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Full text of "La révolte des anges"

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ANATOLE FRANCE 

DB l' ACADÉMIE FRANÇAISB 



• LA 

RÉVOLTE DES ANGES 



ROMAN - 



DEUX CENT VINGT-CINQUIÈME ÉDITION 



PARIS 

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 
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LA RÉVOLTE DES ANGES 

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ANATOLE FRANCE 

DE l'académie française 



LA 

RÉVOLTE DES ANGES 



PARIS 
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 

3, RUE AUBER. 3 




îl a été tiré de cet ouvrage 

DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, 

et 

CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPERIAL DU JAPON 

tous numérotés. 



Droits de traduction et de reproduction réservés 
pour tous les pays. 



Copyright, 1914, by Galmànn-Lévy 



LA 

RÉVOLTE DES ANGES 



CHAPITRE PREMIER 

Contenant en peu de lignes f histoire dune 
famille française depuis ^789 jusqu'à nos 
jours. 



L'hôtel d'Esparvieu dresse, sous l'ombre de 
Saint-Sulpice, ses trois étages austères entre 
une cour verte de mousse et un jardin rétréci, 
d âge en âge, par des bâtisses toujours plus 
hautes et plus proches et dans lequel deux 
grands marronniers élèvent encore leurs têtes 
flétries. C'est là que vécut, de 1825 à 1857, le 
grand homme de la famille, Alexandre Bussart 
dEsparvieu, vice-président du Conseil d'État 
sous le gouvernement de Juillet, membre de 

1 



2 LA REVOLTE DES ANGES 

l'Académie des Sciences morales et poli- 
tiques, auteur de Y Essai sur les institutions 
civiles et religieuses des peuples, en trois 
volumes in-octavo, ouvrage malheureusement 
inachevé. 

Cet éminent théoricien de la monarchie libé- 
rale laissa pour héritier de son sang, de sa 
fortune et de sa gloire, Fulgence-Adolphe 
Bussart d'Esparvieu, qui fut sénateur sous le 
second Empire, accrut granden\ent son patri- 
moine en achetant des terrains sur lesquels 
devait passer l'avenue de llmpératrice et pro- 
nonça un discours remarquable en faveur du 
pouvoir temporel des papes. 

Fulgence eut trois fils. L'aîné, Marc- 
Alexandre, entré dans l'armée, y fit une 
splendide carrière : il parlait bien. Le second, 
Gaétan, n'ayant montré aucune aptitude par- 
ticulière, vivait le plus souvent à la campagne, 
chassait, élevait des chevaux, faisait de la mu- 
sique et de la peinture. Le troisième, René, 
destiné dès Fenfance à la magistrature, donna 
sa' * (iemisslon de substitut, pour ne point 
concourir à l'application des décrets Ferry 
8ur les congrégations; et, plus tard, voyant 



LA REVOLTE DES ANGES d 

revenir, sous la présidence de M. Fallières, 
les jours de Dèce et de Dioclétien, il mit sa 
science et son zèle au service de l'Église per- 
sécutée. 

Depuis le Concordat de 1801 jusqu'aux der- 
nières années du second Empire, tous les 
d'Esparvieu étaient allés à la messe, pour 
l'exemple. Sceptiques au dedans d'eux-mêmes, 
ils considéraient la religion comme un moyen 
de gouvernement. MM. Marc et René, les pre- 
miers de leur race, donnèrent les signes d'une 
dévotion sincère. Le général avait voué, étant 
colonel, son régiment au Sacré-Cœur, et il 
pratiquait sa religion avec une ferveur qui se 
remarquait même chez un militaire, et pourtant 
l'on sait que la piété, fille du Ciel, a choisi, 
pour son séjour préféré sur la terre, le cœur 
des généraux de la troisième République. La 
foi a ses vicissitudes. Sous l'ancien régime, le 
peuple était croyant ; la noblesse ne l'était pas, 
ni la bourgeoisie lettrée. Sous le premier Em- 
pire, l'armée, du haut en bas, était fort impie. 
Aujourd'hui, le peuple ne croit à rien. La 
bourgeoisie veut croire et y réussit quelque- 
fois, ainsi qu'y réussirent MM. Marc et René 



4 LA REVOLTE DES ANGES 

d'Esparvieu. Au rebours, leur frère, M. Gaétan, 
gentilhomme campagnard, n'y était point par- 
venu ; il était agnostique, comme on dit dans le 
monde, pour ne point employer le terme odieux 
de libre penseur. Et il se déclarait agnostique, 
contrairement au bel usage qui veut que cela se 
cache. Il y a, au siècle où nous sommes, tant de 
manières de croire et de ne pas croire, que les 
historiens futurs auront peine à s'y reconnaître. 
Mais démêlons-nous mieux l'état des croyances 
aux temps de Symmaque et d'Ambroise? 

Chrétien fervent, René d'Esparvieu était for- 
tement attaché aux idées libérales que ses an- 
cêtres lui avaient transmises comme un héritage 
sacré. Réduit à combattre la République athée 
et jacobine, il se proclamait encore républicain. 
C'est au nom de la liberté, qu'il réclamait l'in- 
dépendance et la souveraineté de l'Église. Lors 
des grands débats de la Séparation et des que- 
relles des Inventaires, les synodes des évêques 
et les assemblées des fidèles se tenaient dans sa 
maison. 

Tandis que se réunissaient, dans le grand sa- 
lon vert, les chefs les plus autorisés du parti 
catholique, prélats, généraux, sénateurs, dépu- 



LA REVOLTE DES ANGES 5 

tés, journalistes, que toutes les âmes présentes 
se tournaient vers Rome avec une tendre sou- 
mission ou une obéissance contrainte et que 
M. d'Esparvieu, accoudé au marbre de la che- 
minée, opposait au droit civil le droit canon, 
et protestait éloquemment contre la spoliation 
de l'Église de France, deux antiques figures, 
muettes, immobiles, regardaient la moderne 
assemblée; à droite du foyer, c'était, peint par 
David, en veste et en culotte de basin, Romain 
Bussart, laboureur à Esparvieu, lair rude et 
madré, un peu narquois. Il a-vait ses raisons de 
rire : le bonhomme avait fondé la fortune de la 
famille en achetant des biens d'Eglise. A 
gauche, peint par Gérard, en habit de gala, tout 
chamarré d'ordres, le fils du paysan, le baron 
Emile Bussart d'Esparvieu, préfet de l'Empire 
et grand référendaire du sceau de France, sous 
Charles X, mort en 1837, marguillier de sa pa- 
roisse, les petits vers de la Pucelle sur les 
lèvres. 

René d'Esparvieu avait épousé, en 1888, 
Marie-Antoinette Coupelle, fille du baron Cou- 
pelle, maître de forges à Blain ville (Haute- 
Loire). Madame René d'Esparvieu préside. 



g LA RÉVOLTE DES ANGES 

depuis 1903, l'association des mères chré- 
tiennes. Ces deux parfaits époux, ayant marié 
leur fille aînée en 1908, gardaient encore au- 
près d'eux trois entants, une fille et deux gar- 

çons. 

Léon, le plus jeune, âgé de six ans, avait sa 
chambre à côté de celles de sa mère et de sa 
sœur Berthe. Maurice, l'aîné, logeait dans un 
petit pavillon, composé de deux pièces, au tond 
du jardin. Ce jeune homme y trouvait uneliberté 
qui lui rendait la vie de tamiUe supportable. U 
était assez joli garçon, élégant, sans trop d'affec- 
tation; son petit sourire, qui ne levait qu un 
côté des lèvres, n'était pas sans agrément. 

A vingt-cinq ans, Maurice avait la sagesse 
de l'Ecciésiaste. Doutant qu'aucun profit re- 
vienne à l'homme de toute la peine qu'il prend 
souslesoleil, il ne se donnait jamais aucun mal. 
Depuis sa plus tendre enfance, ce fils de famille 
s'étudiait à éviter l'étude, et c'est en demeurant 
étranger h l'enseignement de l'Ecole, qu'il était 
devenu docteur en droit et avocat à la Cour 

i'appel. 

11 ne plaidait ni ne taisait de procédure. 11 ne 
savait rien, ne voulait rien savoir, en quoi il se 



LA REVOLTE DES ANGES / 

conformait à son génie, dont il ne surchargeait 
point l'aimable petitesse, et son heureux ins- 
tinct lui conseillait de comprendre peu plutôt 
que de comprendre mal. 

Maurice avait reçu du ciel, selon l'expression 
de M. l'abbé Patouille, les bienfaits d'une édu- 
cation chrétienne. Depuis son enfance, la piété 
lui était offerte en exemples domestiques, et 
quand il sortit du collège et prit ses inscriptions 
à l'Ecole de droit, il trouva la science des doc- 
teurs, les vertus des confesseurs, la constance 
des femmes fortes assises au foyer paterneL 
Admis à la vie sociale et politique lors de la 
grande persécution de l'Eglise de France, Mau- 
rice ne fit défaut à aucune manifestation de la 
jeunesse catholique ; il travailla aux barricades 
de sa paroisse, lors des inventaires, et détela 
avec ses camarades les chevaux de l'archevêque 
chassé de son palais. Toutefois, il montra, 
dans ces circonstances, un zèle modéré : on ne 
le vit jamais aux premiers rangs de cette troupe 
héroïque excitant les soldats à une glorieuse 
désobéissance et jetant aux agents du fisc des 
immondices et des outrages. 

Il faisait son devoir, rien de plus, et s'il se 



O LA REVOLTE DES ANGES 

distingua, lors du grand pèlerinage de 4911, 
parmi les brancardiers de Lourdes, on craint 
que ce fût pour plaire à madame de la Verde- 
lière, qui aime les hommes robustes. L'abbé 
Patouille, ami de la famille, profond connais- 
seur des âmes, savait que Maurice aspirait mo- 
dérément au martyre. Il lui reprochait sa tié- 
deur et lui tirait l'oreille en l'appelant rossard. 
Du moins Maurice demeurait-il croyant. Dans 
les égarements de la jeunesse, sa foi restait 
intacte, puisqu'il n'y avait pas touché. Jamais 
il n'en avait examiné un seul point. Il n'avait 
pas considéré plus attentivement les idées 
morales qui régnaient sur la société à laquelle 
il appartenait. Il les prenait telles qu'elles 
lui étaient apportées : aussi se montrait-il en 
toutes circonstances un parfait honnête homme, 
ce qu'il n'aurait su faire s'il avait médité sur 
le fondement des mœurs. Il était irritable, 
colère, avait de l'honneur et en cultivait le 
sentiment avec soin. Il n'était ni ambitieux 
ni vain. Comme la plupart des Français, il 
n'aimait point dépenser ; il n'aurait rien donné 
aux femmes si elles n'avaient su l'y con- 
traindre. Croyant les mépriser, il les adorait, 



LA REVOLTE DES ANGES « 

et était sensuel trop naturellement pour s'en 
aperceroir. Ce qu'on ne savait pas et qu'il 
ignorait profondément lui-même, ce que pour- 
tant on aurait pu deviner peut-être à une pe- 
tite lueur mouillée qui brillait quelquefois 
dans ses jolis yeux marron clair, c'est qu'il 
était tendre et capable d'amitié; au reste, dans 
le commerce ordinaire de la vie, assez rosse. 



i. 



CHAPITRE î! 

Où l'on trouvera des renseignements utiles sur 
une bibliothèque dans laquelle s'accompliront 
bientôt des événements étranges. 



Jaloux dembrasser tout le cercle des con- 
naissances humaines et désireux de donner à 
son génie encyclopédique un symbole concret 
et un appareil conforme à ses moyens pécu- 
niaires, le baron Alexandre d'Esparvieu avait 
formé une bibliothèque de trois cent soixante 
mille volumes, tant imprimés que manuscrits, 
dont le fonds principal provenait des bénédic- 
tins de Ligugé. 

Par une clause spéciale de son testament, il 
avait prescrit à ses héritiers d'accroître après 
lui sa bibliothèque de tout ce qui paraîtrait 



LA RÉVOLTE DES ANGES 14 

d'important en sciences naturelles, morales, 
politiques, sociales, philosophiques et reli- 
gieuses. Il avait indiqué les sommes qu'il con- 
venait de prélever, à cet effet, sur sa succession 
et chargé son iils aîné, Fulgence-Adolphe, de 
procéder à ces accroissements. Fulgence- 
Adolphe accomplit, avec un respect filial, les 
volontés exprimées par son illustre père. 

Après lui, cette bibliothèque immense, qui 
représentait plus qu'une part d'enfant, resta 
indivise entre les trois fils et les deux filles du 
sénateur, et René d'Esparvieu, à qui échut 
l'hôtel de la rue Garancière, reçut la garde de 
cette riche collection. Ses deux sœurs, mes- 
dames Paulet de Saint-Fain et Guissart, deman- 
dèrent plusieurs fois la liquidation d'un bien 
considérable et qui ne rapportait rien. Mais 
René et Gaétan rachetèrent la part de leurs 
deux co-héritiers et la bibliothèque fut sauvée. 
René d'Esparvieu s'occupa même de l'accroître, 
conformément aux intentions du fondateur. 
Mais, d'année en année, il diminuait le nombre 
et l'importance des acquisitions, estimant que 
la production intellectuelle baissait en Europe. 

Gaétan, cependant, l'enrichissait, sur ses 



12 LA RÉVOLTE DES ANGES 

deniers, des ouvrages nouveaux, publiés tant 
en France qu'à l'étranger, qu'il estimait bons, 
et il ne manquait pas de jugement, bien que ses 
frères lui en refusassent jusqu'à la moindre par- 
celle. Grâce à cet homme oisif et curieux, les 
collections du baron Alexandre furent à peu 
près tenues à jour. 

La bibliothèque d'Esparvieu est encore au- 
jourd'hui, en théologie, en jurisprudence et en 
histoire, une des plus belles bibliothèques pri- 
vées de toute l'Europe. Vous y pouvez étudier 
la physique ou, pour mieux dire, les physiques 
dans toutes leurs branches, et, pour peu qu'il 
vous en chaille, la métaphysique ou les méta- 
physiques, c'est-à-dire ce qui est joint aux phy- 
siques et qui n'a pas d'autre nom, tant il est 
impossible de désigner par un substantif ce qui 
n'a point de substance et n'est que rêve et illu- 
sion. Vous pouvez y admirer les philosophes 
procédant à la solution, dissolution et résolu- 
tion de l'absolu, à la détermination de l'indé- 
terminé et à la définition de l'infini. Tout 
se rencontre, dans cet amas de bibles et de 
bibliettes sacrées et profanes, tout jusqu'au 
pragmatisme le plus nouveau et le plus élégant. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 13 

D'autres bibliothèques contiennent plus 
abondamment ces reliures vénérables par Tan- 
cienneté, illustres par la provenance, suaves 
par le grain et le ton de la peau, précieuses 
par Tart du doreur, qui a poussé les fers en 
filets, en dentelle, en rinceaux, en fleurons, en 
emblèmes, en armoiries, et qui, de leur doux 
éclat, charment les yeux savants ; d'autres 
peuvent renfermer en plus grand nombre des 
manuscrits ornés, par un pinceau vénitien, fla- 
mand ou tourangeau, de fines et vives minia- 
tures. Aucune ne surpasse celle-ci en belles 
et bonnes éditions des auteurs anciens et mo- 
dernes, sacrés et profanes. 

On y trouve tout ce qui nous reste de l'anti- 
quité ; tous les Pères de l'Église et les apolo- 
gistes et les décrétalistes, tous les humanistes 
de la Renaissance, tous les encyclopédistes, 
toute la philosophie, toute la science. 

C'est ce qui fit dire au cardinal Merlin, quand 
il daigna la visiter : 

— Il n'y a pas d'homme qui ait la tête assez 
forte pour contenir toute la science amassée 
sur ces tablettes. Heureusement que ce n'est 
point nécessaire. 



il LA RÉVOLTE DES ANGES 

Monseigneur Cachepot, qui y travaillait sou- 
vent, lorsqu'il était vicaire à Paris, avait eou- 
tume de dire : 

— Je vois là de quoi faire plusieurs Thomas 
d'Aquin et plusieurs Arius, si les esprits n'a- 
vaient perdu leur antique ardeur pour le bien 
et pour le mal. 

Les manuscrits constituaient sans contredit 
la plus grande richesse de cette immense col- 
lection. Il s'y trouvait notamment des corres- 
pondances inédites de Gassendi, du père Mer- 
senne, de Pascal, qui jettent des clartés 
nouvelles sur l'esprit du xvii® siècle. Et il 
n'est point permis d'oublier les bibles hé- 
braïques, les talmuds, les traités rabbiniques, 
imprimés et manuscrits, les textes araméens et 
samaritains sur peau de mouton et sur lames 
de sycomore, tous ces exemplaires enfin, anti- 
ques et précieux, recueillis en Egypte et en 
Syrie par le célèbre Moïse de Dina et qu'A- 
lexandre d'Esparvieu avait acquis à peu de 
frais lorsqu'en 1836, le savant hébraïsant vint 
mourir de vieillesse et de misère à Paris. 

La bibliothèque esparvienne occupait le se- 
cond étage de la vieille demeure. Les ouvrages 



LA RÉVOLTE DES ÀKGES 45 

jugés d'un intérêt médiocre, tels que les livres 
d'exégèse protestante du xix® siècle et du xx*, 
donnés par M. Gaétan, étaient relégués sans 
reliure dans la profondeur infinie des combles. 
Le catalogue, avec les suppléments, ne formait 
pas moins de dix-huit volumes in-folio. Ce 
catalogue était à jour et la bibliothèque dans 
un ordi*e parfait. M. Julien Sariette, archiviste 
paléographe, qui, pauvre et modeste, donnait 
des leçons pour vivre, devint, en 1895, sur la 
recommandation de Févêque d'Agra, précep- 
teur du jeune Maurice et presque en même 
temps, conservateur de l'Esparvienne. Doué 
d'une activité méthodique et d'une patience 
obstinée, M. Sariette avait classé lui-même 
toutes les pièces de ce vaste corps. Le système 
par lui conçu et appliqué était à ce point com- 
plexe, les cotes qu'il mettait aux livres se com- 
posaient de tant de lettres majuscules et minus- 
cules, latines et grecques, de tant de chiffres 
arabes et romains, accompagnés d'astérisques, 
de doubles astérisques, de triples astérisques 
et de ces signes qui expriment en arithmétique 
les grandeurs et les racines, que l'étude en eût 
coûté plus de temps et de travail qu'il n'en 



46 LA REVOLTE DES ANGES 

faut pour apprendre parfaitement l'algèbre, et, 
comme il ne se trouva personne qui voulût 
donner à l'approfondissement de ces symboles 
obscurs des heures mieux employées à dé- 
couvrir les lois des nombres, M. Sariette de- 
meura seul capable de se reconnaître dans ses 
classements et ce devint chose à tout jamais 
impossible de trouver sans son aide, parmi les 
trois cent soixante mille volumes confiés à sa 
garde, le livre dont on avait besoin. Tel était 
le résultat de ses soins. Bien éloigné de s'en 
plaindre, il en éprouvait, au contraire, une 
vive satisfaction. 

M. Sariette aimait sa bibliothèque. Il l'aimait 
d'un amour jaloux. Chaque jour il s'y rendait 
dès sept heures du matin, et là, sur un grand 
bureau d'acajou, il cataloguait. Les fiches 
écrites de sa main remplissaient le cartonnier 
monumental dressé près de lui et que surmon- 
tait le buste en plâtre d'Alexandre d'Esparyieu, 
les cheveux en coup de vent, le regard sublime, 
portant, comme Chateaubriand, la patte de lièvre 
au bord de l'oreille, la bouche arrondie, la poi- 
trine nue. A midi sonnant, M. Sariette allait 
d^euner, dans l'étroite et sombre rue des Ca- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 17 

nettes, à la crémerie des Quatre-Évêques, 
jadis fréquentée par Baudelaire, Théodore de 
Banrille, Charles Asselineau, Louis Ménard et 
un grand d'Espagne, qui avait traduit les Mys- 
tères de Parts dans la langue des conquistadors. 
Et les canes qui barbotent si gentiment sur la 
vieille enseigne de pierre qui a donné son nom 
à la rue, reconnaissaient M. Sariette. Il rentrait 
à midi trois quarts précisément dans sa biblio- 
thèque dont il ne sortait qu'à sept heures pour 
aller s'asseoir aux Quatre-Évêques, devant sa 
table frugale, couronnée de pruneaux. Tous 
les soirs, après dîner, son camarade Michel 
Guiiiardon, universellement nommé le père 
Guinardon, peintre décorateur, réparateur de 
tableaut, qui travaillait pour les églises, venait 
de son grenier de la rue Princesse aux Quatre- 
Evêques prendre le café et les liqueurs, et les 
deux amis faisaient leur partie de dominos. Le 
père Guinardon, d'une âpre verdeur et plein de 
sève, était plus vieux qu'il ne se pouvait con- 
cevoir : il avait connu Chenavard. D'une chas- 
teté farouche, il dénonçait constamment les 
impuretés du néopaganisme en un langage 
d'une obscénité formidable. Il aimait à parler. 



18 LA RÉVOLTE DES ANGES 

M. Sariette écoutait volontiers. Le père Gui- 
nardon entretenait préférablement son ami de 
ia chapelle des Anges, à Saint-Sulpice, dont les 
peintures s'écaillaient par endroits, et qu'il 
devait restaurer, quand il plairait à Dieu, 
car, depuis la Séparation, les églises n'apparte- 
naient plus qu'à Dieu et personne n'assumait la 
charge des réparations les plus urgentes. Mais 
le père Guinardon ne réclamait nul salaire. 

— Michel est mon patron, disait-il, et j'ai 
une dévotion spéciale aux Saints Anges. 

Après avoir fait une partie de dominos, 
M. Sariette, tout menu, et le père Guinardon, 
robuste comme un chêne, chevelu comme un 
lion, grand comme un saint Christophe, s'en 
allaient côte à côte, devisant, par *la place 
Saint-Sulpice, sous la nuit ou clémente ou fu- 
rieuse. M. Sariette rentrait tout droit dans son 
logis, au grand regret du peintre, qui était con- 
teur et noctambule. 

Le lendemain, M. Sariette reprenait, à sept 
heures sonnantes, sa place à la bibliothèque, et 
cataloguait. Cependant, assis à son bureau, il 
jetait à tout venant un regard de Méduse, dans 
la crainte que ce ne fût un emprunteur de 



LA RÉVOLTE DES ANGES IS 

livres. ïl eût voulu, par ce regard, changer en 
pierre non seulement les magistrats, les 
hommes politiques, les prélats qui s'autori- 
saient de leur familiarité avec le maître de céans 
pour demander quelque ouvrage en communi- 
cation, mais encore M. Gaétan qui, bienfaiteur 
de la bibliothèque, prenait parfois quelque 
vieillerie égrillarde ou impie pour les jours de 
pluie à la campagne, madame René d'Espar- 
vieu, lorsqu'elle venait chercher un livre à 
faire lire aux malades de son hôpital, et M. René 
d'Esparvieu lui-même, qui pourtant se conten- 
tait à l'ordinaire du Code civil et du Dalloz. En 
emportant le moindre bouquin, on lui arra- 
chait Tâme. Pour refuser des prêts à ceux-là 
même qui y avaient le plus de droits, M. Sa- 
riette inventait mille mensonges ingénieux ou 
grossiers et ne craignait pas de calomnier son 
administration, ni de faire douter de sa vigi- 
lance en disant égaré ou perdu un volume 
qu'un instant auparavant il couvait des yeux, 
il pressait sur son cœur. Et, quand enfin il lui 
fallait absolument livrer un volume, il le repre- 
nait vingt fois à l'emprunteur avant de le lui 
abandonner. 



20 LA REVOLTE DES ANGES 

Il tremblait sans cesse que quelqu'un des 
objets confiés à ses soins ne vînt à s'échapper. 
Conservateur de trois cent soixante mille vo- 
lumes, il avait constamment trois cent soixante 
mille sujets d'alarmes. Parfois il s'éveillait, la 
nuit, trempé d'une sueur froide et poussant un 
cri d'angoisse, pour avoir vu en rêve un trou 
sur un des rayons de ses armoires. 

Il lui paraissait monstrueux, inique et déso- 
lant, qu'un livre quittât jamais son casier. Sa 
noble avarice exaspérait M. René d'Esparvieu, 
qui, méconnaissant les vertus de son parfait 
bibliothécaire, le traitait de vieux maniaque. 
M. Sariette ignorait cette injustice ; mais il eût 
bravé les plus cruelles disgrâces, enduré l'op- 
probre et l'injure pour sauvegarder l'intégrité 
de son dépôt. Grâce à son assiduité, à sa vigi- 
lance, à son zèle, ou, pour tout dire d'un mot, 
à son amour, la bibliothèque d'Esparvieu n'a- 
vait pas perdu un feuillet sous son administra- 
tion, pendant seize années qui se trouvèrent 
révolues le 9 septembre 1912. 



CHAPITRE lii 

Où fon entre dans le mystère. 



Le soir de ce jour, à sept heures, après avoir, 
comme de coutume, replacé dans les rayons 
tous les livres qui en étaient sortis et s'être 
assuré qu'il laissait tout en bon ordre, il sortit 
de la bibliothèque et ferma la porte à double 
tour. 

Il dîna, selon son habitude, à la crémerie 
des Quatre-Evêques, lut le journal La Croixj 
et rentra à dix heures dans son petit logis de 
la rue du Regard. Cet homme simple était sans 
trouble et sans pressentiments ; son sommeil 
fut paisible. Le lendemain matin, pénétrant, à 
sept heures précises, dans l'antichambre de sa 
bibliothèque, il dépouilla, conformément à son 



22 LA REVOLTE DES ANGES 

quotidien usage, sa belle redingote, en prit ane 
vieille, qui pendait dans un placard, au-dessus 
d'un lavabo, et l'endossa. Puis il passa dans le 
cabinet de travail où depuis seize années, six 
jours sur sept il cataloguait sous le regard su- 
blime d'Alexandre d'Esparvieu et, se disposant 
à faire sa revue des salles, entra dans la pre- 
mière et la plus grande, qui renfermait la Théo- 
logie et les Religions en de vastes armoires dont 
les corniches portaient les bustes en plâtre 
bronzé des poètes et des orateurs de l'anti- 
quité « Deux énormes sphères garnissaient les 
embrasures des fenêtres, figurant la terre et le 
ciel. Mais, au premier pas qu'il fît, M. Sariette 
s'arrêta, stupide, ne pouvant douter de ce qu'il 
voyait, et n'y pouvant croire. Sur le tapis bleu 
de la table de travail des livres s'étalaient avec 
négligence, les uns sur les plats, les autres le 
dos en l'air. Des in-quarto formaient une pile 
chancelante. Deux lexiques grecs, se pénétrant 
l'un et l'autre, composaient un seul être plus 
monstrueux que les couples humains du divin 
Platon. Un in-folio aux tranches dorées bâil- 
lait, laissant voir trois des ses feuillets indi- 
gnement cornés. 



LA REVOLTE DES ANGES 23 

Sorti, après quelques instants, de sa profonde 
stupeur, le bibliothécaire s approcha de la table 
ei reconnut, dans cet amas confus, ses bibles 
hébraïques, grecques et latines les plus pré- 
cieuses, un talmud unique, des traités rabbi- 
niques imprimés et manuscrits, des textes ara- 
méens et samaritains, des rouleaux de syna- 
gogue, enfin les plus précieux monuments 
d'Israël entassés, écroulés et béants. 

M. Sariette se trouvait en présence d'une 
chose impossible à comprendre, et pourtant il 
faisait effort pour se l'expliquer. Avec quel 
empressement il eût embrassé l'idée que 
M. Gaétan, qui n'avait pas de principes et qui 
s'autorisait de ses funestes libéralités envers la 
bibliothèque pour y puiser à pleines mains du- 
rant ses séjours à Paris, était l'auteur de ce 
désordre épouvantable. Mais M. Gaétan voya- 
geait alors en Italie. Après quelques instants de 
réflexion, M. Sariette supposa que, tard dans la 
soirée, M. René d'Esparvieu avait emporté les 
clefs de son valet de chambre, Hippolyte, qui, 
depuis vingt-cinq ans, entretenait les pièces du 
second étage et les combles. M. René d'Es- 
parvieu ne travaillait jamais la nuit et ne lisait 



24 LA RÉVOLTE DES ANGES 

pas rhébreu; mais peut-être, songeait M. Sa^ 
riette, peut-être, avait-il conduit ou fait con- 
duire dans cette salle quelque prêtre, quelque 
religieux Hiérosolymitain, de passage à Paris, 
savant orientaliste adonné à l'exégèse sacrée. 
M. Sariette se demanda encore si M. l'abbé 
Patouille, qui avait des curiosités intellectuelles 
et l'habitude de corner les livres, ne s'était 
pas jeté sur tous ces textes bibliques et talmu- 
diques, en une soudaine ardeur de découvrir 
Tâme de Sem. Il douta, un moment, si le vieux 
valet de chambre, Hippolyte lui-même, après 
avoir épousseté et balayé la bibliothèque durant 
un quart de siècle, longuement empoisonné 
d'une poussière savante et devenu trop curieux, 
n'avait pas, cette nuit, sous un rayon de lune, 
abîmé ses yeux et sa raison, perdu son âme sur 
ces signes indéchiffrables. M. Sariette alla jus- 
qu'à concevoir que le jeune Maurice, au sortir 
de son cercle ou de quelque réunion nationa- 
liste, avait pu arracher de leurs casiers et jeter 
pêle-mêle ces livres juifs, par haine de l'antique 
Jacob et de sa nouvelle postérité, car ce fils de 
famille se proclamait antisémite et ne fréquen- 
tait que des juifs antisémites comme lui. C'était 



LA RÉVOLTE DES ANGES 25 

beaucoup accorder à l'hypothèse ; mais l'esprit 
de M. Sariette, ne pouvant rester en repos, errait 
parmi les suppositions les plus extravagantes. 
Impatient de connaître la vérité, le zélé gar- 
dien des livres appela le valet de chambre. 

Hippolyte ne savait rien. Le portier de 
l'hôtel, interrogé, ne put fournir aucun indice. 
Personne, dans le service, n'avait rien entendu. 
M. Sariette descendit dans le cabinet de M. René 
d'Esparvieu, qui le reçut en robe de chambre 
et en bonnet de nuit, écouta son récit de l'air 
d'un homme grave qu'on fatigue avec des sor- 
nettes et le congédia sur ces m.ots où perçait 
une pitié cruelle : 

— Ne vous tourmentez pas, et soyez sûr, 
mon bon monsieur Sariette, que les livres 
étaient ce matin où vous les aviez laissés hier. 

M. Sariette fit et refît vingt fois son enquête, 
ne trouva rien et en ressentit une inquiétude 
qui lui ôta le sommeil. Le lendemain, à sept 
heures, pénétrant dans la salle des bustes et 
des sphères, il y vit tout en ordre et en poussa 
un soupir d'aise. Puis soudain son cœur battit 
à se rompre ; il venait d'apercevoir, posé à plat 
sur la tablette de la cheminée, un volume in- 

2 



26 LA RÉVOLTE DES ANGES 

octavo broché, un livre moderne, renfermant 
le couteau de buis qui en avait coupé les feuil- 
lets. C'était une dissertation sur les deux ver- 
sions juxtaposées de la Genèse i ouvrage qui, 
relégué dans le grenier par M. Sariette, n'en 
était jamais sorti, personne jusqu'alors autour 
de M. d'Esparvieu n'ayant eu la curiosité de 
discerner la part du rédacteur monothéiste et 
celle du rédacteur polythéiste dans la forma- 
tion du premier des livres sacrés. Ce livre 
portait la cote R < 3214 ^^ Et cette vérité 
pénible frappa soudain l'esprit de M. Sariette, 
que le numérotage le plus savant ne peut faire 
trouver un livre qui n'est plus à sa place. 

Tous les jours qui suivirent, durant un 
mois, la table se trouva surchargée de livres. 
Le grec et le latin s'y mêlaient à l'hébreu. 
M. Sariette se demandait si ces déménage- 
ments nocturnes n'étaient point le fait de mal- 
faiteurs qui s'introduisaient par les lucarnes 
peur voler des pièces rares et précieuses» Mais 
il ne découvrait nulle trace d'effraction, et, en 
dépit des plus minutieuses recherches, il ne 
s'aperçut jamais qu'aucun objet eût disparu. 
Un trouble affreux envahit son cerveau et il se 



LA RÉVOLTE DES ANGES 27 

demanda si quelque singe du voisinage, des- 
cendu du toit par la cheminée, n'accomplissait 
pa'S là des imitations d'études. Les singes, son- 
geait-il, sont habiles à contrefaire les actions 
humaines. Connaissant les mœurs de ces ani- 
maux surtout par les peintures de Watteau et 
de Chardin, il les imaginait semblables, dans 
l'art d'imiter un geste ou d'affecter un carac- 
tère, aux Arlequins, aux Scaramouches, aux 
Zerlines, aux Docteurs de la Comédie italienne ; 
il se les figurait maniant la palette et les 
brosses, pilant des drogues dans un mortier ou 
feuilletant, près d'un athanor, un vieux traité 
d'alchimie. Or, un malheureux matin, en 
voyant un gros pâté d'encre sur un feuillet du 
troisième tome de la Bible polyglotte, reliée en 
maroquin bleu, aux armes du comte de Mira- 
beau, il ne douta pas qu'un singe ne fût l'au- 
teur de ce méfait» Le singe avait feint de 
prendre des notes et renversé l'encrier. Ce 
devait être le singe d'un savant. 

Imbu de cette idée, M. Sariette étudia soi- 
gneusement la topographie du quartier afin de 
circonscrire exactement l'îlot de maisons où 
s'élève l'hôtel d'Esparvieu. Puis il alla par les 



^^ LA RÉVOLTE DES ANGES 

quatre rues environnantes, demandant à chaque 
porte s'il y avait un singe dans la maison. Il 
interrogea des portiers et des portières, des 
blanchisseuses, des servantes, un savetier, une 
fruitière, un vitrier, des commis-libraires, un 
prêtre, un relieur, deux gardiens de la paix, 
des enfants, et il éprouva la diversité des carac- 
tères et la variété des humeurs dans un même 
peuple ; car les réponses qu'il reçut ne se res- 
semblaient point entre elles ; il y en eut de 
rudes et de douces, de grossières et de polies, 
de simples et d'ironiques, de prolixes et de 
brèves et même de muettes. Mais de l'animai 
qu'il cherchait il n'avait encore ni vent ni voie, 
quand, sous la voûte d'une vieille maison de la 
rue Servandoni, une fillette rousse, tachée de 
son, qui gardait la loge, répondit : 

— Il y a le singe de monsieur Ordon- 
neau... Si vous voulez le voir?... 

Et, sans ajouter une parole, elle conduisit le 
vieillard au fond de la cour, dans une remise. 
Là, sur de la paille échauffée et des lambeaux 
de couverture, un jeune macaque, enchaîné par 
le milieu du corps, grelottait. Il n'était pas 
plus grand qu'un enfant de cinq ansc Sa face 



i 



LA REVOLTE DES ANGES 29 

livide, son front ridé, ses lèvres minces expri- 
maient une tristesse mortelle. Il leva sur le 
visiteur le regard encore vif de ses prunelles 
jaunes. Puis, de sa petite main sèche, il saisit 
une carotte, la porta à sa bouche et la rejeta 
aussitôt. Après avoir regardé un moment ceux 
qui étaient venus, l'exilé détourna la tête, 
comme s'il n'attendait plus rien des hommes et 
de la vie. Replié sur lui-même, un genou dans 
la main, il ne bougeait plus ; mais par moment 
une toux sèche secouait sa poitrine. 

— C'est Edgard, dit la fillette. Il est à vendre, 
vous savez?... 

Mais le vieil amant des livres, qui s'était 
armé de colère et de ressentiment, croyant ren- 
contrer l'ironique ennemi, le monstre de malice, 
l'antibibliophile, maintenant demeurait sur- 
pris, attristé, accablé devant ce petit être sans 
force, sans joie et sans désirs. Reconnaissant 
son erreur, troublé par ce visage presque hu- 
main, qu'humanisait encore la tristesse et la 
souffrance : 

— Pardon, fît-il en inclinant la tête. 



CHAPITRE IV 

Quiy dans sa brièveté puissante, nous jette 
sur les conpns du monde sensible. 



Deux mois s'écoulèrent; le remue-ménage 
ne cessant pas, M. Sariette songea aux francs- 
maçons. Les journaux qu'il lisait étaient 
pleins de leurs crimes. M. l'abbé Patouiile 
les jugeait capables des plus noires scéléra- 
tesses et croyait qu'ils méditaient, d'accord 
avec les juifs, la ruine totale de la société chré- 
tienne. 

Parvenus, à cette heure, au comble de la 
puissance, ils dominaient dans tous les grands 
corps de l'État, dirigeaient les Chambres, 
avaient cinq des leurs au ministère, occupaient 
TElysée. Ayant naguère assassiné, pour son 



LA REVOLTE DES ANGES 31 

patriotisme, un président de la République, ils 
faisaient disparaître les complices et les témoins 
de leur exécrable forfait. Peu de jours se pas- 
saient sans que Paris, épouvanté, n'apprît 
quelque meurtre mystérieux, préparé dans les 
Loges .t C'étaient là des faits qu'on ne pouvait 
mettre en doute. Par quels moyens péné- 
traient-ils dans la bibliothèque? M. Sariette ne 
pouvait le concevoir. Quelle besogne y 
venaient-ils accomplir? Pourquoi s attaquaient- 
ils à l'antiquité sacrée et aux origines de 
l'Église? Quels desseins impies formaient-ilsl 
Une ombre épaisse couvrait ces entreprises 
épouvantables. L'archiviste catholique, se sen- 
tant sous l'œil des fils d'Hiram, terrifié, tomba 
malade. 

A peine remis, il résolut de passer la nuit à 
l'endroit même où s'accomplissaient de si 
effroyables mystères et de surprendre ces visi- 
teurs subtils et redoutables. Cette entreprise 
coûtait à son timide courage. 

Faible de complexion, d'esprit inquiet, 
M. Sariette était naturellement sujet à la peur. 
Le 8 janvier, à neuf heures du soir, tandis que 
la Tille s'endormait sous une tourmente de 



32 LA REVOLTE DES ANGES 

neige, ayant fait un bon feu dans la salle 
qu'ornaient les bustes des poètes et des philo- 
sophes anciens, il s'enfonça dans un fauteuil 
au coin de la cheminée, une couverture sur 
les genoux. Un guéridon, placé sous sa main, 
portait une lampe, un bol de café noir et 
un revolver emprunté au jeune Maurice. îl 
essaya de lire le journal La Croix : mais les 
lignes lui dansaient sous les yeux. Alors, 
il regarda fixement devant lui, ne vit rien 
que l'ombre, n'entendit rien que le vent et 
s'endormit. 

Quand il se réveilla, le feu était mort ; la 
lampe, éteinte, répandait une acre puanteur ; 
autour de lui, les ténèbres éta^nt pleines de 
clartés laiteuses et de lueurs phosphorescentes. 
Il crut voir quelque chose s'agiter sur la table. 
Pénétré jusqu'aux os d'épouvante et de froid, 
mais soutenu par une résolution plus forte que 
la peur, il se leva, s'approcha de la table et 
passa les mains sur le tapis. Il n'y voyait 
goutte : les lueurs même avaient disparu ; mais 
il sentit sous ses doigts un in-folio grand 
ouvert; il voulut le fermer; le livre résista, 
bondit et frappa trois rudes coups sur la tête 



LA REVOLTE DES ANGES 33 

<ie l'imprudent bibliothécaire . M . Sariette 
tomba évanoui.. c 

Depuis lors les choses ne firent qu'empirer. 
Les livres quittaient plus abondants que jamais 
la tablette assignée, et parfois il était impossible 
de les y réintégrer : ils disparaissaient» 
M. Sariette relevait chaque jour des pertes 
nouvelles. Les Bollandistes étaient dépareillés, 
trente volumes d'exégèse manquaient. Il 
n'était plus reconnaissable ; sa tête devenait 
grosse comme le poing et jaune comme un 
citron ; son cou s'allongeait démesurément, ses 
épaules tombaient ; les vêtements qu'il portait 
semblaient pendus à un clou. Il ne mangeait 
plus, et à la crémerie des Quatre-Evêques, 
l'œil morne et la tête baissée, il regardait fixe- 
ment, sans la voir, la soucoupe où, dans un 
jus trouble, baignaient ses pruneaux. Il n'en- 
tendait pas le père Guinardon annoncer qu'il 
restaurait enfm les peintures de Delacroix à 
Saint-Sulpice. 

M. Renéd'Esparvieu, aux rapports alarmants 
du malheureux conservateur, répondait sèche- 
ment : 

— Ces livres sont égarés : ils ne sont pas 



34 LA RÉVOLTE DES ANGEl 

perdus; cherchez bien, monsieur Sariette, cher- 
chez bien, et vous les retrouverez. 

Et sur le dos du vieillard, il murmurait : 

— Ce pauvre Sariette file un mauvais coton. 

— Je crois, ajoutait i'abbé Patouille, que sa 
tête déménage. 



CHAPITRE V 

OU la chapelle des Anges, à Saint-Sulpice, 
donne matière à des réflexions sur l'art et la 
théologie» 



La chapelle des Saints-Anges qu'on trouve 
à main droite, en entrant dans l'église Saint- 
Sulpice, disparaissait derrière une cloison de 
planches. M. labbé Patouiile, M. Gaétan, 
M. Maurice, son neveu, M. Sariette ^ péné- 
trèrent à la file, par la porte basse pratiquée 
dans la clôture, et trouvèrent le père Guinardon 
sur la plate-forme de son échelle, dressée 
contre YHéliodore. Le vieil artiste, muni de 
toutes sortes d'ingrédients et d'outils, introdui- 
sait un enduit blanchâtre dans la fente qui avait 
séparé en deux parties le grand-prêtre Onias. 



36 LA REVOLTE DES ANGES 

Zéphyrire, le modèle préféré de Paul Baudry, 
Zéphyrine qui prêta sa chevelure blonde et ses 
épaules nacrées à tant de Madeleines, de Mar- 
guerites, de sylphides et d'ondines, Zéphyrine 
qui fut aimée, dit-on, de l'empereur Napo- 
léon III, se tenait aux pieds de l'échelle, la 
crinière emmêlée, la face terreuse, les yeux 
éraillés, le menton fleuri de longs poils, plus 
vieille que le père Guinardon, dont elle parta- 
geait la vie depuis plus d'un demi-siècle. Elle 
apportait dans un cabas le déjeuner du peintre. 

Bien que, à travers la fenêtre lamée de 
plomb et grillée, le jour glissât oblique et 
froid, la couleur de Delacroix resplendissait et 
les carnations des hommes et des anges rivali- 
saient d'éclat avec la trogne rutilante du père 
Guinardon, qui s'enlevait sur une colonne du 
temple. Ces peintures murales de la chapelle 
des Anges, raillées, insultées à leur appari- 
tion, entrées maintenant dans la tradition 
classique, ont rejoint dans l'imm.ortalité les 
chefs-d'œuvre de Rubens et du Tintoret. 

Le vieux Guinardon, barbu et chevelu, sem 
blait le Temps effaçant les ouvrages du Génie. 
Gaétan, effrayé, lui cria : 



LA RÉVOLTE DES ANGES 37 

— De la prudence, monsieur Guinardon; de 
!a prudence. Ne grattez pas trop. 

Le peintre le rassura : 

— Ne craignez rien, monsieur d'Esparvieu. 
Je ne peins pas dans cette manière-là. Mon art 
est plus haut. Je fais du. Cimabué, du Giotto, 
du Beato Angelico ; je ne fais pas du Delacroix. 
Cette page-là est trop chargée d'oppositions et 
de contrastes pour donner une impression vrai- 
ment sacrée. Il est vrai que Chenavard a dit 
que le christianisme aime le pittoresque, mais 
Chenavard était un gredin sans foi ni loi, un 
mécréant... Voyez, monsieur d'Esparvieu : je 
mastique la crevasse, je recolle les écailles qui 
se sont soulevées. Et c'est tout... Les dégrada- 
lions, dues à un tassement de la muraille, ou 
plus probablement à une secousse sismique, 
sont circonscrites dans un très petit espace. 
Cette peinture à l'huile et à la cire, appliquée 
sur un enduit bien sec, est plus solide qu'on 
ne pouvait prévoir. J'ai vu Delacroix travailler 
à cet ouvrage. Fougueux, mais inquiet, il mo- 
delait fiévreusement, effaçait, surchargeait sans 
cesse ; sa main puissante avait des gaucheries 
d'enfant ; c'est fait avec la maîtrise du génie et 

3 



38 LA RÉVOLTE DES ANGES 

des inexpériences d'écolier. C'est un miracle 
que cela tienne. 

Le bonhomme se tut et se remit à mastiquer 
la crevasse. 

— Gomme cette composition, dit Gaétan, est 
classique et traditionnelle ! Autrefois on n'y 
voyait que d'étonnantes nouveautés. Mainte- 
nant nous y reconnaissons une multitude 
de vieilles formules italiennes. 

— Je puis me donner le luxe d'être juste, 
j'en ai les moyens, dit le vieillard du haut de 
son échelle altière : Delacroix vécut dans un 
temps de blasphème et d'impiété. Peintre de 
décadence, il ne fut ni sans fierté ni sans gran- 
deur. Il valait mieux que son époque. Mais il 
lui manqua la foi, la simplicité du cœur, la 
pureté. Pour voir et peindre des anges, il lui 
manqua la vertu des anges et des primitifs, la 
vertu suprême que, avec l'aide de Dieu, j'ai 
pratiquée de mon mieux, la chasteté. 

— Tais-toi donc, Michel, tu es un cochon 
comme les autres ! 

Ainsi s'écria Zéphyrine, dévorée de jalousie, 
parce qu'elle avait vu, ce matin4à, son amant 
embrasser dans l'escalier la fille de la porteuse 



LA RÉVO^LTE DES ANGES 39 

de pain, cette jeune Octavie, sordide et lumi- 
neuse comme une fiancée de Rembrandt. 
Amante éperdue de Michel aux beaux jours 
depuis longtemps passés, l'amour ne s'était pas 
éteint dans le cœur de Zéphyrine. 

Le père Guinardon accueillit cette insulte 
flatteuse par un sourire qu'il dissimula, et en 
levant les yeux vers le ciel où l'archange 
Michel, terrible sous sa cuirasse d'azur et son 
casque vermeil, bondissait dans le rayonnement 
de sa gloire. 

Cependant M. l'abbé Patouille, faisant de son 
chapeau un écran contre le jour cru de la 
fenêtre et clignant des yeux, examinait suc- 
cessivement l'Héliodore flagellé par les anges, 
le saint Michel vainqueur des démons, et le 
combat de Jacob et de l'Ange. 

— Tout cela est fort beau, murmura-t-il 
enfin, mais pourquoi le peintre a-t-il repré- \ 
sente sur ces murs uniquement des anges 
irrités? J'ai beau parcourir du regard cette 
chapelle, je n'y vois que hérauts de la colère 
céleste, que ministres des vengeances divines. 
Dieu veut être craint ; il veut aussi être aimé. 
On serait heureux de trouver sur ces parois 



V 



40 LA REVOLTE DES ANGES 

des messagers de clémence et de paix. On dési- 
rerait y voir le séraphin qui purifia les lèvres 
du prophète ; saint Raphaël, qui rendit la vue au 
vieux Tobie ; Gabriel, qui annonça à Marie îe 
mystère de l'Incarnation; l'ange qui délivra 
saint Pierre de ses liens ; les chérubins qui por- 
tèrent sainte Catherine morte au sommet du 
Sinaï. On se plairait surtout à contempler ici 
les célestes gardiens que Dieu donne à tous les 
hommes baptisés en son nom. Nous avons 
chacun le nôtre, qui suit tous nos pas, qui 
nous console et nous soutient. Qu'il serait 
doux d'admirer en cette chapelle ces esprits 
pleins de charme, ces figures ravissantes 1 

— Ahî monsieur l'abbé, il en faut prendre 
son parti, répliqua Gaétan; Delacroix n'était 
pas tendre. Le père Ingres n'avait pas tant tort 
de dire que la peinture de ce grand homme 
sent le soufre. Regardez ces anges d'une 
Leauté si splendide et si sombre, ces andro- 
gynes fiers et farouches, ces adolescents cruels 
qui lèvent sur Héliodore des verges venge- 
resses, ce jeune lutteur mystérieux qui touche 
le patriarche à la hanche... 

— Chut ! fit l'abbé Patouille, celui-là n'est pas. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 41 

dans la Bible, un ange semblable aux autres ; 
si c'est un ange, c'est l'Ange créateur, le Fils 
éternel de Dieu. Je suis surpris que le véné- 
rable curé de Saint-Sulpice, qui confia à mon- 
sieur Eugène Delacroix la décoration de cette 
chapelle, ne l'ait pas averti que la lutte symbo- 
lique du patriarche avec Celui qui n'a pas dit 
son nom eut lieu dans une nuit profonde et que 
le sujet n'est point à sa place ici, puisqu'il figure 
l'Incarnation de Jésus-Christ. Les meilleurs 
artistes s'égarent quand ils ne reçoivent pas 
d'un ecclésiastique autorisé des notions d'ico- 
nographie chrétienne. Les institutions de l'art 
chrétien font l'objet de travaux nombreux que 
vous connaissez sans doute, monsieur Sariette. 

M. Sariette roulait des yeux sans regards. 
C'était le troisième matin après l'aventure noc- 
turne de la bibliothèque. Toutefois, interpellé 
par le vénérable ecclésiastique, il rassembla 
ses esprits et répondit : 

— En cette matière, on peut consulter avec 
fruit Molanus, De historia sacrarum imaginum 
et picturarurriy dans l'édition donnée par Noël 
Paquot, Louvain, 1771, le cardinal Frédéric 
Borromée, de Pictura Sacra, et l'iconographie 



42 LA RÉVOLTE DES ANGES 

de Didron; mais ce dernier ouvrage doit être lu 
avec précaution. 

Ayant ainsi parlé, M. Sariette rentra dans le 
silence. Il méditait sa bibliothèque consternée. 
— Par contre, reprit l'abbé Patouille, puis- 
qu'il fallait, en cette chapelle, un exemple de 
la sainte colère des anges, on doit approuver 
le peintre d'y avoir représenté, à l'imitation de 
Raphaël, les messagers du ciel qui châtièrent 
Héliodore. Chargé par Séleucus, roi de Syrie, 
d'enlever les trésors renfermés dans le Temple, 
Héliodore fut frappé par un ange cuirassé 
d'or et monté sur un cheval magnifiquement 
harnaché. Deux autres anges le battirent de 
verges. Il chut par terre, comme monsieur 
Delacroix nous le montre ici, et fut enveloppé 
de ténèbres. Il est juste et salutaire que cette 
aventure soit offerte en exemple aux commis- 
saires de police républicains et aux agents 
sacrilèges du fisc. Il y aura toujours des Hélio- 
dores, mais, qu'on le sache : chaque fois qu'ils 
mettront la main sur le bien de l'Eglise, qui 
est le bien des pauvres, ils seront frappés de 
yerges et aveuglés par les anges. Je voudrais 
que cette peinture ou, mieux encore, lacompo- 



Lk RÉVOLTE DES ANGES 43 

«ition plus sublime de Raphaël sur le même 
sujet, fût gravée en petit, avec toutes ses cou- 
leurs, et distribuée en bons points dans les 
écoles. 

— Mon oncle, dit le jeune Maurice en bail- 
lant, ces machines-là, je les trouve moches. 
J'aime mieux Matisse et Metzinger. 

Ces paroles tombèrent, inentendues, et le 
père Guinardon, sur son échelle, prophétisa : 

— Il n'y a que les primitifs qui aient en- 
trevu le ciel. Le beau ne se trouve qu'entre 
Je xiii** siècle et le xv®. L'antique, l'impur 
antique, qui reprit sa pernicieuse influence sur 
les esprits du xvi*^ siècle, inspira aux poètes, 
aux peintres, des pensées criminelles et des 
images immodestes, d'horribles impuretés, des 
cochonneries. Tous les artistes de la Renais- 
sance furent des pourceaux, sans en excepter 
Michel-Ange. 

Puis voyant Gaétan prêt à partir, le père 
Guinardon prit un air bonhomme et lui souffla 
sur un ton de confidence : 

— Monsieur Gaétan, si vous ne craignez pas 
<le monter mes cinq étages, venez donc dans 
ma cambuse; j'ai deux ou trois petites toiles 



44 LA RÉVOLTE DES ANGES 

dont je voudrais me défaire et qui pourront 
vous intéresser. C'est bon, c'est franc, c'est 
loyal. Je vous montrerai entre autres choses 
un petit Baudouin croustillant et épicé qui 
vous met l'eau à la bouche. 

Sur ce discours, Gaétan s'en fut dehors, et 
tandis qu'il descendait les degrés de l'église et 
tournait par la rue Princesse, trouvant le 
père Sariette sous sa main, il lui confia, 
comme il aurait confié à tout être humain, à 
un arbre, à un bec de gaz, à un chien, à son 
ombre, l'indignation que lui inspiraient les 
théories esthétiques du vieux peintre : 

— Il nous la baille belle, le père Guinardon, 
avec son art chrétien et ses primitifs î Tout ce 
que le peintre conçoit du ciel est pris sur la 
terre. Dieu, la vierge, les anges, les saints, les 
saintes, la lumière, les nuages. Quand il exé- 
cutait des figures pour les vitraux de la cha- 
pelle de Dreux, le père Ingres fit, à la mine de 
plomb, d'après le modèle, une fine et pure 
académie de femme, qu'on voit, parmi beau- 
coup d'autres, dans le musée Bonnat, à 
Bayonne. Et le père Ingres écrivit au bas de 
de sa feuille, de peur de l'oublier : « Mademoi- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 45 

selle Cécile, jambes et cuisses admirables, » 
Et pour faire de mademoiselle Cécile une 
sainte du paradis, il lui mit une robe, un man- 
teau, un voile, lui infligeant ainsi une hon- 
teuse déchéance, puisque les tissus de Lyon et 
de Gênes sont vils au prix d'un tissu vivant 
et jeune, rosé par un sang pur; puisque les 
plus belles draperies sont méprisables si on les 
compare aux lignes d'un beau corps et qu'enfin le 
vêtement est, pour la chair nubile et désirable, 
une honte imméritée et la pire des humiliations. 
Et Gaétan, posant négligemment les pieds 
dans le ruisseau gelé de la rue Garancière, 
poursuivait : 

— Le père Guinardon est un idiot malfaisant. 
Il blasphème l'antiquité, la sainte antiquité, le 
temps où les dieux étaient bons. Il exalte une 
époque où le peintre et le sculpteur avaient 
tout à rapprendre. En réalité le christianisme a 
été contraire à l'art, en ce qu'il n'a pas favorisé 
l'étude du nu. L'art, c'est la représentation de 
la nature, et la nature par excellence, c'est le 
corps humain, c'est le nu. 

— Permettez, permettez, susurra le père 
Sariette. Il y a une beauté spirituelle et pour 

3. 



44 LA REVOLTE DES ANGES 

ainsi dire intérieure que depuis Fra Angelico 
jusqu'à Hippolyte Flandrin, Fart chrétien... 

Mais, sans rien entendre, Gaétan lançait ses 
paroles impétueuses aux pierres de la vieille 
rue et aux nuages chargés de neige qui pas- 
saient sur sa tête : 

— Les primitifs, on n'en peut porter un juge- 
ment d'ensemble, car ils ne se ressemblent 
guère entre eux. Ce vieux fou brouille tout. 
Cimabué est un byzantin corrompu. Giotto laisse 
deviner un génie puissant, mais il ne sait pas 
modeler et donne, comme les enfants, la même 
tête à tous ses personnages. Les primitifs ita- 
liens ont la grâce et la joie, puisqu'ils sont 
Italiens. Ceux de Venise ont l'instinct de la 
belle couleur. Mais enfin ces ouvriers exquis 
gaufrent et dorent plutôt qu'ils ne peignent. 
Votre Beato Angelico a décidément le cœur et 
la palette trop tendres pour mon goût. Quant 
aux Flamands, c'est une autre paire de manches. 
Ceux-là ont de la main et ils égalent par la 
splendeur du métier les laquistes chinois. La 
technique des frères Van Eyck est merveil- 
leuse. Encore ne puis-je découvrir dans l'Ado- 
ration de F Agneau ce charme et ce mystère 



LA RÉVOLTE DES ANGES 47 

qu'on Tante. Tout y est traité avec une impla- 
cable perfection, tout s'y montre vulgaire de 
sentiment et cruellement laid. Memling est 
peut-être touchant; mais il ne crée que des 
malingreux et des estropiés, et, sous les riches, 
lourdes et disgracieuses robes de ses vierges et 
de ses saintes, on devine des nus lamentables. 
Je n'ai pas attendu que Rogier van der Wyden 
s'appelât Roger de la Pasture et devînt Fran- 
çais pour le préférer à Memling. Ce Rogier ou 
Roger est moins niais ; en revanche il est plus 
lugubre, et la fermeté de son trait accuse 
puissamment sur ses panneaux la misère des 
formes. C'est une étrange aberration que de se 
plaire à ces figures de carême, quand on a des 
peintures de Léonard, de Titien, du Corrège, 
de Vélasquez, de Rubens, de Rembrandt, de 
Poussin, de Prud'hon. Il y a vraiment là du 
sadisme!... 

Cependant, derrière l'esthète et le bibliothé- 
caire cheminaient lentement M. l'abbé Pa- 
touille et Maurice d'Esparvieu. M. l'abbé Pa- 
touille, peu enclin d'ordinaire à faire de la 
théologie avec les laïcs, ni même avec les 
clercs, entraîné par le charme du sujet, exposait 



IS LA REVOLTE DES ANGES 

au jeune Maurice le saint ministère de ces 
anges gardiens que M. Delacroix avait si malen- 
contreusement exclus de ses compositions. Et 
pour mieux exprimer sa pensée sur des sujets 
si sublimes, M. l'abbé Patouille empruntait à 
Bossuet des tours, des expressions, des phrases 
tout entières, qu'il avait apprises par cœur pour 
les mettre dans ses serm.ons, car il était forte- 
ment attaché à la tradition. 

— Oui, mon enfant, disait-il, oui. Dieu a 
mis près de nous des esprits tutélaires. Ils 
viennent à nous chargés de ses dons; ils 
retournent chargés de nos vœux. Tel est leur 
emploi. A toute heure, à tout moment, ils se 
tiennent prêts à nous assister, gardiens toujours 
fervents et infatigables, sentinelles qui veillent 
toujours. 

— Parfaitement, monsieur l'abbé, murmura 
Maurice, qui méditait quelque heureux artifice 
pour émouvoir la tendresse de sa mère et 
obtenir d'elle une certaine somme d'argent 
dont il avait grand besoin. 



CHAPITRE VI 

Où le père Sariette retrouve ses trésors. 



Le lendemain matin, M. Sariette entra sans 
frapper dans le cabinet de M. René d'Espar- 
vieu. Il levait les bras au ciel; ses rares 
cheveux se dressaient sur sa tête. Ses yeux 
étaient grands d'épouvante. Il révéla, en balbu- 
tiant, le désastre : un très vieux manuscrit de 
Flavius Josèphe, soixante volumes de tout 
format, un inestimable joyau, le Lucrèce aux 
armes de Philippe de Vendôme, grand prieur 
de France, avec des notes de la main de Vol- 
taire, un manuscrit de Richard Simon et la 
correspondance de Gassendi avec Gabriel 
Naudé, comprenant deux cent trente-huit 
lettres inédites, avaient disparu. Cette fois le 



50 LA RÉVOLTE DES ANGES 

propriétaire de la Bibliothèque s'alarma. En 
hâte il monta à la salle des philosophes et des 
sphères et là, constata de ses yeux l'étendue 
du dommage. Sur maints rayons on voyait des 
trous béants. Il chercha au hasard, ouvrit des 
placards, découvrit des balais, des torchons, 
des bombes contre l'incendie, donna des coups 
de pelle dans le feu de coke, secoua la belle 
redingote de M. Sariette, pendue dans le 
lavabo, et, découragé, contempla le vide laissé 
par les portefeuilles de Gassendi. Tout le 
monde savant réclamait à grands cris, depuis 
un demi-siècle, la publication de cette corres- 
pondance. M. René d'Esparvieu n'avait pas 
répondu à ce vœu universel, ne consentant ni 
à assumer une si lourde tâche ni à s'en 
décharger sur d'autres. Ayant constaté dans 
ces lettres beaucoup de hardiesses de pensée et 
nombre d'endroits plus libertins que ne le 
pouvait souffrir la piété du xx« siècle, il pré- 
férait que ces pages demeurassent inédites; 
mais il sentait qu'il était comptable de ce 
dépôt à son pays et à la civilisation univer- 
selle. 

— Gomment avez-vous pu vous laisser 



LA REVOLTE DES ANGES 51 

dérober un pareil trésor? demanda-t-il sévère- 
ment à M. Sariette. 

— Gomment j'ai pu me laisser dérober un 
pareil trésor, répondit le malheureux bibliothé- 
caire; monsieur, si Ton m'ouvrait la poitrine 
on trouverait cette question gravée dans mon 
cœur. 

Sans s'émouvoir de cette forte parole, 
M. d'Esparvieu reprit avec une colère con- 
tenue : 

— Et vous ne découvrez aucun indice qui 
vous mette sur la trace du voleur, monsieur 
Sariette? Vous n'avez nuls soupçons, pas la 
moindre idée de la manière dont les choses se 
sont passées. Vous n'avez rien vu, rien en- 
tendu, rien observé, rien appris? Convenez que 
cela est inconcevable. Songez, monsieur Sa- 
riette, songez aux conséquences possibles de 
ce vol inouï, commis sous vos yeux. Un docu- 
ment inestimable pour l'histoire de l'esprit 
humain disparaît. Qui l'a volé? Pourquoi l'a-t- 
on volé? Au profit de qui? Ceux qui s'en sont 
emparés savent bien, sans doute, qu'ils ne 
peuvent s'en défaire en France. Ils iront le 
vendre en Amérique, en Allemagne. L'Alle- 



ff np II!' nn^ 



OJ LA REVOLTE DES ANGES 

magne est avide de tels monuments littéraires. 
Si la correspondance de Gassendi avec Gabriel 
Naudé passe à Berlin, si des savants allemands 
en font la publication, quel désastre, quel 
scandale, dirai-je même! Monsieur Sariette, 
vous n*y avez pas songé? 

