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Full text of "L'Artiste; revue de l'art contemporaine"

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PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 

FROM THE 

CANADA COUNCIL SPECIAL GEANT 
FOR 



HISTORY OF ART 



L'ART I s TE 

63" ANNÉE — 1893 

NOUVELLE PÉRIODE 

V 



TYPOGRAPHIE 



EDMOND MONNOYER 




LE MANS (Sartiie) 



LARTISTE 



%EVUE 'DE TqA%IS 



HISTOIRE DE L'ART CONTEMPORAIN 



SOIXANTE-TROISIEME ANNEE 



NOUVELLE PERIODE — TOME V 





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PARIS 
[.'ARTISTE — REVUE DE PARIS 

44, QUAI DES ORFÈVRES 



1893 



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REMBRANDT 



yOTES A PROPOS D'UN LIVRE RECENT 



LE beau livre publié par la librairie Hachette : 
Rembrandt, sa rie, son auirre et son temps, 
qui a pour auteur M. Emile Michel, membre de 
l'Institut, et Rembrandt lui-même pour illustra- 
teur, puisque l'ouvrage contient trois cent qua- 
rante-trois reproductions directes d'après les œu- 
vres peintes et gravées, ce livre représentera sans 
doute longtemps le plus grand effort d'érudition 
qui aura été entrepris pour raconter l'histoire in- 
time et mystérieuse du grand artiste de Hol- 
lande. Il faudrait des trouvailles bien inat- 




iSgS — l'artistl — nouvelle période : t. v. 



L'ARTISTE 



tendues, la mise au jour de documents excessivement improbables, 
pour défaire la trame à peu près établie de cette biographie incertaine. 
Tout le sérieux des noms et des dates, avec les variantes, M. Emile 
Michel l'a fixé. Toutes les intuitions et les suppositions que les pièces 
rares et incomplètes ont pu autoriser, il les a relatées, — toutes les 
pistes, il les a suivies. C'est un travail considérable et consciencieux, 
qu'il serait bien impossible d'examiner en détail dans les limites d'un 
article. Mieux vaut, le livre fermé, après avoir lu le texte, après 
avoir regardé les illustrations, après être retourné aux peintures et 
aux eaux-fortes, essayer d'entrevoir l'essentiel de cette existence de 
Rembrandt, la vie profonde signifiée par les œuvres en dehors des 
événements mal connus et des dates illisibles. 

Cette histoire qui nous importe, c'est l'histoire de l'esprit et du 
cœur de l'homme. Les documents biographiques sont ensuite ce qu'ils 
peuvent, ils deviennent les pièces justificatives des peintures et des 
gravures, et lorsqu'ils manquent, les peintures et les gravures parlent 
toutes seules, deviennent les pages de mémoires, les échos des paroles 
évanouies, les chuchottements des suprêmes confidences, tout ce que 
l'artiste, en somme, a surtout voulu transmettre de lui ù travers les 
siècles. C'est là, d'ailleurs, à n'en pas douter, l'opinion du biographe 
nouveau de Rembrandt. C'est pour arriver à montrer l'épanouisse- 
ment de l'œuvre qu'il s'est donné à cette laborieuse reconstitution. Il 
a fait, je crois, en ce résumé des travaux sur Rembrandt, tout ce qu'il 
était possible de faire. S'il n'a pas toujours été le maître d'élucider 
complètement l'existence du grand artiste, c'est aussi que la matière 
des renseignements manque par trop. Comment, à une telle distance 
des événements, devant de telles solutions de continuité, comment 
comparer des documents, découvrir de l'inconnu, établir rigoureuse- 
ment la biographie d'un homme et la genèse d'une œuvre ? 

Pour Rembrandt, lorsqu'on relit ce qui a été retrouvé sur lui et ce 
qui a été dit de lui, il vient presque immédiatement à l'esprit ce décou- 
ragement que doivent connaître les fouilleurs de bibliothèques, cette 
lassitude qui naît de l'impossible et inutile poursuite de la vérité. A 
part les sept lettres autographes à peu près insignifiantes, à part quel- 
ques actes légaux, à part l'inventaire qui fut fait des biens lors de la 
proclamation de l'insolvabilité, c'est le tâtonnement dans la nuit, c'est 
le trébuchemcnt dans le doute. Las d'ergoter sans cesse, sur Rembrandt, 



REMBRANDT 



on a fini par se mettre d'accord sur son nom et sur son lieu de naissance, 
quoique quelques-uns continuent à imprimer que son prénom était 
Paul, alors que ce prénom était Rembrandt, et qu'il était né dans la 
banlieue de Leyde, alors que l'on a cru aussi constater cette naissance 
dans la ville même, en deçà des remparts. Pour le reste, c'est le chaos. 
Son père était-il meunier ou possédait-il seulement un moulin? Eut- 
il oui ou non pour maîtres van Swanenburg, Lastman, Pinas, Schoo- 
ten ; Cherchez. Quelle était sa première femme dont on écrit le nom 
de dix manières, Saskia Uvlenburg, si l'on veut s'en tenir à l'une de 
ces orthographes ? Etait-elle bourgeoise ou paysanne, en situation 
médiocre ou fort riche? On a fini par opter pour la richesse, en réflé- 
chissant sur les difficultés testamentaires auxquelles s'est trouvé en 
butte le peintre veuf. Eut-il ensuite deux femmes ou une seule? 
Garda-t-il auprès de lui comme une inaîtresse sa servante Hendrickie 
Stoffels, ou contracta-t-il avec elle les liens du légitime mariage ? Cher- 
chez encore. Et ce sont là les faits principaux de cette existence, ceux 
qui devraient être visibles, affirmés, fixés aux dates d'une chronologie 
exacte. Que sera-ce donc lorsqu'on entreprendra, partant de ces 
événements mal définis, d'aborder l'âme déjà lointaine et de jour en 
jour plus fuyante, de Rembrandt, et de dire les complexités de 
son caractère, les origines de ses idées, ses intérieurs soulève- 
ments de passions, le nuancement journalier de ses sentiments. 

Il est resté jusqu'à l'âge de vingt-deux ans au musée de Leyde, et 
de toute cette adolescence et de ce commencement de jeunesse, il ne 
reste que quelques dates sur les eaux-fortes premières. Il a épousé en 
1634 la frêle Saskia, l'anémique Frisonne qu'il devait huit ans après 
conduire au tombeau, et il ne nous reste pas une confidence des jours 
de fiançailles, des projets de vie, de la croyance à un avenir d'amour 
établi, de prospérité familiale. Il a eu pour clients et pour amis les 
gens respectés d'Amsterdam, les hauts bourgeois, les fins collection- 
neurs, le ministre prédicant Jan Cornelisz, le courtier d'art Piéterzôon 
Goômer, le poète secrétaire du stathouder, Constantin Huygens, le 
ministre mennonite Renier Anslo, le médecin Tulp, professeur 
d'anatomie, et son gendre, Jan Six, l'amateur d'estampes Abraham 
France, l'orfèvre Janus Lutma, le théologien Manasseh ben Israël, le 
receveur des Etats Uijtenboogaerd, le bourgmestre Corneille Witzen. 
Et rien n'est resté des conversations familières et des échanges de 



L'ARTISTE 



remarques esthétiques. Il a vécu dans l'intimité charnelle et dans les 
habitudes d'esprit et de ménage de la tille qu'il prit à son service et 
qui éleva le seul de ses fils survivants, et il sera à jamais impossible 
de savoir si l'homme de génie vieilli, réfugié dans une solitude de 
travail, fut assisté en ses mûres années par une créature compatis- 
sante ou disputé par une commère acariâtre. Ce que l'on sait, c'est qu'il 
dut enterrer tout son monde, tous ceu.x qui avaient vécu près de son 
cœur et dans le rayonnement de son intelligence, que peut-être ils ne 
virent pas. Après son père Harmen Gerritsz, dit van Ryn, et sa 
mère, Cornélie van Zuitbroeck, la chère vieille au visage d'une dou- 
ceur vigilante qu'il a éternisée de sa brosse de peintre et de sa pointe 
de graveur, il voit mourir trois de ses enfants en bas âge, et sa femme 
Saskia, et puis, plus tard, Titus son fils et la femme de Titus, et 
Hendrickie aussi s'en va avant lui. Il reste seul, fatigué, silencieux, 
dans son réduit désert, et il meurt, ne laissant que ses vêtements, le 
lit où il expire, et ses outils de peintre. 

On sait encore autre chose, pourtant. On sait son œuvre. 

Les biographes ont pu travailler, les raconteurs d'anecdotes ont pu 
survenir, supposer des péripéties, inventer des traits, s'ingénier à 
représenter un Rembrandt avare, discuteur de prix, se nourrissant 
sordidement. Tout cela n'a évidemment été dit que parce que l'on 
n'avait pas grand chose à dire. Si Rembrandt a aimé l'or, c'est, je 
pense, à la façon de Balzac. «Madame de Balzac aimait l'argent, et 
Balzac aimait l'or », dit un jour Barbey d'Aurevilly. Les documents 
certains, ce sont les trois cent cinquante eaux-fortes dont les collec- 
tions sont gardées aux bibliothèques, dans les cabinets d'estampes, 
ce sont les quatre cents toiles qui éclairent de leurs lueurs vives les 
galeries des musées de l'Europe. 

Dans l'inventaire qui a été retrouvé, et qui énumère les collections 
de toiles, de statues, de dessins, de gravures, des maîtres de l'Italie et 
des Flandres, qui renseigne sur l'ameublement du logis et sur les 
goûts de l'entasseur de curiosités, porcelaines de la Chine et des 
Indes, armes japonaises, verres de Venise, bois sculptés, costumes, 
flacons ouvragés, oiseaux empaillés, coraux, plantes marines, miné- 
raux, au milieu de tout ce fouillis de formes et de colorations, appa- 
•Taissent la table et lu presse en bois de chêne, les quatre abat-jour et 



REMBRANDT 



le chaudron de cuivre qui constituent l'indispensable mobilier du 
graveur à l'eau-forte. Depuis les années passées au moulin de Leyde 
jusqu'à l'heure de ruine et de vieillesse où il semble que Rembrandt 
ait dû renoncer à ce qui avait été la passionnante occupation de sa 
vie, on peut croire qu'il n'a guère passé de jour sans entrer dans ce 
mystérieux cabinet de sorcellerie où il incisait le cuivre, où il surveil- 
lait le bain d'eau-forte, où il imprimait lui-même ses épreuves. C'est 
là qu'il a dressé le répertoire de ses observations et de ses sensations, 
c'est là qu'il a inscrit, — par de fins linéaments tracés dans la lumière, 
par des épaississements d'ombres de ce noir profond, transparent, 
délicieux, où il est maître inimitable, — son contact de la journée, 
sa biblique lecture du soir, l'invention qui avait surgi en sa cervelle 
pendant une promenade, l'être rencontré, le paysage entrevu. 

Il scrute et interprète l'Ancien et le Nouveau Testament, il évoque 
les patriarches aux barbes neigeuses, la maternité de la Vierge, 
l'enfance, la vie et la mort du Christ, il illumine de ra3'ons inoublia- 
bles le drame de la Passion, il fait saigner une chétive et triste huma- 
nité dans une lumière d'une étrangeté nouvelle, il assemble les 
expressions individuelles autour d'une telle tragédie, il fait grouiller 
et hurler les foules sordides désireuses de la contemplation des sup- 
plices. Il quitte Jérusalem pour Amsterdam, et il devient l'historien 
extraordinaire du peuple des gueux. Assis, éreintés de misère, debout 
et marchant dans l'effort pénible de leurs jambes rhumatismales, dis- 
courant de leurs piètres intérêts, de leurs invraisemblables bonnes 
fortunes, avec leurs lamentables femelles, mendiants, estropiés, lépreux, 
marchands de mort-aux-rats, il les a fixés pour toujours, dans leurs 
maladies, leurs instincts et leurs vagabondages, par quelques traits 
égratignant le cuivre. 

Il les quitte et il les reprend, il va aussi aux personnages consi- 
dérés qui sont ses amis, aux personnages illustres qui occupent les 
premières places en Hollande. Il s'éprend de la chair, il modèle de 
son fin burin devenu caressant des corps de femmes qui entrent au 
bain ou qui en sortent, des amoureuses et des courtisanes qui se 
livrent à l'homme dans leur lit professionnel ou dans l'air libre des 
champs. La campagne, il la parcourt en tous les sens, il sort de la 
ville pour aller faire le portrait d'un arbre, il erre autour des chau- 
mières, au long des canaux, il observe une grange, un chariot, un 



L'ART! s TE 



animal, il pénètre les lointains horizons, les brumes humides, les 
pâles atmosphères, il rend visible la tombée de la lumière épandue 
sous le ciel à travers les nuées. Lorsqu'il revient à son logis de la 
ville, et qu'après les amateurs dont il se plaît à éterniser le nom, il a 
donné une vie anonyme à des amis obscurs, à des voisins, à de 
curieuses silhouettes rencontrées, il lui reste encore les siens et lui- 
même comme perpétuels sujets d'études. La famille de l'artiste est une 
famille de modèles, toujours prête, toujours sous la main. Il pare sa 
femme de colliers et de brillants, il l'enveloppe de voiles, il la drape 
de velours et de soie, il en fait l'actrice principale de ce drame de la 
vie où se complaît sa cervelle. 

Et quand la complaisance de Saskia est empêchée par les fréquentes 
maternités et par les soins réguliers de la maison, le graveur se prend 
lui-même pour modèle, se couvre aussi de somptueuses étoffes et de 
bijoux éclatants, grimace devant son miroir et nous transmet les chan- 
geantes physionomies voulues par sa volonté d'artiste. Il élargit, 
allonge son visage, modifie sa bouche, agrandit ou rétrécit son regard, 
hérisse ses cheveux, rit, joue l'épouvante. Il est pour lui-même un 
comédien toujours disposé à l'action, un sujet toujours prêt, et si 
nous ne savons pas grand chose de ses manières d'être et de son inti- 
mité de pensée, nous voilà renseignés sur son âpreté au travail et sur 
les inventions de vie factice où il exaspérait son art. Ses pensées, il 
les a peut-être exprimées surtout en ces allégories où il met aux 
prises la Jeunesse et la Mort, où il édifie le Tombeau" allégorique, où 
il combat l'ironie de la Fortune contraire, encore qu'il soit un peu, 
dans ces estampes, philosophe à la suite de Durer et de Holbein. Au 
moins, il est Rembrandt dans l'évocation de lumière qu'il fait surgir 
devant les yeux attentifs du docteur Faustus. 

Cette lumière, il l'a sans cesse cherchée, poursuivie, dans ses eaux- 
fortes, dans ses tableaux. Quand il Ta atteinte et possédée, il a montré 
t mtôt des plénitudes de satisfaction, tantôt des ivresses inquiètes. 
C'est là, en quelques mots, tout le certain de la bio;^raphie intellec- 
tuelle de Rembrandt. C'est toujours un jeu hors de propos que 
d'établir des comparaisons entre les maîtres plastiques et les écrivains 
qui ont mêlé la philosophie des idées générales à la représentation 
de la vie. Les parallèles, impossibles ne seront donc pas essayés. La 
peinture n'a pas à tenter, après la terrible besogne de donner le com- 



REMBRANDT 



ment des choses, cette atïreuse tentative, toujours repoussée, d'en 
dire le pourquoi. Spinoza, le voisin de Hollande de Rembrandt, de'- 
duit logiquement l'ordre inéluctable du monde des phénomènes qu'il 
aperçoit au dehors et en lui-même, et son intuition va plus loin que 
son observation, descend jusqu'aux extraordinaires profondeurs du 
chapitre sur les Passions. Le peintre se met en face des apparences, et 
la nécessité de créer l'œuvre d'art lui donne le droit de faire son choix, 
d'admettre et de rejeter, de subordonner le spectacle des choses au 
rêve intérieur éclos en lui. Rembrandt n'a pas failli à cette besogne, 
et l'on peut dire de lui qu'il a été en même temps le peintre qui a le 
mieux observé, qui a catalogué les observations les plus nombreuses, 
et qui s'est ajouté sans cesse à son œuvre par une opération perpétuel- 
lement renouvelée. 

Ce Rembrandt là, il est au Louvre comme il est partout oij l'on a 
rassemblé quelques toiles de lui. Il y est présent avec l'équivalent 
des fulgurances allumées dans la Rotide de unit, de la clarté souve- 
raine des Syndics. Ses Philosophes en méditation sont perdus dans 
des spirales d'obscurité, dans de souterraines profondeurs de 
réflexions. Ils ont cessé de lire, et bientôt vont cesser de penser. La 
lumière, toutefois, descend jusqu'à eux, les trouve, les enveloppe, 
console leur puéril savoir, leur ignorance vaincue. La révélation du 
jour se fait de nouveau à Tobie guéri de la cécité, en même temps que 
l'ange de lumière remonte triomphalement dans l'élan d'un coup de 
jarret victorieux. Le seul rayon de soleil d'un jour de brume joue en 
feu follet, en flamme subtile et douce, dans les ombres du Ménage du 
menuisier. Le soleil disparu laisse une réverbération dans le ciel, et 
les reflets de l'astre qu'on ne voit pas éclairent en lueurs de caresse le 
Samaritain qui fait conduire le blessé à l'hôtellerie. Le visage du 
Christ, assis entre les pèlerins d'Emmaiis, rayonne et éclaire, mais 
c'est un rayonnement funèbre : sous la clarté, la physionomie est 
livide et terreuse, elle a gardé le souvenir du tombeau et la couleur 
de la mort. Et voici, dans ces quatre portraits, datés de i633 à i6ôo, 
l'homme qui portait en lui cette conception de l'éclairage des choses, 
Rembrandt, jeune homme, les cheveux en crinière, Fœil aigu, la 
bouche gourmande, ici, ardent et volontaire, les regards fixés sur la 
vie comme pour la pénétrer tout entière, là, élégant, calme, rassé- 
réné : c'est l'année de son mariage. Et le voici encore, trois ans 



L ARTISTE 



après, dans tout l'cclat de sa gloire certaine, mais caclTee au logis de 
Breestaet et qui s'affirme pour les initiés, acheteurs et élèves qu'il 
admet dans sa maison assombrie de tentures, éclairée de miroirs. En 
ibbo, il a cinquante deux ans, il habite quelque chambre de pauvre 
dans le Roosgracht, il semble avoir plus que son âge, il n'est plus le 
seigneur aux chaînes d'or, aux boucles d'oreilles, aux pourpoints de 
velours. Délabré, négligé, l'œil fixe et triste, de profonds sillons au 
visage, abimé dans une douleur morne, il va peindre pourtant, il 
tient en mains sa palette et sa brosse. Un tardif ra3'on de lumière vient 
le visiter, flotte en auréole de clarté autour du mouchoir blanc qui 
enserre la tête du vieil homme jadis heureux et expansif, aujourd'hui 
renfermé et solitaire. 

Pourquoi ne peindrait-il pas! Il va commencer le tableau des Syn- 
dics et il n'y a pas si longtemps qu'il a pétri dans la lumière de la 
chair de femme. La Bethsabée luit comme un astre nouveau de l'art, 
son corps resplendit dans l'ombre rousse, son demi-sourire énigma- 
tique est fixé pour des siècles. C'est la même femme, Hendrickie, dit- 
on, qu'il peint aussi en de riches costumes, sous les bijoux, ressou- 
vcnirs de Saskia. Elle est également au Louvre, non loin du dernier 
portrait de Rembrandt. Oui, c'est peut-être la servante maîtresse, 
une populaire fille qui s'est affinée, un visage où restent des traces 
épaisses d'origine paysanne ou ouvrière, inais qui est armé de pru- 
dence et défendu par une ironie alerte. Les }'eux aux lueurs errantes 
sont profonds, réfléchis, prévoyants, le sourire est retenu, et cette 
Hendrickie possible pourrait devenir aussi inquiétante que son aris- 
tocratique voisine la Joconde, sans une certaine grâce de bonté, de 
maternelle condescendance, qui détend le visage au repos dans l'indé- 
chilTrable réflexion. Les perles, les joyaux du poignet, des oreilles, de 
la gorge, la broderie guillochée d'or du vêtement, la fauve fourrure qui 
brille, ont des luisances discrètes et apaisées auprès de ce visage et 
de cette gorge, mélangés d'or et de rose. Eclat et douceur! chimérique 
alliage enfin réalisé par le prodigieux et obstiné alchimiste qui avait 
voulu faire éclore sur ses toiles, dans le travail de ses couleurs, une 
lumière concentrée prise dans Péparse nature, une lumière qui fut à 
la fois véridiquc et inventée, où il y eût en même temps l'ardent 
éclat du soleil et la poésie mélancolique de la nuit. 

GUSTAVE GEFFROY. 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE 



PEINTURE FRANÇAISE 



(0 



XXIX 



Nicolas Poussin {Siiile) 



L'entourage de Poussin dans ses dernières années 



§ I 




'en serait-ce pas, pour aujourd'hui, plus qu'as- 
sez de ces interminables chapitres de com- 
mentaires radoteurs sur les Lettres de Pous- 
sin ? De ces chapitres, en voilà presqu'un 
gros livre; et si je m'y laissais aller, d'autres 
suivraient sans nombre, ni mesure. Tous ces 
personnages qui tournent autour du Poussin, même les moindres 
amateurs, protégés et protecteurs, voire marchands de tableaux, 
utiles serviteurs et courtisans fidèles de son oeuvre, sollicitent égale- 
ment notre curiosité et vaudraient qu'on les mît en lumière. Il faut en 
finir pourtant et couper court à la tentation de reprendre imperturba- 
blement ma tâche et d'y ajouter sans relâche des chapitres nouveaux. 
Ma littérature a toujours été myope, se perdant, malgré elle, en mille 
détails encombrants. Quand je relis trois pages du présent essai, je 
prends moi-même en horreur la confusion et les broussailles et les 
disproportions et les enchevêtrements d'un tel travail dont la pre- 

(0 V. l'Artiste de 1890 et 1891, passini, janvier, février, mai, juillet et 
août 1892. 



L'ARTISTE 



mière vertu, je le répète, devait être l'ordre, la clarté et la simplicité 
à l'image du grand esprit que je prétendais étudier. A ces conditions 
seules, il eût pu être utile en dessinant sobrement dans ses princi- 
pales lignes le caractère et la marche, et les évolutions et les aboutis- 
sements de notre école nationale. 

Le Poussin, surtout dans ses derniers ans, nous apparaît sous la 
figure d'un sage austère, à la mode antique, autour duquel on se 
groupe volontiers, toujours intraitable sur les grands principes de 
son art, point rébarbatif d'ailleurs, ni à ses compatriotes, ni aux 
étrangers, travaillant comme lui à Rome ou dans la campagne 
romaine. J'ai dit que de bonne heure il avait eu pour amis les sculp- 
teurs l'Algarde et Duquesno}^ les peintres Valentin, Testa (i), les 
Lemaire, Snelles, Stella et aussi le bon Claude Lorrain (2). 

(1) J'ai dit ailleurs l'affinité particulière qui unissait les œuvres de Pietro 
Testa à celles de notre Poussin ; les deux hommes s'entendaient assez pour que 
dans une heure difficile, en septembre 1637, le peintre-graveur Lucquois, qui, 
je ne sais à quel propos de manque à ses engagements, s'est mis en passe d'être 
logé dans la prison de Tor di Nona, fasse appel en sa propre faveur au cava- 
lier del Pezzo, en invoquant le témoignage du « signor Niccolo Pussino », et, 
au bout de ses vagues explications à leur commun protecteur, ajoute : « lo 
corne accennai a Monsù Pussino, e corne dico adesso a V. S. Illustr., mené 
venivo a farle riverenza il giorno che fui preso, per pigliar espresso comando 
délie due pitture, e con avvisarle la mia partita, pregarla a volersi contentare, 
ch'io facessi almeno semplice lucido di moite cose rare, ch'EUa ha, cioè di carte 
stampate vecchie, come di cio anche il detto Monsù Pussino mi ha favorito... » 
Il me plait mieux de donner en notes les citations de Testa, de Sandrart et du 
P. Ferrari dans leur langue italienne ou latine que de les dénaturer par des 
traductions; mêlées au texte courant, elles fatigueraient notre lecteur; au bas 
de la page, elles gardent mieux dans leur accent contemporain la sincérité des 
témoignages. 

(2) Le noble auteur de VAcadamia artis pictoricv (Nuremberg, i6S3), Joachim 
de Sandrart, tient fort à ce qu'on n'ignore point qu'il a connu intimement notre 
Poussin à Rome, et même il donnerait volontiers h croire que, préoccupé jus- 
qu'en cela de l'imitation du Valentin, Nicolas préférait la société des Flamands 
et des Allemands à celle de ses compatriotes; ne dit-il pas à propos du Valen- 
tin : • Pr.-e coeteris nationem colebat germanicam atque belgicam, cumque tali- 
bus liberius conversabatur quam cum sympatriotis propriis t, et il ouvre les 
colonnes qu'il consacre au Poussin par ces mots : « /Emulator erat Valentini, 
quem ipse tanto imitabatur studio, quo ille Vovetum. » Plus loin, il ajoute : 
« Primis temporibus suis magnam nobiscum, qui peregrini ibidem eramus, 
servabat familiaritntem ; ita ut sœpius, quando P'ranciscus Quesnoius statuarius, 
Claudiusque Lotharingus et ego conveneramus, nos visitaret; cum in more nobis 
positum csset, propoâita no^tra invicem communicandi. Gœterum coUoquia erat 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 



Entre les personnages qui se meuvent dans les lettres du Poussin 
et ne nous sont point des inconnus, nous savons tous quelle tendresse 
intime il avait pour Jac. Stella, lequel était presque de son âge, puis- 
que celui-ci était né à Lyon en ibqG et arriva à Rome en 1623, un an 
avant notre Normand; ils devaient se retrouvera Paris, où Stella 
s'était fixé depuis 1634 et où il mourut en iGSy, huit ans avant le 
Poussin. Félibien nous a assez longuement raconté son histoire, et 
on trouve ici et là mention de tableaux excellents que Jacques sut 
conquérir entre les mieux venus de Nicolas; mais il ne nous dit pas 
combien fut inaltérable l'attachement du Poussin pour la famille des 
Stella et quelle piété garda celle-ci pour Poussin. 

Combien donc il me plairait de m'éterniser chez l'honnête tribu de 
ces Lyonnais fidèles, vouée d'oncle en nièces et en neveux, au culte 
du Poussin, de Jacques Stella à Antoine Bouzonnet-Stella dont j'ai 
publié jadis une lettre si pieusement déférente au vieil ami de son 
oncle : « A Monsieur — Monsieur le Poussin — premier peintre du 
Roy — franche — à Rome. — De Paris, ce 17 aoû iGSj. — Mon- 
sieur, — La cognoissance que jay des grâces que vous auez faitte à feu 
mons"" Stella mon oncle de l'auoir honoré de vostre amitié m'a donné 
la liberté de uous faire ces lignes pour vous supplier très humble- 
ment d'agréer les offres que je vous fais de mes petis seruise qui uous 
sont offert aucq soubmission. Je saybien que ces une témérité àmoy 
que dotTrir si peu de chose à une personne de vostre mérite; la con- 
fiance que jay en uostre bonté men faict espérer le pardon. Puis- 
qu'auez faict la grâce à l'oncle, soufrez que cette mesme bonté la fasse 
rejaillir sur le nepueu. . . (signé) ^. Bon\onnet-Slella. » Et en travers 

argutus, semperque libellum secum gerebat, cui omnia necessaria sive deli- 
neando, sive des;ribendo inserebar... Prout ego eumdem semper deprehendi 
quotiescumque sive visitandorum operum quorumque causa circa Romam, sive 
alibi convenimus... » Et ce brave Claude Lorrain, que l'on est heureux de ren- 
contrer là, devisant à l'aise avec Nicolas Poussin, Sandrart qui a fait souvent 
échange d'études qu'ils allaient peindre de compagnie dans la campagne de 
Rome (et Sandrart n'était point pour perdre au troc), l'Allemand dessine son 
honnête figure en quelques lignes : • In vita civili aulicis quidem haud adeo 
fucatus erat civilitatibus, beneficus tamen et candidus gaudiumque nuUum 
quœrebat aliud quam quod e sua pronasceretur vocatione : unde amore nos 
inviccm prosequebamur mutuo haud levi, Romceque contubernii jure diu ute- 
bamur, ut et in campo juxta ipsissima naturœ prototypa creberrime pingendi 
instiiueremus societatem... u 



L'ARTISTE 



de la marge : « Ma mère grand uous salue et tous ceux de nostrc 
famille et uous remersion tous et mo\' particulièrement de la faucur 
que uous nous faitte de nous promettre un de uos chef-d'œuurc. Je 
vous prie si uous nous faite l'honneur de nous escrire de mettre la 
dresse sous le nom de Stella parce que la uostre dernière il ure de la 
pesne à trouuer le lieu parce quil ne cognoissoit pas le nom. » 

Voyez-vous ce jouvenceau de dix-neuf ans, promu, il est vrai, chef 
de famille, par la mort toute récente de son oncle, faisant offre de 
ses « petits services » à celui dont l'amitié glorieuse est demeurée 
l'orgueil et la religion de leur maison patriarcale. Connaissez-vous 
rien de plus charmant et de plus touchant que cet acte de filiale sou- 
mission, d'une forme si naïve, dicté, pour bien dire, par cette mère- 
grand, en laquelle il faut reconnaître la sœur de Jacques Stella, 
mariée, à Lyon, à un orfèvre nommé Etienne Bouzonnet, de qui 
elle eut plusieurs enfants, que leur oncle fit venir auprès de lui; il 
leur mit à tous le crayon à la main; il les regarda comme ses enfants, 
et par reconnaissance ils prirent son nom et ne furent plus appelés 
autrement... «Le premier des quatre enfants de la sœur de Stella, dit 
encore Mariette, se nommoit Antoine Bouzonnet-Stella; il se poussa 
dans la peinture et il y avoit lieu d'espérer qu'il y auroit fait des pro- 
grès, mais il mourut jeune ayant été en Italie où il avoit beaucoup 
étudié les ouvrages de Jules Romain ...» 

Guillet de Saint-Georges, en son Mémoire historique des princi- 
paux ouvrages d'Antoine Bou:[onnet, raconte que « AL Stella étant 
venu à mourir en 1657, cette perte très nuisible à la fortune et à l'ins- 
truction d'Antoine, lui fit entreprendre (l'année même qui suit la date 
de la lettre que nous venons de transcrire) le voyage de Rome, pour 
y continuer ses études et se ménager quelque établissement à Paris. 
D'abord il eut l'avantage, à Rome, d'y être reçu favorablement de 
M. Poussin qui, ayant toujours eu beaucoup d'amitié pour l'oncle, 
combla de bons offices le neveu, lui donnant à toute heure une libre 
entrée chez lui (faveur qu'il communiquait rarement), ce qui était 
une grâce bien singulière, et même l'obligeant à loger auprès de sa 
maison pour y venir chercher plus facilement les préceptes dont il 
avait besoin... Les excellents ouvrages de l'antique et du moderne, 
qu'il admirait chaque jour à Rome, l'animèrent extrêmement à 
l'étude. Sa vigilance y fut redoublée par une clause du testament de 



ESSAIS SUR L'HISTOIIŒ DE LA PEINTURE FRANÇAISE 



son oncle qui, lui ayant laisse une pension pour son entretien 
à Rome, en cas qu'il en lit le vo\'agc, lui prescrivait de n'y 
demeurer que cinq années, de sorte qu'il ménagea ce temps avec 
prudence et l'employa à se former dans l'art du dessin et à se 
remplir l'imagination de toutes les belles idées que lui pouvaient 
inspirer la vue de tant de belles choses et les excellents conseils de 
M. Poussin... » 

('. Les trois sœurs d'Antoine Bouzonnet Stella, reprend Mariette, 
s'attachèrent toutes trois à la gravure. Claudine Bouzonnet Stella, 
l'aînée, avoit instruit ses deux sœurs, Antoinette et Françoise... Pres- 
que toujours, occupée à graver d'après les desseins de son oncle ou 
d'après les merveilleux tableaux du Poussin qui luy appartenoient, 
Claudine s'est particulièrement attachée à en conserver le caractère, 
et, ce qui ne se peut presque jamais dire des graveurs et en général 
des imitateurs, bien loin d'affaiblir les beautés de ses originaux, elle 
leur en a prêté de nouvelles, de façon que le Poussin, quelque grand, 
quelque majestueux, quelque correct qu'il soit, le paroît peut-être 
encore davantage dans les estampes de Claudia Stella que dans ses 
propres tableaux, et il règne dans les sujets champêtres qu'elle a gravé 
d'après les desseins de son oncle, un caractère naïf et de simplicité 
que l'on ne trouve point ailleurs. C'est que Claudine Stella étoit fon- 
cièrement habile dans la partie du dessein; l'on en peut juger parce 
qu'elle a gravé d'après les desseins de son invention qui sont dignes 
du Poussin. Le goût sage et solide de ce grand peintre etoit devenu le 
sien ; en l'étudiant avec autant de réflexion qu'elle avoit fait, elle se 
l'étoit rendu familier et l'on peut adjouter qu'il n'y a eu personne à 
qui il ait appartenu pluslegitimement qu'à cette scavante fille. Autant 
qu'elle étoit recommandable par ses talents, autant elle étoit éloignée 
d'en tirer de la vanité; un esprit simple et remply de bon sens, une 
piété sans fard, une rare modestie et un désintéressement encore plus 
rare faisoient son caractère, et luy attiroient l'estime et le respect de 
tous ceux qui la connoissoient. » Rien à ajouter à cette belle page de 
Mariette. Il est certain que nul n'a égalé Claudine Stella dans la tra- 
duction et la pénétration profonde du génie du Poussin, si ce n'est 
son quasi-compatriote de la province de Normandie, le Rouennais 
Jean Pesne ; et le grand maître était homme à comprendre la recon- 
naissance qu'il devait, de son côté, à qui l'interprétait de la sorte, et 



14 L'ARTISTE 

que les Stella payoient de la bonne monnaie, de la seule digne de lui, 
l'intarissable amitié dont il les avait honorés de génération en généra- 
tion. 

Oui, certes, j'en aurais encore pour des mois et des années, si, dans 
mon ambition d'annoter dignement les Lettres, ]q m'entêtais à étudier 
avec quelque détail, tout ce monde d'amateurs qui gravitent autour 
du Poussin et l'assaillent incessamment de leurs sollicitations, se 
prêtant volomiers à ceux-ci qu'il préfère et dont il sent le goût mieux 
ouvert à ses œuvres ; puis ceux-là qu'il ajourne et dont il se défend 
et qui, par leurs importunités, le vaincront à la longue; car vous 
entendez bien que tous les amateurs qui là-bas, à Paris, admirent son 
génie et désirent passionnément avoir un tableau de sa main, ne lui 
sont pas toujours également sympathiques : c'est le sort de tous les 
grands artistes. Ainsi Scarron, le cul-de-jatte, que Nicolas méprise 
souverainement (et vous verrez plus loin en quels termes), Scarron le 
poète a ridicule », qui traduit en vers burlesques ce Virgile que Pous- 
sin adore, lui fait demander instamment l'une de ses toiles et le pein- 
tre, après s'être fait prier, et par égard pour M. de Chantelou, demi- 
compatriote de ce demi-Manceau, finira de guerre lasse, par le servir 
à la longue. Cela ne vous rappelle-t-il pas le désespoir de Delacroix 
sachant qu'une de ses œuvres, commandée par le duc d'Orléans, était 
destinée par le prince à Victor Hugo dont il avait le génie en hor- 
reur? 

Dans la série de notes reportée aux dernières pages des Lettres de 
Poussin, Quatremère dit de « Paul Scarron, né en 1610, mort 
en 1660 : son nom et ses ouvrages ne sont pas encore oubliés ; mais 
on ne sait pas généralement que, dans sa jeunesse, il avait cultivé la 
peinture avec assez de succès, et que c'est à Rome, en 1634, qu'il fit 
la connaissance de Poussin, et qu'il prit pour ses ouvrages le goût 
assez remarquable qu'il conserva depuis. » Certes, Scarron se fût fait 
plus grand honneur si, en 1634, il eût rapporté de Rome une jolie 
Bacchanale de ce Poussin alors quasi méconnu de ses compatriotes. 
Mais il ne fallait pas demander à un joyeux amateur de 24 ans de ne 
point préférer la société et l'humeur moins grave d'un Mignard, né 
la même année que lui et qui arrivait peu après lui dans Rome. Et 
tant que vécut Scarron, ils durent échanger leurs impressions de par 
delà les monts, témoin les stances légères que nous allons trans- 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE i5 



crirc(i)-, et M"» Scarron hérita de cette amitié jusqu'aux jours des 
grandeurs de M"" de Maintenon. Le souvenir de la rencontre du 

(i) Toutefois sa partiale et familière amitié pour Mignard dominait tout en 
Scarron, et ses œuvres sont pleines d'épitres, de billets et de madrigaux o à 
M. Mignart », qu'il n'avait nulle honte, même du vivant du Poussin, d'appeler 
« le plus grand peintre de notre siècle ». 



Inimitable Mignart, 
Qui mènae dans l'Italie 
As fait admirer ton art 
Malgré la haine et l'envie; 

Depuis que loin de ces lieux 
Qu'embellissoient tes ouvrages 
Tu charmes ici nos yeux 
Et mérites nos hommages, 

Mille peintres forcenés 

De voir où ta gloire monte, 

Contre toi sont déchaînés 

Et ne le sont qu'à leur honte... 

Les plus insolens d'entre eux 
Les plus hardis à te mordre 
Se trouveront bien heureux 
De travailler sous ton ordre. 

N'ayant plus à travailler 
Si ce n'est avec des brosses. 
Nous leur verrons barbouiller 
Des tripots et des carosses ; 

Tandis qu'estimé de tous 
Des Rois, Princes et Satrapes, 
Tu boiras parfois chez nous 
La liqueur qui vient desgrapes; 

Près d'un feu qui sera bon, 
Quoique le feu d'un pauvre homme, 
Nous ferons le parangon 
De Paris et de ta Rome. 

De succulentes perdrix 
Et des chapons gras du Maine 
Te donneront du mépris 
Pour tes mets à la Romaine. 

Les nôtres bien apprêtés 
Surpassent les veaux monganes. 
Comme nos rares beautés 
Effacent ses courtisanes. 



Tu te lasseras un jour 
De vivre à la pittoresque, 
Et croiras que notre cour 
Vaut bien la cour Romanesque. 

Tu la mettras en oubli 
Ou tu n'y songeras guère 
Quand tu seras établi 
En riche à la financière. 

Une autre fois à loisir 
Je t'en dirai davantage ; 
Cependant j'ai granddésir 
De te donner un potage. 

Tu sais bien que le crayon 
Qui se gâte à la poussière 
N'est encore qu'un rayon 
De sa future lumière (*). 

Viens, viens donc demain chez moi 
Finir cet ouvrage rare ; 
Pour te remener chez toi, 
Un convoi je te prépare: 

Ce seront des hommes forts. 
Armés de bonnes bombardes, 
Qui répondront corps pour corps 
De Mignart et de ses hardes. 

Autre billet à M. Mignart : 

Dimanche, Mignart, si tu veux, 

Nous mangerons un bon potage, 

Suivi d'un ragoût ou de deux, 

De rôti, dessert et fromage : 

Nous boirons d'un vin excellent... 

Et contre le froid violent, 

Nous aurons grand feu dans ma chambre; 

Nous aurons des vms de liqueur, 

Des compotes avec de l'ambre, 

Et je serai de bonne humeur. 



Cet agréable courtisan Mignard, qui ne fut jamais tendre pour ses confrères 



{•) 11 doit s'agir là de quelque ébauche d'un portrait de M»' Scarron au pastel, à moins qu'il ne faille 
penser à ce portrait de Scarron lui-nicmc, pour lequel Gilles Ménage composa l'inscription que l'on 
retrouve dans ses poésies latines (Courbé, i658) : « Subscriptum imagini Pauli Scarronis, spastici et 
poêla; facelissimi. » 



L'ARTISTE 



Poussin au Monte Pincio n'en chatouillait pas moins à distance, 
semble-t-il, la vanité de celui qui jadis s'était exercé au maniement 
de la palette. C'est pourquoi, douze ans après son gai pèlerinage en 
Italie, le pauvre cul-de-jatte qui, par les Chantelou et autour des 
Chantelou, et à la cour et à la ville, et avant et depuis le fameux 
voyage à Paris, n'entendait parler que de cet éternel Poussin dont 
les œuvres encombraient l'hôtel de son ami et compatriote, se sentit 
pris, lui aussi, de la folle envie de posséder un morceau de ce peintre 
qu'il avait été l'un des premiers à pouvoir apprécier. Il harcela 
Chantelou de son idée fixe, et, par tenace insistance, amena celui-ci à 
intervenir en sa faveur. Mais il faut avouer que l'accueil ne fut pas 
chaleureux, rogue même et parfois injurieux ; l'autre ne se lassa point, 
il y mit la patience d'un infirme. Le siège fut long; il dura plus de 
quatre ans, de février 1646 à mai i65o. 

Dans la lettre du 4 février 1646, Poussin disait à M. de Chantelou 
« le jeune « alors secrétaire de Monseigneur le Duc d'Enghien : « J'es- 
cris à Monsieur Scaron un mot en réponse de la siene où je le prie 
de m'excuser si je ne peus le seruir pour le présent; je vous jure, 
Monsieur, qu'il m'est impossible. » Et le ? juin : « En la seconde (de 
vos lettres) vous me voules disposera fere un tableau pour M. Scaron, 
vostre bon ami et compatriotte (à condition touttefois que ce nouuel 
ouvrage ne retarde point vos Sacrements). Je vous jure. Monsieur, 
que cela ne se peut pas fère, et il est nécessaire que vostre ami se 
résolue à une longue patiense... » Le 4 février 1647, le ton change, 

du monde des arts, et les traitait de haut et à distance, sans vouloir jamais céder 
le pas à aucun, portait en lui je ne sais quel aurait singulier pour les lettrés, 
pour Molière avant tous, mais aussi pour La Fontaine et La Bruyère, pour 
Chapelle et pour Scarron, pour Racine et pour Boileau, voire pour Bos- 
suet. Je ne parle pas des grands et des grandes de la cour, dont il fut 
la coqueluche d'un bout à l'autre de son siècle et à Rome aussi bien qu'à Paris. 
Il fit bien d'ailleurs de ne point trop frayer avec les peintres; peut-être leur trop 
proche voisinage l'aurait-il diminué, faute de taille très supérieure, et cela se 
devine par ce que l'on sent qu'en pense Poussin, sauf le mot, et qu'il ne faut 
point exagérer, sur son talent de portraitiste. Mais les poètes entre nous, ne 
sont point exempts du goût le plus bourgeois de leur temps, ils aiment qui ne 
les heurte pas et ne fuient point cette lecca'.ura que Poussin reprochait douce- 
ment au goiàt de son ami Chantelou. — Rappelez-vous la phrase : " Ilmefasche 
de despenser une dixaine de pistoles pour une teste de la taçon du sieur Mignard 
qui est celuy que je cognois qui les fet le mieux, quoyquc frois, piles, fardés et 
sans aucune facillité ni vigeur > (2 août 1648). 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 17 

mais point pour s'adoucir : c Jei repseu du maistre de la poste de 
France un liure ridicule des frénésies de Monsieur Scarron sans lettre 
et sans scauoir qui me l'enuoye. J'ai parcoureu le susdit liure une 
seuUe fois pour tousiours. Si j'cstois obbligé de dire mon sentiment 
des œuures de se bon malade, je dirois sauf vostre respect qu'il fet des 
merueilles, car il a le cul rond et fet les estrons carre's. Pardonnes à 
ma liberté. » Quand je vous disais que ce Normand était un fieflé 
Gaulois. 11 paye là d'un coup Scarron en monnaie de sa pièce, et le 
voilà, en un vomissement, soulagé des frénésies dic Typhon burles- 
que ; car c'est bien par cet échantillon de sa muse contrefaite que 
Scarron a commencé à assaillir le pauvre Poussin qui n'en peut mais, 
et l'autre n'est pas d'humeur à le laisser en repos. Le 12 janvier i648, 
Nicolas navré prévient Chantelou de ce qu'il en doit encore atten- 
dre : « J'auois desià escrit à Monsieur Scarron en response de celle 
que je repsus auec son Tiphon bourlcsque ; mais celle que j'ei repsue 
auec la vostre me met en nouuelle peine. Je voudrois bien que l'cnuic 
quil luy est venue luy fust passée, et quema peinture neluy plustnon 
plus que me plest son bourlesque. Je suis marri de la peine qu'il a 
prins de me l'enuoyer, mais se qui me fasche dauantage, il me menasse 
d'un sien Virgille trauesti, et d'une epitre qu'il m'a destinée dans le 
premier liure qu'il imprimera. Il prétend me faire rire comme les 
estropiés comme lu}', mais, au contraire, j'en debuerois pleurer, 
voyant que son nouueau Herostrate se trouue en nostre pais. Je vous 
dis cesi en confiense, ne désirant pas qu'il le sache. Je luy escrirei tout 
autrement que je ne fets à vous. Jesseierai à le contenter au moins 
de paroles. » Le 2 août 1648 : « Auec le temps je pourrei seruir Mon- 
sieur Scarron, mais pour maintenant je suis trop engagé. » Cependant 
le tenace ami de M. de Chantelou ne se découragera jamais et dans la 
lettre du [7 janvier 1649, l'on sent que le peintre va céder : «Mon- 
sieur Scarron m'a escrit un mot pour me faire souuenirdela promesse 
que je luy ay fette, auquel j'ei respondu et promis derechef de m'ef- 
forcer de le satisfaire, à vostre solicitation plus qu'à la sienne, car il 
n'i a rien en quoy je ne m'engageasse pour vostre respect.. . » Cette 
fois Poussin pense tout de bon à se soulager de l'importun, par un 
morceau selon son goût, et le 7 février il écrit : » J'ai trouué la dis- 
position d'un subiect bachique plaisant pour M. Scarron ; si les tur- 
bulanses de Paris ne luy font point changer d'oppinion, je le com- 

1893 — l'artiste — .NOUVELLE PÉRIODE : T. V 2 



i8 L'ARTISTE 



mencerei cette anée à mettre en bon estât. » Quinze mois se 
passent encore, mais enfin, l'obstiné a gagné sa cause. Il ne 
s'agit plus de sujet bachique; Poussin s'est souvenu que Scarron 
avait même patron que Chantelou et par surcroît qu'il était chanoine 
du Mans, et qu'ainsi un Saint Paul lui convenait mieux qu'une Bac- 
chanale ; ce Saint Paul s'en ira d'ailleurs à Paris en bonne compagnie, 
avec le fameux portrait du maître par lui-même. Le 29 mai i65o, 
Poussin écrit à Chantelou : «... Je pourai enuoyer en mesme temps 
a Monsieur l'Abé Scarron son tableau du Rauissement de Saint Paul 
que vous verres et vous prirésde m'en dire vostre sentiment. » 

Et maintenant c'est à nous de remercier ce burlesque Scarron pour 
son héroïque entêtement, car c'est à lui que nous devons d'admirer 
aujourd'hui dans le Louvre cet excellent tableau de la plus haute 
manière du maître, et qui ne se sent pas plus des peines qu'il eut à 
naître, que des répugnances quasi-invincibles de l'auteur pour le desti- 
nataire. On sait par une jolie phrase de Florent Le Comte comment 
le Ravissement de Saint Paul « sortit des mains de Poussin pourfaire 
la curiosité de ^L Scarron, de qui le sieur Jabach l'ayant eu, il se fit 
un plaisir de le lâcher à M. le duc de Richelieu, qui, tout d'un coup, 
le jugea digne d'être placé dans le cabinet de Sa Majesté. » En ce 
temps là, nul ne se faisait scrupule de se séparer de la maîtresse toile 
de son cabinet, de celle qu'il avait eu le plus de peine à obtenir de 
l'amitié et des efforts du maître, et de la céder, sans façons, soit à 
quelqu'un de ses amis, soit au ministre en faveur, qui lui-même la 
fera passer dans le cabinet du Roi. 

[A suivre.) PH. DE CHENNEVIÈRES. 




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LE PAYSAGE DANS L'ART 



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Encore un jour de plus levé sur l'univers ! 

Que j'en ai vu depuis que mes yeux sont ouverts! 

Que d'aurores depuis cette joyeuse aurore !... 

Louis de Roiichaud, la Mort du Cenlaure 



ETTE humaine amertume du vieil- 
lard divin las d'immortalité, 
l'humble critique d'art veut la 
bannir, souhaitant, malgré la 
dure vie, plusieurs existences de 
patriarche, afin de pouvoir suivre 
le plus longtemps possible les pé- 
ripéties du duel pacifique entre la 
Nature et TArt. Au déclin déjà 
d'une nouvelle année, pendant 
que l'automnale symphonie des 
gris subtils revient évoquer le 
souvenir plus aigu des jours de soleil, la vie artistique doit repren- 
dre son examen de conscience; sous le ciel glacial, la mémoire 
s'exalte : c'est l'heure de noter les insensibles nuances de l'évolu- 
tion progressive, le progrès de la mouvante et fatale Histoire qui ne 
conclut jamais. Et puisque le bon accueil de VArlistc nous ramène 
à ces Vues d'ensemble, écrites l'an dernier à pareille date, l'occasion 




20 L'ARTISTE 



s'offre de formuler, impartialement toujours, l'accentuation des ten- 
dances nouvelles. 

Le i"" septembre 1890, nous écrivions : « Bref, le Paysage français 
actuel a l'air et la vie; il manque d'intérêt, d'àme et de st3'le : trop 
d' « études » et peu de tableaux. Qu'il note une « impression » ou 
qu'il vise à la science, qu'il bâcle ou qu'il détaille, — une facture 
étourdissante, vulgarisée; TArt bien rare. En janvier 1795, une lettre 
de Chateaubriand, datée de Londres, devançait les modernes : le 
futur Ivrique d'Atala reprochait aux paysagistes de son temps 
« d'ignorer la nature ». Au lendemain de 1889, après un siècle de 
paysage français, le problème est inverse. Un Corot peut-il venir ?(i))) 

Et le 2 mai i8qi : « Un maître indépendant, joyeux et tourmenté 
de la mélancolie des choses, qui saura « sentir » même ce vivant 
chef-d'œuvre : sous un ciel d'améthyste, un bout de rue qui monte, 
désert et pâle, à la fin d'un beau jour d'hiver, — découvrira peut- 
être, en restant « clair » et a vrai », une nouvelle harmonie, une 
nouvelle largeur vigoureuse, un nouveau style. Un « tableau » vivra. 
Or le Symbole hante les fronts; le Réel, sans l'âme, nous paraît déjà 
insuffisant ; et « l'impression » fut un premier pas dans un art sub- 
jectif. Le (t néo-traditionisme » est partout en germe : Tesprit ressai- 
sit la lettre... Notre Paysage français, dans les divers chapitres de sa 
vie complexe depuis Georges Michel jusqu'à Lebourg, restera comme 
le chef-d'œuvre du siècle : mais n'hésitons pas à conseiller aux plein- 
airistes d'accrocher dans l'atelier (s'ils en ont un) la magnifique Suite 
qu'Etienne Baudet grava pour Louis XIV d'après Poussin, non pour 
la plagier, certes ! mais afin de ne pas oublier qu'auprès de la Nature, 
au-dessus, peut-être, l'Art existe, que la matière ne vaut que par 
l'idée. Heureux ceux qui naîtront dans vingt ans, car ils verront 
sinon de belles choses, au moins la captivante continuation d'un «por- 
trait» sans cesse repris, jamais achevé ! Arslonga^vitabrcvis.[2) ^y 

Or, aujourd'hui plus qu'hier, il est évident c^n après l'Impression- 
nisme, un nouveau chapitre de l'histoire esthétique comm nce. 
L'Art veut s'affirmer une fois de plus en face de la Nature. Donc 
l'observation s'impose. L'idée entre sous le front par les 3'eux, comme 

(ij Esquisse d'iiiij Histoire du P.iysaf^c d.vis l'An (Revue d'Histoire Contem- 
poraine. 1890-91). 
, (2) Ibid. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



l'amour : et puisque tout amour a sa mélancolie, c'est avec une poi- 
gnante amertume qu'on ajoute : « De tous ces noms d'artistes qui 
espèrent, qui luttent et qui cherchent, combien survivront dans un 
siècle ? » — cependant que monte une pure sensation d'art de plu- 
sieurs petits cadres où palpite harmonieusement l'alle'gresse des 
choses. Et que restera-t-il, en ig3o, de toutes nos effervescences 
intellectuelles et pittoresques? A peine deux ou trois noms, sans 
doute; mais Aujourd'hui n'est jamais méprisable, car il recèle 
Demain. L'inconnu sera bientôt du passé. 

Depuis trois ans, devant la nature ou les œuvres, le double pro- 
blème de la Lumière et du Style étroitement lié à V Evolution d'un 
Art nous tient au cœur. Et compléter notre essai en exposant le plan 
d'une Exposition historique du Paysage, c'est non seulement définir 
un projet qui nous est cher, mais grouper des témoins pour formuler 
avec plus de précision la complexité d'un présent gros de l'avenir. 



Un 'bel arbre et de calmes pensées, 
qu'ya-t-il de meilleur au monde ? 
Anatole France. 

La Lumière : § i. Une année d'art. — § 2. Les maîtres de la collection Rœdc- 
rer et « la peinture claire » aux deux Salons. — § 3. Confrontations sugges- 
tives pour servir à l'histoire de la Lumière. 



A travers une année d'art, chaque nouveau voyage dans le temps 
contient une leçon. Les yeux apprennent quelque chose à la pensée. 
Parmi la foule des exhibitions, vaste désert d'œuvres, expositions in- 
dépendantes, internationales ou particulières, ventes médiocres ou 
grandes collections, petits Salons ou grands Salons, — de février à 
juillet, c'est la fête éphémère des sens artistes, car, malgré la fati- 
gante cohue des « passants » qui composent cette galerie éparse, on 
peut sourire à quelques visages amis, on est arrêté par quelques 
physionomies parlantes qui mettent leur chère empreinte dans le 
souvenir. C'est ainsi qu'en furetant, qu'en glanant ici et là, qu'en 



L'ARTISTE 



rêvant au bord des cymaises où l'on s'accoude, la passion du Beau 
qui savoure la campagne dans les toiles des maîtres, dresse chaque 
année son catalogue aussi bref que libéral : en i-^gi, par exemple, la 
vente E. Dodé nous offrit deux petites pages saisissantes par le con- 
traste, le Pêcheur de Jules Dupré, au crépuscule vermeil et vert, 
dramatiquement enfiévré, du bon temps où le bitume était poète, — 
en face d'un délicieux coin d'églogue, A Ville-d' Ai'vay^ par Corot 
petit-fils de Claude, d'une caresse aussi laiteusement lumineuse que 
ses « sensations d'Italie ». Chez Georges Petit, à la place naguère 
occupée par une exquise vesprée mauve-rose de RoU, les Chênes du 
Champ de courses d'Auïeuil, pastel de Nozal, renouvelaient sur la 
pâte citrine d'un soir pluvieux les poétiques assombrissements du 
Romantisme, ces soirs noirs qui sont si vrais. Et passim, un Sisley 
matinal (i), un Dagnan-Bouveret méticuleusement préraphaélite et 
très vert (2) ; chez Durand-Ruel, les précurseurs lumineux Boudin 
et Lépine (3); les « impressions /. voyageuses du Hollandais Ten 
Cate aussi poignant sous la lune d'Har/Ieur que dans le bleu frisson 
des nocturnes faubouriens : à côté, le fait capital de la saison, les 
quinze Meules de Monet. — C'est avec les toiles saillantes qu'il faut 
apprendre à voir, à constater les divergences tant historiques que 
naturelles, comme l'œil du peintre remarque l'étrange rousseur ou 
le bleuissement subit des feuillages sous certains ciels de cuivre ou 
d'acier. — De même, en i8q2, on a consulté d'excellents maîtres : 
Corot, dans les idylliques blancheurs de VEntrée en Foret (4) ; 
Théodore Rousseau, en la pénombre intense et glauque de Fontaine- 
bleau^ bér\i et saphir (5); Troyon, parmi l'émeraude noircie par 
Y Approche de V Orage {6) \ Millet, sous l'obscur azur du Parc à 
inoutons^ la nuit (7) : tous les peintres qui ont ramené les yeux de 

(1) La Seine à Boughutl (vente Arosa, 1891 et v. Bellino. 1S92). 

(2) Union artistique, 1S91. 

(3) Du 28 novembre au 17 décembre 1892 (galeries Durand-Ruel| Exposition 
rétrospective de Lépine. Des vues de Paris, des banlieues, des rivières, des 
champs de blé, des clairs de lune, des jours de neige. Mort le 29 septembre 
1892, ce vrai maître si modestement obscur tient de Corot pour l'atmosphère, 
de Daubigny pour la qualité du ton. 

(4) Collection Daupias. 

(5) Vente John Saulnier, 1892. 

(6) Vente Daupias, mai 1892. 

(7) 18G7 ; — Centennalc de 18S9 ; — vente Bellino, mai 1S92. 



LE PAYSAGE DANS L'ART aS 



la peinture à la nature; et aussi, dans la paix violâtre d'un grand 
Soir lunaire à la prunelle énorme, Daubigny, « cette trace ardente et 
forte », qui pourra peut-être nous ramener à temps « de la nature à 
la peinture (i). )> 

Depuis de'cembre i8qi, à la vente Jongkind, si varie'e, comme à 
l'exposition Camille Pissarro, si homogène, aux Cent chefs-d'œuvre (2) 
comme au Louvre enrichi de trois spécimens typiques de Téniers, 
Pynacker et J. Ruysdael (3), aux Indépendants, aux Pastellistes, aux 
deux Salons, devant une chaude esquisse de feu Pelouse ou d'Emile 
Breton, aussi distante des crépuscules taciturnes ou des automnes 
versicolores de Claude Monet (4) qu'un sonnet pur d'Armand Sil- 
vestre diffère de la métrique polymorphe, — quel essaim de pensées 
détiennent les œuvres ! Et, 47, rue Le Peletier, dans une simple 
boutique (5), cohabitent Néo-Impressionnistes et Symbolistes, 
c'est-à-dire, représentés par les bizarreries les plus avancées, ce qu'on 
voit et ce qu'on rêve, la Lumière et le St\'le. 

S'il faut ajouter à la liste des survivants du souvenir, quelques 
belles gravures adorées au passage, comme le Lac de Corot (il n'est 
même pas défendu à un moderne de passer par la Chalcographie du 
; Louvre pour consulter Poussin, ou Daubigny interprète de Ruysdael), 
une année artistique prend l'aspect d'un musée fugitif où l'histoire 
émane du plaisir des yeux, parmi les comparaisons qui s'imposent. 

Et ces œuvres de choix, voilà les autorités qu'il faut « interviewer», 
si l'on veut entreprendre une enquête sur le moderne et captivant 
problème de la Palette éclaircie ; là sont les documents sûrs et les 
consultations impartiales, car Taveu des faits est exempt de haine et 
de zèle : siiw ira et studio. 

S 2. 

Dans le cours de l'année i8qi, précisément, un grand contraste 
nous fut offert. En juin, à distance inégale des deux Salons rivaux, la 

(i) Fromentin, Revue des Deux-Mondes : les Maîtres d'Autrefois, 1876. — Le 
Soir de Daubigny : Exposition universelle de 1878; vente Bellino, 1892. 

(2) Galerie Georges Petit, 8 juin 1892. 

(3) Don A. Moreaux, 1892. 

(4) Dans la Série de Peupliers (Durand-Ruel, mars 1892). 

(5) Chez Le Barcq de Boutteville, 3^ exposition, i5 novembre 1892. 



24 L'ARTISTE 



collection Rœderer, un fait esthétique de premier ordre, reporta 
l'ùme et la vue en pleine Renaissance rustique : quarante numéros, 
une vingtaine d'œuvres intéressantes, quatre ou cinq pièces magis- 
trales ; et il y avait là de quoi lutter contre la détrempe contempo- 
raine. Dans les batailles de FArt, la quantité se replie devant la 
qualité. C'était Daubigny, ce Corot villageois, plus ferme et plus som- 
bre, détachant sur un fin ciel pommelé les talus olivâtres que nos 
modernes matineux effleurent sous le voile nuptial des brumes : 
Portijoic ([) ; — c'était Millet, l'héritier du Rembrandt rural, subs- 
tituant l'odeur de la vie à la bergamote des fades bergers enrubannés : 
le pastel de V Angélus, avec ses poignantes silhouettes brunes sur la 
turquoise des soirs, et le Sentier où les toisons s'emmêlent aux ver- 
dures; — c'était Decamps, avec une rareté! une i^/arme glauque, 
bosselée d'empâtements; — c'était Fromentin, avec les délicatesses 
cuivrées d'un Campement Arabe; — c'était Troyon, avec sa Nor- 
mandie bien portante ; • — enfin et surtout, Théodore Rousseau et 
Corot, expressive antithèse! La Mare au Chêne, auprès du Passeur; 
la Passerelle entre le Cavalier et un Souvenir d'Italie. 

On ne pourra guère accuser notre fin de siècle de sécheresse 
d'âme, car elle manifeste un double engouement pour l'art libre : 
pendant que ses critiques couvrent de fleurs les révolutionnaires de 
l'Impressionnisme, ses millionnaires couvrent d'or les vivaces reli- 
ques des révolutions d'autrefois ; les prix les plus forts vont à Théodore 
Rousseau, toujours, à la conscience quasi hollandaise de la Passe- 
relle, au grand accent linéaire de la Mare au Chêne [i^ que moder- 
nise le safran vigoureux de la tombée du jour : mais rcnsorccllcment 
vient de Corot. D'aucuns trouvent son partenaire romantique un peu 
sec et mince, auprès de l'enchanteur qui est en même temps le der- 
nier des antiques et le premier des modernes, qui, toujours ample et 
profond, marie la splendeur au style comme la Nature, et plus ma- 
nifestement. Fixant la tendresse aérienne des lacs italiens qu'avait 
pressentie le vieux maître Adam Pynacker, souffiant l'air sur son 
rêve, le créateur apparaît le plus nature de tous ces vrais artistes, — 
excellents ouvriers qui entendirent la poésie des choses. Au scr- 



(i) La Berge à Portijoic, par Baillet (Salon de iSoi). 

(2) Vendues 43,000 fr. et 90,000 fr. (galerie G. Petit, 3 juin 1S91I. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 25 



vice de leur émotion, improvisait le métier sûr de soi, qui dit ce 
qu'il veut; et si l'exécution romantique, prime sautière et vive, sug- 
gère des craintes pour la future conservation des œuvres, les con- 
temporains seraient coupables d'incriminer la géniale indiscipline de 
ces procédés qui furent le langage naturel et fatal du lyrisme. Un 
frottis, une touche à plat, de Corot, de près incertaine et puérile, 
apporte a\'ec le recul nécessaire la frissonnante illusion des clairières 
fumeuses. Théodore Rousseau précise les branchages, élargit les 
premiers plans, empâte les nuées. Et cette crànerie débordante de 
caractère à la fois local et grandiose décèle l'ivresse ingénue de ces 
premiers explorateurs de la Nature découverte. 

L'harmoniste Daubigny va fournir la transition cherchée entre ces 
poètes et notre plein-air. Déjà impressionniste, comme Constable, 
par la tourmente de ses pochades, il demeure dans une gamme très 
montée, très solide, robuste, presque lourde et noire auprès de nos 
vapeurs empoussiérées : affaire de rapports. Et si l'on quittait brus- 
quement la vente Rœderer pour les Champs-Elysées ou pour le 
Champs-de-Mars, on obtenait immédiatement, de 7'isu^ la sensation 
nette de la marche du temps. Chaque toile émouvante conserve en 
elle un fragment d'histoire : de là les contrastes évocateurs d'idées. 

Aux deux Salons, nouveau spectacle, nouvelle nature : ce n'est pas 
qu'un Salon ne soit un domicile hétérogène, meublé par une série 
d'acquisitions successives; tous les éléments y affluent : passé clas- 
sique ou romantique, représenté par les vieillards ou par les morts 
(comme Benouville), insignifiances courantes, sécheresses photogra- 
phiques, contrefaçons intransigeantes, tendances d'avenir timide- 
ment audacieuses. Vertement discuté, le Champs-de-Mars brille à 
l'avant-garde : et quelle meilleure opposition au vernis romantique 
que ces matités extra-claires ? Les Marines de Verstraete, de Moore 
et de Harrisson qui donneraient fort à réfléchir à Diderot sur son 
culte pour les images de Joseph Vernet ; — la Marine de Whistler 
Valparaiso, 1866) réalité vaporeuse comme un songe et peinture 
amortie comme un pastel ; — le Soir d'octobre de Saintain, le Soir 
d'été de Mesdag, le Dégel de Barau, le Clair de lune très septen- 
trional de Fritz Thaulow, la Carrière et le Chemin de la Folie de 
René Billotte, une Etude de Harrisson, toute joyeuse d'air matinal, 
montraient diversement la couleur s'absorbant dans la lumière. 



26 L'ARTISTE 



Au Palais de l'Industrij, même prédilection, moins caractéris- 
tique, pour la symphonie pâlissante; et là aussi, deux courants paral- 
lèles, assez sensibles dans le grand courant de la couleur lumineuse : 
d'une part, vigueur ensoleillée ou crépusculaire dans les Regains de 
Quignon, dans la Solitude au petit jour levant de Max Leenhardt, 
dans le Soir de Tanzi ; de l'autre, délicatesse du jour ou du brouillard 
dans Un quai de Toulon au soleil couchant de Nardi, dans les Bords 
de Seine de Baillet ou de Clary, dans le Soir d'été lunaire et cam- 
pagnard de Harry van der Weyden. Et la noirceur minutieuse de la 
Fi)! d'une journée^ après l'ai'erse, de Rouse, que l'érudition de M. Paul 
Mantz rapprochait d'un beau poème britannique de William Leader 
(1889) (i), chantait encore, sous les reflets du verre, quelque refrain 
de Hollande ou du vieux romantisme d'Outre-Manche. 

Quels principes dégager de tous ces contrastes? 

L'Histoire écrite se modifie sans cesse, comme l'Histoire vivante: 
relatives toutes deux. Il est évident que nous ne percevons plus les 
paysages d'il y a quarante ans comme les témoins défiants ou fiévreux 
de leur apparition : tout l'avenir qui devait les suivre, — aujourd'hui 
présent et passé, déjà ! — a influé sur les points de vue. Les géants 
roiTiantiques, les Colombs du poème champêtre, Ruysdael ou Rous- 
seau, nous semblent même arriérés, par certains côtés de palette : 
c'est la loi humaine; ils sont si grands que le temps n'a pu les dimi- 
nuer dans notre admiration, mais il les a déplacés dans notre juge- 
ment. Je ne parle pas de ceux que leur idolâtrie pour la craie rend 
injustes pour le bitume : toute évolution, comme toute révolution, a 
ses fanatiques ; ils sont intolérants et intolérables, mais, sans eux, 
rien ne se produirait peut-être ; réalistes et impressionnistes nous 
auront appris quelque chose sur la couleur et sur la vie ; l'intransi- 
geance est un mal nécessaire. Et ce qui peut consoler les admirateurs 
du Paysage romantique, c'est que les maîtres autoritaires de i83o ne 
jugeraient pas plus sainement que les partisans de la tache ou du 
pointillé, si nous avions le surnaturel bonheur de les voir sortir de 
la tombe. Ces ancêtres aussi furent des révolutionnaires, et les révo- 
lutionnaires « s'étonnent seuls qu'on fasse des révolutions après 



(1) Grande-Bretagne, n" 83 : <■ Ce soir viendra la lumière. • 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



27 



eux(i) » ; fort durs pour les devanciers de leur jeunesse, ils ne peu- 
vent guère souffrir les jeunes qui les reculent dans l'histoire ; la peur 
de vieillir leur fait oublier que l'Art est une chose vivante. Membre 
du jury, Théodore Rousseau « le grand refusé » eut un mot sublime : 
« Prenons garde, messieurs ; nous ne sommes peut-être plus que des 
ganaches romantiques, classiques à notre façon. » 

Certes, il faut prendre garde; les faits sont là, qui réclament une 
enquête impartiale de leurs adversaires mêmes. Mais il est un autre 
écueil que l'époque acariâtre de Rousseau ne soupçonnait pas : tout 
admirer de confiance, ou plutôt rabaisser les précurseurs au profit des 
novateurs qui ne seraient rien sans leur divination. Tout n'est pas 
or dans notre éclaircissement systématique des tons et des teintes ; 
et le souvenir de i83. peut arracher i^g. à son infatuation de lui- 
même. 

Et d'abord, où en est-on? où va-t-on? Par quelle série de con- 
quêtes successives l'invasion du blanc a-t-elle transformé le Paysage 
et, par lui, toute la peinture? Si elle apporte, telle une parole révé- 
lée, la vérité absolue, pourquoi s'est-elle produite si tard dans l'his- 
toire ? Quelle durée l'avenir semble-t-il lui promettre ? Nous sommes 
aujourd'hui trop rapprochés encore des origines de l'évolution lumi- 
neuse pour dominer le problème. En plein champ de bataille, on 
distingue mal à travers la poudre où penche la victoire. Et le com- 
battant ne se fait pas tout de suite historien. Mais la salutaire inves- 
tigation du passé peut nous fournir quelques conseils pour le présent 
et quelques éclairs sur la nuit du futur. 

D'abord, il est hors de doute que ce sont les Romantiques eux- 
mêmes qui ont préparé la seconde révolution qui s'est faite contre 
leurs imitateurs, lorsqu'il ont donné l'essor au Paysage : de là à repla- 
cer la figure humaine dans son milieu changeant, en pleine atmos- 
phère diffuse, il n'y avait qu'un pas. De même, quelques jeunes com- 
positeurs aux dissonances équivoques relèvent, par Wagner, de 
Berlioz qu'ils mettent déjà dans le panthéon des valeurs archéolo- 
giques. Les morts s'éloignent vite, au xix*^ siècle... 

Pour l'éclairage des sites, la vitalité coloriste de Daubigny a d'a- 



(i) Anatole France, Temps du 21 de'cembre 1890; à propos de la versification 
symboliste et du Pèlerin passionné de Jean Moréas. 



a8 L'AR TIS TE 



bord victorieusement combattu les déliquescences bolonaises que les 
amis de Stendhal admiraient à Rome en 1820; à Tharmonieuse 
visueur de Daubignv a succédé le blafard émiettcment des hachures 
nuancées; il est dans la force des choses que l'outrance dans l'irisa- 
tion de la symphonie polychrome ou dans l'inutilité anémique des 
détails vrais soit suivie d'une floraison nouvelle. Après le carnaval, 
le carême (et celui-ci est observé déjà par quelques nihilistes mysti- 
ques), mais après le carême de la palette, un renouveau sans obsta- 
cles. Cette harmonie, cette nouvelle largeur vigoureuse, ce regain de 
la couleur, vivante poésie, nous l'appelons de tous nos vœux. On ne 
recommence pas impunément l'histoire : il faut un progrès, s'il est 
possible; une réaction jamais. 

Aujourd'hui, la question de l'enveloppe aérienne a vite absorbé la 
question du Réalisme. Mais l'histoire du Paysage s'est trouvée par- 
tagée en deux parties inégales par l'avènement de la méthode claire, 
comme elle l'était déjà par la lutte du Vrai et du Beau. L'œil moderne, 
romantique d'abord, puis impressionniste, a réagi contre les Pay- 
sages noirs de l'atelier menteur : or, toute tentative de réforme doit 
commencer par anal3ser les groupes divers qui composent l'armée du 
Plein- Air : 1° l'impressionnisme proprement dit, de Manet,dc Claude 
Monet, des chromo-luminaristes de la dernière heure; 2° la pein- 
ture grise, issue des scènes vécues de Bastien-Lepage ou des poéti- 
ques impressions de Cazin ; 3° enfin, la fresque idéaliste de Puvis de 
Chavannes qui renoue la tradition du décor antique et des recueille- 
ments primitifs, comme eux pensive et pâle. Les cyprès qui sillonnent 
le fond très italien de VInspiration chrétienne (1886) rappellent les 
« obélisques noirs m dont Léonard de "Vinci a encadré son ^«7/o«aa//oH; 
et ce qu'on ignore trop, c'est qu'avant les modernes alchimistes de la 
« couleur lumineuse «, avant Chevreul, avant Gœthe, le clair-obscu- 
riste florentin a observé dans son Traité de la Peinture plusieursdes 
« nouveaux effets » dont la pleine réalisation nous tourmente : l'in- 
fluence des brouillards crépusculaires sur le ton, les ombres bleues 
sur un mur blanc à la tombée du jour, les valeurs de la fumée et de la 
poussière, le mélange des couleurs aux feux du soleil, la forme et 
l'intensité de l'ombre en plein air, l'azur du ciel k dans la lumière 
universelle de la campagne », la marque locale du climat et du sol, 
la pluie et le vent, l'influence des saisons et des heures, etc. Ce sera 



LE PAYSAGE DANS L'ART 29 

l'absolution des novateurs que d'avoir tenté ces nuances dans la pra- 
tique du Paysage : les beaux tempéraments de Camille Pissarro et de 
Whistlcr, de Lebourg et de Ten Cate, de René Billotte et de Skreds- 
vig, de Lepère et de Thaulow, de Boudin et de Harrisson n'auront 
pas cherché en vain. Mais par la décomposition brutale du ton, l'im- 
pressionniste se heurte à toutes les excentricités du prisme; visant à 
l'art absolu malgré la relativité constante de l'histoire, le plein-airiste 
court après la « vraie » lumière et aboutit à la « toile blanche « ; réa- 
gissant contre l'ombre opaque, le décorateur menace d'anéantir dans 
une froide monotonie de pastel les « ditierences w, objet de nos solli- 
citudes. 

Quant au néo-impressionnisme, c'est-à-dire la science appliquée à 
l'art, Félix Fénéon le définit ainsi : « Dans un milieu soumis aux 
lois conjuguées du contraste des tons et du contraste des teintes, — un 
fourmillement de paillettes prismatiques en concurrence vitale pour 
une harmonie d'ensemble : ainsi les néo-impressionnistes conçurent 
le spectacle du monde et l'objectivèrent. » Mais ce paysage molécu- 
laire est plus facile à définir qu'à faire vivre. Certes, le chimiste pour- 
ra 1 enseigner le peintre, comme le psychologue nous découvre à 
nous-mêmes; mais la variété des applications individuelles montre 
combien la science des Complâncntaires doit transiger avec l'art, et ce 
triomphe de la science serait l'uniformité d'une recette. 

Donc, papillotage ou décoloration, brutalité ou myopie, mélange 
d'ignorance et de raffinement, tels sont les périls qui entourent l'en- 
fance maladive de l'art nouveau. Le sens des couleurs qui allait tou- 
jours en s'affinant depuis les lointains bleus des ancêtres jusqu'aux 
délicates complexités de la lumière diffuse, est menacéd'une névrose; 
notre rétine souffre; l'œil veut épeler les couleurs, et la franchise de 
J.-K. Huysmans en convient : « Les meilleurs... ont longtemps ba- 
fouillé »... et « bariolé, sous prétexte d'impressions, d'obscures 
toiles. . . » (i). De l'adroite polychromie au « hurlement des reflets » 
il n'y a qu'une nuance. 

'L'air est, sans doute, aussi bon b.voir dans un cadre qu'à respirer 
dans une prairie; mais, précisément, si l'on jette un regard équitable 
sur la nature, on demeure frappé de l'insistance du « ton local » à 

(I) L'Art Moderne, i883. 



3o LA RTISTE 



travers la poudreuse enveloppe aérienne; la couleur naturelle s'af- 
firme avec une since'rité de valeur, avec une résolution d'accent qui 
manque le plus souvent à l'anémie du Plein-Air : en plein soleil, les 
arbres des fins d'été jaunissent et s'empoussièrent, sans tourner au 
vert-de-gris; en plein soleil, à contre-jour, un pauvre terrain sablon- 
neux semble violeté, mais sans tourner au violet cru; en plein soleil, 
l'eau miroite étrangement, sans tourner au kaléidoscope ; et qui n'a 
pas senti la réelle « vigueur j» fraîche de soudaines éclaircies d'azur, 
avant ou après l'ondée, quand l'ombre du nuage obscurcit le sol, évo- 
quant Huysmans de Malines, Old Crome ou Daubigny, la vigueur 
même? Cet effet manque aux veules paysages « sans ombres », 
qu'une comparaison mentale fait alors apparaître comme des tru- 
meaux déteints. 

Ce n'est pas ainsi que les précurseurs du Plein-Air entendirent la 
claire intensité des notes réelles, Bonington, sous les grises rafales 
des plages; Millet, Jules Breton, dans la magie du soir dont on dé- 
daigne trop les énergiques secrets; Corot surtout, qui excelle aux 
grasses lumières, aux froides ombres, aux verdures poudreuses des 
grands jours clairs. Certes, il était légitime d'essayer quelque chose 
de plus, et c'était fatal : le catalogue des physionomies successives et 
mobiles de la Lumière était incomplet, il l'est encore, et il le sera tou- 
jours. Le Réel aussi est un idéal impossible à atteindre. . . Il faudrait 
être un pur philistin pour méconnaître le charme rare du Noclurue 
d'Achille-Cesbron ( i),une nuit bleue mate et diaphane, avec le seul reflet 
de la lune dans l'eau ; pour oublier le Jardin de Thévenot(2), une co- 
quetterie d'impressionniste dont la délicatesse sait exprimer les au- 
daces du soleil : mais Quignon (.î), récompensé comme Baillet, nous 
avertit que le Plein-Air doit peiner encore pour retrouver la santé du 
ton dans l'éparpîllement de la blancheur. Qui sait si l'avenir ne dé- 
clarera point que la peinture blanche ne fut pas plus l'raie à sa 
manière que les écoles précédentes ? Les systèmes ne sont rien sans 
les œuvres : et le grand tort des novateurs contemporains, c'est de 
trop savoir qu'ils innovent; rien ne prévaut sur l'instinct du 
peintre. 

(i) Salon de 1891. 

(2) Id. 

(3) Les Regains et la Matinée de septembre en Seine, Herqueville (Salon de 1S91 , 
méd. de 2e classe); cf. G. Pissarro, Hyde-Park : The Serpentine, Londres, 1S91 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



L'impressionnisme, comme tout art humain, sera venu à son iieure 
pour marquer un temps dans l'histoire, pour appuyer sur un coté de 
la Nature. Autant les précurseurs sont utiles, autant les imitateurs 
abusent de 'la recette, oubliant qu'on honore les maîtres en ne les 
imitant point; s'éloigner du Louvre pour doubler Manet, c'est insuf- 
fisant... Mais ce qu'il est bon de rappeler à tous les petit-fils du Ro- 
mantisme, ou trop injustes pour leur aïeul, ou trop durs pour leur 
entourage, c'est que les formules d'un procédé s'usent vite par l'usage, 
transitoires toujours; ce n'est pas la faute de la révolution du Pay- 
sage si Camille Pissarro n'a pas l'autorité de Richard Wagner. Les 
chercheurs sont toujours niés d'abord, et dans les mêmes termes : 
les premiers romantiques furent traités comme les premiers impres- 
sionnistes; il y a des clichés vivaces. Et cependant, si les maîtres ont 
droit au respect, c'est un devoir que de s'intéresser curieusement à 
tous ceux qui cherchent avec conscience ; il est aussi puéril de lever 
des 3'eux las vers l'insouciante immortalité des étoiles en s'abandon- 
nant au scepticisme que de crier sans trêve à la décadence, en pleu- 
rant un passé que son nom seul caractérise. La lumière est une 
beauté sans contour : et l'effort vers la vie lumineuse est la maî- 
tresse ambition d'un paysagiste. 

Aujourd'hui plus que jamais, il est malaisé d'être original. Mais le 
secret du talent consiste à se servir de son époque pour la dépasser. 
Exemple : Corot. 

S 3. 

Et, comme nous l'exposerons plus tard en détail, l'enseignement 
le plus sûr, la plus saisissante opposition à l'art vivant de l'inclé- 
mente Nature serait une Exposition historique du Paysage. 

Les impressions procurées par quelques tentatives restreintes du 
passé indiquent suffisamment ce que l'initiative de l'avenir pourrait 
apprendre à la pensée par les yeux. Aux cent Chefs-d'œuvre de i883, 
où la Forêt hollandaise du vieil Hobbema dominait toutes les chan- 
sons plus joyeuses par le m.âle accent de son romantisme austère ; — 
à la Centennale de i88g,où, non loin de tous les conflits amusants de 
l'archaïsme, de l'exotisme et de la moderne indépendance, revivait la 
sombre ardeur des premiers révolutionnaires du Paysage, spontanés 



32 L'ARTISTE 

comme Lamartine et chercheurs comme Balzac; — tout récemment à 
la vente Rœderer, si tièrement robuste à côté des Salons pâles, l'inté- 
rêt inattendu d'un pareil Musée nous apparut plus vivement que 
jamais. Il serait utile, ce musée de pa3'sage comparé, car en nous mon- 
trant l'homme dans la Nature ou plutôt la Nature dans le regard de 
l'homme, il nous offrirait l'évolution logique des divers costumes que 
TArt impose à l'apparence des spectacles visibles: les paysages, imi- 
tation de la Nature, sont plus que la Nature même, « des phe'no- 
mènes cérébraux » et « des hallucinations vraies »; l'Idéal est un fait 
intellectuel dont l'historien peut mesurer les métamorphoses. Et 
dans cette belle galerie de sites qui serait en même temps une belle 
galerie de songes, l'ennui serait inconnu; l'intérêt sortirait de l'uti- 
lité même. 

Dans un artoia le sujet n'est presque rien, où toute la séduction ré- 
sulte d'une secrète parenté du moyen avec l'efl'et, ne serait-il pas cap- 
tivant, par exemple, de suivre la marche du soleil sur la toile, d'en dé- 
finir les étapes par la tonalité de l'ombre, vers le Midi ou vers le Nord, 
depuis les Hollandais jusqu'aux Impressionnistes, en passant par 
Decamps, par Troyon, par Corot, par Millet, par Daubigny, par 
Courbet ? Et cela sans effort, sans recherche péniblement discursive 
de rapprochements incertains, par le seul rendez-vous de quelques 
chefs-d'œuvre que la vie de l'Art consacre et désigne. 

En attendant une pareille exposition, source fécondante de compa- 
raisons décisives, — que l'œil intérieur se figure l'effet que produirait 
une Marine de Claude et le Puits-Noir de Courbet transportés du 
Louvre et du Luxembourg en plein Salon! Sans doute, sur la cy- 
maise de nos songes, l'idyllique 5o/r d'été d'Alexandre Séon (1888), 
ou les délicatesses de Roll, ou le midi grec aux oliviers blêmes de 
Montenard accuseraient davantage les classiques ténèbres, œuvre du 
tetnps. Mais, par contre, Claude et Cuyp, Crome et Rousseau, 
Huysmans et Courbet accentueraient les vices d'une convention nou- 
velle, parfois délicate, parfois brutale, trop souvent chlorotique, 
exsangue, crayeuse, veule, extra-pâle, dont l'idéal semble devenir de 
jour en jour « une toile blanche » dans l'or d'un cadre ou bien un 
chaos polychrome dans un cadre blanc. Nous entendons répéter que 
l'on ne sait plus peindre, que la peinture est un art fini, et, par ail- 
leurs, qu'elle a enfin trouvé son lumineux chemin de Damas, qu'au- 



LE paysage; dans L'ART 33 

jourJ'hiii, seulement, elle commence. Deux cloches, deux sons. Sans 
doute, les maîtres ont été définitivement dépassés sur quelques points 
de réalisme technique ; mais la lourdeur d'un Courbet n'est pas une 
excuse à l'inconsistance. Tardive, la clarté fut un bienfait dont on 
abuse : le sens des valeurs, le sens de l'atmosphère et du ton local 
est en péril. Et surtout, parmi les luttes et les conquêtes, 
sans parler des anciens, sans revenir aux « paysages noirs », il serait 
inique d'oublier que la Cliarrcttc ào. Corot (i), que le Rappel des Gla- 
neuses de Jules Breton (2), que le frissonnant pastel de VAugeliis (très 
supérieur à la toile), où Millet, admirateur de Théocrite, a compris 
la puissante harmonie d'un pur soir, sont d'une époque oii Manet 
lui-même, encore espagnol et sombre, ne se sentait pas impres- 
sionniste. 

Si l'on regarde un même fragment de ciel à diflerentes heures, 
chacune des différentes physionomies du paysage naturel n'évoque- 
t-elie pas tel maître, telle époque ou telle œuvre, dans la série des 
paysages peints ? On s'écrie : voilà un vivant Ruysdael, un clair de 
lune sinistre comme un Salvator, etc. Au crépuscule d'octo- 
bre, l'orient est paie, froid et mauve comme un Cazin, à la 
minute même où le couchant est d'un velours tragiquement 
obscur à la Jules Dupré. C'est qu'en effet, la Nature est tout, 
qu'elle informe et manifeste en quelques heures toutes les grandes 
expressions morales et pittoresques que l'Art saisit successivement, 
tour à tour. Oui, la Nature apparaît classique en certains après-midi 
d'été, hollandaise par les automnes pluvieux, romantique dans la 
vigueur légendaire des soirs fauves, impressionniste dans le miroite- 
ment de l'eau diaprée : et cependant ni assombrie, ni fuligineuse, ni 
sèche, ni vague, ni bariolée, ni blanchâtre, ni démente, ni banale. Et 
l'ensemble des comparaisons offertes par une sélection de paysages ra- 
conterait l'histoire de la Lumière : toute la Nature vue par toutes les 
phases de l'Art. 

Au Louvre, il est un merveilleux petit Paysage anonyme de Claude 
(n° 23o) dont chacun de nos automnes contemporains ressuscite au 
moins une fois, vers le soir, l'essaim de légers cirro-siatus dentelés, 

(t) Centenale de 18S9. 

(2) Salon de iSSget, depuis, au Luxembourg. 

1893 — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. V 3 



34 L'ARTISTE 



arrondis, fugaces, modelés ou fondus par la brise, d'un vieux rose 
exquisément orangé par places, dont les ailes de nacre plongent dans 
l'azur vert, doré par l'heure : quelle vérité en l'observation d'un vieil 
idéaliste français! « C'est le soir d'un beau jour. » Mais la terre et le 
ciel ne se tiennent pas encore absolument, dans tout le strict détail 
des valeurs et des teintes. Le réel étant plus exigeant que le rêve, le 
métier vieillit plus vite que le style. Mais Claude et Ruysdael peu- 
vent vieillir : car l'émotion supplée au trompe-l'œil. Et après Claude, 
après les harmonies un peu monotones de l'anacréontique et lamarti- 
nien Corot, 

Clair, à l'ombre, épandu sur l'herbe qui revit, 

après le romantisme un peu voulu des rouges Soirs de i83o, où 
déjà 

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige, 

après les néants nocturnes, faits avec rien, de Whistler qui réalise un 
vœu formulé par le peintre de la rustique et limpide Nuit d'Août (i), 
combien suggestif apparaîtrait ce contraste : Claude Monet et ses au- 
dacieux instantanés de couleur lumineuse, la météorologie pittores- 
que d'un téméraire Improvisatore qui conjugue l'atmosphère, l'heure 
et la saison dans une synthèse papillotante, le travail dissimulé de 
l'atomiste qui décompose le jour afin d'en recomposer sur la rétine 
les rapports exacts, qui sabre les hachures savantes, évoquant, 
de très loin^ la nuance et la forme, la sensation vivante, l'aspect physi- 
que. Meules ou Peupliers^ c'est un même coin de nature vu, observé, 
traduit à travers toutes les métamorphoses des heures, des mois, de 
l'atmosphère, de l'orientation, des ciels fugaces. Dans un recul, ces en- 
luminures volontairement japonaises font de l'air et de la vie : des 
Géorgiques très rurales en quinze chants. Monet, comme Whistler, 
doit être un témoin souvent heureux et vrai, puisque la réalité des 
heures confirme ses dires et suggère son nom. Image rapide, émoi du 
Vrai, Vimpression^ c'est la nature vue par un « moderne ». L'expres- 
sion est recueil. Ce n'est plus l'impressionnisme moral du poète lor- 
rain, ni le Beau permanent que le normand Poussin rêvait pour ses 

(ij E. Harcux; la Auit d'Aoùi (Salon de 1S91), au Luxembourg. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 35 



visions antiques, ni le burin hollandais qui s'attarde, ni la sombre 
exaltation du Romantisme, ni la luxuriante tonalité des Courbet. 
A Givern}-, en 1891, l'œil moderne exaspéré cherche à fixer ce que 
pressentit à Fontainebleau le Crescent des Concourt (1). Devant la 
Série des Meules, rutilantes photographies de l'instant, l'historien 
comprend mieux que l'évolution de la Lumière fait sans cesse un 
effort pour redescendre des généralités conventionnelles jusqu'aux 
particularités fugitives de telle synthèse aérienne. Si peut-être, 
comme on l'a soutenu, les Grecs d'Homère ne distinguaient pas les 
couleurs, la rétine contemporaine en vibre, parfois affolée. L'analyse 
spectrale nous hante. Il y a rnaintenant le cas Chevreul, comme il y 
a le cas "Wagner. Et, depuis près d'un siècle, la liberté de la palette ne 
s'est pas démentie, perpétuelle menace pour la conservation des œu- 
vres. Les toiles romantiques ont craquelé : sous l'influence délétère 
des ans, que deviendront bientôt nos amalgames chimiques ?... 

Mais « un grain de folie vaut mieux que la mort» (2) : et en pré- 
sence de cette intuition d'artiste, — un même Paysage intensément 
noté dans ses multiples métamorphoses de profil et d'aspect, — Cha- 
teaubriand, confident de la Nature, eût applaudi : « Le Paysagiste, 
écrivait-il en i']()b, apprendra V influence des divers hori:{ons sur la 
couleur des tableaux : si vous suppose'- deux vallons parfaitement 
identiques, dont l'un regarde le midi et l'autre le nord, les tons, la 
physionomie, l'expression morale de ces deux vues semblables seront 
dissemblables (3). » 

Pour être complet, notre « catalogue » pittoresque des différents por- 
traits de la Nature par l'Art devrait contenir la même5t'r/e de Meules 
interprétée simultanément par plusieurs natures d'artistes. Un élé- 
ment nouveau s'imposerait. 

(.1 suivre) RAYMOND BOUYER. 

(i) Manette Salomon, ch. 83. 

(2) Avoue le poète Jules Breton, mais re'solument hostile à rimpressioniiisnic. 
(La Vie d'un Artiste, Art et \ature, 1890). 

(3) Lettre de Londres, 1795 : Sur l'art du dessin dans les paysages. 



^W^ 




E. FRÉMIET 



Suite (i) 




'est par l'étude fine et précise du ca- 
ractère dans la vie, dans le geste de la 
vie, que M. Frémiet s'ouvrit une car- 
rière personnelle parmi les animaliers 
de son temps. D'autres autour de lui 
marchèrent à l'appel de Barye comme 
on marche à la victoire gagnée d'avance, 
et trouvèrent dans des redites heu- 
reuses la récompense de leurs efforts. 
M. Frémiet portait en lui la marque 
d'un homme à part. Il fut hors rang avant de passer hors de pair. 
Son droit de parler une langue nouvelle, sa langue à lui, c'était son 
talent à se faire entendre. Il s'imposait, on l'accepta; et le goût public 
le suivit avec intérêt dans l'inédit de ses recherches, jusqu'au jour où 
il accueillit par ses applaudissements la victoire de ce maitre unique, 
victoire toute nouvelle dans un genre peu commun. Les animaux de 

(i) V. l'Artiste, nouv. période, t. IV, pp. 77, 173 et 338 (août, septembre et 
novembre 1892) 



E. FREMIET 3/ 



M. Frémiet, petits ou grands, sauvages ou domestiques, n'e'taient plus 
les sujets de'coratifs, de facture vague, groupés sans ph3rsionomie 
spécifique sur des socles sans art, le plus souvent des socles achetés 
chez l'horloger. On était étonné de les retrouver vivants dans le 
bronze, animés du geste de la vie réelle, rehaussés néanmoins de ce 
filet de mystère qui fait passer le courant de TArt dans la matière 
ouvrée par la main de l'homme. Personne n'avait encore poussé si 
avant et avec plus de sûreté que M. Frémiet, l'investigation du détail 
caractéristique; et l'on n'avait pas encore vu un artiste mettre en 
lumière avec plus de justesse l'estampille individuelle cachée sous le 
signe de la race, enveloppée dans l'air de famille. La précision minu- 
tieuse et attentive de son faire dénote chez ce maître une admirable 
entente de l'observation. La forme sous ses doigts répond en termes 
très nets à l'intention qui la lui fait rechercher et caresser. Certaines 
bestioles signées de ce nom donnent l'impression d'un conte d'Al- 
phonse Daudet, une page courte, résumée, pleine et enluminée, une 
de ces pages oij l'on sent que tout est sa à place, que rien ne manque, 
que les mots sont pris dans leur valeur générique, les effets mesurés 
comme au métronome, les images fines et finies, cadencées pour le 
mieux dans leur marche de pleins et de déliés. Les caractères sont 
saisis par le relief de leur intime essence, dans l'instantané de ce qui 
les désigne le plus. C'est de l'art vif et ingénieux, très vu, très senti, 
très vécu, plus que réel, très vrai parce qu'il est pétri de vie inté- 
rieure; cela se prend dans la main et se pèse en même temps dans 
l'esprit. C'est mieux que spirituel, c'est intelligent; c'est net et bril- 
lant, concis et complet, comme du Tacite pittoresque, du Tacite 
devenu La Fontaine. J'ai entendu M. .Alphonse Daudet conter à sa 
table la vie des oiseaux de son jardin. Certes La Fontaine ne fut ja- 
mais plus parfait quand il contait, ayant à s'excuser d'arriver en 
retard à un dîner prié, qu'il s'était arrêté en route pour suivre l'en- 
terrement d'une fourmi. C'était dans la bouche de iVÏ. Daudet comme 
une féerie de paroles; les mots en passant par l'image avaient des 
airs de prismes enchantés. Non seulement ils distinguaient la fau- 
vette du pinson, mais ils faisaient reconnaître une fauvette d'une 
autre fauvette, et ne permettaient pas qu'on prît un pinson pour un 
autre. Le maître, en les étudiant avec son oreille de mage, les dis- 
tinguait à la voix entre frères du même nid, il avait noté leurs habi- 



38 L'ARTISTE 



tudes et savait rheure de la leçon de chant, il distinguait le professeur 
et l'élève, et pour un peu les eût baptisés d'un petit nom pour nous 
aider à les reconnaître avec lui. 

On est tenté de dire que chez M. Alphonse Daudet c'est la pensée 
qui regarde. Chez l'artiste du relief, comme M. Frémiet, c'est à coup 
sûr le regard qui pense. L'ébauchoir du statuaire est aussi savant 
que la sensibilité du lettré, à pénétrer jusqu'au plus profond de son 
type individuel le caractère de la bête qu'il représente. Ce maître est 
de la bonne école des chercheurs qui peuvent mettre une émotion de 
l'âme au service d'une impression extérieure. Son observation n'est 
pas seulement un acte géométrique, qui relève le point et s'en con- 
tente. Elle veut davantage. En même temps qu'elle note l'effet visi- 
ble, elle pénètre la cause intime. L'imagination chez lui n'est pas la 
folle du logis, elle est la maîtresse de maison qui traite à demeure la 
psychologie et l'Esprit de vérité. M. Frémiet envoyant Pan et Ours 
au Salon de 1864 (i), c'était un écrivain des mœurs animales mar- 
chant de pair avec le sculpteur. L'artiste faisait oeuvre de fabuliste, 
au même titre que La Fontaine. La poésie de son faire, mordante et 
bonne enfant, prend sous ses doigts de praticien émérite une espèce 
de tournure « sociale », qui remet en mémoire la verve malicieuse et 
saine des moralités du grand Bonhomme de Château-Thierry. 
Comme son devancier il sait le rire, la douleur, la malice et la fureur 
des bêtes. Il sait cela à tous les degrés, comme à tous les âges. Il sait 
leur loyauté et leur obéissance. Il sait les limites de leurs qualités et 
de leurs défauts. Il sait où commencent leurs vertus de race ou d'es- 
pèce, comme il sait où s'arrêtent leurs crises d'humeur ou leurs 
accès de folie. Pan et Oiirs^ par e.xemple, est joli comme un Conte de 
mon moulin ; c'est aussi net, aussi clair, aussi rapide dans le récit 
et aussi agréable dans le pittoresque, qu'une page de ce livre, outre 
que c'est souple et avisé comme un apologue de La Fontaine : 

L'apologue est un don qui vient des immortels ; 

Ou, si c'est un présent des hommes, 
Quiconque nous l'a fiiit mc'rite des autels. 

Nous devons tous tant que nous sommes. 

Ériger en ^iviniti- 
Le sage par qui ce bel art fut inventé. 
C'est proprement un charme : il rend l'àme attentive... 

(1) Aujourd'hui au Luxembourg. 



E. FRËMIET 39 



Évidemment l'artiste eut le projet de nous peindre au naturel, par 
le type de ses habitants, les légendaires pays d'Arcadie. Rien n'y 
pouvait mieux réussir que ce petit panisque, ironique et taquin, ser- 
vant par malice du miel à deux oursons patauds. Recroquevillés, 
indécis et comme très inquiets sur la véritable nature du mets qui 
leur est otïert un peu comme on leur tendrait un piège, les deux 
petits plantigrades hésitent et semblent se consulter du fond de leur 
pelisse fourrée. Ce charmeur au front cornu les trouble. C'est pour- 
tant lui le dieu des troupeaux d'Arcadie, personnage amphibolo- 
gique, mi-bestial, mi-divinité, pétri de ruse et de malice, source 
éternelle d'effrois devenus terreurs paniques. « Quel charmant sau- 
vage, dit Paul de Saint-Victor, que ce jeune dieu couché à plat ventre, 
qui du bout de sa baguette, agace deux oursons en train de dévorer 
des débris de ruche. Rien de plus étrange que ce ricanement qui 
retrousse ses lèvres : une malice d'Enchanteur reluit dans ses yeux 
riants. On sent que ce gamin fauve est le Génie du monde. Peut-être 
en se soulevant, découvrirait-il cette poitrine d'azur où le firmament 
se reflète. Les petits ours grognent, se pelotonnent et baillent aux 
morceaux de miel qui chatouillent leurs museaux froncés, avec des 
tnouvements d'une vérité surprenante. Pan qui est la Nature incar- 
née, a inspiré à M. Frémiet un chef-d'œuvre de vie et de naturel. » 



M. Frémiet est avant tout un statuaire, un artiste. C'est un maître 
dans l'art de traduire dans ses reliefs plastiques la pensée humaine, 
et point un spécialiste. L'animalier en lui souligne une des formes, des 
curiosités de son esprit ingénieux autant quehardi. L'étude des bêtes 
semble avoir été pour lui conime un moyen de pénétrer plus avant 
dans les mystères de la vie. ALiis il a vu là quelque chose de plus 
qu'un moyen d'attirer l'attention, ou de plaire par l'étrangeté de ses 
aperçus ou la fantaisie de son imagination. Il était arrivé à Barye que 
les envieux de son temps l'avaient déclaré incapable de modeler la 
figure humaine. De ce que ce grand animalier avait excellé à décrire 
la légende du monde animal, on inféra vite que là se bornait tout son 
art. Barye prit mal la plaisanterie, et pour se garer des offenses 



4o L'ARTISTE 



d'en bas. il la qualifia comme il convenait à un artiste de son enver- 
gure ; « En me reléguant parmi les animaux, dit-il, mes adversaires 
se sont mis au-dessous des bêtes. » 

Averti sans doute par l'exemple de son grand devancier, M. Fré- 
miet ne donna guère le temps à ses détracteurs de le parquer dans la 
spécialité d'animalier. L'année même où il remportait un si grand 
succès avec son Ours blessé {iS^q'^^W commençait une intéressante 
série des tvpes de l'armée française. C'était déclarer, peu d'années 
après ses débuts, que son ébauchoir trouvait autant d'attraits à 
fouiller la figure humaine qu'à faire vivre les nuances qui distin- 
guent les animaux entre eux, et constituent ce que Toussenel appela 
l'esprit des bêtes. Jamais il ne cessera ses recherches dans le monde 
animal, mais à dater de cette époque on verra toujours la figure 
humaine tenir son rang de premier sujet de la Création parmi ses 
innombrables études de chiens qui ont des j-eux de métemps3'cose, 
et au milieu des chats qu'il paraît tant aimer pour leur mine silen- 
cieuse, comme enveloppée de la nostalgie du désert. M. Frémiet est 
un chercheur avant tout, un inquiet de l'inédit. Il aime l'effort pour 
lui-même, ce dur effort d'où sort une audace, une innovation, tout au 
moins une tentative. Rien ne se manifeste autour de lui qu'il n'y 
arrête ses j'eux attentifs pour étudier comment tourner la chose au 
profit de l'art, de son art. Le siècle où nous vivons, sans être la mon- 
tagne qui accouche d'une souris, s'est pris néanmoins pour le plus 
savant des siècles. Il se peut qu'un jour ou l'autre tout ce fracas de 
matière triomphante qui nous environne avorte dans la trop fameuse 
idée dy progrès où déjà des esprits lumineux n'aperçoivent plus le 
germe de l'avenir. L'orgueil humain a battu l'estrade pendant de 
longs jours de misère morale, où l'empire de la Science a sup- 
pléé le règne plus doux de l'Espérance. Il est vrai que Platon jadis 
démontra aux sophistes que la science n'est que le souvenir endormi 
dans la mémoire de l'homme, et qu'il se réveille lorsqu'on lui fait un 
appel. J'ignore si M. Frémiet a pris cette maxime pour devise de sa 
vie de producteur. Toujours est-il que le jour où ce maître dans l'art 
d'exprimer l'effigie animale va demander à la science de son temps 
des ressources nouvelles pour son ciseau de statuaire, il puise à 
pleines mains dans le monde des reconstitutions. Cuvier d'un monde 
plastique, il rétabh't sur des données qu'on croit précises des figures 



E. FREMIET 41 



vivantes qui ont pour elles tout au moins l'audace de l'inédit et 
l'attrait de l'inattendu. 

Comme ses grands précurseurs, les tailleurs de pierres dont 
les chefs-d'œuvre sont appendus aux flancs de nos cathédrales, 
M. Frémiet s'arrête aux monstres nantis de la célébrité du jour. 
C'est ainsi que je m'explique ses soins à nous montrer toute l'hor- 
reur qui est au fond du gorille, du singe anthropomorphe. J'ignore 
tout à fait quelles peuvent être les pensées de M. Frémiet sur l'œu- 
vre darwinienne. Et je n'ai jamais eu de conversation sur les mérites 
ou les méfaits de cette théorie scientifique. Il me plaît de ne pas voir 
autre chose en ce grand artiste qu'un esprit curieux, scrutateur de 
de son temps, contemporain comme nous de l'homme-singe, la gloire 
de la science de nos jours. Selon moi, ce prétendu ancêtre de 
l'homme est le monstre de notre siècle, la gargouille de la cathédrale 
laïque de notre science officielle. La conception de Darwin est une 
épouvantable grimace, une ironie de l'Enfer qui avilit l'homme 
qu'elle séduit sous prétexte de l'éclairer. Jusqu'à plus ample informé 
je n'ai pas qualité pour rechercher les intentions de M. Frémiet en 
traitant cette figure épouvantable sur le pied d'égalité avec les figures 
plus douces et plus sereines de nos annales historiques, comme 
Jeanne d'Arc, V Aïeul, le Credo^ Saint Micliel, qui vont à leur tour 
occuper tout son talent. Cet artiste qui est le grand imagier de notre 
temps, l'imagier qui aborde tous les sujets avec une égale aisance et 
une même dextérité de doigts, avait, il me semble, le regard trop 
aiguisé, trop « sculpteur », pour ne pas apercevoir dans la rumeur 
de son temps cette gargouille monumentale, où l'avenir reconnaîtra 
le blasphème darwinien. Le Gorille du Salon de 1887 est la gar- 
gouille de ce maître tailleur de pierres. On a pu s'étonner que ses 
contemporains aient choisi l'année de cet envoi étrange plutôt que 
grand, pour lui donner la médaille d'honneur. Il est certain que l'ar- 
tiste ne l'avait pas envoj'é au Salon sans une certaine inquiétude. 
C'était la deuxième fois qu'il soumettait à l'appréciation de ses con- 
temporains cet étrange essai d'art plastique. 

En 1859, l'année même où il envoyait son Citerai saltimbanque, 
cette rapsodie de la misère, il y joignait le groupe étrange, drama- 
tique et terrifiant que nous avons revu perfectionné en 1887, 
Gorille femelle emportant une négresse. Ce gorille était de l'espèce 



42 L'ARTISTE 

immensément caricaturale, férocement ironique des singes troglo- 
dytes du Gabon, de ceux qui portent sur leurs épaules d'atlantes le 
misérable cchafaud du transformisme impie. Pour la première fois que 
le sculpteur des animaux spirituels envoyait un singe, on était endroit 
d'espérer autre chose qu'un singe de cauchemar. M. Frémiet, il faut 
croire, pensait au contraire qu'il fallait parler du singe sérieusement, 
pour de bon, non pour rire. Il apportait du premier coup le frontis- 
pice du livre de la science nouvelle. Ce fut une épouvante et une ter- 
reur pour le jury. L'œuvre ne figura pas au Salon ; on lui fit une 
place à côté. Non qu'elle fut refusée; elle ne fut pas admise. L'œuvre 
était de grande valeur, bien que l'artiste aujourd'hui déclare qu'elle 
était moins selon son goût que la répétition qui lui valut la médaille 
d'honneur en 1887. Il n'empêche qu'elle pouvait être défendue. Par 
l'atrocité même de la scène et par l'inspiration elle appartenait au 
public. C'est ainsi qu'elle fut exposée sans l'être. Elle fut livrée aux 
suffrages du public, malgré le jury que la hideuse bête au masque 
prognathe avait épouvanté de son cri rauque venu d'un estomac 
affamé. Ce gorille étouffant dans ses bras herculéens une négresse 
frêle et délicate donna très vite aux juges trop pressés l'idée d'une 
scène de luxure épouvantable. L'artiste avait cependant insisté, pour 
que nul n'en ignore, sur le caractère anthropophage de ces troglo- 
dytes du Gabon ; et les apparences étaient sauves, puisque le monstre 
était femelle. 

Le jury repoussant l'œuvre, c'était un grand effort perdu. M. de 
Nieuwerkerke, esprit délié et en posture d'être hardi, était alors 
directeur des Beaux-Arts. Il prit l'envoi de M. Frémiet sous sa pro- 
tection. Il s'en déclara responsable, et ainsi ordonna qu'on le plaçât 
dans les travées latérales du Salon des Champs-Elysées, derrière ces 
longues murailles de serge verte qu'il fallait soulever pour voir le 
terrifiant groupe. Le jury recevait ainsi satisfaction puisque le Gorille 
de M. Frémiet n'avait point sa place parmi les envois agréés. Et 
néanmoins il suffisait que le public siît se passer de permission 
pour l'examiner tout à son aise. Il faut bien dire que le succès 
fut immense. Théophile Gautier, jeune alors, écrivit que c'était un 
chef-d'œuvre. Il le voulait bientôt coulé en bronze et placé dans 
quelque musée zoologique. Ce n'est point dans un musée zoolo- 
gique que fut porté ce groupe fait d'eflroi et de carnage. Il fut 



E. FREMIET 43 



détruit, mis en pièces. A l'issue du Salon, malgré le succès, maigre 
la protection du surintendant des Beaux-Arts de l'Empire, le tro- 
glodyte du Gabon fut livré aux hasards de la vie de Paris. M. Fré- 
miet avait donné des instructions pour que son groupe fût trans- 
porté à un atelier qu'il avait dans un terrain vague qui lui servait de 
dépôt au Trocadéro, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui le 
bassin qu'ornent ses animaux diluviens. Un matin, on ne trouva 
plus que des débris informes ; des plâtras jonchaient le sol. Des 
ouvriers, dont la plupart étaient belges, emportés par un sentiment 
qu'ils n'expliquèrent pas, mais qu'ils exprimèrent, avaient brisé à 
coups de pioche ce monument hardi de la statuaire moderne. Ce 
groupe formidable et cruel, issu d'une fantaisie d'artiste audacieux et 
habile, cette conception nouvelle qui poussait un cri féroce contre 
l'humanité, avait interloqué ces esprits simplistes, ces hommes de 
la foule, et d'un revers de main ils avaient fait voler en éclats cette 
fauve image où ils avaient vu sans doute quelque chose comme 
l'effigie orgueilleuse du siècle debout sur son piédestal de matière 
glorifiée à l'égal de Dieu. La peur les avait pris, une peur d'enfants 
devant cette bête à grimace humaine en train d'accomplir un meur- 
tre. Ils avaient tapé sur ce fantôme lugubre à coups redoublés, 
comme l'enfant bat l'objet qui l'effraye; il le bat jusqu'cà le 
casser; car il ne se sent en paix que devant les morceaux brisés du 
vilain bonhomme qui le fit tant pleurer. 

Ici il convient de reconnaître, à la louange de l'artiste, que son 
gorille n'avait rien de bien noble. M. Frémiet semble bien l'avoir 
traduit au naturel dans l'horreur de sa face hideuse et vorace. Dans 
le grand mouvement d'idées à l'envers qui est la frappe de ce siècle 
matérialiste, le singe est devenu une espèce de personnage sympa- 
thique et dont la laideur nous intéresse parce qu'on nous a dit qu'elle 
nous touche de près. La philosophie transformiste a mis du liant 
dans les rapports de l'homme avec le quadrumane. On s'est 
comme fait à l'idée que le blasphème darwinien pouvait être la face 
vraie de la vérité tant cherchée. Et le quadrumane a été soudain 
intronisé parmi les mortels à deux mains, comme une sorte d'an- 
cêtre inavoué mais indéniable. Cela devenait une question de sang, 
presque une affaire de famille. Quelles que soient les opinions de 
M. Frémiet là dessus, il est évident que ses gorilles n'ont rien de 



44 L'ARTISTE 



familial, ni de sympathique. Ils sont conçus dans toute la bestia- 
lité de leur destinc'e, dans le plein exercice de leurs instincts dégoû- 
tants. Ce Gorille qui emporte ime négresse est anthropophage. Cette 
chair humaine il va la dévorer, en alimenter sa férocité; et cet être 
doué de pa;ole, dont le dernier cri dans les bras du monstre fut un 
appel au recours, une prière, va disparaître tout à l'heure, englouti 
dans cette bouche qui est gueule, déchiré par ces dents qui sifflent 
l'appétit le plus bas et la haine la plus noire. Quoi qu'on en ait, le 
Gorille de M. Frémiet sort de l'abîme sombre. Il se peut qu'on ait 
voulu pour nous abaisser, souder cette vie brutale à la destinée de 
notre conscience. Je n'aperçois rien de ces sacrilèges dans le monstre 
tel que nous le présente l'imagier qui nous occupe. Ce monstre 
m'apparaît comme un survivant d'un monde éteint, un revenant de 
l'abîme où s'engloutirent les cycles précédents, et la grimace de sa 
colère est un dernier écho des fureurs du Chaos. 

Un autre jour, M. Frémiet désireux encore de prouver la sou- 
plesse de son doigté, la sûreté de sa science infinie des musculatures 
de ces anthropomorphes, enverra au Salon Retiaire et Gorille^ 
groupe imposant par son énergie et sa verve tumultuaire. Cet 
artiste ne s'en tiendra pas à ces transcriptions féroces de la vie des 
gorilles anthropophages. Il se sent attiré plus loin encore par les 
investigations de la science moderne dans l'archéologie animale. Ses 
quadrum.Tnes géants sont en tout cas des êtres encore vivants. On 
en trouve tous les jours des spécimens sur les côtes d'Afrique. 
Mais voir.! venir, sous son ciseau si ferme et si adroit, la figure incon- 
nue, recomposée de VHomme de VAge de pierre. M. Frémiet 
l'exposa au Salon de 1872, en même temps qu'une colossale figure 
de la Guerre qui déconcerta l'opinion. Si tant il est vrai de dire 
qu'on est le plus souvent jugé par l'ignorance contemporaine, quand 
ce n'est pas la jalousie qui prône le jugement, il convient de rappe- 
ler que cette figure préhistorique reçut un assez mauvais accueil. 
L'esprit juste-milieu se fâcha presque de ne pas comprendre, essaya 
de s'en tirer par une pirouette. Légèrement décontenancé par cette 
oeuvre sérieuse et terrifiante, pour se réconforter on essaya de rire. 
On liait jaune, car chacun troublé malgré tout parle murmure dar- 
winien se demandait si d'aventure M. Frémiet ne disait pas la 
vérité. Le rire ne pouvait pas donner le dernier mot de cette œuvre 



E. F RE MI ET 



vigoureuse, écrite de conscience avec la volonté d'avoir raison. 
En 1875, cet homme préhistorique selon la thèse du siècle, reparut en 
bronze, d'où il gagna le Muséum d'histoire naturelle où il est chez 
lui désormais, sous son toit. 

M. Emile Bergerat qui n'était pas encore Caliban mais qui était 
déjà un brave homme, écrivait dans le Journal officiel (i) cette cri- 
tique où les darwinistes ne trouvaient pas leur compte : « Cet 
homme encore voisin de son origine, est d'une beauté étrange, 
presque simiesque, et l'attitude dansante que lui a prêtée l'auteur 
accentue le caractère sauvage de ses formes. Il ne nous appartient 
pas de décider ici de la portée physiologique de cette étude qui doit 
ravir d'aise les darwinistes ; mais nous pouvons du moins établir 
que le travail de sculpture en est fort remarquable, et que M. Fré- 
miet ne s'est jamais montré meilleur animalier que dans la repré- 
sentation de cet animal humain qui date de notre peu tlatteuse bifur- 
cation. » De fait, si les prétentions de la science moderne doivent 
être acceptées comme des définitions, jamais on ne trouvera une image 
plus conforme que cette figure d'homme primitif au catéchisme de 
la nouvelle vérité. Pour mieux prouver qu'il n'a rien inventé, l'ar- 
tiste a pris soin d'inscrire sur le socle que les armes et le crâne 
ont été copiés sur des fragments retrouvés dans les couches géolo- 
giques de notre globe terrestre. 

L'homme fossile de M. Frémiet, qui danse là devant nous, donne 
l'impression d'un être grossier, obtus, presque muet, ne possédant 
pour tout verbe qu'un sourd grognement au fond de sa gorge. Sa 
lèvre qui ricane n'est pas encore dessinée pour le rire. C'est un appé- 
tit, un élan de bestialité épaisse qui brille là dans le coin de sa 
bouche ouverte pour accompagner d'une mélopée sans mélodie sa 
gigue imbécile. Sa voix n'est pas apte encore aux arabesques du 
chant. Et aucune pensée humaine ne se forme dans la masse lourde 
de ces muscles qui se trémoussent. Tout son être est physique; 
aucune vie intérieure ne luit au fond de ce regard, vague comme ceux 
qui errent sur les murailles des maisons de santé. Son haleine est 
comme une oppression, une dyspnée où s'étouff"ent la faim, la soif, et 
toutes les forces animales de l'être avant la grâce, avant la conscience. 



(i) i3 juillet 1875. 



46 L'ARTISTE 

Cet amas de chairs, d'une résistance solide et mate, danse avec 
vigueur et comme au bastringue, une danse lourde, pesante, la plus 
basse de toutes les danses, celle qui se réduit chez les êtres primitifs 
à une grossière imitation des mouvements et des allures du gibier 
habituel, la danse de la chasse (i). Ce danseur de M. Frémiet est le 
chasseur à l'état de nature. Son excuse est qu'il est ainsi par néces- 
sité. La chasse n'est pas son passe-temps ; pour lui c'est un besoin, le 
besoin de vivre, le plus implacable de tous. Ce Persée de l'âge de 
pierre, qui fera son repas tout à l'heure du cadavre de Méduse dont il 
tient la tête d'un geste de bourreau, exécute devant nous la gigue de 
l'estomac. Sa joie est parfaite. Il avait faim. Voici de quoi apaiser 
son appétit d'individu qui ne possède encore que des appétits. C'est 
un butor, dont la vie aboutit dans la satisfaction de sa voracité. Plus 
tard, il aura des prétentions à l'élégance. Ce besoin où il est réduit 
en ce moment de tuer pour vivre, deviendra un jour sous le nom de 
sport un divertissement distingué. Ce gentleman de l'âge de pierre 
est encore sans vêtements, aussi déshabillé dans sa personne phy- 
siques que dévêtu dans sa personne morale. Son corps vide d'âme 
est un désert dans une forêt vierge. C'est le corps de l'homme des 
bois, locataire maudit des broussailles et des fourrés. Sa victoire est 
celle d'un fauve à face humaine sur un fauve plantigrade. Ce chef 
sanglant d'ours vaincu est le butin de cette guerre. Mieux que cela 
c'est une dépouille opime. L'affaire s'est passée entre des adver- 
saires de haut rang. Il y a fête dans le ventre de ce vainqueur qui va 
enfin manger à sa faim. L'énigme de son rire bestial s'arrête à l'en- 
droit précis où commence la crampe d'estomac. Plus tard, lorsque ce 
chasseur brutal sera entouré de chiens, de valets, de chevaux et de 
flatteurs, on le trouvera odieu.x, pour tremper ainsi ses mains dans le 
sang des bêtes sans autre besoin que celui de se divertir. Aujourd'hui 
pauvre chasseur sauvage, on le plaint de ne point connaître de vie 
meilleure que celle du chasseur affamé qui tue pour manger, et n'a 
pas d'autre distraction. Lui aussi est une lugubre épave du Chaos. 
M. Frémiet l'a trouvé dans le monde hypothétique d'avant l'histoire 
non loin du quadrumane son contemporain éternel, comme ces 
Kamtschadales dont la danse est la copie des mouvements de l'ours, 

(ij Voir : t.etourncau, Sociologie. 



E. FREMI ET ^7 



sa gaîté est informe, sans rythme et sans mélope'e, comme la voix 
d'un Bogutudos de l'Amérique du Sud, ces JTommes qui vivent de nos 
jours, mais semblent dater d'avant l'humanité, avant l'esprit et la 
conscience, pauvres êtres dont l'ethgie humaine est comme la survie 
du néant où dorment les durs châtiments de l'au-delà. 



Il y a encore un homme à signaler dans M. Frémiet, c'est celui qui 
transporta ses facultés d'investigation, du domaine des sciences natu- 
relles dans celui des sciences historiques. Tout le pittoresque de la 
nature est à sa portée. Il y touche avec une égale assurance, et tra- 
duit les reliefs de son enquête d'une main également souple et rapide. 
L'historien que nous voyons en M. Frémiet n'est pas un des moins 
grands côtés de son esprit à rayonnement. Ceux qui avaient accou- 
tumé, pour des raisons à eux, de ne voir en M. Frémiet qu'un ani- 
malier aimable, furent sans doute fort étonnés quand ils le virent 
paraître un jour avec les airs et les droits d'un maître sur les marches 
du temple de l'histoire. Et il s'y montre un peu comme un roi qui 
paraît au balcon, dans des proportions qui ne laissaient aucun doute 
sur l'étendue de ses efforts et de son savoir. Il entra dans l'histoire 
par la porte magique de l'évocation. II raconta ce qu'on ne savait 
plus. Son récit, qui reconstituait un passé énorme, prenait du coup 
l'ampleur de la légende. Légende réelle qui était la vie armée, héroïque 
du moyen âge aux pieds de fer, que le statuaire a tracée en auréole 
autour de l'image sacrée de Jeanne d'Arc. 

M. Frémiet, entré dans la vie comme un curieux des anecdotes 
zoologiques qui soulignent l'esprit des bêtes, s'installe dans la recons- 
titution historique comme un savant à qui rien n'a échappé. Cette 
précision qui rendait si amusantes et si vivantes ses figures animales 
va lui être d'un secours inoui. Son œil soudain s'accommode aux 
caractères de l'archéologie historique, avec la netteté qui est sa mar- 
que naturelle. Son attentive perspicacité a retrouvé les documents 
sur cet âge oublié de la féodalité guerrière. Il en exprime le pitto- 
resque par l'exactitude , non pour nous le montrer tel qu'on le sup- 
pose, mais tel qu'il fut en réalité. Les armes, les gantelets, les solerets, 
les cuissards, les llancards, les écus concaves, les bassinets, sont autant 



48 L'ARTISTE 

de pièces de fer dont il a pénétré le jeu et Taspect jusqu'à nous en 
donner l'illusion. L'art avant lui vivait beaucoup d'hypothèses lors- 
qu'il avait à reproduire ce passé de la France quelque peu englouti 
sous les alluvions de la Renaissance. M. Frémiet ira plus loin encore 
que de mettre dans ses doigts de statuaire la forme précise et spéciale 
des quatorzième et quinzième siècles de notre vie française. Il soulè- 
vera la visière abaissée des armures, et sous le blindage il nous mon- 
trera l'homme d'alors, un homme réfléchi et décidé, au profil bien 
écrit dans les lignes de la fermeté et du vouloir, le profil de l'homme 
d'action. Cet homme à qui l'artiste donnera un nom de figure histo- 
rique, figure dont nous ne savons plus guère que ce nom, sera néan- 
moins quelque chose comme un portrait, tant le statuaire aura su 
graver sur un masque supposé, l'expression de l'époque et le signe 
visible de cette âme envolée. Un tel portrait ne saurait être regardé 
comme une reproduction, plus ou moins ressemblante. On devra y 
chercher pour le comprendre tout le contenu de l'évocation. Telle la 
figure de Louis d'Orléans de Pierrefonds, dont la mine est d'un cava- 
lier élégant et aimé. Tel le visage de la Jeanne d'Arc de la rue de 
Rivoli, attentive et reposée dans la certitude du concours céleste, 
soucieuse du souci des autres qui ne sont point comme elle lumineux 
de la lueur intérieure. S'il est vrai que le nom de chrétien soit le 
signe de tout un état d'âme collectif, on doit dire de ces images du 
moyen âge sorties du ciseau de M. Frémiet, qu'elles sont bien des 
figures chrétiennes. Leur harnais comme leur regard peignent au 
naturel un système de vie commune qui n'est point celui des fils de 
Mahomet. On sent bien à les voir qu'elles sont de ce côté-ci des Croi- 
sades. Les soldats de Mahomet avaient d'autres figures, sur des che- 
vaux tout autres. L'art de M. Frémiet ne permet pas qu'on se mé- 
prenne sur l'espèce d'hommes qu'il reproduit. 

Comment M. Frémiet passa-t-il de la fable à l'histoire, ou plutôt 
comment ajouta-t-il un admirable bagage d'historien à sa renommée 
déjà brillante d'animalier accompli ? La genèse de cette évolution 
qui est comme un agrandissement de l'esprit, est simple. 

Très ami de AL Penguilly l'Haridon, conservateur du musée d'artil- 
lerie, le voilà un beau jour entreprenant une excursion dans ce monde 
des armures. Cet artiste réfléchi et très chercheur voit se lever de- 
vant SCS yeux des inquiétudes nouvelles et le désir de recherches 



E. FREMIET 49 



pleines de promesses. Il a mis les pieds sur un continent nouveau et 
va l'explorer en savant, en artiste, en grand artiste. Ses doigts d'habile 
virtuose vont polir à ravir ces cuirasses d'acier. L'artiste s'est épris 
soudain de ces siècles blindés, pour leur grand air et la fierté de leur 
raideur articulée. L'armure l'attire soudain par l'inipeccabilité de son 
tissu sonore. Déjà on l'a vu avec son Cavalier gaulois si pimpant et 
si fier, et son Cavalier romain, si rude, du musée de Saint-Germain, 
exprimer en termes clairs tout le drame de l'épopée gallo-romaine, où 
la Gaule confiante et noble succomba sous l'astuce des mercenaires 
de César. Jamais la préoccupation du sens intime de ses personnages 
ne l'abandonne. Ce maître imagier possède une langue à soi pour 
exprimer l'âme humaine. Il aura beau varier sa forme à l'infini sui- 
vant le style du sujet ou de l'être, sa pensée personnelle de faire valoir 
en relief le moule intérieur de la pensée est toujours là. 

A-t-il à décrire, comme on l'a vu dans des figurines aujourd'hui 
détruites, l'esprit de l'armée française du second Empire, il emploie 
tousses soins à le traduire par ce qu'il a de plus caractéristique et de 
plus exact, l'esprit de corps. L'esprit de corps est quelque chose 
comme l'esprit de famille. Il grandit toujours un peu en raison de 
ce que diminue l'admiration pour le voisin. Il est fait d'émulation et 
de sentiment de soi, deux formes de l'ambition sans lesquelles il n'y a 
guère de bonne armée. Le prestige de l'uniforme est pour beaucoup 
dans la solidité de l'esprit de corps. L'uniforme distingue celui qui 
en est revêtu. L'homme qu'on distingue est très près de se voir plus 
haut que son voisin. Le soldat couvert d'habits plus brillants qu'un 
troupier d'un corps plus simple se considère dans la rue ou au combat 
au-dessus des autres. Il se passe en lui quelque chose comme cette émo- 
tion altière qui exagère chez le cavalier le sentiment de sa supériorité 
sur le fantassin. Quand M. Frémiet résolut sous l'Empire de com- 
mencer une série de statuettes habillées de drap pareil à celui des uni- 
formes, il ne laissa point échapper ces nuances spontanées qui diffé- 
rencient {^Gendarme sévère, inflexible et digne, de V Artilleur sérieux 
et massif. Le Carabinier majestueux et long gardait sa place auprès 
du G«ùYe coquetj mondain, finement botté, chargé du service de Sa 
Majesté l'Impératrice. Venait le Voltigeur^ leste et gouailleur, 
meilleur gymnaste encore que le Chasseur à pied si alerte et si 

vivant. 

i8q3 — l'artiste— nouvelle période : t. V 4 



5o L'ARTISTE 



Sous le pelage changeant de l'uniforme, l'artiste aimait à retrouver 
cette variété d'état d'âme qui est le fond du pittoresque humain. Nous 
retrouverons toutes ces précautions d'un esprit attentif dans les études 
que M. Frémiet signera sur le moyen âge. Il serrera de près la nature 
des métaux dont il traduira la trempe et le brillant. Le grain du fer 
prendra, sous son pouce de maître modeleur, l'aspect qu'il trouve 
entre l'enclume et le marteau. Mais l'attrait de la plastique, le charme 
d'exprimer le fer de la cuirasse et d'en faire chanter sous l'œil le du- 
vet sonore, ne fera pas dévier un instant cet esprit toujours attentif à 
trouver l'art sous le relief de la matière. Celle-ci est rendue sous le 
doigt selon qu'elle est chair, bois ou fer. Mais sous la vision métal- 
lique de cet âge d'airain, l'artiste excelle toujours à laisser trans- 
paraître la sérénité des âmes chevaleresques de ces âges de foi 
puissante. 

Voyez ce Chevalier errant^ Saint Michel, Jeanne d'Arc. Louis 
d'Orléans. Toute une vie spéciale alimente ces carapaces de métal. 
Nous entrons avec ces statues dans le souvenir de tout ce qu'elles 
signifient. Ce Saint Michel est une figure hiératique, dont le bras 
levé dans un geste qui sera éternellement celui de la victoire par les 
armes, attend les prières des milliers de pèlerins qui l'invoquaient à 
genoux, pour le salut de la France guerrière. Lui, comme toutes ces 
figures cuirassées, signées de M. Frémiet, porte sur soi l'écho reten- 
tissant des coups d'estoc et de taille qui frappaient ces corps blindes 
d'alors. Ces cuirasses sont mieux que des enveloppes. Elles sont elles- 
mêmes comme vivantes, animées. Elles sont faites en quelque sorte 
de la chair de l'homme qui pense au dedans pour elles, et dirige leurs 
coups. Battez cette enclume, frappez-la, pourvu que ce soit avec une 
épée ou une masse d'armes, une voix se fera entendre sous cette 
visière abaissée, et jettera le cri de ses armes. 

La victoire alors était le marteau batteur d'hommes, les gens de 
guerre retentissaient, sonores comme des enclumes. 

(.1 suivre) JACQUES DE BIEZ. 



