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Full text of "L'art moderne à l'Exposition de 1878"



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L'ART MODERNE 



A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 



PUBLICATION DE LA GAZETTE DES BEAUX-ARTS 



LART MODERNE 



L'EXPOSITION DE 1878 



MM. TH. BIAIS, ERNEST CHESNEAU 

DURANTY, L. FALIZE FILS, LOUIS GONSE, HENRY HAVARD 

PAUL LEFORT, ALFRED DE LOSTALOT, PAUL MANTZ, ANATOLE DE MONTAIGLON 

A.-R. DE LIESVILLE, PAUL SÉDILLE ET MARIUS VACHON 

Sous la direction de i\I. LOUIS GONSE 

Rédacteur en chef de la Gazelle des Beam-Aris 







PARIS 

A. QUANTIN. IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

7, RUE SAINT-BENOIT 
M DCCC LXXIX 



\10u 



C'i 




INTRODUCTION' 



Nous pourrions nous dispenser de présen- 
ter au public ces deux volumes, publiés par la 
Ga{ette des Beaux-Arts sur les arts du dessin et 
du décor à rE.\position universelle de 1878. Ils 
se recommandent d'eux-mêmes, et par le sujet et 
par les noms des écrivains qui leur ont apporté 
leur concours, et aussi — il nous sera pardonné 
de récrire — par le nom de la Revue qui les 
édite; ils s'expliquent par leur titre. Nous ne vou- 
lons donc rien écrire qui ressemble à une préface, 

I. Nous croyons devoir maintenir cette introduction telle 
qu'elle a paru en tête de la première édition de cet ouvrage, don": 
le succès a été si vif qu'il n'a pu en être mis dans le commerce 
qu'un petit nombre d'exemplaires aussitôt épuisés. 



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V, INTRODUCTION. 

mais nous tenons à marquer en quelques mots le but vers lequel nous 
avons tendu, en même temps que les difficultés que nous avons ren- 
contrées pour donner une forme un peu équilibrée à une matière d'une 
richesse et d'une variété immenses; nous tenons surtout à rendre un 
chaleureux hommage au dévouement de tous nos collaborateurs. Chacun 
d'eux a droit à notre vive gratitude. Si nous n'avions pu compter sur 
leurs efft)rts individuels, sur leur aide amicale, il nous eût été interdit 
de tenter une si rude besogne, n'ayant devant nous qu'un espace de six 
mois. Nous devons également remercier les propriétaires de la Galette 
pour la confiance qu'ils nous ont accordée et pour la libéralité avec 
laquelle ils nous ont en quelque sorte donné carte blanche. Dès qu'il 
leur a été permis d'apprécier l'importance artistique que devait prendre 
l'Exposition de 1878, ils n'ont pas hésité à associer la Galette des Beaux- 
Arts à ce grand concours du génie humain. L'Exposition de 1867 avait été 
magnifique; celle de 1878 devait l'être bien davantage, particulièrement en 
ce qui concerne les manifestations infinies de la production artistique, qui 
semble maintenant avoir enfiévré tous les peuples civilisés. SouS ce rap- 
port, notre Exposhion a été d'un prodigieux enseignement. On a pu senfir 
dès le début qu'un ensemble aussi gigantesque serait impossible à recon- 
stituer de longtemps, et que le dernier mot des expositions universelles 
allait être dit. La Galette des Beaux-Arts, dont l'autorité s'appuie aujour- 
d'hui sur vingt années d'existence, se devait de ne point reculer devant la 
tâche qui s'offrait à elle. Elle avait publié, lors des fêtes du Centenaire, 
en 1876, VŒupre et la Vie de Michel- Ange ; elle a voulu célébrer les 
Beaux-Arts et les Arts décoratifs à l'Exposition universelle de 1878, en 
leur consacrant une étude sérieuse, étendue, en rapport avec l'importance 
exceptionnelle qu'ils y avaient prise. 

Notre but a été, en éliminant et en condensant, d'embrasser les faces 
principales de l'Exposition, au double point de vue de l'art ancien et de 
l'art moderne. Nous avons divisé l'Exposition en sections, d'après le 
mode de classement adopté, confiant chacune de ces sections à un colla- 
borateur spécial. Nous en avons réduit quelques-unes, volontairement 
négligé quelques autres, et cherché dans leur juxtaposition le plus d'har- 
monie qu'il nous a été possible. Pour la production moderne, c'est l'im- 
portance relative des dillérents arts qui nous a guidé. Pour l'art ancien, 
nous avons ajouté à cet ordre dominant un ordre non moins néces- 
saire, et qui, défait, avait été fort méconnu, l'ordre chronologique. Nous 
avons donné le pas à Tart moderne, cela se conçoit : il était la raison 



INTRODUCTION. vu 

d'être et le fond même de l'Exposition. Si Fart rétrospectif a pris dans 
nos volumes un développement égal, c'est que l'accessoire est devenu 
presque le principal, en raison de la merveilleuse perfection des objets 
exposés, de leur beauté artistique et des enseignements qui en résultaient. 

Dans la Gaiette, où tous ces différents articles ont paru d'abord, 
c'est le hasard de la mise en œuvre et de l'achèvement qui nous a dominé; 
nous n'avons pas suivi de méthode particulière. Ici, au contraire, après 
avoir été revus par leurs auteurs et remaniés par nous, puis enrichis d'un 
grand nombre d'illustrations nouvelles, ils ont été coordonnés d'après le 
plan que nous nous étions tracé au début et dont nous venons d'indiquer 
l'esprit. 

Pour l'art moderne, disons-nous, c'est l'importance relative des diffé- 
rents groupes qui nous a guidé, et par là nous entendons leur impor- 
tance, à rExposition même, leur richesse et leurs éléments de succès sur 
la grande masse du public. Par suite, les arts plastiques ont eu une part 
prédominante. Il est certain qu'ils ont été l'honneur du Champ de Mars. 
Et dans les arts plastiques, c'est la peinture qui a occupé le premier rang. 
Nous avons donc été entraîné à donner une place considérable aux diffé- 
rentes écoles de peinture, surtout à l'Angleterre, à l'Allemagne et à la 
France, en commençant ' par cette dernière. Pour les mêmes raisons, 
nous avons fait suivre la peinture par la sculpture, puis par l'architec- 
ture; ce qui est le renversement de l'ordre naturel. Nous avons donné 
ensuite assez d'étendue à l'étude sur la gravure, qui a été toujours l'un 
des domaines préférés de la Gaiette et l'un de ses moyens d'action. Nous 
n'avons pas pu oublier que la Gaiette a vu éclore chez elle les talents les 
plus appréciés de l'école moderne, et, pour ne citer que les principaux, 
M. Jacquemart, qui a obtenu une grande médaille d'honneur, MM. Gail- 
lard, Flameng et tant d'autres que nous pourrions nommer. Aussi avons- 
nous ajouté à ces volumes quelques-unes de leurs planches les plus 
remarquables parmi celles qui étaient exposées. De M. Gaillard, notam- 
ment, nous donnons trois chefs-d'œuvre qui resteront parmi les plus 
fortes et les plus originales productions de l'art français : l'Œdipe, 
l'Homme à l'œillet et le Gattamelata. Parmi les arts décoratifs, c'est l'or- 
fèvrerie qui a été le plus amplement étudiée; la variété, le charme et le 
caractère tout artistique de ses produits lui assignaient le premier rang. 
Après elle, après la céramique, les bronzes, les meubles et les tissus, puis 
les livres d'art, qui eussent, sans doute, mérité plus que nous ne leur 
avons donné, nous avons cru pouvoir restreindre un sujet dont l'étude se 



VIII INTRODUCTION. 

présente sans cesse à nous et négliger quelques productions secondaires 

ou disséminées de l'art décoratif. 

Pour les sections rétrospectives, qui sont étudiées dans notre second 
volume, la besogne a été plus délicate et plus longue, en raison de l'ab- 
sence si unanimement déplorée et si inexcusable de catalogues officiels, 
en raison aussi des difficultés que nous avons rencontrées pour obtenir 
les autorisations nécessaires aux photographes et aux dessinateurs. Par- 
tout où cela s'est trouvé possible, .sans allaiblir l'enchaînement harmo- 
nique de nos travaux, nous avons suivi l'ordre chronologique en com- 
mençant par l'Egypte antique. Si nous avons fait passer les études sur la 
plastique avant les études sur les arts mineurs du moyen âge et de la 
Renaissance, c'est une raison de préséance de sujet. On nous pardonnera 
d'avoir été à l'essentiel et d'avoir fait de nécessité vertu, en laissant de 
côté trois ou quatre sections, desquelles il y aurait eu trop ou trop peu à 
dire, — comme les monnaies, les instruments de inusique, les livres et 
les reliures, les travaux de la commission des monuments historiques, — 
et en effleurant à la hàtc certains sujets, pour donner plus d'ampleur à 
ceux qui étaient plus nouveaux ou d'un intérêt artistique plus général. 

Nous avons la modestie de penser que notre œuvre n'est ni irrépro- 
chable, ni même satisfaisante, à plus forte raison complète. Mais nous 
avons la conscience de navoir point épargné nos efforts et la certitude de 
ne redouter aucune comparaison avec ce qui a pu être fait ailleurs. 





COUP D^ŒIL A VOL DOISEAU 



L'EXPOSITION UNIVERSELLE 








sceptiques, les méfiants, 



Onze ans après une Exposition dont la 
splendeur et les succès semblaient ne pas 
pouvoir être dépassés, au lendemain d'une 
des guerres les plus malheureuses qui aient 
frappé un peuple, sous le coup de tous les 
désastres et de toutes les ruines causés par 
la plus terrible des invasions étrangères, im- 
médiatement suivie d'une guerre civile sans 
précédent, en proie aux déchirements de sa 
poUtique intérieure, avec la menace toujours 
présente d'une conflagration européenne, la 
France, dans un effort de redressement su- 
perbe, a osé convier l'univers, c'est-à-dire 
tout ce qui sur cette terre travaille et pro- 
duit, à un rendez-vous plus solennel, plus 
grandiose, plus largement international que 
celui de 1867; elle a pensé qu'on pouvait 
faire encore plus grand et plus beau, et que, 
même après 1867, les Expositions univer- 
selles n'avaient pas dit leur dernier mot. Les 
voire les hostiles, n'ont pas manqué à cette 



2 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

reuvrc d'une hardiesse presque inquiétante. La France cependant a osé; 
son appel a été entendu et écouté, le monde entier, à part quelques 
abstentions prévues, est venu à elle, et la troisième Exposition univer- 
selle de Paris, en dépit de tous les retards, de tous les obstacles et, 
disons-le. de toutes les mauvaises volontés, a été ouverte à la date 
fixée, le i" mai 1878. Paris a fait une nouvelle fois honneur à sa 
vieille devise. Le vaisseau de son Exposition, après bien des tempêtes, se 
dresse, calme, imposant, magnifique, et le frémissement de ses mille ori- 
flammes jette la gaieté sur Thorizon de la grande ville. La colossale entre- 
prise a réussi, et doublement, en raison de son importance et des diffi- 
cultés qu'elle a dû surmonter; son succès sera immense, — immense, 
entendez bien; il Test déjà. Le i" mai 1878 restera une des dates glorieuses 
de l'histoire de Paris et aussi de la France. Tous ceux qui ont assisté à 
l'élan spontané de ces deux millions d'âmes ne l'oublieront jamais. Paris 
n'avait pas connu la joie depuis bientôt dix ans, et sa joie était bien légi- 
time, car la victoire remportée était celle de la paix, du travail et de la 
solidarité entre les peuples; celle-là, du moins, n'appellera ni haines ni 
représailles. La France en sortira plus unie et plus sympathique. Grou- 
pons-nous donc sans arrière-pensée autour de cette œuvre nationale; joi- 
gnons nos communs efforts pour augmenter s'il est possible son intérêt et, 
par suite, son succès ; oublions pour six mois nos querelles et nos ressen- 
timents, et surtout nos petites rancunes; pensons enfin que l'Exposition 
doit être pour tous une trêve féconde. 

Le plan adopté est superbe, personne ne saurait le nier. S'il n'a pas 
le piquant des lignes courbes de celui de 1867, il a plus d'assiette; il est 
plus noble et plus vaste. Les lignes droites et les intersections rectangu- 
laires sont peut-être plus monotones, mais elles ont mille avantages qui 
les rendent préférables, en outre de l'ampleur et de la majesté des perspec- 
tives. Tout d'abord la surface disponible s'est trouvée doublée, sans 
compter le supplément d'espace qui a été fourni par l'adjonction des jar- 
dins et du nouveau palais du Trocadéro. Quant à la transformation des 
pentes du Trocadéro et à leur entrée architecturale dans le plan d'en- 
semble de l'Exposition, c'est l'inspiration maîtresse de l'œuvre. Cet agran- 
dissement subit du cadre, qui a permis de faire entrer en scène, ou pour 
mieux dire d'ajouter au spectacle, une haute et large terrasse, un pont, un 
grand fleux'e et tout le panorama d'une ville immense, est une idée de 
génie, quel que soit, du reste, le mérite des constructions qui font décor. 



COUP D'ŒIL A VOL D'OISEAU. 3 

■On a voulu faire grand, on a fait en même temps pittoresque, et d'une 
façon qui ne nuit point au souvenir si vif laissé par 1867 ; on a fait autre. 
Cette division en deux membres bien distincts et cependant intimement 
liés pour l'œil, puisque le fleuve seul les sépare, entraîne partout une di- 
vision logique et excellente : dans la plaine, le provisoire, Téphémére, la 
vie, l'activité civilisatrice, c'est-à-dire l'industrie et Fart modernes; sur la 
hauteur, le définitif, ce qui doit survivre à cette fête de six mois, c'est-à- 
dire le calme, le repos, l'art ancien et ses manifestations infinies, des jar- 
dins verdoyants, un palais gigantesque. Pour un tel plan, cinquante mil- 
lions de francs ont été nécessaires, le double de ce qu'un régime qui ne 
passait pas pour économe avait dépensé en 1867. La France, comme on 
voit... nous allions dire la République, a bien fait les choses. 

Le palais du Trocadéro a la forme d'un fer à cheval très ouvert, dont 
les deux bras avancent vers le Champ de Mars ; il occupe toute la largeur 
de la terrasse. Au centre et faisant saillie à l'intérieur du fer à cheval, 
comme une abside d'église, se trouve la grande salle des concerts, flan- 
quée de deux tours qui n'ont pas moins de quatre-vingt-deux mètres de 
haut. Tout l'ensemble de la construction, qui est l'œuvre de MiVL Davioud 
et Bourdais, est d'un style gréco-byzantin un pieu hybride, mais qui du 
moins, pour les détails de la décoration, est emprunté à notre belle archi- 
tecture romane du Midi. Les tours, qui sont d'une grande fermeté de 
silhouette, rapipellent un peu la tour du Palais-Vieux, à Florence. Les 
deux ailes sont des galeries, à colonnades extérieures, assez basses, se 
découpant en blanc sur un fond de muraille d'un beau rouge piompéien. 
L'appareillage du monument est tout entier en pierres roses et blanches 
alternées, comme les églises de l'Auvergne, et en matériaux de choix. 
Quelques dorures sur les combles, quelques motifs d'incrustations en 
mosaïque, grecques et fleurons, complètent la polychromie de l'édifice. 

Nous n'avons point à juger aujourd'hui une œuvre aussi vaste ; nous 
nous permettrons seulement de faire deux remarques : l'une, qui sera un 
éloge, c'est que l'idée mère du plan, nous voulons dire la forme en fer à 
cheval, est excellente; l'autre, qui sera une critique, c'est qu'il est bien 
difficile de considérer autrement que comme un contre-sens architectural 
la rotondité centrale, ou plutôt ventrale, comme le disait avec à p)rop>os 
notre ami Duranty, qui vient couper en deux la belle ligne des colonnades. 
Nous savons que certaines nécessités ont commandé à MAL Davioud et 
Bourdais de mettre ainsi la charrue devant les bœufs, mais ce n'est pas 
une excuse suffisante à nos yeux. Quoi qu'il en soit, l'œuvre reste, mal- 



4 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

gré tout, grandiose, et, à ne considérer que la bâtisse, le palais du Tro- 
cadéro, construit en l'espace de dix-huit mois, ainsi que le Champ de 
Mars, est en ce genre le plus grand tour de force qui se soit produit. 
C'est la preuve la plus extraordinaire de ses ressources qu'ait encore 
donnée l'industrie parisienne. Cela suppose un outillage matériel et 
intellectuel prodigieux. Il convient de dire en même temps que les 
architectes ont été remarquablement secondés par deux hommes des plus 
capables, M. Raulin, inspecteur des travaux, et M. Masselin, entrepre- 
neur. 

La façade extérieure, qui regarde l'avenue du Roi-de-Rome, produit 
tout d'abord, par sa simplicité robuste, une rare et forte impression. Au 
point de vue de la vraie grandeur, le revers est peut-être plus beau que la 
face. Cette première impression ne se dément pas lorsque l'on pénètre 
dans les grands vestibules à colonnes trapues, en marbre du Jura, qui 
traversent le monurnent et conduisent immédiatement le visiteur à l'un 
des plus beaux panoramas du monde. Ces vestibules ouverts ont vrai- 
ment un caractère superbe. Les colonnes à chapiteau roman, à base écra- 
sée, sont d'un galbe tout à fait résistant. Si le reste du palais était à ce 
diapason, MAL Davioud et Bourdais eussent fait un chef-d'œuvre. Nous 
rencontrons en passant le fameux groupe en bronze de AL Gérôme, les 
Gladiateurs. Au-dessus sont les salles de conférences qui serviront en 
même temps, paraît-il, à l'exposition des Portraits historiques, exposition 
qui sera du plus haut intérêt, malgré qu'elle ait subi de fâcheuses aven- 
tures. On sait, en effet, qu'elle devait occuper les premières salles des 
pavillons des Beaux-Art;:, au Champ de Mars ; or on n'avait pas pensé 
que la sculpture, notre gloire artistique la plus incontestée, n'avait pas 
d'emplacement digne d'elle, digne de nous, et que sur le tard elle se re- 
gimberait. Dans le vestibule de gauche s'ouvre, ou mieux s'ouvrira au 
futur, l'aile du palais consacrée au rétrospectif français; dans celui de 
droite, l'aile consacrée au rétrospectif de l'étranger. On voit que la logique 
du plan d'ensemble n'a été perdue de vue dans aucun détail. Quant à la 
salle des concerts, qui est la plus grande salle de la France et la plus 
grande du monde avec l'Albert Hall de Londres, on peut dès maintenant 
préjuger qu'elle sera des plus magnifiques tant par l'ampleur monumen- 
tale de ses proportions que par la bonne tenue de sa décoration, ors sur 
fond rouge. Elle pourra contenir de six à sept mille spectateurs; sa cou- 
pole colossale mesure cinq mètres de diamètre de plus que celle de Saint- 
Pierre à Rome. L'archivolte de la scène est ornée d'une peinture murale 



COUP D'ŒIL A VOL D'OISEAU. 5 

de M. Lameire. Au sommet des combles, la Rcnomince de M. Mercié 
déploie sur le ciel ses ailes d'or. 

Du milieu du palais du Trocadéro s'échappe une grande cascade, 




BOEUf, PAR M. CAIN. 

(Dessin dt- l'aitiste.) 



imitée du château d'eau de Saint-Cloud ; on a reproché à cette cascade, 
d'abord de ne pas être assez monumentale, ensuite de se relier médiocre- 
ment à l'architecture. Le premier reproche nous semble peu fondé; le se- 
cond est plus juste. Il était, en effet, fort ditiîcile de faire sortir une cascade 



6 LART MODERNE A L'EXPOSITION. 

d'une abside sans avoir Tair de livrer passage à une gigantesque fuite 
d'eau. Ceci pjsé, convenons que les détails décoratifs de cette cascade 
sont des plus heureux, et qu'elle s'épanouit fort bien. Le bassin final n'a 
pas moins de soixante-dix mètres de large. Le marbre s'y mêle très agréa- 
blement à la pi^jrre blanche et à la fonte dorée. La terrasse à bossage qui 
la couronne et qui sert de grotte est animée, dans le bas, par deux figures 
allégoriques en pierre de roche, Y Air et ÏEaii, par MM. Thomas et 
Cavelié ; au sommet, par six figures assises, de grandes dimensions, repré- 
sentant les six parties du monde : V Amérique du Nord, par M. HioUe, 
V Amérique du Sud, par AL Millet, V Afrique, par M. Delaplanche, VOcéa- 
nie, par M. Mathurin Moreau, VAsie, en Japonaise, par M. Falguière, 
et V Europe, cuitlee d'un casque grec, par M. Schœnewerck. Entre ces six 
représentantes de notre globe, nous nous permettons de préférer celles qui 
sont dues au ciseau de MM. Delaplanche et Falguière. Quant à la cascade 
elle-même, elle est cantonnée dans ses angles inférieurs par quatre pièces 
également en fonte dorée. Tous ceux qui ont mis le pied à l'Exposition 
ont, sans aucun doute, été frappés du rôle excellent que jouent ces quatre 
grandes figures d'animaux dans l'aspect du Trocadéro. Leur fonction dé- 
corative est capitale. Nous exprimerons seulement le regret qu'elles n'aient 
pas été confiées au même artiste, ou aux deux qui avaient déjà donné des 
preuves indiscutables de leur sentiment architectural. 11 fallait faire grand, 
robuste et simple à la façon de notre immortel Barye ou, comme les tail- 
leurs de pierre de l'antique Egypte, il fallait procéder par masses accusées 
et penser avant tout à la silhouette. C'est ce qu'ont fait MM. Alfred Jacque- 
mart et Caïn. Nous reproduisons ici ces deux magnifiques morceaux 
d'après les dessins des artistes eux-mêmes. Nos lecteurs pourront mieux 
apprécier ainsi leur fière beauté. Le Bœuf de M. Caïn est bien l'animal 
solide du labour, l'animal dont les profils puissants s'accordent si bien 
avec les plus hautes poésies de la nature champêtre. 11 redresse la tête et 
gonfle son large cou délivré du joug, comme le ferait un taureau de 
combat. Le mouvement est superbe. De son côté, le Rhinocéros de 
AL Jiicquemart n'est pas moins beau. A vrai dire, c'est un chef-d'œuvre 
d'une rare vigueur, et d'autant plus surprenant que l'étrange colosse n'a- 
vait point enc.ire été traité en sculpture et que l'on ne pouvait supposer, 
comme l'a très justement remarqué AL Charles Blanc, dans le journal Le 
Temps, qu'il y eût quelque chose d'artistique à tirer de cette bête « énorme, 
massive, trapue, dont le nez est une corne, dont la peau est une cuirasse, 
dont la queue rudimentaire et courte est le contraire d'une élégance », 



COUP D'ŒIL A VOL D'OISEAU. 7 

Le Rhinocéros de M, Jacquemart est une des meilleures surprises de 

TExposition universelle de 1878. Il n'en est point de même, hélas! du 

Cheval de M. Rouillard et de VÉléphant, contourné, rapetissé et bizarre, 

de M. Frémiet, dont le talent, ordinairement si personnel, a fait cette fois 




lE RHINOCtROS, PAR M. A. J A C 13.U E M A R T, 

(Dessin de l'artiste.) 



fausse route. Il y avait cependant ample matière dans le caractère sculp- 
tural de Fèléphant, en le prenant par le côté grand. M. Frémiet n'avait qu'à 
penser à certain revers d'une des médailles de Pisanello ou au Désert indien 
de Decamps, où l'on voit des éléphants d'une si monumentale tournure. 



8 L-ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

De la terrasse qui domine la cascade, le regard embrasse tout le pa- 
norama de rExposition, et, en y joignant Paris, un panorama sans égal. 
Avant de descendre vers le pont dléna pour gagner le Champ de Mars, 
jetons un coup d œil à vol d oiseau. Au loin, dans une ceinture de collines 
verdoyantes, se déroule la capitale, avec tous ses monuments : le nouvel 
Opéra, le Louvre, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Sulpice, Sainte- 
Clotilde, le Panthéon, le Val-de-Gràce et les Invalides, dont le dôme en- 
tièrement doré illumine le ciel; au second plan se développent les longues 
lignes du palais de fer et de verre du Champ de Mars, terminées par 
rÉcole militaire, les hautes cheminées de brique et toutes les annexes qui 
entourent l'Exposition; au premier plan, les jardins du Trocadéro avec 
ses mille constructions pittoresques semées dans la verdure. Ici nous 
ouvrirons une parenthèse pour remarquer que, dans ce tableau, d'un co- 
loris si doux et si brillant, les longs hangars à couverture de tuiles rouges 
construits au bord de la Seine jettent une note beaucoup trop crue. 

Voici d'abord, à droite, au-dessous du restaurant espagnol, — du 
diable si nous eussions jamais pensé à placer l'art de Vatel sous une égide 
aussi anticulinaire! — le grand pavillon de l'Egypte, restitution d'une 
maison égyptienne de style ancien retrouvée par Mariette bey, à Abydos. 
Remarquons à ce propos que notre illustre compatriote ne p)Ouvant, faute 
d'un crédit suffisant, en raison de l'état difficile des iinances égyptiennes, 
renouveler les prodiges de 1867, a du moins fait en sorte, habitué qu'il est 
à opérer des miracles, que cette seconde exposition fût autre et presque 
aussi intéressante pour les artistes et les savants que la première. 11 serait 
injuste de ne point remercier le khédive de cet acte de haute sympathie 
personnelle à notre égard. Les retards qui ont été apportés à la mise en 
œuvre de ce pavillon s'expliquent, du reste, par les difficultés qui ont dû 
être vaincues. Un peu plus bas se trouvent quatre des annexes les plus 
curieuses des jardins du Trocadéro : celles du Jap»on, de la Suède, de la 
Norvège et de la Chine. Celles de la Chine et du Japon, par le contraste 
frappant, qu'elles font toucher du doigt, de deux peuples, de deux civi- 
lisations, de deux mondes voisins et cependant si dissemblables, sont d'un 
enseignement supérieur. La petite métairie japonaise, avec sa portp, ses 
clôtures, ses plates-bandes minuscules, ses plantes grêles, sa maisonnette 
en bambous, et tout l'imprévu d'un art exquis, discret, raffiné, original 
et toujours varié, est une des merveilles de l'Exposition. A un point de 
vue exclusivement artistique, elle méritera les honneurs d'une description 
complète; de même le pavillon de la Chine, si dillérenî de celui-ci. Au- 



COUP D'ŒIL A VOL D'OISEAU. 9 

dessous encore, voici les menus plaisirs de l'Orient, les bazars et cafés 
marocains, tunisiens et autres, c'est-à-dire l'association en commandite 
de tous les marchands de pastilles du sérail du boulevard des Italiens et 
de la rue de Rivoli, — tout cela très amusant et très pittoresque, — et 
enrîn le pavillon vert-pomme de la Perse et celui du roi de Siam, sans 
compter le fretin intermédiaire. 




.'^ I. 







l'afriq^ue, par m. delatlanche. 

(Croquis de l'artiste.) 



A gauche, un peu en arrière du restaurant français, qui fait pen- 
dant à la fonda espagnole, et au-dessous d'un aquarium souterrain, le 
regard est captivé par le péle-méle le plus charmant, que dominent, d'une 
part, le magnifique pavillon en bois ouvragé, type d'élégance et d'appro- 
priation spéciales, de l'administration des forêts de l'État; de l'autre, 



,o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

l'exposition algérienne, si originale, avec ses boutiques semées sur les 
accidents de la pente, ses petits kiosques pimpants et délicieusement mau- 
resques, et enfin sa grande mosquée arabe, crénelée et crépie à la chaux, 
dont le blanc minaret fait le plus étonnant repoussoir au rideau de fond 
des Champs-Elysées et des Tuileries. Au point de vue de l'art, ce minaret, 
copié sur l'antique minaret de Mansourah, près de Tlemcen, est une des 
choses les plus pures qui se puissent imaginer. Du reste, tous les détails 
de cette intéressante construction ont été empruntés aux admirables monu- 
ments arabes de Tlemcen. La porte, qui est un chef-d'œuvre de goût et 
d'élégance, est copiée sur celle de la mosquée de Bou-Médine, qui, même 
à côté des trésors de l'Espagne, reste un spécimen unique du génie arabe. 

Laissons maintenant tout ce qui, dans ces parages, est purement 
industriel, et traversons le pont d'Iéna. De ce point, la façade du Champ 
de Mars, en fer et en verre, présente des lignes architecturales d'une très 
belle ampleur. Deux grands pavillons d'angle, sortes de dômes ajourés, et 
un grand pavillon central les dominent majestueusement. Des écussons, 
— ceux des différentes nations exposantes, — des armoiries, un ton gris 
bleu d'une harmonie extrême, quelques rehauts de rouge et d'or complè- 
tent l'effet. Toute cette façade est à la louange de l'architecte, M. Hardy. 
La proportion des vides et des pleins est excellente ; les profils ont de la 
force et de la grâce; le style est neuf, sans réminiscences du Sydenham- 
Palace de Londres, et bien approprié à l'emploi de la fonte. Nous n'y 
reprendrons que deux choses : la lourdeur inutile des massifs d'angle, 
ainsi que la vilaine teinte jaunâtre qui les habille et qui détonne sur le 
beau ton bleuté de la fonte, puis la nullité navrante des grandes figures 
internationales en plâtre, qui décorent toute la largeur du péristyle. On 
n'est pas en vérité plus médiocre. 11 n'y a guère à retenir dans toutes ces 
viragos que la Japonaise de M. Aizelin, qui est charmante. 

Dans les jardins qui précèdent la façade, il y a un nombre considé- 
rable de constructions annexes. Nous n'en citerons que trois, qui sont 
remarquables à des titres divers ; le pavillon de la Manufacture des tabacs 
et celui du Ministère des Travaux publics, où nous rencontrons un em- 
ploi très judicieux de la céramique comme élément de décoration exté- 
rieure, enfin le grand bâtiment du Creuzot, qui est dû au beau talent de 
notre collaborateur, AL Paul Sédille. 

Avant d'entrer dans les galeries du Champ de Mars, retoirrnons- 
nous vers le Trocadéro ; le coup d'ccil en vaut la peine. Une chose 
nous frappe surtout, c'est le rapetissement du palais du Trocadéro; il 



COUP D'ŒIL A VOL D'OISEAU. ii 

paraît toujours grand, parce qu'il est en réalité gigantesque, mais il ne le 
paraît pas autant qu'on le voudrait. C'est un grave défaut, qu'il faudra 
faire intervenir dans le jugement à porter sur l'œuvre de MM. Davioud 
et Bourdais. Cela vient beaucoup de ce que les points d'appui sont trop 
minces et trop rapprochés, par conséquent, de l'exiguïté des pleins et des 




JAPONAISE, PAR M. AIZELIN, 

(Croquis Je l'arliste.) 



vides, des ombres et des lumières, des blancs et des noirs. Les tours 
restent belles, quoique un peu grêles ; la longue courbe des deux ailes est 
toujours très majestueuse; la cascade est un peu plate; les animaux dorés 
font un effet superbe ; la rotondité de la salle des concerts s'exagère ; la 
polychromie générale est fine et claire ; mais il y a trop de drapeaux, qui 
semblent épingles sur les combles comme les petits drapeaux que l'on 



12 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

pique sur les cartes « du théâtre de la guerre ». Il faudra les enlever 
après la fête. Quant au mouvement des pentes gazonnées, il est parfait. En 
somme, bel ensemble, auquel les applaudissements ne manqueront pas. 
Le Champ de Mars est un parallélogramme en fer dont les grands 
côtés, deux hautes et énormes galeries, d'aspect léger et grandiose, sont 
réservés aux machines. A gauche, la France; adroite, l'étranger. Tout 
le palais, pour l'industrie, est partagé par le même dualisme. A gauche, 
dans le sens de la longueur, les travées de chaque classe : les tissus, l'or- 
fèvrerie, le mobilier, la céramique, l'enseignement du dessin, etc., c'est- 
à-dire tous les produits similaires de la France; à droite, tous -ceux des 
différentes nations étrangères, dans le même ordre. Dans le sens de la 
largeur, les travées contiennent la série successive des produits diffé- 
rents pour chaque nation. Par ce plan très simple, il est facile de se 
reconnaître dans le gigantesque bazar. Aux deux extrémités sont deux 
immenses galeries, dont les voûtes, d'un jet, sont garnies de caissons 
peints et dorés, qui, d'assez mauvais goût dans le détail, donnent cepen- 
dant à l'ensemble une opulence magnifique. Tout ce qui, dans l'œuvre de 
M. Hardy, a visé à la grandeur est vraiment grand, vraiment en rapport 
avec les conditions voulues de la construction en fer, sans rien perdre des 
qualités essentielles de l'architecture : la simplicité, l'équilibre, la netteté, 
la pondération, la logique. Nous entrons à pleines voiles dans l'âge de la 
fonte ; notre architecture, bien dirigée, peut y rencontrer des ressources 
d'art tout à fait nouvelles, tout à fait imprévues. 

Dans l'espace réservé au centre de la construction, on a élevé, pour 
les Beaux-Arts, une série de pavillons bas en maçonnerie qui se relient 
directement aux galeries des extrémités. Cette suite de salles est inter- 
rompue en son milieu par deux vastes loggias qui se regardent. Entre ces 
deux loggias se trouve le grand pavillon de la ville de Paris, dû à 
M. Bouvard, très remarquable construction en fonte peinte, en terre 
cuite, en brique et en carreaux de faïence. Cet édifice, d'un caractère si 
neuf et si intéressant, est destiné à devenir un gymnase municipal. Il 
accentue l'un des côtés les plus curieux et peut-être les plus féconds de 
l'Exposition de 1878 : l'emploi de la céramique alliée à la fonte comme 
organe de décoration. L'intérieur est d'une étonnante légèreté. 

Sous les deux loggias des Beaux- Arts se trouvent deux portes monu- 
mentales : l'une de M. Jaëger, pour l'architecture, qui est, du reste, beau- 
coup trop lourde, et de M. Deck, pour l'ornementation céramique, qui est 
remarquable ; l'autre, dont nous r-jproiuisons des fragments d'après les 



COUP D'ŒIL A VOL D'OISEAU. i3 

dessins mêmes de Fauteur, de notre excellent collaborateur M. Paul Sé- 
dille, qui est, comme on sait, un des champions les plus actifs de la renais- 
sance de Fart antique au point de vue de l'emploi de la polychromie exté- 
rieure. La porte de M. Sédille, faite de terres cuites peintes par endroits et 
rehaussées d'or, et de faïences émaillées, est une belle application de ces 




PORTE DES DEAUX-ARTS, PAR M. T A l' L SEDILLE. 

(Dessin de l'artiste.) 



principes. Le parti pris décoratif en est puissant et vraiment ingénieux; 
le style homogène et noble. Tout au plus pourrait-on lui reprocher, dans 
les proportions, une certaine pesanteur voulue. 

C'est sur l'un des espaces à ciel ouvert ménagés le long des pavillons 
des Beaux-Arts, que se trouve, à droite, la fameuse avenue des façades 
étrangères. Nous ji'avons qu'à enregistrer ici son immense et légitime 
succès. C'est la grande nouveauté de l'Exposition de 1878. Entre ce défilé 



,^ L-ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

pittoresque de façades multicolores, dont la perspective en enfilade est 
dominée au loin par l'une des tours du Trocadéro, retenons comme les 
mieux réussies celles de la Norvège, de la Russie, de l'Espagne, de la 
Hollande, de l'Angleterre, de la Suisse et surtout celle de la Belgique, qui 
est un pur chef-d'œuvre dans le style renaissance et bien flamand de l'hôtel 
de ville d'Anvers; et comme la plus mauvaise, hélas ! celle de l'Italie. Celle 
de l'Autriche, qui a visé à être solennelle, n'est que triste, avec ses graffiti 
à fond noir. Fort amusantes sont celles du Luxembourg, de Monaco, d'An- 
nam, de la Perse, du Maroc, de Siam et de la Tunisie, qui se grimpent 
àl'envi les unes sur les autres. Fort curieuse est celle du Portugal, copiée 
sur le gothique ultra-péninsulaire et flamboyant de l'abbaye de Belem. 

La grande galerie terminale, celle qui regarde l'École militaire, est 
occupée par l'exposition du travail manuel; celle de la façade d'Iéna, par 
laquelle on accède, est occupée : à gauche, par l'exposition monumentale 
de Sèvres et des Gobelins; au milieu, par les diamants de la Couronne 
devant lesquels se trouve l'entrée principale des Beaux-Arts, qui commen- 
cent par les salles de la sculpture française, primitivement destinées aux 
Portraits historiques; à droite par l'exposition des Indes, faite aux frais, 
parles soins et avec les collections particulières du prince de Galles. A ce 
propos, nous ne saurions répéter assez à quel point le concours chaleu- 
reux, actif, incessant et dévoué de l'auguste héritier de la couronne d'An- 
gleterre, secondé par celui de M. Cunlifle Owen, a contribué au succès 
de notre Exposition, à un moment où elle rencontrait tant d'incrédules. 
C'est à lui, à lui seul, que nous devons cette magnifique exposition des 
Indes; c'est à lui, c'est à son intervention personnelle et directe auprès des 
possesseurs de tableaux, que nous devons les salles de la peinture anglaise, 
si riches, si complètes, qu'on peut dire qu'à part deux ou trois abstentions 
regrettables, comme celles de M. Hook et Faed, de la Royal Academy, 
toute l'école anglaise contemporaine est là dans sa quintessence suprême. 
N'oublions jamais ces éminents services, conservons-en une inaltérable 
gratitude. 

Dans les pavillons du centre sont donc les Beaux-Arts, peinture, archi- 
tecture et gravure, de la France et de l'étranger. Nous n'en parlerons que 
pour mentionner, avec la plus amère tristesse, la façon vraiment inouïe, 
honteuse, avec laquelle les salles françaises ont été aménagées, ou plutôt 
n'ont pas été aménagées du tout, à côté des salles étrangères, qui sont des 
modèles de convenance, d'élégance et de confortable aussi bien pour 
l'esprit que pour le corps. En France, c'est le désert sans repos, sans oasis 



COUP D^ŒIL A VOL D^OISEAU. ,5 

d'aucune sorte, c'est rhorrible nudité, c'est le désordre, l'invraisemblable 
de la mise en scène et de la distribution des œuvres ; c'est une sorte de 
défi jeté à la conscience publique, à la dignité de notre art national ; c'est 
le souiîlet donné en plein visage et qui nous laisse au front une rougeur 
indélébile. Pas un siège pour s'asseoir, pas une natte pour étoufler le bruit 
des pas et amortir la poussière, des loques de toile peinte aux portes en 
guise de tentures, un jour cru avec des traînées de soleil sur les cadres, 
voilà le bilan ! Ce que l'on a fait dans ces derniers jours est vraiment trop 
peu de chose pour que nous nous croyions en droit d'adoucir les mots. 

Ici, dans cette mer immense de choses, de produits, d'œuvres du génie, 
de l'industrie et de la patience de l'homme dans le travail, sous toutes ses 
formes, sous tous ses aspects, il faut nous arrêter. Un volume ne suffi- 
rait pas pour y jeter un simple coup d'œil. C'est, en vérité, trop de richesses 
accumulées, trop de merveilles offertes à la fois, un festin trop splendide. 
Les comparaisons deviennent difficiles, sinon impossibles ; l'étude métho- 
dique, presque impraticable. Un si colossal effort est unique; il est 
effrayant. M. Owen, l'honorable et sympathique président de la section 
anglaise, a eu raison de dire que l'Exposition de 1878 serait la dernière 
des Expositions universelles, en ce sens qu'elle ne saurait être dépassée ni 
même peut-être égalée. 

LOUIS GONSE. 



Si'ptcmbi-e 1878. 

P. S. — Ces lignes ont été écrites dans le feu de la première impres- 
sion, alors que rien n'était achevé ; nous leur donnerions sans doute un 
autre développement. Malgré cela, nous tenons à n'y rien changer. Le 
sentiment que nous éprouvions le i5 mai s'est complété, mais il ne s'est 
pas modifié. Notre admiration pour l'incomparable ensemble de richesses 
et de documents instructifs que présentent le Champ de Mars et le Troca- 
déro n'a fait que s'accroitre chaque jour. Aujourd'hui l'Exposition est à 
son point de perfection, et elle dépasse en intérêt tout ce que les plus osés 
pouvaient attendre; son unité majestueuse frappe d'une invincible émotion 
tous les esprits qui ne sont pas aveuglés par les passions politiques. Pour 
nous, comme pour la majorité, elle nous semble belle en dehors de toute 
étiquette; nous nous réjouissons sans arrière-pensée qu'elle fasse tant 
d'h(jnneur à notre pays. 



j(- L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.. 

C'est aujourd'hui qu'il convient de la juger. Combien de choses sont 
venues peu à peu et presque sans ellort apparent y prendre place ! Depuis 
trois mois, son importance a plus que doublé. Partout Tordre et Thar- 
monie se sont établis. Le Trocadéro surtout, qui n'était qu'une maison 
sans meubles, est maintenant un prodigieux musée. Les merveilles de 
l'art ancien s'y sont accumulées : à gauche les collections françaises des 
Rothschild, des Davillicr, des Didot, des André, des Basilewski, des Piot, 
des Gréau, des Spitzer, des Seilliére, des Dreyfus, des Fillon, des Odiot, 
des Maillet du Boulay, des Stein, etc., etc.; adroite, quelques collections 
étranf'ères, comme les salles du musée de Boulacq et de l'Espagne, puis 
une accumulation sans précédent de trésors artistiques de l'Extrême- 
Orient laques, bronzes, porcelaines, etc.; au premier étage, une merveil- 
leuse exposition d'art musulman ancien. Ajoutons-y, quoi qu'ils soient 
misérablement installés dans la salle des conférences et dans celle de la 
musique de chambre, les portraits historiques français. 





LA PEINTURE FRAN'CAISE 




voxs-NOus fait tout notre devoir? Appelés à 
montrer à la France et au monde les meil- 
leures des œuvres exécutées par nos peintres 
depuis l'Exposition universelle de 1867, in- 
formés longtemps à l'avance que la plupart 
des écoles étrangères se présenteraient au con- 
cours honorablement armées, avons-nous pris 
la peine de réunir toutes nos richesses? avons- 
nous su choisir? Non; le vent de l'ingratitude 
a soufflé sur nos âmes : nous avons oublié, 
écarté peut-être, quelques-uns de nos grands morts. L'exclusion n"a sans 
doute pas été systématique et absolue. On s'est souvenu du jeune peintre, 
du jeune soldat, que tant de raisons défendent d'oublier, Henri Regnault; 
on a pensé à plusieurs paysagistes, à Corot d'abord, et aussi à Daubigny, 
à Paul Huet, à Chintreuil, à Courbet. On s'est rappelé Belly, et Ton est 
même allé jusqu'à songer à Charles de Tournemine. Pour la peinture 
romanesque ou historique, on n'a pas eu la mémoire moins complaisante : 
on a voulu se souvenir de Claudius Jacquand, car, c'est un fait reconnu 
depuis un demi-siècle, où Jacquand n'est pas, il n'y a point de fête 
complète. Malheureusement, à l'heure où l'on dressait ainsi la singulière 
liste des élus, on éliminait doucement quelques-uns des maîtres qui onl 



i8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

été rhonneur de l'école et dont chacun de nous a le nom sur les lèvres. 

11 est évident qu'on a eu tort. 

Où sont les œuvres du grand rustique, François Millet? Certes, celui- 
là a représenté un art robuste , il a possédé un profond sentiment des 
réalités champêtres. 11 a eu, en même temps, un souffle puissamment 
humain, et, dans son dessin simplifié, dans sa recherche du caractère, 
il a connu cet heureux don de Tagrandissement qui est une des formes 
du style et que les réalistes modernes ignorent si bien. François Millet 
a été oublié. 

Un autre maître est absent, et les étrangers s'étonnent de ne pas le 
voir au Champ de Mars : c'est Diaz. Son œuvre était curieuse à montrer: 
elle a un charme significatif. Diaz s'était brouillé avec les galons annuels. 
A la suite de l'E.xposition de iSSg, où il n'obtint peut-être pas tout le 
succès rêvé, il se réfugia dans l'abstention. Mais il ne voulut jamais 
croire à la paresse, et, pendant les dernières années de sa vie, il resta 
le travailleur infatigable dont les amateurs se disputaient les œuvres. 
On peut discuter les fantaisies de dessin , les à peu près , les ignorances 
dont Diaz a fait l'aveu dans le sérail de ses odalisques et de ses sultanes. 
En un temps où la critique est devenue plus clairvoyante, elle doit recon- 
naître chez lui une singulière insuffisance de la forme; mais, dans ses 
jardins enchantés, il a égrené bien des rubis et bien des topazes, il a 
donné à ses Amours et à ses baigneuses des carnations finement am- 
brées, et, comme coloriste, il n'a point été remplacé. Si une certaine pau- 
vreté de goût restreint la valeur d'art de ses chasseresses nues, Diaz 
demeure un paysagiste spécial , le peintre des dessous de bois, des ciels 
enchantés et aussi des soirs d'orage. 11 n'eût pas été impossible de se pro- 
curer quatre ou cinq de ces derniers tableaux , de ceux qui , ayant passé 
directement de l'atelier de l'artiste dans la galerie des amateurs privilégiés, 
sont demeurés inconnus à la foule. Ces peintures, où revit avec un accent 
particulier le souvenir du grand Théodore Rousseau, auraient ajouté à 
l'exposition l'attrait d'une curiosité inédite. 

Nous aurions voulu revoir aussi quelques pages d'un portraitiste 
personnel et inquiet, Gustave Ricard. 11 était bien dans la tradition, celui- 
là ! 11 a connu les maîtres, il les a copiés avec une intelligence admirable, 
il les a aimés jusqu'à en souffrir. Sans doute Ricard a parfois apporté 
dans sa recherche quelque chose de maladif. 11 pensait que le peintre de 
portraits doit modifier sans cesse son idéal et même sa manœuvre en 
présence des types toujours différents qui posent devant lui. Dans sa sin- 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 19 

cérité, qui a pu parfois côtoyer la méprise, il se demandait, le pinceau 
à la main, quel mode il devait employer pour exprimer le caractère du 
modèle. Il a pensé à Léonard, à Reynolds, à Van Dyck, à Rembrandt, à 
Lawrence; il s'est aventuré dans l'ombre rousse des vieux Hollandais ; 
il a cherché les clartés lumineuses, à l'heure où personne n'osait encore 
songer au ton clair. Il y eut chez Ricard un peu d'alchimie, mais il a 
souvent trouvé de l'or. Ce vaillant artiste, d'une distinction si haute, 
méritait d'autant plus un souvenir que les invités delà France, les étran- 
gers, connaissent mal sa valeur et que, si nous n'y prenions garde, un 
silence venu trop tôt pourrait se faire autour de son nom. 

L'idée d'écarter Fromentin semble plus étrange encore. Il avait cer- 
tainement, dans sa finesse de juge, les opinions ironiques et les dédains 
qu'on doit avoir à l'endroit des faiseurs; mais le culte qu'il professait 
pour les vrais maîtres ne l'avait jamais conduit à dire brutalement sa 
pensée à propos de ceux de ses camarades qui lui paraissaient s'être 
égarés sur une fausse piste. On a admiré avec quelle réserve exquise, 
en quels termes voilés, il a fait allusion, dans les Maîtres d'autrefois, au 
talent de quelques-uns de ses contemporains. Fromentin savait les choses 
de la peinture beaucoup mieux que les hommes du métier ne sont 
accoutumés de les connaître, et ceux qui ont siégé avec lui au jury, ceux 
qui l'ont rencontré au Louvre ou ailleurs, se rappellent quelle était la 
délicatesse de son jugement. Cette délicatesse, qui était le fond de son 
esprit, il l'avait aussi au bout du pinceau. La grande force, l'éclat 
triomphant ont pu lui manquer, mais il a toujours compris les lois de la 
lumière , il a toujours su « faire le tableau » , c'est-à-dire un ensenible, 
un spectacle complet dans son unité. Que Fromentin ait, en outre, 
trouvé, pour ses figures orientales, pour ses chevaux, pour ses lévriers 
d'Afrique , des formes fines , des silhouettes élégantes , des colorations 
distinguées , c'est un point que tous reconnaissent. Mais sa valeur véri- 
table n'est pas dans le bonheur et dans le goût du détail; elle est, je le 
répète, dans l'application constante de cette doctrine, si violemment 
méconnue aujourd'hui par les successeurs de Fortuny, que l'œuvre de 
peinture est une œuvre de sacrifice, une synthèse « une et indivisible » . 
Les visiteurs du Champ de Mars auraient revu avec plaisir et avec profit 
quelques-unes des chasses ou des fantasias de Fromentin , et aussi ces 
beaux tableaux qui ne furent point compris à l'origine et où il a dit la 
vérité sur Venise. Cette joie leur est refusée. On n'a voulu penser ni à 
Fromentin, ni à Ricard, ni à Millet, ni à Diaz. Leurs peintures se 



20 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

seraient comportées dignement devant les critiques des deux mondes. 
Il est vrai — et c'est là sans doute leur seul crime — qu'elles auraient 
restreint la place que réclamaient certaines médiocrités vaniteuses. 

D'autres noms, des noms considérables, manquent aussi au cata- 
logue. Ce sont ceux des absents volontaires. Nous n'avons point à en dres- 
ser la liste; mais on s'aperçoit bien vite qu'une revue des forces de l'école 
contemporaine présente une étrange lacune lorsqu'on ne voit figurer à 
leur rang ni M. Puvis de Chavannes, ni M. Baudry. De pareils maîtres 
ne se laissent pas aisément oublier. 

Les grandes décorations de M. Puvis de Chavannes sont aujourd'hui 
fixées aux murailles des musées d'Amiens et de Marseille ; les dernières 
et les plus belles sont au Panthéon. Nous espérons que les étrangers 
venus à Paris pour s'enquérir de l'exacte situation de l'art moderne 
n'auront point manqué d'aller voir , sur la colline du pays latin , cette 
histoire de sainte Geneviève où , dans une gamme faite de colorations 
adoucies, M. Puvis de Chavannes a groupé ses personnages avec une 
simplicité qui ressemble à de la grandeur. Le peintre n'a pas voulu 
s'égarer dans les curiosités de l'archaïsme; il a su néanmoins donner à la 
légende de la bergère parisienne le recul et les lointains de l'histoire. 
Griice à un système de composition dont toute rhétorique est bannie, il 
a trouvé l'accent à la fois calme et nouveau, la sérénité sévère et douce 
qui conviennent à des motifs si étrangers aux préocupations modernes. Le 
procédé d'exécution et le parti pris de la couleur ajoutent, d'ailleurs, un 
grand charme aux peintures de ^L Puvis de Chavannes. Elles enrichis- 
sent les murailles de l'édifice d'une décoration qui a la somptuosité 
tranquille d'une tapisserie un peu passée. 

Avec des qualités bien différentes, avec des dons singulièrement 
plus variés, M. Baudry est encore un maître dont la personnalité tient 
une grande place dans l'école. Nous ne faisons aucune difficulté de recon- 
naître que sa fantaisie a été parfois inquiète et inégale, que son pinceau 
a pu le trahir. Mais M. Baudry est un portraitiste exceptionnel. Il exprime 
admirablement le caractère particulier d'une physionomie; il a, du reste, 
toutes les distinctions d'un coloriste qui, sous le rayon clair, cherche 
le ton rare. Son imagination a de la richesse, avec la vertu du renou- 
vellement. On l'a bien vu dans la décoration du foyer de l'Opéra , qui 
est, quant à présent, l'œuvre maîtresse de l'artiste. Si M. Baudry avait 
aujourd'hui à refaire ses plafonds, il tiendrait compte de la hauteur ver- 
tigineuse à laquelle ils ont été placés; il donnerait plus de force à ses 



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:havannes. (Dessin de l'artiste.) 



22 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

colorations; mais il ne pourrait donner plus d'ingéniosité à ses combi- 
naisons mythologiques, plus d'élégance à ses déesses et à ses muses. Il 
est fâcheux qu'on n'ait pas obtenu pour la grande fête du Champ de Mars 
quelques-uns des vivants portraits de M. Baudry, quelques-unes de ses 
charmantes figures, visions poétiques où l'on peut étudier la forme en 
mouvement et la grâce agissante. 

L'exposition est donc incomplète. 11 semble prouvé que nous n'avons 
pas mis dans notre jeu toutes les bonnes cartes; mais les récriminations 
.seraient aujourd'hui stériles. 11 faut prendre cette collection d'œuvres 
modernes telle qu'elle a été constituée. Si elle ne représente qu'imparfai- 
tement l'etlort des dix dernières années, elle dit certainement beaucoup, 
elle garde un intérêt bien évident. Cest, après tout, un choix des peintures 
qui, depuis 1867, ont été exposées aux Champs-Elysées. On y voit claire- 
ment la gravité de la tentative moderne, et l'on y voit aussi quelque chose 
qui, aux Salons annuels, n'apparaissait pas avec autant d'éloquence, je 
veux dire la trace d'une certaine tristesse et comme la recherche, un peu 
pénible et tendue, d'un art où le cœur ne s'épanouit pas librement. 

Peut-être l'éclairage des salles de l'Exposition est-il imparfait ; peut- 
être a-t-on abusé du vélum qui fut réclamé au mois de mai, et qui, aux 
jours diminués de septembre, protège trop les tableaux contre la plus 
aimable des visiteuses, la lumière. 11 est possible aussi que le contraste 
soit trop vif lorsqu'on sort des salons où les Espagnols, les Italiens, les 
Anglais arborent si joyeusement l'étendard des couleurs tendres. En entrant 
dans l'exposition française, on éprouve une impression singulière, on se 
croit en présence d'une école à laquelle manqueraient la gaieté, l'élan vic- 
torieux, la jeunesse ardente et folle. Comme nous sommes devenus rai- 
sonnables, grands dieux ! et comme nous peignons noir ! 11 semble que 
nous insistions lourdement sur la toile avec un pinceau chargé d'ombre, 
que nous voulions à toute force paraître sérieux et convaincus, et que 
nous nous plaisions à souligner nos moindres paroles. Considérée dans 
l'ensemble, l'école moderne a l'air de croire que le passant n'a pas lintel- 
ligence prompte, qu'on ne serait pas entendu si Ton parlait à demi-mot 
et qu'il faut appuyer pour être compris. De là un peu de lourdeur géné- 
rale, une atmosphère épaissie, une sorte de jour d'atelier strictement 
fermé aux rayons trop vifs, aux belles clartés qui tombent d'en haut. De là 
surtout une véritable tristesse dans l'effort, une recherche plus ou moins 
pénible et comme une gène dans l'émission de la voix. Où en sommes- 
nous ? N'y a-t-il plus d'oiseaux qui chantent librement sous le ciel bleu ? 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 23 

Il y en avait un. Notre école a possédé un peintre qui faisait de Tart 
avec la joie sereine et Tinfatigable entrain des intelligences heureuses. 
C'était Corot. On sait de quelle jeunesse éternelle fut douée cette âme 
charmante. Ancien au point de vue des dates et seulement par les fatalités 




(D'apris un carton de M. Paul Baudry, pour l'Opéra. — Dans la peinture, la sainte et les anges sont vêtus.) 



de la chronologie, Corot avait gardé pour les spectacles de la nature les 
beaux enthousiasmes, les ardeurs d'un amoureux. Et, en même temps, il 
avait la longue expérience du traître qui, sachant Tart infini, retourne 
tous les matins à l'école. Il comprenait bien la diversité des tons et des 
formes, il avait une juste notion des diflerences; mais son pinceau prenait 
sur la palette moins de couleur que de lumière, et il enveloppait les bois, 



2^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

les lacs, les prairies dans le voile transparent de l'unité. Son paysage était 
tantôt blond, tantôt gris, tantôt d'un vert printanier; il était toujours har- 
monieux toujours baigné d'une atmosphère respirable. Corot peignait la 
saison de Tannée, et l'heure du jour, et le moment. Nous avons à l'Exposi- 
tion du Champ de Mars une dizaine de ses tableaux, simples études d'a- 
près nature, comme le Beffroi de Douai, ou compositions poétiques, 
comme la Biblis et les Plaisirs du soir, qui parurent au Salon de iSyS et 
qui sont ses dernières oeuvres. Le Lac de Garde, le Saint Sébastien, une 
vue de Ville d'Avray disent bien que Corot n'eut pas la monotonie qu'on 
lui a quelquefois reprochée. 11 y a, dans les peintures qu'on a heureuse- 
ment réunies sur le même panneau, des fraîcheurs matinales, des herbes 
mouillées, des gazons dorés par le rayon oblique du soleil couchant, des 
ciels où l'aurore entr'ouvre ses violettes, tout un monde enchanté, qui est 
vrai par la lumière, qui est émouvant ou du moins charmant parce qu'il 
est pénétré de poésie. Corot était, en effet, de ceux dont le puissant caprice 
échappe, avec des légèretés de sylphe, au terre à terre des vulgarités quo- 
tidiennes. Dans un temps où les petites vérités de la prose sont si pré- 
cieusement recherchées, il a été le dernier poète. 

Daubigny, dont la mort est presque d'hier, n'était pas de la famille de 
Corot, et cependant il appartenait aussi à cette génération enthousiaste 
que la Muse avait touchée de son aile. On prétendait en ces dernières 
années qu'il en prenait trop à son aise avec l'exactitude du détail et qu'il 
ne tenait pas en ordre la comptabilité des brins d'herbe. Il est certain 
qu'il y pensait peu. La perfection graphique n'avait jamais été son souci. 
Il voyait les ensembles, les grandes masses; il devinait et faisait com- 
prendre la puissance latente des végétations vigoureuses, il disait l'inten- 
sité productrice des sèves cachées. Daubigny a été un coloriste énergique, 
soit qu'il ait peint la robuste verdure des prairies au mois de juin, soit 
qu'il ait fait courir dans les forets jaunissantes le premier frisson de l'au- 
tomne. Le talent de Daubigny n'est pas complètement représenté à l'Ex- 
position : on peut y étudier néanmoins la largeur de sa dernière manière, 
car la série des paysages qu'on a réunis s'étend de 1868 à 1876. Nous y 
retrouvons un de ses Printemps, avec la rangée des pommiers en fleur, 
et le fameux tableau des Coquelicots, page à la fois éclatante et intime où 
l'été radieux a mis tous ses sourires. Ici le motif est pris à la réalité pure; 
mais Daubigny a su prêter à cette modeste campagne des environs de 
Paris une sorte de grandeur simplifiée, et, en peignant le portrait d'un 
champ pareil à ceux qu'on peut voir tous les jours, il est presque parvenu 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 25 

à nous donner l'impression d'un spectacle exceptionnel. Dans les paysages 
de Daubigny, il faut admirer la forte notion des vitalités de la nature avec 
la simplicité qui résulte de l'élimination volontaire du détail et qui im- 
plique une sorte de vue synthétique. On ne respire pas dans ses tableaux 




ID, T.\BLEAU DE M. DELAUN; 

(Croquis de l'arlislc). 



l'air subtil, l'éther élyséen qui inonde les solitudes de Corot; mais, pour 
être moins virgilienne, son atmosphère n'est pas moins salubre et vivi- 
fiante. Si différents qu'ils soient, ces deux peintres ont ceci de commun 
qu'ils ne sont pas les esclaves de la nature, qu'ils savent tirer de l'accident 
particulier la loi générale, qu'ils expriment largement ce qu'on sent par le 
cœur autant que ce que Ton voit avec les yeux, c'est-à-dire l'essence 



26 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

même des choses. C'est par là qu'ils font songera leurs ancêtres glorieux, 

aux vieux maîtres. 

Nous ne croyons pas ici être le jouet d'une passion rétrospective, la 
victime de l'amour profond que nous inspirent les peintres du passé. 
Notre idéal n'est pas cloîtré dans les lointains de l'histoire. Nous savons 
le prix de l'effort moderne ; nous savons surtout à quel point il est légi- 
time, car les temps changés autorisent, dans l'art, l'essai d'un nouveau 
mode d'expression. Mais lorsqu'on a étudié un peu la peinture, on se per- 
suade qu'au-dessus et pour ainsi dire au travers des caprices du goût, 
incessamment transformé, il y a quelque chose qui demeure et qui conti- 
nue; on croit à une succession d'artistes qui, en des temps diflférents, ne 
portent pas le même costume, ne parlent pas le même langage, et font 
cependant le même rêve. Si l'art vivant est humain, il est de la même 
famille que l'art du passé, et il en rappelle l'ineffaçable souvenir, comme 
la chanson nouvelle qui, sans le savoir, répète quelques-unes des notes 
de la musique que les aïeux ont chantée. On retrouve parfois dans la mo- 
dernité qu'on croit la plus neuve la saveur persistante d'un parfum connu. 
C'est même là une caractéristique de bon augure, et il est certain que nous 
avons éprouvé cette impression subtile devant les œuvres de Delacroix, de 
Rousseau, de tous ceux que nous avons aimés. 

Si l'on essayait d'appliquer aujourd'hui ce système de la ressem- 
blance morale, cette loi de l'hérédité intellectuelle, on trouverait peut-être 
qu'ils ne sont pas très nombreux dans les galeries de l'école française, ceux 
qui, de près ou de loin, accusent une certaine parenté avec les anciens 
maîtres. Nous n'essayerons pas de les compter ; l'addition serait trop vite 
finie. Il nous semble cependant que, parmi les peintres dont l'accent est 
le plus moderne, il en est un qui se rattache aux écoles du passé : c'est 
M. Henner. Nous voyons bien ce qui lui manque; nous nous rendons à 
peu près compte des défauts dont quelques critiques se sont montrés si 
effarouchés et qui ont autorisé les divergences d'appréciation. On reproche 
à M. Henner l'incertitude de ses contours et le caractère flottant de ses 
silhouettes. On voudrait que l'artiste délimitât ses figures au moyen d'un 
trait plus précis. Nous comprenons l'objection. Si les questions person- 
nelles n'étaient pas les plus misérables questions du monde, nous rappel- 
lerions que nous n'avons pas été conquis dès les premiers jours par les 
séductions du talent de M. Henner. Peut-être trouverait-t-on dans la 
Gaiette des Beaux-Arts la trace de nos hésitations et même de nos résis- 
tances. Il nous semblait voir de la mollesse dans la Biblis, qui est de 1867, 



EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 




HERODIADE 



des Bea.ax-Arts 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 27 

dans la Femme au divan noir, exposée au Salon de i86g. Et, en effet, ces 
deux figures ne sont pas parfaites, quoique le sentiment de la chair y soit 
déjà très remarquable. Mais, sans déserter son système, l'artiste a depuis 
lors fait bien des progrès. Au point de vue du clair-obscur, M. Henner 
peut s'apercevoir aujourd'hui qu'on ne saurait trop exagérer la légèreté des 
demi-teintes; en moins de' dix ans, elles noircissent. La clarté dans les 
ombres, c'est le premier mot de la sagesse. M. Henner Ta reconnu; il a 
en outre appris un grand art, dont, au temps de ses débuts, il soupçon- 
nait à peine les ressources, le portrait. 

Nous voyons bien ici que les œuvres des vrais maîtres abondent en 
leçons précieuses. M. Henner doit beaucoup à leurs conseils posthumes. 
Tous les portraits qu'il expose sont intéressants, mais il en est un — celui 
de M""' Karakéhia — qui mieux que les autres frappe les yeux par l'élo- 
quence attirante d'une personnalité intense. M. Henner n'écrit pas la 
forme à la façon de Holbein; il laisse certains contours dans le vague, et 
cependant ses tètes ont un relief extraordinaire et l'accent même de la vie. 
Dans ce portrait de M""= Karakéhia, comme dans tous ceux qu'il a réunis 
au Champ de Mars, on trouve, avec les qualités habituelles du maître, une 
chose rare, l'individualité du regard. C'est une vertu qu'on ne peut admi- 
rer que chez les observateurs de premier ordre. Le grand peintre dont 
nous venons d'écrire le nom, Holbein, Ta possédée au degré suprême; 
mais elle a manqué à plus d'un portraitiste glorieux. 

Parmi les tableaux de figures que nous montre M. Henner, il en est 
un, les Naïades, qui n'avait pas été exposé encore. C'est une réunion de 
baigneuses dans un paysage un peu chimérique et où l'indécision du 
détail laisse à l'esprit le droit de flotter dans le rêve. Sur ces fonds estom- 
pés, les formes, alors même qu'elles ne sont pas strictement circonscrites, 
prennent des reliefs tournants et des rondeurs exquises : on voit se mou- 
voir dans la pénombre les corps savoureux des nymphes, à qui la nudité 
fait la plus charmante des parures. Les baigneuses de M. Henner sont 
doucement ambrées, dans une tonalité fine et chaude. Ces colorations 
délicates n'ont guère été bien connues que par les peintres heureux qui, 
au début du xvi" siècle, ont mis sur la grâce lombarde le rayon doré des 
Vénitiens. A ce point de vue, les Naïades ne sont pas tout à fait les sœurs 
de la petite rêveuse nue qui illumine de sa clarté triomphante le Soir, du 
Salon de 1876. Ici, c'est la note blanche s'enlevant, immaculée comme 
les pétales du lis, sur les énergies d'un crépuscule qui tout à l'heure sera 
la nuit. L'effet est strident, hardi, magistral. Ce tableau, que quelques-uns 



28 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

ont jugé étrange, nous a toujours été cher. 11 résume toutes les aspira- 
tions de Fartiste. Et lorsque nous revoyons, séparées ou réunies, les bai- 
gneuses, les nymphes, les naïades du peintre alsacien, nous n'avons pas 
à entrer en dispute avec nous-même, nous cédons au charme vainqueur; 
nous respirons comme un parfum venu de Fltalie devant Fœuvre d'un 
maître qui a sans doute ses insuffisances, mais qui, dans Fécole moderne, 
est le seul qui évoque le souvenir de Corrège et de sa magie. 

En dehors des classifications adoptées, cherchons, sans souci des 
sujets ou des genres, les artistes qui ont une force individuelle, un accent 
particulier. A la suite de la bataille romantique, si oubliée aujourd'hui, 
un grand principe a été reconnu, la liberté du peintre. Mais il faut 
savoir se servir de Findépendance proclamée, et nous voyons qu'ils sont 
assez rares, ceux qui utilisent le bénéfice de la conquête. On les a affranchis, 
ces braves ouvriers de la palette et du pinceau, et, séduits par les rou- 
tines anciennes, ils reviennent aux méthodes que nous avions crues abro- 
gées. Quelques-uns restent obstinément soumis aux règles de cette 
convention théâtrale qui, d'après ce qu'on leur répète encore, représente le 
style, c'est-à-dire la forme épurée, le choix des lignes, Fembellissement 
légitime. Certes, rien ne serait plus respectable qu'un large coup d'aile 
dans l'azur; rien ne serait plus désiré. Les grandes visées ne sont en 
aucune façon interdites à notre époque. Mais le style, ou ce qu'on appelle 
de ce nom, ne saurait être la récitation banale et plus ou moins convain- 
cue d'une leçon péniblement apprise ; si le style n'est pas une sincérité, il 
n'est qu'une rhétorique, et rien n'est moins digne de notre intérêt. 

Les élèves de Fécole, les anciens comme les nouveaux sectateurs de 
la tradition, sont évidemment fort troublés. Ils se sentent en présence de 
formes qui n'expriment plus la pensée moderne, ils hésitent, ils assistent 
à des écroulements dans l'édifice de leurs certitudes, ils vont un peu à 
l'aventure. Il y a chez les mieux doués des lendemains hasardeux. Le 
jour où M. Machard a vu naître sous son pinceau cette charmante figure 
de la Séléné, arabesque blonde qui monte dans le ciel nocturne, il a obéi 
à une véritable impression d'artiste, il a trouvé une courbe heureuse. 
Mais M. Machard a, depuis lors, cessé de faire des trouvailles : il semble 
incapable de récidive. Quel sera le sort de M. Joseph Blanc, qui l'a 
suivi à Fécole de Rome? 11 faut, pour le juger, attendre l'achèvement des 
grandes peintures qu'il exécute au Panthéon. Nous n'avons ici que son 
tableau du Salon de 1876, la Dclirrauce, qui est l'histoire du paladin 
de FArioste protégeant Angélique contre les atteintes du monstre fabu- 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 



29 



leux. M. Blanc groupe volontiers ses personnages à la façon des anciens 
décorateurs; il est fort préoccupé de la Renaissance ou, pour être plus 
exact, des faiseurs de cartons de la seconde moitié du xvi" siècle, et son 
maniérisme n'est pas sans élégance. Quant au coloris, il l'ignore. Son 




' -niiciit 



(Croquis de l'artiste pour la ligure d'Hercule.) 



Angélique est exsangue et blafarde, et Roger est monté sur un cheval 
aussi pâle que celui de la Mort. 

M. Lehoux, qui a obtenu le prix du Salon en 1874 et qui a été — on 
ne sait pourquoi — considéré comme une espérance, ne s'est jamais inté- 
ressé à la tradition que par ses côtés suspects. Le Saint Etienne, où les 
anges prennent des attitudes si dégingandées, est un tableau violent, le 



3o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

modèle du tableau à paraphes. M. Maillard possède quelques dons heu- 
reux. Ses colorations faiblissent souvent; mais il semble que, dans son 
allégorie, le Héros, la figure principale a une certaine tournure décora- 
tive. Quant à M. Monchablon, il a étonné, par Tinégalité de ses efforts, 
ceux qui font profession de suivre le mouvement des Salons annuels. 11 a 
eu, dans ses mythologies démodées, de surprenants accès de fadeur; il a 
été faiblement inspiré par l'histoire, et il s'est compromis un jour avec une 
Jeanne Davc qu'Alexandre Fragonard lui-même eût hésité à applaudir. 
M. Monchablon ne nous montre pas ses erreurs : il a bien choisi son expo- 
sition. Dans sa Mort de Aloïse, qui fut son dernier envoi de Rome, dans 
ses Épangélistes, qui appartiennent aujourd'hui au séminaire d'Angers, 
on retrouve, avec un accent trop adouci, le sentiment de l'équilibre et le 
goût des compositions bien rythmées. 

Mais, parmi ces peintres qui se rattachent d'une manière plus ou 
moins directe aux enseignements de l'école, on ne voit point de créateurs 
personnels. Ils se souviennent : ils n'inventent pas. Ils parlent, et souvent 
avec quelque ditficulté, un langage connu. Le visiteur s'arrêtera avec 
plus de complaisance, et aussi avec plus d'inquiétude, devant l'œuvre de 
M. Élie Delaunay. Ici on sent une force. Il y a même chez le peintre un 
peu d'àpreté, car il a parfois trouvé le moyen d'être métallique dans la 
grâce. Nous avons à l'Exposition ses trois tableaux du Luxembourg : la 
Peste de Rome, la Mort de Nessiis, la Diane, et une vigoureuse étude de 
nu, VIxion. Le plus ancien de ces tableaux, la Peste, demeure le meilleur. 
C'est presque une création. Dans la rage fiévreuse du mauvais ange qui 
va marquer les maisons où le mal doit sévir, dans les colorations sinis- 
tres du ciel, dans les cadavres abandonnés au long des rues désertes, il y 
a le sentiment, un peu perdu aujourd'hui, des choses tragiques. Ce 
tableau, inspiré par une sorte de romantisme qui, au lieu de lâcher les 
formes, les souligne comme avec un outil de fer, est une œuvre caracté- 
ristique qu'on n'oubliera pas. La Diane de M. Delaunay ne nous a jamais 
compté parmi ses adorateurs. Des femmes aussi farouches ne sont véri- 
tablement pas encourageantes. La dureté semble ici s'élever à la hauteur 
d'un système. Nous avons toujours protesté contre cette théorie. Où est 
le charme de l'épiderme, où est la vitalité dans ces carnations solidifiées 
qui, sous le baiser de l'amoureux, résonneraient comme du bois sec? 

Aux moindres œuvres de M. Delaunay, on devine la volonté intrai- 
table d'un ennemi intime de Corrège. Appliquée au portrait, cette énergie 
devait nécessairement amener d'étranges résultats. Devant les images 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 3, 

féminines, on est d'abord dépaysé par l'austérité de l'allure. M. Delaunay 
est comme un homme qui dirait durement des choses tendres. Ses mo- 
dèles ont évidemment un charmant sourire : ce sourire s'est figé sur des 
lèvres de bronze. En outre, l'atmosphère étant éliminée, les figures sont 
strictement plaquées sur les fonds. Ce sont là de bien graves défauts, et 
cependant nous retrouvons intacte devant le portrait de M"^ L..., appuyée 
au treillage vert d'un jardin, l'impression que nous avons éprouvée 
lorsque cette étrange peinture fut exposée au Salon de 1872. La grâce 
n'est pas là; l'accent est bien dur, mais le caractère est poussé au maxi- 
mum. Qui dira jamais les complications de l'art? Voici une œuvre qui 
devrait déplaire et qui s'incruste dans la mémoire. 

Cette fermeté de pinceau est naturellement mieux à sa place dans 
les portraits d'hommes. Les contemporains de M. Delaunay sont des lut- 
teurs sur le visage desquels les combats de la vie et la fatigue des tra- 
vaux intellectuels ont laissé une trace; leur teint n'a pas, comme celui des 
femmes, les douces fraîcheurs de la rose du Bengale. M. Delaunay peut 
les traiter cavalièrement. Ses portraits masculins sont superbes. Je n'en 
veux distinguer aucun, quoique celui de M. Legouvé soit justement cé- 
lèbre, car ils ont tous des qualités pareilles; ils ont la ressemblance 
sévèrement écrite, la phvsionomie morale, la fermeté de la médaille. 
M. Delaunay a pu quelquefois s'égarer dans des tentatives hasardeuses , 
mais des tableaux comme la Peste de Rome et la plupart de ses portraits 
obligent la critique à s'incliner devant une œuvre où se reconnaît toujours 
l'eflFort résolu d'un pinceau viril. 

M. Gustave Moreau est aussi une personnalité intéressante. Si jamais 
un artiste moderne a songé aux maîtres anciens, c'est bien l'auteur de la 
Salomé et de ï Hercule devant l'Hydre. M. Moreau a étudié les peintres 
primitifs et surtout ceux du xv" siècle finissant; mais il les a trouvés beau- 
coup trop simples , et il a combiné ses velléités archaïques avec les curio- 
sités d'un orientalisme chargé d'émaux , de pâtes rapportées , de paillons 
et de verroteries. A la suite d'efforts qu'il ne dissimule pas, il arrive à des 
résultats non classés. La Salomé, déjà discutée lors du Salon de 1876, 
conserve son caractère énigmatique. UHercule est plus clair. Il y a vrai- 
ment une création intellectuelle dans l'audace silencieuse du jeune dieu, 
qui, délicat comme une femme, va se mesurer avec le monstre polycé- 
phale. La juxtaposition a ici la valeur d'une antithèse. On sent très bien 
que la solitude fangeuse où l'hydre se repaît de cadavres va être témoin 
d'une formidable bataille, et que l'intelligence triomphera du reptile, incar- 



32 LWRT MODERNE A L'EX POS ITION. 

nation symbolique des forces aveugles de la nature, au temps où la ma- 
tière en désordre n'était qu'un chaos continué. M. Moreau est un inven- 
teur : le monstre épouvantable qui se dresse sur sa queue et agite ses têtes 
sifflantes fait le plus grand honneur à son imagination. Nous croyons, 
d'ailleurs, avoir déjà parlé de ce beau tableau, et nous ne voudrions pas 
nous répéter. 

Au surplus, M. Moreau demande à être jugé sur des œuvres nou- 
velles : on ne connaissait ni le Jacob ^ ni le David , ni le Moïse exposé sur 
le Nil, ni le Sphinx deviné. Les trois premiers de ces tableaux pourraient 
provoquer bien des objections : je les supprime. Tout le monde a noté 
chez M. Moreau la surabondance des détails, qui étouffent le sujet 
principal sous une avalanche de bijouteries ; tout le monde a vu ou cru 
voir dans sa conception et dans sa manœuvre une sorte de passion mala- 
dive pour la singularité. Chercher midi à quatorze heures, c'est demander 
aux horloges les plus complaisantes un renseignement qu'elles ne peuvent 
pas donner. Il y a pourtant bien des rencontres heureuses dans ces pein- 
tures où les accessoires tiennent tant de place. Le Moïse exposé sur le 
Nil a pour toile de fond une perspective de monuments égyptiens, 
caprice architectural que n'aurait pas désavoué John Martin, et qui a de 
la puissance et de la grandeur. Mais parmi les œuvres nouvelles de 
M. Moreau il en est une qui a beaucoup de caractère : c'est le Sphinx 
deviné. Œdipe a trouvé le mot de l'énigme. Le monstre, vaincu, se préci- 
pite dans l'abîme; porté par les ailes qui ralentissent sa chute, il descend, 
il tombe dans le gouffre entre des rochers d'une invention farouche et 
superbe. Le héros victorieux assiste à ce suicide. La préciosité de l'exécu- 
tion amuse peut-être un peu trop le regard; mais , on le sait, M. Gustave 
Moreau ne consentira jamais à être simple. Le Sphinx deviné n'en est 
pas moins un tableau de l'originalité la plus frappante. Étrange talent! 
étrange système! On proteste, on se révolte, et l'on est pris par la 
curiosité même. 

M. Moreau a, d'ailleurs, quelques-unes des qualités du coloriste; 
mais il ne comprend le ton que dans les joailleries du détail ; il n'a pas 
la notion des grands contrastes équilibrés; en outre, et bien qu'il ait 
traité souvent des sujets tragiques , il ne sait pas mettre sa couleur 
d'accord avec sa pensée. 11 porte le deuil avec des saphirs, des escar- 
boucles et des ors. Ces défauts, — le coloriage scintillant du morceau, 
l'absence d'harmonie dans l'ensemble , la méconnaissance des lois qui font 
du spectacle optique un drame douloureux ou une chanson égayée, — 




s A R P E D O X . 



(Tableau de M. Henri Lévy, dessin de M. A. Gilbert.) 



34 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

ces défauts se retrouvent chez la plupart des modernes, car, il faut bien 
l'avouer, depuis la mort de Delacroix, nous cherchons vainement des 
coloristes complets : nous n'en trouvons aucun. 

Ce n'est point à dire qu'il n'y ait pas çà et là des intentions excel- 
lentes, des velléités qui, dans d'autres temps et dans d'autres pays, se 
seraient élevées à la hauteur d'un procédé rationnel. Nous avons même, 
car il ne serait pas juste de faire sonner trop haut notre pauvreté, des 
peintres d'une rare délicatesse. Nous regrettons que M. Ferdinand Hum- 
bert n'ait exposé qu'un tableau. Nous aurions pris un plaisir extrême à 
revoir, disposées en bel ordre, les peintures qu'il a signées depuis dix 
ans et qui, pour avoir provoqué certaines critiques au point de vue du 
sentiment ou des types, n'en restent pas moins des tentatives d'une dis- 
tinction quelquefois exquise. Nous n'avons au Champ de Mars que la 
Vierge du musée du Luxembourg, un groupe dont la disposition est 
empruntée à Cima da Conegliano et aux Vénitiens de i5io. La coloration 
s'y montre éclatante; mais l'œuvre n'est pas suffisamment personnelle. 
M. Humbert, qui a un si beau culte pour le ton rare, n'a pas dit son der- 
nier mot: l'année prochaine, sans doute, nous le retrouverons au Pan- 
théon. 

xM. Henri-Léopold Lévy se présente à l'Exposition dans des condi- 
tions meilleures. Il nous fait revoir son Hérodiade de 1872, son Sarpé- 
doii de 1874, et il nous raconte, dans le pavillon de la ville de Paris, les 
aventures de saint Denis, peintures importantes qui doivent être placées 
à l'église Saint-Merry et qui y feront bonne figure. M. Lévy compose 
avec dextérité; il a du mouvement, et, bien que ses colorations soient 
parfois trop agréables, trop émiettées, elles sont toujours harmonieuses. 
Parmi les peintres de la génération nouvelle , l'auteur de ï Hérodiade est 
certainement un de ceux qu'un accent particulier permet le mieux de 
reconnaître de loin. 

La revue que nous poursuivons aujourd'hui a nécessairement de 
nombreux défauts; il en est un surtout dont elle doit s'accuser : con- 
damnée à être rapide, obligée de passer vite devant les artistes et devant 
les œuvres, elle doit supprimer toute analyse et abréger la discussion. 
Nous regrettons cette exigence du moment. Comment parler en deux 
lignes de la Mort de Rai'ana , de M. Cormon, qui, lui aussi, cherche la 
couleur, et qui, malgré l'inégalité de ses tentatives, a des qualités si 
sérieuses et quelquefois si charmantes? L'énorme tableau de M. Benjamin 
Constant, Y Entrée de Mahomet II à Coiistanliiiople, exigerait une disser- 



36 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

tation en règle. Nous l'avons essayée lors du Salon de 1876, et nous 
n'avons pas à la reproduire. Contentons-nous de dire que le défaut des 
coloristes de l'heure présente est bien marqué dans cette grande page. 
D'étonnants bonheurs de détail , point d'ensemble, et des vides atîligeants, 
de véritables hiatus dans la répartition des tons. Beaucoup trop de gaieté, 
d'ailleurs, dans la représentation d'un fait historique où les cadavres 
jouèrent le premier rôle. Vis-à-vis le Mahomet II , on a placé une autre 
tragédie, la Rcspha , de M. Becker. Il semble que ce tableau n'a pas 
perdu; sans doute la mère qui, son bâton à la main, épouvante les 
oiseaux de proie, reste bien mélodramatique; mais la série des jeunes 
gens cruciliés est assez patibulaire, et l'invention n'est pas commune. 
Quant à V Inondation^ de M. Roll , c'est une composition pleine de 
vigueur : la note dominante incline trop vers les noirs. L'artiste, d'ail- 
leurs, n'a pas suffisamment économisé les trivialités. Lorsque le gou- 
vernement acheta le tableau de M. Roll et l'envoya au musée de Tou- 
louse , les gens du pays ne furent point mécontents ; mais ils firent 
observer avec douceur que le peintre parisien leur avait prêté gratuite- 
ment des laideurs qu'ils n'ont pas. 

Pendant ces dix dernières années, on a vu grandir un artiste, M. Jean- 
Paul Laurens, qui, alors même qu'il n'eût pas été doué de remarquables 
qualités techniques, aurait intéressé la foule par le choix de ses sujets. La 
nécessité d'un peintre sentimental et funéraire a toujours été reconnue en 
France. S'il n'existait pas, on l'inventerait. Nos pères s'étaient prodigieu- 
sement passionnés pour les suppliciés de Paul Delaroche. Il peignait mal; 
mais il avait tant de colère contre les bourreaux, tant de pitié pour les 
victimes! Une certaine aptitude à trouver des motifs émouvants fit tout le 
succès de Delaroche. M. Laurens l'emporte à tous les points de vue sur le 
sensible auteur de la Jane Gray. Il a découvert dans l'histoire de très 
belles horreurs. L'idée d'exhumer le pape Formose, de le revêtir de ses 
habits sacerdotaux et de l'asseoir sur le trône pontifical pour s'entendre 
diredeschosesdures, est une trouvaillcpittoresque qui, au temps des effer- 
vescences romantiques, aurait provoqué l'enthousiasme et le délire. Les 
cadavres qui, dans Vlnterdit, se décomposent silencieusement devant la 
porte de l'église condamnée, viennent aussi d'une imagination qui ne 
manque pas de ragoût. M. Laurens raconte bien ce qui est horrible : 
l'épouvantable a trouvé en lui un historiographe plein de zèle. Ce galant 
homme vit dans les cimetières. Il nous fait assister aux funérailles de Guil- 
laume le Conquérant; il entr'ouvre le cercueil d'Isabelle la Catholique; il 




LA DÉLIVRANCE, PAR M. JÛSETH Bl 

(Croquis de l'artiste.) 



38 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

étend sur un lit vulgaire le cadavre de Marceau. Et toutes ces choses sont 
dites avec le plus grand soin, d'un pinceau ferme et sûr, et sur le ton 
grave qui convient. D'autres fois, M. Laurens se contente du motif solen- 
nellement intime, comme dans le Saint Bruno refusant les présents du 
comte de Calabre. Ce tableau, qu'on revoit avec plaisir dans rexposition 
organisée par la ville de Paris, est une des meilleures compositions de l'au- 
teur. Il est plein d'austérité et de tenue : il réunit en outre une série de 
personnages dont les tètes sont peintes excellemment. Lorsque M. Laurens 
se place résolument vis-à-vis d'un modèle, il l'interroge avec une intelli- 
gente persistance, et il finit par lui arracher son secret. Nous en trouvons 
la preuve dans le portrait que l'artiste a fait d'après lui-même pour la col- 
lection du Musée des Offices. Cette tète, accentuée et vivante, est modelée 
avec un soin rigoureux, et elle paraît d'autant mieux dessinée qu'elle a 
été maintenue dans la gamme claire, sous l'honnête rayon qui ne cache 
rien. 

En général, les peintures de AL Laurens, alors surtout qu'elles repa- 
raissent réunies comme au Champ de Mars, sont un peu assoupies sous 
un voile de tristesse. Les ombres ne sont pas d'une transparence suffi- 
samment vénitienne. L'artiste, si consciencieux d'ailleurs et si robuste, 
aurait intérêt à faire çà et là quelques excursions dans le clair. 

La manière de M. Jean-Paul Laurens, on l'a déjà remarqué, est bien 
d'accord avec une des préoccupations de l'heure actuelle. Elle est raison- 
nable et modérée. Elle se déclare la fidèle servante des réalités ; elle prend 
ses informations, et elle les discute avant de les produire dans une œuvre 
publique. C'est une tendance absolument contraire à celle des enthou- 
siastes d'autrefois. Le lyrisme était moins raisonneur. Le nous'eau système, 
qui tient un si grand compte de la vérité, pourrait nous faire faire beau- 
coup de chemin, et il serait prudent d'en prévoir les conséquences. Quant 
à présent, il a donné des résultats d'un intérêt bien réel. Comment, lors- 
qu'on cherche à caractériser les inquiétudes de l'école moderne, ne pas 
prendre au sérieux des peintures telles que celles de M. Ronot? Son meil- 
leur tableau, la Colère des Pharisiens, exprime à merveille la préoccupa- 
tion nouvelle. Les types, les attitudes, les expressions, tout est emprunté 
à la nature. Ce qui, en certaines périodes de notre histoire, a été si pas- 
sionnément recherché, je veux dire la beauté des lignes et des visages, 
l'idéal enfin, est déclaré comme non avenu, par une sorte de positivisme 
dédaigneux. C'est l'élimination de la fiction et de l'absolu. Toutes les tètes 
sont des portraits. Dans les Pharisiens de M. Ronot, il n'y a d'imaginaire 



EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1873 




MES ENFANTS 
f Salon de 1876 ) 



■te des Beaux -Arts 



Imp, A. Ouaiîim.-Edite 



LA PEINTURE FRANÇAISE. Sg 

que le nom qui leur est donné. La réalité, et rien que la réalité, tel est le 
mot d'ordre. M. Ronota, d'ailleurs, un talent bien authentique. Mais n'est- 
il pas curieux, après toutes nos aventures et tous nos rêves, de nous voir 
revenir à une doctrine qui eut, au xvii' siècle, son importance et sa raison 
d'être ? Comme autrefois les Lenain, nous faisons poser le personnage 
depuis son bonnet jusqu'à sa chaussure, et notre conscience est satisfaite 
quand nous n'avons pas triché dans la copie. 

Ici nous constatons des tendances, nous enregistrons des résultats 
sans en apprécier la légitimité. Mais nous sommes bien forcé de dire que 
ce culte pour la vérité, même pour la vérité en haillons, n'est nullement 
un fait imprévu. De même qu'en i85i, les petitesses archéologiques de 
ceux qu'on appelait les néo-grecs suscitèrent les protestations du maître 
peintre d'Ornans, de même les fadeurs d'un idéalisme en cire, en savon, 
en porcelaine, doivent provoquer nécessairement un retour vers les réali- 
tés vivantes. En présence de tableaux pareils à la réunion de nymphes de 
M. Bouguereau, où l'on voit des femmes nues, polies et émaillées comme 
des assiettes, et fades comme les poupées qui pivotent aux vitrines des 
coiffeurs, on n'a qu'un désir, la fuite; on a qu'un rêve, l'évasion. On 
regarde autour de soi, on cherche une fenêtre ouverte du côté de la vérité, 
on se réfugie même dans la laideur, on donnerait son royaume pour une 
caricature. L'abus de l'artificiel provoque de légitimes révoltes. On se 
tourne vers la Femme du Pollet, de M. Vollon, et l'on trouve quelque élé- 
gance à cette commère, parce qu'elle n'est pas chimérique et qu'elle est 
bien peinte, et l'on s'attablerait volontiers dans le Cabaret, de M. Ribot, 
s'il n'était pas tombé dans les verres un peu de suie. 

Nous venons de citer deux peintres excellents, deux maîtres. AL Vol- 
Ion a des ressources très variées. On ne lui rend pas pleine justice quand 
on veut le cloîtrer dans la nature morte. Il triomphe sans doute dans les 
batteries de cuisine, dans les chaudrons de cuivre reluisants, dans les belles 
armures damasquinées ; il peint les poissons comme Van Beyeren, mais 
il se souvient d'avoir été paysagiste, et, pour nous, nous faisons grand cas 
de sa Route de Rocquencourt, où les tons sont si francs et si lumineux. 
Comme peintre de figures, M. N'ollon a encore des progrès à faire. On voit 
dans cette Femme du Pollet dont nous parlions tout à l'heure, on a vu au 
Salon dernier, dans V Étudiant espagnol, que le vaillant artiste ne possède 
point tout à fait l'art d'animer les carnations; il leur donne un aspect lui- 
sant qui sent la manière. Il serait digne de lui de s'imposer la fatigue d'un 
effort pour arriver à peindre les personnes comme il peint les choses. 



_^„ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Quant à M. Ribot, il a des qualités de praticien qui sont véritablement admi- 
rables. 11 a beaucoup aimé le noir, et cette passion ne lui sera pas pardon- 
née. Je ne sais si, comme on le disait autrefois, la nature a horreur du vide; 
mais elle a certainement horreur du cirage, et elle met toujours du clair 
dans l'obscur. M. Ribot, d'ailleurs, ne refuse pas de s'amender. Les trois 
tableaux qu'il expose au Champ de Mars ont été exécutés de 1870 à iSyS, 
et ils n'expriment pas d'une façon complète les préoccupations actuelles de 
son talent. On a vu au Salon du printemps dernier, dans la Comptabiliti 
et dans le portrait de la Mère Morieii, que son idéal s'est fort éclairci. On 
a vu aussi que, pour le maniement du pinceau, M. Ribot est un des pre- 
miers ouvriers de l'école contemporaine. 

L'amour de la vérité vraie inspire également quelques-uns de nos por- 
traitistes. Plusieurs d'entre eux protestent, au nom de la sincérité, au nom 
des grands maîtres de l'époque glorieuse, contre les élégances banales, 
contre les concessions que l'art devrait s'interdire. Combien les mots ont 
été détournés de leur sens! On est allé jusqu'à traiter M. Bastien-Lepage 
de révolutionnaire. M. Bastien-Lepage est absolument dans la tradition, 
et dans la meilleure. Quand le portrait du Granà-Père fut exposé en 1874, 
on crut avoir affaire à un artiste épris de la singularité. Nous sommes tel- 
lement habitués aux ombres opaques des successeurs de l'école bolonaise 
que, lorsqu'un peintre place son modèle en plein air et l'éclairé du rayon 
loyal qui supprime tous les noirs, on crie à l'insurrection. J'aime à croire 
que le Grand-Père^ de M. Bastien-Lepage, n'effrayera plus personne au- 
jourd'hui. C'est une étude d'une sincérité étonnante : l'effet de lumière 
est la justesse même, et nous devrions tous nous estimer heureux si les 
maîtres à la mode consentaient à dessiner avec une exactitude aussi précise. 
La Communiante n'est étrange que pour les juges attardés qui n'ont pas 
encore étudié les peintres du commencement du xvi'' siècle. Quant au por- 
trait de y\. Hayem, c'est une de ces effigies qui disent tout. La vérité de 
l'attitude, le ton des chairs, le mouvement particulier de la lèvre révèlent 
chez M. Bastien-Lepage l'habileté passionnée de l'observateur le plus 
incisif. 

On sait combien le portrait s'est relevé depuis quelques années. Chaque 
printemps, on voit au Salon des Champs-Elysées s'accentuer le progrès 
et se préciser la conquête. Le genre n'est pas, d'ailleurs, soumis à une seule 
méthode, et le libéralisme de la critique doit admettre ici la diversité des 
idéals. Un de nos premiers portraitistes est aujourd'hui M. Paul Dubois. A 
l'origine, et pour un instant, il a paru se préoccuper de la manière de 



42 L'ART MODERNE A L^EXPOSITION. 

M. Henner : depuis deux ou trois ans, son langage est devenu plus person- 
nel. Il y a pour les sculpteurs des grâces d'état. Habitués à étudier la 
forme dans ses saillies et dans ses dépressions, savants à mesurer de Tceil 
l'importance relative des reliefs, absolument convaincus qu'une tète hu- 
maine n'est pas une abstraction, mais un solide, ils ne peuvent pas, ils ne 
veulent pas trahir. Tous les statuaires qui font de la peinture devraient 
modeler comme Léonard de Vinci. Les portraits de M. Paul Dubois sem- 
blent justifier ce raisonnement. Lorsque, par un dessin rigoureusement 
exact, il a établi et préparé ses dessous, il modèle avec une patience admi- 
rable, avec un zèle qui ne se lasse pas. « Encore un peu plus outre », dit- 
il comme le personnage de Corneille. Quelquefois la recherche de l'extrême 
finesse refroidit un peu le travail : c'est ce qui est arrivé pour le portrait 
de M"" la princesse de B..., dont l'aspect général peut faire supposer une 
succession d'eflbrts ; mais la plupart des autres peintures de \l. Dubois 
ont, dans l'achevé de leur perfection, des apparences simples et presque 
faciles. Les portraits des enfants du sculpteur, celui d'une petite fille, 
M"° P. AI .., celui de M. P. F..., qui n'avait pas encore été exposé, ont, 
avec un modelé impeccable, la grâce attendrie de la jeunesse ou le ferme 
accent de la vie active et sévère. 

Si nous voulions grouper les peintres en raison de leurs affinités, 
nous devrions citer un élève à côté d'un maître. M. Wencker, qui a ob- 
tenu le prix de Rome en 1876, manquerait au plus élémentaire de ses de- 
voirs, s'il n'était pas jeune. Et, en elîet, il est encore à l'Académie ; mais il 
a déjà un talent très raffiné. Son portrait de Ai'" G..., en robe de velours 
gris, retrouve à l'Exposition universelle le succès qui l'accueillit au Salon 
de l'année dernière. Élève de AI. Gérome, AI. Wencker a corrigé les 
leçons de son professeur; il a étudié la manière de AI. Paul Dubois, et 
son modelé est d'une souplesse charmante. Al. Philippe Parrot est encore 
un peintre dont le pinceau a de la tendresse. Il n'est pas sans quelque 
lointaine parenté avec A-I. Henner. Son portrait de Al'"'' de S..., en proie à 
une rêverie attristée, est une peinture délicate et subtile. Nous croyons 
voir aussi dans la Galatée de M. Parrot un sentiment amoureux des carna- 
tions féminines, une morbidesse qu'on chercherait en vain chez M. Delau- 
nay, qui, malgré tout son talent, fait des chasseresses en bois, et chez 
M. Bouguereau. qui fait des nymphes en faïence. 

Et comment ne pas se préoccuper de l'e.xécutiGn, lorsqu'il est démon- 
tré, par l'exemple de Al. Bonnat, que la lourdeur d'un instrument empê- 
ché compromet les intentions les meilleures et que des sabots de plomb ne 



EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 




LA PEINTURE FRANÇAISE. 43 

rendent pas la démarche légère? M. Bonnat n'est un bon peintre que 
lorsqu'il consent à charger à peine son pinceau et à modérer les accents, 
qui, dans les écoles de décadence, ont été considérés comme des signes de 
vigueur. L'artiste, qui a d'ailleurs des qualités bien réelles, a reconnu la 
nécessité de se contenir quand il a eu à peindre le portrait de M. Thiers. 
Il n'a pas voulu s'arrêter aux surfaces, il a cherché le caractère dans l'atti- 
tude et l'expression, et il a eu des légèretés d'outil qui précisent la. forme 
avec une netteté décisive. Ce portrait est, à tous les points de vue, le chef- 
d'œuvre de M. Bonnat. Pour en apprécier les mérites, il faut le comparer 
aux autres œuvres du peintre, à celles surtout qu'il a maçonnées avec sa 
truelle ordinaire. Il y a dans les galeries de l'Exposition un certain por- 
trait de dame en robe bleue, dont les bras imitent, avec une attristante 
perfection, le crépi des murailles. Des rugosités sur les chairs des femmes ! 
Pourquoi pas des verrues sur les pétales du camélia ? Une autre objec- 
tion peut être adressée à M. Bonnat : il n'a aucune distinction dans ses fonds, 
et ses modèles sont évidemment gênés par les choses compliquées qui sont 
derrière eux. Après avoir mis M""' Pasca en pénitence dans une cave, 
M. Bonnat a adopté depuis deux ans des fonds lie de vin de l'aspect le 
plus arbitrairement désagréable. L'élégance des modèles appellerait une 
atmosphère moins suspecte. 

Nous ne pouvons, on le conçoit, nous arrêter devant tous les por- 
traitistes. Plus d'un mériterait une étude spéciale, soit en raison du 
résultat obtenu, soit à cause de la question de doctrine. Nous avons 
des maîtres souriants, des arrangeurs; nous avons aussi des implacables. 
M. Gaillard, l'admirable graveur dont on sait les mérites à la Gâiette 
et partout , a choisi dans son œuvre de peintre un portrait de femme 
dans lequel la sûreté du dessin , la précision du détail , la vérité locale 
du ton sont poussées jusqu'aux limites extrêmes. Cette patiente méthode, 
qui n'oublie ni une ride de la peau ni une flétrissure de l'épiderme, est 
empruntée aux plus grands maîtres des temps sincères. Les femmes doi- 
vent la trouver effrayante. Ce système a d'ailleurs été suivi, mais au point 
de vue de la prose, dans la Grand' Mère de M. Renard, dont les connais- 
seurs furent si touchés en 1876 et qui est aujourd'hui au Luxembourg. 

Faut-il citer d'autres noms? Les portraits exposés par xM"' Jacquemart 
sont ceux de M. Duruy (iSôg), du maréchal Canrobert (iSyo^i, de M. Du- 
faure (iSyS). C'est dire qu'ils sont du meilleur temps de l'artiste, car, 
depuis lors. M"' Jacquemart a malheureusement amolli sa manière. 
M. Tony Robert-Fleury réussit surtout dans les portraits de petite dimen- 



44 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

sion. M. Jules Lefebvre a aussi sa personnalité et son importance. 11 
arrive à la physionomie par la sévérité du dessin et le rendu des détails. 
Son portrait de M. Léonce Raynaud est une œuvre savante et forte. 
L'habileté de M. Lefebvre se révèle, d'ailleurs, dans plus d'un genre : 
il a eu quelquefois un faire un peu sec; mais comme les réalités de 
la vie sont bien écrites dans la Femme couchée, dont l'exécution est 
généreuse, dans la Madeleine, où la forme nue s'enveloppe d'une 
caresse! 

Les critiques de l'avenir auront beaucoup à dire sur M. Carolus 
Duran. Aux écrivains qui entreprendront l'étude d'ensemble que mérite 
ce grand producteur, je me permets de donner un conseil. Je leur recom- 
mande de tenir compte de la chronologie. Ne l'oublions jamais : M. Caro- 
lus Duran est parti du noir; il a sacrifié aussi aux contrastes violents, 
et aujourd'hui encore il ne serait pas éloigné de soutenir que des respects 
infinis sont dus à la vérité du ton local. Cette doctrine a déjà été discutée : 
elle ne s'affirme pas, d'ailleurs, d'une façon trop intempérante dans les 
portraits c[ue M. Carolus Duran a réunis au Champ de Mars. Mais il reste 
dans la Dame au gant et dans le portrait de M"" Feydeau , qui sont de 
1869 et de 1870, quelque chose des anciennes préoccupations de l'artiste : 
si ces peintures ont noirci, c'est que, pendant cette période, l'auteur 
admettait dans ses colorations des éléments noirs. Nous croyons qu'il a 
aujourd'hui d'autres visées. Il modèle dans le clair , il ne fatigue pas ses 
dessous, et il arrive à peindre des carnations lumineuses. Je ne parle 
point de ses autres qualités. Le portrait de M™ la comtesse de P... est 
de l'arrangement le plus heureux, elles mains surtout, dont le caractère 
individuel a été si fidèlement respecté, sont d'une tonalité tout à fait 
fine. Il n'y a plus à faire l'éloge ni de l'ancien portrait de « Jacques « , 
qui, chassant sur les terres de Gainsborough, s'appelle aujourd'hui 
iEnfant bleu, ni du portrait de la jeune fille de l'artiste, où le pinceau 
facile se joue au milieu de colorations si harmonieuses , ni de la figure 
équestre de l'amazone, qui a arrêté son cheval au bord de la mer, et qui 
sourit, fleur d'élégance mondaine, sur les sables blonds du rivage. Les 
gens austères et les pédants pourront déblatérer à leur aise contre cet art 
qui est tout en dehors et qui glorifie le rayon en fête, le froufrou des 
étoiles et les gaietés de la palette. Pour nous, nous croyons que ces 
belles façons de représenter la vie sont légitimes, que l'obligation d'être 
sépulcral n'a été imposée à aucun peintre, et que, par leur bel arrange- 
ment décoratif, les portraits de M. Carolus Duran — ceux-là du moins 



^ô L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

OÙ il n'a pas fait parler trop haut le ton local — ne sont pas sans rappe- 
ler les maîtres luxueux qu'on admire dans les musées. 

Les pages qu'on vient de lire et les noms dont elles ne présentent 
qu'une nomenclature abrégée suffiraient à montrer combien les aptitudes 
de l'école sont diverses et combien, même dans un seul genre, elle 
trouve des modes différents pour exprimer sa pensée. Les uns voudraient 
avoir l'éloquente discrétion , la puissance concentrée d'Antonello de 
Messine ou de Holbein; les autres visent au caprice fastueux de Van 
Dyck ou de Largillière. Ici le silence, là le bruit, et partout la liberté, 
car chacun est maître de choisir son langage, et l'art moderne a précisé- 
ment ce caractère qu'il réédite la tour de Babel. 

Dans cette mêlée confuse, l'avenir aura à faire son choix. Ses préfé- 
rences restent, quant à présent, mystérieuses; mais il est vraisemblable 
qu'il s'intéressera à toutes les sincérités; on peut même prévoir qu'il 
saura faire état des œuvres de M. Jules Bretijn. Sans doute cette forme 
de la paysannerie n'est pas celle qu'avait rêvée Courbet; mais le peintre 
d'Ornans n'a peut-être été qu'un chimérique , il n'a compris qu'un des 
aspects de la vie, car, dans la représentation des travailleurs des champs 
ou de la mer, il n'admettait pas qu'un élément de beauté, ou tout au 
moins de caractère, pût se mêler aux humbles figures rustiques. On 
voit bien dans la Fontaine et dans la Glaneuse, dans les Pêcheurs de la 
Méditerranée et dans les Raccoinniudeuses de Jilets , que M. Jules Breton 
est d'un tout autre sentiment. Il emprunte ses motifs à la réalité, mais 
il les revêt d'idéal. La pente, je le sais, est dangereuse. Au point de vue 
de la question de système, M. Breton peut faire penser à Léopold 
Robert, dont les Italiens, idéalisés à contresens, manquent complètement 
d'authenticité. Le peintre de Courrières a bien vu le péril. Il reste dans 
la mesure; il modilie très peu les tètes; ce qu'il arrange, c'est l'attitude. 
Il est certain qu'une paysanne qui porte une cruche peut la tenir gauche- 
ment et qu'elle peut aussi donner au mouvement de son corps et de ses 
bras quelque chose qui ressemble à de l'élégance. Le rhvthme fonctionne 
pour tout le monde, et, sous un pinceau savant, la ligne est si complai- 
sante qu'elle peut travailler même au bénéfice des pauvres. Je crois donc 
que M. Breton ne dépasse pas la limite de son droit lorsqu'il cherche 
dans la nature vivante rélément de beauté relative, qui pour beaucoup 
d'autres que lui y demeurerait caché. C'est là, du reste, une question 
qu'il faudra reprendre un jour : je me borne à l'indiquer, parce que l'au- 
teur de la Fontaine est un talent qui fait le plus grand honneur à l'école , 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 47 

et qu'on a déjà commencé à le traiter comme un romanesque, ce qui est, 
on le sait, une grave injure. 

Il est certain que la peinture de genre, la représentation des scènes 




)E GIRAaOi.N, PAR M. CAROLUS DUR." 

(Dessin de Farlisle.) 



quotidiennes ou de la vie familière s'achemine aujourd'hui vers une 
sorte de positivisme qui pourrait avoir ses dangers. Si Adrien van Ostade 
avait exposé au Champ de Mars, il n'aurait peut-être pas obtenu un 
succès sans mélange. Son procès-verbal eût été taxé d'inexactitude. On 
lui aurait reproché de charger et d'exalter un peu le caractère de ses 



48 L-ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

paysans. Et, en effet, \an Ostade a un idéal. S'il croit à la vérité, il ne 
s'agenouille pas devant la platitude. De plus il a de l'esprit, et du meilleur; 
j'entends l'esprit pittoresque, qui n'a rien de commun avec la plaisanterie 
littéraire et les concetti de vaudeville. 

Il y a aujourd'hui, parmi les peintres de genre, un groupe, d'ailleurs 
fort habile, qui sacrifie beaucoup à l'épigramme, à la littérature, on n'ose 
dire à la pensée, car le mot serait bien grand pour ces petits maîtres. 
M. Gérome est de ceux-là. II n'y a pas autre chose qu'une idée de 
comédie dans VÉniiuence grise. Ce que, dans le langage vulgaire, nous 
appelons la peinture manque ici totalement. L'échantillonnage hasardeux 
des tons plaqués sur les costumes des gentilshommes compose un ensemble 
aigre et déplaisant, l'effet de la lumière sur les marches de l'escalier est 
une invention mesquine, et la touche est, comme toujours, inexpressive. 
L'intention est spirituelle, mais le mot ne vient pas. Un petit frisson de 
volupté animerait peut-être les orientales des Femmes au bain et du Bain 
turc, si ces dames n'étaient pas en ivoire : elles sont tout juste aussi émou- 
vantes que des boules de billard. M. Gérome retrouve sa vraie force dans 
les récits de voyage. Le Santon à la porte d'une mosquée a du caractère, 
et l'on devra se souvenir aussi du Retour de chasse, où l'on voit deux 
beaux lévriers jaunes boire à une fontaine. Ce sont là des chiens bien des- 
sinés et charmants. Malheureusement , au-dessus de la vasque où s'abreu- 
vent ces nobles bétes, il y a des feuillages, des feuillages taillés dans du 
fer-blanc et enluminés d'un vert cru. Ces violences de détail, qui sup- 
priment le tableau, auraient fait pousser des cris de désespoir aux maîtres 
de l'école hollandaise. 

Comment ne pas chercher l'unité dans ces peintures de petite dimen- 
sion dont l'œil embrasse si aisément l'ensemble et dont les proportions 
sont si bien mesurées aux possibilités de la vision humaine I Quelques- 
uns cependant protestent contre la nécessité du sacrifice. M. Firmin Gi- 
rard, dont le pinceau est si spirituel, n'élimine pas assez le détail agaçant. 
M. Worms, M. Eugène Leroux, M. Lucien Gros sont beaucoup plus 
sages : ils respectent les yeux des faibles mortels. 

Le maître considérable en ces spectacles diminués parfois jusqu'à la 
miniature, c'est M. Meissonier. Son Exposition est fort belle et mériterait 
de longues écritures, car il y a dans la moindre de ses compositions un 
amour de l'art, un culte pour la perfection, qui sont véritablement admi- 
rables. Nous ne pouvons étudier l'une après l'autre ces peintures si pré- 
cieusement élaborées. Notre sentiment personnel pourrait, d'ailleurs^ en 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 



49 



quelques points, n être pas tout à fait d'accord avec les préférences que le 
public a manifestées. Et pourquoi ne pas le dire ? nous avons été surtout 
intéressés par un petit portrait de femme qui, dans sa belle exécution, a 




PORTRAIT Dt MADAME ***j pAR M. F. GAILLARD. 

(Dessin de l'artiste.) 



les libertés hautaines et le charme de l'inachevé. Mais M. .Meissonier est 
un finisseur acharné, et, même dans ses plus étonnants tableaux, il dit 
trop de choses. Il voit, au deuxième plan, au troisième plan, dans les pro- 
fondeurs du lointain, des détails que nous ne voyons pas. Cette question 
de la perspective dans les colorations et dans la lumière n'est pas de celles 

4 



5o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

sur lesquelles il soit possible de faire des concessions. M. Charles Blanc 
lui-même, parlant l'autre jour dans le Temps de l'exposition de M. Meis- 
sonier, a dû, sur ce point, formuler des réserves. Pour nous, pour tous 
ceux qui veulent rester amoureux de l'unité, la protestation doit être con- 
stamment renouvelée. Une figure qui, placée à un kilomètre du specta- 
teur, se permet de parler aussi haut que les personnages du premier plan, 
est absolument une intrigante. 11 est véritablement fâcheux que M. Meis- 
sonier ne consente pas à discipliner les acteurs qu'il met en scène : prises 
isolément, ses figurines sont charmantes, et, dans certains morceaux, l'ar- 
tiste est bien près de la perfecti(_)n. 

L'Exposition des paysagistes ne nous montre que des œuvres connues. 
Elle est belle, sans avoir l'accent souverain, la note émouvante qu'on 
entendait résonner chez Corot, chez Daubigny. Le respect pour les réalités 
a mis en échec l'ancien enthousiasme poétique, et, en ces dix dernières 
années, il ne s'est point formé de maîtres qui puissent remplacer nos morts 
glorieux. 11 en est quelques-uns cependant à qui les vérités banales ne suf- 
fisent pas. M. Emile Breton, dont le pinceau a de belles audaces, ajoute 
volontiers un sentiment à la représentation de ses solitudes et il peint dans 
une gamme désolée les mélancolies de l'hiver. M. Ségé, qui est un des 
vétérans du paysage, a eu l'heureuse fortune de résumer un jour ses études 
et son talent en un tableau définitif, les Chaumes. Dans cette grande vue 
d'une plaine de la Beauce après la moisson, il y a la poésie muette de 
l'horizontalité et ce silence des couleurs et des lignes que nous aimons 
tant chez les maîtres. M. Auguste Pointelin, qui est presque un nouveau 
venu, est aussi un peintre délicat des vallées solitaires, un observateur qui, 
dans l'eflet lumineux, cherche avant tout l'unité et la transparence. A ces 
noms, qu'il faut retenir si on les connaît, qu'il faut apprendre si on les 
ignore, s'ajoutent ceux de paysagistes diversement remarquables, comme 
M. Bernier, si robuste dans son i?;;/i- de Quimerc'h; M. Pelouse, dont la 
manière est variée, mais qui excelle surtout à silhouetter sur les pourpres 
du soleil couchant les fines ramures des arbres, AL Hanoteau, qui a de la 
largeur et de l'énergie, et, un peintre dont nous prisons très haut le talent; 
M. Guillemet, l'auteur de Villcrvillc et de Bercy en décembre. Il est bien 
entendu que nous n'avons aucun dédain pour M. Karl Daubigny, dont la 
Vallée de Portville a une véritable grandeur; pour les belles marines de 
M"" La Villette, pour les rivages de M. Lansyer et pour les paysages 
panoramiques de M. Herpin, dans lesquels on voit le topographe se dou- 
bler d'un coloriste plein de sève. Et comment, dans cette rapide revue 




CAROLUS DURAN PINX 



PORTRAIT DE MADAME'- 



LA PEINTURE FRANÇAISE. 5i 

de nos richesses, oublier les beaux animaux de M. \an Marcke et surtout 
ceux de M. de \'uillefroy, un vrai peintre à qui le succès semble hésiter à 
rendre justice? Navons-nous pas enfin le petit groupe des successeurs 
de Chardin, M. Bergeret, dont les Crevettes sont célèbres ; M. Philippe 
Rousseau, qui peint des fleurs, des fruits, des salades, des confitures, des 
flacons pleins de liqueurs vermeilles, et qui reste le premier de tous en ce 
genre familier, parce que, lorsqu'il sert à boire et à manger, il ajoute tou- 
jours à son dessert l'appoint de l'esprit ? 

Deux chagrins nous ont fidèlement accompagnés dans cette longue 
étude des oeuvres de Técole française à l'Exposition universelle. Le pre- 
mier est un souci qui tient à notre situation particulière : nous avons été, 
en ces dernières années, un « salonnier » exact à remplir notre office, et il 
se trouve que nous avons déjà eu Toccasion de faire beaucoup de phrases 
sur presque tous les tableaux réunis au Champ de Mars. On serait trop 
puni si Ton était obligé de se rappeler tout ce qu'on a écrit; malheureuse- 
ment l'oubliable n'est pas toujours oublié, et devant le tableau revu, 
même après dix ans, on sent s'agiter dans la mémoire des lambeaux de 
souvenirs, tout à fait gênants pour l'écrivain qui aimerait à ne pas se répé- 
ter. Nous avons dû nous livrer à quelques efforts pour ne point com- 
mettre cette impertinence. .Mais nous avons eu aussi un ennui, il faudrait 
dire un regret, bien autrement grave. En présence de tant de travaux qui 
appellent souvent la discussion, mais où l'intention sérieuse et l'honnête 
désir sont si lisibles, il aurait fallu, d'une part, ne point négliger quelques 
œuvres intéressantes, d'autre part, examiner de plus près celles devant 
lesquelles nous nous sommes arrêté et les étudier de nouveau avec le 
loisir patient et l'investigation raisonnée dont elles sont dignes. Le critique 
n'est pas un bourreau : c'est un juge, et il ne doit point condamner sans 
enquête. 11 faut du temps pour bien juger, et, quand la sentence est pro- 
noncée, il faut du papier pour la transcrire. Ces comptes rendus de nos 
Expositions annuelles ou décennales sont nécessairement incomplets : il 
n'est guère possible d'y voir autre chose que des notes sommaires, des 
appréciations essentiellement provisoires qui pourront être plus tard déve- 
loppées et revisées. D'une forêt profonde et touftue on n'aperçoit pas tous 
les arbres. L'important est de savoir où poussent les grands chênes, en 
quelle partie du sol sont les sèves fécondes. 

Nous avons essayé, dans cette promenade à l'Exposition, de dési- 
gner les personnalités qui dominent la foule et d'indiquer les départements 
de l'art où se produisent les résultats généreux. Cette géographie du 



52 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

terrain actuellement exploité par nos maîtres ne laisse à l'idéal qu'une 
très faible part, si du moins on veut donner à ce grand mot une signifi- 
cation étroite et n'y voir que la formule rigoureuse d'une tradition limitée. 
11 est bien vrai que le culte des réalités quotidiennes tient beaucoup de 
place dans les préoccupations de nos artistes, et que le souci de la beauté 
pure parait étranger au rêve de la plupart d'entre eux; mais ce n'est 
r)oint ainsi que la question doit être posée : il faut tenir compte des lois 
de l'histoire, se souvenir des transformations successives de l'idéal et 
reconnaître que la majesté sereine de l'art antique n'est plus de ce monde, 
ou du moins qu'elle a cessé d'être la religion de l'heure présente. Notre 
temps est troublé par des complications de toutes sortes, et il ajoute à 
son inquiétude un élément qui est à la fois une force et un danger, l'esprit 
raisonneur, la clairvoyance de la recherche positive. De là moins d'enthou- 
siasme et plus de sagesse, plus d'exactitude graphique et moins de beauté. 
Dans les batailles de la peinture moderne, le dieu a souU'ert. Que reste- 
t-il: 11 reste l'homme et la nature. C'est assez. Les grandes fêtes de l'art ne 
sont pas finies. 



P.\UL MANTZ. 



LA SCULPTURE 




'ÉCOLE française, il y a une vingtaine d années, était, 
en peinture, incontestablement la première; mais elle a 
beaucoup appris aux autres, et les originalités nationales 
se sont développées. Un peu plus, il faudra se défendre; 
on le voit à TExposition universelle. Nos meilleurs 
peintres ont ailleurs leurs siniilaires, et l'étranger en a 
quelques-uns que nous n'avons pas. Il n'en est pas de même en sculpture. 
On a remarqué depuis bien des Salons combien la moyenne de notre 
sculpture était plus régulière et plus élevée que celle de la peinture, et 
aussi que les pertes s'y réparaient plus régulièrement. Cette année, où la 
réunion des œuvres d'une certaine période permet mieux de porter un 
jugement d'ensemble, la conclusion est incontestable, et l'opinion le recon- 
naît. La sculpture française est plus forte que la peinture ; elle est de 
même au-dessus des autres écoles de sculpture, et sa primauté n'est pas 
en danger. 

Il n'y a là rien d'étonnant, car la sculpture est un art éminemment 
français, qui a toujours été dans notre pays à une grande hauteur et qui 
n'a pas eu d'éclipsés. La peinture n'y a procédé que par saccades, tantôt 
par imitations, tantôt par des personnalités. Poussin, Watteau, Boucher, 
David, l'école moderne^ sont la négation, presque la destruction les uns 
des autres. Il y a eu d'admirables peintres et en grand nombre, mais à 



54 LART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Tétat d'individus. Rien de semblable en sculpture; elle est ancienne, assise, 
constante et durable. A tous les moments elle a eu des maîtres et de 
vraies œuvres; jamais elle n'a eu ni lacunes ni chutes; elle se suit et 
s'enchaîne, elle se modifie aussi dans le sens de sa tradition. Les ima- 
giers du moyen âge, les artistes de Louis XIV et ceux de notre temps ne 
se ressemblent pas; mais la filiation n"a jamais été rompue, et les fils 
tiennent de leurs pères. Quand les grands arbres de la foret disparaissent, 
il y en a pour les remplacer, et il y en a de jeunes qui grandissent pour 
faire honneur, à leur tour, à leurs maîtres et à leur pays. L'école gallo- 
romaine a existé surtout à l'état décoratif, et elle a été dans l'architecture 
d'une richesse et d'une variété qu'on commence à bien connaître ; après 
le trouble universel des barbares, ce sont les souvenirs de l'antiquité et 
sa préoccupation — bien plus longue et plus vi\-ace qu'on ne le croit — 
qui ont d'abord inspiré l'architecture romane, puis la sculpture, qui s'est 
élevée régulièrement de l'ornement à la figure. Une fois celle-ci dans les 
usages, le progrès marche avec une rapidité étonnante pour arriver à 
l'admirable efïlorescence du xir et du xin" siècle, aux statues de Chartres 
et de Reims, qui seraient de la belle sculpture dans tous les temps et chez 
tous les peuples. A la même époque aucun pays n'avait rien de sem- 
blable, et le nôtre ne l'avait appris de personne. L'Italie même, qui nous a 
ensuite dépassés, a eu besoin d'une renaissance; mais notre belle sculp- 
ture gothique est antérieure aux Pisans. C'est avec elle que la grande 
sculpture funéraire a développé ses types, et les tombes royales de Saint- 
Denis n'ont fait que suivre l'exemple de celles faites pour des princes, 
même pour des particuliers, qui ont été leurs modèles et leur point de 
départ. Nos vieilles sculptures sont anonymes, mais leurs auteurs n'en 
sont pas moins grands, et dès Michel Colomb, qui meurt chargé d'années 
à l'extrême commencement du xvT siècle, les noms illustres et les œuvres 
exceptionnelles sont si nombreux que l'énumération en serait un livre. Je 
n'ai pas même la place d'en esquisser le cadre; mais je tenais à rappeler 
la ligne générale pour montrer que la supériorité, dont certains s'étonnent 
ou qu'ils sont disposés à considérer comme une découverte, est, au con- 
traire, une chose naturelle, ancienne et traditionnelle. Comme elle est cette 
fois reconnue, il nous est permis de nous réjouir de la voir sortir du 
monde de ceux qui réfléchissent et qui connaissent pour entrer dans le 
courant de l'opinion. Nos sculpteurs, souvent négligés pour la peinture 
plus amusante, y trouveront à la fois une récompense et un encourage- 
ment. 



LA SCULPTURE. 



55 



Si aucune des écoles étrangères dans son ensemble n'est aujourd'hui 
aussi nombreuse, aussi serrée, aussi haute, en quelque sorte aussi sûre 
que la nôtre, il n'en est pas moins vrai qu'on rencontre dans deux ou trois 




: UN SERPENT PVTHON, V ." 

(Dessin de l'artiste.) 



d'entre elles des hommes du plus vrai mérite. L'Exp>osition universelle 
en donne la preuve. Elle nous montre les ouvrages de quelques artistes 
dont nous n'apprenons pas les noms, mais dont nous sommes heureux de 
connaître les œuvres maîtresses. Aussi, puisqu'ils ont eu la bonne grâce 



56 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

de venir chez nous, nous commencerons par eux pour leur souhaiter la 

bienvenue. 

Sculpture ÉTRANGt:RE. — L'Angleterre est loin d'avoir en sculpture 
une valeur particulière. En peinture quelques-uns de ses artistes ont une 
originalité, une saveur insulaire, un accent étrange, mais pénétrant, une 




(Dessin de l'artislc.) 



personnalité et un individualisme qui arrêtent et avec lesquels il faut 
compter. Dans la statuaire elle n'a pas encore, et elle n'a jamais eu rien 
d'analogue. Après avoir, dans l'antiquité, reçu et suivi comme nous tous 
l'art romain, elle n'a à son compte, dans le moyen âge, que les modifica- 
tions qu'elle a fait subir à l'architecture gothique. Ce n'est guère que 
dans les tombeaux, surtout dans les figures habillées de leurs armures, 
plus fermes et plus variées que celles vêtues de robes ecclésiastiques ou 
féminines, que la sculpture anglaise peut compter, et, même en pierre ou 



LA SCULPTURE. 



en marbre, plutôt avec le sentiment rigide et la précision du bronze. Ce 
n'est ni au xiif siècle ni au xv" qu'en est la plus grande valeur, mais au 
xiv^ siècle. La Renaissance n y a p^as la souplesse et la variété qu'elle a 




IDOLPHE MENZEL, PAR .M. 

(Dessin de M. Gilbert.) 



eues en France. Quand il s'agit de faire le tombeau de Henri VII, qui est 
une merveille, où le plus bel art a mis toute sa science et sa pureté au ser- 
vice de données et de formes antérieures, c'est à l'Italien Torrigiano qu'on 
s'adresse. Plus tard c'est le Français Hubert Lesueur qui modèle et qui 
fond sous Charles II la statue équestre de Charles I-" de Charing-Cross, et, 



58 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

lorsque la dictature du génie fastueux de Lebrun, exaspérée par les exagé- 
rations de l'école de Bernin, eut égaré la sculpture française dans la re- 
cherche des nouveautés pittoresques, ce fut le Lyonnais Roubiliac, un 
homme médiocre, chez lequel ne se trouvent que de l'aplomb et de la faci- 
lité outrecuidante, qui, développant jusqu'à l'extravagance un principe 
déplorable, fit régner sans partage en Angleterre, pendant tout le xvni° siè- 
cle, un mauvais goiàt dont elle a été bien longtemps à se débarrasser. 

En réalité, la nouvelle phase de la sculpture anglaise date de Flax- 
man. Avec ses deux médaillons de la Nuit et de la Journée, qui sont d'une 
ligne charmante, la simplicité de ses compositions dessinées au trait a 
exercé dans son pays, bien qu'à un moindre degré, une influence analogue 
à celle de David en France. Après lui, l'artiste qui a eu sur l'école une 
influence prépondérante et qui dure encore, c'est Canova. La sculpture 
iconique, fréquente en Angleterre, et dont Westminster de Londres est 
véritablement le Panthéon, aurait pu d'elle-même apporter un élément 
d'originalité autonome. l\ n'en est malheureusement rien. Assises ou 
debout, costumées à l'antique ou habillées de vêtements modernes, la 
physionomie générale des figures est immobile, monotone et sans accent. 
Dans la sculpture féminine et dans le nu mythologique, c'est la fadeur 
italienne du commencement de ce siècle qui continue de dominer. Ce n'est 
pas impunément que la plupart des sculpteurs anglais passent par 
Rome, où bon nombre ont vécu et travaillé longtemps, et le grand goût 
de l'antique ne leur a rien donné de sa flamme et de sa maîtrise. La 
pratique, le convenu et le poncif y restent le caractère général. Les poses 
sont simples, mais pauvres; les formes sont rondes et molles, et, en face 
de ces statues, dont beaucoup sont agréables, il serait souvent dilîîcile de 
faire une distinction, de reconnaître qu'elles ne sont pas toutes du même 
auteur et d'y signaler de véritables différences. Il semble que la nature 
n'y soit pas étudiée directement, mais sur un type accepté à l'état de canon 
et incessamment reproduit. Aussi arrive-t-il trop souvent que dans les 
travaux divers et souvent habiles d'un même artiste on ne peut dégager 
aucune tendance, et la valeur en est parfois d'une inégalité singulière. Ce 
parti pris d'imitation affaiblie, ce manque d'unité, de fermeté surtout, 
sont des signes que dans le pays du caut, où le nu ne se peut faire accep- 
ter qu'en vivant le moins possible, la sculpture est un art plus transplanté 
que naturel, puisqu'on s'y élève si rarement au-dessus de la correction 
pratique sans aller jusqu'à la création véritable. La science de l'art s'y 
trouve, mais le génie, que rien ne supplée, pas même la science aidée du 



LA SCULPTURE. 



59 



travail, y fait encore défaut, et parmi tant d'œuvres il n'y en a pas assez 
dont la ligne et la forme soient assez fortes et assez neuves pour s'im- 




; M E N T DE 



> SABISES, GROUPE PAR M. REINHOLD Dl 

(Dessin de M. Paul Laurent.) 



poser et vivre dans la mémoire avec l'intensité personnelle d'un nom 
suffisant à lui seul à rappeler la statue. 

Aussi ne citerais-je en Angleterre que les deux œuvres maîtresses. 



6o L-ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

L'une est le grand bronze qui appartient à la Royal Academy, œuvre de 
M. Leighton, un des correspondants étrangers de notre Académie des 
beaux-arts et peintre habile, dont on remarque notamment dans les salles 
de peinture un beau portrait du capitaine Burton. Son jeune Athlète nu, 
auquel ses jambes écartées donnent une forte assiette sur le sol, lutte avec 
un serpent dont les replis n'entourent qu'une de ses cuisses. D'un bras en 
arrière il préserve son corps du danger de la formidable étreinte, pendant 
qu'en avant de lui il écarte et tient à distance la terrible tête, dont sa forte 
main tient le cou. Le jet de la ligne générale est d'un grand air, et c'est 
une belle étude classique, comme on peut le voir dans le dessin même de 
l'artiste. 

En quelque sorte en opposition et dans le sens tout moderne, il faut 
mettre le Thomas Cari vie en bronze de ^L Bœhm. Les larges plis de son 
long vêtement, sans Tatlubler à la romaine, sauvent des détails modernes 
trop précis. En donnant de la simplicité à l'ensemble, ils mettent en pleine 
valeur le ferme appui des mains sur les bras du fauteuil et la prédomi- 
nance ardente et vigoureuse de la tête. La force un peu farouche qui s'en 
dégage ne résulte pas de l'abondance caractéristique des cheveux, du col- 
lier de barbe et des sourcils, mais de la puissance de la construction du 
masque, dont les traits heurtés sont d'une rare énergie. On comprend 
mieux l'homme devant son image, et pourquoi l'incontestable originalité 
de sa pensée n'allait pas sans une exagération voulue de bizarrerie. Dans 
cette tête écossaise il y a une sorte de rusticité et comme une marque 
d'origine, voisine de la rudesse paysanne, qui aime à se vanter de taire 
fi de la tradition et de la mesure, et qui se plaît à frapper sans cesse et 
trop fort pour bien faire voir qu'il faut compter avec la pesanteur des 
coups sans qu'on doive y attendre de fatigue. Ce n'est pas seulement la 
tête d'un rude jouteur, mais d'un lutteur qui aime la bataille pour elle- 
même et qui ne déteste pas de s'y jeter à tout propos pour s'entretenir la 
main. 

Pour l'Allemagne, au moyen âge, elle ne lutte pas plus avec la France 
en statuaire qu'en architecture; la sculpture de ses églises est alors sur- 
tout décorative et architecturale, et nulle part elle ne s'est élevée à la 
beauté des portails de Reims et de Chartres. C'est au xv*" siècle qu'à la 
suite de la Bourgogne et des Flandres, elle arrive par l'école de Nurem- 
berg, aussi fantaisiste dans l'ornement que réaliste dans les formes et dans 
les types, à avoir une valeur propre, dont les caprices enchevêtrés et touf- 
fus se servent surtout du bois et du bronze. Au Tixu' siècle et au xvni% 




DWARD JENNEB. CROUPE DE M. MONTE VER Dï 

(Dessin de M. Bocourt; gravure de M. Chapon.) 



62 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

c'est la France qu'elle imite, en poussant à outrance les défauts, sans rien 
prendre des qualités, et Ton sait les contournements affolés qu'ont pris sous 
ses mains la rocaille et le rococo. Heureusement un grand homme est 
venu lui donner une sculpture vraiment nationale, un peu rude et som- 
maire, mais énergique et monumentale. Quoique Thorwaldsen soit Da- 
nois, c'est lui qui l'a régénérée ; c'est son grand exemple qu'elle a suivi et 
qui l'a menée dans ses voies. Après lui Rauch et Schwanthaler sont aussi 
de vrais maîtres, l'un dans le sens de la force, l'autre dans celui de l'élé- 
gance; l'un plus profond, l'autre plus ingénieux et vraiment supérieur 
dans la composition des bas-reliefs qui se déroulent sur les longues frises. 
Rauch est plus profondément Allemand ; Schwanthaler y ajoute quelque 
chose de la Grèce. 