Sous le coup d'un blâme d'autant plus cruel 
qu'il se le faisait à lui-même, M. Sariette 
demeurait stupide et gardait le silence. 

Et M. d'Esparvieu multipliait les reproches 
acerbes : 

— Et vous ne tentez rien, vous n'imaginez 
rien pour retrouver ces richesses inestimables. 
Faites des recherches, remuez-vous, monsieur 
Sariette, ingéniez-vous. La chose en vaut la 
peine. 

Et M. d'Esparvieu jeta en sortant un regard 
glacial sur son bibliothécaire. 

M. Sariette chercha les livres et les manus- 
crits perdus dans tous les endroits où il les 
avait déjà cherchés cent fois et où il était impos- 
sible qu'ils fussent, et jusque dans le seau à 
charbon, et sous le rond de cuir de son fau- 
teuil, et descendit machinalement au coup de 
midi. Il rencontra au pied de l'escalier son 



LA RÉVOLTE DES ANGES 53 

ancien élève Maurice, avec lequel il échangea 
un salut. Mais il ne voyait les hommes et les 
choses qu'à travers un nuage. 

Le désolé conservateur était déjà dans le ves- 
tibule quand Maurice le rappela : 

— Monsieur Sariette, pendant que j'y pense, 
faites donc reprendre les bouquins qu'on a 
fourrés dans mon pavillon. 

— Quels bouquins, Maurice? 

— Je ne saurais vous dire, monsieur Sariette : 
mais il y en a de vermoulus en hébreu, avec 
tout un fatras de vieux papiers. Ils m'encom- 
brent. On ne peut plus se retourner dans la 
pièce d'entrée. 

— Qui vous les a portés? 

— Je n'en sais fichtre rien. 

Et le jeune homme se dirigea lestement 
vers la salle à manger, le déjeuner étant déjà 
annoncé depuis un moment. 

M. Sariette courut au pavillon. Maurice 
avait dit vrai. Une centaine de volumes étaient 
là sur les tables, sur les chaises, sur le plan- 
cher. A cette vue, partagé entre la joie et la 
peur, plein de surprise et de trouble, heureux 
de retrouver son trésor perdu et craignant de 



54 LA RÉVOLTE DES ANGES 

le perdre encore, abîmé d'étonnement, l'homme 

des livres, tour à tour, gazouillait comme un 

nourrisson et poussait des cris rauques à la 

manière des fous. Il reconnaissait ses bibles 

hébraïques, ses vieux talmuds, son très ancien 

manuscrit de Flavius Josèphe, ses lettres de 

Gassendi à Gabriel Naudé et son plus riche 

joyau, le Lucrèce aux armes du grand prieur de 

France avec des notes de la main de Voltaire. 

11 riait, il pleurait, il embrassait les maroquins, 

les veaux, les parchemins, les vélins, les ais de 

bois garnis de clous. À mesure qu'Hippolyte, 

ie valet de chambre, en rapportait une brassée 

à la bibliothèque, M. Sariette, d une main émue, 

les reposait pieusement à leur place. 



CHAPITRE VII 

D'un intérêt assez vif et dune moralité qui sera y 
je VespèrCj très goûtée du commun des lec^ 
teurSy puisqu'elle se formule par cette excla- 

' mation douloureuse : « Où m' entraînes-tu, 
pensée? » et que c'est en effet une vérité géné- 
ralement admise, quil est malsain de penser 
et que la vraie sagesse est de ne songer à rien^ 



Tous les livres étaient de nouveau réunis 
sous les mains pieuses de M. Sariette. Mais 
cette heureuse conjonction ne devait durer 
qu'un moment. La nuit suivante, vingt volumes 
sortirent et parmi eux le Lucrèce du prieur de 
Vendôme. En une semaine, les vieux textes 
hébraïques et grecs des deux testaments étaient 
tous retournés au pavillon. Et durant le mois 



56 LA RÉVOLTE DES ANGES 

qui suivit, chaque nuit, quittant leurs rayons, 
ils prenaient secrètement le même chemin. 
D'autres allaient on ne sait où. 

Au récit de ces faits ténébreux, M. René 
d'Esparvieu se borna à dire, sans bienveillance, 
à son bibliothécaire : 

— Mon pauvre monsieur Sariette, tout cela 
est bien étrange, bien étrange, en vérité. 

Et, quand M. Sariette ouvrit lavis de porter 
une plainte ou d'avertir le commissaire de 
police, M. d'Esparvieu se récria : 

— Que me proposez-vous, monsieur Sa- 
riette? Divulguer ces secrets domestiques, faire 
du bruit!... Vous n'y pensez pas!... J'ai des 
ennemis, et je m'en vante : je crois les avoir 
mérités. Ce dont je pourrais me plamdr6\, c'est 
d'être attaqué dans mon propre parti, avec une 
violence inouïe, par des royalistes fervents, 
qui sont bons catholiques, je veux le croire, 
mais fort mauvais chrétiens... Enfin, je suis 
épié, surveillé, guetté, et vous me proposez, 
monsieur Sariette, de livrer à la malignité des 
journalistes un mystère comique, une aven- 
ture burlesque, une affaire enfin dans laquelle 
nous faisons tous deux une assez pitsMse 



LA RÉVOLTE DES ANGES 57 

ligure. Vous voulez donc me couvrir de ridi- 
cule?..^ 

Au bout de cet entretien, ces deux messieurs 
convinrent de changer toutes les serrures de 
la bibliothèque. On demanda des devis, on fit 
venir des ouvriers. Pendant six semaines, 
l'hôtel d'Esparvieu retentit, depuis le matin 
jusqu'au soir, du choc des marteaux, du sif- 
flement des mèches et du grincement des 
limes. Des feux s'allumaient dans la salle des 
philosophes et des sphères et une odeur d'huile 
chaude soulevait le cœur des habitants. Les 
vieilles, douces et paisibles serrures furent 
Templacées, aux portes des salles et des 
armoires, par des serrures capricieuses et 
rétives. Ce ne fut que serrures à combinaisons, 
cadenas à lettres, verrous de sûreté, barres, 
chaînes, avertisseurs électriques. Toute cette 
quincaillerie faisait peur. Les palastres étince- 
laient et les pênes grinçaient. Pour ouvrir 
chaque salle, chaque armoire, chaque tiroir, il 
fallait savoir un chiffre que M. Sarie^tte seul con- 
naissait. Il s'emplissait la tête de mots bizarres 
et de nombres énormes et il s'embrouillait dans 
ces cryptogrammes, dans ces nombres carrés, 



S8 LA REVOLTE DES ANGES 

cubiques, triangulaires. Il ne pouvait plus 
ouvrir les portes ni les armoires et il les trou- 
vait grandes ouvertes, chaque matin, et les 
livres bousculés, saccagés, dérobés. Un gar- 
dien de la paix ramassa une nuit, dans un ruis- 
seau de la rue Servandoni, une brochure de 
Salomon Reinach sur Fidentité de Barrabas et 
de Jésus. Gomme elle portait le timbre de la 
bibliothèque d'Esparvieu, il la rapporta au 
propriétaire. 

M. René d'Esparvieu, sans daigner seule- 
ment en informer M. Sariette, prit le parti de 
consulter un magistrat de ses amis, un homme 
digne de confiance, M. des Aubels, conseiller 
à la Cour, qui avait instruit plusieurs affaires 
importantes. C'était un petit homme, rond, 
très rouge, très chauve, le crâne poli comme 
une boule de billard. Il entra un matin dans 
la bibliothèque et feignit d'y venir en biblio- 
phile, m.ais il montra tout de suite qu'il ne con- 
naissait rien aux livres. Cependant que tous 
les bustes des philosophes antiques se reflé- 
taient en cercle sur son crâne, il fit diverses 
questions insidieuses à M. Sariette qui se trou- 
bla et rougit. Car l'innocence est prompte à 



LA REVOLTE DES ANGES 59 

s'émouvoir. Dès lors, M. des Aubels soupçonna 
véhémentement M. Sariette d'être l'auteur des 
larcins qu'il dénonçait avec horreur ; et il pensa 
tout de suite rechercher les complices du 
crime. Quant aux mobiles, il ne s'en inquiétait 
pas : on trouve toujours des mobiles. M. des 
Aubels offrit à M. René d'Esparvieu de faire 
surveiller discrètement l'hôtel par un agent de 
la Préfecture. 

— Je vous ferai donner, dit-il. Mignon. 
C'est un excellent serviteur, attentif et prudent. 

Le lendemain matin, dès six heures. Mignon 
se promenait devant l'hôtel d'Esparvieu. La 
tête dans les épaules, portant des accroche- 
cœur qu'on voyait sous les bords étroits de 
son chapeau melon, l'œil de profil, une mous- 
tache énorme, d'un noir mat, des mains, des 
pieds gigantesques, d'un aspect enfin mémo- 
rable, il allait régulièrement du plus proche 
des grands piliers à têtes de bélier, qui déco- 
rent l'hôtel de la Sordière, jusqu'à l'extrémité 
de la rue Garancière, vers le chevet de l'église 
Saint-Sulpice et le dôme de la chapelle de la 
Vierge. Dès lors, on ne put ni sortir de l'hôtel 
d'Esparvieu, ni y entrer sans se sentir épié 



60 LA RÉVOLTE DES ANGES 

dans tous ses mouvements et jusque dans ses 
pensées. Mignon était un être prodigieux, doué 
de facultés que la nature dénie à tous les autres 
hommes. Il ne mangeait ni ne dormait : à toute 
heure du jour et de la nuit, par le vent et sous 
la pluie, on le retrouvait devant l'hôtel et nul 
n'échappait au radium de son regard. On se 
sentait percé de part en part et les os mis à dé- 
couvert, pis que nu, squelette. C'était l'affaire 
d'une seconde; l'agent ne s'arrêtait même pas 
et poursuivait sa promenade sempiternelle. On 
n'y pouvait tenir. Le jeune Maurice menaçait 
de ne plus rentrer sous le toit paternel si l'on 
y était ainsi radiographié. Sa mère et sa sœur 
Berthe se plaignaient de ce regard pénétrant 
qui offensait la chaste modestie de leur âme. 
Mademoiselle Caporal, gouvernante du jeune 
Léon d'Esparvieu, en éprouvait une gêne indi- 
cible. M. René d'Esparvieu, excédé, ne fran- 
chissait plus son propre seuil sans renfoncer 
son chapeau sur ses yeux, pour éviter le 
rayon investigateur, et sans envoyer au diable 
le père Sariette, principe et cause de tout 
le mal. Les familiers de la maison, tels que 
labbé Patouille et l'oncle Gaétan, se faisaient 



LA RÉVOLTE DES ANGES 6i 

rares, les visiteurs interrompaient leurs visites, 
les fournisseurs hésitaient à livrer leurs mar- 
chandises, les voitures des grands magasins 
osaient à peine s'arrêter. Mais c'est dans le 
service que cette surveillance engendra les plus 
graves désordres. Le valet de chambre, ayant 
peur d'aller rejoindre, sous l'œil de la police, 
la femme du cordonnier, l'après-midi, tandis 
qu'elle travaillait seule chez elle, trouvait la 
maison insupportable et donnait son congé à 
son maître; Odile, la femme de chambre de 
madame d'Esparvieu, n'osant plus introduire, 
comme de coutume, dans sa mansarde, après 
Je coucher de sa maîtresse, Octave, le plus 
beau des commis de la librairie voisine, deve- 
nait triste, irritable, nerveuse, tirait, en la coif- 
fant, les cheveux de sa maîtresse, lui parlait avec 
insolence, et faisait des avances à M. Maurice; 
la cuisinière, madame Malgoire, femme sérieuse, 
âgée d'une cinquantaine d'années, ne recevant 
plus les visites d'Auguste, le garçon marchand 
de vins de la rue Servandoni, incapable de sup- 
porter une privation si contraire à son tempé- 
rament, devint folle, servit un lapin cru sur 
la table de ses maîtres et annonça que le pape 

4 



62 LA REVOLTE DES ANGES 

la demandait en mariage. Enfin, après deux 
mois d'une assiduité surhumaine, contraire à 
toutes les lois connues de la vie organique et 
aux conditions essentielles de l'économie ani- 
male, l'agent Mignon, n'ayant rien observé 
d'anormal, cessa sa surveillance et se retira 
sans une parole, en refusant toute gratification. 
Dans la bibliothèque, la danse des livi-es con- 
tinuait de plus belle. 

— Cela est très bien, dit M. des Aubels. 
Puisque rien n'entre ni ne sort, le malfaiteur 
est dans la maison^ 

Ce magistrat pensa que, sans interrogatoires 
ni perquisitions, on pourrait découvrir le cri- 
minel, il fit, un jour convenu, à minuit, enduire 
d'une couche de talc le plancher de la biblio- 
thèque, les marches de l'escalier, le vestibule, 
l'allée du jardin qui conduit au pavillon de 
M. Maurice et la pièce d'entrée du pavillon. Le 
lendemain' matin, M. des Aubels, assisté d'un 
photographe de la Préfecture, et accompagné 
de M. René d'Esparvieu et de M. Sariette, vint 
relever les empreintes. On ne trouva rien dans 
le jardin : le vent avait enlevé la poussière de 
taie, rien non plus dans le pavillon. Le jeune 



LA RÉVOLTE DES ANGES 63 

Maurice, croyant, disait-il, à une mauvaise 
plaisanterie, avait balayé avec le balai du foyer 
cette poussière blanche. La vérité est qu'il 
avait effacé la trace imprimée par les bottines 
d'Odile, la femme de chambre. Dans l'escalier 
et dans la bibliothèque on constata de distance 
en distance l'empreinte très légère d'un pied 
nu, qui semblait avoir glissé dans Fair et ne 
s'être posé qu'à de longs intervalles et sans 
peser. On relevait en tout cinq de ces traces. 
La plus distincte se trouva dans la salle des 
bustes et des sphères, au bord de la table où 
des livres avaient été amassés. Le photographe 
de la Préfecture prit plusieurs clichés de cette 
empreinte. 

— Voilà qui est plus effrayant que tout le 
reste, murmura M. Sariette. 

M. des Aubels dissimula mal sa surprise. 

Trois jours après, le service anthropomé- 
trique de la Préfecture renvoyait les épreuves 
qui lui avaient été soumises, en faisant dire 
qu'il n'avait pas cela dans ses fiches. M. René, 
après dîner, montra ces photographies à son 
frère Gaétan qui les examina avec une atten- 
tion profonde, et après un long silence : 



64 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Je crois bien qu'ils n'ont pas cela à la 
Préfecture, s'écria-t-il; c'est le pied d'un dieu 
ou d'un athlète antique. La face plantaire qui 
a imprimé cette marque est d'une perfection 
inconnue à nos races et à nos climats. EUle 
révèle des orteils d'une élégance exquise, un 
talon divin. 

René d'Esparvieu s'écria que son frère était 
fou. 

— C'est un poète, soupira madame d'Espar- 
vieu. 

— Mon oncle, dit Maurice, vous serez amou- 
reux de ce pied si jamais vous le rencontrez. 

— Ce fut le sort de Vivant Denon, qui accom- 
pagna Bonaparte en Egypte, répondit Gaétan. 
Denon trouva à Thèbes, dans un hypogée 
violé paï les Arabes, un petit pied de momie 
d'une beauté merveilleuse. Il le contempla avec 
une ferveur extraordinaire. « C'est le pied 
d'une jeune femme, songea-t-il, d'une prin- 
cesse, d'un être charmant; aucune chaussure 
n'en altéra les formes parfaites. » Denon l'ad- 
mira, l'adora, l'aima. On trouve un dessin de ce 
petit pied de momie dans l'atlas du voyage de 
Denon en Egypte que, sans aller plus loin, on 



LA RÉVOLTE DES ANGES 6o 

pourrait feuilleter là-haut, si le père Sariette 
laissait jamais voir un seul volume de sa biblio- 
thèque. 

Parfois, de son lit, Maurice, en s'éveillant 
au milieu de la nuit, croyait entendre un bruit 
de feuillets tournés dans la chambre voisine et 
le choc des reliures sur le parquet. 

Un matin, à cinq heures, comme il rentrait 
du cercle après une nuit de déveine, tandis 
que, devant la porte du pavillon, il cherchait 
dans ses poches ses clefs égarées, ses oreilles 
perçurent distinctement une voix qui soupi- 
rait. 

— Connaissance, où me conduis-tu ? où m'en- 
traînes-tu, pensée? 

Mais ayant pénétré dans les deux chambres, 
il ne vit personne et se dit que les oreilles lui 
avaient corné. 



4. 



CHAPITRE Vni 

Où il est parlé d'amour; ce qui plaira, car un 
conte sans amour est comme du boudin sans 
moutarde; c'est chose insipide. 



Maurice ne s'étonnait de rien. Il ne cher- 
chait pas à connaître les causes des choses et 
vivait tranquille dans le monde des apparences. 
Sans nier réternelle vérité, il poursuivait, au 
gré de ses désirs, des formes vaines. 

Moins adonné aux sports et aux exercices 
violents que la plupart des jeunes gens de sa 
génération, il restait inconsciemment dans la 
vieille tradition erotique de sa race. Les Français 
furent les plus galants des hommes et il serait 
fâcheux qu'ils perdissent cet avantage. Maurice 
le conservait; il n'était amoureux d'aucune 



LA RÉVOLTE DES ANGES 67 

femme, mais il aimait à aimer, comme dit 
saint Augustin. Après avoir rendu un juste 
hommage à la beauté indestructible et aux arts 
secrets de madame de la Verdelière, il avait 
goûté les tendresses précipitées d'une jeune 
artiste lyrique nommée Luciole; maintenant 
il supportait sans joie les perversités élémen- 
taires d'Odile, la femme de chambre de sa 
mère, et les adorations larmoyantes de la 
belle madame Boittier. Et il sentait un grand 
vide dans son cœur. Or, un mercredi, étant 
entré dans le salon où sa mère recevait des 
dames pour la plupart austères et sans attraits, 
entremêlées de vieillards et de très jeunes 
gens, il remarqua dans ce cadre intime madame 
des Aubeîs, la femme du conseiller à la Cour 
que M. René d'Esparvieu avait consulté vaine- 
ment sur le pillage mystérieux de sa biblio- 
thèque. Elle était jeune ; il la trouva jolie, non 
sans raison. Gilberte avait été modelée par le 
Génie de l'Espèce, et nul autre Génie ne s'était 
associé à cet ouvrage. Aussi tout en elle inspi- 
rait le désir, et rien, dans sa forme ni dans son 
essence, ne ramenait l'esprit à d'autres senti- 
ments. La Pensée qui fait graviter les mondes 



68 LA RÉVOLTE DES ANGES 

mut le jeune Maurice à S approcher de cet être 
délicieux. C'est pourquoi il lui offrit le bras 
pour la conduire à la table de thé. Et, quand 
Gilberte fut servie, il lui dit : 

On pourrait s arranger tous les deux. Ça 

vous va-t-il? 

Il parlait de la sorte, selon les convenances 
modernes, afin d'éviter de fades compliments 
et pour épargner à une femme l'agacement 
d'entendre une de ces vieilles déclarations qui, 
ne contenant rien que de vague et d'indéter- 
miné, ne comportent aucune réponse exacte et 
précise. Et, profitant de ce qu'il avait pour 
quelques instants le moyen de parler en secret 
à madame des Aubels, il lui tint des propos 
serrés et pressants. Gilberte était, autant qu'on 
en peut juger, mieux faite encore pour inspirer 
le désir, que pour l'éprouver. Cependant, elle 
sentait bien que sa destination était d'aimer et 
elle la suivait volontiers et avec plaisir. Maurice 
ne lui déplaisait pas particulièrement. Elle l'eût 
préféré orphelin, sachant par expérience comme 
il est parfois décevant d'aimer un fils de famille. 
— Voulez-vous? fit-il en manière de conclu- 
sion. 



LA REVOLTC DES ANGES 69 

Elle feignit de ne pas comprendre et, suspen- 
dant, d'une main immobile, son petit pain de 
foie gras au bord de ses lèvres, elle regarda 
Maurice avec des yeux étonnés. 

— Quoi? demanda-t-elle. 

— Vous le savez bien. 

Madame des Aubels baissa les yeux, but une 
gorgée de thé et ne fit point de réponse, car S9 
pudeur n'était pas encore vaincue. 

Cependant, Maurice lui prenant des mains 
la tasse vide : 

— Samedi, cinq heures, 126, rue de Rome, 
au rez-de-chaussée, la porte à droite sous la 
voûte; frappez trois coups. 

Madame des Aubels leva sur le fils de la 
maison des yeux sévères et tranquilles, et re- 
gagna d'un pas assuré le cercle des honnêtes 
femmes auxquelles M. Le Fol, sénateur, expli- 
quait alors le fonctionnement des couveuses 
artificielles dans la colonie agricole de Sainte- 
Julienne. 

Le samedi suivant, Maurice, dans son rez-de- 
chaussée de la rue de» Rome, attendit madame 
des Aubels. Il l'attendit vainement. Une petite 



70 LA RÉVOLTE DES ANGES 

main ne vint point sous la voûte frapper trois 
coups à la porte. Et Maurice s'emporta en im- 
précations contre l'absente, l'appelant au de- 
dans de lui-même rosse et chameau. Son 
attente trompée, ses désirs frustrés le rendaient 
injuste. Car madame des Aubels, pour n'être 
pas venue où elle n'avait point promis d'aller, 
ne méritait pas ces noms. Mais nous jugeons 
les actions humaines d'après le plaisir ou la 
peine qu elles nous causent. 

Maurice ne reparut dans le salon de sa mère 
que quinze jours après l'oaristys au bord de la 
table à thé. Il y vint tard, quand madame des 
Aubels s'y trouvait déjà depuis une demi- 
heure. Il la salua froidement, s'assit loin d'elle 
et fit mine d'écouter. 

— ... Dignes l'un de l'autre, disait une voix 
mâle et belîe, les deux adversaires étaient 
bien faits pour rendre la lutte incertaine et 
terrible. Le général Bol, d'une ténacité inouie, 
restait, pour ainsi dire, implanté dans le sol. 
Le général Milpertuis, doué d'une agilité 
surhumaine, accomplissait des mouvements 
d'une rapidité étourdissante autour de son 
adversaire inébranlable. La bataille se poursui- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 71 

vait avec un acharnement terrible. Nous étions 
tous angoissés... 

C'était le général d'Esparvieu qui racontait 
les grandes manœuvres d'automne aux dames 
palpitantes. Il parlait avec art et plaisait. Tra- 
çant ensuite un parallèle entre ia méthode 
française et la méthode allemande, il en définit 
les caractères distinctifs, mit en saillie les 
mérites de Tune comme de l'autre avec une 
haute impartialité, ne craignit pas d'affirmer 
que toutes deux présentaient des avantages, et 
fit voir tout d'abord l'Allemagne balançant la 
France aux yeux des dames surprises, déçues, 
troublées, dont le visage assombri s'allongeait. 
Mais peu à peu, à mesure que l'homme de 
guerre décrivait plus nettement les deux mé- 
thodes, la française apparaissait souple, élé- 
gante, vigoureuse, pleine de grâce, d'esprit, 
de gaieté, tandis que l'allemande se laissait voir 
lourde, gauche et timide. Et, peu à peu, les 
visages des dames s'arrondissaient et s'éclai- 
raient en un sourire joyeux. Le général, pour 
achever de rassurer ces mères, ces épouses, 
ces sœurs, ces amantes, leur fit connaître que 
nous sommes en état d'employer la méthode 



72 LA RÉVOLTE DES ANGES 

allemande quand cela nous est avantageux, 
tandis que la méthode française n'est pas dans 
les moyens des Allemands. 

Sur ces mots, le général fut pris à part par 
M. le Truc de RuiTec qui fondait une société 
patriotique, « l'Escrime pour tous », dans le 
but (il disait : dans le but) de régénérer la 
France et de lui assurer la supériorité sur tous 
ses adversaires. On y prendrait les enfants au 
berceau, et M. le Truc de Ruffec en offrait 
la présidence d'honneur au général d'Espar- 
vieu. 

Cependant Maurice se montrait attentif à la 
conversation qu'une vieille dame très douce te- 
nait avec l'abbé Lapetite, aumônier des dames 
du Saint-Sang. La vieille dame, fort éprouvée 
depuis quelque temps par des deuils et des 
maladies, désirait savoir pourquoi l'on est 
malheureux en ce monde, et elle demandait à 
l'abbé Lapetite : 

— Comment expliquez-vous les fléaux qui 
sévissent sur l'humanité? Pourquoi les pestes, 
les famines, les inondations, les tremblements 
de terre? 

— Il faut bien que Dieu se rappelle à nous 



LA RÉVOLTE DES ANGES 73 

de temps en temps, répondit labbé Lapetite 
avec un sourire céleste. 

Maurice parut s'intéresser vivement à cette 
conversation. Puis il sembla fasciné par ma- 
dame Fillot^Grandin , jeune femme assez 
fraîche, mais dont la simple innocence ôtait 
toute saveur à la beauté, tout sel à la chair. 
Une très vieille dame, aigre et criarde, qui 
étalait, dans ses sombres lainages de pau- 
vresse, l'orgueil d'une grande dame de la 
finance chrétienne, s'écria d'une voix glapis- 
sante : 

— Eh bien! ma bonne madame d'Esparvieu, 
vous avez donc eu des ennuis; les journaux 
ont parlé à mots couverts de vols, de détour- 
nements commis dans la riche bibliothèque de 
monsieur d'Esparvieu, de lettres dérobées. 

— Ah! fit madame d'Esparvieu, s'il fallait 
croire tout ce que disent les journaux!... 

— Enfin, chère madame, vous avez retrouvé 
vos trésors. Tout est bien qui finit bien. 

— La bibliothèque est parfaitement en 
ordre, affirma madame d'Esparvieu. Il n'y 
manque rien. 

— Cette bibliothèque est à l'étage au-dessus, 



74 LA REVOLTE DES ANGES 

n'est-ce pas? demanda la jeune madame des 
Aubels, qui montrait pour les livres un intérêt 
inattendu. 

Madame d'Esparvieu lui répondit que la 
bibliothèque occupait tout le second étage, et 
que l'on avait mis les livres les moins précieux 
dans les combles. 

— Ne pourrai-je point la visiter? 

La maîtresse de la maison assura que rien 
n'était plus facile. Elle appela son fils : 

— Maurice, allez faire les honneurs de la 
bibliothèque à madame des Aubels. 

Maurice se leva, et, sans prononcer une 
parole, monta au second étage, derrière ma- 
dame des Aubels. Il semblait indifférent, mais 
se réjouissait au dedans de lui-même, car il ne 
doutait pas que Gilberte n'eût feint le désir de 
voir la bibliothèque uniquement pour s'entre- 
tenir en secret avec lui. Et, tout en affectant 
l'indifférence, il se promettait de renouveler 
des offres qui, cette fois, ne seraient point 
refusées. 

Sous le buste romantique d'Alexandre d'Es- 
parvieu, une petite ombre de vieillard les 
accueillit silencieusement, livide, les yeux 



LA RÉVOLTE DES ANGES 75 

creux, avec une expression habituelle et tran- 
quille d'épouvante. 

— Ne vous dérangez pas, monsieur Sariette, 
dit Maurice; je montre la bibliothèque à ma- 
dame des Aubels. 

Maurice et madame des Aubels passèrent 
dans la grande salle où se dressaient, sur les 
quatre faces, des armoires pleines de livres et 
que surmontaient les bustes peints en bronze 
des poètes, des philosophes et des orateurs de 
l'antiquité. Tout y reposait dans un ordre par- 
fait, qui semblait ne jamais avoir été troublé 
depuis les origines. On voyait seulement, à la 
place occupée la veille encore par un manus- 
crit inédit de Richard Simon, un trou noir. 
Cependant, près du jeune couple, M. Sariette, 
pâle, indistinct, muet, marchait sans bruit. 

Maurice, adressant à madame des Aubels un 
regard de reproche : 

— Vrai! vous n'avez pas été gentille. 

Elle lui fit signe que le bibliothécaire pouvait 
entendre. Mais il la rassura : 

— Ne faites pas attention. C'est le père 
Sariette. Il est devenu complètement idiot. 

Et il répéta : 



76 LA ÎIEVOLTE DKS ANGES 

— Non! vous n'avez pas été gentille. Je vous 
ai attendue: vous n'êtes pas venue. Vous 
m'avez rendu malheureux. 

Après un moment de silence, pendant lequel 
on entendit le chant triste et doux de l'asthme 
dans les bronches du bonhomme Sariette, le 
jeune Maurice reprit avec force : 

— Vous avez tort. 
Elle : 

— Tort de quoi? 

— De ne pas vous arranger avec moi. 

— Vous y pensez encore? 

— Certainement. 

— C'était donc sérieux. 

— Tout ce qu'il y a de sérieux. 

Touchée de l'assurance qu'il lui donnaii 
ainsi d'un sentiment sincère et constant, et 
pensant avoir assez combattu, Giîberte accorda 
à Maurice ce qu'elle avait refusé quinze jours 
auparavant. 

Ils se glissèrent dans une embrasure de 
fenêtre, demère une énorme sphère céleste, 
où l'on voyait gravés les signes du zodiaque 
et les fîsrures. des constellations, et là, le re- 
gard fixé sur le Lion, Ici Vierge et la Balance. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 77 

en présence d'une multitude de Bibles, devant 
les œuvres des Pères grecs et latins, sous les 
images d'Homère, d'Eschyle, de Sophocle, d'Eu- 
ripide, d'Hérodote, de Thucydide, de Socrate, 
de Platon, d'Aristote, de Démosthène, de Cicé- 
ron, de Virgile, d'Horace, de Sénèque et d'Épic- 
tète, ils échangèrent la promesse de s'aimer et 
se donnèrent un long baiser sur la bouche. 

Tout de suite après, madame des Aubels se 
rappela qu'elle avait encore des visites à faire 
et qu'il lui fallait filer vite : car l'amour ne lui 
avait pas fait perdre tout le soin de sa gloire. A 
peine franchissait-elle le palier avec Maurice, 
qu'ils entendirent un crirauqueet virent M. Sa- 
riette bondir éperdu dans l'escalier en criant : 

— Arrêtez-le! Airêtez-le! Je l'ai vu s'en- 
voler!... Il s'est échappé seul de sa tablette... 
Il a traversé la pièce... le voilà! le voilà! Il 
descend l'escalier... arrêtez... Il a passé la 
porte du rez-de-chaussée. 

— Qui? demanda Maurice. 

M. Sariette regardait par la fenêtre du palier 
et murmurait plein d'horreur : 

— Il traverse le jardin!... Il entre dans le 
pavillon!... arrêtez-le!... arrêtez-le I 



78 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Mais qui donc? redemanda Maurice. Pour 
Dieu, qui donc? 

— Mon Flavius Josèphe! s'écria M. Sariettc, 
Arrêtez-le!... 

Et il tomba lourdement à la renverse. 

— Vous voyez bien qu'il est fou, dit Maurice 
à madame des Aubels, en relevant le malheu- 
reux bibliothécaire. 

Gilberte, un peu pâle, dit qu'elle avait cru 
voir aussi, dans la direction indiquée par ce 
pauvre homme, quelque chose voier. Maurice 
n'avait rien vu mais il avait senti comme un 
coup de vent. 

îl laissa M. Sariette entre les bras d'HippoIy te 
et de la femme de charge accourus au bruit. 

Le vieillard avait un trou à la tête. 

— Tant mieux, dit la femme de charge. Cette 
blessure lui a peut-être évité un transport au 
cerveau. 

Madame des Aubels donna son mouchoir 
pour étancher le sang, et recommanda une 
compresse d'arnica. 



CHAPITRE IX 

Oit ^7 apparaît que, comme l'a dit un vieux 
poète grec, « rien nest plus doux qu Aphro- 
dite dor )». 



Bien qu'il possédât madame des Aûbels 
depuis six mois entiers, Maurice laimait en- 
core. A la vérité les beaux jours les avaient 
séparés. Faute d'argent, il avait dû accompa- 
gner sa mère en Suisse, puis habiter en famille 
le château d'Esparvieu. Elle avait passé l'été 
chez sa mère à Niort et l'automne sur une petite 
plage normande avec son mari, et ils s'étaient 
rejoints quatre ou cinq fois à peine. Depuis 
que l'hiver, favorable aux amants, les réunis- 
sait de nouveau dans la ville, sous son man- 
teau de brume, Maurice la recevait deux fois 



80 LA RÉVOLTE DES ANGES 

par semaine dans son petit rez-de-chaussée de 
la rue de Rome et n'y recevait qu'elle. Aucune 
femme ne lui avait inspiré des sentiments si 
constants et si fidèles. Ce qui augmentait son 
plaisir, c'est qu'il se croyait aimé. îl pensait 
qu'elle ne le trompait pas, non qu'il eût 
aucun motif de le croire; mais il lui sem- 
blait juste et naturel qu'elle se contentât 
de lui seul. Ce qui le fâchait le plus, c'était 
qu'elle se fît toujours attendre et tardât aux 
rendez-vous d'une durée inégale, mais souvent 
longue. 

Or, le samedi 30 janvier, dès quatre heures 
du soir, galamment vêtu d'un pyjama à fieurs, 
Maurice attendait madame des Aubels dans la 
petite chambre rose, auprès d'un feu clair, en 
fumant du tabac d'Orient. Il rêva d'abord de 
l'accueillir avec des baisers prodigieux et des 
étreintes inusitées. Un quart d'heure s'étant 
écoulé, il médita des reproches affectueux et 
graves. Puis, après une heure d'attente trompée, 
il se promit de la recevoir avec un froid mé- 
pris. 

Elle parut enfin, fraîche' et parfumée. 

— Ce n'était plus la peine de venir, lui dit-il 



LA RÉVOLTE DES ANGES 8i 

amèrement, tandis qu'elle posait sur la table 
son manchon et son petit sac et défaisait sa 
voilette devant l'armoire à glace. 

Elle assura son chéri qu'elle ne s'était jamais 
fait tant de mauvais sang, et abonda en 
excuses, qu'il repoussait obstinément. Mais, 
dès qu'elle eut l'esprit de se taire, il ne lui fit 
plus de reproches : rien ne le distrayait plus 
du désir qu'elle lui inspirait. 

Faite pour plaire et charmer, elle se désha- 
billait aisément, en femme qui sait qu'il lui est 
convenable d'être nue et décent de montrer sa 
beauté. Il l'aima d'abord avec la sombre fureur 
d'un homme en proie à la Nécessité, maîtresse 
des hommes et des dieux. Sous une frêle appa- 
rence, Gilberte était de force à subir les coups 
de la déesse inévitable. Ensuite, il l'aima d'une 
manière moins fatale, d'après les conseils de 
Vénus érudite et selon les guises des Eros 
ingénieux. A sa naturelle vigueur vinrent 
s'ajouter alors les inventions d'un esprit salace, 
comme s'enroule le pampre autour du javelot 
des Bacchantes. En voyant qu'elle se plaisait à 
ces jeux, il les prolongea, car il est dans la 

nature des amants de rechercher la satisfaction 

5. 



82 LA REVOLTE DES ANGES 

de l'objet aimé. Puis ils tombèrent tous deux 
dans une muette et molle langueur. 

Les rideaux étaient tirés; la chambre bai- 
gnait dans une ombre chaude où dansaient les 
lueurs des tisons. La chair et le linge sem- 
blaient phosphorescents; les glaces delarmoire 
et de la cheminée s emplissaient de clartés 
mystérieuses. Gilberte, maintenant, accoudée 
à l'oreiller, la tête dans la main, songeait. Un 
petit bijoutier, un homme de confiance, et très 
intelligent, lui avait montré un bracelet mer- 
veilleusement joli, perles et saphirs, qui valait 
très cher et qu'on aurait pour an morceau de 
pain. Une cocotte dans la dèche, pressée de 
s'en défaire, le lui avait remis. C'était une occa- 
sion comme il ne s'en présente guère et qu'il 
était malheureux de laisser échapper. 

— Veux-tu le voir, chéri? Je demanderai à 
mon petit bijoutier qu'il me le confie. 

Maurice ne déclina pas précisément la pro- 
position. Mais n était visible qu'il ne prenait 
aucun intérêt au merveilleux bracelet. 

— Quand les petits bijoutiers, dit-il, trou- 
vent une bonne occasion, ils la gardent pour 
eux et n'en font pas profiter leurs clientes. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 83 

D'ailleurs les bijoux sont pour rien en ce 
moment. Les femmes comme il faut n'en por. 
tent plus. On est tout aux sports, et le bijou est 
l'ennemi des sports. 

Maurice parlait ainsi, contrairement à la 
vérité, parce que, ayant donné à son amie une 
pelisse de fourrure, il n'était pas pressé de lui 
faire un nouveau présent. Sans être avare, il 
regardait à la dépense. Ses parents ne lui fai- 
saient pas une très forte pension, et ses dettes 
grossissaient tous les jours. En satisfaisant trop 
promptement les désirs de son amie, il crai- 
gnait d'en faire renaître d'autres plus vifs. 
L'occasion lui semblait moins bonne qu'à Gil- 
berte et il tenait à garder l'initiative de ses 
libéralités* ïl se disait enfin que, s'il faisait trop 
de cadeaux, il ne serait plus sûr d'être aimé 
pour lui-même. 

Madame des Aubels n'éprouva de cette atti- 
tude ni dépit ni surprise : elle avait de la dou- 
ceur et de la modération; elle connaissait les 
hommes, estimait qu'il faut les prendre comme 
ils sont; que, pour la plupart, ils ne donnent 
pas très volontiers et qu'une femme doit savoir 
se faire donner. 



8* LA RE'VOLTE DES ANGES 

Soudain un bec de gaz, allumé dans la rue, 
éclaira les fentes des rideaux. 

- Six heures et demie, dit-elle, il faut se 
rhabiller. 

Aiguillonné par ce coup d'aile du temps qui 
fuyait, Maurice sentit se réveiller ses désirs et 
se ranimer ses forces. Blanche et radieuse 
hostie, Gilberte, la tête renversée, les yeux 
mourants, les lèvres entr'ouvertes, pâmée, 
exhalait un long souffle quand, tout à coup, se 
dressant sur ses reins, elle poussa un cri d'épou- 
vante. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? 

- Tiens-toi donc tranquille, dit Maurice, en 
la retenant dans ses bras. 

En l'état où il était, la chute du ciel ne l'eût 
pomt inquiété. Mais d'un bond eUe lui échappa. 
Blottie dans la ruelle, les yeux pleins d'effroi 
elle montrait du doigt une figure apparue dans 
un coin de la chambre, entre la cheminée et 
1 armoire à glace. Puis, ne pouvant supporter 
cette vue, et près de s'évanouir, elle se cacha 
•e visage dans les mains. 



CHAPITRE X 

Qui passe de beaucoup en audace les ima- 
ginations de Dante et de Milton. 



Maurice, tournant enfin la tête, vit la figure 
et, s'aperce vant qu'elle bougeait, eut peur à 
son tour. Cependant Gilberte reprenait ses 
sens ; elle s'imagina que ce qu'elle venait de 
voir était quelque maîtresse que son amant 
avait cachée dans la chambre. A l'idée d'une 
telle trahison, enflammée de colère et de dépit, 
bouillant d'indignation et dévisageant sa rivale 
prétendue : 

— Une femme, s'écria-t-elle... une femme 
nue, encore!... Tu me reçois dans une cham- 
bre où tu fais venir tes femmes, et, quand 



86 LA RÉVOLTE DES ANGES 

j'arrive, elles n'ont pas eu le temps de se rha- 
biller. Et tu me reproches d'être arrivée trop 
tard. Tu en as un front! Allons, ouste, fais 
déguerpir ta grue... Tu sais, si tu voulais nous 
avoir toutes les deux ensemble, il fallait au 
moins me demander si ça me convenait... 

Maurice, les yeux écar quilles et cherchant à 
tâtons sur la table de nuit un revolver qui n'y 
avait jamais été, souffla à l'oreille de son amie : 

— Tais-toi donc î ce n'est pas une femme... 
On n'y voit goutte... mais il me semble que 
c'est plutôt un homme. 

Elle remit ses mains sur ses yeux et hurla 
de plus belle : 

— Un homme! D'où sort-il? Un voleur!... 
un assassin!... Au secours! au secours! Mau- 
rice, tue-le ! tue-le ! . . . Allume. . . Non ! n'allume 
pas! 

Elle fit vœu mentalement, si elle échappait 
à ce péril, de brûler un cierge à la sainte 
Vierge. Ses dents claquaient. 

La figure fit un mouvement. 

— N'approchez pas! cria Gilberte, n appro- 
chez pas ! 

Elle offrit au voleur de lui jeter tout ce qu'elle 



LA RÉVOLTE DES ANGES 87 

avait sur le guéridon d'argent et de bijoux, s'il 
consentait à ne pas bouger. 

Parmi ses surprises et ses épouvantements, 
il lui vint Tidée que son mari, dissimulant ses 
soupçons, 1 avait fait suivre, avait aposté des 
témoins, requis le commissaire de police. En 
une seconde, elle vit distinctement un long et 
douloureux avenir, l'éclat d'un scandale mon- 
dain, le mépris affecté, le lâche abandon de ses 
amies, les justes moqueries de la société, car 
enfin il est ridicule de se faire prendre. Elle 
vit le divorce, la perte de son rang et de sa 
situation. Elle vit son existence étroite et cha- 
grine chez sa mère, où personne ne lui ferait 
la cour, car les hommes s'éloignent des femmes 
qui ne leur donnent pas la sécurité de l'état 
conjugal. Et pourquoi tout cela? Pourquoi 
celte ruine, ce désastre? Pour une bêtise, pour 
rien. Ainsi parla, dans un éclair, la conscience 
de Gilberte des Aubels. 

— Ne craignez pas, madame, dit une voix - 
très douce. 

Elle fut un peu rassurée et trouva la force 
de demander : 

— Qui êtes-vous? 



88 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Je suis un ange, répondit la voix. 

— Vous dites?... 

— Je suis un ange ; je suis l'ange gardien de 
Maurice. 

— Répéte2!... Je deviens folle... Je ne com- 
prends pas. 

Maurice, sans comprendre davantage, était 
indigné. Ayant rajusté son pyjama, il sauta du 
lit et se montra couvert de fleurs. De sa main 
droite, armée d'une pantoufle, il fit un geste 
menaçant et dit d'une voix rude : 

— Vous êtes un malotru... Faites-moi le 
plaisir de sortir par où vous êtes venu. 

- Maurice d'Esparvieu, reprit la douce 
voix, Celui que vous adorez comme votre créa- 
teur a placé auprès de chaque fidèle un bon 
ange, avec la mission de le conseiller et de le 
garder : c'est l'opinion constante des Pères : 
elle se fonde sur plusieurs endroits de l'Écri- 
ture; l'Église l'admet unanimement, sans tou- 
tefois prononcer, l'anathème contre ceux qui 
suivent un avis contraire. Vous vovez devant 
vous un de ces anges, le vôtre, Maurice. Je fus 
chargé de veUler sur votre innocence et de 
garder votre chasteté. 



LA REVOLTE DES ANGES 89 

— C'est possible, répliqua Maurice; mais 
sûrement vous n'êtes pas un homme du monde. 
Un homme du monde ne se permettrait pas 
d'entrer dans une chambre au moment où... 
Snfin, qu'est-ce que vous fichez là? 

— J ai revêtu l'aspect que vous voyez, Mau- 
rice, parce que, devant agir désormais parmi 
les hommes, il me faut me rendre semblable à 
eux. Les Esprits célestes possèdent la faculté 
de s'envelopper d'une forme apparente qui les 
rend visibles et sensibles. Cette forme est 
réelle, puisqu'elle est apparente et qu'il n'y a 
de réalité au monde que les apparences. 

Gilberte, maintenant tranquillisée, arrangea 
ses cheveux sur son front. 
L'ange poursuivit : 

— Les Esprits célestes prennent, à leur gré, 
l'un et l'autre sexe, ou tous les deux à la fois. 
Mais ils ne sauraient se déguiser à tout moment 
selon leur caprice et l§ur fantaisie. Leurs 
métamorphoses sont soumises à des lois sta- 
bles, que vous ne sauriez comprendre. Ainsi, 
je n'ai ni le désir, ni la puissance de me trans- 
former, sous vos yeux, pour votre amusement 
ou le mien, en lion, en tigre, en mouche, en 



90 LA REVOLTE DES ANGES 

copeau de sycomore, à l'exemple de ce jeune 
Égyptien, dont l'histoire fut trouvée dans un 
tombeau, ou bien de me changer en âne, comme 
fit Lucius avec la pommade de la jeune Fotis. 
Ma sagesse avait fixé par avance l'heure de mon 
apparition aux hommes; rien ne pouvait la 
devancer ni la retarder. 

Impatient de clarté, Maurice demanda pour 
la seconde fois : 

— Enfin, qu'est-ce que vous êtes venu 
« fiche » ici ? 

Joignant alors sa voix à celle de son amant : 

— C'est vrai! qu'est-ce que vous faites là? 
demanda madame des Aubels. 

L'ange répondit : 

— Homme, prête roreille; femme, entends 
ma voix ! Je vais vous révéler un secret d'où 
dépend le sort de l'univers. Me dressant contre 
Celui que vous considérez comme le créateur 
de toutes choses visibles et invisibles, je pré- 
pare la révolte des anges. 

— Ne plaisantez pas, dit Maurice, qui avait 
la foi et ne souffrait pas qu'on se jouât des 
choses saintes. 

Mais l'ange, d'un ton de reproche : 



LA RÉVOLTE DES ANGES 9î 

— Qui VOUS fait croire, Maurice, que je suis 
frivole et que je me répands en paroles vaines? 

— Allons donc! fit Maurice, en haussant les 
épaules, vous n allez pasvous révolter contre... 

Il montra le plafond, n'osant achever. 
Mais lange : 

— Ne savez-vous point que les fils de Dieu 
se sont déjà révoltés et qu'un grand combat 
fut livré dans le ciel? 

— Il y a longtemps de cela, dit Maurice, en 
mettant ses chaussettes. 

Alors l'ange: 

— C'était avant la création du monde. Mais 
rien n'est changé depuis dans les cieux. La 
nature des anges n'est pas différente aujour- 
d'hui de ce qu'elle était à l'origine. Ce qu'ils 
firent alors, ils peuvent maintenant le refaire. 

— Non! ce n'est pas possible : c'est contre 
la foi. Si vous étiez un ange, un bon ange, 
comme vous le prétendez, vous n'auriez pas 
l'idée de désobéir à votre créateur. 

— Vous vous trompez, Maurice, et l'autorité 
des Pères vous condamne. Origène professe en 
ses homélies que les bons anges sont faillibles, 
qu'ils pèchent tous les jours et tombent du 



92 LA REVOLTE DES ANGES 

ciel comme des mouches. Peut-être êtes-vous 
tenté de récuser ce père, (si j'ose dire) malgré 
sa connaissance des Écritures, parce qu'il est 
exclu du Canon des Saints. En ce cas je vous 
rappellerai le deuxième chapitre de YApoca- 
lypsBt où les Anges d'Ephèse et de Pergame 
sont réprimandés pour avoir mal gardé leur 
Église. Vous alléguerez sans doute que les 
anges dont parle ici i apôtre sont proprement 
les évoques de ces deux villes, qu'il appelle 
-anges à cause de leur ministère. Il se peut et 
j'y consens. Mais qu'opposerez-vous, Maurice, 
à l'opinion de tant de docteurs et de pontifes 
qui enseignent tous que les anges sont muables 
du bien au mal? C'est ce qu'affirme saint Jé- 
rôme, dans son Épitre à Damase.,. 

— Monsieur, dit madame des Aubels, retirez- 
vous, je vous prie. 

Mais l'ange ne l'entendit point et pour- 
suivit : 

— ... Saint Augustin, De la vraie religion, 
chapitre xiii ; saint Grégoire, Morales, cha- 
pitre XXIV ; Isidore,... 

— Monsieur, laissez-moi m'habiller ; je suis 
pressée. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 93 

— ... Du souverain bien^ livre premier, 
chapitre xii; Bède, Sur Job,.., 

— Monsieur, je vous en prie... 

— ... Chapitre viii; Damascenus, De la Foi, 
livre II, chapitre m. Ce sont là, je crois, des 
autorités d'un poids suffisant ; et il ne vous reste 
plus, Maurice, qu'à reconnaître votre erreur. Ce 
qui vous a trompé, c'est que vous n'avez pas 
considéré ma nature, qui est libre, active et 
mobile, comme celle de tous les anges, et que 
vous avez uniquement regardé les grâces et les 
félicités dont vous me croyez comblé. Lucifer 
n'en reçut pas moins : il se révolta pourtant. 

— Mais pourquoi vous révoltez-vous? Pour' 
quoi? demanda Maurice. 

— Isaïe, répondit l'enfant de lumière, Isaïe 
avait déjà demandé avant vous : « Quomodo 
cecidisti de coelo, Lucifer, qui mane orie- 
baris? » Soyez instruit, Maurice! Avant les 
temps, les anges se levèrent pour la domina- 
tion des cieux. Le plus beau des séraphins 
s'est révolté par orgueil. Moi, c est la science 
qui m'a inspiré un généreux désir de maffran- 
chir. Me trouvant auprès de vous dans une 
maison qui contient une des plus vastes biblio- 



94 LA RÉVOLTE DES ANGES 

thèques du monde, j'ai pris le goût de la lecture 
et l'amour de Tétude. Tandis que, fatigué par 
les travaux d'une vie grossière, vous dormiez 
d'un sommeil épais, m'entourant de livres, 
j'étudiais, je méditais les textes tantôt dans une 
salle de la .bibliothèque sous les images des 
grands hommes de l'antiquité, tantôt au fond 
du jardin, dans la cliambre du pavillon qui 
précède la vôtre. 

En entendant ces mots, le jeune d'Esparvieu 
éclata de rire et donna de grands coups de 
poing dans l'oreiller, signes certains d'une 
hilarité impossible à contenir. , 

— Ah ! ah ! ah ! C'est vous qui avez mis à 
sac la bibliothèque à papa et qui avez rendu 
fou ce pauvre père Sariette. Vous savez : il 
est devenu complètement idiot. 

— Occupé, dit l'ange, à me former une intel- 
ligence souveraine, je ne me suis pas soucié 
de cet être inférieur ; et quand il a pensé mettre 
obstacle à mes recherches et troubler mes tra- 
vaux, je l'ai puni de son importunité. 

» Une certaine nuit d'hiver, dans la salle des 
philosophes et des sphères, je lui ai abattu 
sur la tête un livre d'un grand poids, qu'il 



LA REVOLTE DES ANGES yo 

essayait d'arracher à mes mains invisibles. 
Plus récemment, enlevant d'un bras vigoureux 
formé d'une colonne d'air condensé, un pré- 
cieux manuscrit de Flavius Josèphe, je causai 
une telle frayeur à cet imbécile, qu'il s'en alla 
on hurlant sur le palier et (pour emprunter à 
Dante Alighieri une forte expression) tomba 
comme un corps mort tombe. Il en fut bien 
récompensé, car vous lui donnâtes, madame, 
pour étancher le sang de ses blessures, votre 
mouchoir parfumé... C'est le jour, s'il vous 
en souvient, où, derrière une sphère céleste, 
vous échangeâtes avec Maurice un baiser sur 
la bouche. 

— Monsieur ! fit en fronçant le sourcil 
madame des Aubels outrée, je ne vous permets 
pas... 

Mais elle s arrêta aussitôt, songeant que ce 
n'était pas le moment de se montrer trop exi- 
geante à l'endroit du respect. 

L'ange poursuivit, impassible : 

— J'avais résolu d'examiner les fondements 
de la foi. Je me suis attaqué d'abord aux 
monuments du judaïsme, et j'ai lu tous les • 
textes hébreux. 



96 LA REVOLTE DES ANGES 

— Vous savez donc l'hébreu! s'écria Mau- 
rice. 

— L'hébreu est ma langue natale : dans le 
paradis nous n'avons longtemps parlé que 
celle-là. 

— Ah! vous êtes juif : j'aurais dû m'en 
apercevoir à votre manque de tact. 

L'ange, sans daigner entendre, reprit de sa 
voix mélodieuse : 

— J'ai pénétré les antiquités orientales, la 
Grèce et Rome, j'ai dévoré les théologiens, les 
philosophes, les physiciens, les géologues, les 
naturalistes. J'ai su, j'ai pensé, j'ai perdu la 
foi. 

— Comment? vous ne croyez pas en Dieu? 

— J'y crois, puisque mon existence dépend 
de la sienne et que, s'il n'est plus, je tombe 
moi-même dans le néant. J'y crois comme les 
silènes et les ménades croyaient à Dionysos et 
pour les mêmes raisons. Je crois au Dieu des 
juifs et des chrétiens. Mais je nie qu'il ait créé 
le monde; il en a tout au plus organisé une 
faible partie, et tout ce qu'il a touché porte la 

•marque de son esprit imprévoyant et brutal. Je 
ne pense pas qu'il soit éternel ni infini, car il 



LA RÉVOLTE DES ANGES 97 

est absurde de concevoir un être qui n'est pas 
fini dans l'espace ni le temps. Je le crois borné 
et même très borné. Je ne crois plus qu'il soit 
le Dieu unique; pendant fort longtemps, il ne 
le crut cas lui même : il fut d'abord polythéiste. 
Plus tard, son orgueil et les flatteries de ses 
adorateurs le rendirent monothéiste. Il a peu 
de suite dans les idées ; il est moins puissant 
qu'on ne pense. Et, pour tout dire, c'est moins 
un dieu qu'un démiurge ignorant et vain. 
Ceux qui, comme moi, connaissent sa véri- 
table nature l'appellent laldabaoth. 

— Gomment dites-vous? 

— laldabaoth. 

— Qu'est-ce que c'est que ça, laldabaoth? 

— Je vous l'ai dit : c'est le démiurge que, 
dans votre aveuglement, vous adorez comme 
le dieu unique. 

— Vous êtes fou. Je ne vous conseille pas 
de conter de pareilles bourdes à l'abbé Pa- 
touille. 

— Je n'espère point, cher Maurice, percer ^ 
les ténèbres épaisses de votre intelligence. 
Sachez seulement que je vais combattre ïalda- / 
baoth avec l'espoir de le vaincre. i 

« / 



98 LA REVOLTE DES ANGES 

— Croyez-moi, vous ne réussirez pas. 

— Lucifer ébranla son trône et tint un 
moment la victoire incertaine. 

— Comment vous appelez-vous? 

— Abdiel pour les anges et les saints, Arcade 
pour les hommes. 

— Elî bien! mon pauvre Arcade, je regrette 
de vous voir tourner si mal. Mais avouez que 
vous vous moquez de nous. Je comprendrais à 
la rigueur que vous quittiez le ciel pour une 
femme. L'amour fait faire les plus grandes sot- 
tises. Mais vous ne me ferez jamais croire que 
vous, qui avez vu Dieu face à face, vous ayez 
trouvé ensuite la vérité dans les bouquins du 
père Sariette. Non, cela ne pourra jamais 
m entrer dans la tète! 

— Mon cher Maurice, Lucifer é^ait face à 
face avec Dieu, pourtant il refusa de le servir. 
Quant à la sorte de vérité qu'on trouve dans 
les livres, c'est une vérité qui fait discerner 
quelquefois comment les choses ne sont pas^ 
sans nous faire jamais découvrir comment elles 
sont. Et cette pauvre petite vérité a suffi à 
me prouver que Celui en qui je croyais aveu- 
glément n'est pas croyable et que les hommes 



LA RÉVOLTE DES ANGES 99 

et les anges ont été trompés par les mensonges 
de laldabaoth. 

— Il n'y a pas de laldabaoth. Il y a Dieu. 
Allons, un bon mouvement, Arcade ! renoncez 
à vos folies, à vos impiétés, désincarnez-vous, 
redevenez un pur esprit et reprenez votre em- 
ploi d'ange gardien. Rentrez dans le devoir. Je 
vous pardonne, mais qu'on ne vous voie plus. 

— Je voudrais vous contenter, Maurice. Je 
me sens pour vous quelque tendresse, car mon 
cœm" est faible. Mais ma destinée m'attire 
désorm.ais vers les êtres capables de penser et 
d'agir. 

— Monsieur Arcade, dit madame des Aubels, 
retirez-vous, je vous en prie. Cela me gêne 
horriblement d'être en chemise entre doux 
hommes. Croyez bien que je n'en ai pas l'ha- 
bitude. 



CHAPITRE Xï 

Comment Tange^ vêtu des dépouilles dun sui-^ 
cidéj laissa le jeune Maurice privé de son 
céleste gardien* 



Accroupie sur le lit, ses genoux polis lui- 
saient dans l'ombre au-dessous de la chemise 
courte et légère ; de ses bras croieés couvrant 
ses seins, elle n'abandonnait aux regards que 
ses épaules grasses et rondes et ses cheveux 
fauves éperdament défaits. 

— Rassurez-vous, madame, répondit l'ap- 
parition ; votre situation n'est pas aussi sca- 
breuse que vous dites : vous n'êtes pas ici de- 
vant deux hommes, mais bien devant un 
homme et un ange. 

Elle examina l'étranger d'un œil qui, son- 



LA RÉVOLTE DES ANGES ICI 

dant les ténèbres, s'inquiétait de quelque indice 
vague, mais non pas médiocre, et demanda : 

— Monsieur, est-ce bien sûr que vous êtes 
un ange ? 

L'Apparition la pria de n en point douter et 
donna des renseignements précis sur son ori- 
gine : 

— II y a trois hiérarchies d'esprits célestes, 
composées chacune de neuf chœurs ; la pre- 
mière comprend les Séraphins, les Chérubins 
et les Trônej^ ; la deuxième, les Dominations, 
les Vertus et les Puissances; la troisième, les 
Principautés, les Archanges et les Anges pro- 
prement dits. J'appartiens au neuvième chœur 
de la troisième hiérarchie. 

Madame des Aubels, qui gardait des raisons 
de douter, en exprima du moins une : 

— Vous n'avez pas d ailes. 

— Pourquoi en aurais-je, madame? Suis-je 
tenu de ressembler aux anges de vos bénitiers? 
Ces rames de plumes, qui battent en cadence 
les ondes des airs, les messagers du ciel n'en 
chargent pas toujours leurs épaules. Les chéru- 
bins peuvent être aptères. Ils n'avaient point 
d'ailes ces deux anges trop beaux, qui pa&sè- 

6. 

\ 

\ 

. V 



102 LA RÉVOLTE DES ANGES 

rent une nuit inquiète dans la maison de Loth, 
assiégée par une troupe orientale. Non! ils 
paraissaient tout semblables à des hommes et 
la poussière du c'iemin couvrait leurs pieds, 
que le patriarche lava d'une main pieuse. Je 
vous ferai observer, madame, que selon la 
science des métamorphoses 'organiques, créée 
par Lamarck et Darwin, les ailes des oiseaux 
se sont transformées successivement en pieds 
antérieurs chez les quadrupèdes et en bras chez 
les primates. Et il vous souvient psut-être, Mau- 
rice, que, par un phénomène d'atavisme assez 
fâcheux, miss Kat, votre bonne anglaise, qui 
prenait tant de plaisir à vous donner la fessée, 
avait des bras très semblables aux ailerons 
d'une volaille plumée. Aussi peut-on dire qu'un 
être qui possède à la fois des bras et des ailes 
est un monstre et relève de la tératologie. Nous 
avons au paradis des chérubins ou kéroubs en 
forme de taureaux ailés ; mais ce sont là les 
lourdes inventions d'un Dieu qui n'est pas 
artiste. Il est vrai cependant, il est vrai que les 
Victoires du temple d'Athéna Niké, sur l'acro- 
pb}e d'Athènes, sont belles avec des bras et des 
ailôiS ; il est vrai que la victoire de Brescia est 



LA REVOLTE DES ANGES 103 

belle, les bras étendus et ses longues ailes re- 
tombant sur ses reins puissants. C'est un de 
ces miracles du génie grec d'avoir su créer des 
monstres harmonieux. Les Grecs ne se trom- 
paient jamais. Les modernes se trompent tou- 
jours. 

— Enfin, dit madame des Aubels, vous 
n'avez pas Fair d'un pur esprit. 

— J'en suis pourtant un, madame, s'il en 
fut jamais. Et ce n'est pas à vous, qui avez été 
baptisée, d'en douter. Plusieurs Pères, tels que 
saint Justin, Tertullien, Origène et Clément 
d'Alexandrie, ont pensé que les anges ne 
sont pas purement spirituels et possèdent un 
corps formé d'une matière subtile. Saint Au- 
gustin est d'avis que les anges ont un corps 
lumineux. Cette opinion a été repoussée par 
l'Église ; je suis donc Esprit. Mais qu'est-ce 
que l'Esprit et qu'est-ce que la matière? On les 
opposait autrefois comme les deux contraires ; 
et maintenant votre science humaine tend à les 
réunir comme deux aspects d'une même chose. 
Elle enseigne que tout sort de l'éther et que tout 
y rentre, que le seul mouvement transforme les 
ondes célestes en pierres et en métaux et que 



*04 LA REVOLTE DES ANGES 

les atomes répandus dans l'espace illimité 
forment, par les différentes vitesses de leurs 
orbites, toutes les substances du monde sen- 
sible.. 

^ Mais madame des Aubeîs n'écoutait pas ; une 
idée loccupait, et, pour en avoir le cœur net, 
elle demanda : 

— Depuis quand êtes-vous là? 

— J'y suis venu avec Maurice. 
Elle secoua la tête : 

— Eh bien ! c'est du joli î 

Mais Fange poursuivit avec une sérénité 
céleste : 

— Tout n est dans l'univers que cercles, 
ellipses, hyperboles, et les mêmes lois qui ré- 
glassent les astres gouvernent ce grain de pous- 
sière. Par les mouvements originels et natifs 
de sa substance, mon corps est esprit; mais il 
peut affecter, comme vous voyez, l'état maté- 
riel en changeant le rythme de ses éléments. 

Il dit et s'assit dans un fauteuil sur les bas 
noirs de madame des Aubels. 