-a 




SAINT MICHEL 



William 



LE MOIS DRAMATIQUE 



Théâtre Français : Un Père prodigue, comédie en 5 actes, en prose, de M. Alexandre 
Dumas tils. — Gymnase : Cliarles Dcmailly, pièce en 4 actes et 5 tableaux, de MM. E. 
et J. de Concourt, Paul Alexis et O. Méténier. — Théâtre Libre : Le Ménage Brcsile, 
pièce en i acte, en prose, de M. Romain Coolus; A bas le progrès! bouffonnerie- 
satirique en I acte, en prose, de M. E. de Concourt -.Mademoiselle Julie, tragédie en 
prose, de M. Auguste Strindberg. 



i; Père prodigue, reprcsentc pour la 
première fois au Gymnase le 3onovem- 
bre 1 85g, rejoué au Vaudeville en 1880, 
a été repris l'autre soir par la Comédie- 
Française, à la satisfaction générale. 
Le succès a été considérable. M. Ale- 
xandre Dumas fils a tous les dons. Une 
netteté de plan qui ne recule devant 
rien, qui, pendant 5 actes, ne faillit 
jamais, une clarté d'intrigue, une pré- 
cision de mots, une simplicité de 
moyens scéniques, une phraséologie 
sobre mais large aussi, enveloppée, 
enveloppante, qui caresse l'oreille comme l'esprit, entre en vous, s'impose; 
enfin, un art admirable d'arranger un sujet, de le faire courir à travers le 
temps, les circonstances, le milieu. Ce qui lui manquerait, à notre 
modeste avis, ce serait un peu de cette bonhomie, de cette humanité qui 




52 L'ARTISTE 



rend un sujet plus qu'intéressant, vivant. Ses personnages, d'une conven- 
tion affecte'e, d'une sécheresse voulue, sont d'un monde que nous ne 
connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais, car il n'existe que 
dans l'esprit de l'auteur. 11 n'y a pas, dans les pièces de M. Dumas fils, ce 
je ne sais quoi qui vous remue profondément, qui vous bouleverse. Ah! ce 
n'est pas de sa part impuissance ! Personne, au contraire, n'égale en puis- 
sance ce maître que nous admirons tous. C'est, chez lui. un parti-pris. Une 
seule fois il s'en est dégagé d'une façon superbe. « Je me suis trompé », 
dirait-il? — « Vous vous êtes surpassé », lui répondrions-nous. Nous 
faisons ici allusion à la Femme de Claude. Ceci dit, son Père prodigue est 
la meilleure, la plus parfaite de toutes ses oeuvres. C'est son chef-d'œuvre; 
un chef-d'œuvre travaillé, soigné comme un bibelot précieux qui rappelle 
des souvenirs de famille. D'un bout à l'autre de la pièce, la donnée se 
déroule, nette, claire, sans scènes inutiles, avec une logique superbe de 
mathématicien en résolution de problème. Quelquefois même cette logique 
implacable, dont nous avons appris à nous passer dans le théâtre nouveau 
que nous croyons avoir créé, nous ennuie, nous irrite, tant ce qu'elle 
entraîne nous surprend peu, tant elle fait de nous, malgré nous, ce qu'elle 
veut, tant elle nous conduit où elle veut. 

Nous ne raconterons pas la pièce. Elle a été vue ou du moins lue par 
tous. A ceux qui n'en connaîtraient pas le premier mot, nous dirons : tant 
pis, et nous passerons, histoire de leur faire honte. 

Les deux premiers actes du Père prodigue nous ont paru ternes, gris, 
légèrement monotones. Mais nous sommes persuadé que cela tenait au 
jeu des acteurs qui ont beaucoup trop ralenti le mouvement. Les trois 
derniers, par contre, ont été enlevés avec un brio, une verve distinguée et 
de bon ton qu'on ne peut trouver qu'à la Comédie-Française. C'est un 
théâtre qui sent sa race. L'interprétation est de tous points parfaite. Nous 
voudrions même trouver une expression plus forte pour exprimer notre 
admiration. Quel soin! quel ensemble ! quelle maestria! 

M. Febvre a été le roi de la soirée. Il est bien, de la tête aux pieds, le 
comte de la Rivonnière, ce viveur sympathique, charmant, charmeur, 
grand enfant, aussi prodigue de sa vie que de son argent, et chez lequel 
toujours l'esprit fut la dupe du cœur. Et comme il trouve une émotion 
véritable et des larmes, de vraies bonnes larmes de père, quand il se préci- 
pite dans les bras de son fils avant d'aller se battre! Et comme il est fier, 
digne, gentilhomme, quand il dit à ce même fils : « Comment ! tu t'aper- 
çois un beau matin que ton père fait trop de dépenses, et tu écris au 
notaire : Suspendez la pension! Et ainsi, armé delà sorte, tu viens m'im- 
poser tes conditions! Mais ce sont des mœurs de laquais, çà. Va-t-en, 
va-t-en ! » 

Cette scène surtout a été superbement jouée par M. Febvre et 
M. Lebargy que nous trouvons un peu trop sec dans les autres parties de 



LE MOIS DRAMATIQUE 53 



son long rôle. Mais disons bien vite qu'il a beaucoup de talent et que sa 
création d'André de la Rivonnière est excellente. 

M. Coquelin cadet grimace à souliaits dans le personnage du parasite 
Tournas. La note caricaturale n'est pas exagére'e : elle est sur la limite du 
grotesque et du vrai; elle est amusante. M. Coquelin cadet a surtout une 
façon d'aider son ami André de la Rivonnière (celui-ci vient de lui prêter 
5 louis) à mettre son pardessus, qui est une trouvaille. M. Coquelin cadet, 
dans les rôles épisodiques, est plein de ces trouvailles-là. Les autres 
hommes, MM. Truffier, Prudhon, Berr, etc., méritent tous nos éloges. 

Passons aux femmes. Citons d'abord M"° Marsy. Il est impossible de 
ne pas avoir été frappé, jusqu'à l'extase, de sa beauté, de son élégance, de 
sa manière très juste, très approfondie de comprendre la cocotte intrigante 
et rouée qui a nom Madame de la Borde. Elle abuse, selon nous, d'un 
accessoire qui n'ajoute rien à l'allure du personnage : c'est le jeu continuel 
du pince-nez. Elle en joue à chaque instant, à chaque mot, à chaque 
mouvement, croyant se donner (ce qui est une erreur) un air plus bour- 
geois, plus posé, plus institutrice. 

M"" Reichemberg est une jeune mariée comme nous en souhaitons à 
tous les hommes, douce, tendre, pleine d'une volupté naïve quand elle se 
blottit dans les bras de son cher petit époux. Elle est mignonne à croquer 
en son négligé blanc de nouvelle petite femme qui tout à l'heure encore 
n'était qu'une enfant. M'"^ Pierson, dans un rôle très ingrat, très difficile, 
a obtenu un grand succès par la sobriété, le sérieux tranquille et bon dont 
elle a dit sa grande tirade du troisième acte, qui ne compte pas moins de 54 
lignes. Un petit reproche à faire en général à tous les interprètes : ils 
ont parlé trop bas. Les mots n'arrivaient pas tous à nos oreilles, et bien 
des détails, des inflexions ont eu le mauvais sort de ne pas franchir la 
rampe. 

Au Gymnase, Charles Demailly, pièce en 4 actes, de MM. Paul Alexis 
et Oscar Méténier (tirée du roman de MM. E. et J. de Concourt) n'a pas 
obtenu le succès auquel les auteurs s'attendaient et, somme toute, étaient 
en droit de s'attendre, car, n'en déplaise à certains critiques d'une sévé- 
rité excessive, la pièce était intéressante et valait la peine d'être discutée. 
On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur le livre des Concourt, sur les 
Concourt eux-mêmes, sur les adaptateurs. Tout recommencement serait 
donc inutile. Parlons du drame, car c'en est un, et des plus poignants, des 
plus terribles. 

Charles Demailly, écrivain de talent, collaborateur à intervalles irrégu- 
liers du Scandale, journal quotidien très répandu dans la capitale, s'est 
amouraché d'une petite femme de théâtre appelée Marthe Mance. Il y 
avait dans cet amour un tas de petites raisons, de causes incidentes qui ne 
se sont précisées pour lui qu'après le mariage, trop tard malheureusement. 



54 L'ARTISTE 



D'abord l'air candide, simple, raisonnable de Marthe, ses intonations 
douces et amusantes de comédienne, de cabotine plutôt, sa distinction de 
demoiselle qui joue à la fille honnête, qui se prive d'amants pour trouver 
un mari, le charmèrent. Puis son intelligence et son talent d'artiste applau- 
die et fêtée tous les soirs sur une des premières scènes de Paris (elle faisait 
partie delà troupe du Gymnase) achevèrent bien vite de le conquérir. 

Et Charles Demailly épousa Marthe Mance. 

Le mari d'une cabotine ! L'enfer! surtout pour lui, un délicat, un cher- 
cheur de petites bêtes, un difficile, dont le corps était peu solide et chez 
qui les nerfs prenaient facilement le dessus. 

Au bout de quelques mois, il sait à quoi s'en tenir sur la valeur de sa 
femme. Elle ne sait rien, n'est rien, qu'une jolie poupée; de la vie, elle ne 
connaît que ce que les auteurs joués à son théâtre lui ont mis sur les 
lèvres. Chose plus grave, elle n'a pas de cœur. Les illusions de Charles 
s'envolent, emportant son talent, son repos, sa santé. Son rêve se crève au 
bruit des sottises de sa femme, de ses querelles stupides et niaises, de ses 
scènes à propos de tout et de rien, de son manque de tact, d'éducation, 
d'affection. Leur vie devient intenable. Un jour, dans un moment de 
colère, rageusement elle remet à Nachette, un rédacteur du Scandale, un 
ami de Charles, un ami d'elle, qui voudrait devenir son amant, un paquet 
de lettres pour les publier dans le journal. Elle veut se venger ainsi de son 
mari et elle veut se venger terriblement, atrocement, car ces lettres sont 
celles que lui écrivait Demailly pendant leurs fiançailles et dans lesquelles 
il bêche ses copains, ses collègues, ses amis, des amis importants, bien 
cotés, bien placés, dans lesquelles il lâche des vérités mordantes, flagel- 
lantes, qu'on ne lui pardonnera jamais. 

Ce qui se passe, vous le devinez. Nachette, qui déteste Charles, s'empare 
des lettres, s'empresse de les faire insérer dans le premier numéro du 
Scandale. Demailly apprend la chose, court au bureau de rédaction, affolé, 
furieux, voulant tuer ; il y voit sa femme qui est venue, poussée par le 
remords, pour redemander les lettres à Nachette; il devine tout, se préci- 
pite sur elle, la saisit brusquement dans ses bras pour la jeter par la fenê- 
tre, puis, n'ayant pas le courage de le faire, la laisse retomber et s'enfuir. 
Quelques jours après, Demailly tombe dans un état de prostration inquié- 
tante, le délire le prend; on est obligé de l'enfermer dans une maison de 
santé. Un traitement énergique semble le rétablir. Puis, un jour, comme 
la guérison paraît proche, on le laisse reprendre sa liberté, sa vie. Un soir 
d'été, pour se distraire, il entre dans un des cafés-concerts des Champs- 
Elysées. Brusquement surgit devant lui cette horrible vision : sa femme en 
maillot rose, décolletée du haut jusqu'en bas, montrant en pleine scène, en 
pleine lumière, sa chair fatiguée, fanée, chantant d'ignobles grivoiseries, 
levant la jambe. . . Et tandis que la foule applaudit, rit, se pâme, il tombe 
foudroyé, la face contre terre. 



LE MOIS DRAMATIQUE 55 



M. Duflos est remarquable dans le rôle de Demailly. M'" Sizos a fait ce 
qu'elle a pu de Marthe Mance, un personnage désagréable, antipathique, 
inexplicable. Tout le reste de l'interprétation (MM. Nertann, Colombey, 
Numès, Burguet, MM"" Demarsy, Damaury) a été très convenable. 

Nous devrions également rendre compte ici de Tout pour V honneur^ un 
drame de M. Hugues Le Roux. Mais la pièce vient, au bout de sept repré- 
sentations, de disparaître de l'affiche. On comprend ce que cela veut dire. 
Il est donc inutile de parler d'une œuvre qui a complètement échoué 
Tout pour l'honneur est l'erreur d'un homme de talent qui prendra, nous 
en sommes persuadé, vite et bien sa revanche. Mais vraiment M. Koning 
n'a pas de chance : après Charles Demailly qui n'a eu qu'un maigre succès, 
Tout pour l'honneur qui n'en a pas du tout! Aussi le Gymnase pris à court 
a-t-il été obligé de reprendre Musotte en attendant des jours meilleurs. 

Le Théâtre-Libre nous a donné, ce mois-ci, un spectacle des plus 
variés et des plus corsés. En lever de rideau, un paradoxe très drôle sur le 
cocuage, Le Ménage Brésile. Ce ménage-là n'est pas précisément celui que 
nous nous souhaitons, ni celui que les mamans et papas rêvent pour leurs 
enfants. Madame est une affreuse gourgandine qui passe ses nuits dehors 
et qui rentre au matin dans l'état que vous supposez. Son mari, parfait de 
correction en cela, flegmatique, laisse faire, sans rien dire. Il a depuis 
longtemps fermé les yeux sur ces peccadilles; — ce ne sont que des pecca- 
dilles pour lui. — Ne croyez pourtant pas qu'il soit de la race des maris 
lâches, imbéciles ou complaisants. Non, c'est un homme qui a là-dessus 
des théories très originales, très personnelles : il n'a jamais compris que, 
pour ce si peu de chose appelé adultère, il y eût des scènes, des drames, 
des crimes. Il comprend la famille et la vie à sa façon. Il n'a pas à ce sujet 
les idées fausses, arriérées des bourgeois de notre temps. Sa morale est 
large. Il excuse les fautes... A chacun ses passions. Sa femme a des 
amants, lui a le cercle où il perd tout ce qu'il veut (ce que les proverbes 
sont menteurs!) Pour toute vengeance, pour toutes compensations aux 
petits ennuis que comporte sa situation de cocu impassible, il « tape » de 
temps en temps sa belle-maman de quelques louis pour se refaire au jeu. 
Et voilà tout. 

Le ménage Brésile est une pièce amusante, non par l'intrigue qui fait 
totalement défaut, mais par le style, un style coloré, imagé, très verveux. 
Peut-être pourrait-on reprocher à l'auteur une certaine prétention d'écri- 
ture qui nuit par instants à la gaîté et à la clarté de la scène; mais les 
qualités dramatiques de l'œuvre étant de beaucoup supérieures aux 
défauts, nous ne nous arrêterons pas à ces derniers. 

A bas le progrès venait ensuite. Certains bruits nous avaient fait croire 
aune satire très forte, très violente, mordante à enlever le morceau. Hélas! 
le petit acte de M. E. de Concourt n'est qu'une blague d'atelier. Pourtant 



5C L'ARTISTE 



la donnée de la piécette était originale. Un voleur, tout ce qu'il y a de 
mieux en fait de voleur, un licencié ès-lettres qui aurait mal tourné, par 
exemple, et qu'il ne faudrait pas confondre avec un de ces vulgaires cam- 
brioleurs que la police arrête. . . pardon, n'arrête pas tous les jours, est en 
train, au moment oîi se lève le rideau, de faire une rafle soignée dans un 
atelier de peintre. Soudain, la fille du logis, entendant du bruit, arrive. . . 
Notre homme, dérangé, bondit sur elle, prêt à l'étrangler pour l'empê- 
cher de crier, mais devant l'air effrayé de la jeune fille, devant ses jolis 
yeux bleus tout remplis de peur, il s'arrête, laisse retomber ses bras, 
attend. . 

Celle-ci, le premier moment de terreur passé, se calme, voit que ce 
voleur n'est pas un être ordinaire, elle devine en lui quclqiCun. un mon- 
sieur qui a du monde, de l'éducation, de la délicatesse (il aurait pu la tuer). 
Enfin, au bout de quelques minutes, les voilà bons amis, faisant causette. 
Mais le peintre, lui aussi, a entendu du bruit : il arrive, le revolver au 
poing; la jeune fille le lui fait doucement déposer sur une table, explique 
les choses, présente son nouvel ami. 

. Tout comme sa fille, le père est séduit par l'originalité, la bonne grâce, 
l'humour du voleur; il lui offre un siège et le voilà discutant, avec cet hôte 
inattendu, des êtres et des choses de son temps. « Ah ! mon cher monsieur, 
dit le peintre, le progrès, c'est çà qui nous tue, qui a tout tué, l'art, les 
artistes, les idées, les esprits... Ah! qu'on nous ramène donc en arrière! 
qu'au lieu du neuf on nous redonne du vieux! » Le voleur est de cet avis; 
il fait chorus, et tous deux se mettent à éreinter le gouvernement, les ins- 
titutions, les mœurs, la vie moderne et ce qu'elle entraîne avec elle de 
changements, de nouveautés, de révolutions; et comme refrain, chaque 
tirade se termine par ces mots : « A bas le progrès ! » 

Vojlàl'acte de M. E. de Concourt. Ce n'est que cela. Rien que cela. 11 y 
a des mots, de l'esprit. C'a été écouté avec une respectueuse attention. La 
pièce a été très bien jouée par Antoine, un très correct gentleman-filou. 
M"'= Valdey a une figure très riante, très vivante. Elle n'a malheureuse- 
ment que fort peu de choses à dire et son rôle n'est pas bon. 

Arrivons maintenant à la pièce de Strindberg, Mademoiselle Julie; ce 
drame noir, dont le succès avait été immense en Suède, est venu échouer 
piteusement chez nous, sur la scène du Théâtre-Libre, au milieu des rires 
et des sifflets de l'assistance. Nous regrettons, quant à nous, cette intem- 
pestive gaîté et cette sévérité outrée, extraordinaire. La pièce de M. Strind- 
berg est étrange, âpre, déconcertante, mais très intéressante. 

La première partie de cette tragédie en prose (l'auteur la désigne ainsi) 
est même supérieurement menée, enlevée. Les caractères sont tracés de 
main de maître. Puis, tout à coup, voilà que, sans que nous nous en puis- 
sions douter, les mots, les idées dansent une sarabande infernale. C'est un 
gâchis incompréhensible, pire que cela, ridicule. A part cela, il y a dans 



LE MOIS DRAMATIQUE 



-7 



cet acte un talent original, personnel, qui surprend, qui fait dire : L'homme 
qui a écrit cela n'est pas le premier venu, loin de là. 

L'histoire de la pièce est simple. Une jeune fille hystérique, nympho- 
mane, devient la maîtresse de son domestique. Puis, craignant les consé- 
quences de leur faute, les deux amants se coupent la gorge sous l'empire 
d'une terreur folle, suggestionnante. L'interprétation est mauvaise. Mais 
nous ne croyons pas qu'elle eût pu être meilleure sur un autre théâtre, 
avec d'autres acteurs. C'était de l'impossible à mettre en scène, et malgré 
la bonne volonté de M. Gremicr, malgré le talent de M"' Nau, l'œuvre de 
M. Strindberg a obtenu le peu de succès que vous savez. 

ANDRÉ DE LORDE. 





LE MOIS MUSICAL 



LETTRE DE QUEEN MAB 



Mon cher Directeur, 



La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre... 



« L'hiver, saison de l'art serein, de l'art lucide », — ajouterait Stéphane 
Mallarmé avec l'ivresse d'un scalde sur la pente rêvée d'une blanche 
Acropole. 

Par la silencieuse neige, sous le déluge blanc qui, silencieusement, s'es- 
pace, où suls-je ? à Paris ou à Wetzlar ?... Au fait, je perçois des habits 
noirs qui me désillusionnent... 

Or donc, à chaque ^re;«/ère, je vais cheminant légère et discrète sur les 
crânes plus ou moins vastes de nos bons juges musicaux en mal d'articles, 
les épanouis et les grincheux, M. X..., contredisant déjà M. Z..., les uns 
chantant la conviction, les autres criant à l'artifice (et cela en présence 
d'un même ouvrage !) Et Voltaire a conclu : « Mon Dieu ! préservez-moi 
de mes amis ! » mot soi-disant cruel ; mais, à Paris, les amis du talent 
sont légion : ennemis de la veille, courtisans de la gloire et vassaux de la 
mode, Panurges du succès et wagnériens de salon, palinodistes, puffistes, 
reporters, intervieweurs, échotiers, philistins et snobs, tous comédiens 
ambulants de l'admiration, qui quêtent un demi-sourire et une bonne 
loge. C'est la chaleur factice des uns qui provoque les froids parti-pris 
des autres. Les prudents réservent leurs bravos à l'homme arrivé; les 
envieux ne voient partout que ficelles, sans avoir l'esprit d'en élire une 



LE MOIS MUSICAL 5y 



pour s'y pendre. La comédie de la critique : se'rie d'affiches versicolores... 
Et combien vous devez rire, jolie Muse moderne qui habitez sous le front 
de l'artiste, ô bienveillante ironique, quelle doit être votre pitié joyeuse 
pour nos mélomanes qui détaillent seulement vos toilettes !... L'ami véri- 
table, — et moins rare qu'on ne suppose, — c'est l'ami inconnu qui aime 
assez l'auteur pour étudier d'abord son œuvre, qui n'a point la hâtive opi- 
nion de ses journaux, vu qu'il n'en lit aucun d'avance, et qui pourrait dire, 
dans l'espèce : 

Pour juger Werther, il faut le sentir ; pour le sentir, c'est peu d'être 
critique, il faut être amoureux. Amoureux ou poète: ce qui est tout un. 
Werther lui-même n'est-il pas un divin poète, et qui ne fait point de 
vers ?... 

Le poète mort jeune à qui l'homme survit 

dans la réalité glaciale où l'on diffère de mourir. De nos jours affairés, 
pressés, moralises, les Souffrances du jeune Werther nous semblent une 
déclamation paradoxale : nous sommes si corrects ! Ce fils égaré de Jean- 
Jacques ne nous est plus qu'une tragique énigme. Et cependant, cependant, 
âmes rassises en qui le souvenir des vingt ans sommeille, même encore à 
présent rouvrez le petit livre du grand Goethe, relisez les rêveuses lettres 
d'une âme malade : une première lettre vous ennuiera, une seconde vous 
aiguillonnera, à la troisième, « vous frémirez »... puis la gorge s'angoisse, 
les paupières battent, et peu à peu, un revenant, un fantôme, une ombre 
vient vers le soir se pencher tristement sur votre épaule... O les vieilles 
journées de la vieille Europe! ô le souffle aboli des anciens jours! ô, parmi 
les pimpants costumes et les monumentales demeures, ce premier frisson 
de bleu clair de lune qui effleure amicalement la poudre frivole des jeunes 
chevelures ! Les paysanneries vieillottes de Moreau l'aîné ou de l'abbé 
Delille s'emplissent d'un murmure ; l'urne funéraire s'élève sous la char- 
mille humide. Là-bas, très loin, sous les tilleuls, rêve l'homme sensible ; 
et la spirituelle fantaisie voltairienne de Wieland-Mozart (i) s'illumine 
d'une amoureuse flamme. Des pages de roman vibrent en la douloureuse 
volupté de la lumière. De la vieille auberge ou de la grand'route monte 
le tressaillement sacré de la vie : être poète, c'est sentir les vérités subtiles ; 
et voici déjà la poésie vécue, la délicieuse amertume, le simple drame 
intense des rencontres, des voyages, des séparations, des longs départs : 
la diligence monotone emporte des souvenirs et des joies. Le soir a parlé, 
le cœur écoute, la mélancolie dialogue avec ton mystère, ô Nature ! Déjà 
romantique dans un milieu sentimental, c'est Vdtne moderne qui est née. 
Et cette âme s'appelle Werther. 

« Levez-vous vite, orages désirés I... » Au printemps, chez le bailli, à 

(i) La Flûte enchantée, d'après un conte de Wieland. l'auteur d'Ohéron. 



6o L'ARTISTE 



l'heure du goûter des enfants, Werther rencontre Charlotte : il l'aime ; 
Charlotte épouse Albert : Werther s'éloigne ; à la Noël, il revient et il se 
tue. 

Gœthe, l'artiste philosophe qui procéda toujours « objectivement », 
avant aimé sans en mourir, écrit lui-même : « Werther fut une étincelle 
jetée sur une mine fortement chargée : c'était l'expression du malaise 
général; l'explosion fut donc rapide et terrible... » — Collaboration d'un 
génie avec son temps. 

Aujourd'hui, nous célébrons un centenaire. Notre siècle composite a du 
goût pour les expositions rétrospectives, pour les restaurations archéolo- 
giques des frêles architectures éphémères de l'âme. Et un poète s'est ren- 
contré qui eut la divination de ressusciter musicalement les deux âmes du 
précédent siècle : après Manon^ Werther. Une époque, la vie même évo- 
quée dans ses deux physionomies parlantes. Ce clair de lune élégiaque, 
ami des vieilles murailles solitaires, qui se pose, au retour du bal, sur le 
trouble ineffablement jeune de Werther donnant le bras à Charlotte, c'est 
la même lueur qui était descendue sur la longue route poudreuse du 
Havre, le beau diamant d'une étoile qui limpide séduisait Manon mou- 
rante, toujours coquette... Manon., Werther ! 



Manon, sphinx étonnant, véritable sirène. 
Cœur trois fois féminin, Cléopàtre en paniers!. 



Comme toute la vie 

Est dans tes moindres mots ! ah ! folle que tu es. 
Comme je t'aimerais demain, si tu vivais ! 

(pardon, mon cher Directeur, c'est Musset qui parle...) — Et toi, Werther, 
figure non moins vivante et non moins humaine, portrait de notre ving- 
tième année, quelle déclamatoire et nerveuse et vague violence (et si réelle) 
dans le fracas cuivré de ton désespoir., cet orchestre invisible qui clame 
en chacun de nous suivant l'heure: puis un calme profond... (i) Quelle 
poésie lunaire dans l'aveu du lent violoncelle que répète à l'octave, à un 
demi-temps d'intervalle, la flûte sertie dans une note de harpe (2) ! Quel 
délicieux mensonge dans ton loyal appel à la seule amitié, parmi l'écho 
pastoral, demi-sonore, du bon vieux temps qui s'éloigne... (3) Quelle grâce 
exquisément déchirante exhale le parfum d'âme de tes lettres d'absent, 
puisqu'elles émeuvent la droiture même de Charlotte ! Les larmes qu'on ne 
pleure pas sont d'exquises prisonnières dans la merveilleuse voix grave 
de M"° Delna (une « artiste », — sans phrases)... Voici le clavecin à jamais 
fermé ; voici les livres, les vieux saxe, les mille riens que Werther éperdu, 

(i) Le beau Prélude de Werther, dont les 16 premières mesures en rc mineur. 

(ï) Fin du i"' acte. 

(3) Au 11« acte, Soits les tilleuls, explication entre Albert et Werther. 



LE MOIS MUSICAL 6i 



haletant, retrouve ; le souvenir est un savoureux poison : et, aussitôt, de 
l'idylle monte le drame, la convention et la nature qui se heurtent, l'être 
qui s'exalte, la nuit qui s'éplore (i), tout un noir poème de décembre, 
jusqu'à la neige muette comme la mort, jusqu'à la mort placide comme la 

neige... Et les enfants chantent Noël Tel est le poème d'hiver qu'une 

soirée nous fait revivre (Ne m'en veuillez pas de mes formules exclama- 
tives qui sont à l'intention du temps, comme certaines rafales orchestrales 
que l'archet impérieux de Danbé souligne trop brusque). J'oubliais de vous 
dire que le poète intime, plus haut désigné, s'appelle J. Massenet: mais 
répéter l'adjectif « exquis », n'est-ce pas écrire ses initiales ? 

Depuis 1S73, depuis l'aube vive des débuts, j'ai de l'amitié (une Fée 
peut tout dire) pour le coloriste ému des Erinnyes^ du Poème d'Avril^ 
d'iTi'C, du Roi de Lahore, de ï Ouverture de Phèdre, un frère par l'art des 
Regnault, des Daudet, des Anatole France et Catulle Mendès poètes, les 
jeunes maîtres de ce lointain hier. Dans le silence clair du home, en mes 
interviews du matin avec les bonnes partitions, souvent je reviens à ce 
juvénile et trop dédaigné Roi de Lahore qui combattait à l'avant-garde. Et 
maintenant, chers Aristarques pour ou contre, pourquoi venir sans trêve 
jeter ce pavé traditionnel, le nom de Richard Wagner ? L'ample nuit verte 
du grand chêne empûchera-t-elle les rosiers de sourire ? Ce que j'admire 
le plus dans la nouvelle œuvre qui remonte presque à la décisive époque 
àe Manon, c'est l'ingénieuse inspiration qui était requise pour vivifier un 
libretto fatalement restreint, fragmentaire et monochrome, assez décousu, 
parfois peu musical, et qui porte un titre redoutable. Malgré certaines 
lacunes, les Allemands qui savent leur Werther, ont applaudi. Une œuvre 
tient du milieu par ses défauts, de l'auteur par ses qualités. Le théâtre 
porte insensiblement le plus lin poète à faire la grosse voix, à frapper fort, 
à peindre quelquefois à l'effet, comme pour le Salon. C'est dommage. Et 
l'art musical, si apte à ensoleiller la fête intérieure qui transfigure l'instant, 
se prête mal aux subtilités discursives de l'analyse intellectuelle. Donc le 
Werf/zer français de 1886 ne pouvait être le Werther allemand de 1774. 
Mais de scène en scène, le vivant crescendo de passion est très juste. Il y a 
là une sincère tendance à l'unité. Peut-être notre Werther est-il joué 
quelques années trop tard : plus tôt, l'on eût mieux senti le vouloir ori- 
ginal qui l'a créé tel. Sensibilité, chaleur, maîtrise. Peu ou point de hors- 
d'œuvre, pas d'ensembles et de ciselures parasites. Sur la trame sympho- 
nique si délicatement diaprée, la pensée se dessine, les dialogues passent, 
les motifs contrastent. Aucun Allemand n'a musique Werther : or, je 
m'étonne que ce drame d'âme n'ait jamais tenté le profond rêveur 
Schumann. 

Le mardi 16 février 1892, Vienne applaudissait Van Dyck et Mlle Re- 

{1) Dans l'interlude qui relie le llle acte au 1V«, la nuit de Noël. 



62 L'AR TIS TE 



nard. Remercions aujourd'hui Mlle Delna, MM. Ibos et Bouvet, sans 
oublier la gentille sœur espiègle, la gazouillante Sophie (Mlle Laisnc) : car, 
dans Tà-peu-près de leurs costumes, ils comprennent et font com- 
prendre (i). 

Plaisir poignant ! Mais, malgré l'éclat deviné des pistolets fatals, je ne 
sais pourquoi Werther morose me bouleverse moins que l'insouciante 
Manon. C'est que le vrai deuil, ce n'est pas la mort, c'est l'existence : la 
vraie douleur humaine, c'est le souvenirplacide des lointaines souffrances, 
la froide constatation des larmes taries ; c'est Don Juan vieilli qui se sou- 
vient, ou qui noie le lyrisme éphémère d'un nouvel amour dans ce muet 
sarcasme : « A combien d'autres, oubliées ou défuntes, ai-je dit la même 
chose ?... » 

S'il ne sont pas divins, ces moments sont horribles... 

Ici-bas, rien d'éternel ; connaître est l'adversaire d'aimer. Et la mélan- 
colie n'appartient-elle pas, par droit de conquête, au seul penseur ? Ché- 
rubin tragique, Werther poète est mort au seuil de son premier poème. 
Bienheureux ! puisque tout passe... 

Je suis femme et le cas Werther me captive. Mais le temps et l'espace 
me manquent à présent pour vous parler dignement des concerts. Le 
dimanche 8 janvier, par exemple, trois grandes œuvres furent jouées 
simultanément: au Châtelet, V Enfance du Christ de Berlioz, noël sublime 
(1854) ; au Conservatoire, la Messe solennelle en ré de Beethoven, géante 
prière que Rubinstein met au-dessous de la Symphonie avec chœur (18 18); 
au Concert-Lamoureux, le Chant de la Cloche (1886) de notre plus bel 
espoir musical, Vincent d'Indy : œuvre sévère bien dite par M. Gibert et 
par M"° Gherlsen, et dont le roi des orchestres a largement épandu la 
native puissance. La Vision., VIncendie., la Mort sont des tableaux frap- 
pants comme des rêves. Tandis que Massenet mariait larmes et sourires 
en son Werther., D'Indy composait son beau Wallenstein elle Chant de la 
Cloche: Gœthe et Schiller, la romantique Allemagne dans sa névrose 
xvni° siècle ou dans son étrangeté moyen-àgeuse, le drame devant la 
légende, le réel auprès du songe, l'art et la vie. Et, à l'heure même où la 
flamme épique du dieu Wagner vient emprisonner la Walkyrie qui s'en- 
dort, maintenant mortelle, — la Vie du Poète de Gustave Charpentier 
(1891), [Enthousiasme., Doute, Impuissance, Ivresse) nous montre, en 
'pleine nuit décadente, or et saphir, à la Chéret, comment finit la 
poésie... 

Pour copie terrestre et conforme : 

RAYMOND BOUYER. 

(i) La première représentation, à Paris, est du lundi 16 janvier iSy3. La partition a 
paru chez Heugel, au Ménestrel, en 1892. 







CHRONIQUE 



N jeune artiste de talem et d'avenir. 
M. Ernest Baillet, a exposé, dans le 
courant de ce mois, à la galerie Geor- 
ges Petit, une cinquantaine de pay- 
sages bretons ou normands, études 
fort intéressantes par leurs qualités 
de consciencieuse observation, 
comme par la fraîcheur de leur 
coloris. L'auteur s'est appliqué par- 
ticulièrement à rendre les divers 
sites, les aspects familiers de la 

région pittoresque comprise entre 

Pont-de-l'Arche et Louviers, au confluent de la Seine et de l'Eure. 
Retiré pendant la moitié de l'année en cette contrée encore à peu près 
ignorée des peintres aussi bien que des touristes, M. Baillet a noté, inter- 
prété, souvent avec un rare bonheur, les impressions fugitives de cette 
luxuriante nature qui lui offrait, du printemps à l'automne, un spectacle 
incessamment renouvelé. Clos herbeux, où picorent les poules à l'ombre 
des pommiers en fleurs; potagers rustiques, où les ruches bourdonnantes 




64 L'ARTISTE 



émergent çà et là des carrés de choux et des citrouilles pansues ; berges de 
la Seine, bordées de hauts chardons et de grandes sauges violâtres; jeunes 
saules au pâle feuillage printanier; prairies émaillées de coquelicots, 
envahies par les herbes folles; carottes et chicorées sauvages, aux tiges 
sveltes, aux gracieuses ombelles : toute cette humble poésie des champs se 
reflète dans les jolies toiles de M. Baillet avec une sincérité d'accent, une 
franche saveur agreste qui ravit et qui émeut. L'artiste s'est complu notam- 
ment à peindre les Oies de la ferme traversant la rivière, aux beaux jours 
d'été, dans les brumes matinales ou les derniers rayonnements du soleil 
couchant; les curieux effets d'aube, obombrant de voiles vaporeux les 
coteaux boisés, les grands peupliers de la rive, sont exprimés par son 
délicat pinceau avec une légèreté de touche, une finesse de palette vrai- 
ment remarquables. Nous citerons en outre le Clos normand, qui figu- 
rait au dernier Salon des Champs-Elysées; le Lever de lune, à Herque- 
ville, en août; le Soir d'été' en Seine ; l'Ile, à Portejoie ; les Hauteurs de 
Saint-Pierre du Vauvray ; le Pré du moulin d'Andé, enfoui parmi l'épaisse 
verdure, etc. 

H'&uxïQ ^3iV\.,\ts Sardiniers rentrant au port, par un temps calme; les 
pêcheurs causant le soir, accoudés aux parapets de la Jetée de Concarneau 
évoquent non moins heureusement le souvenir de la mer armoricaine, 
dont M. Baillet a la compréhension profonde, et pour laquelle il garde 
un fidèle et filial amour. — A. T.-R. 



Par un décret en date du 6 décembre dernier, M. Charles Dupuy, député, 
a été nommé ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des 
Cultes, succédante M. Léon Bourgeois qui, dans le nouveau cabinet, a 
été chargé du portefeuille de la Justice. 

Depuis i885, M. Charles Dupuy représente à la Chambre le départe- 
ment de la Haute-Loire. 11 est né au Puy, en i85i. Appartenant à l'Uni- 
versité, il a eu, dans l'enseignement une brillante carrière : successive- 
ment professeur à Nantua, à Aurillac, à Auch, au Puy et à Saint-Etienne, 
il tut ensuite inspecteur d'Académie dans la Lozère, puis dans le Calvados, 
et devint, en 1884, vice-recteur de l'Académie d'Ajaccio. A la Chambre 
des députés, M. Dupuy était, depuis plusieurs années, rapporteur du 
budget de l'Instruction publique. 



L'Académie a procédé à l'élection d'un membre titulaire de la section de 
peinture, en remplacement de M. Signol, décédé. Cinq candidatures 
s'étaient produites ; c'étaient celles de MM. Joseph Blanc, Benjamin Cons- 
tant, Carolus Duran, Maillart et Luc-Olivier Merson. Après trois tours 



CHRONIQUE 65 



de scrutin, M. Luc-Olivier Mersoa a été élu par 24 suffrages sur 38 vo- 
tants. 

Pour le concours Bordiii dont le sujet était, cette année : « Rechercher 
l'influence des mœurs politiques, sociales ou religieuses sur les évolutions 
de l'architecture en France depuis la période gallo-romaine jusqu'à nos 
jours », quatre mémoires ont été adressés à l'Académie. Pour le concours 
Rossini (composition musicale) sept partitions ont été présentées. 

On sait que le directeur de l'Opéra est tenu, aux termes de son cahier 
des charges, de représenter tous les deux ans, un opéra ou un ballet en un 
ou deux actes dont la partition doit être écrite par un lauréat, ancien prix 
de Rome, choisi par le ministre de l'Instruction publique et des Beaux- 
Arts sur une liste de cinq noms, qui lui est présentée par l'Académie des 
Beaux-Arts. Sur l'invitation du ministre, l'Académie a présenté comme 
candidats, sur la proposition de la section de musique : en i'" ligne, 
M. Charles Letebvre (prix de Rome en 1870); en 2% M. Samuel Rousseau 
(1878); en 3% M. Gabriel Pierné (1872); en 4», M. André 'Wormser (1875), 
en 5% M. Charpentier (1887). 

M. Edouard Détaille a communiqué à l'Académie une notice qu'il a 
écrite sur la vie et les œuvres de son prédécesseur M. Muller. 

L'Académie a procédé à l'élection des membres de son bureau pour 
l'année 1893: M. Gerôme qui, l'année dernière occupait la vice-prési- 
denre, passe, aux termes du règlement, à la présidence oia il succède à 
M. Paul Dubois ; M. Daumet, de la section d'architecture, est élu vice- 
président. 



Après le remaniement annuel, qui avait nécessité sa fermeture pendant 
un mois environ, le musée du Luxembourg a rouvert ses portes au public. 
Quelques modifications heureuses ont été introduites dans la disposition 
de la galerie d'entrée, réservée à la sculpture : afin de rompre la monoto* 
nie des rangées de statues, on a pratiqué au milieu une sorte de rond- 
point dont le centre est occupé par un vase de céramique, exécuté par les 
élèves de l'école des arts décoratifs de Limoges, du plus gracieux effet; 
pour compléter l'ornementation de la galerie, quatre vases, provenant 
de la manufacture de Sèvres, ont été placés aux angles. Nous avons dit 
précédemment que le conservateur du Luxembourg avait fait le projet de 
placer sur les murs de la galerie de la sculpture, des tapisseries des Gobe- 
lins, destinées à égayer le ton uniforme de rouge brique qui les recouvre. 
Les essais qui ont été faits n'ont pas donné le résultat espéré, les dimen- 
sions de la salle ne permettant pas de laisser entre les sculptures et le fond 
un recul suffisant. Entre autres œuvres nouvelles, en sculpture, on trouve 
là le Repos, marbre de Boucher, un buste d'enfant, de Verlet, VEnlève- 

1893. l'artiste -=- NOUVELLE PÉRIODE : T. V. 5 



CG . L' ARTISTE 



ment dVphigénie, de Soulès, la Danaïde, de Redin, ei le Vase aux cnjants^ 
poterie de Dalou. 

Dans la grande salle de la peinture, dispose's dans des vitrines, figurent 
les émaux, grès, faïences, poteries, étains, bijoux, etc., acquis par FEtat au 
Salon du Champ-de-Mars et à diverses autres expositions. Occupant le 
centre de la salle, sur un socle se dresse un buste en ivoire, or, argent et 
pierres fines, Gallia, par Moreau-Vauihier et Falize, œuvre fort médiocre 
et d'un assez pauvre caractère en dépit des matières précieuses employées, 
peu digne, en somme, de la place d'honneur qui lui a été attribuée dans le 
musée. Sur le panneau principal de la même salle, le Caïn de Cormon 
remplace très heureusement les Vainqueurs de Salamine du même peintre. 
Une autre paroi a reçu un portrait d'homme par Baudry, un portrait de 
femme par Delaunay, et deux toiles léguées par Meissonier, VHomme à la 
fenêtre^ et la Chanteuse^ cette dernière restée inachevée. Parmi les œuvres 
récemment entrées au musée, ce sont encore, dans les autres salles : de 
Fantin-Latour, le tableau acheté par l'État en Angleterre, Un atelier aux 
Batignolles^ dont nous avons, il y a quelques mois, annoncé l'acquisition 
et donné la description, œuvre de premier ordre et incontestablement l'une 
de celles qui sont l'honneur du Luxembourg; le Carpeaux, de M. Albert 
Maignan, qui, au dernier Salon, valut la médaille d'honneur à son auteur; 
la Vérite\ de Paul Baudry, une de ses peintures les plus exquises; 
les Environs de Menton, de Lansyer; le Juiy de peinture au Salon, de 
Gervex; un portrait de femme, par Aman Jean, fort apprécié au dernier 
Salon du Champ-de-Mars, et dont le charme semble encore s'être accru 
dans le milieu plus calme et plus recueilli du Luxembourg; la Reddition 
de Huningue, de Détaille; Maternité, d'Eug. Carrière, commandée par 
l'État et ayant figuré au Champ-de-Mars; les Convalescents, une des 
meilleures œuvres de Raffaëlli; la Femme qui se chauffe, de Besnard, et 
les Jeunes filles au piano, de Renoir. Dans une salle distincte ont été 
groupés les tableaux d'artistes étrangers : l'admirable Portrait de ma mère, 
de Whistler; la Carmencita, de Sargent; le Portrait de M. Gladstone, 
par John. M. L. Hamilton, etc. Citons en outre la curieuse série des 
aquarelles originales de Carlos Schwabe pour illustrer le Rêve de Zola, et 
le remarquable portrait de jeune fille, par Marie Bashkirtseff, offert au 
musée par la mère de la regrettée artiste. 

Les dons suivants ont été faits au musée du Louvre : par M. Emile Lion, 
le modèle original, en plâtre, du monument de Watteau à Valenciennes. 
Ce monument, placé au centre d'une fontaine dont les vasques sont ornées 
de cygnes de bronze, se compose d'un premier piédestal, aux quatre 
angles duquel sont assis, dans des attitudes bien vivantes, les quatre 
personnages principaux de la comédie italienne. Arlequin, Colombine, etc. 
Sur ce premier piédestal, un second porte la statue de Watteau, une des 



CHRONIQUE 67 



oeuvres les plus gracieuses de Carpeaux. Cette esquisse complétera 
heureusement la série déjà importante des œuvres de Carpeaux que 
possède le Louvre. 

Une maquette en plâtre, offerte par M. Marchand et représentant un 
projet de fronton, peut-être par Rude, pour l'église de la Madeleine. 

Deux fragments de bas-relief assyrien. Guerrier poussant la roue du 
char royal, don de M. Jules Manet; de petits fragments de bronzes 
prim.iiifs de Tilc de Crète, trois petites terres cuites vernissées de Camiros 
et deux vases primitifs de Chypre, dons de M. Joubin. 

M. Nuitter, archiviste de l'Opéra, a offert au musée des miniatures de 
Muneret, dont le Louvre ne possédait encore aucune œuvre, ainsi qu'un 
portrait de Muneret par Mauzaisse, qui prendra place parmi les portraits 
historiques de Versailles. 

Enfin, Edward Burne-Jones, associé de l'Académie royale de Londres, 
vient d'offrir gracieusement au musée du Luxembourg trois dessins qui 
avaient figuré au Salon du Champ-de-Mars et dont l'administration lui 
avait proposé l'acquisition. 



Par arrêté du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, 
M. Pératé, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé des lettres, 
ancien membre de l'école française de Rome, est nommé attaché à la 
conservation du musée national de Versailles. 

M. Emile Molinier est nommé conservateur-adjoint du musée du 
Louvre. 

Le statuaire Hector Lemaire est nommé professeur à l'École nationale 
des arts décoratifs, en remplacement de M. Moreau-Vauthier, décédé. 

Par suite de la démission donnée par M. Antonin Proust, député, de ses 
fonctions de commissaire général de la section française des Beaux-Arts à 
l'Exposition universelle de Chicago, le ministre de l'Instruction publique 
et des Beaux-Arts a rattaché ce service au commissariat principal des 
expositions des Beaux-Arts en France et à l'étranger, dont il ressortit 
naturellement. 



La commission des finances du Sénat, après avoir examiné le projet de 
loi tendant à la cession des terrains de l'ancienne Cour des comptes à 
l'Union centrale des arts décoratifs, a repoussé ce projet-. 

Elle estime qu'il vaut mieux que les services de la Cour des comptes, 
actuellement installés au Palais-Royal, retournent à leur ancien édifice 
restauré, et elle juge que les frais ne seraient point supérieurs à ceux que 
nécessiterait l'installation au pavillon de Marsan. 



G8 L'ARTISTE 



Au nombre des nominations rccentes faites dans la Légion d'iionneur, 
nous relevons les suivantes : 

Sur la proposition du ministre des Travaux publics, a été promu au 
grade d'officier, M. Moyaux, architecte, inspecteur général des Bâtiments 
civils. 

Sur la proposition du ministre de l'Instruction publique et des Beaux- 
Arts, ont été nommés chevaliers : MM. Valadon et Franc Lamy, artistes 
peintres; Gaudez, statuaire; Guilmant, compositeur de musique; Albert 
Carré, directeur du théâtre du Vaudeville; Laroche, sociétaire de la 
Comédie-Française; Destable, inspecteur de l'école nationale et spéciale 
des Beaux-Arts. 

Ont été nommés chevaliers, au titre étranger, sur la proposition du 
ministre des Affaires étrangères : MM. Auguste Baud-Bovy et Burnand, 
artistes peintres suisses, et Hagborg, artiste peintre suédois. 



La classe des Beaux-Arts de l'Académie royale de Belgique a élu en 
qualité d'associés étrangers : MM. Paul Dubois et Antonin Mercié dans la 
section de sculpture, et M. J. Massenet dans la section de musique. 



La Société nationale des Beaux-Arts (Salon du Champ-de-Mars) a tenu 
son assemblée générale annuelle, sous la présidence de M. Puvis de Cha- 
vannes. Lecture a été donnée du rapport financier pour l'année 1892. 

On a ensuite procédé à la réélection d'un tiers des membres de la délé- 
gation. MM. Rixens, Tony Noël, Billotte, Carrière, Bracquemond, Gui- 
gnard, Boilvin, Desbois, Gervex, Béraud ont été réélus; M. de Saint-Mar- 
ceaux a été désigné pour remplacer M. Dalou, qui se retire momentané- 
ment, et l'on a nommé deux membres adjoints et un membre supplémen- 
taire à la section des objets d'art : MM. Thesmar, Delaherche et Chaplet. 

L'assemblée a décidé, en outre, qu'il serait créé, cette année, une section 
d'architecture. 

M. Dalou, en même temps qu'il faisait partie de la délégation de la 
Société, exerçait aussi les fonctions de président de la section de sculpture. 
En cette dernière qualité, il a été remplacé par M. Auguste Rodin, désigné 
par le comité. 



La Société des artistes français (Salon des Champs-Elysées) s'est réunie 
également en assemblée générale annuelle. Elle a reçu communication du 
compte rendu financier. Le secrétaire a fait connaître ensuite les modifica- 
tions que le comité des go avait apportées cette année, dans le règlement 
du Salon. Ces modifications, mises aux voix, ont été adoptées parl'asscm- 



CHRONIQUE 69 



blée générale; voici en quoi elles consistent : Tclection du jury sera faite 
dorénavant par les seuls artistes récompensés ou ayant exposé depuis 
cinq années au moins. 

Le vote pour la constitution du bureau a donné les résultats suivants : 

A l'unanimité, M. Léon Bonnat, membre de l'Institut, a été renommé 
président, MM. Daumet et Cavelier, de l'Institut, vice-présidents, de Vuil- 
lefroy, Thomas, Ch. Garnier, Lamotte, secrétaires, Boisseau, trésorier; 
T. -Robert Fleury, rapporteur. 

Membres du conseil d'administration : MM. Bernier, Cormon, Détaille, 
Busson, Humhert, Raphaël CoUin, Dawant, H. Lévy, Gagliardini, Zuber, 
Bartholdi, Blanchard, Barrias, Guilbert, Vaudremer, Normand, H. Lefort 
et Maurou. 

Présidents de section: peinture : MM. Jules Letebvre, Albert Maignan; 
sculpture : MM. Thomas, Bartholdi; architecture : MM. Vaudremer, 
Normand; gravure : MM. Ach. Jacquet, Robert, Sirouy. 



La Société centrale des architectes français a renouvelé son bureau ainsi 
qu'il suit : 

Président : M. Daumet, membre de l'Institut; vice-présidents : MM. Gua- 
det, Ach. Hermant; secrétaire principal : M. F. Roux; secrétaire adjoint: 
M. L.-C. Boileau; secrétaire rédacteur : M. Poupinel; archiviste : M. Bar- 
taumieux; trésorier : M. David de Penanrun; censeurs : MM. Paul Sédille, 
Alfred Normand, Lucien Etienne. 

Conseiller d'honneur : M. Ch. Garnier. 

Membres du conseil : MM. Paul Wallon, Deslignières, Roussi, G. 
Hénard, Ch. Gautier, Laloux, Deménieux, Davoust, Héret, Delaire. 



Un concours est ouvert entre les peintres verriers français pour l'exécu- 
tion de vitraux retraçant les actes principaux de la vie de Jeanne d'Arc, 
destinés à être placés dans les dix fenêtres des bas-côtés delà cathédrale 
d'Orléans. 

Le programme de ce concours sera communiqué à l'administration des 
cultes, 66, rue Bellechasse, aux personnes qui désireront le consulter. 

Les projets devront être déposés au palais du Trocadéro, à Paris, avant 
le !«■■ octobre prochain. 



La Ville de Paris vient d'ouvrir un nouveau concours pour la décora- 
tion artistique picturale de la grande salle à manger de l'Hôtel de Ville, 
décoration qui comprendra un plafond avec accessoires et huit dessus de 
portes. Les concurrents devront déposer leurs esquisses à l'Hôtel de Ville 



70 L'ARTISTE 



ou en tout autre endroit qui pourra être indique, le i^' mars au plus tard. 
Les projets présentés seront réunis en une exposition, qui sera ouverte 
au public. 

II sera alloué à l'artiste dont le projet aura été choisi pour être exécuté, 
une somme de 49,000 francs. L'artiste classé le second touchera une prime 
de 3,5oo francs et le troisième 2,5oo francs. 



Le conseil municipal de Paris se préoccupait de trouver un emplace- 
ment qui conviendrait mieux que le dépôt ou musée d'Autcuil pour rece- 
voir les collections artistiques appartenant à la Ville de Paris. Dans sa 
séance du 3i décembre dernier, il a décidé que ces collections seront 
transférées au Champ-de-Mars, dans le palais dit des Arts libéraux, où 
elles seront plus à la portée du public que l'éloignemeiit du musée d'Au- 
teuil décourageait manifestement de les visiter. 

Dans la même séance a été votée l'acquisition d'un groupe du sculpteur 
Hébert, le Chevalier de la Barre. Sur la proposition de M. Cochin, il a 
été résolu que le portrait de M. Alphand, peint par Roll, appartenant à 
la Ville, sera placé dans l'une des salles de l'Hôtel de Ville. 

Le portrait de Félix Pyat par Edouard Chantalat, dont l'acquisition a 
été faite par le Conseil municipal, a été placé au musée Carnavalet. 



A la suite du pèlerinage à Nogent-sur-Marne en l'honneur de Watteau, 
une souscription a été décidée pour élever au grand peintre français une 
statue digne de lui à Nogent, où il a vécu ses dernières années et où il est 
mort. Un comité d'honneur et un comité d'action ont été formés. Voici 
leur composition : 

MM. le directeur des Beaux-Arts, Bonnat, Bracquemond, Boucher- 
Cadart, Breton, Carolus Duran, A. Dumas, P. Foucart, Groult, Ed. Guil- 
laume, Henner, A. Houssaye, J. Lefebvre, le maire de Valenciennes, 
P. Mantz, E. Mascart, Nadaud, le président de la Betterave, le président 
de l'Union valenciennoise, Puvis de Chavannes, Roll, Wallon. 

Comité d'action : président, M. Carolus Duran; secrétaire général-tré- 
sorier, M. Emile Blémont; secrétaires : MM. Ernest Lauth et Maurice 
Thierry; membres : MM. Alboizc, Bertaux, Carnoy, Dutert, Ph.Gille, 
Gonse, Le Cholleux, Lefranc, le maire de Nogent, Mairesse, H. Malot, 
Moyaux, Pontsevrez, A. Renaud, Rogcr-Ballu, E. Sain, Armand Silves- 
tre, V. de Swarte, G. Tattegrain, Weerts. 



Le monument élevé à Théodore de Banville par ses admirateurs et ses 
amis, dans le jardin du Luxembourg, a été inauguré sous la présidence de 



CHRONIQUE 71 



M. Leconte de Lisle. M. François Coppée a prononcé l'éloge du poète 
dont on fêtait la mémoire; il s'est exprimé en ces termes : 

Au lendemain de la mort de Théodore de Banville, notre ami Catulle MendJs, tou- 
jours si noblement passionné pour la poésie et pour les maîtres, exprima aussitôt ce 
pieux et charmant désir de voirie buste du poète disparu orner le jardin du Luxem- 
bourg. Ce désir a été réalisé sans retard. Entre amis, discrètement, une souscription 
fut ouverte, à laquelle ont contribué généreusement l'administration des Beaux-Arts, les 
sociétés littéraires dont Banville faisait partie, la Société des gens de lettres, la Société 
dés auteurs dramatiques, la Comédie-Française dont il a enrichi le répertoire, VEcho de 
Paris qui s'honorait de sa collaboration, bien d'autres encore. MM. les questeurs du 
Sénat s'empressèrent d'accorder l'emplacement que nous désirions. Deux artistes de 
grand mérite nous prêtèrent, avec un entier désintéressement, leur précieux concours. 
11 nous suffisait de prononcer le nom de Théodore de Banville pour grouper autour de 
notre entreprise toutes les bonnes volontés. Celui au nom de qui nous nous présentions 
était si bon! 11 avait laissé à tous un si tendre souvenir! C'est le propre de la bonté, 
non seulement de se faire aimer, mais d'obtenir qu'on s'aime autour d'elle et de répan- 
dre dans tous les cœurs qui l'approchent un germe de bienveillance et de sympathie. 
Nous n'avions, je le répète, qu'à prononcer le nom de notre maître et ami, et chacun 
nous souriait. Nous demandions service et on nous disait merci. Et, aujourd'hui que 
notre œuvre est achevée, il me semble que j'ai à peine besoin d'exprimer notre recon- 
naissance, pourtant si sincère, à ceux qui nous ont aidés, et que ce sont eux, au con- 
traire, qui nous savent gré une fois de plus d'honorer la mémoire de Théodore de Ban- 
ville et de les réunir devant sa douce et glorieuse image. 

Il fut un vrai poète, et c'est à dessein que j'emploie, d'abord, pour le louer, cette 
simple épithète. Certes, nous avons, dans la circonstance présente, le droit et le devoir 
de n'être pas modestes pour celui qui fit toujours preuve de la plus exquise modestie. 
Mais on a tellement abusé des expressions élogieuses qu'elles sont dépréciées comme 
les anciens assignats. Cène sont pas les termes excessifs qui peuvent flatter la délicate 
mémoire de Banville; c'est le mot juste. 11 fut un vrai poète, et rien n'est plus rare. 
Tel peut faire figure de grand artiste et donner même l'illusion du sublime, qui n'est 
pas un vrai poète Car on obtient beaucoup, à force de volonté. Les secrets de la métri- 
que sont loin d'être impénétrables. L'éloquence n'est souvent que de la rhétorique. 
L'émotion elle-même, l'émotion sacrée peut être feinte, et il y a de fausses larmes 
comme il y a de faux diamants. Mais ce qui ne s'acquiert pas, ce qui est au-dessus du 
travail, de l'effort, de la patience, de l'art même, c'est le don, le « génie », dans le sens 
latin du mot. Cette puissance mystérieuse, Théodore de Banville l'a possédée au degré 
suprême, cette flamme intime a brûlé en lui sans jamais diminuer ni s'éteindre. Et c'est 
pourquoi il est un vrai poète; c'est pourquoi, chez lui, l'inspiration et la forme sont 
d'une égale originalité; c'est pourquoi l'on ne peut ouvrir son livre, à n'importe quelle 
page, sans s'écrier: « C'est du Banville! » et sans y admirer cette verve de feu, ce 
lyrisme qui court et bondit avec la liberté d'un torrent, ces cris de folle allégresse, ces 
pathétiques sanglots de douleur et d'amour, cette aisance joyeuse dans la production, 
où les rythmes et les verbes semblent lui obéir comme des oiseaux charmés. 

Mais à ses élus, à ses préférés, la muse n'accorde pas seulement l'inspiration; elle leur 
donne aussi la candeur des sentiments, l'ingénuité du cœur. Elle fait d'eux des êtres 
singuliers que n'endurcissent pas les coups du sort, et qui gardent, jusque sous les 
cheveux blancs, leur indignation devant le mal et l'injustice, leur pitié devant la souf- 
france, leur enivrement devant la beauté, l'héroïsme et le génie. Théodore de Banville 
fut, au premier rang, dans cette élite de l'humanité. Oui, ce Parisien, qui avait vu tant 
de gens et de choses, traversé tant.de milieux, qui connaissait toutes les ironies et 
toutes les misères de l'existence, ce sage qui n'était dupe d'aucune grimace et d'aucune 
hypocrisie, ce causeur incomparable qui, d'un mot, faisait tomber tous les masques de 
la comédie sociale, avait conservé l'enthousiasme juvénile pour tout ce que la nature et 
l'homme offrent de spectacles sublimes ou touchants. Toute son œuvre en est la preuve. 
11 admirait la beauté avec les yeux ravis d'un enfant ; il s'exaltait devant la grandeur et 



72 



L'A R TIS TE 



la vertu avec la généreuse chaleur de la jeunesse. Et ce n'était pas chez lui l'indulgence 
sereine de l'homme qui a beaucoup vécu et senti, mais qui, ayant le cœur bon, est 
encore rendu meilleur par l'expérience et par l'âge. Non, c'étaient, en vérité, les atten- 
drissements, les colères, les émotiotfs du jeune homme dans toute leur fraîcheur et toute 
leur naïveté ! Par le divin privilège de la poésie, son esprit et son cœur ont toujours eu 
vingt ans. 

C'est ainsi que fut Théodore de Banville. 11 a travaillé sans relâche, seulement pour 
l'amour du laurier, comme il l'a dit lui-même; il a cru à tous les beaux mythes, à 
toutes les nobles chimères, et il a vécu une vie enchantée devant la radieuse féerie qui 
se jouait dans son cerveau. Dans ses Cariatides et dans ses Exiles, il a été l'égal des 
plus grands; il a créé un comique nouveau dans ses Odes funambulesques, il a donné, 
avec son Gringoire, un chef-d'œuvre à la scène française. Rien de plus parfait que ses 
poèmes à forme fixe, charmants jeux de rimes qui n'appartiennent qu'à nous, qu'à notre 
génie national. Enfin, dans ses vers, dans son théâtre comme dans ses innombrables 
poèmes en prose, il a semé en prodigue l'invention, la couleur, le pittoresque, l'esprit 
et la grâce. Certes, en ce dix-neuvième siècle français, qui est vraiment trop modeste, 
car il est incontestablement le premier dans l'ordre lyrique, la postérité choisira pour 
Théodore de Banville une place d'honneur. Mais je sais déjà celle qu'il occupe au milieu 
du groupe fraternel de tous les maîtres de la parole rythmée. Celui qui chanta si divi- 
nement l'amour et qui dompta selon sa fantaisie les mètres rebelles est assis désormais, 
dans le paradis des poètes, à côté d'Ovide et de Ronsard. 

Maître bien-aimé, qui gardas un culte si touchant pour tes aînés, c'est avec un tendre 
respect que te rendent hommage aujourd'hui ceux qui sont venus après toi et pour qui 
ta vie et ton œuvre resteront une leçon et un exemple. Quant à moi, dont tu savais le 
sentiment filial, j'éprouve une émotion très douce et très profonde en saluant le premier 
ton image dans ce beau parc, où tu as promené si souvent tes rêveries, où tous les lilas 
te connaissent. C'est le jardin des amoureux, Près de ton monument, au mois de mai, 
ils se donneront leurs rendez-vous, et trouveront que la place est bien choisie pour leur 
pqète, devant les fleurs, ses amies, entouré de ses frères, les oiseaux. 

Enfin, par les nuits claires, quand ton buste rêvera parmi le frais silence et la solitude 
parfumée de roses, il verra passer dans le ciel une constellation qui a la forme et qui 
porte le nom de la Lyre. O poète ingénu qui n'as vécu que pour elle, les astres te recon- 
naîtront; et la Lyre caressera plus doucement ce marbre pur du sourire de toutes ses 
étoiles! 

Après M. François Coppée, est venu M. Catulle Mendès qui, en strophes 
précieuses, a célébré le génie délicat du poète des Odelettes. 



Loin des doutes et des périls, 
■Vers le palais de tes Attentes, 
Bâti d'améthystes chantantes 
Et de chantants chrysobéryls, 

Tes odes sont des avenues 
Où passe en l'azur enchanté 
La céleste réalité 
De tes songes de Psychés nues. 

Dans les Edens où tu renais 
Tes rimes, baisers et querelles. 
Se posent, anges-tourterelles. 
Au laurier rose des sonnets. 

Croisant sous les flambantes zones 
Les éclairs, les éclairs encor, 
La nuée aux armures d'or 
Rue un duel pompeux d'amazones, 



CHRONIQUE 



Et, fougueuses, tes passions 
Vers tous les augustes mystères 
Bouillonnent en lave aux cratères 
Des rouges constellations ! 

Tu vois aussi, mêlant la frange 
De leurs traînes aux fleurs d'été, 
Dans un paysage inventé 
Par un Watteau qui serait ange, 

Tes CIvmènes d'or violet, 
Tes Sylvanires zinzolines 
S'enlacer en danses câlines 
Dans la ronde d'un triolet 

Et, tandis que les coccinelles 
Mettent du corail aux jasmins, 
Tes Amintes nouer leurs mains 
Dans le sentier des villanelles! 



Ensuite M. Jean Richepin a apporté son tribut d'hommages à Banville, 
en une ode dont les strophes qui suivent suffiront à montrer la belle 
envolée poétique : 

O maître, dernier fils d'Orphée, 
Depuis ton départ des humains. 
C'est d'une voix basse, étouffée 
Que sonne la lyre à nos mains. 
Mais toi, qu'elle chantât lanlaire, 
L'amour, l'extase ou la colère. 
Toi, lu la tenais haute et claire 
Au-dessus des fronts du troupeau. 
Enseignant à ton humble élève 
Qu'il faut en plein ciel qu'on la lève, 
Étincelante comme un glaive. 
Radieuse comme un drapeau. 



C'est pourquoi ton œuvre demeure. 
Car son impérissable los, 
Ce qui le garde qu'il ne meure, 
C'est la lyre aux divins sanglots, 
C'est la lyre dont l'écho passe 
A travers le temps et l'espace 
Et ravit à l'oubli rapace 
Les poètes de pur renom. 
Ainsi plus assurés de vivre 
Que bien des rois se faisant suivre 
Par des tintamarres de cuivre 
Et des fracas de tympanon. 



Quels mots, d'ailleurs, sont d'envergure 
A te sembler hors de propos, 
Maître dont l'auguste figure 
A l'air, dans l'éternel repos, 



74: L'ARTISTE 



D'ouïr l'hymne par excellence, . 
L'hymne qui de là-haut s'élance 
Quand s'y balance le silence 
Et qu'au fond des gouffres vermeils, 
Par delà les nocturnes voiles, 
Chante, en faisant fondre nos moelles. 
L'ode où les vers sont des étoiles, 
Sur la Ivre d"or des soleils I 

C'est à quelques mètres de la fontaine de Médicis, au milieu de massifs 
d'arbustes, que s'élève le monument, dominant une pelouse fleurie qui 
descend en pente douce jusqu'à un lac minuscule oîi des bandes de ces 
petits canards exotiques, que Banville a chantés, prennent leurs joyeux 
ébats. Le buste en marbre du poète, drapé à l'antique, repose sur un socle 
de marbre blanc, orné de motifs dans le style grec et supportant sur sa 
face antérieure, comme un poétique trophée, le gracieux emblème d'une 
lyre que décorent une palme et une guirlande de roses; au-dessus s'inscrit, 
en lettres d'or, le nom du poète. Ce petit monument, dû à la collaboration 
du statuaire RouUeau et de l'architecte Courtois-Suffit, sera du plus 
charmant effet quand le printemps revenu fleurira les lilas d'alentour et 
mettra aux blancheurs du marbre un cadre verdoyant et paré des couleurs 
tendres de leurs grappes. 



C'est aussi dans le jardin du Luxembourg que le comité du monument 
de Baudelaire, que préside M. Félicien Rops, souhaite d'obtenir un 
emplacement. Le sculpteur Rodin a été chargé de l'exécution et laissé seul 
juge de la forme du monument. 



Le monument de Raffet, dont le comité, présidé par le peintre Gérôme, 
a confié l'exécution au statuaire Frémiet, n'est toujours qu'à l'état 
d'esquisse. Les sommes que 'la souscription et l'exposition rétrospective 
ont fournies ne suffisent pas à en couvrir les frais. En présence de cette 
situation regrettable, M. Gérôme a écrit au préfet de la Seine pour le prier 
de demander à la ville de Paris une subvention de 3.ooo francs, nécessaire 
pour mener à bien le projet. 

Pourtant, par mesure d'économie, ce projet déjà a dû être amendé et ne 
réalisera pas la conception grandiose que M. Frémiet avait imaginée dans 
son esquisse primitive. La voici telle que la décrivait le journal le Temps : 

« Nous avons vu dans l'atelier de Frémiet cette esquisse : elle est 
charmante et donne tout lieu d'espérer que l'œuvre définitive sera digne et 
du maître qui l'a conçue et du maître qu'elle doit honorer. 

« Sur un large soubassement, qui dans le monument définitif aura un 
mètre de haut, deux mètres de côté, une colonne, surmontée du buste en 



CHRONIQUE 75 



marbre de Tartiste. Cette colonne, en pierre d'Euville, d'un joli ton doré, 
comme le soubassement, sera de deux mètres et se dressera sur une base 
cubique haute de 80 centimètres. Le fût est composé de deux tronçons, 
Fun, dans la partie inférieure, creusé de cannelures verticales, l'autre 
cannelé en spirale. Les deux tronçons seront séparés par une bande ornée 
de quatre masques en relief, deux comiques et deux tragiques alternés. 
On sait en effet que Raffet, s'il doit surtout sa renommée à des pages d'une 
grandeur épique, n'a pas dédaigné le petit mot pour rire. 

« Rien d'inédit jusqu'ici; mais ce qui donne, à la conception de Frémiet, 
une saveur vraiment originale, c'est une figure de soldat de la Grande 
Armée campé sur le soubassement, au pied de la colonne, et battant avec 
une furieuse énergie le rappel, le rappel de la Revue nocturne. Ajoutons 
que la base qui porte la colonne sera posée de quart en coin sur le 
soubassement et que le tambour sera planté de l'autre côté de la base. 
Celle-ci sera décorée, sur sa partie antérieure, d'un trophée composé d'un 
album grand ouvert, d'un crayon, de l'aigle qui a plané sur les étendards 
de la Grande Armée, du coq de la monarchie de Juillet, de la pique dont 
les drapeaux républicains furent surmontés jadis et qui les surmonte 
encore aujourd'hui. 

« Telle est la pensée définitive de l'artiste, celle qui a été ratifiée 
dernièrement par le comité du monument Raffet; mais l'artiste ne cache 
pas son regret d'avoir vu écarter, parce qu'on la trouvait trop littéraire, 
sans doute, sa première conception. Le monument, dans sa partie 
architecturale (soubassement, colonne cannelée portant le buste), était le 
même. Mais la partie sculpturale, au lieu d'une figure, en comportait 
deux, le cuirassier fantomal de la Revue nocturne, et son cheval. Derrière 
la colonne, la bête, hâve, efflanquée, tendant le cou; par devant, le 
cavalier, debout, fixant au fût de la colonne une palme. L'ensemble avait 
une allure héroïque que l'exécution, à l'échelle de deux mètres pour 
l'homme, eût immanquablement accentuée. 

« Le comité a préféré autre chose. Frémiet résolut alors de grouper 
autour de la colonne trois figures caractérisant les diverses époques dont 
Raffet immortalisa les gloires militaires, un soldat de la première 
République, un grenadier de la Grande Armée, un voltigeur du second 
Empire. Tous trois, dans des poses différentes, s'appuyant au canon de 
leur fusil. Le comité se déclara enchanté du projet; mais le calcul une 
fois fait des frais que la mise à exécution comportait, on reconnut que les 
sommes recueillies seraient insuffisantes. Frémiet fut sollicité d'un 
nouveau sacrifice : on lui demanda de réduire les trois figures à une seule. 
Il l'a fait, mais l'unique personnage du troisième projet s'est entièrement 
transformé. 11 est devenu ce tambour de la Grande Armée qui bat le 
rappel, en une vivante et tragique attitude, pour les morts de la Revue 
nocturne... » 



76 L'ARTISTE 



Beaucoup regretteront, — et nous sommes de ceux-là, — que les 
circonstances n'aient pas permis à M. Frcmiet d'exécuter, en sa complète 
intégralité', le plan originel tel qu'il l'avait conçu : le maître statuaire eût 
compté à son actif une belle œuvre de plus, superbe et d'allure épique. 
Mais, si nous osions dire toute notre pensée, nous avouerions que, — à 
notre humble avis, — ceux qui ont pris l'initiative de ce monument qui 
doit s'élever à l'ombre du Louvre, ont peut-être trop présumé de 
l'admiration de nos contemporains pour Raffet, et que l'hommage projeté 
peut paraître à bien des gens hors de proportion avec l'œuvre de l'artiste, 
quelque admirable qu'il soit. Enfin nous déclarerions que, si Rafl'et a des 
droits à une aussi magnifique apothéose, un autre artiste a existé, de 
quelque envergure, qui eut nom Géricault, et auquel on eût pu songer 
tout d'abord puisqu'il s'agissait de glorifier la peinture militaire dans ce 
qu'elle a eu de plus héroïque et de plus génial. 



On vient de vendre aux enchères, à New-York, deux collections 
célèbres : celles de MM. Charles Osborne et William Thorne, composées 
en grande partie de tableaux dus à des maîtres français. 

Voici les prix réalisés par les œuvres les plus importantes : .Iules Breton, 
le Départ pour les champs, vendu, il y a quelques années, 35.ooo fr., est 
monté à 85.000 fr.; Gérôme, Marchand de tapis en Orient, 75.000 fr.; 
Troyon, Paysage et animaux, 39.000 fr.; Meissonier, un Cavalier^ 
35.000 fr.; Bouguereau, V Aurore, 34.000 fr.; Jules Lefebvre, VAube^ 
10.000 fr.; de Neuville, Convoi de prisonniers, 33. 000 fr.; Rosa Bonheur, 
le Roi de la forêt, 23.5oo fr. ; Détaille, un Cuirassier, 23.000 fr. ; Vibert, 
Discussion théologique, 21.000 fr. ; Van Marcke, Troupeau de bœufs, 
20.000 fr.; Munkacsy, Dans l'atelier, 14.000 fr.; Leloir, le Papillon, 
13.750 francs. 



Depuis bien des années, les passants de la rue Chaptal s'arrêtaient de- 
vant une vitrine où étaient exposés et fréquemment renouvelés des pein- 
tures et, plus souvent, des dessins à la mine de plomb, représentant des 
scènes antiques, inspirées de la mythologie ou de l'histoire, parfois des 
sujets plus modernes, mais toujours traités sobrement, avec une mani- 
feste préoccupation du style, un respect opiniâtre de la ligne, qui attes- 
taient hautement les convictions de l'artiste, et, par-dessus tout, une foi 
sereine dans lestraditions classiques, unefoiquel'évolution de l'art contem- 
porain n'avait nullement troublée dans son évidente et souveraine indiffé- 
rence à l'égard de ce qu'il est convenu d'appeler les nouvelles formules. 
C'est par là que Signol, ayant renoncé, il y a déjà longtemps, à exposer 



CHRONIQUE 77 



aux Salons annuels, révélait au public qu'en dépit de son grand âge il 
n'avait pas déserté la carrière et qu'il demeurait fermement attaché à ses 
convictions artistiques. 

Emile Signol, récemment décédé à Montmorency, était âgé de quatre- 
vingt-huit ans. Il avait été élève de Gros et remporté le prix de Rome 
en i83o. Son œuvre la plus réputée est encore la. Femme adultère, qui 
appartient au musée du Luxembourg, tableau d'un grand caractère mal- 
gré ses dimensions restreintes, d'un beau sentiment et de composition 
vraiment magistrale. Il a exécuté nombre de tableaux historiques pour 
les galeries de Versailles, et de sujets religieux pour plusieurs églises de 
Paris, la Madeleine, Saint-Roch, Saint-Eustache, Saint-Séverin et Saint- 
Augustin ; ses dernières productions en ce genre sont quatre vastes 
tableaux qu'il peignit en 1876, pour l'église Saint-Sulpice. 

Depuis 1S60, Signol faisait partie de l'Institut oii il avait succédé à 
Hersent. A ses obsèques son éloge funèbre a été prononcé par M. le 
comte Delaborde, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts. 



Avec P. V. Galland vient de disparaître le maîti e décorateur par excel- 
lence de notre époque, un artiste dont la notoriété n'égalait pas le mérite 
et dont l'œuvre, d'ailleurs, n'était guère connue du public, dispersée 
qu'elle est dans les palais et les somptueux hôtels de Paris, de Madrid, de 
Londres, de Stuttgart, de New-York, qu'il a décorés de compositions 
ornementales du goût le plus rare, de l'invention la plus riche et la plus 
exquise. On lui doit, à l'Hôtel de Ville de Paris, ce bel ensemble décoratif 
de la galerie parallèle aux salons du bord de l'eau, qui a pour sujet la Glo- 
rification du Travail, une de ses dernières œuvres importantes; il a peint 
autrefois les tympans de l'église Saint-Eustache. 

Galland était professeur d'art décoratif à l'école des Beaux-Arts, et direc- 
teur des travaux d'art à la manufacture des Gobelins. 





LES LIVRES 



Les Dessous de l'histoire, par le comte A. de Saint-Aulaire 
(Paris, Calmann-Lévy). 



Le nouveau volume que M. le comte de"Saint-Aulaire vient de publier 
et qui a pour titre les Dessous de l'histoire, est le récit très émouvant de 
la mort de Gustave III, de Suède. Cette douce fissure d'un roi amou- 
reux d'une de ses sujettes est présentée avec un talent remarquable. Le 
monarque inconnu a dû, pendant un orage, demander l'hospitalité au châ- 
teau de Maëlsborg, appartenant à un de ses ennemis, le baron d'Ehrensward ; 
il est reçu par la femme et la fille de celui-ci sous le nom de comte de 
Romsdal. Hedwige a dix-neuf ans. C'est une belle créature à la chevelure 
d'un blond pâle, aux grands yeux rêveurs et alanguis, aux lèvres roses, avec 
un air de bonté et de mélancolie qui donne un grand attrait à son gracieux 
visage. Le roi passe une délicieuse soirée dont il emporte un radieux sou- 
venir et la jeune fille ne dort pas en pensant au visiteur. 

Hedwige est mariée contre sa volonté au comte Anckarstroëm, ami et 
chambellan du roi. Le comte présente sa femme au souverain : Hedwige 
reconnaît en lui l'inconnu, le comte de Romsdal qu'elle n'a cessé 
d'aimer. Gustave III est malheureux et persécuté, elle jure de se dévouer 
entièrement à lui, de le sauver, car ses jours sont menacés. Le roi lui pro- 
pose un rendez-vous qu'elle accorde sur-le-champ; c'est un être de beauté 
et de bonté spontanée et elle devient la maîtresse du monarque. Le comte 
Anckarstroëm ne tarde pas à découvrir l'horrible vérité, il tue son maître 
dans un bal masqué sous les yeux d'Hedwige. 

Cette sèche analyse ne donne qu'une idée incomplète de cet émouvant 
récit qu'il faut lire en entier dans le volume. M. de Saint-Aulaire s'y 
révèle historien par la clarté de la pensée et la précision du style, et ro- 
mancier habile par l'imagination qu'il déploie pour présenter et arranger 
les événements. Où s'arrête la vérité, où commence la fiction ? je l'ignore, 



LES LIVRES 



mais le récit est écrit de main de maître. Hedwige a-t-elle réellement 
existé ? Cela n'est pas douteux. Après la mort de son mari qui fut décapité, 
elle se retira dans la solitude et elle est morte le 22 mars 1857, à l'âge de 
quatre-vingt-cinq ans. Dans son roman, M. de Saint-Aulaire en a fait une 
créature idéale. Elle aime avec une tendresse infinie. Elle se donne sans 
que sa chute provoque en elle quelque regret. Son excuse est dans son 
amour; elle ne sait qu'une chose, c'est qu'elle aime. Sa passion n'a rien de 
sensuel, et c'est là ce qui frappe quand on lit celte histoire. 

M. de Saint-Aulaire nous fait pénétrer dans les replis de cette âme Scandi- 
nave, il nous la montre dans toute sa beauté naïve et charmante. On plaint 
certainement Hedwige, mais on lui en veut un peu d'avoir vécu, après de 
telles secousses, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Quels sont les 
événements qui ont traversé sa vie? M. de Saint-Aulaire paraît les con- 
naître. Il nous les dévoilera quelque jour, nous l'espérons. Il possède un 
souvenir précieux de cette aventure, c'est un cachet en ivoire jauni, dont 
le manche terminé par une couronne finement ciselée représente une 
main d'homme et une main de femme étroitement entrelacées avec cette 
devise: Toujours. C'est un cadeau du roi à Hedwige, Gustave III en 
avait tracé lui-même le dessin. Cet objet a donné à l'auteur l'idée d'écrire 
les Dessous de l'histoire. C'est un heureux début dans un genre que M. de 
Saint-Aulaire aborde pour la première fois. Jusqu'ici l'aimable écrivain 
s'était contenté de nous charmer par des nouvelles et des œuvres d'imagi- 
nation ; désormais c'est à l'histoire qu'il empruntera le sujet de ses romans : 
son esprit curieux et chercheur nous réserve plus d'une surprise. — 
L. DE Vevran. 



Jeun-Antonin Injalbert, l'artiste et fœuvre, par Charles Ponsonailhe 

(Paris, Flammarion). 
L'œuvre du statuaire Injalbert est déjà assez vaste et varié, assez 
séduisant aussi pour qu'un critique d'art ait songé à l'étudier en son 
ensemble, et à montrer la puissante personnalité qui s'en dégage. S'il est 
un artiste dont on puisse affirmer en pleine assurance, qu'il est, — suivant 
le moderne jargon actuellement en faveur, — « un tempérament », c'est 
bien incontestablement ce vaillant sculpteur. D'imagination vive, de 
conviction ardente, passionné pour son art, il réalise à merveille le type du 
pétrisseur de glaise tel qu'on se plaît à se le figurer d'après l'idée que l'on 
se fait des artistes de la Renaissance; et rien, dans sa brillante carrière, 
n'est fait pour démentir ce rapprochement. Le mouvement, la vie, 
l'expression, voilà la caractéristique de ses productions. A ce litre, plus 
qu'aucun autre cies sculpteurs contemporains, on peut dire hautement 
qu'il continue la tradition de Carpeaux. Nous ne rappellerons pas ici 
toutes les audaces de son talent, depuis le Christ en croix où, encore élève 



So L'ARI ISTE 



de l'école de Rome, il donna du divin crucifié une image aussi hardie dans 
sa nouveauté qu'impressionnante, jusqu'à sa Fontaine du Titan, cette 
œuvre colossale dont il a doté sa ville natale. M. Ponsonailhe a 
excellemment décrit et analysé l'œuvre entier d'Injalbert : son livre est 
de ceux qu'il est de notre devoir de signaler parce qu'il présente l'étude 
sincère et approfondie d'un artiste, et que cet artiste est l'un des plus 
originaux et l'un des premiers dans l'école française contemporaine. 



Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements en iSg2, 
publication du ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts 
(Paris, Pion). 

Le nouveau volume de ce précieux recueil, où sont consignés les 
travaux de la seizième session annuelle, montre bien par son importance 
que le zèle des érudits de province est loin de se ralentir et que leurs 
recherches s'exercent avec l'activité et l'ardeur la plus louable sur tous les 
sujets qui touchent à l'histoire de l'art en France. 11 atteste, en outre, 
combien féconde a été la pensée de celui qui institua ces réunions 
périodiques où l'effort individuel des érudits que passionnent les 
questions d'art, loin d'être exposé à demeurer stérile, ne peut que stimuler 
les investigations, restreindre de plus en plus le domaine ignoré du passé 
artistique de notre pays, et, comme le disait M. Roujon à la séance 
d'ouverture, « gagner définitivement devant les esprits impartiaux la cause 
de notre génie national ». 






é> 



Le directeur gérant, Jean Alboize. 



LE MA.NS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER 



!, 'ARTISTE 




EUGÈNE DELACROIX 




FRAGMENT DE L'ANNÉE 1847 (0 



ig janvier 1847. — A dix heures et demie chez Gisors, pour le pro- 
jet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver 
M. Masson : il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez Leleux; 
causé d'un projet d'exposition. Temps superbe : gelée. — Panthéon : 
coupole de Gros ; hélas ! maigreur, inutilité. Les pendentifs de Gérard 
que je ne connaissais pas. La Mort^ la Gloire, avec Napoléon dans 
ses bras, et je ne sais quel sauvage à genoux sur le devant. La Patrie^ 
une grande femme armée et environnée de crêpes près d'un tombeau ; 
gens prosternés, une figure volante sur le tombeau, qui est la seule 
belle chose de tout cet ouvrage : belle tournure, beau mouvement, 
l'œil poché par je ne sais quel accident. La Justice : il m'est impos- 
sible de me rappeler la moindre chose de ce tableau. La A^ort : une 



(1) Sous ce titre : « Eugène Delacroix, ses ide'es sur la vie et sur l'art, d'après 
son Journ.il inédit j, l'Artiste a insère' en octobre et novembre derniers (Nou- 
velle période, t. IV, pp. 233 et 327) l'importante e'tude de notre collaborateur, 
M. Paul Fiat, qui doit former la préface du Journal d'Eugène Delacroix. Avant 
d'en publier le premier volume, les éditeurs, MM. Pion et C'"^, ont bien voulu 
nous donner également la primeur d'un fragment du Journal. 

i8g3 — l'artiste — nouvelle période : t. v 6 



82 L'ARTISTE 



femme soutient ou frappe, on ne sait lequel, un homme encore 
jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le caractère est 
incertain ; sa pose n'est pas mauvaise. Sur le devant, autres gens 
prosternés incompréhensibles. Tout cela d'une couleur affreuse : des 
ciels ardoise, des tons qui percent les uns avecles autres, de tous côtés. 
Le luisant de la peinture achève de choquer et donne une maigreur 
insupportable à tout cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à 
celui du monument, prenant trop de place pour la peinture, etc. 
— Ensuite chez Vimont, mon élève. Vu un Prométhée^ sur son rocher, 
avec des nymphes qui le consolent ; l'idéal manque. De chez Vimont 
au Jardin des plantes, à travers un quartier que je n'ai jamais vu ; 
petits passages occupés par des brocanteurs ; toute une famille logée 
dans une échoppe qui est à la fois la boutique, la cuisine, la cham- 
bre à coucher. — Cabinet d'histoire naturelle public. Eléphants, 
rhinocéros, hippopotames, animaux étrangers, Rubens l'a rendu à 
merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection, d'un sen- 
timent de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment augmen- 
tait ; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des vulgarités 
ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment. Quelle 
variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces, de for- 
mes, de destination ! A chaque instant, ce qui nous paraît la 
difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux 
de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du 
poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte ; les crus- 
tacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse des 
serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête ; l'élégance de 
ses anneaux roulés autour de l'arbre ; le hideux dragon, les lézards, 
les crocodiles, les caïrnans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires 
deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une 
saillie bizarre. Puis les aniinaux qui se rapprochent de notre nature : 
les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, 
pieds fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux ; 
l'auroch, race bovine ; le bison, les dromadaires et les chameaux ; les 
lamas, les cigognes qui y touchent ; enfin la girafe, celles de Levail- 
lant, recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait 
le bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à 
son tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 83 



le monde avait été brillante ; elle est là toute raide et toute gauche, 
comme la nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces cata- 
combes avaient été empaillées, sans doute par des gens qui n'avaient 
pas vu l'allure de l'animal pendant sa vie : on leur a redressé fière- 
ment le col, ne pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête 
portée en avant, comme l'enseigne d'une créature vivante. Les tigres, 
les panthères, les jaguars, les lions. D'où vient le mouvement que la 
vue de tout cela a produit chez moi ? De ce que je suis sorti de mes 
idées de tous les jours qui sont tout mon monde, de ma rue qui est 
mon univers. Combien il est nécessaire de se secouer de temps en 
temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire dans la création, 
qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les ouvrages des 
hommes. Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille. — En 
sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont été 
pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée 
m'a donné. Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A 
pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus. — J'écris 
ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de rentrer, 
acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je conti- 
nuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions. J'y 
verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creu- 
ser, en se les rappelant. — Statue de ButTon pas mauvaise, pas trop 
ricicule. Bustes des grands naturalistes français, Daubenton, Cuvier, 
Lacépède, etc., etc. 

20 janvier. — Travaillé au tableau de Valcntiii ; fait le fond le 
soir chez J... — M. Auguste m'a prêté une aquarelle. Cheval 7ioir, 
plus deux volumes des Soui'cnirs de la Terreur ; il m'a rendu la 
petite galerie d'Alger (tablette) et un porte-manteau. En rentrant le 
soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris la peine d'ap- 
porter. 

Il janvier. — Resté chez moi toute la journée. Le pastel du Lion, 
pour les inondés. Composé trois sujets : le Clirist portant sa croix, 
d'après une ancienne sépia ; le Christ au jardin des Oliviers., pour 
M. Roche ; le Christ étendu sur une pierre., reçu par les saintes 
femmes. — Je lis les Souvenirs de la Terreur, de G. Duval. Les 
frais de mise en scène, les conversations supposées, imaginées pour 
donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La haine 



S4 L'ARTISTE 



systématique contre la révolution se nnontre trop à découvert. L'his- 
torien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour les 
petits faits qui y sont rapportes, mais il y verrait, à travers la partia- 
lité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme et de la 
spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à cette 
époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la propor- 
tion de complots, ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du 
sentiment national. 

22 janvier. — Commencé et avancé beaucoup le pastel représen- 
tant le Christ aux Oliviers. — Robert Bruce (i), le soir, avec Mme de 
Forget. — Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, 
aller chez M™*^ Cave (2). 

23 janvier. — Composé le Portement de Croix. Continué le pastel 
du Christ. — Dans le transept de Saint-Sulpice (3) sujets qui pour- 
raient convenir : Assomption., — Ascension. — Moïse recevant les ta- 
bles de la loi., le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-che- 
min, en bas et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, 
camp. — Moïse sur la 7H0«/a^«e, tenant ses bras élevés pendant la 
bataille. — Déluge. — Tour de Babel. — Apocalypse, — Crucifi- 

(i) Robert Bruce, opéra en trois actes, musique de Rossini, repre'senté à l'O- 
péra pour la première fois le 3o décembre 1846. 

(2) Mme Cave, artiste née à Paris, vers 1810 ; elle étudia l'aquarelle avec 
Camille Roqueplan, et exposa aux Salons de i835 et i836. Elle avait épousé 
le peintre Clément Boulanger, sous la direction duquel elle aborda la peinture 
de genre. Veuve en 1842, elle épousa, quelques années après, François Cave, 
qui fut inspecteur des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître 
par une Méthode de dessin sans maître, qui parut en i853, et qui eut l'honneur 
de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur cette méthode un rapport qui 
fut publié par le Moniteur officiel et reproduit par les journaux d'art. Il écrivait 
à ce propos en 1861 : » Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode por- 
terait la conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et 
amènerait une décision plus prompte. » Les écrits de Mme Cave l'avaient assez 
frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve des réflexions 
sur la technique de la peinture, qui lui avaient été suggérées par elle. « Voilà. la 
première méthode de dessin qui enseigne quelque chose » : tel était le début de 
l'article de Delacroix sur M"'» Cave. 

(3) Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à Delacroix pour 
la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du transept de l'église. Ce 
projet fut abandonné et la chapelle des Anges livrée à Delacroix qui commença 
son travail en i85q et ne le termina qu'en iSGi. 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 85 

ment^ les morts ressuscitant dans le bas de la composition ; soldats 
partageant les habits ; anges dans le haut, recueillant le précieux 
sang et retournant au ciel. — Dans le Portement de Croix, sur le 
plan en dessous du Christ, saintes femmes montant péniblement. 
Penser, pour ces tableaux, à la belle exage'ration des chevaux et des 
hommes de Rubens, surtout dans la Chasse de Soutman (i). — 
L'Atige exterminant l'armée des Assyriens. — Quatre beaux sujets 
pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à présent : i° Le 
Portement de Croix. Le Christ vers le milieu de la composition 
succombant sous le faix ; sainte Véronique, etc. ; en avant, les 
larrons montant ; plus bas la Vierge, ses amies, le peuple et soldats. 
2° En pendant la Mise an sépulcre. La croix en haut, avec bour- 
reaux, soldats emportant les échelles et instruments ; le corps des 
larrons resté sur la croix ; anges versant des parfums sur la croix du 
Christ, ou pleurant ; au milieu, le Christ porté par les hommes et 
suivi par les saintes femmes ; le groupe descendant vers une caverne 
où des disciples préparent le tombeau. Hommes levant la pierre ; 
anges tenant une torche. Le dessous de la montagne, effet de lu- 
mière, etc. 3° Apocalypse. Le sujet déjà médité. 4° L'Ange renver- 
sant l'armée des Assyriens. L'armée montant dans les roches ; che- 
vaux et chars renversés. — Venu M. Wertheimber ; il me demande 
la Course dArabes. — Le soir, chez Deforge. Vu Laurent Jan. — 
Chez Pierret. Villot et sa femme. — Temps magnifique. Lune. Re- 
venu à pied très tard, avec plaisir. — Travaillé aux Femmes d'Al- 
ger (2). — Villot me parle du papier transparent pour lithographies. 
24. fani'ier — Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il 
n'y avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal 
Soult. II nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule 
action d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc. Au camp de Boulogne, 

(i) Soutman, peintre et graveur hoUandais, né en i58o, mort en i653, e'iève de 
Rubens. 

(2) Il s'agit ici d'une variante du tableau : Femmes d'Alger, qui fut exposé au 
Salon de 1834 et qui appartient au musée du Louvre. Le tableau dont il est 
question ici, et qui est mentionné au catalogue Robaut sous le titre : Femmes 
d'Alger dans leur intérieur, fut envoyé par Delacroix au Salon de 1S49. La 
disposition des bras de la négresse n'est pas tout à fait la même que dans le 
tableau du Louvre. Il fait partie maintenant de la galerie Bruyas au musée de 
Montpellier. 



8G L'ARTISTE 



il fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait 
comment s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier 
Consul, le Sénat s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et 
Je pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à 
un corps désorganisé de dragons, lequel étant mis à pied et désoeuvré, 
était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les 
soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme 
le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Foucher, voulant égale- 
ment rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette 
circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empe- 
reurs. Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils V03'aient 
sur le point de l'être par les soldats. 

25 janvier. — L'influence des lignes principales est immense 
dans une composition. J'ai sous les yeux les Chasses de Rubens ; 
une entre autres, celle aux lions, gravée à l'eau-forte par Soutman, 
où une lionne s'élançant du fond du tableau, est arrêtée par la lance 
d'un cavalier qui se retourne ; on voit la lance plier en s'enfonçant 
dans le poitrail de la bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure 
renversé ; son cheval, renversé également, est déjà saisi par un 
énorme lion, mais l'animal se retourne avec une grimace horrible 
vers un autre combattant étendu tout à fait par terre, qui, dans un 
dernier effort, enfonce dans le corps du monstre un poignard d'une 
largeur effrayante : il est comme cloué à terre par une des pattes de 
derrière de l'animal qui lui laboure affreusement la face en se sentant 
percer. Les chevaux cabrés, les crins hérissés, mille accessoires, les 
boucliers détachés, les brides entortillées, tout cela est fait pour 
frapper l'imagination, et l'exécution est admirable. Mais l'aspect est 
confus, l'œil ne sait où se fixer, il a le sentiment d'un affreux désor- 
dre ; il semble que l'art n'j' a pas assez présidé, pour augmenter par 
une prudente distribution ou par des sacrifices l'effet de tant d'inven- 
tions de génie. Au contraire, dans la chasse à l'hippopotame, les 
détails n'offrent point le même effort d'imagination ; on voit sur le 
devant un crocodile qui doit être assurément dans la peinture un 
chef-d'œuvre d'exécution ; mais son action eût pu être plus intéres- 
sante. L'hippopotame qui est le héros de l'action est une bête in- 
forme qu'aucune exécution ne pourrait rendre supportable. L'action 
des chiens qui s'élancent est très énergique, mais Rubens a répété 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 87 

souvent cette intention. Par la description, ce tableau semblera de 
tout point infe'rieur au pre'cédent ; cependant, par la manière dont 
les groupes sont disposés, ou plutôt du seul et unique groupe qui 
forme le tableau tout entier, l'imagination reçoit un choc, qui se 
renouvelle toutes les fois qu'on 3' jette les yeux, de même que dans 
la chasse aux lions, elle est toujours jete'e dans la même incertitude 
par la dispersion de la lumière et l'incertitude des lignes. Dans la 
chasse à l'hippopotame, le monstre amphibie occupe le centre ; cava- 
liers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La 
composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint- 
André, avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et 
étendu dans les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par 
en bas une ligne de lumière qui empêche la composition d'avoir trop 
d'importance dans la partie supérieure, et, ce qui est d'un effet in- 
comparable, c'est cette grande partie du ciel qui encadre le tout de 
deux côtés, surtout dans la partie gauche qui est entièrement nue, 
et donne à l'ensemble, par la simplicité de ce contraste, un mouve- 
ment, une variété, et en même temps une unité incomparables. 

26 Janvier. — Travaillé à la Course arabe. — Dîné chez M. Thiers. 
Je ne sais que dire aux gens que je rencontre chez lui, et ils ne 
savent que me dire. De temps en temps, on me parle peinture, en 
s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations des hommes 
politiques, la Chambre, etc. Que ce genre moderne, pour le dîner, est 
froid et ennuyeux ! Ces laquais, qui font tous les frais, en quelque 
sorte, et vous donnent véritablement à dîner. . . Le dîner est la chose 
dont on s'occupe le moins : on le dépêche, comme on s'acquitte 
d'une désagréable fonction. Plus de cordialité, de bonhomie. Ces 
verreries si fragiles. . . luxe sot ! Je ne puis toucher à mon verre sans 
le renverser et jeter, sur la nappe, la moitié de ce qu'il contient. Je 
me suis échappé aussitôt que j'ai pu. La princesse Demidoff y est 
venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un homme charmant, mais 
après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire. 

2-] janvier. — Tv&vsiiWé auTi Arabes en course et au Valentin. — 
Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia (i) y était. — Parlé de 

(i) Manuel Garcia musicien français, fils du célèbre chanteur Manuel Garcia. 
Formé par son père â l'enseignement du chant, il s'y consacra lui-même exclusi- 
vement, et fut attaché vers iS35 au Conservatoire de Paris. Ses sœurs Marie et 



88 L'ARTISTE 



l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le comédien, 
tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens que tout se 
passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute sensibilité à 
l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée. Ce que j'ai 
entendu dire àTalma explique assez bien les deux effets combinés 
de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de l'empire qu'il 
doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait être en scène 
parfaitement le maître de diriger son inspiration et de se juger, tout 
en aj'ant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si, dans ce moment, 
on était venu lui annoncer que sa maison était en feu, il n'eût pu 
s'arracher à la situation ; c'est le fait de tout homme en train d'un 
travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme n'est pas, 
pour cela, bouleversée par une émotion. — Garcia, en défendant le 
parti de la sensibilité et de la vraie passion, pense à sa sœur, la 
Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son grand talent de comé- 
dienne, qu'elle ne savait jamais comment elle jouerait. Ainsi dans le 
i?o?Héo, quand elle arrive au tombeau de Juliette, tantôt elle s'arrêtait 
en entrant, contre un pilier, dans un abattement douloureux, tantôt 
elle se prosternait en sanglotant, devant la pierre, etc.; elle arrivait 
ainsi à des effets très énergiques et qui semblaient très vrais, mais il 
lui arrivait aussi d'être exagérée et déplacée, par conséquent insup- 
portable. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vue noble. Quand elle 
arrivait le plus près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut 
atteindre une bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement 
d'idéal. Elle était comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont 
l'âge plus bouillant et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils 
n'en feront jamais -assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des 
effets nouveaux dans une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, 
on n'a jamais fini : ce n'est jamais celle du talent consommé; une 
fois ses études faites et le point trouvé, il ne s'en départ plus... 
C'était le propre du talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, 
Raphaël, tous les grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode 
l'esprit se trouve toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se 
passerait en essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa 

Pauline Garcia se sont toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la 
première (morte en i836 à Bruxelles), sous le nom de Mme Malibran; la seconde 
sous le nom de M'ucViardot. 



JOURNAL INÉDIT DE DELACROIX Sq 

soirée, elle était épuisée ; la fatigue morale se joignait à la fatigue 
physique, et son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi. 
— Je luis dis que Garcia, son père, était un grand comédien, cons- 
tamment le même dans tous ses rôles, malgré son inspiration 
apparente. Il lui avait vu, pour VOlhello, étudier une grimace devant 
la glace ; la sensibilité ne procéderait pas ainsi. — Garcia nous contait 
encore que la Malibran était embarrassée de l'effet qu'elle devrait 
chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son père suspend 
les transports de sa joie, et quand elle vient d'apprendre qu'Othello 
est vivant. Elle consultait à cet égard M™"' Naldi, la femme du Naldi 
qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de M'"" de Sparre. 
Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui dit qu'ayant à 
jouer le rôle de Galatée dans Pj'gmalion, et ayant conservé pendant 
tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait étonnante, elle 
avait produit le plus grand effet, au moment où elle fait le premier 
mouvement qui semble l'étincelle de la vie. — La Malibran, dans 
A/ar/e 5/z;^7-/, est amenée devant sa rivale Elisabeth par Leicester, 
qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y consent enfin, et, 
s'agenouillant complètement, elle implore tout de bon; mais outrée 
de l'inflexible rigueur d'Elisabeth, elle se relevait avec impétuosité et 
se livrait à une fureur qui faisait, disait-il, le plus grand effet. Elle 
mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à ses gants; voilà encore 
de ces effets auxquels un grand artiste ne descendra jamais. Ce sont 
ceux-là qui ravissent les loges et font à ceux qui se les permettent 
une réputation éphémère. — Le talent de l'acteur a cela de fâcheux 
qu'il est impossible, après sa mort, d'établir aucune comparaison 
entre lui et les rivaux qui lui disputaient les applaudissements de son 
vivant. La postérité ne connaît d'un acteur que la réputation que lui 
ont faite ses contemporains, et pour nos descendants, la Malibran 
sera mise sur la même ligne que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle 
préférée, si on tient compte des éloges outrés de ses contemporains. 
Garcia, en parlant de cette dernière, la classait dans les talents froids 
et compassés, plastiques, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il 
eût dû dire. A Milan, elle avait créé la Norma ; M™" Malibran 
arrive, elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le 
public, partagé d'abord, la mit aux nues et la Pasta fut oubliée. 
C'était la Malibran qui était devenue ja A^'o/v/w, et je n'ai pas de peine 



90 L'ARTISTE 



à le croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière 
de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront 
toujours les talents de la nature de celui de la Malibran. Si le peintre 
ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le juger, comme 
l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les réputations 
seraient différentes de ce que la postérité les fait ! Que de noms obscurs 
aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat, grâce au caprice 
de la mode et au mauvais goût des contemporains ! Heureusement que, 
toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son défaut la gravure, conserve 
et met sous les j-eux de la postérité les pièces du procès et permet de 
remettre à sa place l'homme éminent peu estimé du sot public passager, 
qui ne s'attache qu'au clinquant et à l'écorce du vrai. Je ne crois pas 
qu'onpuisse établir une similitude satisfaisante entre l'exécution de l'ac- 
teur et celle du peintre. Le premier a eu son moment d'inspiration vio- 
lente et presque passionnée, dans lequel il a pu se mettre, toujours par 
l'imagination, à la place du personnage: mais une fois ses effets fixés, il 
doit, à chaque représentation, devenir de plus en plus froid, en rendant 
ses effets. Une fait en quelque sorte que donner chaque soir une épreuve 
nouvelle de sa conception première, et plus il s'éloigne du moment où 
son idéal, encore mal débrouillé, peut lui apparaître encore avec quel- 
que confusion, plus il s'approche de la perfection : il calque, pour ainsi 
dire. Le peintre a bien cette première vue passionnée sur son sujet, mais 
cet essai de lui-même est plus informe que celui du comédien. Plus il 
aura de talent, plus le calme de l'étude ajoutera debeautés, non pas en 
se conformant le plus exactement possible à sa première idée, mais en 
la secondant par la chaleur de son exécution. L'exécution, dans le 
peintre, doit toujours tenir de l'improvisation, et c'est en ceci qu'est 
la différence capitale avec celle du comédien. L'e.xécution du peintre 
ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera réservé de s'abandonner 
un peu. — Travaillé a\i\ Arabes en course et au Valentin. 

•i'S) janvier. — Que la nature musicale est rare chez les Français! 
Travaillé au Valentin et à la copie du petit portrait de mon neveu. 
— Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente. — Dîner 
chez M™^ Marliani (i) ; elle va passer un mois dans le Midi. J'ai revu 

(i) Delacroix avait connu la comtesse Marliani chez George Sand. Son mari, 
le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, fit repre'senter au Théâtre 
Italien plusieurs opéras, notamment le Bravo. 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 91 

chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était; il m'a 
parlé de son nouveau traitement par le massage, cela serait bien 
heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre, qu'il 
a fait faire suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas, à mon avis, 
le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop faiblement. C'est 
la manière de tous les guitaristes de ne faire que de petites trilles,etc. 
— Revenu avec Petetin (i), qui m'a parlé économie et placement 
d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps 
avec ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune. 

^(^ janvier. — Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin 
sont venus me voir. — Il est probable qu'en faisant souvent sans 
modèle, quelque heureuse que soit la conception, on n'arrive pas à 
ces effets frappants qui sont obtenus simplement dans les grands 
maîtres, uniquement parce qu'ils ont rendu naïvement un effet de la 
nature, même ordinaire. Au reste, ce sera toujours l'écueil ; les effets 
.à la Prud'hon, à la Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par 
exemple. Dans le petit Saint Martin, de Van Dyck, copié par Géri- 
cault, la composition est très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval 
et de ce cavalier sont immenses. Il est très probable que cet effet est 
dû à ce que le motif a été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec 
(le comte Palatino) a le même accent. On pourrait dire que, par le 
procédé contraire, on arrive à des effets plus tendres et plus pénétrants, 
s'ils n'ont pas cet air frappant et magistral qui emporte tout de suite 
l'admiration. Le cheval blanc de Saint Benoit, de Rubens, semble 
une chose tout à fait idéale et fait un effet bien puissant. Dîné chez 
M"« de Forget. 

3i janvier. — Travaillé aux Femmes d'Alger. Le soir, chez 
J . . . Elle a vu Vieillard ; il est toujours inconsolable. Elle me donne 
un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est par-dessus les 
toits. 

2 février. — Le matin chez Millier. Chez Gaultron. — Dupré et 
Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'argu- 
ments en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, 
et leur ai déclaré ma complète aversion pour le projet. — Que faire 
après une journée, ou plutôt une matinée pareille ? La sortie le matin 

(i) Anselme Petetin administrateur et publiciste. Il fut successivement pre'fet 
et directeur de l'Imprimerie Nationale. 



92 L'ARTISTE 



et'puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu 
retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu 
jusqu'au soir. 

?) février. — Millier m'a rendu visite prestement; l'aplomb de ce 
jeune coq est remarquable. J'avais critiqué certaines parties de ses 
tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher, en 
général, de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru 
tout à son aise : « Ceci est bien, ceci me déplaît. » Telles étaient les 
formes de son discours. — Hédouin est furieux. 11 m'a parlé de 
l'extrême confiance en lui-même de Couture. C'est assez le cachet de 
cette école, dans laquelle Millier se confond; l'autre cachet, c'est cet 
éternel blanc partout et cette lumière qui semble faite avec de la 
farine. — J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre 
du fond des Marocains endormis. Henry m'apprend l'accouchement 
de sa sœur Claire. — Travaillé aux Arabes en course : l'obscurité me 
force d'y renoncer. Je commence alors à ébaucher le Christ au 
tombeau (toWc loo), leciel seulement. — Rivet est arrivé à quatre 
heures. J'ai été heureux de le voir, et sa prévenance m'a charmé. 
Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le trouve changé et 
ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon article sur 
Prud'hon (i). — Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélanco- 
lique, si je puis dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai 
vues aujourd'hui ont causé sans doute cet état. — J'ai fait d'amères 
réflexions sur la profession d'artiste ; cet isolement, ce sacrifice de 
presque tous les sentiments qui animent le commun des hommes. 

4 février. — Au moment de partir pour la Chambre des députés, 
M. Clément de Ris est venu : aimable jeune homme. Laurent Jan 
est survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur 
quelques mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu à 
près. Laurent n'est pas resté non plus. — Arrivé à la Chambre à 
onze heures et demie. Vu, en arrivant, les voussures de Vernet; il y 
a un volume à écrire sur l'aflYeuse décadence que cet ouvrage montre 
dans l'art du dix-neuvième siècle. Je ne parle pas seulement du 
mauvais goût et de la mesquine exécution des figures coloriées, mais 
les grisailles et ornements sont déplorables. Dans le dernier village, 

(i) Cet article sur Prud'hon avait paru dans la Revue des Deux-Mondes, du 
iC'- novembre 18;-. 



JOURNAl. INEDIT DE DE1,ACR0IX f)3 

et du temps de Vanloo, elles eussent encore paru de'testables. — J'ai 
revu avec plaisir mon hémicycle (i); j'ai vu tout de suite ce qu'il 
fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie de 
l'Orphée adonné de la vigueur au tout. Quel dommage que l'expé- 
rience arrive tout juste à l'âge où les forces s'en vont ! C'est une 
cruelle dérision de la nature que ce don du talent, qui n'arrive jamais 
qu'à force de temps et d'études qui usent la vigueur nécessaire à 
l'exécution. — J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet delà 
demi-teinte dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau 
luisante; il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui 
tient le milieu entre le luisant et le ton chaud coloré. Sur cette pré- 
paration il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement 
de plan de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce 
même ton de demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons 
clairs et froids. Dans le cheval bai, cela est très remarquable. 

5 février. — J'ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans 
ma chambre. Commencé Monte-Cristo : c'est fort amusant, sauf 
cependant les immenses dialogues qui remplissent les pages ; mais 
quand on a lu cela, on n'a rien lu. — Je me disais qu'en littérature, 
la piemière impression est la plus forte ; comme preuve, les Mémoires 
de Casanova, qui m'ont fait un effet immense quand je les ai lus 
pour la première fois dans l'édition écourtée, en 1829. J'ai eu occasion 
depuis d'en parcourir des passages de l'édition plus complète, et j'ai 
éprouvé une impression différente. Le jeune Soulié me dit que 
M. N'icl, ayant \n Iq Neveu de Rameau dans la traduction française 
faite d'après celle que Goethe avait faite en allemand, le préférait à 

(i) Les peintures décoratives de la bibliothèque du Palais-Bourbon furent 
commencées par E. Delacroix en i83Set terminées en 1847. Elles se cemposent 
de deux hémicycles et de cinq coupoles divisées chacune en quatre pendentifs. 
Les deux hémicycles sont peints à la cire directement sur le mur, ils représen- 
tent: le premier, Orphée apportant la civilisation à la Grèce; le second, Attila 
ramenant la barbarie sur l'Italie ravagée. Les coupoles sont peintes à l'huile 
sur toile marouflée sur enduit; chaque coupole se compose de quatre pendentifs 
et comprend, par conséquent quatre sujets, que le maître a choisis dans un 
même ordre d'idées : 1° la Poésie; 2° la Théologie; 3° la Législation; 4.° \a Philo- 
sophie; 5° les Sciences. (V . Catalogue de l'œuvre de Delacroix, par Robaut.) 
Delacroix avait déjà exécuté des peintures décoratives au Palais-Bourbon, 
en i833, par l'entremise de M.Thiers; il fut chargé de décorer le salon du roi 
qu'il acheva en cinq ans. 



94 L'ARTISTE 



l'original; nul douic que ce ne soit l'elVet de cette vive impression de 
certaines formes sur Tesprit qui, sur le même objet, n'en peut plus 
recevoir de semblables. (Je relis ceci en 1857. — Je relis les Mémoires 
de Casanova, pendant ma maladie, je les trouve plus adorables que 
jamais; doncils sont bons.) 

6 février. — Peu de travail, le matin. L'après-midi, ébauché 
entièrement les figures du Christ an tombeau. — Dîné et passé la 
soirée avec J. . . — Planet (i) est venu à quatre heures ; il a paru très 
frappé de mon ébauche; il eût voulu la voir en grand : l'admiration 
sincère qu'il me montre me fait grand plaisir. Il est de ceux qui me 
réconcilient avec moi-même. Que le ciel le lui rende !• Le pauvre 
garçon manque tout à fait de confiance, et c'est dommage, car il 
montre des qualités supérieures. 

'j février. — Malaise. Je n'ai rien fait de toute la journée. — Ce 
bon Fleury (2) est venu me voir avec un diable d'enfant qui touchait 
atout. Il m'a donné sa recette pour imprimer les panneaux, cartons 
ou toiles : colle de peau et blanc d'Espagne, appliqués à la brosse et 
unis au papier de verre. — Le soir, quand je me délassais après le 
bain que j'avais fait venir avant dîner, Riesener est venu. Resté une 
partie de la soirée : il m'a conté que Scheffer avait réuni les membres 
de la future société et s'était prononcé pour un système tellement 
exclusif, que peu s'en est fallu qu'il n'exclût tout le monde. Il a 
consterné l'auditoire. — Riesener me parle toujours de ses projets 
admirables de travail et de procédés propres à les faciliter. 

^février. — Excellente journée. J'ai débuté par aller voir, rue 
Taranne, le tableau de Saint Jtist., de Rubens ; admirable peinture. 
Les deux figures des assistants, de son gros dessin, mais d'une 
franchise de clair-obscur et de couleur qui n'appartiennent qu'à 

(1) Planet, de Toulouse, peintre, élève de Delacroix. M. Lassalle Bordes 
prétend que Planet fit dans l'atelier de Delacroix les quatre pendentifs suivants, 
qui font partie de la décoration de la voûte de la Bibliothèque de la Chambre 
des députés : Aristote décrit les animaux que lui envoie Alexandre; Lycurgue 
consulte la Pythie ; Démosthène harangue les flots de la mer; La drachme du 
tribut. (Corresp., t. IL p. IX.) 

(2) Probablement Joseph-Nicolas-Robert Fleury, dit Robert-Fleury. Le 
diable d'enfant dont il est question ici doit être son fils, Tony Robert-Fleury; 
à moins que ce ne soit le fils du paysagiste Léon Fleury (1S04-1S58) qui eut son 
heure de célébrité et dont il existe quelques œuvres au château de Compiègne. 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX r.5 



l'homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les pieds les folles 
recherches et les exigences plus sottes encore. — Puis à la Chambre 
des députés. Travaillé à la femme portant le petit enfant et à l'enfant par 
terre; puis à l'homme couché au-dessus du Centaure; je crois que 
J'ai fort avancé. Séance très longue. Revenu sans fatigue. — Pour 
compléter la journée, j'apprends en rentrant que M""^ Sand est de 
retour et me l'a envo3'é dire. Je suis heureux de la revoir. — ■ Resté 
chez moi le soir; j'ai eu tort. La journée du lendemain s'en est 
ressentie. J'aurais dû faire quelques pas dehors. L'air seul contribue 
peut-être à accélérer la circulation; aussi, le lendemain, je n'ai rien 
fait. L'estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien indi- 
gne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le reste. 
(^février. — Donc mal disposé. — Venu Demay. Pendant qu'il y 
était, M. Haussoulier. Tous les jeunes gens de cette école d'Ingres 
ont quelque chose de pédant : il semble qu'il y ait déjà un très grand 
mérite de leur part à s'être rangé du parti de la peinture sérieuse : 
c'est un des mots du parti. Je disais à Demay qu'une foule de gens 
de talent n'avaient rien fait qui vaille, à cause de cette foule de partis 
pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous impose. Ainsi 
par exemple, de cette fameuse beauté, qui est, au dire de tout le 
monde, le but des arts; si c'est l'unique but, que deviennent les gens 
qui comme Rubens, Rembrandt, et généralement toutes les natures 
du Nord, préfèrent d'autres qualités ? Demandez la pureté, la beauté, 
en un mot, au Puget, adieu sa verve!... Développer tout cela.... 
En général, les hommes du Nord y sont moins portés; l'Italien 
préfère l'ornement; cela se retrouve dans la musiqucVu Don Juan [i) 
le soir. Sensation pareille, en voyant la pièce. Le mauvais Don Juan 
(l'acteur) ! Est-ce l'exécution, le décousu qu'on met dans un ouvrage 
ancien ? Mais comme il grandit par le souvenir, et que, le lendemain, 
je me le suis rappelé avec bonheur ! Quel chef-d'œuvre de romantisme ! 
Et cela en 1785 ! L'acteur qui fait Don Juan ôte son manteau pour 
se battre avec le père; à la fin, ne sachant quelle contenance tenir, il se 
met à genoux devant le Commandeur; je suis sûr qu'il n'y a pas deux 
personnes dans la salle qui s'en soient aperçues. — Je pensais à la 
dose d'imagination nécessaire au spectateur pour être digne d'entendre 

(i) En 1S47, -Oo'! Juiin était chante au Théâtre-Italien par Lablache, Tagliafico, 
Coletti, Mario, M^'es Grisi, Persiani et Corbari. 



gô L'ARTISTE 

un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque tous les gens qui 
étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu de chose; mais 
les parties les plus faites pour frapper l'imagination ne les arrêtaient 
pas davantage. Il faut beaucoup d'imagination pour être saisi vive- 
ment au spectacle. . . Le combat avec le père, l'entrée du spectacle 
frapperont toujours un homme d'imagination; la plus grande partie 
des spectateurs n'y voient rien de plus intéressant que dans le reste. 

lo février'. — Hier 9, à quatre heures, j'ai été voir M"" Sand; 
elle était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur. — Aujourd'hui 
il était plus de midi quand je suis parti pour le Palais-Bourbon. Il a 
fait un temps affreux : neige, gâchis. Il faut aller en voiture à mon 
travail, et on y reste si longtemps qu'il y a des maladies à prendre. 
J'ai travaillé aux hommes du milieu. — Revenu de bonne heure et 
resté également très longtemps en voiture. Demeuré chez moi le soir, 
fatigué et souffrant. — Ton local de la nymphe debout dans VOrpIiée, 
vert émeraude, vermillon et blanc ; plus de blancs dans les clairs. 
Deuxième nymphe, ton orangé et vert émeraude. 

1 1 février. — Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry, 
pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop 
incommode. J'ai besoin de repos. 

12 février. — Mis au net la composition de Foscari. Essa_vé avec 
unetoile deSo; je crois que cela ira ainsi. — Vu M"° Sand à quatre 
heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui. J. J. . . y était. 

14 février. — Le Beau est assurément la rencontre de toutes les 
convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que 
j'ai vu hier. Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du 
bouffon, du terrible, du tendre, de l'ironique ! chacun dans sa nature. 
Cuncta fecit in pondère., numéro et mensura. Chez Rossini, l'Italien 
l'emporte, c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans 
beaucoup d'opéras de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est 
toujours orné et élégant; mais l'expression des sentiments tendres 
prend une mesure mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous 
les sujets. DansleZ)o« Jiian^ il ne tombe pas dans cet inconvénient; 
le sujet, au reste, était merveilleusement choisi, à cause de la variété 
des caractères. D. Anna, Octavio, Elvira sont des caractères sérieux, 
les deux premiers sutout. Chez Elvira, déjà on voit une nuance 
moins sombre. Don Juan tour à tour bouffon, insolent, insinuant, 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 



97 



tendre même; la paysanne, d'une coquetterie inimitable; Leporello, 
parfait d'un bout à l'autre. Rossini ne varie pas autant les caractères. 

ïb février. — Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à 
reprendre l'ébauche du Christ an tombeau. L'attrait que j'y ai trouvé 
a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et le 
lendemain. Mon ébauche est très bien; elle a perdu de son mystère, 
c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin 
pour les lignes de la composition et la place des figures, on peut 
supprimer l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se 
fait sur le tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. 
Le ton local du Christ est terre d'ombre naturelle, jaune de Naples 
et blanc; là-dessus, quelques tons de noir et de blanc glissés çà et là, 
les ombres avec un ton chaud. Le ton local des nuances de la Vierge: 
un gris légèrement roussàtre, les clairs avec jaune de Naples et noir. 
— Essayé Foscari, sur la toile de 80. Décidément, cela est trop 
noyé. J'essayerai sur toile de 60. 

iS février. — Aujourd'hui été voir le Christ de Préault, à Saint- 
Gervais. J'avais été au Luxembourg auparavant pour m'informer de 
la cause des refus d'entrée. 

ig février. — T... médit très justement que le modèle rabaisse 
son homme. Une personne sotte vous assottit. L'homme d'imagina- 
tion, dans son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a 
conçu, fait aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse 

et qu'il a sous l'œil. — Vu deux actes des /f«<^//e«o/5 Où est 

Mozart ? Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la 
science ? le bouffon et le terrible.... ? Il sort de cette musique tour- 
mentée des efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fié- 
vreux, des lueurs suivies d'un chaos. — Piron m'y a donné des nou- 
velles de M"*^ Mars qui est bien mal. Charles très affligé. 

20 février. — Les moralistes, les philosophes, j'entends les vérita» 
blés, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que sous 
le rapport humain, n'ont jamais parlé politique. L'égalité des droits 
et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont recom' 
mandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à cet 
obscur fatum des anciens, mais à cette nécessité éternelle que per- 
sonne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne prévau- 
dront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature. Ils n'ont 

1893. — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE ; T. V. 7 



gS L'ARTISTE 



demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer son 
rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie générale. 
La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'àme sont éternelles 
et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes ; la forme, démo- 
cratique ou monarchique, n'}' fait rien. — Dîné chez M. Moreau ; 
revenu avec Couture. Il raisonne très bien, il est surprenant... 
Quel regard nous avons pour caractériser les défauts les uns des 
autres ! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est très vrai et très fin, mais 
il ne tient pas compte des qualités ; surtout il ne voit et n'anal3'se, 
comme tous les autres, que des qualités d'exécution. Il me dit, et je le 
crois bien, qu'il se sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, 
dit-il, des études préparatoires pour apprendre par cœur, en quelque 
sorte, le morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur : 
ce moyen est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géri- 
cault se servait du modèle ; c'est-à-dire librement, et cepen- 
dant faisant poser rigoureusement. Nous nous sommes récriés 
l'un et l'autre sur son immense talent. — Quelle force que celle 
qu'une grande nature tire d'elle même ! Nouvel argument contre la 
sottise qu'il y a ày résister et à se modeler sur autrui. 

2 1 février. — Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des 
visiteurs. — Repris les Comédiens arabes de bonne heure, à cause 
du concert de Franchomme, où je devais aller à deux heures. En y 
allant, trouvé M"" Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voi- 
ture. Je l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor 
d'Haydn, des derniers qu'il ait faits ; Chopin me dit que l'expérience 
y a donné cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, 
n'a pas eu besoin de l'expérience ; la science s'est toujours trouvée 
chez lui au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus 
chez Boissard.Le xno àQ Rodolphe àe Beethoven : passages communs, 
à côté de sublimes beautés. — Résisté à dîner chez M""^ Sand, pour 
rentrer et me reposer. — Le soir chez M. Thiers ; il n'y avait que 
M"" Dosne. 

22 février. — Continué les Comédiens arabes et avancé beau- 
coup. — Chez Asseline à sept heures et demie, pour aller à Vin- 
cennes ; le prince devient fort aimable. — Revenus de bonne heure ; 
nous étions étions avec Decamps et Jadin. Ce dernier m'a dit que 
M™" D... remarquait avec mécontentement que je n'allasse pas la 



JOURNAL INÉDIT DE DELACROIX 99 

voir, et cela m'a beaucoup affligé. Asselîne m'a présenté à sa femme : 
elle a l'air très simple et bonne enfant. — Decamps était arrivé chez 
Asseline, pour aller chez le prince, avec une cravate noire fripée, à 
dessins, et un gilet de couleur fané : on lui a prêté une cravate blan- 
che. — J'ai intercédé, mais inutilement, pour qu'il ne fumât pas 
dans la voiture, en allant à Vincennes. — J'ai rencontré, chez le 
prince, Ch. His (i), en grand sautoir de commandeur, l'Auxerrois, 
mon ancien camarade, bardé d'ordres turcs ; j'y ai vu Boulanger, 
L'Haridon, qui m'a l'air d'un fort aimable garçon. 

i?) février. — Travaillé aux Comédiens arabes [i). Préault est venu. 
— Chez Alberthe, le soir ; petite réunion. Je l'ai revue avec grand 
plaisir, cette chère amie ; elle était rajeunie dans sa toilette et a été 
infatigable toute la soirée; sa fille aussi était très bien, elle danse avec 
grâce, surtout l'insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la Baume. 
Cet homme ne vieillit pas. — Marcste nous cite la lettre de Sophie 
Arnould au ministre Lucien : « Citoyen Ministre, j'ai allumé beau- 
coup de feux dans ma vie, je n'ai pas un fagot à mettre dans le mien ; 
le fait est que je meurs de faim. » Signé : « Une vieille actrice qui 
n'est pas de votre temps. » — « M"'^ de Châteauvieux.... M"^ de 
Châteauneuf... Qu'est-ce, lui disait-on, que toutes ces demoiselles- 
là ! » Elle répondit : « Autant de châteaux branlants ! » — Au plus 
fort de !a Terreur, M"'' Clairon était retirée à Saint-Germain, et 
dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment à sa porte; 
elle ouvre après quelques hésitations ; un homme vêtu en charbon- 
nier se présente : c'était son camarade Larive, qui dépose un sac con- 
tenant du riz et de la farine et s'en va sans mot dire. 

24. février. — Travaillé aux Arabes comédiens. — Le soir, 
chez M. le duc de Nenours : vu Pelletan, qui m'a fait des éloges de 
mon plafond, Philarète, Rivet. Désordre en sortant. 

2b février. — Chez madame de Forget, le soir, M"'' Henri m'a joué 
d'infâme musique moderne, entre autres, comme régal, les deux 
morceaux que les voisines du jardin ont écorchés tout l'été. 

26 février. ~ Dauzats m'avait prévenu la veille que M"'= la du- 

(i) Charles His, publiciste, né en 1772, mort en i85i. D'abord attache' à la re'- 
daction du Moniteur, puis proscrit, il se fit soldat après le i3 vendémiaire. En 
181 1 il entra à la direction de la librairie où il resta attaché jusqu'en 184S. 

(2) Salon de 1S4S. Appartient au Musée de Tours. 



100 L'ARTISTE 

chesse d'Orléans irait à l'exposition de la rue Saint- Lazare et désirait 
m'y voir. Elle a été fort aimable pour moi. — En sortant, j'ai été 
rejoindre Villot, qui était venu le matin à une exposition, rue 
Grange-Batelière : un Titien magnifique, Lucrèce et Tarquin^ et 
la Vierge ds. Raphaël levant le voile. Gaucherie et magnificence de 
Titien ! Admirable balancement des lignes de Raphaël ! Je me suis 
aperçu tout à fait de ce jour, que c'est sans doute à cela qu'il doit sa 
plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui fait faire le 
besoin d'obéir à son st3ie et à l'habitude de sa main. Exécution, vue 
à la loupe : à petit coups de pinceau. 

2j février. — Lassalle(i), puis Arnoux (2) sont venus. Ce der- 
nier cherche à se caser, après le naufrage de l'époque. J'ai écrit à Bu- 
loz pour lui. Grenier est venu faire une étude au pastel d'après le 
Marc-Aur'ele. Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven ; il trouve 
dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout 
une peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres ; 
nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me ranger 
dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine. 
Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n'ouvre pas 
cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est le 
dernier venu ? Je crois qu'on peut dire qu'il a vraiment reflété da- 
vantage le caractère moderne des arts, tourné à l'expression de la 
mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on appelle romantisme ; 
cependant, Don Juan est plein de ce sentiment. — Dîné chez M"'" de 

(i) Emile Lassalle, peintre, élève de Delacroix. Il faisait partie des élèves que 
Delacroix avait réunis dans son atelier de la rue Neuve-Guillemin. Il se distin- 
gua surtout comme lithographe; il exécuta une grande lithographie d'après la 
Médée de Delacroix. « C'est un homme que j'aime beaucoup, écrivait Delacroix 
à propos de lui, et qui avait entrepris avec beaucoup d'ardeur cet ouvrage... 
Je pense que, comme moi, vous serez surpris de certaines parties, où le carac- 
tère est très bien rendu.» 

(2) Arnoux, homme de lettres et peintre, a rendu compte à plusieurs reprises, 
et dans des termes élogieux, des expositions de Delacroix. Celui-ci le recomman- 
dait en ces termes dans une lettre adressée à M. Michaux, chef des services d'art à 
la Ville :« Je prends la liberté de vous recommander M. Arnoux, dont les travaux 
sur les arts sont bien connus, et qui a entrepris des études sur les monuments de 
Paris, leurs tableaux et leurs statues. ..J'ai compté sur votre extrême complaisance 
pour aider le travail remarquable d'un homme de talent pour qui j'ai beaucoup 
d'affection. » {Correspondance, t. II, p. i35. Note de Burty.) 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 



Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre encore et je voudrais 
bien la voir se soigner mieux. — Rêvé de M"'" de L... Décidément 
il ne se passe pas de nuit que je ne la voie ou que je ne sois heureux 
près d'elle, et je la néglige bien sottement : c'est un être char- 
mant ! 

28 féi'7'ier. — Tracé au blanc le Foscari et couvert la toile avec 
grisaille, noir de pêche et blanc ; ce serait une assez bonne prépara- 
tion pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de Saint 
Benoit, que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile à obtenir par un 
autre moyen ; ma composition me paraît offrir des difficultés de pers- 
pective, que je n'attendais pas. — En somme, journée mal employée, 
quoique je n'aie pas été interrompu. Gaultron est venu un seul mo- 
ment pour l'affaire de Bordeaux. — Dîné chez M. Thiers ; j'éprouve 
pour lui la même amitié et le même ennui dans son salon. — A dix 
heures avec d'Aragon chez M"" Sand; il nous parle d'un ouvrage 
très intéressant, traduit par un M. Cazalis : La douloureuse passion 
de N.-S., par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. 
Lire cela. Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont 
révélés à cette fille. 

1" mars. — U Afrique vaincue, nos soldats se jetant à la mer 
pour en prendre possession. — La bataille d'Isly traitée poétique- 
ment. — UEgypte soumise au génie de Bonaparte., etc. — Je me 
suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le Clirist au tombeau. 
C'est la troisième séance d'ébauche ; et, dans ma journée, je l'ai re- 
monté vigoureusement et mis en état d'attendre une quatrième re- 
prise. — Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, 
en ajoutant des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des 
masses très simples ? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autre- 
fois, commencent par les détails et donnent l'effet à la fin. — Quel 
que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de simplicité 
d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des détails, 
il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne par- 
viendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse. 
— Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, 
au Mariage secret. Après dîner, le courage m'a manqué et je suis 
resté lisant Monte-Cristo qui ne m'a pas préservé du sommeil. 