Aujourd'hui il serait difficile, avec le peu de morceaux envoyés au 
dernier moment, de porter un jugement d'ensemble sur la nouvelle école 
contemporaine et d'en marquer tous les caractères. Il n'est que juste de 
reconnaître la valeur de ce que nous avons sous les yeux. 

Malgré sa pomme, VAdani nu et debout de M. Hildebrand, qui 
appartient au Musée de Leipzig, pourrait aussi bien être un Paris en face 
des trois Déesses, tant sa pose et son type sont un souvenir de la belle 
sculpture romaine. Le chèvre-pied assis, de M. Hartzer, dont un Amour 
railleur saisit la barbe en même temps qu'il tient un miroir devant sa 
figure, gagnerait beaucoup à ce que l'exécution du marbre tut plus ferm j 
et moins savonneuse, car l'agencement du groupe est vif et d'une heu- 
reuse nouveauté. Quant aux deux grands groupes de M. Renaud Bégas, 
ils sont tout à fait importants. Celui de bronze a repris sans défaillance 
le motif de Jean de Bologne. Dans l'œuvre élégante qu'on admire depuis 
le xvi*" siècle sous une des arcades de la loggia des Lanzi, c'est la femme 
qui est au sommet; ici c'est le casque du robuste soldat, emportant en 
travers devant lui le beau corps de la jeune femme affolée, qui crie, et 
dont la main impuissante essaye de s'attaquer au visage du ravisseur. Le 
jet est superbe et plein de furie; les deux acteurs sont bien en scène et 
n'ont rien de contourné ni de théâtral, l'écueil ordinaire de ces sujets vio- 
lents. M. Bégas cherche évidemment la vie en action, et le mouvement lui 
est naturel. C'est aussi la qualité de son second groupe de marbre, VEii- 
lèi'einent de Psyché, qui appartient à la Galerie nationale de Berlin. La 
femme, qui tient une des mains de Mercure, et qui pose son autre main 
sur l'épaule du divin messager, touche encore la terre de la pointe de ses 
pieds dressés. Quant au Dieu, il se détache du rocher contre lequel il 



LA SCULPTURE. 



63 



s'appuyait tout à l'heure, et l'une de ses jambes repliée va, sans violence, 
lui donner l'élan dont il a besoin. S'il y avait une critique à faire, ce serait 




(Dessin de M. Bocourt; gravure de M. Chipon.) 



peut-être de trouver trop grande la différence entre la force trop accusée 
du Dieu et la petitesse relative de la femme. On pourrait, je le sais, ré- 



64 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

pondre par d'illustres exemples, par le groupe de Naples qu'on appelle 
communément le Taureau Farnèse, et surtout par l'Andromède et Persée 
de notre Puget. Ce qu'il y a de certain dans l'œuvre de M. Begas, c'est 
que ses deux figures partent et quittent la terre ; on le sent, on le voit. 
Dans quelques instants elles s'élèveront dans l'éther pour monter d'un trait 
dans rOlvmpe, où l'heureuse Ps}'ché se réunira à celui qu'elle n'a perdu 
que pour l'avoir trop aime. 

M. Charles Wagmueller ne cherche pas la force comme M. Renaud 
Begas; mais, devant ce qu'il a envoyé, on regrette de ne pas connaître 
l'ensemble de son œuvre, où doivent dominer la tendresse, la grâce et la 
mélancolie, si l'on s'en rapporte à ce que nous avons sous les yeux. La 
jeune fille, les jambes nues, qui porte sur ses épaules, en riant de ce beau 
rire frais et ailé de la jeunesse, un bébé nu, fort peu rassuré, dont les 
petits bras se rattachent désespérément à son cou, est un agréable mor- 
ceau, très gracieusement joli. 11 y a plus dans son modèle du tombeau 
d'une morte regrettée. Cette année, la sculpture funéraire est particuliè- 
rement supérieure. En Italie, l'une des choses les meilleures est le groupe 
d'un sarcophage ; en France, le tombeau monumental de M. Paul DubtVis 
est l'honneur de notre Exposition. Dans sa donnée plus simple, l'œuvre 
de M. ^^'agmueller conquiert d'un seul coup à son nom la vie et la noto- 
riété. Sur le milieu d'un long sarcophage en batière, décoré aux angles de 
sphinx ailés, est assise de côté une belle jeune femme, le calme génie du 
regret et du souvenir ; elle tient de la main gauche une tablette éloquente, 
sur laquelle on lit le nom Michaela-G.^briel.a. Wagmueller mdccclxxvi. 
Le groupe se complète par un tout petit enfant nu et assis, témoin incon- 
scient de la jeunesse disparue de la femme et de la mère, qui ne revit 
plus que dans cette frêle promesse ; il joint ses petites mains en regar- 
dant la palme déposée sur le pied du tombeau par la piété de la jeune 
femme. A terre, sur l'emmanchement, deux couronnes jetées à terre pon- 
dèrent à droite le corps de la grande figure assise sur la gauche. De tous 
les côtés les lignes sont heureuses ; l'effet est triste, sans la violence des 
révoltes et des terreurs, et dans un senfiment très noble et très pur. La 
douleur a été là une vraie muse; elle a inspiré l'harmonie silencieuse et 
comme l'apaisement et l'espérance qui se dégagent de cette belle compo- 
sition. Tous ses éléments sont connus ; mais, dans sa simplicité, elle a 
pourtant une nouveauté personnelle, noblement précise, qui la fixe dans 
le souvenir et la rend impossible à oublier. 

C'est, au contraire, la vie, dans sa réalité la plus particulière, qui 




1-Es q^uathe parties du monde, GnourE de carpeai 
(Dessin de M. P. Adict.) 



66 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

éclate dans un buste de marbre de M. Renaud Bégas. Il ne vise pas à la 
beauté; son parti même a quelque chose de bizarre, et il s'impose par 
son sentiment de naturalisme autochtone. Dans la Galerie de Berlin, 
qui possède ce buste, son modèle, le peintre Menzel, restera vivant. 
11 est chauve, d'un caractère qui ne doit pas être souvent aimable, et 
son nez n'a rien de commun avec les lignes de la beauté grecque; mais 
rintelligence et la volonté respirent dans ce visage à la bouche serrée et 
aux yeux clairs, singulièrement nets et perçants. La façon bizarre d<»nt 
c'est un morceau de statue sciée au-dessous du bras replié, sans socle ni 
piédouche , n'est pas sans rappeler les habitudes allemandes de certains 
petits bustes du xvi'' siècle. Mais c'est la vie même, comme on peut le 
voir dans le dessin que nous sommes heureux d'avoir à montrer à nos 
lecteurs, et M. Bégas, qui sait trouver et créer, est en même temps un 
portraitiste bien sincère et bien naturel. 

Si peu que l'on voie ici de sculpture autrichienne , il est facile de 
reconnaître ses différences avec la sculpture allemande. Ce qui s'en rap- 
procherait le plus, ce sont quelques statues de grands hommes : un 
Michel-Auge debout, de M. Wagner ; un Diirer, aussi debout et en grand 
manteau à manches. Ces deux marbres, surtout le second, par M. Schmid- 
gruber, ont la juste qualité du calme architectural et feront fort bien à 
Vienne dans les niches de la façade de l'hôtel de l'association des artistes, 
auquel elles sont destinées. Le Beethoven en bronze, de M. Zumbusch, 
paraît ici un peu gros parce qu'il est trop près de l'œil ; il est certaine- 
ment fait pour un piédestal plus haut et pour être vu dans un grand espace. 
Ce qu'on y remarque, c'est l'intensité grave et puissante de l'expression 
générale. Le maître, assis et immobile, est tout à la pensée intérieure 
qu'il écoute, et cette intensité d'attention se marque, aussi bien que dans 
la tète, par le geste naturel de la jambe repliée en arrière et par celui des 
deux mains jointes et appuyées sur l'autre cuisse. 

Mais, dans les bustes, les Autrichiens paraissent avoir un caractère 
tout à fait à part, plus souple, plus aisé, plus brillant, plus chaud et plus 
spirituel qu'en Allemagne. C'est une autre vie, une autre intelligence et un 
autre soleil. Devant ces types divers, heureux et animés, on a atiaire à d'au- 
tres sentiments et à d'autres idées. Il faudrait insister en détail sur la char- 
mante vieille dame de M. Johann Silbernagel, sur la finesse de la tète d'un 
jeune peintre, M. Libermann, par M. Béer, surtout sur les bustes de 
M. Tilgner, aussi heureux avec le marbre qu'avec le bronze, qui a ainsi le 
don du modelage et de l'exécution, et dont les tètes ont la chaleur de la vie. 



LA SCULPTURE. 6j 

Ajoutons que tous ceux que je viens de citer sont jeunes; la jeunesse 
a devant elle l'avenir. 

Le Danemark et la Suède n'ont rien qui puisse nous arrêter, et 




CROUPE d'uGOLIN. par CARPEAUX. 



(Croquis de l'anisie.) 



Thorwaldsen ne semble pas y avoir eu d'héritiers. Sauf im buste de juif 
par M. Laveretzki et une jolie tête de faune rieur par A. von Bock, la 
Russie n"a que des statues correctement froides et conventionnellement 
antiques , qui ne s'élèvent pas assez au-dessus de la pratique courante 



68 L/ART MODERNE A L^EXPOSITION. 

de Carrare. Il faudrait savoir ce que vaut sa sculpture monumentale. 

Avec l'Italie nous revenons dans un pays où Fart est naturel, où il a 
été si admirable qu'il est inutile, entre les Pisans et Michel-Ange, de rap- 
peler même des noms, et où il pourrait être admirable encore; mais, sauf 
quelques morceaux, la sculpture italienne paraît dans une bien mauvaise 
voie, inférieure même à celle des innombrables imitateurs de Canova, 
qui dans leurs mollesses rondes et convenues gardaient au moins les tra- 
ditions de l'élégance de la ligne. Nous n'avons rien ici de Dupré ni de 
Vêla, l'un plus pur et plus élevé, l'autre plus mouvementé et plus vigou- 
reux. Ils avaient relevé l'école ; mais , dans le présent et aux applaudisse- 
ments de la foule, qui se prend facilement au plus mauvais, il y a deux 
courants bien sensibles et bien déplorables. L'un s'introduit : c'est la 
sculpture pittoresque et comique jusqu'à la charge, caricaturale et réaliste 
jusqu'au ruisseau. Qu'est-ce que ce petit pêcheur à la ligne, accroupi de 
la façon la plus laide, si ce n'est le roi des grenouilles, qui n'en vou- 
draient peut-être pas; que cet ignoble pitre, au maillot trop large et aux 
souliers avachis, qui marche sur un ballon; que ces galopins en haillons 
débraillés qui se battent contre un mur ou qui rient à se fendre la mâ- 
choire; que ce cadavre de paysanne couchée sur de la vraie mousse teinte 
en beau vert; que ces parasites infects tombés endormis l'un sur l'autre, 
et qui, malgré toutes leurs recherches archéologiques, ne sont que d'im- 
mondes ivrog-nes? Et tout cela n'est pas une ébauche de terre ou de 
bronze, le jeu et la gageure d'un instant; ce sont de grandes figures, qui 
se prennent au sérieux et visent à l'admiration. Il n'est question ni du 
cœur ni de l'esprit; mais qu'est-ce que les yeux mêmes ont à gagner? et 
comment croire qu'ils puissent se plaire à ces puérilités ou à ces préten- 
tions ordurières? Ce goût-là, si l'on peut appliquer le mot, est récent; 
c'est une maladie qui tuera ses adeptes s'ils continuent à boire cette mal- 
saine absinthe. Elle passera d'elle-même ; il vaut même mieux insister 
et ne pas lui donner une importance qu'elle n'a pas. La surprise de cette 
vilaine mode est seulement d'autant plus grande qu'elle nous vient de la 
patrie de Donatello et de Michel-Ange. 

L'autre danger est plus grave parce qu'il dure depuis longtemps, 
qu'il est établi, admiré, et qu'il s'étend de plus en plus : c'est la recherche 
de l'habileté et du trompe-l'œil; c'est le tri(_)mphe du praticien sur le 
sculpteur, du métier sur l'art, de l'exécution puérile sur la forme et sur 
l'idée. La variété des travaux et l'adresse sont des qualités quand elles 
sont à leur place et quand elles ne prétendent pas remplacer et l'invention ,^ 




^.,.r.^ l ^.^ . 



tE eftOlTE DE I.\ DiïiiE, PAR CARI-EAUX, 

(Dessin Je M. T. de Mare.) 



-o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

et la ligne, et rcxpression. Malheureusement, dans ce pays des beaux 
marbres où les praticiens abondent, on arrive à prendre cette habileté 
pour du talent et pour de l'art. Ce qu'on cherche, c'est la difficulté, le 
nu et le détail des traits du visage visibles sous un voile, les mailles d'un 
filet enveloppant une statue. 11 s'agit bien de plis; ce qui importe, c'est 
l'étoffe, la moire, la tarlatane, le satin, la gaze lamée, la laine; c'est 
l'étotlc qui est neuve, celle qui est chaude, celle qui est usée, celle qui 
est transparente, celle qui est ajourée. Les bouillons, les dentelles, les 
chaînes d'orfèvrerie, les boucles d'oreilles, voilà l'important. Le pauvre 
marbre fait tout ce qu'on veut. Il est poli comme du métal, ciré et encaus- 
tiqué comme un parquet, mou comme du savon; ici il est grenu, là gravé, 
ailleurs onde, strié, quadrillé, ailleurs tuyauté, ruche, crêpé, froncé, 
bouillonné. On voit la trame et la chaîne; on compterait les fils de la bro- 
derie au petit point ou au passé; on trouverait les épaisseurs de celle au 
plumetis. Un large chapeau de paille de-Florence, une ombrelle ouverte 
a\ec ses franges, les branches repercées d'un éventail ouvert , une colle- 
rette de dentelle, une bordure de cygne sur laquelle on soufflerait : voilà 
ce qui est intéressant et ce qui fait pâmer d'aise. Rien n'est trop fin, trop 
mince, trop minutieux. Celui-ci a la spécialité des chardons, un autre 
celle des petits oiseaux et des plumes, un autre celle du bois mort. 

C'est de la sculpture pour les Chinois ou pour les marchandes de 
modes. Les boules d'ivoire séparées qui roulent les unes dans les autres et 
les mannequins habillés des galeries du vêtement seraient alors le dernier 
mot de l'art. Un peu plus, nous verrons rendre en sculpture les taches 
et les différences des feuillages panachés , un bouquet d'orties, un mou- 
choir de dentelles, non pas un buisson d'écrevisses , ce serait trop 
simple , mais un ra^■ier de cre^■ettes , dont la scie sera aussi dentelée , aussi 
aiguë, aussi coupante que la véritable, et dont les tentacules auront autant 
d'anneaux que dans la nature. 11 ne manquerait plus que de les faire 
cuire; ce serait alors l'idéal. 

Si ce n'était que des morceaux d'ouvriers, il n'y aurait pas à s'en 
préoccuper; mais les yeux et la mode vont dans ce sens. Ce que la plu- 
part des gens admirent dans le beau Xapolcun de \'ela , c'est le velu de la 
couverture de laine, et cette année, dans le Jciuicr, c'est la rayure et le 
pointillagc des bas. De vrais artistes, ceux-là le sont, cèdent à la tentation 
pour se faire plus regarder, et l'on en citerait trop d'exemples dans nos 
derniers Salons. 11 est donc bon de crier gare , dùt-on prêcher dans 
le désert. 



EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 







ALEXANDRE DUMAS. 



LA SCULPTURE. 7' 

On a plus de plaisir à parler d'œuvres sérieuses, et parmi elles je 
citerai de Biellazzi le Petit Pâtre endormi sur la terre dans une pose 
simple et naturelle, le beau buste en habit moderne du vieux marquis de 
Brignole-Sale , par M. Rota, et le Cromivell assis dont M. Borghi nous 
montre le plâtre. 11 est un peu traité en ébauche, et le bronze lui convien- 
dra mieux que le marbre; mais il a de la force et du caractère. Dans cette 
exposition, le sculpteur italien qui est à la tète et de beaucoup, c'est, 
M. Giulio Monteverde. Son tombeau du comte Massari a de grands mé- 
rites. Le sarcophage, qui pyramide en gorge diagonale, est couvert de 
beaux rinceaux de feuillages qui se souviennent heureusement de Verro- 
chio ; le cadavre, quoique sans bandelettes, est peut-être un peu trop 
serré dans son linceul à la façon du Lazare giottesql;e ; mais la femme 
ailée, qui est debout à sa tète, et qui se penche vers lui en encadrant de 
ses bras Toreiller sur lequel il repose, est d'une belle silhouette générale. 
Quant au Jeiiner, dont la Gaiette a déjà donné le dessin, il est encore 
supérieur. La ligne du groupe du médecin inoculant le vaccin sur son fils, 
qu'il tient sur ses genoux, est tout à fait trouvée; elle est pittoresque, 
personnelle et remarquablement appropriée au sujet. On ne saurait mieux 
rendre la bonté et le soin ferme et délicat avec lequel le père tient l'enfant 
qui voudrait se défendre. 11 y a là une idée, et elle est rendue; cela est 
autre chose que les tours de force d'exécution. 

La classification du livret force à dire ici quelques mots de la Bel- 
gique, bien c^u'en réalité sa sculpture ne se sépare pas de celle de la 
France. Elle a été atteinte de même par la réforme de David, plus tard 
par le mouvement romantique, et tous, en particulier Geefs et Simonis , 
ont souvent exposé chez nous. Aujourd'hui les deux sculpteurs dont on 
parlé le plus' sont M. Ducaju et M. Pescher, et la renommée les a peut- 
être mis un peu trop haut. Ce que j'ai vu en Belgique de M. Ducaju est 
ardent et plein de verve, mais surtout avec la liberté de l'ébauche, et les 
éloges que j'ai lus du buste de Rubens par M. Pescher me faisaient 
attendre tout autre chose. Il me paraît lourd et gros plutôt que d'une 
grande tournure , et, en s'inspirant de plus près du goût architectural du 
maître, le piédestal pourrait avoir plus de caractère et d'accent. En même 
temps qu'eux l'on verra avec plaisir le buste d'enfant par M. de Groot, 
un beau buste d'homme ofliciel par AL Paul de Vigne, la tête en bronze 
de M. Victor Lagye par M. Pescher, qui, je l'avoue, me touche plus que 
son Rubens , et , dans les statues : la Clytie debout, sculptée à Rome en 
1872 par M. Paul de Vigne, où l'amoureuse, en tendant vers le soleil 



-2 LWRT MODERNE A L" EXPOSITION, 

une fleur, préserve avec son bras gauche ses yeux éblouis par les ardeurs 
rayonnantes de son amant; ï Enfant au Ic'iard, par AI. Bouré, dont 
le corps nu, étendu sur le sol, est d'un modelé fin et charmant; le 
groupe bien agencé de Daphnis assis et de sa chèvre par M. Cattier, et 
de xM. Vanderlinden le bronze de Calixta, hésitant entre la statuette du 
Jupiter de ses ancêtres et la croix du nouveau Dieu, sujet bien com- 
pliqué, qui se résume de lui-même en une bonne figure de jeune femme 
assise et plongée dans ses pensées, ce qui suffît et au delà à la sculpture. 
Je citerai encore de M. Samain une Jeune Paysanne romaine fort belle 




LIONNE, PAR BARYE. 

(Dessin de M. Bocourt ; gravure de M. Sotain.) 



portant sur son épaule et sur sa tète un enfant et un bassin de cuivre, 
et le musicien Johaiiiics Tincloris, ou plus simplement le Teinturier, 
petit bronze de genre où il est en longue robe et en bonnet conique, à 
la façon de Leys ou plutôt des tableaux et des miniatures du xv' siècle ; 
mais, malgré la frontière, nous sommes déjà en France, bien que je 
n'aie encore rien dit de cette véritable pléiade de sculpteurs qui bril- 
lent de concert dans le ciel lumineux de son art et auxquels j'ai hâte 
d'arriver. 

Pourtant, avant d'entrer dans leur temple, il convient de s'arrêter un 
peu dans les dehors pour dire quelques mots de la sculpture ornementale 
des jardins et des bâtiments, et de la porte triomphale que M. Sédille a 
dressée pour en décorer l'entrée. 



LA SCULPTURE. 7^ 

Sculpture française. — Je n'ai pas à entrer ici dans le détail de la 

partie sculpturale du Trocadéro ; cependant, quoique M. Gonse en ait déjà 

dit quelques mots, il y a lieu d'en parler encore. La Renommée de 

M. Mercié, qui s'élance les ailes éployées, les bras ouverts et les vête- 




THÉSÉE COMBATTANT LE CENTAURE BIENOR. 

(Bronze de Barye.) 



ments emportes par le vent, semble remarquable; mais elle est si haute 
qu'elle parait plutôt petite. On n'eût pas, je crois, pu la faire plus grande, 
car elle est posée sur le laite d'un lanternon à jour, qui ne serait pas, 
mais qui, à cause de sa transparence, paraîtrait trop faible pour être le 
piédestal d'une figure assez grande pour être d'en bas bien visible. C'est 
déjà beaucoup de pouvoir en dire que la silhouette du mouvement est 
bonne ; mais on peut regretter de n'en pas avoir dans les jardins, sur une 
colonne, une réduction qui permettrait, eu continuant de la voir encore de 
bas en haut, de se rendre compte du mérite réel de la ligure. 



-4 L-ART MODERNE A L-EXPOSITION. 

Quant aux figures allégoriques qui se dressent sur les terrasses de la 
galerie demi-circulaire et s'imposent moins, elles sont aussi trop loin de l'œil 
pour faire autre chose que se découper sur le ciel. Dans cette grande 
foire des yeux et de l'esprit, on n'a pas encore eu le temps d'en distinguer 
les différences et les valeurs, mais les sculptures de la descente ont déjà 
toute leur importance. Dans les six groupes assis sur la terrasse d"où 
tombe la cascade, le plus remarqué, avec VAsie de M. Falguière, est 
Y Afrique de M. Delaplanche, dont nous donnons le dessin. Comme de 
raison, c'est ce qui nous est le plus étranger qui, par sa difficulté même, 
a été le plus heureux, et la même chose s'est produite dans la suite des 
Nations qui décorent la façade extérieure du grand vestibule du Champ 
de Mars. Dans ces travaux d'ensemble, surtout quand ils sont hâtifs, la 
valeur du thème rencontre rarement toute la conscience qui serait néces- 
saire pour les bien traiter, et ici trop de figures sont absolument des pon- 
cifs. On y a vraiment abusé de la figure couronnée et convenue, qui sert 
à tout et n'exprime rien. Il y aurait eu mieux à faire en se préoccupant 
davantage du type national, qui eût été bien autrement caractéristique. Les 
seules qu'on remarque sont V Indienne de M. Cugnot, chargée de colliers 
et de bijoux comme les statues des déesses indoues; la Chinoise de 
M. Captier, et surtout la Japonaise de M. Aizelin, tout à fait jeune et élé- 
gante, avec un arrangement de costume des plus heureux, ainsi qu'on le 
peut voir dans le croquis même de l'artiste. Le Japon, du reste, a du 
bonheur au Champ de Mars, car VAsie de x^L Falguière est née au Japon, 
et, si nous ne nous défendions de penser à ses bronzes, ils nous détour- 
neraient de tous nos devoirs. 

On a déjà parlé ici même des groupes d'animaux qui cantonnent le 
bassin inférieur de la cascade. Le cheval est peut-être un peu dégingandé, 
et ï Éléphant de M. Frémiet ne se masse pas de tous les côtés d'une façon 
heureuse. C'est de près seulement qu'il a toute sa valeur quand on l'isole 
pour le regarder en lui-même ; il aurait mieux valu lui donner dans l'ar- 
chitecture une place unique et prépondérante que de le mettre en pendant 
avec des animaux d'une autre taille. Cela a mené forcément à le réduire 
relativement, et, sans que beaucoup de gens s'en rendent compte, c'est 
ce changement d'échelle qui en diminue les mérites et l'effet. Il ne paraît 
pas beaucoup plus grand que les autres, et Ton est choqué de cette iné- 
galité. L'article de M. Gonse a donné le dessin du Bœuf de M. Caïn, et 
l'on n'oubliera pas la belle ligne de l'animal dressant la tète et regardant 
au loin ; on y a vu également, d'après un pittoresque dessin de 1 artiste, le 



LA SCULPTURE. 73 

Rhinocéros de M. A. Jacquemart, peut-être le plus remarquable et à coup 
sûr le plus difficile de tous à réussir. Avec ses formes lourdes, avec ses 
plaques d'armures qui restent immobiles, rien ne paraît moins sculptural. 
L'artiste s'en est tiré, et il est impossible de ne pas être frappé par le 
sentiment de cette force pesante, lente à éveiller, mais qui, une fois ex- 
citée, sera furieuse et irrésistible. C'est vraiment un tour de force, et il ne 
faudrait pas défier l'artiste de faire une belle chose avec un hippopotame; 




lA STATUE COtOSSAtE DE LÀ LlBERl 

(Dessin de M. A. Gilbert.) 



On le sait, tous les groupes de la cascade sont en fonte dorée. J'avoue 
pour ma part que je les aimerais mieux en bronze. La richesse toute 
matérielle en fait d'art m'est rarement sympathique et me paraît moins 
souvent une beauté qu'une exagération ou, dans un autre sens, une dimi- 
nution. Certainement pour la Renommée du faîte, comme pour le Génie 
de la colonne de la Bastille, la dorure est une nécessité pour éclairer la 
forme à cette distance et devenir un point lumineux ; mais l'éclat est bien 
facilement trop fort, et la dorure du dôma des Invalides l'alourdit plutôt 
et lui ôte de son élégance. Par un temps sombre, évidemment, la dorure 
éckiircit ; mais au soleil elle écrase, et l'on ne distingue pkis le mauvais 



~C) LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

du bon. Ce n'est pas un avis général; de bons esprits approuvent com- 
plètement la dorure, et il faut se souvenir à quel degré les anciens rappli- 
quaient aux statues de leurs temples et de leurs rues. Il peut aussi y avoir 
là pour nous un manque d'habitude, et l'œil est déjà fait à la dorure des 
groupes de l'Opéra, à propos desquels il faut cependant remarquer qu'ils 
restent dans la condition de l'éloignement, que la gamme de la façade de 
l'Opéra, bien plus franchement polychrome que l'aspect du Trocadéro, 
demandait cette note indispensable, et aussi que leur éclat est déjà très 
adouci. Quand ceux du Trocadéro se seront un peu éteints, quand la blan- 
cheur de la pierre ne sera plus aussi crue, il se produira sans doute une 
harmonie qui ne peut exister au premier jour. 

On a vu dans le premier article un croquis du char d'Apollon par 
M. AUard, qui couronne l'entablement de la porte monumentale de 
M. Sédille; il faut l'ajouter par la pensée à celui que nous donnons éga- 
lement de la porte elle-même. On parle, et ce serait peut-être désirable, 
de conserver le grand quadrilatère des galeries extérieures du Champ de 
Mars. Les bâtiments des Beaux-Arts, construits dans la longueur de l'axe, 
disparaîtraient ; mais l'œuvre majestueuse de M. Sédille trouverait facile- 
ment sa place pour revêtir l'intérieur de l'une des grandes entrées. Elle y 
gagnerait même, parce qu'il serait alors facile de lui donner plus d'impor- 
tance. La largeur était commandée ; toutefois sa hauteur n'est pas aujour- 
d'hui dans la proportion qu'elle demande. Il lui faut un tiers en sus de 
montant latéral, et l'on n'aura pas de peine à ajouter de chaque côté trois 
grands noms de plus ; il faut à ses pieds-droits une base moulurée plus 
haute et plus ressentie. Encadrée et serrée comme elle est, on ne s'en 
aperçoit pas d'abord. Ce qu'on y voit, et à juste titre, c'est le grand air et 
l'élégance du dessin, c'est l'éclat franc et vraiment décoratif des colora- 
tions émaillées. M. Lœbnitz, auquel on doit l'exécution de la partie du 
potier, y a montré un véritable sentiment de la franchise nécessaire à la 
coloration architecturale. Comme invention et comme exécution, la porte 
de M. Sédille est sans conteste au Champ de Mars le morceau le plus 
heureux de céramique monumentale. 

La richesse du présent, les promesses de l'avenir ne doivent pas nous 
faire oublier de compter encore dans les rangs des sculpteurs français ceux 
qui viennent de disparaître, en laissant de côté Rude et David d'Angers, 
morts depuis assez d'années pour appartenir au passé et relever désor- 
mais de la postérité. 



LA SCULPTURE. 



Perraud n'avait pas, comme eux, rinvention et la fécondité; mais 
c'était un sculpteur consciencieux, amoureux de l'élévation de la forme, 
plus masculin que féminin, et chez lequel le morceau contribuait à Faccent 





MONSEIGNEUR DARBOY. 

(Buste en marbre par M. Guillaume.) 



et à la tournure. Son ancien groupe du Satyre portant sur son épaule 
Bacchus enfant est dans son œuvre ce qui a le plus de mouvement et de 
personnalité. Quant à son bas-relief des Adieux, dont la disposition ne fait 
que reprendre en le grandissant le thème antique des stèles funéraires de 



-8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

la Grèce, il donne bien au Champ de Mars la mesure et la hauteur de ce 
talent sérieux et un peu étroit. L'inspiration n'en est que traditionnelle; 
mais la personnalité s'y marque partout par Tétude serrée de la forme, 
par Fhabileté du ciseau, qui arrive à la gravité et à la grandeur, et surtout 
par le calme d'un aspect vraiment monumental. Il sera beau dans un 
musée, il serait plus à sa place dans un édifice avec la reculée et le cadre 
de l'architecture ; c'est là une qualité rare qui en montre bien la valeur. 

M. Louis Rochet — qui réunissait en lui deux hommes bien différents, 
l'artiste et le lettré, car il a été un orientaliste et un sinologue distingué, — 
était d'une tout autre nature. Ce qui dominait chez lui, c'était le sentiment 
de l'effet et le mouvement pittoresque de la silhouette. S'il a été quelque- 
fois exagéré, comme dans sa statue équestre de Guillaume le Conquérant, 
dont le cheval se cabre et se dresse vraiment trop, jamais il n'a été banal, 
et il avait le don de la vie. Son groupe de Charlemagne, dont deux Francs 
à pied tiennent le cheval, en est au Champ de Mars un bel exemple. 11 y 
est assez peu à son avantage, perché qu'il est sur le faîte d'un édicule qui 
n'est pas fait pour le porter. Il y est trop haut et dans des conditions trop 
invraisemblables ; mais on se rend facilement compte de ce qu'il serait sur 
un vrai piédestal, au milieu d'un grand espace et avec un fond de grands 
arbres. M. Rochet n'était pas l'homme du détail ; le bronze lui convenait 
mieux que le marbre et le groupe plus que la statue ; mais il sentait vive- 
ment, et il composait d'une façon grande. 

Carpeaux a probablement donné tout ce qu'il pouvait. Son dernier 
groupe des Quatre Parties du monde pour la fontaine du Luxembourg 
accuse les défauts qui étaient en germe dans le groupe de l'Opéra, l'exagé- 
ration du mouvement et comme la flétrissure de la chair. Dans son Ugo- 
liiij dont il y a un grand marbre au Trocadéro, à l'Exposition des carrières 
françaises de Saint-Béat, les corps nus des enfants sont certainement 
meilleurs que le père, théâtral, presque grimacier, et plus voisin de la 
boursouflure pittoresque de Fuessli que de la terreur de Michel-Ange. 
Carpeaux avait un tempérament qui l'a emporté souvent au delà du goût, 
mais il avait la verve, la vie, la chaleur ; il échauffait la terre et le marbre, 
et l'on sent couler le sang sous leur épiderme ; il était doué, il avait la 
facilité ingénieuse et l'improvisation créatrice. Jamais il n'est sorti de ses 
doigts quelque chose de froid ni de raide; sa ligne ondulait d'elle-même, 
et son relief coloré s'enlevait toujours sur le soutien et sur le piquant d'une 
ombre voisine. Il y a des sculpteurs qui dessinent surtout et dont les œuvres 
s'éclairent également ; Carpeaux modèle à la façon d'un coloriste ; son con- 



LA SCULPTURE. 79 

tour échappe et s'efface comme dans la nature ; sa forme ne se masse et 
ne se détaille que par ropposition des noirs et des clairs. 11 y a là un don 
et une grâce de nature ; ce n'est pas cherché parce que c'est trouvé, et 
l'aisance sauve du maniérisme. 11 est inutile de rappeler les qualités un peu 
troublantes de l'étonnant groupe de la Danse; au lieu de la beauté, c'est 
plutôt l'ivresse bruyante du plaisir ; mais où trouver ailleurs cette sou- 
plesse, ce mouvement et cet éclat? Une œuvre plus ancienne et plus 
simple est peut-être encore plus heureuse ; la Flore avec deux Amours 
du pavillon des Tuileries, où tant d'autres n'auraient fait que de la sculp- 




I.E JEUNE MARTYR TARCISIUS, MARBRE DE M. FALGUIÈRE, 

(Dessin de M. Rajon; gravure de M. Boetz»l.) 

ture de commande, est une œuvre charmante et parfaite dans son genre. 
Elle décore et elle subsiste par elle-même ; elle a le mouvement, la fleur 
de la jeunesse fraîche et de la gaieté ; le soleil, en tournant devant elle, se 
charge d'en varier les expressions, et jamais Carpeaux n'a eu la main plus 
heureuse; il n'a là que ses meilleures qualités. On oubliera Ugolin, on 
n'oubliera pas la Danse, mais on mettra au-dessus la Flore. Elle a eu un 
nom dés le premier jour, et c'est elle qui laissera de Carpeaux le plus 
vi^•ant souvenir. 

C'était un sculpteur de race. Barye est à d'autres hauteurs ; c'est un 
grand homme. Il n'y avait plus rien de nouveau à attendre de lui ; il avait 
atteint la limite de l'activité humaine, mais la perte est si grande qu'elle 
est irréparable. 



3o L'ART MODERNE A L-EXPOSITIOX. 

Sur la fin de sa vie, il lui a été donné de montrer ce qu'il était capable 
de faire avec la figure humaine. Les quatre groupes allégoriques en pierre 
des pavillons du Carrousel sont d'admirables œuvres, et il conviendrait 
certainement de les reproduire en bronze pour décorer une place ou un 
jardin et les mettre assez près de Fœil pour qu'on puisse vraiment en jouir. 
-Mais sa caractéristique et sa gloire, c'est d'avoir en quelque sorte à lui 
seul fait rentrer les animaux dans Tart. Je dis rentrer, car il ne faut pas 
croire que notre temps ait l'honneur d'avoir créé ce genre, et ce ne serait 
pas une étude sans intérêt et sans portée qu'une histoire des animaux dans 
la sculpture. 

Il V faudrait faire figurer le vieil Orient ; si le petit lion de Khorsabad 
qu'on admire au Louvre, et qui n'était qu'un objet de décoration puis- 
qu'il servait par son anneau à assurer la fixité du bas d'une portière, avait 
été trouvé plus tôt, on pourrait croire que Barye, qui ne l'a heureusement 
connu que fort tard, en est directement sorti. Quant à la sculpture antique, 
elle est pleine d'animaux. La lionne élevée à Athènes à l'héroïque Lœena, 
la vache de Myron, les chevaux de Lysippe, les animaux de tous genres, 
lions, loups, taureaux, qu'on voyait à Delphes, l'âne consacré par Auguste 
à Nauplie, à Rome et dans tout le monde romain, le peuple de coursiers 
épiques qui se pressaient sur les places et devant les temples en l'honneur 
des empereurs et des proconsuls, les chevaux, éléphants, panthères, lions 
attelés aux quadriges et aux séjuges du faîte des arcs de triomphe, les cent 
animaux de marbre dont, un jour de fête, Ptolémée Philadelphe fit décorer 
une tente, toutes ces bêtes diverses, sangliers, chiens, chèvres, aigles, que 
l'antiquité s'est plu à représenter, et dont les Musées du Vatican et de 
Naples, si riches qu'ils soient, ne nous ont conservé qu'une très faible 
partie, seraient un thème intéressant à traiter à la fois par l'érudition des 
textes et par la critique des monuments. 

On y verrait plus d'une singularité, par exemple l'habitude orientale, 
qui nous est connue dès Hérodote, qui fut suivie par les empereurs romains, 
et que nous retrouvons encore en France au xiv'^ siècle, de jeter en fonte, 
pour les convertir en grands animaux massifs, des quantités énormes 
d'or, évidemment dans l'intention de les conserver intactes et d'empêcher 
qu'on ne pût en rien distraire sans les détruire en totalité. 

Après l'antiquité, la représentation des animaux n'est plus que fantas- 
tique ou conventionnelle. Dans l'église, à moins que ce ne soit le cheval sur 
lequel on met le Christ ou un certain nombre de saints, l'animal devient 
un monstre. Quant à la Renaissance, elle imite les rondeurs et la conven- 




LE SECRET DEN HAUT, TAR M. H MOULl 

(Dessin de M. A. Duvivier.) 



g2 L'ART MODERNE A L-EXPOSITION. 

tion froide de ceux des sarcophages romains des bas temps, la seule anti- 
quité que Fart moderne ait eue d'abord sous les yeux. Raphaël,. en les 
reproduisant dans ses compositions, prolongea par Tautorité de son 
exemple ces formes de convention, et, si ce grand homme eût envoyé 
plus tôt que sur la fm de sa vie quelques-uns de ses élèves lui rapporter 
les dessins des sculptures athéniennes du Parthénon, ce dont on a la preuve 
dans des dessins de sa main, il est certain que ce côté de Fart eût été 
ramené par lui dans les voies de la vérité. Il en resta longtemps éloigné, 
et ce fut par la peinture, quand les Hollandais donnèrent une personnalité 
au paysage, qu'il finit par y rentrer. Chez nous, Géricault, tout en 
restant naturel, en fit voir et comprendre le style et la beauté élevée, et 
l'on peut dire que le mouvement décisif fut donné par lui. Barye le 
suivit en maître, et avec lui cette branche de l'art, dont il demeura le roi, 
reprit non seulement sa place, mais une place plus importante que jamais. 

Quelle belle chose que les deux lions des Tuileries : l'un, celui qui se 
défend contre un serpent, d'une vérité particulière si saisissante et si 
passionnée ; l'autre, assis et calme, d'un caractère plus monumental et 
dans le style de la sculpture antique la plus élevée! Il y a là bien plus 
que du naturalisme, car Barye résume et synthétise. Il masse les poils 
pour ne les faire sentir qu'à Fétat sommaire; ce qu'il présente, c'est la 
forme maîtresse. Il en modèle les lignes d'une façon souveraine; il accen- 
tue par de grands méplats les mouvements de leurs muscles formidables. 
Plus il est simple, plus il est terrible et plus ses grands fauves sont ressem- 
blants. Sans dénaturer son modèle, sa puissance magistrale le transforme 
parce qu'il le voit et le sent avec des yeux et une âme de poète; il l'idéa- 
lise parce qu'il le domine toujours. G'est le plus grand des animaliers, mais 
il est plus encore, et, quand il présente à la fois l'homme et l'animal, 
dans Thésée et le Mi)iotaiiye, par exemple, dans son autre groupe de 
Thésée et le Centaure Biénor ou dans cette charmante statue équestre de 
Gaston de Foix, dont on n'a vu que la maquette, c'est l'homme qui l'em- 
porte. Aussi bien que la forme, il a le sens monumental par sa façon de 
dégager le sujet. 

Ce n'est pas lui, à coup sûr, qui aurait compris comme ils Font été 
les quatre groupes équestres du pont d'Iéna, auxquels l'Exposition 
donne un regain de regards. On a pensé à y symboliser les quatre âges 
différents de Féquitation. L'idée est bonne, mais le programme imposé 
aux artistes est volontairement malheureux. Comme thèmes et comme 
époques, on a désigné un Grec, un H(_)main, un Gaulois et un Arabe. Les 



LA SCULPTURE. 83 

trois premiers sont bien voisins les uns des autres, et tous les quatre sont 
nus ou à peu près, ce qui les rapproche encore, au lieu de les différencier. 
De plus, cette façon de mettre le cavalier à pied est ce qu'on pouvait 
imaginer de plus malencontreux. Dans cette donnée, le cheval seul est le 
personnage, et l'homme s'efface devant lui. Que ce soit Alexandre, Charle- 




ï>»iv 






SrARTACUS, CKOUrE Pj 

(Dessin de M. A. Duvivier.) 



magne, Colleone ou un jockey, l'homme à pied qui tient un cheval par 
la bride ne peut jamais être pour l'art autre chose qu'un palefrenier. 

Devant l'École militaire il n'y avait que deux thèmes. A l'état moderne 
il fallait mettre à cheval quatre soldats de différentes armes, par exemple, 
un cuirassier, un dragon, un chasseur et un artilleur. Pascal a parlé 
quelque part, avec l'énergie violente qui de sa pensée passait dans 
son style, de l'homme-machine qui se plie à ce qu'il veut fermement et 
qui se façonne au gré de ce qui l'entoure. La discipline, l'uniforme, le 



84 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

but de Farme font dans Tarmée quelque chose de semblable. Le corps y 
prend des habitudes, les traits une physionomie qui restent ineffaçables. 
C'est ce caractère, difTérent dans toutes les armes, et cette individualité 
générique qui eussent donné un sujet nouveau, intéressant, approprié et 
très varié de motifs. M. Frémiet a traité dans ce sens, et avec beaucoup 
de bonheur quant à la vérité du type, un carabinier, un guide, un 
artilleur et un gendarme. Il n'en a fait que des figurines, mais elles valent 
des statues. 

En s'en tenant au sujet donné, les âges de l'équitation, il fallait pré- 
cisément prendre le contre- pied de ce qui a été fait. Au lieu d'aller 
dans le sens de la monotonie et d'effacer les différences, il fallait, au con- 
traire, les accuser; il fallait, par exemple, prendre un Grec, un che- 
valier, un Arabe et un écuyer. Par là on aurait eu l'antiquité, le moyen 
âge, la civilisation orientale et l'Europe moderne. L'enseignement et la 
vérité historiques se seraient rencontrés avec d'excellentes oppositions 
. pittoresques : il n'eût pas été sans intérêt et sans poésie de voir, 
à côté du costume simple du Grec ou du Romain, la pompe asiatique 
de rOriental avec sa selle constellée de coraux et toute chargée de bro- 
deries, ses larges étriers, ses armes ciselées en bosse, les glands et les 
houppes de son cheval et les grands plis de son burnous ; de voir, auprès 
de la rudesse du guerrier tout bardé de fer, la politesse et les belles façons 
de M. de Pluvinel avec son feutre à plumes et ses canons de dentelles ou 
de M. de La Guérinière en habit français. Les bétes n'eussent pas été 
moins différentes que les hommes; on pouvait opposer entre elles les 
formes aristocratiques du cheval plié aux finesses du manège, la robus- 
tesse massive du gros cheval capable de courir avec le poids de l'ar- 
mure, l'élégance sèche et nerveuse de l'arabe, la tète basse, la crinière 
éparse et piaflfant d'impatience, et la rondeur un peu courte des chevaux 
de la frise athénienne avec la crinière coupée comme celle d'un casque. 
11 y avait là moyen de représenter des civilisations, des races de chevaux, 
des manières de monter toutes différentes, et un bien beau thème pour un 
artiste. Barye en était digne, et on l'avait; seulement il eût fallu que les 
groupes fussent en bronze ou en marbre et non en pierre. 

Revenons du pont d'Iéna au vestibule du Trocadéro, où se trouve 
le groupe en bronze des Gladiateurs de M. Gérôme, dont on a beaucoup 
parlé d'avance. C'est le seciitor qui l'emporte cette fois sur le rétiaire. Le 
filet et le trident brisé du vaincu sont à terre, et le secutor, le pied sur le 
corps nu de son adversaire, triomphe avec ses jambières, sa cuirasse, ses 




ÉDDCATION MATERNELLE, CROOPE P 



AR M. DELAPLASCHE. 



86 L\\RT MODERNE A L'EXPOSITION. 

brassards, son grand casque à visières percées, et dans la main sa courte 
et terrible épée. Il n'est pas besoin de dire avec quelle exactitude savante 
l'artiste a traité le détail sculpté de toutes ces armes d'après les plus beaux 
et les plus rares exemplaires. Ce qui vaut mieux, c'est la pose droite et 
vaniteuse du victorieux, qui n'attend que l'acclamation sanguinaire des 
Vestales et des spectateurs pour égorger son rival ; mais la pose de celui- 
ci n'est sculpturale que d'un côté, et l'effet dominant est trop archéolo- 
gique. On a vu de M. Gérôme des statuettes de bronze beaucoup plus 
heureuses; dans leur dimension moindre, elles gardaient la liberté spi- 
rituelle de l'esquisse. Ici le petit modèle en terre ou en cire valait proba- 
blement mieux que le grandissement, dont les parties nues sont parfois 
creuses. Peu de peintres feraient d'aussi bonne sculpture, mais il n'est 
pas étonnant que le peintre ne soit pas encore complètement un sculp- 
teur. 

A l'Exposition universelle, la sculpture est partout : au pavillon de la 
Ville de Paris aussi bien que dans les salles des Beaux-Arts; c'est dans 
le bâtiment d'anthropologie que sont les bustes et les statues ethnogra- 
phiques de M. Cordier, qui sont entrés dans la décoration de nos appar- 
tements et de nos maisons; Barye est chez Barbedienne; M. Rochet et 
bien d'autres, chez M. Thiébault; les fondeurs, les bronziers, les fabri- 
cants de fonte de fer, les fabricants de terres cuites, les céramistes, les 
orfèvres ajoutent à l'exposition spéciale de notre sculpture. Les passages, 
les galeries, les pièces d'eau, les allées l'éparpillent dans tous les sens. 

Ainsi l'une des œuvres les plus nouvelles de cette année vient d'être 
posée, il y a quelques jours, auprès du pont d'Iéna. On connaissait par 
une réduction la Liberté que M. Bartholdi, né dans l'Alsace française, 
doit dresser sur l'ile qui s'élève à l'entrée du port de New-York. D'autres 
œuvres du même artiste donnaient presque la certitude qu'il ne fléchirait 
pas sous les difficultés de celle-ci. Un buste colossal de Washington, qui 
remonte à quelques années , au palais des Champs-Elysées , et le modèle 
au tiers et déjà énorme du magnifique lion de Belfort, plus monumental 
et moins convenu que le fameux lion de Thorwaldsen , montrent d'une 
façon sûre combien il s'entend, en simplifiant les plans, à ne pas perdre 
leur effet et à conserver les lignes et les accents. Ce n'est pas une affaire 
de grandissement mathématique , et peu de figures supporteraient d'être 
augmentées ; elles seraient hors de mesure , absolument vides et comme 
soufflées. La taille est une des parties de l'inspiration et ne se modifie pas 



LA SCULPTURE. 87 

après coup. Une figurine m devient pas une statue; une statue ne se réduit 
pas impunément et sans perdre quelque chose. Ce qui doit être colossal a 
besoin d'être conçu de sa taille et sort des conditions ordinaires. Il y faut 
plus de simplicité, plus de jet, plus de tenue; la ligne extérieure de la 
masse totale emporte tout; elle doit être claire et harmonieuse, ne pas 




LE GENIE DES ARl 



(Croquis de l'artiste.) 



avoir d'angles, de trous, de déchirures, de contournements , de compli- 
cations, et ne rien demander aux détails accessoires. En plein air et dans 
le cadre du paysage , une figure unique sera plus belle qu'un groupe , dont 
la distance perd et embrouille l'agencement; une figure debout vaudra 
mieux qu'une statue assise, qui ne se verrait bien que de côté ; les longs 
vêtements à plis amples et tombant jusqu'à terre pour élargir et former la 
base valent mieux que les vêtements justes et étroits, et la difficulté des 



88 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION, 

figures d'homme colossales est ramincissement et la séparation des jambes 
qui s'effilent à distance. La Liberté de M. Bartholdi est toute droite et 
pyramide légèrement. Le bras gauche ne se sépare pas du corps; Tautre 
monte le long de la tète pour élever la torche lumineuse. Le mouvement 
est net, énergique, mais ne peut tenir, et on le regarde sans fatigue. Le 
parti est donc bien trouvé, dans le vrai sens. 11 n'est plus douteux, main- 
tenant , que l'exécution ne soit à la hauteur de l'idée. La tète supporte 
d'être vue de prés ; elle n'est pas vide ; mais , à distance, ses plans s'accu- 
sent en s'éclairant, et elle prend une véritable majesté. Le Néron colos- 
sal n'a été commandé pour Rome à Zénodore que parce qu'il avait com- 
mencé par faire en Auvergne son grand Mercure sur la cime du Puy-de- 
Dôme. Nous devons être reconnaissants à M. Bartholdi de donner à son 
pays l'honneur , après tant de siècles , d'envoyer à l'étranger une œuvre 
de même nature. Elle aura sans doute une meilleure fortune, car elle n'est 
pas exposée à être renversée et brisée aussi vite que le colosse impérial 
et le dieu païen. 

On voit la richesse du Champ de Mars dans tous les genres ; des 
mois d'étude et des volumes n'y suffiraient pas. Ainsi, pour ce qui nous 
incombe, il y aurait lieu de s'occuper des statues de bronze, des fon- 
taines, thème merveilleux aux variations infinies, et aussi de la sculpture 
iconique. 

Depuis que, malheureusement pour l'art, l'usage des tombeaux 
sculptés dans les églises est tombé en désuétude, les statues publiques 
des grands hommes sont venues, bien qu'avec une moins grande variété 
de motifs et surtout de développements, les remplacer dans une certaine 
mesure, et il serait heureux de voir se généraliser cet emploi de la grande 
sculpture. 11 est seulement regrettable que ce soit un peu une affaire de 
hasard et que cela ne puisse guère venir que de l'initiative des conseils 
municipaux. C'est quand ils n'ont guère de grands hommes qu'ils pensent 
surtout à se faire honneur de celui qu'ils ont. Ils prennent alors ce qu'ils 
peuvent, si bien que c'est dans les grandes villes, là où il ne serait que 
juste d'avoir beaucoup de statues honorifiques, qu'on n'y pense guère et 
qu'on en fait le moins. En somme, les avantages l'emportent sur les incon- 
vénients, et il n'y aurait aucun mal à ce que les villes en élevassent à 
toutes leurs illustrations. Quand bien même l'hommage serait parfois 
exagéré, le sentiment pieux et honnête qui l'inspire est toujours d'un bon 
exemple. En préoccupant les yeux de l'enfance et de la jeunesse, il fait 
sentir et comprendre que chacun doit faire tout ce qu'il peut pour laisser 




CLORIA VICTIS, » CROUPE l'AR 

(Dessin de M. A. Duvivier.; 



90 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

de soi un bon souvenir, et Thommage qu'on voit rendre à ceux qui ont 
mérité un pareil honneur est de nature à mener quelques-uns à s'en 
rendre dignes à leur tour. 

Après David d'Angers, dont la vie s'est consacrée à ces grands hom- 
mages, les statues qu'on a faites se sont réparties entre plus de mains, 
et ce serait une longue énumération que de signaler seulement celles qui 
ont passé au Salon depuis dix ans, en laissant de côté celles qui n'y ont 
pas figuré. Cette année, au Champ de Mars, c'est M. Guillaume, bien 
que, par un oubli inexplicable, il ne figure pas au livret, et M. Crauk qui 
ont le plus d'œuvres de ce genre, ce dernier n'en ayant pas moins de cinq, 
trois maréchaux de France, Pélissier, Xiel et Mac-Mahon , l'intendant de 
Languedoc d'Étigny, et Claude Boiirgelat, le fondateur de l'hippiatrique 
en France. On parle à Tours d'en élever bientôt à Rabelais une, qui 
aboutira cette fois; pour que ce soit un chef-d'œuvre, il suffira qu'elle ne 
soit pas indigne du modèle. Du reste, il serait curieux et juste de savoir 
exactement ce qu'il existe de statues honorifiques ; cela ferait penser à de 
nouvelles, celles précisément dont on remarquerait l'absence. L'inventaire 
des richesses d'art de la France les rencontrera forcément un peu partout, 
et une à une. Il serait meilleur de les grouper, au contraire, et d'en pré- 
senter en une seule série, classée par régions et par départements, le bilan 
complet. Elles seraient en plus grand nombre, et il v en aurait parmi elles 
beaucoup plus de remarquables qu'on ne le croit. Après un premier dé- 
pouillement des livrets du Salon et des guides, il suffirait d'une circulaire 
pour arriver à ne pas en omettre, et l'ensemble, en même temps que ce 
serait un acte de justice, formerait un tableau bien intéressant. 

Les bustes, qui se rattachent au même ordre d'idées lorsqu'ils se 
rapportent à des hommes publics, et qui, lors même que cette notoriété 
du modèle leur échappe, ont toujours pour eux l'intérêt humain de 
l'étude de la nature vivante et contemporaine, sont souvent plus remar- 
quables, plus souples, plus variés que ces grandes figures, parfois trop 
officielles et convenues, et je regrette de n'avoir pas la place d'entrer 
dans le dctail. Il est cependant impossible de n'en pas rappeler au moins 
quelques-uns, et d'abord ceux de M. Iselin et de M. Oliva, dont l'un 
a plus de sobriété et de fermeté, dont l'autre a plus de mouvement et de 
couleur. 

Du reste, de même que les plus beaux portraits sont toujours l'œuvre 
des plus grands peintres qui n'en font que par exception, les plus beaux 
bustes sont l'œuvre des sculpteurs, parce que celui qui se cantonne dans 



LA SCULPTURE. 91 

ce seul genre s'y réduit et s'y inimobilise presque forcément pour ne pas 
assez se renouveler et pour ne pas se retremper à la source féconde de l'in- 
vention et de la composition générale. Le buste de \' Archevêque de Paris, 




(Croquis de l'artiste 



de M. Guillaume, garde la maîtrise de son élévation émue; l'on ne peut 
être plus noble et plus touchant à la fois. Mais nous n'avons pas à revenir 
sur ce chef-d'œuvre, auquel se joignent le Bal tard et le Biilo^. Celui de 
M. Vitet^ par M. Chapu, est, dans un autre sens, bien remarquable avec 
ses grands traits longs, qui étaient un peu mous et blafards dans la nature. 



92 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

à cause de la blancheur particulière de la peau ; sans cesser d'être vrai, le 
marbre augmente nécessairement leur style en affirmant la charpente 
osseuse, qui était aussi large qu'intelligente. Citons aussi les bronzes des 
têtes de Henri Regnault, par Al. Barrias, du docteur Parrot, et des peintres 
Heiincr et Baudry, par M. Paul Dubois; le dernier est une merveille de 
vie et de feu. 

Je le répète, il faudrait y insister ; il faudrait aussi, à propos de l'en- 
semble nombreux des bustes exposés, parler de tendances qui s'y révèlent 
et ne sont pas sans danger. D'un côté, certains bustes de femme sont 
beaucoup trop développés ; ce qui est ronflant et trop chargé diminue 
l'eflet plus qu'il ne l'augmente. 11 y a trop de nu ou trop de vêtements, 
trop de plis, trop de draperies, trop d'accessoires. Rien n'est aussi plus 
malheureux que de descendre un buste jusqu'à la taille et d'y faire inter- 
venir les bras. C'est alors une sensation pénible que ce corps mutilé, que 
cette immobilité précieusement tourmentée, et ce n'est pas même une par- 
tie de statue. Comme le passage du corps au piédouche demande malgré 
tout un arrangement, il faut appuyer, élargir la base, étouffer et dissimu- 
ler la coupure; la composition se manière, s'alourdit, se fausse complète- 
ment, et ce n'est le plus souvent qu'un fragment impossible, car on ne 
pourrait compléter la statue en la continuant. L'exagération et le tapage ne 
vont pas au silence de la statuaire. 

L'autre danger, c'est l'affirmation de l'cbauche. Elle est le commen- 
cement, mais non la fin. Le marbre s'y refuse, mais la terre la plus heurtée 
se peut cuire et se peut reproduire en bronze. Or, cette année, surtout au 
Salon, trop de terres et de bronzes ne sont que des maquettes; elles ne 
vont pas au delà de l'impression volontairement hâtive et se lancent par 
trop dans le hasard de tous les ragoûts. Ce n'est pas du modelage, ce sont 
des boulettes de terre aplaties et collées ensemble. La chair est martelée, 
meurtrie, presque malsaine à voir. Tantôt les vêtements sont exécutés 
dans la manière sommaire qui est à la mode, même pour les chairs des 
statues de plâtre, et la monotonie de ce travail grenu, laineux et comme 
tamponné alîâdlt, amollit les plans et détruit les lignes aussi bien que les 
accents et les lumières; tantôt les draperies ne sont plus vraiment que des 
loques et des guenilles. Ce n'est ni de la force, ni de la hardiesse; c'est de 
1 aplomb, presque de l'impertinence, d'ailleurs bien plus facile. Mais après 
le premier bruit on n'y revient pas, et, à prendre l'habitude de cette 
improvisation incomplète, on arriverait bien vite à se rendre incapable 
d'aller plus loin. 




îERRVERj PAR M. CHATU. 

(Croquis de l'artiste.) 



94 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

Quant aux statues, il est également impossible d'en parler en détail. 
Le caractère de l'Exposition du Champ de Mars est précisément de faire 
revoir les principales de celles exposées depuis dix ans, et à leur date il a 
été question de toutes ici même; on en a parlé, on les a gravées. Y revenir 
d'une façon étendue nous condamnerait à copier les autres et à nous 
répéter nous-même. Pour en faire revivre la forme et la valeur aux yeux 
de nos lecteurs, il suffit de rappeler le nom de quelques-unes; ils n'ont 
pas besoin qu'on les fasse se souvenir de la Sirène de M. Aube, du Corv- 
bante de ■SI. Cugnot, de la Jeunesse d'Aristote de M. Degeorge, de la 
Musc de l'histoire de M. Janson, du Tercisius de M. Falguière, du 
Secret d^en haut de M. Moulin, du Narcisse et de YArion de M. HioUe, 
de la Cassandre de M. Aimé Millet, du Sommeil de M. Mathurin Mo- 
reau, de la Néréide sur un buccin de M. Moreau-Vauthier, du Rétiaire 
de M. NoL'l et, pour M. Schœnewerk, de la Jeune I-llle à la fontaine 
et de Myrto, la belle Tarentine 

Dont le corps a roulé sous la vague marine. 

Qu'en dire qui n'ait été exprimé et répété dans la Ga-ette, si ce n'est cette 
louange nouvelle que, mieux elles sont connues et plus on les revoit, plus 
elles gagnent de valeur. Leur succès n'a pas été éphémère, et leur mérite, 
au lieu de s'eflacer, a plutôt grandi. 

J'insisterai povu-tant, non pas sur les œuvres, mais sur le caractère 
général et en quelque sorte sur l'avenir de quelques artistes dont il me 
semble que l'on doive beaucoup attendre pour l'honneur de notre sculp- 
ture, à la couronne de laquelle ils viennent et ils promettent d'ajouter de 
beaux fleurons. L'un, M. Guillaume, est arrivé à être le maître le plus 
autorisé de l'école; l'autre, M. Paul Dubois, n'est pas loin de le rejoindre, 
et derrière eux, avec les distances de leur âge et de leurs débuts, viennent, 
comme en un groupe plus jeune, MM. Delaplanche, Mercié, Chapu et 
Barrias. 

On revoit ici de ce dernier le groupe presque colossal du Serment du 
jeune Spartacus, qui retournera dans le jardin des Tuileries. L'effort et la 
recherche en restent d'un grand jet, malgré ce qu'il a d'emphase théâtrale, 
et la pose tourmentée du supplicié ne se souvient de Michel-Ange qu'au 
travers des rondeurs amollies de la pierre nuire de Daniel de Volterre. Ce 
qui reste tout à fait beau, c'est l'enfant, dans l'immobilité muette et 
farouche de sa douleur et de sa colère, dans la force grandissante de son 



if 



^ 



iv. ,V. y <vVÎV^-v^-vS^^.->^j»--^;a~> 




LA SCULPTURE. gS 

jeune corps vigoureux. C'était plus qu'une promesse d'expression et de 
ciseau; le groupe nouveau de TExposition des Champs-Elysées Ta tenue 
et au delà. Il a plus de calme et de rythme avec une simplicité plus har- 
monieuse. L'Adam, portant sur ses bras le corps abandonné d'Abel, est 
bien composé; mais il se complète par TÈve, qui marche à ses côtés, et 
qui se repaît douloureusement de la dernière vue de l'enfant bien-aimé. 11 
y a là une tendresse féminine bien comprise, et c'est un beau groupe. 11 a eu 
l'une des médailles d'honneur du Salon. C'est justice, et, quand nous 
parlions en commençant de la svipériorité actuelle de notre sculpture, nous 
ne pensions pas que les décisions du jury nous donneraient aussi com- 
plètement raison. Les trois plus hautes récompenses ont été pour la pre- 
mière fois décernées à la seule sculpture. Ce qu'on appelle le prix du Salon, 
c'est-à-dire l'envoi en Italie, a été donné à M. Hector Lemaire, élève de 
MM. Falguière et Dumont, pour un groupe de Samson trahi par Dalila, 
et l'autre médaille d'honneur a été attribuée à M. Delaplanche. 

On voit de lui cette année trois œuvres bien différentes. U Education 
maternelle du .square Sainte-Clotilde, qui serait mieux à sa place dans un 
quartier populaire, et à laquelle le bronze aurait peut-être mieux convenu 
que le marbre à cause de l'absence de nu et de la simplicité voulue des 
vêtements, représente une paysanne assise apprenant à lire à une jeune 
fille; avec un dessin plus ferme, que commandait la matière, ce groupe 
simple et touchant n'est pas sans trahir l'influence indirecte du sentiment 
du peintre Millet. La Muse de la Musique, enivrée des sons qu'elle tire de 
son violon, et à laquelle le marbre des Champs-Elysées, qui en apaise le 
mouvement, est plus favorable que le métal argenté du Champ de Mars, 
est comprise avec poésie, mais dans un sens libre et mouvementé. Quant à 
la Vierge au lis, malgré son sentiment moderne, elle se sent de l'imitation 
de la sculpture à l'italienne du xvn" siècle français. La draperie ronde a 
quelque chose des Anguier; la pose douloureuse et l'efliet viennent incon- 
sciemment de Jouvenet et de Girardon. Ce sont trois œuvres très remar- 
quables, mais sans lien entre elles; elles n'indiquent pas la voie de leur 
auteur ni sa qualité dominante. Il cherche encore; il essaye des routes 
diverses entre lesquelles il n'a pas encore fait de choix. Il ira plus loin 
quand il se sera fixé et qu'il ne reviendra point en quelque sorte sur ses pas 
-pour repartir à nouveau. 

La personnalité de M. Mercié est plus accusée et plus ardente; c'est 
un méridional de Toulouse, par là plus Espagnol qu'Italien, et ce qui le 
touche le plus, c'est le mouvement passionné et pittoresque. Dans son 



96 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

David tirant du fourreau Tépée libératrice, il s'était trop préoccupé de 
reproduire les dessins et le repoussé commun des fourreaux d'argent 
algériens; mais le groupe épique du Gloria victis est d'une ligne générale 
hardie et très harmonieuse , au-dessous de laquelle ne descendent pas la 
belle envergure et le grand air de la Renommée du faîte du Trocadéro; 
on la juge mieux depuis qu'on l'a vue gravée et qu'à cause de cela on 
peut la mieux lire malgré la distance. Au dernier Salon il fallait attendre 
que le Gtmie des Arts fût en place pour le juger définitivement. La Muse 
qui conduit le cheval pouvait s'etîacer; le Génie assis sur l'aile de Pégase 
pouvait ne pas tenir. Depuis qu'il est à sa place , en haut du pavillon 
Lesdiguières , ou plus exactement au-dessus du passage du quai du Car- 
rousel, il a pris toute sa valeur. Ce grand espace autrefois vide est bien 
rempli maintenant. Peut-être eût-il mieux valu que l'architecte eût modifié 
ses pieds-droits latéraux, qui n'ont pas plus de hauteur que le rayon de 
l'arcade, ce qui les fait paraître petits et comme écrasés, et qu'il eût in- 
scrit le nouveau bas-relief dans un cercle ; mais ce défaut peu important 
ne vient pas du sculpteur. Il a aussi bien compris les nécessités de Téloi- 
gnement en détachant sa composition sur un fond d'or et en donnant à 
son bronze une patine fauve claire, au lieu d'une patine brune, qui en 
eût éteint les plans. Avec les rayons obliques du matin et de l'après-midi, 
son œuvre se précise à merveille et ajoute à la beauté de la façade de cette 
admirable galerie. Il y a montré un tempérament pittoresque, vraiment 
décorateur et architectural, qui sait concevoir et traiter ce qui est nécessaire 
pour une place et pour une hauteur données ; c'est un mérite d'invention 
et d'appropriation bien plus rare qu'on ne le pense. 

M. Chapu est d'une autre race. 11 est plus fin. plus délicat et plus 
féminin. Depuis les deux cariatides de l'entrée de la nef des machines à 
l'Exposition universelle de 1867, il a créé bien des figures dont on se 
souvient. La jeune fille du tombeau de Regnault , la Pensée du bas-relief 
funéraire de M"'" d'Agoult, sont entrées dans la mémoire de tous et ne 
s'oublieront pas. Cette année , on revoit la belle statue de Berryer debout, 
où la robe de l'avocat , posée sur les épaules , ajoute la largeur de la dra- 
perie à la ressemblance typique de l'habit boutonné jusqu'au cou, et l'on 
voit pour la première fois les deux élégantes figures assises de la Fidélité 
et de VEloquence; elles doivent en accompagner le piédestal et faire pyra- 
mider le monument, qui sera l'honneur de la salle des Pas-Perdus. Ce 
qui est là, comme ailleurs, le caractère propre et le don de M. Chapu, 
outre l'élégance de la pose et sa façon légère de draper et de suivre les plis, 



LA SCULPTURE. f)7 

c'est une poésie tendre, rêveuse et émue. Le type de ses femmes est mo- 
derne ; leurs cheveux fins et droits sont des cheveux blonds ; leurs yeux 








SOURCE DE POÉSIE, PAR M. E. GUILLAUME. 

(Dessin de M. A, Gilbert.) 



sont bleus et très clairs ; leur teint est blanc , leur front pur ; leur chair a 
la légèreté soyeuse et brillante des dernières années de la jeune fille encore 
naïve. L'une des plias heureuses figures de M. Chapu s'appelle \a Jeii- 

7 



r)8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

nesse; c'est bien la jeunesse qui est sa muse , et qui l'inspire de sa grâce 

et de sa fraîcheur. 

11 me reste à parler de M. Guillaume et de M. Dubois. Ce sont deux 
maîtres qui mériteraient tous deux d'être étudiés à part et complètement; 
mais, comme tous ceux qui parlent ici de l'Exposition universelle, il faut 
forcément se restreindre. Cela est plus facile avec eux qu'avec d'autres, 
parce qu'on est sûr de les retrouver ; ils n'ont pas seulement le talent , ils 
ont la fécondité. 

M. Guillaume, qui est Bourguignon comme Rude et Jouflfroy, est 
sorti de l'atelier de Pradier , qu'on ne lui donnerait pas pour maître. 11 a 
l'élégance plus haute et plus fière ; il est sain, profondément consciencieux, 
souvent grave, toujours élevé. Le caractère principal de la vieille école 
des sculpteurs des ducs de Bourgogne est la vigueur robuste. M. Guil- 
laume est de leur race; il a une solidité foncière qui met le mûrissement 
du travail au service de son inspiration. Il pense , il sent fortement; il éta- 
blit ses figures du premier jet d'une volonté tellement formelle qu'elle 
s'impose et qu'on ne les voit pas comprises d'une autre façon, mais elles 
n'en sont pas moins étudiées et comme revues avec le soin le plus sévère, 
et ce qu'on appelle le morceau, qu'on ne voit pas du premier coup parce 
qu'il se perd dans la grandeur de l'effet général , est aussi fait et aussi 
poussé que s'il devait être le mérite principal. Chez d'autres le morceau 
est tout; chez M. Guillaume il est, comme il doit l'être, au service de 
l'ensemble et de l'impression. 

C'est en i852 que M. Guillaume a exposé pour la première fois, après 
avoir eu le grand prix en 1845; il manque donc ici une grande partie de 
son œuvre, entre autres YAnacrcon, le Faucheur, le Tombeau des Grac- 
ques, le 'Colbert de Reims, mais son exposition est nombreuse. Outre les 
bustes, où le caractère individuel est toujours saisi avec l'expression intel- 
lectuelle la plus haute , il y a le groupe des deux mariés antiques assis et 
se tenant la main, qui est d'une gravité et d'une solennité juridique toute 
romaine; \q Bonaparte, lieutenant d' artillerie, qu'on a vu en plâtre en 1870, 
et qui est aujourd'hui en bronze argenté; le Ingres à demi-corps de l'École 
des beaux-arts, dont la tête vaut les portraits que le maître a faits de lui- 
même; les deux termes d'homme et de femme des Salons de 1875 et 1877, 
qui sont destinés au nouvel hôtel de ville. Je regrette de n'y pas voir le mo- 
dèle du Gluck , de l'Opéra, le bronze du Rameau de Dijon, surtout la 
figure de la Source de Poésie, assise sur un rocher, qu'on n'a vue qu'au 
Salon de 1873. La femme est rare dans l'œuvre particulièrement virile 



LA SCULPTURE. 99 

de M. Guillaume, et la noblesse de cette belle figure eût fait ressortir 
la souplesse et la variété que le talent de l'artiste joint à la hauteur 




DUB015. 



NARCISSE, PAR M. PAt 

(Dessin Je M. Bocourt; gravure de M Chapon.) 



de la forte unité de son œuvre. Dans le modèle du Saiut Louis assis 
au palais de justice, dans les Anges et les bas-reliefs de la vie de Sainte 



loo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Vûlère et de Sainte Clotilde, exposés dans le pavillon de la ville de Paris, 
il s'est souvenu, sans pastiche puéril, de la simplicité des poses des 
imagiers du moyen âge. Dans les Gracques et le Mariage, il a été 
Romain avec une autorité bien pénétrante. Dans la Poésie, en par- 
tant du souvenir de ces adorables terres cuites qui sont un monde de 
statues, il a touché à la beauté grecque, mais partout il a mis sa marque 
et un caractère fortement personnel, qui n'a rien de Fimitation et de la 
copie. 

h' Orphée , qu'on voit cette année pour la première fois, apporte une 
note nouvelle. L'élégance nerveuse de l'art italien du xv" siècle a dû pas- 
ser dans l'esprit du sculpteur, et cependant c'est de toutes ses œuvres 
celle cjui a le sentiment le plus moderne et le plus passionné. Orphée, 
nu, debout, et dont un petit fauve lèche les pieds, élève le bras droit, 
comme s'il obéissait à un sentiment de triomphe inconscient, et tient de la 
main gauche sa longue lyre, qu'il faisait résonner tout à l'heure, et dont 
l'ébranlement vibre encore dans sa poitrine et dans son visage. La tète , 
où respirent l'ardeur muette et le bouillonnement de l'enthousiasme inté- 
rieur, est encadrée de longs cheveux féminins ondes, qui sont entre- 
mêlés de feuillage, et cette large coifllire, librement épaisse, plonge dans 
l'ombre le front et les yeux. Ce n'est encore que le plâtre, mais on voit 
d'avance l'effet supérieur du marbre, dont la lumineuse blancheur, mon- 
tant des pieds à la tète sur la surface unie de ce beau corps droit, sera 
rompue au milieu du visage par cette couronne de pénombre, qui donnera 
toute leur intensité à l'intelligence du front et à la passion étrange et 
profonde du regard. Par là, ce n'est plus une ligure d'homme, mais celle 
du l'a tes. 

AL Paul Dubois est aussi d'un pays de sculpteurs. Il est Champenois, 
et il ne contredit pas aux caractères de l'aiicienne école, à laquelle il vient 
ajouter sa valeur. Simart, qui est de la même province, a été modilié par 
l'influence d'Ingres; mais ce qui caractérise l'école troyenne, au \\i' siècle 
du temps de François Gentil, au xvn' avec Girardon, c'est une certaine 
douceur aimable et aisée, la recherche des formes rondes et coulantes, par- 
dessus tout, en particulier à la Renaissance , l'amour de la jeunesse fraîche 
et pleine, ce qui vient du type du pays où les femmes, qui gardent une 
expression agréable d'intelligence et de bonté, deviennent assez ordinaires 
comme traits, après avoir commencé par une floraison charmante quand 
elles sont encore jeunes filles. Avec en plus un sentiment impressionné par 
les effluves contemporains, dont la date sera dans l'avenir plus visible 



LA SCULPTURE. ,o, 

qu'aujourd'hui, M. Dubois a parmi ses dons la jeunesse et la grâce, natu- 
relles à ses origines. 

C'est en i863 qu'il a débuté par un petit Saint Jean-Baptiste échevelé , 
un peu plus tapageur qu'ardent, mais pétillant de vie, et par une bien 




ENSEMBLE DU TOMBEAU DE LA MORICIÈRE, TAR M. PAUL DUBOIS. 

(D'après un dessin de M. Boiiie.) 



belle statue de Xarcisse, fruit de l'étude de la grande sculpture antique. 
La légende de Narcisse en fait vraiment un bellâtre presque malhonnê- 
tement ridicule; puisqu'il était si beau, il aurait mieux fait d'aimer une 
belle fille et d'avoir de beaux enfants. Le moderne sculpteur lui a donné 
un caractère masculin et sérieux ; c'est un baigneur debout qui ôte sa chla- 



102 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

myde avant de descendre dans le fleuve qui coule à ses pieds; au lieu de 
s'y mirer sottement, il semble plutôt penser et rêver au milieu d'un mou- 
vement indifférent dont il ne se préoccupe pas. Avec la simplicité de ses 
lignes, ce beau Narcisse, qui a reparu en marbre au Salon de 1874, reste 
l'œuvre classique du jeune maître. 

Elle fut suivie en i865 du fameux CluDitviir florentin , qui fut acclamé , 
même un peu au-dessus de sa valeur. C'était une aimable figurine que ce 
jeune garçon en bonnet conique, au pourpoint serré et aux chausses col- 
lantes, comme on en voit sur les murs des églises de Florence, dans les 
fresques de Lippi ou de Ghirlandajo; mais le succès auprès de tout le 
public avait quelque chose d'inquiétant. L'artiste, qui ne l'a pas mise au 
Champ de Mars, pouvait, entraîné par cet engouement, continuer dans 
le même sens et verser dans le genre et dans l'anecdote. Heureusement 
VEve naissante du Salon de 1873, qui méritait plus de succès et qui 
en eut moins, vint calmer ce qu'on aurait pu concevoir de craintes. Elle 
est charmante dans l'innocent rayonnement de sa nudité naïve et in- 
quiète. M. Dubois a bien fait de la montrer de nouveau; on est heu- 
reux de la revoir, et le seul regret qu'elle inspire c'est de ne la pas voir 
en marbre. 

Depuis', le sculpteur s'est consacré à une œuvre importante, le Tom- 
beau du général La Moriciére, dont il ne s'est distrait que pour peindre 
quelques portraits et modeler quelques bustes. Ce grand tombeau est 
l'honneur de l'Exposition de la sculpture française au Champ de Mars, 
mais il faut convenir qu'il y est exposé de la façon la plus déplorable, 
dans un appentis étroit, bas et sombre, où il semble comme relégué. Sa 
place naturelle, car il la méritait, était le centre du grand vestibule d'en- 
trée en tète de l'Exposition des Beaux-Arts. Il est destiné à figurer dans la 
cathédrale de Nantes, et la nef du vestibule l'aurait mis dans les condi- 
tions où il se trouvera dans l'église ; elle lui aurait donné les reculées 
nécessaires et l'aurait encadré comme il convenait par la largeur de la 
galerie et la hauteur de la voûte. C'est une injustice et une sottise de 
lavoir confiné dans un coin, mais l'œuvre est d'un ordre assez élevé et 
assez frappant pour pouvoir être appréciée et admirée comme elle est 
digne de l'être. 

L'architecture, œuvre de AL Boitte, est heureuse, sans rien avoir de 
très original. Les colonnes de marbre noir, dont le contraste s'atténuera 
dans un grand espace, viennent des tombeaux français de la fin du 
xv'' siècle, à la suite de celui de Henri II ; la disposition générale sort de 



LA SCULPTURE. io3 

celui de Louis XII, et le parti des élégants bas-reliefs méplats s'inspire des 
bas-reliefs décoratifs de l'art italien duxv' siècle. Quand le monument sera 
dans la cathédrale, peut-être trouvera-t-on sèche la ligne supérieure du 
plafond; dans tous les grands édicules funéraires de ce genre, à la suite 
desquels il se met, il y a toujours un couronnement pyramidal formé par 
une ou plusieurs figures agenouillées. Un défaut plus réel, c'est que les 
figures des angles ne sortent pas assez de l'architecture, et ne lui sont pas 
absolument indispensables. Elles ont si peu de place pour s'y asseoir que 
le monument pourrait exister sans elles, alors qu'elles en sont la partie 
vraiment principale et la raison d'être. Ce sont elles qui lui donnent son 
sens, son enseignement et son éloquence. 

Ce sont, on le sait, deux hommes et deux femmes. Le Courage mili- 
taire et la Charité, qu'on a vus en plâtre au Salon de 1876, sont ici en 
bronze ; grâce aux gravures et aux réductions , ils sont maintenant popu- 
laires, si le mot est possible à propos de ce bel art, dont les masses com- 
prennent si peu la langue. Les deux nouvelles figures sont la Foi et la 
Méditation. Elles ne sont encore qu'en plâtre, et pour la foule on aurait 
peut-être bien fait de les noircir pour avoir, en pendant des deux bronzes, 
l'équilibre delà note de couleur. La Foi est une jeune fille à longue robe 
collante et sans plis , les bras et la tête élevés au ciel dans un mouvement 
sincère et passionné ; on sent et l'on voit sa pensée et sa prière monter au 
ciel. La Méditation, qui, grâce à la tablette sur laquelle s'appuie le per- 
sonnage, pourrait aussi bien s'appeler l'Histoire, est un vieillard amaigri 
par l'âge et absorbé dans des réflexions sévères. Il a autant de calme que 
Va. Foi d'ardeur, et ces deux statues sont dignes des premières, dont on ne 
les séparera plus désormais. Elles ont conquis la même place dans le sou- 
venir, et il est inutile d'insister. 

Après ce grand travail, M. Dubois doit en faire un autre tout ditfé- 
rent et d'une importance presque aussi grande. Le duc d'Aumale lui a 
demandé pour Chantilly la statue équestre d'Anne de Montmorency , et 
elle doit être élevée sur le plus bel emplacement et dans le plus noble 
cadre, au-dessus de la montée des terrasses, dans Taxe de l'allée gigan- 
tesque qui perce la forêt et dont elle marquera l'entrée. On a, dans l'His- 
toire de la maison de Montmorency, d'André Duchesne, une gravure de la 
statue élevée en 16 10, à Henri de Montmorency, et détruite à la Révolu- 
tion. Il est naturel aujourd'hui de remplacer la statue du fils par celle du 
père plus considérable; mais comme l'ancienne statue était en armure, il 
est probable que M. Dubois ne changera pas ce parti dans la nouvelle. 



104 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



Après le tombeau de Nantes, c'est aussi un beau sujet que le vieux coa- 
nétable sur son cheval de guerre; M. Dubois y trouvera certainement 
Toccasion d'ajouter encore à une réputation qui n'est plus à faire et de 
donner un digne pendant à l'œuvre dont nous venons de parler. 



ANATOLE DE MONTAIGLON. 




LES 



ÉCOLES ÉTRANGÈRES DE PEINTURE 



ALLEMAGNE 

On me permettra de répéter d'abord 
en quelques lignes ce qui, dans la Gaiette 
et ailleurs, a été souvent dit à propos du 
m(3uvement artistique allemand qu'on a 
vu surgir au début de ce siècle. 

L'art des rénovateurs de 1810, en 
Allemagne, s'est appelé art national. On 
connaît ses visées ; il tenta de reproduire 
toutes les idées de la philosophie histo- 
rique, de la poésie, de l'archéologie, de 
la mythologie et de la philologie compa- 
rées. La place et le rôle de l'Allemagne 
dans le monde, à partir de ses origines 
mdiennes jusqu'à nos jours, voilà ce que 
l'art allemand devait montrer et célébrer. 
La Bible, les contes de fées, les légendes 
du Rhin, les Niebelungen, le Christ, Lu- 
ther et les Grecs, considérés comme les 
oncles des Allemands, formèrent le ba- 
gage et le personnel de ce qui fut l'art 
néo-chrétien, puis devint le romantisme. 
Le moyen âge, quelque peu défiguré, fut le grand magasin de décors et 
de costumes où s'approvisionnèrent les rénovateurs de 1810. On sait leurs 
noms : Cornélius, Overbeck, qui inventa le préraphaélisme avant les An- 
glais, Veit, Schadow, Kaulbach, Bcndemann, Schnorr et bien d'autres à 




io6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

leur suite, Begas,Schwind,Steinle, qu'influença ensuite Gallait, Hess, Koch, 
Fuhrich, jusqu'au professeur Wislicenus, dont le tableau i Imagination 
portée par les Réi'es pourrait passer pour l'enseigne de tout le mouvement. 

II y eut aussi quelques tendances coloristes à travers les écoles de la 
pensée pure. Begas fut élève de Gros, et les œuvres jaunes, noires et rou- 
geàtres de Paul Delaroche, de Léon Cogniet, de Robert Fleury, de Heim, 
de Monvoisin, puis de Devéria, issus en partie, eux aussi, de la peinture 
de Gros, infiltrèrent quelques-unes de leurs colorations dans les ateliers 
d'outre-Rhin, où, en revanche, notre Ary Schetî'cr et notre Flandrin pui- 
sèrent des inspirations trop sévères, trop spiritualistes. Le pavillon de la 
ville de Paris nous montre justement quelques-unes de ces toiles, aujour- 
d'hui si vieilles et si curieuses, des Cogniet, des Robert Fleury, des Heim, 
des Delaroche, et ïon peut reconnaître qu'il en reste quelque réminiscence 
dans l'ensemble de l'art allemand. AL Makart, le Viennois, par exemple, 
s'en ressent très nettement, quand même il n'en aurait subi l'action que 
par l'intermédiaire de son maître, AL Piloty, ou du Belge Gallait. Corné- 
lius, Overbeck, Veit, furent de véritables apôtres; ils en eurent le langage, 
qu'ils empruntèrent à la Bible. Dès i83o, leurs disciples, leurs catéchu- 
mènes constatèrent avec douleur et horreur qu'une réaction de la pein- 
ture contre la pensée pure s'accentuait en Allernagne. Non seulement 
hérésie coloriste au sein même du romantisme de 1810, mais culte nou- 
veau et scepticisme menaçaient l'église artistique. 

La célèbre galerie du baron de Schack, à Munich, contient principa- 
lement des spécimens fort intéressants du talent de tout le groupe roman- 
tique. A la galerie de Schack on peut opposer la galerie de AL Ravené, à 
Berlin, qui révèle tout un autre courant d'idées et d'art, le courant fami- 
lier. En ert'et, à côté du mouvement retentissant des romantiques et de 
leurs ambitieuses compositions, une pensée non moins nationale créait un 
autre mouvement, modeste d'abord, mais qui devait dominer l'autre et lui 
survivre. 

D'abord, à Berlin, une légende historique beaucoup plus rapprochée 
de nous que celle des Niebelungen, légende presque toute fraîche, encore 
palpitante, celle de Frédéric le Grand, en un mot, engendra à l'Allemagne 
deux artistes supérieurs, le sculpteur Rauch et le peintre Menzel. 

Le monde des soldats, qui est un monde populaire, la personnalité 
de Frédéric 11^ familière et bizarre comme celle d'un bourgeois de Holf- 
mann, ramenaient d'une pente naturelle les artistes vers la vie réelle, vers 
les sujets de la vie contemporaine. 




F A Kaulbach pini.rt éd. 
Gazette des Bcaui-Arts 



JEUNE FEMME AVEC SON FILS 
EXPOSITIOW UKIYERSELLE 



Itnp A- Qaantin 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 107 

A Dusseldorf, avec Bendemann, qui jeta sur le moyen âge un regard 

pieux, mais un peu froid, il y eut un des deux Schadow qui, à travers son 

spiritualisme, pensa davantage à la peinture. Des centaines de jeunes gens 

ne se pressèrent pas impunément au pied du vieux château sur les bords 




FIGURE DE LA « FONDERlt » DE M. MEN2EL, 

(Dessin de l'artiste.) 



du Rhin. Il y en eut qu'anima le sentiment de la vie et de ses saveurs. Le 
paysage archéologique et noble des Rottmann et des Preller, de Munich, 
ne suffisait plus. On s'enrôla, en attendant, sous la bannière de Lessing 
et de Schirmer, gens sages, sérieux, idéalistes, admis seulement par la 
nature à ses paysages de cérémonie et non dans son intimité. 



io8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

L'art dur, efforcé, compliqué des rénovateurs de 1810, malgré cer- 
taines grandes lueurs d'énergie, de pensée et de poésie qui jaillirent de ses 
flancs, et surtout des flancs de Cornélius, menaçait d'être à son tour un 
dogme académique. 

En peignant sur les murs de la Pinacothèque, à Munich, le cerbère 
académique aux trois têtes de professeurs emperruqués, que Cornélius et 
ses amis mettent à mal, le célèbre Kaulbach figurait, sans s'en douter, une 
image éternelle qui pouvait un jour se retourner contre les siens. 

Mais Kaulbach lui-même passa à l'ennemi. Il encouragea les colo- 
ristes et les familiers; il fut des leurs. Il tint à avoir pour successeur, à 
l'Académie, son élève et ami, M. Cari Piloty, que les fidèles de Cornélius 
flétrissaient en l'appelant le Réaliste, parce que l'auteur de la Mort de 
Wallenstein et du Néron incendiant Rome avait fait reluire un diamant, 
jusqu'à l'illusion du trompe-l'œil, .au doigt du fameux général de la guerre 
de Trente ans. Kaulbach confia expressément son neveu Auguste à 
M. Cari Piloty pour que celui-ci en fit un coloriste, et celui-ci en a fait 
un charmant coloriste. 

Des centaines de jeunes gens, à Munich comme à Dusseldorf, vou- 
lurent échapper aux théories piétisto-philosophiques de M. de Bunsen et 
aux synthèses de Frédéric Schlegel, pour jouir enfin à leur aise de la pein- 
ture et de la nature, si faire se pouvait. 

On alla à Venise, on alla à Anvers, on regarda les Français et les 
Belges. Les Expositions universelles de i855 et de 1867 secondèrent les 
échanges et les progrès artistiques. Celle de Munich, en 1869, fut plus 
décisive encore. Les Allemands y admirèrent Courbet et s'émerveillèrent 
de nos paysagistes et de nos animaliers. 

Dans les collections public^ues ou privées de l'Allemagne on ren- 
contre un petit nombre de noms français : Robert Fleury, Couture, Dela- 
roche, Horace Vernet, Jacquand, Lcopold Robert, Biard, Rosa Bonheur, 
Eug. Lepoitevin, Troyon, Gudin, Cabanel, Charles Muller, Fromentin, 
Meissonier, Gérome. On peut retrouver à l'Exposition actuelle des traces 
qui prouvent que les peintres allemands, y compris M. Edouard Charle- 
mont, qui a envoyé le Gardien du sérail à notre Salon, ont fait plus d'une 
station devant les toiles de ces Français. Edouard Hildebrandt était un 
élève d'Isabey, et il y a aussi des souvenirs d'Isabey dans quelques 
tableaux de TAlIemagne. 

Le Belge Gallait a été pendant longtemps un dieu dans certains ate- 
liers d'outre-Rhin, et il s'y est transfusé en plus d'un pinceau. Beaucoup 



1,0 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

des œuvres germaniques ressemblent maintenant à celles qui sont Tex- 

pression courante et moyenne de la peinture française ou belge. 

D'autres influences ont agi sur les artistes allemands. Des splendides 
Rubens de Munich rien n'a transpiré en eux. La note allemande est conte- 
nue et les débordements de lumière du grand Flamand ne l'accommodent 
pas. M. Lenbach, pourtant, a copié les Rubens de ^Munich. Mais c'est 
Rembrandt, ce sont les Hollandais, avec leurs tranquilles et fortes enve- 
loppes, qui semblent avoir frappé les peintres d'outre-Rhin et qu'ils ont 
transposés, le plus souvent, dans une gamme moins vive, sans leurs har- 
monies si grasses, si chaudes, si intenses. 

Aujourd'hui enfin, quand les organisateurs de l'Exposition ont voulu 
montrer Vart national, ce n'est plus au romantisme qu'ils se sont adressés; 
c'est au genre familier, sentimental ou gai, au portrait, au paysage, à 
quelques scènes modernes qu'ils ont demandé l'expression de cet art 
national. On voit quel changement s'est fait. 

L'exposition allemande ne montre cependant pas toutes les tentatives 
de l'art actuel. On n'y a point admis ceux que nous nommerions des 
réalistes ou peut-être des intransigeants Les partisans de l'école roman- 
tique de leur côté, ni les peintres d'histoire n'ont eu toute la place qu'ils 
désiraient. On a beaucoup réclamé, et des plaintes ont été portées jusque 
dans le giron du prince de Bismarck. Les peintres militaires n'ont pu se 
montrer. En résumé, il y a en Allemagne, de même que chez nous, trois 
ou quatre cents noms de peintres; un tiers à peine a trouvé place à l'Expo- 
sition. Mais aussi, sauf bien peu d'exceptions, les oeuvres exposées pro- 
viennent des collections publiques ou privées. Elles sont triées sur le 
volet. Parmi les cent seize peintres à qui on les doit, on ne compte pas 
moins de trente et un professeurs des Académies, et tous sont connus et 
estimés dans leur pays. 

Il est certain que nous sommes ici en face de gens qui gardent le res- 
pect et la loyauté de l'art. Ils ne cherchent pas à forcer l'œil, ils ne font 
aucun tapage. La note générale est contenue, sobre, discrète. Elle repose 
d'ordinaire sur une tonalité brune mêlée d'un peu de roux. L'exécution 
dans la plupart des toiles est bonne ou convenable, souvent nette, pous- 
sée, tout au moins soutenue. L'esprit des artistes paraît calme, sérieux, 
recueilli, à demi mélancolique, sauf quelques accès de gaieté çà et là, et 
enfin très clair. L'Allemand nuageux de nos traditions a disparu, ou bien 
il a été mis à la porte de la salle qu'a si bien ornée et disposée M. Gédon, 
un sculpteur qui est devenu un remarquable décorateur en architecture. 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. m 

Qu'on prenne les œuvres dont le sujet est le plus romantique : \a Danse 
macabre de M. Spangenberg, et la Poursuite de la Fortune par M. Hen- 
neberg, Fidée y reste parfaitement claire. Dans ce dernier tableau, par 
exemple, la Fortune voltige sur une bulle de savon ; par là on explique 
combien elle est illusoire et peu durable ; un cavalier avide court après elle ; 
il a lâché la bride du cheval , et il s'élance sur une planche étroite, au-dessus 
d'un précipice. Nul ne saurait méconnaître l'imprudence et l'aveuglement 
de ce cavalier. 11 a perdu toute notion d'humanité, puisqu'il a renversé 
une femme en passant. Pour que le spectateur ne garde aucun doute sur 
les périls qui entourent et la fin qui attend ce misérable chevaucheur, la 
Mort est derrière lui, mais il ne voit rien : ni la mort, ni le précipice, ni 
la femme renversée... L'intention entasse ici tant d'éclaircissements qu'elle 
en devient un peu ridicule. 

Volontiers l'on blâmerait ces peintres d'être trop clairs. Ce n'est pas, 
en effet, l'obscurité qu'on peut reprocher aux rénovateurs de 1810. Ils ont, 
au contraire, toujours /^e^yé sur l'idée, et c'est la surcharge d'incidents des- 
tinés à commenter cette idée et à n'y rien laisser de sous-entendu qui 
trouble et embrouille le spectateur, alourdit et rend inanimées leurs com- 
positions. 

Sur la table des albums, les résultats de la lutte entre le vieil esprit 
et le nouveau se montrent bien frappants, bien curieux à noter. Là se 
trouvent, entre autres, le conte de Cendrillon et le conte des Sept cor- 
beaux et de la Sœur fidèle illustrés par Schwind, à côté du poème comique 
de Henri de Kleist , la Cruche cassée (Der zerbrochene Krug), illustré par 
Menzel. L'entrain, l'observation, l'imprévu, la lumière, l'esprit, la vie, 
celui-ci a tout. Schwind imaginait, au contraire, de complexes com.posi- 
tions qui se meuvent péniblement à travers des arceaux gothiques, sans 
air, sans liberté, solennelles, guindées jusque dans les essais de comique, 
et, si l'affirmation pesante du sujet en exclut du moins la fadeur, si les 
qualités de conception se laissent apercevoir à l'homme qui regarde avec 
patience, la différence entre ces images et celle de la Cruche cassée n'en 
reste pas moins la même qu'entre des figures de cire et des êtres 
vivants. 

Depuis 1867 et surtout depuis i855, le personnel de l'art allemand 
s'est beaucoup renouvelé, et nombre de célébrités, autrefois consacrées, 
ont disparu ou se sont abstenues. Quelques-unes, telles que MM. Preller : 
(qui est mort), André et Oswald Achenbach, Lessing, Leu, Gude, paysa- 
gistes, Grasb avec ses intérieurs d'église, Jordan, Schlœsser, amis des: 



112 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

scènes paysannes, font encore ce qu'on appelle une très honorable figure, 
mais enfin le terrible arrêt : place aux jeunes, a été prononcé en Alle- 
magne comme ailleurs. Quelques grandes ou charmantes individualités, 
en revanche, n'ont point perdu de terrain. 

De la peinture monumentale, de ces fresques qui couvrent les murs 
des monuments publics, des habitations particulières, des grands cafés 
et des concerts, nous ne pouvons juger à Paris. La pluie, le vent, l'air 
aigre ont beau effacer ces fresques, les Allemands ont fait de celles-ci 
leur chose, et, quand elles s'effacent, on les repeint. L'art de 1810 est par 
là condamné à périr en grande partie. 11 est vrai qu'en Allemagne comme 
en Angleterre, depuis quelques années, on s'inquiète de procédés conser- 
vateurs de la fresque. M. Maclise à Westminster a essayé d'une espèce 
de détrempe particulière, et M. Piloty préconise, dans les ateliers de 
Munich, pour la décoration murale, une sorte de peinture à l'eau, d'aqua- 
relle en grand, dont on est jusqu'à présent fort satisfait. 

Ces explications données , je commencerai par parler de deux hommes 
remarquables qui ne furent point remarqués à l'Exposition de 1867, 
MM. Lenbach et Bœcklin. 

Un charpentier de Schrobenhausen, village de Bavière, employait, 
il y a quarante ans environ, son fils, encore enfant, à barbouiller les so- 
lives et les pans de bois des maisons de paysans qu'il construisait. 

Une des plus ardentes vocations de peintre , qu'on ait vues en ce 
temps-ci brûlait chez l'enfant. Avec les grosses couleurs du charpentier, 
il se mit à peindre les gens et les bètes qu'il voyait autour de lui. On lui 
parla du Musée de Munich et de ses merveilles. 11 voulut y aller voir, et 
partit un jour, nu-pieds , avec quelques sous dans sa poche, pour la capi- 
tale bavaroise. Il contempla les tableaux, et, de retour au village, 
obséda son père jusqu'à ce qu'il en obtînt la permission de vivre à 
Munich. Le charpentier faisait à son fils une pension de quinze sous 
par jour. 

Le jeune homme se présenta chez M. Piloty, qui s'intéressa à lui et 
le fit admettre parmi les élèves de l'Académie , où l'on eut quelque peine 
à le garder, parce que le disciple eut lui-même beaucoup de peine à se 
plier à la méthode de l'enseignement. 

M. Lenbach commencera maintenant, je le pense, à paraître inté- 
ressant. 

11 retourna dans son pays, après ses études faites, et y peignit, avec 
une sorte d'ivresse, des figures de paysans comme au temps de son en- 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 



ii3 



fance. Un berger endormi , qui appartient au baron de Schack , date de cette 
époque. M. Piloty, homme d'un caractère généreux, d'un esprit supérieur, 
véritable protecteur des jeunes talents, emmena, à ses frais, M. Lenbach à 




lviM\w^, 



àOLITODE, PAR M. FREDERIC DE 5CHE^ 

(Dessin de l'artiste.) 



Rome. C'est d'après des études peintes au pied de l'arc de Titus que 
celui-ci, revenu à Munich, exécuta un tableau qui fit sa réputation et que 
possède le comte Palfy, de Pesth. Le succès lui valut d'être nommé 
professeur à l'Académie de Weimar, où il se lia avec M. Reinhold Begas, 
sculpteur, et M. Bœcklin, peintre, tous deux professeurs aussi. Les trois 
amis ne tardèrent pas à donner leur démission. Le professorat leur faisait 



i,^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

perdre un temps précieux que l'art seul leur paraissait réclamer. M. Bœc- 
klin, homme tourmenté de recherches singulières, intluença un moment 
M. Lenbach et faillit rentrainer dans sa propre voie. 

M. Lenbach revint à Munich, où il copia quelques-uns des Rubens 
de la Galerie royale. Ces copies étaient belles ; on lui en demanda d'autres , 
et il partit une seconde fois pour Tltalie, où il en exécuta de nouvelles, 
entre autres d'après Titien. Il se rendit ensuite en Espagne^ tantôt copiant 
Velasquez et Murillo, tantôt peignant de beaux portraits. Il se lia avec 
Ricard durant cette période de sa vie. 

En 1867, il eut une troisième médaille à FExposition universelle, où 
le grand prix fut décerné à M. Knaus, où M. Menzel obtint la croix et 
une seconde médaille, M. Piloty une première médaille, M. Gude une 
seconde médaille, MAI. André Achcnbach et Fagerlin des troisièmes 
médailles. 

En 1S69, à propos de l'Exposition de Munich, M. Mùntz a signalé 
pour la première fois M. Lenbach dans la Gaiette. Le portraitiste alle- 
mand est aujourd'hui très célèbre ; il est devenu le peintre des princes et 
des souverains. Son portrait de l'empereur d'Autriche a figuré à l'Exposi- 
tion de Vienne. Un dernier trait peindra M. Lenbach à son tour. Si une 
tète lui plaît, qu'elle soit illustre ou non, il se refuse à recevoir de l'argent 
pour le portrait. Enlin il est le peintre du monde wagnérien. On a de lui 
uti Wagner de profil et la figure de M"'" de Bulow. Pourtant, selon la 
chronique , il n'aimerait pas la musique de Bayreuth. 

Au Champ de Mars, on discute beaucoup M. Lenbach. Il est difficile 
d'être plus personnel, en conservant la marque de la peinture qu'on a 
copiée et des artistes qu'on a fréquentés. 

Ce qui me frappe dans le portrait du chanoine DoUinger, le chef, 
comme on sait, du parti vieux-catlioliqiie , et surtout dans celui du baron 
de Liphart, c'est une singulière attache avec l'homme rouge de M. Mil- 
lais et avec la tète de femme de M. Ferdinand Gaillard. Voilà trois 
artistes, un Allemand, un Anglais, un Français, que la physionomie 
humaine émeut profondément et qui , la sentant chacun à sa façon , n'en 
arrivent pas moins à un commun rendez-vous de peinture, d'exécution, 
de vision. Curieuse loi organique qui gouverne les esprits et en fait une 
même famille, malgré les races et les distances ! 

M. Lenbach exprime à un haut degré le mordant d'une figure, la 
vivacité, la profondeur humide des yeux, le caractère, l'accent de la 
bouche et de l'oreille, se complaisant librement à appuyer sur tel ou tel 



\;.i..V 











ii6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

trait qui le séduit davantage. Son exécution est singulière, peu soucieuse 
de faire tourner correctement un plan, de laisser de la transparence dans 
les ombres. Tantôt elle est fluide ou boueuse, tantôt épaissie et saccadée. 
Mais il a pleine et profonde impression de Thomme et de ce qui domine 
dans son visage, dans sa tournure. Ses portraits de femme ont un grand 
sentiment de grâce et de charme qu'il faut cependant aller chercher sous 
un mélange assez alourdi de souvenirs de Rembrandt et de Jordaens, et 
sous une lumière un peu blafarde; mais aigu, individuel, neuf dans l'assi- 
milation de ce qu'il a pu voir, peinture ou nature, est l'artiste. 

Pelure d'oignon, disent les uns ; grande aquarelle vernie du système 
Piloty, disent les autres; peinture beurrée, persillée, à la maître d'hôtel, 
ajouterais-je! Tout ce qu'on voudra. L'artiste qui s'appelle Lenbach est 
une personnalité, un homme hors rang. 

M. Bœcklin, né à Bàle, se voue aux mythologies et aux ermites. Il 
comprend les mythologies d'une façon particulière ; c'est un romantique 
coloriste ou plutôt un bœckliniste. Il vit à part, il invente des couleurs, 
il est dur pour ses confrères, il est excentrique, et il fait de belles choses 
que le baron de Schack enferme dans sa galerie. Il a beaucoup cherché, 
quelquefois trébuché. A la fin, ce que nous voyons de M. Bœcklin cette 
année, V Idylle marine, est très étonnant. A une fantaisie il a donné l'éner- 
gie et la plénitude de la réalité, cas vraiment extraordinaire. 

Ici les personnages sont si vigoureux de forme et de couleur, et cette 
mer est si puissante avec sa houle écumeuse, ses flots que bleuit, en s'y 
plongeant, la main de la nymphe, flots violets qui battent lents et lourds 
sous un souftle d'orage, dont le fouet rassemble des nuées basses, sombres, 
percées de lueurs blanches; œuvre d'un aspect étrange, désolé, menaçant 
et formidable, d'où s'exhalent l'odeur et l'air salin de l'océan du Nord. 

Les reproches porteraient sur de certaines lourdeurs qui se retrouvent 
chez les peintres dont l'éducation s'est faite avant 1867 ou 1869, et même 
chez presque tous les peintres allemands. 

La hardiesse, la puissance et la violence de la facture sous une enve- 
loppe générale, calme et pleine d'unité, m'arrêtent devant V Usine de 
M. Menzel. 

C'est une peinture ciirsii'e et presque dédaigneuse dans sa certitude , 
qui enveloppe rapidement les formes, ne cherchant que leur accent et 
voulant étreindre d'un coup rimpression générale; une peinture dérou- 
tante dans son allure bousculée en apparence, mais d'une sûreté absolue 
et d'une grande sincérité dans les libertés qu'elle prend. 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 117 

M. Menzel, artiste de premier ordre, a voulu faire Tépopée de la fon- 
derie. 

Les feux orangés des fourneaux et le jour pâle du dehors, voilé par 
une buée de vapeur, se combattent dans Fantre sombre et confus où 
des bras, des têtes, des corps, des roues, des tringles, des charpentes. 




FRAGMENT DU TABLEAU (( DEVANT l'ECLISE 1), PAR M. DE BOCHMANN. 

(Croquis de rariistc.) 



entremêlent leurs silhouettes, leurs détails à travers les lueurs et les 
ombres. 

Évoqué par les différentes clartés des foyers, car M. Menzel a 
une véritable passion pour le feu et ses colorations variées, un peuple 
d'ouvriers, la pipe à la bouche, les reins cambrés, les bras levés ou 
te dos courbé, se raidit pour frapper, soulever, traîner. Des hommes 
mangent dans le coin le plus noir; d'autres, demi-nus, se lavent et s'es- 
suient. 

Les gestes, les mouvements me rappellent Daumier. M. Menzel est 
un profond obser^-ateur ; les forgerons qui se tiennent près des foyers ont 



8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

rLil très dilate et très brillant; je ne voudrais que ce trait pour me dire 
que cet artiste connaît, saisit le côté caractéristique d'un milieu, dune 

"'"Tès't très simple, très fort et très beau, en dépit des tons lourds et 
salissants qui écrasent certains coins de cette toile. 

Le Bal officiel du même peintre, tout petit tableau merveilleux de 
poses, d'attitudes, de vérité, d individualité, et ses aquarelles dY-glise sont 
fort remarquables. 

M Menzel avait exposé, à notre Salon de 1868, son Couronnement du 
roi Guillaume à Kœnigsberg, si important par le sens physionomiste des 
innombrables figures qui remplissent la toile, et par cette sincérité d ac- 
cent et d'art qui repousse toute fausse séduction, tout charlatanisme, tout 

artihce. , 

De là pour certaines personnes de la dilîiculté à comprendre ce grand 

talent. . f -tr^ 

M. Menzel est célèbre aussi pour ses illustrations, et il est peut-être 

le premier illustrateur du temps. 

A côté des œuvres de M. Menzel se trouve son buste sculpte par 
M Reinhold Begas. Ce buste nous momre un petit homme, engonce dans 
uncach,-n.zc,enhouppelandé dans un large paletot; un type allemand 
par excellence, au grand front bombé, aux yeux enfoncés, a la bouche 
tourmentée, volontaire, rechigné, bizarre, tout en intelligence et en origi- 
nalité. C'est un sculpteur de bien du talent que M. Begas, et )e vois chez 
lui de curieux rapports avec M. Lenbach, comme il me semble qu il y en 
a entre M. Menzel et le sculpteur llauch. Le buste de M. Menzel et celui 
de M- Hopfen, femme d'un littérateur distingué, ont à mes yeux le sen- 
timent des peintures de M. Lenbach traduites en sculpture Et certes, 
lorsqu'à Weimars-associèrent ces trois artistes, M. Lenbach, M. Bœckhn 
et M. Begas, ils se connaissaient en hommes de valeur, et ils se sentirent 

de même bord. 

Destiné à une grande réputation, à moins qu'il ne soit discute avec 
acharnement, est M. Leibl, plus jeune que les précédents. Il avait expose 
au Salon de .869 un portrait de femme à la Rembrandt que remarqua plus 
d'un artiste. L'année dernière, j'ai parlé de son portrait d homme. Ce por- 
trait reparaît au Champ de Mars, accompagné d'un tableau qui représente 
des paysans lisant le journal. De tous les peintres allemands, M. Leibl est 
le facturier le plus étonnant. 11 manie le pinceau comme il veut. Il y a en 
lui une de ces organisations vouées spécialement ù la fonction de peintre. 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 119 

comme celle de Courbet, et qui s'en vont tirant de la peinture les choses 
les plus surprenantes. 11 faut voir au Salon deux tètes de M. Leibl, mode- 
lées en pleine lumière , vrais chefs-d'œuvre de maître peintre de corpo- 
ration, le donnant à faire en cent aux confrères. 

Un portrait par M. Kolitz a aussi beaucoup de cette force et de cette 
intensité des tons justes, francs et beaux qui rappellent le talent de Cour- 
bet. La jeune critique allemande qualifie de génial M. Kolitz et lui recon- 
naît une énergie très personnelle. Le peintre n'en est pas moins très attaqué 
en Allemagne par certaines écoles. 

Une nature morte de M. Hertel se rattache à cette catégorie des 
robustes peintures. 

La plus grande situation artistique en Allemagne paraît être celle de 
M. Piloty, directeur de l'Académie de Munich depuis 1874. 

Le talent du peintre, nous ne pouvons guère l'apprécier d'après son 
Wallenstein en litière; page bien composée, dirait un esprit académique, 
soigneusement dessinée, mais de tonalité fade. Peu d'années avant 1870, 
on a vu à Paris, sur le boulevard des Italiens, le Néron de M. Piloty, qui 
ne nous a pas laissé un souvenir bien émouvant. 

L'Académie de Munich est la plus fréquentée de l'Allemagne; plus de 
mille artistes se réunissent sinon dans son sein, du moins autour de ses 
flancs. M. Piloty aura joué un grand rôle dans l'art contemporain alle- 
mand. Coloriste secondaire personnellement, c'est lui qui pousse les jeunes 
gens vers la couleur, c'est lui qui a encouragé et secondé les meilleurs pein- 
tres ou plusieurs des meilleurs peintres du mouvement moderne. Il aura 
présidé aux destinées artistiques de MM. Makart, Auguste Kaulbach, Gabl, 
le plus fort des peintres de paysanneries, Kurzbauer, Defregger, qu'entoure 
dans le Tyrol toute une colonie de peintres, Liezen Mayer, illustrateur de 
Faust, Gabriel Max, Wagner et bien d'autres, y compris son frère, Ferdi- 
nand Piloty, illustrateur de Roméo et Juliette, M. Lenbach et M. Leibl. 

Il y a longtemps déjà qu'à travers les idéalistes de Dusseldorf surgit 
M. Knaus, qui donna une vive impulsion aux tentatives coloristes. 
M. Knaus, s'il ne réussit pas tout à fait du côté de la couleur et du côté 
des morceaux de bravoure, garda un charmant esprit de grâce, de naïveté 
et de gaieté jusqu'où personne encore parmi ses compatriotes ne paraît 
avoir su atteindre. 

Toutefois l'histoire de l'art dans l'Allemagne du Sud, depuis vingt 
ans, n'est autre que l'histoire de l'école de Piloty, disait, dans un livre 
récent, un critique allemand distingué, M. de Leixner. 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 
"° Donc après avoir parlé de M. PUoty, on doit s'occuper de ces colo- 
ristes du Sud qui sont ses .élèves ou qui ont vécu dans Fatmosphere qu il 
a créée à Munich, et au nombre desquels i^nvais oubhé de n.ettre 

M. Bœcklin et M. Matejko. , • 4;^ 

M Auguste Kanlbach procède des Hollandais; il a des tons très dis- 
tingués, la facture habile, solide et légère. Il aime à habiller ses person- 
nages Je costuiBes anciens; c est ainsi qu'il a fait de M- Gedon et de son 
2 une reine et un jeune prince qui semblent avoir soulfert de quelque 
malheur. Son très joli tableau intitulé Rêveries représente une jeune femme 
de Terburg jouant du luth. Le peintre a un sentiment d élégance, de 
charme et beaucoup de goût. Il se plaît à représenter les femmes. Je serais 
curieux de savoir quel etîet produirait sur son gracieux talent 1 essai 
les habiller de leurs bourgeoises robes modernes, et s\\ se tirerait alois 

aussi bien du /twn;/;K . , 

M Zugel est un homme de beaucoup de talent, a la peintnre très 
vive, très fine, très spirituelle, de lumières un peu égales et dispersées 
cependant, mais à notes chantantes, joyeuses, tendrement fraîches et 
vibrantes, un tempérament non sans analogie avec celui de quelques 
aquarellistes anglais, et imbibé d'on ne sait quoi dlsabey. Il y a un peintre 
dans ces petites toiles de bergers et d'animaux. _ 

Les Enchères de M. Hugo Kautîmann, plus amorties, sont aussi d un 
homme spirituel, fin, mais qui aurait besoin de réveiller par une vivacité 
de tons plus mordante les petits personnages qu'il a si bien mis dans leur 

mouvement. 

De beaux verts foncés, une singularité d'aspect intéressante, un res- 
souvenir peut-être archaïque distinguent le paysage de M. de Schennis, 
un jeune peintre qui me paraît très hardi et qui ne ressemblera pas a tout 

le monde. 

Les Routiers de M. le professeur Guillaume Dietz sont de vigou- 
reuse tonalité brune, soutenue de noir, de touche saillante, spirituelle, 
d'enveloppe fine. Les petits personnages du fond, dans Son Excel- 
lence en voyage, sont fort jolis. Ses tableaux pourraient être signes 
par un Belge ou un Français. M. Brandt, qui, l'année dernière, au 
Salon, nous rappelait Pettenkotfen, se rattache à Fromentin par ses 
Cosaques de r Ukraine chevauchant dans la steppe verte, dont le ton 
prend aussi la qualité ferme, mate, appuyée, qui indique des fréquen- 
tations avec la peinture de Belgique. On n'y trouve pas les sonorités 
mélodieuses qu'a eues Fromentin, et les valeurs de lumière s y dis- 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 121 

persent de façon trop égale; mais M. Braiidt possède un sens de peintre, 
lui aussi. 

Il est curieux de voir comment chez beaucoup de ces artistes l'ana- 
logie se fait avec les nôtres et avec ceux de Bruxelles. Le Soin>enir de 
M. Kelier rentre dans la même série, et tout le fond de son appartement 
est d'une pâte bien maniée, d'une tonalité forte. La figure de femme qui 




FRAGMENT I) E LA « CENE », PAR M. G E B H A R D. 

(Croquis de l'artiste.) 



occupe cet intérieur est un peu hésitante. Il a été l'élève de M. Ramberg, 
dont on peut voir, non loin du sien, un tableau qui, à son tour, est un 
souvenir de Fart hollandais, mais un souvenir un peu refroidi, bien que 
dans une harmonie grise et délicate. 

Les Allemands n'ont pas comme nous un seul grand foyer d'art, 
un seul monde artistique; ils ont des centres divisés et amoindris : 
Munich, Berlin, Dusseldorf, Weimar et Carlsruhe ; mais c'est surtout 
dans les trois premières villes qu'un esprit de rivalité porte les artistes 



122 L\\RT MODERNE A L'EXPOSITION 

à chercher des routes différentes ou à se répliquer sur le même terrain. 

La réponse coloriste de Berlin à Munich, nous la trouverons dans 
rintérieur que M. Gussow intitule avec raison Xatiire morte, un tableau 
fort coloré et fort bien coloré, d'une belle harmonie chaude et vigoureuse, 
largement traité dans sa petitesse, et avec le sentiment de la justesse et de 
l'intensité du ton. Les mêmes qualités se retrouvent sur sa toile Dans 
l'atelier. Son portrait de Daine, en revanche, est ce que nous appelons en 
France de la peinture vulgaire. 

M. Conrad Becker représente aussi certaines tendances coloristes de 
Berlin, mais déjà considérées là-bas comme arriérées et fausses, tandis 
que M. Gussow est à la tête du groupe de Tavenir. Chez M. Becker 
s'aperçoit un mélange de Couture et de Cabanel, curieux au point de vue 
des influences étrangères, mais sans intérêt, en effet, comme expression 
personnelle. 

La réponse de Dusseldorf à Munich sera donnée par AL de Boch- 
mann, avec son Village esthonien et sa toile intitulée Devant l'église, où 
s'étend une remarquable note brune et grise, d'un grand charme, calme, 
plein d'ensemble, portant avec elle une forte impression, une vraie note 
de peintre. Par certains côtés, M. de Bochmann rappelle Pettenkoffen, 
mais de façon plus grasse, plus sûre, plus forte. C'est un homme qui fera 
parler de lui. De Dusseldorf également vient le Baptême de l'enfant pos- 
thume de M. Cari Hoff", toile très agréable où l'on croirait voir les colora- 
tions de M. Knaus manœuvrées d'une brosse plus large, portées à plus 
d'accent, et restant sous l'abri d'un goût gracieux et joli. M. Hoff a beau- 
coup de réputation et exerce une certaine action parmi le jeune Dussel- 
dorf. 

A la même ville appartient cet artiste grandement intéressant à qui 
Ton doit le Crucifiement et la Cène : M. Gebhard. Par ces deux tableaux, 
il semble jeter un pont entre l'ancienne école moyen âge des Veit et des 
Bendemann et la nouvelle école tout imbibée de l'art hollandais. M. Geb- 
hard est peut-être le plus Allemand de tous les peintres que nous voyons 
au Champ de Mars. Il est cependant né en Russie, dans la province fron- 
tière de Livonie, je crois, comme AL de Bochmann, parmi cette popula- 
tion semi-germaine, semi-slave, où les tempéraments artistiques ne sem- 
blent pas rares. AL Gebhard est élève de Cari Sohn, à qui reviendra 
l'honneur d'avoir imprimé un mouvement particulier à travers les varia- 
tions de l'école de Dusseldorf. 

Je laisse de côté le Crucifiement, oeuvre froide, pour ne m'intéres- 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. i23 

ser qu'à la Cène. Nous sommes ici en face d'un sentiment caractéris- 
tique, d'un élan protestant, car le lieu où se passe le festin chrétien 
est un temple protestant, son revêtement en boiseries ne laisse point 
de doute. Un esprit tout nouveau pour nous rayonne dans cette toile 
extrêmement remarquable. 

Sous sa douce enveloppe de rousseur amortie, elle sent le Rem- 
brandt assoupi, où le peintre verse avec précaution une dose légère 
de vénitien. 




LA BARAQ_VE DE FOIRE, PAR M. 

(Dessin de l'arliste.) 



lEYERHEIM. 



Tranquillement assis, presque sans gestes, douloureusement et 
passionnément attentifs aux paroles du jeune maître à la face pâle et 
lumineuse qui fait un cours, se tiennent des professeurs et des étu- 
diants allemands à têtes intelligentes. Judas, en vêtement véronésien, 
s'en va sans bruit. Sa figure exprime bien une sinistre méchanceté. 
J'ai rarement vu un artiste trouver des poses aussi naïves, aussi sim- 
ples, et rarement senti une pareille saveur d'harmonie, de sentiment, 
une pareille exhalaison intellectuelle s'élever d'un tableau. Cette im- 
pression me rappelle celle qui naît des belles œuvres de Rethel, un 
Dusseldorfien, lui aussi. Des choses mortes pour nous depuis long- 



124 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

temps sont revivifiées par ce nouvel esprit chrétien descendu dans la 

peinture. 

Des qualités de même genre se retrouvent avec moins d'ampleur, et 
dans le sens pittoresque pur plus encore que dans le sens intime, chez 
M. de Hagn, qui a peint des prêtres travaillant à la Bibliothèque du 
Vatican. M. de Hagn est pourtant de l'école de Munich. 

Le docteur allemand reparaît encore dans la Fille de Jairus de 
M. Gabriel iVlax et s'assoit, triste, simple d'attitude, au chevet de Ten- 
fant qui nest plus. Ce tableau est de couleur fade et désagréable, 
d'exécution plate; mais on y retrouve de ce même sentiment recueilli 
qui émeut avec douceur. La mouche sur le bras de l'enfant, qu'on 
a tant reprochée à M. Max, ne me déplaît pas. Il y a là une sorte 
d'intention énigmatique sur la vie ou la mort, et un trait de réalité 
mesquine, mais poignante, qui, si on Tôtait, selon le vœu des cri- 
tiques qui raisonnent trop sagement, refroidirait le sujet. La critique 
allemande aurait voulu qu'on envoyât au Champ de Mars une autre 
œuvre de M. Max plutôt que celle-là. Je ne suis pas de cet avis, 
et je trouve que son tableau ne le déshonore point. Je le préfère à 
celui qu'il a dans la salle de l'Autriche, et où la peinture malheureuse- 
ment n'égale pas l'idée, qui est bien délicate et attendrissante. 

J'ai cité des portraitistes. Il en est de fort connus encore: M. Schra- 
der, M. Gustave Richter, élève de Cogniet, et M. Grccf, qui lui res- 
semble. M. Richter s'est donné le plaisir de se peindre avec un de 
ses enfants sur une toile, et de peindre sur une seconde toile sa femme, 
qui est une fille de Meyerbeer, et qui tient un autre enfant dans ses 
bras. Les figures de M. Richter ont de la douceur, assez d'ampleur, et 
cependant un caractère ordinaire et peu d'accent. Ces peintres ne sont 
pas uniquement portraitistes, mais l'Exposition ne montre, de leur main, 
que des portraits. 

Comme l'exposition germanique a été organisée par une commis- 
sion qui s'est guidée, d'une part, sur l'espace dont elle pouvait dis- 
poser et, de l'autre, sur le goût moyen du public, et qui a pris dans 
les diverses collections les œuvres qu'elle jugeait représenter ce goût 
moyen et fournir un exemple du talent des principales célébrités ou 
notoriétés artistiques, le Champ de Mars, ai-je déjà dit, ne voit pas 
les diverses branches ou écoles de l'art allemand dans leurs propor- 
tions relatives. 

L'on pourrait croire, par exemple, que la peinture d'histoire, dont 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. i25 

les générations précédentes furent excédées, chaque artiste s'étant mis 
dans la robe d'un docteur en philosophie et en droit comparé, déserte 
Fart allemand et se confine, indignée mais inerte, au fond de quel- 
ques ateliers renfrognés. 




lOUPE DE LA FETE D ENFANTS, PAR M. LOUIS KNAU5, 

(Croquis de l'artiste.) 



Le nu semblerait aussi devenu fort rare, en dehors de la pein- 
ture monumentale. Si Ion s'en rapporte à l'histoire de M. Cornizelius, 
il arriverait même aux peintres de se raviser et de rhabiller leurs figures 
nues. Lorsque M. Cornizelius peignit sainte Elisabeth flagellée par son 
confesseur, elle était nue jusqu'à la ceinture; le confesseur frappait 



126 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION 

à tour de bras. Des scrupules de convenance religieuse furent invo- 
qués. Le confesseur frappe toujours à tour de bras, mais la sainte 
ne montre plus que le haut de ses épaules. 

Une Callisto, assez douce, un peu molle, de M. Schauss, et les 
Disciples de Platon, sur fond d'or, de M. Knille, forment l'apport du 
nu allemand. Le Luther de M. Thumann et le Saint Paul de M. Baur 
complètent le lot de la peinture historique. M. Thumann, M. Schauss, 
M. Cornizelius, appartiennent au vieux jeu; M. Knille et M. Baur 
entrent dans le concert international de Fart. Les Disciples de Platon, 
bien dessinés, savamment composés, pourraient venir d'un pinceau 
sérieux de notre École des beaux-arts. Ils forment une importante com- 
position destinée à orner la bibliothèque de l'Université à Berlin. Nous 
en publions le dessin en fac-similé hors texte. Quant au Saint Paul, 
on pourrait le mettre dans la barque qui porte M. Laurens et son 
heureuse fortune. Les assimilations seraient nombreuses, en effet, si 
on voulait les suivre une à une. 

Les scènes d'Orient de MM. Gentz et Seel semblent sortir des 
ateliers de M. Bonnat ou de M. Guillaumet. La Banque populaire 
en faillite de M. Bokelmann touche d'assez près au Saint Philippe 
du Roule de M. Béraud. La chasse de M. Gierymski fait penser aux 
cavaliers de M. Goubie. Dans un Incendie au village de M. Niku- 
towski, telle figurinette porte une estampille pareille à celle de M. Vibert. 
M. Riefstahl, avec ses confréries à Rome, ne s'écarte pas de M. Sautai 
ou de M. Edmond Lebel. M. de Werner se rapproche beaucoup de 
M. Firmin Girard. Nous retrouverions chez nous ou en Belgique la 
Femme au chat de M. Wiinnenberg, la Femme à l'enfant de M. Am- 
berg, l'Intérieur de M. Keller, et jusqu'à vingt autres. 

De même que chez nous, on a là-bas du succès en peignant des 
tableaux comiques contre les moines, ainsi que font MM. Meisel, Grïitz- 
ner, Michaél. D'autres, tels que M. Loefttz ou M. Hagn, voient, au 
contraire, les cléricaux d'un œil bienveillant. 

Les moutons de M. Brendel depuis longtemps fraternisent avec 
ceux de M. Jacque. Les chevaux et les chiens de M. Stetîeck, ani- 
malier célèbre à Berlin, se rapprocheraient, au contraire, de ceux de 
M. Landseer. 

Les Allemands ont le paysage un peu ennuyé, triste, menu, avec des 
notes serrées mais contraintes. Le grand souffle ou le charme tendre 
de la nature ne circulent point facilement dans leurs tableaux. Mais 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 127 

on s'aperçoit qu'elle commence à les ébranler, et qu'avec leurs facultés 
de sérieuse contemplation ils finiront par se sentir à leur aise auprès 
d'elle et la traiteront avec cette familiarité caressante, enivrée, avec cet 
amour attentif à toutes ses parures, à tous ses aspects, à tous ses carac- 
tères, qui a valu à la France sa belle école de paysagistes. 

M. Krœner, qui a commencé par être teinturier dans sa jeunesse, 
sera certainement un des Christophe Colomb du paysage en Allemagne. 
Ses sangliers dans la neige, ses cerfs dans les bois ou sur les montagnes 
témoignent d'un art libre, d'une sensation vive, d'une coloration animée. 
La place qui m'est mesurée au cordeau ne me permet que de 
citer des noms : M. Lier et son élève M. Baïsch, qui ont le sens des 
clartés du ciel; M. Schleich, qui est mort et qui était très fin ; 
M. Dûcker, M. Oeder, délicats ; M. Mûnthe, M. Bracht, M. Gleichen- 
Russmann, AL Irmer, qui tous sont en marche vers un sentiment juste, 
vrai, mais à qui il faudrait plus d'élan, de hardiesse, d'émotion person- 
nelle. Dans le vieux style romantique, MM. Achenbach et M. Neubert 
luttent encore énergiquement, et comme les idées sont différentes entre 
nous et la critique allemande, on les appelle là-bas des réalistes, c'est- 
à-dire qu'ils ont représenté une étape de vérité relativement au paysage 
dit idéaliste. 

Les paysagistes de l'empire d'Allemagne feront bien de regarder 
attentivement ce qui se passe au fond de l'atelier autrichien de M. Albert 
Zimmermann. Là, de même qu'à Munich sous l'impulsion de M. Piloty, 
paraissent s'enfanter des coloristes, des hommes d'accent individuel, 
hardi, tels que MM. Jettel, Schlinder, Ribarz, trop tourmentés peut-être 
de recherches et de désirs nouveaux. 

Comme une clôture d'enceinte qui envelopperait le cercle de l'art 
allemand, vient enfin la fameuse série nationale des peintres de la vie 
paysanne, de la petite vie. 

Ici je crois remarquer qu'un sens très intime, qu'une impression 
bien pénétrante de l'intérieur tient les artistes; et je veux parler surtout 
de la nature morte, des meubles, de la physionomie de la chambre, 
du lit, du poêle, des carreaux ou du plancher, de la table, de la fenêtre, 
de la porte. Les peintres d'outre-Rhin ont le daheim, Yat home, très 
prononcé, ce me semble. Aussi tous les fonds de ces tableaux de 
MM. Hildebrand, Schlœsser, Jordan, Defregger, Fageriin, Gunther, etc., 
sont-ils plus séduisants que leurs personnages, en général d'exécution 
un peu commune dans son agrément ou sa sentimentalité. 



128 L^ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

L'enfant joue un grand rôle dans la sensibilité allemande. Le veuf 
ou la veuve restés avec un enfant nouveau-né, les parents au chevet de 
Tenfant malade, le contraste de la naissance et de la mort, de Tenfance 
et de la vieillesse, les fêtes des enfants, leurs exercices, leurs jeux, leurs 
prières révèlent ce cœur paternel qui bat dans la poitrine germanique, 
de même que l'image répétée de la veuve et du veuf révèle TafTection 
dans le mariage. L'effet vulgairement pittoresque qui se tire des cos- 
tumes et des mobiliers de paysans prend sa part dans l'ensemble. 

11 faut remarquer ici que les peintres tyroliens, ou qui aiment le 
Tyrol, ont un bien meilleur sens de la peinture que les autres. Ils sont, 
il est vrai, de l'école Piloty, et c'est dans la salle autrichienne qu'on les 
voit. Là se distinguent MAL Gabl, Kurzbauer et M. Defregger, dont les 
toiles en Autriche me paraissent préférables à ses toiles en Allemagne. 

De M. Meyerheim, dont on se rappelle entre autres le joli tableau 
intitulé : le Bouquiniste qui parut à notre Salon de 1870, on a exposé une 
Baraque de foire très amusante, très colorée et très observée. 

La Leçon de gymnastique de M. Piltz, inspirée évidemment des 
œuvres de M. Knaus, ne manque point d'esprit et de naturel, quoique 
les enfants soient trop pareils et aient tous le défaut de loucher. 

La figure d'artiste qui doit enfin couronner tout ce groupe est celle 
de M. Knaus. Il a été un des favoris du public français. Il a donné, ou à 
peu près, à Dusseldorf, depuis trente ans au moins, le signal de l'affran- 
chissement à la peinture qui voulait être coloriste et qui voulait se rafraî- 
chir à la source naturelle de la réalité. 

Les Funérailles, qu'il a envoyées au Champ de Mars, sont un char- 
mant tableau, un des meilleurs qu'il ait jamais faits. Cette bande d'enfants 
qui chantent les psaumes sous la direction d'un vieux maître, à demi 
insouciants et battant des pieds sur le sol pour se réchauffer par un 
temps glacial; le cercueil que les porteurs, en costume noir spécial, 
amènent par le petit escalier ; l'étroite cour de la maison, le drap noir 
sur le brancard, le tout petit enfant ébahi, la neige sur les toits, tout 
vient d'une nature d'artiste rare où la simplicité, la naïveté, l'esprit, 
l'observation, la tendresse s'unissent doucement et gracieusement. La Fête 
d'enfants de M . Knaus est pleine d'épisodes charmants. Son Conseil de 
paysans montre plus de peinture qu'il ne s'inquiète d'en avoir ordinai- 
rement , et les physionomies y prennent un caractère plus affermi et plus 
développé que partout ailleurs. Ses jeunes et ses vieux juifs sont d'allure 
extrêmement gaie et railleuse. Cette exposition nous donne et l'ancien 




! des BeaiucArts 



UNE BONNE AFFAIRE 

I Exposition nniTrerselIc de 1878 I 



LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. 12^ 

Knaus et un nouveau Knaus qui veut pousser le modelé, appuyer davan- 
tage sur les détails. Je préfère l'ancien, parce que la naïveté de l'exé- 
cution, son abandon s'accordent mieux avec la grâce naïve ou la vi\acité 
aimable et spirituelle des sujets, si souvent incomparables chez lui. 

