le duc de 
Milan lors des opérations dirigées contre ce souverain par la 
ligue formée entre Florence, Venise et le marquis de Ferrare 
Nicolas III. Pendant la funèbre solennité, Leonardo Bruni, 
dit Leonardo Aretino , qui fut secrétaire apostolique sous 
quatre papes et chancelier de la République florentine, pro- 
nonça l'éloge du défunt. On voit encore dans le cloître une 
longue inscription en l'honneur de Nanni Strozzi. 



EGLISE DE SAINT-GEORGES HORS DE LA PORTA ROJIANA. 

La première cathédrale de Ferrare fut l'église de Saint- 
Georges, qui s'élève au fond d'une vaste place sur laquelle se 
lient le marché aux bestiaux Elle a été plusieurs fois renou- 
velée, et c'est au commencement du dix-huitième siècle 
qu'elle a reçu sa forme actuelle. Il n'y a plus guère d'ancien 
que \e campanile : construit en 1485 par Biagio Rossetti, il a 
perdu un peu de son équilibre et s'incline légèrement; le cône 
qui le surmontait n'existe plus. Quant au vaste couvent annexé 
à l'église, il a été démoli. 

Le corps de saint Maurelio, patron de Ferrare, repose sous 

(1) Frizzi, Memorie pcr la storia di Fcrrara, t. III, p. 211. 



LIVRE DEUXIEME. 34T 

l'autel situé au fond de la nef de gauche, tandis que l'autel 
situé au fond de la nef de droite abrite les reliques du Bien- 
heureux Alberto Pandoni, évéque de Plaisance, puis de Ferrare, 
mort en 1274. 

Si l'église de Saint-Georges a cédé à la Pinacothèque V Arres- 
tation et la Décapitation de saint Maurelio, peintes, non par 
Francesco Cossa, comme on le dit généralement, mais par 
Gosimo Tura (n"' 26 et 27), ainsi que V Adoratioii des Mages 
exécutée en 1537 par Garofalo (n° C2) et la Décollation de saint 
Maurelio du Guerchin (n" 75), elle a gardé dans la tribune 
(à gauche) l'admirable Tombeau du cardinal Lorenzo Roverella, 
sculpté en 1 475 par Jm^?'o^z'o Borgognone daMilano (1). Quand 
on a considéré ce monument, on apprécie peu, sur la muraille 
de la nef de gauche, le Tombeau d'Orazio Ariosii (en marbre 
rouge de Vérone) : l'ornementation trahit la décadence, et le 
buste d'Orazio paraît assez ordinaire. 



EGLISE DEL GESU. 

L'introduction des Jésuites à Ferrare fut préparée par l'es- 
time qu'inspirèrent leur fondateur et plusieurs de ses compa- 
gnons. En revenant de Venise pour se rendre à Gènes, Ignace 
de Loyola s'arrêta quelques jours dans la capitale des princes 
d Este (1524). Pendant qu'il priait dans la cathédrale, un 
pauvre obtint de lui une aumône, ce qui encouragea une 
troupe de mendiants à implorer sa charité; il n'en repoussa 
aucun, mais il épuisa la petite somme que ses amis de Venise 
lui avaient donnée pour son voyage, et il resta sans argent (2). 

En 1437, deux de ses disciples, le Portugais Simone Rodri- 

(1) Nous en reparlerons en traitant ilc la sculpture (liv. III, cli. i). On voyait 
aussi jadis dans l'église de Saint-Georj;es ini retal)lc peint pour la famille Rove- 
rella par Cosimo Tura : plusieurs fragments de ce retable se trouvent à présent 
dans la Kational Gallery, dans la galerie Colonna, à Rome, et dans le musée du 
Louvre. Nous reviendrons plus loin sur ces peintures. 

(2) Ce ne fut pas la seule fois que les Ferrarais eurent l'occasion d'apprécier 
ses vertus. 



348 L'ART FERRARAIS. 

{juez d'Azevcdo et le Genevois Claudio Jaio, vinrent à leur 
tour à Ferrare : ils prêchèrent dans les rues et sur les places 
publiques avec grand succès et soignèrent les malades dans les 
hôpitaux, vivant du produit des aumônes qu'ils recevaient : la 
marquise de Pescara, qui se trouvait alors aussi à Ferrare, les 
prit sous sa protection et leur accorda des secours. Jaio avait 
tellement plu à Hercule II, que ce prince, en 1547, le prit 
comme confesseur. Il eût voulu le loger à la cour, mais 
l'humble Jésuite obtint de demeurer dans l'hôpital de Sainte- 
Anne et fit, dans l'église qui y était annexée, les jours de fête, 
des leçons sur lÉcriture sainte. Son séjour dura deux ans. Sur 
l'invitation du duc, un autre Jésuite, saint François Borgia, 
son parent, passa quatre jours à Ferrare en se rendant d'Es- 
pagne à Rome. C'est avec lui qu'Hercule II traita de l'établis- 
sement des Jésuites dans sa capitale, établissement auquel 
concourut la générosité de la veuve de Lanfranco Gessi. En 
1551, les Jésuites ouvrirent trois écoles où ils professèrent le 
grec et le latin. Si leur enseignement provoqua la jalousie 
des maîtres déjà installés à Ferrare et réveilla l'animosité de 
Cintio Giraldi, à qui l'introduction des Jésuites à Turin avait 
fait perdre sa chaire de belles-lettres à l'Université de cette 
ville, il fut hautement approuvé par le célèbre Antonio Musa 
Brasavola et par trente-deux professeurs de l'Université ferra- 
raise. En 1570, les Jésuites songèrent à se faire construire 
une église : I architecte Alberto Schiatti en exécuta le dessin; le 
cardinal d'Esté et le duc Alphonse H, son frère, en posèrent 
la première pierre le 3 novembre. Barbe d'Autriche, la 
seconde des trois femmes d'Alphonse II, concourut par sa 
libéralité à la réparation des dégâts causés à l'édifice par un 
tremblement de terre. 

L'église del Gesu ne se recommande qu'au visiteur curieux 
d'étudier les productions de l'art ferrarais à la fin du seizième 
siècle. Barbe d'Autriche y a son tombeau, qui n'est pas sans 
intérêt (1). Au premier autel à gauche, un Christ en croix par 

(1) Voyez, dans le liv. III, le ch. i, consacré à la sculpture. 



LIVRE DEUXIEME. 349 

Giuseppe Mazzuoli, dit le Bastaruolo, est d'un style maniéré. 
Le même artiste a été mieux inspiré en peignant pour le comte 
Grispi V Ayinonciation qui orne le premier autel à droite. Assise à 
la droite du spectateur, vue de profil à gauche, un livre sur ses 
genoux, la Vierge est élégamment coiffée d'une draperie jaune. 
Du côté opposé, l'archange Gabriel, debout, lui présente un 
lis et lui montre le ciel; par-dessus une tunique blanche, il 
porte une tunique jaune dont une draperie violette rehausse la 
partie inférieure. Si les deux personnages n'ont pas l'élévation 
et la ferveur que leur eût données un maître du quinzième 
siècle, les draperies ont du moins de la noblesse. Dans le ciel, 
le Saint-Esprit apparaît au milieu d'une éclatante lumière 
entre douze petits anges qui se meuvent parmi les nuages : 
c'est la meilleure partie du tableau. La richesse du coloris est 
diffne d'un élève de Dosso. 



EGLISE DE SAINTE-BARBE. 
Via délia Giovecca. 

C'est Barbe d'Autriche, seconde femme d'Alphonse II, qui fit 
construire en 1572 cette église, à laquelle fut annexé un asile 
pour les jeunes filles pauvres. On y voit deux tableaux de 
Giuseppe Mazzuoli, dit le Bastaruolo ^ peintre formé à l'école des 
Dossi. Celui qui orne le premier autel à gauche représente la 
Décollation de saint Jean- Baptiste. L'exécution vient d'avoir 
lieu. Saint Jean, les mains liées, est étendu à terre, et sa tête 
tranchée a roulé près de ses mains. A droite, le vigoureux 
bourreau, à demi nu, remet son épée dans le fourreau. A 
gauche, se tiennent deux femmes et un homme, témoins du 
meurtre. Au fond, l'on apporte à Hérode la tête du saint, et 
plusieurs personnages sont groupés sur un escalier (1). Ce 
tableau est d'une belle couleur. — Dans le tableau du maître- 

(1) Baruffaldi, Vile, etc., t. I, p. 430. 



350 L'ART FERRARAIS. 

autel, Bastaruolo nous montre la Vierge avec l'Enfant Jésus sur 
les nuages, entre sainte Barbe et sainte Ursule, placées un peu 
plus bas, tandis qu'un grand nombre de jeunes filles [Zitelle di 
santa Barbara), dont on n'aperçoit que les bustes et qui sont 
coiffées d'un voile blanc, occupent le bas de la composition ( 1 ) . 
Il y a là des tètes intéressantes, bien rendues, très variées et 
très vivantes. L'Enfant Jésus, debout entre les jambes de sa 
mère et regardant vers la terre, est assez beau, mais les figures 
voisines nous paraissent fades et insignifiantes. 



ÉGLISE DE SAINTE-CLAIRE OU DES CAPUCINES (1642). 
Via ilella Giovecca. 

Cette église possède des autels en nover d'un beau style; 
mais ce qu elle renferme de plus intéressant est le tableau du 
maître-autel, œuvre à'Ippolito Scarsella, dit le Scarsellino. Le 
peintre a représenté dans le ciel la Vierge avec l'Enfant Jésus 
entre sainte Claire et saint François d'Assise, et sur la terre 
quelques Capucines adorant le Saint Sacrement. 

Laderchi signale dans la même église deux autres peintures 
du Scarsellino. Dans l'une, on voit la Vierge assise sur un 
trône et sainte Elisabeth tenant le petit saint Jean-Baptiste, que 
l'Enfant Jésus accueille avec joie. Dans l'autre nous apparais- 
sent saint Antoine et sainte Lucie. 



EGLISE DE SAINT-CHARLES. 



Cette église a été construite après la destruction de l'église 
de Sainte-Anne et l'a remplacée pour les besoins des malades 

(1) Baruffaldi, Vite, etc., t. I, p. 429. 



LIVRE DEUXIEME. 351 

soignés à riiôpital de Sainte-Anne. Sa massive façade date de 
1623 et est l'œuvre de Giambatlista Aleolti d' Argenta. 

On voit dans l'église de Saint-Charles un Saint Sébastien en 
terre cuite. Cette statue, qui a été longtemps attribuée à 
Alfonso Lombardi, lut exécutée par Orazio Grilleyizoni da 
Carpi ( 1 ) . 



EGLISE DE SANTA MARIA DELLA ROSA. 



Cette église, construite en 1624 d'après le dessin du Ferra- 
rais Francesco Guitti, a remplacé l'église du Guazzaduro, ainsi 
nommée à cause du voisinage d'un canal ou scoi^suro où l'on 
menait les chevaux s'abreuver et se baigner {giiazzat-e). 

Dans la première chapelle à gauche se trouve un Mortorio 
ou groupe de statues représentant le Christ mort, entouré de 
sept figures éplorées , dont le réalisme a quelque chose de 
repoussant (2). Guido Mazzoni en est l'auteur (1485). 

Un tableau de Gabriele Cappellino, surnommé // Calzolaretto 
ou // Callegarino, surmonte l'autel en face de l'orgue. La 
Vierge, au milieu des nues, occupe la partie supérieure de ce 
tableau; sur la terre, au centre de la composition, on voit 
debout saint Jean-Baptiste et saint Jean rÉvangéliste, tandis 
que le donateur Lodovico Arrivieri, à droite, et sa femme, à 
gauche, sont à genoux et prient. Une inscription devenue illi- 
sible contenait, suivant Baruffaldi, la date de 1520, suivant 
Frizzi celle de 1550, ce qui est plus vraisemblable. Ce tableau 
nous semble médiocre; la vulgarité de l'Enfant Jésus et des 
saints n'est pas même compensée par le mérite des portraits. 
Gabriele Cappellino était élève des Dossi. 

(1) Voyez, clans le liv. III, le ch. 1*^% consacré à la sculpture. 

(2) Voyez, dans le liv. III, le ch. 1", où sont indiquées les œuvres qui ont été 
faussement attribuées à Alfonso Lombardi. 



352 L'ART FERllARAIS. 



ÉGLISE DE SAINT-JÉRÔME (17 12). 

Cette église s'élève en face de la maison paternelle de Savo- 
narole, au bout d'une place où l'herbe croît en liberté. 

Dans la première chapelle à droite, on peut se représenter, 
par une ^/moncm//on en deux petits tableaux de forme oblongue, 
ce que devint la peinture entre les mains de certains élèves 
desDossi. Giovanni Francesco Surchi, dît Di'elai, en est l'auteur. 
A gauche, on voit assis l'archange Gabriel; à droite, la Vierge 
debout devant un prie-Dieu se retourne vers le messager cé- 
leste. Ces peintures, d'une couleur insignifiante, sont plates et 
sans relief; l'élévation morale y fait absolument défaut. 

Entre les deux tableaux de Dielai, on remarque la figure du 
Bienheureux Giovanni Tavelli da Tossignano, exécutée de 
grandeur naturelle par un élève de Garofalo. L'évéque de Fer- 
rare, la crosse à la main, la mitre sur la tête, donne sa béné- 
diction. Il est vu de face; à ses pieds, à droite, s'épanouit un 
œillet. Sans doute, cette peinture est loin d'être une œuvre 
remarquable; mais le voisinage du tableau de Dielai lui est 
très avantageux, et, par contraste, on lui trouve plus de valeur 
qu'elle n'en a peut-être réellement. 



EGLISE DE SAINT-APOLLINAIRE OU EGLISE DE LA CONFRERIE 

DE LA MORT. 



Une Résurrection peinte à fresque entre 1-440 et 1-450 doit 
principalement attirer l'attention. C'est une œuvre remar- 
quable, touchante par la simplicité et le sentiment. Nous en 
reparlerons en étudiant Galasso, a qui elle a été attribuée. 

On l'apprécie surtout quand on a considéré dans la même 
église le premier tableau que l'on rencontre à gauche, tableau 



LIVRE DEUXIEME. 353 

représentant le Portement de croix , et où l'on remarque une sin- 
gulière ostentation d'efforts musculaires chez les personnages 
groupés autour de l'instrument du supplice de Jésus. Ce Porte- 
ment de croix ^ très endommagé, a été attribué à Dosso; il rap- 
pelle plutôt le style des frères Gaspare et Francesco Filippi, 
qui travaillèrent en 1567 pour la confrérie de la Mort. 



l'hôpital de SAINÏE-ANNE (1) ET LA PRÉTENDUE 
PRISON DU TASSE. 



L'hôpital de Sainte-Anne fut fondé en 1 444., ainsi que nous 
l'avons déjà dit (2), par Giovanni Tavelli da Tossignano, 
évéque de Ferrare, dans un couvent qu'occupaient auparavant 
les Frères arméniens de Saint-Basile. A cet hôpital, qui doit sa 
physionomie actuelle à des restaurations accomplies en 1 754(3), 
était annexée l'église de Sainte-Anne, que l'on a démolie en 
182 4. C'est maintenant l'église de Saint-Charles, contiguë 
elle-même à l'hôpital, qui est affectée aux besoins religieux 
des malades. 

On entre dans l'hôpital par un beau vestibule orné de co- 
lonnes et dans lequel on voit un buste en terre cuite de Gio- 
vanni da Tossignano, exécuté par Antonio Marescoiti (4). A 
gauche se trouve un joli petit portique avec six arcades d'une 
grande légèreté. A droite, la principale cour, au milieu de 
laquelle s'élèvent quatre épicéas, est entourée d'arcades que 
soutiennent descolonnettes octangulaires. On y remarque une 
fresque de Dielai, élève des Dossi, fresque qui décorait jadis, 
dans l'église de Sainte-Anne, la première chapelle à droite, et 
qui est très délabrée, malgré une restauration datant de 1841. 
Elle représente Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus. On ne 

(1) Frizzi, Meni. pcr lu storia di Fcrrara, p. 495-497. 

(2) Page 259. 

(3) Carlo Olivi, Annali dcUu città di Fcrrara. 

(4) Voyez dans le liv. III le ili. i", consacré à la sculpture. 

T. '?:î 



354 L'ART FERRARAIS. 

distinf^ue presque plus rien tle la Vierge; FEnfant Jésus est 
peu visible; la sainte Anne, dont la tête est enveloppée d'un 
voile jaune, est assez belle. 

Les gardiens de l'hôpital ne manquent pas de montrer aux 
étrangers qui le visitent une petite pièce du rez-de-chaussée, 
basse, étroite et humide, une sorte de tanière sans lumière et 
sans air, où le Tasse aurait été enfermé pendant sept années 
par ordre d'Alphonse II (de mars 1579 au 13 juillet 1586) (I). 
Justice a été faite de cette fable (2), dont l'origine ne remonte 
pas plus haut que les premières années de notre siècle. Ne sait- 
on pas que le poète (quelques-unes de ses lettres en font foi) 
occupait plusieurs pièces, qu'il y écrivait, qu'il y était visité 
par ses amis et ses protecteurs, par des prêtres et des religieux, 
des seigneurs et des princes? Comment admettre d'ailleurs que 
le duc de Ferrare, prince doux et humain, ait pu avoir la 
pensée de confiner un homme de génie, qu'il admirait et qu'il 
aimait, dans un trou inhabitable où il n'eût même pas osé jeter 
les plus vulgaires criminels? Le Tasse, en tout cas, n'eût pas 
supporté sept ans une pareille captivité; la mort l'en eût déli- 
vré promptement. La légende est donc inacceptable. En réa- 
lité, on ignore dans quelle partie de l'hôpital habita le pauvre 
Torquato. Deux inscriptions, l'une sur la façade de l'édifice, 
l'autre sur le mur de la prétendue prison, voilà tout ce qui le 
rappelle ici maintenant à ceux qui passent. 

(i) Agostino Mosti, lié avec Lilio Gregorio Giralcli et avec Celio Galcagnini, 
était prieur de l'hôpital tle Sainte-Anne (dont il fut un des principaux bienfai- 
teurs), quand le Tasse y fut séquestré, non sans rigueur au début. (Voyez ce que 
nous avons dit, p. 220-222.) Après avoir été l'élève de l'Arioste, Mosti devint 
secrétaire du duc Alphonse II. Il écrivit des poésies et le Memoriale délie cose 
(li Fcn-ara. On a également de lui une lettre sur les fêtes célébrées à Ferrare 
en 1543 lors de la venue du pape Paul III. Il mourut en 1584 et fut remplacé 
comme prieur de l'hôpital par Giov. Batt. Vinccnzi, qui devint à son tour le 
gardien du Tasse, lorsque le malheureux poète, auquel une liberté relative avait 
été accordée pendant une période d'amélioration dans sa santé, fut enfermé de 
nouveau assez étroitement. 

(2) L.-N. CiTTADELLA, Guiclci pel forcstiere in Ferrara, 1873, p. 118. — Aldo 
Gexnari, La prigione del Tasso, dans le journal La letteratura, année III, n" 16, 
15 août 1888. 



CHAPITRE III 

LES PALAIS. 

I 

PALAIS A FERRARE (1). 



PALAIS « UELLA RAGIONE » OU PALAIS DE JUSTICE (2). 

Construit en face d'un des côtés de la cathédrale sur la place 
de San Crispino (1315-1328), le calais délia Ra^ione, destiné aux 
juges et aux notaires, n'a pas entièrement conservé sa forme 
primitive et a perdu les peintures de sa façade, exécutées 
en 1473, l'imprudence des hommes et les violences de la 
nature s'étant en quelque sorte conjurées contre lui (3). En 
1512, il fut pendant trois jours la proie d'un incendie qui 

(i) Les pages suivantes sur les palais de Ferrare, à l'exception ilu palais de 
Schifanoia, ont été déjà publiées, avec des planches, dans les Notes d'art et d'ar- 
ckéolof/ie. Quant à notre travail sur le palais de Schifanoia, il a paru dans la 
Bévue des Deux Mondes du 1" août 1883. 

(2) Frizzi, Memorie per la storia di Ferrara^ t. III, p. 274. — L.-N. Gïtta- 
DELLA, Notizie relative a Ferrara et Guida pel forestière in Ferrara. 

(3) Devant le palais délia Ragione se passa en 1432 un fait qui caractérise les 
mœurs du temps et qui est à l'honneur de Nicolas III, prince en qui s'unirent 
tant de qualités et de vices. Décidés à tranclier un débat par un combat singulier, 
deux Aragonais, après avoir vainement sollicité de plusieurs princes italiens l'au- 
torisation de réaliser chez eux cette épreuve, obtinrent l'assentiment du marquis 
de Ferrare. Le lieu du comliat était la place située entre le palais della Ragione 
et la cathédrale. Les trompettes avaient donné le signal de la lutte, et les deux 
adversaires, inclinant leurs lances, s'avançaient déjà l'un contre l'autre, quand 
Nicolas III les arrêta, les appela auprès de lui, s'érigea en juge de leur querelle 
et parvint à les réconcilier. Dans un discours qui nous a été conservé, Guarino 
de Vérone exalte la sagesse dont le marquis de Ferrare, son protecteur, fit preuve 
en cette circonstance. (Fnizzi, Memorie per la storia di Ferrara, t. III, p. 466.) 



356 L'AKT FERHAUAIS. 

s'était déclaré, sous les arcades gothiques du rez-de-chaussée, 
daus Tatelier d'un fabricant d'armes, et qui coûta la vie à la 
femme et aux cinq enfants du gardien de la tour où l'on 
sonnait les cloches. En 1570, un tremblement de terre com- 
promit tellement le mur principal, qu'on fut obligé de le 
refaire. Enfin, les marchands installés à la base de 1 édifice 
ébranlèrent peu à peu, par des aménagements téméraires, non 
seulement les piliers, mais le reste, de sorte qu'une recon- 
struction presque totale fut jugée nécessaire : elle eut lieu 
entre 1831 et 18 40, et l'architecte Giovanni Tosi se montra 
très sobre d'innovations. 

Si l'on veut se faire une idée de ce qu'était encore au com- 
mencement du seizième siècle le palais délia Ragione, il faut 
consulter à la bibliothèque de Ferrare le Lihro dei giustiziati 
ou registre des condamnés à mort : on y voit une miniature 
qui le représente derrière une estrade au milieu de laquelle a 
lieu une exécution capitale. 

Aux fenêtres de ce palais, comme à celles du palais Vieux, à 
Florence, on avait l'habitude de pendre les rebelles et les 
conspirateurs. Parmi ceux qui expièrent ainsi leurs tentatives 
de sédition, nous citerons un homme qui, en 1399, avait 
essayé d ameuter le peuple en faveur d'Azzo, compétiteur de 
Nicolas III. Le cadavre resta là pendant deux jours. Sous 
Hercule II, un hérétique eut le même sort en 1551. L'année 
suivante, lorsque Alphonse, fils d'Hercule II, quitta Ferrare 
sous un prétexte mensonger et se rendit en France auprès de 
Henri II sans l'assentiment de son père, le duc, craignant de 
passer aux yeux de Charles-Quint pour être trop favorable à la 
France, fit pendre par un pied à une fenêtre du palais délia 
Ragione, avec une note d'infamie, l'effigie de Tomraaso La- 
vezzuolo, personnage qui avait été le principal instigateur du 
coup de tête d'Alphonse. — C'est aussi à une des fenêtres du 
palais délia Ragione qu'on lisait, devant le conseil des Sages 
et devant le peuple, les lois nouvelles qui devaient faire partie 
des statuts. — Dans l'intérieur du palais, à l'époque d'Her- 
cule P', lut disposé un théâtre sur lequel on joua cinq pièces 



LIVRE DEUXIEME. 357 

de Plaute, lors du mariage d'Alphonse d'Esté avec Lucrèce 
Borgia. 

La façade actuelle, dominée par des créneaux, est, comme 
celle d'autrefois, en briques et de style gothique ; elle repose 
sur neuf arcades et présente deux avant-corps en saillie. La 
gracieuse tour (l),dueà Giambattista Aleotti d'Argenta(1603), 
occupe la place d'une plus ancienne tour appelée torre délia 
Massaria. On nommait jadis massaria l'endroit où les taxes et 
les amendes étaient versées entre les mains des massari. 

A l'intérieur du palais délia Ragione, Battista Grifjî et Ber- 
nardino Fiorini peignirent en clair-obscur vers 1520, d'après 
les dessins de Garofalo, une frise représentant la danse des 
morts, c'est-à-dire des squelettes en présence de grands per- 
sonnages. 