Une horloge sonna : 

-- Mon Dieu ! sept heures, s'écria Gilberte : 
Qu'est-ce que je vais dire à mon mari? Il me 



LA RÉVOLTE DES ANGES 105 

•croit au thé de la rue de Rivoli. Nous dînons 
ce soir chez les La Verdelière. Allez-vous-en 
vite, monsieur Arcade. Il faut que je m na- 
hille : je n'ai pas une seconde à perdre. 

L ange répondit qu'il se ferait un devoir 
d'obéir à madame des Aubels s'il était en état 
de se montrer décemment en public, mais qu'il 
ne pouvait songer à paraître dehors sans aucun 
vêtement. _ 

— Si j'allais nu dans la rue, ajouta-t-il, 
j'offenserais un peuple attaché à ses habi- 
tudes anciennes, qu'il n'a jamais examinées. 
C'est le fondement des mœurs. Autrefois, 
les anges, comme moi révoltés, se montraient 
aux chrétiens sous des apparences grotesques 
et ridicules, noirs, cornus, velus, coués, 
les pieds fourchus, et parfois avec un visage 
humain sur le derrière. Pure^ niaiserie !... 
Ils étaient la risée des gens de goût, ne fai- 
saient peur qu'aux vieilles femmes et aux petits 
enfants, et ne réussissaient à rien. 

— C'est vrai qu'il ne peut pas sortir comme 
il est, dit équitablement madame des Aubels. 

Maurice jeta au messager céleste son pyjama 
et ses pantoufles. Comme habits de ville, ce 



106 LA REVOLTE DES ANGES 

n'était pas assez. Giîberte pressa son amant de 
couru- tout de suite à la recherche de vêtements. 
Il proposa d'aller en demander au concierge. 
Elle mit beaucoup de violence à len dissuader. 
C'était, selon elle, une imprudence folle, que 
de mettre des portiers dans une pareille affaire. 
— Voulez-vous, s'écria-t-eile, qu'ils sachent 
que... 

Elle montra lange et n'acheva pas. 

L« jeune d'Esparvieu s'en fut à la recherche 
d'un marchand d'habits. 

Cependant Giîberte, qui ne pouvait tarder 
davantage sans causer un horrible scandale 
mondain, fit jaillir la lumière et s'habilla devant 
lange. Elle le fit sans embarras, car elle savait 
s'accommoder aux circonstances, et elle con- 
cevait que, dans des rencontres inouïes, qui 
mêlaient le ciel à la terre en une confusion 
ineffable, il était permis de retrancher sur la 
pudeur. Elle se savait d'ailleurs bien faite et 
avait des dessous réduits à la mode. Com^me 
l'apparition se refusait, par discrétion, à revêtir 
le pyjama de Maurice, il fut impossible à Giîberte 
de ne pas s'apercevoir, à la clarté des lampes, 
que ses soupçons étaient fondés et que les 



LA REVOLTE DES ANGES 107 

anges ont vraiment une apparence d'hommes. 
Curieuse de savoir si cette apparence était 
vaine ou réelle, elle demanda au fils de la 
lumière si les anges étaient comme les singes 
à qui, pour aimer les femmes, il ne manque 
que de l'argent. 

— Oui, Gilberte, répondit Arcade, les anges 
sont capables d'aimer les mortelles. L'Écriture 
l'enseigne. Il est dit, au septième livre de la 
Genèse : « Lorsque les hommes eurent com- 
mencé à être nombreux à la surface de la terre, 
et qu'il leur fut né des filles, les fils de Dieu 
virent que les filles des hommes étaient belles, 
et ils prirent pour femmes toutes celles qui 
leur plurent. » 

Tout à coup, Gilberte sa lamenta : 

— Mon Dieu ! je ne pourrai jamais agrafer 
ma robe ; elle se ferme dans le dos. 

Quand Mauricer^ rentra dans la chambre, il 
trouva l'ange agenouillé, liant les souliers de 
la femme adultère. 

Ayant pris sur la table son manchon et son 
sac : 

— Je n'oublie rien? non... dit Gilberte. 
Bonsoir, monsieur Arcade, bonsoir, Maurice... 



108 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Ah! vrai, je me la rappellerai, cette journée-là. 
Et elle disparut comme un songe. 

— Tenez, fit Maurice en jetant à l'ange un 
tas de hardes. 

Le jeune homme, ayant avisé aux vitres d'un 
brocanteur des haillons lamentables, mêlés à 
des clarinettes et à des clysopompes, avait 
acheté pour dix-neuf francs la défroque d'un 
pauvre honteux qui s'habillait de noir et s'était 
suicidé. L'ange, avec une majesté native, reçut 
ces vêtements et s'en revêtit. Portés par bii, 
ils prirent une élégance inattendue. 

Il fit un pas vers la porte. 

— Alors, vous me quittez, lui dit Maurice. 
C'est décidé ? Je crains bien que vous ne re- 
grettiez amèrement un jour ce coup de tête. 

— Je ne dois pas regarder en arrière. Adieu, 

Maurice. 

Maurice lui glissa timidement cinq louis dans 

la main. 

— Adieu, Arcade. 

Mais lorsque l'ange franchit la porte, au mo- 
ment précis où l'on ne voyait plus de lui, dans 
Tembrasure, que son talon levé, Maurice le 
rappela : 



LA RÉVOLTE DES ANGES 109 

— Arcade!... Je n'y songeais pas!... Je n'ai 
plus d'ange gardien, moi ! 

— Il est vrai, Maurice, vous n'en avez plus. 

— Alors qu'est-ce que je deviendrai?... On 
a besoin d'un ange gardien. Dites-moi : n'y 
a-t-il pas de graves inconvénients, n'y a-t-il 
pas péril à n'en pas avoir ? 

— Avant de vous répondre, Maurice, je vous 
demanderai si vous voulez que je vous parle 
selon vos croyances, qui furent aussi les 
miennes, selon les enseignements., de l'Eglise et 
la foi catholique, ou selon la philosophie natu- 
relle. 

— Je me moque bien de votre philosophie 
naturelle. Répondez-moi conformément à la 
religion que je crois et que je professe, dans 
laquelle je veux vivre et mourir. 

— Eh bien ! mon cher Maurice, la perte de 
votre ange gardien vous privera probablement 
de certains secours spirituels, de certaines 
grâces célestes. Je vous exprime à ce sujet le 
sentiment constant de l'Eglise. Vous manque- 
rez d'une assistance, d'un appui, d'un récon- 
fort qui vous eussent guidé et affermi dans la 
voie du salut. Vous aurez moins de force pour 

7 



110 LA REVOLTE DES ANGES 

éviter le péché. Vous n'en aviez déjà pas beau- 
coup. Enfîn^ vous serez, dans l'ordre spirituel, 
sans vigueur et sans joie. Adieu, Maurice. 
Quand vous verrez madame des Aubels, rap- 
pelez-moi je vous prie à son souvenir. 

— Vous partez? 

— Adieu. 

Arcade disparut, et Maurice, abîmé dans 
une bergère, resta longtemps la tête dans ses 
mains. 



CHAPITRE XII 

Oit il est dît comment l'ange Mirar, en por- 
tant des grâces et des consolations dans le 
quartier des Champs-Elysées j à Paris, vit 
une chanteuse de café-concert, nommée Bou- 
chotte, et Vaima. 



Par les rues pleines d'un brouillard roux, 
piqué de lumières jaunes et blanches, où les 
chevaux soufflaient leur haleine fumante et que 
sillonnaient les phares rapides des autos, lange 
prit sa course et, mêlé aux flots noirs des piétons 
qui s'écoulaient sans cesse, traversa la ville du 
nord au sud jusques aux boulevards déserts 
de la rive gauche. Non loin des vieux murs de 
Port-Royal, un petit restaurant jette chaque 
soir sur la voie la clarté trouble de ses vitres 



112 LA RÉVOLTE DES ANGES 

couvertes de buée. Arrêtant là ses pas.. Arcade 
pénétra dans la salle où s'exhalaient des odeurs 
grasses et chaudes, agréables aux malheureux 
transis de froid et de faim. D'un coup d'oeil, il 
y vit des nihilistes russes, des anarchistes ita- 
liens, des réfugiés, des conspirateurs, des révol- 
tés de tous les pays, vieilles têtes pittoresques, 
d'où coulent la chevelure et la barbe comme 
des rochers les torrents et les cascades, jeunes 
visages d'une dureté virginale, regards sombres 
et farouches, pâles prunelles d'une douceur in- 
finie, faces torturées, et dans un coin deux 
femmes russes, l'une très belle, l'autre hideuse, 
toutes deux pareilles en leur égale indifférence 
à la laideur comme à la beauté. Mais ne trou- 
vant point la figure qu'il cherchait, car il n'y 
avait point d'anges dans la salle, il prit place à 
une petite table de marbre restée libre. 

Les anges, sous l'aiguillon de la faim, man- 
gent ainsi que les animaux terrestres, et leur 
nourriture, transformée parla chaleur digestive, 
s'identifie à leur céleste substance. Ayant vu 
trois anges sous les chênes de Mambré, Abra- 
ham leur offrit des gâteaux pétris par Sarah, 
un veau tout entier, du beurre et :'u lait, et ils 



LA REVOLTE DES ANGES 113 

mangèrent. Loth, ayant reçu deux anges dans 
sa maison, fît cuire des pains sans levain, et ils 
mangèrent. Arcade reçut d'un garçon crasseux 
un beafsteack coriace, et il mangea. Cependant 
il songeait aux doux loisirs, aux repos, aux dé- 
licieuses études qu'il avait quittés, à la lourde 
tâche qu'il avait assumée, aux travaux, aux 
fatigues, aux périls qu'il se préparait, et son 
âme était triste et son cœur se troublait. 

Comme il achevait son modique repas, un 
jeune homme de pauvre mine et de mince vê- 
tement entra dans la salle et, ayant du regard 
parcouru les tables, s'approcha de l'ange et le 
salua du nom d'Abdiel, parce qu'il était lui- 
même un esprit céleste. 

— Je savais bien, Mirar, que tu viendrais à 
mon appel, répondit Arcade, donnant pareille- 
ment à son frère angélique le nom que celui-ci 
portait autrefois dans le ciel. 

Mais la mémoire de Mirar y était perdue 
depuis que cet archange avait quitté le service 
de Dieu. Il se nommait Théophile Bêlais sur la 
terre, et, pour gagner son pain, donnait, le jour, 
des leçons de musique à de jeunes enfants, 
la nuit, jouait du violon dans les bastringues. 



114 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— C'est toi, cher Abdiel, répliqua Théo- 
phile; nous voici donc réunis en ce triste 
monde !.. .Je suis heureux de te revoir. Pourtant, 
je te plains, car nous menons ici une dure vie. 

Mais Arcade : 

— Ami, ton exil finira. J ai de grands des- 
seins : je veux t'en faire part et t'y associer. 

Et l'ange tutélaire du jeune Maurice, ayant 
commandé deux cafés, révéla a son compagnon 
ses idées, ses projets; il exposa comment, de 
séjour sur la terre, il s'était livré à des recher- 
ches peu habituelles aux esprits célestes et 
avait approfondi les théologies, les cosmogo- 
nies, les systèmes du monde, les théories de 
Ja matière, les modernes essais sur la transfor- 
mation et la perte de l'énergie. Ayant, disait-il, 
étudié la nature, il l'avait trouvée en perpé- 
tuelle contradiction avec les enseignements du 
Maître qu'il servait. Ce seigneur, avide de 
louanges, qu'il avait longtemps adoré, lui appa- 
raissait maintenant comme un tyran ignare, 
stupide et cruel. Il l'avait renié, blasphémé, et 
brûlait de le combattre. Son dessein était de 
recommencer la révolte des Anges. Il voulait 
la guerre, espérait la victoire. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 115 

— Mais il importe avant tout, ajouta-t-il, de 
connaître nos forces et celles de l'adversaire. 

Et il demanda, si les ennemis de laldabaoth 
étaient nombreux et paissants sur la terre. 

Théophile leva sur son frère un regard sur- 
pris. Il semblait ne pas comprendre les propos 
qui lui étaient adressés. 

— Cher compatriote, lui dit-il, je me suis 
rendu à ton invitation parce qu'elle venait d'un 
vieux camarade ; mais j'ignore ce que tu attends 
de moi, et je crains de ne pouvoir t'aider en 
rien. Je ne fais pas de politique ; je ne m'érige 
point en réformateur. Je ne suis pas, comme 
toi, un esprit révolté, un libre penseur, un 
révolutionnaire. Je demeure fidèle, au fond 
de mon âme, à mon créateur céleste. J'adore 
encore le Maître que je ne sers plus, et je 
pleure les jours où, me couvrant de mes ailes, 
je formais, avec la multitude des enfants de la 
lumière, une roue de flamme autour de son 
trône glorieux. L'amour, l'amour profane m'a 
seul séparé de Dieu. J'ai quitté le ciel pour 
suivre une fille des hommes. Elle était belle 
et chantait dans les cafés-concerts. 

Ils se levèrent. Arcade accompagna Théo 



116 LA RÉVOLTE DES ANGES 

phile, qui demeurait à l'autre bout de la ville, 
au coin du boulevard Rochechouart et de la 
rue de Steinkerque. Tout en marchant par les 
rues désertes, Famant de la chanteuse conta à 
son frère ses amours et ses peines. 

Sa chute, qui datait de deux ans, avait été 
soudaine. Appartenant au huitième chœur de la 
troisième hiérarchie, il était chargé de porter 
des grâces aux fidèles, qui subsistent encore 
nombreux en France, spécialement parmi les 
officiers supérieurs des armées de terre et de 
mer. 

— Une nuit d'été, dit-il, comme je descen- 
dais du ciel pour distribuer des consolations, 
des persévérances et de bonnes morts à diverses 
personnes pieuses du quartier de l'Etoile, mes 
yeux, bien qu'habitués aux clartés immortelles, 
furent éblouis par les fleurs de feu dont les 
Champs-Elysées étaient semés. De grands can- 
délabres, qui marquaient, sous les arbres, l'en- 
trée des cafés et des restaurants, donnaient 
au feuillage l'éclat précieux de Fémeraude. De 
longues guirlandes de perles lumineuses en- 
touraient les enceintes à ciel ouvert où se ser- 
rait une foule d'hommes et de femmes? de/ant 



LA RÉVOLTE DES ANGFi 119 

un orchestre joyeux, dont les sons lîrère ce- 
confusément à mes oreilles. La nuit ^'iffi- 
chdude; mes ailes commençaient à se lasser. 
Je descendis dans un de ces concerts et m as- 
sis, invisible, parmi les auditeurs. A ce moment, 
une femme parut sur la scène, vêtue d'une 
robe courte et pailletée. Les reflets de la rampe 
et la peinture qui couvrait son visage n y lais- 
saient voir que le regard et le sourire. Son 
corps était souple et voluptueux. Elle chanta 
et dansa... Arcade, j'ai toujours aimé la mu- 
sique et la danse; mais la voix mordante et 
les mouvements insidieux de cette créature me 
jetèrent dans un trouble inconnu. Je pâlis, je 
rougis, mes yeux se voilèrent, ma langue sécha 
dans ma bouche ; je ne pouvais me mouvoir. 

Et Théophile conta, en gémissant, comment, 
possédé du désir de cette femme, il ne remonta 
point au ciel; mais, ayant pris la forme d'un 
homme, vécut de la vie terrestre, car il est 
écrit : « En ce temps-là, les fils de Dieu virent 
que les filles des hommes étaient belles. » 

Ange tombé, ayant perdu son innocence 

avec la vue de Dieu, Théophile gardait du 

moins encore la simplicité de l'esprit. Vêtu de 

7. 



../» A REVOLTE DES ANGES 

1-1 dérobés à l'étalage d'un revendeur 
j. i.e, il alla trouver celle qu'il aimait : elle 
^e nommait Bouchotte et habitait un petit loge- 
ment à Montmartre. îl se jeta à ses pieds et lui 
dit qu'elle était adorable, qu'elle chantait déli- 
cieusement, qu'il l'aimait à la folie, qu'il re- 
nonçait pour elle à sa famille, à sa patrie, qu'il 
était musicien et n'avait pas de quoi manger. 
Touchée de tant de jeunesse, de candeur, de 
misère et d'amour, elle le nourrit, le vêtit et 
l'aima. 

Cependant, après de longues et pénibles 
démarches, il trouva des leçons de solfège et se 
fît quelque argent, qu'il apportait à son amie 
sans en rien garder pour lui. Dès lors, elle ne 
l'aima plus. Elle le méprisa de gagner si peu et 
lui laissa voir son indifférence, sa lassitude et 
son dégoût. Elle l'accablait de reproches, d'iro- 
nies et d'injures : pourtant elle le gardait, ayant 
fait avec d'autres pire ménage, accoutumée 
aux querelles domestiques et, du reste, menant 
au dehors une existence très occupée, très sé- 
rieuse et très rude d'artiste et de femme. Théo- 
phile l'aimait comme la première nuit et souf- 
frait. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 419 

— Elle se surmène, dit-il à son frère cé- 
leste : c'est ce qui lui rend le caractère diffi- 
cile; mais je suis sûr qu'elle m aime. J'espère 
pouvoir prochainement lui donner plus de 
bien-être. 

Et il parla longuement d'une opérette à la- 
quelle il travaillait et qu'il comptait faire jouer 
sur un théâtre parisien. Un jeune poète lui en 
avait donné le livret. C'était l'histoire d'Aline, 
reine de Golconde, d'après un conte du 
XV ni* siècle. 

— J'y sème, dit Théophile, des mélodies à 
profusion, je fais de la musique avec mon 
cœur. Mon cœur est une source inépuisable de 
mélodies. Malheureusement, on aime aujour- 
d'hui les arrangements savants, les écritures 
difficiles. Ils me reprochent d'être trop fluide, 
trop limpide, de ne pas assez colorer mon style; 
de ne pas demander à l'harmonie assez d'effets 
puissants et de contrastes vigoureux. L'harmo- 
nie, l'harmonie!... sans doute eîie a son mérite; 
mais elle ne dit rien au cœur. C'est la mélodie 
qui nous transporte et nous ravit et fait 
venir aux lèvres, aux yeux le sourire et les 
larmes. 



120 LA RÉVOLTE DES ANGES 

A ces mots, il se sourit et se pleura à lui- 
même. Puis il reprit avec émotion : 

— Je suis une fontaine de mélodies. Mais 
l'orchestration, voilà le chiendent! Au paradis, 
tu le sais. Arcade, nous ne connaissons en fait 
d'instruments que la harpe, le psaltérion et 
l'orgue hydraulique. 

Arcade Fécoucait d'une oreille distraite. Il 
songeait aux projets qui emplissaient son âme 
et gonflaient son cœur. 

— Connais-tu des anges révoltés? demanda- 
t-il à son compagnon. Pour moi, je n'en con- 
nais qu'un seul, le prince îstar avec qui j'ai 
échangé quelques lettres et qui m'a offert de 
partager sa mansarde en attendant que je 
trouve à me loger dans cette ville où je crois 
que les loyers sont très chers. 

D'anges révoltés, Théophile n'en connaissait 
guère. Quand il rencontrait un esprit déchu 
dont il avait été jadis le camarade, il lui ser- 
rait la main, car il était fidèle à l'amitié. Quel- 
quefois il voyait le prince Istar. Mais il évitait 
tous ces m.auvais anges qui le choquaient par 
la violence de îeurs opinions et dont les con- 
versations l'assommaient. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 121 

— Alors, tu ne m'approuves pas! demanda 
l'impétueux Arcade. 

— Ami, je ne t'approuve ni ne te blâme. Je 
ne comprends rien aux idées qui t'agitent. Et 
je ne crois pas qu'il soit bon pour un artiste de 
faire de la politique. On a bien assez de s'occu- 
per de son art. 

Il aimait son métier et avait l'espoir de per- 
cer un jour, mais les mœurs théâtrales le dé- 
goûtaient. Il ne voyait de chance de faire jouer 
sa pièce qu'en prenant un, deux et peut-être 
trois collaborateurs qui, sans y avoir travaillé, 
signeraient avec lui et partageraient les béné- 
fices. Bientôt Bouchotte ne trouverait plus 
d'engagements. Quand elle se présentait dans 
une boîte quelconque, le directeur commençait 
par lui demander combien elle prenait de parts 
dans l'affaire. C'étaient là, selon Théophile, de 
tristes mœurs. 



CHAPITRE XIII 

Où l'on entend la belle archange Zita exposer 
ses superbes desseins ei où Von voit les ailes 
de Mirar mangées aux vers dans un placard. 



Ainsi conversant, les deux anges avaient 
atteint le boulevard Rochechouart. A la vue 
d'une brasserie qui jetait sur la voie, dans la 
brume, une lumière dorée, Théophile se rap- 
pela soudain l'archange Ithurieî, qui, sous les 
dehors d'une femme belle et pauvre, habitait 
un méchant garni sur la Butte et venait chaque 
soir lire les journaux danfs cette brasserie. Le 
musicien l'y rencontrait souvent. Elle s'appe- 
lait Zita. Il n'avait jamais eu la curiosité de 
connaître les opinions de cette archange. Mais 
elle passait pour une nihiliste russe et il la 



LA RÉVOLTE DES ANGES 123 

croyait comme Arcade athée et révolutionnaire. 
Il av6dt entendu tenir sur elle des propos 
étranges : on disait qu elle était androgyne et 
que, le principe actif et le principe passif se 
réunissant en elle dans un équilibre stable, elle 
constituait un être parfait, qui trouvait en lui- 
même une entière et constante satisfaction, 
mallieureax dans son bonheur d'ignorer le 
désir. 

— Mais, ajouta Théophile, j'en doute beau- 
coup. Je la crois femme et sujette à l'amour, 
somme tout ce qui respire dans l'univers. Au 
reste, on l'a surprise, un jour, donnant des 
signes d'amante à un paysan robuste. 

Il offrit à son compagnon de le présenter à 
elle. 

Les deux anges la trouvèrent qui, seule, 
lisait. A leur approche, elle leva de grands yeux 
où dans de l'or liquide jaillissaient des étincelles. 
Ses sourcils formaient ce pli sévère, qu'on voit 
au front de l'Apollon pythien, son nez parfait 
descendait droit ; ses lèvres serrées imprimaient 
à tout son visage une moue hautaine. Ses che- 
veux fauves, à reflets ardents, se tordaient sous 
un chapeau noir, qui portait négligemment les 



i2i LA REVOLTE DES ANGES 

restes dépenaillés d un vaste oiseau de proie ; 
ses vêtements flottaient, sombres et sans forme. 
Elle appuyait son menton sur une petite main 
négligée. ^ 

Arcade, qui avait entendu parler naguère de 
ce puissant archange, lui témoigna une haute 
estime et une entière confiance, lui exposa sans 
tarder les progrès de son esprit vers la connais- 
sance et la liberté, ses veilles dans la biblio- 
thèque d'Esparvieu, ses lectures philosophi- 
ques, ses études de la nature, ses travaux d'exé- 
gèse, sa colère et son mépris, quand il avait 
reconnu les mensonges du démiurge, son exii 
volontaire parmi les hommes et son projet de 
fomenter la révolte aux cieux. Prêt à tout oser 
contre un maître cruel, qu'il poursuivait d'une 
haine inextinguible, il exprima sa joie profonde 
de rencontrer en Ithuriel un esprit capable de 
le conseiller et de le soutenir dans la grande 
entreprise. 

— Vous n'êtes pas encore bien vieux dans 
la révolte, lui dit Zita en souriant. 

Toutefois elle ne doutait ni de la sincérité, 
ni de la force de la résolution qu'il annonçait, 
et elle le félicitait de son audace intellectuelle. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 125 

— C'est ce qui manque le plus à notre peuple, 
dit-elle : il ne pense pas. 

Et elle ajouta presque aussitôt : 

— Mais sur quoi las intelligences pourraient- 
elles s'aiguiser dans un pays où le climat est 
doux et l'existence facile? Ici même, où le be- 
soin sollicite les esprits, rien n'est plus rare 
qu'un être pensant. 

— Toutefois, répliqua l'ange gardien de 
Maurice, les hommes ont créé la science. Il im- 
porte de la faire pénétrer dans le ciel. Quand les 
anges posséderont des notions de physique, de 
chimie, d'astronomie, de physiologie, lorsque 
l'étude de la matière leur fera apparaître des 
univers dans un atome, et un atome dans des 
myriades de soleils, et qu'ils se verront perdus 
entre ces deux infinis, lorsqu'ils pèseront, me- 
sureront les astres, en analyseront la subs- 
tance, en calculeront les orbites, ils croiront 
que ces monstres obéissent à des forces que 
nuls esprits ne peuvent définir, ou qu'ils ont 
chacun leur démon topique, leur dieu indigète; 
et ils concevront que les dieux d'Aldébaran, de 
Bélelgeuse, de Sirius sont plus grands qu'Ialda- 
baoth. Lorsque, jetant ensuite un regard pro- 



.^ 



126 LA RÉVOLTE DES ANGES 

fond sur le petit monde auquel ils demeurent 
attachés, et creusant l'écoree de la terre, ils 
observeront la lente évolution des flores et des 
faunes et les rudes origines de l'homme qui, 
dans les abris sous roche et dans les cités la- 
custres, n'eut pas d'autre Dieu que lui-même, 
lorsqu'ils auront découvert que, unis, par les 
liens de Tuniverselle parenté, aux plantes, aux 
animaux, aux hommes, ils revêtirent successi- 
vement toutes les formes de la vie organique, 
depuis les plus simples et les plus grossières, 
pour devenir enfin les plus beaux des enfants du 
Soleil, ils reconnaîtront qu'Ialdabaoth, obscur 
démon d'un petit monde perdu dans l'espace, 
les abuse quand il les prétend sortis à sa voix 
du néant, qu'il ment en se disant Fînfmi, 
l'Éternel et le Tout-Puissant, et que, loin 
d'avoir créé les univers, il n'en connaît ni le 
nombre ni les lois; ils s'apercevront qu'il est 
semblable à l'un d'eux, ils le mépriseront et, 
secouant sa tyrannie, le précipiteront dans la 
géhenne où il a plongé ceux qui valaient mieux 
que lui. 

— Puissîez-vous dire vrai 1 fit Zita en souf- 
flant la fumée de sa cigarette... Cependant ces 



LA RÉVOLTE DES ANGES 127 

connaissances, sur lesquelles vous comptez 
pour affranchir les Gieux, n'ont pas détruit le 
sentiment religieux sur la terre. Dans les pays 
où furent constituées, où sont enseignées cette 
physique, cette chimie, cette astronomie, cette 
géologie, que vous croyez propres à délivrer le 
monde, le christianisme a gardé presque tout 
son empire. Si les connaissances positives ont 
une si faible influence sur les croyances des 
hommes, il n'est pas probable qu'elles en 
exercent une plus grande sur les opinions des 
anges et rien n'est moins sûr que l'efficacité de 
la propagande par la science. 

Arcade se récria. 

— Quoi! vous niez que la science ait porté 
des coups mortels Ji l'Eglise. Est-ce possible? 
L'Église en juge autrement que vous. Cette 
science, que vous croyez sans pouvoir sur elle, 
elle la redoute, puisqu'elle la proscrit. Elle en 
condamne les exposés depuis les dialogues de 
Galilée jusqu'aux petits manuels de monsieur 
Aulard. Et ce n'est pas sans raison. Autrefois, 
composée de tout ce qu'il y avait de grand dans 
la pensée humaine, l'Église gouvernait les corps 
en même temps que les âmes et imposait par 



428 LA RÉVOLTE DES ANGES 

le fer et le feu l'unité d'obédience. Aujourd'hui 
son pouvoir n'est plus qu'une ombre et l'élite 
des esprits s'est retirée d'elle. Voilà l'état où 
la science l'a réduite. 

— Peut-être, répliqua la belle archange, 
mais combien lentement ! avec quelles alterna- 
tives! et au prix de quels efforts et de quels 
sacrifices I 

Zita ne condamnait pas absolument la pro- 
pagande scientifique; mais elle n'en attendait 
pas des effets prompts et sûrs. Pour elle, il 
n'était pas question d'éclairer les anges : ii 
s'agissait de les affranchir. A son avis, on 
n'exerce une forte action sur les individus 
quels qu'ils soient, qu'en éveillant leurs pas- 
sions et en faisant appel à leurs intérêt::. 

— Persuader aux anges qu'ils se couvriront 
de gloire éri renversant le tyran et qu'ils se- 
ront heureux quand ils seront libres, voilà ce 
qu'il y a de plus efficace à tenter ; et, pour ma 
part, je m'y applique de tout mon pouvoir. 
Ce n'est pas facile assurément parce que le 
royaume des cieux est une autocratie militaire, 
et qu'il n'y existe pas une opinion publique. 
Malgré tout, je ne désespère pas d'y déter- 



LA REVOLTE DES ANGES 



12^^* 



miner un courant d'idées. Sans me flatter, pei*'^" 
sonne ne connaît aussi bien que moi les diffé- 
rentes classes de la société angélique. 

Zita, jetant sa cigarette, réfléchit un mo- 
ment; puis, dans le bruit des billes d'ivoire 
qui se choquaient sur le billard, le tintement 
des verres, la voix brève des joueurs annon- 
çant leur point, la réponse monotone des gar- 
çons aux appels des clients, l'archange dé- 
nombra le peuple entier des esprits glorieux. 

— Il ne faut pas compter sur les Domina- 
tions, les Vertus ni les Puissances, qui com- 
posent la petite bourgeoisie céleste. Je n'ai pas 
besoin de vous le dire, car vous n'ignorez pas 
plus que moi l'égoïsme, la bassesse et la lâcheté 
de la classe moyenne. Quant aux grands digni- 
taires, aux ministres, aux généraux. Trônes, 
Chérubins, Séraphins, vous les connaissez : ils 
laisseront faire. Soyons les plus forts, nous 
les aurons avec nous. Car si les autocrates ne 
se laissent pas facilement renverser, une fois 
tombés, toutes leurs forces se retournent 
contre eux. Il sera bon de travailler l'armée. 
Toute fidèle qu'elle soit, elle se laissera entamer 
par une habile propagande anarchiste. Mais 



{30 LA RÉVOLTE DES ANGES 

l(Otre plus grand et plus constant effort doit 
porter sur les anges de votre catégorie, Arcade, 
les anges gardiens, qui habitent la terre en si 
grand nombre. Ils occupent les plus bas de- 
grés de la hiérarchie, sont, pour la plupart, 
mécontents de leur sort et plus ou moins imbus 
des idées du siècle. 

Elle s'était déjà concertée avec les anges 
gardiens de Montmartre, de Gîignancourt et 
des Filles-du-Galvaire. Elle avait conçu le plan, 
d'une vaste association d'Esprits sur la terre, 
en vue de conquérir le ciel. 

— Pour accomplir cette tâche, dit -elle, je 
me suis établie en France. Ce n'est pas que 
j'aie la sottise de me croire plus libre dans une 
république que dans une monarchie. Bien au 
contraire, il n y a pas de pays où la liberté 
individuelle soit moins respectée qu'en France. 
Mais le peuple y est indifférent en matière de 
religion ; c'est pourquoi je ne serais nulle part 
aussi tranquille. 

Elle invita Arcade à joindre ses efforts aux 
siens et ils se séparèrent à la porte de la bras- 
serie, quand déjà le tablier de tôle descendait 
en grondant sur la devanture. 



LA REVOLTE DES ANGES 131 

— Avant tout, dit Zita, il faut que vous con- 
naissiez le jardinier Nectaire. Je vous mènerai 
un jour à sa maison rustique. 

Théophile, qui avait dormi tout le long de 
la conversation, supplia son ami de venir fumer 
une cigarette chez lui. Il habitait tout proche, 
au coin de la petite rue de Steinkerque, qu'on 
apercevait, dévalant sur le boulevard. 

Ai'cade verrait Bouchotte; elle lui plairait. 

Ils montèrent cinq étages. Bouchotte n'était 
pas encore rentrée. Il y avait une boîte de sar- 
dines ouverte sur le piano. Des bas rouges 
serpentaient sur les fauteuils. 

— C'est petit, mais c'est gentil, dit Théo- 
phile. 

Et, regardant par la fenêtre qui s'ouvrait sur 
la nuit rousse, pleine de lueurs : 

— On voit le Sacré-Cœur. 

La main sur l'épaule d'Arcade, il répéta plu- 
sieurs fois : 

— Je suis content de te voir. 

Puis, entraînant son ancien compagnon da 
gloire dans le couloir de la cuisine, il posa son 
bougeoir, tira une clef de sa poche, ouvrit un 



132 LA RÉVOLTE 3ES ANGES 

placard et, soulevant une toile, découvrit deux 
grandes ailes blanches. 

— Tu vois, dit-il, je les ai conservées. De 
temps en temps, quand je suis seul, je vais les 
regarder, cela me fait du bien. 

Et il essuya ses yeux rougis. 

Après quelques instants d'un silence ému, 
approchant la bougie des longues pennes qui 
se dépouillaient, par endroits, de leur duvet : 

— Elles se mangent, murmura-t-il. 

— Il faut mettre du poivre, dit Arcade. 

— J'en aï mis, répondit en soupirant l'ange 
musicien. J'ai mis du poivre, du camphre, des 
sels. Mais rien n'y fait. 



CHAPITRE XIV 

Qui nous fait paraître le kérouh tramnllant au 
bonheur de ïhumanité et se termine dune 
manière inouïe par le miracle de la flûte. 



La première nuit de son incarnation, Arcade 
alla coucher chez l'ange Istar, dans un galetas 
de cette étroite et sombre rue Mazarine, crou- 
pissant à l'ombre du vieil Institut de France.^ 
Istar qui l'attendait avait poussé contre le mu 
les cornues brisées, les marmites fêlées, les 
tessons de bouteilles, les débris de fourneaux 
qui composaient son mobilier, et jeté sur le 
carreau ses bardes pour s'y étendre, réservant 
à son hôte le lit de sangles avec la paillasse. 

Les esprits célestes diffèrent entre eux d'ap- 
parence, selon la hiérarchie et le chœur auquel 



134 LA RÉVOLTE DES ANGES 

ils appartiennent, et selon leur propre nature. ïîs 
sont tous beaux ; mais ils le sont diversement 
et n'offrent pas tous aux regards les molles 
rondeurs et les riantes fossettes des chairs en- 
fantines, où se jouent des reflets de nacre et 
des lueurs vermeilles. Ils ne s'ornent pas tous, 
en une éternelle adolescence, de cette vénusté 
ambiguë que Fart grec, sur son déclin, a fixée 
dans les plus caressés de ses marbres, et dont, 
tant de fois, la peinture chrétienne donna timi- 
dement des images attendries et voilées. Il en 
est dont le menton réchauffe un poil touffu et 
dont les membres nourrissent des muscles si 
vigoureux qu'il semble que sous leur peau se 
tordent des serpents. Les uns ne portent point 
d'ailes, d'autres en ont deux, quatre ou six ; 
certains sont formés uniquement d'ailes conju- 
guées; plusieurs, qui ne sont pas les moins 
illustres, réalisent des monstres superbes, ainsi 
que les Centaures de îa fable ; on en voit même 
qui sont des chars vivants et des roues de feu. 
Membre de la plus haute hiérarchie céleste, 
Istar appartenait au chœur des chérubins ou 
kéroubs, qui ne voient au-dessus d'eux que les 
seuls séraphins. Gomme tous les esprits de cet 



LA RÉVOLTE DES ANGES 'iSS 

ordre, il revêtait naguère aux cieux le corps 
d'un taureau ailé, surmonté d'une tête d'homme 
barbue et cornue et portant à ses flancs les 
attributs d'une fécondité généreuse. Plus vaste 
et plus vigoureux qu'aucun animal terrestre, 
debout, les ailes éployées, il couvrait de son 
ombre soixante archanges. Tel était Istar dans 
«a patrie ; il y resplendissait de force et de dou- 
ceur. Son cœur était intrépide et son âme bien- 
veillante. Naguère encore, il aimait son sei- 
gneur, qu'il croyait bon, et le servait fidèle- 
ment. Mais, tout en gardant le seuil du Maître, 
il méditait sans cesse sur le châtiment des 
anges rebelles et la malédiction d'Eve. Sa pen- 
sée était lente et profonde. Quand, après une 
longue suite de siècles, il se fut persuadé que 
ïaldabaoth avait enfanté, avec l'univers, le mal 
ei la mort, il cessa de l'adorer et de le servir. 
Son amour se changea en haine, sa vénération 
en mépris. Il lui cria son exécration à la face 
et s'enfuit sur la terre. 

Revêtu de la forme humaine et réduit à la 
taille des fils d'Adam, il gardait encore quel- 
ques caractères de sa première nature. Ses 
gros yeux à fleur de tête, son nez busqué, 



136 * LA REVOLTE DES ANGES 

ses lèvro-- épaisses, encadrées dans une barbe 
noire qui descendait en boucles sur sa poi- 
trine, rappelaient ces kéroubs du tabernacle 
dlahveh, que nous représentent assez fidèle- 
ment les taureaux de Ninive. Il portait sur la 
terre comme au ciel le nom d'îstar,. et bien 
qu'exempt de vanité, affranchi de tous les pré- 
jugés sociaux, en un immense besoin de se 
montrer en toutes choses sincère et vrai, il 
déclarait l'illustre rang où sa naissance l'avait 
placé dans la hiérarchie céleste, et. traduisant 
en français son titre de kéroub par un titre 
équivalent, se faisait appeler le prince Istar. 
Réfugié parmi les hommes, il s'était épris 
pour eux d'une ardente tendresse. En atten- 
dant l'heure de délivrer les cieux, il méditait 
le salut de l'humanité renouvelée et avait hâte 
de consommer la ruine de ce monde mauvais, 
pour élever sur ses cendres, aux sons de la 
lyre, la cité radieuse de joie et d'amour. Ciii— 
m.îste à la solde d'un marchand d'engrais, il 
vivait dp npu, collaborait à des journaux liber- 
tairt-. .-ait dans les réunions publiques et 
s'était fait condamner ccmme antimilitaiiste à 
plusieurs- mois de prison. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 137 

Istar accueillit cordialement son fr-ère 
Arcade, l'approuva d'avoir rompu avec le parti 
du crime et lui apprit la descente d'une cin- 
quantaine d'enfants du Ciel, qui maintenant 
formaient, près du Val-de-Grâce, une colonie 
imprégnée du meilleur esprit. 

— Il pleut des anges sur Paris, dit-il, en 
riant. Tous les jours, quelque dignitaire du 
sacré palais nous tombe sur la tête et bientôt 
le Sultan des Nuées n'aura plus pour vizirs et 
pour gardes que les petits culs-nus de ses 
volières. 

Bercé par ces nouvelles heureuses, Arcade 
s'endormit plein de joie et d'espérance. 

Il se réveilla au petit jour et vit le prince 
Istar penché sur ses fourneaux, ses cornues 
et ses ballons. Le prince Istar travaillait au 
bonheur de l'humanité. 

Chaque matin Arcade, à son réveil, voyait le 
prince Istar accomplir son œuvre de tendresse 
et d'amour. Tantôt le kéroub, accroupi la tête 
dans les mains, murmurait doucement quelques 
formules chimiques, tantôt dressé de toute 
sa hauteur comme une sombre colonne de 

8. 



138 LA RÉVOLTE DES ANGES 

nue, la tête, les bras, le buste entier passés 
par la fenêtre à tabatière, il déposait sur le toit 
sa marmite de fonte, dans la crainte d'une 
perquisition dont il était sans cesse menacé. 
Mû par une immense pitié pour les misères 
de ce monde oii il était exilé, sensible, peut- 
être, à la rumeur qu'y soulevait son nom, 
enivre de sa propre vertu, il exerçait l'apos- 
tolat de l'humanité et, négligeant la tâche 
qu'il s'était donnée en tombant sur la terre, il 
ne pensait plus à délivrer les anges. Arcade, 
qui ne songeait, au contraire, qu'à rentrer en 
vainqueur dans le ciel conquis, reprochait au 
kéroub d'oublier sa patrie. Le prince ïstar, 
avec un gros rire farouche et naïf, reconnaissait 
qu'il ne préférait pas les anges aux hommes. 
— Si je m'efforce, répondait-il à son frère 
céleste, de soulever la France et l'Europe, c'est 
que le jour se lève, qui verra triompher la 
révolution sociale. On a plaisir à semer sur 
ce sol profondément labouré. Les Français 
ayant passé de la féodalité à la monarchie et 
de la monarchie à l'oligarchie financière, pas- 
seront facilement de l'oligarchie financière à 
l'anarchie. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 139 

— Quelle erreur, répliquait Arcade, de croire 
à de brusques et grands changements dans 
l'ordre social en Europe î La vieille société est 
jeune encore de puissance et de force. Les 
moyens de défense dont elle dispose sont for- 
midables. Le prolétariat, au contraire, esquisse 
à peine une organisation défensive et n'ap- 
porte dans la lutte que faiblesse et confusion. 
Dans notre patrie céleste, il en va tout autre- 
ment : sous une apparence immuable tout est 
pourri; il suffit d un coup d'épaule pour ren- 
verser cet édifice qui n a pas été touché depuis 
des milliards de siècles. Vieille administration, 
vieille armée, vieilles finances, tout cela est 
plus vermoulu que l'autocratie russe ou persane. 
Et l'aimable Arcade adjurait le kéroub de 
voler d'abord au secours de ses frères plus 
misérables, dans les molles nuées, au son des 
cithares, parmi les coupes des vins paradisia- 
ques, que les hommes courbés sur la terre 
avare; car ceux-ci conçoivent la justice et les 
anges se réjouissent dans l'iniquité. Il l'exhor- 
tait à délivrer le Prince de la lumière et ses 
compagnons foudroyés et à les rétablir dans 
leurs antiques honneurs. 



140 LA REVOLTE DES ANGES 

Istar se laissait convaincre. Il promettait de 
mettre la douceur persuasive de ses paroles 
et les formules excellentes de ses explosifs 
au service de la révolution céleste» Il promet- 
tait. 

— Demain, disait-il. 

Et le lendemain, il poursuivait sa propa- 
gande antimilitariste à Issy-les-Moulineaux. 
Semblable au Titan Prométhée, Istar aimait 
les hommes. * 

Ai'cade, subissant toutes les nécessités aux- 
quelles la race d'Adam est soumise, se trouvait 
sans ressources pour les satisfaire. Le kéroub 
le fit embaucher dans une imprimerie de la 
rue de Vaugirard dont il connaissait le contre- 
maître. Aixade, grâce à son intelligence 
céleste, sut bientôt lever la lettre et devint en 
peu de temps ua bon compositeur. 

Quand toute la journée, dans l'atelier bour- 
donnant, debout, le composteur dans la main 
gauche, il avait tiré de la casse avec rapidité 
les petits signes de plomb, en l'ordre voulu par 
la copie fixée au visonum, il se lavait les mains 
à la pompe et dînait chez le bistro, un journal 
ouvert sur le marbre de h table. 



LA REVOLTE DES ANGES 141 

Ayant cessé d'être invisible, il ne pouvait 
plus s'introduire dans la bibliothèque d'Espar- 
vieu et n'étanchait plus à cette source inépui- 
sable son ardente soif d'apprendre. Il allait 
lire le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève, 
sur la montagne illustre des études; mais il 
n y recevait que des livres peu rares, crasseux, 
couverts d'annotations ridicules, et dont beau- 
coup de pages avaient été arrachées. 

La vue des femmes le troublait, et il lui sou- 
venait de madame des Aubels dont les genoux 
polis brillaient dans le lit défait. Et quoiqu'il 
fût beau, il n'était pas aimé parce qu'il était 
pauvre et portait des vêtements de travail. Il 
fréquentait Zita et prenait quelque plaisir à 
se promener avec elle le dimanche sur les 
routes poudreuses qui longent les fossés pleins 
d'herbes grasses des fortifications. Ils allaient 
tous deux le long des guinguettes, des jardins 
maraîchers, des tonnelles, exposant, discutant 
les plus vastes desseins qui aient jamais été 
agités sur cette terre; et parfois, aux abords 
d'une fête foraine, l'orchestre des chevaux de 
bois accompagnait leurs paroles, qui mena- 
çaient les cieux. 



i42 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Zita répétait souvent : 

— Istar est honnête, mais c'est un innocent. 
Il croit à la bonté des êtres et des choses. Il 
entreprend la destruction du vieux monde et 
s'en repose sur l'anarchie spontanée du soin 
de créer l'ordre et l'harmonie. Vous, Arcade, 
vous croyez à la science ; vous vous imaginez 
que les hommes et les anges sont capables de 
comprendre, tandis qu'ils ne sont faits que 
ponr sentir. Sachez bien qu'on n'obtient rien 
d'eux en s'adressant à leur intelligence : il 
faut parler à leurs intérêts et à leuis passions. 

Arcade, Istar, Zita et trois ou quatre autres 
anges conjurés se réunissaient parfois dans le 
petit logis de Théophile Bêlais, où Bouchotte 
leur servait le thé. Sans savoir que c'étaient 
des anges rebelles, elle les haïssait d'instinct 
et les redoutait par l'effet d'une éducation 
chrétienne, pourtant bien négligée. Lé prince 
Istar seul lui plaisait ; elle lui trouvait de 
la bonhomie et une distinction naturelle. Il 
crevait le divan, effondrait les fauteuils et, 
pour prendre des notes, arrachait aux parti- 
tions des coins de feuillets qu'il fourrait dans 



LA REVOLTE DES ANGES 143 

ses poches, toujours bourrées de brochures et 
de bouteilles. Le musicien voyait avec tris- 
tesse le manuscrit de son opérette, Aline, 
reine de Golconde, ainsi tout écorné. Le prince 
avait aussi l'habitude de confier à Théophile 
Bêlais toutes sortes d'engins mécaniques et de 
substances chimiques, ferraille, grenaille, pou- 
dres, liquides, qui répandaient une odeur 
infecte. Théophile Bêlais les enfermait avec 
précaution dans l'armoire où il gardait ses 
ailes, et ce dépôt lui causait de l'inquiétude. 

Arcade souffrait avec peine le mépris de ses 
compagnons restés fidèles. Quand ils le ren- 
contraient dans leurs courses saintes, ils lui 
exprimaient en passant une haine cruelle ou 
une pitié plus cruelle que la haine. 

Il faisait des visites aux anges révoltés que 
le prince Istar lui désignait et en recevait le 
plus souvent un bon accueil. Mais dès qu'il 
leur parlait de la conquête du ciel, ils ne dissi- 
mulaient pas l'embarras et le déplaisir qu'il leur 
causait. Arcade s'apercevait qu'ils ne voulaient 
pas être dérangés dans leurs goûts, leurs 
affaires, leurs habitudes. La fausseté de leur 
jugement, l'étroitesse de leur esprit le cho- 



144 LA RÉVOLTE DES ANGES 

quaient, et les rivalités, les jalousies qu'ils 
montraieat les uns à l'égard des autres lui 
étaient tout espoir de les associer dans une 
œuvre commune. S'apercevant combien l'exil 
déprime les caractères et fausse les intelligences, 
il sentait défaillir son courage. 

Un soir qu'il avoua sa lassitude à Zita, la 
belle archange lui dit : 

— Allons voir Nectaire, Nectaire a des se- 
crets pour guérir la tristesse et la fatigue. 

Elle l'emmena dans les bois de Montmorency 
et s'arrêta sur le seuil d'une petite maison 
Manche attenante à un potager dévasté par 
l'hiver, où luisaient, au fond des ténèbres, les 
vitres des serres et les cloches fêlées des me- 
lons. 

Nectaire ouvrit sa porte aux visiteurs et, 
ayant apaisé les abois d'un grand dogue qui 
gardait le jardin, les conduisit à la salle basse, 
que chauffait un poêle de faïence. Contre le 
mur blanchi à la chaux, sur une planche de 
sapin, parmi des oignons et des graines, une 
flûte reposait, prête à s'offrir aux lèvres. Une 
table ronde de noyer portait un pot à tabac en 
grès, une pipe, une bouteille de vin et des 



LA REVOLTE DES ANGES 143 

verres. Le jardinier offrit une chaise de paille 
à chacun de ses hôtes et s'assit lui-même sur un 
escabeau près de la table. 

C'était un vieillard robuste; une chevelure 
grise et drue se dressait sur sa tête ; il avait le 
front bossue, le nez camus, la face vermeille, 
la barbe fourchue. Son grand dogue s'étendit 
au pied du maître, posa sur ses pattes son mu- 
seau noir et court et ferma les yeux. Le jar- 
dinier versa le vin à ses hôtes. Et, quand ils 
eurent bu et échangé quelques propos, Zita dit 
à Nectaire : 

— Je vous prie de nous jouer de la flûte. 
Vous ferez plaisir à l'ami que je vous ai amené. 

Le vieillard y consentit aussitôt. Il approcha 
de ses lèvres le tuyau de buis, si grossier, 
qu'il semblait avoir été façonné par le jardinier 
lui-même, et préluda en quelques phrases 
étranges. Puis il développa de riches mélodies 
sur lesquelles les trilles brillaient ainsi que 
sur le velours les diamants et les perles. Manié 
par des doigts ingénieux, animé d'un souffle 
créateur, le tuyau rustique résonnait comme 
une flûte d'argent. Il ne donnait pas de sons 
trop aigus, et ie timbre en était toujours égal et 

9 



146 LA REVOLTE DES ANGES 

pur. On croyait entendre à la fois le rossignol 
et les Muses, toute la nature et tout l'homme. 
Et le vieillard exposait, ordonnait, développait 
ses pensées en un discours musical plein de 
grâce et d'audace. Il disait l'amour, la crainte, 
les vaines querelles, le rire vainqueur, les tran- 
quilles clartés de l'intelligence, les flèches de 
l'esprit criblant de leurs pointes d'or les mons- 
tres de l'Ignorance et de la Haine. Il disait 
aussi la Joie et la Douleur penchant sur la terre 
leurs têtes jumelles, et le Désir qui crée les 
mondes. 

La nuit tout entière entendit la flûte de Nec- 
taire. Déjà l'étoile du berger montait à l'horizon 
pâli. Zita de ses mains jointes embrassait ses 
genoux; Arcade, le front dans la main et les 
lèvres en tr 'ou vertes, immobiles tous deux, 
écoutaient. Une alouette, qui s'éveillait tout 
proche dans un champ sablonneux, attirée par 
ces sons nouveaux, s'éleva rapidement dans 
l'air, s'y soutint quelques instants, puis se 
lança d'un trait sur le verger du musicien. Les 
moineaux du voisinage, quittant le creux des 
vieux murs, vinrent se poser en troupe sur le 
rebord de la fenêtre d'où jaillissaient des sons 



LA REVOLTE DES ANGES 147 

qui leur plaisaient encore mieux que des grains 
d'orge et d'avoine. Un geai, sorti du bois pour 
la première fois, ploya sur un cerisier dépouillé 
du jardin ses ailes de saphir. Devant le soupi> 
rail, un gros rat noir, tout ruisselant de l'eau 
grasse des égouts, planté sur son derrière, 
levait d'étonnement ses bras courts et ses doigts 
déliés. Un mulot, habitant du verger, se tenait 
près de lui. Descendu de sa. gouttière, le matou 
domestique, qui gardait de ses aïeux sauvages 
le pelage gris, la queue annelée, les reins puis- 
sants, le courage et la fierté, poussa de son 
museau la porte entre-bâillée, s'approcha à pas 
muets du flûtiste, et, gravement assis, dressa 
ses oreilles déchirées dans des combats noc- 
turnes. La chatte blanche de l'épicier le suivit, 
Haira l'air sonore, puis, le dos en arc, fermant 
ses yeux bleus, écouta ravie. Les souris, accou- 
rues de dessous le plancher, les entouraient en 
foule, et, sans crainte de la dent ni de la griffe, 
immobiles, joignaient voluptueusement sur 
leur poitrine leurs mains roses. Les araignées, 
loin de leurs toiles, les pattes frémissantes, 
assemblaient au plafond leur troupe charmée. 
Un petit lézard gris, s'étant coulé sur le seuil, 



448 LA RÉVOLTE DES ANGES 

y demeurait fasciné, et Ton eût pu vok, au 
grenier, la chauve-souris pendue par l'ongle, 
la tête en bas, maintenant, à demi réveillée de 
son sommeil hivernal, se balancer au ryihiro 
de la flûte inouïe. 



/ 



HAPITRE XV 



Où l'on voit le jeune Maurice regretter jusque 
dans les bras d'une amai. j son ange perdu et 
où nous entendons M. l'abbé Patouille re- 
pousser comme abus et vanité toute idée d'une 
nouvelle révolte des anges. 



C'était quinze joura__après Tappcrition de 
Tange dans la garçonnière. Pour la première 
fois, Gilberte avait précédé Maurice au rendez- 
vous. Maurice était sombre, Gilberte maus- 
sade. La nature avait repris pour eux sa triste 
monotonie. Leurs regards, qu'ils échangeaient 
mollement, se tournaient sans cesse vers 
l'angle qui s'ouvrait entre l'armoire à glace et 
la fenêtre, où la forme pâle d'Arcade s'était 



150 LA RÉVOLTE DES ANGES 

formée naguère et qui, maintenant, ne mon- 
trait que la cretonne bleue de la tenture. 

Sans le nommer (il n en était pas besoin), 
madame des Aubels demanda : 

— Tu ne las pas revu? 

Lentement, tristement, Maurice tourna la 
tête de droite à gauche et de gauche à droite. 

— Tu as Fair de le regretter, reprit madame 
des Aubels. Pourtant, avoue-le : il t'a fait une 
peur affreuse et i étais choqué de son incor- 
rection. 

— C'est vrai qu'il était incorrect, fit Maurice 
sans nul ressentiment. 

Assise au milieu du lit, demi-nue, le menton 
sur les genoux et les mains jointes sur les 
jambeG, elle regarda son amant avec une curio- 
sité aiguë. 

— Dis donc, Maurice, ça ne te dit plus rien 
de me voir seule?... Il te faut un ange pour 
t'inspirer. C'est malheureux, à ton âge!... 

Maurice sembla ne pas entendre et demanda 
gravement : 

— Gilberte, est-ce que tu sens sur toi la pré- 
sence de ton ange gardien? 

— Moi? pas du tout. Je n'y ai jamais pensé. 



LA RÉVOLTE DES Ax\GES 151 

à mon... Et, pourtant, jai de la religion. 
D'abord, ceux qui n en ont pas sont comme 
des bêtes. Et puis, on ne peut pas être honnête 
sans religion ; c'est impossible. 

— Eh bien, oui, c est cela, dit Maurice, les 
yeux sur les raies violettes de son pyjama sans 
fleurs; quand on a son ange gardien, on ny 
pense seulement pas. Et quand on ne la plus, 
on se sent bien seul. 

— Alors, tu regrettes ce... 

— C'est-à-dire que... 

— Si! si! tu le regrettes... Eh bien, mon 
cher, un ange gardien comme celui-là, la perte 
n'en est pas grande. Oh! non, il ne vaut pas 
cher, ton Arcade. Le fameux jour, pendant que 
tu lui achetais des frusques, il n'en finissait 
pas d'agrafer ma robe, et j'ai très bien senti sa 
main l^ai me... Enfin, ne t'y fie pas. 

Maurice alluma une cigarette et demeura 
songeur. Ils parlèrent de la course cycliste de 
six jours au vélodrome d'hiver et du salon de 
l'aviation a i cercle de l'automobile de Bruxelles, 
sans y trouver aucun divertissement. Alors, ils 
essayèrent de l'amour comme d'une d^lraction 
facile et ils réussirent à s'y absorber suffisam- 



152 LA REVOLTE DES ANGES 

ment, mais au moment même où elle eût du 
gardez: une attitude plus participante et des 
sentiments plus mutuels, Gilberte s'écria, dans 
un soubresaut inattendu : 

— Mon Dieu ! Maurice, que c'est donc bête de 
m'avoir dit que mon ange gardien me voit. Tu 
ne peux pas te figurer comme cette idée me gêne. 

Maurice, déconcerté, rappela, d'une façon' 
un peu brutale, son amante au recueillement. 
Elle déclara qu'elle avait des principes qui 
l'empêchaient d'accepter l'idée d'une partie 
carrée avec des anges. 

Maurice aspirait à revoir Arcade et n'avait 
pas d'autre pensée. Il se reprochait amèrement 
d'avoir, en le quittant, abandonné sa trace, et 
il réfléchissait jour et nuit au moyen de le re- 
trouver. 

A tout hasard, il fit insérer dans la petite 
\^correspondance d'un grand journal un avis 
^insi conçu : « Maurice à Arcade. Revenez. » Les 
jburs se passèrent et Arcade ne revint point. 

Un matin, à sept heures, Maurice alla en- 
tendre, à Saint-Sulpice, la messe de M. l'abbé 



I 



LA REVOLTE DES ANGES lo3 

Patoiiille, puis, comme le prêtre sortait de la 
sacristie, il l'aborda et lui demanda de l'écouter 
un moment. Ils descendirent ensemble les de- 
grés de l'église et se promenèrent, sous le ciel 
clair, autour de la fontaine des Quatre-Évêques. 
Malgré le trouble de sa conscience et la diffi- 
culté de rendre croyable un cas si 'extraordi- 
naire, Maurice conta comment son ange gardien, 
lui apparaissant, avait annoncé la résolution 
funeste de se séparer de lui et de fomenter une 
nouvelle révolte des esprits glorieux. Et le 
jeune d'Ësparvieu demanda au respectable 
ecclésiastique le moyen de retrouver le céleste 
protecteur dont il ne pouvait supporter l'ab- 
sence, et de ramener son ange à la foi chré- 
tienne. M. l'abbé Patouille répondit, sur le ton 
d'une affectueuse tristesse, que son cher enfant 
avait rêvé, qu'il prenait pour la réalité une hal- 
lucination maladive, et qu'il n'est pas permis 
de croire que les bons anges peuvent se révolter. 
— On se persuade, ajouta-t-il, qu'on peut 
mener impunément une vie de désordre et de 
dissipation. On se trompe. L'abus des plaisirs 
corrompt l'intelligence et trouble l'entende- 
ment. Le diable s'empare des sens du pécheur 

9. 



154 LA RÉVOLTE DES ANGES 

pour pénétrer jusque dans son âme- Il vous a 
abusé, Maurice, par de grossiers artifices. 

Maurice soutint qu'il n'était pas du tout vic- 
time d'une hallucination, qu'il n'avait pas rêvé, 
qu'il avait vu de ses yeux, entendu de ses 
oreilles son ange gardien. Il insista : 

— Monsieur l'abbé, une dame, qui se trou- 
vait alors près de moi, et qu'il est inutile de 
nommer, l'a également vu et entendu. Et, de 
plus, elle a senti les doigts de l'ange qui se... 
qui s'égaraient sous... Enfin, elle les a sentis... 
Croyez-moi, monsieur l'abbé, rien n'est plus 
vi^ai, rien n'est plus réel, rien n'est plus sûr 
que cette apparition. L'ange était blond, jeune, 
très beau. Sa peau claire paraissait dans l'ombre 
comme baignée d'une lumière laiteuse. Il par- 
lait d'une voix douce et pure. 

L'abbé interrompit vivement : 

— Cela seul, mon enfant, prouverait que 
vous avez rêvé. De l'avis de tous les démono- 
logues, les mauvais anges ont la voix rauque 
et qui grince comme une serrure rouillée ; et 
alors même qu'ils réussissent à donner à leur 
visage quelque apparence de beauté, ils ne 
parviennent pas à imiter la voix pure des bons 



LA REVOLTE DES AiVGES {53 

esprits. Ce fait, attesté par de nombreux témoi- 
gnages, est de toute certitude. 

— Mais, mDnsieur l'abbé, je lai vu ; il s'est 
assis tout nu dans un fauteuil sur une paire de 
bas noirs. Que faut-il vous dire de plus? 

L'abbé Patouilie ne parut nullement ébranlé 
per cette affirmation : 

— Je vous le répète, mon enfant, il faut 
rapporter au déplorable état de votre cons- 
cience ces illusions funestes, ces rêves d'une 
âme profondément troublée. Et je crois pou- 
voir discerner la circonstance occasionnelle qui 
a fait trébucher votre esprit chancelant. Cet 
hiver, vous êtes venu en de mauvaises disposi- 
tions, avec monsieur Sariette et votre oncle 
Gaétan, visiter dans cette église la chapelle 
des Anges, alors en réparation. On ne sau- 
rait trop rappeler, comme je le disais, les 
artistes aux règles de l'art chrétien ; on ne sau- 
rait trop leur imposer le respect des saintes 
Ecritures et de leurs interprètes autorisés. 
Monsieur Eugène Delacroix na pas soumis 
son génie fougueux à la tradition. Il n'en a fait 
qu'à sa tête et il a exécuté dans cette chapelle 
des peintures sulfureuses, pour reprendre une 



^oG LA REVOLTE DES ANGES 

expression connue, des compositions violentes, 
terribles, qui, loin d'inspirer aux âmes la paix, 
le recueillement, la quiétude, lei^ jettent dans 
une sorte d'agitation pleine d'effroi. Les anges 
y montrent des visages irrités ; leurs traits sont 
farouches et sombres. On dirait Lucifer et ses 
compagnons méditant leur révolte. Eh bien, 
mon enfant, ce sont ces images qui, agissant 
sur votre esprit déjà affaibli et délabré par 
toutes sortes de désordres, y ont porté le trou- 
ble auquel il est en proie. 
Maurice se récria : 

— Oh! non, monsieur l'abbé, non, non ! ne 
pensez pas que j'ai été troublé par les peintures 
d'Eugène Delacroix. Je ne les ai pas seulement 
regardées. Cet art-là m'est totalement indiffé- 
rent. 

— Enfin, mon cher enfant, croyez-moi; il 
n'y a rien de vrai, rien de réel dans tout ce que 
vous venez de raconter. Votre ange gardien 
ne vous est point apparu. 

— Mais, monsieur l'abbé, reprit Maurice, à 
qui le témoignage des sens inspirait une con- 
fiance absolue, je l'ai vu nouer les souliers 
d'une dame et enfiler la culotte d'un suicidé!... 



LA REVOLTE DES ANGES 1S7 

Et, frappant du pied l'asphalte, Maurice attes- 
tait de la vérité de ses paroles le ciel, la terre, 
toute la nature, les tours de Saint-Sulpice, les 
murs du grand séminaire, la fontaine des 
Quatre-Évêques, le chalet de nécessité, le 
kiosque des fiacres et des taxis et le kiosque 
des autobus, les arbres, les passants, les chiens, 
les moineaux, la fleuriste et ses fleurs. 