Le dessin du maître, que nous publions avec cet article, représente 
son tableau Une Bonne Affaire, où l'un de ces petits juifs rit de tout son 
cœur. Ce dessin est fort joli. Je ferai remarquer à ce propos que le public 




lA FETE DE JEANNE, PAR M 

(Croquis de l'artiste.) 



allemand a une passion très vive pour les figures rieuses. Je profite aussi 
de l'occasion pour dire que le dessin de M. Leibl appartient à M. Adolphe 
Ackermann, à Munich, et que son tableau les Paysans po/iliqi/ant appar- 
tient à M. Stewart, le célèbre amateur. 

En résumé, quelques artistes supérieurs, nombre d'hommes de talent, 
voilà ce que nous voyons en Allemagne. Quelques attaches avec les écoles 
d'il y a trente ans, un mouvement encore hésitant dans le paysage, des 
tendances marquées à entrer dans le courant commun d'art et de goût 
qui enveloppe toute l'Europe, de même que s'y étend un égal niveau de 



,3o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

civilisation, de môme que les vêtements, les chemins de fer, les industries, 
les institutions, les idées y tendent à une commune allure; une école, 
enfin, plus calme que la nôtre, et qui, si nous la voyions tout entière, 
correspondrait en beaucoup de points à la nôtre, voilà ce que nous 
montre l'art allemand. La leçon qu'on en tire est que les grands 
peuples modernes ne peuvent guère plus prétendre à se surpasser l'un 
l'autre dans le Kultiirkampf. 



SUEDE. — NORVEGE. — DANEMARK. — RUSSIE. 

Dans ces régions du Nord, nous nous trouvons en face des phéno- 
mènes de la nature. La peinture y est tant soit peu météorologique. Des 
montagnes rouges, des cascades vertes, des rochers bleus, des soleils 
noirs, en un mot, toutes sortes de dérangements, de renversements et de 
bouleversements des choses y constituent un genre antipictiiral, anti- 
harmonieux, qui trouble beaucoup les yeux et l'esprit, quoiqu'il puisse 
enrichir de faits curieux un traité d'optique. Les phénomènes physiques 
et géologiques ne sont pas propices à l'art, et, au lieu de vouloir étonner 
et humilier les peintres des pays méridionaux par l'étalage de ces phé- 
nomènes dont nous sommes heureusement privés, il vaudrait mieux 
faire comme certains bons peintres suédois et norvégiens : venir en 
France ou en Allemagne, et y étudier une lumière moins tourmentée 
dont les accents pleins et larges sont faits pour le pinceau. Au moins, 
les peintres danois prouvent-ils qu'ils sont une race sage, par leur goût 
pour les douceurs du printemps et leur plaisir à chanter sa jeune ver- 
dure ou les épais et calmes feuillages de l'été. 

11 est vraiment curieux de contempler l'art dans ces petits pays : le 
Danemark, la Suède, la Norvège, la Suisse. Dans les grandes nations, 
les puissantes ressources d'une nombreuse et riche population, l'excitation 
et le frottement prodigieux des esprits lancent la civilisation à grandes 
enjambées; elle y distance de plus en plus la marche des petits pays. 
Littérature et art ont, en ceux-ci, ce que nous appelons un air de pro- 
rince ; les petits peuples sont forcés de graviter autour des grands, de 
s'appuyer sur eux, de se fondre avec eux, intellectuellement du moins, 
s'ils veulent se maintenir à leur niveau. Il y a soixante ou quatre-vingts 
ans, les petits pays soutenaient mieux leur rang dans l'ensemble de 
l'Europe. Le Danemark, entre autres, au début du siècle, par le peintre 



LA PEINTURE EN SUEDE ET EN DANE>L\RK. i3i 

Carstens et le sculpteur Thorwaldsen, galvanisait rAUemagne, alors mor- 
celée et émiettée en petits groupes. Aujourd"hui, malgré de grands efforts, 
le Danemark reste en arrière. Une excellente notice historique accompagne 
le catalogue de ce pays et en explique avec modestie le rôle artistique, 
mais oublie de dire que la guerre avec TAllemagne a nui aux destinées de 
l'art en Danemark. Par patriotisme, les Danois ne vont pas dans les écoles- 
allemandes. Par question d'argent ou de tempérament, notre train de 




LES PAUVRES DE LA PLAGE, PAR M. ISRAELS. 

(Croquis de l'artiste.) 



vie les éloigne de Paris. Ils vont à Rome, ou bien ils restent chez eux. 

La Suède et la Norvège, au contraire, remplissent de leurs élèves les 
ateliers de Paris et ceux d'Allemagne. Un certain dualisme entre les deux 
contrées fait que les Suédois préfèrent en général la France et les Norvé- 
giens l'Allemagne. 

La peinture danoise est consciencieuse, détaillée, froide et sèche. 
D'excellents sentiments intimes n'y demanderaient qu'à rencontrer le sen- 
timent de l'art pour produire des oeuvres très intéressantes. Les Danois 
auraient besoin de ^■oir, de sui^■re davantage les agitations, les recherches, 
les procédés qui fermentent dans les grands pays. 



,32 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Le vaste tableau de M. Bloch, le Roi prisonnier, est certes une œuvre 
très estimable. Le prince est affaissé et alangui dans son infortune. Le 
vieux soldat, son compagnon, est plein d'un respect compatissant. La table, 
les murs, les accessoires sont bien exécutés. L'œuvre est au-dessus de la 
moyenne générale de l'Exposition universelle ; mais aucun tempérament 
particulier d'artiste ne s'y révèle. C'est de la bonne peinture d'homme 
instruit, intelligent, sensible même et distingué, qui reste sur la lisière de 
l'art et n'ouvre pas de sentier dans la forêt. 

Les paysages de feu Skovgaard ont le même genre de qualités sérieuses 
un peu négatives, d'effort auquel manque l'étincelle. Dans le tableau de 
M. Bâche, Après la chasse au sanglier, il y a par moments plus d'énergie, 
payée bientôt par des faiblesses. Des intérieurs de paysans ou des salles 
de château, avec leurs fenêtres par où l'on voit les vertes branches des 
arbres, sont fréquents. Toujours la lumière y est aigre, le ton sans finesse, 
sans délicatesse ou sans vivacité. Je citerai comme les meilleurs ceux de 
MM. Exner, Dalsgaard, Helsteld, Jerndorf, puis la Forge de M. Kroeyer, 
où il y a de bonnes parties de dessin et un efïet de foyer assez bon. 

Dans les paysages, les peintres du. Danemark aiment les eaux coulant 
ou dormant sous les jeunes bois, dont les feuillages criblés de soleil 
deviennent une voûte d'or verdàtre que refîète la rivière ou l'étang. Quel- 
ques marines s'entremêlent avec ces dessous de bois. Les ciels et la lumière 
y sont faibles, opaques ou métalliques. Parmi ces marines on peut noter 
le Coucher de soleil en hirer de M. Kyhn et les Pêcheurs non'égiens de 
M. Sorensen. Enfin un peintre qui habite Rome, M. Lund, a peint les 
loisirs de la Garde suisse au Vatican, avec une certaine observation spiri- 
tuelle. 

Un esprit très sain, de l'application, de la simplicité dans le sentiment 
ne suffisent donc pas à donner à l'art danois un intérêt fort marqué; mais 
je crois qu'il est bien près d'engendrer quelque création brillante, et que 
le moindre frottement avec l'art anglais, allemand ou français amènerait 
la flamme. On ne fait point de nu en Danemark ; on n'en fait pas en Hol- 
lande. Ce sont des exceptions caractéristiques. 

La Suède possède une école de paysagistes qui s'est formée en 
France, et qui peint la terre française autant et plus que la terre suédoise. 
M.'Wahlberg est le plus connu parmi nous, et ses œuvres à nos Salons lui 
ont valu une foule de récompenses. Il a la réputation d'un coloriste. Par 
un certain ragoût de tons souvent faux et aigres, il a le don de plaire à 
beaucoup de gens. 11 choisit des motifs qui font de l'efîet, et qu'il exécute 



LA PEINTURE EN SUÈDE ET EN DANEMARK. r33 

de cette façon qu'on appelle appuyée. En général, les peintres suédois se 
délectent à opposer des troncs blancs et rouges, des taches jaunes et des 
taches rousses, qui dansent et tressautent tout le long de la toile, en lui 




LA lEÇOS DE TRICOT, PAR M. HESKES 

(Dessin de l'artisle.) 



donnant un faux air de coloration hardie et originale. Cependant, en ce 
genre, iM. Lindstrom est arrivé à plus de justesse que d'autres, et M. Bergh 
me paraît aussi plus vrai dans ses tonalités que M. Wahlherg. 

M. Torna a abandonné ces systèmes, et il a envoyé un Paysage d'été 
qui vaut beaucoup mieux. Cette peinture a de la simplicité vraie, de l'unité, 
de la largeur; on v voit la compréhension des aspects plantureux de la 



,34 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

saison qu'elle représente. Mais les premiers plans s'y confondent avec ceux 
qui leur succèdent, et c'est dommage. M. Gegerfeld a deux paysages, 
dont l'un rappelle un peu M. Clays le Belge, et l'autre Daubigny. C'est 
un talent déjà très fait , mais qui a besoin de dégager davantage sa 
personnalité. Un paysage à la note sincère, claire, grise ravivée d'un 
vert fin, a été exposé par Al. Lindmann, qui a dû, je le soupçonne, 
regarder plus d'une fois comment s'y prend M. Damoye, un de nos paysa- 
gistes. 

L'œuvre qui domine l'exposition suédoise est la Paysanne de Picardie 
que M. Salmson a peinte de tons très fermes, très francs. Cet artiste étudie 
et travaille en France. Nous le connaissions déjà, et d'année en année il 
avance à grands pas. Si les officiers qui rapportent le corps de Charles XII 
le long d'un sentier à travers des rochers couverts de neige étaient d'une 
exécution moins lourde, ce tableau de M. Cederstrom, où ne manque point 
un côté dramatique, aurait pu tenir la tète des envois suédois. M. Ceder- 
strom travaille à Munich, comme M. Hellquist, dont la Marguerite 
blafarde ne manque point non plus de sentiment. Mais M. Hellquist 
s'est appliqué surtout dans ce tableau à nous donner un échantillon de 
. tous les bois du Nord, ce qui l'a entraîné à faire aussi de son héroïne une 
sorte de planche. 

En Norvège, quelques paysagistes se rattachent à l'école suédoise; 
quelques autres sont plus directenient français; d'autres encore suivent 
M. Gude, qui se montre bien éteint dans la salle norvégienne, ou bien 
M. André Achenbach. La tendance générale de la peinture est allemande; 
les peintres sont presque tous élèves de Munich ou de Dusseldorf, et 
plusieurs ont aussi des tableaux dans la galerie de l'Allemagne. L'œuvre 
principale est VAdam et Ère de M. Heyerdahl, qui appartient à l'école de 
Munich. Ce sont deux figures nues d'après nature, marchant à travers un 
fond de vapeurs ou d'obscurités brumeuses. Le modelé en est très suivi, 
dans les colorations de l'école Piloty, d'un gris jaune relevé de reflets ver- 
dàtres ; la peinture est assez personnelle, et l'aspect général a quelque 
chose de sauvage, conçu dans un sentiment de réalité brutal, qui contraste 
avec le mystère du fond sinistre, menaçant et incertain où s'éloignent les 
deux exilés. Il y a de la force là dedans. 

Un remarquable paysage de neige, de M. Miinthe, où le ciel est parti- 
culièrement bien traité, ce qui est rare dans les écoles du Nord, un portrait 
de femme de M. Rusten, doux, lumineux, expressif dans son vêtement 
noir, et les joyeusetés antimonacales de M. Lerche sont la fleur de cette 



LA PEINTURE EN SUÈDE ET EN DANEMARK. i35 

école. Certaines notes curieuses jaillissent çà et là dans le paysage, sans 
être soutenues par l'exécution. La grande Forêt de sapins de M. Mûller 
témoigne d'un travail acharné, mais avec tout son développement ne 




UNE VOCATIONj PAR M. A. CLUYSENAER. 

(Croquis Je l'artiste.) 



vaut pas une petite touche fraîche et fine dans une esquisse leste. En 
somme, hormis les tendances météorologiques, et sauf dans l'attache spé- 
ciale qu'ont les Danois pour les scènes d'intérieur de leur pays, point de 
peinture danoise, point de peinture suédoise ni norvégienne. Les artistes 
forts comme MM. Salmson, Heyerdahl, et les bons paysagistes sont des 
artistes que la France ou l'Allemagne peuvent naturaliser. 



,36 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



En Russie, il y a une exubérance de défauts, mais une agitation sous- 
pittoresque fort curieuse. Les peintres, comme les papillons qui courent à 
la chandelle, se leurrent plus volontiers encore aux essais de météorologie 
et de catoptrique prismatique. Un reste de mysticisme se joint à cette 
peinture aux flambeaux. Le monde slave est tantôt apathique, tantôt tour- 
menté par une nervosité excessive. La peinture reflète ces deux nuances 
du caractère national : ici terne, engourdie; là tout agitée de crispations. 
Les Rembrandt de l'Ermitage sont la source où s'abreuvent les jeunes gens 
et qu'ils troublent par les coups d'un pinceau pesant ou saccadé. Les 
artistes les plus forts, là aussi, MM. Siemiradsky, Harlamof, de Boch- 
mann sortent des ateliers allemands ou français. 

On peut dire qu'il n'y avait pas de peinture russe au commencement 
du siècle. Notre mouvement romantique entraîna enfin le peintre BrûUof, 
et, quoiqu'il se ressentît de l'imitation de Delaroche, les Russes le consi- 
dèrent comme le fondateur de leur art national. Brullof est mort en i852. 
Sa famille était d'origine française. Il a peint entre autres un tableau inti- 
tulé les Derniers Jours de Pompéi, qui fut exposé à notre Salon de i834, 
et qui a été gravé dans les Annales de Landon. Il a décoré de ses pein- 
tures une partie de l'église de Saint-Isaac, à Saint-Pétersbourg. Il n'y 
a plus de disciples de Brullof, en Russie; le dernier est M. Bronnikof, 
dont on peut voir au Champ de Mars quelques tableaux conçus dans 
un sentiment mystique, avec une exécution creuse. 

L'artiste qui a eu le plus d'influence sur le mouvement de la jeune 
peinture russe est Fédotof, peintre de genre, d'abord officier dans la 
garde impériale, et que Brullof guida de ses conseils. Le nouveau 
paysage lit ses premiers pas avec Chederine et surtout avec Vorobiof, 
qui fut le maître de M. Aïvazowsky. Presque tous les paysagistes actuels 
sont des élèves de ces deux derniers artistes. Nombre de peintres russes 
ont étudié aussi à Dusseldorf et à Munich. La plupart ont fréquenté 
l'atelier de M. Achenbach. M. Siemiradsky est élève de M. Piloty et 
de M. Makarl. 

Moscou, Saint-Pétersbourg et Varsovie sont les trois foyers d'études 
et entretiennent des écoles que couronne l'Académie installée dans la 
capitale. Une certaine rivalité règne entre les groupes sortis de ces écoles. 



LA PEINTURE EN RUSSIE. iS; 

Moscou passe pour un centre de dessin. La couleur réside dans les deux 
autres villes. Les Finlandais se tiennent à part et vont étudier en Suède 
et en Allemagne. Depuis quelques années, un groupe indépendant s'est 




LX CAMPINE, COUCHER DU SOLEIL, PAR M. J. COOSEM/ 

(Dessin Je l'artiste.) 



formé en dehors de l'Académie et organise des Expositions de ville en 
ville. Un riche négociant de Moscou, M. Paul Tretiakof, encourage ce 
groupe, en achète les tableaux et a formé une galerie qu il léguera à sa 
ville natale et qu'il laisse libéralement visiter par le public. 

C'est parmi ces peintres, que pour un moment j'appellerai Técole 



i38 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Trctiakof, peintres des mœurs et des paysages nationaux, que se formera 

certainement un art russe distingué et important. 

Le monde artistique se recrute de tous les côtés. La noblesse lui a 
donné MAL Klodt, Bogolioubof, Jacoby. M. Kramskoï est le fils d'un 
Cosaque; AL Chichkine le fils d'un paysan, ALM. Aïvazowsky et Kouïndji 
sont des Arméniens nestoriens, de cette race qui domine en Crimée. 

On connaît bien, à Paris, le premier de ces deux artistes. Nous l'avons 
décoré. Ses tableaux ressemblent à ceux de AL Gudin. C'est dans son 
atelier que beaucoup de ses compatriotes ont appris à employer ces tons 
agatisés à transparences vitreuses et irisées que, dans les autres pays, 
on bannit maintenant avec soin de la peinture. 

AL Kouïndji est, sans contredit, le plus curieux, le p)lus intéressant 
des jeunes peintres de Russie. L'originalité nationale se sent chez lui 
plus que chez tous les autres, et, s'il est lourdement étrange dans cer- 
taines toiles, il est plus heureux ailleurs; son Steppe brûlé par le soleil, 
cette habile et expressive modulation de tons jaunes, fins et nets, est d'un 
peintre, et son Paysage finlandais, bien que d'une coloration opaque, a 
des harmonies inattendues qui ne sont point vulgaires. Le Lointain boisé 
du baron Klodt révèle un sentiment délicat et une observation person- 
nelle. Il y a de la vigueur dans la Forêt neigeuse, ensanglantée par le 
soleil couchant, de M. Klever, dont se rapproche la forêt rouge de 
M. Wolkof. Les Blés, de Al'"' Junge, sont un fort gentil paysage, et le 
Pâturage finlandais de AL Linsholm y répond par sa note calme et juste. 
AL Chichkine n'est pas très sensible aux tons fins et distingués, mais il 
y a une impression du silence et de la tristesse des forêts dans ses toiles, 
où le terrain se développe nettement. Son ami, AL Kramskoï, qui a 
peiiit son portrait, a exprimé avec une coloration sourde, mais avec un 
accent assez ferme, le type slave dans le Portrait du comte Tolstoï, écri- 
vain connu. AL Pérof se rattache à ces deux artistes; son Oiseleur et son 
Pêcheur à la ligne, où les détails sont fort poussés, tirent leur valeur, 
non du charme pittoresque, mais de leur dessin attentif. 

Vn peintre mort tout jeune, Janson, élève de Benjamin \'autier, de 
Dûsseldorf, aurait fait la transition entre ces dessinateurs assez froids et 
des coloristes un peu forcés. II y a de la vivacité et des tons justes dans 
ses Joueurs de cartes. 

AL Alaximof, avec son Devin, qui arrive dans une noce de village, 
et AL R^'pine, avec ses Haleurs de barque, cherchent le ton chaud et 
croient trop au rouge, devenu si banal; mais il y a une certaine accentua- 



1^0 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

tiou soit dans le type, soit dans le mouvement de leurs figures. M. Becker 
est plus rassis et plus assis dans son Intérieur finlandais, qui se res- 
sent aussi de l'école allemande. Dans un grand tableau, représentant 
Copernic entouré des hommes de son temps, M. Gerson, qui est Polo- 
nais, imite un peu Mateij'ko et rappelle très directement M. Cari Becker, 
de Berlin. M. Bogolioubof, qui réussit plus ou moins ses effets lumineux, 
a donné un aspect assez individuel à sa Vue de Nijni-Nojvgorod. J'ai 
parlé de M. de Bochmann, à propos de l'Allemagne. Il a aussi, dans les 
salles russes, un très beau tableau. iM. Harlamof est devenu Français: 
il manie largement de beaux tons, et ses figures s'étalent carrément, d'un 
relief gras et fort; ce n'est pas en vain qu'il a copié jadis la Leçon d'ana- 
tomic de Rembrandt à la Haye. 

Maintenant s'élève devant nous l'immense tableau de M. Siemi- 
radsky, les Torches ripantes. D'abord pensionnaire de l'Académie de 
Saint-Pétersbourg à Rome, l'artiste s'est fixé ensuite dans cette ville. 
On peut lire distinctement dans sa toile les influences qu'il a subies. On 
y retrouve les tonalités cuivrées de M. Makart, ses ombres souvent 
boueuses et sans consistance, les brillants et les blancs de M. Piloty. Le 
sujet même est une suite au Néron incendiant Rome de celui-ci ; un 
excellent sujet, et qui pouvait être traité avec autrement de pathétique, 
d'énergie, d'ensemble. M. Siemiradsky a regardé certainement ce que fai- 
saient à Rome nos grands prix, et il amalgame quelques-uns des leurs 
procédés avec les procédés de Munich. Il a consulté les dernières 
révélations de l'archéologie. L'effort énorme que lui a demandé cette 
œuvre est indiqué par les traces les plus visibles de fatigue, surtout vers 
la partie droite de son tableau, celle où les chrétiens, dans leurs paniers, 
au haut de poteaux trop minces, sont peut-être plus ridicules que tou- 
chants. Des groupes remarquables et fort réussis sillonnent le tableau, si 
on les cherche, et l'idée de cette population blasée, indifférente, où quel- 
ques visages de femmes trahissent seuls de la stupeur mêlée de pitié, était 
d'un esprit qui conçoit avec profondeur. Malheureusement Tintérêt se dis- 
perse dans la multiplicité des personnages et dans la valeur égale des tons. 
Les Torches vivantes ont failli être un des monuments de l'Exposition; 
mais après avoir été surpris par leur dimension, on a été étonné de n'en 
pas retirer une impression proportionnée à tant d'étendue. Ce n'est pas 
aux visages rasés des vieux Romains que les peintres russes peuvent 
attacher leur avenir, mais aux barbes touffues de leurs moujicks, et je 
crois à l'avenir pittoresque de la Russie. 



LA PEINTURE EN HOLLANDE. 

HOLLANDE. 

L'héritage de Gérard Dow et de Mieris, héritage mal 



141 



ge mal entretenu, c'est- 




i'aube, par m. ch. hermans. 
(Croquis de l'artiste, d'après un groupe de son tableau.) 



a-dire l'exagération de la minutie, une facture pauvre dominèrent la pein- 
ture hollandaise à la fin du xvni^' siècle. Elle se traina ensuite dans 1 niaita- 



i_^2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

tion lourde et molle de notre école de TEmpire, puis fut à peine touchée du 
bout de l'aile par notre romantisme; et, durant de longues années, elle 
chercha péniblement à reconquérir le vieil esprit. Le contact des Belges, 
qui reprenaient hardiment possession de Fart, lui fut enfin précieux. De 
bonnes intentions, d'honnêtes tentatives l'agitèrent d'un peu de frémisse- 
ment. Le paysage, les scènes intimes dégagèrent un coin de ce sentiment 
d'art engourdi, non éteint, qui couvait dans le tempérament national. On 
s'est beaucoup moqué chez nous de Koeckkoeck et de Van Schendcl ; 
cependant peu à peu devait se réveiller dans certains ateliers la chaleur 
assoupie. M. Blés pensa auxTeniers, mais se rapprocha plutôt de Wilkie. 
Pieneman, le peintre d'histoire, peignait en élève de Gros, et quelques-uns 
de ses portraits, quelques-unes de ses figures ne sont pas restés sans 
mérite. Nuijen, mort jeune, essaya delà couleur à la française. M. Weis- 
senbruch a tenté aussi quelques notes colorées. Schelfhout, Bosboom, 
Taurel, Waldorp, Kuytenbrouwer se donnèrent bien du mal; mais tous, 
quoique chevaliers du Lion néerlandais et de la Couronne de chêne, ne 
seront jamais bien recherchés dans les galeries et les musées. Ils ont pré- 
paré toutefois le terrain qu'occupe une nouvelle génération, fort supérieure 
en talents. 

C'est par les exemples de l'école belge, c'est en allant aux Expositions 
françaises et anglaises, et en cherchant presque tout seuls le secret de Fart, 
au bord de la mer, le long des digues et dans les canaux des vieilles cités, 
que les Hollandais se sont retrouvés. La Haye et Bruxelles sont les deux 
villes où se forment les peintres néerlandais, et attribuer à M. Israëls une 
action sur les artistes de son pays n'est point se tromper. 

11 n'y avait pas de peintres en Hollande, il y a trente ans. Aujourd'hui 
c'est de nouveau un pays de peinture, où l'on est moins fort manœuvrier 
qu'en Belgique, mais où des hommes, en étendant quelques couleurs sur 
une toile, sans peine apparente, savent exprimer de profonds sentiments, 
de fortes impressions, de vives et délicates observations. 

Le paysage, tour à tour avec son large sens mélancolique ou avec sa 
grasse et riche tranquillité, verse ses symphonies dans l'esprit des artistes. 
Le hurlement de la mer dévorante de barques, son vent âpre qui gémit 
longuement, ou son calme pareil à celui d'un ptîturage; les pâturages, de 
leur côté, ondulés et frissonnant lentement comme une mer qui se berce; 
les vastes ciels nuageux qui nous entourent d'étendue, de silence et de 
lumière voilée, impriment à l'art quelque chose d'ému, qui le suit jusqu'au 
fond des intérieurs et jusque dans les rues. Mais, lorsqu'un rayon de 



LA PEINTURE EN HOLLANDE. 143 

soleil vient rire dans la chambre, réveiller les herbages ou danser sur 
l'écume des vagues, la peinture s'illumine et se fait joyeuse, pleine d'en- 
train. Ici, quand on pose une touche, on pose une sensation. Chez ceux en 
qui le sens du peintre est le mieux affiné, le gris joue dans toutes ses 
variations moelleuses, douces ou aiguës, qu'échauffent de beaux bleus 
discrets ou des verts bleuissants, et nulle part l'ensemble de la tonalité 
n'est mené avec plus d'harmonie simple et juste. 

Tout l'art hollandais, évidemment, n'en est pas là, et il ne suffit pas 
d'être natif de Hollande et de peindre pour avoir ces vertus; mais je parle 
d'une dizaine et peut-être d'une quinzaine d'artistes. 

Voici, par exemple, M. Israëls, dont on ne semble pas soupçonner 
chez nous toute la valeur; son tableau Seule au monde est admirable de 
sentiment et d'enveloppe. C'est une pauvre chambre obscure, les ombres 
de la mort l'ont envahie, et tout y flotte vague, sombre comme les pen- 
sées de la malheureuse femme restée seule, qui pleure auprès du lit où 
repose le compagnon, le soutien brisé de sa vie. Le jour est clair aux 
carreaux de la fenêtre, mais les ténèbres du chagrin et du désespoir en- 
tourent cette àme en détresse. Sur un tabouret vient d'être abandonnée 
ia Bible ouverte, mais que pouvait la Bible?. . . Ce tableau est peint 
d'ombre et de douleur. Et les beaux tons tranquilles, et la large manœuvre 
et le concert parfait qu'il y a dans la Fête de Jeanne, où les enfants re^-ar- 
dent si dévotement la mère à l'air heureux et doux qui leur fait des 
crêpes! Et comme plane un jour gris, une nature attristée, sur les humbles 
Pauvres du village qui vont quêter assistance au bateau ? 

M. Israëls fait école dans son pays. On retrouve son influence dans 
le Sois sage, de .M. Mélis, aimable peinture qui n'a pas encore la force, 
la souple justesse de celle du maître, mais où la vieille femme endormie 
est une figure bien heureusement réussie. De plus loin, M. ^'er^veer suit 
aussi AI. Israëls. Les œuvres de ce dernier sont très recherchées en 
Angleterre, et elles correspondent, en effet, à quelques-unes des ten- 
dances de la jeune école anglaise, dont j'aurai à parler quand viendra le 
tour de la Grande-Bretagne. Lorsque, au sortir de l'atelier Pieneman, 
M. Israëls peignait des tableaux d'histoire, il était difficile de prévoir 
qu'il changerait de route, qu'il délaisserait les princes, les grands pour 
ne plus s'occuper que des petits et de leur histoire intime, et qu'il acquer- 
rait cette force et cette délicatesse de sentiment qui font de lui le chef et 
l'initiateur de la nouvelle génération artistique dans les Pays-Bas. 

Nous voyons régulièrement venir à nos Salons M. Mauve et .M. .Ma- 



,_^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

ris dont j'ai expliqué lannée dernière la sensibilité, la simplicité ravis- 
santes ; M. Mesdag, qui de jour en jour devient un puissant artiste; 
M. Henkes, si naïf, si fin; M. Oyens, si vif et de verve coloriste si 
franche et si naturelle. M. Mesdag a envoyé au Salon une magnifique 
marine, et M. Henkes y montre un bien joli Coin de ville. J"aurais voulu 
parler plus longuement de chacun d'eux, mais ce que j'ai dit du senti- 
ment général de l'art dans leur pays s'applique surtout à leurs œuvres. 
Le Champ de Mars nous révèle, en outre, un homme très original, 
M. Klinkenberg, qui possède une coloration toute spéciale, et dont il faut 
regarder les vues de Delft et de Sneek. Les vrais et larges paysages de 
M. Roelofs, ceux de MM. Backhuysen, Metzelaar, Gabriel, Poggenbeck, 
de M'" Van Bosse,| de M. Apol, de M. Van Heemskerke, Van Best, les 
figures des deux MM. Ten Kate, les chats de M'"*" Ronner, les fleurs de 
M"° Rosenboom, le doux tableau d'intérieur de M'"' Bisschop-Swift, les 
scènes populaires vénitiennes, fermes, nettes, spirituelles, de M. Van 
Haanen, qu'on a toujours remarquées à nos Salons, forment une expo- 
sition vraiment intéressante. Avec ses trois millions d'habitants, la Hol- 
lande n'est plus, en art, une simple province, mais elle semble être un 
rameau détaché d'un grand pays et qui porte en lui un résumé de la sève, 
de la vitalité et le feuillu de l'arbre tout entier. Après une longue éclipse 
de plus d'un siècle, le ciel de l'art s'est éclairci de nouveau dans cette 
contrée, et c'est une merveille de voir comme ses peintres ont su créer 
des expressions bien indépendantes, ne se laissant pas opprimer par le 
pastiche de leurs vieux maîtres, et se montrant plus libres peut-être que 
leurs voisins de la Belgique. Et, comme je n"ai pas assez de place à mon 
gré pour parler de cette galerie de la Hollande, je veux, en finissant, le 
répéter : il y a là dix tableaux qui témoignent d'un tempérament et de 
talents aussi individuels, aussi tranchés, et, sous bien des rapports, aussi 
remarquables que quoi que ce soit e^u'on puisse admirer ou signaler dans 
les plus grands ensembles artistiques de l'Exposition. La floraison seule- 
ment n'y est pas aussi abondante et plantureuse; simple affaire de lieues 
carrées. 



LA PEINTURE EN BELGIQUE. 



143 



BELGIQUE. 



« Ici il y a des peintres, » pourrait-on 
inscrire sur la porte de l'exposition belge. Ces 
peintres ont été presque tous mêlés aux nôtres ; 
presque tous leurs tableaux ont paru à nos 
Salons. Nulle part en Europe, proportionnelle- 
ment à la population, il n'y a autant et de si 
bons peintres que chez ce peuple. C'est celui 
qui a le plus sûr, le plus gras maniement de la 
peinture. Il en joue à pleines mains, et c'est à 
croire cette fois que tout Belge naît peintre, a le 
sens inné des belles tonalités et remue la pâte 
avec une pleine certitude. 

La base des colorations en Belgique est 
un gris noir transpercé de reflets, avec lequel 
on appuie sur les ombres, on rend le relief 
d'une manière solide et énergique. En général, 
on y étend largement le ton, qu'on fait intense 
et riche, en le contenant avec une sobriété 
qu'on peut appeler cossue. 

L'étalement aisé et plantureux de la cou- 
leur manégée dans une contexture délicate et 
vigoureuse à la fois est le caractère de cette peinture, où le clair léger se 
dégage de l'enveloppe laineuse, étoffée, moelleuse des gris foncés. 

L'histoire de cette peinture est notre histoire : c'est le tressaillement 
historique de i83o porté à nos frontières; c'est le passage de Courbet 
laissant de longues traces dans les ateliers de Belgique; c'est on ne sait 
quelle prospérité et quelle santé dans la petite nation qui se sont repro- 
duites dans son art. Mais une grande partie des toiles qu'exposent les 
Belges, nous les avons vues ou nous en avons vu de pareilles, et l'on en 
a parlé sans cesse dans la Ga{ette. On n'a plus rien à dire de M. Wau- 
ters, sinon qu'on reconnaît encore une fois son beau talent large, expressif 
en dessin, tranquille et ferme en tonalités. La paix, le bon et bel accord 
des couleurs est en effet le trait magistral de la peinture de son pays. On 




14^ 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



n'a plus rien à dire de M. Alfred Stevens, sinon ce qui n'en a pas été dit : 
c"est que la marque de son talent est maintenant dans la science et Tamour 
des reflets, qu'il pousse jusqu'à l'extrême. Et je noterai, à ce propos, une 
curieuse ressemblance de facture entre la Galerie de peinture de M. Aima 




FIGURES DO 



ÏLEAU DE M. WAUTERS : « LA FOLIE DE HUGO VAN DER COES 

(Croquis de l'artisle.) 



Tadema, à l'exposition anglaise, et quelques-unes des toiles de M. Stevens. 
Chez M. Aima Tadema, l'analogie parait peut-être encore plus visible. Il 
y a eu là dans l'éducation un même point de départ. Il reste pour- 
tant un petit compte à régler avec M. Stevens. En homme de beau- 
coup d'esprit, il s'est aperçu qu'il y avait profit à « mettre l'art à la 
portée des bourgeois » , et que cette portée ne s'élevait pas au-dessus des 



LA PEINTURE EN BELGIQUE. 147 

sujets et des titres de romances. Depuis longtemps les peintres font, par 
exemple, une statue de nègre qui rit aux éclats, tandis qu'une femme de 
chambre la contemple, ou bien un buste de faune qui se meurt de rire 
pendant qu'une marquise l'examine. Il fallait rendre de la fraîcheur à une 
vingtième édition de cette chansonnette comique; un masque japonais a 
suffi à M. Stevens pour raviver la ritournelle ressassée. Mais quelle con- 
naissance de Paris il avait pour s'être senti sûr d'avance que les Parisiens 
ne souriraient pas de titres comme : Le Sphinx parisien. Une Horrible 







LE GEOGRAPHE 



'AR M. DE BRACKELAÏ 



(Croquis de l'artiste.) 



Certitude, Un Chant passionné. Désespérée, Le Besoin de rêver, etc. Si 
Ton ne faisait honneur à l'esprit moqueur de M. Stevens du choix d'un 
tel bouquet, si l'on devait, au contraire, l'attribuer à sa sincérité, nous 
serions tous bien désillusionnés, M. Willems aime le même genre de 
titres ; il faut donc qu'il ait aussi beaucoup d'esprit , car toute autre 
explication serait cruelle. Ceci n'était qu'une parenthèse; je reviens à la 
peinture. 

Les animaux de M. Joseph Stevens ont été maintes fois célébrés, et 



,_jS L\-\RT MODERNE A L'EXPOSITION. 

les voilà qui reparaissent tous à TExposition, dans leurs allures amusantes, 

traités avec esprit et vigueur. 

M. Henri de Brackelaer, fils d'un homme qui a pris part à la rénova- 




LE VERCERj PAR Irt"*^^ MARIE COLLART. 

(Croquis de l'arliste.) 



tien de Tart belge, au moins par ses élèves, au nombre desquels était Leys, 
a envoyé au Champ de Mars de remarquables tableaux, très lumineux, 
tout allumés de fines notes rouges et de clartés pleines de vivacités, où se 
sent le souvenir de Pieter de Hooghe, mais où le sens particulier de la 



LA PEINTURE EN BELGIQUE. 149 

nature a une belle part, et qui ne sont point sans rapport avec l'art anglais 
moderne. Une impression d'archaïsme, introduite à travers la nature 
moderne, plaît à ces artistes. On la retrouve dans les beaux paysages de 
M. Lamorinière, imprégnés d'un doux et noble sentiment, d'une haute 
et grave harmonie dans leur simplicité verte et grise. D'un peintre mort 
trop jeune, Boulenger, nous voyons des œuvres extrêmement remar- 
quables aussi. Sa Vue de Dînant, entre autres, est une toile de maître, 
de grande ampleur, de tonalité magnifique. 

Le charme des ombres onctueuses, des lumières rasantes que M'"'Col- 




ÉTALÛNj FRAGMENT DU TABLEAU DE M, 

(Croquis de l'artiste.) 



lard étend sur ses prés d"un vert bleui, où montent des arbres à la déli- 
cate écorce violette; Famalgame de ses modulations variées, pressées; ses 
détails fins, précis, mais rapides, qui font penser à de vieilles gravures, 
nous sont bien connus. 

Les beaux animaux de M. Verwée, aux formes robustes, et ses her- 
bages tranquillement lumineux, peints d'une brosse hardie, aisée, qui va 
saisir tuus les tons dans leur richesse ou leur fraîcheur, les discipline et 
les assouplit en accords si justes, nous sont bien connus aussi. 

En revanche, nous apprenons cette fois à connaître MM. Ter Linden 
et Verhaeren, deux artistes qui savent toute la vigueur et tout le charme 
qu'on peut mettre dans les tonalités en les assouplissant et en les ramenant 



i5o L-ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

à un accord neutre, plein d'unité et de sonorité profonde. M. Ter Linden 

a aussi des clartés d'une grande linesse. Courbet avait passé chez tous 

deux. 

Nous avions apprécié les délicates variations de M. Artant; MM. Bou- 
vier et Baron en font d'analogues, différentes dans le thème choisi et dans 
la facture, mais indiquant des nerfs que met en vibration la moindre 
finesse des nuances dans la coloration. Nous remarquerons aussi le senti- 
ment si fin du bleu dans la Baie de Naples, de M. Smits. Nous serons 
séduits par une petite chose de M. Hannon, un coin de rue tout attendri 
de légers reflets; les maisons de M. Moer, qui se montre rarement en 
France, et qui a le sentiment de la lumière; et, puis, tout ce que nous 
sommes habitués à voir est là : les arbres énergiques de M. Coosemans; 
les vaporeux, larges et moelleux paysages de M. de KnyfF, de M. Clays, 
de M. Tscharner et ceux de M. Mois; les remarquables portraits de 
M. de Winne, si fermes dans une gamme si délicate; M. Van den 
Bosch et son chat, comme Wittington; les enfants de M. Verhas, les 
tableaux de MM. Willems, Verlat, Cluysenaar, de Vriendt, etc. Ajou- 
tons-y les enfants de M. Agneessens, les petits personnages de M. deGroux 
et de M. Verhaert, les peintures de M. Dubois, qui, lui aussi, a gardé 
une brosse de Courbet, puis MM. Madou, Portaels, jadis les chefs du 
mouvement, alors qu'il était encore timide, et cette énumération trop 
courte prouvera combien j'avais raison de dire, en commençant, que la 
Belgique est par excellence le pays de la peinture, le pays où Ton a le 
sens de ses agissements sûrs, calmes, étoffés et puissants. Que l'on se 
figure ce sens répandu chez un peuple de trente ou quarante millions 
d'habitants : le résultat serait écrasant. Et je mexcuserai personnelle- 
ment envers les artistes belges de ramasser leur art en si peu de lignes. 
L'espace qui m'est compté me contraint à cet abrégé, où l'on ne saurait 
se rendre compte de l'étonnant épanouissement que les vingt-cinq der- 
nières années ont donné à fart en Belgique. Cette exposition est la plus 
forte au point de vue de la manœuvre de la brosse et même du cou- 
teau, et de la traduction pittoresque des choses par les coiiventions du 
pinceau. 

Là-dessus, nous passons la Manche, et nous arrivons enfin à cette 
Exposition anglaise qui, à son tour, est la plus intih-essante parle caractère 
national, par l'esprit tranché et par l'aspect tout particulier de ses œuvres, 
bien c]ue Fart insulaire anglais ait avec le continent des attaches que l'on 
peut voir aisément. 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. 



ANGLETERRE. 




LE CAPITAINE BVRTOX, PAR M. LEICHTON. 



L'Exposition anglaise fit grand bruit en 
i855, mais en 1867 elle n'en fit point du 
tout. En i855, trente-quatre peintres de 
la Grande-Bretagne obtinrent des récom- 
penses; en 1867, quatre seulement furent 
récompensés. En i855, Tart anglais fut pour 
nous une révélation. La nature intime, spi- 
rituelle et semi-philosophique des sujets, 
indiquant la descendance de Hogarth et de 
Wilkie, la bizarrerie poétique de certaines 
compositions, la raideur des peintres d'his- 
toire, la singularité acide des colorations, la 
fraîcheur, inaccoutumée à nos yeux, de 
certaines harmonies dissonantes, la har- 
diesse et l'importance des aquarelles, genre qui nous parut tout nou- 
veau,. enfin les préraphaélites avec leurs affectations de minutie naïve ou 
de simplicité barbare, tout nous apporta la surprise. En 1867 l'école 
anglaise, au contraire, était en pleine indécision. Les préraphaélites 
s'arrêtaient, et un autre rameau, encore renfermé dans le secret du bour- 
geon, se préparait à s'élancer du tronc. L'orientalisme et le japonisme 
commençaient à tourmenter l'art industriel, et le trouble de cette invasion 
se répercutait jusque dans les tableaux. L'art français préoccupait à son 
tour un certain nombre d'artistes. Une brume planait au-dessus de l'art 
anglais, cachant de prochaines transformations, celles que nous voyons 
aujourd'hui. 

D'origine, cet art est flamand et hollandais, et par le tempérament du 
peuple et par les données intimes de la peinture. Ce rapport avec la Hol- 
lande est de parenté plus que d'imitation. Les mêmes maisons, le même 
ciel, les mêmes mœurs, la même vie maritime, une même tendance reli- 
gieuse, se retrouvent en Angleterre et dans les Pays-Bas. Des artistes comme 
Reynolds, Lawrence, Gainsborough, Turner, Constable, Crùme, etc., 
se rattachent directement aux Hollandais, et pourtant sont Anglais. 
Turner, dans ses étrangetés; Constable, en voulant peindre des ciels, des 
écluses, des rivières, des cathédrales d'Angleterre; Wilkie, avec ses scènes 



,52 LART MODERNE A L'EXPOSITION, 

de fermiers et de villageois, sont restés imprégnés de peinture hollandaise. 
Néanmoins leurs essais de coloration hardis ou excentriques troublèrent 
le monde de l'art autour d'eux, et les générations suivantes se laissèrent 
duper à des tonalités crues, aigres, heurtées, qui donnèrent à penser en 
i855 que, las de Thuile et entraînés par le goût des pickles, les Anglais 
voulaient dorénavant peindre au vinaigre. En art, en littérature, par génie 
national, les Anglais sont portés au détail, qu'ils sentent très fortement; 
ils se plurent donc à détailler la coloration, à en débiter une à une les 
oppositions. Il y avait cependant, à cette Exposition de i855, une masse 
moyenne, que nous appellerions bourgeoise, et qui affadissait ces crudi- 
tés de manière à les rendre acceptables aux palais les moins audacieux. 

Le sentiment harmonique, calme, s'était perdu ou n'était pas né 
encore dans l'art anglais, où abondaient les anecdotes spirituelles, et où 
un agaçant pétillement de tons faisait grincer des dents. 

Les confrontations plus fréquentes avec les Italiens et les Français 
eurent enfin leur contre-coup sur les Anglais. M. Ruskin, l'esthéticien, 
conçut en Italie d'assez singulières idées, mais des idées curieuses, et il 
parvint à en animer pendant quelque temps un certain nombre d'artistes, 
d'autant plus facilement qu'elles étaient dans l'esprit de la nation. "Vers 
i85o se forma donc l'école préraphaélite, dont le but semblait être de 
retrouver la naïveté et la grandeur de l'expression par une rigoureuse 
et dévote minutie dans les détails. MM. Millais, Rosetti, Holman Hunt, 
Martineau, qui est mort, Madox Brown, etc., en furent les initiateurs et 
les principaux soutiens, mais continuèrent à marcher dans le sentier des 
colorations tourmentées et multiples. M. Millais, par la puissance seule 
de ses intuitions artistiques, sut arriver peu à peu à l'enveloppe, au 
calme, à l'équilibre de la tonalité. Les seconds venus parmi le préra- 
phaélitisme, MM. Burne Jones, Crâne, Richmond, Spencer Stanhope, et 
en flanc M. Watts, qui est plutôt un postraphaélite, se sont rangés dans 
cette voie, où l'on aperçoit le désir d'employer l'art des Florentins à 
exprimer une poésie un peu bizarre, mais d'accent très net. Mason, 
mort en 1872, et Walker, mort en 1875, allaient à leur tour engendrer 
un nouveau mouvement. Mason fut éclairé, lui aussi, par la peinture des 
Florentins, et revint d'Italie avec des idées fécondes. La simplicité de 
facture, 1 unité de coloration lui paraissaient, comme aux anciens maîtres, 
le plus puissant moyen d'exprimer un sentiment. Walker puisa une sem- 
blable inspiration dans les tableaux de Millet. 

Les peintures de Leys et de M. Jules Breton, l'un par le sentiment 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i53 

recueilli et grave qu'il avait trouvé dans Tarchaïsme, l'autre par son élé- 
gance poétique exagérée, qui réveille l'impression d'un nocturne musical, 
émurent les jeunes gens. M. iMillais, de son côté, exprimait de la façon 
la plus haute des idées analogues avec ses paysages, entre autres le 
Froid Octobre, a^•ec sa Veille de la Saint-Agnès, avec sa Femme du 
joueur et d'autres tableaux. 

Mais l'enveloppe blonde et mélancolique, le sentiment tranquille, 
délicat et, sous cette tranquillité, plein d'une sorte de mystique et souffrante 
exaltation, que montrèrent Alason et Walker, ne furent pas compris. Une 
lutte s'engagea entre eux et quelques-uns de leurs partisans contre le 
reste de la peinture. MM. Birket Poster et North, aquarellistes de 
beaucoup de talent, soutinrent vivement Walker et Mason, et eurent 
plus d'une fois à relever leur esprit découragé. 

Les choses se faisaient très complexes dans l'art anglais. L'illustra- 
tion y devint bientôt, plus que jamais, une source de talents originaux. 
Walker débuta en illustrant des magasines, et le célèbre écrivain Thac- 
keray, qui se plaisait à faire lui-même les dessins destinés à orner ses 
romans, ne tarda pas à trouver que Walker s'y prenait mieux que lui- 
même. Ce furent d'autres jeunes artistes, dessinateurs pour les jour- 
naux et- les livres, Pinwell et Houghton, qui se rallièrent les premiers 
autour de Walker et prirent avec lui la tête du mouvement. Mason était 
plus âgé et marchait parallèlement, plus fort peintre et artiste moins 
naïf que Walker. Les écoles de Kensington, fondées par le gouvernement, 
engageaient à cette époque la lutte contre les écoles de l'Académie, et, 
fait singulier, c'était dans l'établissement officiel que se nourrissait l'art 
indépendant et novateur, tandis que l'institution libre de l'Académie 
endormait ses élèves dans les traditions froides. Il serait injuste pour- 
tant de considérer l'Académie à ce seul point de vue, car M. Leighton 
et M. Poynter, en cherchant à y créer le sens de la peinture classique, 
l'étude de la forme antique, étaient, eux aussi, des novateurs fort décidés; 
ils se reliaient, par leurs désirs de rigueur et de sévérité dans le dessin, 
aux nouveaux préraphaélites ; et le jeune monde de Walker et de Mason 
voulait, de son côté, poser dans les décors modernes des personnages 
de dessin antique. Par là-dessus agissait le journal le Graphie, curieuse 
école de vivantes études sur la vérité, où venaient travailler les élèves 
de Kensington, comme MM. Herkomer et Gregory, et où se distinguait 
AL Small. Les fondateurs de la jeune école anglaise, Mason, Walker, 
Pinwell et Houghton, par un sort fatal, sont morts tous les quatre. 



,54 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Les trois derniers ont fini jeunes, peut-être à la peine, peut-être à 
cause d"un tempérament nerveux et frêle, que la lutte, le travail, la 
sensibilité excessive, ruinèrent rapidement. 

Aujourd'hui le mouvement qu'ils ont imprimé entraine un grand 
nombre d'artistes de talent : MAI. Herkomer, Gregory, Boughton, qui 
s'était préparé en France, puis chez M. Edouard Frère, qu'on estime 
beavicoup en Angleterre, Small, Morris, Robert Macbeth, Green, Mor- 
gan, Bayes, Aumônier, etc. 

D'autres courants encore circulent dans l'art anglais. Comme je 

l'ai dit, M. Leighton a voulu y 
réinstaller un art sévère, voué à 
l'étude de l'antique. Ses élèves, 
M. Poynter et M. Prinsep, le 
suivent avec beaucoup de réso- 
lution. Néanmoins ils semblent 

secs à côté des précédents, mal- 

„, , ,,.,„ x^,. ^ 

1^ " ji.-y/»^- py(. le sérieux de leur talent. Il 

■■/ ■ ' J \ ^ 

|4à|j^'l\. -:- . ;' > . '-■. ^;:^-.:.-^ -^-J y a du caractère dans les Blan- 

^ chisseuscs de M. Prinsep, et de 
l'invention dans la manière dont 
il déroule leur théorie sur cette 
pente de terrain qu'il a coupée avec brusquerie et originalité. La Catapulte 
de AL Poynter est d'une conception remarquable, d'un travail très 
sérieux. La Leçon de musique de AL Leighton est très aimable, et son 
Élie au désert a de l'allure. Alais le charme, la vie et la vivacité man- 
quent à ces artistes. AL Leighton devrait porter toutes ses forces sur la 
sculpture, où il se ferait une renommée, et sur le portrait, qui demande 
des maniements presque plastiques ; de lui-même le portrait fournit à 
l'artiste la rie, que celui-ci n'évoque pas toujours aisément quand il faut 
la faire naître dans des sujets qui ne touchent que la science et les sou- 
venirs littéraires. AL Armstrong se rapproche de ce groupe, mais il garde 
un charme de douce simplicité à travers la sévérité, et son tableau intitulé 
Musique a une remarquable impression de calme et de grave rêverie. 

Autour de AL Calderon, qui ne comprend pas bien la couleur, quoi- 
qu'il la cherche de tous côtés, mais qui a parfois d'heureuses rencontres, 
comme le prouvent les figures spirituelles de sa Dernière Touche, 
marche un groupe que ses dehors froids, sinon ses visées, rattachent au 
précédent; on l'appelle l'école de Saint-John's Wood, d'après le quartier 



lUSiq,tE, l'AR M. .\RMSTRONG. 

(Croquis dt TartislQ.) 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i55 

de Londres où Ton se réunit au début. .M. Storey, beau-frère de M. Cal- 
deron, MM. Yeaiîies, Marks, Hodgson, Watson, en sont les coryphées. 

On ne saurait oublier de signaler la vigoureuse école écossaise, 
l'école des marines et des pêcheurs, dont M. Hook a été le porte-fanion, 
où se distinguent MM. Heray, qui fut élève de Leys, Colin Hunter, Mac 
Calluni, Mac Whirter, et à laquelle peut être rattaché M. John Brett, 
le paysagiste de Cornouailles. J'aime les fermes accents de cette école, ses 
belles eaux brillantes, ses terrains couverts d'herbes sombres, ses rud=s 
pêcheurs qui travaillent, ses maisons de bois, ses barques, ses ciels. Son 
pinceau n'a pas de tendresse, son âme n'est pas hantée par la rêverie, 
mais ses adeptes s'appuient fortement sur la terre , ils prennent corps à 
corps, sainement, virilement, la réalité. Parmi les artistes que je viens de 
nommer, M. Mac Whirter a un sentiment très pénétrant. Son Village de 
pêcheurs éveille une sensation forte et intime. 

Les riches provinces manufacturières et commerciales de l'Ouest ont 
toujours soutenu une école de peinture ou plutôt un groupe d'artistes. Il 
y a trente ans. c'était l'école de Bristol, dont faisait partie Danby, l'auteur 
du Coup de canon de i855. Aujourd'hui c'est l'école de Manchester; elle 
est éprise de Corot, et elle recherche les œuvres de M. Fantin-Latour. 
Celles-ci y produiront quelque jour un certain ébranlement. Cette école 
n'est pas représentée à l'Exposition. 

Les tentatives de -\L Whistler, les œuvres de M. Legros ont laissé 
aussi leur impression chez quelques artistes. Quant à l'Académie, son 
rôle réside dans une hésitation et une incertitude que marque fort bien le 
système d'enseignement adopté dans ses ateliers. Chaque mois, un nouvel 
artiste est chargé de corriger et d'inspirer les élèves; de sorte qu'au bout 
de trente jours AL Pettie succède à 'SI. Aima Tadema, puis à M. Pettie 
succède M. Marks, et ainsi de suite, au grand dam du scholar, qu'on 
embrouille et qu'on désespère par ces diversités. Çà et là, de certains 
artistes ne se relient plus aux principaux groupes et participent surtout de 
la tradition générale et moyenne représentée par les héros de l'Exposition 
de i855. Ceux-ci, ceux du moins qui ont survécu, forment à présent, à 
peu d'exceptions près, un ensemble bonhomme, bourgeois et éteint. Ils 
sont vieux, et leur peinture a vieilli. MAL Frith, Grant, Elmore, Armi- 
tage, qui travailla avec Paul Delaroche, Goodal, Cope, Ward, Mac Née, 
Paton, Redgrave, voilà les principaux conducteurs de cet autre chœur, 
où domine le talent de feu Landseer, qui éclate si bien dans la 
merveilleuse scène du Singe malade. Tous les artistes de cet ancien groupe 



i56 



L\A.RT MODERNE A L'EXPOSITION. 



ne sont pas annihilés; le portrait de M"" Wiseman, par M. Mac Née, est 
d'un joli sentiment, léger, vivant, rappelant quelques figures de i835, 
comme on en voyait dans les lithographies de Gigoux ou de Devéria. 
Chez M. Grant il y a encore quelque chose, une netteté sobre, de la jus- 
tesse, de Tobservation, et chez M. Redgrave il y a une vive expression de 
Tété, de sa chaleur, de sa lumière, de son plantureux aspect, et aussi l'in- 
time expression de la terre civilisée, de la terre qui entoure le cottage. 

Mais, en 1878, à travers toutes les ditterences d'écoles, de tendances, 
comme en 1867, à travers les indécisions, comme en i855, à travers les 
acidités, comme en 1820, avec Constable et Turner, comme à la fin du 
wïif siècle, l'œil anglais est resté le même. 

Une tonalité jaune et rousse, légèrement aigre, qu'avive du rouge, 

que du gris atténue, et qu'irisent des 
nuances vineuses et violacées : tel est le 
thème principal des colorations an- 
glaises. On le retrouvera chez Rey- 
nolds, chez les Crème, partout. Ce 
thème est venu de la peinture hollan- 
daise; il est aussi dans le goût national 
et dans le pays même. Les construc- 
tions en briques, les boiseries protes- 
tantes, les grandes nuées brumeuses 
et fumeuses transpercées de soleil, les 
prairies, les eaux limoneuses, le don- 
nent tout préparé. Nous pouvons le 
poursuivre de tableau en tableau, mal- 
gré les factures et les sentiments les 
plus divers : dans YAiitoj)2iic doré de M. Cole, dans la Neige au prin- 
temps de M. Boughton, dans le Chant du soir de Mason ou la Vieille 
Grille de Walker, dans le Garde royal et les Montagnes d'Ecosse de 
M. Millais, dans les portraits de M. Orchardson et ceux de M. Ouless. 
11 nous apparaîtra dans les paysages écossais ou gallois, dans la Dernière 
Touche de M. Calderon, dans les figures de M. Watts, chez M. Herko- 
mer et chez M. Gregory. M. Pettie, M. Holl, M. Goodall, M. Hodgson, 
feu Landseer, nous le montreront, et M. Aima Tadema lui-même n'y 
échappera point. Il s'épanouira aussi avec les aquarelles de M. Aumô- 
nier, de M. North, de M. Small, de M. Green, de Pinwel, de Houghton 
et de tant d'autres. 




^EIGE: AU ^RI^ 



(Croquis de l'arliélc 




-âsette des Beaux-Ar 



-.PREMIÈRE POSTE 
Exposition L'nivèr&elie j 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. iS; 

Si nous entrons dans la maison décorée par MM. Collinson et Lock, 
nous le retrouverons en voyant que le parloir y est rouge vineux, avec 
des rideaux à fleurs rousses empruntées à la Turquie, et avec une tenture 
jaune persano-japonaise. Ailleurs le mobilier composé par M. Whistler 
sera jaune et roux; les meubles de la jolie chambre exposée par 
M"" Garrett seront recouverts en étofte jaunâtre. 

A ces tonalités se joignent parfois des nuances neutres prises aux 
Florentins, mais plus encore aux Japonais. MM. Richmond, Watts, 
Burne-Jones se servent d'un olive bronzé et d'un violacé grisâtre qui 
viennent des bords de TArno, de Lombardie ou de Kioto. Le tableau 
égyptien de M. Aima Tadema renouvelle les tons des papiers-cuirs de 
Nagasaki ou de Yeddo. 

Comme une grande délicatesse et une grande subtilité guident bien 
des peintres anglais, c'est avec une certaine subtilité aussi qu'il faut 
rechercher l'origine de ce thème jaune et roux. Assurément une impres- 
sion du soir, une impression de fin du jour et de fin de saison, l'amour 
du crépuscule et de l'automne, du ciel pâli et doré, des feuilles mortes, 
des herbes brûlées par le soleil, est gravé dans l'âme anglaise. Les heures 
qui terminent le travail commencent le repos et ramènent les gens vers leur 
intérieur, la saison qui, rallumant le foyer, en rend les jouissances si 
vives, sont les plus douces pour ce peuple plein de tendresse sous sa rude 
énergie. Le repos jusqu'à l'accablement, et sa volupté poussée jusqu'à 
l'aigu de la souffrance, voilà même ce que parfois exprime Fart anglais. 

Combien voyons-nous, à cette exposition, de tableaux où les gens 
reviennent le soir après le travail ! C'est avec une avide aspiration que 
les Anglais en appellent à la campagne, et à celle qui est proche des 
habitations, avant tout. Les parcs, les jardins publics plaisent à ces 
peintres. Ce pays de l'industrie ne nous envoie pas un seul tableau où 
soit peint le travail industriel, et si le chemin de fer apparaît dans la 
peinture, ce n'est que pour servir de cadre au voyageur. Mistress Gas- 
keli, dons son roman Xord et Sud, a bien exprimé ce désir ardent 
d'échapper à la fumée et à la boue des cités industrieuses pour aller res- 
pirer l'air et voir le soleil se coucher dans les districts agricoles parfumés 
de l'odeur des herbes et des feuillages. 

Sous ce climat pluvieux, la pluie cependant a son attrait et ses 
charmes pittoresques. Les peintres d'Angleterre aiment à fêter l'appari- 
tion de l'arc-en-ciel, et les idées protestantes, sans doute, ont leur part à 
cet intérêt qu'inspire le signe d'alliance chanté par la Bible. 



i58 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Autrement le protestantisme n'apporte guère d'œuvres directes. 
Nous ne le retrouverions que dans les Invalides de \[. Herkomer et dans 
un tableau de M. Holl. Ces invalides de Chelsea, avec leur beau parc, 
occupent beaucoup la peinture; on les représente souvent. La mer, le 
peuple, les pauvres, sont réunis là sous une seule espèce, celle du pauvre 
heureux, soigné, choyé, car le pauvre, en pleine misère, est écarté des 
voies où passe le peintre. Il a fallu un imitateur de Gustave Doré, 
M. Fieldes, pour songer aux guenilles. Les filles des champs, les blanchis- 
seuses, les laboureurs, le peintre anglais les préfère et les fait agréables, 
presque élégants. Cette campagne, avec ses jolis chemins sablés, ses haies, 
ses gazons, entraîne un peuple riant. Le bateau apparaît souvent; la mer 
est territoire anglais. Le cheval est plus rare; il semble qu'il y a tendance 
à s'écarter des sports. Le livre de Wilkie Collins, Mari et Femme, où les 
sports étaient attaqués si fortement, correspondait sans doute aux idées 
du monde artiste^ plus nerveux qu'athlétique. Et puis, le marin est plus 
poétique que l'homme d'écurie, et la mer est un plus noble champ de 
courses que la piste d'Ascot. La musique est entrée dans la vie anglaise, 
et j'aperçois plus de musique à l'Exposition de la Grande-Bretagne qu'à 
celle de l'Allemagne, où j'en aurais attendu davantage. 

Les jeunes filles, les femmes et les enfants remplissent les toiles de 
l'Angleterre, surtout les jeunes filles, dans leur fraîche et pure magie. 
Mais parmi ce monde je vois briller les grandes dents qui soulèvent la 
lèvre, et j'entends craquer la grande mtîchoire qui mange sans relâche : 
trait caractéristique chez les ladies aussi bien que chez les mistresses. 

Et puis, ce qui semble sourdre à travers les sensations tendres, sou- 
riantes, ou se révéler sous l'éclat et le brillant d'un monde heureux, c'est 
comme dans l'aquarelle de Pinwell, intitulée le Parc de Saint-James, et 
dans le Départ de M. Holl, l'accablement de ceux que broie le laminoir 
de cette vie d'activité, de concurrence. On sent la stupeur, l'effroi secret 
des âmes étreintes dans l'engrenage ; on surprend le son étoutïé du sanglot 
intérieur de ceux qui succombent à la peine et qui ne peuvent plus lutter, 
tandis que les autres s'en reviennent en chantant le long des haies en 
fleur, que les guinées tintent, que la locomotive jette ses hurlements. 

Si nous quittons ce monde moderne, le champ se rétrécit soudain. 
La peinture monumentale n'a point d'espace à demander aux murailles 
protestantes, et les murs des édifices laïques ne se prêtent pas volontiers 
à ses décors. II en résulte que la peinture d'histoire et le nu sont relati- 
vement rares. Les sujets de l'histoire du pays se résolvent en tableaux 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i5q 

d'appartements. L'archaïsme de rantiquité ou de la fin du moyen â^e a 
néanmoins des adeptes, les uns poursuivant un réalisme de restitution 
qui rajeunit les sujets ou en trouve d'inattendus, les autres doués d'une 
vision particulière qui renouvelle les formes et les aspects. Quelques 
artistes se consacrent à l'Orient, quelques-uns aussi aux sujets français de 
l'époque révolutionnaire ou napoléonienne. 

Comme on l'a toujours dit, l'art anglais est bien anglais. Dans la 
peinture allemande, il n'y a que fort peu de physionomies allemandes. 
J'entends par là des figures aussi particulières que peuvent l'être celle 
de M. -Menzel, ou celle du prince de Bismarck, ou celles des disciples 
du Christ, peints par Gebhard. Mais, dans la peinture anglaise, le type 
national fortement accusé se voit de tous les côtés. 

V^oilà pourquoi la Première Poste de M. Sant, peintre ordinaire de 
la reine, est si intéressante, en dehors de son exécution, où l'on pourrait 
retrouver une tendance à s'inspirer des étoffes blanches de M. Millais. 
La bouche en bec-de-lièvre, qui laisse voir les dents et qui donne un 
caractère sauvage aux figures féminines les plus civilisées, est là, cruelle 
et terrible. Dans le portrait de lady Cavendish par M. Richmond, on la 
retrouve, et, sous cette peinture à la fois légère, délicate et rigoureuse, 
on croirait voir une reine de la Polynésie qui a pris l'habitude de percer 
ses lèvres d'un coquillage. 

Singulièrement dur et sinistre est le type à l'œil froid, aux grandes 
bouches serrées, des jeunes filles qui jouent le Whist à trois de M. Mil- 
lais, avec leurs grandes toilettes à flots et à replis bouillonnants. Ils ne 
sont pas doux ni tendres les animaux que la nature a pourvus de fortes 
mâchoires, et toute la volonté, l'impassible détermination et le sans quartier 
de la race sont écrits chez ces femmes. Je me hâte de dire que la civilisa- 
tion a tourné en simple énergie dans la vie et en grand appétit de sandwi- 
ches et de roastbeefs les instincts primitifs si fortement taillés sur ces tètes. 

Le type maigre aux grands yeux caves que AL Burne-Jones et 
M. Richmond ont donné à la Viviane du moyen âge et à l'Ariadne antique 
est encore un type anglais, le type des âmes poétiques par excellence, mais 
toujours avec la mâchoire accusée et amie des viandes saignantes, et tou- 
jours avec un arrière-sentiment dur et farouche, sensible, quoique lointain. 
M. Watts, du côté des hommes, a rendu ces mêmes caractères avec 
une vigueur, une ampleur à établir les masses tout à fait remarquables. 
Qu'on voie son duc de Cleveland, et l'on ne sentira pas précisément la 
douceur et la bonté dans ce visage. 



i6o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Le Portrait du capitaine Biir ton, si énergiquement peint par M. Leigh- 
ton, est très effrayant. Je me rappelle que ce célèbre voyageur terrifia 
plusieurs membres de notre Société de géographie, qui fêtèrent son pas- 
sage à Paris en l'invitant à dîner. Il ne parlait que de sabres de son 
invention avec lesquels il découpait un homme, comme une volaille, en 
aiguillettes. Nos géographes, bons bourgeois fort doux, ainsi que vous et 
moi, sentirent leurs cheveux se dresser sur la tête en Técoutant. Il est 
certain que Fétat normal de cette figure, à en juger par la peinture de 
M. Leighton, est une expression de fureur. 

Mais, si j'ai insisté sur un certain trait presque cruel ou farouche de 
la physionomie anglaise, c'est qu'elle a un correctif dans la beauté et 
l'élévation du front, la noblesse du nez et la fermeté pénétrante du regard. 
Cette race puissante, qui du fond de son île a soumis et rempli une partie 
de la terre, a le double privilège de la violence des penchants et de la 
supériorité intellectuelle, qui les discipline et les emploie à de grandes et 
bonnes choses. 

Justement M. Millais célèbre d'une façon émouvante une de ces 
grandes choses modernes qui font tressaillir l'Angleterre jusqu'au fond 
du cœur. 

(c Le passage du pôle existe, et c'est l'Angleterre qui le trouvera, 
qui doit le trouver. » Telles sont les paroles, ou à peu près, que prononce 
le capitaine Trelawney, l'ancien ami et compagnon de Byron en Italie 
et en Grèce. Et sur sa main crispée, qui voudrait déjà étreindre l'avenir, 
se pose calmante la main de la jeune femme assise à ses pieds et lisant 
le récit des tentatives faites pour la découverte du Passage du Nord- 
Ouest. 

La chambre, ornée de pavillons, de cartes, d'atlas, est pleine de jour, 
et par la fenêtre ouverte on voit le ciel et la mer, clairs et attirants. Peut- 
être le capitaine a-t-il la figure trop contractée Mais comment exprimer 
d'autre façon l'impatient appel dont son cœur est gonflé? La jeune femme 
est merveilleuse d'attitude vraie et de britannisme. Un grog très fort est à 
côté du marin : autre trait britannique. 

Certes, ce tableau m'émeut beaucoup. Voilà bien le drame et l'idée 
modernes, concentrés, rendus avec toutes les ressources de la réalité la 
plus simple et partant la plus puissante. 

Si je parcours ensuite l'œuvre exposée par le grand peintre, j'admire- 
rai ce chef-d'œuvre de gracieuse et délicate coloration, de douce et intense 
expression, de grâce infinie, qui s'appelle la Femme du joueur; j'admire- 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i6i 

rai cet étonnant vieillard, le Garde royal rouge, magnifique d'éclat, de 
liberté, de hardiesse, de sonorité; je m'arrêterai devant le paj'sage du 
Froid Octobre, si personnel, si juste, si vrai, avec ses eaux d'acier, avec 
ses grandes herbes et ses arbres, que couche le vent aigu, et avec ce 
souffle d'air et cette lum.ière grise qui l'animent ou Téclairent. Le portrait 
du duc de 'Westminster me paraîtra très harmonisé et me montrera le 
parent d'un des grands seigneurs de Reynolds; et le portrait de M""^ Bis- 
chofsheim me semblera réalisé avec une mâle élégance, une rare fermeté 
et un sens profond de l'individualité. Les Trois Sœurs, si naïves, si libre- 
ment peintes dans leur gamme diaprée, si enfantines, m'éblouiront par une 
rare splendeur de tonalités claires et de vie richement illuminée. ^L Mil- 
lais est un des hommes de la peinture du 
XIX' siècle; et je ne pense pas être obligé 
d'ajouter : Tant pis pour qui ne saurait s'en 
apercevoir ! 

La variété de son œuvre est splendide, 
depuis l'exactitude absolue et décisive jusqu'à 
la puissance des plus grands éclats et jusqu'à 
la magie du charme le plus rêveur et le plus 
pensif. . 

Le préraphaélitisme minutieux a disparu, 
ou à peu près, dans tout ceci ; mais la main 
hardie et vigoureuse, l'œil pénétrant et sen- 
sible, l'esprit aux sentiments intenses qui W 
étaient dans le préraphaélite de i855 et J. 
1867, àansï Ordre d'élargissement ei dans ! 
Veille de la Saint- Agnès, sont plus hardis li 
vigoureux, plus pénétrants et plus sensibles, 
et jouent parmi des sentiments plus intenses. 

M. Millais a un élève nommé M. Ouless, 
et qui fait de beaux portraits, où l'on retrouve, 
néanmoins avec de la pesanteur et surtout 

avec de la dureté dans les ombres, les traces de la facture du maître. Le 
chimiste Pochin, ennuyé de poser, se décida à ne point interrompre ses 
expériences pendant que M. Ouless le peignait; de là nous est venu ce 
portrait si curieux et si contemporain où nous voyons le savant occupé à 
ses cornues. L'honorable recorder (juge) de la cité de Londres, ^LRussel 
Gurney, nous apparaît de même dans ses fonctions et dans son costume. 







ET LA MORT, PAR M. 

(Croquis de Tarliste.) 



i62 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

La vie est rendue d'un ton éclatant et solide dans ces figures de M. Ouless 

fortement empâtées. 

Bronzino, Jules Romain, Michel- Ange ont inspiré à M. Watts ces 
puissantes constructions de visages et de corps humains, parfois un peu 
lourdes, qui donnent un si lier aspect à son exposition. 11 y a du sculp- 
teur autant que du peintre dans ces formes remuées par masses et mou- 
vementées. Son buste sculpté de Clytie est identique à sa peinture. Une 
carrure, une décision fort remarquables, ressortcnt dans toute sonœuvre. 
Le dessin n'y est pas pur et juste, mais il y est ample et fort. Ce n'est 
pas un coloriste non plus, mais c'est un artiste qui a le sens de l'imposant, 
du large et de l'accent, avec une tendance à Tcnflure. Il brasse littérale- 
ment la chair, l'ombre, l'étoffe, l'idée, l'expression et le mouvement. Tous 
ses portraits ont de l'allure, mais presque tous ont d'énormes joues. Celui 
du violoniste Joachim s'enveloppe d'une apparence mystérieuse très belle, 
et celui du duc de Cleveland est le plus naturel, le plus original et le meil- 
leur de tous. M'™ Percy Windham ressemble à une sibylle, et le Jugement 
de Paris rappelle par ses formes allongées la Nymphe de Benvenuto 
Cellini. 

Dans l'Amour et la Mort de M. Watts, je note cette tendance con- 
tournée qui domine chez les nouveaux préraphaélites, MM. Burne-Jones, 
Richmond, Stanhope, sorte de manière sans vulgarité, et qui témoigne 
d'un effort sensible pour infuser un jeune esprit dans de vieilles données. 
L'Amour et la Mort se tordent, comme se tordent Viviane et Merlin, 
comme se tord Ariadne. C'est une recherche d'animation, mais la même 
recherche chez divers artistes. M. Crâne, cependant, en s'attachant plus 
étroitement aux nobles formes de Botticelli, dans sa J'en us renascens, 
oppose le vertical à ces inclinaisons et à ces ondulations. M. Burne-Jones 
prend les cadres d'Albert Durer, formés de guirlandes, d'arceaux en ruine, 
de feuillages mystiques et précieux, d'idées latentes, et il y insère le type 
poétique de la femme anglaise, singulier, un peu effaré, anguleux, mince, 
dont M. Stanhope fait presque un jeune garçon, créant ce maniérisme 
qui du moins, avec sa délicatesse aiguë, sa coloration neutre et distinguée, 
son élégance agitée et son impression nette et un peu sèche, reste maître 
de soi-même dans le domaine pur de l'allégorie poétique et se forme un 
monde homogène d'êtres et de décors spéciaux. M. Sandys, par sa Alédée. 
relie ceux-ci à l'école d'exécution très appuyée de M. Leighton. Ceux-ci 
s'agitent dans un monde irréel où ils veulent apporter une extrême pré- 
cision ; Mason et Walker, au contraire, ont voulu chasser cette précision 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. 



i63 



du monde réel et y introduire une subtilité raffinée qui finit quelquefois 
par le défigurer. 

Ils font, pour ainsi dire, évaporer le paysan et la paysanne sur la toile 
pour ne laisser à sa place qu'une ombre, une âme, toute frissonnante, 
dont les cordes fines, impalpables, vibrent en accords mourants, en 
pâmoisons nerveuses. Millet, j'entends celui de la fin, Leys, M. Breton, 




."ENUS REXASCENS, 1) PAR M. CRANE 

(Croquis de l'artiste.) 



leurs inspirateurs, ont eu bien des affectations, et, à force de vouloir 
rendre les personnages simples plus graves, plus élégants ou plus inspirés 
et émus qu'ils ne sauraient jamais l'être, ils se sont plus d'une fois trom- 
pés, et beaucoup. 

Le Chant du soir de Ma.son exhale une indéfinissable impression; c'est 
un tableau qui se pâme, le mot m'est encore une fois nécessaire. Voilà 
sans doute des religieuses, des martyres, des créatures enfin qu'emporte 
un élan passionné et languissant à la fois, des natures mystiques, délicates 
comme le cristal, d'exceptionnelles sensitives qu'une éducation, des habi- 
tudes spécialement spirituelles ont affinées jusqu'à l'excès maladif. Sous 



,54 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

la mélancolie des ombres qui suivent le soleil couchant, elles jettent toute 
leur âme, toute la svelte et fine beauté de leur tempérament aiguisé, 
nerveux, subtil, dans Thymne qu'elles chantent . . . Mais non, ce sont des 
filles de ferme, médiocres musiciennes, qui ont, ce soir, le caprice de 
chanter des psaumes, et qui étonnent les jeunes cultivateurs, leurs amou- 
reux de demain ou de la veille, lorsqu'ils les croisent en chemin. C'est la 
nature qui chantait l'hymne dans l'àme ultra-poétique de Mason et il mettait 
la source de poésie là où elle n'était pas : dans les personnages. Peintre vigou- 
reux et intense dans ses Mareinmes, simple jusqu'au négatif, quoique excel- 
lent de couleur, dans ses Enfants à la pêche, parfait de sentiment harmo- 
nieux dans son Fer perdu, Mason est un être surprenant, presque toujours 
outré, suraigu et portant sur les nerfs comme un harmonica; mais il vous 
enveloppe d'une mélodie où, à travers ce vague, ce suraigu, passent des 
notes exquises. J'en appellerai néanmoins ici à M. Israëls, qui se rattache 
par le sentiment à ce monde anglais. 11 a le dessin moins fin, moins dis- 
tingué, le sens moins raftiné que Mason ; mais il est plus vrai, et la 
profondeur, la justesse de la plainte dans ce tableau que j'ai cité de lui : 
Seule au monde, me touchent plus droit, plus net que le Chant du soir. 

Walker me semble préférable à Mason, et quelques-unes de ses aqua- 
relles sont ravissantes, surtout celles où il laisse le personnage à lui-même 
et ne ^'eut pas le rendre exquis. Son tableau la Vieille Grille est d'une 
harmonie délicieuse. C'est le soir, et la paix de la campagne, au moment 
où le jour va tomber, est adorable dans ce paysage blond, doux, où les 
nuances se fondent, veloutées, un peu fluides. Une dame et sa servante 
sortent par la grille, qu'elles referment ; des enfants jouent sur les 
marches qui mènent à cette grille, et deux ouvriers passent dans le 
chemin. Voilà tout, pas d'autre sujet que la paix de la vie, la rencontre 
des passants, la diversité de l'âge et du rang social, un spectacle qu'on 
voit chaque jour et que l'artiste chante avec une douceur et une simpli- 
cité complètes. Complètes? Point tout à fait : les ouvriers sont élégants, 
ils se cambrent comme des Apollons, ils sont même angéliques. Et puis, 
dans ce charme de douceur, dans cette délicatesse de tonalité, il y a de 
l'homme qui s'évanouit et dont la syncope passe dans sa peinture. 

C'est comme un symbole, cette vieille grille! C'est Walker et Mason 
qui l'ont ouverte pour donner accès à l'art anglais sur ce domaine nou- 
veau, tout de sentiment musical et presque extatique, où l'on reste 
abîmé dans les plus mystiques délices de la sensitivité, à la vue d'un 
troupeau d'oies chassé par une petite lille, devant un laboureur qui 




LA PEINTURE EN ANGLETERRE. i65 

ramène lattelage de sa charrue, ou devant un enfant qui laisse tomber 
des cailloux au fond d'un seau d'eau. M. \Vhistler avait imaginé jadis des 
symphonies en blanc et en bleu. Ceux-ci ont pris la chose au sérieux. 
Mais il y aura toujours un combat autour de ces deux hommes si curieux. 
Les gens que Yespril touche plus que la matérialité de l'art, plus que les 
recherches mécaniques de l'exécution ou du coloris, aimeront toujours 
beaucoup ces deux peintres, et leur sauront gré d'avoir créé cette exécution 
qui effleure et fait évanouir 
les choses, qui donne au ta- 
bleau l'aspect du pastel ou de 
l'aquarelle, et lui enlève les 
pesées épaisses de l'huile char- 
gée de couleur. Les autres leur 
reprocheront de sacrifier la 
peinture et ses qualités propres 
à une sorte de rêverie ou de 
souffle teinté. Encore faut- il 
rappeler la grande vigueur et 
la sonorité de Mason lorsqu'il 
veut aller à toutes voiles. 

Leurs successeurs se tien- 
nent plus près de l'accent et du sens simples des choses ; M. Boughton est un 
des plus fins, des plus gracieux et des plus sensibles entre eux, AL Morris 
en est un des plus vifs et des plus francs. Je n'ai malheureusement pas 
le temps de m'arrèter à leurs œuvres, qui sont fort intéressantes, ni à 
l'énergique Naufrage de W. Small, ni aux paisibles Voisins de M. Green, 
ni au riant Retour des champs de M. Morgan, non plus qu'aux tableaux 
de large sentiment et de tons fermes et beaux qu'a exposés AL Robert 
Macbeth, mais où le dessin vise aussi à trop d'élégance. Tous semblent 
vouloir observer et tirer de l'observation tout le suc qu'elle peut donner, 
sans chercher à surélever la note. Ils ont la tendance plus juste que ceux 
qui ont ouvert la vieille grille. Ils paraissent se mieux porter et conservent 
l'équilibre ; ils savent, les autres ayant subi le risque de l'expérience, mieux 
sauvegarder la peinture des envahissements de la musique et de la poésie ; 
ils vivent plus activement, à toute heure, et non à celles du soir seule- 
ment, et, néanmoins, les impressions qu'ils rendent continuent à être déli- 
cates et distinguées. 11 faut réunir à ce groupe AL Briton-Rivière, qui par 
sa toile intitulée Charité, s'y rallie au moins pour un moment. 



LE GRILLE, PAR M. WALKEF 

(Croquis de l'artiste.) 



i6G L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

A cote d'eux travaillent des paysagistes, chercheurs et fort curieux, 
tels que M. Henri Moore, dont la mer grise et la mer bleue attestent Tceil 
fin, Tesprit attentif, le tempérament pictural ; James Macbeth, avec ses 
colorations fortes, sombres, à l'opposition un peu dure, mais qui résument 
si bien les grands aspects de la nature ; Inchbold, associant d'une main 
si légère le vert clair des herbes sur les falaises au bleu clair de la mer, 
dans un ensemble plein de finesse lumineuse ; Smart et son Champ de blé; 
Knight et son Effet de neige. 

La jeune école n'admet pas dans ses rangs M. Vicat-Cole. Ici il a 
copié directement Constable, et là il se 
noie dans une tonalité jaune bien fade. 
Mais son Automne doré est un heureux 
et noble paysage, où sourit un refîet des 
soleils de Claude Lorrain. 

L'œil et l'esprit anglais ont beau 
chercher des voies pour se différencier, 
ils sont gouvernés par une loi commune. 
J'associerai donc M. Leslie avec les pré- 
cédents. Sa peinture large, douce et pâlie, 
trouve l'harmonie dans une décoloration 
délicate. Il est le peintre des jeunes filles, 
iwQC cette grâce un peu voulue, mais si 
aimable, si distinguée, que les artistes 
de l'Angleterre ont conservée depuis la 
fin du xv!!!' siècle. Il est vraiment char- 
mant celui de ses tableaux où, dans un parc, les jeunes filles s'amusent 
à laisser aller des fleurs au cours d'un ruisseau, en y attachant la pensée 
de leur destinée. 

Parmi tous ceux-là, c'est M. Herkomer que le plus grand succès ait 
accompagné. Sa Dernière assemblée à Chelsea est en effet un beau tableau. 
Toutes ces têtes de vieux marins ont une haute expression, quoiqu'ils 
soient un peu trop lords en général. Un sentiment gra\-e, noble, profond et 
juste circule dans cette réunion de vieillards, et, après tout, cette noblesse 
qu'ils ont, elle leur vient de l'âge qui accentue l'homme et le marque au 
sceau du détachement et du désintéressement des choses. M. Herkomer 
est né en Bavière, mais c'est un pur Anglais. On remarquera dans sa 
toile et plus encore dans ses beaux dessins du Graphie l'influence de 
M. Leirros. 




LES VOISINS, PAR M. 

(Croquis Je larlislc 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. 



167 



A Tune des assemblées de Chelsea, qui sont simplement la réunion 
des invalides pour la prière, un de ces vieillards mourut assis à son banc. 
C'est celui qu'on voit en avant, au centré du tableau, et qu'un de ses cama- 
rades, le cro3'ant endormi, secoue légèrement pour le réveiller. M. Her- 
komer s'est placé, lisant les psaumes, sur le banc appuyé au mur; à sa 
droite est son beau-père et à droite de celui-ci est M°" Herkomer. Malgré 
le beau caractère de l'œuvre, le tableau de M. Herkomer n'est pas d'une 
peinture miraculeuse, les fonds restent médiocres, les tons sont secs et 
sourds, l'exécution manque d'agrément; \e peintre n'y ressort pas visible- 
ment. Mais ces critiques importent peu; voilà un des beaux tableaux que 
notre monde ait inspirés; •voilà comment, en restant simple, on peut faire 
ré.sonner une note profonde et trouver de la grandeur là où il y en a, c'est- 




l'aPPEL AV TRAVAII,, par m. ROBERT MACBETH. 

(Croquis de l'artislc ) 



à- dire chez de vieux guerriers qui prient sur la fin de leurs jours, après 
avoir accompli de durs travaux, de pénibles devoirs, et risqué maintes fois 
cette \ie dont le dernier souffle les quitte doucement au banc de la prière. 
On pense aune page du Génie du christianisme de Chateaubriand, traduite 
par un protestant : c'est la seconde fois que je prends le protestantisme en 
flagrant délit de haute impression, de sentiment puissant et pénétrant. Un 
autre artiste, M. Gregory, sera, je crois, fort remarqué dans son pays. Les 
anciennes tentatives de M. Whistler, je les retrouve dans ï Aurore de 
M. Gregory. Il y a une grande habileté en celui-ci, et peut-être le senti- 
ment simple et juste sombrera-t-il au milieu de cette habileté ; mais, comme 
d'un autre côté, l'artiste a, dans son aquarelle de Sir Galaliad, montré la 
délicatesse mystique inaugurée par l'école Walker et Mason, et dans son 
portrait d'homme mis beaucoup de force et de largeur, et que l'Aurore 
est d'un caractère très personnel, indique un sens de la lumière tout à fait 



,r,S L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

neuf et hardi, un esprit des personnages très vif, un accord de la netteté 
ferme avec la délicatesse des transitions et des impressions, je maintiens 
e|ue M. Gregory 'sera important dans le jeune art anglais. 

Auprès du groupe que conduisent MM. Leighton et Poynter, il fau- 
drait mettre, mais pour faire contraste, M. Albert Moore et M. Aima 
Tadema, pour qui Tantiquité est devenue une famille. M. Moore semble 
avoir voulu donner une nouvelle vie aux Tanagras. Il les jette et les pelo- 
tonne sur des lits de repos, d'un dessin aigu et très gracieux, et les enve- 
loppe de fines draperies teintées de gris et de bleu, les roulant et les 
manœuvrant entre ses doigts avec une légèreté exquise, comme de petites 
choses fragiles et précieuses que, seul, il a le secret de manier. 

M. Aima ladema est célèbre, et il mérite de Fétre. Ce Hollandais 
spirituel, trempé dès sa jeunesse dans les pâtes onctueuses et souples deS 
ateliers belges, a rendu à la vie antique la couleur, Fanimation, ïètre. 11 
les lui a rendus par Fanachronisme, par la réalité et la familiarité. Des 
gamins de Paris, des cockneys de Londres, sous son pinceau, sautent et 
gambadent dans les vestibules, entre les colonnes, au fond des jardins de 
Rome ou d'Athènes. Mais la magie d'un peintre qui est le premier de 
Londres pour les exercices de la palette évoque avec une singulière force 
d'intuition, autour des personnages, toutes les choses, tout le décor, 
tout le milieu où ils vécurent. A l'exposition anglaise, on ne trouverait 
nulle part une figure plus solide de relief et plus ferme de ton que sa belle 
danseuse épuisée de fatigue; une lumière aussi vive, aussi gaie, aussi 
fraîche que dans son jardin romain; un accord aussi distingué, aussi 
sonore et aussi neuf que dans ses Plaies d'Egypte; une verve de coloris 
aussi légère et aussi harmonieuse que dans le fond du palais d'Agrippa, ni 
une invention aussi amusante et aussi inattendue que celle de la Danse 
pyrrhiqiie. 11 y a dans son œuvre ce problème curieusement résolu : c'est 
que le sentiment intense de la réalité moderne peut donner et l'originalité 
la plus imprévue et le sens du monde à nous le moins accessible, l'antique. 
Dans le tableau intitulé Galerie de peinture, le jeune homme assis repré- 
sente le portrait de M. Deschamps, délégué des Beaux-Arts à l'exposition 
anglaise, derrière qui se tient son oncle, M. Gambart, le célèbre marchand 
de tableaux. Est-ce une scène antique? est-ce une scène moderne? Que 
répondre au juste? Elle est réelle, elle est vraie, elle nous donne le trait 
d'union entre ces anciennes gens et nous. Ils étaient comme nous, nous en 
sommes sûrs maintenant, le peintre nous le prouve. 

M. Orchardson se tient à part à tra\ers tous les groupes, non pas 



LA PEINTURE EX ANGLETERRE. 169 

qu'il ne descende de Reynolds comme quelques autres, mais il a sa pein- 
ture à lui, amoureusement poursuivie dans l'union lumineuse du gris et 
du jaune également clairs, jouant dans de fines rousseurs : une peinture 
vive, facile, spirituelle, toute d'entrain, un peu chiffonnée dans les petits 
sujets, mais qui se raffermit dans ses grands portraits jusqu'à l'intensité 
de la physionomie et la force du ton. Beaucoup d'esprit, beaucoup d'indi- 
vidualité, beaucoup de pénétration : telles sont les qualités de cet artiste, 
un des plus remarquables de son pays. 

Un paysagiste, M. Mark Fisher, se rattache à la peinture française 







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FERLES, PAR M. ALBERT MOORE. 

(Dessin de M. F. Laurent.) 



par ses colorat'ions, tout en restant en plein sentiment anglais, celui du 
calme, du repos et de la rêverie au milieu du brouhaha des affaires, du 
tintement des guinées et du râle des machines à vapeur. Mistress Joplins 
a aussi l'art franchement continental, et encore M. Crofts, qui a peint le 
Matin de Waterloo en homme qui vient de contempler Charlet et Horace 
Vernet. Avec une acuité froide et un esprit d'ironie flegmatique, M. Crowe 
a représenté les Savants français en Egypte, en souvenir de ce mot 
fameux des otîiciers, lors des batailles : « Messieurs les savants et les 
ânes, entrez dans le carré. « 

Les orientalistes anglais, les nôtres nous conduisant à ceux-ci, sont 
variés, sans être séduisants. Feu Lewis, dont on parla beaucoup jadis, a 



,-o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

compris la vie orientale par le côté gai, mais criard, ce qui était faire un 
accord, après tout. Houghton y mettait le mysticisme religieux. En 
somme, ils y ont vu à leur façon, c'est-à-dire avec originalité. 

Les coloristes, si nous entendons un moment par là les peintres qui 
poussent le ton et le chautïent, ont à leur tête MM. Pettie et Gilbert. Ce 
dernier a l'ampleur et l'aisance de la composition outre la vigueur colorante. 




LA DANSE TYRRHIQ^UE, PAR M. 

(Dessin de l'artiste 



Mais M. Pettie se sert d'un jeu de colorations bien plus complexe, où la 
dissonance est habilement employée^ et où le caractère aigu des tons prend 
une importance vraiment intéressante sans briser le lien qui les rattache 
aux basses foncées. Énergique, personnel, hardi et très riche en modula- 
tions se montre cet artiste, dont les figures sont expressives et animées. 

Voilà le cercle de l'art anglais parcouru; mais, avant de résumer l'im- 
pression générale qu'il nous donne, je veux, d'un coup d'œil rapide, 
embrasser le chemin que j'ai fait jusqu'ici. 

Venir de Moscou à Manchester, c'est un long voyage, et il faut résu- 
mer aussi les premières impressions qu'on y a éprouvées. Notre ami, 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE. 171 

M. Paul Lefort, de son côté, aura suivi la route méridionale, depuis 
Athènes jusqu'à ^Madrid, en longeant le Danube. J'ai traversé les mêmes 
régions que lui, sans être chargé de les décrire; cependant j'en dirai deux 
mots, au milieu de Téblouissement que me causent tant de pérégrinations. 
Mais comment exprimer d'une façon brève le caractère, l'aspect de cha- 
cun de ces arts presque enfouis dans les sillons de la germination il y a 
dix ans, et aujourd'hui éclatant en une floraison extraordinaire? 




PAYSAGE, PAR M. MARK FISHEK. 

(Croquis de l'artiste.) 



La peinture allemande est sobre, contenue, réfléchie, grave, parfois 
profonde, parfois souriante; mais elle semble porter le poids d'un ciel 
gris et refléter le souci de la vie pénible sur un sol dur et ingrat. La pein- 
ture russe a la saveur bizarre et locale, le jet incomplet des mélodies des 
paysans, des Cosaques ou des Bohémiens errant dans la steppe. La pein- 
ture du Danemark a l'honnêteté et l'étroitesse provinciales. La peinture 
suédoise est française, la peinture norvégienne est allemande ; c'est encore 
la province, mais envoyant ses enfants dans les capitales. L'art hollan- 
dais est très sensitif, rapproché de l'anglais, mais sans la distinction et le 
haut dandysme spirituel de celui-ci. L'art belge est crâne, matériel sou- 
vent, mais celui de tous, peut-être, qui associe le mieux la peinture aux 



,-2 L\\RT MODERNE A L'EXPOSITION. 

. expressions dont elle ait charge. L'Allemagne du Sud s'épanche tout à 
coup dans une explosion coloriste, qui a le ton et le son du cuivre, une 
fanfare un peu bruyante, sonnée pour attirer l'attention, 'sans qu'elle soit la 
nécessité d'une vocation nationale, et qui assoupira peu à peu son fracas 
en de discrets murmures. En Suisse, en Grèce, comme dans les petits 
pays du Nord, l'art s'appuie soit sur la France, soit sur l'Allemagne. En 
Italie, la cuve fermente, à petits bouillons si l'on veut; mais de l'agita- 
tion, de la confusion est près de sortir un renouveau de liqueur limpide 
et savoureuse. II y a là une sorte de mise en commun avec l'Espagne; 
dans les deux pays, un élan méridional vers les notes pimpantes, un con- 
cert de mandoline, de castagnettes et de tambourins, un art saltarellant ; 
des bouffées d'un sentiment doux, caressant, langoureux, imprégné d'amour, 
passent parfois à travers ces tonalités d'une gaieté un peu vulgaire et 
criarde; mais surtout c'est on ne sait quoi de trivial et de hardi, comme 
parti d'une source toute populaire et citadine, qui se trémousse dans cette 
peinture d'Espagne et d'Italie; elle sera charmante le jour où la simplicité 
et la distinction s'y implanteront. 

Par-dessus tout culmine l'art anglais, si original, si délicat, si intime 
et si audacieux dans la vérité, toujours expressif et significatif, plein d'un 
haut dandysme intellectuel, plein d'une sensitivité raffinée, d'une grâce et 
d'une tendresse aiguës, tendant souvent la corde à l'excès, enfin pénétré 
d'un sentiment historique qui lui fait relier les choses modernes aux 
accents élevés, aux allures fortes du passé, chercher l'alliance du naïf et 
du noble sur un banc des jardins de Chelsea aussi bien que dans les phi- 
losophies sur l'amour et les ruines; un art de pénétration, d'élégance, de 
poésie, absolument noué à l'ombilic de la nation; un art où la mélancolie 
se joint à l'éclat, et la singularité à la réalité précise, et qui, sans faire de 
pastiches, a su transfuser la gravité ou la candeur du xv" et du xvi"" siècle 
dans ses duchesses , ses bourgeois , ses marins , ses clergymen et ses 
babies. 

Et maintenant, en regardant, comme nous venons de le faire, par 
toute l'Europe, nous serons effrayés ou réjouis. Par toute l'Europe, la 
tendance est décisive : c'est le monde moderne, le monde actuel qu'on 
veut peindre. On marche le dos tourné aux nvmphes et aux faunes, avec 
ce mouvement puissant qui entraine l'esprit de nos jours vers la précision, 
l'observation, l'information, la science, vers l'étude de la nature, de la vie 
active et réelle, et qui fait qu'enfin ce monde moderne se juge digne de se 
célébrer lui-même et veut transmettre à la postérité son image exacte et 



LA PEINTURE EN ANGLETERRE 173 

complète. Que les desservants de la tradition se mettent en deuil et se rai- 
dissent, qu'ils aient des regrets légitimes en bien des points, il n'en faut 
pas moins qu'ils se résignent. Le mouvement n'est plus avec eux, et, si la 
France tentait avec eux une résistance exagérée, il pourrait lui advenir 
que, s'endormant trop confiante dans sa supériorité, elle se réveillât, un 
de ces jours, surprise de se trouver attardée et affaiblie. 



DURANTY. 




LES 



ÉCOLES ÉTRANGÈRES DE PEINTURE 



II 



L' AUTRICHE-HONGRIE. 




I les envois de rAutriche-Hongrie à TExposition 
universelle de 187S ne commandent pas abso- 
lument une admiration sans réserves, ils n'en 
auront pas moins suscité, pour la critique, plus 
d'une curieuse observation et soulevé plus d'un 
intéressant problème. 

Dès qu'on a parcouru, au Champ de Mars, 
les salles où, par les soins des commissaires 
autrichiens, sont présentés en si bel ordre les 
ou^■rages de peinture, non pas très nombreux 
mais du moins triés, choisis, ainsi que quelques rares et bons morceaux 
de sculpture, partout disposés avec un goût parfait, on demeure tout 
d'abord frappé de l'importance et de la rapidité des progrès obtenus, dans 
le domaine de l'art pur, par l'Autriche-Hongrie, depuis l'Exposition uni- 
verselle de 1S67. 

On note aussi que 'Vienne, Prague, Ruda-Pesth, Lemberg, Cracovie, 
Innspruck, que chacune des capitales, que chacun des foyers d'activité 
intellectuelle et d'enseignement de la vaste fédération impériale-royale 
aura tenu à concourir à cette manifestation d'une renaissance artistique 
qui, aux yeux du plus grand nombre, se révèle et se manifeste véritable- 
ment avec toute la spontanéité et la saveur de l'inattendu. 

Aux lecteurs de la Galette, si attentifs à suivre ces questions, l'aven- 
ture, pour être une surprise moindre, n'aura pas laissé de paraître piquante. 
Notre revue n'a-t-ellc pas, en ellet, soigneusement énuméré quels intelli- 




Gazette des Beaux-Ar 



ENTRER DE CHARLES-QUINT A ANVERS, TABLEi» 

(Fac-similr exécuté par M 




MAKART, A L'EXPOSITION UMVFRSEILE DE 187? 
lés un carton de l'artiste.) 



A. Quantin, imprimeur. 



LA PEINTURE EX AUTRICHE-HONGRIE. 175 

gents et énergiques efforts étaient tentés depuis dix ans par le gouverne- 
ment autrichien, dans le but de multiplier et les moyens d'enseignement 
et les encouragements aux arts plastiques ? Et la Galette n'a-t-elle pas 
prévu que, de cette féconde semence, TAutriche ne pouvait manquer de 
recueillir, à bref délai, les plus heureux fruits? Mais, si les légitimes succès 
de cette sympathique nation nous agréent et nous enchantent, ce n est pas 
pour cela seulement qu'ils réalisent de faciles prévisions. Par cela encore 
qu'il y a dans la saisissante rapidité des progrès accomplis par TAutriche- 
Hongrie de sérieuses causes de réflexion et d'émulation aussi bien pour 
notre propre gouvernement que pour notre école tout entière, nous sa- 
luons avec joie l'aurore naissante de cette rivalité. 

Donc on travaille, on s'efforce autour de nous, et les résultats conquis 
par rAutriche-Hongrie, en un laps de temps aussi court, sont là pour en 
témoigner; ne l'oublions pas, si nous voulons réussir à conserver notre 
rang à la tête du mouvement de l'art européen. 

En poursuivant son enquête, la critique n'éprouve aucune difficulté 
à déterminer quelles complexes influences marquent à cette heure dans 
la récente évolution de l'art austro-hongrois et à pressentir ce que cette 
même évolution représente, au fond, de valeur exacte et de promesses 
possibles. 

A la seule exception près de la peinture de genre, qui, avec MM. De- 
fregger, Kurzbauer, Gabl, Max, Weiss et quelques autres, conserve encore 
d'étroits rapports avec Munich et Dusseldorf, TAutriche-Hongrie n'obéit 
déjà plus exclusivement au courant germanique. Il est même permis de 
douter que ceux des peintres sortis de cette école, et qui survivent, voient 
se multiplier et se renouveler autour d'eux les élèves et les imitateurs. Le 
goût des colorations montées et pimpantes gagne à Vienne le teriain que 
perd l'Allemagne, et MM. Charlemont, par exemple, avouent déjà des 
préoccupations qui les rapprochent plus de Henri Regnault et de Fortuny 
que de MM. Karl Piloty et Knaus. 

Tandis que M. Makart, le plus brillant des peintres viennois, aban- 
donnant lui-même ses inspirateurs d'autrefois, Cornélius et Kaulbach, 
demande, depuis quelques années, un nouvel idéal aux glorieux décora- 
teurs vénitiens; que M. Munkacsy, un Hongrois établi à Paris et qui 
écoute volontiers les conseils de l'école française, cherche dans la voie d'un 
naturalisme expressif, même dramatique, un caractère de plus en plus 
accusé et personnel; que M. Matejko enseigne, à Cracovie, les leçons d'un 
art élevé et y crée ce qui sera peut-être un jour l'école polonaisej école 



j-6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

OÙ les traditions de composition de nos peintres d'histoire, recueillies ou 
apprises de seconde main, se mêleront, sans trop de disparate, à cet 
amour des colorations contrastées et puissantes qui est naturel à FOrient, 
la Belgique, la Hollande et nos propres paysagistes — Troyon et Rousseau 
plus particulièrement — comptent déjà nombre d'élèves et d'adeptes 
convaincus, nés de l'un ou de l'autre côté de la Leitha ou du Danube. 
Nul doute que l'Exposition universelle de 1878, en amenant de nouveaux 
contacts, ne fasse naître bientôt de plus ardentes conversions dans le 
sens de notre propre mouvement naturaliste, et que l'art autrichien n'en 
soit, dans un temps rapproché, profondément remué et renouvelé. 

Mais c'est assez généraliser; au surplus, nous avons hâte de pénétrer 
plus avant dans l'étude et dans l'analyse des ouvrages exposés et dont 
quelques-uns ont été, à leur honneur, l'objet de discussions ou de cri- 
tiques non exemptes de passion. 

Plus particulièrement qu'aucune autre peinture étrangère exposée au 
Champ de Mors, le tableau de M. Makart aura eu cette fortune d'être 
accueilli comme un é\énement et d'avoir sérieusement occupé l'opinion. 
L'Entrée de Charles-Quint à Anvers a, comme disent nos voisins d'outre- 
Manche, fait sensation. Mais, à cette heure que la plus haute récompense, 
une médaille d'honneur, a été accordée à l'artiste, nous pouvons juger 
son ouvrage sans crainte qu'on nous accuse de nous faire l'écho irréfléchi 
ou d'engouements inconscients ou de partialités jalouses. 

VEntrée de Charles-Quint est, d'ailleurs, comme décoration, une 
page d'importance. Si les erreurs y balancent les qualités, celles-ci, comme 
celles-là, ne sont pas du moins d'ordre vulgaire. Le sujet de la composi- 
tion parle de lui-même. M. Makart l'a emprunté, paraît-il, à un passage 
d'une lettre d'Albert Durer où celui-ci le décrit à son ami Melanchthon, non 
pas de visu, puisque le peintre avoue naïvement qu'il fut empêché par la 
jalousie de sa femme d'assister à ces pompes, mais d'après des témoins, 
maris sans doute moins timorés ou moins scrupuleux. 

M. Makart a peint Charles-Quint couvert d'une armure d'argent, 
précédé d'arquebusiers, d'hommes d'armes et d'un chevalier portant son 
pennon et faisant son entrée solennelle dans Anvers, tout pavoisé et fleuri, 
au milieu de femmes nues ou presque nues, qui lui font un radieux cor- 
tège et lui présentent des bouquets et des guirlandes. Rien donc qui prête 
davantage au pittoresque et à l'animation que cette donnée attrayante et 
si bien faite pour appeler les magnificences de la couleur. Pour fond, un 
décor splendide; toute une ville en fête avec des échafauds, des balcons 



LA PEINTURE EN AUTRICHE-HONGRIE. i;; 

chargés de spectateurs dans leurs costumes de gala; partout des femmes 
galamment parées, et les plus belles sans voiles ou n'en portant d'autres 
que des tissus d'une indiscrète transparence. Au milieu, Charles-Quint 
chevauchant lier, imposant, et qu'acclame tout un peuple se pressant sur 
le passage du jeune empereur-roi. ^'oilà bien la scène, et telle est bien 
l'ordonnance du tableau de M. Makart. Celle-ci, toutefois, ne se présente 
pas sans confusion. Il y a de l'entassement et de la cohue : on y étouflfe.- 
Les proportions des figures, au surplus, y offrent à l'œil inquiété 
d'étranges anomalies. Regardez plutôt ces personnages du premier plan, 
ces arquebusiers qui forment la tête du cortège, cette femme qui se 
penche au bord du cadre, des géants 1 Et tout de suite, sans que l'éloigne- 
ment soit suffisamment justifié par le dessin ou par l'apaisement de la 
couleur, le surplus des personnages en scène reprend des proportions 
naturelles ou du moins plus optiquement plausibles. Évidemment c'est 
l'enveloppe qui manque à l'entour de ce tumultueux défilé : l'air y réta- 
blirait la logique des distances et montrerait, en la rendant claire, la dispo- 
sition successive et relative des groupes. 

Est-il besoin de dire que M. Makart, qui semble avoir quelque chose 
de l'adresse d'Horace Vernet, dessine et peint de pratique, et que, vir- 
tuose prestigieux, il a peut-être brossé en moins de deux mois cette su- 
perbe machine ? Or ces vastes décorations offrent cet écueil que les néces- 
sités de l'effet et de l'unité de l'ensemble entraînent forcément l'artiste à 
leur subordonner, même à leur sacrifier l'exactitude du morceau, de 
même que toute vérité trop formelle. L'idéal du décorateur n'est pas, 
nous le savons bien, l'observation sincère et positive du réel : avant tout, 
il faut qu'il vise à charmer, à tromper l'œil; aussi ne construit-il guère 
qu'à fleur de peau; il ne veut créer qu'une apparence, qu'une fiction de 
peinture savamment reliée dans ses larges parties et qui doit fournir une 
résultante harmonique, puissante et chantante, pour autant, bien en- 
tendu, que le peintre sache manier les richesses de la couleur et contraster 
ses masses de clair et d'obscur. Mais, le modèle n'ayant point été serré 
d'assez près, le relief, l'accent de la vie y feront nécessairement défaut; 
cela, comme on dit, n'aura pas de corps. Vêronèse, Velasquez, Rubens 
et Delacroix ont seuls connu et gardent encore le secret de ces lumineuses 
créations où les groupes baignent, agissent et se meuvent véritablement 
dans l'air, rendu lui-même presque palpable à force de vérité. Cette lu- 
mière vivifiante, cet air ambiant, choses géniales, ce ne sont pas les à-peu- 
près de la routine et les habiletés de la main qui les peuvent suppléer. A 



,_8 L'ART .MODERNE A L'EXPOSITION. 

vouloir imiter les maîtres, M. Makart s'en est trop tenu à la surface : 
son observation s'est constamment arrêtée à Tépiderme. 

En tant que manœuvre du pinceau, .M. Makart est donc pour les 
méthodes expéditives. 11 brosse plutôt qu'il ne peint, et cela sur des des- 
sous à peine construits. Aussi son modelé est-il plat, d'aucuns même 
diraient veule. Sans vouloir méconnaître les qualités véritablement sail- 
lantes chez .M. -Makart, l'élégance, le Lvio, la chaleur, il est encore permis 
de relever, et sans injustice, le manque de caractère de son style et le peu 
de variété qu'il imprime à ses types. Certes, sa tonalité est harmonieuse, 
et il faut bien reconnaître qu'il a su la soutenir avec franchise et fermeté 
dans toute l'étendue de sa vaste composition; mais au pri.x de quelles 
concessions, de quelle monotonie et, pour nous servir de la langue des 
ateliers, au prix de quelle cuisine l'a-t-il obtenue? Des sauces jaunes, des 
tons roux dans les nus, dans les clairs, et des rouges pourpre dans les 
draperies, dans les accessoires, unis, reliés par des apaisements de tons 
bruns, fournissent toujours de faciles accords; mais le résultat n'est rien 
moins que frais et surtout que vibrant. Aussi l'impression laissée par le 
tableau de M. Makart rappelle-t-elle un peu trop celle que donne l'aspect 
d'un de ces panneaux de cuir de Cordoue où les vieux ors, roussis et 
patines par le temps, se marient si heureusement avec le beau ton du 
rouge tanné des fonds. Cela est apaisé, discret, un peu mort même, et 
cela ne chante pas. 

Ce qui n'empêche que M. Makart ne soit un vrai peintre, un artiste 
de race et d'élan et d'une verve aussi peu commune que l'est, elle-même, 
sa prodigieuse habileté. Certes nous nous garderions de l'offrir en exemple, 
mais, il faut aussi le dire, le talent de M. Makart peut marcher de pair 
avec celui des artistes réputés que tentent les splendeurs et les belles 
ordonnances de la grande décoration. En tout cas, nous ne lui connais- 
sons pas beaucoup de rivaux à l'Exposition du Champ de Mars. 

On en pourra juger par le fac-similé en gravures hors texte du car- 
ton de ï Entrée de Charles-Quint, avec quelques variantes, aussi remar- 
quables que le tableau lui-même. 

M. Makart a encore envoyé deux élégants portraits. Ce sont de gra- 
cieuses femmes, d'aristocratique tournure, qui ont posé les modèles. L'ar- 
rangement des costumes, le piquant des toilettes, l'assortiment des tons 
offrent cette saveur d'école ancienne qui fait penser d'abord à Van Dyck 
et, plus justement ensuite, à ses délicieux continuateurs anglais, les Gains- 
borough et les Revnolds. Ici encore, M. Makart ne se montre donc ni très 



i8o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

personnel ni très original, tout en restant un très séduisant portraitiste. Il 
aura eu ce mérite, en tout cas, sinon de rafraîchir le genre, de le présenter 
du moins avec plus de pittoresque, et je ne serais point trop surpris si 
ces beaux portraits, héroïques dans leur maniérisme distingué, faisaient 
bientôt école à leur tour. 

L'exposition autrichienne est, du reste, riche en excellents portraits. 
M. L'Allemand, élève de Frédéric L'Allemand, a envoyé un Portrait du 
général Laiidon qui est une œuvre du plus sérieux mérite. Le général est 
représenté à cheval, suivant attentivement les péripéties d'un combat. Sur 
les plans éloignés, on aperçoit ses officiers d'escorte et un corps de cava- 
lerie au repos; près du général, le cadavre d'un soldat est étendu dans 
l'herbe. Ce portrait équestre est dans son ensemble d'une solidité mer- 
veilleuse; tout y est correct, clair, bien assis, juste de mouvement et 
d'expression : c'est là une œuvre de style, sobre et virile, et dont l'ana- 
logue ne se trouverait peut-être qu'en remontant jusqu'à Gros dans notre 
école française. 

MM. d'Angeli et Canon sont, eux aussi, des peintres consciencieux 
de la personnalité humaine. Leur mérite réciproque n'est point de ceux 
qu'il soit permis de traiter à la légère. M. d'Angeli n'expose pas moins de 
treize portraits, le sien compris. La plupart sont des portraits d'apparat 
d'un très beau caractère et d'un grand goût d'arrangement. J'ai particuliè- 
rement noté celui d'une dame — n" 3 du catalogue spécial de la section 
autrichienne — presque en pied, vêtue de noir, s'enlevant harmonieuse- 
ment sur une tenture rouge et or éteints. C'est là une œuvre d'une dis- 
tinction parfaite et qui donne toute la mesure du talent très éle-\'é de 
M. d'Angeli. J'y joindrai encore un charmant portrait de femme, en buste, 
la tête tournée de trois quarts à gauche, costume bleu, qui est traité avec 
un soin extrême. Il porte le n" ii, et le catalogue nous apprend qu'il 
représente M"" la princesse Hélène de Schleswig. Les n"' 6, 8 et 12, por- 
traits d'hommes, rappellent dans leur coloration et dans leur tournure 
générale la manière de Gallait; quant au n° 13, le portrait de l'artiste, il 
est certainement un ressouvenir voulu de Van Dyck. 

Les portraits de M. Canon sont, pour nous, une révélation : jusqu'ici 
nous ne connaissions de cet artiste que des compositions un peu ambi- 
tieuses, dans la manière de Kaulbach et dePiloty, des tableaux tels que celui 
qui figurait à l'Exposition de \'ienne en 1873 : la Loge de saint Jean, 
peint dans des partis pris de coloration recherchant l'aspect des vieilles 
toiles. M. Canon est, en tout cas, un excellent portraitiste qui, malheureu- 



LA PEINTURE EN AUTRICH E- HONGRI E. i8i 

sèment, conserve dans ce genre encore le goût des colorations passées et 
sentant le pastiche. Toutefois je n'hésite pas à préférer le portrait de 
M"" la comtesse de Schùnborn, avec sa gracieuse désinvolture à la Van 
Dyck, à son portrait d'homme, que je trouve parfaitement correct, mais 
froid. 

De M. Griepenkerl, élève de Rahl, je signalerai à nos lecteurs un por- 
trait remarquable, et comme fermeté et comme coloration, soutenue dans 
des tons gris du plus lumineux etTet : il porte le n" 5o et représente le 
peintre R. Alt, probablement Texcellent aquarelliste dont l'exposition nous 
montre une dizaine de morceaux du plus brillant et du plus consciencieux 
caractère. De M. Horovitz, un Hongrois, je note son portrait de femme, 
portant le n" i6 du catalogue de la section, une peinture à la fois élégante 
et sérieuse dans sa noble tournure. 

Mais venons-en aux compositions qui, avec MM. Benczur, Matejko 
et le regretté Cermak, mort cette année à Paris, sont des représentations 
historiques, dramatiques ou pittoresques, et, avec M. Munkacsy, des 
scènes d'intérieur, des tableaux de genre. 

Le Baptême de saint Etienne, premier roi de Hongrie, par M. Benc- 
zur, est une œuvre plus énergique que savante dans sa coloration presque 
farouche et, surtout, dans sa construction plastique. Tout le haut du corps 
nu,' le bas enveloppé d'une draperie de velours rouge éclatant, Etienne est 
agenouillé aux pieds du pape Sylvestre, qui répand Teau du baptême sur la 
tête courbée du monarque. En arrière se tiennent debout quelques prêtres; 
un autre se montre seulement en partie à droite, tenant la croix. Etablie en 
hauteur, cette composition n'est pas des plus heureuses. Elle manque de 
pondération, et le pape Sylvestre prend autant le regard que le catéchu- 
mène lui-même, qui, vu comme il l'est de dos, manquerait peut-être tota- 
lement d'intérêt pour le spectateur, n'était son éclatante draperie écarlate. 
Mais partout, dans les étoffes comme dans les accessoires, se manifestent 
déjà l'instinct inné et le gotàt des tons opulents. L'Orient n'est pas loin. 

Avec AL Matejko, ce goût des colorations fortes, éblouissantes, mais 
souvent violentes et heurtées, se révèle avec plus de franchise encore. Cet 
artiste, qui envoie assez régulièrement à nos Salons annuels et dont nos 
lecteurs connaissent déjà le Baptême de la cloche, à Cracoi'ie, — véritable 
feu d'artifice de tons rutilants, d'un dessin un peu rond, et qui rappelle le 
crayon de Gustave Doré, avec ses boucles, ses petites vrilles, ses accents 
appuyés et sa trop grande liberté, — expose, au Champs de Mars, deux 
ouvrages nouveaux pour nous. L'un d'eux est le Portrait du comte 



i82 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Wilczek, traite à la manière héroïque et décorative de \'éronèse, et du 
plus robuste caractère; l'autre est une grande composition intitulée Union 
conclue à Lublin, en i56g entre la Lit/manie et la Pologne. C'est là, jusqu'à 
présent du moins, l'œuvre maîtresse de M. Matejko, qui doit, nous a-t-on 
dit, envoyer prochainement à Paris une nouvelle et importante composi- 
tion historique : la Bataille de Griuivalden. 

Dans son tableau de l'Union entre la Lithuanie et la Pologne, 
M. Matejko se livre tout entier. Son sujet est exprimé avec clarté, et la 
pose et l'expression des représentants des deux nations, prêts à signer le 
pacte d'union, disent bien l'émotion élevée qui les anime. Gros, dans son 
François I" et Charles-Quint visitant les tombeaux de Saint-Denis, Heim 
et Delaroche, avec sa Mort d'Elisabeth, peuvent revendiquer la meilleure 
part dans la méthode de présenter un sujet historique que suit M. Ma- 
tejko. Sans doute, il n'est pas l'élève de ces maîtres, mais il est, croyons- 
nous, l'élève du peintre belge Gallait, qui les a toujours étroitement cher- 
chés. Sans rappeler les fulgurances de coloration du Baptême de la cloche, 
la grande page historique de M. Matejko ne laisse pas de reproduire 
quelque chose de ses défauts habituels. L'eflfet général n'atteint pas une 
puissance suffisante, ou du moins en parfait rapport de valeur et de rela- 
tion avec le ton très monté de certaines parties. Le foyer, le centre de la 
composition n'est pas présenté avec toute la logique, toute la force dési- 
rables. Il y a de l'éparpillement dans la distribution des clairs et de sen- 
sibles défaillances dans les plans secondaires; quelques personnages acces- 
soires attirent trop le regard par le choix irréfléchi de telle ou telle couleur 
dissonante, et l'ensemble en paraît un peu disloqué et compromis. 
Cermak, sur le compte de qui nous n'avons pas à nous étendre, car ses 
ouvrages ont toujours été analysés et appréciés avec trop de soin dans la 
Ga{ette pour qu'il soit nécessaire d'y revenir, Cermak avait, comme 
M. Matejko, l'amour de la couleur; mais il avait aussi à un plus haut 
degré le sentiment juste de l'eflet et, surtout, de l'emploi, avec moins 
d'arbitraire, des tons contrastés. Toutefois, hâtons-nous de le dire, nous 
préférons encore les exubérances et les excès de M. Matejko à de certaines 
indigences françaises, et nous ne sommes pas éloigné de penser que, si 
l'artiste polonais consultait les chefs-d'œuvre des maîtres de l'école espa- 
gnole au xvn° siècle, — qui répondraient sûremsnt mieux que d'autres à 
son tempérament, il en arriverait vite à reconnaître ce que nos critiques à 
Tendroit de son coloris ont de légitime et de fondé. 

Nos lecteurs savent, au surplus, que M. Matejko, comme M. Makart, 



LA PEINTURE EN AUTRICHE-HONGRIE. i83 

a obtenu du jury de rExposition universelle une médailh d'honneur. 

Tout le Paris amateur connaissait déjà le tableau de M. Munkacsy, 
intitulé r Atelier de l'artiste, où le peintre s'est représenté lui-même, vêtu 
de velours gris clair, appuyé sur le haut d'une chaise, et montrant un 
tableau posé sur un chevalet à une jeune femme dont la toilette de velours 
bleu s'enlève sur les fonds trop obscurcis de Tatelier. C'est à peine, en 
etfet, si Ton distingue dans ces ombres épaissies à dessein tout le bric-à- 
brac obligé d'un attirail de peintre : les bahuts sculptés, les tentures de 
tapisserie passées de ton, les riches étoffes et les poteries curieuses par 
leur forme ou leur couleur. M. Munkacsy en arrive trop aisément, avec 
cette méthode, à donner à ses compositions un caractère d'unité, qui serait 
louable s'il n'était par trop conventionnel et artificiel. Aussi préférons-nous 
à ce tableau, trop noir dans son parti général, le Mi!to)i aveugle dictant 
le Paradis perdu à ses filles, entrepris et mené dans une gamme de tons 
tout aussi chaude et profonde que dans l'Atelier, sans que, fort heureu- 
sement, l'artiste ait eu cette fois recours à son lourd enveloppement habi- 
tuel. Ici il y a grand progrès. L'air n'y est pas encore tout à fait, mais les 
quatre figures qui concourent à l'action ne sont pas moins modelées dans 
ces tons bruns et enfumés, une des tristes nécessités de l'école du noir. La 
scène représentée est émouvante dans son intimité bien observée. Assis 
dans un grand fauteuil à dossier élevé, le poète paraît absorbé dans ses 
pensées, tandis que celle de ses filles qui est assise au premier plan et écrit 
sur une table recouverte d'un tapis d'Orient semble à la fois écouter et 
admirer encore les beaux vers que le poète vient de dicter, et prêter toute 
son attention aux nouvelles paroles qu'il va sans doute laisser échapper. 

Des deux autres jeunes filles, l'une est debout et contemple Milton 
avec une inquiète tendresse, et nous retrouvons cette même expression, 
mêlée de mélancolie, dans les traits de la seconde, qui a suspendu un 
instant son travail de broderie pour se tourner vers le visage du père 
chéri. 

Comme exécution, comme couleur, ce tableau de M. Munkacsy est, 
nous le répétons, une œuvre remarquable, où les noirs du costume du 
poète, les gris Aariés des robes des jeunes filles, reliés par les tons plus 
gais ou plus francs de quelques accessoires, comme le tapis de la table, 
par exemple, forment un très harmonieux effet dans leur accord à la fois 
grave et puissant. ^L Munkacsy a obtenu là son plus vif succès; aussi le 
Milton lui a-t-il mérité une médaille d'honneur. 

Nous passons rapidement sur son troisième en^"oi au Champ de 



i84 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Mars, les Recrues hongroises, une scène de genre, mais du genre à la 
mode à Munich, avec ses expressions peut-être un peu trop puérilement 
contrastées et ses intentions d'esprit qui confinent parfois à la charge. 
Disons, toutefois, que ce tableau est d'une bonne couleur générale et que 
l'exécution est loin d'en être déplaisante. 

Au surplus, nous voulons être sobre de développement avec les sujets 
de genre exposés par l'Autriche-Hongrie, à cette fin de ne point répéter 
ce que notre collaborateur Duranty a déjà dit dans son article sur l'ex- 
position allemande, à propos des traditions ou des procédés en honneur 
à Munich ou à Dusseldorf. 

Les Fugitifs de M. Edouard Kurzbauer, un élève de M. Piloty, ont 
figuré à notre Salon de 1876; mais la Maison mortuaire, du même 
artiste, ne nous était pas connue. Cela est peint sagement, proprement et 
dans toutes les convenances; cela est plein de sentiment et de bonnes 
intentions, mais cela nous laisse calme. Décidément il manque à ces 
scènes d'intimité le piquant de l'expression, le ragoût de la couleur et la 
vivacité du mouvement, qui nous semblent indispensables pour que des 
sujets de cet ordre arrêtent et retiennent l'attention. 

Nous goûtons davantage, bien que ce soit sans beaucoup d'enthou- 
siasme, le Joueur de cithare de M. Frantz Defregger, qui expose en même 
temps le Jeu du pouce dans le Tyrol , ainsi que deux autres tableaux, 
le Bénédicité et la Visite, compris dans l'exposition allemande. Excellents 
de pantomime et d'expression, très spirituels et pittoresques d'arran- 
gement et d'ajustements, ces ouvrages de M. Defregger, que nous trou- 
vons cependant un peu monotones et froids, n'en sont pas moins très 
louables et parachevés d'ailleurs avec une véritable conscience, Sans 
patrie, de M. Schmidt, et le Curé arbitre, de M. Gabl, dont la Gaiette 
publiera un dessin original du faire le plus délicat, participent des mêmes 
qualités. M. Fax, lui, peint noir; ses deux envois, la Cour de Léopold I" 
et le Sacrifice de pigeons, sont pris dans des partis trop intenses; mais 
avec M. Fux il y a de la ressource : c'est un excessif. 

Nous noterons de M. Eugène de Blaas le Balcon, une toile impor- 
tante où l'artiste prouve qu'il aime à regarder du côté de Venise et de 
l'Orient plutôt que du côté de Munich, ce dont nous le louerons, et qu'il 
paraît y avoir en lui l'étoffe d'un décorateur et d'un peintre d'histoire. 
Mentionnons aussi MM. Pascutti et Probst, dont les jolis tableaux, clairs, 
coquets, sont peut-être un peu trop écrits dans leur facture proprette et 
soignée; M. Weiss, un Hongrois qui montre beaucoup de talent, même 



LA PEINTURE EN AUTRICHE-HONGRIE. i85 

beaucoup d'esprit, dans la Fiancée slave, dont la scène se passe en 
Moravie; M. Paczka, un élève de Zichy, qui peint largement de petits 
sujets; M. Schrodl, dont nous aurions dû parler à la suite des peintres 
de plus large envergure, car il a envoyé, en même temps qu'un portrait, 
une toile d'école, le Rapt, qui est une tentative honorable. 

Pour en finir avec les peintres de genre, nous citerons encore les 
tableaux de M. Bruck-Lajos, un élève de M. Munkacsy, qui fait preuve 
de largeur et de goût; ceux de M. Koller, qui a des visées d'anecdotier 
historique, entre autres dans son sujet de V Empereur Charles-Quint che^ 
Anton Fugger à Augsbourg, et enfin la Gare de chemin de fer de 
M. Karger, une composition mouvementée et qui, comme exécution, ne 
manque pas de mérite. 

En passant, et pour ne rien omettre, je signale les tableaux de 
nature morte, si grassement et si spirituellement traités, de M. Hugo 
Charlemont, un élève de son frère Edouard, qui a envoyé cette année au 
Salon ce joli morceau de peinture à la Fortuny, croisé de Henri Regnault, 
catalogué : le Gardien du sérail. " 

J'arrive aux paysagistes qui nous intéressent tout particulièrement, 
soit par leurs tendances, soit par leurs affinités avouées avec notre propre 
école. Mais concurremment avec les nôtres, les traditions des écoles hol- 
laridaise et belge exercent une influence manifeste sur quelques artistes 
dont les ouvrages se trouvent exposés dans l'un ou l'autre département 
autrichien ou hongrois. Ainsi de M'° Tina Blau, qui montre quelque chose 
de M. Jongkindt dans la touche grasse de son solide Paysage hollandais; 
ainsi de M. Ribarz, dont les quatre motifs, tous pris en Hollande, plaisent 
par leur naïve sincérité et évoquent tout de suite le souvenir de Van der 
Meer de Delft avec ses pâtés de maisons aux toits dardoises ou de tuiles 
d'un si beau rouge. Dans sa vue de Helgoland, .M. Robert Russ se rat- 
tache encore visiblement aux maîtres de la Hollande, aussi bien que son 
homonyme, M. Franz Russ, qui a exposé un bon Paysage hollandais et 
une Nature morte. 

Si l'Exposition universelle de 1878 atteste quelle puissante attraction 
notre école paysagiste contemporaine exerce sur les artistes étrangers, elle 
montre aussi qu'à Vienne, comme ailleurs, on regarde beaucoup du côté 
de la France. Rousseau, Troyon et tant d'autres de nos illusires maîtres 
d'hier ont conquis partout de profondes svmpathies et préoccupent à 
cette heure plus d'un artiste en quête de l'idéal nouveau. 

Un jeune peintre, M. Jettel, élève 'du professeur Zimmermann, s'est 



jgç; L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

franchement épris de Th. Rousseau, et ses envois, tant au Champ de Mars 
qu'au Salon des Champs-Elysées, témoignent assez que son enthousiasme 
pour les pratiques et le sentiment du maître est réfléchi et sincère. 

M. Ladislas Paal est aussi un amoureux de Rousseau, et sa Forât de 
Fontainebleau, avec son mystérieux effet de lune, emprunte au peintre 
du Givre quelque chose de sa pénétrante poésie. 

11 y a longtemps déjà que M. Otto von Thoren est un habitué de nos 
Salons annuels : il y a conquis des récompenses, notamment en i865. 
Nos lecteurs le connaissent donc, et nous ne leur apprendrons rien en 
leur disant que les préférences de M. von Thoren sont acquises à Troyon, 
dont il a réussi, plus d'une fois, à s'assimiler les fortes et saines colo- 
rations. 

Il nous a semblé retrouver quelque chose du caractère encore un 
peu flottant et inquiet de nos orientalistes de la première heure dans 
les paysages de MM. Feszty (Arpad) et Meszoly. Marilhat lui-même a eu 
de ces hésitations lors de ses premières tentatives, et ces hésitations nous 
les retrouvons dans la vue de Balaton de M. Meszoly. Nous aimons, du 
reste, beaucoup le Repos de midi qu'expose M. Feszty, avec son robuste 
bouquet d'arbres au bord des eaux, ses délicats horizons et sa lumière 
éblouissante. 

Un grand paysage, le Brouillard d'automne, de M. Schindler, encore 
un élève de M. Zimmermann, qui, lui-même, a exposé ïlncendie d'une 
forêt, nous a paru d'une exécution particulièrement remarquable. 

Tout le premier plan d'un barrage, avec sa chute, sa vanne, ses rives 
plantées d'arbres et de broussailles, ses herbes et ses touffes de plantes 
aquatiques, est peint par l'artiste avec un soin extrême, mais pourtant 
sans trop de minutie; puis, tout de suite, en arrière de ce premier plan, 
commence l'enveloppement de toutes choses. L'effet de ce spectacle, où 
la lumière calme apparaît combattue par la brume grise et à peine trans- 
parente, est excellemment observé et rendu. 

Cette étude des envois de l'Autriche-Hongrie ne serait pas complète 
si nous ne disions un mot des brillantes et spirituelles aquarelles de 
M. Passini ; c'est Venise qui l'inspire, et elle l'inspire bien. Regardez 
plutôt la Procession et le Pont à Venise. Nous avons déjà dit un mot des 
remarquables aquarelles de M. Rudolf Alt, des vues de monument pour 
la plupart. Il ne nous reste donc plus, pour clore cet inventaire, qu'à 
mentionner les cartons de Steinle et les dessins de Fuhrich, mort en 1876, 
qui sont là pour nous montrer quelle évolution profonde A'ient de s'ac- 



LA PEINTURE EN ITALIE. 187 

complir à Vienne, et combien, à Theure présente, Tant s'y éloigne da 
ridéal des Overbeck, des Cornélius et des Kaulbach, que suivaient, au 
contraire, si étroitement les peintres des générations précédentes. 



Très épris de singularités et de raffinements; curieux par delà l'ou- 
trance des virtuosités de l'exécution ; doué au surplus des plus délicates 
aptitudes aux habiletés et aux prestesses de loutil, et porté, par consé- 
quent, à s'en exagérer le mérite dans le rendu de la forme ou dans l'ex- 
pression de la couleur, l'art italien, dont le réveil date encore d'hier, 
traverse visiblement une période d'hésitation, d'incertitude et de trouble. 
Mais, tandis que cet art tâtonne, s'interroge et cherche, comme à 
l'aventure, à débrouiller son avenir, il y aurait, ce semble, plus que de la 
témérité à vouloir, d'après ses envois au Champ de Mars, formuler des 
augures, encore moins des arrêts, que l'œuvre de demain pourrait si 
aisément contredire. 

N'est-ce donc pas déjà, en soi, quelque chose d'étonnant que l'Italie, 
.sollicitée et comme opprimée par tant d'imposantes traditions, ait su en 
éviter le dangereux écueil et rester franchement de son temps? Plus judi- 
cieuse et moins empressée à fulminer ses plus sévères pronostics, la cri- 
tique eût dû lui en tenir meilleur compte et ne pas tant se hâter de crier 
à la perdition et à l'anarchie. 

Comparer l'Italie vivante à l'Italie du passé, écraser le présent et le 
condamner à l'impuissance, à l'avortement, à l'immobilité, en lui oppo- 
sant sans cesse les gloires et les génies d'autrefois, ce sont là des procédés de 
discussion dont la banalité n'exclut pas l'injustice. Il faut bien reconnaître, 
au surplus que la critique n'éprouve pas toujours pour l'emploi du lieu 
commun tout le discret éloignement dont elle devrait faire état dans la 
rédaction de ses sentences. Et comme il est heureux dès lors que celles-ci 
ne demeurent que rarement sans appel ! Avec ce recours, toujours libérale- 
ment ouvert, l'art italien peut s'abandonner librement à ses piquantes et 
originales recherches en dehors de tout parti pris d'imitation rétrospective. 
L'Italie politique s'est reconquise ; l'Italie artiste saura bien se reconstituer 
à son tour. Qu'elle ose donc ! L'avenir est aux audacieux. 