LE PALAIS MUNICIPAL 
ANCIEN PALAIS DES PRINCES d'eSTE f21 



Avant la construction du Castello, les princes d'Esté rési- 
dèrent dans un édifice situé vis-à-vis de la cathédrale. Une 
série de transformations a complètement enlevé sa physiono- 
mie primitive au vieil édifice, dans lequel est installée l'admi- 
nistration municipale ; mais il évoque toujours d intéressants 
souvenirs historiques. Pétrarque y logea en se rendant de 



(1) Cette tour est située à l'angle de la rue di San Paolo, dite di Porta Eeno. 
Elle fut appelée aussi torrc delV Arringo ou tour des Harangues, parce que, sur le 
balcon, les magistrats haranguaient le peuple et promulguaient les lois. 

Une seconde tour, construite en 1284, avait été annexée au palais délia 
Ragione. Elle se trouvait en face de San Romano, à l'angle de la via del Trava- 
fjlio. Le nom de tour des Rebelles lui fut donné parce qu'elle fut construite 
avec les pierres des maisons ayant appartenu à des citoyens déclarés rebelles, 
et parce que, entre les créneaux de cotte tour, on exposait les tètes des rebelles. 
Elle n'existe plus. 

(2) L.-N. GiTTADELLA, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 321-327; // castello 
di Ferra m. p. 7-11; Guida per Ferrara, 1844, p. 23. — tî. Campori, Gli arc/ii- 
tetti c (jl' in(je(jncri civili c militari dcrjH Estensi dal scccolo XIII al AT/, 1882. 



358 L'ART FEURAUAIS. 

Padoue à Rome (1370) (1). Parmi les hôtes célèbres qu'abrita 
le palais dont nous nous occupons figura encore le pape 
Eugène lY, venu à Ferrare en 1438 pour y tenir le concile 
œcuménique qui fut bientôt transféré à Florence. C'est du 
balcon de ce palais qu'il bénit le peuple, et c'est à l'intérieur 
de ces, murs qu'eurent lieu les premières sessions du concile. 
Un grand pont construit par Antonio di Gasparo de Florence, 
jonché de fleurs pour la circonstance, garni d'étoffes en ve- 
lours et de tapisseries, permit au Pontife de gagner la cathé- 
drale sans descendre au milieu de la foule qui encombrait la 
rue. Dans le même palais habita le pape Pie II, lorsqu'il 
traversa Ferrare en se rendant au congrès de Mantoue (1459), 
et, par un singulier contraste, Calvin, le protégé de Renée, 
fille de Louis XII et femme du duc de Ferrare Hercule II , 
y trouva un asile momentané (1535), si Ion en croit la tra- 
dition. 

L'ancienne demeure des princes d'Esté datait du treizième 
siècle. Le marquis Azzo, surnommé Azzolino, la fit élever peu 
après 124i et v rédigea, dit-on, son testament. Rrûlé parla 
faction gibeline à la fin du treizième siècle, l'édifice fut refait 
presque entièrement, mais en 1328, en 1509, en 1532, de 
nouveaux incendies y causèrent des dégâts irréparables (2). En 
vain chercherait-on les peintures que Giotto y exécuta vers 
1318 et celles que Borso avait commandées à Piero délia 
Francesca et à Cosimo Tura. On ne voit pas non plus la statue 
équestre de Nicolas III et la statue assise de Borso, placées 
en 1472 aux cotés de l'entrée, qu'on appela dès lors Volto del 
cavallo. Il n'y a plus trace du double portique qui, au rez-de- 
chaussée, servait en quelque sorte de bourse et où les seigneurs 
de Ferrare recevaient souvent les suppliques de leurs sujets. 
La majestueuse tour de Rigobello ou tour de l'Horloge, à 

(1) Voyez ce que nous avons dit p. 11-12. — Voyez aussi les lettres de Pé- 
trarque : Epist. senil., liv. XI, 13. 

(2) L'incendie de 1532 détruisit une loggia construite sous la grande salle, à 
lépoque d'Hercule I'', T^ar Biagio Rossetti. Après cet incendie. Jutes Romain fut 
appelé à Ferrare afin de réédifier ce que le feu avait anéanti, mais, pour une 
cause inconnue à présent, il ne se chargea pas de l'entreprise. 



LIVRE DEUXIEME. 359 

l'angle méridional de 1 édifice, tour qui fut construite en 1283 
par Amadio ou Armanno di Bonguadagni sous Obizzo II, et 
dans laquelle Borso avait installé sa bibliothèque (1), s'écroula 
en 1553, après avoir beaucoup souffert d'un tremblement de 
terre en 1496 et avoir été en partie détruite par la foudre 
en 1536 ; elle ne fut pas relevée. La longue loggia, avec 
des colonnes de marbre, construite par Anton Francesco Sardi 
en face du palais épiscopal (1503), a disparu aussi. Il en 
est de même de la grande salle, au-dessus de cette loggia, 
où l'on avait disposé des décors fixes (2) et où furent jouées 
diverses comédies, notamment celles de l'Arioste (3). On ne 
retrouve pas davantage le passage suspendu, établi en 1515 
sur l'ordre d'Alphonse I", qui, unissant la demeure des sou- 
verains à l'évêché, leur ménageait le moyen de se transpor- 
ter à couvert et à l'abri des regards du public dans la cathé 
drale. 

Ne reste-t-il donc aucun vestige des temps passés? On peut 
admirer encore sur le côté septentrional de l'édifice, au rez- 
de-chaussée, en face du Caslello, la loggia dei Camerini, por- 
tique d'ordre dorique, construit sous Alphonse II par Galasso 
Alghisi da Carpi en 1559 (4). Mais ce qu'il y a de plus curieux, 
c'est l'escalier de marbre qui donne sur la cour du château et 

(t) Le catalogue de cette bililiothèque fut écrit en 1467. L.-^'. Gittadella l'a 
reproduit dans son opuscule sur le Castello, p. 63. 

(2) Ces décors représentaient la place de Ferrare avec les rues qui y aboutis- 
sent, avec les banchi, fondachi e spezerie qui y étaient installés. 

(3) Alphonse P'" d'Esté fit construire à grands frais et avec beaucoup de luxe, 
d'après les indications de l'Arioste, qui y récita quelquefois des prologues et y 
joua même quelques rôles, cette salle de spectacle pour qu'on y représentât la 
Cassaria (voyez p. 145, note i), les Suppositi, la Lena et le Ne(jroinante, comé- 
dies dues au futur auteur de V Orlando furioso. Les quatre comédies, selon la 
coutume d'alors, furent jouées plusieurs fois devant divers princes par les gen- 
tilshommes de la cour. Lors de la première représentation de la Lena (1528), 
don Francesco, un des fils du duc, en récita le prologue. L'incendie qui consuma 
en 1532 le théâtre des princes de Ferrare, théâtre déjà célcbi'e dans toute 
l'Italie, dura trois jours. Le feu avait pris dans une boutique sous la grande loggia; 
il gagna promptement les boutiques voisines et consuma entièrement la loggia, 
ainsi que toutes les chaudjres situées au-dessus des boiUii(ues. (Voyez Barotti, 
I Letterati fcriaresi, t. I, p. 219, S*" édition. Ferrara, 1792.) 

(4) Frizzi, Metn. per la storia di Fcirara, t. IV, p. 415. — La façade a été 
modernisée en 1739. 



360 L'ART FEIUIAIIAIS. 

par lequel on monte dans le palais municipal (1). Il fut con- 
struit sous Hercule 1" par Pietro di Benvenuto, et Alphonse I" le 
fît abriter par une toiture de plomb. Six colonnes cannelées 
apparaissent à des hauteurs inégales le long des marches et 
supportent des arcades de forme irrégulière. Un escalier du 
même genre a été introduit par Jacopo Bellini dans un des 
dessins du recueil que possède le musée du Louvre, dans celui 
qui représente la reine de Saba devant Salomon. Non loin de 
Fescalier du palais municipal de Ferrare, on voit au premier 
étage deux fenêtres de style Renaissance, dont la partie cin- 
trée repose sur des pilastres décorés de jolies arabesques (2). 
Ces ornementations forment un contraste pittoresque avec la 
sombre voûte d'entrée, sous laquelle il y a de sordides échop- 
pes et des étalages de bric-à-brac. 

Les magistrats de la Commune, les Sages et le juge des 
Sages, ne commencèrent à siéger dans l'ancien palais des princes 
d'Esté qu'en 1623. Ils tenaient leurs séances dans le palais de 
l'évêché au treizième siècle, dans la paroisse de Saint-INIi- 
cliel au quatorzième et dans celle de San Romano au quin- 
zième. 

A 1 intérieur de l'édifice, deux cheminées, qui se trouvaient 
jadis dans le palais des Diamants, et qui appartiennent au 
commencement du seizième siècle, méritent de fixer l'atten- 
tion. L'une, en marbre jaune, est flanquée de deux pilastres 
cannelés, supportant une frise dans laquelle les rinceaux se 
mêlent à des têtes fantastiques et à des animaux imaginaires. 
L'autre, dont le marbre blanc et poli est d'un ton chaud et 
lumineux, a des arabesques très délicates sur ses pilastres, et 
l'on voit dans sa frise d'admirables génies nus, montés sur des 
hippocampes et des lions marins. 

Une petite pièce se recommande aussi au visiteur par les 
peintures qui en ornent les boiseries. Une main légère y a 

(1) La cour fut terminée en 1481. La chapelle ducale, qu'Hercule I" fit con- 
struire, et Viirscnal en lyriques, orné de pilastres, donnent sur cette cour. 

(2) C'est auprès de cette partie de l'édifice que se trouve la petite église de 
San Maurelio. 



LIVRE DEUXIEME. 361 

représenté sur un fond d'or non seulement des feuillages, des 
fleurs, des oiseaux supportés par des guirlandes de perles et de 
corail, mais des prêtres et des prétresses, des enfants nus, des 
satyres et des hippocampes. De distance en distance se montre 
un pilastre formé d'une glace avec des ornements or et noir, 
et surmonté d'un chapiteau doré. Au fond de la chambre, on 
remarque une femme parmi les fleurs entre deux enfants nus. 
En face, dans des niches, plusieurs figures de femmes se déta- 
chent sur un fond or et rouge. Ailleurs, quelques hommes nus 
se penchent pour prendre de l'eau dans des vases que leur 
tendent d'autres hommes vus de dos. Ça et là apparaît une 
figurine en stuc colorié. Une frise très étroite circule au-des- 
sous de la corniche, et au-dessus de la corniche se trouve une 
frise plus large, composée d'arabesques et de figures sur fond 
d'or et sur fond groseille. On ne saurait guère mettre plus de 
goût au service de la fantaisie, ni étaler sous les yeux une 
réunion de couleurs plus agréables. Mais tout ce que nous 
venons de signaler est encore surpassé par l'Apollon qui est 
peint au-dessus de la fenêtre. Assis sur des rinceaux, la tête 
couronnée de laurier, le corps à demi couvert par des drape- 
ries rouge, or, blanc et bleu, il joue de la lyre. La beauté de 
ses traits, la distinction de ses formes, l'élégance de ses 
jambes sont dignes du dieu de l'harmonie (1). Tout le monde 
s'accorde à reconnaître dans cette figure le pinceau de Gio- 
vanni Dosso. Le reste de la décoration est peut-être dû, sinon 
pour la conqjosition, du moins pour l'exécution, aux frères 
Sebastiano et Cesare Filippi,qui succédèrent aux Dossi comme 
peintres de cour, et dont le père, Camillo, appartenait à l'école 
de ces illustres artistes (!2). 

On ne sait pas qui commanda ces peintures et à quelle 
époque elles furent faites. On ignore même quand les boiseries 
qu'elles recouvrent prirent place dans la pièce où on les voit 
aujourd'hui. L.-N. Gittadella incline à croire qu'elles provien- 
nent du Castello, parce que, dans les documents relatifs à cet 

(1) Le plafond et les bordures de la fenêtre n'existent inailieiireuscnient plus. 

(2) Voyez Frizzi et L.-N. Gittadella. 



362 L'A HT FEllUAUAIS. 

édifice, il est question d'une chambre dorée, indication qui 
semble se rapporter aux lambris dont nous venons de parler. 



PALAIS CALCAGXINI-BELTRAME, CONSTRUIT POUR 
ANTONIO COSTABILI (1). 

Quoique inachevé, quoique tombé dans un état de délabre- 
ment qui attriste les regards, ce palais mérite d'être admiré 
pour son aspect grandiose, que rehausse la chaude couleur de 
ses briques, pour sa cour carrée, dont la moitié est entourée 
d'un vaste portique à deux étages, et pour les peintures qui 
ornent plusieurs salles. 

A en croire la tradition, Ludovic le More aurait chargé 
l'ambassadeur d'Hercule î" Antonio Costabili, qui passa dix 
années auprès de lui, de lui faire construire à Ferrare un palais 
où il pût trouver un refuge s'il se voyait jamais, au milieu de 
ses guerres avec la France, dans la nécessité d'abandonner le 
duché de Milan (2). Les revers pressentis se produisirent. 
Vaincu par les troupes de Louis XII, il fut emmené en France 
et enfermé au château de Loches, où il mourut au bout de 
huit ans (1 508). Pendant sa captivité, il aurait reçu, prétend-on, 
la visite de Costabili, et, comme il désespérait de recouvrer sa 
liberté, il lui aurait donné son palais de Ferrare. Cette tradi- 
tion n'est pas admissible, car le palais, en effet, construit par 
ordre d'Antonio Costabili, ne fut commencé qu'en 1502. Or, 
il y avait déjà deux ans que Ludovic le More avait perdu son 
trône (3). 

Costabili prit pour architecte le Ferrarais Biagio Rossetti, et 
l'exécution des colonnes, des chapiteaux, des pilastres et de 

(1) Il a élc appelé aussi palais Scrofa. C'est tlans le corso Gliiaia qu'il est 
situé, non loin de l'église Sainte-ApoUonie. — Voyez L.-N. Cittadella, Guida 
in Ferrara, 1873, p. 75-77; Benvenuto Tisi da Garofalo, p. 18 et 35, et ISotizie 
relative a Ferrara^ t. I, p. 341, et t. II, p. 256. 

(2) Ludovic le More avait épousé, en 1491, Béatrix d'Esté, une des fdles 
d'Hercule P''. 

(3) L.-JS. Cittadella, Benvenuto Tisi da Garofalo. Ferrara, 1872, p. 18-19. 



LIVRE DEUXIEME. 363 

leurs ornements, des architraves et des corniches fut confiée à 
Gahriele Frisoni de Mantoiie (1). Mais, en 150-4, Rossetti fut 
appelé à Florence comme « mgegnero e maestro di acqua u , 
afin de détourner Je cours de TArno pendant une guerre contre 
Pise (2), et il se fit remplacer par Girolamo Pasino, citoven de 
Ferrare, tandis que Frisoni, forcé de se rendre à Vérone, 
cédait l'achèvement de sa tâche à Cristoforo, qui était proba- 
blement fils de feu Ambrogio da Milano (3). 

En 1595, le petit-fils d'Antonio Costabili étant mort sans 
enfants, son palais devint la propriété des Bevilacqua. Au 
siècle suivant, il passa aux Calcagnini. Puis une fille des Gal- 
cagnini en apporta la moitié comme dot à un membre de la 
famille Scrofa, et cette moitié fut transmise aux Beltrami. 
L'ancien palais d'Antonio Costabili appartient donc à deux 
familles (4). 

Deux étages d'arcades bien proportionnées entourent la 
cour de deux côtés. Entre les arcades du rez-de-chaussée et les 
arcades de l'étage supérieur, qui sont de moitié plus petites, 
se trouvent des pilastres décorés d'arabesques très délicates. 
Le nombre de ces pilastres égale celui des colonnes de l'étage 
supérieur, entre lesquelles on a malheureusement construit 
des murs en briques. Enfin le dernier étage, beaucoup moins 
élevé que le précédent et percé çà et là de fenêtres peu élé- 
gantes, est dominé par une riche et imposante corniche. 

Dans la partie du palais qui appartient à M. Beltrame, on 

(^} ^'oyez les contrats dans les Sutizie relative a Feriura de Cittadella, t. II, 
P- 257-262. — Il y eut à Ferrare un sculpteur nommé Domenico Fiisoni, de 
Corne, cité dans des actes en 1479 et en 1482. Il était fils d'Antonio Frisoni et 
citoyen ferrarais. — Quant h Gabriele Frisoni, de Mantoue, il exécuta des tra- 
vaux pour le campanile de la cathédrale, pour l'éjjiise et le couvent de Santa 
Maria in Vado, pour le palais des Diamants. Hercule I", en 1494, le mentionne 
dans une lettre où il parle de colonnes, de chapiteaux, de corniches destinés ù 
la loggia qu'il voulait faire construire au rez-de-chaussée de son palais. Gabriele 
devait avoir de l'aisance, car il acheta en 1498 treize tapis moyennant deux 
cents lire, somme alors assez importante. 

(2) L.-^\ Cittadella, JSotizie relative a Ferrara, t. II, p. 256, note 1. 

(3) C'ast Ambrogio da Milano qui fit, en 1475, dans l'église suburbaine de 
Saint-Georges, le beau tondjeau de Lorenzo Iloverella. 

(4) Frizzi, Memorie per la sloria di Ferrara, t. IV, p. 200-201. 



364 L'AllT FERUARAIS. 

remarque deux plafonds peints par quelque élève de Garofalo. 
Mais c'est la partie réservée au marquis Galcagnini qui possède 
les fresques les plus intéressantes. Ces fresques décorent le 
])lafond d'une salle du rez-de-chaussée (1). On les regardait 
autrefois comme l'œuvre de Garofalo assisté de ses élèves. 
M. Morelli et M. Venturi ont démontré qu'elles sont dues à 
Ercole Grandi di Giulio Ccsare. La forme un peu quadrangu- 
laire des têtes, la disposition des draperies, la douceur des 
visages, la finesse des détails, dit M. Venturi, font en effet 
songer à cet artiste. On ne constate chez Garofalo ni la même 
originalité, ni la même variété de formes, ni la même profon- 
deur d'expression, ni la même vigueur de coloris (2). 

Dans la fresque du palais Galcagnini, Ercole Grandi s'est 
inspiré de la décoration analogue qu'on voit dans une salle du 
palais de Mantoue [caméra degli Sposi) peinte par Mantegna et 
imitée aussi par Garofalo dans une salle du Séminaire, à 
Ferrare. Au centre du plafond s'épanouit une rosace sculptée 
et dorée. Autour de cette rosace, des chasses et des batailles 
sont représentées en clair-obscur dans des médaillons. Plus 
bas, on aperçoit une balustrade, à laquelle se rattachent des 
guirlandes de fleurs et de fruits, et que couvrent de riches 
tapis et des tentures brodées, garnies de franges. Plusieurs 
enfants nus (dont quelques-uns tiennent des grappes de raisin), 
un chat et deux singes sont assis sur la balustrade, qui sert 
d'appui à une trentaine de personnages vêtus de magnifiques 
costumes, conversant, chantant, jouant de divers instruments. 
Ces personnages, parmi lesquels on remarque un bouffon, un 
homme coiffé d'un turban, une femme couronnée de fleurs, 
se penchant pour regarder dans la salle, et une femme qui 
porte dans ses bras un petit enfant, auprès de deux femmes 
âgées, ont dû, pour la plupart, être peints d'après nature. Ce 
sont probablement ceux qui se rencontraient à l'époque d'Al- 
phonse I" dans les réunions aristocratiques où l'on se livrait 

(1) Un fragment de ces peintures est reproduit dans l'ariiile de M. Venturi 
sur Ercole Grandi que contient V Archivio storko deW artc, ]mn 1888, p. 197. 
\^) Venturi, L'arteferrarese nel pcriodo d' Ercole l d'Esté, ^. 130-137. 



LIVRE DEUXIEME. 365 

au plaisir de la musique, de la poésie, des dissertations sur 
l'amour (l). On retrouve donc ici la société ferraraise, telle 
que Boiardo et TArioste l'ont chantée. La chevelure des 
femmes, en général blonde, est tantôt renfermée dans un filet, 
tantôt dénouée, tantôt savamment arrangée. Le blond était 
alors à la mode; on l'obtenait au moyen de différents procé- 
dés, notamment au moyen de la poudre de Chypre (:2). Dix- 
huit lunettes soutenant la voûte et supportées elles-mêmes 
par une corniche dorée, contiennent des sujets mythologiques 
en clair-ol)Scur (3). Elles sont séparées par dix-huit médaillons 
où sont peintes des têtes isolées. L'exécution des fresques de 
ce plafond, suivant M. Yenturi, a dû avoir lieu quand Raphaël 
avait déjà peint sa sainte Cécile [A) , car une des têtes de 
femmes ressemble beaucoup à la Madeleine qui figure dans le 
célèbre tableau du musée de Bologne. 

(1) L.-2^. CiTTADELLA, Beiiveiiulo Tisi da Garofalo. Ferrara, 1872. 

(2) Un livre inipririié à Ferrare au seizième siècle par Zopino contient un cha- 
pitre sur les recettes pour colorer les cheveux. Luigi Tansillo a traité le même 
sujet et loué les procédés le plus souvent employés. (L.-^. Gittadella, Notizie 
relative a Ferrara, t. I, p. 136-137.) 

(3) Voici, d'après Gittadella, quels sont les sujets représentés. 

Gôté oriental : i" La forge de Vulcain. 2" Deux enfants soignés par deux 
femmes, dont une est à genoux. 3" Quelques satvres. Un d'eux danse avec une 
femme nue. 4" Les trois Grâces, ayant devant elles un enfant. 5° LTne accouchée, 
assistée par deux femmes et ayant son enfant auprès d'elle. 

Gôté occidental : 1° Deux personnages qui semblent s'embrasser. 2° Une 
accouchée. Une autre femme tient le nouveau-né sur le bord d'un bassin pour le 
laver. 3" Femme avec un enfant sur ses genoux. Auprès d'elle est assis un lion 
qui lèche un de ses pieds. 4° Une femme et un enfant au bord d'une source. 
.5" Minerve, Vénus et Junon avec leurs attriijuls. 

Gôté méridional : 1° Femme jouant de la viole. Petits Amours jouant avec des 
Hèches. 2° Deux Amours montés sur des cvgnes. 3° Femme assise. Quelques 
petits Amours avec des torches. 4" Homme barbu avec un sceptre. Près de lui, 
une femme nue avec un caducée. 

Côté septentrional : 1" Vénus et l'Amour aujirès d'un lit. Vieillard couronné, 
suivi par d'autres vieillards; au-dessus deux, le soleil. 2° Deux guerriers près 
d'une source. A leurs pieds, deux cygnes et (juatre coloudies. 3° Femme à 
genoux devant une statue placée dans une niche, au-dessous de laquelle on lit sur 
une tablette : u&f rursum pariendus Amor. >' 4" Trois femmes, dont une répand 
de l'encens sur du feu. On lit sur le piédestal : ^i Deœ (jna natus ratioiie adoles- 
cere possit. « 

(4) La sainte Cécile est de 15J6 ou de 1517. 



366 L'ART FERKARAIS. 



PALAIS MAGNANINI OU CASINO DEI NEGOZIANTI, APPELÉ AUSSI 
PALAIS ROVERELLA ET PALAIS AVENTI (1). 

C'est dans la via délia Giovecca, en face de léglise de Santa 
Maria délia Pietà dei Teatini et à côté de l'hôpital de Sainte- 
Anne, que s élève le palais Magnanini. Girolamo Magnanini, 
secrétaire du duc de Ferrare Alphonse I", le fit construire 
en 1508. Ce palais, qui appartint ensuite aux comtes Rove- 
rella, puis à une branche de la famille des comtes Aventi (2), 
et qui maintenant sert de lieu de réunion aux négociants, n'est 
intéressant que par sa façade. La porte de marbre, flanquée 
de pilastres sans ornements, a des proportions harmonieuses 
et forme un heureux contraste avec les tons amortis des bri- 
ques dont se compose l'édifice. Mais ce qui attire surtout 1 at- 
tention, ce sont les arabesques des pilastres placés entre les 
fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage, et aux extré- 
mités du palais; ce sont les frises qui s'étendent au-dessous et 
au-dessus de cet étage , le tout en terre cuite couleur ver- 
millon. Au-dessus de chaque pilastre, on voit dans la frise un 
buste d homme ou de femme. Les fenêtres du rez-de-chaussée 
sont rectangulaires, tandis que celles de l'étage supérieur sont 
cintrées et surmontées d'un fronton aigu; les unes et les autres 
sont dominées par un bandeau où l'on aperçoit une tête de 
lion entre deux têtes de femmes. Très rapprochées des pilas- 
tres et séparées par des espaces inégaux, ces fenêtres présen- 
tent une disposition bizarre, que l'on ne songe pas, il est vrai, 
à remarquer tout d'abord, tant l'ensemble de la décoration 
produit une " impression de sérénité » . Les frises, dans les- 

(1) L.-]N. CiïTXDELLA, Guida pel forestière in Ferrara, p. 120, et Notizie rela- 
tive a Ferrara, t. I, p. 315. 