L'abbé avait hâte de terminer l'entretien : 

— Erreur, fausseté, illusion que tout cela, 
mon enfant. Vous êtes chrétien; pensez en 
chrétien. Un chrétien ne se laisse pas séduire 
par de vaines apparences. La foi le garde 
contre les séductions du merveilleux ; il laisse 
la crédulité aux libres penseurs ! Il n'est pas de 
bourdes qu'on ne leur fasse avaler. Mais le 
chrétien porte une arme qui dissipe les illu- 
sions diaboliques : le signe de la croix. Ras- 
surez-vous, Maurice, vous n'avez pas perdu 
votre ange gardien. Il veille toujours sur vous. 
C'est à vous à ne pas lui rendre cette tâche 
trop difficile ni trop pénible. Bonjour, Maurice. 
Le temps va changer, car je sens à l'orteil une 
douleur cuisante. 

Et M. l'abbé Patouille s'en alla, son bréviaire 



158 LA RÉVOLTE DES AXGES 

SOUS le bras, en boitant avec une dignité qui 
présageait un évêque. 

Ce même jour, accoudés au parapet qui 
borde l'escalier de )a Butte, Arcade et Zita 
contemplaient les fumées et les brumes qui 
s'élevaient au-dessus de la ville immense. 

— L'esprit peut-il concevoir, dit Arcade, ce 
qu'une grande ville contient de douleurs et de 
souffrances? Je crois que si un homme par- 
venait à se Is représenter, l'horreur de cette 
vision serait telle qu'il tomberait foudroyé. 

— Et pourtant, répondit Zita, tout ce qui 
respire dans cette géhenne aime la vie. C'est 
un grand mystère ! 

— Malheureux tant qu'ils existent, il leur est 
affreux de cesser d'être ,* ils ne cherchent pas dans 
l'anéantissement une consolation ; ils n'y pré- 
voient pas même de repos. Leur folie leur rend 
redoutable le néant même : ils l'ont peuplé de 
fantômes. Et voyez ces frontons, ces clochers, 
ces dômes et ces flèches qui percent la brume, 
surmontés d'une croix étincelante î... Les 
hommes adorent le démiurge qui leur a fait une 
vie pire que la mort et une mort pire que la vie. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 159 

Zita demeura longtemps pensive et dit enfin : 
— Il faut, Arcade, que je vous fasse un aveu. 
Ce n'est pas le désir d'une justice plus juste ni 
d'une loi plus sage qui précipita Ithuriel sur la 
terre. L'ambition, le goût de l'intrigue, l'amour 
dos richesses et des honneurs me rendaient in- 
supportable la paix du ciel, et je brûlais de me 
mêler à la race agitée des hommes. Je vins et, 
par un art ignoré de presque tous les anges, je 
sus me faire un corps qui, changeant à mon 
gré d'âge et de sexe, me permit de connaître 
les fortunes les plus diverses et les plus éton- 
nantes. Cent fois, je pris un rang illustre parmi 
les maîtres de l'heure, les rois de l'or et les^ 
princes des peuples. Je ne vous révélerai pas, 
Arcade, les noms fameux que je portai; sachez' 
seulement que je dominai par les sciences, les, 
arts, la puissance, la richesse et la beauté, dans 
toutes les nations du monde. Enfin, il y a peu 
d'années, voyageant en France, sous la figure 
d'une célèbre étrangère, tandis que j'errais, un 
soir, dans la forêt de Montmorency, j'entendis 
une flûte qui disait les tristesses du ciel. Sa 
voix pure et douloureuse me déchira l'âme. Je| 
n'avais encore rien entendu de si beau. Les 



160 LA REVOLTE DES ANGES 

yeux mouillés de larmes, la gorge pleine de san- 
glots, j'approchai et vis au bord d'une clairière 
un vieillard pareil à un faune, qui soufflait 
dans un tuyau rustique. C'était Nectaire. Je 
me jetai à ses pieds, baisai ses mains, ses lèvres 
divines, et m'enfuis... 

Dès lors, sentant la petitesse des grandeurs 
humaines, lasse du néant tumultueux des af- 
faires terrestres, humiliée de mon travail 
énorme et vain et proposant désormais un but 
plus haut à mon ambition, je levai les yeux 
vers ma patrie sublime et me promis d'y ren- 
trer en libérateur. Je quittai mes titres, mon 
nom, mes biens, mes amis, la foule de mes 
adulateurs, et, devenue l'obscure Zita, tra- 
vaillai dans l'indigence et la solitude à l'affran- 
chisséfinent des cieux. 

— Moi aussi, dit Arcade, j'ai entendu la 
flûte de Nectaire. Mais qu'est-ce donc que ce 
vieux jardinier qui donne à un grossier tuyau 
de bois une voix si tojichante et si belle ? 

— Vous le saurez bientôt, répondit Zita. 



CHAPITRE XVÏ 

Qui met tour à tour en scène Mira la voyante, 
Zéphyrine et le fatal Amédée, et qui illustre, 
par l'exemple terrible de M. Sariette, cette 
pensée d Euripide, que Jupiter prive de sa- 
gesse ceux quil veut perdre. 



Déçu de n'avoir pu éclairer la religion d'un 
ecclésiastique réputé pour ses lumières et 
frustré de l'espoir de retrouver son ange par 
les voies de l'orthodoxie, Maurice pensa re- 
courir aux sciences occultes et résolut d'aller 
consulter une voyante. Il se serait sans doute 
adressé à madame de Thèbes; mais il l'avait 
déjà interrogée lors de ses premières peines 
d'amour, et elle lui avait répondu avec tant de 
sagesse, qu'il ne la croyait plus sorcière. Il eut 



162 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Tecours aux lumières d'une somnambule à la 
mode, madame Mira. 

On lui citait plusieurs exemples de l'extraor- 
àinaire lucidité de cette voyante ; toutefois il fal- 
lait présenter à madame Mira un objet qu'avaif 
porté ou touché l'absent sur lequel on attirail 
ses regards translucides. Maurice, recherchant 
quels objets l'ange avait touchés depuis sa 
bien malheureuse ir?carnation, se rappela qu'en 
sa nudité paradisiaque, il s'était assis dans une 
bergère sur les bas noirs de madame des 
Aubels et qu'il avait ensuite aidé cette dame 
à s'habiller. Maurice demanda à Gilberte quel- 
qu'un des talismans exigés par la voyante. 
Gilberte n'en pouvait plus retrouver un seul, 
à moins qu'elle ne fût elle-même un de ces 
talismans. Car l'ange s'était montré à son 
endroit de la dernière indiscrétion, et trop 
agile pour qu'on pût toujours prévenir ses 
entreprises. En entendant cet aveu qui, pour- 
tant, ne lui apprenait rien de nouveau, Mau- 
rice s'emporta contre l'ange, lui donna les 
noms des plus vils animaux et jura de lui 
botter le derrière s'il le trouvait jamais à portée 
de son pied. Mais bientôt sa fureur se tourna 



LA RÉVOLTE DES ANGES 1^3 

contre madame des Aubels : il Faccusa d'avoir 
provoqué les insolences qu'elle dénonçait 
maintenant, et il la désigna, dans sa colère, 
sous tous les symboles zoologiques de l'impu- 
deur et de la perversité. Son amour pour Ar- 
cade se ralluma dans son cœur plus ardent et 
plus pur que jamais, et le jeune abandonné, 
les bras tendus, les genoux ployés, appela son 
ange avec des sanglots et des larmes. 

Dans ses nuits d'insomnie, Maurice songea 
que les livres feuilletés par l'ange avant son 
apparition pourraient servir de talisman. C'est 
pourquoi il monta un matin à la bibliothèque 
et souhaita le bonjour à M. Sariette, qui catalo- 
guait sous le regard romantique d'Alexandre 
d'Esparvieu. M. Sariette souriait, mortellement 
pâle. Maintenant qu'une main invisible ne bou- 
leversait plus les livres placés sous sa garde, 
maintenant que tout, dans la bibliothèque, 
avait retrouvé l'ordre et le repos, M. Sariette 
6tait heureux, mais ses forces diminuaient 
chaque jour; il ne restait plus de lui qu'une 
ombre légère et consolée. 

On meurt en plein bonheur de son malheur passé. 



464 LA REVOLTE DES ANGES 

— Monsieur SarieUe, vous vous rappelez, 
dit Maurice, le temps où vos bouquins, remués 
toutes les nuits, brassés, trimballés, brinque- 
ballés, roulés, écroulés, s'en allaient à la dé- 
bandade jusque dans le ruisseau de la rue 
Palatine. C'était le bon temps! Désignez-moi 
donc, monsieur Sariette, ceux qui furent le 
plus agités. 

Ces propos jetèrent M. Sariette en une morne 
stupeur, et il fallut que Maurice s'y reprît à 
trois fois pour se faire entendre du vieux 
bibliothécaire, qui indiqua enfin un très an- 
cien Tâlmud de Jérusalem comme ayant été 
souvent manié par les mains insaisissables. Un 
évangile apocryphe du iii^ siècle, composé de 
vingt feuillets de papyrus, avait aussi maintes 
fois quitté sa place ; la correspondance de Cas- 
se ndi paraissait avoir été beaucoup feuilletée. 

— Mais, ajouta M. Sariette, le livre que 
sans doute pratiqua de préférence le mysté- 
rieux visiteur, c'est un petit Lucrèce en maro- 
quin rouge, aux armes de Philippe de Ven- 
dôme, grand prieur de France, avec des notes 
autographes de Voltaire qui, comme on sait, 
fréquenta le Temple dans sa jeunesse. L'ef- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 165 

froyable lecteur qui m'a donné tant de soucis 
ne se lassait point de ce Lucrèce et en faisait, 
pour ainsi dire, son livre de chevet. Il avait le 
goût bon, car c'est un bijou. Hélas! le monstre 
y a fait, à la page 137, une tache d'encre que 
tout l'art des chimistes sera peut-être impuis- 
sant à faire disparaître. 

Et M. Sariette poussa un profond soupir. 
Il regretta d'en avoir tant dit lorsque le jeune 
d'Esparvieu lui réclama la communication de 
ce précieux Lucrèce. En vain le jaloux conser- 
vateur allégua que le livre était en réparation 
chez le relieur et ne pouvait être communiqué. 
Maurice fit signe qu'il ne donnait pas dans ce 
panneau. Il pénétra résolument dans la salle 
des Philosophes et des Sphères et dit, assis dans 
un fauteuil : 
— J'attends. 

M. Sariette proposa une autre édition du 
poète latin. Il y en avait, disait-il, de plus cor- 
rectes comme texte et préférables, par consé- 
quent, pour l'étude. Il offrit le Lucrèce de 
Barbou, le Lucrèce de Coustelier, ou, mieux 
encore, une traduction française. On avait le 
choix entre celle du baron des Coutures, un. 



166 LA RÉVOLTE DES ANGES 

peu ancienne, peut-être, celle de La GrangCf 
celles des collections Nisard et Panckouke et 
deux versions particulièrement élégantes, l'une 
en vers, l'autre en prose, dues l'une et l'autre 
à M. de Pongervilie, de l'Académie française. 

— Je n'ai pas besoin de traduction, s'écria 
superbement Maurice. Donnez-moi le Lucrèce 
du Prieur de Vendôme. 

M. Sariette s'approcha lentement de l'armoiie 
où ce joyau était renfermé. Les clefs sonnaient 
dans sa main tremblante ; il les approcha de la 
serrure et les en éloigna aussitôt, et proposa à 
Maurice le vulgaire Lucrèce de la collection 
Garnier. 

— Il est très maniable, fit-il avec un sourire 
engageant. 

Mais au silence qui répondit à cette proposi- 
tion, il reconnut que toute résistance était 
vaine; il tira lentement le livre du casier et, 
après s'être assuré qu'il n'y avait pas un grain 
de poussière sur le tapis de la table, il l'y dé- 
posa en tremblant devant l'arrière-petit-fils 
d'Alexandre d'Esparvieu. 

Maurice se mit à le feuilleter et, arrivé à la 
page 137, il contempla la tache qui était d'une 



LA RÉVOLTE DES ANGES 167 

encre violette et de la grandeur d'un pois. 

— Oui, voilà, dit le père Sariette, qui ne 
perdait pas le Lucrèce des yeux, voilà la trace 
qu'ont laissée sur ce livre ces monstres invi- 
sibles... 

— Comment? monsieur Sariette, il y en 
avait donc plusieurs ? s'écria Maurice. 

— Je l'ignore. Mais je ne sais si j'ai le droit 
de faire disparaître cette tache qui, comme le 
pâté d'encre que Paul-Louis Courier fit sur le 
manuscrit de Florence, constitue, pour ainsi 
dire, un document littéraire. 

A peine le vieillard avait-il prononcé ces 
paroles, que le timbre de la porte d'entrée 
résonna et qu'un grand tumulte de pas et de 
voix éclata dans la salle voisine. Sariette courut 
au bruit et se heurta contre la maîtresse du 
père Guinardon, la vieille Zéphyrine qui, les 
cheveux hérissés comme un nid de vipères, la 
face flamboyante, la poitrine orageuse, son 
ventre en édredon soulevé par une tempête 
épouvantable, suffoquait de douleur et de rage. 
Et à travers sanglots, soupirs, gémissements, 
et mille sons encore qui, sortant de son corps, 
composaient tous les bruits qu'élèvent sur la 



l6S LA REVOLTE DES ANGES 

terre les émotions des êtres et le tumulte des 
choses : 

— Il est parti, s'écria-t-elle, le monstre! Il 
est parti avec elle! Il a déménagé toute la 
cambuse et il m'a laissée seule avec un franc 
soixante-dix dans mon porte-monnaie ! . . . 

Et elle exposa longuement et sans ordre que 
Michel Guinardon lavait abandonnée pour aller 
vivre avec Octavie, la fille de la porteuse de 
pain. Et elle vomit contre le traître des flots 
d'injures : 

— Un homme que j'ai soutenu de mon argent 
pendant cinquante ans et plus. Car j'ai eu du 
qm'bus, moi, et des belles connaissances, et 
tout. Je l'ai tiré de la misère, et vcilà comme il 
m'en récompense. Il est propre, votre ami ! Un 
paresseux! Il faut qu'on l'habille coqafme un 
enfant; un ivrogne!... un être méprisable. 
Vous ne le connaissez pas encore, monsieur Sa- 
riette... C'est un faussaire. Il fait des Giottos, 
oui, des Giottos et des Fra Angelicos, et des 
Grécos à tour de bras, monsieur Sariette, pour 
les vendre aux marchands de tableaux, et des 
Fragonards, encore, et des Baudouins, donc !. = . 
Un débauché, qui ne croit pas en Dieu!... C'est 



LA RÉVOLTE DES ANGES 169 

là le pis, monsieur Sariette, car sans la peur 
de Dieu... 

Longtemps Zépliyrine se répandit en invec- 
tives. Et lorsqu'elle fut à bout de souffle, 
M. Sariette en prit avantage pour l'exhorter au 
calm.e et la ramener à l'espérance. Guinardon 
reviendrait : on n'oublie pas cinquante ans de 
concorde et d'union... 

Ces doux propos soulevèrent des fureurs 
nouvelles et Zéphyrine jura qu'elle n'oublierait 
jamais l'affront qu'elle venait d'essuyer, quelle 
ne recevrait plus ce monstre chez elle. Et s'il 
venait lui demander pardon à genoux, elle le 
laisserait se morfondre à ses pieds. 

— Vous ne comprenez donc pas, monsieur Sa- 
riette, que je le méprise, que je le hais, qu'il 
me dégoûte? 

Elle exprima soixante fois ces fiers senti- 
ments et jura soixante fois qu'elle ne voulait 
plus recevoir Guinardon, qu'elle ne pouvait 
plus le voir, même en peinture. 

M. Sariette ne combattit point une résolution 
que, après de telles protestations, il jugeait 
inébranlable. Il ne blâma point Zéphyrine, il 
l'appVouva même. Ouvrant à l'abandonnée des 



fO 



170 LA RÉVOLTE DES ANGES 

horizons plus purs, il lui représenta la fragi- 
lité des sentiments humains, l'encouragea au 
renoncement et lui conseilla une pieuse rési- 
gnation à la volonté de Dieu. 

— Puisqu'on vérité, votre ami, lui dit-il, est 
si peu digne d'attachement... 

Il n'en put dire davantage. Zéphyrine s'était 
jetée sur lui et le secouait furieusement par le 
collet de sa redingote. 

— Peu digne d'attachement, s'écriait-elle en 
suffoquant, peu digne d'attachement, Michel!... 
Ah! mon garçon^ trouvez-en donc un autre 
plus aimable, plus gai, plus spirituel, un 
autre comme lui toujours jeune, toujours... 
Peu digne d'attachement I On voit bien que 
vous ne vous connaissez pas en amour, vieux 
birbe ! . . . 

Profitant de ce que le père Sariette était de 
la sorte fortement occupé, le jeune d'Esparvieu 
coula le petit Lucrèce dans sa poche et passa 
délibérément devant le secoué bibliothécaire, 
en lui faisant un petit adieu de la main. 

Muni de ce talisman, il courut à la place 
des Ternes chez madame Mira, qui le reçut 
dans un salon rouge et or où l'on ne pouvait 



LA RÉVOLTE DES ANGES 17i 

découvrir ni chouette ni crapaud, ni aucun 
appareil de Tancienne magie. Madame Mira, 
en robe prune, et les cîieveux poudrés, déjà 
sur le retour, avait très bon air. Elle parlait 
avec élégance et se flattait de découvrir les 
choses cachées par le seul secours de la 
science, de la philosophie et de la religion. 
Elle palpa la reliure de maroquin et, les yeux 
clos, considéra par la fente des paupières le 
titre latin et les armoiries auxquels elle ne com- 
prenait rien» Habituée à recevoir, comme in- 
dices, des bagues, des mouchoirs, des lettres, 
des cheveux, elle ne concevait pas à quelle sorte 
de personne ce livre singulier pouvait appar- 
tenir. Par une habileté coutumière et machi- 
nale elle déguisa sa surprise réelle sous une 
feinte surprise. 

— C'est étrange, murmura-t-elie, étrange!... 
Je ne distingue pas bien... Je vois une femme... 

En prononçant ce mot magique, elle ob- 
serva à la dérobée -Feffet qu'il produisait et lut 
sur le visage de son interrogateur un désap- 
pointement imprévu. S'apercevant qu'elle fai- 
sait fausse route, elle changea aussitôt son 
oracle. 



172 LA REVOLTE DES ANGES 

— Mais elle s'évanouit aussitôt... C'est 
étrange... étrange... Je perçois confusément 
une forme indécise, un être indéfinissable... 

Et s'étant assurée d'un coup d'œil que, cette 
fois, on buvait ses paroles, elle s'étendit sur 
l'ambiguïté de la personne, sur la brume qui 
l'enveloppait. 

Cependant la vision se précisait insensible- 
ment aux regards de madame Mira qui suivait 
une trace pas à pas. 

— Un grand boulevard... une place avec 
une statue... une rue déserte, un escalier. Il 
est là, dans une chambre bleuâtre... c'est un 
homme jeune, son visage est pâle et soucieux. 
Il y a des choses qu'il semble regretter et qu'il 
ne ferait plus si elles étaient encore à faire... 

Mais l'effort de divination avait été trop 
grand. La fatigue empêcha la voyante de con- 
tinuer ses recherches transcendantes. Elle 
épuisa ses dernières forces en recommxandant 
avec instance à celui qui la consultait de rester 
en union intime avec Dieu, s'il voulait retrouver 
ce qu'il avait perdu et réussir dans ses tenta- 
tives. 

Maurice laissa, en partant, un louis sur la 



LA REVOLTE DES ANGES 173 

cheminée et s'en fut ému, troublé, persuadé 
qu3 madame Mira avait des facultés surnatu- 
relles, malheureusement insuffisantes. 

Au bas de l'escalier, il se rappela qu'il avait 
laissé le petit Liccrèce sur la table de la pythie, 
et, songeant que le vieux maniaque ne survi- 
vrait pas à la perte de ce bouquin, monta le 
chercher. En rentrant dans là maison pater- 
nelle, il trouva dressée devant lui une ombre 
calamiteuse. C'était le père Sariette qui, d'une 
voix plaintive comme le vent de novembre, 
réclamait son Lucrèce. Maurice le tira négli- 
gemment de la poche de son pardessus : 

— Ne vous frappez pas, monsieur Sariette. 
Le voilà, votre machin! 

Le bibliothécaire emporta, pressé contre sa 
poitrine, le joyau retrouvé, et le posa douce- 
ment sur le tapis bleu de la table, méditant, 
pour le trésor dont il était jaloux, une ca- 
chette sûre et agitant dans son esprit les 
projets d'un zélé conservateur. Mais qui de 
nous peut se vanter d'être sage? La prévoyance 
des hommes est courte et leur prudence sans 
cesse déjouée. Les coups du sort sont inéluc- 
tables; nul ne saurait éviter sa destinée. Il 

10. 



174 LA RÉVOLTE DES AN^ÎES 

n'est conseil ni soins qui puissent prévaloir 
contre la fatalité. Malheureux que nous sommes, 
cette force aveugle, qui dirige les astres et les 
atomes, compose de nos vicissitudes Tordre 
universel ! Notre malheur importe à l'harmonie 
des mondes. Ce jour était le jour du relieur, 
que le cours des saisons ramenait deux fois 
Tan, sous le signe du Bélier et sous celui de la 
Balance. Ce jour-là, dès le matin, M. Sarietto 
préparait le train du relieur; il posait sur la 
table les livres brochés, acquis nouvellement, 
et jugés dignes d'une reliure ou d'un carton- 
nage, et ceux aussi dont le vêtement avait 
besoin d'une réparation, et il en dressait soi- 
gneusement un état détaillé. A cinq heures pré- 
cises, l'employé de Léger-Massieu, relieur rue 
de l'Abbaye, le vieil Amédée, se présentait à la 
bibliothèque d'Esparvieu et, après un double 
récolement opéré par M. Sariette, empilait les 
livres destinés à son patron dans une toile dont 
il nouait les quatre coins et qu'il assujétissait 
sur l'épaule ; puis il saluait le bibliothécaire par 
ces mots : 

— Bonsoir, la compagnie! 

Et descendait l'escalier. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 175 

Les choses se passèrent cette fois comme de 
coutume. Mais Amédée, trouvant le Lucrèce sur 
la table, le mit innocemment dans sa toilette 
et l'emporta avec les autres livres, sans que 
M. Sariette s'en aperçût. Le bibliothécaire 
quitta la salle des Sphères et des Philosophes, 
ayant tout à fait oublié le livre dont l'absence 
lui avait causé, dans la journée, de si cruelles 
inquiétudes. C'est ce que des juges sévères lui 
reprocheront comme une défaillance de son 
génie. Mais n'est-il pas meilleur de dire que la 
destinée en avait décidé ainsi et que ce qu'on 
appelle le hasard, et qui est en réalité l'ordre 
de la nature, accomplit ce fait imperceptible, 
dont les conséquences devaient être épouvan- 
tables au jugement des hommes? M. Sariette 
alla dîner à la crémerie des Quatra-Évéques et 
lut le journal La Croix, Il était tranquille et 
serein. Le lendemain seulement, en pénétrant 
dans la salle des Sphères et des Philosophes, 
il lui souvint du Lucrèce, et ne le voyant 
pas sur la table, il le chercha partout sans 
le trouver nulle part. Il ne lui vint point 
à l'esprit quAmédée avait pu l'emporter par 
mégarde. Son esprit lui suggéra le retour 



i76 LA REVOLTE DES ANGES 

du visiteur invisible et il fut agité d'un grand 
trouble. 

Le malheureux conservateur, entendant quel- 
que bruit sur le palier, ouvrit la porte et vit le 
petit Léon qui, coiffé d'un képi galonné, au 
cri de : « Vive la France! » jetait les torchons, 
les plumeaux et la cire à parquet d'Hippolyte 
sur des ennemis imaginaires. L'enfant préférait 
pour ses jeux martiaux ce palier à toute autre 
partie de la maison, et parfois il se faufilait dans 
la bibliothèque. M. Sariette le soupçonna sou- 
dain d'avoir pris le Lucrèce pour en faire un 
projectile et le lui réclama d'une voix mena- 
çante. L'enfant nia l'avoir pris et M. Sariette 
eut recours aux promesses. 

— Léon, si tu me rapportes le petit livre 
rouge, je te donnerai du chocolat. 

Et l'enfant demeura pensif Et le soir, quand 
M. Sariette descendit l'escalier, il rencontra 
Léon qui lui dit : 

— Voilà le livre I 

Et, lui tendant un album d'images en lam- 
beaux, VHistoire de Gribouille, réclama son 
chocolat. 

A quelques jours de là, Maurice reçut par la 



LA RÉVOLTE DES ANGES 177 

poste le prospectus d'une agence de recherches 
dirigée par un ancien employé de la préfecture, 
qui promettait la célérité et la discrétion. II 
trouva à l'adresse indiquée un homme à mous- 
taches, sombre et soucieux, qui lui demanda 
une provision et promit de rechercher la per- 
sonne. 

L'ancien employé de la préfecture lui écrivit 
bientôt pour l'instruire que des investigations 
très onéreuses étaient commencées et pour 
demander une nouvelle provision. Maurice 
ne donna pas de provision et résolut de 
chercher lui-même. Imaginant, non sans 
quelque vraisemblance, que lange devait 
frayer avec des misérables, puisqu'il n'avait 
pas d'argent, et avec les exilés de toutes les 
nations, comme lui révolutionnaires, ii s'in- 
troduisit dans les garnis de Saint-Ouen, de la 
Chapelle, de Montmartre, de la barrière 
d'Italie, dans les bouges où l'on couche à la 
corde, dans les cabarets où l'on sert un plat de 
tripes et dans ceux où l'on donne un arlequin 
pour trois sous, dans les caveaux des Halles et 
chez le père Momie. 

Maurice visita les restaurants où mangent 



178 LA RÉVOLTE DES ANGES 

les nihilistes et les anarchistes ; il y rencontra 
des femmes habillées en hommes, des hommes 
habillés en femmes, de sombres et farouches 
adolescents et des octogénaires aux yeux 
bleus, qui riaient comme de petits enfants. Il 
observa, interrogea, mt pris pour un espion, 
reçut d'une très belle femme un coup de cou- 
teau, et dès le lendemain poursuivit ses 
recherches dans les cabarets, les garnis, les 
maisons de filles, les tripots, les claque-dents, 
dans les bouchons et les guinguettes qui bor- 
dent les fortifications, chez les brocanteurs et 
parmi les apaches. 

En le voyant, hâve, harassé, silencieux, sa 
mère se tourmentait : 

— Il faut le marier, disait-elle. Il est dom- 
mage que mademoiselle de la Verdelière n'ait 
pas une plus belle dot. 

L abbé Patouille ne cachait pas son inquié- 
tude : 

— Cet enfant, disait-il, traverse une crise 
morale. 

— Je crois plutôt, répondait M. René d'Es- 
parvieo, qu'il est sous l'influence de quelque 
mauvaise femme. Il faudrait lui trouver une 



LA RÉVOLTE DES ANGES 179 

occupation qui labsorbe et flatte son amour- 
propre. Je pourrais le faire nommer secrétaire 
du comité pour la conservation des églises de 
campagne ou avocat consultant du syndicat 
des plombiers catholiques. 



CHAPITRE XVII 

Où l'on apprend que Sophar, aussi affamé d'or 
que Mammon, préféra à sa patrie céleste la 
France, terre bénie de l'Epargne et du Crédit, 
et qui montre une fois de plus que celui qui 
possède redoute tout changement. 



Cependant Arcade menait une vie obscure et 
laborieuse. Il travaillait dans une imprimerie 
de la rue Saint-Benoît et habitait une man- 
sarde dans la rue Mouffetard. Ses camarades 
s'étant mis en greva, il quitta l'atelier et con- 
sacra ses journées à la propagande si heureuse- 
ment qu'il gagna au parti de la révolte plus de 
cinquante mille de ces anges gardiens qui, 
comme en avait jugé Zita, étaient mécontents 
de leurs conditions et imbus des idées du 



LA RÉVOLTE DES ANGES 181 

siècle. Mais il manquait d'argent, partant de 
liberté, et ne pouvait employer ainsi qu'il l'au- 
rait voulu son temps à instruire les fils du ciel. 
Semblablement, par défaut d'argent, le prince 
Istar confectionnait moins de bombes qu'il 
n'en fallait, et de moins belles. Sans doute il 
préparait beaucoup de petits engins de poche. 
Il en avait empli lappartement de Théophile 
et il en oubliait tous les jours sur les divans 
des cafés. Mais une bombe élégante, maniable, 
commode, et qui peut anéantir plusieurs vastes 
maisons, coûte de vingt à vingt-cinq mille 
francs. Et le prince Istar n'en possédait que 
deux de cette sorte. Également désireux de se 
procurer des capitaux, Aicade et Istar allèrent 
ensemble demander des fonds à un financier 
célèbre, Max Everdingen, qui dirige, comme 
chacun sait, le plus grand établissement de 
crédit de la France et du monde. On sait 
moin^ que Max Everdingen n est pas né d'une 
femme et que c'est un ange tombé. Telle est 
pourtant la vérité. Il se nommait au ciel 
Sophar et gardait les trésors d'Ialdabaoth, grand 
amateur d'or et de pierres précieuses. Dans 
l'exercice de ces fonctions, Sophar contracta 

11 



182 LA RÉVOLTE DES ANGES 

un amour des richesses qu'on ne peut satis- 
faire en une société qui ne connaît ni bourse 
ni banque. Son cœur brûlait d'un ardent amour 
pour le dieu des Hébreux^ auquel il demeura 
fidèle durant un long âge. Mais au commence- 
ment du XX' siècle de l'ère chrétienne, ayant 
jeté du Ifâut du firmament les yeux sur la 
France, il vit que, sou» le nom de république, 
ce pays était constitué en ploutocratie, et que, 
sous les apparences d'un gouvernement démo- 
cratique, la haute finance y exerçait un pou- 
voir souverain, sans surveillance ni contrôle. 
Dès lors, le séjour de l'Empyrée lui devint 
insupportable. Il aspirait à la France comme à 
sa patrie d'élection, et un jour, emportant 
toutes les pierres fines dont il put se charger, 
il descendit sur la terre et s'établit à Paris. 
Cet ange cupide y fit des affaires. Depuis sa 
matérialisation, son visage n'offrait rien de 
céleste; il reproduisait dans sa pureté le type 
sémitique, et l'on y admirait les rides et les 
contractions qui plissent les figui-es de banque 
et qu'on trouve déjà dans les peseurs d'or de 
Quentin Matsys. Ses commencements furent 
humbles, sa fortune insolente. Il épousa une 



LA REVOLTE DES ANGES 183 

femme laide et ils purent se voir tous deux 
dans leurs enfants comme dans un miroir. 
L'hôtel du baron Max Everdingen, qui s'élève 
sur les hauteurs du Trocadéro, regorge des 
dépouilles de l'Europe chrétienne. 

Le baron reçut Arcade et le prince Istar dans 
son cabinet de travail qui est une des pièces 
les plus simples de l'hôtel. Le plafond est orné 
d'une fresque de Tiepolo, enlevée d'un palais 
de Venise. Dans ce cabinet on voit le bureau du 
régent Philippe d'Orléans. Il s y trouve des 
armoires et des vitrines, des tableaux, des 
statues. 
Arcade promenant ses regards sur les murs : 
-— Gomment se fait-il, ô mon frère Sophar, 
que vous, qui avez encore le cœur Israélite, 
vous observiez si mal le commandement de 
votre Dieu qui a dit : c Vous n'aurez point 
d'images taillées » ; car je vois ici un Apollon 
de Houdon, une Hébé de Lemoine, et plusieurs 
bustes de Gaffieri. Et comme Salomon en sa 
vieillesse, ô fils de Dieu, vous placez dans votre 
demeure les idoles des nations étrangères ; 
telles sont, en effet, cette Vénus de Boucher, 
ce Jupiter de Rubens et ces nymphes qui doi- 



184 LA RÉVOLTE DES ANGES 

rent au pinceau de Fragonard la confiture de 
groseille qui coule entre leurs fesses souriantes. 
Et vous gardez, Sophar, dans cette seule vitrine 
le sceptre de saint Louis, six cents perles du 
collier dispersé de la reine Marie-Antoinette, le 
manteau impérial de Charles-Quint, la tiare ci- 
selée par Ghiberti pour le pape Martin V Colonna, 
Tépée de Bonaparte... Que sais je encore?... 

— Des bagatelles ! fit Max Everdingen. 

— Mon cher baron, vous avez même, dit le 
prince Istar, l'anneau que Gharlemagne passa 
au doigt d'une fée, et qu'on croyait perdu... 
Mais arrivons-en à notre affaire. Mon ami et 
moi, nous venons vous demander de l'ar- 
gent. 

— Je le pense bien, répondit Max Everdingen. 
Tout le monde demande de l'argent ; mais pour 
des raisons différentes. Pourquoi demandez- 
vous de l'argent? 

Le prince Istar répondit simplement : 

— Pour faire la révolution en France. 

— En France ? répéta le baron, en France?... 
Eh bien ! je ne vous donnerai pas de l'argent 
pour cela : vous pouvez en être sûrs. 

Arcade ne cacha pas qu'il aurait attendu 



LA REVOLTE DES ANGES 18S 

d'un frère céleste plus de libéralité et un con- 
cours plus généreux. 

— Notre projet, dit-il, est vaste. Il embrasse 
le ciel et la terre. Il est arrêté dans tous ses 
détails. Nous ferons d abord la révolution so- 
ciale en France, en Europe, sur toute la planète ; 
puis nous porterons la guerre dans le ciel et 
nous y établirons une démocratie pacifique. Mais 
pour réduire les citadelles du ciel, pour ren- 
verser le Mont du Seigneur, pour donner l'as- 
saut à la Jérusalem céleste, il faut une vaste 
armée, un matériel énorme, des engins formi- 
dables, des électrophores d'une puissance en- 
core inconnue. Nous n'avons pas les moyens 
de nous procurer de telles ressources. La Révo- 
lution en Europe peut se faire à moins de frais. 
Notre intention est de commencer par la France. 

— Vous êtes fous, s'écria le baron Ever- 
dingen, des fous et des imbéciles. Écoutez-moi: 
il n'y a plus une seule réforme à accomplir en 
France. Tout y est parfait, définitif, inchan- 
geable. Vous entendez : inchangeable. 

Et, pour communiquer plus de force à son 
affirmation, le baron Everdingen frappa trois 
coups sur le bureau du Régent. 



186 LA REVOLTE DES ANGES 

— Nos points de vue diffèrent, dit Arcade 
avec douceur; je pense, comme le prince Istar, 
que tout est à changer en ce pays. Mais à quoi 
bon disputer ? Et il est trop tard. Nous venons 
vous parler, ô mon frère Sophar, au nom de 
cinq cent mille esprits célestes résolus à com- 
mencer demain la révolution universelle. 

Le baron Everdingen^s'écria que c'étaient des 
écervelés, qu'il ne donnerait pas un sou, qu'il 
était criminel et fou de s'attaquer à la plus 
admirable chose du monde, à la chose qui ren- 
dait la terre plus belle que le ciel : la finance. 

Il était poète et prophète : son cœur fris- 
sonna d'un saint enthousiasme ; il montra 
l'Epargne française, la vertueuse Epargne, 
l'Épargne chaste et pure, semblable à la vierge 
du Cantique, venant du fond des campagnes, 
en jupe villageoise, porter au fiancé qui l'attend, 
robuste et splendide, au Crédit, le trésor de son 
amour. Et il fit voir le Crédit, riche des dons 
de son épouse, versant sur tous les peuples de 
l'univers des torrents d'or, qui d'eux-mêmes, 
par mille filets invisibles, reviennent plus 
abondants sur le sol béni dont ils avaient jailli. 

— Par l'Épai^gne et le Crédit, la France est 



LA REVOLTE DES ANGES 187 

-devenue la Jérusalem nouvelle, qui resplendit 
sur toutes les nations de l'Europe, et les rois 
de la terre viennent baiser ses pieds vermeils. 
Et c'est cela que vous voudriez détruire ! Vous 
êtes des impies et des sacrilèges. 

Ainsi dit l'ange financier. Une harpe invi- 
sible accompagnait sa voix et ses yeux lan- 
çaient des éclairs. 

Cependant Arcade, nonchalamment accoudé 
au bureau du Régent, étalait aux regards du 
baron des plans du sol, du sous-sol et du ciel 
de Paris, avec des croix rouges indiquant les 
points où les bombes devaient être simultané- 
ment déposées dans les caves et les catacombes, 
jetées sur les voies publiques, lancées par une 
flottille d'aéroplanes. Tous les établissements 
financiers, et notamment la banque Everdingen 
€t ses succursales, étaient marqués de croix 
rouges. 

Le financier haussa les épaules. • 

— Allons donc ! vous n'êtes que des misé- 
rables et des vagabonds, traqués par toutes les 
polices du monde. Vous n'avez pas le sou. 
Gomment pourriez-vous fabriquer tous ces 
engins? 



188 LA REVOLTE DES ANGES 

En manière de réponse, le prince Istar tka 
de sa poche un petit cylindre de cuivre qu'il 
présenta gracieusement au baron Everdingen. 

— Vous voyez, dit-il, cette simple boîte. Il 
suffirait de la laisser tomber sur ce plancher 
pour réduire immédiatement en un monceau 
de cendres fumantes ce vaste hôtel avec ses 
habitants et allumer un incendie qui dévore- 
rait tout le quartier du Trocadéro. J'en ai dix 
mille comme cela ; et j'en fabrique trois dou- 
zaines par jour. 

Le financier invita le kéroub à remettre 
Tengin dans sa poche, et d'un ton conciliant : 

— Ecoutez-moi, mes amis. Allez tout de 
suite faire la révolution dans le ciel et laissez 
les choses comme elles sont dans ce pays-ci. 
Je vais vous signer un chèque. Vous pourrez 
vous procurer tout le matériel qu'il vous faut 
pour attaquer la Jérusalem céleste. 

Et le baron Everdingen combinait déjà ians 
son esprit une magnifique affaire d'électro- 
phores et de fournitures de guerre. 



CHAPITRE XVIII 

Ou commence le récit du jardinier, au cours 
duquel on verra se dérouler les destinées du 
monde en un discours aussi large et magni- 
fique dans ses vues que le Discours sur l'his- 
toire universelle de Bossuet est étroit et triste 
dans les siennes. 



Le jardinier fit asseoir Arcade et Zita au fond 
du verger, dans une tonnelle tapissée de vigne 
vierge. 

— Arcade, dit la belle archange. Nectaire 
te révélera peut-être aujourd'hui ce que tu 
brûles de savoir. Prie-le de parler. 

Arcade l'en pria, et le vieux Nectaire, posant 
sa pipe, commença en ces termes : 

— Je l'ai connu : c'était le plus beau des 

il. 



190 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Séraphins. Il brillait d'intelligence et d'audace. 
Son vaste cœur se gonflait de toutes les vertus 
qui naissent de l'orgueil : la franchise, le cou- 
rage, la constance dans l'épreuve, l'espoir obs- 
tiné. En ces temps, qui précédèrent les temps, 
dans le ciel boréal où brillent les sept étoiles 
magnétiques, il habitait un palais de diamant 
et d'or, frémissant à toute heure de bruits 
d'ailes et de chants de triomphe. lahveh, sur sa 
montagne, était jaloux de Lucifer. 

y> Vous le savez tous deux : les anges, ainsi 
que les hommes, sentent germer en eux 
l'amour et la haine. Parfois capables de réso- 
lutions généreuses, trop souvent ils obéissent 
à l'intérêt, et cèdent à la peur. Alors, comme 
aujourd'hui, ils se montraient, pour la plupart, 
incapables de hautes pensées, et la crainte du 
Seigneur faisait toute leur vertu. Lucifer, qui 
avait en grand dédain les choses viles, mépri- 
sait cette tourbe d'esprits domestiques traînée 
dans les jeux et les fêtes. Mais à ceux qu'ani- 
maient un esprit audacieux, une âme inquiète, 
à ceux qu'enflammait un farouche amour de la 
liberté, il donnait une amitié qu'ils lui ren- 
daient en adoration. Ceux-là désertaient en 



LA RÉTOLTE DES ANGES 191 

fouîe le Mont du Seigneur et portaient au 
Séraphin des hommages que l'Autre voulait 
pour lui seul. 

» J'avais rang parmi les Dominations et mon 
nom d'AIaciel n'était pas sans gloire. Pour 
satisfaire mon esprit tourmenté par une soif 
insatiable de connaître et de comprendre, j'ob- 
servais îa nature des choses, j'étudiais les pro- 
priétés des pierres, de l'air et des eaux, je 
recherchais les lois qui gouvernent la matière 
épaisse ou subtile, et après de longues médi- 
tations, je m aperçus que l'univers ne s'était 
point formé ainsi que son prétendu créateur 
s'efforçait de le faire croire; je connus que tout 
ce qui existe, existe par soi-même et non par 
le caprice d'Iahveh, que le monde est à lui- 
même son auteur et que l'esprit est à lui-même 
son Dieu. Depuis lors, je méprisais ïahveh pour 
ses impostures et je le haïssais parce qu'il se 
montrait contraire à tcut ce que je trouvais 
désirable et bon : la liberté, la curiosité, le 
doute. Ces sentiments me rapprochèrent du 
Séraphin. Je Tadmirai, je l'aimai; je vécus 
dans sa lumière. Lorsque enfin il apparut 
qu'entre lui et l'Autre il fallait choisir, je me 



192 LA RÉVOLTE DES AXGES 

rangeai du parti de Lucifer et n'eus plus que 
Tambition de le servir, l'envie de partager son 
sort. 

» La guerre devenue inévitable, il la pré- 
para avec une infatigable vigilance et toutes 
les ressources d'un esprit calculateur. Faisant 
des Trônes et des Dominations des Chalybes 
et des Cyclopes, il tira des montagnes qui bor- 
naient son empire le fer, qu'il préférait à l'or, 
et forgea des armes dans les cavernes du Ciel. 
Puis il assembla dans les ulaines désertes du 
septentrion des myriades d'Esprits, les arma, 
les instruisit, les exerça: Bien que secrètement 
préparée, cette entreprise était trop vaste pour 
que l'adversaire n'en fût pas bientôt averti. On 
peut dire qu'il l'avait toujours prévue et re- 
doutée, car il avait fait de sa demeure une cita- 
delle et de ses anges une milice, et il se don- 
nait à lui-même le nom de Dieu des Armées. 
Il apprêta ses foudres. Plus de la moitié des 
enfants des cieux lui restaient fidèles ; il voyait 
se serrer en foule autour de lui des âmes 
obéissantes et des cœurs patients. L'archange 
Michel, qui était sans peur, prit le commande- 
ment de ces troupes dociles. 



LA REVOLTE DES ANGES 193 

> Lucifer, dès qu'il vit son armée au poirxt 
de ne plus s'accroître ni s'aguerrir davantage, 
la dirigea précipitamment sur l'ennemi et, pro- 
mettant à ses anges la richesse et la gloire, 
marcha à leur tête sur le Mont qui porte à son 
faîte le trône de l'univers. Trois jours nous 
brûlâmes de notre vol les plaines éthérées. 
Au-dessus de nos tètes flottaient les noirs éten- 
dards de la révolte. Déjà le Mont du Seigneur 
apparaissait rose dans le ciel oriental, et notre 
chef en mesurait des yeux les remparts étin- 
celants. Sous les murs de saphir s'étendaient 
les lignes ennemies qui, tandis que nous mar- 
chions couverts de bronze et de fer, resplen- 
dissaient d'or et de pierreries. Leurs bannières 
rouges et bleues flottaient au vent et des éclairs 
s'allumaient à la pointe de leurs lances. Bientôt 
les armées ne furent plus séparées l'une de 
l'autre que par un étroit intervalle, une bande 
de terre unie et vide, et dont la vue faisait fris- 
sonner les plus braves par la pensée que là, 
dans une mêlée sanglante, s'accompliraient les 
destins. 

y> Les anges, vous le savez, ne meurent 
point. Mais quand l'airain, le fer, la pointe 



194 LA REVOLTE DES ANGES 

du diamant ou Fépée flamboyante déchirent 
leur corps subtil, ils sentent une douleur 
plus cruelle que n'en peuvent éprouver les 
hommes, car leur chair est plus exquise, et 
si quelque organe essentiel est détruit, ils 
tombent inertes, se décomposent lentement, se 
résolvent en nébuleuses et flottent insensibles, 
épars, durant de longs âges, dans l'éther froid. 
Et quand enfin ils reprennent l'esprit avec îa 
forme, ils ne retrouvent pas toute la mémoire 
de leur vie passée. Ainsi qu'il est naturel, les 
anges craignent la souffrance, et les plus braves 
d'entre eux se troublent à la pensée de perdre 
la lumière et le doux souvenir. S'il en était 
autrement, là race angélique ne connaîtrait ni 
la beauté de la lutte ni la gloire du sacrifice. 
Ceux qui combattirent dans l'Empyrée, avant 
le commencement des temps, pour ou contre 
le Dieu des Armées, se seraient livrés sans 
honneur à de feintes batailles, et je ne pourrais 
pas vous dire, enfants, avec un juste orgueil : 
« J'étais là. > 

» Lucifer donna le signal du combat et s'y 
jeta le premier. Nous fondîmes sur l'ennemi, 
croyant le détruire aussitôt et emporter d'un 



LA RÉVOLTE DES ANGES 193 

premier élan la citadelle sacrée. Les soldats du 
Dieu jaloux, moins fougueux mais non moins 
fermes que les nôtres, demeuraient inébranla- 
bles. L'archange Michel les commandait avec 
le calme et la résolution d'un grand cœur. 
Trois fois nous essayâmes d'enfoncer leurs 
lignes qui, trois fois, opposèrent à nos poi- 
trines de fer les pointes enflammées de leurs 
lances promptes à traverser les plus dures cui- 
rasses. Par millions tombaient les corps glo- 
rieux. Enfin, notre aile droite défonça l'aile 
gauche de l'ennemi et nous vîmes les dos des 
Principautés, des Puissances, des Vertus, des '' 
Dominations, des Trônes qui fuyaient, se^ fla- 
gellant de leurs talons, tandis que le« anges 
du troisième chœur, volant éperdus'' au-dessus 
d'eux, les couvraient d'une neige^ de plumes 
mêlée à une pluie de sang. Nous glissions à 
leur poursuite parmi des débris de chars et 
des monceaux d'armes, et nous précipitions 
leur fuite agile... Tout à coup, une tempête de 
cris étonne nos oreilles, s'enfle et s'approche, 
grosse de hurlements désespérés et de cla- 
meurs triomphales : la droite de l'ennemi, les 
Archanges géants du Très-Haut se sont rués 



\ 



196 LA RÉVOLTE DES ANGES 

sur notre flanc gauche et l'ont rompu. Il nous 
faut abandonner les fuyards et nous porter au 
secours de nos troupes débandées. Notre prince 
y vole et rétablit le combat. Mais l'aile gauciie 
de l'ennemi dont nous n'avions pas consommé 
la déroute, ne se sentant plus pressée de 
flèches ni de lances, reprend courage, se re- 
tourne et, de nouveau, nous fait face. 

» La nuit arrêta la bataille incertaine. Pen- 
dant qu'à la faveur de l'ombre, dans l'air tran- 
quille, que traversait par intervalle le gémisse- 
ment des blessés, le camp reposait, Lucifer 
préparait la seconde journée. Avant l'aube, les 
ck irons sonnent le réveil. Nos guerriers sur- 
prennent l'ennemi à l'heure de la prière, le dis- 
persent et en font un long carnage. Quand tous 
étaient tombés ou fuyaient, l'archange Michel, 
seul avec quelques compagnons aux quatre 
ailes de flamme, résistaient encore au choc 
d'une innombrable armée. Ils reculaient sans 
cesser de nous opposer leur poitrine, et Michel 
montrait encore un yisage impassible. Le so- 
leil était au tiers de jSa course, quand nous 
commençâmes d'escaÙder le Mont du Sei- 
gneur. Montée ardue; la sueur coulait de nos 



\ 



LA REVOLTE DES ANGES 197 

fronts; une ardente lumière nous aveuglait. 
Chargées de fer, nos ailes de plume ne pou- 
vaient nous porter ; mais lespérance nous fai- 
sait des ailes qui nous soulevaient. Le beau 
Séraphin, de sa main rayonnante, sans cesse 
plus haute, nous montrait la voie. Tout le jour 
nous gravîmes le mont altier qui se revêtit, le 
soir, d azur, de rose et d'opale. L'armée des 
étoiles, apparue au firmament, semblait le 
reflet de nos armes. Un silence infini planait 
sur nos têtes. Nous allions, ivres d'espoir. 
Tout à coup, dans le ciel obscurci, jaillissent 
des éclairs. La foudre gronde et, du haut du 
mont nuageux, le feu du ciel tombe. Nos cas- 
ques, nos cuirasses ruissellent de flammes et 
nos boucliers se brisent sous les carreaux 
lancés par des mains invisibles. Lucifer, dans 
l'oaragan de feu, gardait sa fierté. En vain, le 
tonnerre le frappait à coups redoublés : il res- 
tait debout et défiait encore l'ennemi. Enfin, 
la foudre, ébranlant la montagne, nous préci- 
pita pêle-mêle avec d'énormes quartiers de 
saphir et de rubis, et nous roulâmes inertes, 
évanouis, durant un temps que nul n'a su 
mesurer. 



198 LA REVOLTE DES ANGES 

» Je me réveillai dans les ténèbres plaintives. 
Et quand j'eus accoutumé mes yeux à l'ombre 
épaisse, j'aperçus autour de moi mes compa- 
gnons d'armes gisant par milliers sur le sol sul- 
fureux, où passaient des lueurs livides. Mes 
yeux ne découvraient que solfatares, cratères 
fumants, palus empoisonnés. Des montagnes 
de glace et des mers de ténèbres fermaient 
l'horizon. Un ciel d'airain pesait sur nos fronts. 
Et l'horreur de ce lieu était telle que nous 
pleurâmes accroupis, les coudes sur les genoux 
et les poings dans les joues. 

» Mais bientôt, ayant levé les yeux, je vis 
le Séraphin dressé devant moi comme une 
tour. Sur sa splendeur première la douleur 
jetait sa sombre et magnifique parure. 

y> — Compagnons, nous dit-il, il faut nous 
féliciter et nous réjouir, car nous voilà déli^Tés 
de la servitude céleste. Ici nous sommes libres, 
et mieux vaut la liberté dans les enfers que 
l'esclavage dans les cieux*. Nous ne sommes 
point vaincus, puisqu'il nous reste la volonté 
de vaincre. Par nous a chancelé le trône du 

1. Better to reign ia Hell, than serve in Hearn. Para" 
dise Lost, book I, y. 2o4. 



LA REVOLTE DES ANGES 199 

Dieu jaloux; il s'écroulera par nous. Debout! 
compagnons, et haut les cœurs! 

» Aussitôt, à son commandement, nous en- 
tassâmes montagnes sur montagnes et nous 
dressâmes au faîte des machines qui lancèrent 
des rochers enflammés contre les demeures 
divines. La troupe céleste en fut étonnée, et du 
séjour de gloire jaillirent des gémissements et 
des cris d'épouvante. Déjà nous pensions ren- 
trer en vainqueurs dans notre haute patrie; 
mais le Mont du Seigneur se couronna d'éclairs 
et la foudre, tombant sur notre forteresse, la 
réduisit en poudre. 

» Après ce nouveau désastre, le Séraphin 
demeura quelque temps songeur, la tête dans 
les mains. Puis il montra son visage noirci. 
Maintenant, il était Satan plus grand que 
Lucifer. Les anges fidèles se pressaient autour 
de lui. 

y> — Amis, nous dit-il, si nous n'avons pas déjà 
vaincu, c'est que nous ne sommes ni dignes ni 
capables de vaincre. Sachons ce gui nous a 
manqué. On ne règne sur la nature, on n'ac- 
quiert l'empire de l'Univers, on ne devient 
Dieu que par la connaissance. Il nous faut con- 



200 LA RÉVOLTE DES ANGES 

quérir la foudre ; c'est à cela que nous devons 
nous appliquer sans relâche. Or, ce n'est pas 
l'aveugle courage (nul en ce jour n'eut plus de 
courage que vous) qui nous livrera les car- 
reaux divins : c'est l'étude et la réflexion. En ce 
muet séjour où nous sommes tombés, médi- 
tons, recherchons les causes cachées des choses. 
Observons la nature; poursuivons-la d'une 
puissante ardeur et d'un conquérant désir; 
efforçons-nous de pénétrer sa grandeur infinie 
et son infinie petitesse. Sachons quand elle est 
stérile et quand elle est féconde ; comment elle 
fait le chaud et le froid, la joie et la douleur, 
la vie et la mort ; comment elle assemble et 
divise ses éléments, comment elle produit et 
l'air subtil que nous respirons et les rochers 
de diamant et de saphir d'où nous avons été 
précipités, et le feu divin qui nous a noircis et 
la pensée altière qui agite nos esprits. Déchirés 
de larges blessures, brûlés de flammes et de 
glaces, rendons grâce au destin qui a pris soin 
de nous ouvrir les yeux, et réjouissons-nous 
de notre sort. C'est par la douleur que, faisant 
une première expérience de la nature, nous 
sommes excités à la connaître et à la dompter. 



LA REVOLTE DES ANGES 20i 

Quand elle nous obéira nous serons des Dieux. 
Mais dût-elle nous celer à jamais ses mystères, 
nous refuser des armes et garder le secret de 
la foudre, nous devons encore nous applaudir 
de connaître la douleur, puisqu'elle nous révèle 
des sentiments nouveaux, plus précieux et plus 
doux que tous ceux qu'on éprouve dans la 
béatitude éternelle, puisqu'elle nous inspire 
l'amour et la pitié, inconnus aux cieux. 

» Ces paroles du Séraphin changèrent nos 
cœurs et nous ouvrirent de nouveaux espoirs. 
Un immense désir de connaître et d'aimer gon- 
flait nos poitrines. 

» Cependant la terre naissait. Son orbe im- 
mense et nébuleux s'était d'heure en heure res- 
serré et affermi. Les eaux qui nourrissaient 
des algues, des madrépores, des coquillages, 
et portaient les flottes légères des nautiles, ne 
la recouvraient plus tout entière ; elles se creu- 
saient des lits, et déjà des continents apparais- 
saient où, dans le tiède limon, rampaient des 
monstres amphibies. Puis les montagnes se 
courraient de foi'êts, et diverses races d'ani- 
maux commencèrent à paître l'herbe, la mousse, 
les baies des arbrisseaux et les glands des chênes. 



202 LA RÉVOLTE DES ANGES 

» Puis s'empara des cavernes et des abris sous 
roche, celui qui sut d'une pierre aiguë percer 
les bêtes sauvages et, par la ruse, surmonter 
les antiques habitants des forêts, des plaines et 
des montagnes. L'homme commença pénible- 
ment son règne. Il était faible et nu. Son poil 
rare le garantissait mal du froid. Ses mains se 
terminaient par des ongles trop minces pour 
lutter avec la griffe des fauves ; mais la dispo- 
sition de ses pouces, qui s'opposaient aux 
autres doigts, lui permettait de saisir facile- 
ment les objets les plus divers et lui assurait 
l'adresse à défaut de la force. Sans différer es- 
sentiellement du reste des animaux, il était 
plus capable qu'aucun autre d'observer et de 
comparer. Comme il tirait de son gosier des 
sons variés, il imagina de désigner par une 
inflexion de voix particulière chacun des objets 
qui frappaient son esprit, et cette suite de sons 
divers l'aida à fixer et à communiquer ses idées. 
Son sert misérable et son génie anxieux inspi- 
rèrent de la sympathie aux anges vaincus qui 
discernaient en lui une audace pareille à la leur 
et les germes de cette fierté, cause de leurs 
tourments et de leur gloire. Ils vinrent en 



LA RÉVOLTE DES ANGES 20^ 

grand nombre habiter près de lui cette jeune 
terre où leurs ailes les portaient aisément. Là, 
ils se plurent à aiguillonner son intelligence et 
à fomenter son génie. Ils lui enseignèrent à se 
vêtir des peaux de bêtes sauvages et à rouler 
des pierres devant les cavernes pour en fermer 
l'entrée aux tigres et aux ours. Ils lui appri- 
rent à faire jaillir la flamme en tournant un 
bâton dans des feuilles sèches et à conserver 
sur la pierre du foyer le feu sacré. Par l'inspi- 
ration des démons ingénieux, il osa traverser 
les fleuves dans des troncs d'arbre fendus et 
creusés; il inventa la roue, la meule et la 
charrue ; le soc déchira la terre d'une blessure 
féconde et le grain offrit à ceux qui le broyaient 
une nourriture divine. Il pétrit des vaisseaux 
dans l'argile et tailla le silex en outils variés. 
Enfin, demeurant parmi les humains, nous les 
consolions et les instruisions. Nous n'étions 
pas toujours visibles pour eux; mais, le soir, 
au détour des chemins, nous leur apparaissions 
sous des formes souvent étranges et bizarres, 
quelquefois augustes et charmantes, et nous 
prenions à notre gré l'aspect d'un monstre 
des forêts ou des eaux, d'un homme vénérable^ 



204 LA RÉVOLTE DES ANGES 

d'un bel enfant ou d'une femme aux hanches 
évasées. Il nous arrivait parfois de les railler 
dans nos chansons ou d'éprouver leur intelli- 
gence par quelque vive plaisanterie. Certains 
d'entre nous, d'humeur un peu turbulente, 
aimaient à lutiner leurs femmes et leurs en- 
fants, mais nous étions toujours prêts à venir 
en aide à ces frères inférieurs. 

» Par nos soins, leur intelligence s'étendit 
assez pour atteindre l'erreur et concevoir de 
faux rapports entre les choses. Gomme ils sup- 
posaient que des liens magiques unissaient 
l'image à la réalité, ils couvraient de figures 
d'animaux les parois de leurs antres et gra- 
vaient dans l'ivoire des simulacres de rennes et 
de mammouths afin de s'assurer la proie qu'ils 
représentaient. Les siècles passèrent avec une 
infinie lenteur sur les commencements de leur 
génie. Nous leur envoyâmes en songe des 
pensées heureuses, leur inspirant de dompter 
les chevaux, de châtrer les taureaux, d'ins- 
truire les chiens à garder les brebis. Ils créè- 
rent la famille, la tribu. Un jour, une de leurs 
tribus errantes fut assaillie par des chasseurs 
féroces. Aussitôt les jeunes hommes de la 



LA RÉVOLTE DES AXGES 205 

tribu formèrent avec les chariots une enceinte 
dans laquelle ils enfermèrent les femmes, les 
enfants, les vieillards, les bœufs, les trésors 
et, du haut des chariots, frappèrent de pierres 
meurtrières leurs agresseurs. Ainsi fut fondée 
la première cité. Né misérable et condamné 
au meurtre par la loi d'Iahveh, l'homme trempa 
son cœur dans les combats et dut à la guerre 
ses plus hautes vertus. Il consacra par son sang 
l'amour sacré de la patrie, qui devra (si 
l'homme accomplit jusqu'au bout ses destins) 
embrasser dans la paix la terre entière. L'un de 
nous. Dédale, lui apporta la cognée, le niveau, 
la voile. Ainsi nous rendîmes l'existence des 
mortels moins âpre et moins difficile. Ils bâti- 
rent sur les lacs des villages de roseaux où ils 
purent goûter une quiétude pensive inconnue 
aux autres habitants de la terre, et quand ils 
surent apaiser leur faim sans un trop pénible 
effort, nous soufflâmes dans leur poitrine 
l'amour de la bea,uté. 

» Ils dressèrent des pyramides, des obé- 
lisques, des tours, des statues colossales qui 
souriaient, roides et farouches, et des sym- 
boles génésiques. Ayant appris à nous con- 

12 



206 LA REVOLTE DES ANGES 

naître, ou sachant du moins nous deviner, ils 
éprouvaient pour nous de la crainte et de l'ami- 
tié. Les plus sages d'entre eux nous épiaient en 
une sainte horreur et méditaient nos enseigne- 
ments. Dans leur reconnaissance, les peuples 
de la Grèce et de l'Asie nous consacraient des 
pierres, des arbres, des bois ombreux, nous 
offraient des victimes, nous chantaient des 
hymnes ; enfin, nous étions des dieux pour eux 
et ils nous nommaient Horus, Isis, Astarté, 
Zeus, Palîas, Cybèle, Déméter et Triptolème. 
Satan était adoré sous les noms de Dionysos, 
d'Evan, d'Iacchos et de Lénée. Il montrait 
dans ses apparitions autant de force et de 
beauté qu'en peuvent concevoir les humains. 
Ses yeux avaient la douceur des violettes des 
bois; sur ses lèvres brillait le rubis des gre- 
nades ouvertes ; un duvet, plus fin que le ve- 
lours des pêches, couvrait ses joues et son 
menton; sa blonde chevelure, tressée en dia- 
dème et nouée mollement au sommet de la 
tête, était ceinte de lierre. Il charmait les 
bêtes féroces et, pénétrant dans les forêts pro- 
fondes, attirait à lui tous les esprits sauvages, 
tout ce qui grimpait dans les arbres et mon- 



LA REVOLTE DES ANGES 207 

trait à travers les branches une prunelle fa- 
rouche, tous les êtres violents et craintifs, 
nourris de baies amères et dont la poitrine 
velue contenait un cœur barbare, les demi- 
hommes des bois, auxquels ii communiquait la 
bienveillance et la grâce, et qui le suivaient, 
ivres de joie et de beauté. Il planta la vigne et 
enseigna aux mortels à fouler les grappes pour 
en faire couler le vin. Splendide et bienfaisant, 
il parcourut le monde suivi d'un long cortège. 
Pour l'accompagner, je pris la forme d'un ca- 
pripède : de mon front sortaient deux cornes 
naissantes; j'avais le nez camus et les oreilles 
pointues; deux glandes, ainsi qu'aux chèvres, 
me pendaient sur le cou; à mes reins s'agitait 
une queue de bouc et mes jambes velues se 
terminaient par une corne noire et fourchue, 
qui frappait le sol en cadence. 