Il ne nous parait pas, du reste, qu'elle soit si fort à morigéner, encore 



,88 L-ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

moins tant à plaindre, la nation qui en statuaire, a conçu le Jenner. Une 
telle œuvre — non, bien entendu, par son côté technique, quelque pré- 
cieusement traité qu'il soit, mais par la p»ortée, l'élévation et la modernité 
de ridée qu'elle incarne et glorifie — est assurément appelée à marquer 
une date entre l'art de ja tradition, l'art du passé et Tart de demain. Dans 
quelle sculpture trouverait-on, au Champ de Mars, plus de sentiment, 
plus de sincérité et de pénétrante expression, alliés à un caractère aussi 
fortement naturaliste, aussi franchement moderne et vivant? L'art évolue 
et cherche encore sa voie que, déjà, une des premières, l'Italie l'a entrevue 
et pressentie. C'est bien quelque chose. Et en peinture, elle ne nous paraît 
pas absolument menacée de stérilité l'école qui, dans ses rangs encore in- 
disciplinés, compte tant d'artistes de tempérament, singuliers, personnels, 
impressionnistes cxjaponistcs.fortiinistcs Qiparoxystes, étranges, bizarres, 
parfois même extravagants ceux-ci ; ceux-là tout à fait insoumis, véritables 
enfants perdus du groupe, des révoltés enfin. Pourquoi plaindrions-nous 
l'Italie de cet éparpillement? N'est-ce pas une des conditions de la vitalité 
de l'art qu'il s'efforce, s'ingénie, et ne soit pas partout identique à lui- 
même? Or, s'il subsiste encore, par delà les Alpes, une certaine communauté 
de tendances parmi la jeune école, on n'y saurait en tout cas découvrir la 
marque d'une direction ou d'un enseignement dogmatiques, absorbants 
ou exclusifs. C'est, du reste, ce que prouvent clairement les envois de 
l'Italie à l'Exposition universelle. 

J'imagine que, lorsqu'il s'est agi, dans le jury des récompenses, d'at- 
tribuer une médaille d'honneur à l'Italie, l'embarras de la donner au plus 
digne a dû être grand. Entre MM. de Pasini et de Nittis le choix était en 
effet assez difficile. Tous les deux, dans un mode bien différent, sont des 
peintres de race, des hommes de mérite. Établir ou discuter la supériorité 
de celui-ci sur celui-là n'entre point dans nos visées; nous préférons ne 
pas nous mêler à ces questions de récompenses, toujours un peu person- 
nelles et délicates, et chercher plutôt à communiquer à nos lecteurs quelque 
chose de l'estime que nous professons pour l'un et pour l'autre de ces 
aimables et brillants talents. 

M. Pasini, que la critique n'a peut-être pas eu jusqu'ici l'occasion 
d'étudier devant un ensemble d'ouvrages aussi intéressant, est un des 
fidèles de nos Salons annuels. Depuis iSSg, il y a obtenu successivement 
les plus hautes distinctions. A vrai dire, c'est un des nôtres, et si l'Italie 
l'a réclamé à l'Exposition universelle comme un de ses fils, la France, en 
cas de litige, aurait pu, à meilleur titre encore, invoquer le précédent du 



LA PEINTURE EN ITALIE. 189 

fameux jugement de Salomon et faire valoir les indiscutables droits de la 
maternité spirituelle. 

C'est en Orient, en Perse, en Syrie, au Liban, à Constantinople, que 
M. Pasini va chercher ses inspirations, et il y a trouvé une note toute 
personnelle et d'une saveur bien particulière. Si, comme chez Fromentin, 
qu'on lui a souvent opposé, son coloris est tendre, frais, distingué, lumi- 




FIGURES DU TABLEAU DE M. DE N'ITTIS 

(Croquis de l'artiste.) 



WESTMINSTER 



neux, s'il s'est souvent épris des demi-teintes, des délicates transparences 
de l'ombre et de ses chaudes harmonies, son accent est généralement plus 
ferme, plus robuste, plus intense, et l'ensemble de son œuvre en acquiert 
une valeur de certitude, de sincérité et de caractère qui a son éloquence 
propre. 11 suffit, du reste, de rapprocher la Chasse au faucon, de M. Pa- 
sini, de tel sujet analogue ou non, pris en Algérie, et traité par Fromentin, 
pour qu'on saisisse, à première vue, les différences de tempérament et de 



,(,0 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

sentiment qui séparent ces deux maîtres, rivaux cependant sur le terrain 
commun de la recherche de la couleur locale, de la rareté du ton et de la 
coquetterie de Texpression. 

L'œuvre de M. Pasini est déjà considérable. Les lecteurs de la Gaieite 
en sont trop bien informés pour que nous ayons à remettre sous leurs 
yeux l'analyse détaillée des onze tableaux qu'il a présentés au Champ de 
Mars. La plupart ont été décrits dans nos colonnes à l'occasion des Salons 
annuels, et nous voulons éviter les redites. Ce ne sera point, toutefois, 
excéder notre droit que de dire un mot de nos préférences et de rappeler 
quelques morceaux particulièrement remarquables. C'est à ce titre que 
nous mentionnerons le Alarché sur la place de la mosquée de Jeni-Djiami 
(daté de iSyS), la vue de la Porte nord de cette même mosquée (1874) et 
YL'iitrej'ue des deux chefs Metualis (1875), une scène grandiose, à laquelle 
l'artiste a donné pour cadre une pittoresque vallée du Liban, gorge toute 
verdoyante, aux pentes tantôt surplombées de rochers gris, tantôt om- 
bragées de majestueux bouquets de palmiers. Je dois citer encore ce Fau- 
bourg de Constantinople, exposé l'an dernier, une merveille de fourmille- 
ment de vie, de lumière et de richesse de coloration, et cette Cour d'un 
vieux conak, tout enveloppée de silence et d'ombre, avec son puits aux 
ferrements curieusement ouvragés, et ses envolées de tourterelles grises, 
demi-sauvages et demi-familières, accourant à l'appel du gardien, peut- 
être le seul hôte de ce mystérieux palais. 

Nous ne nous souvenons pas que la Gû{ette ait jamais parlé de la 
Promenade dans le jardin du harem, qui fait aujourd'hui partie de la 
riche et intéressante galerie formée à Lisbonne par M. le vicomte Daupias. 

Rien de plus finement observé dans sa gravité familière et dans sa 
pompe un peu bouflfonne que cette amusante turquerie, empruntée aux 
mœurs intimes du harem. C'est l'heure de la promenade journalière. 
Avec la passivité, la régularité ennuyée et une lourdeur d'allures qui sont 
autant de traits d'observation spirituellement rendus par l'artiste, la 
Khanoun, avec sa suite, accomplit sa sortie habituelle sous l'œil vigilant 
de l'eunuque. L'enclos, le jardin, n'est pas grand, enserré qu'il est, comme 
le préau d'une prison, par les murailles mêmes du harem, avec ses hautes 
fenêtres grillées, aux archivoltes décorées de faïences de Perse, d'un bleu 
de turquoise, relevées d'élégantes arabesques s'enlevant en clair. Un gros 
oranger, près d'une fontaine, quelques lauriers-roses, un palmier, végétant 
assez tristement dans des pots, et une treille où grimpe un grêle jasmin, 
en composent toute la parure. 



LA PEINTURE EN ITALIE. igi 

En tête du groupe marche gravement une négresse, vêtue d'une robe 
rose de Chine, et portant une guitare; puis vient la Khanoun, la dame, 
en robe de soie jaune clair, s'abritant sous un parasol aux reflets irisés 
que tient une suivante vêtue de rouge ponceau. Sur ses talons se pressent 
trois autres esclaves aux costumes chatoyants et nuancés de bleu intense, 
de rouge profond et de jaune; Tune est chargée du narghilé, l'autre des 
accessoires du café, une troisième a pittoresquement drapé un bout de 
tapis d'Orient sur un coin de son épaule. 

Voilà la scène, et elle est charmante. Nous en aimons le dessin 
délicat, le mouvement toujours très juste et jusqu'à l'expression de lourd 
ennui des vivantes petites figures. Quant à la couleur, toute fraîche et 
fleurie, nous souhaitons qu'elle soit beaucoup étudiée par les fortunistes 
et \&?,paroxystes. Ils y apprendraient l'art exquis — et si rare — d'associer 
les tons les plus montés dans une savante relation et d'en faire valoir 
toute la vivacité et l'éclat sans disparate et sans cri. 

Un des caractères les plus frappants du talent de M. Pasini, c'est le 
goût parfait avec lequel il mêle ou fait prédominer dans ses compositions, 
selon les convenances de son sujet, l'architecture, le paysage ou la figure. 
A notre avis, on ne saurait trop le louer de la variété et de la mesure 
qu'il apporte à se servir de ces complexes éléments. Il convient, au sur- 
plus, d'ajouter que M. Pasini excelle également à les traduire. Progres- 
sant chaque jour, et chaque jour plus maître de ses pratiques, M. Pasini 
est, à cette heure, le premier de nos orientalistes : il est encore et surtout 
un beau peintre. 

Avec M. de Nittis, la Gaiette n'est point en reste. Dès 1872, alors 
qu'il envoyait au Salon ce joyau de peinture tout ensoleillé : la Route de 
Briiidis!\ qui réapparaît au Champ de Mars, plus affiné, plus vibrant 
encore dans ses lumineuses intensités sous l'émaillure et la blonde patine 
du temps, notre collaborateur Paul Mantz traçait ici même ces lignes si 
heureusement et sûrement intuitives : « Ce nom de M. Nittis, que la 
Galette écrit pour la première fois, devra être retenu. « Si l'artiste ne rece- 
vait encore ce jour-là que le baptême de la notoriété, il est aujourd'hui 
compté parmi les plus aimés et les plus populaires. M. de Nittis a, d'ail- 
leurs fait mieux que de tenir les promesses de ses débuts : il y a beau 
temps qu'il les a singulièrement élargies. 

C'est un chercheur, un audacieux que M. de Nittis. Nature nerveuse 
et délicate, toute voie déjà battue lui paraît vulgaire. Il lui faut les sentiers 
ignorés, à peine foulés par d'autres : c'est un curieux que l'inconnu, le 



,^2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

nouveau sollicitent de préférence et attirent. Nul, plus que lui, n'a dans 

l'école le sens des élégances féminines et le goût de la modernité. 

Dès ses premières productions, on l'avait jitstement rapproché de 
Meissonier : brusquement M. de Nittis a laissé là cette première manière 
précise, aiguë et si habile dans ses ténuités à exprimer le relief des formes, 
Téloignement ou la diversité des choses. V impressionnisme venait de tenter 
M. de Nittis, et il s'y est livré avec l'entraînement que ce tempérament 
si essentiellement artiste sait apporter à la poursuite de son rêve. Tout de 
suite il a mis au service de son nouvel idéal — traduire la vie, l'agitation, 
le fourmillement des grandes cités — les qualités d'observation, de distinc- 
tion et d'esprit qu'il possède à un haut degré. 

Ce n'est pas sans plaisir que nous retrouvons, au Champ de Mars, 
des morceaux aussi significatifs au point de vue du caractère que la Place 
des Pyramides, et Paris J'u du Pont-Royal, des Salons de iSyS et de 1876, 
avec la transparence un peu voilée de leur grise atmosphère, sur laquelle 
d'élégantes petites figures, surprises dans leur mobilité, détachent leurs 
fines silhouettes, non pas crûment, mais dans la mesure parfaite qu'exige 
la tonalité de leur plan. Car, outre que l'impression chez M. de Nittis — 
sans jamais rester trop sommaire et trop abrégée — est toujours juste et 
délicate, il sait éviter l'écueil des vigueurs brutales, si faciles à qui pose des 
noirs sur des fonds neutres ou gris. 

Ce n'est pas seulement Paris, c'est encore Londres, avec ses brumes 
épaisses, mélange de brouillard jaune et de fumées grises, qui a trouvé 
dans M. de Nittis un peintre d'une étonnante sincérité. National Gallery, 
Trafalgar square, Bank of England, Piccadilly, sont autant d'épreuves, 
ditférentes d'une même et solide impression, sentie, vécue et traduite avec 
un rare bonheur. Westminster et Canon ^r/rf^e fournissent, dans cette même 
donnée, une note à part. Ce ne sont pas là — il faut en convenir — des 
morceaux gais; mais le pinceau de l'artiste, ému et comme oppressé par 
les fuligineuses vapeurs qui, à certains jours, sur les rives de la noire 
Tamise, enveloppent et obscurcissent toutes choses, n'a fait après tout que 
rendre la sensation loyalement éprouvée. Pour poignant, pour dramatique 
qu'il puisse paraître, l'eifet dans ces deux pages spleenétiques et presque 
sinistres est la réalité même. 

Sans qu'il y ait de notre faute, nous voilà bien loin de l'Italie, de la 
peinture italienne et de ses gaietés. Il est grandement temps que nous en 
venions aux ouvrages, moins importants sans doute, mais aussi moins 
familiers à nos lecteurs, des peintres restés fidèles aux choses du terroir. 



LA PEINTURE EN ITALIE. iqS 

S'il fallait en juger par ce qui est exposé au Champ de Mars, Thistoire 
et la grande peinture, religieuse ou allégorique, seraient fort délaissées en 
Italie. Mais en est-il réellement ainsi? ATexceptioud'une ou deux compo- 
sitions : Jésus écoutant la lecture du jugement qui le condamne, da 
M. Altamura, qui interprète l'Évangile à la manière de Bida; d'une Mater 
amabilis, de M. Fontana; d'un Alarcus Bru tus après la bataille de Phi- 
lippes, de M. Simoni, seuls tableaux où se lise une préoccupation d'école', 
et encore de la grande toile où M. D. Induno représente Victor-Emma- 
nuel posant la première pierre de la galerie de Milan, manière de pein- 
ture officielle, non pas mal agencée, ni malhabile, mais un peu monotone 
et triste d'aspect, nous ne voyons rien de transcendant à signaler. Les por- 
traits aussi sont rares. Les meilleurs sont signés de M. Mose Blanchi, de 
M. Spiridon, qui a peint M. Gambetta, et de M. Bompiani, dont le por- 
trait de M""" Bompiani se tiendrait très bien dans le voisinage des élégances 
féminines du plus mondain de nos portraitistes. 

Une Etude d'une jeune fille, de M. Cammarano, est un beau morceau 
de peintre, d'une facture singulière et bien personnelle. M. Cammarano, 
en impressionniste intelligent, se garde de peindre plat, et il sait tenir 
compte des jeux de la lumière et de ses reflets autour d'un relief. Sa cou- 
leur a beaucoup de solidité et de vie. 

L'anecdote historique et les sujets de demi-caractère sont très en 
vogue dans les ateliers transalpins. Je ne puis que mentionner — ne pou- 
vant tout dire — les envois de M. Mussini : une Heure d'été ; de M. Vannu- 
telli : la Monferrina; de M. Battaglia : Carminé Giordano faisant répéter la 
pastorale aux dominicains ; de M. Castiglione : le Château de Haldon 
Hall au moment où il est envahi par les soldats de Cromwell, ainsi qu'une 
seconde toile du même artiste, intitulée Une Visite chei l'oncle cardinal. 
En somme, ce sont là autant de tableaux estimables et brillants, mais que 
ne recommande à notre étude aucune qualité tout à fait saillante. Il nous 
a paru que le sujet traité à la fois par MM. Pagliano et Didioni n'avait 
point manqué son effet sur la foule : il s'agit de la scène du divorce entre 
Napoléon et Joséphine. L'une se joue à trois personnages, l'autre seule- 
ment à deux. Ces compositions sont d'aimables morceaux de facture, où 
le mobilier, les étoffes, le rendu des accessoires, l'emportent sur le senti- 
ment et l'expression. Or nous ne saurions être ému là où il n'y a que de 
la mise en scène. Le drame intime n'y est pas. 

La Rixe, de M. Detti; une Fête sur le canal Grande, de M. Delleani, 
qui voudrait mêler Fortuny à \'éronèse ; le Retour du baptême, de 

i3 



if,^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

M. Jaco\'cicci ; un autre Daptcinc dans la ville ifischia, de M. Jorris; la 
Vie orientale^ de M. Massarini ; le Retour de lafête de la Vierge de l'Arco, 
de M. F. Mancini; un Mariage en Lombardie^ de M. Mantegazza, sont 
des compositions mouvementées, très ingénieuses d'arrangement et, pour 
le surplus, d'une vivacité de coloration qui est caractéristique à cette heure 
dans toute l'ccole. C'est encore par la couleur, plutôt que par la solidité 
du dessin, que se recommandent une foule de sujets empruntés, comme 
quelques-uns des précédents, à la vie au grand air, aux coutumes locales, 
aux fêtes nationales, et parmi ceux-là je note comme des morceaux tout de 
/'/•/(; ; Italie, i6'6S, de M. J. Induno; le Retour de la fête de Montevergine, 
de M"'" Sindici Stuart; le Matin de la fête, de M. Nono, et un Baptême 
de gala, de M. Pastoris. Un Coucher de soleil (rivière de Gènes), de 
M. Giulano, se distingue de la moyenne des autres ouvrages par la largeur 
et le charme de sa facture. Nous notons surtout dans ce tableau, où de 
belles jeunes filles passent, au bord de la mer azurée, en chantant et en se 
tenant par la main, une poésie d'arrangement et d'expression qui évoque, 
sans plus de rapprochement d'ailleurs, le souvenir du Choral de Charles 
Marchai. Avant le tournoi, de M. Marchetti, dont la Galette donne un 
spirituel croquis, est également à ranger parmi les plus pétillantes toiles 
de l'exposition italienne. Bien agencée dans sa disposition générale et dans 
ses parties de détail, cette vive et charmante page fait le plus grand honneur 
à M. Marchetti. 

On est frappé, en parcourant l'Exposition italienne, du grand nombre 
de sujets intimes, spirituellement composés, très écrits, trop écrits même 
parfois dans leur exécution appliquée, mais qui rachètent ce travers — 
endémique dans l'école — par la gaieté, la finesse de l'expression, en 
même temps que par l'éclat et par le choix presque toujours heureux des 
tonalités. La plupart de ces petites toiles sont un heureux compromis entre 
les pratiques de Fortuny et la manière de nos propres peintres de genre. 

L'Amateur d'antiquités, de M. J. Induno; V Avare, de M. Piccinni; 
un Prêtre, de M. Volpe; la Lecture, de M. Quadrone'; ï Essai du corset, 
de M. Spiridon, appartiennent à cette école composite où le soin de la mise 
en scène et le rendu excessif du détail sont des préoccupations dominantes. 
Sans viser à tant de recherches, la Revue de l'héritage, de M. E. Pagliano, 
le Retour du baptême et la Gondole, de M. F. Jacovacci, se présentent 
comme d'excellents et amusants tableaux où les caresses de la brosse 
n'exagèrent point trop l'intention et se gardent de détruire, au profit des 
accessoires, l'harmonieux ellet de l'ensemble. 



LA PEINTURE EN ITALIE. ign 

Une bonne peinture encore, c'est la Dernière Messe, de M. de Nigris, 
d'une bien jolie couleur et d'une facture qui ne manque ni d'imprévu ni 
d'originalité. Nous notons aussi un petit Bacchits et quelques autres études 
de M. A Mancini, traitées avec liberté et dans un piquant sentiment de 
couleur. 

Le japonisme a ses adeptes par delà les monts, tout comme à Paris. 
M. Favretto s'en montre épris dans son Atelier de tailleur, tout plein 
de jolies taches, très habilement contrastées du reste, et M. E. Gignous, 
un sectateur décidé dans l'éblouissant morceau qu'il a appelé les Fleurs du 
couvent, un coin de nature inculte où fleurissent en tout abandon, sur 
leurs hautes et élégantes tiges, des roses trémières, rose clair, rouge de 
sang et rouge pourpre, dont les notes aiguës ou graves se détachent sur les 
verts intenses et variés des herbes folles et des feuillages. 

Il y a plus que des traces de. paroxysme dans le Viatique de M. Gioli, 
qui, par ses outrances de coloration, se rattache au maître du genre, 
M. Michetti. 

A quel besoin de singularité ou de fantaisie effrénée a donc obéi celui- 
ci lorsqu'il a peint cet étrange rébus que le catalogue intitule Printemps et 
Amours? Quelle folie ou plutôt quelle chinoiserie est cela? Que viennent 
faire sur ce promontoire, que baigne la mer bleue, ce vol d'Amours de 
terre cuite — puisque Amours il y a de par le catalogue ■ — jouant, sau- 
tant, se culbutant, grimpant aux branches d'un amandier en fleur, et plus 
turbulents dans leurs jeux qu'une bande d'écoliers en vacances? Pourquoi 
ces étoffes japonaises, ces draperies archaïques, ces attifements bizarres? 
et pourquoi encore ces marbrures de bleu indigo qui zèbrent, comme des 
hachures jetées au hasard, cette composition extravagante? Qui nous don- 
nera le mot de cette énigme, que ne révèle point l'examen de cette peinture 
paradoxale, ahurissante, hallucinée, sans doute la vision, le songe creux 
de quelque cerveau en délire? 

Le Baiser, un autre tableau de M. Michetti, n'affiche, du moins^ 
d'autre prétention que de nous montrer jusqu'à quelles sonorités peuvent 
atteindre certaines valeurs de rouge, de bleu et de vert, habilement con- 
trastées. En ce sens, la pratique de M. Michetti tient véritablement du 
prodige. 

L'école italienne contemporaine ne manque pas d'artistes attentifs à 
interroger les aspects généraux ou les particularités du milieu natal et à 
en rendre les côtés pittoresques, la poésie, la grandeur. S'il a fait sur la 
terre d'Egypte une excursion heureuse qu'attestent deux bonnes toiles 



,^5 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

exposées au Champ de Mars : les Pyramides et le Sphinx, M. Vertunni 
prouve dans son étude de ruines de Pœstitm et dans son paysage, les 
Marais Pontins, qu'il ressent vivement les impressions de terroir et qu'il 
en rend fortement le caractère. Ainsi encore de M. Ciardi, un peintre 
véridique du ciel vénitien, et de M. Pittara, qui nous montre dans la 
campagne romaine, au milieu des broussailles, un marais où se vautrent 
des buffles, tout illuminé des rayons d'un soleil couchant aux chaudes 
et puissantes transparences. M. Simonetti, un élève de Fortuny, a peint 
dans sa manière précise, agatisce, accusant chaque détail, chaque relief, 
la Via Giiiseppe Mancinelli, à Palanolo. MM. Pagano et Bartesago par- 
ticipent de cette même méthode et l'exagèrent. 

Deux paysagistes de talent, MM. Tivoli et Rossano, sont devenus des 
nôtres. L'un expose une grande toile : les Bords de la Seine, un peu flot- 
tante et molle dans ses lignes, mais lumineuse et fraîche; l'autre, plusieurs 
Unes études : l'Inondation de la Seine, les Faucheurs et les Environs de 
Montretout. 

On sait avec quelle habileté les artistes italiens traitent l'aquarelle. 
L'Exposition du Champ de Mars en renferme de superbes spécimens : 
scènes de mœurs, paysages, études diverses; un de nos collaborateurs 
s'occupe, dans un article spécial, de ces aimables et brillantes {produc- 
tions. 



LA GRECE 



La terre classique du beau idéal, comme des plus nobles, des plus 
hautes, des plus parfaites manifestations de l'art, a vu se tarir, depuis des 
siècles, ses forces créatrices. Si l'art grec survit dans la mémoire des 
peuples, ce n'est plus que par ses augustes monuments et ses impérissables 
souvenirs. Pourquoi évoquerions-nous vainement ce passé en face du pré- 
sent? 

L'Exposition de la Grèce occupe une bien petite place au Champ de 
Mars. Nous n'avons point charge d'en étudier la statuaire. Reste la pein- 
ture. Elle n'est ni sans intérêt ni sans mérite, et témoigne que les artistes 
grecs ont le goût inné et le culte de la couleur. 

M. N. Lytras, un nom qui ne nous est pas familier, a signé plusieurs 
jolies t(Mles dont les sujets sont empruntés aux moeurs nationales. La 
Jeune Fille enlevée, V Orpheline, le Baiser, la Veille de la nouvelle année. 



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iqS L'ART MODERNE A L^EXPOSITION 

sont autant de charmantes compositions, d'un coloris délicat, lumi- 
neux, présentant des blancs hardiment enlevés sur des fonds clairs et qui 
ne manquent ni d'accent ni de saveur. 

Dans ses Fiançailles en Grèce, M. N. Gyzis s'inspire aussi des cou- 
tumes traditionnelles; son tableau, bien composé et peint avec beaucoup 
de finesse, dans une tonalité blonde, laisse le plus agréable souvenir. 
M. Gyzis a exposé en même temps une Tétc d'Arabe, étude d'un superbe 
caractère et d'une facture énergique. 

M. Th. Ralli, un des élèves les plus distingués de l'atelier de 
M. Gérome, expose couramment à nos Salons annuels. Une Soiibrctle 
Louis XIV Nasli jouant de la guitare, Nurniahal la danseuse et Après 
l'enterrement forment son lot au Champ de Mars, et ce lot est des plus 
frais et des plus coquets. 

Nous notons un très bon Portrait de femme, par M. Rizo, élève de 
de M. Cabanel, ainsi qu'un Portrait d'homme, par M. Xydias, d'une 
véritable valeur pour la fermeté du modelé et la puissance de la couleur. 

M. Pantazis, qui habite la Belgique et expose quelquefois à Paris, suit 
les traditions chères à nos impressionnistes . Ses envois sont nombreux et 
variés. M. Pantazis peint des figures, des paysages, des effets de neige, 
des marines. 

La plus importante de ses toiles est intitulée Cruelle Nécessité. Il 
s'agit là d'un artiste déchu, jouant du violon dans la rue; un reste de 
fierté se lit sur son visage et perce à travers l'humilité de la pose. Cette 
étude réaliste est d'une expression saisissante et d'une solide couleur. 



Sans être nombreux, puisqu'ils ne comprennent guère qu'une cen- 
taine d'ouvrages de sculpture et de peinture; sans même que leur valeur 
tranche sur la moyenne des autres expositions par l'originalité de l'inven- 
tion, de la pratique ou du caractère, les envois de la Suisse, à l'Exposition 
universelle, n'en présentent pas moins à la critique des éléments de dis- 
cussion et d'étude d'un sérieux intérêt. 

A ne prendre seulement que la question de mesure dans laquelle l'ac- 
tion de l'Etat s'exerce, chez nos voisins, à l'endroit des beaux-arts, ou 
celle de rutillté même de ces rapports, et cette autre, encore si obscure, 



LA PEINTURE EN SUISSE. 199 

des conditions nouvelles que semblent devoir indiquer aux arts plastiques 
les mœurs, les goûts, les tendances des sociétés républicaines, l'Exposition 
de la Suisse soulèverait déjà, on le voit, plus d'un curieux problème. 

Mais, strictement limité à la constatation de l'état présent de Tart chez 
les diverses nationalités représentées au Champ de Mars, notre cadre 
nous interdit de toucher à ces questions autranent que pour en indiquer 
sommairement la nature et la portée. 

Aussi nous bornerons -nous à faire observer à nos lecteurs que la 
Suisse, pays d'application des libertés radicales, abandonnant à l'initiative 
individuelle, aux collectivités particulières, une action dirigeante qu'elle se 
refuse d'assumer, répond simplertient aux partisans de la centralisation 
gouvernementale, à ceux-là qui pensent que l'État, fût-il démocratique, est 
tenu, de toute nécessité, de protéger, de diriger et d'avoir les Beaux-Arts 
en étroite tutelle, en montrant dans les diverses branches de la production 
artistique — entièrement laissée à elle-même — une activité, des efforts 
et une expansion dans tous les sens qui sont loin de témoigner contre 
l'excellence de son libre principe. 

En face des frappants résultats obtenus de cette pratique du self- 
actiiig, si absolument en opposition avec nos traditions administratives, 
et sans vouloir prématurément conclure d'une expérience qui, historique- 
ment, n'est d'ailleurs ni nouvelle ni unique, nous nous en tiendrons à cette 
remarque, qu'en tin de compte il n'appartiendra pas à l'école autoritaire 
de tirer de l'Exposition de la Suisse de nouveaux et bien victorieux argu- 
ments. 

Obéissant à d'irrésistibles affinités de langage et de race, la Suisse se 
trouve entraînée dans le mouvement intellectuel et artistique des grandes 
nationalités qui l'enveloppent. Aussi n'est-elle point parvenue et ne par- 
viendra-t-elle sans doute jamais à se créer une expression d'art propre, 
vuie école. De même donc que la Confédération helvétique est composé, 
de cantons de langues allemande, française et italienne, de même on voit 
clairement au Champ de Mars l'Allemagne, la France et l'Italie exercer 
sur ses artistes une influence plus ou moins directe et prépondérante. A 
l'heure présente, c'est la France qui parait y avoir la plus large part. 

Dans leurs honorables efforts pour aborder fart élevé, MM. Léon- 
Paul Robert et Zuber-Buhler se réclament tout particulièrement de notre 
enseignement académique. On sait que le tableau de M. L.-P. Robert, 
les Zéphyrs d'un beau soir, exposé au Salon de l'année dernière, lui a 
valu une médaille. Sa composition, agencée avec goût, est d'un dessin 



200 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

assez remarquable, mais d'une coloration bien peu juvénile et trop as- 
sagie. La Naissance de Vénus, de M. Zuber-Buhler, vise au style. L'arran- 
gement en est gracieux et la couleur suffisamment décorative, quoique 
un peu conventionnelle et mince. AL Zuber-Bûhler est un élève de 
Picot. 

Nous noterons rapidement quelques portraits d'une réelle valeur, tels, 
par exemple, que le portrait de femme, en toilette de satin blanc, s'en- 
Icvant sur une draperie rouge sombre, qu'a signé M. A. Berthoud ; le por- 
trait très vivant de M. Cérésole, ancien président de la Confédération 
suisse, par le même artiste; la Famille F..., de M. E. Stûckelberg, qui s'y 
montre un peintre robuste, contenu et très expressif, de même que dans 
ses autres portraits de M. N. B... et de M'"' St... On retrouve dans ce 
dernier quelque chose du sentiment délicat de Flandrin, et cette poétique 
affinité vaut qu'on la relève. 

Les sujets pittoresques occupent dans l'Exposition de la Suisse une 
place assez importante. Tandis que M. Castres avec sa Caravane, que 
MM. Eugène et Jules Girardet avec leurs diverses études prises au 
Maroc, s'appliquent à suivre les traditions de nos peintres de l'Orient, 
M. Conrad Grob s'inspire de l'histoire de sa patrie et reproduit, avec 
ses curieux détails de costumes et d'armes, la Bataille de Sempach. 

Les sujets de genre sont plus nombreux encore. Quelques-uns sont 
des morceaux très étudiés, très peints et veulent une étude attentive. Le 
Dîner de circonstance, de M. Vautier, — né à Lausanne, mais qui tra- 
vaille à Dusseldorf, — placerait partout son auteur au premier rang dans 
la peinture de mœurs. C'est là, en effet, une remarquable et fort amusante 
composition, aussi variée de types que de p»hysionomies et toute pleine 
sous son apparente bonhomie de la plus spirituelle causticité d'observation, 
mise au service d'une pratique consommée et de la plus parfaite entente 
de la construction du tableau. 11 y à là, assis à table, promenant son 
regard de supériorité accueillante sur l'assistance de paysans, tout embar- 
rassés de leur personne et gênés encore par leurs habits des dimanches, 
un certain personnage officiel, sans doute quelque préfet en tournée, 
décoré, cravaté de blanc, gourmé, important, qui est une figure excellente. 
l'n autre excellent type, c'est le militaire retraité, vu de dos, avec un 
grand col noir qui lui sangle la nuque. Le pasteur, son interlocuteur, 
ainsi que l'homme assis entre eux possèdent des tètes comiques d'une 
\crité d'observation saisissante, de ces tètes dont on dit qu'on les a cer- 
tainement vues quelque part. Debout, près du préfet, une belle lille, les 



LA PEINTURE EN SUISSE 201 

mains croisées, le regarde, l'étudié pour mieux dire, du coin de Tœil, et 
son expression mi-admirative, mi-railleuse, est de la plus piquante finesse. 
A droite, une vieille servante apporte glorieusement le potage, et, tandis 
que les paysans font encore mille façons pour prendre leur place au bas 
bout de la table, on voit se presser au dehors, contre les vitres de la 
porte, de curieuses têtes d'enfants. Le Dîner de circonstance, seul tableau 
qu'expose M. ^"autier, date déjà de 1871. S'il nous révèle qu'à cette 
époque l'artiste inclinait visiblement à suivre dans ses colorations, à des- 
sein apaisées et un peu trop tranquilles, les méthodes de M. Knaus, il 
ne nous renseigne pas sur les modifications qui auront pu s'introduire 
depuis lors dans ce curieux talent. Profondément doué autrefois du senti- 
ment de la grâce rustique et des gaietés naïves, il est à regretter, dans 
l'intérêt de notre enquête, que M. \'autier n'ait pas joint à son envoi 
c^uelque autre sujet, d'allures plus simples et franches, moins chargé aussi 
d'intentions : M. Vautier est, parmi les peintres, du petit nombre de ceux 
dont on voudrait tout connaître. 

Nous revoyons avec plaisir l'amusant tableau intitulé le Mariage à 
la mairie, que M. Simon Durand avait envoyé au Salon de iSyS ; on se 
souvient du franc succès de gaieté qu'il y obtint avec les mines inquiètes, 
troublées, impatientes, des invités de cette risible noce, attendant son 
marié problématique. M. Simon Durand nous montre encore deux autres 
toiles d'une facture plus libre et plus nouvelle. L'une, désignée au cata- 
logue sous le titre de Un bout de conduite, représente une troupe de 
bohémiens précédés de leur chariot, menant leurs ours en laisse et 
s'avançant, chargés de leur attirail, par un chemin tout blanc de neige, 
sous l'étroite surveillance de deux bons gendarmes. L'autre toile, Un 
marché, est un véritable feu d'artifice de tons éclatants et heurtés. 11 y 
a là une exubérance et un appétit de couleur qui se disciplineront certaine- 
ment quelque jour; AL Simon Durand en est encore à chercher sa voie, 
mais il nous semble de taille à se faire une personnalité. 

Deux tableaux de genre : les Bohémiens au bord de la Birs et la 
Diseuse de bonne aventure, par M. Stûckelberg, sont des morceaux solide- 
ment peints et très expressifs, mais un peu appuyés et éparpillés d'arran- 
gement et d'etfet. La Politique au courent, de M. Bosshardt, se réclame 
de l'école de Munich pour la propreté et les procédés lisses et un peu 
ténus de l'exécution. Il pleut, par M. Ravel, de Genève, est une jolie 
peinture, finement observée, et la Fournée au pillage, de M. Burnand, 
composition trop serrée et manquant d'air dans les plans de gauche, n'en 



202 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

dénonce pas moins, chez son auteur, un certain sentiment des choses de 
la vie champêtre. Nous n'aurons garde d'omettre le Marché de Tractto, 
de M. Bourcart, scène fourmillante d'agitation et de vie, traitée dans la 
couleur en vogue à cette heure à Naples, c'est-à-dire gaie, légère et tout 
à fait pimpante d'aspect. 

Si Caiame et Diday ont encore en Suisse des continuateurs de leur 
manière détaillée, mesquine et froide, de rendre la nature alpestre, nous 
l'ignorons et nous ne voulons pas le savoir. Ce petit art-là, qui a pourtant 
eu ses enthousiastes et son école, est mort, bien mort, et l'influence de 
notre école naturaliste l'a, depuis longtemps, relégué dans ces espaces 
limbiques où errent sans doute aussi, ombres creuses et chimériques, 
les paysages historiques de Michalon, de Bidauld, de Watelet et de 
Valenciennes. 

Les paysagistes helvétiques ont donc désappris les pauvretés de ces 
méthodes d'antan et écouté les éloquentes leçons de Th. Rousseau, de 
Troyon, de Courbet et de Daubigny. Aussi l'Exposition de la Suisse ren- 
ferme-t-elle plus d'une bonne peinture due à l'étude attentive de ces 
maîtres ou puisée, à leur exemple, à des inspirations formelles et vécues. 
M. Bodmer, dont les lecteurs de la Gaiette ont été souvent mis à même 
d'apprécier le talent, est un des vétérans parmi ces bons ouvriers et ces 
convaincus de la première heure : ses envois au Champ de Mars, 
des paysages, des études en forêt, de gracieux motifs de décoration, 
olfrent tous de l'intérêt. M. Baudit, qui appartient à cette même géné- 
ration d'artistes consciencieux, a deux paysages : la Lande de Begaar 
et ï Étang de Lacanan. Sans marquer une évolution dans sa manœuvre, 
ils montrent que le peintre progresse sans cesse et peut progresser 
encore. M. Castan, dans ses deux toiles intitulées Sous bois dans le Berry 
et les Bords de la Creuse à Gargilesse, si magistralement décrits par 
la plume de George Sand, fait preuve d'une fermeté de dessin dans 
l'assiette de ses terrains et dans la plantation de ses arbres, qui demande- 
rait peut-être d'être soutenue par plus de vigueur et d'accent dans le 
coloris. 

En bon élève d'Appian et de Courbet, M. Pata a peint grassement et 
largement un Village de Normandie par un temps de neige, ainsi qu'une 
excellente étude de la côte normande. 

Nous citerons encore les deux paysages — des vues d'Étangs en Ca- 
margue — d'une couleur robuste et superbe, de M. Potter ; un très beau 
site de montagnes avec quelques animaux, de M. Lugardon; Unspunnen, 



LA PEINTURE EN SUISSE. 2o3 

environs d'Interlaken, par M. Auguste Berthoud, étude d'une grande 
sincérité et de Teftet le plus pittoresque ; les Bords du lac Léman et les 
Laveuses de San-Remo, de M. Bocion, en progrès marqué dans ses colora- 
tions plus largement comprises, et ne manquant ni de transparence ni 
d'harmonie, et encore ces paysages, pris en Hollande, par AI. Stengelin, 
dont les ciels dramatiques et les terrains robustes et gras sont évidemment 
inspirés de l'étude des lumineux chefs-d'œuvre de Salomon Ruysdael et 
de Van Goyen. 

Nous devons, sous peine de déni de justice, une mention toute spé- 
ciale aux paysages de M. E. David, un nom encore inconnu hier et que 
l'Exposition du Champ de Mars révèle avec quelque éclat. Sa Campagne 
de Rome est une page superbe, d'une solidité et d'une beauté de lignes 
qui atteignent véritablement à la grandeur. Les terrains bruns se dérou- 
lant en profils sévères ou s'exhaussant en collines majestueuses, bleuis- 
sent et s'eftacent doucement dans les profondeurs d'un horizon d'un ton 
doux et clair où se perdent également les silhouettes des grands édifices 
de Rome : le Vatican, Saint-Pierre. Le ciel haut, aérien, avec ses légers 
nuages finement teintés de violet, est d'une extrême transparence. L'en- 
semble de ce beau paysage présente une séduisante et discrète harmonie ; 
si la facture en était un peu moins délicate et subtile, surtout dans les 
premiers plans, l'ouvrage de M. E. David pourrait facilement être consi- 
déré comme supérieur. Mais son autre toile, le Bosphore, est bien cette 
fois l'œuvre d'un coloriste déjà plus habile et surtout plus affermi. 
Bordée à gauche par un bois de cyprès qui couvre de ses ombres mysté- 
rieuses les tombes d'un cimetière turc, la mer bleue, couverte de navires 
et de barques aux voiles grises, fuit à l'horizon, estompé d'une légère 
brume et que surmonte un ciel fin, profond, où courent quelques nuées 
blanches et roses. A droite s'étend la côte d'Europe avec Constantinople, 
qu'on entrevoit dans Téloignement, derrière une forêt de mâts. Ce 
paysage maritime est de la plus admirable justesse de ton et d'effet. En 
vérité, c'est bien là l'Orient, interprété par un artiste sincèrement épris 
de la magie de sa lumière et qui a su la comprendre et la traduire dans 
cet éclat voilé qui est comme sa grâce attendrie et sa plus pénétrante 
poésie. 

Notre inventaire demeurerait incomplet si nous ne pariions, ne fût-ce 
que pour le nommer, de M. A. Deschamps, un peintre de nature morte 
qui sait faire reluire les cuivres d'une batterie de cuisine comme le pourrait 
un des maîtres du trenrc. 



204 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL. 



L'histoire des variations de la peinture espagnole au xix"^ siècle vient 
de s'enrichir dune nouvelle et curieuse évolution. Sans y être préparé, 
car c'est à peine si, des œuvres de Fortuny et de ses élèves, il lui avait 
été donné d'entrevoir autre chose que des ébauches et deux ou trois 
tableaux terminés, le public se trouve au Champ de Mars devant une 
véritable floraison dont la soudaineté, la vigueur, l'éclat, ne laissent pas 
de lui causer quelque surprise. 

De ce qui se préparait dans l'école, rien, en effet, de significatif ne 
transpirait encore au moment de TExposition universelle de 1867. L'Es- 
pagne n'y était guère représentée que par quelques sujets d'histoire aussi 
sagement composés que sagement peints : on se souvient que Eduardo 
Rosalès y obtint une première médaille avec son tableau d'Isabelle la 
Catholique dictant son testament, ouvrage honorable sans doute, mais 
dont la valeur comme coloration ne diffère pas sensiblement de celle du 
dernier tableau de l'artiste, mort il y a quatre ans, tableau que nous 
retrouverons tout à l'heure au Champ de Mars. Quant à la jeune école, elle 
en était à peu près absente, et pour cause : Zamacois, Rico, Los Rios et 
beaucoup d'autres n'y avaient point été conviés, et les seuls coloristes 
qu'on y remarquait étaient M]\L Palmaroli, avec le Sermon à la chapelle 
Sixtine, et Ruiperez, avec un délicieux Joueur de guitare. 

Dans ce même temps, Fortuny, encore inconnu à Paris, peignait la 
Fantasia arabe : il en était donc à sa première manière. Depuis lors, 
l'école espagnole a fait bien du chemin : on en jugera en étudiant le 
caractère de son exposition au Champ de Mars. 

L Espagne, comme l'Italie, dont elle partage au surplus les inquiètes 
et fiévreuses aspirations, se montre grandement préoccupée de renou- 
veau. Ici et là, même fermentation, mêmes entraînements, même gaspil- 
lage des énergies créatrices au profit de recherches, d'inventions, de 
dextérités, de subtilités de pratique, s'accusant, se faisant jour dans la 
technique de l'art avec les mêmes excessifs caractères : prédominance du 
procédé sur l'idée, soin extrême et exubérance du détail, outrance du 
rendu, ivresse de la couleur, tumulte des tons, affolement de la lumière 
crue, diffuse, du plein air, du vrai soleil. 



îXPOSITIOW UNIVERSELLE DE 1878 




LA PEINTURE EN ESPAGNE ET EN PORTUGAL. 2o5 

Sûrement on pourrait constater chez quelques artistes des deux pays 
quelque chose comme une plus grande tension, comme une surexcitation 
de la sensibilité optique : la physionomie des choses est par eux mieux 
observée, plus scrupuleusement fouillée, plus nerveusement traduite; 
il y a, dans leur dessin, tentatives, efforts visibles pour poursuivre une 
expression plus serrée, plus intense et aussi plus multiple d'aspects et 
plus expansive des phénomènes extérieurs de la vie. Dans sa dernière 
manière, celle du Choix du modèle et du Jardin des Arcadiens, devenue 
aujourd'hui comme l'évangile des peintres dans les deux péninsules, 
Fortuny analyse le rayon, en scrute, en détaille à l'infini les infinies nuan- 
ces, et les rend par des ruptures de ton d'une ténuité, d'une délicatesse à 
peine saisissables à l'œil humain. C'est le dernier mot de la pratique. 

En ce sens il y a certains progrès acquis, et désormais toute école 
qui se piquera de dilettantisme d'exécution devra en tenir compte. Mais 
s'il est constant que cette peinture abonde en choses exquises et rares, 
qu'elle est toute pleine de qualités subtiles ; si elle a enrichi la palette de 
contrastes piquants, inattendus, ou de savoureuses consonances de tons ; 
si elle est faite des plus surprenantes agilités du pinceau; si elle est enfin 
— à ne la prendre que dans le détail — comme une caresse et un régal 
pour les yeux, elle est, en revanche, bien éloignée d'atteindre au même 
degré de satisfaction et de séduction du côté des exigences de l'esprit. La 
virtuosité, en art, ne saurait tenir lieu d'une poétique, et là est le péril et 
recueil pour l'avenir des triomphantes pratiques de Fortuny. Certes, il 
est et restera personnellement un merveilleux peintre; mais qu'en sera- 
t-il de ses imitateurs? 

Un tableau, pour être un tableau au sens esthétique du mot, exige 
une composition d'abord, puis l'effet clair, synthétique, circonscrit et s'af- 
iirmant bien au regard, soit à l'aide du jeu des lumières et des ombres 
et de l'apaisement savamment ménagé de teintes, soit à l'aide des appels 
de la couleur, s'imposant par ses valeurs, ses sonorités, ses vibrations, 
s'exaltant par des contrastes ou se fondant dans une harmonieuse unité. 

De ces deux systèmes, auquel des deux répond l'école de Fortuny? 
Écoute-t-elle donc les conseils des Vénitiens, qui, tout en demandant à la 
palette ses ressources les plus variées et toutes ses opulences, n'ont garde 
d'éparpiller leurs richesses et d'émietter leur spectacle ? 

Obéit-elle plutôt aux enseignements des Hollandais, ces maîtres 
parfaits dans l'art exquis d'exprimer et d'inscrire une claire pensée dans 
une claire peinture? 



2o6 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

Prendre un sujet comme au hasard dans le domaine du monde phy- 
sique, transporter un coin de nature sur une toile à la manière de lob- 
jectif, mécaniquement, sans artifice, sans élimination, sans subordination 
aucune de l'accessoire au principal; ne sacrifier aucun détail, éclairer et 
colorer d'une égale force toutes les parties d'un tableau, cela ne constitue 
point un art et constitue même le contraire de l'art. Or c'est à cette 
négation qu'aboutirait finalement l'école de Fortuny si, poursuivant dans 




VUE PRISE \ GRENADE, P XK RICO, 



{Croquis de l'artiste.) 



la voie où elle est entrée, elle systématisait absolument les dangereuses 
méthodes de sa dernière manière. 

Hâtons-nous, du reste, de reconnaître que dans le nombre des émules 
ou des disciples de Fortuny il se manifeste déjà plus d'un dissident, et 
que, d'autre part, — l'Exposition espagnole l'atteste, — • les traditions de 
vigoureux réalisme et le gotât des représentations tragiques, si chères à 
l'ancienne école, ont encore cours dans les Castilles. 

C'est précisément de ces traditions que se réclame le tableau de 
M. Francisco Pradilla : Jeanne la Folle, qui a obtenu du jury la médaille 
d'honneur. L'œuvre est importante : elle appartient par sa composition 



LA PEINTURE EN" ESPAGNE ET EN PORTUGAL. 207 

au genre anecdotique et permettrait peut-être quelques curieux rappro- 
chements avec les sujets habituellement traités par M. J.-P. Laurens. 

Philippe le Beau est mort; on ramène son corps dans un cercueil 
galonné d'or et décoré des armoiries royales; le funèbre cortège a fait 
halte en pleine campagne; on attend le jour, qui déjà montre sa pâle 
lueur à l'horizon, pour reprendre la marche. Debout, les cheveux au 
vent et les yeux fiévreusement fixés sur le cercueil qui renferme les restes 
du volage époux si éperdument aimé, Jeanne, vêtue de deuil, pleure et 
prie. Autour d'elle, des prêtres, des femmes sont agenouillés et contem- 
plent la pauvre folle avec commisération et tristesse. A droite, le long d'un 
tertre sur lequel s'élève une petite chapelle, sont groupés les seigneurs et 
les dames de la suite; à gauche et à distance se presse la foule des hommes 
d'armes, des serviteurs et des paysans accourus à ce lugubre spectacle. 
Quatre cierges brûlent autour de la bière et jettent leur fïamme jaune 
dans l'atmosphère froide et grise du matin : on a aussi allumé un feu de 
sarments, dont la fumée tourbillonne et monte en spirales épaisses ; une 
des suivantes de la reine y réchauffe ses doigts engourdis. Tout cet 
ensemble, paysage et figures, est traité avec un sentiment remarquable 
aussi bien du drame historique que de l'expression physionomique et de 
l'effet pittoresque; la couleur en est harmonieuse et forte; l'ordonnance, 
d'Lin"dessin élégant et toujours clair. Cette œuvre place très haut M. Pra- 
dilla, actuellement pensionnaire du gouvernement espagnol à Rome, et 
marque bien heureusement ses débuts dans la grande peinture. 

Dans la Mort de Lucrèce, la dernière oeuvre d'Eduardo Rosalès, une 
pointe de réalisme vient réchauffer à propos ce que ce sujet a de froid 
et de banal. Malheureusement l'exécution en est molle et manque de 
caractère : en somme, Rosalès, tout en restant un remarquable coloriste, 
avait plutôt reculé que progressé depuis l'Exposition de 1867. 

Parmi les autres tentatives de grand art que nous montre l'Espagne, 
nous devons mentionner la Mort de Francisco Pi'-ârre, de M. Ramirez, 
une composition tragique et d'un effet suffisamment farouche ; l'Origine 
de la république romaine, où M. Plasencia, autre pensionnaire de l'Es- 
pagne à Rome, a peint en style déclamatoire la scène qui suivit la mort 
de Lucrèce ; ï Enterrement de saint Sébastien, de M. Ferrant, peinture 
énergique; et enfin, parmi les ouvrages plus particulièremeni pittores- 
ques : Giiillen de Vinatea devant Alphonse IV, de M. Sala, tableau 
assez mouvementé et traité avec une remarquable chaleur de colons, et 
l'Éducation du prince don Juan, de AI. Martinez Cubells, une scène fort 



2o8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

pittoresque qui a permis à Fartiste de mettre en jeu toutes les richesses 
de sa palette en nous racontant par le menu les costumes et les belles 
parures des seigneurs et des nobles dames de la cour de Castille. 

Donnons maintenant un souvenir aux spirituelles, quoique moins 
ambitieuses toiles de Zamacois, qui, malheureusement, n'est représenté 
au Champ de Mars que par quelques morceaux très peu importants : le 
Jeu d'échecs et le Favori du roi, et, sans re^-enir sur ce que la Galette a 
déjà publié au sujet de Fortuny, disons un mot de quelques-uns de ses 
tableaux. 

Le Mariage à Li Vicaria ne figure point au Champ de Mars, et 
l'absence en est d'autant plus regrettable que ce tableau marque une 
évolution décisive dans le talent de l'artiste, en même temps qu'on s'ac- 
corde à le considérer comme son plus parfait ouvrage. On sait par les 
journau.x quel prodigieux succès il obtint lors de son exposition à Paris 
en 1870 : c'est véritablement de là que datent Fortuny, sa célébrité et sa 
fortune; c'est aussi de ce même moment qu'il commença d'exercer sur 
toute une génération de jeunes peintres cette puissante influence dont 
nous nous préoccupons, influence qui s'est étendue jusqu'à prendre les 
proportions d'une école. 

L'Exposition ne nous montre pas non plus cette Plage de Portici, 
qui figurait dans la vente de Fortuny et qu'il terminait un mois à peine 
avant sa mort. Dans la pensée de l'artiste, cette peinture exécutée « en 
plein soleil et sans en escamoter un seul rayon » — ainsi que lui-même 
la décrivait — allait être, dans son talent, le point de départ d'une nou- 
velle transformation; Fortuny projetait, en effet, de ne plus peindre que 
des sujets empruntés à la vie vivante et traités dans un absolu sentiment 
de modernité; il s'avouait lassé de la friperie du xvni'^ siècle. 

Nous retrouvons là, en revanche, beaucoup d'ouvrages de cette pre- 
mière manière, dont la Fantasia arabe est comme le type : manière dure, 
appuyée, aux colorations contrastées, rompues et parfois aigres à force 
d'oppositions violentes, mais où l'artiste ménage et cherche encore la 
concentration et l'unité de l'effet, dont il allah poursuivre systématique- 
ment la ditTusion dans ses dernières œuvres. 

Le Choix du modèle et le Jardin des Arcadiens, terminés en 1874, 
sont peints dans cette nouvelle donnée de l'éclairement par la lumière 
crue et diffuse. C'est le triomphe du morceau, détaillé, fouillé, scruté, 
ciselé avec une adresse, une patience et une pénétration qui tiennent du 
prodige : nous le répétons, ce sont ces deux tableaux qui forment aujour- 




Sflimundp Madraso.pini.et del. 



Gazette des Beaoï-ArtE 



PIERRETTE. 



Ejjioaitioii Universelle. 
A Ouantin, Imp E'3it 



k 



LA PEINTURE EN ESPAGNE ET EN PORTUGAL. 209 

d'hui comme le corps de doctrine de cette secte, affolée de lumière et de 
rutilances, qui ne tend à rien de moins qu'à bouleverser les principes les 
plus élémentaires de la construction d'une peinture et à exiger de notre 
rétine des possibilités qui l'excèdent. Heureusement toute l'école espa- 
gnole n'en est pas là. 

M. Martin Rico, dont l'exposition nous montre seize tableaux, pour 
la plupart de petite dimension, reste un des plus brillants émules de 
Fortuny. Mais, quoique fanatique de la pleine lumière, des tons rares et 
montés jusqu'à se rapprocher de l'aspect des pierres précieuses, il n'a 
garde, du moins, d'outrepasser les limites étroitement circonscrites de la 
vision humaine. M. Rico sauve d'ailleurs, par les fines enveloppes d'air 
où baignent ses petites figures et ses paysages, ce que sa touche a de pé- 
tillant et de frappé, et jamais il n'arrive à la sécheresse, malgré la déci- 
sion et la netteté de son spectacle. Le Canal à Venise, le Quai des Escla- 
vons, des vues prises à Rome, à Tolède, à l'Escurial, à Grenade, sont 
autant de morceaux exquis et par l'esprit de l'arrangement et par le soin 
extrême de la facture. Nous aimons beaucoup la Marine près de Fonta- 
rabie, où, dans de très petites dimensions, Fartiste sait nous donner la 
sensation de l'immensité du ciel et de cette autre immensité, la mer, et, 
aussi, dans un sentiment tout pittoresque, cette autre petite merveille, le 
Marché de l avenue Joséphine, avec son gai fourmillement de passants, 
de marchandes, de petites bonnes et de chalands, saisis, attrapés sur le 
vif, d'une si jolie tonalité grise, piquetée de mille notes scintillantes, et 
d'une observation à la fois si juste et si piquante. 

Comme Fortuny encore, M. Raimundo de Madrazo cherche l'éclat 
de la couleur et le triomphe du rayon, mais dans des données bien par- 
ticulières et individuelles. M. de Madrazo n'expose pas moins de qua- 
torze tableaux, parmi lesquels nous comptons cinq portraits, de petits 
paysages traités à la manière de Fortuny et de M. Rico, un sujet de genre 
très important : la Sortie d'un bal costumé, quelques études de types 
espagnols, et enfin une peinture décorative : la Pierrette, dont l'artiste a 
exécuté pour la Galette im frais et spirituel dessin. 

Nous ne saurions, en conscience, nous arrêter sur chacune de ces 
peintures, si variées de recherches, si intéressantes de facture et qui visent 
toutes à des harmonies claires et chantantes. Bornons-nous à citer les 
plus typiques, par exemple, ce gracieux portrait de fillette en robe de 
satin rose, assise dans un fauteuil de satin cramoisi, ayant près d'elle un 
vase de Chine rempli de pétunias, d'œillets et de géraniums avec un tapis 



2,0 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

rouge pour premier plan. Tout ce rouge et ce rose enveloppant les roses 
carnations de Tentant sont d'une audace extraordinaire et de TefiFet à la 
fois le plus paradoxal et le plus fantaisiste; mais il faut bien avouer que ce 
tour de force symphonique est parfaitement réussi, et le succès excuse tout. 

Le Portrait de Coqiielin, dans le rôle d'Annibal, de V Aventurière, 
avec son feutre sur loreille, son œil fin et impudent, sa lèvre narquoise, 
son nez retroussé, est d'une largeur de touche et d'une crânerie de cou- 
leur qui en font une œuvre singulièrement vivante et spirituelle. 

C'est aussi une peinture bien vivante et joliment enlevée dans sa note 
pimentée que la Sortie d'un bal costumé. Le thème prêtait à la chose, et 
l'artiste en a tiré tout ce qu'il pouvait rendre comme sonorité, comme 
éclat et comme contraste de tons. La scène est d'ailleurs fort bien exposée 
et forme d'amusants et gais épisodes : ici, une pierrette relève son pierrot 
étalé sur le gazon; là-bas, un polichinelle entraîne à son bras une Japo- 
naise, tout en échangeant quelque goguenardise avec une marquise Pom- 
padour; un arlequin se trémousse sur le siège d'une voiture, et un Scapin, 
sentant l'air trop vif du matin^ se hâte d'endosser un paletot brun; enfin, 
du haut du j^erron tout encombré, dévalent, dans un pittoresque désor- 
dre, des masques aux costumes les plus bigarrés et les plus pimpants de 
couleur, tandis que, à gauche, des cochers causent, fument, lisent ou 
dorment debout en attendant leurs maîtres. Tout ce monde s'agite, vit et 
baigne dans cette atmosphère grise des matinées d'hiver, peut-être un peu 
bien claire pour l'heure et la saison, car le gaz municipal brûle encore dans 
ses lanternes, et, sauf erreur, la scène doit se passer en temps de carnaval. 

La Pierrette est aussi un frais et appétissant morceau de coloriste. 
Adossée à un panneau gris clair, elle se tient debout, son loup de velours 
noir à la main. Son costume est fait d'une jupe rose, à corsage d'un ton 
plus pâle, décoré de gros macarons assortis, qu'elle a retroussée sur son 
jupon gris-blanc plissé, très court, si court qu'il montre sa fine jambe re- 
couverte d'un bas rose-chair. Sur ses épaules elle a jeté négligemment sa 
pelisse de satin rose, toute bordée de cygne et doublée de soie bleu pâle. 
Comme cela se doit, elle est gantée de blanc et chaussée de souliers de sa- 
tin blanc que relèvent de coquettes bouffettes roses. Telle est cette aimable 
Pierrette, brossée avec quelque désinvolture, et qui, dans sa claire har- 
monie de rose et de blanc, a toute la grâce d'un jeune sourire. 

11 faut, au surplus, admettre devant toutes ces débauches de blanc et 
de rose que, dans leurs mutuels rapports, quelque chose de la pétulante 
gaieté italienne se sera communiqué à la grave et austère Espagne : de 



LA PEINTURE AUX ÉTATS-UNIS. 211 

là, sans doute, cette foule de jolis tableaux, à sujets pétillants d'esprit et 
de verve comique, qui abondent dans Texposition espagnole. Nous note- 
rons parmi ces œuvres particulièrement charmantes, toutes colorées et 
fleuries : Zaïda, de M. Casade; X Atelier d un peintre, de M. Casanova; 
le Concert .de famille, de AI. Egusquiza; Après l'averse, de M. Ferriz; 
V Atelier de modiste, de M. Garcia Hispaleto; El santero, de M. Gimenez; 
le Philippe II à Hamptoncoiirt et le Perroquet effronté, de M. Escosura; 
Y Exorcisme, de M. Martinez; une Aventure de Don Quichotte, de 
M. Moreno; le Trouble-Fête, de M. Alélida; Pleurant sa maîtresse, de 
M. Santa Cruz, et encore les trois amusants tableaux de M. Ribera : le 
Café ambulant, le Café chantant et la Marchande de volailles. 

Après le baptême et les Cadeaux de noce, de M. Gonzalez, ont été 
exposés à Paris et sans doute appréciés de nos lecteurs comme des mor- 
ceaux de coloriste tout à fait remarquables. Nous n'avons donc plus, pour 
achever notre consciencieuse enquête, sur l'exposition espagnole, qu'à 
mentionner les excellents paysages de AI. Carlos Haes et de son élève 
AI. Alorera : les Poissons, de Al. Cessa; divers intérieurs de cathédrale, 
de AI. Gonzalvo, notamment ï Intérieur de Saint-Marc, à Venise, qui 
est une œuvre d'importance. 

Le Portugal paraît n'avoir point été touché encore par le souffle de 
renouveau qui vient de transformer et de rajeunir la peinture espagnole. 
Ses envois au Champ de Aiars sont bien peu nombreux. Comme en 1867, 
M. Lupi, professeur à l'académie de Lisbonne, expose quelques bons 
portraits, dont l'un, le portrait d'un Aveugle, d'une expression à la fois 
douloureuse et résignée, est assurément l'œuvre d'un artiste de grand 
talent. AI. Lupi, qui peint également le paysage et le genre, nous montre 
une toile très pittoresque, les Lavandières, d'une tonalité vigoureuse et 
chaude. En citant maintenant un Paysage et la Danseuse, de AI. Loureiro, 
la Cruche cassée, de AI. Porto, et la Fête du village, de AI. Leonet, nous 
aurons fait tout ce que nous commande le désir de ne rien omettre d'in- 
téressant. 



ÉTATS-UNIS. 

Les municipalités, les sociétés libres, le département de l'instruction 
publique, rivalisent actuellement d'efforts aux États-Unis pour encourager 
et développer dans les écoles l'enseignement, la connaissance et la pra- 



2,2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

tique des arts du dessin. Des musées se fondent, et, chaque jour, des 
dons, des acquisitions viennent les compléter, les enrichir. Des progrès 
incessants et marqués sont Tindiscutable témoignage du succès de tant 
de louables efforts. Rien que par nos seules expositions, il serait déjà fa- 
cile de constater combien depuis Tannée i855 se sont étendus et le goût 
et le culte des arts plastiques sur le nouveau continent. C'est à peine si à 
cette date on voyait figurer à notre première Exposition universelle une 
dizaine de peintres américains. En 1867, on en comptait une quarantaine, 
et, aujourd'hui, le catalogue 0/ american art ne mentionne pas moins 
de 87 noms d'artistes, peintres, aquarellistes et graveurs, ayant envoyé le 
total respectable de i65 ouvrages, comprenant entre autres 127 tableaux 
et 23 aquarelles ou dessins. Ces chiffres ont bien leur éloquence. 

Née d'hier, sans histoire, sans passé, il n'y a donc rien d'étonnant à 
ce que l'Amérique ne soit pas encore en possession d'un art national, où 
se traduisent et s'affirment nettement le tempérament, V humour et le 
caractère de la race. Mais les temps ne sont peut-être pas bien éloignés 
où, du mélange actuel et encore confus d'originalité native et de traditions 
empruntées aux anciennes et aux modernes écoles de la vieille Europe, 
pourra jaillir un art singulier, imprégné de saveur locale ou de goût de 
terroir. L'active sève américaine monte et s'épand à cette heure dans 
toutes les directions, et il y a au Champ de Mars plus et autre chose que 
de vagues promesses : on y pressent comme l'annonce et l'apparence 
d'une fîoraison vigoureuse et prochaine. 

Parmi les peintures exposées nous retrouN'ons bon nombre de toiles 
ayant figuré à nos récents Salons, entre autres les Funérailles d'une momie, 
de M. Bridgman, un élève de Gérome, qui affectionne l'antique et mysté- 
rieuse Egypte, et qui applique à la restituer dans ses cérémonies et ses rites 
sa double science d'archéologue et de coloriste. Une seconde peinture du 
même artiste, yl//^/2.'^//a/z/ représente deux musulmans priant dans une 
mosquée de style moresque du plus excellent caractère architectural. 

Toute une laborieuse colonie de peintres américains s'est fixée dans 
un coin de notre rude Bretagne et s'efforce d'en rendre les sites austères 
ou d'en traduire les mœurs intimes et patriarcales. Robert Wylie, l'auteur 
de la Sorcière bretonne exposée en 1872, y est mort l'an passé. Il s'était 
voué aux sujets bretons. Le Conteur de légendes, son dernier ouvrage, a 
fait partie du Salon de 1878, et nous rencontrons, dans la section améri- 
caine, la Mort d'un clic/ vendéen, encore un de ses tableaux importants, 
d'une tonalité forte, mais un peu assourdie par l'abus des noirs. AL Ho- 



\ 



LA PEINTURE AUX ÉTATS-UNIS. 2i3 

vcnden envoie de Pontaven, dans le Finistère, un Intérieur breton, scène 
de chouannerie, plus pittoresque qu'émouvante, et à laquelle nous pré- 
férons cet autre Intérieur breton qu'a signé AI. Alden Weir : la femme 
file, et là-bas, dans Fombre, l'homme allume gravement sa pif>e. Cela est 
d'un arrangement simple, naïf même, mais bien observé et bien peint. 
Dans le Sabotier, de AI. Edgar Ward, qui expose aussi une Citerne à 
Venise, la couleur est claire, mais précieuse, appuyée et non sans quelque 
sécheresse d'aspect. 

S'il y a quelque chose de Millet et de Jules Breton dans les Mois- 
sonneurs au repos de AI. Wyatt Eaton, dont une autre toile, intitulée 
Rêverie, un portrait sans doute, est d'une facture assez sommaire, il y a 
beaucoup de l'école de Dusseldorf dans la Tonte des moutons en Bapière, 
de M. VValter Shirlaw. Si Cerise, de Al. Hamilton, rappelle Courbet, et ce 
n'est pas là un médiocre rapprochement, la Vue de Venise, de AI. Gedney 
Bunce, peut avec honneur se réclamer des meilleurs enseignements de 
Ziem. Un Page, de Al. Shade, est une jolie toile italienne ou espagnole, 
comme la Marguerite, du même peintre dont il faut absolument noter un 
petit portrait : Mon visiteur de tous les jours, de la facture la plus dis- 
tinguée et la plus spirituelle. 

Il y a encore bien d'autres toiles, portraits, paysages ou compositions 
qui seraient à rattacher à telle ou telle école contemporaine ou à telle 
personnalité connue : par exemple, les Chênes de Crecdmoor, de Al. Aliller, 
et la Vallée du Paradis, de AI. Lafarge, qui ont tous les deux d'étroites 
affinités de pratique et de sentiment avec l'école anglaise ; le Terre! terre! 
de AI. Henry Bacon, élève de AIAI. Cabanel et E. Frère; le Portrait, de 
miss Cassatt, qui participe de notre école impressionniste; un Paysage, 
de M. Gay, où il semble chercher les tons puissants et contrastés de 
M. Alichetti; une vue de Saint-Pierre de Rome, dt Al. Inness, mi-impres- 
sionniste, mi-italien; la Sibylle de Cumes et le Jeune Marsyas, de 
Al. \'edder, qui reprend pour son compte la tradition anglaise des préra- 
phaélites, et, enfin, un Paysage de la Nouvelle Angleterre par AI. ^^'yant, 
qui mêle à des études d'après les vieux maîtres anglais un peu du sen- 
timent de Théodore Rousseau. 

Mais un groupe d'artistes américains fait déjà preuve de plus d'origi- 
nalité et d'indépendance, soit dans le choix et l'arrangement des sujets, 
soit dans le caractère et le sentiment du dessin et de la coloration. Tel 
est M. Winslow Homer. Ses Scènes noires : la Visite à la vieille mai- 
tresse et le Dimanche matin en Virginie, sont de petits tableaux un peu 



:'4 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



tristes et fermés d'aspect, mais expressifs, naïfs et d'une véritable saveur. 
Des paysages d'une sincérité absolue d'observation se recommandent 
aussi à notre attention. Nous notons donc à ce titre : les Cèdres, de 
M. Swain Giflbrd; Mount-Renier, de M. Sandford Gifford; la Forêt Qi le 
Printemps, de M. Richards; les Chariots d'émigrants traversant un 
torrent, de M. Colman; la Maison d'école sur la colline, de M. Thompson. 
Un coin de la Rue de la Douane, à New- York, de M. Tiffany, avec ses 
échoppes adossées à des maisons basses, couleur de chocolat, ses ensei- 
gnes et leurs bariolages, est d'une impression et d'une justesse parfaites. 
M. Quartley a peint un Effet du matin dans le port de New- York, d'une 
finesse et d'une transparence exquises, et enfin M. Dana, qui a exposé 
également une très belle étude de la Plage de Dinan, s'élève dans cette 
page grandiose, qu'il a intitulée Solitude, à une remarquable hauteur de 
sentiment et de poésie. Rien de plus saisissant, de plus sinistre et de plus 
terrible que cette mer, noire, démontée, dont un rayon de lune éclaire les 
vagues profondes, qui montent et s'écroulent les unes sur les autres, en 
entr'ouvrant à l'œil épouvanté leurs mystérieux abîmes. 



PAUL LEFORT. 





EXPOSITION UNIVERSELLE 

L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS 

ET AU TROCADÉRO 



Les splendeurs qui semblaient 
devoir conserver ineffaçable le sou- 
venir de TExposition universelle de 
1867, à Paris, sont dépassées par la 
grandiose mise en scène de l'Expo- 
sition de 1878. 
' C'est qu'aussi, cette année, l'ar- 

chitecture a pris dans cette œuvre 
^ magnifique une place plus considé- 
rable. En etîet, malgré les construc- 
tions pittoresques qui l'entouraient, 
i^^^ j'' malgré quelques restitutions archéo- 
. ■ logiques intéressantes , malgré le 
grand aspect de la vaste nef, qui, de l'entrée, pénétrait jusqu'au cœur du 
colossal abri offert aux produits du monde entier, l'Exposition de 1867 




2i6 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION, 

forçait pkis rétonnement par Fétrangeté annulaire de Fcdifice central, 
qu'elle ne méritait l'admiration par l'ordonnance architecturale de ses 
différentes parties. Si ingénieuse que fût cette disposition elliptic[ue, qui, 
par rayonnements , facilitait l'étude et la comparaison immédiate des 
mêmes produits de tous les pays, il faut reconnaître que les dispositions 
rectangulaires du palais de 1878 ont prêté davantage aux développements 
de l'architecture et, par suite, présentent un caractère de grandeur monu- 
mentale très supérieur. 

Mais le palais du Champ de Mars, avec ses nombreuses annexes, 
les constructions multiples qui lui forment cortège , les jardins qui 
l'égayent et l'encadrent, ce palais n'est encore lui-même qu'une partie 
de cet immense ensemble qui s'appelle l'Exposition universelle de 1878. 
Celle de 1867 était limitée par la Seine. Celle de 1878 franchit le fîeuve 
sur un pont élargi, gravit les rampes du Trocadéro et le couronne d'un 
monument grandiose enveloppant la colline dans la courbe harmonieuse 
de ses ailes, la dominant et la signalant au loin par deux tours gigan- 
tesques. De gaies constructions s'étagent au-dessous sur les pentes laté- 
rales ; dans l'axe du nouveau palais, les cascades, de bassin en bassin, 
descendent jusqu'à la rivière au milieu des pelouses fleuries. 

Jamais fête de l'Art, de l'Industrie humaine, de la Paix, n'avait 
offert aux peuples assemblés un pareil spectacle sur une aussi vaste scène. 

Mais s'il est vrai que l'architecture y joue un rôle important, c'est 
une occasion particulière qui nous est offerte d'étudier dans des mani- 
festations variées notre art architectural contemporain et de surprendre, 
s'il se peut, ses tendances réelles dans l'épanchement de son improvi- 
sation. C'est que, dans la htîte imposée des grands travaux de ce genre, 
l'artiste se sent souvent plus libre et plus disposé aux hardiesses de 
1 invention. La durée forcement limitée de si grands spectacles l'invite à 
des audaces pour lesquelles il ne redoute pas les jugements réfléchis de 
l'avenir, et l'engage en des tentatives dans lesquelles il n'oserait compro- 
mettre des œuvres destinées à vivre. Si l'art semble y perdre quelquefois 
en noblesse convenue et en pureté traditionnelle, il y gagne certainement 
en sève et en vitalité, et il n'est pas rare qu'il sorte de ces épreuves renou- 
velé pour ainsi dire, plein d'ardeurs généreuses que le temps saura 
assagir et féconder. 

Il est également utile de pnifiter du rapprochement, dans ce grand 
concours universel, des nombreux travaux de Fart étranger, comme aussi 
de la reproduction de certains types anciens d'architecture propre à diffé- 



L-ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 217 

rentes nations, pour y chercher à la fois le stimulant des idées nouvelles 
et Tappui des vieilles traditions. Une pareille étude demanderait certes de 
longs développements, et, si nous voulions y procéder par le détail, nous 
serions entraîné à sortir des limites que la Gaiette s'impose. Nous nous 
bornerons donc à visiter les palais du Champ de Mars et du Trocadéro, 
ainsi que les constructions principales qui, autour d'eux, sollicitent l'at- 
tention par un caractère certain de nouveauté et d'invention. De cet 
examen nous nous efforcerons de dégager une dominante parmi les ten- 
dances de l'art architectural contemporain. 



L ARCHITECTURE FRANÇAISE AU CHAMP DE MARS. 

Bien que M. Hardy soit l'architecte reconnu du palais du Champ 
de Mars et qu'il en ait par suite, vis-à-vis du public, assumé toute la 
responsabilité comme recueilli toute la gloire, il faut faire à chacun la 
part qui lui revient dans cette grande œuvre nationale. Rappelons donc 
que le plan du palais du Champ de Mars est l'œuvre de la Commission 
supérieure, et particulièrement celle du Commissaire général, M. Krantz, 
et que M. Duval, directeur général des travaux, que M. de Dion, ingé- 
nieur en chef des constructions métaUiques, ont été pour beaucoup dans 
l'étude et la réalisation de cette vaste agglomération de bâtiments et d'an- 
nexés qui ne couvrent pas moins de 280,000 mètres superficiels. 

Nous disions plus haut que les dispositions rectangulaires du plan de 
1878 nous semblaient préférables aux dispositions elliptiques du plan de 
1867 : cela au point de vue du résultat architectural. Nous les croyons 
également préférables au point de vue pratique. En effet, si les dispositions 
elliptiques facilitaient, par une classification en secteurs rayonnants, les 
études comparatives des jurys et de certaines personnes intéressées spé- 
cialement dans ces études, il faut dire que, pour la masse du public, cette 
série de courbes concentriques, n'accusaient pour l'œil ni une direction 
certaine ni un plan défini. Supprimant les perspectives, sûres directrices, 
et dérobant aux regards le but cherché, ces courbes étaient un véritable 
embarras, et jetaient souvent le visiteur dans un pénible dédale. 

Le plan du palais de 1878 est, au contraire, du premier coup d'œil 



2,8 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION 

facilement saisissablc. Formant les cotés extrêmes du vaste parallélo- 
gramme que ce plan embrasse, deux grandioses vestibules donnent accès 
dans les colossales galeries qui forment les longs pans du rectangle et 
dans toutes les galeries secondaires qui, à Tintérieur du palais, s'étendent 
parallèlement. 

Au centre de cette longue juxtaposition de galeries se succèdent les 
salles destinées aux beaux-arts. Ces salles, isolées des constructions voi- 
sines par deux avenues à ciel ouvert qui les protègent contre les risques 
d'incendie, délimitent l'exposition française et l'exposition étrangère, dont 
les caractères bien distincts ne semblent s'oublier et se confondre que 
dans ces salles, sur le sol sacré et libre de l'art. 

Au centre du plan général, un vaste espace rectangulaire en plein 
air, agrémenté de jardins, sert de débouché à deux grandes voies de com- 
munication transversales comme aussi de point de réunion et de lieu de 
repos pour les visiteurs venant admirer les produits amoncelés de toutes 
les parties du monde. 

La classification des produits de même nature s'est faite aisément et 
logiquement dans le sens longitudinal du palais, suivant les difl'érentes 
galeries qui par leurs extrémités débouchent et s'annoncent sur les deux 
grands vestibules. C'est, au contraire, par une série de divisions trans- 
versales que, du côté étranger, les produits différents, mais de môme 
origine étrangère, se trouvent attribués clairement à chacun des pays 
auxquels ils appartiennent. 

Ce plan est donc essentiellement simple; je crois, par suite, que son 
exécution a été relativement économique et qu'en tout cas l'adoption de 
ce plan devra plus tard donner des résultats avantageux ; car la répétition 
d'un même système de points d'appui et de fermes semblables dans des 
plans droits permettra aisément soit la conservation et l'utilisation entière 
ou partielle du monument, soit l'exploitation en détail d'éléments de con- 
struction trouvant facilement ailleurs leur appropriation. 

Mais nous voulons espérer que certaines combinaisons, dès aujour- 
d'hui étudiées, permettront de conserver sur le Champ de Mars, désor- 
mais transformé, tout au moins le vaste pourtour de ses galeries en- 
veloppantes et les belles décorations de la cour intérieure du palais. En 
notre temps de paix désirée et dans un avenir de développement in- 
dustriel et commercial constant et très nécessairement encouragé, il n'est 
pas douteux que ces vastes bâtiments conservés ne puissent rendre des 
services précieux. 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 219 

C'est sur ce plan arrêté par la Commission supérieure que Tarciii- 
tecte, M. Hardy, a dû élever un palais. 

Les galeries des machines, les galeries intermédiaires et celles des 
beaux-arts étant déterminées à l'avance, comme hauteur et largeur, en 
raison des nécessités reconnues, il fallut subordonner aux proportions de 
ces galeries les proportions mêmes des vestibules et des façades. 

Voulant bien indiquer les plus grandes dimensions de ce palais, qui 
représente un rectangle de plus de 
700 mètres de longueur sur 3oo mètres 
de largeur, M. Hardy Fa jalonné aux 
angles par quatre pavillons énormes sur- 
montés de dômes métalliques. Ces pavil- 
lons forment les points extrêmes des 
deux façades nord et sud. Une large gale- 
rie, formant vestibule et coupée dans son 
milieu par un pavillon d'entrée princi- 
pale, les réunit entre eux. 

Les dômes métalliques, formés de 
quatre plans courbes convergents, sont 
tranchés à leur base par des plans verti- 
caux qui, ouvrant sur l'intérieur du pa- 
villon d'immenses arceaux^, y jettent la 
lumière à profusion. Ainsi découpés et 
ajourés, ces dômes s'élèvent comme 
d'immenses vélums retenus seulement 
aux quatre angles, soulevés et gonflés 
par le vent. Couronnés de lauriers, ils 
expriment au loin la récompense pro- 
mise aux elforts constants. Mais la légè- 
reté si apparente de ces dômes, suspen- 
dus en quelque sorte dans l'espace, ne 
semble pas nécessiter les quatre énormes pylônes en maçonnerie, surmon- 
tés de lanternons en métal, qui flanquent les angles des pavillons. Nous 
les croyons inutiles pour l'aspect comme pour la résistance. Cette base en 
maçonnerie coupe en deux la hauteur totale de la construction, et cette 
division s'accentue davantage par une coloration différente. Nous com- 
prenons peu que dans cet immense palais, où le système métallique 
domine si franchement, la maçonnerie vienne jouer un rôle en quelque 




ÉCUSSON SURMONTANT LES TILIERS 
DE LA FAÇADE. 

(Palais du Champ de Mars.) 



220 L-ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

sorte accidentellement décoratif, et que dans ces pavillons d'angle, comme 
dans le pavillon central, elle apparaisse par parties insuffisamment moti- 
vées. Si M. Hardv avait besoin de contre-buter les arceaux de ses dômes 




DÉ 1 AILS d'architecture DV PAVIUON DE LA VILLE DE PARIS 

(Palais du Champ de Mars.) 



supérieurs ou de les supporter autrement que par les points d'appui 
directs en fonte qui se font voir à l'intérieur des pavillons, que n"a-t-il 
employé franchement des soutiens ou des éperons métalliques, ou mieux 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 221 

encore le système si bien imaginé par lui des piliers en fer en forme 
de fermes jumellées avec remplissages en terres émaillées? Ce système 
permet d'obtenir des piliers qui comptent pour lœil et présentent un 
aspect très décoratif. Nous aurions vu ainsi de la base jusqu'au faîte 
des grands pavillons s'élever de magnifiques pilastres brillants d'émaux, 
se raccordant bien avec les grands cintres des coupoles eux-mêmes décorés 
de tùles émaillées. Entre les supports en fer, la brique eût pu concourir 
à remplir les vides, à former des surfaces pleines, à donner aux points 
e.xtrémes des façades les masses angulaires nécessaires. 

L'architecte pourra nous répondre que les entrepreneurs ont si tar- 
divement livré les charpentes en fer de ces pavillons, que si ceux-ci 
avaient dû être construits entièrement en fer, on n'eût pu être prêt en 
temps utile, et que la maçonnerie de construction courante a permis d'aller 
vite. Ce sont peut-être de bonnes raisons pratiques, mais il ne m'est pas 
permis d'en tenir compte ici. Je ne dois que juger de l'effet produit. Il est 
certain que l'architecte s'est trouvé en grand embarras au dernier moment 
par suite de retards successifs qu'il n'a pas été en son pouvoir d'éviter • 
témoin les piorches élevés en avant des pavillons d'extrémité, pour bien 
marquer l'entrée des grandes galeries de 600 mètres de longueur desti- 
nées aux machines. Les demi-coupoles de ces porches devaient porter 
les trophées des produits exposés ; le temps a manqué pour exécuter ces 
bas-reliefs. 

Le pavillon central de la façade qui fait face au Trocadéro annonce 
bien l'entrée d'honneur de l'Exposition par sa vaste arcade, béante, en- 
veloppée en quelque sorte d'une auréole d'écussons armoriés. Au milieu 
de cette représentation héraldique de toutes les nations et au sommet de 
l'arc se détache l'écusson de France porté par deux génies ailés modelés 
par M. Maniglier. 

Un large balcon en saillie, auquel conduisent deux escaliers latéraux 
en spirale accusée, coupe par le milieu la vaste arcade et donne de l'é- 
chelle à l'ensemble en les mouvementant. Ces escaliers en spirale accom- 
pagnent et soutiennent bien de leurs formes cette entrée monumentale; 
mais là, nous le répétons, on doit regretter l'introduction d'une maçon- 
nerie de plâtre qui enlève à la construction en métal son unité et en 
diminue la hauteur apparente piar une division de matériaux différents. 

Au-dessus de cette entrée s'arrondit harmonieusement une coupole 
qui se relie aux combles latéraux du grand vestibule d'entrée à l'aide de 
deux demi-coupoles. Le plan elliptique de ces demi-coupoles a donné 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 
tout naturellement lieu, pour la simplicité même de la construction, aune 
décoration en coquille ou en éventail, toutes les fermes étant ainsi sem- 
blables. Ce système de construction sert de décoration à la fois à l'intérieur 
et à l'extérieur, de telle sorte que les formes intérieures sont Fcnvers des 
formes extérieures, et vice versa. D'ailleurs, ce qu'il y a d'excellent dans 
le parti pris de M. Hardy, c'est que partout son architecture reste simple- 
ment la construction ornée. Les grands vestibules sont d'un effet imposant. 
Et ils doivent cet effet, non seulement à leurs dimensions peu ordinaires, 
mais aussi à une charpente en fer bien apparente dans ses dispositions, 
bien équilibrée dans ses formes et dans ses moyens, que des panneaux en 
staf viennent seulement enrichir et compléter en s'interposant comme 
caissons rectangulaires ou coupoles rayonnantes entre les nervures des 
fermes en arc surbaissé. 

Des fonds bronzés, des rehauts d'or, des réchampis de rouges et de 
bleus mettent en valeur ces coupoles et ces plafonds, que des jours laté- 
raux abondants viennent éclairer de chauds reflets. Les façades extérieures 
de ces grands vestibules accusent non moins fermement leur construction 
en fer. C'est là qu'apparaît bien .le système des fermes jumelles ornées 
d'émaux, de M. Hardy. C'est là aussi que les tendances esthétiques de 
l'artiste sont le plus sensibles. Il est de ceux dont la grande préoccupa- 
tion est de donner un peu de poésie à la construction. Et il a dû au Champ 
de Mars attacher d'autant plus d'importance à cette idée, que la sécheresse 
du fer poussait à l'art froid et utilitaire. Pensant donc qu'il ne ferait pas 
œuvre d'architecte si la poésie n'intervenait pas, soit par un souvenir, soit 
par une personnification, si enfin la décoration, tout en respectant la 
construction, n'avait pas un radical en dehors de la construction même, 
AL Hardy, attribuant à juste titre la possibilité et le succès de notre Exposi- 
tion au concours empressé de toutes les nations amies, a supposé par suite 
que ces nations en étaient en quelque sorte les points d'appui, les véri- 
tables piliers. Et c'est ainsi que chacun des vingt-deux piliers de la façade 
symbolise une nation représentée à la fois à la base par une figure allégo- 
rique, et au sommet par son écusson armorié et son drapeau. L'idée est 
belle et bien traduite. Mais un besoin trop absolu d'idéaliser toute chose 
en architecture a aussi ses périls. Désireux de faire parler les formes, on 
est entraîné à les torturer. AL Hardy, fertile en inventions et par horreur 
du convenu et du banal, s'efforce de renouveler les formes traditionnelles. 
Ses ornements sont sommaires ou synthétiques, par suite, souvent trop 
grands d'échelle ; un rien s'exalte ; une simple fleur, une courbe, prennent 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 223 

des proportions ou des conséquences considérables. Pour ne pas être ordi- 
naire, un détail devient quelquefois bizarre. C'est là le danger de négliger 
certaines règles de simplicité et de bonhomie qui nous sont enseignées 
sagement par la tradition ou les convenances. Mais, sans donner aux 
idées plus de valeur qu'elles ne doivent en avoir en architecture, comme 
sans épiloguer sur de petites questions de sentiment, il faut reconnaître en 
somme que cette vaste façade, solidement assise sur une large terrasse 
découpée de perrons mouvementés, est d'un effet véritablement beau et 
festoyant. Bien que décorée de terres et de tôles émaillées, de bronzes et 
d'ors, d'écussons aux colorations multiples, cette façade n'en reste pas 
moins dans une tonalité un peu trop éteinte, le gris des fers dominant. Il 
y a toutefois dans le palais de M. Hardy un essai intéressant de poly- 
chromie, et nous devrons y revenir. 

Nous ne nous étendrons pas longuement sur les dispositions et l'as- 
pect des galeries intérieures. Là, l'utile a imposé ses lois absolues sans 
cependant nuire à la grandeur des efïets. Ainsi constatons l'imposante 
perspective de deux grandes galeries des machines, et celle non moins 
heureuse des petites avenues qui, traversant le palais dans toute sa lon- 
gueur donnent sur leur parcours accès dans les galeries latérales de 
l'Exposition. 

Si nous voulons continuer à étudier les œuvres de l'architecture 
française à l'Exposition, c'est au centre du palais qu'il nous faut 
revenir. 

Nous avons dit que l'architecte y avait ménagé un vaste espace libre. 
Aux deux extrémités de cette sorte (ïarea^ deux loges s'ouvrent par trois 
grandes arcades sous lesquelles des portes, richement décorées de terres 
cuites et d'émaux' , donnent entrée dans les salles des Beaux-Arts. 

Ces deux loges devaient former la décoration extrême d'un vaste 
jardin central au-dessus duquel un immense vélum, tendu à 20 mètres 
de "hauteur, offrirait l'ombre aux promeneurs et leur permettrait un repos 
agréable. 

L'architecte avait proposé, l'administration disposa. Ce vaste empla- 
cement fut attribué à l'Exposition de la ville de Paris chassée, par l'af- 
fîuence des demandes venus du dehors, de l'intérieur du palais, où elle 
devait occuper une importante surface à l'extrémité des galeries étrangères, 
près du vestibule de l'Ecole militaire. Nous y avons perdu une disposition 

I. Voir la Guiette des Beaux-Jrcs, 11°' de juin et de juillet. 



224 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

licurcusc, une oasis pleine d'ombre et de fraîcheur au milieu des parcours 
interminables de l'immense palais. Le pavillon municipal est venu s'im- 
planter au milieu de l'espace laissé libre, ménageant encore, il est vrai, 
quelque apparence de parterres et de gazons, mais supprimant le vaste 
cube d'air libre, voilant les perspectives, enlevant tout recul pour bien 
voir les constructions variées qui bordent la rue des Nations, une des 
grandes curiosités pittoresques de l'Exposition de 1878. Par contre, nous 
y avons gagné une construction très particulière, par M. Bouvard, archi- 
tecte attaché au service de la ville de Paris. 

(]c n'est qu'à la fin de juillet 1877 que, le Conseil municipal se pro- 
nonçant pour le système des constructions métalliques, M. Bouvard put 
se mettre à l'œuvre et préparer les projets d'un pavillon qui couvre 
aujourd'hui 3,5oo mètres de surface et a coûté, en chiffres ronds, 
600,000 francs. 

Adoptant le parti déjà pris par M. Hardy, mais l'adoptant avec 
toutes ses conséquences, M. Bouvard, à l'exclusion de toutes maçon- 
neries apparentes de pierres ou de moellons, a élevé un pavillon tout en 
fer dans lequel les terres cuites ornées, les terres émaillées et les briques 
viennent former remplissage entre les fers accouplés. Le fer, qui 
compose l'ossature générale du bâtiment, est employé sans parties pleines, 
mais avec toutes les combinaisons de treillis, de croisillons et d'as- 
semblages capables de diminuer le poids total et, par suite, le prix 
de revient. La fonte a été employée seulement pour certaines parties 
pleines d'un caractère tout à fait ornemental. Ce pavillon se compose 
d'une nef rectangulaire de 75 mètres de longueur, enveloppé à ses 
extrémités de trois avant-corps formant la croix et raccordés entre eux 
par des motifs circulaires. Sur les longs côtés du rectangle régnent des 
portiques, ouverts sur le dehors, qui relient entre eux les avant-corps 
extrêmes d'une même face longitudinale. 

AL Bouvard a su donner à ce pavillon, dans lequel le fer ne semble 
jouer qu'un rôle utile, un aspect cependant architectural. Cet aspect 
nécessaire, mais difficile à réaliser par le fer seul, s'afîirme peu à peu 
cependant dans les constructions métalliques confiées au talent de nos 
architectes. Il est certain que l'on ne peut et que l'on ne doit pas re- 
trouver dans les constructions en métal les formes consacrées de telle ou 
telle architecture en pierre ou en matériaux autres, mais on y doit re- 
trouver ce principe essentiel et traditionnel de tout ce que l'architecture a 
produit d'éternellement admirable : le Beau par le \ra\, c'est-à-dire la 



226 L\\RT iMODERNE A L'EXPOSITION, 

logique des formes et de la décoration. C'est en s'appuyant sur ce prin- 
cipe que iM. liouvard a fait œuvre darcliitecte. Les six grandes portes, 
enveloppées de cadres en fer ou en fonte garnis de terres ornées et 
d'émaux, sont largement dessinées et offrent, comme les portiques laté- 
raux, très élégants, des détails ingénieux d'ornementation. Cependant 
nous trouvons que cette ornementation manque un peu d'unité et 
pèche par excès de recherche et de finesse. De plus, elle ne nous paraît 
pas toujours bien distribuée. Ainsi nous voyons autour des grandes por- 
tes une enveloppe de lourds motifs circulaires en terre cuite, tandis que 
les pilastres d'angles des avant-corps d'extrémité, qui devraient offrir 
à l'œil une certaine puissance apparente, sont décorés de rinceaux 
d'une ténuité et d'un détail relativement excessifs. Les émaux qui sertis- 
sent les portes sont, par contre, d'un dessin un peu brutal et sommaire, 
et la coloration en est dure. Mais, ces réserves faites, nous reconnaissons 
avec plaisir la grande somme de talent dépensée, en si peu de temps, 
dans cette construction, qui, elle aussi, essaye avec bonheur de la po- 
lychromie. Les fers apparents, peints en gris, réchampis de bleu, de 
vert, de jaune, donnent au tout une coloration gris-bleu sur laquelle se 
détache en douceur la note rousse et pâle des terres cuites. Les émaux et 
les ors sont les accents nécessaires de cet ensemble harmonieux. Nous 
parlerons p:u de l'intérieur de ce pavillon, dont les bonnes dispositions 
sont surtout en harmonie a\ec sa future destination. En effet, après avoir 
abrité l'Exposition de la ville de Paris, ce pavillon sera démonté et trans- 
formé en Gymnase municipal des écoles. 

J'ai hâte de dire quelques mots de certaines autres constructions 
qui, aux alentours du palais, relèvent de l'art français. 

11 ne nous appartient pas de piarler du grand p>avillon que Je Creusot 
a fait édifier pour présenter dans une imposante ordonnance les masses 
de la matière rebelle assouplies et transformées par le puissant outil- 
lage de ses vastes usines. Mais qu'on veuille bien seulement nous per- 
mettre de constater, dans l'emploi simultané et la juxtaposition des 
bronzes, des marbres et des émaux qui décorent les façades, encore une 
tentative de polychn)mie monumentale.* 

C'est aussi une construction colorée que M. deDartein a élevée pour 
servir d'Exposition au Ministère des Travaux publics. Mais ce pavil- 
lon, également en fer et briques et décoré de terres émaillées, a si bien un 
caractère oriental qu'on a peine à y soupçonner les Travaux publics fran- 
çais. Son phare coquet ressemble de loin à un minaret arabe et les 



L'ARCHITFXTURE AU CHAMP DE MARS. 227 

revètements émaillés de la façade du porche annoncent l'entrée de quel- 
que mosquée. Toutefois nous trouvons agréable la gamme lumineuse de 
ces émaux dans lesquels le blanc, le bleu turquoise et le brun noir domi- 
nent. Certains détails d'ornementation sont traités avec charme et distinc- 
tion ; mais nous trouvons qu'il n'était pas nécessaire de réchampir et de 
subdiviser les fers déjà grêles par des rouges, des verts, des bleus, qui, 
trop voisins des émaux, ne peuvent en soutenir le voisinage et enlè- 
vent du calme à l'ensemble. Il y a aussi dans la composition de ce pavil- 
lon en fer et briques quelque hésitation entre l'emploi des formes utili- 
taires consacrées par l'usage et la recherche voulue d'aspects nouveaux. 
Cependant, malgré l'incertitude des résultats, le pavillon du Ministère 
des Travaux publics n'en reste pas moins une des constructions les plus 
pittoresques et les plus appréciées du parc du Champ de Mars. 

Nous pourrions encore signaler dans la section française, dans les 
annexes et dans les parcs du Champ de Mars, de nombreuses construc- 
tions de toutes sortes, de styles et de matériaux bien ditTérents ; concep- 
tions sérieuses témoignant de tentatives intelligentes très honorables, con- 
ceptions fantaisistes révélant chez nos architectes et nos constructeurs 
une rare habileté d'exécution et une grande abondance d'imagination. 
Mais c'est assez nous occuper des œuvres de nos confrères français, nous 
ne saurions convenablement faire attendre plus longtemps les hôtes nos 
amis. 11 nous faut parler des pays étrangers, de leur architecture et de 
leurs constructions au Champ de Mars et au Trocadéro. Nous y trouve- 
rons, pour nos conclusions ultérieures, des comparaisons utiles, des ren- 
seignements précieux. 



II 



L'ARCHITECTURE ETRANGERE AU CHAMP DE MARS. 

C'est au directeur des sections étrangères, M. Georges Berger, que 
sont dues l'idée première et la réalisation difficile de « la rue des Na- 
tions », qui est au Champ de Mars l'un des spectacles les plus curieux et 
les plus fréquentés par la foule. 

Ne se bornant pas à provoquer et à favoriser, aux abords des palais 
du Champ de Mars et du Tjocadéro, la construction de nombreux paA'il- 
lons, dont l'agglomération fantaisiste et les silhouettes variées devaient 



228 I/ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

meubler et étïarer !a perspective des parcs, on songea à tirer un effet dé- 
coratif tout nouveau de la disposition même des sections étrangères dans 
le palais du Champ de Mars. 

Il avait été décidé que la partie de ce palais réservée aux produits étran- 
o-ers serait subdivisée transversalement par zones de dimensions inégales, 
en accord a\ec le plus ou le moins d'importance de l'exposition particu- 
lière de chacun des pays. Ces zones devant toutes aboutir perpendiculaire- 
ment sur Tune des grandes avenues qui, d'un bout à l'autre du palais, 
isolent au centre les salles des beaux-arts, on voulut que chacune de ces 
zones, que chacune de ces expositions partielles fût accentuée par une fa- 
çade particulière offrant un spécimen de l'architecture propre à chacune 
des nations exposantes. 

C'était un beau programme. Mais, pour le réaliser, il fallait que les 
gouvernements ou les exposants étrangers voulussent bien s'imposer de 
nouveaux et importants sacrifices. L'habile directeur des sections étran- 
gères sut persuader les uns et les autres, et la « rue des Nations » nous 
offre aujourd'hui, dans une étrange juxtaposition, les échantillons les plus 
variés de l'art de construire. Le pavillon des États-Unis avoisine les con- 
structions en bois de la Suède et de la Norwège; la rustique entrée japo- 
naise s'accole à la loggia monumentale de l'Italie; les bizarreries chinoises 
coudoient les splendeurs éclatantes du palais hispano-arabe, lui-même 
voisin des portiques classiques de l'Autriche-Hongrie. La Russie et la 
Suisse opposent leurs capricieuses silhouettes l'une à l'autre-, la petite 
habitation polychrome de la Grèce est dominée par les amoncellements 
robustes des marbres et des granits belges; le Portugal élève son porche 
mi-gothique, mi-renaissance, entre la maison de ville des Pays-Bas et les 
petites façades du Luxembourg et de Monaco. Les échantillons bariolés 
de la Perse et du Maroc, le minaret de la régence de Tunis, la pagode 
siamoise, se groupent à côté des constructions jésuitiques des républiques 
de l'Amérique du Sud mitoyennes avec les ordres superposés en pyra- 
mide du Danemark. 11 s'ensuit un spectacle vraiment curieux et séduisant 
par le mouvement des lignes et l'imprévu des colorations. 

Nous devons regretter, toutefois, que la pensée du commissariat 
n'ait pas été entièrement c<jmprisc ou suivie en ce qu'elle avait de 
■sérieux et d'instructif. Et, en ettet, si, selon le désir c[u"il avait exprimé, 
chaque nation s'était sincèrement efforcée de faire revivre, par une repro- 
duction iidéle, quc'lque type certain de son art national au temps passé, 
nous eussions trouvé dans la rue des Nations non seulement la satisfac- 



POSITION Universelle de is.a 




LWRCHITECTURE AU CHAxMP DE MARS. 229 

tion des yeux, mais aussi une occasion unique d'étudier l'arctiitecture cliez 
les différents peuples, à un point de vue immédiatement comparatif. Mais, 
si quelques-unes de ces constructions revêtent un caractère d'art national 
réellement intéressant, beaucoup d'autres ont été conçues d'une façon 
seulement décorative, sans souci de la reproduction vraie des types dont 
ils s'inspiraient et sans viser par suite à un enseignement possible. La 
plupart des architectes chargés de ces travaux se sont donné trop libre 
carrière pour que nous puissions à cet égard avoir confiance absolue dans 
leur œuvre. On est obligé d'y démêler la fantaisie de la copie, le vrai du 
faux. Aussi ne saurions-nous étudier cette suite pittoresque à un point de 
vue sérieusement rétrospectif. Nous devrons plutôt considérer la plupart de 
ces petits édifices comme d'habiles variations sur certains thèmes donnés. 

La rue des Nations. — Si, partant du grand vestibule d'honneur, 
on suit la rue des Nations en se dirigeant vers l'École militaire, on ren- 
contre d'abord sur la droite les petites maisons anglaises. Nous devons 
nous étonner que l'Angleterre, qui, au Champ de Mars, a la plus impor- 
tante exposition parmi les nations étrangères, et qui, par suite, disposait 
sur la rue des Nations d'une vaste façade, n"ait pas tenu à honneur de 
l'occuper complètement et d'une façon vraiment digne. Elle pouvait là 
nous offrir quelque bon modèle de son architecture moyen âge, où elle 
puise aujourd'hui non pas seulement des formes, mais , ce qui vaut mieux, 
des principes de logique et de vérité dans la construction et la décoration. 
Sinon, nous eussions encore été heureux de retrouver au Champ de Mars, 
en un large développement, les solides aspects des constructions nouvelles 
qui s'élèvent dans les grandes villes d'Angleterre. Bien que d'apparence 
quelque peu moyen âge, ces constructions n'en sont pas moins très mo- 
dernes par une certaine allure rationaliste qui affirme des tendances tout à 
l'honneur des architectes anglais. Mais, chez nos voisins d'outre-Manche, le 
gouvernement a si bien l'habitude de compter sur l'initiative privée, que 
la commission anglaise n'a pas songé sans doute à autre chose qu'à faire 
appel au dévouement intéressé de certains exposants pour occuper et orner 
la longue façade correspondant à son importante exposition. Son appel aura 
été mal entendu. Il s'ensuit que, dans la rue des Nations les construc- 
tions anglaises sont modestes d'aspect et un peu clairsemées ; cela parce 
qu'elles sont l'œuvre d'entrepreneurs plus désireux de témoigner de leur 
savoir-faire en des spécimens de leur industrie personnelle que jaloux 
d'élever à leurs frais un ensemble monumental à la gloire de leur pays. 



23o L\\RT iMODERNE A L'EXPOSITION. 

L'amour du chcz-soi, du « home », est si puissant en Angleterre, que 
ce sont des types de maisons de styles divers, avec prix à l'appui, que les 
industriels anglais, très pratiques, otirent aux désirs des promeneurs sur la 
rue des Nations. 

La première qui s'oflfre sur notre route semble vouloir reproduire 
certaine architecture dite, en Angleterre, de la reine Anne, et qui corres- 
pond à peu près à notre style de la fin de Louis XIV. 

Ce qu'il y a de particulier dans beaucoup d'édifices de cette époque , 
c'est que, tout en satisfaisant au gjût du pompeux régnant alors, ces édi- 
fices ont dû être construits entièrement en briques, matériaux de construc- 
tion courante, autrefois, comme encore aujourd'hui en Angleterre. Aussi 
les nobles ordonnances de pilastres, les corniches puissantes, les cours de 
riches rinceaux étaient-ils en briques et en terres cuites, mode de con- 
struction et de décoration dont nous avons des modèles exquis, en Italie 
principalement. Personnellement nous le prisons fort, mais, pour être 
employé logiquement avec toutes ses ressources, il a besoin de concourir 
à une architecture plus souple et moins ambitieuse que celle du commen- 
cement du xvni" siècle, qui s'efforçait, en Angleterre comme en France, 
de ressusciter les aspects extérieurs de l'art monumental romain. 

Ce n'est, il est vrai, que la façade d'une petite maison de cette époque 
que nous avons ici sous les yeux. Toutefois elle nous offre sur un rez-de- 
chaussée bas un premier étage divisé en trois travées inégales par un ordre 
ionique de p>ilastres (trop renflés) portant une frise de motifs à enroule- 
ments et au-dessus un étage d'attique couronné d'une lourde corniche 
saillante à modillons. Au rez-de-chaussée, une petite window s'abrite sous 
le balcon en bois du premier étage. On comprend peu un balcon saillant 
en bois appliqué sur une façade en briques de caractère monumental. Les 
intempéries en auraient, ce nous semble, bien vite raison. Mais, quoi 
qu'il en pourrait être, ce balcon et ses balustres tournés peints en gris 
blanc, la window à pans coupés, les bâtis et les bois des fenêtres peints 
de même, mais de plus rehaussés ^e filets d'or, égayent l'ensemble et en 
réveillent la tonalité rougeâtre un peu lourde. Cette petite façade, des- 
sinée par M. Norman Schaw, architecte anglais, nous semble, en résumé, 
surtout recommandable par un désir accusé de reproduire fidèlement 
une maison de ville au temps de la reine Anne. 

La façade qui suit semble quelque peu inspirée par l'architecture des 
Tudors, ou Elisabethan, comme on dit de l'autre côté du détroit. J'y vois 
bien en effet une association de briques et de pierres imitées et une série 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 23i 

de petits pignons ornés de treillis et de combinaisons de briques. Les 
fenêtres y sont carrées et à meneaux. Mais tout cela est petit de détails, 
pauvre de saillies, très médiocrement exécuté surtout, en somme trop 
misérable pour mériter son appellation « le pavillon du prince de Galles ». 
Il y a bien à Fintérieur une entrée assez spacieuse donnant sur une salle à 
manger de somptueuse apparence, dans laquelle un riche couvert con- 
stamment dressé semble attendre des hôtes princiers. Mais n'allons pas 
au delà; dans les chambres et boudoirs voisins nous ne trouverions qu'un 
mobilier plus luxueux que de bon goût. L'importante maison anglaise 
Doulton and C°, dont les solides poteries et les grès céramiques sont con- 
nus et justement appréciés, élève aussi sur la rue des Nations une petite 
construction carrée à deux étages d'arcs en ogives superposés. Colonnettes, 
frises, claveaux, appuis, corniches, chapiteaux, tout est construit en pièces 
de terre cuite de deux tons, formant masse avec la construction en 
briques. Nous ne saunons avoir grand goût pour le détail ornemental de 
cette composition d'un gothique trop excessif à notre avis. Pour exprimer 
les ressources de la terre on Ta fouillée et mouvementée outre mesure. 
Mais certaines pièces émaillées d'un beau bleu -gris foncé s'interposant 
dans le décor sous forme de plaques, de cordons ou d'encadrements, ou 
bien s'isolant en saillie sur le fond des tympans contre d'énormes cabo- 
chons de pierres précieuses, font très bon effet dans la coloration générale, 
qu'elles avivent sans en rompre l'harmonie. 

Cet essai de construction par les terres cuites, ne formant pas seule- 
ment parement décoratif, mais participant à la structure même de l'édifice 
et faisant corps par leurs formes avec lui, est d'une étude intéressante et 
nous devons féliciter la maison Doulton de son essai. Nous aurions d'ail- 
leurs grand bien à dire de l'industrie de cette maison, si nous avions le 
temps de visiter son exposition particulière, où nous voyons ses grès 
bleutés enrichis de délicates pâtes rapportées et de dessins ingénieuse- 
ment cherchés dans la terre. Ces procédés variant à l'infini les formes et 
les dessins protestent enfin et réagissent heureusement contre ces pro- 
duits céramiques décorés par impression dont le commerce anglais a véri- 
tablement empoisonné le monde entier. 

Mais nous ne devons pas nous écarter de la rue des Nations. Conti- 
nuons notre route. Nous y voyons une charmante petite maison pitto- 
resque à trois corps et à trois pignons abrités de toits légèrement sail- 
lants. Ce cottage est tout construit en bois de « pitch-pine ». La charpente 
apparente se transforme en colonnettes torses, en frises ornées, en cor- 



232 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

niches dentelées, en balustres à facettes. Dans les intervalles, des bois 
découpés, enchâssés dans les fonds de plâtre, relient par leurs combinai- 
sons multiples les lignes de la grosse charpente. Ce genre de construction, 
dit « à mi-charpente », fut très en usage en Angleterre du xv' jusqu'au 
xvn' siècle. Le principe décoratif restait le même alors que les formes seules 
changeaient suivant les temps. C'est au talent de M. Gilbert Redgrave, 
archhecte de la commission anglaise, que nous devons cette heureuse et 
coquette restitution. La Gaiette en offre ci-contre une fidèle image pré- 
férable à toute description et à tout éloge que nous pourrions en faire. 

Au delà s'élève un autre petit cottage non moins séduisant. Ce n'est 
pas que l'extérieur en soit décoré de façon bien recherchée ou bien riche. 
Tout l'effet se trouve dans une structure apparente vraiment originale. 
Construite en charpente de bois avec remplissage de plâtre moucheté et 
couvert de jeux de fonds gravés à la main, cette petite maison, toute 
peinte de blanc, est couverte de tuiles rouges et préseiite, sur un porche 
formé par quatre poteaux tournés en balustres-colonnes, un surplomb 
de poutraisons supportant une « bay window » de disposition vraiment 
hardie et pittoresque. C'est une sorte de maison de campagne de la ihi du 
xvii' siècle, du temps de Guillaume III d'Angleterre. L'extérieur invite à 
franchir le seuil ;'car nous ne sommes pas ici seulement devant une 
façade destinée à former simple décoration; c'est bien Thospitalité d'une 
petite maison entière que MM. Collinson et Locke, de Londres, offrent 
au public, d'ailleurs très empressé à en profiter. 

Au delà du porche, à rez-de-chaussée, nous nous trouvons dans une 
vaste antichambre garnie de boiseries de deux mètres de hauteur environ, 
peintes en rouge foncé indien ; à gauche est la salle à manger avec des 
boiseries et une cheminée en chêne clair. Le plafond en plâtre moulé est 
curieux comme procédé d'exécution. A droite de l'antichambre, l'escalier 
à repos garni d'une rampe et de boiseries peintes en rouge nous mène 
dans la pièce centrale du premier étage. C'est le grand salon, au profit 
duquel à été établi tout l'encorbellement au-dessus du porche et dans 
lequel la grande « bay window », accompagnée de petites Windows laté- 
rales, laisse la grande lumière pénétrer en toute liberté. 11 est certain 
qu'à la campagne, ces larges ouvertures permettent d'embrasser dans 
toutes les directions une vaste étendue de paysage et donnent grande 
gaieté à l'habitation d'une pièce centrale ainsi disposée. Mais, l'hiver ou 
par les temps pluvieux, comment se défendre du froid et de l'humidité 
dans cette cage ouverte à tous les vents coulis? Il est curieux de voir ce 



234 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

goût des appartements largement troués sur le plein air persister surtout 
dans les pays assez peu habitués aux douceurs d'un climat égal. A côté 
du salon se trouve une pièce actuellement meublée comme chambre à 
coucher, mais qui deviendrait certainement un boudoir ou un fumoir si 
la maison était double en profondeur, comme il serait en cas d'exécution 
définitive. I! faut ajouter que cette petite maison est garnie d'un mobilier 
discrètement élégant et confortable, composé et distribué avec beaucoup 
de goût et d'entente de la vie intérieure. Rien n'y manque : ni les bibelots 
de la curiosité, ni les porcelaines anciennes de la Chine et du Japon meu- 
blant les tables et les dressoirs et amusant les yeux, ni même certaines 
peintures de valeur, à l'huile et à l'eau, ornant la nudité des murs tendus 
d'étoffes ou de cuirs gaufrés et intéressant l'esprit. — Aussi cette maison- 
nette, sans prétention accusée, trouve-t-elle le pittoresque extérieur et le 
charme intérieur par l'accentuation simple, mais intelligente des conditions 
souhaitées de la vie intime et de famille. Elle représente à beaucoup le 
« home » rêvé; elle invite, on"y voudrait vivre; c'est en somme sa véri- 
table et sa grande qualité. 

Quel contraste avec le pavillon des Etats-Unis! — Qu'est-il? Un 
bâtiment de gare, un établissement de bains, un poste de police? Cela est 
difficile à dire. D'ailleurs cette construction, encore en bois, ne prétend 
pas aux formes solides et durables du monument. Elle semble plutôt offrir 
un échantillon de ces carcasses de bois faciles à démonter et à transporter, 
destinées à la création instantanée de quelque ville nouvelle sur les bords 
d'un lac encore inconnu. Ce n'est même pas de la charpente, c'est plutôt 
une boîte en menuiserie n'exprimant qu'un seul désir : faire vite et éco- 
nomiquement. 11 n'est pas jusqu'à la frise supérieure d'écussons qui, par 
une répétition correspondant aux nombreux États-Unis, ne sente quelque 
peu la fabrication en gros. 

Les constructions en bois juxtaposées de la Suède et de la Norwège 
s'affirment au contraire avec une puissance massive assurément très ar- 
chitecturale. Solidement assises sur une double base de troncs énormes 
enfoncés dans le sol, elles assemblent des arbres entiers dans un entre- 
croisement inébranlable. Ajourées seulement de quelques étroites arcatures 
serrées en faisceau, ramassées sous l'abri d'un toit saillant, elles sem- 
blent faites pour résister aux soudaines rafales des vents et supporter la 
neige des longs hivers. Ce sont en efïet des constructions rustiques du 
vieux temps que nous avons sous les yeux : à droite, la demeure patriar- 
cale; à gauche, un vieux clocher, reliés ensemble au premier étage par 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 235 

une galerie couverte. En dessous de cette galerie, une entrée abritée par un 
auvent porté sur deux poteaux tournés. Les champs à rinceaux sculptés, 
qui forment cadre aux arcatures et accentuent les divisions des étages, accu- 
sent bien, ainsi que les colonnettes trapues qui supportent les arcatures, la 
date romane de ces constructions en bois. Cette sérieuse restitution fait 
honneur à l'architecte, M. Thrap-Meyer, de Christiania, qui Ta conçue 
et l'a fait exécuter sous sa direction par des ouvriers du pays. 

Ici la rue des Nations débouche sur le grand jardin central de l'Expo- 
sition et se prolonge en face du pavillon de la ville de Paris par les faça- 
des de ritalie, du Japon, de la Chine, de l'Espagne et de l'Autriche- 
Hongrie. 

Nous voudrions dire grand bien de la loggia monumentale élevée par 
l'Italie. Nous avons trop l'amour de ce beau pays et le culte de ses merveil- 
leux trésors d'art pour que ce seul nom d'Italie n'éveille pas en nous 
mille souvenirs et ne nous donne pas le droit d'espérer beaucoup. Mais 
il nous coûte de le dire, nous subissons une désillusion. Cette loggia est 
subdivisée en cinq grandes arcades, dont celle du milieu, la plus large 
et la plus haute, interrompt la corniche supérieure et la déborde de toute 
l'ampleur de son demi-plein cintre arrondi en forme de coupole cylin- 
drique. Mais dans ces arcades sont inscrites d'autres arcades plus 
petites, isolées des premières par un vide et ne s'y reliant que par des cubes 
qui apparaissent comme la saillie de quelques claveaux dépassant l'extra- 
dos de l'arc. Ces arcs inscrits reposent directement sur des colonnes en 
faux cipolin, portant elles-mêmes un entablement intermédiaire, formant 
linteau à la naissance des arcs. 

Toutes ces combinaisons compliquées, faites seulement pour l'aspect 
décoratif, enlèvent à la composition la franchise nécessaire. L'ensemble 
est grand de dimensions, mais non d'aspect; de plus, le détail est banal. 
Tout en prétendant aux délicatesses de la Renaissance, cette loggia ne 
nous offre que les ressouvenirs amollis. La coloration elle-même, tentée par 
des terres cuites et des marbres d'imitation, par des écoinçons en sgrafitti et 
par de mesquines mosa'iques qui morcèlent les entablements des petits 
arcs, cette coloration est fade'et sans parti pris. 

L'Italie n'aurait eu que l'embarras du choix si elle avait franchement 
résolu de réédifier au Champ de Mars quelqu'une de ces gracieuses fa- 
çades de la Renaissance qui marquent si bien dans le souvenir de l'artiste et 
du voyageur. Mais elle a préféré nous donner un échantillon de son archi- 
tecture contemporaine. Or, si féconde qu'ait été la source à laquelle l'Italie 



236 L-ART MODERNE A L' EX POS IT I ON. 

et tant d'autres pays ont puise successivement, il laut recc)nnaitre que la 
Renaissance italienne est incapable aujourd'hui de servir de base à l'art 
moderne. L'art de la Renaissance italienne, fait de charme et d'élégance, 
mais satisfaisant plus aux apparences qu'aux principes, n'est pas propre à 
rajeunir l'invention, à inspirer des formes nouvelles. Incapable de four- 
nir des principes, il ne révèle pas le secret de sa grâce et de sa séduction. 
Aussi, pour renouveler son génie épuisé par une production incompa- 
rable de chefs-d'œuvre, Fltalie doit-elle remonter plus loin vers les origines 
de l'art et y chercher, avec des principes éternels de logique et de vérité, 
une force d'inspiration et une vitalité nouvelles. 

Combien nous sommes plus sensibles à l'art naïf et sain des Japo- 
nais ! Ils font une façade à leur Exposition : ils mettent en avant de 
l'entrée, couverte d'un auvent à deux pentes légèrement courbes, une 
pjrte massive à entre-croisements de poutres en bois naturel, dont les 
extrémités sont protégées par des capsules de bronze vert. 

A droite et à gauche, sur la muraille, dans un cadre de bois naturel 
décoré de peintures de ton doux, vert, jaune et bleu éteint, s'étendent la 
carte du Japon et le plan de Tokio, la capitale. De chaque côté de la 
porte, deux gracieuses fontaines en terre émaillée, protégées par une clô- 
ture en bambous, complètent l'ensemble. Enroulées à la souche d'un 
arbre, de belles fleurs blanches laissent tomber l'eau de leurs pétales épa- 
nouis dans la vasque improvisée d'une large feuille. De minces filets s'en 
échappent, reçus au ras du sol par de petits bassins entourés de galets. 

Tout cela forme un ensemble des plus coquets, aimable et familier, 
qui dit bien des choses en peu de mots. Il nous rappelle l'habileté des Japo- 
nais à travailler les bois; il nous montre des échantillons très réussis de 
leurs belles faïences ; il nous fait connaître la géographie de ce pays loin- 
tain et le plan de sa capitale. La façade japonaise est un des succès de la 
rue des Nations. 

A côté du Japon, la Chine se montre bizarre. Au-dessus de murailles 
Couvertes d'un treillis de carreaux gris-noir encadrés de champs vert d'eau, 
elle développe un étrange couronnement. C'est une double frise de motifs 
découpés par panneaux sur fond noir au-dessous d'une corniche de 
petites glaces en plan incliné qui miroitent sous la saillie du toit. Cette toiture 
se mouvementé et se relève en une seconde toiture avec angles retroussés 
qui forme motif milieu en raccord a\ec la porte d'entrée de la façade. 
Seule, cette porte, peinte du vermillon le plus vif, hérissée d'énormes che- 
villes rouges à tètes dorées, jette une note éclatante sur ce fond sombre. 



L HOMME A L ŒILLET. 

! GALERJE DE M?- SUERJWONDT.l 



^AILTJ^JÎD SCULP 



LWRCHITFXTURE AU CHAMP DE iMARS. 23; 

Le double bâti qui l'encadre est peint de rouge et d'azur. Au-dessus de 
la porte s'incline Técusson impérial porté et défendu par d'horribles dragons 
grimaçants. A droite et à gauche, des groupes de petits guerriers accro- 
chés à la muraille battent l'air de leurs bras armés de sabres et de lances. 

L'Espagne catholique n'a pas d'architecture qui lui soit véritablement 
propre. Aussi, après avoir beaucoup emprunté à la renaissance italienne, 
puis à l'architecture des Pays-Bas, elle retourne souvent en arriére puiser 
ses inspirations au milieu des magnifiques ruines que la domination des 
Maures a laissées sur son sol. Nous ne saurions nous plaindre qu'elle ait 
songé à nous les faire connaître. C'est en effet la façade de quelque puissant 
Alcazar qui s'élève au milieu de la rue des Nations. Composée d'un pavillon 
milieu relié par des galeries latérales à deux pavillons d'extrémité, elle se 
présente de façon vraiment somptueuse. C'est que là sont accumulées toutes 
les richesses et toutes les variétés de décor fournies par les antiques mo- 
numents de Cordoue, de Séville, de Grenade. Le pavillon milieu nous 
otïre par le bas une loge du « patio de los leones » dans le palais d'Al- 
Hamar à Grenade, tandis que, dans le haut, nous retrouvons les corni- 
ches de l'Alcazar de Séville. L'art plus sobre et sévère de la mosquée de 
Cordoue apparaît dans les 'pavillons d'extrémité, et de nombreux détails, 
empruntés à différents monuments du même style, enrichissent les parties 
intermédiaires de guipures sculptées, de frises d'émaux et d'arcatures di- 
verses qui nous montrent toutes les variétés de l'art arabe. 

II en résulte plutôt une juxtaposition d'éléments riches de décoration 
qu'un ensemble parfaitement homogène et harmonieux dans le détail. De 
plus, si bien que les terres émaillées ou azulejos jouent un rôle réel et déjà 
important sur cette façade, en beaucoup d'endroits ces produits cérami- 
ques faisant défaut, on a dià les remplacer par des imitations peintes, forcé- 
ment impuissantes à rendre la valeur et l'éclat de l'émail. De là, manque 
d'équilibre en certaines parties. 

Ce qui nuit encore à cette très somptueuse décoration, c'est l'absence 
des grandes surfaces nues qui, dans l'architecture arabe, mettent si bien 
en valeur les étonnantes richesses de certaines parties. Aussi est-il dilficile 
de voir dans le palais espagnol rutilant d'émaux, d'ors et de colorations 
vives, une tentative sincère de restaurer cet art toujours mesuré et calme 
dans l'excès même de sa richesse et qui réservait d'habitude tous les 
étonnements pour l'intérieur de ses sanctuaires ou pour les salles de ses 
harems. Ces réserves faites, nous devons constater le grand et très hono- 
rable effort fait par l'Espagne moderne pour occuper d'une façon digne 



238 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

de son "-lorieux passé la belle place qui lui était réservée au centre du 

palais du Champ de Mars. 

A côté de TEspagne, TAutriche-Hongrie allonge, entre deux petits 
avant-corps, un long portique d'arcades reposant sur un ordre dorique à 
colonnes accouplées. Dans les frises, dans les tympans, dans les pan- 
neaux, des sgrafitti sur fond noir dessinent une suite de guirlandes abon- 
dantes, des cartouches ennoblis de noms illustres, des génies ailés portant 
des palmes et des couronnes. Autant nous avons goût pour ce genre de dé- 
coration renouvelé des traditions italiennes et qui, d'une pointe libre et 
hardie, burine le nu des murailles et les meubles de compositions orne- 
mentales ou héroïques, autant nous croyons qu'on ne doit pas chercher 
par ce procédé des effets d'illusion et prétendre, comme ici dans les soubas- 
sements des avant-corps, représenter par quelques hachures des assises 
s(.)lides en bossages à pointes de diamant. Je sais bien qu'on peut s'y croire 
autorisé par certains exemples pris en Italie, mais on ne saurait admettre 
que tout y soit bon à imiter, et, au cas particulier, nous croyons qu'il y aurait 
lieu de s'abstenir. D'ailleurs ces portiques couronnés de statues nous rap- 
pellent bien plus les compositions classiques de Palladio et certains monu- 
ments de Vicence, qu'ils ne nous révèlent la vieille Autriche des maisons 
de Habsbourg et de Lorraine. Aussi la façade autrichienne manque-t-elle 
absolument de la qualité essentielle de toute œuvre architecturale, c'est-à- 
dire de caractère; elle apparaît comme une décoration sans style accusé, 
disposée surtout pour abriter sous ses portiques une partie de l'exposition 
sculpturale de l'Autriche-Hongric. 

La Russie a mis en façade sur la rue des Nations des constructions 
en bois très puissantes et très mouvementées. Ce sont trois gros pavillons 
à toitures pittoresques et élancées, reliés entre eux d'un côté par des 
galeries couvertes et de l'autre par un escalier extérieur dont les lignes 
rampantes et les frontons accolades coupent heureusement la rectitude 
des formes voisines. Les architectes, MM. Ropett, de Saint-Pétersbourg, 
et Paul Bénard, de Paris, se sont inspirés ici de vieux édifices et de 
vieilles maisons russes, et principalement du palais de Kolomna, près de 
Moscou, où est né le tzar Pierre le Grand. Les deux artistes ont d'ailleurs 
enrichi leurs modèles, qui ne leur ollVaient que des types d'une simpli- 
cité un peu rude, d'une ornementation très abondante dans le style russe 
primitif, ornementation puisée aux bonnes sources, c'est-à-dire dans les 
édifices et dans les manuscrits. Ce décor procède plus encore des tradi- 
tions asiatiques que des traditions byzantines. L'ornement participe peu 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 239 

de la structure de Fédifice, il afïecte plutôt Fimitation des étoffes suspendues, 
des broderies appliquées. Les frises, les corniches, les appuis de fenêtre 
et leurs couronnements sont découpés, festonnés, pointillés de mille façons. 
Des réchampis de brun-rouge et de vert sourd animent les tonalités 
chaudes des sapins du Nord. Sous les porches, dans l'ombre des galeries 
abritées, des tentures bleu et rouge vif jettent leur éclat franc. Tout cela 




FAÇADES DE L'AMERlc^nE CENTRALE ET MÉRIDIONALE, DAXS LA RUE DES ^■ATIO^ 

(Dessin de l'architecte, M- A. Vaudûver.) 



est certes un peu barbare, mais d'une saveur étrange pleine de charme. 
Si nous voulions rechercher de près les combinaisons fantaisistes de ces 
constructions tourmentées, décrire leurs toitures compliquées et coloriées 
de deux tons, le rouge et le vert, étudier leurs détails multiples, il nous 
faudrait des pages. Nous n'avons pas ce loisir et nous faisons appel au 
souvenir du lecteur pour compléter et revoir par la pensée la belle façade 
russe, Fœuvre si intéressante de M.M. Ropett et Paul Bénard. 

L'architecte de la section suisse, M. F. Jaëger, n'a pas eu le temps de 
recueillir le fruit de ses beaux travaux au Champ de Mars. Une courte 



240 L'ART MODERNE A L-EXPOSITION. 

maladie vient de l'enlever, il y a quelques jours à peine, au moment où 
de hautes récompenses allaient certainement consacrer son légitime succès 
d'artiste. Tout le monde a vu la belle décoration qu'il avait imaginée 
sous une des grandes loges au centre du Palais, à Tentrée des salles des 
heaux-arts. Au delà de percées figurées par des portiques en applique, il 
improvisait de magnifiques paysages qui ont été victorieusement inter- 
prétés par les émaux toujours si admirés de M. Deck et par ceux de 
M. Boulenger. De superbes figures allégoriques dessinées par F. Ehrmann, 
émaillées sur fond d'or, s'enchâssent dans les niches des portiques et 
complètent cet ensemble festoyant par des pièces céramiques qui sont des 
chefs-d'œuvre. 11 était juste que la Suisse confiât à un de ses enfants, si 
Parisien qu'il fût par ses études, par ses amitiés et par les nouveaux liens 
qui le retenaient au milieu de nous, le soin de présenter dans un cadre 
digne l'exposition des cantons confédérés. M. F. Jaéger avait une pre- 
mière fois, en 1867, organisé l'exposition des beaux-arts de son pays dans 
un pavillon moitié monument par son ordonnance, moitié chalet par 
l'emploi de toitures saillantes et de bois apparents. Ce pavillon, par une 
originalité de bon goût et une polychromie très réussie, avait de suite 
fixé l'attention du public. C'était pour la Suisse reconnaître un premier 
service si bien rendu que de confier au même artiste le soin d'ériger sur 
la rue des Nations la façade de la République et d'y inscrire la vieille 
devise nationale : « Tous pour un, un pour tous. » 

M. Jaëger a simulé quelque porte de ville donnant accès dans les 
salles de FE.xposition. Appuyée sur d'épais contreforts, elle est surmontée 
d'une vaste voussure de charpentes en forme d'auvent, dans le genre de 
celles qui abritent les façades des maisons importantes dans le canton 
de Berne et dans la haute Argovie. Au-dessus se dresse un petit clocher 
aigu. Le plafond de la voussure, bordée d'un cours de rinceaux peints, 
est constellé d'étoiles blanches sur fond bleu pâle. Un large zodiaque le 
traverse obliquement de son ruban bleu ptlus foncé, portant les signes 
connus dessinés en blanc. C'est un souvenir des toits saillants de la vieille 
Suisse, dont nous retrouvons le voligeage appelé le ciel du toit encore 
peint de bleu et décoré d'étoiles, d'une lune, d'un soleil et même aussi de 
quelques-uns des signes du zodiaque. Sous le grand arc à jour, deux 
jaquemarts revêtus d'armures bourguignonnes, souvenirs historiques de 
la victoire de Morat prêtés par le Musée de Zurich, frappent les heures 
et arrêtent les badauds comme ils les arrêtent à Berne devant la fameuse 
horloge de l'Ogre. Toute la charpente est peinte de blanc avec cordons, 



LWRCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 241 

bordures, consoles, liens réchampis de rouge. Ce sont les couleurs de la 
Confédération, couleurs reproduites également à droite et à gauche de la 
porte dans d'énormes écussons à croix rouge sur fond blanc soutenus par 
des lions grimaçants. Ces lions ne sont là que pure fantaisie héraldique. 
Nous leur eussions certes préféré les bons ours de Berne, dont la tache 
noire serait plus heureuse sur cette façade que le ton de ces fauves. Les 
écussons cantonaux s'alignent en frises sous le toit des parties latérales de 
la façade. Nous regrettons que les grands cartouches de l'entrée et que 
ces petits écussons cantonaux ne soient pas en relief au lieu d'être seule- 
ment peints sur le fond du mur. Les soubassements de la façade, peints 
de gris pour imiter le ton du grès de Berne, manquent de solidité; on y 
sent trop l'économie du plâtre, et quelques saillies eussent été nécessaires 
pour soutenir les masses supérieures. 

M. Jaëger ne s'était pas contenté de bien décorer la façade suisse; 
les salles qui y correspondent ont été disposées et ornées par lui avec un 
talent tout à fait original. De robustes plafonds à caissons lumineux, 
formés de grosses poutres entre-croisées et peintes de dessins rouges et 
blancs avec rehauts noirs, s'étendent au-dessus des vastes salles. Leurs 
parois sont couvertes de cuirs gaufrés à fonds d'or et d'argent, sur lesquels 
les écussons des cantons se détachent éclatants de colorations. Pourquoi 
faut-il- que notre regretté confrère ait été si prématurément enlevé aux 
récompenses méritées, à l'art dont il était épris, à l'atîection de nombreux 
amis, aux tendresses d'une jeune famille ? 