(2) Ce palais possède une belle Présentation au temple, par le Guerchin, à 
l'ordre du duc de Ferrare Alphonse I", qui le donna pour demeure à la belle 
Laura Dianti Eustochia. 



LIVRE DEUXIEME. 367 

quelles les figures fantastiques se mêlent aux rinceaux, sont 
exécutées avec beaucoup moins de finesse que les arabesques 
des pilastres (1) : celles-ci témoignent à la fois d'un goût plus 
pur et d'un talent plus distingué ; elles sont vraiment char- 
mantes. 



LE PALAIS DU PARADIS OU PALAIS DE L UNIVERSITE. 



Par une singulière coïncidence, l'Université {Studio ou Sa- 
pienza), qu'Albert d'Esté fonda le 18 octobre 1391 (2), occupe 
depuis 1567 un palais que ce prince fit construire en 1391. 
Ce palais fut tout d'abord donné à Cabrino Roberti, père de la 
première femme d'Albert (3). Il servit de résidence en 1403 
au cardinal légat Baldassare Gossa, venu avec les troupes de 
Boniface IX, afin de les unir à celles du marquis Nicolas III et 
de concerter un plan de campagne ayant pour but de reprendre 
Bologne aux Visconti qui s'en étaient emparés en 1 402. Pen- 
dant le concile convoqué à Ferrare par le pape Eugène lY en 
14.38, l'empereur d'Orient Jean Paléologue et le patriarche 
de Constantinople reçurent ici l'hospitalité. Accordé en fief à 
Galasso Pio, seigneur de Carpi (1450), ce palais fut enlevé 
aux fils de ce personnage à la suite d'une conjuration (1469) ; 
un peu plus tard les Pio y furent réintégrés, mais pour le 
perdre encore (4). En 1567, il appartenait au cardinal Hip- 
polyte II d'Esté, qui le loua moyennant luiit cents écus d'or 

(1) BuiiCKHAnDT, Dcr Cicérone \^ô' édil., 188V, t. I, p. 127 c. 

(2) Dès 1264, il y avait eu des cours publics à Ferrare; il* se faisaient isole- 
ment, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, notamment, nous l'avons déjà 
dit, dans les églises de Saint-François, de Saint-Dominique et de San Crispino. 
— Les Atti delta deputazione ferrarese di storia patria (vol. V, 1893^ contien- 
nent une très intéressante et très complète étude de M. Girolamo Secco Suardo 
sur V Université de Ferrare au XV^ siècle. 

(3) Selon le chroniqueur Ugo CalcfHni, il aurait cté construit pour Giovanna 
de' Roberti, femme d'Albert d'Esté. 

(4) Rinaldo, un des frères d'Hercule I", y mourut en 1503. Fiiizzi, Memorie 
per la storia di Fcrrara, t. IV, p. 211.) 



368 L'ART FEIUIAUAIS. 

à la Commune (1), et celle-ci Tacheta du cardinal Louis d'Esté 

en 1586. 

Presque aussitôt, on y entreprit d'importantes restaurations, 
pour lesquelles les professeurs consentirent à abandonner une 
partie de leur traitement, et l'on commença la façade actuelle 
qui ne fut terminée qu'en 1010. Au centre, une porte monu- 
mentale s'ouvre entre des colonnes rustiques. De chaque côté 
se trouvent trois fenêtres : celle du milieu a un fronton aigu, 
tandis que le fronton des autres est cintré. Au-dessus de la 
porte est un balcon sur lequel donne une porte encadrée par 
des pilastres rustiques, et surmontée d'un fronton aigu que 
domine un campanile avec une horloge. De chaque côté du 
balcon, on voit, comme au rez-de-chaussée, trois fenêtres; 
seulement, la disposition des frontons est intervertie, de sorte 
que c'est la fenêtre du milieu qui possède seule un fronton 
arrondi. D'après l'opinion générale, l'auteur de cette façade 
fut Aleolli; mais, comme l'architecte Alessandro Balbi ratifia 
l'estimation des travaux, L.-N. Cittadella incline à substituer 
le nom de Balbi à celui d'Aleotti (2). 

A quelle époque et pour quel motif le palais construit sous 
Albert d'Esté reçut-il le nom de palais du Paradis? On l'ignore. 
Peut-être, ainsi que le prétend Caleffini, est-ce Albert d'Esté 
lui-même qui le lui donna, comme il donna ceux de Schifa- 
noia et de Belfiore à deux autres résidences. Cependant on 
s'accorde à croire que l'édifice dut son titre à une célèbre 
peinture qu'Antonio Alberti y exécuta pendant le règne de 
Nicolas III et qui représentait le Christ au milieu des anges et 
des saints (3). 

Autrefois les portiques qui environnent la cour étaient sou- 
tenus par des colonnes de marbre. Ces colonnes ayant fini par 
perdre leur aplomb, on eut la malencontreuse idée de mettre 
à leur place des piliers en brique (1766). Parmi les objets ex- 
posés sous les arcades du portique figurent une statue équestre 

1^1) L.-:N. Cittadella, Memorie ciel teiupio di San Francesco, p. 24, note 3. 

(2) Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 344, 546. 

\Z) Antonio Alberti y peignit aussi le concile œcuménique de 1438. 



LIVRE DEUXIÈME. 369 

du douzième siècle, la plus ancienne peut-être qui existe, un 
buste du poète Cinthio Giraldi, par Alfonso Lombardi, et un 
buste de Béatrice, fdle de Prisciano Prisciani, conseiller de 
Borso et d'Hercule l". On remarque aussi un sarcophage du 
cinquième ou du sixième siècle, en marbre de Paros, qui servit 
de tombeau en 10:26 à Alberto Bonacossi dans Téglise de 
Saint-François. On voit sur ce sarcophage Jésus encore très 
jeune, expliquant un livre, qu'il tient ouvert sur ses ^enoux, 
à six apôtres placés à ses côtés; les six autres apôtres sont i"e- 
présentès trois par trois sur les faces latérales du sarcophage. 
Ce monument en rappelle plusieurs qui existent à Sant' Apol- 
linare in Classe hors de Ravenne; il fut probablement, comme 
eux, exécuté par ordre de Théodoric (I). 

Si le palais du Paradis a perdu les peintures d Antonio 
Alberti , il possède encore quelques restes intéressants de 
fresques exécutées vers la première moitié du quinzième siècle. 
Ces restes se trouvent au rez-de-chaussée dans la première 
salle à droite. Une partie des fresques représente un combat : 
on aperçoit, au sommet d'une tour crénelée, une femme au- 
près de laquelle deux autres femmes se livrent à une lutte 
acharnée, tandis qu'un homme tire de l'arc. Sur une autre 
paroi, on distingue une femme qui joue de l'orgue (2). Ail- 
leurs, un personnage vu de profil à gauche va percer d'une 
flèche un homme, en tunique vert clair et en manteau gris, 
vers lequel se penche une femme, vêtue de rouge et coiffée 
d'un voile blanc, dont la tête est fort belle. L'intelligence des 
physionomies et l'harmonie des couleurs prouvent que ces 
fresques, malgré certains défauts justifiés par l'époque de 
l'exécution, méritaient d'être débarrassées du badigeon qui 
les a longtemps cachées. 

Dans le palais du Paradis se trouve aussi une précieuse 
collection de monnaies anciennes et de médailles. Elle fut 
commencée par le marquis Lionel. Alphonse I" l'accrut nota- 

['\) L.-N. CiTTADELLA, MeiHOrie sul teinpio cli San Francesco in Ferrara 
p. 76-78. 

^2^ CrOWË et CvVALCASELLE, t. II, p. 388. 

I. 24 



370 L'ART FEUUAllAIS. 

blement grâce aux agents qu'il envoyait partout. Durant la 
puerre avec Venise et avec Jules II , la pénurie du trésor 
public le força, on se le rappelle, de mettre en gage chez 
lacomo Ambrogio de Vérone les pièces les plus rares, qu'il 
racheta en 1513. Hercule II fit dresser par Calcagnini en 
1540 le catalogue de la collection ducale, qui ne comprenait 
pas moins de neuf cents monnaies d'or. 

A côté de l'Université, dans le même palais, on a installé 
la bibliothèque de la ville (l). Instituée en 1746, elle fut ou- 
verte au public en 1753. Elle avait alors pour directeur Gian- 
andrea Barotti, auteur des Memoyie istoriche di lelterati fer- 
raresi, qui ne furent publiés qu'après sa mort, en 1792. Parmi 
les curiosités qu'elle renferme, on remarque, outre de nom- 
breux manuscrits ornés de précieuses miniatures et une série 
de livres accompagnés de gravures sur bois, le manuscrit com- 
plet du Pastnr fido de Guarini. le testament de Torquato 
Tasso, ainsi que la Jérusalem délivrée transcrite par INIajanini, 
un des amis du poète, et annotée par le poète lui-même, le 
manuscrit des Satires de l'Arioste, le siège de cet illustre écri- 
vain et son encrier de bronze, orné de trois chimères et d'une 
figure d'enfant au sommet. 



PALAIS ROilEI. 

Contigu au couvent du Corpus Domini , le palais Romei, 
situé à l'angle des rues Savonarola et Praisolo (2), fut légué en 
1483 par Giovanni Romei à ce monastère, qu'il servit à agran- 
dir. Deux pièces, composant ce qu'on appelle l'appartement 
du cardinal d'Esté, sont ornées de peintures, qui ont une cer- 

(1) Aldo Gexxari, Monograjia délia Cirica Biblioteca dalle oriçini ad ofjgi, 
colV aggiunta di un indice illustrato dei manosciitti ferraresi dal i^&'iin poi, 
nonchè d'un elenco dei principali autocjrafi. 

(2) C'est dans la rue Praisolo que, le 6 juin 1508, Ercole Strozzi, Hls de Tito 
StrozzI et poète comme son père, fut assassiné. ISous donnerons quelques détails 
sur Ercole en parlant du palais Pareschi. 



LIVRE DEUXIEME. 371 

taine analogie avec les fresques de la chambre de l'Aurore 
dans le Castello et qui rappellent l'école des Dossi. Dans la plus 
grande des deux pièces, on voit au centre du plafond David et 
Goliath , tandis que l'ange et Tobie sont représentés dans 
l'autre. On remarque, en outre, de gracieuses arabesques, 
d'une grande légèreté. 



PALAIS PARESCHI OU GAVASSINI. 

En face du palais Romei, dans la rue Savonarola^ autrefois 
rue Voltapaletto (1). 



Dès qu'on a franchi la porte principale, on se trouve dans 
une vaste cour, qu'entourent des portiques soutenus par des 
colonnes de marbre. Une autre cour, très majestueuse, confine 
à un jardin, dont la grille donne sur la rue de la Giovecca. 

A l'intérêt que présentent ces belles cours au point de vue 
de l'architecture, le palais Pareschi unit celui des souvenirs 
historiques. Hercule I" le fit construire entre 1475 et 1487 
dans une partie du jardin appartenant aux Fransciscains, qui 
reçurent à titre de compensation des biens plus importants 
sur le territoire de Migliaro. L'ayant richement meublé, il 
le donna à son familier Giulio Tassoni (2) , capitaine distin- 
gué, le jour où celui-ci épousa Ippolita Contrarii, fille de Nic- 
colô Contrarii et de Béatrice Rangoni de Modène (21 janvier 
1 487) (3); mais il le recouvra plus tard, car, par son testament 
de 1504, il le laissa à son fils Ferdinand, appelé aussi Fer- 
rante. Ferrante en fut bientôt dépossédé (1505), pour avoir pris 

(i) Frizzi, Memorie per la atoria cli Ferrara, t. IV, p. 156-157. — L.-N. Gn- 
TADELLA, J^otizie relative a Ferrara, t. I, p. 330. 

(2) Dès sa jeunesse, Giulio Tassoni avait été chambellan d'Hercule I". 

(3) De plus, le duc fit représenter en l'honneur des nouveaux époux, dans la 
nouvelle cour du Castello, une pièce de Niccolô da Corrcjjgio intitulée Cefalo. Le 
5 avril de la même année, il permit à Giulio Tassonc de porter le surnom à'Es- 
tense et d'adopter les armes de sa propre famille. A ces faveurs il ajouta la dona- 
tion de plusieurs domaines. 



372 L ART FERRAUAIS. 

part à une conjuration contre son frère Alphonse V% dont la 
ripueur lui imposa une prison perpétuelle. En 1533, Al- 
phonse I" le légua à son second fils, le cardinal Hippolyte II, 
et, après la mort d' Hippolyte II, le cardinal Louis d'Esté et 
le duc Alphonse II en furent conjointement propriétaires jus- 
qu'en 1575, époque à laquelle le duc céda ses droits au car- 
dinal (1), qui, en 1583, vendit le tout au comte Camillo Gua- 
lengo. Un des propriétaires suivants, Sigismond Gavassini, 
réédifia en partie le palais (1738) et fit faire par l'architecte 
véronais Girolamo dal Pozzo un escalier princier ainsi qu'une 
nouvelle façade (2), tout en respectant les portiques et les 
cours. 

Parmi les personnages illustres qu'abrita cette demeure, 
nous en citerons deux : Isabelle, femme de Frédéric III d'Ara- 
gon, et la duchesse Renée, femme du duc de Ferrare Her- 
cule II (3). 

(Juaud Frédéric III d'xVragon eut perdu le royaume de 
Naples (1501), il trouva avec sa famille un asile à Tours, où il 
mourut au bout de trois ans; mais, pour des motifs politiques, 
la France ne put continuer à garder chez elle sa veuve et ses 
quatre enfants. Alphonse I", duc de Ferrare, leur offrit dans 
le palais de la rue à laquelle on a donné le nom de Savonarole 
une hospitalité qui dura depuis le 29 mai 1508 jusqu'au 
18 mai 1533, date de la mort d'Isabelle. Il pourvut en outre à 
leur entretien, prenant en pitié une misère absolue, sans pré- 
cédents, que finit cependant par adoucir le recouvrement de 
certains biens. Quand Jules II, favorable aux Vénitiens contre 
lesquels Alphonse I" guerroyait, frappa Ferrare d'interdit 
(9 août 1510), Isabelle obtint l'autorisation de faire célébrer 
dans sa demeure les offices divins, parce que sa pauvreté ne 
lui permettait pas de quitter la ville. En 1520, elle eut la dou- 
leur de perdre un de ses deux fils, et en 1533 celle de voir sa 
fille Giulia devenir veuve quelques mois après avoir été mariée 

(i) A cette époque, le jardin fut consacré aux études Ijotaniques. 

(2) La précédente façade avait des fenêtres ogivales. 

(3) L.-]X. CiTTADELLA, Vil palazzo Esteiise in Feira/a, 1872, in-S". 



LIVRE DEUXIEME. 373 

par le duc de Ferrare à Giovan Giorçio, marquis de ^lont- 
ferrat, qui fut peut-être empoisonné. 

Quant à Renée, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, 
qui épousa Hercule II en 1528, on ne sait à quelle époque elle 
se retira dans le palais qu'avait si longtemps habité Isabelle 
d'Aragon. Il est certain qu'elle s'y trouvait en 1554. Le duc 
la relégua et l'isola cette année-là dans une pièce du Castello, 
parce que, attachée aux doctrines de Calvin, elle détournait 
ses filles des pratiques du culte catholique; mais, au mois de 
septembre de la même année, elle fut autorisée à retourner 
dans le palais qu'on lui avait fait quitter. 

Auprès du palais Pareschi se trouve la maison habitée jadis 
par les Strozzi, maison non loin de laquelle demeura Jérôme 
Savonarole avant son entrée chez les Dominicains. C'est ce 
voisinage qui suscita chez l'ardent jeune homme le désir 
d'épouser l'héritière des Strozzi, et peut-être le refus qu'il 
essuya ne fut-il pas étranger à la direction définitive que pri- 
rent ses pensées (1). On ne connaît plus la place qu'occupait 
la maison de son père. 

A l'angle du palais Pareschi eut lieu le meurtre d'Ercole 
Strozzi, le 6 juin 1508, treize jours après le mariage de l'il- 
lustre poète avec Barbara Torelli, la jeune veuve d'Ercole 
Bentivoglio (2). Quand on découvrit le corps de Strozzi sur la 
voie publique, il était enveloppé d'un manteau, et l'on constata 
vingt-deux blessures. Toute la ville s'en émut, car elle perdait 
un de ses citoyens les plus marquants, qui avait été Juge des 
Sages et qui n'avait trouvé que des amis parmi les poètes dont 
la cour s'honorait. Quel personnage avait dirigé le poignard 
des assassins? On a eu beau interroger les correspondances 

(i) ViLLARi, Jérôme Savonarole et son temps, t. I, p. 43-4V, dans la traduc- 
tion française que nous avons publiée chez Firmin-Didot, 1874. 

(2) Ercole Strozzi n'avait que trente-sept ans. Il fut, connue poète, supérieur à 
Tito, son père. Son style a plus de yràce, sa pensée plus de vivacité. Outre la 
poésie latine, il cultiva la poésie italienne, à l'exemple de Heinho. En 1513, Aide 
Manuce publia ensemble les poésies de Tito et d'Ercole Strozzi. La tradition 
attribue à Ercole un éloge de Ludovic le More et une description de la {juerre 
des géants. Quelques-uns de ses sonnets figurent dans la Baccolta dclle rime de' 
poeti ferra resi. 



374 L'ART FERRARAIS. 

confidentielles, elles n'ont rien révélé de certain ; mais on a 
soupçonné, non sans motifs, Alphonse, le duc de Ferrare, 
soit que, épris de Barbara, il eût voulu se débarrasser de celui 
qui venait d'épouser cette femme et qui mettait obstacle à sa 
passion, soit qu'il vît avec jalousie la trop grande bienveillance 
témoignée à Ercole Strozzi par Lucrèce Borgia, qui avait été 
jusqu'à demander pour lui la pourpre à Alexandre VI. Tou- 
jours est-il qu'Alphonse, si impitoyable envers ses frères Fer- 
rante et Giulio lors du complot contre sa propre vie, et si 
rigoureux d'ordinaire dans l'application des lois, n'ordonna 
aucune enquête, quoiqu'il eût pour secrétaire intime et pour 
conseiller Bonaventura Pistofilo, beau-frère d'Ercole Strozzi, 
et quoique celui-ci appartînt à une famille puissante. En tout 
cas, les regrets ne manquèrent pas à la victime. Non seulement 
son oraison funèbre fut prononcée dans l'église de Santa Maria 
in Yado, où eurent lieu les obsèques, mais Lodovico Pittorio, 
Antonio Tebaldeo, Lilio Gregorio Giraldi, Bembo et l'Arioste 
célébrèrent à l'envi l'illustre Ferrarais dans leurs yers (I). 
Presque aussitôt après le meurtre, Bembo et Tebaldeo crurent 
prudent de quitter le pays. Quant à Barbara Torelli, elle s'en- 
fuit de Ferrare et se retira à Parme, puis à Bologne, où elle 
mourut (2). 



PALAIS DES DIAMANTS (3 



A peine le duc Hercule I" avait-il ajouté un nouveau quar- 
tier à la ville de Ferrare (1492), que l'on y éleva plusieurs 
palais. Un des plus importants fut le palais des Diamants, 
ainsi nommé à cause de la façon dont sont taillés les marbres 
qui revêtent les deux faces du haut en bas. Il est situé dans la 

(1) Aide Manuce, de son côté, composa une pièce en trente-trois vers pour 
servir d'épitaphc à Ercole Strozzi, qui avait été son élève à Ferrare. 

(2) Babotti, / letterali feiraresi. — Grecorovius, Lucrèce Borcjia, t. II, 
p. 175-177. — LiTTA, Famiglie celebri d'Italia, tavola V. 

(3) Appelé également Ateneo civico. 



LIVRE DEUXIEME. 375 

rue appelée successivement : via degli Angeli, via dei Piop- 
poni et corso Vittorio Emmanuele, à l'angle du corso Porta 
Pô. C'est Sigismond d'Esté, frère d'Hercule I" et marquis de 
San Martino, qui le fit construire (1492-1403). Ce prince 
choisit pour architecte Biagio Rossetti et chargea Gahriele Fri- 
soni de Mantoue d'exécuter les sculptures d ornementation. 
Mais ces deux artistes ne menèrent pas à bout leur entreprise. 
Obligés de partir, l'un pour Florence, l'autre pour Vérone, ils 
cédèrent la place, en 1503, à Girolaino Pasino et à Cristoforo 
Borgognoni, fils d'Ambrogio da Milano (1). Dès 1496, le palais 
possédait déjà son bizarre revêtement, car Paolo et Jacopino 
Lancelloti de Modène en constatèrent l'existence dans une 
excursion h Ferrare que relatent leurs Chroniques, parvenues 
jusqu'à nous. Hercule II, par un testament fait en 1558, légua 
cet édifice, dont il était devenu propriétaire, à son second fils 
Louis (qui fut évêque de Ferrare, puis cardinal), avec six mille 
écus d'or pour le terminer et quatorze mille écus pour le gar- 
nir de meubles, de tapisseries, etc. (2). César d'Esté, fils d'Al- 
phonse, le frère naturel d'Hercule H, l'eut comme résidence 
du vivant même du cardinal Louis, dont il fut l'héritier. A 
l'occasion de son mariage avec Virginia de' Medici, mariage 
décidé en 1583 et réalisé en 1586, il commanda à Enea Fon- 
tana, de Bologne, cinq garnitures en cuir rouge décoré de 
candélabres et de frises dorés. Après l'arrivée de Virginia à 
Ferrare, il y eut table ouverte pendant huit jours au palais des 
Diamants, et dans la grande salle eut lieu un tournoi sans 
chevaux. En 1641, le duc de Modène François I" vendit, pour 
dix-huit mille écus, lédifice au marquis Guido Villa. Enfin, 
après l'extinction de la famille Villa, la municipalité, en 1842, 
l'acheta, movennant six mille huit cents écus. aux héritiers de 
cette famille. C est là qu'on a installé la Pinacothèque. 

Le palais des Diamants a un aspect plus étrange qu'agréable 
avec ses douze mille six cents plaques de marbre à facettes, 

(1) L.-]N. CiTTADELLA, J^otizie relative a Fer/ara, t. II, p. 256, 261-262. 

(2) L'état actuel du palais est dû aux travaux cxci'iités sur l'ordre du cardinal 
Louis d'Esté. 



376 I/AllT FERHAIIAIS. 

disposition adoptée en souvenir du diamant qui était l'emblème 
favori d'Hercule I". A chaque extrémité, depuis le rez-de- 
chaussée jusqu'au premier étage et depuis le premier étage 
jusqu'à l'entablement, on voit des pilastres ornés d'arabesques 
remarquables, où la figure humaine n'est pas moins habile- 
ment traitée que ne le sont les animaux fabuleux et les feuil- 
lages. Mais ces délicates sculptures, dont M. Yenturi croit 
pouvoir attribuer le dessin à Ercoh Grandi (1), ne perdent- 
elles pas à figurer auprès des saillies aiguës qui frappent par- 
tout les regards? Elles eussent mieux accompagné des surfaces 
unies et tranquilles. Le contraste n'est-il pas trop violent? 

Il existait, du reste, des précédents pour une pareille archi- 
tecture. A Bologne, le palais Bevilacqua, commencé en 1481, 
présente aussi sur sa façade une multitude de prismes. Seule- 
ment, il n'y en a point dans le bas, et ils sont d'ailleurs plus 
adoucis, de sorte que les ornements de la porte, des fenêtres 
et des entablements se marient mieux avec ces aspérités (2). 

Dans le palais de Ferrare, les fenêtres du rez-de-chaussée 
sont surmontées d'un bandeau plat, tandis que celles du pre- 
mier étage ont pour couronnement un fronton aigu. Un balcon 
occupe, au premier étage, l'angle de l'édifice. Au-dessus de 
l'entablement en briques, percé d'œils-de-bœuf, s'étend une 
imposante corniche. 

La porte actuelle du palais ne date pas de la même époque 
que le reste. Dès que Guido Villa eut acquis ce palais, Ghiron 
Francesco, son fils, la fit exécuter par Filippo Giorgi et Agostino 
Rizzi [l" octobre 1642) : le comte Vincenzo Tassoni en donna 
le plan^ et ce fut un brodeur, Ercole Barca, qui fournit le des- 
sin des deux pilastres, très inférieurs à ceux dont nous avons 
parlé. Le tout devait être achevé au bout de dix mois (3). 

Des fêtes splendides et des festins somptueux eurent lieu 
dans ce palais quand les princes d'Esté en étaient proprié- 

(1) Voyez V Archiviu storico delV ente de juin 1888 et L'arte ferraiese nel 
periodo (V Ercole I d'Esté, p. 134. 

(2) Les pilastres cannelés, aux extrémités du palais, sunt trop niai{;res et n'onl 
pas d'heureuses proportions. 