» Dionysos accomplissait par le monde sa 
marche triomphale. Je traversai avec lui la 
Lydie, les champs phrygiens, les plaines brû- 
lantes de la Perse, la Médie hérissée de frimas, 
l'heureuse Arabie et la riche Asie, dont la mer 
baignait les cités florissantes. Il s'avançait sur 
un char attelé de lions et de lynx, au son des 



208 LA REVOLTE DES ANGES 

flûtes, des cymbales et des tambours inventés 
pour ses mystères. Les Bacchantes, les Thya- 
des et les Ménades, ceintes de la nébride tache- 
tée, agitaient le thyrse entouré de lierre. II 
entraînait à sa suite les Satyres, dont je con- 
duisais la troupe joyeuse, les Silènes, les Pans, 
les Centaures. Sous ses pas naissaient les fleurs 
et les fruits, et en frappant les rochers de son 
thyrse, il en faisait jaillir des sources limpides. 
)) Au temps des vendanges, il visitait la Grèce ; 
et les villageois accouraient au-devant de lui, 
teints des sucs verts ou rouges des plantes, le 
visage couvert de masques de bois, d'écorce 
ou de feuilles, une coupe de terre à la main, et 
dansaient des danses lascives. Leurs femmes, 
im.itant les compagnes du Dieu, la tête ceinte 
du vert smilax, nouaient sur leurs flancs assou- 
plis des peaux de faon et de chevreau. Les 
vierges attachaient à leur cou des guirlandes de 
figues, pétrissaient des gâteaux de farine et 
portaient le Phallus dans la corbeille mystique. 
Et les vignerons, barbouillés de lie, debout 
dans leurs chariots, échangeant avec les pas- 
sants la moquerie et l'invective, inventaient la 
tragédie. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 209 

» Certes, ce ne fut pas en sommeillant au 
bord d'une fontaine, mais par un dur labeur, 
que Dionysos apprit à cultiver les plantes et à 
les forcer de produire des fruits savoureux. Et 
tandis qu'il méditait l'art de faire des grossiers 
habitants des bois une race amie de la lyre et 
soumise aux lois justes, plus d'une fois, sur son 
front brûlé d'enthousiasme passa la mélan- 
colie et le sombre délire. Mais son profond 
savoir et son amitié pour les hommes lui firent 
surmonter tous les obstacles. jours divins ! 
belle aurore de la vie! Nous menions les 
Bacchanales sur les sommets chevelus des 
montagnes et sur le blond rivage des mers. Les 
Naïades et les Oréades se mêlaient à nos jeux. 
Aphrodite, à notre approche, sortait de l'écume 
des flots, pour nous sourire. 



Il 



CHAPITRE XIX 

Suite du récit. 



> Çuand les hommes eurent appris à cultiver 
la terre, à conduire les troupeaux, à entourer 
le murs les saintes citadelles et à connaître les 
dieux à leur beauté, je me retirai dans cette 
douce contrée, ceinte de forêts épaisses, qu'ar- 
rosent le Stymphale, i'Olbios, TÉrymanthe et 
Torgueilleux Gratis, enflé des eaux glacées du 
Styx, et là, dans une fraîche vallée, aux pieds 
d'une colline plantée d'arbousiers, d'oliviers et 
de pins, sous un bouquet de platanes et de 
pejpliers blancs, au bord d'un ruisseau qui 
'^oule avec un doux murmure entre les lentis- 
ques touffus, je chantais aux pâtres et aux 
nymphes la naissance du monde, l'origine du 



LA REVOLTE DES ANGES 211 

feu, de Fair subtil, de l'^au et de la terre. Je 
leur disais comment les premiers hommes 
vivaient misérables ei nus, dans les forêts, 
avant que les démons ingénieux leur eussent 
enseigné les arts, et je leur disais les thiases 
du Dieu et comment on donnait à Dionysos 
Séméîé pour mère, parce que sa pensée bien- 
veillante était née dans la foudre. 

» Ce peuple agréable entre tous aux yeux 
des Démons, ces Grecs heureux ne trouvèrent 
pas, sans effort, la bonne police et les arts. 
Leur premier temple fut une hutte en branches 
de laurier; leur première image des dieux, un 
arbre ; leur premier autel, une pierre brute, 
teinte du sang d'Iphigénie. Mais en peu de 
temps, ils portèrent la sagesse et la beauté à un 
point que nul peuple n avait atteint avant eux, 
dont nul peuple ne s'est, depuis, approché. 
D'où vient, Arcade, ce prodige unique sur la 
terre? Pourquoi le sol sacré de Flonie et de 
TAttique a-t-il nourri cette fleur incomparable? 
?arce qu'il n'y eut là ni sacerdoce, ni dogme, 
ni révélation, et que les Grecs ne connurent 
jamais le dieu jaloux. C'est son propre génie, 
c'est sa propre beauté dont l'Hellène fît ses 



212 LA REVOLTE DES ANGES 

dieux et quand il levait ses regards au ciel, il 
y retrouvait son image. Il conçut toute chose 
à sa mesure et donna à ses temples des propor- 
tions parfaites : tout y était grâce, harmonie, 
mesure et sagesse ; tout y était digne des 
immortels qui les habitaient et qui, sous des 
noms heureux, sous des formes accomplies 
représentaient le génie de l'homme. Les co- 
lonnes qui soutenaient la poutre de marbre, la 
frise et la corniche avaient quelque chose d'hu- 
main, qui les rendait vénérables, et l'on voyait 
parfois, comme à Athènes et à Delphes, de 
belles jeunes filles porter, robustes et sou- 
riantes, l'entablement des trésors et des sanc- 
tuaires. splendeur, harmonie, sagesse! 

» Dionysos résolut de se rendre en Italie où 
rappelaient du nom de Bacchus des peuples 
avides de célébrer ses mystères. Je pris place 
dans son navire orné de pampres et abordai, 
sous le regard des deux frères d'Hélène, à 
l'embouchure du Tibre jaune. Déjà, par les 
leçons du Dieu, les habitants du Latium avaient 
appris à marier la vigne à l'ormeau. Je me 
plus à habiter, au pied des monts Sabins, un 
vallon couronné de feuillage, arrosé de sources 



LA RÉVOLTE DES ANGES 213 

pures. Je cueillais dans les prés la verveine et 
la mauve. Les pales oliviers, qui tordaient au 
penchant du coteau leurs troncs tr-2:ispercés, 
m'offraient des fruits onctueux. Là, j'instrui- 
sais des hommes à la tête carrée qui n'avaient 
point, comme les Grecs, un esprit ingénieux, 
mais dont le cœur était ferme, l'âme patiente 
et qui vénéraient les dieux. Mon voisin, soldat 
rustique, durant quinze ans, courbé sous le 
fardeau, avait suivi l'aigle romaine par les 
monts et les mers et vu fuir les ennemis du 
peuple-roi. Maintenant il conduisait dans le 
sillon ses deux bœufs roux, qui portaient au 
front, entre leurs cornes évasées, une étoile 
blanche. Cependant, sous le chaume, son 
épouse chaste et grave pilait l'ail dans un 
mortier de bronze et faisait cuire les fèves sur 
la pierre sacrée du foyer. Et moi, son ami, 
assis non loin sous un chêne, j'égayais ses tra- 
vaux des sons de ma flûte et je souriais à ses 
jeunes enfants quand, à l'heure où le soleil 
déjà bas allonge les ombres, ils revenaient du 
bois tout chargés de ramée. A la porte du jar- 
din, où mûrissaient les poires et les citrouilles 
et que fleurissaient le lis et l'acanthe toujours 



214 LA REVOLTE DES ANGES 

verte, un Priape taillé dans un tronc de figuier, 
menaçant les voleurs de son membre formi- 
dable et les roseaux que le vent agitait sur sa 
tête, effrayaient les oiseaux, pillards. A la lune 
nouvelle, le pieux colon offrait à ses lares, 
couronnés de myrte et de romarin, une poignée 
de sel et d'orge. 

» Je vis grandir ses enfants et les enfants de 
ses enfants, qui gardaient en leur cœur la 
piété première et n'oubliaient pas le sacrifice à 
Bacchus, à Diane, à Vénus, ni de verser du 
vin pur et des fleurs aux fontaines. Mais len- 
tement, ils dégénéraient de la patience et de la 
simplicité antiques. Je les entendais gémir 
quand le torrent, gonflé par des pluies abon- 
dantes, les obligeait à construire une digue 
pour défendre le champ paternel : le dur vin 
de la Sabine fatiguait leur palais délicat. Ils 
allaient boire les vins grecs à la taverne voi- 
sine et oubliaient les heures en regardant, sous 
la treille, danser la joueuse de flûte habile à 
mouvoir, au son du crotale, ses flancs polis. 
Les colons se faisaient de doux loisirs au mur- 
mure du feuillage et des ruisseaux, mais on 
voyait, entre les peupliers, s'élever, au bord 



LA RÉVOLTE DES ANGES 215 

de la voie sacrée, de vastes tombeaux, des 
statues, des autels et le grondement des chars 
devenait plus fréquent sur les dalles usées. 
Un jeune cerisier, apporté par un vétéran, 
nous apprit les conquêtes lointaines d'un con- 
sul, et des odes, chantées sur la lyre, nous 
instruisirent des victoires de Rome, maîtresse 
du monde. 

» Toutes les contrées que le grand Dionysos 
avait parcourues, changeant les bêtes sauvages 
en hommes, et faisant éclore les fruits et les 
moissons sur le chemin de ses Ménades, res- 
piraient maintenant la paix romaine. Le nour- 
risson de la Louve, soldat et terrassier, ami 
des peuples vaincus, traçait les routes depuis 
les rives de l'Océan brumeux jusques aux 
pentes escarpées du Caucase ; dans toutes les 
villes s'élevaient les temples d'Auguste et de 
Rome et, telle était la foi de l'univers en la 
justice latine, que dans les gorges de Thessalie 
ou sur les bords chevelus du Rhin, Fesclave, 
près de succomber sous un poids inique, 
s'écriait : « César! » Mais pourquoi faut-il que, 
sur ce malheureux globe de terre et d'eau, tout 
se flétrisse et meure et que les plus belles choses 



216 LA REVOLTE DES AXGES 

soient les plus éphémères? filles adorables 
de la Grèce; ô Science, ô Sagesse, ô Beauté, 
divinités favorables, vous vous endormiez d'un 
sommeil léthargique, avant de subir l'outrage 
des barbares qui déjà, dans les marécages du 
nord et dans les steppes désolés, prêts à vous 
assaillir, enfourchaient à cru leurs petits che- 
vaux aux longs poils. 

» Cher Arcade, tandis que le légionnaire 
patient campait sur les bords du Phase et du 
Tanaïs, les femmes et les prêtres de l'Asie et 
de la monstrueuse Afrique envahissaient la 
Ville Eternelle et troublaient de leurs prestiges 
les fils de Rémus. Jusqu'alors, le persécuteur 
des démons industrieux, lahveh, n'était connu 
dans le monde, qu'il prétend avoir créé, que 
par quelques misérables tribus syriennes, long- 
temps féroces comme lui, et perpétuellement 
traînées de servitude en servitude. Profitant de 
la paix romaine, qui assurait partout la liberté 
du trafic et des voyages et favorisait l'échange 
des produits et,des idées, ce vieux dieu prépara 
la conquête insolente de l'Univers. Il n'était 
pas seul, d'ailleurs, à tenter une telle entre- 
prise. En même temps que lui, une foule de 



LA REVOLTE DES ANGES 217 

dieux, de démiurges, de démons, tels que 
Mithra, Thamous, la bonne Isis, Euboulos, 
méditaient de s'emparer du monde pacifié. De 
tous ces esprits, lahveh semblait le moins pré- 
paré à la victoire. Son ignorance, sa cruauté, 
son faste, son luxe asiatique, son mépris des 
lois, son affectation à se rendre invisible, 
devaient offenser ces Hellènes, ces Latins, qui 
avaient reçu les leçons de Dionysos et des 
Muses. Il sentit lui-même qu'il n'était pas 
capable de gagner les cœurs des hommes 
libres et des esprits polis, et il usa de ruse. 
Pour séduire les âmes, il imagina une fable 
qui, sans être aussi ingénieuse que les mythes, 
dont nous avons orné l'esprit de nos disciples 
antiques, pouvait toucher les intelligences 
débiles, qui, partout, se trouvent en foule 
épaisse. Il proclama que les hommes, ayant 
tous commis un crime envers lui, un crime 
héréditaire, en portaient la peine dans leur vie 
présente et dans leur vie future (car les mor- 
tels s'imaginent follement que leur existence 
se prolonge dans les enfers) et l'astucieux 
lahveh fît connaître qu'il avait envoyé son 
propre fils sur la terre pour racheter de son 

13 



218 LA RÉVOLTE DES ANGES 

sang la dette des hommes. Il n'est pas croyable 
que la peine rachète la faute, et il est moins 
croyable encore que l'innocent puisse payer 
pour le coupable. Les souffrances d'un inno- 
cent ne compensent rien et ne font qu'ajouter 
un mal à un mal. Cependant, il se trouva de 
malheureux êtres pour adorer lahveh et son iils 
expiateur, et pour annoncer leurs mystères 
comme une bonne nouvelle. Nous devions 
nous attendre à cette folie. N'avions-nous pas 
vu maintes fois ces humains, quand ils étaient 
pauvres et nus, se prosterner devant tous les 
fantômes de la peur, et, plutôt que de suivre 
les leçons des démons favorables, obéir aux 
commandements des démiurges cruels? lahveh, 
par sa ruse, prit les âmes comme dans un filet. 
Mais il n'en retira pas, pour sa gloire, tout 
l'avantage qu'il en attendait. Ce ne fut pas lui, 
ce fut son fils qui reçut les hommages des 
hommes et qui donna son nom au culte nou- 
veau. Il demeura lui même à peu près ignoré 
sur la terre. 



CHAPITRE XX 

Suite du récit. 



)) La superstition nouvelle s'étendit d'abord 
en Syrie et en Afrique ; elle gagna les ports de 
mer où grouille une populace immonde et 
pénétra en Italie, infestant d'abord les courti- 
sanes et les esclaves, et fît de rapides progrès 
dans la plèbe des villes. Mais, pendant long- 
temps, les campagnes n'en furent guère in- 
commodées. Comme parle passé, les villageois 
consacraient à Diane un pin qu'ils arrosaient 
chaque année du sang d'un jeune sanglier, se 
rendaient les Lares propices par le sacrifice 
d'une truie et offraientà Bacchus, bienfaiteur des 
hommes, un cabri d'une blancheur éclatante, 
et, s'ils étaient trop pauvres, ils avaient du 



220 LA RÉVOLTE DES ANGES 

moins pour les protecteurs du foyer, de la 
vigne et du champ, un peu de vin et de farine. 
Nous leur avions enseigné qu'il suffit de tou- 
cher Tautel d'une main pure et que les dieux 
se réjouissent d'une offrande modique. Cepen- 
dant, le règne d'Iahveh s'annonçait en cent 
lieux par des folies. Les chrétiens brûlaient les 
livres, renversaient les temples, incendiaient 
les villes, exerçaient leurs ravages jusque dans 
les déserts. Là, des milliers de malheureux, 
tournant leur fureur contre eux-mêmes, se 
déchiraient les flancs avec des pointes de fer. 
Et, de toute la terre, les soupirs des victimes 
volontaires montaient au Dieu comme des 
louanges. Ma retraite ombreuse ne pouvait 
échapper longtemps à la rage de ces for- 
cenés. 

» Au sommet de la colline qui dominait le bois 
d'oliviers tous les jours égayé des sons de ma 
flûte, s'élevait, depuis les premiers ans de la 
paix romaine, un petit temple de marbre, rond 
comme les cabanes des aïeux. Il n'avait point 
de murs ; sur une base haute de sept degrés se 
dressaient en cercle seize colonnes aux volutes 
d'acanthe, portant une coupole de tuiles blan- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 221 

ches. Cette coupole recouvrait une statue de 
l'Amour, taillant son arc, ouvrage d'un sculp- 
teur athénien. L'enfant semblait respirer ; la 
joie jaillissait de ses lèvres ; tous ses membres 
étaient harmonieux et souples. J'honorais cette 
image du plus puissant des dieux, et j'ensei- 
gnais aux villageois à lui porter en offrande 
une coupe couronnée de verveine et pleine d'un 
vin de deux années. 

)> Un jour que j'étais assis à ma coutume aux 
pieds du Dieu, méditant des préceptes et des 
chansons, un homme inconnu, farouche, la 
barbe inculte, s approcha du temple, franchit 
d'un bond les degrés de marbre et, plein d'une 
allégresse féroce : 

> — Péris, cria-t-il, empoisonneur des âmes, 
et puissent avec toi périr la joie et la beauté. 
» Il dit et tire de sa ceinture une hache qu'il 
lève sur le Dieu. J'arrête son bras, je le ren- 
verse et le foule à la corne de mes pieds. 

» — Démon, me cria-t-il avec un noir cou- 
rage, laisse-moi renverser cette idole et tu 
pourras me tuer après. 

» Je n'exauçai point son atroce prière ; mais 
pressai de tout mon poids sa poitrine, qui cra- 



222 LA REVOLTE DES ANGES 

quait sous mon genou, et de mes deux mains 
lui serrant le cou, j'étranglai l'impie. 

» Tandis qu'il gisait, la face violette et la 
langue pendante, aux pieds du Dieu souriant, 
j'allai me purifier à la source sacrée. Puis, 
quittant cette terre devenue la proie des chré- 
tiens, je traversai les Gaules et gagnai les rives 
de la Saône, où jadis Dionysos avait porté la 
vigne. Le dieo des Chrétiens n'était pas encore 
annoncé chez ces peuples heureux. Ils adoraient 
pour sa beauté un hêtre touffu, dont les 
rameaux respectés pendaient jusqu'à terre, et 
ils y suspendaient des bandelettes de laine. Ils 
adoraient aussi une source sacrée et déposaient 
des images d argile dans une grotte humide. 
Ils offraient de petits fromages et une jatte de 
lait aux nymphes des bois et des montagnes. 
Mais bientôt un apôtre de la tristesse leur fut 
envoyé par le Dieu nouveau. Il était plus sec 
qu'un poisson fumé. Bien qu'exténué par le 
jeûne et les veilles, il enseignait avec une 
ardeur inextinguible je ne sais quels sombres 
mystères. Il aimait la souffrance et la croyait 
bonne : sa colère poursuivit tout ce qui est 
beau, vénuste et joyeux. L'arbre sacré tomba 



é 



La révolte des ANGES 223 

SOUS sa cognée. Il haïssait les Nymphes parce 
qu'elles étaient belles, et il leur jetait des im- 
précations quand leurs flancs arrondis bril- 
laient le soir à travers le feuillage, et il avait 
en aversion ma flûte mélodieuse. Le pauvre 
hère pensait qu'il y a des formules pour mettre 
en fuite les démons immortels qui habitent les 
antres frais, le fond des forêts et les sommets 
des montagnes. Il croyait nous vaincre avec 
quelques gouttes d'eau sur lesquelles il avait 
prononcé certains mots et fait quelques gestes. 
Les nymphes, pour se venger, lui apparais- 
saient la nuit et lui donnaient d'elles un désir 
ardent, que le bélître croyait criminel ; puis 
elles fuyaient, égrenant par les champs leur 
rire sonore, tandis que leur victime se tordait, 
les reins brûlés, sur sa couche de feuilles. 
Ainsi les Nymphes divines se moquent des 
exorciseurs et raillent les méchants et leur 
chasteté sordide. 

» L'apôtre ne fît pas autant de mal qu'il 
aurait voulu, parce qu'il enseignait des esprits 
simples et dociles à la nature et que telle est 
la médiocrité de la plupart des hommes, qu'ils 
tirent peu de conséquences des principes qu'on 



224 LA REVOLTE DES ANGES 

leur inculque. Le petit bois où je vivais appar- 
tenait à un Gaulois de famille sénatoriale, qui 
gardait un reste des élégances latines. Il aimait 
sa jeune affranchie et partageait avec elle son 
lit de pourpre brodé de narcisses. Ses esclaves 
cultivaient sa vigne et son jardin, il était poète 
et chantait, à l'imitation d'Ausone, Vénus fouet- 
tant son fils avec des roses. Bien qu'il fût chré- 
tien, il m'offrait du lait, des fruits et des 
légumes comme au génie du lieu. En retour, 
je charmais ses loisirs des sons de ma flûte et 
je lui donnais des songes heureux. En fait, ces 
paisibles Gaulois savaient très peu de chose 
d'Iahveh et de son fils. 

)) Mais voici que des feux s'allument à l'ho- 
rizon, et que des cendres, chassées par le vent, 
tombent dans les clairières de nos bois. Des 
paysans conduisent sur les routes une longue 
file de chariots ou poussent leurs troupeaux 
devant eux. Des cris d'effroi s'élèvent des vil- 
lages : « Les Burgondes !... » Un premier cava- 
lier se montre, la lance à la main, tout vêtu de 
bronze clair et ses longs cheveux rouges tom- 
bant en deux nattes sur ses épaules. Puis il en 




LA REVOLTE DES ANGES 225 

vient deux, puis une vingtaine, puis des mil- 
liers, farouches, ensanglantés. Ils massacrent 
les vieillards, les enfants, violent jusqu'aux 
aïeules, dont les cheveux gris s'attachent à 
leurs semelles, avec la cervelle des nouveau- 
nés. Mon jeune Gaulois et sa jeune affranchie 
teignent de leur sang la couche brodée de nar- 
cisses. Les barbares brûlent les basiliques pour 
y faire cuire des bœufs entiers, ils brisent les 
amphores et hument le vin dans la boue des 
celliers inondés. Leurs femmes les accom- 
pagnent entassées demi-nues dans les chars de 
guerre. Quand le Sénat et le peuple des villes 
et les chefs des églises ont péri dans les 
flammes, les Burgondes cuvent leur vin sous 
les arcades du Forum. Et quinze jours plus 
tard on voit l'un d'eux sourire, dans sa barbe 
épaisse, au petit enfant que, sur le seuil delà 
demeure, la blonde épouse soulève dans ses 
bras, un autre allumer sa forge et frapper le 
fer en cadence, un autre chanter sous un chêne, 
à ses compagnons assemblés, les dieux et les 
héros de sa race, et d'autres étaler, pour les 
vendre, des pierres tombées du ciel, des cornes 
d'aurochs et des amulettes. Et les antiques 

13. 



226 LA RÉVOLTE DES ANGES 

habitants de la contrée, peu à peu rassurés, sor- 
tent des bois où ils s'étaient blottis et viennent 
relever leur cabane incendiée, labourer leur 
champ, tailler leur vigne. On se remit à vivre ; 
mais ces temps furent les plus misérables que 
l'humanité eût encore traversés. Les barbares 
recouvraient l'Empire. Leurs mœurs étaient 
rudes, et comme ils nourrissaient des senti- 
ments de vengeance et de cupidité, ils croyaient 
fermement au rachat des fautes. Cette fable 
d'Iahveh et de son fils leur plut et ils la crurent 
d'autant plus facilement, qu'elle leur était en- 
seignée par ces Romains qu'ils savaient plus 
savants qu'eux et dont ils admiraient en secret 
les arts et les mœurs. Hélas ! la Grèce et Rome 
n'avaient que des héritiers imbéciles. Tout 
savoir était perdu. Alors c'était un grand mérite 
que de chanter au lutrin, et ceux qui rete- 
naient quelques phrases de la Bible passaient 
pour de prodigieux génies. Il y avait encore 
des poètes comme il y avait des oiseaux, mais 
leurs vers boitaient de tous leurs pieds. Les 
antiques démons, les bons génies de l'homme, 
dépouillés de leurs honneurs, chassés, pour- 
suivis, traqués, demeuraient cachés dans les 



LA REVOLTE DES ANGES 227 

forêts ; ou, s'ils se montraient encore aux 
hommes, prenaient, pour les tenir en respect, 
une figure terrible, une peau rouge, verte ou 
noire, des yeux torves, une bouche énorme, 
garnie de dents de sanglier, de cornes, une 
queue au derrière et parfois un visage humain 
sur le ventre. Les nymphes restaient belles; et 
les barbares, ne sachant aucun des noms si 
doux qu elles portaient autrefois, les appelaient 
des fées, leur prêtaient un caractère capricieux 
et des goûts puérils, les craignaient, les 
aimaient. 

)) Nous étions bien déchus, bien diminués; 
pourtant nous ne perdîmes pas courage, et, 
gardant une humeur riante et un esprit bien- 
veillant, nous fûmes, en ces temps cruels, les 
vrais amis des hommes. Nous apercevant que 
les barbares devenaient peu à peu moins om- 
brageux et moins féroces, nous nous ingé- 
niâmes à converser avec eux sous toutes sortes 
de déguisements. Nous les incitions avec mille 
précautions et par de prudents détours à ne 
pas reconnaître le vieux lahveh comme un 
maître infaillible, à ne point obéir aveuglé- 
ment à ses ordres, à ne point craindre ses 



228 LA RÉVOLTE DES ANGES 

menaces. Nous usions au besoin des artifices 
de la magie. Nous les exhortions sans cesse à 
étudier la nature et à rechercher les vestiges 
de la sagesse antique. Ces guerriers du Nord, 
pour grossiers qu'ils étaient, connaissaient 
quelques arts mécaniques. Ils croyaient voir 
des combats dans le ciel ; les sons de la harpe 
leur tiraient des pleurs et peut-être avaient-ils 
un esprit plus capable de grandes choses que 
les Gaulois et les Romains dégénérés dont ils 
avaient envahi les terres. Ils ne savaient ni 
tailler la pierre ni polir le marbre ; mais ils fai- 
saient venir des porphyres et des colonnes de 
Rome et de Ra venue; leurs chefs prenaient 
pour sceau une gemme gravée par un Grec 
aux jours de beauté. Ils élevaient des murailles 
avec des briques ingénieusement disposées en 
barbes d'épis et parvenaient à bâtir des églises 
assez agréables avec leurs corniches soutenues 
par des modillons à têtes menaçantes et leurs 
lourds chapiteaux où des monstres s'entre- 
dé voraient. 

» Nous les instruisions dans les lettres et 
les sciences. Un vicaire de leur dieu, Gerbert, 
prit de nous des leçons de physique, d'arithmé- 



LA REVOLTE DES ANGES 229 

tique, de musique, et Ton disait qu'il nous 
avait vendu son âme. Les siècles s'écoulaient 
et les mœurs restaient violentes. Le monde 
était à feu et à sang. Les successeurs de ce 
studieux Gerbert, non contents de posséder les 
esprits (les bénéfices qu'on y a sont plus légers 
que l'air) voulurent posséder les corps. Ils 
prétendaient à la monarchie universelle du 
droit qu'ils tenaient d'un pêcheur du lac de 
Tibériade. L'un d'eux pensa, un moment, pré- 
valoir sur le lourd Germain, successeur d'Au- 
guste. Mais finalement le spirituel dut com- 
poser avec le temporel et les peuples furent 
tiraillés entre deux maîtres contraires. Ces 
peuples s'organisaient dans un tumulte hor- 
1 rible. Ce n'était que guerres, famines, exter- 
minations. Comme ils attribuaient à leur dieu 
les maux innombrables qui fondaient sur eux, 
ils l'appelaient le Très Bon, non par anti- 
phrase, mais parce que pour eux le meilleur 
était celui qui frappait le plus fort. En ce 
temps de violence, pour me faire de studieux 
loisirs, je pris un parti qui peut surprendre, 
mais qui était fort sage. 

» Il est entre la Saône et les monts charo- 



230 LA REVOLTE DES AKGES 

lais, OÙ paissent les bœufs, une colline boisée, 
qui descend doucement sur des prairies ar- 
rosées par un frais ruisseau. Là s'élevait un 
monastère célèbre dans toute la chrétienté. Je 
cachai sous un froc mes pieds fourchus et me 
fis moine en cette abbaye, où je vécus tran- 
quille, à l'abri des gens d'armes qui, amis ou 
ennemis, se montraient également importuns. 
L'homme, retombé en enfance, avait tout à 
rapprendre. Frère Luc, mon voisin de cellule, 
qui étudiait les mœurs des animaux, ensei- 
gnait que la belette conçoit ses petits par 
l'oreille. Je cueillais dans les champs des 
simples pour soulager les malades, à qui jus- 
que-là, en guise de traitement, on faisait 
toucher les reliques des saints. II se trouvait 
dans l'abbaye quelques démons, mes pareils, 
que je reconnus à leurs pieds fourchus et à 
leurs paroles bienveillantes. Nous réunîmes 
nos efforts pour polir l'esprit rugueux des 
moines. 

» Tandis que sous les murs de l'abbaye, les 
petits enfants jouaient à la marelle, nos reli- 
gieux se livraient à un autre jeu aussi vain et 
auquel pourtant je m'amusai avec eux ; car il 



LA RÉVOLTE DES ANGES 231 

faut tuer le temps, et c'est même là, si l'on y 
songe, l'unique emploi de la vie. Notre jeu 
était un jeu de mots qui plaisait à nos esprits, 
à la fois subtils et grossiers, enflammait les 
écoles et troublait la chrétienté tout entière. 
Nous formions deux camps. L'un des camps 
soutenait qu'avant qu'il y eût des pommes, il 
y avait la Pomme; qu'avant qu'il y eût des 
papegais, il y avait le Papegai, qu'avant qu'il 
y eût des moines paillards et gourmands, il y 
avait le Moine, la Paillardise et la Gourman- 
dise, qu'avant qu'il y eût des pieds et des culs 
en ce monde, le Coup de pied au cul résidait 
de toute éternité dans le sein de Dieu. L'autre 
camp répondait que, au contraire, les pommes 
donnèrent à l'homme l'idée de pomme, les 
papegais l'idée de papegai; les moines l'idée de 
moine, de gourmandise et de paillardise, et 
que le coup de pied au cul n'exista qu'après 
avoir été dûment donné et reçu. Les joueurs 
s'échauffaient et en venaient aux mains. 
J'étais du second parti, qui contentait mieux 
ma raison et qui fut, en effet, condamné par 
le Concile de Soissons. 
» Cependant, non contents de se battre entre 



232 LA REVOLTE DES ANGES 

eux, vassal contre suzerain, suzerain contre 
vassal, les seigneurs imaginèrent d'aller guer- 
royer en Orient. Ils disaient, autant qu'il m'en 
souvienne, qu'ils allaient délivrer le tombeau 
du fils de Dieu. Ils le disaient; mais leur 
esprit aventureux et cupide les excitait à cher- 
cher au loin des terres, des femmes, des es- 
claves, de l'or, de la myrrhe et de l'encens. 
Ces expéditions, ai-je besoin de le dire? furent 
désastreuses; mais nos épais compatriotes en 
rapportèrent la connaissance des métiers et des 
arts orientaux et un goût de somptuosité. 
Dès lors, nous eûmes moins de peine à les 
faire travailler et à les mettre sur la voie des 
inventions. Nous bâtîmes des églises merveil- 
leusement belles, avec des arcs audacieuse- 
ment brisés, des fenêtres en lancettes, de 
hautes tours, des milliers de clochetons, des 
flèches aiguës, qui, montant vers le ciel 
d'Iahveh, lui portaient à la fois les prières des 
humbles et les menaces des superbes, car tout 
cela était notre œuvre autant que celle des 
mains humaines, et c'était un spectacle étrange 
que de voir travailler ensemble à la cathédrale 
les hommes et les démons, chacun sciant, 



LA RÉVOLTE DES ANGES 233 

polissant, assemblant les pierres, sculptant 
aux chapiteaux et sur les corniches, l'ortie, la 
ronce, le chardon, le chèvrefeuille et le frai- 
sier, taillant des figures de vierges et de saints 
et des images bizarres de serpents, de pois- 
sons à tête d'âne, de singes se grattant la fesse, 
chacun enfin y mettant son génie sévère, 
espiègle, sublime, grotesque, humble, auda- 
cieux, et faisant de tout cela une cacophonie 
harmonieuse, un cantique ravissant de joie et 
de douleur, une Babel triomphale. A notre 
instigation, les ciseleurs, les orfèvres, les 
émailleurs accomplirent des merveilles et tous 
les arts somptuaires fleurirent à la fois : 
soieries de Lyon, tapisseries d'Arras, toiles de 
Reims, draps de Rouen. Les bons marchands 
allaient sur leur jumpnt dans les foires portant 
des pièces de velours et de brocart, des bro- 
deries, des orfrois, des joyaux, de la vaisselle 
d'argent et des livres enluminés. De gais com- 
pagnons dressaient leurs tréteaux dans les 
églises ou sur les places publiques et repré- 
sentaient, selon leur intelligence, les gestes du 
ciel, de la terre et de l'enfer. Les femmes se 
paraient de superbes atours et devisaient 



234 LA REVOLTE DES ANGES 

d'amour. Au printemps, quand le ciel était 
bleu, nobles et vilains étaient pris à l'envi du 
désir de folâtrer dans la prairie émaillée de 
fleurs. Le violoneux accordait son instru- 
ment; dames, chevaliers et demoiselles, bour- 
geois et bourgeoises, villageois et pucelles, se 
tenant par la main, commençaient le branle. 
Mais soudain, la Guerre, la Famine et la Peste 
entraient dans la ronde, et la Mort, arrachant 
le violon des mains du ménétrier, menait la 
danse. L'incendie dévorait les villages et les 
moustiers, les hommes d'armes pendaient au 
chêne du carretour les paysans qui ne pou- 
vaient payer rançon et liaient au tronc les 
femmes grosses à qui les loups venaient la 
nuit dévorer leur fruit dans leur ventre. Les 
pauvres gens en perdaieat le sens. Parfois, la 
paix rétablie, le beau temps revenu, sans 
raison, sous le coup d'une folle épouvante, ils 
abandonnaient leurs maisons et couraient par 
troupes, demi-nus, se déchirant avec des 
crochets de fer et chantant... Je n'accuse pas 
lahveh et son fils de tout ce mal. Beaucoup de 
choses mauvaises se faisaient sans lui et 
contre lui. Mais où je reconnais la pensée du 



LA RÉVOLTE DES ANGES 235 

Dieu Bon (comme ils l'appelaient), c'est à la 
coutume instituée par ses vicaires et établie sur 
la chrétienté tout entière de brûler, au son de 
cloches et au chant de psaumes, les hommes et 
les femmes qui, instruits par les démons, 
professaient sur ce Dieu des opinions singu- 
lières. 



CHAPITRE XXÎ 

Suite et fin du récit* 



» Il semblait que la science et la pensée 
eussent à jamais péri et que la terre ne dût plus 
jamais connaître la paix, la joie et la beauté. 

> Mais un jour, sous les murs de Rome, des 
ouvriers, creusant la terre au bord d'une voie 
antique, trouvèrent un sarcophage de marbre 
qui portait, sculptés sur les parois, des simu- 
lacres de l'Amour et les triomphes de Bacchus. 
Le couvercle soulevé, une vierge apparaît, dont 
le visage brille d'une éclatante fraîcheur. Ses 
longs cheveux, répandus sur ses blanches 
épaules, elle sourit dans son sommeil. Une 
troupe de citoyens, émus d'enthousiasme, sou- 
lèvent la couche funèbre et la portent au Gapi- 



LA REVOLTE DES ANGES 237 

tole. Le peuple, en foule, vient contempler 
l'ineffable beauté de la vierge romaine et reste 
silencieux, épiant le réveil de l'âme divine que 
contient cette forme adorable. Enfin, la ville 
fut si grandement émue de ce spectacle que 
le pape, craignant, non sans raison, qu'un culte 
païen ne vînt à naître sur le corps radieux, le 
fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. 
Vaines précautions ! inutiles soins ! La beauté 
antique, après tant de siècles de barbarie, avait 
apparu un moment au regard des hommes : 
c'en était assez pour que son image, imprimée 
dans leurs cœurs, leur inspirât un désir ardent 
d'aimer et de connaître. Dès lors, l'astre du 
Dieu des chrétiens pâlit et pencha vers son 
déclin. De hardis navigateurs découvrirent des 
mondes où vivaient des peuples nombreux, 
qui ignoraient le vieil lahveh, et l'on soupçonna 
qu'il les ignorait aussi, puisqu'il ne leur avait 
pas donné nouvelle de lui ni" de son fils expia- 
teur. Un chanoine polonais démontra le mou- 
vement de la terre, et l'on s'aperçut que, loin 
d'avoir créé l'univers, le vieux démiurge d'Is- 
raël n'en soupçonnait pas même la structure. 
Les écrits des philosophes, des orateurs, des 



238 LA RÉVOLTE DES ANGES 

jurisconsultes et des poètes anciens furent tirés 
de la poussière des cloîtres et, passant de mains 
en mains, inspirèrent aux esprits l'amour de la 
sagesse. Le vicaire da Dieu jaloux, le pape 
lui-même, ne crut plus en Celui qu'il repré- 
sentait sur la terre. Il aimait les arts et n'avait 
d'autre souci que de recueillir les statues an- 
tiques et d'élever des bâtiments somptueux, 
où se déployaient les ordres de Vitruve rétablis 
par Bramante. Nous respirions. Déjà, les vrais 
dieux, rappelés de leur long exil, revenaient 
habiter la terre. Ils y retrouvaient des temples 
et des autels. Léon, déposant à leurs pieds 
l'anneau, les trois couronnes et les clefs, leur 
offrait en secret l'encens des sacrifices. Déjà 
Polymnie accoudée reprenait le fil doré de ses 
méditations ; déjà, dans les jardins, les Grâces 
décentes et les Nymphes avec les Satyres for- 
maient des chœurs de danse; enfin la terre rap- 
prenait la joie. Mais, ô disgrâce, ô mauvais sort, 
événement funeste, voici qu'un moine allemand, 
tout gonflé de bière et de théologie, se dresse 
contre ce paganisme renaissant, le menace, le 
foudroie, prévaut seul contre les princes de 
l'Église, et, soulevant les peuples, les convie à 



LA RÉVOLTE DES ANGES 239 

une réforme qui sauve ce qui allait être détruit. 
En vain les plus liabiles d'entre nous tentèrent 
de le détourner de son œuvre. Un démon subtil, 
qu'on nomme sur la terre Belzôbuth, s'attache 
à lui, tantôt l'embarrassant par les arguments 
d'une savante controverse, tantôt le harcelant 
par de cruelles espiègleries. 

y> L'obstiné moine lui jette son encrier à la 
tête et poursuit la triste réformation. Que dire 
enfin? le robuste nautonier radouba, calfata, 
renfloua la nef avariée de l'Église. Jésus-Christ 
doit à ce frocard de voir son naufrage retardé 
de plus de dix siècles peut-être. Dès lors, les 
choses allèrent de mal en pis. Après ce gros 
encapuchonné, buveur et querelleur, vint le 
long et sec docteur de Genève, plein de l'esprit 
de l'antique lahveh, qui s'efforçait de ramener 
le monde aux temps abominables de Josué et 
des Juges d'Israël, maniaque froidement fu- 
rieux, hérétique brûleur d'hérétiques, le plus 
féroce ennemi des Grâces. 

)> Ces enragés apôtres et leurs enragés dis- 
ciples faisaient regretter même aux démons 
comme moi, aux diables cornus, le temps où 
le Fils régnait avec sa Mère virginale sur les 



240 LA REVOLTE DE? ANGES 

peuples éblouis de splendeurs : dentelle de 
pierre des cathédrales, roses éclatantes des yer- 
rières, fresques vivement coloriées où se dé- 
roulaient mille histoires merveilleuses, riches 
orfrois, brillants émaux des châsses et des reli- 
quaires, ors des croix et des ostensoirs, cons- 
tellations des cierges dans l'ombre des arceaux, 
grondements harmonieux des orgues. Tout 
cela sans doute, ce n'était point le Parthénon, 
ce n'était point les Panathénées ; mais cela riait 
aux yeux et aux cœurs; c'était encore de la 
beauté. Et ces maudits réformateurs ne veulent 
rien souffrir de plaisant ni d'aimable. Voyez-les 
grimper en noirs essaims sur les portails, sur 
les socles, sur les pinacles, sur les clochetons, 
et qui frappent de leur marteau stupide ces 
images de pierre que les démons avaient taillées 
d'accord avec ies maîtres d'œuvres, ces façons 
de saints assez bons hommes et ces gentilles 
saintes, et ces idoles touchantes des vierges 
mères pressant leur nourrisson contre leur 
sein. Car, pour être juste, un peu de paganisme 
agréable s'était introduit dans le culte du Dieu 
jaloux. Ces monstres d'hérétiques extirpaient 
l'idolâtrie. Nous fîmes de notre mieux, mes 



LA RÉVOLTE DES ANGES 241 

compagnons et moi, pour interrompre leur 
affreux ouvrage et j'eus, pour ma part, le plaisir 
d'en jeter bas quelques douzaines du haut des 
portails et des galeries sur le parvis où se ré- 
pfindit leur cervelle infecte. 

> Le pis fut que l'Eglise catholique se réforma 
aussi et devint plus méchante qu'elle n'avait 
jamais été. Dans le doux pays de France, les 
sorbonniers et les moines s'acharnèrent avec 
une rage inouïe contre les démons ingénieux 
et les hommes doctes. Mon prieur se trouvait 
être des plus contraires aux bonnes lettres. 
Depuis q'uelque temps, mes veilles studieuses 
l'inquiétaient, et peut-être avait-il aperçu la 
fourche de mon pied. Le cafard fouilla dans 
ma cellule et y trouva du papier, de l'encre, 
des livres grecs nouvellement imprimés et une 
flûte de Pan suspendue au mur. A ces en- 
seignes, me reconnaissant pour un esprit diabo- 
lique, il me faisait jeter dans un cachot où 
j'eusse été nourri du pain d'angoisse et de l'eau 
d'amertume, si je ne m'étais promptement 
échappé par la fenêtre et réfugié dans les re- 
traites des bois, parmi les Nymphes et les 

Faunes. 

1* 



242 LA RÉVOLTE DES ANGES 

» Partout les bûchers allumés répandaient 
Todeur des chairs grillées. Partout les tortures, 
les supplices, les os brisés et les langues cou- 
pées. L'esprit d'Iahveh n'avait pas encore soufflé 
de si atroces fureurs. Ce n'était pas en vain 
pourtant que les hommes avaient soulevé le 
couvercle du sarcophage antique et contemplé 
la Vierge Romaine. Dans cette grande terreur, 
où papistes et réformateurs rivalisaient de vio- 
lence et de cruauté, au milieu des supplices, 
Tesprit humain reprenait force et courage. Il 
osait regarder les cieux et y voyait non le vieux 
sémite ivre de vengeance, mais, tranquille et 
resplendissante, Vénus Uranie. 

» Alors un nouvel ordre de choses naissait, 
alors commençaient les grands siècles. Sans 
renier publiquement le dieu de leurs aïeux, 
les esprits se soumirent à ses deux mortelles 
ennemies, la Science et la Raison, et l'abbé 
Gassendi le relégua doucement dans l'abîme 
lointain des causes premières. Les démons 
bienfaisants qui instruisent et consolent les 
malheureux mortels, inspirèrent aux beaux 
esprits de ce temps des discours de toutes sortes, 
des comédies et des contes d'un art accompli. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 243 

Les femmes inventèrent la conversation, Té- 
pître familière et la politesse ; les mœurs pri- 
rent une douceur et une noblesse inconnues 
aux âges précédents. Un des meilleurs esprits 
du siècle raisonnable, l'aimable Bernier, écrivit 
un jour à Saint-Evremont. « C'est un grand 
péché que de se priver d'un plaisir. » Et ce seul 
propos suffirait à découvrir le progrès des intel- 
ligences en Europe. Non qu'il n'y ait pas tou- 
jours eu des épicuriens, mais ils n'avaient pas 
la conscience de leur génie comme Dernier, 
Chapelle et Molière. Alors les dévots eux- 
mêmes comprenaient la nature. Et Racine, tout 
bigot qu'il était, savait aussi bien qu'un phy- 
sicien athée, comme Guy-Patin, rapporter aux 
divers états des organes les passions qui agi- 
tent les hommes. 

» Dans mon abbaye même, où j'étais rentré 
après la tourmente, et qui n'abritait guère que 
des ignorants et des pense-petit, un jeune reli- 
gieux, moins ignare que les autres, me confia 
que le Saint-Esprit s'exprime en mauvais grec 
pour humilier les savants. 

» Et toutefois la théologie et la controverse 
sévissaient encore dans cette société raison- 



244 LA RÉVOLTE DES ANGES 

nable. On vit, près de Paris, dans une vallée 
ombreuse, des solitaires qu'on nommait les 
Messieurs ; ils se disaient disciples de saint Au- 
gustin et soutenaient avec une constance hono- 
rabie que le Dieu de l'Ecriture frappe celui qui 
le craint, épargne celui qui le brave, ne tient 
nul compte des œuvres et damne, s'il lui plaît, 
ses plus fidèles serviteurs ; car sa justice n'est 
point notre justice et ses voies sont incompré- 
hensibles. Un soir, je rencontrai l'un de ces 
messieurs dans son jardin, oii il méditait, entre 
des carrés de choux et de plants de salades. 
J'inclinai devant lui mon front cornu et lui 
murmurai ces paroles amies : 

» — Que le vieux Jéhova vous garde, mon- 
sieur! Vous le connaissez bien. Oh! que vous 
le connaissez bien, et comme vous avez com- 
pris son caractère ! » 

» Le saint homme discerna en moi un ange 
de l'abîme, se crut réprouvé et mourut subi- 
tement d'épouvante. 

» Le siècle suivant fut le siècle de la philo- 
sophie. L'esprit d'examen se développa, le 
respect se perdit ; les grandeurs de chair s'af- 
faiblirent et l'esprit acquit des forces nou- 



LA REVOLTE DES ANGES 245 

veîles. Les mœurs prenaient un agrément 
inconnu jusqu'alors. Au rebours, les moines 
de mon ordre devenaient de plus en plus 
ignares et crasseux, et le couvent ne m'offrait 
plus aucun avantage, maintenant que la poli- 
tesse régnait dans les villes. Je n'y pus tenir. 
Ayant jeté mon froc aux orties, je mis une 
perruque poudrée sur mon front cornu, cachai 
sous des bas blancs mes jambes de bouc et, la 
canne à la main, les poches bourrées de 
gazettes, je courus le monde, fréquentai les 
promenades à la mode et me montrai assidu 
dans les cafés où se réunissaient les hommes 
de lettrée. On m'accueillit dans les salons où, 
par une heureuse nouveauté, les fauteuils 
épousaient la forme des fesses et où les 
hommes et les femmes raisonnaient avec bon 
sens. Les métaphysiciens eux-mêmes parlaient 
clairement. J'acquis en ville une grande auto- 
rité en matière d'exégèse et, sans me flatter, je 
suis pour une bonne part dans le testament du 
curé Meslier et dans la Bible expliquée par 
les chapelains du roi de Prusse. 

» II advint, dans ce temps, à ce vieil lahveh 
une mésaventure burlesque et cruelle. Un 

14. 



248 LA RÉVOLTE DES ANGES 

quaker. américain, au moyen d'an cerf-volant, 
lui vola son tonnerre. 

» J'habitais Paris et fus de ce souper où l'on 
parla d'étrangler le dernier prêtre avec les 
boyaux du dernier roi. La France était en 
effervescence ; une révolution épouvantable 
éclata. Les chefs éobémères de l'État boule- 
X''ersé régnèrent par la terreur au milieu de 
périls inouïs. Ils étaient, pour la plupart, 
moins cruels et moins impitoyables que les 
princes et les juges institués par lahveh dans 
les royaumes de la terre ; toutefois, ils paru- 
rent plus féroces, parce qu'ils jugeaient au 
nom de l'humanité. Malheureusement, ils 
étaient prompts à s'attendrir et d'une sensibi- 
lité toujours émue. Or, les hommes sensibles 
sont irritables et sujets à des accès de fureur. 
Ils étaient vertueux; ils avaient des mœurs, 
c'est-à-dire qu'ils concevaient des obligations 
morales étroitement définies et jugeaient les 
actions humaines non sur leurs conséquences 
naturelles, mais d'après des principes abs- 
traits. De tous les vices qui peuvent perdre 
un homme d'État, la vertu est le plus funeste 
elle pousse au crime. Pour travailler utile- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 247 

ment au bonheur des hommes, il faut être 
supérieur à toute morale, comme ce divin 
Jules. Dieu, si malmené depuis quelque 
temps, n eut pas trop à souffrir, en somme, 
de ces hommes nouveaux. Il trouva parmi eux 
des protecteurs et fut adoré sous le nom d'Être 
suprême. On peut même dire que la terreur 
fit diversion à la philosophie et profita au vieux 
démiurge, qui parut représenter le bon ordre, 
la tranquillité publique, la sécurité des per- 
sonnes et des biens. 

» Tandis que la liberté naissait dans la tem- 
pête, j'habitais Auteuii et fréquentais chez ma- 
dame Helvétius, où se trouvaient des gens qui 
pensaient librement sur tous les sujets. Rien 
de plus rare, même après Voltaire. Tel 
homme, qui affronte la mort sans trembler, 
n a pas le courage d'exprimer une opinion 
singulière sur les mœurs. Ce même respect 
humain qui le pousse à se faire tuer, l'incline 
devant le sentiment public. Je goûtais alors la 
conversation de Volney, de Cabanis et de 
Tracy. Disciples du grand Condillac, ils rap- 
portaient à la sensation l'origine de toutes nos 
connaissances. Ils s'appelaient idéologues. 



248 LA REVOLTE DES ANGES 

étaient les plus honnêtes gens du monde et 
fâchaient les esprits vulgaires en leur refusant 
l'immortalité. Car le commun des hommes, 
qui ne sait que faire de cette vie, en veut une 
autre, qui ne finisse point. Durant la tour- 
mente, notre petite société philosophique fut 
quelquefois inquiétée, sous les paisibles om- 
brages d'Auteuiî, par des patrouilles de 
patriotes. Condorcet, notre grand homme, 
était proscrit. Moi-même je fus suspect aux 
amis du peuple qui, en dépit de mon air rus- 
tique et de ma veste de basin, me croyaient 
aristocrate, et je confesse que l'indépendance 
de la pensée est la plus fière des aristocra- 
ties. 

» Un soir que j'épiais les dryades de Bou- 
logne qui brillaient sous le feuillage, ainsi que 
la lune quand elle commence à paraître au- 
dessus de l'horizon, je fus arrêté comme sus- 
pect et jeté dans un cachot. C'était une simple 
méprise ; mais les jacobins d'alors, à l'exemple 
des moines dont ils avaient usurpé la place, 
mettaient à très haut prix l'unité d'obédience. 
Après la mort de madame Helvétius, notre 
société se reforma dans le salon de madame 



LA REVOLTE DES ANGES 249 

de Condorcet. Bonaparte ne dédaignait pas de 
cawser quelquefois avec nous. 

> L ayant reconnu pour un grand homme, 
nous le crûmes idéologue comme nous. Notre 
i-nflucnce était assez forte dans le pays. Nous 
l'employâmes en sa faveur et le poussâmes à 
l'Empire, afin de montrer au monde un nou- 
veau Marc-Aurèle. Nous comptions sur lui 
pour pacifier l'univers : il ne justifia pas nos 
prévisio-ns et nous eûmes le tort de nous en 
prendre à lui de notre mécompte. 

> Sans contredit, il surpassait de beaucoup les 
autres hommes par la promptitude de l'intelli- 
gence, la profondeur de la dissimulation et la 
capacité d'agir. Ce qui faisait de lui un domi- 
nateur accompli, c'est qu'il vivait tout entier 
dans le moment présent et ne concevait rien 
en dehors de l'immédiate et instante réalité. 
Son génie était vaste et léger. Son intelli- 
gence, immense par l'étendue, mais commune 
et vulgaire, embrassait l'humanité et ne la 
surmontait pas. Il pensait ce que pensait tout 
grenadier de son armée; mais il le pensait 
avec une force inouïe. Il aimait le jeu des 
hasards et se plaisait à tenter la fortune en 



250 LA RÉVOLTE DES ANGES 

poussant des pygmées par centaines de mille 
les uPxS contre les autres, amusements d'un 
enfant grand comme le monde. Il était trop 
avisé pour ne pas mettre dans son jeu le vieux 
lahveh, encore puissant sur la terre, et qui lui 
ressemblait par l'esprit de violence et de domi- 
nation. Il le menaça, le flatta, le caressa, l'in- 
timida. Il lui emprisonna son vicaire auquel il 
demanda, le couteau sur la gorge, l'onction 
qui, depuis l'antique Saûl, rend les rois forts ; 
il restaura le culte du Démiurge, lui chanta des 
Te Deum et se fit reconnaître, par lui, Dieu 
sur la terre, en de petits catéchismes répandus 
dans tout l'Elmpire. Ils unirent leurs ton- 
nerres et ce fut un beau vacarme. 

» Pendant que les amusements de Napoléon 
bouleversaient l'Europe, nous nous félicitions 
de notre sagesse, un peu tristes toutefois de 
voir l'ère de la philosophie s'ouvrir par des 
massacres, des supplices et des guerres. Le 
pis est que les enfants du siècle, tombés dans 
le dérèglement le plus affligeant, conçurent 
un christianisme pittoresque et littéraire, qui 
témoigne d'une débilité d'esprit vraiment in- 
croyable et, finalement, tombèrent dans le 



LA RÉVOLTE DES ANGES 251 

romantisme. La guerre et le romantisme, 
fléaux effroyables ! Et quelle pitié de voir ces 
gens-ci nourrir un amour enfantin et furieux 
pour les fusils et les tambours ! Ils ne com- 
prennent pas que la guerre, qui forma les cœurs 
et fonda les cités des hommes ignorants et 
barbares, n'apporte au vainqueur lui-même que 
ruine et misère et n'est plus qu'un crime hor- 
rible et stupide maintenant que les peuples 
sont liés entre eux par la communauté des 
arts, des sciences et du trafic. Européens 
insensés qui méditent de s'entr'égorger, alors 
qu'une même civilisation les enveloppe et les 
unit! 

» Je renonçai à converser avec ces fous; 
je me retirai dans ce village où je me fis 
jardinier. Les pêches de mon verger me 
rappellent la peau ensoleillée des Ménades. 
J'ai gardé pour les hommes mon antique 
amitié, un peu d'admiration et beaucoup de 
pitié, et j'attends, en cultivant cet enclos, le 
jour encore lointain où le grand Dionysos 
viendra, suivi de ses faunes et *de ses bac- 
chantes, rapprendre à la terre la joie et la 
beauté, et ramener l'âge d'or. Je marcherai 



252 LA REVOLTE DES ANGES 

joyeux derrière son char. Mais qui sait si dan» 
ce futur triomphe nous retrouverons des 
hommes ? Qui sait si leur race épuisée n aura 
pas alors accompli ses destins et si d autres 
êtres ne s'élèveront pas sur les cendres et les 
ruines de ce qui fut l'homme et son génie? 
Qui sait si des êtres ailés ne se seront point 
emparés de l'empire terrestre? Alors, la tâche 
des bons démons ne sera pas finie : ils instrui- 
ront dans les arts et dans la volupté la race 
des oiseaux. 



CHAPITRE XXII 

Où l'on voit dans un magasin ({antiquités 
le bonheur criminel du père Guinardon 
troublé par la jalousie dune grande amou- 
reuse. 



Le père Guinardon (comme Zéphyrine en 
avait fait un fidèle rapport à M. Sariette) dé- 
ménagea à la cloche de bois les tableaux, 
meubles et curiosités amassés dans son grenier 
de la rue Princesse, qu'il appelait son atelier, 
et en garnit une boutique, louée par lui, rue de 
Courcelles, où il s'en fut loger, laissant 
Zéphyrine, après cinquante ans de vie com- 
mune, sans une paillasse, sans une marmite, 
sans un sou, hors un franc soixante-dix cen- 
times qui se trouvaient dans le çorte-monnaie 

15 



2o4 LA RÉVOLTE DES ANGES 

de la pauvre femme. Le père Guinardon ou- 
vrait un magasin de tableaux anciens et de 
curiosités et y établissait la jeune Octavie. 

La devanture avait bon air : on y voyait des 
anges flamands, en chape verte, dans la ma- 
nière de Gérard David, une Salomé de l'école 
de Luini, une sainte Barbe en bois peint de 
travail français, des émaux de Limoges, des 
verres de Bohème et de Venise, des plats d'Ur- 
bino ; on y voyait des dentelles de point d'An- 
gleterre, que Zéphyrine, au temps de sa splen- 
dide jeunesse, avait reçues, à l'en croire, de 
Tempereur Napoléon liL A l'intérieur, des ors 
étincelaient dans l'ombre, et l'on discernait çà 
et là des christs, des apôtres, des patriciennes 
et des nymphes. Une toile était retournée 
contre le mur, pour ne s'offrir qu'au regard 
des connaisseurs, qui sont rares; c'était une 
réplique de la Gimblette de Fragonard, pein- 
ture claire, qui semblait n'avoir pas encore eu le 
temps de sécher. Le père Guinardon lui-même 
le disait. Une commode de bois de violette, au 
fond du magasin, contenait dans ses tiroirs des 
raretés, des gouaches de Baudouin, des livres 
à figures du xviii* siècle, des miniatures. 



1^ LA REVOLTE DES ANGES 255 

Sur un chevalet reposait, voilé, le chef- 
d'œuvre, la merveille, le joyau, la perle, un 
Fra Angelico très tendre, or, bleu et rose, un 
Couronnement de la Vierge, dont le père Gui- 
nardon demandait cent mille francs. Sur une 
chaise Louis XV, devant une table à ouvrage 
Empire, portant un vase de fleurs, se tenait, 
sa broderie à la main, la jeune Octavie, qui, 
ayant laissé dans sa soupente de la rue Prin- 
cesse ses haillons étincelants, apparaissait, non 
plus comme un Rembrandt recuit, mais avec 
le doux éclat et la limpidité d'un Vermer de 
Delft, pour la joie des connaisseurs qui fré- 
quentaient chez le père Guinardon. Tranquille 
et chaste, elle demeurait seule tout le jour dans 
le magasin, tandis que le bonhomme, sous les 
toits, faisait on ne sait quelle peinture. Il des- 
cendait vers cinq heures et causait avec les 
habitués. 

Le plus assidu était le comte Desmaisons, un 
grand homme maigre, hâve, voûté. Un filet de 
poils lui sortait, sous chaque pommette, du 
creux profond des joues, allait en s'élargissant 
et répandait des torrents de neige sur le men- 
ton et la poitrine. Il y trempait sans cesse sa 



256 LA RÉVOLTE DES ANGES 

main longue et décharnée, aux anneaux d'or. 
Pleurant depuis vingt ans sa femme emportée 
dans la fleur de la jeunesse et de la beauté par 
la tuberculose, il consacrait sa vie à rechercher 
des communications avec les morts et à rem- 
plir de mauvaise peinture son hôtel solitaire. 
Sa confiance en Guinardon était infinie. 
M. Blancmesnil, administrateur d'un grand 
établissement de crédit, ne se montrait guère 
moins souvent dans le magasin. C'était un 
quinquagénaire frais et replet, peu curieux 
d'art, médiocre connaisseur, peut-être, mais 
qu'attirait la jeune Octa vie, placée au milieu du 
magasin comme la chanterelle dans sa cage. 

M. Blancmesnil ne tarda pas à nouer avec 
elle des intelligences dont le père Guinardon 
était seul à ne pas s'apercevoir, faute d'expé- 
rience, car le vieillard était jeune encore dans 
l'amour d'Octavie. M. Gaétan d'Esparvieu 
venait parfois en curieux chez le père Guinar- 
don, qu'il soupçonnait d'être un admirable 
faussaire. 

M. Le Truc de Ruffec, ce grand homme 
d'épée, se rendit un jour chez le vieil antiquaire 
et lui fît part de ses projets. M. Le Truc de Ruffec 



LA REVOLTE DES ANGES 257 

organisait au Petit Palais une exposition ré- 
trospective d'armes blanches, au profit de 
l'œuvre de l'Education des petits Marocains, et 
demandait au père Guinardon de prêter quel- 
ques-unes des pièces les plus précieuses de ses 
collections. 

— Nous avions pensé d'abord, disait-il, or- 
ganiser une exposition qui s'appelât la Croix 
et l'Epée. L'association de ces deux mots vous 
fait assez sentir l'esprit qui présidait à notre 
initiative. Une pensée éminemment patriotique 
et chrétienne nous faisait réunir i'épée, sym- 
bole de l'honneur, et la croix, signe du salut. 
L'œuvre eût été mise sous le haut patronage 
du ministre de la Guerre et de monseigneur 
Cachepot. La réalisation présenta malheureu- 
sement des difficultés et dut être difTérée... 
Pour le moment, nous organisons l'exposition 
de l'Epée. J'ai rédigé une note qui indique le 
sens de cette manifestation. 

Ayant ainsi parlé, M. Le Truc de Ruffec tira 
de sa poche un portefeuille bourré de papiers, 
et, discernant parmi toutes sortes de procès- 
verbaux de rencontres ou de carence un petit 
morceau de papier très barbouillé : 



2S8 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Vt/ici, dit-il : « L'Épée est une vierge 
farouche. C'est l'arme française par excellence. 
A une époque où le sentiment national, après 
une trop longue éclipse, rayonne plus ardem- 
ment que jamais, etc. » Vous sentez?... 

Et il renouvela sa demande de quelque belle 
pièce qu'on placerait au premier rang dans 
cette exposition pour l'œuvre des petits Maro- 
cains, sous la présidence d'honneur du général 
d'Esparvieu. 

Le père Guinardon s'occupait fort peu 
d'armes : il vendait surtout des tableaux, des 
dessins et des livres. Mais on ne le prenait 
jamais sans vert. Il décrocha une rapière à co- 
quille en passoire d'un Louis XIII-Napoléon III 
très caractérisé, et la tendit à l'entrepreneur 
d'exposition qui la contempla avec quelque 
respeci, dans un silence prudent. 

— J'ai mieux encore, fit l'antiquaire. 

Et il tira de son arrière-boutique, où elle 
gisait avec les cannes et les parapluies, une 
grande diablesse d'épée fleurdelisée, vraiment 
royale : c'était celle de Philippe-Auguste por- 
tée par un acteur de l'Odéon dans les repré- 
sentations à! Agnès de Méranie, en 1846. Gui- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 259 

nardon la tenait la pointe en terre, comme 
pour en faire une croix, joignait pieusement 
les mains sur le quillon, et semblait aussi 
loyal que cette épée. 

— Faites-la figurer à votre exposition, dit-il. 
La pucelle en vaut la peine. Elle se nomme 
Bouvines. 