2 mars. — Le ton des rochers du fond, dans le Christ au tom- 



L'ARTISTE 



beau. Clairs : terre d'ombre et blanc à côté de jaune de Naples et 
noir ; ce dernier ton ôte la teinte rose. Autres clairs ciore* exprimant 
de l'herbe : le ton d'ocre jaune et noir, modifié en sombre ou en clair. 
Ombre : terre d'ombre et terre verte brûlée. La terre verte naturelle 
se mêle également à tous les tons ci-dessus, suivant le besoin. — Ce 
matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la 
pauvre M™° Vieillard (c'est M""-' Labarre, rue Vivienne, 38 bis). 
Elle n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant ; c'est 
une nature originale. — Dufays est venu ; puis Colin. Le premier 
des deux est frappé de la nécessité d'une révolution ; l'immoralité 
générale le frappe, il croit à l'avènement d'un état de choses où les 
coquins seront tenus en bride par les honnêtes gens. — Le jeune 
Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions. — Mal 
disposé. J'ai essayé très tard de travailler au fond du Christ. Retra- 
vaillé les montagnes. — Un des grands avantages de l'ébauche par 
ton et l'effet, sans inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément 
amené à ne mettre que ceux qui sont absolument nécessaires. Com- 
mençant ici par finir les fonds, je les ai faits le plus simples possible, 
pour ne pas paraître surchargés, à côté des masses simples que pré- 
sentent encore les figures. Réciproquement, quand j'achèverai les 
figures, la simplicité des fonds me permettra, me forcera même de 
n'y mettre que ce qu'il faut absolument. Ce serait bien le cas, une 
fois l'ébauche amenée à ce point, de faire autant que possible chaque 
morceau, en s'abstenant d'avancer le tableau en entier : je suppose 
toujours que l'effet et le ton sont trouvés partout. Je dis donc que la 
figure qu'on s'attacherait à finir parmi toutes les autres qui ne sont 
que massées, conserverait forcément de la simplicité dans les détails, 
pour ne pas la faire trop jurer avec les voisines, qni ne seraient qu'à 
l'ébauche. Il est évident que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un 
état satisfaisant pour l'esprit, comme lignes, couleur et effet, ou cou- 
leur et effet, on continue à travailler jusqu'au bout dans le même 
sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en quelque sorte, on perd, en 
grande partie, le bénéfice de cette grande simplicité d'impression 
qu'on a trouvée dans le principe ; l'œil s'accoutume aux détails qui 
se sont introduits de proche en proche dans chacune des figures et 
dans toutes en même temps ; le tableau ne semble jamais fini. Pre- 
mier inconvénient : les détails étouflent les masses ; deuxième incon- 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 



vénient : le travail devient beaucoup plus long. — Bornot (i) le 
soir. 

3 mars. — Ce mercredi, repris les rochers du fond du Christ et 
achevé l'ébauche de la Madeleine. La figure nue du devant. — Je 
regrette que cette ébauche manque un peu d'empiîtement. Le temps 
lisse incroyablement les tableaux ; ma Sibylle (2) me paraissait déjà 
toute rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à obser- 
ver avec soin. — Vu les Puritains (3) le mardi soir, avec M™*^ de Forget 
Cette musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est 
magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont 
des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de la 
terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les autres. 
La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, avec 
rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier dans les 
pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité d'effets, 
les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel très sim- 
plement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés, se déta- 
chant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les reflets 
bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine modi- 
fié, pour toucher les clairs. 

j[.mars. — Ce .matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir. — 
M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, 
quand vient un étranger ; c'est incroyable d'indiscrétion. — Re- 
tourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de 
peintre moi-même ; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la 
liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais et le tableau est 
déjà bien avancé. Travaillé surtout à VOrphée. — Ces ébauches avec 
le ton et la masse seule sont vraiement admirables pour ce genre de 
travaux sur parties comme des têtes, par exemple, préparées par une 

(1) Cousin de Delacroix, propriétaire de l'abbaye de Valmont, aux environs de 
Fécamp. Le peintre y fit de nombreuses études et notamment de délicieuses 
aquarelles. 

(2) La Sybillc au rame^iu d'or fax envoyée par Delacroix au Salon de 1845. 
(c Cette Sybille avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le geste noble, la sou- 
ple allure de Mademoiselle Rachel, que Delacroix admirait passionnément. » 
(Note du catalogue Robaut, p. 240). 

(3) Les Pin-itains d'Ecosse, opéra de Bellini, représente au Théâtre Italien en 
iS35. Ce fut le dernier ouvrage de Bellini. 



104 L'ARTISTE 



seule tache à peine modelée. Quand les tons sont justes, les traits se 
dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de la grandeur et 
de la simplicité ; je crois que c'est ce que j'ai fait de mieux dans le 
genre. — Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa 
maladie. — Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien re- 
gretté d'être absent. 

5 mars. — Hier, en travaillant à l'enfant qui est près de la femme 
de gauche dans VOrphée, je me souvins de ces petites touches multi- 
pliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la 
Vierge de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot. 
Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau 
libre et fier deVanloo ne mène qu'à des à peu près. Le st3'le ne peut 
résulter que d'une grande recherche et la belle brosse est forcée de 
s'arrêter quand la touche est heureuse. — Tâché de voir au Musée 
les grandes gouaches du Corrège : je crois qu'elles sont faites à très 
petites touches. — Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des 
artistes qui se trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères 
et il me rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce 
sujet : « On ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son der- 
rière. » — Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de 
Montpensier. Fatigue... 



EUGENE DELACROIX. 




QJD 




DEUX 



MAITRES JAPONAIS 



Jusqu'ici, l'on nous avait toujours présenté l'art japonais 
en bloc, ou du moins on nous en avait montré d'un 
seul coup de si larges provinces que forcément nous en pre- 
nions des impressions d'ensemble, et rien déplus. On s'en allait 
ébloui et charmé, se disant que ces gens de l'Extrême-Orient 
ont fait de bien jolies choses, et qu'ils avaient des instincts de 
coloristes surprenants ; mais on les voyait à peu près tous sous 
les mêmes traits, ou plutôt on n'en distinguait aucun. Leurs 

noms étranges, mis au bas de leurs 
ouvrages, ne laissaient pas 




Tortue, par Hiroshighé 



io6 



L'ARTISTE 



de souvenirs. C'est tout au juste si celui d'Holcousaï était retenu 
par quelques personnes. M. Bing, en organisant l'exposition récem- 
ment ouverte dans les galeries Durand-Ruel, est parti d'une idée 
tout opposée. Il s'est dit que cet enseignement à vue de pays res- 
tait, en somme, bien stérile, et qu'il était temps de nous faire voir, 
dans la diversité de leurs génies, les maîtres principaux de cet art 
extraordinaire. Renouvelant à notre profit une tentative qu'il avait 
déjà faite à Londres il y a deux ans (i), il a donc pris deux maîtres 
extrêmement caractérisés et tout diflerents l'un de l'autre. Il a choisi 
dans leur production une série de pièces hors li- 
gne et représentatives. Du tout il a composé une 
exposition d'un intérêt frappant, aussi claire pour 
l'esprit que séduisante pour les yeux. Il me sem- 
ble à présent, grâce à lui, voir la ph3'sionomie 
d'Outamaro et d'Hiroshighé aussi nettement que 
les plus connues de notre art occidental. 

Outamaro met dans ses figure? une grâce dont 
il a le secret. Son dessin, épuré de toute insigni- 
fiance, résumé, presque abstrait, est d'une indi- 
cible flexibilité. Cependant il ne le contourne 
jamais, ainsi qu'il arrive à nos maîtres de 
Fontainebleau, avec lesquels on l'a voulu 
comparer. Sa ligne plie 
comme une hampe de fleur 
quand le vent souffle; 
toujours on sent 
sous ses inflexions 
l'équilibre des ré- 
sistances et la rec- 
titude du jet. 11 
n'a nul parti pris, 
nul maniérisme : 
il fait ainsi parce 
qu'il voit ainsi, et 

Oiseau, pai HinosHicHÉ CCtte faÇOU dc VOir 




(i) V. Gustave Geffroy, La Vie artistique, p. 126 : Hokousaï à Londres. 



DEUX MAITRES JAPONAIS 



107 



ne lui vient que de lui-même ; il ne l'a héritée d'aucune école. 
Son coloris, d'où les tons éclatants sont presque bannis, est cepen- 
dant d'une vivacité merveil- 
leuse, grâce à la science des 
gradations ; mais cette vi- 
vacité ne fait jamais obsta- 
cle à l'absolue douceur des 
ensembles. De ces éléments 
divers et de bien d'autres 
résulte une impression de 
naïveté savante et d'ado- 
rable jeunesse, telle qu'i 
faut, pour en retrouver l'é- 
quivalent, aller jusqu'à cer- 
taines fresques de la primi- 
tive Renaissance italienne. 
Les femmes, les jeunes 
filles prennent 
surtout sous ses ^^^^^ 
pinceaux un je ne \I 

sais quoi auquel ^"^~~'~~^;/ 
les autres produc- 
tions de l'art ja- 
ponais ne nous 
avaient nullement 
préparés. Il met 
dans leurs mou- 
vements une dé- 
licatesse exquise, 
il va jusqu'à don- 
ner une expres- 
sion, d'autant 
plus pénétrante 
qu'elle est dis- 
crète, aux tradi- 



tionnels visages. 
Il faut connaître 




Sur /.i terrasse, par Outamaro 



10 s 



L'ARTISTE 




Lu neige, par Hirûshighk 



ses grandes pièces trip- 
tyques où il nous re- 
présente ses compa- 
triotes en leurs plaisirs 
aux champs ou sur 
l'eau : la Chasse aux 
lucioles, les Fêles sur 
la Sou)}iida, la Pêche 
an filet, VAverse; il 
faut avoir vu surtout 
ce chef d'œuvre, la 
Promenade dans les 
iris : elles sont là, 
six ou sept jeunes 
femmes groupées li- 
brement dans des atti- 
tudes tranquilles, tou- 
tes sveltes et gracieu- 
ses, toutes vêtues de 
robes aux tons légers, 
harmonie use ment 
combinés à ceux des 
longues feuilles qui se 
dressent, mêlées de 



fleurs pâles, à leurs pieds. La scène a quelque chose de dantesque 
tant elle est à la fuis idéale en ses intentions et ressentie en ses 
moindres traits : 

E là m'apparve, si com' egli nppare 

Subitamente cosa che disvia 

Per maraviglia tutt'altro pensarc, 
Una donna soletta, che si gia 

Cantando, ed iscegliendo fior da fiore, 

Ond' era pinta tutta la sua via. [Purgatorio, C. 28.) 

De valeur presque égale et plus curieuses encore sont les scènes où 
le nu apparaît. Tout le monde a remarque que le nu, surtout féminin, 
est comparativement très rare dans l'art de l'Extrême-Orient. Il a 
fallu les mœurs particulières de la Grèce antique pour lui faire la 



DEUX MAITRES JAPONAIS 



109 



place qu'il tient dans notre art europe'en. En réalité partout, sous nos 
latitudes, l'homme vit habille, et dès lors qu'aucune tradition ne s'y 
oppose, on est amené à le représenter vêtu, sauf exceptions. Outa- 
maro nous dévoile des coins de nudité dans ses scènes maternelles, 

empreintes d'une 
exquise tendres- 
se. « Ce sont les 
penchements de 
tête de notre Vier- 
ge sur le divin 
Bambiiio^ c'est la 
contemplation ex- 
tatique de la mère 
nourrice; ce sont 
les enveloppe- 
ments amoureux 
de ses bras, l'en- 
roulement délicat 
d'une main au- 
tour d'une che- 
ville, en même 
temps que la ca- 
resse de l'autre 
derrière la nuque 
de l'enfant sus- 
pendu à son 
sein (i). » Il nous 
en fait voir encore 
dans ses repré- 
sentations de fem- 
mes au bain ou 
de Pêcheuses, et 
notamment dans 
les trois admira- 

Batclicr, par Hiuoshighé bles grOUpCS dcS 




(i) Edmond de Goncourt, Ôutamaro, p. 56. 



L'ARTISTE 



Pêcheuses d'aivabi. Partout, à ce nu il donne le même caractère, 
peut-être encore accentué par la nature des modèles qu'il avait sous 
les yeux : à l'inverse de nous qui, sous la chair, laissons percer 
toujours des souvenirs anatomiques, lui ne veut exprimer que ce qu'il 
voit, c'est-à-dire la chair elle-même, avec la variété de ses sou- 
plesses et de ses tensions, avec ses rondeurs enveloppées et ses 
sinuosités mouvantes, avec son poids, sa consistance et sa vie pro- 
pre. Le résultat est pour nous, imbus des vieilles traditions 
classiques, d'une telle nouveauté que bien des gens en sont déconcer- 
tés ; mais, avec un peu d'accoutumance et surtout de réflexion, 
on s'y fait vite, et bientôt l'attrait se joint à la curiosité. 

Hiroshighé nous est, au premier abord, un peu gâté par le souve- 
nir des imitations qu'il a suggérées chez nous. C'est lui qui, de tous 
ses compatriotes, était pour les esprits de notre race le plus intelligi- 
ble et le plus abordable. C'est à lui aussi qu'on a tout de suite essayé 
de prendre ses formules, sans trop songer que de Paris au Japon il y 
a loin, et que des formules en elles-mêmes ne sont rien quand on n'a 
pas en même temps l'esprit qui, les ayant fait naître, peut aussi leur 
maintenir la vie. Cependant, grâce au nombre des pièces exposées et 
à leur choix, le maître japonais reprend vite son charme. Il est de 
langage courant de l'appeler le plus grand paysagiste de son pays. 
Peut-être à ce sujet pourrait-on faire quelques réserves, car d'autres 
que lui, qui n'étaient pas voués exclusivement au paysage, ont aussi 
laissé d'admirables représentations de leur contrée, à commencer par 
Outamaro. Mais Hiroshighé avait reçu comme don de nature un œil 
d'une clarté sans égale. A ce qu'il produit Outamaro ajoute beaucoup 
de lui-même, et c'est surtout sa propre vision qu'il nous fait voir tou- 
jours. Hiroshighé paraît traduire celle de tout le monde, tant ses ou- 
vrages sont empreints d'évidente vérité. Comme notre grand 
Th. Rousseau, il est, on le sent, un amant passionné de la nature : il 
l'observe à tous les instants, il voudrait la connaître sous tous ses 
aspects et pour ainsi dire la surprendre dans toutes ses attitudes. Mais 
ce qu'il y a de grave, de presque mystique dans l'âme de Th. Rous- 
seau est absent de la sienne. Il s'égaye plutôt à cette incessante recher- 
che, il la poursuit comme un jeu, triomphant des difficultés ainsi 
qu'un enfant escalade un obstacle, par plaisir d'essayer sa propre sou- 
plesse. A certains jours il lui prend envie de faire quelque vaste et 



DEUX MAITRES JAPONAIS 




J.ipoiurise 
par HinosHiGHÉ 



brillante composition : alors il choisit une de ces 
lètes où, dans les environs de Yédo, tout un peu- 
ple se répand sous les arbres en ticurs ou sur la 
grève marine, ou encore en bateau, sur les eaux 
de la Soumida. Et personne ne sait mieux que 
lui disposer une scène immense, y faire grouiller 
la foule; personne ne donne un aspect plus cha- 
toyant au foisonnement des beaux costumes et 
des parasols bariolés. Plus souvent il veut ren- 
dre vite un fugitif aspect de paysage. Alors la 
science instinctive des sacrifices n'a pas de lignes 
assez concises, ni la palette de couleurs assez em- 
portées pour traduire ces rapides et toujours jus- 
tes impressions. La neige qui tombe silencieu- 
sement en blancs flocons et la neige tombée qui 
met sur toutes choses sa molle ouate blanche, les 
canaux bleus qui circulent entre des rives vertes, 
les ponts en bois avec leur charpente compliquée et leur mouvante 
couronne de passants, la lune se levant sur la mer calme et les 
barques côte à côte endormies trouvent en lui l'interprète le plus 
subtil. Avec une décroissance de ton bleu il fait fuir à l'infini un hori- 
zon marin; avec un peu de rouge ou de jaune fondus dans un ciel, il 
rend sensible une chaude atmosphère de soir d'été ; avec je ne sais quoi 
d'éteint dans toutes les couleurs vraies d'un paysage, il y fait la nuit 
et le mystère. Ces croquis construits de rien sont même peut-être 
plus précieux que les pièces plus achevées. Ils sont d'une tournure, 
d'un éclat, d'un jet que l'exécution détaillée amortit toujours. L'esprit 
y scintille dans tous les traits et quelques-uns sont d'une superbe am- 
pleur. Les voyageurs qui ont vu le Japon sont unanimes à dire que 
rien n'en peut donner l'idée comme les ouvrages d'Hiroshighé. Nous 
n'aurions pas besoin de leur témoignage pour l'affirmer. Dans ses 
albums, dans ses pièces petites et grandes, dans l'innombrable multi- 
tude d'images qui portent sa signature, il peut y avoir, et il existe en 
effet d'extrêmes différences : tout ce qui est sorti de ses mains alertes 
et de son vif esprit possède au plus haut point une qualité caractéristi- 
que, la franchise. 

Dois-je ajouter que les deux maîtres dont je viens de parler ont été 



112 L'ARTISTE 

en même temps, comme presque tous les grands artistes de leur paj's, 
des animaliers extraordinaires? Dans ses oiseaux, Hiroshighé met les 
mêmes qualités d'aisance que dans ses pa3'sages. Il cherche parfois 
l'éclat, et plus souvent Textrême douceur de l'edet. En tout cas il atteint 
son but avec une sûreté qui ne se dément jamais. Dans ses animaux et 
dans ses fleurs, Outamaro se montre aussi curieux, aussi délicat, aussi 
épris que dans ses figures. « Et quand je me souviens d'autrefois, je me 
rappelle que dès l'enfance le petit Outa observait le plus infime détail 
des choses. Ainsi, à l'automne, quand il était dans le jardin, il se 
mettait en chasse des insectes, et qu'il s'agit d'un criquet ou d'une 
sauterelle, avait-il fait une prise, il gardait la bestiole dans sa main 
et s'amusait à l'étudier. Et combien de fois je l'ai grondé, dans l'ap- 
préhension qu'il ne prît l'habitude de donner la mort à des êtres 
vivants! y> Ainsi parle, entête d'un des albums d'Outamaro, son 
vieux maître Torijama Sekiyen, et ce lointain témoignage en dit plus, 
à mon gré, que tous les commentaires. Même à côté des grandes 
compositions féminines auxquelles on les avait entremêlées, des pièces 
telles que les Pavots, les Canards mandarins^ \aPoule d'eau plongeant 
vous attiraient et vous retenaient, non-seulement comme des miracles 
d'exécution, mais comme des merveilles d'intelligence et de style, de 
ces oeuvres dont on dit : c'est beau comme la nature. Et d'où vient cela ? 
de ce que l'interprète de ces choses vivantes les a d'abord profondé- 
ment aimées, sachant que « reproduire la vie par le cœur et en des- 
siner la structure au pinceau est la loi de la peinture (i). » 

Je m'arrête : sur Outamaro, le lecteur trouvera tout ce qu'on peut 
savoir dans le livre de M. Edmond de Concourt; sur Hiroshighé, il 
pourra consulter l'excellent article de M. Anderson dans la publication 
de M. Bing (2). Je n'ai point ici prétendu parler comme un de ceux 
qui savent : c'est un rôle auquel je ne suis aucunement préparé. Ce 
que j'ai voulu, c'est, en passant, noter mes propres impressions et 
montrer le fruit qu'un profane peut tirer d'une exposition bien faite. 
Celle-ci sera-t-elle suivie d'autres organisées sur le même plan et d'un 
égal intérêt ? On me l'a dit. Il n'est rien que je souhaite davantage, pour 
mon plaisir, pour l'avantage de ceux qui veulent apprendre, pour la 

gloire du japonisme. 

GERMAIN HEDIARD. 

(i) MGme préface, citée par Edmond de Concourt, Outamaro, p. 116. 
(2) Le Japon artistique, N»* i5 et 16. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



(0 



II 

L'Evolution d'un art .■'^ I. Le Paysage dans ses rapports nécessaires avec le mi- 
lieu historique : l'Homme et la Nature. — §2 Double développement paral- 
lèle des procédés de l'art (évolution technique), — § 3. et du sentiment de la 
nature (évolution expressive) : comparaison des paysages écrits et des paysa- 
ges peints à chacune des grandes époques depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. 

S I. 

défaut du musée inédit qui raconterait 
l'évolution de la Nature imitée par les 
artistes, il nous faut faire appel une 
fois encore au faisceau de nos observa- 
tions et de nos souvenirs, afin d'en 
tirer quelquesaperçus d'ensemble capa- 
bles de nous conduire à une succincte 
philosophie de l'histoire du paysage 
dans l'art. 
Impartialement, sans esprit de secte, 
notre amour de l'art a jeté les yeux sur le mouvement contem- 
porain, sur ce présent nourri du passé et gros de l'avenir. 
L'art, pas plus que la nature, ne fait de saut brusque : non facit 
salliim\ aujourd'hui prépare demain. — Et c'est encore à l'esthé- 
tique des faits, à l'esthétique indépendante et positive qne nous 
demanderons les éléments d'une dernière analyse. 




(i) V. VAi-tistc de janvier. 

1S93 — l'artiste — NOUVELLE PERIODE : T. V. 



114 L'ARTISTE 



La méthode rigoureusement scientifique des sciences naturelles 
n'est peut-être pas strictement applicable, avec l'absolu d'un calque, 
à l'évolution de l'art, de mîme que l'emploi rigoureusement scienti- 
fique des principes phj'sico-chimiques de la lumière colorée est 
malaisément praticable sur la toile du peintre. C'est qu'en effet, 
l'histoire se meut dans le temps selon le rythme indéfini d'un perpé- 
tuel devenir, au lieu que la nature est astreinte dans l'espace au cer- 
cle périodique des lois immuables. Zones et saisons se succèdent ou 
se renouvellent suivant des termes fixes; les arbres croissent et meu- 
rent comme les êtres pensants, mais, chaque année, depuis Nico- 
las Poussin, le même soleil vient resplendir sur une verdoyante 
renaissance; et depuis, combien de fois l'interprétation des lumineux 
feuillages ne s'est-elle pas modifiée ?... L'homme et l'humanité mar- 
chent vers l'obscur avenir. 

Mais c'est à l'observation loyale des faits, bien plus qu'aux vagues 
formules métaphysiques d'un dogmatisme abstrait, qu'il faut 
emprunter les grandes lignes d'une méthode, s'il est possible d'en- 
chaîner et d'expliquer dans le temps les physionomies successives de 
l'art paysagiste, miroir fatalement versatile de la nature. Lesyà//5, ce 
sont les paysages peints des maîtres, et aussi les paysages écrits des 
écrivains d'élite, double série perpétuellement transformée, qu'il est 
loisible de comparer avec l'immuable diversité des paysages natu- 
rels. 

Ce qui frappe à première vue, c'est la variété des œuvres; et 
comme l'esprit classificateur n'est pas long à les ranger par vastes 
groupes, plusieurs familles de paysages apparaissent, avec des carac- 
tères saillants et distincts. Ces caractères ressortent si fort, qu'on 
pourrait déjà se reconnaître au milieu de cette flore artificielle et 
suggestive, quand même les noms d'artistes ou les désignations 
d'époques seraient inconnues ; qu'un ignorant de l'histoire saurait y 
pressentir divers lieux d'origine et diverses dates de naissance; et 
que l'historien, d'autre part, pourrait délimiter les étapes du senti- 
ment de la nature, rien que par l'examen chronologique des maîtres- 
ses toiles. Les œuvres parlent, comme les pierres. 

Et ne sont-elles point surprenantes, ces divergences de résultats et 
d'aspects dans un art qui semble avoir pour but d'imiter la nature, 
une et immortelle ? Comme dans l'univers lui-même, les seules 



LE PAYSAGE DANS L'ART n3 



différences pittoresques ne devraient-elles pas dépendre de la géo- 
graphie et de la météorologie? Sans doute, un même paysage, repro- 
duit plusieurs fois par un même artiste, change selon la saison, 
l'heure, l'état du ciel ; mais un même site, fixé dans ses contours 
généraux par plusieurs artistes, divers d'époque et de patrie, offre 
des oppositions non moins évidentes : Rome, par exemple, le C/iâ- 
teaii Saint A)ige ou lo-Forum^ «pourtraicturés» depuis Claude, Poussin 
et Joseph Vernet jusqu'à Corot, jusqu'au plein-airiste Louis Dumou- 
lin, en passant par les transfuges hollandais du xvii^ siècle, Berck- 
Heyde, Van derUlft, Breenbergh, Vanvitelli. La Hollande moderne 
de Roqueplan, de Daubigny, de Delpy (i), de Gabriel et de Jettel est 
assez distante de la Hollande classique des vieux maîtres indigènes. 

Les paysages d'une même école représentant des régions différen- 
tes se ressemblent plus entre eux que les paysages d'écoles différentes, 
reproductions des mêmes sites : les orientah'stes en Orient démon- 
trent cette loi. On dit un Corot ^ avant de désigner une Vue de Rome-, 
on dit un Cuyp, avant de désigner un pâturage de Hollande-, c'est là 
qu'apparaît la présence de l'artiste, du regard magistral servi par 
une main et conduit par une âme, — la présence de l'homme ajouté a 
la nature. 

Si donc le caractère essentiel du paysage, — l'imitation d'un 
aspect du monde extérieur, — en fait un des arts les plus concrets, 
les plus objectifs, les plus réels, sinon des plus réalistes, qui soient, 
si donc cette parenté avec la nature lui assigne d'étroits rapports 
avec l'apparence des choses et lui impose des devoirs de justesse et de 
vérité, — la production d'une oeuvre d'art de ce genre est intime- 
ment liée au milieu humain d'où elle a pris naissance. La forte 
méthode de M. Taine, qui défend d'isoler le fait artistique de son 
milieu pensant, trouverait une application nouvelle dans l'évolution 
nécessaire du paysage. L'art du paysage relève donc autant de l'his- 
toire que de la nature; l'homme et la matière y jouent simultané- 
ment leur rôle respectif et varié, en proportions variables; le temps 
est une nouvelle cause de diversité : et qu'un musée historique des 
paysages serait curieux à étudier sous ces deux points de vue paral- 
lèles ! 

(i) Esquisses très colorées de la vente Ph. Georges, iSgi. Songer aussi à 
Jongkind et à Ten Gâte et à Claude Monet. 



iiG L'ARTISTE 



Tout paysage, occupant une place précise sur l'échelle indéfinie de 
l'Art vivant, révèle trois causes : une naliire^ un moi^ un inilieii. 

Une composition de Poussin, empruntée à la vallée romaine qui 
garde son nom, tout comme une impression de Claude Monet saisie 
sur le vif d'un site actuel et voisin, tient son rang chronologique dans 
l'œuvre total de l'artiste ; la toile appartient à tel groupe, classique 
ou impressionniste ; elle se rattache à tel milieu, manifestant par ses 
qualités d'art éminentes tels plis de la race, de l'individualité du pein- 
tre, du moment technique de l'art, du sentiment expressif de l'épo- 
que. Mais l'histoire atteste seulement les ressemblances fatales, 
traits d'éducation ou d'hérédité; la méthode historique note et démon- 
tre au passage les subtiles affinités que font deviner les physionomies 
mêmes de la nature vues par l'art, éloquentes comme les visages 
humains; et l'éclosion de la beauté géniale au sein de la mystérieuse 
et mouvante synthèse reste une énigme, comme la naissance d'un 
être. Dans l'artiste, plus encore que dans l'homme, vit le secret 
inviolé d'une âme. 

En ce réseau d'influences qui modifient la composition ou le por- 
trait du peintre paysagiste, les rapports de l'œuvre avec la Nature, 
son modèle, n'apparaissent pas difficiles à constater. Si la pensée de 
l'homme transfigure l'apparence des choses, le décor influe sur la 
pensée. La même année, en 1648, Poussin peint le Dioghie au soleil 
de Rome, et Rembrandt le Bon Samaritain sous les brumes d'Ams- 
terdam. A une même époque, au xvn'^ siècle, la région italienne 
imprime une trace visible sur les inventions champêtres du Hollan- 
dais Berchem, du Flamand Jan Miel et du Français Claude. Le sol 
modifie la ligne; le climat, la teinte. Parallèlement, sous une tnême 
latitude, l'Italie sauvage des Abruzzes forme le Guaspre, l'Italie suave 
du littoral enchante le Lorrain. La campagne de Rome a fortement 
imprégné tous les talents qui lui ont demandé conseil. Le paysage de 
style n'a jamais pu s'acclimater en Hollande. Mais un fait capital mon- 
tre combien l'influence réelle de la nature est contrebalancée par 
l'influence première, moins perceptible, de la race et du milieu éduca- 
teur : l'Ecole italianisée d'Utrecht, rivale de Haarlem, reste hollan- 
daise en plein agro roinano, et en dépit des surnoms académiques : 
Polidoro, Myrtillus, Oriionte, Ordonan^a, les frères Glauber, Bloe- 
men. Moucheron ne peuvent complètement oublier sous l'azur 



LE PAYSAGE DANS L'ART 117 

fastueux la rustique familiarité du Nord (i). Le dieu s'est fait pàtrc : 
de là cette peinture hybride de Paul Bril, de Jan Both, et jusqu'à un 
certain point, de Claude, très-italien, toujours français, art mixte que 
Fromentin dérive du « voyage d'Italie ». L'œuvre s'élabore dans la 
complexité des causes. 

Telle âme, tel langage. L'œuvre d'art est un organisme vivant, 
Icoov £v dit profondément Platon (2) au sujet d'un beau discours : et dans 
un paysage, comme dans un poème, le fond est inséparable de la 
forme, l'idée ne vit que par le signe, et le signe ne vaut que par l'idée. 
Etre artiste, c'est précisément découvrir d'instinct cette appropriation 
merveilleuse, c'est conjuguer dans la chaleur spontanée de la création 
deux éléments qui se pénètrent comme l'organe et la fonction, comme 
le son de voix et la pensée. Et le paysagiste, même Courbet qui 
s'assied devant un paysage tout fait par la réalité luxuriante, crée en 
fixant son choix. Le sentiment recompose la nature. 

Mais, dans une poésie, un beau vers a sa beauté propre ; le mot 
sonne, la période s'équilibre, en dehors de leur latente affinité avec 
la nuance d'inspiration ;un beau paysage, de même, possède une beauté 
intrinsèque, — géométrique et pittoresque, — qu'il tire de l'eury- 
thmie cadencée des lignes, de l'hymen harmonieux des tons. De loin, 
le chant du cj'gne de Poussin, Apollon amoureux de Daphné, offre 
une baie de saphir échancréepar la mâle ordonnance des cimes glau- 
ques ; et le moyen d'expression, le visible instrument de la poésie 
picturale, ayant sa beauté propre, doit avoir son histoire propre. 
Par abstraction, on peut donc étudier d'abord l'histoire du vers et 
l'histoire de la palette rustique-, puis ensuite, remonter à l'analj'se 
même du sentiment poétique delà nature. De là, deux parts dans 
l'influence du milieu sur l'œuvre : le moment de l'art oi!i le paysage 
apparaît, sous telle forme; — le sentiment général de l'époque qui le 
façonne, avec telle expression. 

Chaque phase importante de l'histoire traduit un éiat de l'art et un 
état de rame. Et dans la réalité concrète, dans cette longue évolution 
d'un genre, — du paysage- ressemblant à l'humanité de Pascal, qui 
ne meurt pas et qui apprend continuellement, — les deux états 



(i) Le Flamand Swanevelt, dit Herman d'Italie, imite Claude. 
(2) Dans le Phèdre, dialogue socratique sur l'éloquence. 



ii8 L'ARTISTE 



reagissent l'un sur l'autre, comme, dans l'être, le physique et le moral . 
Parcourons \Qsfaits. 

Le développement technique de l'art paysagiste suit son invisible 
pente, logiquement, ainsi que la statuaire hellénique qui se dégage 
peu à peu de l'archaïsme oriental, comme la tragédie grecque qui sort 
du dithyrambe pour aboutir aux mimes, comme la tragédie classique 
qui devient drame romantique, comme l'opéra italien qui se jette 
dans le drame lyrique allemand de Richard Wagner héritier de 
Gliick, avec la docilité du fleuve vers la mer. 

Sous l'apparent caprice des modes, toute évolution, — forme et 
sentiment, — est régulière comme uneexistence et captivante comme 
une épopée. Depuis les /bz/i^ primitifs jusqu'aux zV^/re^^/o/w de 1889, 
l'art a traversé bien des péripéties et bien des âges. L'enfance devait 
se manifester dans les horizons gauches et méticuleux de la peinture 
encore gothique et déjà renaissante; et quand Venise eût émancipé 
l'arbre et le ciel avec Titien, c'était le paysage idéal, — historique ou 
simplement composé, — qui devait apparaître le premier en date, 
issu de la grande peinture : et il parut en effet à Bologne, à Rome 
ensuite, au seuil même delà décadence. A l'origine de l'art, après les 
fonds, le paysage historique est la transition naturelle, l'intermé- 
diaire nécessaire entre la peinture humaine et le vrai paysage. C'est 
un tableau de figures dont les termes sont renversés ; et le galbe des 
groupes d'arbres héroïques tient encore de la ligne assouplie des mem- 
bres divins :1a nymphe respire encore sous la dure écorce. Arsnonfacit 
salliim : le révolutionnaire même garde en lui tout un passé ; et le genre 
se développe régulièrement à travers et malgré les révolutions d'art, 
consécutives aux révolutions d'âme ; il progresse et marche, en dépit de 
l'hostilité des deux paysages rivaux, — style et réalisme, — ou plutôt 
grâce à l'antagonisme de ces deux courants inverses et parallèles : 
car l'opposition entre l'idéal et le vrai, entre l'art qui cherche 
la beauté plus haut que la nature et l'art qui veut la découvrir dans 
la nature même, cette lutte morale ricoche sur révolution matérielle 
de la technique, et la couleur prend conscience de ses forces dans 
le Nord, tandis que la ligne atteint dans le Midi l'heure brève 
delà perfection entrevue. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



119 



Ce moment d'apogée est celui où Nicolas Poussin (i) médite 
auprès des ruines de VAgro romano : il est court, et s'incarne dans 
le Z)/o^èHe (Rome 1648). Chaque œuvre de génie marque ainsi un « mo- 
ment » de Fart, en apportant quelque chose de définitif ; celle-ci 
résume tout un monde de formes et de pensées, elle ajoute, elle re- 
tranche, elle affirme, elle généralise, elle concilie deux contraires: 
la ligne noble et la chose exacte ; elle trouve dans cette conciliation 
vibrante une harmonie originale ; elle s'impose et dure ; c'est le Cid 
du paysage : mais bientôt la formule pittoresque va s'user, ressassée 
par l'inerte collectivité des obscurs imitateurs ; le sommet conquis, 
il faut redescendre l'autre versant ; entre deux dates éminentes, 
toute décadence contient les vestiges de ce qui meurt et les germes 
de ce qui naît. Et c'est ainsi qu'on cheminera dans les vallées du mé- 
diocre et du pompeux depuis le Diogcne jusqu'à V Embarquement 
pour Cythère, invention badine et géniale, nouveau fronton élevé sur 
le sentier du beau, paysage coquettement historique d'une Régence 
galante et rouée, qui compromet la nature et rapetisse le paysage. 
La ligne trop longtemps soutenue, s'estompe, se brise et s'émiette, 
comme la période classique ; la forme, la phrase et la mélodie cou- 
rent alertes, avant que, par une réaction fatale et par un contraste 
prévu, la mollesse opaque du poncif revienne imposer sa froide con- 
signe aux feuillages émondés par les latinistes de la nature. Le faux 
classique n'était pas défunt. Mais De Boissieu qui a étudié les Hol- 
landais, De Marne qui a échoué dans le style de Valenciennes, n'ou- 
blient pas tout à fait le bon air des grandes routes -, mais, parmi ses 
élèves, J. V. Bertin comptera Corot ! 

Parallèlement à l'apogée méridionale du contour, langage du style, 
le sens véridique de la réalité colorée s'était éveillé dans le Nord. 

Le paysage composé, qui s'est épanoui le premier, languit, s'altère 
et meurt le premier, dès avant la complète floraison du paj'sage rusti- 
que, — la tradition s'étant faite convention. Et c'est dans l'évolution 
sincère du vrai paysage de la nature, c'est dans sa marche presque 
ininterrompue vers les particularités réelles de la lumière et de la 
forme, que l'on peut constater de visu la logique secrète et la conti- 
nuité de l'art éternel. Telle la musique en Allemagne, c'est dans 
les Pa3's-Bas qu'une indépendante interprétation du vrai pouvait 

(i) Comparer l'avènement de Corneille (iG36) et de Descartes (1637). 



L'ARTISTE 



naître, car la Hollande n'avait pas à recueillir le lourd héritage de 
plusieurs siècles de grande peinture murale ni les troublantes 
épaves de l'antiquité. Race et climat la réservaient au réalisme ins- 
piré comme aux réalités touchantes. Après Paul Bril, Jan Van 
Goyen devine un art nouveau devant l'intimité des brumes indécises. 
Mais par la fermeté du dessin, par la sobriété de la pâte, par une 
recherche de la composition, par quelques redites un peu bourgeoi- 
ses, par certaines conventions proli.xes et générales d'un métier un 
peu lent, par la présence de figurines au premier plan, l'art hollandais 
ne marque qu'un premier temps dans l'évolution nouvelle, c'est un 
intermédiaire encore, un trait d'union entre ce qui a été et ce qui sera ; 
et quand un génie paraît, Ru3'sdael, tel Phidias, ou Beethoven, ou 
Corot, l'opinion distingue bientôt plusieurs manières dans leur vie 
artistique, car ils collaborent avec leur époque et rapidement emplissent 
à eux seuls tout un fragment d'histoire. Ils ont l'heur d'arriver à 
l'instant précis, savant déjà, où certaines formules d'art simples, 
robustes et neuves, sont encore inédites et possibles, et ils puisent 
dans leur instinct fécond l'admirable volonté de les découvrir peu à 
peu. Après eux, il faut imiter ou découvrir encore. La Chasse d^ 
Dresde, comme le Z)î'o^è;:e, est l'expression d'un « moment »; c'est 
une date, et, dans la relativité perpétuelle, comme un éclair 
d'absolu. 

Nous citions Beethoven. La musique, « art qui n'imite point «, art 
jeune qui n'a point à compter avec l'antique perfection, s'est déve- 
loppée lentement,tardivement,mais suivant une progression très-régu- 
lière, sansà-coups,depuisPalestrina jusqu'à Beethoven, et de Beethoven 
à Wagner. Or, rien ne ressemble plus au lent crescendo de cet orches- 
tre symphonique,s'enrichissant, se diaprant, se compliquant sans trêve 
aux dépens des contours précis, que le développement continu du 
paysage rustique depuis les premiers Flamands jusqu'à Ruysdael, 
depuis Ruysdael jusqu'à l'école moderne. Après la docte et sage 
patience des Hollandais, les Anglais du xviu'= siècle inaugurent ce faire 
lâché dont la liberté d'impression et d'expression ira toujours s'accen- 
tuant, au xix^ siècle, avec les frottis romantiques, le couteau de Courbet, 
la tache impressionniste et le pointillé des chercheurs. La pâte a détruit 
l'ordonnance. Et l'art, devenu prépondérant, fait des trouvailles, avec 
le sous-bois de Diaz, le terrain de Bastien-Lepage ou la marine de 



LE PAYSAGE DANS L'ART 121 

Claude Monet : autant de « moments », dans la vaste phase contem- 
poraine. 

Et à l'intersection du double courant de l'art humain, c'est le 
nom de Corot que ramène Thistoire. Trait d'union entre ce qui finit 
et ce qui commence, rajeunissant l'antique nymphée d'une lueur 
matinale, ce Grec en exil continue le passé en gardant la ligne transfi- 
gurée, il devance l'avenir en fixant la lumière idéalisée ; de même, un 
siècle et demi auparavant, à Malines, l'héroïque forestier Huysmans 
avait projeté sur l'ombre inquiétante des automnes réels la splendeur 
du style : inspiration complexe, aussi vivifiante que l'éclectisme est 
glacial. Et ces grands artistes de transition font de l'art en mariant 
les données « complémentaires », ligne et couleur, qui résident va- 
guement dans la diffuse beauté de la nature. 

§ 3. 

En art, sans doute, \a forme est tout, car elle seule est perceptible 
aux sens, elle seule peut mettre en valeur le sentiment évoqué par 
le portrait ou par le rêve. Otez le rayonnement de la forme : au lieu 
de Ruysdael, vous avez une chromo-lithographie ; au lieu de Claude, 
vous avez Joseph Vernet ; au lieu de Poussin, vous avez Bidault. 
Mais le procédé n'existe qu'en vue de quelque chose à traduire ; et, 
indépendamment de son éloquence propre, il tire son plus grand 
mérite de son intime S3'mpathie avec l'émotion intérieure dont le 
paysagiste doit épandre autour de soi la contagion. Bien plus, dans la 
synthèse de l'œuvre et dans l'évolution d'un art à travers l'histoire, la 
forme est avec le sentiment individuel du paysagiste ou le sentiment 
général de l'époque, dans le rapport d'un effet avec sa cause. Assu- 
rément, les conditions présentes et matérielles du procédé influent 
sinon sur le sentiment, du moins sur sa traduction pittoresque ; 
mais l'évolution du sentiment influe davantage encore sur le progrès 
de l'art. 

La forme est un langage. Dans la nature transposée par l'art, tout 
devient signe d'idée ; et la façon de traduire les choses ne peut être 
seulement une copie fidèle : elle fait connaître l'objet, mais elle con- 
tient aussi quelque particularité qui renseigne sur le copiste ; telle 
fleur précieuse d'un préraphaélite dénote un sentiment de la nature ; 



L'ARTISTE 



telle de'coupure de feuillage est éloquente, comme une belle alliance 
de mots, comme une harmonie savante et neuve. 

Chaque œuvre immortelle est donc une double date, qui marque 
un moment dans le progrès de l'art, qui manifeste une situation dans 
la vie de l'âme ; et le développement sensible de la technique du pay- 
sage, parallèle au développement expressif du sentiment de la nature, 
et traversant avec lui les milieux successifs de l'espace et du temps, 
ne peut entièrement s'expliquer que par sa durable concordance avec 
les phases diverses de Vimpression que l'homme, peintre ou écrivain, 
ressent en face de l'univers : laquelle impression mobile et fugace, 
mais se dégageant en même temps semblable de la page ou du cadre, 
s'explique à son tour par l'atmosphère morale de telle société. 

Maintenant, une suite de grandes périodes intellectuelles s'offre à 
nos yeux qui parcourent les tableaux et les livres : la civilisation 
grecque antique, — la Renaissance, — la période classique du 
xvii" siècle, — le xvni'= siècle, — le I" Empire, — et enfin toute la 
période contemporaine dans ses vives métamorphoses. 

Certes, loin de nous l'intention de refaire ce qui a été si bien fait par 
la poésie de Victor de Laprade et par la logique de M. Taine ; nous vou- 
lons seulement étudier dans ses grandes lignes l'histoire de la nature 
dans l'art par la confrontation toute nouvelle de quelques artistes et de 
quelques poètes (tous ceux qui aiment les apparences extérieures sont 
des poètes) •, et cet examen des deux paysages parallèles définira la psj'- 
chologie correspondante qu'ils suggèrent et qui les explique. 

i" Le paysage dans V Antiquité gréco-romaine : Interrogeons 
d'abord la déesse grecque. Le paysage dans V art ancien (i), presque 
inconnu, existe à peine : pourquoi cette absence notable ? 

L'obscurité planant sur la musiquegrecque a fait l'indépendance de 
la musique moderne. En musique, point de dispute entre les « an- 
ciens » et les « modernes », mais seulement entre écoles rivales : de 
même, le paysage de la Renaissance n'a pu presque rien emprunter 
aux anciens modèles. Sans doute, aucun fragment capital ne nous est 
parvenu de la musique ou de la peinture antique : les grandes com- 
positions murales, peintes à la cire dans la Lcskhé de Delphes ou le 
Pœcile d'Athènes, et qui ne pouvaient « mourir que de mort vio- 

(i) Titre d'un ouvrage allemand de Woermnnn. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



lente», les barbares les ont abolies, comme les dieux de Phidias. 
Mais remarquons surtout ce fait établi : arrêtées dans leur crois- 
sance régulière, musique et peinture de paysage n'ont jamais, chez 
les Grecs, dépassé l'enfance; dans l'œuvre d'art, elles ont constam- 
ment joué le rôle de la partie à l'égard d'un ensemble. Donc pas de 
tradition transmise. 

Pourquoi cette infériorité d'un art, pourquoi cette omission à peu 
près complète de la nature dans l'œuvre humaine, chez une race qui 
mit la perfection dans le rythme du vers ou le galbe du marbre ? 
La sobriété de la palette antique, bornée aux quatre couleurs primi- 
tives, n'est pas seule en cause : et cette simplicité des moyens tient 
elle-même à des racines plus profondes. La peinture grecque, comme 
l'idéal grec, que l'artiste en travaillant contemplait, c'est la. ligue seule. 
Dans l'art et dans la vie d'Athènes, l'eurythmie primait tout. «Nulladies 
sine linea », dit le peintre ancien : et sa religion humanise les forces 
divines de l'univers. Peignant la Prise de Troie, Polygnote, au 
Pœcile, tel, plus tard, Shakespeare sur son théâtre, symbolise une forêt 
dans un arbre, un temple dans une colonne, une montagne dans un 
profil de rocher : la beauté de la forme est la mère des Dieux. 
Aristote fait une place au dessin dans l'éducation : et de simples 
artisans immortalisaient au trait rouge d'exquises figures linéaires 
sur la blancheur des lécythes funèbres. Un peuple entier vivait le 
Beau ; la beauté était une vertu : mais la convention poétique dans 
le sens idéalisé de la nature ne pouvait enfanter cet art si réel, le 
paysage. 

La prépondérance morale de l'Homme dans l'art et la vie antiques 
a restreint le paysage au paysage décoratif, entrevu comme fond 
linéaire dans une fresque : et ce caractère sobrement plastique est 
d'accord avec le songe harmonieusement borné de V anthropomor- 
phisme. Aux regards du poète grec, la Nature était pleine de Dieux; 
l'arbre, du genre féminin, recèle une divine blancheur; nymphes et 
faunes accaparent dans leurs formes humaines et divines la légèreté 
des hautaines feuillées, la robustesse des antres sourds et l'éclat des 
grands cieux clairs; l'autel consacre le bois sacré; l'univers est un 
décor discret aux invisibles et vivantes statues. 

A défaut àe paysages peints, c'est dans les paysages écrits des au- 
teurs qu'il faut retrouver le portrait embelli de la Grèce réelle : le 



124 L'ARTISTE 



vrai paysage de Tantique Hellas est peint dans les vers de ses poètes, 
dans Homère dénombrant les fruits mûrs du verger d'Alkinoos, dans 
Sophocle vantant le narcisse aux belles grappes qui fleurit à travers le 
bois sacré de Colone, dans Pindarc saluant le mamelon blanchissant 
de Cyrène ou la pierreuse Athènes, dans Platon, plus poète que les 
poètes qu'il bannit, des fleurs aux tempes, donnant un dccor enchan- 
teur au dialogue de Socrate et de Phèdre, dans Théocrite racontant 
la rude vie des chevriers voisins des nymphes amies des fontaines, 
plus tard, dans le docte imitateur Virgile, invoquant Tempe. C'est 
grâce à leur exactitude, aussi nette que belle, que l'œil moderne peut 
entrevoir cette Grèce radieuse et noblement épanouie, l'Attique lim- 
pide, le collier blanc des îles dans le saphir des mers, et la verte 
Arcadie, et le noir Erj'manthe oi!i la brise sonore inclinait mollement 
les palmes, toute la plastique ivresse de cette nature, pure comme 
une déesse et précise comme un temple, où le soleil rit sur la pierre 
comme l'or sur l'ivoire. 

Mais au v« siècle, à la grande époque pensante, tragique et sculptu- 
rale, telle description d'un Sophocle accuse les lignes marmoréennes, 
idéalement vraies, de ce paysage « objectif », bonheur des j-eux, qui 
n'a pressenti ni les subtiles colorations de la palette future, ni le 
poignant unisson de l'âme mélancolique avec le glorieux crépuscule : 
« Étranger » , — chantent les vieillards blancs de Colone, — « te voici 
dans le plus délicieux séjour de cette contrée riche en chevaux : c'est 
Colone aux claires demeures. Là gémissent, au fond de vcrdo3'antes 
vallées, une foule de rossignols à la voix mélodieuse, caches sous le 
sombre lierre, sous l'épaisse ramure de mille arbres chargés de fruits 
différents, oiî ne pénètrent jamais les flèches du soleil, oij ne souf- 
flent jamais les rafales glacées. Là se promène sans cesse le joyeux 
Dionysos, escorté des nymphes ses nourrices... Ni les chœurs des 
Muses ne dédaignent ce pays, ni Aphrodite aux rênes d'or... » 

C'est la beauté de la forme dégagée par un regard d'artiste du 
chaos sublime de l'univers; un nocturne dorien du vieil Alkman 
notait la « morne sérénité » de l'ombre avec le même contour ferme ; 
et la campagne familière devient, sous le style de Platon, un beau 
jardin de philosophes : « Mais à propos, mon ami », dit Socrate à 
Phèdre, « n'est-ce point Tarbre où tu me conduisais ? — Oui, c'est 
lui-même. — Par Héra, le bel endroit pour se reposer ! Que ce pla- 



LE PAYSAGE DANS L'ART I25 

tane est large et haut ! et cet agnus-castus, que ses rameaux sont 
élancés et son ombrage magnifique ! Il semble être tout couvert de 
fleurs pour embaumer ces lieux. Une source délicieuse coule sous ce 
platane, et nos pieds peuvent attester la fraîcheur de Teau. On dirait 
que ce séjour est consacré à des nymphes ou au fleuve Akhélôos, à 
en juger par ces oflVandes et ces statues. Vois encore comme l'air 
que Ton respire ici est doux et suave ; il y a même dans le chœur 
des cigales quelque chose de mélodieux et qui présage Tété. Mais ce 
qui me plaît le plus, c'est cette herbe touffue : parce qu'elle nous per- 
met de reposer mollement notre tête en nous étendant sur la pelouse 
inclinée. Mon cher Phèdre, tu ne pouvais mieux choisir. — Merveilleux 
Socrate, tu semblés le plus dépaysé des hommes : vraiment, à t'en- 
tendre, on dirait que tu es un étranger, et nullement un habitant 
d'ici. Apparemment tu n'as point dépassé les frontières, et même tu 
n'es jamais sorti de la ville? — Pardonne-moi, mon ami. C'est que j'ai 
à m'instruire, et les champs et les arbres n'ont pas d'instruction à 
m'offrir ; tandis que j'en trouve à la ville, parmi les hommes. » Ici le 
Grec se dévoile : et dans ce paysage liisior'ique vécu, l'homme est au 
premier plan. 

Un siècle et demi après Phidias, quand l'érudition alexandrine 
ferme l'ère de la création héroïque, timidement le paysage se montre, 
rapprochement notable, juste à l'heure où l'art grec se fait familier 
avec les Idylles de Théocrite, réaliste presque, avec les dialogues réels 
de l'Hilarotragédie, des mimes de Sophron et de la Comédie Nou- 
velle, avec les scènes bourgeoises ou paysannes des Ryparographes. 
Dans la grasse et volcanique Sicile, royaume de Polyphème, un art 
de genre, mais vivant et fort, s'inspire d'après nature des existences 
agrestes, et le paysage intime d'un Théocrite ne sert plus de cadre 
aux exploits divins des boucliers d'Homère : « C'était une vaste 
coupe rustique en bois de lierre {Kissybion), artistement faite, à deux 
anses, et toute neuve... Des guirlandes de lierre doré courent sur 
les bords... On y voit représenté un vieux pêcheur sur un rocher 
abrupt, près de la mer ; il ramasse toutes ses forces pour lancer le 
filet, comme un jeune homme... Un peu plus loin, une belle vigne, 
chargée de grappes vermeilles, que garde un enfant grimpé sur un 
mur ; à côté, deux renards rôdent et guettent dans le fossé ; mais 
l'enfant s'ingénie à tresser un beau piège à sauterelles avec des épis 



126 L'ARTISTE 



qu'il attache avec un jonc, très préoccupé du massacre qu'il pré- 
pare (i) » Toujours même sobriété hellénique dans le tableau 

du réel. 

Rome et Pompéi continuent la décoration alexandrine : et « Lu- 
dius le premier, — dit Pline (2), — commença, sous Auguste, à 
décorer les murs des appartements de portiques, de bosquets, de 
coteaux, de rivières, de sites très agréables à voir, où des person- 
nages chassent, rament ou pèchent, bref de scènes fort plaisantes. » 
Et le Romain ajoute : « Ces peintures ne coûtent pas cher ». Mais le 
paysage, toujours décoratifs est toujours tenu pour suspect ; après 
Pline, après Vitruve, — même à l'époque pervertie des sophistes, — 
Lucien, psychologue, blâme les paysagistes purs : « Ce ne sont pas 
des vallées et des montagnes que je cherche dans les tableaux, ce 
sont des hommes qui agissent et qui pensent. » 

Il était réservé aux peintres modernes de mieux sentir et de rendre 
plus vivement que les anciens Grecs la pure séduction « de cette 
divine feuille de mûrier jetée au milieu des mers (3) ». Parmi les 
ruines silencieuses, Byron interrogera la lumière immortelle : 

Eternal summer gilds them yet, 
But ail, except their sim, isset... 

et maintenant que la bleuissante Cythère n'est plus qu'un rocher 
perfide, ainsi chante le symbolisme profond du plus poète des 
poètes : 

La terre a Ce'rigo, mais le ciel a Ve'nus. .. 

2° Le Paysage de la Renaissance. Cent ans après le tragique 
voyage qu'un soir de jubilé, Dante a entrepris dans l'autre monde, — 
à l'époque où la peinture gothique balbutie les premières syllabes du 
moderne sentiment de la Nature dans les fonds primitifs, — le 
paysage naît au début du xv'^ siècle de deux sources parallèles, des 
Flandres bourgeoises et de l'aristocratique Italie : Nord et Midi. 

C'est encore d'un art familier, mais déjà plus réaliste et plus ému 
tout ensemble, c'est de la mystérieuse intimité de la race et du climat 

(i) Une lettre de Millet admire la ve'rité de cette l'i Idylle. 

(2) Hist. nat., livre XXXV, 3/ : « Blandissimo aspectu, minimoque impendio... u 

(3) K&aTxn, Études d'histoire religieuse, -pa^e 01. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



septentrional que le paysage devait éclore, cette fois destiné à une 
floraison complète. Les Grecs, artistes et païens, n'avaient remarqué 
dans la nature qu'un sanctuaire de nymphes, dans le paysage qu'un 
motif harmonieux de décoration picturale ; l'homme moderne, par 
sa race, par l'atmosphère qu'il respire, par les croyances qui l'ani- 
ment, est tenté de bonne heure d'approfondir l'univers et de l'expri- 
mer par le pa\'sage. Dès la païenne Renaissance, même l'amant de 
l'antiquité ne peut abdiquer sa sincérité rustique et pensive ; la Grèce 
refleurit, mais la palette s'enrichit et l'âme s'avive; on ne peut se 
refaire antique; Titien ne redouble pas Phidias. 

A première vue, sans analyser le détail des caractères, la seule 
apparition du paysage est un sur garant de l'évolution lente qui se 
déroule. De là, de ce complexe état dame, le double caractère de la 
Renaissance en général, et en particulier du paysage d'alors, écrit ou 
peint. Le sens de la réalité se marie à l'intuition de l'antique : 
dans un opulent paysage se redresse le marbre grec. Telle est l'union 
florissante que symbolise largement le Satyi-e de notre Victor Hugo, 
cette image de la Grèce qui la résume et qui la dépasse : Pan n'était 
pas mort, et gigantesque, il humilie Jupiter. C'est le panthéisme 
latent, retrouvant une voix plus forte à Venise et à Anvers, qui dé- 
ploie les frondaisons sereines sur la liberté des Bacchanales, qui mêle 
la nature champêtre aux truculences de la Kermesse, poème charnel 
d'un Rabelais flamand. 

Mais réclusion ne s'est pas produite en un jour : au xvi'^ siècle, à 
côté du paysage païen, entrevu déjà par Lorenzo Costa, par Andréa 
Mantegna, par Bernardino Luini, et qui s'épanouit bientôt dans les 
beaux songes voluptueusement vénitiens de Giorgione, de Titien, de 
Campagnola et de Muziano, — le paysage gothique des Flandres 
reste vivace même dans les œuvres hybrides des artistes voyageurs 
(l'original Albrecht Durer ne doit rien à la Grèce que devine 
Luini (i) et que recompose Raphaël) ; et un Triptyque de l'école de 
Bernard Van Orley (1480 ?-i 55o ?), V Adoration des Mages (2), a pour 
fond un « paysage » étrange avec ses fins castels pâles, ses massifs 
glauques ou bleu paon, ses branchages grêles, ses lointains mysté- 



(i) Fresques profanes du Muse'e Brera, Milan. 
(2) Vente Hecht, juin 1891 (Galerie G. Petit). 



128 L'ARTISTE 



rieux, et l'énigme de ses symboles chrétiens : à l'aube, près d'une 
vasque ombreuse, les Mages rencontrent une antique statue brisée : 
« Cette statue tombera quand une Vierge aura enfanté... » 

Avec l'Italien Lorenzo Costa, après i5io, à Mantouc, patrie de 
Virgile, c'est l'allégorie mythologique qui prend pour décor subtil 
un délicieux paysage d'azur où un lent fleuve de saphir se perd à 
l'horizon, sous les saules (i). 

Les deux tendances rivales de l'époque, antique et moyen-âgeuse, 
païenne et rurale, se conjugueront encore dans le premier paysa- 
giste, Paul Bril d'Anvers, ami de Rubens et d'Annibale Carracci ; 
ses larges et trop vertes frondaisons abritent des dryades flamandes : 
Diane et ses nymphes; — comme pendant, la Chasse aux canards. 
Notre Ronsard, de même, est un génie mixte : l'Olympe en exil sous 
son front ne lui fait pas délaisser les chères rives du Loir •, son 
oeuvre poétique e.xhale les jumelles senteurs de la vieille Gaule et de 
la Grèce immortelle. Le sylvain Paul Bril serait à l'aise dans sa 
Forêt de Gasiine, et les vers du poète commentent les feuillées du 
peintre : 

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers, 
Plus le cerf solitaire et les chevreuils le'gers 
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière 
Plus du soleil d'e'te' ne rompra la lumière ; 
Plus l'amoureux pasteur, sur un tronc adosse', 
Enflant son flageolet à quatre trous percé, 
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette, 
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette : 
Tout deviendra muet ; Écho sera sans vois ; 
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois 
Dont l'ombrage incertain lentement se remue. 
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue, 
Tu perdras ton silence ; et, haletant d'effroi. 
Ni Satires ni Pans ne viendront plus chez toi. 
Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre, 
Où premier j'accordai les langues de ma lyre; 
Où premier j'entendis les flèches re'sonner 
D'Apollon, qui me vint tout le cœur e'tonner; 
Où, premier admirant la belle Calliope, 
Je devins amoureux de sa neuvaine trope. 

', i) Scène mythologique, s.\x Louvre, salle des Primitifs. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



12() 



Quand sa main sur le front cent roses me jeta, 
Et de son propre lait Euterpe m'allaita. 
Adieu, vieille forêt, adieu, têtes sacrées 

La matière demeure et la forme se perd. 

La Renaissance a de ces alliances charmantes; Du Bellay aime 
Rome et sa « poudreuse plaine », sans oublier son humble village 
de l'Anjou, son petit Lire dont les toits fument : et les vieu.x maîtres 
furent les vrais jeunes, naïvement érudits comme Euphorion, fils de 
P'aust et d'Hélène. 



{A suivre.) 



RAYMOND BOUYER. 







1893 



L ÀRTIStE — NOUVELLE PERIOtJE : T. V 



« LA VIE ARTISTIQUE » 



DE M. GUSTAVE GEFFROY 




N recueillant, pour 
les publier en vo- 
lumes, les articles 
de critique d'art 
parus à l'occasion 
des Salons et les 
notices écrites pour 
certaines exposi- 
tions particulières, 
M.Gustave Geffroy 
a composé pour 
les délicats et les 
lettrés un véritable 
livre d'art. M. Gef- 
froy est journaliste, 
et pourtant il n'est 
pas un de ces 
articles, si court et 
si bref qu'il pa- 
raisse, qui donne 
l'impression d'un 
article de journal : 

je ne sache pas de plus véritable éloge pour un livre de cette nature. 

Aussi bien cela exige-t-il quelques explications. 



a LA VIE ARTISTIQUE » 



A notre époque d'information rapide, où la réclame s'est imposée 
avec l'indéfectible rigueur d'une nécessité sociale, cette réclame 
a terriblement organisée, étonnamment sérieuse, àprement métho- 
dique », le journalisme, qui est sa plus puissante expression, a subi 
la transformation commandée par le nouvel état de choses : il n'a 
plus qu'un souci, faire vite; arriver avant les autres : tel est son 
unique but, peu importent les moyens. Si la nouvelle méthode 
n'avait pas dépassé dans son application le domaine des événements 
réels, celui de la politique par exemple, le mal en vérité n'eût pas été 
grand et nous nous en serions aisément consolés ; mais il en devait 
être autrement, car un même soufïïe emporte l'immense majorité de 
ceux qui tiennent une plume et qui n'ont pas assez de courage ou de 
tempéramment pour résister : l'esprit journalistique envahit le 
domaine des choses de l'esprit^ des choses qui veulent être pensées et 
méditées longuement, qui ne sauraient s'accommoder de la hâte, 
puisqu'elles n'existent que par la réflexion, par le repliement sur 
soi-même. 

La critique a subi le contrecoup, critique littéraire aussi bien que 
critique d'art. De la première on peut bien dire, sans être taxé de 
pessimisme, qu'elle a totalement disparu; elle consiste aujourd'hui 
à tt lancer » un livre, moyennant une somme plus ou moins forte, 
dont l'importance est proportionnée, dans la pensée de l'éditeur, à 
ce que rendra la vente : c'est une avance mathématiquement calculée 
sur le tirage des éditions. Quant à la critique d'art, les journaux les 
plus lus ont répandu l'usage d'une manière de guide-âne à l'usage 
des nigauds qui, livrés à leurs seules ressources, seraient incapables 
de se diriger eux-mêmes dans le dédale des expositions : ils ont mer- 
veilleusement compris ce que voulait le public, et grâce à ce flair parti- 
culier et infaillible qui guide les chiens de race, les critiques d'art ont 
saisi la bonne piste. 

Ce ne pouvait être, — la preuve en a été faite et surabondamment,— 
qu'aux dépens de l'art lui-même et de la littérature. Ce qu'il s'est 
écrit d'insanités, de platitudes et d'insignifiances à propos des dernières 
expositions de peinture est vraiment inimaginable. Pour emprunter 
une comparaison à un sport aujourd'hui très en faveur, qui fournit, 
semble-t-il,une image très appropriée à mon raisonnement, n'y aurait-il 
point quelque analogie entre ces reporters faméliques, parcourant 



i32 L'ARTISTE 



ahuris les galeries des Salons, et les infortunés et ridicules bicyclistes 
qui traversent en hâte les campagnes de notre beau pays, insensibles à 
tout ce qui n'est point distance kilométrique et chemin parcouru : 
Encore ne puis-je prétendre, — cela serait trop injurieux pour les 
beautés naturelles, — comparer la séduction perpétuellement rajeu- 
nie et changeante de la nature, à l'intérêt trop souvent monotone 
et médiocre des Salons de peinture ! Il n'en reste pas moins que le 
procédé est identique et que le rôle du critique d'art est aujour- 
d'hui presque toujours purement machinal. 

Il faut donc savoir gré à ceux, infiniment rares, qui tentent autre 
chose que ce qui se fait autour d'eux, surtout quand ils y réussis- 
sent, et M. Gustave GefTroy est du nombre. Lui aussi, il fait des 
Salons; il rédige des notes destinées à éclairer le visiteur sur la 
valeur d'art des objets exposés; mais ce n'est là pour lui qu'un 
prétexte à nous faite toucher du doigt sa sensibilité, la réaction 
exercée par l'œuvre sur cette sensibilité, d'une nature drlicate et tout 
particulièrement fine. La Vie artistique {\) contient les deux Salons 
de 1890 et 1891, aux Champs-Elysées et au Champ-de-Mars; dans 
l'examen minutieux auquel il se livre, se tenant uniquement aux 
œuvres qui lui « suggèrent » quelque chose, M. Geffroy s'arrête et 
sait nous arrêter aux tableaux vraiment dignes de fixer l'attention, de 
même qu'il se défend et sait aussi nous défendre des médisances et 
des platitudes. On voitsurtout qu'il a, chevillée à Tàme, l'horreur, la 
sainte horreur de l'art officiel, de la peinture de commande, du 
tableau-réclame, en un mot de tout ce qui attire le badaud et qui n'est 
que la grimace et la caricature de la Beauté. 

Chaque fois que M. Geffroy se trouve en face d'une œuvre d'art qui 
s'adapte parfaitement à son tempéramment, il convient de le suivre 
et de s'arrêter avec lui. Je ne crois pas me tromper en disant que le 
critérium de cette convenance est la modernité de l'œuvre, entendant 
par «modernité » tout élément de beauté susceptible de faire naître 
en nous une émotion de vie intérieure. Tels par exemple, pour ne 
citer que deux noms, des artistes comme Puvis de Chavannes et 
Whistler. 11 a écrit sur le peintre américain, à propos de l'admirable 



(i) Première série, i vol. in-iG, avec une pointe- sèche d'Eugène Carrière et 
une préface d'Edmond de Concourt (Paris, Dcntu éditeur). 



« LA VIE ARTISTIQUE » i33 

toile qui se trouve maintenant au musée du Luxembourg, des pages 
qui demeureront toujours belles et d'actualité, précisément parce 
que l'émotion esthétique qui lésa suggérées ne date point. Et de fait, 
en présence de ce chef-d'œuvre, de la plus sévère et de la plus noble 
inspiration, comment un écrivain du tempérament de M. GefFroy 
aurait-il pu ne pas se trouver impressionné jusqu'en ses fibres les plus 
délicates, lui qui va d'instinct aux œuvres suggestives, auxiliatrices 
du rêve et révélatrices d'une forte vie intérieure ? Nous aurions 
presque mauvaise grâce à trop vanter cette méthode de critique, 
puisque c'est la seule que nous comprenions et à laquelle nous ratta- 
chent nos sympathies et nos admirations. Par elle .AI. Gustave 
Geffroy se relie à la tradition des maîtres qui l'ont pratiquée: il 
descend d'euxen ligne directe, tout en la renouvelant à la faveur de 
son tempérament personnel. 

Nous écrivions plus haut ce mot de modet'ni té dont on a tant abusé, 
tellement abusé qu'on est arrivé à en fausser la signification véritable. 
La modernité, comme l'a fort bien expliqué AL Paul Bourget, n'a 
rien à voir avec le caractère actuel ou récent du sujet traité. M. GefFroy 
nous en apporte une preuve nouvelle et irréfutable dans un des 
chapitres de ce livre, le premier, qu'il intitule \q Sarcophage égyptien^ 
le plus accompli peut-être au point de vue de la forme, pour lequel 
je ne cache pas ma préférence. Ce chapitre n'est autre chose que le 
récit d'une promenade solitaire dans la galerie des Antiquités 
égyptiennes, et des rêveries intimes que suggère à l'auteur la contem- 
plation d'une des œuvres qui s'y trouvent exposées, le chef-d'œuvre de 
la gravure ég3^ptienne de l'époque saïte : vous voyez que ce n'est pas 
d'aujourd'hui. Et pourtant M. Gefîroy a écrit sur ce sujet une page 
qui nous touche par sa modernité; je veux la transcrire ici, car cela 
donne exactement l'idée de sa manière : « Dans ces dimensions 
restreintes, toute une race revit, une conception de la vie et de la mort 
s'affirme, une leçon d'humanité, de nature et d'art se mêle fièrement 
à l'ardeur mélancolique de la fine poussière du passé. Ce qu'elle 
donne à entendre, cette leçon, c'est qu'il peut exister un art fait, non 
pour être vu, mais pour être caché, dérobé à tous les regards, enfoui 
aux profondeurs, et que cet art peut être aussi tendre et aussi grandiose, 
aussi profondément expressif, aussi hautement significatif que les 
œuvres d'orgueil exhibées en pleine lumière, érigées devant les foules 



i34 L'ARTISTE 



en succès d'apothéose. Jamais, non jamais, il n'a été fourni une preuve 
plus évidente de repliement de pensée, de forte vie intérieure. Jamais 
ne sont mieux apparues la passion désintéressée de la beauté, la 
jouissance intime, ressenties par le faiseur de chefs-d'œuvre.» 

Nous trouvons, dans ce livre de la \'ic artistique, de nombreuses 
pages aussi accomplies, aussi nourries de pensée et de rêverie que 
celle-là; j'éprouve pour ma part d'autant plus de plaisir h. l'écrire, 
que je conserve toute ma liberté d'appréciation et que je fais toutes 
mes réserves sur certains jugements de M. Gustave Gelïroy. L'article 
qu'il a écrit sur rO/;-/«/7W de Manet déborde d'un enthousiasme que 
je ne me sens pas la force de partager. Que M. Geffro}' ait été profon- 
dément sincère en l'écrivant, cela ne fait pas le moindre doute. Cela 
seul importe d'ailleurs. Manet, certes, fut un artiste d'exceptionnel 
talent; je le préfère, pour ma part, dans mainte œuvre inconnue du 
public et appartenant à des collections particulières. M. Geffroy met 
Olj-mpia au premier rang : c'est une question d'appréciation person- 
nelle. 

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que répéter en terminant ce 
que nous avons déjà dit au début. M. Geffroy a bien fait de réunir en 
volume cette série d'études : la lecture en est, depuis la première 
jusqu'à la dernière page, savoureuse, fertile en évocations de beauté ; 
elle fait réfléchir et souvent rêver. De combien de critiques d'art 
aujourd'hui pourrait-on en dire autant ? 



PAUL FLAT 



A côté des judicieuses appréciations de notre collaborateur sur le livre de 
M. Geffroy, il nous est particulièrement agréable de donner une lithographie 
originale, Tête de femme, que M. Eugène Carrière vient de dessiner pour 
l'Artiste et qu'il dédie à l'auteur de la Vie artistique. Le lecteur comprendra 
que nous nous abstenions ici de tout commentaire sur le caractère et le style 
aussi bien que sur l'exécution de cette pièce; il lui paraîtrait purement oiseux, 
d'ailleurs, que nous prétendions insister sur le rare mérite de cette lithographie 
du maitre-artiste. (N. D. L. D.) 



LE MOIS DRAMATIQUE 



Odéon : L'Argent d'autnii, pièce en 4 actes, on prose, de M. Léon Hennique. — 
Vaudeville : L'Invitée, pièce en 3 actes, en prose, de M. François de Curel. — Théâtre 
Libre : Le Devoir, pièce en 4 actes, en prose, de M. Louis Bruyerre. — Palais-Royal : 
Le Veglionc (Bal masque], comédie en 3 actes, de MM. A. Bisson et A. Carré. 




i:ciDÉMENT certains théâtres ont une guigne persis- 
tante, tous leurs efforts sont couronnés d'insuccès. 
Après le Gymnase (Koning re^wan^e) c'est mainte- 
nant rOdcon qui tient la série noire. C'est triste et 
injuste, car la nouvelle direction est intelligente, 
habile, pleine de bonne volonté ; jusqu'à ce jour, 
Aâ^ W elle a fait son possible pour contenter sa clientèle, 
elle nous a monté des pièces qui valent bien celles qui réussissent sur les 
boulevards. Et voyez un peu ce que c'est que la destinée, l'amère destinée ! 
La plus médiocre des œuvres données cette saison à l'Odéon fut la plus 
applaudie, la plus courue ; elle atteignit la centième, chiffre respectable et 
presque légendaire dans les annales du second Théâtre-Français : le quartier 
du Luxembourg en fut révolutionné ; une agitation extraordinaire entourait 
ces parages ordinairement déserts. C'était comme une vie nouvelle 
qu'apportait M. Jannet avec son Mariage d'hier. On criait au miracle et 
MM. Mark et Desbeaux grandissaient en estime aux yeux de leurs 
concitoyens. 

C'est autre chose maintenant. On a beau lancer des pièces intéressantes 
comme la Fille à Blanchard^ V Argent d'aiitrui, elles échouent ; elles 
échoueront toutes. Pourquoi ? 11 y aurait pour répondre à ce pourquoi une 
foule de raisons très bonnes (éloignement du théâtre, mauvaise renommée. 



i3G 



L'ARTISTE 



légendes ridicules, grandeur démesure'e d'une salle difficile à remplir, etc. ..) 
Mais on les a données trop souvent et avec trop d'esprit pour que nous les 
reprenions ici. Pourtant, parmi ces raisons, il en est une qui a été mise de 
côté et qui nous semble devoir être justement la meilleure, la plus impor- 
tante. Si rOdéon est en proie depuis quelques années à un abandon 
stupide, ridicule, c'est en grande partie parce que les places n'y sont pas 
assez chères. Pas assez chères?... oui, certainement la modicité du prix 
donne au théâtre un air populaire, pas « chic », et, vous le savez, le public 
a toujours honte d'entrer dans un endroit ouvert à toutes les bourses; il 
tient en sainte horreur les plaisirs qui sont à la portée de tous. Il lui 
semble, à ce brave public qu'un spectacle de cinq francs ne lui donnera 
pas autant d'agrément qu'un autre de sept et au-dessus : il s'effraie à la 
pensée de trouver, en la salle où il entre, des gens comme lui, de la même 
race, de la même provenance, — plus il est d'humble origine, plus il désire 
un monde sélect et choisi. C'est beaucoup cela qui a perdu notre malheu- 
reux Odéon. Il serait facile à MM. les directeurs de remédier à la 
chose. 

ha Fille à Blanchard, \in bon méloàra^me. bien fait, à gros effets sûrs, 
dont la réputation avait été consacrée par de nombreuses représentations à 
l'étranger, a été un four. Pourtant si une pièce devait attirer la foule, c'était 
bien celle-là. La Fille à Blanchard était un spectacle des plus curieux, des 
plus empoignants. L'interprétation en la personne de M™" Second-Véber 
valait à elle seule la peine de se déranger. M""' Second-Véber a déployé 
dans le rôle de Françoise le talent que nous lui connaissons. Tout cela 
n'était pas assez sans doute, puisque la pièce a eu à peine quelques repré- 
sentations. 

Autre insuccès pour V Argent d' autrui de M. Léon Hennique, et encore 
plus déroutant que le précédent. C'est à n'y plus rien comprendre. 
M. Hennique est un auteur dramatique de grand et solide talent. Il a 
autrefois donné au Théâtre-Libre deux belles pièces : la Mort du duc 
d'Enghien et Esther Brandès. Son Argent d'autrui n'est pas inférieur à 
ses œuvres précédentes. C'est bien charpenté, bien mené, d'une clarté et 
d'une simplicité parfaites et, ce qui ne gâte rien, fort dramatiquement mis 
à la scène. M. Hennique, et c'est à notre avis sa qualité première et maî- 
tresse, a l'art de faire dire à ses personnages ce qu'il faut et juste ce qu'il 
faut. Sa pensée et sa phrase ne s'embarassent point, ne s'entravent point 
de détails accessoires inutiles. Peut-être cela donne-t-il à sa pièce, en 
certains endroits, une apparence un peu sèche de scénario dont les déve- 
loppements auraient été volontairement négligés. Mais le reste du temps 
on est heureux de se trouver face à face avec une idée précise, une intrigue 
claire, une action qui se déroule avec une aisance et une logique superbes. 
L'accueil fait ixï Argent d'autrui a donc été des plus froids. N'allez pas 
croire que certaines allusions y soient pour quelque chose. Quelques 



LE MOIS DRAMATIQUE 137 

critiques ont prétendu que l'argent était maintenant un thème trop rebattu, 
trop ressassé pour être repris. Là n'est point la cause, nous en sommes 
persuadé, de la non réussite. La chute de V Argent d'aittrui tient à l'inter- 
prétation qui a été des plus médiocres en général. Le plus beau des 
ouvrages ne peut résister à un écorchement semblable. La représentation 
eût pu même être encore plus déplorable si une jeune étrangère, miss 
Kaloun, engagée tout spécialement à l'Odéon pour jouer un rôle d'Améri- 
caine, n'avait fait de son personnage une création si remarquable, si 
étonnante que c'a été une véritable révélation. Pas une comédienne de 
Paris n'aurait été capable de rendre avec cette sûreté, cette ingéniosité 
étourdissante (miss Kaloun débute seulement) l'être délicat et complexe 
qu'est cette espèce de courtisane exotique, cette fille que l'amour fait 
redevenir femme à certains moments. Le succès de miss Kaloun s'est 
changé en triomphe. On était si content d'applaudir quelqu'un ! Ah ! 
M. Hennique lui doit un fameux cierge ! Sans elle, sûrement, la pièce 
n'aurait pas eu dix représentations. 

L'Argent d'autrui peut se résumer en quelques lignes. Plusieurs amis 
ont résolu de fonder une banque catholique pour faire concurrence à la 
fameuse banque juive. Mais pour toute entreprise il faut des bailleurs de 
fonds, et ils manquent. Or, le proverbe dit : en toute chose, cherchez la 
femme. Nos associés le connaissent : ils cherchent et ils la découvrent 
bientôt. C'est une Américaine à la beauté diabolique, à la rouerie suffisante, 
au désir violent de s'enrichir. Elle se vend à l'association qui s'en servira 
de la façon suivante : on la fera passer pour la femme de l'un d'eux. Une 

femme mariée a toujours plus de charmes dangereux. Ça transforme 

presque une drôlesse en honnête femme. On donnera des fêtes, quelque 
vieux banquier, riche, viendra rôder autour de la belle. Elle laissera dire, 
toucher au besoin, attirera l'homme dans ses filets où il laissera l'argent 
nécessaire à fonder la banque. Cette comédie réussit à merveille. L'Amé- 
ricaine trouve un amant millionnaire ; les associés, leur bailleur de fonds. 
Tout marche donc admirablement. 

La « Catholique » est fondée ; ses actions montent rapidement à des taux 
insensés. Mais le directeur, tenté par les offres séduisantes (trois millions) 
de la concurrente, la « Juive », qui, ennuyée du succès de l'autre banque 
est décidée à s'en débarrasser à tout prix, se laisse peu à peu entraîner à 
une vilaine action ; il vend sa maison et ses trucs aux juifs. Aussitôt, en un 
coup de spéculation, les titres de la « Catholique » baissent rapidement, la 
faillite arrive, entraînant avec elle, dans ce terrible écroulement, les amis 
du directeur et des milliers de pauvres diables qui ont eu confiance. L'un 
de ces ruinés, le rencontrant à la Bourse, le traite de voleur, le gifïle. On 
va sur le terrain. Notre homme est blessé. 

Un instant pendant le délire que donne la fièvre, il a des remords, 
envoie chercher un confesseur, soulage sa conscience, parle de rendre 



,38 L'ARTISTE 



l'argent volé. Puis la fièvre s'en va, le prêtre quitte son chevet, la santJ 
revient et avec elle les désirs et les passions impérieuses qui ont fait de cet 
homme, autrefois honnête, un misérable. Lorsqu'il sera hors de danger, il 
épousera l'Américaine et gardera l'argent, ce qui lui parait plus raisonnable 
que de le rendre. Moralité: dans les affaires d'argent nul n'est blanc; ou 
encore : l'argent n'a pas d'odeur. 

La pièce vaut la peine d'être vue. L'intrigue est amusante, originale ; le 
dialogue âpre et vivant; l'exécution est surtout parfaite. 

Le personnage de l'Américaine seul nous semble mal en place, et poussé 
à l'outrance. Il nous aurait fallu sur cette nature bizarre un peu plus 
d'explications. A part miss Kaloun dont nous avons dit le talent incontes- 
tablement merveilleux, les autres acteurs et actrices ont été mauvais. Que 
MM. Mark et Desbeaux ne doutent pas de notre bienveillance. C'est en 
raison même de la sympathie qu'ils ont su se créer autour d'eux que nous 
les prions de surveiller la mise en scène qui est négligée, la décoration 
qui sent le vieux, la troupe, oh! la troupe par-dessus tout, qui est de 
tout point à refaire ; elle est vraiment indigne des œuvres jouées à 
l'Odéon. 

M. François de Curel a le front dans les cieux. Son Invitée a réussi au 
Vaudeville d'une façon inouïe. M. de Curel avait débuté au Théâtre-Libre 
avec une pièce de valeur, l'Envers d'une Sainte^ qui attira tout de suite sur 
lui l'attention de la presse et du public. Quelque temps après M. Antoine 
montait de lui les Fossiles qui le mirent au premier rang de nos jeunes 
dramaturges. Il ne lui restait plus qu'à se lancer dans le monde, dans le 
grand. C'est ce qu'il a fait. Il a été frapper au Vaudeville. L'aimable 
M. Carré (il passe pour tel du moins] le reçut à bras ouverts, lut bien vite 
sa pièce et la joua plus vite encore. 

L'Invitée a été pour son auteur l'occasion d'un nouveau succès, succès 
incontesté, incontestable (lire les journaux du lendemain). 

La comédie de M. de Curel est en effet remarquable et aussi remarqua- 
blement ennuyeuse. Au risque de passer pour tout ce que l'on voudra, 

nous confesserons, à voix bien basse, que nous nous sommes ennuyé à 
périr pendant ces trois actes. Aussi il fallait voir le public, non de la 
première, celui-là ne compte pas, mais des représentations suivantes ! Il 
n'y a rien compris du tout. Tous ces sentiments subtils, tourmentés, tirés 
par l'esprit et le cœur, fabriqués en chambre avec un peu d'observation et 
beaucoup de convention, l'ont laissé insensible ; vous allez voir qu'il n'avait 
pas tout à fait tort. 

Certaine grande dame. M"" de Grécourt, ayant appris que son mari la 
trompait, a, dans un moment de colère et de douleur, déserté le foyer 
conjugal, abandonnant son mari et ses deux petites filles en bas âge. Une 
vingtaine d'années se sont écoulées lorsque le premier acte commence. 



LE iMOIS DRAMATIQUE iSg 

M"" de Grécourt vit à Vienne, seule, face à face avec elle-même, sans autre 
société' qu'un vieux diplomate qui l'a beaucoup aimée avant son mariage et 
qui continue à lui faire une cour aimable et discrète. De temps à autre, 
elle est informée de ce que deviennent son mari et ses filles, mais là 
s'arrêtent ses préoccupations maritales et maternelles. Le passé n'existe 
plus pour elle, le présent la laisse indifférente ; son cœur s'est lentement 
desséché. Elle en est même arrivée à une placidité, à un calme féroce. 
Tout à coup surgit dans cet isolement un ami, encore un ancien amoureux 
de M"' de Grécourt. Il a beaucoup fréquenté le ménage autrefois ; il est 
même resté le camarade de M. de Grécourt. Ce dernier l'a chargé d'une 
mission délicate. Il doit décider M"« de Grécourt à rendre visite à son 
mari, à venir embrasser ses filles. Etrange invitation au bout de ce long 
temps de séparation ! Elle accepte par simple curiosité de dillettante et 
pour se distraire. Ce sera drôle de voir si son mari est toujours le même 
ou s'il a vieilli, si la maîtresse avec laquelle il est a bon air, si ses filles 
sont intelligentes, bien éduquées. Mais à son départ elle met une condi- 
tion, celle d'arriver à Timproviste chez M. de Grécourt et surtout de laisser 
complètement ignorer aux jeunes filles qui elle est. 

Deux jours après, elle est chez M. de Grécourt. Elle retrouve ses filles : 
ce sont d'aimables et belles enfants, mal élevées, qui souffrent de la vie 
stupide qu'elles mènent et qui, sans s'en rendre compte, sont profondement 
humiliées de l'intimité qui e.xiste entre elles, leur père et sa maîtresse qui 
habite sous le même toit. Elle retrouve son mari bien changé, avec l'âge 
il est devenu ridicule. Elle fait aussi la connaissance de l'amie de M. de 
Grécourt. Sa petite visite semble terminée. Elle a voulu voir, elle a vu. 
Il ne lui reste plus qu'à s'en retourner. Mais une indiscrétion a appris 
aux jeunes filles que cette dame qui les interroge sur leur vie est leur mère, 
et voilà qu'un « maman! » très tendre, très ému sort de leurs lèvres. Elle a 
beau s'en défendre, elle sent qu'elle est vaincue, que toute sa raideur, 
toute son indifférence s'en va. Ses filles, à genoux, la supplient de mettre 
fin à l'existence anormale qu'elles mènent chez leur père, de les emmener 
avec elle à Vienne. M. de Grécourt qui sait que ça ne se fait pas d'élever 
ses filles auprès de sa maîtresse, et qui d'un autre côté préfère sa maîtresse 
à ses enfants, joint ses prières aux leurs. Après bien des hésitations la 
mère finit par céder. Elle reprendra les deux petites, refera leur éducation, 
apprendra à redevenir mère. 

Telle est cette étrange pièce. Des situations les plus inexpliquées, les 
plus compliquées, sont jetées en abondance dans les trois actes. Le grand 
mérite de M. de Curel est de s'attaquer à ce qu'il y a de plus difficile, de 
plus délicat, de plus scabreux à traiter à la scène. II s'efforce même de ne 
rechercher que cela. A chaque instant il accomplit de véritables tours de 
force qui montrent la solidité de ses reins, la profondeur et la force de 
son talent; mais, tout en nous surprenant, son théâtre ne nous émeut pas. 



I40 L'ARTISTE 



L'interprétation quoi qu'on ait pu dire, nous a paru des plus ordinaires. 
M""' Pasca est pre'tentieuse à l'excès; on sent chez elle un tel effort pour 
arriver à l'effet que cela finit par porter sur les nerfs. Certains prétendent 
que M"' Pasca est une comédienne hors ligne, que personne à Paris 
n'aurait « vécu » comme elle le rôle de M'"'^ de Grécourt. On nous per- 
mettra de ne pas penser ainsi; vingt actrices pour une lui eussent été supé- 
rieures. Mais M"" Pasca revient de l'étranger, et c'est son plus beau titre 
de gloire. Quant aux hommes ils sont franchement mauvais, eux aussi. 
M. Dieudonne en amoureux, en séducteur est stupéfiant. Il nous donne 
la sensation d'un marchand de vin endimanché qui fait une visite de 
cérémonie à l'épicière du coin. Et quelle diction déplorable! On n'entend 
pas un mot de ce qu'il dit. Ajoutez à cela son air prodigieusement ennuyé 
de paraître en public, et vous aurez l'impression produite par M. Dieu- 
donné dans cette pièce. M. Boisselot est excellent... dans les vaudevilles 
de M. Bisson; il est très drôle dans les grotesques, mais pour représenter 
M. de Grécourt, le mari de cette grande dame distinguée jusqu'à la raideur 
et à la dureté, si fière et si hautaine qu'au premier froissement de son 
amour propre et de son amour elle plante là tout ce qu'elle a de plus cher, 
il n'a rien de ce qu'il faut. Pourquoi, diable! M. Carré mettez-vous donc 
ce pauvre M. Boisselot à cette sauce? M"" Marguerite Caron, Yahne, 
Orcelle sont gentilles dans des rôles insignifiants. 

M. Louis Bruyerre est doué du meilleur vouloir du monde. Il a 
voulu faire une pièce et tout comme un autre il y est arrivé. Reste à savoir 
si le Devoir (quatre actes représentés l'autre soir au Théâtre-Libre] est bien 
l'œuvre sérieuse et travaillée que l'auteur croit avoir écrite. Il y a dans 
ce drame tous les éléments essentiels : les caractères sont justes, assez 
fouillés pour intéresser sans lasser, l'action est suffisamment noire et 
palpitante; il y a même, par-ci par-là, des scènes entières bien tournées. 
Mais, à côté détour cela, nous voyons apparaître des trous énormes, des 
naïvetés d'enfant, des inexpériences qui gâtent toute la bonne impression 
ressentie par moments. C'est fâcheux. 

Le Devoir- c'est cette étiquette sociale, qui masque les infamies les plus 
monstrueuses; c'est la lâcheté et c'est aussi l'égoïsme. Deux magistrats 
de province, MM. Guérignyet Désormes, l'un procureur, l'autre président 
du tribunal, se sont compromis dans des histoires de femmes. Désormes 
fut jadis l'amant de la femme du colonel; Guérigny est encore celui d'une 
petite grisette qui vient le relancer en la ville où il occupe une si impor- 
tante situation. Ces deux hommes sont des ambitieux qui veulent à tout 
prix arriver dans la carrière. Mais quelqu'un les gène; ce quelqu'un sait 
les petites bêtises qu'ils ont faites et qu'ils font encore; ce quelqu'un est 
un certain Donker, décoré, riche, puissant, qui tient tout le département 
dans sa main, tous les électeurs, tous les journaux. Or ce Donker est 



LE MOIS DRAMATIQUE 14! 



compromis lui aussi dans une vilaine histoire de faux qui pourrait l'en- 
voyer au bagne. Le dossier de l'affaire est entre les mains de Guérignyqui 
l'a soumis au président Désormes. En homme avisé, Donker propose un 
arrangement : il lui serait facile, n'est-ce pas? avec ce qu'il sait de la vie 
des deux magistrats, de les déconsidérer aux yeux de tous en faisant im- 
primer le récit de leurs aventures galantes dans les journaux de la localité 
qui sont sous ses ordres; il pourrait donner en pâture à dix mille lecteurs 
de petits faits-divers bien vrais, bien scandaleux. Mais il est bon diable et 
cherche à traitera l'amiable : qu'on détruise le terrible dossier et il s'abs- 
tiendra de rien faire imprimer; son silence esta ce prix. Cette première 
infamie est commise d'un cœur léger par les deux magistrats. 

A cet endroit de l'action nous voyons disparaître Désormes. Guérigny 
continue seul à évoluer sous nos yeux. Sa maîtresse, qui était restée quel- 
que temps éloignée de lui, lui revient un beau matin. Guérigny a pris 
l'énergique résolution d'en finir avec cette femme, de cesser cette liaison 
qui n'a que trop duré, qui lui a causé déjà des ennuis et coûté une infamie. 
Et sans ménagements, brutalement, il signifie cette décision à sa maîtresse. 
Celle-ci est attérée, sanglotte, supplie, mais vainement. Alors elle crie 
à son amant : « Je suis enceinte ». Guérigny bondit. Enceinte! de lui! 
allons donc, quelle plaisanterie!... Mais il s'aperçoit bientôt qu'elle ne 
plaisante pas. Que faire?... Ah! tant pis pour elle! Et il lâchasse. 

Un mois se passe, puis un beau matin, elle frappe à la porte du cabinet 
de travail de son amant; elle entre, inerte, la figure cadavéreuse, lui tend 
une lettre. Dans cette lettre elle s'accuse de s'être fait avorter. Dans son 
premier mouvement Guérigny veut faire arrêter sa maîtresse. Elle a com- 
mis un crime horrible, dégoûtant. S'il n'a pas fait son devoir autrefois, 
aujourd'hui il le fera. Son devoir est du reste conforme à ses intérêts, car 
en punissant une coupable il se débarassera en même temps pour jamais 
d'une femme gênante. Mais un ami, le personnage sympathique delà pièce, 
écœuré par ce qui se passe, élevé la voix, menace Guérigny de tout dire 
si jamais ce dernier a l'audace de faire arrêter sa maîtresse. N'est-ce pas 
lui qui a réduit cette femme au désespoir, qui lui a fait commettre cette 
action ignoble? Guérigny comprend qu'il vaut mieux cette fois encore 
étouffer l'affaire. Et pour la deuxième fois il manque à son devoir, bien 
malgré lui pourtant, il faut l'avouer. Ah! le vilain monde qui grouille en 
ces quatre actes! Sauf l'ami qui a de l'honnêteté et la femme qui a de l'a- 
mour pour son gredin d'amant, le reste « ne vaut pas tripette ». M. Antoine 
est excellent dans le rôle de Guérigny; M"° Besnier, la seule femme de 
la pièce, a été très légitimememt applaudie. 

Changeons de milieu voulez-vous? Nous voici au gai théâtre du Palais- 
Royal, dans l'arrière boutique de la pharmacie Poulard à Grasse, de l'in- 
venteur de l'excellent miel purgatif Poulard, cette médecine merveilleuse 



142 L'ARTISTE 



qui, lancée avec les capitaux du docteur Blanchon devenu l'associé du 
pharmacien, a eu presque autant de vogue que les pastilles Géraudel. Or, 
autant le couple Foulard est hargneux, grincheux, toujours en continuelles 
disputes, autant les Blanchon s'aiment et se le prouvent chaque jour. Du 
reste, le mariage de ces derniers est tout un petit roman. Blanchon chargé 
par son ami Justaret, amoureux de la jolie Suzanne Berjonnat, de prendre 
des informations sur la famille de cette dernière, en devient lui même 
fort épris et demande sa main pour son propre compte, pendant un voyage 
que Justaret est forcé de faire en lointain pays. Blanchon écrit à son ami, 
par acquit de conscience et pour rendre moins pénible sa trahison, que les 
renseignements qu'il a pu recueillir sont déplorables, que le père Ber- 
jonnat est un vieil ivrogne, que la mère Berjonnat est une ancienne chan- 
teuse de café-concert, et que malheureusement la jeune personne aimée a 
hérité des mauvais penchants, des manières défectueuses de ses parents. 
Tout irait pour le mieux et les Blanchon nouvellement unis pourraient 
aller en partie fine au véglione de Nice, si Justaret, arrivant à l'improviste, 
ne venait demander l'hospitalité à son bon ami Blanchon. 

Ce dernier veut éviter à tout prix une rencontre entre sa femme et Jus- 
taret; aussi, prétextant un client dangereusement malade, il expédie son 
épouse chez sa belle-mère sous la protection et la conduite de l'honnête 
Poulard. Mais Suzanne, elle, se faisait une fête d'aller à ce bal masqué. 
Il lui serait vrainement trop cruel d'être privée d'une partie de plaisir 
promise depuis si longtemps. Décidément elle ira quand même au 
véglione. Et elle n'hésite pas à griser complètement ce malheureux Poulard 
qui, incapable de résister à cette fantaisie, l'accompagne au véglione en 
costume de Pierrot. Après une nuit de danse, de Champagne, de plaisirs 
échevelés, Poulard rentre chez lui, éreinté, le palais en bois, les cheveux 
sensibles. M"" Poulard toujours soupçonneuse, fouille dans les poches 
de son mari : elle y découvre des bottines et des bas de femme... Pou- 
lard a fait des farces et, ce qui est plus horrible encore, il les a faites avec 
M"^ Blanchon!... Or, celle-ci revient, mais accompagnée de Justaret 
qu'elle a rencontré au véglione. Pendant le trajet ils se sont fait des con- 
fidences : Suzanne est furieuse de la façon dont ses parents ont été jugés 
et traités; Justaret regrette amèrement la trahison de son ami. Mais tout 
s'arrange comme dans le meilleur des vaudevilles. M™° Poulard rend sa con- 
fiance à son Joseph et les Blanchon tombent dans les bras l'un de l'autre. 

Le premier acte a semble languissant et quelque peu terne. Le second 
est plus gai, plus amusant et très bien venu. Le dernier est tout entier 
rempli par le dénouement. M. Milher a été excellent dans le rôle du phar- 
macien. Après lui il faut citer M. Raimond et M'"'^ Grassot. Nous conseil- 
lerons à M. Huguenet de surveiller son articulation qui laisse à désirer. 
Sur M"° Dariel, pas d'appréciation; comme dit la chanson, « avec les 
dames, faut toujours être galant... » 

ANDRÉ DE LORDE. 






MBM 




9 "■ 



LE MOIS MUSICAL 



LETTRE DE QUEEN MAB 



Mon cher Directeur, 



M. Renan, ce grand musicien de la pensée que l'Harmonie pleure à 
l'égal de Théodore de Banville, remerciait l'Eternel du charmant voyage 
qu'il lui avait permis d'entreprendre au plus amusant de tous les siècles. 
C'était parler d'or. Amusant, le siècle xix l'est au degré suprême. Et quelle 
comêdie-ballet de Molière vaudra Jamais l'histoire de ses « jugements»? 
Pourceaugnac et M. Jourdain sont de pâles ombres à côté du mélomane 
very selcct qui sitflait chez Pasdeloup, vers 1868, V Ouverture du Vaisseau- 
Fantôme comme avancée, ne voulant plus applaudir aujourd'hui cette 
œuvre réactionnaire. On change d'idée comme de mode; mais les œuvres 
demeurent. A l'époque préhistorique, plus qu'antédiluvienne, des trois 
concerts donnés par Richard Wagner à Paris (janvier 1860), Scudo, l'ina- 
movible Scudo, pontifiait ainsi : « IJ Ouverture du Vaisseau-Fantôme^ c'est 
le chaos peignant le chaos d'où il ne surgit que quelques bouffées d'accords 
exhalés par les trompettes dont l'auteur fait grand abus dans toutes ses 
compositions... » Fiorentino renchérissait : « IJ'Ouverture du Vaisseau- 
Fantôme est une série d'accords stridents, de sifflements aigus, de grince- 
ments de cuivres enragés, sans aucune trêve, aucun repos pour l'oreille. 
Si l'auteur a voulu peindre une tempête, il en a du moins rendu l'effet le 
plus pénible; cela donne le mal de mer (i) ». (O esprit de blague, que de 

(i) Cité dans Richard \\'af;ner jugé en France, par Georges Servières, 1886. 



144 L'ARTISTE 



crimes on commet gaiement en ton nom! j'en appelle à ton ennemi juré, 
Catulle Mendès, qui nous a donné une si prodigieuse transcription écrite 
de cette marine orageuse et noire où se tordent « les mille couleuvres de la 
mer »). Chroniqueur des concerts de 1860, Ernest Fillonneau déclarait 
s'en rapporter « au savant critique de la Revue des Deux-Mondes^ M. P. 
Scudo ». C'était prudent. Le sempiternel « ça n'est pas de la musique» 
volait sur la bouche des auditeurs. Et, qui le croirait? Hector Berlioz lui- 
même qui ne découvrait pas de <i phrase proprement dite » dans l'immense 
crescendo lent du scraphique Prélude de Lohengrin, Berlioz qui avouait 
n'avoir rien compris au Prélude de Tristan et Yseult, page étrange « sans 
autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique » (!), Berlioz, le 
romantique de tous les essors et de toutes les audaces, écrivit : « Le concert 
commençait par l'Ouverture du Vaisseau-Fantôme... Le début est magni- 
fique; il s'empare impérieusement de l'auditeur et l'entraîne; mais, le 
même procédé de composition étant ensuite constamment employé, le 
trémolo succédant au trémolo, les gammes chromatiques n'aboutissant 
qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un seul rayon de soleil vienne 
se faire jour au travers de ces sombres nuées gorgées de fluide électrique 
et versant sans fin ni trêve leurs torrents, sans que le moindre dessin 
mélodieux vienne colorer ces noires harmonies, l'attention de l'auditeur se 
lasse, se décourage et finit par succomber... » Étrange chose que la sensa- 
tion, même sincère, mais troublée dans ses habitudes! C'était ici prendre 
la partie pour le tout, l'accessoire pour le substratum, le fond du tableau 
pour le sujet du poème! Un philistin mal préparé ne « jugerait » pas 
mieux... Et peut-être y a-t-il une parcelle de prévention native au fond 
de l'impression la plus indépendante? Le poète juge mal le poète. 

Mais aussi, combien heureux les premiers wagnériens français, Colombs 
des divines sonorités fugaces, dont l'adolescence a tressailli de cette magna- 
nime et hautaine musique, à travers l'italianisme de 1860, parmi les injures 
ouïes rires! En ce lointain avril, l'art nouveau était vraiment alors une 
tour d'ivoire interdite aux snobs. C'est le petit nombre des élus qui divinise 
le Paradis... et rares voyageurs au pays des Songes, comme ils durent plus 
savoureusement détailler VOuverture du Vaisseau-Fantôme., une œuvre de 
jeunesse, rêve germanique éclos à Meudon, en 1842, dont tant de maturités 
seraient fières ! En pleine mer ! Sur les diluviennes malédictions des vagues 
plaintives, une phrase brille comme une larme d'étoile : et je sais plus 
d'une auditrice qui voudrait oser pleurer du chant consolateur de la Scan- 
dinave Eloa... Brusquement, rompant le rhythmeobsesseur de l'âpre bise, 
croule dans l'ombre l'hosanna lumineusement cuivré des voix rédemp- 
trices : et s'épand sur la blanchissante atmosphère d'apothéose le chant 
divin, le chant passionnément épars comme la belle chevelure miséricor- 
dieuse d'un fantôme virginal aux grands yeux tristes... Oh! l'admirable 
fin! Voilà bien le bleu frisson nocturne du Nord, le saphir de Henri 



LE MOIS MUSICAL • 145 



Heine. Et Berlioz, qui admirait en connaisseur la quinte nue^ la quinte 
farouche du début, ne percevait plus ensuite que du chromatisme! Victor 
Hugo taquinait Racine... 

Admiration n'est pas servitude. Mais, pour bien admirer, il faut com- 
prendre, il faut revivre le milieu qui servit à l'œuvre de premier cadre, se 
reporter maintenant à cinquante ans en arrière, en 1843,3 l'heure où 
Victor Hugo, Delacroix et Berlioz illuminaient toutes les fièvres. Écrite 
une douzaine d'années seulement après la Muette^ après Guillaume Tell, 
après Robert le Diable, ï Ouverture du Vaisseau-Fantôme, essentiellement 
romantique, est sans doute « admirablement webérienne » (i); mais elle 
est déjà quelque chose de plus. A côté des rhythmes allègres, refrains des 
matelots paisibles, qui font pressentir les charmants méandres du Chœur 
des Pileuses, la tempête opiniâtre se déchaîne déjà le plus wagnériennement 
du monde,. L'originalité se dégage de l'italianisme de Rien^i. Le génie 
croit. Et, dans une V» lettre à Ernst (Dresde, 1843), Berlioz en voyage 
avait rendu meilleure justice à la partition totale de ce Fliegendc Hol- 
lânder, premier jalon vers l'avenir : « Elle m'a semblé remarquable, 
disait-il, par son coloris sombre et certains effets orageux parfaitement 
motivés par le sujet ; mais j'ai dû y reconnaître aussi un abus du trémolo. . . » 
Et VOuverture, dans ses qualités comme dans ses défauts, apparaît encore 
aujourd'hui telle qu'un vivant péristyle qui semble le raccourci glorifié de 
l'œuvre entière, art de transition, inégal, mais génial. D'ailleurs, depuis 
cet allegro pathétique jusqu'à .l'ample amertume de Tristan, jusqu'à la 
sereine extase de Parsi/al, ne pourrait-on pas mesurer l'évolution du 
créateur Richard Wagner d'après les seuls «mouvements » de ses Ouver- 
tures et Préludes ? 

Issu, comme Wagner, de Gluck, de Beethoven et de Weber, qu'il 
appelait ses dieux, notre Berlioz, âme paroxyste et prime-sautière, est sorti 
des mêmes origines pour suivre une route tout opposée, terminant sa 
carrière par l'« opéra » des Troj-cns. En face des purs artistes, Beethoven, 
Hugo, Wagner, qui s'acheminèrent consciemment, sur le déclin, vers 
l'olympienne intransigeance des troisièmes manières, le cœur incandescent 
du vieil Hector usé par la lutte rencontra le Léthé dans l'onde assagie des 
antiques souvenirs. Il se refit classique, en restant vivant. Surtout chez 
Berlioz, l'Art s'explique par la Vie. Voilà peut-être pourquoi de nobles 
esprits (2) se montrent aujourd'hui trop sévères pour cet élève « si grand 
que personne n'aurait pu lui servir de maître », pour le précurseur roman- 
tique par excellence auquel Richard Wagner écrivait, malgré la rivalité : 
a Au cher et grand auteur de Roméo et Juliette : l'auteur reconnaissant de 
Tristan et Yscult. » Et ces réflexions nous arrivent à propos de la toujours 

(1) Heureuse expression de notre confrère H. Gauthier-Villars. 

(2) Dont M. Catulle Mendés, citant les paroles de Wagner sur Berlioz. 

1893 — l'artiste — NOUVELLE TÉRIODE : T. V 10 



I4Ô L'ARTISTE 



']Q\.\nc Damnation de Faust m\SQ a la. seine à Monte-Carlo, sous rintelli- 
gcnte direction de M. Raoul Gûnzbourg : tentative des plus curieuses, 
dont on avait déjà dit un mot à Paris, lors du triomphe posthume de 
Berlioz au Chàtelet, pendant l'hiver 1877-78, et qui, peut-être, ne vaudra 
jamais, comme « prétexte de rêve », l'éphémère et spontané décor que le 
haschich de Berlioz évoque sous le front d'un fervent auditeur obscur. 
L'audition colorée du génie musical est si impérieuse qu'elle rayonne 
d'elle-même alentour : et n'est-ce pas cette suggestion baudelairienne qui 
transfigurait naguère la pensive Damnation de Faust (i) du peintre 
mélomane Fantin-Latour? Ouvrez les Fleurs du mal et relisez les 
Phares. 

Et, caractéristiques antithèses, tandis que le théâtre de Monte-Carlo 
prête la vie scénique à la Damnation de Faust^ à Paris, la Société des 
Concerts exécute en oratorio, fort dignement, ma foi ! le IIP' acte entier 
d'un opéra, son aîné d'un an, Tannhàuser ; tandis que Lille adapte et 
applaudit le Vaisseau-Fantôme^ création semi-italienne du génie allemand 
juvénile, peu de jours après la Scala de Milan donne la première de 
Falstaff. « comédie musicale » où le vieil interprète latin de Shakespeare 
se souvient sur le tard des Maitres-Chanteurs. Bayreuth triomphe : la 
Thuringe n'est plus la forêt des Barbares. Nous entendrons Falstaff à 
Paris. Mais, si le mystère est la loi du rêve, la franchise est la parure de la 
vie : et, sans rien préjuger, me sera-t-il permis d'oser cet aveu rétrospectif: 
malgré de tragiques éclairs, la stérile abondance du maestro ne m'a 
jamais subjuguée; et, séance tenante, je donnerais tout Verdi pour un 
ar/a de Mozart, pour une Mélodie de Schumann, pour la Cavatina du 
Quatuor XIIL op. i3o de Beethoven, pour les tierces finales du Ballet des 
Sylphes^ pour la divine Procession de César Franck, avant tout pour la 
virginale volupté de ma bien aimée Mort d'Yseult (je ne sais rien de plus 
beau). Habemus conjîtentem rcum. 

Et j'effleurais plus haut la question du décor : mais quel spectacle 
vaudra jamais le Musée intime des songeries fugitives qui naissent des 
chefs-d'œuvre symphoniques ressuscites par un maître orchestre? Au 
Cirque d'été, je voudrais introduire un phonographe pour immortaliser 
de tels instants évocateurs. Quelle pâte orchestrale généreuse, ferme, 
opulente, souple et grasse, parfois si fine, altière sans violence, étoffée sans 
lourdeur ! Chaque fois que j'écoute ce vivant orchestre redire la Siegfried- 
Idyll ou les Murmures de la Forêt., échos de la Légende, — je songe 
invinciblement à un grand Paysage de Courbet aux verts sonores, sombre 
et clair, fort comme le Réel, beau comme l'Arcadie, trère par l'art des 
bleus de Deck ou des Trophées de Heredia, qui, toutà coup s'animant, 



(t) Salon de iSSS, avec VOf du Rliit, et le mervailleux pastel du duo nocturne de 
BéJtnce et BéiiéJict. 



LE MOIS MUSICAL 147 



épancherait de ses roches puissantes, — comme le murmure d'une grande 
âme, — 

Une ample symphonie aux cent timbres divers. 

Telle la forêt wagnérienne où l'Oiseau chante, où Fafner gronde; 
parmi les verdoyantes mélopées de la futaie divine, deux soleils énormes 
dominent les rayons obliques des cuivres : ces timbales étincelantes qui 
a sonnent et font bondir le cœur ! » Et notre héros Siegfried, dont la 
fougue précise recrée, sur l'enclume de l'Art, l'or génial des chants 
immortels, c'est notre chef d'orchestre. Quel rhythmelJe n'ai pu connaître 
Habeneck; je ne connais pas encore Richter; mais Charles Lamoureux 
appartient à la grande famille. Son bras est un métronome poète et qui 
pense. 

Fin octobre, dans le froid noir des premiers jours courts, nous avons 
applaudi un délicat poème : la Symphonie en ré de Johannès Brahms ; en 
février, dans la prime tiédeur des longues lumières, voici, du même, un 
poème robuste : la Symphonie en fa (i). C'est la troisième. Elle a dix ans 
d'existence. A son Andante songeur, où un mien voisin trouvait une 
réminiscence initiale de Zampa (!), je préfère le merveilleux Adagio ma 
non troppo de la 11° Symphonie; tenant lieu de scherzo, \e poco allegretto 
a le sourire en pleurs, digne pendant de V allegretto g-;-<7cfo50 villageois; mais, 
comme musique absolue, rien ne me dompte plus sûrement que la sobre 
vigueur de Vallegro con brio, où passe encore un souffle du premier 
allegro de la Rhénane; c'est superbe : et, dans le finale, après l'activité 
quasi fantastique, des sourdines vaporeuses remonte pacifié ce premier 
thème énergique. Il m'est impossible de voir là une réaction voulue contre 
l'éloquence des Wagner et des Schumann, une stricte et littérale appli- 
cation des théories du Viennois Hanslick sur le « Beau dans la musique » 
réduite au rôle passif d'une arabesque sans âme. Wagner disait étrange- 
ment que Mendelssohn avait rendu le calme à l'art des sons terrorisé par 
Beethoven : Brahms, au milieu des orgies descriptives, a voulu faire avant 
tout de la bonne musique. Qu'il soit remercié. 

Après Brahms, Beethoven : la Symphonie en la (œuvre « populaire », 
dirait Wagner, à côté des sonates et des derniers quatuors), où le contem- 
plateur a chanté la Nature comme dans la Pastorale, l'ineffable quatuor 
vocal de la Neuvième et VAgniis de la Messe en ré (2). Après Beethoven, 
Schumann : nouvelle âme et nouveau style. Aérien dans le Paradis et la 
Péri, passionné dans Manfrcd, mystique dans le second Faust où il rend 
la voix aux esprits de la nature, aux enfants bienheureux, au chœur 

(i) I" audition à Paris, concert Lamoureux, 5 et 13 février iSg3. 
(2) Lire la belle analyse de NL Julien Tiersot (Société des Concerts, programme du 
8 janvier iSgS). 



148 L'ARTISTE 



des saints anachorètes ivres de Dieu, Schumann symphoniste reste fidèle 
au type classique en l'amplifiant. Dès la Y'^^rmère Symphonie en si bémol 
(1841), les trombones jouent un rôle. Comme Mendelssohn, continuateur 
de Beethoven, Schumann afiirme à vingt-cinq ans la personnalité de sa 
nature impressionnable qui connaît les langueurs et les fougues; le 
chercheur risque le triangle dans Vallegro champêtre et cuivre' ; lourd 
parfois, très allemand toujours; bruyant et charmant; le poète intime 
triomphe dans le larghetto en mi bémol, digne précurseur de la romance 
de la III' Symphonie en ré mineur^ — effusion d'un Mozart romantique, 
dont l'idée caresse, intelligente et délicate, comme certains regards du 
Nord. C'est le Printemps triste. Et l'art est parent de l'amour : 

Le plus exquis de l'art, c'est ce que l'on devine 

Or, devant cette page, je note ce rêve : — un matin d'avril, parmi les 
joies douloureuses et les sourires inexpliqués, à l'époque où déjà 

On vend du lilas blanc sous les portes cochères, 

n'avez-vous pas ressenti le charme indicible de cette rencontre : un jeune 
couple en grand deuil, elle pâle rose en un flot de crêpe, et si blonde?... 
Deux anges planent sur leurs têtes. 

Doux et cruels tous deux, — la Mort, — la Volupté. . . 

Eh bien ! je « revois » toujours cette impression-là, chaque fois que 
j'entends le divin larghetto de la Symphonie du Printemps, cher à mon 
aînée la comtesse Viviane de Brocélyande, chaque fois que je salue cette 
fine passante dont la parole grave et douce a la mélancolie du bonheur... 
ô cette phrase! Deuil vernal qui soupire au fond de toute âme veuve d'un 
passé ou d'un avenir pressenti ! Et loin des petites intrigues et des grandes 
réclames, n'cst-il pas sage de rêver un peu ?... Renan germanique, 
Nietzsche définit notre siècle « l'âge d'or du cabotin »; c'est assez ressem- 
blant : mais pour être philosophe, on n'en est pas moins homme, mais 
en s'attaquant à Wagner, je crains qu'il n'ait pris un vrai dieu pour tête de 
turc. 

Pour copie terrestre et conforme : 

R.WMOND BOUYER. 



)y 




CHRONIQUE 




KNDANT la discussion du budget des Beaux-Arts à la 
Chambre des députés, la question de l'admission 
des élèves femmes à l'Ecole Nationale des Beaux- 
Arts a été portée à la tribune par M. Gerville-Réa- 
che. Celui-ci a protesté contre leur exclusion, con- 
traire, a-t-il dit, aux traditions de la France, à ce 
Sj qui se passe en divers pays, à l'équité et au bon 
sens. Quand on y accueille des jeunes gens étrangers, pourquoi en 
exclure les jeunes femmes françaises ? L'orateur a rappelé que, sous l'an- 
cien régime, les femmes étaient admises à l'Académie royale de peinture 
et de sculpture; il a cité l'exemple des Etats-Unis, de l'Angleterre, de la 
Russie, et l'avis unanime du conseil supérieur des Beaux-Arts auquel s'est 
rangé le conseil supérieur de l'Ecole, favorables l'un et l'autre, en principe, 
à leur admission et concluant à la création d'une section spéciale pour les 
femmes. 

Je dois reconnaître, a ajouté M. Gerville-Réache, que ces diverses assemblées ont 
exprimé une réserve : elles ont déclaré qu'il était impossible de donner satisfaction aux 
femmes à l'école des Beaux-Arts actuelle, mais elles ont conclu, en somme, à ce qu'on 
donnât aux femmes les mêmes facilités qu'aux hommes. 

Si la Chambre et le Gouvernement veulent créer une école spéciale pour les femmes, 
où on leurdonnera le même enseignement, où on leur appliquera les mêmes program- 
mes, où on leur donnera les mêmes professeurs, je n'y fais, quant à moi, absolument 
aucune objection. Mais si c'est là un moyen dilatoire ponr repousser une revendication 
très légitime, je repousse absolument ce procédé comme indigne du Gouvernement et 
de la Chambre. Si l'on veut faire aboutir la création d'une école nouvelle spéciale 
pour les femmes, j'y souscris d'avance; mais s'il y a un empêchement quelconque à la 
création de cette école, alors je me tourne vers le Gouvernement et je lui dis : Admettez 
purement et simplement les femmes à l'école actuelle. En effet, quelles bonnes raisons 
peut-on avoir d'écarter les femmes de l'école des Beaux- Arts? Le motif qu'on en donne 
et qui sera peut-être indiqué à cette tribune, a été formulé au sein de l'une des assem- 
blées que j'ai nommées tout à l'heure, par M. Alexandre Dumas. Voici comment le pro- 
cès-verbal de la commission du conseil supérieur des Beaux-Arts fait parler M. Dumas; 



i5o L'ARTISTE 



«M. Dumas fail observer que s'il est juste d'accorder aux femmes le même privilège 
qu'aux hommes, il sera prudent, lors de la réglementation des cours, de tenir compte 
du caractère du tempérament et des habitudes des femmes françaises, qu'on ne saurait 
comparer à ceux des Anglaises ou des Américaines; il ne croit pas, si l'on admet la 
proposition, qu'il soit possible d'ouvrir les ateliers et les cours de l'école des Beaux-Arts 
aux jeunes tîUes en commun avec des jeunes gens qui ont jusqu'à présent alTecté de 
de vivre avec une extrême liberté, inconciliable avec le contact des femmes. » 

Je suis véritablement surpris de trouver une pareille argumentation dans la bouche 
d'un homme d'autant d'esprit que M. Alexandre Dumas. J'estime qu'il est bien dur 
pour les femmes françaises, comme aussi pour les élèves de l'école des Beaux-Arts. Quel 
danger y a-t-il à associer les femmes artistes aux travaux des hommes artistes? En quoi 
ces rapprochements seraient-ils comprom.'ttants ? Est-ceque les femmes françaises diffè- 
rent des femmes anglaises, américaines, suédoises ou autres .' Seraient-elles moins 
réservées que ces étrangères; Les él.-ves des Beaux-Arts, en France, sont-ils moins bien 
élevés que ceux des autres pays r Si le danger que l'on prétend résulter de l'admission 
des femmes à l'école des Beaux-Arts était réel, je me tournerais vers le Gouvernement 
et je lui dirais : Prenez alors l'engagement à cette tribune de créer une école qui offrirait 
aux femmes les mêmes garanties que celles que trouvent les jeunes gens à l'école des 
Beaux-Arts. 

Ainsi donc il y a deux solutions : ou bien la création d'une école annexe spéciale avec 
le même programme, les mêmes professeurs ;ou bien l'admission, dès maintenant, des 
femmes à l'école des Beaux-Arts actuelle. 

M. Ch. Dupuy, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, 
a re'pondu qu'il était partisan d'accorder aux femmes, dans l'enseignement 
public de l'art, les mêmes avantages qu'aux jeunes gens, mais non de les 
admettre à recevoir cet enseignement dans recelé actuellement existante. 
Reste l'autre solution : créer une école nouvelle, spéciale aux femmes. Le 
ministre estime qu'une telle institution ne doit pas être exactement le pen- 
dant de celle qui existe déjà pour les jeunes gens : 

Il me semble que !es tendances artistiques de la femme s'orienteraient d'une manière 
plus heureuse, plus utile, plus pratique et pourelle et pour nous, non pas vers ce qu'on 
appelle les Beaux-Arts, mais vers cet art décoratif qui n'a pas encore atteint dans ce 
pays tout le développement désirable, vers cet art qui peut être caractérisé par la for- 
mule que voici : une étude à la suite de laquelle chaque artisan peut être en 
même temps une sorte d'artiste, c'est-à-dire une étude ne séparant jamais, même dans 
les préoccupations les plus usuelles et les plus matérielles de l'utilisation des choses, 
cette notion d'art, ce sentiment de distinction et d'élégance qui est une des caractéristi- 
ques du génie français. J'aimerais mieux voiries jeunes filles se tourner de ce côté; elles 
auraient tout à y gagner, et la société également, car, lorsqu'au sortir de la préparation 
esthétique dont je parle elles deviendraient mères de famille, elles trouveraient dans cet 
enseignement, non pas moins artistique, mais plus pratique ou mieux plus susceptible 
d'applications, le moyen de rester des artistes tout en étant des mères de famille, tout en 
apportant au foyer domestique un ensemble de ressources qu'elles n'y apporteront peut- 
être pas au même degré si elles se sont livrées à ce qu'on appelle "l'Art » tout court. 

Ayant, comme membre du Gouvernement et comme philosophe, permettez-moi de le 
dire, le profond souci de l'utilisation des capacités de la femme dans la société moderne, 
mais au profit de la femme et du foyer de la famille, je demande la permission de ne pas 
m'engager à créer simplement un double de ce qui existe actuellement ; je demande 
qu'on me laisse chercher quelque chose qui ait un caractère plus profitable pour la 
femme elle-même, dont le sort me préoccupe plus encore que celui de l'art en cette 
matière. Nous aurons toujours la certitude de trouver, soit en jupons, soit en culotte?, 
des sculpteurs, des peintres et des architectes; je voudrais que la France eût un plus 



CHRONIQUE i5i 



grand nombre de ces artistes que d'autres nations ou d'autres générations ont connus 
et qui ont si bien su mêler le culte de l'utile et celui du beau, dont l'union convient si 
bien à notre pays. Dans ces conditions, je réponds à M. GerviUe-Réache : Oui, s'il ne 
tient qu'à nous, — c'est une simple question d'argent, et cet argent nous vous le demande- 
rons, — il sera fait à l'enseignement esthétique de la femme la part qui lui convient 
dans la société française. Il faut que nul ne puisse plus dire, si nos efforts aboutissent, 
que l'on admet gratuitement dans les écoles françaises des jeunes gens étrangers, alors 
qu'on n'y reçoit pas les femmes et les filles françaises. Alors il ne sera pas permis de 
dire non plus que l'ancienne France recevait les femmes dans les écoles des Beaux-Arts, 
tandis que la France nouvelle se refuse à les y admettre. 

M. Georges Laguerre a félicité le Gouvernement et la commission du 
budget de s'être mis d'accord pour la suppression de la manufacture natio- 
nale de mosaïque. Il a vivement critiqué la décoration de l'escalier Daru 
au Louvre, qu'il a qualifiée d'« effroyable », déclarant en outre que c'est la 
seule production par laquelle la manufecture de mosaïque ait révélé son 
existence au public. 

A côté de l'admirable Victoi>-e de Samothrcice à côté des fresques de Botticelli, on a 
appliqué une sorte de décoration de hammam de mauvais goût. On y relève même une 
grave inexactitude historique, ainsi que le faisait remarquer l'autre jour l'un de nos 
éminents collègues de celte Chambre. Dans les attributs de la mosaïque qui représente 
l'Allemagne, l'auteur a fait inexactement figurer une cathédrale gothique, alors qu'il est 
absolument établi que l'ogive est partie de France, de l'île de France, et que ce sont 
des ouvriers français qui ont été la porter sur les bords du Rhin et jusqu'aux cathédrales 
de Prague et d'Upsal. 

En faisant aussi sévèrement le procès de la manufacture de mosaïque 
et en affirmant qu'elle n'a été connue du public que par la décoration de 
l'escalier Daru, M. Laguerre oubliait que précédemment cette manufacture 
a exécuté la vaste décoration de l'abside du Panthéon, d'après le carton de 
M. Hébert. Il ne songeait pas, au surplus, que les mosaïstes ne font que 
reproduire, dans leur procédé spécial, les compositions qui leur sont four- 
nies par les peintres qui en ont été chargés par l'administration des Beaux- 
Arts; que, par conséquent, si la décoration en question est aussi 
(' effroyable » qu'il veut bien le dire, ce n'est pas la manufactare de mosaïque 
qu'il faut en rendre exclusivement responsable, mais plutôt l'auteur des 
cartons originaux. Quant à la prétendue ogive figurant parmi les attributs 
de la figure qui personnifie l'Allemagne, nous avouons en toute sincérité 
ne l'avoir guère reconnue dans l'édicule qui accompagne l'allégorie incri- 
minée. En somme, la Chambre s'est peut-être un peu trop hâtée de ratifier 
la condamnation d'une institution capable de rendre quelques services à 
l'art décoratif, tant prôné aujourd'hui dans notre pays. 

Une autre question sur laquelle les critiques de M. Laguerre nous ont 
semblé mieux fondées, c'est lorsqu'il a réclamé l'achèvement de ce même 
escalier Daru, dont la maçonnerie, depuis un temps immémorial, est encore 
à l'état brut, et qui, donnant accès aux galeries de peinture du Louvre, est 
peu digne de notre grand musée national. 



L'ARTISTE 



En réponse à ces diverses observations, le ministre des Beaux-Arts a 
déclaré qu'il partageait les regrets de M. Laguerre et demandait pardon à 
la Victoire de Samothrace du voisinage qu'on lui a imposé. Au sujet de 
cette malencontreuse décoration en mosaïque qu'on a tant blâmée, il a 
ajouté : 

On me demande : Qu'allez-vous décider? Je réponds : Le mal est t'ait. Le fameux 
escalier est terminé ou à peu près. Il y a encore deux médaillons dont la commande est 
ancienne, et qui doivent être bientôt posés; mais je doisdire à l'honorable M. Laguerre 
qu'au fur et à mesure que ces travaux ont été admis, ils ont été transférés à l'adminis- 
tration des bâtiments civils et qu'aujourd'hui ils ne relèvent plus de la direction des 
Beaux-.\rts. On apercevra ici les inconvénients d'une séparation qui n'a pas toujours 
existé et qui, si mes collègues ne connaissaient pas mon sentiment sur ce point, four- 
nirait une trop facile défaite au ministre des Beaux-Arts. Tout ce que je puis dire, c'est 
que je m'efforcerai de faire en sorte, avec mon honorable collègue dos Travaux publics, 
que le mal soit réparé ou du moins qu'il ne s'aggrave pas davantage. 

Nous avions déjà mentionné, l'an dernier, les fort légitimes réclamations 
qu'avait apportées à la tribune M. Henri Lavertujon en faveur du musée 
céramique de Limoges. En dépit d'un contrat intervenu entre cette ville et 
l'État en 1881, contrat par lequel l'école municipale des Beaux-Arts et le 
musée céramique de Limoges devinrent la propriété de l'Etat, ce dernier 
s'engageant à construire pour ce musée et cette école, devenus nationaux, 
un bâtiment convenable, et la ville de Limoges offrant le terrain nécessaire 
et une somme de 240,000 francs pour sa part contributive dans cette cons- 
truction; en dépit de la promesse formelle faite par le ministre des Beaux- 
Arts lors de la discussion du précédent budget, la ville de Limoges attend 
encore, — depuis douze ans, — que l'Etat remplisse ses engagements comme 
elle a rempli les siens par l'offre des terrains et par le versement de la 
somme promise. 

Il y a douze ans de cela, messieurs, a dit le député de Limoges, et depuis douze ans 
l'État n'a pas encore tenu sa promesse. Depuis douze ans l'Etat se moque de nous, 
depuis douze ans l'Etat berne la ville de Limoges. Je n'accuse pas l'administration des 
Beaux-.\rts. Je m'empresse de reconnaître même que cette administration a fait tousses 
efforts pour arrivera une solution; mais le problème apparemment ne dépendait pas 
d'elle seule, puisque nous en sommes toujours au même point. Ce musée qui contient 
des richesses artistiques considérables, était déjà assez délabré en 1881 ; depuis cette 
époque il n'a été qu'insuffisamment réparé, aussi se trouve-t-il actuellement dans un 
état de ruine tel que si une tempête violente venait à souffler, tout le bâtiment risquerait 
de s'effondrer, entraînant la perte de toutes les richesses qu'il contient. Tel est le fait 
que j'ai déjà porté à la tribune. Il y a un an, M. Bourgeois m'a répondu, et sa réponse, 
je dois le reconnaître, a été très nette, très catégorique. 

Et M. Lavertujon cite les termes très précis dans lesquels le ministre 
d'alors lui donnait l'assurance qu'un projet de loi serait déposé au Parle- 
ment pour la reconstruction de l'école nationale des arts décoratifs de 
Limoges, la situation faite à cette école n'étant « ni digne, ni conve- 
nable, ni sûre ». 



CHRONIQUE i53 



Quatorze mois et demi se sont écoulés depuis que l'honorable M. Bourgeois me don- 
nait ces assurances, qui, je dois le reconnaître, dussit'zvous sourire encore de mon ingé- 
nuité, m'avaient rempli de satisfaction. Je voyais déjà l'accord fait entre les ministères 
compétents, les devis déhnitivement arrêtés, le premier coup de pioche donné, un tra 
vail important pour les ouvriers de Limoges, et enfin toutes ces richesses artistiques- 
abritées dans un écrin digne d'elles. Hélas! messieurs, rien n'a encore été fait, la ques- 
tion en est toujours au même point, elle n'a pas fait un pas. C'est pourquoi je viens, 
cette année, comme l'année dernière, mais avec une pointe de septicisme en plus, 
demander respectueusement à l'honorable M. Dupuy, comme je l'ai déjà demandé à 
l'honorable M. Bourgeois, s'il ne trouve pas que la plaisanterie a assez duré ; je viens 
demander à l'Etat s'il veut, oui ou non, tenir les engagements qu'il a formellement et 
solennellement pris, ou bien si nous devons lui faire un procès comme on en fait aux 
mauvais payeurs. 