(3j L.-?i. CiTTADELLA, Notizic lelcitivea Ferrara, t. II, p. 347-348. 



LIVRE DEUXIEME. 377 

taires (l). Il fut encore embelli par la famille Villa, qui y 
dépensa mille pistoles d'or. On y voyait partout des tentures 
de velours et de soie, des cuirs peints, des miroirs de Venise. 
Les deux cheminées qu'on admire maintenant dans le palais 
municipal lui appartenaient. On remarque encore un beau 
plafond de bois avec des caissons dans la plus grande des 
salles. Quatre autres pièces possèdent également des plafonds 
à caissons de formes diverses, avec de riches décorations. Au 
plafond d'une chambre, Scarsellino avait représenté Apollon, 
Minerve, la Renommée, Hercule, une jeune fille ailée et deux 
empereurs romains, peintures qui se trouvent maintenant dans 
la galerie de Modène. Quelques frises encore existantes ont été 
attribuées par les uns à l'école de Dosso, par les autres à 
Gimifvdncesco Surchi, dit Dielai. 



PALAIS CASTELLI OU PALAIS DES LIOXS, 

APPELÉ EXSUITE PALAIS GIRALDI, PALAIS SACPATI 

ET aujourd'hui PALAIS PROSPERI. 



A côté du palais des Diamants, dont il est séparé par une 
rue, s'élève un palais non moins remarquable, que l'rancesco 

(1) Le cardinal Louis d'Esté, fils d'Hercule II, y avait fait exécuter, pour un 
festin en l'honneur de Barbe d'Autriche qui venait d'épouser le duc de Ferrare 
Alphonse II, des préparatifs merveilleux, imaginés par son maître d'hôtel Gia- 
como Grana ; mais la mort de Pie IV coupa court à ses projets en le forçant de 
partir tout à coup pour Rome. Giacomo Grana écrivit du moins une description 
des fêtes qui devaient lui faire tant d'honneur. Cette description, restée manu- 
scrite, a été imprimée à Ferrare en 18G9 par Domenico Taddei sous le titre sui- 
vant : Descrizione del banchetto nuziale per Alfonso II duva di Ferrura e Bur- 
hai-a principessa d' Austria preparato. Une foule de princes, de cardinaux, d'am- 
bassadeurs avaient été invités. Pour se procurer des poissons rares, Grana avait 
envoyé jusqu aux lacs de Garda et d'Iseo, ainsi qu'en Sclavonie. Gènes avait fourni 
des légumes et des fruits, Venise des figures en sucre. Aux volailles et aux ani- 
maux domestiques, on avait ajouté des oiseaux sauvages, des lapins, des lièvres, 
lies cerfs, des sangliers. Sur les muis de la salle s'étalaient de magnifiques tapis- 
series que faisaient valoir des guirlandes, dans lesquelles figuraient dos branches 
de laurier et de citronnier avec leurs fruits, des roses et des oeillets. Un grand 
nombre de figures en stuc tenaient des torches à la main. On n'avait rien épargné 



378 L'ART FER PARAIS. 

Castelli fit construire à la fin du quinzième siècle (1). Castelli 
était médecin en chef de la cour (2), ainsi que l'avait été son 
père, Girolamo (3), qui fut, de plus, professeur à l'Université 
de Bologne, puis à celle de Ferrare (4). Est-ce Bartolommeo 
Tristani, est-ce Giovanni Stancari qu'il prit comme architecte 
et qui livra le dessin de l'édifice? S adressa-t-il pour les sculp- 
tures à Cristoforo da Milano, à Andréa di Tani, à Borso de' 
Campi, à Antonio Bosi, à Giacomo da Ferrara? Tous ces ar- 
tistes avaient déjà fourni des preuves de leur talent; mais on 
ignore s'ils ont travaillé au palais de Francesco Castelli. 

Ce qui attire d'abord les regards, c'est la riche et gran- 
diose porte en marbre rougeâtre ; elle tranche avec la simpli- 
cité de la façade, dont les briques ont un aspect de vétusté 
pittoresque. Deux lions assis, en marbre rouge, sont placés, 
comme de vigilants et redoutables gardiens, aux côtés des six 
marches qui conduisent au seuil du palais (5). Des ornementa- 
tions délicates, imitant les nielles, garnissent la face des mar- 
ches ; sur la marche supérieure, on lit le mot Credo, tandis 
qu'on voit sur la marche précédente un château [castello], em- 

non plus pour rendre somptueuse I.i garniture des tables. Au repas devait succé- 
der un concert, suivi lui-même d'une collation servie par des pages en brillants 
costumes, par des nymphes et des bergers. 

(i) Dès 1492, Francesco Castelli choisit comme constructeurs ou entrepre- 
neurs [muratorï] maître Martino da Milano, fils de Gregorio, et maître Giacomo 
de Miore, qui, le travail achevé, devaient recevoir, outre leur salaire, un bon 
manteau de drap noir. Le 17 mars 1493, d'après une nouvelle convention, Gia- 
como de Crémone remplaça, en qualité de capo m.astro, Martino qui était mort : 
on lui promit, au lieu d'un manteau de drap noir, du drap de Londres pour faire 
une cape. 

^2; Il fut créé chevalier par Hercule I-% au moment où ce prince se disposa à 
quitter Ferrare pour entreprendre le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostclle. 
Docteur en philosophie et en médecine, il réforma l'Université vers 1505. Il fut 
très cher au duc de Ferrare Alphonse I". INiccolô Leoniceno lui a dédié sa tra- 
duction latine d'un ouvrage grec : De tribus doctrinis ordinatis secundum Gale- 
num. Francesco Castelli mourut en 1528, après avoir épousé sa maîtresse, et 
laissa des enfants mineurs. De 1500 à 1528, il fut le médecin attitré de l'hôpital 
des pestiférés, situé dans-une île du Pô que l'on appelait île de Saint-Sébastien 
ou du Boschetto. (L.-N. Cittadella, Notifie relative a Ferrara, t. I, p. 393.) 

(3) Girolamo Castelli fit son testament le 5 mars 1471. 

(4) Il harangua l'empereur Frédéric III dans la cathédrale. 

(5) C'est à cause de ces lions qu'on donne souvent le nom de palais des Lions 
au palais Castelli. 



LIVTIE DEUXIÈME. 379 

blême de la famille Castelli (1). La partie cintrée de la porte 
présente des moulures exquises et repose sur deux piliers au 
milieu desquels se trouvaient encore, il y a quelques années, 
des médaillons en bronze représentant des têtes d'empereurs 
romains, saint Georges tuant le dragon, les trois Grâces et 
Mercure; les chapiteaux eux-mêmes nous montrent des têtes 
fantastiques, des vases et des guirlandes. Entre le cintre de la 
porte et le grand pilastre cannelé qui, de chaque côté, s'adosse 
à la muraille, deux têtes de guerriers apparaissent en saillie 
dans une couronne, et un peu plus haut s'étend une frise d'un 
très beau ton, composée d'un vase flanqué de deux griffons et 
de rinceaux, dont l'exécution n'est pas moins digne d'admira- 
tion que l'agencement. Aux deux pilastres que nous avons 
indiqués et qui ont pour appui la sixième marche de l'escalier, 
correspondent deux colonnes de style corinthien que supporte 
la cinquième marche. Ici encore les chapiteaux sont traités 
avec un rare talent. Au-dessus de chaque colonne, sur l'enta- 
blement, on voit assis, les jambes écartées et pendantes, deux 
enfants nus et ailés qui s'accotent à la partie inférieure d'un 
balcon. Sous le balcon lui-même, trois autres enfants servent 
de cariatides : celui du milieu tient une corne d'abondance et 
est placé dans la courbure d'une console. Sans être beaux, ces 
enfants ne manquent pas d'un certain charme. Au sommet du 
balcon, formé de fuseaux alternant avec cinq petits pilastres 
ornés d'arabesques, on aperçoit deux petits enfants nus qui 
s'embrassent, un buste d'homme coiffé d'un casque, un singe, 
un buste de femme et deux enfants nus qui luttent entre eux. 
Signalons enfin d'élégantes rosaces au-dessous du balcon et 
sous l'arc de la porte. 

A l'origine, le palais des Lions avait une autre porte, proba- 
blement très simple. Celle qui existe aujourd'hui fut cependant 
faite du vivant de Francesco Castelli. Lanzi, sans révéler ses 
sources, en attribue le dessin à Balthazar Peîuzzi. Cette attri- 
bution, à première vue, ne parait pas absolument invraisem- 

(1) Voyez Frizzi, Memoric storiche délia nohile fmni(jUa Bevilacaun, p. 73. 



380 L'AUT FEUUAllAIS. 

blablc, car Peruzzi, né à Sienne en 1481, avait quarante-sept 
ans en 1528 quand mourut Castelli. L'ensemble du monument 
n'est pas d'ailleurs sans rappeler jusqu'à un certain point le 
style de Peruzzi. N'y a-t-il pas quelque analogie entre cette 
porte et celle de l'église dell' Anima, à Rome (1514), entre 
la frise qui surmonte la porte du palais des Lions à Ferrare 
et la frise qui orne depuis 1521 la porte de l'église San Micbele 
in Bosco, tout près de Bologne (1)? Il est vrai qu'aucun docu- 
ment n'indique la présence de l'artiste siennois soit à Bologne, 
soit à Ferrare, dans les années précédentes. Aussi nous ran- 
geons-nous à l'opinion de M. Venturi, qui, écartant le nom de 
Peruzzi, regarde Ercole Grandi comme l'auteur du dessin de la 
porte des Lions. Le caractère des têtes en saillie, celui des 
têtes reposant sur la balustrade, les enfants assis les jambes 
pendantes et même le singe se retrouvent en effet dans les 
décorations qu'Ercole Grandi exécuta au plafond d'une des 
pièces du palais Calcagnini-Beltrame. Tout trahit l'imagina- 
tion d'un artiste ferrarais, et le mélange des marbres et du 
bronze montre que l'architecte (2) était doublé d'un peintre. 
Peruzzi aurait été plus classique et se serait moins abandonné 
à la fantaisie (3). 

Le palais Castelli ne doit pas seulement à la magnificence 
de sa porte la réputation dont il jouit : les pilastres qui le dé- 
corent à ses extrémités et à l'angle des deux rues sur lesquelles 
il donne n'y ont pas moins contribué. Ils ne sont pas dus à la 
même main que la porte et ont dû être exécutés par un artiste 
appartenant au quinzième plutôt qu'au seizième siècle. Sur 
ces pilastres, en marbre jaune à veines rouges, se détachent 
de légères arabesques que M. Burckhardt déclare supérieures 
à toutes celles que l'on admire à Ferrare. Chaque pilastre 
mériterait un examen spécial. Contentons- nous de regarder 

1; Les ornementations de la porte de San Michèle in Bosco furent exécutées, 
d après les dessins de Peruzzi^ par Giacomo (la Ferrara et Bernardino da Milano 
ou da Lugano. 

(2) Ercole (Grandi Ht le dessin de l'église Santa Maria in Vado (1495). 

(3) Ad. Ventcri, Ercole Grandi, dans V Aichivio storico dell' Ai-te, livraison 
de juin 1888, p. 194, et L'arte fenarese nel peiiodo d' Ercole I d'Esté, p. 133. 



LIVRE DEUXIÈME. 381 

celui qui se trouve à l'extrémité du côté droit, rue du Corso 
Vittorio Emmanuele. Quelle pureté de goût, quelle exquise 
délicatesse dans ces guirlandes de fruits, ces dauphins, 
ces cornes d'abondance, ainsi que dans ces médaillons de 
bronze où l'on remarque, ici trois femmes nues devant un 
guerrier assis, là un guerrier à cheval qui perce de sa lance 
un soldat et dont le cheval en foule un autre sous ses pieds, 
tandis qu'un troisième soldat, au torse nu, prend la fuite! 

A l'intérieur du palais, il n'y a plus rien à observer, sauf le 
portique à sept arcades donnant sur un jardin (1). Les appar- 
tements sont dans un état de délabrement qui touche à la 
ruine. 

Accompagné de soixante personnes [sessanta bocche), Anni- 
bale Bentivoglio, qui avait épousé Lucrezia, une des filles du 
duc Hercule I"^ y reçut l'hospitalité et y fut somptueusement 
traité, au dire d'un témoin oculaire, du chroniqueur Zam- 
botti. 

Francesco Gastelli partagea sa résidence avec un peintre 
nommé Gerardo Gossa et avec Domenico et Pasia, enfants de 
Gerardo. Pasia devint sa maîtresse; il légitima, en l'épou- 
sant (1509), les trois enfants qu'elle lui avait donnés (Lucrèce, 
Isabelle et Alphonse), et il lui constitua une dot de mille lire 
marchesane, libéralité inutile, car elle mourut avant lui (1511). 
Dans l'inventaire qui fut dressé, le notaire mentionne des tapis- 
series qui représentaient une vierge, deux figures d'hommes 
et une figure de femme, une figure de jeune homme avec 
l'image de la Mort, Orphée jouant de la lyre et une très belle 
nymphe nue, saint Christophe et l'Enfant Jésus, une crèche, 
une Pietà, un Crucifiement. Alphonse, fils de Castelli, épousa 
Violante Bevilacqua : il en eut une fille, Gostanza, qui devint 
la femme d'Ercole Canali, et deux fils, Francesco et Annibale. 
En 1563, il mourut dans la demeure paternelle. 



(1) A l'origine, ce jardin était entouré d'un mur sur lequel avaient été peints des 
faunes {un bel mwo dipinto a fauni). Une lettre écrite au duc de Ferrare par 
îilicola Bendelei nous apprend qu'un vent furieux abattit ce nmr en 1495. (Ves- 
Tuitt, L'atte feirarese nel periodo d'Ercole I d'Esté, p. 34.) 



382 L'ART FEllUAllAIS. 

De la famille Castelli, le palais des Lions passa à la famille 
Giraldi (l), puis h celle des Sacrati et enfin aux comtes Pro- 
speri. 



PALAIS ONOFRIO BEVILACQUA, PALAIS DI BAGNO, 
PALAIS MOSTI. 



Le palais des Diamants et le palais des Lions s'élèvent aux 
deux côtés d un carrefour dont les deux autres côtés sont occupés 
par le quartier militaire (ancien palais du comte Onofrio Bevi- 
lacqua) et par le palais de la famille di Bagno. Le quartier 
militaire n'a rien de bien remarquable. Quant à la résidence 
du marquis di Bagno, rornementation en marbre de sa porte 
n'est pas à dédaigner, quoiqu'elle date de 1555. Commencé 
en 1493 par Aldobrandino Turchi et achevé seulement en 1555, 
ce palais passa tour à tour aux Gostaguti, aux Bevilacqua et 
aux Trotti (2), avant d'appartenir à son propriétaire actuel. 

Dans la même rue, le palais Mosti, donnant sur un autre 
carrefour, attire aussi l'attention par les deux pilastres qui en 
ornent la porte : au milieu de chaque pilastre se trouve une 
plaque de marbre rouge entourée d'une couronne; les cha- 
piteaux sont de très bon goût. Entre l'arc de la porte et la cor- 
niche apparaissent deux médaillons d'empereurs. L angle du 
palais est également pourvu de pilastres avec de beaux cha- 
piteaux. 

(1) On a prétendu que Lilm Gregorio Giraldi et Cinthio Giraldi étaient nés 
dans ce palais. C'est une erreur. Le palais Castelli ne devint la propriété de leur 
famille qu'après leur naissance. Alfonso Castelli, fils de Francesco, le possédait 
encore en 1563, puisqu'il y lit alors son testament : or, Lilio Greyorio naquit en 
1479 et Cinthio en 1504. 

(2) Les Trotti eurent aussi pour demeure le palais où est installé maintenant 
le séminaire. 



LIVRE DEUXIÈME. 38B 



PALAIS l'.ENTIVOGLIO. 
Dans la rue délia Rotta, près de l'église de Saint-Jean-Baptiste. 

Ce palais rappelle à la fois la munificence avec laquelle les 
princes de Ferrare récompensaient les services reçus ou se 
créaient des partisans, et la fragilité des faveurs qu'ils accor- 
daient. Borso d'Esté le fit construire en 1449, avant son avè- 
nement, et le donna à Peregrino Pasino, dit Pigoccino, « suo 
cavalière e compagno " ; mais plus tard Pasino se le vit con- 
fisquer, et le duc Hercule T" le concéda en 1485 à Albert 
d'Esté, pour récompenser celui-ci de sa fidélité pendant la 
guerre contre les Vénitiens qui avaient essayé de le gagner à 
leur cause, et aussi pour le dédommager de la perte du palais 
de Scliifanoia, palais qu'il lui avait enlevé, en 1-476, sous de 
futiles prétextes. Après être devenu la propriété des Roverella, 
l'ancien palais de Pasino passa à Cornelio Bentivoglio (1), et 
c'est par ordre de ce personnage que fut faite la grandiose 
façade avec ses ornements et ses trophées en marbre (1585). 



PALAIS STROZZI. 



Ce palais, construit probablement au quinzième siècle et 
situé à gauche de l'église consacrée à saint Dominique, fut 
possédé jadis par Prisciano Prisciani, secrétaire du duc de 
Ferrare. Bartolomeo Prosperi, qui fut aussi secrétaire d Her- 
cule P% et Ferrante Tassoni l'acquirent ensuite en épousant 
l'un après l'autre la fille naturelle légitimée de Prisciano, 

(1) Une branche de la famille bolonaise des Bentivoglio s'était fixée à Ferrare. 

Cornelio Bentivoglio fut général du roi de France en Italie et lieutenant géné- 
ral des armées du duc de Ferrare. Il mourut le 26 mai 1585. La façade de son 
palais était déjà terminée. 



384 L'ART FERRAUAIS. 

Béatrice, dont le buste, dans la coui' de l'Université, atteste la 
beauté. Enfin, les Sacrati, et après eux les Strozzi, en devin- 
rent propriétaires. 

Sa belle et simple porte en pierre blanche forme, sous le 
rapport de la couleur, un agréable contraste avec le rouge de 
la façade. L'arcade de cette porte repose sur deux pilastres et 
possède comme eux des ornements d'un goût parfait. 

A l'intérieur du palais se trouve une collection d'œuvres 
d'art qui, malheureusement, s'est beaucoup amoindrie. 
En 1882, nous avons encore admiré un bas-relief colorié du 
quinzième siècle, représentant la Vierge avec l'Enfant Jésus, 
un très beau buste en terre cuite du Dominicain saint Hya- 
cinthe (1), exécuté, selon L.-N. Cittadella, par^//b/25o Lombardi, 
les portraits d'Uberto Sacrati, de sa femme et de leur fils, tableau 
attribué maintenant à Cosimo Tura, une Vierge de Cima da 
Conegliano, un portrait de femme dont on fait honneur à 
Titien, deux portraits de petites filles vêtues de rouge, quatre 
toiles de Canaletto, six magnifiques plats de Faënza et un plat 
exécuté d'après un dessin de Garofalo. Les deux peintures 
dans lesquelles deux femmes personnifient le printemps et l'été 
sont peut-être de Michèle Ongaro. 



PALAIS BEVILACQUA-ARIOSTI 
ET PALAIS ENTOURANT LA PLACE DE l'aRIOSTE (2). 

Autour de la place au milieu de laquelle une grande colonne 
supporte la statue de l'Arioste (3), dans le quartier ajouté par 
Hercule I" à l'ancienne Ferrare, on remarque trois palais (4). 

(1) Jusqu'à l'c'poque île la suppi'cssion îles corporations religieuses, ce l)uste a 
appartenu à l'église de Saiut-Douiinique, où il a été remplacé par une excellente 
copie. 

(2) L.-N. Cittadella, Guida pel forestiero in Ferrara, p. 127, et Notizie rela- 
tive a Ferrara, t. I, p. 316. — Burckhardt, Der Cicérone, t. I, p. 210 b. 

(3) Voyez dans le liv. III le ch. i, relatif à la sculpture. 

(4^i Quand on se trouve sur la place de l'Arioste, on aperçoit aussi une partie 
de l'église des Sacrés Stigmates. 



LIVRE DEUXIEME. 385 

— Celui des Bevilacqua Cantelli (1), à Fangle de la rue qui 
conduit à la Chartreuse, est plus vaste que beau; depuis 1826 
jusqu il 18o4, les chevaliers de Malte y habitèrent; il doit sur- 
tout sa réputation à ses vastes jardins où l'on admirait autre- 
fois des statues, des fontaines, des avenues ombra^jées et plu- 
sieurs petits temples, que l'abbé Luigi Campi a décrits en 
prose et que Girolamo Vaccari a célébrés en vers (1790) (2). 

— Le palais Zatti, qui appartint primitivement aux Ronchegalli, 
dont on distingue encore les armes à lun des angles de l'édi- 
fice, s'annonce par un portique à colonnes de marbre. — C'est 
également sur un portique que s'appuie la façade du palais 
qu'avaient fait construire en 1499 les Strozzi, auxquels ont 
succédé les Bevilacqua-Âriosti de Bologne (3). Ce palais possède 
une des plus curieuses cours qu'on puisse voir à Ferrare. 
Quand on y pénètre, on a en face de soi d'élégantes fenêtres 
dont la partie cintrée repose sur des pilastres ornés de char- 
mantes arabesques. Une loggia règne au rez-de-chaussée. Il y 
en a aussi une au premier étage. Malheureusement, tout est 
délabré et même défiguré. On a muré les arcades inférieures. 
Ici, un crépi jaune cache les briques; là, les briques sont à dé- 
couvert. Cet état de vétusté, d'abandon, presque de ruine, 
n'est pas, du reste, sans charme; le côté pittoresque y a peut- 
être gagné, et l'on ne saurait rester indifférent à certaines 
juxtapositions de couleurs. La cour ne mérite pas seule l'atten- 
tion : en montant l'escalier à droite, on rencontre, au tournant 

(1) Il appartient maintenant au comte Massari, après avoir appartenu au haron 
Baratelli. 

^^2) Le poème, en quatre chants, de Vaccahi est intitulé : " // giardino del 
N. U. il sic/, inarch. D. Camillo Bevilacqua Cantelli, ciainbellano di S. M. I. ; 
Bologna, a S. Tom. d'Aquino, 1790. » 

(3) La famille Mazucchi est propriétaire de la moitié du palais. 

Plusieurs autres palais à Ferrare ont porté le nom de Bevilacqua. Tel est le 
palais édifié en 14-93 par le comte Onofrio-Bevilacqua dans la via degli Angeli ou 
dei Piopponi (aujourd'hui Corso Vittorio Emmanuelc), acheté par le duc 
Alphonse 1" pour ses fils, entièrement reconstruit en 1763 par le maréchal Luca 
Pallavicino, et devenu le quartier militaire. Tel est encore, dans la via di Volta 
paletto, le palais des Bevilacqua-Aldobrandini, qui, construit en 1430, a passé aux 
Costahili-Containi. Les ornements en marbre, les balcons, les bustes, les trophées 
sont dus au cardinal Bonifazio, mort en 1627. C'est ce palais qui renfermait la 
célèbre collection Costabili, maintenant dispersée. 

I. 25 



38() L'ART FEllRAUAIS. 

de cet escalier, un pilier dont les faces sont décorées d'ara- 
besques très délicates représentant des feuillages, des dauphins, 
des épis et des oiseaux. 



LA MAISON DE L ARIOSTE. 

Une branche de la famille Ariosti de Bologne vint s établir 
à Ferrare dès le quatorzième siècle. Lippa Ariosti, surnommée 
la Belle, fut la maîtresse d'Obizzo d'Esté, qui finit par l'épouser. 
Bonifazio, frère de Lippa, fut un des ancêtres de Lodovico, 
l'immortel poète. Fils de Nicole Ariosti et de Daria INIalaguzzi 
de Reggio, Lodovico naquit en 1474 dans cette dernière ville, 
dont la citadelle avait alors son père pour commandant ; mais il 
fut élevé à Ferrare dans la maison que Nicolo acheta en 1478 
(via Santa Maria délie Bocche, n" 3355). C'est là qu'il récitait 
à ses frères ses spirituelles comédies. Après la mort de son 
père (février 1500), il devint propriétaire de cette maison. Elle 
ne lui plaisait sans doute qu'à demi, car en 1528 il s'en fit 
construire une autre selon ses goûts dans la via di Mirasole, 
où il passa ses dernières années et où il mourut le 6 juin 1533. 

