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Full text of "La révolution économique, avec une lettre-préface de J. Méline"

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LA 



EÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 



JULES DOMERGUE 



LA 



RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 



AVEC UNE LETTRE-PREFACE 



J. MELINE 

ANCIEN PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 
ANCIEN .MINISTRE DE l' AGRICULTURE 



Troisième Édition 



n " — If 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3^ RUE AUBER, 3 
1890 

Droits de reproduction et de traduction réservés 



275 




MONSIEUR JULES MELINE 



ANCIEN MINISTRE DE L AGRICULTURE 



Novembre 1889. 



PREFACE 



Monsieur, 

Je viens de lire, avec toute l'attention qu'elle 
mérite, l'étude si complète, si lumineuse, que 
vous avez faite de notre histoire économique de- 
puis trente ans et de la situation qui en résulte 
aujourd'hui pour notre pays. Je connais peu de 
lectures en ce genre aussi attachantes et aussi 
entraînantes, tant vous avez su dissimuler 
l'aridité de la matière sous l'ampleur des 
considérations générales , la vigueur de la 
dialectique et l'agrément de la forme. 

D'aucuns pourront vous reprocher de vous 
montrer quelquefois un peu vif à l'égard de vos 
adversaires, mais personne ne pourra refuser 
de rendre justice à la sincérité de vos convic- 
tions et à la loyauté de votre controverse. 

Quant au fond de l'ouvrage, il est d'une rare 
solidité: votre livre aura une portée considé- 
rable. 

Jamais, je crois, la révolution économique 
qui s'accomplit souiS nos yeux n'a été analysée 



PIIEKACE 



avec autant de soin et d'exactitude ; jamais on 
n'en a recherché les causes et indiqué le 
remède avec une précision plus méthodique. 

Aucun point de vue ne vous a échappé : je 
n'en veux d'autre preuve que la façon magis- 
trale dont vous avez traité la question moné- 
taire et fait ressortir la désastreuse influence 
que la dépréciation de l'argent exerce sur les 
marchés européens. 

Vous avez également mis en lumière le prin- 
cipe trop longtemps méconnu de la solidarité 
étroite, de l'union nécessaire de l'agriculture 
et de l'industrie sur le terrain économique; 
avec quelle force vous avez fait toucher du 
doigt les inconséquences et les dangers du sys- 
tème qui, ne voyant dans les produits agricoles 
que des matières premières, la livrait sans 
défense à la concurrence étrangère! Comme 
vous avez bien compris que ce système aurait 
fini par ruiner l'industrie en même temps que 
l'agriculture, si les pouvoirs publics, recon- 
naissant leur erreur, n'avaient enfin proclamé 
l'égalité entre ces deux grandes branche^ de 
notre production nationale! 

Vous avez ainsi rétabli la science économique 
sur sa véritable base, l'observation des faits 
substituée aux théories à priori. C'est sur des 
faits et des chiffres indiscutables que repose 



PREFACE lU 

votre doctrine, et c'est là ce qui fera son succès 
auprès de tous les esprits sérieux et de bonne 
foi qui cherchent la vérité sans parti pris. 

Votre publication arrive à propos. La nou- 
velle législature aura bientôt à s'occuper de 
la grosse question du renouvellement de nos 
traités de commerce, et, par conséquent, à 
fixer le régime nouveau sous lequel notre agri- 
culture et notre industrie seront appelées à 
vivre et à se développer. De l'issue de ce grand 
débat dépendra la fortune de la France, en 
même temps cfue le sort de ses travailleurs et 
le développement pacifique de sa démocratie. 
La moindre erreur d'orientation peut engendrer 
des maux irréparables. 

Les agitations de la politique pure nous empê- 
chent, malheureusement, d'accorder à ce côté de 
notre situation toute l'importance qu'il mérite. 
On est bien plus préoccupé, dans certains mi- 
lieux, de la révision de la Constitution, qui inté- 
resse tout au plus l'état-major des partis, que 
de la révision des tarifs douaniers, qui intéresse 
jusqu'au dernier des Français. 

ISi les classes ouvrières ne se laissaient pas 
égarer par ceux qui les flattent au lieu de les 
éclairer sur leurs véritables intérêts, elles 
comprendraient que ce sont là, pour elles, les 
questions vitales, celles qui devraient sur- 



IV PREFACE 

tout les passionner, puisqu'il s'agit de savoir 
si la somme de travail que nous pouvons leur 
offrir ira en augmentant ou en diminuant, et si 
le taux de leurs salaires qui en dépend s'é- 
lèvera ou s'abaissera. 

Votre livre aura le mérite de ramener l'atten- 
tion publique sur un sujet qu'il est temps d'é- 
tudier à fond, si l'on veut éviter pour l'avenir 
des surprises et des erreurs comme celles qui 
ont compromis tant de nos industries. Il sera 
consulté par tous ceux qui voudront se faire 
une opinion raisonnée sur le plus grand pro- 
blème de notre époque. 

J. MÉLIXE. 



LA 



RÉVOLUTlOiN ÉCONOMIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



La Fivince d'autrefois. — Le progrès. — Illusions chèiemcnt 
payi'es. ~ Los pays noui's. — Les grandes roules coninier- 
ciales. — La navigation h vapeur el l.'s chemins de fer. — Les 
charges budgétaires de la vieille Europe. — Ses charges inili- 
laircs. — La concurrence. — La nécessité de nous défendre. 



Si l'un de ces paysans qui, pendant le fameux 
liiver de 1709, durent manger de l'herbe faute de 
pain, revenait parmi nous et qu'il vît nos mar- 
chés constamment regorger de blé, de bétail, il 
croirait, à presnière vue, que la misère a disparu 
du monde et sablerait le progrès bienfaisant 
grâce auiiuel le serf de la terre ne peut plus con- 
naître les horreurs de la disette et de la famine. 

— iMes arrière petits-fils, s'écrierait il, sont 
bien heureux ! 

Par contre, quel ne serait pas son étonnement 
si, parcourant nos campagnes, il entendait s'é- 



2 LA RÉVOLUTION ECONOMIQUE 

lever de partout un concert de plaintes, une voix 
unanime pour regretter le bon temps où la vie 
était facile ! 

Il ne comprendrait plus. Et voici ce qu'il fau- 
drait lui dire : 

— Il s'est passé bien des choses depuis le 
temps où tu piochais la terre pour le compte d'un 
seigneur. Ce n'est pas, à vrai dire, ce temps-là 
que ton arrière-petit-fils regrette ; il s'en faut. 
C'est une époque moins lointaine, où il connut 
une condition infiniment plus douce que la 
tienne jadis. Mais à cette phase trop courte a 
succédé, brusquement, une situation d'autant 
plus cruelle pour lui, qu'il avait contracté des 
habitudes de bien-être et de nouveaux besoins 
ignorés de toi. En 1709, tu n'as pas mangé de 
pain, parce que ton champ n'avait pas produit de 
blé et qu'il n'en venait pas d'ailleurs. Aujourd'hui, 
ton arrière-petit-fils peut être aussi malheureux 
que toi par l'excès de la cause inverse. Lorsque 
son champ lui a donné du grain, il n'est pas sûr 
de vendre sa récolte, parce que le grain qui 
vient de l'étranger est aussi beau et coûte beau- 
coup moins cher. Il est alors réduit, pour vivre, 
à vider son bas de laine. Et lorsque son champ 
est demeuré stérile, il peut se faire qu'il n'ait 
plus l'argent nécessaire pour acheter le blé des 
autres. 

Maintenant, dis-toi que c'est la même chose 
pour le bétail que pour le grain, et tu compren- 
dras combien ton arrière-petit-fils a raison de se 
plaindre. 

— Foin de votre progrès ! s'écrierait alors le 
paysan. Je préfère ma détresse accidentelle 
d'autrefois à cette misère constante. Nous avions 
bien à redouter de temps à autre une mauvaise 



LA REVOLUTION ECONOMIQUE 3 

récolte ou les calculs des afFameurs ; mais enfin 
c'était l'exception. Voir ses étables garnies, ses 
greniers pleins et se sentir plus gueux que de- 
vant, je n'imagine rien de pis. Je me soucierais 
peu d'iiériter du roi si je ne pouvais me servir 
do son héritage ! Puisque c'est ainsi que les 
choses se passent à présent, vive l'ancien ré- 
gime et à bas le progrès ! 

Pour faire revenir ce brave homme sur ses 
blasphèmes, il faudrait d'abord lui inculquer des 
idées qui ne se sont pas formées en un seul jour. 
Puis, une l'ois son horizon un peu élargi, nous lui 
montrerions avec un orgueil légitime nos chemins 
de fer. nos télégraphes, nos machines agricoles, 
nos métiers industriels, nos fermes modèles, nos 
usines, nos rivières canalisées, nos ports, tous les 
instruments de ce progrès irrésistible qui impose 
l'admiration, et, qu'en dépit des meurtrissures 
qu'il nous fait en passant sur nous, il faut aimer 
comme tout ce qui est grand, comme tout ce qui 
est fort, comme tout ce qui est beau. 

Et l'on arriverait aisément à convaincre le 
paysan d'autrefois, non seulement des beautés, 
mais encore de la nécessité du progrès. Plus aisé- 
ment peut-être que le paysan d'aujourd'lmi à 
qui manquent les points de comparaison. Com- 
ment exiger de celui-ci qu'il apprécie à leur juste 
valeur les améliorations sociales au milieu des- 
quelles il est né, qu'il a toujours connues? Ce 
serait lui demander un travail philosophique 
dont il est incapable. 11 n'a là-dessus que des 
idées très vagues, de grossiers préjugés entre- 
tenus par les beaux-esprits de cabaret qui le di- 
manche, après boire, refont l'histoire à leur 
façon. D'autre part, il trouve le contrepoids de 
ces notions dans les diatribes socialistes dont 



4 LA RÉVOLUTION ECONOMIQUE 

les éclios lui parviennent et qui lui apprennent 
que jamais, à aucune époque, même en Egypte, 
sous les Pharaons, le serf de la glèbe ne fut aussi 
malheureux qu'aujourd'hui. Allez donc demander 
à cet homme d'apprécier les bienfaits du progrès ! 
11 vous répondra pai' le total de ses souifrances, 
et vous dira qu'elles suffisent pour que son sort 
ne ûisse aucun j doux. 

Au fond, devons-nous lui en tenir rigueur? 
Est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne 
commettons pas envers le progrès la même in- 
justice que ce paysan? Est-ce que nous ue nous 
plaignons pas tous les jours de la lenteur des 
chemins de fer, des télégraphes, et même des 
téléphones? Comment voulez-vous que celui qui 
n'a jamais voyagé dans une diligence, par les 
routes invraisemblables d'autrefois, admire la 
commodité d'un chemin de fer ! A mesure que 
les générations se succèdent, les termes de com- 
paraison s'eflacent, et voilà pourquoi les juge- 
ments de l'homme demeurent toujours pessi- 
mistes. Philosophiquement, il serait peut-être 
exact de dire que le progrès ne fait que changer 
nos habitudes, mais qu'il ne modifie point notre 
faculté de souffrir ni, par conséquent, notre droit 
de nous plaindre. C'est qu'liélas! la machine 
humaine n'est pas aussi perfectible qu'une loco- 
motive. 

Mais si nous ne sommes pas toujours équi- 
tables envers le progrès, il ne viendra à la 
pensée d'aucun esprit élevé de le nier, de le 
maudire. Et cependant on comprendrait jusqu'à 
un certain point que ses dernières évolutions, 
si brusques, si rapides, fussent de nature à trou- 
bler les gens trop positifs. Si des propos comme 
celui-ci vous reviennent aux oreilles : « Avant 



LA RÉVOLT-TIOX ÉCONOMIQUE O 

toutes ces belles inventions, je menais une 
existence moins fiévreuse et me donnais deux 
fois moins de mal pour vivre tout aussi bien », 
ne soyez pas trop sévère : il y a du vrai dans ce 
rep.'oche. 

Mais est-ce bien au progrès lui-même qu'il 
convient de l'adresser? Voilà toute la ques- 
tion. 

Le progrès est un hôte puissant avec lequel il 
faut savoir compter. Eh bien,nousnousy sommes 
pris de la façon la plus maladroite envers lui, sur- 
tout depuis une trentaine d'années Au lieu de le 
traiter avec circonspection et prudence, pour en 
obtenir le plus de laveurs, nous lui avons dit: 
Tiens, voilà notre maison, fais-y ce que tu vou- 
dras, mets tout à l'envers, au besoin pille et 
saccage, si cela te plaît ; nous ne détendrons rien, 
tout n'est-il pas à toi ? N'es-tu pas la liberté 
même et le suprême Droit ? 

Au lieu de nous éclairer à cette puissante lu- 
mière, nous nous sommes laissé aveugler par 
ses rayons, et l'apologue de Lessing, autre- 
fois écrit pour le travailleur allemand, peut 
s'appliquer, aujourd'hui, avec une cruelle exac- 
titude, à tout l'occident de la vieille Europe. 
Une poule cherchant des vermisseaux pour 
se nourrir, grattait la terre infatigablement, 
mais cette poule était aveugle, et les autres 
poules qui la suivaient picoraient tous les ver- 
misseaux au fur et à mesure qu'elle travaillait à 
les découvrir. 

Notre laçon d'agir — principalement depuis 
1860 — ressemble fort à ce métier de dupe. 
Nous avons convié à un festin gratuit des peu- 
ples endormis dans une séculaire paresse, qui 
n'ont eu d'abord qu'à se baisser pour ramasser 



6 LA RÉVOLUTION ECONOMIQUE 

les fruits de notre travail, qui ont ensuite appris, 
en nous regardant, la façon de gratter la terre ; 
et nous avons maigri à leurs dépens , comme la 
poule du ftibuliste. 

. Nous nous sommes lourdement trompés, ou 
plutôt nous avons été trompés par des conseil- 
lers de malheur, par des hommes chez qui toute 
clairvoyance fut abolie, du jour où ils se crurent 
appelés à une mission rénovatrice, par des en- 
fants terribles du progrès à rebours : nous avons 
nommé les « Economistes » . 

Depuis quelques années seulement. Toenvre de 
ces hommes néfastes est accomplie ; mais il y a 
déjà plus d'un demi-siècle qu'ils y travaillent, 
et les folles erreurs en lesquelles ils ont eu le 
talent de nous induire remontent à Torigine 
même du grand mouvement scientifique qui 
contenait en germe la révolution économique du 
globe. 

Quand nous eûmes découvert la vapeur et 
l'électricité, ils nous firent accroire que le monde 
entier allait devenir tributaire des trois ou quatre 
nations occidentales mises tout de suite en pos- 
session des nouveaux moyens de connnunication, 
de transport. 

Il ne leur vint pas à l'esprit que nos mngni- 
fiques inventions pourraient tenter les autres 
peuples, provoquer leur émulation, les servir 
aussi bien que nous, peut-être mieux que nous. 

Dans la révolution naissante qui promettait 
d'embrasser l'univers, ils n'aperçurent — gens 
à courte vue — qu'une expansion subite de nos 
propres forces. 

Ils ne se demandèrent pas si ces forces pour- 



LA REVOLUTION ECONOMIQUE 



raient s'éparpiller ou simplement se déplacer, se 
centraliser sur un autre endroit, suivant une loi 
qui semble gouverner aussi bien les phénomènes 
sociaux que les phénomènes physiques. 

Comme Fox au palais de Saint-Cloud, devant 
la sphère où on lui montrait en souriant l'espace 
occupé par l'Angleterre, si petit par rapport au 
reste du munde, ils déclarèrent que la domina- 
tion commercirde du globe entier appartiendrait 
toujours à un groupe de trois ou quatre peui)les 
réunis sur un point qui représente le centième 
de cette surface! Seulement, à l'inverse du grand 
Anglais, ce n'était pas le patriotisme qui les gri- 
sait , c'était l'illusion dogmatique oi'i l'on voit 
tomber tant de faux savants. 

L^occident européen — l'Angleterre et la 
France principalement — partagea cette erreur, 
si fiatteuse pour son amour-propre. 11 y eut 
comme un enivrement général. On se berça des 
espérances les plus loties. Pendant l'enquête 
agiicole de ISoO, il fut dit en propres termes 
qu'un jour israchain viendrait où nous expor- 
terions du blé dans t'inde. Dans l'Inde, cet iné- 
puisable grenier ! 

Ce beau rêve n'a pas duré beaucoup [il us de 
temps que n'en mettent les brevets d'invention 
à tonjber dans le domaine public. 

Et maintenant, il faut déchanter. 

Que l'opinion en Europe, chez des }ieuples 
déjà vieux, expérinientés, familiarisés avec les 
révolutions^, ait }ju se laisser égarer à ce [oint- 
là, c'est inconcevable. 

il est clair, comme l'écrit M. A. Bocher(l), 



(■]) L'Avenir de V Europe en face des progrès modernes, par A. Bo- 
cher. — L. Sauvaitre, éditeur, Par. s, ISS8. 



8 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

que « plus on augmente le nombre des voies fer- 
rées, plus on prolonge leurs parcours, plus on 
perce d'isthmes, plus on développe les commu- 
nications de la pensée, plus on multiplie les trans- 
ports, plus on améliore les machines, plus on 
met à jour les secrets et les richesses delà terre, 
plus, en un mot^ on progresse, et pins on dimi- 
nue les chances de vie et de fortune des pays an- 
ciennement riches. » 

Le simple bon sens nous l'indique, et l'Hist-ùre 
se charge de nous le prouver. 



Parlons d'abord des nouvelles grandes routes 
commerciales par mer qui se dessinent sur la 
mappemonde. Elles entraînent avec elles toutes 
les conséquences d'une loi que chicun connaît, 
qui, en tout cas, nous est remaïquablement ex- 
posée dans un discours prononcé, l'année der- 
nière, pur sir C.-W. Wilson, membi'e de l'/isso- 
ciation britannique, président de la section de 
géographie au Congrès de Bath (1 . 

PiU'tant de ces justes prémisses: « Les empi- 
res s'élèvent, tombent et disparaissent, mais le 
conimerce va sans cesse se développant sans 
connaître de limites; chaque jour les hommes 
tentent la découverte et l'exploitation de nou- 



{l) Voir la Revue scicnlijique (Revue Rose) du 22 septembre 1S88. 



LA REVOLUTION KGONOMIQUE 9 

veaux clianips (ractivitd commorciaîe et la 
réunion des grands cenires |iar des routes plus 
courtes et ] lus sûres ». l'orateur u. iuit un 
savant résumé de l'histoire; eoMimercia'e du 
globe depuis la plus haute antiquité, et montré 
que, de tout temps, l'axe du trafic se déplaça 
au fur et à mesure que se Irriyaient les voies 
nouvelles. 

Au quinzième siècle, l'Inde était l'objectif du 
marchand europét-n, qui rêvait de s'y rendre 
par une route de mer directe. L'heureux voyage 
de Vasco de Gama résolut le problème. « L'éco- 
nomie d-^ transport fut énorme, et loisqu'on ap- 
prit (pi'on pouvait obtenir les produits de l'O- 
rient à bien meilleur marché à Lisbonne que 
])artout ailleurs, cette ville devint le rendez-vous 
des commerçantsde toute l'Europe. De Lisbonne, 
les marcliandises de l'Inde étaient transportées à 
Anvers, qui devint bientôt le magasin de l'Eu- 
ro; -e du ISord. Ce fur, la ruine du commerce de 
Venise. » L'histoire nous apprend comment de 
Lisbonne et d'Anvers, en passant par Amster- 
dam, la tète de ligne de lempire maritime se 
prolongea, vint se porter sur les bords de la Ta- 
mise. Au début ('e ce siècle, en effet, l'Angle- 
terre était le point où aboutissaient et d'oîi se 
distribuaient tous h'S produits de l'Inde. Cons- 
tamment ses navires sillonnaient la grande 
route tracée par Vasco de Gama. 

Mais voilà, qu'aujourd'hui le nouveau chemin 
ouvert par de Lesseps à travers l'isthme de 
Suez a morcelé le privilège de l'Angleterre, ren- 
dant à A'enise, donnant à Trieste, à Marseille, 
à Odessa, pour l'Europe méridionale et centrale, 
à Hambourg et Anvers, pour le Nord, une part 
dans la distribution des produits orientaux; 



dO LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

et ii suffirait d'un événement politique, d'une 
guerre, pour lui enlever ce qui lui reste de son 
ancien monopole commercial (1]. Par un sin- 
gulier retour des choses, qui semble se dessiner, 
la fiôre nation peut avoir, à son tour, le sort de 
Veni-e au quinzième siècle. « L'Angleterre, 
constate sir C.-W. Wilson, tend de moins en 
moins à rester le magasin d'approvisionne- 
ment du monde. Nous faisons en ce moment 
l'expérience de cette loi naturelle, d'après laquelle 
une nouvelle distribution des centres de com- 
merce doit suivre une modification dans les 
routes commerciales. » 

Parlant des steamers spéciaux de type infé- 
rieur que les facilités des stations de charbon 
sur la ligne de l'Inde et de l'Orient par le canal 
de Suez ont permis de construire — lesquels 
steamers seraient tout à fait impropres à suppor- 
ter le long voj^age par le Cap — il ^ijoute: « Sans 
le canal, la marine marchande de l'Angleterre 
se serait accrue d'un grand nombre de beaux 
navires qui formeraient une flotte précieuse en 



(1) Le developpeiiieiit consiJéralile du commirce iiiter:'ational a 
amené dans l'ordre d'importance des principaux ports maritimes du 
monde des changements intéressants à connaître. C'est ainsi que si 
Marseille rcste avant Hambourg et Anvers, elle ne vient quV.u 
septième rang, non seulement après Londres, New-York et Liver- 
pool, mais encore après Hong-Konu', Malte et Gibraltar. Ce qui est 
encore plus curieux, c'est l'augmentation qui s'est produite dans les 
quinze dernières aimées. Les documetits centralisés par le service 
de la statistique auxquels nous empruntons ces chilVres, montrent 
que dans c tte période le mouvement commercial de Port-Saïd a 
augmeute de 40 0/0, celui de Géues de 170 0/0, celui de Hong-Kong 
•de 150 0/0. Celui de Marseille, comme celui de Malte e* de Ncw- 
Yoik, a augmenté de 100 0/0, pendant que celui de Londres n'aug- 
mentait que de 46 0/0, et celui de Liverpool de 16 0/0 seulement. 
Coiistantinoiile, chose singulière, présente les mêmes chiffres qu'il 
y a quinze ans. 



LA REVOLUTION ÉCONOMIQUE 11 

temps de guerre; elle ne serait pas, .comme au- 
jourd'hui, sous la menace d'être paralysée par 
la fermeture du canal. )j 

Mais l'ouverture de la route de Suez n'aurait 
été que demi-mal pour l'Angleterre, et tout 
bénéfice pour le reste de l'Europe, si l'Orient 
n'avait pas trouvé bien naturel de s'en servir 
aussi à son propre avantage. Lui abréger les 
voies, lui montrer la terre promise, pareille à 
une mine d'or, n'était-ce pas le stimuler à sortir 
de son antique passivité commerciale? 

11 en est si complètement sorti que nous 
somii es effrayés aujourd'hui de son activité, de 
son ardeur à ia lutte, de la confiance qu'il semble 
avoir dans ses nouvelles destinées. 

Voil;\ les conséquences de Suez. Que seront 
celles de Panama, ou du canal du Nicaragua, pro- 
jeté par les Américains?... 

On tâche de les prévoir, on demande à la 
science de nous défendre contre les dilficuités 
qu'elle nous suscite. « Le problème de la na- 
vigation maritime, dit sir C.-W. Wilson, a été 
virtuellement résolu par la ccnsiruction de 
grands steamei's qui vont directement d'un port 
à un autre sans se préoccuper des vents et des 
courants ; la seule amélioration souhaitable de 
ce côté serait un accroissement dans la vitesse 
qui pourrait peut-être atteindre trente nœuds à 
l'heure. La tendance actuelle est d'abréger les 
voyages par des canaux maritimes; de construire 
des canaux qui amènent les gros navires de l'O- 
céan dans les centres industriels de l'intérieur, et 
d'utiliser, jiartout où cela se peut, les routes de 
mer de préférence aux routes de terre. » Eh ! sans 
doute, voilà des armes : mais n'en .sera-t-il pas 
comme de toutes nos inventions? Ne profiteront- 



d:2 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

oV.es pns ;\ nos ct'nr-iuTents comme à nous- 
iiiénics (1)? 

Dojà. comme leconstnleM. A.Bocher. le temps 
des j(n(jiU'S (st bien passé en Extrême-Orient ! 
11 n'est pas jusqu'à la Chine, l'immense empire 
jaune aiiîrelbis mystérieux et c!os,qui n'ait mo- 
ralement, renversé son antique muraille. «Déjà 
(le noml)iei;ses li^^nes télégraphiques terrestres et 
S')us-marines soûl établies dans ce pays où, il y 
a quelques années à peine, le télégraphe était 

considéré comme une œuvre du démon On y 

cr-use des ports. L'arsennl de Fou-Tchéou a au- 
jourd'hui une imi'Ortance considérable. Son ou- 
tillage, é;abli d'après les modèles européens, est 
des plus perfectionnés, et, avant iieu, il permettra 
au gouvernement chinois de se passer de l'in- 
dustrie européenne pour la création de ses Hot- 
tes ! » 



(I) A'oici le développement gé.:eral de la nuiriuc nuirchande du 
j:l b... 

Suivant kl S'.-.linfiqiic in'frnnliori.i'e (t. \\], Christiania, ISS'.)], le 
l t;^i d.i tonna-'e de lamaiiiie ira: cliande a ete : 

IJATKAUX A VAl ELR NAVIRES A VOILES 

3.415.100 tonnes. 

3.i(3i.600 — 

3.067.300 — 

3. OU). 000 — 

4. 128. 800 — 

4.oD(J.200 — 

5.343.300 — 

6.383.900 — 

9.109.000 — 

10.712.200 — 

11.417.500 — 

12.352.600 — 

12.2',0.100 — 

13.267.500 — 

12.002.800 — 



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1875 


. 3.189.700 


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18S0 


. 4.645.700 


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18S6 


. 7.396.200 


— 



LA Pi;V0!>UT10N KC.ONOMIQL'E 



13 



Et nous vcwons 1 Europe s'évertuer aveuglé- 
ment à favoriser toutes ces entreprises concur- 
rentes. 

En septembre dernier, des journaux annon- 
çaient le départ pour la Chine de quatre cui- 
rassés construits en Angleterre et en Alle- 
magne, et se félicitaient de ce nouveau dt'- 
bouclié ouvert à l'industrie métallurgique de 
l'Europe ! 

Excellents modèles d'après lesquels les Chinois 
s'occupent déjà de travailler pour leur propre 
compte, en attendant qu'ils nous en fournissent 
de pareils à meilleur marché que nous ne pour- 
rons jamais, nous autres, les établir. 

Nos concurrents sont à nos portes. 11 y a peul- 
étre encore des Pyrénées ; il n'y a pi us d'Océan ( 1 ;. 

Mais, dira-t-on, TEurope a dû garder sa su- 
périorité comme chemins de ler ? 

Erreur profonile. A eux seuls, les Etats-Unis 
possèdent environ 1-2.000 kilomètres de voie fer- 
rée de plus que l'Europe tout entière, et, quant 
aux pays au regard desquels nous avons conservé 
l'avantage, ils ne nous en laisseront pas jouir 



^[j Voici la dui'ee du trajet et ùistaii.e eu uiilios de la Francj a 





Jours 


Milles 




Jours 


Milles 


Colombo. . . . 


20 


50o8 


Nouméa. . . . 


42 


113.14 


Singa|ioiv. . , 


20 


G (12, S 


Zanzibar . . . 


1S 


474o 


Saig-ou 


29 


lin') 


ïamatave . . . 


26 


6077 


Houg-Kong . . 


3'. 


S ISO 


Odes^a .... 


U 


9 '2 1)2 


Yokohama. . . 


U 


lOlSo 


R!0-Ja;.eiro . . 


1(3 


5028 


Bombay. . . . 


21 


4925 


Bueiios-Ayre.s . 


21 


(1170 


Poiidichéry . . 


23 


o(ilS 


Peruambuco. . 


1 5 


4000 


Calcutta. . . . 


27 


6 ',7 S 


New-Yoïk. . . 


10 


3l(i.) 


Batavia .... 


28 


717S 


Autillej. . . 


2G 


,".2!)2 


Meibourn-". . . 


3'. 


i) 720 


V;il]iai-uso. . . 


40 


Oi'.lO 


Sydney .... 


37 


10296 









14 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

longtemps (1). La raison, c'est qu'on peut établir 
chez eux les chemins de fer plus facilement et à 
meilleur marché de deux tiers que chez nous, et 
donner, par conséquent, les transports à bas prix : 
« Le coût total d'établissement des cliemins de 
fer du monde s'élevait, à la fin de 1885, à 127 
milliards 850 millions de francs, dont 72 milhards 
725 millions en Europe et 55 milliartls 125 millions 
dans les autres parties du globe. Ce qui fait res- 
sortir le prix moyen du kilomètre, en Europe, à 
372.850 fr. et à 196.075 fr. dans les autres pays. 
Cette différence énorme tient au peu d'accidents 
de terrain que l'on rencontre sur les autres con- 
tinents comparativement à l'Europe, ainsi qiCk 
la plus faible valeur du sol (2). » 



(1) D'ai>i-é5 MM. P. Lelevre et G. Cerbeland, VElnl acliud et l'A- 
venir des chemins de fer, voici la longueur du réseau des principaux 

pays d'Europe : 

kiloiiiètres. 

Allemagne 37.533 

France 33.491 

Royaume-Uni 30.840 

Autriche 22.613 

Italie 10.53'. 

Espagne D.lSo 

Les Etats-Unis en possèdent 207. 5DS, le Ganala 17.000, le Brésil 
7.062, le Mexique 5.600, la République argeutine 5.484. 
Les Indes anglaises 10.368, les Indes néerlandaises l.loO. 
La colonie du Cap 2.793, l'Algérie et la Tunisie 1.950, l'Egypte 
1.500. 

L'Australie 12.220. 

En ce qui concerne la densité des chemins de fer européens, on 
remarque que la Belgique vient en ])remiére ligne, avec 15 kilomètres 
par 100 kilomètres carrés, puis la Saxe avec 14.9, l'AU ace-Lorraine 

9.8, le grand-duché de Bade 8.8, le Wurtemberg 8, ia Hollande 

7.9, la Bavière G. S, la Suisse 6.8, la Prusse 6.4, la France o.l et le 
Donemark 5.1. 

(2) P. Lefèvre et G. Cerbeland, VEtat actuel et l'Avenir des clie- 
mins de fer. (Voir la Revue scienlijique du 26 janvier 1889.) 



LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE i5 

Aussi raugmentation progressive des réseaux 
est-elle tout à fait en faveur du Nouveau Monde, 
où , dans une seulepériode quinquennale ( 1 880-85) , 
60 000 kilouiètres de voie ferrée ont été ouverts, 
pour S^.OOO en Europe. 

L'Asie ne fait encore que s'éveiller, la Chine 
est en devoir de construire son premier raihvay. 
Mais, dans les conditions exceptionnellement favo- 
rables où se trouve le continent jaune, avec les 
millions et millions de bras dont il dispose, il aura 
bientôt mis ses chemins intérieurs en harmonie 
avec les exigences croissantes de son commerce. 

Les chemins de fer sont d'ailleurs à bon droit 
considérés comme l'agent le plus déterminant de 
la révolution commerciale. Pour s'en rendre 
compte, il suffit de comparer leur rôle avec celui 
de nos anciens moyens de transport ( 1 ) . 



(Ij Nous lisons dans le Journal de la Socièlé de stalislique de 
Paris, juillet 188S : 

« Avant que les chemins de fer fussent établis, le roulage ne dé- 
passait pas la vitesse de 3 à 4 kilometros à l'heure, sans parler des 
interruptions qui se produisaient dans la circulation, des stationne- 
ments, des arrêts pendant la r.uit. La petite vitesse fait aujourd'hui 
12o à 200 kilomètres dans les 24 heures. Pour l'aire 5.000 kilomètres 
sur onze directions sortant de Paris, il fallait, en 181 'i, 1.158 heures; 
auj mrd'liui le trajet s'effectue^ à raison de 43 kil. 4 à Theure, en 
124 heures. 

» L'un des principaux avantages des che iiins de fer réside dans la 
fixité du prix et dans celle des délais. Celait surtout en temps di 
disette que les manœuvres des transporteurs prenaient un caractère 
alarmar.t et presque odieux. A la suite de mauvaises récoltes, les 
vo turiers entre Paris et Marseille, par exemple, allaient jusqu'à 
augmenter de dix fois leurs taxes pour les grains pris au port de 
Marseille et destinés à l'approvisionnement de la capitale et du 
ceiitre de la France. La navigation n'offrait pas des conditions plus 
favorables. Sur le lieu de production, la marchandise n'avait qu'une 
faible valeur ; partout ailleurs, elle atteignait des prix qui crois- 
saient, suivant les distances, dans une proportion parfais presque 
fabuleuse. 

» Aujourd'hui, grâce aux chemins de fer, la situation est com- 
plètement modifiée: la rapidité et le bon marché relatif des trans- 



IG LA r.i^VO.'.L'TION LCONO.MIQ'JIi 

Rien ne muntre nrenx le mécanisme grâce 
Huquel le grand nivellement commerci;il, après 
s'être opéré dans l'intérieur de chaque nation 
européenne, doit s'étendre fatalement à tout le 
globe. Or, nous le répétons, ce nivellement ne 
])eut s'etfectuer qu'au détiiment des peuples au- 
trefois les plus riches. 



Voyons maintenant les chai'ges de la vieille 
Europe. 

C'est un gouiï're où l'on ne p.nit plonger les 
yeux sans vertige. 

Ah! elle va bien, la vieille Europe, et, comme 
disait humoristiquement un publiciste: « dans 
une famille bourgeoise, on l'aurait bien vite dotée 
d'un conseil judiciaire ». Elle doit aujourd'hui la 
modeste somme de cezit viaagt-sesit iiiilliui-<ls! 

Voici la part de chaque nationalité : 

CAPITAL JNTKRÈTS 

ET AMOiniSSEMENT 

Franc-î 37.o00.0C0.000 • 1.356 000.000 » 

Russie IS. 750. 000.00!) « 1.038.000.000 • 

Aiii,'leteriv- 18.750.000.000 " 737.000.000 ■' 

Italie 11.2.50.000.000 - 532 000.000 » 

Autnche-Hon-rie . . 1 1.250. 000. 00'> » 3SQ.000.000 - 

Allemagne. ...... 10.00 ).00'J. 000 " 377.000.000 » 

Les 13 autres Etats de 

l'Europe 19.612.000.000 » 034.000.000 » 

Total. . . 127. 1 I2.OO0.OO0 » o.3'i3.000.000 « 

Comme on voit, la France a le tri>te honneur 
de venir au premier rang et de représenter à 



ports ont, en quelque sorte, tlTacé les distances. Aus.<.itôt que la 
marchandise aijoiide sur ua poiut du lerriioire, le trop-plein est em- 
porté au loin par des voies ferrées ; qua'id, au contraiie, elle y est 
rare, quand l'otlVe e.-t dépassée par la demande, le courant se ren- 
verse et vient alimenter le marclu'. » 



LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 17 

elle seule plus du quart de cet effroyable total (1). 
Chacun de ces États paye en intérêts, par 
tête d'habitant : 

France 33 75 

Italie 17 50 

Angleterre 16 25 

Autriche-Hongrie .... 13 75 

Russie 10 » 

Allemagne 7 50 

Etats-Uais 4 » 

L'ordre général est changé, mais ici, conime 
plus haut, c'est encore notre pays qui lient la tête. 
Chaque Français est, en moyenne, du fait des 
charges publiques, endetté de 987 fr. 05, et doit 
payer, par an, 33 fr. 75 d'intérêts. 

Cette situation serait peut-être tolérable sans 
les dépenses de guerre et de la marine qui, met- 
tant chaque année les budgets européens en 
déficit, forcent à de nouveaux emprunts et nous 
grèvent de plus en plus. 

Voici le tableau du budget militaire de l'Europe : 

Russie 9S2 millions par an. 

France y59 — — 

Anglete: re 740 — — 

Italie 539 — — 

Allem-^gne 542 — — 

Autriche 342 — — 

'l'urquie 200 — 

Espagne 200 — — 

Les quinze autres Etats 

Je l'Europe 32 i — — 

Total 4.728 — — 



(1) Le Journal de la Société de statistique de Paris (janvier 1888) 
nous indique, dans le tableau suivant, la proportion par tête : 



France 

Angleterre et colonies. 

Italie 

Autriche-Hongrie. , . 
Russie d'Europe . . . 
Allemigne et Etats de 
la Contëraiion. . . . 
États-Unis 



CHIFFRE 


DE LA 


DETTE 


PAR TETE 


en 


francs 




en francs 


37 milliards 500 


millions 


987 05 


18 — 


750 


— 


500 » 


11 — 


250 


— 


375 » 


11 — 


250 


— 


275 » 


18 — 


750 


— 


212 50 


10 - 


» 





213 » 


5 — 


800 


— 


90 » 



18 LA REVOLUTION ECONOMIQUE 

La Russie semble tenir le premier rang. En 
réalité, c'est encore la France, l'auteur de cette 
statistique ayant calculé le rouble comme s'il 
était métallique et non en papier. En ramenant 
le rouble à sa valeur de chauge, la Russie passe- 
rait après nous pour le cliittre de ses charges 
militaires. 

Ainsi donc TEurope a l^J milliards de dettes, 
elle paie presque 5 milliards 1/2 de rentes et plus 
de 4 milliards 1/2 pour la guerre, soit plus de 
dix milliards pai' an ! 

En 1 850, Fensemble des budgets militaires euro- 
péens ne s'élevait pas à 2 milliards 400 millious. 

Nous avons fait du chemin depuis (1). Où s'ar- 



(1) Si l'on veut se l'endre compte de la i)rugressioii des effeciils 
depuis 20 ans, ou n'u qu'à jeter les yeux sur ce tableau: 

EFFECTIFS 

ISCO de paix de guerre 

hommes lioiniiies 

Angleterre 180.000 A50.000 

Autriche-Hongrie 190.000 750.000 

France .',04.000 1.350 COQ 

Italie 120.000 570.000 

Pru?se et Conledera.ion de IMlit- 

masne du Nord 3S0.000 1.300.000 

Russie 550.000 1.100.000 

Angleterre 220.000 600.000 

Autriche-Hongrie 290 000 1.500 000 

France 510.000 3.700.000 

Italie 175.000 2.300.000 

Allemagne 4Sn.000 4.000.000 

Russie 840.000 4 000.000 

.Vvcc les iiouveHes lois 

Angleterre » 1.200.000 

Autriche-Hongrie » 3.000.000 

France » 6.000.000 

Italie » 3.000,000 

Allemagne » 6.40S.000 

Russie » 6.506.000 

Les petites puisfances ont dû suivre l'exemple de leurs grandes 
sœurs. Si bien que l'effectif total des troupes européennes sur pied 
de guerre ne comprendrait pas moins de 26 millions d'homn:ies. 



LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE {9 

rètera la formidable progression de ces dépenses 
pour la plus grande partie improductives ? 

Hommes et capitaux, c'est-à-dire travail et 
épargne, sont littéralement absorbés par le 
recrutement militaire. 

Le système de la paix armée est incontesta- 
blement l'un des principaux facteurs de la ruine 
de l'Europe au regard du Nouveau Monde (1). 

Les 1.254.000 soldats que la France,!' Angle- 
terre, l'Allemagne entretiennent sous les dra- 
peaux, équivalent au sacrifice annuel du.Jiui- 
tième de leurs forces productives^' « Encore, 
fait justement remarquer une publication an- 
glaise (2), si l'on considère que les hommes ainsi 
enlevés aux travaux de la paix sont tous dans 
la fleur de leur force et à l'âge où se contractent 
les habitudes décisives^ cette évaluation d'un 
huitième est-elle bien au-dessous de la réalité. 
La perte de revenu qui résulte d'un tel état de 
choses, énorme en elle-même, devient effrayante 
quand on l'examine comuie facteur dans la lutte 
industrielle avec les Etats-Unis. » 

Sur le terrain de la dette publique, la compa- 
raison ne nous est pas plus avantageuse. Les 
Etats-Unis n'ont plus que 5 milliards 800 mil- 
lions de dettes, ce qui fait par tète d'habitant 
90 francs en principal et 4 francs d'intérêt. Cha- 
que année celte charge diminue, Famortissement 



(1) Pour ne parler que de trois puissances, la France, l'Angleterre 
et rAUeuiagne supportent de ce seul chef : la première, 24 fr. 40 de 
charges jiar tète d'habiiant, la seconde 21 fr., la troisième 12 fr. 20. 
Les Etats-Unis n'ont qu'une armée de 97.000 hommes, pour laquelle 
suffit un budget de 250 millions par an, soit,, par tête d'habitant, uœ 
dépense de 4 fr. 50. 

(2) Conlemporary Review. 



20 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

s'efifectuant dans des proportions telles qu'avant 
dix ans la grande République ne devra plus un 
dollar. 

Dans un demi-siècle sa population égalera 
celle de l'Europe et, quant à sa richesse, nul ne 
peut dire quelle en sera la limite. 

Il y a en outre les charges locales, très lour- 
des en Europe, insignifiantes aux Etats-Unis. 
C'est encore sur le contribuable français qu'elles 
pèsent le plus. 11 faut entendre M. Paul Leroy- 
Beaulieu le confesser lui-même : « J'ai fait le 
» tableau des taxes qui saisissent en France le 
» capital et le revenu, taxes infiniment pluslour- 
» des que celles que connaissent les Anglais et les 
Allemands. J'ai montré que, tandis qu'une 
» famille ouvrière parisienne paie à peu près 
» 10.80 0/0 de son revenu à TEtat, au départe- 
» ment et à la Ville, une famille opulente habi- 
)^ tant Paris paie aux mêmes pouvoirs publics 
» environ 17 0/U de ce revenu (l). » 

TrèsjustCjCequedit M. Paul Leroy-Beaulieu, 
et, pour compléter sa démonstration^, nous ajou- 
terons qu'en effet, d'après un travail approfondi 
auquel s'est livré un de ses coreligionnaires 
économiques, c'est l'Allemagne qui, toutes pro- 
portions gardées, a les plus faibles impôts d'Eu- 
rope. « Les facultés contributives de ce pays 
sont loin d'être arrivées au même degré d'épui- 
sement que celles des autres pays européens. 
Aussi, c'est en Allemagne que Ton peut encore 
donner le plus de développement aux forces 
militaires ; cette puissance, qui tient déjà la tète 
au point de vue de ses armements, est aussi celle 



(1) L'Ecinumisle français du 27 octobre 1888: Traité de la. Science 
des finances, préface de la troisième édition. 



LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 21 

qui a le moins abusé de ses ressources et qui 
serait capable du plus grand effort pour accroître 
sa puissance (1). » 

Au cours de cette étude, nous aurons assez 
fréquemment l'occasion de mettre en cause l'ho- 
norable M. Paul Leroy-Beaulieu. Commençons 
par lui demander si c'est en continuant à ouvrir 
nos portes, tandis que l'étranger nous ferme 
les siennes, si c'est en nous laissant inonder 
de produits similaires à ceux que nous fabri- 
quons, en favorisant le chômage, en paralysant 
le travail national — source unique de notre 
fortune, — que nous arriverons à diminuer nos 
charges ? 

(( Si l'état des choses ne change pas à bref délai, 
• — dit justement un adversaire des rêveries éco- 
nomiques de M. Leroy-Beaulieu — il faut donc 
s'attendre à une décadence rapide des nations 
furopéennes, dans leur puissance productive et 
dansleur prospérité, comparées àcelles des Etats- 
Unis. On ne potuTaitpré venir une telle décadence 
qu'en trouvant le moyen inmiédiat de faire croître 
la popula,tion et la richesse de l'Europe aussi 
rapidement que la population et la richesse des 
Etats-Unis. Or, non seulement ce moyen n'existe 
pas, mais la dureté même des conditions qu(3 le 
présent régime militaire fait peser sur le vieux 
monde, pousse d'innombrables émigrants à le 
quitter, et une forte proportion de ces émigrants 
vient ajouter son travail aux autres éléments de 
prospérité de la République américaine. Si les 
peu{)les européens cherchaient de propos délibéré 
à se ruiner à son profit, ils n'agiraient donc pas 
autrement. » 

(1) La Finance Nouvelle du J9 novembre 1S88. 



LA IIKVOLUTIOX ECONOMIQUE 



Ce que nous venons de dire pour les Etats 
Unis, et qui s'applique ép-alement à Finimense 
péninsule indienne (l), dont la production et 
l'exportation prennent des proportions de plus 
en plus considérables, sera d'actualité demain 
pour une multitude de peuples. 

Demain, nous aurons à lutter avec la Chine 
ayant à sa disposition tous les procédés agricoles 
et industriels counus et ouvrant sa porte raix 
deux grandes découvertes modernes, la vapeur 
et l'électricité. Ce pays, — peut-être le plus riche 
du monde et de beaucoup le plus peuplé — où la 
moyenne des salaires mensuels est d'environ 3 
piastres, soit moins de 15 fr., a vécu jusqu'ici 
sur lui-même et par lui-même, sans avoir eu 
besoin de recourir aux étrangers. La soie et le 
thé, pour ne citer que deux de ses principaux 
produits, lui ont toujours permis de payer son 
importation avec un solde considérable en sa 
faveur. Que de richesses n'absorbera- t-il pas 
lorsqu'il aura un peu progressé dans la voie 
d'expansion commerciale où, à l'exemple du 
Japon déjà très avancé, il entre enfin résolument ! 

(( Chaque année, dit M. A. Bocher, la Chine 
envoie en Europe, en nombre toujours gros- 
sissant, des élèves ingénieurs et autres qui vien- 
nent s'y instruire et, avec cette facihté d'assi- 
milation et d'imitation qui est la qualité essen- 
tielle de la race jaune, y acquièrent des connais- 
sances très propres à leur permettre d'utiliser les 
moyens de production que les fabricants euro- 



(l) Aux Indes, où la première manufacture de coton fut établie 
en 1854, il y a aujourd'hui cent vingt-cinq fabriques de coton et d^ 
jute, avec 22.000 métiers et prés de 5 millions de broches. 



LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 23 

péens se montrent d'ailleurs enchantés de mettre 
à leur disposition. » 

Or, ce peuple industrieux, merveilleusement 
ho.bile, deux fois plus sobre, deux fois plus dur 
au travail que l'Européen; ce peuple, chez qui 
régnent tous les climats fertiles, possède, indé- 
pendammentde certains produitsdontila le mono- 
pole, toutes les richesses naturelles de notre sol. 
Encore quelques années, le temps d'apprendre 
comment on se sert de nos outillages, et il nous 
écrasera sous l'avalanche de ses inépuisables pro- 
duits, augmentée de marchandises manufacturées 
parfaitement similaires aux nôtres. Quidouterait, 
en effet, de la possibilité pour les Chinois passés 
maîtres dans l'art de tisser, de broder, de travailler 
le bois, le fer, l'ivoire et tous les métaux, d'imiter 
nos modèles et de s'inspirer de notre art, alors 
que nous-mêmes nous recherchons leurs ptodaits 
avec tant de curiosité (1) ? 

La Plata et la Chine, venant s'ajouter au Japon , 
jetteront le travail de 500 millions d'hommes de 



(1) Sous C8 titre : La Chiite pouvant fuln-iqucv pour la monde 
entier, un journal angla s, le Fair-Tradc, publiait, en mars ]SS9, la 
note suivante : 

« Voici en quels termes s'exprimait, vis-à-vis d'un correspondant 
américain, Li-Hung-Tchang, vice-roi du Petchili : 

» Avant qu'il se soit écoulé un demi-siècle, la Chine sera cou- 
verte de chemins de fer comme d'un filet. Ses immenses ressources 
niinërales seront développées : elle possédera, dans nombre de 
localités, des hauts fourneaux et des forges et rien ne semble impos- 
sible à ce qu'elle puisse arriver à produire pour l'univers entier. 
C"e?t là pour moi la question la plus sérieuse qui fuisse menacer 
votre peuple industrieux (les Etats-Unis) ainsi que ceux d'Europe. 

^> Les Chnoi-^ se sont montrés, par eux-mêmes, auss-i habiles et 
intelligents qu'aucun autre peuple du monde. Ce sont, a l'occasion, 
de rudes travailleurs pouvant vivre à meilleur marché que les 
vôtres. Aussi, lorsque notre pays, ouvert aux chemins de fer, 
tournir-ra son activité vers la fourniture des marchés du monde, je 
crois qu'il pourra arriver à les fournir mieux et à meilleur compte 



24 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

plus dans la balance des échanges internatio- 
naux. 

S'agit-il seulement des céréales et autres ar- 
ticles d'alimentation ? Non, il s'agit, disons-nou^î, 
de tous les produits imaginables, soit bruts, soit 
manufacturés. 

M. Claudio Janet, dans son livre Le Socialisme 
d'Etat et la réforme sociale [l), fait de la situation 
précaire à laquelle est condamnée l'Europe, le 
tableau suivant : 

« Nous avons dit la situalion difficile que faisait k ragriculture 
européenne la concurrenre de l'Inde, de l'Australie et des deux 
Amériques. Malgré les droits de douane prolecteurs et toutes les 
mesures par lesquelles les familles d'agriculteurs peuvent èlre 
soutenues, il est possible que la culture intensive doive être aban- 
donnée sur les terres d ■ qualité iniérieure, que pour celles-là on 
revienne aux jachères el que l'on remet le en bois les mauvais 
terrains défrichés entre 18:^0 et 1870... Il y a déjà iiiconlestable- 
. ment de ce chef une grande décadence pour nos vieux pays au 
point de vue des profits agricoles. 

» Leurs profits, comme exportateurs d'objets manufacturés, sont 
non moins compromis. Dans un avenir prochain, les Ldes, l'Aus- 



que vous-mêmes. C'est là une question que vous devez tnvisagei- 
en face. » 

Le même esprit qui a dicté l'expulsion des Chinois, faisait 
remarquer à ce pronos la Commercial Gazelle de PUlsboiinj, «. doit 
dicter des mesures de prohibition contre les m.ncliandises cliinoises. 
IJ n'y aura, en effet, pas plus moyen de lutter pur des abaissements 
de salaires ou des façons d-^ vivre contre les marchandises chinoises, 
qu'il r/etait pos-ihle d-i lutter, par ces mêmes moyeas, coutre les 
Chinois eux-mêmes. 

> La pri-tection, le vieux s-ystéme de d.fense améri'-ain, doit seule 
être tmployée dans l'esp'ce. Mais la question de concurrence avec 
des millions de travailleurs à bon marché n'e^t-elle pas d'une gra- 
vité plus sérieuse pour la libre-échacx'is'e Angleterre que jiour 
vous-mêmes? Que fera-t-elie loreque la Chine aura attein; le déve- 
loppement manul'acturie;- dont parle son vice-roi? A moins qu'elle 
n'ait recours au .-ysiéme protectionniste qu'elle a si longtemps 
essayé et qu'elle essaye encore de détruire, les ouvriers, pour lutier 
contre le travail chinois, n'eu seront-ils pas réduits au simple taux 
de ce même travail chinois ? » 

(1) Pion et Nourrit, éditeurs, 1889. 



LA REVOLUTION ECONOMIQUE 25 

tralie, la Chine so pourvoiront elles-mêmes de tous les ol);ets de 
cette sorte. Les Etals-Unis commencent à se sul'lîre. La Uussie 
devient rapidement, elle aussi, une puissance manufacturière, et 
avec les immenses espaces sur lesquels s'étend son empire en 
Europe, en Sibérie et dans l'Asie centrale, elle sera, d'ici à 50 ans, 
un inonde économique aussi important quel'Amerique du Nord... 
Ce jour-là, rKuro[)e occidentale, y compiis l'Angleterre, perdra 
ses débouchés, et il faudra que son industrie, orrianisée pour 
inonder de se.s produits te monde entier, .se conlenle de sa 
consommation intérieure. H pourra bien, alors ("n être de la 
France, de l'Angleterre, de la Belgique et de l'Allemagne, comme 
de l'Italie et de l'Espagne après le seizième et le dix-soplième 
siècles. Sans décliner d'une façon al)soUie, nous déclineroi s rela- 
tivement. D'autres pays nous dépasseroMdans la voie du progrès 
et nous serons reléguée à un rang inférieur dans la nouvelle ré- 
partition économique des forces du monde. » 

Certes, la vieille Europe, du fait de son ancien- 
neté, avait déjA du plomb dans l'aile, et, dès long- 
temps avant 1870. elle pouv;iit se e^entir en état 
d'intéi'iorité marquée au regard des peuplesjeu- 
nes qui enti^aient en lice avec elle ; mais nne cir- 
constance aussi imprévue que tragique est venue 
aggraver sasituation, doubler sescharges, réduire 
le contingent de ses ressources laborieuses. Si 
l'asservissement économique de TEurope s'est 
tout A coup précipité d'au moias un demi- siècle, 
nous le devons à l'ambilion politique de l'Alle- 
magne. 

Par surcroît, c'est ce même peup'e qui a dé- 
chaîné sur l'occident européen un nouvel agent 
de ruine, un véritable fléau économique, le coup 
de grâce : la crise monétaire. 

Tout à l'heure nos lecteurs apprécieront Tim- 
portance de cette crise don;, ils ont tiès certai- 
nement entendu parler, mais que, peut-être, ils 
ne supposent pas si intimement liée aux intérêts 
de notre travail national. Nous les prions de 
nous faire crédit pendant quelques instants, ne 
voulant pas, dans ce tableau général de la situa- 



26 LA REVOLUTION KCONOMIQUE 

tion européenne, esquissé à grands traits, anti- 
ciper sur une question qui comporte une étude 
spéciale et qui sera développée dans les chapitres 
suivants. 

La crise monétaire n'est assurément pas la 
cause unique de nos soufïr'ances, encore moins la 
cause première, puisqu'elle a surgi en dernier 
lieu ; mais elle pont précipiter avec une étonnante 
rapidité l'œuvre de ruine commencée par la con- 
currence de la culture et de Tindustrie étran- 
gères (i). 



Le globe, qui ne contient que 1.400 millions 



(1) Pour ne parler que du commerça universel des céréales, qui 
occupe la prexiére place dans les échanges iniernationaus, voici ce 
que dit M. de Neumann-Spallart dans son excellent livre : L'ebcr- 
sichten der Wellwirtschafl, 1884 : 

« Aucune branche de la production ne «"est élevée si vite et à une 
si imposante hauteur que celle des céréales. Il y a un s'ècle, Turgot 
n'a e-tim • \i commer'^e international d.^s grains qu'à environ 10 à 
Il millions d'hectolitres; à présert, les exportations des céréales 
s'élèvent à 270 millions d'hectolitres et des farine- à lo millions de 
quintaux métriques. On peut donc raisonnablement évaluer le com- 
merce international des cei'eales à Tenorme quantité de oSO mêlions 
d'hectolitres et à 25 millions de quintaux métriques celui des fa- 
rines. LfS pajs qui ont j;risuie part prééminente à ce commerce se 
sont rapidement enrichis. La Russie n'a exporté, au commencement 
de ce siècle, que 3 millions d'hectolitres ; de 1880 à 1884. elle a 
exporté de 50 à 83 millions de grains et farines pur an. Les Etats- 
Unis de l'Améiiquedu Nord étaient à peine connus dans le com- 
merce des céréales, de 1840 à 1850, et, ces derniers temps, ils ont 
expédié 70 à 100 millions d'hectolitres, d'une valeur de 160 à 290 
millions de dollars. Les Indes orientales ont quadruplé leurs expor- 
tations de Lié dans l'espace de dix ans. Par contre, l'Angleterre, 
qui n"a importé, au commencement de ce siècle, qu'environ 1 mil- 
lion 1/2 d'hectolitres de blé par an, en a pris les dernières années 
de l'ttranger 36 millions et 8 millions de quintaux de farine. 

» Aujourd'hui, le commerce des céréales présente un échange de 
G milliards ai marks par an, soit un dixième de la valeur totale du 
i commerce du monde. » 



LA RESOLUTION ECONOMIQUE 27 

d'hommes, et qui pourrait en nourrir ISmilliards 
s'il était cultivé comme les régions riches de 
France et d'Allemagne, le globe est en mal de 
travail et anticipe déjà sur ses besoins. Une for- 
'midable invasion éccnomique menace de se ruer 
sur nous, comme il y a quinze siècles, les bar- 
bares du Nord et de l'Est se ruèrent sur le monde 
romain. 

Et voici le bilan des deux antagonistes en 
présence. 

Les pays nouveaux ont pour eux la fertilité 
incomparable d'un sol où les récoltes poussent en 
abondance sans demander aucun secours à nos 
procédés de culture intensive; d'immenses éten- 
dues de terres encore vierges qui attendent la 
charrue à vapeur et la moissonneuse; tous les 
climats des zones fertiles; des centaines de mil- 
lions de travailleurs jeunes, patients, sobres, la- 
borieux^ adroits, qui trouvent dans l'utilisation 
nouvelle de leurs forces une source de régéné- 
rescence et de bien-être; une main-d'œuvre si 
peu coûteuse que la moyenne du salaire de l'ou- 
vrier indien, par exemple, est encore inférieure 
au quart de celle de l'ouvrier français; toute 
espèce de facilités de production qui, pour long- 
temps encore, assurent à leurs marchandises 
brutes ou manufacturées un prix de revient 
d'une modicité inéluctable. 

Les vieux pays d'Europe n'ont, au contraire, 
que des. terres foiiguées par des siècles de cul- 
ture, lourdement frappées d'impôts, rendues 
moins productives par le morcellement; un ho- 
rizon resserré dans des frontières étroites ; une 
population agricole démoralisée, qui tourne ses 
yeux vers les villes; dans les cités, des travail- 
leurs trop souvent sans travail, habitués à de 



28 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

forts salaires que les exigences toujours crois- 
santes de notre civilisation ne permettent pas 
d'abaisser, tellement découragés par l'improduc- 
tivité de leurs efforts qu'ils en arrivent à se réfu- 
gier dans la pensée d'un socialisme d'Etat, à 
s'insurger contre « l'iniquité capitaliste », à nous 
menacer d'obtenir par la violence ce que la loi 
leur refuserait; une production coûteuse, pré- 
caire, subordonnée à des sacrifices ruineux, in- 
terrompue par les grèves, paralysée par l'agiotage 
et la spéculation la plus effrénée. 

Les pays neufs n'ont presque pas de dettes, 
pas de gros budgets, pas de divisions politiques 
qui troublent la paix intérieure, pas de haines 
nationales qui les obligent à s'armer contre leurs 
voisins. 

Les autres succombent sous le poids des 
charges, voient leur sécurité constamment me- 
nacée, sont déchirés de luttes intestines, jettent 
dans le gouffre de la paix armée le meilleur de 
leurs forces vives, et ne regardent qu'en trem- 
blant un demain gros de catastrophes. 

Scientifiquement, et pour se renfermer dans le 
domaine économique, voici le double phénomène 
qui se produit sur nos marchés : 

Pour C agriculture : exportation chaque jour 
décroissante, par suite de la diminution de la de- 
mande étrangère, — première cause de baisse ; 
afflux des produits étrangers, offerts en raison 
de leurs bas prix, — deuxième cause de baisse. 

Pour V Industrie : les usines européennes trou- 
vant la place prise de plus en plus sur les marchés 
exotiques par les proJuitsde fabrication exoiique, 
et refoulement des [iroduits européens sur les 
marchés de l'Europe où il y a déjà surproduction, 



LA REVOLUTION' ÉCOXOMIQUE 29 

— première cause de baisse ; afflux des produits 
exotiques en Europe grâce à leur bas prix de 
revient, — deuxième cause de baisse. 

Avantages pour les concurrents: Bénéfices 
certains, enrichissement progressif leur permet- 
tant, pour le présent, de diminuer leur peu de 
charges, d'amortir leurs faibles dettes; pour l'a- 
venir, d'entasser des réserves grâce auxquelles 
ils pourront supporter l'augmentation du prix de 
leurs terrains. Stimulation puissante à leur génie 
inventif ou imitatif, ayant, du premier coup, à 
sa disposition tous les moyens perfectionnés que 
nous avons mis un siècle à acquérir. En outre, 
surproduction encouragée par les différences de 
valeur monétaire qui, dans certains cas, favo- 
rise l'exportation et paralyse l'importation. 

Conséfjuences pour l'Europe : Ralentissement 
du travail, lequel cesse d'être rémunérateur ; ra- 
lentissement de la consommation, l'ouvrier des 
villesetdes champs étant forcé, comme ondit en 
langage vulgaire, de « se serrer le ventre » ; re- 
cettes budgétaires souvent inférieures aux pré- 
visions ; nécessité de recourir à de continuels 
emprunts, les charges grandissant à mesure que 
les ressources s'épuisent. 

Telle est la situation, hélas ! trop vérifiée pour 
qu'on nous accuse de pessimisme. 

Et quelle est la plus menacée de toutes les na- 
tions du vieux monde logées à cette enseigne? 

C'est la France (1). 



(1) Triste véi-ité, qu'un publiciste a nettement dé.agée de l'ana- 
lyse de cette brochure de M. Bocher à laquelle nous venons de 
faire quelques emprunts : 

« Les libre-échangistes se déclarent satisfaits; il faut le pain à 
bon marché pour le consommateur: ils ne voient pas plus loin, et es- 



30 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

Devant des faits si rapidement accomplis 
qu'on les pourrait qualifier d'extraordinaires 
(bien qu'ils soient la conséquence logique du 
progrès), on ne peut s'empêcher de penser avec 
tristesse au rôle que nous avons joué autrefois. 
Il reste à notre orgueil Ja satisfaction de se dire 
que nous aurons été, après l'Inde, après l'Egypte, 
après la Grèce, après Rome, le dernier foyer de 
civilisation indispensable au monde. 

Mais aujourd'hui, reconnaissons-le, ces foyers 
uniques et tour à tour prépondérants , où venait 
se concentrer toute l'activité terrestre, dispa- 
raissent dans l'éparpillement des forces, dans le 
rayonnement universel des idées. De même que 
pour une société arrivée à son complet dévelop- 
pement il n'y a plus d'homme nécessaire, de 



s'apeiv^oivent pas qae, sur 36 iiiilliotis de Français, il y en a 20 qui 
vivent de ragriculture, c'est-à-dire ea majeure partie de ]a culture 
des céréales. 

» La culture du blé n'est plus rémunératrice? Qu'à cela ne tienne; 
faites du bétail ! 

» Nous passons sur les dangers qu'il peut y avoir à s'en remettre 
sur l'étranger du soin de nous fournir notre pain ; nous n'insistons 
pas sur le préjudice que peut causer aux ouvriers agricoles la 
substitution des prairies naturelles ou artificielles à la culture des 
céréales ou des plantes industrielles ; soit, faisons du bétail ! 

» On en a fait; ou sait le résultat. 

» Pour les vaches, pour les moutons, pour les porcs, pour les 
viandes abattues, les résultats sont défavorables ; pour le bétail, 
comme pour les céréales, nous nous trouvons en face de régions 
nouvelles qui produisent plus abondamment et à meilleur marché 
que nous, d'où une baissa ruiueuse pour le cultivateur français. 

» L'Australie, née d'hier, possède plus de moutons qu'il n'en 
existe en Europe. 

» Chicago seul voit sortir de ses docks, en une année, autant de 
porcs que toutes les fermes européennes en élèvent ! 

» Ea attendant qu'on nous envoie des bestiaux sur pied en nom- 
bre considérable, on nous envoie des viandes conservées. Nous 
sommes battus pour la viande comme pour le blé. 

» Que faire alors? Du vin. 

» 11 y a quelques années, la France avait le monopole, pour ainsi 



LA DEVOLUTION ECONOMIQUE 31 

même il n'y a plus de nation nécessaire sur la 
sm^face d'un monde où tous les peuples rivali- 
sent d'ambition et possèdent , avec leur génie 
propre, les mêmes instruments de travail. 

Si , dans le cours de l'histoire, brusquement, 
l'un de ces centres successifs de civilisation que 
nous venons d'énumérer avait disparu, le globe 
serait peut-être encore à l'état sauvage. Quelle 
ditîerence aujourd'hui! 

Supposons que, dans un cataclysme, la France 
lût tout à coup engloutie et remplacée par les 
flots de la mer, comme il arriva, dit-on, à la 
légendaire Atlantide. Certes, il y aurait une lu- 
mière de moins au monde, et TArt pourrait peut- 
être porter un deuil éternel. Mais le reste de la 
planète n'en serait pas troublé dans ses intérêts 
matériels, et le progrès scientifique n'éprouve- 
rait pas d'interruption sensible dans sa marche. 

On a pu pousser encore plus loin cette hypo- 



dire, des vignes et des vins de comiierce. L'Espagne, rAllemagne, 
la Hongrie jirodui.-aient bien aussi des vins ; mais on n'admettait 
pas que les crus du Bordelais, de la Bourgogne et des bords du 
Rhia pussent avoir des rivaux. Les regiotis vinicoles appiaudissaient, 
alors aux théories libre-échangistes, espérant conserver le monopole 
de la production viticole du moiide. 

» Combien la situation s'est modifiée ! Les maladies sont venues, 
le phylloxéra, le mildew ; enfin, tandis que, décimé par les fléaux, 
le vignoble l'rançais diminuait chaque jour, chaque jour aussi l'on 
plantait, en Afrique, en Amérique, en Australie, et les prjduits 
qu'on en retire aujourd'hui sont de nature, sinon à égaler complétt- 
ment les nôtres, du moins à leur créer une concurrence qui ne peut 
manquer de devenir des p. us dangereuses. 

w 11 est donc arrivé pour les vins ce qui est arrivé pour les cé- 
réales et pour le bétail. L«s libre-échangistes peuvent triomjjher, 
leurs doctrines ont porté leurs fruits, nutre agriculture est écrasée. 
Et ce qui s'est produit pour l'ngricuiture s'est produit pour toutes 
nos industries. Partout nous trouvons nos maîtres. Quelle est celle 
de nos industries qui peut supporter la concurrence? L'article de 
Paris '! mais alors, la France doit-elle se résoudre à cette seule 
ressource, à cet unique monopole 'i" » 



32 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

thèse, on a pu dire avec raison que la dispari- 
tion subite des trois ou quatre peuples établis 
dans l'Occident européen et qui ont longtemps 
gouverné le globe après l'avoir conquis, ne serait 
qu'un accident bientôt oublié par la fourmilière 
humaine. 

Il nous faut donc rabattre de nos anciennes 
prétentions et nous habituer à l'idée que nous ne 
sommes plus un rouage indispensable dans le 
mécaniL^me de l'univers. 

La conclusion de tout ce qui précède se dégage 
d'elle-même : il faut nous défendre. 11 s'agit — non 
plus, hélas ! de reconquérir notre suprématie — 
mais de nous débattre, et^ sMl est vrai que nous 
ne puissions pas l'éviter, de retarder du moins 
par tous les moyens la chute finale. 

Est-ce possible ? Nous le croyons sincèrement 
et nous pensons pouvoir en donner la preuve 
convaincante. 

Mais pires que tous les fléaux en marche contre 
nous seraient les économistes de fécole du Cob- 
den-Glub,si leur influence venait à entraver for- 
ganisation de notr^ œuvre de défense nationale. 

Déjà nous avons fait un pas dans la voie con- 
traire à l'idéal meurtrier du Libre-échange, et 
bien nous en a pris. C'est à se demander même 
s'il n'était pas ti'op tard ! Mais il faut aller plus 
loin, et conjurer le danger par des moyens mieux 
étudiés, plus précis, plus sûrs. 

Est-ce à dire que nous voulons boucher nos 
ports, ensabler nos estuaires, nous entermer 
dans une muraille impénétrable, comme fit jadis 
l'Empire-Céleste? 

Les plaisantins du camp libre-éch':\ngiste nous 
prêtent volontiers ces idées saugrenues. 



LA RÉVOLUTION' KCOXOMIQUE 33 

Nous n'avons jamais eu la pensée d'empèchor 
les évolutions d'un Progrès que nous qualifions 
noiis-mêine, plus haut, d'irrésistible. 

Seulement, comme nous ne pouvons pas vivre 
sans travailler, comme nous. avons à payer des 
dettes, nous ne voulons ni faire faillite, ni mou- 
rir (le faim — ce à quoi nous amènerait à brève 
échéance le système, vraiment plus sot que gé- 
néreux, des portes grandes ouvertes devant l'in- 
vasion ennemie. 

Végal-échctnge, qui est la justice et non le 
libre-échange, qui est la duperie, — voilà notre 
desideratum. 

En ce centième anniversaire solennel d'un 
moment de notre histoire où l'on place, avec 
trop d'exclusivisme peut-être, l'aurore do toutes 
les libertés, nous croyons exprimer le sentiment 
général d'une société assagie par un siècle de 
luttes et d'épreuves, en réclamant le contrôle de 
certaines formules absolues qui ont passé plus 
facilement dans notre langue que dans nos esprits. 

Nous demandons un peu plus de patriotisme 
et moins d'humanitarisme. 

Tant que les peuples se feront la guerre soit 
sur le terrain militaire, soit sur le terrain écono- 
mique, aucun droit ne nous semblera plus sacré 
que celui de la légitime défense. 

Et si nous poussons un cri d'alarme, ce n'est 
pas contre le progrès, mais contre ceux qui vou- 
draient le laisser tourner à notre unique désa- 
vantage, contre les idéologues funestes qui, de 
gaieté de coeur, nous immolent à TEtranger. 

Nous nous attendons bien, un peu, à voir trai- 
ter en « vulgaire pamphlet » ce livre écrit de 
bonne foi. On nous enveloppera dans quelqu'une de 



34 LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 

ces dédaigneuses formules qui sont les portes de 
sortie de la discussion. Multiplier les documents, 
les citations et les preuves, fouiller impitoyable- 
ment les écrits des savants autrefois écoutés 
comme des sibylles, tirer de l'ombre ce que l'on 
espérait peut-être oublié, évoquer des morts 
illustres et molester les vivants dans la tranquille 
inconscience où ils reposent, cela semblera sans 
doute contraire au procédé scicmtiflque dont 
tous les livres de l'Ecole prétendent relever. 

En cela, comme en beaucoup de choses, ils se 
tromperont, la vraie méthode scientifique accré- 
ditée aujourd'hui consistant à ne rien avancer 
qui ne soit appuyé de documents confirmatifs. 

C'est celle que nous avons adoptée, parce 
qu'elle est la plus rationnelle, et, surtout, la plus 
loyale. 

Nous n'avons pas voulu nous faire soupçonner 
de prêter à nos adversaires des opinions, des 
dires de fantaisie; et il y avait de quoi nous 
rendre suspect, on le verra ! 

D'où la nécessité de leur céder, à chaque ins- 
tant, la parole. Du reste, nous n'avons cité que 
les maîtres, les docteurs qui ont fait et font 
encore autorité, les Pères de l'Eglise écono- 
mique. 



NOTRE DEFENSE DOUANIERE 



CHAPITRE DEUXIEME 

Avant d'aborder la question monélaire. — L'o])soiiritc de cette 
question. — Les spécialistes. — La question monétaire a-t-elle 
été étudiée dans ses rapports avec nos droits de douane ? — 
L'absence de précision qui a présidé à l'établissement de ces 
droits. — L'importance des questions de change. 

Jusqu'ici les hommes qui se sont occupés d'or- 
ganiser notre défense économique n'ont oublié 
qu'une chose : la question monétaire. 

Neuf personnes sur dix vont se demander quel 
rapport cette question peut bien avoir avec notre 
régime douanier. Peut-être même ii^ont-elles 
jusqu'à dire: Il y a donc une question monétaire? 

Otii, il y a une question monétaire. Seulement 
on la considère, en général, soit comme une 
douce marotte à l'usage de quelques maniaques 
inoflfensifs, soit comme un casse-tète de savants, 
quelque chose comme de Talchimie financière, de 
la quintessence^ du triple extrait d'économie po- 
litique. On la juge en deux mots : c'est une 
« question spéciale ». Cela dit tout. Il n'en faut 
pas davantage pour inspirer aux uns un légitime 
effroi, aux autres une absolue indifférence. Et 
puis, il est si simple de ne pas étudier la ques- 
tion monétaire ! Combien plus faciles, et à la 
portée de tous, les « parlottes » sur le libre- 
échange et la protection ! 



36 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

Ce fâcheux préjugé ne se serait pas établi, si 
l'on n'avait pas remarqué que les problèmes rela- 
tifs à nos moyens d'échange étaient toujours trai- 
tés par des écrivains ou des orateurs spécialistes. 
Mais le spécialisme n'est-il pas une des maladies 
de l'esprit moderne? En France, depuis trente 
ans, on a tout spécialisé, jusqu'au patriotisme qui 
a eu longtemps ses marques de fabrique et ses 
commis-voyageurs. 11 y a aussi le spécialisme hé- 
réditaire, qui mène le tils, après le père, à la 
Chambre et même à l'Institut. « Papa était dans 
les di^awbacks, je me mettrai dans les draw- 
backs, » déclare un futur député dans nous ne 
sarons plus quelle bouffonnerie du Palais-Royal. 
Or, rien ne prête davantage à cette manie de 
spécialisation que les sciences sans base fixe, sans 
principes vérifiés, — telle l'Economie politique. 

Pas aussi innocente qu'elle le paraît, au pre- 
mier abord, cette manie-là. Le spécialiste sait 
très bien qu'il jouit d'une grâce d'état, qu'il 
aura toujours « de fautorité », par cela seul qu'il 
sera un spécialiste. Du moment qu'on ne s'oc- 
cupe que d'une chose, on est censé la connaître 
dans la perfection. On en profite pour affecter 
une technologie qui a cela de bon, qu'elle accré- 
dite votre qualité de spécialiste, et cela de mau- 
vais, qu'elle vous rend inintelligible au vulgaire. 

On nous dira que c'est peut-être là ce que 
recherchent beaucoup de spécialistes. Com- 
bien de gens qui en pensent ce que Scaliger 
disait des Basques : « On prétend qu'ils s'enten- 
dent ; mais je n'en crois rien ! r> 

Certes, il est des exceptions. Quelques écri- 
vains, dont nous aurons à citer les travaux, 
ont traité de l'étalon monétaire, du change 
et de l'arbitrage avec une clarté qui rend Tétude 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 37 

(le ces questions ardues accessible à quiconque 
veut bien y mettre un peu de persévérance. Mais 
la plupart semblent, à la vérité, s'être elTorcés 
d'ahurir le profane par un entassement decliifïres 
et de termes baroques. Il semble qu'il faille de 
rares facultés d'assimilation, ou une foi bien ro- 
buste, pour ne pas fermer certains de leurs livres 
à la troisième ou quatrième page ! 

Quant aux orateurs qui ont porté ces ques- 
tions devant le Parlement, ils sont tombés dans 
le môme travers que les écrivains. Dès qu'ils 
apparaissent , la salle des séances se vide 
comme par enchantement. Du coup, les cou- 
loirs, la buvette sont encombrés de mandataires 
du peuple, dont certes les signatures resplendis- 
sent au bas de professions de foi où l'on promet 
de consacrer toutes les minutes de son existence 
à l'étude des intérêts positifs du pays; mais, pour 
le moment, ils préfèrent se donner A'^acances. 
De temps en temps, ils entr'ouvrent la porte 
« pour voir si c'est fini » ; et alors il leur arrive 
aux oreilles des bouffées de vocables étranges, 
incompréhensibles. D'où il semblerait résulter 
que les plus coupables sont peut-être les orateurs. 

Un jour, au Sénat, l'un de ceux-ci s'épuisait 
dans une argumentation qui lui semblait très 
lumineuse, mais qui laissait son rare atiditoire en 
proie à une vague inquiétude. 11 le sentait aux 
« très bien » qui ponctuaient poliment son dis- 
cours, partout excepté aux bons endroits. Alors 
il s'arrêta comme frappé d'inspiration subite et 
s'écria : « Je vais être plus simple : c'est comme si je 
disais que la dérivée de sinus X est cosimis X. » 

Ses collèa-ues furent -ils convaincus ? Nous 
croyons pouvoir en douter, sans porter atteinte 
à la majesté de la Chambre liante. 



38 XOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

On pourrait croire que les membres du gou- 
vernement réussissent mieux à faire la lumière 
sur ces graves problèmes. Illusion ! Depuis quel- 
que temps, à la Chambre, il n'y a guère qu'un 
député, Ai. de Soubeyran. qui soulève le débat. 
Une fois par an, il avertit charitablement le minis- 
tre qu'il l'interpellera, tel jour, sur « la circula- 
tion monétaire ». 

Au jour dit, le ministre, un peu inquiet, quoi- 
que bien stylé par un des directeurs de son dépar- 
tement, débite une répense qui a déjà servi à tous 
ses prédécesseurs, lesquels s'étaient, du reste. 
inspirés à la même source. 

On salue alors au passage, comme de vieilles 
connaissances, ces phrases ou ces lambeaux de 
phrase qui ont, au moins, le mérite de ne rien 
compromettre: « Grave question... éminemment 
complexe... tient une des premières places dans 
les préoccupations du gouvernement... mon sa- 
vant interlocuteur... sa haute compétence... sa 
clarté absolue... La situation comporte évidem- 
ment une solution... mais adhésion des puissan- 
ces étrangères indispensable... Perdons pas de 
vue grands intérêts qui... » etc., etc. 

Et les choses en restent là. On en sait juste 
autant que la veille. 

Nous ne voudrions pas mériter les critique s 
que nous faisons à autrui. 

Dans ses Pensées sur V interprétation de la 
nature, Diderot reproche à iSeAvton l'obscurité 
affectée, la solennité imposante dont l'illustre 
savant entourait, comme à dessein, l'exposé de 
ses découvertes et de ses doctrines. « 11 faut, 
dit-il^ nous révéler et la chose et le moyen. » Nous 
nous inspirerons, ici, du précepte de ce grand ami 
de la clarté. Nous dirons la chose en langage 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 39 

modeste, allégé de chiffres, débarrassé de for- 
mules, et nous montrerons les moyens aussi sim- 
plement qu'il nous sera possible. Nous suppo- 
serons que nos lecteurs ignorent jusqu'à l'exis- 
tence de la question monétaire, qu'ils n'ont 
jamais entendu parler de change, ni d'arbitrage ; 
aurisquede leurredire des choses qu'ils connais- 
sent, et même d'être un peu long, nous n'avan- 
cerons d'un pas qu'après avoir fait place nette ; 
et nous aborderons bravement la question dans 
l'ordre abécédaire, quelle que soit l'importance 
des conclusions où nous prétendons aboutir par 
la force de la logique. 

Ces conclusions nous paraissent de nature 
à frapper l'attention de la Connnission des 
douanes, du groupe agricole et du groupe indus- 
triel de la Chambre et du Sénat ; nous les re- 
commandons surtout à l'examen des Conseils 
généraux, des Chambres de commerce et des So- 
ciétés d'agriculture, de tous ceux, en un mot, 
qui se préoccupent de l'échéance de 18'J2, et qui, 
en 1880 et 1881, ne semblent pas s'être doutés 
seulement que l'étude de la question monétaire 
aurait dû être la préface de nos règlements 
douaniers. 



S'il règne tant d'obscurité autour de la question 
monétaire, c'est aussi parce qu'elle est naturelle- 
ment délicate. 

Etudiée dans ses rapports avec le régime doua- 
nier, — ce qui, pensons-nous, n'a pas encore été 
fait, — elle devient très complexe. 

Donc il importe de procéder par petites doses. 

Et d'abord écartons toute considération trans- 



40 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

cendante, toute matière à discussion?, à sys- 
tèmes. iNOs droits de douane sont-ils fiscaux ou 
protecteurs ? Profitent-ils à TEtat ou aux ci- 
toyens, à tous ou à quelques-uns ? Sont-ils une 
charge pour cenx-ci, un privilège pour ceux-là? 
Sont-ils bons ou mauvais en principe?... Là n'est 
pas la question. Demandons-nous ^^implement si 
nosdroits de douane, tels qu'ils ont été calculés 
et fixés, frappent, en réalité, lamarchandise étran- 
gère dans la mesure où ils ont la prétention de 
Tatteindre? si on les a déterminés d'une façon 
logique ? si, quand nous nous sommes armés 
contre la concurrence, nous n'avons pas oublié la 
principale pièce de larmure ? 

Pour établir nos droits de douane, on a d'abord 
classé les produits étrangers en catégories et 
sous-catégories, puis, au lieu de les handicaper, 
pour ainsi dire, suivant chaque pays de prove- 
nance, on a frappé chaque sorte d'un droit fixe. 

Naturellement^ ce n'est point au hasard qu'on 
a déterminé le quantum de ces droits : on est 
parti de ce principe, qu'ils devaient équilibrer 
la difiérence entre les charges et désavantages 
qui pèsent sur la production de telle mar- 
chandise en France et les avantages dont cette 
même production bénéficie à l'étranger. Jusque- 
là tout est bien ; voici où commence le sophisme : 
Dans un des plateaux de la balance on a mis la 
France, dans l'autre l'étranger, tout l'étrange)', 
en bloc; c'est-à-dire, qu'après avoir constaté les 
divers tantièmes d'avantages dont jouit chaque 
pays pour la production du blé, par exemple, on 
a pris la moyenne arithméiique {\e tous ces tan- 
tièmes, soit x; tranquillement, on a formulé 
comme un axiome que « l'étranger produit le blé 
à ce 0/0 de bénéfice sur les blés de France, » et 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 41 

X 0/0 a été traduit par un droit fixe pour 100 ki- 
logr., tarif universel, invariable, s'appliquant 
inditï'ëremment à toute nation, aussi bien à celle 
qui produit le blé avec 30 0/0 d'avantages sur 
nous, qu'à celle qui ne le produit qu'avec 3 0/0. 

A supiioser l'estimation jus'e à l'heure où elle 
est établie, à supposer qu'elle vise bien exacte- 
ment le concurrent le plus à redouter, est-on sur 
qu'elle restera exacte dans deux ans, dans cinq 
ans? Ne surgira-t-il pas un concurrent nouveau, 
servi par des circonstances imprévues, par un 
nouveau progrès? 

Voilà ce qu'on n'a jamais songé à se demander; 
et c'est dans ces conditions qu'on a fait des traités 
de commerce nous liant pour 10 ans! 

Telle qu'on l'a comprise jusqu'ici, qu'est-ce qui 
manque le plus à cette estimation des prix de re- 
vient chez nos concurrents? Non pas la bonne 
volonté peut-être, mais à coup sûr la précision. 
Et quel doit être vraisemblablement le résultat 
de ce calcul de moyenne? Celui qu'obtint le 
légendaire cordonnier militaire qui avait pris 
pour mesure commune la longueur moyenne des 
pieds de son régiment : il fit une chaussure pour 
tout le monde, et personne ne put la mettre. 

Tels nous apparaissent beaucoup de nos tarifs 
douaniers. L'équilibre qu'ils se piquent d'établir 
avec l'ensemble de l'étranger se trouve rompu 
dans chacune de nos opérations d'écliange avec 
n'importe quel pays. 

Et l'on s'étonnera que très souvent nos tarifs 
de douane soient fertdes en mécomptes? 

C'est le contraire qui nous surprendrait. 

Mais, nous objectera- t-on, pouvait-on faire 
mieux ? 

D'abord, on peut toujours mieux faire sans 



42 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

pour cela prétendre à la perfection, qui n'est pas 
de ce monde. Ainsi, au regard des marchandises 
ayant leurs similaires en France et que nous ne 
produisons pas, actuellement, en suffisante quan- 
tité pour notre propre consommation, nous ne 
pouvons pas tenir la dragée trop haute. Il faudra 
toujours se résigner à un à peu près. Mais 
encore n'est-il point défendu d'étudier si l'on ne 
pourrait pas diminuer à notre profit Télasticité 
de cet à peu près. Nos droits de douane actuels 
ont pu suffire tant qu'il s'est agi d'équilibrer les 
charges de la production européenne, mais il 
n'est plus question aujourd'hui d'équilibre euro- 
péen. C'est la production du monde, du globe 
entier qu'il s'agit d'envisager désormais. . 

Aussi bien le mal que nous voudrions sinon 
supprimer tout à fait, puisque c'est impossible, 
du moins atténuer dans une proportion considé- 
rable, de façon que nos barrières de défense 
ne soient plus illusoires , ne réside-t-il pas 
tout entier dans le système dont nous venons 
de faire la critique; il consiste également 
dans l'oubli d'un facteur essentiel qui aurait 
dû, selon nous, être placé au premier rang, 
lorsqu'on a fait ce calcul de moj^enne. Et ce 
facteur, nous Tavons dit déjà, c'est la monnaie. 

Tout le monde sait, qu'excepté entre cinq na- 
tions européennes (France, Belgique, Italie, 
Suisse et Grèce) qui, possédant le système déci- 
mal, se sont concertées, sous le nom à^ Union La- 
tine, pour adopter le même numéraire, les mon- 
naies du globe difiêrent de pays à pays. Sans 
doute, le métal fin (or ou argent) qui entre dans 
leur fabrication est partout le même. Mais le 
métal en lui-même ne constitue pas la monnaie. 
Nulle part, dans le monde, on n'effectue réelle- 



XOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 43 

ment un paiement avec un lingot d'argent ou 
d'or(l). Seule, la frappe des hôtels de monnaie a 
le pouvoir de convertir les lingots en numéraire. 
Sous cette forme, Tor et l'argent cessent d'être 
une marchandise ; ils sont, du moins théorique- 
ment, à Tabri des fluctuations du marché des mé- 
taux qui a, par tradition, son siège à Londres ; ils 
prennent une valeur définitive, obhgatoire dans 
le pays d'émission; en d'autres termes, ils de- 
viennent des vcdorimètres fixes. Mais la valeur 
précisée par la frappe ne correspond pas à la va- 
leur réelle du métal non monnayé. 

Ainsi, en France, si vous faites fondre quatre 
pièces de 100 sous, le bloc d'argent que vous 
obtiendrez et qui représentait 20 fr. avant l'opé- 
ration, ne vaudra plus que 14 ou 15 fr. (2) une fois 
fondu ; et si vous apportiez ce lingot à la Monnaie, 
on ne vous le paierait, à supposer qu'on veuille 
bien vous l'acheter, que 14 ou 15 fr. Il n'y au- 
rait à cela aucun inconvénient, si cet écart entre 
la valeur réelle et la valeur fictive était propor- 
tionnellement le même pour toutes les monnaies 
du globe. Mais les choses ne se passent pas ainsi. 
H est un grand nombre de pays où la frappe ne 
donne au métal qu'une plus-value insignifiante. 
Or, sauf exception pour les cinq nations d'Union 
Latine, lesquelles forment en réalité une seule 
et même nation monétaire, les monnaies d'un pays 
n'ont pas cours dans un autre ; elles se comptent 
pour leur valeur nominale chez les peuples qui les 
ont frappées; mais, transportées de pays à pays. 



(1) Excepté, cependant, en Extrême-Orient; encore est-ce sous 
le poinçon d'essayeurs, qu'on peut, en réalité, considérer comme 
4ine frappe monétaire. 

(2) Exactement 3 fr. oo par pièce, à l'heure où nous écrivons. 



44 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

elles ne se comptent plus, elles sejjèsent, elles s'es- 
timent au poids du métal pur. 

C'est riiist.oire d'un objet d'orfèvrerie porté au 
Mont-de-Piété: le travail de l'orfèvre n'est estimé 
pour rien, il n'est tenu com|)te que de la matière 
première. Dans une monnaie, on peut, jusqu'à 
un certain point, comparer la frappe au travail 
de l'orfèvre qui ajoute une valeur extrinsèque à la 
valeur intrinsèque du métal orfèvre. Mais, nous 
venons de le dire, en matière d'échanges moné- 
taires internationaux, l'on n'a égard — que nos 
lecteurs ne l'oublient point — qu'à la valeur intrin- 
sèque des monnaies. Si bien, qu'étant donnée la 
différence des titres de monnaie dans leurs divers 
lieux d'émission, la monnaie de tel pays ne per- 
dra, transportée chez nous, c'est-à-dire ramenée 
à sa valeur réelle, que 2 ou 3 0/0 de sa valeur 
nominale, tandis que la nôtre, chez lui, peut 
^ubir une dépréciation de 25 à 30 0/0. 

Maintenant, imaginez que ce pays-là, vis-à- 
vis duquel nous avons cet énorme désavantage 
monétaire, produise du blé dans des conditions 
extraordinaires de bon marché, — conditions 
dont nous avons précisé plus haut les causes. Que 
peut laire le spéculateur ? Il fera venir sur le 
marché parisien une grande quantité des blés de 
ce pays. Pour payer son achat, il se procurera à 
Londres des lingots au prix du cours du métal; 
il enverra ces lingots à la Monnaie du pays de 
son créancier, où, transformés en monnaie indi- 
gène, ils solderont celui-ci, en yajoutant untrès 
petit appoint pour le transport et la frappe. Du 
fait de cette combinaison, notre spéculateur a 
réalisé une économie de près de 25 0/0, tout 
compte fait, avantage qui vient s'ajouter au très 
bas prix pour lequel, déjà, il a eu son blé. Dans 



XOTIIE DEFENSE DOUANIÈRE 45 

(le pareilles conditions, où est le productenr fran- 
çais qui pourra, sur le marché de Paris^ lui tenir 
tête?... etque devient, danstoutcela, notre droit 
de 5 fr. ? Cette économie de 25 0/0, si aisé- 
ment réalisable, constitue, à elle seule, un moyen 
inouï de concurrence au détriment des produits 
français, ou, comme nous l'avons déjà dit, une 
véritable prime aux importations étrangères. 
Joignez-y les tarifs de pénétration, qui permet- 
tent aux produits étrangers d'aller, de nos fron- 
tières dans rintérieur, à meilleur marché que le 
produit français de l'intérieur à nos frontières, 
et vous voyez ce qui peut rester de nos droits de 
douane, lorsque le «change» en a laissé quelque 
chose (1). 

Eh bien ! il semblerait que ceux à qui fut dé- 
volue la tache d'organiser notre défense doua- 
nière ne s'en sont pas aperçus. En tout cas^ ils n'en 
ont point tenu compte. Ils ont négligé d'inviter au 
baptême de leur progéniture la fée la plus puis- 
sante. Et, comme il arrive dans les contes, celle-ci 
apparaît, après coup, et se venge de leur oubli. 



(1) Admirable invention, dont nous sommes redevables, d'ailleurs, 
au Libre-échange, que celle de ces tarifs de pénétration qui viennent 
subrepticement démolir nos barrières de douane! 

Et quel aveuglement chez nos compagnies de chemins de fer, qui 
ne voient point qu'en transportant une tonne de iiroduits fabriqués 
à l'étranger, elles s'enlèvent, bénévolement, un tratîc supérieur! 

Un esemjild pris au hasard : 

Lorsqu'elles transportent une tonne de tissus imprimés français, 
elles ont dû transporter à l'usine qui les a produits 21 fois leur 
poids de matières premières, tandis que leur trafic est 20 fois 
moindre lorsqu'elles transportent une tonne de tissus étrangers. 

Et nous leur payons, nous contribuables, pour leur garantie 
d'intérêt, — qui est bien, elle, une véritable pj-o/ec/ion, — des sommes 
énormes qui ne servent qu'à faire la guerre à notre travail national ! 

Il n'est pas sans intérêt de constater que depuis le l^r janvier 1889, 
l'Angleterre a supprimé tous ses tarifs de pénétration et rétabli le 



46 



XOTPxE DEFENSE DOUANIERE 



A cheval sur leur principe d'école (cheval 
aveugle) d'après lequel nos transactions avec l'é- 
tranger ne sont ni des ventes ni des achats, mais 
un simple troc de marchandises, les libre-échan- 
gistes ont dû dire : — Qu'importe la monnaie? 
Elle n'a rien à voir en cette affaire. S'il existe 
des opérations de change, cela ne nous regarde 
point ; le trafic des cambistes est en dehors de 
la question. 



tarif uniforme pour toutes les marchandises, qu'elles soient anglai- 
ses ou étrangères. 

Voici quelques anomalies relevées dans la comparaison de tarifs 
français et étrangers : 

Ti-aité des chemins de fer, par Alfred Picard. 



Pai,'es 521-523 : 



ALLEMAGNE EST FRANÇAIS 

(Alsace-Lorraine) — 

Par tonne Par expédition 

et 400 kilomètres de 10 tonnes 



Céréales 24 » 14.75 

Bières 31.50 23.50 

Betteraves ........ 12.50 10 » 

Fourrages 31.50 11 » 

Houille 12.50 11 » 

Briques 31.50 10 » 

Minerais de fer 12.50 9 » 

Engrais 12.50 î) » 

Pages 569-574 : Italie p.-l.-m. français 

Par tonne et 1000 kilomètres. 

Céréales 38.25 34.50 

Pommes de terre 35.70 35.50 

Fourrages 35.70 34.50 

Bois de construciion. . . . 35.70 30.50 

Minerais de fer 28.05 22 » 

Engrais 28.05 22 » 

Pages 586-588 : est français état autrichien 

Par tonne et 300 kilomètres. 

Céréales 17.25 26.25 

Fourrages 14 » 16.25 

Houille 14 » 14.25 

Matériaux de construction , 13 » 16.62 

Minerais de fer 12 » 14.25 

Fonte 14 » 38 » 

Engrais. 22 » 16.62 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 47 

Raisonnement boiteux. 

11 est bien évident que l'intermédiaire — ap- 
pelez-le l'importateur, le commissionnaire ou le 
commerçant — s'arrange toujours de façon à ne 
point perdre. Il iie court de risque que s'il spé- 
cule pour son piopre compte; et, s'il le fait, il 
sait à quoi il s'expose. Les prix et les traites sont 
établis de telle ^orteque la somme facturée soit, 
de part et d'autre, la somme réellement payée en 
monnaie du pays aclieteur ou vendeur. 

Il en est de même du banquier, dont le rôle 
doit se borner à la négociation du papier sur telle 
ou telle place. C'est l'histoire de l'agent de 
change près la Bourse de Paris, auquel toute né- 
gociation laisse un bénéfice de courtage ou 
commission , courtage ou commission qui lui 
sont toujours payés, que le vendeur ou l'acheteur 
perde ou gagne sur son opération. 

Mais à côté de ces intermédiaires — qui trou- 
vent sans doute profit au chaos actuel, — il y a le 
producteur national dont ils se soucient médio- 
crement ; car peu leur importe la provenance du 
produit à vendre, ou l'origine du papier à négo- 
cier. La marge de bénéfice détermine seule leurs 
préférences. Or, c'est de ce producteur national, 
dont la prospérité importe bien autrement que le 
leur aux intérêts du pays, que nous venons pren- 
dre ici la défense : c'est pour lui que les droits 
de douane ont été institués, et il se trouve que, 
la plupart du temps^, on lui donne à boire dans 
un verre vide. Ce que nous ne perdons pas de 
vue, nous, c'est le prix de revient du produc- 
teur français et le prix de revient de son con- 
current, prix soi-disant égalisé par l'effet des 
droits perçus à la frontière. 

On pense bien que nous ne comptons pas sur 



48 XOTRI-: DÉFENSE DOUANIÈRE 

les libre-échangistes pour élucider ce point. On 
se rend compte que si la disparité monétaire leur 
est appnrue comme un nouvel allié de la concur- 
rence étrangère, ils se sont bien gardés de le 
dénoncer, partisans résolus qu'ils sont du « lais- 
ser fau^e, du laisser passer », corollaire de leur 
grand principe : « Plus un peuple importe, plus 
il s'enrichit. » 

M. Léon Say a dit : « On ne donne pas, en 
France, aux questions de change une place assez 
importante dans Têtu de des pliénomènes écono- 
miques. » 11 avait mille fois raison. 

Elles intéressent, en effet, tout le commerce 
international au point de le dominer. Ajoutons 
qu'elles deviennent, chaque jour, plus importan- 
tes, depuis que la sensibilité du change s'est 
accrue par les variations du métal argent. 

A ceux qui persisteraient à croire qu'il n'y a 
péril, sous ce rapport^ que du côté des blés de 
l'Inde, nous rappellerons que les blés nous vien- 
nent aussi de Russie, et nous donnerons à mé- 
diter un exemple tiré des sucres de ce pays: il est 
péremptoire. 

Dans une Conférence tenue à Londres, au 
début de l'année 1888, plusieurs puissances euro- 
péennes se sont entendues pour abolir, dans un 
intérêt commun, toute prime à l'exportation des 
sucres. La France a adhéré au principe de cette 
convention, en se réservant toutefois de n'y 
souscrire définitivement qu'après s'être assurée 
que le régime intérieur des divers pays produc- 
teurs donnerait une garantie absolue contre 
l'allocation de toute prime ouverte ou déguisée à 
la fabrication ou à l'exportation des sucres. Or, 



NOTRE DEFENSE DOUANIERE 49 

— comme l'a fait très justement remarquer 
M. A. Dolabaratz, agent du Crédit Foncier colo- 
nial à rîle de la Réunion (1), — cette réserve 
fort prudente empêchera toujours notre adhésion 
définitive. « La Russie, par exemple, percevant 
» l'impôt, d'après un taux unique, sur la tota- 
» lité de la fabrication et accordant à l'exporta- 
» tion une restitution qui n'excède pas ce taux, 
» il pourrait sembler qu'aucune prime n'est 
)) accordée aux sucres de ce pays. En réalité, il 
» en est tout autrement et les sucres russes, 
» après adhésion complète de toutes les puis- 
» sances à la convention, pourront être large- 
j) ment primés sans que, en apparence, la con- 
» vention ait été violée. Ce sera par le seul 

» FAIT DES VARIATIONS DU CHANGE. En dchorS de 

» l'action propre du gouvernement russe, il 
» suffira de manœuvres de bourse, en Allemagne, 
» en Angleterre et en Autriche, comme il s'en 
» est produit dernièrement, poivr abaisser la va- 
» leur du rouble dans une 'proportion qui cons- 
» tituera, non seulement pour le sucre, mais 
» encore pour tous les autres produits ex- 

i) PÉDIÉS DE RUSSIE AU DEHORS, UHC prime pluS 

» ou moins importante à l'exportation. » D'où la 
baisse sur les autres marchés. 

Comme le dit très judicieusement M. Dola- 
baratz, « que la valeur du rouble, exprimée en 
» francs, baisse, cela ne modifie pas le taux des 
» salaires des ouvriers russes, en roubles ; mais 
)) cela abaisse le taux de ces salaires par rapport 
» à ce qu'ils sont dans les autres pays ; cela ré- 
» duit aussi le prix de la betterave, par rapport 



(1) Lettre de M. Dolabaratz au Journal des Fabricants de sucre, 
en. date du S décembre 1S8S. 



CO NOTRE DEFENSE DOUANIERE 

» à ce qu'on la paie dans les autres pays produc- 
» teurs et, finalement, cela permet aux fabricants 
» russes de produire les 100 kilogr. de sucre à 
» meilleur marché qu'en France. » 

Les puissances signataires du traité auront- 
elles la prétention de fixer le cours du rou- 
ble (1)?... 

Ce qui s'applique aux blés, aux sucres^ s'ap- 
plique à toutes les marchandises; et ce qui est 



(1) Une seconde communication, insérée dans le môme journal, 
à la date du 26 décembre 1888, confirme le dire deM.Dolabaralz 
et l'appuie de la démonstration suivante, non moins probante que 
la première : 

« L'observation de M. Dolabaratz, relative au change et à son in- 
fluence sur l'industrie du sucre en Pvussie, est très juste. — Voici 
quelques cliiftVes qui permettent de se rendre compte de l'importancî 
du change pour les fabricants de l'Empire de Russie : 

Actuellement, le droit d'accise de 85 kopecks par poud (le poud = 
16 kg. 38) est renriboursé à l'exportation, et il n'y a aucune prime 
alloiiée pour favoriser cette exportation. 

Le cours de 16 sh. le quintal à Londres, coût, fret et assurance, 
correspond à fr. 6.43 le poud. 

Mais le change, cette année, a subi de grandes variations ; très 
bas en mars dernier, il s'est relevé considérablement vers la fin de 
l'été. — En se basant sur les cours de fr. 2.10 et 2.60 par rouble 
(qui ne sont même pas les cours extrêmes de cette année), le prix 
de fr. 6.43 par poud correspond à 

roubles 3.07 avec le cours de fr. 2.10, 
roubles 2.48 avec le cours de fr. 2.60. 

Les frais de transport, d'assurance, etc., par poud de sucre expé- 
dié de la partie de la Russie la plus importante comme production 
de sucre, n'excèdent guère 30 kop. en moyenne. 

Par l'exportation, le fabricant payant 50 kop. de frais, mais reti- 
rant 83 kopecks remboursés par l'Etat, soit 33 kopecks de différence, 
obtient pour son sucre: 

Roubles 3.07 + 0.33 = 3.42 avec le cours de fr. 2.10 ; 
Roubles 2.60 4" 0.33 = 2.93 avecle cours de fr. 2.60. 

Ces prix sont ceux qui sont comparables aux prix du marché inté- 
rieur eu Russie. Le fabricant russe pour l'exportation a donc grand 
avantage à la dépréciation du rouble papier-monnaie, tous les 
achats, faits en Russie, et tous frais de main-d'œuvre étant soldés 
avec ce papier-monnaie. » 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 51 

vrai pour la Russie est encore plus vrai pour les 
7 ou 800 millions d'habitants dont se composent 
les pays chez lesquels la monnaie d'argent a 
seule force libératoire. 

Allons plus loin. 11 n'est pas jusqu'aux pays 
d'Union Latine qui n'aient à se préoccuper des 
variations du change, quand ils font du com- 
merce entre eux. Là aussi, le change ne perd 
pas ses droits, quoiqu'il les y exerce d'une façon 
plus modérée. Il se base sur l'importance du 
crédit dont jouit chaque nation. 

Unifiàt-on la monnaie sur toute la surface du 
globe, — ce qui serait l'idéal, — le change joue- 
rait encore son rôle. La plus loyale entente s'éta- 
blirait-elle entre toutes les nationalités pour sup- 
primer les primes et les douanes^ pour se garan- 
tir mutuellement par l'adoption d'un même ré- 
gime fiscal intérieur, — hypothèse d'ailleurs 
irréalisable, — le pacte serait vain, l'équilibre 
rompu, du seul fait des fluctuations, des manœu- 
vres du change. 

Donc, tant que notre système douanier repo- 
sera sur ses principes actuels, il n'échappera pas 
à la dissolvante influence de ce pouvoir occulte. 
Le troisième larron passera impunément la fron- 
tière et se rira de nous. 

Mais alors, direz-vous, il faut changer notre 
système de droits de douane ou, tout au moins, 
notre mode de tarification ? 

Et pourquoi pas? 

Serait-il téméraire de prétendre qu'un sys- 
tème déjà très ancien et qui fut peut-être suffisant 
à l'époque où la concurrence se renfermait dans 
les limites étroites de V Euroipe, ne peut plus nous 
convenir maintenoMt (pue celle-ci a le globe entier 
pour théâtre ? 



52 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

Est-ce que tout n'est pas chanci^é? 

Les acheteurs d'hier ne sont- ils pas devenus 
des producteurs aujourd'hui? 

Les prix sont-ils encore rationnels, quand la 
monnaie, le valorimètre, n'a de base à peu près 
fixe que dans un petit nombre de pays ; quand 
ces prix montent ou baissent au j:^Té de variations 
qui sont indépendantes de l'offre de la marchan- 
dise et de sa demande, aussi bien que du travail 
incorporé dans le produit? 

Ne serait-il pas logique — puisque le rôle du 
droit de douane est d'égaliser les conditions de 
production — qu'on tînt compte du change, lors 
du règlement de ces droits? 

Autrefois, en Russie, on acquittait les droits 
d'entrée avec le rouble papier; puis, devant la 
dépréciation de cette monnaie, la douane, pour 
donner à ses droits leur entière efficacité, en 
exigea le paiement en or. Ce qui équivaut, ni 
plus ni moins, à une majoration de 40 0/0 sur les 
droits autrefois payés en papier (1). De même en 



(1) Par suite d'une décision rendue par le Conseil de rempire russe 
et sanctionnée par S. M. l'empereur le 18 janvier 1889, les sommes 
trop peu importantes pour être versées en or, au moment du 
paiement des droits de douane, ne seront reçues en espèces d'argent 
ou de bilion qu'avec déduction du change sur l'or, d'après un cours 
à fixer tous les trois mois par le ministre des finances. 

Ces dispositions ayant dû entrer en vigueur le 15 février, le 
ministre des finances, en vue de faciliter la comptabilité, n'a fixé 
le cours de l'or, par rapport à l'argent, que pour une période d'uu 
mois et demi, c'est-à-dire jusqu'au 1er avril. 

Il a été établi sur les bases suivantes : 

Pour un rouble argent, 70 kopecks en or ; 

Pour un rouble crédit et rouble en monnaie divisionnaire argent 
ou bilion, 65 kopecks en or. 

Les changements aux cours ci-dessus seront publiés au Moniteur 
officiel du commerce au fur et à mesure que le département du 
commerce, de l'industrie et des colonies en sera avisé. [Journal 
officiel du 15 mai 1SS9.) 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 53 

Autriche, où la douane n'accepte plus en paiement 
le florin d'argent, et exige le florin d'or. 

Le gouvernement, très avisée du Brésil a fait 
mieux encore et trouvé la solution qui nous pa- 
raît la plus logique. Un décret en date du 26 jan- 
vier 1889 augmente dans tout l'empire les droits 
de douane de plusieurs articles, selon une 
échelle mobile correspondant aux fluctuations 
du change. « Le but de cette mesure, dit VBco- 
nomiste du 30 mars 1889, est de favoriser l'in- 
dustrie nationale, en la protégeant contre le tort 
que lui fait l'amélioration du change, qui équi- 
vaut, en réalité, à une diminution du prix de re- 
vient des objets importés (1). » 



Après avoir indiqué le rôle prépondérant que 
la question monétaire joue dans nos échanges 



(1) Voici la trailucLion du décret et de la liste des articles aux- 
quels il se réfère, articles presque tous d'origine «uropéenne: 

« Article pramier. — En outre des droits établis par le tarif des 
douanes pour les marchandises comprises dans le tableau ci-dessous, 
il sera perçu, à partir du l^r mars de cette année, un [lourcentage 
additionnel, calculé sur les mêmes droits et proportionnel aux 
oscillations du change, en la man:ére suivante : 

» Change de 22 1/2 à 25 deniers, pour mille reis, 6 0/0 ; 

» Change de plus de 23 deniers jusqu'à 27 i/2, 15 0/0 ; 

» Change au-dessus de 27 1/2, 20 0/0. 

» Art. 2. — Ly Ministre des linances déterminera, en temps 
opportun, la taxe qui devra être perçue dans toutes les douanes à 
roccasion de la sortie {despacho), pour la consommation, des mêmes 
marchandises. 

» Art. 3. — Les altérations de taxes ainsi déterminées entreront 
en vigueur dans les mêmes douanes le lendemain du jour où elles 
recevront les ordres respectifs. 

» Art, 4. — Sont révoquées les dispositions contraires. » 

Tableau des marchandises auxquelles se réfère le décret. — Bancs 
et tabourets; bas non spécifiés dans l'article 504 du tarif; berceaux; 
bidtts; billards; bonbons; bougies de spermaceti et de stéarine; 



54 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

internationaux et le préjudice que son oubli fait 
subir à nos droits de douane, ce n'est pas sans 
étonnenient que nous nous retournons vers les 
enseignements de la science officielle, et que nous 
lisons par exemple, sous la plume d'un « écono- 
miste des plus autorisés », des assertions comme 
celles-ci : « Les influences économiques ne pro- 
viennent pas des faits monétaires (1) ; » — « Les 
effets «le la. révolution iiioiiétaîre se coai- 
centreait sur trois peuples : les Etats- 
Unis, l'iBitle, l'Angleterre. Tons les antres 
peuples en sont îndeinnes, la Franee en- 
tièrement (2). » 

Nous tromperions-nous à ce point ? Rien 



buffets et garde-robes ; bureaux; caisses de chariots et voilures; 
chaises ; chaises percées ; châles, manteaux, mouchoirs et cache- 
poussiére ; chapeaux de feutres ; chars et autres véhicules compris 
dans Tarticle b'oS du tarif; chaussures ; chocolat commun ou pour 
Talimentation ; ciels-de-lit; coffres et boîtes; colle; commodes; 
conserves de viande et extrait de viande ; conserves de poisson ; 
consoles ; cjton en fil simple pour trame, écru, blanc ou teint et 
tressé pour mèches ; couvertures de ht ordinaires ; cuirs sans poil 
et vernis, à l'exception de peaux de chamois et de peaux fines ; 
draps, casimirs et cassinettes ; dressoirs ; effets confectionnés avec 
les tissus spécifiés dans ce tableau (anicles 515 et 567 du tarif) ; 
étolfes de coton, uni ou tressé, écru; étoffes de coton rayées, unies; 
étoffes de coton rayées, tressées ; feutre uni ou estampé ; fîanelles ; 
barrettes et castorines (articles 536 et 537 du tarif) ; formes ; fruits 
en conserve et en confiture ; harnais ; laine en fil simple pour 
trame, écru ou temt ; langues en conserve ; lavabos ; lits ; malles ; 
mannequins ; ouvrages non classés d'ebénisterie et meubles légers ; 
papier d'emballage ; parfumerie ; poteries et tous objets en argile ; 
prie-Dieu; sacs non spécifiés dans l'article 516 du tarif; selles ; sofas; 
tabac; toiles de coton écrues et mi-écrues {lonas c meio lonas]- ; toi- 
lettes et psychés ; tomates préparées de quelque façon que ce soit ; 
voitures à bras et brouettes ; voitures et autres véhicules compris 
dans l'article 853 du tarif; voitures pour chemins de fer. 

1) Fournier de Flaix, Le Problème -monétaire. — Journal de la 
Société de statistique de Paris, 1er janvier 1888. 

(2) Ibid., même étude, mai 1S8S. 



NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 55 

n'empêchera, pourtant, les faits cités plus haut 
d'être des faits ; et nous n'avons raisonné quQ 
d'après eux. 

Il est vrai qu'un autre savant économiste (1), 
également autorisé, a déclaré que sa science 
n'était point «avide défaits », qu'elle était même 
« indépendante des faits ». Mais cette affirma- 
tion, dont le moindre tort consiste à soustraire 
l'économie politique aux lois de toutes les spé- 
culations humaines, n'est sans doute qu'une de 
ces fanfaronnades auxquelles un homme peut se 
laisser aller dans l'excès d'une conviction qui 
l'enivre. 

La respectueuse défiance qu'en général les 
économistes nous inspirent provient surtout de 
la susceptibiUté qu'on remarque chez eux. Elle 
ne va pas sans quelque hauteur. A la vérité, les 
poètes dont parle Horace sont moins ombra- 
geux, moins irritables que ces savants privilé- 
giés. Ceux-ci n'admettent pas qu'on les contrôle. 
Précisons mieux leur sentiment : ils n'aiment 
pas qu'on traite leurs questions; car ils se sont 
fait de celles-ci une espèce de domaine privé, un 
enclos sur les murs duquel ils écriraient volon- 
tiers : (( Chasse réservée. » 

Patiemment, par une somme de labeur à don- 
ner le vertige, à faire illusion à ceux qui se 
paient d'apparences, ils ont construit un édifice 
d'arguments dont ils ne sauraient permettre qu'on 
vînt déranger la noble ordonnance et la clas- 
sique symétrie. Aussi, depuis longtemps, ne dis- 
cutent-ils plus, si ce n'est entre eux, — nous 
n'osons pas dire entre augures. Jaloux de s'é- 
pargner les bassesses d'un débat contradictoire 

(1) Senior. 



56 NOTRE DÉFENSE DOUANIÈRE 

a^ec le grand public, ils affirment, ils vaticinent, 
ils révèlent. Ces heureux savan;s ignorent l'a- 
mertume du doute scientifique ; et pour mériter 
leur attention, il faut appartenir à leur chapelle. 

Récemment, nous citions à Tun d'eux les tra- 
vaux de M. Allard sur la Crise monétaire : « On 
n'en tient pas compte : il n'est pas classé, » nous 
répondit-il. Ainsi donc, si vous n'êtes pas classé, 
vous n'existez point. Et quand il arrive que cette 
conspiration du silence ne suffit pas à étouffer la 
voix du fâcheux contradicteur qui refuse de s'in- 
cliner devant les dogmes officiels^ alors on l'exé- 
cute sommairement : « Quelle outrecuidance ! 
quelle ignorance ! Cet homme ne connaît pas le 
premier mot de la question. » Et si, par fortune, 
on le prend en faute sur un détail accessoire, un 
chiffre, une statistique, quel triomphe et quelles 
inj ures ! 

Tel est l'esprit de ce docte cénacle, ■ — nous 
devrions dire de ce petit concile, car il ne pré- 
tend à rien moins qu'à rinfaillibilité. 

Nous allons maintenant rechercher si le désarroi 
monétairequirègnedans funivers ne déséquilibre 
pas les rapports commerciaux de l'Europe avec 
le Nouveau Monde ; et quelles sont, dans tous les 
cas, les conséquences de cet état de choses en ce 
qui concerne la France. Nous verrons si, comme 
l'affirment nombre de bons esprits dégagés de 
toute préoccupation d'Ecole, de tout esprit de 
système, il est vrai : 

1° Que la disparité des moyens monétaires 
d'échange soit, en partie, la cause du malaise des 
affaires ? 

2° Qu'elle crée, à notre détriment, un moyen 
de concurrence dont nous avons, jusqu'ici, 



NOTRE DKKENSE DOUANIÈRE 57 

méconnu l'importance, une sorte de protection 
à rebours, autrement puissante que tous les 
tarifs douaniers établis pour notre défense? 

Nous prions ceux pour lesquels ces études ne 
sont pas nouvelles, de nous lire sans idée pré- 
conçue. Qu'ils veuillent bien, pour un instant, 
oublier les axiomes et les principes professés en 
baut lieu, les « mettre en sommeil », comme 
disent les francs-maçons. 

Nous nous rendrons digne de leur attention en 
ne déduisantnosargumentsquede faits incontes- 
tés, de résultats visibles. Assurément, l'opinion de 
M. X...0U de M.Z..., accréditée dans tels cercles 
politiques et parmi les abonnés des graves revues 
où ils rendent leurs oracles, est une cbose pleine 
de prestige. Mais la démonstration contraire qui 
ressortirait des livres comptables des banquiers, 
des industriels et des commerçants, n'aurait-elle 
pas aussi son éloquence! En tout cas, si, en consta- 
tant des phénomènes qui ont eu Tincivilité de se 
produire contre certaines prévisions doctrinales, 
nous étions obligé de souligner d'énormes bévues 
commises par les princes de la science économi- 
que, ceux-ci auraient mauvaise grâce à s'en for- 
maliser. Nous avons pris la peine, plus loin, 
de leur ménager, par voie de comparaison, les 
excuses les plus flatteuses. 



LA QUESTION MONETAIRE 



CHAPITRE TROISIEME 

L'A B C de la question. — Court historique de la monnaie. 
— Les monnaies du globe. — La monnaie française. — La 
loi de l'an XL — Le papier-monnaie. — La crise mont'taire 
étudiée dans ses rapports avec la question douanière — 
L'Union Latine. — La démonétisation de l'argent. — Les 
deux étalons. — La dépréciation de l'argent. — Causes de 
la baisse de l'argent. — Causes ayant agi sur l'Or. — EfTets 
généraux produits par les variations de l'or et de l'argent. — 
Effets de la baisse de l'argent. — Les remèdes. — Conclu- 
sions. — Aveux des monométallistcs. — La nécessité de la 
protection démontrée par l'étude de la question monétaire. 

La civilisation date peut-èti^e du jour où deux 
hommes d'égale force musculaire, ayant renoncé 
à s'arracher par la violence des biens qu'ils se 
convoitaient réciproquement, eurent l'idée in- 
génieuse de se dire : « Donne-moi de ce que tu 
as, je te donnerai de ce que j'ai. » 

Ce premier acte d'échange eut pour résultat,. 
non seulement de satisfaire deux besoins simul- 
tanés et immédiats, mais aussi d'attacher aux 
objets susceptibles d'être échangés une valeur 
basée sur leur degré d'utilité. De là naquit vrai- 
semblablement la pensée, pour chacun, de faire 
tourner l'échange à son avantage, soit tout de 
suite, soit dans un temps donné. Le Commerce 
était créé. 

Le troc fut sa première manifestation. C'est 



60 LA QUESTION MONÉTAIRE 

l'âge d'or du Libre-échange, car alors les pro- 
duits s'échangeaient vraiment contre les pro- 
duits. Les sociétés primitives ont vécu de ce 
trafic élémentaire, dont il reste encore des traces 
dans nos contrats de louage avec les fermiers et 
les domestiques. La nourriture que nous don- 
nons à ceux-ci, la part de récoltes que nous 
accordons à ceux-là, en échange de leurs servi- 
ces, constituent un véritable troc. 

11 est certain que la monnaie n'aurait jamais 
fait son apparition sur cette terre, si le troc 
n'eût pas présenté, entre autres inconvénients 
primordiaux : 1° le peu de chances de rencontre 
entre deux personnes dont chacune possède et 
peut céder les objets qui conviennent aux besoins 
de l'autre; — 2° la difficulté d'établir exactement 
entre les objets échangés ce rapport qui s'appelle 
la valeur (on a calculé qu'entre cent articles il 
y a près de cinq mille échanges possibles, les- 
quels sont subdivisibles à l'infini par les quan- 
tités) ; — 3° Timpossibilité de diviser certains 
objets. Celui qui ne peut se procurer une mesure 
de blé se contentera peut-être d'un quart de me- 
sure ; ayant envie d'un habit, s'il n'a pas les 
moyens d'en donner au tailleur l'équivalent total, 
il ne saurait se contenter d'une manche, et le 
tailleur ferait lui-même un mauvais calcul en 
consentant à lui détailler une redingote. 

Pour éluder ces diverses difficultés qui eus- 
sent à jamais paralysé le développement du com- 
merce, il a fallu choisir un viedium qui déter- 
minât le taux auquel toutes les denrées se doi- 
vent échanger entre elles, qui fût le troisième 
et moyen terme servant aux opérations commer- 
ciales. Cette commune mesure de valeur, régu- 
latrice de toutes les autres, s'appelle la monnaie. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 61 

On ne pouvait faire jouer le rôle de valori- 
mètre universel à la première substance venue ; 
il en fallait choisir une dont les qualités fussent 
assez généralement reconnues, appréciées, re- 
cherchées. 

Une pratique séculaire a établi la supériorité 
des métaux en général, surtout de l'or, de l'ar- 
gent, du cuivre (avantageusement remplacé par 
le bronze depuis quelques années) et du nickel 
(d'usage récent, encore peu répandu). 

Néanmoins cette institution a eu sa gexièse, 
et, comme on pense, F histoire de la monnaie 
chez les divers peuples était un vaste champ ou- 
vert à la curiosité des érudits. Ils ne se sont pas 
fait faute de l'explorer. L^un d'eux (1) y a trouvé 
matière à des classifications ingénieuses, dont 
nous indiquerons seulement les grandes lignes. 

Les peaux préparées, les fourrures, ont été la 
première monnaie des peuples chasseurs (2) ; l'u- 
sage s'en est perpétué jusqu'aux Indiens de l'A- 
mérique du Nord. Un objet valait dixpeaux, vingt 
peaux. Cette monnaie, correspondant à notre 
premier degré de civilisation, fut probablement 
la première monnaie des hommes. 