— Si je vous la fais vendre, demanda M. Le 
Truc de Ruffec, en tortillant ses énormes mous- 
taches, vous me donnerez une petite commis- 
sion?... 

A quelques jours de là, le père Guinardon 
montra au comte Desmaisons et à M. Blanc- 
mesnil, avec un air de mystère, un Gréco nou- 
vellement découvert, un étonnant Gréco de la 
dernière manière du maître. Il représentait un 
saint François d'Assise qui, debout sur le rocher 
de FAlverne, montait vers le ciel comme une 
colonne de fumée et plongeait dans la région 
des nuées une tête monstrueusement étroite, 
rapetissée par la distance. Enfin un vrai, très 
vrai, trop vrai Gréco. Les deux amateurs con- 
templaient cette œuvre avec attention, tandis 
que le père Guinardon en vantait les noirs pro- 
fonds et l'expression sublime. Il levait les bras 



260 LA RÉVOLTE DES ANGES 

en l'air pour figurer Ttieotocopuli, sorti du 
Tintoret, le dépassant de cent coudées. 

— C'était un chaste, un pur, un fort, un 
mystique, un apocalyptique. 

Le comte Desmaisons déclara que le Gréco 
était son peintre préféré. Blancmesnil, au de- 
dans de lui-même, n'admirait pas entièrement. 

La porte s'ouvrit et M. Gaétan, qu'on n'at- 
tendait point, parut. 

Il jeta un coup d'œil sur le saint François 
et dit : 

— Bigre ! 

M. Blancmesnil, désireux de s'instruire, lui 
ayant demandé ce qu'il pensait de ce peintre 
tant admiré aujourd'hui, Gaétan répondit, sans 
se faire prier, qu'il ne pensait pas que le Gréco 
fût un extravagant et un fou, comme on le 
croyait autrefois ; et qu'il supposait plutôt qu'un 
défaut de la vision, dont Theotocopuli était 
affligé, l'obligeait à déformer ses figures. 

— Astigmate et atteint de strabisme, pour- 
suivit Gaétan, il peignait ce qu'il voyait et 
comme il le voyait. 

Le comte Desmaisons n'acceptait pas volon- 
tiers une explication si naturelle, qui plaisait 



LA REVOLTE DES ANGES 261 

au contraire, par sa simplicité, à M. Blanc- 
mesnil. 

Le père Guinardon, outré, s'écria : 

— Direz-vous, monsieur d'Esparvieu, que 
saint Jean était astigmate parce qu'il a vu une 
femme revêtue du soleil et couronnée d'étoiles, 
avec la lune à ses pieds ; la bête à sept têtes et 
dix cornes et les sept anges vêtus de lin qui 
portent les sept coupes pleines de la colère du 
Dieu vivant? 

— Après tout, conclut M. Gaétan, on a rai- 
son d'admirer le Gréco, s'il eut assez de génie 
pour imposer sa vision morbide. Aussi bien, 
les tortures qu'il inflige à la figure humaine 
peuvent contenter les âmes qui aiment la souf- 
france, et celles-là sont plus nombreuses qu'on 
ne croit. 

— Monsieur, répliqua le comte Desmaisons, 
en promenant sa longue main dans sa barbe 
fleurie, il faut aimer qui nous aime. La souf- 
france nous aime et s'attache à nous. Il faut 
l'aimer si l'on veut supporter la vie ; et c'est la 
force et la bonté du christianisme de l'avoir 
compris... Hélas! je n'ai pas la foi, et c'est ce 
qui me désespère. 



262 LA REVOLTE DES ANGES 

Le vieillard songea à celle qu'il pleurait 
depuis vingt ans, et aussitôt sa raison l'aban- 
donna et sa pensée suivit sacs résistance les 
imaginations d'une folie douce ot triste. 

Ayant étudié, disait-il, les sciences psychi- 
ques et pratiqué, avec le concours d'un mé- 
dium translucide, des expériences sur la nature 
et la durée de l'âme, il avait obtenu des 
résultats surprenants, mais qui ne le conten- 
taient pas. Il était parvenu à voir l'âme de la 
morte sous l'apparence d'une masse gélati- 
neuse et transparente, qui ne rappelait en 
rien la forme qu'il avait adorée. Et ce qu'il y 
avait de plus pénible dans cette expérience 
cent fols répétée, c'était que la masse de géla- 
tine, armée de tentacules d'une ténuité 
extrême, les mettait sans cesse en mouvement, 
selon un rythme destiné apparemment à for- 
mer des signes, sans qu'on pût comprendre le 
sens de ces mouvements. 

Tout le long de ce récit, M. Blancmesnil 
s'accointait avec la jeune Octavie, tranquille, 
muette, et qui baissait les yeux. 

Zéphyrine ne s'était pas résignée à laisser 
son amant à une rivale indigne. Souvent, le 



LA RÉVOLTE DES ANGES 263 

matin, elle venait, son cabas sous le bras, 
rôder autour du magasin d'antiquités, et, fu- 
rieuse et désolée, agitée de pensées contraires, 
elle méditait de coiffer l'infidèle d'une marmite 
de vitriol, ou de se jeter à ses pieds et de 
tremper de larmas et de baisers ses mains 
adorées. Un jour qu'elle épiait ainsi ce Michel 
si cher et si coupable, regardant à travers la 
glace la jeune Octavie qui brodait devant la 
table où mourait une rose dans un verre de 
cristal, Zéphyrine, transportée de fureur, 
abattit son parapluie sur la tête blonde de sa 
rivale et l'appela femelle et gadoue. Octavie 
s'enfuit épouvantée et alla chercher les agents, 
tandis que Zéphyrine, folle de douleur et 
d'amour, labourait du fer de son vieux riflard 
la Gimblette de Fragonard, le saint François 
fuligineux du Gréco, et les vierges et les nym- 
phes et les apôtres, et faisait sauter les ors du 
Fra Angelico en criant : 

— Tous ces tableaux4à, le Gréco, le Beato 
Angelico, le Fragonard, le Gérard David, et les 
Baudouins,oui, les Baudouins, tous, tous, tous, 
c'est Guinardon qui les a peints, le misérable, 
le gredin. Et ce Fra Angelico-là, je le lui ai vu 



264 LA RÉVOLTE DES ANGES 

peindre sur ma planche à repasser, et ce Gérard 
David, il l'a exécuté sur une vieille enseigne 
de sage-femme... Cochon! ta gueuse et toi, je 
vous crèverai comme je crève tes sales toiles! 

Et, tirant par Thabit un vieil amateur qui 
s'était caché, tout tremblant, dans le coin le 
plus noir de l'arrière-boutique, elle le prenait 
à témoin des crimes de Guinardon, faussaire 
et parjure. Il fallut que les agents Tarra- 
chassent du magasin dévasté. Conduite chez le 
commissaire et suivie par une grande foule de 
peuple, elle levait au ciel des yeux ardents et 
criait à travers ses sanglots : 

— Mais vous ne connaissez donc pas Michel? 
Si vous le connaissiez, vous.comprendriez qu'on 
ne peut pas vivre sans lui. Michel! il est beau, 
il est bon, il est charmant. C'est un dieu, c'est 
l'amour! Je l'aime! je l'aime! je l'aime. J'ai 
connu des hommes de la haute, des ducs, des 
ministres et mieux encore... Aucun n'était 
digne de décrotter les souliers de Michel. Mes 
bons messieurs, rendez-le-moi! 



CHAPITRE XXIII 

Où l'on voit le caractère admirable de Bouchotte 
qui /résiste à la violence et cède à V amour. Et 
quon ne dise plus après cela que Fauteur est 
misogyne. 



En sortant de chez le baron Max Everdingen, 
le prince Istar alla manger des huîtres et boire 
une bouteille de vin blanc dans un cabaret des 
Halles. Puis, comme il unissait la prudence à 
la force, il se rendit chez son ami Théophile 
Bêlais, afin de cacher dans larmoire du mu- 
sicien les bombes qui remplissaient ses poches. 
L'auteur à' Aline, reine de Golconde, était absent. 
Le kéroub trouva Bouchotte qui travaillait 
devant larmoire à glace le personnage de la 
môme Zigouille. Car la jeune artiste devait 



266 LA REVOLTE DES ANGES 

jouer le principal rôle de l'opérette des Apaches 
alors en répétition dans un grand music-hall, 
celui de la pierreuse qui attire, par des gestes 
obscènes, un passant dans un guet-apens et 
qui renouvelle, avec une cruauté sadique, au 
malheureux qu'on bâillonne et qu'on ligotte, les 
appels lascifs auxquels il s'est rendu. Elle de- 
vait se montrer dans ce rôle à la fois chanteuse 
et mime, et elle en était enthousiasmée. 

L'accompagnateur venait de partir. Lé prince 
Istar se mit au piano et Bouchotte reprit son 
travail. Ses mouvements étaient ignobles et 
délicieux. Elle n'avait sur elle qu'une jupe 
courte et une chemise dont l'épaulette, glissant 
sur le bras droit, découvrait une aisselle 
ombreuse et touffue comme une grotte sacrée 
d'Arcadie ; ses cheveux s'échappaient de toutes 
parts en mèches fauves et sauvages ; sa peau 
était moite ; il s'en exhalait une odeur de vio- 
lette et de sels alcalins, qui faisait palpiter les 
narines et dont elle-même se grisait. Tout à 
coup, enivré par les senteurs de cette chair 
ardente, le prince Istar se leva et sans rien dire, 
même des yeux, la saisit à pleins bras et la 
jeta sur le canapé, sur le petit canapé à fleurs 



LA RÉVOLTE DES ANGES 267 

que Théophile avait acheté dans un magasin 
célèbre, moyennant un versement de dix francs 
par mois durant une longue suite d'années. Le 
kéroub tomba comme un quartier de roc sur ce 
corps délicat; son souffle retentissait comme 
un soufflet de forgé, ses mains énormes fai- 
saient ventouse sur les chairs embrassées. Istar 
aurait sollicité Bouchotte, il l'aurait conviée à 
une étreinte rapide, et pourtant mutuelle, que 
dans l'état de trouble et d'excitation où elle se 
trouvait, elle ne l'aurait pas refusé. Mais Bou- 
chotte était fière ; son farouche orgueil se réveil- 
lait à la première menace d'une humiliation. Elle 
entendait se donner et non se laisser prendre. 
Elle cédait facilement à l'amour, à la curiosité, 
à la pitié, à moins encore; mais elle aurait 
préféré mourir que de céder à la force. Sa sur- 
prise se changea immédiatement en fureur. 
Tout son être se roidit contre la violence. De 
ses ongles aiguisés par la rage elle lacéra les 
joues et les paupières du kéroub, et, prise sous 
cette montagne de chair, elle banda si roide 
l'arc de ses reins, fît jouer si ferme le ressort 
de ses coudes et de ses genoux, qu'elle envoya 
le taureau anthropocéphale, aveuglé de sang et 



268 LA RÉVOLTE DES ANGES 

de douleur, s'abattre contre le piano qui en 
poussa un long gémissement, tandis que les 
bombes, échappées des poches où elles étaient 
renfermées, roulaient sur le parquet avec un 
bruit de tonnerre. Et Bouchotte, les cheveux 
épars, un sein nu, belle et terrible, brandissant 
le tisonnier sur le colosse abattu, criait : 

— File doux ! ou je te crève les yeux. 

Le prince Istar s'alla laver à la cuisine et 
plongea son visage ensanglanté dans une ter- 
rine où trempaient des haricots de Soissons, 
puis il se retira sans colère ni ressentiment, car 
il avait l'âme haute. 

A peine était-il dehors, que la sonnette de la 
porte tinta. Bouchotte appela vainement la 
bonne absente, passa une robe de chambre et 
ouvrit elle-même. Un jeune homme très cor- 
rect et assez joli salua avec politesse, s'excusa 
d'être forcé de se présenter lui-même et se 
nomma. C'était Maurice d'Esparvieu. 

Maurice cherchait sans cesse son ange gar- 
dien. Soutenu par une espérance désespérée, il 
le cherchait dans les lieux les plus étranges. Il 
Fallait demander aux sorciers, aux mages, aux 
thaumaturges qui, dans d'infects taudis, décou- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 269 

vrent l'avenir ineffable, et qui, maîtres de tous 
les trésors de la terre, portent des culottes 
sans fond et ne mangent que du fromage de 
cochon. Étant allé trouver ce jour-là, dans 
une ruelle de Montmartre, un prêtre satanique, 
qui pratiquait la magie noire et opérait l'en- 
voûtement, Maurice se rendait ensuite chez 
Bouchotte, envoyé par madame de la Verde- 
lière qui, devant donner bientôt une fête pour 
l'œuvre de la conservation des églises de cam- 
pagne, voulait y faire entendre Bouchotte, 
devenue tout à coup, on ne savait pourquoi, 
une artiste à ïa mode. Bouchotte fît asseoir le 
visiteur dans le petit canapé à fleurs; à la 
prière de Maurice, elle prit place à côté de lui, 
et le fils de famille exposa à la chanteuse le 
désir de madame la comtesse de la Verde- 
lière ; cette dame souhaitait que Bouchotte 
chantât de préférence une de ces chansons 
apaches dont les gens du monde se délectaient ; 
malheureusement madame de la Verdelière ne 
pouvait donner qu'un cachet très réduit et 
hors de proportion avec le mérite de l'artiste ; 
mais il s'agissait d'une bonne œuvre. 

Bouchotte accorda son concours et accepta 



270 LA RÉVOLTE DES ANGES 

la réduction de cachet avec la libéralité coutu- 
mière des pauvres envers les riches et des 
artistes envers les gens du monde; Bouchotte 
avait du désintéressement; Tceuvre pour la 
conservation des églises de campagne l'inté- 
ressait. Elle se rappelait, avec des sanglots et 
des larmes, sa première communion et mainte- 
nant encore, elle avait gardé sa foi. Quand elle 
passait devant une église, elle avait envie d y 
entrer, surtout le soir. Aussi n'aimait-elle pas 
la République qui s'était efforcée de détruire 
l'Église et l'armée. Son cœur se réjouissait de 
voir renaître le sentiment national. La France 
se relevait et, ce qu'on applaudissait le plus 
dans les music-hall, c'étaient^ des chansons 
sur nos petits soldats et les bonnes sœurs. 
Cependant, Maurice respirait l'odeur de cette 
chevelure fauve, le parfum acre et subtil de ce 
corps, tous les sels de cette chair, et l'appétit 
lui en vint. Il la sentait très douce et très 
chaude près de lui, sur le petit canapé. Il com- 
plimenta l'artiste de son beau talent. Elle lui 
demanda ce qu'il préférait de tout son réper- 
toire. Il n'en connaissait rien; pourtant, il lui 
fit des réponses qui la contentèrent ; elle les 



LS REVOLTE DES AivGES 271 

éivait elle-même dictées sans s'en apercevoir. 
La vaniteuse parlait de son talent, de ses succès 
comme elle voulait qu'on en parlât. Elle ne 
tarissait pas sur ses triomphes ; au reste, la 
candeur même. Maurice donna des louanges 
sincères à la beauté de Bouchotte, à la fraî- 
cheur de son visage, à l'élégance de sa taille. 
Elle attribuait cet avantage à ce qu'elle ne se 
plâtrait jamais. Quant à sa forme, elle admet- 
tait qu'il y avait assez et rien de trop, et pour 
illustrer cette affirmation, elle passa ses mains 
sur tous les contours de son corps charmant, se 
soulevant légèrement pour suivre les plans 
heureux sur lesquels elle reposait. Maurice en 
fut très ému. 

Le jour tombait; elle offrit d'allumer. Il la 
pria de n'en rien faire. 

La causerie se poursuivit d'abord rieuse et 
gaie, puis intime, très douce, avec quelque 
langueur. Bouchotte croyait connaître M. Mau- 
rice d'Esparvieu depuis longtemps, et le tenant 
pour un galant homme, elle lui fit des con- 
fidences. Elle lui dit qu'elle était née pour 
faire une honnête femme, mais qu'elle avait 
eu une mère avide et sans scrupules. Maurice 



272 LA REVOLTE DES ANGES 

la ramena à la considération de sa propre 
beauté et exalta, par des flatteries savantes, le 
goût vif qu'elle avait d'elle-même. Patient et 
calculateur, malgré la brûlure qui grandissait 
en lui, il fit naître et croître en la désirée 
Tenvie de se faire admirer davantage. La robe 
de chambre s'ouvrit et glissa d'elle-même, le 
satin vivant des épaules brilla dans la clarté 
mystérieuse du soir. Lui, il fut si prudent, si 
habile, si adroit qu'il la fit sombrer dans ses 
bras, ardente et pâmée, avant qu'elle s'aperçût 
d'avoir rien accordé d'essentiel. Ils mêlaient 
leurs souffles et leurs murmures. Et le petit 
canapé à fleurs expirait avec eux. 

Quand leurs sentiments redevinrent expri- 
mables par la parole, elle lui murmura dans le 
cou qu'il avait la peau plus fine qu'elle-même. 

Il lui dit, la tenant embrassée : 

— Que c'est agréable de te presser ainsi. Il 
semblerait que tu n'as pas d'os. 

Elle lui répondit en fermant les yeux : 

— C'est que je t'ai aimé. L'amour me les 
fait fondre, les os ; il me rend toute molle et 
me dissout comme un pied à la mode de Sainte- 
Menehould. 



LA REVOLTE DES ANGES 273 

Sur ce mot, Théophile entra, et Bouchotte 
l'invita à remercier M. Maurice d'Esparvieu 
qui avait eu l'amabilité d'apporter un beau 
cachet de la part de madame la comtesse de la 
Verdelière. 

Le musicien était heureux de sentir la dou- 
ceur et la paix de la maison, après une journée 
de vaines démarches, de leçons insipides, de 
déboires et d'humiliations. On lui imposait 
trois nouveaux collaborateurs qui signeraient 
avec lui son opérette et toucheraient leur part 
des droits d'auteur ; et l'on exigeait qu'il intro- 
duisît le tango à la cour de Golconde. Il 
serra la main du jeune d'Esparvieu et tomba 
très las sur le petit canapé qui, cette fois, à 
bout de forces, manqua des quatre pieds et 
s'effondra soudain. Et l'ange, précipité à terre, 
roula épouvanté sur la montre, le briquet, le 
porte-cigarettes échappés de la poche de Mau- 
rice et sur les bombes apportées par le prince 
Istar. 



CHAPITRE XXIV * 

Embrassant les vicissitudes par lesquelles passa 
le Lucrèce du Prieur de Vendôme, 



Léger-Massieu, successeur de Léger aîné, 
relieur, rue de l'Abbaye, vis-à-vis le vieil hôtel 
des abbés de Saint-Germain-des-Prés, où pul- 
lulent écoles maternelles et sociétés savantes, 
employait des ouvriers excellents, mais peu 
nombreux, et servait avec lenteur une clien- 
tèle ancienne et formée à la patience. Six se- 
maines après avoir reçu le train de livres en- 
voyé par M. Sariette, Léger-Massieu ne l'avait 
pas encore mis en main. Ce fut seulement au 
bout de cinquante-trois jours révolus que, 
ayant récolé ces livres d'après l'état dressé par 
M. Sariette, le relieur les distribua à ses ou- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 275 

vriers. Le petit Lucrèce aux armes du Prieur de 
Vendôme, ne figurant pas sur cet état, fut sup- 
posé provenir d'un autre client. Et comme il 
ne se trouvait mentionné sur aucune liste d'en- 
voi, il resta enfermé dans une armoire d'où le 
fils de Léger-Massieu, le jeune Ernest, le retira 
subrepticement un jour et le coula dans sa 
poche. Ernest était amoureux d'une lingèredu 
voisinage, nommée Rose. Rose aimait la cam- 
pagne et se plaisait à entendre les oiseaux 
chanter dans les bois. Et pour se procurer les 
moyens de la mener dîner un dimanche à 
Chatou, Ernest céda le Lwcrèce contre la somme 
de dix francs, au père Moranger, brocanteur 
rue Saint-X... qui n'était pas curieux de con- 
naître l'origine des objets dont il faisait i'ac- 
quisition. Le père Moranger céda, le jour 
même, ce volume pour soixante francs, à 
M. Poussard, libraire en chambre dans le fau- 
bourg Saint-Germain. Celui-ci fit disparaître 
du titre le timbre qui trahissait la provenance 
de ce nonpareil exemplaire et le vendit cinq 
cents francs à M. Joseph Meyer, amateur bien 
connu, qui le céda incontinent pour trois mille 
francs à M. Ardon, libraire, qui l'offrit aussi- 



276 LA REVOLTE DES ANGES 

tôt au grand bibliopole parisien, M. R... qui le 
lui paya six mille et le revendit quinze jours 
après avec un honnête bénéfice à madame la 
comtesse de Gorce. Cette dame, bien connue 
dans la haute société parisienne, est ce qu'on 
appelait au xvii® siècle une curieuse de 
tableaux, de livres et de porcelaines ; elle con- 
serve dans son hôtel de 1 avenue d'Iéna des col- 
lections d'objets d'art qui témoignent de ses con- 
naissances variées et de son bon goût. Au mois 
de juillet, la comtesse de Gorce, étant dans son 
château de Sarville, en Normandie, l'hôtel de 
l'avenue d'Iéna, alors inhabité, reçut la visite 
nocturne d'un cambrioleur qu'on reconnut 
appartenir à la bande dite des Collectionneurs, 
qui volent spécialement les objets d'art. 

D'après les constatations légales, le malfai- 
teur s'aida de la conduite de descente des eaux 
pour monter au premier étage, puis il enjamba 
le balcon et, avec une pince-monseigneur, fit 
sauter le volet d'une fenêtre, cassa un carreau 
de fa croisée, fit jouer l'espagnolette et pénétra 
dans la grande galerie. Là, ayant fracturé plu- 
sieurs armoires, il prit les objets qu'il trouva 
à sa convenance, la plupart de petite dimen- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 277 

gion et précieux, des boîtes en or, quelques 
ivoires du xiv® siècle, deux riches manuscrits 
du XV* et un livre que le secrétaire de la com- 
tesse désigna succinctement comme « un maro- 
quin armorié » et qui n'était autre que le 
Lucrèce de la bibliothèque d'Esparvieu. 

Le coupable, qu'on soupçonnait être un cui- 
sinier anglais, ne fut pas retrouvé. Or, deux 
mois environ après le vol, un homme jeune, 
élégant, entièrement rasé, passant entre chien 
et loup dans laTue de Gourcelles, vint offrir 
au père Guinardon le Lucrèce du Prieur de 
Vendôme. L'antiquaire le lui paya cent sous, 
l'étudia, en reconnut l'intérêt et la beauté et 
le mit dans la commode en bois de violette où 
il enfermait les choses précieuses. 

Telles furent les vicissitudes par lesquelles 
passa, en une saison, cet objet charmant. 



le 



CHAPITRE XXV 

Oit Maurice retrouve son ange. 



Après la représentation, Bouchotte, dans sa 
loge, ôtait son fard. Son vieux protecteur, 
M. Sandraque, entra doucement et, derrière 
lui, pénétra le flot des admirateurs. Sans se 
détourner, elle leur demanda ce qu'ils venaient 
faire là, pourquoi ils la regardaient comme 
des imbéciles et s'ils se croyaient à la foire de 
Neuilly dans la baraque du phénomène. 

— (( Mesdames et messieurs, mettez dix 
centimes dans la tirelire pour la dot de la de- 
moiselle et vous pourrez tâter ses mollets : c'est 
du marbre ! » 

Et, tournant sur la petite troupe un regard 
irrité : 



LA REVOLTE DES ANGl 



279 



— Allons ! oust ! décampez. 

Elle renvoyait tout le monde et jusqu'à son 
amant de cœur, Théophile, qui était là, pâle, 
chevelu, doux, triste, myope, absent. Mais 
ayant reconnu son petit Maurice, elle sourit. 
Il s approcha d'elle, se pencha sur le dossier 
de la chaise où elle était assise, la félicita de 
son jeu et de son chant, avec un bruit et un 
geste de baiser au bout de chaque louange. 
Elle ne le tint pas quitte ainsi et, par interro- 
gations répétées, sollicitations pressantes, in- 
crédulité feinte, l'obligea à répéter deux, trois 
et quatre fois ses formules admiratives et 
quand il s'arrêtait, elle semblait si déçue, qu'il 
était forcé de reprendre tout de suite. Il y pei- 
nait, n'étant pas connaisseur; mais il avait le 
plaisir de voir des épaules rondes et pîeineé, 
dorées par la lumière et d'épier ce joli visage 
dans la glace de la toilette. 

— Vous avez été délicieuse. 

-— Vraiment?... Vous le pensez? 

— Adorable, div... 

Soudain, il pousse un grand cri. Ses yeux 
ont vu dans le miroir une figure apparaître au 
fond de la loge. Il se retourne brusquement, 



280 LA RÉVOLTE DES ANGES 

se jette les bras ouverts sur Arcade et l'en- 
traîne dans le couloir. 

— En voilà des mœurs! s'écria Bouchotte 
suffoquée. 

Mais, à travers une troupe de chiens savants 
et une famille d'acrobates américains, le jeune 
d'Esparvieu tirait son ange vers la sortie. 

Dans l'ombre et la fraîcheur du boulevard, 
ivre de joie et doutant encore de son bon- 
heur : 

— Vous voilà î disait-il, vous voilà ! Je vous 
ai longtemps cherché. Arcade, Mirar, comme 
il vous plaira, je vous retrouve enfin. Arcade, 
vous m'avez pris mon ange gardien, rendez-le 
moi. Arcade, m'aimez- vous encore? 

Arcade répondit que, pour accomplir la tâche 
surangélique qu'il s'était imposée, il avait dû 
fouler aux pieds l'amitié, la pitié, l'amour et 
tous les sentiments qui amollissent l'âme, mais 
que, d'une autre part, sa nouvelle condition, 
en l'exposant aux souffrances et aux privations, 
le disposait à la tendresse humaine et qu'il 
éprouvait pour son pauvre Maurice une amitié 
machinale. 

— Eh bien, s'écria Maurice, pour peu que 



LA RÉVOLTE DES ANGES 281 

VOUS m aimiez, revenez-moi, restez-moi. Je ne 
puis me passer de vous. Tant que je vous ai 
eu près de moi, je ne me suis pas aperçu de 
votre présence. Mais, sitôt votre départ, j'ai 
senti en moi un vide affreux. Sans vous, je 
suis comme un corps sans âme. Vous le dirai- 
je, dans le petit rez-de-chatissée de la rue de 
Rome, au côté de Gilberte, je me sens seul, je 
vous regrette et je désire vous voir et vous 
entendre comme au jour où vous m'avez mis 
dans une si grande colère... Avouez que j'avais 
raison et que vous ne vous êtes pas conduit ce 
jour-là en homme du monde. Que vous, vous, 
d'une si haute origine, d'un esprit si noble, 
vous ayez pu commettre une pareille incon- 
venance, c'est inouï, quand on y songe. 
Madame des Aubels ne vous a pas encore par- 
donné. Elle vous reproche de lui avoir fait peur 
en vous montrant aussi mal à propos, et 
d'avoir été d'une insolente indiscrétion en 
agrafant sa robe et en nouant ses souliers. 
Moi, j'ai tout oublié. Je me souviens seule- 
ment que vous êtes mon frère céleste, le saint 
compagnon de mon enfance. Non, Arcade, 
vous ne devez pas, vous ne pouvez pas vous 

16. 



282 LA RÉVOLTE DES ANGES 

séparer de moi. Vous êtes mon ange, vous êtes 
mon bien. 

Arcade représenta au jeune d'Esparvieu qu'il 
ne pouvait plus être l'ange tutélaire d'un chré- 
tien, s'étantjeté lui-même dans l'abîme. Et il 
se peignit horrible, respirant la haine et la fu- 
reur, enfin un esprit infernal. 

— Des blagues, fit Maurice en souriant, les 
yeux gros de larmes. 

— Hélas, nos idées, nos destinées, tout 
nous sépare, jeune Maurice. Mais je ne puis 
étouffer la tendresse que je sens pour vous, 
et votre candeur me force à vous aimer. 

— Non! soupira Maurice, vous ne m'aimez 
pas. Vous ne m'avez jamais aimé. De la part 
d'un frère ou d'une sœur, cette indifférence 
serait naturelle ; de la part d'un ami, elle serait 
ordinaire; de la part d'un ange gardien, elle 
est monstrueuse. Arcade, yo\i6 êtes un être 
abominable. Je vous hais. 

— Je vous ai chèrement aimé, Maurice, et 
je vous aime encore. Vous troublez mon cœur, 
que je croyais enfermé dans un triple airain; 
vous me découvrez ma faiblesse. Quand vous 
étiez un petit garçon innocent, je vous aimais 



LA REVOLTE DES ANGES 283 

aussi tendrement et plus purement que miss 
Kat, votre institutrice anglaise, qui vous em- 
brassait avec une horrible concupiscence. A la 
campagne, dans la saison où l'écorce mince 
des platanes se soulève en longues lames et 
découvre le tronc d'un vert tendre, après les 
pluies qui font couler du sable fin sur les 
chaussées en pente, je vous instruisais à faire 
avec ce sable, ces lames d'écorce, quelques 
fleurs des champs et des brins de capillaires 
des ponts rustiques, des huttes sauvages, des 
terrasses et ces jardins d'Adonis qui ne durent 
qu'une heurs. Au mois de mai, à Paris, nous 
dressions un autel de la Vierge et nous y brû- 
lions un encens dont l'odeur, répandue dans 
toute la maison, rappelant à Marceliine, la cui- 
sinière, l'église de son village et sa virginité 
perdue, lui tirait des larmes abondantes et 
donnait des maux de tête à votre mère, acca- 
blée au milieu des richesses par l'ennui com- 
mun à tous les heureux de la terre. Quand 
vous allâtes au collège, je m'intéressai à vos 
progrès; je partageais vos travaux et vos jeux, 
je méditais avec vous des problèmes ardus 
d'arithmétique, je cherchais le sens impéné- 



284 LA RÉVOLTE DES ANGES 

trable d'une phrase de Jules César. Que de 
belles parties de barres ou de ballon nous 
avons faites ensemble! Plus d'une fois, nous 
avons connu l'ivresse de la victoire, et nos 
jeunes lauriers n'étaient point trempés de 
sang ni de larmes. Maurice, j'ai fait tout 
mon possible pour protéger votre innocence, 
mais je ne pus vous empêcher de la perdre, à 
l'âge de quatorze ans, dans les bras de la femme 
de chambre de votre mère. Je vous vis ensuite 
à regret aimer des femmes de toutes conditions, 
d'âges divers et qui n'étaient pas toutes belles, 
du moins pour les yeux d'un ange. Attristé 
par ce spectacle, je me jetai dans l'étude; une 
riche bibliothèque m'offrait des ressources qu'on 
trouve rarement. J'approfondis l'histoire des 
religions ; vous savez le reste. 

— Mais maintenant, mon cher Arcade, con- 
clut le jeune d'Esparvieu, vous n'avez plus d^ 
position, plus de situation; vous êtes sans res- 
sources d'aucun genre. Vous êtes un déclassé, 
un irrégulier. Vous êtes un vagabond, un va- 
nu-pieds. 

L'ange repartit avec quelque aigreur qu'il 
était néanmoins un peu mieux vêtu présente- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 285 

ment que quand il portait la défroque d'un 
suicidé. 

Maurice allégua, pour son excuse, que, lors- 
qu'il avait vêtu de la défroque d'un suicidé son 
ange nu, c'est qu'il était alors irrité contre cet 
ange infidèle. Mais qu'il ne fallait pas revenir 
sur le passé ni récriminer ; qu'il convenait uni- 
quement d'examiner les déterminations à 
prendre : 

— Arcade, que comptez- vous faire? 

— Ne vous l'ai-je point dit, Maurice? com- 
battre Celui qui règne dans les cieux, le ren- 
verser et mettre Satan à sa place. 

— Vous ne ferez pas cela. D'abord, ce n'est 
pas le moment. L'opinion n'y est pas. Vous ne 
seriez pas dans le rythme, comme dit papa. On 
est conservateuc maintenant, et autoritaire. 
On veut être gouverné et le président de la 
République va causer avec le pape. Ne vous 
entêtez pas. Arcade, vous n'êtes pas aussi mé- 
chant que vous dites. Au fond, vous êtes 
comme tout le monde : vous adorez le bon 
Dieu. 

— Je crois vous avoir déjà enseigné, mon 
cher Maurice, que Celui que vous considérez 



286 LA REVOLTE DES ANGES 

comme Dieu n'est proprement qu'un démiurge. 
Il ignore absolument le monde divin supérieur 
à lui et se croit, de bonne foi, le seul et véri- 
table Dieu. Vous trouverez dans V Histoire de 
r Église, par monseigneur Duchesne, tome I, 
page 162, que ce démiurge orgueilleux et borné 
a nom laldabaoth. Et vous accorderez peut- 
être plus de foi à cet historien ecclésiastique 
qu'à votre ange lui-même. Il faut que je vous 
quitte, adieu. 

— Restez. 

— Je ne puis. 

— Je ne vous laisserai pas partir ainsi. Vous 
m'avez privé de mon ange gardien. C'est à vous 
de réparer le dommage que vous m'avez causé. 
Donnez-m'en un autre! 

Arcade objecta qu'il lui était impossible de 
satisfaire à une pareille exigence. Que, s'étant 
brouillé avec le souverain dispensateur des 
Esprits tutélaires, il ne saurait rien obtenir de 
ce côté. 

— Non cher Maurice, ajouta-t-il en sou- 
riant, demandez-en vous-même un à lalda- 
baoth. 

— Non! non! non! Il n'y a pas d'Ialda- 



LA REVOLTE DES ANGES 287 

baoth! s'écria Maurice. Vous m'avez pris mon 
ange gardien, rendez-le-moi. 

— Je ne puis, hélas I 

— Vous ne le pouvez, Arcade, parce que 
vous êtes un révolté? 

— Oui. 

— Un ennemi de Dieu? 

— Oui. 

— Un esprit satanique? 

— Oui. 

— 51h bien ! s'écria le jeune Maurice, c'est 
moi qui serai votre ^nge gardien. Je ne vous 
quitte pas. 

Et Maurice d'Esparvieu mena Arcade manger 
des huîtres chez P 



CHAPITRE XXVI 

Délibération, 



Ce jour-là, convoqués par Arcade et Zita, 
les anges révoltés se réunirent sur les bords de 
la Seine, à la Jonchère, dans une salle de 
spectacle abandonnée et décrépite, que le prince 
Istar avait louée à un gargotier nommé Barat- 
tan. Trois cents anges se pressaient sur les 
gradins et dans les loges. Une table, un fau- 
teuil et des chaises étaient placés sur la scène 
où pendaient les lambeaux d'un décor cham- 
pêtre. Les murs, peints à la détrempe de 
fleurs et de fruits, salpêtres et lézardés, tom- 
baient par plaques. La vulgarité misérable du 
lieu rendait plus frappante la grandeur des pas- 
sions qui s'y agitaient. Quand le prince Istar 



LA REVOLTE DES ANGES 289 

demanda à l'assemblée de former son bureau 
et de nommer d'abord un président d'honneur, 
le nom qui remplit le monde vint à la pensée 
de tous les assistants ; mais un respect reli- 
gieux ferma les bouches. Et après un moment 
de silence, Nectaire absent fut élu par accla- 
mation. Invité à prendre place au fauteuil 
entre Zita et un ange japonais, Arcade prit 
aussitôt la parole : 

— Fils du ciel! compagnons! vous vous êtes 
affranchis de la servitude céleste; vous avez 
secoué le joug de celui qu'on nomme lahveh, 
mais à qui nous devons rendre ici son véritable 
nom d'Ialdabaoth, car il n'est pas le créateur 
des mondes, mais seulement un démiurge igno- 
rant et barbare qui, s'étant emparé d'une infime 
parcelle de l'Univers, y a semé la douleur et la 
mort. Fils du ciel, je vous demande de dire si 
vous voulez combattre et détruire laldabaoth? » 

Une voix unique, faite de toutes les voix, 
répondit : 

— Nous ie voulons. 

Et, plusieurs, parlant à la fois, juraient d'es- 
calader la montagne d'Ialdabaoth, de renverser 
les murailles de jaspe et de porphyre et de 

17 



290 LA REVOLTE DES ANGES 

plonger le tyran des cieux dans les ténèbres 
éternelles. 

Mais une voix de cristal perça la sombre ru- 
meur : 

— Impies, sacrilèges, insensés, tremblez î Le 
Seigneur étend déjà sur vous son bras redou- 
table. 

C'était un ange fidèle qui, dans un élan de 
foi et d'amour, enviant la gloire des confesseurs 
et des martyrs, jaloux, comme son Dieu lui- 
même, d'égaler l'homme dans la beauté du sa- 
crifice, s'étaitjeté au milieu des blasphémateurs 
pour les braver, les confondre et tomber sous 
leurs coups. 

L'assemblée tourna vers lui sa fureur una- 
nime. Les plus proches le frappèrent. 

Il disait d'un accent vif et pur : 

— Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu î Gloire à 
Dieu! 

Un rebelle lui serra le cou et lui brisa dans 
la gorge les louanges du Seigneur. Il fut ren- 
versé, foulé aux pieds. 

Le prince Istar le ramassa, le prit entre 
deux doigts par les ailes, puis se dressant 
comme une colonne de fumée, ouvrit un vasis- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 291 

tas que nul autre n'aurait pu atteindre et fît 
passer lange fidèle au travers. L'ordre se réta- 
blit aussitôt. 

— Compagnons, reprit Arcade, maintenant 
que nous avons affirmé notre résolution, il nous 
faut rechercher les moyens d'agir et choisir les 
meilleurs. Vous aurez donc à examiner si nous 
devons attaquer l'ennemi de vive force ou s'il 
ne vaut pas mieux, par une longue et assidue 
propagande, gagner les peuples du ciel à notre 
cause. 

— La guerre! la guerre! cria l'assemblée. 
Et l'on croyait entendre le son des clairons 

et les roulements des tambours. 

Théophile, que le prince Istar avait traîné de 
force à l'assemblée, se leva, pâle et défait, et 
dit d'une voix émue : 

— Mes frères, ne prenez pas en mauvaise 
part ce que je vais vous dire. C'est l'amitié 
que j'ai pour vous qui m'inspire. Je ne suis 
qu'un pauvre musicien. Mais croyez-moi : vos 
desseins se briseront encore une fois contre la 
sagesse divine qui a tout prévu. 

Théophile Bêlais s'assit sous les huées. Et 
Arcade reprit : 



292 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— laldabaoth prévoit tout : je ne le conteste 
pas. Il prévoit tout; mais pour nous laisser 
notre libre arbitre, il agit à notre égard abso- 
lument comme s'il ne prévoyait rien. Il est à 
chaque instant surpris, déconcerté; les événe- 
ments les plus probables le prennent au dé- 
pourvu. Cette obligation où il s'est mis de 
concilier avec sa prescience la liberté des 
hommes et des anges le jette constamment 
dans des difficultés inextricables et des em- 
barras terribles. Il ne voit jamais plus loin 
que le bout de son nez. Il ne s'attendait pas à 
la désobéissance d'Adam et il avait si peu pres- 
senti la méchanceté des hommes, qu'il se re- 
pentit de les avoir faits, et les noya dans les 
eaux du déluge, avec tous les animaux aux- 
quels il n'avait rien à reprocher. Pour l'aveu- 
glement, il est comparable au seul Charles X, 
son roi préféré. Si nous gardons quelque pru- 
dence, il sera facile de le surprendre. Je crois 
que ces réflexions sont propres à rassurer mon 
frère. 

Théophile ne répondit pas. Il aimait Dieu, 
mais il craignait le sort de l'ange fidèle. 

Un des esprits les plus lettrés de l'assemblée, 



LA REVOLTE DES ANGES 293 

Mammon, n'était pas tout à fait rassuré par les 
réflexions de son frère Arcade. 

— Songez-y, dit cet esprit : laldabaoth a peu 
de culture générale, mais il est soldat dans les 
moelles. L'organisation du Paradis est une 
organisation toute militaire, fondée sur la 
hiérarchie et la discipline. L'obéissance passive 
y est imposée comme une loi absolue. Les 
anges forment une armée. Comparez ce séjour 
avec les Champs-Elysées que vous peint Vir- 
gile. Dans les Champs-Elysées, tout est liberté, 
raison, sagesse ; les ombres heureuses con- 
versent ensemble dans les bois de myrtes. 
Dans le ciel d'Ialdabaoth, il n'y a pas de popu- 
lation civile ; tout le monde est enrégimenté, 
immatriculé, numéroté. C'est une caserne et 
un champ de manœuvres. Songez-y ! 

Arcade répliqua qu'il fallait se représenter 
l'adversaire sous son véritable aspect, et que 
l'organisation militaire du paradis rappelait 
beaucoup plus les villages du roi Gléglé que la 
Prusse du grand Frédéric. 

— Déjà, dit-il, lors de la première révolte, 
avant le commencement des temps, la bataille 
dura deux jours et le trône d'Ialdabaoth fut 



294 LA RÉVOLTE DES ANGES 

ébranlé. Le démiurge pourtant l'emporta. Mais 
à quoi dut-il sa victoire? Au hasard d'un orage 
qui éclata durant le combat. La foudre, tombée 
sur Lucifer et ses anges, les abattit noirs et 
brisés. laldabaoth dut la victoire à la foudre. 
La foudre est son arme unique. Il en abuse. 
C'est au milieu des éclairs et des tonnerres 
qu'il promulgua sa loi. « Le feu marche devant 
lui », dit le Prophète. Or, Sénèque le Philo- 
sophe a dit que la foudre, en tombant, apporte 
du péril à un très petit nombre, à tous de la 
crainte. Cette remarque était vraie pour les 
hommes du premier siècle de l'ère chrétienne ; 
elle ne Test plus pour les anges du xx«. Ce 
qui prouve que, en dépit de son tonnerre, il 
n'est pas bien fort, c'est la peur affreuse que 
lui fit une tour de brique crue et de bitume. 
Lorsque des myriades d'esprits célestes, munis 
des engins que la science moderne met à leur 
disposition, donneront l'assaut au ciel, pensez- 
vous, compagnons, que le vieux maître du 
système solaire, entouré de ses anges, armés 
comme au temps d'Abraham, pourra leur ré- 
sister? Les guerriers du démiurge portent en- 
core, à cette heure, des casques d'or et des 



LA REVOLTE DES ANGES 295 

boucliers de diamant. Michel, son- meilleur 
capitaine, ne connaît pas d'autre tactique que 
celle des combats singuliers. Il en est encore 
aux chars des pharaons et n'a jamais entendu 
parler de la phalange macédonienne. 

Et le jeune Arcade prolongea longtemps le 
parallèle entre le bétail armé d'Ialdabaoth et 
les milices conscientes de la Révolution. On 
agita ensuite la question des ressources pécu- 
niaires. 

Zita affirma qu'on avait assez d'argent pour 
commencer la guerre, que les électrophores 
étaient commandés, qu'une première victoire 
donnerait du crédit. 

La discussion se poursuivit, violente et con- 
fuse. Dans ce parlement angélique, comme 
dans les synodes des hommes, les vaines 
paroles coulèrent abondamment. Les tumultes 
devenaient plus vifs et plus fréquents à mesure 
'^ a'on approchait du vote. Il était hors de con- 
teste que le commandement suprême serait 
remis à Celui qu» avait levé le premier l'éten- 
dard de la révolte, Mais comme tous aspiraient 
à servir de lieutenants à Lucifer, chacun, en 
décrivant l'homme de guerre qu'il fallait pré- 



296 LA RÉVOLTE DES ANGES 

férer, faisait son propre portrait. C'est ainsi 
qu'Alcor, le plus jeune des anges rebelles, 
prononça ces paroles rapides : 

— Heureusement que dans l'armée d'Ial- 
dabaoth le commandement échoit à l'ancien- 
neté. De cette manière, il y a peu de chance 
qu'il soit exercé par de grands foudres de 
guerre. Ce n'est pas par une longue obéissance 
qu'on apprend à commander ni par l'applica- 
tion aux menus détails qu'on se prépare à 
embrasser de vastes ensembles. Nous voyous 
dans les histoires ancienne et moderne que les 
plus grands capitaines furent des rois comme 
Alexandre et Frédéric, des aristocrates comme 
César et Turenne ou de mauvais militaires 
comme Bonaparte. Un homme de métier sera 
toujours inférieur ou médiocre. Camarades, 
donnons-nous des chefs intelligents, dans la 
fleur de l'âge. Un vieillard peut avoir gardé 
l'habitude de vaincre; mais il faut être jeune 
pour l'acquérir. 

Un séraphin philosophe remplaça Alcor à la 
tribune. 

— '■ La guerre ne fut jamais, dit-il, une 
science certaine ni un art défini. Toutefois le 



LA RÉVOLTE DES ANGES 297 

génie d'une race ou la pensée d'un homme s'y 
faisaient sentir. Mais comment définir les qua- 
lités nécessaires à un général en chef dans la 
guerre future, où il faudra considérer plus de 
masses et de mouvements que l'intelligence 
d'un homme n'en peut concevoir? La quantité 
toujours croissante des moyens techniques, en 
multipliant à l'infini les causes d'erreur, para- 
lyse le génie des chefs. A un certain degré 
d'expansion militaire, que les Européens nos 
modèles sont près d'atteindre, le chef le plus 
intelligent et le chef le plus ignare deviennent 
égaux par leur insuffisance. Un autre effet des 
grands armements modernes, c'est que la loi du 
nombre tend à s'y imposer avec une inflexible 
rigueur. En effet, il est certain que dix anges 
révoltés valent plus que dix anges d'Ialda- 
baoth ; il n'est plus certain du tout qu'un mil- 
lion d'anges révoltés vaillent plus qu'un mil- 
lion d'anges d'Ialdabaoth. Les grands nombres, 
dans la guerre comme ailleurs, annihilent l'in- 
telligence et les supériorités individuelles au 
profit d'une sorte d'âme collective très rudi- 
mentaire. 

Le bruit des conversations couvrit la voix de 

i7. 



298 LA REVOLTE DES ANGES 

lange philosophe, qui termina son discours au 
milieu de l'indifférence générale. 

La tribune retentit ensuite d'appels aux armes 
et de promesses de victoire. On y célébra Tépée 
qui défend les justes causes. Le triomphe des 
anges révoltés y fut vingt fois célébré par 
avance, aux applaudissements d'une foule en 
délire. Les cris de : « Vive la guerre! » montè- 
rent vers les cieux muets. 

Au milieu de ces transports, le prince Istar 
se hissa sur l'estrade et le plancher gémit sous 
son poids. 

— Compagnons, dit-il, vous voulez la vic- 
toire, et c'est un désir bien naturel. Mais il 
faut que vous soyez pourris de littérature et de 
poésie pour la demander à la guerre. L'idée de 
faire la guerre ne peut plus entrer aujourd'hui 
que dans des cervelles de bourgeois abrutis ou 
de romantiques attardés. Qu'est-ce que la 
guerre? Une mascarade burlesque devant la- 
quelle s'exalte stupidement le lyrisme des gui- 
taristes patriotes. Si Napoléon avait eu une 
intelligence pratique, il n'aurait pas fait la 
guerre: mais c'était un rêveur, enivré d'Ossian. 
Vous criez : « Vive la guerre! » Vous êtes des 



LA RÉVOLTE DES ANGES 299 

songe-creux. Quand deviendrez-vous des intel- 
lectuels? Les intellectuels ne demandent pas la 
force et la puissance à toutes les rêveries qui 
constituent l'art militaire : tactique, stratégie, 
fortifications, artilleries et autres balivernes. 
Ils ne croient pas à la guerre qui est une fan- 
taisie; ils croient à la chimie, qui est une 
science. Ils savent l'art d'enfermer la victoire 
dans une formule algébrique. 

Et, tirant de sa poche une petite bouteille 
qu'il montra à rassemblée, le prince Istar 
s'écria avec un sourire triomphant : 

— La victoire, la voilà ! 



CHAPITRE XXVII 

Où Ton trouvera la révélation dune cause se- 
crète et profonde qui bien souvent précipite 
les empires contre les empires et prépare la 
ruine des vainqueurs et des vaincus, et où le 
sage lecteur (s il en est, ce dont je doute) mé- 
ditera cette forte parole : <( La guerre est 
une affaire. » 



Les anges s'étaient dispersés. Au pied des 
coteaux de Meudon, assis sur l'herbe, Arcade 
et Zita regardaient la Seine couler entre les 
saules. 

— En ce monde, dit Arcade, en ce monde 
qu'on appelle monde, bien qu'il s'y trouve 
moins de choses mondes que de choses im- 
mondes, aucun être pensant n'imaginera qu'il 



LA RÉVOLTE DES ANGES 301 

puisse seulement supprimer un atome. Il nous 
est tout au plus permis de croire que nous par- 
viendrons à modifier, çà et là, le rythme de 
quelques groupes d'atomes et l'arrangement de 
quelques cellules. C'est à cela, si l'on y songe, 
que se borne notre grande entreprise. Et quand 
nous aurons mis le Contradicteur à la place 
d'Ialdabaoth, nous n'aurons pas fait davan- 
tage... Zita, le mal est-il dans la nature des 
choses, ou dans leur arrangement? Voilà ce 
qu'il faudrait savoir. Zita, je suis profondément 
troublé... 

— Mon ami, répondit Zita, si, pour agir, il 
fallait connaître le secret de la nature, on n'a- 
girait jamais. Et l'on ne vivrait pas, puisque 
vivre, c'est agir. Arcade, manquez-vous déjà de 
résolution? 

Arcade assura la belle archange qu'il était 
résolu à plonger le démiurge dans les ténèbres 
éternelles. 

Une auto passait sur la route, suivie d'une 
longue traînée de poussière. Elle s'arrêta de- 
vant les deux anges, et le nez crochu du baron 
Everdingen parut à la portière. 

— Bonjour, amis célestes, bonjour, fit le 



302 LA RÉVOLTE DES ANGES 

capitaliste, fils du ciel. Je suis heureux de vous 
rencontrer. J'avais un avis important à vous 
donner. Ne restez point inertes, ne vous en- 
dormez pas : armez, armez ! Vous pourriez être 
surpris par laldabaoth. Vous avez un trésor de 
guerre : employez-le sans compter. Je viens 
d'apprendre que l'archange Michel a fait dans 
le ciel de fortes commandes de carreaux et de 
foudres. Si vous m'en croyez, vous vous pro- 
curerez encore cinquante mille électrophores. 
Je prends la commande. Bonjour, anges ! Vive 
la patrie céleste ! 

Et le baron Everdingen vola vers les bords 
fleuris de Louveciennes, en compagnie d'une 
jolie actrice. 

— Est-il vrai qu'on arme chez le démiurge? 
demanda Arcade. 

— Il se peut, répondit Zita, que là-haut aussi 
un autre baron Everdingen pousse aux arme- 
ments. 

L'ange gardien du jeune Maurice demeura 
quelques instants pensif. Puis, il murmura : 

— Serions-nous le jouet des financiers? 

— Ah dame ! fit la belle archange, la guerre 
est une affaire. Elle a toujours été une affaire» 



LA RÉVOLTE DES ANGES 303 

Ils examinèrent longuement ensuite les 
moyens d'exécuter leur immense entreprise. 
Ayant rejeté avec mépris les procédés anar« 
chiques du prince Istar, ils conçurent une inva- 
sion formidable et soudaine du royaume des 
cieux par leurs milices enthousiastes et bien 
instruites. 

Or, Barattan, le gargotîer de la Jonchère, 
qui avait loué aux anges rebelles la salle de 
spectacle, était un indicateur de la Sûreté. 
Dans les rapports qu'il adressa à la Préfecture, 
il dénonça les membres de cette réunion privée 
comme préparant un attentat sur un person- 
nage qu'ils dépeignaient obtus et cruel et qu'ils 
appelaient AïabaloUs. L'agent croyait que 
c'était là un pseudonyme qui désignait soit le 
Président de la République, soit la République 
elle-même. Les conspirateurs avaient unanime- 
ment proféré des menaces contre Alabalotte, et 
l'un d'eux, individu très dangereux, bien connu 
dans les milieux anarchistes et ayant déjà subi 
plusieurs condamnations pour écrits ou dis- 
cours libertaires, qui se fait nommer le prince 
istar ou le Quéroube, avait brandi une bombe 



■ 



SOI LA RÉVOLTE DES ANGES 

d'un très petit calibre et qui semblait consti- 
tuer un engin redoutable. Les autres conspi- 
rateurs étaient inconnus à Barattan qui, pour- 
tant, fréquentait les milieux révolutionnaires. 
Plusieurs d'entre eux étaient très jeunes, 
imberbes. Il en avait filé deux, qui avaient tenu 
des propos d'une particulière véhémence, un 
nommé Arcade, domicilié rue Saint-Jacques 
et une femme, de mœurs spéciales nommée 
Zita, habitant Montmartre, tous deux sans 
moyens connus d'existence. 

L'affaire parut assez sérieuse au Préfet de 
Police pour qu'il jugeât nécessaire d'en con- 
férer, avant tout, avec le Président du Conseil. 

On était alors dans une de ces périodes cli- 
matériques de la troisième République, pen- 
dant lesquelles le peuple français, épris d'auto- 
rité, adorant la force, se croit perdu parce 
qu'il n'est pas assez gouverné, et appelle à 
grands cris un sauveur. Le Président du Con- 
seil, ministre de la Justice, ne demandait pas 
mieux que d'être le sauveur espéré. Encore 
fallait-il, pour le devenir, qu'il y eût un péril 
à conjurer. Aussi la nouvelle d'un complot lui 
fut-elle agréable. Il interrogea le Préfet de 



LA RÉVOLTE DES ANGES 305 

Police sur les caractères ^et l'importance de 
l'affaire. Le Préfet de Police exposa que ces 
gens-là semblaient avoir de l'argent, de l'intel- 
ligence, de l'énergie; mais qu'ils parlaient trop, 
et étaient trop nombreux pour agir en secret 
et de concert. Le ministre, renversé dans son 
fauteuil, réfléchit. Le bureau, de style Empire, 
devant lequel il était assis, les tapisseries 
anciennes qui couvraient les murs, la pendule 
et les candélabres d'époque Restauration, tout, 
en ce cabinet traditionnel, lui suggérait les 
grands principes de gouvernement qui demeu- 
rent immuables dans la succession des régimes, 
la ruse et l'audace. Après une courte médita- 
tion, il conclut qu'il fallait laisser le complot 
croître et prendre forme, que même il convien- 
drait peut-être de le nourrir, de l'orner, de le 
colorer et de ne l'étouffer enfm qu'après en 
avoir tiré tout le parti possible. 

11 recommanda au Préfet de Police de sur- 
veiller l'affaire de près, de lui rendre compte 
au jour le jour des événements et de s'en tenir 
au rôle d'informateur. 

— Je m'en rapporte à votre prudence bien 
connue : observez et n'intervenez pas. 




3Ô6 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Et le ministre alluma une cigarette. Il comp^ 
tait bien, à l'aide de ce complot, réduire l'oppo- 
sition, fortifier son pouvoir, amoindrir ses col- 
lègues, humilier le Président de la République 
et devenir le sauveur attendu. 

Le Préfet de Police s'engagea à suivre les 
instructions ministérielles, se promettant de 
n'agir qu'à sa guise. Il fit surveiller les indi- 
vidus signalés par Barattan et recommanda à 
ses agents de n'intervenir pour aucune cause 
que ce fût. Se voyant filé, le prince Istar, qui 
unissait la prudence à la force, retirait de sa 
gouttière les bombes qu'il y avait cachées et, 
d'autobus en métro, de métro en autobus, par 
les plus savants détours, allait déposer ses 
engins chez l'ange musicien. 

Arcade, chaque fois qu'il sortait de son hôtel 
de la rue Saint-Jacques, trouvait à sa porte un 
homme d'une distinction outrée, ganté de jaune 
et qui portait à sa cravate un diamant plus gros 
que le Régent. Etranger aux choses de la terre, 
l'ange rebelle ne prêtait nulle attention à cette 
rencontre. Mais le jeune Maurice d'Esparvieu, 
qui avait pris à tâche de garder son ange gar- 
dien, considérait avec inquiétude ce gentleman. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 307 

aussi assidu et plus vigilant encore que M. Mi- 
gnon qui, naguère, promenait ses regards 
investigateurs dans la rue Garancière depuis 
les têtes de bélier de l'hôtel de la Sordière jus- 
qu'au chevet de l'église Saint-Sulpice. Maurice 
venait voir, deux et trois fois par jour, Arcade 
dans son hôtel garni, l'avertissait du péril et le 
pressait de changer de domicile. . 

Tous les soirs, il emmenait son ange dans 
les cabarets de nuit où ils soupaient avec des 
filles. Là, le jeune d'Esparvieu donnait ses pro- 
nostics sur le prochain match de boxe, puis il 
s'efforçait de démontrer à Arcade l'existence de 
Dieu, la nécessité d'une religion et les beautés 
du christianisme, et il l'adjurait de renoncer à 
des entreprises impies et criminelles dont il ne 
recueillerait qu'amertume et déception. 

— Car, enfin, disait le jeune apologiste, si 
le christianisme était faux, cela se saurait. 

Les filles approuvaient Maurice de ses senti- 
ments religieux, et quand le bel Arcade profé- 
rait quelque blasphème dans un langage qui 
leur était intelligible, elles se bouchaient les 
oreilles et le faisaient taire, de peur d'être fou- 
droyées avec lui. Car elles concevaient que 



308 LA REVOLTE DES ANGES 

Dieu, dans sa toute-puissance et sa souveraine 
bonté, vengeant soudain ses injures, est fort 
capable de frapper sans mauvaise intention 
l'innocent avec le coupable. 

Parfois l'ange et son gardien allaient souper 
chez l'ange musicien. Maurice, à qui il souve- 
nait de temps en temps qu'il était l'amant de 
Bouchotte, voyait avec déplaisir Arcade prendre 
envers la chanteuse des libertés excessives. 
Elle les lui permettait depuis le jour où, 
l'ange musicien ayant fait réparer le petit 
canapé à fleurs, Arcade et Bouchotte s'y étaient 
immédiatement unis. Maurice, qui aimait beau- 
coup madame des Aubels, aimait un peu Bou- 
chotte, et était un peu jaloux d'Arcade, et la 
jalousie, sentiment naturel aux hommes et aux 
animaux, leur cause, même légère, une dou- 
leur cuisante. Aussi, soupçonnant la vérité, 
que le tempérament de Bouchotte et le carac- 
tère de Fange lui révélaient assez, il accablait 
Arcade de sarcasmes et d'invectives, lui repro- 
chant l'immoralité de ses mœurs. Arcade lui 
répondait avec tranquillité qu'il était difficile de 
soumettre les impulsions physiologiques à des 
règles parfaitement définies, et que les mora- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 309 

listes rencontraient de grandes difficultés à l'en- 
droit de certaines sécrétions. 

— Au reste, dit Arcade, je reconnais volon- 
tiers qu'il est à peu près impossible de consti- 
tuer systématiquement une morale naturelle. 
La nature n'a pas de principes. Elle ne nous 
fournit aucune raison de croire que la vie 
humaine est respectable. La nature, indifïé-* 
rente, ne fait nulle distinction du bien et du niai. 

— Vous voyez donc, répliqua Maurice, que 
la religion est nécessaire. 

— La morale prétendue révélée, reprit 
l'ange, s'inspire en réalité de l'empirisme le 
plus grossier. L'usage seul règle les mœurs. 
Ce que le ciel prescrit n'est que la consécration 
de vieilles habitudes. La loi divine promulguée 
dans la pyrotechnie, sur quelque Sinaï, n'est 
jamais que la codification des préjugés humains. 
Et de ce fait que les mœurs changent, les re- 
ligions qui durent longtemps, comme le judéo- 
christianisme, varient en morale. 

— Enfm, dit Maurice dont l'intelligence 
grandissait à vue d'œil, vous m'accorderez que 
la religion empêche bien des désordres et bien 
des crimes? 



310 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— A moins qu'elle n'en conseille, comme le 
meurtre d'Iphigénie. 

— Arcade, s'écria Maurice, quand je vous 
entends raisonner, je me réjouis de n'être pas 
un intellectuel. 

Cependant, Théophile, penché sur le clavier, 
le visage couvert du long voile blond de ses 
cheveux, abaissant de haut sur les touches ses 
mains inspirées, jouait et chantait la partition 
entière d' Aline ^ reine de Golconde. 

Le prince Istar venait à ces réunions ami- 
cales, les poches pleines de bombes et de bou- 
teilles de vin de Champagne, qu'il devait, les 
unes et les autres, à la libéralité du baron 
Everdingen. Bouchotte recevait le kéroub avec 
plaisir, depuis qu'elle voyait en lui le témoin et 
le trophée de la victoire qu'elle avait remportée 
sur le petit canapé à fleurs. Il était devant elle 
comme la tête coupée de Goliath dans la main 
du jeune David. Et elle admirait le prince pour 
son habileté d'accompagnateur, sa vigueur, 
par elle surmontée, et sa prodigieuse capacité 
de boire. 

Une nuit que le jeune d'Esparvieu recondui- 
sait en auto son ange de la maison Bouchotte 



LA RÉVOLTE DES ANGES 311 

au garni de la rue Saint-Jacques, le ciel était 
noir; devant la porte, le diamant de l'espion 
brillait comme un phare; trois cyclistes, réunis 
sous ses rayons, s'éloignèrent, à l'approche de 
l'auto, dans des directions divergentes. L'ange 
n'y prit point garde, mais Maurice en conclut 
que les mouvements d'Arcade intéressaient 
diverses personnes puissantes dans l'État. Il 
jugea le péril pressant; sa résolution fut aus- 
sitôt prise. 

Le lendemain matin, il vint chercher le sus- 
pect pour l'emmener rue de Rome. Lange 
était dans son lit. Maurice le pressa de s'ha- 
biller et de le suivre. 

— Venez, lui dit-il. Cette maison n'est plus 
sûre pour vous. Vous êtes surveillé. Un jour 
ou l'autre, vous allez être arrêté. Voulez-vous 
coucher au Dépôt? Non. Eh bien! venez. Je 
vais vous mettre en lieu sûr. 

L'esprit sourit avec un peu de pitié à son 
naïf sauveur. 