Lamartine en a tracé une fidèle description, u La demeure 
de l'Arioste, dit-il, est encore vide aujourd'hui, comme par 
respect pour sa mémoire... Elle est petite, étroite et basse, 
cette maison; sa façade en briques, percée d'une porte et de 
deux fenêtres, ouvre sur une longue rue solitaire et silencieuse, 
pareille aux rues désertes, quoique élégamment bâties, des 
quartiers ecclésiastiques de Rome. On dirait d'un long cloître 
de chanoines dans les environs d une cathédrale. Un corridor 
fait face à la porte de la rue; une chambre à droite, une autre 
à gauche, forment tout le rez-de-chaussée; un petit escalier 
de pierre conduit par peu de marches au premier et seul étage 
de la maison. Là étaient la chambre et le cabinet de travail du 
poète ; les fenêtres prennent jour sur un petitjardin carré entouré 
d'un mur de briques et entrecoupé de plates-bandes d'œillets. 



LIVllE DEUXIEME. 387 

Ce jardin, quoique un peu plus grand, est tout à fait semblable 
aux petits parterres encaissés de hauts murs, qui sont attenants 
à chaque cellule des Chartreux dans les vastes Chartreuses 
d'Italie ou de France... Arioste était très fier d'avoir pu con- 
struire pour ses vieux jours, avec le produit de ses vers, cette 
maison, qui a une certaine élégance architecturale. C'est ce 
que prouve l'inscription en lettres romaines qui surmonte la 
porte : 

Par VA, SED apta mihi, 

Sed xulli obnoxia, 
Sed non sordida, parta 

MeO sed TAMEN .ERE 
DOMUS 

inscription qu'on peut traduire ainsi en vulgaire français : 
>( Maison petite, mais construite à ma convenance, mais n'en- 
« levant le soleil à personne, mais d'une propreté élégante, et 
« cependant bâtie tout entière de mes deniers personnels ! >' 
Nous y restâmes plusieurs heures, accoudé tantôt à la fenêtre 
de la rue, tantôt à la fenêtre du jardin, nous faisant à nous- 
même la charmante illusion qu'Arioste allait rentrer, et que 
nous allions jouir d'une soirée d'entretien avec ce bon sens 
exquis, avec cette philosophie souriante et avec cette poésie 
fantasque qui s'appelèrent autrefois T Arioste. h'Ângelus qui 
sonnait en carillon dans les nombreux clochers de Ferrare et 
dans la tour carrée du palais des princes de la maison d'Esté, 
nous arracha à cette illusion et nous rappela à l'hôtellerie (1). )i 

La maison de l'Arioste porte deux inscriptions. Lamartine 
n'en a cité qu'une. Voici la seconde : 

" Sic domiis hœc xiriosta propitios habeat deos olim xtl Pùida- 
rica. V 

Le vœu du poète a été exaucé. On a toujours veillé avec 
un soin pieux sur sa maison ; les propriétaires successifs en ont 
respecté l'état primitif, et la municipalité, sur la proposition 
du comte Girolamo Cicognara, la acquise en 1811, afin de la 

(1) Cours familier de littérature, LV"^ entretien, p. 9-il. 



38S L'AllT FEUUAUAIS. 

garder à titre tle souvenir historique. Seulement, il n'y faut 
rien chercher qui ait appartenu à l'Arioste. Ce qu'on y montre 
au visiteur n'a aucun caractère authentique. La bibliothèque 
publique de Ferrare possède seule plusieurs objets laissés par 
l'auteur de \ Orlando furioso . 



PALAIS CRISPI. 
Via Borgo de' Leoni, 28, près de l'éfilise del Gesu. 

Le palais Grispi fut, dit-on, construit d'après un dessin de 
Girolamo Sellari da Carpi, aux frais du chanoine Giuliano 
Naselli, mort en 1538. Ln héritier de NaseUi, Paolo, en fit 
l'objet d'un échange avec le duc de Ferrare, qui le donna à 
Lanfrano Gessi, fattore générale. La veuve de celui-ci le vendit 
à Giovanni Maria Crispi, un familier des princes d'Esté (1) 

Ce palais n'est pas très grand, mais les proportions en sont 
harmonieuses. Sévère et régulier d'aspect, l'extérieur pré- 
sente un mélange de pierres et de briques agréable à l'œil. La 
porte à bossages est assez grandiose. De chaque côté se trouvent 
cinq fenêtres grillées. Cinq fenêtres que l'on voit plus haut se 
trouvent dominées par des frontons alternativement aigus et 
arrondis. Au sommet de l'édifice règne une corniche à la fois 
élégante et robuste, au-dessous de laquelle on lit : >i In perpe- 
tuum Crisporiim familiœ niancipatiun >• . 

A peine a-t-on franchi la porte, qu'on aperçoit au-dessus 
d'elle, en se retournant, une fresque généralement attribuée 
à Girolamo da Carpi (2). Cette fresque représente la Vierge 
avec l'Enfant Jésus debout. Les figures ne manquent pas de 
charme et ont même dû être belles, mais elles ont été repeintes 
et elles tombent d'ailleurs en ruine. Elles étaient encore bien 

(i) L.-N. GiTTADELLA, Sotizie relative a Fenai-a, t. I, p. 320. 

(2) M. Morelli croit qu'on doit la donner à VOrtolano. [Kuntskritische Studien 
ûber italienische Malerei : Die Galérien Borqhese icnd Doria-Panfili in Rom. 
Leipzi{;, 1890, p. 275, note i.) 



LIVRE DEUXIEME. 389 

conservées au temps de Bariiffaldi. < Si Vasari, dlt-il (t. I, 
p. 392), avait pénétré dans le palais de la famille Naselli, il 
n'aurait pas manqué de louer la majestueuse Vierge qu'on y 
voit toujours dans sa fraîcheur. Le possesseur actuel du palais 
n'ignore pas combien cette peinture en accroît la valeur. » 

La cour du palais a la forme d'un parallélogramme. Aurez- 
de-chaussée, des pilastres blancs s'élèvent entre des fenêtres 
surmontées d'un cintre Au premier étage, les pilastres sont en 
briques ; mais les chapiteaux ioniques, les piédestaux, les cham- 
branles des croisées, ainsi que les frontons aigus qui accompa- 
gnent ces croisées, circonscrites par des arcades, sont en pierre. 
Le reste des murs est en briques d'un rouge un peu vif. Cette 
cour a de l'originalité; seulement, elle est trop resserrée, et sa 
physionomie a je ne sais quoi de triste; la lumière n'y pénètre 
pas assez; peut-être pourrait-on» reprocher aussi à l'édifice 
quelque lourdeur. Tout ici provoque aux pensées graves, 
témoin ces inscriptions qu'on lit sous la corniche : ^' JEdiJîca 
tatiquain semper vicliirus. — Vive fjuasi protinus moritiirus. " 



PALAIS DU SÉMINAIRE (1). 
Dans la via Borgo jSuovo. 

En 1 444, le marquis d'Esté Lionel fit construire par Anto- 
nio de Bizocchi, entre le palais épiscopal et Thabitation de 
Giovanni Bianchini, une résidence princière qu'il donna à 
Folco di Yillafora (2), son maître de chambre et son favori, et 
qu'il avait fait orner magnifiquement par les sculpteurs et les 



(1) L.-]N. CiTTADELLA, Gutda ppl forestière !« /•e;7Y(;T/, p. 111, cl iSotizie rela- 
tive a Ferrara, t. I, p. 342. 

(2) Folco, auparavant, occupait une chanil>re somptueuse dans l'appartement 
ilu marcjuis de Fcrrare. Le faste de ce personnage est demeuré célèhrc. Ses vête- 
ments étaient couverts de broderies. Les orfèvres de la cour travaillaient pour 
lui, et il portait au doigt un anneau d'or sur lequel était inscrit le nom Ai; Lionel. 
L'amitié qu il inspirait au prince fut aussi attestée par un taMcau où Mantenna, 
en 1449, lit le portrait de tous deux. 



390 L'ART FEr.RAHAIS. 

peintres à son service (1). Vendu par Folco à Francesco 
Strozzi , marchand florentin qui habitait Venise et qui vint 
s'étabhr à Ferrare, ce palais devint pins tard la propriété des 
Trotti. Sous le règne d'Hercule II, Alfonso Trotti transforma 
l'aspect de la façade en ajoutant le? marbres qui entourent les 
fenêtres, la porte flanquée de deux colonnes ioniennes, le 
balcon et le portrait du duc de Ferrare (1553). Depuis 1721, 
le Séminaire occupe l'ancienne demeure de Folco diVillafora, 
et il a même englobé les palais Libanori et Bianchini. 

Deux pièces au rez-de-chaussée ont leur plafond décoré de 
peintures que Garofalo exécuta en 1519. 

Les fresques du plafond de la première salle ont presque 
disparu. On distingue cependant des ornementations délicates 
dans des compartiments à fond bleu et à fond rouge qu'enca- 
drent des bordures grises. Quelques figures mythologiques en 
grisaille , à demi effacées , remplissent les retombées de la 
voûte. 

Dans la salle suivante, tous les détails sont assez bien con- 
servés pour que l'on juge à quel point Garofalo comprenait 
les conditions de la peinture décorative, et pour que l'on 
subisse h la fois le charme de son coloris et celui de son des- 
sin (2). Au centre du plafond, à peu près comme au plafond 
de la caméra degli Sposi peint par Mantegna dans le Castello 
de Mantoue(l 474), et comme au plafond d'une salle du rez-de- 
chaussée peint par Ercole Grandi dans le palais. Calcagnini- 
Beltrame à Ferrare , le ciel apparaît avec quelques nuages 
brillamment éclairés, et, au-dessus de la balustrade d'un 
balcon sexangulaire, on voit à mi-corps, de bas en haut, plu- 
sieurs groupes de personnages. Ici, deux hommes causent 
ensemble, et une tête de femme, coiffée d'un coussinet rond, 
se montre derrière l'épaule du plus âgé, dans lequel on a 
prétendu que Garofalo s'était représenté lui-même, hypothèse 
insoutenable, car, en 1519, il n'avait que trente-huit ans. Là, 

(1) iSotauiment Nicolo Panizato. (A. Ve>tl-RI, 1 primordi del linascimento 
aitistico a Ferrata, dans la Rivista storica italiana, vol. I, fasc. IV, anno 1884.) 

(2) BiRCKUARDT, Der Cicérone, t. I, p. 280. 



LIVRE DEUXIEME. 391 

un homme sans barbe, qui a la tête nue et qui porte un man- 
teau rouge, se penche en souriant vers un homme vêtu de 
noir et coiffé d'un chapeau rouge, dont le large visage barbu, 
vu de face et levé vers le ciel, a un beau caractère. Ces figures 
présentent des raccourcis habilement rendus . Des enfants 
nus, un singe et un nègre, des fruits, des livres, un rouleau 
de papier; une coupe, une cage avec des oiseaux garnissent 
les autres parties du balcon. Dans une des retombées au-des- 
sous de ce balcon, David nu pose le pied sur la tête de Goliath ; 
l'espace qu'il occupe est bordé en haut par une danse de satyres 
entre un ])uste d'homme et un buste de femme, à droite et à 
gauche par de jolis enfants nus, superposés, en bas par un 
enfant nu, debout, et par deux têtes d'hommes. Une femme, 
dont on ne voit plus guère que la tête et la main droite indi- 
quant un cartel sur lequel on lit : « P. Patî^ia » , fait pendant 
à David; elle est entourée de charmants enfants nus, s'ébat- 
tant dans les attitudes les plus variées. A l'intérieur de deux 
grands médaillons, on remarque le jugement de Salomon et 
un homme sur un trône devant lequel une femme tient un 
enfant qui plonge ses mains dons un plat porté par un homme 
à genoux. Ailleurs, dans des espaces triangulaires, ornés 
d'araliesques et pourvus chacun de trois médaillons renfermant 
des têtes d'hommes et de femmes, Garofalo nous montre un 
cavalier foulant sous les pieds de sa monture un homme nu, 
- — Neptune indiquant du doigt sur le rivage un homme nu, 
renversé, contre lequel s'acharne un oiseau de proie, — un 
homme nu, debout, avec une grosse boule, — une femme 
assise auprès d'un enfant, — un homme assis, soufflant dans 
des pipeaux, — un homme et une femme tenant un cartel sur 
lequel est inscrite la date de 1519. Toutes les figures, excepté 
celles qui s'appuient sur le balcon, sont peintes en grisaille, 
tandis que les ornementations gracieuses qui les encadrent 
sont rouges et bleues. En somme, ce charmant plafond, où se 
trouvent juxtaposés les sujets mythologiques et les sujets 
empruntés à l'Ancien Testament, prouve que chez Garofalo, 
comme chez les peintres des autres écoles italiennes à la 



392 L'ART FER1\A1\AIS. 

même époque, la passion pour Fart antique se combinait har- 
monieusement avec les traditions de l'art religieux, a On trou- 
verait difficilement dans toute Tltalie des espaces décorés avec 
plus d'intelligence et de goût (1). » Garofalo apparaît ici 
comme un des meilleurs représentants de cette séduisante 
renaissance qui transformait h sa propre image les données 
fournies par les monuments classiques, et qui leur commu- 
niquait le charme de la nouveauté, grâce à un tour particulier 
d'imagination, variant d'une ville à l'autre suivant les écoles. 



PALAIS CREMA (AUTREFOIS MUZZARELLi). 

Presque en face du Séminaire, le palais portant le n" 13 pos- 
sède une très jolie cour qui appartient au commencement du 
seizième siècle. Elle est entourée d'arcades avec des bordures 
enterre cuite rouge. Ces arcades, dont le dessous est jaune, 
sont soutenues par des colonnes grises. Un jardin fait suite à 
la cour. Il y a là un charmant assemblage de couleurs, comme 
dans un bouquet bien composé. 



LA PALAZZINA. 

Ce palais élégant et simple que l'on voit dans la rue délia 
Giovecca, à droite, quand on se dirige vers les remparts, se 
compose d'un seul étage. La façade en briques relève du style 
classique ; elle est ornée de quatre pilastres et d'une corniche 
également en briques, tandis que deux colonnes cannelées en 
marbre blanc encadrent les nobles lignes de la porte. On 
reconnaît ici, dit M. Burckhardt, « l'influence exercée par le 
palais du Té à Mantoue (2) » . 

(1) Ivan Leumolieff (Morelli), Kunstkrithclie Studien iiber ilaliciusche Male- 
rei. Die Galérien Borghese und Doria Panfili in Rom (1890\ p. 273, note 1. 

(2) Der Cicérone, t. I, p. 209 g. 



LIVRE DEUXIÈME. 393 

Ce fut François cVEste, fils du duc de Ferrare Alphonse I* 
et marquis de Massa Carrara, qui fit construire en 1559 la 
Palazzina. Marfisa, fille de François d'Esté, ayant épousé en 
secondes noces Alderano Gybo, cette résidence devint la pro- 
priété de la famille Cybo, qui la garda pendant un siècle et demi 
environ. Après être restée assez longtemps inhabitée, elle fut 
transformée en une fonderie de fer, et enfin la ville de Ferrare 
l'acheta pour y installer l'École spéciale des ingénieurs. 

Au milieu de ses vicissitudes, la Palazzina perdit presque 
entièrement ce qui lui avait surtout valu sa réputation. La 
partie postérieure de l'édifice était ornée d'une loggia donnant 
sur un magnifique jardin : on a muré la loggia. Les murs des 
portiques, les plafonds de certaines chambres, les parois d'une 
salle de bain offraient aux regards des peintures exécutées 
avec talent, non par les Dossi, comme on l'a prétendu, puisque 
Giovanni et Battista, morts en 1542 et 15 48, n'existaient plus 
quand le palais fut construit, mais par les élèves de ces artistes. 
A côté des arabesques et des frises rappelant la décoration des 
Loges de Raphaël, on remarquait, outre quelques compositions 
assez importantes, les portraits de plusieurs princes de la 
famille d'Esté. Tout cela n'est pour ainsi dire plus qu'un 
souvenir. L'abandon et la fumée d'une usine ont réduit les 
fresques à l'état d'irréparable ruine. On a même enlevé ce qui 
était susceptible d'être transporté, et le voyageur ne visite 
plus guère la Palazzina, dont les portes, du reste, ne s'ouvrent 
que très difficilement devant lui (1). 



PALAIS COSÏABILI COMAINI. 

Quoique l'origine du palais Costabili remonte au quinzième 
siècle, la façade ne reçut qu'au dix -septième ses orne- 
ments de marbre, ses balcons, ses bustes, ses trophées, grâce 

(1) Voyez Ccsare CiTTADEM.A, Catal. ht. dr pitt. fcir., t. I, p. l'<4, et t. II. 
p. 47. 



394 L'AllT FERRAllAIS. 

au cardinal Bonifazio lievilacqua, qui mourut en 1027. Ce 
palais avait passé dans la famille Bevilacqua Aldobrandini en 
l i30, quand Gristin Francesco épousa Lucia Ariosti et vint se 
fixer à Ferrare. Sa célébrité est due surtout à la galerie de 
tableaux et h la bibliothèque qu'y installa Giovanni Costabili. 
Malheureusement ces richesses se sont dispersées. 



PALAIS ARCHIEPISCOPAL. 

Construit en 1718 aux frais du cardinal archevêque Tom- 
maso Rufo par l'architecte romain Tomaso Mattei, ce palais a 
une façade assez élégante, un atrium spacieux, un escalier 
grandiose. Vers la moitié de cet escalier, on voit, encastrée 
dans le mur, une Vierge peinte à fresque par Ippolito Scar- 
sella. Il est regrettable qae la résidence des archevêques de 
Ferrare n'ait plus son ancienne façade avec un bas-relief en 
terre cuite représentant saint Georges à cheval, et qu'elle ait 
perdu, en outre, sa porte entourée de briques ouvragées et sa 
cour environnée de portiques à colonnes de marbre. 

Plusieurs palais mériteraient encore à divers titres d'être 
mentionnés. Nous nous bornerons à signaler, d'après les indi- 
cations de L.-N. Cittadella (1), ceux qui nous semblent offrir 
le plus d'intérêt. 



PALAIS TOLOMEI DALL ASSASSINO. 
Dans la via délia Troinlia. 

A en juger par sa physionomie, ce palais, dont la façade a 
conservé son ancienne forme, fut construit au commencement 
du quinzième siècle et peut-être même à la fin du quatorzième. 

(1) JSotizie relative a Feriara, t. I, p. 313-353. 



LIVRE DEUXIEME. 395 

On prétend qu'il servit d'habitation à la belle Stella dall'As- 
sassino, maîtresse de Nicolas III, mère de Lionel et de Borso. 
Il a été converti en magasin. 



PALAIS CONTRARII. 
Dans la via Contrarii. 

Uguccione Contrario, le conseiller intime de Nicolas III, 
habita en 1413 dans ce palais, que sa seconde femme, Gamilla, 
fille de Marco Pio, fit reconstruire en 1454 par Pietrohono 
Brasavola et par Nigrisolo, compagiii muradori. Un incendie 
endommagea l'édifice en 1519, et le tremblement de terre de 
1570 détruisit les créneaux ; mais les dégâts furent prompte- 
ment réparés. Dans plusieurs pièces, transformées en maga- 
sin, on peut encore admirer des frises dont les arabesques et 
les figures rappellent l'ornementation des Loges du Vatican. 
On remarque, en outre, quelques beaux plafonds en bois, 
ornés de dorures et de peintures délicates. 



PALAIS NEROM DIOTISALVI. 
Dans la via di Cisterna tlel Folio. 

A la suite de sa conjuration avec Luca Pitti contre Pierre de 
Médicis en 1466, Neroni Diotisalvi, dont on peut voir, dans la 
collection de M. G. Dreyfus, le buste admirablement sculpté 
par Mino de Fiesole, vint se fixer à Ferrare. Le palais crénelé 
qu'il y habita fut construit vers 1469 ; on le lui confisqua pen- 
dant quelque temps. Parmi les propriétaires ultérieurs de ce 
palais figurent Sigismondo Cantelmo, familier du duc Borso 
d'Esté, Gurone d'Esté à qui il fut confisqué au profit de Paolo 
Antonio Trotti, secrétaire du duc, la comtesse Thiene di Scan- 
diano et Francesco d'Esté. Il appartient maintenant à la 
famille Bonacossi. 



396 L'AlîT FER 11 A H Al S. 



PALAIS FIASCHI. 
Via Garibaltli. 

Cet élégant palais appartenait à un Milanais, Matteo 
Dall'Erbe, impliqué dans la conspiration de Nicolas, fils de 
Lionel, quand Hercule I" le confisqua et en fit présent le 
10 septembre 1476 à son maître de chambre Ludovico Fias- 
chi, qu il créa bientôt chevalier. Peu après, Ludovico se maria 
avec Margherita Perondoli (24 mai 1477) : le duc honora de 
sa présence la cérémonie religieuse, qui eut lieu à la cour; 
puis, accompagné d'un grand nombre de gentilshommes, il 
escorta les nouveaux époux, au son des instruments, jusqu'à 
leur habitation, où un repas fut servi à ses frais (1). Ce sont 
les Fiaschi qui ont donné au palais sa physionomie actuelle. 



PALAIS UNGARELLI. 
Dans la via dei Gapuzzoli i^2). 

Le Milanais Giovanni del Puozo ou dal Poggio, conseiller 
ducal de justice sous Hercule P% construisit ce palais en 1496, 
vis-à-vis de la porte de l'église des Jésuates, église dédiée à 
saint Jérôme. L'élégante façade du palais est attribuée à 
YAleotti: c'est la famille Fabbiani qui la fit faire. Cette demeure 
passa ensuite aux Freguglia, aux Ungarelli et à la famille 
Genta. Elle appartient maintenant à M. Alfonso Pareschi. Un 
dessin d'Abel Blouet (3), à l'École des Beaux-Arts, à Paris, 
reproduit l'aspect extérieur du palais Ungarelli. 

(1) Frizzi, Memorie per la storia di Ferrai-a, t. IV, p. 106. 

(2) Frizzi, Memorie per la storia di Ferrara, t. IV, p. 184. — L.-^^ Gitta- 
DELLA, Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 344. 

(3) Retour de home à Paris, 1826, p. 34. 



LIVRE DEUXIEME. 397 

PALAIS GUARIM. 
Dans la via tle{;li Anjjeli, aujouririiui corsn Vittorio Eminanuele. 

Giovanni Battista Guarini l'Ancien fit élever ce palais par 
Alessandro Biondo dans le quartier qu'Hercule I" avait ajouté 
à l'ancienne Ferrare. En 1545, sous Hercule II, Alessandro 
Guarini, fils de Giovanni Battista, augmenta l'importance de 
son habitation en entreprenant quelques nouvelles construc- 
tions, pour lesquelles il obtint du duc des exemptions de taxe. 
Sur le pilastre qui se trouve à l'angle de la via degli Angeli et 
de la via Guirina sont sculptés ces mots : Hercidis et Musarum 
commercio — favete linguis et anùnis. Une partie du palais 
donnant sur la via Guirina a été abattue. 

PALAIS PEXDAGLIA. 
Dans la via Sogari. 

Ce palais, dont l'entrée principale donnait autrefois sur la 
via de Sogari, était regardé, au temps de Borso, comme le plus 
somptueux et le plus beau de Ferrare. Au mois de mai 1452, 
le mariage de Bartolommeo Pendaglia, un des fattori generali 
du duc, y fut célébré par une fête dont l'histoire a gardé le 
souvenir, et que l'empereur Frédéric III, le roi de Hongrie et 
Borso honorèrent de leur présence. A présent, le palais Pen- 
daglia sert à une école de petites filles. 

PALAIS PIC DI SAVOJA. 
Dans la via Vittorio Eminanuele. 

Ce palais appartenait à Giulio d'Esté. Le duc Alphonse I" 
le lui confisqua en I 500 et en fit présent à Niccolô da Gorreg- 



308 L'ART FElll\AKAIS. 

<>io. Plus tard, la famille dVEste le recouvra, car le cardinal 
Hippolyte I" le donna comme dot à Elisabeth, sa fille natu- 
relle, quand elle épousa Giberto Pio. 



PALAIS POSTACCIA. 
Dans la via Grande. 



Hercule P' fit construire ce palais par Gasparo da Corte, 
appelé aussi Gasparo Ruina, qui était à la fois ingénieur et 
architecte. A l'intérieur, on voit plusieurs portiques super- 
posés. Giovanni Bentivoglio, souverain de Bologne, y fut logé 
avec une suite nombreuse. La Postaccia était contiguë à l'an- 
cienne auberge de l'Ange, qui existait dès les premières années 
du seizième siècle, et où mourut le 13 janvier 1539 le Por- 
denone, appelé de Venise à Ferrare par Hercule II pour faire 
des modèles de tapisseries. 



PALAIS ZAVAGLIA. 
Dans la via ilella Giovec-ca. 



Ce palais fut un de ceux que posséda la femille d'Esté. 



PALAIS ROBERTI DA TRIPOLI. 

Ce palais (]), dont la façade a été renouvelée à la fin du 
seizième siècle par Alberto Schiatti, appartient à la famille Gico- 
gnara, et c est là qu'est né Leopoldo Cicognara, auteur d'ou- 
vrages renommés sur l'histoire de la sculpture et sur les nionu- 

(1) Il y en a une reproduction dans les dessins d'Abel Blouet à l'Ecole des 
Hcaux-Arts, Retour de Rome à Paris, 1826, p. 33. 