Le gros et le petit bétail servit de monnaie aux 
peuples pasteurs (3) qui, même sous ce rapport, 



(1) Stanley Jevons, professeur d'économie politique à Man- 
chester. 

(2) « Peau pour peau ; tout ce qu'un homme possède, il le don- 
nera pour sauver sa vie, > — Le Livre de Job. 

(3) Les armes de Diomède valaient 9 bœufs, disent les poèmes 
homéiiques. On trouve également, dans le récit de la joute entre 
les héros {Iliade, Raps. XXIII) : « Achille déposa les prix de la 
lutte difficile devant les Grecs : un grand trépied fait pour le feu et 
destiné au vainqueur, et que les Grecs, entre eux, estimèrent du 
prix de 12 bœufs; et, pour le vaincu, une femme habile aux tra- 



•62 LA QUESTION MONÉTAIRE 

assimilèrent les esclaves aux animaux. De nos 
jours encore, dans l'Afrique centrale, les escla- 
ves sont des moyens d'échange concurremment 
avec les bestiaux et Tivoire. Dans la Nouvelle- 
Guinée, il existe un trafic d'esclaves considéra- 
ble : une tête d^esclave y forme Tunité de valeur. 
Les peuples agriculteurs eurent recours aux 
produits végétaux les plus facilement divisibles 
et les plus propres à se conserver. Le blé a joué 
comme monnaie un grand rôle, dont la tradition 
subsiste encore (1). A côté de lui, on peut citer 
l'orge et l'avoine (2) , le maïs (3), l'huile d'o- 



vaux et valant 4 bœufs. » On remarquera que, dans cette même 
joute, Antilochus obtient un 1/2 talent d"or. Mais le talent doit être 
considéré, à cette époque, comme une mesure de poids, non comme 
une mesure de monnaie. L'or et l'argent étaient déjà connus et très 
appréciés, mais ils étaient seulementemployés soit comme parure, soit 
comme moyen d'emmagasiner la richesse sous forme de lingots, de 
bijoux, de vases d'ornement, de vaisselle. 

L'antériorité du bétail sur le métal, en tant que monnaie, semble 
résulter péremptoirement de la première frappe qu'ait reçue la 
monnaie métallique. Il est dit dans Agamemnon, tragédie d'Eschyle, 
-que la figure d'un bœuf fut la première empreinte appliquée aux 
monnaies. On en dit autant des premiers as frappés à Rome. 

Celte origine paraît avoir été reconnue par de nombreux peu- 
ples ; elle est consacrée par les divers idiomes. En grec, y.-cviiJLa 
signifie fortune et bétail. Le mot latin pecnnia, d'où nous avons fait 
pécule, jDécune et2:)écuniaire, vient évidemment de pecMs, bétail. Fee 
en anglais, feoh en saxon, vieh en allemand, veulent dire indifférem- 
ment bétail ou paiement d'une somme d'argent. De même l'idée de 
propriété, richesse, trésor, taxe ou ti'ibut, surtout sous forme de 
bétail, s'exprime par l'allemand skalts, le haut allemand moderne 
schalz, l'anglo-saxon scat ou sceat, l'ancien nordique skat, le frison 
actuel sket, etc., etc. 

La monnaie-bétail était comptée par tète (caput). D'où capital 
•(fortune en bétail) et clieplel, ainsi que le mot anglais cattle. 

(1) En Norvège, le blé se dépose dans les greniers publics, 
comme la monnaie dans les banques. Il se prête et s'emprunte. 

{i) Dans diverses régions de l'Europe. 

(3) Surtout dans l'Amérique centrale. Au Mexique, le maïs a eu 
cours forcé. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 63 

live(l), les noix de cacao (2), letabac(3), le thé (4). 
A cette catégorie de monnaies on peut égale- 
ment rattacher divers autres produits rudimen- 
taires ayant eu cours chez des peuples d'une 
civilisation avancée (5). 
Des marchandises manufacturées (6) et des 

(1) Eln usage comme monnaie dans les îles Ioniennes, à Mity- 
léne, dans quelques villes du Levant et de l'Asie Mineure. 

(2) Depuis long-temps en usage dans l'Amérique centrale et dans 
le Yucatan. 

(3) « En 1618, le gouvernement des plantations de la Virginie 
ordonna que le tabac serait reçu au taux de 3 schellings la livre, 
avec peine de trois ans de travaux forcés pour celui qui le refuse- 
rait. Lorsque la Compagnie de Virginie introduisit dans son do- 
maine des jjunes femmes qui devaient épouser les colons, on les mit 
au prix de 100 livres de tabac par tête. Ce prix fut, par la su te, 
élevé à 150 livres.» — Stanley Jevons, La monnaie et le mécanisme de 
rechange. 

En 1732, la législature du Maryland donna cours forcé au tabac 
et au maïs. 

(4) Le thé, aggloméré en briques, a servi de monnaie chez les 
Tartares. 

(5) Citons, entre autres, le sel en Abyssinie, ainsi qu'à Sumatra 
et au Mexique ; le benjoin et la cire en pains à Sumatra ; les œufs 
en Suisse et dans quelques villages des Alpes, sssure-t-on, quoique 
ce fût là une monnaie bien fragile et propre à se détériorer ; la 
morue sèche à Terre-Neuve ; le sucre aux Indes et au Maroc. Ac- 
tuellement, dans l'intérieur de l'empire marocain, le sucre sert 
souvent de moyen d'échange et tient lieu de monnaie. Les pains de 
2 kilos 3/8 sont les plus demandés et re[)résentent à peu prés les 
sept huitièmes de l'importation totale. Dans aucun cas, le pain ne 
doit dépasser 3 kilos. 

On trouverait dans les Indes occidentales de nombreux exemples 
de paiements judiciairement ordonnés en sucre, rhum, mélasse, 
gingembre, indigo, tabac, etc. 

(G) Telles, sur les rives du Sénégal, les étoffes de coton appelées 
pièces de guinéc, ainsi que d'autres tissus acceptés dans le trafic par 
les populations de l'Abyssinie, de l'archipel Soulou, de Sumatra, du 
Mexique, du Pérou, de Sibérie, etc. 

Il y a quarante ans, dans une partie des Cévennes, dans le 
Rouergue, le Quercy, les servantes étaient payées à raison de tant 
par an en espèces, plus une paire de draps de lit en toile. 



64 LA QUESTION MONÉTAIRE 

objets de luxe ou de toilette (1) ont joué le même 
rôle (2). 

Mais, de tout temps et chez toutes les races 
liumaines, la substance acceptée pour monnaie a 
toujours eu une valeur propre, indépendante de 
sa valeur conventionnelle. La monnaie de cuir 
dont on se serait servi très anciennement à La- 
cédémone, à Rome, à Cartlifige et qui, en elle- 
même, ne valait rien ou presque rien, semble- 
rait seule faire exception à la règle. Mais il ne 
faut pas oublier que cette monnaie portait une 
empreinte officielle : il est, dès lors, probable 
qu'elle jouait le rôle de monnaie fiduciaire , 



(1) Uue monnaie de paille circula jusqu'en 1693 dans Jes pos- 
sessions portug-aises d'Angola, sous forme de petites nattes appelées 
libongos. Mais cette matière était une paille de riz très fine et déli- 
catement tressée. Le libongo valait environ 1 sou 1/2.— A Samoa, 
de fines et belles nattes, fort estimées des insulaires ; dans les îles 
du Pacifique, ItS plumes d'oiseau, surtout les plumes rouges; chez 
les Indiens d'Amérique, les fils ou colliers de wampinn (extrémités 
de coquillages noirs et blancs polies par le frottement) ; dans \er, 
Indes orientales, les cauris (chamgos, zimbis, bouges, porcelaines, 
etc.); tous ces objets ont eu et ont encore plus ou moins cours et 
un taux suivant l'abondance ou la rareté. Vingt cauris valent en- 
viron 1 centime. Dans leur monnaie métallique actuelle, les Portu- 
gais — race de navigateurs — semblent s'être inspirés de ce frac- 
tionnement excessif. A Lisbonne, la couronne cCor, qui vaut 
53 fr. 80 de notre monnaie, représente dix mille fois l'unité de la 
monnaie nationale, le rei (unité purement théorique, d'ailleurs, car 
il n'y a pas de pièce d'un rei). Au Brésil, ancienne colonie portu- 
gaise, c'est encore niieux. Pour 100 francs de notre monnaie, on 
aurait prés de 40.000 reis. Là où nous payons 5 francs notre dé- 
jeuner, un sujet de S. M. don Pèdre paye 2.000 reis. Serait-ce de 
là qu'est venu le faste légendaire mais suspect des Brésiliens ? 

Aux îles Fidji, on a employé autrefois les dents de baleine 
comme moyen d'échange. Les dents non teintées valaient 1 schel- 
ling, les dents teintes en rouge valaient 1 livre sterling. 

Signalons enfin, dans l'antiquité, l'ambre jaune, les pierres gra- 
vées, les scarabées égyptiens, etc. 

(2) Chez les Malgaches, il a circulé comme monnaie des pelles et 
des pioches en fer. 



LA. QUESTION MONÉTAIRE 65 

c'est-à-dire qu'elle était garantie par un gage (1). 

Les archéologues sont d'accord pour placer la 
date de l'invention de la monnaie métallique aux 
environs de l'an 900 avant l'ère chrétienne. Ils 
ont pour cela deux points de repère: le témoi- 
gnage positif qu'elle n'était pas connue aux 
temps homériques et la certitude qu'elle exis- 
tait à Sparte, sous Lycurgue [2). Voilà donc 
plus de vingt siècles que la monnaie métallique, 
sous forme de petits disques plats, minces, faci- 
les à manier et à transporter, est d'un usage 
universel chez les peuples civilisés (3). 

Entre tous les avantages qu'offrait le métal, 
les plus importants étaient sa solidité et son 
incorruptibilité. Il est telle substance qui vaut, 



(1) C'est d'ailleurs à ce titre qu'elle a reparu, beaucoup plus tard, 
chez d'autres peuples, notamment en Allemagne, sous Frédéric II, 
et en Russie, jusqu'à Pierre le Grand. Il en fut vraisemblablement 
de même pour les étranges monnaies de bois qui auraient eu, 
dil-on, cours Lrcé à Byzance, ainsi que dans certaines villes d'E- 
gypte et de Syrie. Encore le talent de bois d'Antioche pouvait-il èire 
co.nposé d'une essence précieuse. - 

(2) Nous avons dit que, sous les murs de Troie, une bonne ména- 
gère s'achetait pour 4 bœufs. Celte monnaie avait du moins l'a- 
vantage de pouvoir se transporter elle-n.èrae. A Sparte, à l'ej)oque 
de Lycurgue, un pareil pi-ix se serait traduit par des tonnes de fer 
rnonuiiyé dont la circulaiion ne devait" pas écre commode. Le fa- 
rouche législateur moraliste n'avait tolère dans sa République d'autre 
monnaie que la monnaie de fer. Elle lui paraissait sullisamment 
encombrante pour n.ainteuir le commerce dans les limites de la 
nécessité, l'empêcher de prendre l'extension qui propage la corrup- 
tion et le luxe. On voit la difficulté matérielle qu'un magistrat ou 
un fonctionnaire Spartiate aurait eue à vaincre pour se faire jiayer 
en cachette un fort pot-de-vin ! Notre idéal a beaucoup changé, de- 
puis Lycurgue. Moins austères qu'en ce temps-là, nous voulons une 
grande circulation monétaire, et le dicton populaire constate avec 
raison qu'on a fait l'cTgent rond pour qu'il roule plus aisément. 

(3) Les énormes dolcrs de cuivre, semblables à des poids, qui 
avaient cours en Suéde il y a cent ans, et qu'il fallait entasser sur 
des chariots quand il s'agissait d'effectuer un paiement un peu 
considérable, sont une des curiosités de l'ethnologie moderne. 



66 LA QUESTION MONÉTAIRE 

quand on l'achète, son pesant d'or, par exem- 
ple l'essence de roses ; telle autre qui vaut 
beaucoup plus à cause de sa rareté, par exemple 
la perle fine. Mais l'une s'évapore, l'autre s'al- 
tère. Les métaux n'ont pas ces inconvénients. 
Plus ils sont précieux, moins ils sont exposés à 
des causes de destruction. L'or n'a pas plus 
d'ennemis dans la nature qu'il n'en compte dans 
la société. L'argent n'est attaquable que par l'acide 
nitrique; contact à l'abri duquel il est aisé de le 
tenir ; l'oxyde bleuâtre dont il se recouvre à 
l'air, comme d'une patine, lui enlève une quan- 
tité tellement minime que ce déchet n'est pas 
appréciable. Le bronze de notre monnaie divi- 
sionnaire dite de billon est également une matière 
excellente qui résiste à la plupart des dissolvants 
chimiques. Lui aussi se recouvre d'un oxyde 
impalpable qui assombrit les reliefs de la frappe 
et en fait luire les méplats. Le cuivre, presque 
totalement abandonné aujourd'hui, avait à 
redouter Foxyde vulgairement appelé vert-de- 
gris ; sa morsure sur le métal finissait par cau- 
ser à celui-ci une certaine dépréciation, néan- 
moins son principal inconvénient était la mal- 
propreté. Quant au fer, qui, croyons-nous, ne 
fut jamais employé qu'àLacédémone et au Japon, 
il a contre lui — indépendamment de sa vulga- 
rité qui devait entraîner des poids considérables 
et de sa rudesse moléculaire qui le condamnait 
à des empreintes grossières^ partant faciles à 
imiter — le ravage de la rouille, le plus destruc- 
teur de tous les oxydes. Toutefois, le fer lui- 
même serait plus durable que n'importe quelle 
autre substance non métallique. Qu'on examine 
toutes les matières fournies par la nature, on 
verra qu'aucune n'était plus propre que le métal 



LA QUESTION MONÉTAIRE 67 

à jouer le rôle de monnaie, et que, parmi 
les divers métaux, l'or et l'argent — les plus 
beaux d'ailleurs — étaient ceux qui présentaient 
le plus de garanties. 

Sans doute il existe des métaux plus précieux, 
c'est-à-dire plus rares, que l'argent et l'or. Mais 
c'est précisément en raison de leur rareté qu'ils 
ne peuvent pratiquement servir de monnaie. Une 
variation un peu importante dans la demande 
entraînerait un changement trop considérable 
dans leur valeur. Au surplus, ces divers métaux 
sont extrêmement difficiles à travailler. En ce 
siècle, le gouvernement russe a fait un essai de 
monnayage avec le moins rare d'entre eux, le 
platine, et l'on a du y renoncer. Malgré les 
découvertes ininterromj.ues de nouveaux gise- 
ments, l'or et l'argent semblent devoir garder 
longtemps encore leur suprématie (1). 

Mais il ne suffisait pas que la substance à 
monnayer fût à peu près indestructible , il fal- 
lait aussi qu'elle lût aisément divisible pour pou- 
voir frapper indifféremment de grosses et de 
petites pièces de monnaie. Le métal offre cet 
avantage que n'ont point les gemmes. Les trois 
parties réunies d'une pierre précieuse divisée en 
trois valent beaucoup moins que ne valait le 



(1) Voici, d"ap 


rès le Moni 


leur 


industriel de janvier 


1880, 1 


es 


prix 


de quelques-uns 


des métau 


£ les 


plus précieux : 








L'Iridium vaut. 


12.000 f.l 


ekilo 


UErbium vaut. 


37.465 


f. le kilo 


L'Osmium » 


14.315 


» 




L'Yltrium » 


43.045 




» 


Le Palladium » 


13.420 


» 




Le Strontium » 


47.510 




» 


Le Darium » 


19.823 


» 




Le Calcium » 


49.560 




» 


Le Niobium » 


23.330 


» 




Le Glucinium » 


59.470 




» 


Le Rhodium » 


» 


» 




Le Pithium » 


77 090 




» 


Le RuUienium » 


26.430 


» 




Le Zirconium » 


79.293 




» 


Le Didyme » 


33.420 


» 




Le Vanadium » 


123,900 




> 


Le Civium » 


37.343 


» 













68 LA QUESTION MONÉTAIRE 

bloc tout seul avant d'être détaillé. Au con- 
traire, vu la facilité de la fonte, le lingot d'or 
ou le lingot d'argent ne perd rien à être frac- 
tionné. Un kilogramme d'or en poudre a autant 
de valeur qu'un kilogramme d'or en lingot. 

Enfin — toute monnaie, dans une société or- 
ganisée, devant porter un signe qui en garan- 
tisse, sous la responsabilité du gouvernement, 
la vertu loyale et homogène, — aucunes matiè- 
res n'étaient plus aptes que les métaux, surtout 
que l'or et Targent, à recevoir par le moulage 
des empreintes nettes et durables. On ne moule 
pas les pierres précieuses , on ne les grave 
qu'avec une extrême difficulté : cet inconvé- 
nient suffirait seul, s'il n'y en avait pas beau- 
coup d'autres, à les faire rejeter comme monnaie. 

Le plomb et l'étain n'ont eu qu'un rôle acci- 
dentel dans l'histoire de la monnaie métalli- 
que (1). 

Le cuivre, qui fut la première monnaie des 
Hébreux, Vces des Latins, la grosse masse du 
numéraire chez les peuples slaves et Scandina- 
ves, et la monnaie divisionnaire de beaucoup de 
nations européennes j usqu'au second Empire h'an- 
çais, a été remplacé avec avantage parle bronze. 

Quant au nickel, il ne s'emploie qu'allié à 
d'autres métaux (1 partie de nickel pour 3 de 
cuivre) : telles sont les petites pièces belges et 



(Ij Les Latins et les Grecs se servirent de monnaie de plomb. 
Vers le milieu du dix-septiéme siècle, dans le Massachusetts, des 
balles de plomb portant un estampage eurent cours forcé. 

Une monnaie de plomb avec un alliage d'étain circule encore, de 
nos jours, chez les Birmans. Les premiers Bretons, les Syracusains 
sous le tyran Denys, les Romains sous certains empereurs, les An- 
glais sous Charles II, les Javanais, les Mexicains ont connu la mon- 
naie d'étain. Ce métal ne laisse pas dëtre précieux, mais sa trop 
grande flexibilité le met dans une condition tiès inférieure. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 69 

les pièces d'an cent qui circulent aux Etats-Unis. 
Depuis son nouveau régime monétaire, l'Allema- 
gne a sa monnaie fractionnaire en nickel. Il est 
question de l'adopter en France, pour remplacer 
notre monnaie de bronze. 

L'inconvénient sérieux de ce métal, du moins 
pour l'heure actuelle — car la situation peut se 
modifier — réside dans ses fluctuations de prix. 
En tout cas, vu sa valeur bien mférieure à celle 
de l'or et même de l'argent, il ne pourra jamais 
en être question que comme monnaie d'appoint. 

De tout ce qui précède, nous concluons que la 
monnaie d'or et d'argent est au-dessus de toute 
critique. Nous pouvons la considérer comme 
une des « inventions » les plus rationnelles, les 
plus parfaites de l'humanité (1). 

Il y a eu diverses formes de monnaie métal- 
lique. Il y en a eu d'octogonales et d'hexagonales 
en Allemagne, de carrées et de losangiques en 
Angleterre. 11 y a eu les anciennes monnaies 
persanes en forme de petits cimeterres. Il y a 
encore au Japon les itzihus d'argent, et, en 
Chine, les sapèques. Nous ne nous occupe- 
rons ici que de la monnaie circulaire et princi- 



(2) « L'art de fondre ror et l'argent et de leur donner, à Taide 
du marteau, des formes diverses, remonte à une haute antiquité. 
De nos jours encore, le pauvre Hindou qui a économisé quelques 
roupies charge un joaillier de les fondre et de lui en faire un simple 
bracdlet... De même les Gotlis et les Celles avaient autrefois cou- 
tume d'étirer l'or en fils épais, qu'ils enrouLiient ensuite en forme 
de spirale, et que probablement ils portaient autour de leurs doigts 
jusqu'au moment où ce métal leur devenait nécessaire pour quelque 
achat. 11 est fort probable que cette monnaie sous forme da bagues, 
dont on a rencontré de nombreux s-, écimens dans diOer'ntes con- 
trées de l'Europe et de l'Asie, fut le premier pas vers li monnaie 
frappée. On peut avoir, dans certains cas, donné aux bagues, avec 
intention, des poids égaux; car César nous appreml que les Bretons 
portaient des bagues de fer d'un poids déterminé, qui leur servaient 
de monnaie. Dans d'aulres ca=, le» bagues ou bijoux étaient achetés 



70 LA QUESTION MONÉTAIRE 

paiement de la française ou d'Union Latine, 
c'est-à-dire de type français. 



Les savants qui ont traité de la question mo- 
nétaire ont commencé par ne pas s'entendre sur 
la définition du mot monnaie. Aristote a dit que 
la monnaie était une valeur. J.-B. Saj^ soutient 
que c'est le contraire. Les uns disent que c'est 
un équivalent, d'aulres que c'est une mesure; 
ceux-ci un signe, ceux-là un équivalent des va- 
leurs. Il en est qui prétendent que c'est à la fois 
une mesure et un équivalent, ajoutant qu'il faut 
toutefois éviter les équivoques sur le sens de ces 
termes... M. Michel Chevalier définit la mon- 
naie : « un lingot dont la pureté est garantie »; 
M. Stanley Jevons déclare que cette définition ne 
vaut rien. Il lui préfère : « une sorte de dénomina- 
teur commun qui sert à apprécier toutes les va- 
leurs ». Enfin, il y a toute une Ecole pour affir- 
mer que la monnaie est une marchandise. 

Inquiet de ces contradictions, qu'il retrouvait 
d'ailleurs dans les diverses formules de la science 
économique, Malthus, Téconomiste anglais, eut 
l'idée de réviser entièrement toutes les défini- 



et vendus avec Taide de la balance, et certaines peintures égyp- 
tiennes représentent des personnages occupés à peser des bagues: 
tels sont peut-être les sacs d'argent donnés par Naaman à Gehazi, 
dans le second livre des Rois. On dit que cette monnaie en forme 
de bagues est encore eu usage chez les Nubiens... La monnaie 
persane, appelée larin, consiste en un fil cylindrique d'argent, long 
d'environ 6 centimètres, qui est ployé en deux et porte une em- 
preinte à un endroit aplati pour la recevoir. C'est probablement 
un souvenir de la monnaie en bagues. » — Stanley Jevons, 
pi'écité. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 7i 

tions en usage dans les controverses de son 
temps. Il y consacra un ouvrage. 

Quelle satire inconsciente! On n'est jamais 
trahi que par les siens. 

Un compatriote de Malthus, — le grand 
Swift, — a raconté la fameuse querelle qui arma 
tout le royaume de Lilliput contre celui de Ble- 
fuscu, parce que ces dtux voisins, autrefois 
amis, ne pouvaient pas s'entendre sur le point 
de savoir par quel bout, le gros ou le petit, on 
devait ouvrir les oeufs à la coque. Les discus- 
sions des économistes sont-elles plus sérieuses ? 
Malthus nous prouve que non en nous montrant 
que ses collègues se disputaient depuis des années 
sur des mots mal définis. Malthus, du moins, 
a-t-il réussi à les mettre d'accord? Hélas! Ri- 
cardo est venu qui a déclaré que le travail de 
refonte de Malthus, bien loin déclaircir le débat, 
l'avait rendu encore plus ténébreux (1). 

Assurément c'est toujours difficile de faire 
une bonne définition, mais, dans l'espèce, il est 
si simple de s'en passer ! Nous savons tous trop 
bien ce qu'est la monnaie en pratique, à quoi 
elle nous sert, pour éprouver le besoin de dis- 
cuter au sujet de son essence théorique. Tout 
le monde est d'accord sur sa signification comme 
sur son emploi. Cela suffit. Laissons les écono- 
mistes se poser, à propos de' la monnaie, des 
questions qui rappellent les incertitudes du Mar- 
phurius de Molière devant le chapeau de Sga- 
narelle : « Est-ce bien un chapeau ou la forme 
d'un chapeau ? » Laissons-les se demander gra- 
vement si le jour ne serait pas la nuit et si la 
nuit ne serait pas le jour. 



(1) Journal dca Économistes, juiu 1S8S. 



72 LA QUESTION MONÉTAIRE 

N^étant ni de ceux qui méprisent les faits, 
comme Senior, ni de ceux qui les remettent vai- 
nement en question quand nul ne songe à les 
contester, nous ne perdrons pas notre temps à 
choisir parmi les définitions d'Ecole celle qui 
nous semblerait le plus propre à ne pas alaimer 
le bon sens (1). Nous avons un but à la fois 
plus pratique et plus élevé, qui est de montrer 
l'influence non des théories, mais des faits mo- 
nétaires sur le commerce international, leurs 
conséquences pour la production agricole et 
industrielle. Aussi ne sera-t-il pas inutile d'ex- 
poser d'abord brièvement la confusion moné- 
taire où vivent encore des peuples qui font entre 
eux des échanges universels de produits. 

Commençons par indiquer les lois générales 
sar lesquelles sont basés tous les systèmes en 
présence. 

Quoique plus solide que toute autre substance 
propre à fabriquer de la monnaie, le métal lui- 
même n'est pas tout à fait à l'abri de l'usure (2). 
Mais la monnaie d'or et d'argent serait encore 
moins résistante, si l'on n'introduisait dans sa 
confection un alliage de cuivre, appelé aloi. A 



(1) Toutefois, si nous avioi.s à préciser à quelle définition n^us 
nous rallions le plus volontiers, nos préférences iraient à celle d'un 
homme qui a jeté sur les questions qui nous préoccupent une vive 
lumière. Nous avons nomme M. Cernuschi. Voici comment s'exprime 
l'eminent publiciste : « L'or et l'argent sont deux monnaies natu- 
X relies et éternelles. Personi.e ne peut en produire artificiellement, 
» ni par décret, et c'est en quoi gît leur meilleure garantie. ÎS'ul ne 
» peut faire que tout l'or existant ou que tout l'argent existant ne 
» soit identique partout et dans tous les lingots, avant comme après 
» la frappe... Toute parcelle de métal vaut autant que toute autre 
» parcelle du même métal de mêmes titre et poids. » [Or et Ar- 
gent, Paris, Guillaumin, 1874.)* 

(2) A^oir, aux Annexes, la question du frai. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 73 

l'état de pureté absolue, l'or et l'argent sont des 
métaux naturellement friables. L'alliage leur 
donne une grande dureté. 

La proportion de cet alliage est de 1/10 de 
cuivre pour 9/10 d'or ou d'argent dans les pays 
que régit le système décimal ou qui l'ont en par- 
tie adopté (1). Elle est de 1/128 dans les pays où 
subsiste encore la numération duodécimale. C'est 
à cette proportion que l'on donne le nom de titre. 
On dit, par exemple, que les pièces d'or mexi- 
caines sont au titre de 875, c'est-à-dire qu'elles 
contiennent 875 parties de métal fin pour 1000 
d'alliage. Le double ducat d'or hollandais pèse 
6 gr. 988, au litre de 983; le quadruple ducat 
autrichien pèse 13 gr. 960, au ,titre de 986 ; la 
pièce ottomane de 20 piastres en argent pèse 
24 gr. 055, au titre de 830 ; etc., etc. 

La proportion de l'alliage varie, mais aucune 
monnaie du globe ne se compose exclusivement 
de métal pur. 

La quantité de monnaie qu'on tire d'un poids 
déterminé de l'alliage monétaire au titre légal, 
s'appelle la taille. Ln France, la taille d'un 
kilogramme d'or au litre de 9/10 ou 900/1000 
est de 155 pièces de 20 francs. Lq pied désigne, 
au contraire, à combien de pièces de même 
calibre un poids déterminé de métal pur peut 
fournir la quantité de fui (2) qu'elles doivent 
contenir d'après le titre légal. Un kilogramme 



(1) Cela n'est vrai que pour les pièces d*or et pour la j-iéce de 
5 francs en argent. Les pieccs divisionnaires d"argei)t de 2 francs, de 
1 Iraiic, de fr. 50 et de fr. 20 ne con'ieniient plus, do, '.-.'s 18G6, 
que 83o millièmes de n.etal fin. Cette n.esure date de la guerre de 
Sécession, qui détermina sur l'argent une hausse considérable. 

(2) En langage monétaire, le métal pur se dit aussi le fm. 



74 LA QUESTION MONÉTAIRE 

d'or pur fournit le fin nécessaire à 3444 fr. 44 c. 

Quelque parfaits que soient les moyens de 
fabrication, on comprend qu'il est difficile d'ob- 
tenir, dans le titre comme dans le poids des mon- 
naies, une égalité mathématique absolue. D'où 
la nécessité d'une limite légalement prévue et 
tolérée. La tolérance sur le poids ou fcnblage est, 
en France, de] millième pour les pièces de20fr., 
de 2 centièmes pour les pièces de 10 francs, etc. 
La tolérance sur le titre ou remède (1) n'est plus 
actuellement chez nous que d'un millième. En 
Angleterre, la tolérance de poids est de deux mil- 
lièmes. 

Nous avons dit qu'un kilogramme d'or four- 
nit., sous forme de monnaie, 3444 fr. 44 c. Sous 
forme de lingot, il ne vaut plus que 3437 francs. 
Cette valeur du lingot constitue le pair de l'or 
sur le marché. 

Enfin, outre le rapport légal entre les métaux 
précieux qu'on monnaye^ il y a le rapport com- 
mercial. Le rapport légal entre l'or et l'argent 
est fixé par l'Etat; il fut toujours (du moins jus- 
qu'à la première moitié de ce siècle) basé sur l'in- 
tensité de la production et de la consommation de 
l'un et l'autre de ces métaux. 11 a sensiblement 
varié dans le cours des temps historiques. Ne ci- 
tons que les deux points extrêmes de cette échelle 
de variation : sous Jules César, l'or ne valait 
que 7 fois son poids d'argent, tandis qu'il l'a valu 
18 fois, à l'époque de l'invasion des Barbares. 

Actuellement en France, et depuis l'an XI, l'or 
vaut légaleme7it 15 fois et demie plus que l'argent^ 
— l'un et l'autre, bien entendu, sous forme de 
monnaie. 



(1) On dit aussi remède dCalol. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 75 

Sous forme de lingots, le rapport de l'or à l'ar- 
gent, — qui devient alors un rapport purement 
commercial, — est variai le. C'est sur le marché 
de Londres qu'il se règle. On y cote le méfal en 
pence ou deniers. On l'y pèse par onces. L'once 
marchande doit être au titre de 925/1000, dési- 
gné par le mot Standard. 

Enfin, — point important à noter, étant donné 
le but de notre étude — il y a des pays où l'Etat 
prenant à sa charge les frais de fabrication de 
la monnaie (en Angleterre, par exemple), la va- 
leur de la monnaie est exactement celle d'un lin- 
got de même poids et de même titre. Au con- 
traire, en France, quand l'or est au pair, la 
valeur intrinsèque réelle d'une pièce de 20 francs 
se trouve diminuée de fr. 0430, représentant 
les frais de la frappe. 

Notre monnaie, dont la fabrication est régie par 
la loi du 7 germinal an XI, et qui est basée sur 
le système décimal (1), circule, avec réciprocité, 
dans les pays de V Union Latine. Sous ce nom, les 
gouvernements de la France, de la Belgique, de 
l'Italie et de la Suisse formèrent, le 23 décembre 
1865, une convention monétaire en vertu de la- 
quehe toutes les monnaies d'or et d'argent ont 
été soumises, dans l'étendue de ces divers terri- 
toires, aux mêmes règles de poids et de degré 



(1) Pendant que les nations civilisées cherclient à introduire par- 
tout le système décimal et le système métrique, il y a des contrées 
qui se contentent d'une numération beaucoup plus primitive. Un 
explorateur raconte que sur les côtes de Guinée, les nègres, dans 
leurs transactions avec les commerçants européens, font usage d'un 
langage numérique à la portée de tout le monde et bien plus com- 
préhensible que le \olapùck. De un à quatre on compte avec les 
doigts, pour cinq on dit une main, pour dix deux mains ; pour 
vingt c'est un liomme, pour quarante, deux hommes, et ainsi de 
suite. Ainsi, quarante-six se dit : deux hommes, une main et un doigt. 



76 LA. QUESTION' MONÉTAIRE 

de pureté. Ultérieurement, la Grèce a adhéré à 
cette convention. 

Le titre fixé pour la monnaie d'or dans ces 
cinq nations est de 900/1000 et le rapport de l'or 
à l'argent est de 15 1/2. 

Sans toutefois faire portie de l'Union Latine, 
quelques autres pays ont adopté notre système. 
Tels laRoumanie (i), la Serbie (2), l'Espagne ^3), 
les républiques américaines de Colombie, de 
l'Equateur, de Venezuela, du Pérou, de Bolivie 
et de la Nouvelle-Grenade (4). Toutefois leurs 
monnaies n'ont pas cours chez nous et nos caisses 
publiques peuvent les refuser. 

L'Allemagne, les Pays-Bas , l'Autriche-Hon- 
grie, les Etats Scandinaves, les Etats-Unis d'A- 
mérique, le Japon ^5) ont adopté, sinon le système 



(1) Le ley équivaut au franc, le bani au centime. Il y a des pièces 
of de 20, de 10 et de 5 leys ; des pièces argent de 2 leys, de 1 ley 
et de 1/2 ley, ou 58 baiiis. — (Loi du 14 avril 1867.^ 

(2) La dinar équivaut au franc. 

(3) Par décret du 19 octobre 1868, l'Espagne a pris pour unité de 
monnaie^ la peselu, valant 1 franc et pesant 5 grammes, au titre 
finançais de 853/1000. Mais la translbrmation monétaire est loin 
d'ère accomplie dans la péninsule. 

(4) Les uums seuls changeât avec les pays. L'unité est la piastre, 
le peso, le sol ou le venczo'.ano, qui équivaut à la pièce de 5 francs 
et Si divise en centimes. La monnaie divisionnaire eit au titre de 
835/1000, excepté au Pérou, qui a conservé le litre de 900/1000. 

(5) En Allemagne, l'unité monétaire est le 7'eichsmarh, divisé en 
pfennigs, équivalant à 1 fr. 2345. Il y a des pièces d'or de 20, 10 
et reichsmarks; des pièces d'argent de 3, 2 et 1 reichsmarks, de 
30 et de 20 f lennigs. 11 y a également un billon de cuivre et de 
nickel analogue à nos pièces de 10 et 5 centi.nes. — (Lois des 3 dé- 
cembre 1871 et y juillet 1873.) 

Dans les Pays-Bas, l'unité monitaire est le florin, qui se divise 
en 100 cents. Le florin vaut 2 fr. 11 de notre monnaie. 

L' Autriche-Hongrie tend à se rapprocher de notre système moné- 
taire. La pièce d'or de 8 lioiins équivaut exactement à notre pièce 
de 20 francs. La monnaie d'argent austro-hongroise est divisée d'à- 



LA QUESTION MOXKTAIilE 77 

monétaire français, du moins, pour l'établisse- 
ment du titre de leurs pièces d'or et d'argent, 
une base empruntée à notre système métrique 
et décimal. Toutes les monnaies allemandes, les 
pièces de 10 florins or et de 1 florin argent néer- 
landaises, les pièces de 8 florins or et de 1 florin 
argent austro-hongroises, toutes les monnaies d'or 
des Etats Scandinaves, toutes les monnaies des 
Etats-Unis, toutes les monnaies d'or et la pièce 
d'argent de 1 yen japonaises sont au titre légal 
de 900/1000. 

L'Angleterre (1) est à la tète des pays moné- 
taires qui ont conservé, au moins pour le titre 
de l'or, le système duodécimal basé sur l'ancien 



prés l'échelle décimale. L'unité est le llorin, valant 100 Iireutzers. Il 
y a la pièce de 2 florins, de 1 florin, de 1/2 florin. 

La nouvelle unité monétaire en Suède, en Norvège et en Dane- 
mark est la hrona, divisée en 100 œrcs ou centimes. Il y a des 
pièces d"or de 20 et de 10 kronen ; des pièces d'argent de 2 et de 
1 kronen ; de 50, de 40 et de 25 œres. 

Aux Etats-Unis d'Amérique, la monnaie d"or comprend le double 
aigle de 20 dollars (103 fr. 40), l'aigle, le 1/2 aigle, etc. La mon- 
naie a pour unité le trade-dollar, qui vaut 100 cents ; il y a des 
pièces d'argent de 50, d-; 25 et de 10 cents. 

La nouvelle monnaie du Japon semble basiJe sur celle des Etats- 
Unis d'Amérique. Le yen équivaut à peu prés au dollar. Il y a des 
pièces d'or de 20, de 10 de 5, de 2 et de 1 yens; des pièces d'argent 
de 1, de 0.50, de 0,20, de 0.10 et de 0.05 yens. 

(1) Par un préjugé gothique qui peint bien sou esprit person- 
nel, l'Angleterre sera certainement la dernière à se détacher 
d'un système de monnaie, de poids et de mesures qui lui vient 
de Guillaume le Conquérant et qui fut régularisé en 1300 par 
Edouard III. Son unité de monnaie, le schelling, divisé en 12 pence, 
répond au sol d'argent frappé par Charlemagne et qui se composait 
de 12 deniers. La livre romaine, dont on s'était ser^i dans les 
Gaules jusqu'au huitième siècle, était elle-même divisée en 12 onces. 

Les monnaies d'or anglaises sont le souverain ou livre sterling, et 
le demi-souverain, au titre de 910.66/1000. Les monnaies d'argent, 
au titre de 923/1000, sont la couronne, la 1/2 couronne, le florin, le 
schelling et le 1/2 schelling.Le schelling vaut 1 fr. 25 de notre mon- 
naie, le souverain 25 fr. 08. 



78 LA QUESTION MONÉTAIRE 

poids du carat qui servait autrefois à peser éga- 
lement les diamants, les perles et les métaux 
précieux. Ce sont, outre l'Angleterre : les Indes 
anglaises, le Portugal, le Brésil, la Russie (1), 
l'empire ottoman [2). 

Mais les monnaies du premier groupe diffé- 
rant d'unité, et celles du second différant à la 
fois d'unité et de titre, ne sauraient avoir cours 
chez nous à cause de ces disparités fondamen- 
tales. Ajoutons que, dans ces diverses monnaies, 
le rapport de l'or à l'argent n est presque nulle 
part le même. 

Le détail de tous les systèmes en vigueur sur 
la mappemonde monétaire exigerait un gros vo- 
lume. Nous ne faisons ici qu'un croquis très 
sommaire de cette effrayante Babel. Mais il suf- 



(1) Excepté en Finlande, où l"unilé monétaire est le marc d'or à 
100 -pennï équivalant au franc. C'est le système français avec l'éta- 
lon d'or. 

(2) L'unité monétaire, dans les Indes anglaises, est la roupie, 
pièce d'argent dont la valeur intrinsèque équivaut à 2 fr. 3757. — 
(Règlement monétaire du 6 septembre 1870.) 

En PortugaL le rei théoriquement, le milreis (1.000 reis) en pra- 
tique, est l'unité. Monnaies d'or de 10, de 5, de 2, de 1 milreis : 
monnaies d'argent de 500, de 200, de 100 et de 50 reis. Le milreis 
équivaut à 5 fr. 55 de notre monnaie ; la pièce argent de 100 reis, 
ou lésion, à fr. 55. 

Au Brésil, le milreis n'équivaut qu'à 2 fr. 82.97. Les pièces d'or 
sont de 20.000, 10.000, 5.000 reis ; les pièces d'argent de 2.000, 
l.COO et 700 reis. (Loi du 26 septembre 1867.) — Depuis 187'i, cet 
Etat a adopté le système métrique français, mais il n'y a pas encore 
conformé son système monétaire. 

En Russie, ]e rouble, qui équivaut à 3 fr. 96 de notre monnaie, est 
Tunité. Il se divise en 100 hopechs. 

Dans l'empire ottoman, c'est ia piastre, qui équivaut à fr. 225 
(le notre monnaie. Elle se divise en AO jyaras. Il y a des pièces d'or 
de 500, 250, 100, 50 et 35 piastres; des pièces d'argent de 20, 10, 
5 et 1 piastres. 

Au Mexique, c'est le peso, de 100 centaros, valant 5 fr. 564 1/2. 

En Egypte, c'est la piastre de 6 paras, valant fr. 2573. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 7^ 

fit pour les besoins de notre thèse ; et si nos 
leteurs veulent bien ne pas perdre do vue le 
fait sur lequel nous avons tout d'abord appelé 
leur attention^ à savoir, que de pays à pays, les 
monnaies ne se comptent pas, mais se pèsent, 
ils en savent désormais assez pour comprendre 
à quelles difficultés ce déséquilibre universel 
peut donner lieu, à quelles embûches il nous 
expose. 

Bien plus, il est des pays avec lesquels nous 
entretenons des relations commerciales et qui 
n'ont pas de système monétaire propre, tel l'em- 
pire chinois ; car, pour constituer un système 
monétaire, il faut: 1° la fixation d'un rapport 
fondamental des poids d'or et d'argent représen- 
tant la même unité de monnaie ; 2" un titre et 
un mode de division ; 3° le choix de la monnaie 
d'or ou de la monnaie d'argent comme étalon 
de valeur, ou l'attribution du caractère libéra- 
toire illimité tant à l'une qu'à l'autre. — Or, en 
Chine, rien de tout cela n'est déterminé. La 
monnaie y est remplacée par des lingots que 
poinçonnent des banquiers ou des trafiquants de 
métaux, sous la responsabilité personnelle des 
poinçonneurs. 

Mais ce n'est pas tout. Il n'est pas de pays ci- 
vilisé qui n'ait pas, outre la monnaie métallique, 
un papier-monnaie ; et, dans les pays pauvres, 
la monnaie-papier est de beaucoup la plus abon- 
dante. Soumise aux fluctuations des cours, sa 
valeur varie continuellement, de place de com- 
merce à place de commerce. Il va sans dire 
que le papier-monnaie représente, ou est censé 
j'eprésenter une somme égale en monnaie de 
métal existant dans les caisses de l'Etat ou de 
l'établissement financier qui en a fait l'émission 



80 h\ QUESTION MONÉTAIRE 

privilégiée (1). D'où l'appellation de monnaie 
fiduciaire appliquée aux bank-notes anglaises, 
aux roubles-papier russes, aux billets de la Ban- 
que de France (2), etc., etc. Indépendamment delà 
situation générale du crédit de chaque nation et 
des influences politiques, une foule de circons- 
tances concourent à l'instabilité des monnaies 
fiduciaires sur le marclié international. Celles-ci 
ne jouissent pas toutes de la belle tenue du billet 
de banque français. 

Quant au spéculateur, il ne demande qu'à jeter 
ses filets dans cet océan d'eau trouble. 



Dans le paragraphe qui précède, nous avons 
fait allusion aux variations du rapport de l'or 
à l'argent. C'est en élucidant tout d'abord 
ce point que nous allons être amené à préciser 



(1) « L'origine du billet de banque n'est autre que le premier cer- 
tificat de dépôt délivré au déposant par rétablissement financier 
dépositaire. Les certificats de dépôt, appelés parlics de banque, 
équivalaient évidemment à des espèces, puisque le porteur pouvait, 
à toute réclamation, retirer la somme inscrite sur le certificat; ils 
devenaient transmissibles, soit par simple tradition du titre, soit 
par endossement régulier. » — H. Ltfèvre, Le change et la. banane. 

(2) « Ce qui fait la différence essentielle entre la Banque d'Angle- 
terre, représentant les anciennes banque?, et la Banque de France, 
qui est le type de la banque moderne, c'est que la première, en 
vertu de l'acte de 1844, ne peut émettre de billets pour une somme 
supérieure à l'encaisse métallique augmentée de la dette de l'Etat, 
qui est considérée comme équivalente aux espèces; — tandis que la 
seconde peut émettre une quantité de billets de banque plus consi- 
dérable que son encaisse et dont l'excédent est représenté par du 
papier de commerce escompté par elle ; son action est donc théori- 
quement illimitée. » — H. Lefèvre, ibid. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 81 

les véritables causes de la crise monétaire 
actuelle. 

Nous lisons dans le savant ouvrage de M. Le- 
fèvre, déjà cité : 

« Puisque les gouvernements se réservaient, dans un intérêt 
commun, la fabrication de la monnaie, c'est-à-dire la division 
des métaux précieux en petits lingots estampillés d'un poids et 
d'un titre déterminés, il fallut naturellement introduire aussi 
certain rapport entre les poids de l'un et l'autre métal considérés 
comme s'équivalant. L'appréciation de ce rapport ne peut être 
faite que parle public lui-même qui, selon des données fort diffi- 
ciles à déterminer mathématiquement, estime qu'il doit échanger 
un poids d'or contre. un poids d'argent 12, 13, 14, 14 1/2, 15, 
15 1/2, 16 fois plus grand. L'expérience a prouvé que les varia- 
tions de proportion dans les échanges de l'or avec l'argent étaient 
très lentes à s'opérer. L'autorité centrale ne fait que régulariser 
d'une façon plus ou moins heureuse, et consacrer, comme c'est 
son rôle, par des lois positives, l'expression du sentiment gé- 
néral. Lorsque les relations des hommes entre eux étaient diffi- 
ciles et rares, il pouvait y avoir, et il y avait en effet des diffé- 
rences plus ou moins considérables entre les rapports de l'or à 

l'argent selon les différents pays mais aujoui'd'hui que tous 

les marchés sont en communication presque immédiate les uns 
avec les autres, ces dilTérences sont pour ainsi dire nulles dans 
l'espace; mais elles existent et existeront toujours dans le temps, 
suivant l'intensité de la production et de la consommation de 
l'un et de l'autre de ces métaux. » 

La production est un facteur qui dépend des 
libéralités de la nature et de l'activité de l'indus- 
trie minière. Quant à la consommation plus ou 
moins grande, elle peut dépendre, comme on va 
le voir, de causes tout à fait artificielles, du 
simple caprice politique d'une nation, du crédit 
que rencontre aujourd'hui telle théorie écono- 
mique, de la confiance que telle autre inspirera 
demain. 

Locke, et après lui lord Liverpool, furent 
les premiers qui se préoccupèrent des varia- 
tions de valeur entre les deux métaux. L'im- 
portance qu'ils y attachèrent détermina la fon- 
dation d'une Ecole dont Montesquieu, dans ses 



82 LA QUESTION MONÉTAIRE 

Lettres persanes^ se fit le truchement para- 
doxal : 

« Je Iremble toujours, écrivait Rliédi à son ami Usheck (1), 
» qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui 
» fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, 
» détruire les peuples et les nations entières. 

ï Que nous a servi l'invention de la boussole et la découverte 
» do tant de peuples, qu'à nous communiquer leurs maladies 
» plulôtque leurs richesses? 

» L'or et l'argent avaient été établis par une convention géiié- 
» raie pour être le prix de toutes les marchandises et un gage 
h de leur valeur, par la raison que ces métaux étaient rares et 
s inutiles à tout autre usage. — Que nous impoi'tait-il donc qu'ils 
» devinssent plus communs, et que pour marquer la valeur d'une 
» denrée nous ayons deux ou trois signes au lieu d'un? 

» Cela n'en était que plus incommode. 

ï Heureuse ignorance des enfants de Mahomet! etc. » 

Nous retrouverons plus loin les paradoxes de 
Rhédi sous la plume ou dans la bouche de nos 
éconoiuistes les plus écoutés. Pour l'instant, 
nous ne nous attachons qu'à montrer comment 
a pris naissance l'idée du monométaUisme, c'est- 
à-dire de la théorie qui, poar éviter les inconvé- 
nients de l'agio et soi-disant simioUfier les 
moyens d'échange, rejette l'emploi simultané 
des deux métaux, n'attribue qu'à l'un d'eux la 
qualité de monnaie légale ou d'unique étalon 
monétaire {légal tender^ pour nous servir de 
l'expression anglaise), et réduit l'autre à ne plus 
être qu'une marchandise. Ehe permet sans doute 
l'usage d'une monnaie fabriquée avec le métal 
dédaigné, mais seulement comme monnaie d'ap- 
point et pour la circulation intérieure; elle ne 
lui accorde pas la force virtuelle libératoire, lui 
refuse le cours au delà d'une certaine somme très 
limitée, et la proscrit absolument dans les rela- 
tions avec l'étranger. 

(l) Montesquieu, Letli-es persanes, CV. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 83 

Les principes de cette École restèrent d'ail- 
leurs lettre morte jusqu'en 1816. 

Avant cette époque, tous les Etats susceptibles 
de faire entre eux des échanges de denrées, se 
servant indifféremment de monnaie d'argent ou 
d'or, étante comme nous disons aujourd'hui, bi- 
métaUistes, prenaient le soin de fixer le rapport 
des deux métaux d'après les éléments d'appré- 
ciation fournis par le commerce en général. 

L'Angleterre comme les autres. En dernier 
lieu, le rapport de l'or à l'argent, dans le 
Royaume-Uni, était de 1 à 15. 2L En France, il 
était de 1 à 15.50. Mais dans l'un et l'autre pays, 
il n'existait aucune limite au droit de frappe des 
deux métaux. 

C'est la loi du 7 germinal an XI qui fixa la 
valeur de l'or à 15 fois 1/2 plus que l'argent. Elle 
nous régit encore. Du reste, le législateur de 
germinal ne fit que consacrer un taux déjà rendu 
légal par l'ordonnance royale du 30 octobre 1785 
et par la loi du 28 thermidor an III. 

La disparité que nous venons de signaler entre 
le rapport anglais et le rapport français fut la 
cause déterminante ou le prétexte de la première 
accession pratique au monométallisme. Alarmé 
par les agissements de la spéculation, qui pro- 
fitait de cette disparité pour drainer l'or du 
Royaume-Uni, le Parlement — qui, déjà, avait 
décrété une suspension provisoire de la frappe 
des pièces d'argent dans les hôtels de monnaie 
anglais — rendit cette mesure définitive, et, par 
un acte d'Etat connu sous le nom de Pacte de 
1816, soumit l'Angleterre au régime du mono- 
métallisme or, dont elle ne s'est pas encore dé- 
partie. 

Dans la période entre cette date (1816) et 



84 LA QUESTION MONÉTAIRE 

1848, rien d'important à noter, à parf. l'adoption 
du nouveau système anglais par le Portugal et, 
en 1836, le monométallisme-argent imposé aux 
Indes par la métropole. Mais, depuis qu'il a perdu 
son empire colonial, le Portugal n'a plus été 
qu'une petite quantité; l'action commerciale de 
l'Angleterre s'exerçait en dehors du continent 
et les Indes étaient bien loin d'entretenir avec 
nous les relations que nous avons aujourd'hui. 

Au surplus, tant qu'il existait des Etats im- 
portants où la frappe des deux métaux demeurait 
libre, les difficultés, qui devaient prendre plus 
tard des proportions si redoutables^ pouvaient se 
tourner aisément. Les peuples bimétallistes ser- 
vaient d'intermédiaires naturels, soit aux peu- 
ples légalement monométallistes^ comme l'An- 
gleterre, les Indes, le Portugal, soit aux peuples 
monométallistes défait, c'est-à-dire n'ayant guère 
chez eux qu'un seul métal, l'argent, par exemple 
la Russie, l'Autriche, le Mexique. L'Angleterre, 
monométalliste-or, avait-elle un paiement à 
effectuer au Mexique, monométalliste-argent, 
elle envoyait son métal jaune en France, qui 
prenait l'obligation à son compte, et s'acquittait 
envers le Mexique soit avec du métal blanc, soit 
avec du papier. Pour l'opération inverse, rien 
n'empêchait de suivre la même voie. 

Sinon en théorie, xlu moins en pratique, on était 
alors sous le règne d'un bimétallisme universel, 
l'argent aussi bien que l'or continuant, malgré le 
singularisme del'Angleterre, à remplir safonction 
normale dans les échaniJ'es internationaux (l). 



(1) Quant à Tagio, il se contint, pendant la première moitié du 
siècle, dans des limites très étroites. Les deux métaux se balancèrent 
constamment, en dépit des variations de l'extraction. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 85 

L'adoption de l'étalon d'or par les Etats-Unis 
d'Amérique en 1859(1) ne modifia pas la situation 
générale, et Ton peut dire que cette période de 
1816 à 1848 s'est, en réalite, prolongée jusqu'en 
1873, puisque la véritable crise monétaire dont 
soufïre maintenant le monde entier date seule- 
ment d'il y a seize ans. 

Si nous avons d'abord divisé en deux par- 
ties cette longue phase uniforme, c'est que 
l'année 1848 fut le signal d'une grande émotion 
dans les sphères économiques; elle réveilla de 
leur long sommeil des querelles qui, depuis lors, 
au lieu de se rendormir, sont arrivées peu à peu 
au dernier degré de l'agitation. 

Quel est le contemporain qui n'a pas gardé le 
souvenir de cette année fameuse où Marshall 
découvrit les gisements aurifères de la Californie? 
Cette date est associés à trop de rêves pour qu'on 
la puisse oublier. Trois ans après, nouvelle sen- 
sation : les recherches d'Hargraeves mettent au 
jour les filons australiens. En 1856, les deux ex- 
ploitations avaient déjà produit ensemble douze 
cent cinquante mille neuf cents kilogrammes 
d'or, soit une valeur de quatre milliards deux 
cent trois millions de francs ! 

11 en fallait beaucoup moins pour déchaîner la 
fureur des systèmes. Michel Chevalier prophé- 
tisa que l'or allait tomber à rien en très peu de 
temps. 11 ne songea pas à se demander si cet 
accroissement de richesse métallique n'allait pas 
avoir pour premier effet de développer le com- 

(1) Dans le gouvernement de TUnion, le rapport de l'or à l'argent 
était de 1 à 12; il s'ensuivit une exportation de l'or. On le mit de là 
16.15, et ce tut l'argent qui sortit. Après cette double expérience 
l'Etaf crut obviera tout inconvénient en adoptant le système anglais. 
On verra qu'il a dû en rabattre depuis. 



86 LA QUESTION MONÉTAIRE 

merce et, par conséquent, de relever le prix de 
l'or. Levasseur demanda que, sans perdre une 
minute, on se mît à démonétiser l'argent ; et, na- 
turellement, les Anglais, Cobden entête, d'applau- 
dir. Profitant de la circonstance pour « affirmer 
les véritables principes économiques », M. de 
Parieu « démontra » l'impossibilité de maintenir 
le rapport fixe entre les deux métaux. Le branle 
était donné ; les savants ne devaient plus s'arrêter 
dans ce « rêve généreux » (1). 

Mais le vieux bon sens des races latines ne 
se laissa pas entamer et, pendant que les docteurs 
et les charlatans pâlissaient, les uns sur leurs 
gloses prophétiques, les autres sur leurs empi- 
riques formules, l'Union Latine, dont nous avons 
déjà parlé, se fondait dans le but, non pas seu- 
lement, comme nous l'avons dit au précédent 
paragraphe, de soumettre aux mêmes règles le 
poids et le titre des monnaies ayant cours sur 
le territoire des cinq Etats, mais encore de con- 
sacrer le principe du double étalon, de maintenir 
autant que possible le rapport entre les deux 
métaux^ et combattre la dépréciation de l'or. 
Les pays contractants s'engagèrent à fabriquer 
leurs pièces de 5 francs en argent au diamètre 
uniforme de 35 millimètres, au titre droit de 
900 millièmes, et au poids de 25 grammes, avec 
une tolérance de 2/1000 sur le titre et de 
3/1000 sur le poids; puis ils réduisirent toutes 
leurs monnaies divisionnaires au titrage de 



(1) Ces formules Icaudativessont la base du langage de la plupart 
des monométallistes et de tous les libre-échangistes sans exception. 
On les retrouve dans toutes leurs brochures. U est vrai que, depuis 
une couple d'années, ils ont mis, et pour cause, une sourdine à leur 
optimisme. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 87 

835 millièmes, avec une tolérance de 3 millièmes 
(articles 3 et 4). 

Cette convention fut signée le 23 décembre 
1865 par la France, la Belgique, l'Italie et la 
Suisse. La Grèce s'y adjoignit le V janvier 
1869. Les hautes parties contractantes décidè- 
rent en outre qu'elles se réuniraient chaque année 
pour fixer d'un commun accord la quantité de 
monnaie q^ic chaque Etat pourrait émettre. 

Grâce à ces précautions, l'équilibre des deux 
métaux put défier les sautes les plus anormales 
dans la production minière ; il résista au siège 
en règle qu'organisèrent contre lui les savants 
dcbater^s de la Conférence de 1867; jusqu'en 
1873, il continua à sauver l'univers commer- 
çant. 11 y a seize ans encore, d'après les calculs 
de M. Allard, 310 millions d'habitants bimétal- 
listes servaient d'intermédiaires entre 81 mil- 
lions de monométallistes-or et 826 millions de 
monométallistes-argent; et ils le pouvaient d'au- 
tant mieux que, de ces trois groupes, ils for- 
maient le plus important comme commerce et 
mouvement de fonds. 

L'Allemagne, en 1873, est venue rompre Té- 
quilibre, déterminer la démonétisation générale 
de l'argent et la crise industrielle qui en est la 
plus claire conséquence. 

Lorsque l'indemnité de guerre eut fait affluer 
l'or chez nos vainqueurs, ces derniers entrepri- 
rent une réforme monétaire calquée sur le s,ys- 
tème anglais. Déjà une loi du 4 décembre 1871 
avait créé une monnaie d'or , le reichsmark, 
dont Tuniié, le mark, vaut 1 fr. 23; une autre 
loi du 9 juillet 1873 abolit les anciennes mon- 
naies allemandes; adopta l'étalon d'or unique et 
décida que l'argent, réduit au rôle de monnaie 



88 LA QUESTION MONETAIRE 

d'appoint, n'aurait cours forcé dans les paie- 
ments que jusqu'à concurrence de 20 marks. 

Cet exemple fut de très près suivi par la Hol- 
lande et par les trois Etats de race Scandinave, 
la Suède, la Norvè.qe et le Danemark, liés en- 
semble par un traité qui prit le nom d'Union 
Scandinave. 

Comme le dit M. E. Fauconnier dans son 
excellente brochure intitulée L'argent et /'or(l), 
ce fut, à partir de ce moment, dans tout le nord 
de l'Europe^ « une guerre générale à l'argent » . 

L'Allemagne entreprit alors sur une vaste 
échelle la fonte de ses thalers d'argent démoné- 
tisés, elle se mit à vendre aux nations bimétal- 
listes le plus de métal blanc qu'elle put. Pendant 
quelque temps, celles-ci se prêtèrent à cette ma^ 
nœuvre, n'ayant pas d'abord mesuré l'étendue 
du péril ; mais elles finirent par s'apercevoir que 
l'Allemagne allait absorber tout leur or. Il ne 
s'agissait plus de discuter, mais de se défendre. 

Déjà, d'année en année, l'Union Latine avait 
réduit le chiffre de ses émissions d'argent; le 
5 novembre 1878, elle déclara exécutoire à partir 
du P'"janvier suivant la suppression de la frappe 
des écus (2), et limita aux exigences les plus 
strictes du commerce intérieur de chaque Etat 
contractant la frappe de la monnaie division- 
naire. 

Cette situation dure encore. Les pays inté- 
ressés ont dû renouveler leur réciproque engage- 

(1) Paris, Germer-Bailliére, 1S81. 

(2) Sauf pour l'Italie qui, désireuse de retrancher de sa circula- 
tion les coupures inférieures à 5 francs de son papier-monnaie, fut 
autorisée à laire frapper, à titre exceptionnel, dans le cours de lS7v), 
une somme de 20 millions de francs de pièces de 5 lire. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 89 

ment avec de légères modifications sans impor- 
tance pom' le principe même de Tentente. 

La dernière convention date du 6 novembre 
1885. Exécutoire depuis le V' janvier 1886, elle 
restera en vigueur jusqu'au T-- janvier 1891. 

« Le monnayage des pièces de 5 fi'ancs, dit i'arlicle 8, est 
provisoirement suspendu. Il pouri'a être repris lorsqu'un accord 
unanime se sera établi, à cet égard, entre tous les Elats contrac- 
tants. 

» Toutefois, si l'un des Élats voulait reprendre la frappe li])re 
des pièces de 5 francs d'argent, il en aurait la faculté, à la con- 
dition d'échanger ou de rembourser, pendant toute la durée de la 
présente conveniion, en or et h vue, aux autres pays contrac- 
tants, sur leur demande, les pièces de 5 francs d'argent fnippées 
à son effigie et circulant sur leur territoire. En outre, les autres 
Etals seraient libres de ne plus l'ecevoir les écus de l'Etat qui re- 
prendrait la frappe desdites pièces. • 

» L'Etat qui voudra reprendre ce monnayage devra, au préa- 
lable, provoquer la i-éunion d'une conférence avec ses coassociés, 
pour régler les conditions de cette reprise, sans cependant que la 
faculté mentionnée au paragraphe précédent soit subordonnée à 
rétal)iissement d'un accord et sans que les conditions d'échange 
et de remboursement stipulées au même paragraphe puissent être 
modifiées. » 

Aux termes de l'article 9, les Etats composant 
l'Union Latine se sont engagés à ne frapper des 
pièces d'argent de 2 fr., de 1 fr., de fr. 50 et 
de fr. 20, que pour une valeur correspondant 
à 6 fr. par habitant (1). 

Signalons enfin les dispositions des articles 5 
et 6 relativement à la circulation de cette mon- 



(1) Soit: pour la France, l'Algérie et les colonies, 236.000.000 de 
francs; pour la Grèce, 13.000.000 ; pour l'Italie, 182.400.000 ; pour 
la Suisse, 19.000.000 ; pour la Belgique, 33-800.000. 

Des autorisations de frappe exceptionnelle et non moins limitée 
quant aux sommes ont été stipulées par ce même article 9 en faveur 
des gouvernements français et italien, pour ta refonte et le rempla- 
cement d'anciennes monnaies retirées de la circulation. 

En outre et «eu égard aux besoins de la population », le gouver- 
nement fédéral suisse est autorisé, à titre exceptionnel, à faire fabri- 
quer pour 6 millions de pièces divisionnaires d'argent. 



90 LA QUESTION MONÉTAIRE 

naie divisionnaire: 1° Elle a cours légal, entre 
les particuliers de TEtat qui les a émises, jusqu'à 
concurrence de 50 francs pour chaque paiement ; 
— 2° l'Etat qui l'a mise en circulation est obligé 
de la recevoir de ses nationaux sans limitation 
de quantité ; — 3" les caisses publiques de cha- 
cun des cinq Etats contractants ne peuvent accep- 
ter que jusqu'à concurrence de 100 francs pour 
chaque paiement la monnaie divisionnaire fabri- 
quée par un ou plusieurs des quatre autres 
Etats. 

11 va sans dire que tous les autres pays qui 
sont bimétallistes, sans toutefois faire partie de 
rUnioji Latine, ayant éprouvé le même besoin de 
se protéger, ont adopté, chacun pour soi, des 
mesures analogues. 

Partout, la frappe de l'argent est suspendue ; 
ici par principe^ là par nécessité, aucun hôtel 
de monnaie n'accepte de lingots d'argent ; les 
Etats en achètent tout juste ce qu'il faut pour les 
minces besoins de la monnaie divisionnaire ; le 
métal blanc, dont les extractions restent nor- 
males, afflue sans autre emploi que l'orfèvrerie 
sur le marché de Londres, sa valeur décroît à 
vue d'œil, on le traite dédaigneusement de 
« métal des pauvres ». Depuis la suspension du 
monnayage, il a perdu 18 0/0 de son prix, et,, 
comme on le voit, cette dépréciation est unique- 
ment due à ce que nous appelions plus haut des 
causes tout à fait artificielles. Elle résulte d'un 
caprice allemand favorisé par les querelles non 
moins allemandes que les mono-maniaco-métal- 
listes ont cherchées aux bons et loyaux écus de 
nos pères. 

Si le « rêve généreux » de ces habiles gens 
était d'entraver le commerce, ils l'ont déjà 



LA QUESTION MONÉTAIRE 91 

réalisé. De par la démonétisation de l'argent et 
en dépit de la fidélité platonique des Etats bimé- 
tallistes pour leur principe, nous vivons en fait — 
contrairement à ce qui avait lieu avant 1873 — 
sous le règne d'un monométallisme universel, ou 
plutôt d'un antagonisme universel. 

Il y a maintenant, sur la surface du globe, près 
de 31 milliards de monnaie d'or et près de 42 
milliards de monnaie d'argent qui ne peuvent 
pas s'échanger entre eux. 

Il y a 390 millions d'hommes qui s' obstinent à 
ne vouloir ni payer ni recevoir qu'en or, et 826 
millions d'hommes qui ne peuvent ni payer ni 
recevoir qu'en argent. 

Et il n'y a plus, comme auparavant, de nations 
qui consentent à jouer le rôle d'intermédiaires. 

Voilà la crise monétaire. 

Ses conséquences? Nous les avons résumées à 
un de nos confrères qui nous fit l'honneur de 
nous interviewer (1) au sujet de ces importantes 
questions : 

« Les deux tiers du monde, c'est-à-dire les 
monométallistes argent, obligés de subir des 
changes énormes pour solder leurs achats à l'é- 
tranger, se mirent à produire du blé en quan- 
tités immenses. 

» Ils firent mieux encore. 

» Comme ils n'étaient pas plus sots que nous, 
ils résolurent de travailler eux-mêmes et chez, 
eux une bonne partie des matières premières 
qu'ils avaient coutume de vendre aux usiniers 
européens. 

» Les produits sortis de leur sol et de leurs ma- 



(l) Le Malin du IG novembre 18S8. 



92 LA QUESTION MONÉTAIRE 

nufaciures devinrent pour eux des monnaies 
d'échange, dont l'emploi leur procurait un double 
bénéfice : l'économie du change et le profit de 
vente. 

» Voulez-vous un exemple ? 

» Bombay, qui en 1873 n'avait que 450.000 
broches filant le coton, en a maintenant 2.230.000. 

» On se figure l'effroyable production de ces 
peuples, produisant eux-mêmes leurs matières 
premières, ayant la main-d'œuvre à bas prix, 
un climat fécond , des terres non épuisées 
comme les nôtres par une culture ininterrompue 
depuis plusieurs siècles, n'ayant ni dettes d'Etat, 
ni charges militaires. » 

Nous ajoutions que l'Europe, effrayée par l'in- 
vasion des produits de tous ces pays neufs, 
jusque-là ses meilleurs tributaires, ses acheteurs, 
crut avoir raison de cette soudaine concurrence 
en élevant ses barrières de douane. Nos lecteurs 
savent déjà ce qu'il faut en penser; ils le ver- 
ront mieux encore par la suite de ce travail. 



Abordons maintenant la querelle des deux 
Écoles monométalliste et bimétalliste. Les ques- 
tions qu'elle soulève sont nombreuses, compli- 
quées, tellement connexes, que leur étude peut 
engendrer parfois la confusion. Pour ne pas 
s'égarer dans ce dédale de considérations et 
d'arguments, souvent à double tranchant, il im- 
portait, avant tout, d'exposer la situation géné- 
rale monétaire du globe. Notre lecteur la connaît 
assez maintenant ; il pourra suivre la controverse 
des deux partis en présence et se former une 
opinion. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 93 

Il sait que l'Angleterre a précédé tous les au- 
tres peuples dans l'adoption de l'étalon d'or 
unique, et que cette réforme remonte déjà au 
début de ce siècle. Il a dû se dire que, puisque 
l'Angleterre s'y était tenue, c'est qu'appa- 
remment elle s'en trouvait bien. Mais ceci reste 
à démontrer. 

Jamais le Royaume-Uni n'a connu de crises 
monétaires plus fréquentes et plus graves que 
depuis le pacte de 1816, devenu la source d'un 
agiotage effréné. En 1825, soixante-trois maisons 
de banque arrêtèrent leurs paiements ; la Banque 
nationale dut émettre des billets d'une livre 
sterling, se faire ouvrir par la Banque de France 
un crédit de 2 millions de livres en traites sur 
Paris à trois mois de date. En 1837, en 1847, nou- 
velles crises. En 1866, panique universelle : dans 
la seule journée du vendredi II mai, la réserve 
delà Banque fut réduite de près de moitié. Tout 
dernièrement, une autre crise est survenue, qui 
n'est pas encore tout à fait calmée. 

L'entêtement britannique a longtemps résisté 
à l'évidence. De plus, on n'est pas impunément 
la mère patrie du Libre-échange, et le mono- 
métallisme se professe au Cobden-Club comme 
l'un des dogmes inattaquables de cette religion 
révélée. 

Toutefois, son attachement aux traditions les 
plus absurdes n'arrive jamais à étoufïér, chez 
l'Anglais, le sens pratique de ses intérêts. Il 
pourra s'aveugler plus ou moins longtemps sur 
les mérites de son système économique, mais, du 
jour où il sera convaincu que les dieux qu'il adore 
sont les ennemis du busmess, il les reniera les- 
tement . 

Il y a encore peu d'années, en aurait en vain 



■94 LA QUESTION MONÉTAIRE 

cherché dans toute l'étendue du Royaume-Uni 
un partisan du bimétahisme. Mais la série de 
crises que nous venons d'énumérer, et surtout 
la désastreuse situation agricole où ce grand 
pays s'est vu finalement plongé, ont dessillé les 
yeux de quelques-uns, ému les plus réfractaires. 
Au cœur de la monométalliste Angleterre, un 
parti bimétalliste s'est récemment formé, assez 
puissant, assez actif pour avoir déjà réussi à 
remettre en litige toutes les questions qu'on 
croyait, là-bas, à jamais vidées. A la tète de ce 
parti se trouve un homine de la plus grande va- 
leur, M. Goschen, devenu aujourd'hui chancelier 
du royaume. Le 20 septembre 1886, une Com- 
mission royale fut chargée de faire une enquère 
sur « les changements qui se sont produits dans 
la valeur relative de l'or et de l'argent ». C'était 
l'aveu officiel que tout n'allait pas pour le mieux 
dans le plus monométalliste des pays. 

Eh non ! tout ne va pas pour le mieux. De- 
mandez àla Chambre de commerce deManchester, 
jadis le tabernacle du libre-échange. Vers la fin 
de l'année dernière, cette docte assemblée adop- 
tait, par 38 voix contre 28, une résolution ainsi 
conçue : 

« Vu les heures de travail excessives prati- 
» quées dans les filatures de coton de l'Inde bri- 
» tannique, la Chambre de commerce de Man- 
» chester recommande que les prescriptions du 
» British Factory acts (lois de réglementation 
» des heures de travail dans les usines) soient 
» étendues immédiatement, en ce qui regarde 
» le travail des femmes, des adolescents et des 
» enfants, aux usines de tissage et de filature 
» dans l'Hindoustan. » 

La proposition était appuyée de ces considé- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 95 

rants d'humanité et de justice: « Les populations 
» de rinde n'ayant pas elles-mêmes les moyens 
» de se protéger, il est du devoir de la métropole 
» de prendre le parti des ouvriers des usines 
» indiennes. » 

D'où venaient ces nobles élans de philanthropie 
auxquels les industriels manchestériens n'avaient 
pas jusqu'alors habitué le monde commercial ni 
leurs ouvriers L.. Un des membres de la minorité 
eut le courage de le dire : « Soyons honnêtes, 
» s'écria-t-il ; avouons franchement que nous 
» réclamons cette mesure pour atténuer la con- 
» currence ! » 

Et, en effet, la i^ésolution s'était produite de- 
vant la Chambre de commerce de Manchester 
aussitôt après le dépôt d'un rapport qui montrait 
le progrès de la concurrence indienne sous un 
jour des plus menaçants. 

Détournés ou directs, loyaux ou enveloppés 
dans une escobarderie bien topique, ces aveux 
prouvent que l'Angleterre a beaucoup rabattu 
de son optimisme ancien. Le miroir de ses sen- 
timents actuels vient d'ailleurs de nous être p"ré- 
senté par le rapport, longtemps attendu, de la 
Commission royale du 20 septembre 18^6. Ah! 
les temps sont bien changés ! 

On l'a dit avec raison, ce rapport — synthèse 
d'une enquête qui a duré deux ans, et au cours 
de laquelle les commissaires ont interrogé tout ce 
qui compte dans l'industrie, la finance et l'éco- 
nomie politique en Angleterre et aux Indes — 
est une véritable mine de renseignements pour 
l'histoire passée, présente et future de la grosse 
et délicate question monétaire. Jamais le pour et 
le contre des deux doctrines concurrentes, mo-- 
nométallisme et bimétallisme, n'ont été exposés 



96 LA QUESTION MONETAIRE 

si minutieusement, avec tant de pièces à l'appui. 
A la vérité, c'est un document unique et complet. 

Précisons d'abord en quoi consistait le ques- 
tionnaire soumis à la Commission royale. 11 
s'agissait de savoir si les fluctuations qui se sont 
produites dans la valeur relative de Tor et de 
l'argent ont été déterminées : 

Par la dépréciation de V argent ; 

Par la hausse de Vor ; 

Ou par ces deux causes à la fois. 

De plus, si cette dépréciation ou cette hausse 
a été déterminée : 

Par une pléthore d'argent ou une diminution 
de la demande ; 

Par la rareté de Vor ou V accroissement de la 
demande; 

Ou par ces deux causes réunies. 

Après quoi, la Commission devait examiner 
l'influence produite par ces variations sur les in- 
térêts généraux industriels et économiques du 
Royaume-Uni, et indiquer les remèdes ou cor- 
rectifs à employer pour neutraliser au besoin 
cette influence. 

La Commission royale se composait de douze 
membres, choisis parmi les sommités économi- 
ques du royaume. 

Après un débat minutieux dont nous donnons 
plus loin (1) le résumé et la physionomie, les douze 
commissaires ont reconnu d'un accord unayiime : 

\° Que, depuis 1873, des fluctuations violentes 
se sont produites et qu'elles ont eu pour résultat 
une notable dépréciation de l'argent ; 

2" OivC évidemment, c'est du jour où les pays 

(1) Voir, aux Annexes, la Querelle des mono et des bimétallistes . 



LA QUESTION MONÉTAIKE 97 

d'Union Latine ont décidé la suspension de la 
frappe de l'argent que date cette instabilité suc- 
cédant à une période de fixité presque complète 
dans le rapport ; 

3'^ Qu'une fois le lien rompu, le marché de 
Targent-métal s'est trouvé sujet à l'influence de 
tous les facteurs qui affectent le prix d'une mar- 
chandise quelconque, puisque, en effet, ce métal 
était devenu une denrée comme une autre. 
- Sur la question des remèdes, la Commission 
s'est départagée en deux parties égales : six mo- 
nométallistes et six bimétallistes : 

Les premiers, acceptant l'idée du double éta- 
lon pour les Indes et demandant pour l'Angle- 
terre même certaines mesures qui constituent, 
sans qu'ils l'avouent, un commencement de re- 
tour à l'ancien régime (1) ; 

Les seconds, se prononçant carrément pour 
l'adoption du double étalon de valeur et pré- 
voyant des malheurs incalculables si le statu quo 
est maintenu (2). 



(1) Ils se demandent, en effet, s'il ne conviendrait pas d'entrer en 
pourparlers avec les gouvernements étrangers pour les déterminer à 
accroître leur monnayage d'argent pendant un certain nombre d'an- 
nées, moyennant engagement de la part de l'Inde de ne pas fermer 
ses hôtels de monnaie pendant le même la[)s de temps. Ils pro- 
jiosent, en outre, d'autoriser la Banque d'Angleterre à émettre de 
petites coupures de papier à liase d'argent, coupures qui pourraient 
se substituer au demi-souverain et qui remédieraient peut-être « aux 
inconvénients de l'état de choses actuel, sur lequel l'attention pu- 
blique s'est si sérieusement portée. » Ils vont enfin jusqu'à recom- 
mander l'émission de bank-notes de 20 shillings garanties par un 
gage métallique en argent, ne doutant pas que ce papier serait 
bientôt très employé. « Le marché étant ainsi ouvert à l'argent, 
disent-ils, la baisse de ce métal serait enrayée, sans compter qu'on 
restreindrait l'emploi de Vov. » 

^2) Toutefois, aucune solution ne leur paraît possible sans con- 
cert international. Ils demandent que les principales nations com- 
merciales du glob?, telles que les Etats-Unis, 1 Allemagne et les 
Etats de l'Union Latine, soient en premier lieu consultées en vue de 
leur a:lhésion à une coulêrence avec le Royaume-Uni, — conférence 
où seraient représentées l'Inde et les colonies britanniques. 



£8 LA QUESTION MONÉTAIRE 

En somme, — et cela résulte des concessions 
de l'école adverse (1), — l'enquête de la Commis- 
sion royale serait plutôt favorable à la thèse des 
bimétallistes. 



Personnellement, nous n'avons pas à faire 
mystère de nos préférences. Entre les deux sys- 
tèmes, celui qui se rapprochera le plus du bimé- 
tallisme, c'est-à-dire celui qui rendra à l'argent 
sinon sa valeur ancienne absolument, du moins 
une valeur fixe, rous paraît le plus propre à 
conjurer les crises commerciales. Mais de là à 
considérer le bimétallisme comme la panacée 
universelle, il y a loin. 

Surtout^ nous ne prenons à notre compte au- 
cun des arguments échangés dans cette contro- 
verse. D'abord, nous le répétons, beaucoup 
d'entre eux sont des armes à double tranchant : 
ils blessent celui qui s'en sert, tombent et sont 
ramassés par l'adversaire qui se blesse à son 
tour, pendant qu'il frappe un nouveau coup. 

Ensuite, quelque conscience qu'ait apportée la 
Commission anglaise à ses travaux, elle ne s'est 
préoccupée, n'avait à se préoccuper que des inté- 
rêts anglais. Nombre de notabilités dont elle a 
pris l'avis, au cours de son enquête, ont repoussé 
le bimétallisme comme préjudiciable à l'Angle- 
terre, (( pays essentiellement créancier » ; d'au- 
tres, parce que la mise en vigueur de ce régime 



(!) Parmi les économistes consultés par la Commission royale, 
quelques-uns, bien connus pour avoir été partisans passionnés de 
l'étalon d'or unique, ne font plus aujourd'hui aucune objection de 
principe; ils se contentent de repousser les divers taux de rapport 
proposés par leurs adversaii'es. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 99 

« dimiDuerait les impiirtations anglaises dans les 
Indes» ; celui-ci, parce que l'Angleterre est «le 
seul pays qui possède l'étalon d^or réel et où le 
porteur d'un billet décent livres sait exactement 
ce qu'il a, peut sûrement échanger son billet 
contre une quantité déterminée d'or» ; celui-là, 
parce que l'Angleterre «peut acheter de l'argent 
à bien meilleur marché qu'elle ne le pouvait au- 
trefois, et qu'avec cet argent déprécié, elle achète 
à prix réduit les denrées alimentaires que lui 
envoient les pays à circulation de monnaie 
blanche. » Ces diverses propositions prouvent 
que la consultation économique d'outre-Manche 
a été soumise aux influences d'un égoïsme qui ne 
capitule jamais et dont un banquier de Man- 
chester, M. Comber, s'est fait l'interprète naïf 
quand il a dit : «Je condamnerais de la part de 
l'Angleterre toute mesure ayant une tendance 
bimétallique; mais je verrais avec plaisir la 
France ou les Etats-Unis prendre l'initiative de 
l'adoption d'un rapport fixe entre l'or et l'ar- 
gent. » 

Nous voudrions, nous, que la question moné- 
taire, qui est universelle, fût étudiée d'abord 
d'une façon plus large, puisqu'elle intéresse soli- 
dairement tous les peuples de la vieille Europe, 
ensuite au point de vue plus spécial de l'industrie 
et de l'agriculture françaises. 

Nous voudrions surtout qu'elle fut envisagée 
avec un esprit moins doctrinaire ; que les redou- 
tables savants qui l'enténèbrent de formules et 
de (i?.s/m^?<o, ne s'égarassent plus en des subtilités 
chinoises comme celle-ci : « Est-ce réellement 
l'argent qui a baissé ? Ne serait-ce pas plutôt 
Tor qui a liaussé ? » Que de temps perdu à cher- 
cher ainsi midi à quatorze heures ! 



100 LA QUESTION MONÉTAIRE 

Dire qu'il a fallu des années, des montagnes 
de Yolumes, des disputes riomënques,pour arri- 
ver à diagnostiquer une situation de la plus fla- 
grante évidence ! Encore se fait-on bien tirer 
l'oreille, dans le camp des monomdtallistes, poui- 
avouer que la gène des affaires « peut provenir 
en partie » de la disparité des moyens d'échange. 

11 est vrai que, de part et d'autre, on met à 
soutenir sa thèse trop de passion. Quand on ne 
s'embrouille pas, on se sépare violemment par 
des afiirmations exclusives. 

Ainsi j les bimétallistes ardents attribuent la 
crise commerciale à la démonétisation de l'argent 
comme seule et unique raison déterminante. A 
la vérité, c'est vouloir trop prouver. Nous l'avons 
dit au début de ce livre, la baisse des frets, la 
rapidité des transports, l'entrée en scène de pro- 
ducteurs nouveaux prenant la place de l'Europe 
là où l'Europe avait été jusqu'ici maîtresse, voilî 
des causes qui, à elles seules, auraient suffi pour 
faire baisser le prix des marchandises. La dé- 
préciation de l'argent, venue par surcroît, a 
changé cette baisse en avilissement. 

Plus téméraires encore, les monométallistes 
soutiennent leur système par cet argument : 
« Nous y perdons avec tel peuple, soit; nous y 
gagnons avec tel autre. 11 y a compensation ! » 
— Mais n'est-ce point là raisonner comme celui 
qui dirait : « Pierre gagne 100 francs, Paul en 
perd 50, cela fait encore 25 francs de bénéfice 
pour chacun »? Rien de plus juste, si Pierre par- 
tageait ses 100 francs avec Paul. Or, il en va 
tout autrement. Pierre vend telle denrée; Paul, 
telle autre. Pierre garde son gain pour lui; Paul 
supporte seul la totalité de sa perte. D'abord il 
faudrait prouver que le premier bénéficie réelle- 



LA QUESTION MOXKTAII'.E 101 

ment Ce l'état de choses actuel ; mais admettons- 
le; encore resterait-il à savoir si les jiroduits 
industriels de Pierre incorporent 1 ou 50 0/0 du 
travail national, et c'est là l'imporlant au point 
de vue des intérêts de la communauté. 

En généralisant ainsi, on discute à côlé et à 
faux. 

Nous pourrions multiplier nos critiques tou- 
chant la controverse de part et d'autre. A quoi 
bon? Ce qui résulte de tous les ouvrages écrits, 
de tous les pourparlers, de toutes les enquêtes, 
c'est que la crise actuelle a pris une intensité 
nouvelle à dater dujour de la démonétisation de 
l'argent. 

Comme le constate M. AUard, dans une re- 
marquable étude qui a fait sensation (1), la mon- 
naie joue dans la circulation du monde le rôle 
du sang dans le corps humain. Nous priver d'une 
certaine quantité de sang, c'est appeler l'anémie 
du corps; réduire la quantité de monnaie dont le 
monde fait usage, c'est provoquer une crise. Et 
M. Allard argumente ainsi en substance : 

« 11 ne peut en être autrement, c'est une solu- 
tion nécessaire. En effet, les monnaies d'argent, 
en réalité démonétisées en 1873, existent cepen- 
dant encore dans la circulation, à leur pleine va- 
leur, mais à titre provisoire, leur démonétisa- 
tion, leur refonte et leur vente en lingots ayant 
été reportées à un avenir plus ou moins loin- 
tain. Or, pour réaliser le rêve du monométal- 
lisme-or de 1873, il faudra bien finir un jour par 
la démonétisation définitive des G milliards 750 



(1) Eluile sur la crise arjricolo, commerciale et ouvrière, et &es 
causes monélaires en Angleterre^ par Alph. Allard, ilirecieur de la 
Biuique Nationale de Belgique, 18S.S. 



102 LA QUESTION MONÉTAIRE. 

millions de francs de monnaies d'argent qui, 
depuis 15 ans, continuent encore à circuler à 
titre provisoire en Europe et en Amérique. Ici, 
se présente cette question si grosse de consé- 
quences qui fut posée, dans la Conférence de 
1878, par un délégué des Etats-Unis. « Pour dé- 
monétiser l'argent, il faut le fondre, il faut le 
vendre, — disait-il. Où le vendrez-vous? A qui 
le vendrez-vous ? A quel prix le vendrez-vous ? » 
Laperte énorme qui résulterait de cette opération, 
et que M. AUard évalue à 3 ou 4 milliards, pè- 
serait directement sur l'agriculture et sur l'in- 
dustrie des Etats européens. 

« Car il n'y a plus de peuples qui achètent 
l'argent, hormis les peuples qui ont l'argent 
comme unique étalon et qui représentent 826 
milhons d'habitants. Mais ces peuples n'ont pas 
d'or à nous envoyer en paiement de l'argent 
qu'ils nous achèteraient; ils n'ont que leurs 
produits, qui sont pour la plus grande partie des 
produits agricoles. Ils prendront donc notre 
argent, mais ils nous enverront leurs produits 
agricoles, et l'agriculture souffrira de plus en 
plus chez tous les peuples qui auront persisté à 
chasser l'argent de chez eux. Au fur et à mesure 
qu'en échange de notre argent démonétisé le 
grain arrivera des Indes et d'ailleurs, le blé bais- 
sera chez nous, aussi longtemps que dureront 
les profits de ceux qui feront l'opération. A cette 
baisse du blé correspondra un ralentissement 
des exportations d'Europe et par suite une dimi- 
nution des demandes de métal-argent, d'où une 
nouvelle baisse sur l'argent fm, et comme consé- 
quence un accroissement des exportations des 
produits exotiques et des blés étrangers sur les 
marchés européens, et ainsi de suite aussi long- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 103 

temps que durera la vente de nos 7 milliards d'ar- 
gent. » 

L'importance primordiale du problème moné- 
taire s'est, en définitive, si nettement dégagée 
du débat entamé depuis seize ans, qu'on serait 
tenté de dire que la vieille querelle des libre- 
échangistes et des protectionnistes n'est plus, en 
réalité, qu'une question de second plan, tout au 
moins en partie subordonnée à la solution de 
l'autre. 

Auparavant, qui disait libre-échangiste disait 
monométalliste. Aujourd'hui, si l'on ne trouve 
pas de monométallistes dans le camp protecteur, 
on commence à compter des bimétallistes dans 
les ranss du libre-échano-e. 

L'ardent avocat du bimétallisme dont nous ve- 
nons de citer les éloquentes déductions, M. Al- 
lard lui-même, appartient à l'école libre-échan- 
giste. Aussi n'est-il point sans intérêt de relever 
ce passage de son livre : « Toutefois, il nous est 
» impossible de clore notre travail sans jeter un 
). dernier regard sur les troubles profonds que 
» cette malencontreuse démonétisation a jetés 
» dans nos relations internationales. Non seule- 
» ment elle a rendu les peuples plus misérables, 
» mais de plus elle a ûiussé tous nos tarifs 
» douaniers; elle a rappelé ainsi en Europe le 
» système de protection à outrance dont nous 
> sentons renaître chaque jour les exigences et 
» les prétentions, et dont les funestes consé- 
ft quences ne peuvent manquer de nous menacer 
» dans l'avenir. ;> - Nous ne partageons pas 
les alarmes de M. Ailard sur les effets du système 
protecteur, surtout quand nous voyons l'Amé- 
rique s'en trouver si bien, et nous démontrerons, 
au cours do notre travail, ce que valent les pro- 



104 LA QUESTION MONÉTAIRE 

phéties des partisans du Libre-échange ; mais 
nous constatons qu'il reconnaît comme inévitaUe 
la nécessité de recourir à la protection même la 
plus outrancière, tant que le conflit des deux 
métaux ne sera pas tranché. Cette déclaration 
est précieuse à recueillir sous la plume d'un 
libre-échangiste. 

Non moins précieuse nous apparaît celle que 
faisait, le 21 mars 1889, M. A. Coste, dans le 
Soir, en rendant compte des séances du comité 
d'organisation du prochain Congrès moné- 
taire;. 

Acluellement, écrivait-il, beaucoup de nations des plus impor- 
tantes vivent sous un régime bâtard, qui n'est ni le monométal- 
lisme, ni le bimétallisme. Des nations, en droit, bimétallisles 
comme l'Union Latine, l'Allemagne (?), l'Autriche, les Etats- 
Unis, etc., sont en fait monomélallistes, pai'ce qu'elles ont sus- 
pendu ou strictement limité la trappe de l'arg nt. Des nations 
monométallistes, en droit et entait, comme l'Angleterre, souffrent 
de la démonétisation de l'argent, parce que leur empire des Indes 
paie les produits manufacturés anglais en argent et acquitte 
ses impôts en argent. Comme l'argent est très déprécié en Eu- 
rope, les exportateurs anglais aux Indes sont obligés cVélever 
leurs prétentions et de vendre leurs produits à des prix 
exorbitants pour les indigènes ; de son côté, le gouvernement 
des Indes, qui reçoit ses impôts en argent et qui fait le service de 
sa dette publique en or, se trouve en déficit permanent et de- 
vrait, pour rétablir l'équilibre de ses finances, élever les impôts 
liindous à un chilfre si considérable qu'il paraîtrait écrasant pour 
les contribuables. 

Ainsi, d'une part, danger de voir ralentir l'exportation 
européenne aux Indes, comme aussi dans tous les pay-s à 
monnaie d'argent; déficit considérable des finances de 
l'empire indien. D'autre part, importationen Europe, avec 
un grand rabais, des céréales de l'Inde, des laines et des 
peaux de l'Amérique du Sud ; de ce chef, concurrence anor- 
male faite par ces pays exotiques à monnaie d'argent aux 
pays européens à monnaie d'or. Voilà, très brièvement indi- 
qués, les troubles profonds qui résultent du grand désac- 
cord monétaire acluellement existant dans le monde. 

M. A. Coste est libre-échangiste; il est en 
même temps monométalliste-or, et, cependant, 



LA QUESTION MONÉTAIRE 105 

il avoue que la disparité des moyens monétaires 
d'échange fausse nos tarifs, favorise la concur- 
rence étrangère, et cause ainsi « des troubles 
profonds » dans nos rapports commerciaux avec 
les nations vivant sous le régime de l'étalon 
d'argent. 

Qui a le plus raison théoriquement, du mono- 
métalliste ou du bimétalliste ? Laquelle de ces 
deux doctrines l'emportera définitivement un 
jour ou l'autre? L'avenir nous le dira. 

Essaierons-nous de nier que telle nation soit 
personnellement intéressée au maintien du statu 
quo monétaire? — Pas davantage. L'argument 
n'est point de ceux qui peuvent nous embar- 
rasser. 

Seulement nous savons, à n'en pas douter, 
que ce statu quo nous est nuisible, à nous Fran- 
çais; et, indépendammentdesmotifsdéjà notoires, 
nous en avons d'autres, puissants, pour récla- 
mer, en attendant la fin de ce chaos, que notre 
gouvernement persévère dans le système protec- 
teur, qu'il nous donne des armes défensives plus 
précises et plus efficaces. 

Voilà rintérèt du moment, voilà l'urgence. 

La solution du problème monétaire, très pos- 
sible en soi, peut se faire attendre longtemps 
encore. 

Elle a contre elle la force du fait acquis, de 
riiabitude prise, et les amours-propres natio- 
naux. Et ce n'est pas encore de sitôt que l'on 
verra l'Angleterre; les Indes^ l'Allemagne et les 
Etats-Unis adhérer à l'Union Latine. Nous ne 
nous faisons pas illusion, et d'ailleurs la fin du 
confiit ne dépend pas uniquement du Parlement 
français. Il lui appartient do fliire notre régime 
douanier ; mais il ne peut pas changer à lui tout 



1C6 LA QUESTION MONETAIRE 

seul une situation dont la solution exige le 
concert international (1). 

Ce qui pourra aussi prolonger la mésintelli- 
gence, c'est que les -économistes de profession 
continueront sans doute à intervenir seuls, ou à 
peu près seuls, dans le débat; que les véritables 
intéressés seront tenus systématiquement à 
l'écart ou s'y tiendront d'eux-mêmes par pa- 
resse. Il y a si peu de gens qui ont la curiosité 
d'apprendre, de contrôler les doctrines soi-disant 
acquises ! 11 est si commode de s'en remettre 
aux savants, aux « hommes de la spécialité ». 
Et il est si facile, alors, à ceux-ci d'embarrasser 
leurs contradicteurs ! Les sachant non préparés 
à les contrôler, ils peuvent leur répondre : a Vous 
ne connaissez pas le premiei' mot de la ques- 
tion ! » 

11 en serait tout autrement du jour où, faisant 
table rase de toute l'ergoterie académiste, les 
défenseurs du travail national, les victimes 
directes de la concurrence étrangère, prendraient 
en main leur propre cause, étudieraient le conflit 
monétaire et le connaîtraient assez pour impo- 
ser silence aux économistes et venir dire avec 
autorité aux pouvoirs publics : 

«Jusqu'à ce qu^me solution intervienne, voilà 
les raisons qui nous font exiger que vous nous 



(1) Un Congrès monétaire international s'est réuni à Paris, les 
Jl, 12 et 13 septembre 1889. 

Ainsi qu'il fallait s'y attendre, ce congrès n'a abouti à aucune 
solution pratique. Les deux écoles sont restées cantonnées s-ur leur 
même terrain , et, comme l'a dit un journal, ont échangé, avec une 
égale éloquence, des arguments probants de théories contradictoires. 
Aucune idée neuve n'a surgi, et qui a lu la discussion de la Com- 
mission anglaise que nous résumons aux Annexes, a Iule résumé de 
ces controverses, à la suite desquelles monométallistes et biraétal- 
listes ont, à l'envi, chanté victoire dans leurs publications spéciales. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 107 

protégiez par des droits plus logiquement établis 
que ceux que nous avons eu tant de peine à 
vous arracher et qui, désormais^ ne nous suffi- 
sent point. » 

Comme le disait un député, à la Société des 
Agriculteurs de France, le 19 février 1889 : 

« Les coefficienls de la produclion peuvenl se partager en deux 
groupes : les uns résident dans les moyens naturels dont se ser- 
vent les producteurs ; les autres, au contraire, dépendent de la 
volonté des liommcs et varient suivant les législations. 

» Les monnaies sont du nombre de ces derniers; elles sont 
soumises à des législations qui varient avec les peuples. 

t Si jusqu'à un certain point il est logique d'admettre la libre 
concurrence entre les producleuis des diverses parties du globe, 
ce n'est toutefois qu'à condition que les causes naturelles seules 
seront admises à agir sur la produclion; lorsque la législation in- 
tervient sur un point, les législateurs de tous les centres de pro- 
duction doivent s'émouvoir et à une législation qui favorise un 
producteur donné, on doit répondre par une législalion corres- 
pondante, sans quoi l'équilibre est rompu. » 

Dans un discours à la Chambre des députés 
(février 1885), M. le baron de Soubeyran a ré- 
sumé en quelques mots tout l'intérêt de cette 
question monétaire : 

L'argent, disait-il, est la seule monnaie légale aux Indes. On 
achète un lingot d'argent, au prix du jom- à Londres, c est-à-dire 
à 46 5/8; on l'envoie à Calcutta, on le fait frapper ^à la Monnaie 
de celte ville et, ayec les produits de celte frappe, de la fonte de 
ce lingot, vous achetez du blé tendre r* vous l'embarquez, vous 
l'expédiez à Rouen, au Havre, à Londres ou à Liverpooi. Il arrive, 
tous frais compris, à 13 fr. 70 l'hectolitre. Si, au conti'aire, le 
lingot d'argent, au lieu d'avoir été payé 46 5/8, soit 17U fr. le 
kilo, prix actuel, était payé GO 3/4, c'est-à-dii'c 220 fr. 50 le kilo, 
prix vrai, l'hectolitre arriverait à Rouen, à Liverpooi, à Londres, 
à Anvers, au Havre, à des prix variant de 18 fr. 50 à 19 fr. 50! 
C'est-à-dire que le blé reviendrait à Londres, à Liverpooi ou à 
Rouen, de 4 fr. 75 à 5 fr. 50 plus cher. 

Par conséquent, quand vous votez un droit protecteur de 3 fr., 
vous voyez immédiatement qu'il y a encore 1 fr. 75 à 2 fr. 50 de 
prime, à l'exportnlion du blé des Indes en France. 11 est, par 
conséquent, inconteslal)le que tant que vous ne remédierez pas à 
la situation monétaire, vous aurez pour le blé, pour tous les pays 
qui ont le monométallisme argent, les inconvénients que je viens 
de vous signaler. Or, vous ne devez pas oublier qu'il y a 800 mil- 



i08 LA QUESTION xMOXKTAII'.E 

lions tVIiahitanls qui se servent surlout de l'étalon d'argenl, qiio 
50 millions se servent de l'étalon d'or seul, que 228 millions sont 
bimélallisles et que 151 millions sont avides de monnaie d'or et 
d'argent et possèdent plusieui's milliards de papier h cours forcé. 

En d'autres termes, partout où notre pièce de 
5 i\\ ii'est pas j)^'i-se exactement pour cinq francs, 
on bénéficie sur nous d'une prime de 33 0/0. 

11 ne faut pas qu'une équivoque trop facile, 
basée sur une réciprocité qui n'existe pas, se 
glisse dans cette question. 

Les monométallistes-libre-échanoristes l'ont 
fait naître : il in pointe de la détruire. Ils disent 
que la réciprocité du désavantage du change 
produit une compensation enti^e les marchnndises 
que les peuples monométallistes -argent impor- 
tent chez nous, et les marchandises que nous 
exportons chez eux. 

Cela n'est pas : et nous allons le faire com- 
prendre d'un mot. 

11 est absolument vrai que le producteur des 
pays d'Union Latine, lorsqu'il vend ses produits 
aux peuples de monnaie blanche, n'a pas, per- 
sonnellement pour ainsi dire, à se préoccuper 
de la perte que subiront ses acheteurs, obligés 
de s'acquitter en monnaie d'or, ou en papier de 
commerce convertible en monnaie d'or. 11 tou- 
chera en métal jaune le prix réel de sa marchan- 
dise des mains du commissionnaire à qui il la 
livrera. Mais lorsque, sur le marché étranger, 
ce dernier devra convertir la somme déboursée 
par lui en or en un prix réellement égal en mon- 
naie blanche, il sera obligé de la majorer d'en- 
vii^on un tiers pour compenser la différence du 
change. Ce qui revient à dire qu'en fait, les peu- 
ples à unique monnaie d'ai^gent ne peuvent ac- 
quérir nos produits qu'en les payant environ un 



LA QUESTION MOXKTAinE 1C8« 

tiers de plus que le prix réel auquel nous les 
leur vendons. 

Donc, tandis que les produits de ces peuples 
— produits manufacturés ou produits du sol — 
peuvent arriver chez nous à trop bon marché, 
autrement dit à des prix considérablement infé- 
rieurs aux prix auxquels nous les pouvons créer 
nous-mêmes, les nôtres arrivent chez eux à des 
prix beaucoup trop élevés pour trouver facile- 
ment acquéreurs. 

La conséquence , on la comprendra tout de 
suite; elle découle d'un double intérêt : iVo«s 
vcBidre le pliii^ poss^îltle? uotis achctci' le 
I160ÎB1S liosi^iiile^ mous isioiidei* «le letBi'iit puo- 
(liiiti!*, et s'iiigéaiîea» à se a»asser <les môtres. 

Au point de vue de nos exportations, nous 
aurions le droit de nous désintéresser de la ques- 
tion, si : 

1° Nos exportations dans les pays de monnaie 
blanche se pondéraient exactement avec leurs 
importations chez nous ; 

2° Si ces exportations réciproques, étant de la 
même nature de denrées, les pertes ou bénéfices 
provenant du change formaient une juste balance. 

Mais il n'en va pas du tout ainsi. La diminu- 
tion toujours plus sensible de nos exportations, 
en regard de l'accroissement toujours plus con- 
sidérable de celles de nos concurrents , nous 
montre que les 390 millions de producteurs à 
monnaie d'or pourront, de moins en moins, lut- 
ter avec les 826 millions de producteurs à mon- 
naie d'argent. 

On a donc beau envisager, sous sa double 
face, la question de la disparité des moyens 
d'échange : elle nous est, Hun» i'Hu et l'autre 
cas, fatalement préjudiciable. 



108 ^ LA QUESTION MOXÉTAHIK 

La (lépréciatioa de l'argent protège contre 
notre propre concurrence les peuples monomé- 
tallistes-argent, et rend encore plus active leur 
initiative industrielle. 

D'mie part, les niaveliaînlîses qu'ils ap- 
l»oi*teaat sur nos BMareht'S y i>énètresit en 
l>énéliciant, du spïiI fait «lu eliauge, il'uiie 
priiuc «reuvîroii Î50 O/O; 

D'autre i>art, l'îiitérêt i»our eux erécltaï»- 
l>er à la luajoratîoai «l'eaavîroîi 30 jO/O Sîsr 
le prix «le Bios «leairées leur est une rai- 
son «le plus «le eréer eux-anênies les simi- 
laires 9 on sait «lans «luelles con«litions «le 
l>on niarelié ! 

Avions-nous tort de dire que la situation mo- 
nétaire du globe est ruineuse pour nous; et n'a- 
vions-nous pas le droit de nous étonner de lire, 
sous la plume de M. Fournier de Flaix, l'étrange 
assertion que nous avons relevée dans le cha- 
pitre précédent, à savoir que « les effets de 
» la révolution monétaire se concentrent sur 
» trois peuples : les Etats-Unis, l'Inde et l'An- 
» gleterre. Tous les autres peuples en sont in- 
)) demnes, la France entièrement»? 

Il n'est que temps de sortir de la situation 
paradoxale où nous nous trouvons. Nous ne sau- 
rions assez recommander aux sincère? défenseurs 
du travail national de se préoccuper avant tout 
de la question monétaire. S'ils négligent, comme 
la plupart d'entre eux l'ont fait jusqu'à ce jour, 
cette condition permanente , primordiale et en 
quelque sorte constitutionnelle d'infériorité, leurs 
efforts resteront stériles dans beaucoup de cas. 
Ils ne tarderont pas à s'apercevoir que nous 
continuons à être battus là où ils pensaient avoir 
au moins égalisé les forces. 



LIBRE-ECHANGE ET PROTECTION 



CHAPITRE QUATRIEME 

La doctrine libre-ijchangislc. — Les imporlations et les exporta- 
tions de numéraire. — Ce qu'elles gignifient. — Maîtres et 
disciples. — La balance commerciale. — Les dettes interna- 
tionales. — Conmient se règlent les importations et les expor- 
tations de marchandises. — La démonstration de la balance 
commerciale et M. Paul Leroy-Beaulieu. — Comment il est 
vrai de dire que : Les produits s'échangent contre les produits ; 
— Plus un peuple importe, plus il s'enrichit ! — L'appauvrisse- 
ment de la France. — Un même chiffre de produits échangés 
n'est pas toujours également avantageux aux deux pays échan- 
gistes. 

Notice lecteur sait maintenant que la disp:irité 
des diverses monnaies du globe influe surles prix 
de revient, et constitue pour certains peuples, en 
rivalité commerciale avec nous, un élément prin- 
cipal de concurrence dont on n'a pas encore tenu 
compte dans l'établissement des droits dédouane. 
Avant d'aborder la question du libre-échange et 
de la protection, il nous reste à examiner briève- 
ment, av^ec lui, les controverses soulevées à pro- 
pos des échanges de numéraire. 

Nous arrivons ainsi au coeur même de notre 
sujet : la réfutation de la doctrine funeste qui a 
été l'agent le plus actif et le plus complaisant de 
la révolution économique dans laquelle notre 
pays menace de sombrer. 



110 LIBRE-ÉCHAXGE ET ITxOTECTlON 

L'argument capital de la doctrine libre-éciian- 
giste a été ainsi présenté par J.-B. Say : 

Los produits ne se payent que par des produits; les marchan- 
dises ne s'acliètent qu'avec des marchandises; 

L'or, l'argent, le platine et toutes les valeurs métalliques sont 
les produits du travail, des marchandises comme la liouille, le fer, 
la soie, les fds, les cristaux, etc., etc.; 

Donc,, toute importation de marchandise étant soldée par une 
exportation équivalente, il est ahsurde de croii'e qu'il puisse y 
avoir avantage d'aucun côté, selon qu'une partie des marchan- 
dises livrées en retour consiste ou non en numéraire. — Tout au 
contraire, l'or et l'argent étant une marchandise dont l'unique 
service se réduit à servir d'instrument de circulation et d'échange 
aux autres, l'avantage, s'il existe de quelque côté, est pour la 
nation qui tire de l'étranger plus de produits qu'elle ne lui en 
rend; et bien loin de chercher à niveler, comme on dit, les con- 
ditions du travail par des tarifs de douane, il faut les niveler par 
la liberté la plus absolue. 

Voilà, dans toute sa pureté, la doctrine que 
nous combattons. 

Et, comme conséquence et corollaire de son 
principe fondamental, « les produits ne se payent 
qu'avec des produits », J.-B. Say formule les 
propositions suivantes : 

1° Une nation gagne (Vaulant plus que la somme des pro- 
duits qu'elle importe surpasse la somme des proch^^^5 
qu'elle exporte; 

2" Les négociants de cette nation gagnent d'autant jjlus 
que la valeur des retours qu'ils reçoivent surpasse la va- 
leur des marchandises qu'ils ont exportées au dehors. 

Ces doctrines que Bastiat est venu défendre 
en 1844 et en 1845 dans le Journal des Econo- 
mistes, l'Ecole, aujourd'hui encore, les maintient, 
dans toute leur rigueur. Et M. P.Leroy-Beaulieu. 
dans son Précis d'Economie politique ^ paru en 
1888, déclare qu' « il n'y a nul doute que le ré- 
» gime de la liberté commerciale ne soit le 
» régime théoriquement vrai, et, dans la prati- 
» que, le plus propre à stimuler l'activité d'un 
» peuple. » 



LIBRE-KCHAXGE ET PROTECTION' 111 

Voyons ce qu'il en est, et raisonnons d'après 
les faits. 

La statistique nous apprend qu'en 1SS3 la 
France a vendu pour 3.210.730.000 fr. de mar- 
chandises et qu'elle en a acheté pour 4 milhards 
52.905.000 fr. Différence en faveur de l'impor- 
tation : 843 iiiîllioHS. 

Pendant la même année, nous avons importé 
en lingots et monnaies d'or ou d'argent 265 
millions de francs, et exporté 401 millions. — 
Didërence en faveur de l'exportation métallique : 

13$» iiiîlliosi!^. 

Que signifie, tout d'abord, ce mouvement de 
numéraire? Pour quelle part doit-il être compté 
dans le règlement de nos échanges ? Est-ce avec 
ces 136 millions que nous avons pu payer nos 
842 millions de dettes à l'étranger ? Et comment 
se fait -il que nous importions le plus souvent 
plus de numéraire, quand nous exportons moins 
de marchandises ? 

11 y a là un point obscur : commençons par 
l'élucider. 

Le 10 février 1885, quand la Chambre s'occu- 
pait du relèvement des droits de douane sur les 
céréales, un député libre-échangiste, M. Lalande, 
fit cette déclaration à la tribune : 

« M. Lalande. — Sans doute nous devons tous désirer — et 
je le désire autant que personne — que nos exportations pren- 
nent le plus de développement possible ; miis dans cet excédent 
de nos importations sur nos cxportalions, il ne faut pas voir un 
signe de |)auvreté : c'est nu contraire une prence de In ri- 
chesse du î)ay-s. (Très bien ! très bien ! sur plusieurs bancs.) 

» Si réellement le pays s'était appauvri parées import itions 
excessives, les conséquences en auraient été très prumptement 
ressenties, notamment sous la fjrmc d'une exportation considé- 
rable du numéraire, ce qui n'est pas le cas. Au contraire, dans 
ces dernières aniLées, nous avons vu que la France a reçu 
j;i((N- de inèlaux précieux qu'elle n'en a exporlc. » 



112 LIBRE-ÉCHANGE ET PnOTKCTION 

De nouveaux très bien ! très Lien ! accueilli- 
rent cette déclaration, et M. Raoul Duval, autre 
libre-échangiste, s'écria : 

— C'est parfaitement A^rai ! 

Plus vrai que ne le croyait peut être M. Raoul 
Duval lui-même. Remontons à un demi-siècle 
en arrière. Depuis cette époque, c'est un fait 
incontestable que nous importons plus de métaux 
précieux que nous n'en exportons, comme le 
démontre le tableau suivant : 



Xiiniéi 


•aire 


et métaux: j\uniéi*aii*c 


et Mctaiix 




Imp 


|»l*écîCMX 

lortés Exportés 


Années 


11 


(l'écïoHX 




Années 


Imp( 


3rtés 


Exportés 


1837 


I'.5 


millions 


22 mi lions 


1833 


533 ; 


millions 


588 


millions 


1833 


J33 


— 


32 


— 


1864 


7 3 '4 


— 


651 


— 


1839 


IIS 


— 


53 


— 


1865 


659 


— 


433 


— 


1840 


139 


— 


37 


— 


1866 


1.065 


— 


555 


— 


18il 


i;ii 


— 


37 


— 


1867 


S 49 


— 


253 


— 


1842 


lOS 


- 


35 


- 


1868 


687 


— 


365 


— 


1843 


117 


— 


44 


— 


1869 


6 '.7 


— 


2(;', 


— 


1844 


107 


— 


51 


— 


1870 


416 


— 


261 


— 


1845 


113 


— 


5 '( 


- 


1871 


301 


— 


502 


— 


1846 


81 


— 


46 


— 


1872 


383 


— 


333 


— 


1847 


IGO 


— 


119 


— 


1873 


565 


— 


492 


— 


1848 


2 S 


— 


26 


— 


1874 


951 


— 


159 


— 


1849 


3oa 


— 


53 


— 


1875 


875 


— 


219 


— 


1850 


221 


— 


127 


— 


1876 


803 


— 


159 


— 


1851 


2 VI 8 


— 


133 


— 


1877 


(183 


— 


14 2 


— 


1852 


2« 


— 


226 


— 


1878 


5 'i '( 


— 


■189 


— 


1853 


433 


— 


264 


— 


1879 


332 


— 


424 


— 


1854 


(i 1 2 


— 


329 


— 


1880 


29 G 


— 


470 


— 


1855 


a 07 


— 


484 


— 


1881 


36'. 


— 


302 


— 


1856 


Li7 ri 


— 


483 


— 


1882 


412 


— 


350 


— 


1857 


«70 


— 


581 


— 


1883 


146 


— 


231 


— 


1858 


717 


— 


2 '.2 


— 


1884 


228 


— 


128 


— 


1859 


O'iO 


— 


570 


— 


1885 


4 80 


— 


339 


— 


18i0 


G 03 


— 


4 47 


— 


1886 


4 'i 5 


— 


332 


— 


1861 


/i20 


— 


503 


— 


1887 


270 


— 


354 


— 


1862 


.••.3 G 


— 


456 


— 


1888 


2G5 


— 


401 


— 



LIBRK-KCHANGE ET l'HOTECTIOX 113 

Sept fois seulement, sur 52 exercices, — en 
1863, 1871, 187U, 1880, 1883, 1887 et 1888 — 
nos exportations de numéraire ont dépassé les 
importations. 

Et, depuis longtemps déjà, nos impoi-fations 
de marchandises dépassent au contraire nos 
exportations d'environ un milliard par an. 

En d'autres termes, nos importations de nu- 
méraire ~ au lieu d'être corrélatives à nos 
exportations de marchandises^ comme il semble 
à première vue que cela devrait se passer — sont 
en raison inverse de celles-ci. 

Les libre-échangistes s'appuient surcefaitpour 
déclarer : 

1° Que la France a dû trouver nécessairement 
dans cet afflux continuel do métaux précieux une 
source continuelle de richesse ; 

2*^ Que, par ce seul exemple, se trouve démon- 
tré l'axiome de l'Ecole : Plus un joeuple importe 
de marchandises^ plus il s''enricJiit. L'affirmation 
est répétée formellement, on vient de le voir, 
par M. Lalande. 

On pourrait répondre : Comparez le chiffre 
d'importation de numéraire de 1866(1.065 mil- 
lions de francs) avec celui de 1888 (265 millions 
seulement), et, devant une pareille décroissance, 
vous conviendrez que si c'est là notre « source 
de la richesse nationale », elle est bien près de se 
tarir ! 

Mais c'est à la thèse même du libre-échange, 
à son principe, que nous voulons faire le 
procès. 



1J4 



LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 



Décomposons les éléments d'un exercice, par 
exemple, du plus récent, 1888 : 

Inipoi'tatlous tic liiiiuémii'c osa Fi>auc*c (i) 

Année 1888 — Commerce spécial 



Or 



Argent 



Brut, 

en niasses , 
en linsrots. 



Monnaies 



Brut, 

en masses , 

en ]ino:ots. 



Monnaies 



Angleterre. 
Italie . . . 
Etats-Unis. 
Autres pays 



Angleterre 
Belgique. 
Allemagne 
Italie . . 
Turquie . 
Egypte. , 
Autres pays 



Angleterre. 
ItaHe . . . 
Etats-Unis. 
Autres pays 



Angleterre 
Belgique. 
Allemagne 
Italie . . 
Turquie . 
Egy^jte , 



Ilectogr. 

4.445 
44.796 

» 
53.439 

104.680 36.009.803 fr 



1.587 
18.301 
19.415 
51.710 
13.339 
62.710 
38.802 



204.884 63.562.930 fr. 



430.528 
4 .920 
6.143 

871.766 



1.313.337 21.013.713 fr 



446.984 

2.368.3'rl 

98.937 

17.330 

2.883.19i 

18.360 



Autres pays 1.681.934 

7.315.500 142.794.498 fr. 



Monnaies de cuivre et de billon. . . 

T0T.\L GÉNÉRAL . . . 



61.745 



555.703 fr. 
263.936.671 fr. 



(l) Documents slalisliques rcunis par VAdininisiration des Douanes, 
livi-aison du 10 janvier 1889, pages 65 et 121. 



LIBRE-ECEIAXGE ET PROTECTION 



dis 



Nous venons de voir ce qui est entré ; voyons 
ce qui est sorti. 

E:xpos>tation!S €le nuniéi*aii>e de France à l'L^tfaus^ci' 

Année 188S — Commerce spÈci.vl 



Oa 



Argent 



Brut, en masses, lingots, ) 
barres, bijoux cassés . ) 

Angleterre. 
Italie . . . 
Suisse. . . 
Monnaies ( Turquie. . 
Egyote . . 
Etats-Unis 
Autrespays 



Brut, en 
masses, lin- 
gots, ouvra- 
ges détruits, 
etc. 



Angleterre. 
Indes an- 
glaises. . 
Autres pays 



Monnaies 



Ilectocr. 



9'2.27.S 31.743.503 fr. 



143.005 

7.357 

764 

573 

79.990 

70.710 

199.867 



502.266 160.725.037 fr. 



54.403 

17.330 

117.277 



IS9.010 3.024.158 fr 



Angleterre. 236. 3G2 
Belgique. . 436.243 
Espagne . . 2.732 
Italie . . . 2.939.974 
Suisse. . . 747.865 
Grécj ... 60 
Indes an- 
glaises. . » 
Chine ... » 
Autrespays 1.216.648 



Monnfies de cuivre et de billon . . 
Total généual 



3.579.886 106.017.827 Ir. 
3.890 35.091 fr. 



301.545.676 fr. 



Rappelons-nous maintenant, pour les mettre 
en regard de ces chiffres, ceux de l'importation 



H6 LIBRE-KCHAXGK ET rROTECTION 

et de l'exportation clés marcliandises^ relatifs à 
la même année 1888: 

MARCHANDISES NUMÉRAIRE 

Importalions 4.052.905.000 £05.937.000 

Exportalions 3,210.730.000 301.540.000 

Prenons une autre année au hasard. Voici 
le môme tableau pour l'année 1883 : 

MARCHANDISES NUMERAIRE 

Imporlalions 4.804.349 000 14G.O0O.OOO 

Exporlalions 3.451.872.000 231.000.000 

Nous pourrions multiplier les exemples. De 
tous il résulterait : 

■ Que ces deux colonnes de chiffres ne 'peuvent 
avoir qiCune parenté très éloignée entre elles; 
qiion ne saurait prétendre, sans blesser la rai- 
son, qit'eUes expriment le véritable rapport du 
mouvement des marchandises avec le mouvement 
du numéraire. 

Si le produit de nos ventes s'appliqutdt exclu- 
sivement, dans chaque pays acheteur, au règle- 
ment de nos achats, que représenteraient, pour 
payer la différence en faveur des marchandises 
importées en I880 — soit 1.352 millions, — les 
231 millions de numéraire dont la douane, cette 
même année-là, a constaté la sortie? Et que se- 
raient venus faire chez nous les 1 IG millions de 
numéraire importés ? 

On répond : « Et la frande? vous oubliez que 
l'on fraude sur les déclarations au chemin de fer 
pour réaliser des économies de transport. Cela 
se fait couramment et même sans danger pour le 
fraudeur, celui-ci ayant soin de s'assurer à des 
compagnies spéciales pour la somme réelle de 
numéraire qu'il expédie. » 



LIBRE-ÉCHAXGE ET PUOTECTIOX 117 

Nous savons que la fraude existe; mais qu'elle 
s'exerce dans des proportions telles qu'on ait pu 
déclarer 531 millions seulement, alors qu'on en 
expédiait 1.35*2, à qui le fera-t-on accroire? C'est 
supposer par trop de complaisance aux adminis- 
trations de chemins de fer. 

La vérité est que la différence entre les 231 
millions de numéraire exporté et nos 1.352 mil- 
lions de dettes à l'étranger s'est soldée, — sauf la 
part inconnue, mais relativement petite de la 
fraude — par du papier de commerce. 

Quant aux M6 millions de lingots et de numé- 
raire importés, ils ont servi : — les lingots, au 
monnayage annuel de For et aux besoins artisti- 
ques et industriels de l'or et de l'argent (de ce 
dernier surtout, qui ne se monnaye plus); — le 
numéraire, à l'appoint de certaines opérations de 
change et, aussi, à un trafic spécial que Ton perd 
de vue. 

Sous la rubrique « AîU}'es pays » du tableau 
ci-dessus figure, par exemple, Timportation de 
provenance espagnole, et le relevé que nous 
avons sous les yeux constate la présence de qua- 
druples el iValp/ioiisines pouv un gros chiffre dans 
ce stock. 11 nous a été prouvé que ces entrées 
d'espèces, comptées par la douane, faisaient sim- 
plement rob;et d"un transit entre l'Espagne et 
l'Amérique, ou d'autres pays par l'intermédiaire de 
maisons de banque parisiennes. Beaucoup de nu- 
méraire ne fait ainsi que passer en France, pour 
y revenir un jour, et servir de nouveau à un pur 
trafic d'espèces n'ayant rien de commun avec le 
règlement de nos échanges de marchandises. 

Les variations dans les allées et venues du 
numéraire sont déterminées, en grande partie, 
par le cours du change et n'indiquent guère 



IIH LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 

autre chose (1). Elles le sont également par les 
échanges de valeurs financières, les achats de 
nos valeurs d'Etat ou de crédit de premier ordre. 
Enfin, dans ces importations de numéraire, il 
faut tenir compte des fonds envoyés à Paris par 
divers gouvernements ou compagnies de l'étran- 
ger ayant émis des titres avec coupons payables 
à Paris. 