M. le ministre de l'Iistruction publique et des Beaux-Arts. — Messieurs, la façon dont 
l'honorable M. Lavertujon vient de me questionner m'inspire quelques doutes sur la foi 
qu'il accordera à ce que je vais lui répondre ; le scepticisme avec lequel il est monté à la 
tribune m'ôteune partie de mes moyens pour lui affirmer des choses auxquelles je crois 
très sincèrement. Mais cntîn, je reconnaîtrai tout d'abord qu'il a raison : en eflet, depuis 
depuis 1881, la ville de Limoges attend, à travers beaucoup de promesses, une réalité. 
Or, messieurs, pour que ces promesses deviennent une réalité, il faut le concours de 
trois personnages, et l'honorable M. Lavertujon ne ne vous en a indiqué que deux. Je 
n'aperçois pas deux de ces personnages à leur banc; le troisième, c'est moi. Les deux 
autres sont M. le ministre des Travaux publics et surtout M. le ministre des Finances. 
J'assure M. Lavertujon que je ferai tous mes efforts, — et je m'applique à promettre peu 
pour essayer de tenir un peu plus, — pour convamcre mon collègue des Travaux publics 
ce qui, je crois, est presque fait; quant à M. Tirard, si je le voyais à son banc, je le 
le compromettrais tout à fait en disant que je m'efforcerai de le persuader, lui sur- 
tout; pour moi, je m'engage bien volontiers à déposer à cette tribune, je dis pas pour 
demain, — je ne veux promettre que ce que je suis sûr de tenir, — mais un peu plus 
tard, le projet de loi que vous attendez et qui dégagera la parole de l'Etat à l'égard de 
la ville de Limoges. 

M. Lavertujon. — Je ne puis que remercier l'honorable ministre des Beaux-Arts de 
la déclaration qu'il vient d'apporter à cette tribune. Je l'attendais; d'ailleurs, je l'ai 
reconnue : elle ressemble comme une sœur à celle que me faisait l'an dernier M. Bour- 
geois. Elle ne m'apporte, en somme, rien de nouveau, peut-être même un peu moins 
que celle de l'année dernière, et voilà pourquoi j'éprouve un peu de méfiance. Je n'incri- 
mine nullement, je tiens à le répéter, l'administration des Beaux-Arts; je déclare même, 
parce que j'en suis convaincu, que si cette administration avait été la seule en cause, la 
solution serait déjà intervenue depuis longtemps. Mais, comme l'a très bien dit l'hono- 
rable M. Dupuy, il faut le concours de trois ministres : de M. le ministre des Travaux 
publics, de M. le ministre des Beaux-Arts et de M. le ministre des Finances. Or, par le 
temps qui court, mettre trois ministres d'accord sur un point quelconque est une besogne 
difficile. Voilà pourquoi nous attendons depuis douze ans et pourquoi nous attendrons 
probablement encore pendant quelques semaines. Enfin, bien que les illusions d'antan 
se soient envolées, il n'est pas défendu d'espérer; j'espère donc que le nouveau ministre 
des Beaux-Arts sera plus énergique, plus tenace ou simplement plus heureux que ses 
prédécesseurs, et je le remercie d'avance des efforts qu'il va tenter. 

Puisse la constance de l'honorable député de Limoges ne pas être mise 
à une nouvelle épreuve, et les administrations complexes, desquelles 
dépend la solution souhaitée, ne pas obliger M. Lavertujon à reitérer ses 
objurgations quand le prochain budget viendra en discussion devant la 
Chambre des députés ! 



i54 L'ARTISTE 



Le prix Rossini a été décerne, par l'Académie des Beaux-Arts, à 
M. Henri Hirsciimann, élève de composition musicale au Conservatoire 
dans la classe de M. Massenet. 

L'Académie a nommé une commission mixte de douze membres, char- 
gée de dresser le programme et de fixer les conditions du prix Houilivigne. 
Ce prix, d'une valeur de 5.ooo francs, sera, suivant les volontés du testa- 
teur, décerné alternativement par l'Académie française et par l'Académie 
des Beaux-Ans. 

La Compagnie a été informée du décès de M. Francisco Frontera de 
Valldemosa, correspondant de l'Académie depuis i863 pour la section de 
composition musicale, en Espagne. M. de Valldemosa avait été, durant de 
longues années, le maître de' chapelle et le directeur des concerts de la 
cour, de la reine Isabelle. 



Le peintre Elle Delaunay avait légué à l'administration des Beaux-Arts 
un nombre important de ses dessins et esquisses. Ces ouvrages viennent 
d'être répartis entre les musées du Luxembourg, de Lille, d'Amiens, de 
Dijon, d'Angers, de Grenoble, de Montpellier, de Nantes, et la bibliothèque 
de l'école nationale des Beaux-Arts. 

On vient de placer dans l'une des galeries du musée de marine, au Lou- 
vre, le Départ des pirogues pour la pèche à Guet-N\1an {Sénégal], tableau 
de M. Marius Perret, acquis par l'Etat au dernier Salon des Champs- 
Elysées. 

Un vase d'argent, datant du \' siècle et découvert dans les fouilles 
d'Ephèse, a été offert au Louvre par M. Durighello. D'autre part, 
M. Georges Donaldson a fait don au même musée d'un buste de femme, 
en marbre, de l'école italienne (xV siècle), attribué à Desiderio da Cetti- 
gnano, et dans lequel on croit reconnaître le portrait de la femme de 
Malatesta, tyran de Rimini; cette œuvre a pris place dans la salle Michel- 
Ange. 

Le musée Carnavalet vient de faire l'acquisition d'un charmant petit 
tableau de Boilly, le Porte-drapeau de lafète civique^ représentant l'acteur 
Chenard, du théâtre Favart, chantant ia Marseillaise, costumé en Savoi- 
sien, à la fête donnée par la Convention, le 14 octobre 1792, pour célébrer 
la réunion de la Savoie à la France. 



M. Jules Guiffrey, archiviste aux .archives nationales, est nommé, pour 
une période de cinq années à compter du i"^' mars prochain, administra- 
teur de la manufacture nationale des Gobelins, en remplacement de 
M. Gerspach, admis à la retraite. 

M. Gerspach est nommé administrateur honoraire de la manufacture des 
Gobelins. 



CHRONIQUE i55 



M. Mayeux, architecte du gouvernement, a été nommé professeur de 
composition décorative à l'Ecole des Beaux-Arts, en remplacement de 
M. Galland, décédé. 



Nous avons fait connaître la composition d'un comité d'action constitué, 
sous la présidence de M. Carolus Duran, pour ériger une statue à Watteau 
à Nogent-sur-Marne. La souscription est maintenant ouverte. On peut 
adresser son offrande pour cette œuvre artistique et nationale à M. Emile 
Blémont, trésorier du comité, 3o, rue de Verneuil, à Paris. 



Le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a commandé à 
M. Falguière une statue de la République destinée à être placée dans la 
la section française de l'Exposition de Chicago. M, Falguière s'est engagé 
à livrer son oeuvre dans un délai de deux mois. Ce sera une statue 
en plâtre qui mesurera 5 mètres de hauteur, y compris le piédestal. 



Ainsi que nous l'avons déjà annoncé, la Société nationale des Beaux- 
Arts ouvrira cette année, pour la première fois, au Champ de Mars, une 
section d'architecture. 

Ce fait a une grande importance car il offre une excellente et unique 
occasion de se produire aux architectes qui, d'accord avec les représentants 
des diverses branches de l'art, cherchent à entrer dans des voies nouvelles. 
Depuis longtemps beaucoup d'entre eux ne trouvent dans les expositions 
ni l'encouragement moral, ni les conditions matérielles qu'ils réclament et 
qui leur sont indispensables pour exposer leurs idées en toute liberté. Au 
Champ de Mars, au contraire, à côté de leurs dessins ils pourront exposer 
des motifs en nature, se rattachant à leurs travaux et composés par eux ou 
inspirés à leurs collaborateurs de la section des objets d'art. 

En vue de cette première exposition un groupe d'architectes s'est cons- 
titué, qui ne demande qu'à accueillir toutes les adhésions intéressantes. 
Le succès de cette section est assuré. Avec ses exposants des arts appliqués 
et ses architectes, la Société nationale aura véritablement groupé toutes les 
productions des arts et dans des conditions nouvelles pour les artistes et 
pour le public. 



Le Gouvernement a autorisé le ministre de l'Instruction publique et des 
Beaux-Arts à déposer un projet de loi par lequel l'Etat concédera gratui- 
tement à la ville de Toulouse les bâtiments de l'ancienne manufacture des 



i5G L- ARTISTE 



tabacs pour y installer lY-cole des Beaux-Arts, qui occupe actuelle- 
ment, dans les dépendances du musée de Toulouse, des locaux très insuf- 
fisants. 



La ville de Bruges se propose de céle'hrer, l'an prochain, le quatrième 
centenaire la mort du grand peintre Memling, dont les œuvres forment le 
musée particulier de l'hôpital Saint-Jean. Dans une exposition générale de 
l'œuvre de Memling on s'efforcerait de réunir tous les ouvrages du mer- 
veilleux artiste, disséminés dans diverses collections. A cette occasion on 
organiserait un cortège historique où seraient représentées toutes les gloires 
artistiques de Bruges. 



Le peintre Charles Giraud est mort à Sannois, dans sa soixante-trei- 
zième année. Il était le frère d'Eugène Giraud et l'oncle de Victor Giraud, 
deux artistes qui ont contribué, avec lui, à la notoriété du nom parmi les 
peintres contemporains. Ch. Giraud avait fait partie de la mission qui, 
sous Louis-Philippe, fut envoyée aux îles Marquises, et dont le passage à 
Tahiti donna naissance à la fameuse affaire Pritchard. En i856, il accom- 
pagna la commission artistique conduite par le prince Napoléon au pôle 
Nord. 

Il s'est fait une réputation comme peintre de genre. Le musée du 
Luxembourg a de lui le Jeu de boules à Pont-Aven (Salon de 1869). II a 
laissé également un grand nombre de toiles dont les sujets furent pris dans 
ses voyages, ainsi que des tableaux d'intérieurs : Musée Napoléon III au 
Louvre, Galerie du château de Pierrefonds, Galerie des armes au musée 
de Cluny, etc. 



Un peintre et graveur de talent, le paysagiste Eugène Baudouin, vient 
de mourir à Paris, à l'âge de cinquante ans. Il y a quelques années, il avait 
été chargé pour la préfecture de Montpellier, sa ville natale, d'une impor- 
tante décoration consistant en une suite de toiles représentant les vues des 
principales villes du département de l'Hérault, et s'était acquitté de ce 
travail considérable avec une rare habileté. Naguère une commande 
analogue lui fut faite pour l'école d'agriculture de la même ville, mais sa 
mort prématurée l'a empêché de l'exécuter. Aux Salons annuels on remar- 
quait de lui d'intéressants paysages empruntés aux sites méridionaux qu'il 
excellait à interpréter. Comme dessinateur, il collaborait régulièrement à 
V Univers illustré. 

Nous rappellerons que c'est à Eugène Baudouin qui, un jour qu'il était 
allé faire quelque étude de paysage dans les bois de Meudon, découvrit, 



CHRONIQUE i57 



en une toute jeune tille de la localité qu'il entendit chanter par hasard, 
une voix magnifique; il s'employa dès lors activement à l'éducation musi- 
cale de la jeune tille qui est devenue la cantatrice acclamée de l'Opéra- 
Comique, M"° Delna, la superbe Didon des Trqj-cns, l'admirable 
Charlotte de Wertlier. 



Le statuaire Moreau-Vauthier, qui vient de mourir à l'âge de soixante- 
trois ans, était le fils d'un commerçant en ivoire, et ce fut par le travail de 
l'ivoire qu'il fit ses premiers essais de sculpture. Du reste, pendant toute 
sa carrière d'artiste, il n'a pas cessé, depuis ses débuts, de façonner dans 
l'ivoire de charmantes tigurines et de s'y montrer artiste de goût et de 
talent. Comme le disait M. Roger Marx, au jour de ses obsèques, « quel- 
les que soient la matière adoptée et les dimensions du modèle, toute 
création de Moreau-Vauthier demeurera par le style essentiellement 
décorative ». 

Plusieurs monuments de Paris sont ornés de statues exécutées par lui : 
la Néréide au pavillon de Flore, Pythagore au nouveau Louvre, Molière 
à l'Hôtel de Ville, etc. L'une de ses œuvres les plus gracieuses, c'est la 
Fortune, dont le marbre orne l'un des salons du palais de l'Elysée, et qui 
peut être considérée comme le chef-d'œuvre de Moreau-Vauthier. Le 
musée du Luxembourg contient de lui, depuis peu, un buste en ivoire et 
métaux, Gallia^ d'un travail délicat mais sans grand caractère. 

Depuis i885, Moreau-Vauthier était professeur à l'école des Arts 
décoratifs. 



Un peintre estimé, Jules Garipuy, qui était également directeur de l'école 
des Beaux-Arts de Toulouse et conservateur du musée, vient de mourir 
dans cette ville, à l'âge de soixante-seize ans. Plusieurs œuvres de lui 



figurent au musée de Toulouse. 



Nous empruntons au journal Le Temps les renseignements biographiques qui suivent 
sur le statuaire anglais, Thomas Woolner, dont on annonçait la mort récemment: 

Un des rares sculpteurs de l'Angleterre vient de mourir, presque en 
même temps qu'elle perdait son plus grand poète actuel, M. Thomas 
Woolner, qui avait illustré par son art plusieurs des conceptions de 
Tennyson, — son Elaine, sa Guinevère, sa lady Godiva, — est décédé 
subitement à Londres, en sa soixante-septième année. 

Poète autant que sculpteur, Woolner avait débuté par s'associer à ce 
petit groupe d'artistes et de littérateurs, — sir John Millais, Holman 
Hunt, Dante-Gabriel Rossetti, — qui instituèrent la « confraternité préra- 



,5<5 L'ARTISTE 



phaélite !> et fondèrent le Germe : dans cette revue de courte durJe, il 
publia des poèmes de jeunesse qui furent réunis plus tard en volume. 

Après ces premiers essais littéraires, Woolner se consacra entièrement, 
pendant une assez loni;ue période de sa vie, à la sculpture, et il acquit 
dans la pratique de cet art une réelle habileté de main, en même temps 
qu'il y développait son grand talent de physionomiste. C'est ce talent qui 
constime sa qualité dominante. Aussi sa valeur s'affirme-t-elle davantage 
dans ses bustes de Tennyson, de Dickens, de Carlylc, de Macaulay, de 
Kini^sley, de Newman, de Darwin, de Cobden et dans son beau médaillon 
de lord Frederick Cavendish, l'assassiné de Phœnix park, que dans les 
ouvrages où il cherche à traduire plastiquement des fantaisies de son ima- 
aination : ses représentations d'héroïnes tennysoniennes, son groupe 
d'Achille et Pallas, son Ophelie, etc. 

I es mérites de Woolner avaient trouvé leur récompense, encore qu il 
ne l'eût pas cherchée. Associé dès 187, à la Royal Academy, il en devenait 
membre trois ans plus tard, et à la mort du professeur Weekes il était 
appelé à lui succéder dans la chaire de sculpture de cette institution. 



I e sculpteur Dubray vient de mourir à l'âge de soixante-quatorze ans. 
Vital-Gabriel Dubray, qui était né à Paris en 18.8, avait étudié son art 
sous la direction de Ramey fils. En 1844, il débuta par une statue, Joueur 
de trottala, qui fut très remarquée. Le fronton du théâtre de la Ga.te a 
Paris est son œuvre, ainsi que la statue du poète Jasmin à Agen. Il a exé- 
cuté nombre de statues, notamment celles de Sully, de Clodion, du 
maréchal Lannes, de Jeanne Hachette (érigée à Beauvais), les bas-reliefs 
de la statue de Jeanne d'Arc à Orléans, et enfin la statue de Napoléon V' 
à Rouen. Cette année même, il avait exposé au Salon des Champs-Elysées 
la maquette d'un monument de Germain Pilon destiné à la ville du Mans. 




^^-v^- 



LES LIVRES 



L'A}t et la Province, le Comité des socictcs des Bea}ix-Arts, les sessions iiiuiucllcs des 
délégués des départements, suivis des Rapports généraux lus à l'issue de ces sessions, 
par Henry Jouin (Paris, Dumoulin). 




F, nouvel ouvrage de M. Henry Jouin ne le 

î'^S^y^ W 'îw^Nr" K''^' '^^'^^ P^^ ^" intérêt et en érudition aux 
\Lv ^ f ,^C^^ Îj\r77 importantes monographies de David d'An- 
gers, de Charles Le Brun, de Coy^evox, 
signées par le même auteur. L'Art et la 
Province est le tableau des relations de 
l'administration centrale avec les sociétés 
des départements qui, chaque année, tien- 
nent à Paris une session d'études, de com- 
munications verbales et de lectures ayant 
l'art français pour objet. Secrétaire-rapporteur du Comité central, Fau- 
teur était plus que personne en mesure de suivre ce mouvement intellec- 
tuel et artistique dans ses moindres détails, et d'en faire ressortir l'origi- 
nalité et le bienfait. Les Rapports officiels présentés chaque année à l'issue 
des sessions par M. Jouin mettent en lumière les efforts, le mérite des 
historiens d'art dispersés dans toutes les régions. Les anecdotes, les cita- 
tions heureuses abondent sous la plume de M. Jouin, qui ne laisse rien en 
oubli des découvertes, des restitutions dignes de remarque, faites par les 
érudits ou les amateurs de nos départements, La Table analytique placée 
à la fin de l'ouvrage ne comporte pas moins de i,3oo noms se rattachant 
aux collaborateurs provinciaux du ministère des Beaux-Arts; aux maîtres 
peintres, sculpteurs, architectes, céramistes, émailleurs, orfèvres, minia- 



i6o L'ARTISTE 



turistcs, etc., qui se sont illustrés sur tous les points du territoire; aux 
monuments, aux œuvres d'art, patrimoine de l'ancienne France, que la 
France de nos jours s'honore de conserver et de bien connaître. 

Ce volume, qui contient les Rapports lus par M. Jouin pendant les 
sessions qui ont été tenues de 1877 à i885, forme la première série de 
cette utile publication qui sera continuée et dont l'importance se peut 
apprécier d'après l'importance elle-même qu'ont prise les réunions 
annuelles des sociétés des Beaux- Arts des départements. 



Le dessin et la peinture, par Edouard Cuyer (Paris, J.-B. Bailliére). 

Aujourd'hui que tout le monde sait écrire, ne faudrait-il pas souhaiter 
que tout le monde sût également dessiner? et partant accueillir avec sym- 
pathie tout ouvrage pratique, capable d'enseigner utilement les notions 
du dessin? Le traité que publie M. Ed. Cuyer remplit excellemment ce 
but; il n'a pas l'ambition de le dépasser, au reste, et il s'en tient aux 
notions essentielles, basées sur une longue expérience et sur de nom- 
breuses observations personnelles : l'auteur, en effet, s'est occupé de 
l'enseignement du dessin depuis 1877, époque à laquelle il inaugura ses 
cours d'anatomie destinés aux femmes artistes. 

Le plan suivi dans ce petit ouvrage va du dessin linéaire géométrique 
au dessin perspectif, en passant par le dessin géométral; il se complète par 
l'exposé de la perspective d'observation, qui s'applique à la représentation 
d'objets obtenue sans le secours des instruments de précision ordinaires. 
Un grand nombre de figures dessinées par l'auteur viennent à l'appui de 
ses démonstrations. 

Sur l'étude des couleurs au double point de vue physique et chimi- 
que, M. Cuyer donne d'utiles renseignements, ainsi que sur les différents 
procédés de la gouache, du pastel, de l'aquarelle et de la peinture à 
l'huile. 



Le directeur gérant, Jean Alboize. 



LE MANS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER 




LES ARTISTES DE BALZAC 



(0 



E quel amour Balzac ne devait-il 
pas le chérir, ce type de l'artiste 
complet, tel qu'il le rêvait, tel qu'il 
l'était lui-même ! Il en a donné à 
maintes reprises dans ses œuvres 
de brèves et rapides esquisses; 
jamais il n'en a tenté une repré- 
sentation totale avec l'importance 
et le développement que comporte 
un personnage de premier plan. 
En revanche, — est-ce par esprit 
de contraste? — il a fait mieux qu'esquisser l'artiste incomplet, 
celui qu'une tare quelconque de sa nature, faiblesse de volonté, défaut 
d'énergie intellectuelle, empêche d'atteindre à son entière réussite. 
Lucien de Rubempré en est le plus saisissant exemple, le plus 
curieux à étudier, parce que Balzac le place dans un milieu qui lui 

(i) Cette étude est extraite d'un ouvrage inédit, Essais sur Bal'^ac, qui a pour 
auteur l'un de nos collaborateurs, M. Paul Fiat, et dont le premier volume 
paraîtra prochainement à la librairie Pion. 

1893. — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. Il 




i6i L'ARTISTE 



fournit l'occasion de produire au jour ses plus chères the'ories, d'ex- 
primer ses idées et ses cro3'ances sur mille points qui nous inté- 
ressent. 

Par la délicatesse de sa complexion, par sa finesse et sa distinc- 
tion aristocratique, Lucien de Rubempré a pu rentrer en partie dans 
la catégorie des jeunes gens chers à Balzac; mais il y a en lui quelque 
chose de plus qui nous le fait placer parmi les artistes et nous con- 
traint à l'y maintenir : « Son visage avait la distinction des lignes de 
la beauté antique : c'était un front et un nez grecs, la blancheur ve- 
loutée des femmes, des yeux noirs, tant ils étaient bleus, des yeux 
pleins d'amour. » Il faut noter avant tout chez lui ce caractère de 
féminéité qui perce à travers toutes les indications physiologiques que 
donne Balzac. Cette complexion féminine, vous en trouverez le con- 
trecoup dans les faiblesses et les infériorités morales, qui se manifes- 
teront au cours de sa vie : « A voir ses pieds, un homme aurait été 
d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée que, 
semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, 
il avait les hanches conformées comme celles d'une femme. » Toute 
l'explication de sa conduite, de ses faiblesses intellectuelles et morales 
est contenue dans ces quelques lignes qui se trouvent à la fin du por- 
trait et complètent la physionomie de cet artiste, l'opposé de ce que 
pouvait être Balzac lui-même, l'opposé du type qu'il aimait et qu'il a 
peint avec amour dans d'Arthez et Joseph Bridau. Joignez à cette dé- 
licatesse de complexion la vive et pénétrante intelligence que Balzac 
prête à Lucien, vous comprendrez alors comment, plus tard, ce jeune 
esprit sans défense apparente, qui semble devoir être la victime de la 
société au milieu de laquelle il se trouve jeté, justifie par sa conduite 
le portrait qu'en fait le romancier, surtout si l'on ajoute cette obser- 
vation finale : « L'un des malheurs auxquels sont soumises les 
grandes intelligences, c'est de comprendre forcément toutes choses, 
les vices aussi bien que les vertus. » 

Sa première initiation à la vie se fait en province, grâce à l'amour 
d'une femme de province, M'"^ de Bargeton, qui trouve, dans l'aJo- 
ration de Lucien, les consolations d'une existence en constante oppo- 
sition avec ses rêves. Vivant dans un pays qu'elle déteste, entourée 
de la rancune jalouse, des mesquineries et des bassesses d'un milieu 
exécré, M""' de Bargeton, supérieure à ce milieu plus encore par ses 



LES ARTISES DE BALZAC i63 



aspirations que par ses mérites réels, distingue Lucien dès l'abord 
et lui donne les premiers acomptes de l'amour sans s'abandonner. 
Quant au poète, enivré de bonheur, aspirant à la possession de la 
femme avec cette ardeur du désir qui caractérise la première jeunesse, 
il lui semble que la présence seule de M"° de Bargeton soit le ciel 
ouvert devant lui. Il ne voit ni la différence d'âge qui les sépare, ni 
les ridicules de la femme de province, ni l'impossibilité d'une telle 
liaison dans une ville où tout se sait et se répète. Bien entendu il 
n'obtiendra rien. « Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou ; 
la robe négligemment croisée laissait voir une poitrine de neige oii 
l'œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés 
et soignés, mais un peu secs, M"° de Bargeton fit au jeune poète un 
geste amical pour lui indiquer la place qui était près d'elle... La con- 
versation de M"" de Bargeton enivra le poète de VHouineaii. Les trois 
heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces rêves que l'on 
voudrait rendre éternels. » Et plus loin, quand il l'a vue à plusieurs 
reprises et que sa tendresse s'est accrue : << Lucien prit une main 
qu'on lui laissa prendre et la baisa avec la furie du poète, du jeune 
homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à permettre au fils de l'apothi- 
caire d'atteindre à son front et d'y imprimer ses lèvres palpitantes. — 
Enfant, enfant, si l'on vous voyait, je serais bien ridicule. » 

Les choses n'iront jamais plus loin, car M™* de Bargeton ignorera 
toujours l'amour véritable, celui-là précisément qui ne craint pas le 
ridicule. Quelles joies et quelles voluptés exquises elle eût connues, 
quelles tendresses d'une âme prête à s'épancher, si, se laissant aller à 
l'amour de Lucien, elle avait su jouir d'un tel sentiment! elle l'eût 
gardé pour elle, elle en eût fait l'objet de ses plus chères préférences, 
et l'eût cultivé comme une fleur rare. Mais sa conduite sera le con- 
traire de ce qu'une saine entente des jouissances de l'amour avait dû 
la décider à choisir comme la seule voie à suivre. Lucien pourtant, mal- 
gré son apparente timidité, exigera plus qu'elle ne veut lui accorder : 
elle refuse de se donner et persiste dans une froideur voulue. Il ou- 
blie tout et quitte les siens pour la suivre à Paris. C'est alors que 
commencent les épreuves qui nous apparaissent comme le résumé 
des souffrances attendant le jeune homme qui affronte cette lutte tra- 
gique pour la vie. Les premières déceptions l'atteignent dans son 
amour. Il a tout quitté pour suivre M"'^ de Bargeton, et elle se refuse 



i64 L'ARTISTE 

toujours. « Louise, je suis effrayé de te voir si sage. Songe que je suis 
un enfant, que je me suis abandonné tout entier à ta chère volonté. » 
Non seulement elle se refuse, mais encore elle l'éloigné, elle l'écarté 
de sa personne, comprenant le ridicule qui s'attacherait à leurs rela- 
tions. Le ridicule, toujours le ridicule ! Ce sentiment si vif et si 
cuisant poursuit Lucien dans tout ce qu'il voit : les élégances et les 
raffinements de la vie parisienne lui sont révélés tout à coup ; il sent 
son infériorité et son provincialisme ; il en souffre d'autant plus 
cruellement que son intelligence est plus fine, son tact plus dé- 
licat. 

Ses désillusions sont générales, et Balzac en les peignant va nous 
montrer les différentes couches sociales, depuis le monde le plus élé- 
gant jusqu'aux coulisses des petits théâtres : ce sera une occasion 
d'étudier et de peindre les milieux qu'il traversera. Lucien de Ru- 
bempré va présenter un manuscrit au libraire Porchon, et lui offre 
de lui vendre son ouvrage : « De la poésie ! s'écria Porchon en colère. 
Et pour qui me prenez-vous ? ajouta-t-il en lui riant au nez et dispa- 
raissant dans son arrière-boutique. » Pourtant, comme la plupart des 
artistes, âmes faibles mais enthousiastes, se rattachant au premier 
espoir qui se présente, promptes à succomber, mais se relevant avec 
une égale rapidité, il s'en revient rêvant la gloire, sur la simple pro- 
messe que son manuscrit sera lu. 

Ici Balzac, lassé sans doute des incertitudes et des faiblesses de 
Lucien, place en face de lui, comme son vivant contraste, le type 
d'artiste qu'il admire et qu'il aime, celui qu'il était sans doute lui-même, 
sinon par la parfaite beauté morale, du moins par la volonté constam' 
ment tendue vers le but à atteindre, par cette inébranlable énergie qui 
lui faisait briser tous les obstacles et édifier son oeuvre avec l'assu- 
rance et la force des infatigables travailleurs. Par opposition avec 
l'artiste féminin, il a voulu créer l'artiste viril ; il a conçu Daniel 
d'Arthez, celui que rien ne saurait détourner de sa voie, n'ayant qu'un 
but : l'œuvre à créer, celui qu'il résume en en donnant cette magni- 
fique définition : -< Ce jeune homme était Daniel d'Arthez, aujourd'hui 
l'un des plus illustres écrivains de notre époque et l'un des génies 
rares qui selon la belle pensée d'un poète offrent l'accord d'un beau 
talent et d'un beau caractère. » Chez lui, pas de doute, pas d'illusions 
sur les réalités de la vie ; il sait ce qu'elle est, il sait ce que valent les 



LES ARTISTES DE BALZAC i65 

hommes : il les a toisés. Il n'ignore pas le cas qu'on en peut faire. 
Mais il sait aussi qu'il a une œuvre à faire, et fort de son intelligence 
et de sa volonté, il marche droit devant lui, armé pour la lutte. 

A Lucien, qui lui demande des conseils pour diriger sa conduite, 
il ne cache pas la vérité. Ces conseils sont empreints de la plus haute 
sagesse, de la plus parfaite connaissance de l'humanité. C'est Balzac 
qui parle par la bouche de d'Arthez : l'expérience de d'Arthez, croyez- 
le bien, c'est l'expérience de Balzac même, comme la fermeté de 
d'Arthez, son courage à toute épreuve, c'est la fermeté, c'est le cou- 
rage de Balzac : « On ne peut pas être grand homme à bon marché, 
lui dit Daniel de sa voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses 
larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, 
une enfance sujette à des maladies. La société repousse les talents 
incomplets, comme la nature emporte les créatures faibles ou mal 
conformées. » Quelle vivante opposition avec l'esprit de Lucien ! 
quel contraste et quelle différence ! Lucien pourtant se sent attiré à 
lui, fasciné sans doute par cette énergique volonté, par cette pénétra- 
tion complète de la vie : sa s3'mpathie pour lui est également pro- 
fonde ; en cela il a bien l'exquise sensibilité de l'artiste : c'est là sa 
grâce et son charme. 

Il ne suffft pas à Balzac de créer et de représenter avec Daniel 
d'Arthez l'idéal de l'artiste, tel qu'il le conçoit, c'est-à-dire grand par 
l'intelligence, par la volonté et par le caractère. Il éprouve le besoin 
de généraliser et de nous montrer ce type en groupe : il fait la des- 
cription d'un cénacle, d'une réunion d'esprits vibrant tous à l'unis- 
son et poursuivant la recherche du Beau avec une entière noblesse 
d'âme. L'idée de Balzac est assurément grande et haute : vouloir 
réhabiliter l'artiste, aux yeux de ceux qui voient en lui un être plutôt 
dangereux ; montrer que parmi ces personnalités dont s'écartent avec 
crainte la plupart de ceux qui suivent la routine de la vie, il en peut 
exister qui réunissent la noblesse du caractère à l'élévation de la pen- 
sée. D'Arthez est le plus accompli d'entre eux. Ajoutons qu'en vou- 
lant trop prouver Balzac n'a rien prouvé du tout, et que ses portraits, 
pour beaux qu'ils nous paraissent, s'éloignent sensiblement de la 
réalité. Que d'Arthez ait existé à l'état d'exception, nul n'en doute; 
qu'il en existe d'autres que lui, nous le croyons également, hélas ! 
séparés par les exigences et les rudes nécessités de la vie : âmes faites 



i66 L'ARTISTE 



pour se comprendre et pour s'aimer, qui se cherchent et voudraient 
confondre leurs pensées. Mais que, dans la réalité, les choses se 
passent de telle manière que neuf artistes se rencontrent, également 
assoiffés de vérité et de beauté, tous nobles par le cœur comme ils le 
sont par l'esprit, voilà oiî nous touchons à l'invraisemblance. Balzac 
a peint ce qui devrait être : il n'a pas peint ce qui est ; il a représenté, 
ou plutôt transporté dans le domaine de la fiction romanesque un 
rêve séduisant de sa puissante imagination . Ce sont là de belles pages, 
des pages éloquentes, dans lesquelles l'écrivain, porté par l'élévation 
du sujet, soutenu par l'enthousiasme propre aux natures généreuses, 
s'est leurré lui-même, espérant nous leurrer également : « Tous dis- 
cutaient sans disputer. Ils n'avaient pas de vanité, étant eux-mêmes 
leur auditoire. Ils se communiquaient leurs travaux et se consultaient 
avec l'adorable bonne foi de la jeunesse. S'agissaitil d'une affaire sé- 
rieuse, l'opposant quittait son opinion pour entrer dans les idées de 
son ami, d'autant plus apte à l'aider qu'il était impartial dans une 
cause ou dans une oeuvre en dehors de ses idées... Tous doués de 
cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui non moins que les 
travaux et les veilles dore les jeunes visages d'une teinte divine, ils 
offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la vie et le 
feu de la pensée régularisent et purifient. » On le voit, Balzac ici 
touche au lyrisme; la haute idée qu'il se faisait de l'art, cette idée 
partagée par tous ceux qui voient en lui le plus noble effort de l'esprit 
humain, le trompait sur le compte des artistes. Ce qu'ils sont en réa- 
lité, il suffit de les avoir vus de près, de les avoir examinés dans leurs 
rapports, pour s'en rendre un compte exact. Envieux et jaloux les 
uns des autres, ils attaquent les réputations naissantes avec une àpreté 
d'autant plus vive que celles-ci portent ombrage à leur propre renom- 
mée. Les plus grands même n'échappent pas aux petitesses et aux 
infériorités morales et c'est un des plus pénibles spectacles de la vie 
artistique que ce contraste trop fréquent entre la supériorité intellec- 
tuelle et la bassesse morale. Rien n'est plus rare que celui dont on 
deutdire ce que Balzac écrivait de d'Arthez : « Il oflYait l'accord d'un 
beau talent et d'un beau caractère. » 

Il nous semble que Balzac fut poussé à cette peinture idéale d'une 
société d'artistes par le besoin d'une antithèse favorable à l'idée qui 
domine l'œuvre entière, qui en est, si j'ose ainsi parler, la raison 



LES ARTISTES DE BALZAC ,167 



d'être : la peinture du journalisme, auquel il avait voué la haine la 
plus violente et dont il avait résolu de se venger. Il n'est pas surpre- 
nant que, dans son ardent désir de présenter au public le monde du 
journalisme sous ses faces les plus viles et les plus méprisables, pour 
former une opposition plus parfaite avec le tableau qu'il allait pein- 
dre, Balzac se soit laissé entraîner une fois en dehors et au delà des 
limites de l'observation dans lesquelles il enfermait sa vision du 
monde, si originale et si puissante. Il lui fallait ce repoussoir à cette 
société idéale d'artistes. Et quel repoussoir que celui qu'il va nous 
montrer! En d'Arthez il a incarné tout ce que le véritable artiste pou- 
vait offrir de sincérité généreuse et d'ardent amour; en Lousteau il 
réunira toutes les bassesses, toutes les lâchetés, toutes les compromis- 
sions, toutes les trahisons de l'intelligence et du cœur. Et c'est ainsi 
que dans cette étude qui devait être une des plus chères à Balzac, le 
romancier nous a montré les deux extrémités, les deux pôles de l'art : 
d'une part, l'artiste convaincu et généreux; de l'autre, le journaliste 
sceptique et vendu. 

Dans toutes les épigrammes dont il va les cribler, dans toutes les 
attaques qu'il dirigera contre eux, attaques violentes, pourtant méri- 
tées, vous sentirez la haine du producteur contre le critique, cet im- 
mortel désaccord qui durera autant que la pensée. Lorsqu'il s'agit 
pour Lucien de suivre la voie de d'Arthez, cette voie siîre mais longue, 
rude mais honnête, ou de s'abandonner à la vie facile et attirante 
du monde parisien, écoutez Balzac qui parle par la bouche de Daniel 
d'Arthez : « Tu ne résisteras pas à la constante opposition de plaisir 
et de travail qui se trouve dans la vie des journalistes, et résister, c'est 
le fond de la vertu... Le journalisme est un enfer, un abîme d'iniquités, 
de mensonges, de trahisons, que l'on ne peut traverser et d'où l'on ne 
peut sortir que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile... 
Pour faire de belles oeuvres, vous puiserez à pleines plumées d'encre 
dans votre cœur la tendresse, la sève, l'énergie, et vous l'étalerez en 
passions, en sentiments, en phrases. Oui, vous écrirez au lieu d'agir, 
vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous 
vivrez dans vos livres ; mais quand vous aurez réservé vos richesses 
pour votre style, votre or, votre pourpre pour vos personnages, que 
vous vous promènerez en guenilles dans les rues de Paris, heureux 
d'avoir lancé, en rivalisant avec l'état civil, un être nommé Adolphe, 



i68 L'ARTISTE 



Corinne, Clarisse, René ou Manon, que vous aurez gâté votre vie et 
votre estomac pour donner la vie à cette création, vous la verrez 
calomniée, traliie, vendue, déportée dans les lagunes de l'oubli par 
les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. « A l'éloquence de 
la plainte vous sentez la profondeur de la blessure et combien était 
cruelle la rancune qui dictait de telles paroles ! 

Entre le travail et la vie facile, Lucien qui a hésité un instant suc- 
combera vite. Rien ne pourra le retenir dans la voie où il s'engagera, 
ni la connaissance qui lui est révélée des dessous du journalisme, ni 
celle des dessous de la vie parisienne que Balzac indique et souligne, 
profitant de cette circonstance pour opposer au travail consciencieux 
du cénacle les inconsistances de la vie du journaliste, comme il se 
plaît à opposer le caractère d'un d'Arthez à celui d'un Rubempré. 
Tout lui sert dans cette œuvre à indiquer son idée et à marquer ses 
préférences. Il nous montre la « cuisine » des journaux, aussi bien que 
celle des libraires ; mais c'est aux journalistes qu'il a voué sa haine la 
plus implacable ; c'est à eux qu'il reviendra sans trêve. Après un 
triomphe de Lousteau, et comme Lucien s'en étonne, écoutez-le : 
« La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend 
pour battre son voisin et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah çà ! à 
qui diable en avez-vous ? Le hasard fait pour vous en un jour un 
miracle que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en 
discuter les moyens ? Comment, vous qui me paraissez avoir de l'es- 
prit, vous barbotez dans des scrupules de religieux qui s'accuse 
d'avoir mangé son œuf avec concupiscence! » Et comme il sait le 
point vulnérable de Lucien, comme il a vu que cette âme autrefois 
pure et qui conserve encore des scrupules, sera impuissante contre les 
difficultés matérielles de l'existence, comme il a merveilleusement 
débrouillé les fils de cette conscience faible et féminine, il ajoute : 
<i Soyez dur et spirituel, pendant un ou deux mois ; vous serez accablé 
d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par leurs 
amants ; vous ne dînerez chez Fricoteau qu'aux jours où vous n'aurez 
pas trente sous dans votre poche. » 

La satire est cruelle et saisissante. Il faut que la blessure ait été 
bien profonde pour que la vengeance soit si âpre. En vérité, l'on se 
demande quel fut le plus grand bonheur que goûta Balzac en compo- 
sant cette œuvre : créer les situations qu'il nous dépeint ou bien dire 



LES ARTISTES DE BALZAC 169 

son fait au monde qu'il déteste : « Le journal, au lieu d'être un sacer- 
doce, est devenu un moyen pour les partis; de moyen il s'est fait 
commerce, et comme tous les commerces il est sans foi ni loi. Tout 
journal est une boutique où Ton vend au public des paroles de la cou- 
leur dont il les veut... Nous savons tous, tant que nous sommes, que 
les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que 
le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils dévoreront 
nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais 
nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif- 
argent en sachant qu'ils y mourront. » En même temps qu'il indique 
le danger, — et avec quelle puissance de prophète ! — il montre l'atti- 
rance du goutfre, ces facilités de succès qui dévorèrent et par la suite 
devaient dévorer tant de talents, jeunes et consciencieux, ardents et 
pleins d'avenir, mais faibles et sans ressources, sans ressorts pour la 
lutte, séduits par les avantages du moment. 

De plus forts que Rubempré y ont succombé. Comment pourrait-il 
résister ? Tout contribuera à l'entraîner : la facilité du succès, l'amour 
qui se présente à lui dans la personne d'une actrice follement éprise 
de sa jeunesse et de son talent ; enfin et surtout les jouissances et les 
séductions de l'existence mondaine : « Travailler n'est-ce pas la mort 
pour les âmes avides de jouissances ? aussi avec quelle facilité les 
écrivains ne glissent-ils pas dans le farniente, dans la bonne chère et 
les délices de la vie luxueuse des artistes et des femmes faciles ! » Le 
châtiment n'est pas éloigné de la faute: l'effet est voisin de la cause; 
les conséquences fatales y touchent de près : elles sont résumées tout 
entières dans cette phrase de Lousteau, dans ce portrait du journa- 
liste, d'une éternelle vérité, dont nous retrouvons à chaque pas le 
modèle et le type : « Il a de l'esprit, c'est un articlier. "Vernou porte 
des articles, fera toujours des articles et rien que des articles. Le tra- 
vail le plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. 
Félicien est incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les 
masses, d'en réunir harmonieusement les personnages dans un plan 
qui commence et se noue. » Lucien comprend cet affreux châtiment 
des succès trop faciles, cette tare irrémédiable de l'esprit, cette maladie 
mentale que Balzac expose avec une si éloquente virulence ; mais 
comment résister, hélas ! aux succès qui se pressent, à l'argent qui lui 
vient, aux félicitations qui l'environnent ? Un jour, poussé par un 



I/o L'ARTISTE 



mouvement de sincérité, il veut dire ce qu'il pense, à propos d'une 
œuvre qu'il aime ; il veut laisser sa conscience s'exprimer en liberté. 
C'est alors qu'il comprend la servitude qui l'opprime : il faudrait 
écrire dans un sens contraire à l'idée du journal, et cela est impos- 
sible ! Enrégimentement et servitude, termes égaux et convertibles, 
qui expriment dans sa cruelle vérité la philosophie du journalisme et 
des basses besognes qu'implique le métier ! 

Entraîné dans un monde pour lequel il n'est point fait, Lucien se 
livre au jeu et à la débauche ; il gaspille ses forces cérébrales. Ainsi 
se termine la première partie de cette vie, brillante mais inconsis- 
tante, pleine de promesses à son début mais aboutissant à la ruine 
et à un désastre intellectuel. Illusions perdues ! Existence perdue ! 
Assurément l'œuvre a vieilli par certains de ses détails -, mais si la 
forme en est démodée, si la contexture du roman n'est plus de notre 
époque, Vesprit en est immortel, et le souffle qui l'a inspiré passe au- 
dessus des générations de lecteurs qui y chercheront des enseigne- 
ments et des modèles. 

Nous avons vu en Daniel d'Arthez un type accompli de l'artiste 
grand par l'esprit, — car il n'y a chez lui aucune tare ni aucune dé- 
faillance, — grand par le cœur et le sentiment, bref un de ces héros 
intellectuels dont on doit admirer en même temps, comme Balzac le 
faisait dire à l'un de ses personnages, l'intelligence et le caractère. 
Mais, comme tous les exemplaires typiques et achevés, les d'Arthez 
sont rares, exceptionnels, surtout dans un monde où la vie est pleine 
de pièges et de dangers, et où la nature même de ceux qui le fréquen- 
tent constitue le plus redoutable des périls. Les Lucien de Rubempré, 
les Wenceslas Steinbock y sont plus fréquents, même les Raoul 
Nathan . 

Il est rare qu'un artiste ne marque pas dans ses ouvrages, si impar- 
tial qu'il s'y manifeste, si discrètement caché derrière ce voile d'im- 
personnalité que G. Flaubert recommandait aux écrivains, les pré- 
férences de son esprit et les tendresses de son âme. C'est ainsi que 
dans cette peinture de la vie de province qui s'appelle la Rabouilleuse, 
peinture pleine de lâchetés et de bassesses, de turpitudes et de crimes, 
un type nous apparaît vraiment pur et noble, noble par l'intelligence 
et le talent, pur par le cœur : Joseph Bridau, le frère de Philippe. 
Ce n'est pas un personnage de premier plan, en ce sens que Balzac 



LES ARTISTES DE BALZAC 171 

n'a pas voulu lui donner trop d'importance pour laisser leur « valeur » 
aux types principaux, Philippe Bridau et Flore Brazier; mais, par 
son caractère de contraste, il mérite qu'on s'y arrête. Si Balzac, en 
effet, a concentré en Philippe Brideau toute la haine et le mépris 
que lui inspiraient la force brutale et la grossièreté du soldat, le 
romancier, aux yeux duquel la production intellectuelle représentait 
la suprême gloire, a incarné en Joseph Bridau l'artiste cher à son 
cœur. Il est bien l'idéal de l'artiste tel que le comprenait Balzac, et il 
est clair que l'écrivain a mis beaucoup de lui-même dans cette ébauche 
rapide mais puissante. On trouve chez ce jeune peintre la vocation 
précoce, apparue dès le jeune âge, résistant aux objurgations des 
parents et aux dilHcultés des débuts d'autant plus pénibles que la mi- 
sère est proche. On y trouve ce sérieux et cette haute tenue d'une 
existence vouée tout entière au labeur, l'existence des véritables 
artistes. On y rencontre enfin cette générosité du cœur, cette impé- 
tuosité de sentiments, preuve de force et de surabondance de vie, 
digne accompagnement de la volonté tenace, le travail opiniâtre que 
nous avons observé déjà chez d'Arthez. 

Vo)'ez avec quel soin Balzac le pare de toutes les curiosités qui 
sont de nature à parfaire son éducation, à nous donner une haute 
idée de son intelligence : « Il lisait beaucoup, il se donnait cette 
profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soi-même 
et à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente 
ans. » Il se plaît à le différencier des rapins vulgaires, des spécialistes 
cloîtrés dans leur atelier, qui se refusent à ouvrir les yeux sur la scène 
perpétuellement transformée du monde. 

Voilà pour sa supériorité intellectuelle ; quant à sa supériorité mo- 
rale, elle éclate en toutes les parties de l'œuvre, non point seulement 
par opposition avec la bassesse de Philippe, mais d'une manière 
absolue, telle qu'elle brillerait dans un milieu tout différent. Méconnu 
longtemps de sa mère qui ne pouvait comprendre sa valeur, il ne lui 
en a pas voulu un instant, se rendant compte que les choses étaient 
telles parce que telles elles devaient être, et le jour où la pauvre 
femme, à bout de tortures morales, voit enfin la vérité et qu'en 
somme elle n'a jamais eu qu'un enfant, le jour où elle comprend ses 
injustices et en demande pardon à Joseph, il répond avec la bon- 
homie des grands cœurs : « En voilà une charge ! Vous ne m'avez 



172 L'ARTISTE 



pas aimé! Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis 
sept ans n'es-tu pas ma femme de me'nage ? Est-ce que je ne te vois 
pas tous les jours ? Est-ce que je n'entends pas ta voix ? Est-ce que tu 
n'es pas la douce et indulgente compagne de ma vie misérable ? Tu 
ne comprends pas la peinture ? Mais ça ne se donne pas. » Tel il sem- 
ble qu'aurait été Balzac en des circonstances analogues ; tel nous 
paraît le véritable artiste, noble et désintéressé, bourru quelquefois 
dans ses manières, mais de cœur haut et délicat. 

Le propre des créateurs de génie est de s'intéresser à toutes les 
manifestations de la vie, de s'attacher non seulement aux généralités, 
mais encore aux exceptions, aux exceptions avec plus d'amour peut- 
être parce que la rareté leur prête un regain d'intérêt. Entre toutes, 
une des plus saisissantes est la supériorité intellectuelle chez la 
femme, celle-là surtout qui se manifeste dans le domaine de la vie 
contemplative par la production artistique. Depuis que l'humanité 
pense et traduit sa pensée sous forme écrite, l'infériorité spirituelle de 
la femme a servi de thème aux observations des écrivains et aux 
déclamations des philosophes ; ces déclamations, elles peuvent toutes 
se résumer dans la phrase fameuse que le plus illustre des misogynes, 
aimait tant à répéter : « Les femmes ont les cheveux longs et les 
idées courtes. » Montrer que les lois ps3-chologiques les plus uni- 
versellement vérifiées comportent des exceptions, montrer que parmi 
ces exceptions la plus rare et la plus intéressante, une femme de 
génie, peut se rencontrer et faire de cette création l'objet d'une oeuvre 
d'art, il }' avait là de quoi tenter Balzac : la figure de Camille Maupin 
dans le roman de Béatrix a été le fruit de ses méditations sur ce 
sujet. 

Une idée à priori devait nécessairement dominer cette concep- 
tion et la rendre vraisemblable, comme elle la domine en fait et 
constitue la pensée maîtresse de l'œuvre : cette idée c'était la virili- 
sation à son maximum de la femme qu'il nous montrera supérieure 
aux autres êtres de son sexe. Elle ne pouvait exister psychologique- 
ment vraie, c'est-à-dire s'élevant au-dessus de la pure abstraction, 
que grâce à cette déformation voulue de sa nature intime et à condi- 
tion de rélever au rang supérieur qu'occupe l'homme intellectuel 
dans l'ordre social. Tous les efforts de Balzac tendent en eflet à la 
dégager de son sexe, à l'expliquer par des tendances, une éducation. 



LES ARTISTES DE BALZAC 173 

un milieu qui sont en tous points la contre-partie des tendances, de 
l'éducation, du milieu, des circonstances habituelles de la femme. 
Elle s'élève seule, en garçon, parmi les livres, surveillée par un 
vieux parent archéologue qui l'abandonne à ses instincts. La vie lui 
est révélée tout en théorie ; mais si son esprit perd son innocence et 
sa pureté, l'âme et le sentiment demeurent vierges chez elle : c'est un 
développement purenient spirituel, qui donne naissance au.\ idées et 
comprime les sentiments. La nature lui apparaît donc en sa chasteté 
première, et ces révélations sont exemptes du trouble inséparable de 
l'initiation sentimentale. 

C'est exactement, vous le vo3'ez, l'inverse de l'éducation habituelle 
des femmes, qui arrivent aux idées par le sentiment, chez lesquelles 
le développement du cœur est généralement exclusif du développe- 
ment intellectuel, et pour qui à l'ignorance entière des réalités de la 
vie succède brutalement une initiation soudaine, d'autant plus dan- 
gereuse qu'elle froisse en elles toutes les notions acquises. Nous 
n'avons pas à insister sur ce point, l'ayant déjà fait dans des études 
antérieures ; rappelons simplement que la plupart des personnages 
féminins étudiés dans le chapitre des Femmes malheureuses subissent 
une crise dont les causes sont précisément celles-là. 

La virginité du sentiment est donc chez la future Camille Maupin 
le résultat de sa nature et de son éducation. » Félicité n'avait aucune 
pente au mal : elle concevait tout par la pensée et s'abstenait du fait. » 
La première conséquence d'une telle éducation est une conscience de 
sa supériorité, d'autant plus nette que la jeune fille a vécu dans un 
milieu provincial. La seconde est la crainte, l'horreur du mariage qui 
ne peut lui sembler qu'un joug, le plus insupportable de tous puis- 
qu'il implique l'abdication de la volonté et de l'énergie féminine. La 
virilisation chez elle est même physique; Balzac la présente comme 
une beauté presque masculine : « Elle a ce teint olivâtre au jour, et 
blanc aux lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez 
de l'ivoire animé. Ce visage plus long qu'ovale ressemble à celui de 
quelque belle Isis de bas-reliefs éginétiques... Le front est plein, 
large, renflé aux tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la 
lumière, coupé comme celui de la Diane chasseresse, un front puis- 
sant et volontaire, silencieux et calme. La chute des reins est magni- 
fique et rappelle plus le Bachus que la \^énus Callipyge... Là se voit 



174 L'ARTISTE 



la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes les femmes célèbres, 
elles ont là comme une vague similitude avec l'homme ; elles n'ont ni 
la souplesse ni l'abandon des femmes que la nature a destinées à la 
maternité. » 

Si nous nous arrêtions ici, la virilisation du personnage, tant au 
physique qu'au moral, serait complète et exclusive de toute féminéité. 
Mais Balzac n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. Quelque virile qu'appa- 
raisse Camille Maupin par l'intelligence et l'éducation, la nature ne 
l'a pas moins créée femme par le sentiment : c'est du contraste de ce 
sentiment et de cette intelligence que naîtra le drame intime qui est 
la raison d'exister du personnage. Car, en dernière analyse, c'est 
bien une femme et une femme malheureuse, cette Camille Maupin. Si 
nous l'avons rangée parmi les artistes, c'est que sa valeur intellec- 
tuelle et la haute portée de son esprit permettaient difficilement de 
l'assimiler aux autres. Par la puissance du sentiment, qui devient un 
motif de cruelles tortures, elle mériterait une place entre M™^ de Mort- 
sauf et M'"'= Graslin. 

Quelles différences pourtant dans l'origine et la manifestation pre- 
mière du besoin d'aimer entre Camille Maupin et celles-ci ! Tandis 
que chez les héroïnes du Lys et du Curé de village la vie sentimen- 
tale a coexisté avec les premiers phénomènes de l'existence consciente, 
tandis qu'elle en a été la manifestation originale et unique, chez 
Camille Maupin, — et c'est là le propre des natures intellectuelles, — 
la prépondérance de l'esprit et la faculté d'observation ont étouffé le 
reste. Dès qu'elle a commencé à vivre, elle s'est regardée vivre, 
elle en a oublié de sentir. Contresens manifeste pour une âme 
de femme, mais contresens nécessaire parce qu'il est la marque 
distinctive de cette créature d'exception. Aussi par quelle cruelle 
revanche la nature qui a toujours raison devait-elle reprendre ses 
droits ! c'est là, à notre sens, la vue la plus originale de l'œuvre, 
la plus vivante assurément et la mieux comprise comme psychologie. 
Balzac résume les causes de la crise et la fait pressentir en des pages 
qui méritent le premier rang dans ses créations. Camille aime d'abord 
un homme simplement beau; la supériorité de son esprit l'en dégoûte 
vite et elle s'éprend d'un artiste qui complète son éducation, l'em- 
mène avec lui, puis l'abandonne : là est l'origine de son talent et de 
sa puissance d'écrivain ; elle raconte sa passion et compose un chef- 



LES ARTISTES DE BALZAC 175 

d'œuvre : « Elle était dans les plus violentes convulsions qui puis- 
sent agiter une àme aussi forte que la sienne, en se trouvant la dupe 
de son esprit, en voyant la vie éclairée trop tard par le soleil de 
l'amour, brillant comme il brille dans les cœurs à vingt ans. » 

Alors prend place dans son existence l'amour deCal^yste de Guénic, 
tendre et timide, ardent et généreux, sorte de Chérubin, mais plus 
noble que Chérubin, qui s'attache à elle passionnément et donnerait 
sa vie pour un instant d'amour. Ah ! si, répondant naïvement à cette 
naïve tendresse, repoussant loin d'elle toutes les raisons que lui sug- 
gère son esprit d'analyse, elle s'était abandonnée, si, entr'ouvrant 
les bras pour l'y recevoir, elle s'était donné simplement la peine de 
vivre et de goûter la vie, nul doute qu'en des instants de délices 
suprêmes elle eût connu de l'amour ce qu'il a de plus tendre et de 
plus innocent. Mais, ici encore, son cœur est victime de son esprit : 
elle raisonne et réfléchit, alors qu'il lui suftirait de sentir : « Je vous 
ai repoussé par égoïsme, lui dit-elle ; tôt ou tard, l'âge nous eût sépa- 
rés. )) Avec lui elle joue comme autrefois la comtesse jouait avec 
Chérubin. « Une pureté comme la vôtre est si rare. Il me semble que 
pour caresser le duvet satiné de vos joues, il faut la main d'une Eve 
sortie des mains de Dieu. » Mais la comtesse était plus osée qu'elle ; 
elle était plus femme, n'étant que femme; peut-être aussi Chérubin 
était-il plus hardi ? 

De tels jeux néanmoins ne se continuent pas sans danger. Le cœur 
s'est illusionné un instant : il a cru qu'il s'agissait de protection et 
de maternité, alors que c'était bien d'amour; il s'est dérobé à la réalité 
et quand il veut désespérément s'y rattacher, voici qu'il est trop tard 
et que l'image d'une rivale plus habile s'interpose entre lui et l'être 
aimé. N'est-ce pas là l'histoire de bien des femmes qui, n'ayant pas 
aimé alors qu'elles étaient jeunes, puis a^'ant rencontré aux approches 
de la quarantaine une âme vierge s'offrant naïvement à elles, ont 
tremblé de la prendre et regretteront éternellement un bonheur qui, 
dans la vie, ne s'offre pas deux fois ? Avec sa brutale et incisive fran- 
chise, Claude Vignon retourne le poignard dans la plaie de Camille: 
« Quand hier je vous ai fait l'éloge des femmes de votire âge, en vous 
expliquant pourquoi Calyste vous aimait, croyez-vous que )'aie pris 
pour moi vos regards ravis, brillants, enchantés .' N'avais-je pas déjà 
lu dans votre àme ? Les yeux étaient bien tournés sur moi, mais le 



17C L'ARTISTE 



cœur battait pour Calyste. Vous n'avez jamais été aimée, ma pauvre 
Maupin, et vous ne le serez jamais après vous être refusé le beau fruit 
que le hasard vous a offert aux portes de Tenfer des femmes, qui 
tournent sur leurs gonds poussées par le chiffre 5o. » 

Elle joue un rôle sublime, presque impossible et qui dépasse la 
portée de ce que conçoit le dévouement féminin. N'ayant pas su être 
l'amante, ne pouvant plus l'être maintenant, elle entreprend de rester 
la mère que, dans ses illusions d'autrefois, elle s'imaginait être uni- 
quement. Calyste aime Béatrix de Rochefideet n'a plus qu'un désir : 
être aimé d'elle. Mais Béatrix, en coquette accomplie, ne voit dans 
la passion du jeune homme qu'une occasisn de faire souffrir un nou- 
vel amant et de le désespérer en irritant ses désirs. Camille Maupin 
se sacrifie à cet amour : elle conseille Calyste et lui montre comment 
il pourra parvenir à ses fins. Quelque opinion que l'on puisse avoir, 
au point de vue de la vérité ps3'chologique, d'un pareil dénouement, 
— et j'avoue pour ma part qu'il me semble être la partie contestable 
de l'œuvre, — il faut y voir encore une affirmation nouvelle de la 
l'irilisation du personnage de Camille. Une telle conduite n'est point 
le fait d'une femme : elle est trop noble et trop peu personnelle. 

Dans mainte œuvre de Balzac, au travers de ses nombreuses et 
complexes créations, le portrait du « poète » se trouve esquissé ; en 
inscrivant ici ce mot « poète », nous entendons l'employer non dans 
son sens étroit, mais dans sa plus large acception, dans son acception 
étymologique, comme synonyme de créateur, en quelque ordre que 
ce soit. Précisons davantage encore et disons que Balzac désigne 
ainsi tout être né avec des facultés peu communes, en disproportion 
avec son milieu, en lutte par conséquent avec lui, et ne devant attri- 
buer ses souffrances à d'autre cause qu'à ces facultés mêmes. Au cours 
de cette étude, nous avons vu l'artiste que la faiblesse de sa volonté 
empêche d'atteindre au but que semblaient présager ses brillantes 
facultés, Lucien de Rubempré et Wencelas Steinbock ; nous avons vu 
celui qui, joignant à la supériorité intellectuelle une valeur morale 
encore plus rare, présente l'exemplaire achevé d'un grand esprit : 
Joseph Bridau, et mieux encore Daniel d'Arthez. Qu'ils réussissent 
ou succombent dans leur destinée, un point leur est commun à tous ; 
pour exprimer mon idée, il me suffira de dire, employant l'expression 
de Stendhal, qu'ils sont différents du milieu dans lequel ils se pro- 



LES ARTISTES DE BALZAC 



177 



duisent ; leurs aspirations sont en perpétuel désaccord avec ce milieu, 
et c'est là un germe de douleur qu'aucune puissance humaine ne 
saurait étouffer, puisqu'il faudrait pour cela ou modifier leur 
esprit ou refaire le milieu social dans lequel ils sont appelés à 
vivre. 

Toutes les époques ont connu ce divorce, et si l'on peut dire que 
les littératures de tous les âges s'en sont préoccupées, il n'est pas 
moins juste d'ajouter que les écrivains modernes se sont complus à 
renchérir sur leurs devanciers. Depuis Chateaubriand jusqu'à Bau- 
delaire, pour ne citer que des artistes de ce siècle, en passant par 
Shelley, Alfred de Vigny et Edgar Poë, ce thème a été repris et 
développé avec une éloquence plus ou moins grande. Nul mieux que 
ce dernier n'a précisé la cause de cette disproportion, et c'est à lui 
qu'il faut revenir quand on en veut connaître les origines et préciser 
la portée .■ « Un artiste, a-t-il écrit, n'est un artiste que grâce à son 
sens exquis du Beau, sens qui lui procure des jouissances enivrantes, 
mais qui, en même temps, implique un sens également exquis de 
toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une injustice 
faite à un poète qui est vraiment un poète, l'exaspère à un degré qui 
apparaît à un jugement ordinaire en complète disproportion avec 
l'injustice commise. Les poètes voient l'injustice, jamais où elle n'existe 
pas, inais là où des yeux non poétiques n'en voient pas du 
tout. » 

Balzac n'a certes pas connu cette délicate analyse du célèbre conteur 
américain ; mais il ne paraît pas téméraire d'affirmer que, s'il l'avait 
connue, il se la fût appropriée sans hésitation, comme exprimant une 
de ses plus intimes convictions. La précision de formule, la brève 
concision d'Edgar Poë ne pouvait être le fait de ce cerveau puissant 
mais lourd, ayant besoin, pour se produire, de vastes étendues ; il 
devait néanmoins arriver aux mêmes affirmations dans l'analyse des 
personnages du roman auquel nous faisons allusion; il devait y abou- 
tir plus impérieusement encore lorsque dans une œuvre de longue 
haleine, uniquement consacrée à la mise en oeuvre de cette idée, 
il allait pouvoir la prendre et la développer : j'ai nommé Louis Lam- 
bert. 

Cette création, long martyrologe du « poète », est en même temps 
une autobiographie. Mais, à cet égard, il convient de s'expliquer et de 

lSq3 — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. V 12 



178 L'ARTISTE 

ne pas donner à ce mot plus de portée qu'il n"en doit avoir. C'est 
une autobiographie avec dédoublement de personnalilé. En effet, si la 
plupart des traits moraux prêtés à Louis Lambert peuvent être reven- 
diqués par le biographe comme appartenant en propre à Balzac, il 
faut avouer qu'à plus d'un point de vue Louis Lambert diffère du 
Balzac que nous connaissons, que ses œuvres nous ont fait connaître. 
Chose curieuse, ces parties complémentaires de son esprit se re- 
trouvent très nettement dans l'esquisse du poète dont il fait le 
« famulus », Valter ego de Louis ; c'est là ce qui justifie notre expres- 
sion : dédoublement de personnalité. De l'homme extraordinaire, de 
l'être marqué par le sort pour une destinée peu commune. Louis 
Lambert présente l'enfance solitaire et rêveuse, ennemie des jeux 
habituels à son âge, subissant la fatigue d'un développement cérébral 
exceptionnel, car il manifeste dès ses premières années une précocité 
intellectuelle et des facultés d'assimilation peu communes. Comme son 
père, ou si vous aimez mieux son frère spirituel Balzac. Louis Lam- 
bert a une intelligence de philosophe et de poète ; du philosophe il a 
l'intense curiosité, le souci des causes et le don d'associer les idées ; 
du poète, l'ardente et suave imagination. Ses facultés Imaginatives 
nous semblent même les dignes rivales de celles que nous admirons 
le plus dans l'histoire littéraire, et ses confidences nous rappellent les 
confidences analogues d'écrivains illustres : « Quand je le veux... je 
tire un voile sur mes yeux... Soudain je rentre en moi-même et j'y 
trouve une chambre noire où les accidents de la nature viennent se 
reproduire sous une forme plus pure que la forme sous laquelle ils 
sont d'abord apparus à mes sens extérieurs. » Ne reconnaissez-vous 
pas dans une telle déclaration ce don de résurrection et d'obsession 
des images, cette forme particulière de vision psychologique qui 
constituait la qualité maîtresse d'un Flaubert et sur l'intensité de 
laquelle certaines confidences par lui faites, lorsqu'il écrivit l'empoi- 
sonnement d'Emma Bovary, ne peuvent laisser de doute : « En lisant 
le récit de la bataille d'Austerlitz, j'en ai vu tous les incidents ; les 
volées de canon, les cris des combattants retentissaient à mes oreilles 
et m'agitaient les entrailles : je sentais la poudre, j'entendais le bruit 
des chevaux et la voix des hommes... ce spectacle me semblait ef- 
frayant comme un passage de l'Apocalypse. » Dans les Confessions 
d'un mangeur d'opium de l'essayiste de Quincey, vous trouverez une 



LES ARTISTES DE BALZAC 179 

déclaration exactement pareille, ainsi qu'en maint passage des œuvres 
d'Edgard Poë, avec cette différence toutefois que ces derniers n'attei- 
gnaient à cette prodigieuse obsession qu'à l'aide d'excitants artificiels, 
tandis que Louis Lambert, — ici lisons Balzac, — y arrivait natu- 
rellement et par le jeu normal de ses facultés. Joignez à ce trait psy- 
chologique l'amour du merveilleux, du surnaturel, « ce goût pour les 
choses du ciel », comme dit éloquemment Balzac, et vous posséderez 
les traits les plus saillants de son esprit. 

Que pouvait devenir une organisation de cette nature dans l'épaisse 
et lourde atmosphère des collèges ? Qu'y pouvait-elle faire, sinon 
s'étioler et souffrir ? Tous ceux qui ont le sens de ce qu'on a si juste- 
ment nommé l'aristocratie intellectuelle, et qui, arrivés à l'âge 
d'homme, après avoir mûri leur esprit sous l'influence d'une culture 
personnelle, se reportent vers ces années de jeunesse que le vulgaire 
appelle les plus heureuses de la vie, tous ceux-là se rappellent avec 
tristesse, sinon avec dégoût, cette promiscuité, cet enseignement éga- 
litaire qui ne tient compte ni des tendances ni des aptitudes indivi- 
duelles, cette grossière férule de maîtres aveugles, accomplissant leur 
besogne d'éducateurs comme une tâche de manœuvres. Tout ce qu'il 
y a dans l'enfant de délicat et de pur s'en trouve froissé ; tout ce qui 
peut être la personnalité et la spontanéité d'un esprit s'ouvrant à la 
vie en est atteint. Dans ce milieu, un maître par hasard se révèle-t-il 
moins pédant, moins inintelligent que les autres, son influence est 
étouffée ; elle demeure sans effet parce qu'elle est trop exception- 
nelle. 

Si des natures simplement distinguées ou plus délicates que la masse 
ont souffert cruellement de cette éducation artificielle, quelles intolé- 
rables blessures s"imagine-t-on qu'ait pu endurer un esprit comme 
celui de Louis Lambert ! Toute la première partie de l'œuvre est une 
peinture de la vie de collège avec ses misères et ses lâchetés, comme 
il n'en existe, que je sache, aucune autre plus exacte. La vile cruauté 
de l'enfant, la lourde inintelligence des maîtres, enfin et surtout l'iso- 
lement horrible du poète, tout cela est peint avec une vigueur et un 
relief qui nous prouvent à quel point l'illustre romancier avait lui- 
même l'expérience de cette vie, combien il en avait souffert et 
avec quelle rancœur ses souvenirs le reportaient à cette période de 
son existence. 



i8o L'ARTISTE 



Les renseignements (i) que nous possédons sur cette existence 
d'enfant correspondent aux traits les plus saisissants sur lesquels 
Balzac insiste dans l'analyse du caractère de Louis Lambert ; ils 
peuvent se résumer par le mot que nous inscrivions au début : diffé- 
rence. Différence entre Louis Lambert et les maîtres qui l'oppriment : 
« Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise 
apparente, nous valurent la réputation incontestée d'être des enfants 
lâches et incorrigibles. Nos maîtres nous méprisèrent. » Différence 
avec les camarades qui deviennent des instruments d'oppression : 
« L'instinct si pénétrant, l'amour-propre si délicat des écoliers leur 
fît pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que 
n'étaient les leurs. De là, chez les uns, haine de notre muette aristo- 
cratie ; chez les autres, mépris de notre inutilité. » 

Au milieu de ces souffrances et comme première compensation, nous 
découvrons ce sentiment de supériorité fait de la conscience d'une 
réelle valeur, sentiment qui a suffi pour soutenir bien des âmes nobles. 
Eût-il suffi pour soutenir Louis Lambert parmi les crises de ces 
années d'enfance et pour le réconforter dans l'abandon moral où il 
vivait ? Cela n'est guère probable, et s'il fût alors demeuré seul et 
sans appui le suicide eût été sans doute l'aboutissement logique de sa 
destinée. De semblables natures ne vivent pas uniquement par l'in- 
telligence. Si hautes et si puissantes que soient leurs facultés spiri- 
tuelles, il faut à ces âmes d'élite un objet digne de leur affection. 
Lambert est un philosophe, mais il est aussi, ne l'oublions pas, un 
poète doublé d'un artiste; à ce titre, et tel que Balzac nous le dépeint, 

(i) Nous avons sur toute cette pe'riode, et pour confirmer l'hypothèse d'auto- 
biographie qui paraît si vraisemblable, des renseignements intéressants, recueil- 
lis par M. de Lovenjoul auprès du directeur du collège où Balzac fut élevé. 
Aux questions posées par lui sur les aptitudes de Balzac, il fut ainsi répondu : 
« Pendant les deux premières années on ne pouvait rien tirer de lui, ni leçons 
ni devoirs : répugnance invincible à s'occuper d'aucun travail commande. Il a 
passé la plus grande partie de ce temps en pénitence, soit dans sa cellule, soit 
dans un bûcher où il fut enfermé une semaine entière. On le regardait comme 
l'inventeur, du moins pour le collège de Vendôme, de la plume à trois becs, 
avec laquelle il avait coutume de faire ses pensums... 11 lui vint ensuite la 
pensée de devancer les occupations des classes de grammaire, par des compo- 
sitions anticipées, telles qu'il en voyait faire, en entendait lire aux séances publi- 
ques par les seconds et les rhétoriciens. Aussi dès la quatrième sa réputation 
d'auteur était faite ; son pupitre était encombré de paperasses. » 



LES ARTISTES DE BALZAC 



il ne peut se passer d'aimer ; il ne peut se passer d'une âme véritable- 
ment sœur et qui vibre à l'unisson de la sienne. Dans son isolement, 
il la rencontra cette ame, et entre eux il se fit des e'changes intellec- 
tuels tels que l'histoire littéraire nous en offre de rares et magnifiques 
exemples. Entre eux s'opéra cette communion spirituelle qui compte 
parmi les biens les plus précieux d'ici-bas, parmi les plus nobles 
aussi, puisqu'elle est exempte de tout intérêt ; quelque chose de ce 
que ressentirent l'un pour l'autre Montaigne et la Boëtie, Flaubert et 
Lepoittevin. Pythagore et le poète, également solitaires, également 
désolés, allèrent l'un à l'autre avec cette spontanéité qui attire lés 
esprits semblables : ils ne pouvaient faire autrement que de penser 
ensemble, de se communiquer leurs rêveries. 

Ne sont-ce point là les légitimes compensations du poète? et de 
même qu'à certaines heures les enivrantes délices de la volupté peuvent 
consoler du mal d'aimer, de telles joies inconnues du vulgaire lui font 
oublier la douleur de vivre. Joignez-y, si vous voulez avoir une idée 
complète du personnage, la faculté de contemplation portée à sa plus 
haute puissance, cette faculté souveraine de sortir de soi-même, de 
se dédoubler et de vivre dans le rêve grâce à ce pouvoir qu'on a si 
justement nommé l'imagination sympathique. De là à la création 
artistique il n'y a qu'un pas, puisque cette imagination est la condi- 
tion de la naissance et de la persistance en notre cerveau des éléments 
affectifs dont l'harmonieuse combinaison produit les œuvres d'art. Il 
y a une phrase au cours du roman qui en dit long sur cet état d'âme 
propre aux poètes et aux artistes : « Sens-tu comme moi, me demanda- 
t-il un jour, s'accomplir en toi, malgré toi, de fantasques souffrances ? 
Si, par exemple, je pense vivement à l'effet que produirait la lame de 
mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout à coup une 
douleur aiguë, comme si je m'étais réellement coupé : il n'y a de moins 
que le sang. » 

L'examen des doctrines philosophiques de Louis Lambert trouvera 
sa place dans une autre étude, où nous l'envisagerons à un point de 
vue exclusivement intellectuel, car si difficile qu'il puisse paraître de 
séparer l'homme du penseur, la chose est pourtant nécessaire, si l'on 
veut avoir des deux une idée complète et d'ensemble. Une fois sorti 
du collège, Lambert aborde le monde, et l'on sent, dès ses premiers 
essais, qu'il sera aussi malhabile à s'y frayer une route qu'il a été 



i82 L'ARTISTE 



malhabile à le faire dans cette petite société en réduction qui est 
l'intérieur d'un collège. Le divorce continue entre sa nature et la 
société, et la principale cause en est l'impossibilité pour lui de se plier 
à Vaction. En cela, il est bien de son siècle et nous apparaît la preuve 
vivante d'une vérité depuis longtemps démontrée : plus nous allons, 
en effet, et plus s'accentue la différence entre les hommes de pensée et 
les hommes d'action. Ce beau rêve si souvent caressé et réalisé 
autrefois, en des temps d'énergie plus intense, d'une vie également 
grande par la pensée et par l'action, ce rêve que fît Balzac lui-même, 
— car en cela, il faut bien le dire, il diffère essentiellement de Louis 
Lambert, — nous semble aujourd'hui complètement irréalisable. 
L'homme qui agit et l'homme qui pense se rencontrent et ne se recon- 
naissent plus, quand ils ne se vouent pas mutuellement à l'anathème. 
Le mépris de celui-ci pour celui-là n'a d'égal que le dédain du pre- 
mier pour le second. Cet état de choses a des causes profondes qu'il 
serait intéressant d'étudier, qui d'ailleurs ont été déjà examinées. Quoi 
qu'il en soit et pour revenir à Louis Lambert, l'action ne pouvait 
être son fait ; dès l'abord, il y a renoncé. De même qu'il étouffait dans 
la lourde atmosphère des collèges, il se sent mal à l'aise au milieu du 
combat pour la vie. L'existence des villes, avec ses conditions artifi- 
cielles, répugne à sa nature : « L'homme qui combat et qui soufîre en 
marchant vers un noble but, présente certes un beau spectacle ; mais, 
ici, qui se sent la force de lutter? Je ne me craindrais pas dans une 
grotte au désert, et je me crains ici... Le monde est impito3'able 
pour l'inventeur, pour tout homme qui médite. Ici tout doit avoir un 
résultat immédiat, réel : l'on s'y moque des essais d'abord infructueux 
qui peuvent mener aux plus grandes découvertes, et l'on n'y estime 
pas cette étude constante et profonde qui veut une longue concentra- 
tion des forces. » 

Que de vérités lumineuses dans ces vues d'ensemble sur la vie 
en société ! Que de vérités dont les artistes sincères, Bakac tout le 
premier, ont fait et feront éternellement l'expérience ! Mais, il faut 
bien dire le mot, Lambert n'était pas né pour la lutte, même pour cette 
lutte sourde et silencieuse que soutient l'artiste en vue du triomphe 
de son œuvre. Ici encore Louis Lambert n'est plus Balzac. Il n'a pas 
ces qualités de résistance tenace qui ont permis à l'un de s'affirmer et 
de vaincre, faute desquelles l'autre succombera, malgré la supériorité 



LES ARTISTES DE BALZAC i83 

de son esprit. Louis Lambert était né mal armé pour la vie, et la vie 
implacable le repousse comme un organisme incomplet. 

C'est qu'ils furent toujours rares et exceptionnels, ajoutons : c'est 
qu'ils apparaissent de moins en moins fréquents, les artistes présen- 
tant cet harmonieux équilibre des facultés mentales, dont les époques 
de grande production nous ont laissé l'exemple. A mesure que s'est 
affiné le sens de la vie, à mesure que la sensibilité frémissante de ces 
êtres anormaux, qui ont pour mission d'exprimer la Beauté, s'est 
trouvée en contact plus direct avec les épreuves journalières, leur fa- 
culté de résistance et de vouloir s'est atrophiée et comme émiettée. Il 
en est résulté une manière toute spéciale et particulièrement fine de 
goûter l'existence, toute une sensibilité intellectuelle se manifestant 
en des œuvres que les vrais artistes auraient mauvaise grâce à regretter 
puisqu'elles représentent la plus précise comme la plus délicate no- 
tation de leur façon d'aimer et de sentir. Il est permis néanmoins de 
regarder vers l'avenir puisque l'œuvre du grand romancier nous y 
convie, et tout en chérissant ce qui fut d'une tendresse peu suspecte, 
nous avons l'obligation de nous demander ce qui sera. Il n'est pas 
besoin d'être grand prophète pour marquer quelques-unes au moins 
des conditions qui paraissent indispensables à un mouvement d'art 
réformateur. Il semble qu'une des premières, sinon des plus impor- 
tantes, doive être de se retremper aux sources vivifiantes d'énergies 
nouvelles, et parmi ces énergies il n'en sera peut-être pas de plus 
fécondes que celles dont nous voyons poindre les premiers résultats 
dans les transformations sociales. Il peut sembler difficile, pour ne 
pas dire plus, à des esprits dont les croyances se rattachèrent obsti- 
nément à un idéal d'art aristocratique, d'entrevoir comme possible 
un avenir aussi directement contraire à ce qui fut la religion de leur 
jeunesse enthousiaste, et pourtant ils ne sauraient, sans encourir le 
reproche de tenir les yeux volontairement fermés sur ce qui est, mé- 
connaître des transformations dont les conséquences s'étendront, 
n'en doutons pas, à la production même de l'œuvre d'art, comme aux 
conditions de sa durée. 



PAUL FLAT. 



^2Bs^ 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE 



PEINTURE FRANÇAISE 



XXX 

Nicolas Poussin {Suite) 

L'entourage de Poussin dans ses dernières années 

§ 2 




1 de « l'abbé Scarron », comme 
l'appelait Poussin, nous venons à 
l'abbé Nicaise, chanoine de la 
Sainte-Chapelle de Dijon, qui pas- 
sait pour fort lié avec Poussin en 
ses dernières années et qui se 
donna l'honneur de composera la 
gloire du peintre une longue ins- 
cription funéraire, à nous conser- 
vée par Félibien, ne pourrait-on 
du moins citer ce qu'on en trouve 
dans le Meiiagiana [t. l", p. 35i)? Félibien, qui était, lui aussi, en 
fort bons rapports d'archéologie et de belles-lettres et de souvenirs 
communs sur le Poussin, avec ce chanoine, témoin les lettres que 
nous avons publiées dans la première livraison des Archives de l'Art 
français, a prétendu que l'abbé Nicaise se trouvait à Rome au 



(i) V. VArtiste de 1S90, 1891 et iSgi passim, et janvier i8q3. 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE iS5 

moment de la mort du Poussin. J'ai dit ailleurs qu'il n'en était rien 
et l'ai prouvé par la citation curieuse d'une lettre adressée au cha- 
noine lui-même par le P. Quesnel, qui lui rend compte des obsèques 
du Poussin, auxquelles il assistait. 

S'il fallait prendre au pied de la lettre les lignes de Félibien, on 
s'imaginerait que l'inscription funéraire de l'abbé Nicaise décora 
pompeusement la tombe du grand peintre à San-Lorenzo in Lucina. 
Mais nous avons toujours pensé que '< ce Monument qu'il fit pour 
lui » n'avait jamais été qu'un pieux exercice littéraire à la mode du 
temps, et dans lequel ce bon chanoine n'était pas fâché de faire 
montre d'une intimité qu'il s'exagérait peut-être un peu, au moins 
du côté du Poussin, et de profiter de cette occasion solennelle pour 
mêler désormais son nom à celui du maître dans les rayons d'une 
gloire qu'il savait impérissable : 

CLiudius Nicasius Divionensis 

Regii sacelli canonicus 
Dum amico singulari parentaret 

Veteris amicitiœ memor, 
Monumentum hoc posuit £Ere perennius. 

Félibien s'y prêta complaisamment en insérant « le monument » 
dans ses Entretiens, comme il y insérait les deux distiques de son 
autre ami Bellori. Mais peut-être en ai-je dit assez, sans trop cher- 
cher ailleurs, sur l'abbé Nicaise et sa correspondance, de la page 4 à 
la page 38 du tome \" des Archives de l'Art français. 

Nous savons tous par cœur, et l'on se plaît toujours à la relire, cette 
pags des MélaJiges if histoire et de littérature par de Vigneul-Marville, 
où dom Bonaventure d'Argonne raconte qu'il a connu et entendu le 
Poussin : « Durant mon séjour à Rome, j'ai souvent vu le Poussin 
chez lui et chez M. le Chevalier del Poso, l'un des plus galants et des 
plus accomplis cavaliers de toute l'Italie. Le portrait qu'on nous a 
donné du Poussin, dans les Hommes illustres de M. Perrault, est 
horrible et ne ressemble guère à ce grand peintre. Il est beaucoup 
plus ressemblant dans quelques estampes gravées d'après son portrait 
tiré par lui-même, qui est un très bon morceau. On y voit le Pous- 
sin tout vivant, son esprit, sa physionomie, ses traits, etc. — J'ai 
souvent admiré l'amour extrême que cet excellent peintre avoit pour 
la perfection de son art. A l'âge où il étoit, je l'ai rencontré parmi les 



i8G L'ARTISTE 



débris de l'ancienne Rome, et quelquefois dans la campagne et sur le 
bord du Tibre, qu'il dessinoit ce qu'il remarquoit le plus à son goust. 
Je l'ai vu aussi qu'il rapportoit dans son mouchoir des cailloux, de la 
mousse, des fleurs et d'autres choses semblables, qu'il vouloit pein- 
dre exactement d'après nature. — Je lui demandai, un jour, par 
quelle voie il étoit arrivé à ce haut point d'élévation qui lui donnoit 
un rang considérable entre les plus grands peintres d'Italie, il me 
repondit modestement : Je n'ai rien négligé. En effet, il paroit dans 
ses tableaux qu'il n'a rien négligé de ce qui sert à former un des meil- 
leurs peintres du monde. » Suivent vingt lignes qui sont la glorifica- 
tion en latin, glorification diserte et pompeuse du génie du Poussin 
sous toutes ses faces, et que j'avais cru tout d'abord imaginées par 
Bonaventure d'Argonne pour servir au besoin de trop longue épita- 
phe au maître dans le genre de celle de l'abbé Nicaise. Mais je me 
suis aperçu que ce n'était là qu'une copie partielle du panégyrique à 
grandes phrases du Poussin inséré par le P. Ferrari à la page 99 de 
son livre des Hespérides, au revers de la feuille décorée par le peintre 
de l'une de ses plus gracieuses compositions (i). 

(i) Voir sur la négociation pour obtenir, en faveur du P. Ferrari, le droit de 
dédier à Louis XIII son livre des Hespérides, et où le Poussin servit de chaleu- 
reux intermédiaire entre le commandeur del Pozzo et M. de Noyers par M. de 
Chantelou, les lettres du Poussin à Cassiano del Pozzo, 17 et 24 janvier, 
27 mars, 4 avril, 9 mai 1642, à Chantelou le 7 avril. Dans la première, il 
disait : n Le 6 janvier, j'ai reçu, par un facteur de la poste de Lyon, un paquet 
dans lequel étoient le frontispice et le titre du lïyrt àt% Hespérides du P. Ferrari 
et quatre feuilles de miniature, représentant un citron de différentes manières, 
avec l'explication de la formation de ce fruit. >■ — Le 7 avril : a Le sieur Angel- 
loni vous supplie très humblement de luy faire cette faueur qu'il puisse rece- 
puoir quelque lettres touchans l'agrément de son livre (Historia Augusta da 
Giiilio Cesare a Costantino) . . . Le bon Père Ferrari est atendans le comman- 
demens de Monseigneur touchans la dedication de son livre des Hespérides au 
Roy; vous en aues donné des espérances asses grandes pour oser vous en faire 
souuenir. S'il vous plaist, Monsieur, me donner un mot de responce, vous sou- 
lageres extrêmement vostre très humble seruiteur pour vous seruir à jamais, u 
— Enfin, le 9 mai, il écrit au commandeur ces mots découragés : « Je ne pour- 
rais que vous repeter. Monsieur, ce que je vous ai marqué dans ma dernière 
relativement au Père Ferrari, M. de Chantelou m'ayant répondu à cette occasion 
en ces termes : « Il faut remettre l'affaire de ces messieurs, c'est-à-dire du Père 
Ferrari et d'Angeloni, à l'époque de mon départ pour Rome, qui sera vers la 
tin de mai. » Je ne sais s'il dit vrai, ne pouvant conjecturer ce que l'on peut en 
attendre... • — Le fait est qu'entre les deux postulants, entre Angeloni et son 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 1S7 

Passeri nous a tracé, en trois lignes, un portrait du Poussin qui 
complète le vivant croquis de Bonaventure d'Argonne. Passeri avait 
beaucoup fréquenté et interrogé le grand maître français, et la longue 
vie qu'il a pris le soin d'en écrire contient mainte anecdote que l'on 
ne trouve que là et qu'il tenait sûrement de la bouche même du Poussin. 
Je ne parle pas du mot sur la maladie qui affligea si longtemps la 

Historia Atigusta et le P. Ferrari et son Hespérides, le livre du premier seul eut 
gain de cause et parut à Rome avec sa dédicace à Louis XIII et ses vers à 
Richelieu. Quant au pauvre Père Jésuite, toutes les recommandations du Pous- 
sin et de Cassiano del Pozzo furent inutiles et n'aboutirent point. Au reste, les 
dernières lignes de la lettre que je viens de citer ne le font que trop pressentir 
par leur étrange amertume contre la vanité des promesses de tous ces gens de 
cour, « que rien ne tourmente autant que d'être obligés de penser plus d'une 
fois à la même affaire ». Il n'est pourtant guère de plus beau livre publié à 
Rome, au milieu du xyii» siècle, que celui des Hespérides, sive de malorum 
aureorum culturel et usu libri quatuor Jo. Baplistœ Ferrarii Senensis a Societate 
Jesit. 1646. Le bon Père Ferrari, faute d'être autorisé à le dédier au roi de 
France, le dédia à Sienne, sa chère ville natale. Pour l'illustrer dignement, il 
avait fait appel à tout ce que Rome possédait alors de plus célèbres peintres : le 
Dominiquin, le Guide, l'Albane, Piètre de Cortone, Romanelli, André Sacchi, 
Lanfranc, et avait fait graver par Corn. Bloemaert et J. Greuter leurs composi- 
tions dessinées, aussi importantes que des tableaux. De plus, il s'était attaché à 
payer une part de la peine de ces grands artistes par un magnifique éloge des 
talents de chacun d'eux, imprimé à la page qui suivait leur estampe. Quand le 
tour était venu de notre Poussin, lequel avait représenté trois jeunes femmes ou 
nymphes offrant les fruits des Hespérides au vieux dieu du Lac Benacus (le lac 
de Garde), voici ce que le P. Ferrari avait trouvé à en dire ; je me garde bien 
de traduire un tel latin mi-Cicéron, mi-Sénèque, et dont notre français ne ren- 
drait jamais les redondantes ampleurs : « Hortos Hesperidum Salodienses, 
quibus se totam induisit amœnitas, quis decentius expinxerit quam Nicolas 
Pusinus cui pingendi se totam infuditars? Magna enim pictoris hujus eximii 
cum ijs hortis affinitas est. Tria illos ad)umenta reddunt amœnissimos, clemens 
inter frigora cisalpina cœlum. fertilis Benaci liquor, docilisque soli cultura. 
Totidem prœsidia Pusinum ad singularem picturœ laudem provexeront, nempe 
cœlestis ingenii temperies, affluentis disciplina; corrivatio, exercitationis inde- 
fessa diuturnitas. Quis in ejus pictura non suscipit numeris omnibus absoluto 
pictori pernecessariam historiae fabularumque,optices et architecturœ omni cura 
perquisitam cognitionem, rerum expingendarum decoram dispositionem, idem 
ad punctum figurarum accuratam deductionem, et gradatam corporum colorum 
que immunitionem, constantem symm.etriam, inductos naturalis temperatura; 
colores, extantia in œquo corpora, restitutam vetoris artificii dignitatem? Credas 
ab illo pictas fluere undas, germinare terras, eventilari silvas, ipsas vivere 
animantes, œdes urbes que habitari. Cceterum adhuc sub judice lis est, utrum 
elegantius corpora nudet, an convestiat : adeo utroque praestat. Nam pingi ab 



i88 L'ARTISTE 



santé de Nicolas ; mais de cette rencontre avec les soldats du Pape 
exaspérés contre les Français, alors que vers les Quatre-Fontaines, 
il se promène, son carton sous le bras, en compagnie de deux compa- 
triotes, attaque à l'épée levée contre des inoflensifs et qui faillit lui 
coûter quelques doigts de sa main droite; aventure qui lui fit aban- 
donner le costume français conservé par lui jusque-là pour adopter 
désormais le costume romain; — et de maint autre détail, qui prouve 
dans Passer! la curiosité intime, presque indiscrète, avec laquelle il 
tournait autour de son modèle : 

« C'était un homme de bonne mine et très remarquablement pro- 
portionné; sur son visage, ce qui frappait, c'était plutôt la sévérité 
que la placidité; mais pourtant toujours affable dans ses façons d'a- 
gir. » Bellori, le premier en date de ses biographes, ne l'avait-il pas, 
lui aussi, pourtrait en deux coups de crayon : « // naso affllato, la 
fronte spa^iosa rejuievano nobile il siio volto, con aspctto modesto. » 

Pourquoi recommencerais-je ce chapitre sur les singuliers esthé- 
ticiens qui troublèrent de leurs bizarres et fatigantes dissertations à 
propos de Léonard, et de quelques phrases émises par Poussin, les 
dernières années de celui-ci, ces Chambray, ces Abraham Bosse, ces 
Errard, ces Hilaire Pader, dont j'ai rempli déjà jadis des volumes 
entiers à^s Peintres provinciaux? Il est certes curieux de voir com- 
ment un grand maître est jugé, analysé, pénétré par ses contempo- 
rains, comment il s'accorde avec l'idéal de son siècle ou s'en détache, 
ce qu'il traduit, satisfait ou domine, de ses besoins d'art courants et 
de l'air qu'on respire autour de lui. Encore ne faut-il pas tenir trop 
compte de l'interprétation vide et creuse des médiocres, et il doit nous 

eo, quœ non possunt, perturbationes animi, omnium, qui ejusdem opéra 
viderint, est confessione vulgatum. Roma miratrix hospiti mirandam orbi pic- 
turam ejus Vaticana in Basilica proposuit. Sed nullum habet admiratorem lau- 
datorem que liberaliorem, quam Equitem Cassianum à Puteo, cum eruditione 
universa, tara œstimandœ picturœ prudentia clarissimum, et aliénas virtutis 
prœconio ac patrocinio sua décora cumulantem. Neque vero solùm commcn- 
dat pictorem prœstantissimum, sed etiam compluribus ejusdem picturis domum 
suam perornat, eximiorum pictis tabulis aniiicum, omnique alia elegantissima 
supellectile instructissimam. Sed illa pictoris hujus par meritis gloria, quod 
Ludovicus tertius decimus Galliarum Rex è Romane théâtre patriam in Galliam 
suamque in aulam litteris amplissimis revocatum, summorum que virorum 
occursu perhonorifico exceptum, ad regias picturas evexit, prœfecit que picto- 
ribus aula; universis : ne Gallico Alexandre suus deesset Apelles. » 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE ïS.j 

suffire pour Poussin d'entendre ce qu'ont dit pour lui les Entretiens 
de Félibien et les Dialogues de Fenelon, contre lui les Conversations 
de De Piles, sans trop nous soucier inutilement de ce que Vidée de la 
perfection de la peinture de M. de Chambray inspirera d'extravagan- 
ces au Songe énigmatique sur la peinture universelle d'Hilaire Pader, 
et plus tard à la Réforme de la Peinture, de l'honnête Jacques Res- 
tout. 

L'esthe'tique de Poussin, c'est toute l'esthétique de l'école française, 
de même que l'esthétique de Rubens est toute l'esthétique de la fla- 
mande. Et il faut que cet homme soit bien attirant par sa forte et 
dominante prestance pour que notre esprit croie devoir se tourmenter 
encore dans l'explication de cette esthétique. Elle est assez claire 
pourtant et assez simplement conforme au génie de sa nation et au 
sens du beau éternel, et lui-même n'en a pas fait mystère dans les 
quelques lignes qu'il a tracées en sa vieillesse. Ces lignes ne sont 
que des indications sommaires, comme il convient aux oracles lumi- 
neux et débonnaires sortis de la bouche d'un chef d'école; mais 
Félibien nous en a servi le plus parfait commentaire qui nous 
importât désormais, pour l'avoir recueilli des lèvres et des œuvres du 
maître, dans l'air même qu'il respirait. J'ajouterai que si la façon de 
dire de Nicolas Poussin ne portait en soi une autorité et une beauté 
particulières, qui nous sont comme une face nouvelle de son génie, 
la publication intégrale de ses lettres nous serait inutile; car Féli- 
bien nous en a gardé, dans les Entretiens^ tout ce qui peut inté- 
resser la vie de l'homme, expliquer ses ouvrages et caractériser sa 
grande figure. 

Ce Poussin, en effet, a tout dit en disant que « la fin de la pein- 
ture est la délectation jj. Et, pour ma part, je voudrais tout bonne- 
ment effacer du livre des Pensées l'étrange boutade de Pascal, si 
courte de vue et si bourgeoise pour un si grand esprit et qui ne vaut 
que par la forme vague et mystérieuse, laquelle fait que l'on cherche 
là où je crois bien qu'il n'y a rien : « Quelle vanité que la peinture, qui 
attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire 
pas les originaux ! » Réflexion passablement enfantine à laquelle on 
a voulu donner à tort une certaine profondeur à la mesure de 
l'homme. Ce n'est pas une pensée, c'est une saillie ; c'est un propos 
de mathématicien, dont les yeux n'ont jamais connu dès l'enfance 



igo L'ARTISTE 

que les calculs précis de physique et de géométrie, et qui a toujours 
vécu à distance des peintres. Le seul qu'il ait jamais rencontré semble 
être Philippe de Champaigne. S'ils eussent, à Port-Royal, échangé 
d'autres reflexions que sur le jansénisme, Champaigne, quoique 
Flamand, et partant naturaliste, c'est-à-dire préoccupé, par ins- 
tinct d'école, de la « ressemblance des choses », n'eût pas man- 
qué de lui répondre : comment pouvez-vous, grand philosophe, 
vous arrêter un moment à l'idée que la fin de la peinture puisse être 
une question mesquine et assez basse d'équivalence de copies et 
d'originaux vulgaires? Et notre Poussin n'est-il pas plus juste que' 
vous quand il prétend que cette fin n'est pas « l'admiration «, mais 
« la délectation », c'est-à-dire la satisfaction supérieure de l'esprit 
par le sens des 3-eux, le triomphe de l'intelligence sur la nature, inter- 
prétée et domptée, et qui fait que le peintre nous élève et nous charme 
par l'amour du beau et du vrai, et par l'expression des plus fortes 
passions humaines, au mo3'en de combinaisons de formes et de cou- 
leurs, aussi profondes, aussi savantes, que celles dont use l'orateur, 
le poète ou le musicien pour nous prendre par les sons. Dieu qui a 
fait la lumière et l'ombre, Dieu qui a fait le soleil par qui toutes 
choses sont colorées. Dieu ce jour-là a créé la peinture et le peintre 
et n'a point jugé faire œuvre de vanité. Que si la peinture était une 
vanité, les peintres ne seraient que des êtres de vanité, et je ne sache 
rien de moins vain dans l'histoire du monde que ces grands cer- 
veaux qui s'appellent Léonard, Michel-Ange et Raphaël, et notre 
Poussin à côté d'eux. — Quelques années après celle où Pascal jetait 
sur la peinture, en un instant d'humeur distraite, son anathême 
sacrilège, Boileau, qui, pour n'être guère, en ces matières, un plus 
grand clerc que lui, savait pourtant reconnaître au peintre une 
puissance non tout à fait vaine, car il disait : 

D'un pinceau délicat l'artifice agréable 

Du plus affreux objet fait un objet aimable. 

Ce n'était guère en accorder beaucoup plus long que Pascal; cepen- 
dant tous deux étaient de l'une de ces époques sacrées où nous aper* 
cevons à distance les peintres rivalisant en souveraine influence avec 
les plus illustres philosophes, lettrés et savants, et où, pour échauffer 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE igi 

l'enthousiasme des âmes, un pinceau de maître valait les plumes les 
plus éloquentes. L'Italie après Dante n'avait rien connu de plus 
grave que ses artistes ; au temps de Pascal, les Poussin et les Le 
Sueur travaillaient de hauteur égale avec les plus austères docteurs 
chrétiens à anoblir les coeurs et la pensée de leurs contemporains ; 
enfin, dans notre siècle même, n'avons-nous pas vu nos peintres 
marcher, pour la gloire de la patrie, en tête de la légion brillante de 
nos poètes ? Ce que nous pouvons concéder c'est que le xvu<* siècle. 
Poussin et Le Sueur ont cherché avant tout la délectation de l'esprit ; 
le xviii* siècle moins austère s'est contenté de la délectation des 
yeux : Watteau, Boucher, Chardin ; encore fallait-il que l'esprit con- 
trôlât le plaisir des yeux ; c'est le grand principe de l'école fran- 
çaise. 

Il serait fort injuste de dire que Le Sueur est au Poussin ce que 
Flandrin est à M. Ingres. Le Poussin n'a rien créé de plus grand ni 
de plus inspiré que le Saint Paul à Eplièsc ; ni de mythologie plus 
noble et plus antique par certaine grâce charmante de simplicité 
poétique, que la décoration de l'hôtel Lambert, le Salon des Muses 
et la Salle des Bains. Mais je parle de ce côté tendre, chaste et 
pieux, qui était dans Le Sueur plus instinctif que chez Le Poussin ; 
car celui-ci avait une horreur naturelle que dans ses Christ on pût 
reconnaître « le Père Douillet », et ne voyait dans les sujets chrétiens 
que l'austère, le puissant et le robuste; plus fait en somme pour 
représenter les sujets de la Bible que ceux du Nouveau Testament 
et les tendresses de la Loi Nouvelle. 

Aussi qu'est-il advenu : c'est que peu à peu l'on s'est senti plus 
fermement attaché à un homme qui, à force de peindre des person- 
nages de la Bible et de Plutarque, avait atteint lui-même, sans y 
songer, la stature d'un homme de Plutarque, et que l'on se trouvait, 
à l'ombre de sa grande figure, plus tranquille et plus viril et plus 
assuré de la vérité. Noble privilège d'ailleurs de la peinture nor- 
mande, d'avoir en ses quatre mâles principau.x, Poussin, Jouvenet, 
Géricault, J.-Fr. Millet, gardé ce caractère de virilité à larges épaules, 
vaillante et gaillarde, d'humeur saine, loyale et sans mignar- 
dise, fière et franche, tandis que les autres chefs patentés de l'école 
parisienne, de Vouet à Le Brun, de Boucher à David, restent enta- 
chés, dans leur humanité, de je ne sais quelle tare de courtisanerie 



102 L'ARTISTE 



et de dignité douteuse qui liumilient en eux la valeur de l'artiste. 

En vérité, c'est éternel plaisir de regarder cet homme, tant il est 
un, de pied en cap. Pour nous, sans que nous y pensions, l'intégrité 
imperturbable de sa vie fait piédestal à la beauté de son œuvre. Per- 
sonne entre les modernes ne fut jamais par son génie plus grec et 
plus romain que ce Normand; personne, sans y songer, ne sut, 
dans sa conduite, parer d'un caractère plus naturellement antique les 
vertus de sa province. Il est le grand istoriatore et le grand favo- 
leggiatore que Le Bernin a admiré chez Chantelou ; il est doué par 
nature de cette simplicité sereine et forte qu'on n'a plus revue depuis 
les Grecs ; mais il est aussi, et nous l'en aimons presque autant, 
l'ami solide et fidèle de ceux qui l'ont servi, et qui, le 24 décembre 
1657, ne laissera à nul autre le soin de « travailler à faire la sépul- 
ture » du cavalier del Pozzo, patron de ses débuts; qui sait ce qu'il 
vaut, et maintient sans morgue mais fermement sa place devant les 
plus grands; ce franc parleur que rien ne détourne en ses propos de 
la justice et de la vérité; l'honnête homme sans mollesse, probe 
sans effort et désintéressé, qui dans ses affaires de tous les jours et 
dans ses règlements de famille portera cette droiture et ce « juge- 
ment partout » qu'il estimait lui-même une partie essentielle du 
génie. C'est pourquoi je l'aime, non seulement comme la fleur la 
plus superbe de ma province, et pour la « délectation » dont ses 
œuvres ont réjoui ma vie ; je Taime comme homme, comme ami et 
comme conseil, et les années de sa vieillesse me sont plus sacrées et 
plus émouvantes si possible que celles de sa maturité féconde. Il 
faut dire aussi que Nicolas Poussin était d'un siècle qui honora 
d'instinct toutes les choses saintes. Il garda toujours la religion de 
la famille, bien qu'il n'eût point revu la sienne depuis l'année qu'au 
temps de sa jeunesse il passa chez son père pour s'y remettre de 
l'épuisement, des peines et fatigues endurées, au retour de son cruel 
voyage à Blois. 

Quand je relis la lettre du 21 septembre 1642, où Poussin examine 
avec tant d'attention et de savoir les dessins de Levau et d'Adam 
pour la chapelle de Dangu, que lui a envoyés M. de Chantelou, je 
ne peux point ne pas songer que ce château de Dangu, si cher à 
M. de Noyers, qui allait y vivre ses tristes années de disgrâce poli- 
tique, dans une solitude charmée par les plus doctes entretiens sur 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE igS 

l'art antique entre Errard et Chambray et les nouvelles de Rome que 
transmettait à Chantelou la correspondance du Poussin, Dangu se 
trouve à une lieue de Gisors, dans ce que nous appelons aujourd'hui 
l'arrondissement des Andelys. Si Poussin eût prolongé de quelques 
mois seulement son séjour en France, il est certain que M. de 
Noyers n'eût pu se défendre de détacher à si petite distance du 
Louvre son peintre et son oracle en matière de goût, pour juger à 
Dangu même des travaux qui devaient s'exécuter là; et où Poussin 
avait sa part réservée dans « les dessins de l'ornement de la voûte », 
et il vous est, comme à moi, impossible de croire que se sentant, ce 
jour-là, à portée des Andelys, ce grand homme au cœur si vaillant, 
et si amoureux de sa ville natale qu'il ne perdit jamais l'occasion 
d'en écrire le nom à la suite du sien, n'eût point, ne fût-ce que pour 
quelques heures, éperonné de ce côté sa monture, pour revoir les 
clochers et les maisons de son enfance, et les braves gens de sa 
famille, neveux, nièces et cousins qui étaient restés là fidèles à la terre 
d'origine. 



{A suivre.) 



PH. DE CHENNEVIERES. 




1893 —l'artiste —nouvelle période : t. v 



LE PAYSAGE DANS L'ART *"' 



III 



L'cvolution d'un art (Suite) : § i. Le sentiment de la nature et Je paysage au 
xviie siècle classique. — g i. Le xvju' siècle paysagiste. — § 3. Période de 
transition (1780-1820). — § 4. Évolution du sentiment de la nature chez les 
peintres paysagistes et chez les écrivains du xix' siècle. 




HOM.ME a regardé la nature, et 
la nature a suscité le paysage. 
L'amour de la Grèce renaissante 
a vite modifié ce sentiment nou- 
veau, sans l'éteindre. Sobrement 
riche avec Arioste et Titien, plus 
conventionnel avec Tasse et les 
Bolonais qui développent le 
paysage en pleine décadence de 
l'art, plus luxuriant avec Shakes- 
peare et Rubens, le sens de la 
nature extérieure, encore timide à l'orée d'un vers ou sur les confins 
de la toile, s'asservit d'abord aux traditions de la grande peinture 
ainsi qu'à l'engouement pour l'antiquité reconquise : de là le paysage 



(i) V. l'Artiste de janvier et février. 



LE PAYSAGE DANS L'ART igS 

historique, composition hybride et transitoire, où le ciel et la terre 
dépendent de la présence de l'homme. 

Et au printemps sensuel de la Renaissance succède une saison 
intellectuelle plus majestueuse et moins géniale, qui fait de l'ordre 
la beauté morale des pensées et le visible agrément des jardins. 

A une époque où la raison prime les sens, ce n'est guère chez les 
auteurs à perruque citadine que les mers et les forêts confondront 
leurs sauvages concerts; la nature, pour Boileau, comme pour 
Socrate, n'est qu'un lieu de repos qui rafraîchit des veilles, un « épi- 
sode », une aimable digression : malheureusement le poète français 
n'a pas les yeux du prosateur athénien. Aussi n'est-ce point chez les 
écrivains du siècle de Louis XIV, ni dans l'avare pauvreté de leurs 
paysages écrits qu'il faut chercher des équivalents aux paysages peints 
d'une époque qui a produit Poussin et Ruysdael, Claude et Hob- 
bema, Salvator et Cuyp, et Téniers, Le Guaspre, Huysmans de 
Malines, Yriarte, Canaletto. Les bergeries de Racan ou les Idylles 
de Segrais ne nous apprennent rien sur la vie rurale, sinon le dédain 
raffiné que la marquise de Rambouillet professait pour la vraie cam- 
pagne où « les amateurs de Belles-Lettres ne trouvent jamais leur 
compte ». Les géorgiques latines (i) des Rapin et des Vanière font 
songer à la rondeur molle de ces arbres conventionnels qui compo- 
sent le premier plan des mauvais paysages classiques : le sens de 
l'antique s'est guindé jusqu'à la froideur, et, La Fontaine à part, le 
tableau champêtre, ébauché par le xvi^ siècle, retombe à l'oubli ; il 
est vrai que, si l'on en croit La Bruyère, la réalité n'avait rien 
d'attrayant, et Claude fut prudent de lui préférer la splendeur de ses 
poèmes d'Italie : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles 
et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout 
brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent 
avec une opiniâtreté invincible... » 

Chaque époque se fait de l'univers une idée qu'elle personnifie 
dans le caractère saillant de ses traductions pittoresques : c'est l'or- 
donnance que manifeste la nature régentée par l'art du xvn« siècle. 
Oubliant la vérité trop cruelle, la cour du Grand Roy prolonge 
l'étiquette du palais de Versailles dans les jardins de Le Nôtre. De 

(i) Hortoruin libri IV, i665, et Prœdium rusticum, 17 lo. 



igô L'ARTISTE 

même que l'antique Villa Hadriana, ces parcs royaux, peuplés de 
statues et de fontaines monumentales, sont des décors naturels où 
l'essor de la sève est astreint au compas ; l'arbre, qui n'en peut mais, 
est émondé au nom du style ; Le Nôtre, d'abord peintre, avait étu- 
dié Poussin. Et cependant des ifs coniques, des rectangles ver- 
doyants, des quinconces parallèles, une poésie se dégage, imprévue; 
poésie rétrospective, ajoutée à la solennité grandiose, qui s'exhale de 
la solitude et de la mort : les broussailles sont la revanche des 
choses sur l'esprit. Despréaux y verrait peut-être « un beau désordre » ; 
et, avant Musset ou Verlaine, Victor Hugo a gravement raconté les 
vestiges d'un style (Chateaubriand ajouterait : Suni lacrymœ rerum) : 

Un groupe aux beaux contours s'écrie : En nous touchant, 
Poussin nous a donné la noblesse et la force ; 
Le pinceau de Ruysdael a poli notre écorce, 
Claude nous a baignés dans le soleil couchant. 

Ailleurs il conclut : 

O soleils descendus derrière l'horizon ! 

Même évocation touchante qu'en face de ces vieux paysages noirs 
où la ferveur d'un vieux classique croyait ranimer Virgile ! Mais un 
fait remarquable, c'est la grande supériorité des paysages peints, 
même analogues. Dans la première moitié du xvii^ siècle, venu à 
temps entre deux mauvais goûts, entre l'enflure et la froideur, le 
Français Nicolas Poussin acclimate à Rome, loin de la cour, le 
génie mixte de la France qui surpasse dès lors les Italiens dégénérés 
dans la robuste familiarité du Beau. Aucun auteur contemporain 
n'a écrit un paysage de style comparable au merveilleux Diogcne ; 
Fénelon lui-même garnira de « rocailles » la grotte de Calypso : le 
clinquant ajouté à la nature. 

Poussin qui dessinait d'après nature, sous le cintre délabré des 
thermes sombres, de mâles croquis rehaussés de bistre, voyait dans 
l'univers un auxiliaire docile pour créer : et le Diogène est la plus 
ample « composition » du virgilien géomètre. Sous ses ombres fuli- 
gineuses, injure du temps, cet admirable reflet de la Grèce devinée 
atteste, doucement et sévèrement, un sens profond de la nature, de 
la beauté dans la nature, de l'art vivant qu'elle recèle : le vieux vail- 



LE PAYSAGE DANS L'ART 197 



lant maître s'est fait une âme presque antique dans l'ivresse calme de 
son rêve plastique et la joie spontanée de la création. Ce songe est 
étonnant de réalité, et peu d'artistes plus modernes ont mieux perçu 
le galbe des nobles feuillées arrondies aux flancs lumineux des colli- 
nes : l'onde bleuâtre est un miroir pacifique ; le bonheur s'est réfu- 
gié dans ce sanctuaire de sages : voici la vérité dans la beauté ; et 
si l'art est invention, c'est l'art suprême. 

Transplanté dans le Nord, le paysage historique des Glauber et des 
Van Huysum a langui ; mais là encore, le paysage du xvii« siècle 
est en avance, et supérieur au livre. Issu de ce courant véridique qui 
remonte aux Van Eyck, — et toujours sincère par le détail, même 
dans VAge d'or de Goltzius (i), même dans les Quatre Eléments (2) 
du mythologique Brueghel de Velours, — le paysage septentrional 
s'inspire de la nature qu'ignore Versailles. Dans Haarlem, comme 
dans Rome, une poésie du monde extérieur s'épanouit; mais une 
poésie qui se contente de refléter la réalité locale et présente : le 
Buisson de Jakob Van Ruysdael doit au climat du Nord ce roman- 
tisme amer qui devance les siècles, profilant les convulsions des 
feuilles brunes sous la rafale qui tombe des nuées blêmes. Mais en 
fixant « un moment de sa vie », ce paysagiste « automnal » (3) prête 
la perfection de son âme douloureuse à une nature vulgaire et à un 
an qui commence. 

§ 2. 

Le Paris de la Régence a un tout autre idéal rustique : le grand 
style l'excède, et la tristesse poétique lui paraîtrait muette. Pour lui, 
la nature doit être un bosquet pimpant, une charmille discrète oij 
s'égayent les couples ; c'est un « jardin » où frémit l'escarpolette, oii 
le perron de marbre brille entre les branches flexibles. Manon res- 
pire, oublieuse, dans un décor de Pater. 

Les matins et les soirs versaient alors la poésie éternelle, mais sans 
réveiller l'écho dans une âme ; le plein air, qui défrisait la perruque, 
aurait gâté la poudre. On pourrait dire que cette époque des fêtes 

(i) Musée d'Arras \Album des Musées, n° 2). 

(2) L'Air et la Terre (le Paradis terrestre), au Louvre. 

(3) A. Houssaye. 



198 L'ARTISTE 



galantes a méconnu le paj'sage (car on ne peut appeler de ce nom 
les fantaisies azurées de Lancret, les pigeonniers rococo de Boucher, 
les trumeaux décolorés d'Hubert Robert, tout supérieurs qu'ils 
soient aux petits vers libertins du temps) si Watteau n'avait pas écrit 
ce subtil et spirituel discours de réception à l'Académie : VEmbar- 
qiiement pour Cjthère (28 août 1717). La sveltesse cavalière des 
pèlerins amoureux s'enlève sur les mystérieuses vapeurs blondes et 
bleues, d'oià surgit une nef d'or, jonchée de fleurettes et fleurie de 
rose : 

La chose fut exquise et fort bien ordonne'e. 

Qui veut épier l'âme d'un siècle, n'a qu'à s'accouder devant la toile : 
et l'œuvre, que nous avons vue marquer un « moment » dans la 
technique d'un art, exprime concurremment l'heure fugace où la 
grâce de VIndifférent chiffonnait avec coquetterie la nature, comme 
le poète Marivaux travestissait l'âme. Le Rubens frêle des fêtes 
galantes ne nous a rien avoué de ses tristesses : mais le temps 
approchait où la mélancolie de Ruysdael allait refleurir dans un 
cœur blessé, invoquant la nature consolatrice. Au xvni'^ siècle, le 
sentiment intime que n'évoquent ni le jardin anglais de Pope, ni le 
Bain de Diane de Boucher, ni la comédie rustique de Trianon, ni 
la facilité de Vernet, ni les déclamations des poètes descriptifs et des 
philosophes mondains, — ce souffle pur de grand air glisse sur 
quelques pages du citoyen de Genève : au siècle solennel de Le 
Nôtre, la fierté recueillie de Ruysdael et la lueur troublante de Rem- 
brandt tranchaient sur la bonhomie hollandaise ; au siècle pseudo- 
champêtre de Florian, la rêveuse gravité de Jean-Jacques étonne la 
légèreté française ; quelque chose de nouveau a surgi : l'âme mo- 
derne. Aux Charmettes, à Venise, sur les beaux rochers « roman- 
tiques » de Meillerie, plus profondément encore que sur les brumeuses 
rives de l'Amstel ou dans les bois noirs de Bentheim, l'humaine 
souffrance a puisé dans l'amertume pittoresque de la nature cette 
« volupté des larmes » et cette morbidesse des souvenirs que pressen- 
tit l'ingénieuse sensibilité de Virgile. 

C'est la mélancolie qui a transfiguré le paysage en découvrant la 
nature, en percevant dans sa trivialité silencieuse un écho d'amer- 
tume sublime. En même temps, la musique grandit : « Un hymne 



LE PAYSAGE DANS L'ART 199 

sort du monde ». Douce magie d'une àme-sœur. De là cet art intime, 
à la fois élégiaque et coloriste, que n'avaient réalisé ni le paysage 
ornemental et décoratif des anciens, ni le naturalisme idéal de la 
Renaissance, ni le décor inspiré de Poussin, ni la fantaisie frivole de 
Watteau. « En partant », dit Jean-Jacques voyageur (1732), « je ne 
songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis m'at- 
tendait à la porte. Je ne songeais qu'à l'aller chercher... Je dispose en 
maître de la nature entière ; mon cœur, errant d'objet en objet, 
s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images char- 
mantes, s'enivre de sentiments délicieux... Dans ce voyage de Vevey, 
je me livrais, en suivant ce beau rivage, à la plus douce mélancolie : 
mon cœur s'élançait avec ardeur à mille félicités innocentes ; je 
m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant. Combien 
de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse 
pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau !.. » 

Cette note inédite, dans sa largeur très sentimentale, un peu démo- 
dée pour nous, aucune bergerie Louis XV ne la suggère. Avant 
Beethoven, l'ami de M""^ de Warens fut instinctivement paysagiste 
et musicien, parce qu'il était né poète. 

§3. 

Au moment où la nature va conquérir le cœur de l'homme 
jusque-là prépondérant dans un décor de convention, le pa3'sage 
littéraire devient supérieur au paysage peint correspondant : si l'on 
excepte la palette anglaise contemporaine de Burns le fermier-poète, 
la période de transition qui va s'ouvrir (règne de Louis XVI, Révo- 
lution, Premier Empire, et début de la Restauration) produit une 
sorte de paysage composite, pâle reflet des instincts multiples et paral- 
lèles qui s'éveillent, en retard sur le sentiment moderne des disciples 
de Jean-Jacques et retardé par la réaction classique du Convention- 
nel David parent de Boucher. L'art demeure captif de la formule. 

Ce paysage quelconque se résume dans un nom : Delille. Abbé, 
latiniste et traducteur, il n'a que trop suivi 

Ces froids décorateurs 
Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs. 
Jamais rien de hardi dans ses froids paysages, 

soit qu'il conseille d'offrir dans les Jardins la tristesse des urnes et 



200 L'ARTISTE 



des tombeaux, soit qu'il exhorte l'artiste à imiter le Poussin, soit 
qu'il prêche la morale sensible des bergeries à la mode avec une 
candeur qui l'excuse : 

Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu. 

Ce poncif à la fois traditionnel et novateur se retrouve dans le 
paysage fantaisiste de Châtelet bleuissant Vile des peupliers d'Erme- 
nonville (i), dans le paysage rustique de De Marne, portraitiste de 
l'ancienne France d'après la recette flamande, égarant une vieille 
roue dans l'eau verte d'un vieil abreuvoir (2) ; dans le paysage com- 
posé de J. V. Bertin, contemporain d'André Chénier, de Chateau- 
briand, d'Old Crome et de Beethoven!... Van der Burch est infidèle 
à l'antique pour peindre la Vallée du Rhône, séjour favori d'Ober- 
mann ; Taunay ne rapporte pas du Brésil les couleurs à'Atala ; jus- 
qu'en Russie, on retrouve alors « les Bidault des mauvais jours » et 
M™^ de Staël préfère encore, à la Suisse de Manfred, à l'Amérique 
de René^ à tous les lointains pays, « le ruisseau de la rue du Bac. » 

Et c'est surtout lorsqu'on se rappelle les hymnes fiers de Shelley, 
de John Keats, de Lord Byron, trouvant une société dans les sen- 
tiers vierges, quand on songe aux visions antiques et aux modernes 
pressentiments de Goethe, que l'on prend en pitié le paysage histo- 
rique des pseudo-virgiliens : dès 1801, Chateaubriand, admirateur 
d'Homère au Nouveau-Monde, écrivait : « Libres de ce troupeau de 
dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont 
remplis d'une divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, 
le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs 
profondeurs sacrées. . . Il y a dans l'homme un instinct qui le met en 
rapport avec les scènes de la nature. » Revoici Dodone, incomprise 
des classiques d'académie et des paysagistes d'atelier. Et un 
Beethoven est possible. 

Dès 1804, Obermann solitaire tirait de sa rêverie douloureuse cette 
exaltation pittoresque qui lit dans le grand livre ouvert du monde, 
courbée sur le torrent ou redressée vers l'étoile: « L'éloquence des 
choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. Si les fleurs n'étaient 

(i) Toile de la vente de La Be'raudière, avril 1889, hôtel Drouot. 
(2) Au Louvre, dans Une foire à la porte d'une auberge (1814). 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



que belles sous nos 3'eux, elles séduiraient encore ; mais les couleurs 
aussi doivent avoir leur éloquence : tout peut être symbole, t Voilà 
bien un moderne. Devant la majesté de Fontainebleau ou delà Suisse, 
son de'senchantement se passionne pour « les monts superbes, l'écrou- 
lement des neiges amoncelées, la pai.x solitaire du vallon dans la 
forêt, les feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau silencieux... » — 
« Dans le calme d'une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui 
finit, » son émotion vague s'élance plus désespérément vers l'énigme, 
accablante et impénétrable » : il savoure Tineffabld mélancolie des 
dernières lueurs, il sympathise avec le vaste univers, « il n'aime que 
la nature. » Le doute a réhabilité la couleur ; poète, le mal du siècle a 
peint des paysages avant les paysagistes. 



§4- 



Mais l'Art ne perdra rien pour attendre : et la palette rustique 
chantera ses « s)'mphonies pastorales ». 

Les premiers romantiques ont d'abord exprimé l'idée que va reflé- 
ter l'image ; le livre a devancé la toile ; mais la toile développera le 
livre ; et Ruysdaelest dépassé, sinon surpassé. 

Et quel attachant panorama que de suivre, à travers cent ans de 
paysage moderne, — depuis Trianon, — les métamorphoses logiques 
du nouveau sentiment de la nature qu'atteste l'évolution du paysage 
peint ou écrit, désormais prépondérant : tour à tour classique, 
romantique, réaliste, préraphaélite, rural, impressionniste : Bruan- 
det, Rémond, Théodore Rousseau, Courbet, J. E. Millais, Bastien- 
Lepage, Claude Monet; — le siècle du paysage. 

D'abord, après 1 827, c'est l'influence littéraire qui prévaut, soufflant 
sa mélancolie sur le paysage et sur la musique ; c'est la sombre et 
chaleureuse incertitude d'Obermann, mariée à la libre floraison de la 
palette anglaise, qui revit dans la synthèse morose et sauvage de Paul 
Huet ; c'est à Fontainebleau, sur les pas d'Obermann, que son 
lyrisme attristé va surprendre n dans une langue que la foule ne sait 
point, le soleil d'octobre qui paraît dans les brouillards sur les bois 
jaunis », ou a le filet d'eau qui coule et tombe dans un pré fermé 
d'arbres, au coucher de la lune », ou « les premiers moments noctur- 



L'ARTISTE 



nés, l'heure du repos et de la tristesse sublime ». Le rêveur ajoutait : 
« Même ici, je n'aime que le soir (i). » 

Ni Lantara, ni Bruandet n'avaient su démêler ces vivants détails. 
Mais ce que l'orgueil préoccupé d'Obermann n'avait pu qu'ébaucher 
ou entrevoir, en marchant « dans la fougère encore humide, dans les 
ronces, parmi les biches, sous les bouleaux du Mont-Chauvet », 
trente ans plus tard, le peintre, le poète, le musicien le traduiront 
dans sa plénitude indépendante: le progrès de l'art revêt ce bonheur 
vague d'une resplendissante parure ; à l'inquiétude des âmes, à la 
familiarité des sites, le romantisme impose l'éclatante audace de la 
forme. La nature n'est plus un clavecin vieillot oii la religiosité du 
songeur essaie timidement quelques accords élégiaques : elle est 
devenue un incommensurable orchestre, où le roseau pensant mêle 
et sa conscience et sa voix, oia l'homme rapetissé prête l'oreille et 
toute son âme au frisson de la vie universelle. C'est la seconde Renais- 
sance, au mélancolique renouveau : et c'est la beauté sensible ajoutée 
au sentiment qui vivifie l'ombre des hautes frondaisons, chez Théo- 
dore Rousseau et Jules Dupré, qui enfle la sonorité panthéistique de 
V Invocation de Faust à la Nature, chez Hector Berlioz, qui insuffle 
au mystère la sculpturale ampleur du vers antique, chez Victor Hugo, 
prêtre du Dieu inconnu : 

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires. 

Frissonne ; au fond du bois, la clairière apparaît ; 

Les arbres sont profonds et les branches sont noires ; 

Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ? 

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ? 

Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ? 

Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines; 

L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants 

La forme d'un toit noir dessine une chaumière ; 
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ; 
L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière, 
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur. 
Aimez-vous ! C'est le mois où les fraises sont mûres. 
L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents, 
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures. 
Les prières des morts aux baisers des vivants. 

(Contemplations, II, 26.) 



(i) Obermann, />4755i;7i (Senancour, 1770-1846). 



LE PAYSAGE DANS L'ART 2o3 

Vue par l'oeil moderne, l'immuable nature s'anime ; les figures ont 
disparu du cadre ou ne sont plus qu'une tache harmonieuse; les 
mots se multiplient pour exprimer les couleurs dont s'enorgueillissent 
les palettes ; et pour faire sentir l'infini sous la suggestive draperie du 
réel, l'artiste n'a plus besoin de recourir ni à la Suisse emphatique, 
oîi le ranz des vaches est poésie, ni à l'idéale et lointaine réalité d'un 
voyage en Orient : le plus humble coin delà France appelle l'inspi- 
ration. A Paris, le soir, sur les quais, Joseph Delorme fut poète. 

Théophile Gautier, magicien comme Decamps, visite la Nature 
che:{ elle après avoir suivi les Hirondelles a^nx métopes du Parthénon: 

Des ailes ! des ailes ! des ailes! 
Comme dans le chant de Ruckert, 
Pour voler là-bas avec elles 
Au soleil d'or, au printemps vert ! 

Le pur artiste se montre. Et la Muse rustique, George Sand paraît 
choisir une féerie verdoyante de Diaz pour y noter les sympathies 
nouvelles de la pensée avec l'univers : « Léonce s'enfonça dans une 
gorge sauvage... Sa mauvaise humeur se dissipa bientôt à l'aspect 
des beautés de la nature. Il avait tourné plusieurs rochers, et il se 
trouvait au bord d'un lac microscopique ou plutôt d'une flaque d'eau 
cristalline enfouie et comme cachée dans un entonnoir de granit... Il 
regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis 
qui effleuraient les plantes fontinales ; puis il vit passer, dans le miroir 
du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui disparut 
comme une vision, avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit que 
les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables, et que, 
comme cette réflexion de l'image voyageuse, elles n'étaient que des 
ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores ger- 
maniques, et envia la tranquillité d'âme du curé, qui, dans ce beau 
lac, n'eût vu qu'un beau réservoir de truites... » [Teverino). Ce curé 
de campagne, n'est-ce pas l'esprit positif qui menace déjà cette belle 
flamme ? 

Toute révolution d'art n'est qu'une affirmation fatale d'une force 
latente, d'un principe jusque-là secondaire ou effacé, qui passe au 
premier rang laissé libre par la déchéance des autres principes. Ce 
qui apparaît réaction ou contraste n'est qu'évolution régulière : 1848 



204 L'ARTISTE 



est issu de i83o-, des trois éléments du paj'sage romantique, la fer- 
vente mélancolie, le sens rustique, la couleur expression naturelle de 
ce double penchant, — c'est le lyrisme, le premier né, qui devait 
fatalement s'altérer d'abord; mais Courbet, cet Arcadien qui s'ignore, 
doit quelque chose au fi'igus opacum de Paul Huet, de même que 
Flaubert continue le romantisme transformé qu'il croit combattre. 

Si la passion se tempère, la sincérité s'affine : et l'analyse des 
détails n'abolit point l'émoi rustique. Daubigny n'a rien de plus frais 
que cette matinée normande : 

« Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit pas et 
en haletant un peu. Les prêtres, les chantres et les deux enfants de 
chœur récitaient le Z)e profiindis ; et leurs voix s'en allaient sur la 
campagne, montant et s'abaissant avec des ondulations. Parfois ils 
disparaissaient aux détours du sentier ; mais la grande croix d'argent 
se dressait toujours entre les arbres. 

« Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon 
rabattu; elles portaient à la main un gros cierge qui brûlait... Une 
brise fraîche soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, des gout- 
telettes de rosée tremblaient au bord du chemin, sur les haies d'épi- 
nes. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l'horizon : le claque- 
ment d'une charrette roulant au loin dans les ornières, le cri d'un 
coq qui se répétait ou la galopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir 
sous les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des 
lumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes 
d'iris... 

« Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autre 
en découvrant la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient, et elle 
avançait par saccades continues, comme une chaloupe qui tangue à 
chaque flot. 

« On arriva... » {Madame Bovary^ 1857). 

Voilà qui est vu par un peintre ; le paysage n'est plus une ode, une 
idylle, une élégie : il est réel et beau comme un fragment d'épopée 
contemporaine et impersonnelle. Le mot embellit la chose ; et lim- 
pide, l'air brille, l'air qui fait encore défaut à VE^iten-ement d'Or- 
7ians. 

La Remise de Chevreuils évoque le Paradou de Zola dans sa 
nudité capiteuse et verte. Au cœur des « sous-bois » de Courbet 



LE PAYSAGE DANS L'ART 2o5 



comme dans les notations plastiques de ces artistes littéraires (i), 
ce n'est plus ni la glaciale description du xviii" siècle, ni l'aveu poi- 
gnant de i83o : c'est le décor objectif de Sophocle, l'art éblouissement 
des yeux, mais la réalité prenant le pas sur l'idéal, « l'observation » 
sur l'inspiration, le ton sur la ligne; c'est la véracité nouvelle, dans 
toute sa vigoureuse et rigoureuse certitude. La nature alors est moins 
un orchestre qu'une palette; l'instinct pittoresque triomphe : les sens 
modèrent le cœur; le peintre a vaincu le poète sans l'anéantir. 

Et un contraste vient prouver la richesse novatrice du siècle : en 
face de Courbet viride, la nymphée d'opale de Corot, ce Théocrite 
vaporeux, qui se fait insensiblement moderne pour mieux affirmer 
son paganisme, au point qu'un critique le commente avec V Idylle 
grecque : 

« Suivi de mes deux amis, j'allai chez Phrasidamos, qui nous fit 
reposer sur des lits de joncs et de pampres frais. Sur nos tètes, les 
peupliers et les ormeaux balançaient mollement leurs cimes, et près 
de là, une source sacrée s'échappait, avec un doux murmure, de la 
grotte des Nymphes. Libres sous des rameaux touffus, les cigales 
chantaient avec ardeur, et au loin, parmi les buissons verts, la chouette 
faisait entendre son cri noir... Et les abeilles d'or voltigeaient en 
bourdonnant autour des fontaines... L'automne embaumait... » 

Jamais les palmes compassées du bon Valenciennes n'avaient sug- 
géré cette vie divine. 

Et d'abord, au siècle de Victor Hugo, toutes les oeuvres ne sont- 
elles plus ou moins des poèmes, même le roman naturaliste, né de 
la science, où le paysage empourpre la forme? Tous les talents, même 
les plus attachés à la terre, ne sont-ils pas des poètes? poètes par la 
couleur, comme Courbet, poètes par l'ombre, comme Millet, poètes 
par le détail éloquent, comme le préraphaélite John Ruskin, poètes 
par la synthèse exaspérée, comme les impressionnistes amis de J. K. 
Huysmans ? 