LIVRE DEUXIEME. 399 

lïients de Venise. Les Marcheselli et même les princes d'Esté, 
si l'on en croit Scalabrini, ont jadis également habité ici. 



PALAIS AVOLI TROTTI. 
Dans la via di Porteserrate. 

Fondé par Gristoforo Fauretti da Fiume, dit Cristoforo da 
Fiume, répartiteur des impôts, il aurait eu pour architecte 
Alberto Schiatti, qui florissait à la fin du seizième siècle. 



PALAIS AGNELLI. 
A côté de l'église de Saint-Jérôuie. 

Il doit son origine à un membre de la famille Gontughi, et 
en 1868 il avait pour propriétaires les Ortolani. On y entre 
par une porte de marbre grandiose, mais massive, surmontée 
d'un balcon. Les chambranles et les ornements architectoni- 
ques des fenêtres sont également en marbre. Sur quelques 
tablettes de marbre, on remarque des inscriptions en hébreu, 
en grec et en latin. 



LE PALAIS DES PRINCES U ESTE A FERUARE. 

En approchant de Ferrare (1), le voyageur aperçoit avec 
admiration quatre énormes tours s'élevant aux angles d'un 
grandiose édifice qui a l'aspect d'une forteresse. Ce sont les 
tours du Castello ou Castel Vecchio,' c'est-à-dire du palais des 

(1) « Da ciascuno cli'iii quella arriva è tenuta non meii bclla e pomposa, 
cil' ella sia patente et forte ", dit Fianccsco Alunno, à la p. 116 de su Fabrica 
del mondo. 



400 l'art FEURAllAIS. 

princes d'Esle. Quand on pénètre dans la ville et qu'on se 
trouve en lace de ces constructions à la fois harmonieuses et 
hardies, l'intérêt ne fait qu'augmenter. A la vue des mâchi- 
coulis et des fossés remplis d'eau qui entourent le monument 
et au-dessus desquels s'arrondissent plusieurs voûtes sombres, 
on se croirait en plein moyen âge, si la Renaissance n'avait mis 
partout sa marque, en tempérant la sévérité de l'ensemble par 
la noblesse des lignes et la pureté des proportions (1). Quel- 
ques parties en saillie et quelques parties en retraite rompent 
la monotonie qu'aurait pu produire une régularité absolue. 
Plusieurs adjonctions sont dues à Girolamo da Carpi^ peintre et 
architecte, qui fut chargé de réparer les dégâts causés par un 
incendie en 1554. Autrefois, on n'entrait dans le Gastello que 
par des ponts-levis aboutissant à des portes de fer (2), et la 
cime des tours et des courtines était crénelée. Après le trem- 
blement de terre de 1570, l'architecte Alberto Schiatti modifia 
un peu la physionomie du monument. G est lui qui a garni les 
tours de balustrades; c'est lui qui leur a donné pour couron- 
nement des édicules carrés, ornés de pilastres et surmontés 
d'une toiture en pente que domine un petit dôme, carré aussi, 
pourvu également de pilastres et présentant des ouvertures 
cintrées. Malgré ces innovations, qui diminuèrent l'austérité 
de l'édifice, mais qui le rendirent peut-être plus grandiose, le 
Castello est encore un des spécimens les plus remarquables de 
l'architecture militaire en Italie. Il fait le plus grand honneur 
à Giovanni dei Naseili qui l'a construit, et principalement à 
Bartolomeo di maestro Giovanni da Novara, appelé d'ordinaire 
Bartolino da Novai^a, qui l'a conçu et qui en a fourni tous les 
plans. On ne saurait imaginer ni une masse plus imposante, 
ni des détails plus pittoresques. C'est un de ces monuments 
qu'on n'oublie pas. 

(1) L. RuNGE, dans ses Beitràç/e zui keiilniss der Backstein-Aicliitectur Ita- 
liens (Berlin, 2 vol. in fol., avec texte allemand et français), a reproduit (pi. XII) 
une des fenêtres du Caitello au milieu d'une giantle muraille massive. (Bibl. nat., 
Inventaire V 2191 et 2192.) 

(2) La porte septentrionale, qui sert maintenant de principale entrée, n'est pas 
contemporaine de la construction primitive. 



LIVRE DEUXIÈME. 401 

Jadis, le Castello était muni de canons. Alphonse I" en fit 
garder Tentrée par l'énorme coulevrine qu'il fabriqua avec 
les débris de la statue colossale du pape Jules II (1), statue 
dont Michel-Ange était l'auteur et qui resta placée au-dessus 
de la porte de l'église San Petronio, à Bologne, depuis le 
:21 février 1508 jusqu'au 30 décembre 1511. 

Tout un curieux passé se dresse devant l'esprit en présence 
du Castello. Le 3 mai 1385, h l'instigation du notaire Fran- 
ceschino Montelino, le peuple ferrarais, exaspéré par une 
aggravation d'impôts dont la responsabilité incombait à Thomas 
de Tortone, Juge des Sages (c'est-à-dire syndic de la Commune) 
et principal conseiller du marquis Nicolas II le Boiteux, se 
souleva au ci'i de : " Vive le marquis ! Mort au traître Thomas ! » 
Après avoir brûlé les registres des impôts et pillé la maison 
du personnage qu'ils regardaient comme leur implacable en- 
nemi, les séditieux se précipitèrent vers le palais du prince (:2), 
où Thomas s'était réfugié , et enfoncèrent même plusieurs 
portes, dans l'espoir de s'emparer de lui. En vain Nicolas II 
leur adressa-t-il quelques paroles de conciliation ; en vain son 
frère Albert descendit-il sur la place pour les apaiser. La foule 
vociférait de plus en plus, quand parut un des fils du sou- 
verain, qui, sorti depuis le matin, regagnait sa demeure. Elle 
le prit comme otage, décidée à le tuer si Thomas de Tortone 
ne lui était pas livré. Nicolas II hésita longtemps, mais l'amour 
paternel finit par étouffer en lui tout autre sentiment, et le 
Juge des Sages fut abandonné aux rancunes d'une populace 
féroce, qui le massacra et le mit en pièces. 

Ne se trouvant point en sûreté dans le palais de ses ancê- 
tres, quoiqu'il eût consenti à diminuer les impôts, le marquis 
d'Esté s'entoura d'abord d'une garde nombreuse, dont la pré- 
sence lui permit bientôt de punir les principaux rebelles, dé- 
noncés à sa vengeance par Montelino lui-même; puis il résolut 
de se faire élever à côté de sa résidence un château fort en 

(1) Voyez ce qui a ôtn dit p. 156-157 >^liv. I, rli. i). 

(2) Ce palais, situé en face tlo la cathédrale, oel maintenant occupé par la 
municipalité. 

I. 26 



402 L'AUT FEURARAIS. 

communication avec elle, et d'où il pût braver les séditions de 
sa capitale, tout en se garantissant contre les attaques de ses 
ennemis du dehors. Dès 1385 la première pierre du Castello 
fut posée par Albert d'Esté, son frère, le jour de Saint-Michel 
(29 septembre); au bout de seize mois, l'édifice était achevé, 
au moins à 1 extérieur. Vinq-cinq mille ducats empruntés à 
François I" Gonzague servirent à couvrir les frais de construc- 
tion; pour les rembourser, il fallut rétablir les anciens impôts, 
et la population, cette fois, jugea prudent de ne pas réclamer. 
Le nom de Saint-Michel fut donné à la nouvelle demeure des 
princes d'Esté. A ce nom succéda celui de Castel Vecchio quand 
on eut construit dans le voisinage de la porte Sainte-Agnès, 
sur la rive du Pô, le Castel Nuovo ou Castel di Sant' Agnese 
(1427-1433) (1). 

Avant que le duc Hercule I" eût agrandi l'enceinte de Fer- 
rare (1492), le Castello se trouvait sur la ligne des fortifica- 
tions, à l'extrémité septentrionale de la ville, dont il occupe 
maintenant le centre, de sorte qu'il eût été facile soit de ga- 
gner la campagne en cas de pressant danger, soit de recevoir 
des secours. A l'édifice attenaient, du côté occidental, de 
magnifiques jardins s'étendant jusqu'au Pô, qui fournissait 
leau des fossés. L'entrée principale, au lieu d'être au nord 
comme à présent, était comprise dans le côté méridional, et 
c'est par la petite place appelée aujourd'hui piazza dei Pol- 
laiuoli qu'on y accédait. Une des quatre tours, celle qui fait 
face à la longue et large rue de la Giovecca, dont l'emplace- 
ment était alors occupé par un canal, n'est autre que l'an- 
cienne tour des Lions modifiée. La tour des Lions dominait et 
protégeait la porte des Lions , abattue à la fin du quinzième 
siècle. L'une et l'autre devaient leur dénomination aux lions 
que l'on avait installés dans leur voisinage et qui avaient été 
donnés cà Azzo Novello d'Esté, en 1248, après la bataillp où 

(1) Ce nouveau château, plus petit que l'ancien, eut pour architecte Giovanni 
(la Siena, et fut disposé pour servir au moins autant d'habitation que de for- 
teresse, K piii per diletto che per fortezza », au dire de Giovanni Battista Aleotti 
d'Ar{;enta, architecte ducal. ^Nicolas III y installa sa maîtresse Filippa dalla 
Tavola. (Voyez ce qui a été dit du Castel Nuovo à la page 270.) 



LIVRE DEUXIEME. 408 

son héroïque concours sauva Parme assiégée par Frédéric II et 
réduite aux dernières extrémités ( 1 ) . 

Plusieurs drames terribles se sont passés dans le Castello. 
Voici ceux qui eurent le plus de retentissement. 

Albert d'Esté, frère et successeur de Nicolas II, ayant été 
forcé de se rendre à Milan pour se concerter avec Jean Galéas, 
avait confié le gouvernement de ses États à son neveu Obizzo 
di Aldobrandino. Excité par François de Carrare et par les 
Florentins, ennemis d'Albert, Obizzo forma le projet de se 
faire proclamer seigneur de Ferrare et trama la mort de son 
oncle; mais sa tentative échoua, et il fut enfermé avec sa mère 
dans les prisons du Casiellu, où tous deux furent décapités (2). 

Sous le règne de Nicolas III, fils d'Albert, le Castello fut 
témoin de scènes presque analogues à celles que Dante a 
immortalisées dans l'épisode de Françoise de Rimini. Le mar- 
quis, dit-on, voyait avec peine son fils Ugo traité avec peu de 
bienveillance par Parisina Malatesta, sa seconde femme. Pari- 
sina ayant témoigné le désir d'aller à Cesena et à Lorette, le 
marquis lui imposa Ugo comme compagnon de voyage, dans 
l'espoir que des rapports quotidiens rendraient la situation 
moins tendue entre la belle-mère et le beau-fils. L'événement 
dépassa ses prévisions. A la froideur succédèrent bientôt de part 
et d autre de tendres sentiments, auxquels Ugo et Parisina con- 
tinuèrent de s'abandonner après leur retour h Ferrare. Mais ces 
relations ne restèrent pas longtemps cachées : une des femmes 
de la marquise en révéla l'existence à un familier de Nicolas III, 
et Nicolas III en fut averti. Un trou pratiqué dans un plafond 
permit à celui-ci de contrôler l'exactitude du rapport, et les 
coupables furent jetés au fond des horribles prisons du Cas- 
tello, sous la tour des Lions. A la suite d'un procès sommaire, 
on décapita les coupables dans leur cachot, malgré les suppli- 
cations d'Uguccione Contrario et d'Alberto del Sale, les prin- 



(1) En 1293, Azzo, iils d'Obizzo, pour téinoijj^ner sa bienveillance aux Bolo- 
nais, chez qui dominait le parti guelfe après l'expulsion des Lauibertazzi, leur Ht 
présent d'un lion. 

(2) Voyez ce que nous avons dit à la page 13. 



404 L'A HT FERRARAIS. 

cipaux ministres du terrible souverain (21 mai 1 425). La dis- 
parition d'Ugo et de Parisina ne pouvant demeurer secrète, 
Nicolas III crut devoir, pour se justifier, envoyer à toutes les 
cours de l'Italie la relation des faits. En outre, il ordonna 
d'infliger désormais h toutes les femmes infidèles à leurs maris 
la peine subie par Parisina , sévérité étrange chez un prince 
dont la conduite privée, durant toute sa vie, fut notoirement 
scandaleuse, et qui laissa vingt et un ou vingt-deux enfants 
naturels. 

Ugo et Parisina furent ensevelis dans le cimetière attenant 
à l'église de Saint-François. Célèbre par sa fin tragique, Pari- 
sina se recommande à la sympathie de la postérité par son 
goût pour les arts et par sa générosité. Un orfèvre lombard 
établi à Ferrare, Danyelc da Giusanno, fit pour elle en 1422 
un fermoir destiné à l'étui en cuir d'une harpe. Un autre or- 
fèvre, Gabriele da Cantorio ou da Cantù, exécuta également 
quelques travaux en son honneur, notamment des colliers 
pour ses faucons et ses chiens de chasse. Elle utilisa le talent 
de quatre brodeurs milanais, Tommasino dalla Rama, Francesco 
da Carcano, Giusto eï Antonio, ainsi que celui à' Agostino Fram- 
haia. Au peintre Giovanni dalla Gnbella, qui devait son surnom 
au palais des gabelles où il résidait, elle paya quarante ducats 
d'or pour une paire de jeux de cartes. Elle lui commanda un 
petit tableau en 1 422, lui fit exécuter sur parchemin le dessin 
des broderies et des tentures de velours et de satin qui de- 
vaient entourer et dominer son lit. En 1423, le même artiste 
décora sur son ordre une chapelle dans l'église de Saint-Fran- 
çois. Deux autres peintres , Giacomo di Bologna et Andréa 
Costa da Vicenza, furent employés aussi par Parisina. Andréa 
Costa, à l'occasion d'un travail fait pour elle, toucha neuf 
ducats d'or le 12 juin 1 42 4. Passionnée pour la musique, elle 
apprit à ses filles à jouer du luth et de la harpe. Les fils natu- 
rels de Nicolas trouvèrent en elle une bonté sans défaillance. 
Lorsque Lionel, en 1424, se rendit à Pérouse pour se former 
au métier des armes avec Braccio da Montone, il reçut d'elle 
un objet précieux qu'il emporta comme souvenir. Elle combla 



LIVRE DEUXIEME. 405 

de bienfaits Jacopo dit Zoesio, un des familiers de Nicolas III, 
attacha à sa personne Pellegrina, fille de Zoesio, la maria et 
lui donna en cette circonstance, outre un costume de damas 
vert, des coffres peints et dorés par Giovanni dalla Gabella. 
Or ce fut Pellegrina qui révéla à Zoesio les rapports de Pari- 
sina avec Ugo, et c'est par Zoesio que Nicolas III en fut in- 
formé (I). 

Quoique Borso et Hercule I", fils de Nicolas III, n'aient pas 
été des princes cruels par caractère, il y eut aussi sous leur 
règne, dans le Castello, en 1460, en 1469, en 1476, des 
exécutions capitales, que des conspirations ourdies contre eux 
justifiaient presque aux yeux des contemporains , habitués 
partout en pareils cas à ces pénalités sanglantes. 

En 1506, un an après l'avènement d'Alphonse I", fils 
d'Hercule I", les préparatifs d'une nouvelle exécution furent 
faits dans la cour du château (2). Les juges et les représentants 
des principales familles de Ferrare entouraient l'estrade fatale, 
et les bourreaux s'apprêtaient à trancher la tête de deux con- 
damnés , quand Alphonse P*" commua la peine de mort en 
détention perpétuelle dans le Castello. Ces condamnés, dont 
les complices venaient pour la plupart d'être décapités sur la 
place publique devant le palais délia Ragione, étaient, comme 
le duc Alphonse I" et comme le cardinal Hippolyte I" d'Esté, 
contre la vie desquels ils avaient conspiré, fils d'Hercule P^ 
Ils s appelaient don Ferrante (3) et Giulio. Le motif de leur 
conduite n'avait pas été le même. Voyant le duc négliger les 
affaires de lÉtat pour les occupations manuelles , Ferrante 
avait cru facile de s'emparer du pouvoir. Quant à Giulio, il 

(1) G. Campori, I pittoii degli Estensi nel secolo XV. — Ad. VE>Tuni, I pri- 
inordi del rinascimento aitistico a Ferrara, p. 9. 

(2) Voyez ce qui a été déjà dit, p. 125. 

(3) Ferrante était né d'Éléonore d'Aragon (19 septembre 1477). Hercule P' 
avait eu Giulio d'Isabelle Arduino, demoiselle d'honneur delà duchesse Eléonore 
(13 mars 1478). C'est don Ferrante qui avait représenté Alphonse à Rome lors 
du mariage de celui-ci par procuration avec Lucrèce Boqjia, et c'est lui qui, au 
nom d'Hercule, alla complimenter Jules II de son avènement. Avant de devenir 
j)ape sous le nom de Jules II, Julien délia Rovere avait tenu Ferrante sur les 
fonts baptismaux, à INapIes. 



40(1 L'AllT FERllARAIS. 

avait voulu se vcn^jer à la fois d'Hippolyte qui lui avait fait à 
peu près crever les yeux à coups de cure- dent (3 novembre 
1505) parce qu'une dame de la cour, Angela Borgia (1), 
amenée de Rome par Lucrèce Borgia, les avait trop vantés en 
sa présence, et d'Alphonse qui s'était contenté d'imposer à 
Hippolyte, pour cet acte de cruauté, un court bannissement (2^. 
Dès que le complot fut découvert, Giulio se rél\igia à Mantoue 
auprès de sa sœur; mais le mari d'Isabelle d'Esté finit par 
céder aux instances des ambassadeurs ferrarais et parle livrer. 
Ferrante, au lieu de chercher son salut dans la fuite, se flatta 
d'obtenir son pardon en avouant à genoux ses projets. C'était 
mal connaître le duc, qui, après l'avoir frappé au visage avec 
une baguette, de façon à lui faire sortir un œil de la tête, le 
traduisit devant un tribunal impitoyable. — La tour du Cas- 
tello garda longtemps ses deux prisonniers, la clémence d'Al- 
phonse I", qui les laissa vivre, n'ayant pas été jusqu'à abréger 
leur captivité. La mort seule, trente-quatre ans plus tard (3), 
délivra don Ferrante (22 février 1540), tandis que Giulio re- 
couvra la liberté au début du règne d'Alphonse II, en 1559, 
à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Quand il reparut en public, 
il portait encore les vêtements qu'il avait au moment de son 
entrée en prison, ce qui causa une grande surprise, car depuis 
l'époque de Charles-Quint on avait adopté en Italie les modes 
espagnoles. Il vécut jusqu au 2 4 mars 1561 (4'). 

Parmi les personnages qui avaient pris part au complot de 
don Ferrante et de Giulio, figura un certain Gianni de Gas- 
cogne. Le duc l'avait connu tout jeune et fort pauvre en 



(1) L'Arioste la mentionne dans V Orlando furioso (ch. xlvi, st. vi). 

(2) « Le plan de Giulio avait été de se débarrasser d'abord du cardinal par le 
poison, et, comme cet acte ne pouvait rester impuni si le duc conservait la vie, 
Alphonse lui-même devait être mis à mort et don Ferrante investi du pouvoir à 
sa place. Il avait été convenu qu'Alphonse serait assassiné dans un bal masqué. 
Mais le cardinal, bien servi par les espions qu'il avait laissés à Ferrare, eut vent 
de ce projet et put en informer sur-le-champ son frère Alphonse, n (GrecorO- 
vius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 155, dans la traduction française.) 

(3) Il avait soixante-trois ans. 

(4) Frizzi, Memorie per la storia di Ferrara, t. IV, p. 221-225. .337, 377- 
378. — Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 146 et 156. 



LIVRE DEUXIEME. VOT 

France. Séduit par ses dispositions extraordinaires pour le 
chant, il l'avait amené à Ferrare, l'avait fait instruire et 
l'avait admis dans son intimité. Dès que la conjuration fut 
ébruitée, Gianni s'enfuit à Rome. Entré au service d'un cardi- 
nal, il se croyait en sûreté, quand son extradition fut accordée 
au duc. Une cage de fer encastrée dans la tour des Lions devait 
lui servir de prison; pendant qu'on Fy enfermait, une voiture, 
où se trouvait, avec plusieurs dames, Catherine, fille du comte 
Uberto Sacrati et femme du comte Cesare Turco, passa devant 
le Castello, et le cocher, absorbé par le spectacle dont ses 
yeux étaient frappés, la versa dans le fossé, accident qui coûta 
la vie à une des amies de Catherine. La construction d'un pa- 
rapet autour des fossés du château fut aussitôt décidée. Quant 
à Gianni, il parvint à s'étrangler au bout de sept jours à l'aide 
d'un drap. 

Le Castello, heureusement, n'évoque pas que des souvenirs 
de cruauté. En 1478, le duc Hercule I" convoqua chez lui, le 
jeudi saint, cent pauvres pour lesquels un repas avait été pré- 
paré. Autour d'une des tables, douze convives représentaient 
les apôtres. Le duc lui-même leur lava les pieds, et, assisté de 
Sigismondo et de Rinaldo ses frères, servit tous ses invités. Au 
repas succéda une distribution d'argent, de toile, de souliers, 
de chausses bleues, de bérets noirs. En 1503, le nombre des 
malheureux admis à la cérémonie du jeudi saint fut porté à 
cent soixante, et les musiciens de la cour chantèrent >■ el man- 
da to de Christo » . 

Il va de soi que de louL temps les hôtes de distinction 
affluèrent au Castello. Ces personnages fournissaient à la fa- 
mille d'Esté l'occasion de déployer dans sa vaste résidence un 
faste qui était un signe de puissance et aussi un moyen de 
gagner la bienveillance des visiteurs dont elle désirait l'appui. 
Les réceptions faites à l'empereur Frédéric III en 1 452 et en 
1469, au pape Pie II en 1459, à Paul III en i5i:î. à Clé- 
ment VIII en 1598, furent célèbres entre toutes. Mais on 
n'avait pas besoin de circonstances aussi solennelles pour 
s'abandonner au luxe et à la prodigalité. Un mariage dans 



408 L'ART FERRARAIS. 

rentoiira^e du souverain ou Faunonce d'une victoire suffisait 
pour servir de prétexte aux fêtes (l), aux bals, aux concerts (2), 
aux festins (3). Dans ces réunions, hommes et femmes por- 
taient les costumes les plus riches et les plus recherchés, fai- 
sant étalage de pierreries, de bijoux, de camées, d'intailles, 
dus à des artistes en renom, tels quAmadio da Milano, les 
Aniclmii , Giovanni délie Corniole et Benvenuto Cellini. La 
décoration des salles du Castello répondait à Télégance du 
maître et de ses courtisans. On v admirait des draps d'or et 
d'argent, des étoffes brodées, des tapisseries représentant des 
paysages ou des figures, et des cuirs ouvragés, à la façon de 
Cordoue, objets fabriqués pour la plupart à Ferrare. Dès le 
quatorzième siècle, en effet, Ferrare eut chez elle des bro- 
deurs émérites, et le marquis Lionel fit venir de Venise un 
habile artisan, Girolamo Alberti, pour former des fileurs d'or 
et d'argent. En 136 4, l'art de la tapisserie fut implanté dans 
la capitale des princes d'Esté par deux Français. Enfin, la ma- 
nufacture ferraraise d'où sortaient les cuirs dorés acquit une 
célébrité qui s'étendait au loin. 

Dans la plus grande des cours du Castello (4), on distingue 
vaguement sur les murs qui l'entourent quelques restes de 
peintures en camaïeu, d'un ton jaunâtre. Trois groupes de per- 
sonnages, portant la trace d'une restauration complète, sont 
tout ce qui subsiste de la série des princes d'Esté qu'Alphonse II 
avait fait représenter vers la fin du seizième siècle par un élève 



(1) Voyez, par exemple, dans Fnizzi (t. IV, p. 91-92}, la description des fêtes 
par lesquelles fut célébrée en 1472 l'arrivée d'Éléonore d'Aragon, femme d'Her- 
cule \", et dans Gregorovius (t. II, p. 39) le récit des réjouissances qui accueil- 
lirent en 1502 la venue de Lucrèce Borgia, la seconde femme d'Alphonse P''. 

(2) De toutes |jarts, les princes d'Esté attiraient à leur cour des musiciens et 
des chanteurs en renom. L.-N. Cittadella cite comme les plus appréciés Josquin 
de Près de Prato, le Belge Jean Okenghem, Gianni Ansort de Glermont, le Fla- 
mand Adrien Villaert et Ciprien de Rore. 