Conclusion qui s'impose : 

! '^ L'importation des métaux -précieux n'a quhin 
rapport de voisinage avec le mouvement des mar- 
chandises, la pratique étant que les échanges se 
soldent presque toujours aoec du papier ; 

2° Nos importations de marchandises, lors- 



(1) Au surplus, voici, d'après H. Lel'evre, rinJicatiou des limUrs 
d'entrée et de sortie des métaux précieux : 

Les limites dVsportatioii sont déterminées « p;ir le pair intrin- 
sèque de la monnaie étrangère en monnaie du pays, augmente des 
frais de transport et, de iran; formation qui sont à peu près fixes et 
connus à l'avance. » 

Voici, par exemjde, quelles seraient ces limites ou gold points 
pour la France avec quelques pays : 

« Le pair intrinsèque de la livre steiling étant 25 fr. 221, du 
reich?marl< 1 fr. 2346, du florin de Hollande 2 fr. 0S32, du dolhir 
des Etats-Unis 5 fr. 18, l'or sort de France pour rAngleterre loi'S- 
que le cours à vue de la livre sterling est 25 fr. 34 ; pour l'Allema- 
gne, lorsque le cours des 100 reichsmarks est 124 fr. 14 ; pour la 
Hollande, lorsque le cours des 100 florins est 210 fr. 16; pour les 
Etats-Unis, lorsque le cours des 100 dollars est 522 fr. 50. 

» 11 soit pour la Belgique lorsque le cours de 100 fr. est de 
lOU fr. 06. 

» Inversement: ^^ 

» L'or rentre eu France de l'Angleterre lorsque la livre sterling, 
cote à vue 25 fr. 12 1/2; de l'Allemagne, lorsque les 100 reiclismarks 
cotent à vue 122 fr. 90 ; de la Hollande, lorsque les 100 florins 
cotentàvue 207 fr. 16; des Etats-Unis, lorsque les 100 dollars cotent 
à vue 515 fr. 73. 

w ... Ces supputations sont faites avec les clianges à vue, sans 
timbres ni autres frais. On doit en outre les considérer comme des 
limites extrêmes que certaines circonstanc s individuelles et locales 
peuvent faire varier plus ou moins, et qu'elles supposent une cir- 
culation métallique régulière dans les pa^s qui en sont l'objet, — 



LIBUE-ÉGHANGE ET PROTECTION 119 

qu elles dépassent nos exportations, n'entraînent 
donc pas nécessairement une augmentation pro- 
'portionnelle de l'exportation du numéraire ; 

3" Nos importations de muné)'aire, lorsqu'elles 
dépassent nos exportatio7is dans la limite indiquée 
par la statistique ci-dessus, ne constituent en au- 
cune façon un accroissement de la fortune de la 
France. Quand elles diminuent, cela pjrouve 
principalement que nos opérations de change 
diminuent au profit de Londres, de Berlin ou de 
telle autre place. 

Nous voilà bien loin, n'est-ce pas? des apho- 
rismes solennels de M. Lalande. 



car, si l'un d'eux veuuit à être au reyinie du papiei"-iTi-onnaie à 
cours forcé, la prime que ferait alors le métal précieux devrait entrer 
en ligne de compte et, dans ce cas, la monnaie métallique, devenue 
une simple marchandise vis-à-vis de la monnaie de papier, subirait 
des fluctuations de même nature que celles qui affectent une denrée 
quelconque. 

» 0:i dit que l'élat des changes est favorable quand il se rap- 
proche du point où l'or tend à arriver dans un jiays. 

» 1\ est défavorable dans le cas contraire. 

» Ainsi, en France, et à ce point de vue, les charges .«^ont favo- 
rables quand ils sont en baisse et défavorables quand ils sont en 
hausse, ce qui semble contradictoire avec les idée» ordinaires sur la 
hausse ou la baisse d'une marchandise ; il semble assez extraordi- 
naire, en effet, de dire que les changes sont favorables en b lisse, 
c'est-à-dire quand la monnaie étrangère se vend moins cher qu'elle 
ne vaut, et défavorable en hausse, dans le cas contraiie. 

» Mais il faut observer que le commerce se préoccupe avec i-aison 
de la possibilité de tenir ses engagements qui, finalement, abou- 
tissent à un solde payable en espèces, et, par conséquent, il lui im- 
porte que la quantité de numéraire existant dans le pays soit sufli- 
sante pour répondre à tous les besoins. Aussi contidère-t-il conmie 
favorable une diminution du prix des changes, qui tend à le déli- 
vrer de toute préoccupation a cet égard, et comme défavorable la 
hausse qui indique une tendance différente. » 

En fait, et bien que cela paraisse contradictoire, chanrje favorable 
signifie dilficulté de vendre les effets tirés d'un pays sur l'etrangvr, 
et change défavorable, facilité. 

{Diclionnairo des finances, publié sous la direction de M. Léon 
Say. Article : Change.) 



120 LIBRE-ÉCHANGE ET PIlOTI-CTION 

Où donc celui-ci a-t-il puisé la superbe assu- 
rance qui lui a valu la haute approbation de 
M. Raoul Duval et les « très bien! très bien! » 
d'une ('hambre d'ailleurs ignorante? Est-ce dans 
l'autorité des chefs de l'école économique dont il 
se recommande ? 

Pas même ! 

Car les libre-échangistes ne sont pas rares qui 
jurent par Jean-Baptiste Say et Michel Chevalier, 
sans trop les avoir lus. 

Si M. Lalande avait connu ses auteurs, il 
aurait vu dans le Traité d'économie politique de 
J.-B. Say (livre I, chap. XVIII) qu' « une 
/> nation s'enrichit en exportant et non en im- 
» portant du numéraire, parce que la valeur du 
» numéraire qui lui reste demeure égale à ce 
» qu'elle était et que la nation reçoit de plus les 
» retours du numéraire qu'elle exporte, » Nous 
laissons, cela va sans dire, à Jean-Baptiste Say 
la responsabilité de cette argumentation bizarre, 
sur laquelle nous nous expliquerons plus loin; 
mais il ne nous déplaît pas de mettre l'orateur 
libre-échangiste, et les bravos non moins libre- 
échangistes que son discours a soulevés au Par- 
lement, en flagrante contradiction avec le grand 
prêtre du Libre-échange. 

Et quand il (1) déclare que cette «perambulation» 
d'une masse variable de métaux précieux se com- 
plique de mouvements divers de change et que 
« des esprits superficiels » peuvent seuls la con- 
fondre avec notre commerce de marchandises, 
Michel Chevalier ne porte-t-il pas le dernier 
coup à M. Lalande et à ses approbateurs ? 



(1) Michel Chevalier, Cours d'économie politique professù au Collège 
de France. Chapitre des Monnaies. 



LIBRE-ÉCHANGE ET l'HOTECTIOX 121 

Les maUres n'étaient pas toujours clairvoyants, 
les élèves sont pires. 

Mais alors, diront ceux-ci, puisque l'excédent 
de nos achats sur nos ventes ne fait pas sortir 
notre numéraire, il est donc vrai que les impor- 
tations ne nous appauvrissent point; il est donc 
vrai que plus on importe, plus on s'enrichit, 
comme on l'affirme d'ailleurs au Cobden-Club. 

Nous le voudrions, et c'est de très bonne foi 
que nous posons la question sous sa forme la 
plus embarrassante. Malheureusement, l'illu- 
sion n'est pas possible, pas même le doute. 

Si étrange que cela paraisse au premier abord, 
il n'est pas nécessaire, jusqu'à nouvel ordre, 
que le numéraire sorte de France pour que la 
France s'a])pauvrisse. 

Voici pourquoi : 

Il y a dans la balance des comptes, de pays à 
pays, autre chose que les échanges de marchan- 
dises. Un pays s'endette de bien des façons vis- 
à-vis d'un autre. Goschen — qui n'est pas sus- 
pect aux économistes, puisque M. Léon Say a 
pris la peine de traduire son livre sur la Théorie 
des changes étrangers — va nous dire ce qu'on 
entend par dettes internationales. Du môme coup, 
nous allons voir comment un pays s'endette et 
se libère, et comment la France peut solder 
l'excédent de ses importations , sans expédier 
l'équivalent de numéraire : 

On commet soiivenl, dil-il, celle en-oiir d'imaginer que les 
deUes inlornaUonales proviennent 8iniplemcnt d'une importation 
de produits, et de considérer la balance du commerce comme 
une pure question d"imporlalion et d'cxporlalion, comme un 
simple indice de l'excès de l'une sur l'autre. Il est nécessaire 
d'examiner de i)lus près les Iransactions effccluées entre deux 
pays, avant de se l'ormei- une idée ne la situation de leurs dettes 
réciproques. 



122 LIBRE- ÉCHANGE ET PROTECTIOX 

. On découvrira, en l'étudiant, que celte situation ne résulte pas 
tant des échanges respeclil's de produits que de la relation entre 
la totalité des dépenses faites par chaque nation chez l'autre, 
que ce soit pour le payement de matières ou de produits,. pour 
l'achat d'action? ou de'fonds puhlics , pour le ri'g'ement de pro- 
fits ou de commissions, de redevances quelconques, ou pour 
l'acquit de dépenses faites par les résidents au dehors ou les 
voyageurs, en un mot. de tous les payements ou de toutes 
les promesses de payer qui se font dans chaque pays. L'idée 
(la nature) de la dette en elle-même doit être ici perdue de 
vue ; c'est l'engagement pris que nous avons à considérer, et 
cet engagement a des clfets identiques, quelle que soit son 
origine. 

Les payements C|ui doivent être faits par un pays à un autre, 
pour quelque objet que ce soit, ont le même elfet que des paie- 
ments faits pour des importations directes, de sorte que les 
dettes générales réciproques de deux jîays peuvent être, 
<à.peu de chose près, balancées, quoique l'un des deux pays 
ait importé beaucoup plus de marchandises qu'il n'en a 
fourni en échange. 

Les dettes réciproques deviennent donc un 
moyen de paiement réciproque, une monnaie 
libératoire, comme lamonnaie métallique. Le pa- 
pier créé en Yue de ces paiements, autrement dit 
les lettres de change, représente pêle-mêle des 
marchandises, des coupons, des remboursements 
de fonds d'Etat ou de valeurs mobilières. On 
pourrait presque dire que « les dettes internatio- 
nales» sont, à ce papier, ce que l'encaisse métal- 
lique et le portefeuille de la Banque de France 
sont à ses billets. Et, chaque année, ce fbn'is de 
roulement s'alimente, en dehors du trafic des 
marchandises, aux émissions publiques faites sur 
tous les marchés du monde. Le Moniteur des 
intérêts nmtéviels, du 27 janvier 1889, cité par le 
Bulletin de statistique du Ministère des finances 
(fascicule de février), nous apprend qu'il a été 
fait, dans les 12 mois de 1888, pour 7 milliards 
850 millions d'émissions, tant en Allemagne 
qu'en Amérique^ en Autriche-Hongrie, en Bel- 
gique, en Egypte, en Espagne et dans les colo- 



LiBRE-LCHAXGE ET PUOTECTIÛX 123 

nies espagnoles, en Angleterre et dans les colonies 
anglaises, en France (non compris les bons du 
Trésor! , en Grèce, en Italie, dans les Pays-Bas 
etses colonies, et dans le grand-duché du Luxem- 
bourg, en Portugal, en Roumanie, en Russie, en 
Serbie, en Suède, en Norvège, en Suisse et en 
Turquie. 

Si l'on tient compte des conversions et de cer- 
tains échecs — comme celui de Panama, — il est 
raisonnable de chiffrer à 6 milliards le montant 
des émissions réalisées en 1888. Les marchés 
de Paris, Londres, Berlin, Vienne, etc., etc., 
ont souscrit à ces émissions dans une pro- 
portion quelconque; ils ont ainsi « fait de la 
monnaie » pour les opérations de change de cette 
année; et, dans la suite, cet élément nouveau 
reparaîtra aux échéances de coupons, ainsi 
quaux époques de i^ernboursement. M. Léon 
Say a calculé que les étrangers possédaient 
environ 7 milliards et demi de nos rentes ou 
valeurs diverses, et que les portefeuilles fran- 
çais détenaient 20 milliards de valeurs étran- 
gères. Le paiement des coupons de ces valeurs 
nous crédite vis-à-vis de l'étranger d'environ 
un milliard par an, et nous débite de 375 à 400 
millions. Nous verrons plus loin ce que devient 
ce milliard, ou, pour mieux dire, ce qui nous en 
reste. 

Après avoir indiqué les difïérentes façons dont 
un pays s'endette, il est bon de voir commeut il 
est payé de ce qu'on lui doit, et comment il se 
libère de ses dettes. 

Le mécanisme de l'opération nous est donné, 
en ces termes, par le livre de Goschen, auquel 
nous renvoyons le lecteur désireux de péné- 
trer tous les secrets de ce commerce du change^ 



i2i LI15RE-ÉCnAX(;K ET PROTECTION 

si intéressant l\ étudier et si peu connu (1) : 

Ce qui forme, dil-il, l'objot du cliange, c"csl une délie coii- 
Iraclée par un étranger et ])ayal)le dans le pays de cet étranger, 
puis translérée par le créancier ou Tayanl droit, moyennant une 
certaine somme, à quelqu'un qui dé.-ire recevoir de l'argenl dans 
le pays en question. La pei-sonnc qui achète cette dette, a pro- 
bablement le dessein d'employer le montant de ce qu'elle doit 
recevoir à payer une quatrième personne lial/itanl le pays étran- 
ger, et vis-à-vis de laquelle elle était à son tour endettée. Les 
opérations qui se succèdent sont très clairement exposées par 
M. Mill dans le passage suivant : 

« Un négociant d'Angleterie, A, a exporté des marclian- 
» dises anglaises et les a consignées h B, son correspondant en 
)) France. 

» Un autre négociant de France, C, a exporté dos marchandises 
» françaises, d'une valeur que nous supposons équivalente, et les 
» a expédiées à D, en Angleterre. 

» 11 est évident qu'il est inutile que B, qui est en France, envoie 
w de l'argent à A qui est en Angleterre, et que U, qui est en 
'< Angleterre, envoie une somme égale à C qui est en France. 
)) On peut appliquer une dette au i)ayement de l'autre, évitant 
ainsi la double dépense et le double risque du transport de 
» l'argent. A fait sur B une traite du montant de ce que B lui 
» doit ; D, qui doit faire un payement de même valeur en France, 
" achète la traite de A et l'envoie à C qui, à l'expiration du nora- 
'■ bre de jours restant à coui'ir sur l'elfet, la présente à B pour 
-> s'en faire payer. De celte façon, la dette due par la France à 
» l'Angleterre et celle due par l'Anglelei're à la France sont toutes 
" les deux acquittées, sans qu'on ait envoyé une once d'or ou 
s d'argent d'un pays dans l'autre, o 

Comme on le voit, Pierre paye ce qu'il doit à 
Paul, en se substituant à lui pour payer ce qu'il 
doit lui-même à Jean, et ainsi de suite. 

Lorsque, dans nos échanj^es de marchandises, 
la balance est au profit du pays étranger, nous 



(1) Nous ne saurions trop recommander la lecture de ce livre, où 
sont clairement présentés, sans chiffres, ni termes barbares : 1" l'a- 
nalyse des engagements internationaux considérés comme la base 
des changes étrangers ; 2o l'examen des différentes catégories d'effets 
dans lesquels se réalisent, en fin de compte, les engagements inter- 
nationaux; 'i'^ l'énuniératiou des divers éléments de valeur qui 
déterminent les variations de prix des effets sur l'étranger; 4° des 
remarques stir l'interprétation des changes. 



l::!:;"-kchan(:;e et rnoTECxiox 125 

nous acquittons vis-à-vis de lui en prenant à 
notre charge, pour la somme constituant la 
différence, les dettes de ce pays vis-à-vis d'un 
autre. Si ce pays nous a emprunté, c'est-à-dire 
si nous avons en France des valeurs mobilières 
émises par lui, et si ces valeurs donnent droit à 
un paiement d'intérêts ou à des remboursements, 
ce pays qui était notre débiteur, en tant qu'em- 
Idvunteur, et notre créancier, en tant que mar- 
chand, se paye lui-même en retenant le montant 
de ce qu'il nous doit : dette et créance sont com- 
pensées. 

Les banquiers qui servent d'intermédiaires 
font, entre eux, ce que ceux de Londres font au 
Ctearing liouse, où, par un simple jeu d'écritures, 
on compense les engagements réciproques des 
clients. 

L'opération se complique, ici, d'une foule de 
choses qui ne sont pas sans laisser quelques 
(( petits bénéfices » au banquier cambiste. Mais, 
en somme, le mécanisme est le même. Ce n'est 
pas le lieu d'insister sur le détail de ces opéra- 
tions compliquées (1). Il nous importait seule- 



(]) Le « commerce du change » se fait par l'intermédiaire crun 
très petit nombre de maisons spéciales, dont la plus ancienne et la 
plus riche est la banque Rothschild. 

Voici, d'après M. II. Lefèvre — qui fut secrétaire particulier de 
feu M. le baron James de Rothschild, — les origines de cette puis- 
saute, maison : 

« A la chute du premier empire, qui avait troublé si longtemps 
» l'Europe, les relations internationales étaient profondément 
» d"ïOrganisees, et, à la reprise des affaires, le commerce renaissant 
)) ail. lit être entrave jiar la difficulté de vendre ses traites ou de se 
I) procurer des remises sur l'étranger. 

» Mais, en prévision de la fin plus ou moins prochaine des 
)) guerres, les fiio de Mayer-Anselme de Rothschild étaient partis de 
» Francfort, où était la maison mère, pour s'établir à Vienne, à 
» Londres, à Madrid et à Paris. 

» La paix les trouva donc installés dans les principaux centres 



12G LIBRE-ÉCHAXGE ET PROTECTION 

ment de mettre en lumière le principe de ce 
mécanisme et pour montrer que, de même qu'un 
pays peut s'appauvrir tout, en n'exportant pas 
son numéraire, de même actuellement nous 
pouvons acquitter nos dettes vis-à-vis de l'é- 
tranger sans prendre sur nos réserves métalli- 
ques. C'est ce que nous avons pu faire après 
la guerre de 1870, pour nous libérer envers 
l'Allemagne de notre écrasante contribution (1). 
Ainsi pourrons-nous faire encore, tout au moins 
jusqu'au jour où, la crise s'étant prolongée au 
delà de notre force de résistance et de l'étendue 
do nos ressources, nous nous verrons dans la 



> commerciaux de TEurope, y jouissant déjà d'un crédit considé- 
» rable et liés les uns aux autres par cetle forte cohésion de la 
>> familie, qui est un des caractères et une des vertus de la race 
» juive. Chacun peut fournir sur ses quatre autres frères et les 
» couvrir, en même temps, sans nulle déflance réciproque. Ils vont 
» oinsi eS" ctuer la plus grande masse des receltes et des paiement? 
» iiiternationaux de toute l'Europe occi 'entale, par le simple jvoccdé 
» de virenient qiti s'opère dans le cabinet du bsLiiquier ; sans dé- 
» placement de numéraii-e, sauf pour qxielqucs soldes, bientôt rem- 
» placés eux-mêmes par la création des valeurs inobilières interna- 
» tionales. » 

(1) Après la désastreuse guerre de 1870, nous avons eu à payer à 
l'Allemagne, tant en principal qu'en frais et intérêts, la somme de: 
5 nillliarfls 314 millions. 

Si nous déduisons de ce cliiflre les pr -inier.s paiements faiis, par 
compte et par l'entremise de la Eanque de France, paiements qui se 
sont élevés à /i50 millions de francs, nous voyons qu'il a dû sortir 
de France : 

4 milliards 855 millions. 

Te traité de paix stipulait que ces paiemn-nts seraient effectués : 

Soit en or et argent fiançais, monnayé ou en barre ; 

Soit en monnaies allemandes ; 

Soit en dettes allemandes, que la France prendrait à sa charge. 

En réa'ité, il n'est sorti de notre circulation monétaire propre- 
ment dite que 512 millions en or et en argent, plus 105 millions de 
monnaies allemandes introduites en France pendant la période de 
l'invasion et de l'occupation, par l'armée ennemie elle-même. 

Nous avons donc été amenés à prendre, pour notre compte, pour 



LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 127 

nécessité d'entamer notre fortune monnayée, 
de l'épuiser peut-être. Acheter toujours et ne 
vendre jamais, dit Proudhon, c'est le moyen le 
plus expéditif de se ruiner ; acheter beaucoup 
et vendre peu est un agent de ruine moins 
prompt, mais tout aussi sûr. 



Achevons n®tre démonstration en portant la 
discussion sur un terrain où l'Ecole se prétend 
inexpugnable : la réfutation de la bahince com- 
inerciale. 



4.248.000.000 de dettes commerciales ou autres, contractées par 
TAllemagne envers les nations avec lesquelles elle était en rapports 
de placements ou d'affaires commerciales. 

Voici comment s'est opérée cette transmission de dettes et com- 
ment nous nous sommes libérés. 

Nous avons fait deux emprunts : 

Juin 1872 2 milliards. 

Juillet 1873 3 — 500. 

Nous avons eu la bonne fortune de placer une grande partie de 
ces emprunts à l'étranger, bien qu'ils fussent souscrits en France. 

Le gouvernement avait provoqué les souscriptions en leltre de 
change de l'étranger, et, pour les attirer, il les avait admises à un 
taux très favorable. Cette émission a donné au Trésor pour 2 mil- 
liards 473 millions de change étranger. 

Il restait à trouver 1.773 millions. 

On les a prélevés sur les fonds de l'euipiunt pour des achats de 
valeurs allemandes libératoires, et en payement desquelles nous 
avons remis en Angleterre, en Hollande, en Belgique, etc., etc., 
soit le change que nous avions sur ces places, soit des espèces, 
celles-ci pour un chiffre très approximatif de 700 millions. 

Etant donnée la balance commerciale, de 1871 à 1873, il ne peut 
rester de doute sur la nature du change que nous avons eu à 
donner en paiement à cette époque; ce ne pouvait être, en majeure 
partie, que des coupons de valeurs étrangères placées eu F'rance. 

En résumé, cette opération a été menée à bonne fin, et avec une 
dépense de 13 à 14 millions de frais de change, sans appauvrisse- 
ment de la circulation monétaire en France, appauvrissement qui 
eût fait naître une crise financière intérieure que le pays n'a 
même pas eu à soupçonnei-, sauf pendant la très courte période du 
début. 

9 



128 LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 

Nous laissons M. Paul Jjeroy-Beaulieii, lui- 
même, poser la question. 11 nous rendra cette 
justice que nous ne craignons point de le citer 
textuellement^ ce qui n'est point, soit dit en 
passant, le procédé ordinaire des écrivains de 
son Ecole. 

Dans son Précis d'Economie j)olitique (1), il 
écrit, page 288 : 

« Elant flonm'' que les ventes qu'un peuple fait à l'élranger de 
ses marcliHndis'Js nationales s'appellent exportalions, et que les 
achats qu'il l'ail, de marchandises élrangères se nonimenl impor- 
iaiions, quelle doit êlre la proportion désirable des unes avec les 
autres? Autrel'ois la docliine régnanle, qui cnrrespond encore au 
prèjucjé ■populaire, (Aà\i que les exportalions doivent toujours 
dé])asser les importations : on pensait qu'il était utile qu'un 
pays restât, du chef de ses échanges, créancier de l'élranger, et 
que cette créance fiil payée en monnaie ou en espèces métalliques 
qui venaient accroître, chaque année, la quantité de métaux pré- 
cieux existant dans le pays. On ajoulait qu'une contrée ne pour- 
rait, sans se ruiner, avoir longtemps des importations supérieures 
aux exportations, puisque dans ce cas, croyait-on, il fallait ex- 
portei' chaque année des métaux précieux et que, au bout d'un 
ceiiain temps, le i:ays aurait été tout à fait dépourvu de richesses 
mélalliques. On a donné à celle doctrine le nom de lliéorie de la 
balance du commerce. On considérait la « balance du com- 
merce » comme favorable quand les exportations dépassaient les 
importations; on disait, au contraire, que la balance était défa- 
vorable quand c'étaient les importations qui excédaient les expor- 
tations. » 

11 faut goûter le parfait mépris de M. Leroy- 
Beaulieu pour ces idées d'un autre âge. Un as- 
tronome ne parlerait pas autrement de la théorie 
d'nprès laquelle on croyait^ jadis, que le soleil 
tournait autour de la terre. Et qui lui donne 
cette superbe ? L'argumentation suivante à l'aide 
de laquelle il prétend démontrer «la fausseté» de 
cette théorie, que le Dictionnaire de C Economie 



(1) Pari?, Delagrave, 18S8. 



LIBIIE-ÉCHANGE ET PROTECTION 429 

politique qualifie de « pitoyable erreur » et 
(i'« ànene humiliante » : 

« Celle doctrine, dil-il, si spécieuse qu'elle soil, est crrom'e : 
elle repose sur une observation incomplète des faits. L'ex- 
périence lui a donné, dans le courant du dix-neuvième siècle, le 
démenti le plus prolongé. Ainsi l'Angleterre, qui est le pays le 
plus riche du nionde, olTre depuis un demi-siècle au moins, de la 
façon la plus régulière, un très grand excédent des importations 
sur les exportations. En 1884, par exemple, les importations dons 
la Gi'ande-liretagne el l'Irlande montent à U milliards 745 millior.s 
de francs, elles exporlalions à 5 milliards 825 millions seulement, 
de sorte que l'excédent des importations sur les exportations 
atteint le chiffre colossal de 3 milliards 920 millions de francs on 
une seule année. En 1&85, l'excédent des importai ions en Anglc- 
lei're sur les exporlalions est encore plus considéralde el alleint 
4 milliai'ds 20 millions de francs; en 1886, ce même excédent des 
importations sur les exportations s'élève à 3 milliards 421 inillions 
de francs, de soi'te que si la théoiie de la balance du commerce 
était vraie, l'Angleterre aurait, dans ces trois années seulement, 
perdu 11 milliards 400 millions sur son commerce avec l'étian- 
ger. Bien plus, comme le même fait, l'excédent des importations 
sur les exporlalions, se reproduit régulièrement pour la Grande- 
Bretagne clopuis plus de 50 ans, l'Angleterre aurait de ce chef, 
dans le coui'anl du dix-neuvicme siècle, perdu plus de 100 mil- 
li rds de francs et elle ne devrait plus avoir une pièce d'or à sa 
disposition. L'expérience, au contraire, prouve que l'Anglelerrc n'a 
janiois été plus prospère que dans ces dernières années (1). » 

L'argument paraît sans réplique. 
• Nous allons démontrer qu'il ne tient pas 
debout. 

Ce « démenti prolongé » à la tliéorie surannée 
de la balance du commerce, nous voulons démon- 
trer irréfutablement qu'il n'existe que dans un 
artifice de mots, qu'on l'a insidieusement déduit 
d'une observation, non seulement incomplète, 
mais encore inexacte des faits et surtout des 
chiffres. 

Et d'abord, une observation. 

M. Leroj-Beaulieu se hasarde beaucoup en 
avançant que l'Angleterre est le pays le plus 

(t) Paris, 1873; Guillauniin, éJiteur. 



130 LIBRE-ÉCHANGE ET PIIOTECTION 

riche du monde, et cela doit faire sourire les 
Américains. Mais ne lui cherchons pas chicane 
sur ce petit côté de la question. Lnissons-lui 
croire — quitte à lui prouver le contraire dans 
un autre chapitre — que l'Angleterre est le pays 
le plus riche du monde, puisque « les principes » 
le veulent ainsi, et que l'excédent des importa- 
tions sur les exportations sert à M. Leroy-Beau- 
lieu de critérium unique. 

Mais ce que nous lui contestons d'une façon 
absolue, c'est l'accroissement de la prospérité de 
l'Angleterre dans ces dernières années. Les 
plaintes de la Chambre de commerce de Man- 
chester sont là pour infirmer le dire de M. Leroy- 
Beaulieu. Cette Chambre de commerce proclame 
qu'il en va tout autrement, et nous la trouvons 
mieux qualifiée que l'éminent économiste pour 
se prononcer. 

Fn décembre 1<S88, cà une immense majorité, 
elle a voté cette motion (que les feuilles libre- 
échangistes ont laissé ignorer à leurs lecteurs, à 
l'heure où nous écrivons) : 

" La Cliambre de commerce de Manchester, est d'avis que les 
« maniiandises semblables, comme nature et comme espèces, à 
« celles que nous produisons nous-mêmes, et oITertes en venle 
» sur les marchés cki Royaume l'ni, soient passibles de taxes 
» équivalentes à celles auxquelles elles seraient proporlionnelle- 
» ment assujetties si elles étaient produites dans le Royaume-Uni. » 

Nous voilà, déjà loin du Credo libre-échan- 
giste ; et nous sommes autorisé à penser que si 
l'AngleteiTe avait tant à se louer du système de 
l'importation à outrance, elle ne songerait pas 
à tempérer cette prétendue source de fortune. 

Cette fois, laisait remarquer à ce sitjet un de 
nos confrères, ce n'est plus une réunion quel- 
conque d'industriels et de commerçants, comme 



LHJRE-KCHANGK ET PUOTECTIOX !31 

celles de Londres et de Salford, ce sont les repré- 
sentants officiels de l'industrie et du cammerce 
de la plus puissante cité manufacturière de la 
Grande Bretagne, ce sont les délégués de Man- 
chester même, de cette patrie du Libre-échange, 
de cette ville qui a donné son nom au régime de 
la liberté commerciale, qui proclament qu'il y a 
quelque chose à reprendre à ce régime et que 
l'Angleterre doit entrer, non pas dans la voie de 
la protection, — on n'ose prononcer ce mot-là 
dans la patrie de Cobden, — mais dans le sys- 
tème de la compensation. Oui, à Manchester, of- 
ficiellement, on demande que les marclian'lises 
étrangères, dont l'Angleterre produit les simi- 
laires, soient frappées de droits compensateurs ( 1 ) . 
11 n'était pas inutile de constater cela. 



(1) Comme on le suppose bien, le vote de cette motion a fait grand 
bruit et produit quelque scmdale. Les feuilles libre-éjhangistes, et 
en première lic;'ae VEcjnomisl, se sont élevé.-s contre ces tendances 
et ont fort malmené la Chambre de comm-erce de Manchester, spé- 
cialement l'auteur de la motion, M. Hibbert. 

Celui-ci, ])iqué au vif, n'a pas fait at;en Ire sa réponse. Cette ré- 
ponse est claire et topique. 

Après avoir raillé les doctrinaires, il s'écrie: « Les partisans du 
Fair Tradc, de Manchester, comme ceux du Royaume-Uni — et 
leur nom est légion — préconisent le système d'une réglomeatiUu'n 
douanière pvivilùrjièc entre les diverses parties de l'empire britan- 
nique. » 

Et il poursuit en ces termes : 

« L'Economi.it sera-t-il surpris d'apprendre qu'en produits et ob- 
jets fabriqués de nature similaire à ceux que njus pouvons produire 
ou fatiriquer nous-mêmes, njus avons importé, en 1887, une valeur 
de tei-ioLOuO livres sterling, contre 1 02. 238. 28(1 en 1870, et ce, mal- 
gré la plus-value acquisitive de l'or dans Ja première que dans la 
^ecoade de ces deux innées i 

» Serait-ce donc poursuivre un but mortellement néfaste que de 
chercher à barrer ce ccmrant d'imporlaiions qui attire l'or et le tra- 
vail de ce pays au dehors pour y trouver les placements et l'emploi 
que notre système fiscal le met dans l'impossibilité de trouver chez 
nous ? 

» La richesse d'une na :on réside dans le travail de son peuple ; 



132 LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 

Maintenant, revenons à la théorie captieuse 
formulée plus haut par l'auteur du Précis 
d'Economie politique. 

11 y a importations et importations, comme il 
y a fagot et fygot. Il y a des importations néces- 
saires ; il y en a dont on peut se passer : les 
unes sont profitables, les autres sont nuisibles ; 
car, en môme temps que le produit étranger, elles 

le trafic ie plus important, et le plus rémunérateur est le trafic à 
rintérieur. Nous essayons de conserver cette richesse et ce trafic, 
tandis que vous êtes eu train de les détruire. 

» L'expérience nous a appris (ce à quoi Y Economist n'est pas en- 
core arrivé) qu'une ntriion qui trappe des droits à 1 importation ne 
les paie pas toujours, vu que la « portion que nous avions à en 
> payer é ait entièrement réglementée par la concurrence que nous 
» avions à supporter ». 

Il n'est pas une phrase, pas une proposition de cette letire qui ne 
mérite d'être méditée. 

Et d'abord M. Hibbert constate que l'Angleterre importe pour 
fi"2.2Io.OOO livres sterlinir (plus d'un milliard et demi de Irancs) de 
produits étrangers quelle pourrait produire elle-même, et il de- 
mande si ce serait poursuivre un but néfaste que de barrer le che- 
min à cei iniDortatious qui attirent l'or et le travail du pays au 
dehors ? Et il ne le pense pas, car il affirme que la principale ri- 
chesse d"une nation réside dans son trafic intérieur. Et c'est pour- 
quoi il veut conserver cette richesse que les libre-échangistes sont 
en train de détruire. 

Eit-.',e que jamais protectionniste français a écrit un acte d'accu- 
sation plus virulent contre le libre-échange que celui que vient de 
formuler ce membre de la Chambre de commerce de Manchester, 
compatriote de Cobden ? 

Ce n'est pas tout. Il soutient que 1^ droit de douane, contraire- 
ment à l'affirmation des doctrinaires, ne pèse pas nécessairement 
sur le consommateur, attenJu que la proportion dans laquelle entre 
le produit à payer est en:ièrement réglementée par la concurrence. 
Et M. Hibbert va jusqu à affirmer « que riiiij)osition, aux produits 
étrangers, d'un droit à l'importation, bien que co..sidérable, n'au- 
rait aucune influence sur le mouvement commercial de l'Angle- 
terre. 

» Il faut, dit-i', et e i tout cas, essayer. Si nous réussissons, ce 
sera au plus grand bénéfice de la Grande-Bretagne et à celui de 
l'Irlande. S'il n'en e-t pas ainsi, nous trouverons un refuge dans le 
remède cher aux libre-échangistes, — dans l'émigration! » 

C'est sur ce sarcasme cruel que M. Hibbert termine sa remarqua- 
ble lettre. {Rf-publiquc française. — A. M.) 



LIBRE-KCHAXGE ET PlïOTECTION 133 

importent le chômage pour le travail national et, 
parmi ces dernières, nous rangeons, à l'exemple 
(les votants de Manchester, les importations de 
produits dont un pa3^s a chez lui les similaires. 

M. Leroy-Beaulieu regarde, sans doute, de trop 
haut pour pouvoir faire ces distinctions. 

Elles ont cependant leur prix ; et nous ajou- 
terons qu'en choisissant, pour démolir la balance 
commerciale, ce qui se passe en Angleterre, 
M. Lerov-Beaulieu a pris le pire des exemples, 
le moins probant dont on pût s'aviser. La si- 
tuation de ce pays et les conditions même de son 
trafic ne sont,enefïet, comparables, dans l'espèce, 
avec la situation et le trafic d'aucun autre pays. 

Et pourtant, quoique cet exemple ait été choisi 
à dessein par Thabile dialecticien dont se double 
l'économiste chez M. Leroy-Beauheu, nous allons 
voir s'il est' exact de dire que l'Angleterre ait 
donné « un démenti prolongé » à la théorie de 
la balance commerciale. 

Prenons <\<x\ï&\! Economiste (1), dans le propre 
journal hebdomadaire que dirige l'auteur du Pré- 
cis tVEconovaie polituiue, les chiffres du commerce 
extérieur du Royaume-Uni pour l'année 1888 : 

I 31 P R T A T I N s 

Ailiniaiiv vivants 193.182.675 » 

Objets fl'aiiniiMilalioii : cxcnipls ... . 3.107.027.425 » 

— — Iix(N 623.069.i>50 » 

Taltac 70.532.950 » 

M(Maiix 581.073.950 » 

f*roduils chiiniques, droij;uories 202.8.58.725 » 

Huiles '' 103.821.775 » 

Malières premières lexlilos 2.011.716.875 » 

— — autres 918.062.525 » 

Objets fa !)riqués 1.444.840.100 .. 

Diver.; .3.50.401.450 » 

{\) Econmniate du 2fi j-iiivier ISS'i. 



134 LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 

EXPORTATIONS 

Animaux vivants 35.095.175 » 

Objets d'alimentation 256.063.575 » 

Matières premières (Houilles i 349.322.825 » 

Fils et tissus '. 2.721.5:J3.275 i 

Métaux et ouvrages en métaux 926.858.650 » 

Machines 323.315.625 >' 

Confections et ustensiles 279.722.850 i 

Produits chimiques, drogueries 186.108,750 » 

Divers ., 774.207.700 » 

L'Angleterre a donc importé 9 milliards 664 
millions ; 

Elle a exporté 5 milliards 852 millions ; 

Différence en faveur des importations : 3 mil- 
liards 81*2 millions. 

L'écart est, à peu près, le même que celui des 
années 1884, 1885 et 1886 sur lesquelles, dans 
le Précis d'Economie politiciue, M. Leroy-Beau- 
lieu s'est appuyé pour argumenter. 

Mais, après avoir présenté le tableau ci-dessus, 
V Economiste insère cette mention : 

« Le commerce de réexportation s'est élevé à 
liv. st. 64.613.447 pendant l'année 1888. 11 a 
réalisé, sur l'année précédente, une augmentation 
de liv. st. 3.264.472, soit de 8 0/0. » 

64.613.447 livres sterling, cela fait, si nous 
ne nous trompons : un milliard 615 millions de 
francs ! 

Et VEconorniste ajoute : 

-Nous inscrivons, dans le tableau suivant, les principaux articles 
qui ont pris part à ce mouvement de réexportation (nous tradui- 
sons les £ en francs; : 

RÉEXPORTATION 

Caoutchouc 33.395.875 » 

Cafés 76.091.975 » 

Cuivre brut 64.100.575 » 

Coton 138.458.150 » 

Peaux brutes 31.213.475 » 

Indigo 27.100.050 « 



LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 135 

Jute 33.209.150 » 

Peaux préparées 41.347.425 » 

Riz 31.600.525 » 

Thé 44.515.675 » 

Laine 344.670.525 » 

On pense bien que ce milliard 615 millions 
d'importations aussitôt réexportées, n'est point 
particulier à Texercice 1888. Les exercices 1884^ 
1885 et 1886 ont eu leur équivalent de réexpor- 
tation. Ramenons-le pour la commodité du calcul 
à quinze cents millions. 

Or, croirait-on que dans le Précis cVEconomle 
jDolitique., pour donner plus de force à sa thèse, 
M. Leroy-Beaulieu a complètement oublié de 
signaler ces quinze cents millions de marchan- 
dises réexportés et, par conséquent, à déduire 
du total de Timportation ? 

C'est peu correct, on en conviendra. 

Mais ce milliard \/'2, les partisans de la balance 
commerciale, pas plus que l'éminent économiste, 
ne peuvent le considérer comme une charge, 
comme une importation nuisible. Il n'est pas 
sans avoir laissé, même, un très gros profit à la 
marine, aux assureurs, commissionnaires et 
courtiers anglais. Nous y reviendrons tout à 
l'heure. 

Si donc de 9 milliards 664 millions, nous dé- 
duisons 1 miUiard 615 millions, il nous reste 8 
milliards 4*J millions. 

Nous retrancherons également les 3 milliards 
de matières premières qui sont venues S3 faire 
travailler en Angleterre ; M. Leroy-Beaulieu ne 
peutmanquer de reconnaîti-e avec nous qu'ils ont 
été un aliment, une source de profits, et non une 
charge, pour l'industrie anglaise ; car nous 
voyons l'excédent seul des fils et tissus, non con- 
sommés en Angleterre, figurer, à l'exportation. 



■136 LIBRE-ÉCIIAXOE ET PROTECTION 

pour la jolie somme de 2 milliards l'2{} millions, 
ce qui tendrait à prouver que les filateurs et tis- 
seurs anglais ne travaillent point à perte. 

Il ne reste donc plus de ces 9 milliards 1/-2, que 
cinq milliards 49 millions, soit un chitï're déjà 
inférieur de 800 millions — seulement ! — au 
chiffre des exportations. 

Nous pourrions nous arrêter là et dire que la 
balance commerciale est déjà en faveur des ex- 
portations. Et cela sans compter les bénéfices du 
milliard l/*2 de transit (1). 

Mais allons plus loin. 

Le détracteur malheureux de la théorie de la 
balance commerciale oublie encore ou feint 'd'ou- 
blier cette considération capitale : que, dans les 
importations anglaises, figurent les produits de 
ses immenses colonies, et qu'elles doivent y figu- 
rer non seulement pour* l^iir valeur intrinsèque, 



(l) Un journal allemand, la Gazelle de Cologne, s'est livré à une 
l'echerche intéressante dans le but de déterminer le cliitïie des 
bénéfices que le commerce allemand procure à l"Angletjrre, en fai- 
sant passer par des ports britanniques les marchandises expédiées 
vers Il'S pays transocéaniques ou qui en viennent. En réunissant ces 
diverses sources de bénéfices, le journal allemand arrive aux cniffres 
suivants : 

L'Angleterre gagne sur le commerce allemand, savoir : 



10 Sur le fret 


. liv. st. 


3.600.000 » 


2" Commissions des agents . . 


— 


2.800.000 » 


30 Primes d'assurances. . . . 


— 


453.600 » 


4" Inléi'ê's des avances. . . . 


— 


300.000 » 


5" Commissions et salaires . . 


— 


loO.OOO » 



Soit un total de liv. st. 7.303.600 » 

<m de I.0O millions de mai'ks(187 millions de francs). 

« Il est bon, dit la Gazelle de Cologne, de ne point perdre de vue, 
en Allemagne, que, en attendant que la marine marchande et le 
commerce de l'empire puissent sa développer assez pour percevoir 
eux-mêmes les frais indiqués plus haut, on paye environ un demi- 
million de marks par jour, à l'Angleterre, pour des affaires com- 
merciales que nous pourrions bien faire nous-mêmes. » 

Autant en dirons-nous aux Français. 



LIBUE-ÉCHANGE ET PROTECTION 137 

mais pour leur valeur augmentée des commis- 
sions de vente et des frais de transports maritimes. 
Or, toutes ces sommes: prix de la marchandise, 
commissions et frets, restent aux mains des An- 
glais et ne constituent nullement un tribut payé 
à une nation étrangère. C'est, on peut le dire, 
l'Angleterre qui trafique avec elle-même. 11 n'y 
a donc aucune atteinte portée à la richesse publi- 
que du pays. Ces importations sont une appa- 
rence bien plus qu'une réalité. Ce- ne sont ni 
plus ni moins que des balances de comptes d'An- 
glais à Anglais. 

Est-ce que vraiment nous apprendrions à 
M. Leroy-Beaulieu que les importations des pos- 
sessions anglaises en Angleterre ont atteint, ])en- 
dant les trois années qu'il signale dans son Pré- 
cis cVEconoïiile politique : 

En 1884.. . 5 milHards 395 millions fr.? 

— 1885... . ^2 — 110 — 

— 1886.... 2—147 — (1) 
Ne saurait-il pas que ces importations ont at- 
teint : 

En 1883 .... 2.467.050.000 francs? 

— 188-2.. . . . 2.485.775.000 — 

— 1881 2.288.500.000 — 

— 1880,.... 2.3 12.975.000 — 
Autrement dit, ces importations varient entre 

2 milliards et 2 milliards 1/2. Et voilà un chiffre 
dont M. Leroy-Beaulieu ne tient pas compte! 

Mais poussons encore plus avant notre examen, 
car Ton ne saurait trop percer à jour ces fausses 
doctrines, qu\md on pense qu'elles sont ensei- 
gnées au nom de l'Etat, qu'elles font foi pour 
des lecteurs et des auditoires crédules. 

(l) Annales du Commerce extérieur, aimée 1888, fascicule n" 9. 



133 LIBRE ÉCHANGE ET PROTECTION 

Nous voyons figurer aux importations : 

Les animaux vivants pour 193.182.075 

Les matière? et objets d'alinionlalion pour. 3.730.990.375 



Soit au total 3.924.179.050 » 

Cela fait bien près de 4 milliards de matières 
alimentaires, les chevaux figurant, dans ce chif- 
fre, pour une somme relativement peu impor- 
tante, et certains produits comestibles figurant 
sous la rubrique divers. 

Pourquoi l'Angleterre importe-t-elle une telle 
somme de produits alimentaires ? C'est parce 
qu'elle a sacrifié chez elle l'agriculture à l'in- 
dustrie. Les théoriciens du Cobden-Club l'ont 
vouhi ainsi, estimant que l'intérêt du pays lui 
comiuandait de concentrer toute son activité sur 
la production manufacturière. 

Mais peut-on compai^er, de bonne foi, ces im- 
portations, aux importations dont la France a tant 
de peine à se défendre? Peut-on comparer la 
France, pays forcément agricole (1), à l'Angle- 
terre, pays essentiellement industriel? S'il nous 
manque souvent quelques millions d'hectolitres de 
céréales, n'avons -nous pas les moyens de satis- 
lairo à nos besoins pour le reste ? Petit-on con- 
tester que notre territoirene soitpasplus qae suf- 
fisant pour récolter de quoi combler ce déficit ? 
et si ce déficit, appelé bientôt à disparaître, s'est 
trop souvent j)roduit, cela ne tient-il pas à ce 
que, pendant de trop longues années, sous pré- 
texte de liberté commerciale, on a soumis notre 
agriculture au régime absurde qui devait l'é- 
puiser, Ténerver, la mener à la ruine? L'An- 



(1) Le territoire agricole de la Fraucj — inoius les l'oréis de 
l'Etat. — est de 48.478.028 hectares, soit 97,8 o/o de la superficie 
totale de notre pays. 



LIBRE-ÉCHANGE ET rUOTECTION 1S9 

gleterre ayant volontairement renoncé à son 
agricnlture, est bien forcée de recourir aux con- 
tributions étrangères. Sans ces importations, 
qu'elle a pu heureusement payer jusqu'ici avec 
les bénéfices de son industrie, elle serait con- 
damnée à mourir de faim (1). 

En bonne conscience;, est-il possible de confon- 
dre cette catégorie d'importations avec celles, 
qu'en France, nous déclarons nuisibles au travail 
national? L'Angleterre ne peut pas plus s'en 
passer, que ses industries textiles ne pourraient 
se passer des produits exotiques qu'elle file et 
qu'elle tisse. 

Sans parler du tabac et de certains produits 
chimiques, n'en pouvons-nous point dire autant 
de certaines importations de métaux, qui repa- 
raissent en grande partie aux exportations de 
machines et ouvrages divers ? 

Restent les objets fabriqués. 

Là, nous avons l'explication des plaintes de la 
Chambre de Manchester, et il ne nous déplaît 
pas de les opposer à l'optimisme de M. Leroy- 
Beaulieu. 

On écrit volontiers qu'on fait dire aux chif- 

(1) La Revue de WesLmin.'iler, de mars I8SS, déclarait que sur la 
questior. économique on ne do.t consulter que rintérét de la majo- 
rité du pays. Or. disait-elle, la majorité de l'Angleterre, c'est l'in- 
dustrie. La population agricole ne représente que 5 0/0 de la popu- 
lation totale, tandis que la population ouvrière en représente 30. 
L'ag'-iculture doit donc être sacrifiée à l'industrie. 

Tout récen ment, M. le baron de Worms, prenant la parole dans 
un banquet offert au promoteur de la Convention internationale 
sucriere, proclamait que le libre-échange é;ait indispensable à 
l'Angleterre, « par suiie de son étendue restreinte qui la met dans 
l'impos-sibilité de produire suftisamment pour l'alimentation de la 
multitude de ses habitants : Free-lrade is absolulcly neccssary for 
this cninlnj, because of ils contracted a'-ea heinrj unable la produce 
aufficicnl supplies for tha rnulliluda. » — [Mancheslar GuarJinn, 
7 fev. 1889.) 



140 LIBIIE-KCHAXGE ET TROTECTIOX 

fres loiit ce qu'on veut ; mais il nous semble que 
les chiffres — les nôtres — parlent ici d'eux-mê- 
mes ; tandis que M. Leroy-Beaulieu n'a point dé- 
daigné de faire tenir aux siens, pour les besoins 
de sa thèse, un singulier langage. Oui, il est cer- 
tain que l'Angleterre ne s'appauvrit pas du 
montant ('e l'excédent de ses importations sur 
ses exportations ; mais cela tient, comme on le 
voit, à des raisons qui sont particulières à ce 
pays, qui lui sont spéciales, et dont l'oubli chez 
l'auteur du Précis cl Economie i^olitique méritait 
d'être relevé. 



Les libre-échangistes cherchent à en imposer 
au public en disant — ce qui est vrai — « que 
la balance du commerce n'est pas renfermée 
dans les chiffres de la douane ». La balance du 
commerce, ajoutent-ils, se compose d'une foulé 
d'éléments que méconnaissent leurs adversaires. 
C'est encore exact; mais quelles étranges con- 
clusions ils en tirent ! 

« Je suppose que vous pai-liez du Havre pour New-York avec 
10.000 tV. de marchandises. I.a douane, sur votre déclaration, mar- 
quera lu. 000 francs. A New-York, vous vendez votre marcliandise 
12.500 francs, par exemple, et vous achetez pour une somme 
égale de produits que vous rappoitez en France. Rendus au Havre, 
ces produits, grevés des frais de transport, de commission, d'as- 
surances, etc., sont estimés à 15 000 par la douane française, qui 
inscrit à l'importation 15.000 francs. Alors, qu"allez-vons conclure 
de cela? Que la France ayant importé pour 15.000 i'r. de marchan- 
dises pendant qu'elle n'en a exporté que 10.000, elle a, en fait, 
perdu 5.000 francs ? Non, n'est-ce pas? puisque le bénéfice est 
peut-être de 2 à 3.000 francs. Eh bien ! alors, poui'quoi dites-vous 
que la Fi'ance perd l'excédent des importations sur ses exporta- 
tions ? » 

Ce raisonnement est enfantin. 

Ceux qui s'en contentent n'oublient qu'une 



LIBRE-ECHANGE ET PROTECTION 



141 



chose, c'est que le commerce ne se fait point avec 
cette simplicité. Ces exportateurs de cabinet s'i- 
maginent que les vendeurs sont forcément les 
acheteurs, et que le fait d'importer entraîne la. 
nécessité d'une exi)ortation équivalente. Il y a, 
suivant eux, une soUdarité absolue entre la vente 
et l'achat. C'est ainsi qu'on raisonne dans les 
livres. Il en va tout autrement dans la pratique. 
Voici, p(jur s'en convaincre, le tableau com • 
plet des échanges de la France avec l'étranger 
pendant l'année 1887. Nous prenons les chiffres 
qui suivent dans le rapport présenté, en 1883, 
par la Commission des A^aleurs de douane. 

E:xpoi*t»ttoiis et Importations 

r E M D A M ï l'a N N É E 1 S S 7 

(Commerce spécial.) 

VALEUR EN FRANCS 

DIFFERENCE EN FAVEUR 



FAVS DE PROVENANCE 


Dl-S MARCHANT 

à la 
France 


iISES VKNDUES 






et de 

DESTINATION 


par la ^^s .des 
* exportations importations 
irance irançaises étiaugéres 


Ang'eierre .... 


■fib.-OO.OOO 


819.600.000 


343. 900. 000 ( 


a) » 


Belg que 


'il3.900.0UU 


4SO.G0O.00O 


66.700.000 


» 


Espagne 


3S6.700.000 


149.300.000 


» 


207.;00.00l> 


Etats-Unis .... 


335.000.000 


271.000.000 


» 


53.7O0..00O 


Allemagne .... 


321.900.000 


316.200.000 


» 


5.700.00» 


Italie 


307.700.000 


192.100.000 


» 


115.600.000 


Inde anglaise . 


ISÎ.400.000 


7. 900. 000 


» 


174.500.000 


République argentine 


181.800.000 


143.700.fl00 


» 


38.100.000 


Russie 


1 78.500. 000 


1.5. 200.000 


» 


163.300.000 


Algérie 


133.000.000 


153.100.000 


20 100. OUO 


» 


Chine 


117.700.000 


^ 


» 


117.700.000 


Suisse 


101-.800.000 


916.600.000 


m.^'OD.odO 


» 


Autriche. ..... 


99.100.000 


19.800.000 


'' 


79.300.000 



(a) Les libre-ëchangiiles iio manquent jamais de faire remarquei* 
la différence qui existe en notre fiiveur dans nos éclianges avec 
l'Anj^ieterre. 

INJ. A. de Foville, dans son livre intitulé : La France Economique, 
édition de 18S7, pafie 2S8, en tire la conclusion suivante : 

« Comme valeurs absolues, nos exportations à destination du 
» Royaume-Uni dépassent de plusieurs centaines de millions les 



142 



LIBUE-KCHANGE ET PROTECTION 



Turquie . . . 




97.100.000 


46.700.000 


Brésil. . . . 




08.800.000 


39.600.000 


Suède. 




50.000.000 
16.700.000 


6.700.000 


Haïti .... 




6.300.000 


Japon . . . 




39.200.000 


7.700.000 


Portugal. . . 




38,300.000 


22.100.000 


Roumanie . 




33.500.00(1 


3.200.000 


Pays-Bas. 




31.600.000 


29.700.000 


Saint-Pierre etMitiue- 




lonetGrandePèclie 


29.200.000 


» 


E ypte 


28.000.000 


20.400.000 


Grèce 


23.400. 000 


10.600.000 


Indes hollandaists. 


25.100.000 


» 


Pérou 


23.500.000 


5.500.000 


Uruguay .... 


23.200.000 


19.200.000 


Martinique . 


21.700.000 


U. 200. 000 


Norvège .... 


21.400.000 


» 


Guadeloupe. 


21.200.000 


9.800.000 


Tunisie,Tripoli, Maro 


3 2i. 000. 000 


22.400.000 


Possef sions frannaisp 


s 




dans ITnde . . 


19.000.000 


» 


Sénégal .... 


18.900.000 


8.600.000 


Venezuela . 


17.100.000 


5.000.000 


Chili 


16.100.000 


10.600.000 


Ile de la Réunion . 


13.700.000 


4.900.000 


Colonies espagnole 


5 




en Amérique. 




13.000.000 


7.500.000 



1.400.000 



50.400.000 
9.200,000 
43.300.000 
40.i00.000 
31.500.000 
16.20'0,000 
30.300.000 
4.900,000 

29.200.000 
7.600.000 
14.800.000 
23.100.000 
18.000.000 
4.000.000 
7.500.000 
21.400.000 
11.400.000 



19.000.UUO 

10.300.000 

12.100.000 

5.500.000 

8.800.000 

3.300.000 



» importations de provenance anglaise, et il en a été toujours ainsi 
» depuis un quart de siècle. Le traité de 1860 est donc loin d'avoir, 
» comme on l'en accusait, liv7-é le marché fiançais à l'invasion des 
» produits anglais. Même pour les objets fabriqués, l'Angleterre 
» nous achète plus qu'elle ne nous vend. La plupart des autres 
» Etats nous vendent plus qu'ils ne nous achètent. » 

On a cent fois répondu à cette objection, et jamais les libre- 
échangistes n'en ont tenti compte, suivant leur tactique, qui 
consiste à ne pas plus s'inquiéter des faits que des réfutations qui 
les gênent. 

Sous la plume d'un statisticien de la valeur de M. de Foville, 
cette assertion a bien de quoi nous étonner. Il nous semble difficile 
à admettre qu'il n'ait pas aperçu le trompe-l'œil de ces chiflres. Qui 
devrait savoir mieux que lui que la Douane enregistre au compte 
de l'Angleterre toutes les marchandises françaises, exportées par 
bateaux anglais, et qu'une bonne partie de ces marchandises ne fait 
que transiter et figure parmi les 2 milliards i/-2 de réexportation 
quû nous signalons plus haut ':• Dans quelles proportions ces mar- 
chandises réexportées vont-elles accroître les chiffres de nos expor- 
tations, dans chacun des pays d'oiitre-mer cités par notre tableau '! 



LIBUE-ÉCHAXGE KT PHOTKCTIOX 143 



Côte occidentale d'A- 


















frique 


11 


.7(10 


.000 


» 


» 


11. 


.700 


.000 


Nouvelle-Grenade. . 


11, 


.600, 


,000 


3:5.800.000 


2 j. 20 J. 000 




» 




Australie .... 


10, 


,200, 


,000 


0. 900. 000 


» 


4. 


3(10. 


,oo;) 


Mexique 




» 




2.3.100.000 


23.100.000 




» 




Cochinchine et Tonkin 




» 




10,000.000 


10.000.000 




.^ 




Danemark .... 




» 




9.700.000 


9.700.000 








Saint-Thomas . . . 




f> 




7.200.000 


7.200.000 




» 




Possessions anglaises 


















en Afrique . 




> 




R. 600. 000 


G.fiOO.OOO 








Etablissements fran- 


















çcjIs en Océanie. 




» 




l. 600.0011 


4.GO0.0OU 




» 




Autres pays. . . 


■Vfi. 


■ GlIO, 


,OCI) 


3t.o00.000 


» 


12. 


100, 


,000 



Douze pays sur 47, cités dans ce tableau, nous 
ont plus acheté que nous ne leur avons vendu. 

Est-ce avec le bénéfice réalisé sur les 15 
millions 200 mille fr. de produits vendus à la 
Russie, par exemple, que nous avons pu payer 
les 178 millions 500 mille fr. de produits que nous 
lui avons achetés ? 

Est-ce avec le bénéfice des 19 millions 800 
mille fr. de produits que nous avons vendus à 
l'Autriche-Hongrie que nous avons pu lui 



^'oilà ce qu'il est malheureusement impossible de savoir, dans 
rétat actuel de nos statistiques douanières. 

Faisons la même réserve, en ce qui concerne les exportations re- 
levées au compte de la Belgique. Là encore, le chiffre est inexact, 
car la Djuane française compte à l'importation, comme marchan- 
dises belges, bien des produits qui, comme les laines débarquées à 
Anvers, à destination de notre marché, viennent réellement de l'A- 
mérique. Il en va de même pour beaucoup d'autres marchandises, 
soit à rimportation, soit à l'exportation, qui viennent ou partei.t 
des ports de la Belgique. IS'est-ce point encore rester dans la vérité 
que de dire que beaucoup de produits, figurant dans nos exporta- 
tions, sji.t des produit-î étrangers se bornant à passer sur notre 
territoire, pour aller soit eu Italie, soit en Suisse, soit en Allema- 
gne, soit même pour aller s'embarquer à Marseille? Telles sont cer- 
taiaes marohau'lises de prix qui peuvent supporter les frais d'un 
transport par voie ferrée. 

On voit qu'il ne faut attribuer qu'une exactitude l'elative à ces 
chiffres, jusqu'au jour où la Douane aura trouvé le n;oyen, qui 
lui manque aujourd'hui, de définir les lieux véritables de destina- 
tion, au lieu de s'en tenir au pavillon du véhicule transporteur. 

10 



i-A LIBRE-ÉCHANGE ET l'IlOTECTION 

payer les 99 millions 100 mille fv. de produits 
que nous lui avons achetés? 

Est-ce avec le bénéfice des 6 millions 300 mille 
fr. de produits vendus à Haïti que nous avons pu 
payer les 46 millions 700 mille fr. que nous lui 
avons achetés? 

11 sutïit de jeter un coup d'oeil sur le tableau 
précédent, pour voir combien de fois nous pour- 
rions répéter la même question. 

Assurément, s'il en était comme le dit l'Ecole, 
on pourrait croire que plus nous importons, 
plus c'est la preuve que notre richesse augmente. 
Mais peut on, de bonne foi, juger ainsi? 

Tels sont, pourtant, les raisonnements à l'aide 
desquels on prétend anéantir la théorie de la 
balance du commerce ! 

M. Teisserenc de Bort écrivait, en 18SS, dans 
son rapport à la Commission des valeurs de 
douane : 

« La question de la balance conimeroiale jouait un rôle consi- 
dérable au point de vue monétaire et financier lorsque notie 
pays, moins opulent, n'ayant pas encore placé de capitaux dans 
les entreprises étrangères, devait payer en espèces sonnantes le 
solde de ses achats et de ses ventes. Mais aujourd'hui que l'épar- 
gne française s'est largement engagée dans les émissions de rente, 
dans les li'avaux publics et dans les exploitations minières des 
Etats de l'Europe, de l'Afrique et de l'Amérique, nous sommes 
devenus créanciers de ces pays pour des sommes considérables, 
et il nous est loisible de régler les différences de notre balance 
commerciale par de simples virements de compte, sans remuer 
ni faire sortir un écu. L'Angleterre paye ainsi depuis un grand 
nombre d'années un solde de 3 milliards 1/2 et le développement 
de sa richesse n'en a pas été entravé. La Belgique, la lloUande 
sont dans le même cas. » 

Eh! oui, ceriainement. Dans les comptes de 
peuple à peuple, il y a autre chose que des 
éclianges de marchandises. Mais vous n'avez pas 
le droit de confondre la balance commerciale, 
autrement dit le compte des échanges de mar- 



LIBnE-KCHAXGE KT PROTECTION" 145 

chandises, avec le compte finuncier. Est-ce que 
ceux qui placent des marchandises à l'étranger 
sont les mêmes que ceux qui y placent des 
valeurs mobilières, des valeurs de Bourse? et 
les profits de ceux-ci, encore une fois, sont-ils 
partagés par ceux-là? 

Nous avons vu i)l-us haut que le montant des 
valeurs mobilières étrangères placées en France 
était de 20 milliards de fi'ancs. Ce chiffre est 
accepté par MM. Léon Say et Leroy-Beaulieu. 
Tenons-le pour exact. Qu'en résulte-t-il? C'est 
que l'étranger doit nous payer annuellement l'in- 
térêt de ces 20 milliards, soit, au taux d'intérêts 
des valeurs étrangères, une somme d'environ un 
milliard de francs C'est une dette qu'il a con- 
tractée vis-à-vis de nous et dont il doit s'ac- 
quitter. 

Mais que l'excédent de nos importations soit 
soldé par une expédition de numéraire, ou qu'il 
se règle par compensation de compte, et sur la 
somme d'intérêts qui nous est due, est-ce que 
cet excédent n'en doit pas moins être payé par 
nous? L'argent que l'étranger retient pour se 
payer, n'est-ce pas comme si nous le lui avions 
renvoyé, après l'avoir reçu de lui ? 

Est-ce que cela détruit en quoi que ce, soit ce 
que nous disons de la balance commerciale? 
Est-ce que cela fait que ces peuples n'importent 
})as plus chez nous que nous n'exportons chez 
eux ; est-ce qu'en d'autres termes ils ne nous 
vendent pas plus que nous ne leur vendons ? 
Quand nos exportations de produits fabriqués 
diminuent, alors que les importations similaires 
nous inondent de l'étranger, est-ce que vous 
pouvez dire que c'est le bénéfice de nos exporta- 
tions qui exi)lique et qui paie les importations 



146 LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION' 

de nos adversaires commerciaux? Est-ce que 
ces importations de produits étrangers ne pren- 
nent pas sur le marché français la place de pro - 
duits français; est-ce qu'elles ne diminuent pas. 
par conséquent, la somme de travail laissée à 
l'ouvrier français ? 

Si nous voulions employer leur façon dédai- 
gneuse de s'exprimer, nous dirions qu'il faut 
« ignorer le premier mot de la question » pour 
ne pas convenir qu'il y a là deux comptes diffé- 
rents, que le premier peut se traduire par un 
bénéfice, le second par une perte ; mais que, dans 
tous les cas, il y a deux caisses et deux intérêts 
bien distincts, celui des prêteurs d'argent et celui 
des acheteurs ou vendeurs de marchandises! 



La théorie de la balance commerciale démon- 
trant l'absurdité de la doctrine libre-échan- 
giste, l'Ecole devait la combattre avec acharne- 
ment. Elle n'y manque point aujourd'hui encore, 
et elle cherche à en imposer pai' la surabondance 
de ses objections. S'il n'y a pas la qualité, il y a 
sûrement la quantité. 

Voici encore un raisonnement qu'elle nous 
oppose et que M. Leroy-Beaulieu n'a garde 
d'oublier dans son Précis rT Economie jjolitique : 

... Enfin, un vieux pays, d'une civilisation perfeclionnée el raf- 
finéo, bien doué, d'ailleurs, de la nalure, exerce sur le reste du 
inonde une atlraclion qui fait qu'une l'oulc d'él rangers riches 
viennent, soit le visiter, soit même s'étaltlir dans son sein. Pour 
la France, par exemple, la brillante ville do Paris, toutes nos sta- 
tions hivernales de la Médileri'anée, nos bains de mer de l'Atlan- 
tique ou de la Manche, attirent beaucoup d'élrangers opulents qui 
y dépensent leurs revenus. Ces revenus, piovenant du dehors, 
arrivent cliez nous comme un supplément de ressources, une 



LIBI'.K-ÉCHANGE ET l'HOTECTIÛN 147 

sorte de IribiU volontaire, et pevinellent encore de combler une 
partie de Vinlervidle entre Vimportationet Vexporlation des 
marchandises. 11 ne faut donc pas s'alarmer, dans un vieux et 
riche pays, créancier du monde entier par ses placements, si l'im- 
portation des marchandises dépasse l'exportation: c'est un phéno- 
mène naturel. 

Mais, encore une fois, qu'est-ce que cela prouve 
sinon qu'il importe plus à la prospérité d'un pays 
de vendi^e que d'acheter? Et M. Lerov-Beaulieu 
le sent si bien que, pour rassurer ceux qui pour- 
raient s'alarmer, malgré ses doctes alfirmations, 
il a bien soin de dire que les dépenses fiiites par 
les étrangers en France « permettent de combler 
une partie de l'intervalle entre Fimportation et 
l'exportation des marchandises ». Cette « ex- 
portation » à l'intérieur vient, en effet, dimi- 
nuer, dans une cei^taine mesure, le déficit de 
notre commerce d'échange ; mais , en vérité , 
est-ce que notre richesse ne s'accroîtrait pas 
davantage si, au lieu d'exporter moins de mar- 
chandises que nous n'en importons, le contraire 
se produisait ? 

Et voilà comment M. Leroy-Beaulieu peut 
tei'miner son chapitre sur la balance commer- 
ciale, en affirmant que « cette tliéorie, faite pour 
ea imposer, est absolument fausse ». 

Le moindre défaut de nos savants, c'est, du 
reste, de se contredire, de ne point s'entendre 
sur les termes et d'oublier parfois les autorités 
dont ils se réclament. 

Adam Smith (1) a écrit, à propos des expor- 
tations et des importations : 

<L Silesdcux capitaux engagés sont de la même importance, le [)re- 
mier du commerce intérieur donne quatre à vingt t'oisplus d'encou- 
ragement il Tinduslric n itionale que le capital engagé dans le com- 

(Ij Wc:illli uf NuliùHs, vol. Il, page /i9, édition d'Oxford, IS.'-G- 



148 LIBRE-KCHANGE KT THOTECTIÛX 

mercc esléricur. (If Ihc capUals are cqual, the one will give four 
and twenly times more encourageiiiciit and support lo tlie indiistry 

oflhe country than llieolher) Mais si un peuple, importe plus 

d'un pays qu'il n'exporlo chez ce même pays, il devient nécessaire- 
ment débiteur de ce dernier. L'avoir et le doit ne se compensent 
pas entre eux cl de l'argent doit être envoyé du pays dont le doit 
surpasse Yauoir. (Rut, ^Yhen one of Iheni imports irom ttie otlier 
lo a grealer value than ils cxporl to Ih tt olher, Ihe former neces- 
sarily becomes indebted lo tl:e laller in a greater sum than the 
latter becomes indebted lo il : the debls and crédits of each do 
nol compensée one anolher, and money must be sent oui from 
the place of which the debls oveibalance the crédits.) » 

Ne sortons pas des autorités étrangères en ci- 
tant ce passage exirait dri livre d'un savant 
belge de la même Ecole (1), M. Emile de Lave- 
leye : 

« Cependant, h mon avis, tout n'était pas erreur dans l'an- 
cienne doctrine de la l)alance du commerce. En effet, sila balance 
habituelle des exportations et des importations vient à être déran- 
gée, par exemple, quand il faut ])ayer le grain néccssaii'e poui' 
cond)ler le vide laissé par une mauvaise r'colle, cet excédeni 
d'iniporlations doit être payé au moyen du numéraire. » 

Ail ! combien plus avisé que M. Lei'oy-Beau- 
lieu nous apparaît M. Léon Say, lorsqu'il fait le 
demi-aveu qu'on va lire, dans son Introduction 
au livre de Goschen, sur les Chamjes étrangers : 

« Celte question de l'exportationdu numéraire est une de celles 
qui ont fait naître en France les discussions les plus animées. 
Mais on dirait que, surce champ de bataille, les contradicteurs 
sont embarrassés par le poids de vieilles armes, et que les 
souvenirs des luttes économiques du dix-liuiiiéme siècle pèsent 
encore sur nos arguments. Comme l'esprit public a fait, en ma- 
tière économique, beaucoup moins de progrès en France que par- 
tout ailleurs, on a cru voir dans les discussions qui ont eu lieu 
sur la question de l'or, le renouvellement des disputes entre les 
partisans et les adversaires de la balance du commerce. » 

Plus loin, il ajoute : 

ï Le souvenir du passé atoulefois fait accuser ceux qui metteni 
on lumière la relation des changes avec le taux normal de l'in- 
térêt d'élrc partisans de la balance du commeice dans le vieux 



(1) Éléincnls d'économie politique, page i'o3. 



LIBRE-KCHAXGE ET PROTECTION 149 

f^ens du mot, et l'inipopularil/' qui s"- Hache avec rai:>oa (sic) aux 
(.liéories de Ui ])alaiice du commerce a t'iil craindre à quelques 
économistes de s'engntjer trop avant dans des discussions de 
lanalurc de celle que nous abordons aujourd'hui. Et cependant, 
ceux-tà même qu'on accuse d'être partisans de la balance 
du commerce, en sont, en général, le plus éloignés, et ceux 
qui s'en défendent leplus, en sont le plus rapprochés. » 

N'étant point « économiste », et ne sachant 
ce qu'il peut être dangereux de dire dans un 
débat de bonne foi, nons ne devions éprou- 
ver aucune inquiétude à nous engager dans une 
discussion à fond sur ce sujet. Nous ne crai- 
gnons pas de nous proclamer, plus que jamais, 
partisan de la balance commerciale dans le vieux 
sens du mot, trop heureux que cette théorie ait la 
bonne fortune d'être impopulaire parmi beau- 
coup de savants de l'Ecole! N'est-ce point, dans 
tous les cas, une présomption en sa faveur ? 

Nous tenons, nous, pour amplement justifiée la 
théorie que M. Leroy-Beaulieu prétend démentie 
par les ûùts, tout en convenant que beaucoup 
de partisans de la balance commerciale se sont 
parfois mal armés pour sa défense, dans l'igno- 
rance où ils étaient des conditions du change. 
De part et d'autre, on s'est souvent battu dans 
l'obscurité, et, de part et d'auti-e, on a parfois tiré 
sur ses propres troupes. Nous ne faisons aucune 
difficulté de reconnaître que le tableau comparatif 
des importations et des exportations n'est que : 
la relation entre le chiffre d^aff'aires commer- 
ciales faites par cJi.aquc peuple chez les autres. Il 
y a une colonne débit., et une colonne crédit, rien 
de plus. Vouloir chiffrer, au premier aspect, 
la différence par une perte ou un bénéfice, c'est 
s'exposer à juger faux, c'est maladroitement 
défendre, à notre avis, la balance commerciale. 

Sans comjjter que Vécliange d'un même cliiffre 



150 LIBRE-KCHAXGE E'C PROTECTION 

de ijroduiis ii'est pas ioujovrs également avanta- 
geux aux deux fays échangistes. 

Est-ce que lOÔ millions de soieries échan- 
gées contre 100 millions de cotonnades laissent 
un même profit aux deux vendeurs? Evidemment 
non, attendu que, dans la soierie, la matière pre- 
mière entre pour un tant pour cent qui n'est point 
le même que dans la cotonnade. 

C'est ce que fait fort bien comprendre 
l'extrait suivant d'un rapport de M. Amédée 
Marteau, consul général, sur la situation du 
commerce et de l'industrie en Suisse (1) : 

Malgré le développement de plus en plus considérable pris 
par l'industrie de la soie, celle du coton et de la broderie n'en 
demeure pas moins la favorite en Suisse cl la raison qu'on en 
donne est plus topique. La soie présente de gros ohifTrcs, h 
cause du prix élevé de la malièie première, mais ne représente 
pas, à beaucoup prés, une somme de travail utile, comparable k 
l'industrie du rolon. Et voici, à ce propos, le calcul qui est l'ail 
dans re>posé qui précède la statistique générale du commerce de 
la Suisse. 

Importation de matières premières : 

Soie 130 millions de francs. 

Coton 45 — 

Exportation du produit fabriqué : 

Soie 199 millions de flancs. 

Coton 158 

nénéfice net sur l'éti-anger : 

Soie G9 millions de francs 58 0/0 

Coton 113 — 251 0/0 

» Ce qui permet de dire qu'il ne faut pas juger sur les appa- 
rences ni sur les gros cbilîres. « L'on met volontiers en télé, 
» l'industrie de la soie avec son exportation de près de 200 mil- 
« lions de francs en 1887. En y regardant de plus près, on verra 
» poui'tanl que l'industrie du coton, plus modeste, avec 160 mil- 
» lions seulement d'exporlation, a cependanl beaucoup plus d'im- 
» porlance. » 

» Et, en effet, les cbiffres ci-dessus démontrent qu'elle laisse 
251 0/0 de bénéfice au travail national, sur sa valeur, tandis que 
la soie ne laisse que 58 0/0. » 

Est-ce qu'un million de produits agricoles, 

^^\) 'Slon'iltixir officiel l'u commerce, 21 février I8S7. 



LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 151 

dirons-nous encore, laisse à leurs producteurs 
les rnèmes bénéfices qu'un million de tissus? 

Est-ce que l'échange d'un million d' « articles 
de Paris » laissera aux vendeurs parisiens la 
même somme de profits qu'un million de pro- 
duits métallurgiques? 

Croyez-vous avoir équilibré les gains quand 
vous aurez donné un million de fonte pour un 
million d'objets d'horlogerie et de bijouterie ? 

Des deux côtés, si l'on a facturé la même 
somme, y aura-t-il eu même somme de travail, 
de salaires, de matière première? 

Non, assurément! 

Mais cela ne contredit en rien cette affirmation 
que nous maintenons résolument, à savoir que plus 
les importations de matières ou objets dont nous 
avons les similaires en France excèdent nos 
exportations, plus il est vrai de dire que notre 
travail national en soufire, plus il est vrai de 
dire que nous nous appauvrissons. 

Oui ! quoi que prétende l'Ecole : 

Plus un peuple achète sans vendre, plus il tarit 
la source de son travail et plus il s'appauvrit; la 
richesse ne peut lui venir que du travad, du travail 
qui,seid, hd procure les 'moyens d'' acheter avec ses 
salaii-es et ses revenus, sans épuiser ses réserves, 
sans vider sa bourse, sans, comme on dit, « manger 
son capital. » 

A notre tour de demander au bon sens du lec- 
teur quel peut être l'avenir d'une nation lancée 
dans la voie d'acheter plus qu'elle ne vend. 

Avec Proudhon nous répondrons : 

« C'est la désertion inévitable de la fortune 
nationale (1). » 

(1) Proudhon , Sijslème des cûitlradiclio)is écùnomiiittcs : « I,a 
Balance du commerce. » 



152 LIBIIE-ÉCIIANGE ET PROTECTIOX 

Émus, les pariisans du libre commerce ont 
essayé de se défendre par une objection spé- 
cieuse : Si, ont-ils dit, l'argent arrivait à se 
faire rare chez nous et abondant à l'étranger, 
la hausse de cette marchandise (ils l'appellent 
une marchandise) se produirait en France et, 
avec elle, le reflux des capitaux, c'est-à-dire un 
retour d'équilibre 

Oui, hélas! ce reflux s'efTectuera, il s'ef- 
fectue en France tous les jours depuis que nos 
importations de marchandises excèdent nos 
exportations dans la proportion qui nous laisse 
en perte. Mais comment? Au prix de l'aliénation 
de nos rentes, de nos chemins de fer, de nos 
voies de communication, de nos terres, de nos 
banques et de nos usines qui deviennent la pro- 
priété des étrangers. Consultez, pour vous en 
convaincre, la composition des conseils d'admi- 
nistration des grands établissements industriels 
ou financiers de France. 

Est-ce donc pour rien que les capitaux re- 
viennent chez nous ? s'écrie Proudhon. Contre 
quoi sont-ils donc échangés à leur retour , 
c'est-à-dire prêtés ? « Est-ce contre des mar- 
» chandises? Non, puisque notre importation 
)^ est toujours supérieure à notre exportation; 
» puisque, pour soutenir cette exportation telle 
» quelle, nous sommes forcés de nous défendre 
» encore de l'importation. C'est donc contre des 
» rentes, contre de l'argent, puisque, si peu que 
» rapporte l'argent, cet emploi de leurs capitaux 
» est meilleur pour les étrangers que d'acheter 
» nos marchandises dont ils n'ont pas besoin, et 
)) qu'ils au7''ont même à la fin, ainsi qne noire 
» argent. Donc nous aliénons notre patrimoine, 
» et nous devenons ]es fermiers de l'étranger: 



LIBÎIE-ÉCHAXGE ET l'IlOTECTIOX 153 

» comment comprendre après cela que plus 
» nous importons, plus nous sommes riches? » 

Voici comment raisonnent les partisans du 
libre commerce, par Forgane de Frédéric Bas- 
tiat: 

« A vend beaucoup plus qu'il n'achète; B 
achète beaucoup plus qu'il ne vend . Le travail 
est dès lors très demandé en A et bientôt il y 
renchérit, ainsi que toutes les marchandises; au 
contraire, en B, tout est délaissé et baisse de 
prix. Mais abondance de numéraire signifie qu'il 
en faut beaucoup pour acheter, tandis que ra- 
reté de numéraire signifie qu'il en faut peu pour 
chaque emplette; donc, il se produira : en A, 
une cherté nominale s'ajoutant à une cherté 
réelle; en B, un bon marché nominal s'ajou- 
tant à un bon marché réel. L'ans ces conditions, 
rindustrie aura quatre motifs pour un de dé- 
serter A et de venir s'établir en B. Du moins en 
théorie. Pour rentrer dans la vérité pratique, 
disons que l'industrie n'aura pas attendu ce mo- 
ment. Les brusques déplacements répugnent à la 
nature. Dès l'origine, sous un régime libre, 
l'industrie se sera progressivement partagée et 
distribuée entre A et B, selon les lois de l'offre 
et de la demande, c'est-à-dire selon les lois de la 
justice et de l'utilité. » 

Proudhon a pulvérisé ce raisonnement : 

ï Le bon inarclu'', tant iioniiiial que réel, réplique-! -il, qui se 
» produit en B à la suite de ses relations avec A, est l'elTet 
» direct de la supériorité productive de A, effet qui ne peut ja- 
» mais devenir plus puissant que la cause. En d'autres tei'mes, 
» quelli'S que soient les oscillations des valeurs écliangeables 
■0 dans les deux pays considérés respectivement ; que les salaires, 
» la houille, le i'er, etc., viennent à hausser en A, pendant qu'ils 
» baissent en B, il est évident que le soi-disant bon marche qui 
» régne en H ne peut jamais faire concurrence h la cherté pré- 
ï tendue qui se manifeste en A, puisque le premier est le ré- 



154 LIBUE-KCHANGE ET PROTECTION 

» sultal de l;i seconde, el que les iiuluslriels de A l'esleroiU loii- 
-» jours les maîtres du marché... Ayant perdu de vue le rapport 
» de causalité qui rend la mercuriale de B dépendante de la mer- 
» curiale de A, M. Bastiai s'est imaginé que les métaux pré- 
» cieux (i) iraient se promener d'A en B et de B en A, comme 
» l'eau dans le niveau, sans autre but, sans aulre conséquence, 
» que de rétablir l'équilibre et de combler les vides. Que ne di- 
» sait-il, ce qui eût été plus clair et pins vrai : 

» Quand les ouvriers de B verront leur salaire se réduire et 
i leur travail diminuer par l'imporlation des marchandises de A, 
' ils quitteront leur pays, ils iront eux-mêmes travailler en A, 
» comme les Iiiandais sont allés en Angleterre ; et, par la con- 
» currcnce qu'ils feront aux ouvriers de A, ils continueront à 
» ruiner de plus en plus leur ancienne patrie, en même temps 
» qu'ils augmenteront la misère générale dans leur patiie adop- 
ï tive. Aloi's la grande propriété et la grande misère l'cgnant 
» partout, Véquilihre sera établi... Etrange pouvoir de l'ascina- 
)) tion exercé par les mots! 

j> Quand les industriels de A, enrichis par leur commerce 

» avec B, ne sauront plus que l'aire de leurs capitaux, ils les por- 
I) teront, diles-vous, en B. C'est très vrai. Mais cela signifie qu'ils 
» iront acheter en B des maisons, des terres, des bois, des ri- 
ï vières et des prdui'ages ; qu'ils s'y formeront des domaines, se 
î choisiront des fermiers et des serfs, et y deviendront seigneurs 
» et princes de par l'autorité que les hommes re=;pectent le plus, 
» l'argent. Avec ces grands feudataires, la richesse nationale, 
« expatriée, rentrera au pays, apportant la domination étrangère 
» et le paupérisme. 

» .. .. Et quand l'Etat obéré n'aura plus pour ressource que de 
I se vendre et de pioslituer la patrie », comme le Texas s'est 
vendu aux Etats-Unis, « il faudra qu'il s'humilie devant le génie 
des économistes ! » de ces économistes grisés par ce grand mot 
« de LIBERTÉ qui. par lui-même, n'exprimant qu'une spontanéité 
» vague et indéfinie, convient merveilleusement à tous les fana- 
» lismes, ennemis éternels de la vérité et de la justice. » 

Certes, réloqtient philosophe n'a pas été trop 
sévère pour les hommes qui nous poussent — in- 
consciemment peut-être — à l'expropriation de 
la patrie. 

Si nous ne résistons pas à leurs funestes doc- 



(L) En identifiant l'argent avec les autres espèces de marchand. ses, 
dit très justement Proudhon, les libre-échaugistes ont cru trouver 
le mouvement perpétuel, et, comme celte identité n'est pas vraie, 
ils n'ont rencontré que l'inertie. 



LIBRE-ÉCHANGE ET PROTECTION 155 

trines, notre subalternisation par le commerce 
étranger pourra faire de la France ce que l'An- 
gleterre a fait (lu Portugal - 

Qu'on nous comprenne bien. Nous ne refusons 
pas les capitaux étrangers qui ne viennent chez 
nous que sous la forme de mise de fonds dans 
nos établissements financiers industriels ; mais 
ce qui nous effraie, c'est que ces capitaux nous 
arrivent à titre de prêts, c'est de voir, petit à 
petit, s'aliénerle patrimoine de laFrance agricole, 
industrielle et financière. 

Ah ! l'étranger se montre infiniment plus 
prévoyant que nous. 

Le gouvernement des Etats-Unis a promulgué 
naguère une loi par laquelle il n'est plus permis à 
un étranger d'acheter la moindre parcelle de 
ferre dans toute l'étendue du territoire de la 
grande République. 

« C'est la protection du sol national ; c'est Tidée 
de la patrie grandie, » s'écriait alors justement 
un publiciste français : 

» Et pendant ce temps, pauvre France, tu vends ton sol nu 
» premier venu, et tout autour de toi, il n'y a que prohibi- 
tions. 

t l-es Anglais possèdent déjà un nombre considérable de pro- 
» j)riétés en France. 

» (juellc est la réciprocité? le Fnnçais peul louer du terrain 
» en Angieterie, pour un temps plus ou moins long, mais il n'en 
» deviendra jamais le propriétaire. Il ne faut pas croire que l'ar- 
» gent qu'on nous donne est l'équivalent du sol qui passe dans 
") des mains étrangères ; on peut admettre dans ces conditions 
» que lout le sol pourrait être vendu à des étrangers, et noiisde- 
t. viendrions alors de modesœs et besoigneux fermiers, et nous 
9 ne pourrions pas nous plaindre, puisque nous aurions touché 
-' l'argent. 

» Si les pouvoirs publics ne réagissent contre cet envahisse- 
» ment qui commence h se faire sentir, nous aurons un nouveau 
» péril national. » 

Le lecteur voit maintenant ce qu'il doit penser 



156 LIBRE-KCHAXGE ET PROTECTION 

de cette formule d'Ecole : « Les importations enri- 
chissent plus que les exportations. » Ajoutera- 
t-il, désormais, plus de crédit à cette autre : 
« Les produits s'échangent contre les pro- 
duits? y> 

Non, il vient de voir qu'elle est aussi vaine. 



LES ECONOMISTES 



CHAPITRE CINQUIEME 

Ils se croient infaillibles. — L'économie politique classique. — 
Nécessité de réviser les formules. — Les bévues des écono- 
misles. — Les prophéties des maîlres. — Le système protec- 
teur aux Etats-Unis. — Le docteur Bowring. — Le senlimen- 
talisme. — La liberté de la boucherie. — Le lard salé d'Amé- 
rique. — La loi sur les sucres. — La marine marchande. — 
Le prix du pain. — La clairvoyance des économistes à l'en- 
droit de la question monétaire. — Les opportunistes et les in- 
transigeants de l'économie politique. — M.Paul Leroy-Beaulieu 
et la viticulture. — La nouvelle École. 

Jusqu'à présent, nous avons saisi toutes les 
occasions qui se sont offertes à nous pour jeter 
des pierres dans le jardin de la science économi- 
que. Nos lecteurs ont compris en quelle défiance 
nous tenions les personnages plus ou moins offi- 
ciels qui peuvent être appelés ( Dieu nous en 
préserve !) à jouer un rôle prépondérant dans la 
pi^ochaine révision de nos tarifs, dans l'étude 
des remèdes qu'il conviendra d'apporter à la 
crise, et enfin dans la solution du problème mo- 
nétaire dont rimportance est capitale. 

Le moment est venu de montrer si nous leur 
avons cherché une vaine querelle, ou si c'est à 
bon droit que nous suspectons leur compétence. 

Nous nous sommes trop avancé pour qu'on 
n'exige pas des preuves de nos dires ; et d'ail- 
leurs nous n'avons pas envie de reculer. 



158 LES ÉCONOMISTES 

Les savants sur le compte desquels nous nous 
sommes permis de faire une contre-enquête ne 
sont pas de ceux — y compris Michel Chevalier 
— à qui l'on ne touche que d'une main frémis- 
sante. Ils ont plus d'illusions que d'idées saines, 
plus de phrases que d'arguments : le vrai leur 
échappe, le paradoxe les grise, et toute leur au- 
torité vient de leur aplomb autant que de Tigno- 
rance de ceux qui les écoutent. 

C'est bien d'eux que l'on pourrait dire : 

Notre crédulité fait toute leur science. 

Cependant ils se croient infaillibles. 

Eh! qui donc peut se targuer de l'être ? 

Aristote a déclaré que l'origine de tous les nerfs 
du corps était dans le cœur. Parmi cent autres phé- 
nomènes tenant du merveilleux, Pline a cons- 
taté que l'étoile de mer brûle comme avec une 
flamme tout ce qu'elle touche et qu'à la seule vue 
d'un poulpe, la langouste meurt de frayeur. Jus- 
qu'à Michel Servet, tous les anatomistes ont 
cru, sur la foi de Galien, que la cloison qui sépare 
les deux ventricules était percée d'un orifice 
les mettant en communication l'un avec Tautre, 
et, consciencieusement, ils ont décrit cet orifice 
dont il leur était cependant si facile de constater la 
non-existence ! Quand Harvey,par sa découverte 
de la circulation du sang, eut renversé tous les 
préceptes d'Hippocrate, de Galien et d'Avicenne, 
un médecin italien lui écrivit : « 11 est possible 
qu'à Londres on entende battre le coeur dans la 
poitrine ; mais, à Venise, nous n'entendons rien 
de semblable. » Quand Fulton vint proposer à 
Napoléon de construire un bateau à vapeur, 
tout l'entourage de l'Empereur pensa être en pré- 
sence d\in fou. Notre système orograplnque est 
en grande partie l'œuvre des soulèvements de la 



LES ÉCONOMISTES 159 

mer ; cela n'a pas empêché Voltaire — le très 
érudit Voltaire — de répondre à quelqu'un qui 
lui demandait un jour pourquoi l'on trouve 
des coquilles au sommet des montagnes : « Elles 
y auront été abandonnées par les pèlerins qui 
revenaient des croisades. » Après la reconsti- 
tution du paléoihérium^ un savant, membre de 
plusieurs académies, se tenait en permanence 
dans les galeries du Jardin des Plantes et disait 
aux visiteurs innocents : « Voilà pourtant l'ani- 
mal que M. Cuvier prend pour un fossile: c'est 
un simple squelette de cheval. » Avant Claude 
Bernard, qui a démontré la glycogenèse animale, 
l'Académie et tout le professorat enseignaient, 
entre autres opinions établies sans preuves, que 
les végétaux seuls pouvaient produire le sucre. 
Si M. Thiers n'avait pas d'autres titres à 
l'immortalité, il resterait célèbre pour avoir dit 
à la tribune : « Croyez-vous, de bonne foi, que 
les chemins de fer pourront jamais remplacer les 
diligences? » (A vrai dire, la majorité du Parle- 
ment fut de son avis.) Il a fallu dix ans de luttes 
à M. Pasteur pour arriver à convaincre les 
sommités de nos Facultés des sciences que les 
champignons et les moisissures n'éclosent pas 
spontanément. En 1875, c'est-à-dire hier, un 
médecin distingué, créateur et directeur d'une 
publication qu'on estime avec raison, ie Diction- 
naire encyclopédiqiie des Sciences médicales^ ter 
minait ainsi son ariicle sur le magnétisme : 
« En définitive, le magnétisme humain n'existe 
pas. » Tout aussi récemment, l'invention du 
téléphone fut déclarée « impossible » par un 
membre de l'Académie des sciences, électricien 
très compétent, et, peu de Jours après, en pleine 
séance de cette assemblée, quand on vint présenter 

11 



160 LES ÉCONOMISTES 

le phonographe, un autre académicien prétendit 
que celui qui faisait parler cet instrument ne 
pouvait être qu'un ventriloque. Au nom de la 
« saine méthode scientifique », M. Bouillaud 
disait, en 1878 : « Jamais je n'admettrai qu'un 
vil métal puisse remplacer ce noble phonateur 
dont nous faisons usage! » 

N'est-ce pas M. Babinet qui nia, en 1866, la 
possibilité de la télégraphie transatlantique ? 
M. Pouillet, un autre membre de l'Académie^ 
n'avait-il pas nié, lui aussi, la télégraphie en 
général ? Stephenson n'a-t-il pas affirmé que le 
canal de Suez s'ensablerait infailliblement et 
qu'il était pratiquement impossible? M. Blan- 
chard n'a-t-il pas nié la possibilité de la vie dans 
les abîmes océaniques? 

On pourrait faire un gros volume avec les 
bourdes commises par les professeurs les plus 
autorisés, par les savants les plus illustres. 
Cela n'enlève pas une once à leur mérite et 
prouve tout smiplement que les formules de 
la science ont sans cesse besoin d'être révisées. 
La science ne jouit pas du privilège de l'art, 
qui peut donner, à diverses époques de la vie 
des peuples, une expression complète, absolue, 
définitive. 

Nous avons emprunté au docteur Ch. Richet 
la plupart des exemples qu'on vient de lire (1). 
L'eminent praticien — un vrai savant, celui-là 
• — n'hésite pas à dire hautement : 

« Les vieilles hypothèses qui se sont établies 



(1) Conférence duDi" Ch. Richet, publiée par la Revue sùcnlifique, 
numéro du 7 avril 1P88. 

Voir sur le même sujet, les Scènes et types du monde savant, par 
M. Victor Meunier, chapitre intitulé : De l'Autorité académique. 



LES ÉCONOMISTES i6i 

par droit d'ancienneté dans la science, il faut 
avoir le courai^e de les contrôler etde les contester 
avec la même rigueur que si elles étaient toutes 
nouvelles ; car Texpérience a prouvé que ces hy- 
pothèses classiques deviennent, au bout de cin- 
quante ou de cent ans, des hypothèses erronées.» 

Eh ! qu'aurait dit M. Richet si, au lieu de 
s'attaquer aux néophobes de la physique, de la 
chimie et de la médecine, il eût pris à partie les 
économistes, leurs écoles et leurs adeptes ! Au 
moins les mathématiques, l'astronomie, la phy- 
sique, la chimie, la biologie et la sociologie 
sont-elles incontestablement des sciences. Elles 
possèdent un fond de découvertes et de vérités 
positives, consacrées par l'expérience. 

Chacune renferme l'ensemble des lois qui régis- 
sent les phénomènes de même ordre (1). L'éco- 
nomie politique nous apparaît, au contraire, 
comme le plus fragile échafaudage d'idées à 
jDvlorl, d'hypothèses et d'apophthegmes qui se soit 
décoré du nom de science. En tant que science, 
on peut nier qu'elle existe. Nous voyons bien 
une masse d'intérêts divers dont la défense 
comporte telle ou telle mesure d'opportunité, 
mais nous ne voyons point qu'on les puisse régir 
par des lois invariables. 

C'est pourtant ce qu'ont voulu faire certains 



(l) Que faut-il i;our qu'une science soit constituée? 

Il faut : 1'^ Que certains phénomènes aient été ramenés à des 
lois ou à des conditions fixes de manifestation. — 2° Que ces lois 
aient été rattachées à une loi plus générale, à un fait, dernier, 
irréductible, ce qui classe les phénomènes et en détermine l'ordre. 
— 3° Que le moyen d'établir les lois, c'est-à-dire la mélhodc, soii 
trouvé. — Quand ces trois conditions se trouvent remplies, on a. 
une science fondamentale. 

{Doctrine du réel. — Catéchisme à l'usage des gens qui ne se jjuient 
pas de mois, par Prosper Pichard. Paris, C. Reinwald, 188D.) 



162 LES ÉCONOMISTES 

idéologues n qui Ton pourrait appliquer le mot 
de M. John Morley sur Jean-Jacques Rousseau : 
« Bien des pages du Contrat social ne sont que 
de simples déductions logiques de définitions 
verbales. » Imposant à la loule des badauds le 
prestige de cette « raison raisonnante » dont 
Taine a signalé l'influence funeste, ils ont créé 
• — oli! oui, créé de toutes pièces — une science 
dont ils se sont institués les maîtres, de leur 
propre autorité, et qu'ils ont appelée: Économie 
politique classique. 

On entend par « Économie politique classique », 
disait, l'année dernière, M. Lujo Brentano, pro- 
fesseur à l'Université de Leipzig, au cours d'une 
leçon faite à l'Université de Vienne, « la théorie 
économique qui a eu cours dans la seconde moitié 
du dix-huitième siècle et dans la première moitié 
du dix-neuvième siècle Ce n'est jias toujours par 
respect qu'on lui donne ce nom; ses adversaires 
aussi la désignent de même : si on lui donne ce 
titre, c'est à raison de certains caractères spéci- 
fiques que l'économie politique classique a en 
commun avec les écoles dites classiques, aussi 
bien dans les arts que dans les autres branches de 
la science. 

» Voici, par exemple, la sculpture classique. 
Ce qu'elle a de caractéristique, c'est qu'elle fait 
abstraction des particularités purement indivi- 
duelles pour ne considérer que le type général. 11 
y a peu de trciits qu'elle emprunte à l'observation 
réelle, et elle les néglige de parti pris. Elle crée 
de cette façon un homme abstrait, un homme 
idéal, auquel ne correspond nul être réel ou seu- 
lement quelques rares spécimens. De là, dans la 
sculpture classique, l'absence de ces traits dis- 
tinctifs qui expriment si bien le caractère indivi- 



LES ÉCONOMISTES 163 

duel d'une personne déterminée. La sculpture 
classique crée des statues et des Ijustes qui ne 
laissent deviner que grâce à certaines additions 
et traits purement conventionnels ou à certaines 
poses symboliques, le nom de la figure qu'ils 
représentent... L'homme^ tel que la nature' 
l'avait fait, s'v voit remplacé par un homme 
fictif 

» De même que la sculpture classique, l'Écono- 
mie politique classique, elle aussi, a créé un 
homme exempt de toutes les empreintes que lui 
donnent le métier, la classe, la nationalité et son 
degré de civilisation. Elle ne distingue pas, elle 
non plus, le paysandu commerçant, les instincts 
du prolétaire sans éducation de ceux de l'homme 
cultivé, comme elle ne tient pas compte des 
grandes divergences qui se trouvent dans la 
classe ouvrière même. Et elle ne connaît point 
de différence de race, de religion, de siècle. 
Certains mobiles stéréotypés y remplacent le type 
modèle de l'antique, et sa psychologie ne connaît 
que deux mobiles comme ressorts des actes de 
l'homme. » 

Plus récemment encore, l'auteur de cette judi- 
cieuse et pittoresque appréciation écrivait, dans 
la Revue d'' Economie politique (n" de janvier- 
février 1889) : 

« 11 n'existe pas d'économie générale 
dans la vie réelle; toute économie est basée, 
ou sur l'agriculture , ou sur l'industrie , ou 
sur le commerce, ou sur le transport, ou sur 
le louage des services et des capitaux; et les 
observations économiques ne peuvent donc se 
faire que dans ces parties spéciales de l'économie 
politique. C'est la raison pour laquelle la plupart 
des travaux que les économistes allcinands ont 



164 LES ÉCONOMISTES 

entrepris pendant les dernières dizaines d'années 
ont pour sujets des questions de l'économie spé- 
ciale ou pratique. La raison n'en est pas qu'ils 
méprisent Véconomie politique ilicorique, mais 
l'observation ne pouvant se faire que dans les 
parties spéciales ou pratiques de l'économie po- 
litique, ce n est qu'en travaillant dans ces particîs 
pratiques que l'on peut trouver les pierres de 
réédification du système théorique. 

» Comme conclusion finale, la plus haute tâche 
scientifique est, pour moi, la recherche des con- 
ditions fondamentales concrètes qui, comme le 
territoire^ \s. population, la religion et les mœurs, 
VÉlaf,]e droit, les classes sociales elles dec/rés de 
cidiure intellectuelle et matérielle, déterminent 
l'économie des peuples. » 

Mais peut-être nos lecteurs seront-ils curieux 
d'entendre définir l'Économie politique classique 
par un des organes de l'École. Donnons-leur sa- 
tisfaction. M. Maurice Block communiquait ré- 
cemment à l'Académie des sciences morales et 
politiques (1), une partie de l'introduction de son 
nouvel ouvrage : Progrès de VEconomie politi- 
que depuis Adam Smith. 

D'une analyse de cette préface, d'après le 
compte rendu un Journal officiel, il résulte- que 
l'Économie politique ne serait « ni une science 
physique, ni une science morale ». Elle tient des 
deux. M. Maurice Block la qualifie de science 
mixte : « Elle expose, dit-il , certains rapports 
qui existent, les uns entre les hommes, les au- 
tres entre les hommes et la nature ; elle opère 
donc sur des notions d'ordre physique et d'ordre 



(1) Séance du 3 août JSS9. Compte rendu de M. Seiguobos dans 
le Journal ofliciel du août. 



LES ÉCONOMISTES 1^5 

moral. Ainsi, la proposition : il y a une limite à 
la fertilité d'un champ, est d'ordre physique, 
tandis que les questions qui touchent à la valeur 
sont d'ordre moral ; le travail, de son côté, 
poui-ra donner lieu à des problèmes où la phy- 
sique et la morale se combinent intimement. » 

Va pour mixte. Ce qu'il y a d'intéressant, 
c'est de savoir comment se fondent les principes 
dont se compose le trésor de cette science à 
cheval sur la physique et sur la morale. 

Ec d'abord, M. Maurice Block déclare que 
(( toutes les propositions présentées comme véri- 
tés économiques n'ont pas un égal degré de cer- 
titude. Quelques-unes ne sont que des hypotlièses 
plus ou moins confirmées ]Dar les faits. » 

Présenter comme vérités Aq simi^leshi/pothèses, 
et encore des hypothèses « plus ou moins con- 
firmées par les faits », c'est hardi , l'on en con- 
viendra, même pour une science mixte. 

(( On ne doit pas perdre de vue, ajoute M. Mau- 
rice Block, qu'une hypothèse n'est pas une pro- 
position en l'air, un produit de la raison pure, 
un à priori ; c'est l'explication d'nn fait, on d'une 
série de faits ; eUe a donc toujours une base... » 

Quand il en est ainsi, c'est fort bien. L'hypo- 
thèse joue un rôle excellent ; elle conduit sou- 
vent à la découverte de la vérité, dans les 
sciences positives. 

«... Alais cette base peut être insuffisante. » 

Alors, nous le répétons, l'hypothèse n'est 
qu'une proposition hasardée. Or, toute une ca- 
tégorie de « vérités économiques » se trouve 
dans ce cas ; c'est M. Maurice Block lui-même 
qui en convient. 

Passons à l'autre catégorie. 

'< Cette base se solidifie, si les ffiits subsé- 



166 LES ÉCONOMISTES 

quents la confirment. Si pendant longtemps ils 
ne l'ont pas infirmée, l'hypothèse j^e^^^ «^^''^ 
traitée en vérité établie. » 

Et, comme l'on ne peut pas attendre jusqu'à 
la consommation des siècles, un jour vient où, 
la base paraissant suffisamment solidifiée, l'hy- 
pothèse est érigée en vérité établie, en dogme 
économique. A partir de ce moment, on n'en 
démord plus. Que voulez-vous! on a besoin 
d'axiomes. Sans axiomes, pas de science, et 
l'on tient à être une science. Aussi un fait nou- 
veau, soudain, inattendu, capable de boule- 
verser le monde commerçant aura beau surgir : 
on ne se troublera pas pour si peu de chose. 
Rien ne prévaut contre les hypothèses vérifiées 
pendant dix , vingt ans , et finalement ins- 
crites comme lois dans la charte des écono- 
mistes. 

Quelqu'un s'est bien conduit jusqu'à Fàge de 
cinquante ans. Tout à coup, il fait banqueroute. 
— C'est un malhonnête homme, direz-vous. — 
Nullement, répond la sagesse économique : 
quand on a joui si longtemps de la présomption 
d'honnêteté, celle-ci est passée vérité établie, 
aucun fait ne peut plus l'infirmer. 

« Dans la pratique, s'écrie M. Block, les 
hommes seraient obligés de se croiser les bras, 
s'ils voulaient attendre les vérités absolues ! » 

Les travailleurs n'attendent pas plus après les 
vérités absolues qu'après les vérités relatives ; 
ils ne sont pas le moins du monde disposés à se 
croiser les bras, même jusqu'à ce que vos hypo- 
thèses aient une base suffisante. Ils ne demandent 
qu'à travailler immédiatement et dans des condi- 
tions rémunératrices. En matière d'affaires et 
d'intérêts, les principes n'ont aucune valeur. 



LES ÉCONOMISTES 107 

aussitôt qu'ils sont en contradiction avec le 
moindre fait. Où est le commerçant ruiné par 
une concurrence qui dira : « Consolons-nous : 
scientifiquement, je ne devais pas être ruiné; 
j'ai l'honneur d'être une de ces exceptions qui 
confirment la règle? » Où est le peuple qui con- 
sentira à son écrasement industriel et agricole, 
sous prétexte que le régime auquel il doit de se 
voir écrasé fut une source de fortune pour ses 
pères et ses grands-pères ? 

La science économique a cela de bizarre, qu'a- 
près s'être fondée sur l'observation des faits (du 
moins elle s'en targue), elle ne veut plus tenir 
compte des faits nouveaux. Une certaine période 
d'expérience lui a suffi et, selon elle, le passé 
doit gouverner l'avenir. A la rigueur, on pour- 
rait admettre cette prétention de la part des 
sciences physiques ou naturelles, la nature ne se 
modifiant pas aussi vite que la société ; cepen- 
dant, voyez ce que dit le docteur Richet : les 
hypothèses les mieux établies dans cet ordre 
de sciences deviennent caduques au bout de cin- 
quante ou de cent ans, il faut les réviser sans 
cesse ! Combien plus fragiles nous apparaissent 
les hypothèses d'une science mixte ! 

Au fond, M. Maurice Block sent si bien lé 
côté faible do ses principes, qu'il essaie de nous 
les imposer par un raisonnement des plus cap- 
tieux : 

« Une vérité qu'une longue expérience a 
rendue irréfutable, dit-il, ne saurait être ébranlée 
par ce singulier nrriainent qu'on découvrira 
peut-être un jour un fait qui la démentira. C'est 
opposer rien à tout. 11 existe peut-être dans la 
nature des forces inconnues, il peut exister un 
moyen qui dispenserait les hommes de se nourrir. 



168 LES ÉCONOMISTES 

Que dirait-on d'un homme qui, s'appuyant sur 
une supposition aussi hypothétique, s'abstien- 
drait de manger ? » 

Que M. Maurice Block se rassure, cet homme 
ne se rencontrera pas. L'ëminent économiste 
fait ici une hypothèse gratuite et sans base. Au 
surplus, ce n'est point par des éventuahtés pos- 
sibles que nous prétendons montrer le néant des 
« vérités économiques » consacrées : c'est par 
des phénomènes constants et par des faits, hélas ! 
d'une actualité palpitante. 

On voit déjà quel monde nuageux habitent 
les éminents spécialistes qui ont voulu substi- 
tuer à la pratique simple et rationnehe des 
« aflàires » une science transcendentale. Nous 
vérifierons plus loin les consultations qu'ils ont 
données toutes les fois que le travail et le com- 
merce nationaux ont traversé une crise. Ce- 
pendant, nous le répétons, ils ont réussi à se 
faire prendre au sérieux. Excepté par les esprits 
pratiques. 

Dans sa magistrale réponse au discours de 
M. Léon Say, le 26 mars 1885, devant le Sénat, 
M. Méiine, à propos du droit de trois francs sur les 
blés étrangers, disait, avec une aimable ironie : 

« Je crois -il la science économique. Je vais 
plus loin, je concède à l'honorable M. Léon Say 
que c'est la première de toutes les sciences, 
parce qu'ayant pour objet la recherche des lois 
qui président à la formation et à la distribution 
des richesses, elle a pour but le bien-être et le 
bonheur des peuples. Mais je conviens, avec 
l'honorable M. Léon Say, que la science écono- 
mique, pour être une véritable science, une 
science, avant tout, expérimentale, doit reposer 
ur l'observation des faits ; et ce que je reproche, 



LES ÉCONOMISTES 1G9 

non pas à la science économique, dont la doc- 
trine est très pure, mais aux économistes, c'est 
de s'écarter trop souvent de l'observation des 
faits et de n'en tenir aucun compte : j'en trouve 
la preuve à chaque pas, dans ce débat. 

» Si la science économique, comme le dit l'ho- 
norable M. Léon Say, était, en effet, une science 
d'observation, elle ne proclamerait pas, comme 
elle l'a fait à priori^ que le libre-échange est 
toujours bon et la protection toujours mauvaise; 
que le libre-échange ne peut avoir que des avan- 
tages pour les peuples, et la protection, que des 
inconvénients ; elle ne soutiendrait pas que la 
protection est forcément un obstacle au mou- 
vement des échanges, au développement des 
exportations. Elle dirait que c'est une affaire de 
temps, de circonstances et de pays. Elle recher- 
cherait dans quelles conditions le libre-échange 
peut être applicable à un peuple, en lui profitant, 
et dans quelles conditions il faut l'écarter, parce 
qu'il le ruinerait. (Très bien ! à droite.) Ce qui se 
passe autour de nous prouve, contrairement à la 
thèse apportée ici par l'honorable M. Léon Say, 
que la protection n'est pas forcément synonyme 
de ruine ou de déchéance industrielle et agri- 
cole. » 

On prête à M. Thiers cette boutade, un jour où 
sa clairvoyance naturelle était moins en défaut 
que lorsqu'il prophétisait sur la vapeur : — « L'é- 
conomie? Madame Thiers la pratique depuis cin- 
quante ans.^ La politique? J'en ai fait toute ma 
vie. Mais l'Économie politique? J'ignore ce que 
c'est. » Il écrivait, un autre jour, que ce n'était 
rien de plus qu'une littérature plus ennuyeuse 
que l'autre. 



170 LES ÉCOXOMISTES 

Ne serait-ce point tout simplement « un objet 
d'études » dont on a fait une carrière ? 

Et Dieu sait combien de gens elle a menés à 
la nfloire et aux honneurs! 

En tout cas, elle est de noblesse trop neuve 
pour imposer quand même le respect; et peu 
nous importe qu'on se scandalise si nous avons 
l'audace d'aborder ici les questions que les éco- 
nomistes s'étaient érigées en une espèce de fief 
d'études. 

Nous le ferons hardiment et loyalement. Nous 
ne voulons pas qu'on nous accuse d'un procès 
de tendance. Nous allons combaltre nos adver- 
saires en citant textuellement leurs écrits, en 
les prenant en flagrant délit de contradiction, 
soit avec eux-mêmes, soit avec les événements 
qu'ils avaient annoncés. 

Pour cela, il n'est pas nécessaire de remonter 
bien haut. 



Après la guerre de sécession, les États-Unis, 
se voyant grevés d'une dette de quatorze milliards 
de francs, adoptèrent aussitôt la politique doua- 
nière, convaincus qu'ils y trouveraient un re- 
mède à leur situation fiscale et un puissant sti- 
mulant pour leurs industries naissantes. 

Ces gens pratiques se sont si peu trompés que 
voici ce que l'on peut lire aujourd'hui dans le 
Textile Manufacturer : 

« Il résulte de slatistiquos récentes que les États-Unis sont de 
beaucoup le plus riche pavs du monde. D'après une évaluation 
faite il v a peu d'années, ils représentent en richesse une valeur 
de 8 milliards 730 millions de livres sterling (218.25O.0C0.00o 
francs), somme sul'fisanle pour acheter à la fois la Russie, la 
Turquie, les royaumes de Suède et Norvège, du Danemark, d'ita- 



LES ÉCONOMISTES 171 

lie, en même temps que l'Anslralie, l'Afiique du Sud el TAmé- 
riquc du Sud, avec terres, mines, villes, palais, monnaies, joyaux, 
troues, scepti'es, diadèmes, soit tout ce que possèdent 177 mil- 
lions d hommes. 

» Bien que la Grande-Bretagne soit de beaucoup le plus riclie 
pays de l'ancien monde, en 1880, la valeur représentée par les 
richesses des Etals-Unis dépassait de 55 millions de livres sterling 
celle de la Tirande-Brelagne. Ce qui rend la chose plus clonnanle, 
c'est que, depuis 18G0, une somme de 2^0 millions de livres 
sterling, représentant le prix des esclaves, a disparu conmie va- 
leur effective dans la fortune de l'Union. Enfin, dans les dix an- 
nées écoulées de 1870 à 1880, cette fortune s'est accrue de pas 
moins de 4 milliards de livres sterling, représentant une moyenne 
journalière de 50.000 livres sterling à Theure , les dimanches 
exceptjs. s 

La douane a fourni au gouvernement des 
Etats-Unis environ un milliard par an. En vingt 
ans, il a amorti plus de neuf milliards ; à ne con- 
sulter que ses ressources, il aurait pu en amortir 
davantage, mais si sa dette n'est pas encore 
complètement éteinte, c'est qu'il n'est pas maît.re 
de la rembourser comme il l'entend et selon qu'il 
a des fonds pour le faire ; il y a des dates assi- 
gnées, et les créanciers de l'État se trouvent si 
bien de leur position, qu'ils ont toujours refusé 
le remboursement anticipé. 

Il peut se faire que l'Amérique, un jour ou 
l'autre, atténue le rigorisme de son régime doua- 
nier; mais elle n'y paraît pas encore disposée. 
11 est là-bas plus que jamais question d'accorder 
des primes à la sortie aux produits nationaux qui 
sont frappés de droits de douane à l'étranger. 
Aux dernières élections, le parti de M. Cleve- 
land a été battu parce qu'on lui soupçonnait des 
tendances moins absolutistes. Aucun abaisse- 
ment de tarifs proposé jusqu'ici au Parlement 
de Washington n'a pu être adopté, et encore 
laut-il dire que ces abaissements ont été deman- 
dés à cause surtout do l'embarras qu occasionne 



172 LES ÉCONOMISTES 

au Trésor son encaisse de 3 milliards et demi. 
lieureux pays où les coffres regorgent , où l'on 
ne sait plus que faire de l'argent ! 

Voilà les faits. Maintenant il va être curieux 
de voir avec quelle admirable perspicacité les 
sommités du libre-échange les avaient prévus. 

D'abord , le pronostic de Louis Reybaud , 
membre de l'Institut, le père littéraire de Jérô77ie 
Pàturot. A ce peuple assez naïf pour songer à 
faire payer sa dette par les produits étrangers, 
assez fou pour se supposer capable de se créer 
lui-même une industrie, Louis Reybaud ne don- 
nait pas cinq ans avant de sombrer dans une 
banqueroute formidable. 

« Non seulement, — écrivait-il dans son ouvrage : Les crises 
actuelles de l'industrie, publiéen décembre 1867, page 329, — 
non seulement leur guerre récente, légilime s'il en fut, leur a 
valu une dette de quinze milliards qui pèse lourdement sur leurs 
facultés contribulives, mais ils en ont singulièrement aggravé les 
mauvais ciïets par un mode d'amortissement empirique que con- 
damnent les principes les mieux vérifiés de l'économie poli- 
tique, j^u lieu de s'en fier, pour l'extinction graduelle de leur 
dette, aux bénéfices de la liberté, commerciale qui les avait tou- 
jours si bien servis, les Américains, pris de vertige, n'onl-ils 
pas imaginé de poursuivre, au moyen de tarifs de douane exclu- 
sifs, le plus prompt lemboursement possible? C'est ainsi que 
toutes les étolfes de provenance européenne, lainages, colonnades, 
soieries, ont été taxées à l'entrée dans des proportions qui, pour 
beaucoup d'articles, dépassent la moitié de la valeur. C'était une 
ressource immédiate, et c'était, en même temps, une revanche 
contre le vieux monde qui ne s'était montré ni généreux ni juste 
dans le cours du décliiiemenl où l'existence de l'Union était en 
jeu. Mais les intérêts généraux d'un peuple ne s'accommodent ni 
des calculs ni des liaines de partis, et de l'autre côté de l'Allan- 
iiquo on est déjà k s'en apercevoir. Nulle part la crise qui affecte 
presque tous les marchés du globe n'est plus opiniâtre ni plus 
violente, et l'on ne conçoit pas que, de gaieté de cccui", une na- 
tion judicieuse se soit exposée à l'encourir. 

y> En effet, sous ce prétexte d'amorlir plus tôt la dette du pays 
se cache un intérêt facile à démasquer et qui aux Élats-Unis 
même ne trompe personne, cesl le parti de fonder, coûte que 
coûte, un régime manufacturier qui balance, et, un jour, 
évince les provenances de l'Europe. Comment l'Amériqiio 



LES ÉCONOMISTES 173 

du Nord a-t-elle pu se laisser prendre à un pareil leurre 
et se détourner ainsi de ses voies ? N'a-t-elle pas assez de 
domaines naturels ouverts à son activité, sans en convoiter 
d'autres qui sont de pur artifice? Quoi! il y a encore là- 
bas, à portée du premier occupant, d'excellentes terres, 
rattachées à une civilisation florissante ; et Von cherche 
dans des conditions fausses et pénibles d'autres instruments 
de richesse! On les veut à tout prix contre les données du 
bon sens, de l'expérience et de la science! C'est se préparer 
de tristes déceptions ! » 

Louis Reybaud est mort trop tôt. Il n'a pas pu 
voir comment se comportent dans le Nou- 
veau Monde « les principes les mieux vérifiés 
de l'économie politique » (hélas ! si ce sont là 
les mieux vérifiés, que valent donc les autres?) 
et à quel résultat les Américains sont parvenus 
en prenant le contre-pied des « données du bon 
sens, de l'expérience et delà science ». Peut-être 
le voit-il, du haut du ciel où l'a conduit tout droit 
sa foi robuste. En ce cas, les doutes amers de 
Pàturot ont dû le ressaisir, et nous pensons qu'il 
s'est lancé pour l'éternité « à la recherche du 
meilleur des systèmes économiques ». 

Mais si Louis Reybaud est mort, plusieurs de 
ses confrères en l'art de prédire à rebours vivent 
encore. De ce nombre, M. Paul Leroy- Beaulieu, 
déjà nommé. 

Les horoscopes tirés par cet économiste s'ag- 
gravent d'affirmations singulièrement arrogantes 
à rencontre des faits acquis : 

« Que les États-Unis souffrent infiniment plus 
que l'Europe, écrivait-il en 1875 (1), c'est un 
fait incontestable. ^) 

Ou M. Leroy-Beaulieu ne s'était pas donné la 
peine de se renseigner — - hypothèse la plus favo- 
rable pour lui , — et alors ce langage était 



(I) UEconuiuisie du 2 octobre 1875. 



174 LES ÉCONOMISTES 

vraiment bien léger pour un professeur au Collège 
de France ; ou l)ien il n'ignorait pas qu'à cette 
époque les États-Unis avaient déjà effectué la 
moitié du chemin vers leur fortune fabuleuse, — 
et alors il subissait d'une façon navrante la ty- 
rannie d'un système préconçu. 

Mais laissons-le poursuivre : 

« Pourquoi souffrent-ils tant ?» — 11 tenait ab- 
solument à ce qu'ils souffrissent. — «Précisément 
parce qu'ils ont fermé leur marché : ils ont créé 
des industries artificielles qui ont pris un déve- 
loppement extravagant ; ils ont détourné les ca- 
pitaux de leurs emplois les plus lucratifs et les 
plus sûrs dans ce vaste pays, la culture des 
terres, et ils se sont rendu l'exportation très dif- 
ficile. » 

Le lecteur ne sera peut-être pas fàclié d'ap- 
prendre ce que M, Leroy-Beaulieu entend par 
industries artificielles ? Le brillant économiste 
s'en est expliqué lui-même : 

« La manie — déclarait-il, trois mois après la 
citation qui précède, — la manie qu'ont une foule 
de nations et notamment lesgi'ands empires encore 
peu -peuplés de susciter chez eux prématurément 
la production industrielle aux dépens de la pro- 
duction agricole à laquelle on enlève ainsi les 
capitaux ec les bras, est l'un des éléments per- 
turbateurs du monde actuel (1). » 

Si nous saisissons bien sa pensée, les indus- 
tries diverses sont positives quand elles fonc- 
tionnent chez un peuple vieux, artificielles quand 
un peuple jeune s'ingère de les pratiquer. Évi- 
demment, les tissus de coton fabriqués par une 
nation jeune, en dépit du privilège qu'elle a de 

(1) L'Economiste du !«'■ janvier 1876. 



LES ÉCONOMISTES 175 

posséder le monopole de la matière première 
afférente à cette fabrication, ne peuvent être que 
des tissus artificiels. De quoi se mêlent ces jeunes 
gens? C'est né d'hier, et ça veut faire concurrence 
aux anciens ? Ce n'est pas sérieux, autrement dit 
et pour parler scientifiquement, c'est purement 
artificiel. 

Un pays vraiment sage ne doit pas aller à ren- 
contre des prévisions de M. Leroy-Beaulieu. A-t- 
il envie de prendre quelque initiative industrielle, 
il fiut qu'il vienne d'abord se faire émanciper au 
Collège' de France. Sinon, le Collège de France 
le frappe d'anatlième, comme hérétique rebelle 
aux principes vérifiés et maniaque dangereux ; 
et il le raye impitoyablement de la liste des 
nations disciplinées. Ce pays devient un « per- 
turbateur du monde actuel ». A vrai dire, 
il ne trouble que les théories professées à l'Éjole. 