— Ne savez-vous pas, lui dit-il, qu'un ange 
brisa les portes de la prison où Pierre était 
enfermé et délivra l'apôtre? Me croyez-vous, 
jeune Maurice, inférieur en puissance à ce frère 



312 LA RÉVOLTE DES ANGES 

céleste, et pensez-vous que je ne sache faire 
pour moi-même ce qu'il fît pour le pêcheur du 
lac de Tibériade? 

— N'y comptez pas. Arcade. Il le fît par un 
miracle. 

— Ou « par miracle », comme dit un moderne 
historien de l'Eglise. Mais il n'importe. Je vous 
suis. Laissez-moi seulement brûler quelqifcs 
lettres et faire un paquet des livres dont j'ai 
besoin. 

ïl jeta des papiers dans la cheminée, mit 
plusieurs volumes dans ses poches et suivit 
son guide jusqu'à l'auto, qui les attendait non 
loin, devant le Collège de France. Maurice prit 
le volant. Imitant la prudence du kéroub, il fit 
tant de tours et de détours et de si rapides cir- 
cuits qu'il eût dépisté tous les cyclistes et nom- 
breux et rapides lancés à sa poursuite. Enfin, 
après avoir sillonné la ville en tous les sens» 
il s'arrêta dans la rue de Rome, devant le rez- 
de-chaussée où l'ange s'était manifesté. 

En entrant dans le logis dont il était sorti dix- 
huit mois auparavant pour accomplir sa mission, 
Arcade se rappela l'irréparable passé et, respi- 
rant l'odeur de Gilberte, ses narines palpitèrent. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 313 

Il demanda comment allait madame des Aubels. 

— Très bien, répondit Maurice, un peu en- 
graissée et très embellie. Elle vous en veut 
encore de votre indiscrétion. J'espère qu'elle la 
pardonnera un jour comme je vous l'ai pardon- 
née et qu'elle oubliera votre conduite offensante. 
Mais elle est encore bien irritée contre vous. 

►Le jeune d'Esparvieu fît à son ange les hon- 
neurs de l'appartement avec les façons d'un 
homme bien né et les tendres soins d'un ami. 
Il lui montra le lit pliant, qu'on ouvrirait 
chaque soir dans la pièce d'entrée et qu'on 
pousserait le matin dans un cabinet noir ; il lui 
montra la table de toilette et sa garniture, le 
tub, l'armoire à linge, la commode, lui donna 
les avis nécessaires pour le chauffage et l'éclai- 
rage, l'avertit que les repas seraient apportés 
et le ménage fait par le concierge et lui montra 
le bouton qu'il fallait pousser pour appeler ce 
serviteur; il lui dit enfin qu'il devait se consi- 
dérer comme chez lui et recevoir qui bon lui 
semblerait. 



i8 



CHAPITRE XXVÎIl 

Consacré à une pénible scène de famille. 



Tant que Maurice n'avait eu pour maîtresses 
que des femmes honnêtes, sa conduite n'avait 
donné lieu à aucun reproche. Il en fut autre- 
ment quand il fréquenta Bouchotte. Sa mère, 
qui avait fermé les yeux sur des liaisons cou- 
pables il est vrai, mais élégantes et discrètes, 
fut scandalisée d'apprendre que son fils s'affi- 
chait avec une chanteuse. Beilhe, la jeune 
sœur de Maurice, avait connu au catéchisme 
de persévérance les aventures de son frère, et 
elle les contait sans indignation à ses jeunes 
amies. Le petit Léon, qui venait d'accomplir ses 
sept ans, déclara un jour à sa mère, devant 
plusieurs dames, que, quand il serait grand, il 



LA RÉVOLTE DES ANGES 315 

ferait la noce, comme Maurice. Le cœur mater- 
nel de madame René d'Esparvieu en fut ulcéré. 
En môme temps un fait domestique et grave 
vint alarmer M. René d'Esparvieu. Des traites 
lui furent remises, signées de son nom par son 
lils ; l'écriture n'était pas contrefaite, mais 
l'intention était formelle de faire prendre la 
signature du fils pour celle du père ; c'était un 
faux moral. Et de ce fait il apparaissait que 
Maurice vivait dans le désordre, faisait des 
dettes, était sur le point de commettre des indé- 
licatesses. Le père de famille consulta sa 
femme à ce sujet, il fut convenu qu'il ferait de 
sévères remontrances à son fils, parlerait de 
sanctions rigoureuses et que la mère appa- 
raîtrait au bout de quelques instants affligée et 
douce, pour incliner à la clémence un père 
justement irrité. Les choses ainsi réglées, 
M. René d'Esparvieu fît appeler le lendemain 
matin son fils dans son cabinet. Pour plus de so- 
lennité, il avait endossé sa redingote. Maurice 
s'aperçut à ce signe que l'entretien serait grave. 
Le chef de famille, un peu pâle, la voix mal 
assurée (il était timide), déclara qu'il ne pou- 
vait tolérer dIus longtemps le dérèglement dans 



31^ LA RÉVOLTE DES ANGES 

lequel vivait son fils et qu'il exigeait une ré- 
forme immédiate et absolue. Plus de désordre, 
plus de dettes, plus de mauvaises compagnies, 
mais le travail, la régularité, les bonnes fré- 
quentations. 

Maurice aurait volontiers répondu respec- 
tueusement à son père qui, après tout, lui avait 
fait de justes reproches. Par malheur, Maurice 
aussi était timide, et la redingote dont M. d'Es- d| 
paryieu s'était revêtu pour exercer plus digne- 
ment une magistrature domestique semblait 
interdire toute familiarité. Maurice garda un 
silence maladroit et qui paraissait insolent. Ce 
silence obligea M. d'Esparvieu à répéter ses 
reproches et à les répéter sous une forme plus 
sévère. Il ouvrit un tiroir de son bureau histo- 
rique (c'était celui sur lequel Alexandre d'Es- 
parvieu avait écrit son Essai sur les institutions 
civiles et religieuses des peuples) et en tira les 
traites souscrites par Maurice. ' 

— Sais-tu, mon enfant, dit-il, que ta as 
commis là un véritable faux? Pour racheter 
une faute aussi grave... 

A ce moment, comme il était convenu, ma- 
dame René d'Esparvieu parut en robe de viRe. 



LA REVOLTE DES ANGES 317 

Elle devait figurer l'ange du pardon. Mais elle 
n'en avait ni la figure ni le caractère. Elle était 
sombre et dure. Maurice avait en lui le germe 
de toutes les vertus communes et nécessaires. 
Il aimait et respectait sa mère. Il l'aimait plus 
encore par devoir que par inclination et son 
respect tenait plus de l'usage que du sentiment. 
Madame René d'Esparvieu avait de la couperose 
au visage, et comme elle s'était mis de la poudre 
de riz pour paraître à son avantage dans le tri- 
bunal domestique, elle y montrait un teint qui 
ressemblait à des framboises dans du sucre. 
Maurice, qui avait du goût, ne put se défendre 
de la trouver laide, et d'une laideur un peu 
répugnante. Il était mal disposé pour elle et, 
quand elle eut repris, en les aggravant, les 
griefs dont son mari avait déjà chargé son fils, 
l'enfant prodigue détourna la tête pour ne pas 
lui montrer un visage irrité. 
Elle poursuivit : 

— Ta tante de Saint-Fain t'a rencontré 
dans la rue en si mauvaise compagnie qu'elle 
ta su gré de ne lavoir pas saluée. 

A ces mots, Maurice éclata : 

— Ma tante de Saint-Fain! Je lui conseille 



i8. 



MS LA REVOLTE DES ANGES 

de se scandaliser! Tout le monde sait qu'elle 
a rôti le balai jusqu'au manche, et maintenant 
cette vieille hypocrite voudrait... 

Il s'arrêta. Son regard avait rencontré le 
visage de son père qui exprimait plus de tris- 
tesse encore q^j^ d'indignation. Maurice se re- 
prochait ses paroles comme un crime et ne 
concevait pas comment elles avaient pu lui 
échapper. Il allait* fondre en larmes, tomber à 
genoux, implorer son pardon, quand sa mère, 
les yeux au plafond, soupira : 

— Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu pour avoir 
mis au jour un fils si coupable 1 

Retourné comme avec la main par cette 
parole qu'il jugeait affectée et ridicule, Mau- 
rice passa subitement d'un amer repentir à 
l'orgueil délicieux du crime. Il se précipita 
furieusement dans l'insolence et la révolte, et 
lança tout d'une haleine des paroles qu'une 
mère n'aurait jamais dû entendre : 

— Si vous voulez que je vous le dise, maman, 
plutôt que de m'interdire de fréquenter une 
artiste lyrique pleine de talent et d'un carac- 
tère désintéressé, vous feriez mieux d'empê- 
cher ma sœur aînée, madame de Margy, de se 



LA RÉVOLTE DES ANGES 319 

montrer tous les soirs dans le monde et au 
théâtre avec un individu méprisable et dégoû- 
tant, qu'on sait être son amant. Vous devriez 
bien aussi surveiller ma petite sœur Jeanne 
qui s'écrit des lettres obscènes, en contrefai- 
sant son écriture, fait semblant de les décou- 
vrir dans son paroissien et vous les remet avec 
une innocence simulée, pour vous alarmer et 
vous troubler. Il n'y aurait pas de mal non plus 
à empêcher mon petit frère Léon de consom- 
mer, à l'âge de sept ans, les dernières violences 
sur mademoiselle Caporal; et l'on pourrait 
dire à votre femme de chambre... 

— Sortez, monsieur, je vous chasse de cette 
maison, s'écria M. René d'Esparvieu, qui, blanc 
de colère, montrait la porte d'un doigt trem- 
blant. 



CHAPITRE XXIX 

Où Ton voit lange devenu homme se conduire 
comme un homme, c est-à-dire convoiter la 
femme d' autrui et trahir son ami. Ce chapitre 
fera paraître la conduite correcte du jeune 
dEsparvicu. 



L'ange se plut dans sa nouvelle demeure. 
Il travaillait le matin, sortait l'après-midi, au 
mépris des agents, et rentrait se coucher. 
Comme par le passé, Maurice recevait madame 
des Aubels deux ou trois fois par semaine dans 
la chambre de l'apparition. 

Les choses allèrent fort bien ainsi jusqu'à un 
certain matin oh Gilberte, qui, la veille au soir, 
avait oublié son petit sac de velours sur la 
table de la chambre bleue, vint le chercher et 



LA RÉVOLTE DES ANGES 321 

trouva Aixade, en pyjama, qui, étendu sur le 
canapé, fumait une cigarette, en songeant à la 
conquête des cieux. Elle poussa un grand cri. 

— Vous, monsieur... si j'avais su vous trou- 
ver ici, croyez bien que... Je venais chercher 
mon petit sac qui est dans la pièce à côté... 
Permettez... 

Et elle passa devant lange avec précaution 
et très vite, comme devant un brasier. 

Madame des Aubels avait, ce matin, en tail- 
leur réséda, des charmes nonpareils. La jupe 
étroite accusait ses mouvements, et chacun de 
ses pas était un de ces miracles naturels qui 
jettent l'étonnement dans le cœur des hommes. 

Elle reparut, son sac à la main : 

— Encore une fois, je vous demande pardon. 
J'étais loin de prévoir que... 

Arcade la pria de s'asseoir et de rester un 
moment. 

— Je ne m'attendais pas, monsieur, dit-elle, à 
ce que vous me fissiez les honneurs de cet appar- 
tement. Je savais combien monsieur d'Esparvieu 
vous aime ; je ne me doutais pas cependant... 

Le temps s'était subitement assombri. Une 
ombre rousse envahissait la chambre. Madame 



322 



LA REVOLTE DES ANGES 



des Aubels dit qu'elle était venue à pied, par 
hygiène, mais qu'un orage se préparait. Et elle 
demanda si l'on ne pouvait lui faire avancer 
une voiture. 

Arcade se jeta aux pieds de Gilberte, la prit 
dans ses bras comme un vase précieux, et lui 
dit des mots qui, n'ayant point de sens en eux- 
mêmes, exprimaient le désir. Elle lui mit les 
mains sur les yeux, sur la bouche, cria : 

— Je vous hais! 

Et, secouée par des sanglots, demanda un 
verre d'eau. Elle étouffait. L ange l'aida à ou- 
vrir sa robe. En ce péril extrême, elle se dé- 
fendit courageusement. Elle disait : 

— Non, non!... Je ne veux pas vous aimer : 
je vous aimerais trop. 

Elle succomba pourtant. 
Dans la douce familiarité qui suivit leur 
mutuel étonnement, elle lui dit : 

— Je demandais souvent de vos nouvelles. 
Je savais que vous fréquentiez les boîtes de 
Montmartre, qu'on vous voyait souvent avec 
mademoiselle Bouchotte, qui pourtant n'est 
guère jolie, que vous étiez devenu très élégant, 
et que vous gagniez beaucoup d'argent. Je n'en 



LA REVOLTE DES ANGES 323 

étais pas surprise. Vous étiez fait pour 
réussir... Le jour de votre... 

Elle montra du doigt le coin -entre la fenêtre 
et Farmoire à glace. 

— ... apparition, j'en ai voulu à Maurice de 
vous avoir donné la défroque d'un suicidé. 
Vous me plaisiez... Oh! ce n'était pas pour 
votre beauté. Ne croyez pas que les femmes 
soient sensibles, autant qu'on d't, aux avan- 
tages extérieurs. Nous considérons autre chose 
en amour. Il y a un je ne sais quoi... Enfin, 
je vous ai tout de suite aimé. 

Les ténèbres se faisaient plus épaisses. 
Elle demanda : 

— N'est-ce pas que vous n'êtes pas un ange? 
Maurice le croit, mais il croit tant de choses, 
Maurice... 

Elle interrogeait Arcade du regard et ses yeux 
souriaient avec malice. 

— Avouez que vous vous êtes payé sa tête 
et que vous n'êtes pas un ange? 

Arcade répondit : 

— Je n'aspire qu'à vous plaire ; je serai tou- 
jours ce que vous voudrez que je sois. 

Gilberte décida qu'il n'était pas un ange. 



324 LA RÉVOLTE DES ANGES 

d'abord parce qu'on n'est pas un ange, ensuite 
pour des raisons plus particulières qui la ra- 
menèrent à considérer les choses de l'amour. Il 
ne la contraria pas et, une fois encore, les pa- 
roles ne suffirent plus à exprimer leurs senti- 
ments. 

La pluie, au dehors, tombait dense et lourde, 
les fenêtres ruisselaient, la foudre éclaira les 
rideaux de mousseline, le tonnerre ébranla les 
vitres. Gilberte fit un signe de croix et de- 
meura blottie dans le sein de son amant. 

Elle lui dit : 

— Votre peau est plus blanche que la mienne. 

Au moment où madame des Aubels pronon- 
çait ces paroles, Maurice entra dans la chambre. 
Il venait mouillé, souriant, confiant, tranquille, 
heureux, annoncer à Arcade, que, de moitié 
dans son jeu, l'ange avait à Longchamp, la 
veille, gagné douze fois sa mise. 

En surprenant la femme et l'ange dans un 
voluptueux désordre, il devint furieux ; la co- 
lère lui banda les muscles du cou, inonda de 
sang sa face cramoisie et lui gonfla les veines 
du front. Il bondit, les poings fermés, sur Gil- 
berte et s'arrêta soudain. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 325 

Ce mouvement interrompu se transforma en 
■chaleur : Maurice fumait. Sa rage ne l'arma 
pas, comme Archiloque, d'un lyrisme vengeur. 
Il donna seulement à l'infidèle le nom de la 
génisse fécondée. 

Cependant elle avait retrouvé, avec la correc- l 
tion de sa mise, la dignité de son attitude. Elle se 
leva, pleine de pudeur et de grâce, et tourna sur 
son accusateur un regard qui exprimait à la fois 
la vertu qu'on offense et l'amour qui pardonne. 

Mais comme le jeune d'Esparvieu ne cessait 
pas de l'accabler d'invectives grossières et mo- 
notones, elle se fâcha à son tour : 

— Vous êtes encore un joli coco, vous. Est- 
ce que je suis allée le chercher, votre Arcade? 
C'est vous qui l'avez amené ici, et dans quel 
état, encore!... Vous n'aviez qu'une idée : me 
livrer à votre ami. Eh bien! monsieur, prenez- 
en votre parti, je ne vous ferai pas ce plaisir. 

Maurice d'Esparvieu lui répondit simple- 
ment : 

— Fiche le camp, chameau! 

Et il fit mine de la pousser du pied dehors. 
Arcade souffrit de voir son amante aussi indi- 
gnement traitée; mais il ne se crut pas l'auto- 

19 



326 LA RÉVOLTE DES ANGES 

rite nécessaire pour faire des représentations à 
Maurice. Madame des Aubels, qui avait gardé 
toute sa dignité, fixa sur le jeune d'Esparvieu 
un regard impérieux et lui dit : 

— Allez me chercher une voiture. 

Et tel est Fempire des femmes sur une 
âme bien née, dans un peuple galant, que ce 
jeune Français alla dire aussitôt au concierge 
d appeler un taxi. Madame des Aubels prit 
congé en jetant à Maurice le regard de mépris 
qu'une femme doit à celui qu'elle a trompé et 
en s'étudiant à donner à tous ses mouvements 
un charme délicieux. Maurice la regarda partir 
avec l'expression d'une indifférence qu'il 
n'éprouvait pas. Puis il se tourna vers l'ange 
revêtu du pyjama à fleurs que Maurice lui- 
même portait ie jour de l'apparition, et c^tte 
circonstance, petite en elle-même, accrut le 
ressentiment de l'hôte si indignement trahi. 

— Eh bien ! dit-il, vous pouvez vous vanter 
d'être un méprisable individu. Vous vous êtes 
conduit d'uD^ fpçon ignoble, et bien inutilement. 
Si cette famme vous plaisait, vous n'aviez qu'à 
me le dire. J'en étais las. Je n'en voulais plus. 
Je vous l'aurais bien volontiers laissée. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 327 

Il parlait ainsi pour cacher sa douleur, car 
il aimait Gilberte plus que jamais, et la trahison 
de cette créature le faisait beaucoup souffrir. 
Il poursuivit : 

— J'allais vous demander de m'en débarras- 
ser. Mais vous avez suivi votre sale naturel; 
vous vous êtes conduit comme un cochon. 

A ce moment solennel. Arcade aurait pro- 
noncé un mot sorti du cœur que le jeune Mau- 
rice, éclatant en sanglots, aurait pardonné à 
son ami et à sa maîtresse, et tous trois fussent 
redevenuc contents, heureux. Mais Arcade 
n'était point nourri du lait de la tendresse 
humaine. Il n'avait point souffert et ns savait 
point compatir aux souffrances. 11 répondit 
avec une froide sagesse : 

— Mon cher Maurice, la nécessité, qui con- 
duit et enchaîne les actions des êtres animés, 
produit des effets souvent imprévus, parfois 
absurdes. C'est ainsi que j'ai été amené à vous 
déplaire. Vous ne m'en feriez nul reproche si 
vous aviez une bonne philosophie de la nature ; 
vous sauriez alors que la volonté n'est qu'une 
illusion et que les affinités physiologiques sont 
aussi exactement déterminées que les combi- 



328 LA REVOLTE DES ANGES 

naisons chimiques et pourraient se formuler de 
la même manière. Je pense qu'on parviendrait 
à vous inculquer ces vérités; mais ce serait 
long et difficile, et peut-être ne vous apporte- 
raient-elles pas la sérénité qui vous fuit. Il con- 
vient donc que je quitte la place et... 

— Restez, fit Maurice. 

Maurice avait un sens très net des obliga- 
tions sociales. Il mettait, quand il y songeait, 
l'honneur au-dessus de tout. Or, dans ce mo- 
ment, il se représenta avec une force extrême 
que l'outrage qu'il avait subi ne se pouvait laver 
que dans le sang. Cette idée traditionnelle im- 
prima aussitôt à son attitude et à son langage 
une noblesse inattendue : 

— C'est moi, monsieur, dit-il, qui vais quit- 
ter cet appartement pour n'y plus revenir. 
Vous, restez-y puisque vous êtes proscrit. 
Vous y recevrez mes témoins. 

L'ange sourit. 

— Je les recevrai pour vous faire plaisir ; 
mais songez, mon cher Maurice, que je suis 
invulnérable. Les esprits célestes, même quand 
ils sont matérialisés, ne sauraient être atteints 
par la pointe d'une épée ou la balle d'un pis- 



LA REVOLTE DES ANGES 329 

tolet. Ayez égard, Maurice, à la situation que 
me fait, dans une rencontre, cette inégalité fa- 
tale, et songez que pour refuser de constituer 
des témoins, je ne puis arguer de ma nature 
céleste, ce serait sans précédent. 

— Monsieur, répliqua l'héritier des Bussart 
d'Esparvieu, il fallait songer à cela avant de 
m'offenser. 

Et il sortit fièrement. Mais dès qu'il fut 
dehors, il trébucha comme un homme ivre. La 
pluie tombait encore. Il marcha ^ans voir, sans 
entendre, au hasard, traînant les pieds dans 
les ruisseaux, dans les flaques d'eau, dans les 
tas de boue. Il suivit longtemps les boulevards 
extérieurs, et, las enfin, il s abattit au bord 
d'un terrain vague. Il était crotté jusqu'aux 
oreilles; la boue, délayée dans des larmes, bar- 
bouillait son visage ; les bords de son chapeau 
dégouttaient. Un passant le prit pour un 
pauvre et lui jeta deux sous. Il ramassa la 
pièce de cuivre, la mit soigneusement dans son 
gousset et alla constituer ses témoins. 



CHAPITRE XXX 

Relatant une affaire d' honneur ^ et où Ton ju- 
gera si, comme le prétend Arcade, F expérience 
de nos fautes nou^ rend meilleurs. 



Le terrain du combat était le jardin du 
colonel Manchon, boulevard de la Reine, à 
Versailles. MM. de la Verdelière et le Truc de 
Riiffec, qui avaient tous deux de l'honneur une 
pratique constante et en savaient exactement 
les règles, assistaient Maurice d*Esparvieu. Il 
n'y avait pas de duel, dans le monde catho- 
lique, sans M. de la Verdelière, et en s adres- 
sant à cet homme d'épée, Maurice s'était con- 
formé à Tusage, non sans quelque répugnance, 
car il avait été notoirement Tamant de 
madame de la Verdelière; mais M. de la Ver- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 331 

delière ne pouvait être considéré comme un 
mari; c'était une institution. Quant à M. le 
Truc de Ruffec, l'honneur était sa seule pro- 
fession connue et son unique ressource 
avouée ; et, quand des malveillants en faisaient 
la remarque dans le monde, on leur deman- 
dait quelle plus belle carrière que celle de 
l'honneur aurait pu parcourir M. le Truc de 
Riiffec. Les témoins d'Arcade étaient le prince 
Istar et Théophile. Ce n'est pas volontiers et 
de son plein gré que .l'ange musicien était 
venu participer à cette affaire. ïl avait horreur 
de toute violence et il désapprouvait les com- 
bats singuliers. La détonation des pistolets, le 
cliquetis des épées lui étaient insupportables, 
et la vue du sang répandu le faisait évanouir. 
Ce doux fils du ciel avait refusé obstinément de 
servir de second à son frèr^ Arcade et il avait 
fallu, pour l'y déterminer, que le kéroub mena- 
çât de lui briser une bouteille de panclastite sur 
la tête. En outre des combattants, des témoins 
et des médecins, il n'y avait dans le jardin que 
quelques officiers de la garnison de Versailles 
et plusieurs journalistes. Bien que le jeune 
d'Esparvieu ne fût connu que comme un fils 



332 LA REVOLTE DES ANGES 

de famille et qu'Arcade fût ignoré de toute la 
terre, le duel avait attiré une assez grande, 
affluence de curieux, et les fenêtres des mai- 
sons voisines regorgeaient de photographes, 
de reporters et de gens du monde. Ce qui 
avait excité bien des curiosités, c'est qu'on 
savait qu'une femme était la cause de la que- 
relle. Plusieurs nommaient Bouchotte, le plus 
grand nombre désignait madame des Aubels. 
On avait remarqué, d'ailleurs, que les dueL* 
dans lesquels M. de 1^ Verdelière était témoin 
attiraient tout Paris. 

Le ciel était d'un bled tendre, le jardin 
tout fleuri de roses ; un merle sifflait dany un 
arbre. M. delà Verdelière, qui, sa canne à la 
main, conduisait le combat, mit les épée& 
pointe à pointe et dit : 

— Allez, messieurs ! 

Maurice d'Esparvieu attaqua par des doublés 
et des battements du fer. Arcade rompit en 
tenant l'épée en ligne. Le premier engage- 
ment ne donna pas de résultat. Les témoins 
eurent l'impression que M. d'Esparvieu se 
trouvait dans un état fâcheux d'irritabilité 
nerveuse, et que son adversaire se montrerait 



LA RÉVOLTE DES ANGES 333 

infatigable. A la deuxième reprise, Maurice 
précipite ses attaques, écarte les bras et dé- 
couvre la poitrine. Il attaque en marchant, 
porte un coup droit; la pointe de son épée 
touche Arcade à l'épaule. On croit que celui- 
ci est blessé. Et les témoins constatent avec 
surprise que c'est Maurice qui a une égrati- 
gnure au poignet. Maurice affirme qu'il ne 
sent rien et le docteur Quille déclare, après 
examen, que son client peut continuer le 
combat. 

Après un q^uart d'heure d'observation régle- 
mentaire, le duel reprend. Maurice attaque 
avec violence. Son adversaire le ménage visi- 
blement et, ce qui inquiète M. de la Verde- 
lière, semble peu attentif à se défendre. Au 
début de la cinquième reprise, un barbet noir, 
entré dans le jardin on ne sait comment, 
débouche d'un massif de roses, pénètre dans 
l'espace réservé aux combattants, et, malgré 
les cannes et les cris, passe entre les jambes 
de Maurice. Il semble que celui-ci ait le bras 
engourdi, il ne pousse plus que de l'épaule sur 
son adversaire invulnérable. Il porte un coup 
droit et se jette lui-même sur l'épée de l'ad- 

19. 



334 LA REVOLTE DES ANGES 

versaire qui lui fait, au pli du coude, une 
blessure pénétrante. 

M. de la Verdelière arrête le combat qui 
avait duré une heure et demie. Maurice a 
l'impression d'un choc douloureux. On l'as- 
sied sur un banc vert contre un mur de 
glycines. Tandis que les chirurgiens pansent 
la plaie, il appelle Arcade et lui tend son bras 
blessé. Et quand le vainqueur attristé de sa 
victoire s'est approché, Maurice l'embrasse ten- 
drement et lui dit : 

— Sois généreux, Arcade, pardonne-moi ta 
trahison. Maintenant que nous nous sommes 
battus, je puis te demander de te réconcilier 
avec moi. 

Il embrasse son ami en pleurant et lui 
souffle à l'oreille : 

— Viens me voir et amène Gîlberte» 
Maurice, qui restait brouillé avec ses parents, 

se fit conduire au petit rez-de-chaussée de la 
rue de Rome. 

A peine étendu sur son lit, au fond de la 
chambre à coucher dont les rideaux étaient 
déployés comme au moment de l'apparition, il 
vit s'approcher Arcade et Gilberte. Il commen- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 335 

çait à souffrir cruellement de sa blessure : sa 
température s'élevait, mais il était tranquille, 
content, heureux. L'ange et la femme, en 
larmes, se jetèrent au pied du lit. Il réunit 
leurs mains dans sa main gauche, leur sourit, 
donna à chacun un tendre baiser : 

■— Je suis sûr maintenant de ne plus me 
brouiller avec vous deux : vous ne me trom- 
perez plus, je vous sais capables de tout 

Gilberte éplorée jura à Maurice qu'il avait 
été abusé par de vaines apparences, qu'elle ne 
lavait pas trompé avec Arcade, qu'elle ne 
l'avait jamais trompé. Et, dans un grand 
élan de sincérité, elle se le persuadait à elle- 
même. 

— Tu te fais du tort; Gilberte, lui répondit 
le blessé. Ce fut. Et il le fallait. Et c'est bien 
amsi. Gilberte, tu as eu rai&on de me tromper 
ignoblement, avec mon meilleur ami, dans 
cette chambre. Si tu ne l'avais pas fait, nous 
ne serions pas réunis ici tous trois et je ne 
goûterais pa8 la plus grande joie de ma vie. 
Oh! Gilberte, que tu as tort de nier des choses 
révolues et parfaites. 

— Si tu le veux, mon ami, répliqua Gil- 



336 LA RÉVOLTE DES ANGES 

berte un peu amère, je ne nierai pas. Mais ce 
sera pour te faire plaisir. 

Maurice la fit asseoir sur le lit et pria Arcade 
de s'asseoir dans la bergère. 

— Mon ami, dit Arcade, j'étais innocent. Je 
me suis fait homme. Aussitôt j'ai fait le mal. 
C'est ainsi que je suis devenu meilleur. 

— N'exagérons rien, dit Maurice, et faisons 
un bridge. 

Mais à peine le malade avait -il vu trois as dans 
son jeu et annoncé sans atout, que sa vue se 
brouilla; les cartes lui glissèrent des mains, sa 
tête alourdie retomba sur l'oreiller et il se plai- 
gnit d'un grand mal de tête. Presque aussitôt, 
madame des Aubels s'en alla faire des visites; 
elle tenait à paraître dans le monde pour dé- 
mentir par son maintien assuré et tranquille 
les bruits qui couraient sur elle. Arcade la re- 
conduisit jusqu'à la porte et lui aspira dun 
baiser des parfums qu'il rapporta dans la 
chambre où sommeillait Maurice. 

— Je suis bien content, murmura celui-ci, 
que les choses se soient passées de cette ma- 
nière. 

— Ce qui fut devait être, répondit l'Esprit. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 337 

Tous les anges comme moi révoltés en eussent 
use comme moi avec Gilberte. « Les femmes, 
du I Apôtre, doivent prier voilées, à cause des 

anges.. Etl-Apôtreparleainsiparce qu'il sa-; 
que les anges se troublent en les voyant belles 

A peme ont-ils touché la terre qu'ils désirent 
et accomphssent les embrassements des mor- 
telles Leur étreinte est formidable et délicieuse ; 
, °"' ^' ''''''' <J« «es caresses ineffables, qui 
plongent les niles des hommes dans des abîmes 
de vo upté. Mettant aux lèvres de leurs vic 
•mes heureuses un miel embrasé, faisant couler 

longuement dans leurs veines des torrents de 
flammes rafraîchissantes, ils les laissent brisées 
et ravies. 

-Un mot encore! fit l'ange; un seul mot 
jnoncher Maurice, pour me justifier, et Jet 
lassera. ,r après tranquillement. Il i'est 

t que de bonnes références. Afin de t'assurer 

que je net en impose pas, Maurice, consulte 
su les embrassements des anges et des femmes : 
Justm, Apoloffùs I et II ; Flavius Josèphe, 



338 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Athénagore, Sur la Résurrection; Lactance, 
livre II, chapitre xv; Tertullien, Sur le voile 
des Vierges; Marc d'Éphèse en Psellus; Eusèbe, 
Préparation évangélique^ livre V, chapitre i v ; 
saint Ambroise, au livre de Noé et de V Arche, 
chapitre v ; saint Augustin, Cité de Dieu, 
livre XV, chapitre xxiii; le père Meldonat, 
jésuite, Traite des démons, page 218 ; Pierre 
Lebyer, conseiller du roi... 

— Arcade, tais-toi, par pitié! tais-toi! tais- 
toi! et chasse ce chien, s'écria Maurice, la face 
écarlate, les yeux hors de la tête, et qui, dans 
son délire, croyait voir sur son lit un barbet 
noir. 

Madame de la Verdelière, qui pratiquait 
toutes les élégaiîces mondaines et nationales, 
comptait parmi les plus gracieuses infirmières 
de la haute société française. Elle vint elle- 
même prendre des nouvelles de Maurice et 
s'offrit à soigner le blessé. Mais, sous l'inspira- 
tion véhémente de madame des Aubels, Arcade 
lui ferma la porte au nez. Les témoignages de 
sympathie affluaient chez Maurice. Amassées 
sur un plateau, les cartes de visite lui mon- 
traient leurs innombrables petites cornes. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 339 

M. le Truc de Ruffec apporta, des premiers, au 
rez-de-chaussée de la rue de Rome, l'expres- 
sion de sa mâle sympathie et, tendant sa main 
loyale, demanda au jeune d'Esparvieu, comme 
un homme d'honneur à un homme d'hon- 
neur vingt-cinq louis poar payer une dette 
d'honneur. 

— Bigre, mon cher Maurice, ce sont là des 
services qu'on ne demande pas à tout le 
monde ! 

Le même jour, M. Gaétan vint serrer la 
main à son neveu. Celui-ci lui présenta Arcade. 

— Voici mon ange gardien à qui vous avez 
trouvé un si beau pied, en voyant l'empreinte 
de ses pas sur la poudre révélatrice, mon 
oncle. 11 m'a apparu, l'année dernière, dans 
cette même chambre... Vous ne le croyez 
pas?... C'est pourtant bien vrai! 

Et, se tournant vers l'Esprit : 

— Qu'en dis-tu, Arcade? L'abbé Patouille, 
qui est un grand théologien et un bon prêtre, 
ne croit pas que tu es un ange ; et mon oncle 
Gaétan, qui ne sait pas son catéchisme et n'a 
point de religion, ne le croit pas davantage. Ils 
te nient tous les deux : l'un parce qu'il a la 



340 LA RÉVOLTE DES ANGES 

foi, l'autre parce qu'il ne l'a pas. On peut 
être sûr, d'après cela, que ton histoire, si 
jamais on la raconte, ne paraîtra guère vraisem- 
blable. D'ailleurs, celui qui s'aviserait d'en 
faire le récit ne serait pas un homme de goût 
et ne recueillerait pas beaucoup d'approbations. 
Car elle n'est pas belle, ton histoire ! Je t'aime, 
mais je te juge. Depuis que tu es tombé dans 
l'athéisme, tu es devenu un abominable scélé- 
rat. Mauvais ange, mauvais ami, traître, homi- 
cide. Car je pense que c'est pour m'assassiner 
que tu m'as lâché, sur le terrain, un barbet 
noir dans les jambes. 

L'ange leva les épaules et, s'adressant à 
Gaétan : 

— Hélas, monsieur, dit-il, je ne suis pas sur- 
pris de trouver peu de crédit près de vous : an 
m'a dit que vous étiez brouillé avec le ciel 
judéo-chrétien, dont je suis originaire. 

— Monsieur, répondit Gaétan, je ne crois 
pas assez en Jéhovah pour croire en ses anges. 

— Monsieur, celui que vous appelez Jéhovah 
est en réalité un démiurge ignorant et grossier, 
nommé laldabaoth. 

— En ce cas, monsieur, je suis tout prêt à 



LA RÉVOLTE DES ANGES 341 

croire en lui. Il est ignare, il est borné : son 
existence ne fait plus de difficulté pour moi. 
Gomment va-t-il ? 

— Mal ! Nous allons le renverser le mois 
prochain. 

— Ne vous flattez pas, monsieur. Vous me 
faites songer à mon beau-frère Guissart, qui, 
depuis trente ans, s'attend tous les matins à 
apprendre la chute de la République... 

— Tu vois. Arcade, s'écria Maurice; mon 
oncle Gaétan est de mon avis. Il sait que tu ne 
réussiras pas. 

— Et pourquoi, je vous prie, monsieur Gaé- 
tan, croyez-vous que je ne réussirai pas? 

— Votre laldabaoth est encore bien fort 
en ce monde, sinon dans l'autre. Autrefois 
il était soutenu par ses prêtres, par ceux qui 
croyaient en lui. Il a aujourd'hui pour appui 
ceux qui ne croient pas en lui, les philosophes. 
Il s'est trouvé récemment un cuistre du nom 
de Picrochole qui voulait faire mettre la science 
en faillite afin d'améliorer les affaires de l'Église. 
Et l'on a inventé, ces jours-ci, le pragmatisme 
tout exprès pour accréditer la religion dans les 
esprits raisonneurs. 



\3i2 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Vous avez étudié le pragmatisme? 

— N'en croyez rien ! J'étais frivole autrefois 
et m'occupais de métaphysique. Je lisais Hegel 
et Kant. Je suis devenu sérieux avec l'âge et 
ne m'occupe plus que des formes sensibles, 
de ce que l'œil ou l'oreille peut saisir. L'art 
c'est tout l'homme. Le reste n'est que rê- 
verie. 

La conversation continua ainsi jusqu'au soir, 
et il y fut dit des obscénités à faire rougir non 
seulement un cuirassier, ce qui n'est pas beau- 
coup dire, car les cuirassiers sont souvent 
chastes, mais encore une Parisienne. 

M. Sariette vint voir son ancien élève. 
Quand il entra dans la chambre, le buste 
d'Alexandre d'Esparvieu apparut au-dessus de 
la tête chauve du bibliothécaire. Il approcha du 
lit. Aux rideaux bleus, à l'armoire à glace, 
à la cheminée, se substituèrent aussitôt les 
armoires pleines de livres de la salle des 
Sphères et des Bustes, et l'air fut aussitôt 
étouffé par des cartons, des dossiers et des 
fiches. M. Sariette n'était pas assez distinct de 
sa bibliothèque pour qu'on pût le concevoir 
ni le voir sans elle. Il était lui-même plus pâle, 



LA REVOLTE DES ANGES 343 

plus effacé, plus vague, plus imaginaire que 
les images qu'il évoquait. 

Maurice, devenu très bon, fut sensible à 
cette marque d'amitié. 

— Asseyez-vous, monsieur Sariette, vous 
connaissez madame des Aubels. Je vous pré- 
sente Arcade, mon ange gardien. G est lui qui, 
tandis qu'il était invisible, a saccagé pendant 
deux ans votre bibliothèque, vous a fait perdre 
le boire et le manger et mis à deux doigts de 
la folie. C'est lui qui transportait delà salle des 
Sphères dans mon pavillon des tas de vieux 
livres. Il enleva un jour, à votre nez, je ne sais 
quel bouquin précieux et fut cause que vous êtes 
tombé dans l'escalier. Un autre jour, il vous prit 
une brochure de monsieur Salomon Reinach 
et, forcé de sortir avec moi (car il ne me quit- 
tait jamais, comme je Fai su depuis), il laissa 
tomber la brochure dans le ruisseau de la rue 
Princesse. Excusez-le, monsieur Sariette, il 
n'avait pas de poches. Il était invisible. Je re- 
grette amèrement, monsieur Sariette, que tous 
vos bouquins n'aient pas été dévorés par un 
incendie ou noyés dans une inondation. Ils ont 
fait perdre la tête à mon ange, qui s'est fait 



344 LA RÉVOLTE DES ANGES 

homme et n'a plus ni foi ni loi. C'est moi, 
maintenant, qui suis son ange gardien. Dieu 
sait comment tout cela finira ! 

En écoutant ce discours, le visage de 
M. Sariette exprimait une tristesse infinie, 
irréparable, éternelle, une tristesse de momie. 
S'étant levé pour prendre congé, le désolé 
bibliothécaire dit à l'oreille d'Arcade : 

— Le pauvre enfant est bien malade; il 
délire. 

Maurice rappela le vieillard. 

— Restez donc, monsieur Sariette. Vous 
ferez un bridge avec nous. Monsieur Sariette, 
écoutez mes conseils. Ne faites pas comme 
moi, ne fréquentez pas les mauvaises compa- 
gnies. Vous seriez perdu. Monsieur Sariette, ne 
partez pas encore, j'ai quelque chose de très 
important à vous demander : quand vous re- 
viendrez me voir apportez-moi un livre sur la 
vérité de la religion, pour que je l'étudié. Il 
faut que je rende à mon ange gardien la foi 
qu'il a perdue. 



CHAPITRE XXXI 

Où Ton admire avec quelle facilité un homme 
honnête, timide et doux, peut commettre un 
crime horrible. 



Profondément attristé par les propos obscurs 
du jeune Maurice, M. Sariette prit l'autobus 
et se rendit chez le père Guinardon, son ami, 
son unique ami, le seul être au monde qu'il 
eût plaisir à voir et à entendre. Quand M. Sa- 
riette entra dans le magasin de la rue de Cour- 
celles, Guinardon était seul et sommeillait au 
fond d'une bergère antique. Les cheveux 
bouclés et la barbe fleurie, il avait la face cra- 
moisie; des filaments violets sillonnaient les 
ailes de son nez, empourpré par le vin de Bour- 
p:ogne. Car on ne pouvait désormais se le dis- 



346 LA RÉVOLTE DES ANGES 

simuler, le père Guinardon buvait. A deux pas 
de lui, sur la table à ouvrage de la jeune 
Octavie, une rose achevait de sécher dans un 
verre tari, et dans une corbeille un ouvrage de 
broderie gisait interrompu. La jeune Octavie 
quittait de plus en plus souvent le magasin et 
M. Blancmesnil n'y venait jamais quand elle ne 
s'y trouvait pas. La cause en était qu'ils se 
rencontraient trois fois par semaine à cinq 
heures, dans une maison de rendez-vous, près 
des Champs-Elysées. Le père Guinardon n'en 
savait rien. Il ne connaissait pas tout son mal;, 
mais il en souffrait. 

M. Sariette serra la main à son vieil ami; 
ne lui demanda pas de nouvelles de cette 
jeune Octavie; car il ne reconnaissait pas 
les liens qui les unissaient l'un à l'autre. Il 
aurait plus volontiers parlé de Zéphyrine, 
cruellement abandonnée et dont il souhai- 
tait que le vieillard fît sa légitime épouse. 
Mais M. Sariette était prudent. Il se contenta 
de demander à Guinardon comment il se por- 
tait : 

— A merveille, affirma Guinardon qui se 
sentait soutirant, et affectait la vigueur et la 



LA RÉVOLTE DES ANGES 347 

santé depuis qu elles le quittaient. Dieu merci I 
j'ai gardé la force du corps et de l'esprit. Je 
suis chaste. Sois chaste, Sariette ; les chastes 
sont forts. 

Le père Guînardon avait tiré, ce soir-là de 
la commode de bois de violette quelques livres 
précieux, pour les montrer à un distingué bi- 
bliophile, M. Victor Meyer; et après le départ 
de ce client il s'était endormi sans les remettre 
en place. M. Sariette, que les livres attiraient, 
vit ceux-là sur le marbre de la commode et se 
mit à les examiner curieusement. Le premier 
qu'il feuilleta fut la Pucelle en maroquin, avec 
la suite anglaise. Sans doute, il en coûtait à 
son cœur français et chrétien d'admirer ce 
texte et ces figures, mais un bel exemplaire 
lui semblait toujours vertueux et pur. Tout en 
causant très affectueusement avec Guinardon, 
îl prit tour à tour dans ses mains des livres que 
lantiquaire prisait pour la reliure, les es- 
tampes, la provenance ou la rareté, puis il 
poussa soudain un cri sublime de joie et 
d amour. Il venait de retrouver le Lucrèce du 
Prieur de Vendôme, son Lucrèce, qu'il pressait 
contre son cœur. 



548 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Je le revois enfin, soupirait-il, en rap- 
prochant de ses lèvres. 

Le père Guinardon ne comprenait pas très 
bien d'abord ce que son vieil ami voulait dire ; 
mais quand celui-ci lui eut déclaré que ce 
livre faisait partie de la bibliothèque d'Espar- 
vieu, que ce livre était à lui, Sariette, et qu'il 
l'emportait sans autre forme de procès, l'anti- 
quaire, tout à fait réveillé, se dressa debout 
et déclara net que le livre était à liai, Gui- 
nardon, qu'il l'avait bien et dûment acheté et 
qu'il ne le donnerait que contre cinq mille 
francs bien comptés. 

— Vous ne comprenez pas ce que je vous 
dis, répliqua Sariette : ce livre appartient à la 
bibliothèque d'Esparvieu ; je dois l'y réintégrer. 

— Pas de ça, Lisette... 

— Ce livre m'appartient. 

— Vous êtes fou, mon bon Sariette. 
Observant qu'en effet le bibliothécaire avait 

l'air égaré, il lui tira le livre des mains et 
essaya de détourner la conversation. 

— Avez-vous vu, Sariette, que ces cochons- 
là vont éventrer le palais Mazarin, et recouvrir 
de je ne sais quels ouvrages d'art la pointe de 



LA REVOLTE DES ANGES 349 

la Cité, le lieu le plus auguste et le plus beau 
de Paris? Ils sont pis que les Vandales, car les 
Vandales détruisaient les monuments de Fanti- 
quité, mais ne les remplaçaient pas par des 
bâtisses immondes et des ponts d'un style in- 
fâme, comme le pont Alexandre. Et votre 
pauvre rue Garancière, Sariette, est la proie 
des barbares. Qu'ont-ils fait du joli mascaron 
en bronze de la fontaine palatine?... 
Mais Sariette n'entendait rien. 

— Guinardon, vous n'avez pas compris. 
Ecoutez-moi. Ce livre appartient à la biblio- 
thèque d'Esparvieu. Il en a été distrait. 
Gomment? par qui? je l'ignore. Il s'est passé 
des choses terribles et mystérieuses dans cette 
bibliothèque. Bref ce livre a été dérobé. Je n'ai 
pas besoin de faire appel à vos sentiments de 
haute probité, mon bon ami. Vous ne voulez 
pas passer pour un receleur. Donnez-moi ce 
livre. Je le restituerai à monsieur d'Esparvieu 
qui vous indemnisera, vous ne sauriez en 
douter. Fiez-vous à sa libéralité et vous agirez 
comme un galant homme que vous êtes. 

L antiquaire sourit avec amertume. 

— Que je me fie à la libéralité de ce vieux 

20 



350 LÀ REVOLTE DES ANGES 

grigou d'Esparvieu, qui écorcherait une puce 
pour en avoir la peau ! Regardez-moi, mon bon 
Sariette et dites si j'ai la tête d'un Jocrisse. 
Vous savez bien que d'Esparvieu a refusé de 
payer cinquante francs à un brocanteur le por- 
trait d'Alexandre d'Esparvieu, le grand aïeul, 
par Hersent, et le grand aïeul est resté sur le 
boulevard Montparnasse, vis-à-vis du cime- 
tière, à l'étalage d'un Juif, où tous les chiens 
du quartier viennent pisser dessus... Que je me 
fie à la libéralité de nionsieur d'Esparvieu I... 
Vous en avez de bonnes!... 

— Eh bien 1 Guinardon, je m'engage à vous 
donner moi-même l'indemnité que des arbitres 
fixeront. Vous entendez? 

— Ne faites donc pas le magnifique avec des 
ingrats, mon bon Sariette. Ce d'Esparvieu a 
pris votre savoir, votre activité, votre vie 
entière pour un salaire dont un valet de 
chambre ne voudrait pas. Laissez donc 
cela... D'ailleurs, il est trop tard. Le livre est 
vendu... 

— Vendu?... à qui? demanda Sariette avec 
angoisse. 

— Que vous importe? Vous ne le re verrez 



I 



LA REVOLTE DES ANGES 351 

plus ; VOUS n'en entendrez plus parler : il va en 
Amérique. 

— En Amérique, le Lucrèce aux armes de 
Philippe de Vendôme, avec des notes de la 
main de Voltaire! mon Lucrèce/ En Amérique! 

Le père Guinardon se mit à rire. 

— Mon bon Sariette, vous me rappelez le 
chevalier des Grieux, quand il apprend que sa 
chère maîtresse sera transportée au Mississipi. 
« Ma chère maîtresse au Mississipi!... » 

— Non, répliqua Sariette, très pâle, non, ce 
Kvre n'ira pas en Amérique. Il rentrera, comme 
il se doit, dans la bibliothèque d'Esparvieu. 
Donnez-le-moi, Guinardon. 

L'antiquaire s'efforça une deuxième fois de 
couper court à un entretien qui avait Tair de 
tourner mal. 

— Mon bon Sariette, vous ne me dites rien 
de mon Gréco. Vous ne le regardez même pas. 
11 est pourtant admirable. 

Et Guinardon, mettant le tableau sous un* 
jour favorable : 

— Voyez ce saint François, le pauvre du 
Seigneur, le frère de Jésus ; son corps 
fuligineux s'élève au ciel comme la fumée 



352 LA RÉVOLTE DES ANGES 

d'un sacrifice agréable, comme le sacrifice 
d'Abel. 

— Le livre! Guinardon, fit Sariette »ans 
tourner la tête; donnez-moi le livre. 

Le sang monta soudain à la tête du père 
Guinardon ; tout rouge et les veines du front 
gonflées : 

— En voilà assez, dit-il. 

Et il mit le Lucrèce dans une poche de son 
veston. 

Aussitôt le père Sariette se jeta sur 1 anti- 
quaire, Fassaillit avec une fureur soudaine, 
et, tout débile qu'il était, culbuta le robuste 
vieillard dans la bergère de la jeune Oc- 
tavie. 

Guinardon, étourdi et furieux, vomit d'ef- 
froyables injures sur le vieux maniaque et 
renvoya d'un coup de poing, à quatre pas, 
contre le Couronnement de la Vierge, œuvre de 
Fra Angelico, qui s'abattit avec fracas. Sariette 
revint à la charge et tenta d'arracher le livre 
de la poche où il était enfermé. Le père Gui- 
nardon l'aurait assommé cette fois si, aveuglé 
par le sang qui lui montait à la tête, il n'avait 
frappé à côté sur la table à ouvrage de l'ab- 



LA REVOLTE DES ANGES 353 

sente. Sariette s'accrocha à l'adversaire étonné, 
le maintint renversé dans la bergère et, de 
ses petites mains décharnées, lui serra le cou 
qui, déjà très rouge, devint cramoisi. Guinar- 
don faisait effort pour se dégager; mais les 
petits doigts sentant la chair chaude et molle 
s'y enfonçaient avec délices. Une force in- 
connue les attachait à leur proie. Guinardon 
râlait, la salive coulait d'un coin de sa bouche. 
Sous l'étreinte son corps énorme s'agitait par 
intervalles; mais les secousses devenaient de 
plus en plus saccadées et rares. Elles ces- 
sèrent. Les mains homicides ne se desserraient 
pas. Sariette dut faire un violent effort pour les 
détacher. Ses tempes bourdonnaient. Pourtant 
il entendit la pluie tomber, des pas amortis 
passer sur le trottoir, au loin des aboyeurs 
crier les journaux. Il vit des parapluies passer 
dans l'ombre. Il tira le livre de la poche du 
mort et s'enfuit. 

La jeune Octavie ne rentra pas ce soir-là au 
magasin. Elle alla coucher dans un petit en- 
tresol au-dessus du fonds d'antiquités que 
M. Blancmesnil venait de lui acheter dans cette 
même rue de Courcelles. L'homme de peine, 

20. 



354 LA RÉVOLTE DES ANGES 

chargé de fermer le magasin, trouva le corps 
de l'antiquaire encore chaud. Il appela la con- 
cierge, madame Lenain, qui étendit Guinardon 
sur un canapé, alluma deux bougies, mit un 
brin de buis dans une soucoupe pleine d'eau 
bénite et ferma les yeux au défunt. Le médecin 
chargé de constater le décès l'attribua à une 
congestion. 

Avertie par madame Lenain, Zéphyrine 
accourut et veilla le mort. Il avait l'air de 
dormir. A la lueur tremblante des bougies, le 
Saint du Gréco montait comme une fumée; 
les ors des primitifs brillaient dans Tombre. 
Près du lit mortuaire, on* voyait distinctement 
une petite femme de Baudouin qui prenait un 
remède. Toute la nuit, on entendit à cinquante 
pas dans la rue Zéphyrine se lamenter. Elle 
disait : 

— Il est mort, il est mort, mon ami, mon 
dieu, mon tout, mon amour... Non! il n'est 
pas mort, il remue. C'est moi, Michel, c'est moi, 
ta Zéphyrine : réveille-toi, écoute-moi. Ré- 
ponds-moi : je t aime ; si je t'ai fait de la peine, 
pardonne-moi... Mort! mort! oh! mon Dieu, 
F^^ez • qu'il est beau I II était si bon, si intelli- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 335 

gent, si aimable ! Mon Dieu ! mon Dieu ! mon 
Dieu! Si j avais été là, il ne serait pas mort. 
Michel ! Michel ! 

Le matin, elle se tut. On croyait qu'elle 
sommeillait, elle était morte. 



CHAPITRE XXXIl 

Où l'on entend dans le cabaret de Clodomir 
la flûte de Nectaire. 



Madame de la Verdelière qui n'avait pu 
forcer la porte comme infirmière, revint quel- 
ques jours après, en l'absence de madame des 
Aubels, demander à Maurice d'Esparvieu son 
obole pour les églises de France. Arcade l'in- 
troduisit au chevet du convalescent. 

Maurice dit à l'oreille de l'ange : 

— : Traître, délivre-moi tout de suite de cette 
ogresse, ou tu seras responsable des malheurs 
qui s'accompliront bientôt ici. 

— Sois tranquille, dit Arcade avec assu- 
rance. 

Après les compliments d'usage, madame de 



î.\ REVOLTE DES ANGES 357 

la Verdelière fit signe à Maurice de congédier 
lange. Maurice feignit de ne point entendre. 
Et madame de la Verdelière exposa l'objet 
ostensible de sa visite. 

— Nos églises, nos chères églises de cam- 
pagne, que deviendront-elles? 

Arcade la regarda d'un air angélique, en 
poussant des soupirs. 

—- Elles s'effondreront, madame ; elles tom- 
beront en ruines. Et quel dommage ! Je ne 
m'en consolerai pas. L'église est parmi les 
maisons du village, comme la poule au milieu . 
de ses poussins. 

— C'est bien cela, fit madame de la Verde- 
lière, avec un sourire ravi, c'est tout à fait 
cela î 

— Et les •clochers, madame? 

— Oh ! monsieur, les clochers î 

— Les clochers, madame, se dressent dans 
le ciel comme de gigantesques seringues vers 
les culs nus des chérubins. 

Incontinent madame de la Verdelière quitta 
la place. 

Ce même jour, M. l'abbé Patouille vint 
porter au blessé des conseils et des cor^sola- 



358 LA RÉVOLTE DES ANGES 

tions. Il l'exhorta à rompre avec les mauvaises 
compagnies et à se réconcilier avec sa famille. 
Il lui peignit une mère en larmes prête à re- 
cevoir les bras ouverts lenfant retrouvé. Renon- 
çant, par un viril effort, à une vie de désordres 
et de faux plaisirs, Maurice recouvrerait la paix 
du cœur et la force de Fesprit, il se délivrerait 
des chimères dévorantes, s'affranchirait dé l'es- 
prit du mal. 

Le jeune d'Esparvieu remercia M. labbé 
Patouille de tant de bonté et protesta de ses 
sentiments religieux. 

— Jamais, dit-il, je n'ai été si croyant. Et 
jamais je n'ai eu autant de besoin de l'être. 
Figurez-vous, monsieur l'abbé, qu'il faut que 
que je rapprenne le catéchisme à mon ange 
gardien, qui Ta oublié. 

M. labbé Patouille poussa un profond sou- 
pir, et exhorta son cher enfant à prier, la prière 
étant Tunique secours contre les dangers d'une 
âme assaillie par le démon. 

— Monsieur labbé, demanda Maurice, vou- 
lez-vous que je vous présente mon ange gar- 
dien ? Attendez un moment, il est allé me cher- 
cher des cigarettes. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 359 

— Malheureux enfant ! 

Et les joues rondes de labbé Patouille tom- 
bèrent en signe d'affliction. Et presque aussi- 
tôt elles se relevèrent en symbole d'allégresse. 
Car son cœur avait des sujets de contente- 
ment. 

L'esprit public s'améliorait. Les jacobins, 
les francs-maçons, les blocards étaient partout 
honnis. L'élite donnait le bon exemple. L'Aca- 
démie française était bien pensante. Les écoles 
chrétiennes se multipliaient. La jeunesse du 
Quartier Latin se soumettait à l'Église et 
l'Ecole Normale exhalait les parfums du sémi- 
naire. La croix triomphait. Mais il fallait de 
l'argent, encore de l'argent et toujours de l'ar- 
gent. 

Après six semaines de repos, Maurice d'Es- 
parvieu fut autorisé par son médecin à faire 
une promenade en voiture. Il portait son bras 
en écharpe. Sa maîtresse et son ami l'accom- 
pagnaient. Ils allèrent au Bois et goûtèrent une 
douce joie à voir l'herbe et les arbres. Ils sou- 
riaient atout et tout leur souriait. Comme l'avait 
dit Arcade, leurs fautes les avaient rendus 
meilleurs. Par les détours imprévus de sa jalou- 



360 LA RÉVOLTE D3S ANGES 

sie et de sa colère, Maurice avait atteint le 

calme et la bienveillance. Il aimait encore G li- 
berté et il l'aimait d'un amour indulgent. 
L'ange désirait cette fenmie autant que jamais, 
mais son désir avait perdu par la possession le 
venin de la curiosité. Gilberte se reposait de 
plaire et plaisait davantage. Ils burent à la 
Cascade du lait qui leur parut délicieux. Ils 
étaient tous trois innocents. Arcade oubliait 
les injustices du vieux tyran du monde. Elles 
devaient lui être bientôt rappelées. 

En rentrant chez son ami, il trouva Zita qui 
-'attendait, semblable à une statue divoire et 
dor. 

— Vous me faites pitié, lui dit-elle. Le jour 
arrive, qui n'était pas venu depuis le commen- 
cement des temps, qui, peut-être, ne reviendra 
pas avant que le Soleil entre avec son cortège 
dans la constellation d'Hercule : nous sommes 
à la veille de surprendre laldabaoth dans son 
palais de porphyre et vous qui brûliez de déli- 
vrer les cieux, qui aviez hâte de rentrer en 
vainqueur dans votre patrie délivrée, vous 
oubliez tout à coup vos desseins généreux et 
vous vous endormez dans les bras des tilles 



LA RÉVOLTE DES ANGES 361 

des hommes. Quel plaisir pouvez-vous goûter 
dans le commerce de ces petits animaux mal- 
propres, composés d'éléments si instables qu'on 
peut dire qu'ils s'écoulent sans cesse? Ah I 
Arcade ! j'avais bien raison de me méfier de 
vous. Vous n'êtes qu'un intellectuel; vous 
n'avez que des curiosités. Vous êtes incapable 
d'agir. 

— Vous me jugez mal, Zita, répondit l'ange. 
Il est dans la nature des fils du ciel d'aimer les 
filles des hommes. Pour être corruptible, la 
chair des femmes et des fleurs n'en charme pas 
moins les sens. Mais aucun de ces petits ani- 
maux ne saurait me faire oublier ma haine et 
mon amour et je suis prêt à me lever contre 
laldabaoth. 

De le voir dans cette résolution Zita témoi- 
gna son contentement. Elle le pressa de pour- 
suivre sans faiblesse l'accomplissement de cette 
vaste entreprise. Il ne fallait rien hâter ni rien 
différer. 

— Une grande action. Arcade, est faite d'une 
multitude de petites ; le plus majestueux en- 
semble se compose de mille détails infîmes. Ne 

négligeons rien. 

21 



362 LA REVOLTE DES ANGES 

Elle venait le chercher pour le conduire à 
une réunion où sa présence était nécessaire. On 
y dénombrerait les forces des révoltés. 

Elle n'ajouta qu'un mot : 

— Nectaire y sera. 

Quand Maurice vit Zita, il la trouva sans 
attrait, elle lui déplaisait parce qu'elle était 
parfaitement belle et que la vraie beauté 
lui causait toujours un pénible étonnement. 
Zita lui inspira de l'antipathie quand il apprit 
que c'était un ange rebelle et qu'elle venait 
chercher Arcade pour le conduire parmi les 
conjurés. Le pauvre enfant essaya de retenir 
son compagnon par tous les moyens que son 
esprit et les circonstances lui fournissaient. 
Que son ange gardien restât avec lui, il l'em- 
mènerait à un match de boxe prodigieux, à une 
revue où l'on verrait l'apothéose de Poincaré, 
dans une maison enfin où l'on trouverait des 
femmes extraordinaires par leur beauté, leurs 
talents, leurs vices ou leurs difformités. Mais 
l'ange ne se laissait point tenter, et dit qu'il 
partait avec Zita. 

— Pourquoi faire ? 

— Pour conspirer la conquête du ciel. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 363 

— Encore cette folie! La conquête du... 
Mais je t'ai démontré que ce n'était pas possible 
et que ce n'était pas souhaitable. 

— Bonsoir, Maurice... 

— Tu pars ?... Eh bien, je t'accompagne. 

Et Maurice, le bras en écharpe, suivit Arcade 
et Zita jusqu'à Montmartre, dans le cabaret de 
Clodomir, où le couvert était mis dans le jardin, 
sous une tonnelle. 

Le prince Istar et Théophile s'y trouvaient 

déjà avec une petite figure jaune qui ressem- 

' blait à un enfant et qui était vm ange japonais. 

— On n'attend plus que Nectaire, dit Zita. 
Et à ce moment, le vieux jardinier apparut 

sans bruit. Il s'assit et son chien se coucha à 
ses pieds. La cuisine française est la première 
du monde. Cette gloire éclatera par-dessus 
toutes les autres quand l'humanité, plus sage, 
mettra la broche au-dessus de l'épée. Clodomir 
servit aux anges et au mortel qui les accompa- 
gnait une garbure, un filet de porc et des ro- 
gQons au vin qui attestaient que ce cuisinier de 
Montmartre n'était pas gâté par les Américains 
qui corrompent les plus excellents chefs de la 
Ville auberge. 



364 LA REVOLTE DES ANGES 

Clodomir déboucha un vin de bordeaux cjui, 
pour n'être pas inscrit dans les premiers crus 
du Médoc, révéla, par l'arôme et le bouquet, 
sa noble origine. Il importe de dire qu'après 
ce vin et plusieurs autres, le sommelier 
apporta gravement un romanée fort et léger, 
robuste et délicat, riche de vraie moelle bour- 
guignonne, plein de feu, asse^fumeux, volupté 
de l'esprit et des sens. 

Le vieux Nectaire leva son verre et dit : 

— A toi, Dionysos, le plus grand des Dieux, 
toi qui, ramenant l'âge d'or, viendras rendre 
aux mortels héroïsés la grappe que Lesbos 
détacha longtemps des ceps de Méthymne, les 
vignes de Thasos et les raisins blancs du lac 
Maréotis et les celliers de Faierne et les vignes 
du Tmolus, et le prince des vins, le Phanée. 
Et le jus de ces vignes sera divin et, comme 
au temps du vieux Silène, les hommes s'eni- 
vreront de sagesse et d'amour. 