(-3) Voyez la description d'un de ces festins dans le ch. iv du liv. V, chapitre 
consacré aux Livres a gravures sur bois publiés a Ferrare. 

(4) Sur cette cour donnent des fenêtres qui furent l'œuvre d'Antonio di Gre- 
goj-io, à la hn du quinzième siècle. — On remarque dans les cours du Castello 
deux puits assez curieux. Ils ont été photographiés par Pietro Poppi de Bologne, 
n"' G308 et 6,309. 



LIVRE DEUXIEME. 409 

de Girolamo da Carpi, Barlolommeo Faccini, assisté de son 
frère Gù-olamo, d'Ippolùo Caselli et de Gh'olamo Grassaleoni . 
Ces fresques coûtèrent la vie à celui qui en fut le principal 
auteur. Ayant voulu retoucher quelques figures après que les 
échafaudages avaient été enlevés, il en fit disposer un nouveau 
qui s écroula sous lui, et il mourut de sa chute (1577). 

Sous 1 atrium, situé entre la cour et la sortie du côté du 
midi, se trouve une fresque appartenant à la fin du quatorzième 
siècle ou au commencement du quinzième. Elle offre à nos 
regards la Vierge et l'Enfant Jésus, de grandeur naturelle. Le 
style des figures n'est pas sans ampleur et rappelle Vécole de 
Giotto. Sur le manteau de Marie resplendissent de nombreuses 
étoiles. 

On ne regarderait peut-être pas non plus sans quelque inté- 
rêt, au-dessus de la porte Saint-Michel qui fait face à la place 
de' Pollaiuoli^ une sainte famille avant à ses côtés saint Georges 
et saint Michel, si elle n'avait été repeinte de façon à rendre 
méconnaissable la manière de l'auteur. On a voulu y voir une 
œuvre de Girolamo da Carpi, maisL.-N. Cittadella croit qu'elle 
est de Domenico Mona (peintre né vers 1550, mort en 1602). 

Un escalier en colimaçon, construit sous Hercule II, condui- 
sait autrefois de la cour aux appartements, et la pente en était 
assez douce pour qu'on pût le monter à cheval, comme fit, 
dit-on, Clément VIII en 1 498. Cet escalier a été remplacé en 
1844 par un escalier ordinaire, avec des marches en marbre. 

Grand fut le nombre des peintres qui ornèrent de leurs pro- 
ductions les salles et les chambres du Castello. La plupart des 
maîtres ferrarais, depuis Cosimo Tura jusqu'aux artistes de la 
seconde moitié du seizième siècle, y furent représentés par des 
fresques ou des tableaux (1), et l'on y admirait en outre des 

(1) En 1555, Jacopo Vighi d'Argenta avait pcinl dans la salle de la Patience, 
«jui faisait partie de la tour de Sainte-Catherine, les princes et les princesses de la 
maison d'Esté dont il était le contemporain. Ces peintures ont disparu. Pcut-cti'c 
ont-elles été détruites par le formidahie incendie qui éclata en 1718. — Catnillo 
Filippi et Girolamo Bonaccioli, tils du peintre Gabriele Bona(H:ioIi, concoururent 
aussi à la décoration de la salle de la Patience (1555-1556). — Dans deux des 
chambres du Castello, il y avait des ouvrages de Cosimo Tura. — Hercule I*^ 



410 L'ART FERHARAIS. 

œuvres dues à tics étrangers, tels que Giovanni BcUini, Pelle- 
arino da San Daniele, Titien, Raphaël et Michel-Ange. Mais si 
Ton y voit encore des peintures murales, qui sont loin d'être 
sans valeur, on y chercherait en vain les tableaux mentionnés 
dans les papiers de la maison d Este. Quand le duché de Fer- 
rare fit retour au Saint-Siège, le cardinal-légat, Aldobrandini, 
mit la main sur quelques-unes des plus belles toiles, qui furent 
secrètement emportées et qu'il refusa de restituer. Bientôt 
après, le cardinal Borghese, avant de devenir pape sous le nom 
de Paul V, en obtint aussi plusieurs, et le reste suivit César 
d'Esté à Modène. 

Divers musées d'Europe possèdent aujourd'hui les épaves 
des collections rassemblées jadis dans le Castello au temps de 
sa splendeur. En énumérant les principales, nous les remet- 
trons en esprit à leur place primitive, et elles nous donneront 
en partie l'idée des trésors que les princes d'Esté étaient par- 
venus à réunir et dont ils étaient si fiers. 

Voici d'abord, dans la galerie Brera, à Milan, la Vierge et 
l'Enfant Jésus entourés de séraphins, par Andréa Mantcgna, ta- 
bleau peint en 1 485 pour la duchesse Éléonore, femme d'Her- 
cule P^(l). 

Dans la galerie d'Esté, à Modène, furent transportés six 
fragments de peintures ornementales exécutées par les Dossi 
et représentant à mi-corps des personnages qui semblent glo- 
rifier, les uns le vin ou l'amour, les autres la tempérance ou 
le plaisir de la musique. 

La galerie Borghese, à Rome, conserve V Apollon jouant du 
violon et la Magicienne Circé, dont l'auteur est Giovanni Dosso, 
selon les uns, Battista Dosso, selon les autres. 



avait aussi fait orner de peintures deux pièces appelées salle des Paladins et salle 
des Paraduri (le paraduro était un des emljlènies de Borso et d'Hercule I"). — 
On ne sait ce qu'est devenue la Calomnie, tableau peint par Gaiofalo d'après un 
dessin de Raphaël ; mais il en existe une copie à Weimar chez le comte Henckel- 
Donnersmarck . 

(1) l^' Ai-t du i'^'' janvier 1886 a reproduit dans deux excellentes héliogravures le 
tableau de Mantegna, avant et api'ès la restauration à laquelle il a été soumis. Ce 
tableau a été gravé dans la Gazette des Beaux-Arts du i*' mai 1886. 



LIVliE DEUXIEME. 411 

Pour voir le Triomphe de Bacchus, Mars, Venus et l'Amour, 
Pallas et Neptune, par Garofalo, il faut visiter la galerie de 
Dresde, qui a égalemeut acquis plusieurs ouvrages de Dosso et 
de Girolaiiio da Carpi. 

Chez le duc de Northumberland, dans le château d'Alnwick 
en Ecosse, se trouve une Bacchanale que Vasari (I) vante 
comme une des plus belles œuvres de Giovanni Bellini, et à 
laquelle Titien mit la dernière main, Bellini, son maître, ne 
pouvant plus quitter Venise à cause de son grand âge (2). La 
collaboration de Titien se borna à l'exécution d'un paysage 
qui représente les montagnes de Cador, sa patrie. Il y travailla 
du 13 février 1516 à la fin de mars, et, pendant ce temps, 
il fut logé dans le Castello avec deux aides. Les livres de 
dépenses du prince mentionnent que les trois artistes reçurent 
chaque semaine de la salade, de la viande salée, de l'huile, 
des châtaignes, du fromage, des oranges, cinq mesures de 
vin et des chandelles de cire. Titien avait alors trente-neuf 
ans. 

C'est aussi pour Alphonse I" qu'il peignit, probablement 
avant 1518, le Sacrifice à Vénus ou Offrande à la Fécondité (3), 
et V Arrivée de Bacchus dans Vile de Naxos (4), qui sont au 
nombre des plus beaux tableaux du musée de Madrid. Ces 
toiles, dont les sujets sont tirés de Philostrate, furent données 
au roi d'Espagne Philippe IV par un membre de la famille 
Ludovisi. En apprenant qu'elles allaient quitter l'Italie, ra- 
conte Boschini, Dominiquin, le peintre bien connu, ne put 
retenir ses larmes. Dans le Sacrifice à Vénus, qui peut être 
regardé comme " le poème par excellence de la beauté enfan- 

(i) T. VU, p. 433, dans l'édition de M. Milanesi. — Voyez aussi L.-ÎN. Cit- 
TADELLA, // Castello (U Ferrara, p. 58; Gkowe et Gavalcaselle, Tiziano, t. I, 
p. 144-145, et Gustavo FrizzOiXI, Arle italiana del rinascimento (1891), p. 330, 
331. — Nous avons déjà dit quckpies mots de cette peinture (p. 147 et 162). 

(2) Bellini mourut le 26 noveniI)rc 1516, à quatre-vingt-huit ans environ. Il 
avait commencé sa Bacclianale en 1514. 

(3) Voyez la description qu'en donnent MM. Gavalcaselle ctGnowE {Tiziano, 
t. I, p. 160-165), et l'eau-fortc de M. (yaujean qui se trouve dans le volume con- 
sacré à Titien par M. G. Lafenestre, p. 77. 

(4) Gavalcaselle et Growe, Tiziano, t. I, p. 194-199. 



412 L'ART lEllP. AIIAI8. 

tine » , scion Texpression de M. Lafenestre (1), il ne se lassait 
pas d'admirer les nombreux enfants qui s'ébattent au milieu 
d'un splendide paysage. Poussin, Rubens, Yan Dyck, Duques- 
noy les étudièrent également avec enthousiasme. 

A coté des ouvrages précédents figura Bacchus s'élançant de 
son char vers Ariane ahandoiinée, une des perles de la Galerie 
Nationale de Londres. Au mois de janvier 15:23, Titien an- 
nonça au duc de Ferrare que ce tableau, entrepris d'après les 
indications de celui-ci, était achevé. Le transport s'opéra de 
Venise à Francolino par bateau, et à dos d homme de Franco- 
lino à Ferrare. C'est la description d'une tapisserie par Catulle, 
dans les noces de Thétis et de Pelée, qui a fourni le sujet du 
tableau de la National Gallery (2) . 

Les quatre toiles dont il vient d'être question occupaient à 
l'origine les chambres d'albâtre (3). Ces chambres étaient ainsi 
nommées, non parce qu'elles étaient revêtues d'albâtre, mais 
à cause de la blancheur des marbres qui en garnissaient les 
parois (4). Elles avaient été construites par ordre d'Alphonse I" 
sur la via Copey^a (5) et étaient contiguës aux pièces où le même 
prince se livrait aux travaux mécaniques pour se reposer des 
soucis du gouvernement. Dosso avait peint les plafonds et 
doré les chambres d'albâtre. Dans l'une d'elles, il avait repré- 
senté Énée, Mars, Vénus et Vulcain. Un incendie, en 1634, a 
détruit ces célèbres chambres, non loin desquelles se trouvait 

(1) Titien el les princes de son temps, dans la Revue des Deux Mondes du 
1" décembre J 886, p. 637-638. 

(2) Dans la Bévue des Deux Mondes du 1" décembre 1886, M. Lafenestre a 
raconté les curieuses péripéties qui ont précédé l'exécution de cette belle œuvre. 
— Voyez aussi Cavalcaselle et Crowe, Tiziano, t. I, p. 227-232, et G. Frizzonm, 
Arte italiana del rinascimento, p. 330-331. — Yasari ne dit mot du tableau de 
Bacchus et Ariane. La pbotojjrapbie que Braun en a faite (n" 35) correspond au 
numéro que porte la peinture de Titien dans la Galerie Nationale. 

^3) Pellefjrino da San Daniele avait peint aussi pour une de ces chandjres un 
tableau, maintenant perdu, qui représentait un épisode de la vie de Bacchus. 

(4) Ces mari)res attestaient le talent iV Antonio Lombardo comme sculpteur 
d'ornementations. Antonio Londiardo travailla également comme peintre dans les 
mêmes pièces. (Cavalcaseli.e et Crowe, Tizinno, t. L p. 143, note 1."^ 

(5) La via Coperta, établie en 1472 par l'architecte Pietro di Boivenuto, était 
un passafje reposant sur cinq arcades et mettant en communication la première 
résidence des princes d'Esté et le Castel Vecchio. 



LIVRE DEUXIEME. 413 

le cabinet dont le duc avait fait un petit musée. Ce sont égale- 
ment les Dossi c[ui avaient décoré, dans le Castelio, la salle où 
Alphonse I" avait installé une pharmacie et rassemblé de 
précieuses majoliques. On ignore ou était cette salle. On ne 
sait pas davantage quelle partie du château renfermait la col- 
lection d'armes. Un certain nombre d'entre elles devaient 
avoir été faites d'après les dessins d'artistes éminents. Pisa- 
nello, Matteo de' Pasti, Verrocchio, Léonard de Vinci avaient 
peut-être fourni des modèles. On ne s'expliquerait pas que les 
ducs de Ferrare n'eussent pas exploité pour leur propre 
compte tous les talents de bonne volonté ou ne se fussent pas 
efforcés d'acquérir des pièces remarquables (1). Le musée de 
Turin possède trois épées avec des compositions gravées par 
Ercole de' Fideli de Ferrare. Ces épées furent faites pour le 
duc Alphonse I", dont elles portent les armoiries (2). 

Outre le Sacrifice à Vénus, V Arrivée de Bacchus dans Vile de 
Naxos et Bacchus s'élançant de son char vers Ariane, Titien 
avait peint en l'honneur d'Alphonse I" l'admirable Christ ii la 
Monnaie du musée de Dresde, par lequel il voulut rivaliser de 
finesse avec Albert Durer, sans tomber dans la sécheresse (3). 
Le sujet de ce tableau semblait convenir particulièrement à 
un prince qui avait fait graver sur ses monnaies d'or : « Quod 
est Cœsaris Cœsari; quod est Dei, Deo. " 

Signalons encore, toujours par Titien, un Portrait d'Al- 
phonse I" (4), dans lequel la main droite du duc s appuyait sur 
un canon, détail qui rappelait les qualités guerrières du per- 
sonnage et les soins qu'il mit à perfectionner son artillerie. 



(1) V^oyez l'article de M. Gh. Yriarte, intitulé : Le livre de souvenirs d'un 
sculpteur florentin au XV^ siècle, Maso di Bartolommeo, dit le Masaccio, dans 
la Gazette des Beaux- Arts, 2"^ période, t. XXIV, i" août 1881, p. 143, 144, 152. 
— A Venturi, Relazioni artistiche tra le corti di Milano e Ferrara nel secolo 
XV, dans V Archivio storico lombardo, anno XII, p. 230. 

(2) Autour des Borgia, par M. GVi. Y'riarte. 

(3) Vasari, t. VII, p. 434 et p. 435, note 1. — Cavalcaselle et Crovve, 
Tiziano, t. I, p. 94. — M. Justi croit que Titien dut exécuter son Christ à la 
Monnaie en 1516, pendant son premier séjour à Ferrare. (Jahrbucli de Berlin, 
1894, 2" livraison.) 

[i'j Yasari mentionne. ce porti'ail t. VII, p. 435). 



414 L'AKT FEIUIAUAIS. 

C'est le portrait qui lut donné à Charles-Quint en 1533 et 
transporté en Espagne (1). On ignore ce qu'il est devenu. 
Pour dédommager le duc, Titien avait promis de faire un nou- 
veau portrait de lui dans la même pose ; mais il ne l'acheva 
qu'en 1537, trois ans après la mort de son modèle. Selon 
M. C. Justi (2), ce tableau a aussi disparu, et celui qui repré- 
sente le même prince dans le palais Pitti (3), à Florence, où il 
est attribué à Titien, n'en serait que la copie, exécutée par un 
artiste ferrarais. Quand on compare cette peinture à la pein- 
ture de Titien qui, au musée de Madrid, passe pour reproduire 
aussi les traits d'Alphonse I" (n" 452), on reconnaît qu'on se 
trouve en présence de deux figures tout à fait différentes. Le 
tableau de Florence représente seul le successeur d Hercule I". 
Dans celui de Madrid, le personnage, qui appuie sa main gauche 
sur le pommeau de son épée et pose sa main droite sur le dos 
d'un petit chien, ne ressemble en rien aux effigies d'Alphonse I" 
que nous montrent les belles monnaies exécutées à diverses 
époques par Gianantonio da Foligno : le nez est court et droit, 
au lieu d'être busqué, long et recourbé vers le bout; de plus, 
les yeux sont ronds, au lieu d'être allongés; enfin, la chevelure 
est crépue. Ce personnage n'est autre cya Hercule II, fils d'Al- 
phonse P". On peut aisément s'en convaincre en considérant le 
tableau du musée de Madrid à coté des médailles qui repré- 
sentent Hercule H (4). Chez Mme Edouard André se trouve une 
répétition du portrait d'Hercule II, peinte également par 
Titien. Le prince semble avoir une trentaine d'années. Comme 
il naquit en 1508, c'est vers 1540, ainsi que l'a fait observer 
M. Miintz, qu'il aura posé devant l'illustre maître vénitien. 
Pour compléter l'énumération approximative des peintures 



(1) Voyez ce qui a été dit, p. 138, note 1, et p. 159. 

(2) Tizian und Alfonso von Este, dans le Jahrbuch de Berlin (1894, deuxième 
livraison). 

(3) N" 311. Il a été bien photographié par Braun. 

(4) Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1894, un article de 
M. Muntz sur Titien, et, dans la Chronique des arts du 16 juin 1894, n" 23, 
p. 181-182, un autre article de M. M'iintz sur les portraits d'Alphonse I" et 
d'Hercule II par Titien. 



1 



LIVRE DEUXIEME. 415 

de Titien que posséda Alphonse I", il faudrait citer un portrait 
de Laura Eustochia Dianti, maîtresse du souverain de Ferrare. 
On a prétendu qu'un des tableaux de Titien au Louvre, où une 
femme se regarde dans deux miroirs que tient un homme 
relégué dans Tombre (n" 452), représentait Laura et Alphonse I": 
c'est une supposition tardive que rien ne permet de contrôler 
à l'égard de la femme et que contredisent, h l'égard de 
l'homme, les images authentiques du duc. 

Les appartements du Castello comprenaient, de plus, un 
Portrait d'Alphonse I" par Dosso (imitation libre de la peinture 
due à Titien que Charles-Quint emporta en Espagne) et un 
Portrait d'Hercule I", père d'Alphonse, dont Dosso était égale- 
ment l'auteur. Ces deux tableaux furent transportés à ]Modène, 
où ils existent encore, mais en mauvais état. 

Parmi les œuvres d'art qui ont disparu du Castello, sans 
toutefois passer dans d'autres collections, il faut mentionner 
trois cartons que Raphaël donna au duc Alphonse I" (1) : celui 
qui servit à peindre dans les chambres du Vatican l'histoire de 
Léon III, celui du grand saint Michel et celui du portrait de 
Jeanne d'Aragon, exécuté à Naples d'après nature et dû à un 
élève du Sanzio. On ne saurait non plus trop déplorer que le 
nom de Michel-Ange n'ait pas préservé du même sort la tête 
(le la statue de Jules II, achetée par Alphonse I" après la des- 
truction de cette statue à Bologne en 1511, et placée alors 
dans le château de Ferrare. 

Malgré les vicissitudes qu'il a subies, cet édifice conser\e 
cependant encore dans plusieurs salles d'intéressantes pein- 
tures (2j. 

La première salle que rencontre le visiteur est celle du con- 
seil. On voit au plafond des courses de chars, des hommes 
nus faisant des tours avec des assiettes, montés sur le dos les 
uns des autres, luttant entre eux, jouant avec des cerceaux 

(1) Par ces présents, Raphaël làclia d'apaiser l'irritation du prince, aiujucl il 
avait promis un tableau dont il différait sans cesse l'exécution. 

(2) Vovez la description détaillée de ces peintures dans le Servitore di Piazza 
du comte Francesco Aventi. Fcrrara, 18-38, in-S". On peut aussi consulter plu- 
sieurs articles de Gaye dans le Kunsblatt, année 1841, n"* 74-77. 



416 L'AllT FERllAUAIS. 

garnis d'anneaux ou avec des ballons, el jonglant avec dco 
balles. Aux deux extrémités de cette salle, la partie la plus 
cintrée du plaFond nous montre d'autres hommes nus au 
bain et des guerriers combattant. Enfin, sur un fond d'or se 
détachent, en formant une gracieuse frise, des Amours, des 
sirènes, des dragons, combinés avec des algues, des épis, des 
feuillages, des fruits et des fleurs. Toutes ces peintures, d'ail- 
leurs très décoratives, trahissent la décadence. Les figures 
nues sont épaisses, charnues, sans distinction, très sensuelles. 
Il est probable qu'un lettré du temps, tel que Calcagnini ou 
Giraldi, a indiqué l'ensemble des sujets à traiter. Quant à 
l'exécution, elle est sans doute imputable, sinon aux Dossi à la 
fin de leur carrière, du moins à leur école. L'art était déjà sur 
une pente fatale. La matière dominait l'esprit, et le pur senti- 
ment dii beau s'affaiblissait de jour en jour. 

Ce sont les mêmes tendances qu'accuse le plafond de la salle 
voisine, peint aussi par les élèves des Dossi. Une bacchanale 
composée d hommes nus et une lutte entre des hommes égale- 
ment nus en occupent la plus grande partie. Mais on y remar- 
que, en outre, des jeux d'enfants nus, se détachant sur un fond 
rouge, des femmes dansant dans les airs et se détachant sur un 
fond bleu, ainsi qu'une frise d'Amours sur fond gris et sur fond 
rouge. Si les principaux sujets sont imprégnés d'un matéria- 
lisme à outrance, il v a en revanche une grâce aussi saine 
qu'attrayante dans les enfants, et la richesse des couleurs har- 
monieusement combinées inspire une satisfaction sans réti- 
cence. 

Dans la salle de l'Aurore, salle qui fait partie de la tour des 
Lions (au fond de laquelle on visite encore les sinistres cachots 
dont nous avons parlé) , Giovanni Dosso a représenté en figures 
allégoriques l'aurore, le milieu du jour, le soir et la nuit (1). 
La première composition nous montre l'Aurore au moment de 
quitter le lit sur lequel est assis Titon. et levant la tète vers 
une jeune fille ailée, couronnée de roses, qui amène en volant 

(1) Una dipintura nel castello di Feirara, illustrazioue per nozze Bottonclli e 
Grillenzoni, par Ercole Ghaziadei. Bologna, 1835, petit in-S". 



LIVRE DEUXIEME. 417 

quatre chevaux lancés au galop, tandis que deux autres jeunes 
filles ailées se tiennent à droite derrière Titon ; ces jeunes 
filles personnifient les heures les plus matinales. — Dans la 
seconde composition, on voit un cocher blond, enveloppé de 
lumière, sur un char traîné par quatre chevaux blancs qu'ac- 
compagne une des Heures tenant un double flambeau. — La 
troisième composition glorifie le Soleil qui fait descendre ses 
chevaux vers l'horizon ; derrière le Soleil est Cybèle ou Cérès, 
près de qui vole un Amour, et le jeune Atys, inventeur des 
fêtes pastorales, s'appuie contre un arbre en jouant du crotale. 
— Dans la quatrième composition, Diane vient de descendre 
de son char et s'avance à la rencontre d'Endymion. Au som- 
met de la voûte, le Temps tient l'urne d'où les Parques tirent 
le sort des humains. A ces divers sujets, revêtus d'une très 
belle couleur, mais où les figures, tantôt grêles et tantôt trop 
épaisses, ont quelque chose de mesquin et ne sont pas exemptes 
de banalité, nous préférons de beaucoup la frise à fond d'or 
qui met sous nos yeux vingt-huit petits Amours dans des chars 
traînés par des animaux de différentes sortes : les attitudes, 
très variées, ont toutes de la grâce, de F animation ; les corps 
sont habilement modelés, et les visages reflètent bien la passion 
de mouvement à laquelle obéissent ces charmantes créatures. 
C'est dans une petite chambre donnant sur une terrasse que 
se trouvent les trois fresques les plus célèbres du Castello (1). 
Elles sont à côté les unes des autres, en face des fenêtres. La 
fresque de gauche, la moins remarquable des trois, représente 
Ariane assise dans un char que traînent deux tigres, et entourée 
de nymphes, de bacchantes, de faunes et de satyres. Deux 
nymphes précèdent Ariane en dansant, tandis que deux 
enfants, montés sur des léopards et couronnés de pampres, 
jouent de la cithare. Deux autres enfants tendent aux léopards 
des grappes de raisin. Au fond s'élèvent des montagnes. — La 

(1) Ces fresques ont subi des restaurations auxquelles Bastianino ne fut peut- 
être pas étranger. — Voyez Baruffaldi, Vite de pittori c scultori ferraresi, t. I, 
p. 261, et L.-N. CiTTADELLA, / due Dossi, p. 29, et // Castello di l'crrara, 
p. 46-47. 