Que penser de ce grand empire qui n'est pas 
encore peuplé et qui s'avise d'installer des usines 
cLU lieu de travailler la terre ? 

Il faut en penser que sa population va tout à 
l'heure dépasser celle de l'Europe et qu'il occupe 
déjà le premier rang parmi tous les pays du 
monde comme production agricole. 

Du moins s'est-il « rendu l'exportation très 
difficile)), puisque M. Leroy-Beaulieu ne crai- 
gnait pas de l'affirmer en 1876 ? 

Réponse : La moyenne des exportations 
des Etats-Unis était (chiffres en dollars) de 
2. 509. 503. 437 pour la période quinquennale 
1871-75. Lesexjjortations devenant plus difficiles 
du jour où M. Leroy-Beaulieu l'avait déclaré, 
elles s'élevaient à une moyenne de 3.383.803-756 
pour la période l87()-80. Enfin, de 1880 à 1885, 
comme elles devaient devenir plus difficiles 



176 LES ÉCONOMISTES 

encore, elles montaient de 575 658.613 dollars 
sur la période précédente (1). 

A cela près^ affirmations et pronostics de 
M. Leroy-Beaulieu étaient parfaitement exacts. 

M. Leroy-Beaulieu a-t-il du moins , avec 
l'expérience, amendé son opinion sur la fausse 
prospérité, sur le bonheur artificiel de la Répu- 
blique américaine? 

Un moment, nous avons pu le croire en lisant 
tout récemment dans V Economiste les lignes 
suivantes qui, par parenthèse, ont dû bien 
étonner les vieux abonnés de ce docte jo\irnal : 

Nous avons souvent appelé ratlenlion de nos lecleurs sur le 
développement inouï de la richesse aux Elals-Unis. Voici une 
série nouvelle d'exemples h l'appui. Dans le premier semestre de 
1888, il s'est fondé environ 2000 enli-eprises industrielles nou- 
velles, contre 1850 pendant la même période en 1886 et 800 en 
1885. Ce sont principalement des scieries à bois, des entreprises 
minières, des fabriques d'ustensiles et de niacliines, des l)rique- 
teries. Elles repi-csentent un total de plus de 80 millions de dollars- 
qui se répartissent de la façon suivante : 15 millions dans l'Ala, 
bama, 5 millions dans l'Aïkansas, 2 millions en Floride, 5.700.000 
en Géorgie, 13 millions en Kentucky, 2 millions en Louisiane, 
3 millions dans le Maryland, 800.000 dollars dans le Mississipi, 4 
millions dans la Caroline du Nord, 3 millions dans celle du Sud, 
6 millions dans le Tennessee, 11 millions dans le Texas, 6 mil- 
lions dans la Virginie et 4 millions dans la Virginie occidenlale. 

Dans l'Etat d'Alabama, la production du fer en saumons seuls 
dépassera de beaucoup, celte année, celle de tous les produits 
manufacturés dans l'année 1880. En 1880, l<\s produits manu- 



(l) Si, pendant les années suivantes, le chiffre de cette exportation 
a baissé, c'est qu'il y a eu succès général dans les récoltes des 
autres nation*. Or, les exportations des Etats-Unis consistent, pour 
la plus grande partie, en céréales et produits de pâturage. D'où 
celte baisse accidentelle. Preuve que les Etats-Unis sont devenus un 
pays essentiellement agricole, quoi qu'aient prévu M. Leroy-Beau- 
lieu et feu Louis Reybaud. 

Ajoutons que pendant les trois dernières années, le chiffre des 
iraportatioiis s'est aussitôt mis en balance avec celui des exporta- 
tions, de sorte que l'équilibre n'a pas été rompu. En Amérique, on 
ne professe pas la déplorable théorie d'après laquelle « plus un peu- 
ple importe, plus il s'enrichit ». 



LES ÉCONOMISTES 177 

faclarés y avaient une valeur de 3 millions de dollars, et 
les produits agricoles, d'environ 56 millions. En 1889, la 
valeur des produils nianuracluri's el ceux des entreprises mi- 
nières y dépassera* la valeur moyenne annuelle de tous les pro- 
duils agricoles, et les produits manufacturés et miniers fourni- 
ront aux chemins de fer cinquante fois autant de fret que toute 
la récolle de colon. Vil ce que fait l'Alabania, presque tous les 
Klats du Sud le font également. 

Ce sonl là, à la vérité, des statisliques un peu suspectes, puis- 
que les unes s"appliquent à l'avenir et que les autres dépendent 
en partie des déclarations des intéressés. Toutefois nous n'avons 
aucun motif de douter delà sincérité des statisliques ni des jour- 
naux américains Tous accusent avec une égale franchise, quand 
il y a matière, les échecs de l'Amérique. 

Notre ilkision a été de courte durée. Pris de 
remords d'avoir lâché cet aveu, M. Leroy- 
Beaulieu revenait à ses moutons, le 29 décem- 
bre 1888, avec plus d'assui^ance que jamais. Dans 
un article sur L'or et Vargent, parlant des droits 
de douane, de la baisse des prix, etc., il s'insur- 
geait encore contre « la manie de toutes les na- 
tions de devenir prématuréinent et artificielle- 
ment des contrées manufacturières», telles, 
disait-il, « l'Italie et la Russie ». 

Voilà qu'il ne s'en prend plus aujoui^l'luii à 
l'Amérique seule. L'Italie et la Russie se permet- 
tent de lui porter ombrage. La manie de s'enri- 
chir, de nous faire concurrence, gagne le monde 
entier, devient aussi universelle qu'artificielle. 
les impertinents malades qui s'avisent de gué- 
rir sans la permission et contre tousles préceptes 
de la Faculté ! — disait-on du temps de Molière. 

Mais nous avons promis de faire défiler toutes 
les sommités de l'Ecole. Après Louis Reybaud 
et M. Leroy-Beaulieu, passons à M. L. Simonin, 
ingénieur des mines, qui, circonstance aggra- 
vante, avait étudié la situation sur place. 

Le 1" février 1869, il adressait de New-York 
au ministère de l'agriculture, du commerce et 



178 LES ÉCONOMISTES 

des travaux publics, un rapport sur « Les tarifs 
protecteurs et le commerce des États-Unis » (1). 
Il s'étonnait du progrès des idées protectionnistes 
dans un pays républicain « où le libre- échange 
» devrait être compris au nombre des dogmes 
» politiques ». Il prédisait que la protection ne 
pourrait durer aux États-Unis, qu'elle serait la 
ruine de ce pays à bref délai. Et il faut voir en 
quel style de catilinaire ce Cicéron du Libre- 
échange fait la leçon à un peuple maître, 
après tout, de gouverner ses intérêts comme il 
l'entend : 

« Si le libre-échange est proclamé en Amé- 
rique, s'écrie-t-il, le progrès reprendra le dessus, 
et une vie nouvelle se fera bien vite sentir dans 
toutes les branches de la production. Voilà ce 
qu'il faut que les États-Unis admettent. Il serait 
surprenant de voir ce grand pays persister dans 
des usages surannés^ condamnés par la raison, 
alors que, sous tant d'autres rapports, il a marché 
hardiment en avant, et montré aux nations 
modernes le vrai chemin de la démocratie et de 
la liberté ! » 

Quatre ans auparavant, le Journal des Écono- 
mistes (2), l'un des organes delà science officielle, 
soutenait déjà la même thèse, avec moins de 
rhétorique toutefois : 

« Quel sera, se demaiidait-il dans sa sollicitude, le sort du sys- 
tème protecteur aux États-Unis ? 

» Je pose une question sur la solution de laquelle il n'y a pas 
d'incertitude : le système prolecteur, qui s'écroule en Europe, 
disparaîtra tôt ou tard des institutions américaines; il ne peut 
résister nulle part h la diil'usion des lumières. 

(1) Rai>port publié dans le Journal des Économistes, août 1S69. 

(2) Journal des Économistes, i« série, tome io, n" 137, page 230, 
15 mai 1865. 



LES ÉCONOMISTES 179 

» Mais quand succombera-l-il de l'aiilre côté de l'Allanlique ? 
Ici commence l'indécision, je l'avoue avec tristesse; car la grande 
nation de l'Ami'rique du Nord ne sera délivrée des dissensions 
intestines que lorsqu'elle aura extirpé de son sein deux fléaux 
très inégaux sans doute, mais deux fléaux de même nature : l'e.s- 
clavage et la protection. » 

Il arrive parfois aux journalistes de se tirer des 
embarras d'une réplique par ce cliché bien connu : 
« Pas de commentaires ! >> En réponse à la citation 
qui précède, nous aussi nous dirons : « Pas de 
commentaires » ; mais ce sera pour un autre 
motif. Quand l'erreur s'enveloppe de niaiserie, 
elle ne mérite pas les honneurs de la discussion. 

Maintenant, voici tout un lot d'économistes. 

Il faut lire d'un bout à l'autre le document que 
nous allons reproduire, si l'on veut bien savoir 
comment les questions vitales se triturent dans 
les officines de savants : 

SOCIÉTÉ D'ÉCONOxMIE POLITIQUE 



Des effets et de la durée du Système protecteur 
aux États-Unis (1). 

M. BÉNARD, rédacteur du Siècle, e&t d'accord avec M. Si- 
monin, sur Tintensité de la crise protectionniste que tra- 
verse en ce moment rAmérique du Nord, mais il croit que 
l'on peut déjà apercevoir les commencements d'une réaction. 
Sans doute il y a beaucoup de iirotectionnistes aux Etats- 
Unis, mais il y a aussi b^-aucoup do vrais et sincères libre- 
échangistes. 

Parmi les protectionnistes, il y a M. Care}^ qui a fait à 
M. Dènaril l'honneur de lui envoyer, il y a quelque temps, 
une brochure dans laiiuello il critique les rapports de 
M. Wells, commissaire spécial des recettes. Le rapport do 
M. Wells établit, sur les données les plus authentiques^ que 



(Ij Kxlvdit duJournal des Economisles, 3 série, 4' année, tomeXIV 
(Avril ù Juin 1S69), pages 302 à 311. 



180 LÏÏS ÉCONOMISTES 

les progrès faits par les pays sont indépendants de toute 
mesure législative, et il conclut que, sous la iégislatiou 
actuelle, /.' riche dcv eut jAiis riche et le i)auvre clci:ient 
plus pauvre. 11 est impossible que des faits de ce genre ne 
frappent pas quelque jour le peuple des Etats-Unis, et qu'il 
ne se demande pas s'ils sont conformes au droit, conformes 
à la justice. 

M. Carev, dans sa brochure, cite une foule de chifiFres 
pour prouvei- la prospérité du pays sous le régime de la pro- 
tection ; parmi ces chiffies, il y en a deux très remar- 
quables : ceux relatifs au nombre des immigrants et ceux 
relatifs aux dépôts dans les caisses d'épargne. 

Mais, dans 1 opinion de M. Bénard, ce s-erait se tromper 
étrangement que d'attribner à la protection l'accroissement 
du nombre des émigi auts. 11 y a, conome raison priiicipale, 
l'attraction qu'exerce la facilité d'acquérir la prospérité. Cette 
attraction e.xiste. il est vi^ai, en tous temps; mais, ce dont 
M. Carey ne tient pas compte, ce sont les circonstances eu- 
ropéennes, les conditions du point de départ. 

Ainsi, lors delà famine en Irlande, si réniigration se dou- 
bla, ce ne fut de la faute ni de la protection, ni du libre- 
échange, il faut bien le roconnaitre; ce fut la misère de la 
mère patrie qui détermina le mouvement. Depuis quelques 
années, ne devons-nous pas mettre en ligne de compte aussi 
l'état politique des atïaires en Allemagne, pour expliquer le 
grand mouvement d'expatriation qui a lieu depuis deux ou 
trois ans ? 

Quant aux caisses d'épargne, INl. Carey ne donne ai:c')n 
détail sur le nombre et la qualité des déposants, et, d'après 
M. Bénard, l'accroissement des chiffres des dépôts n'indique 
rien de satisfaisant, car il peut arriver que des capitaux con- 
sidérables soient contiés aux caisses d épargne, justement 
parce que le système protecteur empêche que leurs proprié- 
taires puissent les employer d'une manière fructueuse. 

Quant aux chiffres donnés par Al. Simonin sur la valeur 
des importations et exportations, M. Bénard regrette qu'ils 
soient seulement relatifs aux dernières années; il importe de 
tenir compte de la guerre qui a eu lieu, des immenses ri- 
chesses qui ont été détruites, et surtout du sentiment d'ir- 
ritation que la conduite de l'Angleterre et de la P'i-ance a 
soulevé dans tout le pa^'S. Du côté de l'Angleterre, les États- 
TJnis rencontrent une hostilité presque ouvertement décla- 
rée ; du côté de li France, un mauvais vouloir qui semblait 
n'attendre qu'une occasion pour éclater. 



LES ÉCONOMISTES 181 

Quand la victoire eut couronné les efforts du Nord, l'Amé- 
rique s'est souvenue do notre attitude et a trappe tous nos 
produits de droits à peu près proliibitifs. Mais que l'on ne 
l'oublie 2J!is, ce n'est pas par ce moyen, quoi qacn ait dit 
M. Pouyer-Quertier à la tribune, que l'Amérique paiera, 
sa dette. Comme M. Simonin l'a rapp.dé tout à l'heure, les 
recettes baissent à mesure que le taux des droits s'élève. 

En résumé, il ne faut pas désespérer du libre-échange 
en Amérique; déjà il y a un commencement de l'éaction, 
des conférences libre-échangistes sont faites à New-York, à 
Washington, à Pliiladelphie, et la presse discute hardiment 
le droit au profit que réclament les grands fabricants. 
M. Bènard a tout lieu d'espérer que la prochaine législa- 
ture aura des opinions économiques toutes différentes de 
celles qui animent le Congrès actuel. 

M. WoLOWSKi, membre de l'Institut, croit aussi que le 
bon sens du peuple américain ne tardera pas à faire jus- 
tice des exagérations du régime protcctew. 

La douane constitue aux Etats-Unis une source impor- 
tante du revenu public ; or le pro.luit décline à mesure que 
les taxes deviennent plus lourdes. Il en résulte une charge 
doublement onéreuse pour les habitants : en effet, ceux-ci 
sont obligés de tout payer jdus cher, puisque le but. du ré- 
gime protecteur est d'augmenter les prix de vente, et ils 
doivent acquitter des impôts d'autant plus élevés que la 
douane donne moins de profit, alors que les besoins du Tré- 
sor ne diminuent pas. 

Un autre élément ne tardera point à prendre une place 
considérable dans le débat, c'est la grande question de la 
Cur ency. L'avènement du général Grant au pouvoir a été 
le triomphe de ceux qui veulent hâter la reprise des paie- 
ments en numéraire métallique. Aujourd'hui la fiction du 
•papier-ujouuaie soutient la fiction du régime prohibitif; 
elles doivent s'évanouir ensemble. La vérité et l'équilibre 
naturel des prix, résultat de la circulation métallique, ra- 
mèneront la vérité et l'équilibre de la production et de 
l'échange, par une révision libérale du tarit de douane. Si le 
mal est contagieux, on doit reconnaître que les principes de 
justice sont aussi étroitement liés les uns aux autres. 

M. Clamageran (1) expose quelles sont les causes de la 



(1) Depuis, conseiller d'État, et un peu ministre des finances du 
6 avril 1SS5 au 16 avril de la même année. 



182 LES ÉCONOMISTES 

prédominance actuelle des idées protectionnistes aux États- 
Unis. 

Eemontanf à l'origine d(i conflit entre le Nord et le Sud, 
il raj pelle que le Sud soutenait à la fois deux choses, l'une 
bonne, l'autre détestable : le libre-échange et l'esclavage. 
Le Nord, au contraire, peu st nsible aux lil ertés économi- 
ques, défendait le principe de la liberté individuelle é.ale 
pour tous, la plus précieuse des libertés, [uisf[ue tou es les 
autres découlent d'elle logiquement et, sans elle, ne s ntque 
de vaines app;. renées eu dts privilèges. 11 est arrivé, en 
Améiique, ce que nous avons vu aussi en Europe, c'est que le 
libre-éeliange s'est trouvé n.êlé à des doctrines funestes qui, 
au point de vue rationnel, n'ont rien do comniun avec lui, 
puisqu'elles se rattachent à des principes diamétralement 
opposes au sien, lia éié compromis par ses alliances. Dans 
notre propre pays, quelque chose d'analogue a eu lieu. Les 
traités de commerce qui ont abaissé, sai;s les détruire, les 
barrières du système protectionniste, n'ont pas été provo- 
qués par la libre discussii n, ils n'ont [as été votés par le 
Corps législatif, ils i e sont pas sortis des entrailles de la 
nation qu'on tenait ah rs dans un éiat misérable d'inertie : 
ils ont été le preduit de linitiative impériale, et le succès 
partiel du libre- ce h an tje, lié ainsi t>ès malheureusement 
à la cause du gouvci nouent personnel, a excité des ré- 
pugnances qui persistent encore aujourd'liui, m.ais qui 
disparaîtront peu h peu au souffle de la liberté renais- 
sante, jnTî- la d ffusion des lumières, par le prorn-ès na- 
turel de la scieice. 11 i e faut donc pas s'étonner si, en 
Aniér'que, le principe do la liberté commerciale a été étouffé 
par le plus grand conflit entie le Nord et le Sud : qucli|ue 
important qu'il soit, ce principe devait pâlir devant un prin- 
ci])e sujérieur. Les jdanteui-s eux-mên.es l'avaient aban- 
donné avant la guerre civile. Il ne faut pas oublier que le 
tarif Morill, qui a servi de loint de d.^part au protection- 
nisme le plus extravagant, avait été voie par un Sénat où 
dominaient ks hommes du Sud. Ces derniers se sont mon- 
trés, hélas! plus tenaces dans le mal que dans le bien. Et 
cela, non pas seulement parce que de plus en plus les pas- 
sions esclavagistes faisaient taire en eux tout; s les autres, 
mais aussi parce que leur dectrine favorite de la Souverai- 
neté des États pouvait abriter, jusqu'à un certain point, 
leur institution particulière; elle ne pouvait les protéger 
efficacement contre les tarifs de douane, qui, d'ap:ès une 
disposition expresse de la constitution, dépendaient exclusi- 



LES ÉCONOMISTES 1?3 

vemcnt du pouvoir fédéral. Après leur dé fa te, ih aur-iient 
eu en:ore un beau rôle à jouer, s'ils n'avaient j^^^s été 
en quelque sorte ahuris el hébétés. Il leur fallait accepter 
franchement le résultat de la guerre, renoncer à l'e.^clavage 
sans arrière-peiisôe, et, se plaçant à leur tour sur le terrain 
des principes, revendiquer le droit d'échanger librement 
leuis produits. Leur conduite a été tout autre, ils se sont 
iiiis à ruser avec les lois nouvelles; ils ont entravé de toutes 
leurs forces les réformes émancipairices; ils ont cherché à 
retenii- les affrancliis sous le joug, ils ont contesté leurs 
droits nouveaux par des chicanes de toutes sortes et quel- 
quefois par la violence ; ils leur ont mesuré d'une main avare 
leur part au banquet do la vie sociale; ils ont nécessité 
ainsi une lutervention plus énei-gique du Nord dans les 
affaires du Sud, et rendu plus complète la prédominance ea 
tuutes choses des doctrines de leurs adversaires. 

M. Clamageran signale à l'attention de la Société un 
autre fait qui a beaucoup contribué à compromettre le libre- 
échange dans l'esprit des Américains : les gouvernements 
qui représenient plus parliculièrement TEurope à leurs yeux, 
les gouvernements de France et d'AngleteiTe o;.t eu tous les 
deux, pendant la guerre civile, une attitude de nature à se- 
mer des germes de haine de l'autre côté de l'Océan. La dis- 
location de la grande République semblait désirée et atten- 
due. On l'exploitait à l'avance. On se hâtait de reconnaîlie 
aux rebelles les droits de bell'gérants, on ouvra t à leurs 
terribles corsaires des ports de refuge, on favorisait leurs 
armements, et enfin on faisait en leur faveur une diversion 
redoutable au Mexique. La presse libérale prodiguait sans 
doute ses sympathies aux abolitionnistes et, leur rendait par 
là un service qu'ils ne reconnaissent peut-être pas assez , 
mais, en même temps, le monde officiel se montrait hostile 
à leur égard. Cette ho4ilité, au moment où ils sacrifiaient, 
pour une si noble cause, leurs capitaux j)ar milliards et leurs 
enfants par centaines de mille, les a exaspérés. Ils se sont 
vengés depuis. Une fois la rébellion écrasée, ils ont mis lin, 
d'une manière impérieuse, à notre déplorable expédition du 
Mexique; ils ont lancé contre l'Angleterre des réclamations 
inquiéiantes, et, par l'exagératic-n de leurs tarifs, ils ont 
voulu montrer à l'Europe qu'ils pouvaient se passer d'elle, 
qu'ils pouvaient l'atteindre dans ses intérêts industriels et 
comnjerciaux, comme elle les avait atteints, eux, dans leurs 
intérêts politiques. 

Quelque vifs que soient ces ressentiments, M. Clamageran 



181 LES ÉCONOMISTES 

espère qu'ils s'apaiseront bientôt. Les gouYeruemenfs euro- 
péens, mieux inspirés, plus soumis à l'opinion publique, ces- 
seront d'irriter les Américains. D'un autre côté, il n'est pas 
possible que le Sud, qui a fourni jadis à l'Union tant 
d hommes d'État éminents, les AVaslr.ngton, les Jefi'erson, 
les Maddison, les Monroe, les Jackson, les Polk, foit épuisé 
au point de n'en plus produire. Guidés par quelques hommes 
intelligents, les planteurs finiront par voir quel est le -véri- 
table but qu'ils doivent poursuivre. 

Les résultats du travail libre dissiperont bien des préju- 
gés. On a obtenu l'année dernière, avec le concours des an- 
ciens esclaves, désormais affranchis et salariés, une récolte 
qui équivaut à la moyenne des années antérieures à la guerre 
civile. Si quelqu'un avait prédit, il y a dix ans. un pareil 
résultat, on l'aurait traité de fou : les hommes positifs l'au- 
raient relégué, avec un sourire ironique, dans la catégorie 
des théoriciens, qui peuvent bien se consoler de quelques 
dédains présomptueux, car eux seuls, eu définitive, font 
marcher le monde. On ne tardera pas à comprendre que le 
résultat serait plus beau encore avec la liberté commerciale, 
la facilité des échanges amenant nécessairement un emploi 
plus actif des ressources propres à chaque pays. Les Étits 
de l'Ouest, essentiellement agricoles, pourront s'unir au Sud 
sur le terrain des principes économiques, et le Nord lui- 
même, où se trouvent la plupart des manufactures abusive- 
ment protégées, reconnaîtra qu'il n'est pas permis à un 
peuple si justement renommé pour son développeynent 
moral et intellectuel, de sacrifier l'intérêt général aux 
intérêts locaux et le droit commun au "privilège. Ce qui 
importe, en Amérique conime en Europe., c'est qu'on se 
persuade de plus en plus que les libertés partielles, 
fragmentaires, sont insuffisantes, et que la liberté totale, 
la liberté embrassant à la fois toutes les manifestations 
de l'a'licité humaine, pjeut seule assurer l'avenir. 

M. Joseph Garnier voit le symptôme d'une réaction pro- 
chaine aux Etats-Unis dans l'exagération même des tarits 
qu'a produits le triomphe du Nord. Tous les monopoles 
agissent de même et finissent de même. Naguère, en France, 
les courtiers officiels en étaient arrivés à poursuivre devant 
les tribunaux, comme attentant à leurs droits, les commis, 
les correspondants et les commissionnaires des maisons de 
commerce qui ne voulaient pas leur payer tribut. Peu de 
tamps après, le législateur comprenait la nécessité de sup- 
primer ce monopole. C'est ainsi que l'intolérance et les pré- 



LES ÉCONOMISTES 185 

tentions crqissantes des esclavagistes ont amené l'émanci- 
pation. 

A mesure que l'on s'éloignera de la période de la guerre 
civile et des expédienia liuanciers, rinfluence du Nord dimi- 
nuera. Déjà sa dictature a pris fin. L'opinion sera provo- 
quée à se rendre compte des effets des tarifs sur le corn- 
merce. Le Sud demandera liardiment justice, etl'opinion du 
Nord ne sera insensible, ni à cet argument, ni à celui tiré 
du déshonneur qu'il y aurait à défendre, aux yeux di la 
civilisation, cette mauvaise cause, ainsi que cela lui est 
arrivé au sujet de l'esclavage; car il ne faut pas oublier 
que s'il y a eu des abolitionnistes mus par le sentiment de 
la justice, le plus grand nombre a été guidé par l'amour- 
propre patriofiiiue. mal à l'aise devant l'Europe, et qu'enfin 
Témancipation a été une manœuvj'e de guerre. 

// ]l a donc Ibni d'espérer que dans quelques années, 
les libre-échangistes reprendruut la corde qu'ils tenaient 
déjà il ?/ a plus de vingt ans {avant lSk8). Sous la prési- 
dence do l'olk, M. Walker, ministre des finances, soutenait 
la B.odéi'aticiu des droits, un système de droits purement fis- 
caux ad raloren^, et nous f.jurnissait, à nous libre-échan- 
gistes de France, des arguments consignés dans le Libre- 
Echange, que publiait alors l'Association pour la liberté 
des échanges, noyée dans l'agitation politique et socialiste 
qui suivit les événements politiques du '•2A février. 

M. Mi(:Hia> Chevalier, membre de l'Institut, croit de- 
voir faire observer, au sujet des renseignements fournis par 
M. Simonin, qu'il est superflu, dai'.s la Société d'économie 
politique, de donner la démonstration du principe de la li- 
berté commerciale, en tant que principe, parce que c''est 
co'inne si, dans une Société de géomètres, quelqu'un ju- 
geait nécessaire de démontrer le tliénrème du carré de 
l'hypoténuse. Le mérite de l'exposé de M. Simonin, c'e>t 
que, par les chiffres (ju'il contient, il offre la vérification 
jjarfaite de quelcp t es-uns des théorèmes mis en avant par 
les économistes pour prouver la fausseté de la doctrine 
protectionniste. 

Parmi ces théorèmes, deux principalement sont la con- 
damnation de cette doctrine : l'un est que, si les droits 
de douane augmentent, passé un certain point , le revenu 
de la douant', n'augmente pas et même diminue. L^ autre 
est que, si Vunjjorte atteinte aux importations par l'exa- 
gération des droits de douane, la diminution des expor- 
tations s'en suit à peu près infailliblement . 



186 LES ÉCONOMISTES 

Les chiffres indiqués par M. Simonin, au sujet du com- 
merce des Étais-Unis, confirment eus deux tliéorèmes. 

M. Michel Chevalier ne s''effraie pas outre mesure, pour ua 
avenir même prochain, de /a /"auewr dont semble jouir main- 
tenant /a doctrine protectionniste dans VUnion mnèri- 
caine. Cette faveur est certainement une gène pour l'indus- 
trie européenne, en même temps que c'est une charge p )ur 
hi population des États-Unis. Mais il n'est pas possible 
qu'une aberration pareille se maintienne encore longtemps 
chez un [lenple autsi éclairé, qui a si bien le sentiment de la 
liberté et de règalité, et qui a tant de sagacité pour démê- 
ler ses véritables intérêts, et pour se dégager des sophismes 
avec lesquels les protectionni.-tes s'efforcent d'égarer l'opi- 
nion publique. Ainsi que le faisait remarquer deruièreinent 
un des hommes les plus considérables de l'industrie française, 
M. Bros.set. président de la Chambre de commerce de Lyon 
depuis trente ans, le domaine de la liberté ne peut se scinder 
de telle manière, qu'une grande nation qui pratique avec 
intelligence et fermeté la liberté politique reste brouillée 
avec la liberté du commerce. C'est une contradiction dont 
les Etals-Unis ne peuv nt pas longtemps donner l'exem- 
ple. 

En ce moment, le tarif des douanes de l'Union îunéri- 
caine est extrêmement exagéré ; c'est le même quiavaitétééta- 
IjIi pendant laguerre de la Sécession, etavec lequel on s'était; 
flatté d'obtenir de grandes ressources dont il n'a donné 
qu'une partie. Depuis que la guerre est terminée par la 
victoire du Nord, l'activité des esprits s'est tournée d'un 
autre côté. La grande affaire politique, c'est de compléter 
l'allranchissement des noirs, sur lesquels on a craint que les 
législateurs des États du Sud ne voulussent revenir, en fai- 
sant aux affranchis une situation de dépendance excrèrae. et 
ea les parquant co;nme une race avilie. Les hommes d'État 
(jui ont dirigé les affaires pendant la guerre, et que l'opi- 
nion publique dominante a depuis lors acceptés pour ses 
chefs, et notamment M. Charles Summer, ont fait à ce sujet 
un ensemble de disi^ositions législatives, }' compris plusieurs 
amendements à la constitution des États-Unis. Un de ces 
amendements reste encore à voter, et il l'éunira successive- 
ment le nombi'e voulu de suffrages. Il reste aussi des dispo- 
sitions à introduire dans la constitution de quelques-uns des 
États du Sud qui ont résisté jusqu'à ce jour. Lorsque ce sera 
fait, on peut regarder comme certain que la fiue^tion du 
tarif sera mise à l'ordre du jour, et l'on est fondé à espérer 



LES ÉCONOMISTES 187 

qu'elle scî'a résolue dans le sens libéral. Aux États-Unis, 
l'opinion publique a une force irrésistible et un penchant 
constant ver.s la liberté. QueJquefois, elle paraît sommeiller 
et abandonner les grands j)rincipes; mais ce n'est qu'une 
apparence; le S()mmeil n'est pas long et le réveil se mani- 
feste avec énergie. On en a vu un exemple dans la question 
de l'esclavage : en 18.")0 et 1851, il semblait que les fers de 
la race noire fussent rivés pour l'éternité; les hummes du 
Sud se flattaient qu'il en était ainsi, mais la réaction ne 
tarda pas, parce qu'elle était sur la pente des principes qui 
sont la religion politique du pays. Dix ans aprè.-*, éclatait la 
crise d'où devait sortir l'abolition de l'esclavage. 11 est vrai- 
semblable qu'il se produira quelque chose de semblable 
pour la liberté du commerce. Le Sud et l'Ouest, qui for- 
ment la majorité du pays, ont trop d'intérêt à faire recon- 
naître et à introduire dans les lois le principe de la liberté 
commerciale pour ne pas commencer bientôt une cam- 
pagne a cet effet. Même à Boston, où les intérêts protec- 
tionnistes [taraissent dominer, à cause des nombreuses manu- 
factures qui existent dans l'Etat de Massachusetts et dans 
les États limitroj)hes formant la JNouvelle-Angleteri'o, de 
nombreuses adhésions se donnent maintenant au principe do 
la liberté commerciale : des centres d'action s'y organisent, 
des meetings ont lie u et la Société pour l'avancement de la 
science sociale, qui a son siège dans la capitale du Massa- 
chusetts, se montre acquise à la cause de la liberté des 
échanges. Ce sont de grands sujets d'espérer. 

M. Michel Chevalier rappelle encore qu'il y a à New-York 
une association qui fonctionne depuis quelque temps et publie 
un journal, le Fr^e Trader. La Société recevait à sa table, 
en 1867, le savant magistrat qui est un de ses présidents, 
M. David Dudley Field, et, plus récemment, M. Simon 
Stern, qui en est l'intelligent et dévoué secréiaire général. 

M. Simonin répond à diverses quesiions qui lui sont adres- 
sées par plusieurs membres sur d'autres sujets. 

M. VuoLiCK, ancien ministre des finances de Hollande, de- 
mande à adresser queli^ues mots à la réunion avant qu'elle 
se sépare. 

Après avoir remercié l'assemblée do son aimable accueil, 
l'honorable invité rap[)ellc que son pays a été des premiers 
à reconnaître le principe de la liberté des échanges, comme 
plusieurs autres libertés et notamment la liberté de penser 
et d'écrire. Il dit ensuite qu'en Hollande comme dans toute 
l'Europe, ou fait grand eus des efforts que font les écono- 



188 LES ÉCONOMISTES 

mistes français, tant pour faire progresser la science, que 
pour eu vulgariser les principes et pour combaitre les théo- 
ries dangereuses qui viennent de nouveau de faire explosion 
et qui mèneraient la société à sa fin, si on pouvait, les mettre 
en pratique. 

L'honorable invité ajoute qu'appartenant à une petite 
nation, il éprouve le besoin de dire devant cet auditoire 
d'élite que les grands peuplesetles petits peuples sont néces- 
saires les uns aux autres, et qu'il résulte de leur coexistence 
un équilibre de forces favorable à la paix, au travail et à la 
prospérité. 

M. LE Président répond que telle est bien aussi la con- 
viction des membres de la Société. La liberté des peuples, 
le respect de leurs droits comme de leurs intérêts lécipro- 
ques, fait partie des principes que la science économique 
propage et défend contre tous les sophismes, qu'ils viennent 
d'en haut ou d'en bas. 

Avant que la réunion se sépare, M. Bénard désirfi annon- 
cer que M. Gladstone a noblement tenu la promesse qu'il 
avait faite à la Société, il y a deux ans, quand elle eut l'hon- 
neur de lui offrir un banquet. 

M. Gladstone avait déclaré que s'il revenait jamais au 
pouvoir, un de ses premiers actes serait de proposer la sup- 
pression de tous droits sur les céréales. Or, dans le budget 
de M, Lowe, parmi les réductions et suppressions de taxes 
pro|)osées, se trouve celle de tout droit d'importation sur les 
céréales et leurs analogues, comme tapioca, semoule, ami- 
don, pâtes d'Italie, etc., etc. 

Les grains de toute espèce pourront donc entrer en Angle- 
terre en complète franchise. 

Il serait à désirer, ajoute M. Bénard, que pareille mesure 
fût prise en France, dans l'intérêt non seulement de notre 
•commerce et de nos industries, mais dans celui de nos 
38 millions de consommateurs. (Adhésion générale.) 

Vit-on jamais pareil tissu d'affirmations pré-r 
somptueuses? Jamais cénacle de parleurs fut-il 
plus berné par les événements ?... 

Mon Dieu, les meilleurs esprits peuvent se 
tromper ; mais le proverbe n'admet point qu'on 
s'entête devant l'évidence : Perseverare dlaboli- 
curii. 



LES KCOXO1MISTE& 189 

Or, ces gens-là sont diaboliques. Nous l'avons 
démontré par des citations de très fraîche date. 
Complétons cette démonstration par d'autres 
exemples. On n'a que l'embarras du ciioix ; car 
les libre-échangistes — en vrais piocheurs qu'ils 
sont, il faut leur rendre cette justice — étudient 
tout, s'inquiètent de tout, prévoient tout, for- 
mulent par avance des arrêts sur tout. 

Ainsi, VÉconomLste{[) a également prévu qu'à 
bref délai l'Angleterre devait avoir, avant nous, 
un traité de commerce avec les États-Unis. « Ede 
» s'installera sur ce marché, et lorsque nous nous 
» déciderons, après tant de tergiversations, à 
)) nous y présenter, nous trouverons, là comme 
» ailleurs, la place prise. » — Cette prédiction 
remonte à neuf ans. La place n'est encore prise 
par personne, et les États-Unis semblent moins 
que jamais disposés à l'offrir à qui que ce soit. 

Voici un trait plus original. A la séance du 5 
août [S80 delà. Société tV Économie j^olitlque (2), 
M. Notelle se déclare opposé à un traité franco- 
américain, que M. Chotteau s'était mis en tète de 
nous faire conclure; et, ce qui le rassure, c'est 
que, selon lui, ce traité est impossible, tout au 
moins d'ici à longtemps. Mais savez-vous pour- 
quoi M. Notelle ne veut pas de traité de com- 
merce avec les États-Unis? Simplement parce 
qu'il tient à ce que ce pays reçoive le châtiment 
de son obstination protectionniste (3). 

(I) Numéro du 28 août ISSO, — article de M. Arthur Mangiu. 
(4) Voir VÉconomislc du 14 août 1880. 

(;j) M. le sénateur Feray, dans une conférence qu'il fit à Corbeil 
eu 1880, et qui obtint le plus vif succès, a raconté cette piquante 
anecdote : 

« Lorsque le général Grant, ancien président des États-Unis, est 



ICO LES ÉCONOMISTES 

M. Notelle immolait ses principes au divin 
plaisir de la vengeance. Sacrifice bien platonique. 
L'Amérique ne semble pas disposée à lui donner 
le consolant spectacle de sa ruine. 



Reportons-nous maintenant en 1860. Cette 
époque, où nous allons retrouver tous nos éco- 
nomistes sous les armes , fat particulièrement 
fertile en illusions enthousiastes et en déclama- 
tions sentimentales. 

Quand furent publiés le manifeste impérial et 
la réforme douanière, Al. Henri Baudrillart en- 
tonna ce chant de triomphe : 

(( Elle (la réforme commerciale) vivra comme tout ce qui se 
fera de nos jours dans le sens de rintérêl du plus grand nombre, 
qu'elle seconde de deux manières : par un accroissement dans la 
facilité de la vie, par 1 an'eimissement de la paix, source de tous 
biens. On prétend que c'est comme confirmalion et comme gage 
(le Valliance anglaise, en même temps que comme inspiration 
favorable au bien-être populaire que le programme du gouverne- 
ment impérial a vu le jour. S'il en est ainsi, nous n'hésitons pas 
à dire ; tant mieux ! Bien loin de nous affliger, notre patriotisme 



allé, l'amée dernière, en Angleterre, il a été très bien accueilli par 
les Chambres de commerce de Manchester et de Liverpool qui lui 
ont fait fête dans Tespoir que, par son entremise, les États-Unis 
pourraient diminuer leurs droits de douane et se ranger sous la 
bannière du libre-échange. 

» Le général Grant a répondu très nettement à la Chambre de 
commerce de Manchester : « Messieurs, l'Angleterre s'est servie du 
» système protecteur pendant deux cents ans ; elle Ta poussé à ou- 
> irance et s'en est très bien trouvée, car c'est à ce système qu'elle 
» doit sa puissance industrielle, cela ne fait aucun doute. Après ces 
» deux cents ans, l'Angleerre a jugé convenable d'adopter le libre- 
» échange, parce qu'elle re pouvait plus rien tirer de la protection, 
w Eh bien, messieurs, je connais assez mes compatriotes pour croire 
» que, dans deux cents ans, quand l'Amérique aura tiré du système 
» jirotecteur tout ce qu'elle peut en tirer, elle marchera résolument 
» vers le libre-échange ! ■» 



LES KCOXO.MISTES 191 

s'en réjouit, l.aliberté commerciale ne peut que profiler k la France : 
d'al.)ord elle profile h tout le monde, et il y a mille raisons pour 
que la France en particulier y trouve de sérieux avantages (1). •» 

Quant à Louis Reybaud (2), il estime que cer- 
taines industries vont peut être momentanément 
souffrir du régime de 1860, mais le libre- 
échange, c'est la lance d'Achille : 

« Les blessures que cause l'exercice de la 
liberté sont de celles qui se guérissent d'elles- 
mêmes et se cicatrisent promptement. » 

Demandez à nos industries, à notre agricul- 
ture, à nos éleveurs, ce qu'ils pensent du médecin 
Tant-mieux ? 

Mais tous les optimismes sont tièdes à côté de 
la déclaration faite par le docteur Bowring à la 
séance de la Société cVÉconomie ■politique du 
5 février 1860. 

Nous venons de donner un échantillon des 
travaux de cette assemblée, en reproduisant un 
procès-verbal. Mais ce document, dans sa 

(1) Journal des Écjnomisles, 15 février 1S60. 

Quelques réserves cependant. Le Journal des^ Économistes n'est 
point partisan des traités de commerce, que l'École a préconisés 
depuis lors avec tant de vigueur : 

« Pourquoi ne pas le dire aussi? U est telle partie du programme 
impérial que nous aurions de la peine à mellre d'accord avec les 
principes de la science économique. Les traités de commerce sont, 
depuis longtemps, condamnés par l'Économie politique. Aussi, est-ce 
vraisemblablement la raison d'État qui a commandé cette mesure 
de nature à engager immédiatement la politique commerciale de la 
France, en coupant la retraite au prohibitionnisme j)ar l'usage de 
la clause constitutionnelle qui permet au chef d'État de contracter 
du pareils traités. L'opposition que le traité de commerce a ren- 
contrée dans le Parlement anglais, bien que la pensée qui inspire 
le gouvernement soit évidemment de complaire à la grande puis- 
sance commerciale, cette opposition prouve combien les principes de 
l'Économie politique sont pris au sérieux par nos voisins. » 

(-2) Louis Reybaud, Des retours de fortune dans les industries, 
février 1860, page 180. 

13 



192 LES ÉCONOMISTES 

sécheresse, ne donne pas la physionomie des 
séances ; et celle-ci est très particulière. Étant 
donnée la gravité de leurs doctrines, on s'imagi- 
nerait peut-être quele sanctuaire des économistes 
est un lieu majestueux, sévèrement interdit à 
tout élément de gaieté, à toute disfraction. Bien 
au contraire. On dirait plutôt d'un salon ou d'un 
cercle où régnerait le plus aimable laisser-aller. 
On y fait assaut de politesses, principalement 
pour les étrangers ; on y échange des applau- 
dissements courtois ; et la façon dont on y dis- 
cute revêt on ne sait quel air de petits jeux, de 
divertissements aimables qui enlève à ces réu- 
nions leur caractère d'austérité. 

Le 5 février 1860, après le thé, le noble invité 
Bowring, ex-minislre plénipotentiaire d'Angle- 
terre en Chine (1), fut prié de vouloir bien chan- 
ter « les heureux effets du libre- échange en 
Angleterre ». C'était le titre de la romance. Il 
répondit que cette réforme avait dépassé tout ce 
qu'on pouvait espérer : 

« Partout, niodula-t-il, les salaires ont niigmenlé, anssibiendans 
» l'agriculture que dans l'iiiduslrie; les bras manquent partout ! 

» La preuve de ce pi'ogrès général des classes les plus nom- 
» breuses, c'est la diminution du paupérisme et de la criminalité, 
» à tel point que plusieurs prisons sont presque vides et que les 
1) directeurs ne savent comment employer les locaux et les 
>> agents. Par suite du free irade, le métier de voleur a cessé 
» d'être profitable et est abandonné. Dans le canton où je suis, 
T deux prisons sur trois ont été fermées ! » 

Quand on entend dépareilles déclarations, on se 
prend de profonde pitié pour les philosophes hu- 
manitaires qui ont si longtemps et si vainement 



(1) Est-ce le même docteur Bowring dont Baizic disait: « Le 
docteur Bowring est une espèce de tirailleur politique et bavard 
qui lâche l'Angleterre sur le continent en avant des questions 
diplomatiques. » 



LES ÉCONOMISTES 193 

rêvé le retour de l'âge d'or. Ils n'avaient pas 
pensé au Libre-échange ! 

Mais si Ton veut se rendre compte , par le 
détail, de l'état d'esprit qui régnait alors dans le 
monde économique, on n'a qu'à lire les extraits 
suivants de deux réunions de la même Société 
cVÉcnnomie politique : 

SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE 

Réunion du Ij février 1S60 (1). 



Résultats de la liberté commerciale en Angleterre, 
en Chine, dans l'Inde. — Nature des effets de cette 
liberté. 

M. DuPuiT, inspecteur général des ponts et' chaussées, 
croit devoir l'aire observer qu'on présente, en faveur de la 
liberté commerciale, des arguments qui lui paraissent con- 
traires aux principes de la science. 

On dit que ce.lto liberté non seulement ne fera tort à au- 
cune industrie, mais qu'elle les fera prospérer toutes. I^'in- 
troduction du fer, de la houille, du coton anglais va activer 
notre production de fer, de houille et de cotons filés, de 
même que l'agriculture n'a cessé de prospérer depuis l'ad- 
mission des céréales étrangères. M. Dupuit ne saurait par- 
tager cette manière de voir, il serait même désolé que tel 
dut éti e le résultat de la liberté commercial " ; car il proU' 
verait que la France^ placée, par rapport à la produc- 
tion, oans les mêmes conditions que les Etats voisins, a 
fo7t peu d'avantages à retirer de c ttî liberté pour son 
com2'>te. Il espère, au contraire, que quelques-unes de 
ces industries succomberont ou diminueront leur pro~ 
du tion, parce que c la sera une preuve qui les nations 
ctranjèrrs peuvent fabriquer les mêmes j^^'oduits à 
moindres /"rais. 

Quant aux ouvriers qui sortiront de ces industries, il n'y 
a pas à s'en préoccuper, parce qu'ils entreront dans celles 
qui doivent donner les produits que la France échangera 
contre ceux qu'elle recevra. Chaque nation se livrant ainsi 

(1) Journal des Économisles, pages 307 à 314, â^série, tome XXV. 



l'ji LES ÉCONOMISTES 

aux productions qui demandent moins de travail chez elle 
que chez les autres, et suivant pour ainsi dire sa vocation 
naturt-lb, il est clair que la quantité de pro'luits augmen- 
tera, et qu'au moyen de la liberté commeiciule chacune 
d'elles en sera mieux pourvue. Or, ce résultat ne serait jas 
obtenu s'il no survenait pas de modification grave dans la 
départition dr s industries. 

Le genre d'argumentation que M. Dupuit con.bat a en- 
core un autre inconvénient, c'est qu'il exaspère inutilement 
les industriels menacés. Aujourd'hui, les fers, par exemple, 
obtiennent sur le marché un prix de 250 Irancs la tonne ; 
l'Angleterre pourra, h l'aide d'une modification de tarif, 
faire venir ce même jiroduit sur le même marché , au prix 
de 200 francs. Aiais on vient dire aux industriels : Félici- 
tez-vous, car jusiiu'à présent vous avez dormi sur les oreil- 
lers de la protection; grâce au coup de foutt qui va vous 
réveiller, vous allez inventer de meilleures machines, per- 
fectionner vos pi'océdés, et, st'mulés par la concurrence 
èiraugère, produire à 180 francs ce que l'Angleterre nous 
offre à iOU francs. — C'est faire trop beau j u à l'in'us- 
triel m nacé , car il peut répondre : Mais fêtais déj\ 
stimulé par la concurrence intérieure et par mon propre 
inté'êt; si ce que vous me dites était vrai, si je pouva s 
réduire mes frais de xjroduclion dans une aussi énorme 
jwoioortion, il ett évident qu'ily a longtemps que je l'au- 
rais fait dan< mon propre inérêt; l'insistance que vous 
mettez à me démontrer que je vivrai et que je prospére- 
rai, prouve que j'ai le droit de vivre et de prospjérer. Or, 
je vais vous démontrer que je ne pourrai ni prospérer ni 
continuer à vi re. 

Selon M. Dupuit, la discussion se trouve ainsi portée sur 
îe terra'n des faits, mauvais terrain pour V économie po'.i- 
fic[ue; non pas que les faits lui soient contraires, mais parce 
vju'ils sont difficiles à voir, à constater^ à interpréter. C'est 
par le raisonnement que la liberté commerciale doit être dé- 
fendue ; il faut dire nettement aux industriels : Si vous pou- 
vez vivre avec elle, tant mieux pour vous ; nous ne deman- 
dons la mort de personne, nous ne demandons que la liberté; 
si vous mourez, tant mieux pour nous, car ce sera une preuve 
que les étrangers vont nous fournir à moindres frais ce que 
vous avez tant de peine à produire. Maintenant, si vous de- 
mandez une transition, l'économie politique ne vous la re- 
fuse pas ; mais c'est là une question de détail à débattre avec 
chaque industrie, et qui ne porte pas atteinte au principe. 



LIlS- ÉCONOiMlSTES • 195 

M. H. Passy, membre de l'Institut, fait remarquer que 
les heureux, elîets résultant des réformes douanières et fis- 
cales, comme ceux de tous les p?rfectionuements en géné- 
ral, ne peuvent point être appréciés exactement à l'avance ; 
ces elfets tiennent à une série de causes do:;t on ne peut bien 
démêler l'action et [)révoir l'influence. 

C'est ainsi qu'en Angleterre, les 'perfectionnctnents du 
clr linage, V intro.luction des machines, le meilleur em- 
ploi des terres, etc., ont concouru, après la réf n-me des 
tarifs, à la prospé: it-i de l'agriculture, à laquelle on crai- 
gnait que ta lutt~: commerciale ne fit éprouver des dé- 
sastres, l't ont maintenu les fermages, à la réduction des- 
quels les / ropriétaires s'a tendaient. — C'est ainsi qu'en 
France l'industrie du sucre de betterave consentait à mourir 
en 1842, mo^^ennaut une indemnité, et que, n'aya:it point 
obtenu cette inJemnité des Ciiambres (sur le rapport de 
M. Passy), et ayant même été soam'se aux mêmes charges 
que sa concurrente, elle ne tarda pas à perfectionner ises 
procédés, à se mettre dans de meilleures conditions, à pro- 
duire à plus bas prix et à se rendre redoutable à l'industrie 
du sucre de canne. 

M. Passy re veut pas affirmer que la réforme douanière 
n'entraîne pas après elle divers déplacements. 11 eu est de 
ce perfectionnement comme de tous les autres, comme des 
chenjin.s de fer qui ont porté un si rude coup au roulage, 
aux postes, aux auberges, etc.; et c'est pour cela que, pra- 
tif]uenient, il est [)arti:;!an des atermoiements dans l'applica- 
tion. — Mais il estime que le résultat général de la réforme 
serait, pour la France, comme pour l'Angleterre, dont a 
p.irlé le docteur Bowring, un accroissement d'activité dans 
toutes les branches du travail, une augaieutaoion d'intelli- 
gence, de ricliesse et de moiulité; car Li liberté conmier- 
ciale tst une des applications du principe général de justice 
et di liljer^é, la cause première de la prosparité économi- 
que, intellectuelle et morale des nations. 

M. Dupurr cr.^it devoir revenir sur le danger d'appuyer 
les principes économiques sur des fait^ 

De ce qu'après l'abolition des droits sur les céréales, les 
fermages ont augmenté en Angleterre, i! ne faut p is en con- 
clure que l'abolition soit la cause de l'augmentation. Car, 
qu'est-ce qui prouve que, sans la réforme de Robert Peel, les 
fermages n'eussent pas augmenté dans une plus gi'ande pro- 
portion? Le fermage, représenté par 3 avant la réfoi'me, est 
devenu -4 : soit; mais sans l'abolition des droit? il serait 



S9b LES ECONOMISTES 

devenu o ; cette réforme ne l'a donc pas augmenté dans le 
rapport de 3 à 4, mais diminué dans celui de 4 à 5. Le fait 
cité ne prouve donc rien par lui-même; pour que l'expé- 
rience fût concluante, il aurait fallu diviser l'Angleterre en 
deux parties égales, et les soumettre Tune et l'autre à un 
régime différent. — Les chemins de fer ont certainement 
ruiné des maîtres de poste, des reiayeui's, des auhergrstes, 
des entreprises de roulage; cela n'empêche pas ces voies de 
communication de contribuer puissamment à la prospérité 
publique. Tout progrès industriel .s'achète par des sacrfices 
sachons le reconnaître dans l'intérêt de notre cause ; car si 
le vrai seul est beau, le vrai seul aussi est fort. 

A''e disons donc pas que Vinlroductiûii du blé, dfs 
laines, du fer, de la houille, etc., lavorisera les indus- 
tries qui produisent ces marchandises, parce que cela 
n'est ni vrai, nijust", ni habile, et que Vexpirience pour- 
rait nous donner un démenti. Disons que la libre introduc- 
tion de toutes ces choses et l'exportation de celles que nous 
donnerons en échange augmenteront certainement notre 
bien-être et celui de nos voisins; et reconnaissons en même 
temps que certaines de nos industries cultivées en serre 
chaude pourront périr et seront remplacées [lar d'autres in- 
dustries vivaces ([ui, n'ayant besoin que du soleil de la li- 
berté, n'auront plus rien à i^edouter du caprice de la loi. 

Démontrons-le, non par des faits que tout le monde inter- 
prète à sa manière, mais par des raisonnements solides qu'il 
est inutile de rappeler dans le sein de la Société des écono- 
mistes , parce qu'ils y sont aussi connus qu'ils y sont igno- 
rés ailleurs. 

M. WoLowsKr, membre de l'Institut, ne saurait parta- 
ger l'opinion exprimée d'une manière trop absolue par 
M. Dupuit. 

Il ne croit pas qu'aucune des grandes industries qui font 
la richesse et la force de la France soit menacée de dispa- 
raître par suite de l'application du nouveau système de 
liberté commerciale inauguré par la lettre de l'Empereur, et 
il ne se résignerait pas aussi facilement à un jiareil sacrifice. 
(Nous verrons qu'il dit le contraire plus loin.) Nous con- 
tinuerons à produire et à transformer le fer et la houille, 
le coton et la laine, et même nous pourrons développer ces 
éléments de travail et de prospérité, tout en profitant d'une 
utile importation des produits anglais. Du moment où la 
prohibition et les droits prohibitifs cesseront de figurer dans 
ûos lois dédouanes; du moment où chaque branche d'indus- 



LES ÉCONOMISTES 197 

trie retrouvera des conditions normales, en provoquant 
l'essor aciif de l'intelligence, la même somme de forces et de 
capitaux donnera partout un résultat [dus abondant. L'éner- 
gie mieux dirigée du producteur, en augmentant la masse 
des produits, permettra d'accroître à la fois les profits et les 
salaires, et l"énorme élasticité de la consommation suffira 
pour absorber l'excédent obtenu au d'jdans et les arrivages 
du dehors. Il ne faut pas pousser trop loin l'idée de la di- 
vision du travail entre les nations, quand il s'agit surtout 
d'un grand pays tel que la France , heureusement doté i)ar 
la Pi'ovidence des é[éraenl.s naturels de la richesse et des 
qualités de Tespiit. On ne saurait supposer qu'il se trouve 
contraint de renoncer à aucune des industries auxquelles 
peuvent se prêter le sol et le génie des habitants. L'asser- 
tion de M. Dupuit n'est vraie que dans une mesure res- 
treinte, alors qu'au lieu de s'appliquer à toute une catégorie 
de travail, elle ne s'adresse qu'aux: producteurs de chaque 
catégorie placés dans les plus mauvaises conditions. Ce qui 
est vrai dans l'agriculture est vrai dans l'industrie ; partout 
on rencontre des terrains de première, de seconde, de troi- 
sième, do quatrième qualité, et ainsi de suite jusqu'à la 
limite extrême à laquelle la production s'ari'ète, faute de 
pouvoir payer un travail employé sans do)iner de profit. 
Quel que soit le système économique adopté, l'exploitation 
ira jusqu'aux terrains industriels placés ti cette limite ex- 
trême, et tout changement devra ébranler des positions mal 
assises. Quand la prohibition ou des tarifs élevés ne vien- 
nent point abaisser d'une manière artiticielle le niveau au- 
quel, dans les conditions normales, la production devrait 
s'arrêter, il n'y a point de force perdue : chaque capital et 
chaque labeur re(îoivent proportionnellement la récompense 
au service utile rendu, et léchange des biens obtenus s'ac- 
complit, suivant le principe de la justice, au bénéfice com- 
mun de tous les membres de la société. Lorsque au contraire 
l'appui factice du tarif permet do prélever un supplément de 
prix, qui efface le désavantage de l'exploitation faite dans 
des condit'ons mauvaises, tout changement du tarif menace 
ceux qui sont placés au plus bas de l'échelle, les traînards 
de (diaque espèce de travail, ceux qui vivent non du produit 
réalisé, mais de l'impôt qui leur est payé pir leurs conci- 
toyens. Ceux-là seuls devront s^irrèter. en épargnant désor- 
mais au pays d'inutiles sacrifices; mais les terrains indus- 
triels, mieux placés, continueront, dans chaque direction, de 
fournir à un labeur intelligent, une occupation productive. 



l'J8 LES ÉCONOMISTES 

M. Dupuit a peut-être prêté une oreille trop complaisante 
à un artifice de discussion dont les partisans du régime pro- 
hibitif fout un fréquent usage. Ils établissent des p?'/.v de 
reoient, en ayant soin de ne relever que les données relatives 
aux établissements placés à la limite extrême, qui est tou- 
jours atteinte, et à laquelle tout abandonnemeut de tarif de- 
vient un signal de cessution de travail, c'est-à-dire les résul- 
tats fournis par les établissements qui produisent peu et 
mal. Mais ils se gardent bien de parler des établissements 
mieux constitués, dont les bénéfices augmentent en raison 
même de l'écart qui existe entre eux et les autres : le prin- 
cipe de la rente s'applique ainsi d'une manière uniforme à 
l'industrie comme à 1 agriculture. Qu'il y ait d,.ns chaque 
catégorie des traînards, des invalides, et que la réforme 
comujencée par l'empereur menace de les atieindre, c'est 
parfaitement exact. Néanmoins il ne faut point généraliser 
ce qui n'est qu'une exception, et il ne faut pas oublier non 
plus que les producteurs placés aux échelons supérieurs se 
trouveraient excités à mieux faire, à dépenser plus d'éner- 
gie, à se mettre au niveau de tous les progrès, du moment 
où s'amoindrira l'écirt qui les élève au-dessus des produc- 
teurs, auxquels il est permis maintenant de travailler dans 
des conditions mauvaises , du moment où la facile moisson 
d'un profit assuré ne viendra plus alanguir les efforts. Toutes 
les branches de notre industrie se maintiendront; seule- 
ment, au lieu de vivre en partie aux dépens d'autrui, elles 
vivront en raison des avantages procurés. 

M. Dupuit a dit qu'il ne comprenait pas bien comment 
une liberté de commerce plus grande, qui favorisera l'en- 
trée des denrées et des marchandises étrangères, pouvait ne 
pas diminuer la rente et les profits. Il oublie que l'agricul- 
ture anglaise a conquis, par des efforts multipliés, une 
poAtlon de beaucoup supérieure a celle dont elle recueil- 
lait le bénéfice avant le rappel des lois sur les céréales. 
Elle a drainé les terres, appliqué la mécanique à l'exploita- 
tion du sol et à la transformation des denrées, réalisé des 
perfectionnements aussi nombreux qu'utiles, et la rente des 
propriétaires s'est accrue en échange de l'accroissement des 
services obtenus de la taxe. La production du blé a augmenté 
en présence d'une colossale importation de blé étranger. 
Comment expliquer ce phénomène? D'une manière b:en sim- 
ple : le peuple qui, comme l'avait sans cesse répété M. Cob- 
den, avait faim, a pu manger; V aisance a i énètré par. 
tout, les salaires se sont accrus, les délits et les crimes 



LES ÉCONOMISTES 199 

ont diininué, et le païqoérisme a causé moins de ravagea. 
Tout le monde a gagné à rentrer dans les conditions 
normales de la production, en ne demandant de bénéfice 
qu'il la récompense du seroice ren lu et nm à un tribut 
forcé. L'abondance a remplacé la rareté. 

Puisque nous venons de parler agriculture, dit M. Wo- 
lowski en terminant, on peut y trouver de nombreux exem- 
ples qui conri'edisent les assertions de M. Dupuit. Dans sa 
lettre du 5 janvier, qui promet d'ouvrir une ère nouvelle do 
pros[térité nationale, l'Empereur annonce la libre entrée des 
laines. Or, il n'est pas d'histoire plus instructive que celle 
du tarif des douanes en ce qui les concerne. Les exigences 
de la grande propriété, toute-puissante à l'époque de la Res- 
taurai ion, avaient fait rendre diverses ordonnances qui éle- 
vaient d'une manière exorbitante les droits sur les laines 
étrangères. La loi de 182G mit le sceau à ces rigueurs doua- 
nières en fixant à 30 0/0 (33 0/0 avec le décime) le droit ad 
raloreni. L'importation ne dépassait guère six millions de 
kilogrammes; sous l'exercice de ce droit énorme, le nombre 
de iios moutons déclina au lieu de se multiplier. En 183i, le 
tarif fut réduit d'un tiers, à 22 0/0; l'importation s'accrut 
d'une manière notable; le prix de la laine ne diminua point. 
Enfin, la tarification ad valorem a été transformée, depuis 
quelques années, en un droit spécifique qui ne représente 
guère que 8 à 10 0/0. L'importation a monté, en 1857, à 
trente-huit, en 1858 à trente-six et en 1859 à quarante 
millions de kilogrammes; le prix de la laine a haussé, et 
nos existences en moutons se développent (l). 

Le simple rapprochement de la valeur officielle, arrêté 
en 1^26, et de la valeur actuelle pour 18o6 et 1838, suffit 
pour montrer que le prix des laines a augmenté, malgré 
î'accioi^sement énorme de l'importation. Comment expliquer 
celte énigme? De la manière la plus simple : par l'augiuen- 



(1) La moyenne décennale de riaiportation des laines a été, au 
commerce spécial, en valeui's ofûcielles (fixées en 182G) et exprimées 
en millions : 

De 1827 à 1836, IG.i^OO.OÛO francs: 

De 1837 à 18'iG, 37.(300.000 — 

De 1847 à'18o6, 47.400.000 — 

De 1857, 75.000.000 (valeur ollicielle), qui représentent 116.000.000 
de valeurs réelles ; 

De ISoS, 72.000.000 (valeur ollicielle), qui représentent 105.000.000 
de valeurs actuelles. 



200 LES ECONOMISTES 

tation de l'emploi des tissus de laine. On s'est mieux vêtu ; 
et beaucoup d'hommes, condamnés auparavant à des étoffes 
plus grossières, ont pu profiter d'un tissu à la fois souple, 
léger et chaud. Notre industrie des lainages, libre de mieux 
s'approvisionner de toutes les sortes de matières premières, 
s'est brillamment développée; nos exportations croissantes 
le démontrent suffisamment, et le nombre de nos moutons a 
augmenté, car les toisons indigènes ont rencontré un place- 
ment facile dans la fabrique. Aussi l'agriculture se résigne- 
t-elle sans trop de peine à la suppression complète d'un droit, 
qui est une entrave pour l'industrie sans être un besoin pour 
la production de nos troupeaux. Au milieu du concert de 
clan;eurs intéressées qui ont essayé de contrecarrer le bien- 
fait des mesures annoncées dans la lettre de l'Empereur, on 
peut constater avec satisfaction que l'agriculture a mieux 
compris ses devoirs et ses intérêts: elle rCa rien à perdre à 
Vacco'mplissement de la réforme projetée, et elle a tout à 
y gagner. I/élasticité de la consommation , n'étant plus 
comprimée par le système pi-ohibitif saura concilier tous les 
intérêts légitimes et accomplira des prod'ges. 

M. Blaise (des Vosges), sans contredire les faits et les 
espérances de M. Wolowski, croit, avec M. Dupuit, qu'il 
convient d'employer de préférence, dans la discussion contre 
les proieciionnistes, les arguments de bon aloi. — Or, M. Du- 
puit admet comme tel celui tiré des débouchés nouveaux 
que crée 1 accroissement de la consommation après la ré- 
forme des tarifs qui amène la baisse des prix, directement et 
indiiectement, par le perfectionneni'^nt des procédés de tra- 
vail. La liberté des échanges féconde l'industrie, comme le 
soleil féconde la nature entière. 

M. Joseph Garkier pense aussi qu'il n'y a pas diver- 
gence d'opinions entre MM. Dupuit et Wolowski. Ils ne 
semblent différer que parce qu'ils ne formulent pas d'une 
manière complète l'évolution économique, par suite de la ré- 
forme douanière. 

Il est évident que, pour la terre, par exemple, le résultat 
d'une plus facile introduction des aliments étrangers en An- 
gleterre a eu tendance à produire la baisse de la rente des 
landlords. Ceux-ci ne se trompaient pas quand ils redou- 
taient cet et^et de la suppression de leur monopole, pas plus 
que les ardents ligueurs qui mettaient au nombre de leurs 
arguments que ce monopole coûtât une somnie énorme au 
consommateur; et le législateur anglais a sagement fait de 
mettre nu à ce monopole, qui maintenait la rente à un taux 



LES ÉCONOMISTES 201 

artificiel et conséquemmeut inique. — Yoilà la première 
phase du phénomène, qui terait devenue apparente par la 
baisse des revenus des propriétaires, baisse rationnelle, baisse 
équitable et désirable, — si elle n'avait été neutralisée heu- 
reusement par les causes concomitantes agissant en sens 
inverse, rappelées par MM. Passj et Wolowski, savoir : 
Vextension de la pratique du drainage, l'emploi des ma- 
chines agricoles, le meilleur aménagement des terres, etc. 
M. Dupuit ne croit pas qu'on doive escamoter dans la dis- 
cussion le premier effet. — M. Wolowski trouve qu'il e.>t 
heureux de pouvoir iiiYoquer le second. — Au point de vue 
scientifique, les deux arguments se complètent. Au point 
de vue de la réfutation des arguments protectionnistes, celle 
de M. Wolowski est plus commode, quand on a affaire à 
de.s producteurs, et celle de M, Dupuit, ciuand on a affaire 
à des consommateurs. 

L'enthousiasme était donc à son comble. 
Aussi bien, comme on va en juger, devrait-il se 
traduire par une forte poussée de sentimenta- 
lisme. 

On trouve, dans les ouvrages doctrinaires de 
cette époque, des chapitres entiers consacrés à 
développer cette idée : qu'un droit sur le fer et 
Vacier a eu loour résultait « d'augmenter le prix 
de la, ma,in-d'œuvre tout en diminuant le salaire 
de V ouvrier » (sic) f II y est dit: Si vous mettez un 
droit sur le fer et sur l'acier, vous augmentez le 
prix du marteau de l'ouvrier, « Cinstrument de 
son gagne-pain ! » ; vous prenez ainsi sur son 
salaire; vous prenez sur le salaire encore plus 
modeste de l'ouvrière, car vous augmentez le 
jyrix de son aiguille 1 ! ! Pas un de ces savants 
n'avait eu l'idée de compter combien on pouvait 
faire de centaines de marteaux et demillions d'ai- 
guilles avec cent kilos de fer ou d'acier, ces cent 
kilos qui paient un droit de douane do 1 fr. 50 à 
6fr., lorsqu'ils viennent de l'étranger, — et ce 
n'est pas certainement le cas de tous les fers 



202 LES ÉCONOMISTES 

et de tous les aciers employés à la fabrication 
des aiguilles et des marteaux. 

Il y a aussi la question du charbon de terre 
avec laquelle on a fortement impressionné le 
consommateur. Pensez donc ! si la houille est 
« le pain des machines », c'est aussi» le chauffage 
du pauvre ». Or, le droit est de 1 fr. 20 \a tonne. 
Quelle économie pour l'ouvrier qui consomme 
peut-être le quart, mettons la moitié d'une tonne 
de charbon dans son hiver! 

L'aiguille de l'ouvrière, le marteau du tra- 
vailleur, le pain des machines, le chauffage du 
pauvre et jusqu'à la « truffe du pauvre », c'est- 
à-dire le sel... que nous allions oublier... ces 
romances ont vieilli, comme toutes celles du 
même temps ; mais leurs auteurs les ont chan- 
tées tant et si bien, qu'ils leur ont fait une espèce 
de popularité. De même qu'il vous revient de 
temps en temps quelques échos des refrains 
abolis, vous rencontrez encore des gens qui vous 
disent que « si tout a augmenté, c'est à cause 
des droits qu'on a mis sur le fer, l'acier et la 
houille ». 

D'ailleurs il était écrit que la phalange des faux 
prophètes se tromperait en tout et pour tout. 
Mais qu'importe! Ils ont une façon si personnelle 
et si commode de se tirer d'embarras ! 

En 1858, sur leur demande, on proclame la 
liberté de la boucherie. La viande allait baisser. 
Tant pis pour le prestige de Henri iV! L'ouvrier, 
le paysan devaient mettre un gigot à la broche 
tous les jours. 

Comme il était facile de le prévoir, c'est le 
contraire qui arrive : la viande augmente de 
prix. 

On se plaint, les reproches viennent aux oreill es 



LES ÉCONOMISTES 203 

des éditeurs responsables ; ils répondent sans 
s'émouvoir : 

« Des causes concomitantes ont paralysé l'effet 
de la liberté. Un nouveau fait s'est produit ; mais 
cela n'infirme en rien le principe. » 

Nous avons eu l'occasion de constater que, par 
une grâce d^état spéciale, la science économique 
plane au-dessus des faits. 

Vers 1880 (nous ne nous rappelons pas exac- 
tement la date), on prohibe, à cause de la tri- 
chine, l'entrée, en France, du porc salé améri- 
cain.^ 

L'École pousse des cris. La trichine? Encore 
une invention protectionniste. La trichine 
n'existe pas. Il suffît d'ailleurs de faire cuire le 
lard trichine pour le rendre inoffensif. Et puis, si 
vous prohibez le lard, « cette viande du pauvre » 
(ils jouent du pauvre avec une incontestable vir- 
tuosité) va devenir hors de prix ! Vous frappez 
la catégorie de consommateurs la plus digne d'in- 
térêt. 

Cette fois, on ne tient pas compte de leur agi- 
tation, on prohibe le lard d'Amérique ; et le lard 

de France baisse de 20 0/0 ! Pourquoi? Par 

]a raison bien simple que^ pour répondre aux 
besoins du consommateur et certains d'écouler 
leurs produits, les paysans français, nés malins, 
se mirent à élever beaucoup de porcs, élevage 
d'ailleurs très facile. Une cause non concomi- 
tante, mais subséquente, avait parahjsé le ver- 
dict des savants. 

Ils ne s'en émurent pas davantage, leurs prin- 
cipes étant d'autant plus .surs, d'autant plus vé- 
rifiés qu'ils sont contredits parles faits. 

En 1884, la sucrerie française, qui sombrait 
sous l'efîort de la concurrence étrangère, ré- 



204 LES ÉCONOMISTES 

clame une législaiion semblable à celle qui, 
depuis quarante années, avait permis à la su- 
crerie allemande de grandir et de progresser. 

Encore une fois, grande émotion dans l'École : 
Si la sucrerie française ne peut vivre de ses pro- 
pres ressources, s'écrie-t-elle, qu'elle disparaisse 
et laisse la place à la sucrerie étrangère, mieux 
outillée qu'elle; la loi qu'on propose est une loi 
de routine ; elle va mettre des millions dans la 
poche de quelques privilégiés, au détriment 
du consommateur, qui en supportera seul la 
charge et sera condamné à payer son sucre plus 
cher. 

Par un miracle d'énergie et de persévérance, 
MM. Méline et Ribot font voter cette loi; en 
moins d'un an, la sucrerie française a renouvelé 
son outillage, amélioré ses cultures et, tandis 
qu'elle a répandu le bien-être et propagé le 
progrès autour d'elle, nous, les consommateurs, 
dans les années de récolte normale, nous payons 
notre sucre moins cher qu'auparavant. 

Le producteur de betterave y a trouvé son 
compte, lui aussi. Sûr d'avoir un bon prix de sa 
racine, il a fait emploi de graines de choix et 
donné à sa terre des engrais suffisants ; si bien 
qu'en moins de trois ans, il a regagné les deux 
tiers de l'avance que la culture allemande avait 
prise sur lui. La plante saccharine qui rendait, 
en 1883, 5 kil. 65 de sucre raftiné par 100 kilos, 
en donne en 1888-89 près de dix; et la betterave, 
tombée à 11 fr. en 1883, les fabricants de sucre 
se la disputent aujourd'hui à 30 et même 
35 francs. 

Cette « loi de routine » a éfé une loi de pro- 
grès ; elle a sauvé de la ruine toute une région 
importante de la France, celle qui fournit au 



LES ÉCONOMISTES 20') 

budget la part la plus considérable de ses re- 
celtes (1). 



(1) La démonstration est si évidente aujourd'hui, qu'un journal 
libre-échangiste entre tous, le Temps du 12 octobre iS89, en arrive 
à faire la constatation suivante: 

« Quels ont été les effets de cette réforme de l'impôt? Ils ont dé- 
passe toutes les espérances : la production sucrière a accompli, en 
quelques années, des progrès véritablement extraordinaires; la cul- 
ture de la betterave s'est transformée; les fabriques ont renouvelé 
leur outillage; l'importation des sucres allemands s'est trouvée nr- 
rêtéenet; nous sommes devenus exportateurs; sur de vastes terri- 
toires, que la misère semblait guetter, le travail et l'aisance ont été 
maintenus. Enfin, quant au Trésor, non seulement il a échappé aux 
pertes qu'une prolongation de la ciise sucrière lui eût infligées; 
mais, grâce aux progrès de la production indigène, il encaisse sc- 
tuellement, pour l'impôt s-ur les sucres, en dépit de la chute des 
importations éirangéres, une somme approximativement égale à celle 
qu'il touchait avant la réforme. Une simple modification dans le 
mode de perception de cette somme a suffi pour donner de tels ré- 
sultats. L'Etat, en outre, reste maître de modérer les dégrèvements 
suivant les circonstances, soit que la situation financière commande 
d'augmenter les recettes publiques, soit que la prospérité éclalante 
de la production atteste que les sacrifices du Trésor sont devenus 
excessifs, sinon même superflus. Quelle loi plus souple, plus vivi- 
fiante, plus merveilleuse, pour tout dire? 

» On peut se demander si les consommateurs ont, eux aussi, bé- 
néficié de la réforme de l'impôt des sucres. Effectuée dans le but 
d'influer sur la production, elle a évidemment, à ce point de vue, 
pleinement réussi : ouvriers agricoles, propriétaires fonciers, con- 
structeurs d'outillages, fabricants de sucre ont tiré des dégrèvements 
qui leur étaient ménagés un parti magnifique. Mais l3s consom- 
mateurs s'en sont-ils ressentis? A cetta question il n'est pas 
une ménagère qui ne réponde par l'aflirmalive : le prix du sucre a 
baissé. 



Ce précédent de la loi de ISS'i, abstraction faite du droit de 
douane qui l'a en partie faussé, ne saurait trop être médité. L'impôt; 
portant en soi des dégrèvements de nature à rendre la production 
plus libre, l'initiative privée et l'esprit d'entreprise plus hardis, il y 
a peut-être là le germe d'une révolution économique. 

» Ainsi conçu, avec cet excitant de dégrèvements gradués suivant 
les efforts de chacun, l'impôt devient un instrument d'émancipation 
et de progrès, l'auxiliaire de la liberté. » 



206 LES ÉCONOMISTES 

En 1885, on vote, toujours sur la demande de 
M. Méline, un droit de 3 francs sur les blés 
étrangers, avec un droit d'équivalence sur la 
farine. 11 faut relire les débats à la Chambre 
pour se rendre compte de l'état de fureur des 
partisans de l'Éole. 

Cette fureur ne connaît plus de mesure lors- 
que, deux ans plus tard, on vient proposer de 
porter de 3 à 5 francs le droit sur le blé et de 
5 à 8 francs le droit sur la farine : 

— C'est la famine qu'on nous demande de 
voter, au seul profit des marquis de Pain-cher ! 
La Chambre se couvrirait d'infamie si elle votait 
une pareille loi ! 

Heureusement, il se trouve une ma,jorité de 
gens sensés pour voter cette loi, et aujourd'hui, 
fin février 1889, après une année déficitaire de 
25 à 30 millions d'hectolitres, alors qu'on nous 
avait prédit le blé à 40 francs et la farine à 80, 
nous voyons le blé coté à 26 francs et la farine 
à 57.50. Le blé coûte moins cher, avec un droit 
de 5 francs, cjuHl ne coûtait sous le régime du 
droit de fr. 60 centimes. Le consommateur 
paye son pain le même prix qu'auparavant, et 
ses charges, en tant que contribuable, sont di- 
minuées de 68 millions, puisque les droits perçus 
à la frontière sur les blés étrangers ont procuré 
cette ressource au budget des recettes. 

11 n'est donc pas vrai, comme le prétend TÉcole, 
que le droit de douane doive nécessairement aug- 
menter de sa quotité le prix payé par le con- 
sommateur. 

Mais, répond-elle, il faut bien que quelqu'un le 
paye, ce droit ? 

Assurément; mais ce quelqu'un c'est, le plus 
souvent, l'étranger qui importe en France, -qui 



LES ÉCONOMISTES 207 

se dispute notre clientèle, et qui prend sur son 
bénéfice pour enlever l'affaire à tel ou tel de ses 
concurrents. Et s'il peut faire ce sacrifice, qu'est- 
ce que cela prouve, sinon que son prix de re- 
vient le lui permet ? Quelle meilleure preuve 
alors de la nécessité et de la justice d'un droit 
protecteur? Est-il un meilleur argument pour 
démontrer qu'une surélévation de ce droit serait 
aujourd'hui l'expression de nos intérêts les 
mieux entendus et de l'équité la plus stricte ? 

Et puis enfin, si ces droits de douane n'étaient 
payés que par le consommateur, on n'entendrait 
pas les étrangers crier si fort pour les faire 
abaisser dans les pays où ils importent^ et l'Italie 
ne gémirait pas, comme elle le fait aujourd'hui, 
de la guerre de tarifs qu^elle a si sottement en- 
gagée contre nous ! 

Au cours de la discussion de la loi sur le droit 
de 3 francs, M. Raoul Duval, à bout d'argu- 
ments, imagine d'invoquer l'exemple de la loi qui 
accorde des primes à la marine marchande, pour 
démontrer l'inutilité de la protection et des sacri- 
fices qu'elle entraîne. A l'entendre, cette loi n'a 
produit que des mécomptes, et notre marine 
marchande est impossible à faire revivre. 

Les députés des ports, résolument libre-échan- 
gistes pour l'instant, et sur cette question des 
blés, se gardent bien de crier casse-cou à l'ora- 
teur. Qui mieux qu'eux, cependant, savaient 
combien l'argument était malheureux ? Mais la 
fin justifiant les moyens, ils ne soufflent mot. 

M. Pvaoul Duval avait parlé avec sa passion 
habituelle, et il l'avait fait avec une telle assu- 
rance, que pas un des défenseurs de l'Agriculture 
n'avait eu l'idée de lui demander la preuve de ce 
qu'il avançait. 

14 



208 LES ÉCONOMISTES 

La vérité, la voici : 

Au V janvier 1880, c'est-à-dire une année 
avant le vote de cette loi proclamée inutile, la 
France comptait 599 navires à vapeur, jaugeant 
255.959 tonneaux. Quatre ans après, c'est-à-dire 
à l'heure où parlait M. Raoul Duval. notre 
marine marchande comptait 951 navires à 
vapeur, représentant 500.404 tonneaux (1). 

L'augmentation avait été de 352 navires, soit 
de 58.7 0/0; et la différence de tonnage accusait 
un accroissement de 244.525 tonneaux, presque 
le double : exactement 95.50/0. 

Cette loi sans effet, d'après le leader du libre- 
échange, avait eu le résultat de toutes celles qui 
défendent et protègent notre travail national. 
Elle avait ranimé le courage de nos armateurs 
et de nos constructeurs, elle avait rendu l'acti- 
vité à nos chantiers, jusque-là ruinés par la 
concurrence étrangère. 

Voilà ce que savaient, à n'en pas douter, les 
députés /les ports; et voilà ce que ne savaient 
pas, hélas! les députés agricoles. 

Quelques jours après, un journal de Marseille, 
le Citoyen, faisait remarquer que si jamais la 
raison et l'utilité de la loi qui a exercé une si 
heureuse influence sur le développement de la 
marine française avaient dû être reconnues et 
proclamées, c'était bienàl'heureoùla France, en- 
gagée dans une guerre au bout du monde, s'était 
vue obligée de transporter, en quelques semaines, 
une armée de 30.000 hommes! Quelle n'eût pas 
été alors l'angoisse du pays si, ne pouvant 
trouver dans le matériel naval de nos compa- 



(1) Annuaire de la statistique, publié par le Ministère du com- 
mierce. Année 1888, page 30/). 



LKS ÉCONOMISTES 209 

gnies de navigation les moyens de transports 
rapides qu'exigeait la guerre de Chine, le gou- 
vernement eût été obligé de faire appel aux 
marines étrangères et exposé à voir l'Angleterre 
lui refuser, sous prétexte de neutralité, le con- 
cours de sa flotte marchande ? 

Il a suffi alors de quelques heures au gouver- 
nement pour constater qu'il lui était possible de 
trouver dans nos ports, prêts à mettre à la voile 
dans 48 heures, tous les navires français dont il 
lui était possible d'avoir besoin pour le transport 
des renforts exigés par les besoins de la guerre. 

Voilà cependant comment on écrit fliistoire! et 
voilà comment les mieux intentionnés, parmi 
ceux qui nous défendent, permettent qu'on l'é- 
crive. 



La clairvoyance des économistes devait se 
manifester avec la même supériorité à propos 
des événements qui intéressent la question mo- 
nétaire. 

Ici les preuves, les documents foisonnent. Il 
va falloir abréger les citations et nous en tenir à 
peu près exclusivement au grand chef de l'Ecole 
officielle, à Michel Chevalier. 

Nous sommes en 1859; l'exploitation des gise- 
ments aurifères découverts en Californie et aux 
Nouvelles-Galles du Sud bat son plein; l'or 
abonde; Michel Chevalier sonne la cloche d'a- 
larme dans un livre prodigieusement épais sur 
la baisse de l'or. 

Frappé d'un injuste oubli, ce livre dort aujour- 
d'hui sous la poudre des bibliothèques. Nous 
avons cru devoir l'en exhumer pour dérider le 



210 LES ÉCONOMISTES 

front de ceux denos lecteurs qui seraient d'humeur 
morose. D'autres éprouveront peut-être un senti- 
ment pénible en voyant comment un honnête 
homme, pétri de bonnes intentions, piocheur in- 
fatigable et ultra-consciencieux, put employer 
une partie de sa vie à des enquêtes minutieuses^ 
à des calculs eflrayants, travailler comme un 
bénédictin, se mettre la tête à Tenvers, pour 
arriver, en fin de compte, à graver un nom 
respectable sur un monument d'erreurs et d'ab- 
surdités. 

Avec cette solennité de formule qui se retrouve 
jusque dans la façon dont il divise et subdivise 
ses matières, le pape du Libre-échange décla- 
rait urbi et orbi (î) : 

« A moins d'avoir une foi bien robuste dans l'immobililé des 
choses humaines, on doit considérer la baisse de l'or comme un 
événement auquel il faut se préparer sans perle de temps. Et 
qui ne sait que la valeur de l'or, par l'apport aux dangers en gé- 
néral et par rappoit à l'argent en particulier, au lieu d'être fixe, 
a éprouvé de nombreuses variations, qu'elle a été en se modifiant 
tanlùt dans un sens, tantôt dans un autre, depuis le commence- 
ment du monde, sous l'influence de forces bien moins énergiques 
que celles qui sont en action aujourd'hui! Je renvoie ceux qui 
voudraient des renseignements sur ce sujet à un écrit où une 
autorité illustre. M, de Humboldl, l'a traité avec la supériorité 
qui le distingue et en répandant sur la question les vives lumiè- 
res qu'il apporte toujours avec lui. » 

Car il s'appuie sur M. de Humboldt, sur M. 
Leblanc dont il cite le Traité des monnaies, sur 
Jacob, sur Lenormant père, « son savant con- 
frère de l'Institut », sur Lenormant fils, sur le 
Traité d' économie 2:)olitique de M. Roscher, etc.. 
A ce qu'il paraît, toutes ces célébrités ont démon- 
tré, clair comme eau déroche, que de tout temps 
la tenue de l'or avait été déplorable. Nous n'a- 

1^1) La Baissi: p.'^bablc de .'^r, stctiuu IV, chap. IV, p. 1,',). 



LES ÉCONOMISTES 211 

vons pas eu la curiosité de lire leurs ouvrages, 
il nous suffisait que le maître des maîtres, Mi- 
chel Chevalier, se portât caution pour eux. Au 
demeurant, prenons leur thèse : For a toujours 
plus varié que l'argent. Comment se fait-il que 
M. Paul Leroy-Beaulieu soutienne le contraire 
pour justifier ses préférences en faveur de l'éta- 
lon d'or? Ce dissentiment entre économistes du 
même bord nous paraît d'autant plus grave que, 
dans l'espèce;, il se complique d'une injure faite 
par le gendre de Michel Chevalier à la mémoire 
de son beau-père. Double coup porté au prestige 
de l'Ecole et à l'esprit de famille. 

Mais qu'importent Humboldt, Leblanc, Ros- 
clier, les deux Lenormant, Jacob, etc.! Qui 
entend Michel Chevalier les entend tous, et nul 
n'a mieux analysé que lui la décadence irrémé- 
diable du « noble métal » . 

Au chapitre V de la section III, il se demande 
« si la production extraordinaire de l'or doit être 
considérée comme un accident éphémère », et 
conclut que ce qu'on a déjà trouvé en Californie 
et en Australie n'est rien à côté de ce qu'on va 
trouver dans l'avenir (1). 

Alors, il recherche « le débouché nouveau 
qu'on peut offrir pour la production nouvelle des 
mines d'or et s'il est proportionné à l'étendue de 
cette production ? » Cette sollicitude fait l'objet 
des chapitres de la section IV. 

Et d'abord, du côté de l'emploi monétaire, il 
ne voit rien qui le satisfasse . Gravement, il as- 
signe à chaque Etat du globe la quantité de mé- 



[[) Nous n'avons pas besoin de rappelei" à nos lecteurs la décrois- 
sauce notable qui s'est produite, dans l'extraction de l'or, à la suite 
de cette i rophetie. 



212 LE? ÉCONOMISTES 

ta! jaune qui lui convient. Voilàlalimitejusqu'où 
jeté permets d'aller et que tu ne dépasseras pas ! 
Ainsi Dieu parlait aux éléments quand il créa le 
monde. 

« Les Etats-Unis seraient convenablement 
pourvus avec un milliard de francs en espèces 
d'or, indépendamment des pièces d'argent qui y 
sont aussi cVun certain usage. » 

Vous vous demandez ce que signifie cVun cer- 
tain usage ? Vous ignorez donc « la coutume 
généralement suivie aux Etats-Unis par les par- 
ticuliers, d'être en compte courant avec une 
banque, et de se servir de ce mécanisme pour 
toute sorte de payements, même pour ceux du 
ménage, ce qui dispense d'avoir chez soi une 
somme un peu importante en numéraire, môme 
en numéraire de papier, c'est-à-dire en billets de 
banque ! » 

Le compte des Etats-Unis réglé, passons à 
l'Angleterre. 

L'Angleterre? « Beaucoup de bons esprits 
songent A l'y démonétiser... » 

Quoi? direz-vous, l'argent? C'était fait depuis 
longtemps ? 

Non, l'or! C'est l'or que Michel Chevalier veut 
dire... 

Enfin, tous les autres pays étant passés au 
ci'ible de cette analyse subtile, l'illustre savant 
se résume : 

« L'Autriche seule apparaît comme pouvant 
accueillir une certaine proportion du noble métal, 
et c'est en vertu d'une hypothèse complaisante 
que j'ai porté à 145.000 kilog. l'or qui pourrait 
trouver un écoulement chez elle. » 

Cependant, il est bon prince : 

« Pour ôter tout prétexte à la contradiction. 



LES ÉCONOMISTES 213 

je mettrai à plus du double, à 300.000 kilog. la 
masse totale de l'or qui, pendant la ijéviode dé- 
cennale à l'entrée de laquelle nous sommes, devra 
se placer dans Vernpire d' Autriche et dans les 
autresEtats où l'on éprouve des besoins analogues. y) 

Mais, qu'est-ce que 300.000 kilog. comme 
débouché pour les mines d'Australie et de Cali- 
fornie, et pour toutes celles qu'il devine dans la 
Russie boréale ! 

Trop d'or, trop d'or! Il faut à toute force s'en 
débarrasser. Comment f;nre?... Et, tout au long 
du chapitre II de la section IV, le malheureux 
économiste s'arrache les cheveux pour chercher 
"des soupapes par où cette fatale abondance de 
richesses pourrait s'enfuir... Voyons, il y a le frai, 
la thésaurisation, les naufrages (il faut tout pré- 
voir !)... Il y a l'accroissement de la population... 
Il y a aussi le développement des affaires (!)... 

Ce dernier moyen n'est pas très sûr. L'emploi 
des chèques, des billets de banque, les Clearing- 
houseSj a tout cela tend à limiter l'extension des 
rouages métalliques de la machine 'par laquelle 
se règlent les échanges. Cette machine a éprouvé 
et éprouve d'une manière continue des perfec- 
tionnements considérables, à peu près comme la 
machine à vapeur. » 

L'augmentation de la population ?... Mais « il 
serait bien difficile de porter au delà de 6 mil- 
liards ce qu'il faut de monnaie d'or dans la 
circulation , indépendamment de la monnaie 
d'argent pour laréunion des pays de la civilisation 
chrétienne. 1 l/'2 0/0 sur cette somme fera 
75 millions de fr., soit 5*2.000 kilog. d'or. » 

Néanmoins, toujours bon prince, il accorde le 

(1) Voir aux Annexes. 



214 LES ÉCONOMISTES 

double, soit 44.000 kilog., et ajoute cette re- 
marque : « C'est plus du double de la masse d'or 
que recevait l'Europe de 1800 à 18*25 pour tous 
les usages indistinctement. » 

Quant au frai, que peut-on lui demander? Il 
nous soulagera de 3 500 kilog. tout au plus. 

La thésaurisation? ce n'est pas sérieux. Si, avec 
les naufrages, elle absorbe 50 millions, ce sera le 
bout du monde. Il y a encore l'or qu'on porte sur 
soi... Michel Chevalier, qu'aucun calcul ne 
décourage, a compté un million de personnes 
capables d'être nanties d'une somme moyenne de 
100 fr. d'or dans leurs porte-monnaie. « Disons 
cependant le double ; nous serons ainsi à 200 mil- 
lions de fr. Mais... » — apprenez ici une chose 
dont vous ne vous doutiez point — « la France 
est presque le seul pays où l'on ait de l'or dans 
sa poche. » 

Au total, 475.000 kilog. d'or : voilà tout ce 
qu'on peut espérer placer pour une période de 
J ans ! C'est un désastre (1). 

Coûte que coûte, il faut y parer. L'heure des 
grandes résolutions a sonné. Puisque les dé- 
bouchés naturels ne suffisent pas, on en créera 
de fictifs. Si Ton se mettait à dorer tous les 
ustensiles de table, toutes les boiseries des 
maisons, tous les objets, toutes les surfaces sus- 
ceptibles de Fétre?... Si l'on multipliait les galons 
d'or, les bijoux, la vaisselle plate?... Si l'on 
fondait avec ce niétal avili de grands vases 
massifs? Mais, hélas! tout cela ne serait qu'un 
palliatif des plus minces. Avec un mètre cube 
d'or, il y aurait de quoi dorer 1.400 hectares! 
Consentirions-nous à nous passer des anneaux 

(1) Voir aux Annexes. 



LES ÉCONOMISTES 215 

et des fibules d'or dans le nez, comme les rois 
sauvages, tous ces moyens désespérés ne seraient 
pas encore suffisants. L'entretien qu'il a eu avec 
M. Christophle achève de lui casser lesbras(l)- 

Allons, il faut en prendre son parti, la baisse 
de l'or est fatale, inexorable. 

N'est-il pas vraiment amusant de lire ces 
choses, aujourd'hui que le monde commercial, 
devant un stock de près de 40 milliards d'or, se 
plaint de la disette de ce métal... 

Pendant que le grand prêtre vaticinait avec 
cette ampleur, les lévites, recueillis, écoutaient. 
Un an ils restèrent muets, sous le charme . Ce 
n'est qu'au bout d'un an que leur enthousiasme 
éclata. Alors, ils prêchèrent la bonne parole. 

< C'est un livre on ne peut plus remarquable 
par la largeur des aperçus, la connaissance par- 
laite des faits et la merveilleuse clarté des rai- 
sonnements ! » s'écria un M. de Fontenay chargé 
de faire, en 1860, l'analyse de l'ouvrage de Mi- 
chel Chevaher, dans le Journal des Economistes. 

A son tour, il examine les faits : 

« Si l'on veut se rendre compte de la révolution qui s'est opé- 
rée dans la production de l'or, on remarquera que l'Amérique 
tout entière, piMidant 356 ans (de 1492 à 1848), n"a donné en tout 
que 2.'. lO.OUO kilog. de métal lin qui représentent une valeur ac- 
tuelle de 10 milliards environ de francs, et qu'aujourd'hui la pro- 
duction donne chaque année près de 300.000 kilog., près d'un 
milliard. En soi'le que, depuis 1848, la civilisation occidentale a 
doublé h peu près la masse d'or qu'elle possédait. Avant vingt 
ans elle 1 aura quadruplée, si cela continue. Or, tout prouve que 
cela continuera; les espaces connus où l'or est répandu sont 
immenses, et l'exploitation est tellement avantageuse, que, d'a- 
près des documents dignes de foi, un manœuvre très ordinaire, 
dans les placers de la Californie et de l'Australie, recueille ou 
gagne en moycime par jour 5 gr. 1/2 de métal, soit 19 francs de 
notre monnaie. 



(1) Voir aux Annexes. 



216 LES ÉCONOMISTES 

» Avec lin tel accroissement dans la production de l'or, la baisse 
du niélal est inévitable. La baisse est arrivée en effet. 

» Jusqu'où ira cette perturbation de la valeur du numéraire 
qui ne fait que commencer? Quelle durée peut-on assigner h cette 
énorme production de l'or? Quels usages nouveaux ou cnnus 
;iperçoil-on qui puissent absorber cet excédent et entraver la 
baisse imminente qui doit nécessairement venir à la suite de l'a- 
bondance ? 



» Le monnayage, l'orfèvrerie, la bijouterie, la dorure, etc., 
ne peuvent, quelque largement que l'on comple.. absorber l'excé- 
dent qui se prépare. » 

Alors, renchérissant sur les textes et débor- 
dant d'un zèle presque lyrique, le Journal des 
Economistes s'écria : 

(( L'or baisse? tant mieux! Il passera de l'em- 
ploi de luxe à l'emploi d'utilité. » 

Ce qu'on en fera? Eh bien! on s'en servira 
pour rétamer les casseroles. Lisez plutôt : 

« Et par exemple la dorure appliquée a la conservation des us- 
tensiles, des outils et dfs métaux durs oxydables peut prendre un 
développement indéfini; peut-èlre est-ce là qu'on cberchera la 
solution de la difficulté principale qu'odVe la substitution des gaz 
liquéfiables à la vapeur d'eau des mncliines à feu. Les allia- 
ges d'or peuvent aussi donner des produits nouveaux et précieux. 
Les couleurs qu'on fait avec l'or sont d'une beauté et d'une soli- 
dité incomparables ; avec une baisse de prix, il y a encore là un 
débouché immense. 

« Mais il ne faut pas oublier — et ici nous nous retrouvons 
en pleine concordance avec M. Michel Chevalier — qu'il ne peut 
devenir un métal industriel qu'à la condition préalable d'un abais- 
sement sensible de valeur. Celte baisse ira-t-elle au quart, au 
tiers, à moitié, personne ne peut le dire ; mais la certitude d'une 
baisse prochaine ne nous parait pas contestable, s 

Quant à la question monétaire, on a tout 
prévu : 

« La circulation parallèle du double numéraire d'or et d'argent 
n'étant établie, chez nous, que sur l'hypothèse d'un rapport cons- 
tant de valeur commerciale entre les deux métaux, et cette hypo- 



LES ÉCONOMISTES 217 

Ihrse étant aciiielleraent en opposition manifeste avec les faits, 
qu'y a-t-il à l'aire? — Pas dlKjsilalion possible: il faut rentrer 
dans la vérilé économique, revenir à l'unité d'i'talon monétaire 
et démonétiser Vun des deux métaux. » 

Lequel démonétisera-t-on ? Eh, parbleu ! l'or. 

ï C'est donc l'argent qu'il faut prendre comme étalon moné-, 
taire. » 

Mais si l'or baisse aujourd'hui, rien ne nous 
garantit que demain l'argent ne baissera pas da- 
vantage ? 

Ah! que vous raisonnez mal ! 

« Pour la question telle qu'elle est posée actuellement, le fait 
actuel suffit à la trancher. Toutes les conditions de la production 
de l'argent sont restées les mêmes, et, jjar conséquent, on n'a- 
■perçoit aucune raison directe de variation de sa valeur. 
Toutes les conditions de la production de l'or sont changées; par 
conséquent, il y a toutes les raisons possibles pour que sa valeur 
change. Dans de telles conditions, prendre pour étalon monétaire, 
pour conniuine mesure de toutes les valeurs, une valeur qui n'of- 
fre aucune garantie de fixité, et rejeter celle qui offre au contraire 
ces garanties, ce serait purement et simplement un non-sens et 
une contradiction. » 

La science économique est décidément une 
belle chose. 

Rien ne Témeut. Pas même l'obligation de se 
déjuger. Elle soutient aujourd'hui la nécessité 
de l'étalon d'or avec le même aplomb que nous 
venons delà voir réclamer, en 1860, l'étalon d'ar- 
gent. 

Tout récemment encore, à l'Académie des 
sciences morales et politiques (1), la querelle du 
mono et du bimétallisme venait sur le tapis, à 
propos d'un nouveau travail de M. Alph. Allard 
touchant les déplorables résultats delà démoné- 
tisation de l'argent. Nos lecteurs, qiti savent déjà 

(1) Séance du 2Gj;nvier js89. Y o\r Jour artl officiel du 31 janvier. 



218 LES ÉCONOMISTES 

comment cette question est discutée en Angle- 
terre, ne seront pas fâchés de voir ce qu'on en 
dit à l'Institut de France. 

M. Frédéric Passy n'accepte pas un double 
étalon monétaire. « Peut-on donner par la loi, 
dit-il, c'est-à-dire par un procédé arbitraire, un 
rapport de valeur fixe et immuable à des métaux 
qui, en fin de compte, sont des marchandises ? » 

On le 23eiti si bien qu'on l'a fait pendant 70 
ans. Ce « procédé arbitraire » contrarie peut-être 
la nature des choses. Qu'importe, s'il doit fa- 
voriser nos intérêts ! 

« La loi de l'an X, déclare M. Passy à ses col- 
lègues de l'Institut, n'avait pas établi un double 
étalon, mais un étalon unique, étalon d'argent, 
qui était le franc; seulement, à côté, la loi admet- 
tait les paiements en or et elle fixait la valeur 
comparative de l'or avec l'argent pris pour éta- 
lon. » 

Qui aurait jamais soupçonné le grave M. Passy 
de confondre ï unité monétaire avec l'étoZoji mo- 
nétaire ? Voilà pourtant ce qui se dit et ce qu'on 
écoute sans protester à l'Institut de France. 

M. Passy continue : 

« Cette fixation, d'après Gaudin, pouvait être 
faite sans inconvénient pour une cmquantaine 
d'années. C'est, en effet, ce qui est arrivé. » 

En modifiant le taux du rapport, si on le juge 
bon, qu'est-ce qui empêche de refaire la même 
chose pour une période égale ? 

« Ce n'est qu'au moment de la découverte des 
mines d'or de la Californie que l'or a tout à coup 
baissé de valeur, mais momentanément, car 
bientôt après ce fut le tour de l'argent, qui depuis 
longtemps stibit une baisse constante, non seu- 
lement parce qu'il est devenu plus abondant, 



LES ÉCONOMISTES 219 

mais parce quil est V intermédiaire cVécJmnrje le 
jjIus encombrant. » 

Et la preuve que l'argent est encombrant, 
M. Passy se hâte de nous la donner : 

« La monnaie métallique devient du reste de 
moins en moins nécessaire, jmrce ciu'elle est de 
jjUis en plus remplacée par la monnaie-papier.» 

Mais alors, l'argent ne peut plus gêner la cir- 
culation ! 

« Le perfectionnement du mécanisme de l'é- 
change tend de plus en plus à diminuer l'usage 
des métaux. » 

Uusage, soit! mais l'exi-sieiice, non. 11 feut bien 
gager le papier par du métal. Si donc, en suppri- 
mant l'argent, vous supprimez plus de la moitié 
du métal qui sert à gager le papier, le papier qui 
au surplus doit toujours finir par se traduire en 
métal, vous diminuez d'autant les ressources 
transactionnelles du commerce. 

M. Passy conclut que « la dépréciation dont on 
se plaint provient, en grande partie, de la con- 
servation d'un étalon artificiel, et que, pour y 
porter remède, il faut établir un étalon unique, 
qui sera forcément l'étalon d'or. » 

Qu'est-ce que nous ferons donc de notre ar- 
gent, monsieur Passy ? Faudra-t-il l'employer 
aux usages que Michel ChcA^alier et le Journal 
des Economistes réclamaient pour l'or, il y a 
trente ans ? Belle consolation pour l'ouvrier 
français que vos théories mènent à la ruine : 
quand son marteau lui sera devenu inutile, il 
pou n'a l'argenter ! 

Poursuivons, sur le texte du Journal officiel, 
le compte rendu de cette séance : 

« M. Paul Leroy-Beaulieu ne répétera pas ce 
cju'a si bien dit M. Passy. 11 ajoutera seulement 



220 LES ÉCONOMISTES 

qu'il ne voit pas les choses sous un aspect aussi 
triste et aussi inquiétant que M. Allard : le mou- 
vement des caisses d'épargne et de Timpôt sur 
les valeurs mobilières ne montre pas un état de 
souffrance aussi intense qu'il le dit. » 

On ne saurait mieux choisir des armes pour se 

faire battre. Lorsque l'argent va s'immobihser 

dans les caisses d'épargne, où il ne sert qu'à 

favoriser les dépenses de l'Etat, c'est qu'il n'a 

pas confiance dans les affaires industrielles et 

agricoles. La caisse d'épargne n'est rien de plus 

I qu'un bas de laine qui rapporte au déposant, et 

\ qui augmente la dette de l'Etat. Voir un signe 

/ de prospérité dans l'accroissement de ces dépôts, 

\ c'est de l'optique d'économiste; se réjouir de cet 

', afflux de numéraire dans les coffres de l'Etat, 

i quand il importerait autrement pour le bien du 

Ipays qu'il servît à faire fructifier notre agri- 

\culture, par exemple, c'est de l'aveuglement tout 

pur. 

/ Nous en dirons autant du mouvement des va- 

/ leurs mobilières, nous voulons dire des rentes ; 

\ le développement de cette fortune étant l'indice 

1 caractéristique du délaissement où tombent la 

{ culture et l'industrie. 

Faut-il aller chercher ailleurs les raisons de 
l'entraînement général des Français vers les 
carrières de l'Etat? Tous ces jeunes gens qui se 
ruent aux fonctions publiques, croyez-vous 
qu'ils n'iraient pas de préférence à la vie indé- 
pendante que leur feraient l'agriculture et l'in- 
dustrie, s'ils y entrevoyaient un avenir? Et faut- 
il en vouloir au paysan, à l'ouvrier, de l'ambition 
qu'ils ont tous de faire de leurs fils des employés 
d'administration ? Au moins, disent-ils, si les 
émoluments sont maigres, l'existence est-elle 



LES ÉCONOMISTES 221 

assurée; au moins peut-on compter, pour ses 
vieux jours, sur une pension, si modeste qu'elle 
soit. 

Depuis vingt ans, il n'y a qu'un cri en France 
pour se ])laindrede l'extension dufonctionnarisme, 
véritable cancer rongeur du budget. Mais s'est- 
on bien rendu compte que la crise industrielle et 
agricole est en grande partie la cause indirecte 
de ce fléau ? Les sollicitations se multiplient pour 
les raisons que nous venons de dire, et l'Etat, qui 
a besoin de popularité, les ministi'es qui chan- 
gent souvent, sont obligés de leur prêter l'oreille. 

De là résulte, non seulement cet abaissement 
général des caractères qu'il est humiliant et 
douloureux de constater pour notre France, jadis 
si fière et si gaiement frondeuse, — mais encore 
uneperte sèche de forces vives, d'instruments de 
travail, et pis encore : 

« Il n'est pas inutile — disait, le 2S octobre 
1888, M. de Soubeyran à ses collègues de la 
Chambre — de vous fliire observer que, toutes 
les fois que vous créez un emploi qui n'est pas 
complètement justifié, que ce soit au point de 
vue politique ou au point de vue électoral, vous 
nuisez à la chose publique en enlevant un 
producteur, en le transformant en une charge 
pour le contribuable, et notre outillage admi- 
nistratif, déjà si compliqué, si cher, est arrivé à 
un tel degré de tracasserie et d'entraves que 
l'activité industrielle et commerciale en est pour 
ainsi dire arrêtée Chaque fonctionnaire créé 
cherche à justifier son existence, sa raison d'être 
en entravant, par l'exigence de mille formalités 
inutiles ou superflues, l'activité industrielle et 
commerciale du pays, en comprimant une partie 
de son élan pour les affaires. » 



222 LES ECONOMISTES 

Oui, un surcroît d'entraves pour l'activité 
industrielle. Quiconque a eu besoin de passer 
sous les fourches caudines de nos administrations 
publiques dira qu'il n'y a rien d'exagéré dans le 
jugement du député de la Vienne. 

Mais — après cette digression qui se rattachait 
au cœur même de notre sujet — revenons à 
rinstitutet à son membre, d'autre part fonction- 
naire : 

« La crise tient dans tous les cas à des cau- 
ses multiples et complexes, parmi lesquelles 
M. Leroy-Beaulieu signalera les progrès de la 
navigation, le développement des chemins de 
fer, le déplacement des industries qui en est la 
suite, etc.. » 

Est-ce qu'il compte empêcher cela ? Est-ce que 
nous y pouvons quelque chose ? Faudra-t-il se 
croiser les bras devant la crise jusqu'à ce que se 
soient arrêtés les progrès de la navigation, le 
développement des chemins de fer et le dé- 
placement des industries qui en est la consé- 
quence ? 

« Il ne croit pas qu'on puisse l'attribuer à une 
cause unique » 

Non sans doute, mais la démonétisation de 
l'argent en est une. 

« .... à une cause en quelque sorte métaphy- 
sique. )) 

? ? ?... 

« La conclusion du mémoire de M. AUard 
» arriverait à cette conséquence, que les pays les 
» plus prospères sont ceux qui ont le cours forcé. 
» Or, on les a toujours vus, au contraire — par 
» exemple la Grèce, l'Italie, — se hâter, aussitôt 
» qu'ils l'ont pu, de mettre fin à cet état. » 

Est-ce volontairement et pour donner le 



LES ÉCONOMISTES 223 

change au public que M. Leroy-Beaulieu fait 
intervenir ici le cours forcé dont un peuple se 
débarrasse aussitôt qu'il le peut ? Ces deux mots 
— peut-il l'ignorer? — ne s'appliquent qu'au 
papier-monnaie. Dans la thèse de M, Allard, il 
s'agit simplement de la force libératoire de la 
monnaie-métal. La confusion est d'autant moins 
possible qu'elle serait absurde. 

Il faut le dire, M. Leroy-Beaulieu nous a ha- 
bitués à cette logomachie insidieuse. Tous les 
moyens sont bons pour défendre une mauvaise 
cause. Ne va-t-il pas jusqu'à renier le plus 
monométalliste-argent des beaux-pères ? 

Ombre de Michel Chevalier, ne lis jamais ces 
lignes : 

« ... On ne pouvait espérer que cette énorme 
» production d'or continuât du même train ; elle 
» a donc baissé peu à peu, et l'on est arrivé à 
» une moyenne annuelle de 149.000 kilogram- 
» mes d'or dans la période 1888-85... (l) » 

On ne pouvait espérer est dur pour le beau- 
père qui s'était si témérairement avancé. 

« Ah ! quel malheur d'avoir un gendre ! » 

Quel malheur pour notre pauvre pays d'avoir 
des économistes ! 

Tenez, savez-vous de quoi ils délibèrent 
pendant que la ruine nous menace? Voici la 
thèse posée à la réunion de novembre 1 888 de 
Idi Société d'Economie politique (société reconnue 
d'utilité publique) : 

« Le prêt a intérêt est-il avoué ou désavoué 

PAR LES PRINCIPES DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE ? » 

Au cours de cettediscussion, M. Ernest Brelay 



(1) Paul Leroy-Beaulieu : La « Question de Vor et de l'argent 
{L'Economiste français des 15 et 29 décembre 1888). 

15 



224 LES ÉCONOMISTES 

« n'a pu parvenir à se mettre d'accord avec 
Moïse et Saint-Ambroise » et M. Frédéric Pass}^ 
n'a pas hésité à déclarer que « le prêt et Temprunt 
sont dans la nature des choses ». 

C'est du délire doctrinal (1). 

On se croit en plein moyen âge, au milieu de 
ces querelles entre Thomistes. Albertistes et 
Scottistes se demandant si l'œuf a existé avant 
la poule ou la poule avant l'oeuf, si le porc qu'on 
mène au marché est tenu par le porcher ou par 
la corde; ou bien encore dans ce concile qui, 
suivant Rabelais, débattit durant quinze semaines 
sur lepointdesavoir « si la chimère bourdonnant 
dans le videne pourrait pas dévorer les secondes 
intentions ? » 

11 nous est pénible de songer qu'on pourra 
nous accuser de manquer de vénération pour les 
économistes ; mais certains rapprochements 
s'imposent d'eux-mêmes, et il est vraiment 
difficile (le ne pas se demander si, par hasard, la 
docte corporation ne compterait pas, parmi ses 
membres, quelques vieux affiliés de la société des 
Agathopèdes. Ce fut, on se le rappelle, une 
association de savants qui appliquaient leur 
science à des pratiques spirituelles ou amusantes, 
plus souvent à de pures mystifications. Pour être 
reçu dans son sein, il fallait soutenir une thèse 
du genre de celle-ci : 

« L'adultère commis sur le mur mitoyen peut-il 



(1) ((Science d'Adam Smith et de Bastiat, je te vénère et crois à 
tes préceptes ; mais je n'aime pas autant tous tes jjrofesseurs. Il n'y 
a point, je le sais, de religion qui ne vaille m^eux que ses prêtres; 
mais il faut une dose exceptionnelle de patience pour supporter la 
niaise outrecuidance de quelques prêtres de la religion nouvelle, et 
leur dédain superbe pour ce qui n'est point eux-mêmes, pour 
toutes ces chimères dont le monde a vécu pendant des siècles et des 
milliers d'années. > {Lettres de Yej-ax, 1860.) 



LES ÉCONOMISTES 225 

être considéré comme ayant été consommé au 
domicile conjugal? » 

Un journal annonçait, l'autrejour/juele dernier 
des Agalhopèdes venait de mourir en Belgique. 
Il voulait dire, sans doute, le dernier des Agatho- 
pèdes belges ; car il en reste encore de nationalité 
française, positivement. 



Peut-être en est-il parmi eux qui, par leur 
attachement fanatique à la déclaration de prin- 
cipes de 1840, ce décalogue du Libre-échange (1), 
méritent le haut respect qu'on doit aux vrais 
croyants. 

Tel M. de Molinari. Le directeur du Journal 



(1) Voici cette déclaration faite par VAssociation de la Liberté des 
échanges : 

« L'échange est un droit naturel comme la propriété; tout citoyen 
qui a créé ou acquis un produit doit avoir l'option, ou de l'appliquer 
à son usage, ou bien de le céder à quiconque, sur la surface du 
globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. 

» Le priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage con- 
traire à l'ordre public et aux bonnes mœurs, et uniquement pour 
satisfaire les convenances d'un autre citoyei], c'est légiiimer une 
spoliation, c'est blesstr la loi de la justice. 

» C'est méconnaîtie la pensée providentielle qui préside aux des- 
tinées humaines manifestée par l'infinie variété des climats, des 
l'or<:es naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si inégalement 
répartis entre les hommes que pour les unir par l'échange dans les 
liens d'une universelle fraternité. 

» C'est contrarier le développement de la prospérité publique, car 
celui qui n'est pas libre d'échanger, ne Test pas de choisir son tra- 
vail, et se voit contraint de donner une fausse direciion à ses 
facultés et aux agents que la nature avait mis à sa disposition. 

» C'est compromettre enfin la paix entre les peuples, car c'est 
briser les relations qui les unissent et qui rendront les guerres 
impossibles, à force de les rendre onéreuses. » 

Voyez plutôt l'Angleterre, en 1870, et l'Italie dans ces dernières 
années I 



223 LES ECONOMISTES 

des Economistes, si souvent nommé, persiste à 
déclarer (livraison de janvier 1889) que la con- 
currence dont nous mourons est un « aiguillon 
bienfaisant. » 

Bien plutôt une lance qui nous perce de part 
en part. 

11 constate avec amertume que les idées protec- 
tionnistes ont fait des progrès énormes « parmi 
les chefs d'industrie et les propriétaires fon- 
ciers », qu'elles ont «commencé à gagner les 
ouvriers » ; que probablement « cet enthousiasme 
ira crescendo et qu'à l'époque assez prochaine de 
l'expiration de nos traités de commerce, non 
seulement ces traités ne seront pas renouvelés, 
mais notre tarif général subira, des aggravations 
notables. » 

Alors, l'ironie aux lèvres : 

« 11 ost probable aussi, dit-il, que le protectionnisme ouviirr 
s'imposera h son tour et, franchement, il serait peu équitable de 
ne pas lui accorder sa part dans le gàleau de la protection. Si 
l'on se bornait, en effet, à exclure les produits étr.ingers, en con- 
tinuant à laisser entrer librement les ouvriers, qu"arriverait-il ? 
C'est qu'on venait hausser les prolils des industriels et les rentes 
des propriétaires, tandis que la hausse des salaires serait empê- 
chée par l'importation libre du travail étranger, etc., etc.. s 

Passons sur une foule d'apophthegmes de la 
valeur de ceux que nos lecteurs connaissent déjà, 
et arrivons aux conclusions prophétiques de 
M. de Molinari. Elles ont tout au moins le mérite 
de l'imprévu : 

a A mesure que le protectionnisme, exhaussera les tarifs con- 
tinentaux,... la supériorité de l'industrie britannique redeviendra 
écrasante et l'Angleterre retrouvera la prééminence indusirielle et 
commerciale que la généralisation de la politique du libre-échange 
menaçait de lui faire perdre. 

» Les intérêts protectionnistes n'ont pas cessé d'être prépondé- 
rants aux Etats-Unis, et ils viennent encoie de remporter une 
victoire signalée en faisant élire leur candidat à la présidence. 



LES ÉCONOMISTES 227 

La réforme des tarifs se trouvant ainsi relardée, l'industrie amé- 
ricaine, alourdie par les tributs qu'elle paie à la protection, 
NE POURRA PAS DE SITOT DISTANXER LA NOTRE ! » 

On ne sortira pas de l'idée de M. de Molinari que 
l'ouvrier français, grâce à son goût traditionnel 
et en quelque sorte atavique, peut défier tous les 
miracles de la mécanique industrielle. Cela serait 
vrai — nous avons l'aiïiour-propi^e de le croire 
— si les bras n'étaient pas remplacés partout, 
même en Finance, par la machine. 

Mais pourquoi discuter avec un orthodoxe 
assez intransigeant pour ne pas même admettre 
les katheder socialists, « qui ne sont pas protec- 
tionnistes assurément , mais qui compatissent 
aux souffrances de l'agriculture et ne se sentent 
pas le courage de lui refuser des droits compen- 
sateurs pour les charges qui V accablent y> ? 

Ce n'est pas M. de Mohnari qui aurait la fai- 
blesse de s'émouvoir devant les souffrances de 
l'agriculture. Il repousse avec dédain les « oppor- 
tunistes de l'économie politique » qui « ne sont 
pas Etatistes, mais qui sont de leur temps ! » 
M. de Molinari n'est pas de son temps, il s'en fait 
gloire. Quoi qu'il arrive, il n'en « persistera pas 
moins à demeurer fidèle à la ti^adition de ses de- 
vanciers et de ses maîtres » . S'il n'en reste qu un, 
il sera celui-là. 

A la bonne heure, au moins ! Voilà qui est 
carré. Périssent l'agriculture et l'industrie na- 
tionale plutôt que le doguie scientifique ! 

Mais tout le monde n'a pas la grandeur de ca- 
ractère de M. de Molinari. M. Paul Leroy-Beau- 
lieu nous en donne la preuve lamentable. 

Apprêtez-vous ici à d'éti^anges révélations. 

Si M. Paul Leroy-Beaulieu persiste à croire 
et à répandi^e le bruit que les Etats-Unis sont 



228 LES ÉCONOMISTES 

réduits à la dernière mendicité, s'il continue à 
s'indigner contre l'insolente manie de certains 
peuples qui se font industriels sans sa permission^ 
si — jusqu'à nouvel ordre — il demeure mono- 
métalliste ardent, en revanche, depuis une année, 
son attitude en matière de droits protecteurs 
devient singulièrement équivoque. 

Déjà, dès le mois d'avril de Tannée 1888, 
on lisait en effet, dans le journal de M. Leroy- 
Beaulieu, ces déclarations tout à fait imprévues : 

« La baisse des prix des marchandises exoti- 
» ques, dont nous ne produisons j^as de sinii- 
)) laires, nous est fort avantageuse et n'offre, 
» pour nous, aucun inconvénient... nos consom- 
)) mateurs y gagnent sans que nos producteurs 
» y perdent quoi que ce soit. C'est tout bénéfice 
» pour les Européens ; une plus grande partie de 
» leur revenu reste disponible après avoir satis- 
» fait les mêmes besoins, ou bien avec la même 
» part de revenus ils peuvent acheter une plus 
» grande quantité de ces denrées exotiques dont 
» le prix a fléchi, et qui d'ailleurs nont aucune 
» similaire dans le jDays. 

» Il n'en est pas ainsi de la baisse des prix des 
» denrées qui, en même temps qu'elles sont par- 
» tiellement introduites du dehors, ont néan- 
» moins des similaires chez nous. La baisse de 
» ces denrées nest pas un bien sans mélange; 
» par/'ois môme elle est un mal. Les économistes 
» qui s'applaudissent de cette baisse de prix sont 
» des étourneaux et de simples perroquets qui 
> ressassent une leçon apprise. Il peut arriver, 
» en effet, que la baisse soit telle qu'elle décou- 
)) rage les producteurs et qu elle ralentisse l'esprit 
» d'entreprise... » 

Ces lignes, que nous n'eussions pas désa- 



LES ÉCONOMISTES 229 

vouées, qui constituent la négation la plus ration- 
nelle du dogme libre-échangiste, jetèrent un 
trouble profond dans le public. 

Tout d'abord on crut que TEcole, acculée par 
l'opinion dans ses derniers retranchements, son- 
geait enfin à capituler et détachait M. Leroy- 
Beaulieu en parlementaire, l'olivier de paix à la 
main. L'attitude immuable du Journal des Eco- 
nomistes, qui est l'organe scolastique par excel- 
lence, réduisit en fumée cette illusion. Il fut 
constaté que le carré de Waterloo des grenadiers 
du Libre-échange ne se rendait pas, ne se ren- 
drait jamais, qu'il avait toujours de grands mots 
à la bouche assurément plus nobles, mais aussi 
décisifs que celui de Cauibronne, enfin qu'il 
n'avait pas reculé d'un pouce depuis le jour où il 
faisait cette déclaration : 

On 111^. peut admellrc ?aiis réserve l'idre émise, devant le Con- 
seil d'Etat, par M. de Plancy, d'après leqa 1 «la grande question 
c'est de lâcher d'empêcher (|ue la vileté du prix ne devienne telle 
que le prix de location et la valeur vénale du soi en soient all'eclés ». 
C'est là une considération grave, mais pourtant secondaire et qui 
ne pèserait sur les résolutions d'un législateur éclairé et ferme, 
que pour lui inspirer des ménagements transitoires. La question 
a été placée par M. Wolowski sur son véritable terrain lorsqu'il a 
dit : I Si le prix de revient du blé étranger est inférieur h celui 
» du blé français, alors cest un bienfait de la Providence 
» que nous n'aurions pas le droit de repousser pour main- 
» tenir, par un procédé artificiel, la cherté des si bsis- 
» tances, au profit des propriétaires du sol et au détriment 
» de ceux qui ne possèdent pas. Il s'agit là, en elTet, beaucoup 
» plus d'une question de rente que d'une question de culture et 
» d'une question de distribution des richesses beaucoup plus que 
)) d'une question de production (1). » 

11 s'agissait donc d'une évolution personnelle 
à M. Leroy-Beaulieu. On rechercha les causes de 



(1) IÎ(J flexions cjncernant t'ùclioUo mjbilc (Journal des Lconomhlcs, 
juin 1839). 