La façade belge est certainement la construction la plus imposante 
et la plus admirée de toutes dans la rue des Nations. C'est qu'aussi ce 
n'est pas seulement un simulacre de façade, c'est un véritable monument 
qui, par un appareil bien accentué, met en montre les plus belles pierres 
et les plus beaux marbres de la Belgique. Tant il est vrai que la con- 
struction vraie joue' un rôle esthétique considérable en architecture et que 
la puissance et la noblesse des matériaux concourent sensiblement à l'ex- 
pression des formes ! Supposez que la façade belge soit un simple décor 
de plâtre, de fausse brique et de faux marbre ; le parti architectural 
restant le même, l'effet sera cependant tout différent. La masse du public 
passerait indifférente devant la conception architecturale, bien que sa valeur 
intrinsèque restât toujours égale; car cette conception ne serait pas alors 
motivée ou expliquée par la nature et l'emploi de matériaux vrais. C'est 
qu'en architecture la forme doit si bien se soumettre aux exigences de la 
matière qu'elle doit quand même en dégager et sa logique et sa beauté. 

16 



2^3 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Aussi Tœuvre de M. Janlet, architecte à Bruxelles, captive-t-elle l'attention 
o^énérale par ses formes robustes, franches et simples, en harmonie parfaite 
avec les pierres dures et les marbres polis qu'il a mis en œuvre. 

Le style adopté par .M. Janlet est celui qui florissait dans les Pays- 
Bas pendant les dernières années du xvi^ siècle. Il n'en reste pas aujour- 
d'hui, sauf peut-être l'hôtel de ville d'Anvers, de spécimen absolument 
complet, les guerres de l'époque espagnole, si néfastes pour le pays, 
ayant laissé peu de monuments intacts. Cette belle façade n'est donc pas 
la reproduction, comme on pourrait le croire, de monuments existants. 
Elle a été composée, cela est sensible, surtout en vue de présenter sous 
leurs différents aspects, et d'une façon aussi avantageuse que possible, les 
différents matériaux de construction, produits du sol belge. \"ingt-deux 
carrières diflerentcs de pierres et de marbres de toute espèce ont coopéré 
à cette œuvre considérable. 11 faut louer M. Janlet d'avoir si bien su 
réunir tant d'éléments divers en un tout harmonieux. 

C'est une haute porte de ville qui forme le milieu de l'imposante 
façade belge. Au-dessus, suivant la mode flamande, s'élève un riche 
pignon à superpositions pyramidales. De chaque côté de la porte, deux 
étroits avant-corps de soutien dressent, sur un ordre de cariatides en 
gaine, des pignons de même style qui forment accompagnement au grand 
motif central. Sur les claveaux du grand arc rayonnent les écussons 
armoriés des neuf provinces, tandis qu'au sommet de la façade, contre le 
pyramidion supérieur, les lions belges soutiennent le cartouche royal. Des 
chapiteaux et des ornements d'applique en bronze doré mêlent leur éclat 
à la puissance des marbres variés, aux colorations chaudes des briques. 

A droite et à gauche, en aile, au-dessus d'une ordonnance superbe 
de colonnes monolithes, des galeries ouvertes laissent voiries poutraisons 
de leurs plafonds en bois. Aux extrémités de la façade, d'un côté, c'est le 
salon royal orné d'un balcon couvert en bois; de l'autre, c'est un beffroi 
étageant les formes arrondies de sa toiture capricieuse et se terminant 
par un lanternon octogonal à girouette élancée. 11 y a, dans cette compo- 
sition importante, à la fois certaine rectitude classique et beaucoup de 
liberté et d'imprévu. 

Nous avons trop bien loué de grand cœur la façade russe de M. Paul 
Bénard pour ne pas lui dire aisément que nous croyons peu à la petite 
façade grecque qu'il nous offre comme une maison du temps de Périclès. 
Nous n'admettons pas, particulièrement, que les Grecs, si respectueux de 
l'art et des dieux, aient pu construire en encorbellement une loggia ayant 



L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS. 



243 



Tapparence d'un petit temple tctrast3ie, porté seulement par la saillie de 
deux consoles. De telle sorte que les deux colonnes ioniques du milieu 
portent dans le vide. 11 n'y a aussi que notre construction moderne qui 
puisse se prêter à ces tours de force et les faire accepter. D'ailleurs l'ha- 
bitation grecque, qui n'était aux premiers temps qu'un simple abri en 
pisé, ne devint grande, belle et richement ornée qu'après les guerres 
médiques, lors du grand mouve- 
ment commercial et de la puissance 
politique d'Athènes. Telle la maison 
de Caillas, que nous décrit Platon, 
telles ces maisons dont notre orateur 
déplore la magnificence. C'est sans 
doute le type de ces maisons que 
nous décrit Vitru^e et qui servit 
de modèle aux constructions des 
grands seigneurs romains. 

Or nous savons, par les textes 
comme par les peintures antiques, 
que la façade de ces maisons don- 
nant sur la rue n'était qu'un mur 
percé d'une porte, puis, à une cer- 
taine hauteur, de lucarnes pour don- 
ner du jour, s'il était nécessaire. Ces 
ouvertures n'admettaient pas la vue 
du passant et ne pouvaient servir 
d'observatoire aux gens de la mai- 
son. Tout l'air et le jour, comme la 

sortie et l'entrée des diflerentes pièces de l'habitation, étaient sur la cour 
intérieure. Mais, sans nous étendre davantage sur l'habitation des anciens, 
concluons en disant que, chez les Grecs, les façades et les décorations 
étaient sur l'atrium et non sur la rue, et présentaient comme abri des 
portiques et non des balcons saillants couverts. Nous nous étonnons aussi 
de voir un buste de Minerve sur piédouche devant la maison grecque de 
l'Exposition. Ce sont les Romains qui ont inventé le buste. Nous com- 
prendrions une statue de Minerve et un autel en avant, mais nous ne 
comprenons pas un buste sur un autel. Quoi qu'il en soit, si M. Bénard a 
voulu avant tout faire une décoration, il a réussi et son invention habi- 
tuelle ne lui a pas fait défaut. 




^- 



OUCHE DANS LE PAVILLON BELGE. 

(Dessin de rarchitecte M. Janlet.) 



2^^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Le Danemark est modeste, comme il convient. Cependant sa petite 
façade avec ordres superposés et pignon à la flamande est bien étudiée. 
Mais est-ce bien là de Tarchitecture danoise ? 

La façade nationale des États de l'Amérique centrale et méridionale 
nous montre l'architecture importée dans ces pays, au xvi" siècle, par la 
conquête espagnole, mais architecture transformée par le climat et les 
mœurs, comme aussi par Tinfluence jésuitique. C'est un art désordonné, 
exubérant, à vrai dire de mauvais goût, mais dont M. Alfred Vaudoyer 
a tiré un excellent parti décoratif. Recherchant ses côtés typiques, l'archi- 
tecte a voulu nous montrer les terrasses qui couronnent les habitations, 
les miradores ou belvédères qui les dominent, les balcons saillants et 
couverts, en forme de vérandas, qui ont pour but de protéger Tintèrieur 
du logis contre les fortes chaleurs. S'inspirant d'un palais bien connu à 
Lima sous le nom de « Casa marques de Torre Tagle », M. Vaudoyer 
en a reproduit fidèlement le miradore élancé, ainsi que le balcon coquet, 
à riches compartiments de menuiserie, qui s'allonge au-dessus d'un por- 
tique trapu, sur la façade de ce palais. Toutefois la décoration supérieure 
de ce balcon a été modifiée par l'introduction, en forme de frise, des 
écussons de chacune des républiques américaines, qui ont tenu à atfirmer 
ainsi leur union. Disons c^ue les miradores sont très en faveur dans ces 
pays lointains, principalement dans l'État de l'Uruguay, où beaucoup sont 
fermés de verres de couleur. Le soir, du haut des terrasses où Ton vient 
chercher la fraîcheur, les habitants jouissent d'un coup d'œil féerique, 
ces miradores devenant alors autant de phares qui illuminent l'obscurité 
des nuits et signalent, par leurs feux variés, l'habitation de chacun. 

11 y a lieu de remarquer que cette façade, frontispice de l'exposition 
américaine du Sud, précède une série de salles où chacun des États du 
Sud a tenu à se signaler par une décoration particulière. La république 
Argentine est représentée par un portique à arcades, inspiré d'une con- 
struction récemment élevée à Buenos-Ayres. Le Pérou reproduit dans sa 
façade un monument du haut Pérou, le portique de Huanuco-Viejo. La 
frise intérieure est celle du temple de Paramonga. La construction 
légère, en bois, de l'Uruguay est conforrne à celles qu'on exécute jour- 
nellement à Montevideo. Le Guatemala otïre un exemple de polychromie 
indienne. Enfin la hutte en bambous ou rancho du Nicaragua termine 
cette avenue de constructions aux aspects divers, en harmonie avec les 
civilisations qui se sont succédé dans ce pays d'une fertilité et d'une 
richesse incomparables. 



L'ARCHiTECTURE AU CHAMP DE MARS. 245 

Nous ne saurions prendre au sérieux les minuscules échantillons 
d'architecture que présentent le royaume d'Annam, la Perse, le royaume 
de Siam, le Maroc, la régence de Tunis. Cependant groupés habilement, 
ils font bon effet sur la rue des Nations et, par leurs silhouettes bizarres, 




LES GAtERlES PORTUGAISES A l' E X PO SI TIO S ; REPRODnCTIOX DU CLOITRE DE BELEM PRÈS LISBONNE. 

, (Dessin de l'architecte, M. Pascal.) 



par leurs colorations vives, varient d'une façon impré^ale la suite des 
constructions. 

Au delà, ce sont plusieurs petits États, les plus petits de l'Europe, 
qui s'associent pour présenter une façade respectable : le grand-duché de 
Luxembourg, la principauté de Monaco, les républiques de Saint-Marin 



246 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

et du val d'Andorre se sont adressés à M. Vaudoyer, qui a su encore 
faire un tout aimable des modestes éléments de décoration dont il dispo- 
sait. Le grand-duché de Luxembourg est représente par un fragment réduit 
de l'ancien hôtel de ville de Luxembourg, servant actuellement de rési- 
dence au prince-lieutenant. La porte à arcades, sur la droite, est celle du 
prince de Monaco, surmontée des armes de la principauté. Elle est réduite 
à moitié de sa grandeur réelle. Les deux petites républiques ne sont 
signalées que par leurs écussons surmontant la fenêtre du premier étage. 
M. Pascal a restitué, pour la gloire de TExposition portugaise, le 
porche de l'église du fameux monastère des Hiéronymites de Belem près 
Lisbonne. Cette architecture, gothique dans sa masse, Renaissance dans 
ses détails, un peu surchargée comme l'art espagnol qu'elle avoisine, 
mais gardant encore quelque parfum de l'art arabe si longtemps domina- 
teur dans le pays, cette architecture, malgré tant d'influences diverses, 
reste très particulièrement accentuée par certaines dispositions décora- 
tives qui lui sont véritablement propres. Cette restitution est si parfaite 
de style et de caractère, non seulement dans l'ensemble, mais encore 
dans les moindres parties, qu'on pourrait la croire moulée sur nature. — 
11 n'en est rien cependant. — AL Pascal a dû tout reconstituer au moyen 
de croquis pris par lui sur les lieux et de photographies. De plus, 
M. Pascal a dû changer l'échelle du monument pour rester dans des propor- 
tions ici possibles, et par la même raison tronquer la partie supérieure de 
la façade. Il lui a fallu aussi remplacer les figures de saints des niches 
par les statues des grands hommes dont le Portugal e^t fier. — M. Pascal 
a si bien réussi cependant à nous donner l'illusion complète du monument 
ancien, que nous devons vraiment considérer ce fac-similé comme un tour 
de force de sentiment juste et d'assimilation. Le charmant dessin de 
M. Pascal, que nous reproduisons ci-contre, représente une travée du 
cloître de Belem qui sert de façade à l'Exposition portugaise sur les 
galeries latérales. Ce sont les Pays-Bas qui terminent la rue des 
Nations par une importante façade d'hôtel de ville, flanqué d'un haut 
beffroi carré à lanternons octogonaux superposés. La pierre et la brique 
alternées et mélangées jouent un grand rôle dans cette architecture très 
imitée du curieux Stadhuis de Leyde. 

Et maintenant que le promeneur est arrivé au bout de la longue 
avenue, qu'il se retourne : c'est de cette extrémité que la rue des Nations 
apparaît le mieux dans tout son effet pittoresque. Ses toits de hauteur et de 
formes variées, ses tours, ses clochers, ses miradores, ses loges, ses pinacles, 




PORTE DE LA MOSQ^UÉE DE BOU-MÉDINE, A TLEMCEN. 

(Expoéiiioii algérienne du Trocadéro, — Dessin de l'arclnUclej M, WabU.) 



248 L'ARCHITECTURE AU CHAMP DE MARS, 

ses portiques, son alignement incertain, les drapeaux de toutes couleurs 
flottant au haut des mâts, et, dans le fond de cette perspective, mouve- 
mentée et confuse, une haute tour du Trocadéro surgissant au-dessus 
de l'horizon, tout concourt à faire de cette longue suite de façades multi- 
colores un des plus étonnants spectacles de la grande Exposition. Aussi, 
malgré les regrets que nous avons cru devoir formuler, malgré certaines 
critiques inévitables de détails, il nous plaît de reconnaître que, grâce au 
zèle amical des commissaires étrangers, grâce au talent, à l'activité et à 
la bonne volonté des nombreux artistes, entrepreneurs et ouvriers 
français ou étrangers qui ont collaboré à cette œuvre multiple, la pensée 
du directeur des sections étrangères, M. Berger, a été réalisée au delà 
de tout ce qu'on pouvait espérer. La rue des Nations restera certaine- 
ment dans la mémoire de tous comme un symbole d'union et de con- 
corde au milieu de cette grande fête du travail et de la paix olfertc par la 
France au monde entier. 

Nous pourrions encore glaner, le long du palais et dans les parcs du 
Champ de Mars, maintes observations touchant l'architecture étrangère. 
Nous verrions particulièrement les pavillons des colonies portugaises et 
espagnoles, celui de Monaco, puis les cottages anglais. Nous renonçons éga- 
lement avec regret à visiter cette très intelligente réduction du palais indien 
élevée par M. C. Purdon Clarke, architecte dans le grand vestibule du 
palais pour réunir les expositions si intéressantes de l'empire des Indes, des 
maharajahs de Kashmir et de Patiala, et des rajahs de Jind et de Nabha. 

Mais, forcément négligent, nous avons hâte de franchir le pont d'Iéna 
pour aller au delà admirer de près le palais du Trocadéro. 



111. 



L'ARCHITECTURE DANS LE PARC DU TROCADERO. 

Nous Voici de l'autre coté du pont. Mais, si bien que le palais du 
Trocadéro nous sollicite par ses masses puissantes et harmonieuses, nous 
ne pouvons, pour aller jusqu'à lui, passer indifférents devant les nom- 
breuses constructions de toutes sortes qui s'étagent sur les pentes gazon- 
nées de ses jardins. D'ailleurs, beaucoup de ces constructions offrent un 
véritable intérêt d'art ou d'archéologie. 



L'ARCHITECTURE AU TROCADÉRO. 249 

Si nous nous dirigeons d'abord vers la droite, nous voyons Tagglo- 
mération des constructions françaises, au milieu desquelles un haut minaret 
de 3o mètres signale l'exposition importante de notre colonie algérienne. 
Cette exposition a été réunie dans une sorte de palais ou de caravansérail 
arabe, construction rectangulaire de 35 mètres de largeur sur 55 mètres 
de profondeur, dont les différents éléments décoratifs ont été empruntés aux 
vieux monuments du xtii' et du xiv° siècle, qui subsistent à Tlemcen et aux 
environs. Ce sont plusieurs mosquées qui témoignent encore aujourd'hui 
de l'importance de Tlemcen, pendant trois siècles capitale d'un royaume 
florissant sous la dynastie berbère des Beni-Zeiyan. Aussi Tornementation 
des quatre faces du minaret est-elle empruntée aux intéressants motifs 
qui décorent la haute tour de la mosquée en ruine d'El-Mansourah, tour 
supérieure, en son temps, à la trop fameuse Giralda de Séville. D'autre 
part, la porte principale du palais est la reproduction exacte de l'entrée 
de la célèbre mosquée de Sidi-Bou-Médine. M. Danjoy nous avait déjà 
fait connaître cette porte par des relevés très appréciés au Salon de 1873, 
que nous retrouvons au palais du Trocadéro, au milieu de l'exposition 
des monuments historiques. M. Charles Wabie, l'architecte du Palais 
algérien, la restitue et la présente cette année en un fac-similé nature qui 
nous détaille toutes les richesses de son encadrement de fines arabesques 
et de faïences lumineuses. Au delà de cette porte élevée sur un haut sou- 
bassement de marches, on pénètre sous un porche flanqué de deux annexes 
en forme de marabouts. Ce porche donne accès daas un grand vestibule 
desservant les galeries d'exposition et les portiques mauresques qui en- 
tourent le jardin central. Celte grande pièce d'entrée est recouverte d'une 
coupole à jour, à douze pans avec retombées alvéolées, imitée de celle 
de la grande mosquée à Tlemcen. A l'extrémité du jardin central, dans 
l'axe du palais, se trouve un marabout ou koubba servant de salon de 
réception et de repos. Deux portes ouvertes sur le dehors, au milieu des 
galeries longitudinales, sont encore inspirées par celle du marabout de 
Sidi-Daoudi à Tlemcen. En somme, le Palais algérien du Trocadéro, très 
particulier d'aspect et très bien disposé pour mettre en relief la riche 
exposition de notre colonie, a de plus pour nous le mérite de faire entre- 
voir quelque peu les curiosités artistiques d'un pays où nous ne voyageons 
pas assez, malgré tous les restes de l'art antique et de l'art arabe qu'on y 
voit encore et qui méritent les plus sérieuses études. 

Autour du Palais algérien de M. Wable se groupent de nombreux 
petits pavillons de vente plus ou moins arabes ou trop fantaisistes, dont 



25o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

je n'ai rien à dire ici. Je laisserai également de côté les constructions in- 
dustrielles qui occupent ce côté du parc ; mais il faut visiter une construc- 
tion d'un caractère et d"un intérêt très particuliers : c'est le chalet de l'ad- 
ministration des Eaux et Forêts. Construit tout en bois, sans cependant 
prétendre reproduire l'aspect solide et massif des chalets de l'Oberland 
bernois ou des maisons norwégiennes et moscovites, il nous fait ^■oir les 
ressources multiples de la charpenterie et de la menuiserie modernes 
en des combinaisons savantes et délicates. Elevé sur un haut soubas- 
sement de rochers, enveloppé de portiques treillages et de massifs de 
fleurs et de verdure, ce pavillon pittoresque accuse quand même une 
silhouette architecturale très définie, et fait honneur au talent de l'archi- 
tecte, M. Etienne. 

Dirigeons-nous maintenant sur le versant gauche du Trocadéro, du 
côté des constructions des Nations étrangères. J'y veux chercher au milieu 
de ce campement international plein de confusion et d'imprévu pittoresque, 
au tra^■ers des bazars orientaux envahis par la foule et des cafés tunisiens 
ou marocains pleins de résonnances étranges et continues, au travers des 
maisons et des beffrois en bois de la Suède et de la Norwège, des pavil- 
lons du schah de Perse et du roi de Siam, j'y veux chercher la ferme 
japonaise et la pagode chinoise. Ce n'est pas que j'aie le temps ici de 
m'arrêter aux échantillons exotiques de végétaux et de volatiles que les 
Japonais nous montrent en ce minuscule jardin d'acclimatation ; mais j'ai le 
droit de m'intéresser à ces clôtures légères en bambous, à cette ravissante 
petite porte en bois sculpté qui ferme l'enclos, aux constructions légères et 
rustiques qui sous un abri ingénieux de bambous offrent aux promeneurs 
les vases, les bronzes, les étoffes et tous ces mille riens, capricieuses in- 
utilités ou jouets d'enfants, dont les Japonais savent faire des merveilles 
d'esprit et de goût. 

La grande construction chinoise est également remarquable à bien des 
titres. Elle attecte les dispositions ordinaires d'une pagode bouddhique, en 
un quadrilatère ouvert sur l'une de ses faces et enveloppé de constructions 
sur les trois autres côtés. 

Au fond devrait se trouver le grand autel de Bouddha, ici remplacé 
par un riche salon. Sur les côtés seraient les autels de second ordre et les 
habitations des bonzes. Ce sont des comptoirs de vente très achalandés 
qui les remplacent. Cependant la disposition générale est exacte et l'aspect 
d ensemble est juste. La porte d'entrée seule présente des modifications 
sérieuses apportées au type ordinaire ; elle devrait se trouver à l'intérieur 




r'AVlLLON DES FORÊTS, DANS LES JARDINS DU TROCADERO. 

(Dessin de l'architeclc, M. Elicnne.) 



^5, L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

et masquée par un mur. On nVmtre jamais directement dans Tenceinte 

consacrée d'un temple chinois. 

Le style de cette pagode remonte à Tépoque de la dynastie Min (vers 
1450 environ), et toutes les grandes pagodes qui sont aux environs de 
l^ékin, notamment les tombeaux célèbres des empereurs de cette dynastie, 
sont du même style. C'est la belle époque de Tarchitecture en Chine. Au 
reste ce style n'a jamais, depuis, subi de transformations sensibles ; il est 
encore en usage aujourd'hui dans le Céleste Empire. Un seul essai fut tenté 
par l'empereur Kien-lon, sous l'inspiration des fameux jésuites établis à 
cette époque à la cour du Fils du Ciel. Cet essai a produit le palais du 
Yen-Min-Huen, construit sur le modèle de notre palais de Trianon, mais 
avec de très curieuses modifications, par suite de l'encastrement dans la 
pierre de motifs émaillés de grande dimension, reproduisant avec des 
guirlandes de fruits et de corbeilles de fleurs, toutes les formes aventu- 
reuses de notre rococo européen. C'est ce palais qui fut incendié lors de 
l'expédition anglo-française; et si Ton doit regretter la destruction d'une 
grande partie du mobilier sans pareil qui l'ornait, l'art peut aisément 
se consoler de la ruine du palais lui-même. Pour en revenir à notre pa- 
gode du Trocadéro, nous avouons être fort séduit par certains côtés de 
cette architecture très sûre d'elle-même dans ses apparentes bizarreries. 
Bien coiffée de toitures mouvementées, elle semble, par un sentiment de 
coquetterie savante, retrousser les saillies angulaires de ses toits pour 
laisser voir la richesse prodiguée dans ses corniches. La multiplicité de 
leurs détails sculptés disparaît dans une chaude coloration d'or et de ver- 
millon, rayée par les dessous bleus ou verts du chevronnage recourbé. 
D'ailleurs, ces tons incidents disparaissent dans la masse dominante du 
rouge et de l'or, et n'en troublent pas la calme et riche harmonie. Toute 
la pagode apparaît à la fois sombre et étincelante : sombre par l'ensemble 
de ses toitures et de ses murailles peintes en gris noir; étincelante par 
une ornementation sobreiTient distribuée, mais extrêmement abondante 
dans le détail, et qui, toujours colorée de rouge et d'or, réveille la sévérité 
même des toitures superposées, en y jetant, comme au hasard, des dragons, 
des chimères, des groupes de petits guerriers, des crêtes déchiquetées, 
qui, sur les faîtages, les arêtiers, les angles accusés, allument des étin- 
celles. 

Toutes les pièces importantes et ornementales de ce pavillon ont été 
préparées et sculptées à Ningpo, ville considérable du sud de la Chine, 
qui a, parait-il, une spécialité de sculpture et de découpage des bois et 



V 



L'ARCHITECTURE AU TROCADÉRO. 253 

OÙ, d'ailleurs, on a le goût de rarchitecture plus libre et plus ornementée 
que dans le nord, du côté de Pékin, où se conservent les traditions 
sévères de la vieille et grande architecture. Pour en finir avec cette très 
intéressante construction, n'oublions pas le kiosque octogonal à deux 
étages de toitures, dans l'ombre desquelles flamboient les spirales rayon- 
nantes dorées et vermillonnées d'une étonnante coupole. Ce kiosque, qui 
occupe le centre de la cour intérieure, sutRt à lui seul pour caractériser 
l'art chinois. 

La Gaiette a déjà entretenu ses lecteurs de l'antique maison égyptienne 
restituée sous la direction de notre savant égyptologue M. Mariette-Bey, 
d'après les ruines séculaires découvertes par lui à Abydos, dans la haute 
Egypte. Nous passerons rapidement aussi devant la reproduction habile 
et fidèle d'une maison du Caire, par l'architecte M. Paul Bénard, et, nous 
dégageant enfin de ce labyrinthe cosmopolite, nous nous trouverons en 
présence du palais du Trocadéro. 



IV 



LE PALAIS DU TROCADEnO. 



Du point où nous nous plaçons, ce palais nous apparaît dans toute 
sa majesté. Nous sommes assez loin pour en embrasser l'harmonieux 
ensemble, assez près pour sentir ses dimensions géantes et apprécier 
l'élégance de ses formes architecturales. Nous n'avons pas besoin àz 
décrire ce magnifique palais, qui, après avoir été la grande attraction de 
l'Exposition de 1878, en perpétuera glorieusement le souvenir. Le palais 
de MM. Davioud et Bourdais est aujourd'hui connu, non pas seulement 
des provinciaux et des étrangers qui ont visité Paris cette année, il est 
connu du monde entier. Tous les moyens possibles de copie, de répéti- 
tion, de reproduction, ont concouru à l'envi pour en répandre au loin 
l'image. Qui n'a maintenant présent à la mémoire ce vaste ensemble? 
Au centre, une rotonde énorme, enveloppée de deux étages de portiques 
à jour, accuse nettement la grande salle des fêtes et des concerts. En 
arrière, deux tours gigantesques élèvent leurs plates-formes et leurs som- 
mets dorés, à des hauteurs inconnues des flèches, des dômes, des tours, 
qui portent haut la renommée des monuments du Paris ancien ou moderne. 



254 L\\RT MODERNE A L'EXPOSITION. 

A droite et à gauche, deux pavillons en contre-bas s'accolent aux flancs 
de la salle. Ces pavillons servent au premier étage de salles de conférences 
et au rez-de-chaussée de vastes vestibules. Ces vestibules donnent accès 
à la fois sur les dégagements de la salle des fêtes et sur les longues gale- 
ries latérales d'Exposition, de forme courbe concave, qui, subdivisées en 
trois tronçons par des pavillons d'entrée intermédiaires et arrêtées à leurs 
extrémités par de solides pavillons de tête, embrassent tout le sommet de 
la colline. Les galeries latérales d'Exposition sont doublées, du côté du 
Champ de Mars, de portiques à colonnes, qui, reliés par la galerie qui 
pourtourne la salle des fêtes, s'associent pour offrir au promeneur un 
plain-pied de plus d'un demi-kilomètre, du haut duquel on embrasse le 
panorama grandiose de Paris. 

Cette disposition générale, si simple et par suite si imposante, con- 
stitue, il faut bien le dire, un monument d'un caractère tout nouveau et 
d'un effet par suite saisissant. 

On a bien vite dit que notre temps ne possède pas d'architecture qui 
lui soit propre; on accorde bien, tout au plus, qu'un renouveau d'études 
porte nos architectes vers réclectisme ; mais les gens du métier, les archi- 
tectes presque seuls savent quelle transformation latente, mais profonde, 
subit en ce moment notre art architectural contemporain. Depuis bientôt 
cinquante ans, les tendances nouvelles se sont essayées en nombre 
d'œuvres, sinon également réussies, assurément très modernes, aussi bien 
dans l'architecture monumentale que dans l'architecture privée. C'est 
qu'en effet, pour que l'art de l'architecte apparaisse en un épanouissement 
nouveau, il faut que les programmes qui lui sont donnés soient renou- 
velés comme les besoins dont ils doivent être l'expression. On comprend 
que des monuments religieux imposent une architecture en quelque sorte 
hiératique, que des monuments dont l'expression morale doit être la 
dominante, ou que des monuments dont la fonction utile est invariable, 
ne puissent ni inspirer ni permettre une transformation accusée des formes 
consacrées; mais qu'un monument soit réclamé par certains besoins nou- 
veaux de notre état social modifié, de nos goûts et de nos penchants 
modernes, aussitôt l'art monumental s'affirme en des créafions pleines 
d'une saveur inconnue. 

Il nous serait aisé de citer les monuments de ce xix"" siècle qui 
revêtent un caractère d'art particulier, malgré la similitude à peu près 
constante des programmes imposés; toutefois, c'est surtout dans un certain 
ordre de monuments voulus par des nécessités toutes modernes, c'est par 



LWRCHITECTURE AU TROCADÉRO. 253 

Tapplication sincère de procédés et d'éléments de construction incessam- 
ment multipliés par la science, que notre art architectural trouve l'occa- 
sion et le moyen de revivilîer son inspi- 
ration. Il dépouille ainsi peu à peu sa 
parure, plus conventionnelle que rai- 
sonnée, pour rajeunir sa beauté par la 
vérité des formes accusées et la logique 
de la décoration. 

C'est par cette constante recherche 
de Tutile et du vrai, c'est par le carac- 
tère qui en découle, c'est par l'expres- 
sion, qui est la vraie beauté en tant 
qu'architecture, que le monument de 
MM. Davioud et Bourdais affirme à la 
fois sa raison d'être et la beauté mo- 
derne monumentale. 

L'e palais du Trocadéro, en effet, 
n'a pas été seulement imaginé pour ser- 
vir de toile de fond à l'Exposition du 
Champ de Mars et pour masquer par 
un développement superbe d'architec- 
ture les bâtisses des hauteurs de Chail- 
lot. Un besoin d'ordre supérieur a été 
son origine, a assuré son avenir et mar- 
qué sa place parmi les créations d'utilité 
publique. 

Une des gloires de ce siècle aura été 
d'avoir consacré ce principe : que l'art 
ne doit pas seulement servir aux jouis- 
sances esthétiques de quelques-uns, mais 
que, dans nos sociétés modernes trans- 
formées, ildoit être un élément de prospé- 
rité et de moralisation pour les peuples. 
Étant donné que l'art multiplie la valeur 
de la matière, il était nécessaire que le 
moindre artisan pût profiter de ses en- 
seignements et de l'étude de son passé pour concourir par un labeur intel- 
ligent à la richesse commune. En conséquence, la nécessité s'est imposée 




(Dessin Je l'architecte, M. Davioud.) 



256 L'ART MODERNE A L^EXPOSITION. 

de créer des musées, non plus seulement destinés à abriter de hautes et 
idéales conceptions, mais surtout propres à recueillir comme des précieux 
modèles tous les débris des industries au temps passé et disposés, par des 
classements méthodiques, pour reconstituer l'histoire générale de Tart 
dans tous les temps et chez tous les peuples. 




FRAGMENT DE LA FRISE PEINTE PAR M. I. A M E I R E DAr 

(Croquis de l'arUste.) 



SALLE DESFE 



D autre part, on n'a pas voulu que les travaux de l'industrie, que 
ceux des arts de la forme et de la couleur eussent seuls le droit et la pos- 
sibilité de se produire dans le grand concours offert à toutes les nations. 
On a voulu que l'art, dans toutes ses manifestations, que la pensée, même 
dégagée des interprétations de la matière, que la pensée, sous toutes ses 
formes, put apparaître librement. 



L-ARCHITECTURE AU TROCADÉRO. aSj 

C'était avec juste raison donner une place importante à la musique 
dans notre grande Exposition; c'était inviter la parole à se faire entendre 
au milieu de congrès et de conférences, et provoquer, dans l'ordre de l'in- 
telligence et de la science, les constatations, les comparaisons, les lumi- 
neuses controverses. De là, la nécessité de salles pour la réunion de cou- 




frise PEINTE PAR M. LAMEIRE DAÎ 



SALLE DES FETES. 



(Croquis de l'artiste.) 



grès et de conférences; de là enfin la création reconnue indispensable 
d'une vaste salle destinée à produire non plus seulement devant un public 
restreint, mais devant de nombreuses assemblées, les grandes œuvres 
symphoniques des compositeurs français et étrangers. C'était convier un 
peuple immense à prendre sa part des joies sereines et bienfaisantes de 
la musique. Le palais du Trocadéro est la résultante de ce beau pro- 
gramme et MM. Davioud et Bourdais n'ont pas failli à la lourde tache 
qui leur était confiée. 

Si nous considérons leur œuvre dans son ensemble au point de vue 
pratique, nous la voyons bien répondre au but proposé. Une vaste salle 

'7 



258 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION 

s'élève au milieu du palais comme le temple de FHarmonie. Immense, 
bien ajourée, elle offre au public plus de 4,5oo places bien disposées pour 
voir et entendre, dégagées par des escaliers nombreux et des issues multi- 
pliées qui donnent sur les galeries extérieures ou intérieures. 

La partie réservée à l'orchestre est disposée pour recevoir 35o musi- 
ciens ou choristes, auxquels un orgue de 4,070 tuyaux, monument de 
M. Cavaillé-Coll, peut venir prêter l'appui de sa voix formidable ou le 
charme de ses accents célestes. 

On a dit que la salle de .\LM. Davioud et Bourdais était trop sonore 
et que quelques détails d'orchestration se confondaient dans une certaine 
répercussion des sons. Mais l'excès est-il ici un défaut? et que serait-il 
arrivé si, au lieu d'une sonorité excessive, obtenue en quelque sorte 
volontairement par une étude patiente et réfléchie, la salle eût été sourde, 
si les sons y eussent été étouffés ? Le défaut serait irrémédiable à tout ja- 
mais: tandis que si, aujourd'hui, il y a réellement excès dans la sonorité, 
quelques tentures disposées au pourtour de la salle en auront bien vite 
raison. Mais je veux chercher ailleurs la cause de cette opinion émise un 
peu rapidement par quelques-uns. Étant admis qu'une salle de musique 
doit être en quelque sorte un instrument résonnant, il convient encore 
de rechercher quel genre de musique cet instrument peut rendre le 
plus heureusement. On choisit donc ou l'on crée l'œuvre musicale en 
vue d'une salle plus ou moins grande, plus ou moins particulièrement 
disposée. 

Or l'expérience était à faire pour la salle du Trocadéro; et peut-être 
a-t-on voulu y présenter toutes œuvres musicales , sans assez tenir 
compte de la nature de l'œuvre par rapport aux dimensions de la salle. On 
a reconnu, en effet, que les rythmes trop torturés, que les harmonies trop 
juxtaposées ou trop comf)liquées, si chères à l'école contemporaine, y appa- 
raissent quelquefois de façon confuse et peu saisissable ; tandis qu'au 
contraire, tout rythme franc, toute harmonie simple y gagnait en puis- 
sance et en grandeur. Aussi voulons-nous ici répéter l'opinion d'un grand 
maître de l'art français, nous disant à l'une des premières auditions : 
« Cette salle sera un bienfait pour l'avenir de notre musique. Il ne suf- 
fira plus ici de faire de la science, il sera nécessaire de montrer des idées. 
Dans cette salle, il faut de la musique à fresque; la pensée doit y dominer 
par la forme et le dessin ! » Notre grand maître faisait ainsi de la salle du 
Trocadéro le plus bel éloge qu'on en pût faire, et l'expérience lui a donné 
raison. Car c'est sans conteste la Gallia, de Gounod, cette œuvre simple 



LWRCHITECTURE AU TROCADÉRO. 



S.S9 



et héroïque, qui a produit dans la nouvelle salle le plus puissant effet. 

Je n'ai pas besoin de dire que les salles des conférences ont utilement 

réuni de nombreux congrès et prêté leur chaire à de nombreux orateurs. 

Je ne crois pas davantage devoir rappeler que les galeries du palais ont 




EIXTE PAR M. LAMEIRE DANS LA 

(Croquis de l'artiste.) 



abrité, dans une ordonnance magnifique, des collections merveilleuses, qui 
ont été à la fois un spectacle sans pareil et un enseignement des plus 
précieux. 

Quant au caractère décoratif du palais du Trocadéro, il ressort 
de la fonction bien apparente des différentes parties de l'édifice. Rien 
d'inutile dans ce magnilique déploiement d'architecture qui, du côté du 



2(3o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Champ de .Mars comme du côté de la place du Trocadéro, accentue ses 
salles, ses vestibules, ses galeries, ses portiques, ses escaliers, en un 
mot tout son organisme, avec une fière simplicité. Aussi quelques-uns 
ont-ils accusé la nudité du grand pignon à redans qui, sur la face du nord, 
reçoit l'adossement de la conque de l'orchestre. On comprendra par suite 
aisément que ce vaste pignon ne pouvait se décorer et se trouer de 
baies non motivées. Mais que les impatients prennent patience. Ce 
pignon, divisé en neuf travées verticales, ne sera complet que lorsque des 
statues viendront couronner et silhouetter cette grande muraille, et que de 
grandes ligures, les neuf Muses, exécutées en mosaïque sur fond d'or, vien- 
dront illuminer les arcatures supérieures. Ainsi du moins ont proposé 
les architectes, et nous voulons espérer qu'il sera ainsi donné un magni- 
fique frontispice à leur monument. 

Nous aimerions nous y promener longuement, à loisir, pour étudier 
en détail le décor de toutes les parties. Entrant par la place du Troca- 
déro et traversant les vestibules, dont les poutraisons en fer du plafond 
sont portées par de puissantes colonnes monolithes en marbre du Jura, 
nous irions tout d'abord sous la colonnade extérieure, invités par le 
magniliquc panorama qui, depuis le dôme de Saint-Augustin et les som- 
mets de la butte Montmartre, s'étend jusqu'aux coteaux verdoyants de 
Meudon, de Sèvres et de Saint-Cloud. Puis, avides de mieux voir et de 
tout voir, nous nous confierions à l'un des ascenseurs qui desservent les 
tours et qui en sont en quelque sorte la raison d'être. Transportés sans 
fatigue au sommet, d'une hauteur vertigineuse de plus de 80 mètres, 
nous saisirions, véritablement à vol d'oiseau, le plan général du vaste 
monument, l'ensemble de ses couvertures et de ses coupoles, et le vaste 
comble à pans pyramidal, couronné par la belle Renommée en cuivre 
repoussé de Mercié. Nous pourrions, de ces sommets, redescendre 
sur la galerie extérieure découverte, qui forme terrasse au-dessus du 
portique à deux étages enveloppant la salle. Nous aurions ici sous l'œil les 
trente statues qui décorent le sommet de ce portique, nous pourrions 
étudier de près l'appareil bien réglé de la construction en moellons, avec 
bandes interposées de marbre sampans, dont la couleur rose violacé 
s'harmonise bien avec les tons rouges, bleus, verts, jaunes et or des 
mosaïques vénitiennes qui s'incrustent dans les frises et les tympans. 

Au-dessus de cette terrasse, la muraille de la salle s'élève circulaire- 
mcnt sur une hauteur de i5 mètres. Elle est percée de neuf baies plein 
cintre garnies de meneaux en pierre. Entre elles sont ajustées huit 



L'ARCHITECTURE AU TROCADÉRO. 261 

tourelles carrées, qui épaulent le mur courbe, et dans lesquelles de petits 
escaliers à vis permettent d'arriver aux tribunes de la salle ménagées au 
niveau de la terrasse, et qui ont pour profondeur la saillie même des 
tourelles. Nous pourrions alors pénétrer dans la salle. De ces gradins 
supérieurs cette salle paraît encore plus solennelle et imposante. C'est en 
quelque sorte la sensation que Ton ressent au sommet du Colisée. En 
face se déploie la superbe frise que M. Lameire a peinte au-dessus du 
grand arc qui surmonte la conque acoustique de l'orchestre . AI. Lameire 
y montre la France sous les traits de l'Harmonie, assise sur un troue 
d'ivoire, la lyre à la main ; elle adresse l'hymne de bienvenue aux nations 
réunies autour d'elle. A ses pieds, les peuples barbares s'accroupissent 
en paix comme des bétes fauves charmées. Il faudrait longuement décrire 
cette vaste composition, qui atîîrme de plus en plus le grand talent du 
jeune maître. iMais nous n'avons que le temps de donner un coup d'œil 
à la décoration générale, au magnifique plafond à structure accusée et 
à zones concentriques, qui semble suspendre un large vélum au-dessus 
de la salle. Au centre rayonne un magnitique réseau de palmes et de 
lauriers. Nous voudrions louer la noblesse des deux loges d'avant-scène, 
ornées de statues allégoriques par M. Blanchard; nous voudrions du-e 
l'ampleur du vaste cadre qui enveloppe l'orchestre. Mais les quelques 
pages dont nous disposons sont impuissantes devant l'immensité de ce 
monument, auquel il faudrait consacrer un volume tout entier. Quittons 
donc la salle. Il nous faut, du dehors, donner un dernier coup d'œil à ce 
magnifique ensemble. Aussi bien nous n'avons encore rien dit de la cas- 
cade, de ses pentes si bien ménagées, de ses eaux si bien distribuées et uti- 
lisées pour l'effet. Cependant un regret nous prend : nous avons peine à 
comprendre comment le château d'eau, qui sert de point de départ à 
la cascade, se relie à la base du monument. Il y semble seulement accolé 
et n'en fait pas partie essentielle et intégrante, si bien que la nappe d'eau 
qui tombe de la partie supérieure semble s'échapper des galeries enve- 
loppant la grande salle. Nous croyons bien savoir qu'un grand motif de 
décoration central donnait, dans le projet primitif des architectes, une 
origine en quelque sorte vraisemblable à cette cascade et que la seule 
raison d'économie en a empêché l'exécution. S'il en est temps encore, 
nous souhaitons vivement qu'on donne aux architectes les moyens néces- 
saires pour compléter cette cascade, qui semble aujourd'hui un beau 
corps sans tète. 

Mais, me dira-t-on ; « Vous uj nous avez pas encore parlé du style 



I 



202 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

du monument. Les uns le prétendent byzantin, les autres arabe, ceux-ci 
roman, ceux-là grec, et encore d'autres florentin. Quel est son style en 
somme?» C'est qu'en etlet, la première chose que désire savoir le public 
sur une œuvre d'architecture, c'est à quel style il appartient. Une fois 
classé dans un style bien connu, il est définitivement jugé. Je dirai du 
palais du 'l'rocadéro qu'il est à la fois grec, roman, byzantin, arabe, flo- 
rentin si l'on veut, et qu'en même temps il n'est rien de tout cela. Il 
appartient à la famille des monuments essentiellement modernes, dont 
je parlais plus haut, qui procèdent des monuments du passé non par 
une imitation de formes, mais par une application de principes. Et c'est 
en vertu de ces principes immuables de vérité et de logique que nous 
voyons le palais du Trocadéro accuser si franchement au dehors ses 
formes intérieures, et séparer, dans toutes ses parties, de sa construction 
même sincèrement mise en honneur. Quant au décor ornemental pro- 
prement dit, nous ne saurions trop en louer l'élégance digne et l'invention 
toujours mesurée. M. Davioud nous a, de longue date et dès ses pre- 
mières œuvres, donné la mesure de ce goût si sûr et si délicat, qui depuis 
a marqué d'une empreinte constante et très personnelle ses nombreux 
travaux. Mais nous ne voulons pas séparer aujourd'hui les noms de 
MM. Davioud et Bourdais. Unis dans un même labeur, qui a enfanté 
en dix-huit mois un palais sans rival, il faut les unir dans une même 
gloire bien méritée. 

Nous ne pouvons terminer cette trop longue étude sur l'Architecture 
moderne et rétrospective au Champ de Mars et au Trocadéro sans cher- 
cher à en dégager un enseignement dominant. Ainsi portons nos regards 
vers l'architecture du passé; nous la voyons nous proposer, dans ses 
dispositions et dans ses formes, des modèles de convenance et de sin- 
cérité. Constatons que notre art contemporain revient à ces principes de 
sagesse. Fortifié par la science moderne, il renouvelle les tradifions du 
passé en satisfaisant des besoins nouveaux. Nous voyons aussi la cou- 
leur, sensation nécessaire aux peuples comme aux individus, servir de 
complément à la forme dans toutes les manifestations architecturales de 
l'art aux temps passés. Or il faut le reconnaître, la couleur est de nou- 
veau aujourd'hui le grand objectif de tous les arts et de toutes les indus- 
tries servies par les découvertes de la science. Une telle somme d'eflbrts, 
efforts si manifestes au Champ de Mars et au Trocadéro, entraîne 
certainement notre architecture vers une renaissance de la polychromie 
monumentale, sans laquelle notre art, répudiant les traditions du passé, 



L'ARCHITECTURE AU TROCADERO. 203 

renonce à l'un de ses plus puissants moyens de séduction. Comme nous 
le disions dernièrement dans une conférence au Trocadéro, il faut, cou- 
rageusement, hardiment, reprendre les traditions anciennes de poly- 
chromie; mais les reprendre pour les transformer, pour les harmoniser 
avec nos goûts et nos mœurs, et, surtout, pour les mettre d'accord avec 
les éléments si multiples de notre construction moderne. La polychromie, 
ainsi renouvelée, ne se réduira plus seulement, comme à certaines époques 
du passé, aux superficielles colorations qui rehaussaient de leur éclat 
passager les formes monumentales. Les colorations nouvelles empruntées 
aux terres cuites et émaillées, aux mosaïques, aux marbres, aux pierres 
variées de tons, aux métaux et aux bois apparents, feront désormais corps 
avec Tédifice et s'éterniseront ou périront avec lui. Notre polychromie 
moderne sera le rayonnement du Vrai. 



PAUL SEDILLE. 




AQ.UARELLES, DESSINS ET GRAVURES 




I les Anglais, qui ont grandement fait les choses dans 
leur participation à notre Exposition universelle, 
n'avaient rempli toute une salle de leurs aquarelles, il 
eût été superflu de consacrer un article spécial aux 
peintures à Fcau; les autres nations, sans en excepter la 
France, sont à peine représentées dans cette spécialité. 
Et encore les artistes de FiVngletcrre ont-ils une manière 
jW de traiter les jratevcoloiirs cjui ne se distingue pas sensiblement 
s 1 I -de la pratique qu'ils ont adoptée dans la peinture à l'huile : on 
* passe des salles où sont exposées les toiles dans celle des aqua- 
relles sans que l'œil soit averti du changement par la nouveauté de l'as- 
pect. Ce sont les mêmes colorations douceâtres, estompées, la même' 
facture timide et attentive qui semble redouter par-dessus tout qu'un 
éclat trop vif, une note indiscrète, -vienne troubler l'harmonie générale. 
Les peintres anglais, et plus jvarticalièrement les aquarellistes, ne se 
soucient guère de ce que l'on est convenu d'appeler le morceau ; pour 
eux, l'idée du tableau devant aller droit à l'âme par le chemin le plus 
court, il importe que les yeux ne rencontrent pas trop de distractions sur 
la route. Toute autre est la préoccupation de nos artistes, qui volontiers 
peignent pour peindre, estimant le sens de la vue assez précieux en lui- 
même pour qu'on le serve à part et de son mieux. 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 205 

A défaut des séductions de la palette, nos voisins ont d'autres mérites 
non moins estimables, même sans sortir du métier : ils savent mettre 
une peinture d'ensemble, et, quoique leurs harmonies soient obtenues à 
grand renfort de sourdines, ce n'en sont pas moins des harmonies. On 
peut donc avancer hardiment que si nous avons quelque chose à leur 
apprendre, ils pourraient facilement nous rendre le même service; et leur 
fonds a cela de particulier qu'il leur appartient bien en propre, tandis que 
le nôtre est le patrimoine commun de tous les peintres de l'Europe. 

Depuis l'Exposition de 1867, l'aquarelle anglaise a beaucoup perdu 
de sa liberté , déjà fort compromise à cette époque ; elle est devenue un 
art grave qui marche de pair avec la peinture à l'huile. Dans les condi- 
tions nouvelles qui lui sont faites , il est permis de se demander si elle 
ne méconnaît pas un peu ses origines ; on pourrait même lui contester 
sa raison d'être. Certes il importe peu dans une œuvre d'art qu'on voie 
de prime abord si elle repose sur une toile ou sur du papier, et c'est une 
satisfaction secondaire d'être fixé au moment même sur la nature de la 
couleur employée; mais les différences dans la pratique sont importantes 
à maintenir, parce que la similitude des procédés aurait pour résultat de 
nous priver d'une des variétés de la peinture, sans profit pour personne. 
Il était à peu près admis que l'aquarelle comportait une légèreté d'allures, 
un sans-façon interdits à la peinture ; c'était comme une jeune sœur de 
celle-ci à qui on pardonnait volontiers toutes sortes d'espiègleries en 
raison de sa grâce et de sa fraîcheur. Les Anglais ne l'entendent pas 
ainsi; guindés, cérémonieux et corrects dans la tenue, ils font l'aquarelle 
à leur ressemblance. Et vraiment on aurait tort de le leur reprocher ; 
mais, encore une fois, la critique a le droit de regretter que, dans la 
patrie de l'aquarelle, dans le pays qui a vu naître Turner, Bonington et 
CattermoU, les procédés particuliers à cet art soient méconnus à un point 
tel qu'il y ait presque perdu sa physionomie caractéristique. 

Ces remarques ne s'adressent pas, il est vrai, à tous les artistes 
anglais : il en est encore quelques-uns qui recherchent dans l'aquarelle 
ses qualités propres , et la traitent en conséquence ; mais ce ne sont pas 
les plus regardés à l'Exposition , parce que le camp opposé renferme les 
plus habiles. Je vais rapidement passer en revue les uns et les autres. 

En tête je placerai F. Walker et Pinwell; la mort les a pris tous deux, 
en 1875, et il est vraiment cruel, en commençant l'éloge d'artistes de cette 
valeur, d'avoir à dire qu'ils ne sont plus. Je parlerai d'eux comme s'ils 
étaient là pour jouir de leur succès. 



266 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Walker a tout pour lui : coloriste délicat et dessinateur des plus 
fins, il compose avec un naturel exquis, et il n'est pas dans l'école anglaise 
d'observateur plus attentif; toutes ces qualités sont relevées encore d'un 
mérite qui n'appartient qu'à lui : l'esprit dans l'exécution. Ses aquarelles 
et ses dessins justifient pleinement la faveur énorme dont l'artiste jouit 
en Angleterre, et ses ouvrages ont cela de particulier que, s'ils sont bien 
anglais par la facture et le sentiment, ils restent des œuvres d'art de 
premier ordre sous toutes les latitudes. M. Walker a plusieurs manières: 
une légère, vive, spirituellement concise, qu'il applique aux illustrations 
de livres; l'autre, plus de peintre, où tout est achevé, caressé dans les 
moindres détails, et qui lui sert merveilleusement à composer ces tableaux 
intimes dont raffolent ses compatriotes. 

De la première manière, ces petites aquarelles, fraîches, lestement 
troussées, à la façon de Johannot, dont je ne retiendrai que la plus pré- 
cieuse, un modèle d'illustration pour un livre de la fille de Tackeray. 
Dans cette image grande comme une feuille de papier à lettres, il y a tout 
un drame de famille d'une émotion douce et concentrée, et d'une vérité 
topique qui vous pénètre ; en même temps les yeux sont charmés par la 
manière libre et spirituelle du peintre. A côté de cette aquarelle, dont voici 
la légende : Buvons à la santé des absents, je placerai un dessin sur bois 
intitulé Un bouquet. L'éditeur a eu le bon esprit de ne pas livrer au burin 
du graveur le morceau de buis sur lequel est dessinée cette scène ravis- 
sante. C'est un simple épisode de la vie quotidienne du petit bourgeois 
dans son cottage, mais le talent de l'artiste fait voir bien au delà ; quelques 
coups de crayon lui suffisent pour affirmer le caractère moral de ses per- 
sonnages, leur position dans le monde et les sentiments qui les agitent. 

"Walker excelle à peindre les enfants, il a cela de commun avec la 
plupart des peintres de son pays, mais il le fait avec un esprit et une liberté 
de main qu'aucun autre n'atteint, si ce n'est peut-être M. C. Green et 
seulement dans les dessins sur bois, car cet intéressant artiste est un 
peintre moins vaillant. Dans presque toutes les aquarelles de Walker qui 
sont exposées, l'enfance tient une grande place; les types et les attitudes 
de ses petits personnages sont variés comme la nature elle-même et si 
heureusement rendus qu'on ne se lasse pas de les étudier. 

C'est un enfant qui trône au beau milieu du Champ de ri')lettcs, une 
œuvre de peintre, celle-ci, et aussi parfaite que peuvent l'être les illus- 
trations dont je viens de parler; il tient gravement dans ses mains le 
panier où viennent s'entasser les violettes qu'une bonne femme cueille en 



268 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

plein champ, courbée vers le sol dans une attitude qui fait songer à notre 
Millet. Ce nom est presque le seul nom français qui vienne à la pensée 
quand on parcourt la section de peinture anglaise , mais il faut reconnaître 
que l'occasion se présente souvent. Dans Taquarelle de Walker, cette 
préoccupation d\m maître qui eût rehaussé la gloire de notre école si, 
par une négligence inconcevable, il n"avait été à peu près exclus de rE.\- 
position, cette influence se révèle doublement : par le geste du person- 
nage principal et, plus encore, par le métier du peintre dans l'ensemble 
de son ouvrage. Ce sont les mêmes touches brèves de tons juxtaposés 
d'abord, puis doucement écrasés et fondus, qui donnent l'impression 
d'un travail au pastel, bien plus que d'une aquarelle. 

La plupart des aquarellistes anglais, disons-le en passant, emploient 
les couleurs en tubes ou des gouaches improvisées sur la palette qui per- 
mettent de revenir à volonté sur le travail sans que la fatigue apparaisse. 
L'aquarelle simple n'a pas de ces complaisances. Nous l'avons dit, tous 
les moyens sont bons à qui atteint le but et ce n'est pas un reproche à 
leur faire, mais il est permis de constater que les colorations résultant de 
ces mélanges s'éloignent absolument des colorations de la nature et que 
les harmonies qui en résultent, si tendres qu'elles soient, reposent sur 
une fiction et coûtent moins cher. Delacroix avait l'ambition plus haute : 
il voulait tout conquérir de haute lutte et avec éclat ; on ne saurait l'en 
blâmer. Les Anglais se méfient de la couleur ; ils craignent qu'elle n'em- 
pêche devoir leurs peintures en portant préjudice au sentiment exprimé. 
Ce n'est pas sans raison qu'ils bordent leurs aquarelles comme les pein- 
tures sur toile, au ras du travail; les reflets dorés du cadre élèvent 
doucement la température ambiante ; c'est autant de gagné encore et 
l'harmonie générale ne s'en trouve pas plus mal. Et puis on évite ainsi les 
indiscrétions de notre marge blanche, cette pierre de touche où se mesu- 
rent la vérité locale des tons et leur fraîcheur. 

Cette digression m'a entraîné loin du Champ de violettes, mais j'ai 
peu de chose à ajouter au sujet de cet ouvrage exquis : j'ai parle des 
personnages, le milieu où ils s'agitent est un ravissant paysage dans lequel 
le sentiment du plein air est exprimé avec une puissance extraordinaire ; 
ce n'est pas, bien entendu, du réalisme, mais une sorte d'impressionisme 
transliguré : ce n est pas une vue de pays, mais une vision. 

Je regrette de ne pouvoir m'étendre comme il conviendrait sur les 
autres aquarelles de Walker; mais je dois ménager l'espace qui m'est 
attribué, sans quoi bien des artistes de mérite ne pourraient y trouver 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 269 

place. Pour mémoire seulement je mentionnerai encore le Dernier Asile, 
qui a fait grand bruit en Angleterre. Ce groupe de deux femmes, Tune 
soutenant les pas chancelants de l'autre dans le jardin d'un hospice, est 
d'une vérité poigaante. La mise en scène est admirablement conçue pour 
faire valoir le drame, et la peinture a des vigueurs d'exécution qui mon- 
trent le talent de Walker sous une face nouvelle ; cet éminent artiste était 
toujours à la hauteur de son sujet et sa main ne refusait jamais de le 
suivre ; quand il voulait traduire des impressions d'un ordre plus élevé, il 
trouvait des accents dignes de la grande peinture. 

L'art anglais a fait , dans cette même année iSyS , une perte non moins 
sensible par la mort de Pinwell. L'auteur du Parc de Saint-James est à 
la fois plus précis et plus libre que ne l'est Walker ; à la minutie du pinceau 
il oppose l'exécution sommaire dans les parties volontairement sacrifiées. 
Dans ses compositions, l'idée préconçue est nettement écrite et les entraî- 
nements de la mise en œuvre ne l'en font jamais dévier. On perdrait son 
temps à vouloir concilier ses façons diverses de peindre avec les règles de 
la perspective aérienne ; il ne tient compte de la subordination des plans 
que dans une mesure restreinte et tout arbitraire. Quand il a bien dit ce 
qu'il voulait dire, il s'arrête net et s'en tient pour le reste à des indications 
succinctes. Si j'avais un choix à faire entre ce qui est nettement exprimé et 
ce qui est sous-entendu, toutes mes préférences, au point de vue seulement 
de l'exécution, iraient aux parties discrètement traitées, car c'est là que se 
. révèle dans toute sa valeur le talent du peintre ; ce talent est fait de sou- 
plesse, de légèreté et de science aimable ; qualités rares en Angleterre, car 
le métier y est le plus souvent empêché, lourd et naïf. 

Pinwell est un peintre philosophe et poète en même temps ; il mène 
de front les deux genres sur lesquels s'exercent de nos jours les artistes 
anglais. Tantôt il aborde les abstractions comme dans la légende : le 
Joueur de Jlageolet de Hanielin ; tantôt il prend la vie comme elle est et 
la raconte en narrateur sincère ; mais il est plus généralisateur que la 
plupart de ses compatriotes, et, au bout de son récit, il aime à placer 
une morale sévère. 

Le Parc de Saint-James lui a servi de théâtre pour un tableau du 
Londres moderne. Dans ce grouj^ement d'épisodes de la vie journalière 
d'une grande cité, il faut évidemment voir au delà de ce que le peintre a 
retracé ; c'est plus qu'un tableau de mœurs : l'intention finale, allégorique , 
est indiscutable si l'on veut bien étudier la disposition générale. La scène se 
passe sur un banc du parc ; au centre un personnage aux allures sinistres. 



2;o L-ART MODERNE A L'EXPOSITION 

la .Misère en redingote noire : joueur décavé ou inventeur incompris, il porte 
sur ses traits altérés tous les signes de la défaite, et dans la fixité de son regard 
on lit que l'heure des résolutions suprêmes va sonner. Qu'y a-t-il au bout 
de sa route : le crime ou le suicide? Les traits de l'inconnu sont honnêtes; 
Tune de ses mains est gantée : c'est sans doute la Tamise qui verra le 
dénoûment. — A gauche, une femme vêtue de sombre et un jeune garçon, 
tous deux chanteurs de rue ; la mère compte la recette; ici on ne saurait se 
méprendre sur le caractère des personnages; ce sont deux victimes dequelque 
navrante aventure. L'enfant est à l'âge où l'on se souvient; la façon dont 
il regarde devant lui témoigne qu'il a connu des jours meilleurs. — A droite, 
une jeune bonne timide et rougissant aux propos que lui tient un sémillant 
hnrseguard assis à ses côtés. Devant eux, une fillette vêtue de velours et 
traînant un baby dans une voiture d'enfant ; son regard compatissant va ren- 
contrer le groupe des musiceins ; vaguement elle se dit que le petit violoniste 
est de son rang; ce sont les deux personnifications enfantines de l'image con- 
nue : Grandeur et Décadence. — Le banc où se joue cette tragi-comédie est 
accosté, suivant le terme d'architecture, à droite et en arrière, d'une fem.me 
debout, mégère famélique en qui l'on est libre de voir un ^'ice moderne ; à 
gauche, d'un monsieur confortablement vêtu, et qui de sa main gantée porte 
deux perdreaux morts, suspendus à un fil. Le contraste est trop frappant 
pour que nous hésitions à y voir la figuration du Travail heureux, — « au- 
dessus de ses petites affaires », aurait dit Gavarni. Enfin la figure grave, aus- 
tère, d'un policeman dont la silhouette estompée dans le lointain couronne 
cette curieuse composition, peut passer pour l'image de la Loi. 

Je ne jurerais pas que Pinwell avait, en composant cet ouvrage, 
toutes les intentions subjectives que je viens d'exposer; mais, inconscient 
ou non, il faut admettre que son esprit a une singulière faculté de gran- 
dissement des choses les plus banales. Analyste ralîiné comme la plupart 
des peintres anglais, sa supériorité éclate dans les conclusions : elles sont 
dans ses œuvres d'une rare élévation. 

Je ne parlerai delà troisième aquarelle de ce remarquable artiste, 
la Grande Dame, étude rétrospective de mœurs et de costumes anglais, 
que pour en vanter l'éclat et la puissante harmonie de coloration; les 
bleus et les rouges se mélangent en teintes vineuses un peu troublantes 
pour nos yeux français, mais d'un charme exquis dès qu'on a pris le temps 
de s'acclimater dans les salles anglaises, où c'est la teinte dominante. Cer- 
tains morceaux, les moins faits, comme je l'ai déjà dit plus haut, sont 
d'une exécution superbe. 



v^~ 



à 








:-s A siEtmE 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 271 

M. Herkomer est également un peintre de beaucoup de talent, mais 
il manque d'originalité. Dans ses aquarelles, sauf celle des Bûcherons , 
l'influence de Pinwel se fait tellement sentir que parfois on est tenté de 
crier au plagiat ; il y a cependant plus de fougue dans le faire, moins de 
discipline dans la coloration, et ce sont, en somme, de fort intéressants 
ouvrages. Si nous prenons d'autre part ses dessins du Graphie et ses eaux- 
fortes, il nous est impossible de ne pas y voir la marque de M. Legros ; 
une bonne marque, je le dis avec d'autant plus de plaisir que c'est une 
marque française, mais il est bon que chacun, en art, ait la sienne. 

Le même esprit d'imitation est à signaler chez plusieurs autres aqua- 
rellistes distingués de l'Angleterre. M. James Macbeth, par exemple, 
procède également de Pinwell. Moins fin que lui et dessinateur moins 
châtié, il a des qualités de coloriste qui lui sont propres, et c'est avec juste 
raison que l'on admire l'œuvre unique qu'il expose, en dehors de ses pein- 
tures à YhwWo:: Le dimanche soir dans les jardins de l'hospice de Chelsea. 
Les Anglais, M. Duranty en a déjà fait la remarque, entourent leurs 
invalides militaires d'une touchante sollicitude. C'est encore à Chelsea 
que Mrs. Allingham a trouvé sa meilleure inspiration. Dans son aquarelle 
et dans celle de M. Macbeth, les mérites d'intention et de composition sont 
égaux ; mais la main d'une femme se trahit dans l'ouvrage de Mrs. Allin- 
gham par certaines recherches enfantines et par la timidité des accents. 
On oublie tout cela, pourtant, devant la grâce pénétrante de sa minuscule 
composition intitulée les Petits Clients. Deux petites filles, des enfants de 
deux ans vêtues de rose, sont gravement assises sur de hauts tabourets 
devant le comptoir d'une modeste boutique de jouets ; la marchande con- 
temple avec un sourire de mère ce groupe charmant, qui accapare toute la 
lumière. On dirait deux perruches roses sur leur perchoir; c'est une note 
de peintre bien trouvée et qui relève singulièrement le mérite du tableau. 
Mrs. Allingham n'a donc pas seulement un sens familial d'une intensité 
et d'une justesse remarquables, même en Angleterre, elle est peintre à ses 
heures. 

M. Dalziel appartient à une école qui, par des procédés analogues à 
ceux de Walker, s'eftbrce à la naïveté des temps préraphaélesques ; je 
prise médiocrement son travail à l'emporte-pièce et où la matière semble 
de coton, mais je suis quand même poursuivi par le charme qui se dé- 
gage de sa peinture. Il faut décidément prendre un parti énergique avant 
de pénétrer dans les salles anglaises; si on ne laisse pas à la porte tout le 
bagage du naturisme moderne, on risque fort de n'éprouver que des dé- 



2-2 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

convenues et, par suite, de se montrer sévère et injuste. Je ne vois guère 
dans notre école que M. Puvis de Chavannes dont Testhétique pourrait 
utilement être étudiée comme exercice d'initiation. Cet artiste, si éminent 
d'ailleurs, a notamment une façon de comprendre les animaux dans le 
paysage qui pourrait préparer le visiteur à goûter les moutons de M. Dal- 
ziel et ceux que M. Macbeth fait paître dans les jardins de Chelsea. Le 
caractère inoffensif de ces excellentes bêtes est à peu près tout ce qui 
se dégage des naïves silhouettes au moyen desquelles elles sont figurées. 
Est-ce suffisant? Je me le demande. 

C'est un fait acquis, les aquarellistes anglais racontent de spiri- 
tuelles et touchantes histoires, mais la forme vaut presque toujours 
moins que le fond : l'inverse se passe chez nous. 

Revenons à M. C. Green, dont il a déjà été question plus haut. On . 
ne saurait voir de scènes mieux observées et mieux conduites que son 
Cirque de campagne et son Derby . Nous écririons un volume s'il fallait 
les décrire par le menu, analyser les épisodes, les physionomies des assis- 
tants et leurs attitudes si vraies et si variées. Quels beaux thèmes à gra- 
vure ! M. Frith lui-même, l'historiographe fidèle, mais un peu lourd, des 
grandes scènes de la vie anglaise, est distancé; il y a loin de ses compositions 
celles à de M. Green; celui-ci joint aux mêmes qualités de chroniqueur 
bien inf jrmé le mérite de raconter avec espril ; enfin il connaît parfaite- 
ment sa langue : le dessin. Comme peintre, saufdans les fonds, où les mul- 
titudes sont délicatement traitées, M. Green n'a pas un sens coloriste bien 
ratîiné : ses ouvrages sont, du reste, destinés surtout à être gravés. 

Pour trouver encore des peintres délicats dans la section anglaise, il 
nous faut regarder les paysagistes. M. North vient en tète avec sa 
Maison blanche et le Pays d'Argyll, deux fines peintures, cette fois, et 
franchement exécutées avec les seules ressources de l'aquarelle pure : 
n'était le ton roux dominant qui trahit la nationalité de l'œuvre, on pour- 
rait se croire en dehors de l'Angleterre, tant le faire est aisé et rapide. 
Quant à MM. Aumônier, Knight et Marsh, nous ne serions pas étonné 
de les voir figurer dans l'école française côte à côte avec notre Millet 
dont ils procèdent, ce qui n'ôte rien à leurs remarquables qualités, au 
contraire. M. Small nous appartient également par la hardiesse de 
son pinceau et le choix de ses colorations ; quant à son rare sentiment de 
l'harmonie, il lui est bien propre; notre jeune école de peinture ne tient 
malheureusement pas cet article. M. Collier, enfin, entend à merveille 
les aspects panoramiques de la nature, et chez lui le pinceau s'élargit 



AQUARELLES. DESSINS ET GRAVURES. 2/3 

avec le cadre de la peinture. Le Parc d'Arundel est un beau paysage qui 
ferait honneur à n'importe que! peintre. 

Les marines sont généralement bonnes en Angleterre ; il n'y a pas 
lieu de s'en étonner. M. Hayes les traite avec puissance; M"' Clara Alon- 
talba y apporte une désinvolture charmante ; certaines recherches de ton 
et de transparence accusent l'influence de M. Clavs. On n'oubliera pas 
non plus les limpides dessins sur bois de AL Hopkins, un mariniste 




LE PARC D ARUNDEL, A Q^U A R E L L E DE M. E. COLLIEI 

(Croquis de l'artiste.) 



qui abandonne volontiers le rivage et se fait remorquer en pleine mer, à 
la recherche d'aspects inédits. 

AL Boyce expose de délicates architectures d'un fini précieux et 
cependant conduites à l'effet avec un art véritable de peintre : c'est un 
descendant des Hollandais. Quant à AL Skill, sa Vue sur le Tibre et son 
intérieur de Siiii-LoreiiyO, à Gênes, sont des Bonington apaisés : ils ont le 
charme et l'abandon des œuvres du maître. 

L'Orient est brillamment représenté, trop brillamment peut-être, dans 
les aquarelles de Lewis, mort lui aussi dans cette année 1875, qui a été 
si dure aux artistes anglais. Par l'éclat de ses tons employés presque purs, 
Lewis semble protester contre la peinture étiolée de ses compatriotes. Ses 



2-^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

aquarelles ont l'aspect de vues de kaléidoscope; elles sont du reste d'une 

admirable correction et d'une tenue distinguée. 

Avouons que ce genre a vieilli. Il n'est pas le seul : les aquarelles 
romantiques de sir John Gilbert ont bien aussi quelques rides, et l'in- 
tensité de la coloration ne fait que les accuser davantage. Chez M. Linton, 
la vigueur est au moins égale sous des dehors plus jeunes. Son Cardinal- 
Ministre est une bonne scène d'histoire, à la Delaroche, et la peinture y 
est savante et digne comme le comportait le sujet. M. Gregory, aquarel- 
liste fougueux et libre, moins cependant qu'il ne voudrait le paraître, ex- 
pose deux ouvrages remarquables : Sir Galahad, un cavalier légendaire 
qui se laisse voir à peine dans les ténèbres de la nuit; le mystère 
complaisant qui l'environne n'est pas sans ajouter à l'impression produite; 
quant au Saint Georges, c'est un buste d'homme, de grandeur presque 
naturelle, largement traité à l'aquarelle, sur papier-torchon, avec rehauts 
de coups de grattoir savamment distribués. Le type du saint est un peu 
commun, mais les mains sont fort bellesetaccusent un dessinateur instruit. 
Cette aquarelle paraît d'autant plus tapageuse que l'ensemble de l'exposi- 
tion anglaise est discret et timide; elle éclate comme une fanfare au 
milieu d'un concert de romances. 

Je ne m'arrêterai pas aux ouvrages rétrospectifs de MM. Burne Jones 
et W. Crâne ; ni par le genre ni par la facture, ils ne se distinguent de 
leurs tableaux, dont l'examen a été fait par M. Duranty. C'est cepen- 
dant un curieux travail que V Amour dans les ruines de M. Burne Jones, 
mais nous cherchons vainement à comprendre pourquoi le peintre a 
confié au papier plutôt qu'à la toile un sujet de cette taille, car c'était ac- 
cumuler à plaisir les difficultés. Quant à la valeur artistique, elle est in- 
contestable; c'est le droit du peintre de fermer les yeux à tout ce qui 
a été fait depuis l'an i5oo; je vois même dans ce fait l'indice d'un 
esprit délicat et original. Les primitifs avaient, entre autres mérites, celui 
de la naïveté; mais c'est une qualité terrible en ce sens qu'elle ne se laisse 
pas facilement imiter. Les préraphaélites anglais nous le prouvent bien 
par l'inanité de leurs efforts ; néanmoins, ils ont le privilège de nous inté- 
resser à leurs ouvrages. Comment passer indifférent, par exemple, devant 
la Fin de iannée de M. W. Crâne ? Imaginez l'enterrement d'une année. 
Le cadavre est porté dans une bière, un prêtre chrétien marche à la tête 
du cortège, les assistants défilent, comme dans les théories, jusqu'au tom- 
beau qui s'ouvre sous un portique à la Giotto ! 

Dans un charmant petit paysage qui complète son exposition. Aman- 




DIANE DE rOlTlERS. 

Carton de M. Faivre-Duifer peur une peinture décorative au château d'Anct. 
(Gravure de M. Vallette.) 



2-6 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

diers sur le monte Piiicio, M. W. Crâne, en Acine de naïveté, ne s'en est 
pas tenu aux primitifs italiens : il a fait appel au japonisme, et la combi- 
naison lui a pleinement réussi. Je laisse à d'autres le soin de démon- 
trer qu'en agissant ainsi l'artiste ne sacrifiait rien de l'unité esthétique, et 
que, s'il s'est abreuvé à deux ruisseaux ditférents, l'un et l'autre provien- 
nent de la même source. 

11 est temps de quitter la section anglaise. Je ne le ferai pas cepen- 
dant sans dire une dernière fois que l'originalité, le charme naïf, l'hu- 
mour et l'honnêteté des ouvrages qui y sont exposés justifient pleinement 
leur succès. Ce ne sont peut-être pas des qualités éminemment plas- 
tiques, mais on ne peut pas tout avoir. Notre part est assez belle pour 
que nous n'hésitions pas à applaudir chez les autres des qualités dont, 
il faut le reconnaître, nous sommes un peu dépourvus. 

L'Allemagne n'expose que quatre aquarelles, mais elles sont d'un des 
artistes les mieux trempés de notre époque, de M. Menzel. Le livret fait 
une distinction qui me paraît un peu subtile, aujourd'hui que le papier 
complaisant accepte tout ce que le peintre veut lui faire supporter : gouache, 
coups de grattoir, retouches à l'huile, etc., sans que la peinture y perde 
son nom d'aquarelle; il range parmi les gouaches Y Intérieur d'église et 
le Maitrc-Autel de l'église paroissiale d'Inspruck, et dénomme aquarelles 
le Repas interrompu et les Moines dans la sacristie. La nuance paraîtra 
d'autant moins saisissable qu'il s'agit d"un p..'intre gras, étolfé, qui aime à 
faire sentir des épaisseurs de pâte dans toutes ses œuvres, qu'elles soient 
peintes sur papier ou sur toile; comme d'autre part il ne pratique guère 
les tons frais et limpides de l'aquarelle, il serait malaisé, devant ses œu- 
vres, de faire une distinction dans les procédés. 

Quoi qu'il en soit, gouache ou aquarelle, le Maitre-autel est peut- 
être l'œuvre maîtresse de l'exposition qui m'occupe : l'exécution du moins 
en est magistrale; tout est su, arrivé au degré expressif que comporte 
l'art de peindre tel que les maîtres l'ont fixé; c'est à la fois libre et précis, 
et d'une étonnante justesse. Le maître-autel, de style ronflant et fleuri, 
comme il y en a tant en Allemagne, reçoit du dehors, par une baie large- 
ment ouverte, une lumière blanche qui vient se réchauffer au voisinage 
des cierges allumés; dans cette atmosphère attiédie, les ors jouent sans 
tapage et aucun éclat ne distrait le regard de la cérémonie qui s'accomplit 
à l'autel. Tout est calme et recueilli dans cet embrasement : les colonnes 
torses de marbre jaspé, d'une étonnante puissance de rendu, assoient 
vigoureusement l'équilibre. Quant aux groupes, ils sont traités avec cet 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 277 

esprit d'observation qui caractérise Fécole allemande aussi bien que l'école 
anglaise. Ai. Menzel a en plus de beaucoup de ses confrères les qualités 
de l'homme vraiment fort, c'est-à-dire une pratique plus libre et un 
mépris souverain de la difficulté. Il aborde hardiment les attitudes irré- 




1.E TRIOMPHE DE DIANE, PAR M. F AI V R E- D U F F E R. 

(Gravure de M. Vallelte J'apris k carton de l'artiste.) 



gulières : la gaucherie de la nature ne le tente jamais, mais elle ne l'ef- 
fraye pas non plus. 

Dans le Repas interrompu, l'artiste berlinois établit, par un nouvel 
exemple, ce que ses deux peintures, V Usine et Entre deux danses, avaient 
victorieusement démontré, à savoir qu'il est permis à un peintre d'avoir 
plusieurs manières et de les conduire de front sans perdre en route ses 
plus précieuses qualités. Le Repas est une fantaisie de coloriste à la façon 



278 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION, 

de la seconde de ses toiles. Haut montée en couleur, elle offre aux yeux un 
régal épicé de tous les condiments de la peinture. Le héros de la scène n'est 
lui-même qu'un accessoire parmi ces accessoires si brillamment exécutés : 
riche vaisselle d'argent, verrerie, tapis, étoffes somptueuses. Pour ne pas 
détourner l'attention de cet éblouissant spectacle, M. Menzell'a condamné 
à enfouir sa tète chevelue dans une de ses mains pendant que l'autre se 
referme crispée sur l'écrit fatal qui est venu interrompre le repas. — Peut- 
être aussi l'excellent peintre a-t-il compris que le type un peu commun de 
son infortuné convive ne ferait pas bonne figure au milieu de toutes les 
richesses accumulées devant lui. Toujours est-il qu'on ne se demande 
nullement ce qu'il peut y avoir dans «ce papier redoutable», pour parler 
le langage de Scribe; on admire dans une quiétude parfaite le décor, sans 
se soucier autrement du drame. Je recommande en passant à nos jeunes 
impressionnistes la perspective plongeante et oblique de l'aquarelle de 
M. Menzel : il y a là de quoi faire rêver M. CaiUebotte, l'auteur fantas- 
que, mais non sans mérite, des étranges parqueteurs et des bizarres 
pianistes que l'on a vus aux expositions de la rue Le Peleticr. 

La Belgique, si bien représentée en peinture, n'a pas fait grands frais 
pour nous montrer ses aquarellistes; mais ce qu'elle nous en donne n'est 
pas sans intérêt. M. Stacquct, par exemple, est bien un aquarelliste pur 
sang; il a toutes les grâces du métier : la fraîcheur et la transparence du 
coloris, la touche facile et juste. C'est en outre un peintre bien voyant et 
un hamiioniste d'une délicatesse exquise. Les paysages des Environs de 
Bruxelles sont enlevés avec une prestesse étonnante et se composent avec 
goût. A tort ou à raison, nous n'en demandons pas davantage. Autres 
sont les qualités de M. Mellery; il peine à la tâche et fatigue ses ouvrages; 
c est dans les salles de peinture qu'il faut aller pour juger de son mérite. 

Plus intéressante est l'exposition des Pays-Bas. En tête vient M. Mélis, 
disciple d'Israéls, ce peintre de genre qui a entrepris de raconter les in- 
lortunes des petites gens dans un langage vaporeux et délicatement coloré 
dont la manière rappelle Corot. M. Mélis nous donne une répétition à 
l'aquarelle de son tableau (.i Sois sage! y> Personne n'hésitera à choisir 
1 aquarelle; c'est un des ouvrages les plus remarquables en ce genre qui 
nous soient venus de l'étranger. La scène se passe dans une chaumière; 
une famille de paysans est groupée autour de la table; le père fait la lec- 
ture; la ^•ieillL■ mère écoute, à demi endormie dans son grand fauteuil; 



EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 




_A l^AMrr AU PARASOL 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 279 

au premier plan, une jeune femme se retourne vers son enfant pour lui 
recommander un peu plus de discrétion dans ses jeux. Toutes ces figures 
sont baignées dans une lumière d'une délicatesse exquise; de Téclat le 
plus vif à sa source, près de Tunique fenêtre qui lui livre passage, le jour 
s'en va mourir doucement dans tous les coins de la salle après avoir 
éparpillé ses rayons sur les êtres et les choses qui lui barraient la route. 
Ce tableau est d'une intimité délicieuse : s'il n'y avait de côté et d'autre 
quelques lourdeurs dans l'exécution, à côté, du reste, de très beaux 
morceaux de peinture, ce serait une œuvre accomplie comme en faisaient 
autrefois les maîtres du pays de M. Mélis. 

Les marines de M. Mesdag sont appréciées depuis longtemps; ce 
n'est pas à lui que nous ferons le reproche de trop s'abandonner aux 
caresses du pinceau; il outre plutôt la rudesse dans le sens d'une liberté 
effrénée. Il est bon, ce me semble, que le grain de papier joue son rôle 
dans une aquarelle, et qu'il prenne rang avec sa propre valeur dans la 
gamme des colorations, mais c'est une question de mesure. De trop grands 
espaces découverts refroidissent l'effet. 

M. Roelofs me paraît être plus au fait des procédés justes et rationnels 
que comporte l'aquarelle; ses beaux paysages sont d'excellents spécimens 
de peinture à l'eau qui ne trompe pas son monde, comme on le fait en 
Angleterre par une recherche excessive du détail, et cependant ne se pré- 
sente pas en négligé. Il connaît parfaitement les mérites du papier-torchon 
et les met à contribution, sans oublier toutefois les exigences du ton local. 
Quant aux autres aquarellistes des Pays-Bas, MM. Tenkate, Rochussen, 
Bischop et Vogel, il n'est pas nécessaire de les signaler à l'attention d'une 
façon particulière : les deux premiers sont cependant fort habiles, mais 
d'une habileté d'illustrateur qui rappelle Philippoteaux. M. Bischop pro- 
cède par grandes taches de couleur à peine modelées et soigneusement as- 
semblées : c'est clair et précis comme la lithochromie et froid comme elle. 

A ce propos, je signalerai dans la section russe d'excellents modèles 
d'armes et de bijoux, destinés à être reproduits par le procédé litho- 
graphique, et dont je regrette de ne pouvoir nommer l'auteur : il ne figure 
pas au livret. C'est un artiste d'un rare mérite dans un genre où il faut 
être à la fois explicite et concis. Sans quitter la Russie, et revenant aux 
aquarelles, je mentionnerai le Ligueur de M. Huhn, travail estimable, 
quoique un peu lourd, et une pimpante vue de V Abbaye de Villers, par 
M. Wyiie. Ce n'est pas en dire du mal que d'ajouter : peinture d'architecte; 
en France, en Angleterre et ailleurs, il y a d'excellents aquarellistes parmi 



28o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

les architectes; peut-être est-ce parmi eux que se trouve conservée la vraie 

tradition de la peinture à l'eau. 

De la Russie aux États-Unis il n'y a qu'un pas ; je n'y ferai qu'une 
courte station devant une sévère aquarelle de M. Abbey, intitulée Bureau 
des diligences. Sujet et peinture évoquent les noms de Hogarth et de 
Rovlandson ; c'est dans les deux personnages du tableau la même vérité 
typique, accusée à grands traits ; les silhouettes s'enlèvent vigoureusement 
dans une harmonie grise qui n'est pas sans charme dans son austérité. 

Par l'Autriche nous allons arriver bientôt aux pays chauds de l'aqua- 
relle : l'Italie et l'Espagne ; mais d'abord arrêtons-nous quelques instants 
dans les régions du Danube : leur exposition est intéressante à tous égards. 
On a vu, par l'étude faite sur les peintres de l' Autriche-Hongrie, que 
l'art y est tenu avec une grande dignité, dans une tournure un peu an- 
cienne. Sans en excepter Makart, très conservateur sous des apparences 
révolutionnaires, les artistes de ces pays sont en général d'une nature 
timorée et méfiante : il faut qu'un chemin soit bien frayé pour qu'ils s'y 
aventurent. Ce ne sont pas de forcenés laudatores temporis acti, mais ils 
n'acceptent les innovations que sous bénéfice d'inventaire ; ils me font 
l'effet de certains personnages de nos provinces reculées qui, envisageant 
les chemins de fer d'un mauvais œil , préfèrent encore prendre la diligence. 
Mais si les artistes austro-hongrois pratiquent l'art d'après des errements 
surannés, ils savent au moins éviter l'écueil de la prudhomie. \o\c\ par 
exemple, dans la section qui m'incombe, une suite de dessins à la mine 
de plomb, composés parle chevalier de Fiihrichpour ï Histoire de l'Enfant 
prodigue. A la façon ronde et boursouflée des draperies, on voit que les 
personnages sont encore habillés à la Schnorr ; mais si la facture est an- 
cienne, l'esprit de la composition est d'un sentiment tout moderne. Ce sont 
de purs chefs-d'œuvre, surtout si on les met en regard des analogues de 
Signol que l'on voit dans la section française de peinture. 

Supérieurs encore à ces dessins] affligeants d'un peintre qui a eu son 
heure, me paraissent les aquarelles et cartons de fresques de M. Steinl, 
quoiqu'ils datent terriblement et que l'ironie un peu lourde de Kaulback 
s'y montre encore épaissie. L'on n'aura au contraire que des éloges à faire 
des énergiques fusains de M. de Pausinger, qui sait à la fois le paysage et 
les animaux. Dans les Braconniers il y a plus que des qualités d'exécu- 
tion : il y a un tableau de drame bien conçu et supérieurement mis en scène. 

L'exposition autrichienne nous montre enfin deux aquarellistes de 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 281 

premier ordre, MM. Rudolf Alt et Passini.Ou premier, qui jouit en Au- 
triche d'une grande faveur, nous avons une série de dix aquarelles d'un 
mérite sérieux et soutenu. Ce sont des vues prises à Rome, à Vienne, à 
Prague et dans le Tyrol ; en général , l'architecture y est mieux traitée que 
le paysage et les figures ; pour ces dernières , l'exécution est plus hésitante , 
on le voit aux reprises. Malgré ces légères imperfections, on se sent en 
présence d'un artiste de race et d'un peintre. 

M. Passini a envoyé trois aquarelles : deux se ressemblent, la troi- 
sième est tellement dissemblable qu'on la croirait d'un autre peintre. Dans 
la Procession à Venise et le Lecteur public à Chioggia, je vois un artiste 
soigneux et maître de sa main, à la façon de Bida, c'est-à-dire correct et 
un peu froid. Les personnages, très nombreux, sont groupés avec art, 
et leurs physionomies étudiées avec un soin minutieux ; la peinture , très 
montée de ton, reste calme et d'ensemble. Ces deux ouvrages sont inté- 
ressants à un haut degré, mais ils n'émeuvent pas; la curiosité seule est 
éveillée; c'est une page à ajouter à nos connaissances ethnographiques, 
une page bien écrite et riche d'enseignements. Dans le Pont à Venise, il 
y a tout cela et autre chose. Le récit est fait , cette fois, par un peintre bien 
doué ; l'œuvre séduit au premier coup d'œil , avant qu'on ait cherché à 
démêler sa signification littéraire. C'est qu'elle donne une impression 
vive dé nature ; les personnages respirent dans ce cadre et on respire avec 
eux; M. de Nittis, si fin, si délicat dans ses vues de Paris et de Londres, 
n'a jamais fait mieux. 

L'Espagne et l'Italie ne sont pas représentées dignement à l'Exposi- 
tion universelle, dans la section des aquarelles. M. Tapiro, à lui seul, 
ne peut pas donner une idée, avec son Mariage de la fille d'un shérif, de 
l'adresse merveilleuse avec laquelle les Espagnols se servent des couleurs 
à l'eau. M. Rico aurait pu fournir la plus haute expression du genre, 
avec Fortuny, s'il eût jugé à propos de se montrer en dehors des salles 
de peinture; mais il a pensé, peut-être avec raison, qu'il avait assez fait 
pour sa gloire en envoyant une douzaine de petites toiles du mérite le plus 
rare. Pour mémoire seulement, je signalerai de M. Ruiz : un tableau en 
pains à cacheter, représentant des fleurs et un oiseau. 

En Italie, nous ne voyons ni M. de Nittis ni M. Pasini, et M. Jons, 
qui a un si joli talent d'aquarelliste, n'expose qu'une Sortie pour le bap- 
tême, où ses brillantes qualités ne sont qu'incomplètement montrées. 
M. Rotta, dans ses Mœurs de Venise, révèle un peintre très précieux, 
curieux du détail et ne s'y perdant jamais ; sa peinture est harmonieuse 



282 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

sans que le ton local ait à abdiquer ; on retrouve dans ses modèles les 
types déjà bien connus de M. van Haanen. M. Cabianca est assez sensible 
aux recherches de la coloration, mais la forme laisse beaucoup à désirer 
dans ses compositions. Quant à M. Gandi, c'est également un artiste bien 
intentionné, mais les grandes figures de son groupe de fidèles en prière 
Pendant le Carême demanderaient un pinceau plus hardi et plus généreux 
que le sien. En art, l'intention n'est jamais réputée pour le fait. 

Une chose digne de remarque, c'est que, si les Anglais appliquent à 
l'aquarelle les procédés de la peinture à l'huile en s'efïorçant d'imiter cette 
dernière, la plupart des peintres espagnols et italiens font de l'aquarelle 
sur toile. Depuis que Fortuny a mis à la mode, avec l'aide du japonisme, 
le culte du ton pour le ton , c'est-à-dire l'art purement sensuel des couleurs , 
tous ses adeptes s'évertuent à échantillonner leurs ouvrages de toutes les 
nuances vives de la palette : c'est l'art du mosaïste et du tapissier appliqué à 
la peinture. Sans se montrer trop sévère , on peut affirmer que ce n'est pas 
là un progrès bien recommandable ; passe encore pour les maîtres du 
genre, mais qu'advient-il du système entre les mains des lourdauds? 
Quelque chose de commun, de grossièrement tapageur, quelque chose 
enfin qui nous ferait regretter le poncif tant décrié de l'ancienne mode. 

J'ai réservé la place d'honneur aux aquarellistes de l'étranger; les 
peintres français ne m'en voudront pas de parler d'eux en dernier, et d'en 
parler brièvement. Constatons d'abord que leur exposition n'a pas toute 
l'importance qu'on pouvait attendre; quelques-uns parmi les meilleurs, 
MM. Détaille et de Neuville, par exemple, se sont abstenus; et puis leur 
talent a été si souvent analysé que nous craindrions de plaider une cause 
entendue. Que dire de nouveau de MM. Eug. Lami et Isabey, ces doyens 
de l'aquarelle française ? Nous les retrouvons avec leurs qualités un peu 
surannées, si l'on en croit la nouvelle école, mais que nous persistons à 
trouver charmantes dans leur caractère sérieux. Les anciens errements 
avaient du bon. Les beaux paysages de MM. Français et Harpignies sont 
là encore pour l'affirmer. Je pense même que jamais aquarelliste n'a plus 
magistralement interprété les grands aspects de la nature que ne le fait 
M, Harpignies. Cet excellent artiste a trouvé dans le pinceau à lavis l'outil 
qui sied le mieux à sa manière ; ses peintures sur toile ont parfois une 
sécheresse de lignes et un relief excessifs ; dans ses aquarelles les plans se 
réconcilient plus volontiers et l'on peut admirer sans restriction la noblesse 
de l'arrangement et la belle distribution de la lumière. Paul Huet a des 



284 L\\RT MODERNE A L'EXPOSITION. 

qualhcs analogues ; cependant on sent trop que ce consciencieux artiste 
n'est plus de notre temps : il est mort d'hier, mais son art avait succombé 
avant lui. Les aquarelles, lavis et dessins à la plume qu'on voit de lui à 
l'Exposition tranchent par leur caractère rétrospectif avec tout ce qui les 
entoure. 

Le nombre est grand des aquarellistes habiles que nous pourrions 
signaler encore dans la section française : M. O. de Penne, le peintre des 
chiens : non content de bien connaître ses modèles, il sait les encadrer dans 
des paysages charmants et vigoureusement enlevés;. M. Eug. Lambert, 
nn)ins audacieux, mais tout aussi bien informé des mœurs et coutumes 
de la gent féline; MM. Didier et Saunier, l'un sévère dessinateur, l'autre 
coloriste recherché; M. Léman, fin et distingué dans ses aquarelles, 
comme il se montre énergique et affirmatif dans son beau portrait de 
Daniel Ramée, à la peinture; MM. Luminais, John Lewis Brown, dont la 
manière facile et brillante est si bien servie par les couleurs à l'eau; 
M™ Lemaire, enfin, avec ses fleurs éclatantes et si hardiment brossées. 

On n'a pas oublié ï Apparition de M. G. Moreau, qui eut un si grand 
succès au Salon de 1876; le Phacton, de cette année, est généralement 
moins goûté. Si cette aquarelle renferme encore de rares délicatesses de 
coloris, la composition en est bien tourmentée. Cependant, ici comme 
dans tous les ouvrages de AL Moreau, on se sent pris par je ne sais 
quel charme mystérieux qui se dégage de son art étrange et inquiétant. 

Les visions de MM. Matout et Ehrmann ne doivent pas troubler le 
sommeil de ces excellents artistes : ce sont les rêves classiques, discipli- 
nés, dont la grammaire est enseignée dans toutes les écoles des beaux- 
arts. Les dessins de M. Matout pour le plafond de la salle du Louvre 
dite « des Empereurs » n'en sont pas moins des œuvres très honorables, 
qui n'ont rien à redouter de la comparaison avec leurs similaires de 
l'étranger; dans \a Bacchante il y a même certaines trouvailles de forme 
et d'attitude qui méritent d'eux- traitées avec tous les égards dus à 
l'invention. Quant à M. Ehrmann, dans ses aquarelles à'Ariadne et de 
Persêe, il se montre tel que nous le connaissons déjà : dessinateur gra- 
cieux et décorateur rempli de gotàt, On n'oubliera pas non plus les élé- 
gantes compositions dans le style de la Renaissance, de M. Faivre-DufTer 
pour le château d'Anel ; nous en donnons deux gravures. 

Je passe rapidement sur les fusains de MM. Appian, Bellel et Allongé, 
— M. Maxime Lalanne manque à la fête. Le genre est un peu triste et 
monotone, même entre les mains de ces maîtres, et il s'assombrit encore 




LA FONTAINE DE JOUVENCE. 

(Gravure de M. Chapon, d'après le tableau de M. Ehrmann. ) 



,86 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

au voisinage des aquarelles. Seules, peut-être, les compositions si bien 
observées de M. Lhermitte peuvent compenser les inconvénients du pro- 
cédé. Mais dans les salles où nous sommes, l'œil demande avant tout à 
être é^ayé : aussi s arréte-t-il avec complaisance sur la pimpante toilette 
des aquarelles de xM'"" la baronne N. de Rothschild : toutes ces vues de 
France ou d'Italie, qui se mirent coquettement dans des eaux transpa- 
rentes, sont d'un éclat qui subjugue la critique et la rend muette. 

M. Berchcre tient certainement la tête des Orientalistes à l'Expo- 
sition; ses aquarelles, richement colorées et modelées avec hardiesse, 
n'ont d'égales dans aucun autre pays. Ce sont en même temps de sages 
ouvrages qui ne sentent en rien l'improvisation hâtive : la main ne s'y 
affranchit jamais des lisières de la pensée; tout est voulu d'avance. 

Quant à Regnault, si restreinte que soit l'exposition de ses oeuvres, 
elle le range parmi nos aquarellistes à une place qui est la première. On 
n"a pas oublié son merveilleux Intérieur de harem : c'est la pièce capi- 
tale de notre Exposition. Il est à peine besoin d'en rappeler la disposition 
générale : au centre de la composition un prince arabe presque nu, à 
demi couché sur un divan au pied duquel une jeune esclave, vêtue de 
noir, chante en s'accompagnant sur la guitare. La gauche du tableau est 
occupée par une profusion de tapis et de tentures aux colorations bril- 
lantes. Ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'éclat extraordinaire de 
cette aquarelle, la hardiesse de l'exécution et cette liberté souveraine du 
pinceau qui, du premier coup, met tout à sa place et, sans reprises, sans 
sacrifices, donne à chaque chose sa valeur propre. Tout est ordonné 
dans ce désordre apparent : toutes les notes parlent et cependant l'ensemble 
reste harmonieux, l'idée suit son cours et se concentre sur le groupe des 
deux personnages. 

Regnault, qui s'inspira de Fortuny, a lui-même fait école. Nous 
regrettons de ne pas voir à l'Exposition ses deux meilleurs élèves, 
MM. Clairin et Benjamin Constant. A défaut, nous avons M. L. Leloir, 
mais cet artiste ne lui appartient pas en propre : l'art japonais peut le 
revendiquer également à son profit. M. Leloir a des qualités de premier 
ordre : son coloris est d'une intensité et d'une fraîcheur sans pareilles; 
il compose avec goût et son dessin a une certaine aisance gracieuse. 
Mais l'intention décorative est trop exclusive dans ses œuvres : il est 
regrettable qu'un artiste aussi bien doué mette toute son ambition à 
flatter les yeux par le moyen un peu trivial de la tache, et ne s'attache 
pas davantage au sujet. Les figures qu'il imagine ne comptent guère que 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 287 

par le costume, et le procédé mesquin de leur exécution contraste péni- 
blement avec la hardiesse et la franchise du pinceau dans les accessoires. 

M. Worms, moins séduisant au premier abord, a des qualités de 
peintre plus recommandables ; s'il n'attristait pas ses aquarelles par un 
certain abus du noir, surtout dans les chairs, ce seraient des œuvres char- 
mantes, car elles sont généralement bien comprises et elles portent en 
elles l'intérêt de choses observées sur la nature. Les scènes d'Espagne, 
qu'il raconte si bien, ne mentent pas à leur étiquette : personnages, cos- 
tumes et accessoires appartiennent incontestablement au milieu choisi 
par le peintre. C'est là un mérite particulier à M. Worms dans la petite 
école dont je parle en ce moment. 

Restent MM. Berne-Bellecour et Vibert : je regrette de ne pas par- 
tager l'engouement du public pour leurs œuvres. Je ne conteste pas que 
M. Berne-Bellecour ne se soit montré bon peintre en diverses circon- 
stances, et pas plus tard que cette année encore, dans son tableau du 
Salon : je vois en M. Vibert le dessinateur correct et spirituel qui trouve 
généralement l'attitude vraie et sait en tirer profit dans le tableau, mais 
je leur reproche comme tendance générale de trop sacrifier à des fan- 
taisies qui ne méritent pas les honneurs de la peinture. Il n'est pas dé- 
fendu aux artistes d'avoir de l'esprit, mais ils doivent bien se garder 
d'en faire montre dans leurs ouvrages. On ne peut pas rire tous les jours 
d'une situation plaisante, d'une charge si réussie qu'elle soit; à quoi bon 
alors nous l'imposer sous cette forme de la peinture qui est précisément 
faite pour éterniser les impressions? Que les peintres veuillent bien mettre 
beaucoup d'esprit dans leur exécution, personne ne s'en plaindra, mais 
nous les adjurons de laisser le vaudeville au théâtre, et la chansonnette 
comique au café-concert. 



II 



En 1867, l'article que M. Philippe Burty écrivait dans la Galette, à 
propos des gravures exposées, commençait ainsi : « Rien ne démontre 
mieux la fin prochaine et irréparable de l'art de la gravure qu'une 
visite dans les galeries des Beaux-Arts à l'Exposition universelle. Lors- 
qu'on aura interrogé toutes les sections, parcouru toutes les rues, voyagé 
tout autour de ces compartiments qui fragmentent l'espace comme les 



288 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

alvéoles divisent un gâteau de miel, il restera acquis que le monde se 
désintéresse de la gravure sur métal, que Teau-forte succè de au burin, 
que la lithographie agonise, que le bois est en péril, que le « procédé » 
tend à supprimer le burin, Feau-forte, la lithographie et le bois, et que 
l'agent provocateur de ces menées révolutionnaires, c'est, directement ou 
indirectement, la photographie. » 

Ces paroles chagrines sont de mise aujourd'hui comme elles l'étaient 
il y a onze ans, et cependant convenons que le mal signalé par notre 
confrère, si compétent en ces matières, n'a pas empiré sensiblement 
depuis cette époque; au contraire, il semble que la gravure ait repris 
quelques forces : l'intéressante malade ne veut pas mourir. Je serais mal 
venu à m'écrier : « Les gens que vous tuez se portent bien» , mais j'ai le 
devoir de constater que le fâcheux pronostic de M. Burty ne s'est point 
encore réalisé : personne plus que lui ne doit s'en réjouir, j'en suis certain. 

La gra\aire au burin, la plus compromise de toutes, se défend avec une 
énergie particulière; il est vrai qu'elle a trouvé dans l'État, dans ia ville 
d- Paris, dans les sociétés d'amateurs et les revues spéciales, comme la 
nôtre, une tutelle sérieuse. Privée de commandes officielles et de l'appui 
des sociétés, elle n'eût probablement légué que son souvenir à l'Exposi- 
tion de 1878. A tort ou à raison, le public lui refuse ses faveurs : on lui 
trouve l'air froid et guindé ; sa vieille réputation d'exactitude est forte- 
ment ébranlée depuis qu'elle est soumise au terrible contrôle de la photo- 
graphie; comme donnée esthétique, elle n'est plus dans le mouvement, 
car ce qu'elle poursuit, c'est la forme, et le goût du jour est à la couleur; 
enfin, à une époque où l'on est si pressé de jouir et où les grands succès 
de la peinture, ceux précisément dont elle pourrait prendre sa part, passent 
comme les roses, on lui reproche d'arriver toujours trop tard, comme 
certains carabiniers fameux. Voilà bien des griefs, et je n'ai pas encore 
relevé le principal : le prix élevé de ses épreuves. 

Malgré toutes ces imperfections inhérentes à sa nature, nous per- 
sistons à croire que la gravure au burin n'est pas en danger de mort ; ce 
qui lui manque le plus, en réalité ce sont les bons graveurs. Jamais 
le goût des estampes n'a été plus répandu ; si les amateurs se tournent 
de préférence vers l'eau-forte, ce n'est pas par économie, — les belles 
épreuves se vendent à des prix très élevés, — c'est qu'il y a aujourd'hui 
des aquafortistes du plus rare mérite ; parmi les graveurs en taille-douce, 
au contraire, le talent ne dépasse pas une bonne moyenne. Ce n'est pas 
assez pour aflfriander le public : on ne saurait lui demander de faire 



2f,o L\\RT MODERNE A L'EXPOSITION. 

entrer en ligne de compte les difficultés du métier ; il en ignore ; le résultat 

est tout pour lui, et personne n'a le droit de lui donner tort à ce propos. 

Autre est le devoir de la critique ; aussi ne parlerai-je qu'avec res- 
pect des artistes qui représentent, à TExposition universelle, le grand art 
classique de la gravure. Tels qu'ils sont, ce sont encore les nôtres, les 
Français, qui marchent à la tête de cette respectable phalange. Leur 
chef incontesté, un des derniers maîtres du burin, M. Henriquel Dupont, 
a depuis longtemps renoncé aux expositions ; elles n'ajouteraient rien à sa 
renommée. Mais on regrette de ne pas voir au Champ de Mars l'œuvre 
d'un artiste mort d'hier, qui nous etât fait le plus grand honneur: je veux 
parler de Rousseaux. Des mains pieuses ont recueilli et exposé les ou- 
vrages de Martinet : cet hommage était dû à sa mémoire; mais com- 
ment n'a-t-on pas pensé aux figures de la Poésie, la Renommée et la 
Vérité gravées par Rousseaux, d'après la gouache du Corrège qui est 
au Louvre, et surtout à son délicieux portrait de M"" de Sépigné d'après 
le pastel de Nanteuil ? Si intéressante que soit l'exposition de MM. Berti- 
not, Levasseur, Danguin, Salmon, qui représentent avec dignité la grande 
tradition du burin, si précieuses que soient les planches de M. Didier, 
surtout le portrait d'Anne de Clèves d'après Holbein, et celles de 
MM. Varin, Deblois, Ch.-V. Bellay, Blanchard, l'excellent graveur 
d'Alma Tadéma, et celles de MM. Morse, Jacquet et Dubouchet, que 
leur collaboration à la Galette nous impose le devoir de ne pas trop 
e.xalter, il faut convenir que la gravure française ne pouvait que gagner 
dans l'estime des étrangers à recueillir l'œuvre de l'un de ses praticiens 
les plus distingués. 

Tous les artistes que je viens de citer — j'en passe et qui les 
valent peut-être — représentent à des degrés divers et chacun avec son 
mérite propre une école de gravure qui, en somme, n'a pas de rivale 
en Europe. Si l'on en juge par les derniers venus, il est également permis 
d'affirmer que cette école n'a pas périclité depuis l'Exposition de 1867, 
malgré les vides que la mort a produits dans ses rangs, et qu'il n'y a rien 
à craindre pour elle dans l'av'enir. Comment ne pas être émerveillé, pour 
ne citer qu'un exemple, par la prodigieuse manœuvre de M. Huot? Y 
eut-il jamais burin plus souple et plus fin à la fois que celui qui a 
modelé la Cigale de M. J. Lefebvre? La science de la gravure en taille- 
douce n'est donc pas en danger de se perdre chez nous ; ce qu'il importe 
de relever, si l'on veut ressusciter du même coup l'art et le commerce des 
estampes, c'est l'éducation purement artistique du graveur. L'Exposition 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 291 

annuelle des épreuves du concours de Rome témoigne en effet chez les 
concurrents d'une connaissance du dessin beaucoup trop superficielle. 

Dans les sections étrangères, je ne vois pas une seule planche 
vraiment remarquable et qui mérite qu'on s'y arrête longtemps. Les 
hommes de talent ne manquent pas^ mais ils n'ont rien qui les distingue des 
nôtres, et, le plus souvent, ils leur sont inférieurs. J'excepterai cepen- 
dant les deux graveurs autrichiens, MM. Sonnenleitner et Klaus ; ils 
apportent dans la traduction des œuvres de genre une incontestable 
supériorité : leur burin facile et précis dit bien tout ce qu'il faut dire en 
pareil cas. MM. Klaus et Defregger ont trouvé en eux d'excellents 
interprètes. Les Anglais ont le burin consciencieux, froid et mou. 
Peut-être, cependant, MAL G. -T. Doo, T.-O. Barlow et Stacpoole 
sont-ils les graveurs qui conviennent le mieux à la peinture de leur pays. 

Quant à MAL Girardet (Suisse), Danse (Belgique) et Ballin (Dane- 
mark), ce sont, à tous autres points de vue que celui de la nationalité, 
des graveurs français; ils travaillent chez nous et avec une aisance sou- 
vent spirituelle, qu'ils ont certainement apprise dans les ateliers français. 

C'est parmi les transfuges de la gravure classique que nous trouverons 
la personnalité la plus originale et la plus puissante que le burin moderne 
ait enfantée. Parler de M. F. Gaillard aux lecteurs de la Galette est sans 
doute superflu : les œuvres les plus étonnantes de cet éminent artiste ont 
été publiées dans notre revue. Faut-il rappeler VHomme à l'œillet, de 
Van Eyck^ VŒdipe, d'Ingres, le Gattamelata, de Donatello, le Crépuscule 
de Michel-Ange et, la plus récente, Dom Guéranger? Le talent de le 
M. Gaillard est le produit d'une science profonde et d'un art consommé. 
Ses copies sont des créations, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer 
de la perfection du travail ou de l'idée générale, artistique, que sa volonté 
impose et qui domine l'œuvre. Il est un des rares graveurs de notre 
époque qui resteront, ou, pour parler plus exactement, un des rares 
artistes, car, je le répète, son mérite est celui d'un créateur. 

C'est un maître encore que nous trouverons à la tête de l'école fran- 
çaise, si du burin nous passons à l'eau-forte. M. Jules Jacquemart, dont 
l'œuvre considérable a été si bien étudiée par notre rédacteur en chef, 
est depuis longtemps classé au rang le plus élevé parmi les amateurs 
d'estampes du monde entier. Certaines de ses planches sont de purs chefs- 
d'œuvre sans analogues dans l'art de la gravure : on n'avait jamais fait 
et l'on ne refera probablement jamais les prodiges de lumière qu'il a su 
accomplir dans ses Gemmes et Joyaux de la couronne et tant d'autres 



292 LWRT MODERNE A L^EXPOSITION. 

séries célèbres; sous sa pointe merveilleuse, les objets prennent une inten- 
sité de ressemblance que, jusqu'à lui, la peinture seule pouvait atteindre. 
Ce n'est pas tout dire de son talent, mais il est impossible d'exprimer par 
le langage le charme qui se dégage de ces œuvres exquises. Dans ses 
planches, la réalité de l'image n'a rien du réalisme; elle résulte bien plus 
de l'interprétation de l'artiste que de l'exactitude figurative donnée aux 
sujets. M. Jacquemart ne grave pas l'objet lui-même, il nous montre 
comment cet objet se comporte dans la lumière, et cela suffit pour que 
nous ayons la notion de ses propriétés physiques : la forme, la couleur, 
le poids et la densité. Aujourd'hui que la guerre est déclarée aux modèles 
graphiques dans renseignement du dessin, nous conseillerions cependant 
d'en emprunter quelques-uns à l'œuvre de cet artiste ; bien que sous une 
forme graphique, ils ne donneraient à l'élève que des leçons utiles, des 
leçons de choses. Je n'entrerai pas dans l'analyse des gravures qui com- 
posent l'exposition de M. Jules Jacquemart : qu'il me suffise de signaler 
ses derniers ouvrages, ou plutôt de les rappeler, car ils ont été publiés 
dans la Galette. Ce sont les belles planches qui ont accompagné l'étude 
de M. Charles Blanc sur la galerie de San-Donato. Il y a là matière à un 
nouveau chapitre pour le catalogue de son œuvre; nous espérons que 
bien d'autres viendront encore grossir l'ouvrage que M. Louis Gonse lui 
a consacré. 

Si la gravure en taille-douce semble végéter et s'éteindre doucement 
dans le marasme, l'eau-forte n'a jamais été plus vigoureuse : c'est une 
fîoraison perpétuelle, un débordement de sève qui rend très laborieux le 
métier de collectionneur. Je ne répéterai pas ici ce qui a été dit tant de 
fois au sujet de cet art charmant; il a pour lui maintenant la consécration 
du succès, ce qui vaut mieux que des phrases. Les revues artistiques se 
multiplient; toute édition riche ou curieuse veut être accompagnée d'eaux- 
fortes; on fait même des publications où le texte n'est que le commen- 
taire des eaux-fortes. 

Ce n'est pas à la Gaiette, qui, depuis vingt ans, chante les louanges 
de la gravure sur cuivre et lui doit une bonne part de son succès, qu'il 
appartiendrait de récriminer contre une mode créée par elle; nous devons 
cependant formuler quelques réserves. Les éditeurs et les artistes eux- 
mêmes, grisés par le succès, se laissent trop facilement aller à croire que 
toute image sera bienvenue qui porte l'enseigne de l'eau-forte; aussi les 
uns et les autres ont-ils une tendance fâcheuse à se contenter de peu de 
chose. Une morsure bien comprise donne-t-elle quelques colorations flat- 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 293 

teuses pour l'œil, on s'inquiète peu de savoir si elles sont à leur place et 
si la forme qu'elles revêtent est bien étudiée. C'est le triomphe de l'école 




lES VEXDAXGEi A ROME, rAR M. AIMA TADÉ.MA. (fRACMEXT DU TABLEAU ) 

Gravure de M. JonnarJ.) 



de la tache, et tel de ses adeptes qui ignore les principes élémentaires du 
dessin, et serait incapable d'établir une illustration quelconque sous toute 



2<,4 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

autre forme moins complaisante, tend à supplanter les artistes vraiment 

instruits et consciencieux. 

L'art est indivis : on ne fait de bonne gravure qu'à la condition d'être 
exactement informé de son principe essentiel, le dessin. D'où vient la 
supériorité de MM. Gaillard et Jacquemart, dont je parlais tout à l'heure, 
et d'autres encore, que je pourrais citer, MM. L. Flameng, Boilvin, 
Laguillcrmie, par exemple? c'est qu'ils sont peintres avant d'être gra- 
veurs. On connaît les peintures de M. Gaillard; les aquarelles de M. Jac- 
quemart sont étincclantes de lumière et spirituellement touchées, comme 
ses eaux-fortes; — à ce propos, il est très regrettable que notre exposition 
spéciale n'en ait pas montré quelques-unes, elle y aurait gagné en impor- 
tance. 

Quant à M. Flameng. je connais de lui d'excellentes études sur 
toile; mais la gravure ne lui laisse plus le loisir de peindre : il est depuis 
longtemps rivé à l'eau-forte par le succès. Son exposition ne comporte pas 
moins de vingt et une planches, toutes remarquables, toutes des œuvres 
d'artiste, dans les genres les plus dissemblables, de la Stratonice d'Ingres, 
un burin savant et d'une rare délicatesse, au Portrait de M""" F..., de 
Carolus Duran, un modèle d'interprétation à l'eau-forte que nos jeunes 
aquafortistes devraient étudier. Nul mieux que M. L. Flameng ne connaît 
les ressources du métier. Rembrandt lui-même hésiterait entre l'original 
de la Pièce aux cent florins et la merveilleuse copie qui a vulgarisé cette 
œuvre de génie. Nous n'avons pas à insister : l'accueil fait par les abonnés 
de la Galette à cette estampe nous dispense d'en faire un plus long éloge. 

Le respect dû à la vérité me force d'exposer les mérites d'artistes qui 
presque tous sont nos collaborateurs. Ce n'est pas sans me gêner un peu, 
mais qu'y faire? Je ne puis méconnaître que les noms que je viens de 
prononcer soient les plus recommandables, et je serai d'accord avec tous 
les amateurs de belles gravures en citant à leur suite ceux de MM. Waltner, 
Rajon, Le Rat, Gilbert, G. Greux, Chauvel, Buhot et Mongin. Je n'ai 
qu'un regret, celui de ne pouvoir consacrer à leurs ouvrages toute l'atten- 
tion qu'ils méritent. 

MM. Hédouin, Laguillermie, Boilvin et Lalauze ont droit à un para- 
graphe spécial : ce ne sont pas seulement des graveurs émérites, ce sont 
des créateurs d'images, des vignettistes; par leur talent gracieux et léger, 
ils nous reportent aux plus beaux jours de la librairie illustrée, au 
xviii" siècle. M. L. Flameng fait également partie de ce groupe précieux 
de dessinateurs-graveurs qui ajoutent un nouveau charme aux chefs- 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 295 

d'œuvre de notre littérature. M. Hédouin, dessinateur serré et fin, se tient 
tout à fait dans les traditions du xviii' siècle; les autres, plus coloristes, 
apportent dans leurs compositions un sentiment tout moderne. On ne se 
méprendra jamais sur la date des estampes de M. Boilvin pour une 
édition de Rabelais, ni de celles de M. Laguillermie pour les Contes de 
Voltaire : elles sont bien de notre époque, où Ton sacrifie surtout à la 
sensualité, à la gourmandise de Fœil. 

L'eau-forte française compte encore un certain nombre d'artistes 
dont le nom ne saurait être passé sous silence : les excellentes et précises 
gravures de MM. Gaucherel, Brunet-Debaisne, O. de Rochebrune et 
Queyroy conserveront le souvenir de monuments disparus, et feront mieux 
apprécier l'intérêt qu'il y a à sauvegarder ceux qui nous restent des 
injures du temps et des hommes. Il me reste enfin à rappeler à nos lec- 
teurs, dans le cas où ils l'auraient oublié, que nous pouvons revendiquer 
quelques aquafortistes dont les œuvres, peu connues chez nous, sont 
classées avec honneur dans les portefeuilles de l'étranger : ceci dit pour 
mémoire seulement, car MM. Legros, Tissot et Desboutin ne se sont pas 
fait représenter à l'Exposition; on y regrettait également l'absence de 
Charles Jacque et de Daubigny, deux maîtres. 

En Angleterre, on le sait, l'eau-forte est tenue en grande estime : la 
Galette a déjà eu maintes fois l'occasion de se prononcer sur le talent de 
MM. Seymour-Haden, Edwin-Edwards et Evershed; je puis me borner 
à signaler rapidement leurs ouvrages exposés au Champ de Mars. Du 
premier de ces artistes, une puissante Jetée de Calais, d'après Turner et 
tout à fait dans le sentiment du maître, et une eau-forte originale repré- 
sentant la Àlise en morceaux de l'Agamemnon. en i8jo, chef-d'œuvre de 
justesse et de précision dans le faire le plus large; — de M. Edwin-Edwards, 
une Vue de Londres, de dimensions considérables, avec cette devise : 
Funium et opes, strepitumque, qui en est le meilleur commentaire. Ce bel 
ouvrage ne perdrait rien à ce que le parti pris de lumière y fût moins 
brutalement accusé : les premiers plans s'éteignent dans le noir avec la 
tristesse d'une épreuve photographique. Par contraste, sans doute, le Pont 
de Blackfriars est traité dans une manière pâle et blonde un peu exces- 
sive : ce travail, d'une ténuité extrême, est sans doute de l'harmonie la 
plus délicate, mais il ferait presque penser à un ouvrage en cheveux. — 
M. Evershed, enfin, a exposé une série d'eaux-fortes et de pointes sèches 
d'après des vues de la Tamise : nos lecteurs peuvent, du reste, en appré- 
cier tout le mérite, car nous publions l'une d'elles. 



296 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

M. Herkomer est un aquafortiste inspiré par M. Legros, nous Tavons 
dit. Cette remarque nous gâte le plaisir devant les têtes de femme, si 
largement traitées d'ailleurs, quïl a exposées. Avant de quitter l'Angle- 
terre, un souvenir encore à deux habiles graveurs à Teau-forte : 
M. Hesseltine et surtout M. Richeton, plus coloriste et moins sec que le 
premier. 

Je ne goûte pas beaucoup le talent de M. Redlich (Russie), tout en 
rendant justice à son mérite. Les largesses du jury à son égard sembleront 
excessives si Ton ne fait pas la part de certaines exigences de politesse 
internationale. Le Sermon de Skarga, d'après M. Matejko, a plutôt perdu 
que gagné à passer par le burin de ce graveur consciencieux, correct, mais 
monochrome et attristant. Nouveau Acnu à nos Expositions, M. Redlich 
s'étonnera peut-être de rencontrer la critique sur cette terre française où 
il n'a récolté que des lauriers; mais une médaille d'honneur à l'Exposition 
universelle, venant s'ajouter à la première médaille que cette même gra- 
vure lui valut au Salon de l'an dernier, lui semblera, je l'espère, une 
compensation suffisante. 

Les autres pays ont une exposition de gravure des plus restreintes, 
mais le peu qu'on en voit témoigne que le talent et la science du métier 
sont partout. L'Autriche nous montre M. W. Unger, le brillant illustra- 
teur des Musées du Nord; — la Russie, MM. Massalolf et Bobrolï, qui 
gravent avec un sentiment de peintre très marqué; — l'Italie, M. Turletti: 
sa Mort du pape Boniface VIII est une des plus fines eaux-fortes de 
l'Exposition; — la Belgique, qui pourrait être si grandement représentée, 
n'a que les envois, fort honorables du reste, de MM. de Biseau, G. Biot, 
Michiels et Danse. Le plus vaillant de tous, M. F. Rops, manque à la 
fête. — Les États-Unis ont M. J.-A. xMitchell : sa Fin de l'acte est une 
scène de théâtre, vue en artiste et traitée de même. — L'Espagne, qui 
semble honteuse de ses aquarellistes et de ses graveurs, à en juger par le 
soin qu'elle met à les cacher, a des aquafortistes de premier ordre. J'ai 
déniché quelque part, au milieu de produits commerciaux, un excellent 
portrait de Goya, gravé par AL Galvan dans la manière soyeuse et pim- 
pante de M. Rajon. Pour ne rien perdre du fruit de mes recherches, 
j'ajouterai tout de suite que les dessinateurs sur bois de ce pays sont 
excellents, et que le correspondant de la Ilitstracion pendant la dernière 
guerre d'Orient, M. Pellicer, a mis au service de ce journal le crayon le 
plus alerte et le plus spirituel. — Les Pays-Bas, qui se trouvent au bout 
de cette revue rapide, de même qu'ils occupent au Champ de Mars l'ex- 



^ 



EXPOSlTIOr; universelle de 1878 




«^- 



liJBENS PÎMX 



rite des Beaux- Al-: 



■ PORTRAIT DU BARON DE VICQ 
Ambassadeur des Pa)'s-Bas, a la Cour de Franc 
Musée du Louvre ) 



A OuaTitin, Imp Edir 



.J^ 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 297 

trème bout de la rue des Nations, montrent avec orgueil la belle série des 
eaux-fortes de M. Storm van S'Gravesande sur la Hollande. Cet artiste 
est un illustrateur-paysagiste hors de pair; le moindre de ses mérites est 
de connaître à fond le métier qu'il emploie; c'est l'œuvre elle-même qui 
captive par l'intensité du charme pittoresque et les qualités plastiques de 
l'exécution. 

La gravure sur bois, la plus menacée de toutes les gravures, celle 
qui doit succomber la première sous les coups de la photographie, a déjà 
subi de rudes atteintes depuis 1867; sur ce point, les funestes prédictions 
de M. Philippe Burty semblent près de se réaliser. 

Sans vouloir anticiper sur un événement que certaines exigences de 
librairie retarderont encore longtemps, on peut dire que les amateurs d'art 
porteront assez facilement le deuil de la défunte, d'autant plus que la 
gravure héliographique réalise déjà les espérances qu'on avait fondées sur 
elle. En effet, depuis que la photographie fournit des renseignements 
d'une précision presque absolue, on n'a pas été sans s'apercevoir que le 
bois cachait sous les dehors séduisants de ses colorations veloutées un 
vice radical, le manque de sincérité : il alourdit et dénature les images 
qu'on lui confie, et c'est peine à voir comme il tient peu compte des dé- 
licatesses de la forme, et surtout de la plus délicate de toutes, la forme 
humaine. 

Les éditeurs les mieux placés pour être bien informés estiment que 
le dessin le plus favorisé perd 33 pour 100 de sa valeur en passant par 
les mains du graveur sur bois. Notez que celui-ci peut être un artiste 
de beaucoup de talent; ce n'est pas lui que nous incriminons, c'est son 
outil. En dehors des à-peu-près, des trompe-l'œil, dont peut se contenter 
l'illustration des romans, des journaux d'actualité ou de voyages, la gra- 
vure sur bois, pour mener à bien une œuvre d'exactitude dans le détail, 
de précision dans la forme, demande autant de temps et d'argent 
qu'une bonne eau-forte, voire même un burin léger; et si par malheur 
l'ouvrage pèche par quelque point, le mal est irréparable. A -quoi bon 
alors recourir à elle, si l'on n'y est pas forcé, comme le sont ou croient 
l'être les éditeurs, par des nécessités basées sur les habitudes du 
public? 

Les graveurs sur bois que nous voyons à l'Exposition n'ont ni plus 
ni moins de talent que leurs devanciers, et nous trouvons des hommes 
de mérite dans tous les pays où la librairie et les journaux illustrés sont 



2g8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

en honneur. Les Anglais, et parliculièrement IVLM. Swain et Dalziel, 
gravent supérieurement les images d'une forme et d'un sentiment élevés 
que des artistes de grande valeur consentent à dessiner pour le public. 
Walker et Pinwel, MM. Herkomer, Gregory, G. Green, Gilbert, North 
et tant d'autres, par leur concours à Tillustration, donnent un singulier 
relief à ce genre de gravure. Il en est de même en Allemagne; des artistes 
comme Menzel, — sa Cruche cassée est ce que Ton peut voir à l'Exposi- 
tion de plus original et de plus étonnant dans la librairie illustrée, — 
Vautier, Liezen-Mayer, Kurzbauer, Gab. Max, Kaulbach, etc., etc., ne 
croient pas déroger en collaborant à des œuvres de littérature. Chez nous, 
il est rare qu'un peintre estimé consente à se faire l'auxiliaire de la librairie. 
Sauf M. de Neuville, le peintre célèbre des épisodes de la guerre, l'exemple 
deMeissonier et de Gigoux n'a entraîné personne : les concessions de nos 
artisfes en renom ne s'étendent pas au delà de l'eau-forte. A leur défaut, 
nous avons, parmi les spécialistes du bois, des dessinateurs d'un talent 
très apprécié du public et à juste raison : MM. Vierge, Bayard, A. Gilbert, 
Tofani, A. Marie, Riou, etc. Ils ont un mérite qui se fait plus rare de 
jour en jour, celui décomposer avec goût et de savoir distribuer la lumière 
suivant les règles spéciales à l'illustration. C'est là un art à part et qui ne 
s'apprend pas dans les écoles; M. André Gill, le spirituel caricaturiste, 
possède à un degré très marqué cette faculté de la bonne mise en pages : 
ses compositions sont toujours bien à l'œil, bien équilibrées; delà vient 
qu'elles captivent tout le monde : les artistes et les gens les plus étrangers 
aux choses de l'art. 

Nous l'avons dit plus haut, ce ne sont pas les bons graveurs sur bois 
qui nous manquent, et nos peintres ne sauraient arguer de ce prétexte 
pour expliquer leur abstention. L'habileté de M. Pannemaker fils ne peut 
pas être dépassée. MM. Bœtzel et Yon ne demandent qu'à faire oublier 
leur outil de graveur, en dissimulant le moyen d'exécution : ce sont les 
plus fidèles traducteurs des œuvres de la peinture. MM. Froment, Joliet, 
Bellenger, Thiriat, Valette, Huyot, Robert, Léveillé, Smeeton-Tilly, 
Chapon, Jonnard, Midderigh, etc., font rendre au bois tout ce qu'il peut 
donner; leur talent aura contribué, pour une bonne part, à retarder 
la catastrophe finale qui menace cette industrie, et que je crois inévi- 
table. 

Encore une fois, nous ne sommes pas les ennemis des graveurs sur 
bois, mais à leur art de convention et de fantaisie nous préférons la vérité. 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 299 

Le procédé héliographique a cela de bon qu'il supprime un interprète sur 
deux ; nous n'avons plus à compter qu'avec un seul traducteur, celui qui 
dessine. C'est moitié moins de chances d'erreur, sans compter que la 
forme sera toujours plus délicatement indiquée. Ce n'est pas tout : comme 
la photographie , qui grave le dessin , peut être obtenue dans le format que 




riAPOND d'un SAIOS PE RECEPTION, PEINTURE DE .M. B A « R Y. 

{Gravure de M. Chapon.) 



l'on veut, on n'a plus à se préoccuper de déterminer à l'avance les pro- 
portions du dessin ; il peut être quatre et cinq fois plus grand que la gra- 
vure dont on doit se servir. De là une plus grande liberté dans l'exécution 
et la possibilité d'indiquer avec précision des détails que la main se relu- 
serait à tracer, s'il fallait s'en tenir aux proportions du livre ou du journal 
où la publication doit avoir lieu. 



3oo L'ART MODERNE A LKX POSITION. 

Disons-le en passant, notre revue plaide un peu en ce moment pro 
doino : nous avons été des premiers à nous servir du procédé héliographi- 
que; les grands éditeurs n'ont, du reste, pas tardé à nous suivre dans 
cette voie. Les raisons qui nous ont fait agir sont multiples : d'abord nous 
voulions assurer à nos images toute l'exactitude désirable, et leur laisser 
le plus possible la marque du dessinateur, qui est pour une revue comme 
la nôtre la marque vraiment artistique ; puis nous désirions multiplier 
l'illustration et satisfaire aux exigences de l'actualité, dans une certaine 
mesure, — toutes choses impossibles avec la gravure sur bois, qui est 
d'une lenteur désespérante quand on lui demande de respecter le dessin, 
et coûte fort cher. Aujourd'hui nous avons pour nous le nombre, sans 
avoir perdu la qualité, s'il est vrai que nous devions, pour nos lecteurs, 
rechercher les documents précis et non les images de convention. Enfin la 
collaboration de la photographie nous a permis de rendre compte de l'E.x- 
position avant qu'elle ne fût fermée, et dans une mesure inusitée; on muis 
permettra donc de lui rendre grâces dans la personne de ses intelligents 
manipulateurs, MM. Gillot et Yves-Barret, nos héliograveurs habituels. 
Désormais, on peut l'affirmer, la gravure en fac-similé n'emploiera 
plus d'autre ouvrier que le soleil. Nous venons d'exposer les raisons qui 
militent en faveur des clichés typographiques obtenus au moyen de la 
photographie; les résultats sont plus remarquables encore si l'on exa- 
mine les planches en creux qu'elle donne aujourd'hui. Qu'on veuille bien 
se reporter aux dessins de MM. R. de Madrazo et F. -A. Kaulbach, la 
Pierrette et le Portrait de femme arec son enfant, publiés ici même; il 
est impossible de mieux conserver et la forme et l'esprit du dessinateur 
que ne l'a fait M. Dujardin dans ces deux planches. Je rappellerai 
aussi les belles copies d'estampes anciennes faites par M. A. Durand, et 
les héliogravures de M. Baldus. Le procédé Woodbury, qui permet 
de graver en creux et d'imprimer aux encres indélébiles les épreuves pho- 
tographiques, de quelque nature qu'elles soient, et avec une perfection 
que les caprices du soleil ne permettaient pas d'atteindre quand il était 
lui-même reproducteur de ses œuvres, — ce procédé merveilleux a été 
porté à sa dernière perfection par M. Rousselon, de la maison Goupil. 
Par d'ingénieuses combinaisons chimiques, dont il est l'inventeur, M. 
Rousselon est parvenu à donner aux clichés Woodbury le grain qui leur 
manquait pour qu'ils pussent être tirés par les presses ordinaires de 
l'imprimeur en taille-douce. C'est un progrès important au double 
point de vue de l'art et du commerce, car le tirage par le moyen des 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 3or 

encres gélatineuses exige un outillage spécial, et la main-d'œuvre en 
est longue et coûteuse. 

Quant aux essais qui ont été faits pour tirer en lithographie, aux 
encres grasses, les épreuves photographiques reportées sur pierre, sur 
verre ou sur métal, ils n'ont pas encore donné de résultats satisfaisants. 
Je n'en excepterai pas l'invention de M. Vidal. Elle est dénommée photo- 
chromie d'une façon un peu arbitraire, puisque la photographie n'entre 
pour rien dans la coloration des images. Il s'agit simplement d'une 
épreuve de l'objet, obtenue en noir par les moyens ordinaires, reportée 
et imprimée en lithographie aux encres de couleur; c'est, en un mot, de 
la photolithochromie, et je ne saisis pas en quoi elle l'emporte sur la 
chromolithographie ordinaire, qui donne des images plus nettes, plus 
claires et moins prétentieuses. 

De tous les arts de reproduction, c'est peut-être la lithographie 
qui est aujourd'hui la plus éprouvée ; elle a le défaut capital de fournir 
un nombre trop restreint de bonnes épreuves ; elle s'empâte facilement 
au tirage, et les demi-teintes perdent leur fraîcheur ou disparaissent. 
L'État, qui décidément est animé des meilleures intentions à l'égard de 
tous les soulfreteux, a voulu faire quelque chose pour elle; puissent ses 
commandes retarder le dénouement fatal! Et qui sait? la gravure au burin 
était bien malade; peut-être aurons-nous deux résurrections au lieu d'une. 
D'excellents lithographes, nous n'en manquons pas; il suffit de voir à 
l'Exposition la savante et harmonieuse Femme couchée, de M. A. Gilbert, 
d'après J. Lefebvre, sa copie de la Séléné de M. Machard, et les magni- 
fiques paysages de M. Chauvel. L'un et l'autre sont en même temps des 
aquafortistes du plus grand mérite, tous deux passés maîtres dans leur 
genre : M. Gilbert, dessinateur précis et libre à la façon des peintres, 
excelle dans le portrait; M. Chauvel est un coloriste puissant; son exé- 
cution fougueuse et brillante convient à merveille à la traduction des 
œuvres de nos grands paysagistes modernes. Il est le seul, avec 
M. Vernier, qui ait réussi à fixer sur la pierre, comme sur le métal, les 
plus exquises délicatesses du pinceau de Corot. Je n'oublierai pas non 
plus M. Sirouy, qui a lithographie pour nous, d'un crayon si léger, le 
gracieux portrait de M"' Meyer, par Prud'hon, et M. Bour, interprète 
fidèle des minutieuses peintures de Brascassat. 