Servile ou créatrice, toute interprétation originale est poésie, même 
quand le je ou le moi des tourments élégiaques n'assombrit déjà 
plus le paysage où pleure la cloche... Et peu à peu, chacun de ces 
poètes- successifs accentue librement, à son gré, l'affirmation de 

(i) G. Flaubert et H. Taine au premier rang, vers 1857. 



2o6 L'ARTISTE 

l'humble vérité, fille de Ruysdael, contre les formules usées de l'école ; 
la vérité se dégageant du poème : telle sera la signature de notre 
art. 

Mais ce qui est plus compliqué, c'est de répondre à cette question : 
parmi la diffusion de l'adresse technique et le nombre croissant des 
paysages, quel est le sentiment contemporain de la nature ? Est-il déjà 
possible de dégager une signification générale de rémicttemcnt des 
tentatives et des groupes ? 

A une époque de liberté, après Lamartine et George Sand, après 
l'ombre romantique et l'églogue de Corot, après Dieu et l'àme, après 
le sentiment et la passion, devait logiquement apparaître le règne de 
la vision saine et bornée, qui fit acquérir à tous le sens exact du réel 
environnant : l'infîuence d'un novateur rendant avec usure à son 
époque ce que celle-ci lui a fourni, — les paysages de Courbet et de 
Flaubert ont porté leur enseignement. Mais comme voir l'objet ne 
suffit pointa la pensée, à défaut d'exaltation lyrique c'est la sensation 
qui apporte à l'Art les fleurs maladives de son nervosisme étrange. 

Amoureux des Primitifs, et préférant l'art humain à la nature 
divine, les Concourt ont devancé l'impressionisme ; dès i85i, leur 
maestria excelle où Jongkind tâtonne encore ; le paysage littéraire 
est une fois de plus en avance sur le paysage peint. Uécriture artiste 
était inventée pour analyser subtilement la complexité de nos 
« impressions » rudimentaires et fugitives, des paysages déformés 
qui vont se peindre sur la rétine; pour noter librement cette manière 
indépendante, individuelle, enfantine, fragmentaire, comme japo- 
naise, consciemment naïve, dont nous percevons l'apparence colorée 
du monde extérieur. 

C'est la sensation, avec ses taches mouvantes et ses gaucheries 
spontanées de point de vue, que cherchent à fixer, depuis trente ans, 
sur la blancheur redoutable de la page ou de la toile, réalistes ou 
décadents, peintres de la vie ou peintres du songe, poètes du laid ou 
poètes de la légende; c'est la sensation que veut raconter la « brutalité 
voulue » ou le « ramage obscur », que veut fixer l'ébauche compliquée 
d'analyse spectrale; à travers champs ou dans la vieille rue, c'est la 
sensation de l'observateur qui choisit les sites les moins héroïques et 
les localités les plus saillantes, qui les morcelle, qui les différencie, 
qui les individualise à son image; c'est la sensation de l'artiste qui 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



disloque la syntaxe et divise la teinte, demandant le document ou 
l'extase à la seule réalité ; mais le nouveau paysage littéraire ne fut 
pas seulement en avance sur la traduction picturale : les notations 
écrites sur le vif, plus vibrantes, plus larges et plus sages, l'empor- 
tent généralement sur la banalité des « natures mortes » courantes 
ou sur la démence des toiles d'avant-garde. 

C'est que le paysagiste écrivain fait deviner la lumière du jour, 
sans la peindre: s'il a du génie, il chante Midi, roi des étés ou les 
Tristesses de la Lune ; tandis que le peintre lutte corps à corps avec le 
soleil, qu'il cherche à le fixer directement sur la toile, au moyen d'une 
convention trop enfumée ou blafarde. Et, à ce moment précis, l'écri- 
vain, même néologiste, ne fut pas absorbé par l'évolution de la pein- 
ture claire qui a révolutionné les palettes, ni distrait par la préoccu- 
pation d'une technique nouvelle qui tend à l'analyse des « complé- 
mentaires ». 

Le Claude de l'Œuvre (i) se perd dans la science, compromettant 
la théorie par sa pratique, aboutissant à la folie optique : « Un fiacre 
cahotait, au cocher somnolent... Les Tuileries, au fond, s'évanouis- 
saient en nuée d'or, les pavés saignaient, les passants n'étaient plus 
que des indications, des taches sombres mangées par la clarté trop 
vive. )) La sensation mène à la dépravation : et les meilleures palettes 
n'ont pas toujours évité le mal. 

Mais les vrais artistes voient plus haut que les exigences du procédé 
ou les .servitudes du décor : aujourd'hui même, ils visent toujours à 
exprimer Vdme des choses, et, bien que le néant du pessimisme sup- 
plante la religiosité des romantiques et perçoive dans la nature un 
glorieux mensonge, — s'il y a moins de croyants, il y a toujours des 
poètes. La philosophie naturelle a perdu le parfum de la musique 
céleste : mais les nerfs du vieux siècle inconstant vibrent encore. L'ar- 
bre ou la mare échangent leurs muettes confidences avec toute adora- 
ration sincère, espoir ou résignation. Depuis l'abîme verdoyant 
qu'Eugène Delacroix a fait palpiter sur les murs de Saint-Sulpice, 
jusqu'à l'abîme sonore que l'évocateur du légendaire Siegfried a 
découvert dans les Murmures de la Foret, le sentiment de la nature 
réveille en nous quelquechosede plus qu'une heureuse et gigantesque 

(i) Emile Zola, 188G. 



2oS L- ARTISTE 



harmonie de nuances et de timbres ; et, d'autre part, inutile d'inter- 
roger le peintre ému sur sa mctaph\'sique précise, quand on rencontre 
la singularité du magistral Baudelaire, la délicatesse de Tlieuriet, la 
clairvoyance de F'romentin, l'atticisme de Paul Arène, l'émotion de 
Pierre Loti, la force de Guy de Maupassant qui pétrit l'impression 
comme un Courbet enfiévré, le souffle d'Armand Silvestre qui, de 
même que George Sandet que Français, a su revoir dans la vie des 
choses « le sublime paganisme grec, père de toute poésie et de tout 
art immortel ». 

Sentir est un art, une poésie, une foi. Et ces amants de la nature, 
rattachant l'inspiration moderne au vieux romantisme, ont préparé le 
renouveau d'un paysage psychologique qui par les yeux pénètre jusqu'à 
l'àme, d'oLi s'exhale un sentiment humain, sinon divin, du concert 
persuasif des couleurs et des formes. 

Dans les champs stérilisés du réalisme, c'est comme un regain de 
subjectivité poignante qui s'ajoute au sens aérien du vrai ; le mot 
rêvecsi à la mode, nouvelle incarnation très atténuée de Vidcal de 
i83o. La sensation quintessenciée devait reconduire l'artiste au sen- 
timent : sur le secret de la matière omnipotente refleurit douloureu- 
sement l'illusion. Maya inspire ses fidèles. L'intimité moderne a ses 
mystiques : une plainte monte de la douceur des jours gris. 

De nos jours, en effet, quelques stylistes et quelques peintres ont 
retrouvé la clef de ces mystérieux échanges d'allégresse et d'amer- 
tume. Parmi les quartiers pauvres où la laideur s'estompe dans l'air 
nocturne, où la lumière sourit à la déchéance humaine, lorsqu'au 
ciel, un vol de nuages blancs « nage avec une lenteur de C3'gne (i) i, 
— la réalité la plus désespérante communique ce frisson nouveau, et 
les impressions incisives et mates de J.-Fr. Raffaelli se condensent 
en ce croquis de Banville (2) : 



C'était dans une rue affreuse, dont les murs, 
Éventrés et pourris comme des fruits trop mûrs, 
Sont envahis par l'eau dormante qui les mine, 
Et s'affaissent, mangés de lèpre et de vermine. 



(i) Zola, l'Assommoir; 1877. 

(2) Dans la Fournaise, œuvre posthume. 



LE PAYSAGE DANS L'ART 



209 



Là le soleil sinistre, épouvante', hagard, 
Éclaire tristement de son vague regard 
Des pavés, des tessons et des écailles d'huîtres, 
Et des torchons pendus aux fenêtres sans vitres. 

La sensation attendrie s'appelle mystère dans la Marine de Whistler, 
fumeuse harmonie en vert et opale, où l'onde et le ciel se confondent, 
au loin, très loin, au royaume du silence; dans les vesprées amor- 
ties de Cazin plus classique : luie Route en Flandre, le Pont de 
pierre ; dans Minuit, blême sommeil d'une Venise du Nord ; et 
« cette langueur faite de pitié et de songe (i) », aussi charmante que 
perfide, trouve sa glose la plus sûre dans les vers magiques de 
Georges Rodenbach, ce Pointelin flamand : 

Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel, 

Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre 

Les baisers et l'adieu glacé de la rivière 

Qui s'en va tout là-bas sous les ponts en tunnel... 

Et l'on devine au loin le musicien sombre. 

Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ; 

La tristesse du soir a passé dans ses doigts. 

Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l'ombre. 

Autre nuance de la même gamme : la froideur exquise et grisâtre des 
Ports de mer de Boudin, c'est Jean Lorrain qui la commente : 

« Où donc ai-je vu la charmante et vieille estampe, dans laquelle 
était peuplé et figuré ainsi le beau Havre de Grâce ? 

« Là-bas, sur le ciel délicatement rosé, les vergues très fines et les 
toits du quartier Saint-François montent en dents de scie, silhouet- 
tées en gris bleu dans l'air incandescent et si triste du soir. 

« Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. Oh ! cet air 
saturé de poivre et de goudron, oh ! l'atmosphère d'ambre et d'or 
de ce Havre crépusculaire ! » 

Quelque songeuse remarque de Francis Poictevin le symboliste 
sur les « ruines » du Parc-Monceau rappelle une impression rapide 
et vive de Lebourg ou de Ten Cate. Et la sensation enivrée du voya- 
geur Claude Monet, la polychromie lumineuse de feu Van Gogh 
passent dans ces rhythmes d'Octave Mirbeau qui prête une sorte de 
sensualité humaine à l'indifférente nature : 

(i) Paul Bourget, à propos d'un primitif italien {Sensations d'Italie). 

1893 — l'artiste — NOUVELLE PERIODE : T. V I4 



MO L'ARTISTE 



« Il va s'accouder à la fenêtre ouverte. 

« La nature est en joie ; la terre est heureuse. Dans les champs, 
sous le soleil, partout, la vie revenue de son exil éclate et sourit. Les 
arbres s'illuminent de fruits rouges; et les gerbes de blé, promet- 
teuses de pain, partout se pavanent, dansent, étalent sur le sol 
réchauffé leurs bouffantes jupes d'or, où le grain de vie s'égrène, 
parmi la paille, et sonne gaîment, comme de l'espoir, dans les champs, 
sous le soleil... » 

Même incantation de simple et vibrante lumière dans le Petit 
paysage de Pierre Quillard [la Gloire du Verbe, 1890) : 

Une écume de fleurs, blanche et rose, s'étale 
Sur la mer onduleuse et mouvante des prés 
Où ruisselle le flot des trèfles empourprés. 
Tandis que montent vers la nue orientale 
Le meuglement des bœufs et la rumeur des blés. 

En tous ces lambeaux d'émotion morose ou violente vit obscurément 
l'histoire intellectuelle de notre époque indécise. La façon d'entendre 
le paysage est un critérium et un aveu. 

Et, dans la paisible France du Nord, le spiritualisme du maître 
Jules Breton a récemment jeté sur la réalité rurale l'éclair de ce nou- 
vel hymne : 

<f L'ensemble sombre que formaient les gens et les choses, où 
glissaient encore quelques lueurs d'or, se détachait avec une presti- 
gieuse puissance du ciel safrané et des flammes mourantes irradiant 
derrière la vigueur des chaumes. 

« De grandes filles brunes passaient, gardant encore, dans leurs 
cheveux emmêlés, des ardeurs du jour attardées en auréoles et cer- 
nant d'un fil clair leurs silhouettes diffuses. Elles semblaient plus 
belles et plus graves dans le sombre mystère du crépuscule, avec 
leurs faucilles où de froids éclats de ciel luisaient comme des lueurs 
de lune. 

Un souffle pacifique soulevait par instants leurs hardes usées. 

« Et je sentais mon coeur se fondre dans les voluptueux transports 
du rêve attendri. 

a "Volupté ! volupté des yeux, volupté de l'âme ! Apaisement de 
l'être dans l'effusion de l'amour universel ! Je respirais tous les 



LE PAYSAGE DANS L'ART au 

effluves de vie qu'exhale la nature : effervescence des plantes hu- 
mectées d'aurore, frissons de l'aube courant sur les blés, ivresse des 
alouettes chantant Tazur ; incendie des pavots, regards ingénus des 
bleuets ; m3'stère amoureux des lointains perdus dans le ciel, trou- 
blantes senteurs, émanations capiteuses, épanouissement de la libre 
et pure lumière, splendeur des rayons filtrés à travers les arbres et 
criblant d'or la transparence fauve des eaux endormies ! Et ce fond 
de grand silence oiî éclatent des voix sonores, où frémit le froufrou 
des murmures ! Volupté ! volupté des choses, volupté de l'être ! O 
charme divin ! O Dieu de bonté que pressent le cœur à travers tant 
d'ineffables bienfaits !... » [La Vie d'un artiste^ 1890). 

Au crépuscule ému la laideur même est belle, 
Car le mystère est l'Art. .. (i) 

Pas un Grec n'a senti ce visible poème. Mais l'on peut rencontrer 
quand même l'éveil d'un poignant au-delà et le charme du réel pro- 
longé dans le rêve, en s'arrêtant auprès des paysages de ces âmes 
muettes qui ont entendu la Nature murmurer au pensif Alfred de 
Vigny : 

On me dit une mère et je suis une tombe. 

Des profondeurs de l'univers, au cours des années sceptiques, peut- 
être la poésie est-elle remontée vers la multiplicité des surfaces ; 
mais, de i83oà 1889, elle s'est déplacée seulement : car elle est ce 
qui ne meurt pas. 

{A suivre.) RAYMOND BOUYER. 

(i) Jules Breton, les Champs et la Mer. 






^ 




DIVINITÉS MODERNES 



Si nous rencontrions dans larue une seule 
des figures de femmes de Raphaël, elle nous 
arrêterait tout à coup; nous tomberions 
dans l'admiration la plus profonde; nous 
nous attacherions à ses pas et nous la sui- 
vrions jusqu'à ce qu'elle se fût dùrobe'e. 
Diderot. 



I 



Au temps jadis, les dieux et les déesses, 

Vers qui partout fumaient de blancs autels. 

Pour accomplir de charmantes prouesses 

Daignaient souvent visiter les mortels. 

Chez Danaé, chez Léda, chez Alcniène, 

S'humanisait Jupiter. Apollon, 

Non moins sensible à la tendresse humaine, 

Suivait Daphne' sur les fleurs du vallon. 

Les yeux baissés sous les plis de son voile, 

Mainte prêtresse avait des visions 

Qui, de son cœur ardent comme une étoile. 

Précipitaient les palpitations. 

A l'heure exquise et pleine de magie 

Où mollement luit l'astre du berger, 

Vénus quittait son nuage léger 

Pour apparaître au pâtre de Phrygie; 



DIVINITÉS MODERNES 2i3 

Et la coquette, en un transport joyeux, 
S'abandonnait sur un lit de feuillage 
Aux longs baisers, avec l'enfantillage 
D'une beauté' s'ennuyant fort aux cieux. 

Un peu plus tard, quand Ginévra la blonde 
Ensorcelait de ses regards d'azur 
Les Chevaliers de cette Table-Ronde 
Que présidait le fabuleux Arthur. 
Les enchanteurs et les enchanteresses, 
Les nains larrons et les malins sorciers 
Avaient au loin des vergers pleins d'ivresses 
Où l'air, ému d'invincibles caresses, 
Faisait pâmer les mystiques rosiers. 
Au fond des bois, ainsi qu'une liane 
S'enroule autour d'un chêne à son déclin, 
Légèrement la jeune Viviane 
Dans ses bras nus serrait le vieux Merlin. 
Alcine, Armide et bien d'autres sirènes. 
De leur clef d'or, ouvraient aux paladins 
Les palais clairs, les grottes souterraines, 
Et le trésor des extases sereines 
Que parfumaient les lis de leurs jardins. 



H. 



Mais aujourd'hui les conteurs réalistes, 

Les boutiquiers, les manieurs d'argent, 

Les manieurs d'amour, les analystes, 

Affirment tous d'un air désobligeant 

Qu'on ne voit plus passer parmi les hommes 

Ni diables noirs ni satyres cornus. 

Ni chérubins, ni sylphides, ni gnomes, 

Ni dieux masqués, ni déesses pieds nus. 

Je ne prends pas sur moi de contredire 

Ces fiers savants, ces profonds écrivains. 

Et d'eux, tout haut, je n'ose pas trop rire, 

Sauf quand je nage entre deux ou trois vins. 

Dans leurs jolis jardinets à l'anglaise. 

Les bons Sylvains ne seraient point à l'aise; 

Donc ces messieurs peuvent, ne vous déplaise, 

N'avoir jamais rencontré de Sylvains. 

Ils ont raison, ces ergoteurs insignes, 



214 L'ARTISTE 

Pour qui d'ailleurs plaident leurs sacs d'écus. 
Où verraient-ils des dieux changés en cygnes ? 
Les tripoteurs qui font des vins sans vignes 
Peuvent-ils croire à Silène et Bacchus ? 



III. 



— Vous qui raillez, est-ce qu'en ce bas monde, 
Me répondra quelque fin magister. 

Vous auriez vu Saturne ou Jupiter, 

Ou simplement Vénus sortant de l'onde? 

— Peut-être bien ! — Vous, Vénus ? — Justement 1 

— Vous rêviez donc ? — Pas plus qu'en ce moment. 

Oui, je t'ai vue, ô divine Aphrodite, 
O charmeresse adorée et maudite, 
O svelte enfant de récume des mers ! 
Oui... Mais pardon ! je crois que je déraille 
En plein lyrisme, emporté par mes vers; 
J'allais sauter la haie et la muraille 
Et retomber la cervelle à l'envers. 
Modérons-nous ! C'est vrai, je le répète, 
J'ai vu Vénus, reine de l'univers. 
Et la voyant, n'ai rien vu de travers ; 
Mais à quoi bon emboucher la trompette 
Pour annoncer un aussi simple cas, 
Lequel hier, sans le moindre fracas, 
Le moindre esclandre et la moindre tempête. 
En plein Paris, en plein jour, bonnement, 
Se produisit, vous allez voir comment. 



IV. 



J'allais tout droit devant moi dans la rue, 
Flananttout seul, loin du monde bavard, 
Quand tout à coup Vénus m'est apparue. 
La rue était peut-être un boulevard. 
Je ne sais plus. Ce que je me rappelle. 
C'est que Vénus était follement belle ; 
C'est à cela que je la reconnus. 
Je n'en pouvais douter, c'était Vénus. 
La veille encor, j'avais avec ivresse 
Vu le portrait de la blonde déesse 



DIVINITES MODERNES 2i5 

Dans un tableau signé d'un maître ancien, 

Du Tintoret, je crois, ou de Titien. 

Sans m'expliquer par quel charmant prodige, 

Sous le velours du moderne manteau 

Où s'esquissait sa beauté callipyge, 

'Vénus par là passait incognito : 

« O jour heureux, trois fois heureux ! me dis-je; 

Oui, voilà bien ce front petit et pur. 

Ces deux grands yeux baignés de clair-obscur, 

Ces traits exquis et cette allure agile. 

Jadis chantés par le divin Virgile! » 

Et je restai, surpris, ravi, béant. 

Cloué sur place; et de tout mon néant 

J'aspirai, sombre, à cette ardente aurore. 

J'aurais voulu lui crier : « Je t'adore ! » 

J'aurais voulu l'emporter dans mes bras. 

Le comprit-elle ? Au bout de quelques pas. 

Mystérieuse avec un beau sourire. 

Vers moi, deux fois, Vénus se retourna. 

Je m'élançai, pris d'un plus fort délire; 

Mais un ami, juste alors, m'empoigna 

Et me retint, malgré mes yeux pleins d'ire. 

Pour un sonnet qu'il avait à me dire. 

Quand je me fus débarrassé de lui. 

J'eus beau courir, fendre la foule infâme, 

Chercher, rôder, regarder chaque femme; 

L'Olympienne au front pur avait fui. 

Longtemps, j'en eus au cœur un vague ennui. 

V. 

— Quoi ? rien de plus, rien que ces bagatelles ? 
Vont riposter les sceptiques en chœur ; 
N'auriez-vous pas vu d'autres immortelles ? 

— Si fait ! j'ai vu Diane au Iront vainqueur. 

— Diane ? où ? quand ? — Au bois, au crépuscule. 

— Vous divaguez. Monsieur. — Non, par Hercule ! 
Une autre fois j'ai vu Flore et Cèrès; 

Mais celles-ci j'ai pu les voir de près. 
Elles ont eu pour moi quelque indulgence. 

— Flore et Cérès ! on n'est pas plus Régence: 
Continuez. — Une autre fois encor. 

J'ai reconnu sous l'auréole d'or 



2i6 L'ARTISTE 

Sainte Marie et sainte Catherine. 

— En quel pays ? — Là-bas, devant la mer. 
Elles étaient debout sur un steamer, 

Qui s'envolait dans la brise marine. 

— Mais à quoi donc les reconnûtes-vous 

— A leur teint fait de soleil et de neige, 
A leur regard souverainement doux 

Si bien rendus par le tendre Corrège. 

— C'est fort subtil. Fre'quentez-vous aussi 
Le Pérugin, Léonard de Vinci 

Et Raphaël, dieu de la beauté blonde 

— Tout récemment, un vendredi, je crois, 
A l'Opéra j'aperçus la Joconde : 

La gorge nue, elle avait une croix 
En diamants, et des boucles d'oreilles 
En diamants aussi, toutes pareilles; 
Elle écoutait vaguement le ténor 
Qui célébrait Lucie ou Léonor ; 
Enigmatique et transparente flamme, 
Son chaud sourire, amical, fin, joyeux, 
Vous pénétrait jusques au fond de Fàme, 
Même aux moments où l'on fermait les yeux. 

— Ah ! — Dans un bal, j'ai fait, la nuit dernière, 
Valser un peu la Belle-Jardinière; 

Elle a vraiment la voix de sa beauté. 

— Mais c'est de la démence, en vérité ! 

— Si vous voulez, je mérite des douches. 

Oui, les beaux yeux, oui, l'incarnat des bouches, 

Oui, les fronts mats, lesseins étincelants, 

Les grands cheveux tordus ou ruisselants 

Sous l'or fluide et l'azur d'Italie, 

Ont dans mon cœur mis un grain de folie. 

Oui, Léonard et Raphaël souvent 

Me font errer, le regard triomphant, 

Loin des laideurs et des villes de boue, 

Dans l'idéal où leur rêve se joue. 

Oui, je le sais, là tout est fabuleux, 

Mais tout est beau d'une beauté suprême ; 

C'est là vraiment qu'on vit, c'est là qu'on aime. 

Laissez moi fuir vers les horizons bleus ! 

EMILE BLÉMONT. 



LE MOIS DRAMATIQUE 



Théâtre-Français : Le Mariage de Victorine (reprise), Don Japhet d'Arménie. — Odéon : 
Utie page d'amour, drame en 5 actes, tiré du roman de M. Zola, par M. Samson. — 
Porte-Saint-Martin : Le Bossu (reprise). — Cluny : La boite à Bibi (reprise). — 
Théâtre d'application (Cercle dramatique des « Gaulois ») : Voyage d'cte', comédie en 
un acte, de MM. Autigeon et Philibert; Germaine, pièce en 3 actes, de M. L. Schmoll. 




™=s, h! si la pièce de George Sand, dontlaComédie-Fran- 
çaise vient de donner une reprise, n était pas signée 
de ce grand nom sympathique, comme on aurait la 
franchise de dire tout ce que l'on pense et comme on 
avouerait le plus sincèrement du monde que l'œuvre 
est souverainement ennuyeuse ! La pièce s'appelle 
le Mariage de Victorine,, et on doit nécessairement 
y parler de Victorine et de son mariage; mais trois actes consacrés à savoir 
si la jeune fille épousera ou n'épousera pas cet assommant Fulgence qui 
grogne toujours, c'est beaucoup, c'est trop. 11 y a là de quoi fatiguer le 
plus robuste des spectateurs. L'intrigue est des plus ordinaires et ne 
rachète pas la fadeur des sentiments et la monotonie précieuse du dia- 
logue. 

Victorine, dont le père, le brave Antoine, est de la race, désormais per- 
due, des serviteurs dévoués et en même temps le caissier et le bras droit 
d'un riche financier, essaie de résister à l'amour qu'elle sent naître en son 
cœur pour le fils de la maison. Elle est d'ailleurs fortement encouragée 
dans cette lutte contre elle même par son papa qui, à aucun prix, ne vou- 
drait qu'une pareille énormité fût mise au jour. Victorine prise entre sa 
passion, largement partagée par le jeune homme, et le devoir si hautement 
et si loyalement prêché par son père, combat et souffre, — pendant trois 



2i8 L'ARTISTE 



actes, hélas ! — et finit, avec l'aide occulte de son futur beau-père, homme 
sage, intelligent, pondéré, généreux, — un financier comme on n'en verra 
plus, — par épouser celui qu'elle adore et qui l'adore, à la grande joie des 
intéressés et surtout à celle du public qui pousse un double soupir de satis- 
faction et de soulagement. 

M°"= Baretta (Victorine), toujours exquise d'ingénuité et de charme, donne 
la note exacte de ce rôle difficile; elle dit juste, et avec quelle grâce ! Syl- 
vain compose on ne peut mieux la figure placide, respectable et autoritaire 
sans dureté, du patron. De Féraudy excelle dans ces rôles de vieux; il a été 
une fois de plus fidèle à ses habitudes. M""== Persoons et du Minil ont bien 
tenu l'emploi très mince qui leur est réservé, cette dernière particulière- 
ment, charmante sous la poudre, dans son déshabillé de pékin à raies 
roses et blanches. Leitner possède une belle voix cuivrée et c'est là tout ce 
que l'on peut citer de meilleur à son actif dans le personnage horripilant 
du grincheux Fulgence : ah ! comme Victorine a du être heureuse de ne 
pas l'avoir épousé ! 

Presque en même temps que la pièce de George Sand on a monté Don 
Japliet d'Arménie de Scarron. Pourquoi diable avoir été taquiner l'ombre 
de ce brave homme en corrigeant et en remettant à la scène son Japhetl 
Pourquoi avoir exhumé, devant un public blasé comme le nôtre, cette 
grosse farce. Curiosité? 11 est, en effet, curieux d'écouter la langue que 
parlait le prédécesseur de Louis XIV alors qu'il protégeait la « dernière 
chaufferette » du grand roi; mais, quand on songe que Molière est venu 
dix ans à peine après l'auteur du Roman Cotnique, on mesure une fois 
de plus l'abîme qui sépare notre Poquelin du mari de Françoise d'Aubi- 
gné. 

Mais, nous objecterez-vous,DonJflp/z(?f est une plaisanterie : on a dû rire, 
et quand on rit. . . Don Japhet est une farce de carnaval ; vous ne nous la 
présentez que comme telle, c'est entendu. Mais n'y avait-il pas à remettre à 
la scène d'autres œuvres anciennes plus intéressantes, plus originales, plus 
gaies ? Que nous font les aventures de ce déséquilibré dont les armes cou- 
ronnées sont brodées jusque sur les pans de sa chemise; les effarements de 
ses valets, les tours qu'on lui joue, et le guet-apent dont il est victime? Il 
paraît qu'au milieu de ce fatras extraordinaire, parmi ces noms extrava- 
gants et ces discours d'aliénés, il y a quelques jolis vers : c'est possible, 
mais cela ne suffit pas. 

Le prologue, écrit par Truffier en vers fort joliment tournés, a seul fait 
plaisir, surtout récité par Berr qui détache le vers admirablement. Coque- 
lin cadet, empanaché et tumultueux, est désopilant dans Don Japhet. 
Truffier dessine à la sanguine la silhouette du valet fidèle, réverbérant les 
insanités de son maître. Les autres rôles sont bien joués en général. 

Nous ne sommes pas de ceux qui, de parti pris, dédaignent l'adaptatioii 



LE MOIS DRAMATIQUE 219 



d'un roman à la scène. La tentative, si elle n'est pas toujours heureuse, 
est du moins souvent curieuse et parfois digne d'encouragement. Certes, 
le Pag-e d'amour, découpée par M. Samson (un nouvel e.xécuteur des 
hautes-œuvres de M. Zola) ne vaut pas celle du romancier, mais la pièce 
est habilement construite et par instants très émouvante. 

Une jeune femme, Hélène Grandjean, restée veuve d'un mari adoré, 
avec une petite fille maladive, a trouvé dans l'amitié de deux braves cœurs, 
l'abbé Jouve et son frère M. Rambaut, dans leur dévouement de chaque 
jour, un apaisement à ses tristesses premières. Choyée par ces deux êtres 
qui veillent sur elle comme sur une sœur plus jeune, elle en arrive à se 
reprendre à l'existence, à la trouver presque douce, et elle en suit douce- 
ment la route dont ils écartent pour elle les moindres épines. Ils lui ont 
installé, sur les hauteurs de Passy, une jolie demeure d'où l'on découvre 
Paris tout entier. Dans le roman, cette vue donne lieu à des descriptions 
merveilleuses dont toute la magnificence se résout au théâtre en un char- 
mant décor. 

Au milieu de cette tranquillité reconquise, Hélène serait relativement 
heureuse si elle ne voyait à chaque heure la fièvre dévorer son enfant, une 
fillette débile, à l'intelligence trop précoce, dont une maladie nerveuse a 
fatalement aiguisé les facultés. Cette enfant, insupportable selon nous avec 
ses yeux cernés, ses mouvements fébriles, son air de petite femme, aime sa 
mère d'une ardeur inconsciemment amoureuse. Elle ne permet à personne 
de l'approcher, et lorsque l'abbé demande à Hélène sa main pour le brave 
Rambaut, la fillette consultée par sa mère, qui tout d'abord consent à cette 
union, réfléchit quelques instants puis s'écrie tout à coup : « Est-ce qu'il 
t'embrassera? — Mais oui, ma mignonne. — Oh ! alors, je ne veux pas! — 
Attendons, mon ami, dit alors la jeune femme à son fidèle prétendant. » 
Mais tandis qu'elle le fait attendre, ne l'aimant pas d'amour, elle se sent 
troublée en songeant au docteur Deberle, son voisin qui, une fois déjà, a 
sauvé la petite d'une violente crise et auquel elle a voué une éternelle 
reconnaissance. 

L'abbé Jouve a deviné la sympathie de M"' Grandjean pour le docteur, 
il a surtout pressenti que cette sympathie deviendrait, peu à peu, involon- 
tairement, de l'amour. Aussi exhorte-t-il Hélène à accepter sans plus tarder 
les propositions de son frère : « 11 faut vous remarier, ma fille; la solitude 
est mauvaise pour une personne de votre âge. » Et il a bien raison, le brave 
homme. Un jour, dans le parc des Deberle, tandis que M"" Deberle est 
absente et que les enfants jouent dans les allées, Hélène, venue en visite, 
travaille seule, assise au milieu des fleurs, sous un grand parasol. Le doc- 
teur Deberle arrive, va à elle, lui confesse l'adoration respectueuse qu'il a 
pour elle, lui confie ses souffrances, ses angoisses... Elle l'écoute, pâle, 
tremblante, ne sachant que répondre, sentant son cœur battre à la fois 
d'une crainte folle et d'une joie immense. Après quelques mots, un baiser 



220 L'ARTISTE 



est échangé. Ce baiser a été vu par la petite Jeanne qui tombe raide sur le 
sol. Rechute très grave de l'enfant que le docteur sauve une seconde 
fois. 

Quelque temps après, Hélène intervient dans les affaires intimes des 
Deberle. Elle sait que la femme du docteur, petite cervelle vide, cœur fri- 
vole et inconscient, se laisse faire une cour assidue par un gommeux imbé- 
cile qui lui a donné rendez-vous dans son appartement de garçon. Hélène 
sait aussi que le mari a reçu une lettre anonyme l'avertissant de tout 
cela. 

Pour éviter un scandale, Hélène prend la résolution d'empêcher ce ren- 
dez-vous. Fiévreuse, elle se hâte... Saillie se précipite dans ses bras : — «Tu 
sors, maman? — Mais oui, chérie. — Tu sors toujours maintenant. — Je 
sors quand il me plaît. » Et agacée, elle repousse Jeanne. Arrivée à l'endroit 
indiqué, elle trouve les tourtereaux, les affole par ses révélations. Ils 
s'échappent, peureux, honteux, ridicules. Hélène reste seule une minute. 
Puis le docteur entre, blême, il la voit. « Quoi ! vous ? c'était vous ? Mais 
alors, cette lettre anonyme ?... Ah! je comprends maintenant : vous vou- 
liez me voir, vous aviez besoin de me parler, n'est-ce pas que vous l'accep- 
tez cette tendresse dont je vous entoure. ? » 11 se rapproche d'elle : « Oh ! 
comme je vous aime! Et vous, vous m'aimez aussi ?» Sur ce, la toile 
tombe. En rentrant chez elle, Hélène trouve sa fille morte dans les bras de 
Rambaut. Elle pousse des cris affreux et la toile tombe derechef. 

Nous avons dit que la pièce était curieuse. Ily a même un « clou » qui 
n'existe pas dans le roman : tandis que le docteur pénètre dans la cham- 
bre où la fillette agonise, alors qu'il va tout essayer pour la sauver, il dit à 
Hélène : « Ne venez pas, madame, je vous en supplie. » Hélène lui obéit et 
demeure dans l'obscurité du salon, sur le seuil de la chambre où son en- 
fant se meurt. Que va-t-elle faire? maudire? blasphémer?... Elle s'age- 
nouille; et de ses lèvres tremblantes sort cette ardente prière que toutes les 
mères ont récitée : « Souvenez-vous, ô très pieuse Vierge Marie... » L'effet 
obtenu a été intense. A cet instant tous les yeux se sont mouillés. 

Le reste est bien inférieur au livre de M. Zola. La pièce est d'ailleurs 
montée avec un art qui fait honneur au goût des directeurs de l'Odéon; il 
convient de signaler surtout le décor de la maison de Passy où les quatre 
amis prennent leur repas, autour de la table de famille, doucement éclairée 
par le cercle intime de la lampe, pendant que, par la fenêtre ouverte, on 
aperçoit Paris dont l'immense panorama se déroule sous la nuit qui des- 
cend. 

M. Brémond a donné au personnage du docteur Deberle un cachet de 
parfaite distinction et de profonde émotion. MM. Albert Lambert et Cor- 
naglia, celui-ci en abbé Jouve, celui-là en Rambaut sont excellents dans des 
rôles effacés. M. Albert Lambert est bien le brave homme un peu empêtré, 
dont le cœur exquis et délicat se désole sous la vulgarité de l'enveloppe. 



LE MOIS DRAMATIQUE 



Nous ne contestons pas certains bons côtés de la manière de Mme Brin- 
deau, quoique, en général, peu compréhensible, et prétentieuse; mais 
quelle sécheresse de diction, quelle insensibilité, pas l'ombre de sincérité, 
pas plus au premier acte lorsqu'elle remercie ses amis de leur sollicitude, 
qu'au dernier lorsqu'elle prie pour son enfant : elle se contente de la dire 
cette prière, et delà dire fort mal. Au lieu du souffle puissant qui pourrait 
animer cette scène très belle, c'est à peine une petite brise qui passe, et 
même une bise. — « Nous n'aimons pas les enfants au théâtre », a-t-on 
répété de toutes parts. Mais alors n'en mettez pas dans vos pièces, ou si 
vous en mettez, tenez-vous pour satisfaits de trouver une interprète telle 
que la petite Gaudy. Nous ignorons si la jeunesse tiendra les promesses 
de l'enfance, mais pour l'heure présente c'est merveilleux, c'est même 
inquiétant. M^'^ Pège et Piernold sont charmantes. M"" Raucourt très 
amusante en mère Fétu, M. Duard a esquissé d'une originale façon la 
silhouette du jeune gommeux. 

N'oublions pas M"" Basset qui joue Rosalie la bonne, avec un naturel 
parfait et une vérité saisissante. 

La direction de la Porte-Saint-Martin a eu la bonne idée de reprendre 
un à un les grands drames de l'ancien répertoire, qui sont restés les chefs- 
d'œuvre du genre. C'est ainsi qu'elle a donné une brillante reprise du 
Bossu. 

Il serait superflu de vous raconter la pièce la plus populaire de Paul 
Féval, dont le nom seul évoque en notre esprit une littérature spéciale, 
d'une poésie extravagante, d'une imagination ardente, avec ses héros, ses 
spadassins, sescapitans, qui se démènent avec de grands gestes, de grands 
mots, de grands sentiments, lançant des tirades sans nombre; superbe 
création d'une vie factice. 

Le Bossu est fort bien joué, M. Gravier est un superbe Lagardère, très 
vibrant, très ému; tous les autres hommes, MM. Duquesne, Fontanes, 
Rosny, Péricaud, etc., méritent nos compliments. Parmi les femmes 
M"« Lecomte doit être citée en première ligne ; nous l'avons remarquée 
dans les Deux Orphelines où elle obtint un succès considérable : c'est 
une artiste de grande valeur; toute jeune, elle s'est déjà fait un nom au 
théâtre. 

A Cluny, on a repris, en attendant mieux, un joyeux vaudeville de 
MM. Chivot et Duru, La Boite à Bibi, vraiment fort drôle : on rit beau- 
coup, voilà ce qu'on peut en dire. La troupe enlève avec entrain des situa- 
tions d'un burlesque fou; mais, pour Dieu ! Monsieur le directeur, que 
votre salle est pleine d'odeurs insupportables! Un bon nettoyage là-de- 
dans, s'il vous plaît. Et si, par hasard, vous teniez à faire du luxe, alors 



L'ARTISTE 



arrangez un peu le foyer du public, que vous semblez avoir tenu à assimi- 
ler à une salle d'attente de ehemin de fer, avec les balances automa- 
tiques. 

Avant de terminer, disons un mot de la très intéressante repre'sentation 
donne'e par le cercle « Les Gaulois i) au Théâtre d'Application. Nous ne 
pouvons malheureusement accorder ici une grande place à des tentatives 
de ce genre. Le nombre des Sociétés dramatiques augmente de jour en 
jour, [Cercle des Escholiers, Cercle éclectique, Cercle des Mathurins, etc. 
Çà n'en finit plus. 

Cependant parmi ceux dont les développements sont le plus curieux à 
étudier, le plus digne de notre intérêt est incontestablement le cercle « Les 
Gaulois «, composé d'amateurs (auteurs et acteurs) qui donnent tous les 
mois à la Bodinière des spectacles inédits, souvent charmants, et très bien 
montés. Les Jeunes gens qui composent ce cercle sont intelligents et pleins 
de bonne volonté, et ce petit comité dirigé par un comédien amateur, de 
goût et de talent, M. Christian, nous semble mériter tous les encourage- 
ments. 

La dernière soirée a été très brillante. En lever de rideau, une amusante 
saynète Voyage d'Eté de MM. L. Autigeon et Philibert, qui a été jouée 
dans la perfection par MM. Philibert, Théo, Fusan et M'"'^ Roy et Esmo- 
ni. Nous avouerons même que cette dernière, que nous n'avons pas l'hon- 
neur d'avoir jamais vue au théâtre, a été tout à fait remarquable dans un bout 
de rôle : amateur ou comédienne, M"° Esmoni est destinée à se faire vite 
remarquer par la presse. Citons encore le succès remporté par Germaine, 
une comédie en 3 actes, de M. Louis Schmoll, qui a été on ne peut mieux 
interprétée par MM. Levanz, Christian, Renard, et M"" Jane Dalbien,une 
jeune et jolie comédienne d'avenir, et Barbier. 

Nous souhaitons au Cercle des « Gaulois » longue vie et heureuse 
chance. 

ANDRÉ DE LORDE. 




LE MOIS MUSICAL 



LETTRE DE QUE EN MAB 



Mon cher Directeur, 

« Nul n'est venu ; pourtant quelqu'un est là », dit Siegmund enlaçant 
Sieglinde: et, rassérènes, raillant leur peur, ils admirent par la vaste porte- 
soudainement ouverte la blonde nuit de printemps qui rit à la misère 
huniaine. Quelle merveille que ce finale du i" acte de la Walkûre qu'on 
nous promet pour avril ! Et déjà, par un beau matin de mars froidement 
clair, on s'identifie mieux au souvenir de Richard Wagner qui est en même 
temps le plus éthéré des poètes et le plus humain des dramaturges. Lohen- 
grin, si pur, peint admirablement le doute et l'adieu, ces deux amertumes 
souveraines de notre néant vécu : Eisa, c'est la curiosité veuve de l'idéal 
par sa faute ; Sieglinde, c'est la vie, la dure vie symbolisée : et l'un des plus 
éloquents silences de Wagner n'est-il pas, au seuil douloureux de ce 
l" acte, le long duo muet des yeux éblouis, ce thème du Regard, digne 
d'un Mozart épique, qui déroule irrésistiblement l'amoureuse brise des 
renouveaux intérieurs ? (Ah ! Rose Caron que je devine dès aujourd'hui 
dans cette scène, et le muet collier de ses beaux bras nus!) 

Ce pur fragment du divin poème, de la Légende embellie par la douleur, 
c'est par la docte initiative de Charles Lamoureux que nous l'avons connu, 
il y a sept ans. De même, en mars 1884 et i885, au Chàteau-d'Eau, un 
petit Bayreuth ces dimanches-là, le vivant orchestre évoqua le I''"' acte 
emicT de Tristan et Yseult, puis Vimmense Hj'-mne à la nuit du 11° acte, 
Tristan en habit noir, Yseult en blanche robe de bal (i), nul décor, et 
qu'importe ?... Et quels paysages intérieurs exhalés du torrent sonore ! 



(i) Tristan, M. Van-Dyck ; Yseult, M"" Montalba (1884-85). 



324 L'ARTISTE 



Pour les définir, il me faudrait, au pouce, l'ample et solide palette alourdie 
de gemmes pensives du regretté philosophe-artiste M. H. Taine, qui colo- 
rait et vivifiait de si robustes pages. 

Tr/it^H, ma partition favorite! Aussi bien, ce mois-ci, Je me sens auréolée 
d'un demi -sourire, et nul rayonnement vernal ne m'illumine plus éloquem- 
ment qu'une pareille promesse d'une petite affiche anxieusement consultée : 



Prélude du /"■ acte 
La Mort d'Yseult, 111'= acte. 

YsEULT : M""" Materna. 



de Tristan et Yseult, R. Wagner. 



Le bon Horace, en son Art poétique^ parle d'une œuvre, — mulier 
fonnosa supcrne, — ravissant buste de femme, mais qui finit comme on 
sait. Et, toujours en latin, Félicien Rops ajouterait, en se rappelant un de 
ses plus capiteux ex-libris : non hicpiscis omnium... Eh bien, c'est absolu- 
ment tout le contraire de ce joyau musical: le Prélude de Tristan et Yseult 
rattaché par Wagner lui-même à la Mort d^ Yseult. Maladroitement soudé, 
pontifia Zoïle. En effet, cette soudure soi-disant si maladroite, gratuite- 
ment attribuée par l'ignorance à notre chef d'orchestre, est une intention 
de l'auteur. Les pèlerins de Bayreuth ouïes familiers de la partition savent 
tous qu'après un decrescendo de quelques mesures plaintives, le Prélude, 
à la scène, se lie directement à la chanson du jeune mousse (pendant sug- 
gestif au Prélude du IIP acte où la vieille mélodie du vieu.x pâtre répond, 
solitaire, aux tierces sourdement espacées du désespoirj.Envue du concert, 
Wagner donna deux conclusions possibles à son Prélude : une première, 
orchestrale, dans la nuance de la demi-sonorité, — composée sur le thème 
extatique de la transfiguration par la mort, thème qui apparaît à plein 
souffle vers la fin du long duo d'amour, au I Pacte, et aux dernières pages 
de l'œuvre; c'est sous cette première forme que le Prélude est entré au 
répertoire symphonique et qu'il fut méconnu de Berlioz lui-même aux trois 
concerts parisiens de janvier 1860. La seconde version, tout un poème, 
relie intégralement le Prélude à la scène finale de la Mort d'Yseult bâtie 
sur les mêmes leitmotive que la conclusion précédente. C'est comme un 
raccourci de tout l'ouvrage. L'effet total est fort beau. 

Qui ne connaît et n'admire, ou n'applaudit tout au moins, à présent, 
l'amer Prélude de Tristan et Yseult ? Qui se rappelle l'effarement causé 
par cette « langue toute nouvelle » qui déconcertait Berlioz, agaçait Rcyer, 
intimidait Gaspérini prêt à l'enthousiasme, suggérait à Scudo la sentence: 
« Le Prélude est un entassement de sons discordants », et dictait à l'un de 
nos plus spirituels critiques, écœuré de la monotomie de la musique et de 
la sensualité du poème, cette comparaison : « On dirait des amours de deux 
chats miaulant sur les gouttières... « Les Fées sont plus indulgentes que les 
femmes : je tairai son nom. Maintenant, les dissonances initiales des bois 
passent comme de vieilles connaissances ; mais il y a telles phrases cvoca- 



LE MOIS MUSICAL 225 

trices qui recèlent tout un fragment d'histoire et d'existence ; et, des pre- 
mières plaintes chromatiques vaguement poignantes comme la lointaine 
le'gende bretonne dans l'air pâle au bord des vagues, quand s'essore, vapo- 
reuse et lente, l'incantation déroulée des violoncelles affirmant la puissance 
du philtre^ — ce qui chante en nous, ce n'est pas seulement l'ivresse hallu- 
cinée des amants, naguère ennemis, symbole du désir sublime, mais c'est 
encore la strophe la plus éperdue de la désespérance contemporaine, c'est 
aussi la hautaine aspiration de l'Allemagne de i865, incarnée dans Wagner, 
avec ses complexités, ses nuages et ses fougues. A travers toutes les pro- 
gressives métamorphoses de la nuance orchestrale, — nocturne angoisse 
des bois et des basses, gammes fébriles des violons, lyrisme éphémère des 
cuivres, — elle monte, la lente phrase, serpentine, enlaçante, tendre, timide, 
douloureuse, triomphale, inéluctable : ô l'envolée brève vers la cime inac- 
cessible!... Ti-istan et Yseult de Wagner, comme Roméo et Juliette de 
Berlioz, c'est l'amour vécu par le génie. Ici, chez Wagner en exil, contem- 
porain de Schopenhauer, l'amour est bien le frère de la mort (i); voilà bien 
le « douloureux bonheur » du poète : merveilleux prélude, fronton chan- 
teur au seuil de l'œuvre si humaine, saisissante image de la volupté, du 
moment et de la vie... 

Le thème déroulé du philtre s'est englouti dans l'abîme de son paroxysme 
sonore : et délicatement penchée vers le cadavre du bonheur, une cantilène 
mourante s'élève : « Quelle auguste sérénité sur son visage !... Quel fier et 
suave sourire! Oh! comme il brille! Comme son front se couronne 
d'étoiles ! Le voyez-vous ?... Dans l'espace, il monte, il plane comme un 
esprit subtil et pur! Un torrent de clarté sourd de tout son être et fait pâlir 
l'or du soleil! Célestes harmonies dans la limpidité de l'air, qui nous 
emportez sur des ailes d'aube en un tourbillon sonore, sons et chants har- 
monieux, êtes-vous la voix des brises ou des flots d'exquise vapeur? Dans 
les grandes ondes parfumées, dans les grandes vagues d'une mer délicieuse, 
je m'élance, je me plonge, je me noie, dans le gouffre adorable de l'éther, 
dans ton âme infinie, immense immensité, je m'abîme sans conscience, ô 
volupté !... » 

Sous le tremolando léger d'un frémissement d'ailes, elle s'épanouit la 
subtile fleur mélodieuse, et c'est bien ta voix, frêle Isolde, cette voix qui 
soupire la joie de mourir, aussi profonde et moins fugitive que la joie 
d'aimer, cette voix de la volupté sublime qui invoque la Mort comme elle 
invoquait la Nuit, sa sœur tragique et douce ; c'était le même sourire ! en 
me résorbant dans ton hymne, je perçois ton regard altéré d'au-delà, ta 
forme blanche d'extase, ta forme évoquant le beau cygne expirant des divins 
mensonges : 



(i) Seal, le critique anglais, M. H. St. Chamberlain conteste ici l'influence de Scho- 
penhauer. 

1S93 — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. l5 



226 L'ARTISTE 



L'àme, de ce beau corps à demi fugitive, 
S'avançant pas à pas vers un monde enchante, 
Voit poindre le jour pur de l'immortalité, 
Et, dans la douce extase où ce regard la noie. 
Sur la terre en mourant elle exhale sa joie !... (i) 

Donc tu meurs joyeuse, immortelle Amante, mais est-ce là mourir ? Les 
célestes plages où tu t'élances tressaillent du remous des flots lumineux 
comme l'onde de tes cheveux épars ; suave, tout l'orchestre se gonfle insen- 
siblement comme ton allégresse, l'âme de Tristan te rappelle, adéquate à 
la Nature qui te jalouse et te désire, les harpes tintent, les violons bruis- 
sent, le quatuor déferle, un grand trait des basses désigne l'instant qui 
transfigure, les timbales tremblent fluides, les cuivres clairs submergent 
de leurs effluves un cor anglais douloureux, tout s'exalte et tout s'apaise, 
et l'aérien grupetto plane et se perd, souffle pur, dans l'anéantissement des 
longs accords... 

Quel contraste, cette fin d'Yseult l'Amante, chantée par un Lamartine 
panthéiste, avec la fin de Brûnnhilde la Guerrière, dont la divination triom- 
phale respire la farouche ivresse d'un Leconte de Lislc enfiévré! Même 
impression d'autre chose, qu'en abandonnant le songe pour la légende, la 
nuit pour l'automne, Prud'hon pour Delacroix, un pastel lilial de Fantin- 
Latour pourl'écrin sanglant de Gustave Moreau. Ce double ^^'agner, tou- 
jours conséquent avec lui-même dans la multiple et victorieuse floraison 
de sa grande/orme unitaire, a mis en émoi l'orchestre, le drame : par lui, 
l'Art cherche aujourd'hui les conditions d'une vie nouvelle ; et l'aube des 
révolutions ne se lève jamais sans brouillards. 

Les femmes du poète Richard Wagner ! Quelle captivante galerie de 
poétiques portraits! Auprès d'Eisa la vierge et de Sieglinde la femme, 
auprès de Senta et d'Elisabeth les pâles rédemptrices, de Kundry la damnée 
repentante et de Brûnnhilde, l'altièreprophetesse, quimiséricordieusement 
s'élève de la divinité jusqu'à l'humanité, voici la frêle magicienne Yseult, 
qui consent à mourir, avide de s'évader dans le néant consolateur, de 
restituer à l'âme universelle des choses toutes les séductions accaparées 
pour un jour (2), de confondre la vie avec la nature, de revivre éparse et 
sans pensée, invisible et présente dans la renaissance lumineuse de chaque 
printemps où le rêveur retrouve l'immortel parfum de son être, de sa 
passion, de son délire, de sa chevelure voluptueusement eplorée comme 
son cantique suprême, de ses grands yeux brûlants voilés d'une défaillance 
céleste en la complicité des ténèbres, de sa voix qui aime comme on meurt, 
qui meurt comme on aime, ineffablement. Chère et lointaine Yseult! 
Voyageuse ici-bas, chacune des âmes délicates peut ajouter : 

Et je t'aimais toujours dans la splendeur des choses... {3) 

(1) Lamartine, La Mort de Socratc. 

(2) Thème de Restitutions, poème de V. d'Auriac (1889). 

(3) Ibid. 



LE MOIS MUSICAL 



Par un miracle de Fart, que l'âme explique, la voix de la géniale Materna 
ressuscite sans effort le romantisme des deux morts Joyeuses, éthérée 
comme un sourire dans le nirvana d'Yseult, tragique comme un présage 
sur le bûcher de Briinnhilde. Après l'amoureuse éloquence de l'extase, 
souveraine est son autorité, quand elle vient déclamer en allemand la 
Scène finale du Crépuscule des Dieux. Ce crépuscule n'a rien de commun 
que le titre avec celui qu'Elémir Bourges décrivit à Samois (i) parmi les 
jeunes naturalistes férus du document : c'est primitif, archaïque, large, 
monumental, énorme, tels, à la nuit tombante, les arbres noirs des vieilles 
forêts mérovingiennes où chassaient nos pères; à travers un impérieux 
rythme, la hautaine Walkyrie, sereine comme l'Amazone grecque, 
inspirée comme Velléda, entre et commande : sur son ordre, un bûcher se 
dresse, Grane est amené, le cheval du héros mort. Et quelle douceur 
amère en cette longue effusion des vivants souvenirs auprès d'un cadavre ! 
Les timbres discrets jettent leur plainte, la gloire et l'amour pleurent dans 
la mémoire, et Richard Wagner a toujours excellé dans l'aveu de la conju- 
gale tendresse. Mais le tuba vient de lancer le thème arrogant du Walhalla, 
et quand l'épouse reprend l'Anneau longuement contemplé, le dramatique 
orchestre redit, avec quelle sombre insistance, le crime de Wotan, puis le 
symbole de l'anneau fatal, et le chant des trois filles du Rhin, les fluides 
blancheurs bleues qui scintillaient dans l'eau profonde, — et la malédiction 
du nain grotesque Albérich qui s'était consolé des blonds cheveux 
moqueurs par l'Or! (ah! Rheiîigold !) Brunnhilde allume le bûcher: 
parmi les prédictions de cette sœur altière d'Yseult, les corbeaux messaaers 
de Wotan montent vers les dieux menacés, le feu pétille et rampe, la rou- 
geur gronde, Lôgue exulte, et, dans le tourbillon strident du thème des 
Guerrières, la Walkyrie mortelle se précipite vers la flamme avec Grane 
en saluant Siegfried ! 

JesuisàBayreuth, le 17 août 1876... Après vingt-quatre heures d'un 
rôle assidu, c'est l'orchestre seul qui achève la quadruple épopée wagné- 
rienne, le feu siffle, le bûcher croule, le Rhin déborde, lesondines joyeuses 
reprennent l'anneau fatidique, et la robustesse des cuivres chante les san- 
glantes rafales, et la gloire de Siegfried, et le Walhalla lointain qui tombe. 
Dans une éclaircie, les violons murmurent l'Amour immortel, et tout 
s'enfle pour un prodigieux et final accord ! L'aurore, auprès du crépuscule : 
à moi, Victor Hugo ! 

L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies 
Flottent dans un réseau de vagues mélodies. . . . 

Et, à la fin du concert, les audacieuses Danses hongroises de J. Brahms 
me font redescendre sur la terre, à 'Vienne, en pleine modernité pittores- 
que. 

(i) Le Crépuscule des Dieux, roman contemporain (Paris, 18S4). 



228 L'ARTISTE 



En 1993, que pensera-t-on de la III' manière de Richard Wagner? 
Connaîtra-t-on, au moins par le titre, V Anneau de Niebelung ou Tristan 
et Yseult, — la fresque colossale où clame la Légende, et l'ardente méta- 
physique amoureuse de cette tragédie classique que l'auteur, de son propre 
aveu (i), e'crivitdans la spontanéité d'une franchise farouche ? 

Vous savez, sans doute, mon cher Directeur) que Gluck, Mozart et 
Beethoven sont dorénavant démodés, finis, mûrs pour l'archéologie, — 
que la Symphonie pastorale^ par exemple, n'est qu'une œuvre « d'une 
portée contestable » [sic]. Je plains de tout mon cœur le barbare qui juge 
ainsi, mais qui sait si un stupide avenir ne parlera pas de même?... Ici- 
bas, tout arrive ; l'absolu n'est qu'un rêve bien fait. Pour un génie, être 
contesté, méconnu, n'est que peu de chose auprès de cette amertuné, assis- 
ter soi-même aux funérailles de sa formule et de sa foi. Voyez-vous main- 
tenant Berlioz nonagénaire, parmi les railleries de ceux qui viennent ?. .. 
Quant à en appeler à la postérité, c'est croire ingénuement que demain 
vaudra mieux qu'aujourd'hui. 

Heureusement qu'il y a toujours une petite église de fidèles pour applau- 
dir parallèlement l'Ouverture de Coriolan et VOuverture de Manfrcd^ ces 
drames intérieurs au dénoument taciturne ; pour sentir ce qu'il y eut de 
force originale dans la création de la Symphonie en la ou du Prélude de 
Lohengrin ; pour comprendre l'éloquence des chiffres et se rappeler que 
la ']\x\ém\t Ouverture du Freischtitin3i(]u\i le i3 mai 1S20! Une date est 
une revanche contre l'injustice. O coloristes, vous rappelez-vous, en mé- 
prisant l'orientalisme loyal du Désert, que son apparition au Conserva- 
toire remonte au 8 décembre 1844? L'avenir de la Musique embarrasse 
mes songes : et, si l'agressive incompétence française du passé s'explique, 
je rêve avec une respectueuse épouvante au crescendo futur auprès 
duquel l'envergure orchestrale (et si mélodique ! ) de Tristan et Yseult (2) 
ou de la gigantesque Marche funèbre, héroïque, nocturne, de la Gôtter- 
ddmmerung{3) pourra paraître aussi chétive que la Dame Blanche.... 

Le carnaval s'en va : ies roses vont éclore. 

Pour copie terrestre et conforme : 

RAYMOND BOUYER. 



(i) Quatre poèmes d'opéra, précédés d'une Lettre sur la Musique à M. Frédéric Villot 
(Paris, janvier 1861). 

(2) Composé en iSSg, représenté à Munich le 10 juin iS65. 

(3) Bayreuth, 17 août 1876 ; sifllée chez Pasdeloup, le 29 octobre 1S76. 



CHRONIQUE 



N Tune de ses dernières livraisons, V Artiste enregistrait le 
décès du peintre décorateur, P.-V. Galland ; mais c'était 
trop peu de ces quelques lignes sommaires pour rendre 
hommage au mérite de l'artiste défunt, aussi croyons- 
nous bien faire en publiant ici le discours qui a été pro- 
noncé à ses obsèques par M. Henry Jouin au nom de l'Ecole des Beaux- 
Arts, à laquelle Galland appartenait comme professeur de composition 
décorative. M. Jouin y a caractérisé en excellents termes le talent du 
maître et apprécié fort justement l'importance de son œuvre. 




L'homme éminent qui vient de nous être soudainement enlevé, le peintre fertile et 
distingue^ dont nous conduisons le deuil appartenait à l'Ecole des Beaux-Arts. Délégué 
de M. Paul Dubois, membre de l'Institut, directeur de l'Ecole, empêché de porter la 
parole aux obsèques de Pierre-Victor Galland, j'ai la mission douloureuse d'élever la 
voix sur le bord de cette tombe. Galland avait été nommé professeur de la « classe supé- 
rieure d'art décoratif » à l'Ecole, le lô mai iSyS, sur la proposition de M. Eugène Guil- 
laume. L'ancienne a classe supérieure » est devenue le « cours de composition décora- 
tive 1), et Galland avait pris place dans le groupe restreint des professeurs chargés de 
«l'enseignement simultané des trois arts». Ce rattachement voulu de l'étude de la composi- 
tion décorative à l'initiation des trois arts démontre la logique des programmes suivis 
dans notre Maison, mais il démontre bien plus éloquemment encore la valeur du maî- 
tre, l'estime universelle dont il jouissait. Si Victor Galland n'avait pas été l'artiste 
impeccable que nous applaudissions depuis plus de trente années, si la sijreté de sa 
main n'avait révélé le disciple savant et convaincu des grands décorateurs de la Renais- 
sance, si l'originalité de sa pensée, la netteté de sa vision ne lui avaient permis d'être 
un artiste essentiellement français et notre contemporain dans ses conceptions presque 
innombrables et toujours élevées, le droit de maîtrise, dont il était investi en quelque 
sorte à son insu, ne lui aurait pas été spontanément conféré par ses pairs. Epris de 
Raphaël, de Jules Romain, de Jean d'Udine, il savait donner à ses personnages quel- 
que chose de la grâce attendrie qui distingue les œuvres de Prud'hon. Et tel d'entre 
vous, Messieurs, chargé par l'Etat de décorer un vaste plafond dans l'un de nos palais, 
oublia volontiers son âge ou ses titres acquis et s'en fut frapper à la porte de Galland 
pour recevoir de lui une dernière leçon que jamais il ne refusa. Qui mieux que lui 
posséda l'art difficile de couvrir de larges surfaces à l'aide d'allégories souriantes ? II 
çut le don d'animer les parois des temples et des demeures somptueuses. En face de ses 



23o L'ARTISTE 



ensembles harmonieux il devenait visible que Galland avait, au plus haut point, le 
respect du décor, terme vague peut-être pour des esprits mal prépares, mais détinition 
superbe d'un art magnifique, car elle dérive d'un mot qui chez les Latins était syno- 
nyme de convenance et d'honneur (i). 

Vous me pardonnerez. Messieurs, de n'avoir pu me défendre d'une parole d'éloge sur 
le maître et son œuvre alors que j'ai le devoir de parler seulement du professeur à 
l'Ecole des Beaux-Arts. Certes, sa mémoire vivra dans cette Maison. Il y était entré à 
18 ans, le i" octobre 1840, comme élève de Drolling. Tel l'avait connu la génération 
qui nous a précédés, laborieux, doux, affable et dévoué, tel nous l'avons retrouvé à l'épo- 
que de sa maturité. 11 y a moins d'une semaine, ce vaillant maître s'excusait auprès du 
Directeur de l'Ecole de céder à la fatigue du surmenage, conséquence des travaux mul- 
tiples qui l'occupaient. Le jour même de sa mort, il reprenait la plume, et sa lettre, 
— la dernière sans doute qu'il ait écrite, — renferme l'expression de sa gratitude affec- 
tueuse au sujet de dispositions prises pour lui faciliter son enseignement dans l'Hôtel 
de Chimay. « Je suis très heureux, écrivait-il, de ce que vous avez fait pour moi. Tout 
est pour le mieux ». Cette lettre terminée, Galland s'est endormi du dernier sommeil. 
Il convenait peut-être que l'homme de bien, toujours modeste et courtois dont nous 
pleurons la perte, ne quittât pas cette terre sans nous avoir donné l'assurance de sa quié- 
tude, de la sérénité de son esprit. Mais ses dernières paroles ne laissent aucun doute 
sue sa pensée. « Tout est pour le mieux ! » Que d'espérance, de travail, que de promesses 
d'activité dans ce mot souriant et satisfait! Dieu n'a pas permis que l'existence du 
maître courageux se rouvrit pour une étape nouvelle. Sa vie était remplie. Quels regrets. 
Messieurs, ne laisse pas un tel mort au cœur de ses enfants et de ses proches ! Associons- 
nous au deuil d'une famille cruellement frappée et que les jours de haut labeur de 
Pierre-Victor Galland soient pour tous un exemple. 



A l'Académie des Beaux-Arts, M. Frémiet a donné communication de 
la notice qu'il a écrite sur la vie et les œuvres de M. Bonnassieux, son 
prédécesseur. 

M. Lebreton, membre correspondant, a fait une lecture sur la Sculpture 
en cire ; M. Germain Bapst a été autorisé à communiquer à la Compagnie 
un travail dont il est l'auteur sur les Tombeaux des Conde à Chantilly. 



Le musée du Louvre vient d'acquérir un portrait de femme attribué au 
peintre italien Vittore Pisano, qui n'était pas encore représente dans les 
galeries du musée. On s'accorde à reconnaître dans cette peinture l'image 
de la duchesse de Ferrare, femme de Lionel d'Esté. La jeune femme est 
représentée de profil, ses cheveux blonds relevés au sommet de la tête, 
suivant la mode du quinzième siècle ; le costume est rouge et blanc. Sur 
le fond du paysage se détachent des touffes de fleurs au-dessus desquelles 
voltigent des papillons. 

Un buste en bronze de Pigalle, représentant le comte de Guérin, a été 
acquis par le département de la sculpture moderne. 

M. François Sabatier a légué au Louvre une série de 369 dessins exé- 
cutés par Papety au cours de son voyage en Grèce et qui sont pour la 

(i) Decere, decus. 



CHRONIQUE 23i 



plupart soit des reproductions de monuments antiques, soit des souvenirs 
du mont Athos. 

Le peintre Harpignies vient d'offrir également au musée un vase antique 
en bronze émaillé. trouvé à Famars, près de Valenciennes. M. Corroyer, 
architecte, a fait don d'une bague en or du douzième siècle, d'un très beau 
travail, trouvée à Notre-Dame. On croit que c'était la bague de Maurice 
de Sully, évèque de Paris. 

M. Charles Meissonier a fait don à l'État de huit études peintes par son 
père, paysages, chevaux, cavaliers, etc. 



La Société nationale des Beaux-Arts (Salon du Champ de Mars) a 
procédé au tirage au sort des membres qui doivent former les diverses 
commissions d'examen pour la prochaine exposition. En voici la com- 
position : 

Section de peinture : M''° Breslau, MM. Béraud, Boudin, Blanche, 
Courant, Courtens, Claude, Edelfelt, Dinet, Fourié, Jarraud, Libermann, 
Roll,Sain, Sisley, Stetten, Salmson, Vierge, Werts.Zakarian. — Supplémen- 
taires : MM. Boldini, Roger Jourdain, Iwill, Lambert, Latouche, M"" Le- 
maire, Jacob Maris, Louis Picard, Raffaelli, Rosset-Granger. 

Sculpture : MM. Bartholomé, Carriès, Injalbert, Lanson, de Saint- 
Marceaux, Meunier, de Vigne. — Supplémentaires : Desbois, C. Lefeb- 
vre. 

Gravure : MM. Bracquemond, Fernand Desmoulins, Desboutin, Lunois, 
Mordant. — Supplémentaires : Guérard, Waltner. 

Objets d'art : MM. Carabin, Carot, Chaplet, Dammouse, Delaherche. 
— Supplémentaires : Galle, Garnier-Grand'homme. 



La nomination du jury de peinture de la Société des artistes français 
(Salon des Champs-Elysées) a eu lieu ces jours derniers. Ce jury, élu pour 
les années i8g3, 1094 et 1895, comprend soixante membres parmi lesquels 
vingt sont désignés chaque année par voie de tirage au sort pour former 
le jury, i .024 votants ont pris part au scrutin. Ont été élus : 

M-\L Bonnat, Gérome, Français, Détaille, Jean-Paul Laurens, Olivier 
Merson, Albert Maignan, Jules Breton, Cormon, Harpignies, Jules Lefeb- 
vre. Benjamin Constant, Henner, Bouguereau, Aimé Morot, Tattegrain, 
Vayson, Tony Robert-Fleury, Raphaël Collin, Vallon, Guillemet, 
Luminais, Bernier, Busson, Doucet, Yon, Pille, Humbert, Davant, Ga- 
gliardini, Gabriel Ferrier, Zuber, Barias, de Vuillefroy, Renouf, Pelez, 
Julien Dupré, Le Blant, Dantan, Léon Glaize, Demont, Saintpierre, 
François Flameng, Gustave Moreau, Henri Lévy, Renard, Rochegrosse, 



232 L'ARTISTE 



Wencker, Chartran, Dameron, Richemont, Barillot, Victor Gilbert, Henri 
Martin, Petitjean, Hébert, Adam Lagarde, Tliirion et Roybet. 

Sur cette liste, vingt noms ont été tiré au sort ; ce sont les noms des 
artistes qui constituent le jury pour cette année : 

i" groupe: MM. Albert Maignan, Benjamin Constant, Bouguereau, 
Cormon, Henner. — Les cinq jurés supplémentaires sont MM. Français, 
Jules Breton, Gérome, Jules Lefebvre, Merson. 

2° groupe : MM. Guillemet, Dawant^ Doucet, Humbert, Busson. — 
Supplémentaires : MM. Bernier, Raphaël Collin, Yen, Robert Flcury, 
Pille. 

3° groupe : MM. Henri Lévy, Renouf,Le Blant, Gustave Moreau, Saint- 
pierre. — Supplémentaires : MM. de Vuillefroy, Zuber, Flameng, Pelez, 
Glaize. 

4' groupe : MM. Roybet, Thirion, Hébert, Chartran, Adam. — Supplé- 
mentaires : MM. Renard, Henri Martin, Lagarde, Barillot, Wencker. 



Une commission a été constituée parle ministre des Travaux publics 
pour préparer les conditions du concours pour la reconstruction du théâ- 
tre de rOpéra-Comique. M. Jules Comte, directeur des bâtiments civils, a 
présenté à la commission un programme qui, après avoir fait l'objet d'un 
rapport rédigé par M. Charles Garnier, a été approuvé à l'unanimité. 

Voici les lignes essentielles de ce programme : 

Le concours sera à un seul degré. 

A partir de l'ouverture du concours, un délai de deux mois sera donné 
aux concurrents pour l'exécution et la présentation de leurs projets. 

Des primes d'une valeur totale de 3o,ooo francs seront allouées aux au- 
teurs des huit projets classés les premiers. Elles seront, pour le premier de 
10,000 francs; pour le second de 6,ooo ; pour le troisième de 4,000 ; 
pour les cinq suivants, de 2,000. 

Il sera demandé à chaque concurrent : un plan du rez-de-chaussée, un 
plan du premier étage, un plan de l'étage des combles, deux coupes, une 
dans chaque sens, la façade principale, et une des deux façades latérales. 

L'exposition des projets durera cinq jours. Puis les opérations du jury 
auront lieu. Quand elles seront terminées, l'exposition sera rouverte pen- 
dant une durée de trois jours. Le rapport du jury sera publié avant la 
réouverture. 

Le concurrent classé le premier sera chargé de l'exécution, si le jury le 
propose au ministre. Dans ce cas, il devra étudier son projet et ses devis 
en détail. Le tout sera soumis, avant tout commencement d'exécution, à 
l'examen du conseil général des bâtiments civils. 

Un délai de deux mois étant accordé aux concurrents, on estime qu'il 
en faudra trois environ à l'auteur du projet primé pour l'étude définitive. 



CHRONIQUE 233 



Un mois sera nécessaire pour les adjudications. La construction pourra 
donc être commencée en octobre et les fouilles et fondations terminées 
avant les grandes gelées. Par conséquent, si le Parlement vote les fonds 
nécessaires, rien ne s'oppose à ce que le travail soit mené rapidement et la 
construction terminée dans un assez court délai. 



Un comité vient de se constituer pour organisera Paris, au mois d'août 
prochain, une exposition de l'art musulman. Cette exposition aura lieu 
dans les galeries du palais de l'Industrie ; elle se prolongera jusqu'au 
mois de novembre. 



M. Jean-Paul Laurens a été désigné parla municipalité de Toulouse 
pour succéder au peintre Garipuy, récemment décédé,comme directeur de 
l'Ecole des Beaux-Arts de cette ville. Les fonctions de sous-directeur se- 
ront remplies par M. Jules Galinier. 

Pour les fonctions de conservateur du musée, qui étaient également 
exercées par feu Garipuy, la municipalité a choisi M. Laborde. 



A la demande d'une association artistique de Chicago, l'Art Institiite, 
les administrations des Beaux-Arts de l'Etat et de la Ville de Paris ont 
autorisé le moulage des principales œuvresde sculpture des maîtres français 
contemporains, pour figurer à la section française des Beaux-Arts de 
l'exposition de Chicago. Ces moulages .sont achetés par VArt Institute et 
les frais d'emballage et de transport sont à la charge du commissariat des 
Beaux-Arts, avec cette condition qu'ils orneront la section française pen- 
dant toute la durée de l'exposition américaine. 

C'est ainsi qu à la République de Falguière, commandée spécialement par 
le ministre des Beaux-Arts pour l'exposition de Chicago, vient se joindre 
la Diane du même artiste, VAge de pierre et la Jeanne d'Arc, de Frémiet; 
le Mozart enfant et les Dernières funérailles, de Barrias; Quand même ! 
et Gloria victis, deMercié; les quatre ûgures du Monument de Lamoricière, 
de Paul Dubois; les Bourgeois de Calais, de Rodin; laSalammbô, d'Idrac; 
la Jeanne d'Arc, de Chapu ; le Rhinocéros attaqué par des tigres, de 
Cain, etc. 

D'autre part, les spécimens les plus importants du musée de l'histoire de 
la sculpture française au Trocadéro ont été reproduits par des moulages 
et envoyés à Chicago. Par là seront représentées toutes les époques de 
notre art sculptural du onzième au dix-neuvième siècles. Quelques-unes 



234 L'ARTISTE 



de ces pièces n'ont pas exigé une de'pense de moulages inférieure à 
10.000 francs. Cette magnifique collection, après avoir figuré à l'exposition, 
restera la propriété de l'Amérique qui possédera ainsi le noyau d'un admi- 
rable musée de sculpture comparée. 

Nos manufactures nationales de Sèvres, des Gohelins et de Beauvais 
seront représentées à Chicago par un certain nombre d'ouvrages choisis 
parmi les plus remarquables de ceux qui y ont été produits en ces derniers 
temps. 



Au carrefour formé par l'intersection des boulevards Saint-Germain et 
d'Enfer et de la rue du Bac, on a commencé les travaux pour l'érection de 
la statue de Chappe, l'inventeur du télégraphe aérien. Cette statue est 
l'œuvre du sculpteur Damé et représente Chappe debout auprès de l'appa- 
reil dont il est l'inventeur. C'est M. Farcy, architecte, qui a été chargé 
d'exécuter le piédestal. 

On prépare également, sur la rue de Lutèce, dans l'axe de la façade du 
palais de Justice, près du marché aux Fleurs, l'érection de la statue de 
Théophraste Renaudot, exécutée par M.Alfred Boucher, et dont l'inaugu- 
ration est annoncée pour les premiers jours de juin. 

Il est une autre statue qui, depuis de longs mois, semble se morfondre 
piteusement sous les voiles qui la recouvrent et lui donnent l'aspect d'un 
paquet informe, échoué au coin d'un carrefour : c'est le bronze de Fran- 
çois Arago, érigé à l'intersection du boulevard qui porte son nom et de la 
rue du faubourg Saint-Jacques. Est-ce à l'initiative de l'Etat, de l'Institut, 
de l'Observatoire ou bien de tout autre corps savant qu'est due l'érection 
de ce monument en l'honneur du grand astronome? Nous ne saurions le 
dire. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'il est peu décent qu'on 
ait oublié là, derrière une palissade d'où elle émerge lamentablement, la 
statue d'un homme qu'on avait dessein apparemment de glorifier. 



L'architecte Emile Reiber est mort à Paris à l'âge de soixante-sept ans. 
Il était né à Schlestadt (Bas-Rhin); élève d'Abel Blouet, il collabora aux 
grands travaux d'édilité qui à cette époque transformèrent la physionomie 
de Paris : construction de la mairie du premier arrondissement, des ponts 
d'Arcole, des Invalides, d'Iéna. Il se voua ensuite à la composition décora- 
tive et y fit preuve de goût et d'originalité. Il fut le collaborateur du céra- 
miste Deck et le directeur des ateliers de dessin de l'orfèvrerie Christophle. 

En 1874, le grand prix de l'Union centrale des arts décoratifs lui fut 
décerné. 

Reiber était l'auteur de divers ouvrages de vulgarisation pour l'enseigne- 
ment du dessin et le fondateur de V Art pour tous. 



CHRONIQUE 235 



Un peintre de genre, Georges Bretegnier, qui avait acquis une certaine 
réputation par la représentation de scènes familières ou patriarcales 
empruntées aux mœurs du Jura et du Doubs, et aussi par des sujets rap- 
portés d'une excursion au Maroc, vient de mourir à Paris. Au dernier 
Salon du Champ de Mars, sa Lecture de la Bible avait été remarquée par 
la critique. 



Henri Schlésinger, mort récemment à Paris, était né à Francfort-sur-le- 
Mein, en 1814. Après avoir étudié la peinture à l'Académie de Vienne, il 
vint se fixer à Paris où il ne tarda pas à se faire une réputation dans la 
peinture anecdotique. La plupart de ses tableaux ont été popularisés par 
l'estampe et par la photographie. En ces dernières années, la grande vogue 
dont ses oeuvres avaient joui jadis s'était singulièrement ralentie, aussi 
depuis longtemps avait-il renoncé aux Salons annuels dont il avait été, 
sous le second Empire, l'un des hôtes les plus fêtés par le public. En 1 870, 
Schlésinger s'était fait naturaliser français. 



Un autre artiste, bien oublié également par la génération présente en 
dépit d'un talent de premier ordre, d'un rare tempéramment et des discus- 
sions retentissantes que soulevèrent ses œuvres au temps de sa jeunesse, 
le paysagiste Louis Cabat vient de disparaître à l'âge de quatre-vingt-un 
ans. Parmi les fervents du « réalisme » il fut l'un des premiers en date 
comme en^mérite; on ne saurait contester le grand caractère et la magis- 
trale exécution de ses paysages, non plus que la grande sincérité de l'artiste 
en présence de la nature et sa vision très personnelle. Quant à ses audaces 
d'antan, elles sembleraient bien timides aux jeunes paysagistes d'aujour- 
d'hui. 

Cabat appartenait, depuis 1867, à l'Académie des Beaux-Arts où il avait 
succédé à Brascassat. En 1878, il fut nommé directeur de l'école de Rome ; 
dans cette fonction, il eut pour successeur M. Ernest Hébert. 




LES LIVRES 



L'Année des Polichinelles, lithographies par H. -P. Dillon; poésies par Ernest d'Hervillv, 
Jules Lévy, Léonce Benedite, Emile Goudeau, Henri Degron, André Lemoyne, Henri 
Second, Hugues Le Roux, Clovis Hugues, Léon Deschamps, Théodore Maurer et 
Charles Frémine (Paris, Belfond). 



'ingénieuse fantaisie d'un artiste souverainement 
expert aux choses de la lithographie et dont les 
connaisseurs prisent à bon droit les délicates com- 
positions, a merveilleusement rajeuni l'antique pré- 
texte de l'almanach, dans une suite de sujets 
lithographies, dont le non moins antique Polichi- 
nelle a presque exclusivement fait les frais. D'où le 
titre, que le lecteur pre'venu pourrait estimer 
irrévérencieux à l'égard de ses contemporains de 
V ' ,''-^ l'an de grâce iSgS. En ce recueil, nul esprit de 

satire n'a guidé le crayon de M. Dillon, mais à la fois le caprice le plus 
imprévu et l'invention la plus originale. La dodécade de poètes qui fait 
cortège à l'artiste a égrené à Tenvi, autour des charmants dessins, les 
rimes les plus précieuses. 




Mon bel amour, prends-moi la main 
Avant que le soleil se lève; 
Nous marcherons jusqu'à demain. 
Mêlant le ciel à notre rêve. 

Je te montrerai des sentiers 
Tapissés de menthe sauvage, 
Où les houx et les églantiers, 
Jaloux, vous barrent le passage. 



LES LIVRES 237 



Nous irons aussi tout exprès 

Parmi les champs pour que tu cueilles 

Avec les fleurs jaunes des prés 

Un peu de trèfle à quatre feuilles. 

Puis nous reviendrons par les bois 
Quand la nuit étendra ses voiles, 
Et nous compterons sur nos doigts 
— Et sur nos lèvres — les étoiles. 

Ce joli nocturne, signé : Léonce Benedite, accompagne la lithographie 
insérée ici. D'Emile Goudeau, citons aussi le sonnet pessimiste intitulé 
Avril : 

Quantes fois l'avez-vous chanté 
Votre Avril, sa brise, ses sèves, 
Poètes, ô marchands de rêves 
Que' dissout la Réalité! 

Les trente-deux vents ont des glaives 

Pour couper votre faux été, 

Et sur le printemps dévasté 

Les pêchers complotent des grèves. 

Car, malgré vos belles chansons 
Que l'Avril susurre aux buissons, 
Chacun craint son dur coup de pouce, 

Quand il livrera, l'enjôleur, 
L'espoir précoce : fille ou fleur, 
A sa goule, la Lune Rousse. 

Les poésies autographes, reproduites en fac-similé, les lithographies de 
M. Dillon, tirées en couleurs par le maître imprimeur Belfond, font de 
VAnnée des Polichinelles un album essentiellement précieux, d'une élé- 
gance qui n'est rien moins que banale, et dont le tirage restreint ajoute 
encore à la valeur artistique. — J. A. 



Œuvres de Molière, illustrées par Jacques Léman et Maurice Leloir : 
L'Avare (Paris, Testard). 

On a déjà apprécié ici, avec quelque détail, cette superbe édition illus- 
trée du théâtre de Molière (i), publiée par la librairie Testard. Elle vient 
de s'augmenter d'une nouvelle pièce, ï Avare, précédée d'une remarquable 
étude de M. Anatole de Montaiglon. 

L'illustration, nombreuse, variée, étincelante d'esprit et de naturel, 

(0 V. l'Artiste, nouvelle période, t. IV, p. 365 (nov. 1892). 



238 L'ARTISTE 



d'une facture soignée, d'une composition toujours originale, est de 
M. Maurice Leloir. Les morceaux ne manquent pas qui seraient à citer : 
lettres orne'es, en-têtes, culs-de-lampe, titres et faux-titres. Les de'crire 
tous nous entraînerait trop loin. Contentons-nous de signaler tout parti- 
culièrement la grande composition hors texte, prise dans la scène IX de 
l'acte III. Elle nous montre par un mouvement plein de grâce et de ma- 
lice, Cléante obligeant Marianne à garder la bague qu"il a ôte'e du doigt de 
son père. Derrière lui. Harpagon, furieux, est en train de lui dire : « J'en- 
rage, traître, bourreau que tu es ! » Il est très réussi avec sa figure sèche, 
jaune comme le vieux parchemin qui recouvre son carnet de comptes, les 
cheveux gris, rares et ébourifés. Vêtu comme un riche bourgeois du temps 
de Louis XIII puisqu'il continue, par principe, à garder la mode d'il y a 
trente ans, il fait contraste avec son blondin de fils mis au dernier goût du 
marquis. La jolie Marianne, blonde, un peu pâle, a toutes les grâces de la 
jeunesse en fleur. A gauche, en arrière du groupe de ces charmants amou- 
reux, Elise et la vieille Frosine se retiennent de rire en voyant la colère 
d'Harpagon. C'est aussi ingénieusement composé qu habilement exé- 
cuté. 

Quant aux ornements du texte de VAvare^ ils ne le cèdent en rien, 
comme invention et arrangement, aux dessins que M. Leloir a exécutés 
pour celles des pièces précédentes qu'il a déjà illustrées et où il a montré 
un goût exquis, une extrême dextérité à s'assimiler, non sans un tour de 
main vraiment personnel, la manière et le style des xvn' et xvni" siècles : il 
est telles de ses vignettes qui, certes, ne dépareraient pas l'œuvre décora- 
tive de Bernard Picart; en outre, elles ont le mérite d'avoir toujours une 
signification précise et une corrélation directe avec le sujet, sans rien per- 
dre pour cela de leur caractère ornemental. En résumé, l'ouvrage con- 
tinue à se présenter avec la même tenue et la belle ordonnance depuis le 
début, et si la publication se poursuit avec quelque lenteur, ce n'est qu'au 
profit d'une irréprochable exécution. Assurément ni les artistes ni les 
bibliophiles ne songeront à s'en plaindre. 



Les BouUe (collection des Artistes célèbres)^ par Henry Havard (Paris, 

AUison et Cie). 

Nul plus que l'auteur de tant d'ouvrages estimés sur l'histoire de l'art de 
l'ameublement n'avait qualité pour écrire la monographie de l'illustre 
ébéniste et de ses fils, dans cette collection des Artistes célèbres dont l'im- 
portance s'accroît chaque jour et qui constitue l'une des publications de 
vulgarisation artistique les plus utiles de ce temps. Les documents biogra- 
phiques que l'on connaît sur André-Charles Boulle, — dont le merveilleux 
talent a fait au nom l'universelle notoriété que l'on sait, — et sur ses 



LES LIVRES 



239 



quatre fils qui furent ses collaborateurs assidus, sont, du reste, pour la 
plupart assez peu probants; bien des incertitudes subsistent, qui ne seront 
vraisemblablement jamais éclaircies ; aussi bien sur leur vie que sur la part 
personnelle de chacun d'eux dans la production des œuvres qui ont fait la 
gloire de leur nom. Avec une rare sagacité, M. Havard a contrôlé, aussi 
exactement qu'il était possible de le faire, les renseignements épars, il a 
discuté les preuves et donné, en somme, sur ce sujet, le travail le plus 
complet qui ait été publié jusqu'ici. 

Ce travail a été l'occasion, pour l'auteur, de traiter, avec sa compétence 
spéciale en ces matières, quelques questions qui, pour être accessoires, 
n'en ont pas moins une importance réelle, et qu'il était bon d'exposer en 
un livre de vulgarisation. Telles sont les considérations sur les successi- 
ves transformations du mobilier français avant le xvn' siècle; pareillement 
l'ingénieuse explication, — peut-être aussi un peu spécieuse, — qu'il donne 




Panneau en marqueterie de Boulle 



de la célébrité et de la popularité qui a été faite au nom de Boulle. M. Ha- 
vard estime, en effet, que le succès d'André-Charles Boulle fut tel parce 
que cet artiste vint à son heure : le milieu elles circonstances, déclare-t-il, 
furent particulièrement favorables à la production de ses belles œuvres. « De 
ces circonstances, la plus frappante réside assurément dans le rapport in- 
time, dans la concordance parfaite qui existent entre la beauté fastueuse des 
meubles créés par notre artiste, et le majestueux apparat de l'époque où il 
vécut... Une autre circonstance qui favorisa singulièrement la carrière 
d'André-Charles Boulle, c'est qu'au moment où ce grand ébéniste débuta 
dans la carrière, il s'opéra dans l'ameublement français une des trois évo- 
lutions principales qui marquent notre histoire. La période que nous pou- 
vons qualifier de moderne commençait à se manifester par une transforma- 
tion radicale dans l'ornementation des meubles à panneaux. » Mais n'est- 
ce pas, en argumentant ainsi, prendre la cause pour l'effet? Et ne serait-il 



240 L'ARTISTE 



pas au moins aussi exact d'affirmer que ce furent précisément les meubles 
de Boulle qui contribuèrent pour beaucoup à la somptuosité des intérieurs 
de Versailles; que cette décisive évolution qui se produisit dans l'ameuble- 
ment fut essentiellement le résultat des créations de l'incomparable artiste? 
D'ailleurs, l'auteur n'hésite pas à le reconnaître expressément quand, quel- 
ques lignes plus loin, il mentionne « l'importance du rôle joué par cet 
illustre artiste dans la transformation de notre mobilier national. » Ce 
rôle eût-il été méconnu de son vivant, ses chefs-d'œuvre eussent-ils été 
méconnus de ses contemporains, il n'est pas douteux que, pour Boulle 
comme pour tant d'autres artistes, l'heure glorieuse de la réparation eût 
sonné, tardive peut-être, mais assurée par l'admiration de la postérité. 
Si la célébrité et la popularité de ce nom sont aussi exceptionnelles, c'est 
bien plutôt, croyons-nous, parce que, dans l'histoire de l'ameublement, 
aucun autre nom ne mérite d'être mis au même rang que le sien. 

Mais nous n'aurions garde de vouloir faire, sur ce simple détail, un 
semblant de querelle à l'auteur et apporter la moindre restriction à 
l'éloge sans réserve que mérite son travail, l'un des plus complets et des 
plus intéressants parmi ceux qui composent l'importante série des Artistes 
célèbres. 




Le directeur gérant, Jean Ai.Dcizt. 



LE MANS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER 



APTISTE 




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rop /j Jf 



EUGÈNE DELACROIX 






JOURNAL INEDIT 



DELACROIX 





NOUVEAUX FRAGMENTS (i) 



i" juillet 1854. — Journée de travail sans interruption. Grand 
sentiment et délicieux de la solitude et de la tranquillité, du bonheur 
profond qu'elles donnent. Il n'est point d'homme plus sociable que 
moi. Une fois en présence de gens qui me plaisent, même mêlés aux 
premiers venus, pourvu qu'aucun motif irritant ne m'inspire contre 
eux de l'aversion, je me sens gagner par le plaisir de me répandre ; 
je prends tous les hommes pour des amis, je vais au-devant de la 
bienveillance, j'ai le désir de leur plaire, d'être aimé. Cette disposi- 
tion singulière a dû donner une fausse idée de mon caractère. Rien 
ne ressemble autant à la fausseté et à la flatterie que cette envie de se 
mettre bien avec les gens, qui est une pure inclination de nature. 
J'attribue à ma constitution nerveuse et irritable cette singulière pas- 
sion pour la solitude, qui semble si fort en opposition avec des disposi- 
tions bienveillantes poussées à un degré presque ridicule. Je veux 
plaire à un ouvrier qui m'apporte un meuble ; je veux renvoyer satisfait 



(j) V. l'Artiste de février i^gS. 

l8o3 — l'artiste — NOUVELLE PERIODE : T. V 



16 



242 



L'ARTISTE 



l'homme avec lequel le hasard me fait rencontrer, que ce soit un paysan 
ou un grand seigneur ; et, avec l'envie d'être agréable et de bien vivre 
avec les gens, il y a en moi une fierté presque sotte qui m'a fait presque 
toujours éviter de voir les gens qui pouvaient m'ctre utiles, craignant 
d'avoir l'air de les flatter. La peur d'être interrompu, quand je suis 
seul, vient ordinairement, quand je suis chez moi, de ce que je suis 
occupé de mon affaire, qui est la peinture : je n'en ai pas d'autre qui 
soit importante. Cette peur, qui me poursuit également quand je me 
promène seul, est un effet de ce désir même d'être aussi sociable que 
possible dans la société de mes semblables. Mon tempérament ner- 
veux me fait redouter la fatigue que va m'imposer telle rencontre bien- 
veillante ; je suis comme ce Gascon qui disait, en allant à une action : 
« Je tremble des périls où va m'exposer mon courage. » 

b juillet. — Mauvaise journée. J'ai essayé d'écrire et n'ai rien pu 
faire. Sorti à trois heures avec Jenny pour aller voir le logement de 
la rue du 29 Juillet. Ensuite à Saint-Eustache, voir les peintures de 
Glaize. En rentrant, mes yeux se portent sur leZ.o//ide Rubens, 
dont j'ai fait une petite copie. Je suis étonné de la froideur de cette 
composition et du peu d'intérêt qu'elle présente, si on en excepte le 
talent de peindre les figures. Véritablement ce n'est qu'à Rembrandt 
qu'on voit commencer, dans les tableaux, cet accord des accessoires et 
du sujet principal, qui me paraît à moi une des parties les plus impor- 
tantes, si ce n'est la plus importante. — On pourrait faire à ce sujet 
une comparaison entre les maîtres fameux. 

ig juillet. — Andrieu me dit que le temps qu'il faut pour \? vigne 
c'est le contraire de celui qu'il faut pour le blé : il faut un temps frais 
et net pour ce dernier; pour la vigne, il faut le temps étouffant, le 
mistral, le siroco. — Rapporter ceci à ma réflexion sur les malheurs 
nécessaires. 

Non seulement nous voyons cette apparente contradiction dans la 
nature, qui semble satisfaire ceux-ci aux dépens de ceux-là : mais 
nous sommes nous-mêmes pleins de contradictions, de fluctuations, 
de mouvements en sens divers, qui rendent agréable ou détestable la 
situation où nous sommes et qui ne change pas, tandis que nous 
changeons. — Nous désirons un certain état de bonheur, qui cesse 
d'en être un quand nous l'avons obtenu. Cette situation que nous avons 
désirée est souvent pire, effectivement, que celle où nous nous trou- 



JOURNAL INÉDIT DE DELACROIX 243 

vons. L homme est si bizarre qu'il trouve dans le malheur même des 
sujets de consolation et presque de plaisir, comme celui, par exemple, 
de se sentir injustement persécuté et d'avoir en soi la conscience d'un 
mérite supérieur à sa fortune présente : mais il lui arrive bien plus 
souvent de s'ennuyer dans la prospérité et même de s'y trouver très 
malheureux. Le berger de La Fontaine, devenu premier ministre, 
entouré dans son poste élevé de jalousie et d'embûches, devait être et 
se trouvait à plaindre : il dut éprouver un vif moment de bonheur 
quand il reprit ses simples habits de berger et qu'il s'en empara en 
quelque sorte aux 3'eux de tous, pour retourner dans les lieux et au 
milieu de la vie où il goûtait sous ces habits le bonheur le plus vraiment 
fait pour l'homme, celui d'une vie simple et adonnée au travail. 
L'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens réels : 
il le met presque toujours dans la vanité, dans le sot plaisir d'attirer 
sur soi les regards et par conséquent l'envie : mais, dans cette vaine 
carrière, il n'en atteint point ordinairement l'objet; au moment où il 
se réjouit de se voir sur un théâtre où il attire les regards, il regarde 
encore plus haut : ses désirs montent à mesure qu'il s'élève, il 
envie lui-même autant qu'il est envié ; quant aux vrais biens, il 
s'en éloigne toujours davantage ; la tranquillité d'esprit, l'indé- 
pendance fondée sur des désirs modestes et facilement satisfaits, 
lui sont interdits. Son temps appartient atout le monde, il gaspille 
sa vie dans de sottes occupations. Pourvu qu'il se sente sous l'hermine 
et sous la moire, pourvu que le vent de la faveur le pousse et le sou- 
tienne, il dévore les ennuis d'une charge, il consume sa vie dans les 
paperasses, il la donne sans regret aux aflaires de tout le monde. Etre 
ministre, être président, situations scabreuses qui ne compromettent 
pas seulement la tranquillité, mais la réputation, qui mettent un 
caractère à des épreuves difficiles, qui exposent au naufrage, au milieu 
d'écueils sans cesse renaissants, une conscience peu assurée d'elle- 
même. 

Le plus grand nombre des hommes se compose de malheureux, 
qui sont privés des choses les plus nécessaires à la vie. La première 
de toutes les satisfactions serait pour eux la possibilité de se procurer 
ce qui leur manque; le comble du bonheur, d'y joindre ce degré d'ai-^ 
sance et de superflu qui complète la jouissance des facultés physiques 
et morales. 



24+ L'ARTISTE 



■2 1 juillet — Dîne aujourd'hui avec Mme de Forger, qui part demain 
pour Ems. Mme Lavalette lui disait que les saisons n'étaient plus 
comme autrefois. 

Il faut mettre ceci avec les réflexions du mercredi sur les malheurs 
nécessaires. Je disais, dans ces réflexions, que tout doit changer et 
subir des révolutions autour de l'homme, mais que son esprit chan- 
geait aussi et voyait les mêmes objets d'un œil différent. A mesure 
que son corps se modifie par Tàge et les accidents, il ne sent plus de 
la même manière. La morosité des vieillards est un eflct de ce com- 
mencement de destruction de leur machine; ils ne trouvent plus de 
saveur ni d'intérêt dans rien. Il leur semble que c'est la nature qui 
décline et que les éléments vont se confondre parce qu'ils ne voient 
plus, ne sentent plus, qu'ils sont offensés par ce qui autrefois leur 
plaisait. 

Il est des accidents qui dans certains pays sont considérés comme 
d'affreux malheurs et qui ne font dans d'autres nulle impression. 
L'opinion place l'homme même et le déshonore dans les choses les 
plus diverses. Un Arabe ne peut supporter l'idée qu'un étranger ait 
aperçu, même fortuitement, le visage de sa femme. Une femme arabe 
mettra son point d'honneur à se cacher soigneusement : elle relèverait 
volontiers sa robe en découvrant le reste de son corps pour s'en voiler 
la tête. Il en est de même des accidents dont on tire des présages 
heureux ou malheureux. En France et, je crois, chez les peuples 
européens, c'est un présage des plus funestes pour un cavalier et sur- 
tout pour un militaire de monter un cheval dont les quatre pieds sont 
marqués de blanc : le fameux général Lassalle, qui avait la religion 
de ce préjugé, n'avait jamais voulu monter un pareil cheval. Le jour 
qui fut celui de sa mort, après plusieursaugures funestes, qui l'avaient 
frappé toute la matinée, miroir brisé, pipe cassée, portrait de sa femme 
brisé également, au moment où il allait la regarder pour la dernière 
fois, il monte sur un cheval qui n'était pas le sien, et sans prendre 
garde aux pieds de sa monture. Le cheval avait le funeste signe : c'est, 
monté sur ce cheval, qu'il reçoit, peu de moments après, le coup de 
feu dont il mourut au bout de quelques heures, qui lui fut tiré dans 
un moment où l'on ne se battait plus, par un Croate, je crois, qui se 
trouvait au nombre des prisonniers qu'on venait de faire après Wa- 
gram... Ces quatre pieds blancs sont, au contraire, une remarque et 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 245 

un signe de considération chez les Orientaux, qui ne manquent pas 
de le mentionner dans les généalogies des chevaux : j'en vois la preuve 
dans la pièce authentique certifiée par les anciens des pays qui accom- 
pagne l'envoi qu'Abd-el-Kader vient de faire à l'Empereur, d'un 
certain nombre de chevaux de prix. — Je passe sur mille exemples 
de la sorte. 

Combien d'hommes n'ont pas désiré comme un refuge et comme 
un bien, cette mort qui est l'objet de l'épouvante universelle et le 
plus véritablement sans remède de tous les malheurs considérés 
comme un malheur! et quand même on la regarderait comme un mal- 
heur, de manière à en faire un sujet d'affliction de quelque permanence 
dans l'ordinaire de la vie. Ne faut-il pas à toute force s'accoutumera 
cette solution nécessaire, à cet affranchissement des autres maux dont 
nous nous plaignons et qui sont, à juste titre, des maux, puisque 
nous les sentons, tandis qu'avec la mort c'est-à-dire la fin, il n'y a 
plus ni conscience, ni sentiment. Nous ne vivons nous-mêmes que 
de cette multitude innombrable des morts que nous entassons autour 
de nous. Notre bien-être, c'est-à-dire notre bonheur, ne s'établit que 
sur ces ruines de la nature vivante que nous sacrifions, non pas seule- 
ment à nos besoins, mais souvent à un plaisir passager, tel que celui 
de la chasse, par exemple, qui est pour la plupart des hommes un 
simple délassement. 

2S juillet. — Je pense aux romans de Voltaire, aux tragédies de 
Racine, à mille et mille chefs-d'œuvre. Comment ! tout cela aurait été 
fait pour que les hommes soient éternellement, à chaque quart de 
siècle, à demander s'il n'y a pas quelque chose pour les amuser dans 
les oeuvres de l'esprit ! Cette incroyable consommation de chefs- 
d'œuvre, produits pour cette tourbe humaine, par les plus brillants 
esprits et les génies les plus sublimes, n'eflVaye-t-elle pas la partie 
délicate de cette triste humanité; cette soif insatiable de nouveauté 
ne donnera-t-elle à personne le désir de revoir si, par hasard, ces 
chefs-d'œuvre vieillis ne seraient pas plus neufs, plus jeunes, que 
les rapsodies dont se contente notre oisiveté, et qu'elle préfère aux 
chefs-d'œuvre ? Quoi ! ces miracles d'invention, d'esprit, de bon sens, 
de gaieté ou de pathétique auront été produits, auront coûté à ces 
grands esprits des sueurs, des veilles si rarement, hélas! récompen- 
sées par la louange banale du moment qui les a vus naître, pour 



24f^ L'ARTISTE 



retomber, après une courte apparition suivie de rares éloges, dans 
la poussière des bibliothèques et dans l'estime infertile et presque 
déshonorante de ce qu'on appelle les savants et les antiquaires. Quoi! 
ce seront des pédants de collège qui viendront nous tirer par la 
manche, pour nous avertir que Racine est simple du moins, que La 
Fontaine a vu dans la nature autant que Lamartine, que Lesage a 
peint les hommes comme ils sont , pendant que les cor3'phées 
de la civilisation, les hommes qu'on fait ministres ou pasteurs 
des peuples, de simples pédants qu'ils étaient, parce qu'ils ont eu un 
quart d'heure d'inspiration à la hauteur des lumières du jour, ce 
seront les hommes qui feront une littérature, du nouveau, enfin ! 
Quelle nouveauté?... 

2q Juillet. — Sur le portrait. — Sur le paysage, comme accompa- 
gnement des sujets. Du mépris des modernes pour cet élément d'inté- 
rêt. — De l'ignorance où ont été presque tous les grands maîtres de 
l'efTet qu'on pouvait en tirer: Rubens, par exemple, qui faisait très 
bien le paysage, ne s'inquiétait pas de le mettre en rapport avec ses 
figures, de manière à les rendre plus frappantes. Je dis frappantes 
pour l'esprit, car pour l'œil, ses fonds sont calculés en général pour 
outrer plutôt par le contraste, la couleur des figures. Les pa}-sages 
du Titien, de Rembrandt, du Poussin, sont en général en harmonie 
avec leurs figures. Chez Rembrandt même, — et ceci est la perfec- 
tion, — le fond et les figures ne font qu'un. L'intérêt est partout : 
vous ne divisez rien, comme dans une belle vue que vous offre la 
nature et où tout concourt à vous enchanter. Chez 'NVatteau, les arbres 
sont de pratique : ce sont toujours les mêmes et des arbres qui rappel- 
lent les décorations de théâtre plus que ceux des forêts. Un tableau 
de Watteau mis à côté d'un Ruj'sdaèl ou d'un Ostade perd beaucoup. 
Le factice saute aux 3'eux. ^'ous vous lassez vite de la convention 
qu'ils présentent et vous ne pouvez vous détacher des Flamands. La 
plupart des maîtres ont pris l'habitude, imitée servilement par les 
écoles qui les ont suivis, d'exagérer l'obscurité des fonds qu'ils mettent 
aux portraits ; ils ont pensé ainsi à rendre les têtes plus intéressantes, 
mais cette obscurité des fonds, à côté de figures éclairées comme 
nous les voyons, ôte <à ces portraits le caractère de simplicité qui 
devrait être le principal. Elle met les objets qu'on veut mettre en 
relief dans des conditions tout à fait extraordinaires. Est-il naturel, 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 247 

en effet, qu'une figure éclairée se détache sur un fond très obscur, 
c'est-à-dire non éclairé ? La lumière qui arrive sur la personne ne 
doit-elle pas logiquement arriver sur le mur ou sur la tapisserie sur 
laquelle elle se détache? A moins de supposer que la figure se détache 
fortuitement sur une draperie extrêmement foncée, mais cette condi- 
tion est fort rare, ou sur l'entrée d'une caverne ou d'une cave entière- 
ment privée de jour, circonstance encore plus rare, le moyen ne peut 
paraître que factice. 

Ce qui fait le charme principal des portraits, c'est la simplicité. Je 
ne mets pas au nombre des portraits, ceux où on cherche à idéaliser 
les traits d'un homme célèbre qu'on n'aura pas vu et d'après des 
images transmises : l'invention a droit de se mêler à de semblables 
représentations; les vrais portraits sont ceux qu'on fait d'après des 
contemporains: on aime à les voir sur la toile, comme nous les ren- 
controns autour de nous, quand même ce seraient des personnes 
illustres. C'est même à l'égard de ces dernières que la vérité complète 
d'un portrait vous offre plus d'attrait. Notre esprit, quand ils sont 
loin de notre vue, se plaît à agrandir leur image comme les qualités 
qui les distinguent ; quand cette image est fixée et qu'elle est sous nos 
yeux, nous trouvons un charme infini à comparer la réalité à ce que 
nous nous sommes figuré : nous aimons à trouver l'homme à côté ou 
à la place du héros. L'exagération du fond dans le sens de l'obscurité 
fait bien ressortir, si l'on veut, un visage très éclairé, mais cette 
grande lumière devient presque de la crudité : en un mot, c'est un 
effet extraordinaire qui est sous nos yeux plutôt qu'un objet surna- 
turel. Ces figures détachées si singulièrement ressemblent à des 
fantômes et à des apparitions plus qu'à des hommes. Cet effet ne se 
produit que trop de lui-même, par l'effet du rembrunissement des 
couleurs par le temps. Les couleurs obscures deviennent plus obscures 
encore en proportion des couleurs claires qui conservent plus d'em- 
pire surtout si les tableaux ont été fréquemment dévernis et revernis. 
Le vernis s'attache aux parties sombres et ne s'en détache pas facile- 
ment : l'intensité dans les parties noires va donc toujours en s'augmen- 
tant ; de sorte qu'un fond qui n'aura présenté, dans la nouveauté 
de l'ouvrage, qu'une médiocre obscurité, deviendra avec le temps 
d'une obscurité complète. Nous croyons, en copiant ces Titien, ces 
Rembrandt, faire les ombres et les clairs dans le rapport où le maître 



24S L'ARTISTE 



les avait tenus: nous reproduisons pieusement l'ouvrage ou plutôt 
l'injure du temps. Ces grands hommes seraient bien douloureusement 
surpris en retrouvant des croûtes enfumées, au lieu de leurs ouvrages, 
comme ils les ont faits. Le fond de la Descente de croix de Rubens, 
qui devait être un ciel très obscur à la vérité, mais tel que le peintre 
a pu se le figurer dans la représentation de la scène, est devenu telle- 
ment noir qu'il est impossible d'y distinguer un seul détail... 

On s'étonne quelquefois qu'il ne reste rien de la peinture antique ; 
il faudrait s'étonner d'en retrouver encore quelques vestiges dans les 
barbouillages de troisième ordre qui décorent encore les murailles 
d'Herculanum, lesquels étaient dans des conditions de conservation 
un peu meilleures, étant exécutés sur les murs et n'étant pas expo- 
sés à autant d'accidents que les tableaux des grands maîtres, peints 
sur des toiles ou sur des panneaux, et que leur mobilité exposait à 
plus d'accidents. On s'étonnerait moins de leur destruction si Ton 
réfléchissait que la plupart des tableaux produits depuis la renais- 
sance des arts, c'est-à-dire très récents, sont déjcà méconnaissables, et 
qu'un grand nombre déjà a péri par mille causes. Ces causes vont se 
multipliant, grâce au progrès de \s. friponnerie en tous genres, qui 
falsifie les matières qui entrent dans la composition des couleurs, des 
huiles, des vernis •, grâce à l'industrie, qui substitue dans les toiles, 
le coton au chanvre, et des bois de mauvaise qualité aux bois éprouvés 
que l'on emplo3'ait autrefois pour les panneaux. Les restaurations 
maladroites achèvent cette œuvre de destruction. Beaucoup de gens 
s'imaginent avoir beaucoup fait pour les tableaux quand ils les ont 
fait restaurer : ils croient qu'il en est de la peinture comme d'une 
maison qu'on répare, et qui est toujours une maison, comme tout ce 
qui est à notre usage que le temps détruit, mais que notre industrie 
fait encore durer et servir, en le replâtrant, en le réparant de mille 
manières. Une femme, à la rigueur, peut, grâce à la toilette, cacher 
quelques rides pour produire une certaine illusion et paraître un peu 
plus jeune qu'elle n'est; mais pour les tableaux, c'est autre chose, 
chaque restauration prétendue est un outrage mille fois plus regret- 
table que celui du temps: ce n'est pas un tableau restauré qu'on vous 
donne, mais un autre tableau, celui du misérable barbouilleur qui 
s'est substitué à l'auteur du tableau véritable qui disparaît sous les 
retouches. 



JOURNAL INÉDIT DE DELACROIX 249 



Les restaurations dans la sculpture n'ont pas le même inconvénient. 
— Sur le gothique neuf. 

i" août. — Trouvé Chevanard en cabriolet, comme je sortais de 
chez Halévy, je l'ai ramené chez moi. Il avait l'exaltation d'un homme 
qui vient de faire un bon déjeuner, ce qu'il a eu la bonté de me dire 
et qui se voyait ou se sentait, du reste ; sa sensibilité était aussi excitée 
que son imagination, et il m'a fait beaucoup de tendresses qui m'ont 
plu pour le moins autant que ses systèmes sur l'origine et la lin du 
monde. Il m'a exposé des idées très ingénieuses là-dessus, et il me 
promet une carte explicative mise au net. Je lui ai donné un croquis 
qui est la première idée du Tigre attaquant le cheval, que j'ai fait 
pour Weill. Je lui en ai promis encore : ils seront en bonnes mains. 
Il me dit en avoir vu des quantités énormes chez Riesener, à qui j'en 
savais bien quelques-uns, mais non pas dans les proportions qu'il 
m'a dites. 

3 août. — Le matin, rendez-vous chez l'abbc Coquant pour lui 
demander de me laisser travailler le dimanche (à Saint-Sulpice). 
Impossibilité sur impossibilité. L'Empereur, l'Impératrice, Monsei- 
gneur conspirent pour qu'un peintre comme moi ne commette pas le 
sacrilège de donner cours, le dimanche comme les autres jours, à des 
idées qu'il tire du cerveau pour glorifier le Seigneur. J'aimais beau- 
coup au contraire à travailler de préférence le dimanche dans les 
églises : la musique des offices m'exaltait beaucoup. J'ai beaucoup 
fait ainsi à Saint-Denis du Saint-Sacrement. 

4 août. — En sortant du conseil, à l'Instruction publique pour 
M. Perret ; à déjeuner sur la place de l'Hôtel de Ville, lu dans l'Indé- 
pendance belge un article sur une traduction de VEnfer, d'un 
M. Ratisbonne. C'est la première fois qu'un moderne ose dire son avis 
sur cet illustre barbare. Il dit que ce poème n'est pas un poème, qu'il 
n'est point ce qu'Aristote appelle une unité, c'est-à-dire aj'ant com- 
mencement, milieu et fin, qu'il pourrait y avoir aussi bien dix que 
vingt, que trente-trois chants; que l'intérêt n'est nulle part; que ce 
ne sont qu'épisodes cousus les uns aux autres, étincelants par 
moments par les sauvages peintures de tourments, souvent plus 
bizarres que frappantes, sans qu'il y ait gradation dans l'horreur que 
ces épisodes inspirent, sans que l'invention de ces divers supplices ou 
de ces punitions soit en rapport avec les crimes des damnés. Ce que 



25o L'ARTISTE 



l'article ne dit pas, c'est que le traducteur gâte encore, par la bizar- 
rerie du langage, ce que ces imaginations ont de singulier : il critique 
toutefois certaines expressions outrées, tout en approuvant le système 
de traduire pour ainsi dire mot à mot et de se coller sur son auteur 
qu'il traduit tercet par tercet et vers par vers. — Comment l'auteur 
ne serait-il pas tout ce qu'il y a de plus baroque avec cette sotte 
prétention ? Comment joindre à la difficulté de rendre dans une langue 
si différente par son tour et par son génie, tout imprégnée de notre 
allure moderne, un vieil auteur à moitié inintelligible, même pour ses 
compatriotes, concis , elliptique, obscur et s'entendant à peine lui- 
même ? J'estime déjà que traduire en ne l'entendant que comme le 
plus grand nombre des traducteurs, c'est-à-dire dans un langage 
humain et acceptable par les hommes à qui on s'adresse, est une 
œuvre assez difficile : faire passer dans le génie d'une langue, surtout 
en exposant les idées d'une époque entièrement différente, est un tour 
de force que je regarde comme presque inutile à tenter. M. Ratisbonne 
écorche le français et les oreilles, et il ne rend ni l'esprit, ni l'har- 
monie, ni par conséquent le vrai sens de son poète. 11 faut mettre 
cela avec les traductions de Viardot et autres qui font du français 
espagnol en traduisant Cervantes, comme on fait ailleurs du français 
anglais en traduisant Shakespeare. 

5 août. — Que chaque talent original présente dans son cours les 
mêmes phases que l'art parcourt dans ses évolutions différentes : 
savoir, timidité et sécheresse au commencement, et largeur ou négli- 
gence des détails à la fin. — Le comte Palatiano comparé à mes 
récentes peintures. 

Loi singulière ! Ce qui se produit ici se produit en tout. Je serais 
conduit à inférer que chaque objet est en lui-même un monde com- 
plet. L'homme, a-t-on dit, est un jue/// monde. Non seulement il est 
dans son unité un tout complet, avec un ensemble de lois conformes 
à celles du grand tout, mais une partie même d'un objet est une espèce 
d'unité complète ; ainsi une branche détachée d'un arbre présente les 
conditions de l'arbre tout entier. C'est ainsi que le talent d'un homme 
isolé présente dans la suite de son développement les phases différentes 
que présente l'histoire de l'art dans lequel il s'exerce (ceci peut encore 
se rapporter au système de Chenavard sur l'enfance et la vieillesse 
du monde). 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX aSi 

On plante une branche de peuplier, qui devient bientôt un peu- 
plier. Où ai-je vu qu'il 3' a des animaux, — et cela est probable, — 
qui, coupés en morceaux, font autant d'êtres distincts, ayant autant 
d'existences propres qu'il y a de fragments ? J'ai remarqué souvent en 
dessinant des arbres que telle branche séparée est elle-même un petit 
arbre : il suffirait, pour le voir ainsi, que les feuilles fussent propor- 
tionnées. La nature est singulièrement conséquente avec elle-même : 
j'ai dessiné à Trouville des rochers au bord de la mer, dont tous les 
accidents étaient proportionnés, de manière à donner sur le papier 
l'idée d'une falaise immense. Il ne manquait qu'un objet propre à 
établir l'échelle de grandeur. Dans cet instant, j'écris à côté d'une 
grande fourmilière, formée au pied d'un arbre, moitié par de petits 
accidents de terrain, moitié par les travaux patients des fourmis : ce 
sont des talus, des parties qui surplombent etforment de petits défilés, 
dans lesquels passent et repassent les habitants d'un air affairé et 
comme le petit peuple d'un petit pa^-s, que l'imagination peut grandir 
dans un instant. Ce qui n'est qu'une taupinière, je le vois à volonté 
comme une vaste étendue entrecoupée de rocs escarpés, de pentes 
rapides, grâce à la taille diminuée de ses habitants. Un fragment de 
charbon de terre ou de silex, ou d'une pierre quelconque, pourra 
présenter dans une proportion réduite les formes d'immenses rochers. 

Je remarque à Dieppe la même chose dans les rochers à fleur d'eau, 
que la mer recouvre à chaque marée : j'}' voyais des golfes, des bras 
de mer, des pics sourcilleux suspendus au-dessus des abîmes, des 
vallées divisant, par leurs sinuosités, toute une contrée présentant les 
accidents que nous remarquons autour de nous. Il en est de même 
pour les vagues de la mer, qui sont divisées elles-mêmes en petites 
vagues, se subdivisant encore et présentant individuellement les 
mêmes accidents de lumière et le même dessin. Les grandes vagues 
de certaines mers, du Cap, par exemple, dont on dit qu'elles ont 
quelquefois une demi-lieue de large, sont composées de cette multi- 
tude de vagues, dont le plus grand nombre est aussi petit que celles 
que nous voyons dans le bassin de notre jardin. 

Fuir les méchants, même quand ils sont agréables, instructifs, 
séduisants. Chose étrange! un penchant, autant que le hasard aveugle, 
vous rapproche souvent d'une perverse nature. Il faut combattre ce 
penchant, puisque l'on ne peut fuir le hasard des rencontres. 



2 52 L'ARTISTE 

Lu dans la Revue un article de Saint-Marc Girardin, au sujet de la 
Lettre sur les spectacles, de Rousseau. Il discute longuement si les 
spectacles sont dangereux; je suis de cet avis, mais ils ne le sont pas 
plus que toutes nos autres distractions. Tout ce que nous imaginons 
pour nous tirer du spectacle constant de notre misère et des ennuis 
qu'engendre notre vie telle qu'elle est, tourne les esprits vers ce qui 
est plus ou moins défendu parla stricte morale. Vous n'intéressez que 
par le spectacle des passions et de leurs agitations : ce n'est guère le 
moyen d'inspirer la résignation et la vertu. Nos arts ne sont qu'allè- 
chements pour la passion. Toutes ces femmes nues dans les tableaux, 
toutes ces amoureuses, dans les romans et dans les pièces, tous ces 
maris ou ces tuteurs trompés ne sont rien moins que des excitations 
à la chasteté et à la vie de famille. Rousseau eût été révolté cent fois 
davantage par le théâtre et le roman modernes. A très peu d'excep- 
tions près, on ne trouvait dans l'un et dans l'autre, autrefois, que des 
exemples de passions dont le triomphe ou la défaite tournait jusqu'à 
un certain point, au profit de la morale. Le théâtre ne montrait guère 
le tableau de l'adultère [Phèdre, la Mère coupable). L'amour était une 
passion contrariée, mais dont la fin était légitime dans nos mœurs. 
On était à cent lieues de ces excentricités romanesques qui font le 
thème ordinaire des drames modernes et la pâture des esprits désœu- 
vrés... Quels germes de vertu ou seulement de convenance apparente 
peuvent laisser dans les cœurs, des Antony, des Lélia et tant d'autres 
parmi lesquels le choix est difficile pour l'exagération d'une part, et 
pour le cynisme de l'autre ? 

12 août. — Balancer les avantages de la vie chez l'homme qui 
réfléchit et chez l'homme qui ne réfléchit pas : le gentilhomme cam- 
pagnard né au milieu de l'abondance champêtre de ses champs et de 
son manoir, passant sa vie à chasser et à voir ses voisins, avec celle 
de l'homme adonné aux distractions modernes, lisant, produisant, 
vivant d'amour-propre; ses rares jouissances, celles des belles choses 
peuvent-elles se comparer ! Malheureusement, il sent à merveille ce 
qui lui manque : au sein de l'aridité qu'il trouve quelquefois dans son 
bonheur abstrait, il sent vivement la jouissance que ce serait pour lui 
de vivre en plein air, dans une famille, dans une vieille maison et un 
domaine antique, où il a vu ses pères. Par contre, le campagnard qui 
n'est que cela, jouit grossièrement, s'enivre, vit de commérages, et 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 253 



n'apprécie pas le côté noble et vraiment heureux de son exis- 
tence. 

Contradiction de l'opinion des hommes sur ce qui fait le malheur : 
chapitre des malheurs ne'cessaires. 

Le vrai malheur, pour le campagnard, qui n'évite l'ennui après la 
chasse qu'en allant dormir comme ses chiens, comme pour le philo- 
sophe qui soupire après le bonheur des champs, c'est la soulïrance, la 
maladie; ni l'un ni l'autre, alors qu'il est malade, ne se trouve mal- 
heureux de la vie qu'il est forcé de mener; et, qu'il souffre de l'ennui 
ou de maux véritables, l'un comme l'autre n'a pas moins une horreur 
égale de la mort, c'est-à-dire de la fm de cet ennui ou de cette 
souffrance. 

Heureux qui se contente de la surface des choses ! J'admire et j'en- 
vie les hommes comme Berryer, qui a l'air de ne rien approfondir. 
'Vous me le donnez, je le prends : ne pesons sur rien. Que de fois j'ai 
désiré lire dans les cœurs, uniquement pour savoir ce que contenaient 
de bonheur ces visages satisfaits... comme tous ces fils d'Adam, 
héritiers des mêmes ennuis que je supporte! 

Comment ces Halév}^ ces Gautier, ces gens couverts de dettes et 
d'exigences de famille ou de vanité, ont-ils un air souriant et calme, 
à travers tous les ennuis? Ils ne peuvent être heureux qu'en s'étour- 
dissant et en se cachant les écueils au milieu desquels ils conduisent 
leur barque, souvent en désespérés, et où ils font naufrage quel- 
quefois. 

14 août. — L'Académie des sciences morales et politiques avait 
mis au concours, en 1S47, la question suivante : Rechercher quelle 
influence le progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la 
moralité du peuple. Je trouve ceci dans mon petit agenda de 1847. 
Je serais curieux de savoir les conclusions qui ont été couronnées par 
la docte Académie, composée presque exclusivement de ces moralistes 
que nous connaissons, qui ont fait la révolution de iS3o et celle de 
1848 ; ce prix, proposé avant cette dernière, avait sans doute en vue de 
glorifier ce progrès et ce goût du bien-être qui n"est que trop naturel, 
à mon avis, et n'a nul besoin d'être encouragé dans les cœurs, d'où il 
serait plutôt difficile de le déloger. Le beau chef-d'œuvre de découvrir 
que l'homme, à tous les degrés de l'échelle, désire être mieux qu'il 
n'est! Passe encore si on découvrait en même temps un moyen de le 



254 L'ARTISTE 



rendre satisfait quand il est monté d'un degré ou de plusieurs degrés 
vers les objets de son ambition. Cette ambition, malheureusement, est 
insatiable, et il arrive que celui qui, au milieu d'une vie pauvre, 
entretenait le ressort de son âme en résistant aux malheurs ou h l'em- 
barras, perd le sentiment du devoir au sein d'une situation qu'il 
améliore facilement et qu'il veut améliorer sans fin. (Au chapitre du 
labourage à la mécanique, etc., Girardin, etc.) 

17 août. — Parti pour Dieppe à neuf heures du matin. Mille 
embarras pour s'embarquer et bonheur délicieux une fois parti. Je 
suis à côté d'un gros et grand gaillard qui a l'air d'un Flamand, mais 
dans une tenue de voyage irréprochable : chapeau de feutre anglais, 
gants serrés et boutonnés, canne délicieuse. Il lit dédaigneusement 
un journal et adresse de temps en temps la parole à un homme, en 
face de lui, proprement vêtu, mais sans recherche, figure assez 
sérieuse, qui médite de son côté sur le journal et que je prends pour 
un homme de mérite. Mon gros élégant demande à l'homme de mérite 
en noir des nouvelles de l'endroit qu'il va habiter. « C'est un trou, 
dit-il, vous allez périr d'ennui. » Je me dis que c'était un homme 
difficile à amuser, nouvelle confirmation de sa supériorité. Après avoir 
épuisé l'un et l'autre cette lecture qui les empêchait sans doute de 
jeter les ji'eux sur toute cette nature au milieu de laquelle nous nous 
sentions emportés, et dont la vue me remplissait de bonheur, mes 
deux hommes se mettent à causer. L'homme en noir demande à 
l'homme en manchettes et à canne ce que devient Un tel., s'il y a long- 
temps qu'il ne l'a vu. Cet Un tel, c'est un boucher : on raconte en 
style d'arrière-boutique des anecdotes sur ce boucher. J'apprends alors 
que le prétendu homme de mérite, savant ou professeur, tient dans un 
faubourg une boutique de nouveautés, confections, etc. ; Madame son 
épouse en tient une petite dans la rue Saint-Honoré: la conversation 
s'anime sur le calicot, sur des parties de châles et de cretonne... Mes 
idées s'éclaircissent tout à coup à leur tour. Je retrouve parfaitement 
dans les traits et dans la carrure de mon boucher enrichi et mis à la 
dernière mode, un gaillard qui a dû posséder le sang-froid nécessaire 
pour saigner un veau et détailler de la viande ; les plaisanteries de son 
interlocuteur et l'expression ignoble de ses petits j^eux qui disparaissent 
dans son rire niais sont en harmonie avec les gestes d'un commis 
habitué à auner de l'étoffe. Je suis moins surpris du peu d'attention 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 255 

qu'ils ont donne au spectacle des champs... Ils nous quittent l'un et 
l'autre avant Rouen. 

La seconde partie du voyage s'accomplit avec une lenteur extrême; 
petite tromperie de MM. les administrateurs, qui nous promettent un 
trajet direct et qui, de Rouen à Dieppe, s'arrêtent à chaque pas. La 
pluie achève le mécontentement. Quand nous arrivons, elle est dilu- 
viale. Un de nos compagnons de voiture que j'avais pris en goût me 
dit qu'il n'y a pas un logement à louer : qu'il arrive tous les jours huit 
cents personnes. 

18 août. — Un peu de fainéantise, sommeil sur un canapé, malgré 
le beau soleil; pourtant j'avais été faire un tour; entré même à Saint- 
Jacques. 

Si la vue d'objets nouveaux a pour notre pauvre esprit, si avide de 
changements, un charme qu'on ne peut nier, il faut avouer aussi que 
la douceur de retrouver des objets déjà connus est très grande. On 
se rappelle les plaisirs qu'on y a éprouvés déjà et dont l'imagination 
augmente le charme à distance. 

J'ai de la peine à surmonter cette langueur et ce vide qui me pèsent 
quand je n'ai pas encore pris mes habitudes dans un lieu où j'arrive. 
Les seuls plaisirs que je trouve ici dans ces premiers jours sont uni- 
quement de revoir un lieu que j'aime et oiî je me suis trouvé heureux 
Mon bonheur d'autrefois me semble plus grand que celui d'aujour- 
d'hui. Le défaut d'occupations capables de m'intéresser en dehors de 
la vue des objets qui m'environnent et malgré leur intérêt pour moi, 
en est la cause. 

J'ai remarqué, comme je ne l'avais point fait jusqu'ici, la vérité 
des expressions dans le 5az«/-5t5^«/cre qui est à Saint-Jacques. Je ne 
sais où j'ai écrit ces jours-ci ce que cette vue me confirmait aussi 
cette idée de Chenavard, à savoir que le christianisme aime le pit- 
toresque. La peinture s'allie mieux que la sculpture avec ses pompes 
et s'accorde plus intimement avec les sentiments chrétiens. 

19 août. — Installation dans le logement qui présente mille 
inconvénients : nous le croyons horrible et insupportable, et nous 
finissons par nous y habituer. Les plus petits événements de ma vie 
présentent, comme ce qui m'est arrivé de plus important, les mêmes 
phases et les mêmes accidents. Un projet se présente avec toutes les 
séductions : à peine embarqué, mille contrariétés surgissent qui sera- 



256 L'ARTISTE 

blent devoir tout arrêter et rendre tout détestable. La volonté ou le 
hasard fait que les difficultés s'aplanissent et que la situation devient 
tolérable d'abord et quelquefois excellente. Chaque homme a-t-il sa des- 
tinée réellement écrite et tracée, comme il a sa figure et son tempéra- 
ment? Quant à moi. et jusqu'ici, je n'hésite pas à en être convaincu. Je 
suis un homme très heureux au demeurant, et il a toujours fallu acheter 
chaque avantage par quelque combat. J'ai recueilli par là quelques 
faveurs du destin, accordées à la vérité d'une main avare, mais pré- 
sentant aussi quelque chose de plus certain : c'est comme ces arbres 
qui croissent dans de maigres terrains où ils poussent lentement et 
difficilement et dont les branches sont tordues et noueuses, grâce à 
cette difficulté d'exister; le bois de ces arbres passe pour être plus dur 
que celui de ces beaux arbres venus en peu de temps dans une terre 
abondante et dont les troncs droits et lisses semblent avoir crû sans 
peine. 

La destinée de ma pauvre Jenny offre une fixité semblable (elle ne 
s'est jamais démentie), mais qui n'est guère en harmonie avec celle 
qu'eussent méritée ses vertus. Jamais plus noble et plus ferme nature 
ne fut mise à des épreuves plus cruelles. Que le ciel au moins lui 
donne maintenant des jours heureux et moins de cruelles souffrances 
pour le prix de cette noble misère supportée d'un front si serein et 
pour des motifs si généreux! Est-ce que les lois morales n'auraient 
pas leur privilège, comme les lois qui ne regardent que le physique, 
d'être invariables? 

23 août. — Vers quatre heures, promenade du côté du PoUet 
avec Jenny. Nous sommes entrés dans la nouvelle église. Elle 
est complètement sur un modèle italien que les architectes affectionnent 
dans ce moment. Elle présente la nudité la plus complète : ces gens- 
là prennent pour une austère simplicité ce qui n'est que barbarie chez 
les inventeurs de ce t\"pe d'architecture qui conviendrait peut-être à 
des protestants, qui ont horreur de la pompe romaine ; mais ces grands 
murs tout nus et ces jours ménagés, qui distillent à peine un peu de 
lumière dans ce pays où il fait sombre pendant les trois quarts de 
l'année, ne conviennent guère au culte catholique. Je ne peux assez 
me récrier sur la sottise des architectes et je n'excepte ici personne sur 
ce point. Chacun des caprices que la mode a consacrés à son tour 
dans chaque siècle devient sacramentel pour eux. Il semble que ceux- 



JOURNAL INEDIT DE 1)E[.ACR0IX iS; 



là seulement qui les ont précèdes étaient des hommes doués de la 
liberté d'inventer ce qui leur plaît pour orner leurs demeures. Ils s'in- 
terdisent de produire autre chose que ce qu'ils trouvent ailleurs tout 
fait et approuvé parles livres. Les castors inventeront une nouvelle 
manière de faire leurs maisons avant qu'un architecte se permette 
un nouveau mode et un nouveau style dans son art, lequel, par paren- 
thèse, est le plus conventionnel de tous, et celui qui, par conséquent, 
admet le plus le caprice et le changement. 

25 août. — Le soir chez M'"'^ Scheppard, que j'avais rencontrée il y 
a cinq ou six jours : elle partait, ainsi que sa fille, pour aller entendre 
les chansonnettes de Levassor, qu'elle appelait un concert. J'ai résisté 
à son invitation de l'accompagner et ai été promener, sur la jetée et 
dans l'obscurité, la toilette dont j'avais fait les frais contre mon ordi- 
naire depuis que je suis ici et qui était à son intention. 