230 LES ÉCONOMISTES 

cette initiative, et les mauvaises langues d'aller 
leur train ! 

Des personnes d'humeur soupçonneuse ont 
voulu chercher une coïncidence entre l'amende 
honorable de l'éminent économiste et ses ambi- 
tions politiques. On a rappelé, sous le manteau 
de la cheminée, que M. Leroy-Beaulieu, devenu 
propriétaire dans le département vinicole de 
l'Hérault, avait échoué naguère, quand il s'était 
présenté aux suffrages des vignerons. Cet échec 
lui aurait démontré qu'il ne connaissait pas suf- 
fisamment la question des vins. Alors, travail- 
leur consciencieux, il se serait mis à l'étude et, 
grâce à ses facultés d'assimilation rapide^, n'au- 
rait pas eu besoin d'attendre jusqu'à la veille du 
renouvellement des mandats législatifs pour se 
pénétrer des besoins réels de sa circonscription 
électorale. 

Nous ne nous préoccuperons pas de rechercher 
si le chemin qui mène à Damas est le même qui 
conduit — pas toujours, il est vrai — à la Cham- 
bre. Au surplus^ nous repoussons l'hypothèse 
d'une telle défaillance chez un homme aussi 
grave que M. Leroj-Beaulieu. 

Mais ce qu'il nous est impossible de nier, c'est 
le fait brutal de cette volte-face. On sait que nous 
ne sommes pas, nous autres, au-dessus des faits. 

Ce qu'il nous est impossible de nier, c'est que 
les traités ;de commerce furent conclus surtout 
en faveur du Midi, pour faciliter fécoulement à 
l'étranger d'uneproduction vinicole qui, n'ayant 
pas de similaires dans les autres pays, sem- 
blaient devoir moins redouter la concurrence 
que les céréales et autres récoltes du nord fran- 
çais, ou que les produits de l'industrie textile, 
œuvres de la mécanique, susceptibles d'être exé- 



LES ÉCONOMISTES 231 

cutées pareillement sur tous les points du globe. 

M. Leroy-Beaulieu sait tout cela aussi bien 
que nous. En admettant qu'il fût venu à résipis- 
cence, de la façon la plus désintéressée, c'est 
bien plutôt du Nord que du Midi qu'il devrait se 
faire le champion, puisque toute la production du 
Nord trouve ses similaires à l'étranger, tandis 
qu'en dépit de la concurrence espagnole ou ita- 
lienne, le Midi gardera longtemps encore sans 
doute la production privilégiée de ses grands 
crus . 

Aussi n'est-ce pas sans un certain trouble que 
nous voyons M. Leroy-Beaulieu devenir aujour- 
d'hui l'organe des revendications du Midi vini- 
cole, du Midi qui, après avoir imposé à toute la 
France le Libre-échange dans son intérêt particu- 
lier, semble réclamer à présent le système protec- 
teur pour lui seul, et ne le point vouloir pour 
les autres régions, qui en ont autant, sinon plus, 
besoin que lui-même (1). 



(1) Dans un Congrès « national » de laviliculture, tenu en juillet 1889, 
à Paris, et présidé par M. Leroy-Beaulieu, assisté de IM. Gustave 
Roy, ancien président de la Chambre de commerce de Paris, bien 
connu j)our son zélé libre-échangiste, voici les résolutions, protec- 
tionnistes au premier chef, qui ont été votées à l'unanimité : 

1er YŒU. — « Que le vin soit désormais, comme les autres pro- 
» duits a-'ricoles, exclu des traités de commerce et qu'il soit soumis 
» au tarit des douanes, au droit de 20 fr. par hectolitre, sauf à re- 
» lever ce droit s'il est rendu illusoire par les primes d'exportation 
» accordées a leurs nationaux par les puissances étrangères. » 

2e vœu. — « Que les raisins secs et autres fruiis secs pouvant, 
» après fermentation, produire une boisson alcoolique, soient soumis 
» au tarif général des douanes et frappés d'un droit de 30 fr. par 
» 100 kilogrammes. » 

Le Pclil Journal, dins lequel la cause du travail national est dé- 
fendue avec autant de vigueur que de savoir, commentait ainsi ces 
vœux dans son numéro du 15 juillet 1889 : 

« Présentement, le droit de notre tarif général sur les vins est de 
4 fr. 50 ; il est réduit à 2 fr. par le tarif conventionnel \ c'est donc 



232 LES ÉCONOMISTES 

En réalité, révolution de M. Leroy-Beaulieu 
consiste à avoir introduit dans la science écono- 
mique un nouveau princiiDe : « Chacun pour soi. .o 

Mais alors, il a renié ses dieux? 

Vous allez en juger. 

En janvier 1889, il présidait le banquet de 
la Société de statisticiue de Paris et y pronon- 
çait un discours. Parlant de Michel Chevalier, 
de Léonce de Lavergne, de Wolov^ski, de Henri 
Passy, voici comment, d'après un journal ami, 
le Soir, le gendre de Michel Chevalier s'exprima: 

« Hélas ! tous ces hommes sont morts, et les 
» vérités qu'ils proclamaient se sont en i^^i'tie 
» éclipsées; on ne parle plus, comme eux, de li- 
)) berté commerciale, d'union monétaire, d'unité 
» de poids et de mesures, de toutes les formes 
» enfin de la fraternité des peuples ! . . . » 

On ne peut pas être plus cruellement satirique 
avec plus d'élégie dans la forme. Aussi la grande 
ombre du beau -père se dresse-t-elle pour lui 
crier : 

« Assez d'intéiêls égoïstes, assez d'esprits légers, présomp- 
» lueiix ou sans scrupule, sont en coalition permanente contre 
ï le droit pour que les hommes qui s'inspirent de la raison et de 
B l'intérêt général se fassent un devoir de défendre les prin- 
» cipes, alors j^récisérnent qu'ils sont en péril. Un des titres 

un relèvement de 18 fr. sur ca dernier tarif et de 15 fr. où sur le 
tarif général que demande le congrès des viticulteurs. 

» Actuellement, les raisins secs paient 6 fr. ; c'est donc un relève- 
ment de 24 fr. qu'on demande. 

» Le congrès a demandé aussi que l'impôt sur le vin fût fixé 
d'après sa force alcoolique; qu'on refusât le nom de vin au produit 
de la fermentation des fruits secs, que la fabrication de cette 
piquette de raisins secs soit interdite à Paris, etc. 

» L'on peut voir, par là, où peuvent aller les libre-échangistes 
quand ils s'y mettent et de combien leurs demandes dépassent celles 
des industriels contre lesquels il a été tant déclamé. » 

20 fraucs par hectolitre de vin valant souvent moins de 20 francs, 
c'est tout bonnement de la prohibition ! 



LES ÉCONOMISTES 233 

5 par lesquels la science se recoiiiinciiide le plus, c'est qu'elle 

» tient les principes constamment arborés et qu'elle ne les dé- 

» serte jamais; et ce n'est pas à elle qu'il peut appartenir de con- 

)) seillcr aux hommes politiques ces infractions et ces capitula- 

» tions auxquelles, pQur leur commodité, leur repos, ou le 

« succès de leurs combinaisons, ils sont toujours trop en- 

» clins (1). » 

Non, malheureusement, il n'y a pas d 'illusion 
à se faire sur le protectionnisme de M. Leroy- 
Beaulieu^ il n'y a pas d'équivoque possible. Ou 
nous nous trompons de la façon la plus grossière, 
ou, s'il arrive jamais à la Chambre, nous verrons 
cet économiste prendre la tète du groupe auquel 
M. Viette — dans un discours dont on lira plus 
loin quelques extraits — a restitué sa véritable 
physionomie morale. 

Nous sommes convaincu que le beau zèle dont 
il fait preuve pour ses électeurs vignerons se 
changera en un froid platonisme, quand il s'agira 
de défendre à la tribune ou dans les commissions 
les intérêts agricoles du Nord. Protectionniste 
pour sa région, il restera libre-échangiste pour 
les autres. Et voilà luie prophétie appelée à se 
vérifier mieux que les siennes. 

L'Economiste du 21 septembre 1889 (pages 
353-354j nous en donne la preuve. Dans un 
article intitidé: LeCluh Frédéric Bastiat, l'auteur 
fait le procès des protectionnistes. 11 flétrit ces 
a partisans, intéressés ou non, de cette loolitique 
rétrograde », et parle « de la nécessité de frayer 
un chemin aiLx lumières de la science, ■partout où 
les aveugles coalitions de l'intérêt privé lui bar- 
rent systématiciuenient le passage ». 

Aussi croyons-nous que toute diplomatie serait 
peine perdue pour tâcher de nous rallier complè- 

(1) Michel Clievalier, La Daisso tU l'or, 1859, p. Î7G. 



234 LES ÉCONOMISTES 

tement l'illustre économiste qui se fait protec- 
tionniste dans l'Hérault et continue, en même 
temps, sa virulente campagne en faveur du libre- 
échan2:e dans la très savante revue dont il est 
l'inspirateur. Nous nous méfions de M. Leroy- 
Beaulieu et dona ferentem. 

Quand la vigne aura obtenu la protection qui 
lui est légitimement due, — ce à quoi nous travail- 
lerons de bon cœur, — M. Leroy-Beaulieu se 
déclarera satisfait et recommencera sa campagne 
contre les autres intérêts de l'agriculture. S'il 
publie une déclaration nettement contraire, nous 
lui ferons amende honorable. 

Au demeurant, les protectionnistes sincères 
n'ont que faire d'un allié aussi suspect pour 
défendre la vigne. On la protégera sans lui ; et 
c'est, d'ailleurs, une besogne à laquelle d'autres 
semblent mieux préparés (1). 

Le cas de M. Leroy-Beaulieu n'est pas isolé, 
comme on pense. Tel un M. Fouilloux, conseiller 
général du Rhône, autre sommité du libre- 
échange, qui maintenant réclame aussi la jus- 
tice et l'égalité pour l'industrie des tissus de soie. 
Il n'entend plus qu'on fasse « de la protection à 
rebours ». 

Le 8 novembre 1884, un des défenseurs les 
plus éminents de notre agriculture nationale, 
après avoir établi le montant des charges impo- 
sées à la culture, qu'il évaluait à 34 0/0, s'écriait : 
« Rendez-moi ces 34 0/0 et j'entamerai la lutte ! 
ou alors, imposez le produit étranger d'une 
somme égale à celle que vous me réclamez ! . . . » 
Et plus loin : « Sur quel principe de justice et 
d'équité peut-on s'appuyer pour dispenser le pro- 

(I) Voir aux Annexes. 



I,ES ÉCONOMISTES 235 

(luit étranger de payer une somme équivalente 
à celle que l'on vous réclame chez vous ? Ce n^est 
là qu'une juste compensation ! C'est ce qu'il y a 
déplus équitable et de plus vrai! Le jour où 
vous m'aurez accordé cela, je n'aurai plus rien à 
dire et vous pourrez me parler de Libre-échange; 
mais aujourd'hui c^est du dupe écJmnge que 
nous faisons . . . )j 

Ainsi parlait, à Dourdan,le 8 novembre 1884, 
M. Pouyer-Quertier, sénateur. Ainsi avaient 
parlé, avant lui, M. Estancelin et tant d'autres. 
L'égalité, voilà ce que réclamait l'honorable dé- 
fenseur de la production nationale, voilà ce que 
réclame aujourd'hui pour le vin de Bordeaux et 
pour le vin de Bourgogne, M. Leroy-Beaulieu. 

Se souvient-il combien il se montra sévère pour 
les revendications de M. Pouyer-Quertier? 

Ah ! comme en 1880 M. Viette a bien démas- 
qué, à la tribune, l'hypocrisie des libre-échan- 
gistes! Il faut relire en entier cet inoubliable 
discours, dont nous ne pouvons ici donner que 
des passages : 

« Il s'agirait pour nous, messieurs, de chercher où est 

Tartuffe en tout cela : il s'agirait de voir qui sait le mieux se 
ménager avec le tarif des accommodements. 

» Toute la diflerence consiste dans le procédé qu'on emploie; 
les protectionnistes s'adressent à la Chambre et demandent ou- 
vertement la protection qu'ils jugent nécessaire; c'est dans le si- 
lence du cabinet que les libre-échangistes élaborent la proleclion 
qui les couvre. 



» Pourquoi le gouvernement protège-t-il les vins? Est-ce h 
cause du phylloxéra ? Mais si vous ne pouvez pas produire en quan- 
tité suffisante, il faut laisser entrer les produits étrangers. La 
question est la même que sur les blés. 

«Est-ce h cause d'une faculté de vinage ou d'entrepôt spécial 
de l'Espagne? Mais, alors, donnez une protection équivalente aux 



236 LES ÉCONOMISTES 

autres industries qui ont, elles aussi, des cas d'inférioi\té de 
même nature. 

» Je parlais tout h Dieure du mot de Tartuffe; j'ai eu tort, ce 
mot ne peut s'appliquer à aucune des écoles économiq,ues qui 
ont été représentées à celle tribune. Les protectionnistes n'ont 
rien dissimulé, ils ont demandé ouvertement ce qu'ils jugent né- 
cessaire. 

» Quant aux libre-ccliangistes, il y a une diiïérence entre eux 
cl Tarluffe : c'est que Tartuffe demande la liberté pour lui seul, 
tandis que les libre-échangistes ne la demandent que pour les 
autres. » (Rires approbatil's sur plusieurs bancs. — Interruptions 
sur d'autres.) 

Mais (ju'est-ce donc que votre science écono- 
mique, M. Leroy-Beaulieu, si vous faites, vous- 
même, si bon marché de son principe sacré cher 
à Michel Chevalier, cher à M. de ]\Iolinari, cher 
à tous ceux que vous admiriez auti^efois, et que 
vous traitez aujourd'hui d' « économistes antédi- 
luviens » ? 

En admettant pour un produit quelconque un 
droit de douane, si modéi^é soit-il, vous avez 
démoli tout l'échafaudage du Libre-échange. 

En vous réclamant de l'intérêt du producteur, 
vous avez rompu en visière à l'Ecole dont le sys- 
tème entier revient à dire: Nous ne connaissons 
pas la production, nous ne voulons connaître 
que la consommation; on ne doit d'impôt qu'à 
l'Etat, et tout ce qui relève les prix est essen- 
tiellement nuisible au consommateur. 



«c La France meurt de politique, » disait un 
jour un ministre français. 

Elle meurt surtout d'économie politique. 

11 est temps d'arracher la moribonde aux 



LES ÉCOXO.MISTES 237 

mains des redoutables docteurs qui renouvellent, 
à ses dépens, la cérémonie de Molière, — céré- 
monie qu'on pourrait parodier sans grands frais 
d'imagination : 

Doctores 

Veillas mihi dire 
Quid decet facere 
Per nos enricl)ire? 

Bacheliei'us 

D'abord importare, 
Ensuite importare, 
Toujours importare ! 

Doctores 

Mais si la Francia 
De sa maladia 
Non vult se garire, 
Quid encor lacère? 

Bachelierus 

Âdhuc importare, 
Semper importare, 
Nunquam oxportare, 
Importare quand même et rcimportarc ! 

Il est temps de leur dire : 
Parla bouche d'un libre-échangiste dissident, 
M. Camille Dreyfus (1) : 

a Pouvez-vous nier qu'il y ail dans ce pays une tendance à 
protection douanière ? 

» Pouvez-vous nier qu'avec rarliclc onze du traité de Francfort 
le régime des traités de commerce ne soit devenu impossible ? 

» I^ouvez-vous nier que l'Amérique n'ait pour un temps 
trouvé dans les droits de douane des ressources fiscales merveil- 
leuses? 

» Pouvez-vous nier qu'avant que le contribuable et le 
consommateur n'aient senti Veffet de ces droits, le pro- 
ducteur a commencé par en apprécier ref/Jcacité contraire, 
apparente, transitoire, si vous voulez, mais sensible néan- 
inoins ? 

» Pouvez-vous nier que ces droits s'acquittent presque 
sans que l'on en ait conscience ^ » 

(I) La Nation, décembre 1888. 



238 LES ÉCONOMISTES 

Par la bouche d'un patriote, Gambetta(l) : 

« Cette théorie de la liberté des échanges entre tous les mar- 
chés du monde n'est qu'une donnée exacte de la science écono- 
mique pure; ce n'est pas un dogme inéluctable, inflexible, qu'il 
faille appliquer rigoureusement et sur l'heure à toutes les so- 
ciétés. 

h . . . Après avoir écoulé les leçons d'économie politique, il 
faut rechercher ce que le pays qu'on veut doter du libre com- 
merce présente de conditions propices ou contraires. Les intérêts 
et les forces du pays doivent être examinés, pesés, combinés; 
toutes les conditions scientifiques, morales, politiques du succès 
doivent être assemblées, disposées, réalisées, avant de tenter cette 
capitale épreuve sur la fortune nationale. » 

Ou, avec M. de Freycinet (2) : 

« Si la science nous enseigne que la liberté absolue des 
échanges est la condition la plus favorable à l'économie générale 
de la production, la politique nous avertit de ménager les fails 
acquis et de sauvegarde!' l'indépendance nationale. 11 n'est 
pas indifférent, pour un pays, de laisser périr des industries qui 
lui feraient défaut au moment où il aurait h se défendre ; il ne 
lui est pas indiiïérent, non plus, de troubler profondément les 
conditions d'existence d'une partie de la communauté, même au 
pi'ix d'un bien à venir. » 

Ou, mieux encore, par l'organe de l'homme 
d'Etat qui nous a donné les plus terribles leçons, 
M. de Bismarck (3) : 

« Je n'ai jamais été libre-échangiste; quand je suis arrivé au 
pouvoir, la Prusse avait des tarifs de douane, et les Etals de 
l'Allemagne aussi ; ces droits étaient très peu élevés; les atVaires 
ne marchaient pas mal, personne ne se plaignait; il n'y avait au- 
cun motif de changer un état de choses qui n'excitait aucune 
plainte. Aujourd'hui, la situation s'est modifiée; on s'est plaint, 
il y a eu des réciiminations ; alors j'ai examiné les plaintes qui 
me parvenaient, et j'ai reconnu qu'elles étaient fondées, que les 
fabricants prussiens supportaient des charges énormes, et se 



(1) iSGS. Gambetta, à propos des opiaions économiques de M. Rou- 
her. 

(2) Au banquet de la Chambre de commerce de Bordeaux, 1S7S. 

(3) Discours au Re'ichstag. 



LES ÉCONOMISTES 239 

Iroiiv.iienl dans la plus complète impossibilité d(i liiltor avec les 
fabricants étrangers. Je me suis, dès lors, décidé à relever les 
laiifs de douane, parce que ce ((ue je veux avant tout, c'e.s^i en- 
tretenir le travail national; peu m'importe ce que pourront 
dire les autres nations ! 

» Je ne suis pas plus protectionniste aujourd'hui que je n'étais 
libre-éciiangiste autrefois; je suis Allemand, et je fais ce que je 
crois conforme aux intérêts de l'Allemagne. » 



Ou enfin, plus sévèrement, avec un homme 
d'Etat anglais, Huskisson : 

1 Quand une nation, en matière de douanes, consulte autre 
chose que ses intérêts, elle court à sa ruine, el le ministre qui 
lui propose quelque chose de semblable est un mallionnéle 
homme ou un fou ! » 



Assez d'illusions, de rêveries fraternitaires, 
de « flambeau du Progrès » et autres mots aussi 
creux que sonores ! Les grandes lois qui régis- 
sent le monde ne se dérangent pas pour com- 
plaire à quelques pliraseurs. La richesse est dans 
l'ordre économique ce qu'est la force dans Tor- 
dre physique : elle ne se perd pas ; quelquefois 
elle s'éparpille, plus souvent elle se déplace. 
Tout le vieil Occident est menacé aujourd'hui de 
ce qui arriva à l'Italie antique : ses plaines, si 
riches, furent stérilisées du jour oà le marché 
de Rome étant ouvert aux récoltes du littoral 
africain, elles ne pouvaient lutter contre des ré- 
gions où la terre était sans prix et la main- 
d'œuvre sans valeur. 

Assez de l'effronté sophisme qui sépare la po- 
pulation d'un pays en productetu^s d'une part et 
consommateurs de l'autre, comme si la presque 
totalité des consommateurs n'était pas composée 
de producteurs qui ont d'abord besoin d'assurer 
leur travail pour pouvoir satisfaire à leur con- 



240 LES ÉCONOMISTES 

sommation (1) ! En réalité, sons couleur de favo- 
riser la classe la plus nombreuse, en souhaitant 
la baisse des prix, le Libre-échange plaide pour 
les désœuvrés, pour les inutiles. 

Assez de calculs enfantins comme celui-ci, que 
certains ont imaginé : « Laissez l'étranger ap- 
provisionner votre marché intérieur, s'il peut le 
faire à meilleur compte que votre agriculture et 
votre industrie. Vous aurez d'abord la vie à 
bon marché. Ensuite vous serez en mesure de 
produire, à votre tour, à très bon compte et vous 
approvisionnerez les marchés étrangers. » — 
Lesquels ? Ceux qui nous ferment leurs portes ? 

Assez d'écrits et de discours, assez de profes- 
seurs payés par les contribuables pour enseigner 
qu'il fait jour à minuit et nuit quand le soleil brille. 

Tous ces fauteurs de ruine ont assez fait de 
mal à la France. Qu'ils se taisent et se reposent 
sur leurs lauriers ! 



La parole est aux Chambres de commerce, 
aux Syndicats industriels ou agricoles, aux 
organes directs et naturels du travail et de la 
production nationale. La science des intérêts 



(1) « Je crois, quant à moi, » disait M. le sénateur Feray dans 
sa remarquable conférence de Corbeii, le 21 janvier 1880, « je crois, 
quant à naoi, qu'il n'y a pas beaucoup de consummateurs qui ne 
soient pas, en même temps, producteurs de quelque chose. 

» Moi, par exemple, je suis filateur de coton et filateur de lin, 
mais je ne suis pas fabricant de papier, ni de drap, ni de chapeaux, 
ni de souliers..., il faut donc que j'achète tous ces produits. Or, si 
pour me donner ces produits à meilleur marché, à moi qui ne 
fabrique que ces deux choses, le coton et le lin, vous ruinez tous 
ceux qui labriquent les articles dont j'ai besoin, il est clair qu'ils 
ne pourront plus, eux, m'acheter les miens ! » 



LES ÉCONOMISTES 241 

matériels du pays ne veut plus être traitée par 
des théoriciens et des idéologues. 

Aussi accueillerons-nous sans enthousiasme 
l'initiative d'un groupe de juristes et de profes- 
seurs qui, depuis une couple d'années, essaie 
timidement de se rallier à la politique douanière, 
ainsi qu'à diverses autres mesures de tutelle et 
de protection par l'Etat, tout en reconnaissant 
les « immenses services rendus par le Libre- 
échange » (?) et en respectant ses principes sacrés. 

Ils ont leur organe attitré, la Revue d'Econo- 
mie 'politique^ où. \\^ accueillent d'ailleurs, par un 
singulier procédé de conciliation, les articles les 
plus contradictoires. 

Les jeunes professeurs de l'Ecole de Droit 
semblent être les chefs de ce mouvement schis- 
matique. L'épithète n'est pas de nous; elle est 
d'un écrivaindu Journal des Débats ^'M. J.Chail- 
ley, un adepte de « cette école ancienne, la 
grande et glorieuse école qui nous avait donné 
J.-B. Say et s'épanouissait avec Bastiat, Michel 
Chevalier^ etc.. » 

Rendons justice à M. J. Chailley. Il nous 
paraît définir très exactement la « nouvelle 
école » dont il s'agit, en la qualifiant d' « école 
des conciliations chimériques ». 

Ce témoignage nous suffit, et il devrait éclairer 
ces imprudents sur l'inutilité de leur besogne. 
In vanum lahoraverunt. 

Deux et deux font quatre, disent les protec- 
tionnistes. 

— Pardon, objectent les libre-échangistes, 
deux et deux font trois ! 

— Vous n'y êtes, ni les uns, ni les autres, 
réplique la NouveUe Ecole : deux et deux font 
trois et demi. 



LA POLITIQUE 
LA PRESSE ET L'OPINION 



CHAPITRE SIXIEME 

Les prévisions des écononiisles. — Ce que nous avons perdu au 
régime de 1860- — La composilion de nos Parlements. — Les 
économistes de la presse politique. — Les conseilleurs. — Apôtres, 
mais non victimes. — Les industries parisiennes sont toutes 
protégées. — Lyon et son libre-échange. — La façon dont se 
font les ministères. — M. Méline, ministre de ragricullure. — 
L'opinion économique dans le Parlement. — L'absence de sa- 
voir et de convictions. — L'étal d'esprit libre-échangiste. — L'u- 
nion de l'agriculture et de l'industrie pour la défense commune. 

Les économistes avaient prédit : 

La baisse de l'or : — l'or ne cesse de renché- 
rir; 

Lu fin des chômages : — ils se multiplient; 

Uinqoosslbilité du retour des crises agricoles 
et industrielles : — elles sont revenues plus fré- 
quentes, et maintenant nous en subissons une 
dont on ne prévoit pas le terme, si, résolument, 
on n'applique pas le remède ; 

La diininution progressive des armements de 
terre et de mer : — l'Europe ressemble à une 
caserne ; 

L'abandon irar l'Angleterre de son système 
colonial : — le pavillon britannique se plante 
sur tous les points du monde ; 

La mort des influences diplomatiques et l'avè- 



244 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXION 

nement du règne de la justice internationale par 
l'extinction des défiances et des haines entre les 
peuples : — nous avons la triple alliance au 
cœur du Continent, et nous voyons tous les 
Etats du globe s'entourer de barrières ; 

Ln certitude pour une nation libre-échangiste 
d'être « invincible », « inattaquable » même, et 
« à l'abri de tonte iniTasion », à cause de l'esprit 
de solidarité cruelle trouverait infailliblement 
chez les autres peuples : — nous avons eu 
1870; 

Une si totale abolition des protectionnistes, 
cju^ « on n^en verrait bientôt plus que dans les 
cabinets de curiosités archéologiques » : — de- 
puis cette prédiction de lord Brougbam, tous 
les peuples reviennent à la protection et, en An- 
gleterre même, le mouvement protectionniste 
est parti de Mancbester, patrie du Cobden 
Club ; 

La ruine imminente, par la pjrotection^ de la 
République américaine : — celle-ci est devenue, 
grâce à la protection, le plus ricbe pays du 
monde ; 

La diminution progressive de la tutelle de 
l'Etat, appelé a ne plus jouer bientôt quun rôle 
de police et à n intervenir dans nos affaires cjue 
pour alléger les charges du contribuable : — 
chaque jour nous voyons s'élargir et se com- 
pliquer les devoirs économiques du gouverne- 
ment ; 

V accroissement de notre exportation d'objets 
fabriqués : — en 1860, la France en exportait 
pour 1 milliard 428 millions; aujourd'hui, en 
1888, nos exportations ne s'élèvent pas à plus de 
1 milliard 556 millions : il nous a faHu 28 ans 
pour les augmenter de 128 millions; alors que 



LA rOLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXIOX 245 

l'étranger a augmenté les siennes chez nous de 
485 millions (1); 

Le progrès et V enrichissement de notre agri- 
culture à ce iiolnt que nous exporterions des 
céréales aux Indes et « que nous serions heureux 
de pouvoir offrir^ un jour, un morceau de pain 

(1) A ce propos, ceux qui croient, sur la foi des économistes, que 
la France a gagné aux traités de commerce de 1860, ne jeUeront 
pas sans intérêt les yeux sur ce tableau, qui montre le mouvement 
de nos objets fabriqués pendant une période de 50 années. 

nionvcnieiît tSn c»uinici*cc cxt«^i»Ieua» en Fi*«sicc. 

IMPORTATIONS EXPORTATIONS 

en francs en francs 

Avant les traités : — — 

1835 à 1839 51 600.000 » 441.000.000 * 

1840 1844 5'.. 200. 000 a 548.200.000 » 

1845 1840 43.000.000 » 587.000.000 » 

1S50 1854 49.400.000 » 863.000.000 » 

1855 1859 71.000.000 » 1.246.000.000 * 

Api'cs les traités : 

1860 à 1864. 124.200.000 » 1.433.00U.00O » 

1865 1869 235.600.090 >> 1.609.000.000 » 

1870 1874 355.600.000 » 1.753.400.000 » 

1875 1879 518.000.000 » 1.759.000.000 » 

1880 1884 648.000.000 >^ 1.808.200.000 » 

Pendant les 25 années qui précéJent les traités, nos exportations 
montent de 805 millions; pendant les 25 années qui les suivent, 
elles n'augmentent que de 375 millions. 

Rendons cette progression plus claire, f:n la chififrant au tant 
pour cent ; 

Notre EXPORTATION dépasse 
nos importations de : 

De 1835 à 1839 78.95 0/0 

De 1840 1S44 81,77 » 

De 1845 1849 86.56 » 

De 1850 185't 89.23 » 

De 1S55 1850 89.12 » 

De 1860 à 1860- 8^.09 0/0 

De 1865 1869 75. Si » 

De 1870 I87i 66.03 » 

De 1875 1879 5i.33 » 

De 1880 188't i7.3l » 

Qui pourrait contester, devant, ces chiffres, que les traités de 
1860 ont surtout favorisé Timportation étrangère en France? 



246 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPINION 

niix }-)ojjulcLiions américaines» (}) : — la ruine de 
notre sol eût été absolue sans le droit sur les 
blés et sur le bétail ; nous en avons ]:)Our preuve 
les statistiques dressées par l'enquête officielle 
du ministère de l'agriculture, sur la situation 
agricole de 1882 à 1886. La perte accusée sur la 
production végéiale est de 1 milliar 1 121 mil- 
lions, non compté une perte de 68 millions sur la 
production animale : soit une pert? de 12 1/2 0/0 
sur les récoltes du sol, non compris les bestiaux. 
En 1882, Tenquète officielle constate que le bé- 
néfice net annuel de l'agriculture ne dépasse pas 
1 milliard 155 millions ; en 1886, ce bénéfice s'est 
transformé en une perfe nette de 33 millions. En 
1884,leministère des finances avouait une baisse 
des propriétés rurales qui , pour certains dépar- 
tements, atteignait déjà 20 0/0. Où en sommes- 
nous, maintenant^ même dans les régions de 
France qui avaient résisté le plus longtemps ? 

Le développement de toutes nos cultures in- 
dustrielles, au grand jjrofit des manufactures 
françaises : — avant 1860, notre culture de lin 
et de chanvre, seule ressource agricole de nos 
vallées, occupait 205. G93 hectares; elle est 
aujourd hui réduite à 105.394, soit la moitié ; 
nos cultivateurs ne trouvant pas à vendre même 
à vil prix leur récolte, sont à la veille de renon- 
cer à ces cultures, et nos usines seront, demain, à 
la merci des producteurs étrangers pour leurs 
approvisionnements de matières premières ; le 
houblon tombe de 510 fr. les 100 kilos à 73 fr. ; 
et, bien que la production monte de 2.900.000 
kilos à 4.100.000, la valeur produite descend de 



(!) M. le sénateur Krantz a tenu ce propos à Reims, dans un 
discours cité au Sénat, en 1881, par M. G. Bazille. 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 247 

15 millions de francs à 3 millions; la culture du 
colza, et autres plantes oléagineuses, est rendue 
impossible par l'introduction en franchise des 
graines étrangères, et l'élevage de nos moutons 
a diminué d'un tiers, parce que les laines étran- 
gères entrent indemnes de tout droit. 

La vie facile pour le jDauvre, la rnoralisation 
des masses, l'ahoiition de la, gendarmerie, et la 
fermeture des j^^risons : — la vie du prolétaire est 
un problème quotidien , le corps social se gan- 
grène, la criminalité augmente, les prisons re- 
gorgent, les convois de récidivistes qui ont con- 
tracté l'habitude du vol pour avoir perdu celle 
du travail sillonnent l'Océan. 

Telle est, en résumé, toute l'histoire de l'École : 
(( une longue série de déceptions », comme l'a si 
bien dit M. Paul Deschanel, à la tribune de la 
Chambre (1). 

Et voilà pourquoi nous engageons les Sociétés 
agricoles, les Syndicats professionnels, les Cham- 
bres de commerce que la révision de 1892 pré- 
occupe, à se détourner de ces faux savants. 



Doivent-ils s'en remettre aux politiciens ? 

Oui, si, par un miracle que nous n'osons 
espérer , le suffrage universel savait élire 
l'élite intellectuelle et travailleuse de la France. 

Mais la prépondérance de la politique pure 
dans les questions électorales permet-elle de se 
faire illusion? 

Tel hâbleur qui inscrira en tète de son pro- 
gramme le renversement de tout ce qui existe, 



(1) Discour.^ de M. Paul Deschanel. Séance de la Chambre des 
députés du 16 février 1887. 



248 LA POLITIQUE, LA TRESSE ET L'OPIXION 

peut se dispenser d'indiquer par quels autres 
moyens il prétend faire les affaires du pays. 
L'exagération même, f outrance de sa profession 
de foi lui vaudra la confiance des électeurs. 

Qu'un honnête homme, désabusé des formules 
et des rêves politiques, se présente en se recom- 
mandant seulement d'une connaissance appro- 
fondie des besoins matériels de la population : 
« Vous mettez votre drapeau dans la poche ! » 
lui crient vingt journaux indignés ; les grands 
électeurs de village, les éternels Homais, raccu- 
sent de jésuitisme. 

Si, quoique en déplorant le système adminis- 
tratif de nos colonies, il se prononce — comme 
tout esprit clairvoyant doit le faire — en faveur 
du principe même de l'accroissement colonial , 
seul moyen d'assurer l'avenir lointain de notre 
commerce, on le qualifiera de « Tonkinois ». 

Et, en France, un mot vaut plus qu'un argu- 
ment, La Science économique nous Ta prouvé. 

Imaginez enfin un candidat qui ferait figurer 
dans les articles essentiels de son programme la 
question monétaire. Quel éclat de rire ! Du coup 
ce fantaisiste serait assimilé à Gagne et à Ber- 
tron, de plaisante mémoire. 

L'esprit de secte et les proniesses irréalisables 
auront longtemps encore le privilège de duper 
la foule. Aussi, plus nous allons et moins les 
esprits fiers se résignent-ils à accepter les con- 
ditions humiliantes de la lutte électorale. Au- 
jourd'hui, à moins de pouvoir s'imposer par une 
autorité légitimement acquise, il faut être, pour 
briguer les mandats publics, torturé d'ambition, 
insensible aux outrages, habitué à tous les dé- 
golits, ou naturellement allégé du poids de la 
conscience. 



LA POLITIQUE, L.V PRESSE ET L'OPIXIOX 249 

Aussi, de quoi se composent nos Parlements, 
si l'on en excepte une minorité infime d'esprits 
tolérants, de talents éprouvés, d'intelligences 
réfléchies et de bonnes volontés actives ? 

De nullités prétentieuses^, de jongleurs habiles 
et surtout d'ignorants. 

Il va sans dire que cette classification de nos re- 
présentants n'a trait qu'à leur attitude ou- à leur 
compétence dans les débats d'atFaires. Nous ne 
faisons ici le procès d'aucune doctrine politique. 

Et comment pourrait-il en être autrement ? 

Voici, par professions, la division proportion- 
nelle de nos représentants dans la Chambre 
dont le mandat vient d'expirer, proportion fi- 
gurée par un graphique dont les éléments nous 
sont fournis par un article de M. Demolins, dans 
la Science sociale (numéro de février 1889K 

Professions libérales. 

Fonctionnaires de FElal. 

Agriculture. 

■B Industrie. 

■ Commerce. 

Ë Armée. 

I Clergé. 

Pour rendre plus saisissantes les indications 
de ce graphique, voici, par professions, la divi- 
sion proportionnelle de la population française, 
conformément aux statistiques de M. de Foville : 

WÊBÊÊMÊBBBIKBk Industi'ie .... 25. G > 

■JHIH Com<^« et Marine . 12.7 » 

■■i Rentiers 5.8 » 

■1 Proies"* libérales 4.4 » 

S Forci"" publique . 1.5 (1) 

(1) Population non classée, 0.7 o/o 
Professions inconnues, 0.2 » 




250 LA POLITIQUE, LA PP^ESSE ET l'ûPIMOX 

Comme on le voit, la proportion est absolu- 
ment renversée. Ce sont les professions les plus 
nombreuses qui se trouvent le moins représen- 
tées, et vice versa. La Chambre est^ en majorité, 
composée d'hommes appartenant aux profes- 
sions libérales ou pourvus de fonctions de l'Etat. 
Agriculture, industrie et commerce deviennent 
ici quantités négligeables et ne sont, en efïet, 
que trop négligées. 

Voici, comme contraste, la composition de la 
Chambre des Communes d'Angleterre. Ici, chaque 
élément social est à sa place, et dans la propor- 
tion que commande l'intérêt bien entendu du 
pays. 

Quelle leçon pour le suffrage universel ! 

BBBH^HHH^H^S Ap;i'icuUure. 




Professions liljérales. 
Commorco et Marine. 
Fonclion'''^s ^ç TEtit. 

Armée. 

Comment s'étonner que, chez nous, tantd'in- 
térèts soient méconnus, que la politique ait le pas 
sur les affaires, et que lorsqu'une question spé- 
ciale se présente, s'il se trouve quelqu'un pour 
l'expliquer, il n^' aitpersonne pour la comprendre ? 
Comment s'étonner des cas flagrants d'ignorance 
qui se produisent à la tribune? Nous pourrions 
citertel député qui, tout récemment, réclamait !e 
relèvement immédiat du droit de douane sur les 
objets fabriqués, ne sachant pas sans doute que 
des traités nous lient jusqu'en 1892. Nous en 
connaissons d'autres qui croient que le traité de 
Francfort est un « traité de commerce », et non 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 251 

un « traité de paix » et qu'il prendra fin à cette 
même date (1) ! 

A l'endroit de certaines questions dites spé- 
ciales, ils se rendent volontiers justice. Lorsque 
M. de Soubeyran avertit la Chambre qu'il va 
développer devant elle de nouvelles considéra- 
tions touchant la cn^culation monétaire, et qu'il 
ajoute : « Je suis persuadé que mes honorables 
collègues sont parfaitement au courant de cette 
question délicate », le compte rendu officiel 
ouvre une parenthèse : Sourires sur plusieurs 
bancs. Aveu peut-être spirituel d'une modestie 



(1) Quelle n'a pas été notre stupéfaction de voir M. Antoine 
lui-même, Tex-dépuié messin, commettre la même erreur dans un 
banquet qui lui fut offert à Vulenciennes, le 4 avril 1889 ! 

L'Echo du Nord, du 6 avril, rendant compte de cette réunion, dit 
textuellement : 

« M. Antoine parle ensuite du tn.ité de Francfort et notamment de 
» l'article 11, qui favorise TAllemagne. Le laissera-t-on lenouveler 
» en 1892 ? » 

Pendant la période électorale de 1889, nous avons pu lire, sur 
les murs de Paris, l'affiche d'un comité dont le programme portait : 
« Interdiction de renouveler les' traités de commerce jusqu' - l'abro- 
gation du traité de Francfort (1892). Et celle a'fiche était contre- 
signée par le candidat, M. Emile Brelay, dépuié sortant, qui l'avait 
« lue et approuvée ». 

Enfin, voici qui est plus fjrt, nous avons vu la Chambre et le 
Sénat voter, dans la dernière session de 1889, « une loi réservant 
exclusivement au pavillon national la navigation entre la France 
et l'Algérie. » Personne à la Chambre ou au Sénat ne savait 
qu'une convention franco-danoise, datant de 1842, stipulait exjires- 
sément pour les bà'iments danois le droit de faiie le cabotage entre 
les cô;es de la France et celles de l'Algérie. La loi une fois pro- 
mulguée, les pays ayant la clause de la nation la plus favorisée ré- 
clamèrent, et, » api es une longue étude », dit le Malin du 5 sep- 
tembre 1889, le Ministre des finances a dû reconnaître que ces droits 
ne pouvaient être contestés... ! 

La convention franco-danoise date de 1842. On avait pu l'oublier; 
mais il pa ait qu'il en existe une plus récente avec le Por ugal 
Que penser du ministre compétent que ses bureaux ont laissé 
appuyer cette loi sans mot dire ! 

(Voir, aux Annexes, une note sur le Traiti- de Francfort.) 



252 LA POLITIQUE, LA PllESSE ET L OPINION 

qui ne leur coûte pas ; ils croient pouvoir s'en 
offrir le luxe sans déchoir à leurs propres yeux. 
Mais, en matière de grands principes écono- 
miques, ils reprennent tout leur aplomb. On ne 
badine pas avec les « libertés nécessaires » ou 
les « formes quelconques de la Liberté ». En 
passant par leurs bouches, ces grands mots de 
l'Ecole semblent encore plus vides et plus décla- 
matoires. 

Leur ignorance, leurs préjugés, se donnent 
surtout libre carrière dans les journaux qu'ils 
dirigent ou inspirent. On peut lire sous la plume 
d'écrivains, chargés de reiléter leur pensée, des 
choses comme celle-ci : 

« Il est à craindre que les cultivateurs, se 
sentant protégés et garantis contre tous risques 
par l'Etat-Providence, et n'étant plus aussi vio- 
lemment stimulés par le besoin, ne s'abandon- 
nent au fil de la routine. Il est à craindre que, 
tandis que nos rivaux, qui ont tant d'atouts en 
main, perfectionneront leur outillage, leurs 
engrais, leurs méthodes, et s'appliqueront à la, 
culture intensive et savante qui régénère le sol 
et grossit le rendement au prix cVun minimum 
d'efforts, nos agriculteurs ne s'endorment dans 
leur torpeur et leur empirisme^, vivant au jour 
le jour, ne modifiant rien, n'améliorant rien, 
semblables à ces grands benêts qui, n'ayant 
jamais quitté les jupes de maman, élevés à 
la brochette et dans du coton, finissent par 
être incapables, en cas de besoin, de se dé- 
brouiller dans l'existence et de payer de leur 
personne (I). » 

Faut-il donc apprendre à ces publicistesque ce 

(I) Le XIX« Siècle du 9 janvier 1SS9. 



LA POLITIQUE. LA PRESSE ET L'OPIXIOX 253 

n'est pas contre les pays à culture intensive que 
notre agriculture est amenée à lutter pour long- 
temps encore; mais bien contre les pays neufs 
qui produisent moins que nous à l'hectare et qui 
ignorent encore l'usage des engrais et des semen- 
ces de choix (1)? Assurément nos rendements 
sont peu élevés; mais, comme disait M. Méline 
à la Chambre, en février 1885, la France est un 
pays qui cultive le blé sur des sols bien di/ïé- 
rents. 11 y a des sols très favorables à la culture 
du blé, il y en a qui ne le sont pas. Il y a les 

(il Dans sa chronique du T(2mps, du 6 août 18S9, M. Grandeau 
étudiait les conditions de ia production aux Etats-Unis et donnait 
les indications ci-aprés que nous recommandons à l'attention de 
l'écrivain du JV/JVe Siècle précité : 

« Les procédés culturaux en usage dans les grandes régions sont 
tout à fait primitifs. Leur principe fondamental consiste dans l'em- 
ploi minimum de main-d'œuvre et daos l'usage sur une aussi grande 
échelle que possible de machines et d'outillage mécanique. 

» L'Etat donne, pour ainsi dire gratuitement, les terrains qui lui 
appartiennent, chaque chef de famille pouvant obtenir une conces- 
sion de 160 acres (64 hectares 7o), sans autre dépense que celle des 
droits à payer à radminislralion des domaines. Le défrichement 
donne tout de suite à ces terrains une plus-value considérable ; il 
en résulte que le cultivateur américain a plus intérêt à étendre la 
surface cultivée de ses terres qu'à améliorer ses procédés de culture. 
Ce système, où l'engrais est à peu prés complètement inconnu, con- 
duit à des rendements faibles, presque exclusivement dus à la ferti- 
lité naturelle du sol. Loin de s'accroî re, comme c'est le cas de pres- 
que tous les pays d'Europe, les rendements à l'hectare demeurent 
stationnaires, si même ils ne diminuent pas, comme tendraient à le 
montrer les chiffres suivants, que j'emprunte aux tableaux exjiosés 
au quai d'Orsay : 

R,endements moyens à Theciare 

1870-80 1S80-88 

hectolitres liectolitrcs 

Blé 11.13 10.78 

Avoine 25.51 23.80 

Maïs 24. 3i 21.38 

» C'est donc par voie d'extension sur des surfaces croissantes de 
terres nouvellement défrichées, et non par suite d'améliorations 



254 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPLMON 

pays du Nord qui recèlent un fond d'humidité 
très favorable aux grands rendements, et où ces 
gros rendements sont obtenus ; il y a les pays 
du Midi où la sécheresse, quelle que soit la fu- 
mure, fait que les gros rendements sont presque 
impossibles. Ce sont ces pays nombreux où la 
culture du blé est forcément précaire , qui 
font les moyennes , et qui empêchent que ces 
moyennes s'élèvent aussi rapidement qu''elles le 
devraient (1). 



ciillurales que les Elats-Unis d'Amérique sont rapidement arrivés à 
l'énorme producti n de froment et de maïs qui leur permettent, la 
première, de combler les déficits annuels de l'ancien monde en blé, 
la seconde, de nourrir un bétail dont le nombre a plus que triple 
en quarante années. » 

Quelques jours plus tard, au Congrès de la Meunerie, M. Grandeau 
présentait le tableau de la production du blé dans les principaux 
pays d'Europe, et hors d Europe. Nous extrayons quelques chififres 
de ce tableau; ils sont instructifs : 

PRODUCTION BU BLÉ DANS CERTAINS PAYS d'euROPE 

Rendement Millions 

à l'hectare d'iiectolitres 

16.6 France 100.7 

S.l Russie 94 

U.O Espagne 61 

10.8 Italie 51 

14.10 Autriche-Hongrie 49.7 

17.2 Allemagne "6.8 

28.0 Royaume-Uni .. 3i.9 

HORS d'europe 

10.8 États-Unis 186.4 

10.0 Indes anglaises 96.3 

11.0 Australie 16.5 

12.3 Canada 13.2 

10.6 Algérie 14.0 

(1) En 1884, par exemple, ei pour ne citer qu'un exemple pris 
dans une année où la récolte a déliassé 110 millions d'hectolitres, 
avec un rendement moyen de 15.9 pour toute la France, nous 
voyons que le département de Seine-et-Oise a ])roduit 29 hectol. 36 
à l'hectare, tandis que celui de la Creuse n'en a produit que 4.76, 
soit 6 fois moins. 

La Stalislique agricole de la France publiée par M. Tisserand, 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L OPINION 2oo 

On parle des rendements élevés de l'Angle- 
terre. Mais ils l'ont toujours été. Arthur Young 
constatait, en 1770, que le rendement régulier 
de l'Angleterre était de 20 hect. 70 par hectare. 
Il est aujourd'hui d'environ 28 (1). 



directeur de TAgriculture, montre que les rendements ont pro- 
gressé notablement. 

Voici les moyennes décennales de 1816 à 1885 : 

Hectolitres 
à l'hectare 

1816-1820 10.20 

1821-1830 11.90 

1831-1S'.0 12.77 

1841-1830 13.68 

1851-1860 13.99 

1861-1870 14.28 

1871-1880 14.60 

1881-1885 15.77 

M. Grandeau écrivait, à ce propos, dans le Temps du 2 avril 1889 : 

« On voit que, d'une manière générale, malgré les mauvaises 
récoltes et toute compensation faite, le rendement moyen pour la 
France, de la première à la dernière période, se caractérise par un 
accroissement lent mais régulier et continu. L'écart de la produc- 
tion moyenne, à l'hectare, à soixante ans de di.'^tance, est de 5 hec- 
tolitres 55, soit de moitié en plus du rendement initial. Si l'on 
songe que cette plus-value de 50 0/0 a été obtenue 'presque exclu- 
sivement avec le fumier de ferme, seule fumure apportée au sol, 
tout au moins pendant un demi-siècle, il est impossible de ne pas 
envisager avec confiance l'avenir de la culture dti froment dans 
notre pays, lorsque la masse des cultivateurs saura, voudra etjoourra 
imiter l'Angleterre pour l'emploi des engrais complémentaires 
phosphatés et azotés. » 

(1) L'Angleterre a de hauts rendement?, parce qu'elle a limité à 
ses terres de première qtialité la culture des céréales, et qu'elle a 
pu convertir, avec profit, grâce à son climat spécial, les autres en 
prairies et pûturages ; ce qui est difficile, pour ne pas dire impos- 
sible en France, où la propriété, divisée à l'infini, oblige en quel- 
que sorte tous les petits exploitants à régler leurs cultures sur les 
besoins généraux de la consommation locale. 

La culture est certainement faite en Angleterre d'une façon 
plus rationnelle et plus scientifique qu'en France; mais il ne faut 
pas perdre de vue qu'en raison des lois qui régissent les successions 

17 



2L0 LA rOI.lTlQLE, LA l'IiKSSE ET L'OPIXIOX 

En Frar.ce, les rendements, qui étaient de 
10 hect. 20 en 1815, se sont élevés, de 1835 à 
1855, à 13 hect. 30; anjourd'hui ils sont à 16.6. 

L'agriculture fait donc ce qu'elle peut ; la vé- 
rité, c'est qu'elle ne peut ]'as beaucoup, anémiée 
qu'elle est encore par le déplorable régime sous 
lequel elle a vécu de 1860 à 1886. 



dans ce pays, elle est centralisée, pour ainsi dire, entre les mains 
d'un petit nombre de gros propriétaires, riches par ailleurs, et en 
état, par conséquent, d'y consacrer des capitaux considérables qui 
leur permettent de ne ménager ni les engrais, ni les instruments 
de culture les plus perfectionnés : 

« Savez-vous, disait John Bright, dans un discours prononcé à 
). Birmingham le 27 août 1866, que cent cinquante personnes pos- 
» sédent la moitié du sol de l'Angleterre ; que la terre d'Ecosse 
» appartient à dix ou douze individus ? Savez-vous enfin que le 
» monopole de la propriété foncière va sans cesse grandissant, et 
» que cette propriété foncière se concentre chaque jour en un 
» moindre nombre de mains ? » 

Une enquête récente, faite en Angleterre par les soins du gouver- 
nement, sur la propriété foncière, a jirouvé l'exactitude de cette 
déclaraiion de John Bright. M. de Fontpertuis l'a résumée dans 
VÊconomisle du 9 mars 1878 ; et dans une étude, pvibliée en juin 
1888, par la Revue des Deux-Mondes, M. de Varigny en tirait les 
données suivantes : 

« Le travail de dépouillement fait par M. de Fontpertuis permet 
de constater qu'il existe en Angleterre quatre-vingt-dix proprié- 
taires possédant chacun plus de 24.000 hectares. Sept en possèdent, 
individuellement, plus de 200.000, et en tête de cette liste figure le 
duc de Sutherloud, avec ''iS2.676 hectares. Onze autres soni pro- 
priétaires de 80.000 à 60.000 hectares chacun. Vingt-cinq possèdent 
de 60.000 à 40.000 ; enfin, quarante-sept ont des contenances de 
40.000 à 24.000 hectares. Un septième de la superficie totale du 
Royaume-Uni est donc aux mains de ces quatre-vingt-dix ])roprié- 
taires, dont soixante-sept figurent au peeragc. 11 ressort, en outre, 
d'un tableau dressé par le Scotsman, que le itecrago possède à lui 
seul 6.160.000 hectares rapportant, année moyenne, 13 700.G00 livres 
sterling, ^oit 342.500.000 francs, et dans ce chiffre i»e figurent ni 
les résidences, châteaux ou manoirs dans les districts métropoli- 
tains, ni les propriétés urbaines, dont la valeur dépasse de beau- 
coup, pour quelques-uas de ses membres, celle de leurs propriétés 
rurales, et dont les ducs de Westminster, de Norfolk, de Bedford, 
les marquis de Salisbury et de Cambden, les comtes Somers, Cado- 
gan, Craven et autres tirent des revenus princiers. » 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 257 

« Perfectionnez votre outillage, faites emploi 
des engrais, » c'est facile à dire. Ceux qui ont 
les ressources nécessaires n'y manquent pas. 
Avez-vous le moyen de permettre aux autres 
d'en faire autant ? 

Voici un propriétaire d'immeuble. Plusieurs 
de ses locataires ne le payent pas. Ceux qui le 
payent lui permettent tout juste de vivre. 

Supposez que son immeuble tombe en ruines. 
Allez-vous lui reprocher de ne pas le réparer, 
alors qu'il n'a pas le moyen de le faire ? Croyez- 
vous qu'il ne se rende pas compte de la nécessité 
de ces réparations ; qu'il ignore que plus il atten- 
dra, plus le mal empirera ? Il le sait de reste, le 
malheureux. Mais avec quoi paierait-il ces répa- 
rations, si ses locataires ne le payent pas, si sa 
maison, en un mot, ne lui rapporte rien, ou à 
peine de quoi vivre ? 

De même pour le cultivateur. Léonce de 
Lavergne a écrit : c 11 n'y a pas de bonne pra- 
tique agricole sans une bonne situation écono- 
mique. » Mais les économistes-agriculteurs en 
chambre d'aujourd'hui n'admettent pas cette 
vérité. 

Ils disent aux cultivateurs : 

Faites de bons labours; vous avez, pour cela, 
d'excellentes charrues perfectionnées, bien supé- 
rieures aux anciennes et qui ne coûtent que 
250 francs. Ensuite, roulez votre terre. Un rou- 
leau, c'est une affaire de 220 francs au plus ; la 
herse, qui viendra quelques jours plus tard, est 
une misère comme prix : 100 francs. — De cette 
façon, au moins, votre terre est en bon état pour 
recevoir des engrais. Là, surtout, ne regardez 
pas à la dépense. La terre est une armoire, dit le 
proverbe, on n'en peut sortir que ce qu'on y a 



258 LA POLITIQUE, LA PLxESSE ET l'oPLXIOX 

mis. — Une denii-fumiire de fumier à i'iiectare, 
environ 20.000 kilos, complétée par 100 francs 
d'engrais chimiques, doit produire merveille. 

Ah ! l'on conseille beaucoup les engrais. Mais 
y a-t-il donc si longtemps que les savants sont 
d'accord sur le choix qu'il convient d'en faire? 
Encore aujourd'hui. M. Grandeau, par exemple, 
professe à l'endroit des phosphates des théories 
que des chimistes aussi recommandables contes- 
tent carrément. 

Faut-il mettre delà potasse ou n'en pas mettre? 
M. Petermau, qui fait autorité en Belgique, con- 
clut à l'inutilité dans la généralité des cas ; 
M. Ladureau, en France, a fait des expériences 
qui lui démontrent l'utilité pour le tabac et le 
lin, mais l'inutilité absolue pour les céréales ; il 
cite même des cas où une addition de potasse a 
été nuisible, parce qu'elle afdt pulluler leséuéet 
autres crucifères, le colza et la moutarde sau- 
vage, etc., etc. 

Le sulfate de fer, contesté par M. Deherain et 
les agronomes de Grignon, est prôné par MM. 
Fischer et Marguerite de la Charlonie. 

A qui entendre sur la question de la fixation 
de l'azote par l'atmosphère ? MM. Berthelot, 
Georges Ville, Bréal, Hellriegeî concluent à 
l'assimilation par les légumineuses, contre 
M. Boussingault qui a longtemps contesté ce fait. 

Ainsi l'azote, l'acide phosjjhorique, la potasse, 
c'est-à-dire les éléments principaux des fertili- 
sants, sont encore, à l'heure qu il est, le sujet de 
disputes qui séparent les hommes les plus qua- 
lifiés pour servir de guides à l'agriculture ! 

Ajoutons que l'analyse des terres est bien loin 
de donner les résultats qu'on en promettait, et 
qu'elle a laissé beaucoup de mécomptes. 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXION 259 

Les conseils néanmoins continnent à pleu- 
voir : 

« N'épandez pas voti-e engrais à la pelle : l'ëpan- 
dage se fait mal. Il existe pour cela des distri- 
buteurs spéciaux. C'est comme pour vos se- 
mences : qu'elles soient toutes de choix; prenez 
des blés généalogiques acclimatés (ou les a pour 
un peu moins de 35 francs les 100 kilos, à Paris), 
et semez en ligne, avec un bon semoir, au lieu 
de semer A, la vo'ée. Vos blés talleront bien, l'an- 
y circulera librement et vous ne serez plus ex- 
posé à la verse. Le semoir a un autre avantage : 
il vous permet de faire une économie considérable 
sur la quantité des semences à employer. » 

Les économistes ont établi que, faute de se- 
moirs perfectionnés, l'agriculture dépensait exac- 
tement pour ses ensemencements 150 millions 
de plus qu'elle ne devrait dépenser; de même, 
faute de machines, ils prouvent qu'elle paye pour 
150 millions de salaires qu'elle pourrait s'éviter. 

« Donc, un distributeur d'engrais de 3 à 600 
francs et un semoir de 3 à 800 francs. Les plus 
chers sont évidemment les meilleurs. Voilà votre 
terre bien ensemencée et bien engraissée. Vous 
n'avez plus qu'une cliose à attendre, c'est que la 
récolte pousse. 11 existe encore quelques instru- 
ments (|ui vont contribuer à la mener à bonne 
fin. Dès que les tiges auront quelques centiuiè- 
tres, aérez et nettoyez la terre avec une sarcleuse : 
500 francs au plus. 

» Malgré tout ce que vous aurez fait, il se peut 
que votre récolte ait mauvais aspect au prin- 
temps. Hâtez- vous de mettre en couverture un 
peu d'azote. De 100 à 150 kilos de nitrate dj 
soude lui donneront une vigueur nouvelle. 

» Nous voici à la moisson. Un moissonne ir, 



260 LA POLITIQUE, LA TUESSE ET l'OPIXIOX 

sans son aid^^, vous prendra de 4 à5 francs pour 
faire de 30 à 40 ares par journée de travail. 
Mais si vous n'êtes pas sûr d'en trouver assez au 
jour vaulu, la moissonneuse-lieuse est là pour 
vous tirer d'affaire. Elle vous coupera et vous 
liera trois hectares par jour. Votre travail sera 
fait rapidement et vous ne serez pas à la merci 
du mauvais temps. Ce qui vous eût coûté 30 francs 
l'hectare, avec le travail de Thomme, vous re- 
viendra à peine à 15 ou 20 francs, avec la lieuse 
mécanique. 

» Que vous coûtera la moissonneuse? Quinze 
ou seize cents francs tout au plus. A^otre moisson 
rentrée, vous avez pour la battre et la trier des 
batteuses qui font, en une heure, le travail de 15 
hommes dans leur journée, et qui coûtent de 
4 à 8.000 francs. » ^ 

Et ils concluent : 

« Maintenant que vous connaissez le remède, 
faites le compte de ce que l'ignorance, la routine, 
les fausses manœuvres font perdre annuellement 
à l'agriculture : 

» L'absence d'outils perfectionnés : au bas mot 
300 millions, qui, ajoutés aux 7 ou 800 millions 
de déficit qui résultent du manque d'engrais — 
on en a établi le compte — entraînent pour 
l'agriculture une perte annuelle d'au moins un 
milliard 

» Nous vous rendons un milliard. » 

Voilà qui est fort bien parler, et si ceux-là qui 
parlent si bien veulent avancer au paysan la 
mise de fonds nécessaire pour se procurer tous 
ces agents de richesse future , nous n'aurons 
presque plus d'objections à soulever. Mais, pour 
apprécier le côté éminemment pratique de ces 
éloquents conseils, il est bon de se reporter à 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIMOX 261 

une publication officielle du plus haut intérêt : 
Wlbiu'ii de statistique graphique de M. Clieys- 
son, édité sous le patronage du ministère des 
travaux publics. 

h' Album de statistique graphique nous donne 
le nombre des exploitations rurales : il est de 
5.672.000. Or, sait-on quelle proportion attei- 
gnent les exploitations de moins d'un hectare? 
Elles représentent380/0 du total, avec 2.167 000 
exploitations. Quant à celles de un à cinq hec- 
tares, elles montent à 33 0/0 de l'ensemble, avec 
1.865.000 exploitations. Voilà en quel état de 
division sont près des trois quarts des exploita- 
tions rurales en France. 

Allez donc exiger que les propriétaires de un 
à cinq hectares cultivent scientifiquement , sui- 
vant les formules des savants et des agrono- 
mes ! 

Quant aux exploitations plus étendues, celles 
de dix à vingt hectares — ce qui n'est pas encore 
très considérable — représentent 7 0/0 de l'en- 
semble ; celles de vingt à quarante hectares , 
5 0/0; celles de quarante hectares et au-dessus, 
3 0/0, en tout et pour tout. Ces dernières sont au 
nombre de 142.000 pour toute la France. 

Sans doute, tout cultivateur ne demanderait 
qu'à les employer, ces instruments, ces engrais, 
dont on lui promet dans les journaux monts et 
merveilles. Sans doute, il admire certaines ex- 
ploitations dont nous pourrions citer les pro- 
priétaires, et qui produisent, normalement, de 40 
à 50 quintaux de blé à l'hectare ; mais il sait 
que ces productions exceptionnelles ne sont pas 
l'œuvre d'un jour, qu'elles ont nécessité un long 
et scientifique amendement du sol, et surtout une 
dépense considérable. 



262 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPINIOX 

Non, sans doute, ragricultiire n'a plus à ap- 
prendre qu'avec des rendements doubles de ceux 
d'aujourd'hui , elle supporterait facilement les 
frais généraux et charges qui Técrasent. 

Mais encore une fois, si ce moyen de relève- 
ment est incontestablement le meilleur, s'il est 
à la portée de toutes les intelligences, il n'est pas 
à la portée de toutes les bourses. 

Et puis l'Etat a-t-il bien fait tout ce qu'il fal- 
lait, a-t-il fait autant qu'en Belgique et en Alle- 
magne pour répandre l'instruction agricole (1)? 
Qui est le plus en retard sous ce rapport : de 
l'Etat qui doit l'enseignement, ou des cultiva- 
teurs qui ne demandent pas mieux que de le re- 
cevoir sous une forme pratique ? 

Nul ne souhaite plus ardemment que nous de 
voir, par tous les moyens possibles, augmenter 
notre production agricole. Mais alors même que 
celle-ci dépasserait les besoins de notre consom- 
mation, s'en suivrait-il que la protection devien- 



(1) Le 10 février 1885, dans sou discours à Ja Chambre sur le 
droit de 3 francs, M. Méline disait : 

« J'ai le regret de constater que l'Allemagne a été ici beaucoup 
plus vite que nous; à l'heure où je parie, elle a 451 écoles primaires 
agricoles; elle compte 14 institutions agronomiques, 7 écoles vété- 
rinaires, 71 écoles d'agriculture, 64 écoles d'agricultures diverses, 
9 instituts supérieurs pomologiques et d"arboricullure, 15 écoles 
pratiques d horticulture, Il écoles de la'terie, 4 écoles de prati- 
culture, 6 écoles de pisciculture, 2 écoles de viticulture, 5 écoles 
d'agriculture pour les filles, 1 école de sucrerie, 1 école de distille- 
rie, 3ti cours Sj éciaux d'agriculture, 37 professeurs d'agriculture et 
63 stations agricoles. » 

Et M. Méline ajoutait qu'en France, nous venons seulement de 
créer les cadres de notreenseigcement agricole. Nous avions 1 école 
de haut enseignement d'institut agronomique, 1 école nationale 
d'horticulture, 14 écoles pratiques, 2 écoles de bergers, 1 école pra- 
tique d'horticulture, 2 fromageries-écoles, 2 magnaneries-écolts, 
2 écoles primaires agricoles, 1 enseignement agricole dans une école 
primaire, 2 cours d'horticulture; 65 jirofesseurs d'agriculture et 
31 stations agronomiques. 



L.V POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXIOX 263 

drait inutile ? La concurrence extérieure inter- 
viendrait encore pour faire baisser les cours dans 
la limite de la différence des prix de revient de 
nos rivaux étrangers, moins chargés que nous 
d'impôts de toute sorte, et payer de la ruine les 
efî'orts, les progrès des producteurs français. 

Et la preuve, c'est que nous produisons en 
cotonnades, par exemple (et pour ne citer qu'une 
de nos fabrications), infiniment plus que nous 
ne pouvons consommer, — ce qui n'empêche pas 
les cotonnades étrangères de nous envahir et 
d'avilir nos prix. 

Un jour viendra peut-être où l'accroissement 
de la population dans les pays neufs absorbera 
les trop-pleins qu'on nous envoie aujourd'hui; 
mais ce jour est lointain, et, d'ici là, nousdevons 
nous défendre. 

Telle autre feuille politique, exagérant de 
beaucoup la pensée de ses inspirateurs, s'indigne 
de la « réaction » où le protectionnisme de la 
dernière Chambre nous a poussés : 

« Nous n'avons pas un Cobden qui puisse 
organiser une agitation en faveur de la vie à 
bon marché et entraîner les masses sur la route 
du progrès. » 

Heureusement! Et c'est assez d'avoir eu déjà 
la menue monnaie de Cobden ! 

« Nous marchons à grands pas vers la ferme- 
ture complète de nos frontières, vers l'isolement 
commercial absolu. Encore quelques années et 
nous pourrons épargner l'argent que coûte l'en- 
tretien des ports et des chemins de fer qui mè- 
nent hors de France (1). » 

Mais où donc M. Raoul Frary a-t-il vu que cette 

(!) Li France, murs 1SS8 : M. Raoul Frary. 



264 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPINION 

Chambre fût si outrancière en matière do protec- 
tion? Il l'a certainement rêvé. 

M. Viette avait dénoncé, avant lui, et qualifié 
le véritable protectionnisme de notre Parlement. 
C'est un protectionnisme hypocrite, qui se cache 
dans les couloirs, s'agite dans les commissions 
et ne transpire guère à la tribune. Ce système 
de tartufferies date de 1881, lorsque, pour mé- 
nager des intérêts électoraux, on entra dans la 
voie des distinctions arbitraires entre les 
industries et les divers produits d'une même 
industrie (1). 



(l; Voici le raisonnement qu'on a tenu : 

Aux filateurs, on a dit : 

« Vous vous plaignez? Ah! nous le concevons bien. Vous payez 
trop cher la houille et les machines, et les outils qui vous sont né- 
cessaires. Nous allons doue supprimer ou abaisser dans de fortes 
proportions las droits qui grèvent les houilles, les fers et les outils 
étrangers, afin que vous les ayez à bon marché. » 

Oui, mais ce seront la houille, le fer et les outils étrangers ! 

Aux tisseurs, on a dit : 

« Vous vous plaignezj et nous le concevons bien ! Les fils dont 
vous avez besoin pour faire vos tissus et qui sont votre matière 
première vous coûtent cher. Nous allons donc supprimer ou atté- 
nuer beaucoup les droits sur les filés étrangers, afin que vous les 
obteniez à bon marché. » 

Oui, mais ce seront les filés étrangers. 

Aux confectionneurs, on a dit : 

« Vous vous plaignez et nous le concevons bien. Les tissus d )nt 
vous avez besoin vous coûtent tort cher. Nous allons donc diminuer 
les droits qui grèvent, à Feutrée, les tissus étrangers, afin que vous 
les puissiez acheter à bon marché. » 

Oui, mais ce seront les tissus étrangers. 

Et ainsi de suite, sur toute la ligne. 

Où Cela mène-t-il ? A ceci : c'est que la houille, le fer, les filés et 
les tissus soi-disant à bon marché viennent de l'étranger et que pour 
favoriser l'exporiation de nos produits, ce qu'on semble avoir sur- 
tout en vue, on commence par favoriser l'introduction, par quan- 
tités considérables, de produits étrangers : fers, houille, filés, 
tissus, etc., lesquels viennent ainsi faire une redoutable concurrence 
aux produits similaires français, non feulement par les quantités 
qui entrent, mais par l'influence que ces entrées exercent sur les 
prix. — A. M. 



LA POLITIQUE, L V PRESSE ET l'OPIXION 20.") 

C'est vrai, depuis dix ans, nous voyons chaque 
jour les sommités parlementaires du Libre- 
échange, les défenseurs farouches ou pompeux 
de « toutes les formes de la liberté » réchimer 
des tempéraments au grand principe, en ce qui 
concerne les industries des circonscriptions qu'ils 
représentent. Répétant un mot connu, on peut 
dire que mariés au libre-échange, ils prennent 
souvent la protection pour maîtresse. 

M. AJadier de Montjau, député libre-échan- 
giste de la Drôme, demande un droit de 20 0/0 
sur la soie et le justifie par ces considérations 
éloquentes : 

« Nous sommes les amis de la liberté, et, 
comme tels, nous inclinons vers le Libre-échange ; 
mais lorsqu'une partie de la grande famille na- 
tionale est mise en péril par l'application rigou- 
reuse d'un système économique, n'y a-t-il pas 
lieu de modifier ce système? Avant tout, il faut 
qu'on puisse vivre chez nous, et vos tarifs doi- 
vent être faits en conséquence. Une faut pas que 
nos populations meurent de faim et maudissent 
la République. Nous n'aimons ni la protection 
ni rien de ce qui ressemble à des privilèges, et 
nous ne demandons que ce qui nous est stricte- 
ment nécessaire (1). » 

M. Rouvier, député libre-échangiste des Boa- 
ches-du-Rhone, réclame le plus haut tarif pour 
les huiles d'olive et l'obtient (tandis, chose bi- 
zarre ! qu'il laisse exempter de tous droits les 
graines oléagineuses). 

Ceux-ci, députés de départements maritimes, 
enneniis déclarés des droits sur les céréales, 

(1) Paroles de M. Madier de Monljau à la commission des doua- 
ne? en J8S0, rappelées par M, Paul Descliauel dans son reraarqua-- 
ble discoars du JO février l.'i87. 



266 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXIOX 

demandent la prorogation de la loi de 1881 sur la 
marine marchande. 

Ceux-là, députés de Paris, sont les plus in- 
traitables sur le principe fondamental. Ce n'est 
pas aux représentants de la Ville-Lumière qu'il 
faudrait demander de sanctionner un privilège, 
de rogner une liberté ! Seulement ils oublient — 
ou l'on oublie — que les industries parisiennes 

SONT LES 1 LUS PROTÉGÉES DE FRANCE (1). 

11 n'est pas jus(|u'au Conseil municipal de Pa- 
ris , où la protection est considérée comme un 
crime de lèse-radicalisme, qui n^ait donné un 
léger (?) accroc à ses doctrines libérales. 



(1) Prenons d'abord la tabletterie, la bimbeloterie et la brosserie. 
Le petit tableau ci-dessous montrera comnient et dans quelles pro- 
portions ces industries, si essentielleoieiit parisiennes, sont proté- 
gées par des droits de douanes, à l'entrée en France, contre les 
produits étrangers similaires : 

DROITS DKS TARIFS 

général conventionnel 

Tabletterie d'ivoire ou de nacre, par 100 kilos. 623 fr. Cr2'6 fr. 

Tabletterie de corne, d'os, d'ivoire ou écailla 

fausse, par 100 kilos 190 loO 

Eventails d'ivoire, de nacre ou écaille, par 

100 kilos 1.230 1.230 

Eventai s autres, par 100 kilos 300 300 

Brosserie commune, sur bois, garnie de 
poils ou de crins, par 100 kilos 73 60 

Brosse- ie fine montée sur os, ivoire ou mé- 
taux, jiar 100 kilos 123 100 

Boutons en verre, corne, métal doré ou ar- 
genté, par 100 kilos 130 ^iO 

Boutons de nacre, ivoire, etc., par 100 kilos. 330 330 

Bimbeloterie, jouets, poupées, etc., par 

100 kilos 60 60 

Ouvrages eu écume de mer véritable, par 

100 kilos 200 200 

Ouvrages en écume de mer fausse, par 

100 kilos 100 100 

Besicles, lorgnons, lorgnettes, jumelles de 

théâtre, par 100 kilos 130 130 

Voilà pour une première série, et l'on voit que, pour certains ar- 



LV POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXIOX 267 

Le 31 décembre 1888, il a modifié les droits 
d'octroi sur les bois ouvrés; il a porté : 

Le dx"oit sur le chêne ouvré, de 11 fr. 28 à 22 fr. o6 
» sapin » 9 » à 12 » 

« Trop heureux », a dit son rapporteur, qui 
s'est défendu de faire de la protection, « trop 
heureux si cette mesure pouvait préserver notre 
industrie contre l'envahissement des bois ouvrés 
de Norvège, qui bénéficient à la frontière de 
tarifs aussi mal combinés que ceux qui existent 



ticles, les droits sont assez élevés. Nous ne nous en plaignons pas, 
nous le constatons. Et même il faut ajouter que, pour certains de 
ces articles, les droits ne semblent pas suffisants, puisqu'ils n'em- 
pêchent pas l'introduction des produits similaires étrangers, alle- 
mands surtout, spécialement en ce qui concerne la bimbeloterie, les 
jouets d'enfants, etc., dont on fait une importation considérable. 
Qui ne se souvient des plaintes que cette importation a, plus d'une 
fois, soulevées ? 

Passons à la peausserie, à la ganterie, à la maroquinerie et à la 
cordonnerie. Voici quels droits sont perçus à l'entrée de ces diffé- 
rents articles venant de l'étranger : 

DROITS DES TARIFS 

général conventionnel 

Peaux jiréparées, vernies et maroquinées, 

par 100 kilos. 74 fr. 

Articles de sellerie fine, par 100 kilos. . . . 200 

Maroquinerie souple, par 100 kilos 200 

Maroquinerie dure, par 100 kilos l'iO 

Pelleteries ouvrées et confectionnées com- 
munes, par 100 kilos 160 

Pelleteries fines, par 100 kilos 500 

Gants d'agneau ou de veau, cousus, la dou- 
zaine 1 » 

Gants piqués, la douzaine 1.50 

Gan s de chevreau, cousus, la douzaine. . . 2 » 

Gants de chevreau, piqués, la douzaine. . . 2.50 

Bottes, la paire 2 » 

Bottines pour hommes i.t pour femmes, la 

paire 1.25 

Souliers, la paire 0.75 



60 fr. 


IbO 




160 




120 




160 




300 




0. 


50 


0. 


75 


1 


» 


1. 


25 


1. 


,60 


1 


» 


0. 


50 



268 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXIOX 

en ce moment à Paris, et que nous proposons au 
Conseil de changer. » 

Remarquez le distinguo. Le Conseil ne fait 
pas oeuvre de protection en relevant le droit de 
100 0/0 sur le cliêne, parce que ce droit est un 
droit d''octroi et non une taxe douanière. Certes, 
on ne viole pas le principe, on le tourne. 

« Eh ! Messieurs, » disait M. Paul Deschanel 
à ses collègues un jour que, du haut de la tri- 



Les ouvrages en métaux, la bijouterie, Thorlogerie constituent 
également Tune des industries les plus actives de Paris. 

Voici comment les tarifs douaniers protègent ces industries : 

DROITS DES TARIFS 

général conventionnel 

Ouvrages en métaux précieux ou dorés, ar- 
gentés, plaqués, par 100 kilos BOO fr. 500 fr.' 

Bijouterie fausse, par 100 kilo» 500 500 

Aiguilles à coudre, par 100 kilos 250 290 

Plumes métalliques, par 100 kilos 123 100 

Coutellerie commune, par 100 kilos 123 100 

Coutellerie fine, par 100 kilos COO 480 

Horloges pour ameublements, par 100 kilos. 23 125 
Mouvements et fournitures d'horlogerie, par 

100 kilos . . 50 50 

Montres en boîte d"or, la pièce 4.50 3.50 

Montres d'argent, la pièce 1.50 1 » 

Quant aux meubles, ils paient, à l'entrée, pour les meubles, 
sièges sculptés, ornés, etc., 13 francs, et 25 francs quand ils sont 
plaqués, ornés de cuivre, etc. Enfin, s'ils sont recouverts, ils paient 
15 0/0 en sus du droit ordinaire. 

Pour ce qui est de la carrosserie, les voitures pesant plus de 
123 kilogramm s paient 120 francs et celles d'un poids moindre 
50 francs. 

Les savons de parfumerie paient 12 francs au tarif général et 
8 francs au tarif conventionnel ; les bougies sont fraj)pées de 19 fr. 
à 16 francs. 

Enfin, les tailleur?, lingères et couturières ont aussi leur part, 
puisque les vêtements d'hommes et de femme-', la lingerie, etc., 
puient, à l'entrée^ le droit le plus élevé des étoffes employées à la 
confection, augmenté de 15 0, ces 13 0/0 s'appliquant à la main- 
d'œuvre. 

{Le Trnvail Nalional.) 



LA POLITIQUE, LA PUESSE ET l'OPIXIOX 2G9 

bune, il leur rappelait ces compromissions et 
beaucoup d'autres, « pourquoi ne pas imiter la 
franchise de la Chambre de commerce de Saint- 
Etienne, qui, par l'organe d'un libre-échangiste, 
convaincu pourtant, M. Tézenas du Montcel, se 
déclarait Ubye-échangiste pour les filés de coton, 
protectionniste modéré pour la, inétallurgie et 
protectionniste résolu pour l'industrie des armes? 
A la bonne heure ! Voilà qui est sincère ! » 

(( Car, enfin, ajoutait finement l'orateur, s'il 
est avéré que tout le monde fait de la protection 
à sa manière; que chacun, pour employer le mot 
propre, tire la couA^erture de son côté, il ne 
s'agit plus ici de doctrines, il s'agit uniquement 
— et je prends le mot, ai-je besoin de le dire ? 
dans son sens le plus large, le plus élevé, le plus 
patriotique, — mais enfin, il s'agit uniquement 
d'intérêts. » 

Voilà le protectionnisme de nos Chambres. 

En octobre 1888, M. le Président de la R,épu- 
blique fait un voyage à Lyon. 11 se voit haran- 
gué par M. Sevène, président de la Chambre de 
commerce, qui proclame l'inébranlable fidélité de 
l'industrie lyonnaise à la doctrine libre-échan- 
giste : 

« Lyon, tlil-il, a eu beaucoup h souffrir de la polilique écono- 
mique (prolcclionnisle) qui prévaut depuis quelques années. Les 
marchés extérieurs se ferment successivement devant nos pro- 
duits, par suite du non-renouvellement des Irailés échus et de 
lélévalion récipi'oque dos tarifs. Déjà frappés dans notre grande 
fal)ricalion d'étoffes mélangées par les droits sur les fds de coton, 
on nous a fait revenir récenuuenl au ré'gime douanier de la Res- 
tauration, en taxant d'un droit une grande partie de notre appro- 
visionneiucnt de soies. C'était nous soumettre à un régime d'ex- 
ception et décréter notre inférioril'' envers nos concurrents suisses 
et allemands, qui travaillent avec des matières premières atTran- 
chies. Nous avons encore souiïert d'une manière indirecte des 
droits établis sur le blé cl sur le IxHail qui ont renchéri l'alimen- 
tation générale. De concert avec nos cor[»s élus et nos principales 



270 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXIOX 

Ciinnibies syndicales ouvrières, forts do l'appui de nos sénateurs 
et de nos députés, qui ne nous a jamais fait défaut, nous avons 
lutté contre ces droits atteignant le pain et la viande. Nous y re- 
connaissions sans doute un obstacle à la produclion industrielle, 
mais nous avions surtout à cœur de combattre en eux la charge 
qu'ils font peser sur nos collaborateurs ouvriers, i 

Et, plus loin, il ajoutait : 

« Il est manifeste que les progrès du système protecteur ne 
coïncident pas avec la prospérité du pays; il est surprenant qu'on 
s'obstine à l'appliquer à une société démocratique. Le protection- 
nisme, c'est l'intérêt particulier primait l'intérêt général ; la li- 
berté éconora que est une liberté comme une autre, une liberté 
essentielle; sans elle, la liberté primordiale du travail est incom- 
plète. Nous ne cesserons de la réclamer, parce que nous avons la 
foi que ce n'est point l'intérêt lyonnais, mais l'intérêt de tout le. 
monde dont nous sommes les défenseurs. » 

Bravo ! s'écria la presse libre-ëchangiste de 
profession et, à sa suite, la presse politique. 
Voilà qui est bien parler ; voilà une industrie 
assez intelligente, assez progressiste pour se 
passer de protection ; bien mieux, pour la décla- 
rer nuisible à son essor ! Cela réconforte et cela 
repose de la mendicité des industries du Nord, 
sans cesse en quête de faveurs et de secours! 

Eh! oui, parbleu ! pour une partie de sa fabri- 
cation, la soie pure, Lyon s'est passé jusqu'ici 
de protection; elle a encore le bénéfice de l'in- 
contestable supériorité qu'elle doit à l'ancienneté 
de certaines de ses marques; elle a pu jusqu'ici 
s'accommoder de la liberté commerciale, comme 
ont pu le faire et peuvent le faire encore les pro- 
ducteurs de certains grands crus de France. 
Toutefois commence-t-elle à voir ses exporta- 
tions décliner sous la concurrence de produc- 
teurs nouveaux, aus?i bien outillés qu'elle-même 
et mieux servis sous le rapport de la main- 
d'œuvre. 

Mais pour les étoffes mélangées, qui tendent à 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 271 

devenir la principale fabrication par ce temps de 
camelote et de soi-disant bon marché, pour 
celles-là, disons-nous, Lyon est défendu par des 
droits énormes contre l'introduction des pro- 
duits similaires de l'étranger, surtout de l'Alle- 
magne. 

Laissons la parole à M., Amédée Marteau : 

Nous voyons, par exemple, que les lissin, bonneteries et pas- 
sementeries de boun-e de soie pure sont protégés, au tarif géné- 
ral, par un droit de 248 francs par lOÛ kilos et de 200 au tarif 
conventionnel ; 

Que les tissus de soie mélangés sont fi'appés. à l'entrée en 
France, d'un droit de 372 francs et 3J0 francs au tarif conven- 
tionnel; 

Que les rubans de soie ou de bourre de soie pure ou mélangés 
d'autres matières textiles, la soie dominant en j)oids , sont 
couverts par un droit de douane de G20 francs au tarif général, 
et de 500 fj-ancs au tarif conventionnel. 

JJe mémo i;our les velours. 

Nous le demandons en toute sincérité, sont-ce là des droits 
prolecteurs? Et si ce sont des droits protecteurs, pourquoi, 
dans la région qui en bénéficie, se prétend-on « libéral ■>, c'est- 
à-dire ennemi des droits de douane? 

Oh ! nous savons bien ce que i^épondent les fa- 
bricants de tissus mélangés. Ils disent que ces 
droits ne sont que la compensation de ceux qu'ils 
paient pour obtenir, de l'étranger, les filés de 
coton nécessaires à la fabrication de ces tissus. 
Et les docteurs du libre-échange le répètent dans 
leurs journaux, en accusant, naturellement, les 
filateurs français d'avoir rendu nécessaire, par 
leurs exigences, ce di^oit sur les soieries étran- 
gères : 

Si ces écrivains étaient capables d'études, ils se seraient re- 
portés au tarif des douanes pour vérifier le droit payé par les fils 
de coton employés pour li fabrication de ces tissus'. Et voici ce 
qu'ils y auraient vu : 

Ne parlons pas des fils fins au-dessus du numéro 50, dont un 
décret de septembre 1S83 autorise l'importation temporaire, et 
voyons quel est le droit payé pour les fils le plus généralement 
employés, c'est-à-dire des numéros 20 à 40. 

18 



•e 



272 LA POLITIQUE; LA PRESSE ET L'OPIXIOX 

Eh bien ! ces droits ?ont, par 100 kilogr. , au tarif convention- 
nel, de 15 lra,acs poiir les fils au-dessous du numéro 20; de 20, 
30 et 40 francs pour les numéros au-dessus, jusqu'au numéro 50, 
plus 15 0/0 pour les fils blanchis. 

Prenons le droit le plus élevé, c'est-h-dire un peu plus de 
40 francs, et rapprochons-le du droit payé à l'entrée des tissus 
de soie mélangés, droit cjui, nous venons de le voir, est de 
300 francs. Admettons que, dans cent kilogrammes de tissus 
mélangés, il entre la moitié de coton, — c'est inadmissible, mais 
admeltons-le, — cfuelle est la conséquence? C'est que, pour ces 
50 kilogrammes de filés de coton, l'industriel aura paye 20 francs 
aumaximurn, en réalité beaucoup moins. Et il jouit d'une pro- 
tection de 300 francs! Il lui reste donc, pour protéger sa propr 
industrie, 280 francs par cent kilogrammes. 

MM. les litiëraiix Ij'onnais, nous vous atten- 
dons à la révision du tarif des douanes en 1891. 
Nous verrons si vous réclamerez l'abaissement 
de ces droits à une simple équivalence des taxes 
qui frappent les matières étrangères à la soie ; si 
vous les laisserez abaisser de 500 et de 300 à 20 fr. 
par 100 kilogrammes de rubans et de tissus. 

Assurément non, vous ne le ferez pas, et vous 
aurez raison. Il y a gros à parier, même, que ces 
droits de 500 et de 300 francs vous sembleront à 
peine suffisants (1). 

Certes, nous comprenons que l'incohérence, en 
matière économique, de nos hommes politiques 
et de nos publicistes indigne M. de Molinari jus- 
qu'à lui faire perdre son calme olympien, jusqu'à 
lui suggérer ces paroles vengeresses : « La po- 
» litique rétrograde que la coalition indécente 
» des intérêts particuliers, servie par des ijoli- 
» ticiens sans scrupules, a inaugurée aux dépens 
« de l'intérêt général... ; » mais rien ne justifie 
les alarmes du publiciste cité plus haut. 

M. Raoul Frary a d'ailleurs perdu de vue que 
si certaines industries locales peuvent attendre 

^1) Vuir, aux Annexes la Fah7-icalion lyonnaise. 



LA rOLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 273 

quelque chose de l'initiative intéressée de MM. nos 
législateurs, l'agriculture, cette «bête de somme 
du budget,» comme on l'a définie, reste plus que 
jamais la gi-ande sacrifiée de la politique. 

Pauvre cultivateur! combien de temps a-t-il 
fallu lutter pour qu'il fût question de lui venir 
en aide? N'est-il pas créé et mis au monde pour 
nous fournir le pain et la viande à bon marché ? 
Qu'importe qu'il souffre et se plaigne, lui ? Il est 
la quantité négligeable. A peine représente-t-il, 
en effet, un peu plus des deux tiers de la popu- 
lation î Au surplus, les travailleurs du sol sont 
de bonne composition ; en tout cas, ils sont 
timides, ils n'osent pas se plaindre trop haut, ils 
ne font pas d'émeutes, ni de barricades. Et ils 
votent si bien, avec tant d'ensemble ! 

11 pourrait bien se faire qu'un beau matin les 
paysans s'occupassent de ces messieurs, juste 
assez pour ne point les réélire. 

Voulez-vous avoir une idée du peu de place 
que tient dans les préoccupations de nos man- 
dataires plus ou moins ministrables^ la question 
de vie ou de mort dont toute la France s'émeut ? 
Remarquez la façon dont se forment les minis- 
tères. Suivez dans les journaux, en temps de 
«crise », les phases de ces entantements, par- 
fois laborieux : 

L'heureux mortel qui présidera le futur cabinet 
(pour combien de semaines ?) est désigné; aussi- 
tôt leslistes circulent. Tout l'intérêt se concentre 
sur trois ou quatre portefeuilles : l'intérieur, 
les finances, les affaires étrangères, l'instruction 
publique. Nous les classons par ordre. Les deux 
premiers sont les plus importants, étant ceux de 
qui dépend le plus grand nombre de fonctions, 



274 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 

d'emplois et de faveurs. Ces trois départements 
pom^vus, les sceaux et les travaux publics, 
donnent encore lieu à quelque agitation dans les 
couloirs. Ils trouvent enfin leurs titulaires et 
alors la crise est finie, on dit : « Le ministère est 
fait ; il ne reste plus à s 'occupei' que du commerce, 
de l'agriculture et de l'industrie. » 

C'est-à-dire des petits portefeuilles, des porte- 
feuilles accessoires. 

Aussi, pour les distribuer, rien de plus simple 
et de plus expéditif. Ces ministères sans impor- 
tance, transformés en simples instruments de 
concentration politique, sont répartis entre les 
groupes les plus sacrifiés dans la nouvelle com- 
binaison. Quant aux titulaires, on n'a que l'em- 
barras du choix entre des médecins^ des journa- 
listes, des avoués, des notaires. L'aptitude pro- 
fessionnelle ne fciit jamais question. Du reste, 
aujourd'hui, du moment qu'on est député, on peut 
aspirer indifféreminent à la succession de Fouché, 
de Talleyrand, de Turgot, de d'Aguesseau, de 
Fontanes, de Colbert, de Louvois; et tel mi- 
nistre volage passe de la Justice aux Travaux 
publics comme de la brune à la blonde. 

En Allemagne, la plus haute personnalité de 
l'Etat, M. de Bismarck, est à la fois ministre des 
affaires étrangères et préside aux affaires com- 
merciales. 

Verrons-nous jamais, en France, — en temps 
normal et non pour la circonstance exception- 
nelle d'une Exposition universelle — un président 
de Conseil revendiquer comme un honneur la 
direction de notre agriculture et de notre indus- 
trie, et donner à ceux qui travaillent et qui meu- 
rent de politique, ce témoignage de sympathie, 
cette marque d'encouragement? 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'opixiOX 275 

Grâce à notre système de bascule politique, 
nous avons vu se créer, parmi nos paysans, la 
légende — est-ce bien une légende? — d'un mi- 
nistre de l'Agriculture qui croyait que tous les 
chevaux hongres étaient originaires de Hon- 
grie ( 1 ), et qui parlait de modifier les assolements 
«d'une façon heureuse...» par des stations d'é- 
talons [sic] ! 

Est-ce le même qui, dans une de ses tournées, 
s'arrétant pour la première fois de sa vie, sans 
doute, devant un champ de maïs, ne put dissi- 
muler sa surprise, et se vit affirmer par un 
paysan malin « que c'était du blé de deux ans » ? 

La plupart de ceux qui depuis huit années se 
sont succédé à ce poste, ne furent pas sans doute 
aussi cruellement insuffisants que l'honorable 
Excellence, dont il vient d'être question ; mais, 
en vérité, s'il y a eu quelques exceptions, nous 
pouvons bien le dire, nous n'y avons vu, dans 
ces dernières années, qu'un seul homme tout à 
fait à la hauteur de sa tache, et, celui-là, ses 
adversaires politiques, eux-mêmes, le nomment 
avec respect et reconnaissance. 

En 1885, le hasard, cette fois heureux, des 
combinaisons ministérielles permit à M. Méline 
d'arriver au pouvoir avec le portefeuille de l'a- 
griculture. Un esprit droit , équitable , réfléchi , 
chercheur , et surtout persévérant , décidé à 
prendre sa responsabilité au sérieux, à remplir 
tous les devoirs de sa haute fonction, tel était le 
nouveau ministre ! 

Il étudia par lui-même les soulFrances de l'agri- 
culture, leurs effets et leurs causes, comme il 



(I) A rui)}irocher du miuistre de riustnictiou publiqui qui, 
tant le Collège de France, demanda où étaieut les dortoirs. 



276 LA rOLITIQUE, LA PI'.ESSE ET l'OPINIOX 

avait, cinq ans auparavant, étudié la crise indus- 
trielle. 11 ne mit pas longtemps à se rendre 
compte que le mal, presque tout le mal, ve- 
nait de la concurrence étrangère, assez puissam- 
ment armée pour défier tous les efforts du culti- 
vateur français. 

Aussitôt convaincu de la nécessité d'élever 
une barrière contre cette invasion, il n'hésita 
pas. D'abord il ne rencontre qu'indifférence ou 
hostilité chez ses collègues du cabinet. Cepen- 
dant il les persuade, les convertit à sa cause, 
réussit à les décider à cette chose énorme : un 
gouvernement démocratique réclamant un droit 
sur le blé ! 11 y fallut une ténacité, une convic- 
tion peu communes. Après bien des difficultés, 
M. Méline présente son projet aux Chambres. 
On se rappelle la lutte. Le ban et l'arrière-ban 
libre-échangiste se souleva comme un seul 
homme, et mena un beau tapage. A chaque 
mot de son discours, le courageux ministre fut 
injurié, dénoncé comme affameur de peuple, 
anathématisé, voué aux foudres de l'Ecole. Enfin, 
il triompha, au milieu des acclamations de grati- 
tude des paysans de France renaissant à l'espoii*. 

Les ministres comme M. Méline restent trop 
peu de temps aax affaires ; c'est surtout quand 
elles viennent interrompre les taches si bien 
commencées, que nous maudissons les passions 
politiques et la fréquence des crises ministérieUes 
qui en sont le fruit. 

Mais, qu'on le remarque Lien, si M. Méline a 
pu faire aboutir ses projets, c'est surtout pa7Te 
qu'il était ministre, — cela soit dit pour dimi- 
nuer, non son mérite à lui, mais celui de la 
Chambre. Supposez-le simple député au moment 
où il fit sa proposition: un ministre lui aiu^iit 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'ûPIXIOX 277 

répondu par l'imperturbable antienne qui se 
chante dans le camp des prophètes, et le liber- 
ticide Mëline eût été repoussé avec pertes. 

C'était d'ailleurs le sort qu'il avait eu en 
1880-81, quand, simple député, risquant sa 
thèse sur la question industrielle, il se heurta 
au libéraUsme du ministre Tirard. 

Il suffit de rapprocher ces deux faits pour 
montrer combien est glissant et peu consistant le 
terrain parlementaire, combien l'on doit appré- 
hender ses oscillations quand on a bâti quelque 
chose dessus. 

On frémit en pensant que demain il peut arri- 
ver au pouvoir soit un illuminé du libre-échange, 
soit un de ces incurables niais qui accommodent 
la liberté à toutes les sauces, et font rouler ce 
mot, comme les cabotins du drame, à la fin de 
leurs tirades. 

Oui, demain, il peut suffire d'une majorité de 
déclassés, de fruits secs, d'incapables, pour stéri- 
liser l'œuvre commencée . 

Le travail de trente millions de Français qui 
donnent à l'armée ses meilleurs soldats, à l'im- 
pôt le plus clair de leurs salaires, est à la merci 
d'une poignée de ces turbulents oisifs, d'une 
commission composée, comme nous en avons 
vu, partie d'ignares et partie de sectaires. 

Ceux-là, nous l'avons déjà dit, forment le 
gros du bataillon politiquailleur. Ils sont la 
masse qui se ruemoutonnièrement surlesgrancls 
mots et les formules toutes faites, se laisse 
entraîner et entraîne, tient la presse populaire 
à sa remorque, peut faire prendre un élan incon- 
scient et machinal pour un mouvement réfiéchi 
d'opinion. 



278 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 

Là est le danger, là il sera, tant que, dans les 
hautes sphères des pouvoirs publics, on n'aura 
pas compris la nécessité — pourtant bien poli- 
tique en soi — de s'occuper de politique un peu 
moins, d'affaires un peu plus ; tant que nos par- 
lements ne se décideront pas à suivre enfin une 
politique économique raisonnée, qui tienne compte 
de tous les intérêts du travail national, une 
politique économique, en un mot, qui soit surtout 
française. 

11 y a , dans le pays , un retour marqué vers 
les idées de protection ; cela est bien certain. Ce 
mouvement ne fera que s'accentuer , nous n'en 
doutons pas. Mais, de grâce, n'oublions pas qu'il 
aidera au triomphe de nos revendications, dans 
la mesure où nous y aiderons nous-mêmes. 
« Ayons confiance en Dieu, disent les Irlandais ; 
mais tenons notre poudre sèche. » C'est la devise 
que nous devons prendre aujourd'hui. Nous 
allons avoir de grandes luttes à soutenir, et 1;;, 
pire illusion serait de croire que nous avons 
déjà partie gagnée. Les quelques succès obtenus 
dans le l'arlement, sont des succès de raccroc. 
Ne nous leurrons point. La cause déterminante 
en a été bien plus la crainte de l'électeur, que 
le fait d'une conversion raisonnée, réfléchie, 
résolue. Beaucoup de « convictions » protec- 
tionnistes sont toutes de surface ; et, il ne faut 
pas craindre de le redire, cette absence de loi 
provient de l'ignorance. 

• Non moins à craindre, en effet, que les doc- 
trinaires, nous apparaissent ceux qui ne sont 
protectionnistes que par nécessité électorale 
et pour leur canton. Notre cause n'est pas de 
celles qu'on peut maladroitement défendre, et 
nous la voyons souvent bien mal défendue. 11 ne 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 279 

suffit point de se déclarer anti-libre-échangiste, 
il faut savoir dire pourquoi ; combien de nos 
alliés sont en état de le faire ? Combien en 
avons-nous vu, désarçonnés par la moindre 
objection, fournir à nos adversaires de trop 
faciles victoires ? Mieux vaudrait, peut-être, de 
sages ennemis ! 

Il faut tenir compte de ceci, que la généra- 
tion aujourd'hui aux affaires est éclose au mi- 
lieu d'un courant d'idées depuis longtemps 
établi, et qui nous est absolument défavorable. 
Tout esprit se targuant de libéralisme est allé 
tout naturellement à la doctrine libre-échangiste, 
si séduisante pour qui s'arrête à l'apparence des 
formules et au mirage de mois. Oui, notre géné- 
ration d'hommes politiques a subi l'influence du 
milieu libéràtre où le libre-échange avait été 
accepté comme vérité révélée. Elle a été la dupe 
de ce que l'on a décoré, pour en imposer, du nom 
imposant, en effet, de principes, et qui n'est ici 
qu'une des formes de l'entêtement. Une sorte de 
respect humain la tient attachée à ces idées, 
comme les retiennent à la religion dans laquelle 
ils sont nés ceux-là même qui se piquent d'in- 
différence ou de libre-pensée. 11 n'est pas sûr que 
ceux qui votent avec nous n'aient point, au fond, 
cette idée que la doctrine anti-libre-échangiste 
ne procède que de l'esprit de routine et ne dé- 
plorent d'être obligés d'y sacrifier. La paresse de 
contrôler, qui s'accommode si bien des Credo 
exclusifs, les leur a enracinés dans l'esprit, à 
l'époque même où l'expérience en démontrait 
la fausseté. Il est si petit le nombre de ceux qui, 
suivant l'expression de Joufiroy, « cherchent, à 
la sueur de leur front, toujours plus de vérité, 
toujours plus de certitude ! » 



280 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIO^' 

Les livres publiés depuis 25 ou 30 ans, sur les 
questions économiques, sortent tous de la même 
officine. Ils sont les instruments sans cesse 
renouvelés de la propagande libre échangiste ; et 
il semblerait qu'il ne soit point possible dé- 
sormais d'en écrire d'autres. Tous les jeunes écri- 
vains qu'attirent ces graves questions, vont à 
la doctrine officiellement enseignée jusqu'ici. 
L'Ecole les attire et les choie : l'Etat^ com- 
plice inconscient ou non, leur réserve ses fa- 
veurs. 

Pareils à ces médecins spécialistes qui s'en- 
têtent dans un traitement qui vous est funeste, 
et que l'on couvre de reconnaissance et d'ar- 
gent pendant qu'ils vous tuent, tous ces faux 
savants, gloires de l'Economie politique, ont été 
portés aux honneurs, grassement encouragés à 
poursuivre leur œuvre néfaste. 

C'est ainsi que s'est perpétué un état d'esprit 
dont nous avons tout à redouter. C'est ainsi que 
s'est entretenu dans la presse un courant formi- 
dable. On s^est accoutumé à voir une autorité 
partout où il y a un spécialiste, la vérité là où 
il n'y a qu'un système. Le lecteur d'aujourd'hui, 
qu'on dirait incapable d'un effort d'attention, 
demande à ses livres et à ses journaux des idées 
toutes faites : il semblerait qu'il s'est abaissé à 
une sorte de servitude, qu'il s'est courbé à cette 
conviction, qu'il faut vivre quand mêmCj et quoi 
qu'il en coûte, avec le Libre-échange. 

Sans doute, il y a bien quelques organes spé- 
ciaux, quelques revues professionnelles qui s'ef- 
forcent de réagir. Mais ces publications, sur 
lesquelles la presse libre-échangiste fait le silence, 
ne sont lues que par des convertis ; et ce sont 
des conversions, disons mieux, des éducations 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIMOX 281 

qu'il fout faire. Les masses qui travaillent igno- 
rent jusqu'à leurs noms ; elles ne savent même 
pns que c'est là que se trouvent leurs seuls et 
leurs plus utiles défenseurs. 

Il est grand temps que, au lieu de se lamenter, 
notre agriculture et notre industrie, unies dnns 
le sentiuient du danger commun, s'organisent 
sérieusement pour la résistance. Comme le leur 
conseillait un jour M. Méline, qu'elles prennent 
exemple sur les industries des pays voisins qui 
ont traversé ou traversent la même crise que 
nous. Elles s'unissent, s'entendent, se syndi- 
quent, tiennent des réunions fréquentes pour 
étudier et résoudre toutes les difficultés de leur 
situation et font, sans hésiter, les sacrifices de 
temps et d'argent qui leur paraissent nécessaires 
pour le triomphe de la cause commune. 

Ce qui se passe dans ces réunions est porté à 
la connaissance du public, expliqué, commenté 
par une presse dévouée aux grandes industries 
du pays, à son agriculture, et inspirée par elles. 
Cette presse tient l'opinion sans cesse en haleine, 
prépare les esprits aux solutions législatives qui 
s'imposent, sait parler haut à l'heure des élec- 
tions, et exerce sur les gouvernements une auto- 
rité toute-puissante. 

Chez nous, en est-il de même? Nos industries 
vivent à l'état d'isolement", pour ne pas dire de 
méfiance réciproque. Cho.cune hilsse sa voisine 
se débattre aux heures critiques, sans éprouver le 
besoin de venir à son secours ; le sentiment de la 
solidarité étroite qui les unit au fond existe àpeine. 
Au sein de chaque industrie, les choses se passent 
à peu près de la même façon. On ne fait lien 
pour s'unir, s'entendre, s'organiser: on se regarde 
tomber les uns les autres avec une sorte d'indilfé- 



282 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET l'OPIXION 

rence. On croit superflu de surveiller, jour par 
jour, le mouvement économique général, qui 
exerce cependant une si grande influence sur le 
sort de chaque industrie en particulier; on s'en 
désintéresse (1). 



(I) Nous aimons cependant à signaler une exception récente, toute 
à l'honneur de la Chambre de commerce de Lille et de la grande 
industrie qu'elle représente. Voici à quel propos : 

En avril 1889, le bruit se répandit que le gouvernement français 
avait ouvert l'oreille à des « propositions d'ari'angement » faites par 
le gouvernement italien. 

Assurément, de la rupture du traité avec l'Italie, c'est notre in- 
dustrie qui pâlit le plus. Mais il y a de grands intérêts agricoles 
et vinicoles engagés. 

Que fait la Chambre de commerce de Lille, Chamlire essentielle- 
ment industrielle? Dtmande-t-elle, dans l'intérêt de l'indusirie, la 
conclusion d'un traité nouveau ? 

Non. Elle prend, à ce propos, au contraire, une délibération 
qu'elle envoie au ministre et dans laquelle nous lifons ce qui suit: 

« La Chambre considère que, malgré les intérêts diflérents de 
leurs circonscriptions, toutes les Chambres de commerce suut, au 
cas présent oii la dignité nationa'e est en jeu, solidaires les unes 
des autres, et que le but proposé doit être, non un remaniement 
partiel du tarif général, mais bien un ensemble de conventions qui, 
étudiées avec le concours de ces Chambres, puissent donner satis- 
faction aux intérêts particuliers des diverses légions en sauvegar- 
dant l'intérêt général du pays. 

> Elle estime, en outre, pour la même raison, que la Fiance, bien 
que se montrant disposée à la conciliation, n'a pas ù prendre les 
devants et que son rôle doit se bornera attendre les propositions 
de l'Italie pour les discuter ensuite. » 

Sauvegarder l'intérêt général du pays, a écrit à ce pro| os un 
jouina), « voilà ure grande et belle parole qui jusqu'ici n'avait guère 
été prononcée en matière économique; car chacun tirait à soi, ne 
voyant que son intérêt immédiat et ne songeant jjoint à ceci que 
tout ce qui lèse un grand iniérêt national, fût-ce au jirufit apparent 
d'un autre intérêt, linit par nuire à la masse 1 

» Voilà une idée qu'il faudra méditer et mettre largement en 
pratique ; car, en attendant que les peuples soient tous frères et que 
les frontières soient supprimées, ce qui ne se fera pas encore demain, 
il faudra bien que chaque nation défende sa production contre l'en- 
vahissement trop ruineux des produits étrangers, comme elle est 
tenue de défendre son sol contre les armées étrangèi'es. 

» La solidarité nationale dans l'ordre économique s'impose aussi 
bien que dans l'ordre politique. » 



LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 283 

Quand une industrie se sent menacée par une 
mesure législative désastreuse pour elle, un im- 
pôt, un traité de commerce, un tarif de douane 
insuffisant, elle se réveille pour quelques jours, 
elle envoie quelques délégués à Paris, qui con- 
sidèrent comme une suprême habileté d'avoir 
réussi à « faire mettre dans un ou deux jour- 
naux » quelques articles plus ou moins compré- 
hensibles pour le public. Une « visite au mi- 
nistre » et aux députés bien intentionnés, et 
c'est tout. Quoi d'étonnant que ces délégués 
rencontrent des résistances imprévues qu'on 
aurait pu prévenir en s'y prenant plus tôt, et 
une opinion mal préparée, mal éclairée, qui, 
bien souvent, pousse le Parlement à rejeter les 
demandes, même les plus conformes à l'intérêt 
général du pays ! 

Comment en pourrait-il être autrement ! La 
plupart des grands organes de la Presse pari- 
sienne sont étrangers au monde de l'industrie et 
de Tagriculture ; ils n'ont, à vrai dire, aucuns 
rapports directs avec elles. Leurs relations, et 
bien souvent même leurs intérêts, sont avec la 
haute finance ou le commerce, qui sont cosmo- 
polites par essence, même sans le savoir, jj^^'ce 
qu'Us ne sont touchés que par le mouvement gé- 
néral des affaires, bien différent souvent de l'état 
de la j)^'oduction française. C'est là ce qui fait 
que ces inspirateurs ou bailleurs de fonds de la 
presse sont, par la force des choses, profondément 
libre-échangistes. 

A côté des journaux hostiles aux idées que 
nous défendons, il y a les journaux indifférents. 
Ceux-là sont quelquefois pires. 

Les questions économiques y sont laissées au 



284 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXIOX 

bon plaisir du premier venu qui veut bien s'en 
occuper — gratuitement — cela va sans dire. 

— Surtout faites court ! luirecommande-t-on; 
cela portera mieux ; et pas trop souvent ! 

De sa doctrine, on ne se soucie nullement. 

Parfois aussi, la rubrique « Questions écono- 
miques » devient les invalides d'un vieux journa- 
liste, ancien courriériste théâtral, peut-être, 
reporter fatigué ou romancier dont la manière a 
cessé de plaire, à qui c'est une façon discrète de 
faire l'aumône. Nous en pourrions citer un 
auquel on confie, par surcroît, les menus du 
jour, les recettes utiles, les rébus du dimanche 
et le marché de la Villette. 

Ce que sont les articles écrits dans ces condi- 
tions, on le devine. Ils passent, cependant, les 
jours creux, ceux où l'actualité ne donne pas, 
ou le Fait-divers est rare, la Variété épuisée. 

Veut-on mieux se rendre compte du peu de 
cas que les journaux font des graves questions 
qui nous passionnent? qu'on les lise au lende- 
main d'un incident tapageur à la Chambre ou au 
Sénat, cet incident n'eût-il occupé la séance 
qu'un quart d'heure. Vous les verrez s'y étendre 
longuement et mettre en relief les passages les 
plus violents avec des différences de caractères 
habilement calculées pour accrocher les yeux 
du lecteur. Au contraire, s'est-il agi, pendant de 
longues heures, d'une question d'affaires ? Cinq 
lignes suffiront; et, dans ces cinq lignes, on 
saura dire que la Chambre ou le Sénat ont eu à 
subir une interminable et fastidieuse discussion, 
dans laquelle MAI. X . . . , Y . . . , Z . . . ont abusé 
de la patience d'un auditoire clairsemé, aussi 
bien, d'ailleurs, que de l'attention plus précieuse 



LA POLITIQUE, LA TRESSE ET l'OPINIÛX 285 

encore de MM. les journalistes parlementaires. 

Et notez que, pendant cette séance, s'est joué 
le sort d'une industrie, gagne-pain de milliers 
de familles qu'un vote malheureux mettra peut- 
être demain sur la paille. 

Mais la presse, disons-nous, a d'autres préoc- 
cupations ; et quant aux législateurs de hasard 
dont l'interminable querelle politique des partis 
et des groupes nous a gratifiés jusqu'à présent, 
nous avons précisé les motifs de leur incompé- 
tence ou de leur indifférence. 

Ils ne sont pas d'ailleurs les seuls coupables. 
Les électeurs ont bien leur part de responsabilité 
dans la situation désastreuse où nous nous trou- 
vons encore. Si, avant 1881, le corps électoral 
s'était préoccupé des intérêts qui doivent primer 
tous les autres, si l'on avait exigé des députés 
des engagements que beaucoup d'entre eux , 
pour être élus, n'auraient certes pas refusé de 
prendre, il est probable que la Chambre n'aurait 
pas voté si facilement les traités de commerce. 

A la vérité, la dernière consultation natio- 
nale a été beaucoup plus significative. Las de 
se voir dupé, mesurant toute sa détresse, le pays 
s'est prononcé nettement en faveur de la pro- 
tection du travail national, et nous savons que 
les députés qui se sont engagés à soutenir cette 
politique économique constituent la majorité de 
la nouvelle Chambre. Si, comme nous l'espérons, 
ils restent fidèles à leurs promesses, ils pourront 
réparer beaucoup de mal et nous consoler de 
leurs prédécesseurs. 

Mais il faut s'attendre à les voir en butte aux 
efforts désespérés des théoriciens. 

L'Ecole n'attend que cette occasion pour 
exhaler son chant du cygne. 



286 LA POLITIQUE, LA PRESSE ET L'OPIXîON 

Par exemple, quand elle l'aura exhalé, si la 
Chambre ne se laisse pas séduire et ne se sou- 
vient que du vœu des électeurs, le gouverne- 
ment aura le devoir étroit de refréner chez les 
professeurs d'économie politique salariés par lui 
un zèle libre-échangiste qui pourrait devenir 
factieux. 

Il ne serait pas admissible que la volonté du 
pays et les actes de la Chambre fussent bafoués 
publiquement dans les chaires universitaires de 
l'Etat ; or, c'est ce qui ne manquerait pas d'arri- 
ver, étant donné le fanatisme de l'Ecole, si l'on 
n'y mettait bon ordre. 

Pour la dignité de l'enseignement et pour le 
respect dû à la nation, souveraine maîtresse et 
souverain juge de ses intérêts, il suffira d^obliger 
MM. les professeurs à rester neutres. 



LA LIBERTE COMMERCIALE 
ET LA SPÉCULATION 



CHAPITRE SEPTIEME 



Les origines de l'idée libre-édiangiste. — L'organisHtion du 
commocce. — La ruine du consommateur. — La multiplication 
des iiUe"mû'diaires. — La liberté commerciale nous crée Tobli- 
galion de nous défendre. — Le règne de la camelote. — La 
science au service de h fraude. — Opinion de List sur le 
commerce. — La loi de l'oiTre et de la demande. — Les acca- 
paremenls sont impossibles ! — La spéculation. 



11 no nous nppartient pas de recherclier, dans 
ce livi'e, si la R'ivoUitioQ dont la France vient 
de célébrer le centième anniversaire, a donné 
la formule d'une société nouvelle dont les prin- 
cipes fondamentaux finiront par s'imposer à tous 
les peuples. Nous avons à e.x:aminer seu- 
lement ce qu'elle a apporté d'idées bonnes ou 
mruivaises au dévelop[)ement économique de 
notre pays; car il est impossible de ne pis faire 
remonter au mouvement pliilosopbique de cette 
époque le nouvel esprit qui a i)résidé, depuis un 
siècle, aux questions qui nous préoccupent. 

Pour tout observateur de sang- froid, il appa- 
raîtra que la France fut entraînée alors par un 
idéal vague d'indépendance et de liberté, par un 
besoin si passionné de changement, une si ar- 
dente sjif de choses nouvelles, qu'elle a dépassé 

19 



288 LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

le but au lieu de l'atteindre, et, au lieu de résou- 
dre, remis tout en question. 

Là où s'imposait une évolution nécessaire, qui 
allait peut-être s'accomplir d'elle même, par la 
force des choses, elle a fait une révolution. Le 
boulevei\<ement politique entraîna le boule- 
versement économique. Presque aussitôt, le ré- 
gime de la liberté commerci?de sembla découler 
comme un corollaire de la nouvelle charte que 
s'était octroyée Thomme libre. 

Tout changer — même ce qui pouvait aller 
bien, — c'était décréter que tout irait mieux. 
Mais les hommes d'alors ]>rirent trop focilement 
leurs désirs pour des réalités ; et, s'ils ressusci- 
taient aujourd'hui, ils éprouveraient sans doute 
quelque confusion en constatant que nous 
sommes obligés de revenir, sous d'autres foi'- 
mes : syndicats professionnels, sociétés de se- 
cours mutuels, associations coopératives^ ban- 
ques populaires, etc.. à ce régime corporatif 
contre lequel Turgot et les économistes de 1789 
n'avaient pas assez de foudres î 

Est-ce à dire que tout ce qui date de ce temps- 
là soit regrettable? Bien loin de nous une telle 
pensée! Ainsi, nous ne saurions trop nous féli- 
citer de la suppression de toutes les entraves 
dont le commerce intérieur avait à souffrir au- 
paravant (1). L'abolition des douanes de province 



(1) « Tous les citoyens étant frères, toutes les provincts étant 
sœurs, les droits de passai-e d'une ville à l'autre, cette diversiie 
d'entrées et de sorties, cette accaniulation de règlements bizaries 
qui obbtruent de tant de manières la circulation et qui mettent 
tant d'entraves à la prospérité du commerce intérieur, doivent 
disparaître par le relèvement de toutes les barriè7-cs aux frontières 
du royaume, et par réiablisst-ment d'un tarif uniforme déjà vive- 
ment sollicité par les Etats généraux de 1614.» — {(.'ahiers de 1889 : 
Clert,'é de Melun, 24.) 



LA LIBERTÉ COMMERCL\LE ET LA SPÉCULATION' 289 

à province fut évidemment un grand bienfait. 
Elle favorisa toutes les expansions jusque-là 
contenues par ces illogiques barrières ; elle 
facilita l'engrenage de toutes les activités de la 
nation, jusqu'alors isolées. 

Mais, de ce grand bien fait immédiatement 
rendu sensible, on a conclu, par une généralisa- 
tion trop précipitée, que l'abolition des douanes 
extérieures devait avoir un résultat non moins 
excellent. Et comme ces idées de libéralisme 
sont toujours très séduisantes, les théoriciens en 
demandèrent l'application illimitée, sans exami- 
ner si les conditions de peuple à peuple seraient 
les mêmes que d'individus à individus dans un 
même Etat, obéissant aux mêmes lois, appelés 
aux mêmes profits, soumis aux mêmes charges. 

L'idéal libre-échangiste naquit alors. 

Sans doute, il ne devait triompher que beau- 
coup plus tard ; mais son premier souffle avait 
suffi pour contaminer, faire mourir dans l'œuf 
des projets de réforme qui, pour n'être pas aussi 
ambitieux, n'en étaient pas moins sages. 

Des deux objectifs dont cet idéal se compose, 
— liberté absolue à l'intérieur, liberté absolue à 
l'extérieur, — le second est déjà considéré comme 
la plus dangereuse des chimères, nous croyons 
l'avoir montré. Ajoutons qu'ils s'excluent mu- 
tuellement. En effet, l'abolition des douanes 
intérieures, complément obligé de l'unification 
nationale, ayant établi la communauté des char- 
ges, ayant fondé la solidarité civique, nous 
oblige, par suite, à faire groupe contre la con- 
currence étrangère. Pour qu'il en fut autrement, 
il faudrait que les nations fussent solidaires entre 
elles comme les citoyens d'un même Etat; autant 



290 LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

vaut dire : il faudrait qu'il n'y eût plus de natio- 
nalités. 

Reste la liberté absolue à l'intérieur. C'est 
celle-ci que nous avons à examiner dans ce 
chapitre. Nous allons rechercher ce qu'a produit, 
en France, la liberté du commerce intérieur; 
ensuite, nous étudierons le rôle du capital dans 
la lutte de la production nationale contre la 
concurrence étrangère. 



I 



En établissant la liberté du commerce inté- 
rieur, c'est-à-dire en supprimant les privilèges, 
les brevets, les jurandes, les corporations, en ac- 
cordant à chacun le droit de vendre ce qu'il veut 
et partout où il veut, on s'est dit : a La concur- 
rence ne peut être que la garantie naturelle, non 
seulement du bon marché des produits, mais 
aussi du progrès dans le bon marclié. » 

Voilà qui est la vérité même, — en théorie. 

Eh bien ! ici encore, nous allons recourir au 
procédé que nous avons employé dans tout cet 
ouvrage, et qui consiste à combattre les opinions 
de nos adversaires par leurs propres écrits. C'est 
à un libre-échangiste, à M. de Foville, que nous 
demanderons d'avouer a que la concurrence est 
loin d'avoir toute l'efficacité que les purs théo- 
riciens lui attribuent d'ordinaire. > 

Cet aveu, nous le rencontrons au cours d'une 
très remarquable étude,publié3 sous sa signature, 
par le Bulletin du Comité des travaux historiques 
et scientifiques (Section des sciences économiques 
et sociales)^ publication portant la date de 1888 



LA LIBEIITÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 291 

et faite par les soins du Ministère de l'instruc- 
tion publique et des beaux-arts. 

La Section des sciences économiques et sociales 
avait mis à l'étude la question des prix de vente 
au détail, en France, d'un certain nombre de 
denrées usuelles. 

Un questionnaire fut envoyé à ce sujet aux 
Sociétés savantes des départements. 

C'est le dépouillement des réponses qui fait 
l'objet du travail de M. de Foville. Celui-ci en 
dégage ensuite des conclusions très motivées qui 
portent notamment sur V organisation du com- 
merce. Lui-même va nous déduire les efïets de 
cette heureuse liberté commerciale. 