J'ignore si la lithographie fleurit dans les pays étrangers ; l'Exposi- 
tion ne révèle rien à ce sujet ; les rares échantillons que l'on en voit en 



3^3 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Espa'^ne, en Belgique, aux Pays-Bas et dans les républiques de la Plata 
ne feraient qu'accroître les inquiétudes qu'elle nous inspire. En Autriche, 
Ton a remarqué une excellente lithochromie de M. Marastoni, d'après les 
Trois Grâces de Bitterlich. 

Avant de terminer, je dois signaler à l'attention un groupe d'artistes 
éminents dont les œuvres passent malheureusement inaperçues du 
public. Quel art plus noble pourtant et plus digne d'encouragement que 
celui de la gravure en médailles? Il n'en est pas dont il faille plus vive- 
ment désirer que la tradition se conserve, telle que l'ont fixée les maîtres 
de l'antiquité, ceux de la Renaissance italienne, et nos maîtres à nous, 
Varin, Dupré et David d'Angers. Pensez que ces précieux artistes sont, à 
proprement parler, les plus grands vulgarisateurs d'images, puisqu'ils 
disposent des pièces de monnaie : les effigies qu'ils y gravent ne sont 
rien moins que des estampes à cours forcé ! Veillons à ce que leurs ensei- 
gnements soient toujours puisés aux sources les plus pures. Quant à 
leurs autres ouvrages, médailles commémoratives de nos grands faits et 
de nos grands hommes, pierres gravées, ils échappent le plus souvent à 
la foule : ce sont autant de petits monuments qui, aussitôt édifiés, vont 
s'enfouir dans les collections des amateurs. Ici l'on peut dire que les 
graveurs travaillent pour une gloire à longue échéance, car c'est le plus 
souvent la postérité qui se charge de leur rendre justice. 

M. Oudiné est célèbre moins certainement par son propre mérite 
que par le jeu de mots tout fait qui a rendu populaire son nom inscrit 
sous une effigie de la République : le meilleur de son œuvre, à coup sûr, 
nous l'avons dans ses deux élèves, MM. Ponscarne et Chapelain. On 
doit au premier une admirable série de portraits que n'auraient pas reniés 
les Padouans. Le second a gravé, notamment, la médaille d'honneur des 
Salons ; c'est un artiste très soucieux du style et de l'élégance. Le nom de 
M. Soldi nous vient à la suite. Nous avons aussi M. A. Dubois, qui 
contribuera à immortaliser les grands travaux de l'astronomie moderne; 
MM. Tasset, Merley et M. A. Borrel, élève de ce dernier, dessinateurs 
hardis et souvent heureux. Parmi les graveurs en pierres fines, MM. Gal- 
brunner, François, Heller et Vaudet ont exposé des œuvres d'un fini 
accompli et généralement inspirées par un goût sévère. 

A l'étranger, nous devons retenir d'intéressants travaux de M. Adams 
(Angleterre), de M""" Ahlborn (Suède), de MM. Capannini et Gori (Italie), 
Esleban-Lozano et Sanchez (Espagne), Landry (Suisse), Geerts et Baetes 



AQUARELLES, DESSINS ET GRAVURES. 3o3 

(Belgique), Molarinho (Portugal). L'Allemagne s'est tenue sur la réserve : 
elle ne nous montre aucun de ses graveurs en médailles. La Russie a deux 
hommes de talent dans cette spécialité : ^L^L Steinmann et Ale.xeïefF. 
L'Autriche, enfin, dont l'exposition est si correcte, si bien tenue dans 
tous les genres, peut revendiquer avec orgueil M. Tautenhayn, médail- 
liste de l'Empereur. — Ce que Ton admire le plus de cet artiste, à l'Ex- 
position, c'est un magnifique bouclier en argent, représentant le Combat 
des Lapithes et des Centaures aux noces de Pirithoiis et d Hippodaniie . 
Je ne devrais peut-être pas en parler, puisque c'est une pièce d'orfèvrerie, 
de la sculpture et non de la glyptique, mais il serait injuste de ne pas 
signaler une œuvre de cette importance : ALNL de Montaiglon et Falize 
ne m'en voudront pas d'empiéter sur leur terrain. ^L Tautenhayn, par 
une exécution ferme, un dessin ressenti et toujours exact, a rajeuni ce 
sujet, tant de fois traité par les maîtres : il y a dans son oeuvre des 
audaces de mouvement et des vigueurs de modelé qui font songer aux 
belles ciselures de la Renaissance. 



ALFRED DE LOSTALOT. 




L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 3o5 

engagée entre TEurope et nous, et les Expositions y sont des temps d'ar- 
rêt où les joueurs s'assemblent pour compter les points. Jusqu'ici nous 
avons gardé l'avance; mais quand nous mesurons les progrés de nos con- 
currents, nos succès nous donnent à penser. 

Si dans quelques spécialités d'art et d'industrie la lutte devient 
sérieuse et passionnée, il en est d'autres où nous ne sommes pas me- 
nacés encore, et, parmi celles-là, l'industrie des métaux précieux et des 
bronzes est peut-être celle où la France garde une supériorité mieux 
marquée. 

Ce n'est pas à dire que tout y soit bien, et je me hâte de modifier ce 
que pourrait avoir d'excessif et de dangereux un trop réel contentement 
de nous-mêmes; nous sommes les premiers, oui, mais parce que, à 
quelques exceptions près, la production étrangère est médiocre. Si les 
Anglais faisaient dans cet art les efforts qui ont été constatés dans la fabri- 
cation de leurs meubles, si l'Américain Titïany poussait plus loin ses pro- 
grès, si l'Italie avait beaucoup de Castellani, notre supériorité serait en 
danger. 

Orfèvres ou bronziers, nous allons à l'aventure, suivant notre fan- 
taisie personnelle, manquant d'école, n'ayant ni conseils ni direction supé- 
rieure. Nous n'avons pour nous soutenir que le goût du luxe chez le 
client, que la passion du gain chez le producteur; aucun artiste ne s'est 
encore pris d'amour pour cet art du métal qui garde, à qui le saura com- 
prendre, des jouissances égales à celles que donnent au sculpteur la molle 
complaisance de la glaise et l'àpre résistance de la pierre, au peintre la 
magie de sa palette. 

Si d'un bloc de marbre on peut tirer le dieu, la table ou la cuvette, 
l'or, l'argent et le bronze sont bien d'autres Protées, dont les transfor- 
mations atteignent à l'infini; ces métaux appartiennent au peintre par 
l'émail, par les patines variées de leurs alliages et par le mariage des 
pierres; ils tentent l'architecte par la netteté de leurs arêtes, l'éclat 
et la fermeté de leurs détails; ils conservent d'une façon ineffaçable le 
dessin du graveur, et, pour le sculpteur, ils sont la plus impérissable 
matière où la pensée puisse épouser la forme. 

Il faut que nos artistes d'aujourd'hui ignorent absolument ces vertus 
si diverses, qu'ils n'aient jamais étudié les ressources de la fonte, de la 
ciselure, de la gravure et de l'émail, pour qu'à l'exemple des grands 
maîtres de l'art ancien ils ne soient pas venus d'eux-mêmes à l'orfèvrerie, 
non plus en manœuvres de rencontre qui cèdent à contre-cœur, mais en 



3uô LWRT MODERNE A L'EXPOSITIOX. 

maîtres véritables, qui rendraient à cet art un rang digne de lui et à eux- 
mêmes une gloire nouvelle. 

Ils ont été sollicités pourtant : après qu"Auguste, Thomire, Odiot père 
et Biennais eurent avec les grands jours de Tempire ressuscité l'orfèvrerie, 
on vit les Cahier, les Fauconnier, les Wagner recourir à nos architectes 
et à nos sculpteurs. C'est sur l'avis de Chenavard que Fauconnier tenta 
les premiers essais de style Renaissance, et ce fut pour lui que Barye com- 
posa ses premières maquettes, les fondit et les cisela'. Liènard, Ganneron, 
Plantard et Geoffroy de Chaumes travaillaient pour Wagner; Vechte fut 
alors un des maîtres de la ciselure : le Musée du Luxembourg a deux de 
ses vases, mais ses plus belles œuvres sont en Angleterre; Justin et 
Nevilé dessinaient pour Duponchel; Rude et Simart modelaient pour le 
duc de Luynes le Louis XIII d'argent et la Minerve d'ivoire, dor et 
d'argent, imitée de Phidias, mais ils bornaient à ces deux essais leur 
concours; Morel employait Klagmann et, comme le dit Th. Gautier en 
ses notices, « Pradier, David, Feuchères, Cavelier, Préault, Schœn- 
Averk, Pascal, Rouillaud, ont été traduits en or, en argent et en fer oxydé 
par Fromcnt-Meurice «. 

Mais tous ces artistes comprenaient mal ^orfè^■rerie ; ce n'était pour 
eux qu'un gagne-pain, un moyen de payer le marbre ou la toile, et, la 
maquette achevée, ils retournaient rêveurs à un art qu'ils jugeaient et 
plus digne et plus grand. Ceux-là mêmes qui étaient nés en quelque sorte 
dans l'atelier du ciseleur, Carrier-Belleuse et Gilbert, croyaient se sentir 
palpiter des ailes; ils ont jeté la lime et le marteau, mais ils reviennent 
parfois encore au métier de leurs premiers jours. De tous ces enfants de 
l'orfèvrerie, il n'en est que deux qui lui soient restés fidèles, qui l'aient 
aimée de passion , qui lui aient consacré leur vie, les deux frères, les 
Fannière, et c'est par eux que nous commençons cette rapide revue : cet 
honneur leur est du. 

Travailleurs modestes et acharnés, aimés de qui les connaît, res- 
pectés de tous, ils vivent retirés dans leur quartier tranquille, loin des 
concurrences tapageuses, rêvant et créant, faisant tout par eux-mêmes. 
Leur œuvre déjà considérable retîète bien leurs natures, natures un peu 
grises et sérieuses, sans grand élan, mais sans faiblesses. Tout ce qui vient 

I. Qu'est devenu le surtout de table commandé par le duc d'Orléans sur les dessins de 
ChcvciiarJ, et dont Barye avait exécuté le? maquettes eu neut groupes de chasses où, dans 
un péle-mcle pittoresque, se mêlaient les hommes, les lions, les tigres, les chevaux, les éléphants 
et les chiens.' 





BELLÉROPHON COMBATTANT LA CHIMIiRE. 

(Groupe en argent^ composé et cxccuté par MM. Fannicrc frires. 



3oS L-ART MODERNE A L^EXPOSITION. 

d'eux est marqué au coin de rhonncteté, de la bonne foi; leurs œuvres 
sont pures comme le métal qu'ils emploient. Peut-être ont-ils gardé de 
leur jeunesse cette façon indéfinissable qui paraît vieillotte aux jeunes 
d'aujourd'hui, mais qui n'est pas sans charmes : ils ont dans leurs com- 
positions un ressouvenir des maîtres que j'ai nommés : Feuchère 
et Liénard, Pradier, Klagmann et Névilé, mais cela vaut mieux que 
d'avoir de certains les faciles élégances, les mièvreries néo-grecques et 
les coquetteries toutes de chic, dont la mode elle-même commence à se 

lasser. 

Us achèvent actuellement un bouclier, commencé depuis vingt ans 
(c'est dire leur persévérance), où sont repoussés, sur tôle d'acier, les per- 
sonnages héroïques de l' « Orlando furioso » ; ces figures équestres, déta- 
chées en relief sur un fond doux et orné, ont des vigueurs à la Vechte; 

une délicieuse coupe, toute moelleuse de toucher, raconte les amours 

et la mort d'Adonis; la belle pendule, qui appartient à M"" Blanc, est 
faite de lapis et d'argent, elle occupe dans la vitrine des Fannière la place 
d'honneur; les grandes figures assises aux deux côtés sont belles, large- 
ment modelées et caressées d'un ciselet aimable et spirituel. J'aime cette 
épée, en forme de claymore, offerte au général Charette, et qui, ds la 
pointe au pommeau, est faîte d'un acier pur et fidèle, comme le héros 
de Patay; la poignée en est ingénieusement composée avec les attributs 
et la légende de la vieille Bretagne; enfin, si entre maintes pièces d'art 
et c|uantité de bijoux, nous choisissons pour le donner ici le dessin 
du prix de course offert en iSyS au comte de Lagrange, c'est que cette 
ingénieuse composition de « Bellérophon combattant la Chimère » 
nous paraît un exemple de grâce noble, et que l'exécution, bien que 
souple et minutieuse, n'enlève rien à la sculpture de son accent et de sa 
verve. 

Mais les Fannière échappent à la définition étroite qu'on donne de 
l'orfèvre : artistes industriels, mais poètes de la forme, ils restent indé- 
pendants et pratiquent peu le métier par ses côtés commerciaux, ils tra- 
fiquent rarement de cette vaisselle d'argent qui convient à nos usages 
domestiques, tandis que c'est par ces articles d'utilité que les Christofie 
s'imposent tout d'abord. 

Ils ont débuté en introduisant en France les procédés de galvano- 
plastie, de dorure et d'argenture électro-chimiques. Il semblait que ces 
moyens artificiels de production allaient amener la ruine de l'industrie 
rivale, en rendant la concurrence impossible. 



L'ORFEVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 



3o9 



Une importante usine est créée, elle va se développant rapidement. 
M. Christofle père vulgarise Tusage des pièces d'argenterie courante, 




BROC EX ARGENT CISELE. 

(Composé et exécuté par MM. Fannière frères.) 



mais peu à peu il relève aussi le goût de sa fabrication. Ce sont d'abord 
des surtouts de table comme ceux que présentent encore aujourd'hui les 



3io L'ART MODERNE A L-EXPOSITION. 

maisons Caylar-Bayar et Boulanger, surtouts étincelants, dont la voyante 
ornementation et la riche structure conviennent aux tables des hôtels et 
aux dîners d'apparat de quelques parvenus. Puis, la vie de chaque jour 
ctant assurée, la prospérité de la maison garantie par la production 
mécanique des couverts argentés et de grosserie courante, M. Christofle 
tente un premier essai d'orfè\rerie d'art : — c'est, en i855, le service 
de table de l'empereur. Tous les sculpteurs d'aujourd'hui se souviennent 
d'avoir travaillé avec une fiévreuse ardeur à cet important ouvrage, sous 
la direction de Gilbert; mais rien n'est resté de cette œuvre de leur jeu- 
nesse, non plus que du sourtout de la ville de Paris qu'exposaient en 1867 
M. Christofle fils et M. Bouilhet. L'un a disparu dans les ruines des 
Tuileries, l'autre dans l'incendie de l'Hôtel de \'ille; les orfèvreries et les 
bijoux ont de funestes destinées : cpand un Louis XIV ne les envoie pas à 
la Monnaie pour racheter la victoire, c'est quelque imbécile révolte qui 
les détruit avec elle sur son bûcher d'ignominie. 

Au contraire de ces deux beaux ouvrages, qui étaient de bronze ar- 
genté, le grand service qu'exposent cette année MM. Christofle et Bouilhet 
est bien réellement d'argent, il est destiné à ce duc de Santonia, dont 
le faste s'étalait aux noces du roi Alphonse et de la pauvre reine Mercedes. 

Ici, du moins, nos artistes ont puissamment contribué à l'invention 
des modèles; pas de banalités, c'est à des sculpteurs tels que Mercié, 
Mathurin-Moreau, Hiolle, Lafrance et Gautherin qu'a été confiée l'exé- 
cution des figures. 

L'idée générale en est simple : au centre le triomphe d'Amphitriie, — 
l'élégante silhouette de la fille de Nereus, se découpe svelte et fiére, la 
ligne en est heureuse, et, toute mignonne qu'elle est, cette jolie figurine 
de Mercié est noble et ne perdrait pas à être agrandie à des proportions 
naturelles. Au-dessous d'elle sont assises en de belles attitudes la Pèche 
fluviale et la Pèche maritime; des tritons et des néréides occupent les 
bouts de table; les saisons, modelées par Gautherin, prêtent aux flambeaux 
de gracieux motifs, et les deux jardinières servent d'appui aux ligures cou- 
chées de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. — Lafrance, 
dans ces quatre sujets, a eu l'inspirafion la plus aimable : il a rajeuni le 
thème classique en prêtant aux figures une grâce plus lascive; les quatre 
contrées sont ce qu'elles doivent être dans un festin, engageantes, prises de 
celte i\resse des sens qui vient de leur climat, de leurs fruits, de leurs 
vins, de leur soleil ; elles semblent oflrir au convive tout ce que les richesses 
du sol et les beautés de la nature peuvent accorder à l'homme le plusgour- 








^ 



,v.. V 







rRIOMPHE D'.VMrKItRlTE, PIÈCE DE MILIEU DU SURTOUT DE TABtE EN ARGENT 
EXÉCUTÉ PAR LA MAISON CHRISTOFLE POUR LE DUC DE SANTOMA. 

(Composition de M. Rciber, sculptures Je MM. Mercié et Maihuriu-Moreau.) 




3,2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

met et le plus sensuel. C'est un délicieux poème de la table que concevront 

et goûteront les gens doués de 
quelque entendement. 

En dépit de ces figures char- 
mantes et des délicates colorations 
de Targent, dont l'éclat blanc est 
adouci par des frottis d'or aux 
douceurs estompées, l'aspect du 
surtout est solennel. Un autre plus 
modeste en ses visées est dû à la 
verve facile de Carrier-Belleuse; 
des groupes de bacchantes , d'en- 
fants et de silènes lui prêtent leur 
vivante animation, les sujets en 
sont aimables, les cristaux font 
avec l'ornementation Louis XVI un 
contraste étincelant, ce petit monde 
Ait, il est d'une amusante compa- 
gnie à table. Du même style et du 
même sculpteur sont les trois jolies 
pièces d'un service à café que voici 
représentées : mais si le dessin en 
dit la forme élégante, il ne peut ra- 
conter les scènes qui se déroulent 
en bas-relief tout autour des vases : 
c'est une cohue de bambins, jolis 
comme les Amours du dernier 
siècle, remuant, grouillant, agissant, 
A ivant de la vie des arts; les uns 
chantent, les autres déclament; il y 
a des guerriers, des peintres, des 
mimes; c'est tout un petit poèm^ 
plein d'esprit enlevé à la pointe de 
lébauchoir dans la cire dure et qui 
m'a ravi d'aise quand l'artiste m'a 
montré son esquisse. \'oilà bien le 

Carrier qu'on aime, le sculpteur très français, le petit neveu de Germain 
Pilon, de Coustou et de Clodion surtout; s'il s'était souvenu de ses com- 




lORCHEHE MODELEE PAR 



CUI LLEMIX. 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 3i3 

mencements, s'il avait repris le ciselet pour modeler lui-même Targent, 
comme il avait modelé la cire, ces trois bijoux charmants vaudraient 
plus que leur pesant d'or. 








BOUT DE TABLE DU SURTOUT EST. CUTE PAR LA MAISON CHF 
roUR LE DUC DE SANTONIA. 

(Composition de M. Reibsr; sculpture Je M. Hiolle.) 



Il faudrait, dans cet ordre d'idées, citer deux surtouts du même 
fécond artiste, un de xMathurin-Moreau, les faunes de Piat, et certain 
déjeuner, dessiné par M. Rossigneux, où la peau du lion de Némée joue 
un rôle unique et pourtant point monotone. 



3,4 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

C'est à Ch. Rossigneux encore qu'est due la composition du meuble 
à bijoux qui fit sensation à l'Exposition de Vienne. Dans ce meuble, ainsi 
que dans la Bibliothèque du Vatican, où commence et où finit le rôle de 
l'orfèvre? — L'architecte en est l'inventeur et le maître; mais s'il consent 
à construire moins en bois qu'en métal ces deux importants spécimens 
d"un art tout moderne, c'est donc qu'avec les bronzes et l'argent, les 
pierres et l'émail, on peut doter le mobilier civil d'une richesse nouvelle 
et donner à l'orfèvrerie un rôle plus intéressant que celui d'orner les tables 
et les dressoirs. 

La Bibliothèque du Vatican est destinée à contenir toutes les curieuses 
traductions de la Bulle ineffabilis ; l'abbé Sire, du diocèse de Paris, avait 
entrepris, il y à dix-huit ans, cette tâche gigantesque. Sous son action 
constante, le dogme de l'Immaculée Conception a été transcrit dans toutes 
les langues du monde, et, du fond de l'Asie, des îles océaniennes, dans 
les idiomes les plus ignorés des peuplades lointaines, comme dans les 
langues d'Europe et les patois de nos provinces, cette proclamation du 
pape Pie IX, répétée avec empressement, avait été naïvement ou artiste- 
ment calligraphiée et enrichie de précieuses miniatures. A ces manuscrits 
il fallait de dignes reliures, elles furent faites et plusieurs sont très remar- 
quables; à ces livres il fallait un meuble, l'amour des fidèles en couvrit 
les frais et l'humble prêtre de Saint-Sulpice fit un double miracle : à l'in- 
verse de ce qui se passait dans l'antique Babel, il accorda les langues les 
plus diverses en un même cantique d'amour, et lui, pauvre, ignoré, timide, 
il parvint à créer le meuble le plus somptueux qui soit en ce concours des 
arts et de l'industrie. 

C'est un immense cabinet long de six mètres et que soutiennent 
Ircnlc-six pieds, aux chapiteaux de bronze ciselé, que relient entre eux 
des entretoises du même métal, et que surmonte unj statue d'ivoire et 
d'argent de la Vierge de Lourdes. 

Des vitrines en glace, inclinées en manière de pujMtre, protègent les 
manuscrits; une longue ceinture d'émail cloisonné, aux guirlandes d'é- 
glantine, enserre la table, tandis que la frise supérieure porte une magni- 
fique composition, dessinée et peinte sur cuivre par Ch. Lameire, et 
représentant les Nations du monde apportant, en une marche triomphale, 
au chef de l'Église, les titres écrits de la gloire de Marie. 

Dire ici la profusion des ciselures, les détails de fine sculpture, la 
douceur et le charme des émaux de Fr. de Courcy, serait empiéter sur 
la place qui m'est accordée; cependant, tout en rendant hommage à 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 3i5 

M. Reiber, Tarchitecte qui dessina le meuble, je risquerai quelques cri- 
tiques. — J'en trouve le profil anguleux et la forme ^massive, en raison 




IÈCE5 d'v.n ^ÊRViCË A t-'-t. t..» Ani^r^i, iaICUTE PAR LÀ 

(D'aprcs des modelés de M. Carricr-Belleuse.) 



50X CHKlsTOFLE. 



des supports; certains détails sont délicieux, et certains autres, comme les 
médaillons votifs de la frise inférieure, sont d'une facture trop précieuse 
et trop sèche. Mais il est ditiicile de juger d'un tel ensemble autre part 



3,6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

que Jiins son milieu, et c'est au Vatican seulement, dans la salle qui lui 

est réservée, que le meuble pourra être justement apprécié ou critiqué. 

Ici, pour continuer à parler de la maison Christofle, il conviendrait 
d'ouvrir une longue parenthèse et de remonter jusqu'à l'introduction dans 
nos mœurs de ce goût japonais, qui, depuis quelque dix ans, a si pro- 
fondément modifié nos idées décoratives. — C'est une étude qui vaut 
qu'on s'y arrête et que j'entends faire autre part ; m.ais encore que cette 
influence soit bonne ou mauvaise, profitable ou dangereuse, il faut dire 
que MM. Christofle et Bouilhet s'y sont livrés des premiers, et que c'est 
chez eux qu'il faut chercher le grand prêtre du japonisme, en la personne 
de Reiber, que nous avons déjà nommé. 

Bien d'autres artistes se sont convertis à sa doctrine, cette mode a 
envahi la céramique, les cristaux, les meubles, les étoffes, les papiers 
peints; elle a même, chose surprenante, atteint des sculpteurs, témoin les 
deux gracieuses torchères en bronze patiné, modelées par Guillemin, 
mais il faut toujours en revenir à Reiber pour trouver la note juste, il 
garde le milieu entre cet art encore mystérieux, dont il faut user avec 
réserve, et celte traduction courante qui est bien nôtre, comme étaient, 
au goût français du dernier siècle, les chinoiseries de Boucher. 

C'est Reiber qui, chez Deck, a donné le diapason à la céramique 
japonaise; c'est lui qui, chez Christofle, a prêté à l'émail et aux métaux 
les tons justes pour s'accorder. — Décrirons-nous les vases émaillés par 
Tard d'après ses dessins? Expliquerons-nous le travail du cloisonné dont 
la curieuse et patiente réussite égale à présent les plus beaux ouvrages 
de la Chine? Parlerons-nous des coupes, des lampes, des coffrets, des jar- 
dinières, des pendules, qui, soit par les couleurs de l'émail, soit par les 
patines variées des bronzes incrustés d'or et d'argent acquièrent une 
décoration si intense et si variée? — C'est là le propre de cet art nouveau 
qui nous vient de l'extrême Orient, et, puisque nous avons nommé Tard 
l'émailleur, il nous faut citer parmi les plus précieux collaborateurs 
de Christofle, Guignard, l'auteur de ces patines métalliques, dont les 
deux meubles d'encoignures sont, comme dessin et comme exécution, 
les deux plus merveilleux exemples que nous connaissions. Nous signa- 
lons encore le grand vase de Chéret, dédié aux arts décoratifs et qui, par 
son importance et les tonalités du métal, rappelle le beau vase d'Anacréon, 
publié en 1S74 par la Galette; mais si, dans cet article, nous donnions à 
la maison Christofle une part proportionnée à celle qu'elle tient dans la 
classe 24, la part des autres en serait singulièrement amoindrie. 




/>/J-J« ^'^aniT fVO: 



SES ET MEUBLES EN ÉMAUX CLOISONNES ET EN BRONZES PATINE» ET NIELLES 
DE STYLE JAPONAIS. 



(Maison Christofle et C'".) 



3,8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Pourtant il convient de rendre aux cliefs de cette importante usine 
un éloge bien dû; plus que d'autres ils répondent à ce désir que nous 
manifestions en commençant : ils appellent Fartiste, l'aident, lui appren- 



^ 







VASE DE STYLE JAPONAIS EN BKONZE INCRUSTE AVEC ORNEME^ 

(Maison Cluistolle et C'^) 



EN RELIEF. 



nent à aimer Tart du métal, font avec lui des échanges d'idées, et, artistes 
eux-mêmes, ils contribuent à cette conversion des maîtres et du public, 
non seulement par leurs travaux, mais encore par le concours qu'ils don- 
nent aux sociétés d'art et d'industrie. 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 319 

Un autre orfèvre hieii et justement remarqué, c'est xM. Tiflfany, de 
New- York. Lui aussi prend au Japon son inspiration, mais il avait profité 
déjà des essais tentés par Cliristofle. Ayant eu la bonne fortune d'étudier 
à Philadelpliie, deux ans avant nous, les procédés des Japonais, comme 
il nous est donné de le faire aujourd'hui dans leur intéressante exposition, 
il a mis à profit cette avance. Il délaisse l'émail, il ne s'applique pas à 
copier les fines et capricieuses ciselures de Kanasawa et de Takaota; ce 
qu"il emprunte au Japon, c'est son décor le plus 
franc : des plantes aux larges feuilles, des oiseaux, 
des poissons; ce qu'il a surtout pénétré, c'est le 
secret de ses alliages. Il a merveilleusement bien 
imité le mokoumé, ou mélange de lames d'or, d'ar- 
gent, de cuivre pur ou allié, brasées, repliées, for- 
gées et laminées ensemble de façon à imiter, comme 
l'exprime le mot indigène, les veines du bois; le 
chakoiido ', alliage de bronze et d'or aux reflets 
sombres ; — le siboidti, autre alliage aux tons gris. ^\ 
Le nielle des Russes et les dépôts incrustés de '' 
cuivre fin complètent, avec l'or et l'argent, cette TA 
nouvelle palette de l'orfèvre, et c'est avec cette 
palette que l'Américain, dédaignant les réactifs 
chimiques, parvient à des effets variés, dont la so- 
lidité de tons ne redoute pas l'usure. C'est là un 
progrès, mais ce n'est pas le seul. 

Tiffany s'est appliqué à répandre ces décors 
sur les formes les plus pratiques, les plus logiques, les plus simples : il a 
revêtu d'un martelage doux et régulier la surface de l'argent, feignant, 
par un ingénieux artifice, d'avoir obtenu les rondeurs, non plus avec le 
tour, mais avec le marteau à retreindre. L'effet en est harmonieux à l'œil, 
l'argent n'a plus cet aspect sec et froid, dont le brunissage augmentait 
encore la fade apparence; on ne craint plus de poser les doigts sur des 
surfaces polies, elles ont les fines craquelures de la peau, les nervures 
de la feuille, les mailles et le tissu de certains fruits, et de suite les gens 
de goût se sont pris à aimer cette charmante nouveauté, qui n'est qu'un 
renouveau des procédés primitifs. 

Titfany nous étonne encore par l'habileté de ses ciselures. Certain 




I. Nous suivons ici les indications données par !e catalogue officiel japonais. 



320 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

service à thé de forme indienne, tout couvert de fleurs repoussics sur 
ar-^ent est un pur chef-d'œuvre, et son grand vase dédié à Rryant, le 
poète-journaliste, a de sérieux mérites; les pièces du surtout, aux ligures 
de Sioux et de Delawares, se peuvent comparer à celles qu'a jadis mode- 
lées, pour le comteKoucheleff, Emile Carlier, et dont Caylar-Bayar expose 
une reproduction satisfaisante, inférieure cependant en ciselure aux pièces 
américaines. — Enfin rien n'est plus parfoit que la gravure des couverts 




TLATEAU DE CUIVHE A INCRUSTATIONS CALVAKOrLAST]Q_Ui 

(Maison Cliristolle et 0'\) 



de table présentés par la maison de New-York; je recommande en pre- 
mière ligne le service oriental et le service si varié, si fin, où sont repré- 
sentés tous les dieux de FOlympe; je doute que nous ayons en France un 
graveur capable de faire des matrices aussi parfaites, depuis qu'Heller est 
passé aux Etats-Unis. 

Je ne m'arrête pas longtemps à la maison Elkington, bien qu'elle ait 
en Angleterre une importance comparable à celle de la maison Christofle 
en France. Ses émaux cloisonnés ne sont qu'une répétition timide des 
émaux de celle-ci, et, malgré de sérieuses qualités, ses ouvrages ont le 



L'ORFÈVRERIE ET LA BLTOUTERIE. 32i 

grave défaut de n'avoir pas un caractère qui leur soit propre. Puisque 
c'est seulement par ses côtés artistiques que Torfèvrerie trouve entrée 
dans ce recueil, nous ne voyons à signaler chez Elkington que les beaux 
travaux de Morel-Ladeuil, un artiste français, qui dirige avec M. Willms, 
un autre Français, les fabriques de Londres et de Birmingham. Ce sont 
des noms connus des amateurs, et déjà en 1876 nous avions admiré 
au Salon le beau vase de THélicon. J'aime moins le nouveau bouclier, 
dont le sujet est emprunté au poème mystique de Bunyan, The Pilgriin's 
progress, et qui est une pâle copie de l'autre bouclier. Le Paradis 
perdu, qu'avait composé Morel-Ladeuil et que possède le Musée de 
Kensington. 

AL Poussielgue-Rusand et AL Armand-Calliat représentent presque 




COFFAET EN BRONZE PATINÉ INCRUSTE d'OR ET d'aRGE> 

(Maison ChristoHe et C"".) 



à eux seuls l'orfèvrerie d'église, mais ce sont deux tempéraments opposés. 
Le premier traite en bronzier son travail, le second le soigne en bijoutier 
amoureux du détail ; l'un cherche Tetfet, l'autre le joli, en sorte qu'entre 
ces deux hommes également habiles, les préférences se partagent. — 
L'orfèvre de Paris convient aux architectes, ils lui confient volontiers 
l'exécution des grandes ornementations de bronze doré, dont les lignes 
doivent s'inscrire dans les cadres de pierre des églises, des ornements 
d'autel, des croix, des lampes suspendues, des châsses et des tabernacles, 
dont la mignonne architecture n'exclut pas une facture large et ferme. Il 
construit en bronze ou en argent, comme on construit en pierre, et ses 
orfèvreries n'ont besoin pour retrouver leur charme sévère que d être 
corrigées par le temps, — témoin cette châsse du xiv' siècle dont nous 




322 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

donnons la copie et qui est imitée de celle que conserve le musée de 
Cluny; son éclat trop neuf oflfense les yeux, nous ne sommes pas accou- 
tumés à cette gamme éclatante d'ors et d'émaux ; s'imagine-t-on l'une des 
merveilles d'orfèvrerie religieuse de la collection Bazilewski rémaillée 
et redorée à neuf? cela serait du plus déplorable effet... Les meilleurs 

morceaux de M. Poussielgue-Rusand 
gagneraient à vieillir d'un siècle ou deux. 
Parmi les pièces à noter, citons en 
première ligne l'autel en bronze doré, 
exécuté pour la cathédrale d'Auch, dans 
le style du xv'' siècle, et dont les frises 
et les clochetons, déjà si légers, pren- 
dront en place, lorsque la dorure en 
sera ternie, de tout autres délicatesses. 
L'autel de la Vierge pour l'église d'Yve- 
tot, conçu et dessiné, dans le style 
Louis XII, par AL Roguet et modelé par 
Chedeville, est exécuté en bronze et en 
marbre; l'ordonnance m'en plait moins, 
la répétition des motifs donne à cet édi- 
fice une monotonie fâcheuse, et je blâme 
surtout l'éclat cru des ors et du marbre 
blanc. — Parmi les petits objets il faut 
mentionner un ostensoir Renaissance, 
dessiné par M. Corroyer et dont les 
justes proportions conviennent à l'usage : 
ce n'est plus une masse pesante que 
porte avec angoisse l'officiant, la béné- 
diction sera donnée sans effort, et l'élé- 
gante proportion de l'objet ajoute encore 
à sa légèreté'. Enfin j'insiste sur le fini 
de trois pièces d'autel : le calice, le ciboire et les burettes d'un précieux 
travail d'émail cloisonné, le premier essai, je crois, de restitution de ces 
émaux à l'orfèvrerie d'église ; ceci vaut d'être encouragé, car la mauvaise 




OSTENSOIR DU SACRE-COEUR. 

(Exposé par M. Poussiclgue-Rusatid.) 



I. L'ostensoir que nous reproduisons n'est pas celui de M. Corroyer dont il est ques- 
tion plus loiji, mais un autre de plus grande dimension, dont la composition est due à M. Bossan, 
architecte lyonnais. 





lE PARADIS TERDl-, BOUCLIER COMTOSÉ PAR M. MO R E L -L A D E U I L ET EXECUTE 

(Kensington Muséum.) 



PAR M. ELKIXCTO> 



324 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

économie du clergé oblige d'ordinaire à remplacer ce travail par des dé- 
foncés à Teau-forte ; l'effet en est, en ce cas, moins heureux et la solidité 
moins grande. 

Sans nous arrêter aux crosses, aux chapelles, aux châsses, aux sta- 
tuettes qui remplissent les vitrines de Poussielgue-Rusand et suffiraient 
à constituer le trésor de deux ou trois évéchés, disons qu'il convient 
d'associer le nom de cet orfèvre à ceux de nos grands architectes religieux. 







âSs> 



CHASSE DANS LE STYLE DU XI V^ SIÈCLE. 

(ExposOe par M. Poussielgue-Riisand.) 



car il est leur coopérateur dans le mobilier de toutes nos églises de France. 

M. Armand-(>alliat, au contraire, se résume en lui-même; deux 
aides lui suffisent : M. P. Bossan, l'architecte, et M. Dufraine, le sta- 
tuaire; à eux trois, ils produisent une fabrication précieuse et nouvelle, 
dont la caractérisque s'écarte des vieilles formes traditionnelles. 

Si l'orfèvrerie de Poussielgue est décorative, celle d'Armand-Calliat 
est attachante : la première meuble l'église, et, dans de vastes nefs, elle 
garde toute sa valeur aux yeux des fidèles éloignés de l'autel ; — l'autre 
s'accommode des petites chapelles, des oratoires, des vitrines de la sa- 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 325 

cristie : il lui faut les écrins de velours de révèque; c'est une bijouterie 
précieuse aux délicates ciselures, aux filigranes ténus, aux émaux fins. Il 
y a dans la première un parfum de l'église gallicane, un reflet de nos 
vieilles et inébranlables croyances, elle tient à nos édifices romans et, 
gothiques ; la seconde est d'un piétisme plus raffiné, d'une foi plus 



A^ 



ROSACE EN ÉMAIL CHAMPLEVÉ DE l'OSTENSOIR DE N.-D. DE LOURDES. 

(Exposée par M. Armand-Calliat.) 

moderne, d'une religiosité plus mondaine et plus féminine. Ce n'est plus 
l'orfèvrerie des grandes cathédrales de Paris, d'Amiens ou de Reims, c'est 
l'ornement des chapelles de Lourdes et de la Salette, c'est la religion à la 
mode ; et ce n'est pas une critique que j'en veux faire : j'admire ces formes 
châtiées, ces délicatesses d'outil; c'est un travail amoureusement achevé 
.et qui fait à son auteur le plus grand honneur. L'ostensoir de Notre-Dame 
de Lourdes est une pure merveille, et je regrette que nous n'ayons pu en 
donner ici le dessin ; la seule faute que j'y aie trouvée gît dans l'emploi des 
fonds d'émail bleu, qui s'inscrivent entre les ailes des anges et font au 



326 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

nimbe de l'hostie un effet dur de faïence peinte. Le socle, le nœud com- 
posé de l'image de la Vierge, les rayons sont d'une composition com- 
pliquée, dont la description e.xigerait plusieurs pages, car c'est tout un 
poème religieux et mystique. 

Nous ne donnons que deux copies 
des œuvres de M. Armand-Calliat, celle 
d'une rosace en émail champlevé de 
l'ostensoir de Notre-Dame de Lourdes 
et celle de la crosse de S. Ém. le car- 
dinal Pitra. Là encore, le dessin esttout 
plein de détails : outre les armes, les 
attributs , les emblèmes et les orne- 
ments, il y a trois sujets, trois légendes 
religieuses : saint Pierre dans sa prison, 
— saint Benoît se précipitant sur un buisson d'épines, — 
et saint Jean-Baptiste pressant entre ses bras l'Agneau sans 
tache. 

Entre les richesses que contient l'exposition d'orfè- 
vrerie lyonnaise, signalons le calice de M'^'' de Fréjus, le 
reliquaire de la sainte Épine et le reliquaire du saint Mors 
de Carpentras ; mais il convient de donner une mention 
toute spéciale au magnifique retable du maître-autel de 
Notre-Dame de Bourg-en-Bresse. M. Jarrin a fait de l'en- 
semble de l'édicule une savante et remarquable descrip- 
tion ; mais ce qu'il faut surtout louer, c'est la composition 
des deux bas-reliefs par Dufraine, — une Nativité et une 
Piété, — dont les figures sont d'un sentiment exquis, ado- 
cRossE rablement modelées et ciselées, et se détachent en bronze 

du ca.-Jin.ii Piir.-i. doré sur le marbre, dont la blancheur crue est tempérée 
par des rinceaux émaillés et incrustés à fleur des surfaces. 
L'effet en est joli, plein d'harmonie, et cette polychromie, douce et dis- 
crète, prête à l'ensemble un charme infini. 




Pour revenir des ornements religieux à l'orfèvrerie civile, je n'ai pas 
de transition meilleure que de parler d'abord de M. Froment-Meurice. 
Outre une jolie statuette de la Vierge, dont les chairs sculptées sur calcé- 
doine rose, c'est-à-dire en matière transparente, ont le défaut de man- 
quer de solidité à l'œil, par leur contraste avec les vêtements d'argent 



?E EN CRISTAL DE ROC»E 





UTÉE PAR M. FROMEKT-MEURICE POUR S.M.LE ROI D ESPAG 
dcE Beaux-Arts 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 327 

émaillé, nous trouvons un remarquable ostensoir dessiné par Cameré. 
Cette pièce, offerte à Téglise Notre-Dame du Sacré-Cœur d"Issoudun par 
la comtesse de Bardi, est entièrement revêtue d'émaux champlevés et 
flinqués, dont la gamme harmonieuse s'enroule en longues feuilles byzan- 
tines sur des formes grasses et souples ; une couronne de lis, sertie en 
diamants et gracieusement mouvementée, entoure le cabochon de cristal 
qui protégera l'hostie. Cet ostensoir n'a pas la recherche archaïque des 
ouvrages de Poussielgue ni les raffinements des orfèvreries lyonnaises; 
mais il doit être offert comme un excellent spécimen d'ornementation 
religieuse. 

« Froment-iNleurice n'a pas beaucoup exécuté par lui-même, quoi- 




COFFRET ES CRISTAL, AVEC ORNEMENTS DÉMAIL TRASStUClDE. 

(Exposé par M. E- Froment-Meurice.) 



qu'il maniât avec beaucoup d'adresse fébauchoir, le ciselet et le mar- 
teau. Il inventait, ii cherchait, il dessinait, il trouvait des combinaisons 
heureuses; il excellait à diriger un atelier, à souffler son esprit aux 
ouvriers. Son idée, sinon sa main, a mis un cachet sur toutes ses œuvres. 
Comme un chef d'orchestre, il inspirait et conduisait tout un monde de 
sculpteurs, de dessinateurs, d'ornemanistes, de graveurs, d'émailleurs et 
de joailliers, car l'orfèvre d'aujourd'hui n'a plus le temps de ceindre le 
tablier et de tourmenter lui-même le métal pour le forcer à prendre des 
formes diverses. » Ainsi parlait de Froment-Meurice le père Théophile 
Gautier; on en pourrait dire autant du fils, et, s'il n'a pas reçu du chef de 
sa maison cette éducation de l'outil qui, malheureusement, devient rare 
chez les maîtres orfèvres, s'il n'est pas un exécutant, il est toujours ce chef 



328 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

d'orchestre dont parle Gautier, et dans les symphonies finement ciselées 
qu'il conduit on sent une délicatesse, une distinction, une pureté d'idée, 
une suavité d'exécution, qui lui sont bien personnelles. M. Emile Froment- 
Meurice se rattache par son père à nos grandes époques, il a dans le sang 
ces qualités de race qui ne frayent pas avec les grossièretés de certaines 
boutiques; ses bijoux n'ont pas besoin de l'appât des grosses pierres pour 
être précieux, ses orfèvreries gardent de la Renaissance les fines élégances: 
c'est une production de haut goût, une richesse raffinée qui convient à son 
aristocratique clientèle. 

Les contrastes de formes et d'ornementation qui frappent à première 
vue dans cette exposition témoignent d'une riche variété de conception. 
Nous citerons, entre autres, les pièces d'un service Louis XV, commandé 
par la princesse Alentschikoff et composé par Joindy, d'après les types de 
Roettiers, — un joli thé persan, — une garniture de toilette Louis X\l 
et, dans le même style, un bassin d'argent, dont le modelé gras et spiri- 
tuel accuse chez le ciseleur et chez Carrier-Belleuse, qui l'a modelé, un 
sentiment exquis de l'époque : cette jolie pièce appartient à la baronne 
douairière de Rothschild; — puis, outre un vase à bière dans le genre 
allemand, de ravissantes salières portées par des enfants qu'on croirait 
empruntés à Clodion, de nombreuses pièces de table, la reproduction de 
la lampe d'argent du saint sépulcre, l'ingénieux prix de course modelé 
par Emile Carlier et si habilement exécuté au coquille : le Centaure et la 
\ ictoire. — Il nous faut encore mentionner la pendule et les candélabres 
exécutés en argent et en ivoire, pour le château de Chantilly, sous la 
direction de M. Daumet. C'est bien une garniture princière, mais je blâme 
les proportions ramassées de l'horloge. — On trouvera plus loin le dessin 
d'un des candélabres; l'ivoire est d'une facture agréable, mais, comme il 
advient souvent de cette matière, le modelé a pris des sécheresses que 
n'avait certes pas le plâtre de Lafrance. Les bras de bougies fondus en 
argent sont un peu lourds d'aspect. — Déjà, en 1867, M. Froment- 
Meurice avait e.xposé une délicieuse buire de cristal de roche, tout 
incrustée d'or et d'émail; il a, cette fois, sur le même thème, varié ses 
eflets. La gravure exprime mieux que je ne saurais le faire la forme et 
l'ornementation de ce vase, qu'a acheté le roi d'Espagne. Quant au colfret, 
nous le gravons aussi, et c'est une gracieuse chose en sa simplicité. Les 
entrelacs d'argent émaillé, inscrits dans des cadres de vermeil, se marient 
d'une façon harmonieuse avec les gemmes transparentes et rendent des 
etlels de couleur que notre dessin blanc et noir est inhabile à exprimer. 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 329 

Enfin, entre cent bijoux qu'il faudrait tous dessiner ou décrire : — 

des pendants de col du seizième, aux pierres gravées, une coupe d'agate, 

une autre de girasol, une huître perlière ingénieusement montée, des 

boules ajourées pour la coiffure, — ne citons plus que l'anneau pastoral 




CANDELABR 



ARGENT ET EN I^'OIRE, MODELt PAR M. LAFRANCE, 

(Exécuté par M, E. Fromcnl-Meurice pour Mf le duc d'Aumalc.) 



qu'offrit à Pie IX, l'an dernier, le diocèse de Genève. C'est une large 
bague qui porte en son chaton le profil de saint Pierre, émail bien réussi 
d'Alfred Meyer. L'Écu des Mastaï, la tiare et les clefs de l'Église four- 
nissent les motifs très simples, mais très décoratifs de ce bijoux qui est des 
mieux compris. Nous en donnons une reproduction. 



Nous avons, dans les premières pages de notre revue, cité le nom 
d'Odiot le père, nous aurions pu remonter au delà de deux ou trois 




&ACVB DE riE 



33o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

générations pour retrouver le premier orfèvre du nom. C'est toute une 
généalogie, et Théritage intact en est encore dans les mains d'un Odiot que 
tout Paris connaît, et qui serait l'argentier du roi, s'il y avait encore des 
rois et des argentiers. — C'est une noblesse qu'une telle tradition dans une 
famille. Le large espace occupé par les surtouts d'argent de la maison 
Odiot prouve que le luxe de la table n'est pas tout à fait perdu en France, 
et qu'à l'exemple de la haute société anglaise, quelques familles y ont 
gardé le goût de cette coûteuse, mais solide vaisselle 
plate. Nous ne nous arrêterons pas chez M. Odiot sans 
risquer un timide avertissement, qu'il acceptera, croyons- 
nous, avec sa bonne grâce habituelle ; nous n'avons pas 
qualité cependant pour jouer ce rôle d"ami sévère, mais 
nous savons qu'il en est des plus solides maisons comme 
de certains artistes, qui s'endorment sur des succès ré- 
(M. Froment -Kejrice.) pétés et pour qui uu tel somuieil peut devenir un danger. 
11 serait temps, dans cette vieille fabrique, d'infuser un 
sang jeune; quelque habile que soit le ciseletde Diomède, quelque facilité 
qu'aient à modeler ou à dessiner Gilbert et Récipion, il faut que par un 
vigoureux etïort quelqu'un donne un élan nouveau. 

Le surtout de Flore et Zéphire, dont nous reproduisons un des can- 
délabres, n"a pas la fraîcheur d'une œuvre née d'hier, et nous lui préfé- 
rons la jolie garniture de bureau bien franchement copiée d'après Meis- 
sonier et à laquelle nous empruntons le cadre de notre première page ; — 
de même, entre tous les prix de courses qu'a exécutés AL Odiot pour le 
Jockey-Club, nous mettons en première ligne celui de Gladiateur, qu'on 
croirait dessiné par Cauvet lui-même. 

J'aime en ce genre sérieux et un peu solennel la fabrication de 
M. Aucoc, qui, lui aussi, peut prétendre à fournir à l'aristocratique clien- 
tèle, parce que son orfèvrerie garde les formes traditionnelles et n'a rien 
des modernes fantaisies. Je voudrais avoir la place de louer après lui 
M. Fray, qui expose deux services à thé d'un bon style, MM. Mérite, 
Cosson-Corby, Turquet, ^'eyrat et Mégemont, Mégemont surtout, qui 
nous a charmé par le bon goût de ses modèles et la parfaite exécution de 
sa vaisselle plate. — Force nous est d'abréger. 

L'usage a établi certaines classifications gênantes entre les orfèvres 
et les bijoutiers, et, à part de ceux-ci, a mis encore les joailliers. Où ran- 
gerons-nous alors ceux qui, comme Duron et Philippe, composent et 
fabriquent ces pièces d'art, charmants objets de vitrine, qui n'ont pas 




^f Prix "^J, ^'^ 




VASE ES ARÛENl MODELÉ !• A R M. K É C I P I S POIJK LE JÔCKEY-CL 

(Exposé par M. OJiot.) 



333 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



remploi déterminé des services à thé, des plats et des couverts d'argent, 
et qui cependant ne font pas partie de la parure? Nous commencerons par 
eux. J'ai nommé Philippe, celui-là est un chercheur, un travailleur 




r'tABnr, DU SURTOUT DE FLOUE ET ZtPHlRE, MODELE PAR M. CILB 

(Exposé par M. Odiol.) 



patient, que rien ne rebute, qui est bien vraiment le père de ses œuvres 
et qui a gagné pied à pied le rang qu'il occupe. Ses ouvrages sont estimés, 
ils révèlent une étude constante et gardent une indéniable personnalité; 
ils ne dépassent pas cependant une certaine limite, parce que l'orfèvre 



L'ORFÈVRERIE ET LA BLIOUTERIE. 333 

n'ose pas s'élever seul, parce que jamais personne n'est venu lui donner 
la main, lui inspirer courage et lui dire d'oser. On verra pourtant chez 
lui, entre autres jolies choses, un surtout indien d'une forme très neuve, 
des pièces d'argenterie d-^stinées au château d'Anet, des cristaux de roche 




IGUIÈRE E:i CRISTAL DE ROCHE, AVEC MONTURE EN OR 1 

(Reproduction de la coupe du Louvre, par MM. Duron.) 



habilement montés et toute une suite d'objets et de bijoux égyptiens dont 
la savante restauration accommode les antiques formes et les attributs 
hiératiques aux exigences actuelles de la parure des femmes. 

Les fils Duron nous font pieusement revoir les ouvrages de leur père. 
C'est nous rappeler un confrère aimé, dont les amateurs estimaient les 
œuvres; il y avait quelque hardiesse chez ces jeunes gens à montrer leurs 
essais à côté des ouvrages paternels, lesquels eux-mêmes étaient inspirés 
des pures merveilles de nos collections. 



334 L'ART MODERNE A L-EXPOSITION. 

C'est ainsi qu'nu-dessous du grand vase en lapis, acheté par le baron 
Seiliière, de la copie, en or émaillé, du plat et de la buire dY-tain de Briot, 







% 





>E "JE SlVLE RENAISSANCE EN CRISTAL DE ROCHE, OR, ARGENT ET EMAUX, 

(Composé et exécute par M. Hubert.) 



et de la coupe en cristal gravé, reproduite ici, dont la monture est imitée 
de celle du Louvre, ils ont mis une jolie coquille d'agate, gracieusement 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 



335 



supportée par deux sirènes d'or repoussé et émaillé, qu'ils viennent 
d'achever. Nous leur adressons nos sincères félicitations. Ceux-là encore 








tmiim:sss)mw\ 




lE EN ACIER CIsELL ET DAMAS «.U INI 

(Exposée pAr M. Bouclieron.) 



sont fils d'un artiste, et déjà, par les noms qui précèdent, on voit que le 
métier d'orfèvre se transmet dignement dans les familles parisiennes. 




336 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

.M. Hubert fut pendant de longues années un collaborateur dévoué 
de Froment-Meurice. Il conduisit dans l'atelier Texécution des ouvrages 
les plus importants et les plus précieux. Libre aujourd'hui et travaillant 
sous sa seule inspiration, il a conçu et exécuté un vase de cristal qui, 
par la ditîiculté vaincue, peut être comparé à celui de son ancien patron, 
reproduit plus haut. — C'est une urne élégante, du 
style italien de la Renaissance, ornée de deux larges 
anses et enceinte d'un bandeau qui porte deux mé- 
daillons et où s'attachent les anses par deux mas- 
ques de satyres. La panse et le pied sont de cristal, 
et les ornements qui y sont incrustés sont d'émail 
translucide. Ce morceau est joli, il serait mieux si 
l'épaisseur nue et exagérée des anses était habillée 
de ciselure ou d'émail, et si les médaillons d'argent, 
aux fortes saillies, étaient remplacés par des camées d'une ma- 
tière transparente. 

11 nous faut abréger, la place "nous est comptée, et nous 
n'avons rien dit encore des bijoux. Le nombre, d'ailleurs, en est 
peu considérable, et les bijoutiers paraissent abandonner ce tra- 
vail charmant pour la joaillerie aux grosses pierres. Cependant 
nous remarquons chez Vaubourzeix un joli pendant imité de 
Stéphanus, chez Fontenay de délicieux bijoux filigranes et des 
émaux très fins aux fonds rutilants, chez Mollard des plaques à 
la façon limousine, signées de Grandhomme, et chez Sandoz, 
avec une jolie pendule émaillée par Meyer, des fantaisies ingé- 
nieuses. Il y a là un double sujet que je me réserve de traiter 
un jour, si la Galette m'ouvre encore ses pages. Je voudrais dire 
de la ciselure et de l'émail tout ce que j'en pense, et c'est aussi 
la raison du silence que j'ai gardé sur les Popelin, les Courcy, 
les Meyer, les Grandhomme et autres, et sur des ciseleurs tels 
qu'Honoré, Diomède, Giraudon, Brateau et Michaud, qui pou- 
vaient s'attendre à être expliqués ou discutés, et dont les deux derniers 
n'ont pas seulement collaboré aux plus précieux ouvrages, mais ont 
exposé en leurs noms. 

Fcrai-je l'éloge de Boucheron? Il semble être aujourd'hui en faveur, 
comme l'ont été en leur temps les Froment-Meurice, les Janisset et les 
Baugrand;son succès vaut toutes les explications, c'est une consécration 



FLEUR 
DE NAHCIS5E 

(M. Massiii.) 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 



337 



publique. 11 occupe dans la salle des bijoux la place d'entrée, la plus large 
et la plus magnifique; sa vitrine est un éblouissement pour les yeux, mais 




EPINGLE DE COIFFURE EN BRILLANTS ET PERLE. 

(Exposée par M. Massin.) 

ce n'est pas de ses merveilleux saphirs, comparables à ceux de Bapst et 
de Rouvenat, ni de son grand diamant, ni de son saphir jaune, que j'ai à 




ORNEMENT DE COL A MASQUE DE HIBOU. 

(Exposé par M. Massin.) 



parler : ces trésors échappent à la critique de la Galette, qui prise plus 
un anneau d'or ciselé que les deux perles de i5o,ooo francs vendues par 
Bapst au baron Alphonse de Rothschild, ou que les diamants rachetés 



338 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

par le comte Branicki à la vente de la reine Isabelle. Boucheron a d'autres 
mérites : il est le bijoutier de son temps, il a su comprendre le goût de son 
époque, qu'il Fait créé ou qu'il Tait suivi, peu importe. J'aime entre ses 
bijoux un gracieux pendant de col Renaissance, aux formes ventrues, qui, 
dans des entrelacs d'une ciselure grasse et souple, porte un saphir en son 
milieu; un médaillon de cristal incrusté, d'un adorable travail; une croix 
byzantine aux svmboles des quatre évangélistes, sans doute destinée à 




(Exposé prr M. Fouquet.) 



quelque évêque, et des bijoux d'acier damasquiné et ciselé dont la déli- 
cate ornementation fait honneur à M. Tissot. Nous applaudirons à chaque 
essai d'appropriation au bijou de cet art du fer et de l'acier, qu'exploite 
exclusivement Tarquebuserie; ses finesses s'accommodent cependant des 
plus précieux et des plus mignons objets, et la jolie montre que voici est 
un des plus excellents exemples du bon emploi qu'on en peut faire. 

Nous avons déjà vanté les émaux à jour dont M. Boucheron a le 
monopole, et dont peu d'objets anciens nous ont gardé le type. Nous en 
retrouvons des échantillons dans un grand et somptueux service à bière, 
rapprochement bien osé, ce nous semble, entre le précieux du travail et 
l'usage quelque peu grossier des chopes et de la canette. Je n'insiste pas 
sur de malheureux essais de style japonais et chinois, dont la minutieuse 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 330 

recherche touche au jouet et à Tarticle viennois plus qu à l'orfèvrerie. II 
eût fallu d'abord mieux étudier les principes décoratifs des Japonais 
comme Font fait Christofle et Tifiany, ou suivre dans leurs ornementations 
compliquées les Indiens et les Persans. Mais, en regard de ces objets mal 
conçus et manques, il convient de louer le 
joli etfet d'un service oriental aux champs 
nus, coupés de motifs ajourés, certain vase 
d'or aux anses décorées d'émaux à jour, un 
bougeoir d'or et de cristal, un miroir et cer- 
taine jardinière dont les panneaux d'émail, 
couchés sur paillons, empruntent aux bos- 
suages des ornements un effet imprévu. 

M. Fontenay a mis bien tard en sa vi- 
trine le joli brûle-parfums d'or ciselé, décoré 
de filigrane et d'émail qu'il promettait à 
l'admiration des connaisseurs. Cette pièce 
emprunte au seul art du bijoutier tous ses 
détails d'ornementation, et la plus sévère cri- 
tique n'y trouve à reprendre que l'emploi 
trop répété des motifs de support. C'est une 
. des curiosités de la classe XXXIX. Quand 
nous aurons cité une élégante statuette exé- 
cutée par MM. Rouvenat et Lourdel, et dont 
le modèle, dû à Carrier-Belleuse, représente 
une charmeuse indienne, nous croirons en 
avoir fini avec l'orfèvrerie et les bijoux. 

Nous allons essayer de dire ce qu'est 
la joaillerie, et peut-être vaudrait-il mieux, pour l'expliquer, renvoyer 
l'amateur aux vitrines des Bapst, ces doyens de leur industrie, à l'égal 
de ce que sont les Odiot chez les orfèvres, aux vitrines des Mellerio, des 
Vever, des Caillot, des Marret, des Lemoine, des Soufflot, des Dumoret, 
des Robin et à la taillerie de diamants de Roulina. 

La joaillerie n'a jamais été bien définie, c'est un art qui n'a pas d'his- 
toire. Participant des caprices de la mode, elle varie de forme tous les 
dix ans, et l'un des seuls types anciens qu'en aient gardés nos musées, la 
couronne du sacre de Louis XV qui est dans la galerie d'Apollon, 
n'a échappé à la destruction que parce que ses chatons sont garnis de 
pierres fausses 




CHATELAINE EN OR ET EMAUX. 

(Exposée par M. Fouquet.) 



340 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION 

En tout temps d'ailleurs, les joailliers n'ont eu à faire valoir que la 
beauté des pierres et l'éclat des diamants; leurs montures ne visaient pas 
à mieux; et si l'habileté du sertisseur était quelquefois prodigieuse, le des- 
sinateur ne s'ingéniait pas à varier ses motifs; longtemps les étoiles, les 
croissants, les chatons emmaillés et suspendus, et les fleurs les plus banales 
ont suffi à satisfaire la coquetterie des femmes; et si quelques-uns ont, 
dans la recherche d"une expression plus artistique et plus spirituelle, 
devancé Massin, personne autant que lui n'a atteint à la perfection des 
joyaux. Si cet art est entré enfin dans une voie plus typique et plus inté- 
ressante, c'est lui sans conteste qui l'y a fait entrer. 

Comme ouvrier, Massin a fait cette année mieux que les Viennois, 
mieux que les Russes, ces joailliers réputés; comme inventeur, il a créé 
une école nouvelle. Il ne s'est pas borné à copier la fleur vivante avec 
l'esprit et la fidélité de la meilleure fleuriste, mais, prêtant aux pétales et 
aux feuilles tout l'éclat du diamant, il a inventé des fleurs nouvelles ; il 
a mêlé aux pierres des filigranes d'argent, qui gardent à la plante une 
légèreté de tissu, une transparence de peau indéfinissable, et permettent 
de réaliser de sensibles économies dans l'achat de ces coûteuses fantai- 
sies. Le narcisse reproduit ici en est une démonstration, et toutes les 
fleurs se pourraient interpréter de la sorte, exprimant, comme le sélam 
des Orientaux, un langage auquel leur prix donnerait une signification 
et une éloquence irrésistibles. 

Massin a tissé des dentelles de diamants, dont le canevas est souple 
et léger comme une trame de fil; dès lors redeviennent possibles les 
somptuosités de vêtements des reines des xv" et xvi' siècles, sans que 
les perles et les bijoux fassent à la beauté des femmes une pesante 
armure. Il a, comme Rouvenat, imité de la Renaissance les guipures et 
le point coupé, mais par d'autres procédés, en sorte que leurs ouvrages, 
nés d'une pensée commune, sont arrivés à des résultats très différents. 
Parmi ses fantaisies d'un autre ordre, nous reproduisons une épingle 
de coiffure serpent en diamants et perle, et une attache de collier, où 
le masque fantastique d'un hibou, capricieusement composé de cercles de 
brillants, produit, avec les yeux en pierres de lune, un magnétique effet. 

Outre les richesses en diamants de grande taille et les pierres histo- 
riques, on peut voir dans sa vitrine une large ceinture d'or et de bril- 
lants à l'élégant dessin dont l'exécution est un chef-d'œuvre d'atelier, 
et qui, par son ordonnance et sa valeur considérable, pourrait, avec le 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 



341 



sabre en diamants de Fontenay, convenir à quelque sultan ou à quelque 
rajah de Tlnde. 

Immédiatement après Massin, il faut nommer parmi nos joailliers 
MM. Boucheron, Vever, Fouquet, Rouvenat et Téterger. 








CHATELAINE EN DIAMANTS ET OR A%EC MONTRE EMAILLEE 

(Exposée par M. Têlerger.) 



De Boucheron nous avons tout dit, et chez \'ever il faut constater 
surtout le goût très pur et la sobre et tranquille harmonie des formes. 
Fouquet est un dessinateur élégant et fin, qui ne manie pas encore le dia- 
mant avec Taudace et le bonheur de son maître, mais qui le plie à son 
dessin et rinscrit adroitement dans la silhouette un peu sèche de ses orne- 



3^3 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

ments.ll y a des inventions très osées, et si j'admire parmi des bijoux pleins 
de goût et de fantaisie le noble et gracieux diadème que voici, j'éprouve 
quelque embarras à m'expliquer la collerette Médicis et le collier égyptien, 
qui sont les pièces capitales de cette vitrine. Je ne me rends pas un compte 




BRACELET EN JOAILLERIE AVEC MASQ_UES. 

(Exposé par M. Téterger.) 



bien exact de l'effet que produiront, sur des épaules nues, ces sphinx ac- 
croupis, dont les ailes diamantées se dressent raides et menaçantes. C'est 
original, mais sera-ce joli? L'exécution en est parfaite, comme celle des 
bijoux d'or et, entre ceux-ci, nous avons choisi, pour la graver, la belle 




«OEUD DE BRILLANTS, 



(Exposé par M. Téterger.) 



châtelaine Renaissance si bien ciselée où s'encadre le portrait émaillé de 
Bianca Capello. 

MM. Rouvenat et Lourdel, dont les succès aux précédentes E.\po- 
sitions sont connus, tiennent une place distinguée parmi les meilleurs 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 3^3 

fabricants, et nous regrettons de n'avoir pu recevoir à temps les photo- 
graphies nécessaires pour faire des dessins. M. Téterger enfin est un habile 
entre les habiles pour l'exécution de ce bijou de mode éternelle qu'on nomme 
une bague ; nul mieux que lui ne s'entend à concevoir ce bijou des fian- 
çailles, à en varier la forme, à choisir avec un soin jaloux la perle, le rubis, 
le saphir ou l'émeraude, à Tenchàsser dans des griffes invisibles, à l'en- 
tourer de diamants, à décorer l'anneau de gracieuses arabesques. Mais 
là ne se borne pas son goût ; il apporte la même étude patiente à tout ce 
qu'il touche, et si entre ses parures, ses bracelets, sa garniture de livre et 
ses pendants de col nous avons choisi la châtelaine et la montre, c'est 
parce que son habileté de joaillier s'allie bien avec la sculpture précieuse 
de Brateau, que l'or y alterne joliment avec la pierre, et que, si les sphinx 
de l'attache y étaient corrigés, ce serait presque un bijou parfait. Nous 
joignons à cette châtelaine un bracelet en joaillerie et un nœud de brillants 
d'une remarquable exécution. 

Avant d'aborder l'étude des bronzes, cette orfèvrerie meublante où le 
métal n'a plus de précieux que ce que l'art lui donne, résumons-nous 
rapidement. 

Bijoux, joyaux, orfèvreries sont en progrès et dénotent dans l'indus- 
trie française le goût le plus raffiné, l'entente du métier la plus complète, 
la possession des éléments les plus multiples, mais aussi la plus grande 
diffusion d'idées. En somme, l'Exposition actuelle est un succès, et l'un 
des plus grands qu'ait eus notre fabrication parisienne. 

On fait bien, mais on ferait mieux si demain surgissait un homme, 
un artiste capable d'enrégimenter ces ciseleurs, ces émailleurs, ces ouvriers 
si différents, de les jeter dans une voie unique, de leur donner un style, 
de leur imposer un thème. Alors notre art grandirait d'un coup; ce ne 
serait pas seulement un public futile et curieux qui nous viendrait, mais 
de vrais et de savants amateurs. Cet artiste n'est pas né, et les curieux 
oublient près de leurs bibelots anciens qu'il y a encore des orfèvres en 
France. 



L. FALIZE fils. 



POST-SCRIPTUM. 




ONDRE dans une unité harmonieuse les en- 
seignements que donne Tétude du passe avec 
les libres essais d'une imagination nouvelle, 
telle est la tendance dont notre collaborateur, 
M. Falize, vient de se faire l'avocat très au- 
torisé; tel est le but que doit poursuivre par- 
tout l'art décoratif. Il sera sans doute impos- 
sible maintenant de créer de toutes pièces un 
style neuf et individuel ; il est permis d'es- 
sayer de rajeunir les styles des époques de 
naïveté et d'invention, en les appropriant à 
nos usages, à nos goûts et à nos besoins. La 
voie salutaire est dans ce sens; elle n'est ni dans l'imitation servile ni dans 
les fantaisies affranchies de tout guide. Les nations de souche européenne 
ont une tendance évidente à perdre le sentiment du décor ; elles n'en gar- 
deront quelque chose, au milieu de l'universel nivellement scientifique, 
qu'en se maintenant en contact permanent avec les œuvres types des 
belles époques ou en s'imprégnant des exemples que nous fournit encore 
un peuple qui a conservé intact le génie du décor, le Japon. Ces quelques 
mots, qui résument le problème le plus grave de l'industrie moderne, pro- 
blème qui préoccupe tous les esprits, nous sont inspirés par les réflexions 
pleines de tact et de modération que nos lecteurs ont pu suivre dans les 
pages précédentes. Nous nous associons sans réserve aux jugements que 
M. Falize avait pleine compétence pour émettre dans un art qui est sien 
et où il a conquis l'un des premiers rangs. Nous regrettons seulement 
qu'un sentiment de modestie, peut-être exagéré, l'ait empêché de parler 
de lui-même et de ses efforts. Un compte rendu de l'orfèvrerie à l'Expo- 
sition universelle, qui garderait le silence sur l'un de ceux qui ont le plus 
fait pour cet art, serait notoirement incomplet. 

C'est une lacune qu'il est de notre devoir de combler. M. Falize ne 
nous en voudra pas de dire ce que pensent tous ses confrères. 



L'ORFÈVRERIE ET LA BLTOUTERIE. 



345 



Cette noble ambition de rapprocher le plus possible le métier de l'art 
et de confondre Fouvrier avec l'artiste, que M. Falize signalait si juste- 



^^sag^^^^^j^^^^^^^ga^^^^g^gà;^;^^^ 




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MARGUERITE DE FOIX ET ANNE DE BRETAGNE. 
IS-RELIEP ES ARGENT CISELÉ ET OH REPOOSSÉ, MODELE PAR M. CHÉDE 

(Exposé par M. L. Falize fils ) 



ment comme étant réalisée chez les frères Fannière, nous la trouvons 
chez lui jeune, ardente, convaincue. Ce qu'il demande aux autres, il 



346 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

Texige d'abord de lui-même. Sa façon de s'exprimer sur le travail d'au- 
trui nous fait voir ce qu'il poursuit. Ayant toujours présent ce qui peut 
lui manquer, il travaille, étudie et cherche sans cesse, profitant avec bonne 
foi de ses propres erreurs. En cela il continue dignement l'œuvre com- 
mencée par son père. L'orfèvrerie reste une de nos gloires incontestables ; 
mais quelques symptômes nous indiquent qu'elle pourrait un jour déchoir. 
Nous n'avons rien à craindre si nos orfèvres et nos bijoutiers, plus sou- 
vent marchands qu'artistes, se mettent à suivre l'exemple donné par les 
Christofle, lesFroment-Meurice, les Falize. 

Que font-ils, en effet, ceux-ci? Ils intéres- 
sent à leur œuvre des individualités d'une vraie 
valeur, ils les attachent à un programme, à une 
idée, qu'ils se réservent de défendre et de con- 
duire. Ils utilsent le concours du statuaire, du 
peintre ou du dessinateur dans son expression la 
plus haute, mais ils n'abdiquent pas devant lui ; 
ils restent maîtres orfèvres ou maîtres bijoutiers. 
Que fait M. Falize? Il s'adjoint des collabora- 
teurs comme Millet, Delaplanche, Frèmiet, Car- 
rier-Belleuse, Claudius Popelin et Joindy; mais 
cette collaboration si précieuse, si artistique, il 
la limite et la dirige constamment. Voilà le rôle 
vraiment digne ; à moins, ceci vaudrait encore 
mieux, que comme au bon •\'ieux temps on ne 
soit ensemble l'artiste et le fabricant. 
L'exposition de M. Falize est très remarquable; elle témoigne d'un 
généreux effort. Si nous avions plus d'espace, nous prendrions un vif 
plaisir à l'étudier en détail. Nous ne pouvons que passer en revue les 
principales pièces. 

La plus importante comme valeur et comme travail est l'horloge 
d'Uranie, dans le style du xvi' siècle. En voici la description. Le socle de 
lapis-lazuli, orné de gaudrons et de feuillages d'or émaillé, porte sur ses 
faces quatre cadres, où sont inscrits des repoussés d'or fin représentant 
les Quatre Saisons. Deux cartouches contiennent les guichets des heures 
et des remontoirs. Six Sphinx en or, revêtus d'émaux translucides, sou- 
tiennent des écussons où sont inscrits les signes des planètes ; au bas sont 
gravés les noms des astronomes grecs. Thaïes, Anaximandre, Callique et 
Hipparque. Au-dessus du socle s'élève un groupe en ivoire représentant 




HORLOC E EN 
STYLE DU XIll 



w' O I R E 
SIÈCLE. 



(Exposée par M. Falize fils.) 



L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE. 847 

Uranie et deux enfants soutenant en lair une sphère de cristal de roche 
creuse, dans laquelle évoluent les figurines en or de Diane, de Mars, de 
Mercure, de Jupiter, de Vénus, de Saturne et d'Apollon, les dieux des 
jours, tandis qu les dieux à qui sont consacrés les mois alternent avec les 
signes du zodiaque, et enveloppent, avec les armilles d"or, la sphère de 
cristal. Les figures ont été modelées par Carrier-Belleuse. Cette pièce, dont 
Texécution est de tous points soignée, nest pas toute fois celle qui nous 
séduit le plus comme réussite absolue de lignes et de composition. L ivoire 
associé aux métaux est d'un emploi très périlleux 
et d'un aspect facilement lourd. 

Nous préférons la série si intéressante de bas- 
reliefs et de tableaux votifs exposés par M. Fa- 
lize. Ce sont quatre panneaux consacrés à des 
portraits historiques, sortes de sujets commémo- 
ratifs pour les descendants et de souvenirs à mettre 
sur l'autel pieux de la famille. Ils nous intéres- 
sent non seulement par leur mérite intrinsèque qui 
s'affirme dans une heureuse variété, mais aussi 
par la nouveauté du thème qui peut fournir une 
veine féconde. 

-Dans celui de Gaston IV de Béarn, dont la 
statuette équestre est de AL Fiémiet, l'or, l'argent, 
le bronze, le fer damasquiné, l'ivoire et l'émail ont 
été simultanément employés ; ceux de Marguerite 
de Foix et de Marguerite de Navarre sont d'or 
fin repoussé et d'argent fondu et ciselé; celui de 
Gaston de Foix est en émail enchâssé dans un cadre d'argent. Ce der- 
nier est dû au talent de M. Claudius Popelin. Celui que nous repro- 
duisons appartient à ce style charmant et délicat de dessin, abondant et 
gras de travail, du plus heureux moment de la Renaissance française, vers 
la fin du règne de Louis XII, alors que Michel Colomb se met au tombeau 
du duc François de Bretagne. Le bas-relief, en or repoussé, représente 
Marguerite de Foix instruisant sa fille, la future reine Anne de Bretagne ; 
il a été modelé par M. Chédeville. L'encadrement est en argent. Les armes 
du fond sont celles de Bretagne, de Foix et de Béarn. 

Citons encore les deux pièces dont nous donnons un dessin : une 
charmante petite horloge d'ivoire, montée en or et en argent, dans le style 
du xni^ siècle, et le beau pendant de col inspiré des jolies compositions 




PENDANT DE COt. 

(Exposé par M. Falize fils.) 



348 



L-ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



d'Adrien Collaert. Ce bijou, qui a figuré Tannée dernière à l'exposition 
d'Amsterdam et dont nous avons dit quelques mots dans la Chronique, 
est l'un des mieux réussis que nous ayons admirés depuis longtemps. 
Nous devons ajouter enfin à ces pièces de style un second pendant de 
col en or ciselé, qui est la reproduction exacte d'un dessin de Durer, que 
la Galette a publié il y a quelque temps. 

Toutes ces œuvres sont marquées au coin d'un goût élevé, et toutes 
elles sont empreintes d'un caractère vraiment artistique. Elles accusent 
en même temps, et nous ne saurions nous en plaindre, la passion de 
M. Falize pour les admirables ressources de l'émail, émail cloisonné à la 
façon des Chinois, émail de basse-taille des artistes du moyen âge, émail 
peint des Limousins. 




LES 



INDUSTRIES D'ART AU CHAMP DE MARS 



II 



LES BRONZES 



A propos de la très remarquable 
exposition des bronzes français que 
nous admirons au Champ de Mars, 
nous nallons certes pas remonter à 
six cents ans au delà de notre ère 
pour raconter, d'après Pausanias, 
comment BJiœcus, de Samos, décou- 
vrit le moyen d'allier le cuivre et de 
le couler dans un moule, non plus 
que les perfectionnements qu'apporta 
depuis, dans cet art, Lysippe, l'au- 
teur présumé du Laocoon; mais on 
nous permettra de rectifier, au profit 
de l'industrie française, une erreur 
trop accréditée, par laquelle on prête 
au roi François I" l'introduction chez 
nous de Fart du bronze. 

Nos fondeurs n'avaient plus à 
apprendre de l'étranger les procédés 
d'un métier très perfectionné déjà; ils 
pratiquaient dès le xn' siècle cet art 
^ difficile, qui leur était venu de By- 
zance par les ouvriers grecs, lesquels 

avaient apporté à Cologne et de là à Verdun, à Toul, à Reims et à 

Limoges les meilleurs enseignements de l'ortèvre. 




35o LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

Nous renvoyons à M. J. Labarte et à M. Viollet-le-Duc ceux qui sont 
curieux de s'instruire en ces matières, et nous leur recommandons de lire 
le très intéressant chapitre du lampicr, où le maître architecte les conduira 
dans Tatelier d'Alain le Grand et les fera assister à la coulée d'un bronze 
à cire perdue ' . 

En chargeant le Primatice d'aller à Rome mouler le Laocoon, la Cléo- 
pâtre, la Vénus, le Commode, la Zingana et l'Apollon, François !"■ obéis- 
sait à la renaissance du goût pour les chefs-d'œuvre antiques, et c'était 
avec juste raison qu'il avait décidé de les couler en bronze, estimant 
qu'aucun moyen mieux que celui-là ne lui garantirait l'exacte et fidèle 
reproduction des originaux. Ce n'était donc pas de cet art du métal qu'il 
se montrait curieux, car il eût alors recherché à titre égal les ouvrages 
de Donatello, de Lorenzo di Pietro ou du Verrochio; il se fût attaché d'une 
façon plus sérieuse Cellini, qui avait coulé sous ses yeux la Nymphe de 
Fontainebleau ; ce qu'il voulait, c'était de créer en France cet art de re- 
production qui jouissait déjà d'une grande faveur en Italie et qui est à la 
Statuaire ce qu'est à la Peinture l'art du graveur, une monnaie courante 
des œuvres du génie, une réédition des plus beaux ouvrages des maîtres. 
En ce faisant, le roi était le précurseur de M. Barbedienne, ou mieux 
celui-ci est devenu, de par le procédé Collas, le successeur et l'héritier 
direct du plus grand des Valois. 

Or c'est là que j'en veux venir, et, quelque admiration que je professe 
pour les œuvres du maître bronzier ( on le verra bien tout à l'heure), 
quelque plaisir que j'aie à posséder, réduites aux proportions de mon logis 
ces admirables reproductions de la sculpture antique et moderne, je 
n'admets pas que cette seule branche du métier ait, avec la faveur du 
gros public, confisqué la qualification de bronze d'art. Je réclame pour 
toutes les productions de la fonte ce droit au goût et à la forme comme 
au moyen âge, comme aux xvn' et xvni" siècles, je demande pour ce qu'à 
tort on nomme le bronze d'ameublement une part aussi large, une faveur 
aussi marquée, un respect non moins grand. 

Qu'on jette en bronze le Moïse et Michel-Ange, mais que Ghiberti 
moule lui- même les portes du baptistère de Florence, qu'Andréa Riccio 
fonde le candélabre de Padoue, qu'à l'exemple des Pisans tout un monde 
d'artistes se donne à cet art charmant des portraits-médaillons, que Jean 
de Bologne lègue à ses élèves, Antonio Susini et Pietro Tacca, le secret 

I. Dictionnaire du mobilier^ tome I, page 394. 



352 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

d'animer le métal, que Benvenuto dompte la fièvre pour sauver son 
Persée, que RegnaultDamet fonde et cisèle à Paris des bustes en bronze de 
grandeur naturelle (1546), que Dupré précède les Keller, qu'avec ceux-ci 
s'ouvre à l'arsenal la grande fonderie royale et qu'en même temps Lebrun 
dirige aux Gobelins les ouvrages de bronze destinés au Louvre, à Ver- 
sailles, à Marly ; que les Caffieri enfin fournissent trois générations d'ar- 
tistes et qu'avec Pierre Gouthière nous parvienne cette suprême élégance 
des bronzes ciselés, qui donna tant de charme aux meubles du dernier 
siècle ! 

C'est aussi par les meubles que je veux commencer, non que je pré- 
tende apprécier les mérites de Tébénisterie, mais parce qu'à côté de Four- 
dinois nous avons Grohé, Guéret, Beurdeley et Dasson, et que dans les 
beaux ouvrages qu'ils nous montrent, le rôle dn métal le dispute de près 
au rôle du bois. 

Grohé fait courir sur ses panneaux des ornements empruntés à Salem- 
bier. Beurdeley s'identifie avec De La Fosse, et dessine le meuble et le 
secrétaire à têtes de bélier; il sait, dans sa jolie commode Louis XVI, 
corriger les arêtes aiguës, arrondir les angles, que, par un retour exagéré 
aux principes d'architecture, Tébéniste d'alors ne songeait pas à éviter- 
les carquois de bronze à cannelures torses qui servent à porter la tablette 
et les deux arcs dorés qui, par un parallélisme heureux, se raccordent 
et s'inscrivent dans le panneau central, sont d'un tour élégant et contri- 
buent à faire de cette commode une œuvre supérieure aux meilleurs mor- 
ceaux du temps. J'aime surtout les deux torchères en marbres blancs et 
bleu turquin et en bronze doré, dont la sculpture est due à Rougelet : ces 
deux figures, qui représentent le Printemps et l'Automne, sont agrémentées 
de pampres, de fleurs et de divers attributs dont la ciselure précieuse et 
point sèche s'allie aux transparences du marbre. 

M. Beurdeley fils est un artiste qui joint aux qualités de goût et aux 
connaissances de son père le talent rare chez un chef de maison de com- 
poser, de dessiner et de savoir conduire ceux qu'il occupe ; mais la Galette 
reviendra sur ses travaux à propos des meubles. Nous avons hâte d'arriver 
à M. Dasson, dont l'exposition, par sa valeur propre aussi bien que par sa 
tenue et son grand air, est Tune des meilleures de la Section française. 

Celui-ci est un revenant du xviii' siècle, c'est quelque habile artiste 
d'alors dont Tàme et le gotit, par un avatar mystérieux, se sont introduits 
dans une enveloppe nouvelle. Il a le secret de ces exquises élégances, la 
tradition de l'école, les finesses de l'outil, l'harmonie des couleurs, le secret 



354 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

des dorures, — son châtiment sera, dans cent ans, d'être discuté par les 
curieux, — on le placera dans les catalogues de musée entre les années 
1720 et 1780, à moins que, par une autre faveur, il ne se transmue en 
quelque artiste nouveau, destiné pour le plus grand régal des âges à per- 
pétuer les grâces françaises du dernier siècle. 

Cette théorie seule peut expliquer la perfection des ouvrages qu'il 
nous montre. Qu'il les copie d'après les maîtres ou qu'il les crée de toutes 
pièces, ses meubles et ses bronzes ne trahissent par aucun point leur 
fabrication récente. Jaloux comme il convient à un conservateur de 
musée, M. Barbet de Jouy l'avait autorisé à dessiner l'incomparable 
bureau de Louis XV, — le plus beau meuble du monde, — qui est au 
Louvre dans la galerie des dessins français, mais il n'avait pas voulu lui 
permettre d'en prendre aucun estampage; une seule fois il avait ouvert 
devant lui le cylindre articulé qui recouvre les tiroirs et n'avait pas même 
fait jouer les ressorts de ceux-ci, non plus que la bascule du pupitre. 
Cependant M. Dasson a tout vu, tout noté, tout compris ou tout deviné; 
il a refait de toutes pièces le chef-d'œuvre de Riesener, il a guidé l'ébau- 
choir d'Aubert et de Dallier, ses sculpteurs ordinaires, et les figures de 
Cafïieri, si fières, si gracieuses et si adorablement mêlées à l'ornement, 
ont été rééditées en bronze, lia corrigé le groupe du couronnement, mor- 
ceau apocryphe qui dans l'original a remplacé le groupe primitif; il a fait 
enfin cette merveille, que sont venus voir tous nos collectionneurs, tous 
nos curieux, tous nos amateurs et que n'a pas payée trop cher lady 
Ashburton. L'Angleterre aura désormais un Sosie du bureau de Louis XV, 
et, s'il est exposé à Bethnal-Green, près des merveilles de sir Richard 
"Wallace, on ne saura dire en les comparant quels sont les véritables 
ouvrages de bronze de Philippe Catfieri et les plus fines marqueteries de 
Riesener ' . 

S'il sait copier avec une prodigieuse habileté, M. Dasson apporte en 
ses compositions, je l'ai dit, une perfection non moins grande; sa mignonne 
table Louis XVI est un poème de grâce et d'esprit. 

La plaque de jaspe fleuri, curieux ouvrage de lapidairerie qu'enca- 
drent des bandes de jaspe rouge, est supportée par quatre pieds en torme 
de cariatides qui représentent les Saisons, et sur les quatre faces, à travers 
des frises ajourées, transparaissent des plaquettes de lapis. Tout ce fin tra- 



I. Voir à ce sujet les notes de M. J. GuifTrey sur le meuble du Louvre. — Les Cdffiirl. 
Paris, 1877, page 135. 



356 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

vail de bronze est ciselé d'un outil précieux qui a des rondeurs char- 
mantes- — c'est encore un bijou pour l'Angleterre : lord Dudley l'a acheté. 
La cheminée n'est pas moins belle. Deux frileux enfants de marbre 
blanc se tiennent aux côtés de l'àtre et s'enlèvent en blanche transparence 
sur la nuance tranquille du marbre bleu turquin dont est faite l'archi- 
tecture générale. Cette douce harmonie est complétée par les bronzes 
ciselés et dorés qui bordent les lignes et encadrent un bas-relief de marbre 
blanc. 

Comme la cheminée, c'est dans le goût Louis XVI qu'est exécuté le 
bureau à cylindre dont les beaux laques du Japon, habilement courbés, 
sont montés dans des cuivres du plus fin travail. C'est encore du même 
style qu'est la pendule et, si dans son ordonnance elle rappelle la belle 
pièce de la collection Léopold Double, nous préférons celle de M. Dasson. 
Les trois figures de femmes, que n'aurait pas désavouées Clodion, ne 
sont pas groupées comme celles du maître en des attitudes symétriques; 
elles portent par un mouvement naturel la sphère sur laquelle deux enfants 
se penchent et indiquent les heures inscrites sur des cercles tournants. 
On le voit par ces ouvrages, le bronzier se transforme, il marie les 
cuivres au bois, aux marbres, aux laques; il devient orfèvre quand il 
cisèle d'adorables chandeliers d'argent et, par un retour aux travaux 
d'architecture, il taille dans une superbe borne de granit rose rapportée 
d'Italie, quatre colonnes qu'il coitïe de chapiteaux en bronze doré et dont 
il forme un splendide portique autour de ses merveilles. M. Dasson est 
donc un artiste du meilleur titre. 

Si la place ne nous était mesurée, nous pourrions nous étendre bien 
longuement sur ces productions d'un goût si charmant. Nous renvoyons 
notre lecteur aux reproductions, qu'a fait exécuter la Gaicttc, du bureau 
de Louis XV, du bureau avec laque, de la cheminée et de la petite table 
L(Hiis XVI avec bronzes dorés. Bien que ne suivant pas les mêmes sen- 
tiers que M. Dasson, quoique sacrifiant au décor cette précieuse recherche 
du joli, la maison Denière peut être citée parmi celles qui se préoccupent 
le plus des qualités meublantes des bronzes. Riche en matériaux, dispo- 
sant de nombreux modèles, d'éléments accumulés depuis longtemps, elle 
entreprend en France, en Angleterre, en Espagne, l'installation des plus 
riches hôtels. Son luxe un peu voyant convient aux vestibules de palais, 
aux grands salons d'apparat. C'est de la petite monnaie de Versailles, mais 
ces richesses à la Louis XIV n'ont pas les fines élégances dont nous par- 
lions plus haut, les ornements ne se marient pas au meuble et n'épousent 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 



357 



pas les formes chantournées des bois avec la scrupuleuse exactitude des 
cuivres de Beurdeley et de Dasson. C'est un décor franc, un peu brutal, 
mais bien coupé de tons, solidement doré, avec des oppositions de marbre, 
d'ivoire, de bronze noir et de bronze patiné. Un homme jeune, Victor 
Ducro, consacre à la vieille maison ses crayons et ses ébauchoirs; c'est de 
lui que sont les torchères Louis Xl\\ la très belle rampe en fer forgé et 
bronze doré, qui mérite une mention toute spéciale, de lui encore la con- 




sole chinoise qui dénote une liberté et une franchise d'invention très parti- 
culières, de lui enfin les deux cheminées Louis XIV et Louis XVI, qui 
sont de bons morceaux. 

Quiconque voudrait aujourd'hui meubler son hôtel trouverait dans la 
classe 25 un large choix de cheminées de marbre et de bronze ; il y en a 
dans chaque alvéole de cette longue galerie et, sans nous arrêter mainte- 
. nant à décrire celles que nous allons revoir chez Barbedienne ou chez 
Servant, nous notons au passage, après les cheminées de Dasson et de 
Denière, celle de Lerolle, celle de Martinet, qui est d'un bon style; la jolie 
•' cheminée de marbre blanc dessinée par Ringel et exposée par ALM. Dagrin 



358 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

et Casse; dans ses logettes s'inscrivent deux élégantes figurines du Sanso- 
vino ; les lignes d'architecture en sont pures et rappellent la belle époque 
de la Renaissance italienne; malheureusement Tare du centre trop fermé 
donne au foyer l'aspect d'une porte, et l'ensemble de l'édicule tient plus de 
la façade d'un palais que d'une cheminée. Une autre, dont la large ou^■er- 
ture ne prête pas à de telles méprises, est celle que nous présente la Com- 
pagnie anonyme des bronzes, de Bruxelles; l'architecture en est belle et 
la construction de marbres rouge et noir est revêtue de bronzes fins aux 
patines mordorées. Je signale ce morceau aux amateurs, bien que je n'en 
sois pas arrivé encore à parler des produits étrangers, parce que je crois 
qu'il y aurait bénéfice à sortir des redites des styles Louis X\\, Louis XV 
et Louis XVI, pour emprunter à l'art fîamand, et à ce goût d'un charme 
étrange qu'y avait introduit l'occupation espagnole, des éléments nou- 
veaux. Bruges et Anvers possèdent des chefs-d'œuvre du genre qui prê- 
teraient au tra^•ail de la pierre, du bois et du métal, des modèles de 
premier ordre. 

La maison Cornu et C'% à laquelle nous allons revenir, e.xpose égale- 
ment une cheminée monumentale, un des meilleurs types en ce genre et 
nous en trouvons d'autres chez Lévy, chez Lemaire, chez J. Graux, etc. 
La fabrique de bronzes qui, sous l'Empire et la Restauration, commença 
ses premiers essais par des pendules et des flambeaux, s'est emparée, on 
le voit, de la cheminée tout entière; elle la construit en marbre et en 
cuivre, elle la meuble aussi et il est des spécialistes qui font des landiers, 
des chenets et des garde-feux une étude spéciale et ont, à cet accessoire du 
mobilier, dépensé autant de talent qu'en mettaient les artistes du xvr siècle 
à modeler les grands chenets de la collection Soltykoff ou ceux que pos- 
sède M. Louis Fould. 

M. Bion Favier et M. Bouhon ont de charmants modèles en ce genre, 
et nous signalons dans les expositions de M. Bodart et de M. Morisot de 
grands landiers en fer forgé, qui, s'ils ne sont imités de ceux du Musée, 
occuperaient dignement leur place sous les hautes cheminées de l'hôtel 
de Cluny. 

Le métal qui conserve et retient les bûches du foyer porte aussi la 
lumière; c'est de bronze ou de fer qu'on fabrique les lustres, les lanternes 
ornées, les torchères et les lampes suspendues, et la maison Gagneau 
et C'% dont c'est la spécialité, a fait pour la création de certains modèles 
de remarquables efforts. 

C'est de Piat et de Robert que sont ces créations nouvelles, et ces 



EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 




,ù^.^ 



Gazette des Beaux Arts 



A Quantm. Imp Edu. 



TREPIED CISELE PAR GOUTHIERE, 

I Copie exposée par M Dasson i 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. SSg 

artistes, dont nous allons trouver partout les noms, ont apporté dans la 
composition des divers accessoires de l'éclairage une logique de formes, 




TABLE DE STYLE L t I S XVl, EN M A R B R 6 ET EN BROSÉE OORE, COMPOSEE ET EXECUTEE 

PAR M. DA950N. 

(Exposé par M. Dasson. — Dessin de M, Boilvin.) 



une ampleur de lignes, une grâce de détails qui, alors surtout que les 
pièces sont exécutées avec le précieux des échantillons exposés, classent 
parmi les meilleurs types du mobilier français ces lampes et ces lustres. 
Lacarrière et Delatour visent à de tout autres proportions et ces fournis. 



36o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

seurs ordinaires des travaux de la ville savent exécuter les appareils 
d'éclairage les plus considérables, ils l'ont prouvé en fabriquant Ténorme 
lustre de TOpéra, d'après les dessins de Garnier : leur exposition témoigne 
pourtant d'une certaine habileté et d'un goût très pur dans les bronzes 
d'éclairage destinés à l'habitation privée. 

Ces monuments suspendus d'où tombe la lumière exigent, s'ils ne 
sont agrémentés de cristaux taillés en larmes et en prismes, des rondeurs 
et des facettes de métal poli pour refléter les feux. Le papillotement s'éteint 
dans les dorures et les patines, il s'éveille au contraire par les reliefs 
avivés du cuivre jaune, et nous louons les frères Lerolle d'avoir conservé 
cet alliage de la fonte dont leur père avait ramené la mode. Certains se 
plaindront des empâtements du détail, des imperfections de la monture, 
des inégalités des ajours; j'imagine que M. Emile Lerolle, qui dessine et 
conduit ses ouvriers et ses sculpteurs, connaît aussi ces défauts et que, s'il 
les sacrifie au décor, c'est une des conditions voulues de son ensemble. — 
11 s'est cantonné dans le style Louis XIII, il en a imité les lourdeurs, les 
ornements feuillus, les masses épaisses, rompues par de gras repercés. Un 
oiselet précieux qui borderait ces ornements-là, une lime patiente qui régu- 
lariserait ces mailles, leur feraient perdre le moelleux qui en est le charme. 
Ce n'est pas dans une pleine lumière qu'il faut juger ces cuivres, non plus 
que dans l'entassement d'un étalage où ils se nuisent entre eux; ces bronzes 
d'ameublement ne prennent de valeur qu'en place et, qu'il s'agisse d'un 
lustre Louis XIII, d'un cartel Louis XI'V, d'une lampe orientale, d'une 
grille ou d'un grand vase, c'est drns la pénombre discrète de l'apparte- 
ment, parmi les teptures, les bahuts, les cuirs gaufrés, les épais tapis, 
qu'il les faut voir. — Je viens de nommer au hasard quelques-uns des 
plus jolis objets exposés par Lerolle et je me les représente piquant de 
points d'or le fond sombre d'un intérieur hollandais, comme fait, dans le 
tableau de Gérard Dov, le lustre de cuivre pendu au-dessus de la Femme 
hydropiqiie. 

La petite fabrication a grandement abusé de ces cuivres polis, il est 
vrai, et les procédés peu coûteux d'une telle exécution, joints au bon 
marché de la matière, ont tenté les bronziers de bas étage. — Ces cuivres 
ne conserveront la faveur des gens de goût que par la beauté des formes 
et l'entente de l'ornement, de même que dans les plats estampés dont la 
manufacture d'Anvers inonde les boutiques, quelques-uns seulement 
seront prisés, dont les bons-creux dénotent la façon d'un artiste. 

On pourrait, choisissant chez M. J. Graux son grand lustre, chez 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 36i 

Marnhyac ses torchères, chez Barbedienne ses cadres de miroir, ses 
tables, sa colossale horloge ou ses bronzes les plus mignons, chez Seve- 
nier ses jolies imitations Louis XVI, chez Servant ses lampadaires, chez 
Perrot le guéridon de Piat ou la toilette, on pour- 
rait, dis-je, pousser plus loin la démonstration que 
je tentais au début de cet article et prouver que le 
bronzier sait atteindre à Fart sans rien emprunter à 
la statuaire, qu'il peut garder un rôle intéressant, tout 
en se renfermant dans les données du mobilier, que 
nos mœurs enfin, nos petits appartements et notre 
amour du confortable offrent à Tart du métal des 
motifs aussi souples, aussi variés, aussi charmants 
que les grands salons de \'ersailles et les boudoirs 
de Louveciennes. 

Mais il est mieux de poursuivre notre promenade 
chez les bronziers et, ne pouvant donner une mention 
à chacun des i5o ou i6o fabricants français qui figu- 
rent au Champ de Mars, de trier les plus habiles 
ou ceux qui nous fourniront quelque sujet de compa- 
raison. 

Peut-on mieux faire que de visiter dabord 
M. Barbedienne? — En entrant on s'incline. Nous 
sommes chez l'un des princes de l'industrie, le roi du 
bronze, le vulgarisateur de l'art ; sa maison est un 
temple où les dieux de l'Institut consentent à habiter ; 
dans son bureau où trône la Vénus de Milo, ce bronze 
premier-né de la maison, qui en est devenue la pa- 
tronne, dans son bureau, les maîtres du ciseau s'hu- 
manisent et acceptent, en échange d'une part de bé- 
néfice, de livrer à l'industrie leurs oeuvres les plus 
aimées. 

Barbedienne est aujourd'hui une des gloires fran- 

LOUIS XVI 

caises, il occupe au sommet de cet art industriel dont 

> ' r DE M. DASSON. 

on a fait un mot nouveau, sinon une chose nouvelle, 
une place universellement enviée. — Il n'est dans aucune profession, 
dans aucun pays un homme qui par les mêmes chemins ait acquis une 
telle renommée; il jouit de son vivant de cette gloire pure qu'ont eue 
seulement après leur mort quelques privilégiés parmi les maîtres de l'outil. 



lATIDE DeU 



362 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Aussi, pauvre critique, dois-je trembler de parler haut. Admirer, 
admirer encore, le dire et le répéter, c'est affaire à la foule : il me faut 
chercher les fautes ou expliquer les beautés ; je vais essayer. 

Au centre du salon, élevé sur des dalles de marbre, protégé par 
un dais de velours habilement éclairé par une lumière frisante, se dresse 
un monument aux tons dorés, aux reflets d'émail, dont la silhouette dé- 
coupée s'affile par le sommet et se termine en de légers clochetons. ■ — 
Quand je vis pour la première fois cet édirice de bronze, plus fin qu'une 
dentelle, plus précieux qu'un bijou, moi orfèvre je restai étonné, ravi, 
suivant de l'œil les pures arêtes, appréciant en ouvrier les montures, 
goûtant en connaisseur les émaux et les ciselures et subissant sans m'en 
défendre la magie de ce merveilleux ouvrage. Une bonne femme de la 
campagne qui passait près de moi rompit le charme : « La belle église! » 
dit-elle; elle se signa, je crois, comme devant une châsse et, par sa naï- 
veté, elle me fit comprendre la faute originelle de ce monument qui est en 
réalité une horloge, mais où rien n'indique au vulgaire la destination. — 
11 y a bien un cadran, mais si petit, si perdu dans l'ornement, et le pen- 
dule qui oscille dans la baie du premier étage est si menu, comparé à 
l'ensemble, que je cherche en vain l'utilité des autres parties de l'édifice. 
Quoi ! c'est pour loger un mouvement de ce calibre qu'on a fait un si 
grand ouvrage, c'est pour une pièce d'horlogerie banale qu'on a dépensé 
3oo, 000 francs de recherches, d'invention, de travail et de goût, et on n'a 
pas songé à s'enquérir d'un horloger pour créer une grande âme à ce 
grand corps et pour raconter dans un perpétuel mouvement, non plus 
l'heure qui passe en sonnant, mais tout ce que dit un régulateur de 
six pieds carrés, le jour, le mois, l'année, la révolution des astres, le 
chant du coq et la tombée du jour. Strasbourg avait, en iSyS, un 
Conrad Dasypodius pour exécuter son horloge et Paris n'a pas, trois 
cents ans après, trouvé un horloger digne d'une œuvre qui porte son 
blason. 

L'horloge serait un splendide tabernacle, méritant, par sa richesse et 
par le travail de l'orfèvre, de surmonter l'autel d'une cathédrale; —le 
cylindre du mouvement ferait place au manchon de cristal où l'on enferme 
les reliques d'un saint ; — Diane et Apollon seraient remplacés par deux 
figurines non moins belles, non moins sveltes, non moins élégantes : une 
Vierge et un saint Jean ; — les génies assis deviendraient des anges ; — 
les émaux limousins ne raconteraient plus l'histoire des dieux du jour et de 
la nuit, mais quelque sainte légende, et Serres, l'habile émailleur, corri- 



LES BRONZES AU CHAMP DE iMARS. 



363 



gérait la faute légère qu'il a commise d'encadrer des émaux du xvii' siècle 
dans une architecture Louis XII ; — enfin, sous l'arche qui porte toute 










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FRISES EN BRONZE DORE DE LA TABLE 10U15 SVl EXPOSÉE PAR .M. DAiSO> 

(Dessin d« M. Boilvin.) 



la construction, sous ce pendentif qui coupe la ligne sans occuper le grand 
vide, on coucherait l'image sculptée en bronze ou en ivoire du saint, à 



364 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION 

moins que TÉglise au temps de Jules II et de Léon X n'ait pas eu un bien- 
heureux digne d'être logé dans un si beau temple. 

J'ai voulu, tout en commençant, critiquer la seule chose où je trouvais 
à reprendre, et il se trouve que c'est à la maîtresse pièce que j'ai dû m'atta- 
quer, non pour son exécution, elle est parfaite, non pour les détails, ils 
sont bien trouvés et bien traités, mais pour la conception première et pour 
l'architecture, qui, grandie aux proportions d'une église de pierre, man- 
querait de solidité. 11 ne faut pas forcer son talent, et Constant Sévin, qui 
est le premier ministre de Barbedienne, le maître dessinateur de la maison, 
a dû le premier sentir la dilhculté d'une telle entreprise. — Nous le trou- 
verons irréprochable dans les œuvres de moindre dimension. 

La bibliothèque Renaissance, de bronze doré et d'ébène, que nous 
connaissions déjà, nous a encore charmé, et les deux cheminées de marbre 
et de bronze ont, grâce aux émaux de Serres, un ragoiit de couleur que 
n'ont pas celles que nous avons vues précédemment. Nous aimons les 
beaux vases composés par M. Levillain dans le goût de l'antique : voilà 
de l'art sérieux, noble et gracieux tout ensemble. C'est une des plus heu- 
reuses innovations du bronze, car ce retour aux saines traditions, à la règle, 
marque une renaissance dans l'industrie que nous étudions. 

Deux pièces très osées encore sont les grands cadres de bronze des 
miroirs. Empruntés à cet art français dont Etienne de Laulne fut l'un des 
maîtres les mieux inspirés, ils sont de purs types de la Renaissance au 
temps de Charles IX, mais ils étonnent en ce que ces délicatesses de cise- 
lure étaient restées le propre du bijou plus que des cuivres. Jamais le 
bronze n'avait atteint à de telles finesses; les figures s'y mêlent aux 
ornements et aux cuirs : c'est le cadre d'un camée dix fois agrandi, c'est 
une hardiesse que je crois heureuse et c'est une nouveauté, bien que l'idée 
en soit prise à un maître ancien. 

Le goût particuUeràM. Barbedienne et à Constant les pousse d'ailleurs 
dans la voie de l'orfèvrerie, et si nous avons trouvé Christofle et Poussiel- 
gue-Rusand travaillant autant en bronziers qu'en orfèvres, nous affirmons 
qu'ici le cuivre est fondu, moulé et ciselé avec le même amour que l'argent. 
L'horloge et les cadres sont de la pure orfèvrerie par le fini du travail, et 
voici des vases qui sont de l'orfèvrerie tout à fait : — c'est une coupe 
d'argent repoussé avec des branches de mûrier, — ce sont des flambeaux 
Louis X\ 1 et tout un délicieux service à boire, dont les vases sont enguir- 
landés de branches fleuries ; n'est-ce point là une réminiscence heureuse du 
vase d'Alesia que conserve le Musée de Saint-Germain et dont je vois 




(Exposée par M. Barbedienne.) 



366 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

chez Rarbedienne une exacte copie? — Des végétations attachées par un 
simple lien sur un pot de terre, voilà le modèle; combien d'autres inspi- 
rations charmantes trouverait Torfèvrerie par un tel retour à la simplicité ! 
Ces ouvrages d'argent étaient l'œuvre de Désiré Attarge, l'habile 
ciseleur que nous avons récemment perdu. — D'autres, plus que lui, ont 
eu le don décomposer les motifs de leurs travaux; quelques-uns que j'ai 
nommés savent mieux interpréter la figure humaine ; mais il n'est pas 
d'outil qui ait caressé comme le sien le grain du métal, aucun ciselet n'a 
donné à l'argent une peau plus soyeuse, un chaire plus délicat. — J'en 
parle avec autorité, moi qui l'ai connu dans la force de son talent, alors 
qu'il ciselait les compositions de mon père et que M. Barhedienne n'avait 
point encore songé à se l'attacher. Le nom d' Attarge mérite d'être inscrit 
entre ceux de 'Vechte et de Fannière. 

C'est à Cauchois à présent qu'appartient le soin de conduire l'atelier 
de ciselure de la rue de Lancry, non pas pour les fins travaux qui sont du 
domaine de l'orfèvrerie, mais, au contraire, pour les larges retouches du 
grand bronze. 

A ce propos, nous avons remarqué, nous tous qui cherchons dans un 
bronze l'expression de la vie et la main de l'artiste créateur, nous avons 
remarqué, dis-je, l'immense progrès réalisé depuis quelques années par 
Barbedienne d'abord, par quelques-uns de ses émules ensuite. Les sta- 
tuettes n'ont plus ces surfaces polies, poncées, usées par d'ignorants 
ouvriers, qui, sous le rifloir et le papier d'émeri, effaçaient le modelé des 
chairs ou ratissaient les draperies. Un moulage p»lus fidèle, une fonte mieux 
surveillée et des patines plus transparentes ont, avec les progrès de la cise- 
lure, réalisé cet important résultat'. 

M. Barbedienne n'a exposé que peu de figures, mais les qualités que 
je signale y sont frappantes : — la grande statue d'Auguste du Vatican et 
la Vénus de Milo pour l'art antique ; — et pour l'art moderne : le Louis XIII, 
de Rude; — \o. Jeanne d' Arc et la Jeunesse, de Chapu; — le buste de 
M«' Darboy, de Guillaume ; — le Chanteur florentin, le Saint Jean-Baptiste, 
la Charité et le Courage militaire, de Dubois; — l'Éducation maternelle, 
la Vierge au lis et la Musique, de Delaplanche; — les deux David et le 
Gloria victis, de Mercié : — voilà tout. — C'est un choix heureux, il est 
vrai, et le Gloria victis, que je nomme en dernier, est entre toutes ces 

I. On appréciera ces qualités dans l'exposition spéciale des bronzes de Barye, ouverte par 
M. Barbedienne dans une annexe, et dont nous avons négligé de parler. 




CHANTEUR FLORENTIN. PAR M. 



'AUt DUBOIS. 



(Exposé par M. Birbedienne.) 



368 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

œuvres celle où se révèle le mieux le rôle du bronze; on comprend, en la 
comparant aux autres statues, que celle-ci a été conçue pour ce métal et 
les autres pour la pierre; que Tairain seul permet ces délicatesses, ces mem- 
bres débarrassés des draperies, ces fines chevilles; — qu'il est solide et 
nerveux enfin sans empâtement. — Mais ce qu'on trouve partout, et notam- 
ment dans les figures du tombeau de Lamoricière et dans le Louis XIII, 
c'est la marque du doigt sur la terre, c'est ce pétrissage de la matière que 
n'a pas etîacé le rifloir : une heureuse couleur chaude, transparente et 
mate tout ensemble, comme si la peau du métal mordorée par la four- 
naise avait conservé les moiteurs de la transpiration. 

Une autre patine que je signale parce que je l'ai vue aujourd'hui pour 
la première fois, c'est la teinte de porphyre dont on a revêtu quelques 
objets de petites dimensions; — cette oxydafion, obtenue sans doute par 
le séjour de la pièce dans un moufle, ressemble aux patines de Christofle 
et prendra dans les bronzes d'art un rôle avantageux si elle résiste à l'air. 
Avec les patines, il serait à propos de parler ici des fontes obtenues sur 
nature par Garnier, l'habile mouleur qui a si bien réussi les crustacés, les 
plantes et les insectes fondus sans retouche; — nous y reviendrons plus 
loin en parlant du Japon. 

J'arrive à l'émail, non que je puisse traiter à fond un tel sujet, mais 
comme MM. Christofle et Bouilhet l'ont tenté dans l'orfèvrerie, M. Bar- 
bedienne a recherché pour le décor du bronze les procédés du cloison- 
nage; — Tard a aidé les premiers et Thesmar a fait pour le second quel- 
ques beaux ouvrages. 

M. Barbedienne avait conçu ce projet en maniant les vieux cloison- 
nés de la Chine, mais il ne pouvait se faire le copiste esclave des artistes 
du Céleste Empire, il ne voulait pas demander non plus comme Reiber 
aux Japonais leurs dessins; il rêva d'employer à un décor français les 
procédés d'émail à cloisons rapportées. 

Thesmar mit en œuvre les moyens qu'il lui donna, et tout Paris a vu 
les grands plateaux où il a dessiné avec des fils d'or et peint avec des 
verres colorés le faisan doré et les canards. — Nous donnons le dessin 
d'un de ces plats. — La qualité des émaux est excellente et nous ne pro- 
noncerons pas entre l'orfèvre et le bronzier ; mais si parfois Christofle 
copie de trop près les albums de Kioto', Barbedienne a de nos papiers 



I. C'est d Kioto, dans la province de Musashi, que bs Japonais publient les estampes dites 
de Nishiki-E. 




(Exposé par M. Barbedienne.) 



3-0 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

peints le procédé décoratif, et la glaçure du feu, le chatoiement de Fémail 

ne suffisent pas à détruire cette ressemblance. 

Thesmar, qui s'est affranchi de toute direction, qui travaille seul et 
expose en son nom, a exagéré ce défaut. — Il a cru atteindre à de meil- 
leurs effets en nuançant ses pâtes, en les fondant par des demi-tons : il a 
simplitié le tracé des lignes, mais le résultat est mauvais. La fine maille 
d'or ou de cuivre qui dessinait les alvéoles de son réseau brillant conser- 
vait une richesse qu'on regrette, et l'émail, en dépit de la difficulté vaincue, 
n'a guère plus d'attrait qu'une faïence peinte ou qu'une plaque de porce- 
laine habilement traitée. 

Un artiste d'un grand mérite, c'est M. Serres; je l'ai déjà nommé plus 
haut. C'était un enfant de la bijouterie; son goût pour le dessin attira sur 
lui l'attention du patron; un riche négociant devina ses aptitudes, lui 
donna des maîtres; il apprit l'émail, s'adonna avec passion à l'étude et 
fit d'abord de petites plaques dans la manière de Boucher, qui furent 
montées en bijoux et eurent un certain succès. Barbedienne vit ses tra- 
vaux, l'employa, et, séduit par ce talent naissant, se l'attacha exclusive- 
ment. Depuis, Serres travaille sans relâche; c'est un passionné dans son 
art : il est le rival de Claudius Popelin, de Aleyer et de Courcy. Il ne 
procède pas ainsi qu'eux. Minutieux comme le dernier, il n'a pas de 
Claudius la grâce italienne, non plus que les hardiesses et les croustil- 
lantes lumières du second. Meyer et Popelin modèlent leurs blancs à la 
spatule, ils pratiquent l'émail à la façon des vieux Limousins ; Serres, au 
contraire, ménage son blanc et donne à ses camaïeux une peau plus lisse, 
des effets plus adoucis; il emploie peu ou point les paillons, et cependant 
il obtient, quand il le veut, de puissants effets de couleur, comme dans la 
Sainte Famille, remarquable tableau d'émail auquel Barbedienne a fait un 
digne cadre. Une très petite partie de l'œuvre de Serres est exposée au 
Champ de Mars, et l'on jugera, par la qualité et par la quantité des pièces, 
du mérite de l'artiste et de l'opiniâtreté du travailleur. 

Nous n'en disons pas plus sur les œuvres exposées par Barbedienne, 
et n'y ajoutons pas un éloge qu'il appartient à un autre jury de lui 
décerner publiquement; mais, puisque nous avons parlé des émaux 
appliqués aux bronzes, nous nommerons M. E. Cornu. Celui-là a plus 
qu'aucun cherché la coloration, non seulement en copiant par un pro- 
cédé de fonte les champlevés et les cloisonnés byzantins, mais surtout 
par l'emploi des marbres onyx d'Algérie. C'est lui qui habillait de 
marbres bigarrés et veinés les négresses et les Arabes de Cordier; il a fait 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS, 



3/-! 



ainsi quelques heureux essais à Fimitation des sculptures polychromes 
des anciens, mais il a peut-être abusé de cette lapidairerie dans la mon- 




TREPIED E> 



(Exposition de M. Barbedienne.) 



ture des bronzes. Il y avait obligation pour lui, puisqu'il gérait une 
maison dont ces marbres sont la raison sociale et Télément d'affaires; 
mais nos yeux se lassent à revoir dans la boutique du boulevard cette 
note point variée et quelque peu confuse. Cornu est un sculpteur, il des- 



9_, L'\RT MODERNE A L'EXPOSITION, 

sine ses modèles, i! conduit ses ateliers, et s'il obéit aux exigences com- 
merciales de sa maison, ce n'est pas qu'il n'aspire à de plus attrayantes 

créations. 

MM. Jules Graux, Levy, Raingo frères, Boyer, Aug. Lemaire, Ruffier, 
un débutant, Graux-Marly et Dagrin et Casse doivent être cités après 
parmi les fabricants les plus habiles. 

Dans mon précédent article, je déplorais l'indifférence que montrent 
pour Forfèvrerie nos artistes; il n'en est pas ainsi du bronze. Paris a sur 
les pentes de Ménilmontant toute une colonie de sculpteurs, qui, s'ils 
n'ont pas suivi les classiques enseignements de l'école, n'en sont pas 
moins pleins de verve et d'invention, et doués d'une facilité, d'un brio 
d'exécution qu'il faut reconnaître. Tous n'ont pas forcé les portes du 
Salon annuel des Beaux-Arts, mais tous sont enrégimentés dans cet art 
du bronze dont ils vivent et vers lequel toute leur intelligence est tendue. 
Le boulevard sépare les ateliers du Marais, c'est-à-dire du centre de la 
fabrication et de la vente, et c'est la digue qui seule les retient et les 
empêche d'envahir le commerce et de commander en maîtres. 

Il est, en effet, difficile de jeter dans un moule spécial les esprits créa- 
teurs qui fournissent à trente bronziers et de les obliger à prendre pour 
chacun de ceux-ci une expression différente. Les bronzes portent la 
marque du fabricant, mais il n'est pas besoin de chercher la signature 
de l'artiste pour reconnaître Piat, Carrier-Belleuse, les Robert ou les 
Moreau. Leur œuvre devient gigantesque; ils alimentent les bronzes fran- 
çais, fournissent à la fonte de fer et au zinc; on vient de Londres leur 
demander des modèles; on les entraîne parfois, et ils s'en vont un an, deux 
ans, se mettre sous le pressoir anglais, qui en extrait de quoi nourrir 
sa céramique et ses meubles. Carrier a engendré plus d'amours et de 
nymphes que n'a d'habitants un gros chef-lieu de canton; et si Piat gra- 
vait son œuvre, il égalerait, ou mieux il surpasserait en nombre l'œuvre 
du plus fécond artiste du dernier siècle. E. Robert, malgré sa précieuse 
recherche et l'esprit qu'il distille en ses délicats ouvrages, a construit plus 
de vases, de statuettes et de pièces d'ameublement que n'en conserve un 
musée, et Mathurin Moreau, s'il regarde en arrière, doit voir une longue 
suite de blanches figures marquant les étapes de sa vie. 

Il est malaisé de conduire ces artistes, qui, quoi qu'en disent quel- 
ques-uns, sont des maîtres, et qui marchent, parallèlement à l'art officiel, 
par des sentiers plus gais; le fabricant, fùt-il habile comme Servant, ou 
connût-il son métier aussi bien que Perrot, le fabricant ne peut commander 









VASE ES BRONZE. 

(Exposé par M. Baibedienn 



3;4 L-ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

à ces natures primesautières; il a tout à gagner à leur ouvrir les voies, 
et son rôle se borne à recueillir l'idée, à la couver, à l'élever, à la polir 
dans sa forme. 

Nul plus que M. Servant n'y pourrait réussir, et l'habile bronzier, 
qui cette année est aussi le rapporteur du jury, saura mieux que moi 
dire les mérites de l'invention et les labeurs de l'atelier. 11 est parmi ses 
confrères le plus amoureux du métier; il donne à ses œuvres un caractère 
tout personnel, et sa griffe s"imprime à côté de la gritïe du modeleur. 
On reconnaît à première vue un bronze de Piat fondu par Ser\"ant, comme 
on reconnaît le crayon de Mouilleron ou la pointe de Gaucherel dans la 
copie d'un maître. Dans le salon qu'il occupe au Champ de Mars, nous 
avons remarqué le grand vase de VAge d'or, modelé par M. Robert, et 
que nous publions ici. La forme en est élégante, et sur les deux faces 
s'inscrivent en bas-reliefs deux scènes pastorales, tandis que le lierre et 
le houblon s'accrochent aux flancs et garnissent les anses. Notre unique 
critique porte sur le modelé des figures, qui manque de fermeté et de 
méplats. 

Le même sculpteur a fourni deux grandes torchères de bronze doré, 
en style Louis XVI, une fort belle garniture Henri II, dont Fagencement 
compliqué est d'une grande ingéniosité, et puis une autre pendule et ses 
candélabres; Hébert, le sculpteur : un Bellérophon en bronze antique 
ayant des vigueurs à la Barye, une Vénus armée toute pleine de séduc- 
tions, et surtout une Sémiramis dont on peut voir ici une fine et exacte 
reproduction. 

M. Servant expose encore quantité de bronzes aux belles patines ou 
aux nuageux frottis d'or, que goûteront les délicats, et entre autres une 
nouvelle garniture de Piat, de style Louis XIII. 

C'est de l'infatigable Piat qu'est aussi la grande horloge à glaces, où 
les bronzes s'allient à la marqueterie; de lui, une table en cuivre poli, de 
lui une garniture de bureau rocaille. 

Ces trois pièces ont été exécutées par \L\I. H. Perrot et fils, et c'est 
par eux aussi qu'a été faite la charmante toilette renaissance, aux ors vieillis, 
aux bronzes éteints, où le bois, l'ivoire et l'étain se marient harmonieuse- 
ment ; c'est là encore une composition de Robert, à laquelle nous repro- 
chons uniquement la construction étroite et trop tourmentée du miroir. 
M. Perrot est, de l'aveu de ses confrères, un des plus adroits bronziers, 
et il eût été dommage, quelque jolis qu'ils soient en sortant de ses mains, 
qu'il bornât sa fabrication aux petits bronzes. 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 3,-5 

M. Houdebine tient une place honorable dans cette école des jeunes, 
je dis jeunes par le goût et par le renouveau d'un style qui s'atïirme et fait 
peu d'emprunts au passé. Les frères Robert ont modelé pour lui deux 
beaux vases, et Grégoire s'est inspiré de Greuze pour sculpter un naïf et 
joli visage, qui rappelle la Cruche cassée. Nous empruntons à M. Houde- 
bine, pour la Gaiette, un des candélabres de marbre et de bronze doré dont 
Aug. Moreau a fait les figures et Joindy rornement. 




^■T DE STYLE LOUIS 



FLAMBEAUX EN AI 

(Exposés par M. B.irbedieniK-.) 



Le nom de Joindy s'attache à plusieurs des meilleures pièces du 
bronze, et notamment au grand vase de course qu'a ciselé et qu'expose 
M. Point. Le profil en est très élégant; il rappelle par ses proportions, par 
la finesse des moulures et la souplesse des courbes, le magnifique modèle 
que le Louvre conserve dans la salle des bronzes antiques. Les anses à 
corps de pégases se découpent bien, et, par un parti pris très osé, l'artiste 
a noué sur la panse une grande palme qui coupe en son milieu le bas-relief 
imité du Parthénon. Je crois que l'éditeur de ce vase en aura un facile 



3-6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

débit auprès de toutes les sociétés hippiques; aucun modèle mieux que 
celui-là ne s'accorde avec leurs préférences. 

Il n'est point aisé de découvrir Marnhyac; son exposition est reléguée 
dans un coin sombre, et, s'il a accepté d'être mis en cette place désavanta- 
geuse, c'est peut-être qu'absorbé par les travaux qu'il exécutait au Conti- 
nental-Hôtel, il redoutait de ne pas tenir à l'Exposition le rang qu'il ambi- 
tionnait ; c'était une crainte mal fondée, car, avec des pièces capitales 
comme le baromètre de marbre et de bronze qui appartient à M. Emile de 
Girardin, et les deux grandes torchères de Piat, on peut prétendre aux 
meilleures places. En effet, ces deux ouvrages sont des plus parfaits dans 
son œuvre : l'un de style Louis XIV, entièrement exécuté en bronze mat 
et doré, porte sur ses quatre faces, en de robustes ornements, les figures 
des quatre éléments et leurs attributs ; l'autre est bien connu des artistes : 
debout sur une triple vasque de marbre rouge se dresse fière et belle en sa 
nudité une jeune Indienne; son corps souple est admirablement sculpté 
dans un bloc de marbre noir et ses hanches sont à peine voilées sous une 
fragile ceinture de plumes en bronze doré; — ses deux bras relevés sou- 
tiennent les lumières qu'elle porte sur sa tête. — C'est de la grande déco- 
ration, et c'est de tradition dans une fabrique qui a commencé sa fortune 
avec les œuvres de Clésinger. 

J'aime pour ma part le mélange du bronze et du marbre, mais non 
pas quand on réduit le marbre à de trop mignonnes proportions; c'est une 
mode qui nous vient d'Italie et qui, malheureusement, tend à se propager. 
Elle veut des statuettes de marbre blanc pour nos cheminées, nos consoles 
et nos étagères, mais la fabrication de ces figurines exigerait la main d'un 
artiste, et souvent elle est abandonnée à des praticiens qui ont plus souci 
du détail que de la vérité anatomique. C'est p)Our cela que le Pierrot 
voleur et le Galant arlequin de Carlier sont mieux réussis que la Source de 
Falguières : ces deux gracieux personnages à la Watteau ont de spirituels 
détails bien plus faciles à rendre pour le praticien que les nus de la femme. 
Il ne faut pas non plus qu'un art emprunte à un art voisin, et M. Fal- 
guière, avant de modeler la Source d'Ingres, avait fait la même faute en 
copiant la Phryné de Gérôme. 

Emile Carlier, que j'ai nommé, est à Marnhyac ce qu'est à Barbe- 
dienne (Constant Sévin. Élevé par Feuchères, il a grandi dans l'atelier, il 
possède son art, il sait le métier, et c'est à lui qu'est due la belle pendule 
des Femmes implorant l'Amour et le grand surtout de l'hôtel Continental 
auquel est emprunté le Triomphe de Neptune, qui ligure à l'Exposition. 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 377 

Tous les sculpteurs n'abandonnent pas aux mains du fabricant l'éxe- 
cution de leurs modèles. Mène et Caïn éditent eux-mêmes. Fremiet sur- 
veille chez More l'achèvement de ses bronzes; il veut que le coup de pouce 
et la dent de l'ébauchoir transparaissent sous le cuivre, qu"on abatte la 
couture du moule, rien de plus. Nous revoyons avec plaisir ses nom- 
breuses créations : le Centaure et l'Ours, les Chevaux de halage, le Chef 
gaulois, le Cocher romain, la belle réduction du Duc d'Orléans de Pierre- 
fonds, la Jeanne d'Arc à genoux, la Jeanne d'Arc à cheval, et son dernier 
modèle, un Saint Michel très mouvementé, mais qui tient plus d'un fou- 
gueux homme d'armes que d'un archange. 




L'ASE ANTKiUE ES ARGENT, DU MUSEE DE SAINT 

(Reproduction exposée par M. Barbedienne.) 



Après Fremiet, qui est un animalier d'une grande valeur, il faut citer 
Isidore Bonheur. M. Peyrol est son éditeur. 

Nommons encore Pautrot, Vallon et Meissner. Ce dernier est l'au- 
teur et l'éditeur tout ensemble d'une série de fantaisies ingénieuses, bien 
supérieures aux inventions viennoises. Un grand seigneur artiste Ta choisi 
cette année pour fondre et ciseler ses œuvres. C'est lui qui édite le Vieux 
Soldat de Waterloo et la Marie-Antoinette, dont l'original est dans la galerie 
anglaise. On sait que ces deux statues sont de lord Ronald Gower, le frère 
du duc de Sutherland. 

Si nous en avions la place, nous pourrions, remontant de ces bronzes 
d'étagère à la colossale statue de Charlemagne, étudier chez Thiébault 



378 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

l'art do la fonte et visiter en même temps Durenne et le val d'Osne, les 
Keller de notre temps, et d'autres non moins habiles, mais plus modestes 
en leurs visées, Auxenfants, Gonon et Gruet. 

11 y aurait injustice à ne rien dire du zinc. Ce n'est plus un art de 
contrebande, c'est désormais un élément sérieux du décor en métal, qui 
tient le milieu entre la galvanoplastie et la fonte de fer. La grande jardi- 
nière avec figure servant de torchère, qu'a modelée pour Ranvier M. Piat, 
ferait dans un vestibule le même'efFet qu'un bronze. Le zinc choisit mieux 
sjs modèles et l'exécution en est parvenue à une perfection inespérée. 
Drouart, ce pauvre et regretté Drouart, qui vient de mourir en pleine 
force et en pleine activité, Drouart a aidé à ce progrès avec Blot, son beau- 
frère, et parmi toute leur exposition je signale aux amateurs la jolie sta- 
tuette de Bianca Capello par Chedeville : elle a toutes les finesses d'un 
joli bronze. 

Je voudrais, avant de clore ces pages, faire une course rapide dans 
les galeries étrangères, non pas pour la facile satisfaction de constater 
l'excellence de notre fabrique française : nos bronzes ont moins que notre 
orfèvrerie même à craindre une concurrence extérieure, mais pour 
signaler quelques tendances et prendre un exemple ou deux. 

La Prusse, qui seule eût montré quelque supériorité dans cette 
branche des arts, n'a pas paru. L'Autriche, au contraire, fait montre de 
ses nombreuses fabriques, mais, quelque importantes qu'elles soient, nous 
n'y trouvons à admirer qu'une ingénieuse fantaisie. Les bronziers viennois 
dépensent en petite monnaie beaucoup de goût et d'habileté; mais si 
parmi les grandes figures exposées dans les jardins et aux Beaux- Arts, 
nuus en avons admiré quelques-unes fondues en bronze, la transition est 
brusque de là à ces bibelots d'étagères qui vivent ce que dure une mode. 
Encore faudrait-il mettre plus de discrétion à s'emparer de nos créations 
et ne pas exposer en France des modèles français à peine démarqués. Où 
M. F. Bergmann a-t-il pris idée de sa lampe à jeu, sinon à Vienne, où 
Mellerio de Paris avait exposé en 1878 une jolie lampe de même cons- 
truction, dont les motifs, sculptés par Philippe May, ont été peu changés ? 
Et qui a permis à M. Dziedzinsky et Hanusch, de Vienne, d'estropier en 
les imitant les quatre superbes -nègres qu'avait sculptés Arnaud? Est-ce 
parce que Baugrand est mort, lui qui en était l'éditeur, que ces messieurs 
se croient en droit de mettre ces figures à toutes sortes d'emplois? Je pré- 
fère de beaucoup à tous ces petits bronzes les grilles et les candélabres en 
fer forgé de Milde, qui va de pair avec nos meilleurs serruriers artistes. 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 



3/9 



Enfin je ne quitte pas rAutriche sans réparer une omission faite dans mon 
chapitre de l'orfèvrerie : je n'y ai pas nommé M. Klinkosch, qui tient dans 
son art la première place à Vienne. 

Dans l'exposition russe, près de Sasikofï et de Khlebnikoff, les 
orfèvres, il y a M. Chopin, l'habile bronzier. Il n'était pas possible de 




LAT EN tMAlL CLOISON NI 

(Exposé par M. Barbedienne.) 



transporter de Saint-Pétersbourg ou de iMoscou les gigantesques travaux 
de bronze que fait pour les palais ou les églises cet habile fabricant, un 
Français du reste, mais nous avons retrouvé dans son salon les jolies 
scènes russes de Lanceray. Lanceray est un artiste de race; il tenait bien 
son rang aux Champs-Elysées en 1877, à côté de Mène, dont il a la science 
et la délicate élégance, avec un charme étrange en plus. Les épisodes qu'il 
choisit sont dramatiques ou touchants; il a vécu chez les Tcherkesses, 



3go L-ART MODERNE A L" EXPOSITION, 

et c'est avec la cire qu'il nous raconte leurs chasses, leurs combats et leurs 
amours. Ces groupes ont conquis la faveur du public, et il en est qui 
sont vendus par avance à quarante exemplaires. Deux autres sculpteurs 




lASE DE » l'ace D OR », EN BRONZF. 

(Exposé par M. ScrvaiU.) 



russes, Tchijoff et Lavertsky, ont chez M. Chopin d'importantes figures, 
et nous avons été surpris de l'habileté des fondeurs et des ciseleurs de 
leur pays. 

Placido Zuloaga a été placé par le j ury international dans la classe XXV ; 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 



38i 



nous en sommes bien aise, ce nous est un prétexte pour parler de Thabilc 
et sympathique artiste espagnol en même temps que d'un artiste français, 




SCULPTURE DE M. HE 



(Butte en bronze exposé pji- M. Scivanl,) 



M. Dufresne, que nous réclamons comme nôtre, bien qu'il soit plus étran- 
gement classé encore. 

Zuloaga est actuellement le maître de tous les damasquineurs fran- 
çais, italiens, belges ou espagnols. Doué d'une étonnante fécondité, il 
exécute ou fait exécuter, tant à Eibar qu'à Saint-Jean de Luz, une innom- 



382 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

brable quantité d'objets : bijoux, coffrets, poignards, vases et plateaux 
dont les dessins toujours variés couvrent d'or les surfaces sombres du fer. 
Quelque belles que soient les pièces qu'il expose, il ne faut pas juger par 
celles-là du talent de l'homme; c'est à Londres, chez un amateur pas- 
sionné de cet art, que sont réunis les plus beaux ouvrages de Zuloaga. Il 
doit rester dans ses veines quelques gouttes du sang more, et c'est la 
raison de la perfection qu'il a su donner à de grands vases hispano-arabes 
qu'il a brodés d'une dentelle d'or fin, plus riche, plus variée, plus fine que 
les dessins de l'Alhambra. Si ces vases, et le grand plateau qui fut ter- 
miné Tan dernier par l'artiste, avaient pu figurer à l'Exposition, ils eussent 
été classés au premier rang. C'est par Zuloaga qu'a été exécuté en fer forgé, 
ciselé, damasquiné et incrusté, le tombeau du général Prim. 