Dans la promenade de ce matin, étudié longuement la mer. Le 
soleil étant derrière moi, la face des vagues qui se dressait devant moi 
était jaune et celle qui regardait le fond réfléchissait le ciel. Des om- 
bres de nuages ont couru sur tout cela et ont produit des effets char- 
mants : dans le fond, à l'endroit où la mer était bleue et verte, les 
ombres paraissaient comme violettes -, un ton violet et doré s'étendait 
aussi sur les parties plus rapprochées quand l'ombre les couvrait. 
Les vagues étaient comme d'agate. Dans ces parties ombrées on 
retrouvait le même rapport de vagues jaune, regardant le côté du 
soleil, et de parties bleues et métalliques réfléchissant le ciel. 

Lettre à M""^ de F... et qui a du rapport avec ce que j'ai écrit le i 2 
août courant : 

« Je vous écris bien tard : j'ai été ballotté de logement en logement, 
avant de me fixer; enfin, me voici sur le quai Duquesnc, en pleine 
marine ! Je vois le port et les collines du côté d'Arqués : c'est une vue 
charmante et dont la variété donne des distractions continuelles, 
quand on ne sort pas. Je suis ici, comme à mon ordinaire, ne voyant 
personne, évitant de me trouver là où je puis rencontrer des gens 
ennuyeux. J'en ai trouvé deux ou trois en débarquant; nous nous 
sommes promis, juré même de nous voir tous les jours ; mais comme 
je ne mets jamais le pied dans l'établissement, qui est le rendez-vous 
de tout le monde, il y a de grandes chances que je ne les rencontrerai 
pas. J'ai eu recours à ma ressource ordinaire, pour bannir Tcnnui des 

1S93 — l'.ARTISTE — NOUVELLE TÉRIODE : T. V I7 



258 L'ARTISTE 

moments où je ne sais que faire. J'ai loué un roman de Dumas, et 
avec cela j'oublie quelquefois d'aller voir la mer. Elle est superbe 
depuis hier : les vents vont commencer à souffler, et nous aurons de 
belles vagues. Je vous plains d'avoir déjà fini vos excursions, moi qui 
suis au commencement des miennes : mais Paris vous plaît plus qu'à 
moi. Hors de Paris, je me sens plus homme; à Paris je ne suis qu'un 
monsieur. On n'y trouve que des messieurs et des dames, c'est-à-dire 
des poupées; ici je vois des matelots, des laboureurs, des soldats, 
des marchands de poisson. 

« La grande toilette de ces dames, toutes à la dernière mode, con- 
traste avec les grosses bottes des pêcheurs du Pollet et les robes 
courtes des Normandes, qui ne manquent pas d'un certain charme, 
malgré leurs coifîures, qui ressemblent à des bonnets de coton. 

« Je fais une cuisine excellente. J'ai trouvé dans mon logement 
un fourneau dans le genre du vôtre, et j'ai pris une passion pour tout 
ce qui sort de ce fourneau. Quant au poisson et aux huîtres, aux tour- 
teaux et aux homards, ils sont incomparables. Vous ne mangez à 
Paris que le rebut en comparaison. Je me vautre, comme vous le voyez, 
dans la matière : il n'est point jusqu'au cidre que je ne trouve excel- 
lent. Je bâille quelquefois de n'avoir rien à faire de suivi. Les petits 
dessins que je fais principalement ne suffisent point pour m'occuper 
l'esprit : alors je reprends mon roman, ou je vais à la jetée voir rentrer 
ou sortir les bateaux. 

« Voilà la vie que je vais mener encore quelque temps : je ferai 
sans doute quelques excursions aux environs, mais mon quartier 
général sera toujours sur le quai Duquesne. Il faut conjurer comme 
on peut les fantômes de cette diable de vie qu'on nous a donnée, je ne 
sais pourquoi, et qui devient amère si facilement, quand on ne pré- 
sente pas à l'ennui et aux ennuis un front d'acier. Il faut agiter en un 
mot ce corps et cet esprit, qui se rongent l'un l'autre dans la stagna- 
tion, dans une indolence qui n'est plus que de la torpeur. Il faut 
absolument passer du repos au travail et réciproquement : ils parais- 
sent alors également agréables et salutaires. Le malheureux acca- 
blé de travaux rigoureux et qui travaille sans relâche est sans doute 
horriblement malheureux, mais celui qui est obligé de s'amuser 
toujours ne trouve pas dans ses distractions le bonheur ni 
même la tranquillité ; il sent qu'il combat cet ennui qui le 



JOURNAL INEDIT DE DELACROIX 269 

prend aux cheveux; le fantôme se place toujours à côté de la 
distraction et se montre par-dessus son épaule. Ne croyez pas, 
chère amie, que parce que je travaille à mes heures, je sois exempt 
des atteintes de ce terrible ennemi : ma conviction est qu'avec une 
certaine tournure d'esprit, il faudrait une énergie inconcevable pour 
ne pas s'ennuyer, et savoir se tirer, à force de volonté, de cette lan- 
gueur où nous tombons à chaque instant. Le plaisir que je trouve 
dans ce moment même à m'étendre avec vous sur ce sentiment est 
une preuve que je saisis avidement, quand j'en ai la force, les occa- 
sions de m'occuper l'esprit, même pour parler de cet ennui que je 
cherche à conjurer. J'ai, toute ma vie, trouvé le temps trop long. 
J'attribue, pour une bonne partie, cette disposition au plaisir que 
j'ai presque toujours trouvé dans le travail lui-même : les plaisirs 
vrais ou prétendus, qui lui succédaient, Refaisaient peut-être pas un 
assez grand contraste avec la fatigue que me donnait le travail, fati- 
gue qui est très durement éprouvée par la plupart des hommes. Je 
me figure à merveille la jouissance que trouve dans le repos cette 
foule d'hommes que nous voyons accablés de travaux rebutants : et 
je ne parle pas seulement des pauvres gens qui travaillent pour le 
pain de chaque jour : je parle aussi de ces avocats, de ces hommes de 
bureau, noyés dans les paperasses et occupés sans cesse d'afiaires fas- 
tidieuses ou qui ne les concernent pas. Il est vrai que la plupart c!e 
ces gens-là ne sont guère tourmentés par l'imagination : ils trouvent 
même dans leurs machinales occupations une manière comme une 
autre de remplir leurs heures. Plus ils sont bêtes, moins ils sont 
malheureux. 

« Je finis en me consolant avec ce dernier axiome, que c'est à force 
d'avoir de l'esprit que je m'ennuie, non pas à présent au moins et 
en vous écrivant ; je viens au contraire de passer une demi-heure 
agréable en m'adressant à vous, chère amie, et en vous parlant à ma 
manière de ce sujet qui intéresse tout le monde. Ces idées, à leur 
tour, vous feront peut-être passer cinq minutes avec quelque plaisir, 
quand vous les lirez, surtout en souvenir de la véritable affection que 
je vous porte. » 

26 août. — Le soir, en me promenaut sur la plage, rencontré Che- 
vanard que je n'attendais guère là. Sa vue m'a fait plaisir et sa con- 
versation m'est d'une grande ressource. Il m'accompagne jusque chez 



26o 



L'ARTISTE 



M""* Scheppard, où j'allais passer la soirée et où je me suis ennuyé 
excessivement. 

En sortant vers dix heures et demie, j'ai été jusqu'à la Douane, 
sur le quai, pour secouer toute cette insipidité. J'ai vu là ces bateaux 
à vapeur anglais dont la forme est si mesquine. Grande indignation 
contre ces races qui ne connaissent plus qu'une chose : aller vite; 
qu'elles aillent donc au diable et plus vite encore avec leurs machines 
et tous leurs perfectionnements, qui font de l'homme une autre ma- 
chine! 

EUGÈNE DELACROIX 




ESSAIS SUR L'HISTOIRE 



PEINTURE FRANÇAISE 



;o 



XXXI 



Nicolas Poussin (Sicile) 



L'entourage de Poussin dans ses dernières annéls 



§ 3 




LLE touchait à sa fin, cette vie si pleine d'œuvres 
et de grands exemples. La vieillesse était venue 
avec son cortège d'implacables épreuves. Sa 
femme, sa bonne femme, à laquelle il ne doit sur- 
vivre que quelques mois, il la voit partir avant 
lui, et l'on se rappelle assez, quand elle mourut 
en novembre 1664, en quels termes navrants et désolés le pauvre 
vieillard abandonné laissait voir à Chantelou les affres cruelles oij le 
laissait cette séparation. 

« A Rome, le 16 nouembre 1664. — Monsieur, je vous prie de ne 
pas vous étonner sil i a tant de temps que je ne me suis pas donné 
i'bonneur de vous faire scauoir de mes nouuelles ; quand vous en 
scaures l'occasion vous ne m'escuseres pas seulement mais vous aures 



(I) V. ÏArtisie de 1S90, 1891 et iSgz pjssim, janvier et mars 1893. 



263 L'ARTISTE 



compation de mes misères. Il i a neuf mois que jai tenu ma bonne 
famé au lit malade d'une tousse de fieure clique, qui après mille 
remèdes inutiles laiant consommée jusques aus os, et m'auoir extra- 
ordinairement inquiété est morte, quand j'auois plus besoin de son 
secours, maiant laissé chargé d'anées, paralitique, plain d'infirmités 
de touttes sortes, étranger et sans amis (car en cette Ville il ne s'en 
trouue point). Voilà l'état où je me trouue. Vous pouues vous imaginer 
le demourant; l'om me presche la patiense qui est le remède à tous 
maus, laquelle je prens comme une médecine qui ne couste guère, 
mais aussi qui ne guérit de rien. Me voiant en cet état qui ne peut 
durer, j'ai voulu me disposer au départ ; j'ai fait, pour cet effet, un peu 
de testament , par lequel je laisse plus de dix mille escus de cette 
monnoie à mes panures parens habitans à Andel}', qui sont gens 
grossiers et ignorant, lesquels ayant après ma mort a recepuoir cette 
somme, auront grand besoin du secours et aide de quelque personne 
fidelle et charitable. Je vous viens suplier en cette nécessité de leur 
prêter main et les conseiller et prendre leur protexion afin qu'ils ne 
soient trompés ou volés; ils vous en viendront humblement requérir; 
je m'assure, sur l'expériense que j'ai de vostre bonté, que vous le ferez 
volontiers pour eux comme vous avesfait de vostre pauure Poussin en 
l'espase de vingt cinq ans. J'ai si grande dificulté à escrire, pour le 
grand tremblement de ma main, que je n'écris point présentement à 
M. de Chambray que je prie de tout mon cœur me pardonner. Il me 
faut huit jours pour escrire une méchante lettre, à peu à peu, deus ou 
trois lignes à la fois, et le morceau à la bouche : hors de cette heure 
qui dure fort peu, (mais qui mofense l'estomac débile) il m'est impos- 
sible de former une lettre qui se puisse lire. Voiez, je vous suplie, en 
quoy je vous peus seruir en cette Ville et commandes moi qui suis 
de toute mon ame, monsieur, vostre très humble et très obéissant 
seruiteur. — Le Poussin. » 

Et Chantelou écrit en haut de la lettre ces trois mots qui marquent 
l'inquiétude de l'ami : tremblement de main. 

Cinq mois après cette lettre du iG novembre, où il recommandait à 
Chantelou ses héritiers, Poussin, répondant, dit celui-ci, « à l'assu- 
rance que je luy ay donnée de seruir son héritier à sa prière, se plaint 
de ce qu'il l'est allé trouuer à Rome. » Et ce fidèle patron ne devait 
plus revoir d'autre billet de cette main tremblante qui avait tant tra- 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 263 



vaille pour lui : « A monsieur monsieur de Chantelou, Conseiller du 
Roy et Maistre ordinaire de son hôstel, rue Saint Thomas du Louvre. 
— « Monsieur, le contentement que j'ai repceu par votre dernière du 
Château du Loir ne se peut esprimer ; mais se contentement a trop peu 
duré aiant esté trauersé par l'impertinense de ce misérable étourdi 
nepueu pour le subiet duquel je vous ai importuné et prié de protéger 
après mon trépas, ce que vostre bonté m'a bien voulu acorder et pro- 
mettre. Je vous suplie de rechef de vous en souuenir quand il sera 
temps. Se misérable rustique sans cerueau et ignorant m'est venu 
troubler le repos oià je viuois, de sorte que je n'ai peu vous venir 
remercier plus tost me trouuant quasi hors de moi mesme pour le 
déplaisir que j'ai repsu de sa part. Je vous viens demander escuse 
d'auoir tant tardé à confesser que vous estes selu\'àqui je suis le plus 
obligé et redeuable, qui estes mon refuge, mon appui et à qui je serai 
tant que je viurai, monsieur, vostre très humble et très obligé ser- 
uiteur. — Le Poussin. — Le 28 mars i665, à Rome. — Je baise très 
humblement les mains à madame de Chantelou. » 

Il avait encore, jusqu'au 19 novembre, près de huit mois à vivre, 
mais c'en était fait, la ruine allait croulant de jour en jour. Lui même 
l'avouait trois semaines plutôt à M. de Chambray : « Quand je 
m'échauffe maintenant le deuantdela teste par quelque forte attention 
je m'en trouue mal. » Rome d'ailleurs tout entière, avec son monde 
d'artistes de tous pays, observait avec une respectueuse pitié cette lente 
agonie, cette pénible destruction que rien désormais ne pouvait plus 
arrêter, d'un grand peintre qui, bien qu'étranger, faisait dès longtemps 
partie de sa propre gloire, de ce pauvre corps à qui sa main avait peu 
à peu refusé le travail à mesure que son génie allait, semblait-il, gran- 
dissant et où survivait jusqu'à la fin l'un des plus puissants cerveaux 
d'artistes que le monde eût connus. Salvator Rosa, son plus proche 
voisin sur le Pincio, et dont la maison regardait la sienne de l'autre 
côté de la rue, écrivait, le dernier jour d'octobre i665, à Gio-Batista 
Ricciardi : « qui teniamo monsù Possino più daWaltro,che da qtiesto 
mondo. » 

La visite si inattendue et saugrenue de son neveu n'avait pas 
manqué d'émouvoir un scandale dans le quartier du Pincio et parmi 
tous les Romains attentifs aux derniers jours de l'illustre vieillard; 
car Passeri rend ce malencontreux personnage pour bien dire respon- 



•264 L'ARTISTE 



sable de la crise finale qui devait emporter notre pauvre Poussin : 
Au printemps de i6b5,vint à Rome un sien neveu, amené, autant 
qu'il le laissa paraître, par le désir avide d'être l'héritier de ce que 
son oncle avait acquis, et qui se conduisit de façon si indiscrète et 
impertinente que celui-ci, n'en recevant que peu de satisfaction, le 
renvoya aux Andelys en septembre de la même année. » 

(Il s'offrait, j'aime à le croire, pour remplacer dans ses soins, la 
« bonne femme » que le bonhomme venait de perdre. Je dis « le 
bonhomme Poussin », comme, vers le même temps, on disait « le 
bonhomme Corneille. ») 

« Dans ce même mois, poursuit Passeri, lui survinrent quelques 
attaques de fièvre, causées sans doute par l'indiscrétion de ce sien 
neveu, lesquelles, le travaillant beaucoup, lui suscitèrent un flux 
d'urine fréquente et sanguinolente, qui lui dura l'espace de vingt 
jours. Le sang s'arrêta, mais ce fut pour faire place à un perpétuel 
relâchement des reins, de sorte qu'il urinait continuellement sans 
rétention, et cela dura nombre de jours. Peu après s'ouvrit sous son 
bras gauche uneaposthème qui vint à crever et le purgea grandement. 
A la fin, exténué par tant de souflrances, et tout son mal se tournant 
à l'état de malignité, le 19 novembre ib65, juste comme midi sonnait, 
il rendit l'âme à son créateur après s'être conforté de tous les sacre- 
ments de l'Eglise comme parfait chrétien et catholique. » 

« Ce peu de testament », dont Poussin parle dans sa lettre du 
16 novembre 1664, et « par lequel il laisse plus de dix mille escus de 
cette monnoie à ses pauvres parents habitans à Andelys, qui sont 
gens grossiers et ignorants », ce n'est point, devons nous penser tout 
d'abord, avec son « tremblement de main » noté au crayon par 
Chantelou en haut de cette lettre, qu'il a pu en écrire les longs détails. 
Il vient lui-même de dire pourquoi : « Il me faut huit jours pour 
écrire une méchante lettre, à peu à peu, deux ou trois lignes à la fois, 
et le morceau à la bouche. Hors de cette heure-là qui dure fort peu, 
mais qui m'ofense l'estomac débile, il m'est impossible de former une 
lettre qui se puisse lire. « Aussi scmblc-t-il naturel que pour une telle 
œuvre de longue haleine, d'abondante rédaction et de prolixe écriture, 
un notaire ait été mandé, dès le mois de novembre 1664. Encore cette 
affaire des multiples testaments, même de ceux notariés, n'est-elle 
pas elle-même très claire. A la date du iG novembre 1G64, le Poussin 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 2G5 



dit nettement : ce J'ai fait un peu de testament » ; et dans le dernier et 
détînitif testament, daté du 2 1 septembre iG65, et rédigé par J.-B. 
Rondini, ce même notaire parle d'un autre testament déjà rédigé par 
lui pour le Poussin à la date du 25 novembre 1G04, c'est-à-dire pos- 
térieur de quelques jours à ce « peu de testament » dont Nicolas parle 
à Chantelou. Je serais donc porté à croire que le grand artiste a com- 
mencé par écrire de sa propre main, toute tremblante qu'elle fût, un 
premier testament succinct, « un peu de testament », qu'il jugea 
d'abord suffisant pour assurer ses dix mille écus à ses parents des 
Andelys. Mais, bientôt, se ravisant et voulant donner à ses disposi- 
tions testamentaires une forme plus légale et plus complète, et \' faire 
une répartition plus équitable en somme et mieux équilibrée entre 
tous ceux de ses proches qui l'avaient aimé et servi, il appelle le 
notaire le 25 novembre 1G64, et pendant dix mois le second testament 
est tenu par Poussin pour bon et valable. Est-ce le voyage de ce terrible 
neveu et héritier, Jean Le Tellier, de ce « misérable étourdi », dont 
est pleine sa lettre du 28 mars i6G5, qui est venu troubler et déranger 
les dispositions du vieillard surexcité ? 

Le début de ce testament que je transcris d'après la copie conservée 
par Chantelou. prouve combien dans ces sortes d'actes solennels les 
plus graves notaires romains se préoccupaient peu de l'orthographe 
du nom de leurs clients et des personnages de leur famille intéressés 
dans ce document faisant loi : « In nomine Domiiii. Amen. Preseiili 
piiblico instrumento cnnctis ubique patcat evidenter et sit notum^ quod 
anno a Nativitate D. N. Jésus Cliristi Millesiino sexcenlesimo sexage- 
siino qiiinto, indictione tcrtia rero vigesinia prima septembris, Pon- 
tificatusaiitem SS"^' in (Zhristo Pah-is et D. N. D. Alexandri Dii'ina 
Providentia Papœ Septimi anno ejiis iindecimo. Il AP" ill" sig. Nicolû 
Piïssyn Jîgliolo del D. Giovanni del Borgo d'AiideliJ Diocèse Roto- 
magense, dà me notaro benissimo conosciulo^ sano per gratia di Dio 
di menteet allri sensi, benche di corpo in/e'-mo, giace?ido in letto et 
volendo provedere alli siioi interessi, acciô doppo la sua morte, J'rà 
loroposleri e successori soprai boni conceduteli da S. D. AI. non liabbia 
da nascere lite alcuna ha diliberato spontaneamente et in ogni miglior 
modo die puo e deve fare il pute sua testamento nuncupativo sen\a 
scritti... » 

Dans cet « instrument public » rédigé dans les formules les plus 



266 L'ARTISTE 



détaillées par le notaire J.-B. Rudini, le 21 septembre i665, Poussin 
« déclare qu'ayant fait un autre testament à la date du 25 novembre 
1664, il révoque présentement et annulle tant ce testament-là que 
tout autre qui puisse estre, codicille et autre disposition que l'on 
pourra trouver en quelque temps et quelque lieu, de quelque manière 
et par quels actes et par quel notaire ils ayent estez faits en faveur de 
qui que ce soit 

« Commençant donc par l'âme, comme plus noble et plus digne 
que le corps, il la recommande à Dieu tout puissant, à la glorieuse 
Vierge Marie, aux glorieux Saints Pierre et Paul, au Saint Ange 
gardien, et à toute la Cour Céleste, lesquels il prie de toute son 
affection, et de cœur et d'humilité profonde, qu'ils veuillent intercéder 
près de la divine Miséricorde de Dieu bénit pour le salut de son âme, 
et veult et dispose qu'après sa mort soit habillé avec un de ses habits, 
et qu'ainsy vêtu il soit porté à l'église paroissiale sans aucune pompe 
et que là il soit exposé avec quatre torches allumées et qu'après on 
luy donne la sépulture dans ladite église paroissiale, à laquelle il laisse 
tout ce qu'on luy devra raisonnablement et pas autre chose, et pour 
le repos de son âme il ordonne que son corps estant comme cy- 
dessus exposé, on fasse célébrer une grande messe chantée dans la 
même église paroissiale, et pendant qu'on la célébrera, on allume 
quatre cierges à l'autel, et en cas d'empeschement dans le jour que 
son corps sera comme cy-dessus exposé, on fasse célébrer ladite 
grande messe dans le jour suivant où il n'y aura pas d'empesche- 
ment ...» 

Ce testament nous fait connaître, mieux que les biographes, non 
seulement les parents survivants des Andelys, mais le groupe, plus 
nombreux qu'on ne pense, de la famille de sa bonne femme, dont le 
Poussin vivait entouré à Rome: « Il laisse au Seigneur Louis Dou- 
quei (Dughet, prononcé à l'italienne), son beau frère, pour une seule 
fois, huit cents écus de monnaie romaine. — //t'/«, il laisse à la dame 
Jeanne Douquei, femme de Bastien Cherabitto, sa belle sœur, mille 
écus de monnaie romaine... Outre cela il laisse à Barbe Cherabitto, 
fille du dit Bastien et nièce de la dame Anne-Marie Douquei sa femme, 
dix luoghi del monte (actions de la banque). Outre cela il lui laisse 
tous les biens meubles meublants, ustensiles, linges et hardes, que le 
dit testateur aura au moment de sa mort, dans la maison où la succès- 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 267 



sion s'ouvrira, compris tout l'or, l'argent et les deniers comptants jus- 
ques pourtant à la somme de vingt écus romains... — Item^ il laisse 
à Catherine Cherabitto, fille du dit Bastien et nièce comme ci-dessus 
de la dit dame Anne-Marie, mille écus de monnaie romaine de dix 
pauls par ccu, pour se les faire payer librement après sa mort par son 
héritier universel... — Item^ à Léonard Cherabitto, fils du dit Bas- 
tien, 3oo écus de monnaie romaine, une fois payez comme ci-dessus 
par son héritier souscrit... — Itevi^ à François Cherabitto, 200 écus 
une fois payés par son héritier souscrit. — Item, il laisse au sieur Jean 
Douquei mil trois cents écus de monnaie romaine pour une seule 
fois payés après sa mort par son héritier universel souscrit. Outre cela, 
remet et donne au dit s'' Jean Douquei tout ce que le dit testateur 
peut ou puisse prétendre de luy, ordonnant que pour cette chose il ne 
soit pas molesté. — Itein^ il laisse au sieur Jean Retrou, banquier et 
expéditionnaire en cette cour, cinquante pistolles (doublons) d'Es- 
pagne une fois payés après sa mort par son héritier souscrit. — Item, 
il laisse à Madame Françoise Le Tellier veuve d'Antoine Posterla, 
mille écus de monnoye de France, une fois payés en France, dans sa 
propre patrie, par son héritier souscrit, si la dite Françoise est vivante 
au temps de sa mort; et si elle est morte avant le dit testateur, ou si 
elle est morte présentement, il ordonne que les dits mille écus soient 
payez comme ci-dessus aux enfants de la dite Françoise à partager 
également entre eux par égale portion et ordonne que du payement 
actuel fait comme ci-dessus ou à la dite Françoise ou à ses enfants 
doive le dit héritier universel dans le terme d'un an du jour de la mort 
en envoyer les actes publics aux exécuteurs testamentaires souscrits. 
— Pour tout le reste de ses biens particuliers, tant meubles qu'im- 
meubles, titres, créances, deniers, lieux des morts, et toutes actions, 
sauf seulement les susdits legs du testateur, de quelque espèce qu'ils 
soient et en quelque lieu qu'ils soient déposés et existans, il fait, députe, 
et veut que soit, comme s'il le nommait de sa propre bouche, son héri- 
tier universel, le sieur Jean Letellier, fils du sieur Nicolas Letellier et 
de dame ^Liria Honorati; et si le sieur Jean Letellier est mort avant 
le dit testateur, dans ce cas et non autrement, ni en autre manière, 
il lui substitue et institue respectivement les enfants de la susdite dame 
Françoise Letellier, par égale portion, voulant que son dit héritier 
institué ou les autres héritiers substitués en sa place en cas de mort, 



268 L'ARTISTE 



exceptes seulement les le'gataires susdits, succèdent en tout à son 
patrimoine et à ses biens meubles et immeubles, rentes, changes, lieux 
de mont, créances, titres, actions, deniers, existans eten dépôt en quel- 
ques maisons et lieux qu'il sera de son bien... — Il fait ensuite exécu- 
teurs de son présent testament et dernière volonté et prie le dit sieur 
Jean Retrou, banquier et expéditionnaire et le dit sieur Jean Douquei 
de vouloir l'estre... Et parce qu'il peut arriver le cas de mort de l'un 
des deux auparavant la mort du dit testateur, ou encore après, mais 
pourtant avant la totale exécution et accomplissement de ce qu'il a 
disposé et ordonné, il veut en tel cas que toutes les susdites facultés 
et autorités se consolident et s'unissent dans l'autre survivant... » 

On est quelque peu surpris de ne point trouver dans ce testament, 
à côté des noms de Louis Dughet qui ne figure nulle part dans les 
Lettres, et qui ne me semble pas s'être mêlé des choses d'art, de Jean 
Dughet, de Jeanne Dughet et de sa fille Barbe Cherabitto, le nom de 
Gaspard Dughet, celui des trois beaux frères du Poussin qui est resté 
le plus intimement lié à sa renommée, et qui ne mourut qu'en 1675. 
D'où vient qu'il ne lui attribue pas à lui aussi, comme à ses frères et 
sœurs et nièces, une part quelconque de son héritage ? Les biographes 
ne parlent point de désunion entre Nicolas et Gaspard, entre le maître 
et l'élève ; mais le Guaspre avait, peut-on croire, acquis par son abon- 
dant pinceau une assez grande aisance pour que son beau frère pût 
l'estimer à l'abri de tout besoin, et réservât les économies de sa vie 
laborieuse à ceux de ses deux familles, des Andelys et de Rome, qui 
devaient par lui être mis hors des inquiétudes de l'avenir. Quant à 
Jean Dughet, Poussin on a fait dès longtemps son homme de confiance 
intime, son homme d'affaires en tout genre. Il l'a initié de bonne 
heure aux secrets de son génie de peintre, dont Jean est devenu par 
l'exercice de l'eau forte, l'un des plus intelligents interprètes. Il l'a mis 
en relation avec tous ses amis et avec tous les amateurs de France et 
d'Italie pour lesquels il travaille; il s'en fait suivre partout, même» 
semble-t-il, dans son voyage de Paris. Jean est au courant de tous ses 
intérêts et plus capable que nul autre d'apprécier ce qu'il laisse après 
lui dans son atelier. C'est ainsi que plus tard Jean pourra répondre 
sans hésister aux questions de l'abbé Nicaise et des Fréart sur les 
manuscrits et les dessins du Poussin et dresser l'inventaire des estam- 
pes et autres objets d'art demeurés dans les portefeuilles à la maison 



ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 269 

du maître et que les curieux de France semblent de prime abord se 
disputer. Mais, sans plus attendre, à peine les restes de Nicolas Pous- 
sin sont-ils dépose's dans San-Lorenzo, J. Dughet remplissant son 
premier devoir d'exécuteur testamentaire, faisait parvenir à M. de Chan- 
telou la lettre suivante que nous transcrivons avec la note d'entète 
de celui-ci : 

« Premier décembre i665. — Cette lettre est du Seg'' Jouanne, 
beau-frère de l'unique peintre deffuntM. Poussin, laquelle accompagne 
son testament qu'il avoit donné ordre qui me fust envoyé pour avoir 
soing de son exécution. Il mande sa mort. Requiescat in pace. » Et 
plus bas, Chantelou a ajouté cet aphorisme mélancolique: <■<. Spes es 
nojnen incerti boni. » 

« Air 111™° mio Sig'" et Prôn — mio Sing"'" il Sig'' de Chantelou, — 
in Parigi. — 111™° Sig'' mio Pron Oss""" — Haveva senza dubbio V. S. 
Ill""' intesa la nova délia morte del famoso Sig"" Poussin, anzi dclla 
Pittura istessa, laquale successe il 19 novembre circa il mezzo giorno 
con sentimenti tanto devoti, che li Sacerdoti che l'assistevano mosti da 
cordoglioinnusitato compianseroanch'essi il fine di cosi 111" ingegno. 
Copatira V. S. 111™" se sino al présente sono stato a dargliene parti 
li affari che in tali occasioni succedono ne causarono Fimpedimento 
Tre giorni avanti ch'il detto Sig'' Poussin passasse al altra vita, mi 
commando ch'io non solo scrivessi a V. S. 111™, ma che ancora li 
mandessi la copia del suo testamento, acciô de V. S. 111"" si potesse 
ricever gratia mandar la al suo herede, il quale si nomina Giovanni 
le Tellier figliolo di Nicolo le Tellieret di Maria Honorati. Inscuserà 
dunque V. S. 111™* S'io prendo ardire con tanta libertà eseguire il 
commando deldefunto, il quale anco seggiunse che io scrivessi à V. 
S. 111'"" come li chiedeva humilmente perdono et che se non fosse stato 
un estremo bisogno non haverebbe aggiunto iiuest'ultima obbligatione 
à tante altre infinité cheàV. S. 111'°' disse eglidi havere.Glil'invio incluso 
in questo piegoil quale V. S. Ill""" si compiacerà aprirlo è leggerlo ed 
inviarlo piu presto che sià possibile à V. S. 111"°" comespero dalla sua 
estrema gentilezza, accioche più tosto che si potrà possiamo effettuare 
gl'ordini del testatore. Supplice auco ardentementeV. S. 111"°' volermi 
favorire per honore del defunto fare in qualche modo che l'herede con- 
descenda alla spesa del Deposito per memoria di tanto grand huomo, et 
questo sarebbe in circa 5o doppie, et per il resto saro contentissimo 



270 L'ARTISTE 



aggiunger lo io che saranno 5o altre doppic. — Il sudetto Sig'" lascio 
che non si dovesse spendere nel suo funerale altro che 20 scudi corne lei 
potrà legger ncl suo testamento, ma parende mi poco rispetto al suo 
gran merito io hô spesii 60 scudi et di questo non occorre parlarne cosa 
alcuna. V. S. 111™' ricevera dentro il piego, il Testamento, una lettera 
per V. S. 111"" et un'altra lettera pcr l'hcrede, gli sarà reso in mano 
propria dà Mons. Lemaire, ch'è il corrispondente di Mons. Retrou, 
esecutore testamentare in mia compagnia, al quai Mons. Lemaire farà 
gratia V. S. 111™" dar le sue che se farà recapitar in Roma nelle nostre 
mani. — Per concludere 111™° Sig"' mio, riverente la supp" inscusar 
la mia prosuntione laquale mi viene avvalorata da quello al quale 
in perpetuo haverô obbligationi infinité, et qui rcsto — D. S. V. S. 
111™' mio sig. sing™° il devotiss""' et obbligatiss"" Ser : — Giovanni 
Diighet. — Di Roma, i<tX'"'° i665. » 

Un correspondant de l'abbé Nicaise, que l'on suppose être le 
P. Quesnel, lui écrivait de Rome, le 24 novembre i665 : « Je n'ay 
rien à vous mander sinon la triste nouvelle de la mort de l'Apelles de 
ce siècle, l'illustre M. Poussin. Il fust enterré vendredy à Saint Lau- 
rent in Lucina, où assistèrent tous les vertueux, architectes, peintres 
et sculpteurs; je me trouvé parmi eux. Il y avoit deux prélats signalés, 
monsieur Salviati et un autre. On me ht l'honneur de me donner un 
cierge aussi bien qu'à eux; il a esté plus de six semaines languissant 
et quasi à l'agonie. Je vous envcyeray par le prochain courrier l'épi- 
taphe qu'on luy a faite. « {Archives de l'art français^ t. P'' p. 4.) — Il 
s'agit ici, à n'en pas douter, de l'épitaphe de Bellori. 

(A suivre) PH. DE CHENNEVIÈRES. 





^'}^- 



ON peut se demander si, dans ce siècle emporté 
sur tant de courants divers, certains des plus 
parfaits artistes ne furent pas ceux qui surent vi- 
vre à l'écart et s'obstinèrent aux recherches de 
l'art personnel et secret. Claudius Popelin fut de 
ceux-là. Ses œuvres ne se révélaient qu'à de rares 
amis. Fidèle aux traditions originelles du génie 
français, il faisait servir l'expérience d'un maître 
du xvi' siècle et la puissance d'une technique 
impeccable, aux figures les plus modernes de 





272 



L'ARTISTE 



forme et d'inspiration. Si l'on veut savoir ce que peut la connais- 
sance d'un art ancien, retrouve', comme recréé par l'étude et la vo- 
lonté, lorsqu'un esprit subtil l'applique aux travaux de la vie con- 
temporaine, il convient d'aller s'instruire à cette exposition que 
vient de donner l'Union centrale des Arts décoratifs. Il y a bien du 
monde, à la foire des tableaux, de l'autre côté du Palais de l'Indus- 
trie, mais cette exposition-ci, d'oeuvres singulièrement belles, et que 
l'on ne reverra plus, enferme à elle seule une plus précieuse somme 
de génie que toute la cohue des images entassées ailleurs. 

Un petit portrait, peint ou plutôt poché par Pils, nous montre un 
adolescent aux longs cheveux, à l'attitude souple et rêveuse, bien fait 
pour nous représenter un Florentin de la Renaissance; une autre 
figure, celle de l'artiste parvenu à la maturité, et, malheureusement 
aussi, presque au terme de sa carrière, dresse un vmagicr français, 
familier des 'Valois. Ces deux toiles font bien comprendre l'artiste et 
soupçonner ce que va nous montrer son œuvre. D'un bout à l'autre 
de sa vie, qui fut trop courte, il garda ce culte profond de la beauté, 
qui était celui des vieux maîtres, et grandit dans la connaissance du 
métier, qui lui permit de fixer son rêve. 

Savant, et vraiment poète (car lui seul eut le droit de se dire seule- 
ment « un peu poète, aliqiiantidum poetan)^ Popelin rajeunit les vieux 
secrets des Penicaud et des Limousin. Il avait patiemment surpris 
cet art dont les procédés rudes, l'austère méthode, font l'éclat même 
et la probité. Car on ne triche pas avec l'émail. Les dangers qui me- 
nacent la plaque presque achevée déjà sont assez grands pour que 
l'artiste cherche à mettre de son côté, par la préparation fervente, 
toutes les chances de succès. Popelin se montrait merveilleusement 
apte à ces tâches difficiles. Un dessin magistral, qui apparaît dans ses 
allégories aussi bien que dans ses portraits, fondait solidement l'en- 
semble : voyez cette figure équestre du Henri IV, si fortement « à 
cheval » ; le César aussi, d'une majesté païenne, inspiré de Rome et 
non moins du Triomphe de Mantegna, sur ce fond d'azur éclatant, 
rival des violets pourprés que l'émailleur semblait avoir retrouvés et 
renouvelés de la Grèce antique. La couleur du Bacon, si chaude dans 
son opulente douceur, et VEnfant au papillon, la boîte, un précieux 
miroir, des objets presque familiers, qui seront pour les décorateurs 
comme une leçon posthume d'un précurseur glorieu.x, toutes ces 



UN MAITRE ÉMAILLEUR 273 



œuvres révèlent la maîtrise qui naît uniquement de la conviction pro- 
fonde, du labeur, unis au génie qui crée. Un profil de Pedro de 
Heredia fait songer, par droit de naissance et par l'impression d'ar- 
tiste, à ces Trophées d'un autre Heredia, notre fête depuis longtemps, 
à nous tous qui les connaissions avant leur brillante renommée. 

Des émaux allégoriques, nous en trouverions de fort beaux dans 
l'histoire de l'art français : des émaux-portraits, de la touche et du 
caractère qu'y mettait Popelin, je ne sais où nous en verrions. Cette 
manière, si naturellement apte à reproduire les figures des hommes 
les plus récents, nous laisse découvrir une incomparable valeur; c'est 
comme si, sublimant la lumière du soleil, la concentrant, en ces 
camaïeux d'or, sur le visage du modèle, l'artiste imprégnait de 
rayons subtils, uniquement la forme qu'il veut représenter, afin d'y 
faire épanouir l'essence et la substance même de la vie. Ce même 
pouvoir d'un style absolument souverain, qui fit de Napoléon III une 
image épique, sinon historique, reprend ici tous les cléments d'un 
visage, les fixe, les allie dans un médaillon aussi précieux, aussi ferme 
que le métal dont il en a fait le soutien. 

L'intelligence du modèle, nous la retrouvons dans ces belles com- 
positions, que des écrivains, des amis, des amateurs choisis parmi 
l'élite encastrèrent aux plats de leurs livres. Les traductions surtout 
qu'avait faites Popelin des écrits italiens eurent pour ornement 
naturel ces plaquettes aux ors si riches, au galbe moelleux et ferme. 
J'ai longtemps admiré combien le François Rabelais, avec sa face 
sculptée par les passions et par l'esprit, son œil large ouvert sur le 
monde, sa bouche au pli songeur et bon, est le vrai Rabelais. 

Les petites gravures rendront perplexes les siècles prochains, et 
leur feront chercher quel est l'élève d'Albert Durer ou de Lucas de 
Leyde qui signait ainsi. Quant aux aquarelles, la touche en est riche, 
à déconcerter; les fonds manquent, c'est un système. A peine, dans 
le grand paravent, si chaud de tons, un semis de paillettes d'or. C'est 
une façon de vouloir l'aquarelle, elle est discutable, ainsi que tous les 
partis pris. Les études à la mine de plomb, les chardons surtout, 
semblent encadrer la dernière perfection du dessin. Elles font saisir 
le procédé scrupuleux dont se soutenait le coloris éblouissant ou pro- 
fond d'un tel maître. 

Popelin, comme il sied aux artistes de cette foi et de ce large pa^a- 

1S93. — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. iS 



274 



L'ARTISTE 



nisme, aimait les devises latines. J'ai lu, dans une de celles-ci, deux 
mots : iN'coRRUPTVM MANET. Cest, il me semble bien, le mot et la 
devise de cet art, parfait, sévère, tout formé des éléments les plus 
rares et les plus fermes à la fois, fondé sur l'or, et, comme lui, comme 
l'esprit qui Téclairait et l'animait, — incorruptible! 

PIERRE GAUTHIEZ. 




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L'AME ARTISTE 



ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 



A PROPOS DES « ESSAIS SUR BALZAC » DE PAUL FLAT 




OMME toutes les formes d'art que la vie 
^^N n'a point déserte'es, la critique littéraire 
' ^^ se renouvelle par un incessant travail 
intérieur. Les âmes changent et les 
façons de goûter le beau se subtilisent, 
si bien qu'aux vieilles générations des 
critiques dogmatiques ont succédé de 
jeunes fervents qui raffinent leurs 
jouissances d'art, étranges héritiers des 
antiques grands-prêtres du goût, et 
moins curieux des moissons profitables que des merveilleuses fleurs 
d'inutile beauté. 

Songez un peu quelle stupeur eût ébahi le décisif et convaincu 
Nisard,ou Saint-René-Taillandier, devant telle page énervée de Paul 
Bourget. De quelle sincère indignation ils eussent refusé d'y recon- 
naître la mode dernière de vêtir leur austère divinité ! Là se déroule 



276 L'ARTISTE 



une évolution qui n'est pas encore alentie, faite de la poussée multiple 
des nouvelles œuvres, et par laquelle de plus en plus la critique litté- 
raire devient une besogne d'artiste. Car chaque jour s'y réduit davan- 
tage la part de raisonnements et d'argumentations logiques, et s'y 
développe la part des émotions délicates et des vibrations longuement 
savourées. La critique littéraire ne peut pas plus disparaître que la 
littérature elle-même ; et tant que les âmes artistes seront éprises des 
beaux livres, certaines d'entre elles voudront redoubler leur plaisir 
en l'exprimant, comme d'autres aimeront à ciseler leurs admirations 
en face des toiles souveraines, et d'autres ù fixer en phrases d'intime 
exactitude les contrecoups de la vie au fond de leur sensibilité. Mais 
l'emploi du livre et la sorte d'ébriété dont il enivre varient selon les 
mains qui le feuillettent et les cervelles qu'il ébranle, tout comme la 
magie des couleurs et le goût même de la vie. Il n'est presque point 
de volume, parmi ceux que de jeunes écrivains consacrent à noter 
leurs réminiscences à propos d'un grand artiste littéraire, qui ne nous 
donne cette piquante impression d'inédit sentimental, de novation du 
goût. Un contraste immédiat s'établit en nous, qui oppose aux 
vieilles pages solennelles dont les lainbeaux traînent dans nos 
mémoires, ces commentaires alertes et très audacieusement person- 
nels. 

A creuser un peu cette impression, on se donne le plaisir très vif 
de participer par sympathie compréhensive à une jeune poussée de 
vie fraîche. Plus d'un lecteur de V Artiste a savouré des impressions 
de cet ordre en parcourant quelques pages extraites de l'ouvrage 
récent de M. Paul Fiat, les Essais sur Bal:{ac. 

L'étrange livre de critique, à prendre le mot dans ce vieux sens un 
peu répulsif et professoral. Tout plein de sensations d'art, d'émois 
jolis et d'extases nuancées, mais très vide d'axiomes sentencieux et de 
verdicts judiciaires. C'est proprement un herbier d'émotions fleuries 
dans une âme artiste au soleil de Balzac, mais un herbier vivant, où 
les délicates végétations restent verdoyantes. Par réaction, on refait 
pour soi le volume, tel que l'eût conçu le critique de classique tradi- 
tion. On voit le bref début sur la vie de Balzac, une biographie 
flatteuse comme une photographie retouchée ; puis l'énumération 
descriptive de ses livres; l'étude séparée des principaux romans, 
l'étude d'ensemble des principaux types ; l'appréciation des tendances 



L'AME ARTISTE ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 



-77 



de Balzac et de la valeur morale de son œuvre, et les conclu- 
sions sur la place du maître dans le roman français, sur l'espèce et la 
dignité du prix à lui conférer. Sans ironie, c'est bien comme une 
sentence judiciaire, à rédiger au nom d'une sorte de magistrature, 
avec un bon nombre de considérants solides, c'est bien comme une 
œuvre de juge et de logicien que les critiques du temps passé compri- 
rent leur tâche. Comment, sur cette noueuse branche de chêne, noire 
de froid, des bourgeons éclosent-ils qui l'animent d'une verdure 
touffue ? et comment cette triste tâche scolastique devient-elle, ouvrée 
par des âmes artistes, une délectation seulement voluptueuse ? 

C'est affaire de rigueur ou de souplesse d'âme, de simplesse ou de 
multiplicité mentale. Au fond, l'opération essentielle, la chimie du 
laboratoire intérieur reste la même. Prenez le plus sec et le plus 
pédant des professeurs, assis devant son anguleux pupitre, et lisant 
Balzac avec méthode et scrupule. Comprimez en lui l'âme de 
Villemain, celle de Nisard et celle de Brunetière. Malgré l'ignomi- 
nieuse promiscuité du rapprochement, il faut s'avouer que ce cuistre 
est traversé dans son coriace épiderme par des tressaillements gros- 
siers d'espèce identique, en somme, à nos plus exquis frissonnements. 
Il savoure, lui aussi, des plaisirs de littérature, comme un paysan 
qui boit du johannisberg, si vous voulez, mais esthétiques tout de 
même et qui s'étiquettent sensations artistes. Mais ces sensations, au 
lieu de se fondre mielleusement sur un palais aux papilles épanouies, 
et de s'écouler en ondes voluptueuses, s'aheurtent à de lourds appa- 
reils cérébraux, à toute une mécanique de ferrailles compliquées. 
Quand le critique dogmatique a joui littérairement d'une secousse 
brève, il trouve son vrai plaisir à raisonner sa jouissance, à l'aligner 
symétriquement avec d'autres, à la dissimuler écrasée sous une 
gangue de chaux et de ciments propres aux constructions des temples 
de goût. Construire des chapelles et des stalles, assigner des rangs, 
consacrer des hiérarchies, voilà l'idéal de ces gens -là. Leur goût n'est 
pas uniquement la façon dont ils jouissent, et l'espèce d'excitation 
que requièrent leurs sensualités esthétiques. Leur goût se hausse 
jusqu'au dogme et domine tous les autres. Il devient le bon goût, la 
règle supérieure qui sert de mètre à mesurer le talent ; et très vite 
cette critique arrive à négliger la sensation primitive, la vibration 
initiale de plaisir d'art, le seul élément réel et vrai. Le livre, l'œuvre 



278 L'ARTISTE 



littéraire devient prétexte aux longues dissertations sur les époques 
successives du goût, aux excommunications des époques décadentes, 
aux apothéoses des grands siècles. 

M. Nisard, par exemple, écrira l'histoire de la littérature romaine 
avec l'obsession monomaniaque d'exalter le xvii^ siècle français et de 
flétrir nos romantiques. Le pompeux insincère et tout l'officiel men- 
songe de Virgile ne Tempêchent point d'être sublime puisqu'il faut 
assimiler l'époque d'Auguste à celle de Louis XIV. Les infortunés 
poètes de la décadence sont sabrés sans merci, flétris comme artistes 
et comme caractères, ces amoUis et luxuriants poètes, tout gonflés 
d'humide sève de vie, êtres ondo3fants des phases troubles de l'évolu- 
tion mentale, vers lesquels pieusement sont revenus les plus modernes 
d'entre nous, avec Huysmans et Maeterlinck. 

Que pourra faire Sainte-Beuve, écœuré de l'insignifiance d'une 
pareille critique, et qui veut s'élever jusqu'à des cimes solides et 
sublimes ? Averti, par son tact si délié, de la frivolité pesante de ces 
exercices, et par sa pénétrante analyse, de leur peu de valeur ration- 
nelle, il s'évade en pensée bien au-dessus de ces codes rebutants, et 
formule son souhait idéal : travailler à l'histoire naturelle des esprits. 
Le malheur est que, pour écrire l'histoire naturelle des esprits, deux 
ou trois sciences encore à créer sont préalablement nécessaires. Sa 
haute vue prophétique ne lui sert de rien dans le domaine présent 
de l'art, et il ne doit sa réussite personnelle qu'à l'ondulante sou- 
plesse de son intelligence serpentine, habile à tout envelopper. 

Mieux que cet esprit si fin et si perspicace, Taine, le perçant philo- 
sophe qui, sans être un pur artiste, distilla des œuvres esthétiques 
leur quintessence abstraite, renouvela la critique littéraire et creusa 
pour ces eaux éternelles un lit nouveau. Devant ses prunelles intelli- 
gentes, les apparences deviennent translucides, et, derrière le fait 
sensible, s'étage toute la série causale des faits générateurs. L'œuvre 
littéraire est le produit d'une sensibilité créée par l'hérédité de race 
et fouettée par les réactions du milieu. Découvrir dans le livre de 
quoi reconstituer exactement cette sensibilité, de quoi atteindre par 
elle l'âme d'une race et l'influence d'un milieu, voilà, pour Taine, le 
but de la critique. Il la fait donc marcher en terre ferme et sur un sol 
de roc. La critique devient presque une branche des sciences morales, 
et c'est pour elle, au dire des penseurs, une dignité suprême. 



L'AME ARTISTE ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 279 

Mais pour les artistes ? l'art s'est enfui, chassé par ces analyses 
trop méthodiques, par toute cette lumière crue qui effraie le clair- 
obscur des rêves. Un abîme se creuse entre le psychologue attentif à 
ses déductions, et l'esthète palpitant, amoureux des seules chimères. 
Puis les plus subtils parmi les écrivains, ceux-là même dont le pou- 
voir d'enchantement enveloppe plus sûrement les raffinés, demeurent 
incompris, échappent aux expériences comme un gaz trop volatil. 
L'art prend toujours de ces revanches. Laurence Sterne et Shelley 
s'obstinent à ne pas répondre à l'évocateur de la Littérature 
anglaise. 

Dans l'entourage même et presque dans la famille de Taine, un 
disciple restaure l'art dans la critique. Paul Bourget, le précieux des 
névroses esthétiques, vibrant complaisamment aux plus récentes émo- 
tions, en cherche les types exemplaires dans les livres dominateurs 
de nos cervelles. Mais plutôt il caresse et flatte lui-même de ses doigts 
souples et câlins, nos fièvres tressaillantes. 

Inscrire ces fièvres elles-mêmes, ces tressaillements, dans l'ingé- 
nuité d'un livre; noter pour soi, par conséquent pour ses pareils, la 
gamme d'excitations dont une àme est touchée et parcourue par 
l'efEeurement d'un grand artiste, n'est-ce pas innover une sorte de 
critique très moderne et très rafiînée ? La littérature, ici, jaillit 
directement de la sensation. La phrase écrite moule comme une 
peau vivante les mouvements d'àme qui sont la chair et le sang de 
toute oeuvre forte et vraie, et qu'on sent tout proches, et palpitants 
comme le pouls sous l'épiderme. L'extase esthétique qui doit être le 
premier moment de toute critique sincère nous demeure ici dans sa 
pureté native et sans adultération. 

Tout dépend alors de l'âme du critique artiste et de ses puissan- 
ces. Pour le goûter, livrez-vous à telle de ses puissances d'extase. 

Entre toutes choses, Paul Fiat aime et comprend l'âme féminine. 
Il faut entendre de quel accent charmé il murmure ces syllabes qui 
remuent le tréfonds de son cœur : le sens de la féminéité. Jamais telle 
félicité littéraire ne l'épanouit qu'aux occasions de se bercer dans ces 
rêveries énamourées. Il est le perpétuel épris de l'abstrait féminin, de 
l'harmonieux poème d'images qui s'entrelacent sous cette étiquette 
gracieuse. La femme, c'est pour lui le charme souple du mouvement 
onduleux, l'attirance du col incliné languissamment, la magnétique 



28o L'ARTISTE 



séduction des prunelles caressantes, Tarome de la peau vivante, de 
ces peaux satinées des blondes, de ces peaux luxurieusement blanches 
des rousses. C'est aussi l'inflexion tendre des mi-voix, l'aimante into- 
nation des causeries lentes du tête à tête, l'intuition, la divination des 
phrases, cet adorable secret d'amour et de double vue qui attire aux 
lèvres sucrées de la femme toutes les flatteries et toutes les blandices 
où se délecte un esprit d'homme. 

Mais la femme est un monde, et toute âme dévote à cette catégorie 
du divin fait dans ce monde un choix qui manifeste ses préférences. 
Les préférences de Paul Fiat s'en vont d'elles-mêmes aux féminéités 
attendries. Le pompeux triomphe et l'opulent éclat des brunes 
l'éblouit, mais l'enchante moins et l'envoûte d'une possession moins 
définitive que l'irrésistible douceur et la discrète souveraineté des 
femmes délicates et soupirantes. Soupirs légers d'amour à peine éclos 
et préconscient, soupirs étouffés des secrètes angoisses, soupirs 
mélancoliques de nostalgies passionnelles , car l'innocence à peine 
effleurée par l'amour, les aspirations insatisfaites des poitrines sevrées 
d'air sentimental, les tortures déchirantes des âmes foulées courbent 
la femme d'un même pli de douceur infléchie et de molle tendresse. 
Quel flot infini d'émotion sympathique cette douceur et cette ten- 
dresse ouvrent dans l'âme de Paul Fiat, on l'éprouve soi-même rien 
qu'à lire l'étrange et troublant intitulé de ce chapitre, l'un des plus 
beaux certes de ce volume, les Femmes malheureuses. Un musical 
sanglot ne pleure-t-il pas au fond de ces consonnances plaintives ? 
Sous chaque trouvaille d'artiste, sous toute création esthétique, se 
cache une palpitation d'entrailles qui est le principe même de cette 
création, et dont l'œuvre d'art n'est que la transfiguration plus ou 
moins atténuée. Ici, la commotion vibre encore, toute fraîche et toute 
saignante, et transparaît à travers l'épiderme littéraire. Comme il 
faut qu'elle ait été poignante, la prise qui lui étreignit le cœur, pour 
qu'il ait eu l'inconsciente sincérité de l'avouer si nùment et de l'étaler 
sans voile. Comme il faut que le sourd murmure gémi par elles toutes, 
la longue plainte des héroïnes dolentes agenouillées par Balzac au 
long de toute son œuvre aient éveillé en son âme un écho de lamen- 
tation désolée. 

Et si vous admettez avec lui qu'il n'est qu'une manière de com- 
prendre les femmes de Balzac, les aimer, mesurez maintenant le 



L'AME ARTISTE ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 281 



degré de sa pénétration sympathique et de son intelligente ado- 
ration. 

Attiré par l'aimant des âmes féminines, il s'est complu fervemment 
dans le culte des divines figures sculptées en pulpe vive par le grand 
romancier. Par-dessus tout, celles dont la bouche se crispe légèrement 
d'un pli d'amertume lui prennent le cœur d'une étreinte douloureu- 
sement extasiée. 

« Leur unique faute, s'écrie-t-il, fut d'avoir demandé à la vie plus 
que la vie ne peut donner; de n'avoir pu se résigner à mourir sans 
amour lorsqu'elles sentaient que l'amour seul pouvait satisfaire les 
puissances inassouvies de leur être, de nous apparaître enfin comme 
une démonstration de l'antinomie qui persiste, éternelle, entre les 
aspirations secrètes des créatures d'élite et les conventions sociales 
auxquelles elle sont contraintes de subordonner ces aspirations! Il 
n'est qu'une manière de les comprendre, c'est de les envelopper 
d'une tendresse égale à celle qu'éprouvait pour elles le poète qui les 
créa, (i) ». 

Madame de Beauséant, madame d'Aiglemont, madame Graslin, 
madame de Mortsauf, toutes ces figures qui vécurent pour Balzac 
d'un^ existence obsédante de succubes adorés, revivent pour son dis- 
ciple pieux dans leur suprême réalité. Comme Balzac, il les défend, 
les justifie, les adore surtout, connaît pour certaines des préférences 
instinctives, se prosterne éperdument devant Henriette de Mortsauf, 
la grande Madone de ces paradis. C'est bien ainsi que Balzac eût 
souhaité qu'on ressuscitât les chères créatures nées du fond de son 
cœur, et qu'on le comprit lui-même. Aucune façon meilleure de com- 
munier avec son génie, de s'identifier avec sa substance. A rassembler 
ainsi de tous les points de l'œuvre de Balzac toutes ces délicates sil- 
houettes, processionnelle théorie de fantômes d'art, une impression 
générale singulièrement captivante amollit le cœur d'une e.xquise 
tendresse. Au charme particulier dont s'enveloppe telle divine 
figure, celle du Lys de la vallée^ elle surajoute une brume poétique 
qui nimbe délicieusement le contour de la déesse. Toutes ses sœurs 
malheureuses détachent de leur propre lumière un pâle ra3-on qui 
l'illumine. Cette caressante lueur, cette aube où se divinise l'être 

(n Essais sur Balzac : Les femmes malheureuses, p. 74. 



a82 L'ARTISTE 



esthétique est l'apport spécial du critique de Balzac, et son œuvre 
très personnelle. 

a Elles ont toutes, écrit-il en les réunissant dans une souveraine 
dilection, cette grâce et ce charme innommables qu'à défaut d'autre 
mot nous qualifions de faiblesse et dont les poètes de tous les temps 
ont fait l'auréole de la féminéité. Elles nous apparaissent comme des 
vaincues de la vie et la souffrance est le principe de leur ennoblisse- 
ment. 

« Faibles, elles le sont d'origine, par leur complexion délicate, 
par leur nervosité maladive, par tout cet ensemble de causes destruc- 
trices qui constituent leur infériorité comme types sociaux mais, en 
même temps, leur supériorité comme éléments de rêve. Entre les 
mainsdu poète qui sut les aimer et les comprendre, vient s'adjoindre 
au charme de leur originelle faiblesse celui de leur destinée irrémé- 
diablement douloureuse (i) ». 

Ainsi comprise, la critique littéraire ne devient-elle pas une besogne 
d'art particulièrement raffinée? Ouvrir les volumes d'un auteur ensor- 
celant, s'abandonner aux spasmes délicats d'une sensibilité chatouillée, 
puis savourer longuement ces voluptés exquises, s'y complaire et les 
renouveler en y insistant, voilà tout le secret. Les professeurs de jadis 
eussent trouvé ce procédé trop simple et trop relâché. Elle est, en 
effet, cette critique moderne, simple et modeste comme la science et 
comme la réalité. Elle n'ajoute rien à l'essence des choses et ne sur- 
charge point le ressort intime d'un fatras superflu de prétentions 
encombrantes. Que lui faut-il? tout uniment une âme artiste en 
train de vibrer, et sa valeur est exactement mesurée à la valeur et à 
la qualité de l'âme qui frissonne et tressaille au fluidique attouchement 
des créations esthétiques. 

Mais en alla-t-il jamais autrement? et la valeur de l'artiste, c'est-à- 
dire au vrai son aptitude à s'émouvoir, l'espèce et l'intensité de ses 
jouissances, ne fut-elle pas toujours la mesure, à la fois et la source. 
de ses oeuvres et de ses réussites? 

Pourquoi donc à la chose essentielle, à la valeur réactive de l'âme 
artiste, surajouter un amas d'exigences et d'ambitions présomptueuses ? 
C'est se torturer d'une gêne inutile que d'arranger ces frêles et char- 

(i) Femmes malheureuses, p. ni. 



L'AME ARTISTE ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 283 



mants matériaux, les saveurs d'une œuvre d'art sur un goût délecté, 
en constructions monumentales. Le lecteur ému de tout à l'heure 
refuse de se peiner lourdement à transcrire ses impressions fines en 
formules pénales, en articles de code littéraire. Quant à les jeter à 
l'alambic de Taine, pour en distiller un extrait scientifique, cette 
chimie cesserait d'intéresser les artistes et ce serait affaire aux savants 
d'en relever le caractère d'hypothèse fantaisiste. Comme je l'aime 
mieux, s'il se laisse aller, comme le Bourget précosmopolite, aux con- 
fidences d'idées personnelles! Il me prend par le bras, sous l'allée des 
marronniers, et m'entretient de Baudelaire et d'Amiel, de Stendhal 
et de Renan; mais ce que j'entends, et qui me ravit, c'est l'accent 
dont il me parle du Mysticisme, du mal d'être et du Rêve germanique. 
A propos des auteurs qu'il a choisispour maîtres, avec cette science 
raffinée d'élire ses professeurs qui fut un grand secret de Paul 
Bourget, il m'entraîne en ses propres sentiers, et m'enveloppe des 
conceptions de sa cervelle. Besogne d'art, certes, et qui me plaît tant! 

Mais comme je préfère encore l'accent direct et spontané du lecteur 
aux yeux un peu luisants de larmes; le cri jeté brusquement, dans la 
sincérité des entrailles remuées; l'exclamation brève qui s'interjecte. 
Connaissez-vous beaucoup d'heures plus douces que les heures vécues 
au fond d'un fauteuil près d'un ami rare, à savourer des pages de 
haut goût, ensemblement? 

La cause du plaisir, la voici. Toute émotion forte est contagieuse, 
toute excessive tension d'une machine nerveuse se propage d'elle- 
même jusqu'aux nerfs voisins, et les sature d'électricité pareille. On est 
gagné d'abord, et sans lutte, par la vibration voluptueuse qui secoue 
d'un frisson violent l'artiste de notre race. A ce contact on vibre soi- 
même d'une commotion pareille. Ainsi se rajeunissent d'une fraîcheur 
renouvelée, nos émotions d'art. Une source d'enthousiasme s'ouvre 
et sourd au fond de nous, par le communicatif émoi des sensibilités 
analogues. 

Peut-on nous rendre un plus précieux service et nous faire un plus 
royal cadeau r C'est de la vie même qui nous est ainsi donnée de sur- 
croit, c'est une augmentation de nos capacités vitales, un accroisse- 
ment de nos pouvoirs d'être. 

Caduque vieillesse et dégénérescence épuisée sont deux grandes 
causes d'apathie et d'insensibilité. Pour mieux dire, l'insensibilité et 



284 L'ARTISTE 



l'apathie sont l'essence même de la vieillesse et rapproche de la 
mort finale, de la suprême inertie où s'insensibilisent définitivement 
nos nerfs lassés par la vie et devenus incapables de réagir jamais plus. 
Or, ne faut-il pas rendre grâce, comme à l'idéal médecin, à quiconque 
recrée en nous un peu de cette force vitale qui se dépense trop vite et 
s'écoule d'une trop rapide fuite hors de nos cellules nerveuses d'ultra- 
civilisés. Qu'on nous restitue un peu d'énergie, qu'on nous rende le 
pouvoir d'admirer, qu'on réchauffe nos enthousiasmes, voilà le vœu 
de nos cœurs usés. Vous rappelez-vous comme Barrés, à la fin de son 
admirable et délicieux livret. Sons Pœil des Barbares^ réclamait non 
pas une leçon mais un cordial, un feu nou\eau qui l'échauffàt, un 
régénérateur d'énergie ? Il nous faut un ami, non pas un professeur, 
un ami qui nous entraîne aux cimes, dont l'ardeur nous pénètre, dont 
la puissance esthétique nous galvanise. 

Il s'est assis au fond de son fauteuil, les jambes croisées, et com- 
mence à nous lire, d'une voix un peu chantante, des pages de Balzac. 
Par instants, au bout d'une page enflammée où s'évoque en traits de 
feu la silhouette héro'i'que de Vautrin, ou le profil divin d'Henriette 
de Mortsauf, il appelle en phrases brûlantes tout l'essaim des créa- 
tures analogues créées par Balzac, il épanche le flot éruptif de ses 
admirations extasiées. Ce sont alors de larges envolées conceptuelles 
qui embrassent tous les anges féminins échappés du cœur de Balzac, 
tous les personnages excessifs forgés par sa forte cervelle. L'âme 
même du grand créateur, ses facettes multiples et brillantes, son sens 
de la féminéité, son ardent besoin d'énergie deviennent tangibles au 
travers de l'œuvre. Le fonds éternel de l'humaine poésie, le fo3'er 
central qui tout le long des siècles échauffe les génies, tout l'éternel 
féminin , tout l'idéal esthétique, tout le mystère des adolescences 
vierges, toute la poussée des énergies productrices, abstractions 
enflammées, zones d'éther supérieur où rarement on accède, s'ouvrent 
au vol de l'esprit ailé que soulève l'enthousiasme. 

L'enthousiasme est le moteur initial qui lance cette critique dans 
les voies supérieures. La défaillance ou l'ascension triomphale dépen- 
dent de son intensité première. Le critique excelle quand il entre 
en extase, et l'artiste vaut dans le domaine où l'induisit sa sensi- 
bilité. 

Si délicate que soit notre âme et si richement douée de nervosités 



L'AME ARTISTE ET LA CRITIQUE LITTERAIRE 285 

précieuses, il reste toujours à la surface des points inertes et morts, 
des anesthésies partielles, des régions engourdies. Des choses nous 
plaisent, qui ne touchent pas nos voisins, et ceux-ci s'émeuvent 
à des félicités pour nous inconnues et mystérieuses. Mais, dans le 
champ de nos jouissances, il est des modes nouveaux dont l'épreuve 
nous peut être apprise par des initiés. 

Cette initiation à des nuances particulières d'esthétique béatitude 
n'est-elle pas pour la critique littéraire un emploi très inédit, d'une 
valeur d'art délicate et raffinée ? L'âme artiste n'a-t-elle pas trans- 
formé d'une totale métamorphose la lourde et vaine tâche de jadis? 
Et quant à la force de contagion des belles pâmoisons frémissantes, 
il suffit pour l'éprouver de s'abandonner, comme tout à l'heure pour 
les puissances d'adoration féminine, aux sympathies violentes de 
Paul Fiat pour les Personnages excessifs, les êtres de relief aux 
poétiques saillies passionnelles; ou bien aux profondes émotions dont 
l'emplissent des réminiscences anciennes, aux émotions autobiogra- 
phiques de collège et d'adolescence qui lui firent adorer Louis Lam- 
bert. Plus d'un lecteur dévot de la Comédie humaine s'étonnera de 
s'y délecter en suavités nouvelles, après telle page des Essais. 

Vaut-il pas mieux tendre les nerfs d'une secousse voluptueuse que 
d'inscrire dans la cervelle quelque verdict solennel et suspect ? et tel 
artiste, déplorant comme Théophile Gautier l'absence de péchés 
nouveaux, n'aimera-t-il pas cette jeune critique, ni pédante ni gour- 
mée, toute chaude de vie, toute pantelante de frissons d'art, et qui 
suggère à notre âme des façons neuves d'être heureux? 

MARCEL SEMBAT. 




SIMPLES NOTES 



LES PEINTRES GRAVEURS 



E fut un beau témoignage du pro- 
grès constant de la Société des 
Pcititres-Graveiirs français , cette 
cinquième exposition, ouverte en 
avril, à la galerie Durand-RueL 
On désignera tout à l'heure 
quelles créations firent ce sa- 
lonnet, plus que ses aînés, si- 
gnificatif; mais, au préalable et 
sans délai, il faut insister sur 
la réalisation d'un projet va- 
guement indiqué Tan passé avec 
une réunion d'eaux-fortes de Keene et qui tend à accompagner 
par la reconstitution d'un oeuvre posthume la mise au jour d'es- 
tampes nouvelles. L'initiative est heureuse de recueillir les feuilles, 
ci et làéparsesdans les cartons des amateurs, de les grouper, de faire 
revivre un instant, comme pour un adieu glorifiant, la carrière de 
quelque maître disparu. Tant d'entre eux ont vu l'originalité payée 




SIMPLES NOTES SUR LES PEINTRES GRAVEURS 287 

par le mépris, par l'insulte ou l'oubli ! Dans cette tâche de redresseuse 
de torts, d'évocatrice du passé, la Société se devait tout d'abord aux 
victimes nationales; après, il lui appartiendrait de s'occuper des étran- 
gers, moins souvent méconnus d'ailleurs. Restreint à la mise en 
lumière des seuls graveurs originaux français du siècle, le programme 
comporte déjà une assez longue suite d'obligations. Se souvient-on 
par exemple qu'Henri Monnier ait jamais obtenu l'exposition 
rétrospective à laquelle il a tant de droits.? La même consécration, 
nous le remarquions dès 1891,3 été refusée à Méryon,àMéryon exalté 
de l'autre côté du détroit ou de l'Océan. Et Bonvin? Et Hervier? Et 
Bresdin ? Et tous ces honnis que les catalogographes du temps présent 
traitent avec une étonnante désinvolture, avec une ignare indifférence! 

La Société a inauguré cette section rétrospective par la montre de 
l'œuvre gravé de Manet. Pour un début, nul choix n'eût pu sembler 
préférable. Manet a excellé à faire de tout outil l'inscripteur de son 
observation, de toute matière le confident de sa pensée. L'exposition 
du quaiMalaquais l'avait montré abordant tour à tour, en maître, les 
procédés les plus divers, l'huile, le pastel, l'aquarelle. Qu'on apprenne 
l'aquafortiste et le lithographe de haut style qu'il sut être à son heure. 
Un aquafortiste jaloux comme toujours de l'instantanéité, un aqua- 
fortiste énergique, rayant précipitamment le métal, opposant les blancs 
absolus aux noirs francs, d'autres fois faisant éclater l'alerte et la 
sûreté de son dessin, par de brèves indications au trait sur un 
fond sans travail, ou par un simple contour ingriste. Plus fiévreuse- 
ment encore que le cuivre, la main malmène la pierre. C'est plaisir 
de voir Manet user du pinceau avec la même aisance que les Japonais 
dans leur croquis à l'encre de Chine, et employer, pour ses tra- 
giques évocations de la guerre civile, le crayon dont les jets libres, 
emportés, filent comme des fusées dans la vertigineuse planche de 
Courses. Ainsi, ces eaux-fortes, ces lithographies disent à merveille la 
toute puissance victorieuse et violente, l'extraordinaire faculté de 
fixer un spectacle, au passage, dans sa vie, dans sa lumière et sa 
couleur. 

Ce nouvel et significatif hommage a été rendu à Manet par un des 
artistes dont il goûtait fort le talent primesautier, par Henri Guérard. 
C'est Henri Guérard qui a extrait libéralement de ses cartons les pièces 
nécessaires à cette exposition spéciale ; c'est lui qui l'a organisée avec 



288 L'ARTISTE 



des soins pieux et c'est lui vraiment qui est l'âme de cette Société. 
Outre qu'il préside à ses destinées, il démontre à plaisir l'étendue du 
moyen d'expression, la variété d'efîets à laquelle la gravure peut pré- 
tendre. Fantaisiste ingénieux, mille sujets lui traversent l'esprit et, pour 
les traduire, peu lui importe la technique, car il n'en ignore aucune. 
Cette fois, où surtout des souvenirs d'Italie, de Normandie l'ont hanté, 
un mélange heureux d'eau-forte et d'aqua-tinte l'a aide à rendre les 
vapeurs du matin à Venise ou le déchaînement du mistral sur les 
vagues qui se poursuivent et viennent se briser contre la falaise, 
furieuses, écumeuses. 

La plupart de ces planches sont tirées avec une encre appropriée, 
verte, violette ou grise, et une des caractéristiques de l'exposition est 
la tendance de l'estampe à se parer des séductions de la couleur, voire 
même de la diaprure de la polychromie. S'il est hors de doute qu'ici 
encore les leçons du Nippon aient été suggestives, qu'elles aient 
entraîné les artistes à de nouvelles recherches et à de nouveaux 
progrès, on ne saurait oublier et l'exemple de Debucourt et le rôle 
joué depuis bientôt trente années par Jules Chéret. Ses lithographies 
murales ont pris, au regard des esthètes désillépar J.-K. Huysmans, 
la valeur d'estampes essentielles et, à la suite de Chéret, plus d'un 
a convoité pour enrichir le dessin, la parure des rehauts. Hors les dons 
si français de grâce, d'esprit, d'humour amoureux et tendre, ce qui 
défie l'éloge à l'endroit de Chéret, c'est l'éclat du résultat comparé à 
la simplicité des moyens, c'est l'illusion toujours donnée d'une palette 
étendue, variée, quand quatre pierres suffisent à créer une affiche 
vibrante, étincelante au suprême, telle les Pantomimes lumineuses. 
Le rénovateur de l'affiche, le pastelliste exquis, il faudrait les oublier 
un instant pour dire comment Chéret illustrateur a continué glorieu- 
sement, le crayon lithographique à la main, la tradition française du 
xviii' siècle, comment son imagination féconde s'est répandue en mille 
inventions, ennoblissant du charme de l'élégance, couvertures de livre 
ou de partition, avis de naissance, tout au monde... 

Mais voici qu'à l'affiche nous ramène encore M. deTouIouse-Lautrec. 
Intégralement neuf, son art n'offre avec celui de Chéret que des con- 
trastes. Ce n'est plus la vision enchantée, riante, qui se joue de tous 
les soucis, c'est l'analyse pénétrante, aiguë, s'exerçant sur la réalité avec 
un inexorable scrupule. Que si donc les applications sont identiques, 



SIMPLES NOTES SUR LES PEINTRES GRAVEURS 289 

M. de Toulouse-Lautrec ayant signé également des titres d'albums 
{['Estampe originale), de chansons {A Saint-La:[are, Petit Trottiti), 
des menus, du dessin simplifié le plus admirablement personnel, il 
demeure entendu que les thèmes différents à l'extrême, éloignés de 
l'allégorie, seront tous de réalité. A Saint- La:[are, c'est la prisonnière 
en bonnet, penchée sur la lettre péniblement tracée ; V Estampe ori- 
ginale montrera auprès de la presse que le vieil ouvrier manœuvre, 
une jeune femme tenant à la main et interrogeant quelque épreuve 
fraîche tirée ; un menu s'encadre de la silhouette élancée d'une modiste 
disposant sur un pied un chapeau aîlé, prêt à s'envoler, semble-t-il. 
Deux lithographies en couleurs [Flirt, la Goulue et sa sœur), initient 
aux saisissantes notations moulin-rougesques qui fondèrent la réputa- 
tion de M. de Toulouse-Lautrec; elles s'ajoutent aux affiches (le Divan 
japonais. Bruant) pour accuser à l'évidence une maîtrise aujourd'hui 
superbement possédée et chère entre toutes. 

Un autre artiste, de talent original, s'est fait entre tous une 
belle place dans la moderne école de gravure, avec ses lithographies 
noires ou en couleurs: M. Alexandre Lunois. Les scènes retenues lors 
des promenades dans la capitale, lors des séjours en Hollande, sont 
d'un observateur avisé et elles se font aimer aussi par la beauté de la 
technique, la curiosité des recherches. M. Lunois caresse, effleure la 
pierre avec son pinceau, et les inouïes transparences auxquelles il 
parvient ne sont jamais si bien mises en valeur que parla teinte d'une 
encre doucement nuancée. 

La gravure sur bois a suivi une évolution parallèle à celle de la litho- 
graphie, et nous possédons bel et bien aujourd'hui le bois en couleurs. 
L'honneur de la dotation nouvelle revient pour la plus large part à 
M. Henri Rivière. L'an dernier, il s'était imposé d'emblée et on avait 
pu dire de sa suite de vingt vues de Bretagne quelle constituait tme 
exposition dans l'exposition. « M. Henri Rivière, continuions-nous a 
taillé le poirier de fil et par des planches superposées ou juxtaposées, il 
est arrivé à des effets d'une délicatesse indicible,où le métier disparaît, 
se laisse oublier , où le résultat seul frappe et trouble doucement. On 
voudrait insister sur la difficulté et la lenteur du travail, sur le long 
temps exigé par ces entailles, sur les soins demandés par le tirage, 
chaque planche étant encrée à la main sur le bois même, car ici l'artiste 
à la fois compose, grave et imprime. » Ce sont aujourd'hui, dix autres 

1893 l'artiste NOUVELLE PÉRIODE : T. V. I9 



290 • L'ARTISTE 

paysages encore plus fins, encore mieux baignés, s'il est possible, dans 
l'atmosphère ambiante, des études de vagues houleuses ou qui vien- 
nent mourir sur le sable, puis une entreprise de longue haleine le 
Pardon de Sainte-Annc-la-Palud : autour de l'église au mur gris près 
duquel se tiennent les mendiants perclus, défilent, graves et recueillis, 
des Bretons dans le traditionnel costume. Quel gré je sais à M. Rivière 
de sa franchise et combien il a eu raison de faire choix de la Bretagne 
pour ces chromoxylographies dont la technique simple, fruste, répond 
si bien au caractère du sol et de ses habitants! — Personne n'a laissé 
d'être frappé par les couvertures de M. Auriol, par ses programmes ; 
on y relevait tout à la fois un instinct pressant du décoratif, un goût 
infini pour la flore. L'iris a été pour lui le thème d'une série d'éven- 
tails de l'invention la plus séduisante, la plus libre; et loin, bien loin 
de toutes les conventions haïssables, M. Auriol nous entraîne avec ces 
fleurs vivant de leur pleine vie, silhouettant, avec de douces inflexions, 
l'élancement de leurs tiges, le balancement de leurs corolles. 

A la même époque que M. Henri Rivière et dans le même sens 
s'efforçait M. A. Lepère. Pour la première fois, il nous met dans la 
confidence de son labeur, intitulant, avec trop de modestie, ses envois 
« 3% 4" et 5^ essais de bois imprimés à l'eau, m L'apport est considérable 
et l'application inédite du procédé à des scènes familiales : la Partie 
de jacquet^ le Goûter. Xylographe expert, il s'atteste prodigieux bu- 
rineur de cuivre avec une série d'eaux-fortes rapportées de Vendée : 
marines, maisons de village, sortie d'école, intérieur de cabaret, 
enlevées par une pointe alerte, dédaigneuse du superflu, avide de 
caractérisation forte. M. Jeanniot, M. Renouard dans ses rapides 
croquis d'animaux, donnent l'exemple d'une enviable aptitude à saisir, 
à noter vivement, synthétiquement. Au détail s'arrête davantage 
M. Duez, hormis en des fleurs joliment jetées ; elles sont gravées à 
la pointe sèche, procédé dont M. Goeneutte s'est triomphalement servi 
pour son Portrait de M. Alidor Del:iant, pour ses Paysages de 
Dinan et pour sa Parisienne si parisiennante. 

La femme, on n'y a point songé en ce lieu, qu'aussitôt M. Helleu 
vous sollicite, impérieusement vous conquiert; entre les artistes 
modernes, je n'en sais point pour posséder davantage le tact, le sens 
spécial delaféminilité. Ce sont des surprises d'état d'esprit, des pour- 
suites de pensée distraite ou méditative, des consignations d'attitudes. 



SIMPLES NOTES SUR LES PEINTRES GRAVEURS 291 



de repos, de coquetterie ou de nonchaloir, et c'est, en somme, par la 
surprise des allures spontanées, des gestes inconscients, échappés, une 
vaste enquête, une révélation du tréfonds de l'âme féminine. 

Naguère dans un travail où il marquait les différences qui se'pa- 
rent le néo-christianisme du mysticisme, un des plus clairvoyants 
penseurs de l'heure présente, M. Ledrain s'exprimait de la sorte: 
« Chez presque tous les mystiques, l'imagination a pris le dessus. Elle 
mène tout leur être, elle remplit leur âme de mirages tristes, de 
plaines de neige, d'espaces sans bornes où l'on aperçoit des fantômes 
avec de grands yeux et des visages qui n'ont pas grand'chose de com- 
mun avec les visages réels. » A lire M. Ledrain, ne dirait-on pas 
quelque explication, quelque définition de l'art de M. Odilon Redon ? 
De fait, notre Goya français n'obéit qu'aux postulations de ses 
hantises, tirant de son cerveau et le sujet et la forme, créant de 
toutes pièces son œuvre. Mais que l'invention altière et intime à la fois, 
noble toujours, n'aille pas empêcher de reconnaître la science du métier 
qui fait du Pégase captif, par exemple, une lithographie hors pair, 
pour la qualité des noirs veloutés et profonds. 

Félix Buhot, autre rêveur, s'essaie avec succès à dessiner sur la 
pierre, tandis que Bracquemond montre un état de VArc-en-cie!, 
Béjot de pittoresques J''ues des quais, Delavallée des ressemblances 
de vieux, de vieilles aux visages creusés de rides. A la présence de 
Zorn, d'Israëls, de Whistler, se mesure l'attrait de la contribution 
étrangère : Zorn, adroit à miracle, obtient l'image sans contour par 
le rapprochement ou l'éloignement de hachures diagonales; avec 
J.-F. Millet, Isracls rivalise pour la philosophie âpre et résignée des 
symboles comme pour l'expression des types généralisateurs ; de la 
pierre, Whistler tire des indications d'horizon se perdant à l'infini ou 
de sublimes portraits comme celui de Stéphane Mallarmé, — effigie 
grandement valable par le reflet de l'intellect et la vérité physiono- 
mique, où le maître poète est évoqué tel qu'il nous paraît en sa cau- 
serie, le port de tête élevé et fier, le regard brillant, perçant, ironique 
presque. 

Puisse la Société des Pcinlrcs-Gi-arcurs français ne point s'arrêter 
en si beau chemin et surtout se garder de convoiter le succès banal 
et tapageur pour ses expositions renseignantes ! Mieux que les 



392 



U ARTISTE 



acclamations du vulgaire, leur convient le suffrage de l'élite; seul il 
compte, seul il est désirable. Puis, pour tout dire, il n'en va pas de 
l'estampe originale comme du tableau ; émanation spontanée, immé- 
diate du génie de l'artiste, elle requiert d'être accueillie, goûtée un 
peu à la manière d'une confidence, sans foule, dans l'intimité du 
calme, avec la dévotion du silence. 

ROGER MARX. 




NE TOUCHEZ PAS A LA SORBONNE 



Pf(iié à M. Greaid, membre de l'Acadcmic française, vice-recteur de l'Académie 

de Paris. 



oMME nous sommes dans un 
temps où les architectes, mis 
en vedette par les concours, 
ne pouvant faire beau, s'ef- 
forcent de faire énorme, on 
est en train de doubler le 
« pourpris » de l'antique 
Sorbonne. Elle s'étend ac- 
tuellement de la rue des 
Ecoles à la rue Cujas, et de 
la rue Victor-Cousin à la rue 
Saint-Jacques ! Dans cet im- 
mense quadrilatère ont disparu les rues Gerson, Touiller, des Poi- 
rées, et cet hôtel borgne de la rue des Cordiers, oij demeurèrent 
Gresset, Condillac, Mably et Jean-Jacques; disparu également, ce qui 
restait de l'église et du cloître Saint-Benoît, où le plus charmeur des 
poètes précurseurs de la Renaissance grandit chez son indulgent pro- 
tecteur, son « plus que père », le bon chanoine Guillaume de 
Villon. 

Nous avons perdu ce sentiment du pittoresque, ce je ne sais quoi 




294 L'ARTISTE 



de gai, de vif, d'amusant, d'inattendu, d'admirablement proportionné, 
qui caractérisa notre architecture, du xiri" au xvn^ siècle. Ce qui pèse 
sur nous aujourd'hui, c'est le seul genre qui ne soit pas bon, le genre 
ennu3'eux. Regardez la façade principale, élevée à grands frais sur la 
rue des Ecoles, si banale et si lourde. Plus loin, immédiatement 
après l'église, l'artiste s'est révélé un instant dans un fragment, vrai- 
ment gracieux. Que n'a-t-il continué ? Non, la fatigue l'a pris aussitôt, 
et nous ne voyons plus qu'une suite incohérente d'édicules qui s'en 
vont de guingois tout le long de la rue Cujas et de la rue Saint- 
Jacques. 

Etranglée dans le bizarre assemblage de ces diverses bâtisses, la 
Sorbonne de Richelieu subsiste encore intacte, correcte et majes- 
tueuse, avec ses pavillons aigus entourant de trois côtés une vaste 
cour rectangulaire dont les plans successifs sont séparés par de larges 
degrés en pierre. Le quatrième côté est dominé par le portique septen- 
trional de la chapelle, formé de dix colonnes corinthiennes sur un 
perron de quinze marches. C'est de la cour qu'il faut contempler 
l'élégance du dôme et de son campanile, ingénieuse imitation du 
dôme de Saint-Pierre. 

Demain, malgré les belles promesses faites jadis par l'administra- 
tion à mon ami Cernesson et à moi, devant le Conseil municipal, — 
mais où sont les neiges d'antan ! — les maîtres-maçons diplômés 
porteront la pioche sur ce remarquable ensemble, l'un des plus beaux 
spécimens de l'art architectural au temps de Louis XIIL On nous 
fera la charité de conserver la chapelle, en l'étouffant de toutes parts, 
et l'on maçonnera ferme sur l'emplacement de cette cour légendaire 
que Paris et toute la France connaissent; où toute la jeunesse des Ecoles 
a passé, attendant fiévreusement les résultats du grand concours ou 
des examens ; où l'on entendait les appariteurs glapir : les candidats 
de la première série ! où d'interminables discussions s'engageaient à 
la fin des leçons entre les vieux auditeurs de Villemain, Guizot, 
Cousin, Jouffroy ou Saint-Marc-Girardin. 

C'est dans l'espoir, bien vague, hélas ! qu'il est peut-être encore 
possible d'arrêter ces cambrioleurs d'une nouvelle espèce , de les 
garrotter et de les mettre dans l'impuissance de nuire, que je confie 
cette protestation à la Société des amis des Monuments parisiens, et 
surtout à celui qui, — je le sais, — gémit sur les ruines que l'on va 



NE TOUCHEZ PAS A LA SORBONNE 295 

amonceler devant lui, à M. Gréard, dont un mot suffirait pour empê- 
cher la destruction idiote de s'accomplir. 

J'avoue que ce ne sont pas les souvenirs du passé qui défendent le 
beau monument dont je demande la conservation. La Sorbonne a été 
le plus exécrable instrument d'oppression de la pensée ; depuis saint 
Louis jusqu'à la veille de la Révolution , toujours on la trouve au 
service des causes détestables. Bourguignonne avec Jean sans Peur 
contre Louis d'Orléans ; Anglaise avec Bedford et Henri V contre le 
dauphin Charles, elle sollicite l'extradition de Jeanne d'Arc et veut 
la faire brûler à la place Maubert. Elle condamne Luther ; elle 
demande à François P'' d'abolir à jamais l'imprimerie « qui enfante 
journellement des livres pernicieux. » Guisarde avec les princes lor- 
rains; Italienne avec Sixte-Quint; Espagnole avec Philippe II, elle 
passe constamment à l'ennemi et fulmine les décrets les pluscontraires 
aux traditions de l'Eglise gallicane. « Trente ou quarante docteurs, 
pédans crottés, marmitons et soupiers, qui, après grâces, traitent des 
sceptres et des couronnes, » déclarent qu'il est permis aux sujets de se 
révolter contre un souverain hérétique et même de l'assassiner ; délient 
le peuple du serment de fidélité au roi, et défendent de recevoir 
Henri IV, « lors même qu'il se ferait catholique et qu'il serait absous 
par le pape. » La Sorbonne a persécuté Arnould ; elle a poursuivi de 
ses dangereuses colères Dolet, Ramus, Vanini, Descartes, et même 
au xvni« siècle Buflbn, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Helvétius, 
Marmontel, Baill}', Mably, Diderot, tous plus ou moins complices de 
l'Encjxlopédie. 

Un rayon de soleil brille pourtant une fois dans ces ténèbres. Au 
commencement de 1470, deux hommes de bien, unis par un égal 
amour des lettres, Guillaume Fichet et Jean de la Pierre, docteurs en 
théologie, formèrent le projet d'ouvrir, dans la Sorbonne même, une 
imprimerie , et firent venir de Bâle trois ouvriers déjà renommés : 
Ulrich Gering, Michel Friburger, Martin Crantz; ils se mirent 
à l'œuvre, eurent vite raison des premières difficuhés, et, dans le cours 
même de l'année, donnèrent le premier livre paru à Paris : Lettres 
de Gasparini de Bergame, bientôt suivies d'une édition de Salliiste. 

En 1622, Richelieu, nommé cardinal, fut élu grand-maître de la 
Sorbonne par les suffrages de la société des docteurs, et, pour leur 
montrer sa reconnaissance, il entreprit de reconstruire entièrement le 



296 L'ARTISTE 



vieux collège, fondé par Robert de Sorbon vers i253. Il confia l'exé- 
cution de ses projets à l'habile architecte du Louvre , Jacques 
Lemercier ; la première pierre de la chapelle, où Richelieu voulait 
être inhumé, fut posée le ih mai iG33; déjà, depuis six ans, les 
travaux de la maison étaient commencés et trente-six appartements y 
étaient ménagés pour les plus anciens docteurs. A l'étage supérieur 
était située la bibliothèque, et, au rez-de-chaussée, la Salle des 
Actes. 

C'est là que tous les vendredis, entre la Saint-Pierre et l'A vent, les 
aspirants au doctorat soutenaient les fameuses roberttnes., qui duraient 
de six heures du matin à six heures du soir, à peine interrompues à 
midi par une légère collation. Le candidat devait argumenter en latin 
contre tous les ergoteurs qui le harcelaient et se relayaient de demi- 
heure en demi-heure. Cet étrange spectacle attirait un nombreux 
public de cardinaux, de prélats, de ducs et pairs, de maréchaux, de 
savants. Si le soutenant appartenait à une famille princière, il discu- 
tait la tête couverte, les mains gantées et le président le traitait de 
« sérénissime prince. » 

Le 5 avril 1792, un décret de l'Assemblée législative supprime la 
Sorbonne en même temps que toutes les autres congrégations. Les 
nombreux artistes, obligés de quitter le Louvre, quand Bonaparte 
entreprit de l'achever, envahirent les logements vides de la Sorbonne 
et s'y installèrent jusqu'en 1820. A cette époque, une section de 
l'école de droit occupait le chœur de l'église et des sculpteurs avaient 
leurs ateliers dans les chapelles et dans la nef. Prud'hon habitait 
depuis i8o3 l'un des appartements sur la cour \ il avait pour compagne 
une femme charmante, peintre de mérite, Mlle Constance Mayer, et 
tous deux vivaient heureux, confondant leur gloire et leurs existences. 
Malheureusement lorsque l'ordonnance du 3 janvier (82r affecta tous 
les logis aux services de l'Université, Mlle Mayer, dont l'esprit était 
déjà malade, s'imagina que sa liaison avec Prud'hon était la cause du 
congé qu'il avait reçu, et, le 26 mai, elle se coupa la gorge de deux 
coups de rasoir. Son ami ne se consola jamais de cette terrible fin, 
termina les tableaux qu'elle laissait inachevés et s'éteignit après de 
longues souffrances moins de deux ans après elle. 

Par un contraste singulier, c'est dans les salles mêmes où tant 
d'obscurs théologiens avaient dogmatisé et lancé leurs excommunica- 



NE TOUCHEZ PAS A LA SORBONNE 



297 



lions que l'esprit nouveau brilla alors de tout son e'clat et qu'une foule 
enthousiaste vint chaque jour, dès 181 1, écouter Laromiguièrc, 
Boissonade, Guizot, Villemain, Cousin, Thénard, Gay-Lussac, 
Geoffroy Saint-Hilaire. 

Ce n'est qu'en 1825 que l'église fut restaurée et rendue au culte. On 
y admire le remarquable mausolée du cardinal , érigé en 1604 par 
Girardon sur les dessins de Lebrun. Ce tombeau a subi bien des 
vicissitudes et n'a été conservé que grâce au courage d^Alexandre 
Lenoir. Lui-même a raconté comment, dans le cours de 1793, il fut 




Tombeau de Richelieu, par Girardon. Eglise de la Sorbonne 



blessé à la main droite d'un coup de baïonnette en défendant le monu- 
ment contre les énergumènes qui voulaient en exhumer le cadavre, 
a Le cardinal offrait l'aspect d'une momie sèche et bien conservée ; 
la peau était livide, les pommettes saillantes, les lèvres minces, le poil 
roux , les cheveux blanchis par l'âge. » Un homme coupa la 
tête, la montra aux spectateurs et l'emporta. Lenoir préserva des 
outrages des furieux ce qui restait du corps, et fit rétablir l'œuvre de 
Girardon dans son Musée des mommieyits français. Après la disper- 
sion du Musée, sous la Restauration, le tombeau reprit son ancienne 
place dans l'église. 



398 



L'ARTISTE 



L'inconnu qui avait dérobé la tête semble avoir été embarrassé de 
son larcin. Elle passa en diverses mains, et fut enfin restituée à 
M. Duruy, ministre de l'instruction publique en 1867. On l'a rajustée 
au corps avec solennité, non sans une grande émotion des nombreux 
assistants de la cérémonie. Pourquoi faut-il que leur piété ait été 
troublée par quelques sceptiques qui ont osé douter de l'authenticité 
des ossements si artistement rapportés ! 

E. DE MÉNORVAL. 





CHEZ LES SHAKERS 



La Demi-Lune, par Moulin-Galant, Essonnes (S.-et-O.), 12 avril iSgS. 

Mon cher Alboize, 

Par suite de toutes sortes de circonstances dominées par l'imprévu , 
et dans lesquelles l'incendie de la forêt de Fontainebleau, noire 
pauvre aima mater, joue un grand rôle, je n'ai pu répondre à votre 
lettre que je trouve ici, en rentrant à La Demi-Lune. 

Les « Shakers », mon ami, sont tout simplement les quakers de 
l'Amérique du Nord ; les hommes y ont des principes et des faux- 
cols encore plus rigides, et les femmes encore moins de poitrine, que 
leurs frères et sœurs d'Europe. En voilà qui vont faire regretter les 
gorges d'Apremont ! Vêtues de noir, comme le corbeau dont elles ont 
la couleur 

Sans en avoir la perfidie, 

comme dit Nadar en une vieille chanson, les dames qui aident les 
Shakers à reproduire leur sous-genre, passent leur dimanche à chan- 
ter de terribles psaumes, tristes à faire pleurer les oiseaux, et qui 
célèbrent les futures voluptés et les petites folies d'outre-tombe. 
C'est moins gai que le Moulin-Rouge, mais à Philadelphie c'est déjà 
de la « festivité ». 
Je suis arrivé, avec l'astuce particulière aux aquafortistes, à péné- 



3oo 



L'ARTISTE 



trer dans un de ces salons piétistes, et j'en ai gardé une mélancolie 
que la lecture des articles du joyeux Brunetière n'a pu dissiper, 
depuis. 

J'y ai croqué la Chanteuse de psaumes, car cela se chante, ou bien 
on les dit « mélopéiquement » comme à la Comédie-Française, et 
cela n'en est pas plus joli. Voilà tout ! 

A vous bien, mon cher ami, et à bientôt. 

FÉLICIEN ROPS. 

P. S. — Il est sain, pour la conservation de la bonne gaieté de 
nos pères, de faire, chaque fois qu'on en a l'occasion, quelque plai- 
santerie de bon goût sur M. Brunetière. Il a remplacé les notaires et 
les épiciers de la période romantique. Cela conserve la tradition, 
sans laquelle notre belle France n'existerait plus. 

J'oubliais : « Shaker » veut dire : trembleur. Ils ont peur, non que 
la terre manque sous eux, mais que le ciel leur échappe au-dessus ! 

F. R. 




LE MOIS DRAMATIQUE 



Théâtre du Palais-Royal : Le sous-préfet de Château- Busard, comédie-vaudeville en 
trois actes, de M. Léon Gandillot. — Odéon : Reprises de l'Héritage de M. Plumet 
et de Charles VII che^ ses grands vassaux. — Théâtre-Libre : Mirages, pièce en cinq 
actes de M. Georges Lecomte; Valet de cœur, comédie en trois actes, en prose, de 
M. Maurice Vaucaire; Boubouroche, pièce en deux actes, de M. Georges Courteline. — 
Cluny : Corignan contre Corignan, vaudeville en trois actes, de MM. Rolle et Gas- 
cogne. 



Sur les scènes de vaudeville, la vogue est à la marque Gandillot ; la mar- 
que Gandillot est la meilleure marque du moment. Mais soit que le four- 
nisseur à la mode produise trop ou trop vite, sa dernière fabrication est 
quelque peu inférieure aux précédentes. C'est toujours très amusant, très 
trouvé comme effets scéniques; mais, dans la nouvelle pièce du Palais- 
Royal, le Sous-préfet de Chdteau-Bu\ard, ce n'est plus la drôlerie simple, 
coulant de source et bonne enfant, de la Tournée Ernestin, des Femmes 
collantes, de Ferdinand le noceur, etc.... 

Ce sous-préfet est un petit « fêtard » qui s'ennuie dans le trou où le gou- 
vernement l'a envoyé. Aussi songe-t-il souvent à aller passer un jour ou 
deux à Paris. Ce qui est fort grave, car lorsqu'on s'absente il faut en avertir 
son chef hiérarchique, le préfet; et puis, sous peu doit passer à Château- 
Buzard le général de corps d'armée en tournée d'inspection. Mais le désir 
d'aller prendre l'air des boulevards et de revoir une blonde amie qu'il a 
laissée à Paris l'emporte sur le devoir, et notre sous-préfet prend la clé des 
champs, laissant à son domestique pour le tirer d'embarras, si embarras 
il y a. Du reste, il rentrera le lendemain matin de bonne heure et personne 
ne s'apercevra même de son escapade. C'est bien le diable s'il arrivait quel- 
que chose !... 



3o2 L'ARTISTE 



Ah ! je crois bien qu'il arrive quelque chose. 

C'est d'abord la blonde Simonette qui, ayant eu, elle aussi, l'envie de 
revoir le jeune fonctionnaire dont elle partage les tendres sentiments, 
arrive quelques minutes après le départ de celui-ci. Et le géne'ral aussi, 
naturellement. Pour faire face à cette situation compliquée, le domestique, 
surpris en train d'essayer l'habit brodé de son maître (çà, c'est une ficelle 
bien peu digue de vous, M. Gandillot!) se fait carrément passer pour le 
sous-préfet. 

Et voilà les quiproquos qui se suivent en longue ribambelle. La jeune 
Simonette et une amie qui l'a accompagnée, le général et son aide de 
camp, le domestique et sa femme, l'oncle du sous-préfet, un employé 
grincheux, tout ce monde se démène, s'agite en un mic-mac indescriptible : 
on entre, on sort, on se dispute, on s'embrasse, on se trompe pendant trois 
actes. Le général prend Simonette pour la femme légitime du sous-préfet, et 
le domestique pour le mari de Simonette, et la femme du faux sous-préfet 
pour la maîtresse du vrai sous-préfet, et ce dernier, revenu à l'improviste 
et rentré par la fenêtre, pour l'amant de la femme du faux-sous-préfet, et 
cette plaisanterie ne cesse qu'au bon moment, alors que, après s'être 
expliqué, on va se coucher. Et le public peut s'en aller content; il a ri pour 
son argent. Mais il faut bien avouer que l'auteur de Ménage à quatre a 
été souvent mieux inspiré. Nous savons qu a la longue les meilleures 
sources se tarissent, si l'on vient y puiser trop fréquemment, mais M. Gan- 
dillot n'est pas homme à avoir si vite vidé son sac : nous l'attendons à sa 
prochaine pièce pour l'applaudir comme nous le souhaitons. 

A rOdéon, deux reprises : V Héritage de M. Plumet et Charles VII che^ 
ses grands vassaux. C'est maigre ; mais en cette saison d'été, exception- 
nellement précoce, les pièces nouvelles seraient fort mal venues et M. Mark 
fait fort sagement de finir ainsi son année qui aura on somme donné 
d'excellents résultats au point de vue de l'art dramatique. 

Constatons le succès du joyeux Dailly engagé pour créer Plumet et de 
MM. Clerget, Cornaglia, Janvier. 

Dans Charles VII, M"° Dux a fait preuve d'habileté et de talent. Cette 
jeune artiste a bien le masque tragique et sait son métier comme peu de 
comédiennes à Paris; c'est plus qu'il n'en faut pour réussir non plus seule- 
ment au second Théâtre-Français où elle est très aimée et très fêtée par le 
public, mais encore au premier où sa place est marquée dès maintenant. 

Avec Mirages., de M. Georges Lecomte, le Théâtre-Libre a donné une 
des plus remarquables soirées de sa saison, nous pouvons même affirmer, 
la plus remarquable. Déjà chez Antoine, M. Georges Lecomte avait obtenu 
un grand succès avec la Meule dont la donnée était la proche parente de 
celle de Mirages. 



LE MOIS DRAMATIQUE 3o3 



Le sujet de ce drame est pénible, épouvantablement triste, angoissant 
jusqu'à la crispation; il fait naître en l'esprit un profond découragement, 
vous enveloppe de son atmosphère lugubre, vous étouffe, vous tient pen- 
dant des heures sous son obsession poignante. On a fait à M. Georges 
Lecomte le reproche d'avoir expliqué un cas pathologique et non un cas 
physiologique. Cela nous fait penser à M. Coquelin aîné qui écrivait un 
jour dans certaine revue que le théâtre doit être l'école des mœurs et 
non l'école de médecine. M. Coquelin éprouvait ce jour-là le besoin de 
faire un mot. On ne saurait nier, en effet, — et ceci même, au théâtre, est 
devenu un lieu commun, — que l'hérédité est une des bases de l'humanité, 
que certaines crises physiques entraînent fatalement certaines crises 
morales. Sur ces données il s'est déjà produit des œuvres dramatiques de 
premier ordre, les Revenants d'Ibsen, Genninie Lacerteux de Concourt et 
bien d'autres. La pièce de M. Georges Lecomte, Mirages^ a été bien près 
de ces œuvres-là. 

En quelques lignes voici le sujet. M""" Hamelin est restée veuve avec un 
fils d'une trentaine d'années, qui s'est adonné au métier littéraire. Pauvres, 
ils mènent une existence plus que modeste. Paul Hamelin n'a pas encore 
percé; en dépit et peut-être à cause de l'originalité et de la probité de son 
talent, aucun journal, aucune revue ne lui a encore ouvert ses colonnes. 
Ceux qui lisent sa prose la trouvent trop personnelle. Aussi vit-il solitaire, 
découragé, presque désespéré. De plus, il souffre d'une névrose dont son 
père lui a légué le triste héritage. La tête, le cœur, l'estomac, tout en lui 
est déjà fatigué. La mauvaise fortune s'acharne sur cet être malade qui 
aurait besoin de courage, de forces, de joie. Il aime une jeune fille, elle ne 
l'aime pas et elle le lui dit avec une naïveté brutale à briser le cœur le 
mieux trempé. 

Il voudrait aider sa vieille mère qui travaille jour et nuit pour donner à 
la maison un peu plus de confortable, et nulle part il ne peut trouver 
à gagner sa vie. Un jour, il croit avoir placé un roman dans une revue cotée, 
qui paie bien et le fera connaître sûrement. Le lendemain, une lettre lui 
enlève cette dernière illusion. Enfin, partout où il marche, il écrase de 
l'amertume; de quelque côté qu'il se tourne, il se cogne la tête; cette tête 
n'était pas très solide par elle-même, elle finit par se détraquer complète- 
ment, et ce pauvre honnête garçon, à la haute intelligence, au cœur géné- 
reux, meurt, vaincu, broyé par la vie. 

Tel est l'argument de la pièce. A côté de M™" Hamelin et de Paul, un 
autre caractère y est développé de main de maître; c'est celui de l'ami 
Nattier, un homme d'action, lui, qui se moque du rêve et des désillusions 
qu'il apporte avec lui. L'action, prétend-t-il, est la seule condition de l'être 
humain qui veut vivre et prospérer. Cet « actif » finit du reste plus 
misérablement que le rêveur : au même moment où agonise Paul, les 
gendarmes viennent arrêter Nattier pour banqueroute frauduleuse. 



3o4 L'ARTISTE 



M. Antoine a été excellent dans Paul Hamelin; il a eu une agonie 
déchirante. M. Gémier a bien dessiné le personnage ingrat de Nattier. 
M°" Barnv a été touchante dans son rôle de mère et M"' Clem exquise 
dans Marcelle, la sœur de Nattier. 

Le spectacle qui a suivi Mirages de quelques semaines, au Théâtre- 
Libre, se composait de Valet de cœur, pièce en trois actes de M. Maurice 
Vaucaire, et de Boubouroche, pièce en deux actes de M. Georges Cour- 
teline. La première a médiocrement réussi; la seconde a été la joie de la 
représentation. 

Dans Valet de cœur, M. Vaucaire nous a montré, en une allure monotone 
et plate, un certain rêveur tourmenté par le besoin d'un amour vrai. Amant 
d'une cocotte, il la quitte parce qu'il voit qu'elle le trompe et épouse une 
jeune fille avec laquelle il croit pouvoir être heureux. Mais l'humeur 
difficile de Madame, ses goûts prononcés pour la toilette et le monde, son 
égoïsme, sa légèreté le découragent tout de suite et il divorce. Ne trouvant 
pas cet amour véritable qu'il a cherché toute sa vie, las, malheureux, il 
revient chez son ancienne maîtresse. La vie continuera entre eux comme 
par le passé; elle le trompera autant, davantage peut-être; lui, il essaiera 
de s'accoutumer, de faire des concessions, de fermer les yeux et de mettre 
à la raison son grand fou de cœur auquel il espère un jour apprendre à 
vivre et à bien se tenir dans le monde, 

Boubouroche a été un triomphe. M. Georges Courteline, jusqu'ici connu 
par des romans amusants, est un fantaisiste de haut vol. L'observation se 
mêle chez lui à la verve la plus exubérante, la plus folle, la plus délicieuse. 
Et puis son rire est distingué, intelligent, c'est un rire qui a du tact et de 
l'a propos; on est à l'aise avec lui, car il ne sent ni la foire, ni les tréteaux. 

Boubouroche est un bon garçon, bien naïf, qui a une maîtresse bien 
rouée, ce qui arrive souvent, laquelle maîtresse le trompe ce qui arrive 
toujours. Etant au café dont il est un des plus sérieux piliers, en train de 
jouer à la manille, un monsieur, un vieux monsieur s'approche de lui et 
se permet de lui dire à l'oreille : « Votre maîtresse vous trompe et elle vous 
trompe dans le moment présent. » Explication de part et d'autre; Bou- 
bouroche convaincu par de solides raisons, sort furieux, après avoir réglé 
ses bocks. Au domicile concubinal il arrive essoufflé, rouge de colère; 
il sonne : Adèle ouvre. 11 se précipite dans la chambre à coucher. Rien 
d'insolite. Aux premiers mots échangés, la femme se met à rire, le traite 
d'imbécile, et, goguenarde, lui tend la chandelle pour qu'il examine avec 
soin les lieux. Tout à coup, un courant d'air éteint la lumière et Bou- 
bouroche aperçoit, filtrant du buffet, un petit filet de lumière qui dore 
le plancher. Il bondit, ouvre, en retire le complice. Mais Adèle a trouvé 
un moyen de tout arranger; sans se laisser démonter, une fois seule avec 
Boubouroche, le prenant de haut avec lui, elle lui raconte que c'est un 
secret de famille. Et après quelques jérémiades de sa maîtresse, Bou- 



LE MOIS DRAMATIQUE 3o5 



bouroche attendri, bcte comme tous les amants, se laisse conter cette douce 
baliverne et finit par la croire. ;< Cet homme est un secret de famille », 
pense-t-il content en redescendant l'escalier, et apercevant le vieux monsieur 
qui rentre chez lui, il saute dessus et lui administre une formidable raclée. 

Bouboiiroche ou la Bêtise humaine a été supérieurement enlevé par 
MM. Antoine, Pons-Arlès (Boubouroche) et M"" Irma Perrot. 

Nous reverrons du reste la pièce de M. Gourteline l'hiver prochain sur 
une scène régulière, ce qui nous changera quelque peu des vandevilleries 
ordinaires. 

M. Francisque Sarcey affirme que Corignan contre Corignan, vaude- 
ville joué au Théâtre Cluny, est un chef-d'œuvre de drôlerie, qu'on y rit 
à en mourir. Notre avis est tout différent : nous avons trouvé la pièce 
d'une stupidité inouie. Pendant trois actes pas un mot, pas une phrase, pas 
une scène qui soit trouvée. Et les gens qui l'ont écrite sont deux écrivains 
de talent et d'esprit!... Tous les vieux trucs du vaudeville sont entassés 
pèle mêle dans cette farce; on y voit des gens qui se déguisent en kan- 
gourou ou en ours, des avocats qui font des frasques dans leurs garçon- 
nières, et qui se font pincer par leurs futurs beaux-pères; il s'y trouve 
aussi une somnambule extra-lucide, un dompteur, un bègue (c'est nou- 
veau, hein!), un président de tribunal aphone. Et çà fait de l'argent, et le 
directeur a raison de mettre en gros caractères sur ses affiches : Immense 
succès ! 

ANDRÉ DE LORDE. 




1893 l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. V 20 




LE MOIS MUSICAL 



LETTRE DE QUEEN MAB 

Mon cher Directeur, 

Minuit passé. Lueurs de blanc renouveau. A travers l'ombre diaphane 
d'un frais nocturne shakespearien, dans le noir des rues désertes ainsi que 
des voies romaines, je revins seule, joyeuse et mélancolique : joyeuse, 
parce que mon être chantait encore ce que je venais d'applaudir, parce que 
tout un orchestre intérieur, aussi subtil qu'un songe d'aveugle, me rappe- 
lait l'ardente poésie de Berlioz et la poésie sublime de Wagner ; — mélan- 
colique, parce que l'heure du printemps amer avait sonné : toute fin est 
une amertume. Le dernier concert avait vécu : notre âme, l'Enchantée du 
Vendredi-Saint tout à l'heure, se tendait vers le bonheur perdu, veuve 
d'un art, comme Eisa vers la fuite immaculée du Cygne... Et, plus tard, 
en la splendeur tiède. 



Par un couchant d'or du beau rêve antique, 

la frileuse remembrance de l'hiver chanteur apparaîtra dans la pensée sous 
la forme d'une frêle vierge mélodieuse, fille de Schumann ou de Vincent 
d'Indy, quand nous reviendrons les yeux las des salons de peinture, les 
concerts d'été... Mais quelle réalité meilleure qu'un vivant souvenir ? — 
C'était le soir du \'endredi-Saini : sous la nuit bleue scintillante, par ce 
printemps vert sans pareil, malgré les pieuses réminiscences de la Marche 
des Pèlerins d Harold, pure comme la blanche Italie des cloîtres, et du 
Prélude de Lohengrin plus immatériel que l'essor des flèches gothiques, je 
ne sais quelle sonore ,et limpide fraîcheur sans doute éclose des 



LE MOIS MUSICAL 



Waldiueben ii) parfumait le resplendissant décor et l'humble moi^ son 
miroir; et, comme insensiblement, je me récitais à voix basse le Soir d'un 
Vendredi-Saint du somptueux philosophe oriental de Vlllusion. .lean 
Lahor : 

L'air est chaud à troubler la pureté d'un ange ; 
Et la lune, montant dans le ciel lourd du soir, 
Comme la lampe d'or qui veille en un boudoir, 
Verse à nos sens émus une langueur étrange. 

Ce soir, la jeune lîlle, en sa chair ignorante 
Sentant frémir l'appel de désirs inconnus. 
Laissera ses cheveux couler sur ses bras nus, 
Et pâlira, troublée à leur caresse errante. 

Le ciel est tout chargé de subtiles senteurs, 
Que les acacias de leurs rameaux en fleurs 
Jettent comme un poison aux souffles de la brise. 

Et la chair triomphante, ainsi qu'aux jours anciens. 
Malgré que .lésus-Christ se meure dans l'Eglise, 
Se damne, appartenant ce soir aux Dieux païens. 

O poésie wagnérienne 1 ô duplicité de la poésie ! Le Beau rassérène ; 
l'art épure : mais, comment donc, cet enchanteur, perfide confident de 
l'incantation vernale, c'était ce même Wagner qui venait de ressusciter le 
désespoir au seuil de l'infini morne (2), d'exalter la juvénile ivresse du 
chaste poète énamouré d'un vieux livre (3), de clore pieusement nos pau- 
pières mystiques sur la contemplation rêvée du beau Graal d'emeraude où 
saigna la pourpre divine (4) ? Et je vous signale aussitôt ses complices : la 
fougue magistrale de l'orchestre Lamoureux, la vibrante et précise décla- 
mation de Van-Dyck, interprétant, suggestive, V Invocation de Faust à la 
Nature ou le fin Récit de Lôgiie (5), ruse et flamme, subtile louange de la 
Beauté plus rare que For, sur le rire d'une lueur insidieuse et spirituelle : 
et tandis que le dieu voyageur avoue gaîment sa mésaventure, revenant les 
mains vides, de l'orchestre en demi-teinte s'essore l'enchanteresse phrase 
de Freia, la phrase qui chantera plus tard, parmi les murmures de la forêt 
verte, aux oreilles de Siei;fried adolescent, — et l'exquis dessin des basses 
qui l'accom.pagne !. . . — C'est la Wellenbetuegung, symbole des renou- 
veaux, me glisse en un sourire une plus qu'érudite Ouvreuse. 

Et n'est-ce pas la grâce d'épithalame du 111= acte de Lohengrin. au 
grupetto virginal, qui revit dans le Liebeslied du Wiilsung ? Voilà pour- 

(i) Les Murmures de la Forêt du 11' acte de Siegfried ; C™° n" du programme : Cirque 
d'Eté, 3i mars iSgS. 

(2) Prélude du llli^ acte de Tristan et Yseult. 

(3) !"■ chant de VValther, des Maitres-Chantews. 

(4) Prélude et Récit du Graal, de Lohengrin . 

(3) I" audition ; Hhcingold, 11° acte, au pied du Wallialla. 



3o8 L'ARTISTE 



quoi le printemps de ce soir-là me parut plus beau que jamais ! Dans le 
néant de tout, l'amour, c'est l'absolu, comme la nature même. Ce chant 
d'amour de Siegmund, cette jeune lumière qui chante, entrée sur un 
souffle par la porte subitement ouverte pour unir la tendresse au printemps, 
cette poétique notation de la Vie, nous la retrouverons bientôt dans son 
cadre, vers la fin de ce torrentueux crescendo de passion lumineuse qui 
s'appelle le I'^'' acte de la Walkyrie. Le Lied du Printemps, synthèse et 
symbole, est comme le raccourci du chef-d'œuvre total ; et sa grâce fleurie 
s'avive d'une ivresse. Un art qui exprime ainsi l'existence est un grand 
art : malheur aux pauvres chétifs imitateurs qui oseront draguer dans ces 
solitudes hauturières ! 

« J'ai peur d'Avril », avoue la philosophie du poète (i) : eh bien ! croi- 
riez-vous que mon désir de l'œuvre en appréhende l'approche ? Je redoute 
ce drame, vaste mer d'harmonie, surtout pour les faux engouements qu'il 
va faire naître ! Le Beau est le Beau, et la vogue même ne peut lui nuire. 
\3n Y>\Siloïù.cien paysage du Poussin sera toujours, aux yeux d'une élite, 
sublime, quand même la mode capricieuse en médite la reprise de posses- 
sion prochaine . Et, toutes choses inégales d'ailleurs, il est bon qu'une telle 
symphonie dramatique de haute raison et d'imagination florissante, 
d'humanité douloureuse et de féerie surhumaine, paraisse enfin sur notre 
première scène, en regard de nos chers Tr-oyens, parallèlement. Mais, 
après un passé de blasphèmes, quel avenir de pseudo-ferveur ! Compen- 
sation, pour le wagnérien qui n'est pas wagnéromane, n'ayant jamais été 
wagnérophobe : il sera curieux d'étudier, au soir le soir, les nouveaux 
rapports du géant Wagner avec les Lilliputiens du boulevard nocturne. 
L'inédit n'est jamais un document méprisable. Et nous, sans renier devant 
la Flamme surnaturelle la virgilienne tendresse des Troyens, ni la poi- 
gnante intimité de Werther (on peut estimer le vieux saxe au sortir de 
Michel-Ange), — nous donnerons d'abord notre impression, une fée n'ose 
dire: son jugement... Demanderez-vous à une fourmi son opinion sur le 
grand Sphynx? Ne forçons point notre talent... C'est déjà si malaisé sans 
cela ! 

Vous connaissez sans doute, au moins de réputation, mes chers lecteurs, 
cet homme d'Argos qui se croyait toujours au théâtre. Le pauvre fou, mais 
l'heureux mortel ! Or, avec un tant soit peu de mémoire, il serait aujour- 
d'hui facile de l'imiter, vu la pléthore de musique : 

Tendre et si bonne à ceux qu'un grand deuil a brisés, 
La musique parfois prend la voix d'une morte : 
Elle a cette douceur qu'avaient d'anciens baisers, 
Volupté qui souvent fait mal, étant trop forte. . . 

Ainsi parle notre poète du Vendredi-Saint : et je le comprends, si je 

, [\) M. SuUy-Prudhomme. 



LE MOIS MUSICAL 309 



récapitule la galerie défunte des principales auditions de l'hiver 1892-93 ; 
la musique est une architecture éphémère, une œuvre d'art capiteuse et 
fragile comme l'amour, et quel essaim de souvenirs autour de ces seuls 
noms : la Symphonie avec Chœur, le Chant de la Cloche, les Impressions 
d'Italie, deux Symphonies de J. Brahms, la Mort d'Yseult, au concert 
Lamoureux ; au Châtelet, VEnfance du Christ, et la Vie du Poète (ô 
contraste !), et les Béatitudes de César Franck, plus d'une fois sublimes, 
qui ont mis à nu plus d'une hypocrisie critique ; au Conservatoire, toute 
une série d'œuvres verveusement conduites par Paul Taffanel qui a suivi, 
dans le chemin courageux des innovations, les pas du trop modeste et très 
artiste Jules Garcin. Oyez plutôt cette simple liste : Roméo et Juliette de 
Berlioz, la Messe solennelle de Beethoven, la Lyre et la Harpe et la ///= 
Symphonie en ut mineur àc C. Sa.\ntSa:<ins, la première audition du 111 = 
acte de Tannhauser, enfin Manfred, intégralement, sans détailler l'ordinaire 
des festins habituels : les symphonies de Beethoven, parure du sanctuaire 
depuis soixante-six ans, et la Rhénane si poétiquement vivante de Robert 
Schumann, dédaignée (pourquoi ?) depuis dix-sept ans ! 

Combien intéressante, entre toutes, l'exécution de Manfred ! (i) Car 
l'œuvre est l'évocation la plus éloquente de l'âme défunte de Schumann. 
Schumann ! Dans ce nom seul, que de rêve ! Ce n'est plus le sang géné- 
reux de Beethoven, ce n'est pas encore la fulgurante complexité de Richard 
Wagner. En attendant VHojotoho guerrier de la Walkiire pour escalader 
joyeusement les cimes, quel douloureux charme de suivre l'exquis poète 
de la pensée dans la pénombre d'une romantique Allemagne chère à notre 
Gérard de Nerval ! Depuis la tragique Ouverture jusqu'au froid Requiem 
final où monte un espoir, sa tendresse inquiète et crépusculaire chante 
irrésistiblement. On dirait d'un Lamartine germanique interprétant Lord 
Byron. Non seulement le Raji:{ des vaches, mais le style même du maître 
suggère un site tout alpestre (2). La Suisse est son domaine. Et, dans le 
vague irisé des soirs, passe sa Muse aux pâles cheveux blond cendré que 
nimbe la lune pâle : c'est la Fée des Alpes. Qui connaît, en France, le 
Schumann des Kreisleriana, des Mélodies, des Novellettes, du Requiem 
pour Mignon, de VHistoire d'une rose ? Mais il serait absurde d'empri- 
sonner le génie dans ses miniatures musicales ; et Manfred, comme Elie 
pour Mendelssohn, prouve que la grâce enfante la vigueur. Ici le songe 
est terrible, puisqu'il est des songes dont on meurt. « Sois maudit ! » 
clame le quatuor des voix graves ; et Manfred défaille. Manfred, c'est 
Schumann, témoin cette citation, par M. Julien Tiersot, de son plus 
ancien biographe, J. W. de Wasielewski : 

o La musique de Manfred semble avoir une signification particulière 

(i) Op. ii5 ; octobre-novembre 1848. 

(2) Exemples : VEntr'acte; les apparitions du Génie de l'Air, de la Fce des Alpes ; le 
Coucher de soleil. 



3io L'ARTISTE 



dans l'existence de Schumann : en l'écoutant, on ne peut se défendre d'y 
voir un reflet de rame du compositeur, et d'y découvrir comme un pres- 
sentiment du sort terrible que l'avenir lui réservait. Qu'est-ce que le 
Manfred de Byron, sinon un homme inquiet, irrésolu, malade du cerveau, 
tourmenté d'idées bizarres ? Et ce commerce insensé et inalsain avec les 
esprits, qui n'est que symbolique dans le poème, était en réalité le symp- 
tôme caractéristique de la maladie de Schumann. 11 est incontestable que 
le compositeur fut attiré vers ce sujet par des affinités secrètes. Il dit un 
jour, dans une conversation : « .Jamais je ne me suis encore livré avec 
autant de force et d'ardeur à une composition qu'à celle de Manfred [\]. » 
Il lui arriva, à Dusseldorf, de lire le poème dans une réunion intime : la 
voix lui manqua tout à coup, des larmes jaillirent de ses yeux, et une 
émotion si violente s'empara de lui qu'il lui fut impossible de continuer. Il 
ne se plongea malheureusement que trop profondément dans ce sujet 
sinistre, qui finit par devenir pour lui une idée fixe. » 

ISAstarté àc Schumann, n'est-ce pas l'intime aspiration vers le mieux 
qui hante, qui ronge et qui tue ?.. 



Comme post-scriptum, donnons un souvenir à la malheureuse orpheline 
Kassya qui, sans avoir rien d'immortel, ne méritait pas une fin si préma- 
turée (2). La perle de la partition, c'était assurément la grâce fluette, 
ironique et sombre de M""' de Nuovina qui exprimait à merveille l'insou- 
ciance passionnée de cette Manon tzigane, préférant l'or à l'amour. Volup- 
tueuse pâleur, cheveux débène, voix incisive, — elle excellait, au IV" acte, 
dans la Dumka, élégie brumeuse au refrain cavalièrement brutal comme 
l'oubli. L'acte, une fête troublée par la révolte, débutait par une étincelante 
Polonaise reliée par la Diimka aux rythmes étranges d'un ballet très pitto- 
resque que feu Léo Delibes rapporta du pays de Sacher Masoch. Paix à 
vos cendres, petite Kassya ! Que de plus cruels que vous condamnent 
votre cruauté. Vous avez su mourir; et puis, quand on naît femme, ne 
faut-il pas, avant tout, devenir comtesse ?.. 

Pour copie terrestre et conforme : 

RAYMOND BOUYER. 

(i) L'Ouverture, toute psychologique, est le chef-d'œuvre orchestral de Schumann. 
(2) A l'Opéra-Comique 'première représentation du 24 mars iSgS). 





CHRONIQUE 




E dernier changement ministériel a 
amené M. Poincaré au ministère de 
l'Instruction publique, des Beaux- 
Arts et des Cultes, en remplacement 
de M. Charles Dupuy, auquel a été 
confié dans le nouveau cabinet le 
portefeuille de l'Intérieur avec la 
présidence du Conseil. M. Poincaré 
est député de la Meuse depuis 1887. 
Né à Bar-le-Duc en 1860, il était 
avocat à la Cour d'appel de Paris et 
rédacteur judiciaire au Voltaire 
lorsque M. Develle, alors ministre de l'Agriculture, le prit pour chef de 
cabinet. Le nouveau ministre des Beaux-Arts s'est déjà fait, à la Cham- 
bre, une situation parlementaire importante, d'abord comme rapporteur 
du- budget des Finances de 1892, puis comme rapporteur général du 
budget de 1893. 



I W^^^"-^ I w- 1 w|Wi 



Le prix biennal, fondé par l'architecte Duc pour encourager les hautes 
études architectoniques, a été décerné, par l'Académie des Beaux-Arts, à 



3i2 L'ARTISTE 



M. Emile Camut, architecte, pour son travail, Agrandissement et restau- 
ration de rétablissement du Mont-Dore, projet exe'cute'. Deux travaux 
seulement avaient été présentés pour ce concours : l'autre avait pour 
auteur M. Lépouzé et consistait en un Projet de salle de reunions artisti- 
ques et académiques. 

Le lauréat du concours Rossini en 1893 est M. Henri Hirschmann. Sa 
cantate a été exécutée au Conservatoire de musique dans le même concert 
que celle de M. Honoré, lauréat du concours de 1891. 

On sait que l'Académie des Beaux-Arts dresse tous les deux ans, sur 
l'invitation du ministre, une liste de cinq compositeurs ayant eu le prix de 
Rome, parmi lesquels il en est désigné un pour écrire la partition d'un 
ouvrage en deux actes qui doit être représenté sur la scène de l'Opéra. Le 
choix du ministre s'est porté sur M. Lefebvre dont le nom figurait en 
première ligne sur la liste dressée par l'Académie. Ajoutons, à titre de 
renseignement, que le livret adopté par M. Lefebvre, avec l'assentiment du 
directeur de l'Opéra, est de M. Charles Lomon et intitulé Djelma. 



D'après une communication faite par M. Ravaisson à l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres, l'original du portrait de femme attribué à 
Vittore Pisano, dont nous annoncions, le mois dernier, l'acquisition par 
le musée du Louvre, ne serait pas la princesse d'Esté, comme on le croit, 
mais une princesse de la maison de Gonzague, Cecilia, fille du premier 
marquis de Mantoue, déjà représentée par le Pisano dans un médaillon. 

Les musées nationaux sont autorisés à accepter les dons faits par 
M. Destouches et consistant en trois dessins de Géricault ; un portrait de 
la mère du donateur par Ingres ; une esquisse peinte du tableau de Guérin, 
Didon et Ene'e ; une allégorie de Forestier ; un Cloître de Granet, et une 
collection de porcelaines. 

M. Léonce Benedite, conservateur du musée du Luxembourg, s'est 
rendu acquéreur, au nom de l'Etat, d'un fort beau tableau de Daumier, les 
Voleurs et Pâne^ d'après la fable de La Fontaine, qui faisait partie de la 
collection du sculpteur Geoffroy-Dechaume, vendue après décès : cette 
œuvre a été adjugée au prix de 12,100 francs. La somme a été fournie en 
partie par la caisse des musées nationaux, en partie par un donateur ano- 
nyme, celui-là même qui, l'an dernier, fit don à l'Etat du tableau de 
M. Edouard Détaille, la Reddition de Huninguc. 

La direction des Beaux-Arts vient d'acheter, pour le même musée, la 
Cène., du peintre allemand Frédéric de Uhde. Ce remarquable tableau a 
figuré, on s'en souvient, au Salon de 1887. 



CHRONIQUE 



Le plafond peint par M. Weerts pour l'Hôtel des Monnaies et exposé, 
l'an dernier, au Salon du Champ-de-Mars, vient d'être mis en place. La 
remise officielle faite par M. Henry Roujon, directeur des Beaux-Arts, à 
M. de Liron d'Airolles, directeur de l'Hôtel des Monnaies, a été l'occasion 
d'une petite cérémonie pendant laquelle le directeur des Beaux-Arts a 
prononcé une allocution où il a d'abord fait l'éloge des précieuses collec- 
tions qui forment le musée des Monnaies, puis rendu hommage aux 
artistes français, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, qui ont donné 
la preuve de talents délicats et rares dans la pratique de l'art du médailleur. 

S'il sied d'admirer les chefs-d'œuvre de l'antiquité hellénique et du quinzième siècle 
italien, nous avons le droit et le devoir de rappeler ici avec orgueil le souvenir de 
Michel Colomb, médailleur du roi Louis XII, de Guillaume Duprc, de Warin, de 
Duvivier, d'Augustin Dupré et d'Oudiné. Cet art monétaire, art sévère, délicat, et probe, 
qui vit de concision et de clarté, où la grâce doit rester robuste et la force élégante, 
convenait, plus qu'aucun autre, au tempérament même de notre race. J'ose dire que 
nous sommes désormais les seuls dans le monde à le pratiquer avec éclat. Depuis 
quelques années, les médailleurs de France prodiguent les merveilles ; cette renaissance, 
qui a commencé avec le regretté Chapu, vous la voyez continuer aujourd'hui par les 
grands artistes dont vous avez tous les noms sur les lèvres, les Chaplain, les Roty, les 
Daniel Dupuis et leurs dignes émules. Je craindrais d'être trop long en les citant 
tous... 

En terminant, M. Roujon a félicité l'auteur du plafond, M. Weerts, 
dont l'œuvre fait, en effet, très belle figure dans la grande salle du musée 
des Monnaies. Le sujet traité par l'artiste est un souvenir de l'Exposition 
universelle de 1889 : Paris conviant les Arts à ses fêtes, sous la protection du 
Travail et de la Paix. La composition a une belle allure; l'exécution bril- 
lante garde, dans le cadre que lui fait le musée, une heureuse harmonie. 
La destination définitive de son œuvre consacre hautement le succès de 
M. Weerts. 



Dans le salon d'honneur du ministère de la Guerre, on vient de placer 
une statue en marbre de Lazare Carnot, sculptée par Cougny, pour rem- 
placer une autre statue de « l'organisateur de la victoire », qui doit être 
envoyée au musée de Versailles. 



Sur la façade de la maison de la rue des Gloriettes, à la Croix-Rousse, 
que Joséphin Soulary habita pendant de longues années et où il mourut, 
le propriétaire actuel a fait placer le médaillon du poète lyonnais, sculpté 
par Pierre Devaux. 



LES LIVRES 



Les Hûet : Jcan-Baptistc et ses trois fils, par E. Gabillot collection 
dos Artistes célèbres] ; Paris, L. Allison et C°. 