11 commence par constater l'exagération des 
prix de détait comparés aux prix de gros : 

On a bien souvent dénoncé de nos jours l'exagéralion des prix 
de détail, comparés aux piix du gros. On se plaint que les prix 
de détail, si prompts h prendre modèle sur les prix de gros lors- 
qu'ils sont en hausse, ne consentent que très exceptionnellement 
à les suivre quand c'est la baisse qui est à l'oidre du jour. C'est 
surtout dans le commerce des denrées îilimentaires , pain, lait, 
œufs, viande, légumes, etc., que celle anomalie a été signalée, et 
notre enquête prouve, en ellel. que la part des intermédiaires y 
f^st devenue tout h fait léonine. C'est au point que le consomma- 
teur profite à peine de cette extrême dépréciai ion des produits 
agricoles qui fait au producteur, depuis quelques années, une si- 
tuation si difficile : tout le bénéfice en a été pour les ])0uIangers, 
bouchers, épiciei's et autres boutiquiers du même ordre, et il y 
a là un abus que l'esprit le jjlus impartial ne peut s'empêcher de 
juger sévèrement. 

Kst-cc h dire que nous accusons personnellement les petits 
patentés el que nous leur faisons un crime des lourds tiibuls 
qu'ils nous imposent? Non, les individus ne sont point l'ii cause 
et, d'ailleurs, si nous traitons les l)out;quiers d'exploiteurs, on 
pourrait nous lépondrc qu'en fait ceux qui s'enrichissent sont 
l'exception el qu'en droit, le commerce étant libre, la fixation 
des prix, au détail comme en gros, est une question de concur- 
rence et non une question de délicatesse : ce n'est pas sa cons- 
cience, mais sa clientèle que le vendeur, même honnête, consulte 
pour savoir jus(|u'(iii ses prétentions peuvent aller et où il con- 
vient quelle s'airête. 



292 LA LIBERTÉ CO.MMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION 

Cependant, là encore, la pratique s'écarte sensiblement de la 
tliéorie. Je ne puis acheter une terre, une voilure, un tableau, si je 
crois qu'on me demande trop; mais il faut bien que j'aclnMe, 
coûte que coûte, du pain, du sol, de la viande; et, pour Tacqui- 
sition de ces denrée? d'usage quotidien, je n'ai le choix, surtout 
liors des villes, qu'entre un nombre restreint de maisons. Puis, 
ma rue fût-elle peuplée de boulangers, d'épiciers, de bouchers..., 
qu'y gagnerais-je, si les mêmes raisons ou les mêmes calculs leur 
dictent à tous les mêmes exigences? 

Que le détaillant mette entre ses prix de revient et ses prix 
de vente un certain écart, cela est non seulement juste, mais 
nécessaire, puisqu'il lui faut d'abord payer ses frais généaux et 
ensuite assurer son existence dans le pré-'^ent et même dans l'a- 
venir. Et, si nous passions en revue, un à un, le budget de nos 
boutiquiers, en nous interdisant toute vue d'ensemble, nous n'y 
pourrions discuter que la quotité de ces deux éléments : frais 
généraux et bénéfice |1). 

Les marchands majorent leurs prix, surtout 
parce que leurs frais généraux augmentent. Le 
luxe des boutiques n'entre pas pour peu, on le 
sait, dans cette augmentation. Et voilà encore 
un bienfait de la concurrence! Il faut attirer l'at- 
tention du passant, flatter les instincts de la 
clientèle. Alors c'est, entre boutiquiers, une lutte 
de dorures, de peintures, de glaces, de marbres, 
de tapis. « 11 faut se mettre au niveau » ; on se 
met au-dessus, on s' « écrase >. C'est l'histoire 
des armements entre nations. Chaque fois que 
Tartillerie prussienne s'augmente d'une batterie, 
l'artillerie française en commande deux. A ceci, 
nous n'avons pas trop à redire, pour des rai sons que 
chacun sait. Mais ce que nous trouvons plus anor- 
mal, c'est que la boutique de notre boulanger soit 
plus somptueuse, relativement, que le salon de 
beaucoup demiliionnaires. Cependant, il en estdéjà 

(t) Extrait du Bulletin du Comité des travaux historiques et scicn- 
liiques : Section d 'S sciences économiques et sociales (Année 18S7, 
pages 37 et suivantes). 

Voir aux Annexes le Discours de M. Tirard à l'inauguration de 
la Bourse de Commerce de Paris. 



LA LIBERTÉ COMMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION 293 

ainsi, à Paris et dans les grandes villes de France. 

Du moins, le but qu'on se propose est-il 
atteint ? 

Avant les ordonnances de M. de Sartines sur 
les enseignes, les boutiquiers de Paris faisaient 
un tel déploiement d'attributs, que les rues en 
étaient barrées ; et il y avait tellement d'en- 
seignes, qu'on n'en « remarquait » aucune. 11 
en va un peu de même aujourd'hui dans Paris. 

Au demeurant, qui paie les frais de cette vaine 
lutte entre boutiques ? C'est le consommateur. 
Comme ce sont les contribuables qui payent, 
d'autre part, les frais de la paix armée. 

Les boutiques ne se contentent pas de faire des 
folies de luxe: elles se multiplient ))lus que de be- 
soin, et ici nous laisserons parler M. de Foville : 

11 faut malheureusement reconnaître que la concurrence, quand 
elle ne s'exerce qu'entre unités commerciales du même ordre, 
esl loin d'avoir toute l'elTicacité que les purs théoi-iciens lui attri- 
bucni dordinaire. L'inutile multiplication des petits patentes, 
dans les villes, le piouve bien. L'eiTectd' de certaines spécialités 
est double de ce qu il devrait être, et c'est surtout là ce qui fait 
le mailienr du consonmialeur. Les boulangeries, les boucheries, 
les épiceries vont pullulant, alors qu'on pourrait, sans inconvé- 
nient, en supprimer des milliers. Là où dix mai'chands de la 
même espèce vivraient à l'aise en ne faisant subir à leurs mar- 
chaniJiscs que de faibles plus-values, il s'en établit quin/.e, vingt, 
trente... (1) , l'importance moyenne des clientèles diminue d au- 
tant, et chaque vendeur devant tirer d'un nombre d'acheteurs, de 
plus en plus léduit, le remboursement de ses frais, les prix s'é- 

(1) Le Bul'elin de slaliftique du Ministère des finances a récem- 
nieni publié (livraison d'octobre, page 335) la statistique détaillée 
des patentes. Eu voici un extrait : 

Nombre de droits Valeurs 

fixes entiers locations 

ou fractionnaires en Irancs 

BOULANGEKIE 

Boulangeries par proc-tles mécaniques. 5G9 Sdo.SCo 

B 'Uiangeries ordinaires . . 50.S;-,8 22.otJ5.710 

Boulangeries ne fubriqiinut que chi l'iiin 

bis 1.530 230.815 

Ensemble. r>-2. 937 23.039.890 



294 LA LIBERTÉ COMMERCL\LE ET LA SPÉCULATION 

r-vcnt sur toute la ligne. La concurrence, en pareil cns, loin de 
modérer l'essor des prix, les fait tous ensemble montei- bien au 
delà de leur niveau normal, comme elle f.iit, dans certaines lu- 
taies, monter tous ensemble, à des hauteurs démesurées, les 
arbres qui, trop serrés les uns contre les autres, se disputent 
vainement l'air et la lumière. 

C'est ainsi que le détaillant ari'ive si souvent h augmenler de 
50 0/0, 100 0/0 et même davant;ige la valeur de tous ses pro- 
duits. ÎNoIre enquête nous a fouini de nombreux exemples de ces 
ruineuses majorations. En voici encore un que nous apporte le 
Journal cVagriculture pratique. (Voirie numéro du 13 oclol.rc 
1887, page 515.) 

Il s'agit du prix de la viande et d'une expérience récemment 
tentée, avec succès, par l'Adminislralion hospitalière d'Angerî. 
Klle achète maintenant elle-même, h la foire, les bœufs, les 
veaux, les moulons destinés à ses cuisines, et il résulte, de cal- 
culs pi'écis que nous avons sous les yeux, que le kilogramme de 
viande revenait ainsi, en 1887, h 1 fr. (b (bœuf. 1 fr. (5; veau, 
1 Ir. ; mouton, 1 fr. 30^ A côté de l'hospice, le lycée, que la loi 
oblige à conserver le système de l'adjudication, paie 1 fr. 50, soit 
50 0/0 de plus; et, au détail, les consommateurs )ie paient guère 
moins de 2 fr. le kilogramme, 1 fr. la livre, soit le double du 
prix du gros. 

Ainsi nos bouchers, qui ne font qu'acheter, tuer, dé|)ecer et 
vendi'c, sont ariivés 'i s'allribucr pour cela une rémunération 



l'-OUCHERlE ET CdaRCUTERIK 












Marclîands buuchers en irros . , 




407 




57 'j. 


,000 


Marcliands boucliti-s 


23 


.710 


12 


.770 


.000 


Bouchers à la cheville 


o 


.701 


9 


.113, 


.000 


Bouchers ne vendant que du che- 












val 




9 




5, 


.000 


Bouchers en petit détail (veau. 






11. 

0, 
1 


.494 
.2-16 

.817 


i 

6 


.'662. 

.977. 
752, 


,000 


Charcutiers 


000 


Trijiiers . 


000 






Ensemble 


•'2. 


. -'.;^G 


23 


.7',9, 


,000 



Epicerie 

Marchands épiciers en gros. . . 860 1.o"2.000 

Marchands épiciers en demi-gros. 2.116 2.476.000 

Marchands épiciers en détail. . . 56.548 21.563.000 

Epiciers regrattiers 46.377 6.349.000 



Ensemble 106.101 32.090.000 



Dans ces chitTres ne sont pas compris les étaldisjements où la 
boulangerie, la boucher. e, l'épicerie n'interviennent qu'à tilr e 
d'accessoire. 



LA LIBEI'.TÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 295 

égale ou presque égale à celle de l'i'leveur. Vingl sous par kiln- 
gramme de viaiule pour celui qui a ciéê la bêle cl vingt sous peur 
celui qui la coupe en morceaux : 1el;cs sont les conditions ac- 
tuellement faites à l'agriculture et h la consommalion par le com- 
merce de détail 1 



On connaît l'institution du sou du franc donné 
à la bonne par le boucher et d'autres fournisseurs. 
Hé ! le cultivateur n'en demanderait pas tant 
pour se déclarer satisfait ! 

11 lui suffirait qu'on augmentât seulement de 
deux ou trois centimes au kilo son prix de 
vente. 

Mais, qui songe au producteur ?... 

Revenons au consommateur, puisque aussi 
bien, en ce moment, il s'agit de son intérêt. 

M. de Foville, après avoir dit (page 58j qu'il 
faut bien acheter, coûte que coûte, les objets né- 
cessaires à l'existence, reproche (page 61) au 
consommateur de ne pas savoir se défendre. 

Un pareil résultat serait incompréhensible, 
dit-il, si le consommateur savait se défendre : 



Mais il n'y songe guère. C'esl létre le plus rés'gné du 

monde. Les moulons que l'on mène h l'aballoii- ne meltent pas 
plus de complaisance que nous à se laisser écorcher. JNous sen- 
lons ])ien — et c'est ce qui éteint en nous loule velléité de 
résistance — nous seul' n s bien que nous ne serions i as de force 
h tenii' tèle à nos fouinisseurs. Entre marchands de bœufs et 
bouchei-s. la partie est plus égale : 1 intérêt en jeu n'est pas 
moindre d'un côté que de l'auire, et le prix finalement adopté a 
chance d'être 1 exacte expression des conditions du marché. Mais 
une fois la viande sur 1 elal, le boucher se considère comme 
maille de la situation cl il n'a pas tort. S'il lui plaît de décréter 
que le prix de la livre augmentera d'un sou, nous protesterions 
vainement. Songez que c est son budget tout entier qui est en 
cause et que cela n'est qu'une partie du nôtre. L'attaque, dans 
chaque cas particulier, sera donc plus ardente que la défense, et 
nous finirons par capituler, si tant est que nous n'ayons pas 
commencé par \h. Il en va ainsi pour le pauvre comme ],oui' le 
liche. Une de personnes, à tous les degrés de l'échelle sociale, 
aiment mieux se priver un peu que de marchander toujours ! 



29G LA LIBERTÉ C01\[MEHCLA.LE ET LA SPÉCULATION 

M. de Foville fait ensuite une remarque bien 
juste sur la diversité des prix suivant les caté- 
gories d'acheteurs : 

En dehors des marchands, il n'y a pkis que les meurl-de-faiin 
qui sachent se passionner pour un sou gagné ou perdu. C'est 
ainsi que pour les menus articles qu'on n'achMe que de loin en 
loin, les exigences du vendeur arrivent souvent à se proportionner 
uniquement à l'état de fortune de sa clientèle. Les mêmes balles 
d'enfants, les mêmes bâtons de cerceaux qui coûtent un sou aux 
Buttes-Chaumont, en coûtent deux au Luxembourg et trois aux 
Champs-Elysées. Le commerce, ainsi pratiqué, n'est plus qu'une 
variété de l'impôt sur le revenu. 

Rien n'est plus vrai. La balle vendue un sou 
aux Buttes-Chaumont est la même que celle qu'on 
vend trois sous aux Champs-Elysées. JNéan- 
moins, le malheureux producteur a dû établir 
son prix de revient de façon qu'on puisse 
vendre la balle un sou partout, aussi bien aux 
Champs-Elysées qu'aux Buttes-Chaumont. 

Mais, dira-t-on^ le marchand des Buttes- 
Chaumont supporte moins de frais que celui 
des Champs-Elysées : il doit vendre moins 
cher ! 

11 y a ici une question de proportion équitable. 
La redevance payée par les petits marchands est 
dans tous les quartiers la même, à 5 ou 10 0/0 
près. Or, la dillérence de prix de vente que nous 
signalons varie de 100 à 200 0/0. Bien mieux, le 
petit marchand peut se transporter d'un quartier 
à l'autre. 

Quelle disproportion entre le bénéfice du ven- 
deur, celui du producteur et le salaire de l'ou- 
vrier qui a fabriqué cette menue marchandise, à 
raison de 2b ou 30 sous par jour ! 

M. de Foville constate donc lui-même que 
« l'avilissement des prix qui rend la vie si dure 
aux propriétaires et aux producteurs n'a pas 



LA LIBERTÉ COMiMERCJALE ET LA SPÉCULATION 297 

pour contre-partie ratténiiaiion des charges im- 
posées aux consommateurs. » 11 convient que de 
cette situation anormale, ce ne sont pas seule- 
ment les intérêts particuliers qui souiîi'cnt; 
« l'intérêt national, dii-il, en est lui-même gi'a- 
vement afïêcté. » Et il ajoute : 

Dans les conditions noinialos de rechange, les crises indus- 
trielles se résolvent d"elles-niêmes : lorsqu'il y a ovcrproduc- 
iion, comme disent les Anglais, la baisse qui en résulte stimule 
la consommation, et Téquilibre se rétablit peu à peu entre l'olTre 
et la demande. Mais ii faut pour cela que la baisse aille jus- 
qu'au consommateur et que les intermédiaires ne l'arrêtent 
2^as au passage, comme cela a lieu en France. 

Et, malheureusement, voilà ce qui se produit 
en France. 

11 faut aussi que cette overprodnction ^oit 
accidentelle, et non continuelle, dirons-nous à 
notre tour, parce que plus elle dui^e, plus elle 
entame le producteur qui, pour se rattraper sur 
la quantité, augmente le nombre des unités qu'il 
produit dans le but de répartir sur chacune 
d'elles la somme de ses frais généraux ; — et 
c'est ainsi qu'il perpétue le mal en essayant de 
s'en garer (1). 



(1) Voici un extrait du compte rendu de la séance du 21 jan- 
vier 18SS à Fi^-cademie des sci'.-noe» mor.des et politiques : 

« M. Levasseur met sous les yeux de l'Académie un tableau dont 
il se tert au Conservatoire des arts et métiers, pour démontrer ce 
qu'il a qualifié de paradoxe éconumique, que plus ajouté à plus peut 
donner pour résultat final m<nns. 

> Ainsi, le prix de la matière première d'une pièce d'éto.Te a pu 
s'élever de 6 à 7 fr., le salaire des ouvriers de 11 à 18 fr., et ce- 
pendant, la pièce d'étoff<i ne se vendra plus que 18 fr. au lieu de 22. 

» L'augmentation du taux des salaires peut donc concorder avec 
l'abaissement du prix de la marchandise. 

» Cela lient au progrés de l'industrie, à l'amélioration de Toutil- 
1 âge industriel qui permet de fabriquer, dans le même temps, un 
plus grand nombre de pièces; les salaires des ouvriers portant sur 
un plus grand nombre d'unités, s'accroissent eu même temps que les 



".8 LA l.inEr.TK COMMERCIALE ET LA SPECULATION 

En réalité, le producteur, qu'on accuse de rou- 
tine, iait des miracles d'économie et d'invention 
pour produire toujours à plus bas prix; mais 
l'intermédiaire seul en protite. Un exemple : 

La fabrication du sucre de betterave commence 
fin septembre pour finir en janvier. L'arrachage 
de la plante saccharine et la durée de sa conser- 
vation possible sont renfermés dans cette limite. 

Au fur et à mesure que cette fabrication se 
poursuit, les producteurs vendent leur sucre; et 
lorsque arrive le mois de février, leurs magasins 
sont aux trois quarts vides. Les cours ont varié, 
dans l'intervalle, de 35 à 37 francs les cent kilos. 

— Nousp-enons comme exemple l'année 1888/89. 

— Pendant toute cette période, les producteurs 
ignorent les quantités de betteraves travaillées à 
l'étranger. Ils ne savent donc pas si la produc- 
tion excédera la consommation ou lui sera infé- 
rieure. 

Lorsque mars arrive, des chiffres plus exacts 
et plus faciles à contrôler sont établis; la spécti- 
lation entre alors en jeu. Le producteur étant 
dessaisi de la majeure partie de son sucre, elle va 
pouvoir opérer à coup stir. Llle est maîtresse ab- 
solue du marché. 

S'il y a une bonne récolte, les cours se main- 
tiendront sans grands changements. Si, au con- 
traire, il y a un déficit quelconque, la spécula- 
tion se met à l'exploiter : elle fait la hausse. C'est 
Ja loi de Tuf Ire et de la demande ! On en joue au 
profit de qui? non pas du producteur: il est dés- 



irais de fabricaiion, plu» divisés^ devieaueiit moins considérables 
poi.r chacune de ces unités. » 

C'est fort juste, mais à une condition, une seule! c'est que f-.ndus- 
trie vende ses produits!! Sans doute que M. Levasseur n'oublie 
pas de le faire remarquer à ses élèves ?... 



LA LIBERTÉ COMMERCLALE ET LA SPÉCULATION 29J 

saisi de son sucre. C'est le spéculateur qui va en 
bénéficier. La victime la plus atteinte, après le 
producteur, c'est le consommateur. 

C'est ainsi qu'en avril 1889, le déficit de la 
récolte étant partout proclamé ( 1 ), on a vu le sucre 
monter à près de 60 francs. Le spéculateur, 
l'intermédiaire, a bénéficié de la ditïérence, c'est- 
à-dire d'environ 50 0/0 de la valeur d'une mar- 
chandise qu'il n'a contribué à créer en aucune 
façon, et sur laquelle le producteur -fabi-icant n'a 
eu, pour ainsi dire, qu'un bénéfice restreint. 

Mais, répondra-t-on, le fabricant de sucre n'a 
qu'à ne point se ])resser de vendre : s'il atten- 
dait, il bénéficierait de la hausse! C'est commode 
à dire; mais s'il a vendu, c'est qu'il n'a pu faire 
autrement. Le fabricant n'est pas totijours dou- 
blé d'un capitaliste; et s'il est bon industriel, il ne 
sera pas spéculateur. 11 a vendu, parce qu'il 
était obligé de payer la betterave à ses cultiva- 
teurs, en même temps qu'il avait à fiire face à ses 
frais de fabrication, généralement fort coûteux. 

Conséquence admirable de notre système 
commercial, son produit, au lieu d'aller à la 
consommation au prix auquel il l'avait livré, 
prix majoré, bien entendu, du coût de la trans- 
formation du brut en raffiné, son produit est 
devenu, dans l'intervalle, le prétexte d'un trafic 
dont le profit lui échappe. C'est ainsi que le sucre 
vendu par lui à un taux qui permettait de le 
livrer au consommateur à 105 ou 100 francs, a dû 
être payé, par ce dernier, jusqu'à 128. Cette 
énorme majoration est résultée de ce fait seul 



(1) Le déficit aanoncé était de .'lOO.OOO tonnes; or, d'après les sta- 
tistiques parues lin septembre 18S9, le tableau des stocks le ré- 
duisait à 120.000 tonnes. 



300 LA LIBERTÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 

qu'il y avait eu déficit plus ou moins réel sur 
la production ordinaire. Et cette majoration, 
l'intermédiaire l'a créée pour en profiter seul (1)! 
A riieure où nous mettons ce livre sous presse 
(3" semaine d'octobre 1889), la fabrication est 
partout commencée^ et la spéculation a déjà 
dressé ses batteries. Elle a fait annoncer par les 
statisticiôns à sa solde une récolte de betteraves 
surabondante : on ne saura que faire du sucre 
produit! La raffinerie^ après avoir ainsi préparé 
son terrain, déclare aujourd'hui à la fabrication 
qu'elle ne peut lui payer le brut que : 29 fr. le 
roux 88% et 32 fr. 651e blanc N» 3. Le sucre en 
pain, qu'elle extrait de ces deux sortes de sucre 
Ijrut, lui reviendra donc, impôts et frais de raf- 
finage compris, à 95 fr. les 100 kilos. Or, à com- 
bien nous le vend-elle à nous, consommateurs? 
Pas à moins de 109 fr. 50. Le bénéfice du raf- 
fineur est donc de près de 15 fr. par 100 kilos; 
alors que le producteur-fabricant, qui a payé sa 



(1) Veut-on u il autre exemjile de spéculation? Il est curieux à dé- 
voiler : 

Lorsque arrive le moment où se fait la récolte de Ja pomme de 
terie, des maisons anglaises font passer en France, par les scias 
d'agents nombreux qui circulent dans les pays producteurs, des 
marches assez considérables, à un prix relativement élevé. Les prix 
sont publiés : on s'arrange pour cela. Les vendeurs se réjouissent, 
et, avec eux, les cultivateurs, qui espèrent enfin, pour cette année-là, 
un prix rémunérateur. 

Muis voilà que, bientôt, l'on apprend qu'il y a sur le marché dw 
Londres des arrivages éuornics. L'offre dépasse la demande. Les 
cours, après s'être maintenus, commencent à osciller, puis la baisse 
arrive, rapide, continue, et le? pris s'avilissent. Le coup est joué ! 
car c'est désormais sur ces prix avilis que l'Angleterre achèvera les 
trois quarts de ses achats. 

Et le malheureux producteur dans tout cela? Qui lègle la rému- 
nération de sa peine? Est-ce la valeur de son produit? Non ; c'est 
la spéculation. Le consommateur i)rofite-t-il de la baisse? encore 
moins. La baisse se maintient pendant la période des achats 
et la hausse arrive pendant toute la durée de la consommation. 



LA LIBERTÉ COMMEUCLVLE ET LA SPÉCULATION 301 

betterave de 30 à 35 fr., lui a sûrement vendu 
à perte sa matière première. 

Ainsi donC;, à supposer que l'année 1889-90 
soit réellement, comme on l'annonce, nne année 
d'abondance pour la betterave, elle devrait être 
une année de bon marché pour le consommateur 
et de bon profit pour le producteur. La logique 
des économistes veut qu'il en soit ainsi. Eh bien ! 
dans la pratique, c'est tout le contraire qui ar- 
rive. Cette année d'abondance devient une année 
de ruine pour beaucoup de fabricants et une 
année de cherté pour le consommateur. Par 
contre, Tintermédiaire, le spéculateur font de 
gros bénéfices. Il n'y a sans doute pas de loi 
qui puisse empêcher une pareille chose, puisque 
le gouvernement laisse faire, sans rien dire ! 

C'est le commerce ! vous répond-on. 

Mais est-ce vraiment un bien que les choses 
se i)assent ainsi ? Personne de sensé ne sau- 
rait le prétendre. Et les économistes, cependant, 
de proclamer que la liberté du commerce, la 
concurrence, la spéculation sont les conditions 
essentielles du bon marché ; que la loi de l'offre 
et de la demande règle seule, d'une façon précise 
et juste, les bénéfices du producteur et les prix 
réclamés au consommateur...! 

A la vérité, M. de Foville, et d'autres éco- 
nomistes avec lui, disent aux consommateurs : 
Si vous êtes victimes de la liberté du commerce, 
c'est que vous le voulez bien. Syndiquez-vous ! 
Opposez à l'entente des vendeurs le syndicat des 
acheteurs 1 

Le beau conseil, en vérité, et qui fait l'éloge 
de notre liberté commerciale ! Ce que vous pro- 
posez, c'est l'institution d'une espèce de guerre 
civile économique, d'une guerre continuelle. 



302 LA LIBEUTl': COMMEUr.IALE ET LA SPÉCULATION 

D'abord, dans t)utô guerre, il y a un vain- 
queur et un vaincu. Qui nous dit que le consom- 
mateur l'emportera ? Lui sera-t-il bien aisé de 
cumuler les fonctions d'aclieteur et de vendeur ; 
de S3 faire marchand à son tour, ce qu"il devien- 
dra s'il se S3'nlique ? 

Et puis, à s^'ndicat, syndicat et demi. 

Précisons notre pensée. Nous lisions, dans un 
journal dont la date exacte nous échappe, le 
Bulletin des Halles de janvier ou février 1889 : 

Imitilo, n'est-ce pas, de revenir Irop loiigiiemenl sur ractioii 
des grands magasins au point de vue de Tavenir de noire commerce. 
Nous avons dit, il y a quelques mois déjà, qu'une vaste ligue 
s'organisait pour demander h l'I^lat sa juste protection légale contre 
l'envahissement des magasins monopoleurs. 

Eh bien ! les coiffeurs de Paris qui, comme tous les autres 
commerces de Paris, protestent depuis longtemps conire l'ex- 
tension prise par les grands magasins de nouveautés, ne se 
bornent pas h réclamer la protection de l'Elat ; ils se défendent 
eux-mêmes. Us ont fondé, au mois de septembre 1837, le Cercle 
syndical patronal des coiifeurs de la Seine, société coopérative 
pour l'achat en gros des produits en parfumerie, articles de 
toilette, etc. Cette sociélé, qui comple aujourd'hui six cents adhé- 
rents, soit le tiers des coiffeurs du département de la Seine, peut 
acheter les marchandises en aussi grande quantité que les ma- 
gasins de nouveautés. Elle bénéficie donc ainsi d'escomptes qui 
varient entre 15 et 20 0/0, escomptes dont profitent les adliércnts. 
Mais, par une clause spéciale, aucun de ceux-ci ne doit vendre au 
détail plus cher que le tarif établi par le Cercle syndical. Grâce 
à ce système, les coiffeurs en sont arrivés k ce résultat curieux : 
leur prix d'achat d'autrefois est devenu leur prix de vente d'au- 
jourd'hui. 

Dans une récente assemblée générale, le secrétaire du Cercle 
syndical a annoncé que ce dernier faisait, depuis six mois, une 
moyenne de 12.000 francs d'affaires par mois. Encouragés parce 
succès, les fondateurs du cercle entreprennent maintenant de 
grouper tous les coiffeurs de France en une vaste fédération de 
sociétés coopératives. Onze villes : Troyes, Heims, Lyon, Lille, 
Nantes, Clermont-Ferrand, Tours. Rordeaux, Toulouse, Amiens 
et Rouen, ont d'jà donné leur adhésion h ce projet et ont créé 
des sociétés identiques h celle de Paris. 

« Voilà, a conclu la réunion, le moyen le plus efficace de lutter 
contre les grands magasins. Si nous réalisons ce projet de fédé- 
ration nationale, c'est nous qui pourrons imposer nos volontés 
aux fabricants et leur dire, par exemple : « La fédération vous 



LA LIBERTÉ COMMERCLVLE ET LA SPÉCULATION 303 

» prend pour SOO.OOO francs d'un article par an, mais elle 
» vous interdit de le fournir aux magasins de nouveautés. « De 
cette façon, nous pourrons empêcher les magasins de vendre les 
produits dont il nous parait utile de garder le monopole. » 
On est pratique dans la corporation des coiffeurs. 

Otii, l'on est fort pratique dans cette corpora- 
tion. Il est même à craindre qu'on ne l'y soit 
un peu trop, quelque jour, au gré des consom- 
mateurs. Qui vous dit, qu'une fois maîtres des 
producteurs, ilsneledeviendrontpas,à leur tour, 
des consommateurs auxquels ils imposeront des 
prix exagérés ? 

D'autres nous conseillent de développer les 
sociétés coopératives. 

Soit. Elles constituent un moyen efficace de 
se soustraire au parasitisme des intermédiaires. 
Mais où sont donc alors les bienfaits promis de 
cette liberté commerciale, que tout notre génie 
doive se tourner à nous défendre contre elle ?... 

Oui, l'obligation de nous défendre, voilà tout 
ce que nous y avons gagné ! Et si nous ne lut- 
tons pas à outrance, au lieu d'avoir «la vie facile 
et à bon marché » qui devait nous être donnée 
par le libre commerce, nous verrons l'existence 
devenir chaque jour plusdifficile et plus onéreuse ! 

Si la science économique avait eu le moindre 
souci de la logique et de l'équité, elle n'aurait 
voulu voir que deux catégories d'individus : les 
producteurs et les consommateurs. Elle les a 
sacrifiées toutes les deux au triomphe de sa 
devise, au grand mot de Liberté. Elle n'a travaillé 
que pour le parasite social : l'intermédiaire. 

Nous avons vu que le consommateur payait 
une partie de l'augmentation des frais généraux 
que le marchand croit devoir s'imposer pour lut- 
ter de luxe et d'apparence avec son voisin. Mais 

20 



304 LA LIBERTÉ COMMEnCLA.LE ET LA SPÉCULATION 

peut-être la plus forte incombe-t-elle encore au 
producteur. 

En effet, quelle que soit l'àpreté des marchands, 
il y a une limite à leurs prix, une limite extrême 
qu'ils atteignent toujours, mais qu'ils ne pour- 
raient pas dépasser sans s'exposer aux révoltes 
du consommateur le plus débonnaire. Alors, ils 
seretournent contre le producteur. — « Arrange- 
toi comme tu voudras, lui disent-ils, mais il faut 
quetunous livres tes produits à meilleur marché. 
Obligés d'augmenter nos frais généraux, nous 
entendons toutefois conserver la même somme 
de bénéfices. » 

Et le producteur obéit. N'est-il pas le serf de 
ces nouveaux seigneurs ? Le laboureur est-il créé 
pour autre chose que pour suer les écus de la 
boulangère ? 

Mais arrivons à un autre bienfait de la liberté 
commerciale. Nous lui devons de vivre sous le 
règne de la camelote. Il n'y a qu'un cri pour se 
plaindre des alarmants progrès de la falsification. 
On nous vend des à peu près, des apparences de 
denrées. 

Aujourd'hui, on manipule si bien la soie, 
qu'un kilog. de cette matière arrive à produire 
5 kilog. d'étoffe. Les nouveaux procédés de tein- 
ture et d'apprêt donnent à un tissu une épais- 
seur qui fait complètement illusion. 

Voici un témoignage autorisé. C'est un extrait 
du Bulletin des soies et des soieries, organe de 
findustrie lyonnaise (n° du 16 mars 1887) : 

« C'est avec un vif plaisir que le signataire, et j'ose dire avec 
lui tous les industriels de Zurich, ont lu la lettre adressée à 
M. Bérenger, sénateur, par le syndicat des sériciculteurs au sujet 
de la surcharge des soies en teinture. Tout ce qui est dit dans 
cette lettre est absolument vrai et tout le monde est d'accord que 
la surcharge sur les soies est la cause principale du malaise général 



LA LIBERTÉ CO->fMEnCLA.LE ET LA SPÉCULATION 305 

des affaires et de la constante dépréciation du « noble fd i. Aussi 
lon^enips qu'on remplacera la soie par des drogueries de teinlure, 
aussi longtemps que la surcharge ouvrira la porte à toutes les com- 
binaisons frauduleuses, il ne faut pas espérer une amélioration 
sérieuse dans l'industrie de la soie, et les plus puissants syndical s 
de spéculation n'arriveront jamais h arrêter la baisse conslante 
sur 11 soie, parce qu'il sera permis au fabricant de se passer de 
soie et de créer des soieries sans soie. 

La surcharge de la soie n'a profité à personne excepté aux 
teinturiers ; les fabricants et les ouvriers ont perdu beaucoup avec 
les difficultés dans le travail de la soie abîmée et maltraitée en 
teinture, mais le plus h plaindre, c'est le consommateur qui a 
acheté des étoffes qui se rongent en placards, se tachent, se 
coupent et font un usage misérable. Il n'est pas juste de dire que 
la surcharge ait été imposée au fabricant parla i consommation » 
— il ne faut pas confondre acheteur et consommateur — celui-ci 
n'a jamais demandé autre chose que de la bonne étoffe — n'im- 
porte le prix — ce sont les acheteurs des maisons de gros et de 
détail qui sont coupables en séduisant la clientèle par ces étoffes 
à grande apparence dont le bas prix n'est qu'une triste illusion. 
Il n'est pas correct de dire que le consommateur a toujours trouvé 
de rétolfe pure h la condition d'y mettre le prix ; je prétends et 
je maintiens qu'il n'existe plus, nulle part, de la soierie non 
chargée. Aucune maison de détail, k l'heure qu'il est, ne serait 
k même de fournir à sa clientèle de la soierie non chargée et de 
faire la comparaison avec de la soierie chargée. On se gardera 
bien, dans certaines maisons de détail, d'avoir de la soierie sans 
surcharge à côté du stock énorme d'étoffes chargées et d'expliquer 
à la femme qu'elle trouverait avantage à payer sa robe un peu 
plus cher en achetant de la soierie non chargée. Forcément on 
fera l'éloge de la marchandise que l'on possède, qui doit être 
vendue, et on dissimulera à l'acheteur les mauvaises qualités de 
ces étoffes. Il n'y a même pas une seule maison de détail qui ne 
refuserait pas d'acheter de la bonne étoffe et l'acheteur, s'il 
voulait y mettre le prix, ne trouverait pas de la soierie 
pure. C'est là le triste côté de la situation. )> 

Et cela, comme on pense, ne va pas sans 
inconvénient pour la santé des ouvriers. Exem- 
ple : 

Le coton anglais, qui est à si bon marché et 
que nos libre-échangistes recommandent patrio- 
tiquement aux préférences du consommateur 
français, le coton anglais lui-même n'est pas 
exempt de falsifications. Le Fuir Tnide, de 
Londres, du 15 mars 1889, signale une pétition, 



306 LA LIBERTÉ COMMERCL\LE ET LA SPÉCULATION ■ 

signée par 220.000 ouvriers du Lancashire, où il 
est dit : 

« Nous exposons très humblement que la falsi- 
fication des tissus decoton par l'empesage (lieavy 
sizing) date depuis la disette de coton en 1862-64. 
Jusqu'alors, on n'avait empesé 7 à 7 1/4 livres 
des fils destinés aux Indes et à la Chine que de 
1 à 11/4 livres de farine et suif, mais les der- 
nières années, on les empèse de chaux de Chine 
(China clay), de zinc, de sel, d'alun, etc. Cela 
rend les tissus plus blancs, plus fermes et plus 
pesants, mais l inhalation des miasmes qui en 
résulte au travail est très préjudiciable au travail 
des tisseurs. » 

Admirateur de la science qui fait des roues de 
chemin de fer avec du papier et du papier avec 
n'importe quoi, nous le sommes résolument, 
disons-le à ce propos. Mais nous trouvons cri- 
minels ceux qui se servent des découvertes de 
la science pour tromper sur la nature et la qua- 
lité d'une marchandise. 

La liberté commerciale a cependant beaucoup 
développé la mauvaise foi publique. Un tissu 
est-il de vente courante, la mode l'a-t-elle adopté? 
Aussitôt le commerce n'a qu'une pensée (car la 
mode est capricieuse et il faut profiter de ses 
rapides faveurs) : avoir ce tissu au-dessous de 
son juste prix. C'est la consigne qu'on donne au 
fabricant. Le fabricant s'y applique et de son 
mieux, car il doit en passer par toutes les exi- 
gences du dieu Mercure. Et notez que la camelote 
est vendue, toutes les fois qu'on le peut, au prix 
de la bonne marchandise. Elle est exportée 
comme bonne marchandise à l'étranger. Croit-on 
que cela profite au bon renom de notre falirica- 
tion ? 



LA LIBERTÉ COMMEUCL\LE ET LA SPÉCULATION 307 

Le simili a détrôné le vrai; celui-ci, commer- 
cialement, a cessé d'être vraisemblaljle. Notre 
temps mériterait de s'appeler l'Age du celluloïd, 
de cette matière vile avec laquelle on imite une 
quantité innombrable de substances, depuis les 
marbres précieux jusqu'à la toile à faire les faux- 
cols, On nous vend aujourd'hui des étoffes dites 
de laine qui sont entièrement fabriquées avec du 
coton. De même buvons-nous du vin où il n'en- 
tre pas une goutte de jus de vigne. 

La « nature des choses », chère à M. Leroy- 
Beaulieu, a été si complètement approfondie par 
les sophistiqueurs, qu'elle s'en trouve dénaturée; 
et l'on peut dire que la Liberté commerciale est 
devenue l'Egérie des fraudeurs. 

Sans doute, un peu partout, l'on commence à 
s'émouvoir sérieusement des progrès de la fraude, 
surtout quand elle s'exerce sur- les denrées ali- 
mentaires (1). Les analyseurs des laboratoires mu- 
nicipaux ne savent où donner de la tête. Il est 
question de fonder des sociétés internationales 
pour la vente, sous le contrôle de chimistes 
compétents et autorisés, de produits alimentaires 
non falsifiés. En France, il vient de se créer une 
« Société générale de contrôle et de garantie 



(1) Le Laboratoire municipal de Paris constate journellement des 
iVaudes sur le vin, le pain, le lait, le lieurre, les huiles, le saindoux, 
le poivre, le thé, le chocolat, le café, l'absinthe, les conserves de 
tomates, les confitures, etc., etc. Il n'est pas jusqu'au ris de veau 
qu'on ne falsifie, et qu'on « fabrique » avec de la a fagoue », autre- 
ment dit du pancréas. 

On trouve dans le vin : de l'eau colorée avec des colorants végé- 
taux, t-fls que tiireau, myrtille, maqui, etc., etc., ou des colorants 
tirés de la houille, et relevée, pour donner du « goût », avec des 
acides tartrique, nitrique, sulfurique et de l'aluu ! 

On « fourre » le beurre avec de la margarine. 

On mélanr^e l'huile d'olive avec de l'huile de coton. 



308 LA LIBERTE COMiMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

alimentaires » ; elle a même reçu, paraît-il, 
les encouragements cUi gouvernement. Mais;, 
comme on l'a fait observer avec beaucoup de 
raison, « s'il est vrai que cette Société soit com- 
posée de commerçants bonnêtes décidés à 
soumettre tous leurs produits à l'analyse d'un 
laboratoire social, il est à craindre qu'elle n'ac- 
quière jamais grande importance, car les com- 
merçants honnêtes, dans le vrai sens du mot, ne 
sont et ne peuvent être qu'en infime minorité, 
vu le nombre trop considérable des détaillants eu 
égard à celui des consommateurs. Une telle 
association aurait sa raison d'être et s'imposerait 
même comme une nécessité, si le commerce 
n'était pas libre et si, par conséquent, le nombre 
des marchands était légalement proportionné au 
nombre des consommateurs. Mais attendez des 
marchandises bonnes et ajuste prix d'un détail- 
lant qui n'a que quelques clients (1) ! » On n'y 
arrivera qu'en modifiant l'institution même de la 
liberté commerciale, ou mieux, en supprimant 
autant que possible le rôle de l'intermédinire 
pour mettre en rapport direct les producteurs et 
les consommateurs. 

Mais encore une fois qu est-ce donc que cette 



On fait du saindoux avec de la graisse de bœuf épurée. 

Presque tout le poivre en poudre e^t fait de matières pierreuses, 
de pelures de poaimes de terre s-échées et pulvérisées, de noyaux de 
dattes ou d'olives additionnés d'un peu de piment rouge. 

Dans le chocolat, ce qu'on trouve le moins, c'est du cacao. Par 
contre, des coques de cacao et d'amandes torréfiées, avec parties 
d'oxyde de fer et d'amidon. 

Les conserves de tomates sont faites avec de la purée de carottes 
et de potiron, colorée en rouge avec un dérivé de la houille; et les 
confitures « à bon marché » avec des algues du Japon, de la glucose, 
de l'acide tartrique et une couleur quelconque. 

(1) La Finar.C'2 Nouv-3Uc, 14 m.irs 1SS9. 



LA LIBERTÉ COMMERCL'i.LE ET LA SPÉCULATION 309 

bienfoisante liberté de laquelle on est réduit à 
se garer comme de la peste ?. . . 

Naturellement, les sopliistiqueurs ont la par- 
tie belle sur le fabricant de produits vrais. Celui- 
ci est ruiné, écrasé. Par surcroît, la falsification 
se fait, contre lui, complice de la concurrence 
étrangère. Voyez ce qui arrive pour le vin. Les 
viticulteurs ont leurs chais bondés de vin natu- 
rel : ils ne trouvent pas à le vendre, parce que le 
7narchand, parce que le commerce gagne plus à 
vendre du vin fabriqué avec des raisins secs ou 
avec diverses matières bien moins avouables ! 

« Nos vignobles, dit M. C. Sauvaire(l), pro- 
» duisent cette année (2) 30 millions dhectoli- 
» très ; la France en consomme environ 35 mil- 
» lions et en exporte 2 millions et demi en 
» moyenne ; soit 37 millions et demi employés 
» annuellement. 

» Pourquoi les 30 millions produits ne trou- 
» vent-ils pas acquéreurs ? » 

M. C. Sauvaire pense que l'altération du goût 
public, « qui, dit-il, exige dans le vin consommé 
des qualités que ne possèdent plus les vins de 
France et n'apprécie plus celles qui s'y trou- 
vent, » est une des principales raisons de ce 
phénomène. Brillât-Savarin avait prédit qu'un 
jour viendrait où l'on ne rechercherait plus dans 
le vin que l'alcool et la couleur. 

Il doit y avoir là-dedans beaucoup de vrai. 
Mais croit-on qu'il faille négliger cet autre fac- 
teur : l'entrée en France du raisin sec ? De 1875 
à 1888, l'importation du raisin sec chez nous a 



(1) Revue Scie/i/i/iVyuc, i.o du t] avril 186'J. 

(2) 1888. 



3i0 LA LIBERTÉ COMMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION' 

presque vincjtuplé (1). Qu'est-ce qui justifierait 
cette progression formidable, si ce n'était la 
fabrication toujours croissante du vin de raisin 
sec et son débit par le commerce, au détriment du 
véritable vin ? 

On sait encore quel a été le plus beau résultat 
de la liberté des cabarets : l'alcoolisme. Sur ce 
point, nous n'avons pas besoin d'insister. Qu'il 
nous suffise de rappeler que la consommation de 
l'alcool a augmenté de GO 0/0 en France depuis 
1865. 

Talonné par ses dépenses en frais généraux, 
excité au gain facile et rapide, le libre commerçant 
est devenu l'ennemi ué du consommateur et du 
producteur national. Il trompe le premier sur la 
qualité de la marchandise, il fait chanter le 
second en le menaçant de recourir au produit 
étranger. 

Toute la moralité du commerce intermédiaire 
aujourd'hui tient en ces cinq lignes. 

Forcé d'écouler quand même sa production, le 
producteur français vend souvent à perte. Pris 



(1) Voici le tableau de nos imporlatioiiâ de raisin sec, de 1S75 à 
1888 (valeur énoncée en francs) : 

lS7o 0.753.654 francs 

ISTi; 3.477.204 » 

1877 S.649.4Si > 

1878 14.8-29.097 » 

1879 40.807.043 » 

1880 61.631.970 > 

1881 37.364.289 » 

1882 31.903.088 » 

1883 39.000.000 » 

1884 49.644.900 » 

1883 93.330.824 » 

1886 8S. 422. 463 » 

1887 98.000.000 » 

1888 83.319.073 » 

(Rapiîort de M. Emile Jamais, député, sur la réforme du régime 
des boisso.is. — Séance du 23 mars 1889.) 



LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 3JI 

dans le triple feu de la concurrence étrangère^ du 
commerce et de la falsification, il se décourage, 
n'a plus d'espoir qu'en l'Etat et lui crie nu 
secours. 

Pourtant, comme nous disions plus haut, ses 
prétentions sont bien modestes. Il suffirait de 
peu de chose pour le satisfaire, pour le sauver. 
Sait-on qu'un centime de bénéfice en plus pnr 
mètre de cotonnade changerait parfois un prix 
de vente ruineux pour le tisseur en un prix 
avantageux? Et de combien cette majoration 
augmenterait-elle le prix d'une chemise? De 
3 centimes (1)! Mais, parce que l'étranger peut 
venHre à un centime de moins, l'intermédiaire 
qui vend le filé au tisseur donne la préférence 
au filé anglais. Le consommateur n'y trouve 
aucun profit et le tisseur se ruine. 

La possibilité de trouver à l'étranger un 
produit à plus bas prix qu'en France, suffit le 
plus souvent pour amener le nivellement des 
deux i)rix; et, le plus souvent aussi, l'étranger 
qui a dans son prix de revient une plus grande 
marge que le producteur français, peut faire 
encore un sacrifice sur son bénéfice, tandis que 
les sacrifices de celui-là porteront presque tou- 
jours sur son prix de revient. 

En réalité, grâce à l'égoïsme du commerce, le 
prix du produit n'est plus basé sur le prix de 
revient; il est arbitrairement fixé par le 
commerçant. Au lieu d'être le serviteur de 



(1) Supposons un tissage de 300 métiers produisant 35 mètres par 
métier, c'est-à-dire 10.300 mètres par jour pendant 3(î0 jours de 
marche. Cela fait 3. ISO. 000 mètres. Le fait de majorer d'un centime 
par métré le prix d'une cotonnade valant, dans le commerce de 
gros, -'lO centimes, donnerait au fabricant un surcroit de recelte de 
31.300 francs. 



312 LA LIBERTÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 

l'agriculture et de l'indusfrie, le commerce en 
est le maître. Or, comme le dit List : 

« Les intérêts des commerçants en particulier, et celui de la 
nation entière, sont deux choses essentiellemeiU distinctes. 

I Que par limporlation légale ou la contrebande, il procure à 
des centaines de milliers d'individus du travail et du pain, ou 
qu'il les réduise h la mendicité, cela lui importe peu (au com- 
merce), pourvu qu'il réalise un profit. « 

11 est vrai que le commerçant est essentielle- 
ment cosmopolite; tandis que l'industriel, aussi 
bien que l'agriculteur, tient au sol même de la 
patrie. 

II a fallu que des journaux de Paris fissent 
une guerre violente contre les marchand? de 
jouets et d'articles prussiens, les dénonçassent 
à l'indignation publique, pour arrêter Tenva- 
hissement de nos magasins par les pi^oduits 
des Allemands ; du peuple qui, armé par- une 
protection intelligente, a juré de nous conduire 
à un nouveau Sedan, un Sedan industriel ! 

Assurément, le commerce est utile, indispen- 
sable même; c'est le véhicule qui amène le 
produit à la portée du consommateur; mais il 
ne crée rien, ne l'oublions pas. La première 
place dans notre sollicitude revient au produc- 
teur, qui a ses capitaux^ son honneur engagés 
dans ses entreprises, et fait vivre des millions 
d'ouvriers. 

Cependant, c'est le commerce qui parle haut 
et qu'on écoute quand on établit le régime 
douanier d'un pays, c'est-à-dire la loi qui doit 
régir les conditions de la production. On dit 
traité de commerce, au lieu de traité d'éclinnges. 

Si ce traité, une fois conclu, est fatal à la 
production nationale, s'il la ruine, le commerce 
n'en supporte pas les conséquences, il établit 



LA LIBERTlî COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 313 

ses prix de façon à gagner le plus possible, et 
peu lui importe qu'il vende un produit étranger 
ou français. Son bénéfice est le seul guide de 
ses préférences. 

Qu'arrive-t-il dé^à? c'est qu'on est univer- 
sellement persuadé qu'il est plus avantageux de 
vendre que de produire, et voilà pourquoi on se 
rue de plus en plus sur le commerce, comme on 
se rue vers les fonctions publiques, comme 
l'argent économisé se rue vers les valeurs d'Etat 
et de chemins de fer. 

De sorte qu'à la longue, à la ruine du 
producteur s'ajoutera la ruine du commerce, qui 
est en train de tuer sa poule aux œufs d'or, ne 
s'apercevant pas que la ruine de ceux qui 
produisent ou concourent par leur travail à 
produire, aura pour conséquence forcée l'appau- 
vrissement de ceux qui lui achètent. 

Donc, s'il n'y a pas lieu de revenir aux 
anciennes institutions abolies en 1789, il faut 
toutefois convenir qu'elles n'étaient pas si 
méprisables. Et la preuve, nous ne saurions 
assez le répéter^ c'est que pour nous défendre 
contre "les «l3ien faits » de la libertécommerciale, 
nous sommes obligés de créer, avec nos éléments 
modernes, l'équivalent des réglementations de 
jadis, grâce auxquelles, plus heureux que nous, 
nos pères ne connurent que la bonne marchan- 
dise et l'honnêteté commerciale. 

On vient de faire en Allemagne une enquête 
à peu près semblable à celle qui a servi d'objet 
au travail de M. de Foville. Elle soulève les 
mêmes critiques, les mêmes plaintes contre le 
commerce allemand. C'est donc partout la même 
chose ? Eh ! sans doute : le coinmercc est partout 
le môme; il est d'essence cosmopolite, avons- 



314 LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

nous dit, nous serions tenté d'ajouter antina- 
tionale. Voilà ce qu'en afaitla liberté. 

Il va sans dire que « la science qui est au- 
dessus des faits » ne s'émeut pas pour si peu de 
chose. Ou plutôt elle s'alarme, mais c'est de voir 
qu'on semble disposé partout à ne plus « laisser 
faire et laisser passer » comme autrefois. 

En effet, V Economiste français du 2 mars 
18S9 rend compte de l'enquête allemande à 
laquelle nous venons de faire allusion, et voici 
en quels termes conclut le journal de M. Leroy- 
Beaulieu : 



» Il est toujours du ])lus grand avantage de l'Etat et de ses 
membres, de laisser les différents métiers suivre leur marche 
naturelle, — c'est-cà-dire de ne pas favoriser les uns par des se- 
cours spéciaux et de n'en restreindre aucun dans son développe- 
ment, autant cjue le principe du droit n'en est pas lésé cl qu'at- 
teinte n'est pas portée h la religion, aux bonnes mœui's et h la 
constilution de l'Etat. 11 est nnti-économique de vouloir tracer 
une autre limite cjuc celle-ci à l'exercice des métiers et de de- 
mander qu'ils soient praliquéi dans un certam esprit ou par une 
certaine classe. Celle liberté du commerce et de l'industrie crée 
en même temps la plus grande concurrence parmi les producteurs 
et les marchands, elle protège le consommateur de la façon la 
plus sûre contre le renchérissement et les ha'jsses exagérées de 
prix. Il faut donc permettre h chacun, pourvu qu'il ne franchisse 
pas les boines indiquées plus haut, de suivre son propre intérêt 
sur son propre chemin et de mettre son industrie personnelle, 
son capital, aussi librement qu'il le pourra, en concurrence 
avec l'industrie et le capital de ses concitoyens. 

» On était plus libéral en Prusse, il y a quatre-vingts ans, qu'on 
ne l'est aujourd'hui. )> 



Donc, pétrissent la France et l'Europe, plutôt 
que le salut au prix d'un moyen qui serait « anti- 
économique » ! 

Quelqu'un a dit que la liberté était une 
terrible maîtresse. Le fait est qu'elle tient 
furieusement en lisière ses vieux amants. 



LA LIBERTÉ COMMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION 315 
II 

La liberté commerciale a ouvert le champ à 
un autre agent de destruction^ le mieux armé de 
tous contre le travail national : la spéculation. 

« Les affaires, c'est l'argent des autres. » a 
dit Gavarni. Pour la spéculation, c'est à la fois 
l'argent du consommateur et le travail du 
producteur. 

Notre société moderne et démocratique, qui 
avait si hautainement brisé tous les privilèges 
anciens, s'est courbée sous une aristocratie 
autrement puissante que celle de jadis : la 
féodalité internationale de l'argent. Et celle-ci 
n'a pas été longtemps à se créer ; il ne lui a pas 
fallu des siècles d'histoire, ni de vieux arbres 
généalogiques. Déjà Proudhon pouvait écrire : 
« N'est-ce pas chose évidente en soi, claire 
» comme le jour, aphoristique comme la rondeur 
» du cercle, que la liberté du commerce, en sup- 
» primant toute entrave aux. communications et 
» aux échanges, rend par cela môme le champ 
» plus libre à tous les antagonismes, étend le 
» domaine du capital, généralise la concurrence, 
» et fait de la misère de chaque nation, ainsi que 
» de son aristocratie financière, une chose 
» cosmopolite, dont le vaste réseau, désormais 
» sans coupures ni solutions de continuité, 
» embrasse dans ses mailles solidaires la totalité 
» de l'espèce. » 

En théorie, le jeu et la spéculation sont choses 
différentes. Dans la pratique, ils sont pareils. 
« En théorie, dit A. Courtois (1), la hausse et la 



(1) Traité àlémcnlairc des oijêralions de Bourse, Pari?, Garnier 
frères. 



316 LA LIBERTÉ COMMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION 

baisse proviennent des variations dans les deux 
termes d'un rapport, le rapport de l' offre à la 
demande sur chaque valeur ; chaque mouvement 
doit être dû à la modification soit de la demande, 
soit de l'ofire, soit des deux à la fois. » Mais en 
est-il et peut-il en être toujours ainsi dans la 
pratique ? Il faudrait admettre que le spéculateur 
assignât d'avance une limite modeste à ses béné- 
fices ; et cela n'est guère humain. Rien ne grise, 
au contraire, et ne développe la soif du gain, 
comme la facihté même du gain. On a commencé 
par espérer tirer 100 fr. d'une affaire. Puis on 
réfléchit, et la réflexion se traduit aussitôt sous 
cette forme : Pourquoi pas 150? Pourquoi pas 
200? 

Honnête, lorsqu'elle a pour but de ramener à 
sa vraie valeur le prix d'une denrée injustement 
dépréciée ou insuffisamment estimée, la spécu- 
lation est bonne en soi, elle stimule factivitédu 
commerce et de l'industrie. Mais alors ce n'est 
plus la spéculation dans le sens qu'une trop 
constante pratique a donné à ce mot. 

Faisons voir tout de suite comment les choses 
se passent. 

En octobre 1888, à l'annonce d'un déficit dans 
notre récolte de céréales, il se forme en Amé- 
rique un syndicat d'accaparement. Tout le blé 
disponible est acheté par de puissants capita- 
listes qui font répandre le bruit que la récolte a 
manqué partout. 

Le Journal des Débats reçoit de son corres- 
pondant de New-York la lettre suivante qui lui 
dénonce cette spéculation en ces termes : 

Juste au moment où les journaux de Paris nous apportent 
les détails des petites émeutes causées à Saint-Ouen et a Saint- 
Denis par la cherté du pain, nous voilà menacés de la môme 



LA LIBERTÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 317 

calamité, mais pour une cause bien différente. Ciiez vous, le prix 
du pain a monté, parce que le blé est rare, parait-il; ici, c'est 
parce qu'il est trop abondant, que nous en avons à exporter, et 
que la spéculation s'est emparée de ce fait pour jouer à la hausse. 
En un seul jour, le boisseau a monté de 1 do;iai""l/2 à 2 dollars ; 
le baril de farine de 1 dollar 1/4 à 1 dollar 3/4, selon la qualité. 
Ce coup de bourse a été fait principalement par M. Ilutcliinson, 
de Chica2;o, « le vieux Hutcli », comme on l'appelle; ilyag.igné, 
dit-on, 3 millions de dollars, plus de 15 millions de francs! 
Plusieurs maisons ont sombré et le prix réel pour les boulangers 
n'en a pas moins monté d'une façon effroyable. Notez que, 
depuis des années, le prix normal du boisseau a toujours été de 
1 dollar, plutôt au-dessous qu'au-dessus. Il y avait grande exci- 
tation à la Bourse des produits (Produce-Exchange), chaque fois 
qu'on atteignait ou dépassait un peu la cote de 1 dollar. 

ï Aujourd'hui, nous voilà à 2 dollars, sous prétexte que la ré- 
colte a manqué partout en Europe, et que le surplus des blés 
américains ne suftira pasà l'exportation. Il y a beaucoup d'exagé- 
ration dans tout cela; depuis deux jours, une réaction s'est 
produite à la Bourse aux grains. Mais elle est bien faible, et, en 
attendant, ce sont les boulangers qui souffrent. Ils n'ont pas 
encore augmenté le prix du pain ; plusieurs grandes boulan- 
geries, qui ont de nombreuses succursales dans la ville, ont 
même déclaré qu'elles n'élèveraient pas leurs prix, préférant 
conserver leur clientèle. Aux Etats-Unis, la boulangerie est libre : 
il n'y a ni taxe officielle ni taxe officieuse. » 

Devant cet exemple flagrant, osera-t-on 
soutenir que les prix sont réglés par la produc- 
tion, qu'ils sont soumis à la loi normale de 
l'offre et de la demande? Que devient le rôle du 
droit de douane dans une pareille entreprise? 
Comment l'intérêt du producteur, tant améri- 
cain que français, se trouve-t-il garanti ? Disons 
plutôt qu'il est cyniquement sacrifié à la cupidité 
des agioteurs. 

Ce fait monstrueux avait soulevé l'indignation 
générale. Les libre-échangistes français ne pou- 
vaient pas laisser passer une aussi bonne occa- 
sion de montrer rexcellence de leurs principes. 
Naturellement, ils se firent les complices des 
spéculateurs américains. Ils clamèrent partout 
que nous allions ]jayer le blé à des prix de famine 



318 LA LIBERTÉ COMMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION 

et que, par suite, il fallait abroger le droit de 
5 francs à la frontière. M. Basly, député de la 
Seine, déposa une proposition en ce sens sur le 
bureau de la' Chambre (novembre 1888). 

Par bonheur, le gouvernement, renseigné sur 
la situation exacte des récoltes, intervint avec 
énergie. Il déclara que l'alimentation publique 
n'était pas menacée par l'insuffisance du blé, 
mais seulement par des manœuvres de Bourse 
qui méritaient d'être flétries. 

Très courageusement, M. Viette, alors minis- 
tre de l'agriculture, déclara que le gouverne- 
ment s'opposait à l'abrogation du droit de 5 fr. 
Le compte rendu de la séance est curieux à 
relire: 

M. LE MiMSTRE. — Et noti'e résolution nous a élé inspirée par 
deux considérations : la première, c'est que nous ne sommes pas 
dans le cas prévu par la loi douanière de 1887. (Tiès bien I très 
bien !) 

L'alimentation publique n'est pas menacée... ou plutôt, je me 
trompe, elle est menacée par un syndicat. (C'est cela ! — Très 
bien !) 

Klle n'est nullement menacée par l'insuffisance des récoltes, 
mais par des manœuvres de Bourse. (Très bien ! très bien !) 

M. Basly. — C'est le résultat de votre loi ! 

M. LK MINISTRE. — Et la prcuvc, je peiu vous la donner : c'est 
que le prix du pain, à l'heure qu'il est, est le même qu'en J880, 
alors que nous n'avions pas encore institué les droits de 5 fr. et 
que les droits ne s'élevaient qu'à 60 centimes. 

Le second motif — et je m'empresse de dire qu'un pareil 
élément a évidemment échappé à l'honorable M. Basiy, — c'est 
que le marché des grains est en ce moment en proie, en butte 
aux tentatives d'écumeurs... (Très bien ! très bien ! sur divers 
bancs)... réunis dans cette complicité occulte qu'ils ont eu 
l'elTronterie d'appeler un syndicat, et qui se sont rencontrés en 
Autriche, à Vienne, au mois d'août dernier. Là, sans rechercher 
aucun des éléments de la question, alors que les pays producteurs 
de blé n'avaient pas encore pu évaluer, ntème approximativement, 
la richesse de leur récolte, on a décidé qu'on jouerait à la hausse 
sur la vie humaine. (C est vrai ! à droite.) 

Alors on a calculé de parti pris, on a soigneusement établi toutes 
les conditions de la hausse, et l'on a réparti à chaque pays son 



LA LIBERTÉ COMMERCLILE ET LA SPÉCULATION oiy 

déficit et la dose de détresse u'cessaire pour enricliir ces 
airameurs. Voilà ce qui s'est passé. (Applaudissements.) 

A ce moment, on a décidé que la l-'i'ance ne récolterait que 
85 millions d'hectolitres, que 1 Angleterre subirait un manquant 
de 40 millions d'hectolilres, que le déficit du monde entier serait 
de 125 millions d hectolitres. Puis on est revenu au sang-froid; 
les jou>:naux américains et les journaux anglais ont reconnu la 
fausseté de cette statistique. 

Voulez-vous voir l'action de ce syndicat? Savez-vous quel est 
le prix du blé à New-York ? — je cite la mercuriale d'hier. — Il 
est à New-York de 21 fr. les 100 kilos ; à Chicago de 21 fr. 50, 
et à Londres de 18 fr. 33. (Exclamations.) 

Le voyez-vous enfin, le syndical? Le saisissez-vous? Est-ce 
assez palpable ? Eh bien ! je dis, et nous affirmons tous, que le 
devoir du gouvernemeat est de faire une guerre à mort à tous ces 
tripotages (Applaudissements), de déjouer ces immondes calculs, 
de prendre toutes les mesures qui peuvent apporter la ruine à tous 
les tripoteurs. (Très bien ! très bien !) 

Et quel moment choisissez-vous pour apporter votre pro- 
position? Le moment de la baisse. Fin d'octobre, la farine 12 
marques valait, les 1.57 kilos, de G.'o fr. 75 à 64 fr. Aujourd'hui, 
la même farine vaut de 61 fr. à 61 fr. 25. Il y a une baisse de 
2 fr. 75 à 3 fr. El je lisais dans un journal libre-échangiste, dans 
le Journal des Débats, une correspondance des Etals-Unis qui 
se termine ainsi : 

<t En France, la cherté subite du blé n'étant due qu'à une 
spéculation effrénée, ne saurait se maintenir longtemps. » 

Vous êtes en face d'une odieuse spéculation. Il est certain, 
nous le savons pertinemment, que, dans la première semaine de 
septembre, un syndicat a importé en France un million de 
quintaux de blé qui attendaient la décision du gouvernement. .\ 
ce moment-là, si nous avions mis en pratique la faculté que nous 
accordait la loi, si nous avions suspendu le droit de 5 fr., la 
hausse se produisait immédiatement, car elle était préparée 
de main experte. L'Etat aurait perdu cinq francs. Le public 
n'aurait pas bénéficié de deux francs ; il s'agit donc uniquement 
de savoir en ce moment si vous voulez prêter, inconsciemment, 
je me hâte de le dire, la main à un pareil syndicat. Quanta nous, 
nous ne le ferons pas. (Applaudissements sur un grand nombre 
de bancs.) 

Poussé à bout par M. Rouvier, qui lui repro- 
chait d'apporter à la tribune les mots de « syn- 
dicat d'affanieui\s » et de vagues accusations 
contre on ne savait quels accapareurs, M. Viette 
riposta : 

M. LE AiLMSTUE DE l' uiiucLLTunE. — J'ai précisé les faits, 

21 



320 LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

j'aurais pu y ajouter rénumération de cerl-iines manœuvres... 
Par exemple, on a loué des wagons entre Ciiicago et Ne\T-YorI<, 
on les a mis hors de la circulation pour empêcher les blés d'ar- 
river ; voilà les affameurs, et quand vous venez évoquer ici les 
terril)les souvenirs de notre histoire, je me dfmande s'il ne serait 
pas juste, utile d'établir une législation qui nous donnât des 
armes eonlre les tripoteurs! (Mouvements divers. — Très bien ! 
très bien! sur divers bancs.) Lorsque vous venez accuser les 
droits de douanes, quand vous venez dire que les législateurs qui 
les ont votés sont les ennemis et les alVameui's du peuple, quand 
vous les appelez les auxiliaires de la misère et de la famine, vous 
devriez aussi être les premiers à voir si certaines combinaisons 
financières ne sont pas plus meurtrières que toutes les lois doua- 
nières (Applaudissements sur un grand nombre de bancs), etc'est 
là que vous trouveriez la vérité. 

Mais nous sommes en présence d'une législation précise, qui 
est celle de 1887, qui aura peu de durée, qui, dans ma pensée, 
n'a établi sur les blés que des droits transitoires, car je n'ai ja- 
mais vu dans ces mesures de protection, pour notre agriculture 
renaissante, qu'un abri passager et non pas une institution per- 
pétuelle: mais alors, permettez-nous, avec l'aide de nos nouvelles 
institutions, à l'aide de nos champs d'expériences et de démons- 
trations, à l'aide de tous les établissements d'enseignement que 
nous avons promis à l'agriculture — et nous lui tenons parole — 
d'arriver à augmenter notre production, et, au lieu de 15 hecto- 
litres à l'hectare, la France en produira facilement 20; elle sera 
en étal de couvrir son déficit et elle pourra même exporter; 
c'est ma foi profonde. Vous nous demandez la suppression de la 
loi, mais les syndicats exercent sur le marché une inOuence beau- 
coup plus grande que tous les éléments honnêtes sur le prix de 
revient normal. 

Le salaire, le prix des transports, les intérêts des capitaux, le 
bénéfice avouable du commerce n'entrent plus en ligne de compte 
que pour une faible proportion. Le maître du marché, c'est la 
Bourse. Oui, je dénonce les tripoteurs à l'indignation pulilique, 
et, dans aucun cas, je ne regretterai les conséquences de ma pa- 
role. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.) 

Devant la ferme résolution du ministre, et 
l'attitude de la Chambre (attitude essentiellement 
variable dans ces questions, sitivant le cabinet 
qui est au pouvoir), M. Basly retira son projet; 
l'aftaire en resta là. 

Le prix du pain aussi resta ce qu'il était, ou 
du moins il ne dépassa point le taux où il s'était 
élevé dans les années de production moyenne, 



LA LIBERTÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION' 321 

lorsque l'entrée du blé en France n'était sou- 
mise qu'à un simple droit statistique de GO cen- 
times. 

Mais passe pour M. Basly qui, dans cette oc- 
currence, nous semble avoir surtout obéi à l'es- 
prit de son mandat électoral, ou à la bonne foi 
de ses préoccupations pour la classe ouvrière. 
Ce qu'il y eut d'intéressant et de vraiment to- 
pique, ce fut, au lendemain de la dénonciation 
de ces manœuvres coupables, la contre-protesta- 
tion des doctrinaires incorrigibles. 

Le Temps du 17 novembre 1888 écrivait : 

La spéculalioii, qu'on ne l'oublie pas, est la concurrenci^, l'es- 
sence même du commerce, l.a. vérilé économique, c'est qu'il faut 
tendre à réduire les frais généraux qui pèsent trop lourdement 
sur certaines marchandises. Or cette réduction ne peut se faire 
que par l'entente des producteurs, des consommateurs ou par la 
constitution de grandes entreprises qui, ti'aitant par masses, 
3-éalisent des économies énormes sur les transports et sur les 
manutenlions. Or, qui a permis la constitution de fortes maisons 
d'exportation, sinon révenlualité de réaliser un gain? Dès qu'ils 
prévoient qu'un pays aura une mauvaise récolte de céréales, ces 
Importateurs prennent leurs dispositions pour satisfaire des de- 
mandes éventuelles, si bien que, depuis de longues années, dans 
les pays civilis'^s tout au moins, la famine, cette plaie d'un autre 
âge, a" complètement disparu. Voilà ce que la spéculation a per- 
mis de faire, et le courtage de ces intermédiaires a été, en 
somme, si peu onéreux que l'on a fait une vive campagne afin 
de rétablir des droits protecteurs contre leur action. 

Ainsi Ton s'entête à ne voir que les beaux 
côtés de la liberté, alors que, dans la pratique, 
c'est toujours le pire résultat qui est obtenu. 

A notre époque de communications rapides, le 
Temps peut-il soutenir sérieusement que si 
nous n'avons plus à redouter les horreurs d'une 
famine, c'est gi'àce à la prévoyance des spécula- 
teurs? 

La soif de la spéculation ne se satisfaisant plus 
avec les affaires de Bourse, car le temps des 



322 LA LIBERTÉ COirMEUCLVLE ET LA SPÉCL'LATÎON 

émissions folles est passe, l'agiotage se porte sur 
les produits industriels. Ce n'en est que plus dan- 
gereux. On joue surles marchandises. Le produit 
récolté ou fabriqué devient le prétexte d'un jeu 
effréné. On trouve dans la concurrence étrangère 
un moyen d'étrangler le producteur insuffisam- 
ment protégé, et c'est lui qui devient la victime 
du joueur (1). 

On procède par accaparement. On fait des 
coups. 

Mon Dieu, rien n'est moins neuf que l'accapa- 
rement. 

On connaît, dit M. Louis Combes, l'histoire de 
Joseph, vendu par ses frères : 

11 commença sa carrière adminisiralive et indusirielle chez 
Pulipliar,- chef des bandes armées du phaiaon d'Egypte, une ma- 
nière de connétable ou de ministre de la guerre. Jeté en prison 
pour sa continence méconnue, ou pour avoir préféré la sécurité 
de sa place aux salisi'aclions aléatoires du senliment, il se ren- 
contra dans sa geôle avec deux oificiers de la bouche royale et 
commença à expliquer les rêves et à prophétiser. Bientôt il eut 
pour client le pharaon lui-même, obsédé de préoccupations sur 
la question des subsistances et l'équilibre des denrées, ce que 
les poètes bibliques symbolisent par les vaches grasses et mai- 
gres, les épis. etc. 

Ici se révèle le génie de Jo>eph. Il explique à ce barbare les 
premiers principes de la spéculation et de l'agio, il lui enseigne 
les éléments du monopole gouvernemental, cette autie plaie 
d'Egypte dont ce pays ne guérit plus. Chargé d'appliquer son 
système, avec tous les pouvoirs d'un ministre de l'agriculture et 
du commerce, il fit faire de grandes réserves de blé pendant plu- 
sieurs années d'abondance, puis il attendit patiemment les vaches 
maigres, c'est-à-dire la disette, résultat ordinaire d'un déborde- 
ment incomplet du ^W. Il fut alors le maître absolu du marché, et sa 
spéculation apparut dans toute sa grandeur. Ouvrant successivement 
ses silos el ^es greniers, il commença à débiter son blé aux afTa- 
més, jrobablement au piix qu'il lui plut de fixer, car le commerce 
des grains ne comptait pas un autre marchand. 11 nourrit. 
l'Egypte, mais en l'asseivissiint, el fut ainsi le créaleur de celle 



(l, Un de ctux qui font le « con merce » des lins i ous disait un 
jour : « Ce n'est pas c'u lin que j'achète peur le revendre aux iiidiis- 
tr.ils du Nord ; c'tfct du rouMe. « 



LA. LIIiEUTjL; COMMERCIALE ET LA SPEl^ULATIOX S2à 

pliilynlliropie sp.'icialc qu'on pourrait appoler la science d':; la fa- 
mine 

]mi eiïL'l, quand les Eg-ypliens n'eurent plus d'argent, ils a^lie- 
lèrenL avec leurs bestiaux, puis avec leurs domaines, et enfin 
finirent par engager leurs propres personnes. C'est ainsi que 
Joseph assujettit au roi toute la terre et tout le peuple dans le 
royaume entier, d'un bout du Nil à l'autre. 

La famine passée, Joseph consolida son œuvre, la rendit viable 
et possible en aTerniant les terres aux ancien-; possesseurs, sous 
la condition d'une redevance annuelle de la cinquième pirtie des 
récoltes. Il avait créé le fellah. De propriétaires libres, les Egyp- 
tiens étaient devenus métayers. 

Il y a peu d'exemples, croyons-nous, dans l'histoire de l'exploi- 
tation de la misère, dune opération aussi largement et aussi 
simplement conçue, conduite avec le génie même de la spécula- 
tion, et produisant un résultat aussi grandiose : la dépossession 
et l'asservissement de tout un peuple. 

A diverses époques, dans le cours de l'histoii^e 
des peuples, on a vu se renouveler les exploits 
de Joseph; mais ils soulevèrent toujours des 
protestations, et furent considérés le plus sou- 
vent comme des actes criminels. Il fallait la 
création du courant libéral modeime pour les 
faire entrer dans nos moeurs et leur susciter des 
avocats. 

Une récente catastrophe, le krach de la Société 
des Métaux, qui, au mois de mars 18S9, a failh 
faire effondrer tout le marché de Paris, nous 
montre bien où nous en sommes, et quelle pers- 
pective la spéculation effrénée ouvre au crédit 
public, avec Tappui de toute une école de politi- 
ciens, avec la haute approbation des hiinières du 
Libre-échange. 

Rappelons l'exposé historique de cette triste 
affaire, d'après le résumé du rapport présenté par 
le li]uidateur, M. Levasseur : 

M. Levasseur établit, de 1870 h 18S4, la situation du cuivre 
sur le marclié. Le prix de la tonne oscilla alors entre 78 et 90 
livres sterling, et la consommation annuellf des cuivres était 
d environ JOO.OOO tonnes. 



324 LA LIBSRTK COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 

Dès 1884, les Anglais s'inquiélcrent de raugmentalion pro- 
bable des prix. Celle aiignienlatioii probable résullait de cette 
appréci lion juste que là consommation tendait à dépasser la 
production, malgré les mines nouvelles exploitées. 

La spéculation imagina alors une double tacliquc : faire la 
baisse afin d'arrêter rexploitation et d'empècber la création de 
mines nouvelles, frapper le marclié français entré en concurrence 
avec le marché anglais, s'approprier si possible les mines en 
exploitation et ensuite bénéficier, dans l'avenir, de la reprise 
desprix, conséquence incvitablede la premièrepartie de lopération. 

La campagne commence en 1884: résultat, le cuivre à 40 livres 
par tonne. 11 en est ainsi jusque vers 1887, où le « rapproche- 
ment des producteurs américains et européens » amena la 
conslitulion du syndicat français. La consommation de 1888 
justifie les vues du svndicat français, puisqu'elle atteignit 
248.000 tonnes. 

La lutle entre le syndicat anglais et le syndical français continue. 

La guerre, jusqu'alors purement commerciale, entre ceux 
qui avaient besoin de cuivre et ceux qui détenaient le métal, de- 
vint financière. 11 s'agissait de l'uiner le crédit de l'affaire en ta- 
rissant la source de l'argent indispensable. 

C'est alors que le Comptoir d'Escompte apparaît comme le ban- 
quier de l'opération et que l'effort des adversaires se porte sur cet 
établissement de crédit. 

La manœuvre réussit au delà des espérances de ses promo- 
teurs, et le syndicat, désemparé, reste acheteur et délenleur des 
cuivres accumulés et retenus, à des prix variant de 60 à 65 livres 
la tonne. 

L'émotion produite par l'aifaire des cuivres a 
été si considérable , que le ministre des finances 
a dû intervenir. Il y a mis une énergie, une ré- 
solution que tous les hommes sages ont approu- 
vées; il a sauvé notre pays d'une catastrophe 
épouvantable. L'Etat a obtenu le concours de la 
Banque de France, et c'est dans les caisses de 
notre réserve nationale qu'on a puisé pour don- 
ner au Comptoir d'Escompte les moyens de ne 
pas fermer ses guichets. 

Le ministre des finances a dit, en propres 
termes : 

« Pour apprécier l'opération qui a été faite, il est nécessaire de 
» bien se rendre compte de la situation commerciale à Paris. 

« Il y avait, il y a de cela quelques jours, dans nos établisse- 
5 menls de crédit, sans compter la Banque de France, un luil- 



LA LIBEUTlî COMMEUCIALE ET LA SPÉCULATION 325 

» liai'd «le dépôts qui pouvaient être réclamés du jour au 
n l.'aclL'iuaiu ou dans les cinq ou six jours. J'ai pensé que si les 
» guicliels du Coniploir d'Esconiple pouvaienl èlre fermée, nial- 
» gré sa situation si solide jusque-là et malgré l'intervention de 
» la Banque de France, il était à ci'aindre que la panique ne 
» s'étendît et ne s'ag2;ravât, cai» «|uelle!!» «fiic soient lu 
y. solîelité et les réserves «les antres étîiltlis- 
» seiiieiits, il est toujours «liflîcîle «le reiii- 
» l>ourser un Builliuril «le «léiiôts «laus les 
» viaigt-<iuatre ou «lans les «fuiiraiite-liuit 
» lieures. 

» J'ai donc fait appel, cette fois, non seulement à la 
» Banque de Fi-ance et aux établissements de crédit, mais à 
» «les îii«lu«>»triels qui ont fourni une nouvelle avance de 
» 40 millions, qui dépasse le chilfre prévu des remboursements. 

» C'est ainsi que, grâce au concours de la Banque de France, 
« qui a bien voulu entrer en compte commun avec ces banquiers 
» et ces industriels — plus de 50 p(!rsonnes — 40 nouveaux mii- 
» lions ont été mis à la disposition du Comptoir d'Escompte, et 
B l'on a maintenant la certitude que les guichets de cet établisse- 
9 ment ne seront pas fermi's. 

» M. Laur a appiécié avec sévérité l'altitude du ministre des 
» linances en celte affaire. Quant à moi , je ne sais si je 
» suis sorti «le nioai droit, mais je suis cou- 
» vaincu «iiie j'ai rempli moa «levoir. 

» Qu'il me soit permis ici de l'en remercier au nom du gou- 
» vernement, en même temps que la corporation des agents de 
» change, les établisseminits de crédit et les capitalistes, dont 
). le concours a permis «l"«5viter uaie crise 
» «loiit je Bi'ose envisager sans ««rainte 
1) «[stelles auraient été Fétentlue, la réper- 
ciissiou et la «lurée* » 

M. Pvouvier a été mieux inspiré ce jour-là que 
lorsqu'il se faisait, cinq mois auparavant, le 
champion des spéculateurs contre M. Viette qui 
les flétrissait à la tribune. Il a pu voir de près 
le danger de ses théories favoiites , et constater 
si, vraiment, d'après l'axiome libre-échangiste, 
(( la liberté guérit elle-même les blessures qu'elle 
fait». S'il avait « laissé passer, laissé faire », le 
crédit de la France serait mort à cette lieure ! 

Hélas ! il ne s'est trouvé personne, à la Cham- 
bre, pour le lui dire ! 

Mais voilà donc à quoi tient la richesse pu- 



32G LA LIBERTÉ COMMERCL\LE ET LA SPÉCULATION 

blique maintenant ! Elle est à la merci d'une poi- 
gnée de spéculateurs ! La liquidation sociale 
peut dépendre du plus petit incident, de Tinsuc- 
cès d'une « opération ■» mal conduite par un syn- 
dicat financier! Demandez au ministre des fi- 
nances : il en fait positivement l'aveu. 

Un journal la France, a fort bien expliqué le 
mécanisme de ces sortes d'opérations. Il n'en a 
pas moins bien dégagé la moralité : 

Etant donnée une aianiiandiso dont on peut avec cinquante ou 
cent millions accaparer les stocks existants, on fait sur elle une 
liremière op 'ralion au comptant. Les docks se prêtent adniira- 
iilement à cela, notamment les docks anglais, parce qu'ils cen- 
tralisent la marchandise en question et permettent de la saisir là 
en bloc comme dans un coup de filet. Quelques lettres,' quelques 
télégrammes et l'afTaire est laite, les stocks passent sans bougei' 
à un propriétaire unique. 

Immédiatement la marchandise hausse de 50 0/0 et une première 
série de ruines se produit. Le petit manufacturier, qui a vendu 
des marchandises à livrer avec des matières premières h Ijon 
marché, se voit étrangler instantanément. 11 succombe. C'est ainsi 
que le petit commerce disparait lentement. 

Puis le calme se rétablit et la consommation, toujours bon enfant, 
se met à payer la plus-value de la denrée, qu'il a plu ainsi au 
capitaliste de produire. 

L'opération jusque-là est presque légitime, eu tout cas difficile 
à répi'imer. Mais on y joint généralement une opération à terme 
simultanée avec les bénéfices à réaliser de l'opération au comptant ; 
on achète la production des principaux centres pour un an, deux 
ans, sur le pied des bas cours, et non seulement on a un béiiéOce 
immédiat sur le comptant, mais un bénéfice colossal sur le terme. 

Si l'on sait se restreindre, — toute la science est là, — personne 
ne s'aperçoit de l'immense fortune réalisée par les spéculateurs. 
L'opération close, ils laissent tomber les cours brusquement et 
une seconde série de ruines pour cause inverse se produit. Le 
petit marchand qui a acheté des matières premières à livrer pour 
ses approvisionnements, est obligé de les payer le double de leur 
valeur alors que la baisse s'est produite. 

De sorte que, pour essayer de ne pas péiii-, il est condamné lui 
aussi à jouer, à spéculer,' mais dans les conditions du joueur de 
Monaco qui parie contre la banque et laisse toujours mathéma- 
tiquement ses plumes sur le tapis vert. 

Eh bien, il faut porter remède à tout cela: c'est la concentration 
de l'argent qui produit le mal. Ces spéculations presque à coup 
sûr, quand elles sont prudentes et limitées à quelques mois, four- 



LA LIBERTÉ COMMEIïCLVLE ET LA SPÉCULATION 327 

nisseiil des bénéfices colossaux, de sorle que j'estime que, depuis 
dix ans, des centaines de millions ont élé centralisés dans quelques 
mains par cette série de manœuvres. La spéculation sur les cuivres 
n'a pas entièrement réussi pai'ce qu'il aurait fallu encore 300 
millions, mais on les trouvera, c'est une question de temps. 

L'affaire des Métai^x est vraiment caractéris- 
tique ; elle est complète comme type de spécula- 
tion. Les puissants capitalistes qui étaient à sa 
tête et qui fei^mei^i-ient leur caisse à une bonne 
et loyale entreprise industrielle profitable à la 
masse et au bien public, avaient d'aboixl formé 
entre eux une société civile, afla de se partager 
exclusivement les bénéfices convoites. Plus tard, 
craignant des déboires^ ils s'abritèrent derrière 
la confiance des gogos, filment une société ano- 
nyme, au capital de 45 millions actions et autant 
en obligations qu'ils déversèrent à leur clientèle, 
avec prime. Ces actions valurent 800 francs ; 
elles sont, aujourd'hui, à 0. Voilà des gens rui- 
nés par cette honorable manœuvre. Ce n'est pas 
que nous ayons à nous apitoyer autrement sur 
le malheur de ceux qui ont voulu participer àuae 
opération aussi suspecte ; mais il n'y a pas qu'eux 
seuls d'atteints , il y a tout le crédit public ! 

Ce n'est pas tout. Comme on l'a vu par l'ex- 
posé de M. Levasseur, les Anglais apparaissent 
volontiers dans ces sortes d'affaire.?^ et pour du- 
per nos compatriotes là encore, comme toujours. 
Les actions des Sociétés des mines de cuivre ont, 
naturellement, beaucoup haussé; mais les An- 
glais, se doutant, avec l'instinct qui les carac- 
térise, qu'une telle siUiation ne pourrait se main- 
tenir, ont vendu, dans les hauts cours, les cinq 
septièmes des actions de Rio à nos compatriotes. 
C'est là encore, pour ces derniers, une perte de 80 
à 100 millions de francs, au profit de nos voisins. 



328 LV LIBEnTK COMMERCIALE ET LA SPECULATION 

Tout cela, écrivait le Travail National, pro- 
jette un jour très \iî sur les opérations des ban- 
ques ; et quand on regarde les affaires sous ce 
jour-là, on s'étonne moins des souffrances de 
l'industrie, qui ne trouve guère le crédit qu'en elle- 
même et qui , loin d'être aidée par la banque, 
est souvent, par elle, traitée en ennemie. 

M. Paul Leroy-Beaulieu , lui-même, si épris 
qu'il soit de la liberté comuierciale, n'a pu s'em- 
pêcher de protester, mais bientôt, impénitent 
Pangloss, il ajoutait : 

« Heureusement la nature des choses ne permet pas qu'on 
triomphe aussi facilement du jeu de l'offre et de la demande 
et qu'on fasse la loi aux consommateurs. Nous conipaliâsons 
au sort des victimes; mais nous espérons que cette catastrophe 
aura, du moins, le bon effet d'épargner, pour longtemps, au com- 
merce, à l'industrie et à la finance, le retour de semblables pro- 
jets d'accaparement et de dictature commerciale. » 

Mais pour une fois que la spéculation échoue, 
combien de fois ne réussit-elle pas! 

De ce que l'affaire des cuivres a été menée par 
des gens inhabiles aux choses du commerce , 
s'ensuit-il qu'elle aurait échoué si elle avait été 
plus adroitement conduite? 

AI. Leroy-Beaulieu, dans son Economiste du 
16 mars, explique lui-même le vice de la combi- 
naison : 

« On ne peut considérer que comme une hallucination l'idée 
qu'on pourrait accaparer tout le cuivre du monde pendant trois 
ans d'abord, puis pendant dix ans, et le vendre imperturbable- 
ment, pendant celte longue période, à un prix fixe, immuable et 
deux fois plus élevé que celui qui avait cours avant la constitu- 
tion du syndicat. 

» La nature des cho><cs, la loi souveraine de l'offre et de la 
demande, ont triomphé de ces folles prétentions. i> 

Mais non, encore une fois, la nature des choses 
n'a rien à voir en tout ceci. Ou pltiTôt elle veut, 
la nature des choses, que le faible soit mangé 



LA LIBERTÉ COM.MEUCLVLE ET LA SPÉCULATION' 329 

par le fort, et que, dix-neuf fois sur vingts les 
gros capitaux organisés pour la spéculation, so- 
lidarisés, constituant un formidable faisceau de 
résistance, réussissent dans leurs entreprises. 

M. i^eroy-Beaulieu peut-il l'ignorer? Sonjournal 
ne nous avait-il pas donné, deux mois aupara- 
vant (janvier 1889), la nomenclature des syndi- 
cats de production créés dans la seule année 1888? 
La liste en est interminable. Elle tient une grande 
colonne de V Economiste français , et embrasse 
une foule de produits. Combien dans le nombre 
ont échoué? Il ne nous appartient pas de dénon- 
cer ceux qui ont réussi; mais nous pouvons af- 
firmer que l'échec des cuivres est une exception ! 

Et qu'on ne vienne pas nous dire, comme le 
fait M. Arthur Raffalowich dans son Année éco- 
nomique 1888-89, que ces syndicats d'accapare- 
ment sont possibles seulement dans les pays où rè- 
gne la protection. Ces manoeuvres sont plus nom- 
breuses encore en AngleteiTe que partout ailleurs. 

Le Moniteur des Intérêts niatériets^ des 21 et24 
mars 1889, signale deux nouveaux projets d'acca- 
parement que cherchent à réaliser des financiers 
du Royaume-Uni. Il s'agit d'abord de l'étain. Un 
syndicat se constitue pour acheter toutes les 
fabriques de fers blancs du pays de Galles. Ce 
sont, dit-on, les promoteurs de l'Union des sels 
qui tentent de préparer cette combinaison : 

ï De grands capitalistes se remuent beaucoup, d'autre part, 
pour accaparer la Jiouille; ils achèteraient tous les charbonnages 
de Gumbeiland, du Yorkshirc, du Lancashire, du Norlhumber- 
land cl de Durham. La réalisation d"un pareil projet exigerait le 
capital énorme de lOO.OOO.OUO liv. st., soit 2 1/2 milliards de 
fi'ancs. » 

« Le Syndicat des charbons, qui pi-endrait le nom de « Coal- 
owners, Lessee's, Workmen's and Consumers' Coopérative Asso- 
ciation », prétend vouloir l'onctionner au profit du personnel des 
mines et des consommateurs de houille, autant que dans son in- 



33D LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

téiôl propre. La produclion serait reslreinle, les grèves empê- 
chées par la suppression de la concurrence et par des caisses de 
retraite fondées au profit des liouilleurs, et, grâce aux économies 
ainsi réalisées, le combustible pourrait être vendu à meilleur 
marcjié. Mais on ne s'illusionne pas, en Angleterre, sur la valeur 
de ces assurances philanthropiques, clichés employés par tous 
les syndicats qui se l'orment et oubliés dès le lendemain de leur 
entrée en fonctions. » 

Il annonce encore que les repi^ësentants des 
quatorze plus grandes fabriques de papier du 
Royaume-Uni, produisant du papier destiné à 
l'impression des journaux et à l'affichage, se 
sont réunis et ont résolu de se former en société, 
au capital de 20.000.000 liv. st., soit 1/2 mil- 
liard de francs, pour faire immédiatement la 
hausse sur le prix de leurs produits. 

Enfin, le Siècle du 24 mars 1889 parle d'un 
syndicat qui aurait pour but d'accaparer toute 
la production de briques réfractaires du South- 
Stafibrclshii^e, del'East-Worcestershire, du York- 
shire, de l'Ecosse et des autres districts. La So- 
ciété serait créée au capital de Ibmillion-^;, sous 
la pi^ésidence de Lord Dudley. Le résultat serait 
une nouvelle augmentation du prix de revient 
des produits laminés, d'où il résulterait pour les 
fabriques de fer et acier une hausse assez forte 
dudit prix. 

11 suffirait d'ailleurs de s'en rapporter à VEco- 
nomiste français pour s'assurer qu'au lieu de se 
ralentir, la fièvre des syndicats d'accaparement 
sévit avec une force toujours croissante. 

Son numéro du 30 mars 1889 contient, à ce 
sujet, une lettre de Londres qui est très instruc- 
tive. Certes, l'optimiste organe a soin de dire 
que ces syndicats vont à la ruine de leurs fon- 
dateurs ; mais il n'enregistre pas moins les inquié- 
tudes de l'industrie et des consommateurs an- 
glais, ainsi que les vœux de répression foimulés 



LA LIBERTÉ COMMERCLVLE LT LA SPÉCULATION 331 

par les Chambres de commerce qui, elles, sont 
payées pour ne point croire à la panacée des lois 
économiques. Elles y croient même si peu, 
qu'elles en demandent l'abrogation. 

Voici un extrait de cette édifiante correspon- 
dance : 

« La fi(''vrc des syndicats ne s"est pas complèlemcnt apaisi'e. 
Sans parler du projet de Syndicat des charbons qui n'aspiie pas 
à se fonder h moins de 100 millions de livres sterling (deux mil 
liards et demi de francs), mais qui ne paraît pas avoir l'ombre de 
chance de parvenir à s'organiser, voilà les fabricants de papier 
qui songeraient aussi à constituer un syndicat de production et 
de vente. On peut affirmer hardiment que moins encore que dans 
le cas de l'induslrie des charbons, un syndicat d accaparement 
des papiers n'a de chances de succès. La concurrence allemande, 
ainsi que celle de la France, mais à un moindre degré, feraient 
avorler toute tentative de surélèvement du prix du papier. L'in- 
duslrie anglaise ne se laisse dépasser par aucune en ce qui est 
des beaux papiers, et des papiers lourds surtout; mais, après 
tout, ce sont les papiers légers et les papiers bon marché qui re- 
présentent le gros de la consommation; ce sont sur ceux-là seuls 
qu'im syndicat pourrait opérer, et ce sont aussi ceux dont il ver- 
rait rapidement passer la clientèle aux mains allemandes. Si d'ail- 
leurs quelques esprils sont encore travaillés par le syndicat raor- 
biis, il est loin d'en être de même pour tout le monde. Ainsi, ait 
29^ Congrès annuel de l'Association des Chambres de com- 
merce, hier, sur la proposition de la Chambre de com- 
merce de Bradford, un ordre du jour a été adopté, tendant 
à déclarer «.que le nouveau système d'associations gigantes- 
ques pour la création de monopoles menace de désorgani- 
ser certaines de nos industries et de nos branches de com- 
merce les plus importantes, au seul bénéfice de spécula- 
teurs» ; et la Chambre de commerce de Bradford demande 
à l'Association des Chambres de commerce du Royaume- 
Uni de nommer une commission spéciale pour considérer 
la possibilité d'arriver à des prescriptions législatives 
ayant pour objet d'empêcher l'abus de la liberté de coali- 
tion en vue de surélever artificiellement le prix des objets 
de consommation et d'usage général. Le Congrès s'est ral- 
lié à l'opinion que le système des syndicats exagère la ten- 
dance à l'esprit de jeu et de spéculation. » 

La catastrophe dont nous menaçait l'afiaire 
des citivres venait d'être lieureusement conjurée 
par rinterventiondu ministre des finances, lors- 
qu'un député s^avisa de dénoncer à la tribune 



332 LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

cette spéculation coupable et de réclamer Tappli- 
cation à ses auteurs de Farticle 419 du Code 
pénal, dont voici le texte : 

Art. 419. — Tous ceux qui par des faits faux ou calomnieux 
semés h dessein dans le pnl)lic, par des sur-otTres faites aux prix 
que demandaient les vendeurs eux-mêmes, par réunion ou coa- 
lition entre les principaux dL'tenteurs d'une même marchandise 
ou denrée, tendant à ne pas la vendre ou h ne la vendre qu'un 
certain prix, ou qui, par des voies ou moyens frauduleux quel- 
conques, auront opéré la hausse ou la baisse du prix des denrées 
ou marchandises ou des papiers et effets publics, au-dessus ou 
au-dessous des prix qu'aurait déterminés la concurrence natu- 
relle et libre du commerce, seront punis d'un emprisonnement 
d'un mois au moins, d'nn an au plus et d'une amende de 500 fr. 
à lO.OOû francs. 

Les coupables pourroni, de plus, èlre mis, par l'arrêt ouïe 
jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux 
ans an moins et cinq ans au plus. 

Ce député était d'autant plus autorisé à inter- 
peller le gouvernement, à le sommer d'agir, 
qu'il avait dénoncé déjà cette spéculation des cui- 
vres, presque à son origine, et prophétisé les 
événements. 

Il n'eut aucun succès. La Chambre, qui, moins 
de six mois auparavant, bondissait dindignation 
lorsqu'un ministi^e protectionniste flétrissait les 
spéculateurs américains, se rangea contre M. 
Laur, avec M. Rouvier,ministrelibre-échangiste, 
pour proclamer la parfaite innocence des spécu- 
lateurs français. 

Un grand trouble s'empara même de nos 
députés, quand M. Laur, en plein Parlement, osa 
toucher à l'arche sainte, mettre en cause la 
maison de Rothschild. On crut que la terre allait 
l'engloutir comme l'impie Abiron. 

Il s'est trouvé que, dans l'espèce, M. de Roth- 
schild était aussi blanc que l'agneau pascal. Les 
journaux l'ont déclaré ; nous n'irons pas contre 
ce témoignage. Mais l'assemblée de nos législa- 



LA LIBERTE COiMMERCL\LE ET LA SPÉCULATION 333 

teurs n'avait pas à se préoccuper des futures 
déclarations de la presse ; et c'est peut-être un 
hommage un peu bien excessif que d'avoir, sans 
examen, sans enquête, d'emblée, décerné à 
l'homme le plus riche de France, un brevet 
que, jusqu'à ce jour, la femme de César^ seule, 
avait obtenu! Quoique habitué à l'encens, M. de 
Rothschild a dû se sentir flatté. Peut-être même 
a-t-il souri. 

La presse libre-échangiste alla plus loin. Elle 
soutint cette thèse : « Les accaparements sont im- 
possibles. » Le Temps imagina un euphémisme 
charmant ! Que parlez-vous d'accapareurs? Il y 
a tout simplement « approvisionnement » (1). 

Imaginons une spéculation portant sur une 
autre marchandise que le cuivre, sur le nitrate 
de soude (nous avons des raisons particulières de 
choisir cet exemple). 

Le nitrate de soude sert à la fabrication des 
acides nitrique et sulfurique, de la poudre, de 
la dynamite et de la verrerie ; mais les 90 0/0 de 
ce qui entre en France sont destinés à fournir 
l'azote nécessaire à la composition des engrais. 
II y a des plantes, telles que la betterave, pour 
lesquelles il est employé tel quel. On le met dans 
la terre au 'printemps. 

Les gisements sont au Chili et au Pérou. 
Jusqu'ici, on n'en connaît pas d'autres. 

La consommation du monde entier est d'envi- 
ron 750.000 tonnes par an. La tonne est vendue 
sur place 150 fr. , en monnaie du pays ; la consom- 
mation le paye — rendu en Europe — de 240 à 
250 fr. la tonne, en moyenne. 

Admettons qu'il plaise à des capitalistes d'acca- 

(1) Voir, aux Annexes, le Discours de M. Tirard à l'inaugura- 
tion de la Bourse de Commerce de Paris. 



334 LA LIBERTÉ COMMERCLILE ET LA SPÉCULATION 

parer toute cette production. Ils la paieront, 
supposons 175ou200 fr. la tonne aux extracteurs. 
Ceux-ci seront très satisfaits. A ce prix, ils pren- 
dront l'engagement de n'en pas extraire une 
tonne de plus. Voilà le syndicat maître du nitrate 
de soude pour 130 ou 150 millions. 

Supposons le coup fait en juin 1889. 

Il va sans dire que le secret est bien gardé, 
contrairement à ce qui se passa poar les cuivres. 

Lorsque le moment des achats arriva pour 
l'Europe, les importateurs s'entendent dire : 
« Adressez-vous au syndicat ! » Comment ! il y 
a un syndicat des nitrates ? Immédiatement la 
hausse se déclare, avec des alternatives savam- 
ment calculées jusqu'à l'époque de la consomma- 
tion. Les cultivateurs hésiteront à acheter, dans 
l'espoir d'une baisse qu^on leur fera entrevoir, 
pour les amener jusqu'au jour où il faudra qu'ils 
se décident coûte que coûte, car il y a un délai 
précis pour l'emploi du nitrate; passé ce délai, il 
n'y faut plus songer. Il faudra donc que les culti- 
vateurs achètent. 

— Ils n'achèteront pas, direz-vous ; ils se 
passeront de nitrate. 

- — C'est impossible î Sans azote, c'est-à-dire 
sans nitrate de soude, pas de betterave possible, 
affirment les savants : et, du chef de cette culture, 
la France absorbe les deux tiers de la consomma- 
lion frcUicai se qui en I888aété, parexemple,de 140 
à 150.000 tonnes. Pas de nitrate, pas de betterave 
à sucre. Les fabricants de sucre, qui fournissent 
le nitrate à leurs cultivateurs, seront donc obligés 
de subir les conditions du syndicat d'accapare- 
ment. Leur prix de revient s'augmentera d'autant, 
et, par conséquence forcée, ils devront majorer 
le prix du sucre qu'ils livreront aux raftineurs, 



LA LIBEUTK CO.MMEIlCIALE ET LA SPÉCULATION' 33j 

lesquels, à leur tour, le vendront aux consom- 
mateurs majoré d'autant. 

— El; bien ! on n'achètera pas de sucre de 
betterave ; on n'achèteraque du sucre de canne ! 

— Peut-èore ; mais ce qu'il y a de sur, c'est 
qu'on le paiera 3 fr. la livre, les prix de l'un 
faisant les prix de l'autre ; et, bien niieux, on en 
manquera, car la production totale du sacre de 
canne est inférieure de 400.000 tonnes à celle 
du sucre de betterave (1). 

— Mais, répliqueront les économistes qui 
auront daigné étudier la question des engrais, 
le nitrate de soude n'est pas la seule matière qui 
fournisse lazote. On trouve celui-ci dans le 
sulfate d'ammoniaque. On se passera de nitrate 
et l'on donnera la préférence au sulfate. On fera 
comme les fabricants d'objets en cuivre qui, pour 
échapper aux griffes du Syndicat des i\Iétaux, 
ont utilisé « la cuivraille ancienne », et ont pu, 
ainsi, pour un temps, se dispenser d'acheter du 
cuivre neuf. 

— Il n'y a qu'un malheur à cela : c'est que la 
production du sulfate d'ammoniaque est très res- 
treinte. La France n'en fournit que 15.000 tonnes 
au maximum; elle est obligée d'en acheter en 
Angleterre, le seul pays qui en produise avec une 
certaine abondance et où viennent s'approvision- 
ner tous les autres (2;. On voit ce qui arriverait, 



(1) 2.300.000 tonnes di .'ucre de canue ; 2.700.000 tonnes de sacre 
de betterave, telle est la proLluction iu)yenne. La Finance consomme 
500.000 tonnes de sut;re, dont 100.000 de canne. 

(2) La production française annuelle de sulfate d'ammjaiaque m 
dépasse pas l.'l.OOO tonnes, si même elle atteint ce chitï"i-e. 

C'est une fabrioalion qui ne hiis-e de bénéfices qu ; lorsque le 
cours des sulfates d'ammo.iiuque dépasse 30 fr mes, ce qui arrive 
quelques mois de l'année seulement. Chaque fois que les prix tom- 
bent au-dessous de ce cours, la fabrication se ralentit. Lîs fabriquiS 

22 



336 LA LIBERTÉ COMMERCJALE ET LA SPÉCULATION 

si la demande de sulfate d'ammoniaque venait à 
grossir tout à coup dans la proportion où l'aban- 
don du nitrate de soude la pousserait : le sulfate 
d'ammoniaque serait mis aux enchères! Et il 
serait encore plus avantageux de revenir au 
nitrate, c'est-à-dire d'en passer par toutes les 
exigences de spéculateurs sûrs de leur fait. Allons 
plus loin; supposons — hypothèse d'ailleurs pu- 
rement gratuite — qu'il y eût assez de sulf^ite 
d'ammoniaque pour répondre à toutes les de- 
mandes. Ce serait méconnaître l'esprit commer- 
cial que de croire que les détenteurs de ce pro- 
duit, dès lors si courtisé, se feraient de bonne 
volonté les sauveurs de l'agriculture et pousse- 
raient l'abnégation jusqu'à maintenir leurs prix 
aux cours anciens. 

— Peut-être le feraient-ils, s'ils pouvaient 
doubler leur production? 

— Ils ne le peuvent pas. Déjà il leur faut des 
mois pour produire les quantités actuelles. 

— ■ Le sulfate d'ammoniaque n'est pas fourni 
seulement par les usines à gaz. On le trouve 
aussi dans les eaux des vidanges. 

— Assurément. C est même de cette seconde 
source que proviennent la moitié des 15.000 ton- 
nes de sulfates français achetées par l'agriculture. 
Mais ne perdez pas de vue que là encore la pro- 
duction se trouve limitée par le nombre des 
appareils de fabrication constante. Ne perdez pas 
de vue que les usines ont dû travailler toute 
l'année pour fournir les quantités qu'on leur 

n'arrêtent pas, assurément ; mais elles ne laissent en marche qu'un 
appareil, une colonne sur deux. 

L'importa'ion a été: en 18S6, de 13.900 tonnes; en 18S9, de 
H.8h6; en 1888, elle n'a plus été que de 11.187, en raison de l'ac- 
croissement des importations de nitrate de soude. 



LA LIBERTÉ COMMERCLVLE ET LA SPÉCULATION 'S'M 

demande à jour fixe, au moment climatérique où 
la terre a soif d'azote. Et il en va de même pour 
certains tourteaux de graines ou de vidange, qui, 
eux aussi, contiennent soit de l'azote seul, soit de 
l'azote mélangé à de l'acide phosphorique. Donc 
un syndicat qui accaparerait les nitrates de 
soude ferait^ de quelque côté qu'on se retourne, 
la loi aux acheteurs ; il opérerait à coup sur ! 

— Eh bien ! soit. Passe pour une année. 
Pendant un an, les syndiqués seront les maîtres. 
Mais, l'année suivante, instruits par l'expérience, 
les fabricants de sulfate d'ammoniaque se seront 
mis en mesure de quintupler leur production, et 
ils tiendront à la disposition de l'agriculture les 
quantités d'azote nécessaires à des prix si bas 
qu'ils compenseront ceux de l'année précédente. 

— Egalement instruits par l'expénence, les 
syndiqués ne seront pas aussi naïfs que les acca- 
pareurs de la Société des Métaux. Ils n'iront 
pas se lier pour dix ans ; une année suffit pour 
frapper le coup, quand on vise juste. Et, de leur 
côté, les fabricants de sulfate ne seraient pas 
assez sots pour aller immobiliser des capitaux 
énormes en vue de tenir tète à une entreprise 
d^aussi courte durée. 

Enfin, dans l'hypothèse, d'ailleurs invraisem- 
blable, où les prix de l'azote s' étant surélevés, 
par suite de l'accaparement des nitrates, à un tel 
point que l'agriculture aimerait mieux faire son 
deuil de ce fertilisant essentiel, n'en aclièterait 
plus, pas plus sous forme de sulfate que sous 
forme de nitrate, que se passerait-il ? 

V^ conséquence : la ruine des accapareurs. — 
C'est parfait. wS'il ne devait y avoir que ce résul- 
tat, nous applaudirions. 



338 LA LIBEUTK COMMEUCIALE ET L 'v Sl'LCULATIOX 

2" conséquence : la ruine des producteurs de 
sulfate. — C'est déjà moins bien. 

3« conséquence : diminution des récoltes, et, 
par suite, cherté du sucre et du blé coïncidant 
avec l'amoindrissement de la richesse du p;\ys. — 
C'est désastreux. 

Et, en définitive, le consommateur deviendra, 
comme toujours, la victime de cette tentative 
d'accaparement avortée. Car l'accaparement est 
une institution si belle que le consommateui- en 
est toujours atteint, soit que la spéculation 
réussisse, soit qu'elle ne réussisse pas. 

Ce que nous venons de dire pour le nitrate de 
soude, nous pourrions l'appliquer à cent autres 
denrées ; il en est bien peu qui ne soient suscep- 
tibles de spéculation. Mais nous n'avons point à 
écrire ici un manuel du parfait spéculateur. Nous 
espérons qu'il aura suffi d'un exemple pour 
réduire à sa juste voleur l'aphorisme sus-énoncé, 
d'après lequel les accaparements sont impossi- 
bles aujourd'hui. Au contraire, ils n'ont jamais 
été plus faciles. 

De tout temps, certes, le capital fut une grande 
force ; mais il fallait un régime de liberté com- 
merciale absolue, comme celui dont nous jouis- 
sons, pour développer toute sa puissance. 

« Autrefois, écrit M. Georges de Laveleye, 
c'est le capital qui achetait les mines, installait 
les fours, faisait le fonds de roulement, consti- 
tuait, en un mot, les sociétés élaborant le cui- 
vre. — Première et toute naturelle fonction. 

» C'est le capital qui escomptait les traites 
commerciales tirées par les mines sur les ache- 
teurs de première main et par ceux-ci sur les 
consommateurs et détaillants. — Deuxième 
fonction. 



LA. LIBERTÉ COMMERCL\.LE ET LA SPECULATION 3"9 

>> C'est le capital encore qui prêtait sur war- 
rant. — Troisième fonction. 

» Mais, cela fait, le capital n'intervenait plus : 
le commerce agissait liljrement. Aujourd'hui le 
capital veut remplir un rôle nouveau. 11 mono- 
polise la production et prétend la régler en 
même temps ; il devient acheteur et vendeur 
général et fixe les prix que la consommation doit 
payer, tout comme il dicte sa volonté aux pro- 
ducteurs. » 

Il est libre. Tout lui est permis. Il faudrait 
être un saint pour ne pas abuser de cette per- 
mission. Or les saints ne sont pas à la Bourse. 
Du moins, on n'a pas encore songé à canoniser 
M. X... ou j\I. Z... Leur religion s'y oppose. On 
se contente de les appeler « les dieux de la 
Finance » ; mais «diables» serait plus juste. 

« Les dieux », a dit un ancien, « nous vendent 
tout au prix du travail. » Aujourd'hui, l'on nous 
vend tout au prix de la spéculation. 

Il y a là d'abord un danger économique. 

Il y a ensuite un danger national. M. Dru- 
mont n'a rien trop exagéré quand il a dit : «Voilà 
où nous en sommes : La France si riche, la 
France qui a eu de l'or à ne savoir qu'en fcùre, 
menacée de se voir à la merci d'un groupe de 
capitalistes dont la fortune s'augmente chaque 
jour d'un lambeau de son territoire, d'une par- 
tie de son génie ou de son sang. » 

Un grand journal rappelait, tout récemment, 
que, lorsque Napoléon L', en 1812, eut besoin 
d'approvisionner l'armée de 600.000 hommes à 
la tète de laquelle il se disposait à envahir la 
Russie, les farines devinrent en quelques jours 
tellement rares que le prix en fut triplé, et que 



340 LA LIBERTÉ COMMErif.LVLE ET LA SPÉCULATION 

l'empereur, contraint, pour en aclieter, d'atten- 
dre la baisse, retarda de six semaines sa campa- 
gne, ce qui en modifia si gravement Fissue. Que 
ne ])Ourrait pas faire la spéculation aujourd'hui, 
dans une circonstance pareille, avec les ressour- 
ces et les moyens d'action dont elle dispose! 

11 y a enfin un danger moral, car il n'est rien 
de plus démoralisant pour un peuple qu'un état 
de choses qui lui démontre constamment l'inuti- 
lité du travail, la vanité de l'épargne et la faci- 
lité des coups de fortune rapides. 

On est pressé de jouir, on veut des millions 
tout de suite. Fi du labeur persévérant qui don- 
nait autrefois une honnête aisance au l30ut de 
plusieurs années ! 

La folie de la spéculation, du jeu, gagne les 
plus lui mbles. 

On ne rêve que gros lots, tirages, fortunes 
toutes faites tombant dti ciel. 

Les courses, autrefois plaisir réservé à quel- 
ques millionnaires, sont devenues le permanent 
tapis vert des ouvriers et des employés parisiens. 
Tout l'argent des salaires y est exposé. Chaque 
boutique de débitant s'est transformée en agence. 
On fait la cote sur le zinc ! La France n'est plus 
qu'un immense tripot oti, comme dans tous les 
tripots et par la loi mathématique du jeu, tout 
l'argent des «pontes» s'engouffre peu à peu dans 
la poche des «banquiers ». 

Est-ce là le but que s'étaient proposé les éco- 
nomistes? Non, sans doute. Et, cependant, qui a 
plus poussé que ces songe-creux à l'avilissement 
du labeur national? Qui a occasionné plus de 
misère relative dans la classe moyenne, plus de 
misère absolue dans les rangs du prolétariat ? 
Quia plus favorisé les intérêts des manieurs d'ar- 



LA LIBERTÉ COMiMEUCL\LE ET LA fcPÉCULATION 341 

gent et le développement de la spéculation au 
détriment des travailleurs? 

Ah! la spéculation! Ceux-là même qui ont 
attaché celte plaie à nos flancs, savent-ils bien ce 
qu'ils ont fait? Un écrivain qu'ils n'accuseront 
pas d'être réactionnaire, attendu qu'il est socia- 
liste, Max Nordau(l),va]e leurdire. Nous ne pou- 
vons résister au désir de reproduire en son entier 
le saisissant tableau qu'il fait de la spéculation 
et du spéculateur. 

« La spéculaUon est un dos plus intolérables phénomènes 
morbides de Torsanisalion économique. Les profonds esprits 
qui trouvent excellent tout ce qui est ont cherché à la dél'endre 
aussi; ils l'ont jugée nécessaire, et se sont même enthousiasmés 
pour elle. Je vais montrer à ces étourdis panégyristes pour quel 
]>rinci|)e ils sont entrés en lice. Le spéculateur joue dans la vie 
économique le rôle d'un parasite. 11 ne produit rien, il ne rend 
même pas, comme le marchand, les services plus ou moins 
contestables d'un intermédiaire ; il se borne à enlever par la ruse 
ou la violence aux véritables travailleurs la plus claire partie 
de leur travail. Le spéculateur est un voleur de grands chemins 
qiu', pour une mince indemnité, dépouille littéralement les pro- 
ducteurs de leurs produits, et force les consommateurs à les lui 
acheter beaucoup plus cher. L'arme avec laquelle il assaille^ 
comme un voleur de grands chemins, producteurs et consomma- 
teurs, cette arme est à deux tranchants et se nomme « hausse 
et b lisse ». Voici comment il s'en sert. S'il a pour but de 
dépouiller le producteur, il vend un jour des marchandises qu'il 
ne possède pas à un prix inférieur à celui du marché ; il promet 
de les livrer à l'acheteur au bout de quinze jours, d'un mois, de 
trois mois. L'acheteur, naturellement, s'adresse plutôt au spé- 
culateur qu'au producteur, parce que le premier vend moins 
cher. Le producteur reste avec sa marchandise et n'a que deux 
voies i)Ossibles. S'il est assez riche pour pouvoir attendre sans 
dommage le placement de ses produits, le spéculateur ne pourra, 
au jour fixé, les obtenir h aussi bon marché qu'il l'avait espéré; 
il sera foi-cé de consentir aux |)rix réclamés par le producteur, et 
le voleur sera volé. Si, au conti-aire, le producteur est contraint 
de vendre immédiatement ses marcliandises, ce qui est le cas de 
beaucoiq) le plus fréquent, il faut qu'il abaisse ses prix jusqu'à 
ce qu'il trouve des acheteurs; il doit, en tous cis, demander 



{[] Max Nordau, Les Mcnsonrjfs conv.cnlioiDielti de noire civilisa- 
tion. Trad. française de Aug. Uietricli, Paris, A\'. Ulnrich, 18SS. 



342 LA LIBERTÉ COMMEUCJALE ET LA SPÉCULATION 

moins que le ppécuhitcur, et c'est celui-ci qui sera iK'cess;ure- 
nient l'aclieleur, car le consommaleur a déjà fait sa commande 
au spi'culaleur ; celui-ci obtiendra donc les marchandises à un 
prix intérieur à celui auquel il les vendia. Le producteur sera 
peut-être ruiné, mais le spéculateur s"esl taillé dans son flanc, 
comme le Juif de Shakespeare, sa livre de chair. » 

La lazzici est-elle, au contraire, dirigée coiitie 
le cor&on mateiir, continue Max Ncrdau, le sj e- 
culateur acliète toutes les marchandises dont il 
y eut s'emparer aux prix réclamés par le produc- 
teur ; il } eut le faire sans difficulté, car l'affaire 
ne lui coûte pas un son ; il ne paie pas comptant, 
et re doit s'acquilttr qu'ajirès des semaines ou 
des mois : 

« Sans rien posséder en propre, sans avoir avancé un centime, le 
spéculateur est donc devenu propriél aire des marchandises, et quand 
le consommaleur veut se les procurer, il doit les aiiieter chez le 
spéculateur au prix réclamé. Le spéculateur prend d'une luaia 
l'argent que lui oflre le consommateui', il en met dans sa poche 
une partie aussi forte que jjossible, et donne le reste au produc- 
teur. De cette façon, le spéculateur devient riche et puissant sans 
travailler et sans aucunprofit pour la collectivité; il gagne un crédit 
illimité qui met les capitaux à sa disposition. Si un pauvie diable 
d'ouviicr veut se rendre indépendani, il a toutes les peines du 
monde à emprunter la petite son, me dont il a besoin pour se 
procurer ses outils et sa matière première et pour vivre jusqu'à 
la vente de ses premiers produits; si au conlr.'iro, un audacieux 
quia lésolu de vivre du tra\ail d'aulrui veut faire des achats ou 
des ventes par spéculation, les producteurs et les consommateuis 
se mettent à sa disposition sans se faire prier. On se dit que l'on 
ne court aucun dauger, que le crédit consenti n'existe qu'en 
théorie; le producteur ne donne pas la marchandise, mais seule- 
ment l'assurance de la livrer à un jour déterminé et à un prix 
déterminé, naturellement sous la condition que le prix sera payé 
complanl: le consommateur, de son côlé, n'acquitte pas le prix 
d'achat, mais donne seulement la promesse de le payer le jour 
où on lui livrera la maichandise. Ce crédit théoiique suffit, tou- 
tefois, pom- que le spéculateur puisse arriver de rien aux plus 
scandaleuses l'ichesses. 

» Chaque travailleur, sans exception, est tributaire du spécu- 
lai eui'. Tous nos besoins sont pré\us, tous les objets de consom- 
mai ion sont achetés d'avance à crédit par la spéculation et nous 
sont revendus au comptant le plus cher possible. Nous ne pou- 
vons n.an{.er une bouchée de pain, reposer notre tète sous un 
loil, placer quelques économies, sans payer contribution au spé- 



LA ).I3ERTK COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION' 'M'-i 

culatour sur les cér.'ales, sur les terres et les maisons, sur les 
valeurs de Bourse. L'iiii])ùl que nous payons à l'Etal est sulfi- 
sammenl lourd, bien moins cependant que celui auquel nous 
soumet la spéculation. On a essayé de déiendre la Houise comme > 
une institution nécessaire et utile. C'est simplement monstrueux. 
Quoi! la Bourse est utile et nécessaire"? S'est-elle donc jamais 
renfermée d'us les limites que lui assigne la théorie? A-t-elle 
jamais élé simplement le marcIié où l'acheteur de bonne foi 
rencontre le vendeur de bonne foi, où une demande honnête 
et une offre sincère se balancent l'une l'autre? Comparer la 
Bourse à un arbre vénéneux est une image trop faible et incom- 
plète, car elle ne rend sensible qu'un côté de l'action de la 
Bourse : celle qu'elle exerce sur les idées morales du peuple. La 
Bourse est une caserne de bi'igands dans laquelle les modernes 
héritiers des chevaliers-bandits du moyen âge s'établissent 
et coupent la gorge aux passants. Comme les chevaliers-bandits, 
ils s'arrogent le droit de rançonner le marchand et l'artisan; plus 
heureux que les chevaliers-bandits, ils ne risquent pas d'être 
pendus haut et court, s'ils sont surpris dans leur œuvre de cou- 
peurs de bouise. » 

On se console parfois, ajoute l'écrivain socia- 
liste, par l'idée que la spéculation, dans des mo- 
ments de crise, penl d'un seul coup tout ce qu'elle 
a ramassé en des années de pillage. Mais c'est 
une illusion dont se leurre la morale des prédi- 
cateurs (1) voulant au- bout du crime voir le châti- 
ment comme conclusion : 

« Quand même une crise force un spéculateur à lâcher sa 
proie, elle ne peut empêcher qu'il n'ait jusque là, pendant df 
longues aimées, mené une existence scandaleusement magnifiiiue 
aux frais des membres travailleurs de la communauté, l.e spécu- 
lateur finira peut-être par i)erdre ?a fortune, mais le Champagne 
qu'il a f.iit couler h flots, les mets truffes qu'il a mangés, les 
monceaux d'or qu'il a perdus sur le tapis vert, les heures qu'il a 

(1) « Le succès et l'impunité peuvent quelquefois, néanmoins, 
» couronner ces conspirateurs conire l'ordre et la loi ; c'est la des- 
» tinée de l'iiumanité de ne pouvoir complètement supprimer le 
» mai ; elle toit en prendre son parti et laisser h la loi divine, en 
» ce cas, le soin de punir, dans une autre vie, celui qui a méconnu 
» ses devoirs ici-bas. » 

Est-ce un [)rédicaieurquiaditcela? Non, c'est un financier, M. Aij)!!. 
Courtois ûls {Traité clciwinUiire des opùrnliona de Bourse et de 
change, page 41, Garnier Iréres). 