M. Dufresne, de Paris, n'est pas damasquineur à la façon de notre 
Espagnol; il a des procédés à lui, procédés d'épargne ou de placage que 
nous n'essayerons pas d'expliquer maintenant, mais qui sont employés à 
produire de charmants dessins. Les armes, les boucliers, les casques, les 
buires et les plateaux damasquinés que contient sa grande vitrine de 
l'avenue Rapp en sont de tous points les plus parfaits morceaux. M. Du- 
fresne, qui n'est pas un marchand, mais un artiste amateur qui modèle et 
cisèle avec passion, se livre à la statuaire, à l'orfèvrerie, aux bronzes et aux 
bijoux tout ensemble. Son groupe d'Hercule et d'Hésione est d'un mouve- 
ment puissant, et la grande Coupe du plaisir, coupe bien peu profonde 
pour satisfaire à tous ceux qui en ont soif, est d'un beau décor. La Coupe 
du plaisir et les visées philosophiques de l'inventeur nous pourraient 
inciter à décrire aussi le colossal Vase des ivresses de G. Doré, qui est à 
quelques pas plus loin. Nous y renvoyons le curieux, qui sera dédom- 
magé de la recherche de ce rébus par le plaisir d'y admirer quelques bien 
jolis morceaux perdus dans la masse. 

La Chine a des émaux cloisonnés, des plats, des écrans, des bols, des 
brûle-parfums, des animaux, des vases, les uns nuancés et fondus, les 
autres criards et mal équilibrés de tons; pas n'était besoin d'indiquer en un 
catalogue quels sont les émaux anciens et quels sont les modernes. C'est 
une lourde faute à ces rusés marchands, d'avoir en leur bazar de vente 
fait un tel mélange, et, bien que parmi leurs bronzes il y ait quelques 
beaux spécimens dignes d'être classés chez AL Cernuschi, leur fabrication 
actuelle accuse une décadence qui est d'autant plus frappante que les 
bronzes japonais sont rangés à côté. 

A ceux-ci le grand succès de l'année ; artistes et gens du monde ont 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 



383 



la même passion pour les habiles ouvriers de Kanasawa et de Takaoka. 
C'est dans ces deux villes du Japon que sont les meilleurs artisans du 




LABRE LOUIS XVIj EN BRO^ 

(Exposé par M. Houdebine.) 



bronze, et, toute réserve faite de mœurs, d'usages, de goût et d'idéal, 
avouons que nous n'égalons pas, dans Fart de fondre et de ciseler, ces 
inimitables et féconds artistes. 

Je fais cette différence de nos mœurs et de notre idéal, parce que je 



384 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

vois avec peine que Tadmiration qu'on professe pour les produits du Japon 
nous porte peu à peu à copier ses types et que ce serait un grand dom- 
mage. Notre imitation se doit borner au décor, à certains grands partis de 
couleur, à certaines lois nouvelles de symétrie, à certains alliages et à cer- 
taines patines, mais pas au delà. 

De tous nos arts, avouons que celui du bronze a été le plus sage. Il 
ne s'est pas jeté follement, comme le meuble, la céramique, l'orfèvrerie et 
les papiers peints dans la copie servile des dessins japonais. C'est seulement 
à la monture des faïences, à Tornementation des lampes et de quelques 
pièces du mobilier qu'on a mis cette sauce japonaise qui coule à flots 
dans nos autres industries. La raison de cette froideur est dans l'édu- 
cation du sculpteur. L'idéal pour lui est cette beauté grecque, cette per- 
fection du tvpe humain que jamais il n'atteint, mais vers laquelle il tend 
sans cesse et qui, à travers les modes, les styles, les caprices les plus 
bizarres et les ornementations les plus feuillues, reparaît comme un rayon 
de soleil à travers les nuages. L'art japonais est l'antipode de cette beauté; 
il cherche dans la nature, dans la plante, dans l'insecte qui rampe, dans 
les inliniment petits, les éléments de ses dessins. Il poursuit l'oiseau dans 
l'air, il copie les vastes horizons que coupent ses montagnes coniques. Il 
aime les dessins lavés de gris, de bleu, de rose tendre ; ses formes sont 
estompées, ses croquis inachevés, le trait toujours est interrompu comme 
un rêve coupé par le réveil. C'est par ces côtés-là qu'il charme et captive 
le peintre; mais le sculpteur, lui, est invulnérable à cette séduction, qui 
menace de devenir une maladie. On n'a pas eu raison de lui en faisant 
défiler dans son atelier des chevaux ramassés et poilus, des chiens 
ronds, des tortues à nageoires, des dragons à trois gritîes, à la tête 
flasque, aux dards aigus. Les tigres menaçants, noyés dans des vagues 
crochues, n'ont pas constitué pour nos sculpteurs ornemanistes un style 
digne d'étude. 

Ils ont eu raison; mais, s'ils doivent fuir l'imitation des formes 
exotiques, c'est à eux qu'il appartient de dérober le secret des fontes à cire 
perdue, des alliages de cuivre, des placages d'or, des laques sur métal, 
des ciselures grasses et fermes, des transparences d'argent', des niellures, 
des émaux. Cette perfection de l'outil, cette science du métier, c'est à eux 
de l'allier au goût de l'artiste, à la poésie d'une forme idéale. Chez Barbe- 



I. \oir ,c plat d'argent de .Minoda,où certain poisson transparaît dans la vague (classe XXIV. 
- n- 2). 



LES BRONZES AU CHAMP DE MARS. 385 

dienne, il est un fondeur déjà, M. Garnier, qui égale par ses moulages sur 
nature les plus beaux échantillons japonais. Ses homards, ses insectes et ses 
feuilles sont aussi remarquables dans leur petitesse que dans son ampleur 
le brûle-parfums japonais qu'accompagnent hs grands paons et les pigeons. 
Les deux fondeurs ont eu mêmes malices, et leurs bronzes sans retouches 
ont été coulés dans des moules, où par avance étaient fixées les parties les 
plus délicates et déjà fondues de l'objet ; pattes, ailes, antennes faites à 
part se soudaient ainsi dans la masse. Ce qu'a trouvé Garnier, le fondeur, 
le chimiste, l'émailleur, le ciseleur le trouveront chacun en sa voie : c'est 
à cette étude que doivent tendre de toute leur énergie nos fabricants 
français. 

L. F ALIZE tlls, 




LES 



INDUSTRIES D'ART AU CHAMP DE MARS 



III 



LES MEUBLES. 




'est avancer aujourd'hui une vérité devenue 
banale, tant elle est indiscutable pour la science 
et démontrée par les faits, d'écrire que le mo- 
bilier d'un peuple peut être considéré comme 
l'expression sincère et tangible de son tempé- 
rament et de son génie particuliers. Chaque 
époque de son existence se trouve nettement 
caractérisée par la physionomie originale des 
objets qu'il a créés pour la satisfaction de ses 
besoins, de ses goûts, de ses fantaisies et de ses 
caprices. Le sentiment de l'harmonie est inné dans l'homme, quel que soit 
l'état de sa civilisation. Il aime à trouver partout un reflet de sa person- 
nalité, et sa préoccupation constante, autant en vertu de ce sentiment que 
par instinct de domination, est de l'imprimer profondément sur toutes 
choses. 

L'examen attentif de l'art industriel et surtout du mobilier d'un 
peuple est donc, pour arriver à le connaître et à le juger sérieusement, 
tm moyen aussi sûr et aussi rapide que l'étude de son histoire; et c'est, 
bien souvent, moins dans la conception de telle théorie sociale et poli- 
tique, dans l'application de tel système religieux que dans les productions 
artistiques, dans la manière de se vêtir ou de se loger, que Ton trouve 
des renseignements précis sur son caractère et son génie. 

Pour les périodes de création, du moyen âge à la Restauration, les 
analogies entre le mobilier et le caractère national sont évidentes, et il 



LES MEUBLES AU CHAMP DE MARS. 387 

serait facile d'écrire des pages entières de parallèles piquants et curieux 
sur les chayères des barons farouches du moyen âge, les pourpoints 
tailladés des gentilshommes galants de la suite de Henri II, de Henri III, 
et les gracieuses productions de la Renaissance, sur les excentricités 
galantes de la Régence et la fantaisie mondaine des créations de ses artistes 
industriels. A partir de la Restauration, on ne crée plus rien, on réédite; 
du moyen âge on passe au xyin' siècle, amalgamant tous les styles en 
vertu d'une méthode éclectique qui n'a produit que très rarement des 
résultats sérieux. 

Nous en sommes pour l'heure au Louis XV et au Louis XVI. Par- 
courez avec attention la longue galerie du mobilier dans la section fran- 
çaise, vous n'y trouverez guère que des reproductions et des imitations 
des oeuvres de ces deux éfioques. Le xv* siècle, qui a été si fort à la mode 
autrefois au temps du romantisme, n'a conservé que de très rares fidèles. 
Peu ou presque plus de ces lourdes crédences en chêne brut, de ces 
immenses lits encourtinés, de ces buffets massifs et disgracieux, où le tra- 
vail est secondaire, véritables anachronismes artistiques dont le moindre 
défaut était de jurer effroyablement avec le caractère de nos habitations 
modernes. S'agit-il d'une reconstitution du mobilier d'un vieux castel à 
mâchicoulis, nous ne contestons point qu'il n'y ait quelque mérite à faire 
unt reproduction réussie; mais en telle circonstance, ce n'est pour ainsi 
dire plus de l'art, mais de l'archéologie. Il ne suffit point d'entasser 
sculpture sur sculpture pour faire de la Renaissance ou du moyen âge, 
de surcharger d'incrustations, de bronzes ciselés, des meubles en chêne 
ou en bois de rose, pour créer une œuvre du xviu'' siècle. L'intuition du 
sentiment intime de ces époques et la restitution de quelques-unes des 
qualités particulières qui forment le caractère et le charme de leurs pro- 
ductions sont indispensables. Ce n'est qu'à ces conditions que l'on fait 
œuvre d'artiste. Laissons donc les huches bardées de fer et les chayères 
au Musée de Cluny. Elles ne conviennent point à notre siècle d'élégance. 

La Renaissance est encore fort cultivée dans le grand mobilier, en 
dehors des fantaisies de luxe, cabinets, meubles à bibelots qui appartien- 
nent généralement à ce style. Mais la plupart de ceux qui s'y adonnent 
semblent vouloir transiger avec le goût du jour, en s'inspirant des modèles 
de l'école italienne, aux formes plus sveltes et plus gracieuses que dans les 
œuvres de la renaissance flamande ou française. 

Pour corriger la sévérité du ton uniforme du chêne, du noyer ou de 
l'ébène, ils jettent çà et là sur les corniches, sur les panneaux et les pi- 



388 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

lastres, la note gaie et lumineuse d'un médaillon en émail, d'une applique 
de marbre ou de métal. Mais la dominante est le xvni' siècle : les com- 
modes à marqueterie de bois de couleur, les chiffonniers, les bureaux aux 
bronzes finement ciselés et dorés, les armoires -étagères aux vantaux 
décorés de porcelaines galantes, les tables à la ceinture de bronze ajourée, 
aux pieds sveltes avec des cariatides de Clodion formant gaine. L'emploi 
du bronze dans le meuble a pris une extension si considérable et si carac- 
téristique, qu'à voir certaines exhibitions on se croirait volontiers con- 
temporain de M""= de Pompadour ou de Marie-Antoinette. 

Une évolution aussi nettement accusée ne saurait être le résultat 
imprévu d'une fantaisie du hasard ou d'un caprice inconstant de la mode. 
Elle doit correspondre à une évolution qui s'est produite dans le goût du 
public. Entre chaque branche de Tart il existe toujours une corrélation 
très intime; il serait facile d'en multiplier les exemples. Pour encadrer les 
portraits de ^"an Loo, de Nattier, de Coypel, de Tocqué et de de Troy, 
les fêtes galantes et les conversations de Watteau, les fantaisies mytho- 
logiques, les bergeries de Boucher, les baigneuses de Falconnet, les 
bacchantes de Clodion, il fallait les décorations de Boffrand, de Robert 
de Cotte, d'Oppenord, de Slodtz, de Meissonier, les meubles à végéta- 
tions de bronze luxuriantes, ciselées par les Caffieri et les Crcscent, les 
cuivres dorés se déroulant en guirlandes capricieuses, et s'accrochant à 
des volutes d'une fantaisie audacieuse : tout y forme une harmonie par- 
faite. Aux compositions calmes et sévères de David, convenait le mobilier 
rigide de Percier et de Fontaine. 

Aujourd'hui l'art français est entré dans une période de transition. 
L'originalité puissante, l'esprit de novation audacieuse font défaut. Il n'y 
a plus ni classiques purs, ni révolutionnaires irréconciliables ; l'oppor- 
tunisme a envahi l'art comme il Ta fait de la politique, mais avec moins 
de succès. Les uns et les autres se font des concessions. Or si dans le 
commerce de la vie les concessions produisent l'harmonie, en art elles 
sont fatales. Pour faire de la bonne peinture, disait un maître, il faut 
avoir surtout l'esprit de parti. A cette peinture de période de transition 
nous parait convenir heureusement un art industriel gracieux, aimable, 
lumineux, plein de goût et d'esprit, sans exagération de formes, sans 
prétention à la grandeur et à la majesté, l'art du xvni= siècle qui, s'har- 
monisant si agréablement avec les Greuze, les Joseph 'Vernet, le Lagre- 
née, les Fragonard, les Restout, etc., ne saurait être disparate avec nos 
tableaux de genre actuels, nos portraits intimes et nos paysages. La tona- 




BUFFET DE SALLE A MANGER. 

(Exposé par MM. Collinson et Lock.) 



3qo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

lité joyeuse des ors finement ciselés, des appliques de marbre, des faïences, 
est la complémentaire harmonique du coloris généralement un peu sourd 
des œuvres de Técole actuelle ; et Télégance des formes, la recherche des 
lignes droites finement détachées nous paraissent correspondre assez 
exactement à la manière qui domine présentement parmi nos artistes. 

L'absence d'une école bien caractérisée avec des tendances uniformes 
ne nous permet guère, il est vrai, de définir d'une façon précise, en ce 
qui concerne la France, cette corrélation entre les productions de l'art 
industriel et de l'art pur. Les unes et les autres se ressentent incontesta- 
blement de cet état indécis de transition, d'attente et de recherches où ils 
se trouvent tous les deux. Mais, si nous passons de la section française à 
la section anglaise, cette corrélation devient si évidente qu'elle frappe les 
visiteurs les moins préoccupés d'y apporter leur attention. Dans ces loges 
du groupe du mobilier, si habilement arrangées par les exposants britan- 
niques et qui donnent, comme un décor de théâtre, une vue en perspective 
d'intérieurs complètement décorés, avec leurs dressoirs encombrés de 
poteries et de bibelots, leurs fauteuils, leurs tables à ouvrage, leurs jardi- 
nières, leurs tentures et leurs tapis; dans le pavillon luxueux du prince de 
Galles, dans les cottages de l'avenue des Nations, décorés par MM. Col- 
linson et Lock, Jackson et Graham, partout enfin nous retrouverons ces 
tonalités particulières, qui ne permettent pas d'hésiter un seul instant sur 
la provenance d'un tableau de l'école anglaise moderne, et ce caractère 
d'intimité et de simplicité dans le détail, qui donnent un si grand charme 
et un caractère d'originalité si personnel aux œuvres de Millais, de Leslie, 
de 'V\^alker, de Boughton, de Morris, etc. 

Dans leur mobilier comme dans leur peinture, les artistes anglais 
apportent le même tempérament de coloristes délicats et le même senti- 
ment. Mais cette manière nouvelle, que nous pourrions appeler une révo- 
lution artistique, a-t-elle eu en industrie des conséquences aussi heureuses 
et aussi importantes qu'en art pur? 

Sans être très complexe, la question doit être examinée à deux points 
de vue. Il est incontestable que la décoration intérieure, la partie de l'ameu- 
blement qui incombe plus particulièrement au tapissier, a fait des progrès 
sérieux et a obtenu beaucoup de succès dans ces installations d'intérieurs. 
Les tentures de tonalités sobres, de nuances paisibles, reposent agréable- 
ment le regard. Les tons plus lumineux des rideaux, des étoffes de siège, 
avivent ces nuances, et sur cette gamme de couleurs doucement modulée, 




ITE EN BOIS SCULPTÉj POUR UNE SALLE DE BiaLlOTHÈ(iUE, 

(Exposée par M, Fourdinois.) 



3g3 L-ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

se détachent comme des variations légères les notes les plus accentuées des 
crédences en noyer verni, des cabinets-vitrines en acajou, en érable ou en 
citronnier, des étagères décorées de faïences de Rouen, de porcelaines de 
Chine et de bronzes. Une aquarelle, un tableau, un émail, un plat persan 
ou hispano-arabe, disséminés çà et là dans un désordre pittoresque, rom- 
pent l'uniformité tonique de la tapisserie et le tout forme une symphonie 
charmante, pleine d'une saveur originale; mais..., car il y a fâcheusement 
un mais, cela ressemble trop souvent à du mobilier de théâtre. Si le tapis- 
sier a réussi dans l'ordonnance de cette installation, l'ébéniste fait souvent 
défaut. Tous ces meubles grêles, sans ornementation, sans le travail de 
l'artiste qui centuple par son talent la valeur de la matière, ressemblent à 
des bâtis d'accessoires. On craindrait de poser sur les crédences, les butiets 
ou les étagères quelque chose d'un peu lourd, de peijr de les voir s'affaisser. 
Une miss éthérée et diaphane semble, seule, pouvoir loger sûrement dans 
un intérieur de ce genre. 

Le goût du bibelot, qui a piris en Angleterre une extension plus con- 
sidérable peut-être encore qu'en France, paraît exercer actuellement une 
très grande influence sur l'industrie du mobilier. Le salon, le boudoir, la 
chambre à coucher sont devenus des cabinets d'antiquaires et d'amateurs. 
On ne voit partout que crédences, armoires-vitrines, étagères, buffets à 
vantaux vitrés, consoles, dressoirs à trois ou quatre étages, avec réduits 
et étagères en accotement. 

On a exhumé le style anglais ancien, dit de la Reine Anne, qui favo- 
rise par ses dispositions architectoniques, dont le dressoir est la base, cette 
manie d'exhibition. Ce style depuis deux ans est devenu fort à la mode et 
a pris par delà la Manche les proportions de l'épidémie de moyen âge 
qui s'était produite chez nous après i83o. On ne rêve que de Reine 
Anne, et chacun, baronnet, marchand de la cité ou simple cockney, veut 
avoir un salon en « style ancien ». Quelques-unes de ces restitutions sont 
intéressantes et faites avec assez de goût. Ainsi MM. Brown frères ont ex- 
posé un meuble de ce genre, en ébène, décoré de filets dor, auxptanneaux 
garnis de glaces en losange, qui ne manque pioint d'un certain caractère ; 
MM. Shoolbred, James et C'% un buffet de salle à manger d'une heureuse 
physionomie; M. J. Lamb, de Manchester, une vaste crédence en chêne 
brut avec ferrures de cuivre, pleine de caractère; MM. Jackson et Graham, 
un chambranle de cheminée en chêne, avec garniture de cuir de Cordoue 
et plaques de faïence décorée entourant le foyer, d'une exécution remar- 
quable. Mais, comme il arrive presque toujours, le plus grand nombre est 




;ULÊ DE STYLE RENAISSANCE 

(Exposé par M. Fourdinois.) 



3ç)4 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

déplorable. Pour accentuer le caractère local et chronologique, les artistes 
sont allés chercher les modèles les plus archaïques et les plus compliqués 
de fantaisies étranges et de détails singuliers. Les uns, comme MiM. Col- 
linson et Lock, ont couvert les panneaux de leurs buffets de peintures 
imitant les tapisseries historiées, ou comme MxM. Ebbut de Croydon et 
Thomas Hall d'Edimbourg, ont placé sur les fonds des galeries, sur les 
pilastres et les panneaux de leurs buffets, de véritables compositions 
extraites des chroniques nationales, qui donnent à ces meubles la physio- 
nomie de retables du xiv" siècle. D'autres, renchérissant encore sur leurs 
confrères d'autrefois, multiplient les réduits, les galeries, superposent les 
étagères et installent volontiers sur le tout, sans prendre souci de l'équi- 
libre et des proportions, des vitrines à croisillons qui produisent un effet 
vraiment stupéfiant. On sait où les Anglais peuvent en arriver lorsqu'il 
leur prend fantaisie, ce qui n'est point rare, de faire du mavivais goût. 
Grâce à leur entente du coloris, à leur habileté incontestable à disposer 
harmoniquement leurs bibelots, ils atténuent parfois les conséquences de 
ces aberrations artistiques et parviennent à donner à leurs intérieurs une 
physionomie intéressante; néanmoins ce mobilier archaïque, aux formes 
grêles, sans ornements d'or, de bronze et de marbre, où le ciseau du sculp- 
teur n'a rien jeté qui attire vivement le regard et frap; ; l'esprit, cette 
absence dans les tentures, sur les parois, de tons éclatants qui font vibrer 
la lumière, et la nuancent pour la plus grande jouissance de nos yeux, 
leur enlèvent ce caractère d'opulence élégante et de gaieté robuste et 
joyeuse que présentent généralement les intérieurs français. On y respire 
une atmosphère de puritanisme mélangée de naïveté morbide et enfantine 
qui ne conviendrait point à notre tempérament exubérant, amoureux des 
contrastes de la lumière et des couleurs. 

Cette renaissance du vieux style anglais ne peut être qu'un accident. 
L'amour du confort, d'ailleurs, à défaut d'autres considérations, ne tar- 
dera certainement pas à le faire délaisser. Ce n'est point impunément et 
pour longtemps que la mode peut ainsi s'attaquer à un besoin matériel et 
à une réputation qui est devenue pour un peuple une question d'amour- 
propre et une légende. 

En dehors de ces productions spéciales et bien indigènes, l'exposi- 
tion du mobilier anglais contient d'autres oeuvres d'un caractère moins 
national, qui doivent cependant être signalées pour leur mérite d'exécution : 
ce sont un bulTet de Louis XV à garnitures de bronze, avec panneaux de 
milieu en marqueterie représentant un sujet héro'ique, et deux cabinets 




rORTE DE GALERIE, PAR M. PAUL SEDILLE. 

(Exposée par M. Fourdinois. — Dessin de M. Sèdille.J 



396 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

de boule, de ALM. Mellier et C'", travail purement français, remarquable 
d'ailleurs; dans la loge de MM. Johnstone, Jeanes et C", de Londres, un 
cabinet en bois de citronnier avec marqueterie, dit style Adams, dont fart 
français pourrait, croyons-nous, revendiquer loyalement la propriété; un 
mobilier de chambre à coucher dans le même style avec tentures satin 
bleu clair, de MM. Holland et fils, qui plaît fort par la finesse et la grâce 
de sa décoration. Cette chambre à coucher a été achetée tout entière par 
sir Richard Wallace. Ce choix est un excellent certificat de bon goût. 
Mais l'attraction de la section britannique est incontestablement la très 
curieuse collection de MM. Jackson et Graham. Elle se compose d'un 
cabinet en buis avec incrustations en bois et ivoire, d'un chambranle de 
cheminée avec miroir, pendule et candélabre, exécutés en un travail ana- 
logue, d'un cabinet tn ébène et ivoire, d'un autre en bois de sandal 
avec incrustations d'ivoire et de bois variés, et de divers autres petits 
meubles analogues. Leur auteur, AL Graham, est parvenu à produire da 
véritables chefs-d'œuvre qui peuvent soutenir la comparaison avec ce que 
les plus célèbres intarsiatori italiens, les maîtres du genre, ont laissé de 
remarquable. On ne sait ce que l'on doit le plus admirer de la patience 
invraisemblable de l'artiste, de son habileté prodigieuse ou de son goût 
exquis. Ces meubles sont de véritables merveilles, non seulement comme 
travail spécial alla ccrtosa, mais au point de vue architectonique et déco- 
ratif. M. Graham, dont le lot est assez brillant, il est vrai, pour suffire à 
satisfaire un amour-propre, ne fait loyalement point mystère que l'hon- 
neur de leur composition rc*-vient tout entier à un artiste français. Ils sont 
conçus dans un style néo-grec que nous appellerons flamboyant, avec 
décoration empruntée à la flore de l'art indou. La description détaillée de 
chaque meuble serait trop longue pour que nous puissions songer à l'en- 
treprendre. Le travail de marqueterie est arrivé à une telle perfection, 
que l'on en peut examiner attentivement à la loupe chaque partie, sans 
parvenir à surprendre le moindre interstice, le défaut le plus impercep- 
tible. La miniature ne donnerait point de lignes plus précises et plus déli- 
catement ténues. Ce n'est plus de Fébénisterie, mais de la joaillerie. La 
gradation des couleurs, qui n'est obtenue que par la juxtaposition des 
nuances de bois divers, est irréprochable. Qu'il s'agisse d'une colonne, 
d'un pilastre à cannelures, d'une volute, d'une anse d'amphore ou d'une 
branche de flambeaux, rien n'est à cet artiste prodigieux obstacle insur- 
montable. 11 conserve à chaque partie de l'architecture sa sveltesse, sa 
légèreté et sa forme gracieusement capricieuse. 



LES MEUBLES AU CHAMP DE MARS. 



307 



11 y a loin des meubles en marqueterie exposés par MM. Jackson et 
Graham, aux produits du même genre exposés par les intarsiaton de la 
section italienne. Si le travail, dans les cabinets de M. Brambilla, pré- 
sente quelque mérite, le mauvais goût du style, Tabsence d'harmonie 
dans les tons leur enlève toute valeur artistique. Les meubles avec 
incrustations d'ivoire ne sont guère mieux réussis, sauf quelques œuvres 
de M. Battista Galti, de Rome, d'une décoration sobre et élégante. 




COFFRE A BIJOUX. 

(Exposé par M Fourdinois.) 



Quant à la marqueterie de Florence, il est convenable de n en point 
parler. Ce qui autrefois avait le caractère d'un art n'est plus aujourd'hui 
que du métier banal. Lorsque l'on en est arrivé à ne plus trouver 
d'autres éléments de décoration que la reproduction en trompe -l'œil 
d'objets d'une vulgarité complète, tels que jeu de cartes, dominos ou 
pipes, etc., ce n'est même plus de la décadence; on doit passer rapide- 
ment. Hélas! c'est pour tomber de Charybde en Scylla. L'autre côté de 
la galerie italienne affectée au mobilier nous offre des guéridons et des 
canapés formés de cornes de bœuf romain, qui font sourire plus d'un 



SqS L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

visiteur, des torchères d'un rococo exhilarant, des cabinets Renaissance 
où la fantaisie la plus impertinente a entassé des extravagances vérita- 
blement ridicules. Nous fuyons : la courtoisie et notre rôle d'hôtes, qui 
nous ont engagé à ne point parler de nos artistes avant de nous être 
occupé spécialement de ceux de l'étranger, commandent d'être indul- 
gents. Notre tâche, nous le regrettons, est légère dans ces parages. En 
dehors de l'Angleterre et de l'Italie, le contingent du mobilier d'art 
étranger est bien restreint. Nous n'avons guère à signaler dans les 
autres sections, comme intéressant par le mérite de leur exécution et 
par leur originalité particulière, qu'un bahut de salle à manger de style 
russe du xvi° siècle exposé par M. Lewite, de Moscou; un buffet dans 
le style de la Renaissance flamande en ébène, par M. Snyers-Ranc (Bel- 
gique), et un buffet du xvi' siècle d'une pittoresque physionomie, par 
M. Briot, du même pays. L'Espagne, le Portugal, les États-Unis, le 
Danemark et la Hollande n'ont rien envoyé qui puisse attirer l'attention 
des amateurs. 

Par contre, les quelques meubles exposés par les Chinois piquent 
vivement la curiosité des amateurs. Il ne faut point demander aux artistes 
de ce pays de l'élégance dans les formes et de la proportion dans les dis- 
positions architectoniques de leur mobilier. Ces artistes n'entendent point 
l'art à notre façon ; ils ont une esthétique toute particulière. Le luxe des 
détails, l'amoncellement pittoresque des fantaisies, où leur imagination 
capricieuse peut se donner libre carrière, les préoccupent presque exclu- 
sivement. Sans avoir souci des lois de la statique et des nécessités de 
la vraisemblance, ils évideront à jour une colonne supportant un fronton 
écrasant, pour avoir le plaisir d'y loger tout un monde fantastique. Ils 
imagineront des lits en forme de jonque, recouverts de voûtes en lamelles 
de bois ihiement découpées et incrustées d'ivoire et de laque, sous les- 
quelles on ne pourra pénétrer qu'en se courbant péniblement. La question 
du confort, de l'utilité pratique leur importe peu. Ils auront entassé 
sculptures sur sculptures, exécuté mille tours de force surprenants, opéré 
de véritables miracles de patience et d'équilibre, et leur œuvre étrange 
leur paraîtra excellente. Nous n'y contredirons point, en nous inspirant de 
leur point de vue. Il est évident que ces sculptures sont vraiment mer- 
veilleuses d'audace, de caprice et de fantaisie. Il y là une débauche de 
talent, d'imagination, qui touche presque au génie. Mais il serait impru- 
dent pour nos artistes de s'en inspirer et de chercher à y puiser pour leurs 
œuvres un élément d'originalité. Dans ces conditions particulières, l'art est 



LES MEUBLES AU CHAMP DE MARS. 399 

comme une plante exotique : il perd, à être transporté hors du climat où 
il est né, tout son parfum et toute sa saveur. Il ne se rattache, d'ailleurs, 
au nôtre par aucun principe qui puisse leur servir de point de relation. 
Que le succès justifié qu'ont obtenu chez nous les adaptations d'une autre 
branche de l'art industriel de l'extrême Orient, laquelle convient mieux 
au caractère de notre art similaire, ne tente point nos artistes. Leur œuvre 
est supérieure : ils ne doivent point aspirer à descendre. 

Sans avoir suivi la progression considérable de certaines industries 
françaises, notre industrie du mobilier d'art se maintient à un niveau 
satisfaisant, et son exposition au palais du Champ de Mars n'est point 
sensiblement inférieure à celle du grand concours international de 1867, 
où elle fit si profondément sensation. Nos grands fabricants, qui depuis 
si longtemps soutiennent avec tant d'éclat la renommée universelle de la 
corporation parisienne, ont exposé des œuvres remarquables. Des concur- 
rents ont surgi, apportant dans la lutte, avec un esprit nouveau, un nouvel 
élément d'émulation, qui a produit déjà d'excellents résultats. 

L'exposition de AL Fourdinois est Tune des plus complètes et des 
plus variées de la section française. Elle comprend deux vastes portes de 
"bibliothèque à deux vantaux. L'une, de style grec, en bois de couleurs 
variées, chêne, acajou, ébène, etc., est ornée sur les panneaux, à hauteur 
d'homme, de médaillons en buis, représentant une Minerve et un Apollon, 
la tête couronnée de branches d'olivier et de laurier. Dans le fronton, une 
figure couchée, sculptée en haut-relief, personnifie l'Étude. Cette porte, 
que nous reproduisons, est conçue dans un excellent sentiment décoratif. 
L'autre porte, dont le dessin a été fourni à M. Fourdinois par M. Paul 
Sédille, est en noyer poli, avec chambranle en chêne, frise* en marqueterie 
et moulures en marbre rouge antique. Sur les panneaux sont des bas- 
reliefs en bronze, modelés par AL Allar et symbolisant les arts : au- 
dessus, deux médaillons en émail, superbes, de dimensions peu com- 
munes, exécutés par AL Hippolyte Rousselle, un de nos plus habiles 
artistes en ce genre, représentent Minerve et Apollon. De chaque côté de 
l'entablement se dressent deux chimères, se terminant en volutes ornées. 
Au milieu de la frise est un cartouche. Cette porte est d'un caractère 
très monumental. L'ornementation, pleine de couleur, corrige ce que 
l'architecture peut avoir de trop sévère et d'un peu lourd. L'éclat 
vigoureux des émaux de AL Rousselle, les tons chauds et lumineux des 
bas-reliefs de bronze, se mariant très harmonieusement avec ceux du 



^33 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

marbre rouge, jettent sur ce fond sombre de chêne et de noyer une note 
de gaieté du plus superbe effet et donnent à Fensemble une physionomie 
particuHère d'opulence et de grandeur. Dans cette création, M. Sédille a 
fait une œuvre originale et très personnelle. A côté de cette porte se 
trouve une fort belle bibliothèque moderne en chêne, à trois portes, avec 
incrustations de cuivre et d'étain et encadrements en acier et cuivre polis. 
Des émaux délicatement exécutés décorent d'une manière très pittoresque 
le corps du bas, à panneaux pleins. Des colonnes en chêne, cannelées et 
incrustées de cuivre, avec chapiteaux, sculptées très finement, accom- 
pagnent le corps du haut, à glaces. L'intérieur est garni de velours de 
soie grenat. 

Une table Renaissance en chêne de teinte paie, aux marqueteries de 
bois, supportée par quatre cariatides reposant sur une entre-jambe à 
galerie transversale, avec colonnes tournées et sculptées; une console 
Louis XVI en bois sculpté doré, à huit pieds accouplés et reliés par des 
guirlandes de fleurs, et dont le dessus est en marbre statuaire, sont très 
goûtées des amateurs. Tout en admirant fort un petit meuble-coffre for- 
mant bureau, en bois de satiné, pour la richesse de sa décoration, qui 
comprend des ornements en argent ciselé et incrusté, des colonnes en 
bronze, en lapis-lazuli, supportant des statuettes en ivoire, des incrusta- 
tions de même matière, des émaux- miniatures, nous faisons quelques 
réserves sur le mérite artistique de sa composition. Les tons variés des 
nombreuses matières employées ne s'harmonisent point toujours assez, et 
la disposition architectonique n'a point dans tous ses détails l'élégance 
qu'impose la nature d'un meuble de ce genre. Néanmoins nous devons 
reconnaître qu'il y a là un effort d'imagination et une recherche de la per- 
fection dans le travail, qui donnent à ce coffre à bijoux un grand intérêt et 
une rare valeur. M. Fourdinois a exposé, en outre, un meuble-cabinet 
Renaissance qui a déjà figuré à l'Exposition de 1867, un meuble Louis XVI 
et une petite table même style qui sont des copies d'œuvres anciennes, à 
quelques détails près. Nous n'avons donc pas à nous en occuper. Une 
magnifique gaine-lampadaire Louis XVI, en marbre bleu turquin et bronze 
doré, surmontée d'un buste de femme ailée en marbre blanc statuaire, 
sur la tête de laquelle repose une lampe en bronze ciselé et doré, œuvre 
de grand style et d'un très beau travail; une torchère Renaissance en 
bois sculpté blanc et noir, formée de trois chimères réunies par des orne- 
ments et surmontant un fût de colonne, et sur le chapiteau de laquelle 
est monté un bouquet de lumière; une torchère Louis XVI, également 



>^ 



-i^" 







COSSOtE ET BCFFLT, EXPOSES PAR M. 8 E U B D E L E ï. 

(Dessin de M. Henri Pille ) 



^02 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

en bois sculpté doré et blanc, formant presque pendant, complètent la- 
série des meubles importants qui garnissent la loge remarquable de 
M. Fourdinois. 

Tout près de M. Fourdinois se trouve Télégante exposition de 
M. Sauvresy, dont nous reproduisons ici Tune des meilleures oeuvres, 
et, en face, M. Grohé a exposé une série de ces meubles de haut goût et 
d'exécution admirable qui ont établi sur des bases si solides sa réputa- 
tion artistique. Le plus remarquable est un buffet à deux corps, décoré 
de bronzes ciselés dont le travail rappelle la belle époque du xvui" siècle. 
La décoration est conçue dans la manière de Cauvet. Sur la pièce de face, 
un arc de flèche distendu, enguirlandé de fleurs, et dont le centre forme 
poignée ; latéralement, des branches de pampre ; sur le panneau du corps 
supérieur, un masque de nymphe sur mascaron, d'où se déploient des 
draperies qui vont s'accrocher aux angles; sur le panneau du corps 
inférieur, deux nymphes vues de dos, se terminant en volutes qui décri- 
vent des arabesques très gracieuses et viennent s'enrouler au-dessus de 
leurs tètes dans les supports et les anses d'un brûle-parfums formant le 
centre de la composition ; sur l'entablement, un carquois et des flèches 
enguirlandés; aux angles du meuble à pans coupés, des amphores sur 
une branche terminée en feuilles d'acanthe recouvrant des pieds-griffes. 
La composition est charmante; mais elle gagnerait à être moins touffue. 
« Mon ami, disait un jour Gros à un de ses élèves, prends garde à ne pas. 
mettre trop de détails, parce que si tu en mets trop, il n'y en aura plus, 
assez. » Nous soumettons cette pensée aussi juste qu'originale aux médi- 
tations de i\L Grohé. Nous pourrions lui chercher querelle à propos des. 
gaines trop grêles des cariatides et de la combinaison de la décoration 
des angles; mais ces erreurs légères disparaissent devant la perfection 
du travail, qui atteint ce' degré où la ciselure devient véritablement du 
grand art. Comme nous l'avons déjà dit, la caractéristique de l'exposition 
actuelle est la généralisation de l'emploi du bronze dans le mobilier. Notre 
collaborateur M. Falize fils a traité de cette importante question du 
bronze d'ameublement, spécialement et avec beaucoup plus de compé- 
tence que nous ne le pourrions faire nous-mème. Nos industriels tirent le 
plus heureux parti de l'habileté vraiment extraordinaire de nos artistes 
ciseleurs, et leur exposition nous présente des pièces que l'on peut, sans 
exagération , comparer aux plus intéressantes productions des grands 
artistes du xviir siècle. La table Louis XVI, des Quatre Saisons, tout en 
bronze doré mat et au feu, de M. Henry Dasson, n'est-elle point un pur 



LES MEUBLES AU CHAMP DE MARS. 4o3 

chef-d'œuvre de ciselure ? La reproduction du grand bureau Louis XV 
du Louvre n'égale-t-elle point l'original pour la délicatesse et le fini du 
travail? L'exposition de x\L Grohé contient encore un bureau Louis XV, 
de très beau style, une armoire en marqueterie, une petite commode 
Louis XV en marqueterie de bois de couleur, représentant des attributs 
idylliques, avec des bronzes fort beaux. 

M. Henry Dasson n'a envoyé qu'un nombre restreint de pièces au 
Champ de Mars; mais sa loge étroite ne contient que des œuvres hors 
ligne. En outre du bureau Louis XY, vendu à lady Ashburton, et de la 
petite table des Quatre Saisons, acquise par lord Dudley et dont M. Fa-' 
lize fils a parlé dans le dernier numéro de la Galette, nous signalerons entre 
autres pièces un petit bureau Louis XVI à cylindre, garni d'une plaque 
de laque du Japon très ancienne, de la plus rare beauté ; une pendule 
Louis XVI, composée de trois figures de femmes supportant une boule 
sphérique à cercles tournants, sur socle en vieille brèche, et une magni- 
fique cheminée Louis X\'I en marbre bleu turquin, avec cariatides en 
marbre blanc et bas-relief de la même matière, représentant des Amours 
accroupis devant un feu ou se livrant à des jeux pour se réchauffer. 
La frise est ornée de cuivres, ciselés, dorés au feu, figurant des attributs 
de la saison d'hiver, et de vases avec décors d'Amours dansant. Nouveau 
venu dans la carrière industrielle, AI. Henry Dasson s'est rapidement 
créé, par la perfection de ses œuvres, une très haute situation à laquelle 
nous applaudissons chaleureusement. 

Si la ciselure sur métaux a fait de grands progrès, la sculpture sur 
bois n'est point restée en arrière. Nous trouvons dans l'exposition de 
M. Beurdeley des œuvres qui ne le cèdent en rien, par le fini du travail, 
la délicatesse de l'exécution, aux plus belles choses que nous présentent 
MM. Grohé, Fourdinois, Sauvrezy, Henry Dasson, etc. La table en buis 
style Louis XVI peut être placée à côté de la table des Quatre Saisons; elle 
ne soutiVira point de la comparaison. L'une et l'autre sont de véritables 
bijoux. La décoration de la ceinture de la table de M. Beurdeley, com- 
plètement ajourée, représente au centre deux Amours, dont l'un joue de 
la lyre, pendant que son compagnon l'écoute attentivement. Ces Amours 
se terminent en volutes dont les rinceaux courent sur le panneau, au 
milieu de fleurs d'églantier, de marguerites et de roses, qui forment les 
points solides, et d'une guirlande de lierre. L'entre-jambe à galerie 
transversale est formé fort originalement de branches de lyres accou- 
plées, dont le tympan, une carapace de tortue, est surmonté d'Amours 



^Q^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

jouant. Tout cela est si léger, si délicat, qu'une vitrine pour Tabriter ne 
serait pas inutile. M. Jules Jacquemart grave ce meuble pour la Galette; 
c'est dire en quelle estime on peut le tenir. 

Cette table est accompagnée d'un panneau pour baromètre- thermo- 
mètre, composé dans le même style et exécuté avec la même perfection. 

« Ayant, nous écrit M. Beurdeley, à placer sur le même plan deux 
instruments destinés à indiquer l'état de l'atmosphère au point de vue de 
la pression de l'air et de la température, j'ai essayé de symboliser les 
phénomènes qui produisent ou accompagnent toute variation atmosphé- 
rique à ce double point de vue. Le baromètre, marquant la pression de 
l'atmosphère, a été placé au milieu des nuages. Les influences qui 
agissent sur la température sont symbolisées par un Amour soufflant sur 
le thermomètre. Une tète de soleil, un Amour portant le flambeau de la 
nuit, des guirlandes de fleurs et des cornes d'abondance, chargées. Tune 
de fruits, l'autre de pommes de pin enflammées, encadrent le sujet prin- 
cipal et expriment le jour, la nuit, les saisons, tandis qu'à la base deux 
colombes se becquetant donnent la raison d'èlre de toute chose, la vie. 
L'exécution de ce travail n'a pas demandé moins d'une année entière. 
Trois artistes ont travaillé pendant plus de deux mois à la maquette 
seule. Cinq sculpteurs l'ont traduit en bois après huit mois d'un travail 
continu. » 

La composition, tout en s'inspirant des dessins laissés par les artistes 
décorateurs du xvni" siècle, reste originale et convient heureusement à la 
destination du panneau qu'elle décore. Il y avait là une difficulté sérieuse 
à mélanger de la fantaisie avec des instruments de précision, sans tomber 
dans le poncif et dans le précieux. Elle a été vaincue fort habilement. Un 
meuble a trois corps en noyer dans le style de la Renaissance dijonnaise 
complète la série des ouvrages en bois sculpté exposés par M. Beurdeley. 
L'exécution de ce meuble le rend digne de figurer à côté des deux œuvres 
admirables dont nous venons de parler. En s'inspirant de ce genre ancien 
si intéressant, M. Beurdeley a réussi à en restituer avec beaucoup de goût 
les qualités qui en font le charme particulier : la fantaisie et le pittoresque. 
Nous signalerons encore parmi les principaux meubles de divers genres 
sortis des ateliers de cet artiste : une garniture de cheminée de grand style, 
un meuble en hauteur en bois d'amarante, à panneaux de marqueterie de 
bols, enrichis de bronzes dorés genre Delafosse, un cabinet en ébène enri- 
chi de bronzes dorés au mat, avec cariatides portant sur la tête des 
paniers remplis de fleurs, dont la ciselure est très fine, et deux grandes 



LES MEUBLES AU CHAMP DE MARS. 



403 



torchères avec figures de marbre blanc représentant Tune le Printemps et 
l'autre V Automne, montées sur gaine de marbre bleu turquin que suppor- 




CREDEXCE DE 



STYLE RENAISSAXCE EN BOIS SCULPTE. 

(Exposée par M. Sauvresy.) 



tent trois consoles fixées sur plateau de marbre de même couleur. Le 
bouquet de lumière est formé d'un thyrse enlacé de rubans ; et autour de 
la gaine s'enroulent, en s'échappant des plis de la robe, des guirlandes de 
fleurs et des pampres. Ces figures, dont le masque rieur et gracieux rap- 



^o6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

pelle les créations charmantes de Clodion, sont superbes. L'eau-forte déli- 
cate et colorée de M. Lalauze, qui accompagne ces lignes, reproduit Tune 
de ces torchères. 

M. Beurdeley maintient la haute renommée de la maison tondée par 
son père. 11 a su lui donner un nouvel éclat par son esprit d'initiative, 
son goût éclairé et en s'entourant de collaborateurs habiles dont les noms 
doivent être associés au sien dans ce témoignage sincère d'admiration : 
MM. Besse, Rougelet et Bochot. 

Parmi les industriels qui s'adonnent particulièrement au mobilier 
dans lequel le bronze ciselé forme l'élément principal de la décoration, 
nous devons mentionner encore MM. Guéret jeune et C^", qui ont exposé 
entre autres choses un lit Louis XVI, très remarquable par le bon goût et 
la richesse de ses ornements; AL Sormani, dont les œuvres exécutées 
avec beaucoup d'habileté laissent malheureusement à désirer un peu au 
point de vue de l'élégance; M. Raulin fils^ qui sait tirer un parti excel- 
lent de l'emploi de laques qu'il fabrique très habilement lui-même; et 
.^L^L Pelcot et Louveau, dont les bureaux Louis XM en bois noir avec 
appliques de porcelaines galantes et bronzes dorés sont fort jolis. Le grand 
cabinet Renaissance en ébène, décoré de sculptures, marqueterie et émaux 
de Mayer, exposé par eux, est une tentative intéressante, mais qui est loin 
de donner les résultais que pouvait leur faire espérer le travail considé- 
rable dépensé dans ce meuble. Il manque de proportions et d'harmonie 
dans les tons. MM. Hunsinger et Wagner ont droit à être mentionnés 
comme intarsiatori ; leur grand cabinet d'ébène incrusté d'ivoire, avec 
panneaux représentant des scènes de l'histoire de France, est supérieur à 
tout ce qui est exposé en ce genre dans la section italienne. 

Les meubles appartenant au style de la Renaissance ont toujours de 
fidèles et habiles imitateurs et copistes dans MAL Drouard et Lapierre; 
mais combien nous préférons à leurs produits les créations de AL Blanqui, 
de Alarseille. Tout en leur conservant avec un soin religieux les caractères 
particuliers du style de la meilleure période de cette grande époque artis- 
tique, la pureté de lignes, la sobriété de détails et la sveltesse des propor- 
tions, AL Blanqui a su leur apporter, par des dispositions nouvelles, par 
l'emploi d'une décoration spéciale pleine de cachet moderne, un élément 
nouveau d'intérêt. Son petit meuble à deux corps est un chef-d'œuvre de 
bon goût et d'élégance. Des plaques de marbre veiné noir et blanc et des 
incrustations d'ébène forment sur le bois mat du noyer des oppositions de 
tons très heureuses, qui éclairent et font ressortir les fins bas-reliefs de 



;^il'>.\ 







Cazelte des Beaux Arts 



TORCHERE 
Exposée parJW.Beurdel 



LES MEUBLES AU CHAMP DE MARS. 407 

bois sculpté, — Diane et Endymion, — dont les panneaux sont décorés. Un 
buffet droit à un vantail n'est pas moins réussi; mais la pièce capitale de 
Texposition de cet artiste est un grand buffet à deux corps en chêne, style 
Renaissance. La délicatesse du travail, rhahilelé de l'exécution égalent 
l'opulence de la forme et la simplicité grandiose de la conception architec- 
tonique. C'est imposant sans être sévère, gracieux et élégant, de bon ton, 
précieux par la valeur artistique et pratique, par la solidité de la construc- 
tion et l'aménagement intelligent de toutes les parties. Le meuble entier 
réunit donc ainsi toutes les conditions que l'on doit exiger d'une œuvre 
sérieuse et complète. 

M. Lippmann s'est créé une spécialité intéressante et fort lucrative, 
paraît-il. Il fait du vieux-neuf avec succès. Nul mieux que lui n'excelle à 
restituer un meuble Louis XV, avec des peintures galantes de Boucher, 
de Natoire, de Lancret, etc., au choix de l'amateur, enfumées et jaunies 
•à point; à recouvrir un petit bonheur-du-jour de cet adorable vernis de 
Martin, si peu commun aujourd'hui. La Renaissance, le style byzantin, le 
genre persan, lui sont aussi familiers que le xvni'" siècle, et tout, indiffé- 
remment, lui est matière facile à des imitations qu'il amène souvent à un 
haut degré de perfection. Que cette industrie ait son mérite et ses avan- 
tages, cela ne saurait être en question pour les amateurs-collectionneurs, 
qui doivent la considérer souvent comme une précieuse ressource ; mais, 
sans toutefois partager le dédain qu'affichent à son endroit quelques per- 
sonnes, nous croyons qu'il convient de faire certaines réserves sur son rôle 
et sur son importance. Copier n'est point s'inspirer, et, bien qu'employé 
sur une vaste échelle, le vernis Martin ne suffit point à faire d'un meuble 
une œuvre d'art. 

En résumé, l'industrie française des meubles d'art a tenu encore le 
premier rang à l'Exposition universelle de 1878. Nos artistes ont toujours 
sur leurs concurrents étrangers la supériorité du goût, de l'élégance et de 
l'habileté. Mais il ne faut point se faire illusion, il n'y a point de progrès 
sensible accompli depuis 1867. Nous sommes restés stationnaires. Or les 
Anglais marchent. « Le talent est fait de patience et de travail. » Ils ne 
l'ignorent point. Travaillons donc et étudions beaucoup. Créons partout 
des écoles de dessin et des musées d'art industriel : c'est aujourd'hui le 
seul moyen de n'avoir rien à redouter de l'avenir. 

MARIUS VACHON. 



LES 



INDUSTRIES D'ART AU CHAMP DE MARS 



IV 



LA CERAMIQUE MODERNE. 




Depuis la fin du xvip siècle, la céramique 
européenne est restée sous le joug asiatique. Les 
manufactures de Delft, de Rouen, celles de 
Meissen et celles de Sèvres, dès qu'elles s'ou- 
vrirent, ont payé un large tribut à l'art orien- 
tal. Notre époque aura vu le goût japonais se 
substituer tout à fait au goût chinois, et le per- 
sano-arabe occuper uniquement des fabriques 
entières. Voilà les deux grands courants qui 
dominent la décoration dans la céramique ac- 
tuelle. 

L'imitation du style Louis XV et Louis XM des Saxe, des Sèvres, 
des Vienne, continue à tenir une grande place, mais elle est reléguée au 
second plan. 

Un groupe de potiers est resté fidèle à l'imitation des terres de Pa- 
lissy. Enfin, dans la concurrence acharnée qui fait que chacun cherche 
une spécialité, quelques imitations apparaissent çà et là, comme celles 
des terres d'Arezzo, et certains genres rustiques. Les majoliques, les 
émaux de Limoges, fournissent également un contingent aux imita- 
teurs. 

Quelques essais purement modernes ont pris aussi une grande im- 
portance; par exemple, les grands bustes décoratifs peints dans des 
plats, les paysages peints sur plaques, et surtout ce décor de feuillage et 
d'oiseaux fondus et enlevés en même temps sur des fonds gris bruns, où 




rYMPAN EN TERRE E> 



(Exposé par MM. Vircbent frères, de Toulouse.) 



4ro LWRT MODERNE A L'EXPOSITION, 

il semble que les fleurs et la pâte du fond ont coulé Tun dans l'autre, 
décor particulièrement associé au procédé de peinture émaillée qui est 
sorti depuis dix ans environ de Fatelier Laurin et que les autres céramistes 
s'efforcent de varier et de perfectionner. 

Si nous poursuivons l'examen de cet ensemble luisant, doux et écla- 
tant de la céramique, nous y verrons que la recherche de la difficulté y 
marche parallèlement à la recherche du décor et que Ton s'efforce de 
déguiser l'aspect de la matière de toutes façons. Ici la faïence imite la 
porcelaine, et là-bas celle-ci lui rend la pareille. \'oilà du bronze, du 
jade, des pierres dures, des pierres précieuses, de l'ivoire, du verre, de 
la laque, du cuivre émaillé, de la corne, du bois, du métal damasquiné, 
des tissus ! \'ous le jugeriez du moins à trois pas. Point du tout, c'est de la 
faïence, de la porcelaine dure ou tendre, du grès... Ailleurs, en revanche, 
on simulera la faïence avec du bois peint ou du verre. 

Peu d'industries font autant de recherches que l'industrie céramique; 
il est vrai qu'elle est stimulée par une vogue extraordinaire. 

L'emploi très varié de la faïence dans la décoration architecturale, 
son apparition en vastes compositions de paysages et de figures, son rôle 
dans les chambranles, les linteaux, les archivoltes ou les frises, dateront 
de l'Exposition de 1878. Il y a là un élan, un grand effort, tâtonné durant 
les années précédentes et qui aboutit enfin à de très beaux résultats. 

Quelques procédés nouveaux se montrent aussi en France et en An- 
gleterre. Celui qui a le plus d'importance au point de vue décoratif et qui 
est la préoccupation des céramistes, — il suffit, pour s'en convaincre, de 
voir que c'est à peu près la seule chose qui ait intéressé à l'Exposition la 
maison Minton et la fabrique de Worcester, — appartient à M. Deck et 
consiste dans la création de fonds d'or sous glaçure, cuits avec l'émail, 
qui produisent un effet superbe. 

Les AYedgwood ont imaginé d'appliquer à l'émail la gravure du verre 
à l'acide fluorhydrique, et M. Goods, associé aux .Minton, a gravé directe- 
ment des eaux-fortes sur porcelaine. 

A côté de ces procédés nouveaux, il en est d'anciens qui de jour en 
jour acquièrent plus de vogue. Le procédé des pâtes sur pâtes transpa- 
rentes en manière de camée, les ajours rebouchés à l'émail, les terres 
incrustées, les cloisons que les céramistes prétendent assimiler aux cloi- 
sons des émaux de cuivre, mais qui, en réalité, ne sont qu'une manière 
de cerner, avec une pâte de couleur différente, les contours d'un orne- 
ment, le procédé Laurin et les pâtes rapportées que préconise la fabrique 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 411 

Roulenger de Choisy-le-Roi, les jaspures et les craquelés obtenus par de 
nombreux recuits : tels sont les principaux moyens industriels de décora- 
tion que les potiers aiment à mettre en œuvre. 

Sèvres a joué un grand rôle dans la diffusion des procédés, et, comme 
le rappelle le catalogue de nos manufactures nationales, c'est à celle-là 
qu'on doit les prîtes colorées au moyen d'oxydes métalliques supportant le 
grand feu, les applications de pâte blanche en transparence sur fond 
coloré, les émaux translucides sur porcelaine tendre, les ors modelés, etc. 
La pâte blanche, transparente sur le fond, fut remarquée par Riocreux 
sur une pièce chinoise ou japonaise; il l'indiqua à Ebelmen, qui en trouva 
la formule et l'application. M. Solon la transmit aux Anglais. Enfin, 
M. Robert, le directeur actuel de Sèvres, a donné une nouvelle impulsion 
à ce système de décor. M. Regnault antérieurement répandit l'application 
des teintes céladon changeantes. 

En France, nous pouvons rapidement indiquer les quelques hommes 
qui, en outre, ont introduit dans notre céramique soit un goût particulier, 
soit un genre technique de fabrication. C'est M. Avisseau père qui, le 
premier, à côté de Sèvres, par ses imitations de Palissy, a stimulé la tor- 
peur de la céramique. Ensuite M. Adalbert de Beaumont, au retour d'un 
voyage en Orient, et M. Collinot, ouvrirent la série des fabrications 
persano-arabes. Un peu plus tard, M. Deck révolutionna l'art de la 
faïence, et c'est de sa fabrique qu'est sorti en grande partie le goût 
japonais. Michel Bouquet s'adonna à la peinture des paysages sur 
plaques, en y déployant toutes les ressources de la peinture. Le procédé 
des feuillages Laurin se relie en partie à celui de Bouquet, tous deux 
peignant sur cru et cherchant à simuler la peinture à l'huile. Tout 
récemment, enfin, la fabrication des carreaux à reliefs pour emploi 
architectural s'est développée entre les mains de MM. Parvillée et Mûller, 
de M. Hippolyte Boulenger, de M. Lœbnitz et de M. Deck. Nous ne 
parlons pas d'une foule de procédés ayant pour but la décoration à bon 
marché, tels que les applications de chromolithographie, de photo- 
graphie, etc. 

Aujourd'hui l'Exposition mêle ensemble tous les décors, tous les 
genres, tous les procédés, sans qu'on puisse y reconnaître le dépôt suc- 
cessif des sédiments qui depuis quarante ans ont transformé la céra- 
mique et l'ont portée en Europe à un développement dont on ne peut 
prévoir l'arrêt. 

La décoration architecturale en faïence est le grand événement pitto- 



_^,2 L'ART MODERNE A L-EXPOSITION. 

resque de la céramique en 187S, comme les fonds d'or de M. Deck en 

sont le grand événement technique. 

La porte des Beaux-Arts de M. Sédille tire à nos yeux le parti le 

plus heureux des plaques ou carreaux de M. Lœbnitz, dont la coloration 
fine et vibrante est pleine de goût. 

Ces fleurs de genre persan, blanches, brunes, gris vert, en saillie, 
cernées très correctement par le fond de terre et traversées de lettres dorées, 
ont de la fermeté et de la douceur dans leur accord, ce qui est fort rare 
en poterie. Malheureusement .M. Lœbnitz a déshonoré ces beaux carreaux 
en les dorant d'une manière anticéramique, c'est-à-dire par l'application 
de simples feuilles à peine fixées, sans vernis ou glaçure, d'une manière 
presque barbare et enfantine. 

Les figures à la Luca délia Robbia, dont MAL Virebent, de Toulouse, 
ont orné le portique latéral, feraient surtout un excellent effet si Ton s'était 
ingénié à les détacher sur un fond plus agréable. Mais on peut en tirer de 
beaux aspects, graves, simples, sculpturaux, qui décoreraient à merveille 
une église, le tympan d'une muraille dans une salle sévère. Leur colora- 
tion peu accentuée, d'un blanc gris et verdàtre, est mieux faite pour l'in- 
térieur que pour l'e-xtérieur, où elle s'évanouit dans la lumière ambiante. 
Nous donnons des fragments de cette œuvre intéressante. 

Le grand effort de la décoration céramique réside surtout dans les 
portails exécutés par M. H. Boulenger et par M. Deck, sous la direction 
de M. Jaéger, architecte, et avec la collaboration de nombreux artistes. 
Le triomphe de M. Deck est incontestable. La beauté, la variété des colo- 
rations, l'aisance des feuillages, la netteté des plans du paysage et du des- 
sin en général ; les fameux fonds d'or qui entourent si bien les deux figures 
de la Peinture et de la Gravure ; les bordures à cloisons de l'archivolte, 
les carreaux à reliefs du soubassement, tout, malgré les quelques accrocs, 
les quelques plaques manquées çà et là, est d'un éclat, d'une richesse et, 
au besoin, d'une légèreté bien remarquables. 

AL Boulenger avait tenté, de son côté, une chose fort audacieuse: la 
cuisson au grand feu de tout cet immense assemblage, afin de lui assurer 
une espèce d'indestructibilité et d'en faire un motif de fabrication indus- 
trielle. Alais l'émail brun prend une place trop considérable dans ses cou- 
leurs et son ciel est manqué. Néanmoins il a des détails réussis; dans les 
parties d'encadrement qui imitent les émaux de Limoges, en grisaille sur 
fond noir, et qu'il a exécutées en relief au moyen des pâtes rapportées sous 
couverte transparente, ses noirs sont plus francs que ceux de AL Deck. 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 4i3 

Ce dernier les laisse trop verdir, ainsi que ses grisailles. Au surplus, le 
noir est une des difficultés de l'émail de poterie. M. Boulenger, qui 
rapproche le mieux, le fait bleu; nous avons vu que M. Deck le faisait 




FRAGMENT DU TYMPAN, EN TERRE CUITE EMA 

(Exposé par MM. Virebent frcres, Je Toulouse.) 



vert; d'autres céramistes, M. Vieillard, de Bordeaux, par exemple, le 
font violet. 

L'emploi des reliefs et certaines plaques plus grandes que celles de 
son heureux rival peuvent donner à M. Boulenger une consolation au point 
de vue de la fabrication. 

Mais les côtés d art, de décoration, la délicatesse relative de la main- 



^,^ L-ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

d'œuvre et l'invention des fonds d'or, qui vont révolutionner encore une 

fois la faïence, laissent M. Deck hors de comparaison. 

Une exposition extrêmement remarquable est celle de M. Collinot. 
Tout ce pavillon orné de colonnes, avec son entablement à cellules, ses 
arabesques en terre s'enlevant en relief sur fond d'émail, et les belles 
pièces qu il renferme, entre autres les grands panneaux japonais à fleurs 
et oiseaux en saillie, si larges, si vigoureux, ses beaux vases, sa fontaine, 
ses carrelages, forment un magnifique ensemble et assurément le plus 
bel arrangement d'exposition qu'il y ait dans la céramique. Mais, en se 
cantonnant dans la spécialité qui fait sa réputation, l'imitation asiatique, 
M. Collinot s'interdit de participer en grand à la décoration de nos 
monuments publics, qui ne peuvent devenir persans ou japonais ; cepen- 
dant ses colonnes torses revêtues d'émail vert seraient un très bel élément 
architectural, qu'on pourrait introduire dans des édifices de style européen. 
M. Haviland a tenté d'un essai de grande fresque en faïence ; mais, 
quoique les tons doux et pâlis soient à la fois une beauté et une difii- 
culté en céramique, il a trop décoloré, effacé les teintes de ses person- 
nages ; or la faïence est faite pour donner des aspects fermes, intenses, 
brillants, et non pour apparaître avec cette espèce de débilité et de 
pauvreté. 

La grande tapisserie en carreaux émaillés, avec épaisseurs de pâtes 
déposées au pinceau, qu'a exposée la fabrique de Creil-Montereau, est 
confuse dans les plans du paysage, dure dans les personnages et n'a pas 
plus pour l'œil qu'elle ne l'aura en durée cette solidité qui est la beauté de 
la décoration en faïence. 

Dans l'ordre architectural se classent les carrelages plats ou à reliefs 
d'un seul ton d'émail, ou par dessins de terres incrustées ou peintes, qui 
servent soit à former des poêles, des cheminées, soit à carreler des plan- 
chers ou à revêtir des panneaux de murailles. Les imitateurs de l'Asie l'em- 
portent ici, tels que M. "Vieillard, que M. Parvillée, qui semble aussi avoir 
essayé des ors sous glaçure, et avec succès lorsqu'il s'en sert pour relever 
les plumages d'oiseaux; leurs grandes plaques, composées de carreaux 
assemblés, ont une belle apparence, riche, vive et harmonieuse, et les 
détails en sont très soignés. 

Les carreaux à reliefs et à couleurs vives, qu'on a employés au pavil- 
lon de la Ville de Paris et dans les montants de fonte des verrières du 
Champ de Mars, ont un caractère de fabrication commune, inhérent néces- 
sairement à leur emploi usuel et courant ; mais ils constituent un élément 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 415 

nouveau et bien conçu, qui égayé, anime de ses gros boutons floraux, de 
ses oiseaux élémentaires, les longues lignes verticales, et coupe heureuse- 
ment les moulures de la pierre et de la terre cuite. 

On doit ce décor, pour le dessin, à M. Mûller, et pour l"émail à 
M. Parvillée. Les carreaux employés pour le Pavillon de la Ville de Paris 
sont d"un aspect plus vif et plus franc que ceux qui ornent le grand bâti- 
ment du Champ de iMars ; ces derniers ont été conçus dans une tonalité 
trop pâle pour se soutenir à Téclat de la lumière extérieure. C'est pourquoi 
on ne saurait chercher trop d'intensité, trop de profondeur vitreuse dans 
les tons d'émail dont on les couvre ; cette profondeur vitreuse est, en 
revanche, un des bons résultats obtenus par M. Boulenger. 

Nous sommes revenus maintenant à la céramique à intérieur. Sèvres 
tient toujours le premier rang parmi toutes les fabriques publiques ou pri- 
vées de l'Europe. 

Ce qui frappe avant tout dans son exposition, c'est la grandeur des 
pièces et de leurs formes, la richesse et l'importance des moyens employés 
pour leurs décorations, le rôle considérable des montures, la vivacité et 
la délicatesse des colorations, la beauté des pâtes, mais, il faut le dire 
aussi, l'hésitation et un caractère pénible dans le décor. Le désir de faire 
nouveau et de surpasser tout rival entraîne à surcharger les pièces et à y 
entasser des éléments hétérogènes. Ce qui reste le meilleur, ce qui con- 
serve un caractère défini, c'est ce qui est imité des oeuvres du siècle der- 
nier. Le reste manque de simplicité, de netteté et d'équilibre. Sèvres intro- 
duit le piersan et le japonais dans ses décors, et au besoin y ajoute du 
biscuit en relief, des guirlandes, des moulures en spirales, mêlés par- 
dessus le marché de rosaces et d'ombelles assyriennes, le tout surmonté 
de bronze ciselé. Autant le détail, pris en lui-même, est délicat, soigné ; 
autant une garniture d'Amours ou de mascarons en pâte couverte ou en 
biscuit sera bien modelée et d'une glaçure ou d'un grain fins; autant un 
fond d'émail céladon, gris, bronze, rosé, sera soyeux et délicat ; autant 
une pâte transparente se fondra habilement dans les plis d'une draperie 
pour laisser percer la couleur du dessous ; autant sera joliment composé 
un sujet en camaïeu, ou peinte une scène colorée, et autant l'assemblage 
des forts reliefs, des peintures, des bronzes dorés ou des bronzes nus, des 
pâtes transparentes, sera lourd ou maigre. Le vase Chéret, le vase d'Her- 
cule, sont très pénibles. Le vase de Nîmes a une monture qui rappelle 
celle des becs de gaz dans un café. O Gouthière! Les vases Berfin à 
têtes d'éléphant, le vase dit d Entrecolles, n° 53, dont le décor principal 



^,5 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

simule un treillage ; les vases Paris, dits des Peintres et Sculpteurs, con- 
sidérés à la manufacture comme une tentative dans une voie nouvelle, 
mais si chargés d'ornements raides, hérissés, qui étouffent les arabesques 
peintes et les pauvres guirlandeltes en pâte ; le vase n° i83, avec ses bran- 
chages filamenteux en pâtes, trop maigres et si contournés ; le vase n° 249, 
avec Tenfant peint dans une fleur de soleil, entouré de papillons symé- 
triques et jouant au symbolisme égyptien ou hindou, sont des oeuvres 
malheureuses. Bien que le vase Chéret ait eu le prix au concours de 1876, 
le vase Mayeux, qui a eu le prix en 1875, paraît bien préférable pour 
l'unité et la simplicité. Nous reproduisons les deux vases du foyer de 
rOpéra par M. Chéret (concours de 1876), dont nous louerons néanmoins 
la belle composition. Le grand vase bleu gris, avec deux enfants assis à 
la base de son col, serait d'aspect excellent si les figures n'étaient trop 
grosses pour la dimension de la pièce, et ne semblaient près de tomber. 
Les fonds vermiculés inspirent assez heureusement les décorateurs de 
Sèvres, comme en témoignent les vases n" 11, avec branchages légers en 
pâte grise, sur lesquels passent des branchages bleus peints, et les vases 
Paris, n"' 147, 148 et i5i, qui ont des allures persanes. 

La manufacture a abandonné le décor à cartels peints en imitation de 
tableaux^ et elle tend parfois vers les décors élargis, simplifiés, intenses 
de ton, dont la faïence a pris l'initiative, sous l'influence des modèles 
asiatiques. Les vases n°' 12 bis et 48, par exemple, avec leurs grands 
feuillages bleus, sont très japonais; le vase n° 47, peint par M"" Escalier; 
les vases n° 52, de AL Gély; le vase n° 33 et certains vases cylindriques 
ressemblent à des faïences. Parmi les vases à difficultés, on peut citer ceux 
dits d'Entrecolles, n° 114, gravés en réserve en pleine pâte par feu Lam- 
bert, qui a été un des décorateurs heureux de la manufacture, et les jattes 
persanes à ajours rebouchés à l'émail. Parmi les décorations les plus 
réussies, au moins partiellement sinon en totalité, on doit noter celles de 
M. Dammousse et celles de M. Renard. Les vases dits Boizot n° 61 et la 
coupe Ducerceau n° 16 sont fort bien décorés par M. Dammousse; la 
coupe ovale n° 8 a été très bien menée par M. Renard. Les coupes à tor- 
sades n° 9, les bouteilles aux lézards n° 11 5, les vases carafes étrusques 
n° 7, de feu Lambert, et n" 49, de M. Richard, le vase n° 1 12 aux ors chi- 
nois, les petits vases dits Clodion n° i58, les vases dits Duplessis n° 14, les 
vases n° 179 et 188, fins de tons et de pâtes sur pâtes; le vase-œuf n° 94, 
à très beaux médaillons, de Schilt, et le vase n" 99, agréablement peint par 
M'"" Apoil, sont des pièces qui réjouissent l'œil par l'harmonie et l'équi- 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 417 

libre. Parmi ces pièces, ce sont les imitations orientales et celles du xvm' 
siècle qui donnent les résultats les plus parfaits au point de vue décoratif, 
et les grands vases bleu-lapis sans peintures, avec guirlandes de bronzes 
dorés, dominent tout. 

Quant aux biscuits, ceux de M. Carrier-Belleuse sont remarquables, 
et parmi les pièces de service il y a des choses ravissantes : les cabarets en 
imitation d'orfèvreries turques ou en imitation Watteau; le cabaret n" 210, 
si fin et si recherché de travail et de coloration; les tasses à la reine; les 
tasses ajourées et rebouchées à Témail, où l'on peut admirer soit l'incom- 
parable pâte blanche, soit la belle palette de la manufacture. Nous signa- 
lerons aussi un essai de carreau fort beau, et qui surpasse tout ce que la 
faïence a tenté en fait de plaques à la japonaise. En résumé. Sèvres est 
sans rival à cause des ressources dont il dispose ; il a une production inimi- 
table dans le détail isolément considéré, soit de la main-d'œuvre, soit de 
l'art, mais un manque de parti pris, de sobriété, de vigueur et d'harmonie 
dans les systèmes généraux de la décoration, dès qu'il s'agit de sortir de la 
tradition du xvni"^ siècle. Sous ce rapport de la sobriété, de la vigueur de 
la décoration, de l'ampleur et de la fermeté des formes, certaines pièces 
de M. Deck ou de M. Pillivuyt l'emportent comme résultat décisif sur les 
tâtonnements modernes de Sèvres, dont l'exposition n'en est pas moins la 
première de toutes. 

Autour de Sèvres, on doit grouper les fabricants de Limoges avec 
leurs pâtes blanches, qui sont les meilleures après les siennes, et avec 
leurs pâtes transparentes sur fond coloré, devenues naturellement une 
application propre à intéresser ceux qui faisaient des blancs sur blancs, 
et nous y joindrons les décorateurs qui imitent le vieux Sèvres. 

A Limoges, les maisons Pouyat et Redon se distinguent spécialement : 
la première, par ses blancs pleins à reliefs, par ses ajours simples ou 
rebouchés à l'émail, par l'emploi de l'émail stannifère sur la porcelaine, 
par ses grandes plaques et ses plats à reliefs gris et verts cernés d'or, des- 
sinés à la persane par M. Renard, et dans le goût dont M. Dammousse 
s'est fait le grand propagateur; et la seconde, par ses pâtes transparentes 
sur fond coloré, dont le même artiste s'occupe beaucoup, par ses bleus et 
ses noirs, par ses figurines en biscuit et par ses jolies garnitures en reliefs 
vivement modelés. Quant aux imitateurs" de vieux Sèvres, on peut citer 
MM. Mansart, Klotz, Thomas, Clauss, Germain et Barreau. 

La maison Hache et Pepin-Lehalleur rivalise avec Sèvres par ses 
tasses charmantes et légères, striées, réticulées, perlées, ajourées et rebou- 



4,8 L'ART A40DERNE A L'EXPOSITION, 

chées à rémail, treillagées à fond gris, ou blanches à décor bleu avec 
relief blanc sur fond blanc, qui sont d'un goût et d'une finesse tout à fait 
hors ligne dans l'industrie privée. Ces fabricants sont du Centre, et certes 
Limoges ne fait pas mieux. 

M. Diflfloth, pour ses pâtes sur pâtes et ses jolis craquelés, peut être 
placé sur la lisière de ce groupe. 

A propos de Limoges, nous ne saurions passer sous silence l'école des 
beaux -arts créée dans cette ville sous l'inspiration et la direction de 
M. Dubouché, le très savant directeur du xMusée céramique. Les résultats 
déjà obtenus dans cette école promettent beaucoup pour l'avenir. 

Notre examen portant plus sur la décoration que sur la fabrication, 
nous réunissons les fabricants et les décorateurs dans les mêmes catégories. 
Nous avons déjà signalé quelques fabriques spécialement asiatiques. Celles 
de i\l. Vieillard à Bordeaux et de M. d'Huard à Longwy exposent de 
beaux spécimens et obtiennent des rouges violets, de décor mixte et oriental 
d'un bel effet. Certains plats bleus, chez M. Vieillard, avec figures peintes, 
ont beaucoup d'éclat et surtout de force; ses tabourets, sa fontaine, sont 
des œuvres importantes. La variété de ses bleus est remarquable. Quant 
à la fabrique de Longwy, elle paraît avoir popularisé tous ces menus 
objets au décor bleu clair à fleurs blanches, jaunes, bleu foncé, en relief 
léger, maintenant très en vogue, et qui est demi-chinois, demi-persan. 

AL Pull est toujours le premier des Palissystes, M. Barbizet en est le 
second et M. Sergent le troisième, avec de grands progrès. MM. Rigal et 
Sanejouand ont ressuscité les émaux verts ombrants de la défunte fabrique 
de Rubelles. La fabrique de Saint-Clément, qui n'a cessé de fonctionner 
depuis 1758, a repris les faïences de Nancy et tire de nouveaux exem- 
plaires des anciens moules de Cytïlée, qui fit ces petites statuettes popu- 
laires du Savetier, des Jardiniers, des Marchands, etc. M. Majorelle, de 
Nancy, poursuit les mêmes imitations ; il y a joint de très grands et beaux 
vases simulant les laques rouge et verte du Japon. Chacun prend ainsi sa 
spécialité imitative. M. Samson tient pour le Saxe et le Japon, Quimpcr 
pour le Rouen, M. Tortat et M. Montagnon pour le Nevers, M. Lévy 
pour la porcelaine tendre de Saint-Amand. Les uns réussissent bien les 
applications d'or, comme MM. Demartial et Talandier, et aussi MM. Jac- 
quet et Blot; les autres, les pierres dures, comme MM. Peyrusson, Aubry; 
ceux-là les métaux, comme MM. Cellière, Beziat : le premier imite à 
merveille les bronzes damasquinés. Tel a ses fonds d'argent, comme 
M. Baratte ou M. Bender. M. Constant a trou\'é un canton dans la terre 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 41.9 

rouge à reliefs imprimés gallo-romaine ou dite d'Arezzo. M. Leclère a 
pris une sorte de genre rustique consistant en reliefs de feuillages verts sur 
terre brun rouge. Chez M'"* veuve Souchet, on modèle en terre de même 
sorte de petites figures qu'on teinte en tons de fresque. Les reflets ont fait 
la réputation de M. Ulysse; M. Brianchon a inventé ces porcelaines 
nacrées et opalisées qu'on imite chez M. Sazerat à Limoges; dans ses 
émaux verts, M. Gaidan obtient, peut-être par suite d'accidents de cuisson 




VAiE A DtCOR JAPONAIS 

(Exposition de M. Collinol.) 



qu'on utilise, des irisations assez curieuses. Le même M. Gaidan donne 
à la faïence les aspects de la porcelaine ; ses tons doux, fins, s'harmoni- 
sent dans le blanc, le gris, le rose, ont eu beaucoup de succès. Les jas- 
pures ont suscité des recherches et de curieuses trouvailles. M. Ernie en 
a composé une qui est semée d'or, et qui, grise, truitée et vaporeuse, flotte 
comme un manteau d'aurore boréale qui s'éteint dans un fond noirâtre ; 
elle est très japonaise. M. Milet, frère du savant chef des pâtes de Sèvres, 
se distingue par toutes sortes de tentatives dans l'ordre des jaspures et des 
semis, et sur les pièces que lui fournit la fabrique de Vallauris il étend des 
émaux tachetés et mouchetés, de la coloration la plus vive ou la plus déli- 



420 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

cate, de même qu'il fait des émaux ombrants, qu'il grave sur engobe. Il y 

a en lui un des céramistes les plus fins de l'époque. 

M. Dammousse fils a son exposition particulière, formée de pièces de 
choix très soignées, très artistiques, où brillent les pâtes transparentes et 
les reliefs cernés d'or. Tout près de sa remarquable vitrine se trouve 
celle de M. Avisseau fils, où deux bustes en terre cuite, aux cheveux et 
vêtements émaillés, sont d'un grand sentiment. Nous citerons encore 
M. James, qui s'amuse à imiter les faïences avec ses grès. 

Le groupe qui s'est formé autour du procédé Laurin est assez nom- 
breux. On peut y indiquer M. Schopin, MM. Thierry, Bourgeois, Lefront, 
Houry, Huvelin, M. Artigue, qui obtient des effets fondus d'une grande 
douceur, et M. Laurin, chez qui l'on remarque par contre des essais diffé- 
rents, parmi lesquels un plat avec une tête de femme d'un ton clair, léger, 
sur fond blanc réticulé à relief, est une fort jolie chose. 

L'analogie d'aspect nous conduit à citer ici, quoiqu'il s'agisse de 
peinture sur lave et non de céramique, MM. Lefort et Jouve, qui exé- 
cutent des paysages très bien abrégés et de grandes figures excellentes de 
ton et de bel et chaud effet décoratif. 

La grande maison Haviland emploie beaucoup le procédé Laurin ; elle 
y adjoint l'application de figurines en terre cuite qui s'y détachent d'une 
façon très heureuse; elle entoure aussi ses vases de grands feuillages en 
reliefs très hardis. Avec M. Haviland nous voici arrivés chez les grands 
faïenciers. Ce qu'on peut noter de plus beau dans son exposition, ce sont 
les imitations d'émaux sur cuivre relevés de traits d'or. 

M. Deck a toujours ses plats et ses plaques à figures ou à composi- 
tions; il y applique à présent ses fonds d'or. Ses vases fermes à forme de 
bronzes, ses émaux bleus, verts^ ses belles assiettes rhodiennes, le vase 
au sphinx, enfin sa statue de Palissy aux tons pâles et satinés, ainsi que 
ses émaux translucides et ombrants sur cloisons, continuent à affirmer sa 
supériorité. Nous reproduisons l'un de ses plus beaux plats à figures. 

La maison Pillivuyt est forte à la fois dans la faïence et dans la por- 
celaine. Dans la faïence, ses grands vases verts ceinturés de reliefs gris 
foncés, ses assiettes à bordures et fonds différents de couleurs avec 
reliefs, son aiguière et son plateau à fond noir et reliefs grisaille d'une 
grande netteté; dans la porcelaine, ses services gris ou à bordures d'or 
sur bleu lui assignent une place importante à l'Exposition. 

Les essais de M. Boulenger, de Choisy-le-Roi, sont fort intéressants. 
Il exécute des bleus avec ors, très puissants, ainsi que des pâtes rappor- 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 421 

tées, divisées par des cloisons. Nous donnons ici un groupement de ses 
meilleures pièces. C'est une maison qui apparaît dans la voie des ten- 
tatives artistiques et qui déjà se classe parmi les plus distinguées. 
M. Champion, sur une plus petite échelle que les précédents, expose de 
belles pièces à émail intense et à reliefs énergiques. M. Rousseau expose 
son service dessiné et peint par M. Bracquemond, dans le goût japonais, 
et qui fut, il y a douze ou treize ans, une grande innovation dans le décor 




VASE A FOND BLEU. 

(Exposition de M. Collinot. ) 



de la faïence usuelle. Le plat avec Amours de petit relief entrelacés est 
une fort jolie pièce, et, ainsi que les vases ornés de poissons, témoigne 
que cette maison se tient au niveau du mouvement. 

MM. Barlioz et fils ont envoyé un grand vase dont la panse repré- 
sente une carapace de tortue, et qui est décoré de grandes plantes retom- 
bant autour du col, et de trophées de poissons, œuvre assez forte de 
coloration, mais lourde d'aspect. Enfin les puissantes fabriques de Gien 
et de Creil abordent maintenant tous les genres d'imitation et d'exécu- 
tion, et Creil se distingue par des recherches assez fines. 

En résumé, une céramique très brillante, très variée, mais surtout 



^22 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION, 

imitative, voilà la céramique française. Le Japon, la Perse et l'art musul- 
man lui donnent ses plus beaux accents. Dans le détail des couvertes, 
nous sommes arrivés à n'avoir presque plus rien à envier à l'Asie. Mais, 
comme décors, nous n'avons rien trouvé de français, d'européen, de 
décisif depuis le xvni' siècle. 

La formule d'un décor européen correspondant à nos besoins, à nos 
habitudes, aux objets usuels de notre existence, reste encore à découvrir. 
La décoration monumentale nous la donnera-t-elle? Peut-être. 

Les qualités d'exécution d'un décor, la fermeté et la finesse des tons, 
du dessin et de la composition, nous pouvons toujours y rappeler les 
artistes, et ils savent entre eux ces choses-là aussi bien que nous ; mais 
l'esprit, le sentiment d'un décor, voilà ce qu'on ne peut se flatter de leur 
imposer et ce que tous nos etforts doivent tendre à faire renaître. 

Nous sommes savants, et nous aimons que les choses qui nous entou- 
rent nous parlent de l'extrême Orient, de Rome, de la Renaissance, etc., 
et pendant longtemps encore, jusqu'à ce que nous en soyons saturés, les 
imitations de tous les pays et de tous les temps feront les beaux jours 
de l'art industriel français. 

La même chose se passe plus visiblement encore en Angleterre. La 
céramique y est dominée par le Japon ; ensuite elle passe à la Renaissance, 
au moyen âge et à l'antiquité. La fabrique de Worcester, qui a repris le 
biscuit appelé parîan, à cause de sa soi-disant ressemblance avec le 
marbre, biscuit qui avait fait le succès de la maison Copeland en i855, 
sous son apparence d'ivoire, obtenue par les phosphates, est presque tout 
entière vouée au japonisme. Cette fabrique a un goût très fin dans ses 
imitations; elle applique magistralement les ors aux décors; elle obtient 
des ajours extrêmement subtils, et elle les retouche à l'émail coloré, comme 
on fait à Sèvres. Mais c'est une maison délicate, et qui ne tente pas de grandes 
pièces, se contentant de ses pâtes fines et de ses beaux émaux; maison 
très redoutable pour l'avenir toutefois. 

La maison Wedgwood est venue avec sa gravure à l'acide fluorhy- 
drique sur émail, qui enlève le dessin en décoloré et en dépoli sur la cou- 
verte brillante, et donne une grande acuité au contour des ornements ou 
des figures ainsi gravées sur un bleu ou vert noir à transparence très 
profonde; elle a apporté ses traditionnelles pâtes blanches, toujours fort 
gracieuses, et quelques formes de vases à décor bleu sur blanc et à reliefs, 
tels que les vases aux cygnes. La fabrication de Wedgwood paraît un 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 423 

peu froide maintenant, et sa sévérité austère ou élégante lutte mal contre 
la fantaisie japonaise. Sans ses terres crémeuses, modelées en figurines, 
elle sentirait presque le protestantisme. 

La maison Minton est toujours la plus puissante, celle qui a les plus 




(Composition de M. Ciu-ret; concours de 1876.) 



grandes pièces, la production la plus variée, et assurément elle fabrique 
de belles choses et des choses difficiles à fabriquer. Elle a tenté de repro- 
duire la faïence d'Oiron avec ses incrustations, et certaines petites pièces 
de cette imitation sont réussies. Les Minton font du vieux Sèvres, ils font 
beaucoup de japonais, ils ont des bleus et des rouges bruns superbes, ils 
exécutent des dessins très délicats, des ors incrustés et appliqués, de 



I 



424 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

grands vases à grands feuillages peints très décoratifs, des plats à reflets 
rouge et or, des jaspures jaunes et violettes très vigoureuses, des imita- 
tions d'émaux cloisonnés, des dentelles trempées, des pâtes transparentes 
sur fonds noirs, tandis que nous ne réussissons pas ces fonds noirs et que 
nous n'essayons pas d'y placer des pâtes transparentes; ils ne inoiitent 
pas leurs vases, mais en imitent les montures en céramique ; ils ont des 
plats peints d'après les portraits de Reynolds, d'un ton jaune et rouge 
extrêmement chaud, gras et nourri, qui rend contestable le système de 
tonalités claires et presque plates que nous avons adopté pour nos tètes 
peintes dans des plats; la figure intitulée Liina dans un de leurs plats a ce 
ton gras et nourri, qui semble préférable au nôtre. En un mot, la maison 
Minton est pour l'ensemble de la fabrication, la beauté générale et la 
variété des produits, l'une des premières de l'Europe. Ce n'est que par 
certaines pièces opposées à d'autres que nos premiers céramistes l'em- 
portent sur elle. 

Quant aux carrelages, où elle a été ramenée au goût moyen âge 
et Renaissance par le mouvement architectural jacobitc, reine Anne, et 
des temps antérieurs, l'Angleterre nous surpasse par la variété, la beauté 
des jaunes sur brun, la recherche des dessins. Cette supériorité est toute 
naturelle, si l'on pense à l'emploi bien plus fréquent qu'on fait depuis 
longtemps de ce moyen de décoration dans ce pays, où la mode est reve- 
nue de revêtir les cheminées, et elles sont grandes, de carrelages peints 
ou incrustés. MM. Dunnill et Craven, surtout xMM. Mow et C'% et Min- 
ton, etc., ont de très belles e.xpositions de cette espèce. Toutefois on n'a 
pas en Angleterre de ces carreaux à relief tels que ceux de nos bâtiments 
de l'Exposition, qui sont une création bien française et dont nous avons 
parlé plus haut. 

La maison Doulton s'est fait une spécialité des grès émaillés, envases, 
en revêtements, en balustrades, en fontaines ; ses balustrades surtout sont 
extrêmement curieuses et peuvent jouer à leur tour un beau rôle dans la 
décoration architecturale. 

Après l'Angleterre se distinguent l'Italie et l'Autriche. La fabrique 
Ginori avec ses majoliques, ses plats à reflets, ses porcelaines de Capo di 
Monte à reliefs et peintes au pointillé, avec ses coussins si bien imités 
mais assez puérils, tient la tête en Italie et est une des belles fabriques 
imitatives de l'Europe. Quelques autres céramistes italiens suivent les 
traces du marquis Ginori, et d'autres en sont arrivés à imiter d'une façon 
presque dangereuse les vases antiques ; mais s'ils veulent être plus 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 425 

dangereux encore, nous leur conseillerons de mieux étudier les masca- 
rons en terre non couverte, qui ornent les anses des vases apuliens et 
campaniens. 

L'Autriche a de beaux grès et s'applique à des imitations de Tancien 
Vienne couvert de dorures ou à des imitations de Saxe et de Perse. 

Les poêles de la Suède et de la Suisse se ressemblent et sont d'un 




E PE SÈVRES, POUR LE FOYER DE L OTERA 

(Composition de M. ClK-ret; concours de 1876.) 



goût médiocre avec leurs glaces. La fabrique Rorstrand a conservé les 
formes rocailles de la faïence suédoise du xviii" siècle. 'On estime assez 
ses imitations métalliques. 

Une fabrique du grand-duché de Luxembourg fait des grès très durs. La 
Suisse a ses poteries originales à fonds noirs bruns et à décors du genre 
des anciens grès foncés. La Belgique imite le Japon et le Delft bleus, et, 
pour le reste, ce qui se fait en France et en Angleterre. La Hollande n'a 
envoyé qu'une pauvre imitation des Delft. 

L'Espagne et le Portugal sont intéressants par le caractère populaire 



426 L"ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

et moresque de leur poterie à taches jaunes et vertes, poterie dont l'in- 
fluence a embrassé l'Italie et la France méridionale. Les guirlandes flo- 
rales empruntées aux bordures de tapisseries inspirent souvent les faïen- 
ciers de ces deux pays. Le Portugal s'adonne aussi aux imitations de 
Palissy. 

En Danemark on suit encore quelques traditions de l'ancienne fabrique 
royale, dont on y voit un service à décor scientifique botanique, qui dut 
être imité lui-même d'un décor célèbre de la fabrique de Tournai au 
xvni" siècle ; on imite aussi dans ce pays les boîtes à fleurs de Spa, en se 







VASE EN FAI F. \ CE. 

(Exposilioii Je M. Deck.) 



contentant de peindre le décor sur une couverte noire, sans le cuire. En 
Russie, nous ne voyons que deux grands poêles sans intérêt céramique et 
les essais personnels d'un peintre, M. Égoroff, qui exécute des espèces de 
sujets byzantins et des figures populaires sur des plats et des assiettes, non 
sans talent d'ailleurs. Le petit pays de Monaco a sa fabrique de poterie, 
imitant surtout des paniers et des bouteilles en osier entourées de fleurs, 
d'un genre rustique assez joli. 

Nous avons laissé de côté jusqu'ici, mais pour la réunir en un seul 
groupe, la céramique amusante, humoristique ou populaire. L'Espagne, 
par exemple, peint sur ses carrelages des scènes de tauromachie, et elle 
fabrique des formes pour corsets, en grosse terre vernissée, qui sont d'un 
aspect aussi divertissant que nos grandes poupées en carton pour les mo- 
distes. On connaît ces livres à images coloriées pour les enfants, représen- 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 427 

lant d'étonnantes aventures d'animaux, où les Anglais ont toujours excellé. 
Ils ont transporté ce genre d'images dans la céramique et décorent les 
assiettes, les pièces d'un service avec des scènes fort spirituelles de la vie 
du poulet et de celle du lapin. Vhumour en est un peu japonisée, et la 




PXAT EN FAÏENCE. 

(Exposition de M. Deck ) 



fantaisie comique n'y perd pas. On est entré en France dans la même 
voie, et Creil e.xpose un service en terre de pipe ou cailloutage à fond 
crémeux et ornements bruns, où d'une manière piquante et légère les per- 
sonnages européens sont plantés et teintés à la japonaise au milieu d'inci- 
dents de notre vie. La maison Pillivuyt a aussi un service amusant avec 
l'histoire du rat, et un service avec les allégories de la table et de la nour- 
riture, de même ordre que celui qu'on voit à l'e-xposition de la maison 
Wedgwood. En Suède, on peint des silhouettes et des costumes popu- 



42b 



L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



laires dans les assiettes. Chez nous, la maison Haviland a varié l'ancienne 
botanique de Tournai et de Copenhague en jetant sur un service des 
plantes marines, fines de détails et de tonalités. Enfin Monaco a mis le 
portrait, des vers et la signature de Monselet dans des assiettes. 

Depuis les Grecs avec leurs statuettes de Tanagra et d'Éphèse, la terre 




PIÈCES DE FAÏENCE DE STYLE RENAISSANCE. 

(Exposition de M. Boulenger, Je Choisy-lc-Roi ) 



cuite nue ou colorée s'est transformée en innombrables figurines naïves, 
savantes ou prétentieuses ; le grès, le biscuit, l'argile, se sont prêtés en tous 
lieux à la création de ce petit peuple de groupes et de statuettes. Les 
plus intéressantes sont les moins sérieuses, celles qui sont simples, spi- 
rituelles et un peu populaires. Dès que Ton reproduit les œuvres clas- 
siques et supérieures de la statuaire, un caractère de liberté, de gaieté, de 
naïveté ou de gentillesse siti geiieris a disparu, qui plaisait dans ce monde 



LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 429 

de petits êtres pimpants, drolatiques ou pleins de naturel. A TExposition, 
la supériorité reste toujours à ces figures de métiers coloriées ou habillées 
d'étoffes que de longue tradition on fabrique à Naples, en Espagne et au 
Mexique. Elles ont plus d'expression et moins d'afféterie que les autres. 
Quelques petits biscuits de notre fabrication représentant de jeunes dames 
en costume actuel ne manquent pas de grâce ni de piquant. Mais en gé- 
néral on ne sait pas colorer ces pièces chez nous, et les notes de la couleur 
gâtent presque toujours le résultat obtenu avec la terre nue. M. Ladreyt 
s'est créé un genre avec ces statuettes, et parmi leur foule il en a plus d'une 
qui est fort amusante. M. Blot, de Boulogne, a quelque naïveté dans ses 
pêcheurs, et les maisons Peullier et Laroche exposent certaines pièces 
délicates. Les petits personnages de la fontaine en grès émaillé de Doul- 
ton, exécutés par M. Timworth, doivent compter parmi les meilleurs de 
cette série. Il faut espérer que les figurines d'Italie et d'Espagne, les Saxe 
et les Sèvres, et aussi les petits personnages de Cyfflée, mais surtout les 
Tanagras, inspireront aux artistes voués à ce joli petit art des idées de 
vivacité, de grâce, de naturel charmant qui leur manquent encore ; la 
raideur lisse et la prétention maniérée ont besoin d'être chassées de là. 

Si d'un coup d'œil général nous embrassons maintenant l'ensemble 
de la céramique moderne, nous verrons la décoration architecturale 
assurer, pour le moment la prééminence à la France. Nous reconnaîtrons 
la tendance de l'Angleterre à un goût souvent plus délicat que le nôtre 
et porté à transcrire le décor asiatique plutôt qu'à l'imiter aussi directe- 
ment que nous le faisons. Mais nous trouverons dans notre pays un mou- 
vement plus vif, une sonorité de tons plus grande et beaucoup plus de 
sentiers interrogés. Dans les autres pays, même en Italie et en Autriche, 
nous ne saurions constater de mouvement céramique, bien que de grands 
efforts particuliers soient tentés par les Ginori, les Fischer, les Szolnay. 



43o 



L"ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



VERRERIE. 




Depuis 1867, la verrerie a fait de grands 
progrès, et plus d'un problème alors posé a été 
résolu dans ces di.\ dernières années. 

Les verriers font du verre ce qu'ils veulent 
et lui donnent toutes les apparences : porcelaine, 
laque, bronze, cuivre. Nous avons déjà vu, à la 
Céramique, qu'une des grandes préoccupations 
du fabricant est de simuler avec une matière 
donnée toutes les autres matières, s'il est pos- 
sible. Le verre n'a pas échappé à cette manie. 

Les irisations, les colorations les plus va- 
riées, l'aventurine, l'or chiné et craquelé, l'or 
dans la pâte, les verres à deux et trois couches, 
les jaspures les plus compliquées, les émaux les 
plus fms et les plus épais, l'emploi simultané de 
la roue, de la pointe et de l'acide pour la gravure, le perfectionnement 
du coulage et du rapportagc, enfin la multiplicité des moyens et des res- 
sources dont dispose la fabrication du verre devient presque un sujet de 
stupéfaction, lorsque, après avoir jeté les yeux sur ces étalages, pareils 
soit à une nappe de neige toute frissonnante, soit à des émincés de 
pierres précieuses, on se met à regarder les objets un à un. 

Comme tendances décoratives, en Italie, le verre antique et les verres 
de Venise; en France, l'émaillerie arabe et l'imitation des formes céra- 
miques ou métalliques japonaises; en Angleterre, sous l'influence du 
vase Portland, la fabrication du verre à deux et trois couches, la taille 
et la gravure extrêmement soignées ; en Autriche, l'arabesque émaillée 
sur fonds bleus, rouges, transparents ou opaques, les grandes bordures 
d'or, l'imitation des vases en porcelaine et la tradition de la gravure; 
puis partout les irisations et le retour à l'horrible taille à facettes et aux 
fleurs rapportées : voilà les principaux mouvements généraux qu'on peut 
signaler. 

Au point de vue de la délicatesse, de la recherche, de la coloration 
variée, c'est peut-être la Compagnie de Murano qu'il faut mettre en tête 
de toute la verrerie, en donnant à M. Brocard une place presque égale. 









I.MPE A SIX PANS EN CRISTAL OTALISE, 
MONTURE EN BRONZE. 




IMITATION DE CRISTAL DE ROCHE, GRAVURE POLIE. 

(Exposition des cristalleries de Baccarat.; 



^32 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

A Murano on recommence l'ancienne fabrication vénitienne, si compli- 
quée et si hardie. M. Brocard fait revivre les verres émaillés arabes qui 
inspirèrent celle-ci. Si Ton prend les ensembles, la France témoigne d'une 
<^rande supériorité par la nouveauté, la recherc'h aes formes, les essais 
divers, la beauté croissante de la matière, le goût qui se maintient. Pour 
les grandes pièces, la fabrication du verre blanc transparent, l'Angleterre 
lui tient tête, tandis que l'Autriche, représentée surtout par la grande 
maison Lobmeyer, remporte le succès pour la décoration de la verrerie 
usuelle colorée. Mais nulle nation, si elle a ses supériorités ou ses nou- 
veautés sur tel ou tel coin de terrain, n'embrasse à rExposition un 
champ aussi vaste que la France, et ne peut lui être comparée. 

Une des raisons, peut-être, qui font nos succès en céramique et en 
verrerie, c'est qu'à l'exemple des Chinois et des Japonais nous avons une 
foule de petits ateliers où l'on invente maints procédés, où l'on soigne une 
spécialité; les grandes maisons ont une incomparable force d'impvilsion, 
mais c'est d'ordinaire au fond de ces petits ateliers qu'ont lieu les recher- 
ches délicates, artistiques. 

La finesse, la plénitude, la diversité de l'émail, la richesse du décor, 
la beauté des ors, sont le triomphe de M. Brocard, dont nous ne révélons 
le mérite à personne. M. Pfulb se rapproche de M. Brocard et a des réus- 
sites dans ses pièces vert clair, sa bonbonnière, son verre à rinceaux 
bleus et blancs. M. Jean, fils du céramiste, est heureux dans ses irisa- 
tions prismatiques; ses nuances changeantes ornées de fleurettes en émail 
et de dessins gravés. Il a obtenu d'étonnantes imitations des irisations 
métalliques qu'on remarque sur les verres antiques. Voilà un de ces petits 
ateliers féconds en trouvailles et que dirige un goût distingué. On doit aussi 
à M. Jean fils des faïences à reflets fort intéressantes. 

MM. Ducan et Duponthieu à Créteil, M. Ernie, dont nous avons cité 
les faïences jaspées, ont aussi des verres émaillés d'imitation arabe qui 
sont jolis. Chez M. Galli, de Nancy, on peut indiquer le retour à un décor 
de fins branchages ou de petites figures en noir, mêlées à l'émail et aux 
filets d'or, qui est plein de goût. M. Galli obtient de beau verre noir et le 
grave en creux en cernant çà et là le contour d'un peu d'or, comme 
dans son petit vase aux chats. M. Rousseau déploie non moins de goût 
dans ses verreries à formes et décors japonais en partie teintés et émail- 
lés, à fond enfumé, et dans ses imitations de vieilles pièces. 

La cristallerie de Sèvres expose beaucoup de verreries à facettes. 
Curieuses au point de vue de la fabrication, les facettes multiplient les 



LA VERRERIE AU CHAMP DE MARS. 433 

points lumineux, alourdissent les formes et ont un aspect commun. Trop 
de gravure a le même défaut d'aspect commun. Le charme du verre est 
dans sa transparence et sa légèreté; il ne faut pas trop le dépolir ni trop 
le charger. Mais un verre d'un joli galbe, avec une simple gorge gravée, 
un chiffre d'or ou d'émail, tout au plus quelques fleurettes et des bran- 
chages linéaires : voilà le vrai décor en verrerie, croyons-nous. La cris- 
tallerie de Sèvres a de ces pièces légèrement ornées et fines de matière. 

La fabrique de Saint-Ouen se distingue par des services à bière 
émailiés blanc et or sur bleu, des verres taillés en spirale, un verre à 
intérieur doré recouvert de fleurs en émail de relief, et nombre de pièces 




'RET DE CRISTAL MONTE EN ARGE 

( Exposé par les cristalleries de Baccarat.) 



usuelles gravées et légères d'ornementation. — La fabrique de Portieux 
expose de grands vases peints imitant la porcelaine, d'autres imitant la 
laque, l'agate, un service à larges fleurs gravé en creux, des verres colo- 
rés d'un ton agréable, des pièces simulant les incrustations d'argent. — La 
fabrique d'Aubervilliers a envoyé de très beaux vases simulant la laque 
noire à dessins d"or, dont les applications d'or sont fort belles; elle imite 
parfaitement les nacres incrustées, aile feint très bien la faïence de Rouen, 
le tout sans préjudice des facettes et verres habituels à gravures. 

MM. Monot et Strumpf, à Pantin, présentent aux yeux du visiteur 
un grand et bel ensemble parsemé d'essais nouveaux. Leur aventurine 
est brillante, chaude et fine. Leurs chinés or et leurs chinés or craquelé 
sont une création, une de ces inventions tant à la mode qui déguisent 
absolument la matière employée. Ils ont de jolis verres émailiés; ils repro- 



^34 L^ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

duisent les formes vénitiennes et le verre opalin. Ils font de tout : des 
verreries à facettes et des services délicats ou larges de galbe à chif- 
fres et fleurettes émaillées ou gravées avec de légères bordures d'or. 

La cristallerie de Clichy soutient sa réputation; les services à chiffre 
pleins de légèreté, les coupes à fleurettes émaillées, les pièces gravées dont 
cette fabrique a été le grand propagateur en France, les verres à facettes, 
rimitation des pierres dures, les ors tulle avec fleurs et chiflTres, les pièces 
à semis gravé, les verres simulant une sorte de nacre, enfin des vases 
mixtes entre Taventurine et l'or chiné, et en général des formes élégantes : 
tel est le dessus de son panier. 

Ces deux dernières fabriques tiennent le premier rang après Baccarat, 
dont les innombrables produits, groupés autour de son grand kiosque de 
cristal dominent toute la verrerie de France et d'Europe. Les lustres, les 
tables la fabrication colossale, se développent ici, en même temps que 
l'étude des pièces fines est poussée à sa dernière limite, ainsi que la 
beauté du verre. L'usuel et l'extraordinaire se côtoient dans cet incom- 
parable étalage. Nous y citerons le service gravé aux armoiries anglaises, 
le surtout monté en bronze doré, les services à chillres ou armoiries avec 
bordures d'or, les verres gravés à formes japonaises, le beau seau imité 
d'une pièce de cuivrerie, les verres arabes, les imitations de porcelaine 
peinte, les lampes et vases blancs et noirs à décor doré, l'échiquier en 
blanc et noir mats, les lampes à fond noir décorées de fleurs en émail de 
relief, les boîtes en pâte grise, la foison de services et grandes pièces à 
facettes, les reproductions de Sèvres lapis et de verreries de Bohème, les 
éléphants-cave à liqueurs, et bien d'autres objets. La tendance de Baccarat 
est pratique. On s'y inquiète peu du vénitien qui est antimaniablc ; la 
pièce de Baccarat est presque toujours commode à la main, au contraire. 
Le goût décoratif y est léger, sobre, bien approprié à la substance; de là 
vient cette merveilleuse apparence de neige que prennent les groupes de 
sa production. 

L'Italie ne songe nullement que le verre puisse servir à boire, à con- 
tenir. Recopier tout ce que Venise fit jadis, toute cette verrerie d'étagère, 
d'amusement, de difficulté, reconstituer les jaspures du verre antique, 
recommencer les ors sablés ou étalés en dessins entre deux couches de 
verre : voilà ce que fait l'Italie, c'est-à-dire Venise, car elle seule expose. 
C'est à M. Salviati qu'on doit cette renaissance. Il a fondé, il y a dix ans 
environ, la compagnie de Murano, puis il l'a quittée et a établi une fabrique 
rivale sous son nom personnel . 



LA VERRERIE AU CHAMP DE MARS. 



45.1 



Parmi les productions de Murano, il faut citer les verres chrétiens à 
dessins d'or entre deux couches, les verres à sujets peints en émail, les 
murrhins ou simplement verres jaspés antiques, la reproduction agrandie 
du verre de Strasbourg, monté sur pied, avec Tinscription en bleu et son 
réseau en rouge brun. On se rappelle que ce verre célèbre fut trouvé en 
1825, que rinscription donnait le nom de l'empereur Maximien, et qu'on 
le croit fabriqué en Gaule. M. Salviati suit de très près les traces de son 
ancienne fabrique. On peut mentionner aussi M. Candiani, dont certaines, 
pâtes sablées d'or et d'argent sont très intéressantes. Venise avec ses fla- 



' w 






;inE ARABE ET VASES JAPONAIS EK CHISTAL 

( Exposés par les cristalleries de Baccarat. ) 



cons, ses perles de couleur, a d'ailleurs toujours conservé une partie de 
ses vieilles traditions verrières, et il ne fallait que souffler un peu sur la 
cendre pour raviver le feu. Ces brimborions de la petite fabrication véni- 
tienne sont du reste bien supérieurs en goût, en colorations à tout ce qui 
se fait ailleurs en bimbeloterie de verre. Celle de la Bohême, par exemple, 
paraît à côté bien vulgaire. 

C'en est fait, ce semble, de cette verrerie de Bohême avec ses colora- 
tions jaune et rouge si communes, sa gravure bourgeoise. Aussi les fabri- 
cants de Bohème commencent-ils à chercher autre chose, comme M. Moser, 
qui imite en émail et or l'orfèvrerie arabe, et tente des fleurs japonaises 
sur verre entièrement doré. A Vienne, M.Brunfond se livre consciencieu- 
sement à la confection des étoffes en verre filé, brillantes et un peu raides, 



^36 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

La maison Lobmeyer maintient et développe à Tétat artistique les tradi- 
tions de Bohême. Son exposition est très variée. Les verres teintés rouges, 
bleus, verts, à bordures d'or, à sujets en camaïeu rose, à arabesques en 
émail blanc, les anciens verres allemands vert foncé à armoiries, figures, 
feuillages en émail de ton vif et cru, les imitations de porcelaine, celles de 
la verrerie arabe : voilà ses grandes opérations. Puis viennent ses blancs 
neigeux craquelés, les irisations opalines et prismatiques, les réticules, les 
petits pots à deux couches avec ovales transparents, l'argent et Tor 
sablés dans la pâte. Enfin, comme objets de premier ordre, de très beaux 
spécimens de gravure fine soutiennent hautement la vieille réputation de 
la Bohème. 

Comme nous l'avons dit, le fameux vase Portland ou Barberini 
exerce une grande action sur la verrerie artistique anglaise. Chaque fabri- 
cant tient à honneur de montrer des reproductions de ce vase ou des essais 
analogues. Dans la vitrine Hodgetts Richardson, on voit le vase avec ses 
deux couches blanche et bleue non encore travaillées, à côté du vase où 
il ne reste plus que le sujet taillé et gravé en blanc sur le bleu. 

Ces essais se vendent des prix fous, et cependant ils commencent à 
devenir nombreux. 11 est permis de croire que la gravure à l'acide en 
facilite le travail préparatoire. 

La grande exposition anglaise est celle de MM. C. Osiez, qui ont 
envoyé tout un ameublement gigantesque en verre. Ils produisent des 
lustres immenses en longs enroulements, du jet le plus hardi. 

MM. Webb et C'° ont aussi une belle exposition. Us ont imaginé le 
verre à trois couches, où l'ornement gravé prend des tons très doux par 
la transparence des couches l'une sur l'autre. On leur doit un cristal- 
bronze à irisations, des verres à la vénitienne, quelques lustres-appliques 
à branches striées assez jolis, de très beaux spécimens de gravure, des 
pièces très fines, les facettes obligées, des applications malheureuses de 
boutons, coquilles, fleurs, aigus et pointus, enfin des teintes bleuâtres et 
verdâtres dans la pâte très réussies. Ils rivalisent avec nos grands fabri- 
cants, mais sans montrer autant de variété. Les tentatives japonaises en 
verrerie et l'émaillerie sont peu développées en Angleterre, où, par contre, 
on obtient une grande légèreté de pâte, et on grave avec beaucoup d'ap- 
plication. 

A la suite de ces visites dans les sections de la fabrication d'art indus- 
triel moderne, l'impression définitive est celle d'un progrès constant, d'une 
amélioration continuelle de l'aspect général, puisque l'art antique, Fart 



LA VERRERIE AU CHAMP DE MARS, 



4-^7 



oriental, celui de la Renaissance, sont copiés et recopiés sans cesse et 
constituent un fond élégant, capricieux, ferme, où se perdent les défauts 
des essais plus ou moins indépendants et nouveaux. Mais ne serons-nous 
donc que Fàge des copistes? 



A. R. DE LIESVILLE. 




LES 



INDUSTRIES D'ART AU CHAMP DE MARS 




LES TISSUS ET LES BRODERIES. 



ES études que nous avons déjà publiées 
dans la Gaiette des Beaux-Arts sur d'an- 
ciennes broderies, nous conduisent à par- 
ler aujourd'hui des travaux contemporains 
qui viennent d'être exposés dans les vi- 
trines du Champ de Mars. 

A part l'ornement d'église, qui con- 
tinue à être l'objet de sérieuses études, 
nous ne nous occuperons du costume qu'à 
de très rares exceptions. 

Notre but est de visiter les exposi- 
tions des diverses nations et de recher- 
cher les produits qui intéressent l'art déco- 



ratif, en commençant par les tissus et les broderies d'ameublement. 



Les Pays-Bas, par lesquels nous commençons notre visite, nous 
montrent quelques tapis de Delft et d'Amersfort aux dessins orientaux et 
aux couleurs sombres. 

En entrant dans la section belge, nous sommes arrêté par les tapis- 
series de la fabrique royale de Malines, dirigée par M. Braquenié. Ces 
tentures sont destinées à rornementation de l'hôtel de ville de Bruxelles. 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 439 

L'une représente le Serment des escrimeurs; l'autre, le Serment des arque- 
busiers. Ces tableaux, formés chacun de groupes de deux personnages, 
sont la reproduction des maquettes de Willem Goets. Deux autres tableaux, 
composés chacun d'un personnage, représentent les orfèvres et les tapis- 
siers, et sont à l'état de projet, figuré par une maquette réduite. 

La fabrique d'higelmuster a certainement beaucoup à faire pour 
adoucir ses teintes et modérer l'exagération de ses dessins ; mais l'exécu- 
tion est bonne, et quelques efforts permettront à cette maison de prendre 
un rang très honorable dans la fabrication des tapisseries. 

La peinture décorative de M. Lanneau est 
un excellent modèle de tapisserie. Une figure de 
femme, dans le style flamand du xiv° siècle, est 
vêtue de gris et se détache sur un fond d'or. La 
bordure, très sobre, est en camaïeu sur fond bleu. 
Rien n'est séduisant comme cette belle étude de 
grandeur naturelle, à laquelle il ne manque qu'un 
peu de solidité de l'exécution par le métier. 

Nous attendions de l'exposition autrichienne 
une exposition plus importante. MM. Giani, 
Ivinger, Kronig, Fix, etc., soutiennent avec 
honneur la réputation de leur pays, mais nous 
leur préférons de beaucoup les produits de 
M. Drachsler. 

Cet exposant nous montre non seulement la 
passementerie, mais encore les tissus qu'il fa- 
brique. Ces tissus sont composés de bandes ver- 
ticales ou horizontales pour ameublement. L'exé- 
cution est généralement velours sur satin ou sur reps; les dessins sont 
d'un art élégant et exécutés avec une correction qui indique une fabrica- 
tion très avancée et très surveillée. Notre dessin ne peut rendre le char- 
mant effet de couleurs velours et satin, à deux et trois tons, d'une har- 
monie, d'une vigueur que l'on ne trouve, hélas! que rarement dans les 
produits de cette nature. 

L'Angleterre ne se lasse pas de faire de grandes et sérieuses études ; 
témoins en sont les popelines et les reps de MM. Pim frères. — MM. Willis, 
Mitchels, Tomkinson et C exposent de très beaux tapis dans le style 
oriental. Le dessin est sagement combiné et le coloris un peu sombre, 
mais harmonieux et bien équilibré avec les grandes lignes du dessin. 




(Exposée par M. Drachslt* 
de \'ienne.) 



440 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

Ces qualités font ressortir la médiocrité des tapis à fleurs et à personnages. 
Ne quittons pas cette partie de la section anglaise sans reporter notre 
souvenir sur les brillantes expositions des grands tapissiers Howard, 
CoUinson et C''. 

11 y a dans ces travaux une grande étude des choses de Tart, une 
profonde connaissance des ressources professionnelles et une heureuse 
application aux mœurs anglaises. Si tout n'y est pas entièrement réussi, 
l'homme de goi!it y trouve, du moins, d'heureux résultats dans de bons 
et nombreux produits, et de très sérieux efforts, même dans les créations 
les plus médiocres. 

Traversant les galeries des Beaux-Arts pour rentrer en France, nous 
arrivons à l'exposition lyonnaise. Les Lyonnais ont de tout temps exposé 
collectivement, et si leur intérêt en profite, c'est au détriment de la per- 
sonnalité et de l'originalité de leur exposition. Grâce à cette triste organi- 
sation, non seulement on trouve difficilement l'exposition que l'on cherche, 
mais une fois qu'on l'a trouvée, il est difficile de savoir où elle commence 
et où elle finit. Les étoffes pour ameublement sont peu nombreuses, mais 
n'en sont pas pour cela moins remarquables. MM. Tassinari et Chatel, à 
part quelques excentricités d'un goût douteux, ont de bons produits, surtout 
de grands tissus dans les styles chinois et japonais; d'autres étoffes, lampas, 
velours, n'apportent pas des éléments bien nouveaux, mais complètent 
un heureux ensemble. AL\L Mathevon et Bouvard ont une exposition très 
variée de tissus. Les velours y tiennent surtout une large place. Nous 
donnons le dessin d'un velours marron sur satin. Il est d'un très bon 
style et d'une très bonne exécution. 

Ces velours se font remarquer par l'heureuse échelle à laquelle ils 
sont dessinés. Cette qualité est plus rare qu'on ne pense; nous la trouvons 
à un haut degré dans les produits de ALM. Lamy et Giraud. La col- 
lection de lampas, de velours, est très belle et très variée. En épurant les 
dessins classiques du dernier siècle, les fabricants sont en même temps 
dans une voie de progrès réel, et c'est un excellent exemple donné à la 
fabrication lyonnaise, trop souvent tentée de s'endormir entre la mode et 
la routine. La maison Pin et Clunet est plus en progrès encore et expose 
des produits d'un art avancé. Nous ne pouvons qu'engager ces fabricants 
à persévérer dans cette voie, en se méfiant des tonalités sombres et indé- 
cises. 11 est toujours plus facile d'être harmonieux dans ces conditions, 
mais les dessins de MM. Pin et Clunet sont assez solidement construits 
pour supporter le poids d'une coloration vigoureuse. 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 441 

Quittant les tissus de soie pour les tissus de laine, nous sommes fort 

embarrassés par le grand nombre de bons produits qui sont exposés. 

M. Bournaret montre un très joli meuble paysage d'une exécution de tons 

très fins; près de là, M. Wallet se livre entièrement à la restauration et à la 




LAMPAS POUR AMEUBLEMENT. 

(Exposé par MM. Mathevoii et Bouvard, de Lyon.) 



reproduction d'anciennes tapisseries; rien nest plus parfait que sa goutière 
Henri II en carrés de verdures. Il y a un but et un point de départ très pra- 
tiques dans la spécialité de ce dernier exposant. 

M. Cleis imite les tapisseries par la peinture. Ses grandes figures sur 
reps sont les plus beaux spécimens que nous ayons vus parmi les innom- 
brables restaurations de tous les procédés soi-disant authentiques. 



442 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

MM. Mourceau et Leduc ont exposé de très bons velours dans le style 
Louis XIII et Louis XIV. Les dessins sont non seulement d'un excellent 
style, mais de très bonnes proportions, largement et finement coloriés. Il 
est à regretter que des montures sans aucune valeur accompagnent ces 
excellents produits. 

Les tissus de MM. Dupont et Hervé, pour être plus modestes, n'en 
sont pas moins en tous points admirablement réussis. Ce sont des reps, des 
lampas, des damas, tous d'un excellent dessin, d'une franchise et d'une 
finesse de teinture que nous avons rarement rencontrées. 

Les tapisseries imitées mécaniquement par M. Tresca conservent leur 
supériorité sur les produits similaires; l'imitation est non seulement par- 
faite, mais les dessins sont bien choisis, et tout peut faire espérer que, dans 
les mains du jeune fabricant, ces travaux ne sont que le point de départ 
d'une industrie nouvelle. 

MM. Chocquel, au milieu de tapisseries de tons clairs et souvent durs, 
ont d'excellents sièges. 

Nous donnons un spécimen de dossier de chaise dans le style alle- 
mand du xv"" siècle. Le fond est noir: les figures, coloriées au naturel dans 
des tons fermes, sont dans d'excellentes proportions. 

Les villes de Tourcoing et de Roubaix tiennent une excellente place, 
et leurs produits se signalent par de grandes qualités artistiques et indus- 
trielles. Les velours sont surtout heureusement traités. 

Au milieu des meilleurs fabricants, M. Catteau résume dans ses pro- 
duits les qualités de l'importante et intelligente fabrication de Roubaix et 
de Tourcoing. 

Les tapis exposés par les fabricants de Nîmes sont dans une voie 
généralement mauvaise : imitations de dessins de Louis XV et des époques 
postérieures; rinceaux, figures, grandes fleurs sans caractère, dessin ni 
proportions, et enfin tout le répertoire du mauvais classique. Il est 
malheureusement probable que ces produits se vendent. Espérons qu'il 
en est de même des produits de M. Boulla, de Nîmes, qui font une heu- 
reuse exception. Il y a un grand eflbrt dans les compositions modernes 
et de sérieuses recherches dans les restaurations et les imitations des 
anciens travaux. Nous ne doutons pas que M. Boulla ne persévère, et 
nous espérons que son bon exemple décidera les confrères nîmois à le 
suivre dans la seule bonne voie, la production contemporaine sérieuse et 
raisonnée, basée sur l'étude des bonnes époques anciennes. 

M. Bonnat imprime des tissus qui imitent le velours. La sûreté de la 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 443 

gra-s-ure et le choix du dessin nous ont frappé. Que M. Bonnat perfectionne 

sa fabrication et la valeur de sa teinture, et il peut être sûr du succès. 

D'autres classes nous ont otïert de n jmbreux spécimens d'impressions 




REPS POUR AMEUBLEMENT. 

(Exposé par MM. Chocquel, de Paris.) 



qui toutes imitent quelque chose : un procédé imite la moire, l'autre le 
velours, beaucoup la tapisserie. Il serait à désirer que l'impression eût 
un but autre qu'un éternel pastiche qui tourne plus à la caricature qu'à 
l'imitation. Que les industriels qui en sont capables dirigent leurs artistes 



444 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

dans une voie de création nouvelle et vraie. Qu'ils se rappellent TEx- 

position de Mulhouse en 1867, et ils sauront quelle route ils doivent 

suivre. 



La broderie d'ameublement a pris, au point de vue de Tart, une très 
grande importance dans tous les pays du monde; elle s'est développée 
dans de telles conditions qu'elle occupe partout une place importante et 
qu'elle est le reflet d'un art élevé. 

Les colonies portugaises de Goa nous offrent de très curieuses brode- 




(Exposié par M. Dantlioinc, de Paris.) 



ries exécutées sur des dessins français du xvn" siècle. La main-d'œuvre 
en est très perfectionnée et offre ce caractère bizarre que les matériaux 
employés sont de provenance chinoise et que l'exécution a le caractère 
essentiellement chinois. 

Dans la section suisse, l'exposition de M. Steiger résume toute sa 
fabrication nationale, soit à la machine, soit à la main. Les procédés sont 
employés tantôt isolément, tantôt simultanément; la broderie, destinée à 
des stores ou à des rideaux, est souvent mélangée de couleurs. Les moyens 
sont variés, l'exécution intelligente; les dessins sont peut-être un peu 
froids, mais corrects et bien choisis. 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 



443 



L'exposition suédoise consistait principalement dans les travaux d'une 
société intitulée l'Œuvre du travail manuel. Cette œuvre, fondée et diri- 
gée par M"" la baronne d'Adlespare, forme une quantité d'excellentes 
ouvrières et poursuit, en l'atteignant, un but moralisateur de l'ordre le 
plus élevé. Les travaux étaient non seulement variés dans leur but, dans 
leurs matériaux et dans leur exécution, mais ils avaient encore le charme 
d'un caractère national tout particulier. Nous donnons ici le détail d'une 
bordure de tapis brodée en soie de couleur vive sur un fond de drap noir 
gros vert. Le sentiment décoratif est très prononcé. 

L'Angleterre n'offre de produits vraiment intéressants, dans cet ordre 
d'objets, que les broderies exposées dans le petit salon du pavillon du 




(Exposées par M. Maincent, de Paris.) 



prince de Galles. A la hauteur des portes régnait une large frise dont le 
style était, il est vrai, japonais, mais d'une exécution européenne, pour 
ne pas dire française. Les brodeurs français ont exposé de bons produits, 
à commencer par AL Danthoine, dont nous reproduisons un coffret brodé 
sur fond de drap bronze. La pièce principale de son exposition était une 
belle cheminée en chêne sculpté dont les pleins étaient garnis de velours 
vert brodé en or dans le style de la Renaissance française. M. Trouvé 
pousse à ses dernières limites la perfection dans l'imitation des anciennes 
broderies; les procédés et dessins sont également heureux. Cependant 
l'œil se fatigue à la longue de ce vieux neuf. 

Le blason des princes d'Orléans était exécuté avec une finesse de 
dessin et une fraîcheur de ton qui rompait très heureusement sur l'en- 
semble un peu vieillot de cette exposition. M. Maincent, dessinateur ha- 
bile, a exposé une très bonne portière Henri II, dont nous donnons le 
dessin. L'exécution est en soie de couleur lisérée sur fond de drap vert. 




^(5 L'ART MODERNE A L'EX POSITI ON. 

Le Jeune bro- ^^MW^^^^ÊÊ^KU 
deur avait de 
bonnes études 
peintes appli- 
quées sur soie. 

Il V a là, dans ces divers procédés, des points d 
départ très neufs; nous aimons moins les excep 
tions, les broderies en relief d'un modelé faux 
et exagéré et les travaux à Taiguille qui reproduisent à s'y 
méprendre les tissus du métier Jacquart. M. Duval avait 
exposé tout un ameublement et même une cheminée garnie de 
velours grenat brodée d'armoiries aux couleurs naturelles 
et de nielles blanches bleues lisérées d'or. Cet important 
travail était d'une exécution très habile et aussi d'une très 
grande finesse et justesse de ton. Ces qualités faisaient passer 
sur la multiplicité et la surabondance des détails. 

Tout en rendant justice aux qualités de coloriste que 
M. Penon a déployées dans son salon d'angle, nous arrivons 
avec plaisir devant les trois grands panneaux brodés qui 
représentent, l'un une ligure, l'autre ime fête champêtre, le 
troisième un paysage. Ces trois remarquables travaux renfer- 
ment les procédés les plus importants de la broderie et trouveraient leur 
digne place dans un musée spécial aux travaux de l'aiguille. 

Nous n'avons malheureusement que fort peu de chose à dire de la 
broderie en tapisserie. M. Blazy a exposé un tissu intéressant, composé de 
bandes de canevas et de satin fabriqués ensemble. La brodeuse voit l'effet 
de son travail à mesure quil s'avance. Les broderies exécutées sur ce 
tissu ne sont ni neuves par le procédé ni intéressantes par la composition. 
M. Helbronner a seul montré quelques bonnes pièces de tapisseries à la 
main en deux grandes portières de style Louis XIIL 




Sous le titre de broderies diverses, nous comprenons certains tra- 
vaux peu importants, peut-être, par leur nombre et leur valeur commer- 
ciale, mais qui sont le plus souvent ou un souvenir du temps passé ou 
une innovation encore peu expérimentée. Ces travaux sont tous intéres- 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 447 

sants, car aux points de vue rétrospectifs ou modernes, ils peuvent créer 
des points de départ entièrement nouveaux. Sans nous arrêter aux quel- 
ques broderies que la Suisse mélange de pailles de diverses nuances sur 
velours rouge, nous trouvons dans Texposition de Saint-Marin, repré- 
sentée par M™' Belluzi, un joli tableau brodé au trait de soie noire sur 
satin blanc. Ce genre de travail était souvent exécuté en Espagne et en 
Italie aux deux derniers siècles. 

Ces deux pays sont avec la Belgique les seuls qui aient représenté ce 
travail à l'Exposition de 1878. L'exposition des travaux de ce genre était 
à Vienne beaucoup plus nombreuse, et ces travaux venaient presque tous 
de l'Italie septentrionale. M. Rectem, de Bruxelles, a compris ce même 
travail dans un sens tout opposé, en brodant en fil d'or un portrait du 
roi des Belges sur velours noir. Le dessin est admirablement conservé et 
le modèle très heureusement obtenu par les mélanges de soies vieil or. 
Lorsque ce brodeur cherchera dans ses compositions des éléments com- 
plètement décoratifs et qu'il apportera à la préparation de ses dessins une 
plus précise correction, il peut s'attendre à de réels succès. 

M. Richter, de Vienne, nous montre une variété de menus objets brodés 
dans un goût tout européen. Ces objets sont des sièges, des coffrets, etc. 
Nous regrettons seulement que l'échelle de ces dessins soit généralement 
réduite. Une dimension plus grande et une e.xécution plus large eussent mis 
à son vrai jour la valeur réelle de ces beaux travaux si finement exécutés. 

Dans la section espagnole, M'"" Savouré a exposé divers tableaux 
brodés en laine et soie ; les deux meilleurs sont la Alater dolorosa et une 
figure d'homme, étude moderne. Ces deux travaux sont très remarquables 
non seulement par la perfection du dessin, la justesse du coloris, mais 
encore par la nouveauté et l'imprévu de l'exécution. Nous trouverons cer- 
tainement plus tard, dans l'exposition des Gifbelins et de Beauvais, des 
broderies plus régulièrement parfaites, mais nous n'en verrons pas une 
seule d'une exécution aussi originalement intelligente. 

Dans la section française nous trouvons de très intelligents spécimens 
de produits exécutés par diverses variétés de machines à coudre. Il y a 
certes beaucoup à espérer, mais rien de plus pour le moment. D'un côté, 
les dessins sont peu appropriés à l'exécution, d'un autre côté, la machine 
n'est pas assez parfaite en elle-même ou parfaitement dirigée pour repro- 
duire dans de bonnes conditions les dessins qu'on lui confie. Nous devrons 
donc attendre des résultats meilleurs et laisser pour le moment la machine 
à coudre à un emploi purement industriel. 



^^8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

La machine à broder, si utilisée en Suisse, principalement pour les 
broderies blanches, donne en France de très bons résultats. M. Marlière 
brode de grands ameublements d'une excellente exécution ; il devra cher- 
cher cependant plus de variété dans ses dessins et plus de correction dans 
leur style. M. Lemaire dirige ses efforts sur la mode et obtient d'excel- 
lents résultats. Dans l'exposition de M. Amand Leblanc nous trouvons de 
très bons spécimens d'ameublement et de modes ; les types en sont variés 
et l'exécution simple. En un mot, ce brodeur n'a pas cherché à faire 
donner à la machine im résultat au-dessus de ses forces. C'est donc un 
bon résultat pour le présent et un bon espoir pour l'avenir. Tous ces tra- 
vaux montrent les efforts d'un excellent augure ; mais ne quittons pas ce 




^OD E DAT 



genre de travail sans parler des travaux exposés par M. Meunier. De tous, 
nous préférons la Magicienne, dessinée par M. Mazerolle. Non seule- 
ment la composition en est excellente, mais le coloris juste et d'une 
exécution aussi facile qu'économique. Voilà, certes, encore un genre de tra- 
vail auquel les manufactures nationales pourraient demander un auxi- 
liaire puissant. 



Les dentelles vraies ou imitées et les broderies blanches n'apportent 
pas à l'art décoratif des éléments bien importants ; cependant, quoique la 
mode accapare presque entièrement les travaux de ce genre et les détourne 
de l'art, il n'est pas sans intérêt de faire une revue rapide des spécimens 
qui peuvent nous offrir quelque intérêt. 

Le goût des dentelles, tout spécialement, nous semble dans une voie 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 449 

regrettable. La recherche des détails dans le dessin, la finesse d'exécution 
souvent inutile et exagérée, le manque de mélange des procédés de fabri- 
cation, voilà, croyons-nous, les trois obstacles qui s'opposent à un perfec- 
tionnement vraiment artistique. 

Le Portugal montre dans l'Exposition de Mana quelques types d'an- 
ciennes dentelles nationales. La Russie va plus loin, et l'école de dentelles 
de Moscou attire les regards par ses dentelles dans le genre vénitien pour 
l'exécution, mais sur des dessins russes. Cette fabrication comprend des 
types très variés sous tous les rapports; elle est très intelligemment con- 




( Exposé par MM. Lefébure, de Paris.) 



duite, et il est facile de lui prévoir un prompt et important développement. 
L'Autriche est également dans une voie d'excellents progrès ; elle a com- 
pris dans la dentelle le côté décoratif, l'exécution habile et le mélange des 
procédés. 