UET avait étc, jusqu'à présent, fort 
négligé, ou même, pour mieux dire, 
à peu près ignoré par la critique 
contemporaine. A part quelques rares 
et fragmentaires études publiées dans 
des ouvrages spéciaux, à part l'obli- 
gatoire et vague notice insérée dans 
les recueils à prétentions encyclopé- 
diques, mis au jour par des spécula- 
tions de librairie, l'œuvre de Hûet 
n'avait été l'objet d'aucune recherche 
sérieuse avant que M. Gabillot eùi 
ajouté, à la série déjà longue des Artistes célèbres, la suhstamielle mono- 
graphie que nous signalons à nos lecteurs. 11 faut dire, à la vérité, que si 
l'œuvre gravé de Hiiet est assez nombreux, soit original, soit interprété, 
les dessins qu'on connaît de lui sont rares, et plus rares encore ses peintures. 
Au Louvre, une toile et un dessin ; une toile au musée d'Orléans, et cinq 
dessins dans d'autres musées de province : tel est le maigre contingent 
d'œuvres en ces deux genres que possèdent les collections publiques, 
d'après le catalogue établi par M. Gabillot. Dans les collections particulières, 
ce même catalogue relève à peine trois tableaux et une vingtaine de dessins 
de quelque importance, exécutés par divers procédés. Cependant, de 1769 
à 1802, presque tous les Salons ont compté de nombreux envois de Hûet. 




3i6 L'ARTISTE 



Quel témoignage plus flagrant pourrait-on invoquer de la profonde indiffé- 
rence et de l'oubli prolongé en lesquels sont tombées ses œuvres ? 

Indifférence fâcheuse, oubli souverainement immérité. Que si on ne 
considère en lui que le disciple de Boucher, il serait injuste de lui dénier 
un remarquable talent de composition et une facture toujours intéressante 
et souvent magistrale dans les animaux et le paysage, parfois critiquable 
dans ses figures féminines si on les veut comparer à celles de Boucher, dans 
les allégories et les pastorales où il imite ce dernier : là, il peut passer, 
sans injustice, pour un artiste d'ordre secondaire, et le dessin aux trois 
crayons, La Source, reproduit ici, n'est pas pour infirmer cette apprécia- 
tion. 

Mais, dans l'œuvre de Hûet, un départ est à établir, que son historien 
fait avec une très sûre pénétration, entre les productions de « l'homme 
qu'ont façonné l'éducation et le milieu, le Parisien à l'esprit très ouvert, 
ami de la nouveauté, qui se laisse, par conséquent, pénétrer par les idées et 
les sentiments des temps qu'il traverse, suit ces idées et ces sentiments dans 
leurs transformations, et les exprime toujours avec talent », et, d'autre 
part, les études et tableaux de l'artiste animalier. Tout autre est, en effet, 
— et combien plus original et puissant, combien plus « moderne » dirons- 
nous après M. Gabillot, — le peintre d'animaux. « Dans notre école fran- 
çaise, déclare hautement l'auteur, je cherche vainement, avant Jean-Baptiste 
Hûet, un peintre de son envergure, qui ait comme lui consacré sa vie à 
l'étude et à la représentation des animaux domestiques : il a eu, on peut le 
dire, la passion, presque le culte, de ces animaux. Surtout, chose qui a 
échappé à tous ceux qui en ont parlé, il les a traités tout naïvement, avec 
un réalisme presque absolument moderne, en tout cas, infiniment plus 
marqué que chez Oudry et Desportes. Aussi, jusqu'à la Révolution, les 
contemporains ont bien apprécié Jean-Baptiste ; quoique d'autres de son 
temps aient fait aussi des animaux, il est le seul qu'ils appellent le célèbre 
peintre d'animaux. 

« Il m'est arrivé souvent, dit M. Charles Blanc, le seul écrivain qui de 
« nos jours ait un peu connu Hùet, quoique bien mal, de prendre ses des- 
« sins pour des Géricault, quand il représentait les lions du Jardin des 
« Plantes, tant il en avait bien saisi le caractère, les mâles contours, la tran- 
« quille majesté. » Je dirai, moi, que les lions de Géricault ne valent pas 
ceux de Hûet, et qu'il faut venir jusqu'à Barye pour trouver un lion traité 
comme celui dont nous publions le croquis. » 

Avouons que le puissant caractère de ce croquis si largement tracé dénote 
sans nul doute un maître animalier et justifie l'élogieuse conviction qui a 
rapproché ici le nom de Hûet du grand nom de Barye. Rapprochement 
accidentel toutefois, car si les préférences de Barye étaient pour les 
grands fauves, celles de Hûet furent plutôt pour les animaux domestiques : 
la basse-cour et la ferme ont fourni à celui-ci ses modèles de prédilection, 




Lion, croquis dessiné par J.-B. Huet 



3i8 L'ARTISTE 



il les a étudiés dans leur milieu, il a vécu dans leur intimité, il les a rendus 
avec cet accent de vérité qu'attestent ses cahiers d'eaux-fortes originales et 
les nombreuses reproductions de ses dessins interprétés par divers graveurs 
au premier rang desquels il faut citer les Demarteau. « 11 doit être regardé, 
conclut son biographe, je ne dirai pas comme un initiateur, car il est dou- 
teux que nos animaliers modernes l'aient beaucoup étudié, mais comme un 
précurseur de ceux-ci ; comme eux, il a représenté les animaux naïvement, 
sans convention et sans parti pris. » Cet artiste est donc bien digne du 
rang que réclame pour lui M. Gabillot dans l'école française. L'ouvrage 
qu'il vient de lui consacrer, soigneusement documenté et d'une parfaite 
justesse dans ses appréciations, n'v contribuera pas peu : quand on voudra 
être édifié sur l'ensemble de l'œuvre de Hiiet, on aura, grâce à cet excellent 
travail, tous les renseignements que l'on pourra souhaiter, et l'on n'en 
sera plus réduit aux jugements sommaires, épars dans les Salons de Diderot 
et dans les écrits du temps. 

Les trois fils de Jean-Baptiste Hiiet, Nicolas, François et Jean-Baptiste, 
étudièrent avec leur père la peinture, le dessin et la gravure. Le premier 
fut dessinateur du Muséum ; il a laisse une importante série d'aquarelles 
qui se trouvent dans les collections de cet établissement, animaux, fleurs 
et insectes. François se fit un certain renom comme miniaturiste. Quant au 
troisième, Jean-Baptiste, qui s'était enrôlé en 1792, comme ses deux frères 
d'ailleurs, il fut blessé au siège de Maubeuge et fut amputé du bras droit ; 
mais il s'exerça à graver de la main gauche, au pointillé, procédé par 
lequel il a reproduit une partie des ouvrages de son père et de son frère 
Nicolas. Le livre de M. Gabillot donne, sur ces divers artistes de la même 
famille, des indications très précises et non moins détaillées sur le cata- 
logue de leur œuvre respectif, les Salons où ils exposèrent et les diffé- 
rents graveurs qui ont reproduit les œuvres de J.-B. Hiiet. 

Une mention spéciale est due au soin et à la quasi perfection apportés à 
l'illustration très riche et très variée de ce volume ; tout y est réussi à 
souhait, sur ce point, — qui n'est pas sans importance pour une publica- 
tion de cette sorte. — comme sur tous les autres. 



Jacques Germain, par François Deschamps ; Paris, OUendorff. 

Après le Coq d'Or et le Plat d'Étain, François Deschamps publie chez 
OUendorff, Jacques Germain. L'auteur en est à sa troisième étape, et nous 
sommes heureux de constater un progrès sérieux dans cette œuvre, 
attrayante de style et d'observation. Ici, nous sommes loin assurément du 
lyrisme de George Sand et de la sèche analyse du grand maître Balzac ; 
mais nous respirons à l'aise au milieu de scènes reposantes, où l'auteur fait 
évoluer tout un monde bariolé de paysans et de villageoises comme dans un 
joyeux souvenir de David Téniers. Ce sont de simples briards de Seine-et- 



320 L'ARTISTE 



Marne, pris sur nature, sans exagération de critique ou d'éloges. Nous 
vous recommandons tout particulièrement un portrait de vieille grand'mère, 
une vendange et un chaud paysage au coucher du soleil. Quelques lecteurs 
rébarbatifs trouveront peut-être que l'héroïne, Solange, qui n'est pas Bre- 
tonne, mais Limousine, soit aussi longue à laisser vaincre son cœur que la 
belle mariée de Pêcheur d'Islande^ mais la reddition n'en est que plus 
glorieuse, et à la dernière page on se dit en souriant d'aise : « Tout est 
bien qui finit bien. » — Pierre Garin. 



Le dessin simplifié^ par A. Roucole ; Paris, Delagrave. 

Il n'est guère besoin de faire ressortir l'importance qu'a prise aujourd'hui 
l'étude du dessin dans les différents programmes d'enseignement, en dehors 
même des études purement artistiques ou professionnelles. Aussi faut-il 
signaler, comme répondant à une réelle nécessité, un livre sérieux et prati- 
que et d'une conception pédagogique très remarquable, l'excellente mé- 
thode de M. Roucole, professeur à l'école des Beaux-Arts de Toulouse. 
Nous ne pourrions nous étendre avec les détails suffisants sur le plan de 
cet ouvrage; disons seulement que l'auteur prouve jusqu'à l'évidence qu'en 
possédant seulement quelques notions élémentaires de géométrie il est pos- 
sible de mettre sûrement et promptement un dessin en place. 

Voici, d'ailleurs, en quels termes, le sculpteur Falguière a apprécié, avec 
sa grande autorité, la méthode de l'auteur du Dessin simplifié, dans une 
lettre reproduite au début de l'ouvrage : « Le service que vous allez rendre 
aux enfants de nos écoles méritera la reconnaissance des maîtres non 
moins que celle des élèves. Votre méthode, claire, précise, simple, facili- 
tera la tâche des premiers, le travail des seconds. Elle fait disparaître le 
plus grand obstacle à la formation de l'enfant, rebuté d'ordinaire par l'in- 
certitude des indications qu'on lui donne et les résultats informes aux- 
quels elles le conduisent. En apprenant aux débutants à savoir regarder 
leur modèle, vous formez leur jugement par le contrôle que votre règle de 
précision met à leur disposition. Vous les prémunissez contre le danger 
de ne s'attacher qu'aux détails. Vous leur évitez les tâtonnements, les retou- 
ches infructueuses et décourageantes, par l'exactitude des mesures. Avec 
votre méthode, tout élève peut, à coup sûr, devenir dessinateur et ce ne 
sera pas votre faute s'il ne devient pas artiste. » 

Ajoutons que M. Roucole a déjà doté l'enseignement du dessin de la 
Règle de précision qui sert à mettre en perspective, d'une façon pour ainsi 
dire mécanique, tous les objets, quels qu'ils soient, que l'on puisse avoir à 
dessiner. 



Le directeur gérant, Jean Alboize. 



LE MANS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER 



LA SCULPTURE 



AU SALOX DES CHAAIPS-HLYSHES 




ALOx copieux, mais sans éclat; 
une cohue d'œuvres, d\)ù émerge, 
ça et là, l'œuvre d'un maître 
connu et aimé; un peuple de sta- 
tues correctes et banales, où nous 
reconnaîtrons à peine quelques 
lîi:;ures originales. Nos maîtres 
préférés semblent eux-mêmes 
avoir renoncé aux grands ellbrts 
ou s'être réservés pour l'an pro- 
chain; quant aux nouveaux venus, ils ont pour eux le nombre à 
défaut de la valeur. 

A quoi attribuer cette l'aiblesse générale de la sculpture ? Des 
esprits malveillants. — le monde en est plein, — ne s'avisent-ils 
pas de prétendre que les sculpteurs ont moins de talent depuis 
que leur ai't les nourrit? C'est là, évidemment, le paradoxe d'un 
homme qui a bien dîné. Cependant, remarquons-le, la multitude 
des commandes gouvernementales et municipales, la multipli- 
cité des concours qui demandent des statues pour tous les monu- 
ments, toutes les places, tous les coins de rue; le goût général 
pour la sculpture décorative ou intime, statues d'antichambre 
ou bustes de cheminée, tout cela coïncide d'une curieuse taçon 

1893. — l'artiste. — XOUVELI.E PÉRIODE : T. V. 21 



I.WRTISTI- 



avec l'alTaisscmcnt de la statuaire. C'est là, assurément, un pur 
effet du hasard, (^'pendant, il faut v prendre garde. Tout art 
s'éteint quand il enrichit, parce que tout le monde veut s'enrichir 
et par conséquent tout le monde veut être artiste. I.a vocation 
n'est plus nécessaire, le travail acharné devient inutile : on 
produit un ouvrage quelconque comme on fabriquerait un 
article de commerce: et alors.... une rapide visite aux salles de 
peinture nous renseigne pleinement sur ce que devient un art 
dont tout le monde se mêle. 

Il en est un pourtant, voisin de la sculpture et qui ne mène 
pas à la fortune, 11 faut pour s'y livrer toutes les qualités qui font 
l'artiste; aussi v rencontre-t-on de véritables maîtres. C'est la 
gravure sur médailles. Cet art. délaissé depuis longtemps, a été 
restauré en France par M. (>haplain. un artiste de premier rang, 
dont certaines œuvres peuvent être mises à côté des plus belles 
médailles de la Renaissance, ha mode n'a rien à voir avec de pa- 
reils ouvrages: ils sont nés pour durer. M. ('haplain s'est abstenu 
cette année; mais .M. Roty. son élève, expose des médailles du 
relief le plus fin et le plus distingué. .\i. Chaplain est un homme 
du xV^ siècle, original et vigoureux; M. Rot\- est un homme du 
XIX"^ siècle, qui cherche aut:mt la couleur que le dessin et qui 
réussit cà la rencontrer. La médaille de .\1. Pasteur, la médaille de 
la Maicnnlc ont la force et te charme. Il v a plus de vie et de 
vérité sur cette petite surface et dans ce fin reliel que dans les 
trois quarts des blocs de marbre qui encombrent le Salon. 

A côté des médailles, une statuette exquise : ./ Doiiiycuix, par 
M. Frémict. C'est une petite Jeanne d'.\rc qui porte sa quenouille 
au côté, comme une épée. 1,'idée est originale et l'exécution est 
admirable. .\t. l'rèmiet est un des premiers sculpteurs de notre 
époque; il a l'èlèNation, la singularité de la pensée et la science de 
l'exécution. Il n'a jamais fait de sculpture « prix de Roitie ». aussi 
lui a-t-il fallu quarante ans de production continue, pour arriver là 
où l'élève de l'hicole des Beaux-Arts se trouve porté par la force 
toute puissante de la banalité et de l'.Vdministration. 

Non loin de la Jeanne d'Arc de Frémiet. un bronze remar- 
quable : llrrciih- Iciuhtnl l'arc par .\1. AIar/.t)in'. Jl est placé dans un 
des coins les plus obscurs de cette salle immense qui semble 



L'ARTISTE 




.X ^i.i>^,''/f 



HERCULE TENDANT L'ARC 



LA SCUFTURK AUX CH AiMl'S-Hl.VSHES 323 

inondée de iLniiicrc. 11 est accole à une boiserie. — ce qui empêche 
qu'on tourne autour de lui, — dans ce coin où était logé jadis le 
St Jcaii-Baplislc de Rodin, sorte de purgatoire que les commissions 
de classement réservent aux œuvres originales. Mais, si bien 
cachée que soit une œuvre d'art, il v a toujours quelqu'un pour 
la voir et pour en parler. J.e bron/e de .AI. .Mar/ollT est des plus 
remarquables; il dénonce un artiste rare que nous espérf)ns bien 
revoir l'an prochain en meilleure place, à moins qu'il n'ait émigré 
de l'autre côté de l'eau. 

Que dire des LiilU'iirs de .M. Charpentier: Ils ont obtenu la 
médaille d'honneur et nous nous associons à la joie de l'artiste 
qui a reçu la récompense d'un travail considérable. Mais nous 
scra-t-il permis de souhaiter que l'institution des médailles tombe 
en désuétude? La médaille a la prétention de reconnaître le 
mérite; malheureusement elle n'atteint pas toujours son but. 
L'expérience nous montre ce que deviennent, après quelques 
années, et les œuvres et les hommes couverts de lauriers par leurs 
contemporains. Xous ne pouvons oublier que les trois quarts des 
maîtres reconnus actuellement ont commencé par être honnis par 
leurs confrères. .Mlons au Louvre et au Luxembourg, et nous 
y constaterons la présence triomphante d'œ-uvres autrelois 
méconnues ou méprisées. Le système des médailles pouvait se 
défendre dans un temps où il fallait éclairer le vil bourgeois sur 
le mérite des œaivres qu'on lui présentait. Les artistes avaient en 
quelque sorte le privilège des vovages en Italie, en Orient, en 
Hollande. Ils avaient contemplé les chefs-d'œaivre et ils avaient le 
droit de juger seuls, parce que, seuls, ils pouvaient comparer. Mais, 
aujourd'hui, le vil bourgeois a vovagé à son tour. 11 a vu l'Italie, 
l'Orient, la Hollande. Grâce aux circulaires à bon marché, il a fait 
son éducation artistique; il a \u. il a comparé et il juge. Lt quand 
il assiste à la distribution des médailles que les artistes se décernent 
entre eux, il se permet de sourire Passons. 

M. I-alguière donne une suite aux jolies statuettes qu'il expose 
depuis plusieurs années. Cette petite gamine qui a été tour à tour 
Diane, Junon, etc., symbolise aujourd'hui la Pocsit' hcro'iquc. Le mou- 
vement est volontaire et entraînant : il lait songer à ce chef-d'œuvre 
de l'art antique qui s'appelle Polie grec incomin et qui se voit au 



324 I.WRTISTH 



Louvre. C'est déjà un mérite. Il faut le lai.s.ser à un sculpteur de 
talent, qui a eu d'heureuses inspirations. L'Archiicclurc de AI. 
Barrias est assise sur un débris d'entablement. Elle tient une cou- 
ronne à la main ; son attitude est douloureuse ; que pleurc-t-elle ? 
hst-ce la décadence de l'architecture contemporaine ? Peut-être. 
Alors nous comprenons son chagrin. M. Barrias, qui avait sculpté 
pour le tombeau de Guillaumet une si adorable figure de jeune fille 
arabe, a été inoins bien inspiré cette année. Mais, avec un artiste 
de cette valeur, les mécomptes ne durent jamais bien long- 
temps. 

La nudité féminine conserve toujours ses fidèles. C'est le plus 
beau thème que se soit jamais proposé la statuaire. Malheureuse- 
ment l'art antique est toujours là. qui nous rend terriblement 
exigeants. Les hommes et les femmes de l'ancienne Hellade étaient 
beaux comme de jeunes arbustes, d'une beauté qui s'ignore, et les 
artistes en allant au gymnase n'y trouvaient que d'admirables 
modèles. .Mais nous, hélas ! pauvres modernes, nous sommes si 
platement laids ! Nous possédons, en revanche, une intelligence 
supérieure, quoique nous ne comptions parmi nous ni Homère, 
ni Eschyle, ni Phidias, ni Socrate, ni cent autres. Mais la plastique 
se soucie peu de l'intelligence, et nos artistes en sont réduits, 
pour trouver la beauté, à regarder l'antique. La J'citua de M. H. 
Lemaire est correcte, VAiiiphilyitc de M. Depléchin est élégante 
mais a quelque chose de déjà vu ; ceci dit aussi pour hi Scvc de 
M Larche. Circc de .M. Mackcnnal est plus intéressante. Mettons 
à part Su:^aiiiic de .M. Aizelin, qui est une jolie figure dans le 
goût de l'école française du xvni"' siècle. Passons, en jetant 
un regard chargé d'étonnement devant deux femmes en plâtre 
que la Suède nous envoie et dont l'attitude relève plus de l'acro- 
batie que de la statuaire. Le génie de la plastique appartient 
décidément aux peuples du Midi, aux peuples qui peuvent mar- 
cher nus. 

La sculpture commémorative compte un Casimir Péricr par 
Al Alarqucste, œuvre digne et solide. Le Chevalier Bayard de AI. 
Croisy connaît M. Frémiet et nous l'en félicitons. Af"'^ Roland 
par M. Lallier fera sans doute le plus valable effet dans l'emplace- 
ment qui lui est destiné. .Mais la meilleure de ces œuvres décora- 



LA SCULPTURE AUX CHAMPS-ELYSÉES ^î-^ 

tivcs est, sans contrcdil, la Callii^niphic de M. Coutan. Regardons 
à plusieurs reprises cette gracieuse figure de iemme drapée, d'un art 
si français : elle a le charme et l'élégance ; elle écrit attentive- 
ment, avec le geste délicat d'une abbesse. L'État, qui n'est pas 
toujours heureux dans ses commandes, a lieu d'être satisfait de 
celle-là. Nous lui souhaitons d'en trouver souvent de pareilles. 



A 

-«èv -<□>- 'i'»^ 



LA PEINTURE 



AU SALON DES CHAMPS-ELYSÉES 



,.E catalogue du Salon de peinture des Champs- 
Elysées est particulièrement instructif cette année 
et témoigne une fois de plus en faveur de la 
pauvreté d'imagination de l'espèce arUsIc. Cette 
infériorité que la critique constate à chaque 
Salon nouveau, se traduit, ou par le choix, de 
jets en complète disproportion avec le talent du 
îintrc qui se donne mission de les traiter, ou par 
incroyable naïveté, j'allais écrire : niaiserie, de ceux 
li devraient avoir d'eux-mêmes une plus haute idée 
ne point rabaisser leur fonction d'artiste jusqu'au 
le d'imagiers d'Epinal. Dans le premier ordre 
idées, qui ne se rappelle les Salons d'il y a cinq ou 

six ans, où défilait, le \o\mi des intermi- 
• y/ ' . 

— — -^.y nables murailles, la série des vieux 

^^' sujets mvlhologiques, usés et rebattus, 

CCS Jiipilcr, ces Diaiic, ces IJihi. — il y en avait presque toujours 

une dizaine à chaque Salon, — en des attitudes diverses? Puis 

c'étaient les sujets patriotiques, les scènes empruntées à la guerre 

de 1870, de plantureuses Alsaciennes au bonnet démesuré, pour 

bien préciser l'intention du peintre, donnant l'accolade à de petits 

troupiers français, ou repoussant avec indignation les avances de 




A PHIXTIRH ATX ( 1 1 A M l'S-HLYSHES -,27 



quelque grand gaillard bavarois, bref toute la réclame patriotique 
mise au service de la peinture. Cette année, chose ciuicuse. il 
semble que l'idéal de nos artistes ait subi une transformation : 
ils ont presque tous abandonné la vieille mvthologie, dont 
M. Jules Lefebvre lui-même ne veut plus, la trouvant démodée, et 
ils ont fait remonter leur idéal patriotique aux guerres du premier 
Empire, suivant en ceci la mode qui s'accuse jusque dans le 
costume féminin. L'inexplicable faveur dont jouit actuellement la 
période napoléonienne, a fait décrocher des cadres où ils moisis- 
saient les portraits de quelques généraux du temps, et les peintres, 
fraîchement imbus des .Mémoires de .Marhot, nous en ofl'rcnt des 
extraits illustrés. Nous touchons déjà à l'aiictLloU'. Mais voulez- 
vous la voir s'épanouir en sa Heur de beauté ? Ouvre/ le catalogue : 
vous v trouverez des légendes d'une brièveté précise, faites pour 
inquiéter et troubler l'àme du visiteur, comme celle-ci : « Il ne 
revint jamais! (Pierre Loti, l'àintir d'Islande^ « ; ou cette autre : 
« Ils n'iront pas le chercher là » (suit un fragment du Drapeau 
de M. .^Lli/eroy) : d'autres encore qui prouvent l'insondable pro- 
tondeur de... l'etrangeté humaine, comme celle-ci : Ylî.scargot 
SYiiipalhiijUC. Je termine par la plus frappante, une invention de 
toutes pièces, un trait de génie, la création d'un nouveau genre : 
le/?^riWi,'c///////(;/'/'r. Lisez en elfet la légende du numéro 1188. et vous 

V verrez ceci : (h'cis pal iiratyc : vallée de la Touques. « Messieurs, je 
« suis heureux d'être \enu ; j'ai constaté qu'environnés de tous les 
« présents et de tous les dons de la nature... adossés à cette 
« merveilleuse vallée où l'on voit presque l'herbe pousser tant 
« elle va vite et tant elle est drue, vous avez trouvé le moyen 

V d'ajouter à toutes ces richesses. (Ciaiiibella) » Le plus solennel 
des préfets en tournée de comices agricoles n'eût pas trouvé celle- 
là, et l'admirable discours du conseiller Lieuvain dans Madame 
Bovary, ce discours imaginé par G. Flaubert, est manifestement 
inférieur à la trop véridique harangue du grand tribun. Un seul les 
dépasse, — et ce n'est pas un mince éloge. — le peintre qui sut 
faire fraterniser ces deux arts. 

Mais sovons sérieux, et pour aborder de suite les grandes 
machines, parlons de la peinture d'histoire, sur laquelle se con- 
centre toujours obstinément l'attention du public. A celle-là. 



:!2S LWRTISrP. 



nous sommes en droit de demander beaucoup, car il faut que les 
œuvres qu'elle nous présente soient en rapport avec les préten- 
tions qu'elle affiche. On ne saurait juger avec des dispositions 
d'esprit identiques l'artiste n'ayant d'autre souci que d'ofl'rir aux 
regards un savoureux morceau de peinture et celui chez lequel 
vient s'ajouter à cette première préoccupation la légitime mais 
redoutable ambition de nous hausser jusqu'à l'émotion drama- 
tique. Le Salon de cette année va justement nous offrir à ce point 
de vue deux remarquables exemples, d'autant plus saisissants 
qu'ils se réfèrent à l'œuvre de deux peintres inégalement célèbres 
jusqu'alors, mais également mis en lumière cette fois par fiiiipor- 
lancc de leur tentative. Montrer à ce propos la disproportion existant 
entre le résultat atteint et le but poursuivi, voilà, nous semble-t-il, 
qui serait d'autant plus instructif que nous pourrions, à ce sujet, 
effleurer quelques idées générales sur l'art, qu'il est toujours inté- 
ressant de rappeler. 



C'est presque une banalité de dire que les deux principaux 
moyens d'expression de la peinture résident dans Varahesque et Ybar- 
nionie ou aceord des Ions. -Mais le développement de cette idée 
n'est-il pas fécond en observations se rattachant aux plus 
intimes mvstères de cet art dont certains théoriciens esthètes 
voudraient faire un art plus subtil encore et plus raffiné que la 
divine musique? 

Premier moven d'expression : l'arabesque. — La seule pro- 
portion des personnages constitue dans une composition un 
moyen d'expression, c'est-à-dire que toute belle œuvre, avant d'être 
exécutée, a été vue par son auteur dans une dimension propre, 
telle qu'on ne saurait se la représenter autrement. La raison en est 
dans la vision personnelle du peintre, et le rapport apparaît avec 
un caractère de rigueur si précis entre la vision de chaque artiste 
et les compositions dans lesquelles elle se manifeste, que nous 
avons quelque peine à nous figurer un changement dans leurs 
proportions. Vous imaginez-vous par exemple ce que pourrait être 
cette sublime inspiration des Disciples d'Eniinaiis de Rembrandt, si 



LA PHINTl'RE Al'X CHAMPS-ELYSEES 



les personnages, au heu d avou' quelque vingt (lu trente cen- 
timètres, étaient seulement demi- nature ? Il semble bien que 
toutes les qualités d'intime et douloureuse poésie, qui devant ce 
chef dreuvrc suggèrent la rêverie, disparaîtraient du même coup, 
en un mot que le génie du maître hollandais qui se manifeste 
surtout dans la « mystérieuse conception du sujet », aurait, cette 
fois et par une étrange exception, failli. Ht encore ne peut-on pas 
dire, quand on nomme Rembrandt, que les représentations qu'il 
nous a laissées de la vie soient invariablement liées à d'uniformes 
proportions ; bien au contraire, elles sont infiniment diverses, 
depuis les minuscules compositions des Philosophes de la galerie 
du Louvre ou de la l'Ciuvic cidiillcrr de la galerie de Londres, 
jusqu'aux toiles grandeur nature comme la liclbsubcc de la salle 
Lacaze, qui pourtant nous laisse une impression identique de tris- 
tesse et de rêverie. N'y a-t-il pas là une preuve des rapports néces- 
saires qui, dans la pensée du peintre, et au temps de sa conception 
première, existent entre la dimension matérielle de l'œuvre et 
cette conception ? De même et inversement, les gigantesques com- 
positions d'un Tintoret ou d'un Véronèse, pour celui-là qui les a 
vues dans leur vrai cadre, dans les palais et les églises de Venise, 
sont une nouvelle vérification de cette loi. Il y apparaît clairement 
que les illustres décorateurs de ces somptueuses demeures avaient 
besoin des vastes espaces des murailles de leurs palais pour fixer 
avec l'éclat convenable la gloire de la patrie vénitienne. 

Ceci nous est une transition naturelle pour arriver à ce que 
nous appellerons Yarahcsquc de roiiiposilioii. ou disposition harmo- 
nieuse des lignes principales du tableau, indépendamment du 
sujet lui-même, et surtout en dehors de l'expression que peut 
avoir tel geste des personnages représentés. C'est là un point 
capital, d'autant plus intéressant que la majorité des personnes 
ayant la prétention de goûter la peinture, que la majorité 
des peintres eux-mêmes n'en tiennent aucun compte. Ce qui 
frappe et fixe l'attention, je ne dis pas seulement du vulgaire, 
dans une composition à plusieurs personnages, c'est Yc.xpn'ssioii 
physionomique de ces personnages, c'est leur gesticidation indivi- 
duelle, en un mot l'attitude ou mouvement dramatique par lequel 
ils expriment et rendent tangible le drame intérieur qu'ils ont 



IVi 



I.WRTISTH 



mission de représenter. Dans celle voie, il t'aul bien le recon- 
naître, les peintres de l'école dite lillcniiic ou iDiiunilIqur . à com- 
mencer par le plus illustre de tous, l-.ugène Delacroix, ont contri- 
bué à fausser étrangement l'idéal véritable de l'art. Pour nous 
en tenir au seul exemple de ce dernier, car il est assurément le plus 
caractéristique, l'extraordinaire tension dramatique de ses person- 
nages, la fougue impétueuse de leurs gestes, leur signification 
purement expressive, habituèrent le public, dmant de longues 
années, à ne tenir compte dans une a'UNre peinte, que des qualités 
qu'on pourrait appeler à cùlc. Comme il s'agissait d un artiste 
d'extraordinaire génie, son o.uvre n'en reste pas moins inatta- 
quable et précieuse par ses défauts mêmes ; mais les disciples qui 
vinrent .1 la suite en n'empruntant au maître que ses défauts, 
lassèrent vite de cette peinture exclusivement littéraire, et ame- 
nèrent la réaction inévitable, (l'est pour avoir noblehient et 
hautement contribué à cette reaction qu'un maître comme M. 
Puvis de Chavannes s'est attiré l'admiration des artistes épris 
d'originalité. X'v a-t-il pas, en ellet. indépendamment du sujet 
représenté par le peintre, des lignes loiinnciilccs, des lignes liisics et 
poi^naïUcs. d'autres éloquentes, d'autres héroïques. Dans l'accord 
et l'heureuse distribution de ces lignes, dans leur harmonieux 
balancement, correspondant à l'intime signification de l'œuvre, 
résidera la virtualité spéciale de l'artiste. 11 sullit, poiu' se bien 
pénétrer de cette \érité esthétique, si simple et si élémentaire 
c]uand on v réiléchit, si méconnue pourtant de la plupart des 
artistes, de se rappeler certaines toiles de maîtres, comme l'es- 
quisse du Cnicificinciit de P. ^'éronèse, comme Whlonllioti tics 
Mc{qcs du Poussin dans laquelle tous les mouvements des Mages 
sont des horizontales qui s'élancent comme des llèches d'amour 
vers la \'ierge, enfin comme la Monlrc du (.Ailviiiii de Rubens, où 
toutes les lignes s'élèvent obliquement dans un mouvement 
héroïque. 

Second moyen d'expression : la couleur. — Il serait étrange que 
la loi qui régit la ligne, ne s'étendît pas au second moyen 
d'expression de la peinture, la couleur. Ce serait une olTense à 
l'eurythmie, et de fait l'eurythmie se manifeste ici encore. De 
délicats et subtils rapports existent entre les associations de 



I.A PEINTURE AUX CHAMPS-ELYSÉES ^^i 

couleurs, aussi subtils cl aussi dclicals pour l'œil exercé qui sait 
« déguster la lumière » que sont délicieuses à l'oreille du unisicien 
raffiné certaines successions d'accords. Il y a là une source de 
jouissances rares que certaines personnes pourront qualifier de 
techniques, mais qui n'en sont pas moins le critérium indiscutable 
d'un tempérament doué. De même que ces successions d'accords 
peuvent éveiller et éveillercTiit nécessairement chez une telle 
nature des sensations de douceur, ou de tendresse, ou d'amour, de 
irerté, d'héroïsme ou de grandeur, de même que les rapports et les 
balancements de lignes d'une composition décorative, ne fût-elle 
encore qu'ébauchée, contiendront en germe la série des émotions 
esthétiques que donnera l'œuvre une fois terminée, de même 
enfin des tons placés les uns à côté des autres pourront être ou 
tragiques ou tendres, ou graves ou gais, ou sévères ou doux... 
Mais, en outre de ce point de vue. et suivant la manière dont 
iiidivicltic'llcniciil ils seront traités par le peintre, leur moyen 
d'expression se modifiera et leur action se transformera. Ici l'histoire 
de l'art et l'évolution des écoles qui se sont succédé, fournissent 
de précieux renseignements. A l'époque de ses origines, c'est-à-dire 
au moment ou la peinture se confond presque encore avec le vitrail 
et les cuniux, ses moyens d'expression sont, semble-t-il, les suivants ; 
on sent très nettement un champ blanc lumineux sur lequel se 
se trouvent des glacis très transparents et très éclatants en vibration. 
A cette époque elle se confond avec le vitrait, et, en efl'et, s'efforçant 
d'atteindre à un résultat identique à celui du vitrail, elle remplace 
par le champ blanc d'argent poli et éclatant comme une glace, la 
lumière du jour qui transparaît derrière le vitrail et lui donne tout 
son éclat. Cette peinture sans air, sans clair obscur, sans demi- 
teinte, toute sur un premier plan, comme dans Cimabue et Giotto, 
est éminemment propre à rendre l'héroïsme. 

\'oici pourtant que le pittoresque apparaît : c'est une nouvelle 
étape dans l'histoire de l'art et une étape nouvelle aussi dans ses 
moyens d'expression. Avec l'apparition du pittoresque, la peinture 
cesse d'être exclusivement héroïque et commence à devenir iutijiic. 
Alors, le ton se trausj'orme, c'est-à-dire que l'artiste tient compte de 
1 air ambiant qui baigne toutes choses et qui noie les couleurs; 
la peinture devient apte à rendre les impressions d'amour, de pitié, 



i: ARTISTE 



de douceur et de tendresse profonde. L'artiste recherche les longues 
perspectives, l'intimité des tons d'un intérieur. L'école holhmdaisc 
est la plus saisissante illustration de cette évolution artistique, 
tout comme Rembrandt nous semble le plus grand Iraiisforiuateiir. 
il sullit de se rappeler le Bon SiiniiiriUiiii avec ses longues 
ombres, qui communiquent à l'àme, pour peu qu'on s'y abandonne, 
une impression de paix reposante, le Ménage du iiiciiitisicr et 
presque toutes les compositions de ce maître unique en l'art de 
peindre les côtés m^'stérieux et inquiétants de la vie. 

Même en tirant ses arguments d'une école toute opposée, la 
théorie de la transformation de la couleur aboutirait à des 
conclusions identiques. Arrêtez-vous devant le Concert champêtre 
de Giorgione : c'est une des gloires de notre vieux Louvre, et la 
patrie même de l'artiste ne saurait rien nous offrir de supérieur 
à ce chef-d'œuvre ; emplissez vos yeux de cette savoureuse 
peinture, et dites si son charme souverain, si son aspect 
amoureux ne tiennent pas à l'enNeloppement des détails, à 
l'harmonie du ton transformé. Le plus grand peintre de l'école, 
celui qu'on ne peut connaître qu'en le voyant chez lui, Tintoret, 
n'a fait qu'accentuer encore les qualités propres à Giorgione dans 
ses adorables compositions de la Salle de l'anti-collège à Venise, 
j'en trouve la transcription littéraire dans le beau chapitre sur la 
peinture vénitienne du J'ovagc en Ilalie , car cette simple 
description, sortie de la plume d'un écrivain qui ce jour-là sentit 
en peintre, me semble pleinement révélatrice de l'intimité de cet 
art. Il s'agit du Bacctnis et Ariane du Tintoret : « La Déesse nage 
« dans une lumière liquide, et son dos tordu, son flanc, ses 
« rondeurs palpitent, à demi enveloppés dans un voile blanc 
« diaphane. Avec quels mots peut-on peindre la beauté d'une 
« attitude, d'un ton et d'un contour? Qui montrera la chair saine 
« et rosée sous la transparence ambrée d'une gaze ? Gomment 
« représenter la plénitude moelleuse d'une forme vivante et 
« l'ondoiement des membres qui se continuent dans le corps 
« penché ? Elle nage véritablement dans la clarté, comme un 
« poisson dans son lac, et l'air, fourmillant de reflets vagues, 
« l'embrasse et la caresse. » 



LA PHINTI'RH AUX CHA.Ml'S-liLVSHES 333 



Nous voici bien loin du Salon des Champs-Él3'sées, et avec 
quelque plaisir que nous l'ayons quitté pour des régions plus 
pures, il nous v i'aut revenir par obligation de métier. D'ailleurs 
les détails que nous nous sommes laissé entraîner à donner ne 
sont pas de pures digressions, on va le voir : ils se rattachent 
étroitement au sujet. 

Si la bonne peinture consistait dans le trompe-l'œil, on pourrait 
affirmer que M. Royhet a exécuté le chef-d'œuvre du genre, comme 
en écoutant la majorité des appréciations formulées devant sa 
toile, l'auteur se laisserait aisément convaincre qu'il est le dernier 
représentant de la grande peinture. Ht de fait comme on comprend 
aisément que ce genre de peinture attire le public ! Xon pas que 
je veuille appliquer au mot: public, son sous-entendu un peu 
méprisant de non iiiilir. désignant par là le brave homme commer- 
çant qui s'en vient au Salon un jour de fête ou un dimanche et 
s'abandonne ingénument à ses admirations. De plus malins ou 
de plus forts s'y sont laissé prendre et s'y laisseront prendre encore. 
M. Roybet donne si parfaitement l'illusion d'avoir fait une grande 
œuvre! \'ous connaissez le sujet, Charles le Tcnicniirc à Xcslcs : 
une nef de cathédrale pour décor; des soldats en armes, avec leurs 
cottes de mailles et leurs cuirasses, y pénètrent à cheval ; au 
premier plan des femmes renversées, des enfants égorgés ; des 
hauteurs de l'église des groupes humains précipités. Voilà, certes, 
un beau sujet, fait pour inspirer un peintre. l:h bien, il faut avoir 
le courage de le dire : il n'v a dans cette toile ni composition, ni 
dessin, ni couleur, bien qu'elle donne au premier abord l'illusion 
d'une composition savante, d'un dessin irréprochable et d'une 
couleur éclatante. Je dis qu'il n'y a pas de composition et je m'ex- 
plique ; vous vous attende/, sans doute à voir des lointains fuyants, 
des plans successifs et progressivement étages. Détrompez-vous : 
tous les personnages sont également faits et la perspective est 
absente. J'ajoute qu'il n'y a pas de dessin, et j'entends par là que, si 
consciencieuse que soit la ligne qui limite les personnages, il n'y 
paraît aucune véritable compréhension du dessin, justement parce 
que l'arabesque Je la eoniposilion dont nous parlions plus haut, 



334 LARTISTI: 



cette disposition harmonieuse des grandes lignes du tableau, n est 
pas même soupçonnée. On sent la composition faite de morceaux 
juxtaposés après coup, qui n'a pas été vue dans son ensemble et 
qui nous semble, dans le domaine de la peinture comme dans le 
domaine littéraire, une composition à laquelle auctme idée 
maîtresse n'aurait présidé. Je termine en disant qu'il n'v a pas de 
couleur, car l'art de la couleur ne consiste pas à emplover des 
tons éclatants ; il est tout entier d.uis l'hiiniKJiiir ou accord des 
t(Mis voisins. Il réside aussi dans l'emploi des viiJciirs et il n'y a 
pas une valeur dans le tableau de AI. Roybet. M. Roybet fait 
constamment usage du Ion pur, dans ce qu'il a de plus criard et 
de plus tapageur. Bref, et si pénible que ce soit à dire, il n'y a là 
qu'un grand eflbrt, un travail matériel que personne ne contestera, 
mais qui n'a pas abouti. 

Le cas de M. .Munkacsy. qui expose en face de .M. Rovhct et 
tient autant de place que lui. est fait d'un habile mélange de 
« rastaquouérisme » et de cabotinage. On s'imagine difficilement le 
résultat qu'on peut atteindre en France par une savante combinaison 
de ces deux éléments, j'incline à croire que. par ce seul fait que 
M. Munkacsv opère en qualité d'étranger, il dépassera les résultats 
atteints par notre portraitiste illustre .M. Carolus-Duran, qui 
pourtant n'a pas trop mal réussi. Le talent de M. Munkacsv avait 
consisté jusqu'alors dans une entente merveilleuse du décor, 
destiné à frapper l'imagination. a\ant même la \iie du chcf- 
d'aanre. Personne n'a oublié sa première réclame : le O.uisI dcvaiil 
PiUtIc. cette mélodramatique et grossière interprétation de la divine 
légende. Il était environné de tant d'étoiles et de draperies, si 
discrète filtrait la lumière qui le caressait, qu'une pieuse émotion 
factice envahissait l'âme niaise des badauds: « Faut-il que ce soit 
beau, pensait-on, pour qu'on lui ait tait tant d'honneur! » Mais 
ce n'était là qu'une première tentative : aux jouissances de l'œil 
M. Munkacsv rêvait d'associer celles de l'oreille, et quelques années 
plus tard, il enveloppait ini autre tableau d'une atmosphère 
musicale. Au fond, ne l'avais-je pas dit? .\I. .Munkacsy est un 
homme de théâtre, tui remarquable metteur en scène qui connaît 
les points faibles de son public, et sait comme personne en tirer 
parti. Hélas! au palais des Champs-Elysées, ce qui manque ce sont 



LA PHINTURE AUX CHAMPS-HLVSKES y^^ 

les draperies somptueuses el les suaves harmonies. Le principal a 
disparu ; l'ace'essoire seul demeure. IX'cidement M. Munkaes\- fera 
bien d'imaginer un truc nouveau. 



Je passe sous silence les autres grandes compositions, même la 
Barque de M. H. 1:. Delacroix, pour arriver à un véritable artiste, 
à l'un de ceux qui, le plus noblement et le plus fièrement, 
ont voué leur existence au culte du beau : je veux parler de 
M. Fantin-Latour. C'est un devoir pour le critique, comme ce 
doit être un plaisir aussi pour lui. lorsqu'il a parcouru ces longues 
galeries témoignant d'une complète absence de préoccupation 
d'art, que de s'arrêter devant une aaivre de .M. l'antin-Latour. 
Il est connu surtout comme portraitiste : il a une manière solide 
et puissante, intime et discrète de grouper ses personnages dans 
un intérieur et de les faire \'ivre d'une existence reposée. C'est 
tout un art de rcali^iiic. prenant le mot dans son vrai sens, qui 
forme le plus curieux et le plus piquant contraste avec ses com- 
positions de rêve, presque ignorées du grand public. Les artistes 
se rappellent son bel HoiiiiiiUi^i' à Di-ldiroix. composé au lende- 
main de la mort du grand homme, dans lequel il avait groupé 
autour du portrait du maître quelques-uns des artistes et des 
critiques de l'époque. D'une ficture identique et d'un talent égal, 
le tableau de Y Alclicr iiii.x J'Hilit;ih>lli's nous a été rendu, et le nou- 
veau directeur du Luxembourg a fait preuve de goût en donnant 
à cette belle œuvre la place qu'elle doit occuper, c'est-à-dire une 
place d'honneur. 

Depuis quelques années AL L'antin-Latour semble a\on aban- 
donné le portrait pour se consacrer exclusivement à des composi- 
tions allégoriques, inspirées soit de l'antiquité grecque comme son 
attirante Hclnic de l'an dernier, soit des plus hautes conceptions 
poétiques modernes, si l'on peut qualifier de modernes les 
légendes empruntées au .Moven-Age ou à la poésie Scandinave, 
auxquelles le génie souverain d'un R. Wagner a communiqué une 
vie nouvelle. Il expose cette année un Parsijal au luilicn des 
nilcs-Flcurs. Dans le jardin enchanté, l'adolescent naïf et vierge 



!-;6 l.WRTISTH 



s'iirrêtc extasié devant les jeunes filles qui l'entourent et l'étour- 
dissent de leurs pressants appels : 

Parure des jardins. 

Esprits odoriférants. 

Au printemps le maître nous cueille. 

Nous croissons ici 

En été et au soleil, 

Pour toi fleurissant en délices. 

Donc sois-nous gracieux et ami. 

Ne marchande pas aux fleurs le tribut. 

Si tu ne peux nous aimer et nous chérir, 

Nous nous fanons et mourons ( r). 

Tous ccuK qui ont entendu sur le théâtre de Bayreuth l'œuvre 
du maître allemand conservent le souvenir des harmonies enchan- 
teresses formant l'atmosphère musicale de cette scène inouhliahle, 
dans laquelle Wagner, qui pourtant avait atteint le seuil de la 
vieillesse au moment de l'écrire, fournit l'attestation solennelle de 
de l'immortelle fraîcheur de son inspiration. Ahtis ils se rappellent 
aussi, ceux qui l'ont vue. le malencontreux décor voulu et com- 
mandé par ^\'agner lui-même. Il faut savoir gré à ,M. l'antin- 
Latour d'avoir fixé l'image de cette poétique légende et suhstitué 
son rêve charmant aux pénibles réalités scéniques de Bayreuth. 

Pourtant, si je m'en tenais là. je n'aurais exprimé qu'une partie 
de ma pensée, car on en pourrait conclure qu'il faut envisager le 
tableau du peintre comme une illustration de l'œuvre du musi- 
cien. Or, ce serait aller contre ma pensée même : ce tableau a une 
vie propre, personnelle comme tvuvre de peinture, avec de savou- 
reuses qualités de lumière. Indépendamment de la conception 
d'ensemble, éminemment poétique et inspiratrice de rêve, — c'est la 
qualité dominante de AI. Fantin-Latour, — il y a là toute une science 
des harmonies de couleur, dont nous constations plus haut la 
complète méconnaissance chez .\I. Ro}'bet, science puisée dans 
l'étude patiente et réiléchie des maîtres vénitiens (2). M. Fantin- 



(i; 'l'r.iduction publicc récemment par M""^ Judith Gautier. 

(21 Puisque nous touclions .1 cette question Je l'imit.uion des maîtres, il nous parait 
curieux de transcrire ici l'opinion que professait à cet égard Mcissonier. On y retrouvera 
lu magnifique suffisance et la vaniteuse prétention du peintre : " Dans la journée, — ceci 



L'ARTISTE 




PARSIFAL 



LA PEINTURE AUX CHAMPS-ELYSÉES 337 

Latour les a aimés et pratiqués : il a su leur prendre ce qui dans 
leur génie était en accord avec son tempérament personnel, seule 
manière de s'assimiler les maîtres, et il en est résulté de séduisants 
morceaux de peinture comme ce groupe des Filles-Fleurs dans le 
Parsifal de cette année, et de délicieux pastels comme son Bai)i 
de l'année dernière. 

M. Henner, lui aussi, a su tirer de la fréquentation des anciens 
maîtres tout ce que cette fréquentation pouvait ajouter à son tem- 
pérament propre. Rien n'est révélateur, lorsqu'on veut analyser les 
éléments qui composent le talent d'un artiste ayant donné sa note 
originale, comme de chercher les influences premières qu'il a 
subies dans sa jeunesse. A ce titre, les études d'atelier et les 
copies sont de précieux documents. De même que chez M. Fantin- 
Latour l'étude patiente et l'interprétation personnelle des peintres 
de l'apogée de l'école vénitienne, Véronése surtout, ont influé 
directement sur la formation de son talent, de même aussi chez 
M. Henner, — et je suis sûr que lui-même ne ferait aucune dif- 
ficulté pour en convenir, — l'amour du Corrège poussé jusqu'à 
l'adoration, l'étude des premiers maîtres vénitiens, de Giorgione 
surtout, ont façonné son esprit et lui ont communiqué une impul- 
sion décisive. Par et à travers eux M. Henner, lors de son séjour en 
Italie, — car il les a certainement étudiés à Parme, à Venise, à 
Florence et à Rome, — a goûté le délicieux enveloppement des détails, 
dont nous parlions plus haut, le modelé savant des chairs, tout 
cet ensemble de qualités qui font que l'on peut dire d'un artiste : 
celui-là est né peintre, et rien que peintre, car sa vocation était 
indiscutable. Vous connaissez l'objection ; que de fois n'a-t-elle 
pas été faite ! M. Henner, dit-on, est un peintre de morceaux, et il 
faut entendre le ton méprisant avec lequel certains artistes, qui ne 
sont pas peintres du tout, proclament cette opinion. Sans doute 
M. Henner est un peintre de morceaux, si l'on entend par là qu'à 
l'exemple de tous les vrais peintres il aime la peinture pour elle- 



est extrait d'une conversation avec Burty, — je lui demandais s'il avait fait au Louvre 
(' des copies peintes. — Jamais, jamais! s'est-il écrié. Et puis d'ailleurs, et le temps de copier 
« la peinture des autres ! i {Croquis d'après nature. Notes sur quelques artistes contem- 
porains par Burty, publiées par M. Maurice Tourncux.) 

1893. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. 22 



;vS i: ARTISTE 



même, et traite avec amour le passage d'une lumière à une ombre. 
En vérité, il serait étrange d'adresser à un artiste le reproche d'être 
trop bien pourvu des qualités inhérentes à son art. Mais si l'on 
veut dire que ce sont les seules qualités qui caractérisent son 
talent, j'écarte l'expression de peintre de ntorceaiix. la considérant 
comme insuffisante, incapable de donner la véritable idée de ce 
talent. Je l'entendais un jour, commentant l'opinion d'un des plus 
grands artistes de ce siècle au sujet de la préférence à accorder aux 
qualités d'imagiiialiou sur les qualilés d'excculioii. « Hst-il bien sûr, 
disait-il, que ce maître ait ainsi pensé ? » Et il éprouvait comme 
un secret dépit à cette idée qu'il différait d'opinion avec lui sur un 
point d'esthétique d'une importance en somme plus apparente 
que réelle. Que M. Henner soit bien convaincu d'une chose : c'est 
que, si dans sa peinture les qualités d'exécution sont prépondé- 
rantes, elles ne sont pas exclusives. L'artiste qui a su nous donner 
la suave interprétation que l'on sait de la chair ieminine, un tel 
artiste, quoi qu'on puisse dire, a eu sa vision personnelle de 
beauté : il a trouvé et exprimé quelque chose que l'on n'avait pas 
dit avant lui : son étude de femme de cette année en fait foi. 



.\I. Henner est un nom consacré et qui mérite de l'être. .Mais 
que penser de certains autres noms, consacrés également, dont les 
envois sont au moins inquiétants ? Je veux parler de ces trois 
artistes : MM. Bonnat, Benjamin-Constant et Jean-Paul l.aurens. 

Nous exprimions cette crainte, l'an dernier, .'i propos du por- 
trait de Renan par M. Bonnat, que ce portrait fût la dernière 
image qui nous restât de l'illustre écrivain, et nous ne pensions 
pas prévoir si juste. Cette toile, généralement assez mal traitée par 
les critiques les plus favorables au talent de M. Bonnat. ne fut 
pas encore accueillie comme elle aurait mérité de l'être, car elle 
inaugurait chez ce peintre une manière dont l'exagération s'accen- 
tue de plus en plus. Personne assurément n'a jamais songé à 
demander à M. Bonnat autre chose qu'une reproduction fidèle et 
consciencieuse de son modèle. Son art, même dans ses meilleures 
productions, est un aride réalité précise, légèrement étroite. Le dan- 






< 




S 

o 



LA PHl.XTLRH AUX CHAMPS-ELYSEES 339 

ger consistait justement en ce qu'il dégénérât en un ràilisiiic 
brutal. Le portrait de Renan a marqué la transition. On pouvait 
croire que ce n'était qu'une erreur momentanée dans la carrière 
du peintre ; l'exposition de cette année nous prouve que c'est 
une manière défiuilivc. Peut-être la personne qui a posé pour 
^L Bonnat cette année, — je ne parle pas de son grand portrait, — 
n'est-elle pas l'incarnation de la grâce et du charme féminin. 
Mais je me refuse à croire que la nature l'ait faite aussi exsangue 
et aussi décolorée que M. Bonnat l'a peinte. 

De M. Benjamin-Constant, nous avions conservé le souvenir 
d'un assez bon peintre, non pas certes d'un maître de la couleur, 
car il lui manqua toujours le sens de l'harmonie des tons, mais 
d'un artiste qui savait à l'occasion faire vibrer une étolïe, taire 
scintiller un bijou, souvent même avec exagération, qui du moins 
se connaissait au rouhi des accessoires, je ne dis pas à la 
coniprchciisioii de ces accessoires, car il en surchargeait trop sou- 
vent ses sujets. Il ne paraît rien de ces qualités d'autrefois dans le 
portrait de « Son Excellence lord Dufterin et Ava, ambassadeur 
d'Angleterre. » 

Quant à M. Jean-Paul Laurens, on avait pris l'habitude de lui 
pardonner sa couleur en faveur du sérieux et de l'érudition dont 
témoignait sa peinture. Il demeurait en effet le seul ou à peu près 
des peintres d'histoire, et nous apparaissait, comme autrefois Che- 
navard dut apparaître à ses contemporains, une manière de 
hciicdicthi égaré parmi les artistes. Tous ceux qui ont la sainte 
horreur du rapin, du peintre ignorant et vaniteux, savaient gré 
à M. Jean-Paul Laurens d'incarner un type justement opposé 
et de n'avoir rien du genre artiste, si profondément haïssable. 
Mais ses qualités d'autrefois il paraît difficile de les retrouver 
dans ses deux envois de cette année, où l'on ne découvre plus 
le même sens du groupement et de l'ordonnance des personnages. 



Une chose me frappe entre toutes, en parcourant les galeries de 
peinture du Salon des Champs-Elysées : c'est l'absence de sincérité 
et d'émotion personnelle chez les artistes qui se donnent pour 



340 L'ARTISTE 



mission de rendre la nature, cliez les paysagistes, que Ion désigne 
ainsi ceux qui s'en tiennent à la réprésentation de la nature inani- 
mée, ou bien que Ton comprenne en outre dans cette dénomination 
ceux qui placent des êtres vivants dans un décor de plein air. 
Nous avons dit autre part que le paysage, en dépit des apparences 
trompeuses, et contrairement à l'opinion de ceux qui se contentent 
de ces apparences, était l'art dans lequel la sensibilité particulière 
du peintre, sa vision propre, ou, si vous aimez mieux, l'interpré- 
tation originale résultant de la manière dont il est affecté par les 
jeux perpétuellement transformés de la lumière et de l'ombre, 
pouvaient le mieux lui permettre de manifester sa personnalité, 
Vintimité de son être. Sans remonter, à l'appui de cette thèse, jus- 
qu'aux exemples de maîtres illustres quoique récents, — car c'est 
toujours une posture quelque peu pédante que celle du critique 
invoquant le passé, — sans en appeler au divin Corot, ce maître 
éternellement jeune par la fraîcheur et la sincérité de ses impres- 
sions, je veux m'en tenir au plus moderne des paysagistes. Le 
jour où M. Claude Monet réunissait dans une salle d'exposition 
particulière, les douze ou quinze études de Meules qui frappèrent 
tous les vrais artistes, il donnait la plus éclatante confirmation à 
la théorie que nous soutenons, et réalisait en même temps cet 
étrange tour de force de nous intéresser à une chose qui, exécutée 
par tout autre que lui, eût été d'une insupportable monotonie : 
c'est qu'il apportait précisément dans cette tentative des qualités 
d'interprétation tout à fait exceptionnelles, un don de vision hors 
pair, bref un vrai tempérament de paj^sagistc : chacune des toiles 
qu'il nous montrait était un instant de nature vu par un œil de 
peintre, et interprété par une main d'artiste. 

En vain chercherions-nous ici, je ne dis pas quelque chose 
d'analogue, mais seulement quelque chose d'approchant. Serait-ce 
M. Harpignies? Il a réussi à nous donner une très curieuse 
caricature de Corot, quelque chose comme un Corot sans lumière 
et sans couleur. Vous voyez ce qui reste. M. Bouchor? Un parti 
pris de coloration bizarre, qu'il croit sans doute une originalité, 
gâte tout ce qu'il fait et dénote la plus complète absence de 
sincérité. M. Jacque est peut-être le mieux doué de tous. Mais chez 
lui encore l'influence directe de Millet se fait sentir, et, comme il 



LA PEINTURE AUX CHAMPS-ELYSEES 



541 



arrive toujours en semblable occurrence, ce sont les défauts du 
maître qui prédominent dans l'ouvrage du disciple, notamment la 
« tournure ambitieuse » des personnages. Encore une fois, ces 
qualités irremplaçables, la spontanéité et la jeunesse, sont absentes, 
et la nature veut des tempéraments autrement vigoureux pour 
déchiffrer ses énigmes. 



PAUL FLAT. 




LA BELGIQUE ANTIQUE 




L est peu de pays où les sciences archéologiques 
soient aussi en honneur qu'en h'rance. (irâce 
aux fouilles entreprises depuis trente ans, et 
continuées de toutes parts a\ec ardeur, aux 
nombreuses sociétés savantes qui les dirigent ou 
en recueillent et en publient les résultats, l'his- 
toire de l'homme sur notre sol est bien connue de nos savants, 
non seulement pour la région qu'ils explorent, mais encore pour 
tout le reste du pavs. Beaucoup, cependant, s'arrêtent là. et, à 
l'inverse des savants étrangers si au courant de l'archéologie fran- 
çaise, ne s'enquièrent même pas des découvertes réalisées dans 
des pays qui, à l'époque romaine, faisaient partie intégrante de 
la Gaule, où la civilisation a suivi la même marche. 

C'est une lacune f.îcheuse, car, si on n'étudie pas les étapes 
de l'homme autour de la bVance, on ne peut comprendre aussi 
bien ce qu'il est devenu chez nous. Cependant les matériaux 
abondent pour écrire cette histoire. l:n France, comme on sait, 
le musée des Antiquités nationales de Saint-Ciermain-en-Laye 
en centralise tous les éléments. La Belgique ne possède pas de 
musée conçu d'après le même plan, mais les divers musées pro- 
vinciaux recueillent tous les éléments de l'histoire de l'homme 
depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, chacun pour 
la région qui le concerne. 

Les antiquités sont plus particulièrement nombreuses dans les 
provinces du sud. et ce sont les musées de (>harleroi, Xamur, 
Liège, et enfui Bruxelles, où on peut le mieux les étudier. Cette 



LA BELGIQUE ANTIQUE :; p 

répartition surtout nK'ridit)nak', la faible proportion des vestiges 
du premier à^e de la pierre, la richesse du pays en objets gallo- 
romains de basse époque et mérovingiens imposent cette conclu- 
sion que, dans les temps les plus anciens, l'énorme développe- 
ment des forêts et les marécages, conséquence inévitable de 
l'humidité que les arbres condensent, laissaient à l'homme bien 
peu de place où il pût s'établir. On ne doit pas sétonner que la 
population la plus dense et la plus civilisée ait vécu à l'époque où 
l'homme était sullisamment armé pour entreprendre avec succès 
de grands travaux de défrichement. 

Les silex, les plus curieux, ceux que l'on peut comparer à nos 
haches en amande de la Seine et de la Somme, sont rares ; il en 
existe cependant, mais ils n'olfrent qu'exceptionnellement la même 
élégance de lorme que ceux des gisements français. A côté des 
haches en amande, il convient de placer des lances, des poinçons, 
des grattoirs, de tormes variées, parfois ingénieuses, et dont il 
V a de nombreux spéciinens au .Muséum de Bruxelles et à 
Liège, dans les collections du .Musée archéologique, de l'Univer- 
sité, et surtout chez M. Marcel de Puvdt. auteur de presque 
toutes les fouilles qui les ont fait découvrir. La plupart viennent 
de stations des plateaux, sont taillés dans les petits rognons du 
silex gris local et n'ont pas de lustre. 

La période trogloditique est plus largement représentée ; mais 
cela lient surtout à ce que l'homme, à la recherche de refuges, 
en trouvait de nombreux le long de la Meuse, dont le cours lui 
assurait des communications faciles avec des districts éloignés 
(le sauvage est en général bon nageur), une pêche abondante, un 
espace découvert d'une suflisante étendue. Il faut ajouter enfin 
que les fouilles des cavernes de la haute Belgique sont dues à des 
naturalistes et à des archéologues aussi habiles que consciencieux, 
qui dirigeaient toujours eux-mêmes les travaux, lorsqu'ils ne ma- 
niaient pas personnellement la pioche, et qui n'ont laissé perdre 
aucune pierre, aucun ossement pouvant ofl'rir quelque intérêt. Des 
travaux comme ceux de M. Schmerling, Dupont, Spring dispen- 
sent d'insister sur les cavernes de Belgique. Signalons cependant 
que c'est la paléontologie plus encore que l'archéologie qui a pro- 
fité de leurs explorations; on ne saurait comparer les produits de 



344 L'ARTISTE 



l'industrie humaine découverts par eux à ceux rencontrés dans la 
Lozère par Lartet et Christy. Les objets qui ont le plus attiré l'at- 
tention sont des ossements humains, et des trouvailles analogues 
auraient sans doute été faites dans beaucoup de cavernes françaises, 
si tous les explorateurs avaient eu les connaissances nécessaires 
pour s'en rendre compte. La moindre richesse effective des caver- 
nes de la Belgique est encore une conséquence du boisement exces- 
sif du pays, et on peut croire qu'en France, où les forêts étaient 
moins épaisses, la même somme de science et d'cftbrts aurait pro- 
duit des résultats scientifiques supérieurs. On en a la preuve par 
les fouilles méthodiques de AL Piette au Mas d'Azil et de M. Ri- 
vière à Menton. Aucune caverne belge n'a fourni la moindre trace 
de ces sculptures sur os qui caractérisent dans les cavernes de la 
Lozère l'époque du renne, et qui abondent au Mas d'Azil. 

Le tableau devient beaucoup plus intéressant dès que l'on arrive 
à l'époque néolithique ; mais, là encore, faut-il en faire honneur à 
la richesse archéologique du sol ou à l'habileté d'explorateurs tels 
que MM. de Puydt, Lohest, Davin Rigot, docteur Nuel et autres. 
MM. de Puydt et Lohest ont publié en 1886 un relevé avec carte de 
localités qui, dans la région de Namur à Liège, ont fourni des 
objets néolithiques. Presque toutes sont au bord des cours d'eau, 
et une trentaine, qui semblent faire exception, sont peut-être voi- 
sines de sources. Soixante-huit bordent la Sambre, la Meuse et 
rOurthe, c'est-à-dire des voies de communication fluviale, et les 
autres en sont fort peu distantes, si on en excepte les deux 
groupes importants de la Méhaigne et du Hoyaux. Les stations 
véritables sont moins nombreuses : les unes sont des ateliers de 
taille, comme Sainte-Gertrude, les autres de véritables villages 
préhistoriques tels que les cités Cartuyvels et Galland, explorées 
en Hesbaye par M. de Puydt. 

A Sainte-Gertrude, l'atelier principal, car il y en a trois, occupe 
le centre d'une cuvette naturelle ou artificielle, de forme ovale, 
ayant 54 mètres sur 37. L'extraction des silex se faisait dans le 
voisinage à l'aide de pics en bois de cerf, dont plusieurs ont été 
retrouvés. 

L'existence de villages préhistoriques est indiquée par les fonds 
de cabanes. Les matériaux ayant servi à la construction des huttes 



LA BELGIQUE ANTIQUE i^s 

de bois ont disparu, mais leur emplacement et leur forme restent 
marques dans le sol. Ces demeures, de forme ovale, étaient à 
demi-souterraines ; les constructeurscommençaient par creuser une 
fosse profonde de quarante centimètres à un mètre cinquante, sa 
longueur variait d'un mètre cinquante à six mètres, et sa largeur 
d'un mètre vingt à deux mètres. Parfois une seconde hutte 
venait s'accoter à la première et la fosse prenait alors la forme 
d'un 8 ou celle d'un L. Dans l'excavation antique se trouve une masse 
noirâtre, très difîerente d'aspect des terres voisines, formée de 
tous les débris abandonnés par l'homme : charbon de bois et 
cendres, argile brûlée, os d'animaux, silex, fragments de poterie. 
Comme dans les stations néolithiques françaises, les poteries 
appartiennent à deux espèces ; l'une épaisse et grossière, rougeâtre 
et mêlée de cailloux, l'autre plus fine, noirâtre et ornée de dessins 
géométriques, chevrons, lignes, points, ogives. Au village de 
Tourinne (cité Galland), les huttes étaient situées dans un certain 
ordre. Plusieurs des vases que l'on y a découverts ont été restaurés 
dans les ateliers du musée de Saint-Germain. 

Ces demeures, à demi souterraines, déroutent nos idées de 
confort et d'hygiène; elles devaient être humides autant que 
sombres, et, cependant, on les construisait en vue d'un confort 
autrement compris que de nos jours. A peine visibles du dehors, 
elles constituaient une retraite assez sûre ; leur exiguïté et leur 
enfoncement garantissaient du froid et permettaient de conserver 
longtemps la chaleur du foyer; l'humidité n'y devait pas être plus 
grande que sur le sol nu, ou dans les bois, et l'homme, n'y 
séjournant probablement que la nuit, devait en souffrir moins 
qu'il n'aurait soufTert du vent, du froid et de la pluie. Tacite 
ÇGcruianic, ch. xvi) signale l'existence de refuges de ce genre, 
utilisés de son temps chez les Germains ; c'étaient à la fois 
des demeures d'hiver et des magasins pour garder les récoltes. 
M. Emile de Laveleye a vu en Bulgarie des maisons partiellement 
souterraines. Les Boschemans se creusent encore des tanières du 
même genre ; on peut aussi en rapprocher les ouUaa des Kamt- 
chadales et des Groënlandais, telles qu'ont pu les voir en 1776 les 
auteurs de la description de toutes les Russies, ou encore le 
village décrit par Xénophon {Anahase, iv, 5). 



,46 LARTISTH 



Les objets de la belle époque du bronze sont rares dans les 
musées, et on ne peut guère citer que quelques pièces conservées 
à Namur et à Liège. Ce sont des haches plates de Filée, des 
haches à rebord de Wachenne, un torque et une hache à douille, 
provenant de Dave. Il tant v joindre une très belle faucille à 
boutons et lame fortement recourbée et un couteau à soie, de 
type lacustre, pour lesquels je n'ai pas l'indication de provenance. 
Les fouilles pratiquées à la caverne de Sinsin ont enrichi le même 
musée de divers objets, notamment deux pendants d'oreilles en or, 
en forme de gouttière et un rasoir de bronze; mais ces objets 
sont peut-être de date plus récente. 

Dans les diverses collections de Belgique que l'on peut visiter, 
il V a peu de choses, en dehors de la céramique, qui soient 
de nature à fixer l'attenticin sur la période purement gauloise. 
Les premières années de la domination romaine elle-même sont 
peu représentées. 11 faut citer cependant la portion supérieure 
d'une statue d'homme, qui devait avoir environ un mètre et qui 
est en magasin au musée de \amur. Ce fragment, d'exécution 
assez médiocre, mais où on peut reconnaître les traits de (X'sar, a 
été longtemps engagé dans une muraille : de là, les cinq badi- 
geons successifs dont il est recouvert. Le seul monument du haut 
empire réellement important est une inscription de Bruxelles, 
dédicace d'un portique au Dieu i;xak.\iîvs, t'aite par .\i,Lon.\(-,vs 
SOL.vxivs. La forme des caractères permet de la rapporter au 
règne d'Auguste. 

La pauvreté du pays en antiquités du premier siècle de notre 
ère contraste étrangement avec son extrême richesse pour ce qui 
appartient aux deux sui\-ants. La Belgique était alors couverte de 
grandes et belles villas, dont les fouilles ne cessent d'enrichir ses 
musées en objets ou en renseignements archéologiques. C étaient 
non-seulement des demeures de personnes riches, mais encore 
des centres d'exploitation industrielle et agricole. Près du château 
du maître ou villa urhami. on \oyait la maison de l'intendant, et 
les bâtiments nombreux de la ;'///(/ nislirci : logement des ouvriers, 
ateliers où ils travaillaient les métaux, le bois, exécutaient des 
travaux d'.u't. comme l'émaillerie ou la céramique, constructions 
agricoles, etc. Enfin, à peu de dislance, existait un cimetière, et le 



I.A BKLGIQUR ANTIOIR ,47 

iKimbrc des tombes prouve combien était nombreuse la population 
libre ou servile qui vivait sur le domaine. 

Le seul musée de Charleroi possède le produit des fouilles 
de onze villas et de cinq cimetières. Les deux splendides villas de 
Bcruvelz et d'Anthée. et leurs nécropoles, ^'rilIée et Llavion. ont 
sufli pour faire du musée de Xamur une collection sans rivale. 
A Liège, il y a les trouvailles de Justenville, d'Anglaur, de l'on- 
gres, de L"auron-le-Comte. 

A Charleroi, la villa de Grosselie est datée par un bronze de 
Faustine ; celle d'Aiseau par un autre d'Antonin et de nombreuses 
pièces des empereurs précédents, à partir de Xéron. Toutes ces 
habitations ont fourni des antiquités de même slvle et de même 
époque. lîUes sont plutôt belgo-romaines que gallo-romaines, car 
elles représentent une ci\-ilisation qui, bien que faisant partie du 
monde romain, avait une phvsionomie propre et l'a partiellement 
transmise à la période franque. 

Ix mieux, pour faire comprendre ce qu'était un domaine de ce 
genre, est de décrire sommairement la villa d'Anthée. dont les 
touilles poursuivies dix ans durant par le chanoine (irosjean, avec 
une patience sans égale, ont été résumées par .\1. Del Marmol. 
La demeure du maître, composée d'un bâtiment rectangu- 
laire, long de 107 mètres environ, avait ses deux façades à 
l'est et à l'ouest. Chacune était pourvue de deux pavillons à 
peu près symétriques. Les deux ailes de l'ouest semblent avoir 
l'une et l'autre renfermé des bains, mais dans celle du nord, 
la plus importante des deux, se trouvaient en outre les cuisines. 
],es ailes de Test et le bâtiment central renfermaient, semble-t-il, 
les appartements d'habitation et devaient avoir deux étages. ]^lu- 
sieurs des pièces centrales du rez-de-chaussée étaient ornées de 
mosaïques, en grande partie détruites par la culture. Les pièces 
dont on a pu relever la forme sont au nombre de quatre-vingt-dix 
et il tant y joindre celles des étages qui nous sont inconnues. 
Le mur d'enceinte du château laissait â l'ouest un jardin, où on 
a relevé les traces de petits bâtiments, kiosques ou maisons de 
jardiniers, et à l'est une grande cour. Lhi bassin carré de sept 
mètres de céné était au centre, contre la façade, et le côté nord était 
occupé en entier par une villa moins importante, quoique luxueuse 



348 L'ARTISTE 



encore, peut-être la demeure de l'intendant, également pourvue 
de bains. Dans l'axe central du château, le mur d'enceinte 
de la viUa iirhaiia était percé d'une porte conduisant à la 
■villa nislica, vaste cour exactement orientée de l'ouest à l'est, 
longue de quatre cent soixante-quinze mètres, large de deux 
cent douze, et où vingt bâtiments, isolés les uns des autres, 
s'alignaient le long du mur d'enceinte. Les neuf placés au nord 
semblent avoir servi au logement et à l'exploitation rurale, tandis 
que ceux du sud étaient plus spécialement réservés aux travaux 
industriels. Le premier groupe du nord n'est qu'un prolongement 
de la demeure de l'intendant, et l'une des deux entrées de la villa 
rusiica le séparait du suivant, où on découvrit une mosaïque et 
de nombreux fragments de ces vases connus sous le nom de 
vases samiens. Dans les ruines informes du quatrième groupe, 
détruit par l'incendie comme les trois précédents, on rencontra 
plusieurs bronzes d'art, d'autres fragments de poterie ou de 
verre, et des outils de métal : le tout dans une cave, car les 
caves étaient aussi nombreuses dans la villa rusiica que rares dans 
la villa itrhana. Le dixième groupe, le plus occidental de ceux 
du côté sud, devait être l'atelier des ouvriers en bronze; on y 
découvrit une série de lampes, deux doigts en marbre, de nom- 
breux débris de métal, des petits bronzes extrêmement grossiers 
et une sorte de table en plomb ayant un mètre trente sur quarante- 
trois centimètres de largeur et onze centimètres d'épaisseur : 
c'était bien une table d'atelier. Un beau buste de Mercure en bronze, 
haut de douze centimètres et de travail italien, avait dû servir de 
modèle aux fondeurs belges. Si le bâtiment numéro onze ne four- 
nit rien de nature à en faire connaître exactement la destination, 
il n'en est pas de même pour le numéro douze, où on put recon- 
naître un fourneau pour fondre le cuivre, de nombreux outils, 
des crasses de cuivre, des scories de fer, un compas de bronze, etc. 
La cave fort bien conservée du groupe quinze renfermait des 
outils de maçon et de menuisier. Les groupes suivants n'ont 
donné lieu à aucune remarque intéressante. 

Un établissement aussi considérable devait avoir des besoins 
nombreux : de là, la route qui le desservait, les deux canalisations 
qui amenaient l'eau de source après un parcours de seize cent 



LA BELGIQUE AXTIQ.UE 349 

soixante-quinze et de deux mille cent quarante-deux mètres. En 
dehors des ateliers dont la destination semble établie, on a ren- 
contré des instruments qui permettent de croire que Ion travaillait 
aussi les tissus et le cuir fourni probablement par le bét, 
domaine. 

Cette disposition des bâtiments isolés dans une enceinte 
a été reproduite dans les plus anciens monastères, construits, sans 
doute, sur le modèle de ces grandes villas isolées, véritables 
petites villes qui devaient s/ par elles-mêmes à tous les 

besoins de leurs nombreux habitants. Parmi les objets provenant 
de ces touilles, on peut citer des poteries en grand nombre, 
surtout samiennes, toutes en fragments; quatre-'vingt-dix-sept 
monnaies depuis Auguste jusqu'à Valens ; beaucoup de fibules 
simples ou émaillées, ainsi que d'autres bijoux, des instruments 
de toilette ou de chirurgie, des navettes, des outils de toutes sortes 
en bronze ou en fer, clochettes pour les bestiaux, ferrures d'appar- 
tements, telles que charnières, pentures. clefs, fers de chevaux, 
fragments dune petite statue. 

Si, quittant les vill:".?. roiis reprenons l'étude d'ensemble des 
objets d'époque r cs dans les musées belges, nous 

trouvons de nombreuses terres cuites ; mais, considérées dans 
leur ensemble, elles n'offrent peut-être pas tout à fait les mêmes 
caractères qu'en France. Alors que, chez nous, il y a beaucoup de 
poteries samiennes et peu de vases noirs à reUefs, en Belgique la 
proportion semble renversée et à côté d'assez nombreux vases 
noirs, on ne trouve dans les musées que quatre moules samiens, 
deux à Bruxelles, deux à Liège, signés belsvs et verecx^dvs. 
et un nombre très limité de fragments. Cependant la poterie 
samienne est souvent mentionnée dans les procès-verbaux de 
fouilles. Peut-être, a-t-on négligé d'en recueillir tous les fragments. 
Cet abandon serait fâcheux, car en Belgique elle est généralement 
signée et faite avec beaucoup plus de soin que dans nombre de 
stations françaises. La localité de Justen\-ille d'où proviennent les, 
deux moules signés, a fourni également des fragments de vase 
avec la signature br.\rl\t\"S, tuilier important dont les produits 
se rencontrent dans toute la Belgique. On y a trouvé encore un 
singe assis dans un fauteuil ; la tête seule est achevée et prouve 



y^o L'ARTISTE 



par son expression qnc 1 auteur de ce morceau rapidement ébau- 
ché était un véritable artiste. 

Les figurines en terre blanche de l'Allier sont très rares, on 
n'en peut citer que des fragments découverts à Strée. 

La céramique industrielle comprend comme partout les grandes 
tuiles à rebord, des carreaux, des tuyaux rectangulaires pour 
canalisation d'eau ou d'air chaud. 11 \' a en outre, au musée de Liège, 
de nombreux coins rectangulaires, percés d'un trou dans leur 
longueur. Ils ont dû servir d'évent dans des fours. Les carreaux 
de terre et parfois les tuiles plates offrent souvent une particularité 
qui n'a encore semblé fréquente qu'en 13elgique. (^e sont des 
empreintes de pattes d'animaux marquées sur la terre avant sa 
cuisson. Toutes celles que j'ai vues appartenaient à des chiens, 
sauf quelques-unes dues à un animal au pied fendu, porc ou 
mouton. Ces traces étaient surtout nombreuses à Anthée; on ne 
peut mieux faire que de reproduire sur ce point le passage de 
.M. Del Marmol, dans le récit qu'il fait des fouilles de la villa (soc. 
de Xamur, \v, p. 2(S) : « Un assez grand nombre de tuiles et de 
« carreaux portaient des empreintes de pattes de chiens de toutes 
« tailles, de porc, de chèvre, de chevreau et de félins. On remar- 
« quait aussi sur des morceaux de tuiles des traces de sandales: 
« l'une avait un seul rang de clous de moyenne grandeur, qui 
« contournait tout le bord de la semelle; sous la plante du pied, 
« les clous étaient placés en forme de cœur; du talon à l'extrémité 
« du pied, la distance entre les clous était de vingt-deux centimètres, 
« tandis que la largeur à la plante en mesurait huit. L'n autre 
« fragment d'empreinte de sandale était entièrement couvert de 
« traces de gros clous usés, il était trop petit pour pouvoir mesurer 
« la grandeur du pied. » .\ Arquennes plusieurs briques portent 
des empreintes de fougères. On ne peut soutenir que ces traces 
ont été accidentellement produites par des animaux vagabonds, 
elles sont trop nombreuses, placées trop sou\enl de même au 
centre ou à l'angle supérieur gauche, le fait est trop général dans 
des constructions contemporaines pour qu'il n'y ait pas là un 
et^et voulu. Peut-être v attachait-on une intention superstitieuse. 

La verrerie offre des spécimens beaucoup plus beaux que la 
céramique. On ne saurait s'arrêter trop longtemps aux vitrines du 



LA BELGIQUE ANT1Q.UE 351 



musée de Namuroùils sont exposés : mais beaucoLi)! apparlieiineni 
déjà à l'époque franque. Il est cependant des \ erres purement beli^o- 
romains extrêmement remarqtiables. notamment trois jilateaux 
conservés à Bruxelles, où des cônes de verre de couleurs \i\es. 
emboîtés les uns dans les autres, sont no\'és dans le \erre plus 
foncé qui forme la coupe et ne laissent \'oir que leur section. 
C'est là un travail voisin de celui des perles rubannées, mais il 
est plus diflicile et d'un elïet plus artistique. Les artistes qui s'y 
livraient étaient peut-être les mêmes qui exécutaient les émaux si 
remarquables et si nombreux des musées belges. (>omme preuve, 
on peut citer une perle de verre entrée récemment au musée de 
Namur, et encore inédite. Il s'v trouve trois têtes humaines vues 
de face, leurs traits noirs sur fond blanc sont un travail d'émaillerie 
exécutée sur une perle iondue par le verrier. C'est là un spécimen 
encore unique. 

La même fouille a fait découvrir un vase à reliefs, où sont repro- 
duits des chevaux de course et des inscriptit)ns. L'aspect est tout-à- 
fait celui d'un vase samien ; mais le verre ne donne malheureuse- 
ment pas aux iigures la même finesse que la terre cuite. On peut 
voir au Louvre un objet analogue. 

Les émaux, presque tous d'une grande beauté et d'une rare 
conservation, sont innombrables, surtout à \amur, où les cime- 
tières de \'illées et de Flavion semblent être une mine inépuisable. 

La plupart ornent des libulcs, les unes en forme de cercle évidé 
au centre, entouré d'appendices délicats et gracieux, les autres 
pleines et entièrement circulaires; d'autres enhn. présentant les 
formes les plus variées, surtout celles d'ammaux naturels ou fan- 
tastiques. 

11 serait intéressant de s'arrêter à l'étude des fibules zoomor- 
phes, car elles offrent de nombreux rapports avec les motiis de la 
céramique samicnne et les terres blanches de l'Allier, où les ani- 
maux naturels prennent une importance toujours croissante et ne 
tardent pas à se transformer en animaux fantastiques. HUes for- 
ment aussi une transition entre l'art classique et celui des bar- 
bares, et contiennent en germe beaucoup des motii's de l'art 
romain, restés après lui dans la sculpture gothique et jusque dans 
le blason. C'est le cas pour le lion héraldique, le cheval marin, la 



35= L'ARTISTE 



guivrc, la mclusinc, la salamandre, surtout le dauphin, dont la 
forme est la même sur les vases samiens, les fibules, et le blason 
du Dauphiné. 

Les fibules ne sont pas les seuls objets ornés demaux; à côté 
d'elles peut se placer une petite boîte de bronze du musée de 
Liège, où se trouvait un minuscule dé d"os, identique aux nôtres. 

L'émaillerie, art d'origine gauloise, comme l'argenture et 
l'étamage, semble avoir eu plus d'importance dans le nord que 
dans le centre et le sud. Il ne sortait guère des ateliers du mont 
Beuvray que des pièces utilisées dans la décoration d'objets plus 
considérables, alors que ceux du nord produisaient des bijoux 
où l'émail était l'objet principal. Les émailleurs ne devaient 
aux Romains qu'une augmentation de clientèle et des motifs nou- 
veaux; mais, même en utilisant des motifs reçus, ils savaient con- 
server leur originalité ; leurs œuvres sont bien à eux. Ils ont 
atteint une perfection qui n'a pas été égalée depuis, et qui, de nos 
jours, ferait la fortune de l'artiste qui saurait découvrir certains de 
leurs procédés; celui, par exemple, qui donnait ces minuscules 
échiquetés du cimetière de Flavion ou de la boîte à dés de Liège. 

Les Belges, si habiles, à l'époque romaine, dans la pratique 
d'un art national, étaient beaucoup moins heureux dans le travail 
du bronze, lorsqu'il n'était pas l'accessoire d'une autre industrie. 
Leurs statuettes sont rares, et en général d'assez mauvais style. 
Les seules que l'on ait trouvées ayant de la valeur, sont manifes- 
tement de provenance italienne. Liège, cependant, possède deux 
silènes, des appliques, deux danseuses et un lion, le tout provenant 
d'une fontaine, et deux extrémités de brancard représentant des 
têtes d'aigle. Les fouilles de Thuillies ont fait arriver à Charleroi 
une statuette armée et casquée. Divers bronzes indigènes ou ita- 
liens ont aussi été découverts à Anthée. 

Divers objets peuvent se mettre hors série : les couteaux pliants, 
dont la forme est déjà celle de nos couteaux de poche modernes; 
leur lame est de fer et le manche de bronze. A Charleroi une bague 
a pour chaton un buste d'ambre. Un petit encrier portatif du musée 
de Liège est formé d'un cylindre de bronze; le dessus est muni d'un 
disque tournant. Avec l'encrier se trouve une plume de métal. 
C'est une lame de bronze roulée sur elle-même et taillée à l'extré- 



LA BELGIQUE ANTIQ.UE 353 

mité. Un volumineux bloc d'ambre du musée de Bruxelles est 
sculpté en chimère. Dans cette pièce hors ligne, la beauté et le 
fini du travail rivalisent avec la transparence de la matière et sa 
parfaite conservation. Elle appartient à la belle époque de l'art ita- 
lien. Au même musée, un hanarchement de cheval, complet, en 
bronze repoussé et doré, est qualifié belgo-romain. Cette garniture, 
très belle en elle-même, n'est pas sans offrir une très grande ana- 
logie avec les trésors de date sensiblement plus récente rencon- 
trés en Autriche et avec diverses antiquités danoises, notamment 
le grand vase d'argent trouvé récemment à Gundestrap. Peut-être 
faudrait-il Tattribuer au v^ ou au vr^ siècle. 

Certains vases d'un type tout spécial, et dont il existe un spéci- 
men à Liège et un autre à la Bibliothèque Nationale de Paris 
(trouvé, dit-on, à Mons) sont, eux aussi, une énigme pour les arché- 
ologues. La grossièreté de la décoration, l'absence de toute gla- 
çure, contrastent avec les connaissances que suppose la réussite 
de pièces aussi grandes et aussi régulières. Le type physique des 
masques qui ornent les sept faces font penser à l'art chypriote; 
et, cependant, ce n'est qu'en Belgique que l'on a rencontré ces 
vases étranges, assez semblables entre eux pour qu'on n'ait pu 
se guider sur d'autres pour restaurer celui de Liège. Quelques 
personnes inclinent à leur attribuer une origine franque ; c'est 
une opinion qui ne peut plus se soutenir après les découvertes 
de plusieurs fragments de ce style dans des milieux purement 
romains. Ils sont du n'= siècle. La terre, du reste, n'a pas de 
rapports avec celle des vases francs, et ces masques archaïques 
ne ressemblent en rien à ce que les musées belges nous font 
connaître du style propre aux autres arts mérovingiens. 

C'est en Belgique, en effet, que l'on est le mieux à même de 
juger l'art barbare au iv^ siècle et de se rendre compte de ce qu'il 
était devenu dans la confédération franque. 

Avec les barbares, on voit disparaître complètement les bijoux 
émaillés; ils font place aux bijoux d'or ou d'argent, parfois de 
bronze, incrustés de pierres ou de verres de couleur et ornés de 
filigranes. Les pierres les plus fréquentes sont les rubis et leurs 
imitations. Les objets cloisonnés ont été en usage, à la même 
époque, depuis la Sibérie méridionale jusqu'en Espagne, où les 

1893. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. 23 



L'ARTISTE 



Goths les avaient transportés. On ne les qualifie plus de bysantins, 
depuis qu'on en a découvert dans des régions qui ont dû échapper 
à l'influence bysantine, et datant d'une époque antérieure à 
l'apparition de cet art dans la capitale de l'Empire d'Orient ; mais 
on n'en connaît pas encore avec certitude le lieu d'origine. Leur 
ornement le plus caractéristique est celui improprement appelé 
perroquet ; on peut y reconnaître un oiseau au repos, au bec 
recourbé. Une nombreuse série de types intermédiaires, qui 
commence avec les bijoux scythiques, également ornés de pierres 
ou verres de couleur et contemporains d'objets grecs de la belle 
époque, montre que l'on a voulu représenter des aigles. 

Les tombes avec bijoux barbares, cloisonnés et filigranes, 
perroquets ou têtes de perroquets , fibules digitées , épées , 
scramasax, plaques et boucles de ceinturon de type mérovingien, 
apparaissent dans le Caucase à la vallée du Kouban, en Crimée, 
puis au centre de l'Europe à Sackrau, identiques à ce que nous les 
voyons en Belgique dans les cimetières francs. 

La comparaison entre les musées belges et ceux des pays 
voisins permet d'affirmer que les Goths portaient de préférence 
les fibules digitées dont la forme rappelle les arbalètes du 
moyen-âge et qui ont cinq boutons au sommet, au lieu que les 
fibules circulaires , où quelques pierres rouges sont séparées par 
de gracieuses arabesques en filigrane d'or, étaient spéciales aux 
francs. Les deux fibules du musée de Saint-Germain (n° 32.644), 
découvertes à Bailleur (Meurthe-et-Moselle), en sont probablement 
les deux plus beaux spécimens connus, après celle qui se trouve 
à Namur, venant de Rogné ; mais les musées de Charleroi, 
Namur, Liège, en possèdent beaucoup de ce même type, contre 
une seule digitée qui se trouve à Liège, et un très petit nombre 
de bijoux cloisonnés de formes diverses. 

Les cimetières francs qui ont fourni ces intéressants bijoux ont 
soulevé en Belgique, par leur distribution géographique, un inté- 
ressant problème. La population actuelle comprend un élément 
gallo-romain, population française ou wallonne, et un autre d'ori- 
gine germanique, les Flamands. Le pays est lui-même divisé entre 
les deux langues. N'y a-t-il pas lieu de voir dans les Flamands la 
descendance des Francs, et de tracer la carte de l'invasion d'après 



LA BELGIQUE ANTIQUE yy^ 

celle des langues ? C'est ce qu'a voulu faire M. Kurth, mais la fré- 
quence plus grande des nécropoles franques en pays wallon ne 
permet pas d'admettre une opinion aussi absolue. 

Celles dont les fouilles ont enrichi le musée de Namur sont au 
nombre de douze ; ce sont les seules où il ait été fait des recher- 
ches régulières, mais elles sont bien plus nombreuses dans la pro- 
vince. A celui de Charleroi on en compte huit. Dans la province 
de Liège les fouilles ont été moins suivies. Pour tous ces cime- 
tières situés en pays wallon, on n'a même pas la ressource de sou- 
tenir qu'ils ont reçu des restes de Belgo-Romains ayant adopté les 
mœurs des vainqueurs, car les caractères anthropologiques du 
squelette confirment les données fournies par le mobilier funéraire. 
Si toutes ces nécropoles renferment des individus de même race, et 
ayant vécu à peu près à la même époque, toutes ne sont pas de 
même richesse. Celles d'Epraves et de Samson ont fourni une nom- 
breuse et belle verrerie ; à Belvaux, on a trouvé une petite balance 
ayant dû servir au pesage des monnaies; à Namur, une épingle en 
or à tête de perroquet ; à Epraves, deux angons ou javelots francs, 
bien conservés, un fermoir d'aumôniérc, une bague à mono- 
gramme, une épingle dont la tête représentait une hache d'armes ; 
à Franchimont, un ornement de ceinture de femme, formé de 
trois chaînettes terminées par des croix, des colliers de verroterie 
et d'ambre ; à Furfooz, de très beaux vases, des appliques de cour- 
roies et des peignes d'os fort bien conservés ; à Révoque, un scra- 
masax ou coutelas avec inscription vicsvs ficit, et une lame 
brisée de scramasax réparée à l'aide d'une pièce rivée. Les tombes 
de la Buissière et des Hautes-Wicheries ont donné des briquets 
munis de leurs silex, et dont la forme est celle des briquets du 
wiii"^ siècle, des ciseaux à ressort, des plaques et contre-plaques 
de ceinturon incrustées d'argent, que rappellent les meubles de 
Boule. 

En résumé, comme pour les périodes précédentes, les antiquités 
franques de Belgique offrent un caractère un peu différent de leurs 
analogues de France, et on ne doit pas en être surpris. Chez nous 
les bandes franques n'ont fait longtemps que des incursions sur le 
territoire de l'empire romain, et ce n'est que sous Clovis qu'il s'est 
créé un empire franc. Même alors, le nombre des envahisseurs 



356 L'ARTISTE 



était suffisamment restreint pour qu'ils aient pu être absorbés par 
la population gallo-romaine. En Belgique, au contraire, les Francs, 
beaucoup plus nombreux, ont été maîtres du pays deux siècles 
plus tôt, ils ont pu y fonder des établissements fixes, y échanger 
petit à petit leurs habitudes belliqueuses contre celles d'une popu- 
lation devenue sédentaire. Ils se sont assimilé pour partie les 
usages de leurs sujets gallo-romains, et pour le reste ils ont 
perfectionné leur mobilier national et leurs mœurs propres. De là 
cette belle verrerie franque, plus parfaite souvent que la verrerie 
gallo-romaine; ces fibules rondes à filigranes, chefs d'oeuvre d'orfè- 
vrerie, où l'on ne retrouve presque plus la trace de leur origine 
orientale; tous ces objets nouveaux dont le besoin ne s'est fait 
sentir que tard, dont la forme est née sur le sol de la monarchie 
mérovingienne, et qui renferment déjà en germe la plupart des 
motifs de l'art roman. 

A tous ces points de vue les musées belges méritent l'attention 
des savants français, non pas qu'ils offi^ent des objets absolument 
nouveaux; dans ce pays les antiquités romaines et franques sont 
analogues à ce qu'elles sont en France, mais parce que les types 
qui les y représentent sont restés plus purs et plus exempts d'in- 
fluence étrangère, 

F. DE VILLENOISY. 




GUSTAVE NADAUD 




On reste jeune tant qu'on aime 
Puis on rajeunit d'être aimii. 



L est resté jeune jusqu'à la tombe, malgré ses 
soixante-quinze ans, celui qui chantait ces vers 
charmants dédiés aux grands parents. Qjui n'a 
connu cet aimable vieillard au sourire si fin et 
si bon, au regard pétillant de verve et de malice ? 
C'était un vrai Gaulois de la race des Rabelais, 
des Clément Marot, des Villon et aussi de notre grand chanson- 
nier Béranger, une des physionomies les plus populaires de notre 
temps. Il était de ceux qui ne vieillissent pas, dont le cœur et 
l'esprit demeurent verts en dépit des années. Il est d'hier et aussi 
d'aujourd'hui. Nos pères l'ont chanté, nous le chantons encore et 
nos fils le chanteront après nous. La mort cruelle vient de frapper 
Nadaud, mais sa muse est immortelle, car elle s'appelle la jeunesse 
et la vieille gaieté française. Il avait, à l'égal de Bonhoniiiic, son 
héros de prédilection, gardé la fraîcheur des sentiments qui dore 
la vie d'un si doux reflet. Sa chanson n'est pas seulement joyeuse, 
elle sait aussi s'élever vers les pensées les plus hautes et les plus 
nobles. Aux heures graves de la France, elle s'est transformée, et 
dans ses couplets fiers et vibrants, elle a ranimé les cœurs, portant 
à tous la bonne parole, celle qui élève l'homme vers les purs 
.sommets de l'idéal. Puis, sa mission remplie, le chansonnier repre- 
nait ses droits, et, dans une ironie charmante, sans fiel et sans 
colère, il raillait la vanité ridicule et la lâche poltronnerie. 



358 V ARTISTE 



Il y a quarante ans, les combattants de i8[8 acclamaient déjà 
avec Nadaud la Liberté. Avec lui aussi on riait de ce ^îo!nicllr 
Bourgeois, qui n'est autre que l'éternel Joseph Prudhomme : 

Monsieur Bourgeois est un brave homme 
Bon époux, bon père et marchand ; 
Simple, rangé, sobre, économe, 
Peu vaniteux et pas méchant. 
Mais quand il parle politique 
Il devient amer et caustique. 

Ce type si finement esquissé est de tous les temps. Combien 
en connaissons -nous de semblables ! Monsieur Bourgeois fait les 
révolutions et les défait avec une égale ardeur. Il élève les barri- 
cades et deux ans après réclame un maître. Déjà, aux jours ter- 
ribles de la grande époque, il était le plus acharné des monta- 
gnards; il est vrai qu'après le 18 brumaire, il n'était pas moins 
empressé à se parer de la clef d'or de chambellan, endossant fière+ 
ment la livrée du dictateur. Nous l'avons connu aussi, en février 
1848, plus bouillant que jamais. 



Monsieur Bourgeois a l'habitude 
D'aller au café tous les soirs. 
C'est là qu'il a fait une étude 
De ses droits et de ses devoirs. 
Il parle, s'agite, raisonne, 
Manifeste et pétitionne. 

Dans les clubs, il n'y avait pas d'orateur plus fougueux que lui. 
Il fallait l'entendre s'époumonner contre la tyrannie. Il partait 
comme une giboulée. Puis, quand la maison brûlait, tremblant 
de tous ses membres, il criait au feu, réclamant un sauveur. 
L'énergumène des clubs allait alors dévotement chanter à Notre- 
Dame le Te Deiiiii du deux-décembre. Il revit encore de nos jours, 
ce bon Monsieur Bourgeois. Nouveau phénix, il renaît sans cesse 
de ses cendres. Ne le voyez-vous pas dans nos assemblées poli- 
tiques : 

Il passe sa journée à faire 
Ce qu'il regrettera demain 
Pour le moindre mot, il se cabre, 
Il prend son fusil et son sabre. 

Il est très proche parent du Marseillais de Déroulède, qui atten- 
dait les Prussiens de pied ferme... sur la Cannebièrc. Et quand un 



GUSTAVE NADAUD ,,0 



beau soir, aux réunions tumultueuses de la salle Lcvis, quelque 
aimable anarchiste le jette en bas de la tribune, il se couvre la 
tête de cendres, pleure et gémit : 

II revient dans sa boutique 
Penaud mais turbulent toujours. 

C'est alors qu'on peut lui dire avec Nadaud : 

Qu'avez-vous fait, Monsieur Bourgeois ? 
^■ous vous êtes brùlé les doigts. 

N'est-ce pas toujours l'éternelle histoire ? Le chansonnier est à 
ses heures un moraliste. Sa muse légère et joyeuse sait aussi 
railler les hommes, leurs travers et leurs faiblesses. La chanson 
est, comme le théâtre ou le roman, le reflet d'une époque et ses 
gais refrains sont souvent une critique ou un enseignement. Par- 
courez l'œuvre si longue de Nadaud. Elle est le miroir fidèle de 
notre temps, depuis ces jours de foi et de générosité sublime de 
février 1848 jusqu'à nos jours plus positifs et moins désintéressés. 
Nadaud s'écriait alors dans ses vers enthousiastes (i) : 

Puissent nos fils saluer ton midi, 

Astre brillant dont nous voyons l'aurore. 

Cet enthousiasme des premiers jours s'est, hélas ! bientôt éteint 
au souffle de la haine et de l'envie. Les heures magnifiques, aussi 
pures et nobles que celles de la première Fédération, où réunis 
dans une même foi, soldats, prêtres, ouvriers et bourgeois, plan- 
taient l'arbre de la Liberté, ont fait place aux sombres jours de 
discorde et de massacre. L'égalité et la fraternité seraient-elles donc 
de vains mots ? Trois ans à peine avaient passé et déjà l'on 
demandait un maître. Le chansonnier, écho des âmes hautes et 
fiéres, s'arma alors du fouet de Juvénal. Lui aussi, il fut comme 
tous, en 185 1, dans l'attente anxieuse de la 5o/«h'o« du problème 
social (2) : 

On nous promet des merveilles ; 

Nous interrogeons les deux. 
Nous ouvrons les deux oreilles. 
Nous écarquillons les yeux. 



(1) Les peuples, 1848. 

(2) La solution. 



36o LARTISTE 



Q.u"ctait devenue cette union si touchante des premiers jours, où 
confondus dans un même élan, tous les partis, toutes les castes 
célébraient la fraternité humaine ? Où sont les neiges d'antan ? 
Les odieuses rivalités ont pris le dessus : 

Par les passions contraires 
Les hommes sont désunis 
Et nous avons tant de frères 
Que nous n'avons plus d'amis. 

Ses strophes deviennent prophétiques. Déjà il voit les trem- 
bleurs se jeter dans les bras d'un despote et il s'écrie ironique- 
ment : 

Nommons tous Croquemitaine 
Pour qu'il ne nous mange pas. 

Et alors, lorsque dans sa tristesse patriotique, il pressent le 
lendemain et voit cette foule se ruer à la servitude, il tourne son 
espoir vers la jeunesse éternelle. Essuyant les larmes qui rem- 
plissent ses yeux il redevient le dou.x chansonnier, le Français 
descendant de Ronsard et de Villon : 

La nature est immortelle, 
Il est encore de beaux jours ; 
Ma maîtresse est toujours belle, 
Mes amis m'aiment toujours. 

Tels étaient jadis les stoïciens de l'ancienne Rome. César avait 
proscrit la Liberté. Bannis, ils s'en allaient aux rives divines du 
golfe de Naplcs, où la mer est radieuse et le ciel d'azur. Là ils 
vivaient doucement, loin de Rome, loin des hommes, dans le com- 
merce consolant des maîtres de l'antiquité. Ils se préparaient, de 
même que les héros de la Grèce, à bien mourir, le jour où il 
plairait à Tibère ou à Néron de leur envoyer le bourreau. 

Est-il donc vrai que l'humanité tourne sans cesse dans le même 
cercle et que les lois de l'histoire aboutissent fatalement au même 
résultat? Toujours d'un extrême à l'autre. C'est peut-être parce qu'ils 
se touchent. Faut-il dire avec le compère de Nadaud (i) : 



(i) La réformes, 185 1. 



GUSTAN'E XADAUD ,6i 



Je vois que nous ne changeons rien ; 
Alors, laissons tourner la terre 
Et proclamons que tout est bien. 

Le monde est fait comme cela 
Commençons par savoir nous taire ; 
Tâchons d'avoir cette réforme-là ! 

Sous leur forme badine, ces vers respirent les sentiments de 
lassitude générale et de profond découragement qui à certains 
moments de défaillance pénètrent dans un peuple. L'heure du 
silence était en effet venue. La presse fut bâillonnée et la chanson 
dut elle-même abdiquer ses allures franches et libres. Il lui était 
permis d'être légère et grivoise, mais la censure avait l'œil sur elle 
et lui interdisait tout autre répertoire. 

Cependant, en 1859, la chanson retrouve son souffle généreux 
pour envoyer à l'Italie le salut fraternel de la France et fêter sa 
délivrance (i) : 

Libre, libre. 
Tu vas donc être libre , 
Notre sœur d'au delà les monts. 
C'est ton nom, c'est ta voix qui vibre 
Dans l'air que poussent nos poumons ! 

La politique d'alors était toute chevaleresque. On caressait 
d'étranges utopies, qui préparaient peu à peu les désastres de 1870. 
L'enthousiasme était général et, sauf les prophéties de M. Thiers, 
il n'y avait qu'une voix pour acclamer la guerre d'Italie. La 
France, la sublime désintéressée, avait foi en sa mission libératrice. 
Elle redisait avec Nadaud : 

Nous avons encore la fibre 
Des vaillants et des généreux... 
due de nos veines soit tirée 
La mesure de ta rançon ! 

Le sang français a noblement arrosé les champs de Magenta et 
de Solférino. Dix ans après, l'Itahe avait déjà oublié cette dette 
sacrée ; elle nous laissait égorger sans merci et alors nous apprenions 
à nos dépens quelle folie était notre beau rêve des nationalités. 

(1) Libre, 1859. 



362 L'ARTISTE 



Seuls, les fils de la Savoie, rendus depuis 1860 à la France, se 
battaient sous notre drapeau avec le même courage qu'autrefois 
la légion des Allobroges. « D'or pour le cœur, d'acier pour le 
jarret (i). » C'est ainsi qu'ils sont tous. Rude et brave race, qui a 
d'admirables qualités et qu'on aime plus on la connaît. Avec quel 
entrain ce petit peuple s'est donné à nous. Voilà une annexion 
faite librement et toute d'enthousiasme. Elle n'a point brisé les 
coeurs comme cette conquête brutale faite là-bas au-delà des 
Vosges. La blessure saigne toujours ; elle est de celle que rien ne 
peut fermer. 

Quand la terrible tourmente de 1870 s'abattit sur la France, le 
chansonnier se tut. Ce n'était plus l'heure du rire. Comment redire 
les douces joies du cœur, comment fêter l'amour et la jeunesse! 
La patrie était en deuil, mutilée, outragée. Les jeunes gens de 
France étaient fauchés par les obus prussiens comme des épis que 
le moissonneur abat sans pitié. La muse gauloise était muette. 
Pouvait-elle chanter quand les âmes étaient brisées et les yeux 
pleins de larmes? 

Quand elle retrouva ses accents, ce fut pour rappeler le glorieux 
passé : « Je ne sais, a dit Dante, de douleur plus amère que de 
se souvenir dans l'adversité des jours heureux. » Oui, c'est une 
soufifrancc, mais de celles qui fortifient et consolent. Les larmes 
sont une douce rosée, qui rend souvent l'espoir et la vie. Après 
nos revers, songer aux immortelles victoires de nos pères, c'était 
rendre la fierté et la confiance aux cœurs abattus. C'était aussi 
narguer le vainqueur. La Vieille Histoire de Nadaud est un des 
chefs-d'œuvre du maître. Au coin du feu , la grand'mère rêve 
aux souvenirs qui bercèrent ses premiers jours, à sa jeunesse, à 
l'heureux temps des amours où... 



Les hommes cherchaient à pl.iire, 
Les femmes plaisaient toujours. 

Puis elle évoque le passé de la grande époque, de l'épopée 
glorieuse : 



(i) A propos d'annexion, 1860. 



GUSTAVE NADAUD 563 



Mes enfants, si vous saviez ! 
Nous avions toutes les gloires, 
Les poétiques lauriers 
Et la palme des victoires. 
Tout s'inclinait devant nous 
Et les peuples de la terre 
Nous admiraient à genoux... 
Vieille histoire, ma grand'mère ! 

N'y a-t-il pas quelque chose de poignant dans cette reprise du 
refrain : J'ieille histoire ma grand'mère! C'est Valmy, Jcmmapes, 
Marengo, Austerlitz, léna. C'est la France faisant face à l'Europe 
entière, dictant sa loi au monde, entrant victorieuse à Vienne et à 
Berlin. Vieille histoire! Je l'ai souvent entendu dire au maître lui- 
même, cette chanson ! Il mettait toute son âme dans ces deux simples 
mots: J'ieille histoire! Et à travers nos yeux voilés, nous voyions, 
comme dans un douloureux lointain, le glorieux drapeau, qui avait 
fait le tour du monde, flétri à Sedan, et là-bas sur la ligne argentée 
du Rhin la vieille cathédrale de Strasbourg, sur laquelle flotte 
l'étendard allemand. La chanson a son âme. Elle pense. Ses cou- 
plets vibrent. Elle sait soulever les cœurs, car elle est aussi la patrie. 

Nadaud a tout chanté, la patrie, la liberté, l'amour, la jeunesse, 
la nature. La gaieté gauloise, cette gaieté de nos pères, colore son 
oeuvre d'un rayon charmant. C'est un moraliste, disais-je tout à 
l'heure. Le mot n'est pas de trop. Ses chansons sont pleines de 
leçons et de fines observations. Souvent son joyeux couplet est 
tout un enseignement, une étude de mœurs à la touche légère et 
humoristique. Nadaud est dans son genre un moraliste comme 
Balzac l'a été dans le sien. Il effleure dans ses strophes les senti- 
ments les plus délicats, les plus tendres et les plus élevés, mais il 
les effleure de telle façon qu'une simple parole éveille souvent 
tout un monde de pensées et de souvenirs exquis. L'arbuste, où 
fleurit sa chanson, ne porte ombrage à personne ; 

Ses fruits tombent dans leur saison, 

Le premier venu les ramasse 

Et se désaltère un instant. 

Le bon Dieu m'a fait cette gr.ice 

Et je le bénis en chantant. 

Voilà sa mission toute définie. Elle en vaut bien une autre. 
Consoler aux jours de tristesse, chanter la gaieté aux heures de 



364 L'ARTISTE 



joie, soutenir et encourager aux moments de lutte. C'est là la plus 
sage des philosophies. Que de douces larmes a fait verser cette 
chanson au charme si mélancolique, la Maison blanche. 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 

Ce vieux refrain lui revenait toujours. Pourquoi rie chansonnier 
n'en sait rien et pourtant il le chante. 

C'est que le cœur est un clavier vivant, 

Un air joyeux y fait souvent 

Vibrer une corde touchante, 

Comme à travers le jour d'une cloison 

On aperçoit un horizon immense 

Ainsi je revois mon enfance 

Dans une ligne ou dans un son. 

Qui n'a eu cette impression si vraie et si vécue ! Parfois un 
parfum subtil, un son lointain, un air chanté par un passant 
inconnu réveillent dans le cœur une foule de souvenirs, rouvrent, 
hélas ! bien des blessures à peine fermées. Cet air ne l'avcz-vous 
pas entendu, un soir, au chevet d'un être adoré ? Dans la rue par la 
fenêtre entr'ouverte, on entendait des groupes joyeux qui passaient. 
C'était un dimanche. Ils revenaient heureux et contents, chantant 
je ne sais quel vieux refrain. Et vous anxieux, le cœur déchiré, 
vous serriez dans vos bras la chère créature, dont l'âme allait 
bientôt s'envoler. Ce chant vous faisait mal. Malheur à vous si 
longtemps après, bien loin des mêmes lieux, vous avez entendu, 
par hasard, ce même air ! Le douloureux passé se réveille soudain, 
plus vivant que jamais. Il semble que tout se brise en vous et 
l'on met la main au cœ'ur comme pour l'empêcher de se rompre. 

Je m'en souviens encore. C'est une des émotions les plus 
atroces de ma vie. Un soir, c'était en 1865, j'étais avec des amis à 
Baden-Baden. La soirée était radieuse. Tout Paris, toute l'Europe 
élégante se donnaient rendez-vous sur cette admirable terrasse. Les 
montagnes étaient doucement estompées dans la clarté d'une 
nuit de septembre. Les grands bois de sapin remplissaient l'air de 
leurs senteurs exquises. La musique de Kœnneman venait de 
préluder au concert du soir par un de ces pas redoublés entraînants, 
dont les Autrichiens ont le secret. Nous étions jeunes, heureux, 



GUSTAVE NADAUD 365 



jouissant de la vie, tout enivres de cette atmosphère de grâce, de 
charme et d'élégance, applaudissant avec enthousiasme les valses 
de Gung'l et de Strauss, les marches du Lohengrin et du 
Tannhaiiscr. Cinq ans après, j'étais dans une des villes d'Alsace. 
Le tocsin sonnait. L'armée française se repliait, glorieuse vaincue, 
au-delà des Vosges. Soudain, j'entends les tambours et les 
fifres du premier régiment allemand. Ils se rapprochent et tout- 
à-coup la musique éclate joyeuse. C'était le même pas redoublé. 
Je fondis en larmes. Singulier et lugubre rapprochement, auquel 
je ne puis encore songer aujourd'hui sans avoir froid au cœur « ce 
clavier vivant «. 

De même, le vieil air de la Maison blanche rappelait au poète sa 
jeunesse, son premier et doux amour, les tendres serments qui 
ont des ailes. Ils s'étaient envolés! Un jour, il la revit sous le voile 
blanc de l'épousée. Elle l'avait oublié: 



Et moi caché sous les arceaux gothiques, 
Je croyais parmi les cantiques 
Entendre le chant d'autrefois. 
Nous irons dimanche, 
A la maison blanche ! 



Plus tard, il pénètre encore dans l'église, cette fois tendue de noir. 
L'orgue pleurait la morte si jeune et si belle : 



Et la lugubre mélopée 

Me répétait toujours, toujours : 
Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 



Écoutez cette dernière strophe d'une adorable mélancolie : 



Et depuis lors, je la revois souvent ; 

Le temps, dont rien ne ralentit la course 
Remonte pour nous vers sa source. 
Elle vit et je suis enfant ; 

Elle est encor ma jeune fiancée ; 

Elle s'enfuit dès que revient le jour ; 
Mais chaque nuit, à son retour 
Reprend l'histoire commencée. 

Ses yeux sont d'or et sa voix est de miel ; 

Sa lèvre a pris l'angélique sourire, 

Et je crois l'entendre me dire, 

En levant un doigt vers le ciel : 

Nous irons dimanche 

A la maison blanche. 



366 L'ARTISTE 



A ces heures-là les êtres aimés reviennent sur les ailes de la 
vieille chanson d'autrefois, sur le souffle du vent d'automne, à 
travers les murmures duquel le grand poète entendait, dans sa 
solitude de Guernesey, la voix de sa fille morte là-bas à Harfleur. 
Dans cette nuit d'octobre à jamais célèbre, Musset n'entendait-il 
pas la voix de cette maîtresse «la mère de ses premières douleurs»? 
C'est à lui que la muse venait, comme une mère vigilante au 
chevet d'un lils bien-aimé, et qu'elle lui disait ces paroles sublimes : 

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure, 
Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux, 
Michel-Ange et les arts, Shakeaspeare et l.i nature, 
Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots ! 

Ne retrouvez-vous pas cet ancien sanglot dans la J 'aise des adieux 
de Nadaud? Cet air vif et tendre, la valse du revoir, c'était le 
signal harmonieux de la femme aimée qui, chaque jour, annonçait 
son retour. Ils la chantaient, tous deux, cette valse charmante, 
dans la joie de leurs vingt ans. Un jour elle ne revint plus! 

Un air nouveau remplace un air ancien 
Sans le savoir et surtout sans le dire 
Chacun de nous avait changé le sien, 
Le souvenir même d'une folie 
A quelquefois des larmes dans les yeux. 
J'ai retenu la valse qu'elle oublie 
Pour l'appeler «la valse des adieux». 

Hélas! dans son tourbillon la J'alse des adieux n'entraine-t-elle 
pas tous nos souvenirs, nos illusions, nos espérances comme le 
vent d'automne soulève les feuilles des grands arbres dépouillés 
par les premiers frimas. L'homme dit, lui aussi, adieu à ce qu'il a 
adoré, à ses beaux rêves de jeunesse. La vie réelle arrache une à 
une nos plus douces croyances; elle brise impitoyablement autour 
de nous nos plus chères idoles et laisse au cœur une indicible 
détresse. Que reste-t-il, à peine la moitié du chemin parcourue? le 
souvenir. Gardons pieusement du moins «ces reliques du cœur». 
Dans notre temps de pessimisme, il ne reste même plus cette 
douce gaieté de nos pères, celle qui inspirait les chansons d'autrefois, 
que les jeunes gens disaient le soir sous la charmille, que les 
vieillards redisaient encore, au dessert, en choquant les verres. 



GUSTAVE NADAUD 367 



«Ma gaieté c'est mon trésor! » Telle est la devise de Bonhomme 
une des plus fines et des plus charmantes créations de Xadaud. 
Bonhomme c'est le Français de la vieille roche, toujours heureux 
et toujours content. Il n'a pas lu Schopenhauer, il n'analyse pas 
l'âme jusque dans ses plus intimes replis, il ne dissèque pas le 
cœur humain. C'est un optimiste, un descendant du Caveau, 
petit-fils de ces aimables gentilshommes du win"' siècle et fils de ces 
admirables soldats qui firent le tour du monde en chantant, aussi 
bien sous le ciel torridc de l'Egypte que sous les neiges de la Russie. 
Quelle bonne et consolante philosophie que la sienne! 

Il pleut, j"ai mon parapluie; 
Il fait froid, j'ai mon manteau. 
Si par hasard je m'ennuie, 
Je m'en vais voir couler l'eau. 
La nature tutélaire 
Veille sur les passereaux. 
Je laisse tourner la terre. 
Je ne lis pas les journaux. 

Bonhomme, c'est Xadaud lui-même. Cette chanson, c'est son 
Évangile, qui, dans son admirable simplicité, vaut bien mieux que 
certains volumes indigestes de quintessence transcendantale. L'art 
de vivre ne s'enseigne pas à grands fracas de doctrine. Une bonne 
recette, bien simple, est cent fois préférable à toutes les thèses de 
nos empiriques d'outre-Rhin. Prouvent-elles quelque chose, et après 
avoir pâli toute sa vie sur les gros livres, le docteur Faust n'aboutit- 
il pas au doute le plus décourageant? A quoi bon la recherche de 
l'absolu? Le problème est de ceux qui ne se résoudront jamais. 
Prenez la vie telle qu'elle est, le sort tel qu'il vient. Le carpe diciii 
d'Horace a du bon. 

A quoi pourrais-je prétendre, 
Les petits vivent de peu, 
J'ai du vin et du pain tendre 
Et le soleil du bon Dieu ! 

C'est Nadaud qui vous le dit. Vivons au soleil du bon Dieu. 
Profitons bien du présent. Soyons tolérants et bons pour tous, 
surtout pour les humbles. Aimons les arts et la nature, tout ce 
qui est noble et beau. Aimons surtout avec passion notre France, 
vieille terre de Gaule, pavs de la chanson, de la franche gaieté, du 



368 L'ARTISTE 



bon sens et des idées généreuses. Bannissons entre nous les 
haines impies et stupides. Ne sommes-nous pas enfants de la 
même mère ? 

Surtout n'augmentez pas le nombre 
De nos politiques étroits ; 
Vivez en paix, restez à l'ombre, 
Les devoirs sont avant les droits ; 
Bravez l'opinion fragile 
Et marchez d'un pas affermi ; 
Quand vous n'auriez qu'un seul ami, 
C'en est assez pour être utile (i). 

La profession de foi de Nadaud est tout entière dans ses deux 
chansons : Bonhomme et Ma Philosophie. La gaieté est pour lui le 
remède à tous les maux, de même que l'èlixir de son illustre 
docteur Grégoire. 

Mes amis voilà 
Ma philosophie; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-là. 

En chantant, « il a fondé une école », celle d'Horace, de Mon- 
taigne, de Rabelais, de La Fontaine, de Désaugiers. C'est à bon 
droit qu'il peut nous dire : 

Socrate à mes yeux est un sage, 
J'honore Aristote et Platon, 
Epicure plaît davantage. 
J'admire et Voltaire et Newton 
Après eux je prends la parole. 

Et c'est la bonne parole qu'il nous a chantée ainsi depuis bientôt 
un demi-siècle; c'est la bonne parole qui se dit en gais refrains à 
l'atelier, au régiment, dans les salons, et, ma foi ! aussi chez Mimi 
Pinson. J'aime mieux, pour ma part, cette philosophie, si vraiment 
humaine et fortifiante, que les décevantes doctrines de l'école 
actuelle. N'allez pas croire que la gaieté de Nadaud soit de mauvais 
aloi. Il y a dans son œuvre une moralité qui perce partout, à 
travers les plus gais refrains. Elle est tempérée par une gaieté 
naturelle et par une sensibilité charmante, qui dénotent une âme 
douce et sincère. Les chansons de Nadaud sont sans apprêts ni 



(i) Afa Philosophie. 



GUSTAVE NADAUD 369 



prclL'nlion ; elles sont le rellet d'une émotion vraie. Sa gaieté n'a 
pas seulement l'entrain de Désaugiers et du Caveau; c'est un 
mélange de finesse et de sensibilité, un enjouement en quelque 
sorte inné de sa pensée, une satisfitction de son cœur, résultat 
d'une vie simple, sans fracas et sans envie. 

La gaieté de Nadaud ne consiste pas à chanter à tort et à 
travers, à rire de tout, à se draper dans une indifférence commode, 
en. prenant la vie avec l'insouciance absolue. Il ne faut pas s'y 
méprendre, cette doctrine chantée est une philosophie, où l'inspi- 
ration morale est palpable, où le sentiment du beau et du juste 
est aussi profond que dans n'importe quelle autre œuvre, où le 
culte du devoir, de la patrie, de la famille, est honoré aussi vive- 
ment que partout ailleurs. 

Nadaud ne prêche pas les joies grossières, la bouteille, l'éternel 
plaisir. Il apprend à aimer la vie en ce qu'elle a de bon, de doux 
et de consolant. Il réagit contre la désespérance et les doctrines 
décevantes des incompris ou des blasés avant l'âge. Sa doctrine 
laisse dans noire esprit une impression réconfortante, un doux 
contentement de vivre. Elle soutient, raffermit, en nous faisant 
voir les beaux lendemains et en faisant aussi revivre les tendres 
souvenirs qui embaument l'existence. Elle ramène en nos cœuu's 
l'espérance aux ailes d'or. 

De chaque fruit, fùt-il amer, 
On exprime une nouvelle essence 
Et je la recueille d'avance 
Pour plus tard embaumer mon air 
Des parfums de la souvenance (i). 

La philosophie de Nadaud, — ne souriez pas si je reviens avec 
persistance sur ce mot, — peut se résumer très simplement : vivre 
■ doucement et honnêtement, sans trop songer au lendemain, sans 
envier personne, en regardant avec tout son cœur au-dessous de soi 
les malheureux aux j-eux desquels notre existence paraît une 
félicité. Être satisfait de son sort en remerciant Dieu qui nous 
donne la vie, et en voyant sans cesse le bon côté des choses. 
Rester toujours le même à travers les luttes, les mécomptes ou les 



( I ) Eloge Je la vie. 

1893. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. 



370 i: ARTISTE 



amèrcs désillusions, demeurer simple, bon et droit, sans autre 
ambition que de rendre heureux ceux qui vivent autour de nous, 
d'autre souci que de bien vivre et de bien mourir. 
Xadaud disait à un ami qui se plaignait de son sort : 

Faut-il que ta voix m'importune 
Des peines que nous souffrons tous, 
Quand de ta mauvaise fortune 
Tant de pauvres seraient jaloux '; 
Le pain manque-t-il .'i ta bouche r 
Ton foyer est-il ténébreux ? 
Le froid est dur, Li faim farouche. 
Pensons aux malheureux (i) 1 

Hst-il une leçon de tolérance et de charité plus chrétienne et 
plus haute? C'est là de la véritable égalité et de la sage démocratie. 
Ecoutez ces fiers et nobles conseils, ils viennent d'un grand cœur: 

Nous p.itissons par notre fciute 
Lorsque nous voulons nous hausser ; 
C'est l'âme qu'il faut porter haute, 
Ce sont les yeux qu'il faut baisser. 
Ainsi pour la riche insolence 
Tu deviendras moins rigoureux 
Et plus sensible ,i l'indigence. 
Pensons aux malheureux. 

Tout en ayant au cœur une douce gaieté, et en aimant le 
joyeux rire, Bonhomme n'en est pas moins un philanthrope. 11 
aime le peuple, il compatit à ses misères. Il a loi en un avenir 
meilleur. Il pense à ceux qui pâtissent pour les autres et il souflrc 
des injustices du sort. Le bien-être des uns le fait songer aux pri- 
vations des autres. Par ces rudes jours d'hiver « où le thermo- 
mètre Chevalier marque dix degrés sur la glace » il voit dans leur 
bureau des employés se chauffant autour d'un grand poêle: S(jn 
cœair s'écrie : 

Je pensais aux porteurs d'eau 

Qui sont mouillés jusqu'à la moelle 

. . . . aux malheureux 
Qui n'ont pas de feu dans leurs bouges (2) ! 



( I ) La malheureux. 
(2) Le froid à Taris. 



GUSTAVE NADAUD 



571 



Puis il rencontre une élégante au pied cambré «dont le corps 
paraissait enterré dans le velours et la fourrure » : 

Et je pensais aux bohémiens 
dui couchent à la belle étoile. 

Son âme généreuse salue avec une émotion communicative ces 
enfants du peuple, vaillants serviteurs de la science et de l'huma- 
nité, qui meurent obscurément dans la noble abnégation du devoir 
accompli. Le siècle marche. La science fait chaque jour un nou- 
veau pas en avant : 

L'aiguilleur est l'intelligence 

Du siècle nouveau ; 
Il commande à la force immense 
Du fer et de l"cau. 
Saluez cette Providence à trois francs par jour, 
Qui tient le fil de vos chimères 
De vos espoirs, de vos tourments. 
Les larmes de tous les amants 
Et le cœur de toutes mères fi). 

Pauvre aiguilleur, veille toujours ! Pour toi. comme pour le 
soldat de grand'garde en face de l'ennemi, le sommeil est un 
crime. Tu es l'image de l'humanité, le symbole de la science 
sans cesse plus surprenante dans ses progrès. 



(J suivre). 



ROGER LIGNKRES. 



( I ) L'aiguiUiur. 







UN TRAITÉ PRATIQUE 



DE 



LITHOGRAPHIE" 



y=?*<^^^^ E ne sont pas les traités de lithographie qui manquent: 
/'♦^^|y^-^ on ne les compte plus depuis ceux que publièrent, à 
Càlîr'''^ k-» l'origine, l'inventeur Senefelder et Engelmann. Mais 
• ^^^y^^l) ''^^ ouvrages, diversement estimables, sont tous des 
^vW5><t manuels professionnels, destinés aux imprimeurs. Ils 
traitent in extenso du clioix des pierres et de leur grenage, de la tabrication 
des crayons, de leur qualité, de l'acidulation, des encres, des rouleaux, 
des presses. Un dessinateur, un peintre, un aquafortiste, qui n'ont jamais 
fait de lithographie et qui veulent en faire, se perdent au milieu de tant 
de dissertations pour eux superflues, et n'y trouvent guère ce qui les con- 
cerne. 

M. Duchâtel s'est placé à un point de vue différent. Attaclié depuis 
vingt-deux ans à la maison Lemercier, où il remplit aujourd'iiui les déli- 
cates fonctions d'essayeur, appelé par conséquent à renseigner journelle- 
ment les artistes sur l'usage des produits lithographiques, sur les moyens 
d'obtenir tel effet ou d'éviter tel mécompte, il s'est dit qu'en mettant par 
écrit ses observations il les rendrait plus largement utiles. Et telle est 
l'origine du livre qu'il fait paraître aujourd'hui. 

Sa méthode d'exposition est fort simple et d'autant meilleure. Au lieu 
de se répandre en explications, il a jugé qu'il fallait surtout parler par 
exemples. Il a commencé par faire une série de planches où l'on peut 
suivre les résultats variés des divers procédés lithographiques : dessin 
directement fait sur la pierre, et dessin sur papier autographique, 
crayon, estompe, flanelle, lavis, crachis, tirages en couleur. Le texte 
commente ensuite une à une ces figures, faisant connaître la valeur et 



(l) Traité de lithogral'hie arlisli<]ue, p.ir E. Ducliâtel ; Paris, ;'i la Société des imprimeries 
Lemercier. 



UN TRAITÉ DE l.ITHOGRAPHIF 



l'usage de chaque procédé, indiquant les inconvénients, signalant les 
difficultés, prévenant des précautions à prendre, mettant, en un mot, au 
service du lecteur tout ce que l'auteur a pu acquérir d'expérience en sa 
longue pratique. Le caractère profitable d'une telle série de conseils saute 
aux yeux. Dans la préface, M. Benedite insiste sur l'extrême liberté que 
comporte la pierre, et sur le peu d'apprentissage qu'elle exige. Les pré- 
ceptes de M. Duchâtel, envisagés dans leur ensemble, démontrent d'une 
manière saisissante à quel point ces affirmations sont exactes; et, à cet 
égard, ils ne peuvent manquer de rendre service à la cause de la litho- 
graphie; on souhaiterait qu'ils fussent lus de tous les peintres, afin de leur 
suggérer le désir d'éprouver un procédé si rapide et si souple, si riche en 
ressources de toute nature. 

Les amateurs rechercheront aussi l'ouvrage de M. Duchâtel. Leur curio- 
sité n'y trouvera pas seulement les secrets de métier des maîtres, elle y 
rencontrera leurs oeuvres mêmes. Aux planches de démonstration, dessi- 
nées par lui-même, AL Duchâtel a pu joindre toute une série de véri- 
tables exemples d'art : douze pièces originales, tracées à son expresse 
intention par les plus en renom de nos lithographes contemporains. Je 
n'en citerai que deux ou trois : de M. Fantin-Latour, une charmante 
figure exécutée en report sur papier autographique, sans aucune retouche; 
de M. Buhot, un paysage londonien où se retrouve la note intense et 
particulière de ses belles eaux-fortes; de M. Dillon, une sorte de frontis- 
pice si joli qu'il n'existe pas, je crois, de plus jolie pièce dans toute son 
œuvre. 

Ainsi ce traité technique rempli d'utiles renseignements se trouve être 
en même temps un livre de bel aspect, un album d'art désirable pour 
tous ceux qui s'intéressent au renouveau de la lithographie. 



GERMAIN HEDIARD. 




LE MOIS DRAMATIQUE 



Odéon : L'Hàilagc de M. Pluiiicl ( reprise). — Théâtre des Poètes : Prologue d'ouver- 
ture par M. Charles Fuster ; Le Lai d'Arislolt, par Paul Erasme ; Sous un chêne, un 
acte en vers, de M. François Fabié ; LaXuit, scène lyrique, de M. Maurice Vaucaire ; 
Myirha, scène lyrique de M. Armand Silvestre. — Variétés : Reprise de Ma comme. 



ira 


'îê' 
ÙJ 



ous n'avons accordé, le mois dernier, qu'une 
mention sommaire au succès de la reprise de 
V Héritage de M. Plumet sur la scène de l'Odéon. 
Cette comédie, d'ailleurs fort intéressante , 
paraît faire la joie de la clientèle ordinaire du 
second Théâtre-Français. En quelques mots 
\oici le sujet : 
M. Plumetjest lui parvenu dont l'héritage est 
convoité par un nombre incalculable de gens ; ce qui enlève au brave 
homme tout bonheur, toute tranquillité. Il faut dire que ce M. Plumet 
a été doué, par les auteurs de la pièce, d'une dose par trop forte, nous 
semble-t-il, de foiblesse et même de bêtise. Une girouette n'est pas plus 
docile à l'effleurement du moindre souffle : avec lui le dernier [venu a 
toujours raison. Aussi chacun de ses quatres neveux se joue de lui à qui 
mieux mieux ; tel un x'olant qu'on se renvoie à coups de raquette. Et 
cela menacerait de durer indéfiniment sans l'intervention des deux oncles 
de Clémence. Qu'est-ce que Clémence ? que viennent iaire ici ces deux 



octogénaires ? 