344 LA LIBERTÉ COMiMERCLlLE ET LA SPÉCULATION 

passées chez ses niailicsses, nulle puissance au monde ne les lui 
reprendra. D'ailleurs, une crise n'est fatale qu'cà quelques spécu- 
lateurs et non à la spi'culation en général. Au contraire, les 
crises sont les grandes leles de la spéculation, les occasions 
d'abattre en masse toule la Ibule indusirieuse et économe d'un 
peuple ou d'une partie du monde. Alors le gros capital ouvre sa 
gueule el dévore non seulement le bien-êlre du public qui cherclie 
un placement, mais aussi l'industrie immoi'ale du petit carnassier 
de la Hdui'se, que d'Iiabilude il laisse complaisamment jouer 
autour (le lui, comme le lion la souris. Le? grandes b.iisses sont 
amenées et exploitées par le gros capital. Celui-ci achète tout ce 
qui a de la valeur et de l'avenir; il le revend avec un profit 
énorme, dés que l'orage est passé, et il le revend aux gens mêmes 
qui précédemment lui ont cédé le papier à des prix dérisoires; 
puis il l'achète de nouveau à très bon marché dans une autre 
crise; il renouvelle ce jeu cruel chaque fois que quelques années 
de travail paisible ont rempli les aimoires périodiquement vidées 
où les producteurs serrent leui's épargnes. Les crises financières 
sont simplement les coups de piston réguliers par lesquels le 
gros capital pompe pour ses propres réservoirs l'excédent totid du 
travail d'un peuple. » 

Voilà une thèse fortement défendue et il faut 
reconnaîti^e qu'elle était bien tentante pour la 
d'un socialiste. 

Avant Max Nordau, n'avait-il pas deviné 
cette conséquence de la duperie libre-échangiste, 
l'homme qui a écrit ces lignes enflammées (1) : 

« Quand ou dira aux ouvriers que le monopole, dont on feint 
de les vouloir délivrer par l'abolition des douanes, devait recevoir 
une nouvelle énergie de cette abolition ; que ce monopole, bien 
auli'ement profond qu'on ne le voulait avouer, consiste, non pas 
seulement dans la fourniture exclusive du marché, mais aussi, 
mais sui'tout dans l'exploitation exclusive du sol et des machines, 
dans l'appropriation envahissante des capitaux, dans l'accapa^ie- 
ment des produits, dans l'arbitraire des échanges; quand on i. ,ir 
fera voir qu'ils ont été sacrifiés aux spéculations de l'agiotage, ;. 
vrés, pieds el poings liés, h la lente du capital ; que de \h sont issus 
les effets subversifs du travail parcellaire, 1 oppression des ma- 
chines, les soubresauts désastreux de la concurrence et cette 
inique dérisio-n de l'impôt; quand on leur montrera ensuite 
comment l'abolition des droits protecteurs n'a fait qu'étendre le 
réseau du privilège, multiplier la dépossession et coaliser contre 
le prolétai-ial les monopoles de tous les pays.... ; quand on 



plunK 



(1) Proudlion, Système des contradictions économiques. 



LA LIIŒIiTÉ COMMERCIALE ET LA SPÉCULATION 345 

leur racontera cfiie des cliaires ont élé créées, des récompenses 
proposées et décernées, des sophistes gagés, des journaux sti- 
pendiés, la justice corrompue, la leligion invoquée pour le dé- 
fendre; que ni la préméditation, ni l'iiypocrisip, ni la violence 
n'ont manqué à la tyrannie du capital, pense-t-on qu'tà la fin ils 
ne se lèveront pas dans leurs colères, et qu'une fois maîtres de la 
vengeance, ils se reposeront dans l'amnistie... (1)? 

Laissons encore à l'écriv;iin révolutionnaire 
cité plus haut le soin de répondre aux défenseurs 
de la spéculation : 

« Les défenseurs de la spéculation disent : Le spéculateur a 
dans le drame économique un rôle légitime; son gain est la 
récompense d'une plus grande perspicacité, d'une plus sage 
pi'évision. d'un jugement plus rapide et d'une plus grande audace, 
l.'argument mérite que nous le retenions. Ainsi donc, parce que 
le spéculateur dispose de moyens d'information inaccessibles 
au grand public, parce qu'il redoute moins les pertes que 
l'homme honnête qui économise, et parce qu'il évalue les possi- 
bilités de toutes sortes plus habilement que celui-ci, il a le droit 
de dépouiller le travailleur du produit de son travail et d'entasser 
des richesses tout en restant oisif! Ce droit repose donc sur ce 
qu'il a de meilleures armes — des informations; un plus grand 
courage — celui de mettre en jeu l'argent d'aulrui; uneforce 
supérieure — celle du jugement et de l'intelligence. Mais alors, 
admettons un peu que les prolétaires aient encore de meilleures 
armes — fusils à répiHition ou bombes de dynamite; qu'ils aient 
encore un plus grand courage : celui de risquer leur vie, et une 
force encore supérieure : celle des muscles et des os. En ce cas. 



(1) C'est la même idée qu'a exprimée M. le duc de Noailles dans 
son étude sur le Centenaire d'une Révolution, parue en février 1889, 
dans la Revue des Deux-Mondes : 

« Le taux des salaires et de l'intérêt, dit-il, ainsi que le prix de 
toutes choses, est réglé par la loi fondamentale de l'offre et de la 
demande. Cette loi d'airain, comme on la nomme, ressemble, sous 
ce rapport, à toutes les lois naturelles^ qui sont aussi des lois d'ai- 
rain. L'homme a le droit ou le devoir de lutter sans cesse pour en 
atténuer les conséquences rigoureu?es. Mais la science et l'expé- 
rience ne lui permettent pas l'espoir d'en supprimer les causes pre- 
mières ni tous les effots fâcheux. La démocratie, dans le Nouveau 
Monde et dans l'ai cien, doit] donc se résigner à les subir. Saule- 
inent on ne saurait admettre que les capitalistes, par des coups de 
pure spéculation, aient plus de droits que les travailleurs, par les 
révoltes et les çjrèves, à troubler le jeu 7'criidier des lois économiques 
dans des vues de lucre et de profits personnels. » 



346 LA LIBERTÉ COMMERCLiLE ET LA SPÉCULATION 

les défenseurs de la spéculation devront reconnaître aux pro- 
létaires le droit de dépouiller à leur tour les sp'culaleurs, ou 
bien la théorie par laquelle ils clierclient à légitimer la spécula- 
tion est un mensonge. » 



L^aiiteiir des remarquables lignes qu'on vient 
de lire n'est lui-même qu'un théoricien, mais on 
conviendra qu'inspiré ou non de Proudhon, il 
déduit avec une terrible logique les conséquen- 
ces auxquelles pourraient nous conduire les 
abus d'un régime économique qui met l'armée 
de ceux qui travaillent et produisent à la merci 
des spéculateurs et des syndicats d'accapare- 
ment. 

Si nous n'en sommes pas encore là, nous y 
viendrons plus tôt qu'on ne pense. 

Les moins pessimistes, parmi les clairvoyants, 
se contentent de dire avec M. Arthui' Loth : 

Les entreprises financières, les opérations de bourse conlinue- 
ronl de remplacer le travail et la production. La fiction tiendra 
lieu plus que jamais de la réalité. Plus les institutions de crédit 
fonctionneront, plus la richesse rée le diminuera. Cette fortune, 
multipliée à l'infini par le jeu du crédit et vers laquelle on se 
précipite, est toute de convention. Chacun croit en avoir une 
part, en raison de l'opinion où Ton est que ce qu'il a est quelque 
chose, mais il n"a l'ien réellement. Tout cela n'est que d'i papier. 
Avec le développement énorme des valeurs fiduciaires, 1 illusion n'a 
fait qu'augmenter. Le cours régulier des choses entretient l'erreur. 
Personne ne songe à la ruine. On vit en sécurité. On se croit 
riche avec des îities fictifs qui n'ont de valeur que par la con- 
fiance réciproque. Mais où est la garantie, où est la réalité de 
cette richesse putative? 

Par l'incident du Comptoir d'Escompte on a pu voir comment, 
un jour ou l'autre, se produira la terri])le désillusion, la catas- 
trophe générale. Que l'Etat manque, qu'une commotion |)ublique 
survienne, même sans attendre l'avènement du socialisme, et 
c'est la ruine universelle. On chercheia en vain l'argent. Ce jour- 
là, ceux-là seulement seront riches qui posséderont une maison, 
une terre, un sac de pièces de cent sous. 

Les théories économiques, en ayant l'air de développer des 



LA LIBERTÉ COMMERCLA.LE ET LA SPÉCULATION' 347 

sources nouvelles de richesses, n'ont créé qu"ane réelle pauvreté . 
Tout est fiction dans le crédit; tout sera déception. Pour recons- 
tituer une vraie richesse, il l'audra en revenir à cultiver la terre, 
et la terre, qui rend sage, ramènera des mœurs meilleures. 

Mais encolle faudrait-il que la terre piit nour- 
rir son Itomme, ce qui nous semble de plus en 
plus difficile en France, tant que nous vivrons 
sous un régime de protection insuffisante et de 
licence commerciale. 



CONCLUSION 



CHAPITRE HUITIÈME 

Il y a quelques mois , avant l'ouverture de 
l'Exposition Universelle, ceux qui n'ont pas suivi 
jour par jour la révolution économique de ce 
dernier quart de siècle pouvaient encore consi- 
dérer comme impossible que nos nouveaux con- 
currents se fussent mis à notre niveau avec tant 
de rapidité ; aujourd'hui, personne ne saurait se 
faire illusion. 

« Les voyages forment les hommes ; les expo- 
sitions, elles, forment les peuples. Elles leur en- 
seignent qu'ils ne sont point seuls au monde et 
que leurs civilisations ne sont point sans rivales 
ni leur activité sans concurrente. Elles leur ap- 
portent des éléments de comparaison tantôt à 
leur gloire et tantôt à leur confusion, et même, 
lorsque, faute de documents sufflsants, elles ne 
permettent pas une comparaison de tous points 
probante, elles imposent des réflexions et des 
recherches qui, sans elles, eussent pu être tar- 
dives. — Je ne crois pas que jamais et nulle part 
ces remarques aient été mieux justifiées qu'elles 
ne le sont par ce qu'on voit à l'Exposition Univer- 
selle de 1889. » Celui qui parle ainsi est un libre- 
échangiste, un écrivain qui défend les théories 



3:0 COXCLUSIOX 

économiques de l'Ecole dans les publications les 
l)lus autorisées : M. Joseph Chailley (1'. 

Si, en etïet, TExposition Universelle consacre 
une fois encore la suprématie du génie artis- 
tique français, il est impossible de ne pas être 
frappé de l'équilibre et de l'égalité des forces in- 
dustrielles avec lesquelles se présentent, dans 
ce concours international, des peuples que na- 
guère nous éclipsions si aisément et si complè- 
tement. « Les vingt dernières années ont tout 
changé, avoue M. Joseph Chailley. Nous avons 
vu surgir de nouvelles puissances commerciales 
et industrielles. D'abord l'xVllemagne , où la 
grandeur de la nation a communiqué à chaque 
citoyen une activité, une ambition, une audace 
souvent heureuses, si bien que l'expansion et 
les triomphes de l'Allemagne pacifique ont mar- 
ché de pair avec ceux de TAllemagne belliqueuse. 
Puis la Belgique, qui, grâce aux richesses de ses 
mines, à l'habileté et à l'esprit d'entreprise de 
ses habitants , et enfin à des travaux publics 
peu nombreux, mais conçus sagement et vive- 
ment conduits, a su prendre dans la production 
et dans les échanges une des premières places, 
la première même si l'on ne s'attache qu'au 
chiffre de la population. Puis, après elle, la 
Suisse, l'Autriche et l'Italie. En sorte que l'on 
compte en Europe six puissances qui produisent 
plus peut-être qu'il n'est raisonnable, qui ven- 
dent bon marché et quelquefois à perte, et qui, 
par ces deux circonstances, — que je voudrais 
croire transitoires, — sont amenées à chercher 
des débouchés dans le monde entier. » 



(1) Lettres sur rExpositiùii de Paris [Monileur des inléi-êts maté- 
riels, août 1889). 



CONCLUSIOX 35/ 

La sixièaiG puissance à laquelle AI- Chaille}» 
fait allusion, c'est l'Angleterre. Enfin, il con- 
state les progrès considérables réalisés par la 
Russie, l'Espagne et le Portugal, qui, dans très 
peu de temps, seront à la hauteur des autres 
nations européennes; et il conclut : « Jus- 
qu'ici tout est bien; le \ie\ix monde, au moins 
dans cet ordre d'idées, n'a qu'à se féliciter. » 

Notre patriotisme nous empêche de nous ral- 
lier à cette conclusion, car, avant d'envisager 
les intérêts collectifs de l'Europe, nous nous 
préoccupons de ceux de la France, et ne sau- 
rions perdre de vue que le développement de nos 
voisins se réalise à notre préjudice. 

Après avoir parcouru toutes les sections in- 
dusti-iehes de l'Exposition, nous avons été forcé 
de reconnaître qu'il n'existe aujourd'hui aucune 
différence notable entre les produits similaires 
des peuples européens en pleine activité. 11 n'est 
pas une découverte, un perfectionnement, qu'aus- 
sitôt chacun ne s'approprie. Le progrès incessant 
se manifeste en même temps sur tous les points 
de la carte. A peine nous distinguons-nous, au 
milieu de cette égalité , par quelques détails 
d'élégance qui tiennent au goCit de notre 
race, mais sur lesquels il serait puéril de fonder 
un bien grand espoir, car nous sommes peut- 
être les seuls à les apprécier. 

Mais l'Exposition ne se borne pas à nous mon- 
trer la concurrence européenne admirablement 
outillée, lancée comme à l'assaut de notre anti- 
que prestige : elle nous fait voir aussi le péril 
extra-européen, l'arrivée d'innombrables légions 
de troupes fraîches qui s'apprêtent à changer 
notre défjiite en écrasement. Avec plus d'élo- 
quence que nous n'avons su en mettre dans ce 

23 



352 CONCLUSION 

livre, l'Exposition annonce l'invasion des peuples 
jeunes et le réveil des civilisations qu'on croyait 
pour toujours endormies. Cela inquiète M. Chail- 
ley, moins optimiste que certains de ses con- 
frères : 

« On a vu surgir tout d'un coup un rival for- 
midable : les Etats-Unis de l'Amérique du Nord. 
Ils avaient grandi si rapidement que l'on ne s'en 
était même pas aperçu ou tout au moins pas in- 
quiété. Ils ressemblaient un peu à ces jeunes 
gens maladifs qui ont poussé trop vite. Ils s'é- 
tendaient de New- York à San-Froncisco, du 
golfe du Mexique aux Grands lacs; leur popula- 
tion suffisait à peine à ne plus faire un désert 
des étendues immenses où elle était disséminée. 
Ils n'avaient ni cohésion ni capitaux. Ils me- 
naient la vie ici pastorale, là agricole; à peine 
quelques industries naissaient sur les bords de 
l'Atlantique, dans la Nouvelle-Angleterre. Et, 
pour comble, ils se déchiraient à belles dents, 
menaçant de renverser, par une rivalité formi- 
dable, un édifice d'apparence si fragile. Si c'é- 
taient là des rivaux, vraiment ils étaient peu 
dangereux. Malheureusement pour l'Europe, ils 
étaient doués d'une énergie et d'une ambition 
démesurées. Riches, au delà de l'imagination, 
en ressources naturelles de toutes sortes, ren- 
contrant partout chez eux, ici le sol le plus fer- 
tile, là les mines les plus abondantes de charbon, 
de fer, d'or et d'argent, ils prétendirent tirer 
parti de tout cela et de tout à la fois. » 

Prétentions justifiées , vérifiées au delà de 
toute espérance (1). M. Chailley le constate, et 

(l) Un travail communiqué en mars 1889, à la Société des Ingé- 
nieurs civils, indique que la force totale développée par toutes les 
machines du monde entier est de 46 millions de chevaux-vapeur. 



GOXCLUSION 353 

cette constatation lui ouvre les yeux sur l'ave- 
nir économique de l'autre partie du Nouveau- 
Monde. 

« 11 existe, dit-il, des nations où la civilisa- 
tion, un temps brillante, puis éteinte pendant 
des siècles, se ranime en ce moment pour jeter 
bientôt un vif éclat et qui sont appelées à jouer 
avant peu, dans le monde^ un rôle important. 
Parmi elles, au premier rang, les nations de 
l'Amérique du Sud, filles de la civilisation espa- 
gnole. » 

C'est aussi notre avis. Comme nous, M. Cliail- 
ley a dû être frappé de la place importante que 
les divers Etats du Sud-Amérique occupent dans 
l'Exposition de 1889. De là, sans doute, ces 
aperçus judicieux : 

« A voir sur la carte, pressés et serrés les 
uns contre les autres, ces Etats d'apparence mi- 
nuscLiîe (Venezuela, Etats-Unis de Colombie, 
Salvador, Bolivie^, Paraguay, etc.), qui sont 
comme des pygmées à côté de ces géants le 
Brésil et La Plata, nous avons cru que c'étaient 
des quantités négligeables. C'est une grande 
erreur. Leur étendue est immense et leur popu- 
lation actuelle absolument dérisoire ; ils peuvent 
absorber et nourrir des dizaines, des centaines 
de millions d'habitants ; ils peuvent rémunérer 
des centaines de millions, des milliards de 
francs... 

» Ce n'est pas tout. Riches, ils ont l'ambition 
d'exploiter leurs richesses. Ambition naturelle. 



Cette force équivaudrait au travail d'environ 1 milliard d'hommes, 
c'esi-à-dire presiiue la population de la terre. Les principaux pays 
entrent dans ce total : l'Autriche pour 1 million 1/2 de chevaux- 
vapeur, la France pour 3 millions, l'Allemagne pour 4 millions 1/2, 
TAngleterre pour 7 millions, les Elals-Unis pour 7 millions 1/2. 



354 CONCLUSION 

Ce sont des pays qui naissent ou renaissent à la 
vie et qui veulent rattraper leurs aînés. Ce 
sont les descendants d'une race glorieuse qui 
veulent ajouter encore à sa gloire. Un pays sans 
passé peut, sauf les hasards de la vie, se donner 
les destinées quMl lui plaît... 

» Notons encore que leurs prétentions n'ont 
rien d'excessif. Ce ne sont plus là des peuples 
enfants. Ils ont des institutions, des lois, un 
appareil gouvernemental comparables de tous 
points à ceux de l'Europe. Leurs codes valent 
mieux que le code Napoléon. Us prennent l'a- 
vance sur nous en proposant ou en concluant 
entre eux des unions destinées à faciliter les 
rapprochements, à éviter ou à résoudre les diffi- 
cultés. Il s'est tenu, il y a peu de temps, un 
grand congrès où tous étaient représentés, où 
l'on a parlé de Zollverein américain, et le mois 
d'octobre A^erra à Washington un autre congrès 
tendant à lier plus intimement TAmérique du 
Nord à celle du Sud. 

> Avec la richesse, l'énergie et un état de 
civilisation très avancé, que peut-il leur manquer 
pour réussir? Rien. 11 ne leur faut plus que du 
temps, de Fargent et une science technique 
largement répandue. 

» Du temps? Voilà un élément qui, dans ce 
siècle-ci, a vu diminuer son importance. Autre- 
fois, il était le facteur principal. Une nation 
pouvait dire à une autre : « J'ai mis deux 
» siècles, trois siècles à m'instruire, à m'embellir, 
)) à m'outiller ; c'est autant d'avance que j'ai sur 
» toi. Il te faudra deux, trois siècles pour me 
» rejoindre. » En sommes-nous encore là ? S'il 
s'agit de progrès moral, d'éducation artistique, 
oui, assurément. L'Amérique du Nord et celle 



CONCLUSION' 355 

du Sud en sont encore à envier nos peintres 
et nos sculpteurs, et TAsie contemporaine, 
même réveillée^ n'a ni poètes, ni romanciers, ni 
architectes. 

» Mais si, au contraire, nous parlonsde pro- 
grès industriel, il en va tout autrement. La ca- 
ractéristique de ce genre de progrès, c'est d'être 
universel. Le monde entier en reçoit^ du jour au 
lendemain, communication. J'ai vu des pays 
qui n'ont jamais connu le télégraphe et sont 
tout de suite arrivés au téléphone. D'autres 
n'ont connu ni la bougie, ni la chandelle, ni le 
quinquet à l'huile : ils ont eu^ en ouvrant les 
yeux, le pétrole ou le gaz, voire l'électricité. 
Les Etats-Unis ont eu des chemins de fer en 
même temps que l'Europe ; c'est seulement de- 
puis quelques années qu'ils s'occupent de se 
constituer un réseau de voies carrossables et de 
chemins vicinaux. Vous allez construire au 
Congo un chemin de fer avant d'avoir percé 
seulement 10 kilomètres de routes, et rien n'em- 
pêche que les chefs noirs voisins du grand fleuve 
se paient, par la dérivation d'un simple filet 
d'eau, un éclairage au procédé Edison. 

» Tout cela, à fortiori, les Américains du Sud 
peuvent le faire. Ils peuvent mettre les bouchées 
doubles : surveiller les progrès et les inventions 
de l'Europe, et les appliquer en même temps 
qu'elle, avant elle. Car ils n'ont pas de capital à 
amortir ni d'outillage arriéré à utiliser (1). » 

Impossible de mieux parler. 

Pourquoi faut-il qu'après des choses si justes 



(1) M. Joseph Chailley : Lettres sur l'Exposition ih Paris {Moni- 
teur des intérêts miUêriels, août 188'J). 



356 CONCLUSION 

et si bien dites, le savant libre-échangiste ré- 
apparaisse et propose .. devinez quoi? 

De nous armer contre ces nouveaux rivaux ? 
De faire le possible pour conjurer leurs ambi- 
tions ? 

Encore une fois, la profondeur du mécanisme 
libre-échangiste vous échappe. Voici, dans toute 
sa beauté, le projet de M. Chailley : 

« Toutes ces constatations étant admises, nous 
amènent à des conclusions particulièrement in- 
téressantes : 

» L'Amérique du Sud n'est plus le centre com- 
mercial où Ton pratiquait la vente de « l'article 
d'exportation » ; 

» Les Etats qui la composent sont riches, 
ambitieux et veulent s'outiller ; 

» Pour tirer parti de leurs immenses richesses, 
ils n'ont besoin que d'argent et de science ; 

» Cet argent, cette science, il ne manque pas, 
en ce siècle, de capitalistes et de maîtres pour 
les leur fournir ; 

» Ces capitalistes, ces maîtres, il importe que 
ce soient des Européens. » 

En d'autres termes, fournissons-leur tout de 
suite l'argent nécessaire pour nous battre, — ce 
qui ne tardera pas à arriver, puisque, M. Chailley 
est le premier à en convenir, ils n'ont besoin 
de passer par aucune des écoles que nous avons 
faites pour se trouver à notre niveau industriel. 

Ne vient-il pas de vous le dire : La caracté- 
ristique du j^rogrès Industriel, c'est d'être uni- 
versel ; le inonde entier en reçoit, du jour au 
lendemain, communication ? 

Avons-nous eu tort d'affirmer que le libre- 
échange sacrifiait, de gaîté de cœur, les intérêts 
du travail à ceux du capital ? 



COXCLUSION 357 

Voyez M. Chailley. Il enregistre un phéno- 
mène économique de la plus évidente réalité efc 
de la plus haute importance. Croyez-vous qu'il 
se préoccupera du sort que ce fait nouveau 
prépare à Touvrier, au cultivateur français ? 
Nullement. Il n'y trouve que l'occasion de faire 
effectuer des placements avantageux aux gens 
de la finance. Et l'exemple des Etats-Unis « qui 
prennent chez eux presque tout ce qui est à 
prendre », du Brésil et du Pérou qui tendent à 
les imiter, de la Répubhque Argentine « qui se 
donne, dit-i!, contre les objets manufacturés, 
un tarif protecteur », ne lui enlève aucune de ses 
illusions doctrinaires. Si, momentanément, TEu- 
rope éprouve quelques déboires, elle trouvera 
plus tard de larges compensations dans les dé- 
bouchés qu'elle se ménage du côté de l'Asie et de 
l'Afrique: 

« Ceux qui s'en vont, à travers mille dangers, 
s'établir sur les côtes et au centre de l'Afrique^, 
ont le droit d'espérer que les siècles futurs 
verront, sur les forêts vierges pleines de périls, 
le long de ces cours d'eau indomptés, fertiles 
en naufrages, s'élever des centres populeux, 
civilisés et riches, clients, grâce à eux, des na- 
tions qui s'y seront d'abord aventurées et en- 
suite établies avec foi et persévérance. 

» Toutefois, parmi ces pays où notre civilisa- 
tion cherche à faire pénéti-er ses enseignements 
et surtout ses produits^, il faut distinguer. Tous 
n'en sont pas au même point. L'Afrique, et j'en- 
tends celle où se concentrent aujourd'hui les 
efforts européens, l'Afriiiue nouvelle, si l'on 
peut dire ainsi, l'Afrique centrale, l'Afrique du 
Congo et du Niger n'arrivera probablement à la 
civilisation que dans un avenir encore lointain. 



358 coxCLUSiOx 

L'Asie, qu'elle se relève par elle-même ou par 
l'effort d'autrui, qu'elle s'appartienne ou qu'elle 
subisse des maîtres (je ne veux pas même entrer 
dans l'exposé de ce prodigieux problème), y 
arrivera sans doute plus tôt. » 

En attendant, la sagesse économique nous or- 
donne de favoriser les ambitions de TAmérique 
du Sud, de la mettre en mesure de nous écraser 
le plus tôt possible. Nous devons lui envoyer 
l'argent et la manière de s'en servir. Elle n'a 
besoin que de direction et de capital : c'est bien 
simple, dit M. Chailley, « l'Europe les a, elle les 
fournira. » 

Mais, objecterez- vous, c'est lui conseiller de 
se suicider? 

N'importe ! Tout pour Thonneur ! En agissant 
ainsi, l'Europe « aura résolu un des problèmes 
les plus pressants des temps modernes. Ce que 
cela durera, qui peut le prévoir? Les transfor- 
mations sont si rapides aujourd'hui que ces 
peuples enfants seront avant un siècle des peuples 
adultes. Et le jour où ils n'auront plus besoin de 
tutelle ni d'assistance, ne nous faisons pas d'il- 
lusion : ils auront bientôt fait, avec l'ingratitude 
accoutumée, nécessaire, des organismes pleins de 
vie, et préoccupés avant tout de vivre et de 
grandir, de nous renvoyer là d'où nous sommes 
venus. Qu'importe? Nous aurons rempli notre 
tâche, transmis à d'autres le flambeau que d'au- 
tres déjà nous avaient transmis... Après ceux-là 
nous en instruirons d'autres, nous aurons de- 
vant nous l'Asie et cette Afrique que vous tirez 
seulement de ses langes. A chaque jour suffît sa 
peine ! » 

C'est tout bonnement admirable ! 



coxCLUt>iox 359 

Hypnotisé p ir les quelques affaires d'argent 
que nos capitalistes pourraient brasser avec 
l'Amérique clu Sud, M. Chailley ne s'est pas en- 
core aperçu que l'Asie se réveille jusqu'aux 
confins de l'Extrême-Orient, et qu'elle tend plutôt 
à nous env;diir qu'à se laisser dominer par nous. 
Il est, en outre, convaincu que les Brazza, les 
Stanley et autres pionniers de la civilisation^ 
tracent des routes à travers le continent 
noir, pour que les seuls Européens puissent y 
passer. En vain lui dirait-on que le jour où 
l'Afrique sera ouverte, elle le sera aussi bien 
pour les Hindous et les Yankees que pour nous- 
mêmes, et que nous y rencontrerons d'abord ces 
peuples du Sud américain dont il est si pressé 
de favoriser le développement (1). 

Mais longtemps avant que nous ne sachions 
si la mystérieuse Afrique nous réserve des fa- 
veurs ou des mécomptes, nous aurons déjà viv 
sans doute, le Nouveau-Monde se fermer tout 
entier. 

Dans le projet d'un Zollverein américain^ 
dont parle plus haut M. Chailley, il y a un 
symptôme alarmant, une menace particulière- 
ment grave pour les intérêts français. 

Ce congrès a réuni les représentants des dix- 
neuf Etats indigèn'S des deux Amériques. 



(1) On commence à ci'éer des usines de coiistractiou métallique 
dans rAfrique du S.-d. i vient, dans les premiers jours de celte 
année, d'essayer a Durban la première locjmotive construite de 
toutes pièces dans la ojjonie anglaise ; elle sort des ateliers des 
chemins de fer du gouvernement de Natal. C'est une machine à 
boggie à quatre roues couplées et pesant 35 tonnes. Ce n'est que 
le début d'une série d'autres constructions de machines semblables, 
étant donné le développement que j)renn8nt les voies ferrées de 
l'Afrique du Sud. 



360 CONXLUSION 

Il avait à se prononcer sur les points sui- 
vants : 

1° Adoption de mesures tendant à assurer la 
prospérité des nations américaines et une résis- 
tance compacte aux empiétements des pouvoirs 
monarchiques de FEurope ; 2"" Formation d'une 
ligue douanière ; 3° Etablissement de services de 
steamers fréquents entre les ports des nations 
coalisées ; 4" Unification des droits de douane ; 
5° Adoption d'un système de poids et mesures et 
de lois internationales pour la protection des per- 
sonnes, des propriétés et des marques de fabri- 
ques ; 6° Création d'une monnaie commune d'ar- 
gent ayant valeur libératoire dans tous les pays 
contractants ; 7° Adoption d'un système d'arbi- 
trage pour régler tous les conflits entre les Etats 
américains. 

Il s'agissait, on le voit, d'une formidable ligue 
économique ayant pour but d'isoler complète- 
ment l'ancien monde du nouveau. 

A cette nouvelle, les commissionnaires de 
Paris qui font des affaires avec l'Amérique du 
Sud, émus, se sont hâtés de signaler ce péril à 
l'industrie française. Nous comprenons leur 
émotion, tout en regrettant qu'en d'autres cir- 
constances, non moins critiques pour les inté- 
rêts nationaux, mais qui ne touchaient pas aux 
leurs propres, ils n'aient pas cru devoir montrer 
le même zèle. Leur ardeur libre-échangiste vien- 
drait-elle à s'en accroître, nous conseilleraient- 
ils d'ouvrir nos portes encore plus larges pour 
attendrir les Américains, que nous n'en serions 
pas surpris. 

Le Zollverein américain n'est pas encore fait. 
Les petits invités du congrès de Washington 
pourront s'elfrayer de l'appétit de leur gros hôte; 



CON'CLUSIOX 361 

peut-être auront-ils peur de jouer un rôle de 
dujjes en fusionnant leurs intérêts avec ceux du 
colosse du Nord. 

On s'attend à les voir hésiter; on pense que 
les congressistes se sépareront sans avoir rien 
conclu. C'est possible. Mais l'idée est lancée, elle 
fera du chemin, elle aboutira, non seulement 
grâce à la ténacité des hommes d'Etat qui pour- 
suivent l'application de la doctrine de Monroë 
tout au moins sur le terrain économique, mais 
encore en vertu de la loi du plus fort. Etape par 
étape, la grande République américaine arrivera 
à son but. N'est-ce pas déjà beaucoup que d'a- 
voir décidé les puissances continentales à tenir 
un congrès solennel ? 

Au surplus, il ne nous est aucunement prouvé 
que tous les Etats Sud-américains se métient de 
cette alliance, ni qu'ils n'y trouveront pas, en fin 
de compte, leur avantage. Si la Ré; ublique 
Argentine, dira-t-on, s'inféode au Zollverein, 
elle perdra du coup le bénéfice de son exporta- 
tion en Europe qui, pour la France seulement, 
s'élève à 200 millions annuels. Ce chiffre nous 
paraît gros: en Amérique, il l'est moins; les 
ambitions et les fabuleuses ressources naturelles 
de la République Argentine lui permettent de le 
dédaigner, surtout si les Etats-Unis lui persua- 
dent qu'elle a vingt fois plus d'intérêt à entrer 
dans la grande coalition protectionniste: Elle s'est 
déjà donné des tarifs protecteurs, M. Chailley 
vient de nous le dire : elle n'est donc pas si éloi- 
gnée des principes de l'Amérique du Nord (1). 



(l) La presse sud-;iméricaine est luiu d'être favorable, pour l'ins- 
tant, au projet de Zollverein préparé par les Etats du Nord Un 
)iubliciste 1 resil'en, M. de Saut'Auna Nery, se inonire très hos ile 



362 CONCLUSION 

Peut-être de plus proches voisins — dont la 
perfidie est proverbiale, excepté pour les écono- 



à riiégémonie économique des Etats-Unis, et il donne les raisors 
suivantes : 

« Il est probable, dit-il, que tous les Etats américains accepteront 
l'invitation des Etats-Unis et se feront représenter à ce congrès, 
d'une haute portée. 

a Quant à en accepter les idées, c'est autre chose. On ne voit pis 
quel intérêt ils auraient à seconder les vues d's Etats-Unis. Ceux-ci 
ne poursuivent qu"un but réel : sous prétexte d'union américaine, 
ils veulent trouver des clients pour leurs produits manufactures eu 
devenant les fournis-eurs en titre des autres marchés de l'Améri- 
que, qui, aujourd'hui, adressent leuis commandes en Europe. Or, 
l'Amérique deviendrait bien vite une dupe, si elle prêtait la main à 
la réalisation du plan des Etats-Unis. Et c^la pour plusieurs 
raisons. 

» Tout d'abord, les Etats-Unis, miilgré leurs tarifs quasi-prohi- 
bitifs, ne sont pas encore en étal de fournir aux autres 2^cuplcs du 
nouveau continent les articles que ceux-ci demandent à l'Europe. 
L'année dernià:e, le port de New-York a importé, en dépit des 
diToits fabuleux auxquels on y soumet les articles étrangers, des 
marchandises pour une valeur de /(G4 millions de dollars, soit piés 
de 2 milliards 35JO millions de francs. Cette importation de jdus de 
deux milliards un quart re.résente les besoins urgents des Etats- 
Unis en fait de marchandises étrangères et prouve combien peu les 
Etats-Unis sont préparés à remplacer tout de suite l'Europe comme 
pays exportateur. 

> Ensuite, la production manufacturière des Etats-Unis ne sau- 
rait prétendre, pour l'instant, à être d'austi bonne qualité ni aussi 
avantageuse qne celle de l'Europe. 

» Enfin, l'argument de la réciprocité, invoqué parles économistes 
de, Etals-Unis, n'a-pas une grande valeur. Les Etats-Unis ne peu- 
vent pas se passer des produits qu'ils achètent actuellement aux 
pays américains, le Brésil en tête; ils ne peuvent trouver ailleurs, 
en Europe, et à meilleur compte, tous les articles qu'ils reçoivent 
présentement des Etats-Unis. 

» L'Europe est avertie. C'est à elle de voir si sa politique n'est 
pas de nature à jeter rA;neriquo latine dans les bras des Etats- 
Unis, qui veulent embrasser ces frères du continent pour les pro- 
téger, et, au besoin, pour les étouffer. » 

On remarquera que la principale objection de M. Sant'Anna Nery 
réside principalement dans ceci: « que les Etats-Unis ne sont pas 
» encore en étal de fournir aux autres peuples du nouveau continent 
» les articles que ceux-ci demandent à l'Europe. » Il dit encore « que 



CONCLUSION 363 

mistes, — dou s réservent-ils des surprises non 
moins désagre'ables. Il s'agit des Anglais, de ce 



» la production manufacturière des Etats-Unis ne saurait |irétendre, 
» pour Vinstant, â êlre d'aussi bonne qualité, ni aussi avantageuse 
» que celle de l'Europe. » 

Mais les Etats-Unis ne rr.anqueront pas de répondre q'ie s'ils ne 
sont pas prêls « pour Tinstant », i s Je seront un jour; qu'ils le 
seront à bref délai, s'ils obtiennent le nouveau régime économique 
qu'ils rêvent. Il est bien évident que la certitude de débouchés nou- 
veaux leur rendrait fort possibles les progrés qu'ils ont encore à 
accomplir. Nous ne devons nous faire, hélas! aucune iilussion sur 
ce point. Ce que l'Europe peut l'aire, le Nouveau-Monde le tVra un 
jour aussi bien qu'elle, pour peu que l'Europe suive les conteils de 
M. Chailley. 

Quoi qu'il en soit, la presse américaine nous dit brutalement ce 
que veut l'Améri jue du Nord. Qu'on en juge par ces extraits : 

« Au point de vue géographique, les Etats-Unis devraient avoir 
le monopole du commerce des pays sud-américains... Ce commerce 
est très considérable et pourrait, en peu de temps, être développé 
dans de telles proportions, que le surplus de nos produits pourrai: 
être envoyé à des prix rémunérateurs. C'est là un commerce qu'il 
est à souhaiter que nous acquérions et nous devrions tout faire pour 
y arrioer... Le Congres sera certainement d'une extrême impor- 
tance pour notre pays. » — (The Gazette, de Washington.) 

« On a critiqué la liste des délégués choisis par le président Har- 
risson pour représenter notre pays au Congrès des Pv,épub!iques 
américaines... Cette critique est un compliment au président. La 
nomination de protectionnistes seuls montre que le président est sin- 
cère et prouve que le principal objet du Congrès est le progrès de la 
cause proleclionniste. » — (The Graphie, de New-York.) 

« Liguons-nous avec les autres Etats américains contre l'Europe 
Le Canada désire se joindre à nous, et à la fin nous aurons une 
union commerciale pour le continent américain. » — {The Post, de 
Washington.) 

« Nous voulons monopoliser, si possible, le commerce de l'Amé- 
» rique centrale et méridionale, non par le bon marc/ié et la bonne 
» qualité de nos produits, mais en renfermant ces pays dans notre 
» tarif protecteur actuel. 

» Nous voulons pouvoir entrer dans les ports des signataires, 
» tandis que l'entrée en sera interdite aux concurrents européens. » 
— {The Sun, de Baltimore.) 



364 CONCLUSION 

peuple qu'avec notre généreuse nature nous 
avons toujours laissé « tirer le premier » . La 
conférence coloniale présidée l'année dernière à 
Londres par Jord Salisbury n'a, dit on, abouti 
qu'à constater qu'une plus grande unification des 
diverses parties de l'Empire britannique serait 
désirable dans l'intérêt même des colonies. Mais 
voilà déjà un résultat notable aux yeux de ceux 
qui savent que la politique anglaise est et fut, de 
tout temps, une politique exclusivement éco- 
nomique. « Le Zollverein allemand, lisons-nous 
dans V Indépendance belge^ a été le germe d'où 
est sorti TEmpire germanique. Pourquoi un 
Zollverein de la Grande-Bretagne avec ses colo- 
nies, Zollverein par lequel elle se réserverait 300 
millions de consommateurs qui lui sont disputés 
aujourd'hui, ne serait-il pas le germe d'un 
Empire océanien ? Commencez-vous à compren- 
dre le vote de la Chambre de commerce de Man- 
chester et quel appât est offert aux industriels 
anglais pour qu'ils abandonnent les principes 
libre-échangistes ? » 

Si étrange qu'elle paraisse aux économistes, 
cette conception peut très prochainement se réa- 
liser. « L'intérêt est un puissant levier — ajoute 
le journal belge — et bien des routes peuvent 
conduire au but. Les colonies protectionnistes, 
qui tirent de leurs douanes le plus clair de leurs 
revenus, ne consentiront pas de sitôt à entrer 
dans un Zollverein avec la mère patrie, si ce 
Zollverein ne repousse pas les produits des pays 
dont elles redoutent la concurrence industrielle ou 
l'ambition conquérante. Je parle surtout de TAl- 
lemagneetde la France. Et quant à l'Angleterre, 
repoussée par les tarifs de ces pays, repoussée par 
la Russie, c'est-à-dire chassée de toute l'Europe 



COXCLUSIOX 365 

orientale et d'une grande partie de l'Asie, repous- 
sée par les Etats-Unis, menacée de voir ceux-ci 
étendre la doctrine de Munroë aux républiques 
du Centre et du Sud de l'Amérique et entraîner 
ces Etats dans leur orbite protectionniste, croyez- 
vous que l'Angleterre ne puisse pas être amenée 
à renier à son tour une doctrine qu'elle a été 
seule à pratiquer et à défendre jusqu'à ce jour, 
que ses propres enfants, que les essaims de tra- 
vailleurs sortis de sa ruche ignorent ou repous- 
sent ? » 

Ils y viendront. Nous avons eu déjà l'occasion 
de montrer que ce peuple plein d'amour-propre 
était prêt à toutes les concessions, biaisait avec 
tous ses principes aussitôt qu'il y va de son inté- 
rêt matériel. Autant qu'il peut — c'est une jus- 
tice à lui rendre — il sauve les apparences. Quand 
il veut protéger ses éleveurs, il dit que le bétail 
du continent est atteint de péripneumonie ou de 
cocofce, et illuifermeses ports. Il ne laisse péné- 
trer chez lui que les produits dont il manque, et 
invente le MerchancUse marks Act, ingénieux 
instrument de prohibition déguisée pour les objets 
dont il fabrique les similaires en quantité suffi- 
sante (1). 11 ne frappe de droits de douane aucune 



(1) M. Couvreur, dans l'Indépendance bel/jc, explique ainsi Torigine 
et le mécanisme du Merchandise marks Act : 

« Des industriels du continent, des Allemands surtout, travaillant 
pour des consommateurs qui ont de grands besoins et peu de res- 
sources, ont de tout temps, mais surtout depuis une vingtaine 
d'années, imaginé de vendre des articles de pacotille sous des 
marques très connues en Angleterre et dans les jiays de cousom- 
ma'.ioa anglaise. 

» C'était au fond un abus de confiance, bien que l'acheteur, au 
prix qu'il payait, ne pût guère s'y tromper. D'autres industriels, 
et cela s'est beaucoup pratiqué dans notre pays, pour obéir au pré- 
jugé de la supériorité du produit anglais, sans donner à leurs fa- 



'3G0 CONCLUSION 

denrée, mais, sous prétexte de droit cVaccise, il 
trouve moyen de percevoir à ses frontières des 



brications le nom de quelque firme celélire, y apposaient cependant, 
souvent à la requête du commissionnaire anglais, des étiquettes qui 
en dénaturaient Forigiue. 

» Créé en Belgique, Tobjet devenait anglais. Et c'était aussi le 
commissionnaire anglais q.ii prélevait le plus gros profit. Nos in- 
dustriels auraieni bien voulu sa mettre en rapports directs avec ra- 
cheteur exotique, mais ils étaient pour la plupart dans les mains 
de leurs intermédiaires. Il lallait vendre. Ils se soumettaient. 

» Le Merchandise marks AcL exige que désormais tout produit 
importé porte la marque de son origine, dise dans quel pays il a 
été fabri ué. C'est une puissante barrière oiipoîée à la concurrence 
étrangère, même loyale, non seulement en Angleterre, mais dans 
tous les pays qui en dépena^-n', à mesure que l'acte y est promul- 
gué et -ippliqué. Seules les industries qui ont réussi à faire con- 
naître leurs marques, comme nos poutrelles, par exemple, n'en 
souffriront pas. Toutes les autres commencent dejii, à en ressentir 
les effets. Les demandes out cessé ou ne peuvent plus s'exécuter 
qu'à l'aide de combinaisons qui élèvent le i)rix des marchandises 
et les diflicultés de leur transport. 

» Je n'ai pas sous les yeusl es noms des colonies britanniques où 
l"acte, déjà mis en vigueur, pourcliasse nos produits au profit des 
produits anglais, mais ce que je sais, c'est que le gouveru^menr, bri- 
tannique se hâte de l'introduire dans toutes les dépendances de la 
Couronne où il peut exercer une action directe, et qu'il a vivement 
engagé les colonies libres à suivre son exemple. Ce que je sais en- 
core, c'e-t qu'il îaïf appliquer la loi même là où elle n'a aucune 
utiliié, bi ce n'est de j)réparer un retour à la protection. 

» Ainsi, par une étrange interjiretalion, la douane anglaise exige 
que même les grains, riz. etc., portent leur marque d'origine ! Que 
lui importe que ces grains viennent de Bombay ou de San-Fran- 
cisco, d'O.iessa ou de NicolaïefF, du Canada ou de l'Australie? Cela 
n'intéresse tout au plus que la statiîtiqu^'. Et cependant elle exige, 
lorsque ce grain arrive en sacs, que chaque sac porte une inscrip- 
tion disant sou origine. Et lorsque l'expéditeur a négligé cette for- 
malité, il faut que le consignataire la remplisse avant d'obtenir 
l'autorisation de débarquer sa cargaison ! Jugez des complications 
que cette opération entraîne, appliquée à dix, quinze, vingt mille 
sacs. Aussi les négociants en grains ont-ils accablé le Board of 
Trade de leurs réclamations. Ils n'ont pu obtenir que certaines 
atténuations, motivées pai- la rapidité avec laquelle l'autorité a 
imposé l'exécution de la loi avant même qu'elle put être connue 
dans les ports d'embarquement. » 



CONCLUSION 367 

sommes supérieures à celles que nous prélevons 
en vertu de nos tarifs douaniers (1). 

Tel est l'esprit particulier et remarquablement 
loyal avec lequel, en Angleterre, on applique les 
principes sacrés du libre-échange ! 

C'est qu'au fond, et malgré les apparences, le 
pays où nos illustres économistes vont puiser la 
bonne doctrine, est resté fidèle à VActe de navi- 
gation de Cromwell, véritable code commercial 
de l'Angleterre (2). 

« C'est, — disait récemment, dans un rapport 
où se trouve plus d'une page éloquente, M. Ar- 
mand Pihoret, administrateur-délégué de l'Asso- 



(1) Nous extrayons le tableau suivant du Faù'-Tî'arfe ; 

Revenus douaniers des nations. 

Etats-Unis, 1885 Liv. st. 37.115.000 

Angleterre, 1886 » 20.136.000 

France, 1885 » 14.744.000 

Allemagne, 1885 » 11.565.000 

Italie, 1885 » 8.775.000 

Russie, 1885 . > 5.891.000 

Espagne, 1885 » 3.443.800 

Autriche-Hongrie, 1885 .... » 3.323.000 

Ces chiffres se retrouvent, à peu de chose près, dans le Bulletin 
de statistique du ministère des finances (mai 1887). 

n est intéressant d'établir un parallèle entre le chiffre, par tête 
d'habitant, de la dette publique et des droits perçus aux frontières, 
dans chacun de ces pays : 

DETTE PUBLIQUE DROITS DE DOUANE 

par tête. par tète. 

France 987 05 9 76 

Angleterre 500 » 13 88 

Italie 375 » 6 44 

Autriche-Hongrie. . . 275 » 3 22 

Allemagne 213 » 7 04 

Russie 212 50 4 » 

Etats-Unis »0 » IS 43 

(Voir page 388). 

(2) Voir aux Annexes. 

24 



368 CONCLUSION 

dation de VIndustrie française^ — c'est armée 
de cette machine de guerre formidable, VActe 
de )ia.vigation , que l'Angleterre a peu à peu 
triomphé de ses rivaux, ou retardé les progrès 
de ceux qui auraient pu lui disputer l'empire des 
mers et la suprématie commerciale et indus- 
trielle. Comme Venise autrefois, elle n'a jamais 
perdu de vue son objectif principal, à savoir la 
défense de son travail national. 

)) Cette pensée a inspiré tous ses actes, et 
nous qui avons fait la guerre pour conquérir 
des provinces, pour acquérir la gloire, pour ven- 
ger des injures, pour assurer l'équilibre politi- 
que, nous devons nous dire que nous n'avons 
pas donné assez d^attention à ce fait que^ dans 
toutes les guerres qu'elle a soutenues, dans 
toutes les coalitions dont elle a été Fàme, dans 
tous les traités qu'elle a faits, l'Angleterre n'a 
été dirigée que par cette préoccupation unique. 

» Elle ne l'a pas oubhée, le jour où elle a aboli 
l'acte de navigation et adopté un code nouveau. 
Mais, ce jour-là, elle avait entendu son premier 
ministre lui dire qu'elle n'avait plus, pour ses 
manufactures, rien à redouter dans le monde 
entier. 

» Que devait-elle faire? Il lui fallait exporter 
tout ce qu'elle ne pouvait consommer, sous peine 
de voir son industrie étouffer dans son île. Assu- 
rée qu'elle était qu'aucune manufacture étran- 
gère ne pouvait lutter de bon marché avec ses 
manufactures, et qu'elle n'avait point à craindre 
l'envahissement des produits étrangers, son but 
devait être de chercher à placer les siens. Elle 
dit donc aux autres nations : Je recevrai vos 
marchandises sans leur faire payer de droits, 
recevez les miennes dans les mêmes conditions. 



CONCLUSION 369 

» Qui devait gagner , qui devait perdre , si 
l'accord se fût ainsi établi ? 

» Qui a gagné, quoique l'appel n'ait pas par- 
tout été assez entendu à son gré ? 

» La réponse est bien simple : TAngleterre, 
en possession d'une incontestable supériorité, 
avait tout à gagner, et elle a, en effet, beaucoup 
gagné. 

» Mais en changeant de système, elle ne chan- 
geait pas d'objectif. Elle ne défendait plus son 
travail national de là même façon, mais elle le 
défendait encore énergiquement de la façon qui 
lui semblait nécessaire en ce moment. 

» Renonçait -elle pour cela à ses droits de 
douane? Loin de là; elle était assez habile pour 
(jarder des droits élevés sur un certsàn nombre 
d'articles qu'elle ne produit j^a-S, et pour se réser- 
ver un revenu doLianie)\ le plus élevé des nations 
européennes. 

» Et depuis, qu'a-t-elle fait? Elle a cherché, 
elle cherche encore par tous les moyens possi- 
bles à gagner des adhérents à son système nou- 
veau. 

» Faut-il dire maintenant qu'à l'heure de cette 
réforme, on a pu nous persuader, à nous autres 
Français, que l'Angleterre avait tout d'un coup 
sacrifié sa politique séculaire sur Tautel de la 
liberté, et que nous, nous avons été assez naïfs, 
assez aveugles, assez ennemis de nos propres in- 
térêts, assez ignorants de Thistoire, assez con- 
fiants dans la parole des théoriciens pour rece- 
voir cette légende, pour l'habiller, pour la ré- 
pandre dans le monde ! » 

Voilà, en quelques lignes, toute la politique 
économique de nos voisins, et voici, en quelques 
mots, toute leur moralité : 



370 CONCLUSION 

« Une nation qui, par des droits protecteurs 
et des restrictions maritimes, a perfectionné son 
industrie manufacturière et sa marine mar- 
chande au point de ne craindre la concurrence 
d'aucune autre, n'a pas de parti plus sage à 
prendre que de repousser loin d'elle les moyens 
qui ont facilité son élévation, de prêcher aux 
autres peuples les avantages de la liberté du 
commerce, d'exprimer tout haut son repentir 
d'avoir marché jusque-là dans les voies de l'er- 
reur, et de n'être arrivée que tardivement à la 
connaissance de la vérité... 

» C'est une règle de prudence vulgaire, lors- 
qu'on est parvenu au faîte de la grandeur, de 
rejeter l'échelle avec laquelle on l'a atteint, afin 
d'enlever aux autres le moyen d'y monter après 
vous. » 

C'est l'économiste Frédéric List (1) qui a écrit 
ces nobles conseils dont l'Angleterre semble 
s'être si profondément inspirée! 

N'oublions pas que Frédéric List a eu, le pre- 
mier, l'idée du Zollverein. 

Le jour où les artifices et les tartufferies ne 
seront plus possibles, où la coalition de la mé- 
tropole avec ses immenses colonies s'imposera à 
ses intérêts devant le rétrécissement progressif 
de tous les marchés du globe, le peuple qui a 
prêché pendant un siècle le libre-échange à son 
profit, jettera bas le masque, et redeviendra offi- 
ciellement protectionniste, au cri de : « Vive la 
vieille Angleterre ! » 

En résumé, si le Zollverein américain et le 
Zollverein britannique ne sont pas des dangers 

(1) List, Système national cVùconomlo p^'ili'juc. Leipzig, 1841. 



CON'CLUSION 371 

immédiats, leur idée seule, qui est dans l'air, 
constitue une grosse menace pour Tavenir. 

Mais on n'a pas besoin de songer à ces éven- 
tualités aggravantes pour s'alarmer de notre si- 
tuation. L'Exposition Universelle de 1889 nous la 
fait apparaître suffisamment critique. Partout, 
même chez les peuples que nous traitions, hier en- 
core, de barbares, se montre l'effort pour produire 
— à côté de la matière première — lamarchandise 
manufacturée; et partout l'efïort est heureux. A 
ceux qui ne voulaient pas croire, l'Exposition a 
ouvert les yeux. Dès aujourd'hui le monopole de 
la vieille Europe est sérieusement entamé. De- 
main, grâce à la facilité des rapports, à l'audace 
des capitaux, il aura vécu. 

Des écrivains, dupes de leurs bonnes inten- 
tions, ont cru que le remède pourrait être dans 
une union douanière conclue entre les Etats du 
centre de l'Europe. Au Zollverein américain, 
comme au Zollverein anglais, ils voudraient 
opposer le Zollverein européen : 

^< Ainsi, dit M. de Leusse, l'Europe, prospère 
» derrière son mur de douane, pourrait attendre 
» que les pays neufs aient été peuplés et qu'ils 
» aient acquis, avec le peuplement et la civili- 
» settion raffinée, tous les bienfaits qui en dé- 
» coulent , comme grandes armées , dettes 
» écrasantes, luttes fratricides et impôts nou- 
» veaux. » 

M. de Molinari et M. Leroy-Beauliea ne sont 
pas éloignés de souscrire à ces propositions, 
parce qu'au fond, ils y voient un acheminement 
vers la liberté des échanges, le Zollverein euro- 
péen comportant la supjiression des barrières 
de douanes entre tous les. peuples du continent. 

Ils ne voient pas, ils ne peuvent pas voir. 



372 CONCLUSION' 

aveuglés qu'ils sont par leurs doctrines, que, 
pour l'instant, le remède serait pire que le mal. 
Une récente publication de M. Henri Chardon (1) 
a montré d'une façon péremptoire l'inanité de 
ce beau r'^-ve humanitaire. 

Les économistes croient que le marché euro- 
péen ne faisant plus qu'un, la capacité de con- 
sommation croîtra et que les industriels ou les 
agriculteurs des pays unis, trouvant des dé- 
bouchés nouveaux et suffisants, l'Europe cen- 
trale pourra sïsoler et fermer la porte aux pro- 
duits étrangers : 

L'accroissement dont on parle, dit M. Chardon, se produirait 
d'une façon absolue dans un seul cas : celui où les deux pays 
auraient des industries difFércnîes. Mais alors les droits seraient 
nuls et l'union douanière existerait de fait. 

Ce n'est pas l'état de l'Europe centrale. D'un pays à l'autre, les 
industries sont similaires, et il arrivera forcément ceci : Ou les 
pays à unir se trouveront dans des conditions égales de lutte et 
les frais de transport modifieront peut-être la répartition super- 
ficielle de la consomm tion, mais non les totaux respectifs; 

Ou, hypothèse plus vraisemblable et plus conforme aux faits, 
les industries se trouveront dans des conditions inégales de lutte 
et le plus fort tuera le plus faible. 

11 se produira dans l'intérieur de l'union douanière la division 
du travail qui s'était produite antérieurement, dans l'intérieur de 
chacun des pays. 

Les industries se répartiront suivant la nature du sol et le 
génie des habitants. Au pays A, par exemple, la grosse industrie 
de consommation; au pays B, les industries de luxe. 

Mais le principe de la division du travail, pas plus pour les 
nations que pour les individus, n'est un principe de force, et nous 
tournons dans un cercle vicieux. 

Si la paix universelle préexistait à l'union douanière, peut-être 
que quelques-unes des objections contre cette union tomberaient 
d'elles-mêmes. Mais, dans l'état actuel des choses, ce peut être 
un assez mauvais calcul que de s'exposer à se iaire battre sur 
deux champs de bataille h la fois. 

On ne saurait nier que l'extension du champ de consommation 

(1) A propos d'un projet d'union douanière entre les États du 
centre de l'Europe, Paris, 1889; Guiliaumin, éditeur. 



CONXLUSION 373 

ne doive favoriser un certain nombre d'induslriels, mais il s'agit 
de savoir si ce seront les n(3tres. Les plus forts deviendront en- 
core plus forts, mais les plus forts sont-ils Français? 

C'est dore une ques'ion de fait et non de sentiment. Il ne s'agit 
pas d'un principe comme le libre échange, qu'on lance, et dont 
on attend les effets en spectateur curieux. 

On affirme que tous les pays de l'Europe centrale sont, au 
point de vue industriel, dans un état d'infériorité marquée vis-à-vis 
de l'Angleterre et de l'Amérique et l'on veut faire un contrat de 
lutte! Soit; mais il y a des degrés dans cette infériorité, et il 
s'agit de savoir si, pour mieux réagir contre l'invasion des pro- 
duits anglais et américains, on ne va pas ouvrir ses portes toutes 
grandes à la concurrence victorieuse du voisin, et être la partie 
peidante au contrat qu'on propose: car, en dépit des enseigne- 
ments de l'économie politique, il est malheureusement, ici-bas, 
bien peu de contrats où il n'y ait pas de partie perdante. 

L'auteur de la brochure compare alors Tétat 
des diverses industiies de l'Eui^ope centi^ale, et 
conclut du mouvetnent des importations et des 
exportations entre la France, les Pays-Bas, la 
Belgiqu, TAllemagne, l'Autriclie-Hongrie, la 
Suisse et l'Italie, que, d'une façon générale, l'agri- 
culture et l'industrie françaises ont tout à redouter 
d'une union douanière européenne. Il n'oublie 
pas les insurmontables difficultés que soulèverait 
la réalisation pratique d'une union douanièi^e : 
l'inégalité des accises et octrois, l'organisation 
du service douanier au périmètre de l'union, la 
répartition des produits, etc. 

Pourra-t-on espérer, par exemple, que les 
douaniers allemands de la frontière russe exer- 
ceront une surveillance active sur une contre- 
bande qui menacera exclusivement une industrie 
française ? 

En somme, dit-il, « avec toutes les restrictions 
que la pratique impose, l'union douanière n'est 
plus qu'un traité de libre-échange entre deux ou 
jolusieurs Etats , relativement au plus grand 
nombre des articles de leur tarif. Seulement, 
tandis qu'un traité de commerce ordinaire com- 



374 CON'CLUSION 

porte la discussion attentive des concessions 
réciproques que les Etats en présence ont intérêt 
à se faire, et par suite est une œuvre de prudence et 
de raison, l'union douanière, par sa généralité 
même, participe de l'aventure et expose TEtat qui 
s'y engage à des ruines sans compenation. » 

Rêves que ces unions douanières! Chimères 
auxquelles nous ne devons pas nous arrêter, du 
moins pour le présent. Les événements de 1870 
ont créé entre deux peuples qui tiennent la ba- 
lance des destinées européennes un conflit per- 
manent, inapaisé, duquel notre patriotisme ne 
cessera de se préoccuper avant tout. Cette 
préoccupation domine toutes les autres, et nous 
empêche d'examiner de sang-froid un projet dont 
la réalisation exigerait un rapprochement à peu 
près impossible. Nous 3^ pourrons songer le jour 
où la blessure dont saigne encore notre amour- 
propre national sera complètement cicatrisée. 



Défendons-nous. On peut encore se défendre. 

Ne nous faisons pas plus longtemps les com- 
plices des nations qui peuvent se bien trouver 
encore du libre-échange, et ne devenons pas 
leurs dupes. 

Parmi les nations européennes, la France est 
une des plus menacées. Outre sa part du péril 
général, des causes spéciales," que nous avons 
exposées à grands traits dans ce livre, semblent 
se conjurer pour hâter sa ruine. 

Ne perdons pas de A'ue : 

1° Qu'en même temps que la dépréciation de 
la monnaie blanche défend les peuples monomé- 
tahistes-argent contre notre propre concurrence 
et les incite à créer eux-mêmes les produits dont 



CONCLUSION 375 

ils ontbesoin, cette dépréciation leur ouvre toutes 
grandes les portes de notre marché, en remlant 
illusoires la plupart de nos droits de douanes. 

2^ Que la question monétaire prime la ques- 
tion des échanges, attendu qu'il ne se fait pas 
d'échange sans règlement final de banque ; 

3° Que la disparité des valeurs monétaires est 
le premier facteur à considérer dans l'évaluation 
des prix de revient de nos concurrents ; 

4° Qu'il faut surtout en tenir compte chaque 
fois que le droit de douane vise un produit pou- 
vant provenir d'un pa3"S où la monnaie d'argent 
a la valeur réelle du métal en lingot, non une 
valeur toute de convention comme chez nous. 

Si monométalliste qu'on soit , on ne saurait 
nier ce fait : 

Que l'importateur, qu'il spécule ou non, peut 
se procurer à Londres des lingots d'argent avec 
lesquels il lui est permis d'acheter à 800 millions 
d'individus des produits similaires des nôtres ; 
que les produits achetés de la sorte bénéficient, 
du fait de la disparité du système monétaire, 
d'une protection à rebours de 25 0/0 minima; 
qu'en d'autres termes, l'importation en France 
de ces produits est favorisée, dans leur lieu d'o- 
rigine, d'une prime à la sortie de 25 0/0. 

Devant ces brutales évidences que les écono- 
mistes^ pour ne pas manquer à leur mission, 
essaieront, mais en vain, d'obscurcir, nos bar- 
rières de douane sont, sur beaucoup de points, 
insuffisantes, illusoires. 

Il faut les élever partout où cela est nécessaire. 

La nécessité de cette mesure apparaît plus 
urgente et plus justifiée encore, lorsqu'on s'est 
rendu compte de la révolution économique, du 
déplacement de la concurrence, la plupart du 



376 CONCLLSIOX 

temps au profit des pays orientaux à monnaie 
d'argent, de la différence énonne des charges 
qui pèsent sur le vieil occident européen avec 
celles des pays neufs. 

Le remède à la crise monétaire, où est-il? 

Ressort-il assez clairement de la querelle des 
bimétallistes et des monométallistes ? 

Nous n'oserions pas l'affirmer. 

Mais ce qui nous paraît certain, c'est que tant 
que durera le conflit monétaire actuel, la crise 
agricole et industrielle se prolongera, s'aggravera 
peut-être. Au bout de la redoutable aventure 
où nous ont lancés les proscriptcurs de la 
monnaie blanche, nous pressentons une catas- 
trophe auprès de laquelle tous les krachs connus 
pourraient n'être que jeux d'enfants. 

Au contraire, il semble que si l'on restituait sa 
valeur au métal déprécié, on ferait cesser la su- 
périorité que détient actuellement une armée 
commerçante de 800 millions de combattants, 
jeunes et vigoureux, sur les 400 millions de tra- 
vailleurs vieux et las dont se composent les 
troupes européennes. 

En tout cas, et jusqu'à ce que bimétallistes et 
monométallistes se soient mis d'accord, prenons 
nos précautions contre des concurrents que 
toutes les circonstances viennent favoriser. 

Et d'abord , ne leur livrons plus le débouché 
naturel de notre production : le marché intérieur. 

Le besoin d'échanges internationaux se fait 
sentir chez tous les peuples : c'est une loi de 
progrès à rencontre de laquelle il serait puéril 
et dangereux de vouloir aller. Chaque pays 
a des produits qui lui sont propres et qui 
dépassent les besoins de sa consommation : il a 
intérêt à en exporter le trop-plein. La France est 



CONCLUSION 377 

elle-même dans ce cas. Elle po?sède toutefois im 
des plus riches marchés intérieurs du monde, un 
marché de 25 à 30 milliards (1), et 46.700.000 
consommateurs à pourvoir, en tenant compte de 
la population des colonies. Voilà ce que les 
chercheurs de débouchés lointains perdent sou- 
vent de vue. 

vîiigt-eîiici miiiîai'tis ! c'est un joli chiffre 
d'affaires. 

A la vérité;, qu'est-ce que notre commerce 
extérieur en comparaison de celui-là? Pas tout à 
fait la huitième partie, 3 milliards seulement, et, 
depuis dix ans, ce chiffre n'a pas varié, pour ainsi 
dire, tandis que Timportation grossit toujours... 

Sans doute nous tenons à conserver notre 
marché extérieur, quelque relativement mo- 
deste qu'il soit, nous souhaitons même le voir se 
développer. Mais n'est-ce pas agir en vrais fous 
que de lui sacrifier la plus importante de nos 
ressources, le plus sûrdenos débouchés ? « Est-ce 
un bon mesnage qui met la main à la poche 
pour acheter ce qu'il peut recueilhr de son 
propre fonds ? qui, pour faire valoir la terre d'au- 
trui, laisse la sienne en friche (2) ? » 

Nous sommes condamnés à voir le cercle de 
nos débouchés se resserrer chaque jour, non par 
hostilité, mais par intérêt national ; il n'est pas 
jusqu'à la a libérale » Angleterre qui ne ma- 
noeuvre dans le sens de la réserve de ses mar- 
chés intérieur et colonial à sa production natio- 
nale. La part que notre exportation pourra se 
faire sur les nouveaux marchés du monde ne 
compensera pas le terrain qu'elle perdra peu à 

(1) Sur lesquels 13 à 14 milliards pour les produits agricoles. 

(2) Montchrétien (1(51 o}, auteur du premier traité connu d'Eco- 
no. nie poiitiiiue. 



378 CONCLUSION 

peu sur les marchés anciens. Il nous faut aujour- 
d'hui renoncer à l'idée flatteuse que l'univers 
entier s'arrachera nos produits. Pour si loin que 
nous alHons porter notre pavillon marchand, 
nous trouvons des rivaux qui nous valent, si 
parfois même ils ne nous sont pas supérieurs. 

Donc, avant tout, commençons par ne pas 
livrer, sans défense, à la concurrence étrangère 
le marché intérieur (1). 

Et, par marché intérieur, nous entendons non 
seulement celui de la France, mais encore celui 
de nos colonies. 

Beaucoup de nos lecteurs pourront croire 
qu'en ajoutant « mais encore de nos colonies », 
nous commettons une superfétation, quelque 
chose comme un pléonasme. 

Ils se trompent. 

Savent-ils que les colonies françaises — à 
l'exception de l'Algérie, tout récemment assi- 
milée à la métropole sous le rapport du régime 
douanier, sont encore maîtresses de leurs 
douanes ? 



(1) « L'Ecole ne peut nier que le commerce intérieur d'un peuple 
ne soit dix fois plus considérable que tout commerça étranger, 
même lorsque ce dernier est à son plus haut point de prospérité ; 
mais elle a omis d'en tirer la conséquence, si simple cependant, 
qu'il est dix fois plus utile d'exploiter et de conserver son marché 
intéfiear que de chercher la richesse au dehors, et que le commerce 
extérieur ne peut être important que là où l'industrie nationale est 
parvenue à un haut degré de développement. — Une nation qui 
conquiert son marcaé intérieur gagne, à la longue, dans sa produc- 
tion et dans sa consommation d'objets fiibriqués, infiniment plus 
que celle qui la, jusque-là, approvisionnée ne perd par Texclusion 
Iirononcée contre elle ; car, en fabriquant elle-même, ea complétant 
son développement économique, elle devient incomparablement plus 
riche et plus po[>uleuse. par conséquent plus capable de consoinmer 
4es articles fabriqués, que si elle était restée dans la dépe.idance de 
l'étranger. » 

(List, SysLème national d'cconomie irAUique, Leii;zig, IS'd.) 



CONCLUSION 379 

Savent-ils que nos produits y pa.yent les mêmes 
droits que les produits étrangers ? 

M. Paul Leroy-Beaiilieu, plusieurs fois cité 
dans cet ouvrage, se plaint que notre empire co- 
lonial ne nous rapporte rien (1); à peine 164 mil- 
lions. c( C'est, dit-il, bien insignifiant pour toutes 
les possessions que nous avons éparses sur la 
carte du monde. » Et il en accuse notre façon de 
les administrer. — Voilà un point sur lequel 
nous ne le contredirons pas. 

Mais il veut faire partager à noire agriculture, 
à nos industriels, la responsabilité de ce déplora- 
ble état de choses. Ici encore, à notre grand regret, 
nous sommes obligé de nous retourner contre 

(1) Si ron réunit aux colonies diverses l'Algérie et la Tunisie, on 
voit que le total des échanges de la France avec ses dépendances 
extérieures monte à 4PS millions de francs environ, mettons 300 mil- 
lions pour avoir un chiffre rond ; mais l'Algérie à el!e seule entre 
dans cette somme pour 314 millions. Quant aux 500 millions de ce 
total, ils se divisent approximaiivement ainsi : 221 millions à 
l'importation en France et 277 millions à l'exportation de France 
pour nos colonies et dépendances. 

Encore est ce toujours ici l'Algérie qui forme le gros bloc : nous 
y exportons au commerce spécial pour 189 millions de marchandises 
en 1886 et nous en importons seulement pour 12'4 millions. (L'i'co- 
nomiste français du 2 février 1889.) 

Décomposons les chiffres de M. Leroy-Beaulieu. 

Si nous exceptons l'Algérie, enfin assimilée à la métropole, le 
total de nos exportations dans toutes nos j.ossessions extérieures ne 
s'élève pas à plus de 61 millions, tandis que nous leur achetons pour 
123 millions. 

Prenons une année moyenne, 1887, par exemple; la Réunion 
nous a acheté, cette année-là, pour 4-872.000 fr. ; elle nous a vendu 
pour 13.700.090 fr. ; la Guadeloupe nous a acheté pour 9.783.000 fr. ; 
elle nous a vendu pour 81.000.000 ; l'Inde française nous achète 
pour 3 ou 400-000 fr., elle nous vend pour près de 18.000.000 fr.; 
le Sénégal nous achète pour 8.000.000 fr. et nous vend pour 
19.000-000 fr.; etc., etc. 

Or, le budget colonial, autrement -dit les dépenses qu'entraînent 
pour la métropole la possession et l'entretien de ces colonies, dé- 
passe actuellement GO. 000. 000 de francs. 

Les colonies nous coûtent donc une somme à peu prés égale à la 
somme des achats qu'eiUs font à notre commerce et à notre industrie. 



380 CONCLUSION 

M. Leroy-Beaulieu et ses doctrines funestes. 

Le sénatus-consulte de 1866, par lequel le gou- 
vernement français s'est enlevé le droit d^établir 
dans nos colonies un régime douanier à sa 
convenance, ne fut-il pas comme une suprême et 
monstrueuse consécration de la victoire rem- 
portée en 1860 par ie libéralisme économique ? 

Oui, monstrueuse : le mot n'a rien d'exagéré, 
quand on pense que nos colonies nomment des dé- 
putés qui viennent à Paris voter nos lois et nob 
budgets, fixer nos tarifs de douane, alors que nous, 
leurs métropolitains, nous ne pouvons pas leur 
imposer l'entrée en franchise de nos produits 
chez euX;, c'est-à-dire chez nous ! 

Certes, M. Leroy-Beauheu a cent fois raison 
quand il dit : 

I Notre gouvernement n'apporte jamais qu'un soin disirait aux 
questions coloniales. La moindre école de village, la moindre 
affaire de clocher ou de curé le préoccupent bien autrement. Des 
projets qui intéressent au plus haut degré la situation d'impor- 
tantes colonies ou dépendances françaises restent eu suspens pen- 
dant des mois dans les bureaux des ministères ou dans les com- 
missions. Pendant cet'-mps, les colonies dépérissent et les colons 
se découragent. Puis l'administration générale des colonies veut 
trop gouverner de loin; elle est trop fantasque et tracassière ; elle 
change incessamment son personnel; elle modifie tout aussi rapi- 
dement ses systèmes. Ce qu'il faut surtout aux colonies, c'est de 
l'esprit de suite et de la persévérance. Ce qui nuit le plus à la 
bonne renommée d'une dépendancecoloniale, ce sont les fréquents 
changements de régime et de personnel administratifs (1). » 

Mais il faut avoir l'inconscience particuhère 
aux économistes pour dire que nos producteurs 
« ne savent pas tirer parti de ces marchés colo- 
niaux » qui se trouvent — conséquence bizari^e — 
nous avoir été fermés par le triomphe même du 
libre-échange (2)! 

(1) L'Économiste français du i févi'ier 1S89. 

(2) M. Amédée Marteau a très clairement expliqué, dans le Jour- 
nal du Havre, l'économie du sénatus-consulte de 1866: 



CON'CLUSION 381 

Lorsque, reconnaissant la sottise de 1860, le 
gouvernement a voulu assimiler l'Indo-Chine à 
la métropole, sous le rapport du régime douanier, 
tous les savants et sous savants de l'Ecole se 

« Le sénatus-coiisulte de 1866 donnait aux conseils généraux des 
colonies (Réunion, Guadeloupe, Martinique) la faculté de fixer les 
droits de douane à percevoir sur 1 s marchandises étrangères in- 
troduites dans chacune de cas colonies, et ces droits, ainsi fixés, 
pouvaient être perçus sur simple décret rendu par le pouvoir cen- 
tral, le conseil d'Etat entendu. 

» Or, qu'ont fait les conseils généraux des colonies ? Ils ont tout 
simplement supprimé tous les droits de douane sur les produits de 
l'étranger. C'était, en réalité, supprimer une i-essource dont les co- 
lonies avaient grand besoin. 

» Voici comment et par quel ingéuieuî moyen on a pourvu à leur 
remplacement. 

» Les conseils coloniaux ont établi un octroi de mer, c'est-à-dire 
un droit parfois assez élevé à percevoir sur les marchandises intro- 
duites dans les colonies, de quelque provenance qu'elles fussent. En 
sorte que les marchandises françaises, tout aussi bien que les mar- 
chandises étrangères, fure:>t assujetties au paiement de ce droit. 
Comme ce n'était pas, au sens strict du mot, une taxe douanière, il 
n'y avait pas besoin de décret rendu en qonseil d'Etat pour perce- 
voir ces taxes : mesure d'ordre intérieur, dit-on. Et, en effet, les 
colonies purent prélever ce fameux octroi de mer sans encombre. 

» Ce n'était, en réalité, qu'un droit de douane déguisé, rangé sous 
cette appellation d'octroi de mer afin d'y soumettre les produits 
français. En sorte que le« industriels français, appelés à payer des 
impôts pour la garde et l'entretien des colonies, se virent traiter, 
dans les colonies, absolument comme dès étrangers. Et voilà com- 
ment les colonies reconnurent ce que la métropole avait fait pour 
elles; voilà quel usage elles firent du sénatus-consulte de 1866 1 » 

On dit à cela : Mais il fallait bien que les colonies agissent de la 
sorte pour créer à leurs produits des débouchés à l'étranger. 

« L'excuse n'est point recevable ; elle repose sur une erreur, car 
ces trois colonies vendent à la France les deux tiers de leurs pi'o- 
duits et un tiers seulement à l'étranger, tandis qu'elles tirent de 
l'étranger leurs objets de consommation dans des proportions in- 
verses : deux tiers de l'étranger, un tiers de la France. "Voilà à quels 
ré.^ultats a abouti le système de l'octroi de mer, créé en vertu du 
sénatus-consulte de 1866. 

» Naturellement, les industriels français ont réclamé; mais, pen- 
dant prés de vingt ans, ces réclamations ont été vaines. Elles n'ont 
été un peu entendues qu'en 1884. A cette époque, M. Peulevey dé- 
posa, sur le bureau de la Chambre, une proposition de loi tendant 
à l'assimilation complète des colonies et de l'Algérie avec la mère 
patrie, au point de vue douanier. Ce fut fait pour l'Algérie. » 



382 COXCLUSIOX 

sont mis à crier comme si on les tenaillait dans 
leurs œuvres vives. 

Aussi les colonies continuent-elles à faire bon 
marché des intérêts de la mère patrie (1), et nos 



(1) Est-ce que, dans un rapport de la Chambre de commerce de 
Saigon, publié en France en 1889, nous ne lisons pas cette jihrase 
qui peut être, à bon droit, considérée comme une énormité : « Le 
tarif général — appliqué en Cochinchine • — n'est pas équitable, car 
nous sommes Français ? » 

Qu'est-ce que cela veut dire ? Que les colons, parce qu'ils sont 
Français, doivent être exonérés des charges et obligations qui 
pèsent sur les Français de la métropole ? Oui, c'est bien cela, c'est 
bien l'idée qui domine. Payer le droit de douane, c'est bon pour le 
Français de France ; mais pour le Français des colonies, ce n'est 
pas équitable. 

C'est de cette idée absolument fausse et qu'on a trop kiissée s'ac* 
créditer que provient la fausse situation contre laquelle nous luttons 
depuis si longtemps. Cette situation privilégiée des colonies a fait 
naître, dans Tesprit de beaucoup de Français d'outre-mer, la 
croyance qu'ils ont, vis-à-vis de la France, des droits à exercer, et 
point ou peu de devoirs à remplir. C'est cette pensée, cette opinion, 
qui a porté les colonies régies par le sénatus-consulte de 186(5 à 
supprimer les droits de douane et à les remplacer par un droit 
d'octroi de mer que paient les produits français, aussi bien que les 
produits étrangers. Les Français, payant dans leurs co'onies comme 
les Anglais et les Allemands, voilà un phénomène singulier, mais 
pourtant qui se voit et qui a ses partisans. 

Comment s'étonner de trouver chez nos colons cette façon d'envi- 
saser leurs devoirs vis-à-vis de la mère patrie , lorsqu'on la ren- 
contre au sein même de uoti-e Ministère des Colonies V Un exemple, 
entre tant d'autres que nous pourrions citer. 

Nous avons sous les yeux un livre intitulé : 

Les Colonies Françaises, notices illustrées, puliiiées pa?' ordre du sous- 
secrétaire d'Etat des Colonies, sous la direction de M. Louis Henrique, 
commissaire spécial del'Exposition Coloniale ; Quantin, éditeur, 1881). 

C'est donc un livre ayant un caractère ofùciel. Or, nous y rele- 
vons, au chapitre consacré à la Reunion, la plainte suivante d'un 
créole, M. Jacob de Cordemoy, plainte complaisamment citée sans 
un mot de blâme, sans la moindre restriction : 

« Jadis les sucres coloniaux étaient en France l'objet d'un traite- 
» ment de fjveur; aujourd'hui, ils sont sur le même pied que les 
» sucres étrangers ('). Cependant le Conseil général n'a pas hésité, 
» il y a deux ans, sur la demande de la métropole, à voter les droits 
» de douane qui ne servent qu'à protéger les industriels de France. 
» On s'attendait à quelque mesure de réciprocité. » 

Et c'est l'ingratitude de la mère patrie, jointe à lelévation du 



CONCLUSION 383 

industries reculent-elles devant des exportations 
dont l'aléa les effraie justement. 

Si bien que nous créons des colonies pour 
le plaisir d'y attirer nos concurrents étrangers, 
de leur permettre d'y trafiquer en paix sous la 
protection de nos armées, d'arroser leur prospé- 
rité avec le meilleur de notre sang et de nos finan- 
ces. — Ce métier de dupes s'appelle, paraît-il, 
^< porter chez les peuples barbares ou arriérés le 
flambeau de la civilisation moderne. » Ce flam- 
beau, jusqu'ici, n'a guère éclairé que notre ruine. 

11 serait temps d'enrayer. Dans les circonstan- 
ces actuelles et sans vouloir rien préjuger de 
f avenir, la seule arme de lutte qui soit à notre 
disposition, c'est encore le droit de douane, ap- 
pliqué tant à la France qu'à ses possessions di- 
verses sur le globe, et suffisamment élevé pour 
qu'il nous assure la souveraineté du marché 
métropolitain et du marché colonial. 

D'abord, le droit de douane est un droit juste. 

Comment! nos nationaux payent un droit de 



taux de la main-d'œuvre, à la multiplicité des maladies de la caune, 
au bas prix résultant de la conçu .rence de la betterave, qui a fait 
tomber la production sucriére de la Uéuniou de 75.000 tonnes eu 
1862 à environ 40.000 tonnes! 

Voici comment uae publication officielle, faite sur l'ordre d'un 
sous-secrétaire d'Etit, apparemment coatrôlée par lui, renseigne le 
])ul)lic, et préseate nos fabricants coloniaux ccmme sacrifiés, alors 
qu'ils reçoivent, sans avoir à faire le moindre etiort ou la moindi'e 
dépense, exactement la même prime que nos fabricants indiijénes, 
puisqu'ils ii.troduistnt chaque anné;} en France, indemne de droit, 
une partie de leur production strictement équivalente aux excédents 
obtenus par ceux-ci l'année pi-écédente sur leur prise en charge. 
Cette immunité de droit constitue pour eux un bénéfice nef, ec ce 
n'est certes pus ie cas pour nos industriels métropolitains, qui en 
distribuent Ja plus granle part aux cultivateurs et doivent consa- 
crer un capital important au perfectionnement de leur outillage; qui 
dépensent, en résumé, une grande somme d'efforts, d'intelligence et 
d'argent p)ur conquérir une prime que leurs con'réres coloniaux ont 
siinplement la peine d'encaisser! 



384 CONXLUSION 

marché on nne jiatente pour avoir la faculté de 
vendre nos propres produits, et les étrangers se- 
raient libres de venir faire fortune enFrance^, en 
échappant à cette charge, ainsi qu'à toutes celles 
qui nous grèvent si lourdement? Mais c'est ini- 
que, c'est contre le bon sens, n'en déplaise à la 
« Nature des choses » et à sa sœur, la « Vérité 
scientifique »! 

I.e droit de douane est juste, disons-nous. Il 
joue dans la concurrence industrielle des peuples 
engagés, le même office que les poids dans les 
courses de chevaux. Chaque jockey doit porter 
une charge qui égalise la somme de vigueur et 
d'efforts demandée à tous les concurrents. Dans 
ces conditions équitables, le succès revient légi- 
timement au cheval qui a le meilleur fond et au 
jockey qui est le plus habile. Or, au pesage, 
quand il s'agit de handicaper les jouteurs, on 
tient compte de tout, de l'âge du cheval, de son 
origine, de sa performance. Ainsi doit-on pro- 
céder pour fixer un tarif de douane. 

Mous ne demandons pas une protection qui 
nous donnerait un avantage absolu sur nos 
rivaux ; nous serions satisfaits si l'on égalisait 
autant que possible les chances. Mais jusqu'ici 
nous avons été véritablement trop sacrifiés. 
Nous sommes dans la situation d\m bon cheval 
qui, écrasé par un jockey trop lourd, s'épuise en 
pure perte, se décourage et risque de tomber 
fourbu avant la fin de la carrière. 

Aucune personne sensée ne s'est avisée de 
réclamer contre certe pratique du turf, de 
signaler comme un encouragement aux mauvais 
chevaux cette répartition raisonnée des poids, 
qui est de la protection bien entendue. 11 est venu 
à l'idée des seuls économistes qu'un système 



CONCLUSION 385 

pareil, appliqué à nos luttes commerciales, favo- 
riserait la routine, l'incapacité, l'impuissance! 

Nous ne demandons pas non plus que le droit 
de douane soit prohibitif. Mais il doit être, nous 
le répétons, suffisant pour assurer à nos pro- 
ducteurs l'existence possible, à nos ouvriers du 
travail et des salaires rémunérateurs. 

Non, nous ne sommes pas de ces absoluti>tes 
qui ^'èvent d'isoler la France au milieu du mou- 
v*' aent commercial qui en:ibrasse tout l'univers; 
nous désirons qu'elle prenne, aussi longtemps 
qu'elle le pourra encore, sa part dans ce mou- 
vement. Mais la détermination de cette part est 
une affaire de calcul qui exige la plus grande 
circonsj;ection, une vigilance constante. 

M. Méline a écrit, très sagement : 

La silualiongéograpliique de nolrcpa\s,son passé économique, 
la grande variélé dans sa production, lui interdisent les systèmes 
absolus et la protection à outrance. 

Ce n'est pas parce que des larit's trop élevés menaceraient d'en- 
dormir notre industrie dans la routine et les méthodes arriérées, 
car la concurrence intérieure est trop âpre de nos jours pour ne 
pas être un stimulant suffisant au progrès. 

C'est d'abord parce qu'en bonne justice, le producteur ne doit 
demander qu une chose, c'est qu"on le mette en étal de lutter avec 
son concurrent étranger à armes égales, et non qu'on luiassure la 
victoire à tout prix. Tout ce qui dépasse la mesure do protection 
nécessaire pour rétablir l'équilibre entre le producteur français et 
le producteur étranger, ne saurait se justifier que dans une' seule 
circonstance, c'est quand une nation qui n'a pas d'industrie veut 
la faire naîti-e en lui procurant des Ix-néfices exceptionnels. Nous 
avons depuis longtemps franchi celte période, et nous n'avons 
aucune raison de regarder en arrière. 

On pouri^ait se demander d'ailleurs si le résul- 
tat d'une protection exagérée ne serait pas de 
provoquer une production excessive qui amène- 
rait fatalement, à un moment donné, un avilis- 
sement des coûtas et finirait par faire plus de mal 
aux producteurs que la concurrence étrangère? 



386 CONCLUSION 

Il ne faut, ni ouvrir notre porte toute grande, 
ni la fermer ; contentcas-nous de l'entr'ouvrir : 

Ce sys'ièmo de jusie milieu, ajoutail M. Aléline, n"est pas pour 
plaire aux esprit^ absolus, et cependant il apparaît roninie le 
seul vrai, le seul qui convienne à noire silualion actuelle et qui 
puisse relever la confiance des producteurs français. 

Le libre échange et la proteclion ne constituent pas des pi'in- 
cipes, ce sont des pi'ncédrs bons ou mauvais, selon le lenips, les 
circonstances e! l'clal économique du monde. Le vi'ai principe, 
s'il y en a un, c(dui qu'il l'aut défendre avant tout parce qu'il in- 
téresse au plus haut degi'é le bien-êlre des classes ouvrières, c'est 
Vlntérét du travail national. C'est à ce principe que le pa- 
Iriolisme nous commande de tout ramener (1). 

M. de Bismarck disait un jour à M. de Saint- 
Vallier, notre ambassadeur à Berlin : 

« Quand je marque d'un produit, j'ouvre les 
» frontières et je laisse enti^er ; quand le produit 
» existe en quantité suffisante, je frappe de 
» droits plus ou moins élevés selon les circons- 
» lances; quand il y a surabondance, je ferme 
» la frontière et j'accorde des primes à l'expor- 
» tation. Je ne me lie avec personne. » 

Tm!:ossib!e de réstimer d'une façon plus con- 
cise et plus nette l'ensemble des principes de la 
vraie stratégie économique. 

Le système des conventions commerciales sti- 
pulant des tarifs pour une longue durée a fait 
ses tristes preuves. Il a vécu (2). 

Nous demandons un tarif général autonome, 
calculé en raison des nécessités industrielles et 



(4) « Puisque le tr..vail est la condition absolue de la prospérilé 
comme de la puissance des peupifS, n'est-ilpas évident qu'à moins 
de suicide ou de folie, chacun gardera ses frontières fermées ou 
protégées par de hauts tarifs tant que les forces ne seront pas éga- 
les des deux côtés jiour Je jeu des lihres couLurrences ? » 

(LuDRU-ROLiJN-. ISoO. Livre sur VAtiglcten-c.) 

(2) Voir, aux Annexes, un rapport présenté à l'Association de 
ilnduslrio française et qui traite de cette que^tion : Avons-nous 
intérêt à refaire des traités de commerce ? 



coxcLusiox 387 

financières du pays et susceptible d'être modifié 
suivant les variations que cas nécessités pour- 
raient subir sous l'influence d'une circonstance 
^Tave. 

Cédons sur les points où la résistance serait 
inutile; donnons ce que nous n'aurions aucun 
avantage à garder ; mais, pour tous ceux de nos 
produits dont l'étranger a les similaires, mainte- 
nons le droit de douane à la juste limite qui 
rendra la lutte possible, sans paralyser le pro- 
grès, ni encourager la routine. 

On a beaucoup — disons-le en passant — exa- 
géré la peur de la routine- Les virtuoses du 
Libre-échange abusent de cette chanterelle. Ils 
oublient, ou lont semblant d'oublier, que la con- 
currence intérieure (surtout si nous gardions le 
monopole d'un marché de 25 milliards) serait un 
aiguillon suffisant pour empêcher le producteur 
de s'endormir. Même aujourd'hui, malgré l'inva- 
sion de l'ennemi commun, la concurrence entre 
industriels français n'est-elle pas acharnée ? 

Bien loin de l'envisager comme une cause de 
routine, la douane nous apparaît, au contraire, 
comme un instrument de progrès. Car c'est 
aujourd'hui, de par la force des choses, Fabri in- 
dispensable derrière lequel nous pouvons re- 
nouveler nos outillages, perfectionner sans cesse 
nos cultures et notre fabrication, d'autant plus 
hardiment que nous aurions la certitude d'écou- 
ler le produit réalisé. 

Une industrie est d'autant plus hardie à l'ex- 
térieur qu'elle se sent plus maîtresse du marché 
intérieur; elle est d'autant plus entreprenante, 
qu'elle a plus de sécurité. Pour dépenser de l'ar- 
gent en essais, en améliorations, en renouvelle- 
ment d'outillage, il faut en gugner, et plus une 



388 



CONCLUSION 



branche de production se sent menacée dans son 
existence, moins elle devient capable d'exporta- 
tion et de bon marché. 

Beaucoup de partisans du droit de douane ont 
principalement pour objectif de refaire avec lui 
les finances de l'Etat. Séduits par l'exemple des 
Etats-Unis, l'idée leur sourit de forcer les étran- 
gers à payer nos impôts, à nous soulager de 
notre énorme dette. 

Ceux qui tiennent ce langage ne se font-ils pas 
illusion ? Nous n'hésitons pas à nous séparer d'eux 
sur le principe même de leur raisonnement. Il 
nous paraîtrait fort dangereux pour l'avenir de 
notre travail national d'attendre surtout des droits 
de douane les ressources budgétaires de rEiat(l). 

Les Etats-Unis se sont très bien trouvés et 
continueront sans doute encore à se trouver très 
bien de leur système, parce que les dangers que 
celui-ci renferme sont combattus par lexcep- 



(1) Voici cependant, à titre de document, le classement des 
principaux Etats d'Europe, au point de vue de rensemble des re- 
eeties effectives du budget, déduction faite des recettes d'ordre : 
parce mot on entend, pour les Etats qui ont un vatte réseau de 
chemins de ter qu'ils exploitent eux-mêmes, les recettes de ce 
réseau, lesquelles sont, employées intégralement ou à peu prés à 
couvrir les dépenses conespoi.dantes. 



Allemagne. . . . 
Angleterre. . . . 
Autriche-Hopgrie 

France 

Italie 

Russie 

Nous avons vu plus haut, page 367, que le droit de douane par 
tête d'habitant, aix Etats-Unis, est de 18 fr. 'iH. 



RECETTES 


CHIFFRES 




DROITS 


effecuves. 


des recettes 


de douane 


— 


par habitant. 


par 


habitant. 


2.383.0o7.628 


50.87 




7.04 


2.326.47).G.sl 


62.77 




13.88 


1.900.344.S83 


48.22 




3.22 


3.011.745.532 


78,96 




9.76 


1 .409,097.019 


47.44 




6.44 


3.0t)2.83'J.473 


29.47 




4 » 



CONCLUSION' 389 

tionrielle activité intérieure de ce pays enfiévré 
de travail et surtout par l'accroissement prodi- 
gieux de sa population qui, chaque jour, ouvre 
à la production nationale de nouveaux débou- 
chés. 

Chez nous, il n'en serait pas de même. Des 
milliards perçus à la frontière seraient l'indice 
d'une importation excessive de produits simi- 
laires aux nôtres. Or, n'est-ce pas précisément 
contre l'excès de cette importation que nous 
avons besoin de réagir, si nous voulons sauve- 
ga,rder le travail national à tous les degrés de 
l'échelle? Sans dédaigner le profit particulier du 
budget, nous ne saurions le mettre en balance 
avec les intérêts généraux du travail. Cest à 
son travail, à son travail seul qu'une nation 
doit demander de la faire riche et prospère. 

Cette vérité ne devrait pas avoir besoin d'être 
démontrée, if semble que tout homme en pos- 
sède la notion, sinon muée, du moins acquise. 

Elle a dominé la politique économique de la 
France ; polit que fondée par Louis XI, conti- 
nuée par Louis XII, par Henri IV avec Sully, 
arrivée à sa manifestation la plus éclatante, sous 
Louis XIV, avec Colbert, i^iomentanément aban- 
donnée en 1786 quand fut signé le traité d'Eden, 
reprise sous la Restauration, aifirmée davantage 
sous le règne de Louis-Philippe, puis, tout à coup 
si complètement et si follement reniée par le se- 
cond empire ; politique au principe de laquelle 
tout nous commande de revenir. 

M. Armand Lihoret n'hésite pas à déclarer 
« que si nous n'avons pas su, avec la même ha- 
bileté, le même soin, la même persévérance que 
d'autres nations, défendre nos intérêls écono- 
nn(|ues, du moins nous avons aussi une tradition 



390 CON'CLIiSIOX 

nationale ; — que chaque fois que nous l'avons 
suivie, nous avons prospéré; que chaque fois que 
nous l'avons abandonnée, nous avons souffert ; 
que malgré nos erreurs, nos hésitations, nos 
défaillances, c'est cette tradition qui nous a faits 
ce que nous sommes; que si nous la maintenons, 
nous devons espérer grandir ou du moins ne 
pas nous amoindrir; que si nous la renions, nous 
verrons se reproduire nos défaites passées. » 

ft Et, ajoute-t-ilj cette politique économique 
nationale, dans son principe, se résume en un 
seul mot : maintenir, développer, défendre le 
travail national (1). » 

Cette formule est éviden:ment trop simple 
pour les esprits compliqués qui ont voulu subs- 
tituer à l'expérience séculaire du ])ays une 
science nouvelle avec tout un arsenal d'axio- 
mes prétentieux. Mais on peut s'étonner que de 
hautes intelligences, des penseurs comme M. 
Jules Simon , ne comprennent pas la profonde 
sagesse d'une tradition qui a été celle des plus 
habiles politiques, des plus grands patriotes de 
l'histoire. Sans doute se laissent-ils égarer par 
le beau rêve de paix universelle, de fraternité 
humanitaire, où les porte leur aimable et douce 
philosophie. Ils échappent ainsi à l'obsession des 
aftligeants spectacles que nous donne cette fin 
de siècle. Lorsque M. Jules Simon écrit: « Les 
tarifs de douane et les traités de commerce, qui 
ne sont que la promulgation de tarifs internatio- 
naux, créent l'obstacle le plus insurmontable à 
la paix ; la paix aura fait un grand pas le jour où 
Ton aura supprimé les barrières entre les peu- 



(J) Association de Vlncluslrie française, fondée pour la Défense du 
travail national, Compte rendu pour rannée 1889. 



CONCLUSION 391 

pies (1), » il voit moins les choses comme elles 
sont que comme il voudrait qu'elles fussent. 

Cependant ne se condamne-t-il pas lui-même 
en écrivant (2): « Ladiplomatie d'autrefois envi- 
sageait comme un axiome la nécessité de défen- 
dre le travail national contre les produits étran- 
gers, ce qui était sans doute l'occasion de ses 
plus grandes difficultés. Je m'explique bien qu'on 
ne veuille pas être tributaire des autres pour les 
objets de première nécessité, et que, par exem- 
ple, les barons du moyen âge fissent creuser un 
puits dans la cour de leur château, quand ils 
pouvaient en creuser un avec dix fois moins de 
frais, à vingt pas hors de leurs murailles ?» 

Les rapports de nation à nation sont-ils plus 
pacifiques aujourd'hui que ceux de fief à fief, 
sous le régime féodal ? lis sont pires. M. Jules 
Simon constate lui-même que la disparition des 
petits Etats et le remaniement de la carte euro- 
péenne, dans le sens des grandes nationalités, ont 
rendu les abus delà force beaucoup plus faciles. 
Nous avons donc autant de raisons, sinon plus, 
que le baron du moyen âge pour creuser notre 
puits chez nous et l'entourer d'un solide rempart. 
En tout cas, ce ne serait point notre rôle, à nous 
les vaincus d'hier, de faire les avances, et quant 
à nos vainqueurs, — puisque M. Jules Simon 
met la question sur le terrain de la paix, — ils 
paraissent si peu disposés à commencer, qu'à 
partir de 1871, ils se sont empressés de consa- 
crer leur revanche militaire par une victoire 
économique. Autant que l'éminent académicien, 



(1) « Congrès de la Paix », ai-iicle de M. Jules Simon, dans le 
Matin, numéro du 26 juin 1889. 

{-2) Mcuie article. 



392 CONXLUSION 

nous souhaitons voir se lever sur l'Europe et 
sur le monde l'aurore de la paix universelle ; 
mais nous hésitons à croire que la triple alliance 
répondrait à la suppression de nos douanes par 
un désarmement général . Admettons même 
qu'un jour, le rêve de M. Jules Simon devienne 
un fait accompli. Arrivera un moment où les 
peuples ne se tireront plus de coups de canon, 
soit ! Mais la lutte économique pourra-t-elle 
jamais prendre fin ? Il faudrait pour cela que les 
richesses et l'activité humaines fussent égale- 
ment réparties sur tous les points du globe : or, 
la nature ne Ta pas voulu ainsi. 

Gardons le trésor de nos forces. Protégeons 
contre les convoitises de l'étranger les deux 
sources de la fortune nationale : notre agricul- 
ture et notre industrie. 

L'ouvrier des champs et l'ouvrier des villes 
ont cru longtemps que leurs intérêts étaient sépa- 
rés. Longtemps l'industriel et l'agriculteur n'ont 
pas compris la nécessité de se solidariser étroi- 
tement. Il n'en est plus de même aujourd'hui; 
l'union est faite, et ce n'est que justice de dire 
que ï Association de l'Industrie fi'ança.ise, com- 
posée de l'élite de nos industriels, fondée, comme 
elle s'intitule, poin* la défense du travail natio- 
nal, a puissamment contribué à cette œuvre de 
haute raison, d'accord avec la Société des Agri- 
culteurs de France. Son éminent président, M. P. 
Aclocque, le constatait avec un légitime orgueil, 
dans la dernière assemblée générale tenue par 
l'Association: «L'union intime de l'industrie 
avec l'agriculture, a-t-il pu dire, est aujour- 
d'hui accomplie et consommée. Vous en aviez 
voté le principe A plusieurs reprises et vous aviez 
manilésré Fintention arrêtée de marcher désor- 



CON'CLUSION 393 

mais avec ragricultiire, non plus parallèlement, 
mais la main dans la main. Ce vœu a été réalisé, 
et l'union tant désirée a été solennellement 
cimentée par les déclarations les plus formelles 
de la part des deux Associations, dans une réu- 
nion tenue au mois de février 1888. Grâce au 
concours des agriculteurs, vous pouvez dire 
maintenant que tout ce qui travaille en France, 
c'est-à-dire 85 0/0 delà population, tout ce qui 
fait la grandeur et la fortune du pays, est uni pour 
faire valoir les mêmes revendications. Nous pou- 
vons donc compter sur une majorité dans la 
prochaine Chambre, si nous savons imposer notre 
programme à tous les candidats qui sollicite- 
ront l'honneur de défendre les intérêts de la 
patrie. Si nous voulons que nos voeux reçoivent 
une solution favorable, nous ne devrons rien 
négliger au moment où ils viendront faire appel 
à vos suffrages. » 



11 est certain qu'en théorie le Libre -échange 
est séduisant, comme tout ce qui évoque une 
idée de relations amicales, de paix et de frater- 
nité universelle, ou d'acheminement vers cet 
idéal. 11 peut même se faire qu'à un moment 
donné, il entre dans le domaine des choses réa- 
lisables, quand l'évolution économique du globe 
sera terminée. 

Mais, s'il est possible que le Libre-échange soit 
l'avenir, la protection est la nécessité du moment. 

L'Ei;ole a cru — c'est là sa seule excuse — 
que tous les peuples accepteraient la discipline 
de sa formule. Elle a pensé pouvoir s'imposer à 



394 CONCLUSION 

tout l'univers. Elle a prétendu ordonner à cha- 
que nation de se cantonner dans sa production 
spéciale, climatérique ou traditionnelle. 

Au contraire, nous croyons l'avoir suffisam- 
ment prouvé, plus nous allons, plus chaque 
peuple s'évertue à se passer de son voisin. Idéal 
que les progrès incessants de la mécanique lui 
permettent de réaliser. 

Comme l'a écrit excellemment M. Marcel Du- 
bois dans la conclusion de sa Géograi^hlc ccono- 
inique de rEurojoe (1) : 

« L'erreur qui est le plus souvent commise par les écrivains 
soucieux (le pénétrer les secrets de l'avenir économique des Etats 
actuels, provient d'une sorte de contradiction. Ils se i-endenl bien 
compte, en général, des progrès du mouvement protectionniste 
qui pousse les peuples à l'isolement industriel et commercial. 
Mais ils ne voient dans ce mouvement qu'une conséquence de 
doctrines abstraites. Or le « protectionnisme » est l'expression 
pure et simple de faits économiques, concrets et précis, tout 
comme le libre-échange d'ailleurs. D'un côté vous rêvez le pro- 
grès indéfini des manufactures, l'essor éternel de la fabrication ; 
de l'autre, vous travaillez en apôtres sincères, je le veux bien, à 
la civilisation des peuples qui, jusqu'ici, n'ont été que les four- 
nisseurs de matières premières. Croyez-vous donc que ces peu- 
ples, initiés par vos soins h l'industrie et au corinnerce, resteront 
quand même vos clients? Quelle contradiction! Croyez-vous 
qu'ils n'.iuront pas un jour ou l'autre (et ce jour, vous le rappro- 
chez en multipliant vos relations avec eux) la tentation de fabri- 
quer eux-mêmes ce que vous leur donnez tout fait aujourd'hui? 
Quelle illusion ! La révolution dont vous êtes témoins en Europe, 
qui pousse les peuples, jusque-là purement agriculteuis, à com- 
pléter les modes de leur activité économique, celle révolution 
deviendra universelle, profonde, radicale. Et vous, économistes, 
qui d'un esprit généreux et libéral prêchez la civilisation univer- 
selle, croyant ne préparer que des consommateurs aux industries 
d'Europe,' du même coup vous leur préparez des concurrents : de 
sorte qu'en fin de compte , le protectionnisme — la vie isolée de 
chaque peuple dans la mesure où ses ressources naturelles la lui 
permettent — résulte logiquement de votre ardeur h enseigner 
partout la nécessité de l'instruction industrielle et commerciale. 
I.e sauvage d'aujourd'hui agit à plus longue échéance, comme le 
négociant le plus rusé d'Eui-ope , qui achète une certaine mar- 

(I) Pans, JsSO; G. Masson, éditeur. 



CONCLUSION 395 

cliandise pour apprendra k la fabriquer, c'ost-à-dire avec l'iulenlioii 
de n'en plus acheler; riiomme peu civilisé et peu inslruil meltra 
plus de lemps pour parcourir les luênies élapes de raisoniiemenl ; 
luais vous pouvez être assuré qu'il les parcourra. » 

Peut-êti^e, pour quelque temps encore, la 
France restera-t-elle la souveraine de la mode, 
l'arbitre du goût : mais on peut aisément prévoir 
la fin de cette suzeraineté, d'ailleurs tout hono- 
rifique. Alors même que nous serions appelés à 
la conserver toujours, grâce au génie de notre 
race, il faut bien reconnaître qu'elle ne nous 
rapporte déjà plus grand profit. Nous créons un 
modèle : presque aussitôt il est imité partout. 
Admettons que les couturiers de Paris aient 
le monopole de l'invention des robes à la mode : 
s'ensuit-il qu'ils habillentles élégantes du monde 
entier? s'ensuit-il que nous fournissions (comnie 
autrefois) Tétofte qui sera taillée d'après leurs 
principes ? 

L'égalisation progressive des mœurs restreint 
de plus en plus le champ de chaque genre de 
production nationale (1). 

11 faut donc prendre les choses comme elles 
sont, non pas comme les économistes avaient 
pensé qu'elles deviendraient. 



(I) « L'autre jour, à la séiin^e solennelle de FAcadémie française 
pour la réception du vicomte Eugène de Vogué, on remarquait, au 
premier rang de la tribune de l'ouest, un noir du plus beau type, à 
ia ptiysionomie intelligente et distinguée, élégamment vêlu à l'eu- 
ropéenne et qui, le monocle sous l'arcade sourciliére, examinait 
tranquillement la salle et le public, souriait avec finesse aux nllu- 
sioiis s[)irituelles des discours et applaudissait judicieusement iiux 
I)assages éloquents des orateurs. 

» Ce noir, associi au plaisir délicat d'une solennité littéraire et 
qui, avant un quart de siècle peut-être, descendra de la tribune oiï 
il écoutait l'autre joui-, p ur s'asseoir sur les banquettes académi- 
ques, aux pieds de Descartes et de Bossuet, n'est-il pas un symp- 
tôme des temps nouveaux et presque une r.-volution sociale? » 
(Plulil)pe de Grandlieu, Figaro du 3 juillet 1889.) 



396 CONXLUSION 

D'où la nécessité de nous retourner vers nous- 
mêmes, d'exploiter d'abord à notre profit nos 
ressources naturelles, de demander à notre pro- 
pre sol, à notre propre travail, la richesse que 
l'un et l'autre sont capables de nous assurer pour 
longtemps encore. 

Si nous avons du superflu, nous l'exporterons. 

Mais, avant tout, défendons-nous et faisons- 
nous vivre nous-mêmes. 

La protection est devenue une nécessité de 
salut national, et nous sommes bien près d'ajou- 
ter : un gage de paix intérieure. D'elle seule 
nous pouvons attendre la fermeté des cours qui 
rendra au producteur sa confiance perdue, lui 
permettra de tenir tête aux spéculations auda- 
cieuses faites au dehors. Elle sera la revanche pa- 
cifique du travail contre les entreprises du capital. 

Les économistes préféreraient-ils que cette 
revanche fût violente ? 

Ils n'ont qu'à continuer à laisser passer, à 
laisser faire. 

Certes, nous vivons dans une époque troublée 
où ]a misère de l'ouvrier, conséquence fatale de 
notre détestable orientation économique, donne 
beau jeu aux théories malsaines des révolution- 
naires insurgés contre toute espèce d'état social. 

En France, des orateurs de club, en Allemngne, 
des philosophes de cabinet, proclament, écrivent 
que le travail est une chose immorale et contre 
nature. On se met à prêcher la « sainte pa- 
resse (1) ! » Déclamations bien accueillies par les 
découragés, parles désespérés. 

(1) On a pu lire, clans le Cj-i du Peuple, ces lignes incroyaliles, 
signées Eugène Foui'uiere : 

« Le paysan, dites-vous, perd des qualités en allant à la ville. 
C'est vrai. 



CONCLUSION 397 

C'était inévitable. 

Quand le prolétaire n'a pas de travail ou que 
son salaire ne suffît pas à le faire vivre, il pense ; 
et, pour peu qu'il regarde avec quelle facilité le 
spéculateur s'enrichit, il n'est pas élois^né de 
blasphémer contre l'outil devenu inutile; le bien- 
être dans l'oisiveté lui apparaît alors comme un 
droit naturel, puisque, à côté de lui, d'autres en 
jouissent ! Ce raisonnement de pur instinct suffît 
à égarer les intelligences obscures. 

Puis, à coté des théoriciens, il y a les gens 
d'action, les meneurs. Or, si les idées de liqui- 
dation sociale, (te jacquerie contre les hauts 
donjons du capital gagnent du terrain dans les 
bas-fonds de la classe souffrante, la responsabi- 
lité en incombe pour une grande part à ces 
phraseurs qui ont sacrifié la Patrie à des rêves 
libertaires et humanitaires réprouvés par la na- 



» Il aime moins le travail et davantage le plaisii". 

» Tant mieux. 

» La paresse, la sainte paresse n'est-elle pas l'impulseur par ex- 
cellence de tout progrés ? Si l'ouvrier avait le pi'oduit de son labeur, 
ne multiplierait-il pas les machines pour s'éviter de la peine et se 
procurer plus de plaisirs — et de plus variés ? La recherche du 
lionhsur n'est-elle pas le but de chaque être, l'unique but? 

» Devenu citadin, l'homme aime son loisir, devient inventif pour 
se le procurer ; donc, il se civilise 

» Que donc se dé]ieuplent vite les campag' es ! Plus vite se civi- 
lisera l'humanité, plus r.ipidemen'. elle marchera vers son but, qui 
est le bien-être pour tous 

» n n'y aura plus de villages ! Le beau malheur, vraiment. U y 
aura des cités, dont tous seront les citoyens, au vrai sens du mot. 

» Et la terre n'en donnera pas moins ses moissons doi'ées aux ar- 
mées pacifiques qui partiront des villes, la saison venue, marhines 
en tête, féconder \ei plaines et assurer à tous le pain quotidien. » 

n y a beaucoup d ironie certainement dans ces quelques lignes. 
Mais M. Fi urniere ne craint-il jias que les ouvriers, incapal)les, i)our 
le plus grand nombre, de dégager l'idée philoso])hique de son ar- 
ticle, en tirent les conclusions qu'imposent d'ordinaire à leuresprit 
les théories pompeuses et vid* de certains orateurs de clubs ? 



398 CONCLUSION 

ture, condamnés par la loi d'hostilité entre les 
mœurs, les climats et les races (1). 

Dans sa Fin d'un Monde, M. Drumont a pu 
dire avec raison que la première condition pour 
comprendre la question sociale était de bien se 
convaiDcreque les théories collectivistes et anar- 
chistes ne sont pas des idées spontanées, écloses 
tout d'an coup dans la tète de quelques agita- 
teurs. II y voit la conséquence logique de ce 
qu'il appelle, un peu étroitement peut-être, « le 
système juif », et que nous appellerons, nous 
autres, le système économique du dix-neuvième 
siècle. 

Les économistes ont cru que la loi Je l'otTre et 
de la demande serait la règle des salaires et de 
la valeur des produits. Comme ils ne prévoient 
rien, ils n'avaient pas prévu l'intervention du 
capital, la grande force égoïste, insatiable, qui 
devait venir déséquilibrer totit. 

Un déplorable malentendu, auquel ils ont 
aidé, a désuni jusqu'à présent les patrons et 
les ouvriers. Ceux-ci n'ont pourtant qu'un seul et 
même ennemi; ils devraient s'allier pour le 
combattre. 

Longtemps des politiciens ignorants ou ambi- 
tieux ont fait accroire à la classe ouvrière que 
sa misère provenait de notre organisation poli- 
tique. Celle-ci a été changée ; celle-là s'en trouve- 
t-elle mieux? Les travailleurs cessent-ils de se 
plaindre parce qu'on leur a donné — ou rendu, 
disent-ils — une foule de libertés aussi utiles 
que le droit de réunion? 

(1) L'économiste Thomas Cooper. l'un des initiateurs do Técole 
libie-'cliangiste aux Etats-Unis, déclarait que la patrie est « une 
invention gi ammaticale, une entité, quelque chosequi n'a d'existence 
que dans le cerveau des hommes politiques ». 



CONCLUSION 399 

Et maintenant rattituda de leurs anciens en- 
traîneurs, reconnaissant au fond leur impuis- 
sance, ressemble fort à celle de ce parvenu de 
comédie qui disait à ses partisans : « De quoi 
vous plaignez-vous? je suis ministre! » 

De quoi ils se plaignent ? 

De la vie toujours plus difficile, des salaires 
toujours plus insuffisants, du travail toujours 
plus rare^ du chômage toujours plus fréquent. 

Peut-on faire droit à leurs réclamations par 
des lois i)olitiques ? — • Non. 

En 1S18, la crise politique ayant arrêté le? 
affaires, ils ont revendiqué le droit au travail. 

Ils recommencent. Et, pas plus qu'en 1848, 
l'Etat ne peut leur assurer du travail, parce qu'il 
n'en a pas à leur donner. 

Mais l'Etat doit permettre à ceux dont c'est la 
mission de leur en procurer continuellement; 
c" est-à-dire auK agriculteurs et aux industriels. 

Ces derniers, en réclamant la protection effi- 
cace (lu marché national^ plaident donc autant 
pour leurs ouvriers que pour eux-mêmes. 

Leur refuser le moyen de travailler et de faire 
travailler, c'est perpétuer la crise, c'est aigrir le 
conflit exploité par les meneurs, c'est pousser à 
une révolution aveugle, sanglante, sauvage, qui 
aurait éclaté déjà sans le fond de sagesse et de 
patience qui existe, quoiqu'on dis3, dans l'esprit 
des masses laborieuses. 

Voulez- vous moraliser l'ouvrier? Donnez-lui 
du travail. Voulez-vous apaiser ses rancunes 
sociales? Montrez -lui que son intérêt se confond 
avec celui du patron qui l'emploie. Il n'est pas 
d'exemple que les travailleursaient fiitentendre 
des menaces, môme sous les régimes réputés les 

2l3 



400 CONCLUSION 

plus tyranniqnes, lorsque ragriculture et l'in- 
dustrie allaient bien. 



Ces temps derniers, à l'occasion du Centenaire 
de 89 , la rhétorique politicienne s'est donné 
libre carrière, et il s'est dit des choses qui ont 
dû bien surprendre les esprits indépendants. Le 
discours de M. Yves Guyot au banquet de 
Montpelher (1) en fait foi. 

« Je suis avant tout un économiste , a dé- 
claré le ministre des travaux publics. Permet- 
tez-moi, quoique à la fin ri 'un dîner il soit peu 
agréable de faire de la statistique, de vous citer 
quelques chiffres. » 

Alors , ouvrant toutes grandes les écluses de 
son érudition, M. Yves Guyot a noyé ses convi- 
ves sous un déluge de chiffres. 

C'est un jeu facile, en effet, de comparer, à 
un siècle de distance, le chiffre des valeurs suc- 
cessorales, le nombre des propriétaires fonciers, 
des hectares emblai^és, des tonnes de houille ex- 
traites, le mouvement postal et le tonnage des 
transports. 

Il est moins facile de démontrer que nous 
sommes redevables de tous ces progrès à l'é- 
conomie politique moderne , comme Taffirment 
audacieusement le^ rhéteurs de l'Ecole. 

M. Yves Guyot a négligé la part qui revient 
aux découvertes de la science dans les progrès 
du bien-être général, de la production et du 

(1) Avril ISSil. 



CONCLUSION 401 

mouvement des affaires. Or, cette part, beaucoup 
estiment que c'est la totalité. 

Il a vanté la prospérité de l'agriculture ! La 
statistique de la propriété foncière lui a montré 
qu'en 1789, il n'y avait en Fi-anoe que 4 mil- 
lions de propriétaires , tandis qu'il y en a au- 
jourd'hui 8 millions. D'accord. Seulement, nous 
lui recommandons ce tableau, emprunté aux 
statistiques du ministère des finances : 

VEXTES DE TERPwES 





Nombre 


Si:rface de^ 


Années. 


des vcntPS. 


terres ven'Iues. 
Hectares. 


1880 


1.087.108 


1.876.837 


1881 


1.066.454 


1.852.382 


1882 


1.057.684 


1.879.303 


1883 


1.073.601 


1.949.460 


1884 


1.073.854 


1.908.888 


1885 


1.081.469 


2.0.32.227 


1886 


1.094.143 


2.027.182 


1887 


1.124.233 


2.170.675 




8.658.546 


15.716.954 



Ces chiff'res montrent que, cent ans après 89, 
il se fait en France, sous rintliienee de la crise, 
une sorte de liquidation graduelle et lente de la 
propriété ft)ncière rurale. En huit ans , on a 
vendu 15 millions 716.000 hectares, soit plus 
du tiers de la superficie cultivable de notre sol. 
Cette instabilité dans les fortunes agricoles est- 
elle un signe de prospérité? Aujourd'hui, l'on 
peut dire avec certitude que tout propriétaire 
foncier ne possédant que des terres court à la 
ruine. 11 n'aura de chance de salut que si le 
gouvernement de la France poursuit , bien vite 
et jusqu'au bout, la réforme commencée en 1885. 



402 CONCLUSION 

L'orateur de Montpellier a beaucoup insisté 
sur l'augmentation des salaires : 

« Quant aux salaires agricoles , un ouvrier 
etnit très bien payé quand il gagnait fr. GO 
par joiu\ A coup sûr, il ne s'en contenterait 
pas aujourd'hui. » 

A cela, ne peut-on point répondre que la for- 
tune est une chose essentiellement relative? 

Si, en cent ans, les salaires ont triplé, le prix 
de tout ce qui est nécessaire à la vie, comme 
les loyers et la nourriture, a certainement qua- 
druplé. 

Ecoutez encore cette appréciation optimiste : 

« Notre crédit suffît si bien à tout, que des 
spéculateurs peuvent émettre n'importe quoi sur 
le marché, tant il se trouve toujours des sous- 
cripteurs prêts à acheter et à placer leurs éco- 
nomies , quelquefois avec beaucoup d'impré- 
voyance. Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'ils 
ont commencé par en avoir? » 

Cela prouve surtout q e les capitaux se sont 
détournés de l'agriculture et de l'industrie en 
détresse pour se ruer à la spéculation. Si, comme 
semble le penser M. Yves Guyot, les milliards 
qu'engloutissent les ki^cichs étaient le trop-plein 
de notre fortune, l'agriculture ne se plaindrait 
pas de manquer d'argent. 

Que dire enfin de la réflexion dont M. le ministre 
fait suivre ses chiffres statistiques comparatifs, 
touchant la circulation par voie ferrée et la cir- 
culation télégraphique : « Je ne peux comparer 
ces éléments de richesse avec les chiffres de 1789; 
car^ pour point de départ, je ne trouverais guère 
que zéro? » 

Evidemment, etcela par la raison profonde que 
le chemia de fer et le télégraphe n'étaient pas 



CONCLUSION 403 



inventés! Ils ne devaient l'être que longtemps 
après la Révolution à laquelle il ne manque pas, 
d'ailleurs, d'autres gloires à revendiquer (1). 



(I) Dans son livre: ViHat de la France en 17S9 (page 12), M. Paul 
Boiteau, dépas-sant de beaucoup en optimisme M. Yves Guyot, 
attribue à la Révolution un mérite que personne ne lui aurait soup- 
çonné : elle aurait élevé le niveau de la vie humaine! 