M. Stramitzer, comme ses concurrents, appelle à son aide les premiers 
artistes de l'Autriche; ses dentelles dans le genre vénitien sont remar- 
quables sous tous les rapports. Les produits de M. Metzner sont d'un 
caractère plus large, et le Comité de Bjhème nous montre une suite de 
dentelles d'un bon style et d'une exécution très large. 

Les recherches faites par M™ Boch, directrice de l'école de ^'ienne, 
ont produit d'heureux résultats, et ces dentelles mélangées de métal et de 

29 



^5o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION 

couleur sont hardies, neuves et d'un bon effet. Peu de chose à dire de 

TKspagne, représentée par des mantilles d'imitation. 

L'Italie, par les dentelles vénitiennes de M. Jesurum, offre un élément 
nouveau; elles sont d'un dessin très fin, mélangées de couleurs, d'un 
modelé très habile et d"un sentiment décoratif très déterminé. 

11 se peut que cette appréciation fasse sourire quelques gens spéciaux, 
mais nous profiterons de ce moment de bonne humeur pour les engager 
à suivre, au point de vue de l'art de la dentelle, les travaux des fabrica- 
tions de Vienne, de Prague, de Moscou et de Venise. 

Dans les produits anglais, les dentelles de M. Howel .Tames ou les 
imitations de M"" Cospestake Adam, Malle et C*' se recommandent prin- 
cipalement par une fabrication soignée et régulière. Mais l'exposition 
de Nottingham, surtout, fait regretter le manque d'efforts du côté de 
l'art. 

Tous les autres travaux d'aiguille ont en Angleterre un caractère 
propre. Les époques du xiv'' au xv!!*" siècle ont été étudiées avec talent. 
Seules les industries de la dentelle et du tulle n'ont pas pris part à ce 
mouvement. 

L'exposition de la Belgique est très importante, et la mode en fait 
to'.is les frais. Une grande quantité des objets exposés manquent de 
caractère déterminé et n'ont d'autre valeur que celui de la finesse du 
travail. 

Il faut cependant tenir compte des difficultés que certains fabricants 
rencontrent et qu'ils ont surmontées avec le plus réel succès ; ainsi 
MM. Normand et Chandon font des applications blanches sur dentelles 
noires de véritables merveilles qui ne sont qu'une partie de leur exposi- 
tion. La Compagnie des Indes résume dans son immense vitrine tous les 
travaux de dentelle de la mode. Ces deux maisons ont à nos yeux le rare 
mérite du mélange des procédés. 

M. Robyn-Stocquart se fait une spécialité des dentelles noires et en a 
tiré un excellent parti, même dans les produits d'une richesse moyenne. 

Les dessins belges sont certainement en grands progrès ; il y a à espérer 
beaucoup de cet heureux symptôme. 

Les produits français ont, à notre sens, un avantage marqué : c'est la 
variété dans leur emploi. M. Lefébure, tout en exposant le point Colbert, 
si large et si fin, dont nous donnons ici les spécimens, a traité la broderie 
de l'ameublement avec une grande supériorité sous le rapport du dessin 
et de l'exécution. 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 45i 

La même remarque s'applique aux travaux de M. Warrée, auquel 
nous conseillons cependant une plus grande variété dans les dessins. 

M. Pagny, au milieu d'une riche exposition de modes, nous montre 
une dentelle normande dont nous reproduisons le dessin. 

Ce petit travail est peu important peut-être; mais, comme il est neuf 
et original, il a droit à l'attention et à l'encouragement. 

Les broderies d'imitation et les tulles étaient exposés en grand 




POINT N O F 



( Exposée par M. Pagny, de Paris.) 



nombre, mais il y avait pour l'artiste peu de chose à remarquer. Deux 
maisons cependant se détachaient de leurs concurrents; les tulles pour 
rideaux de M. Babey offraient des spécimens très neufs et très pratiques; 
nous en dirons autant des dentelles brodées à la machine par M. Bon- 
nechaux. 

D'autres maisons plus ou moins importantes paraissent s'occuper 
uniquement de leurs intérêts et attendent patiemment les découvertes et 
les progrès faits par les hardis éclaireurs que nous venons de nommer. 



^52 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



Les étoffes et la broderie pour ornements d'église étaient, dit-on, peu 
représentés à l'Exposition de 1878. Mais nous n'en trouverons pas moins 
des spécimens intéressants chez tous les peuples, qui, sauf fltalie et l'Es- 
i>aene ont envoyé d'excellents produits. Les étoffes de M. Saponikoff, de 
Moscou, sont spécialement tissées pour les costumes de popes; les étoffes 
en pièce ont, comme les précédents tissus, le caractère national. Le fabri- 
cant juge peut-être inutile de pousser plus avant la finesse de ses pro- 
duits; mais il sait obtenir, dans des dessins originaux et bien construits, 
des effets d'un coloris énergique et harmonieux. 

La forme des ornements russes lui a permis aussi de donner à 
ces tissus une belle largeur moyenne, très favorable à l'exécution des 
dessins. 

M. Aldan Heaton expose, dans la section anglaise, un devant d'autel 
en velours rouge orné d'armoiries et de paons brodés au naturel en soie 
et en or. L'exécution en est malheureusement un peu lourde, mais le 
dessin, très archaïque, est bien construit, d'un bon style, et le coloris, 
chose rare dans les produits anglais, est à la fois éclatant et harmonieux. 
Le devant d'autel exposé par M.Jones Willis est orné de grandes figures et 
d'ornements dans le style du moyen âge anglais. Les figures sont tracées 
avec une grande finesse et très purement dessinées. L'effet général est 
malheureusement attristé par le coloris sombre et l'exécution lourde de 
l'ornementation. S'il avait été possible de fondre les c[ualités de ces deux 
travaux, on fût arrivé à de merveilleux résultats. 

L'Autriche, quoique très dignement représentée, n'a pas envoyé 
l'équivalent des produits exposés à 'Vienne en iSyS. Cependant il faut 
rendre justice aux trois excellentes expositions que comprend la section 
autrichienne. Le couvent du Saint-Enfant-Jésus renferme d'excellentes 
brodeuses, ce dont témoigne une suite de chasubles brodées en soie et en 
or dans le plus pur style du moyen âge. Des difficultés de tout genre 
sont heureusement amenées et habilement résolues; nous regrettons seu- 
lement que, dans ces travaux, les parties brodées reposent sur des fonds 
tissés; il en résulte une inégalité d'effet qui est souvent fâcheuse pour la 
broderie, lui cause de grands embarras sans lui donner jamais aucun 
avantage. M. Ufîenheimer a pour pièce principale un riche devant d'autel 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 453 

en drap d'or, avec ornements et figures brodés en soie et en or. Le dessin 
est du style de la Renaissance, très bien colorié et d'une exécution large 
et fine; les parties d"or brodées ou appliquées sont moins heureusement 
traitées. Un riche et très complet costume de pope est la pièce impor- 
tante de l'exposition de MM. Krickl et Sweiger. Ce costume est en lamé 
d'argent; les parties les plus importantes sont ornées de riches armoiries 




(Exposée par M.M. Biais aîné fils et Rondelet.) 



et d'excellentes figures brodées au trait. Les autres tissus ou broderies 
sont d'une bonne fabrication régulière, et rien de plus. L'Espagne, qui 
était si richement représentée dans la section rétrospective, n'a rien dans 
la section contemporaine. L'Italie n'est pas plus riche. Nous espérons que 
ces deux nations prendront bientôt une éclatante revanche. Les exposants 
belges sont peu nombreux. M. Grosse, de Bruges, avait une très riche 
bannière, consacrée au Sacré-Cœur. Le seul défaut de cette pièce est 
d'être surchargée d'architecture, d'ornementations, d'emblèmes, de 



454 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

figures, de légendes, etc., dans de telles proportions qu'il est difiicile 

de >oir le fond de rétotre et de discerner clairement les principaux 

sujets. (]ette réserve faite, on ne peut que louer l'exécution habile de ce 

travail. 

Les produits exposés par M. Leynen Hougaertz sont moins finement 
exécutés. Les dorures ne sont pas toujours employées avec justesse; rnais 
les dessins sont largement compris et ne manquent pas de qualités. 

La ville de Lyon est représentée par M. Henry. Exposition très 
importante en passementerie, en tissus et en broderie. Il y a souvent un 
fâcheux mélange de tissus brochés et de la broderie ; dans cette dernière, 
une recherche excessive du détail et souvent une surcharge qui dénature 
les lignes premières. 

Nous avons remarqué dans cette grande vitrine plusieurs objets qui, 
bien commencés, ont été mal terminés et ont perdu par cela même leurs 
qualités artistiques. Ces qualités n'ont pu toujours être rachetées par la 
patience et la finesse de l'exécution. Dans l'exposition de Paris, M. Kreich- 
gauer nous montre un grand ornement en drap d'or brodé or et couleurs, 
avec figures d'un dessin trop géométrique peut-être, mais rempli de char- 
mants détails et d'une exécution remarquable. Ce brodeur attectionne les 
compositions de ce genre et varie peu ses productions. Nous avons revu 
avec plaisir de remarquables mitres à figures, et nous aurions désiré 
revoir une paire de mules exposées à Vienne en 1873. Ces derniers tra- 
vaux resteront parmi les meilleurs de M. Kreichgauer. L'ornement de 
velours rouge brodé en or de M. Dubus faisait un très brillant eff'et, 
grâce à la sagesse du dessin et à sa bonne exécution. La broderie"' de 
tapisserie pour ornements d'église n'oftrait malheureusement rien de 
digne d'être signalé. Il nous semble que l'ornement d'église peut, dans 
de justes limites, profiter de l'expérience acquise par d'autres industries 
dart. Dans les travaux que nous avons étudiés, nous avons été frappé 
de ce qu'ils étaient plus des reproductions de travaux flamands, anglais, 
allemands ou français du moyen âge ou de la Renaissance, que des tra- 
vaux originaux. Le dessinateur, sans prendre une époque pour en faire le 
pastiche, ne doit-il pas étudier les diverses époques comme un point de 
départ nouveau qui lui donnera des inspirations nouvelles? Le lecteur 
voudra bien compléter notre pensée et comprendre la réserve qui est 
imposée à l'écrivain par le sujet même qu'il traite. 






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SELENE, PAR M, MACHARD. TAPISSERIE EXECUTEE ET EXPOSÉE 
PAR LA MANUFACTURE DES GOBELINS. 

(Dessin de M. Maillart^ pour la figure^ et de M. Duraod, pour rencadremetu.) 



456 L-ART MODERNE A L-EXPOSITIOX. 



Nous avons dû classer dans un chapitre spécial la broderie orientale, 
bien qu'elle puisse trouver sa place dans une ou plusieurs des espèces 
que nous avons énumérées. Mais les produits orientaux sont composés 
au point de vue de Tart comme à celui de l'exécution d'éléments locaux; 
TEurope n'a et ne doit avoir sur leur fabrication qu'une très légère 
influence. Nous ne croyons pas qu'il soit possible de réunir les merveilles 
de l'aiguille en aussi grand nombre qu'il vient de l'être fait. Du Japon 
au Maroc et de la Perse à la Chine, nous ne trouvons que d'admirables 
spécimens qui représentent l'art de la broderie dans les divers pays. 
' Nous sommes heureux de voir entrer dans la consommation européenne 
la plupart de ces produits, qui nous sont apportes par nos grands négo- 
ciants. 

Ces travaux, toujours si originaux, si neufs et si bien conçus, doivent 
être pour tous un perpétuel enseignement. 

Les Japonais sont toujours les maîtres dans le mélange des procédés. 
Tissus unis ou brodés, impression, peinture, application, broderies de 
tous genres, ils utilisent tout avec un égal succès. Leurs dessins, lorsqu'ils 
sont de grandes dimensions, ont l'air plus agrandis que grands, et leurs 
petites pièces sont, sous le rapport de la composition, préférables aux 
grandes. Les tissus brodés sont le plus souvent minces et carteux, mais 
on y trouve une franchise et une fraîcheur de ton toute spéciale à la fabri- 
cation japonaise. 

L'exposition présentée par Ko-Scho-Kuaisha résumait l'exposition 
de broderies dans deux spécimens très différents : un petit panneau de 
soie bronze représentait de grandes branches de lauriers-roses en fleur. 
La bnxierie était faite en soie floche rattachée en couchure par des soies 
tellement minces qu'un verre grossissant était nécessaire pour distinguer 
le procédé. L'art ne le cédait en rien à l'exécution : c'était la branche de 
l'arbre posée sur la soie, La seconde pièce était un grand rideau de fleurs 
naturelles brodées en application sur fond brodé lui-même en couchure 
de cordon d'or. 11 faut avoir les conditions spéciales de main-d'œuvre de 
l'Orient pour pouvoir exécuter de pareils travaux dans de telles condi- 
tions, mais ces travaux n'en sont pas moins intéressants pour les Euro- 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 457 

péens, qui auront à chercher la reproduction et rinterprctation de ces 
objets par les procédés qui nous sont propres. 

Les broderies chinoises étaient aussi importantes par leur nombre que 
par leur valeur artistique, les paravents et les écrans en grand nombre 
généralement brodés sur satin. Ces travaux étaient brillants et bien exé- 
cutés: nous leur préférons cependant de beaucoup les broderies de cos- 
tumes exécutées en soie sur satin et sur crêpe. Les compositions, très 
ingénieuses, faisaient ressortir une merveilleuse exécution et une colora- 
tion vive, harmonieuse et originale. Les expositions de .\L\L Carlowitz, 
Foo-Long et Schu-Pao présentaient les plus beaux produits de la broderie 
chinoise. 

Les autres parties des sections de la broderie orientale offrent des 
caractères ditîérents pour le dessin et pour Femploi des matériaux. 

La Grèce a envoyé deux sortes de produits très opposés : l'un, des 
costumes d'homme et de femme brodés au crochet et ornés de cordonnets 
d'or; l'autre, des ceintures et diverses autres parties de costume brodées 
en soie floche sur lin et mélangées d'or. 

Ces seconds travaux sont bien plus intéressants que les premiers, car 
on y sent non seulement la conservation du style national, mais encore une 
très grande liberté et une très heureuse naïveté d'exécution. 

Le gouvernement d'Annam avait une suite très curieuse de broderies 
d'ameublement exécutées en plusieurs tons de bleu et de blanc sur fond 
rouge vif. Les dessins et les matériaux étaient chinois, mais traités avec 
une largeur d'exécution beaucoup plus accentuée que ne le sont généra- 
lement les produits de Chine. 

L'exposition du Maroc est la seule qui, résumant les procédés 
employés en Orient pour les broderies en soie, mêle à ses produits les 
divers procédés de l'application, et emploie les matières d'or avec une 
réelle supériorité. Ses travaux ne le cèdent en rien à ceux des Indiens, et 
ont une supériorité artistique incontestable. Les Marocains ont abordé 
non seulement tous les genres de broderies, mais ils les utilisent avec une 
grande intelligence. Vêtements de diverses sortes, housses de chevaux, 
détails de costumes, sont traités avec richesse et talent. 

C'est dans ces remarquables travaux que nous avons trouvé au plus 
haut point le mélange intelligent des procédés de l'art oriental. 



458 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 






Nous avons gardé, pour finir, l'étude des Manufactures nationales, 
non que leurs travaux soient parfaits, mais parce qu'ils sont, à nos yeux, 
un curieux mélange de médiocrité et de beauté, et c]u'il est facile de tirer 
de cette dernière étude une conclusion logique et surtout pratique. Les 
Gobelins auraient peut-être dû ne pas exposer les tapis destinés au palais 
de Fontainebleau; ils avaient à faire admirer des travaux très remar- 
quables, comme : la Séléné, deM.AIachard, à laquelle l'artiste a ajouté un 
élégant encadrement de style Renaissance, ainsi qu'on peut le voir dans 
l'intéressante reproduction que nous donnons de cette charmante tapis- 
serie; la Pénélope, de M. Maillart, et le Vainqueur, de M. Ehrmann. Les 
artistes ont depuis longtemps fait l'éloge des tableaux, éloge qui rejaillit 
sur les tapisseries. Ces œuvres sont essentiellement décoratives, par la 
proportion, par la composition, par le dessin et par le coloris. La riche 
exposition des Gobelins renferme d'autres pièces très importantes, mais 
qui, à notre sens, font trop tableau et pas assez décor. Ce même défaut 
se fait sentir dans les travaux de la manufacture de Beauvais, travaux 
toujours éternellement p»arfaits, et aussi dans quelques cadres qui entou- 
rent les compositions modernes. La perfection de l'exécution ne sauve pas 
le manque de parti pris dans la composition de ces ornements. Nous nous 
empressons de faire une exception en faveur du cadre dessiné par M. La- 
meire, etqui entoure la Msitation, de Ghirlandajo, ainsi que pour celui de 
Machard dont nous venons de parler. 

Ce reproche serait peut-être peu important s'il s'agissait d'une exposi- 
tion ordinaire; mais les produits exposés par les manufactures de l'État ne 
doivent rien laisser à désirer, ni sous le rapport de l'art, ni sous celui de la 
perfection du travail. Si les conditions onéreuses dans lesquelles est établie 
leur fabrication ne leur permettent pas d'avoir une influence très pratique 
sur la production ordinaire, il n'en est pas de même des lumières artis- 
tiques que ces établissements nationaux doivent conserver et répandre. 

11 serait facile aux Gobelins de revenir aux vraies traditions déco- 
ratives, et les précieux éléments que contient cet établissement lui per- 
mettraient d'étendre son influence bien au delà de ses travaux ordinaires. 
11 serait utile de voir réunis dans un petit musée les divers spécimens 



LES TISSUS ET LES BRODERIES. 45o 

des travaux de Faiguille : tapisserie sur canevas, broderie de différents 
genres, dentelles, etc. On pourrait alors analyser les anciens procédés et 




^1 '- — .— 



PFNELOPE, PAR M. MAILLART, 
ÎRIE EXÉCUTÉE ET EXPOSÉE PAR LA MANUFACTURE DES GOI 



(Dessin de l'arllsle 



les reconstituer en les comprenant toujours et en les modifiant quelque- 
fois. Nous sommes certain d'avance des éminents services que rendrait 
cette modeste innovation. La réalisation en serait économique et prompte. 
Nous avons donc tout lieu d'espérer que nous verrons dans un prochain 



^ôo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION 

avenir cette branche de nos industries d'art prendre un nouvel essor et un 

fructueux développement. 



TH. BIAIS. 



P. S. — Nous devons remplir pour M. Biais le même devoir que nous 
avons précédemment rempli pour M. Falize et pour les mêmes raisons de 
stricte justice. Cette étude sur la broderie à TExposition de 1878 serait 
incomplète et il y manquerait un enseignement essentiel, si nous négli- 
gions de signaler les œuvres remarquables que la maison Biais aîné fils et 
Rondelet a mises sous les regards du public dans les classes XVIII et 
XXXVI. Personne n'ignore la part personnelle que notre collaborateur 
M. Th. Biais a prise dans le grand et légitime succès qu'elles ont obtenu. 
La haute récompense qui lui a été accordée à cette occasion n'a été que 
le prix mérité de ses efforts persévérants; elle a été aussi la consécration 
d'une compétence en ces matières délicates que nos lecteurs ont pu appré- 
cier de longue date. 

La vitrine de .M.M. Biais et Rondelet, dans la classe XXXVI, renfermait 
les types les plus excellents de tous les styles applicables aux objets d'usage 
courant ou aux ornements religieux. Nous mettons sous les yeux de nos 
lecteurs la mitre, très remarquable, qui reproduit en broderie l'Annoncia- 
tion de la sainte \'ierge. On remarquera la grâce et l'élégance du dessin, le 
choix heureux des motifs d'ornementation. .Malheureusement notre 
dessin ne peut rendre la perfection du point d'aiguille. C'est là une véritable 
œuvre d'art, moins faite pour être portée que pour figurer au trésor des 
chapitres à l'égal des orfèvreries les plus précieuses. A côté des autels et des 
statues qui figuraient dans la classe XVIII, la maison Biais et Rondelet avait 
placé sous les yeux des visiteurs le spécimen d'un trône pontifical. Les armoi- 
ries qui y figurent sont des types très corrects de ce genre d'ornementation. 

Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer dans cette importante 
maison l'alliance intéressante d'un certain esprit de nouveauté avec l'obser- 
vation sévère des traditions liturgiques. Ce serait une erreur de penser qu'en 
dehors du moyen âge et de la Renaissance il n'y ait pas d'autres époques 
qui puissent fournir des modèles à la confection des vêtements sacerdotaux. 
Le style Louis X\\ et même quelques aspects du style Louis XV peuvent 
être utilement consultés et communiquer aux œuvres nouvelles une cer- 
tame grâce fleurie et une certaine légèreté d'aspect. La maison Biais aura 
contribué pour une large part au rajeunissement des formes consacrées. 




LE JAPON A PARIS 



I 




Il n'est pas de jour depuis dix ans 
que nous ne rencontrions dans nos 
grands quartiers, sur les boulevards, 
au théâtre, de jeunes hommes dont 
l'aspect à première vue nous surprend 
toujours. Ils portent avec aisance le 
chapeau de haute forme ou le petit cha- 
peau de feutre rond (qui affecte plus de 
désinvolture) coiffé sur des cheveux 
noirs, fins et lustrés, à longue raie dor- 
sale, la redingote de drap correcte- 
ment boutonnée, le pantalon gris clair, la chaussure fine et la cravate de 
couleur foncée flottant sur le Hnge soigné. Si le bijou en forme de pas- 
sant coulant qui fixe cette cravate n'était trop voyant, le pantalon trop 
évasé sur le cou-de-pied, la bottine trop luisante, la canne trop légère, 
— ces nuances trahissent l'homme qui subit le goût de ses fournisseurs 
au lieu de leur imposer le sien, — à la tenue, à l'allure facile on les 
prendrait pour des Parisiens. Vous vous croisez sur l'asphalte, vous les 
regardez : le teint est légèrement bronzé, la barbe rare ; quelques-uns 'ont 
adopté la moustache et la mouche transparentes comme un lavis d'encre 
de Chine, d'autres les favoris à la cuirassière, arrêtés au ras de l'oreille; 
la bouche est large, conformée pour s'ouvrir carrément, à la façon des 
masques de la comédie grecque ; les pommettes s'arrondissent et font 
saillie sur l'ovale du visage; l'angle externe des yeux petits, bridés, mais 



462 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

noirs et vifs, au regard aigu, se relève vers les tempes. Ce sont des 

Japonais. 

Depuis l'Exposition universelle de 1867 et plus encore depuis 1871, 
ces jeunes gens, dont le nombre va croissant chaque année, circulent ainsi 
familièrement dans Paris, se soumettant à nos coutumes, à nos mœurs, 
à notre langue, ànoschitïres arabes, avec une souplesse faite pour étonner. 
En 1867, tant ce besoin d'assimilation était pressant, on en voyait déjà 
qui, abandonnant le savon bleu noir et la petite calotte hémisphérique, 
avaient revêtu de bizarres « confections » parisiennes ; ils conservaient les 
cheveux retroussés et la petite natte tordue au sommet de la tète, ras- 
semblée sous la coilllire ; ils continuaient, selon leur usage national, à 
se moucher dans de petits carrés de papier ; en fait de langues euro- 
péennes, ils ne disaient que quelques mots d'anglais; ils n'écrivaient et ne 
calculaient qu'au pinceau en caractères japonais. Aujourd'hui l'assimila- 
tion est à peu près achevée. Elle s'est accomplie rapidement en vertu des 
aptitudes générales de la race et des spéciales facilités de la jeunesse. 11 
est à noter, en effet, que tous les Japonais de Paris sont jeunes. Après 
être resté si longtemps fermé aux étrangers — de 1587 à iSSq et même 
1859, — maintenant qu'il nous a entr' ouvert ses portes, le Japon, peuple 
d'initiative et d'action, curieux, en quête de progrès, envahit l'Occident. 
Il nous envoie d'intelligentes générations qui étudient nos sciences, notre 
industrie, et les appliquent ; on annonçait récemment l'arrivée à Marseille 
du premier navire de guerre à vapeur construit par des ingénieurs japonais. 
Ce n'est qu'un échange, quoique le fait puisse paraître singulier de la part 
d'une nation comme la France, habituée à la flatterie des discours offi- 
ciels. Le Japon nous emprunte nos arts mécaniques, notre art militaire, 
nos sciences, nous lui prenons ses arts décoratifs. 

Si le moins du monde on se piquait de pédantisme, on pourrait 
écrire un mémoire solennel sous ce titre : De l'influence des arts du Japon 
sur l'art et l'industrie de la France. Cette influence qui est considérable, 
manifeste, avouée et même proclamée avec une certaine ostentation dans 
nos industries du bronze, du papier peint, de la céramique, pour ne citer 
que' les principales, s'est exercée d'une façon latente, plus voilée, mais 
non moins effective, sur le talent de certains peintres en possession de la 
laveur publique. C'est par nos peintres en réalité que le goût de l'art 
japonais a pris racine à Paris, s'est communiqué aux amateurs, aux gens 
du monde et par suite imposé aux industries d'art. C'est un peintre qui, 
llànant chez un marchand de ces curiosités venues de l'extrême Orient, 



LE JAPON A PARIS. 463 

— que l'on confondait alors indistinctement sous le nom commun de chinoi- 
series, — découvrit dans un récent arrivage du Havre des feuilles peintes 
et des feuilles imprimées en couleur, des albums de croquis au trait 
rehaussés de teintes plates dont le caractère esthétique — et par la colo- 
ration et par le dessin — tranchait nettement avec le caractère des objets 
chinois. Cela se passait en 1862. Est-ce M. Alfred Stevens, le peintre des 
élégances parisiennes, ou M. Whistler, cet autre peintre de la vie moderne 
dont le tableau, la Femme en blanc, repoussé par le jury de l'Exposition, • 
en i863, et exposé au Salon des Refusés, fut à juste titre si remarqué; 
serait-ce notre Diaz, ou l'Espagnol Fortuny, ou bien Alphonse Legros 
devenu Anglais, qui eut ce premier bonheur de main, cette pénétration du 
regard de découvrir dans les confusions de la Chine morte les clartés du 
Japon vivant? Si ce n'est celui-ci, c'est tel autre des artistes que je viens 
de nommer. 

L'enthousiasme gagna tous les ateliers avec la rapidité d'une fîamme 
courant sur une piste de poudre. On ne pouvait se lasser d'admirer l'im- 
prévu des compositions, la science de la forme, la richesse du ton, l'ori- 
ginalité de l'efïet pittoresque, en même temps que la simplicité des moyens 
employés pour obtenir de tels résultats. On enleva toute la collection à 
des prix relativement élevés. Ces feuilles en couleur, qui se débitent 
aujourd'hui par miliers dans tous les grands bazars du chitfon au prix de 
dix centimes, coûtaient alors de deux à quatre et cinq francs. On se tint 
au courant des arrivages nouveaux. Ivoires anciens, émaux cloisonnés 
faïences et porcelaines, bronzes, laques, bois sculptés, étoffes brochées, 
satins brodés, albums, livres à gravures, joujoux ne firent plus que tra- 
verser la boutique du marchand pour entrer aussitôt dans les ateliers 
d'artistes et dans les cabinets des gens de lettres. Il s'est formé ainsi depuis 
cette date déjà lointaine jusqu'au moment présent de belles et rapides col- 
lections entre les mains de M. Villot, l'ancien conservateur des peintures 
au Louvre, des peintres Manet, James Tissot, Fantin-la-Tour, Alphonse 
Hirsch, Degas, Carolus Duran, Monet, des graveurs Bracquemond et 
Jules Jacquemart, de AL Solon de la manufacture de Sèvres, des écri- 
vains Edmond et Jules de Concourt, Champfîeury, Philippe Burty, Zola 
de l'éditeur Charpentier, des industriels Barbedienne, Christofîe, Bouilhet 
Falize ; des voyageurs Cernuschi, Duret, Emile Guimet, F. Regamey. Le 
mouvement étant donné, la foule des amateurs suit. 

En 1867, l'Exposition universelle acheva de mettre le Japon à la 
mode. Peu de temps après, un petit groupe d'artistes et de critiques fou- 



^64 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

dait à Sèvres le dîner mensuel de la Société japonaise du Jinglar. L'on 
n'y mangeait pas avec des bâtonnets et l'on n'y buvait d'autre boisson que 
le saki national, comme en témoigne le titre même de la société, le Jinglar 
étant le nom familier donné à un petit vin de pays que Zacharie Astruc 
célébra en un sonnet accompagné de charmantes illustrations à l'aquarelle : 
« Salut, vin des mystérieux ! » Chacun des membres reçut un spirituel 
brevet gravé à l'eau-forte et enluminé par M. Solon, l'élégant décorateur 
qui signe Miles des porcelaines recherchées par tous les amateurs de céra- 
mique moderne. M. Bracquemond, vers le même temps, composait pour 
un fabricant, homme de goût, tout un service de table en faïence émaillée 
et peinte dans le genre rustique. Il va de soi que le service, le brevet et 
les illustrations du sonnet affectaient le style japonais. Mais ces premiers 
japonisants l'avaient très intelligemment adapté sans le copier aux éléments 
de la flore et de la faune françaises. Ce dernier point est important à 
noter tout de suite, nous aurons besoin d'y revenir. L'auteur du sonnet 
du Jinglar, M. Zacharie Astruc, tour à tour poète, peintre, sculpteur, 
ouvrait le feu dans la presse par une série d'articles sur VEmpirc du Soleil 
levant, publiés par ï Étendard, en 1866. II avait déjà dans son portefeuille, 
d'où elle n'est sortie que pour être lue et admirée par de nombreux amis, 
une féerie japonaise, l'Ile de la demoiselle, qui n'est jamais arrivée au 
théâtre. Telle est la fortune des précurseurs. Nous-mème, au Constitu- 
tionnel, nous suivions, et peu après nous parlions de V Art japonais devant 
le public d'artistes qui assistait aux conférences de l'Union centrale des 
beaux-arts appliqués à l'industrie. La librairie Hachette éditait successi- 
vement plusieurs relations de voyages au Japon, et en dernier le magni- 
fique ouvrage de M. A. Humbert. Depuis, c'est M. Regamey qui multiplie 
aquarelles, dessins et croquis à toutes les pages des Promenades japo- 
naises de M. Guimet; c'est un fm humoriste, M. Ernest d'Hervilly, qui 
donne au théâtre sa jolie fantaisie japonaise, la Belle Salnara, que M. Le- 
merre devrait faire imprimer dans la mode des livres orientaux, paginer de 
droite à gauche sous une couverture jaune dessinée par Bracquemond, 
Solon ou Régamey. Pour le prochain hiver on annonce à l'Opéra un ballet 
japonais. Pendant quelques saisons, la toilette des femmes s'est inspirée 
de celle des Japonaises, elle en conserve encore quelques façons. Nous 
avons vu en très peu de jours tous les envois de la section japonaise au 
Champ de Mars enlevés par nos collectionneurs à des prix d'une cherté 
fabuleuse. Ce n'est plus une mode, c'est de l'engouement, c'est de la 
folie. 



LE JAPON A PARIS. 4G5 

Cette folie est en grande partie justifiée par la magnificence décorative 
des objets exposés. Parcourons-la donc, cette exposition. 



II 



Sur la pente occidentale du Trocadéro, — auprès de cette misérable 
foire où toute la turquerie de contrebande bruit et glapit à qui mieux 
mieux, multipliant, sous les yeux de la badauderie des deux mondes, les 
mystifications de la petite fabrique parisienne : confiseries nauséabondes, 
parfumeries de mauvais lieu, bijoux de pacotille, dont ne voudrait pas 
aujourd'hui un chef de tribu nègre, cuivres estampés et peints sans mys- 
tère par des mains françaises dans la galerie du travail à l'École militaire 
pour être vendus de l'autre côté du pont d'Iéna par des mains orientalisées 
au jus de réglisse, étoffes rayées de couleurs hurlantes achetées rue du 
Sentier, porte-monnaie soutachés à la mécanique par des Batignollaises, 
souvenirs de Jérusalem venus de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, croix 
et chapelets présentés sous les auspices du croissant et sculptés en cèdre 
qui se réclame du Liban quand il n'est que de banlieue, — à deux pas du 
charivari des gens coilTés du fez, une clôture de bambous ferme l'enceinte 
réservée à l'une des trois expositions de l'empire du Soleil levant. Celle 
où nous entrons, c'est la ferme, une miniature de ferme japonaise. 

La tourbe n'y séjourne pas, les abords en sont discrets, simplement 
hospitaliers, sans bruit de place publique, sans ronflement de peau d'àne, 
sans vibration de cordes grattées, sans éclats de cris gutturaux. On y 
pénètre par une barrière que supportent des pilastres en bois plein où 
s'épanouissent des pivoines et des tiges d'iris sculptées ; sur les vantaux 
de la barrière courent deux frises de fleurs ciselées à jour comme une 
pièce d'orfèvrerie et couronnées en guise de fronton par un adorable petit 
coq et sa poule, qui sont un chef-d'œuvre de sculpture en bois. Silen- 
cieux, attentifs sans en faire montre, souriants à leur pensée intérieure, 
qui leur montre de hautes piles de grandes pièces d'or monnayé dans 
une belle forme oblongue, l'œil mi-clos, l'esprit ouvert, les maîtres du 
lieu ne sollicitent pas le visiteur. A son intention, ils ont disposé çà et là 
de petits pliants, des sièges de bambou et de larges parasols en papier 
peint où l'ombre et le repos s'offrent d'eux-mêmes; l'ombre et le repos 
sont d'heureuse rencontre sur les déclivités du Trocadéro, en ces chemins 



^66 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

montants, sablonneux, malaisés, comme celui de la fable, et de tous les 

côtés au soleil exposés. 

11 n'y a point d'œuvres d'art à voir ici, rien de plus, en tout cas, que 
ces menus objets amenés à profusion par les plus récents exportateurs 
sur le marché de Paris; mais nous avons à y prendre sur le fait et sur le 
vif les éléments de l'œuvre d'art décorative, je veux dire le caractère des 
formes naturelles et le goût de la race. Eh bien, les artistes japonais sont 
beaucoup moins fantaisistes qu'on ne serait porté à le croire si on les 
jugeait seulement d'après l'apparence capricieuse de leur dessin. Ces 
fusées de trait, ces longues courbes, ces saillies subites brusquement sui- 
vies de subites retraites du pinceau, ces contournements qui semblent de 
pure invention ou tout au moins affectés, ces grossissements de tel ou tel 
organe ou ses rapetissements dans l'animal et dans la plante, il est clair 
désormais, d'après les quelques spécimens réunis à la ferme, que c'est la 
nature en réalité qui leur en fournit les modèles. Cela est précieux à con- 
stater. Quant au goût de la race, il se confirme en dehors de l'art, tel que 
l'art nous l'avait révélé; pratique avant tout, allant droit à l'utile, mais 
aux formes de l'utile ajoutant spontanément, comme d'intuition, la parure 
d'une imagination ingénieuse, enjouée, riche en surprises et de belle 
humeur. Le joli et doux jardin! on s'y promène à petits pas, retrouvant 
en toutes choses, dans la disposition des pieds d'orge en culture, des 
rizières, des oasis de bambous verdoyants, dans l'architecture d'un han- 
gar, d'une fontaine, d'une cage à poules, dans un jouet d'enfant, la même 
recherche des ajustages simples et rares, précis et curieux, le même génie 
industrieux et charmant, le même soin, la même patience, le même souci 
de perfection. Évidemment le temps ne coûte pas à ce peuple, il n'envi- 
sage que le résultat et le veut excellent; je doute qu'il se rencontre dans ses 
dictionnaires l'équivalent de notre mot bdck>r, s'il se familiarisait jamais 
avec nos langues classiques; il pourrait, car il y a tous les titres, s'appro- 
prier la belle devise latine : Age qiiod agis ! Bien faire ce que l'on fait. 

11 serait tout à fait injuste de dénier à l'Occident l'amour des choses 
parlaites. Mais il s'y exerce de préférence dans les arts qui reposent sur 
les sciences mathématiques. Au moins est-ce là que les applications 
aujourd'hui nous frappent le plus vivement, dans ses audaces de con- 
struction des ponts et chaussées, et surtout dans les admirables combi- 
naisons des moyens mécaniques par lesquels l'homme s'est asservi les 
forces naturelles et a domestiqué les éléments comme l'eau, l'air et le 
feu. A ce point de vue, le Japon en est encore à balbutier le rudiment, il 



LE JAPON A PARIS. 4^7 

s'est mis à notre école. Nous pouvons nous mettre à la sienne pour tout 
ce qui touche aux arts décoratifs. Et déjà nous y sommes, je lai dit, 
mais nous nous y prenons mal, nous ne comprenons pas l'enseignement 
qu'il nous donne et qui pourtant est si clair. Je ne veux nommer per- 








lE TIREE DUN ALBUM JA?0^ 

(Collection de M. Ph. Burty.) 



sonne ici, mais quand nous parcourons dans la section française les expo- 
sitions de nos fabricants les plus renommés, nous ne pouvons nous 
défendre d'un certain découragement et même de quelque humiliation 
en vû^'ant qu'on nous présente comme des témoignages de progressant 
et de si pauvres pastiches de l'art japonais. Lorsque, il y a dix ans, nous 



^(38 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION. 

recommandions aux artistes industriels français d'étudier le Japon, nous 
ne voulions pas croire que seulement ils trébucheraient aux ornières de 
Pimitation plate. Nous ne les leur signalions que par acquit de conscience. 
Ils s'y sont enfoncés. Comment alors se serait-on méfié? Le premier 
exemple donné, le service de M. Bracquemond, était un modèle parfait 
de ce qui peut être obtenu par Tintelligente interprétation d'un style 
déterminé. Ce vaillant artiste avait tout simplement choisi parmi nos 
plantes potagères et nos animaux de basse-cour les éléments de sa déco- 
ration. Tout ce qu'il avait emprunté aux artistes japonais, c'est une 
liberté de disposition des motifs plus grande que de coutume dans le 
décor français, c'est-à-dire le déplacement arbitraire des centres, la rup- 
ture de l'équilibre et de la pondération des masses, l'usage absolu de 
ce que j"ai nommé la dyssymétrie, la façon intelligente de jeter en un 
point quelconque du cercle, puisqu'il s'agit d'assiettes, et en dehors des 
divisions géométriques, un ornement isolé, le pétale d'une fîeur, un 
insecte, une grande tache pittoresque même, une botte de légumes, un 
canard, un dindon, un crapaud. Il leur empruntait aussi leur façon de 
modelé sommaire, en teintes plates, qui donne l'idée de l'objet sans viser 
au trompe-l'œil ; puis leur mode d'accentuation dans le dessin qui consiste 
à fortement accuser, même au prix d'une exagération, le caractère essen- 
tiel de la forme. Tout cela était légitime, logique, intelligent, d'un art 
piquant, par un vif attrait d'originalité de bon aloi. La personnalité de 
l'artiste n'avait pas abdiqué au profit des paresses empiriques de l'imita- 
tion. On avait rencontré au Japon un nou^"eau principe d'art décoratif, on 
l'appliquait librement en l'étendant et l'appropriant à nos coutumes, à nos 
usages, à notre milieu de nature. L'exemple était précieux, les dessina- 
teurs de fabrique se sont bien gardés de le suivre. Ils ont tout pris à l'art 
japonais : compositions, dessins, couleur; ils ont fouillé ses albums de 
croquis pour les décalquer et en reporter les motifs sur leurs bronzes et 
leurs faïences; ils ont copié servilement jusqu'aux figures, copié les types, 
copié les costumes, copié les attitudes, copié les tons de palette, copié 
même les réseaux de fond des émaux. Et toutes ces copies se prennent 
sur des modèles usés depuis longtemps au pays d'origine et dès lors renou- 
velés. 

Notre progrès se réduit donc à nous mettre à la remorque d'une 
formule étrangère. C'est piteux. Si encore, en ce champ étroit de la 
reproduction littérale, nos fabricants luttaient de richesse, de goût et de 
perfection avec les Japonais, pour médiocre que soit la consolation, nous 



LE JAPON A PARIS. 469 

en tiendrions compte. Mais nous ne pouvons même pas dire qu'il en soit 
ainsi. Comparons les bronzes par exemple. Ici les prétentieux et indi- 
gents pastiches sont à la fois plus réguliers et plus maladroits : plus régu- 
liers, comme dans ces réseaux de cloisonnés que je citais tout à Fheure. 




LE TIREE DUN ALBUM JAPO^ 

(Collection de M. Ph Burty.) 



qui sont tracés avec une correction géométrique infaillible trahissant 
rinsensibilité de la machine; — plus maladroits dans le travail de l'in- 
crustation des métaux sur métaux, qui est opérée sans netteté, et conserve 
aux contours des traces de bavochure; — indigent et prétentieux par 
l'aspect ciré, luisant, verni, battant neuf des alliages composés à un titre 
unique et au plus pauvre. Rencontrerons-nous dans nos bronzes rien de 



^-o L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

comparable au shakoudô et au sibouïtsi du Japon, ces admirables métaux 
formés par l'alliage du bronze, ici avec Targent, là avec for ? Nullement. 
Sur ce terrain même de la somptuosité des matières, Paris est battu par 
Kioto. Ferons-nous donc toujours du châle Ternaux en croyant faire du 
châle de l'Inde"! 

Je n'insiste pas davantage sur la qualité de la matière employée, 
question qui a bien son importance pourtant, et plus grande que nos fabri- 
cants ne paraissent le croire quand il s'agit de l'œuvre d'art, car aucun 
élément ne saurait être impunément négligé si Ton veut le conduire à la 
beauté parfaite. Mais comment songerait-on à de tels achèvements, lors- 
qu'on est encore engagé dans les servitudes de l'imitation? On nous dirait 
en vain que l'intérêt commercial a dû primer Tintérèt esthétique, que l'on 
a cédé à l'engouement du public pour le style japonais, que les fabricants 
subissent plutôt qu'ils ne dirigent les courants de l'opinion. Si cela était, 
ils en seraient les mauvais marchands II est dilficile de supposer, en effet, 
qu'après l'Exposition, où Ton aura vu l'art original, les amateurs conti- 
nuent à se pourvoir de copies inférieures, étant donné surtout le caractère 
essentiellement commerçant des Japonais, qui ne sont pas gens à perdre le 
bénéfice de leurs succès. 

III 

Ni dans le passé ni dans le temps présent, les leçons n'ont fait défaut 
à nos fabricants. Pour n'être point directes, elles n'en étaient pas moins 
éloquentes. Seulement il eût fallu les voir où elles étaient et les com- 
prendre. Je voudrais tenter de leur en indiquer les sources et d'éveiller 
leur vigilance à l'avenir. 

Dans tous les arts, l'imitation est l'infaillible entremetteuse de la 
mort. C'est l'imitation qui tue les écoles. Parmi les artistes, ceux-là 
seulement demeurent et prennent rang auprès de la postérité qui ont 
vivifié leurs œuvres à la chaleur et à l'émotion de leur propre indivi- 
dualité. Les témoignages abondent. Que subsiste-t-il des peintures de la 
basse Flandre, qui, sous le nom d'école de Cologne, prolongea les pro- 
cédés primitifs de Memling de Bruges, sans avoir hérité de son génie ? 
Rien. — Que subsiste-t-il de l'école bolonaise des Carrache qui, pendant 

I. La comparaison pèche en un point capital : dans l'industrie du cluile, le Ternaux coûte 
dix tois moins que le cachemire authentique; dans l'industrie du bronze, le Ternaux coûte aussi 
cher que le Japon. 



LE JAPON A PARIS. 471 

plus d'un siècle, imposa sa médiocrité éclectique à l'égal des chefs- 
d'œuvre de la Renaissance? Rien. On en conserve les restes dans les 
musées qui sont des dépôts d'archives. Mais pas un amateur sensible ne 
s'y arrête. — De l'école française à la suite de David, rien non plus n'a 
subsisté, et certes ce n'était pas la science qui lui manquait. Le fétichisme 
•de l'imitation a stérilisé la poésie en France, pendant près de deux 
siècles, ce qui prouve que le même phénomène se renouvelle dans les 
ordres de productions les plus différents. De tous les copistes et pla- 
giaires, de tous les traînards de l'armée de l'intelligence, le temps finit 
toujours par faire justice en étendant sur eux le drap lourd de l'oubli. 
Encore pour la peinture, qui occupe les avenues officielles, qui est pro- 
tégée, honorée par les gouvernements, y faut-il souvent une succession 
d'années, parfois des espaces séculaires. Pour les arts d'ornement, qui 
relèvent du public, le dégoût du pastiche est beaucoup plus prompt à se 
manifester. Même à ne se placer qu'au point de vue étroit de la spécu- 
lation, de l'argent, l'imitation devient rapidement une mauvaise affaire. 
Toute œuvre dont la conception ne repose pas sur un principe absolu 
d'originalité peut tromper et plaire un moment, par surprise; mais 
accueillis comme une mode, de tels succès ont aussi de la mode son 
éphémère durée. 

Seuls pendant des siècles à occuper l'étroit goulot par où, de Naga- 
saki à Décima, le Japon communiquait avec le reste du monde, les Hol- 
landais, peuple artiste, ne tombèrent pas dans l'erreur de l'imitation. Rece- 
vant la première révélation des merveilles décoratives d'un peuple connu 
d'eux seuls, inconnu de l'Occident, quelles facilités pour s'approprier, 
piller et plagier cet art, ne leur offrait pas une situation à ce point excep- 
tionnelle! Ils ne le firent point. 11 y eut probité réelle à s'abstenir et non 
dédain, comme on pourrait le supposer, si nous ne savions quelle fut, au 
contraire, la passion des anciens collectionneurs d'Amsterdam et de la 
Haye pour les objets de l'extrême Orient. Loin d'en méconnaître la valeur 
esthétique, ils la comprirent si bien qu'ils s'en inspirèrent très ouverte- 
ment, nous le voyons aujourd'hui, dans la décoration de leur prop>re 
poterie. La faïence de Delft, qui a le don de passionner encore les amateurs 
■de céramique, n'est sensiblement qu'un dérivé de la faïence japonaise, une 
conversion de l'ornement japonais au goût général du peuj^le hollandais. 
Aussi, dans leur sincérité, l'ont-ils singulièrement alourdi. Ils poussèrent 
les choses à l'extrême en faisant fabriquer au Japon des services sans 
nombre, d'après des motifs de décor fournis par eux-mêmes, créant ainsi 



,-, L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

+/ - 

une céramique bâtarde comparable à ces tissus de Tlnde, dont avec une 
admirable fatuité nos industriels expédient de Paris dans la vallée de 
Kachemyr les modèles dessinés et peints ici sous leurs yeux. C'est une 
présomptueuse naïveté qui doit exciter d'ironiques et silencieux sourires 
dans les métiers à tisser de l'Orient. L'adaptation spontanée, comme dans 
la faïence de Delft, était, au contraire, tout à fait légitime. L'ornement 
qui, au pays du Soleil levant, affectait la brillante légèreté d'une flamme 
de bois sec, prit aux Pays-Bas, il est vrai, l'épaisseur d'un feu de tourbe ; 

mais qu'importe! Le fait essentiel, c'est que, sous cette forme même 

dont l'origine lui est étrangère, l'art hollandais est encore l'e.xpression 
fidèle de la race batave et la caractérise ; il reste national. Nous ne deman- 
dons pas autre chose à l'art décoratif de notre pays, lorsqu'il s'abandonne 
aux séductions des arts orientaux. 

11 n'est pas un des peintres que j'ai nommés plus haut et qui se pas- 
sionnèrent pour le Japon, qui n'ait, pendant un temps au moins, subi son 
influence non seulement comme amateurs, je dis aussi comme peintres. 
Leur étonnement, leur admiration, leur enchantement, avaient été trop 
vifs et trop profondément ressentis pour qu'ils pussent s'y soustraire. Ils 
ne tentèrent même pas d'y résister. Avec intelligence ils surent diriger 
l'action qu'elle devait infailliblement exercer sur leur talent. Chacun d'eux 
s'assimila de l'art japonais les qualités qui recelaient les affinités les plus 
voisines avec ses propres dons : M. Alfred Stevens, certaines rares déli- 
catesses de ton; M. James Tissot, des hardiesses et même des étran- 
getés de composition comme en ses belles Promenades sur la Tamise ; 
M. Whistler, ses exquises finesses de coloration; M. Manet, ses fran- 
chises de taches et l'esprit de la forme curieuse comme en ses eaux-fortes 
pour l'illustration du Corbeau d'Edgar Poe ; M. Monet, la sommaire 
suppression du détail au profit de l'impression d'ensemble ; M. Astruc en 
ses aquarelles, le caprice ingénieux de ses premiers plans; M. Degas, la 
fantaisie réaliste de ses groupes, l'effet piquant de ses dispositions de 
lumières en ses étonnantes scènes de cafés-concerts; M. Michetti, le 
silhouettage élégant de ses figurines sur des fonds monochromes ; tous 
plus de lumière. Et tous y trouvèrent une confirmation plutôt qu'une 
inspiration à leurs façons personnelles de voir, de senUr, de comprendre 
et d'interpréter la nature. De là un redoublement d'originalité individuelle 
au lieu d'une lâche soumission à l'art japonais. Voilà des exemples que 
je me plais à citer, parce qu'ils témoignent heureusement du parti qu'avec 
le moindre effort d'intelligence nos artistes décorateurs et nos fabricants 



LE JAPON A PARIS. 4,-3 

pourraient tirer des révélations des arts étrangers et de nos propres arts 
dans le passé. 

N'est-il pas déplorable notamment, pour citer un fait entre cent autres, 
d'avoir à constater l'immuable routine à laquelle se condamnent nos 
peintres verriers décorateurs d'églises ? Sans en excepter un, ils s'im- 
mobilisent dans la constante reproduction des styles anciens du xui' 
au XVI' siècle, sans risquer la plus humble tentative pour en sortir. Je 
consulte l'un d'eux, praticien de premier ordre, qui a mis des verrières 
dans les cinq parties du monde, M. Lorin, de Chartres, et lui demande 
les raisons de cette apathie générale de la verrerie française : il en fait 
remonter la responsabilité aux architectes diocésains, qui imposent le style 
des vitraux. Si encore les architectes ne faisaient que tenir rigoureusement 
la main à la conformité du style entre l'édifice et les vitraux dans les monu- 
ments anciens, il n'y aurait pas lieu de protester, quoique la rigueur ici 
soit excessive, l'unité de style étant au monde ce qu'il y a de plus rare 
dans ces vieilles cathédrales que nos pères mirent souvent plusieurs siècles 
à construire et où chaque siècle a laissé l'empreinte accusée de son art. 
Mais c'est pour des églises toutes neuves, construites d'hier, achevées 
d'aujourd'hui, que l'architecte commande des vitraux moyen âge, aux 
figures informes, émaciées, aux tètes en poire, aux pieds en pointe, aux 
gestes raides et gauches. Je suis loin de nier le grand caractère de ces 
figures dans l'œuvre na'i've de nos anciens verriers, mais je considère aussi 
que dans l'œuvre des architectes contemporains de telles exigences ne 
sont que de prétentieuses niaiseries, condamnables autant que baroques. 
Au même titre, nos peintres de sujets religieux devraient décorer les cha- 
pelles qu'on leur confie dans le style de Cimabue, Giotto plus humain 
n'étant lui-même qu'un décadent. C'est absurde. Aussi est-il arrivé cette 
chose singulière qui confond nos verriers, c'est que la faveur publique, dès le 
premier jour à l'Exposition, s'est attachée aux vitraux anglais. La fabrication 
anglaise n'est pas comparable à la nôtre, elle ne peut parvenir à composer 
de grandes pages qui exigent une puissance de ton, une intensité de colo- 
ration que ses procédés lui interdisent ; elle s'en tient à une sorte de mono- 
chromie rehaussée de tons rabattus qui laissent jouer toutes les facettes 
d'un verre habilement fabriqué à cette intention, et qui perdrait ses qua- 
lités brillantes, chatoyantes, s'il devait subir les cuissons successives néces- 
saires à la réussite des tons primitifs et francs. Mais on a été séduit par 
l'harmonie facilement obtenue de ces vitraux et plus encore par l'affran- 
chissement des étroites subordinations aux styles anciens qui enchaînent 



^-.^. L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

nos verriers français. Les Anglais, bien moins forts que nous dans la 
fabrication des vitraux, ont paru plus artistes. — C'est une nouvelle leçon 
donnée à l'industrie décorative de notre pays, où je ne vois guère que nos 
grands céramistes qui aient su s'affranchir sans réserve de Timitation tout 
en s'inspirant ouvertement du Japon. 

IV 

Est-ce à dire que les artistes japonais eux-mêmes se soient absolu- 
ment libérés de leur passé? Bien loin de là. Nul peuple, au contraire, ne 
témoigne d'une fidélité plus constante aux enseignements de ses maîtres 
antérieurs. 11 ne vient à l'idée de personne de le regretter. Nous devons 
nous féliciter, au contraire, de rencontrer ici un tel respect de la tradition, 
parce que chez ce peuple, qui en ce point comme en bien d'autres montre 
tant d'allinités avec le peuple grec, cette tradition fut de premier élan 
fondée sur un principe excellent, d'une justesse parfaite et dès lors 
immuable. Nous Talions voir en comparant les œuvres des plus anciennes 
époques du Japon aux œuvres de ses artistes contemporains. 

A la vérité, la comparaison n'est pas facile. Autant la disposition 
elliptique à secteurs rayonnants, adoptée pour l'Exposition de 18G7, se 
prêtait à l'étude comparative des produits similaires dans toutes les nations, 
autant cette étude est malaisée pour ne pas dire impossible en 1878, avec 
le système d'isolement qui a prévalu pour chaque nation et de dispersion 
pour chaque nature de produits. Les membres des jurys de toute classe 
savent à quelles marches et contre-marches forcées, à quelles fatigues et 
à quelles lacunes d'examen cette dispersion les a condamnés. Si l'on veut 
borner son observation aux œuvres d'un même pays, la fatigue, pour être 
moindre, est cependant excessive encore, puisqu'il faut se transporter des 
cimes du Trocadéro jusqu'à l'École militaire, et la difficulté de comparer 
reste la même. Elle s'augmente au Japon de l'étroite parcimonie avec 
laquelle le génie civil lui a mesuré l'espace dans les galeries du Trocadéro. 
MM. les ingénieurs, qui ne se piquent pas, je suppose, d'être artistes, ont 
disposé de beaucoup de place pour toute sorte de tableaux vivants empaillés 
et de ridicules mannequins qui de leurs yeux blancs poursuivent le visiteur 
à tous les détours ; mais ils ont rigoureusement mesuré l'étendue aux tré- 
sors de l'art japonais des divers âges. C'est une faute, car le grand et légi- 
time succès qui était réservé à l'exposition moderne organisée par les 
soins de MM. Matsugata et Maéda se fût accru de beaucoup si la part 



LE JAPON A PARIS. 4,-5 

faite aux envois officiels de Tart rétrospectif eût été plus importante. Ceux- 
là seulement, en effet, avec les envois de M. Wakaï, ofl'rent au travailleur 
l'intérêt de renseignements authentiques. A coup sûr, les collections de 
MM. Bing, Burty, de la Xarde, de Camondo, E. Guimet, sont curieuses 
à bien des titres; mais à l'exception de celle de M. Guimet. qui a un 
caractère exclusivement religieux, le pêle-mêle des autres et le défaut de 
classification raisonnée, tout en leur laissant une haute valeur de dilettan- 
tisme, leur retirent toute valeur d'étude. 

La plus ancienne peinture connue et conservée au Japon remonte au 



ry 






ï¥' 












CHASSE AC FACCC-N. 

(Gravure extraite d'un album delà collectioa de M. Burty.) 



commencement du vu' siècle après Jésus-Christ ; mais seulement à dater 
du ix^ l'art y prit un développement tel que le gouvernement le soumit 
au régime d'une administration spéciale. On sait que le principe de ce 
gouvernement était une véritable féodalité qui n'a été définitivement suppri- 
mée que par le souverain actuel, S. M. Mutsù-Hito, cent vingt et unième 
empereur du Japon. Cette école primitive s'attacha tout naturellement à 



476 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

peindre, après les dieux, les princes, gouverneurs de provinces, dans 
leurs costumes de cour fastueux et barbares, chargés à profusion d'orne- 
ments magnifiques et du goût le plus rafîiné. Le chef de cette école puis- 
sante nommé Tsunetaka, portait, comme directeur de Tadministration des 
beaux-arts, le titre officiel de Tosagon-no-Kami. Ses descendants adop- 
tèrent pour nom de famille les deux premières syllabes de ce titre : Tosa, 
et l'École qui se perpétue encore aujourd'hui dans la même descendance 
prit le nom de Tosae. C'est à VEcole Tosae qu'il faut attribuer le tvpe 
de ces farouches « Daïmios combattant )) que l'imagerie japonaise nous a 
rendus- si familiers. 

Au xvf siècle, la peinture étendit davantage son champ d'action; 
elle commença de s'intéresser aux classes plus modestes, aux mœurs 
générales, aux arts, aux métiers, aux scènes de la vie publique et de la 
vie domestique. Le chef du mouvement fut hvasa Matabe en iSyo. Son 
Ecole, fortifiée par le succès de Hishigawa-Moronoba, prit, un siècle plus 
tard (1690), le nom à' École d'Utagawa, dont le mérite précieux consiste 
dans la scrupuleuse exactitude des scènes représentées dans la vérité du 
détail et du ton, c'est-à-dire de la forme et de la couleur. 

Plus tard le paysage et les animaux apparaissent dans la peinture 
japonaise comme des motifs d'art suffisants par eux-mêmes sans qu'il 
soit besoin d'y faire intervenir l'image de l'homme. On y trouve une 
sincérité plus ardente encore que par le passé dans le dessin et dans la 
coloration, une recherche plus savante du caractère essentiel, spécifique 
des réalités naturelles, un goût de composition plus charmant et plus fin. 
Mais, par un singulier phénomène de l'esprit chez les peintres de paysage, 
— et je crois y reconnaître une sorte de passion pour le type absolu des 
formes, lignes d'horizon, montagnes, roches, arbres fleuris, feuillages, — 
l'artiste dès ce moment supprime complètement le modelé, ne procède 
plus que par teintes plates et ne détermine l'aspect des choses que par le 
trait ou contour, le ton et la perspective linéaire. Cette façon synthétique 
d'exprimer la nature répondait sans doute au génie de la race, car dès lors 
le modelé disparaît aussitôt des peintures de l'École Tosae (peinture d'his. 
toire) et de l'Ecole d'Utagawa (peinture de genre). Il n est pas exact, en 
ellet, quoique ce soit l'opinion commune, il n'est pas juste, dis-je, de 
refuser à l'Ecole Tosae non plus qu'à l'École d'Utagawa la connaissance 
de la perspective et du modelé. Nous signalons à la bonne foi des visi- 
teurs mipartiaux cette erreur capitale et trop répandue; elle tient sans 
doute à la longue confusion qui s'est tàite entre le décor chinois et le décor 



LE JAPON A PARIS. 477 

japonais, confusion qui persiste encore dans Tesprit des foules inatten- 
tives. Aussi ma surprise a-t-elle été grande de voir confirmé par un très 
récent document officiel de source japonaise le préjugé relatif à Tigno- 
rance des artistes qui nous occupent en matière de perspective et de 
modelé. 11 serait difficile de rencontrer dans une publication plus auto- 
risée une assertion plus contraire à Fexactitude des faits. Je parle des 
deux premières parties d'un précieux ouvrage : le Japon à l Exposition 
universelle de iSjS, rédigé et imprimé sous la direction de la commis-, 
sion impériale japonaise. Ce livre est le premier qui nous apporte des 
révélations authentiques sur la géographie, l'histoire, l'art, l'éducation et 
l'enseignement, l'industrie et l'agriculture du Japon. 11 est bien succinct 
encore, il y manque des cartes, il n'y est pas question de la religion, cha- 
pitre important; ces lacunes, nous l'espérons, seront comblées. Tel quel 
pourtant, nous en avons dégagé des indications intéressantes, quoique som- 
maires, sur la succession et le caractère des diverses Écoles de peinture. 
Mais assurément MM. Matsugata et Maëda, les rédacteurs de ce travail, 
ont été trahis par l'expression quand ils ont affirmé que leurs compa- 
triotes n'appliquaient point les lois de la perspective. Qu'ils le fissent 
avec des habitudes différentes des nôtres, en plaçant pour la plupart le 
point de vue très haut, cela peut contrarier nos conventions sans être 
contraire aux principes mathématiques de l'échelonnement des divers 
plans. En outre, il ne faut pas oublier que le Japon est un pays très acci- 
denté de montagnes et de collines, que ses habitants ont tous le vif amour 
de la nature, des beaux sites, des horizons étendus; leurs peintres sont 
donc justifiés de se conformer dans leurs œuvres au goût général et de 
préférer les motifs pittoresques pris de points de vue très élevés. Ce mode 
de composition, cette façon particulière de « mettre en toile », comme 
nous disons ici, n'a rien de commun avec le mode chinois, qui consiste 
à juxtaposer de petits motifs sèchement découpés et rapprochés sans 
aucun souci de cette décroissance optique des dimensions que l'éloigne- 
ment fait subir aux divers plans. La vérité est qu'en fait de perspective, 
les artistes japonais n'ont rien à nous envier. 11 faut être affecté de cécité 
volontaire pour mettre en doute leur extrême habileté à cet égard. Quant 
au modelé, on ne perdra pas de vue que nous n'avons à juger que des 
ornemanistes, des décorateurs obéissant avec une sagacité rare et qui 
nous a souvent fait défaut à la loi esthétique, qui condamne l'emploi du 
clair obscur dans la décoration des surfaces tournantes ou mobiles. Il 
suffit de voir à l'exposition rétrospective les cinq grandes peintures sous 



4j8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

verre qui proviennent d'une chapelle dépendant du temple de Shiba à 
Yedo ' pour constater que, dès le xi' siècle, Chinois et Japonais connais- 
saient les plus délicates pratiques du dessin et du relief par l'ombre et 
la lumière; et comment supposer que le Japon, si intelligent, si artiste, 
élève de la Chine en ces temps reculés, soit resté réfractai re en ce 
point seulement à l'enseignement de ses maîtres? On peut donc être 
convaincu que les anciennes Écoles de l'empire du Soleil levant mode- 
laient les tableaux fixes, qu'on accrochait aux murs des temples et des 
palais. 

V 

Outre les trois grandes divisions que nous avons nommées dans la 
peinture japonaise et que je dois rappeler après une si longue, mais bien 
nécessaire digression, outre ÏÉcole Tosae, qui représente ce que nous 
désignons sous le nom de peinture d'histoire, — Y École d' Utagawa, qui 
comprend les peintres de genre, — ÏÉcole du paysage, qui reste innom- 
mée, il existe une quatrième École fort intéressante, merveilleusement 
adroite, qui n'emploie que les procédés de Black and White, ou du 
noir et blanc, chers à nos voisins d'outre-Manche; c'est V École Siimie. 
L'École Sumie peint exclusivement à l'encre de Chine, en traits hardis, 
rapides, sommaires, précis, caractéristiques, jetés avec une sûreté de 
main incomparable, une science du dessin merveilleuse, une verve, une 
légèreté, un esprit et une grâce qui, dans l'œuvre de son grand maître, 
Oksaï, atteignent au génie. C'est à l'admirable École Sumie, ou École du 
croquis, que s'alimente l'art industriel japonais tout entier; c'est là qu'il 
puise, comme à une intarissable source, ces cent mille motifs de déco- 
ration qui se multiplient sur la panse des vases, dans la concavité des 
grands bols, sur le satin des écrans, sur le bronze, sur la terre émaillée, 
sur le bois et le papier, sur le vernis des laques. 

La marche de l'humanité dans les arts est donc partout la même. 
Aux dieux et aux héros sont vouées les premières images (École Tosae), 
puis aux hommes (École d'Utagawa), enfin à la nature, à l'animal et au 
paysage , École décorative , soutenue dans son abondante variété par 
l'École Sumie, qui est formée des croquistes les plus savants du monde 
entier. 

I. On trouvera la description de ces curieuses peintures dans la Notice explicative sur les 
objets exposés, par M Emile Guimet. Ernest Leroux, éditeur. 



LE JAPON A PARIS. 479 

Si l'amour de la nature — à nous en rapporter aux documents offi- 
L>iels — ne se révèle que fort tard dans l'art japonais, sous la forme du 
paysage proprement dit, on l'y retrouve aux époques les plus reculées 
dans la décoration des objets d'usage familier, tels que ces laques âgés 
de onze siècles, ces gardes de sabre en fer incrusté d'or et d'argent fabri- 
quées il y a seize cents ans. Il se perpétue, toujours aussi vivace à travers 
les temps, toujours aussi ingénieux, objet dans ses manifestations d'une 
telle reconnaissance de la part du peuple que l'histoire, comme elle garde 




PAYSAGE JAPONAIS, 

(Gravure extraite d'un album de la collection de M. Burty 



le nom du plus illustre chef d'École, conserve le nom d'une femme 
artiste, Renguetzu, parce qu'elle a modelé une adorable petite théière qui 
mesure cinq centimètres de hauteur. Cet amour de la nature se recon- 
naît, en dehors même de l'art, à la passion de l'horticulture qui domine 
tout le Japon. Chaque habitation, même au centre des villes, y a son 
jardin dessiné avec recherche, réunissant les accidents de terrain les plus 
variés, de belles fleurs, des arbres d'essences diverses, les eaux cou- 
rantes, les sentiers en lacets compliqués. Au xv' siècle déjà, l'art des 
jardins avait atteint son apogée. Près de Kioto existe encore le parc de 
Ginkakuji, magnifique exemple resté intact de la science et du g-oût des 
dessinateurs de jardins en l'an 1470. « L'art de faire des jardins d'agré- 



_^go L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

ment parsemés d'arbres, Je lacs, de rochers, nous dit M. Matsugata, 
paraît remonter à la plus haute antiquité. » Il n'est donc pas étonnant que 
dès la plus haute antiquité les artistes japonais aient emprunté les éléments 
du décor aux forêts, aux fleurs, aux eaux et aux roches, comme aux ani- 
maux qui s y meuvent ; et ce principe est encore aujourd'hui, avec des 
renouvellements de goût incessants, celui qui anime et vivifie tout l'art du 
Japon contemporain. 

Dans la rue des Nations, au Champ de Mars, quand on a dépassé les 
architectures britanniques avides de lumière, ajourées comme des lan- 
ternes, — la construction américaine banale et sans caractère, malgré 
l'enluminure de ses écussons d'Etats bariolés, — les maisons de bois 
suédoise et norwégienne, aux étroites fenêtres et aux pignons aigus, — 
le prétentieux portique italien, où se heurtent d'une façon si étrange 
toutes les matières et tous les styles, une bouffée de fraîcheur vous 
frappe au visage, un bruit cristallin d'eau retombante vous arrive à 
l'oreille. Ce frais murmure de source s'échappe de deux petits parterres 
fleuris, où se dressent de jolies fontaines de faïence ; elles ont elles- 
mêmes la forme de grandes fleurs, de nénuphars au large cœur épanoui, 
jetant par l'orifice de leurs pistils allongés de grêles filets d'argent liquide 
en de belles conques étagées. La vasque supérieure tient en réserve pour 
le passant de petits gobelets de bambous emmanchés d'une tige fine et 
longue. Dans celle qui s'arrondit au ras de terre dans une ceinture de 
galets historiés, dorment et rampent quelques crustacés et batraciens en 
terre cuite émaillée. De l'eau, des fleurs, un décor étrange, une attention 
hospitalière : c'est le Japon ! 

Avant de franchir la barrière aux lourds madriers équarris et garnis 
d'armatures de cuivre, que le pinceau a recouvertes d'une patine factice 
de vert antique, on remarquera que l'aspect général de la façade a été 
maintenu dans la tonalité neutre des bruns, des verts et des bleus 
rabattus. Pour tout décor, on y voit une frise de chrysanthèmes bordant 
à droite une carte des îles de l'empire, à gauche un plan de la capitale. 
Tout cet ensemble affecte une grande sobriété de coloration. Cela sur- 
prend au premier abord. On serait tenté de croire que ce peuple colo- 
riste déploie dans la décoration un grand étalage de tons vifs. Ce serait 
confondre deux mots qui au sens esthétique se contredisent formelle- 
ment : la couleur et le coloriage. La sobriété dans l'emploi des tons écla- 
tants est si générale au Japon, que les maisons y sont peintes en noir et 
les tuiles en couleur ardoise. A l'époque où les Japonais portaient ici leur 



LE JAPON A PARIS. 481 

costume national, nous avons pu constater que toutes leurs étoffes étaient 
teintes dans la gamme gris foncé qui varie du noir au bleu indigo. Mais, 
dans le vêtement comme dans Tarchitecture, ils posent toujours, avec un 
goût charmant, une petite note de réveil, une touche rouge, bleue ou 
même violette, qui paraît d'autant plus éclatante qu'elle occupe une sur- 
face moins étendue. Il y a là un phénomène optique parfaitement connu 
de tous ceux qui ont apporté quelque attention aux lois du contraste et 
de l'harmonie des couleurs. « Un centimètre carré de bleu turquoise sur 




PAYSAGE JAPONAIS. 

(Gravure extraite d'un aibum de la collection de M. Burty.) 



une large surface brun mordoré acquerra une valeur et une finesse telles, 
qu'à dix pas cette touche paraîtra bleue et transparente. Quintuplez 
cette surface, non seulement elle semblera terne et louche, mais elle fera 
paraître lourd et froid le ton brun chaud qui fentoure. » J'emprunte cet 
exemple au Dictionnaire d'architecture de M. Viollet-le-Duc. Il nous 
serait facile de citer bien des preuves à l'appui de cette théorie. Nous 
pourrions rappeler notamment aux habitués de nos Salons de peinture 
les portraits de femmes de M. Bonnat. Il est rare qu'il n'y introduise pas 
une bague ou un bijou orné d'une turquoise précisément, qui doit tout 
son éclat au contraste des tonalités rousses de sa palette. Mais, sans sortir 
de l'extrême Orient, il suffit de comparer aux envois du Japon à l'Expo- 

31 



_jg2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

sition universelle ceux de la Chine, qui leur sont contigus. Ici les ama- 
teurs de tons francs peuvent s'en rassasier à cœur-joie. Le charivari des 
rouges écarlates, des bleus aigus, des jaunes serin, des verts pomme y 
fait cligner les paupières européennes le moins du monde sensibles au 
désaccord des couleurs. Pour accepter un tel éréthisme de tons faux, les 
Chinois doivent être doués de nerfs optiques plus résistants que les nôtres 
à l'action des vibrations lumineuses. C'est au moins ce qu'il nous faudrait 
supposer si de nombreux témoignages du passé ne subsistaient pour 
démontrer que l'ancienne Chine n'était pas atteinte de cette paralysie de 
l'organe visuel, que ses artistes n'ont pas toujours eu cette rétine d'ai- 
rain. Dans les sections japonaises, au contraire, tout est doux au regard, 
apaisé, de couleur calme et pourtant joyeux. Sans doute, en vertu d'un 
organisme particulièrement délicat, d'aptitudes spéciales, d'habitudes tra- 
ditionnelles, d'intuitions et d'instincts qui révèlent spontanément au peintre 
les effets simultanés des couleurs, il est rare d'y trouver une note fausse 
ou même une erreur d'harmonie. 

Toutes les œuvres exposées sous l'étendard du Soleil levant ne sont 
pas également parfaites. On y rencontre des lots de camelote, des porce- 
laines surtout à décor rouge et or, d'un aspect banal et d'une forme 
commune, qui rappellent les formes et l'aspect de nos porcelaines bour- 
geoises de la rue Paradis-Poissonnière. A tant faire que d'imiter, le choix 
n'est pas heureux. Ce n'est pas le seul fait que nous pourrions citer où se 
révèle quelque tendance à l'imitation des fabriques européennes. De 
bons esprits, sincères admirateurs de l'art japonais et amis de ce peuple 
charmant, s'en sont émus; on a crié le caveant d'avertissement'. Il est 
incontestable que des facultés d'assimilation si rapide, comme le sont celles 
de la race japonaise, constitueraient un péril pour une vertu d'originalité 
qui n'aurait jamais été mise à l'épreuve. Mais nous ne devons pas oublier 
que le Japon a reçu de la Chine et de la Corée l'enseignement de l'art, et 
qu'il s'est bien aisément dégagé de ce que l'influence de ses maîtres aurait 
pu avoir d'excessif. Par les Hollandais nos propres arts lui étaient connus, 
et certes jusqu'à ce jour il n'avait ni abusé, ni même usé de leurs leçons. 
Je ne suis donc pas très inquiet. Il me semble que ces velléités d'imitation 
ne se produisent que dans les régions inférieures de l'industrie japonaise 
et trahissent un calcul commercial — un faux calcul, à coup sûr — plutôt 

I. Voir notamment les articles pleiis de verve, de bon sens et de bon goût publiés par 
M. Paul Dalloz dans h Moniteur universel du 31 juillet au y août, sous la rubrique Le TOUR DU 
MONDE AU Champ de .Mars : Au Jjpon... et. chemin fuis^im . un peu partout. 



LE JAPON A PARIS. 483 

qu'une ambition esthétique nouvelle. Je ne m'alarme pas davantage de 
voir les jeunes gens de Tokio adopter à Paris les usages parisiens. Ne 
savons-nous pas que, rentrés chez eux, tous les étrangers, tous ces Turcs, 
ces Égyptiens, ces Persans, ces Chiliens, qui ont vécu pendant des années 
de la vie du boulevard en « boulevardiers » consommés, déposent aussi- 
tôt, avec la poussière du chemin, au seuil de leur patrie, les mœurs 
faciles de l'Occident pour rentrer dans les mœurs de leur race. L'em- 
preinte du sceau originel est indélébile, l'Orient indestructible. Chaque 
peuple obéit fatalement aux transmissions de sa genèse, aux pulsations 
plus ou moins rapides du sang plus ou moins chaud dans ses veines, à la 




(Gravure extraite J'un album de la collection de M. Burty.) 



conformation de ses organes construits pour la force ou pour l'adresse, 
aux sensations de sa substance cérébrale plus sensible à telles formes 
intellectuelles qu'à telles autres, aux spéculations les plus hautes de l'es- 
prit, aux conceptions de l'art idéaliste ou, comme ici, au Japon, aux plus 
exquises combinaisons de l'art décoratif. 

Deux exposants japonais occupent chacun dans leurs sections un rang 
exceptionnel : c'est M. Minoda Chojiro pour le travail des métaux, et 
M. Kousan Miyagava pour la céramique. Il n'est pas un visiteur qui n'ait 
admiré dans les vitrines du premier la grande garniture de salon en façon 
de paravent à quatre feuilles où, sur un fond de laque noire, se déta- 
chent quatre compositions d'un style merveilleux, — des buissons de 
fleurs, de longs branchages, des roseaux courbés. Ces tableaux incom- 



^8^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

parables sont exécutés au moyen de juxtapositions et incrustations de 
nacre et de métaux précieux : le bronze, l'argent et l'or diversement 
patines. La perfection absolue de la main-d'œuvre, qui n'abandonne rien 
au hasard et ne souffre aucune négligence s'appliquant à ces matières 
somptueuses, d'où procèdent des effets de coloration imprévus et magni- 
fiques, constitue ici l'élément fondamental du chef-d'œuvre. Les compo- 
sitions, en effet, si charmantes qu'elles soient et malgré la pureté du 
dessin, ne nous révèlent rien de nouveau sur le sentiment esthétique du 
Japon. Il n'est pas indifférent desouligner le fait. Je ne dirai point de l'ar- 
tiste et de son œuvre que, ne pouvant la faire belle, il l'a faite riche, mais 
que la richesse de l'exécution ajoute une saveur de rare nou^■eauté, un 
vif rehaut d'inconnu à une forme de beauté qui nous était familière. Les 
Barbedienne et les Christofle du Japon font un emploi constant et très 
habile de ce moyen de rajeunissement pour les formes plastiques et pit- 
toresques éprouvées. Nous le recommandons à l'attentive sollicitude de 
nos grands industriels et à l'insistance des artistes qui leur abandonnent 
l'exécution en bronze de leurs ouvrages. 11 est tels modèles, et en grand 
nombre dans nos expositions, qui laissent le public des amateurs à peu 
près indifférent, — je parle de la sculpture, — alors que son attention et 
même sa passion s'y porteraient si la richesse des métaux et le souci de 
la perfection dans le travail de fonte, de ciselure et de patine y ajoutaient 
leur beauté propre et en faisaient des morceaux d'exception. Les premiers 
sacrifices de l'éditeur devenant ainsi un véritable collaborateur trouve- 
raient de magnifiques compensations dans la gloire fructueuse qui s'atta- 
cherait à son nom. C'est ce qu'a- parfaitement compris M. Minoda Cho- 
jiro, que guidait sans doute un sincère amour des belles choses, mais 
aussi une parfaite entente de son intérêt commercial. 

Le trait est curieux à noter, en effet : les Japonais, cette race si 
artiste, ont témoigné ici d'une singulière avidité en matière de pécune. Il 
paraît, d'après les récits de M. Emile Guimet, que dans leurs iles ils sont, 
ainsi que les Européens d'ailleurs, effrontément exploités par les Chinois, 
qui se sont habilement imposés comme intermédiaires de toutes les opé- 
rations du commerce avec les étrangers. A Paris, les sujets du mikado 
n ont pas eu besoin d'intermédiaires et ont fait leurs affaires eux-mêmes 
avec une spontanéité remarquable, exploitant ouvertement, non sans 
quelque verve railleuse, l'engouement général qui s'est attaché à leurs 
produits.^ Je sais tel objet, charmant d'ailleurs, dont le prix indiqué dans 
les premiers jours de l'Exposition était de trois cents francs et qui en 



LE JAPON A PARIS. 485 

quelques semaines a été coté, puis vendu douze cents. Personne n'a 
reculé devant les chiffres les plus élevés, répartis comme au hasard dans 
leur exposition, sans qu'il fût possible d'apprécier en bonne logique les 
écarts arbitraires que nous remarquons entre des objets semblables, de 
rnême composition, de même dimension, de même mérite. On peut en 
conclure que les Chinois ne seront pas indéfiniment les rois de l'argent au 
Japon, mais que leur disparition ne profitera guère aux intérêts euro- 
péens. Pour secondaire qu'il soit au point de vue de l'art, c'est un fait 
économique dont il est ufile de garder bonne note. 

Au même rang que M. Minoda Chorijo, qui expose dans diverses 
autres classes, — celles des laques et des porcelaines notamment, — mais 
dont la supériorité se manifeste surtout dans le travail artistique des 
métaux précieux, il faut nommer M. Kusan Miyagava, qui, lui, est exclu- 
sivement céramiste. Jamais l'imagination ne s'est ouvert plus libre car- 
rière; jamais le caprice des formes céramiques, la fantaisie des colorations 
décoratives, l'ingéniosité, l'abondance des combinaisons, l'esprit du des- 
sin, n'ont avec une telle fécondité d'invention, ni de telles audaces pétri, 
modelé, tourné, retourné, contourné, détourné, défoncé, torturé la terre 
du faïencier, jeté sur terre avec plus d'art et d'imprévu de grandes cou- 
lées d'émaux clairs ou simplement d'étroites taches de lumière luisante 
sur le fond sombre et mat de l'argile brute. Notre mémoire ne perdra 
pas le souvenir de ces extraordinaires conceptions dont le vase, ce vul- 
gaire ustensile, cylindrique, ovoïde ou sphérique, n'est que le prétexte et 
l'occasion. 

Jamais nous n'oublierons les Décorateurs d'idoles, ces pygmées 
sceptiques qui, le rire aux dents, ornent avec magnificence les colosses 
sacrés ; les Nids et leurs processions d'oiseaux costumés, travaillant, bâtis- 
sant leurs architectures au fîanc troué des chênes; les petites Gabelles dans 
la neige grelottant une patte en l'air ou cherchant l'herbe rare sous le 
givre au pied des tori ou portes saintes ; les Pêcheurs de coquillages fouil- 
lant le fond des eaux entre les branches courbées et formidables d'ancres 
colossales ; les Crabes mordant de leurs pinces aiguës les roches arrondies 
par le fîot ; les Rats rongeant les gibecières pleines d'aliments ; les Bam- 
bous quadrillés et fleuris d'éventails ; les Bambous craquelés contenus 
dans les mailles de légers filets; les Cataractes versant leurs grandes 
nappes d'eau brisées et qui rejaillissent énormes, emportant dans leurs 
volutes échevelées des spirales de poissons d'or ; les Perdrix trottant 
menu par les nuits printanières sous le clair regard de la lune en son 



486 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

plein ; les Cigognes au vol ouvert, les pattes pendantes, pointant du hec 
dans Taube laiteuse des grands ciels. Ces mille et une fantaisies, toutes 
ces poésies de la nature souriante, enjouée jusqu'en ses fureurs — qui 
ne sont ici que des fureurs feintes, des gaietés violentes, un peu brutales, 
comme les ébats et les ruades d'un jeune poulain qui s'amuse en liberté ; 
— tous ces capricieux enchantements que le spectacle constamment 
admiré des phénomènes extérieurs peut susciter en de fertiles imagi- 
nations; tout cela, même en cette forme secondaire de la céramique, accuse 
une telle intensité du sentiment naturaliste que, grisé à la longue par 
cet art des yeux, l'esprit se surprend à éprouver les illusions d'un art 
supérieur. 

Dégageons-nous de cette ivresse. 



VI 



Pas plus que la Chine immobile depuis des siècles et comme para- 
lysée de vieillesse, — pas plus que la Chine, dont il est le fils jeune, élé- 
gant et charmant, le Japon n'a connu les grandes formes de l'art qui ont 
à diverses reprises éclairé la civilisation occidentale. Son intelligence esthé- 
tique, si raffinée, si complexe, singulier mélange de sarcasme et de son- 
gerie, de parodie et de tendresse, de grotesque et d'idéalisme, jamais ne 
s'est élevée aux divines sérénités de la statuaire grecque, jamais n'a conçu 
les magnificences d'expression d'un Raphaël, les suavités d'un Corrège, les 
intimités pénétrantes d'un Léonard, la puissance sublime d'un Michel- 
Ange, n'a même jamais atteint les pompes d'un Véronèse, le faste d'un 
Rubens, la profondeur d'un Rembrandt, l'aérien d'un Velasquez. L'art 
japonais, ce railleur, se joue de l'homme. Il ne montre de déférence que 
pour la nature. Ne pourrait-on pas, sans paradoxe, par quelque subtile 
analyse, rattacher à cette double disposition d'humeur la révélation d'une 
sensibilité poétique très délicate? Pour bien des âmes il se dégage des ciels, 
des eaux, des montagnes, des forêts, de ces infinis en mouvement, élo- 
quents quoique muets, et si mystérieux! des sensations voisines, des sen- 
sations musicales, un peu vagues sans doute, non arrêtées, indécises, mais 
qui par cela même leur ouvrent les portes d'or des longues rêveries et les 
bercent de chères et flottantes imaginations. En ces âmes la mimique 
humaine, dans la précision de ses formules, est moins suggestive. Le dur 
combat de la vie émousse le plus souvent cette exquise sensibilité. Mais 



LE JAPON A PARIS. 487 

pendant trois siècles les institutions féodales de l'empire du Soleil levant 
ménagèrent une telle prospérité, une paix si profonde dans tout le pays, 
que son organisation sociale put désintéresser de tout souci Télite artiste 
de la nation. M. Masana Maëda, le très intelligent commissaire général 
du Japon à TExposition universelle, nous apprenait récemment' que les 
artistes alors et leur descendance même étaient comblés de bienfaits par 
les princes gouverneurs de provinces ou daïmios. On les appelait souvent 
dans la capitale, où il ne leur était laissé aucune préoccupation de lucre. 
« Entretenus par le gouvernement ou par les daïmios, qui payaient leurs 
dépenses et leur faisaient des pensions, les artistes ne travaillaient que 
pour Tamour de leur art et dans Tunique pensée d'enfanter des chefs- 
d'œuvre. » 

Le régime féodal a cessé d'être par un simple acte de la volonté du 
mikado ; d'autre part, le Japon est entré en contact avec notre Europe : 
quelles seront pour l'art et pour les artistes les conséquences de ces deux 
événements mémorables ? On doit espérer que le tout-puissant souverain 
perpétuera les traditions paternelles qui ont si puissamment contribué au 
développement des arts dans son empire. Nous avons quelques raisons de 
croire aussi que la connaissance de nos grandes Écoles de peinture ne 
modifiera pas profondément le tempérament esthétique des Japonais. Ils 
pourront se familiariser avec nos procédés techniques sans abdiquer leur 
idéal personnel. D'ailleurs on ne leur en laisse pas le temps. Déjà, dit-on, 
le gouvernement rappelle les missions qu'il subventionnait à grands frais 
en Occident, il continue d'appeler dans le pays des professeurs de toute 
sorte, anglais, américains et français de préférence. Or il n'y a pas là une 
prise de possession intellectuelle assez complète pour que le génie de la 
race en soit troublé. Ces communications, ces échanges, ce contact avec 
nous suffiront; cependant, pour imprimer un nouvel élan, une plus 
rapide impulsion aux forces vives d'un peuple actif, énergique, sage- 
ment gouverné, bien défendu, respectueux du principe d'autorité, pro- 
fessant aussi — cela se tient — le respect des ancêtres, respectant la 
Chine, son ennemie aujourd'hui, jadis sa mère, aimant le maître actuel 
sans ingratitude pour son passé le plus proche, peuple heureux qui re- 
conquit l'âge d'or, après avoir traversé l'âge de fer, peuple confiant en 
l'avenir, doux, affable, hospitalier, apte aux exercices du corps, habile 
au maniement des armes, prompt à s'assimiler les sciences, en toutes 

I. Voir la Revue scientifique au 10 août 1878. 



488 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

choses épris de perfection, lettré, et, ce qui nous touche ici par-dessus 
tout, artiste jusqu'à Tongle, au génie ailé, fait de johs caprices, réaUste 
aussi, mais non trivial, et, dans ses expansions décoratives, grand créa- 
teur de petits chefs-d'œuvre. 

Que de Français, en ce siècle si fier de son état social et de sa civili- 
sation, se fussent accommodés de la vie comme l'avaient comprise et orga- 
nisée ces barbares de l'extrême Orient! Combien, s'il avait été connu, 
eussent envié les actifs loisirs de ce Paradis terrestre de l'intelligence ! 



ERNEST CHESNEAU 





LES LIVRES D'ART AU CHAMP DE MARS 




ES diverses branches de l'art offrent un tel attrait et 
sont empreintes d'un tel charnie, que toujours il s'est 
trouvé des groupes dhommes érudits et distingués, 
dont la plus chère occupation a été de les étudier et 
d'en discuter les bases, les origines et les développe- 
ments. Dans le monde ancien, ces préoccupations géné- 
reuses apparaissent à chaque pas, et l'imprimerie ne 
comptait pas un siècle d'existence que déjà en Italie, 
en Allemagne et en France, deux architectes éminents, un peintre de 
mérite et un dessinateur de génie, Palladio, Vasari, Diirer et Androuet du 
Cerceau, pour ne citer que ceux-là, avaient doté la société de précieux 
livres d'art qui, chacun dans leur spécialité, font encore autorité parmi 
nous et seront toujours consultés avec fruit. 

Depuis lors, Sandrart, Karel van Mander, le notaire de Bie, Mariette, 
Houbraken, Algarotti, Diderot, Winckelman, Raphaël Mengs, Descamps 
et vingt autres, par des ouvrages de valeur diverse et d'importance iné- 
gale, attestent que le goût de ces recherches fécondes et de ces utiles 
discussions n'a jamais langui dans l'Europe occidentale. Toutefois, malgré 



490 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

ces publications nombreuses, on peut dire avec raison que c'est seule- 
ment en notre siècle, et je dirai presque de nos jours, que le livre d'art 
est parvenu à constituer un des rameaux importants du commerce de la 
librairie. 

Cette spécialité a même pris, depuis cinquante années, de telles pro- 
portions que non seulement il s'est créé des recueils périodiques et spé- 
ciaux, traitant exclusivement de questions d'art, mais encore qu'il s'est 
fondé des librairies considérables, n'ayant pas d'autre objet que d'éditer, 
avec tout le luxe qu'ils comportent, des ouvrages exclusivement réservés 
à l'instruction des amateurs aussi bien que des artistes dans tous les 
genres. 

Nous ne parlerons point ici des journaux d'art ni des revues pério- 
diques. La place serait mal choisie pour en faire l'éloge et pour nous 
étendre sur les services qu'ils peuvent rendre. Le jury international, en 
honorant d'une médaille d'argent la Galette des beaux-arts, le plus 
ancien d'entre eux, a montré quel cas il faisait de ce genre de publica- 
tion. Nous nous occuperons uniquement des livres d'art et des librairies 
qui leur donnent le jour, regrettant que le cadre étroit dans lequel nous 
devons novis mouvoir ne nous permette pas d'aller au delà d'une sèche 
nomenclature; mais rappelant que, lors de leur apparition respective, il a 
été déjà longuement parlé dans la Galette de la plupart des ouvrages que 
nous allons revoir à l'Exposition. 

Toutefois, avant de nous engager dans les travées du Champ de Mars, 
nous demanderons la permission de donner un souvenir à une librairie 
d'art, la maison Renouard, que nous regrettons de n'avoir pas rencon- 
trée à l'Exposition. Depuis nombre d'années, elle occupe dans le domaine 
des arts une place importante, légitimée par des œuvres de premier 
ordre; et si l'on peut reprocher à M. Loones, le directeur actuel, d'avoir 
cherché, dans ces dernières années, un peu trop au delà de notre fron- 
tière de l'Est ce qu'il aurait pu si bien trouver chez nous, il ne nous est 
pas permis d'oublier les ouvrages de longue haleine et les remarquables 
travaux qui sont l'honneur de sa maison. 

Parmi les éditeurs qui, en Europe, se sont voués exclusivement au 
culte de l'art, ALM. Morel et C" tiennent assurément le premier rang. 
Nous pouvons le constater avec fierté, jamais en aucun temps, jamais en 
aucun pays, il ne s'est rencontré un éditeur dont les livres spéciaux 
fussent comparables, tant par le nombre que par la richesse de l'édition, 
à ceux de cette importante et féconde maison. Un simple coup d'œil 



LES LIVRES D'ART AU CHAMP DE MARS. 491 

jeté sur son catalogue suffit à nous prouver qu'il n est aucun sujet artis- 
tique qu'elle n'ait abordé, et tous ont été chez elle traités avec la compé- 
tence et le luxe désirables. 

C'est par les publications spécialement réservées aux architectes que 
M. Morel, le fondateur de la maison, débuta dans la librairie d'art. Le 








-- .WW 



SE ANTiaOE EN MARBRE BLANC (mUSëE DU LOUVRE). 

(Desbia tiré de «l'Art pour tous ». ) 



succès qui accueillit ses ouvrages l'engagea à en étendre le cercle. Bientôt 
l'archéologie, les beaux-arts, les arts industriels, furent à leur tour repré- 
sentés sur ses rayons. Et aujourd'hui, à côté de livres techniques d'une 
valeur inappréciable, il nous offre un nombre considérable d'œuvres 
où les diverses branches de l'art et où l'architecture elle-même sont 
traitées à un point de vue archéologique assez pittoresque pour que 



492 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION 

la lecture et l'étude en deviennent séduisantes, même pour les gens du 

monde. 

Tels sont les Palais, châteaux, hôtels et maisons de France, V Archi- 
tecture romane dans le midi de la France; tels sont surtout les deux pré- 
cieux ouvrages de M. Viollet-Ie-Leduc, son Dictionnaire d'architecture et 
son Dictionnaire du mobilier français, livres devenus en quelques années 
absolument classiques. 

Le grand mérite de ces ouvrages, et je crois important de le rappeler 
parce qu'il caractérise une évolution qui est propre à notre époque, c'est 
que, tout en revêtant une forme littéraire et une allure pittoresque qui les 
mettent à la portée d'un large public d'amateurs, leur rigoureuse exacti- 
tude, la science profonde qui les a dictés, la conscience et le soin qui ont 
présidé à leur illustration leur conservent une valeur documentaire qui 
les rend précieux, même pour les gens du métier. 

Mais c'est surtout dans ses publications relatives aux arts industriels 
que la maison Morel et C'*" déploie une magnificence exceptionnelle. Là, 
elle ne se contente plus de gravures au trait, fines, précises il est vrai, et 
d'une netteté admirable, mais toujours un peu sèches. Elle appelle à son 
secours la polychromie indispensable dans la reproduction de ces objets 
artistiques, où la puissance décorative dépend souvent de Tharmonie des 
couleurs et de la valeur des tons mis en contact. 

A ce titre, VHistoire des arts industriels de M. Labarte, V Architec- 
ture et la décoration turques, VHistoire de Fart de la verrerie dans l'an- 
tiquité, ÏArt russe, la Collection Basile jpski de notre ami et collabora- 
teur A. Darcel; et, dans une donnée plus modeste, l'Art pour tous, sorte 
d'Encyclopédie de tout ce qui est plastique et beau, sont des monuments 
justement populaires, précieux à tous les égards, qui font honneur à la 
librairie contemporaine et justifient amplement Téminente récompense 
qui vient d'être décernée à M. Desfossez, le sympathique directeur de la 
maison Morel. 

Marchant sur les traces de cette importante librairie, mais ne la sui- 
vant encore que de loin, la maison Ducher et C" s'est fait également une 
spécialité des livres d'art. C'est aussi par l'architecture qu'elle a débuté, 
et la série constituant la Bibliothèque de l'architecte, volumes dont elle 
est redevable à la plume autorisée de M. César Daly, se trouve entre les 
mains de tous nos maîtres en l'art de bâtir. Les Châteaux historiques, — 
Pierrefonds, Chambord, Fontainebleau, — recueil précieux de vastes 
photographies, le Château d'Anet, album de gravures au trait, où tous 



LES LIVRES DWRT AU CHAMP DE MARS. 493 

les détails du chef-d'œuvre de Philibert de Lorme sont relevés avec un 
soin exquis par M. Pfnor, le Noiipel Opéra, etc., constituent également 
une réunion d'ouvrases de haut intérêt. 




DE SUGER (Xll' SIÈCIF. ), MUSÉE DU LOOVRE. 

(Dessin extrait de a l'Art pour tous ».) 



Sortant de cette spécialité première, M. Ducher a, lui aussi, sacrifié 
dans ces derniers temps aux arts industriels, et son Mobilier de la Cou- 
ronne, succession intéressante de planches au burin, inventaire précieux 
de richesses éminemment nationales, mais souvent inaccessibles, est un de 



^,,^ L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

ces livres dont la place est marquée dans la bibliothèque de tout homme 

de goût. 

Parmi les libraires qui semblent vouloir, dans leur production, attri- 
buer aux beaux-arts une place de plus en plus considérable, il nous faut 
citer encore M. Baudry, dont le point de départ a été légèrement différent. 
Tout d'abord M. Baudry s'est appliqué à venir en aide aux ingénieurs. 
Puis, ensuite, il s'est adonné à l'architecture. VArt architectural en 
France^ œuvre très remarquable due à la féconde collaboration de 
MM. A. Darcel et E. Roger, V Architecture civile et religieuse du comte 
de Vogué et maints autres ouvrages importants décèlent cette évolution. 
Enfin voici la belle publication de M. Guichard, les Tapisseries décora- 
tives du garde-meuble, qui nous révèlent une seconde transformation et 
montrent que M. Baudry se laisse, à son tour, gagner par l'intérêt tou- 
jours croissant que prennent chez nous les arts industriels. 

Telle n'a pas été la marche adoptée par M. Lièvre. Du premier coup 
cet habile artiste a deviné toutes les séductions dont les objets d'art 
étaient capables, et dès la première heure, il leur a consacré et son temps 
et ses soins. A bien prendre, M. Edouard Lièvre n'est pas un éditeur 
dans la signification moderne et commerciale de ce mot, il l'est plutôt 
à la façon ancienne. Malgré cela, il ne nous est pas permis de l'oublier 
ici, car ses belles publications sur les Arts décoratifs, la Collection 
Sauvageot, les Collections célèbres, ont rendu aux artistes et au grand 
public d'inappréciables services. Sous sa direction artistique, la pointe 
des Jacquemart, des Braquemont, des Courtry, des Greux et des Lher- 
mitte a vulgarisé d'admirables chefs-d'œuvre. Ajoutons que l'exposition 
de M. Lièvre est sobre, élégante, et tient une place heureuse dans la 
classe IX. 

Cette importance inattendue, prise depuis quelques années par les 
arts industriels, n'a pas été sans toucher également un certain nombre de 
librairies de tout premier ordre, qui, dans le principe, semblaient devoir 
se tenir à l'écart de ce mouvement. 

Les Didot, les Hachette, les Pion, en mettant à la portée de ces pro- 
ductions d'un nouvel ordre les puissants moyens dont ils disposent et le 
public considérable auprès duquel ils ont accès, ont rendu au livre d'art 
un double service; car, en même temps qu'ils faisaient pénétrer l'étude 
des matières artistiques dans des classes de lecteurs qui jusque-là leur 
avaient été fermées, par l'abondance même de ces lecteurs nouveaux ils 
arrivaient à produire leurs livres d'art dans des conditions inattendues de 



LES LIVRES D'ART AU CHAMP DE MARS. 495 

bon marché, tout en leur conservant une magnificence exceptionnelle. 
La maison Didot est certainement celle qui dans ce genre a réalisé 




CHANDEIIER EN COIVRE REPOUSSÉ, CISEtÉ ET DORÉ (\RT ITALIEN DU X.\' SIÊCI 

(Dessin Je M. J. Jacquemart, extrait Je n l'Histoire du Mobilier ».) 



les plus surprenants tours de force. Ses grandes traditions, sa puissance 
d'action, son autorité, son goût, elle a tout apporté à la réalisation du 



496 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

problème qu'elle s'était proposé de résoudre; et de là sont nés ces livres 
sur le Moyen Age et la Renaissance et sur le xvni" siècle, fourmillant 
d'enseignements précieux et dans lesquels la magnificence de l'exécution 
se complète par un prix d'une modestie extrême. 

Dans un ordre plus spécial, et s'adressant à un public moins super- 
ficiel et par conséquent puis restreint, cette même librairie a mis au jour, 
dans ces dernières années, des livres d'art d'une irréprochable exécution 
et d'un haut mérite. U Ornement polychrome de M. Racinet est de ce 
nombre. En cent planches imprimées en couleur, or et argent, ce bel 
ouvrage passe en revue les richesses de l'art européen et asiatique à tous 
ses âges, et constitue la source de renseignements la plus complète peut- 
être où puissent aujourd'hui s'alimenter certains de nos arts industriels. 
Le Costume historique du même auteur, avec ses cinq cents planches inté- 
ressantes, est un livre également magnifique, mais moins précieux, selon 
nous, à cause de son caractère trop interprétatif. Notre époque, en effet, 
et ce sera là un de ses caractères typiques, n'a plus besoin qu'on lui mâche 
la besogne. Elle exige des documents exacts, parce qu'elle est en état de 
les comprendre, et il n'est plus nécessaire qu'un intermédiaire se charge 
de les traduire pour les mettre à sa portée. 

Le public de choix auquel ces livres s'adressent n'admet plus guère 
l'interprétation que pour les œuvres d'un caractère si élevé que toute 
pensée de reproduction fac-similaire doive être abandonnée. C'est ce qui 
nous fait également ne louer qu'à demi la reproduction chromolithogra- 
phique des grands peintres italiens, à laquelle AL Didot a cependant donné 
des soins extrêmes. A quelque perfection qu'on l'ait poussée, la chromo- 
lithographie n'est pas encore de taille à se mesurer avec les chefs-d'œuvre 
de Raphaël, du Pérugin et de Léonard de Vinci. 

Les livres d'art récemment édités par la maison Hachette et C'% tout 
en demeurant précieux par le fond et charmants par les croquis dont ils 
sont émaillés, n'affectent pas, à beaucoup près, l'opulence et la richesse 
des éditions de MM. Didot. L'Histoire de la céramique et l'Histoire du 
mobilier, illustrées avec une abondance et un goût irréprochables par 
M. Jules Jacquemart, sont connues de tous nos lecteurs. Ce sont là des 
livres excellents qui, s'ils ne présentent pas ce caractère brillant qu'af- 
fectent certains autres ouvrages, sont du moins éminemment remarquables 
par leur surprenante unité. 11 est impossible, en effet, de voir un texte se 
mieux compléter par l'illustration qui l'explique, et une pointe plus déli- 
cate et plus vibrante se jouer aussi facilement de toutes les difficultés. 



LES LIVRES DART AU CHAMP DE MARS. 



497 



Certes, pour ses débuts dans un genre nouveau pour elle, la maison 
Hachette ne pouvait faire un choix meilleur, et nous souhaitons qu'elle 
persévère dans cette voie difficile si heureusement abordée. 

Ce souhait peut s'adresser également à MM. E. Pion et C'% qui, eux 




3U5TE d'homme En TERRE CUITE (aRI 1 t .\ L I E N DU X v" SIÈCLE 
APP.^RTENANT A .M. C H. DAV1H.1ER. 

(Dessin de M. J. Jacquemart, extrait de « l'Histoire du Mobilier ».) 



aussi, paraissent vouloir accorder aux livres d'art une place de plus en 
plus large dans leurs publications. Trois livres parus depuis deux ans, 
les Amateurs d'autrefois, ÏHistoire de la faïence de Delft et le David 
d'Angers semblent du moins l'indiquer. On comprendra que je glisse 
rapidement sur ces productions et que je ne cherche point à en exalter 
les mérites. L'une d'elles cependant exige qu'on s'y arrête, non à cause 



4f,8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

des qualités du texte, dont je n'ai que dire, mais à cause de la nature de 
riUustration. Comme, dans les deux livres de M. Hachette, le genre de 
gravure qu'on appelle le procédé, et qui consiste, comme chacun sait, à 
transporter sur zinc Tépreuve photographique d'un dessin et à en opérer 
ensuite chimiquement la gravure, y est employé avec un succès décisif. 
Dans le premier cas, les croquis ravissants de M. J. Jacquemart, dans 
l'autre, les dessins très remarquables de M. Goutzwiller ont été traduits 
avec une telle exactitude et une telle finesse, que les moyens de gravure 
les plus coûteux ne sauraient donner de meilleurs résultats. 

C'est à M. Gillot et à M. Dujardin que MM. Pion et Hachette sont 
redevables de ces belles illustrations, obtenues par des procédés avec les- 
quels la Gaiette a, du reste, depuis longtemps familiarisé ses lecteurs. 
Il est au Champ de Mars peu de vitrines qui soient plus intéressantes que 
celles de ces deux artistes. On y voit comment chaque conquête scienti- 
fique trouve son application dans le domaine des arts. L'héliogravure est 
arrivée en leurs mains à une perfection telle, qu'il semble que pour elle 
le mot impossible n'ait doréna\'ant plus de signification. 

Dans un autre ordre voisin de celui-là, l'exposition de M. Danel pré- 
sente, elle aussi, un sérieux intérêt. Nous y découvrons par quelle suite 
d'impressions typographiques l'habile imprimeur de Lille est arrivé à 
produire ces planches typochromiques du Voyage dans mon grenier, qui 
ont si vivement séduit les amateurs, les bibliophiles et qui même ont 
surpris les gens du métier. 

AL Danel, et nous devons l'en remercier, ne s'est pas borné à nous 
montrer la série d'épreuves successives par lesquelles doit passer chaque 
planche avant d'arriver k -sa finition . 11 a, en outre, placé en regard la 
série des clichés galvaniques qui lui servent à obtenir ces épreuves, et 
la comparaison qui en résuhe forcément est assurément des plus instruc- 
tives. 

Puisque je viens de nommer un typographe, il m'est difficile de ne 
pas consacrer quelques lignes à deux imprimeurs parisiens qui me sem- 
blent avoir droit à t(jutes nos louanges pour les surprenants progrès qu'ils 
ont fait réaliser dans ces derniers temps à la typographie. 

Je veux parler de }\\. Jouaust et de M. Quantin, le digne successeur 
de M. Claye. 

Aussi bien, du reste, M. Quantin mérite-t-il doublement que nous 
nous occupions de lui, car il parait ne plus vouloir se contenter d'être 
imprimeur de talent et de goût, mais depuis quelque temps il se constitue 



LES LIVRES DART AU CHAMP DE MARS. 



499 



éditeur de livres d'art. Ses élégantes plaquettes, parmi lesquelles je m'en 
voudrais de ne pas citer les Azotes sur les cuirs de Cor doue, de M. le 




BOUTEILLE EN EMAIL PEINT (\\ l'^ SIÈCLE), DU MUSEE DO LOUVRE. 

(Dessin de M. ]. Jacquemart, extrait Je « l'Histoire du Mobilier n.) 



baron Davillier, et, dans une forme plus étendue, VInventaire de la 
duchesse de Valentinois et les Causeries de M. Bonnaffé, sont déjà dans 
toutes les mains. Toutefois ces publications intéressantes ne sont, 



5oo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION, 

paraît-il, qu'un prélude, et bientôt un merveilleux Holbeiu, signé par 
M. Paul Mantz, donnera la mesure du goût et de la magnificence de 
M. Quantin. 

M. Jouaust, lui, ne s'est encore adonné qu'accidentellement à cette 
féconde spécialité, mais elle est si bien dans ses cordes et dans ses 
moyens, qu'il faut souhaiter qu'il lui consacre une partie de ses forces et 
de son temps. Nul n'est plus apte que lui à éditer un livre d'art, car, l'un 
des premiers en notre temps, il a su faire du livre un objet d'art. 

Tout en ses ouvrages, en eftet, est charmant et bien équilibré. Le pa- 
pier et le format sont appropriés au sujet, l'impression est irréprochable, 
le caractère, qu'on dit elzévirien et qui est bien moderne, bien nouveau, 
est une trouvaille appartenant à notre pays et à notre temps. Enfin il n'est 
pas jusqu'aux fleurons, à la lettre ornée et au cul-de-lampe qui ne soient 
devenus en ses mains des ornements véritables, complétant agréable- 
ment le texte. 

Après cette énumération déjà longue, il me faudrait encore mention- 
ner les belles publications de la maison Goupil, cette maison unique au 
monde; il me faudrait parler des livres à images de M. Rothschild, des 
étonnantes reproductions chromophotographiques de M. Dalloz; dire un 
mot des miniatures lithographiques dont M. Curmer émaille ses pieuses 
publications, et consacrer une mention aux catalogues et aux réimpres- 
sions de M. Rapilly, qui, par certaines de ses publications, VArt au 
xvni" siècle de M. de Concourt, par exemple, aussi bien que ses Recueils 
d'estampes anciennes, se rattache à notre spécialité. Mais le temps nous 
presse, et il nous faut encore visiter les sections étrangères. 

11 est vrai qu'à côté de cette librairie française d'art, si vivante, si 
énergique, si entreprenante, si heureuse dans ses choix, si abondante 
dans ses productions, si prodigue et si variée dans ses illustrations, si 
pleine de goût en un mot, la librairie d'art étrangère fait à l'exposition 
une assez triste figure. 

Quelques livres français, riches en images, translatés en anglais, ne 
sont point un bagage qui soit suffisant pour nous arrêter en Angleterre. 
On y pourrait, il est vrai, ajouter les admirables gravures du Graphie, 
mais le Graphie est, comme V Art-Journal et le Portfolio, un périodique 
illustré. Etant données nos prémisses, il échappe donc à notre appré- 
ciation. 

L'Allemagne se dérobe volontairement à notre étude, et son abstention 
ne nous permet pas même de dire ce que nous savons des livres d'art 




FRONTISPICE DESSINÉ PAR M. J. lACQ^UEMART. 

Pour les « Causeries sur l'Art et la Curiosité », de M. E. Bonnaffé, éditées par M. A. Quantin. 



5o2 LART MODERNE A L'EXPOSITION, 

édités depuis dix ans à Leipzig et à Berlin. En dehors de ces pays, il nous 
reste l'Autriche et la Hollande. Cette dernière nation possède des éditeurs 
de goût, remplis de bon vouloir, mais auxquels les moyens d'action font 
défaut. Leur langue est rebelle aux discussions artistiques, et leur public 
national n'est pas assez étendu. Il leur faut donc nous emprunter la langue 
française, et c'est pour leurs typographes une première difficulté. Quant 
à l'illustration, ils ne sont guère mieux partagés, et là encore nous les 
voyons avoir recours à des artistes du dehors. 

Depuis dix ans, M. D. A. Thieme et M. Martinus Nihoff de la Haye, 
ainsi que M. Sythoff, de Leyde, ont produit, malgré ces obstacles, des 
ouvrages d'un mérite réel. Un seul d'entre ces trois éditeurs est repré- 
senté au Champ de Mars par des livres d'art : c'est M. Sythofï, de Leyde. 

11 nous a envoyé son Frans Hais, publication in-folio qui mérite tous 
nos éloges. Le texte est signé par M. Vosmaer; les eaux-fortes portent 
la signature de M. W. Unger, deux noms qui sont bien connus de nos 
lecteurs. 

M. Unger, ou plutôt le professeur Unger, comme on dit prétentieu- 
sement en Allemagne, ne travaille pas exclusivement pour la Hollande. 
Nous le retrouvons dans son pays, à Vienne, prêtant son concours à 
M. H. O. Miethke. Cet éditeur, qui a envoyé au Champ de Mars un 
exemplaire de sa Kaiser l. konigl. gemàlde-galevie, est, avec M. Cari 
Geroldsohn, le seul libraire autrichien qui ait exposé des livres d'art. Les 
Archaeologische iintersiichungen auf Samothrake et les Geschite der kais. 
kon. Akademie der bildenden kiinste de ce dernier éditeur sont certes des 
ouvrages très recommandables, mais il est fâcheux que la librairie d'art 
étrangère ne soit pas représentée par des spécimens plus magnifiques et 
plus nombreux. 

Comme on en peut juger par ce trop rapide aperçu, la France tient la 
tête dans la spécialité qui nous occupe. Elle est même de beaucoup en 
avant dans ce concours international, et ses qualités reconnues de goût, 
l'avantage de sa langue adoptée par toute l'Europe artistique, le groupe 
compact d'artistes et d'exécutants de talent qui apportent leur concours à 
ce genre de publications, semblent devoir lui maintenir longtemps encore 
une écrasante supériorité. 

Il s'en faut de beaucoup cependant que cette grande et précieuse 
industrie des livres d'art ait, même chez nous, dit son dernier mot. 

Des industriels éminents, nous en avons eu la preuve, mettent en ce 
moment même à sa disposition des procédés nouveaux, dont l'indiscutable 



LES LIVRES D'ART AU CHAMP DE MARS. 5o3 

supériorité enfantera sous peu de véritables prodiges. Des libraires puis- 
sants, jusque-là retenus par d'autres soins, lui ouvrent des lois nouvelles 
et s'eflbrcent de lui créer un public considérable. Jamais, semble-t-il, 
aucune industrie prospère ne s'est trouvée dans une plus merveilleuse 
situation. Tout concourt donc à lui présager des destinées superbes, 
justifiées par une succession d'œuvres irréprochables qui marqueront 
leur place dans l'histoire de Tart universel. 



HENRY HAVARD. 




IRMURE DU X\ 



SIECLE, AU MUSEE I 

(Dessin extrait de n l'Art pour tous ».) 



TABLE DES GRAVURES 



GRAVURES HORS TEXTE 

Piges 
MelpOMÈNE, EuteRPE, Clio, héliogravure de MM. Goupil, d'après un carton de M. Paul 

Baudry pour une des peintures de l'Opéra . 2 

Femme COVCBÉE, gravure au burin de M. Morse, d'après M. Heimer 14 

IxiON, eau-forte de M. Delaunay, d'après son tableau 18 

HÉRODIADE, eau-forte de M. Boilvin, d'après le tableau de M. H. Lévy 26 

Portrait de mes enfant;, héliogravure de M. A. Durand, d'après un dessin de M. Paul 

Dubois ,8 

Mme PasCA, eau-forte de M. L. Elameng, d'après le tableau de M Bonnat . . 42 

Portrait de M"" F***, eau-forte de M. L. Flameng, d'après le tableau de M. Carolus Duran. yo 

Sabotiers dans le bois de Quimerch, eau-forte de M. C. Bernier, d'après son tableau. . . J2 

Alexandre Dumas fils, eau-forte de M. Mongin, d'après le tableau de M. Meissonier ... 70 

QlTAl DE Bercy en décembre, eau-forte de M. E. Von , d'après le tableau de M. Guillemet. 94 
Flore, héliogravure de M. Baldus, d'après la sculpture de Carpeaux au pavillon de Flore 

(Louvre) ■% ,02 

Jeune Femme avec son fils, par .M. F. -A. Kaulbach, héliogravure de M. Dujardin, d'après 

un dessin de l'artiste ,06 

Platon et ses disciples, par .M. Knillé, héliogravure de Dujardin, d'après un dessin du 

peintre 1,8 

Une bonne affaire, par M. Knaus, héliogravure de M. Dujardin, d'après un dessin du 

peintre 128 

La Première poste, par M. J. Sant, eau-forte de M. Champollion, d'après le tableau du 

peintre ,-6 

Entrée de Charles-Quint a Anvers, héliogravure typographique de .M. Gillot. d'après un 

carton de M. Makart lyr 

Le Curé arbitre, par .M. A. GabI, héliogravure de .M. Dujardin, d'après un dessin du 

peintre ,84 

Le Charmeur de serpents, eau-forte de M. Boilvin, d'après un tableau de Fortuny . . . 194 

Le Favori du Roi, eau-forte de Zamaco'is, d'après son tableau 204 

Pierrette, par .M. R. .Madrazo, héliogravure de .M. Dujardin, d'après un dessin du peintre. 208 



5o6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 

P-'Ses. 

Bords de la Tamise, eau-forte originale de M. Evershed 222 

(Kdipe, gravure au burin de M. F. Gaillard, d'après le tableau d'Ingres 228 

L'Homme A l'œillet, gravure au burin de M. F. Gaillard, d'après Van F.yck 236 

Eve, gravure au burin de M. Ach. Jacquet, d'après Antonio Bazzi. 270 

La Dame au parasol, eau-forte de M. Boilvin, d'après Lancret 278 

Le baron de Vicq, eau-forte de M. Waltner, d'après Rubens 296 

AiGLiÈRE, exécutée par AL Froment .Meiirite, eiu-forte de M. F. Buhot 326 

Trépied de Gouthière, reproduit par .M. Dasson, eau-forte de M. Jules Jacquemart. . . . 358 

Table de style Louis XVI, exécutée par M. Beurdeley, eau-forte de M. J. Jacquemart . . 400 

Torchère, exécutée par .M. Beurdeley, eau-forte de M. l.alauze . . 406 



GRAVURES DANS LE TEXTE 

Ces gravures oni été exécutées par MM. Bœl^el. Horelin, C/i-ipori, ValUtte. Midderigh. Jonnurd, Yves- 
Bunet et Gillot, d'après les dessins de MM. J. Jacquemart, h". Gaillard., A. Gilbert, P. L lurent, 
Goutpviller. D. Maillart, Toussaint, Félix Buhot, Reib:r, P. I.e Rat, de Mare, Ch. Durand, Kreuti- 

berger, C. GUI cri, Saint- Elme Gautier. Morand et Garnier. 

INTRODUCTION 



Cadre emprunté à un manuscrit italien du XV^ siècle 



COUP DŒIL A \'0L D'OISEAU SUR L'EXPOSITION UNn'ERSELLE 

Apollon, tête de page d'après une sculpture de M. André Alhr pour une porte des Beaux- 
.Arts au Palais du Champ de Mars (dessin de M. A. .Allar); Montant de la même porte 
construite par M. Paul Sédille; le Bœuf, par M. Ca'in; le Rhinocéros, par M. A. Jacque- 
mart; l'Afrique, par M. Delaplanche; Japonaise, par M. Aizelin; Porte des Beaux-Arts, 
par .M. Paul Sédille; Cul-de-lampe tiré de la même porte : dessins des artistes. Pages i .1 16 

LA PEINTURE FRANÇAISE 

Tête de page, composée et dessinée par M. Jules Jacquemart; Sainte Geneviève, par M. Puvis 
de Cha vannes, dessin de l'artiste; le Songe de sainte Cécile, par M. Baudry, d'après un 
carton du peintre; David, par M. Delaunay, croquis de l'artiste; Hercule et l'Hydre de 
Lerne, par M. Gustave Moreau, croquis de l'artiste; Sarpédon, par M. Henry Lévy; Mort 
de Ravana, par M. Cormon, croquis de l'artiste; la Délivrance, par M. Joseph Blanc, cro- 
quis de l'artiste; l'Excommunication de Robert le Pieux, par M. J.-P. Laurens, dessin de 
l'artiste; Saint Jérôme, étude au crayon par M. Gérome; Emile de Girardin, par M. Caro- 
lus Duran, dessin de l'artiste; Portrait de Mme ***^ par .M. F. Gaillard, dessin de l'artiste. 17 à 52 



TABLE DES GRAVURES. 



LA SCULPTURE 



Tête de page et lettre L orjiées ; Athlète luttant avec un serpent python, par M. Leighton, 
dessin de l'artiste; Thomas Carlyle, par M. Bo;hm, dessin de l'artiste; Buste de M. Ad. 
Menzel, par M. Reinhold Bégas; l'Enlèveraent dos Sabines; par le même; Edward Jenner, 
par M. Monteverde; l'Enfance de Bacchus, par Perraud; les Quatre Parties du monde, par 
Carpeaux; .Groupe d'Ugolin, par le même, dessin de l'artiste; la Danse, par le même; 
Lionne, par Barye, Thésée et le Centaure, par le même; Fragme.it de la Liberté, par 
M. Bartholdi; M?"' Darboy, par M. Guillaume; le Jeune martyr Tarcisius, par M. Fal- 
guière; le Secret d'en haut, par M. H. Moulin; le Serment dé Spartacus, par M. Barrias; 
l'Education maternelle, par M. Delaplanche; le Génie des Arts, par M. Mercié, croquis de 
l'artiste; Gloria Victis, par le même; Fleurs de Mai, par le même, croquis de l'artiste; 
Berryer, par M. Chapu, dessin de l'artiste; Source de Poésie, par M. Guillaume; Narcisse, 
par M. Paul Dubois; Ensemble du Tombeau de La Moricière, par !e même; Tête du 
Rhinocéros de M. .A. Jacquemart, dessin de l'artiste 53 



LES ECOLES ETRANGERES DE PEINTURE 

.Allemagne. — Figure du « Crucifiement », par M. Gebhardt; Figure de « La Fonderie », 
par M. Menzel; Paysans politiquant, par M. Leibl; Solitude, par M. F. de Schennis; 
Devant l'église, par M. de Bochmann ; Fragment du même tableau ; Fragment de la « Cène » 
par M. Gebhardt; la Baraque de Foire, par M. Meyerheim; Groupe de la « Fête d'en- 
fants », par M. L. Knaus. — Dessins des artistes d'après leurs tableaux loj e\ 130 

Suède, Norvège, Danemark, Russie, Hollande, Belgique. — La Fête de Jeanne, par 
M. Israels; les Pauvres de la plage, par le même; la Leçon de tricot, par M. Henkes; 
une Vocation, par M. .A. Cluysenaer; la Campine, par M Coosemans; La Mère des 
Gracques, par M. Mellery; l'Aube, par M. Hermans; Figure du tableau « Marie de Bour- 
gogne implorant les échevins » et Figure de la « Folie de Hugo van der Goes », par 
M. Wauters; le Géographe, par M. de Brackelaer; le Verger, par Miie Marie Collart; 
l'Etalon, par M. Verwêe. — Dessins des artistes , 130 à ijo 

Angleterre. — Le Capitaine Burton, par sir F. Leighton; Musique, par M. Armstrong; 
Neige au printemps, par M. Boughton; l'.Amour et la .Mort, par M. Watts; « Venus renas- 
cens », par M. Crâne; la Vieille Grille, par Walker; les Voisins, par M. Green; l'Appel au 
travail, par M Robert Macbeth ; Perles, par M. Albert Moore; la Danse Pyrrhique, par 
M. .Alma-Tadema ; Paysage, par M. Mark Fi.sher; Figure de « La dernière assemblée », 
par M. Herkomer lyi à 173 

.Autriche-Hongrie. — Milton aveugle dictant le « Paradis perdu » à ses filles, par .M. .Mun- 

kaczy, croquis de l'artiste 179 

Italie. — Figures de « Westminster », par M. Nittis; Avant le tournoi, par M. .Marchetti ; 

croquis des artistes 189 à 197 

Espagne. — Vue prise à Grenade, par M. Rico, croquis de l'artiste 206 

Cul-de-lampe, d'après Brébiette 214 



5o8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



1,'ARCHITECTURE 

Écussoii de la France surmontant la Porte d'Honneur du Palais du Champ de Mars; Vue 
prise dans le pavillon central (en lettre); autre Écusson de la façade du Palais, dessins de 
M. Hardy; Détails d'architecture du pavillon de la ville de Paris, dessin de M. Bouvard; 
le Pavillon du Creuzot, dessin de l'architecte, M. Paul Sédille ; Cottage anglais, construit 
par M. G. Redgrave, dessin de l'artiste; Façades de l'Amérique centrale et méridionale, 
dessin de l'architecte, M. A. Vaudoyer; Cartouche dans le Pavillon belge, dessin de l'ar- 
chitecte, M. Janlet ; Reproduction du cloître de Belem, près Lisbonne, dessin de M. Pas- 
cal, architecte des galeries portugaises ; Porte de la mosquée de Bou-Médinc, à Tlemcen, 
dessin de l'architecte, M. Wable; Pavillon des Forêts, par M. Etienne, dessin de l'artiste; 
Tour du Trocadéro, dessin de l'architecte, M. Davioud; Trois dessins de M. Lameire, 
d'après sa frise peinte dans la Salle des Fêtes du Trocadéro; Mascaron, en cul-de-lampe, 
tiré du Trocadéro . 21 J à 26} 

AQUARELLES. DESSINS ET GRAVURES 

Tête de page d'après un dessin de Prudhon; Lettre S composée et dessinée par M. Cate- 
nacci ; « Buvons à la santé des absents », aquarelle et dessin de Walker; le Parc d'.\rundel, 
par M. E. Collier, dessin de l'artiste; Gravure de M. Vallette d'après « Diane de Poitiers » 
et le « Triomphe de Diane », cirtons de M. Faivre-Duffer pour le château d'Anet; Gra- 
vure de M. Bœtzel d'après la « Jeune fille gardant les vaches » de M. Jules Breton ; Gravure 
de M. Chapon d'après « la Fontaine de Jouvence », de M. Ehrmann; Gravure de M. Mid- 
derigh, d'après la « Prise de Corinthe » de M. Tony Robert-Fleury ; Gravure de M. Jon- 
nard, d'après Les Vendanges à Rome « de M. Alma-Tadéma; Gravure de M. Chapon, 
d'après un plafond peint par M. Baudry 264 à 305 

L'ORFÈVRERIE ET LA BIJOUTERIE 

Cadre en argent ciselé (exposition de M. Odiot). — Exposition de M. Fannière : Bellérophon 
combattant la Chimère; Broc en argent ciselé. — Exposition de M. Christofle : Le 
Triomphe d'Amphitrite, pièce de milieu d'un surtout de table; Néréide, bout de table du 
même surtout; Pièces d'un service à café; Torchère, Vases et meubles de styh japonais; 
Vase en bronze incrusté; Vase de style japonais: Plateau de cuivre; Coffret en bronze. — 
Exposition de M. Poussielgue-Rusand : Ostensoir du Sacré-Cœur; Chasse dans le style du 
xive siècle. — Le Paradis perdu, bouclier composé par M. Morel-Ladeuil et exécuté par 
M. Elkington. — Exposition de M. Armand Calliat : Rosace de l'ostensoir de N.-D. de 
Lourdes; Crosse du cardinal Pitra. — Exposition de M. E. Froment-Meurice : Coffret en 
cristal ; Candélabre en argent et eji ivoire. Bague de Pie IX. — Exposition de M. Odiot : 
Candélabre d'un surtout de table; Vase donné en prix par le Jockey-Club. — Exposition 
de M. Duron : Aiguière en cristal de roche. — Exposition de M. Hubert : Vase en cristal 
de roche. - Exposition de M. Boucheron : Montre en acier ciselé. — Exposition de 
M. Massin : Fleur de Narcisse; Epingle de coiffure et Ornement de col. — Exposition de 
M. Fouquct : Diadème en brillants; Châtelaine. — Exposition de M. Téterger : Chute- 



TABLE DES GRAVURES. 509 

laine en diamants; Bracelet; Nœud de brillants. — Cul-de-lampe tiré dune couverture 
d'album exécutée par M. Odiot. — Lettre F, à la devise de M. Falize. — Exposition de 
M. Falize : Bas-relief de Marguerite de Foix; Horloge en ivoire; Pendant de col. — Saint 
Georges terrassant le dragon, pendant de col en or, exécuté par M. Falize d'après un 
dessin d'.4. Durer 304 à 348 



LES BRONZES 

Buste de Henri Regnault, par M. Degearge, bronze exposé par M. Barbedienne.— Exposition 
de M. Dasson : Bureau de Louis XV face et revers (copie du meuble du Musée du Louvre); 
Cheminée en marbre et bronze; Bureau en bronze doré et laque; Table de style Louis XVI; 
Cariatide et Frises de ce meuble. — Exposition de M. Barbedienne : Bronzes d'après la 
Jeanne d'.Arc, de M. Chapu, le Chanteur florentin de M. Dubois, et le Louis XIII, de Rude; 
Trépied en bronze; Vase en bronze; Flambeaux Louis XVI en argent; Vase antique en 
argent (copie d'un vase du musée de Saint-Germain); Plat eu émail cloisonné. — Exposi- 
tion de M. Servant : Vase de « l'Age d'or » en bronze ; Sémiramis, sculpture de 
M. Hébert. — Exposition de M. Houdebine : Candélabre Louis XVI, en bronze doré 349 



LES MEUBLES 

Exposition de MM. Collinson et Lock : Buffet de salle à manger. — Exposition de M. Four- 
dinois : Porte en bois sculpté; Meuble de style Renaissance : Porte de galerie, dessinée par 
M. Paul Sédille; Coffre à bijoux. — Exposition de M. Beurdeley : Candélabre, console 
et buffet. — Exposition de M. Sauvresy : Crédence en style Renaissance 386 à 407 



CERAMIQUE 

Décors à la corne et au carquois de la faïencerie rouennaise (en lettre et cul-de-lajiipe) ; 
Deux dessins d'après un tympan en terre émaillée, exposé par MM. Virebent, de Tou- 
louse; Vase à décor japonais et Vase à fond bleu, exposés par M. E. Collinot; deux Vases 
de Sèvres, composés par M. Chéret pour le foyer de l'Opéra ; Vase et Plat en faïence, expo- 
sés par M. Deck; Pièces de faïence de style Renaissance, exposées par M. H. Boulenger; 
divers Vases en imitation en cristal de roche, Lampe et Coffret, exposés par la cristallerie 
de Baccarat 408 à 437 



LES TISSUS ET LES BRODERIES 

Lettre L tirée de motifs de broderie suédoise; Dix dessins d'après les tissus et broderies 
exposés par MM. Dracksler, .Mathevon et Bouvard, Chocquel, Danthoine, Mainceat, 
Lefebvre, Pagny et Biais et Rondelet 438 à 457 



5io L'ART MODERNE A L'EXPOSITION. 



TAPISSERIES DES MANUFACTURES NATIONALES 

Tapisseries des Gobelins, d'après la « Séléné » de M. Machard et la » Pénélope » de 
M. Maillart 458 à 460 

LE JAPON A PARIS 

Tête de page dessinée par M. F. Régamey pour les « Proniejiades japonaises » de M. Gui- 
met; Huit dessins japonais, paysages et figures, tirés d'albums de la collection de 
M. Ph. Burty 461 à 488 

LES LIVRES D'ART 

Animaux conduits au sacrifice, bas-relief trouvé près de la colonne de Phocas, bois extrait 
de « l'Histoire des Romains » (Hachette, éditeur) ; Lettre L tirée de « l'Histoire de la 
faïence de Delft » ( Pion, éditeur); Vase antique en marbre blanc. Vase de Suger et Pièce 
d'armure du xvi<> siècle, dessins extraits de « l'Art pour Tous « (Morel et Cio, éditeurs) ; 
Chandelier en cuivre du xye siècle; Buste d'homme en terre cuite du xv^ siècle; Bouteille 
en émail peint du xvi" siècle, dessins de M. J. Jacquemart extraits de « l'Histoire du mo- 
bilier » ( Hachette, éditeur); Frontispice dessiné par M. J. Jacquemart pour les « Cause- 
ries sur l'Art et la curiosité » (Quantiji, éditeur) 489^503 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Introduction v 

Coup d'œil a \ol d'oiseau sur l'Exposition universelle, par M. Louis 

Gonse i 

La peinture française, par M. Paul Mantz 17 

La sculpture, par M. Anatole de Montaiglon 53 

Les ECOLES étrangères de peinture : 

I. Q.illemagne. — Suède. — Norvège. — Danemark. — Russie. — 

Hollande. — Belgique. — Qângleterre, par W. Duranty .... 105 

IL Q/iutriche. — Hongrie. — Italie. — Grèce — Suisse. — Espagm. 

— Portugal. — Etats-Unis, par M. Paul Let'ort 174 

L'architecture au Champ de Mars et au Trocadero, par M. Paul Sédille. 215 

Aquarelles, dessins et gravures, par M. Alfred de Lostalot 264 

Les industries d'art au champ de mars : 

I. Orfèvrerie et Bijouterie, par M. L. Falize rîls 304 

II. Les Bronzes, par M. L. Falize tils 349 

III. Les Meubles, par M. Marius Vachon 386 

W . La Céramique, par M. A. R,. de Liesville 408 

V. La Verrerie, par M. A. R. de Liesville 430 

VI. Les Tissus, les Broderies et les Tapisseries, par M. Th. Biais . . . 438 

Le Japon a Paris, par M. Ernest Chesneau 455 

Les Livres d'art, par M. Henry Havard 489 

Table des Gravures 505 



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USQ2 L'art moderne à l«E3q)ositior 

G7 de 1878 




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