Quand fut servi le café, Zita, le prince 
Istar, Arcade et Fange japonais exposèrent 
successivement l'état des forces rassemblées 
contre laldabaoth. Les anges, en quittant la 
béatitude éternelle pour les souffrances de la 



LA RÉVOLTE DES ANGES 36o 

vie terrestre, grandissent en intelligence et 
acquièrent les moyens de se tromper et la 
faculté de se contredire. Aussi leurs assem- 
blées sont-elles, comme celles des hommes, 
tumultueuses et confuses. L'un des conjurés 
apportait-il un chiffre, les autres le contes- 
taient aussitôt. Ils ne pouvaient additionner 
deux nombres sans dispute et l'arithmétique 
elle-même, devenue passionnelle, perdait sa 
certitude. Le kéroub, qui avait amené de 
force le pieux Théophile, s'indigna d'entendre 
le musicien louer le Seigneur et lui asséna 
sur la tête des coups de poing qui eussent 
assommé un bœuf. Mais la tête d'un mu- 
sicien est plus dure qu'un bucrâne. Et les 
coups que recevait Théophile ne changeaient 
pas l'idée que cet ange se faisait de la provi- 
dence divine. Arcade ayant longuement opposé 
son idéalisme scientifique au pragmatisme de 
Zita, la belle archange lui dit qu'il raisonnait 
mal. 

— Et vous vous en étonnez î s'écria l'ange 
gardien du jeune Maurice. Je raisonne comme 
vous dans le langage humain. Et qu'est-ce que 
le langage humain, sinon le cri de la bête des 



366 LA RÉVOLTE DES ANGES 

forêts ou des montagnes, compliqué et cor- 
rompu par des primates orgueilleux?. Faites donc 
avec cet assemblage de sons irrités ou plain- 
tifs, ô Zita, un bon raisonnement ! Les anges 
ne raisonnent pas; supérieurs aux anges, les 
hommes raisonnent mal. Je ne vous parle pas 
des professeurs qui pensent définir l'absolu à 
l'aide des cris qu'ils ont hérités des anthropo- 
pithèques, des singes, des marsupiaux et des 
reptiles leurs ancêtres. C'est une grande bouf- 
fonnerie! Comme le démiurge s'en amuserait, 
s'il était intelligent î 

La nuit était illustrée d'étoiles. Le jardinier 
gardait le silence. 

— Nectaire, lui dit la belle archange, jouez 
de la flûte, si vous ne craignez que la terre et 
le ciel n'en soient émus. 

Nectaire prit sa flûte. Le jeune Maurice 
alluma une cigarette. La flamme brilla un mo- 
ment, fit rentrer dans l'ombre le ciel et ses 
astres et mourut. Et Nectaire chanta cette 
flamme sur sa flûte inspirée. La voix d'argent 
s'éleva et dit : 

— Cette flamme est un univers qui a accom- 
pli sa destinée en moins d'une minute. Il s'y 



LA RÉVOLTE DES ANGES 367 

est formé des soleils, des planètes. Vénus Ura- 
nie a mesuré les orbites des globes errants 
dans ces espaces infinis. Au souffle d'Éros, le 
premier né des dieux, naquirent les plantes, 
les animaux, les pensées. Dans les vingt se- 
condes écoulées entre la vie et la mort de ces 
univers, des civilisations se sont déroulées, des 
empires ont traîné leur longue décadence. Les 
mères ont pleuré et vers les cieux muets ont 
monté les chants d'amour, les cris de haine et 
les soupirs des victimes. En proportion de sa 
petitesse, cet univers a duré autant qu'a duré 
et durera celui dont nous voyons quelques 
atomes luire sur nos têtes. Ils sont, l'un comme 
lautre, une lueur dans l'infini. 

Et à mesure que les sons clairs et purs jail- 
lissent dans l'air charmé, la terre se change en 

une molle nuée, les étoiles décrivent des orbes 

» 

rapides. La grande Ourse se disloque et ses 
membres volent épars. Le baudrier d'Orion se 
rompt. La Polaire quitte son axe magnétique. 
Sirius, qui jetait à l'horizon sa flamme incan- 
descente, bleuit, rougit, vacille et s'éteint en 
mn moment. Les constellations agitées forment 
de nouveaux signes qui s'effacent à leur tour. 



368 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Par ses incantations, la flûte magique a res- 
serré en un court instant la vie et les mouve- 
ments de cet univers qui semble immuable, 
éternel aux hommes et aux anges. Elle s'est 
tue, le ciel a repris son 'antique figure. Nec- 
taire a disparu. Glodomir demande à ses hôtes 
s'ils sont contents de la garbure qui, peur se 
réduire, est restée vingt-quatre heures au feu 
et leur vante le vin de Beaujolais qu'ils ont bu. 
La nuit était douce. Arcade, accompagné de 
son ange gardien, Théophile, le prince Istar et 
l'ange japonais reconduisirent Zita jusqu'à son 
logis. 



CHAPITRE XXXIÏI 

Comment un effroyable attentat jette la terreur 
dans Paris, 



Tout dormait dans la ville. Les pas son- 
naient haut sur le pavé désert. Arrivée à mi- 
hauteur de la Butte, au coin de la rue Feutrier, 
devant la porte de la belle archange, la petite 
troupe s'arrêta. Arcade parlait des Trônes et des 
Dominations avec Zita qui, le doigt sur le timbre, 
ne se décidait pas à sonner. Le prince Istar, du 
bout de sa canne, traçait sur le trottoir des 
dispositifs d'engins nouveaux et poussait des 
mugissements qui réveillaient les bourgeois 
endormis et crispaient les reins des Pasiphaés 
du voisinage. Théophile Bêlais chantait à tue- 
tête la barcarolle qui illustre le deuxième acte 

21- 



870 LA RÉVOLTE DES ANGES 

à' Aline, reine de Golconde. Maurice, le bras en 
écharpe, s'exerçait à tirer de la main gauche 
avec le Japonais, faisait jaillir des étincelles du 
pavé et criait « touché » d'une voix perçante. 
Cependant, le brigadier GroUe, au coin de 
la rue voisine, songeait. Il avait la carrure d'un 
légionnaire romain et portait tous les carac- 
tères de cette race superbement servile qui, 
depuis que les hommes ont bâti des cités, con- 
serve les empires et soutient les dynasties. Le 
brigadier Grolle était plein de force et pourtant 
très las. Il pâtissait d'un dur métier et d'une 
maigre nourriture; homme de devoir, mais 
homme, il ne pouvait résister aux incantations, 
aux charmes et aux blandices des filles galantes, 
qu'il rencontrait par essaims, dans l'ombre, le 
long des boulevards déserts, autour des terrains 
vagues; il les aimait. Il les aimait en soldat, 
debout sous les armes, et il en éprouvait une 
fatigue, que surmontait son courage. N'ayant 
point encore atteint le milieu du chemin de la 
vie, il aspirait au doux repos et aux paisibles tra- 
vaux des champs. A l'angle de la rue Muller, 
par cette nuit douce, il songeait ; il songeait à 
la maison natale, au petit bois d'oliviers, au clos 



LA RÉVOLTE DES ANGES 371 

paternel, à sa vieille mère courbée par un long 
labeur et qu'il ne devait plus revoir. Tiré de sa 
rêverie par le tumulte nocturne, l'agent Grolle 
s'avança jusqu'au carrefour où aboutissent les 
rues Muller et Feutrier et observa sans fa- 
veur cette bande musarde dans laquelle son 
instinct social soupçonnait des ennemis de 
l'ordre. Il était patient et résolu. Après un long 
silence, dans un calme redoutable : 

— Circulez, dit-il. 

Mais Maurice et l'ange japonais s'escrimaient 
et n'entendaient rien; le musicien n'écoutait 
que ses propres mélodies, le prince Istar s'ab- 
sorbait dans des formules d'explosifs, Zita con- 
sidérait avec Ai^cade la plus grande entreprise 
qui ait été conçue depuis que le système solaire 
est sorti de la nébuleuse originelle, et tous ils 
demeuraient étrangers à ce qui les entourait. 

— Je vous dis de circuler, répéta le briga- 
dier Grolle. 

Cette fois les anges entendirent cet ordre 
solennel, mais soit indifférence, soit mépris, 
ils n'obéirent pas et continuèrent leurs cris, 
leurs chants et leurs discours. 

— Alors, vous voulez vous faire empoigner. 



372 LA RÉVOLTE DES ANGES 

hurla le brigadier Grolle en abattant sa large 
main sur l'épaule du prince Istar. 

Le kéroub, indigné de ce vil contact, envoya, 
d'un coup de poing formidable, le brigadier dans 
le ruisseau. Mais déjà l'agent Fesandet accou- 
rait à l'aide de son supérieur, et ils fondaient 
tous deux sur le prince qu'ils frappèrent avec 
une fureur mécanique et qu'ils eussent, peut- 
être, malgré sa force et son poids, traîné tout 
sanglant au poste de police, si l'ange japonais 
ne les eût, l'un après l'autre, terrassés sans 
efforts et réduits à se tordre et à hurler dans 
la boue avant même que Maurice^Arcade et 
Zita n'eussent eu le temps d'intervenir. Quant 
à l'ange musicien, tremblant à l'écart, il invo- 
quait le ciel. 

A ce moment, deux garçons boulangers, qui 
pétrissaient la pâte dans une cave voisine, 
accoururent au bruit, en jupe blanche et le 
torse nu. Par un sentiment instinctif de soli- 
darité sociale, ils prirent parti pour les agents 
terrassés. Théophile conçut, à leur vue, une 
juste terreur et s'enfuit; ils le rattrapèrent et 
ils l'allaient livrer aux gardiens de la paix 
quand Arcade et Zita l'arrachèrent de leurs 



LA REVOLTE DES AXGES 373 

mains. La lutte se poursuivit, inégale et ter- 
rible, entre les deux anges et les deux mitrons. 
Semblable, en force et en beauté, à un athlète 
de Lysippe, Arcade étouffa dans ses bras son 
épais adversaire. La belle archange frappa de 
son poignard le boulanger qui l'avait assaillie. 
Sur sa poitrine velue, un sang noir coula, et 
les deux mitrons, amis des lois, s'abîmèrent 
sur le pavé. 

L'agent Fesandet restait évanoui, la face 
dans le ruisseau. Mais le brigadier Grolle , 
s'étant relevé, donna un coup de sifflet qui 
devait être entendu du poste voisin, et bondit 
sur le jeune Maurice qui, n'ayant qu'un bras 
pour se défendre, décharge de la main gauche 
son revolver sur l'agent qui porte la main sur 
son cœur, chancelle et s'affaisse. Il poussa un 
long soupir et les ombres éternelles couvrirent 
ses yeux. 

Cependant, les fenêtres s'ouvraient une à 
une et des têtes se penchaient sur la rue. Un 
bruit de pas lourds approchait. Deux policiers 
cyclistes débouchèrent dans la rue Feutrier. 
Alors, le prince Istar lança une bombe qui 
ébranla le sol, éteignit le gaz, fit écrouler des 



374 



LA REVOLTE DES ANGES 



maisons et enveloppa d'une épaisse fumée la 
fuite des anges et du jeune Maurice. 

Arcade et Maurice avaient jugé que le plus 
sûr était encore de rentrer, après cette aven- 
ture, dans le petit appartement de la rue de 
Rome. Il était certain qu'ils ne seraient pas 
recherchés tout de suite et probable qu'ils ne 
le seraient jamais, la bombe du kéroub ayant 
heureusement supprimé tous les témoins de 
l'affaire. Ils s'endormirent au petit jour, et ils 
n'étaient pas encore éveillés à dix heures du 
matin, quand le concierge apporta le thé. En 
mangeant sa rôtie, avec du beurre et du jam- 
bon, le jeune d'Esparvieu dit à son ange : 

— Je croyais qu'un crime était quelque 
chose d'extraordinaire. Eh bien! je me trom- 
pais. C'est l'action ia plus simple, la plus natu- 
relle du monde. 

— Et la plus traditionnelle, répliqua l'ange. 
Il fut, durant de longs siècles, habituel et néces- 
saire à l'homme de tuer et de dépouiller des 
hommes. Cela est encore recommandable dans 
la guerre. Il est honorable aussi d'attenter à la 
vie humaine dans certaines circonstances 
déterminées, et l'on vous approuva quand vous 



LA RÉVOLTE DES ANGES 376 

voulûtes m'assassiner, Maurice, parce qu'il 
vous semblait que j avais eu des familiarités 
avec votre maîtresse. Mais tuer un brigadier, 
ce n'est pas d'un homme du monde. 

— Tais-toi, s'écria Maurice, tais-toi, scé- 
lérat! J'ai tué ce pauvre brigadier instincti- 
vement, sans savoir ce que je faisais. J'en suis 
désespéré. Mais ce n'est pas moi, c'est toi, le 
coupable, c'est toi, l'assassin. Tu m'as entraîné 
dans cette voie de révolte et de violence qui 
conduit aux abîmes. Tu m'as perdu, tu as 
sacrifié mon repos, mon bonheur à ton orgueil 
et à ta méchanceté. Et bien inutilement. Car, 
je t'en avertis. Arcade, tu ne réussiras pas dans 
ce que tu entreprends. 

Le concierge apporta les journaux. En les 
voyant, Maurice pâlit. Ils annonçaient, en 
grosses lettres, l'attentat de la rue Feutrier. 
Un brigadier tué, deux agents cyclistes et 
deux garçons boulangers grièvement blessés; 
trois immeubles effondrés, de nombreuses vic- 
times. 

Maurice laissa tomber la feuille et dit d'une 
voix faible et plaintive : 

— Arcade, pourquoi ne m'as-tu pas tué, 



376 



LA REVOLTE DES ANGES 



dans le petit jardin de Versailles, au mmeî 
des roses, quand le merle sifflait? 



Cependant, la terreur régnait dans Paris. 
Sur les places publiques et dans les rues popu- 
leuses, les ménagères, leur filet à lamain, écou- 
taient, en pâlissant, le récit du crime et vouaient 
les coupables aux plus cruels supplices. Les 
boutiquiers, sur leur seuil chargeaient de ce 
forfait les anarchistes, les syndicalistes, les 
socialistes, les radicaux, et demandaient des 
lois. Des pensées plus profondes reconnais- 
saient la main du Juif et de l'Allemand et 
réclamaient l'expulsion des étrangers. Plu- 
sieurs vantaient les mœurs américaines et 
conseillaient le lynchage. Aux nouvelles impri- 
mées s'ajoutaient des rumeurs sinistres. On 
avait entendu des explosions sur divers points ; 
partout on découvrait des bombes. Partout des 
individus, qu'on prenait pour des malfaiteurs, 
étaient assommés par le bras populaire et 
livrés en lambeaux à la justice. Place de la 
République, la foule mit en pièces un ivrogne 
qui criait : « A bas les flics î » 

Le président du Conseil, ministre de la Jos- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 377 

tic«, conféra longuement avec ie Préfet de 
Police et ils convinrent de procéder immédia- 
tement, pour calmer l'effervescence des Pari- 
siens, à l'arrestation de cinq ou six apaches, 
sur les trente mille que possédait la capitale. 
Le chef de la police russe, croyant reconnaître, 
dans l'attentat, la manière des nihilistes, 
demanda qu'on livrât à son gouvernement une 
douzaine de réfugiés, ce qui lui fut immédia- 
tement accordé. On procéda aussi à quelques 
extraditions, pour la sûreté du roi d'Espagne. 

En apprenant ces mesures énergiques, Paris 
respira, et les journaux du soir félicitèrent le 
gouvernement. Les nouvelles des blessés étaient 
excellentes. Ils étaient hors de danger et recon- 
naissaient leurs agresseurs dans tous les indi- 
vidus qu'on leur présentait. 

Le brigadier Grolle était mort, il est vrai, 
mais deux sœurs de charité le veillaient, et le 
président du Conseil vint déposer la croix 
d'honneur sur la poitrine de cette victime du 
devoir. 

La nuit, il y eut des paniques. Avenue de la 
Révolte, des agents avisèrent, dans un terrain 
vague, une voiture de saltimbanques, qui leur 



378 LA RÉVOLTE DES ANGES 

parut être un asile de bandits. Ils appelèrent à 
l'aide et, quand ils furent en nombre, ils assié- 
gèrent la voiture. De bons citoyens se joigni- 
rent à eux; quinze mille coups de revolver 
furent tirés; l'on fit sauter la roulotte à la 
dynamite et l'on trouva, parmi les débris, le 
cadavre d'une guenon. 



CHAPITRE XXXIV 

'- Où Ton voit T arrestation de Bouchotte et de 
\ Maurice, le désastre de la bibliothèque dEs- 
^ parvieu et le départ des anges. 



Maurice d'Esparvieu passa une nuit affreuse, 
Au moindre bruit qu'il entendait, il saisissait 
son revolver pour ne pas tomber vivant aux 
mains de la justice. Le matin, il arracha les 
journaux à la concierge, les parcourut avide- 
ment et poussa un cri d'allégresse : il venait de 
lire que le brigadier Grolle, ayant été transporté 
à la Morgue, aux fins d'autopsie, les médecins 
légistes n'avaient constaté sur le corps que des 
ecchymoses et des plaies contuses très superfi- 
cielles, et que la mort du sujet était due à la 
rupture d'un anévrisme de l'aorte. 



380 LA RÉVOLTE DES ANGES 

— Tu vois, Arcade, s'écria-t-il, d'un air de 
triomphe, tu vois : je ro suis pas un assassin. 
Je suis innocent. Je n'aurais jamais imaginé à 
quel point il est agréable d'être innocent. 

Puis il songea et, par un phénomène ordi- 
naire, la réflexion dissipa son allégresse. 

— Je suis innocent. Mais il n'y a pas à se le 
dissimuler, dit-il en secouant la tête, je fais 
partie d'une bande de malfaiteurs ; je vis avec 
des bandits. Tu t'y trouves à ta place. Arcade, 
toi qui es un individu équivoque, cruel et per- 
vers. Mais moi, qui suis de bonne famille et 
qui ai reçu une excellente éducation, j'en 
rougis. 

— Moi aussi, dit Arcade, j'ai reçu une excel- 
lente éducation. 

— Où ça? 

— Au ciel. 

— Non, Arcade, non; tu n'as pas reçu d'édu- 
cation. Si l'on t'avait inculqué des principes, 
tu les aurais encore. Les principes ne se per- 
dent jamais. J'ai appris dans mon enfance le 
respect de la famille, de la patrie et de la reli- 
gion. Je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai 
jamais. Sais-tu ce qui me choque le plus en 



LA REVOLTE DES ANGES 38i 

toi? Ce n'est pas ta perversité, ta cruauté, ton 
ingratitude noire, ce n'est pas ton agnosticisme, 
qui peut s'admettre à la rigueur, ce n'est pas 
ton scepticisme qui pourtant est bien démodé 
(car depuis le réveil national, on n'est plus 
sceptique en France), non, ce qui me dégoûte 
en toi, c'est ton manque de goût, c'est le mau- 
vais ton de tes idées, l'inélégance de tes doc- 
trines ; tu penses comme un intellectuel, tu 
penses comme un libre penseur, tu as des 
théories qui sentent la radicaille, qui puent le 
combisme, des systèmes ignobles. Va-t'en! tu 
me dégoûtes... Arcade, mon seul ami. Arcade, 
mon vieil ange. Arcade, mon cher enfant, 
écoute ton ange gardien : cède à mes prières, 
renonce à tes folles idées, redeviens bon, 
simple, innocent, heureux. Mets ton chapeau; 
viens avec moi à Notre-Dame. Nous ferons 
une prière et nous brûlerons un cierge. 

Cependant, l'opinion publique était encore 
émue; la grande presse, organe du réveil 
national, en des articles d'une véritable éléva- 
tion et d'une réelle profondeur, dégagea la 
philosophie de cet attentat monstrueux qui 



1 



382 LA RÉVOLTE DES ANGES 

révoltait les consciences. On en découvrait 
l'origine véritable, les causes indirectes, mais 
efficaces, dans les doctrines révolutionnaires 
impunément répandues, dans le relâchement 
du lien social, dans l'ébranlement de la disci- 
pline morale, dans les appels répétés à tous 
les appétits, à toutes les convoitises. Il impor- 
tait, pour trancher le mal dans sa racine, de 
répudier au plus vite les chimères et les utopies 
telles que le syndicalisme, l'impôt sur le 
revenu, etc., etc., etc.. Plusieurs journaux, 
et non des moindres, montrèrent, dans la recru- 
descence des crimes, les fruits naturels de 
l'impiété et conclurent que le salut de la société 
était dans un retour unanime et sincère à la 
religion. 

Le dimanche qui suivit le crime, on remar- 
qua une foule inaccoutumée dans les églises . 

Le juge Salneuve, chargé de l'instruction, 
interrogea d'abord les individus arrêtés par la 
Sûreté et s'égara sur des pistes attrayantes 
mais fausses; le rapport de l'indicateur Mon- 
tremain, qui lui fut communiqué, mit son 
attention sur la bonne voie et lui fit bientôt 
reconnaitre, dans les auteurs du crime de la 



LA REVOLTE DES ANGES 383 

rue Feutrier, les bandits c^e la Jonchère. Il fit 
rechercher Arcade et Zita et lança un mandat 
d arrêt contre le prince Istar sur qui deux 
agents mirent la main, tandis qull sortait de 
chez Bouchotte où il avait déposé des bombes 
d'un type nouveau. Le kéroub, en apprenant 
les intentions des agents, sourit largement et 
leur demanda s'ils avaient une auto solide. Sur 
leur réponse qu'ils en avaient une à la porte, 
il les assura que c'était tout ce qu'il voulait. 
Et aussitôt, il assomma les deux agents dans 
Tescalier, s'approcha de la voiture qui îatten^ 
dait, jeta le chauffeur sous un autobus qui 
passait à propos et saisit le volant, à la vue 
d'une foule terrifiée. 

Le soir même, M. Jeancourt, commissaire de 
police aux délégations judiciaires, pénétra 
dans lappartement de Théophile au moment 
où Bouchotte avalait un œuf cru pour s'éclair- 
cir la voix, car elle devait chanter le soir à 
YEldorado national, sa chanson nouvelle : 
Ils n'en ont pas en Allemagne, l^ musicien 
était absent. Bouchotte reçut le magistrat avec 
une hauteur de manières qui relevait la simpli- 
cité de sa mise. Bouchotte était en chemise. 



384 LA RÉVOLTE DES ANGES 

L'honorable magistrat saisit la partition d'Aline, 
reine de Golconde et les lettres d'amour que la 
•hanteuse conservait soigneusement dans le 
tiroir de sa table de nuit, car elle avait de 
l'ordre. Il allait se retirer quand il avisa un 
placard qu'il ouvrit négligemment et où il 
trouva des engins capables de faire sauter la 
moitié de Paris et une paire de grandes ailes 
blanches dont il ne s'expliquait ni la nature ni 
l'usage. Bouchotte fut invitée à compléter sa 
toilette et, malgré ses cris, conduite au Dépôt. 
M. Salneuve était infatigable. Après examen 
des papiers saisis au domicile de Bouchotte et 
sur les indications de Montremain, il lança 
contre le jeune d'Esparvieu un mandat d'arrêt 
qui fut exécuté le mercredi 27 mai, à sept 
heures du matin, avec beaucoup de discrétion. 
Depuis trois jours, Maurice ne dormait plus, 
ne mangeait plus, n'aimait plus, ne vivait plus. 
Il n'eut pas un moment de doute sur la nature 
de la visite matinale qu'il recevait. A la vue du 
commissaire de police, un calme inattendu se 
répandit sur ses sens. Arcade n'était pas renu 
coucher dans l'appartement. Maurice pria le 
commissaire de l'attendre et s'habilla avec soin. 



LA RÉVOLTE DES ANGES 385 

puis il suivit le magistrat dans le taxi arrêté 
devant la porte. Il goûtait une sérénité qui 
s altéra à peine quand le guichet de la Concier- 
gerie se referma sur lui. Demeuré seul dans 
sa cellule, il monta sur la table pour voir 
dehors. Il aperçut un coin de ciel bleu et sou- 
rit. Son calme lui venait de la fatigue de son 
esprit, de l'engourdissement de ses sens et de 
ce qu'il n avait plus à craindre d'être arrêté. 
Ses malheurs lui communiquaient une sagesse 
supérieure. Il sentait descendre en lui des 
grâces d'état. Il ne s'estimait ni ne se mépri- 
sait trop et mettait sa cause entre les mains de 
Dieu. Sans vouloir cacher ses torts, qu'il ne se 
dissimulait pas à lui-même, il s'adressait men- 
talement à la Providence pour lui faire obser- 
ver que, s'il était tombé dans le désordre et la 
rébellion, c'était pour ramener dans la bonne 
voie son ange égaré. Il s'étendit sur sa cou- 
chette et dormit paisiblement. 

En apprenant l'arrestation d'une divette et 
d'un fils de famille, Paris et les provinces 
éprouvèrent une pénible surprise. Émue par 
les tableaux tragiques que lui présentait la 
grande presse, l'opinion exigeait que la loi 

22 



386 LA RÉVOLTE DES ANGES 

traînât au prétoire des anarchistes farouches, 
fumant et dégouttant de meurtres et d'incen- 
dies, et ne comprenait pas qu'on s'en prît au 
monde des arts et des élégances. A cette nou- 
velle, qu'il fut un des derniers à connaître, le 
président du Conseil, garde des Sceaux, bondit 
sur son siège orné de sphinx, moins terribles 
que lui, et, dans les frémissements de sa mé- 
ditation furieuse, taillada de son canif, à 
l'exemple de Napoléon, l'acajou de sa table 
impériale. Et quand le juge Salneuve, mandé 
par lui, parut à ses yeux, le président jeta son 
canif dans la cheminée, comme Louis XIV 
avait jeté sa canne par la fenêtre devant 
Lauzun; et ce fut par un suprême effort qu'il 
se contint et dit d'une voix altérée : 

— Etes-vous fou?... J'avais pourtant assez 
dit que j'entendais que le complot fût anar- 
chiste, antisocial, foncièrement antisocial et 
antigouvernemental, avec une nuance syndi- 
caliste; j'avais suffisamment exprimé la vo- 
lonté qu'on le maintînt dans ces limites, et 
vous en faites quoi? La revanche des anar- 
chistes et des libertaires. Vous m'arrêtez qui? 
Une chanteuse adorée du public nationaliste et 



LA RÉVOLTE DES ANGES 387 

le fils d'un homme hautement considéré dans 
le parti catholique, qui reçoit nos évêques et 
a ses entrées au Vatican, un homme qui peut 
être envoyé d'un jour à l'autre en ambassade 
auprès du pape. Vous m'aliénez du coup cent 
soixante députés et quarante sénateurs de la 
droite, la veille d'une interpellation sur la 
pacification religieuse ; vous me brouillez avec 
mes amis d'aujourd'hui, avec mes amis de 
demain. Est-ce pour savoir si vous êtes cocu 
comme cet imbécile de des Aubels que vous 
avez saisi les lettres d'amour du jeune Maurice 
d'Esparvieu? Je puis vous donner une assu- 
rance à cet égard : vous l'êtes, et tout Paris le 
sait. Mais ce n'est pas pour venger vos affronts 
que vous êtes au Parquet. 

— Monsieur le garde des Sceaux, murmura 
dans un coup de sang le juge d'une voix étran- 
glée, je suis un honnête homme. 

— Vous êtes un imbécile... et un provincial. 
Ecoutez-moi : si Maurice d'Esparvieu et made- 
moiselle Bouchotte ne sont pas relaxés dans 
une demi-heure, je vous brise comme verre. 
AUezî 



388 LA RÉVOLTE DES ANGES 

M. René d'Esparvieu alla lui-même chercher 
son fils à la Conciergerie et le ramena dans la 
vieille maison de la rue Garancière. Ce retour 
fut triomphal; on avait semé le bruit que le 
jeune Maurice s'était employé avec une géné- 
reuse imprudence à une tentative de restaura- 
tion monarchique, et que le juge Salneuve, 
infâme franc-maçon, créature de Combes et 
d'André, avait essayé de compromettre ce cou- 
rageux jeune homme avec des bandits. C'est ce 
que semblait croire M. l'abbé Patouille, qui 
répondait de Maurice comme de lui-même. On 
savait, d'ailleurs, que, rompant avec son père 
rallié à la République, le jeune d'Esparvieu 
s'acheminait vers le royalisme intégral. Les 
personnes bien informées voyaient dans son 
arrestation la vengeance des juifs. Maurice 
n'était-il pas un antisémite notoire? La jeu- 
nesse catholique alla conspuer le juge Salneuve 
sous les fenêtres de l'appartement qu'il habi- 
tait, rue Guénégaud, vis-à-vis la Monnaie. 

Sur le boulevard du Palais, un groupe d'étu- 
diants remit à Maurice une palme. 

Maurice s'attendrit en revoyant le vieil hôtel 
de son enfance et tomba en pleurant dans les 



LA REVOLTE DES ANGES 389 

bras de sa mère. Ce fut un beau jour, troublé 
malheureusement par un événement pénible. 
M. Sariette, qui avait perdu la raison à la suite 
du drame de la rue de Courcelles, était devenu 
subitement furieux. S'étant enfermé dans la 
bibliothèque, il y demeurait depuis vingt-quatre 
heures, poussait des cris horribles, et, malgré 
les menaces et les prières, refusait d'en sortir. 
Il avait passé la nuit en une agitation extrême, 
car on avait vu la lampe courir sans cesse der- 
rière les rideaux. Le matin, entendant Hippo- 
lyte qui l'appelait dans la cour, il ouvrit une 
fenêtre de la salle des Sphères et des Philoso- 
phes et lança deux ou trois bouquins assez 
lourds à la tête du vieux valet de chambre. 
Tout le service, hommes, femmes et jeunes 
garçons, accourut, et le bibliothécaire se mit à 
jeter les tomes par brassées sur ces gens. En ces 
conjonctures, M. René d'Esparvieu ne dédaigna 
pas d'intervenir. Il apparut en bonnet de nuit 
et robe de chambre et tenta de faire entendre 
raison au pauvre fou qui, pour toute réponse, 
vomit des torrents d'injures sur l'homme qu'il 
vénérait jusque-là comme son bienfaiteur, et 
s'efforça de l'écraser sous toutes les Bibles, 



390 LA RÉVOLTE DES ANGES 

tous les Talmuds, tous les livres sacrés de 
rinde et de la Perse, tous les Pères grecs et 
tous les Pères latins, saint Jean Chrysostome, 
saint Grégoire de Nazianze, saint Augustin, 
saint Jérôme, tous les apologistes, et sous 
\ Histoire des Variations j annotée par Bos3uet 
lui-même. Les in-octavo, les in-quarto, les 
in-folio s'abattaient indignement sur le pavé de 
la cour. Les lettres de Gassendi, du Père Mer- 
senne^ de Pascal s'éparpillaient au vent. La 
femme de chambre, s'étant baissée pour ra- 
masser des feuillets dans le ruisseau, reçut sur 
la tête un immense atlas hollandais. Madame 
René d'Esparvieu, que ce bruit sinistre terri- 
fiait, apparut à peine fardée. A sa vue la fureur 
du père Sariette redoubla. Lancés coup sur coup 
à toute volée, les bustes des poètes, des philo- 
sophes, des historiens de l'antiquité, Homère, 
Eschyle, Sophocle, Euripide, Hérodote, Thucy- 
dide, Socrate, Platon, Aristote, Démosthène, 
Cicéron, Virgile, Horace, Sénèque, Epictète se 
brisèrent sur le pavé, et le globe terrestre et la 
sphère céleste s'abîmèrent avec un fracas épou- 
vantable, que suivit un silence d'horreur, tra- 
versé par le rire clair du petit Léon, qui, d'une 



LA RÉVOLTE DES ANGES 391 

fenêtre, contemplait le spectacle. Un serrurier 
ayant ouvert la porte de la bibliothèque, tous 
les gens de maison y pénétrèrent et l'on aper- 
çut le père Sariette qui, retranché derrière des 
monceaux de livres, lacérait le Lucrèce du 
Prieur de Vendôme, annoté par la main de 
Voltaire. Il fallut s'ouvrir un chemin à tra- 
vers cette barricade. Mais le fou, voyant sa 
retraite forcée, s'échappa par les combles et 
monta sur le toit. Deux heures durant il y 
poussa des hurlements qui retentissaient au 
loin. Dans la rue Garancière, une foule sans 
cesse accrue se pressait, regardant le malheu- 
reux et poussant une clameur d'effroi quand il 
trébuchait sur les ardoises qui se brisaient sous 
ses pieds. Mêlé à la foule, M. labbé Patouille, 
s'attendant à le voir d'un moment à l'autre 
précipité dans le vide, récitait à son intention 
les prières des agonisants et se préparait à lui 
donner l'absolution in extremis. Les gardiens 
de la paix surveillaient l'immeuble et organi- 
saient un service d'ordre. On appela les pom- 
piers dont bientôt les trompes retentirent. Ils 
dressèrent une échelle contre le mur de l'hôtel 
et s'emparèrent, après une lutte terrible, du 



^ 



392 LA RÉVOLTE DES ANGES 

furieux qui, dans sa résistance désespérée, se 
décolla un muscle du bras. Il fut conduit aus- 
sitôt dans une maison de santé. 

Maurice dîna en famille et l'on sourit avec 
attendrissement quand Victor, le vieux maître 
d'hôtel, servit le rôti de veau. M. l'abbé Pa- 
touille, assis à la droite de la mère chrétienne, 
contemplait avec onction cette famille bénie du 
Ciel. Cependant madame d'Esparvieu était sou- 
cieuse. Elle recevait tous les jours des lettres 
anonymes si injurieuses et si grossières qu'elle 
les avait d'abord attribuées à un valet de 
chambre congédié, mais qu'elle savait main- 
nant être de sa plus jeune fille, Berthe, une 
enfant! Le petit Léon lui donnait aussi des 
sujets d'inquiétude et de tristesse. Il n'étudiait 
pas, et avait de mauvaises habitudes. Il se 
montrait cruel. Il avait plumé vifs les serins 
de sa sœur; il hérissait d'épingles la chaise où 
s'asseyait mademoiselle Caporal et avait volé 
quatorze francs à cette pauvre fille qui ne fai- 
sait que pleurer et se moucher du matin au 
soir. 

Sitôt le dîner achevé, Maurice, impatient 



LA RÉVOLTE DES ANGES 393 

de retrouver son ange, courut au petit rez- 
de-chaussée de la rue de Rome. Il entendit à 
travers la porte un grand bruit de voix et vit 
rassemblés, dans la chambre de l'apparition, 
Arcade, Zita, l'ange musicien et le kéroub qui, 
étendu sur le lit, fumant une énorme pipe, brû- 
lait négligemment les oreillers, les draps et les 
couvertures. Ils embrassèrent Maurice et lui 
annoncèrent leur départ. Leurs visages bril- 
laient de joie et d'audace. Seul, l'auteur ins- 
piré à'Aliney reine de Golconde^ répandait des 
larmes et levait vers le ciel des regards épou- 
vantés. Le kéroub l'avait tiré par l'oreille dans 
le parti de la révolte en lui montrant deux 
alternatives : ou se laisser traîner dans les pri- 
sons de la terre ou porter le fer et le feu dans 
le palais d'Ialdabaoth. 

Maurice vit avec douleur qu'ils ne tenaient 
plus qu'à peine à la terre. Ils partaient pleins 
d'un espoir immense et qui leur était permis. 
Sans doute ils avaient peu de combattants à 
opposer aux innombrables soldats du sultan 
des cieux ; mais ils comptaient compenser l'in- 
fériorité du nombre par l'irrésistible élan d'une 
attaque soudaine. Ils n'ignoraient pas qu'Ial- 



394 



LA REVOLTE DES ANGES 



dabaoth, qui se flatte de tout savoir, se laisse 
parfois surprendre. Et il paraît bien, en effet, 
que la première révolte l'eût pris au dépourvu 
sans les avis de l'archange Michel. L'armée 
céleste n'avait pas fait de progrès depuis sa 
victoire sur les rebelles avant le commence- 
ment des temps. Pour l'armement et le maté- 
riel, elle était aussi arriérée que l'armée maro- 
caine. Les généraux s'endormaient dans la 
mollesse et l'ignorance. Comblés d'honneurs 
et de richesses, ils préféraient la joie des fêtes 
aux fatigues de la guerre. Michel, le généra- 
lissime, toujours loyal et brave, avait perdu, 
avec les siècles, sa fougue et son audace. Les 
conjurés de 1914, au contraire, connaissaient 
les applications les plus neuves et les plus 
exquises de la science à Fart de détruire. 
Enfin, tout était prêt et décidé. L'armée de la 
révolte, assemblée, par corps de cent mille 
anges, sur tous les déserts de la terre : steppes, 

. pampas, sables, glaces, neiges, était prête à 

• s'élancer dans le ciel. 

Les anges, en modifiant le rythme des atomes 
qui les composent, peuvent traverser les mi- 
lieux les plus divers. Les esprits descendus sur 



LA RÉVOLTE DES ANGES 395 

la terre, formés depuis leur incarnation d'une 
substance trop compacte, ne peuvent plus voler 
d'eux-mêmes; pour s'enlever dans les régions 
éthérées et s'y volatiliser insensiblement, ils 
ont besoin du secours de leurs frères, révoltés 
comme eux, et pourtant demeurés dans l'Em- 
pyrée et restés, non point immatériels (car tout 
est matière dans l'univers), mais glorieusement 
déliés et diaphanes. Certes, ce n'est pas sans 
une anxiété douloureuse qu'Arcade, Istar et 
Zita s'apprêtent à passer de l'atmosphère 
épaisse de la terre dans les abîmes limpides 
du ciel. Pour se plonger dans l'éther, il leur 
faut déployer une énergie telle, que les plus 
audacieux hésitent à prendre leur essor. Leur 
substance, en pénétrant ce milieu subtil, doit 
se subtiliser elle-même, se vaporiser et passer 
des dimensions humaines au volume des plus 
vastes nuées qui aient jamais enveloppé notre 
globe. Bientôt ils surpasseront en grandeur les 
planètes télescopiques, dont, invisibles, im- 
pondérables, ils traverseront l'orbite sans la 
troubler. Dans ce travail, le plus grand que 
puissent fournir les anges, leur substance sera 
tour à tour plus ardente que le feu et plus froide 



396 LA RÉVOLTE DES ANGES 

que la glace, et ils éprouveront une douleur 
pire que la mort. 

Maurice lut l'audace et l'angoisse d'une telle 
entreprise dans les yeux d'Arcade. 

— Tu pars, lui dit-il en pleurant. 

— Nous allons avec Nectaire chercher, pour 
nous conduire à la victoire, le grand archange. 

— Qui nommes-tu ainsi? 

— Les prêtres du démiurge te l'ont fait eon- 
naître en le calomniant. 

— Malheureux! soupira Maurice. 

Et la tête dans les mains, il pleura abon- 
damment. 



CHAPITRE XXXV 

Et dernier où se déroule le rêve sublime 
de Satan, 



Ayant gravi les sept hautes terrasses qui 
montent de la berge du Gange jusqu'aux tem- 
ples ensevelis dans les lianes, les cinq anges 
atteignirent par des allées effacées le jardin 
sauvage plein de grappes parfumées et de singes 
rieurs, au fond duquel ils trouvèrent Celui 
qu'ils étaient venus chercher. L'archange s'ac- 
coudait à des coussins noirs brodés de flammes 
d'or. Sous ses pieds des lions et des gazelles 
reposaient. Enroulés aux arbres, des serpents 
domestiques tournaient vers lui leurs yeux 
amis. A la vue des angéliques visiteurs, son 
visage se chargea de mélancolie. Déjà, lorsque 

23 



398 LA REVOLTE DES ANGES 

le front couronné de raisins et portant son 
sceptre de pampres, il instruisait et consolait 
les hommes, son cœur s'était bien des fois 
gonflé de tristesse ; mais jamais encore, depuis 
sa chute glorieuse, son beau visage n'avait 
exprimé autant de douleur et d'angoisse. 

Zita lui dit les étendards noirs rassemblés en 
foule dans tous les déserts de ce globe ; la dé- 
livrance méditée et préparée dans les provinces 
du ciel où s'était déjà fomentée la première ré- 
volte. Et elle ajouta: 

— Prince, ton armée t'attend. Viens la con- 
duire à la victoire. 

— Amis, répondit le grand archange, je 
savais le sujet de votre visite. Des corbeilles 
de fruits et des rayons de miel vous attendent 
à l'ombre de ce grand arbre. Le soleil est prêt 
de descendre dans les eaux roses du fleuve 
sacré. Quand vous aurez mangé, vous dormirez 
agréablement dans ce jardin où régnent l'in- 
telligence et la volupté depuis que j'en ai 
chassé l'esprit du vieux Démiurge. Demain je 
vous donnerai ma réponse. 

La nuit étendit sur le jardin ses voiles bleus. 
Et Satan s'endormit et il eut un rêve, et dans 



LA RÉVOLTE DES ANGES 399 

ce rêve, planant au-dessus de la terre, il la vit 
couverte d'anges rebelles, beaux comme des 
Dieux et dont les yeux lançaient des éclairs. Et 
d'un pôle à l'autre, un seul cri, formé d'une 
myriade de cris, monta vers lui, chargé d'espé- 
rance et d'amour. Et Satan dit : 

— Allons ! Cherchons dans sa haute demeure 
l'antique adversaire. 

Et il conduisit par les plaines célestes l'in- 
nombrable armée des anges. Et Satan fut ins- 
truit de ce qui se passait alors dans la citadelle 
céleste. Quand la nouvelle de cette deuxième 
révolte y parvint, le Père dit au Fils : 

— L'irréconciliable ennemi se lève de nou- 
veau. Songeons-y, et, dans ce danger, pour- 
voyons à notre défense, de peur de perdre 
notre haute maison. 

Et le Fils, consubstantiel au Père, répondit : 

— Nous triompherons sous le signe qui 
donna la victoire à Constantin. 

L'indignation éclata sur le Mont du Seigneur. 
Les fidèles Séraphins vouèrent d'abord les re- 
belles à des supplices terribles ; ils songèrent 
ensuite à les combattre. La colère allumée dans 
tous les cœurs enflammait tous les visages. On 



400 LA RÉVOLTE DES ANGES 

ne doutait pas de la victoire ; mais on craignait 
la trahison, et l'on réclamait déjà pour les es- 
pions et les alarmistes les ténèbres éternelles. 
On criait, on chantait les vieilles hymnes, on 
acclamait le Seigneur. On buvait les vins mys- 
tiques. Les courages trop enflés étaient près 
de se rompre, et une secrète inquiétude se 
glissait dans le fond obscur des âmes. L'ar- 
change Michel prit le commandement suprême. 
Il rassurait les esprits par son calme. Son 
visage, où transparaissait son âme, exprimait 
le mépris du danger. Par ses ordres, les chefs 
des foudres, les Kéroubs, épaissis par une 
longue paix, parcouraient d'un pas lourd les 
remparts du Mont sacré, et, promenant sur les 
nuées fulgurantes du Seigneur le regard lent 
de leurs yeux bovins, s'efforçaient de mettre 
en position les batteries divines. Après avoir 
inspecté les défenses, ils jurèrent au Très-Haut 
que tout était prêt. On délibéra sur la conduite 
à tenir. Michel se prononça pour l'offensive. 
C'était, disait-il, en militaire consommé, la 
règle suprême. Offenseur ou offensé. Il n'y 
avait pas de milieu. 

D'ailleurs, ajoutait-il, cette attitude offen- 



LA RÉVOLTE DES ANGES 4-01 

santé convenait particulièrement à l'ardeur des 
Trônes et des Dominations. Sur le reste on ne 
put arracher un mot au vaillant chef, et ce si- 
lence parut la marque d'un génie sûr de lui. 

Dès que l'ennemi fut signalé, Michel envoya 
à sa rencontre trois armées commandées par 
les aiîchanges Uriel, Raphaël et Gabriel. Les 
étendards aux couleurs de l'Orient se déployè- 
rent dans les campagnes éthérées, et les foudres 
roulèrent sur le pavé d'étoiles. Trois jours et 
trois- nuits on ignora sur le Mont du Seigneur 
le sort de ces armées adorables et terribles. A 
laube du quatrième jour, les nouvelles arri- 
vèrent vagues et confuses. On apprenait des 
victoires indéterminées, des triomphes contra- 
dictoires. Les faits glorieux s'accumulaient et 
s'écroulaient en quelques heures. Les foudres 
de Raphaël, lancées sur les rebelles, en avaient, 
assurait-on, consumé des escadrons entiers. 
Les troupes commandées par l'impure Zita 
étaient ensevelies, affirmaient des gens bien 
instruits, sous les tourbillons d'une tempête 
de feu. On disait le farouche Istar précipité 
dans le gouffre et retourné cul par-dessus tête 
si brusquement que les blasphèmes vomis p9,r 



402 LA RÉVOLTE DES A>GES 

sa bouche s'étaient achevés en un pet furieux. 
On aimait à croire que Satan, chargé de chaînes 
de diamant, était de nouveau plongé dans labîme. 
Cependant les chefs des trois armées n'avaient 
point envoyé de messages. Aux rumeurs de 
gloire se mêlaient des bruits sourds qui faisaient 
craindre une bataille indécise, une retraite pré- 
cipitée. Des voix insolentes prétendaient qu'un 
esprit de la dernière catégorie, un ange gardien, 
l'infime Arcade, avait tourné et bouleversé la res- 
plendissante armée des trois grands archanges. 
On parlait aussi de défections en masses 
dans le ciel septentrional où avait éclaté la 
révolte avant le commencement des temps, et 
certains même avaient vu de noires nuées 
d'anges impies qui rejoignaient les armées 
rebelles formées sur la terre. Mais les bons 
citoyens ne prêtaient pas l'oreille à ces bruits 
odieux et s'attachaient aux nouvelles de vic- 
toire qui allaient de bouche en bouche s'affir- 
mant et se confirmant. Les hauts lieux reten- 
tirent d'hymnes d'allégresse ; les Séraphins 
célébrèrent sur la harpe et le psaltérion Sabaoth, 
dieu du tonnerre. Les voix des élus s'unirent 
à celles des anges pour glorifier l'Invisible. A 



LA REVOLTE DES ANGES 403 

la pensée du carnage fait par les ministres 
des saintes colères, des soupirs de jubilation 
montèrent de la Jérusalem céleste vers le 
Très-Haut. Mais l'allégresse des Bienheureux, 
étant portée par avance au plus haut degré, ne 
pouvait s accroître, et l'excès de leur félicité 
les rendait tout à fait insensibles. 

Les chants n'avaient pas encore cessé quand 
les gardes qui veillaient sur les remparts signa- 
lèrent les premiers fuyards de l'armée divine, 
séraphins dépenaillés qui volaient en désordre, 
kéroubs informes, marchant sur trois pieds. 
D'un regard impassible, le prince des guerriers, 
Michel, mesurait l'étendue du désastre et son 
intelligence lumineuse en pénétrait les causes. 
Les armées du Dieu vivant avaient pris l'offen- 
sive; mais, par une de ces fatalités qui, à la 
guerre, déconcertent les plans des plus grands 
capitaines, les ennemis avaient également pris 
l'offensive, et l'on en voyait les effets. A peine 
les portes de la citadelle s'étaient-elles ouvertes 
pour recevoir les glorieux et informes débris 
des trois armées, qu'une pluie de feu tomba 
sur le Mont du Seigneur. L'armée de Satan 
n'était pas encore en vue et les murailles 



401 LA RÉVOLTE DES ANGES 

de topaze, les dômes d'émeraude, les toits 
de diamant se brisaient avec un horrible 
fracas sous les décharges des électrophores. 
Les vieilles nuées essayaient de répondre; 
mais elles tonnaient trop court et leurs 
foudres se perdaient dans les plaines désertes 
des cieux. 

Frappés par un ennemi invisible, les anges 
fidèles abandonnèrent les remparts. Michel 
alla annoncer à son Dieu que le Mont Sacré 
tomberait dans vingt-quatre heures au pouvoir 
des démons, et que, pour le maître du Monde, 
le salut n'était plus que dans la fuite. Les 
Séraphins mirent dans des coffres les joyaux 
de la couronne céleste. Michel offrit son bras à 
la reine des Cieux et la famille divine s'échappa 
du palais par un souterrain de porphyre. Un 
déluge de feu tombait sur la citadelle. Ayant 
repris son poste de combat, le glorieux 
archange déclara qu'il ne capitulerait jamais, 
et aussitôt il fit amener les étendards du Dieu 
vivant. Le soir même, l'armée de la révolte 
fit son entrée dans la ville trois fois sainte. 
Sur un cheval de feu, Satan conduisait ses" 
démons. Derrière lui, marchaient Arcade, Istar 



LA REVOLTE DES ANGES 403 

et Zita. Ainsi qu'aux thyases de Dionysos, le 
vieux Nectaire s'avançait sur son âne. Puis, 
flottaient au loin, derrière eux, les étendards 
noirs. La garnison déposait ses armes devant 
Satan. Michel mit aux pieds de l'archange vic- 
torieux son glaive flamboyant. 

— Reprenez votre épée, Michel, dit Satan. 
Lucifer vous la rend. Portez-la pour la défense 
de la paix et des lois. 

Puis, tournant ses regards sur les chefs des 
phalanges célestes, il s'écria d'une voix reten- 
tissante : 

— Archange Michel, et vous. Puissances, 
Trônes et Dominations, jurez tous d'être fidèles 
à votre Dieu. 

■— Nous le jurons, répondirent-ils d'une 
seule voix. 
Et Satan dit : 

— Puissances, Trônes et Dominations, de 
toutes les guerres passées je ne veux me rap- 
peler que le courage invincible que vous avez 
déployé et cette fldélité que vous gardâtes au 
pouvoir et qui me garantit celle que vous 
venez de me jurer. 



23. 



406 LA RÉVOLTE DES ANGES 

Le lendemain, dans la plaine éthérée, Satan 
fit distribuer aux troupes les étendards noirs 
que les soldats ailés couvrirent de baisers et 
trempèrent de larmes. 

Et Satan se fit couronner Dieu. Se pressant 
sur les murs étincelants de la Jérusalem céleste, 
apôtres, pontifes, vierges, martyrs, confes- 
seurs, tout le peuple des élus, qui, durant le 
combat farouche, avait joui d'une tranquillité 
délicieuse, goûtait au spectacle du couronne- 
ment une joie infinie. Les élus virent avec 
ravissement le Très-Haut précipité dans les 
enfers et Satan assis sur le trône du Seigneur. 
En conformité avec la volonté de Dieu qui 
lent avait interdit la douleur, ils chantèrent 
sur le mode antique les louanges du nouveau 
Maître. 

Et Satan, plongeant dans l'espace des regards 
perçants, contempla ce petit globe de terre et 
d'eau oh il avait jadis planté la vigne et formé 
les premiers chœurs tragiques. Et il fixa ses 
regards sur cette Rome où le dieu déchu avait, 
par la fraude et le mensonge, fondé sa puis- 
sance. Cependant un saint gouvernait alors 



LA REVOLTE DES ANGES 407 

cette église. Satan le vit qui priait et pleurait. 
Et il lui dit : 

— Je te confie mon épouse. Garde-la fidèle- 
ment. Je te confirme le droit et le pouvoir de 
décider de la doctrine, de régler l'usage des 
sacrements, de faire des lois pour maintenir la 
pureté des mœurs. Et tout fidèle est dans 
l'obligation de s'y conformer. Mon église est 
éternelle et les portes de l'enfer ne prévaudront 
pas contre elle. Tu es infaillible. Rien n'est 
changé. 

Et le successeur des apôtres se sentit inondé 
de délices. Il se prosterna et, le front contre la 
dalle, répondit : 

— Seigneur mon Dieu, je reconnais votre 
voix. Votre souffle s'est répandu comme un 
baume dans mon cœur. Que votre nom soit 
béni. Que votre volonté soit faite sur la terre 
comme aux cieux. Ne nous induisez pas en 
tentation; mais délivrez-nous du mal. 

Et Satan se plaisait aux louanges et aux 
actions de grâces ; il aimait à entendre vanter 
sa sagesse et sa puissance. Il écoutait avec 
joie les cantiques des chérubins qui célébraient 
ses bienfaits, et il ne prenait point de plaisir à 



408 LA RÉVOLTE DES ANGES 

entendre la flûte de Nectaire parce qu'elle cé- 
lébrait la nature, accordait à l'insecte et au 
brin d'herbe sa part de puissance et d'amour, 
et conseillait la joie et la liberté. Satan qui, 
jadis, frémissait dans sa chair à l'idée que la 
douleur régnait sur le monde, se sentait main- 
tenant inaccessible à la pitié. Il regardait la 
souffrance et la mort comme les effets heureux 
de sa toute-puissance et de sa souveraine bonté. 
Et le sang des victimes fumait vers lui comme 
un agréable encens. Il condamnait l'intelli- 
gence et haïssait la curiosité. Lui-même refu- 
sait de plus rien apprendre, de peur qu'en 
acquérant une science nouvelle il laissât voir 
qu'il ne les avait pas eu toutes d'emblée. Il se 
plaisait dans le mystère, et, se croyant diminué 
s'il était compris, il affectait d'être inintelli- 
gible. Une épaisse théologie enfumait son cer- 
veau. Il imagina un jour de se proclamer, à 
l'exemple de son prédécesseur, un seul Dieu 
en trois personnes. Lors de cette proclamation, 
voyant Arcade qui souriait, il le chassa de sa 
présence. Depuis longtemps Istar et Zita 
étaient retournés sur la terre. Ainsi les siècles 
passaient comme des secondes. Or, un jour, du 



LA RÉVOLTE DES ANGES 409 

haut de son trône, il plongea ses regards au 
plus profond de l'abîme et vit laldabaoth dans 
la Géhenne où il l'avait précipité après y avoir 
été lui-même longtemps enchaîné. laldabaoth 
dans les ténèbres éternelles gardait sa fierté. 
Noirci, brisé, terrible, sublime, il leva vers le 
palais du roi des cieux un regard de dédain 
puis détourna la tête. Et le nouveau dieu 
observant l'adversaire, vit sur ce visage dou- 
loureux, passer l'intelligence et la bonté. 
Maintenant laldabaoth contemplait la terre et, 
la voyant plongée dans le mal et la souffrance, 
nourrissait dans son cœur une pensée bien- 
veillante. Soudain il se leva et battant Féther 
de ses bras immenses comme d'une double 
rame, il s'élança pour instruire et consoler les 
hommes. Déjà son ombre immense apportait 
à la malheureuse planète une ombre aussi 
douce qu'une nuit d'amour. 

Et Satan se réveilla, baigné d'une sueur gla- 
ciale. 

Nectaire, Istar, Arcade et Zita se tenaient 
auprès de lui. Les bengalis chantaient. 

— Compagnons, dit le grand archange, non ; 
ne conquérons pas le ciel. C'est assez de le 



410 LA REVOLTE DES ANGES 

pouvoir. La guerre engendre la guerre et la 
victoire, la défaite. 

)) Dieu vaincu deviendra Satan, Satan vain- 
queur deviendra Dieu. Puissent les destins 
m'épargner ce sort épouvantable ! J'aime l'enfer 
qui a formé mon génie, j'aime la terre où j'ai 
fait quelque bien, s'il est possible d'en faire 
en ce monde effroyable où les êtres ne subsis- 
tent que par le meurtre. Maintenant, grâce à 
nous, le vieux Dieu est dépossédé de son em- 
pire terrestre et tout ce qui pense sur ce globe 
le dédaigne ou l'ignore. Mais qu'importe que 
les hommes ne soient plus soumis à laldabaoth 
si l'esprit d'Ialdabaoth est encore en eux, s'ils 
sont à sa ressemblance, jaloux, violents, 
querelleurs, cupides, ennemis des arts et 
de la beauté; qu'importe qu'ils aient rejeté 
le Démiurge féroce, s'ils n'écoutent point 
les démons, amis qui enseignent toute vérité, 
Dionysos, Apollon et les Muses. Quant 
à nous, esprits célestes, démons sublimes, 
nous avons détruit laldabaoth, notre tyran, 
si nous avons détruit en nous l'ignorance et 
la peur. 

Et Satan se tournant vers le jardinier : 



LA RÉVOLTE DES ANGES 4H 

— Nectaire, tu as combattu avec moi, avant 
la naissance du monde. Nous avons été vaincus 
parce que nous n'avons pas compris que la vic- 
toire est Esprit et que c'est en nous et en nous 
seuls qu'il faut attaquer et détruire lalda- 
baoth. 



FIN 



TABLE 



Chapitre premier — Contenant en peu de lignes 
r histoire d'une famille française depuis 4789 
jusqu'à nos jours 1 

Chapitre II — Où Von trouvera des renseignements 
utiles sur une bibliothèque dans laquelle s'accom- 
pliront bientôt des événements étranges 10 

Chapitre III — Où Von entre dans le mystère. . . 21 
Chapitre IV — Qui, dans sa brièveté puissante, 
nous jette sur les confins du monde sensible ... 30 

Chapitre V — Où la chapelle des Anges, à Saint- 
Sulpice, donne matière à des réflexions sur Vart 
et la théologie 35 

Chapitre W — Où le père Sariette retrouve ses 

trésors 49 

Chapitre VII ~ D'un intérêt assez vif et d'une 
moralité qui sera, je Vespère, très goûtée du 
commun des lecteurs, puisqu'elle se formule par 
cette exclamation douloureuse : « Où m'entraînes- 
tu, pensée? » et que c'est en effet une vérité géné- 
ralement admise, qu'il est malsain de penser et que 
la vraie sagesse est de ne songer à rien 35 



414 TABLE 

Chapitre VIII — Où il est parlé dC amour; ce qui 
plaira, car un conte sans amour est comme du 
boudin sans moutarde, c'est chose insipide ... 66 

Chapitre IX — Où il apparaît que, comme Va dit 
un vieux poète grec, « rien n'est plus doux 
qu'Aphrodite d'or » 79 

Chapitre X — Qui passe de beaucoup en audace 
les imaginations de Dante et de Milton 85 

Chapitre XI — Comment l'ange, vêtu des dépouilles 
d'un suicidé, laissa le jeune Maurice privé de son 
céleste gardien 100 

Chapitre XII — Où il est dit comment l'ange 
Mirar, en portant des grâces et des consolations 
dans le quartier des Champs-Elysées, à Paris, vit 
une chanteuse de café-concert, nommée Bouchotte, 
et Vaima -. . IH 

Chapitre XIII — Où l'on entend la belle archange 
Zita exposer ses superbes desseins, et où Von voit les 
ailes de Mirar mangées aux vers dans un placard. 122 

Chapitre XIV — Qui nous fait paraître le Kéroub 
travaillant au bonheur de rhumanité et se ter- 
mine d'une manière inouïe par le miracle de la 
flûte 133 

Chapitre XV — Où Von voit le jeune Maurice re- 
gretter jusque dans les bras d'une amante son 
ange perdu, et où nous entendons M. Vabbé 
Patouille repousser comme abus et vanité, toute 
idée d'une nouvelle révolte des anges 149 

Chapitre XVI — Qui met tour à tour en scène Mira 
la Voyante, Zéphyrine et le fatal Amédée, et qui 
illustre, par V exemple tet^rible de M. Sariefte, cette 



TABLE 415 

pensée d'Euripide, que Jupiter prive de sagesse 

ceux qu'il veut perdre , . , Igj 

Chapitre XVII — Où Von apprend que Sophar, 
aussi affamé d'or que Mammon, préféra à sa patrie 
céleste la France, terre bénie de l'Épargne et du 
Crédit, et qui montre une fois de plus que celui 
qui possède redoute tout changement 180 

Chapitre XVIII — Où commence le récit du jar- 
dinier, au cours duquel on verra se dérouler les 
destinées du monde en un discours aussi large et 
magnifique dans ses vues que le Discours sur l'his- 
toire universelle de Bossuet est étroit et tnste 
dans les siennes jgg 

Chapitre XIX — Suite du récit 210 

Chapitre XX — Suite du récit 219 

Chapitre XXI — Suite et fin du récit 236 

Chapitre XXII — Où l'on voit, dans un magasin 
d'antiquités, le bonheur criminel du père Guinardon 

troublé par la jalousie d'une grande amoureuse . 253 

Chapitre XXIII — Où l'on voit le caractère admi- 
rable de Bouchotte, qui résiste à la violence et cède 
à l'amour. Et qu'on ne due plus après cela que 
r auteur est misogyne \ ^ 265 

Chapitre XXIV — Embrassant les vicissitudes par 
lesquelles passa le Lucrèce du Prieur de Ven- 
dôme 21^ 

Chapitre XXV — Où Maurice retrouve son ange. 278 

Chapitre XXVI — Délibération 288 

Chapitre XXVII — Où l'on trouvera la révélation 
fi'me cause secrète et profonde, qui bien souvent 



416 TABLE 

précipite les empires contre les empires et prépare 
la ruine des vainqueurs et des vaincus, et où le 
sage lecteur [s'il en est, ce dont je doute) médi- 
tera cette forte parole : « La guerre est une 
a/faire » 300 

Chapitre XXVIII — Consacré à une pénible scène 
de famille 314 

Chapitre XXIX — Où Von voit Vange devenu 
homme se conduire comme un homme, c'est-à-dire 
convoiter la femme d'autrui et trahir son ami. Ce 
chapitre fera paraître la conduite correcte du 
jeune d'Esparvieu 320 

Chapitre XXX — Relatant une a/faire d'honneur, 
et où l'on jugera si, comme le prétend Arcade, 
l'expérience de nos fautes nous 7'end meilleurs. 330 

Chapitre XXXI — Où l'on admire avec quelle 
facilité un homme honnête, timide et dou^ peut 
commettre un crime horrible 345 

Chapitre XXXII — Où Von entend dans le cabaret 
de Clodomir la flûte de Nectaire 356 

Chapitre XXXIII — Comment un effroyable atten- 
tat jette la terreur dans Paris 369 

Chapitre XXXIV — Où Von voit Varrestation de 
Bouchotte et de Maurice, le désastre de la biblio- 
thèque d'Esparvieu et le départ des anges, . . . 379 

Chapitre XXXV — Et dernier où se déroule le 
rêve sublime de Satan 397 



E. GBEVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 3328-2-25. 



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