I. 27 



418 L'ART FEllRARAIS. 

Vendange, qui a souffert de riuimidité et a beaucoup noirci, 
occupe le milieu de la muraille. Dans un paysage où les pam- 
pres elles raisins pendent des arbres, une femme assise lève 
une coupe pleine de vin que veut saisir un enfant. Des satyres 
et de petits satyres, des femmes et des enfants cueillent le 
raisin, le portent dans des corbeilles, serrent le pressoir et 
préparent les cuves. — En regardant la fresque de droite, 
dont le coloris a conservé presque tout son charme, nous 
assistons au Triomphe de Bacchus et d'Ariane. Accompagnés d'un 
joueur de flûte et d'une femme agitant un ciste, Bacchus et 
Ariane, au-dessus de qui un génie ailé tient des couronnes de 
fleurs, sont assis dans un char doré que traînent deux tigres 
stimulés par un enfant. Une troupe de nymphes, de faunes, 
de satyres et d'enfants précède et entoure le char. Ici, on 
remarque une bacchante avec une corbeille de fleurs et de 
fruits. Là, on aperçoit Silène maintenu sur un lion par ses 
amis. Un paysage montagneux, que dominent de majestueux 
édifices, s'étend jusqu'à l'horizon. Enfin, Jupiter et Junon 
apparaissent parmi les nuages. 

Assurément, les trois peintures dont il vient d'être question 
sont des œuvres distinguées, mais elles ne valent pas leur 
réputation. On a été jusqu'à vouloir attribuer à Titien la Ven- 
dange. Rien pourtant, selon nous, n'y rappelle le style du 
maître vénitien et n'y est digne de lui. On n'y retrouve ni 
l'ampleur de son dessin, ni l'éclat et la vigueur de son coloris. 
M. Harck lui donnerait volontiers pour auteur, ce qui nous 
semble vraisemblable, Girolamo da Carpi. D'après L.-N. Citta- 
della, c'est Giovanni Dosso qu'il faudrait nommer. Avons-nous 
ici sous les yeux la bacchanale dont parle Vasari, « baccha- 
nale si remarquable qu'elle eût valu à Giovanni Dosso le renom 
de peintre excellent, quand même il n'eût rien fait d'autre » ? 
Nous avons peine à nous le figurer. Quant aux deux fresques 
voisines, c'est aussi dans l'œuvre de Dosso qu'on les range 
d'ordinaire. Frizzi, à la vérité, rapporte que la chambre dont 
nous examinons l'ornementation fut construite après un incen- 
die qui éclata dans le Castello en 155 4. Or, si le fait était in- 



LIVRE DEUXIEME. 419 

contestable, Dosso, qui mourut en 1542, n'aurait pu y tra- 
vailler. Mais, suivant la chronique d'Equicola, Torigine de la 
nouvelle chambre remonte à 1530. Il n'eût donc pas été 
impossible que Dosso en décorât les parois. Du reste, en 
admettant même l'assertion de Frizzi, on serait en droit de se 
prononcer pour Dosso, en soutenant que les trois fresques ont 
été apportées après coup dans la pièce qu'elles occupent : 
l'espace trop étroit qui les sépare justifierait, en effet, cette 
hypothèse. Et cependant nous inclinons à penser que l'on doit 
attribuer, non à Dosso, mais à son école, les deux peintures 
consacrées à Ariane. 



LE PALAIS DE SCHIFANOIA (1). 

G est dans une des rues les plus désertes d'une ville où les 
rues solitaires abondent aujourd'hui, non loin de l'église 
de Santa Maria in Vado et tout près du monastère des reli- 
gieuses de San Yito, qu'est situé le palais de Schifanoia, jadis 
si animé, maintenant silencieux et délabré (2). Le marquis 
Albert d'Esté, frère de Nicolas II et père de Nicolas III, le fit 
construire en 1391. Comptant y trouver un délassement à ses 

(1) Baruffaldi, Vite de' pittori, etc., t. I, p. 70-74. — Laderchi, Sopra i 
dipinti del palazzo di Schifattoia in Ferrara, lettera al inarchese Pietio Estense 
Sclvatico i^Bolojjna, 1840). — Giuseppe Saroli, Sopra i dipinti del palazzo di 
Schifanoia ed nltri esistenti in Ferrara, lettera al conte Caniillo Laderchi. — 
F. AvvENTi, Descrizione dei dipinti di Cosinio Tura, detto Cosinè, ultiniamente 
scoperti nel palazzo Schifanoia (BoIo{i;na, 1840 . — Album Estense, publié à 
Ferrarc en 1850 par Servadio comme supplément à l'Histoire de Ferrure par 
Frizzi. Laderchi y a inséré une description des fresques de Schifanoia. — Crowk 
et Cavalcaselle, Geschichte der italienischen Malerei, t. V, p. 342, 370-371, 
572-574. — F, Harck, Die Fresken im Palazzo Schifanoia in Ferrara, 1884. — 
A. Vesturi, Gli affreschi del palazzo di Schifanoia in Ferrara sccondo recenti 
pubblicazioni e nuove riceixhe, 1886. 

(2) On peut voir dans Rujige [Beitrage zur Kentniss der Backstein-Arcliitectur 
Italiens, ouvrafje que nous avons déjà cité en parlant du Castello, p. 400) divers 
motifs du palais de Schifanoia. T. I, pi. XI : Porte en plein cintre et deux fenê- 
tres; ornementation au-dessus d'une fenêtre. PI. XXXI 1, n™ 7 et 8 : Archivoltes 
de deux fenêtres. T. II, pi. X, n"' 6 et 7 : Détails de chainhranles. 



420 l'art FERRARAIS. 

soucis, il lui donna le nom significatif de Schifanoia (Esquive- 
ennui) (1). Ce palais ne se composait alors que d'un rez-de- 
chaussée. Le premier étage fut ajouté par Borso (2), fils et 
successeur de Nicolas III, un des princes de la maison d'Esté 
qui se sont le plus heureusement employés à mettre Ferrare 
en état de rivaliser, sans trop de désavantage, dans le domaine 
des lettres et des arts, avec les brillantes cités dont se glorifiait 
l'Italie (3). 

C'est aussi Borso qui fît exécuter la porte en marbre d'Istrie 
par laquelle on entre dans le palais. Cette porte, dont la 
structure est un peu lourde etmanque de simplicité, mais que le 
temps a revêtue d'une chaude couleur de feuille morte, a pour 
ornement des piliers couverts d'arabesques, des pilastres can- 
nelés surmontés d'élégants chapiteaux, et une corniche décorée 
de palmettes. Peut-être les sculptures des piliers ont-elles été 
faites d'après quelque dessin de Cosimo Tura ou de Francesco 
Cossa. A coup sûr, elles ont pour auteur un artiste émérite, 
car le style en est plein de saveur et de grâce. Les dauphins, 
les lévriers, les aigles, les cors de chasse, les vases, les feuil- 
lages, les fruits, les guirlandes de perles, sont traités avec un 
goût exquis. De beaux enfants nus, groupés ou isolés, appa- 
raissent çà et là : un d'entre eux, vu de dos, joue du luth. 

(1) Le nom de Scandiano fut substitué à celui de Scliifanoia quand JVIarfisa 
d'Esté, tille de François d'Esté, marquis de Massa Lombarda, l'eut loué à Giulio 
Tiene, comte de Scandiano (1582-1590). C'est à la ville de Ferrare qu'appartient 
actuelleuient le palais dont il est question. Vers la Hn du dix-huitième siècle, une 
fabrique de tabac y fonctionna pendant quelque teuips. 

(2) Cette partie de l'édifice est due à l'architecte Pietro Benvcnuti, qui com- 
mença les travaux en 1466, travaux auxquels prit part Biagio Bossetti, destiné à 
devenir célèbre aussi comme architecte. En 1481, Biajjio n'avait pas encore reçu 
ce qui lui était dû pour sa coopération; on lui avait seulement donné une petite 
quantité de drap. Il réclama auprès d'Hercule P'', qui ordonna de faire droit à sa 
requête. Il habita une petite chambre dans le palais en 1502, quand l'écurie fut 
réorjjanisée sous sa direction. (G. Campûri, Gli architelti e (/V intjetjneii civili e 
militari degli Esiensi, p. 63.) 

(3) Borso se plaisait à résider au palais de Schifanoia durant les mois d'été. Il 
y si{;nait souvent ses ordres et ses décrets. Dans une des salles se trouvait un 
tableau où Baldassai-e d'Esté avait représenté d'après nature le duc de Milan Jean 
Galéas, tableau exécuté probablement à Pavie et ayant coûté cent ducats. (Ad. 
Vesturi, Gli affreschi del palazzo di Schifanoia, p. 34. — G. Campori, / pittoii 
degli Estensi nel secolo XV, p. 43.) 



LIVRE DEUXIEME. 421 

Notons enfin deux magnifiques chimères, d'un relief extrême- 
ment mince, qui ont une certaine affinité avec les créations 
familières à l'école de Mantegna. 

Que la porte du palais de Schifanoia soit contemporaine de 
Borso, c'est ce qu'atteste la licorne qui la surmonte, car la 
licorne était l'emblème particulier de ce prince (1). L'écusson 
ducal que l'on y aperçoit confirme d'ailleurs la signification 
qu'implique la présence de l'animal héraldique. On remarque, 
en effet, dans cet écusson, outre l'aigle blanche de la maison 
d'Esté et les trois fleurs de lis concédées par Charles YIII, roi 
de France, au marquis Nicolas III, l'aigle noire à deux têtes 
que l'empereur Frédéric III avait permis à Borso d'y intro- 
duire, en 1452, quand il lui eut conféré le titre de duc de 
Modène et deBeggio.INIais on n'y constate pas encore les clefs 
pontificales, surmontées de la tiare, qui y figurèrent après 
que Sixte IV, en 1 472, eut confirmé Hercule I", frère et suc- 
cesseur de Borso, dans le titre de duc de Ferrare, accordé au 
précédent souverain de cette province (2). 

Sous le règne de Nicolas III, fils du marquis Albert, à l'épo- 
que où le pape Eugène IV, dans l'espoir de mettre fin au 
schisme de l'Église grecque, rassembla à Ferrare (1438) un 
concile qui fut ensuite transféré à Florence, le palais de Schi- 
fanoia commença à recevoir la consécration des souvenirs 
historiques en servant de demeure à Démétrius, despote de 
Morée (3), tandis que le frère de ce prince, Jean Paléologue, 
empereur de Constantinople, était logé dans le palais du Para- 
dis, autre création d'Albert. Il nous rappelle aussi tout à la 
fois, outre un séjour d'Alexandre Sforza à Ferrare, la généro- 

(1) Elle se trouve aussi sur les premières monnaies des princes de la maison 
d'Esté. 

(2) Voyez Les me'dail leurs travaillant a Ferrare au A'F" siècle, par M. Aloiss 
Heiss, p. S'*'. 

(3) M. Venturi fait observer qu'à cette époque l'organisation intérieure du 
palais de Schifanoia laissait encore beaucoup à désirer, car le peintre Giacomo 
Sagramoro, ayant dû y décorer avec quelques autres artistes des étendards pour 
les funérailles de Nicolas II (iV42), fut obiifjc d'y apporter des tables, des tré- 
pieds, et jusqu'à du bois pour faire du feu. [Gli affreschi del palazzo di Schifa- 
noia, p. 33, dans le tirage à part.) 



422 L'ART FERUARAIS. 

site et les rigueurs du duc Hercule I". A peine Hercule avait-il 
succédé à son frère Borso, qu'il donna le palais de Scliifanoia 
à Albert (1), un autre de ses frères, qui avait contribué à 
écarter du trône de Ferrare un prétendant redoutable, Nico- 
las, fils de Lionel (1471). Mais, dès 1474, il prenait ombrage 
de la popularité d'Albert, et, sous un futile prétexte, il con- 
fisquait ses biens et l'exilait à Naples (1476). Rentré en pos- 
session de la belle résidence de Scliifanoia, il s'attacha à l'em- 
bellir, et il y habitait quand son fils Alphonse, qui devait être 
le troisième duc de Ferrare, y naquit. Il y hébergea plus d'une 
fois des personnages de distinction , notamment les trois 
oncles (2) du petit duc Jean Galéas Sforza, exilés par Bone, sa 
mère et sa tutrice, pour avoir excité des troubles à Milan 
(1477) ; puis l'ambassadeur chargé de demander en favenr de 
Jean-François Gonzague la main d'Isabelle d'Esté (3); et, un 
peu plus tard, le marquis de Mantoue lui-même, ainsi que le 
fils de ce dernier, qui allait chercher sa propre femme, fille de 
Sigismond Malatesta. Don Sigismond d'Esté, le dernier des 
fils d'Hercule P' et d'Éléonore d'Aragon, passa également une 
partie de sa vie à Schifanoia : il y était en 1505 (4), et, sur 
son ordre, quelques artistes dirigés par Pellegrino da Udine 
y exécutèrent de nouveaux embellissements. Sous les règnes 
de Borso et de ses successeurs, nombre de fêtes splendides 
eurent lieu dans ce palais, où la décoration des chambres et 
des salons offrait tout ce qui peut charmer les yeux , où la 



(1) Albert y avait déjà demeuré avant 1470. C'est là que Borso lui envoya à 
titre de cadeau un livre de cosniofjraphie. et qu'il lui fit remettre de l'argent à 
plusieurs reprises. 

(2) Le duc de Bari, Ascanio et Ludovic le More. Le chroniqueur Zamhotti 
assista à ua repas qui leur fut servi dans la loggia du palais et pendant lequel 
deux poètes aveugles, Giovanni et Francesco, chantèrent tour à tour les louanges 
de ces princes. Selon Frizzi, Francesco n'était autre que le Ferrarais auquel on 
doit le Mambriano , poème chevaleresque très estimé, qui fut compose en 1495 
et publié en 1509 après la mort de l'auteur. (Mem. per la storia di Fenara, 
t. IV, p. 105-106.) 

(3) Elle n'avait alors que sept ans. Le mariage fut célébré en 1490, et les 
ambassadeurs envoyés de Venise pour y assister logèrent aussi dans le palais de 
Schifanoia. 

(4) Sigismond mourut le 9 août 1524. 



LIVRE DEUXIEME. 423 

recherche de l'exquis était poussée jusqu'à ses dernières 
limites. Ici s'étalaient les riches étoffes, les cuirs dorés, les 
tapisseries de haute lisse ; là brillaient d'un doux éclat, dans 
les fresques des maîtres illustres, les compositions historiques 
qui rappelaient un passé récent, ou les allégories dont on 
admirait la subtilité. De toute cette magnificence il n'y a plus 
que des débris, des reliques; mais ces débris ne sont pas sans 
éloquence, et ces reliques ne laissent pas d'être instructives. 

Deux des salles du premier étage possèdent encore des 
ornementations d'un goût à la fois somptueux et délicat (1). 
Dans l'une d'elles, le plafond de bois présente des caissons 
carrés. On y voit des rosaces or, blanc et rouge, avec des 
encadrements en saillie, couverts d'arabesques dorées. Le 
plafond delà pièce voisine a aussi des caissons, mais de formes 
diverses. Sur le vert foncé de ces caissons se détachent des 
dessins or et rouge, joints aux emblèmes de la maison d'Esté. 
Le long des murs, les statues en stuc des Vertus théologales 
et cardinales sont assises dans des niches. Enfin, sur une large 
frise , de nombreux enfants , également modelés en stuc , 
jouent de divers instruments ou supportent des armoiries. 
Sous la direction de l'architecte Pietro Benveiiuti, surnommé 
Pietro dagli Ordini pour avoir construit une partie du campa- 
nile de la cathédrale, Domeii:o Paris de Padoue, gendre de 
Baroncelli, surnommé Baroncelli dal Cavallo, exécuta en 
1467, avec maître Giacomo, sculpteur en bois {intagliatore), 
les stucs et les boiseries de cette salle, tandis que Bongiovanni 
di Geminiano Benzoni se chargeait des peintures (:2). 

Mais, si gracieuses que soient ces décorations, ce n'est pour- 
tant pas là ce qui a valu au palais de Schifanoia sa célébrité. Il 

(1) On voyait aussi jadis dans le palais de Schifanoia des carrelages en majo- 
liques de diverses couleurs, avec des viornes entrelacées. Ludovico Corradini les 
avait exécutés en 1471. 

(2) Ces peintures, qui ont été restaurées et à l'exécution desquelles prirent 
part Titolivio da Padova et Domenico ftosso, furent payées trente-quatre soldi 
par pied carré, comme on le voit par la convention, signée le 3 avril 1467, qu'a 
publiée L.-N. Cittadella (Notizie relative a Ferrara, t. I, p. 578. — A. Vex~ 
TURI, Gli afjreschi del pcdazzo di Schifanoia, p. 6). — Suivant M. Campo.hi 
(7 piltori degli Eslensi nel secolo XV, p. 54), Giovanni Bianchini, surnommé 



424 L'ART FERRAUAIS. 

la doit aux fresques du vaste salon qui précède la salle des 
stucs. Ces fresques, qui ne sont mentionnées ni parYasari, ni par 
AgostinoSuperbi, le premier biographe des artistes ferrarais(l), 
occupent une place importante dans l'histoire de Fart et ont 
exercé la sagacité des érudits, sans cesser d'être, sous plus dun 
rapport, une énigme presque insoluble. Par la variété des sujets 
traités, elles sont d'ailleurs de nature à intéresser tout à la fois 
celui qui s'attache à scruter les documents des temps anciens, 
celui qui étudie dans les différentes étapes de la civilisation 
l'état des idées, les croyances, les aspirations de l'esprit, celui 
qui se plaît à considérer la marche de l'art, à constater les ten- 
dances diverses des diverses écoles, celui enfin que préoccupent 
spécialement les manifestations du beau ou les efforts pour le 
réaliser. L'annaliste, le moraliste et le philosophe, l'historien 
de l'art et le simple observateur, que ne laissent indifférents 
ni les aspects multiples de la figure humaine ni les harmonieuses 
combinaisons des couleurs, peuvent donc y trouver également 
leur compte. 



Pendant près de deux siècles, ces peintures sont restées 
comme ensevelies sous le badigeon que leur infligea la bar- 
barie d'une époque dont le goût perverti et exclusif ne tolérait 
pas la vue des œuvres portant un caractère encore un peu pri- 
mitif. En 1706, Girolamo Baruffaldi, alors qu'il écrivait la vie 
des artistes ferrarais, put encore les examiner et en juger, 
quoiqu'elles fussent très détériorées (2). En 1773, au temps 

Trullo, Titolivio da Padova et Domenico Bosso peignirent aussi en 1471 quel- 
ques parties accessoires du palais de Schifanoia. 

Dans le palais de Borso, il y avait une chapelle pour laquelle Gerardo Costa, 
fils d'Andréa Costa de Vicence, décora en 1470 une coltrina : il peignit tout au- 
tour une guirlande et au milieu une fleur. (G. Campori, I pittori degli Estensi 
net secolo XV, p. 34.) 

(1) Apparato degli uomini illuslri délia citlà di Ferrara. (Ferrara, 1620.) 

(2) L'ouvrage de Baruffaldi ne fut publié qu'en 1844, avec des notes dues à 
Giuseppe Boschini. 



LIVRE DEUXIEME. 425 

de Scalabrini (1), elles n'existaient déjà plus. Entre 1830 
et 1836, on en découvrit quelques fragments, auxquels on em- 
prunta, en 1838, des modèles de costumes pour la représen- 
tation d'une chasse à la cour de Borso (2). Mais c'est seule- 
ment en 18 40 qu'a été rendu à la lumière, grâce au Bolonais 
Alessandro Compagnoni, tout ce que l'on voit aujourd'hui. 
A vrai dire, la décoration du grand salon de Schifanoia n'existe 
plus dans son entier. Lorsqu'on essaya de dégager les pein- 
tures des murailles occidentale et méridionale de l'enduit sous 
lequel elles avaient disparu en même temps que les fresques 
des murailles orientale et septentrionale, la couleur tomba en 
grande partie avec le badigeon, et l'on dut renoncer à pour- 
suivre la tentative. Du reste, le Triomphe d'une déesse, seul 
sujet subsistant sur la muraille occidentale, et les cavaliers 
que l'on distingue vaguement à l'angle de la muraille méridio- 
nale auprès de la muraille orientale, ne sont pas de nature à 
faire beaucoup regretter l'insuccès du grattage (3). 



La principale salle du palais de Schifanoia est longue de 
24 mètres, large de 11 mètres, haute de 7 '",50. On y 

(1) Auteur des Memoiie ùtoric/ie délie chiese di Ferrara e de' suoi borghi, 
in-8°. Ferrara. 

(2) G. Ladercui, Sopra i dipinti del palazzo di Schifanoia. Bolo{|na, 1840. 

(3) D'un document de 1493, dans lequel il est dit que les murs tie Schifanoia 
tombèrent en ruine et encombrèrent la rue, L.-N. Cittadei.la a conclu [Notizie 
7-elative a Ferrara, t. I, p. 337-f338, et Guida pel forestière in Ferrara, 1873, 
p. 84) qu'il s'agissait des murailles occidentale et méridionale de la jjrande salle. 
Le même écrivain suppose qu'après la reconstruction de ces murs, on eut recours 
pour les décorer à des peintres appartenant à une nouvelle {jénération. M. Ven- 
TURi (G/i affreschi del palazzo di Schifanoia, p. 21) ne partage pas l'opinion de 
Cittadella. Selon lui, les murs qui s'écroulèrent en 1493 pourraient bien être 
simplement les murs d'enceinte de la propriété, et il croit que les peintures dis- 
parues eurent pour auteurs des contemporains de Tura ou de Cossa, élèves des 
deux illustres maîtres. Les débris de ces peintures semblent être, en effet, anté- 
rieurs à la fin du quinzième siècle et ne se ressentent pas des progrès accomplis 
sous l'influence d'Ercolc Robcrti et de Lorenzo Costa. Si la tentative faite pour 
découvrir la décoration des murailles occidentale et méridionale a échoué, c'est 
que cette décoration avait été exécutée avec moins de soin (juc celle des autres 
murailles et entreprise avec des procédés différents 



426 L'ART FERRAllAIS. 

entre par une étroite porte pratiquée, au débouché de l'esca- 
lier, dans un des petits côtés, dans la muraille occidentale (]). 

L'ensemble des fresques était réparti jadis en douze grands 
compartiments. Il y en avait trois sur le mur oriental, quatre 
sur le mur septentrional, trois sur le mur occidental et deux sur 
le mur méridional, au milieu duquel se trouvait une énorme 
cheminée dont on voit encore l'emplacement. Il n'existe pour 
ainsi dire plus aujourd'hui que les peintures de la muraille 
orientale et de la muraille septentrionale (2). Entre les compar- 
timents, on remarque des pilastres peints en grisaille. Ceux de 
la muraille orientale sont cannelés ; ceux delà muraille septen- 
trionale sont ornés d'arabesques rappelant les détails sculptés 
sur la porte extérieure du palais. 

Représenter les douze mois de l'année en évoquant sur des 
chars de triomphe les divinités qui, dans le paganisme, prési- 
daient aux divers mois, ainsi qu'en figurant les signes du 
zodiaque (3), et retracer les actes les plus saillants de Borso, 
sans omettre, sur les plans secondaires, les divertissements les 
plus goûtés à Ferrare et les travaux qui se font successivement 
à la campagne, telle fut la tâche assignée aux peintres. Les com- 
partiments se composent de trois zones superposées. Dans la 
zone supérieure, le dieu ou la déesse qu'il s'agissait de glorifier 

(i) Les uuiraillcs méridionale et septentrionale sont percées de fenêtres. Les 
fenêtres de la première donnent sur la rue, celles de la seconde donnent sur 
la cour. 

(2) Ces peintures ont été photojjraphiées par Alinari. 

(3) Un écrivain anonyme, auteur du manuscrit intitulé Z)ej/3Ae;-rt, sondjlc avoir 
à peu près suivi les mêmes données. Ce manuscrit, sur le frontispice duquel se 
trouvent les armes des Sforza, à qui il ajipartint probablement, fait partie de la 
bibliothèque d'Esté à Modène. Il est orné de miniatures représentant les ligures 
de Saturne, de Jupiter, de Mars, du Soleil, de Vénus, de Mercure et de la Lune, 
accompagnées des signes du zodiaque et de compositions se rattachant à l'in- 
fluence des astres. Les vers suivants servent de commentaires : 

Saturno huomiui tardi e rei produce 

Rubbaduri et buxiardi et assassin! 

Villani et vili et seuza alchiiua luce 

Pasturi et zoppi et simili nieschiui : 
Il Ijellicoso Marte senipre iuKama 

Li aiiimi alteri al guenegfjiare et sforza 

Hor (juesto hor quelle ue satia sua brama 

lu lactjuistar : ma piu sempre riuforza : 



LIVRE DEUXIEME. 427 

trône à côté de scènes épisodiques, plus intéressantes pour 
nous que le sujet principal. La zone centrale est consacrée à 
un des signes du zodiaque, entouré de personnages allégoriques, 
le tout sur un fond bleu. A la zone inférieure est réservée l'his- 
toire du premier duc de Ferrare, autour duquel sont groupés 
les hommes les plus distingués de sa cour. La dimension des 
figures est à peu près de demi-nature (1). 

Nous n'entreprendrons pas ici de