M. Plumet, excellemment interprêté par Dailly, a donc gagné une fort 
honnête aisance dans sa maison de commerce. Il a vendu son fonds, la 
veille, à l'instigation d'un de ses neveux. Les susdits neveux sont au 
nombre de quatre, avons-nous dit : Robineau et Mariel, mariés à des 
fenunes qui leur ressemblent, c'est-à-dire ne valant pas grand chose ; 
Philippe et Lucien Verneuil , célibataires et... bons garçons. L'oncle, 
après avoir promis à. Lucien de lui donner loo.ooo francs pour acheter 



LE .MOIS DRAMATIQUE -,7=, 

une étude de notaire, retire eette promesse stu" une méchante obser\a- 
tion d'un autre de ses futurs héritiers. Du reste, toute son existence à 
ce bon M. Plumet se passe à offrir par ci, à retirer par là, à affirmer, à 
nier, à se dédire. Ce que voyant, la gentille Pauline Protat, la fiancée 
de l'aspirant notaire, se dit, ce qui est tort sensé, que tant que cet oncle 
excellent, mais si indécis et si iaible, restera célibataire, leurs atiaires 
n'avanceront guère et qu'il faut à tout prix le marier à tme créature 
bonne, intelligente, qui protégera les amoureux. Elle tait part de ses 
projets à Lucien, entortille si délicieusement papa Plumet qu'elle arrive 
presque à ses fins. Elle lui présente son amie Clémence, qui a toutes les 
qualités requises pour être une parfaite épouse ; Plumet \oit Clémence, 
elle lui plaît, il la demande en mariage, les deux oncles de Clémence 
acceptent, et la pièce serait finie si Philippe, son autre neveu, célibataire 
comme lui, ne lui déconseillait très vivement cette union. Alors Plumet, 
redevenu incertain, se tâte, change encore une fois de résolution. Mais il 
a compté sans les deux oncles de Clémence, qui, se trouvant offensés par 
ce changement subit, l'apostrophent avec véhémence. M. Plumet qui a le 
défaut, il est vrai, de se laisser gouverner par chacun, est aussi d'une 
bonté extrême : il reconnaît ses torts, oublie les injures qu'on a pu lui 
adresser, et, les larmes aux yeux, se jette aux pieds de Clémence. 
Il l'épousera à la barbe de ses deux neveux envieux et furieux, donnera les 
100.000 trancs promis à Lucien, et fera detix heureux en taisant son 
propre bonheiu'. 

En plusieurs endroits, les situations et les personnages de la pièce 
frisent la caricature et la charge. L'oncle est d'une stupidité outrée et les 
neveux d'une hvpocrisie et d'une fourberie qui passent les limites ; quoi 
qu'il en soit, cette comédie est fort amusante. Dailly y est imcompa- 
rable d'ahurissement et de bonhomie. L'épisode des deux oncles de Clé- 
mence, ses pères adoptits, se chamaillant entre eux à qui l'aimera le plus, 
et l'étude délicate de cette nièce dévouée et douce dont la vie se passe à 
faire le bien, est d'tm détail charmant, attendrissant jusqu'aux larmes. 
Signalons MM. Cornaglia, Jan\ier, très en valeur dans les rôles de Sar- 
razin et Dutocq ; M. Clerget rend bien le personnage de Philippe, un 
viveur débraillé mais bon enfant ; M. Amaury est mieux dans Robineau 
que M. Laroche dans Mariel. Ce dernier manque absolument d'ori- 
ginalité. M"= Rose Syma est très bien dans Pauline ; M'"" Roybet, Eège 
et Vincent complètent un ensemble des plus satisfaisants. 



Un nouveau théâtre s'est fondé. Le besoin s'en faisait-il sentir ? On le 
croit aisément quand on lit la préface, si joliment écrite en tête du pro- 
gramme, par M. François Coppée, qui a accepté d'être le parrain du 
Théâtre des Poètes. 



376 L'ARTISTE 



L'inauguration s'est foite devant une superbe chambrée. Le prologue 
d'ouverture de M. Charles Fùster a reçu du pubUc l'accueil qu'il méritait 
à tous les titres, car l'idée en est aussi originale que les vers en sont 
frais et pimpants. La scène représente l'envers d'un thé.itre, portants, 
châssis, etc., éclairés par un seul quinquet. On entend à la cantonade les 
applaudissements du public, et Pierrot paraît, un Pierrot moderne, la 
figure fatale, aux vêtements noirs, les yeux cernés sous son masque 
blême. Il entre, navré d'avoir à mimer des meurtres et des états d'ivresse 
invraisemblable, .i tituber sur la scène, à raconter des choses lamentables, 
lui, le gai Pierrot de jadis. Mais, hélas ! il y est bien contraint, car toute 
cette laideur est ce qu'aime le public. Le rêve est mort, et avec lui toutes 
ces grandes figures que créèrent les poètes : plus ne revivront ni Qidipe, 
ni Phèdre, ni Viviane, ni, tel qu'il fut autrefois. Pierrot lui-même, 

Le vrai Pierrot, celui qui n"ass.issinait pas. 

Mais que voit-il au loin ? Soudain, par la toile de fond qui s'entrouve 
apparaissent groupées, immobiles ainsi que des statues, les grandes figures 
évoquées tout à l'heure : Pierrot, le grand Pierrot de jadis. Des Grieux 
près du corps de Manon, Viviane, Phèdre, Œdipe s'appuyant sur sa 
fille. Don Quichotte, les mains croisées sur son épée. Chacun semble 
s'éveiller d'un long sommeil. — Non, disent-ils, rien n'est changé ici-bas ; 
on y aime toujours, on s'y dévoue toujours, on y souffre toujous. 
Phèdre ajoute : 

Croyez-vous que depuis le jour 
Où mon àme s'est exhalée 
Nulle femme ne fut brûlée 
D'un vain et criminel amour ? 

Puis sur les derniers mots de Don Quichotte : 

Malgré les sottises du mal, 
Un siècle qui se grime et qui se déshonore, 
L'homme a toujours son idéal, 

tout disparaît. Le Pierrot lugubre reste seul, réfléchissant aux choses 
entendues. 

MM. Laudner, Léger, M'"'' Anne RatcIiB" (''•'-"'■' '■l" ^^hàteau d'Udolphe) 
ont bien rendu leurs personnages ; les autres interprètes se sont bornés à 
réciter leurs rôles. Après ce prologue, le Lai d'Arislote de Paul Erasme 
{aliàs M""^ Marc de Montitaud), fantaisie médiocre aux vers médiocres, 
nous a permis d'admirer le profil impérial de |M. de Max en Alexandre. 

Sous un Chêne de M. François Fabié a été le « clou » de la soirée, — un 
clou d'or. — Quelle poésie ! des vers superbes, chauds, colorés, sentant 
bon la forêt, les mousses et les ruisseaux ; il n'y a qu'un reproche à faire 
au poète, c'est la ténuité du sujet et l'invraisemblance du dénouement. 



LE MOIS MUSICAL 



Que le vieux grand-père soit n.ivré du départ de l'enfant à qui il a 
consacré sa vie, c'est très vraisemblable; mais qu'il se refuse à jamais la 
revoir parce qu'elle va en Algérie soigner son père, qui est le fils ingrat 
du vieux bûcheron, c'est archi-fliux. M. Fabié aurait pu nous montrer le 
vieillard devenant subitement tbu en vovant s'éloigner celle qui seule le 
rattachait à l'existence, celle pour qui il allait faire le sacrifice de vendre 
son vieux chêne, cet ami si fidèle, si aimé, afin d'acheter pour la noce de 
sa petite-fille des dentelles et des bijoux. A part cette critique, nous 
n'avons plus qu'à donner libre cours à notre admiration : c'est d'une 
envergure magnifique, d'une grande allure, d'une simplicité poignante, 
la mort du vieux bûcheron se faisant écraser sous cet arbre, compa- 
gnon de tcïute sa vie, qui a abrité tant de générations d'aïeux. Si 
M. François Fabié n'est pas encore £iit pour le théâtre, c'est assurément 
un poète que nous applaudissons de tout cœur. 

M. Charles Léger a été remarquable dans le rôle du vieux bûcheron ; 
il lui a donné une physionomie juste, ne négligeant aucun des petits 
côtés du personnage. M"'' Ratcliff est mieux dans le tragique que dans le 
moderne ; sa haute taille s'accommode plus aisément du péplum que de 
la robe. MM Laudner et Depas ont été convenables, rien de plus. 

La Nuit de M. Maurice Vaucaire, l'auteur du Carrosse du Saint-Sacrement 
joué cet hiver à l'Odéon, est une assez maladroite imitation de Musset. 
II y a dans cette pièce des gens qui se lamentent sans cesse et qui sont 
bien insupportables. « Je voudrais être mort », dit un poète rêveur et 
macabre, écroulé sur un banc et fumant une cigarette. « Je voudrais être 
morte », dit à son tour une femme voilée, qu'éclaire la lune et qui 
personnifie la nature. Et le rideau tombe. Mourez, morbleu ! et nous 
laissez en paix. 

Le spectacle s'est terminé fort tardivement, par Mvrrba de M. Armand 
Silvestre, dialogue en vers, qui n'a aucun intérêt et que nous n'entre- 
prendrons pas de raconter. 



Les Variétés ont repris Ma Cousine, la jolie comédie de M. Meilhac. 
On ne saurait être un plus excellent gâteux que M. Baron et une plus 
piquante Parisienne que M"° Rcjane. Ils ont tous les deux une verve 
endiablée, une souplesse incomparable. Cette reprise a été accueillie avec 
un très grand plaisir par le public, qui serait vraiment dilBcile si un tel 
spectacle, — pièce et interprètes, — ne le satisfaisait pas à souhait. 



ANDRE DE LORDE. 



LE MOIS MUSICAL 



LETTRE DE QUEEN MAB 



Mo\ ciiHR Directeur, 

LA Valkyrie, opéra eu ) actes de Richard ]]'a>^ucr : c'est au grand Opéra 
de Paris, le vendredi 12 mai 1893 ; '-'f' devant l'affiche, sans 
attendre les premières sensations dit prélude, le wagnérien pur s'indigne, 
le public impur exulte. Tel restera le bilan de cette soirée qui lut une 
date. 

Le temps est un grand révolutionnaire, un créateur presque : et 
n'eut-on pas bien raison de prévoir une nouvelle période dans les rapports 
du wagnérisme avec l'ironie française ? Déjà Loheui^rin dc\\vnt populaire, 
et par triviales bouflees de cuivre, sous les verdures poudreuses de nos 
jardins publics encanaillés du parfum des filles , la parodie nous arrive 
de son livmne sublime... O mélancolie des triomphes! Sans 
remonter aux insultantes inepties du 13 mars 1861, aux sifflets de 
chez Pasdeloup, aux chauvines clameurs d'après la guerre, où sont les 
pierres des patronnets en délire qui ensanglantaient ton beau cygne de 
neige, ô Saint-Graal (i) ? Quel soleil imprévu d'enthousiasme ! Mais 
où sont les neiges d'autan ? Malheiu' aux rares fidèles venus trop tard 
pour admirer : et l'ivresse con\entionnelle de nos « ralliés » ne me dit 
rien qui vaille. Nous vivons dans un temps d'in pocrisie esthétique : 
puffisme et snobisme. Qui nous rendra le bourgeois stupide et le critique 
obtus ? C'est si beau, la sincérité ! L'autre matin, seule, j'en étais là de 
mes réflexions, quand accourt Viviane, l'air elfaré sous la voilette, l'œil 
noir : « Savcz-vous, dear Qnecn, que la Valkyrie (avec un V) a tait 
22.650 fr., puis 22.711 IV., les plus tortes recettes du palais Garnier ? 



(ij Première et unique représentation de Lohengrin, à l'Éden, le } mai 1887, sous la 
direction de Cli. Lamoureux. 



LE MOIS MUSICAL 



"79 



Elle serait donc irrcniédi.ibicmcnt bien italicniiL' ?... — Rassurez-vous, 
chère intransigeante ! lui dis-je ; et connaissez mieux vos semblables. Or, 
voici un petit précepte de morale pratique : méfiez-vous d'abord des 
néo-wagnériens qui exalteront principalement le IP acte, le trouvant trop 
court. C'est l'espèce la plus dangereuse ; et ce sont les mêmes qui ont 
bâillé au IP acte de Lohcngrin, l'ayant stigmatisé « crevant ». Ce soir, 
allons parmi les convertis, les tartufes et les transfuges et les jeunes, et, 
malgré la barbarie de leurs bravos intempestifs, tâchons de ressusciter en 
nous Die Walhûre. » 

Ainsi dit, ainsi fait : et le soir, nous voici blotties au tond d'une loge, 
toutes sérieuses. Tiède soirée de printemps. Salle comble. Huit heures : 
au lieu de la fanfare de Bayreuth, les trois coups vieux jeu ; et le lustre 
ne baisse pas assez. Mais le bien intentionné Colonne lève l'archet. Hale- 
tante, éperdue, brusquement une terreur s'élève : violoncelles et contre- 
basses dessinent un rhythme obstiné, les traits essoufflés d'une course qui 
devient une fuite ; et de sourds pizzicati parcourent le quatuor. Bientôt 
les bois, les cors, les cuivres gémissent et clament l'ouragan, la noire 
tempête aux rafales pluvieuses : poignant frisson d'un décor lointain. 
Enfin, les tubas rugissent l'incantation du dieu Donner qui si majes- 
tueusement s'épandait sous l'arc-en-ciel pâle, à la fin de Rbeingohi : les 
timbales croulent, la foudre tombe ; le reste est silence... Au seuil d'une 
préhistorique demeure soutenue par un frêne, un fugitif s'aflaisse, éva- 
noui. Et lorsque doucement se penche vers lui la miséricordieuse blan- 
cheur d'une inconnue, ô le thème divin qui s'essore du violoncelle-solo ! 
C'est le pouvoir des yeux, si puissant chez le poète Richard Wagner, le 
long regard muet qui s'échange, éveillant les affinités latentes. La caresse 
lente du leitmotiv se voile, insiste, reparait sous les premières paroles 
banales, dans le silence éloquemment timide. Poésie intime et toute nou- 
velle, qui l'emporte en puissance sur tous les débuts d'opéras futiles, 
emphatiques et costumatoires. On vit en pleine action, en plein drame, 
in médias res, à l'impressionniste. Mais contre-basses et tubas annoncent 
le chasseur Hunding : et, dans la scène suivante, pendant le long récit 
de l'hôte contemplé par l'épouse, quelle fierté surgissante en le double 
thème des Walsuugeu, grandeur et misère ! En se retirant avec Hunding, 
l'exquise femme a regardé fixement le tronc du frêne ; nouveau leitmotiv 
ébauché très-bas par la clarinette plaintive et vaillante : c'est la fanfare 
de l'Épée qui bientôt éclate brusquement avec le monologue du héros 
invoquant le dieu Loup son père, qui monte dans le déterlement des 
timbales grandioses comme l'éclair jailli du frêne à la lueur du brasier 
rouge, qui frémissant ne s'efi'ace que pour permettre aux harpes de nim- 
ber le cher souvenir des grands yeux de l'inconnue... Mais elle vient : 
une blancheur glisse, une voix conseille ; c'est elle ! C'est la femme 
simplement parée de douleur et de grâce, qui évoque le passé de son 



580 L'ARTISTE 



existence de femme avec ses longues amertumes et ses courtes joies ; le 
quatuor s'anime, la passion grandit, quand la porte violemment ouverte 
inonde le beau couple d'un bleu frisson nocturne de blonde lumière 
émergeant de la transparence joyeuse des feuillages : après la tempête, la 
souffrance et l'ombre, c'est le Printemps ! Du poétique murmure des 
cbanterelles s'élève le Liebeslied du héros pour unir le jeune Avril à la 
Tendresse en un souffle de lyrisme irrésistible. A l'amant répond 
l'amante, l'inconnue naguère ; l'amour vernal s'exalte et triomphe, et 
commence l'ineffable dialogue qui fait pâlir tous les duos conventionnels 
de toute la splendeur souriante de la vie tuant le poncif. Le ihcine du 
Regard est devenu la parole d'amour, l'orchestre et les voix alternées 
suivent le long crescendo génial couronné par le thème aguerri des 
Walsungen : Siegmund enlace Sieglinde, Sieglinde reconnaît Siegmund ! 

Puisque Wœlse est ton pcre, à toi seul cette lame ! 

Siegmund a bondi vers le Irène : deux lois les cuivres saluent l'épée 
Nothung qu'invoquait sa prière, que brandit son bras. Le thème du 
Regard s'enorgueillit du héros comme le sourire de l'amante heu- 
reuse : « O mon Siegmund, soleil de mes songes, ton bras conquiert 
aujourd'hui et ta femme et ton glaive! » — « Viens, ô sœur et chère femme ! 
Refleurisse le sang des aïeux ! » Et le couple éperdu s'enfuit dans la 
forêt verte. 

Au H' acte, le prélude chante encore le thème de l'hpée, force épique 
et jeunesse humaine, qui par degrés fait place à un nouveau thème : le 
cri des Vierges guerrières que va pousser la Walkûre, fille de Wotan, en 
escaladant un site sauvage. L'amour terrestre a ému jusqu'au Walhall : 
à la rigide Fricka, le Dieu suprême répond que l'amour se rit de l'antique 
sagesse : avec quelle grâce susurrent les cors sur un rappel fugace des 
regards de Sieglinde ! Mais ils sont proches les thèmes de désespérance et 
de colère : ravisseur de l'Anneau maudit, le dieu coupable sera contraint 
de sacrifier son fils, malgré lui, malgré le salut qu'il en espère, malgré 
son indignation chaleureuse affirmée par le souvenir de Nothung : 

Mon fils ! l'immoler ? Il a trouvé mon glaive ! 

Le père doit expier pour le dieu : 6 la ps3xhologie profonde. Et 
toujours le drame si humain dans son féerique décor! A Brûnnhilde revenue 
joyeuse, le divin père ordonne amèrement de courir annoncer la mort 
prochaine à son bien-aimé fils. Le destin plane sur les dieux. Crescendo : 
une rumeur agite l'orchestre : sur la montagne solitaire se précipite le 
couple misérable. C'est déjà la détresse des Walsungen ; et comme il 
pleure au fond des timbres mélancoliques l'imperdable thème du Regard ! 
L'amour sourit au malheur. Scène adorable et poignante : c'est la Vie 



LE MOIS MUSICAL 381 



transfigurée par l'Art. Poème et musique, synthèse sublime, innnortel 
baiser ! Brisée, inquiète, hallucinée, Sieglinde s'endort, la tète sur les 
genoux de Siegmund. Et parait, solennel et fatal dans une lueur, le 
manteau rouge de la Walkure : 

Siegmund, regarde-moi ; tu me suivras bientôt ! 

O la voix caverneuse de la Fatalité, les trois sombres notes du thème 
de mort ! Puis, scandée sur un thème héroïque, la belle prédiction 
de l'impassible Brunnhilde promet religieusenient au héros la prochaine 
ivresse du Walliall : mais l'amant refuse ; les altos pleurent le thème du 
Regard, Siegmund se penche, oh ! si tendrement ! vers Sieglinde : « Où 
Sieglinde vivra, triste ou joyeuse, répond-il, Siegmund veut vivre. » 
L'amour humain a touché la vierge céleste : dans un sublime essor de 
tendresse héroïque, sa pitié naissante promet la victoire à la tendresse. 
L'action s'avive, l'orchestre s'émeut d'une vie surnaturelle, l'humanité 
resplendit, le cher thème du Regard semble défier l'appel de mort, 
Siegmund confiant disparaît dans les nuages amoncelés, Sieglinde folle 
d'épouvante se réveille sur un cauchemar d'entance, l'éclair brille, le 
cyclone approche, Hunding est là, le combat s'engage, le thème de l'Ëpée 
s'appuie sur le chant de la Walkure, mais silence : l'épieu divin brise le 
fer du mortel. Wotan a perdu son fils. Dans la foudre le père s'eflace, le 

Dieu commande 

Hojotoho ! Heiaha ! Heiaha ! 

Au seuil du iii^ acte, à travers la symphonie fltrouche des trilles 
stridents des bois conimc l'orage sur la sapinière, des violons onduleux 
comme l'éternel devenir des ciels, des cuivres évocateurs des brutales 
mêlées, des timbales furieuses martelant les galops furieux, des intervalles 
rauques soulignant l'hymne héroïque et pittoresque des vierges, — sur les 
rochers, sous les nuages, le fier dialogue shakespearien des filles de 
Wotan constate l'absence de Brunnhilde. Les lances étincellent, les rires 
déchirent la brume, les cris montent dans l'éclair. Prestigieux paysage 
sonore d'un grand peintre de figures et d'âmes ! Dans une accalmie, 
pianissimo, Brunnhilde accourt, soutenant Sieglinde mi-morte. Pour 
sauver l'humble mortelle, la vierge divine implore ses insensibles sœurs, 
avec quel héroïsme tendre ! Les huit Walkyries s'étonnent ; Brunnhilde 
supplie ; Sieglinde, qui voulait mourir, rayonnante veut vivre pour le 
fils de Siegmund, mais là-bas, à la pointe du roc fittidique, un nouvel 
ouragan chevauche dans l'air lourd et à l'instant où la gloire future de 
Siegfried chante cuivrée aux oreilles de la mère en extase qui rit dans ses 
pleurs : « Malheur à toi! » clame le dieu invisible et prochain. La vie 
scénique est à l'apogée ; l'orchestre s'enfle comme la vague ; la grande 
iorme unitaire marie le style à la fièvre. Qu'adviendra-t-il ?... Le 
cataclysme tout-à-coup s'apaise : Wotan réclame la coupable ; le dieu 



382 L'ARTISTE 



parle. Puis un silence : Sicglinde sauvée, Briinnhilde paraît : « Ordonne, 
mon père ». Les rhythmes saccadés, inflexibles, violents, où fleurissent 
parfois d'exquises fleurs, bannissent pour l'éternité la rebelle : 

Pour toujours je t'exclus de la race des Dieux. 

Dans un rapide ensemble de compassion i'amiliale, les huit Walkyries 
voudraient fléchir l'éclat de la puissance divine : mais en vain ! Le 
courroux s'exhale ; et lorsqu'elles ont disparu sous le tempétueux 
crépuscule, Briinnhilde un instant évanouie oppose à l'ire paternelle un 
nouveau soupir de supplication merveilleuse. Or commence la grande 
scène finale, cime de l'œuvre ! La miséricordieuse et hautaine vierge sait 
bien que sa désobéissance n'est qu'une secrète obéissance au plus profond 
désir de W'otan : dès la fuite de Siegmund, c'est Wotan qui fit luire 
l'âtre sur la poignée du mystérieux fer, c'est Wotan qui enveloppa le beau 
couple de rédemptrice lumière ; et les sourdes basses du désespoir divin 
enhardissent le cœur de la vierge. De la plainte monte une fierté, la 
supplication peu à peu se fait justification, la déesse plaide devant le 
dieu : et toujours impassible, Wotan prédit les ombres prochaines du 
sommeil à la Walkyrie désormais mortelle... Mais c'est trop longtemps 
lutter contre la nature et contre soi-même : et quand la fille supplie 
encore, en invoquant la flamme protectrice, dans le dieu le père se révèle. 
Un grand trait magnanime soulève l'orchestre : Wotan relève Briinnhilde 
dans une ample déclamation attendrie et superbe qu'enveloppe passionné- 
ment l'orgueil des thèmes héroïques, des thèmes flamboyants, gloire 
défunte et gloire future : et sur le silence des voix, sur l'étreinte des 
cœurs, roule à plein soufile le leitmotiv pardonné de la fille chérie (nul 
Italien ne soupçonna ce torrent d'amour). 

L'or du soir est éteint ; déjà la nuit bleue s'étale. Et l'adieu paternel 
salue héroïquement ces beaux yeux aimés qui ne se rouvriront plus que 
sous le baiser d'un autre... Les artistes Saint-Saèns et Catulle Mendès 
ont dit vrai : ce n'est qu'avec des larmes qu'on applaudit pareils accents ! 
Déjà le thème tlital du sommeil se balance en un murmure, le cor 
anglais pleure le renoncement à l'amour clamé jadis par Albérich, voleur 
de l'Or, la vierge pâlit et défùlle, le sommeil s'impose, et sur quelle 
enchanteresse progression de timbres, de harpes et de cuivres clairs 
scandés pianissimo par le frisson des timbales, tandis que le violoncelle 
redit avec âme les adieux de Wotan limités par le destin... A haute voix 
invoquant le dieu Loge, Wotan marche vers le roc et le frappe du fer : 
passive, une lumière jaillit, qui devient un incendie immense. Loge 
embrase et l'orchestre et la scène, la rougeur chante, les étincelles bruis- 
sent ; au moment où le Dieu s'écrie : « Qui tremblera devant ma lance 
jamais ne franchira ce feu », le soleil sonore des cuivres entonne le 
thème i'utur de Siegfried ; et cependant que l'immortel voyageur s'é- 



LE MOIS MUSICAL 383 



loignc, marclKint à son crépuscule, l'impcricux sommeil de Brimnliildc 
plane mélancolique à travers l'ondoiement des flammes victorieuses. 

Telle est notre idée de la JValhiirc : mais ce n'est pas tout à fait 
l'image que la Valkyric nous a rendue... Toute interprétation, comme 
toute création d'ailleurs, n'est c]ue la déformation d'un rêve : et nous 
devons constater qu'au grand Opéra on déforme beaucoup. Passons vite 
sur les saignées trop vives des coupures, sur l'anémie trop fréquente de la 
version française, sur les hésitations d'une mise en scène toute nouvelle, 
sur l'horrible verdure du printemps et la philistine rumeur de la flamme 
rose étouffant les timbres. Colonne est dans le ton. \'an-Dvck, simple et 
fier, est beaucoup mieux disant que le journalisme du lendemain ne l'a 
soutenu ; Delmas se révèle artiste. M""" Bréval est une vaillante Walkùre ; 
quant à Rose Caron, c'est Rose Caron , incarnant la poésie dans une 
inflexion, dans un geste ; voilà bien la fille de Wotan, la sœur du 
Walsung : mais, dans un art si nouveau pour elle, plus que jamais sa 
voix la trahit ! Déjà ! Et l'ingratitude des foules fait son œuvre. Mais 
l'orcliestre ? Il est désespérant : mauvaise acoustique, mauvaise disposi- 
tion, sonorité sèche et grêle, cuivres amortis ou criards, timbales dures 
et mates, mauvais vouloir des exécutants. L'orchestrale chevauchée parait 
nulle ; au prélude, la foudre ne tombe pas ; et les mêmes timbales som- 
meillent durant le monologue épique de Siegmund ; la conclusion du 
premier acte ne sonne pas, etc., etc. 

— « Cruelle reine Mab, c'est parce que vous vivez sur vos souvenirs 
du Cirque... » Et au deuxième acte, en la jolie pénombre de pourpre de 
la loge, se tournant vers l'auditoire béant d'attention : « Sont-ils sages ! » 
ajouta Viviane. 

— « Eh bien ! ô wagnéricnne ! si par impossible ils étaient sincères ? 
Le wagnérien pur s'indigne de tout, des bravos comme des sifflets. 
Et l'atfàche rassurante a dit opéra. C'est un désastre pour les snobs, mais 
quel encouragement pour les timides ! — C'est égal, si un Français, si 
un jeune avait fait cela... — On le méconnaîtrait, voilà tout. — D'abord, 
un Français, même académicien, aurait glissé là quelque bon petit duo 
bien en règle. — Peut-être pas, vous oubliez que partout l'intelligence 
fait des progrès... et je ne reproche aux jeunes que de n'être pas encore 
assez wagnériens. — Allons donc ! — Sans doute, Viviane : dans quel 
symbolisme juvénile rencontrez-vous, je vous prie, cette passion, cette 
tendresse, cette adorable humanité, cette vérité si robuste et large ? 
Où donc maintenant tant de vie parmi tant de rêve ? Le père poétique 
Je Sieglinde est un divin poêle, un artiste éta3'ant son art sacré sur la 
religion de la souffrance humaine ; il est une conviction magnifiée par le 
savoir ; et sans être ni Allemande, ni harmoniste, je voudrais seulement 
être l'auteur de ce misérable libretto français où l'âme renaît des mau- 
vaises rimes ! La tendresse est mère du génie : Sieglinde enfantera 



3^4 L'ARTISTE 



Siegfried. » Et longtemps après le dernier accord expiré, sous la nuit 
bleue du réel, nous cheminions, Viviane et moi, exilées oublieuses des 
ambiantes laideurs, et une poésie nous transfigurait, pareilles aux son- 
geuses passantes de ce duo-nocturne de Berlioz : la poésie de l'âme wagné- 
rienne, grandiose, héroïque et tendre. Wagnéromanes et wagnérophobes 
étaient oubliés : pourquoi se préoccuper des juges ? A Munich, en 
1870(1), Wagner assura que les Français comprenaient plus délicate- 
ment son œuvre que le public allemand : il est vrai que ces Parisiens 
s'appelaient alors MM. Saint-Saëns, Lascoux, Duparc, M. et M""" Catulle 
Mendès ; mais cent wagnériens d'élite ne feront jamais un Richard 
'Wagner. Le génie, c'est l'inconnaissable. 

Pour vivifier YAnneau du Niebelung, pour construire ces nobles 
Rougon-Macquart de l'épopée musicale, document et symbole, pour 
enchanter cette comédie céleste et cette tragédie humaine, il fallait 
non-seulement avoir déchiffré les Sagas, et la vieille EdJa de l'Islande 
brumeuse, et le fier Niehelungenlicd, mais encore posséder sous le front les 
linéaments inédits de cette draperie sonore et décorative qui, moulée sur le 
drame, réalise l'inédite synthèse où la musique apparaît maîtresse en se 
faisant esclave. En vue de notre initiation, le choix de la IVaJkiire fut heureux 
(c'est toujours cela) : car elle est la plus connue des partitions de la troisième 
manière, elle en est aussi la plus passionnée, la plus vibrante, la plus humaine ; 
profond et vivant, le 11' acte lui-même, à la scène, ne paraît long que si 
l'auditeur tire sa montre après l'accord final. Et, même détachée du 
colossal ensemble, l'œuvre forme un cadre harmonieux et complet. Dans 
la synthèse du Ring, — contraste au féerique prologue de Heingold, — la 
lyrique Walld'ire, c'est l'avril de l'âme et des choses, le printemps dont 
l'agreste Siegfried sera l'été, dont la fatale Goiterdaminerimgscr3.Ya\iWi\\\\c. 
Cette idéale saison du poème est également la saison technique de 
l'œuvre dont la première esquisse remonte à 1853. Que d'enseignement 
dans une date (2)! C'est alors que le futur abbé Franz Liszt applau- 
dissait généreusement par lettres amicales aux libres amours printanières 
de Siegmund et de Sieglinde, amours pas plus immorales que la passion 
d'Yseult, si l'on pénètre la légende ; et le « style » de la JValldire se 
ressent du voisinage de Lohengrin : sans parler des derniers vestiges 
d'opéra souvent encore dénoncés par la phrase et surtout par l'accompa- 
gnement, le seul Liebeslied est une preuve évidente. Mais l'ensemble 



(i) Première représentation isolée de la IVaïkûre à Munich, le 26 juin 1870; avec 
VAimeaii, à Bayreuth, le 14 août 1876; et à Berlin le 7 mai 1881 ; la Walkûre seule, 
Munich, 1886, Bruxelles, 9 mars 1887; avec V Anneau, Londres, juin 1892; la Walkûre 
seule, Paris, 12 mai 1895. 

(2) Vingt-six ans d'une vie d'artiste consacrée à V Anneau du J>!iebdung, trilogie avec une 
soirée de prologue ( 1848- 18 74 ). 



LE MOIS MUSICAL ^»j 



avoue la troisième manière, qui prend forme et conscience; voici déjà le rêve 
réalisé du grand romantique : verser dans une légendaire adaptation du 
drame grec la symphonie maîtresse de Beethoven. Le chœur antique, 
qui jouait un rôle, est absorbé par l'orchestre agrandi. L'orchestre est 
l'interprète de l'àme. L'élément primordial réside non plus dans un air, 
mais dans un acte ininterrompu, à la fois dépendant et homogène. A ses 
risques et périls, la beauté brise ses vieilles geôles. L'art vise à l'unité 
complexe d'un vaste fragment de nature, idées, sons et couleurs; ce n'est 
plus la fonnc de Sophocle, d'Ictinos et de Phidias, ni la sérénité du 
Poussin, ni le beau de Mozart : c'est bien l'art précurseur d'une époque 
nerveuse qui devait aimer Delacroix, Baudelaire et Swinburne et Rodin. 

L'Allemand Richard Wagner lui-même fut un passionné, un passionné 
comme notre Hector Berlioz (mais autrement, nous le verrons bientôt), 
un vrai fils du siècle de Victor Hugo : et quand je me plonge, inquiète 
et ravie, dans les amples ondes du Drame musical, l'orchestre évoque tou- 
jours en ma chétive obscurité la splendeur fluide d'un vaste fleuve, d'un 
Rhin gigantesque, sonore, symbolique, indéfini ( i ), miroir à la fois actif 
et passif comme la volonté du Dieu soumis aux Nornes, miroir un e: 
varié, homogène et complexe, antique et pur, sombre et clair, impérieux 
et primitif, parfois monotone, où la pensée, comme l'éphémère nuage, se 
nuance, s'estompe ou s'avive en son image parallèle, où le mot ricoche 
sur la note en larges cercles concentriques comme la pierre qui tombe, 
où les frémissantes broussailles de la Légende se reflètent vaguement et 
passionnément dans un impalpable pavsage. La nue se mire embellie 
dans l'onde; l'onde prend un sens en profilant la nue; sur ses bords, au 
pied du burg, le rude Siegfried dialogue avec les Ondines graciles (2). Et 
le grand fleuve, tantôt plus impétueux qu'un torrent, tantôt plus gazouil- 
leur qu'un ruisselet ou plus uni qu'un lac nocturne, bondit joyeux sur 
les rochers qui s'y mirent, nourrit de sa robuste fraîcheur le printemps 
vert qu'il répète, rafraîchit la brise qui le ride et l'âme qui l'accueille, 
courant toujours indéfiniment, docile ou débordé sur ses rives, vers 
l'avenir brumeux de la grande mer... 

Mais, pour nous rappeler Paris, voici la néo-grecque Pijryiic qui nous 
fait signe. 



Pour copie terrestre et conforme : 



RAYMOND BOUYER. 



(i) Rien de l'allégorie de Boileau. 

(2) Gotterdammcrung, acte III, scène f' ; pastel Je Fantin-Latour, 1886. 

1893. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. 25 



CHRONIQUE 




N' vient de décerner les récompenses aux 
exposants du Salon des Champs-Elysées. 
Dans la section de peinture, la médaille 
d'honneur, après deux tours de scrutin, 
a été attribuée à M. Ferdinand Roybet, 
par 194 voix sur 341 votants. Les deux 
envois de M. Roybet, que l'un de nos 
collaborateurs apprécie plus haut dans 
la critique du Salon, sont : Charles le 
Téméraire à Nesie et Propos galants. 

Le vote de la médaille d'honneur 
dans la section de sculpture a attribué 
cette récompense .1 \[. l-élix Charpentier qui a exposé un groupe en 
marbre. Lutteurs, dont le plâtre avait figuré au Salon il y a trois ans, et 
une statue en plâtre, les Hirondelles. C'est au second tour de scrutin que 
M. Charpentier, par 63 voix sur 148 suffrages exprimés, a été proclamé 
titulaire de la médaille d'honneur pour la sculpture. 

Dans la section d'architecture, la suprême récompense a été décernée à 
M. Detrasse, à la majorité de 36 suffrages sur 71 votants. L'envoi de 
M. Detrasse est une Restauration de l'enceinte sacrée d'Epidaure. 

M. Lamotte a obtenu la médaille d'honneur dans la section de gravure 
pour sa planche au burin d'après Poussin, les Bergers d'Arcadie, par 31 
voix sur 37 votants. 

Un aussi petit nombre de suffrages exprimés dans le vote de la médaille 
d'honneur pour la gravure serait fait pour surprendre si, depuis que l'or- 
ganisation du Salon appartient à la Société des Artistes français, on 
n'avait constaté tous les ans que, dans les diverses sections, et plus parti- 
culièrement dans la section de gravure, les intéressés s'évertuent à com- 
pliquer leur règlement et à en transformer sans cesse les dispositions de 
la taçon la plus bizarre et qui serait inexplicable pour quiconque ignore- 
rait les intrigues, les compromissions et les marchandages dont le vote 



CHRONIQUE 387 



des récompenses, et celui de l.i médaille d'hoiineuf spécialement, est l'ob- 
jet à chaque Salon, dans cette section. Cette dernière est di\isée présen- 
tement, — et jusqu'à ce qu'une nouvelle combinaison vienne modifier 
l'état de choses, ce qui sans doute ne tardera guère, — en quatre sous- 
sections : 1° gravure au burin, 2" gravure à l'eau-forte, 3° gravure sur 
sur bois, 4° lithographie. Dans chacune .des sous-sections, les exposants 
élisent dix délégués : ces quarante délégués se réunissent aux membres du 
jury d'admission, au nombre de douze, pour constituer le collège élec- 
toral chargé de voter la médaille d'honneur. Cette lois, tous ces préli- 
minaires complexes avaient marché sans encombre jusqu'au moment du 
vote définitif, où le groupe des aquafortistes a adressé à M. Bonnat, 
président de la Société des Artistes français, la lettre suivante : 

Monsieur le président, 

Elus délégués pour le vote de la médaille d'honneur dans la section de gravure, nous 
avons l'iionneur de vous adresser notre démission. Nous avons le regret de vous annoncer 
que nous ne prendrons pas part au scrutin du 25. 

Nous n'admettons pas comme équitable le règlement en vigueur en ce qui concerne le 
mode de votation de cette haute récompense. Nous pensons qu'il est plus juste qu'elle soit 
attribuée par la majorité des récompensés, sans tenir compte de la séparation par sous-sec- 
tions. 

Les peintres admettraient-ils que l.i section de peinture, composée de genres différant 
parles moyens: peinture à l'huile, en détrempe, pastel, aquarelle, miniature, émail, etc., 
fût scindée en autant de sous-sections et qu'un nombre égal de voix fût réparti à chacune 
d'elles, sous prétexte que le jury n"a pas donné autant de récompenses à l'une qu'.i l'autre ? 

En sculpture, en architecture, une telle combinaison serait-elle admise ? 

Voilà pourtant ce qui existe chez nous dans la gravure. 

D'ailleurs, le système actuel donne lieu ,i des compromis et i des ententes qui entachent 
la moralité de l'élection. 

Nous citerons seulement ce fait indéniable qui suffit à faire invalider le scrutin du 25 
mai, — s'il a lieu, — à savoir que presque tous les candidats A des médailles, dans plu- 
sieurs sous-sections, sont nommés délégués, tandis que des artistes consacrés (bien qu'ils 
ambitionnassent cette fonction) ont été éliminés. 

En conséquence, nous protestons énergiquement contre de tels agissements et nous 
espérons qu'ils seront signalés au comité . 

Veuillez agréer, etc. 

Les membres du jury de l'eau-forte : 

CHAUVEL, MONGIN, LEFORT 

Les délégués de l'eau-forte : 

COURTRY, RICHARD, LE COUTEUX, OREUX, ARDAIL, 
GRAVIER, TOUSSAINT, DESBROSSES, DE BILLY, 
FONFAYE DE LA PRANDIE. 



Cette protestation était vraiment un peu tardive, se produisant au 
moment où le scrutin allait s'ouvrir et émanant d'artistes qui avaient, 
tacitement au moins, adhéré au système actuellement en vigueur puis- 



388 LARTISTE 



qu'ils avaient pris part à son élaboration lorsqu'il l'ut institue et à son 
application, en concourant par leur vote à la nomination des délégués. 
PaUre legein quam ipse tiilisli, peut-on répondre à chacun des signataires 
de la lettre ci-dessus, en se plaçant sur le seul terrain de la légalité. 
Quant à la question de moralité, nous n'avons pas qualité pour l'exa- 
miner, peu enclin que nous sommes à intervenir dans la « cuisine » des 
exposants et moins -encore à nous immiscer dans leurs querelles. On 
nous dit encore que les réclamations des aquafortistes auraient pour but 
de substituer au vote « par ordre » le vote « par tète » parce qu'ils sont 
les plus nombreux : cela ne fait-il pas songer aux préludes de quelque 
révolution ? 

Énumérons maintenant la série des autres récompenses. 

PEINTURE 

Il n'a pas été déce'rné de premières médailles. 

TDeuxièmes médailles : MM. Paul Sain, de Pochwalsky, Maurice Orange, 
Tito Lessi, Camille Dufour, Danger, Thurner, Arus, Paul Buflet, Paul 
Thomas, Calbet, Garaud, Bréauté, Noirot. 

Troisièmes médailles : MM. Simonnet, Sabin, Mitreccy, Soubès, Desval- 
lières, Duvent, Charpin, Paul Blanchard, Pinta, Albert Laurens, Enders, 
Fail, Wallet, SoroUa-Bastida, de Bengy, Jobert, Emile Maillart, Morisset, 
Bondoux, Washington, Lcquesne, Massé, Leménorel, Desmarquais, Carl- 
Rosa, de Clermont, Balouzet. 

Mentions honorables : MM. André, Robinson, Chantron, Calderini, Du 
Mond, Stiévenard, Leempoels, Mlle Abran, Mme Sonrel, MM. Guinier, 
Geets, Stretton, Mlle Carlisle, MM. Altson, Bussière, Biva, Mlle Le Roux, 
MM. Girardot, Larock-Evert, Dutriac, Legrand, Mme Vallet ( Frédé- 
rique), M. Duhem, Mme Jourdier, MM. Adlcr, Rovel, Mme Mac Rit- 
chie, MM. Thiroux, Rousseau, Mme Duhem, MM. Sattler, Dambeza, 
Apoil, Cachoud, Renard-Brault, Fraser, David, Bisson, Artigue, Beau- 
duin, Braut. 

SCULPTURE 

Premières médailles : MM. Larche, Labatut, Georges Tonnelier (gra- 
veur en médailles), 

Deuxièmes médailles : MM. Peène, Boverie, Gasq, Saulo, Fouques, 
Hohveck, Larroux, Henri Dubois (graveur en médailles). 

Troisièmes médailles : MM. Fontaine, Depléchin, Bareau, Gaussé, Durn- 
bauer, Bernard, Godet, Balloni, Bonval, Hildebrand (graveur en pierres 
lines). 

Mentions honorables : MM. Desruelles, Virion, Bernstein, Sinayeff, 
Mackennal, R. de Gontaut-Biron, Saint-Lanne, Canonica, Liénard, 
Mme Nyberg, MM. Ebbe, Barcet, Lefebvre, Hamar, Boudet, Trentacoste, 



CHRONIQUE ,89 



Weigèle, Soliva, Thompson, Riff.ird, Lcbas, Dclgrin, Champcil, Mme 
Kjelberg, MM. Sporrcr, Croizct, Lcmarquier, Passage, Vallet, Bénédicks- 
Bence, Gonzalès, Jespers, Docchino, Marzoltf, Lavergnc, Fcinbcrg, 

ARCHITECTURE 

Première vicdaiUe : M. Camut. 

Deuxièmes inèdailks : MM. Godcfroy, lluihain , Kodct, Nomianil, 
Bobin. 

Troisièiih'S médailles : MM. llives, Bernard, Naudin, Petit, Héneux, 
Majou, Yperman. 

Mentions honorables: MM. Antoine et Arfvidson, Balle, Binet, Boisseau, 
Boutron, Chanssepied, Cravio, Delmas, Desbois, Eschbaecher, Portier, 
Koch, Le Grand, Malo, Massa et Henry, Mignan, Monclos, Monjauze, 
Mouré, Pillette. 

GR.WURE 

Il n'a pas été décerné de premières médailles. 

Deuxièmes médailles : MM. Corpet, Audebcrt (lithographie)) ; Derbier, 
Vintraut, Ruffe (bois). 

Troisièmes médailles : MM. lîuland, Barbotin, Journot ( burin ) ; 
Rudaux, Pelicier (eau-forte) ; Léonard, Richard, Etienne David (litho- 
graphie) ; Giiardi (bois) 

Mentions hùUûrabks : MM. Kruger, Crauck, Ragot, Rose Maircau, Quidor 
(burin); Bernier, Mallet, Marbé, de Beaupré, Serrier (eau-forte) ; de 
Vuillefroy, Georges Sauvage, Honer, Juillerat, Gottlob (lithograghie) ; 
Vincent, Crosbie, Horrie, Mmes Jeanne \^intraut, Simon (bois). 

Le vote des récompenses dans la section de gravure a été l'occasion 
d'un nouvel incident, suite de celui que nous relatons plus haut au sujet 
du vote de la médaille d'honneur dans la même section : avant l'ouverture 
du scrutin, MM. Mongln et Lefort, membres du jury pour l'eau-forte, 
ont demandé qu'un vote eût lieu, fixant préalablement le nombre de 
récompenses à attribuer à chaque sous-section, ce qui a eu lieu. Mais, le 
résultat n'ayant pas satisfait, parait-il, les aquaforistes, ceux-ci ont demandé 
que le vote fût annulé : refus de la part du jury de la section, sur quoi 
MM. Chauvel, Mongin et Lefort, jurés des aquaforistes, se sont retirés, 
déclarant qu'ils refusaient de prendre part aux opérations du jury. Le vote 
des récompenses n'en a pas moins eu lieu ainsi que, d'ailleurs, cela 
s'était produit la veille pour le vote de la médaille d'honneur de la 
sravure. 



390 L ARTISTE 



Les candidats nu fauteuil devenu vacant, dans la section de peinture de 
l'Académie des Beaux-Arts, par suite du décès de M. Cabat, ont été 
classés par la section compétente dans l'ordre suivant : en première ligne 
M. Benjamin Constant ; en deuxième M. Aimé Morot ; en troisième 
M. Roybet ; en quatrième M. Joseph Blanc ; en cinquième M. de Cur- 
zon. A ces noms l'Académie a ajouté ceux de MM. Harpignies et Maillart. 

Au sixième tour de scrutin, sur 33 votants, la majorité requuise étant 
de 17 suffrages, M. Benjamin Constant a obtenu 19 voix et a été déclaré 
élu en remplacement de M. Cabat. 

Ont été élus correspondants de l'Académie : dans le section d'architec- 
ture en remplacement de M. Lou\icr, décédé, M. W'atechouse, de 
Londres ; dans la section de gravure, en remplacement de M. Girardet, 
M. Biot de Bruxelles, dans la section de composition musicale en rem- 
placement de M. Valdemosa, décédé à Palma de Mallorca (Espagne), 
M. Peter Benoît, d'Anvers. 

M. le comte Delaborde, secrétaire perpétuel, a donné lecture à l'Aca- 
démie de son travail sur ÏOriginc ci les destinations successives du Talais 
actuel de l'Institut. 

M. Jules Jacquet, membre de la section de gravure, a lu la notice qu'il 
a écrite sur la vie et les ouvrages de M. Henriquel-Dupont, son prédé- 
cesseur. 

Le prix Chartier (musique de chambre) a été attribué par l'Académie 
à M. Gabriel Fauré. 

L'Académie a désigné le poème de la cantate qui, cette année, sera 
donné aux concurrents au prix de Rome pour la composition musicale. Il 
a pour titre : ^ntigoue, et pour auteur M. Beissier. Six concurrents ont 
été définitivement admis en loges. Ce sont : MM. Busser, premier second 
grand prix en 1892, élève de M. Guiraud ; Levadé, élève de M. Massenet ; 
Bloch, deuxième second grand prix en 1892, élève de iM. Guiraud et de 
M. Massenet; Lethorey, élève de M. Th. Dubois; Bouval et Berge, 
élèves de M. Massenet. 

Le jugement préparatoire de cette épreuve aura lieu le 50 juin pro- 
chaain, au Conservatoire, et le jugement définitif à l'Institut en séance 
plénièrc de l'Académie des Beaux- Arts, le samedi i'^'' juillet. 



Le directeur de l'ËcoIc française d'Athènes, M. HomoUe, a informé 
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de la découverte à 
Delphes, dans les fouilles faites par le personnel de l'Ecole, d'un édifice 
considéré comme le trésor des Athéniens, mentionné par Pausanias. 
L'édifice, qui avait la forme d'un temple dorique, était décoré de métopes. 
Sur les murailles de l'édifice étaient gravés des inscriptions antiques. Les 
fragments de cinq métopes ont été rétrouvés. Elles appartiennent à l'art 



CHRONIQUE 



',91 



archaïque et sont très élégantes. Cent cinquante fragments de texte ont 
été également recueillis. Cette découverte, pleine de promesses, démon- 
tre que les monuments antiques de Delphes n'ont été ni dépouillés ni 
emportés. Elle e.Kcite un vif intérêt et constiue déjà un grand succès pour 
l'École française. 



Par décret, le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts est 
autorisé à accepter, pour les musées nationaux, un tableau de Corot, 
Souvenir d'Italie, légué .1 ces étabhssements par M. Lallemand. Ladite 
œuvre est évaluée approximativeinent .1 60,000 francs. Elle portera, ins- 
crit sur un cartouche, le nom du donateur. 



M. Louis de Fourcaud, écrivain d'art, est nommé professeur d'esthé- 
tique et d'histoire de l'art à l'école des Beaux-Arts, en remplacement de 
M. H. Taine, décédé. M. de Fourcaud était présenté en première ligne 
au choix du ministre par le conseil de l'école des Beaux-Arts qui, en 
seconde ligne, présentait M. Eugène Muntz suppléant de M. Taine depuis 
neuf ans. 



Le portrait de Michelet par Couture, oHert à la ville de Paris, pour le 
musée Carnavalet, par la veuve du grand historien, sera placé dans la 
salle de lecture de la bibliothèque. 

Le même musée a tait récemment l'acquisition de deux porcelaines 
peintes, datées de 1842, représentant la maison de la route de la Révolte 
où fut transporté le duc d'Orléans, fils aîné de Louis Philippe, après l'ac- 
cident de voiture qui lui coûta la vie, et la chambre de cette maison où il 
rendit le dernier soupir. 

A propos du musée Carnavalet, dont les collections s'augmentent rapi- 
dement sous l'active direction de M. J. Cousin, et dont les locaux seront 
bientôt trop étroits, il a été question d'un projet d'agrandissement, com- 
portant l'achat des quatre immeubles voisins, parmi lesquels, notam- 
ment, les numéros 25 et 27 de la rue Sévigné. Cependant, il se pour- 
rait que le plan de l'administration ne puisse pas, avant longtemps, 
être mis à exécution. En effet, les représentants du ministère de l'Instruc- 
tion publique, ignorant sans doute les projets de la Mlle, se sont récem- 
ment rendus acquéreurs de l'immeuble portant le n° 27 de la rue Sévi- 
gné dans le but d'y installer un nouveau lycée de jeunes filles. Mis par 
hasard au courant de cette acquisition, M. Cousin a fait prier le ministre 
de vouloir bien jeter son dévolu sur un autre local, après avoir rétrocédé 
l'immeuble qu'il désire à la Ville. Mais on n'a pas cru devoir faire droit 
à cette demande. Des ouvriers viennent de commencer les travaux de 



392 . U ARTISTE 



démolition de la maison sur l'emplacement de laquelle il est toujours 
décidé qu'un lycée sera construit, et l'administration du musée prévoit 
qu'elle sera, dans un avenir prochain, fort empêchée par le défaut de 
place. 



L'an dernier, un vote du Conseil municipal de Paris, que nous avons 
relaté en son temps, décida que le musée des collections artistiques de la 
Mlle, installé à Auteuil, rue La Fontaine, serait transféré dans le palais 
des Arts libéraux, au Champ-de-Mars. Le but de cette translation était de 
rendre ces collections plus accessibles aux visiteurs, les parages du Champ- 
de-Mars étant moins excentriques que ceux d'Auteuil et constituant déjà 
un centre d'attractions pour le public. Mais voici que le Conseil municipal 
a présentement à se préoccuper d'un emplacement pour l'Exposition uni- 
verselle de 1900. Si, conformément à l'opinion qui, parait-il, tendrait à 
prévaloir, le Champ-de-Mars est compris dans l'emplacement choisi, 
un nouveau transfert du musée municipal deviendra nécessaire à bref 
délai. En ces circonstances, la commission des Beaux-Arts du Conseil 
municipal a émis un vœu demandant que l'aménagement projeté et déjà 
entrepris du palais des Arts libéraux soit abandonné, et ces conclusions 
ont été adoptées. Dès lors, le musée d'Auteuil, fermé depuis quelques 
mois, vient d'être rouvert au public. 

Du reste, cette réouverture ne saurait être que provisoire : en renon- 
çant à transporter au Champ-de-Mars les collections municipales, le Con- 
seil municipal n'a pas, en effet, définitivement abandonné le projet de les 
installer en un local plus central que ne l'est le dépôt de la rue La Fon- 
taine. Pour cela il a flrit choix d'un local lui appartenant et tel, par sa 
situation, qu'il n'en saurait trouver un plus favorable : c'est le pavillon 
de la ville de Paris, aux Champs-Elysées, voisin du palais de l'Industrie. 

En attendant que les travaux d'aménagement y soient exécutés et le 
déplacement des collections opéré, le public est de nouveau admis à les 
visiter dans le local primitif, 15, rue La Fontaine, de midi à quatre 
heures, tous les dimanches. 



La Ville va faire procéder à l'installation, dans ses jardins publics, de 
trois œuvres de sculpture dont elle a fait l'acquisition aux précédents 
Salons. Ce sont : \q Jardinier, de M. Baffier, destiné au square de l'ave- 
nue de la République ; de M. Moncel, Alain Charlier, qui sera érigé sur 
terre-plein formant l'intersection des rues de Tocqueville et du Bac-d'As- 
nières ; de M. Pierre, le Botteleiir, qui ornera une pelouse du parc Mont- 
souris. 



CHRONIQUE -,9- 



La restauration de la fontaine Saint-Micliel, commencée depuis plus 
de six mois, vient d'être terminée. C'est surtout en la réfection des mou- 
lures et des motifs d'ornementation sculptés sur la pierre qu'a consisté la 
réparation ; du reste, lorsque fut construit le monument, l'architecte, 
M. Davioud, eut le bon esprit de taire la part la moins large possible au 
marbre et à la pierre, estimant avec raison que le bronze convenait autre- 
ment mieux pour résister aux intempéries, la fontaine étant orientée en 
plein nord et par là même plus exposée aux injures de l'air. On a profité 
de l'occasion pour nettoyer les quatre statues en bronze qui la décorent, 
les belles colonnes de marbre incarnat du Languedoc, qu'elles sur- 
montent, et le groupe monumental de saint Michel terrassant le démon, 
œuvre d'assez pauvre caractère en dépit de ses proportions considérables 
et des flagrantes réminiscences du tableau de Raphaël, dont manifestement 
s'inspira le statuaire Duret. Se souvient-on des critiques que soulevèrent le 
nionmnent tout entier et aussi le fameux groupe ? Une épigramme conçue 
en ces termes fit le tour du quartier Latin : 



Dans ce monument exécrable 
On ne voit ni talent ni goût ; 
Saint Michel ne vaut pas le diable. 
Le diable ne vaut rien du tout. 



Dans la grande galerie du Palais de Justice, du côté de la place Dau- 
phine, on a placé ces jours derniers, le buste en marbre de l'architecte 
Duc, par Chapu. L'éminent architecte, mort en 1879, est l'auteur de la 
taçade de la Cour de cassation sur le quai de l'Horloge, de l'escalier 
monumental du Palais sur la rue de Harlay et des vastes travaux de 
reconstruction exécutés dans les diverses parties de l'édifice. C'est Duc 
également qui a construit la colonne de la place de la Bastille. 



Un comité s'est formé sous la présidence de M. Charles Gounod, pour 
élever à Paris, par souscription publique, un monument à la mémoire 
d'Emile Augier. Les membres de ce comité sont : MM. Jules Barbier, 
Georges Berger, Jules Claretie, Camille Doucet, Alexandre Dumas, 
Gérôme, baron Edmond de Rothschild, Rousse, Victorien Sardou. 

Les souscriptions sont reçues tous les jours, de dix heures à quatre 
heures, au siège de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. 



On annonce pour le 10 juin, l'ouverture de l'exposition de portraits 
d'écrivains et de journalistes du siècle, organisée par l'Association des 
journalistes parisiens. C'est à la salle Melpomène que, primitivement. 



5<)4 i: ARTISTE 



devait avoir lieu cette curieuse exposition, mais en raison de la date des 
envois de Rome, le local de l'école des Beaux-Arts ne pourra être dispo- 
nible à l'époque voulue, et elle aura lieu dans la galerie Georges Petit, 
ce qui permettra de la prolonger jusqu'au milieu d'août. 



La Société des artistes lithographes français organise, pour le i" juin, 
dans les galeries Durand-Ruel, une exposition de l'œuvre de Charlet. Le 
produit des entrées sera affecté à Térection d'un monument au grand 
artiste. 

A côté des lithographies, des sépias, des aquarelles et des peintures du 
maître, on verra exposée une série de lithographies des principaux artis- 
tes contemporains. 



Deux arrêtés du préfet de Vaucluse, en date du 5 décembre 1890, por- 
tant mise à la retraite du conservateur du musée Calvct, à Avignon, et 
nommant un nouveau conservateur, viennent d'être annulés pour excès 
de pouvoir, par le Conseil d'Etat. 

La bibliothèque et le musée légués par François Calvet à la ville d'Avi- 
gnon, par son testament du 10 janvier 18 10, sont soumis à des règles 
particulières établies par la volonté du défunt et par un règlement du 
Conseil d'Etat de 1833 aux termes duquel le préfet, pour les nomina- 
tions ou révocations, doit prendre l'avis du Conseil municipal d'Avignon. 
Cette formalité n'avait pas été remplie. 



Nous complétons les renseignements que nous avons déjà donnés sur 
sur le concours ouvert entre les architectes irançais pour la reconstruction 
du théâtre de l'Opéra-Comique. 

Le théâtre comporte deux divisions distinctes: celle qui se rapporte au 
public et celle qui se rapporte au théâtre et à l'administration. 

Pour la partie aifectée au public, la plus grande liberté est donnée aux 
concurrents; sauf l'indication que la salle devra comprendre environ 
quinze cents places. Ainsi les concurrents disposeront, à leur gré et au 
mieux des services, les vestibules d'encrée ou de contrôle, les escaliers 
grands ou moyens, les foyers, les galeries, buffets, vestiaires, dépendances, 
etc., de façon à donner à cette partie du monument le meilleur aspect et 
la meilleure disposition et à établir les dégagements faciles, tant pour la 
circulation normale que pour celle qui pourrait se présenter en cas d'éva- 
cuation rapide. 

On devra établir une loge spéciale communiquant avec la rue. 

Il faudra également réserver des corps de garde pour les sergents de 
ville et la garde républicaine, ainsi que des cabinets pour les contrôles, le 



CHRONIQUE 3QS 



médecin, le commissaire de police; mais une partie de ces services peut, 
au besoin, être installée, si la composition s'y prête, dans la partie anté- 
rieure des caves convertie en sous-sols. 

En résumé, quels que soient les emplacements qu'on assigne à ces 
dépendances utiles, mais d'un ordre secondaire, il ne faut pas qu'elles 
encombrent la partie monumentale de l'édifice, c'est-à-dire les vestibules, 
escaliers et foyers, ni qu'elles gênent en rien la libre circulation. 

La scène, d'après les renseignements iournis et pour utiliser les décora- 
tions exilantes, devra avoir, au cadre du rideau, une longueur de lo à ii 
mètres et sa profondeur devra dépasser 13 mètres. Elle comportera sept 
plans de coulisses. Ces données doivent être prises en sérieuse considéra- 
tion par les concurrents. 

Dans les rez-de-chaussée, on installera le logement du concierge, le 
bureau de location, le foyer des musiciens (70 à 90 mètres superficiels) et 
une dizaine de petites pièces servant à divers bureaux. 

Au-dessus de ces locaux, on agenceia le cabinet du directeur avec anti- 
chambre, le cabinet de l'administrateur et quelques autres petits bureaux; 
puis le foyer des artistes et, à proximité de la scène, le foyer pour les 
chœurs; puis à la volonté des concurrents et aux étages qui leur paraî- 
tront le plus convenables, les installations suivantes : 

25 à 30 loges pour les artistes; 

6 ou 8 loges omnibus'pour les choristes, danseuses, figurants, etc., qui 
pourront contenir chacune 20 à 25 personnes; 

I foyer d'études pour la danse, d'environ 100 mètres superficiels; 

I petit théâtre (scène) pour les études ; 

4 ou 5 salles de répétition ; 

1 magasin d'armures et de dépôt de costumes ; 

2 ateliers de tailleurs et de couturières avec un petit cabinet; 
Diverses pièces pour la réception des marchandises, le dessinateur, le 

bureau de musique, les coiffeurs, etc. 

Il sera bien de ménager aux étages supérieurs un grand magasin central 
de costumes. 

Il est de la plus grande importance d'établir à proximité et à l'étage 
de la scène des réserves de décors aussi vastes que le permettra le 
terrain, puis une entrée spéciale pour ces décors qui exigent une 
manutention facile pour être introduits sur la scène. Il est également 
indispensable que le transport des feuilles de décoration de cette scène 
aux réserves et vice versa, puisse se faire pratiquement et sans diffi- 
culté. 

La scène comprendra trois dessous et au moins deux grils. La commu- 
nication entre les dessous et les grils, indépendamment des échelles verti- 
cales installées dans ces aménagements, devra se taire par un ou deux 
escaliers établis de façon ù ne pas empiéter sur la scène. 



196 L'ARTISTE 



On se prcoccupcra aussi des water-closets et des urinoirs, tant pour la 
partie publique que pour l'administration. 

Les escaliers desservant les services du théâtre devront être installés 
des deux côtés, cour et jardin, et otîrir des issues assez nombreuses pour 
sauvegarder le personnel en cas d'incendie. 

Les concurrents auront à produire : le plan du rez-de-chauuée, celui du 
premier étage, celui des localités installées dans les parties supérieures du 
bâtiment. Ils produiront, en outre, la façade sur la place Boieldieu, une 
des fliçades latérales du côté de l'entrée des décors, et la coupe transver- 
sale sur la scène, mais avec vue sur la salle. 

Tous ces dessins seront dressés à l'échelle de un centimètre par mètre. 
Ils y joindront un devis descriptif indiquant la nature des matériaux, les 
emplacements affectés aux divers services et le nombre approximatif des 
places par étage. 

Ils auront également à fournir un devis sommaire au mètre cube, afin 
que la comparaison de la dépense maximum de 3,500,000 francs avec ce 
nombre de mètres cubes donne le rapport du prix de revient des divers 
projets et permette au jury de se rendre compte s'ils sont exécutables 
dans les limites du crédit alloué. 

Le concours sera clos le samedi 8 juillet 1893. 

Les dessins produits par les concurrents et les pièces annexées devront, 
pour les architectes habitant Paris, être déposés le dimanche 9 juillet, de 
dix heures du matin à cinq heures du soir, dernier délai à l'école des 
Beaux-Arts ; et pour les concurrents habitant la province, ils devront être 
remis à la même date aux diverses administrations chargées du tranport. 

Les bulletins de vote des concurrents pour la nomination des cinq archi- 
tectes qui seront adjoints au jury officiel devront être déposés en même 
temps que leurs projets, soit personnellement, soit par lettre adressée à 
M. le président du jury. 

Le dépouillement aura lieu sous la présidence du président du jury ou 
de son délégué, assisté de trois membres au moins du jury et en présence 
des concurrents qui voudraient assister à ces opérations. 

L'élection aura lieu à la majorité relative. 

Ajoutons que le plan du terrain sur lequel doit s'élever l'Opéra-Comique 
sera remis aux concurrents qui en feront la demande à la Direction des 
Bâtiments civils, 3, rue de Valois. 



Un concours est ouvert entre les peintres verriers français pour l'exé- 
cution des vitraux retraçant les actes principaux de la vie de Jeanne 
d'Arc, destinés à être placés dans les dix fenêtres des bas-côtés de la 
cathédrale d'Orléans. 

Sur les dix compositions à présenter, neuf seront faites au dixième 
d'exécution, lavées et coloriées, et la composition portant le numéro 7 



CHRONIQUE 397 



t!> 



sera produite grandeur d'exécution et accompagnée d'un panneau de 
verre de cette verrière prêt à être posé, mesurant, environ i mètre de 
grandeur. 

Le programme du dit concours sera communiqué à l'administration des 
cultes, 66, rue de Bellechasse, aux personnes qui désireront le consulter. 

Les projets devront être déposés au Palais du Trocadéro, à Paris, avant 
le I" octobre prochain. 



La Société d'encouragement à l'art et à l'industrie, fondée sous le 
patronage de la direction des Beaux-Arts, vient d'organiser le troisième 
concours annuel entre tous les élèves des deux sexes, foisant partie de 
toutes les écoles françaises de dessin, de Beaux-Arts, d'art décoratif et 
d'art industriel, à l'exception des élèves de l'école nationale des Beaux- 
Arts ; exception qui s'explique par cette considération que le règlement 
de ce concours dispose expressément que le sujet doit toujours en être 
une composition décorative susceptible de recevoir tout spécialement 
une application industrielle. 

Le sujet du concours de cette année était : « Un cadre qui entoure- 
rait un objet précieux : plaque d'ivoire, de métal, ou fragment 
d'étoffe ancienne, etc, au choix des concurrents ; deux volets tenant au 
cadre par des charnières et destinés à protéger cet objet précieux contre 
l'action destructive du temps. ». Les élèves devaient fxire l'esquisse en 
huit heures et exécuter le rendu en quatre jours. L'objet précieux devait 
être figuré à l'esquisse et au rendu. Les matières les plus riches pouvaient 
entrer dans l'ornementation du cadre et des volets. 

233 concurrents ont pris part au concours de cette année, dont 
98 fournis par les écoles de Paris et 135 par celles de la province. 

Les récompenses suivantes ont été décernées : i" prix, à M. Dontre- 
ligne, de l'école des Arts industriels de Roubaix ; 2"' à M"*" Chauvin de 
l'école normale de dessin de la rue Vavin à Paris ; 3'' à M. Rudniki, de 
l'école nationale des Arts décoratifs de Paris ; 4= à M"'= de Laharpe, de 
l'école normale de dessin de la rue Vavin ; 5^ à M. Celos, de l'école 
nationale des Arts décoratifs de Paris ; G'= à M. Plumeau de l'école Ber- 
nard Palissy de Paris; — i'^ mention à M. Rault de l'école des Beaux- 
Arts de Rennes ; 2' à M. Lesieur de l'école des Arts industriels ; 3^ à 
M""" Hervegh, de l'école normale de dessin la la rue Vavin ; 4"= à M. Boi- 
lot de l'école Bernard Palissy de Paris ; 5*^ à M. Rousseau, de l'école de 
dessin de la rue Vavin ; 6"^ à M. Zo, de l'école des Beaux-Arts de 
Bordeaux. 



Les oeuvres des élèves de l'Académie de France à Rome, avant l'envoi 
qui en est fait à Paris, sont exposées, chaque année, à la Villa Médicis. 



598 L'ARTISTE 



Ces jours derniers, la reine d'Italie a visité, suivant son iiabitude, cette 
exposition. Sa Majesté a été reçue par M. Guillaume, directeur de l'Aca- 
démie, et M. Billot, ambassadeur de France. Elle a également assisté à 
un concert pendant lequel ont été exécutées des compositions des pen- 
sionnaires de l'Académie. 



Les compatriotes du charmant et délicat compositeur Ferdinand Poise 
ont résolu de lui élever, par souscription, un monument à Nîmes, sa ville 
natale, sur le square de la place d'Assas. 



A l'occasion de son jubilé épiscopal, le pape Léon XIII a formé un 
nouveau musée archéologique où il a réuni les divers objets d'art, ayant 
trait à l'assyriologie, épars jusqu'alors dans les diverses collections du 
\'atican. 



Dans le concours au second degré, ouvert par la Ville de Paris pour la 
décoration picturale des deux salons d'introduction nord et sud, à l'Hôtel 
de Ville, le jury a décerné les deux prix d'exécution, d'une part à 
MM. Henri Martin et Louis Bigaux, et d'autre part à MM. Bonis et 
Mouré. Les deux premières primes ont été attribuées à MM. Danger et 
Ferry, et les deux secondes primes à MM. Delance et Simas. 



Un mouvement vient d'avoir lieu dans le service d'architecture de la 
Ville de Paris. Quatre architectes sectionnaires : MM. Ginain, membre de 
l'Institut, Train, Varcollier et Vaudremer, membre de l'Institut, ont été 
admis à faire valoir leurs droits à la retraite. Ont été nommés pour les 
remplacer : MM. Calinaud, Dabernat, Durand et Ulmann. 



Le jury du concours ouvert par la Ville de Paris pour la composition, 
sous forme symphonique ou dramatique, d'une œuvre musicale avec soli, 
chœurs et orchestre, a rendu son jugement : il a décidé qu'il n'y avait 
pas lieu de décerner le prix, mais il a accordé une prime à M. Georges 
Marty, auteur de la partition ayant pour titre : le Duc de Fcriarc. 



Au cours de l'Assemblée générale annuelle de l'Union centrale des 
Arts décoratifs, les dix membres sortants du Conseil d'administration 
ont été réélus. 



CHRONIQUE 399 



A la vente, après décès, des objets d'art ayant appartenu à Armand 
Gouzien, une série d'eaux-fortes de Félicien Rops, composée de 377 
pièces, a atteint le prix de 6,800 francs. On a adjugé à 1,920 francs 
une Fille de brasserie en Belgique, peinture gravée par Rops; à 590 francs 
la Comédie, gravée par Rops; à 650 francs Flore, aquarelle également 
gravée par Rops. 



s 



Le vice-amiral Paris, conservateur du musée de marine au Louvre, 
vient de mourir à l'âge de quatre-vint-sept ans. Il était entré au service 
en 1820 et avait fiiit partie comme aspirant, de l'expédion de Dumont 
d'Urville à travers les archipels du Pacifique. Pendant la guerre de Crimée, 
il était capitaine de vaisseau, et il assista au bombardement de Sébastopol. 
Nommé vice-amiral en 1864, il fut attaché au dépôt des cartes et plans 
jusqu'en 1871, époque à laquelle il passa dans la cadre de réserve et entra 
au Louvre, où il réorganisa le musée de marine. 

C'est à cette œuvre qu'il a consacré la fin de sa carrière, et il a apporté 
une activité et une persévérance qu'on ne saurait trop louer, employant 
ses connaissances de marin et de savant à la reconstitution, sous la forme 
de modèles réduits, des différents types de vaisseaux connus, depuis la 
trirème antique jusqu'au cuirassé. Il a ainsi tormé une collection histo- 
rique tort instructive. II a publié sur l'iiistoire des constructions navales 
depuis les temps les plus reculés, une série d'albums et divers ouvragess 
spéciaux. 

Le vice-amiral Paris était membre de l'Académie des sciences depuis 
1863. Il était le doyen des conservateurs des musées nationaux. 



Comme tant d'autres artistes de son époque, le peintre Charles Voil- 
lemot, qui vient de mourn-, connut longtemps la vogue et la réputation, 
puis, avec l'avènement des écoles nouvelles, il avait vu la faveur du 
public délaisser peu à peu un genre où il était d'ailleurs passé maître. Au 
temps du second Empire, il avait obtenu de brillants succès avec ses 
portraits de femmes et de nombreuses toiles parmi lesquelles les plus 
connues sont : le Rêve, Une Fêle galante, Ciipidon, le Nid, Jeunesse, la 
Cigale et la Fourmi, etc. 

Voillemot était né à Paris en 1822 ; il avait été l'élève de Drolling. 



Le sculpteur Didier Début vient de mourir à soixante-neuf ans. Élève 
de David d'Angers, il avait obtenu le deuxième grand prix de Rome. 
Divers édifices publics de Paris possèdent de lui des statues et des 



400 L'ARTISTE 



morceaux décoratits. Il était un des exposants assidus du Salon des 
Champs-hlysées. 



M"*^ Dujardin-Bcaumetz, plus connue, comme artiste, sous son nom de 
jeune fille, Marie Petiet, vient de mourir prématurément à Limoux 
(Aude). Elle exposait fréquemment aux Salons annuels ; les musées de 
Carcassonne et de Limoux renferment d'elle quelques toiles intéressantes. 
Elle était la femme de M. Dujardin-Beaumetz, député de l'Aude qui, 
lui-même, avant d'entrer dans la carrière politique, s'est fltit connaître 
comme peintre militaire. 



L'éminent directeur du musée de Cluny, M. Alfred Darcel, vient de 
mourir à l'âge de soixante-quinze ans. Après avoir exercé la profession 
d'ingénieur, il fut attaché au musée du Louvre en 1862. Appelé, en 1871 
à la direction de la manufltcture nationale des Gobelins, il quitta ces 
fonctions pour entrer, en 1885, au musée de Cluny où son administra- 
tion laissera des traces durables, grâce à la profonde érudition qu'il appor- 
tait dans l'étude et le classement des collections, aussi bien qu'au goût et 
à la compétence dont il faisait preuve dans les acquisitions. Il a été par 
là le digne continuateur de l'œuvre de Du Sommerard. 

M. Darcel laisse des travaux remarquables parmi lesquels nous citerons 
une histoire de la Tapisserie, et des Mannfaeliires nationales de tapisserie et 
ties tapis de la Savonnerie, l'Inventaire des Gobelins, sa collaboration à 
Y Inventaire général des richesses de l'art de la France, le Catalogue de l'expo- 
sition rétrospective de l'art français an Trocadéro (1889), enfin une série 
de notices pour les catalogues du Louvre, sur les émaux, l'orfèvrerie, les 
faïences italiennes. 

M. Darcel était né à Rouen. Jusqu'à ces derniers jours il collabora au 
Journal de Rouen, où il publiait des articles de critique littéraire et de 
critique d'art. 




Le Dircctcur-Gi'rant : Jean Alboize. 



CHATEAUDUN. — IMP. J. PIGELET 



LA SCULPTURE Se LES OBJETS D'ART 



AU SALON DU CHAAIP-DE-MARS 




EAUCoup d'artistes, et des plus con- 
sidérables, reprochent non sans une 
pointe d'amertume, au Salon du 
Champ-de-Mars d'accueillir avec em- 
pressement les objets d'art. Pourquoi 
cette critique ? pourquoi cette petite 
amertume ? Où l'art iînit-il ? Où 
l'industrie commence-t-elle? On 
dirait que, pour eux, l'art dépend 
du procédé employé. Une œuvre 
est de grand art quand elle est dessinée sur une toile préparée 
de certaine manière et peinte avec des couleurs cuisinées à l'huile; 
quand l'artiste emploie le papier et les couleurs à l'eau, l'art est 
moins grand et l'œuvre se relègue dans des salles spéciales , 
quand il dessine au simple -crayon, ce n'est plus de l'art, c'est 
de l'illustration, ce n'est plus rien du tout. 

Dans la sculpture, la mesure est la même. Pour appartenir au 
grand art, il faut que cela soit en marbre et très grand ; quand 
c'est en bronze, c'est déjà de l'art décoratif; quand c'est en un 
autre métal, c'est de l'industrie. Par exemple, le Jupiter Olym- 
pien et la Minerve de Phidias, merveilles de l'art grec, étant faits 
d'or et d'ivoire, seraient classés de droit dans la section des arts 

1893. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. V. 26 



402 i: ARTISTE 



industriels, en même temps que ces llgurines de Tanagra, ex-voto 
fabriqués à grand nombre, dont le moindre contient plus de vraie 
beauté que le grand Michel-Ange n'en a jamais soupçonné. 

Les Anciens, nos maîtres, n'ont fait aucune diflérence entre 
l'artiste et l'artisan. Ils étaient plus simples que nous et se 
contentaient d'avoir du génie. Ils ne dédaignaient rien ni per- 
sonne et ne cherchaient dans une œuvre que sa beauté. Ils 
ignoraient totalement la théorie de l'art pour l'art, et leurs œuvres 
étaient aussi bien fondées en utilité qu'en raison. 

Pourquoi donc ce dédain pour les objets d'art? Nous avouons 
humblement avoir éprouvé plus de satisfaction intime devant 
les vases de AI. Galle, les coupes de M. Thesmar. les étains de 
M. Desbois, que dans la contemplation de certaines élucubrations 
monumentales : l'extraordinaire République du Pont des Arts, le 
prodigieux Louis Blanc de la rue Monge, et cet étonnant huguenot 
qui s'appelle Elicuuc Dolct à la place Maubert, Shakespeare au bou- 
levard Haussmann. Coliony rue de Rivoli et Tlnvphrasle Kenaiulol 
rue de Lutèce. 

11 y a un malentendu dans cette secrète hostilité envers de 
modestes objets dont l'unique crime est de plaire à beaucoup 
d'amateurs. Du jour où nos meilleurs artistes voudront bien 
appliquer leur talent à des conceptions moins rares et moins pro- 
fondes que celles où ils sont accoutumés de vivre, du jour où ils 
consentiront à descendre de l'Olympe où ils habitent, la glace 
sera rompue, et on s'apercevra de cette vérité prudhommesque 
qu'en art tout est indilTérent excepte l'œuvre même. 

Nous chercherons d'autant moins de transition, pour passer de 
la sculpture aux objets d'art, qu'une même influence les dirige 
tous. Il semble que les trois quarts des sculpteurs aient puisé leur 
inspiration à la même source, aient subi la domination invincible 
d'un même homme: M. Auguste Rodin. On la trouve aussi bien 
dans \'I:ve de M. Dampt, que dans les figurines des vases de 
M. Vallgren ; dans le porte-bouquets de AI. Prouvé, la Soif. 
dans les bois de .M. Carabin, dans les lilaiiis de AI. Desbois, que 
dans les llhules de AI. Bartholomé. Certes, il vaudrait mieux que 
tout artiste ne bût que dans son verre, nous serions plus heureux 
de ne rencontrer que des œ'uvres personnelles; mais il est toujours 



SCULPTURE ET OBJETS DART AU CHAMI'-DKMARS 40-, 

plaisant, au point de vue philosophique, de constater la victoire 
définitive de ce qui a commencé par être honni et méprisé. Si 
M. Rodin se souvient encore de l'animosité qu'il a rencontrée 
jadis chez certains de ses confrères et, en même temps, de l'appui 
qu'il a trouvé chez certains peintres, et des plus grands, il doit 
bien rire de l'opinion qu'avaient de lui les hommes autorisés de 
son art. 

Qiioi qu'il en soit, le Salon de sculpture du Champ-de-Mars est 
des plus intéressants. Nous y trouvons des œuvres plus ou moins 
complètes, mais presque rien n'y est banal , de cette banalité 
correcte dont on ne peut dire qu'une chose, c'est qu'il n'y a rien 
à en dire. 

L'école belc;e, — elle est notre hôte, — marche tout doucement 
vers une sorte de Renaissance qui s'inspirerait du W^ siècle, c'est- 
à-dire reviendrait à ses propres origines. Sans doute, elle ne nous 
apporte ni gentilhommes ni manants de cette époque, mais c'est 
le même esprit de réalisme hardi, la même tendance à prendre 
pour thème des sujets qui feraient pousser des cris d'horreur à 
nos modernes classiques. Les Piidlciirs, le Plciix cheval de mine, de 
AL Meunier sont dignes des vieux maîtres flamands par leur A'érité 
humble et pénétrante. La Misère de M. Challier, la Fcnve de 
M. Braecke, appartiennent à l'école qui a rempli les cathédrales 
gothiques de ces groupes de statues qui s'appellent les Mise an 
loiiibeiiii. les Piela, etc. Les Bdlisseiirs de ville de AL Yim der Stappen 
sont également de la même famille que les mineurs de M. Aleu- 
nier, avec moins de noblesse et moins de poésie, mais avec une 
énergie plus sauvage. Ces Bdlisseiirs de ville, c'est-à-dire les deux 
brutes qui dorment, leur ouvrage fait, ont la puissance de la bête 
primitive. Sont-ce des hommes ou des anthropoïdes? on ne sait. 
On devine seulement qu'il y a, dans les entrailles de la terre ou 
dans les bas-fonds des villes, des êtres pareils dont l'existence res- 
semble à celle de l'animal, et qui ont travaillé toute leur vie sans 
avoir connu le calme et la douceur du ciel. 

AL Rodin n'a envoyé cette année qu'un médaillon de Bastien- 
Lepage modelé avec la largeur habituelle à cet artiste. Il tient 
encore par bien des côtés à l'ébauche, mais à une ébauche qui 
promet une belle œuvre. AL BafTier possède au plus haut degré, le 



404 L'ARTISTE 



sentiment de la force rustique. Ses paysans et ses paysannes 
sentent le terroir; ce ne sont pas des figures d'opéra-comique. Son 
Jardinier arrosant des fleurs est d'un art puissant et savoureux. Il 
n'était pas aisé de donner du style à une figure dans ce costume 
et dans cette attitude. M. Baffier est arrivé au style par la franchise 
de son parti pris. Sa Conpc à fruits en élain est remarquable : 
ces deux paysannes qui portent un panier sont traitées avec la 
même ampleur que si elles avaient deux mètres de haut. Qui 
oserait dire qu'elles ne sont pas de l'art ? ceux-là, peut-être, qui 
ont pris si longtemps les bronzes de Barye pour de vulgaires 
presse-papiers. 

VEve de M. Injalbert est certainement gracieuse , mais nous 
avons le souvenir d'une étude de M. Rodin à laquelle cette figure 
nous fait penser. Ceci soit dit, non pour diminuer le mérite de 
cet artiste, mais pour confirmer l'assertion que nous avons émise 
plus haut. Cette même étude de M. Rodin a également hanté 
l'imagination de Al Bartholomé dont les premières œuvres avaient 
montré une personnalité plus marquée. Les Etudes de mouvement 
en bronze ne sont pas sans mérite, cependant, et le buste de M"' Salle, 
de l'Opéra, manifeste une habileté croissante dans le technique du 
sculpteur. Pour en revenir à M. Injalbert, les deux bas-reliefs. Poèmes 
idylliques, nous plaisent mieux que ses bustes. Les Poèmes 
idylliques sont deux bacchanales dans le goût décoratif de la fin du 
xviii^ siècle, mais avec un sentiment plus païen, moins édulcoré. 
Nous aurons beau faire : lorsqu'il s'agit d'art décoratif, nous devrons 
toujours revenir au xviii'' siècle qui nous a donné tout ce qui 
pouvait se concilier de notre tempérament, de nos goûts, avec l'art 
antique. Nos sculpteurs croient avec la meilleure foi du monde, 
créer du moderne, et lorsque leur œuvre est digne d'applaudis- 
sement, on s'aperçoit qu'on pourrait la classer dans cette suite de 
merveilles décoratives que nous a léguées le siècle précédent. 

Les envois de M. Dampt peuvent compter parmi les meilleurs 
de ce Salon. Ce sont trois bustes, à proprement parler. Le Baiser 
de l'aïeule est d'une expression très délicate. Le portrait de M. Aman- 
Jean donne la sensation des œuvres de ce peintre, celle d'une sen- 
sibilité extrême, presque maladive, en tous cas distinguée. Un autre 
portrait de peintre, de M. Dagnan-Bouveret par M. de Saint-Marceaux, 



LARTISTE 




Grave par NariSec' 



amiUe Lefévre 



BONHEUR 



SCULPTURE ET OBJETS D'ART AU CHAMP-DE-MARS 405 

nous attire également. Autre modèle, autre artiste, autre exécu- 
cution; celle-ci dure et robuste autant que la première est fine. M. de 
Saint-Marceaux est un habile dans son art et le tour de force ne 
l'effraye pas. C'en est un que de vouloir rendre avec du marbre 
lourd et opaque, la légèreté transparente des mousselines. La tête 
de la Prciiiicrc communiante est expressive, attirante par son 
extase absolue ; c'est la seule partie intéressante de ce marbre ; la 
draperie, si adroit que soit le procédé, reste toujours un peu 
lourde. Dès lors, des dimensions moindres eussent suffi à une 
figure qui n'avait rien à gagner à être exécutée dans son ensemble. 

Notre confrère et ami Henry Bauer est superbement portraicturé 
par M. Fromental, ainsi que le graveur Lunois par M. Bloch. 
M. Bourdelle envoie une série de bustes qui ont tous du carac- 
tère. L'exécution en est fougueuse, mais avec une pointe d'exagé- 
ration qui donne à certains un aspect caricatural. Le buste du 
peintre Henri Xazan est, sans doute, très intéressant, comme 
celui de Coquclin aîné. Tout y est, comme force et comme vérité; 
un peu plus de modération n'eût rien enlevé à la signification de 
l'ouvrage et lui eût ajouté une qualité. 

Ne quittons pas la sculpture sans citer un joli buste de femme 
de M"'= Besnard, un portrait par M. Jacques, le Poiirail de M"' D., 
en cire par M. Vernhes, et surtout un groupe de M. Camille Lefèvre : 
Bonheur. C'est une mère qui joue avec son enfant. Le thème prêtait 
à la mièvrerie, M. Lefèvre y a mis une vigueur rare. Le torse nu 
de la mère a l'ampleur et la solidité de ces Néréides de Rubens 
qui soulèvent des vaisseaux sur leurs épaules. C'est là un mor- 
ceau des plus intéressants qui fait grand honneur à l'artiste. 

Nous ne reviendrons pas sur les réflexions que nous avons 
faites plus haut sur les objets d'art. Après en avoir constaté les 
partis pris décoratifs, il ne nous reste plus qu'à en signaler la 
valeur d'exécution. Pour la plupart, elle est extrême. Nous ne 
croyons pas qu'à aucune époque en France on ait manié la terre, 
le verre, le métal, avec plus d'habileté. Le dressoir de bois poly- 
chromes de M Emile Galle nous plaît à moitié ; il lui manque ce 
qui manque à tous les essais de rénovation du mobilier : une 
architecture originale. Malgré nous, nous retombons toujours dans 
des formes connues, et ce que nous tentons d'y ajouter ne réussit 



4o6 LWRTISTE 



qu'à les enlaidir. Où M. Galle triomphe, c'est dans l'art de mode- 
ler le verre. Sa vitrine renferme des objets exquis. Laissons de 
côté la partie littéraire de ces œuvres d'art. Il est inutile de faire 
honneur à la poésie de ce qui constitue la valeur vraie d'une 
coupe, par exemple, et qui est la proportion de ses deux dimen- 
sions et la l'orme de sa courbe. Ce sont là des matières qui relèvent 
de la géométrie pure. La (loupe ojfcrlc à M. Paslcur est un objet 
digne de l'homme illustre à qui elle a été présentée. Nous vou- 
drions énumérer chacune des pièces de cette vitrine. Il faudrait, 
s'il y avait une justice dans ce monde, louer abondamment le 
Coudrier, les Orchidées, la Chaïuielle roiiuiine, etc. Xous ne pouvons 
qu'admirer en bloc. 

M. Charpentier et M. Desbois manient Tétain avec une égale 
maestria. Le Pot à vin nouveau et le iVri'ùr^hv?/?, de M. Charpentier, 
sont dignes d'une table princière. Mais notre préférence va à deux 
simples serrures en bronze du même artiste .Le Clnvil et le J'iolou. 
La vitrine de AI. Desbois est tout entière à citer; c'est le régal des 
yeux et de l'imagination. Les meubles de M. Carabin sont origi- 
naux assurément, mais la sculpture expressive n'est pas de la 
sculpture décorative. Celle-ci n'a sa raison d'être que dans la 
pureté de ses formes, dans leur élégance, dans leur charme. On 
ne demande à un objet d'art que de réjouir l'œil, on ne lui 
demande pas de faire penser. 

Cette réilexion s'adresse également à .M. Prouvé, dont les deux 
vases, d'une parfaite exécution, ont l'ambition de la sculpture 
d'expression, AL Delaherche est dans le vrai, lui qui ne cherche 
que la pureté des formes et l'éclat des couleurs. Ses grès, si connus 
et si dignes de l'être, font toujours notre envie et notre admi- 
ration. C'est là de la décoration du plus beau style : heureux 
qui peut mettre une fleur à demi épanouie dans un de ces vases 
d'un éclat sombre, ou suspendre à son mur ces plats flamboyants 
comme des armures! La vitrine de M. Thesmar semble le trésor 
d'un joaillier: ce ne sont là que richesses rares: c'est l'émail 
tranchant sur l'or, sur la porcelaine, des vases précieux, des brace- 
lets ciselés, tout cela plein de goûl et d'originalité. Les verres de 
M. Leveillé ont la solidité et la force d'un marbre qui serait trans- 
lucide. Hnlin, nous vovons dans toutes ces collections d'objets les 



SCULPTURE ET OBJETS D'ART AU CHAMP-DE-MARS (07 

éléments des futures Expositions rétrospectives. Si notre époque 
n'a pas de style, ou plutôt en a un que nous n'apercevons pas, 
elle a, du moins, l'étonnante compréhension des styles du passé. 
On contestera peut-être sa puissance de créatrice, mais on lui 
accordera du moins l'intelligence ; tout ce qu'on voit au Champ- 
de-Mars le démontre. 




LA PEINTURE 



AU SALON DU CHAMP-DE-MARS 




membres de la Société des artistes du Champ-de- 
lars sont victimes d'une étrange illusion que 
ontribuent à entretenir leurs réciproques admira- 
ons : ils paraissent se considérer comme seuls 
détenteurs des formes d'art nouvelles, 
comme seuls investis de la haute et 
noble mission de rajeunir et de vivi- 
)^ fier la peinture. Un des plus auto- 
risés d'entre eux (i), — j'entends 
comme critique, car, chez lui, l'écri- 
vain prime le peintre — déclarait, 
dans un compte-rendu, qu'en de- 
hors de la Société du Champ-de-Mars, il n'y avait plus de salut 
pour l'art français. Le malheur est qu'il en fasse partie de cette 
Société, et surtout qu'on le sache, car son autorité s'en trouve 
singulièrement amoindrie. Pour se faire dire toutes ces douceurs, 
les membres de la Société du Champ-de-Mars auraient dû se 
garder de choisir un des leurs : ils en eussent facilement décou- 
vert un autre, ou, ce qui eût été bien plus fort, ils auraient dû 



( i) M. Ary Renan, dans le journal Le Temps, 



LA PEINTURE AU CHA.MPS-DE-MARS 



409 



trouver un ancien partisan du Salon adverse. Tout cela pour 
conclure qu'il ne faut pas vouloir nous en donner à garder, 
que celui qui veut trop prouver ne prouve rien, et qu'en fin 
de compte, l'eflort d'art de la Société du Champ-de-Mars, pour 
être plus apparent, n'en est pas plus durable. Il y a là des dehors 
plus attirants, une science de présentation plus consommée; mais, 
si l'on gratte ce vernis soigneusement disposé, pour pénétrer 
jusqu'à l'œuvre même, on est surpris du peu qu'il reste et de 
de l'insuffisance de ce qui reste. 

Certes, on ne saurait nous accuser de partialité en faveur du 
Salon des Champs-Elysées. Une société dont les chefs de file 
s'appellent M. Gérômc, M. Jules Lefebvre, surtout M. William 
Bouguereau, « ce faux mythologue des Vénus en caoutchouc et 
des bambini en sucre », comme l'appelait spirituellement un de 
nos plus délicats critiques, artiste et philosophe en même 
temps (i), un tel Salon, on le comprend, n'est pas fait pour nous 
plaire. Mais, en conscience, vous sentez-vous de vives tendresses 
pour l'autre clan, et, s'il vous fallait opter entre MM. Bouguereau. 
Lefebvre et Gérôme d'une part, MM. Duez, Gervex, Béraud et 
Carolus-Duran de l'autre, n'auriez-vous pas d'hésitation pour 
marquer vos préférences ? Quelque différent qu'apparaisse l'idéal 
d'art de ces derniers, — si toutefois ce n'est pas profaner ce mot 
d'idéal que l'appliquer à de tels peintres, — leurs tendances ne té- 
moignent pas de préoccupations esthétiques d'un ordre plus élevé, 
et la vulgarité de leur faire nous semble tout aussi négligeable 
pour l'historien du mouvement artistique contemporain que la 
fausse distinction et l'artificielle élégance des peintres académiques. 
On voit qu'^z dessein, dans chacun des deux camps, nous avons 
omis de citer les vrais artistes, un Paul Dubois, un Henner, un 
Fantin-Latour, d'une part; un Puvis, un Carrière, un ^^''histler, de 
l'autre. Il importe peu, en effet, que de tels peintres exposent sur 
la rive droite ou sur la rive gauche ; il importe même fort peu 
qu'ils envoient leurs tableaux aux Salons annuels, sauf pour ces 
Salons qui n'auraient plus de raison d'être, étant ainsi découronnés ; 
ils sont assurés d'être toujours suivis de la sympathie des vrais 



(i) M. Gustave Geffroy. 



410 i: ARTISTE 



amateurs, et leur personnalité doit s'imposer à l'attention, en 
quelque lieu qu'elle se manifeste. 

Aussi bien ce mot pcrsouualili' nous ramène-t-il au Salon du 
Champ-de-Mars. car il nous paraît intéressant autant que caracté- 
ristique d"y marquer la réciproque iniluence des membres de cette 
société les uns sur les autres, comme une preuve nouvelle de ce 
que peuvent l'esprit de coterie et l'influence des foiiindes. En vérité, 
ce serait trop aisé de fournir des exemples de ces imitations poussées 
jusqu'au plus incroyablepastiche, de montrer par exemple comment 
M. Gandara sort de M. Whistler; AI. Deschamps, du regretté Ribot; 
.\I. Tournés et M. Berton, de M. Eug. Carrière: cela saute aux 
veux et s'explique d'ailleurs surabondamment par la fascination 
bien naturelle que doivent exercer sur leurs élèves, ou simplement 
sur leurs admirateurs plus jeunes, des talents comme ceux que nous 
venons d'indiquer. Ce qui se comprend moinsaisément, et devient, 
par cela même, beaucoup plus significatif, c'est la réaction exercée 
par certains manœuvres de l'art qui trouvent encore des sou.s- 
ordre pour emboîter le pas et marcher à leur suite : chose dange- 
reuse, non pas seulement pour les imitateurs, mais encore pour 
ceux qui servent de modèles, car il devient désormais difficile de 
leur persuader qu'ils n'offrent rien de ce qui caractérise un maître. 
N'ont-ils pas un argument tout prêt, qui semble irrésistible ? 
Comment ne serais-je pas un maître, puisque j'ai des disciples? 
.\I. l^lanchc lui-même, qui le croirait? ce pasticheur exsangue de 
l'art anglais, trouve des imitateurs qui auraient encore moins que 
lui le sens de la couleur et de la lumière, si toutefois la chose 
n'était pas impossible. 



Il n'entre pas dans nos intentions d'étudier ici les transforma- 
tions de manières auxquelles préside cet esprit d'imitation et de 
coterie. Nous avons voulu seulement en prendre occasion pour 
toucher à une question d'autant plus intéressante qu'elle offre un 
haut caractère de généralité, s'étendant à tout ordre de production 
artistique : dans quelle mesure l'esprit de groupe ou de coterie 
réagit-il sur l'œuvre d'art et quelle peut être son influence bienfai- 
sante ou pernicieuse ? 



LA PEINTURE AU CHAMPS-DE-.MARS 411 

La Société du ('.hamp-dc-Mars en c'st, dans la peinture, déjà 
nous l'avons observé, le plus décisif exemple. Ajoutons de suite 
qu'il ne pouvait en advenir autrement : les conditions dans 
lesquelles cette société s'est constituée, prétendant rompre avec 
d'anciennes traditions et aspirant au rôle glorieux de communiquer 
une jeunesse nouvelle à l'art contemporain, rendaient inévitable 
ce groupement en coterie aiUour de quelques noms plus autorisés 
ou plus célèbres que les autres. Malheureusement, ce n'est pas 
avec des règlements et des statuts, mais bien avec des talents 
nouveaux, qu'on vivifie un art. Or, les chefs de lile demeuraient 
les mêmes, et comme ils étaient moins nombreux, les pcinlrcs à la 
siiilr éprouvaient le besoin de se sentir les coudes et de se 
rapprocher. Ajoutons que l'espace étant plus restreint, et l'organi- 
sation matérielle du lieu volontairement dill'érente, les influences se 
firent d'autant mieux remarquer : tel imitateur de AI. Puvis de 
Chavannes, qui passait inaperçu autrefois dans l'incroyable 
profusion de choses peintes encombrant les ('dtamps-Elysées, 
s'imposa désormais à l'attention du visiteur, d'autant plus infail- 
liblement que, semblable à l'un de ces petits satellites qui 
forment le cortège des grandes constellations, il était placé non 
loin du maître. Ajoutons encore que la Société du Champ-de- 
Mars, qui dans son principe devait être ouverte à tous les talents, 
devient, en vieillissant, plus étroite encore et plus fermée que sa 
rivale : c'est l'éternelle histoire de toutes les coteries, histoire 
vieille comme le monde et qui durera autant que lui. 

Grandes coteries ou petites églises, institutions en apparence 
protectrices de l'art, les plus nuisibles en réalité à la véritable 
émancipation de l'esprit qui favorise l'éclosion des œuvres. Dans 
un art voisin, la musique, quelques personnes connaissent, pour y 
être allées une fois, rarement deux, les concerts d'une société qui 
s'intitule: Sociclc millondh'. 1:11e est composée d'un certain nombre 
de musiciens de métier et de plus nombreux amateurs partageant 
leurs loisirs entre l'étude de l'hannonie et la direction spirituelle 
de quelques groupes de femmes du monde, — car elles aussi ont 
leurs syndicats artistiques, — en vue de la plus rapide initiation 
wagnérienne possible. Chaque année, à une époque précise de la 
saison, toutes portes closes, je veux dire le public n'étant pas 



.(12 L'ARTISTE 



admis, précaution d'ailleurs bien inutile, les sociétaires imposent à 
leurs parents et connaissances la rude tâche d'écouter trois heures 
durant leurs tentatives musicales. Ici, le maître est le plus grand 
artiste des temps modernes, terrible et redoutable modèle qui 
courbe sous son joug despotique tous ceux qui ont l'audace de 
l'approcher de trop près : envahis et débordés par le dieu, ces 
jeunes donnent, pour la plupart, l'impression d'une vieillesse préma- 
turée, 

La littérature, elle aussi, a ses cénacles et ses petites églises ; 
nous en savons les résultats : la grande erreur d'une foule de 
gens est de s'imaginer que dans l'ordre spirituel les résultats de 
l'association et de l'effort collectif peuvent être en quelque façon 
comparables à ce qu'ils sont dans le domaine positif et pratique. 
Ils sont en cela victimes d'une conception par trop simpliste et qui 
est l'antipode de l'exacte vérité. Quelques-uns se figurent qu'ils 
trouveront parmi leurs rivaux en art un appui et des conseils 
précieux. Il semble qu'ils en soient encore à cette conception d'un 
cénacle idéal, tel que Balzac dans son admirable roman des Illusions 
perdues, en une heure d'imagination délirante nous en a décrit la 
fascinante mais par trop invraisemblable image. Ils devraient 
pourtant savoir, quand bien même l'histoire de l'art ne serait 
pas là tout entière avec ses innombrables exemples pour le leur 
enseigner, que les vrais talents n'ont pas eu d'autres éducateurs 
qu'eux-mêmes, et que les hautes personnalités grandissent exclusi- 
vement dans la solitude. 



A côté des inconvénients, et comme compensation, examinons 
les avantages, car il serait injuste de n'en point reconnaître à la 
Société du Champ-de-Mars. Son organisation même en groupes 
présentant une solidarité plus étroite qu'au temps où il n'y avait 
qu'une exposition, et le désir fort légitime d'acquérir une 
réputation de modernisme en ouvrant ses portes toutes grandes 
aux talents étrangers, ont donné des résultats heureux. Quand on 
devrait simplement à cette société, je ne dis pas la découverte de 
M. Whistler, — car M. Whistler n'était plus à découvrir, étant 
déjà connu et apprécié depuis quelque vingt-cinq années par les 



LA PEINTURE AU CHAMPS-DE-MARS 413 

vrais amateurs, — mais sa mise en place, sa coiiscmilioii aux yeux 
du grand public parisien, l'effort de la Société nouvelle n'eût pas 
été vain. Il s'est produit, en effet, pour cet artiste ce qui advient 
presque toujours pour les originalités très tranchées : lors de ses 
premières expositions, il est passé inaperçu; la réputation dont il 
jouissait dans son pa3'S a été impuissante à le faire accepter chez 
nous, et l'on peut bien dire que sa renommée en France ne date 
que d'hier. Pour lui, comme pour tant d'autres de nos peintres 
nationaux, le public, ce bon public qui ne demande qu'à admirer, 
mais qui a besoin, comme les enfants, qu'on lui précise l'objet 
digne d'admiration, a joué son rôle de mouton de Panurge et 
suivi l'impulsion donnée. L'administration des Beaux-Arts a 
marché ensuite, car l'administration se conforme aux indications 
du public, ce qui est parfaitement logique puisqu'elle ne vit que 
par lui, et l'État, en achetant pour le Luxembourg la toile que l'on 
connaît, a doté de son plus précieux joyau le musée de nos 
peintres vivants. 

M. Whistler n'a pas exposé cette année, et son absence fait un 
grand vide, qui serait plus sensible encore si l'un de ses compa- 
triotes, de talent tout différent mais non moindre, n'avait été, 
cette année même et cà la place qu'il occupait , révélé à notre 
public français : je veux parler de M. Burne Jones. Nous disons 
que M. Burne Joncs est de talent tout différent : ceci vaut une 
explication. M. Whistler, en effet, est avant tout et par dessus 
tout un peintre, c'est-à-dire qu'indépendamment de la haute culture 
et de l'élévation de pensée dont témoignent ses admirables 
portraits, les qualités picturales prédominent dans son oeuvre. De 
lui on peut dire très justement, employant une expression trop 
souvent faussée par l'abus qu'on en a fait, qu'il est m' peintre: 
pour préciser son cas par un exemple, il est impossible qu'en 
présence d'une de ses toiles exécutées avec cette sobriété et cette 
science de composition apparaissant jusque dans les moindres 
détails, un œil artiste, particulièrement doué pour les jouis- 
sances de la couleur, ne reçoive pas une impression directe et 
toute puissante. Tel est le critérium indiscutable : dans le portrait 
de sa mère un spécialiste de la couleur ne manquera pas de vous 
dire que l'harmonie de noir qui s'y trouve est pour ses yeux une 



414 UARTISTE 



sudisiintc volupté. Bref, si je ne craignais que l'expression ne 
comportât pour certains esprits une part de défaveur, je dirais que 
dans son talent les ijiuilili-s il'cxcciilioii sont prépondérantes. C'est 
exactement le contraire qu'il l'aut dire pour caractériser le talent 
de .M. Hurne Jones, et cette simple énonciation suffit à marquer la 
place de ce dernier parmi les peintres à tendances littéraires. 

Ici je voudrais ouvrir une parenthèse pour appuyer ce que 
j'avance sur l'autorité d'un maître incontestable, qui précisément 
touche à cette question de la façon la plus nette. Dans son projet 
de JJiiiioiiinairc ilcs Briiiix-.^rls. voulant marquer la différence 
entre les peintres chez lesquels l'imagination est prépondérante, et 
ceux qui par contre doivent le plus aux qualités d'exécution, 
Eugène Delacroix écrit au mot. pciisà' : « Les premiers linéaments 
par lesquels un maître habile indique sa pensée contiennent le 
germe de tout ce que l'ouvrage présentera de saillant. Raphaël, 
Rembrandt, Poussin, je nomme exprès ceux-là parce qu'ils ont 
brillé surtout par ht pciiscc. jettent sur le papier quelques traits : il 
semble que pas un ne soit indiflercnt.... II est des talents accom- 
plis, qui ne présentent pas la même vivacité ni surtout la même 
clarté dans cette espèce d'éveil de la pensée à la lumière : chez 
ces derniers, Vcxccntion est nécessaire pour arriver à l'imagination 
du spectateur. En général, ils doivent beaucoup à YiiiiiUilion. La 
présence du modèle leur est indispensable pour assurer leur 
marche. Ils arrivent par une autre voie à l'une des perfections de 
l'art (i) ». 

Encore une fois, il ne faut retenir, de ces réflexions du grand 
artiste, qui ont une portée bien plus générale dans le cadre du 
JoiiriiiiL que ce qui s'applique au cas particulier de M. Burne 
Jones et des peintres à lendauees littéraires, appartenant à la pre- 
mière catégorie d'artistes signalée par Delacroix. Dans leurs toiles, 
en effet, le spectateur sera beaucoup moins sensible aux défail- 
lances de l'exécution, s'il y en a, son attention se concentrant 
avant tout sur Viilée ou le sviiiljole dont l'œuvre peinte n'est que 
l'expression visible. Ira-t-il leur demander le lini du détail et 
l'exécution minutieuse qu'il est en droit d'exiger du peintre de 



(\) Journal d'Eug. Delacroix, 3.nnéc 1857, encoa- inédite. 



L' ARTISTE 




L.A SIRF. NE 



Bt^rfœ .TûnA' 



LA PEINTURE AU CHAMPS-DE-MARS 415 

morceaux ? Ce serait presque un contre-sens, d'autant plus que 
l'esprit, sollicité par Vcuxniihlc de la composition serait alors 
plutôt distrait de la vraie impression qu'il doit subir. Des 
réflexions de cet ordre nous venaient en présence des trois toiles 
de M. Burne Jones, et nous saisissions en même temps les 
raisons qui doivent en détourner les spécialistes du morceau. 
Pour nous, qui recherchons avant tout dans une œuvre d'art sa 
signification profonde et sa puissance d'évocation, nous avons 
vivement goûté ces peintures, surtout le portrait d'eniant, à 
l'expression haute et lière, qui laisse déjà percer dans son regard 
les préoccupations d'une âme inquiète et qui apparaît le descen- 
dant non dégénéré d'une race de preux. L'artiste français dont on 
pourrait, semble-t-il, le plus justement rapprocher M. Burne 
Jones, est AI. Gustave Moreau, au point de vue des tendances 
seulement. Le peu que nous connaissons de ces deux cspriLs nous 
interdit d'en dire d'avantage mais nous permet de dire cela. 



M. Puvis de Chavannes, lui aussi, est un iiiUilctliicl de la pein- 
ture, mais à tendances très différentes de celles que nous venons 
d'observer chez AL Burne Jones. C'est un intellectuel, parce qu'il 
n'y a pas une de ses œuvres où ne se manifeste le souci d'un 
idéal d'ordre supérieur, la préoccupation du sens S3'mbolique et 
de la puissance évocatrice de la peinture : l'admirable dessinateur 
qui était en lui et qu'il a su nous révéler autrefois dans les études 
à la sanguine préparatoires de ses grandes compositions, ne fut 
jamais distinct du poète actif et fécond qui sut les imaginer et les 
disposer. Nous ajoutions que pourtant ses Iciidanccs étaient 
dijfcrcntcs. En effet, — et telle est sa distinctive originalité parmi 
les artistes modernes, — seul ou à peu près entre tous, il tenta de 
restituera la peinture le caractère dccoral if qui fut, aux origines de 
cet art, sa véritable raison d'être, et qui demeure, à travers toutes 
ses métamorphoses, sa suprême et décisive beauté. Nous avons eu 
l'occasion, en de précédentes études, de marquer notre admiration 
pour ce maître, et dans les observations que nous présentions ici 
même sur l'arahcsquc, nous avons indique l'influence bienfaisante 



4i6 L'ARTISTE 



et rénovatrice de cet art apaisé, apparu comme une réaction néces- 
saire (i). L'auteur des peintures décoratives de la Sorbonne, de 
VEté et de tant d'autres œuvres durables a donné la mesure de ce 
qu'il pouvait faire ; il ne faudrait pas le juger d'après son exposi- 
tion de cette année : cette sorte d'apothéose de Victor Hugo ne 
convenait guère à son talent, et les plus grands artistes sont ceux 
qui perdent le plus à subir un sujet. La maîtrise incontestable de 
AL Puvis de Chavannes s'exerce d'autant mieux que le choix de 
son sujet l'a plus complètement détaché au préalable des entraves 
de la réalité : il lui faut le champ illimité du rêve et du symbole; 
alors seulement son originalité se fait jour et ses facultés inven- 
tives prennent leur essor. Il y reviendra, nous n'en doutons pas, 
pour la plus grande joie de ses admirateurs et le plus grand profit 
de l'art. Victor Hugo encore une fois n'était pas fait pour inspirer 
M. Puvis de Chavannes. 



On ne saurait mieux revenir à la peinture ini'nuc et expressive 
qu'en parlant de M. Eugène Carrière. Celle-là aussi a des droits 
incontestables, car si la peinture décorative apparaît plus conforme 
aux grandes traditions de l'art envisagé dans ses origines histori- 
ques, il est une part de nos âmes modernes, éprise de complexités 
psychologiques et de sentimentalisme raffiné, qui ne saurait 
trouver sa pleine satisfaction qu'à la faveur de manifestations 
esthétiques d'un ordre plus restreint et plus intime. Dans ce 
domaine, et après les longues contestations auxquelles doivent se 
résigner les originalités très tranchées, M. Eugène Carrière a su 
apporter sa note personnelle et s'est affirmé de façon définitive. Il 
importe peu, en effet, que l'atmosphère spéciale dont il enveloppe 
comme d'une brume les personnages de ses compositions, passe, 
aux 3^eux de certains juges prévenus, pour un parti pris d'obstina- 
tion, et un procédé artificiellement prémédité. On ne peut mécon- 
naître la part d'exactitude enfermée dans de telles critiques, et nous- 
même, qui professons à l'endroit de cet artiste une sympathie peu 



( I ) Voii- dans le Salon des Champi-Èlysccs, le développement sur l'Arabesque ( ï Artiste, 
mai 1895 ). 



LA PEINTURE AU CHAMPS-DE-MARS 417 

suspecte, nous sommes le premier à convenir que son exposition de 
cette année contient une exagération resrrettable de sa manière. 11 
n'en reste pas moins que l"auteur d'une toile comme la Malrniilc, 
qui figure maintenant au musée du Luxembourg, a exprimé quel- 
que chose qui avant lui n'avait pas été exprimé, ce qui demeure en 
dernière analyse le critérium décisif du talent ; il n'en reste pas 
moins que dans certains de ses portraits, je ne parle pas de ceux 
de cette année, mais dans celui de M. Alph. Daudet par exemple, 
dans son admirable J'crJaiuc surtout, il a pénétré jusqu'à l'âme 
du modèle, il a su, comme personne, dégager la vie intérieure, il a 
été, en un mot, aussi complètement iiidiscni que doit l'être un 
vrai portraitiste. En vérité, quand on songe à ce qu'est devenu 
l'art du portrait, sous le pinceau des manœuvres qui l'exercent, 
ou se sent pris d'une réelle sympathie pour l'artiste qui, dédai- 
gneux des procédés faciles et des trucs ingénieux qui concilient la 
faveur du public, ne s'est montré soucieux que de la beauté inté- 
rieure de son modèle et de la signification expressive de ses 
traits. 



Et maintenant que pourrions-nous ajouter aux précédentes 
observations? Nous entendons bien les objections qu'on va nous 
adresser: est-ce donc là un Sillon, ou quelque chose qui y ressem- 
ble? Non, certes; aussi bien n'avons-nous jamais eu la pensée de 
nous conformer aux usages d'autrefois, en donnant une analvse 
raisonnée et détaillée des tableaux. L'état actuel de l'art et 
l'incroyable quantité de choses insignifiantes qui encombrent les 
galeries, rendent chaque année plus difficile l'ancienne forme de 
critique, et ne laissent plus de place que pour le guide-âne des 
journaux, bâclé la veille de l'ouverture, ou pour les réflexions 
d'ordre général, nécessairement limitées. Si ingénieux que se 
montre un esprit de critique, quels commentaires, en conscience, 
voulez-vous qu'il donne des dix ou douze portraits de M. Carolus 
Duran, qui ressemblent à s'y méprendre aux dix portraits de l'an 
dernier, lesquels étaient déjà la répétition de ceux de 1891 ? Tout 
est artificiel chez ce peintre, jusqu'à l'apparente fécondité : car ce 

1893. — L'aRTISTK. — NOUVELLE Tl-RIODE : T. V. 2J 



4iS L'ARTISTE 



n'est pas la quantité des productions qui fait la fécondité d'un 
artiste, mais leur variété et surtout la valeur de leur signification. 
A ce point de vue il est bien permis de dire qu'en dépit de ses 
succès renouvelés, cette signification est nulle, par conséquent 
toujours identique à elle-même. Trouvez-vous bien suggestive la 
peinture de M. Gervcx et celle de M. Roll ? Quand l'art ne dépasse 
pas ce niveau, il est pour le moins inutile, et l'on doit s'en garder, 
pour reporter toute son adoration sur la nature qui n'est jamais 
indiscrète ni encombrante. On n'en saurait dire autant de toutes 
les toiles. Il s'est trouvé des artistes pour se plaindre de l'insuffi- 
sance des critiques; il me semble que c'est là une interversion 
des rôles : que messieurs les artistes commencent, et les critiques 
viendront après. 

PAUL FLAT. 



4t 



^^ 



?^ 



LES CONCOURT & L'ART MODERNE 




r:S auteurs de ÏJil du ilix-bnitiiiik' 
siècle, de Miiiii'llt' Sdloiiioii, de G^;- 
:'(//7//, Jules de Concourt, mort 
voici plus de vingt ans, AI. 
lidmond de Concourt, qui, de sa 
triste solitude, se plaît à évoquer 
ses souvenirs et les grâces des 
filles de l'Opéra d'antan, viennent 
de publier des Eludes d'art (i) 
dont l'apparition sera hautement 
célébrée par les peintres et par 
les poètes, par les esthètes, par tous les artistes de la matière et 
du verbe. L'apparition, peut-on dire, car M.Roger Mar.K a, pour cet 
ouvrage, écrit une préface où sont supérieurement analysés le 
génie des Concourt, l'effort de l'art et de la critique modernes ; 
car, en ce livre luxueusement édité, se trouvent attestés par quatre 
planches héliogravées, les dons de peintre et d'aquafortiste de ces 
« graveurs sur pierre fine de la prose », comme disait le joailler 
à'Einaiix et Camées. De ces deux études pour la première fois 
réunies, le Salon de iS)2 publié à deux cents exemplaires jadis, et 
la Peinture à l'exposition de iSjj, à quarante-deux seulement, peu 
de lettrés connaissaient autre chose que le radieux éloge de 



{\) Ètuiki il'art, par Edmond lit Jules de Concourt; préface de Roger Marx. (Paris, 
librairie des Bibliopliiles.) 



420 LWRTISTE 



Dcciimps, naguère recueilli dans les Pages rdnmvécs. Et c'est un 
beau spectacle de voir, à chaque réimpression d'un livre de ces 
probes artistes, l'admiration se faire en même temps plus infor- 
mée cl plus respectueuse; de voir vaincre le temps et l'oubli, 
s'imposer à des générations nouvelles, à des âmes renouvelées, ces 
pages prodigieuses de clairvoyance, de beauté rare, fleuries de 
jeunesse, initiatrices toujours, toujours hardies. 

« Ces études sur l'école contemporaine, il sied, dit M. Roger 
Marx, de les replacer à leur date dans l'œuvre d'Edmond et de 
Iules de Concourt. Ce n'est pas un début négligeable, inattendu, 
l'extraordinaire prélude donné par un Guizot ou un l'hiers à leurs 
peu valables histoires; ce n'est pas davantage une gageure d'écri- 
vain, une escrime littéraire à la Saint-Victor, l'aventure d'Alfred de 
Musset s'improvisant, par caprice, juge d'art pour une heure. Elles 
ne prétendent ni constituer le premier terme d'une série, ni mar- 
quer le point de départ d'archi\'es spéciales, chaque printemps 
reprises, tenues à jour avec la fidélité, la clairvoyance d'un Bùrger- 
Thoré ou d'un Castagnary. En inaugurant par un Salon leur 
leur œuvre critique, Edmond et Jules de Concourt, — tels jadis 
Charles Baudelaire et naguère Emile Zola. J.-K. Huysmans, — 
cèdent au tourment qui les presse de déclarer le sens de leurs 
aspirations, de protester au nom de la vérité, de réagir contre le 
mensonge des acclamations routinières. Journalistes en 1832. les 
ouvrages réunis au Palais-Royal leur sont un prétexte pour 
émettre leur doctrine, affirmer leur foi. et au public de l'arl sera 
dédié superbement le recueil des articles publiés dans XEelair. 
Vienne l'Exposition universelle de 1835,... la compréhension 
élargie, on les verra instruire le procès des célèbres, dépister les 
tendances, se hausser dans un examen d'ensemble aux généralisa- 
lions de la svn thèse. » 

Comme 'l'h. Gautier, comme tant d'autres, c'est le crayon et le 
pinceau à la main que les Concourt ont fait leur apprentissage 
d'écrivains. Eeur vocation littéraire ne s'était pas encore éveillée 
quand ils entreprirent, en 1849, sac au dos, leur tour de 
Erance à la conquête du pittoresque. Sur un carnet, chaque jour, 
ils notaient le nombre de kilomètres parcourus, les repas et les 
étapes de leur vovage d'aquarellistes. Mais si pénétrante était leur 



LES CONCOURT ET LWRT MODERNE 



4=1 



vision, déjà, que le dessin et les couleurs ne leur sullirent bienl(')l 
plus à traduire leurs impressions; ils en vinrent à esquisser, dans 
ces notes, de précieux tableautins, à rehausser leurs croquis hâtifs, 
leurs prestes lavis, de touches idccllcs. De leur voyage en Algérie 
qui eut lieu la même année, datent des pages où, pour la pre- 
mière fois, ils se révèlent écrivains de race, plus soucieux, à vrai 
dire, d'analyser les « eftets » que de décrire les spectacles, mais 




Jules de Goiiconrt 

D'après une aquarelle J'Edmond de Gon'Court. 

stylistes souples, précis, conscients des valeurs ; des pages lumi- 
neuses, à l'épithètc certaine, à la svntaxe galante, à la phrase 
menue, d'un faire tantôt singulièrement lâché, tantôt nerveux et 
brutal, avec comme des hachures de burin et des'morsures d'eau- 
forte ( I ). 

Médiocrement avisés de leur vocation, les deux artistes, de 
retour en France, ne quittèrent pas la tâche qu'ils avaient élue : 
« Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du 
matin à la tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aqua- 
relle, dans un obscur entresol de la rue Saint-Georges, un soir 
d'automne de l'année icS^o, en ces heures où la lumière de la 



( I ) Pages retrouvici, Alger. 



422 L'ARTISTE 



lampe met fin aux lavis de couleurs, poussés par je ne sais quelle 
inspiration, nous nous mettions à écrire un vaudeville, avec un 
pinceau trempé dans l'encre de chine. » 

C'est avec un pinceau qu'ils continuèrent d'écrire. Mais, tandis 
que dans En 18.., dans Maïuilc Salomoii. dans Iilccs et sensations, 
ils proclamaient leur esthétique, qu'ils étudiaient dans Y Art du 
dix-huitième siècle les « vrais fils de l'esprit et du génie de la 
France », dans Gavanii son « grand peintre de mœurs », qu'ils 
convertissaient à leurs sentiments « anarchistes » les lecteurs de 
l'Eclair, du Paris, de l'Jrlisle, de la Gar^elle des Beaux- Jets, du Temps, 
du î'oltaire; tandis que, resté seul, l'aîné qui avait débuté par un 
travail demeuré inédit sur les châteaux d'architecture féodale, rédi- 
geait le Cataloi^ue ile l'Œuvre de JEatteau et celui de l'Œuvre de 
Prudbon, décrivait lii Maison d'un arlisle. et, naiiuére encore, signait 
une prestigieuse étude sur ce peintre Carrière, dont M. Roger 
Marx avait, le premier, mis les débuts en lumière, leurs jeunes 
travaux ne demeuraient jamais par eux abandonnés. M. Edmond 
de Concourt fixait, en une plaisante et vive aquarelle, l'image de 
son frère, gravait pour illustrer l'.-lrt du dix-huitième siècle des 
planches d'après Watteau, Saint-Aubin et La Tour. Jules de Con- 
court, en Italie, en Belgique, au cours de ses excursions en France, 
troussait d'énergiques croquis, décelait dans ses lavis, au témoi- 
gnage de Burty, « sa connaissance de toutes les ficelles du 
métier, des essuyages, des frottis, des lavages à grandes eaux, des 
salissures au crayon lithographique », peignait d'après nature des 
études puissantes et vraies, telle la Fosse commuiu' du cimetière de 
Montmartre, dont le décor de l'épilogue de Geruiiuie Lacerlenx. le 
beau drame d'Edmond, est l'exacte reproduction ; et dans son 
œuvre gravé, il affirmait ses préférences, qu'il fixât sur le cuivre 
les tableaux de Decamps ou les croquis de Cavarni, qu'il fît des 
pastels de La Tour « une traduction franche », qu'il choisît, pour 
interpréter Fragonard, « un grignotis à la Saint-Non », que, 
pour les Prud'hon, il procédât « par petits points qui, plus ou 
moins pressés, donnent un modelé très doux (i) », graveur cou- 
rageux, intelligent et divers. 

(i ) Philippe Bl'rty, MaUra et pelils inaUrcs ; Les eaiix-fortcs de J ides de Gonconit (Char- 
pentier, 1877.) 



LES CONCOURT ET L'ART MODERNE 



De ce travail, les Concourt ont exprimé les angoisses dans 
Maihilc Siiloiiioii, « qui demeure, dit M. Roger Marx, le classique de 
l'atelier, le livre sans lequel l'intimité de l'artiste se trouvait 
ignorée, livre documentaire à ce point qu'une revue spéciale 
en publiait naguère les chapitres didactiques, trouvant là, consi- 
gnées, les idées, la physionomie esthétique d'un temps, l'histoire 
de ce qui, d'ordinaire, n'a pas d'historien ». 

« L'eau-fortc l'empoignait (Coriolis) avec son intérêt, son 
absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, 
du cigare. Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir 



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Hdiiioitd de Goiiconrf 
D'après une eau-forte de Jui.cs de Concourt. 

sous les tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis 
noir, il passait des journées. Au bout de cela, la morsure, ce 
travail de l'acide qui, selon le degré, la température, des lois incon- 
nues, une chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, 
faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son st3-le, la 
morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa chimie 
magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées 
rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait l'eau mor- 
dante, les changements du cuivre, les pâlissements, les bouillon- 
nements verts qui moussaient sur les traits de la pointe... « 

Coriolis, le peintre, est, comme Charles Demailly, l'homme de 
lettres, le porte-parole, le porte-douleurs des Concourt. Et ceux-là 



424 L'ARTISTE 



qui si licvrcuscnu'iit avaient lutlé contre la matière, qui, comme 
Flaubert, avaient connu les « alTres du style », artistes allinés, 
écrivains puissants, devaient être à leur début, des maîtres critiques. 

« Critique heureuse, prompte à l'enthousiasme, facile à la 
louange, celle de ces débutants ! dit le préfacier... Critique géné- 
reuse qui ne se défendra point d'embellir la peinture aimée, de lui 
prêter le prestige, l'illusion du beau langage, et qui versera les 
pierreries rutilantes d'une prose à la Gautier dans la description 
du Coucher de soleil sur l'Anisld de Ziem ! De ci, de là, pourront 
encore surgir ces enviés défauts de jeunesse dont M. Edmond de 
Concourt charge avec tant de rigueur le livre initial En iS..., et le 
grand dommage, si parfois il arrive aux rédacteurs de VHchiir de 
viser à l'esprit, s'ils s'abandonnent à ne point cacher assez la 
richesse de leur culture, le profit tiré des voyages, des veilles dans 
les bibliothèques, des visites aux collections, aux musées ». 

La critique de la critique se poursuit, ingénieuse. Les révoltes, 
les audaces, les luttes contre les poncifs ne sont pas pour déplaire 
à AL Roger Marx, due les « paravents » d'Horace Vernet, que le 
« galimatias » de Hamon, « Anacréon de la petite Provence », que 
les « bonshommes » de Meissonier, « à l'épiderme en tapisserie au 
petit point, sous laquelle n'a jamais couru le sang », soient disqua- 
lifiés, il n'en appellera pas de ce jugement. Pour Ingres, le préfacier 
remarque qu' « en spécifiant le terre à terre de la figuration, l'im- 
portance excessive de l'accessoire, le peiné du travail, l'enluminure 
par teintes plates, en indiquant le régal sensuel de certains nus », 
Edmond et Jules de Concourt ont préparé l'exacte détermination 
de ce génie païen, « indifli'ércnt au par dedans moral, de ce natu- 
ralisme patient, volontaire, visant à l'intégrale transcription des 
apparences avec la fidélité opiniâtre des primitifs, avec la naïve 
dévotion des Lidiens, des Persans en leurs miniatures ». Les 
critiques marquent-ils chez le peintre de Dante et J'irgile l'emploi 
habituel du pointillé multicolore qui s'assemble à distance, il 
s'aperçoit que c'est dévoiler « l'application de la loi du mélange 
qui fait de Delacroix avec 'l'urner l'aïeul, le promoteur de l'impres- 
sionnisme ». S'il s'étonne de l'espoir mis en Couture, il salue avec 
les Concourt, l'avènement du paysage, célèbre avec eux Dupré, 
Rousseau, Daubigny, Barye, se réjouit de voir « mis en pleine et 



LES CONCOURT ET L'ART MODERNE 42-, 

belle lumière ces petits maîtres ignorés, méconnus. Hervier. le 
Dccamps des ports de mer, et l'amusant peintre des moulins. 
Hoguet ». Il note que « la brutalité pataude, grossière, de Q)urbei, 
praticien secondaire, sauf en certains paysages et en ses tableaux 
de fange forestière, est pour répugner à leur délicatesse originelle... 
Pour répondre à l'ambition du renouveau, à la soif de lumière 
éclatante, pour satisfaire l'appétit d'exotisme, il fallait un explorateur 
de pays ignorés, et la logique du tempérament portait l'admiration 
des Concourt au plus original des peintres d'alors, à Decamps. 
l'achimiste des triturations de la pâte... » 

Ces Etudes d'arl sont comme une préface .'1 l'ojuvre entière des 
Concourt. « Attentifs aux filiations, écrit encore joliment .M. Roger 
Marx, ils retrouvent dans le dix-neuvième siècle, le dix-huitième 
siècle oublié; ils évoquent et restaurent Watteau, Chardin, La Tour; 
ils s'émeuvent de la transparence des bols de Chine en porcelaine 
coquille et du décor bigarré d'une assiette japonaise ; ils exaltent 
Cavarni et voici que l'aveu des instinctives, inaliénables prédilec- 
tions présage à l'origine la carrière entière, et voici que s'indique 
comme en une ébauche, le sujet des glorieuses études à venir, le 
thème des admirations dont ne se départiront jamais Edmond et 
Jules de Concourt ». 

Leurs thèses, ils les proclament, au seuil même de l'œuvre. 
Plus tard ils diront que « le beau est ce qui paraît abominable 
aux yeux sans éducation », critère presque infaillible sous sa forme 
paradoxale. Déjà ils poussent droit au prétendu arl populaire; ils 
le nient. « L'inaccessibilité du beau constitue leur charte fonda- 
mentale. » Ils rappellent le mot de M"'= Dumesnil à M"'' Clairon : 
« Dans une salle, il y a deux personnes de goût. » La peinture 
est-elle un art spiritualiste ? se demandent-ils. N'est-ellc pas plutôt 
un art matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de 
vivifier par les intentions du dessin, le pardessus moral et le 
spirituel de la créature ? » 

Peut-être cette théorie paraîtra-t-ellc trop absolue à quelques- 
uns ? Sans doute, au temps où ces pages furent écrites, « la ten- 
tative faite pour remplacer par un élément laïque, par une ins- 
piration humaine, l'inspiration et l'élément divin de la peinture 
ancienne » ne fut « qu'une erreur ingénieuse ». La peinture 



4=6 L'ARTISTE 



religieuse nVtait plus, tuée par l'esprit du siècle. « Contrariée, 
comprimée par lunitormité des costumes, l'économie des acces- 
soires, la monotonie et la monochromie des scènes contem- 
poraines », la peinture d'histoire avait été « forcée de se réfugier 
dans le passé ». « Devenue une illustration de la tactique, la 
mise en scène panoramique d'un rapport militaire », la peinture 
de batailles « était descendue au trompe-l'œil des boutons d'un 
régiment ou des dessous de la botte d'un général ». La peinture 
de genre « amenée comme la grande peinture à vivre dans le 
vestiaire ancien » ; la peinture de portraits insouciante d'intellec- 
tualité, il ne restait plus désormais au peintre que le paysage, le 
paysage, « la victoire de lame moderne ». Elle n'était pas 
témérairement déclarée, cette faillite des vieux genres. Cinq ans 
plus tard, dans sa Philosophie du Salon de i8)j. Castagnary la cons- 
tatait définitive. 

A l'homme, trop longtemps considéré comme le centre du 
monde, succède la nature