Après avoir constaté que la moyenne de la vie a augmenté en 
France, il ajoute : 

« En s-oixante-dix ans, la R.évolution a donc conquis plus de 
» onze ans d'existence [)0ur chaque enfant qui naît sur la terre de 
» France, et, désormais, d'année en année, quiconque naîtra aura, 
» grâce à elle, deux mois de plus à vivre. C'est la plus belle de ses 
» victoires: elle a battu la mort! » 

M. Geiirges Michel, analysant ce livre de l'ancien rédacteur de 
VEconomisle, éciit : 

« Chose singulière: les éciivains de l'école de M. Boiteau, quand 
ils parlent de la France de 1789, se reportent invinciblement aux 
périodes calamiteuses du quatorzième siècle ou de la fin des guerres 
de Louis XIV. Pour eux, ces périodes nefcistes sont la règle com- 
mune. Ils fei.ijnent d'ignorer que, depuis les descriptions navrantes 
de Vauban de l'état de la France, Je profonds changements se 
sont introduits dans l'organisme de la nation. Peu à peu les plaies 
occasionnées par une politique follement belliqueuse et par des pro- 
digalités insensées se sont cicatrisées. Funeste au point de vue de 
la grandeur extérieure de la France, le régne de Louis XV a été, 
à l'intérieur, bienfaisant et réparateur. Le régne de Louis XVI a 
continué, en l'améliorant, l'œuvre commencée, ainsi que l'a dé- 
montré Léonce de Lavergne, dan? ses belles études sur la fin du 
dix-huitième siècle. C'est alors qu'avec la paix et la prospérité inté- 
rieure, a grandi cette classe intermédiaire du tiers état, qui s'é- 
levait en puissance, tandis que les anciennes cla^ses dirigeantes, la 
noblesse et le clergé, perdaient tous les jours de leur inliuence et 
de leur crédit. Et alors, en 1789, on s'aperçut, avec étonnement, 
que la puissance et la force vitale du pays étaient passées aux 
mains dune bourgeoi.sie laborieuse, honnête, éclairée et énergique 
qui, en realité, composait lelite de la nation. Et les classes rurales, 
celles que l'on représente comme courbées sous le joug d'une féoda- 
lité sans entrailles, n'avaient-elles pa?, elles aussi, vu s'accroître 
leur bien-être dans des proportions considéraliles? Quel rapport y 
avait-il entre le spectre atramé et désarmé de La Bruyère et le 
cultivateur relativement aisé et libre de 1789 ? Ce qui est vrai, c'est 
que, depuis la Ptévnlutiun, d'immenses améliorations matérielles ont 
été introduites dans la condition de toutes les classes. Personne ne 
vouc'rait, comme le fait remarquer M. Neymark, revenir en 
arrière. Nos paysaiis so;it incomparablement mieux logés, mieux 



404 CONCLUSION 

Mais alors même que les progrès constates par 
M. Yves Guyot .seraient de tous points réels, 
indéniables; à supposer qu'on pût dire avec 
lui que tout, absolument tout, dans l'ordre éco- 
nomique, va beaucoup mieux dans la France 
d'aujourdliui que dans celle d'autrefois (nous 
sommes b.^au joueur ! ) — la conclusion du dis- 
cours ministériel ne saurait nous convaincre. 

Pourquoi? Parce que M. Yves Guyot a perdu 
de vue que les profondes transformations sociales 
opérées depuis cent ans ne se sont pas effectuées 
au seul profit de la France. Il ne nous a pas dit 
un mot de ce qui s'était passé, pendant le même 
laps de temps, chez les autres peuples civilisés. 
Or, c'était ressentiel. 

« On n'a encore, a--t-il déclaré, rien trouvé de 
mieux, pour apprécier les résultats sociaux, que 
de les comparer à l'aide des éléments que donne 
la statistique. » Soit. Mais pour apprécier à sa 
juste valeur, qui est la valeur relut Ive, la force 
(\\\n pays , on n'a rien trouvé de mieux que de 
la comparer à celle de ses rivaux. M. Yves Guyot 
est trop savant pour ignorer que le génie du 
dix-neuvième siècle a éclairé toute TEurope; que 
nos voisins, nos concurrents, ont eu vite rattrapé 
la légère avance que nous avions pu prendre 
sur eux; enfin, que, sous beaucoup de rapports, 



vêtus, mieux nourris qu'ils ne Tétîiient autrefuis. Sous tous ces rap- 
ports et beaucoup d'autres encore, le progrés est incontestable. 
Mais de là à dire, comme le font certains historiens, que tout était 
condamnable avant 1789, et qu'à l'heure actuelle tout est pour le 
mieux dans le meilleur des mondes, il y a loin. Quel sombre talileau 
ne pourrait-on pas tracer aujourd'hui de notre oi-ganisation sociale, 
si, adojitant la rréthode de M. Boileau et de ses imitateurs, on 
s'attachait exclusivement à décrire et à grossir les misères et les 
plaies inhérentes à toute société'.' » 



CONCLUSION 405 

ils nous distancent déjà. Pourquoi n'a-t-il pas dit 
ces choses? 

11 s'est complu à constater que la population 
française s'était accrue de 13 millions d'âmes de- 
puis 1789; mais il a oublié de dire que cet ac- 
croissement est misérable en comparaison de 
celui des autres nations européennes. Et puisque 
M. Yves Guyot invoque les statistiques, en 
voici une assez récente, empruntée à l'Anglais 
Mulhall. Elle établit la progression de 1870 à 
1880 (1). Nous y trouvons que, pendant cette 
période de dix années, Taccroissement de la po- 
pulation en Europe a été : 

• De 11.23 0/0 pour la Belgique, 

» 10.90 » le Portugal, 

» 11 .81 » la Hollande, 

» 10.57 » r Angleterre, 

» 10.46 » TAllemagne, 

» 9.11 » l'Autriche, 

» 8.73 » la Pvussie, 

)) 6.36 » l'Italie, 

» 1.6T » la France 

Les convives du banquet de Montpellier au- 
raient été sans doute plus avares de bravos, si 
l'orateur avait produit ce document à la suite 
de ses ingénieuses considérations statistiques. 

Réparons son oubli ; montrons l'envers de la 
statistique « imbue des saines doctrines ». 

Et d'abord ce serait une erreur de croire que 
depuis 1880 la situation constatée par le tableau 
qui précède se soit modifiée en notre faveur. Au 
contraire, tandis que la population des autres 



(I) Balance tiliecl of llie World, Londres, 18S0. 



406 CONCLUSION 

pays continue à s'accroître, nous marchons à 
grands pas chms la voie du dépeuplement. 

Voici un tablenu qui fait chronologiquement 
suite à la statistique de M. Mulhall , et qui en 
confirme les trop éloquentes conclusions : 

• Excédent des naissances sur les décès en France, 
de 1881 à 18S7. 

1881 108.229 

18b2 97.057 

1883 9G.F03 

1884 78 974 

1885 87.001 

1880 52.010 

1887 50.530 

Ce mouvement de décroissance ne s'est pas 
démenti dans le courant de l'année dernière. Du 
rajiport pubhé par le Journnl officiel du 28 août 
1889, il résulte en effet que, pour 1888, l'excé- 
dent des naissances est tombé à 44.772, soit une 
baisse de 11.765 en douze mois ! Si nous conti- 
nuons du même train , dans cinq ans d'ici , il 
faudra commencer à chiflrer, non plus l'excédent 
des naissances sur les décès , mais celui des 
décès sur les naissances (1). 



(I) Remarquons, eu outre, que sur cet'e plus-value de 44.772 
tètes, 11.134 proviennent des eti-angeis résidant eu France et que 
ces derniers ont eu 20.105 naissances pour 17.971 dtcès. L'excédent 
des naissances est actuellement, pour les étrangers habitant la 
France, de 1 0/0 par an, tandis que, pour les naiionaux. il est dix 
fois moindre, 0.10 0/0. 

Aux clùTres du rapport officiel, ajoutons ceux-ci, qui ont été 
fournis par M. le docteur Jacques Bertillon, chef de la stalibtique 
municipide : 

« Sur 1.000 femmes de plus de quinze ans, il n'y a environ que 
68 naissances en France. Or, il y en a 114 en Allemagne, 123 en 
Saxe, 132 en Hongrie, 112 en Autriche cisleiihane, 107 en Italie, 
103 en Angleterre. Dans les pays mêmes où la natalité est la plus 
faible, elle est bien supérieure à ce qu'elle est en France. En Suéde, 



CON'CLUSION 407 

Avant d'aller plus loin, on peut se demander 
quelles sont les raisons de ce déplorable état de 
choses. 

Certains l'attribuent à la corruption des 
mœurs, à l'oubli des préceptes de la morale reli- 
gieuse qu'ils assurent être moins pratiqués par 
les Français que par les autres peuples chré- 
tiens. Ils appuient leur opinion sur ce fait, que 
les déparlements dont la population est réputée 
pour être plus pieuse, sont précisément ceux où 
la natalité est le moins faible : tel le Finistère. 
Ils citent l'exemple de la Prusse et de l'Angle- 
terre, deux nations piétistes, chez qui la popu- 
lation s'élève annuellement de plus de 400.000 
âmes en moyenne. Ils s'autorisent encore des 
Israélites de toute nationalité, le sentiment reli- 
gieux conservant chez cette race prolifique le 
sentiment de la famille. 

D'autres ne veulent expliquer la diminu- 
tion des Français en France que par la nnsère 
des producteurs, les difficultés toujours crois- 
santes de la lutte pour la vie, l'augmentation 
des charges qui pèsent sur les citoyens, etc., etc. 
11 y a autant de mariages chez nous qu'à l'étran- 
ger — le docteur Bertillon affirme même qu'il y 
en a davantage ; — mais on se marie plus tard 
et l'on veut avoir moins d'enfants. Ce n'est point 
que la sève soit épuisée, les statistiques nous 
montrent que le nombre des ménages complète- 
ment stériles n'est guère plus élevé en France 



le chiffre ci-dessus défini L"est que de 8h, eu Suisse 85. En Irlande (où 
la natalité, coiitrairement à un préjugé généralement répandu, e&t 
extrêmement faible), la natalité est de 74. Ces trois pays, la Suisse 
la Suéde et l'Irlande, seraient ceux dont la natalité tst la plus 
faible, ti la France n'avait des chiffres bien {dus faibles encore. » 
— Voir le Matin du 'i septembre IS^it. 



408 CONCLUSION 

qu'ailleurs; seulement, on se restreint, on obéit 
à des calculs qui paralysent l'œuvre de la na- 
ture. 

Il y a du vrai dans chncure de ces deux opi- 
nions. Nous pensons que le mal provient, chez 
les uns, de l'égoïsme et de l'immoralité qui de- 
vaient être la conséquence fatale de notre philo- 
sophisme sceptique ; chez les autres, et surtout 
dans la classe ouvrière, du réel appauvrissement 
où celle-ci est tombée par rapport à autrefois, 
quoi qu'en dise M. Yves Guyot. Au surplus, la 
misère — nous avons déjà touché à cette ques- 
tion — devient à son tour un élément de démo- 
ralisation pour les couches profondes. 

Mais ce n'est pas tout. 
■ • Nul ne conteste que le marasme de l'agricul- 
ture a fait aifluer la population rurale vers les 
villes. C'est déjà un très grand malheur au point 
de vue économique. Mais a-t-on réfléchi à 
l'autre conséquence de cette immigration ur- 
baine ? Le campagnard, devenu citadin, prend 
les mœurs de la ville ec ne prolifîe pas comme 
s'il lût resté aux champs. Son déplacement 
forcé contribue donc à la dépopulation générale 
du pa3's. — En voici un frappant exemple; il 
nous est donné par M. Alfred Sudre, dans sa 
brochure : Le Libre-échange et la dépojndation 
de la France (1 1. 

•« On snil que le d'partenient de Vauoluse, enrichi autrefois 
par la gai'ance, a vu celle cull'.ire ruinée par la fabiicalion de la 
garance arlilicieile, exlraile du goudron de liouille, tandis que 
le phylloxéra détiuisail ses \igno))le.s. Le compte rendu du tribu- 
nal civil de première instance d'Orange expose les conséquences 
de ces désastres, ainsi qu'il suit : 

Dans les observai ions générales sur le compte rendu de 
» l'année 187G, nous signalions les souffrances de l'agriculture 

(1) Paris, chez Garnier frères. 



CON'CLUSION 40^ 

» dans le (U'paiMemcnt de Yai;clupe, leurs coni^éqiioncos au point 
» de vue des aiïaiies el de leur iniporlance, la nécessilé de Fé- 
» ni'gralion pour une partie de la population agricole. Les évé- 
I nenients ont mallicureusenient jusiilié nos tristes prévisions. 

» l,e dei'uier recensement a accusé une diminution de plus de 
» liuil mille Ames dans le déparlement ; et, malgré cela, les prix 
» des journées de travail dans la campagne ont subi une réduc- 
^> ti(in marquée. 

» l.e nonibie des affaires civiles s'est abaissé de 86 ; les no- 
» laires ont reçu 515 actes de moins qu'en 1876..., 2.494 de 
)) moins qu'en lt^68 (5.776 en 1877 au lieu de 8.^70 en 1868). 

» l.e nombre des alfaires commerciales portées devant le tri- 
» bunal est, au contraire, resté slalionnaire... Cela tient à ce 
» que ce cliifTre ne peut plus décroître sans qu'il y ait anéantis- 
» sèment complet du commerce, les affaires commerciales ayant 
» diminué, en effet, de plus de moitié depuis quelques ann''es. » 

Si donc on peut, jusqu'à un certain point, con- 
tester les causes philosophiques et morales du 
dépeuplement de la France, il est impossible de 
ne pas se rendre à l'évidence du document qui 
précède. Or, comme le Libre-échange a pour 
conséquence inévitable et reconnue d'anéantir 
les culttires et les industries ))lacées dans des 
conditions naturelles d'infériorité, et de main- 
tenir seulement celles qui possèdent des avan- 
tagées supérieurs, nous en venons tout naturel- 
lement à nous demander si ce système écono- 
mique ne serait pas de nature à favoriser le 
mouvement de déclin de notre population? 

Dans sa brochure si substantielle et d'une lo- 
gique si seiTée, M. Alfred Sudre n'hésite pas à 
répondre. 

11 constate que les libre-échangistes n'ont pas 
encore résolu ces trois questions : 

1° I.;i destruction des cultures et des indusli'ics qui nous placent 
dans des conditions naturelles d'infériorité sera-l-cllc compensée 
))ar le développement de celles (pii possèdent des avantages supé- 
rieurs? — 2" Une n;ili()n (jui se lestreint aux industries où elle 
excelle obtieMidi-a-t-elle un produit total aussi considérable que si 
elle cultivait aussi celles où elle n'occupe qu'un l'ang secondaire? 



410 CONCLUSION 

— 3" Quel spra le porl d'une nation qui n'excelle en rien, mais 
est la seconde ou la troisième en tout? 

« Sur les deux premières questions, dit M. Alfred Sudre, le 
raisonnement et les faits donnent une réponse négative q\iand il 
s'agit de nations anciennement civilisées et coiifmées sur un 
étroit territoire complètement cultivé. L'applicalion du libre- 
échange doit y amener la diminution du produit brut total et de 
la population. 

» La réponse n'est affirmative que dans deux cas : 1° Si la 
nation considérée possède des territoires vastes et fertiles, en- 
core incomplètement habités ; — 2° Si elle est douée d'avantages 
naturels qui lui assurent une supériorité nrononcée dans les 
grandes industries dont le débouclié est illimité. » 

Ce dernier cas est celui de l'Angleterre, qui, 
nous l'avons démontré surabondamment , oc- 
cu}3e dans le monde commercial une situation 
exceptionnelle, privilégiée, et qui, seule, a tout 
intérêt à demeurer libre-échangiste^ au n^.oins 
pour quelque temps encot^e. 

Mais, ajoute M. Sudre, sur la troisième question, qui est le cas 
de la Fiance, le résullat inévitable sera la dt'strudion successive 
de toutes les industries, la suppression ou la réduclion des cul- 
tures exigeant de fortes avances et beaucoup de main-d'œuvre, 
nolammeul de celles des céréales ; une énorme réduction du 
produit total annuel, la diminution progressiv.e de la popu- 
lation (I). » 



(1) L'auteur de l^o. Libre-échange et la Dépopulation de la France 
rappelle que, de très longLie dale. les Anglais oui eu l'idée fixe de 
réduire la Frt.nce a n'être qu'une nation purement agricole; et, 
raisonnant dans l'iiypoihése où ces généreux voisins nous auraient, 
selon le vœu des iibe-éch uigistes, « débarrassés » des industries 
où ils nous font supérieurs ''lilatures et tissages, métallurgie, etc.), 
il se demande q': elles en seraitut pour nous les conséqutnces : 

« ... Un moment viendra donc où nos voisins nous fourniront les 
fontes et fers, les cotonnades, les toiles, les draps et lainages, les 
machines et outils, la quincaillerie, la coutelKrie, etc., ce qui pourra 
bien représenter un accroissement de trois ou quatre milliards sur 
nos importations. li faudra bien les payer !,oit j ar du numéraire, 
soit par des titres de r.nle ou de chemins de for, soit par des pro- 
duits agricoles. La disparition progressive dts populations indus- 
trielles et la diminution de bien-être, du re te, y aideront, et nous 
jiavviendions à balancer nos importations par une exportatio i de 
deux ou trois milliards de pioduits agricoles et peut-être d'un 



CONCLUSIOX 411 

Vo.yons maintenant ce que l'on pense, dans 
d'autres sphères, touchant la même question. 



demi-milliaid de soieries, bimbeloteries, modes et autres menus 
articles industriel?. De là résultera une en a-rae augmentation de 
notre commerce extérieur, qui aligner i des chi Très fjrmidab'es de 
dix à douze milliards. Le trafic des chemins de fer s'accroîtra par 
le transport de nos récoltes, exportées nu lieu d'être consommées 
sur place, et par Ja répartiiion dans l'intérieur des marchandises 
importées. Le mouvement de nos ports sera fort augmenté, au 
profit, il est vrai, des marines étrangères qui feront tous nos 
transports. Les statisticie;is da libre-échange, les c immission- 
naires e: courtiers en marchandises, les administrateurs et 
actionnaires des chemins de fer seront dans li jubilation et 
célébreront les bienf.iits du nouveau régime. Quelle sera pour- 
tant la situation réelle de la France ? E.le aura subi un appau- 
vrissement considérable, une diminution énorme de son produit 
total annuel et, partant, de sa population et de sa pui-sance. 
Pour le bien faire comprendre, poso''S quelques chitiVes. Admettons 
que, dans l'état actuel, la production annuelle de la France repré- 
sente 8 milli-rds de produits agricoles et 6 milliurds de produits 
manufacturés, soit un total de 14 milliards ; que, par l'application 
du libre-échange, A milliards de produits manufacturés étrangers 
aient remplacé somme égale de produits français, dont les indus- 
tries créatrices auront disparu. La production totale f;-ançaise se 
trouvera diminuée de ces 4 milliards et réduite à 10 milliurds, au 
lieu de 14. Les 3 ou 4 milliards de produits agricoles exportés en 
paiement des importations d'objets manufacturés serviront à nourrir 
trois ou quatre millions d'ouvriers en Angleterre, en Belgique, en 
Allemagne. Il se manifestei'a dans la population française un déficit 
équivalent de trois ou quatre millions d'âmes. Ce qui restera de 
cette population paiera peut-être le calicot, le fer, les vêtements, 
les outils un peu moins cher. Admettons de ce chef un bénéfice de 
800 millions, soit 20 0/0 dj !a valeur des produits importés. Mais, 
comme la somme totale des impots resiera la même; comme l'Etat, 
les déj)artements, les communes perdront 1 milliard de revenus di- 
rects et indirects qu'ils auraient perçus sur les 4 milliards de pro- 
duits manufacturés indigènes et sur Icirs producteurs désormais 
disparus, ils devront se récupérer sur la production et la popula- 
tion restantes. Cette population sera donc grevée de 1 milliard en 
sus de ce qu'elle payait sous le régime antérieur, et, comme elle 
ne réalisera qu'une économie de 800 millions par le plus bas prix 
des produits manufacturés importés, il en résultera pour elle une 
perte de 200 millions, 

» On ne saurait prétendre que toutes ces peites seront compen- 
sées par la plus-value que la faculté d'exporter donnera aux pro- 
duits agricoles. En effet, ces produits se trouveront sur le marché 
de la grande nation industrielle en concurrence avec ceux du monde 



412 CONCLUSION 

Il ne sera pas sans intérêt de savoir comment 
les socialistes ont accueilli la nouvelle du dépeu- 
plement de Ja France. Nous disons « la nou- 
velle», car, à la vérité, le rapport du Journal 
officiel a produit l'émotion d'un gros événement 
inattendu. 

Un article paru, à cette occasion, dans un 
organe socialiste mérite d'être reproduit, au 
moins dans ses parties essentielles [l] : 

Le Journal officiel a publié hier le rapport annuel sur le 
mouvemeiil de la population. 

Toute sa portée sociale se caractérise dans ces deux faits ; 
Dimifiution sans précédent de la natalité ; 
Augmentation sans exemple des naissances illégili 



imes (2). 
Impossible de ne pas trouver dans cette double situation la 



entier, des régions vierges et fertiles récemment livrées à la culture, 
et ils seront soumis à de^ chances de baisse plutôt que de Iiaiisse • 

» Voila donc quel sera pour la France le résultat final de i'appii- 
cation du libre-échange : 

» 1» Perte d'une production industrielle de 4 millinrcls ; 

» 2° Perte de trois ou quatre millions d^; population ; 

» 3° Ag-gravation d'impôts pour la population restante supérieure 
à Téconomie réiliséesur les produits importés. 

» Et c'est pour obtenir ce beau résultat que l'on aura imposé à 
la nation une crise effroyable, la destruction de tous les Cdpiiaux 
«ngagés dans les industries sacrifiées, la ruine et la misère de 
millions d'hommes !» — Le Libre-échange et la Dépopulalion de la 
France, par Alfred Sudre, p. 40-51. 

(1) La Politique sociale du 3 septembre 1889. 

(2) Le Rappel, parlant de îa progression des naissances naturelles, 
émet une idéd au moins originale : « Là, dit-il, est peut-être le sa- 
l'it, si l'on sait par de meilleurs soins et par une plus efàcace pro- 
tection, conserver un plus grand nombre d'enfants naturels. » 

Ce à quoi le Moniteur Universel a pu répondre : 

« L'utilité de pareils soins n'est pas contestable. Toutefois, cette 
manière de compter sur la multip'ication des enfants naturels plutôt 
que sur le développement de la nataliié légitime pour sauver la race 
française nous semble au moins étrange. Après tout, c'est peut-être 
l'effet d'un préjugé de notre part. » 



CONCLUSION 413 

mesure rigoureusement exacte de la valeur morale du régime 
économique et social produit par le lib-^Talisme économique. 



Où en arrivons-nous avec le réginio actuel ? 

Au développement presque exclusif de la puissance moné- 
liare. 

Ce n'est même plus le semblant de travail qui produit le 
capital. » 

Le capitalisme réduit le travail à n elre qu'un accessoire. 

Ce sont les gens qui travaillent le moins qui gagnent aujour- 
d'hui le plus l'acilement beaucoup d'arg'^nt. 

La queslion se pose conséquemment en ces termes : 

Le travail sans capital, métier de forçat; 

Le capilal tans travail, facteur de tout eniichissement. 

La concentration de'; ouvriers dans l'atelier et Fialervention du 
capital dans la production, sous le nom de machines, causent à 
la fois la surproduction et le dénùineut. 

Ces deux fléaux se développent avec une intensité dévorante. 

Toute Téconomie actuelle se résume dans un maximum de 
production destiné à procurer un maximum de richesse grâce 
à un maximum de travail aussi peu payé que possible et ne re- 
présentant absolument que le gagne-pain au jour le jour. 

D'un côté, tout. 

De l'aulre, rien. 



II y a donc un vice rédhibiloire dans ce système qui ne garantit 
aucune sécurité ni au capital ni au travail et qui semble multi- 
plier les embarras des producteurs à mesure qu'il les force' à 
multiplier leurs produits. 

La machine promet un surcroît de richesse. Elle donne un 
surcroît de misère ! 

Elle promet la liberté, el'e apporte l'esclavage ! 



Pour mettre le travail de chaque machine en rapport avec les 
besoins de la consommation, pour ramener la proportion de 
valeur constamment détruite, il faut, sans cesse, créer de nou- 
velles machines, ouvrir de nouveaux débouchés, multiplier les 
services. 

Depuis le développement des manufactures, toutes les petites 
industries ont dispam du foyer domeslique. 

Le principal résultat du machinisme, c'est la création d'une 
population de déclassés, de dégradés, d'abrutis. 

La crise de la nal dite est la conséquence forcée de ce régime 
aniisocial. 



414 COXCLUSIOX 

Faut-il, parce qu'il émane du camp socialiste 
où l'on caresse plus d'une utopie, méconnaître 
l'importance des considérations renfermées dans 
l'article de journal qu'on vient de lire? 

Non ; car nous faisons ici œuvre d'indépen- 
dance et de bonne foi. Humble enregistreur des 
faits, des résultats tangibles, jsnnemi des formules 
creuses, réfractaire aux singuliers phénomènes 
de l'optique politique qui change la figure des 
choses, nous cherchons uniquement la vérité, 
nous la prenons partout où nous la rencontrons 
et nous nous efforçons d'en dégager la pure 
essence quand elle se trouve mêlée à des erreurs 
ou à des rêveries. 

Serons-nous, d'autre part, moins affirmatif 
que l'auteur de la brochure : Le Libre-échanfje 
etla Dépopulation de la France? Craindrons-nous 
de dire avec lui que tout nouveau pas effectué 
dans la voie du libéralisme économique exerce- 
rait fatalement une action répressive sur le dé- 
veloppement de la population française ? 

Certes, quelque hostile que nous soyons à 
l'Ecole et à ses organes, la gravité d'une pareille 
accusation pourrait nous faire reculer. Mais sur 
ce point, comme sur tant d'autres, ce sont les 
économistes eux-mêmes qui, parleurs formelles 
déclarations, nous dégagent de tout scrupule. 

Ceux d'entre eux, en effet, qui représentent 
la pure doctrine libre-échangiste, semblent se 
réjouir de ce qui nous est un sujet d'alarmes. 
Tandis que quelques faux frères s'inquiètent du 
douloureux contraste que nous présentons avec 
le rapide accroissement des nations voisines ; 
tandis que M. Yves Guyot, qui se dit « avant 
tout, économiste », mais qui s'est montré, au ban- 
quet de Montpellier^ avant tout, politicien, s'é- 



CONCLUSION 415 

vertiie à nous masquer le péril par ses artifices 
oratoires, — on voit les orthodoxes inflexibles 
encourager la PYance à se suicider. M. de Moli- 
nari profite de ce moment pour réimprimer 
VEssai sur le ijrinclpe de population, de Mal- 
thus, et le faire précéder d'une préface dans le 
goût des Eloges^ de Thomas (1). 

Cette stupéfiante apologie du sombre écono- 
miste anglais reprend à son compte les plus no- 
tables divagations des malthusiens sur le mobile 
physiologicpie qui pousse à la génération, et sur 
le mobile économique « qui doit la refréner ». 
M. de Molinari déclare que le « principe de po- 
pulation » (plus exactement: principe de dépo- 
jmlation), tel qu'il est exposé dans les éditions 
définitives de ÏEssai, a été « accepté par la 
généralité des économistes » et a, « exercé une 
influence salutaire ». Il n'a pas assez d'anathèmes 
pour cet exécrable Godwin qui voulait laisser 
faire la nature^ et conclut en ces termes : 

« Quoique l'opinion de Godwin n'ait pas 
» cessé d'être en crédit auprès de la classe nom- 
» breuse des imprévo.yants, on ne conteste plus 
» sérieusement que l'homme doive régler sa 
» reproduction comme il règle la production de 
» toutes les choses d)nt il a besoin, et cette 
» vérité, c'est le mérite de Malthus de l'avoir 
» introduite dans la science (2). » 



(1) M:dtlius, introiucLioa par iM. G. de Molinari {PdtUe Biblio- 
Ihùque économique, publiée soas la direction de M. J. Cliailley). 

(-2) Ce pa«sage de la prdface de M. de Molinari est à signaler : 

« Il y a deux mobiles éjalemcnl naturels qui agissent pour dé- 

termi ler la reproduction de l'espèce humuine et la régler. L'un, le 

mobile physiologique, réside dans un appélit impérieux, et il est 

Commua aux honuutfs et aux animaux : l'autre, le mobile économi- 

27 



416 CONCLUSION 

En vain, depuis Maltlius, TEurope, le monde 
entier donnent-ils raison à Godwin contre l'a- 
pôtre de V obstacle 'privatif et de la contrainte 
morale ; en vain l'Angleterre est-elle la première 
à bafouer son trop fameux compatriote par la 
façon remarquable dont elle observe l'évangéli- 
que crescite et multiplicamini ; en vain la« classe 
des imprévoyants » se compose-t-elle de cen- 
taines de millions d'hommes dont la fécondité 
ne veut pas d'entraves et dont le flot toujours 
grossissant nous aura bientôt submergés ; — 
on ne conteste plus sérieuseinent, affirme M. de 
Molinari, que V homme doive régler sa produc- 
tion ! 

Nous ne savons pas si on le conteste, mais ce 
qui est certain, c'est que, partout ailleurs que 
chez nous, on fait justement le contraire. 

Tous les libre-échangistes ne sont pas mal- 
thusiens. Nous avons dit qu'il y avait des excep- 
tions. Cependant les théories de JNJalthus et de 
Ricardo sur la population et le « produit net » 
dominent dans l'École ; la majorité des écono- 
mistes français enseignent qu'il ne s'agit pas 
d'obtenir, sur un territoire donné, la plus grande 
somme de produits et la plus nombreuse popula- 
tion ; mais de réaliser le plus fort quotient relatif 
de production pour le plus petit nombre d'hommes 
possible . 

Quoi qu'il en soit des causes de la diminution 



que, réside dans un intéi'èt raisonné, et il est, à ce qu'il se)nb!e, 
particulier à Phomme... » 

A ce qu'il semble... M. de Molinari n'en est pas bien sûr. Est-ce 
que du temps où les bêtes parlaient, quelque ancêtre de M. de 
Molinari en aurait pi-ofité jiour les initier aux vérités de la science 
économique ? 



CONCLUSION 417 

de notre race (1), c'est un fait, et un fait sur 
lequel on peut être surpris qu'un économiste, 
dans la situation officielle où se trouvait alors 
M. Yves Guyot, ait cherché à nous égarer. 

En cette circonstance, M. Yves Guyot semble 
avoir été d'autant plus léger qu'il ne professe pas 
la doctrine absolue de Malthus et de son com- 
mentateur ; qu'il pense, au contraire, avec 



(l) Ne pourrait-ou pas relever, en faveur de la thèse de M. Sudre, 
Taveu même que nous rencontrons sous la plume d'un libre-échan- 
giste, M. Ad. Coste, rédacteur économique au Soir (numéro du 
7 septembre 18S9)? 

M. Ad. Cosie fait bon marché des causes morales auxquelles on 
attribue la dépopulation de la Fi-ance. Il y voit surtout « un grand 
phénomène social, une transformation des conditions économiques 
des nations modernes et de la France en particulier ». 

« Naguère encore, écrit-il, la plus grande pariie de la population 
vivait sur le sol, des produits qu'elle élaborait elle-même, pour son 
propre usage : l'échange n'intervenait qu'accessoirement en quelque 
sorte, pour la satisfaction de la moindre partie des besoins. 

» Aujourd'hui, les proportions sont renversées : l'échange s'est 
généralisé; il y faut recourir pour presque toutes nos consomma- 
tions. Les habitants des villes y sont entièrement astreints, les 
habitants des campagnes y sont de plus en plus obligés. 

» C'est la un régime nouveau, que la division du travail, la va- 
peur, les machines, les chemins de fer surtout, ont introduit. Nous 
y avons tous gagné plus de richesse et moins de sécurité morale ; 
plus de convoitises et de besoins à sitisfaire pour nous et nos 
familles, moins de po sibilité de nous livrer à nos instincts et à 
nos sentiments naturels, sur la foi des coutumes invétérées. 

» Nous sommes devenus plus soucieux, moins confiants dans l'a- 
venir ; plus prévoyants [sic), si l'on veut : or, la mise au monde 
des enfants est avant tout un acte de foi instinctive, un acte de 
confiance dans la société, un témoignage de satisfaction suffisante 
dans le présent. » 

Et M. Ad. Coste, qui reste plein de confiance dans le? principes 
libre-échangistes, estime que « nous reviendrons, avec le temps, 
aux véritables instincts de l'humanité, quand le régime industriel 
nouveau sera régularisé. » 

Et par quoi sera-t-il régularisé? On ne devinerait jamais ! 

« Par le crédit, par l'association, par l'instruction professionnelle, 
qui assureront à chacun sa voie et ses moyens d'existence. Jus- 
que-1,1, dit M. Coste, il faudra patienter, en s'efforçant d'obtenir 
ces perfectionnements nécessaires. » 



418 CONCLUSION 

Jean-Jacques Rousseau, que la pire disette pour 
un Etat est celle des hommes. La preuve, c'est 
qu'il a fait sonner bien haut les 13 millions d'aug- 
mentation que présente notre population actuelle 
sur le recensement de 1789. 

Mais, puisqu'il prétendait, par ce moyen, 
comparer notre puissance d'aujourd'hui avec 
celle d'autrefois, il aurait dû ajouter qu'en 1700, 
la population de la France constituait 38 0/0 
de la population totale des autres grands pays 
d'Europe, tandis qu'en 1889, elle n'en consti- 
tue plus que la septième partie ! 

Depuis 1815, la population de l'Allemagne du 
Nord a plus que triplé. En 1801, l'Angleterre et 
le pays de Galles possédaient 8.872.Ô00 habi- 
tants"; en 1871, ils atteignaient le chiffre de 22 
millions 704.000. De 30 millions qu'elle comptait 
il y a soixante-dix ans, la Russie d'Europe est 
passée aujourd'hui à plus de 70 millions. Com- 
ment s'étonner que la balance des forces euro- 
péennes, telle que l'avaient fixée les traités de 
1815, ait été complètement renversée à notre 
détriment (1) ? 

Si la progression actuelle se maintient, l'An- 
gleterre comptera, à la fin de ce siècle, 50 mil- 
lions d'habitants; l'Allemagne, 70; fltahe, 40; 



(1) Ainsi que le dit très justement M. Alfred Sudi*e, c'est la 
rapide progression numérique de la Prusse qui a rendu possibles 
Sadowa et la réunion des énormes contingents qui écrasèrent nos 
armées sous Metz, Sedan et Paris. « Si la population prussienne 
ne s'était accrue que dans la même proportion que la nôtre et était 
simplement passée de 6 millions à 8 et demi, croit-on que la 
Prusse, même avec l'alliance de l'Italie, eût osé affronter l'Au- 
triche et la Confédération germanique ? Et si la population fran- 
çaise s'était développée dans la même proportion que celle de la 
Prusse, c'est-à-dire était passée de 27 millions à 67, croit-on que 
M. de Bismarck eût jeté le défi à l'empire de Napoléon III, par 
le fameux télégramme du 13 juillet 1870 ? » 



CONCLUSION 419 

la Russie, 150; les Etats-Unis, 90; l^Autriche- 
Hongrie, près de 50. Alors, du fait de notre sté- 
rilité, soit réelle soit volontaire, soit naturelle 
soit scientifique, nous serons tomlûés au dernier 
rang des grandes puissances. On n'aura plus be- 
soin de nous faire la guerre, nous nous serons 
tués nous-mêmes. 

Cette perspective nous montre quel espoir 
nous pouvons fonder sur l'émigration, s'il est 
vrai, comme beaucoup le croient, que le plus 
puissant moyen de propagande commerciale 
pour un pays soit désormais l'émigration du 
trop-plein de sa population ! Ne comptons pas, 
hélas ! sur cette ressource, qui du moins reste à 
nos rivaux du vieux monde et qui leur permet- 
tra de lutter plus longtemps que nous-mêmes 
contre l'invasion économique des peuples jeunes. 



Grâce au discours de Montpellier, grâce aux 
nombreux congrès de savants qui se sont réunis 
dans des amphithéâtres et dans des salles de 
banquet pour célébrer les conquêtes delà science 
et de la philosophie modernes, les économistes 
ont pu croire que l'année de l'Exposition Uni- 
verselle serait le point de départ d'une faveur 
nouvelle pour leurs doctrines. Aussi les a-t-on 
vus redoubler de zèle et de propagande en vue de 
l'échéance de 1892. 

Vains efforts. On sait maintenant à quoi s'en 
tenir. La vérité éclate : la réaction qui s'aifîrmc 
n'est que la révolte du sens commun, du bon sens 
pratique contre l'œuvre des doctrinaires. 

L'oeuvre des économistes , absolument étran- 
gère aux améliorations matérielles dont ce siècle 



420 CONCLUSION 

jouit par rapport au précédent, n'a fait que por- 
ter le trouble et la confusion dans le travail; 
elle a fait tourner contre nos intéi êts une bonne 
partie des découvertes dont la science^ la science 
seule, s'honore. 

Nous défions les économistes de nous montrer 
une de leurs prophéties qui n'ait pas été ba- 
fouée par les événements. 

Nous les défions de nous faire toucher du 
doigt un progrès positif accompli d'après leurs 
données. 

Ils le savent eux-mêmes si bien, qu'ils ont 
été obligés de placer leur science « au-dessus 
des faits », et qu'ils se bornent, depuis déjà 
longtemps, à faire sonner « les principes ». 

Les principes ;, hélas! n'est-ce pas à eux que 
tous nos intérêts ont été sacrifiés? 

« Les principes! Voilà, dit M. Alfred Sudre (1), le gr.ind mot 
auquel notre race française n'est que trop portée à sacrifier les 
enseignements de l'expérience, et parfois ses plus chers intérêts. 
C'est en France qu'a été prononcé le mot célèbre : « Périssent les 
colonies plutôt qu'un principe ! » Les colonies ont péri, et il est 
encore douteux si le principe auquel elles ont été sacritu'es était 
alors applicable. C'était aussi un principe , celui du maintien de 
l'unité religieuse, qui inspirait les persécutions du moyen âge et 
des temps modernes, et qui nous a coûté trente ans de guerres 
civiles, la Saint-Barlhélemy, les fureurs de la Ligue, l'assassinat 
du plus grand de nos lois, la révocation de ledit de iNantes, les 
dragonnades et la mise hors la loi des protestants. Or ce prin- 
cipe était faux et a dû céder à une notion plus juste, celle de 
l'inviolabilité de la conscience humaine. De nos jours, nous avons 
eu le Principe des nationalités, la Loi des grandes aggloméra- 
tions, etc.. 11 nous a conduits à créer au delà des Alpes, au prix 
de notre sang et de nos milliards, une grande puiss;mce unitaire, 
allié incertain (2), ennemi dangereux, puis à la guerre la plus 



1) Le Libre-échange et la Dépopulalion de la France, par Alfred 
Sudre, p. 8. 

(2) Cette appréciation si cla'rvoyanfe, écrite en 1874, n'est pas faite 
pour diminuer l'autorité du livre de M. Sudre. 



CONCLUSION 421 

désastreuse de notre histo ire, à la perle de l'Alsace et de la Lor- 
raine, de dix milliards, de noli'e gloire niililaire el de noire rang 
dans le monde ! » 

11 est certes des principes auxquels nous de- 
vons rester inébranlablement attachés : ceux de 
la morale, par exemple. Aussitôt qu'un peuple a 
le malheur de s'en écarter , il entre en déca- 
dence : toute THistoire nous le prouve. 

Il y a aussi certains principes scientifiques, 
nous voulons dire certaines lois fixées par les 
sciences positives, qui s'imposent comme la vé- 
rité elle-même, comme l'absolu. Ce sont là des 
conquêtes de l'observation humaine sur lesquelles 
il est impossible de revenir. 

Ces principes-là se placent, d'eux-mêmes, au- 
dessus de toute discussion. Ils constituent des 
points de départ certains, des bases inexpu- 
gnables. 

Mais, ici, nous n'admettons plus de principes 
immuables; nous ne voyons que des intérêts et 
des moyens de les servir aussi essentiellement 
variables que les intérêts eux-mêmes. 

La grande lutte économique est un champ de 
bataille oii Ton doit tantôt aller de l'avant, tantôt 
se tenir sur la défensive. Il y faut une stimtégie 
constante, non un emballement de casse-cous. 

Des événements imprévus dans l'ordre poli- 
tique, de nouveaux bouleversements produits 
par le génie inventif des hommes peuvent chan- 
ger, soit pou à peu, soit tout à coup, nos condi- 
tions d'existence, par suite l'orientation de nos 
intérêts. Mais jusqu'à ce que nous ayons avan- 
tage àdevenir libre-échangistes, protégeons-nous. 

En morale, on peut s'éuiouvoir des consé- 
quences plus ou moins lointaines de telle ou telle 
institution introduite dans les moeui^s. C'est le 



422 CONCLUSION 

propre des problèmes qui nous occupent de pou- 
voir se résoudre, en quelque sorte, au jour le 
jour, sans engager ni compromettre l'avenir. Et 
d'ailleurs, dans cet ordre d'idées, toutes les con- 
jectures sur l'avenir sont vaines; nous l'attes- 
tons par les mânes de JNÎichel Chevalier. 

Ce qui nous importe donc, c'est le temps pré- 
sent, c'est noire gagne-pain d'aujourd'hui. 

Or, il faudrait être aveugle pour ne pas voir 
que les nations européennes, surtout la FrancCy 
la plus obérée de toutes, ont besoin, en ce mo- 
ment, de sauvegarder leur production nationale, 
essentielle et première source de leur richesse. 

Mesure provisoire peut-être, qui pourra deve- 
nir caduque si la révolution économique dont 
l'univers est actuellement secoué nous conduit à 
un tassement, à une longue période de calme où, 
tous les peuples ayant normalisé le rapport de 
leur production avec leur consommation, l'é- 
change libre du superflu s'équilibrerait entre les 
divers pays. L'accroissement de la population 
dans les pays neufs semble seul devoir produire ce 
résultat, tout au moins au point de vue agricole. 

j\Jais tant que rechange gardera le caractère 
d'un envahissement, tant qu'il aura pour consé- 
quence fatale de ruiner tel peuple au profit de tel 
autre, les nations menacées feror.t bien d'élever 
des digues. 

Ce que nous serons dans 25, dans 50 ans^ ce 
que fera notre voisin, ce que deviendra tel rival 
dont aujourd'hui la concurrence nous écrase^ 
c'est un secret entre Dieu et les économistes. 
Mais nous prions ces derniers de vouloir bien 
nous dire comment ils ententlent régler le sort 
de nos millions d'ouvriers en attendant ces 25, 
ces 50 ans? 



CONCLUSION' 423- 

!:^oiis prétexte que dans certains pays plus fa- 
vorisés que le DÔtre on file, on tisse, on forge ^ 
on ftibrique à meilleur coujpte, nos travailleurs 
doivent-ils cesser de filer, de tisser, de forger, 
de fabriquer ? 

Et n'allez point nous dire, Ihéoriciens, que le 
salut est dans la spécialisa tion. Comment obtien- 
drez-vous que la production se spécialise? Si 
vous croyez que les peuples jeunes, intéressés à 
s'enrichir, prendront vos vœux pour des uka- 
ses !... Les industriels de l'Inde, les agriculteurs 
d'Amérique ne sont pas aussi dociles que les 
auditeurs du Collège de France. Ils n'iront point 
demander votre agrément pour produire ce qui 
leur est nécessaire^ du moment qu'ils le peuvent. 
Ils ne consulteront que leur intérêt et leur volonté. 

Que ferez-vous de nos paysans français qui 
sont plus de vingt millions ? En attendant l'âge 
d'or que vous nous promettez, avez-vous un 
moyen de les faire vivre autrement qu'en tra- 
vaillant la terre ? C'est le seul qu'ils connaissent. 
Si vous ne pouvez pas leur en indiquer un au- 
tre, souffrez qu'ils s'en tiennent à celui-là, et 
permettez-nous de les empêcher de moiu'ir de 
faim provisoirement. 

Encore vingt-cinq ans de votre régime, c'est 
plus qu'il n'en faut pour achever de ruiner la 
France : permettez-nous de la sauver. 

Notre système à nous est sans prétention. 11 
repose tout entier sur cette idée très simple que 
la récolte née chez nous, que le produit fabriqué 
chez nous, contiennent à la fois des impots, des 
revenus fonciers et des salaires , c'est-à-dire la 
vie des travailleurs et la richesse de l'Etat ; tan- 
dis qu'il n'y arien de cela dans le produit étran- 
ger qui entre et se consomme. 



42i CONCLUSION 

Et nous ne voulons plus de traités de com- 
merce qui nous lient pour des périodes de dix 
ans, ou même seulement de cinq. L'expérience 
nous a montré qu'il fallait garder notre liberté 
d'action, jouer serré, comme M. de Bismarck, 
lequel règle sa hausse de tir suivant les néces- 
sités du moment. Aux capables phraseurs qui 
soutiennent que , sans traités de commerce, il 
n'y a pas d'industrie possible , pas d'afïaire de 
longue durée réalisable, nous répondrons en- 
core par des faits : l'exemple de l'Amérique. 

L'industrie est-elle, quelque part , aussi auda- 
cieuse que dans ce pays, terre classique des 
entreprises colossales qui stupéfient la vieille 
Europe ? Est-ce qu'on y a fait des traités de 
commerce ? 

L'absence de traités « paralysant les transac- 
tions commerciales », c'est encore une de ces 
idées toutes faites qui se professent pêle-mêle 
avec les grands principes de V Economique 1 

Ecartons-nous donc, à tout jamais, des chi- 
mères, des rêves, des menteuses devises. Sojons 
do notre temps. Révisons notre régime doua- 
nier dans un esprit moderne et pratique. 

Qu'une idée supérieure à celle de liberté, l'idée 
de justice , jusqu'à présent trop méconnue, 
préside au 89 économique dont la France a 
besoin. 

Justice! c'est-à-dire droit à la vie pour le 
travailleur de tout ordre et de tout rang. 

Ce sera le dernier mot et la moralité de ce 
livre. 



FIN 



ANNEXES 



LA QUERELLE 



DES 



MONO ET DES BIMETALLISTES 



Le rapport de la Commission monétaire an- 
glaise commence par établir nettement le fait 
capital qui a motivé l'enquête. 

De 1883 à 1872, le prix moyen de l'aroj-ent en 
barre n'était jamais tombé au-dessous de 59 3/1 6 
d. par once et n'avait j;imais dépassé 62. 1/16 d., 
c'est-à-dire que, pendant quarante ans, sa va- 
leur n'avait varié que de 2 7/8 d. 

De 1873 à 1887, la valeur maxima de la barre 
a été de 59 1/4 d. et la valeur minima de 44 5/8, 
c'est-à-dire que la variation moyenne a été de 
14 5/8 d., tandis qu'elle a atteint par moments 
17 15/16 d. 

Pendant l'année 1888, la baisse de l'argent a 
fait des progrès plus considérables encore. Le 
19 mai, le lingot cotait 41 5/8 d., le cours le plus 
bas qui eût jamais été constaté, et, pendant plu- 
sieurs semaines, il ne s'éleva pas au-dessus de 
42 d. 

Cette dépréciation insolite provient-elle d'une 
cause ayant pesé directement sur l'argent ou 
directement sur For, ou bien de ces deux causes 
réunies? 



IV ANNEXES 



Le rapport aborde aussitôt la controverse (1), 

CAUSES DE LA BAISSE DE L'ARGENT 

Biimétaiiistcs. — La baisse da métal blanc est 
due : 

1° A l'accroissement delà production minière. 
L'extraction totale n'était que de 886.115 kilo- 
grammes (moyenne annuelle) de 1851 à 1855. 
Depuis, elle n'a cessé de croître. La moyenne an- 
nuelle, pour la période de 1881 à 1885, est de 
2,861.709 kilogrammes. Les seuls Etats-Unis 
fournissent près de la moitié de ce chiffre énorme ; 

2° A l'accroissement résultant de la démoné- 
tisation des thalers allemands, soit un stock de 
3.552.000 kilogrammes de métal blanc jeté sur 
le marché ; 

3° A la décroissance de la demande résultant 
de la diminution des envois métalliques aux 
Indes, diminution provoquée par l'excédent des 
traites tirées par le gouvernement indien, ainsi 
que pour l'obligation imposée à celui-ci d'effec- 
tuer en sterling le paiement de sa dette à la mé- 
tropole ; 

4° A la cessation du libre monnayage de l'ar- 
gent dans tous les hôtels de monnaie. 

Cette dernière raison est capitale. Avant que 
les Etats septentrionaux de TEurope n'eussent 
entrepris leur guerre contre le métal blanc et 
forcé les nations bimétalhstes à devenir mono- 
métallistes de fait, sinon de théorie, le régime bi- 



(1) Pour présentf^r d'une façon plus intelligible la controverse 
des deux écoles, nous l'avons condensée sous la forme dialoguée, 
qui nous a semblé la plus facile à lire et la plus propre à mettre 
en relief les arguments en présence. 



ANNEXES 



métallique maintenait l'équilibre de A^aleur entre 
les deux monnaies. Pendant les 70 premières 
années du siècle, le rapport des deux métaux 
n'avait guère varié de plus de 3 0/0. De janvier 
1874 (date de l'arrêt du libre monnayage) à 1885, 
ce rapport est monté de 15.97 pour 1 à 18.63 
pour 1 . 

Mouoinétaiiis^tei^. — L'accroissement de la 
production ne suffit pas à expliquer la baisse de 
25 à 35 0/0 subie par l'argent, car la production 
des métaux précieux n^est pas consommée, 
comme d'autres articles, dans un laps de temps 
déterminé, mais vient simplement s'ajouter à un 
stock représentant plusieurs fois la production 
annuelle. Celle-ci équivaut tout au plus à 1 1/-2 0/0 
du stock total, d'après les tableaux statistiques 
que vous invoquez. 

Bimétaiiistes. — Cette différence n'eût pas 
été sensible avec le maintien du bimétallisme. 
Elle est devenue très importante par suite de 
l'abandon forcé de ce régime. Voyez comme, 
depuis cette époque, les variations de la produc- 
tion impressionnent facilement le marché ! 

Moiioiuéta.iiistes. — Vous dites que la de- 
mande du métal blanc a diminué. Ce serait à dé- 
montrer. En admettant qu'elle ait diminué en 
Europe, elle a augmenté aux Etats-Unis durant 
une assez longue période, depuis la guerre de 
sécession (pendant laquelle le monnayage de l'ar- 
gent fut presque nul) jusqu'à 1878, date de la 
mise en vigueur du Bland act. 

La Chine, qui exportait autrefois de l'argent, 
en importe maintenant. D'où augmentation de 
la demande. 

En ce qui concerne les Indes, la demande s'est 



"VI ANNEXES 

accrue plutôt que diminuée. Vous choisissez, 
pour baser vos calculs, une période anormale 
(1856-70). Depuis 1870, l'importation du métal 
blanc aux Indes est allée toujours croissant : en 
15 ans (1870-85), elle s'est élevée d'une moyenne 
de 5. 400. 000 roupies à une moyenne de 9. 3*27. 000. 
Quant à l'influence des traites indiennes sur le 
marché de l'argent-métal, elle est fort contes- 
table. Les traites peuvent sans doute empêcher 
provisoirement l'afflux du métal blanc vers 
l'Inde et enrayer ainsi la demande; en fin de 
compte, c'est toujours la valeur de l'argent qui 
détermine celle des traites, et les importations 
de marchandises aux Indes ayant considérable- 
ment augmenté, les importations d'argent ne 
peuvent avoir été sensiblement entravées par le 
papier. Le développement de ce pays et de sa 
population, l'ouverture du canal de Suez, réta- 
blissement des chemins de fer, la diminution des 
frais de transport ont dû forcément accroître la 
demande. 

Enfin, si la suspension de la frappe dans les 
pays bimé'alîiques et l'abandon du i3imétallisme 
par l'Allemagne ont pu influer sur la demande 
du métal blanc, ces mesures ont compensé l'ac- 
croissement du stock extrait des mines. 

En résumé, pas plus que l'accroissement du 
stock, la diminution delà consommation ne suf- 
firait, à elle seule, pour expliquer une déprécia- 
tion provoquée évidemment par des causes spé- 
ciales à l'argent. 

Autrement, il y aurait eu accroissement de 
l'exportation dans les pays où la monnaie blan- 
che a cours légal et illimité; or, la statistique 
des importations prouve qu'il n'en a pas été 
ainsi. 



ANNEXES VII 

Bimétaiiistes. — Le mouvement contraire se 
dessine avec le perfectionnement de l'outillage 
dans l'industrie indienne, et ce mouvement ne 
peut que s'accentuer. Nous ne sommes qu'au 
début de la concurrence ruineuse que nous pré- 
pare ce pays. 

Au demeurant, l'accroissement d'importation 
de métal blanc aux Indes, qui aurait pu résulter 
de la baisse de ce métal en Europe, a été entravé 
par la baisse de prix d'une quantité de marchan- 
dises exportées d'Europe aux Indes, lesquels prix 
ont diminué plus encore que celui du métal-ar- 
gent. 

3ionotuétaiiî@tcs. — Nous contestons que la 
diminution du prix des marchandises puisse res- 
treindre la demande de l'argent aux Indes tant 
qu'avec ce métal on peut, dans ce pays, se pro- 
curer une même quantité de produits qu'aupa- 
ravant. 

Biiuétaiiistes. — Toutes ces appréciations 
n'empêchent pas que le rapport des deux mé- 
taux, si stable pendant 70 ans de bimétallisme, 
n'ait cessé de l'être depuis la victoire de votre 
régime monétaire. 

Mouoiuétaiiistes. — Cette stabilité fut pure- 
ment accidentelle. 

Biiuétuiiistes. — Accidentel, un état de cho- 
ses qui se maintient pendant 70 ans au milieu 
d'un incessant développement commercial ? 

Moiiométaiiistes . — Assurément. A l'époque 
des grandes découvertes d'or, la France se trou- 
vait en possession d'un, stock considérable d'ar- 
gent, que, grâce à des circonstances exception- 
nelles, elle peut écouler ailleurs; quand la pro- 

28 



ANNEXES 



d action del'argent augmenta à son tour, la France 
possédait un stock exceptionnel d'or. Voilà qui 
explique tout. 

Bimétaiiistes. — Emanant d'une école qui 
place les principes au-dessus des faits, l'argu- 
ment n'est pas sérieux. Vous aurez de la peine 
à faire croire qu un état de choses général et cons- 
tant dans l'univers commercial puisse dépendre 
uniquement de la situation particulière et acci- 
dentelle du stock monétaire d'un seul pays. 

EFFETS DE LA BAISSE DE L'ARGENT 

BiiuétiUiistes. — La baisse de l'argent avilira 
fatalement les prix des marchandises payables en 
or. Ce dernier métal étant plus demandé, devant 
répondre à plus de besoins, acquiert déjà chaque 
jour une plus grande valeur et par conséquent 
fait tomber la valeur relative des articles de con- 
sommation dans les pays où il a seul force libé- 
ratoire. Au contraire, les pays où le métal blanc 
a seul cours, ne souffrent pas de la baisse : l'é- 
normité de leur stock métallique, leurs habitudes 
conservatrices, le peu d'usage qu'ils font des 
moyens offerts par les banques, assurent aux 
prix de leurs denrées une stabilité inconnue 
chez nous. 

Mouométaiiistes. — Nous répétons que l'abais- 
sement des prix dans les pays à étalon d'or pro- 
vient des circonstances qui ont influé sur l'im- 
portance du stock monétaire, et nullement sur 
les variations de valeur de l'étalon. 

Biiuétuiiistes. — Tout mauvais cas est niable, 
il est toujours facile de lui opposer une affirmation 
contraire. L'avilissement des prix dans les pays 
à étalon d'or est un fait déjà constaté, qui coin- 



ANNEXES IX 

cide fâcheusement pour votre thèse avec la baisse 
du métal blanc et la hausse conséquentielle du 
métal jaune. Vous êtes bien forcés de reconnaître 
que la production s'en ressentira. Les salaires ne 
diminuent jamais dans la proportion de la baisse 
des prix, ni aussi rapidement. La production de- 
venant dès lors pUis coûteuse, les producteurs la 
restreindront de plus en plus. 

Moiiométaiiîstes. — Tant mieux ! Dans l'in- 
térêt, du plus grand nombre, nous nous applau- 
dissons d'un état de choses qui ne porte pas at- 
teinte au salaire des travailleurs et leur permet 
d'acheter à meilleur marché les denrées néces- 
saires à l'existence. 

Biiuétî&iiistes. — Tant pis ! Vous comprenez 
mal l'intérêt de la classe ouvrière. A la longue, 
les salaires se ravaleront, comme les prix ; c'est 
une conséquence inévitable. L'ouvrier, alors, sera 
bien avancé ! Déjà vous pouvez constater que 
chaque tentative de diminution de salaire pro- 
voque des conflits, soulève des grèves. Tenez pour 
certain que le travailleur préfère payer un peu 
plus cher et gagner davantage. 

Moiioniétaiiistes. — 11 commet un sophisme. 
La baisse des prix favorise une situation plus 
saine, plus normale, plus scientifique que la 
hausse. Elle enseigne la circonspection dan? les 
affaires, elle conseille l'économie. 

BiiikcHaiiisiites. — Elle diminue la quantité de 
travail à fournir et augmente le nombre des ou- 
vriers sans emploi. 

Moiiouiétîiiii!!$te!i$. — La production excessive 
offre de bien plus grands inconvénients avec la 
spéculation à outrance et les krachs qu'elle en- 
traîne. 



X ANNEXES 

Bîmétaiiistes^. — Cela regarde les spécula- 
teurs, qui sont la classe la moins intéressante. 

Mouoiiiétîiiiistes. — La baisse stimule l'ini- 
tiative de l'industriel, de l'agriculteur, qui re- 
cherchent alors les inventions utiles, emploient 
tous les moyens pour réduire le coût de la pro- 
duction... 

Bimétaiiîstcs. — Et pour simplifier la main- 
d'œuvre au grand préjudice des ouvriers. Si la 
transformation du travail par l'outillage scienti- 
fique est un fait inéluctable, il n'en faut pas trop 
précipiter le mouvement. Ce serait acheter ce 
progrès au prix de perturbations sociales, de vé- 
ritables catastrophes. On doit souhaiter qu'il 
s'effectue, mais par des transitions qui ne jettent 
pas brusquement sur le pavé une ou plusieurs 
catégories de travailleurs. 

MoBtoiuétaiiistes. — Ladiminutiondes béné- 
fices industriels est en partie compensée par la 
diminution de l'intérêt à payer sur les capitaux 
empruntés par l'industrie. 

Biméiaiiistes. — La baisse des prix favorise 
le capitaliste qui a prêté à un taux fixe d'intérêt 
(ce qui arrive le plus souvent), tandis que la part 
du producteur et des classes salariées dans les 
bénéfices diminue. Du reste, ce sont toujours les 
classes intermédiaires, non les ouvriers, qui bé- 
néficient principalement de la baisse des prix. 

3ioiiouiétaiii!$tes. — Gràce à la baisse, les 
placements effectués à T étranger en temps de 
hausse constituent un bénéfice qui profite à la 
comnumauté de la nation. 

BBiiiétaiiistes. — Vous voulez dire à un petit 
nombre de capitalistes. On s'exagère d'ailleurs le 
bénéfice pouvant résulter de ces opérations. 11 



ANNEXES XI 

n'existe qu'en ce qui concerne les souscriptions 
aux emprunts or de l'étranger et se trouve ba- 
lancé par les pertes subies sur les emprunts ar- 
gent. 

On se plaît à espérer que les conditions du com- 
merce international redeviendront normales dès 
que les variations des prix correspondront exac- 
tement à la divergence de valeur des deux mon- 
naies. Mais voilà quinze ans que la situation 
dure, et qu'au lieu de s'améliorer^ elle s'aggrave. 
Le cours des prix dans l'Inde restant stationnaire, 
et le coût de la production n'y étant pas supé- 
rieur à ce qu'il était avant la baisse du métal 
blanc, la baisse des prix dans les pays à étalon 
d'or ne touche pas le producteur indien, qui re- 
çoit toujours l'équivalent de sa marchandise, 
mais elle diminue le bénéfice du producteur à 
monnaie jaune. C'est ce qui explique en grande 
partie les accroissements d'exportation du blé 
indien etla criseagricole anglaise. En 1877, l'Inde 
exportait pour 5.587.000 quintaux de blé, soit, 
valeur en roupies : 1.958.000, au taux moyen de 
change 1 sh. 8.5. d. En 1887, cette exportation 
s'élevait à plus du double. 

Même chose pour le coton. 

Moiiométaiii!^tci!$. — Les chiffres doivent s'in- 
cliner devant ce grand principe d'Economie po- 
litique dont l'autorité est au-dessus de toute 
discussion : « Qu'est-ce que le commerce inter- 
national ? Un échange de marchandises contre 
des ma7xhandises , qui ne peut être influencé que 
légèrement par la valeur des métaux qui les 
expriment- Si ces métaux baissent, il en fout 
plus en échange d'une quantité déterminée de 
produits; s'ils haussent, il en faut moins. Mais 



XII ■ ANNEXES 



la valeur relative des marchandises reste la 
même, ou bien elle est régie par des considé- 
rations d'un tout autre ordre. » 

Biniét alliâtes. — Nous accepterons cette 
théorie quand les faits auront cessé de lui donner 
tort. 

EFFETS DE LA BAISSE DE L'ARGENT AUX INDES 

Biiiiétaiiistes. — Le cas tout spécial de l'Inde 
vis-à-vis de l'Angleterre est particulièrement 
intéressant. Ce pays est tenu de convertir en or 
une grande partie de ses recettes de métal blanc 
pour payer ses dettes anglaises, ce qu'il fait en 
vendant à Londres, pour du métal jaune, des 
traites payables aux Indes en roupies. Or, le 
change entre les deuxmétaux étant très variable, 
il s'ensuit de graves complications de calcul, des 
mécomptes continuels et une aggravation de 
charges pour le contribuable indien. Depuis la 
baisse de l'argent, la nécessité de payer en or à 
la métropole les dettes résultant de ses <v contrats 
anciens et fixes » et de ses « contrats nouveaux 
ou courants » entraîne une différence moyenne 
annuelle de plus de dix millions de roupies au 
préjudice de la colonie. 

La démonétisation de l'argent pèse donc lour- 
dement sur l'Inde, mais au regard de l'Angle- 
terre seulement et en ce qui concerne un tribut 
forcé qui n'a rien de commun avec les opérations 
commerciales. Les monométallistes ne sauraient 
en tirer argument ni s'appuyer là-dessus pour 
prouver que les effets delà baisse du métal blanc 
tendent à s'équilibrer partout. Rien, au con- 
traire, ne démontre mieux que cette opération 



ANNEXES XIII 

obligatoire les désastreux effets du système 
monétaire qui tend à supprimer le plus considé- 
rable et le plus répandu de nos moyens d'échange. 

Nierez-vous le préjudice causé à l'Etat indien 
par l'incertitude qui résulte des fluctuations du 
change et les mécomptes budgétaires éprouvés 
de ce chef? 

3ioiioniét£iiiistes. -- Nous reconnaissons que 
de 1874 à 1888, le taux du change n'a dépassé que 
trois fois le taux prévu dans les évaluations bud- 
gétaires. 

Biméta] listes. — Ces fluctuations, dans leur 
ensemble, ont donc eu pour conséquence d'ac- 
croître considérablement les dépenses du gou- 
vernement indien par rapport aux prévisions. 
L'Etat ne sait comment parer à ce préjudice fiscal 
qui déséquilibre toutes ses finances. Il a déjà im- 
posé jusqu'au sel. Pourrait-il justifier un accrois- 
sement d'impôt basé surles variations du change, 
alors qu'il lui est impossible de prévoir, même 
approximativement , l'importance de ces varia- 
tions ? 

Moiiouiétaiiiste^. — La population Indienne 
est mieux en état de subir les aggravations 
d'impôt nécessitées par les mécomptes budgé- 
taires que créent les fluctuations du change, 
parce que les exportateurs de ce pays ont profité 
du stimulant donné par la situation monétaire à 
leurs industries, tandis que les importateurs ont 
bénéficié de la dépréciation des marchandises 
européennes. 

itiiitétallistcs. — Vous convenez donc que la 
situation monétaire créée j^ar vous a ijrovoqué 
dans l'industrie orientale un développement dont 
r Europe est la première victime? Nous retenons 
cet aveu formel. 



XIV ANNEXES 

Un fait indéniable, c'est la baisse générale des 
prix des marchandises dans les pays qni ont 
adopté l'étalon d'or unique. Cette baisse est sy- 
nonyme de raréfaction d'or, puisque les prix re- 
présentent la valeur des marchandises exprimée 
en métal jaune. 

De tableaux synoptiques dressés par VEco- 
9^05?^?s^ pour 22 denrées diverses, par M. Stane- 
berkpour 45, par M. le docteur Stœber pour 114, 
il résulte que les prix ont constamment haussé 
depuis les découvertes des gisements aurifères 
d'Australie et de Californie jusqu'en 1873, et 
constamment baissé depuis cette époque, c'est- 
à-dire depuis l'abandon du bimétallisme. 

En Angleterre, la moyenne annuelle de Vin- 
come-tax était de 1. st. 12 par habitant, de 1860 à 
1864. Dans les dix années qui suivirent, elle 
atteignit 1. st. 15.5. En 1875, elle s'éleva à 1. st. 
17.6. Mais depuis ce moment elle reste station- 
naire- et même tend à décroître. Ce n'est pas 
signe d'enrichissement. 

En résumé, il y a disette d'or et la valeur de 
cet instrument d'achat a augmenté. 11 est donc 
inexact de prétendre que les besoins monétaires 
soient actuellement satisfaits. 

Moiiouiétaiiisteis. — L'or n'entre en jeu que 
dans un nombre minime d'opérations. Ce sont 
à.Q^ promesses de paiements en or, autrement dit 
les signes du crédit, qu'on échange. L'importance 
du crédit peut varier sans provoquer une modi- 
fication équivalente delà quantité d'or en circu- 
lation. 

isiiuétsiiiiste.^ — Wj ix une relation arithmé- 
tique entre la circulation de l'or et l'importance 
du crédit employé. A la longue, la valeur de l'une 
doit fatalement se conformer à la valeur de l'au- 



ANNEXES 



tre. La circulation du métal jaune opère direc- 
tement sur le taux des marchandises par son in- 
fluence sur l'escompte^, connue l'atteste la varia- 
tion de 30 0/0 qui s'est produite, en ces dernières 
années, dans la valeur relative des deux métaux 
précieux pris intrinsèquement et leur valeur 
comme instrument d'achat. 

Mouornétam^tes. — Nous ne sommes pas 
convaincus parles tableaux statistiques que vous 
invoquez et d'où résulterait une baisse générale 
des prix. Ils portent sur un nombre d'articles 
trop restreint, n'ont trait qu'au prix de gros des 
matières premières, ne tiennent pas compte des 
prix de détail des produits ouvrés ; ils n'embras- 
sent pas la propriété foncière et immobihère ; les 
marchandises qu'ils présentent comme types ont 
été choisiesau hasard, etc 

Biiuétaîiistes. — Nous comprenons que ces 
tableaux vous gênent : voilà pourquoi vous en re- 
poussez l'autorité. 

Moiioiiiétaiiii^tes. — Si la modification de la 
valeur de l'or avait eu l'effet que vous prétendez^ 
toutes les marchandises sans exception auraient 
baissé de prix. Tandis que, d'après les tableaux 
mêmes du docteur Stoeber, certains prix ont ren- 
chéri ou tout au moins sont restés stationnaires. 
Du reste, il y a pour expliquer la baisse des prix, 
là où elle s'est produite, une foule de causes in- 
dépendantes de l'étalon de valeur : intensité crois- 
sante de la concurrence, accroissement de la pro- 
duction industrielle, diminution des prix de re- 
vient et de transport, progrès de l'organisation 
du crédit, etc., sans compter que si les prix 
avaient atteint leur apogée en 1873, par suite de 
circonstances exceptionnelles, il était dans la na- 



ANNEXES 



tare des choses qu'une période de baisse pro- 
longée succédât à une période de hausse rapide. 

Bimétaiiistes. — Les marchandises présen- 
tées comme types dans les tableaux du docteur 
Stœber ont été si peu choisies au hasard, que plu- 
sieurs autres méthodes de calcul ont confirmé 
leur démonstration touchant la tendance géné- 
rale des prix. Cette tendance, yous ne pouvez la 
contester sérieusement. 

Pour vous défendre contre l'avilissement des 
prix où votre système se noie, vous vous raccro- 
chez à de mauvaises raisons. La diminution du 
prix de revient de tel ou tel article n'influerait 
pas sur l'ensemble des cours ; elle aurait encou- 
ragé la consommation, partant la hausse. La di- 
minution des frais de transport avilit le prix 
d'une marchandise dans le pays d'exportation, 
mais tend à le relever dans le pays d'origine, et 
ne peut exercer, en tout cas, d'influence géné- 
rale sur les cours. Il n'est aucunement prouvé 
que la production industrielle ait exceptionnelle- 
ment augmenté depuis 1873. Il serait peut-être 
plus exact de dire que la production s'est dé- 
placée. 

Enfin, vous prétendez que la baisse des prix 
serait le fait d'une réaction naturelle. La durée 
d'une période de baisse avait toujours été pro- 
portionnée précédemment à l'intensité de la 
hausse antérieure. Mais, cette fois, la durée de 
la baisse est exceptionnehe ; c'est que la cause 
l'est aussi. 

CAUSES AYANT AGI SUR LES DEUX METAUX 
A LA FOIS 

Monoiuétaiiistes. — Si considérable qu'elle 
soit aujourd'hui, la divergence entre les deux 



ANNEXES XVn 

métaux résulte des lois ordinnires de la produc- 
tion et de la consommation qui ont toujours régi 
leurs cours. 

L'excessive production de l'argent et la raré- 
faction de l'or ont amené simultanément la baisse 
du métal blanc, la hausse du métal jaune. 

Biniétaiiistes. — Nullement. La production 
relative de l'argent et de l'or a souvent beaucoup 
varié dans le passé; elle n'a jamais provoqué la 
divergence signalée depuis 1873. C'est la des- 
truction de toute parenté monétaire entre les 
deux métaux qui a amené cet écart excep- 
tionnel. 

Moiioiuétaiiîstes. — Wavez-vous pas re- 
connu qu'il y avait surabondance universelle 
de métal blanc ? 

Biniétaiiistes. — Nous n'avons jamais dit 
cela. L'accroissement de la production de l'ar- 
gent ne signifie point qu'il y ait eu surabondance 
universelle de ce métal. Les Etats-Unis en ont 
absorbé des quantités énormes, autant que d'or, 
depuis qu'ils ont — soit dit par parenthèse — 
adopté le système protecteur dans tout son rigo- 
risme. Cette absorption a été telle^ que le stock 
de métal blanc, pour le reste de la mappemonde 
commerciale, n'a augmenté que de 4.500.000 li- 
vres sterling par an, tandis que le stock de métal 
jaune diminuait de 15.000.000 livres sterling. 

Si l'augmentation du stock de métal blanc 
dans les pays monométallistes argent avait été, 
comme vous le supposez, proportionnelle à la 
production, les salaires, les prix des marchan- 
dises auraient haussé, dans ces pays d'environ 
40 0/0. Or, il s'en faut et de beaucoup. En réa- 
lité, l'augmentation du stock d'argent n'y a pas 



XVIII ANNEXES 



provoqué une hausse de prix équivalente à l'é- 
cart de valeur signalé entre les deux métaux. 



EFFETS GENERAUX PRODUITS PAR LES VARIATIONS 
DE L'OR ET DE L'ARGENT 

Bimétaiiistes. — Le change entre les pays 
d 'étalon différent se complique de l'instabilité du 
rapport entre les deux métaux. Une variation 
du cours peut rendre cette opération désastreuse. 
11 est vrai qu'un commerçant peut s'assurer 
contre les fluctuations de l'agio, mais encore 
cette assurance ne va-t-elle pas sans une com- 
mission ou de gros intérêts à payer. Les consé- 
quences de la spéculation sur les métaux attei- 
gnent principalement le petit commerce ; elles 
ne sont guère favorables qu'aux gros capitalis- 
tes, qui monopolisent les affaires; elles paraly- 
sent surtout nos échanges avec l'Amérique du 
Sud et l'Extrême-Orient. 

Moiioniétaiiîstes. — Exagération manifeste! 
La charge qui peut résulter des fluctuations du 
change est insignifiante. D'abord, en affaires, 
on tient compte d'avance de ces fluctuations; et 
puis les pertes éventuelles d'aujourd'hui ne sont- 
ehes pas compensées par les gains éventuels qui 
résulteront demain de la même cause? Au sur- 
l»ius, pour si rapides que soient les changements 
du cours, le télégraphe les défie. La plupart des 
grandes opérations ne se traitent-elles pas télé- 
graphiquement ? 

Biiiiétaisistei^. — Les grandes, soit ; non les 
petites. Vous oubliez aussi que l'incertitude du 
change distrait une partie du mouvement com- 
mercial des pays à circulation d'or, les pays à 



ANNEXES XIX 

circulation d'argent ayant intérêt à traiter entre 
eux à l'exclusion des autres. La difïerence d'éta- 
lons a fait perdre à l'Angleterre une partie de son 
commerce au profit des Indes. Depuis 1877, les 
exportations du Royaume-Uni en tissus de co- 
ton n'ont pas doublé ; celles des Indes sont de- 
venues treize fois plus considérables. 

Monométaiiîstes. — Par effet des conditions 
exceptionnelles du travail et de la production 
dans les pays asiatiques. Un phénomène ana- 
logue s'est manifesté dans les régions méridio- 
nales des Etats-Unis quant au développement de 
rindustrie cotonnière. D'ailleurs, la Chambre de 
commerce de Manchester, saisie de la question, 
a établi : 1° que F accroissement du commerce 
indien ne porte que sur les cotons ; 2° que, par 
suite, cet accroissement doit résulter de causes 
toutes spéciales et non de la cause générale de la 
différence d'étalon monétaire. 

Biiuétaiiistes. — Tout fait prévoir que les 
Hindous, si résolument entrés dans la lutte éco- 
nomique, élargiront à d'autres industries le mou- 
vement qu'ils ont commencé par l'industrie co- 
tonnière. 

Mouoméiaiiistes. — Le commerce général 
de l'Angleterre avec les pays à circulation d'ar- 
gent s'est accru, depuis 1873, dans une propor- 
tion plus forte qu'avec les autres pays. 

Bimétaiiistes. — Cela s'explique par les faci- 
lités qu'offre le canal de Suez et par les avanta- 
ges que trouvent les Indes dans le système de 
libre-échange qui régit l'Angleterre. Il n'en est 
pas moins vrai que leurs exportations vers les 
pays à circulation d'argent ont augmenté dans 
des proportions énormes : de 8.362.000 roupies 



XX ANNEXES 

qu'elles étaient en 1872-73, elles se sont élevées 
à 16.653.000 en 1886-87. 

L'incertitude occasionnée par les variations 
du change n'est pas moins funeste au placement 
des capitaux, ainsi qu'à la conclusion des affaires 
à long terme. Les pays de monnaie blanche ont 
une tendance de plus en plus marquée à ne vou- 
loir traiter qu'en espèces et au comptant. Ces en- 
traves au crédit restreignent l'extension du com- 
merce. 

CAUSES AYANT AGI SUR LOR 

Moiiométaiiistes. — La valeur de l'or s'est 
évidemment élevée. Il faut en chercher la cause 
principale dans la raréfaction de ce métal. Depuis 
1851, la production minière est allée toujours en 
décroissant : de 1851 à 1855, on constate un écart 
de 199.388 kilogr. d'extraction moyenne an- 
nuelle à 149.137, soit, en francs, une différence 
d'environ 175 millions. Néanmoins... 

Bimétaiiistes. — Permettez. Tout d'abord 
nous prenons acte qu'après avoir longtemps nié 
que l'or eût renchéri, vous finissez par le recon- 
naître. 

11 a renchéri, en effet, un peu à cause de la di- 
minution d'extraction, tnais principalement par 
suite de V exclusion de Vautre inétal qui a eu pour 
conséquence d^augrnenter dans une mesure consi- 
dérable la demande des Etats-Unis, de V Inde, 
de V Allemagne, de l Italie, des Pays-Bas et des 
trois royaumes scandiiiaves. 

Depuis l'adoption de l'étalon d'or, l'Allema- 
gne a monnayé des quantités énormes de métal 
jaune. L'Italie a eu besoin de 400 millions d'or 
pour son emprunt de 1881-83. La réforme moné- 



ANNEXES XXI 

taire des Pays-Bas en 1875, des trois royaumes 
Scandinaves en 1876, a doublé les besoins d'or 
dans ces Etats. Quant aux Etats-Unis et aux 
Indes, ils se sont mis à absorber le métal jaune 
autant qu'ils ont pu et s'efforcent de l'immobiliser 
chez eux. 

Sur 257.336.000 livres sterling d'or, montant 
de la production universelle de 1868 à 1875, les 
Etats-Unis et les Indes n'avaient absorbé en- 
semble que 47.771.080 livres sterling, — ce qui 
laissait un stock de 209.565.000 livres sterling 
pour le reste de l'univers. De 1876 à 1885, ils en 
ont absorbé 139.229.000 livres sterling sur 
224.285.000 livres sterling, — ce qui a réduit à 
85.056.000 liv. st. la part de tous les autres pays 
commerçants. 

Enfin, causes accessoires venant aggraver la 
situation : l'Allemagne thésaurise l'or, comme 
les Indes (6.000.000 de livres sterling dorment 
dans les caves du trésor de guerre à Spandau) ; 
l'orfèvrerie d'or demande chaque jour plus de 
matière première; les banques d'Etat du conti- 
nent rivalisent d'émulation pour faciliter l'im- 
portation du métal jaune et en entraver la sortie. 

Mouoniétaiiistes. — La valeur de l'or a 
augmenté, c'est entendu. Mais non pas dans la 
proportion que vous semblez croire. Etant donnée 
l'importance des stocks métalliques existants, la 
diminution de la production annuelle de l'or n'a 
pas produit d'effet plus sensible sur le métal 
jaune que l'accroissement de la production ar- 
gentifère n'en a produit sur le métal blanc. Tous 
les besoins monétaires sont largement satisfaits. 
On ne peut nier que le taux de l'escompte ne 
soit un critérium sérieux : eh bien ! le taux de 
l'escompte a plutôt baissé de nos jours et s'est 



XXII ANNEXES 



maintenu, en tous cas, à un niveau plus uni- 
forme. De 1861 à 1865, sa moyenne était de 4. 90 
à la Banque d'Angleterre avec 59 variations, de 
4.83 à la Banque de France avec 36 variations, 
de 4.47 à la Banque impériale d'Allemagne avec 
12 variations. De 1881 à 1885^ sa moyenne est 
tombée à 3.43, avec 32 variations pour la Ban- 
que d'Angleterre, à 3.34 avec 6 variations pour 
la Banque de France, à 4.23 avec 12 variations 
pour la Banque impériale d'Allemagne. La ré- 
serve d'or des banques a donc moins de peine 
que jamais à se renouveler ou à se maintenir. 

Allons plus loin. La masse globale d'or dispo- 
nible a plutôt augmenté que diminué : elle est 
autrement répartie qu'auparavant, voilà tout, 
d'après les besoins nouveaux de chaque Etat qui 
ont déplacé, non absorbé le métal jaune. Celui-ci 
est retourné, par les canaux industriels, aux 
pays d'où il s'était écoulé provisoirement. 

D'autre part, la multiplicité des banques pro- 
vinciales, l'emploi plus général des chèques, 
mandats et autres instruments de crédit ont di- 
minué les besoins du commerce en fait d'or et 
tendent à les diminuer de plus en plus. 

La circulation de l'or s'est augmentée (notam- 
ment en France) de toutes les réserves qui dor- 
maient autrefois sans emploi au fond des bas de 
laine et qui ont été requises pour les nouveaux 
besoins. 

Enfin, nous vous ferons observer que souvent 
l'or consommé est compté deux fois, c'est-à- 
dire monnayé dans un pays, exporté dans un 
autre, et mentionné dans les statistiques de cha- 
cun d'eux. 

Bimétaiii^tes. — Le taux de l'escompte ne 
représente pas le prix payé pour l'usage de l'or, 



ANNEXES XXIII 



mais le prix payé pour Vusar/e cVun capital flot- 
tant. La pénurie d'or et la baisse des prix qui en 
est la conséquence la plus immédiate entravant 
la spéculation et diminuant les affaires, le taux 
de l'escompte doit s'abaisser concurremment avec 
la demande de capitaux; et rien n'indique mieux 
la rareté du métalque la baisse de V escoynpte. 

Le développement des chèques, mandats, etc., 
ne prouve pas grand' chose. Il n'est pas de pays 
où l'on se serve plus qu'en Amérique de ces di- 
vers instruments de crédit, et cependant c'est là 
que vient se centraliser le plus d'or! 

Vous prétendez qu'il y a, non raréfaction, 
mais simplement déplacement de métal jaune et 
que ce déplacement est sans conséquence ? Alors 
pourquoi chaque pa^^s s'efforce-t-il de le retenir ? 
Pourquoi les banques cherchent-elles à l'acca- 
parer dans leurs caisses et à remplacer le plus 
qu'elles peuvent par du papier-monnaie la cir- 
culation métallique? 

Et si quelques bas de laine se sont vidés pour 
répondre aux nouveaux besoins d'or, pensez- 
vous que d'autres ne se remplissent pas en vertu 
même de la raréfaction de ce métal et de son 
augmentation de valeur ? Les avares n'ont ja- 
mais été plus encouragés à thésauriser. 

LES REMÈDES 

isiiiiétaiiistes. — Le régime bimétalliqueétabli 
sur ces bases : monnayage libre de l'or et de l'ar- 
gent; faculté pour le débiteur d'opter, pour ses 
payements, entre les deux métaux, à im taux de 
rapport fixé par la loi et en vertu d'une entente 
internationale des principaux pays industriels de 

29 



ANNEXES 



Vtinlvers — établirait un rapport stable, tout au 
moins circonscrirait les fluctuations de l'agio 
dans de très étroites limites, pourrait enraj^er la 
baisse des prix en général, rendrait au commerce 
sa marche normale. Au lieti de porter sur un 
seul métal, toute variation que sulnrait Vor ou 
Vargent porterait sur la masse de la circidation 
monétaire, et le clioc serait amorti, Véhranlenient 
dispersé (1). 

Ce régime, au surplus^ faciliterait la reprise 
des payements en espèces dans des pays tels 
que la Russie, l'Autriche et le Chili, où la circu- 
lation se compose en grande partie de papier 
inconvertible basé sur l'argent métal. 

Monoiiiétaiiistes. — Si le bimétallisme n'étnit 
pas universellement adopté, cela reviendrait à 
rétablissement d'un étalon unique d'argent, 
parce que, pour s'acquitter de ses dettes, on 
emploie toujours le métal le moins précieux. 
L'or sortirait de la circulation. 

Biiuétaiiistes. — Les pays qui n'entreraient 
pas dans ce concert ne seraient ni assez nom- 
breux ni assez riches pour attirer à eux des 
quantités excessives de métal jaune. Supposez 



(1) L'argument nous semble juste : 

Lorsque le taux de rescompte monte en Angleterre, il monte 
aussitôt en France, par cette raison qu'il monte en Angleterre. Il 
n'en pourrait être autrement sans préjudice grave pour la Banque 
de France^ qui verrait son or sortir pour aller en Angleterre. 

Pourquoi le taux de Tescompte est-il si mobile en Angleterre ? 
Parce que l'encaisse métallique de la Banque d'Angleterre est faible, 
par la raison qu'elle se compose d"un seul métal, lequel est en quantité 
relativement peu imjiortante. Si l'Angleterre avait à la fois For et 
l'argent, son encaisse étant plus considérable, plus solide, moins 
sensible, par cela même moins facile à diminuer, sa circulation 
fiduciaire pourrait être plus grande. L'argent — le mot est pris ici 
cLins son sens général — serait plus souvent à bon marché à Londres, 
et par cQ,nséquent à Paris, et le taux serait jilus longtemps fixe. 



ANNEXES XXV 

rent(?nte que nous préconisons accomplie : pour- 
quoi dès lors se produirait-il un phénomène qui 
ne s'est jamais produit en ce siècle jusqu'en 
1873? 

Moiioiiiétaiiistes. — Le Système bimétallique 
ne pourrait fonctionner avec succès qu'à la con- 
dition d'une fidélité absolue de toutes les parties 
contractantes à l'arrangement international, et 
cette fidélité ne saurait être assurée. 

Biauétaiiistes. — On ne voit pas aisément 
quels motifs pousseraient une nation à se reti- 
rer du pacte conclu. A ce compte, il ne flxudrait 
jamais entreprendre un arrangement interna- 
tional, de quelque nature qu'il fût. 

Moiiositétaiii$!itci$. — Si les dettes contractées 
en or pouvaient devenir payables en argent, les 
droits des créanciers ne seraient-ils pas lésés, 
et Tadoption du bimétallisme n'équivaudrait- 
elle pas à une violation des engagements pris ? 

Bîniétaiiistes. — Cet argument a sa valeur. 
Mais si un gouvernement a le droit d'adopter et 
d'imposer à la population un étalon légal, il est 
clairement de son devoir de veiller à conserver 
autant que possible à cet étalon son plus essen- 
tiel attribut : la stabilité. Une expérience 
récente a montré que par la politique monétaire 
de l'Allemagne, de TUnion Latine et des Etats- 
Unis, la mesure de valeur dans le Royaume- 
Uni a été gravement troublée, et que la stabilité 
monétaire, surtout en ce qui concerne l'étalon 
d'argent dans les Indes, est mise en péril. Dans 
ces circonstances, il est évident que si le gou- 
vernement, par son action directe, en changeant 
l'étalon, fait tort aux intérêts des créanciers et 
trouble les contrats existants, il peut, en s'abs- 



XXVI 



tenant d'agir, faire tort aux intërèfs des débi- 
teurs à un degré égal ou plus grand et afïecter 
les contrais futurs. 

Au surplus, votre objectionne vise pas le prin- 
cipe même du bimétallisme, mais seulement le 
rétablissement pur et simp'e du rapport de 
15 1/2 ou la fixation de tout autre rapport res- 
tant éloigné de la valeur relative actuelle des 
deux métaux. Elle perdrait toute sa force, si, 
par exemple, une conférence internationale éta- 
blissait entre l'or et l'areent une proportion 
légale de 20 à 1. 

. 3ioiioiMétaïiistes. — Quelque rapjjort qu'on 
adoptât, il serait n^alaisé de le maintenir à un 
taux à peu près invariable. La production du 
métal blanc se trouverait toujours encouragée 
au détriment du jaune, et, nous le répétons, l'or 
disparaîtrait. 

Biniétaiiîstes. — En admettant cette hypo- 
thèse — vraiment inadmissible devant l'exis- 
tence d\m stock d'or de 1. st. 900.000.000, lequel 
s'augmente de 1. st. 20.000.000 par an, — la dispa- 
rition de l'une des deux monnaies sous un 
régime bimétallique serait moins funeste que les 
divergences de valeur résultant de l'emploi des 
deux étalons séparés. 

Au demeurant, il n'en est pas de la produc- 
tion des méiaux précieux comme de celle des 
marchandises ; l'une et l'autre ne sont pas régies 
par la même loi économique. A preuve que, 
dcjuiis quelque temps, la production de For 
diminue concurremment avec sa hausse de 
valeur, tandis que celle de l'argent augmente 
malgré sa baisse de prix. 

.^îoiioiuétaiiî^tes. — L'étalon d"or est depuis 



ANNEXES 



longtemps dans les mœurs anglaises, vous ne 
l'en déracinerez pas. La législation ne l'a pas 
imposé^ elle n'a fait qu'en sanctionner l'usnge. 
Essayez d'établir le double étalon, la plupart de 
nos industriels continueront à vouloir se fixire 
payer en or. 

Biaiiétuiiistcs. — Les industriels se confor- 
meront à leurs intérêts, sans se préoccuper de 
savoir si le bimétallisme est contraire au senti- 
ment public et à ce que vous appelez la nature 
des choses. Que demandent-ils avant tout? A 
faire des affaires, à réaliser des bénéfices. Or, 
votre système rend les premières plus difficiles et 
diminue très sensiblement les seconds. 

Monoaiétuiii^ic^. — Un changement de ré- 
gime aurait l'inconvénient de toutes les révolu- 
tions; il ébranlerait pour longtemps la confiance. 

Binïétîviiisteig. — Il s'agit moins d'une révo- 
lution que d'une réforme longtemps mûrie, at- 
tendue, vivement désirée et comportant la solu- 
tion définitive d'une crise dont tout le monde 
souffre. 

]iioBioiuétaiii!^tc«$. — L'argent est lourd et 
encombrant. 11 gêne la circulation. 

Biiiiétuiiistes. — Sous le régime bimétalli- 
que, comme sous l'autre, la plupart des opéra- 
tions s'effectueraient au moyen de chèques, bil- 
lets de banque, etc. Si le monnayage de l'argent 
devenait excessif, on y obvierait par des cou- 
pures de petite valeur (1). 



(1) Le l'upi-ort de l:i Commission royale constute qu'en dehors du 
rétablissement du double étalon, on lui a proposé diveis autres 
genres de remèdes à la situation actuelle : 

1" L'adoption d'une monnuie unique, mais mixte, produite par un 
amalgame d'or et d'argent ou par rinsenion d'un petit disque d'or 



XXVIII ANNEXES 

au centre des pièces blanches, — sybténie si peu pratique, dit le 
rappoi't, que nous n'avons pas cru devoir l'étudier à fond; 

20 Le système du pi'ofesseur Marshall : adoption d'un papier- 
monnaie contre dépôt des deux monnaies métalliques dans des pro- 
portions déterminées, — système bimétallique, mais qui encoura- 
gerait la production du métal le plus cher à produire, au rebours 
du régiiue bimétallique proprement dit; la Commission ne l'a pas 
pris en considération : il a du bon, dit-elle, mais nous ne sommes 
pas encore mûrs pour une pareille révolution; 

30 Application universelle de l'étalon boiteux employé par l'Union 
latine, les Etats-Unis et les Pays-Bas, c'est-à-dire libre monnayage 
de l'or, monnayage considérable, mais limité de l'argent ; son adop- 
tion universelle stimulerait la demande de l'argent et en maintien- 
drait la valeur à un taux uniforme : 

4" La proposition formulée à la conférence monétaire de Paris 
(1881), tendant à ce que la Banque d'Angleterre conserve en argent 
im cinquième de sa réserve métallique, moyennant libre monnayage 
de l'argent par les Etats-Unis et l'Union latine, proposition déjà 
admise par la Banque d'Angleterre sous certaines conditions; 

30 La proposition du gouvernement italien (188 1), aux termes de 
laquelle les Etats de l'Union latine frapperaient pendant cinq ans de 
ia monnaie d'argent jusqu'à concurrence de cinquante centimes par 
habitant, tandis que les Etats-Unis frapperaient 3 millions de dol- 
lars par an e^ que les Indes monnayeraient l'argent ad libitum ; le 
gouvernement anglais 500.000 livres par an, avec élévation du taux 
légal de l'argent de 40 sli. à £ 20 ; que la Banque d'Angleterre con- 
serverait en argent un cinquième de sa réserve et que l'Allemagne 
substituerait des pièces d'argent à ses pièces de 5 marks en or et à 
ses petites coupures ; 

6° La démonétisation des demi-souverains anglais et leur rempla- 
cement par des billets de 10 et 20 shillings à base d'argent ; 

7"» Abolition du droit de 1 sh. 6 d. par once perçu en Angleterre 
sur la vaisselle d'argent indigène ou importée, droit qui donne un 
revenu de 50 à 60.000 £ par an seulement, mais qui restreint la fa- 
brication et, par conséquent, la consommation de l'argent et aide à 
avilir le prix de ce métal ; 

8'^ La créatiim de billets de banque d'une livre sterling, 
qui rendrait disponibles, pour l'Amérique et les autres pays où l'or 
est en grande demande, de 8 à 20 millions de métal jaune, — expé- 
dient dont l'effet ne serait toutefois que transituire, dit le rapport 
de la Commission, et qui, ne devant exercer qu'une minime influence 
sur la valeur relative des deux monnaies, ne mérite pas qu'on s'y 
arrête ; 

9° Adoption de l'étalon d'or aux Indes, concurremment avec l'éta- 
lon d'argent ; nivellement de leur valeur par des moyens artificiels, 
tels que suspension momentanée de la frappe du métal blanc, etc., 
admission des pièces d'or anglaises sur le même pied que les pièces 
indiennes ; cette proposition, déjà faite, fut repoussée en Angle- 
terre, en 1878 notamment, parce que la fermeture, même provisoire, 



ANNEXES XX'IX 

de la seule Monnaie ouverte au Iibi*e monnayage de j'arf^ent pour- 
rait exercer une influence assez sensible pour rendre impossible 
le maintien du taux de change fixé par la loi et que l'élévation de la 
roupie à un taux supérieur à sa valeur intrinsèque encouragerait le 
faux monnayage; 

Enfin, 10° on propose encore de donner à l'or la qualité d'étalon 
légal aux Indes, mais à un taux variable que déterminerait le gou- 
vernement, suivant la situation. Ceux qui suggèrent cette combi- 
naison sont d'avis qu'elle provoquerait la rentrée en circulation des 
grandes quantités d'or qui dorment sans emploi aux Indes. Le rap- 
port, établi d'abord selon la cote des deux métaux, tendrait peu à 
peu à se rapprocher de la cote de jadis. 



LA FABRICATION 
DES MONNAIES FRANÇAISES 



Voici indiquées, à grands traits, les règles de 
fabrication de la monnaie française. 

La face d'une pièce de monnaie doit porter : 
1° l'effigie du souverain, ayant en exergue son 
nom et le rang numérique de son nom, ou bien 
la figure emblématique du régime avec un 
exergue particulier (cette figure est tournée 
d'un côté pour les pièces d'or et à l'opposite pour 
celles d'argent et de bronze. A chaque change- 
ment de règne ou de régime, cet ordre est inter- 
verti) ; 2" le nom du graveur, auteur du coin; 
3" la marque particulière, ou différent, du gra- 
veur général qui a fabriqué les poinçons de frappe 
sur le modèle du coin; 4° la marque particulière 
ou différent du directeur de THotel des monnaies 
où la pièce a été fabriquée. 

Le revers doit porter : 1" les armes du souve- 
rain, une couronne ou un emblème ; 2° en 
exergue^ l'indication du mode de gouvernement, 
une devise ou une sentence ; 3° renonciation de 
la valeur de la pièce ; 4° la lettre indiquant l'ate- 
lier monétaire où la pièce a été fabriquée. 

Le millésime est marqué sur le revers, pour les 
pièces d'or et d'argent ; sur la face, au-dessous 
de l'effigie, pour les pièces de bronze. 



\XXII ANNEXES 

L'empreinte de la face et celle du revers sont 
frappées dans le même axe, mais en sens inverse; 
elles forment tète-bêche. Le contraire a lieu dans 
Jes médailles. 

Sur la tranche ou cordon, toutes les monnaies 
dont l'épaisseur le permet, portent une légende 
frappée en creux ou en relief, ou une canne- 
lure. 

La plus grande quantité des pièces actuelle- 
ment en circulation, et surtout les pièces de 
bronze, ont été frappées sous le second Empire. 

Le bronze n'étant qu'une monnaie d'appoint 
dans le pays d'émission et ne jouant d'ailleurs 
aucun rôle dans nos échanges internationaux, 
nous ne nous en occuperons pas autrement (1). 



(1) A titre de curiosité, voici très exactement le tableau des espè- 
ces «d'or et d'argent fabriquées en France, selon le système décimal, 
de 1795 au 1er janvier igSS : 

DÉSIGNATION DES TYPES OR. ARGENT 

— fr. 

1" République (Hercule). » 106.237.2.55 » 

Napoléon 528.024.440 » 887.830.055 50 

Louis XVni. 389.333.060 » 614.830.109 75 

Charles X 52.918.920 » 632.511.320 50 

Louis-Philippe 215.912.800 » 1.756.938.333 » 

(2e République 1848) : 

Génie pour l'or 56.921.220 » » 

Hercule pour fargeut. . . » 259.628.845 » 

Déesse de la Liberté . . . 370.36l.6'.0 » 199.619.436 60 

Napoléon 111 6.151.901.600 » 626.294.792 » 

(3= Republique 1870) : 

Hercule pour Fargent, . . » 363.848.840 » 

<•- Déesse de la Liberté . . . » 81.172.149 » 

Génie pour l'or 1.005.461.550 » » 



Totaux .... 8.770.895.230 » 5.528.911.136 35 



ANNEXES 



XXXIII 



Disons, enfin, deux mots du frai^ c'est-à-dire 
de l'usure que subit la monnaie par suite de la 
circulation. En passant de main en main, 
nos pièces de 20 fr. perdent environ 1 milli- 



A déduire : 

Retiré de la circulation 
les pièces de 10 et 5 fr. 
or, petit module .... 

Les pièces d'argent démo- 
nétisées de 2 fr., 1 fr., 
O.oO, 0.25, 0.20 c. . . . 

Reste n'et. . . . 

Total des monnaies d'or 
et d'argent ayant cours. 



71.0S2.860 » 



S. 699. 8 12. 370 



222.166.304 2.5 



.3.306.744.832 10 



14.006.557.202 10 



Voici maintenant le tableau récapitulatif par nature de pièces : 



Pièces de 100 fr. 

— 50 
40 

— 20 

— 10 

— 5 
Pièces de 5 

— 2 

— \ 

— 50 

— 20 



OR 






ARGENT 




fv. 








fr. 




r.9.600.700 


» 






— 




46.848.460 


» 






— 




204.432.300 


» 






— 




7. 212. 931. 980 


» 






— 




965.051.690 


» 






— 




210.947.190 


» 






— 




— 







.060 


606.240 


» 


— 






85 


.829.890 


» 


— 






108 


.277.482 


» 


— 






49 


.526.491 


50 


— 






2 


504.728 


60 


8.699.812.370 


, 


5 


306 


744.832 


10 



La valeur des monnaies décimales de bronze fabriquées en France 
jusqu'au 1er janvier 1888, est de 64.539.037 fr. 90 c, soit : 



Pièces de 10 c 


. . . 34.128.983 90 


— 05 


. . . 27.293.740 65 


— 02 


. . . 1.922.706 52 


— 01 


. . . 1.193.596 93 



Les monnaies de bronze émises en conformité de la loi du mai 



XXYIV ANNEXES 

gramme par an. Cela équivaut, au bout de dix 
ans, à un déchet de 4 fr. 80 par kilogramme d'or 
de cette monnaie. La pièce de 10 fr., étant deux 
fois plus menue, s'use deux fois plus vite ; celle 
de 5 fr., quatre fois. 

Quant au frai sur les pièces d'argent, il est 
encore beaucoup plus considérable, en raison de 
sa circulation plus grande. 

Etant inévitable, le frai devait se tolérer, du 
moins dans une certaine limite. La tolérance con- 
sentie par rUnion latine est de 1/1000 pour les 
pièces d'or de lOOfr. et de 50 fr., de 2/1000 pour 
les pièces d'or deSOfr. et de 10 fr., de 3/1000 pour 
les pièces d'or de 5 fr.; de 6/1000 pour la pièce 
de 5 fr. en argent. A partir de 1/2 0/0 au-dessous 
de ces limites de tolérance, les monnaies ne sont 
plus reçues. Les caisses publiques peuvent refu- 

lSo2 ont été fabriqi;ées avoc les matières provenant de la fonte des 
anciens sous retirés de la circulation. 

■* Les fabricat ous exécutées d'après les lois du 13 juillet 1860 et 
2 août 1872 ont été faites avec des métaux neufs. 

Enfin, pour être complet, voici l'in Ucatioii des a'eliers où ont été 
frappées Its monnaies françaises : 

LETTRES MONÉTAIRES LETTRES MONÉTAIRES 

Paris A Nantes T 

Rouen B Lille W 

Lyon D Strasbourg BB 

La Rochelle H Marseille A. M. 

Limoges I Genève (An VI à An VUI) G 

Bordeaux K Rome (1812-1813) R et une couronne 

Bavoniie L Turin (1S04-18I3) U 

Toiilouse M Gênes (1813-1814) C L 

Perpignan (J Utrechi (1812-1813) un mât. 

En outre de la lettre qui sert à désigner l'atelier où el'es ont été 
frappées, les pièces portent deux autres signes particuliers appelés 
différents, dont l'un est la marque distinctive du graveur général 
des monnaies, l'autre celle du directeur de la Fabrication de l'Ate- 
lier monétaire. 

L'Hôtel des Monnaies de Paris est le seul en activité qui suit en 
France, depuis la mise en vigueur de la loi du 31 juillet 1879. 



ANNEXES XXXV 

ser unepièced'or toiDbëe,par l'usure, à5/1000 plus 
bas que la limite inférieure de la tolérance légale. 
Toute pièce de monnaie peut être également 
refusée (lui a perdu ses empreintes sur les deux 
faces. 

On ne s'étonnera pas que cette déperditio.i de 
métal ait fait naître un danger dont il convient 
de s'inquiéter. La question vient précisément 
d'être mise à l'ordre du jour, à propos de la pièce 
de 20 fr. (la seule de nos monnaies qui soit em- 
ployée dans nos échanges internationaux). 

Depuis quelque temps, par suite d'une négli- 
gence dont nous n'avons pas à reclierclier les 
responsabilités^ notre circulation s'est notable- 
ment et rapidenient appauvrie. En 1884, sur 
100 pièces de 20 fr., il y en avait 1,17 plus 
lourde que le poids normal, 48,40 honnc^, c'est- 
à-dire dansla tolérance delà fabrication^ 43,40 suf- 
fisantes, c'est-à-dire dans la tolérance de frai, 
6,97 légères, c'est-à-dire au-dessous du degré 
d'usure toléré. En 1888,1a répartition delOO piè- 
ces donne : lourdes, 0,84 ; bonnes, 36,42 ; suffi- 
santes, 54,83; légères, 7,86. Le mal s'est 
accentué. D'où il résulte qu'à cette heure, sur 
50 millions de pièces de20fr., faisant 1 milliard 
de francs, il s'en trouve 3.930.00U défectueuses, 
auxquelles il manque en moyenne 9,9 millièmes 
de leur poids droit (1). Les changeurs profitent 
de cet étal de choses pour pratiquer en grand le 
trébuchage, — opération qui consiste à trier à la 
petite balance appelée ti-chudtci les pièces de poids 
et à les livrer au commerce moyennant une 
prime. 11 en résulterait que nos bonnes pièces 
d'or sortent en masse de la circulation, et que les 

fl) ■} jurnal des Débuts du -20 décembre 18S8. 



ANNEXES 



faibles nous restent (1). Plus la prime sur l'or 
s'élève, plus le danger est grand. La prime que 
la Banque de France croit devoir faire payer 
sur ses lingots, pour protéger son encaisse mé- 
tallique, s'accroît en raison; elle s^est élevée 
jusqu'à 9 0/0 (2). 



(1) Le trebuchage est pratiqué depuis très longtemps par les bi- 
joutiers de l'étranger, notamment dans la Suisse allemande et à 
Geoève. 

(2j Voir le Temps du 27 octobre 1888 et la Revue Economique et 
Financière, octobre 1888. 



DIVERS 



LA BAISSE DE L'OR 



Extrait du volume La Baisse probabli: de l'Or, par Michel Cheva- 
lier, membre de l'Institut. 

Section IV. — CHAPITRE I 

Du Débouché ouvert chez les peuples qui manquent manifeste- 
ment aujourd'hui d'une suffisante proportion de métal dans 
leurs instruments des échanges. — (Paires 87 à 91.) 

Je passe à l'Aulriche. Supposons qu'elle frappa de la monnaie d'or 
pour xin de ni-milliard; c'est au delà di ce qu'il }• a lieu d'attendre 
d'e'le, et pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'on ne voit 
pas comment l'Empire d'Autriche pourrait avoir subitement besoin 
de pièces d'or en une aussi grande quantité. Le pays a toujours eu 
de la monnaie d'argent plus que de la monnaie d'or. Les pièces 
d'argent de 20 kreutzers (87 centimes) étaient la monnaie qu'on y 
rencontrait le plus, avant que le pays ne fût sous le régime du 
papier-monnaie, régime qui, on le sait, y date de 1848, et la ma- 
jeure partie de ces espèces a dii rester, quoiqu'elle soit latente. Le 
numéraire métallique de l'Empire ofTrait depuis longtemps ces deux 
caractères: il était peu a')0iidint et il consistait principalement en 
pièces d'argent d'un faible montant, parce que le public autri- 
chien a l'habitude des billets de la Banque de Vienne, qui des- 
cendait très bas déjà avant qu'ils n'eussent un cours forcé. Les 
billets de 10 florins (26 fr.) et de 5 florins (13 fr.) abondaient. Jus- 
qu'ici, rien n'autorise à croire que l'administration autrichienne, 
dans ses eff"orts pour dégager le pays du papier-monnaie, sous lequel 
il a le malheur de vivre encore en 1858, pense à changer de système, 
c'est-à-dire à répudier les billets de banque en petites coupures. 
Or, quand on a le billet de banque de l.S francs, à quoi bon les 
pièces d'or ? Il y a d'ailleurs ici un fait décisif: par le fait du nou- 
veau système monétaire auquel l'Allemagne entière vient de se 
rallier, l'Autriche, de même que tous ses confédérés germaniques, 
s'est p'acée dans des conditions telles que les pièces d'or semblent 
ne devoir jouer désormais chez elle qu'un rôle secondaire, quand 
bien même, ce qui n'est pas vraisemblable, elle renoncerait aux 
billets de banque d'un faible montant, comme ceux de 26 et de 13 
francs. Dans ce système monétaire- en effet, c'est 1 argent et non 

30 



SL ANNEXES 

pas Tor qui sert de pivot et qui est l'etalôu. L'unilé monétaire est 
en argent, et s'il est vrai que, même avec cette donnée, il soit pos- 
sible, moyennant certaines combinaisons, d'assurer à l'or une cir- 
culation passablement large, on ne voit pas que ces combinaisons 
aient été adoptées par la Confédératiou germanique en général ou 
par l'Autriche en particulier, ou qu'elles aient grande chance de 
l'être ; les indications sont plutôt en sens opposé. 

Je me place donc au delà du probable en admettant que l'Autriche 
offrira, d"ici à un certain nombre d'années, aux producteurs d'or, 
un débouché d"un demi-milliard de l'rancs, soit 145.000 kilogrammes 
d'or, dans son mécanisme monétaire; mais je dois faire la partie 
belle aux personnes qui veulent qu'il soit aisé de trouver un dé- 
bouché à l'or des nouvelles mines. 

Quant à la Turquie, il m'est impossible, quelque bonne volonté 
que j'y mette, de la prendre au sérieux ici. La Turquie n'a ni com- 
merce, ni crédit; ce qu'elle peut attirer et garder, en fait de ma- 
tière d'or, est insignifiant, en comparaison de ce qui se produit de 
ce métal, et il n'y a pas lieu de lui attribuer le moindre j oids dans 
Je débat qui nous occupe. 

Et puis, si l'on compte les Etats qxii peuvent absorber de fortes 
quantités d'or, pourquoi ne pas compter aussi bien ceux qui yiour- 
raient être lentes de démonétiser ce -mêlai ? Ce ne serait pas une pré- 
vision chimérique, car la Hollande, pays où l'on possède au plus 
haut degré le sens pratique, a jyris ce grand parti à peu près ; la 
Belgique, autre pays où l'on entend les affaires, a fait de même. 
(En Hollande et en Belgique, les pièces d'or continuent de circuler, 
mais purement et simplement comme une marchandise dont le com- 
merce règle journellement le cours, et, par conséquent, il en est fait 
peu d'usage). La puissante Compagnie anglaise des Indes a agi de 
la même façon dans ses vastes domaines. L'Espagne a commencé, 
en ce sens qu'elle a retiré l'attribution monétaire aux pièces d'or 
étrangères ; il serait impossible, assurément, qu'elle allât plus 
loin. 

Il ne faut pas perdre de vue, en effet, qu'une des raisons qui ont 
valu aux deux métaux précieux la fonction monétaire dont 
ils sont revêtus, simultanément ou séparément, dans les différents 
Etats civilisés, consi.-te en ce que ce sont des marchandises d'une 
■valeur plus fixe en général que les autres. La fixité relative de va- 
leur est une des conditions essentielles auxquelles un objet doit sa- 
tisfaire pour servir de monnaie, car si cette fixité n'existait pas, 
eommeni; la monnaie, ainsi constituée, pourrait-elle être la mesure 
des valeurs ? Du moment que cette condition Ccsse d'être remplie 
par l'un des deux métaux, ou doit rester suspendue pour un laps de 
temps de quelque étendue, ce n'ejt ni plus ni moins, vis-à-vis de 
lui, qu'un cas de déL-héance. Cela est si bien senti par les hommes 
versés dans ces matières, qu'en Angleterre, aujourd'hui que la 
baisse de la valeur de l'or est imminente et même déjà en voie de 
s'accomplir, de bons esprits ont émis l'avis qu'il fallait quitter l'é- 
talon d'or et passer à l'étalon d'argent. L'or, désormais, suivant ces 



ANNEXES XLI 

personnes, devrait être démonétisé en Angleterre;. J'aurai lieu, plus 
loin, de citer une publication remarquable où cette opinion est sou- 
tenue avec beaucoup de force. A plus forte raison, pour les pays 
tels que l'Espagne, où les deux métaux, Fur et l'argent, circulent 
parallèlement, sans que l'un soit qualifié positivement d'étalon par 
rapport à l'autre, une mesure pareille peut-elle être raisonnable- 
ment prévue ou tout au moins rangée au nombre des choses pos- 
sibles? 

Je crois pouvoir pa=.ser ici sous silence le débouché de l'Asie et 
de l'Afrique. Tout le monde sait que dans les régeaces barbaresques, 
dans le Levant, en Chine et dans l'Orient, en général, l'argent est 
le métal préféré. C'est presque uniquement de l'argent que l'Europe 
expédie à ces contrées, et non pas de l'or. Ce n'est pas que, dans 
quelques-unes des régions de l'Asie lointaine, dans l'Inde, par 
exemple, l'or ne soit un métid apprécié et recherché ; mais les mines 
locales et celles des îles de la Sonde, particulièrement de l'Ile de 
Eornéo, qui sont impo: tantes, suffisent à ces besoins. 

En résumé, d'après ce qui précède, si l'on ciierche à évaluer la 
quantité d'or qui pourrait être réclamée d'ici à une dizaine d'an- 
nées, pour compléter ou rétablir sur ses fou lements naturels le nu- 
méraire des Etals qui, notoirement, manquent de métaux précieux, 
im qui, soumis au régime du papier-monnoie, sont en position de 
faire de grands efforts pour s'y soustraire, on n'arrive à rien qui 
soit bien considérable. L'Autriche seule apparaît, comme pouvant 
accueillir une certaine proportion du noble métal, et c'est en vertu 
d'une hypothèse complaisante, que j'ai porté à 14.T.000 kilogrammes 
pesant l'or qui pourrait trouver un écoulement chez elle, aux condi- 
tions spécialement indiquées dans les lignes qui précèdent le pré- 
sent chapitre. Cependant, pour ôler tout prétexte à la contradiction, 
je mettrai à plus du double, à 300.000 kilogrammes, la masse totale 
de l'ur qui, pendant la période décennale à l'entrée de laque'Ie nous 
sommes, devra se- placer dans l'Empire d'Autriche et dans les au- 
tres Etats où l'on éprouve des besoins analogues. 

Voilà pour le premier des débouchés extraordinaires qui se pré- 
sentent à l'or de la Californie et de l'Australie, ainsi qu'à celui 
dont il y a lieu de prévoir l'extraction dans la Russie boréa'e. 

SiiCTiON IV. — CHAPITRE II 

De rAccroissement que la Monnaie d'or peut éprouver du fait 
du développement des affaires et de la population. — Du Frai. 
— De la Thésaurisation. — Des Naufrages. — (i'ages 9o et 91.) 



CHAPITRE II. — (Pages 98 et 90). 

Ce n'est pas à dire que partout, à mesure que la population aug- 
mente, il ne faille pas plus de monnaies pour les transactions, 
autres que celles du commerce proprement dit, qui se passent dans 



XLII ANNEXES 

la vie civile, pour les achats au détail, par exemple, pour les sa- 
laires et pour mille menus paiements. Cette influence du chiffre de 
la population sur la quantité du numéraire métallique, et particu- 
lièrement de la monnaie d'or, peut surtoitêtre sensible là où il n'y 
a pas de billets de banque de moins de 125 francs, comme en An- 
gleterre, ou de moins de 100 francs, comme c'était chez nous jus- 
qu'à la loi votée à la fin de la session de 1S57; mais la population 
n'augmente, en quelque lieu que ce soit, qu'avec lenteur en compa- 
raison de la croissance qu'a éprouvée la production de l'or. En Eu- 
rope, c'est, selon les Etats, de 1/2 0/0 et 1 1/2 par an. (En France, 
l'accroissement de la population, mesuré par Tex'-édent des nais- 
sances sur les décès, n'a été, en moyenne, pendant l'espace triennal 
du 1" janvier ISol au 31 décembre 1833, que de 152.738. Pour être 
de 1/2 0/0, il eût dû dépasser de 173.000. Les trois années suivantes 
peuvent être considérées comme un temps exceptionnel ; sous l'iu- 
fluence de diverses causes, elles offrent une population plutôt dé- 
croissante). Aux Etats-Unis, par une exception unique, c'est de 
3 0/0, sinon d'un peu plus. Admettons en moyenne la proportion 
de 1 1/2 0/0, ce qui, pour l'ensemble, est une exagération. Mainte- 
nant, quelle est la masse de monnaie d'or à'où il faut partir? 11 
ferait bien difficile de porter au delà de 6 milliards ce qu'il en 
faut dans la circulation, indépendamment de la monnaie d'argent, 
pour la réunion des pays de la civilisation chrétienne (1). 1 1/2 0/0 
sur cette somme fera 73 millions de francs, soit 22.000 kilogrammes 
d'or. 

CHAPITRE II. — (Page 103). 



... Mais la î'rance est presque le seul pays où. uu j areii fait 
puisse s'observer, car il n'a rien pu se présenter de semblable que 

(1) La quantité des monnaies, tant d'argent que d'or, qui circulaient en 
Europe, il y a une trentaine d'années, était estimée à moins de 9 milliards. 
jNI. de Ilumboldt rapportait comme plausible, en 1S27, le chiflre de 8.600 
millions. {Essai sur la Nouvelle Espagne, T. III, page 469.) La masse a 
dû augmenter depuis lors, mais l'emploi des insiruments que comportent 
et encouragent Ips institutions de crédit ou de comptabilité commerciale, 
s'est développé bien davantage, et aurait dispensé d'accroître en propor- 
tion des affaires la masse du numéraire métallique. Si l'on tient compte 
de ce que l'Amérique a donné, presque constamment jusqu'en (8-18, beau- 
coup plus d'argent que d'or, à peu près dans la proportion de 3 francs du 
premier métal, contre 1 franc du second, on trouvera plausible no'.re 
assertion, qup, eu égard aux monnaies d'argent que possède lEurope et 
la civilisation chrétienne en général, et à l'organisation présente du mé- 
canisme des échanges, l'ensemble des Etats chrétiens ne saurait avoir 
besoin de plus de 6 milliards en espèces d'or dans la circulation, tant que 
l'or n'aura pas baissé de valeur ; c'est même concéder beaucoup que d'ad- 
mettre un pareil chiffre. Je souligne ces mots: dans la circulation, pour 
indiquer qu'il ne s'agit en ce momtnt que de celles-là, et que je fais 
abstraction de tout ce qui peut être enfoui ou thésaurisé sous une forme 
quelconque. _ _ 



ANNEXES XLIII 

là où, avant la découverte des mines nouvelles, l'argent 'était la 
monnaie courante, et où les circonstances législatives ont permis à 
l'or de se substituer à l'argent dans le mécanisme monétaire, et ces 
contrées sont en très petit nombre. Il y en a un plus grand nombre 
où, depuis la même époque, la monnaie d'or a été réduite à un rang 
subalterne, sinon frappée d'exil. Qu'on double, au surplus, si on le 
veut, la somme ci-dessus de 200 millions, qui probablement est exa- 
gérée pour la France, afin d'avoir égard aux phénomènes analogues 
([ui ont pu se produire ailleurs : nous voilà ainsi à 400 millions, 
c'est-à-dire à 115.000 kilogi-ammes de métal. Mais ici il convient de 
remarquer que le fait dont il s'agit n'est pas à se produire, qu'il est 
accompli presque dans toute l'étendue qu'il lui est donné d'atteindre ; 
que ce n'est donc point un emploi qui s'offre à Tor désormais ; que 
ce n'est rien de plus qu'un débouché dont a profité une assez modi- 
que fraction de la quantité d'or déjà très grande fournie par les 
mines nouvelles, en supplément de la production ancienne. 



Section IV. — CHAPITRE III 

Du Luxe et de l'Emploi qu'il peut offrir à l'or des nouvelles 
mines. — (Pages 106 à Ut). 

Que faut-il penser du débouché qui serait ménagé par les déve- 
loppements toujours croissants du luxe? Sur ce point, il ne faut pas 
qu'on se fasse illusion : le siècle est moins fastueux qu^on ne le 
représente, ou plutôt il ne fait pas consister son fas'e à se donner 
beaucoup d'objets en or. Il aime la dorure, et, à en juger par Paris, 
il la répand dans les appartements, sur les meubles, les boiseries 
et les plafonds; mais, en fait de bijoux, il n'en fait d'or que de très 
légers. On fabrique beaucoup de bagues en or, de boîtes de montre 
en or, mais très peu de ces articles qui exigeraient une quantité un 
peu forte de ce métal. La preuve en est écrite dans les relevés des 
établissements qu'en France on nomme bureaux de garantie. 

Qui ne supposerait pas que dans la Grande-Bretagne, où une 
aristoci-atie opulente fait volontiers étalage de ses richesses, et où, 
depuis la paix de 1815, les fortunes commerciales se sont agrandies 
et multipliées à' un degré surprenant, la fabrication des objets en 
or a dû prendre un accroissetrient considérable? C'est pourtant le 
c intraire qui est vrai. J'ai sous l-^s yeux le relevé des opérations 
des bureaux anglais de garantie, depuis le commencement du siècle 
jusques et y compris ISoO, qui a été publié par M. Porter dans son 
excellent ouvrage du Pvourcs Nutlonnl. D'après ce tableau, la pro- 
gression de la fabrication des articles en or est i-estée, qui aurait 
pu le croire? en arrière de celle de la iiopulatlon. Ue la première 
période quinquennale du siècle à celle qui se clôt en 1850, l'aug- 
mentation de la quantité d'or qui a passé par ces bureaux est de 



XLIV AXXE.XES 

50 0/0 ; j>encI;uU le même intervalle, a progression de la population 
a été bien plus forte: elle a double. Puis, si l'on se rend compte 
de la quantité d'or absolue que cette fabrication exige, on est 
confondu de la trouver aussi faible. C'est un atome, en comparaison 
de l'extraction totale. Pendant la dernière période quinquennale du 
demi-siècle, la moyenne annuelle n'a été que de 7. 630 onces (216 kilo- 
gramuies). Indépendamment des indications de M. Porter, j'ai pu 
me procurer les chiffres relatifs aux deux exercices les plus voisins 
. (1855 et 1856). La moyenne est de 293 kilogrammes, en comptant ce 
qui est destiné à l'exportation. 11 faut dire que plusieurs articles, 
tels que les boîtes de montre, sont exclus de ce relevé; mais, qu'on 
double le total, qu'on le quadruple, qu'on le décuple, qu'on aille en- 
core au delà, à com'iien cela montera-t-il, en comparaison de la 
production actuelle du métal '/ 

De l'Angleterre, passons à la France. Ici, peu s'en faut qu'on 
n'observe de même, dans la fabrication des objets en or, un mou- 
vement en arrière par rapport à la population, lorsqu'on embrasse 
une certaine période, de près d'un demi-siecle aussi, dans laquelle 
est comprise, il est vrai, toute la durée de la Révolution. Necker, 
qui devait être bien informé, évaluait, en 1789, l'orfèvrerie fabri- 
quée en France, tant en argent qu'en or, à 20 millions de matière ; 
en 1821, ce n'était que 21.750.000 francs, ce qui faisait dire à M. de 
Humboldt: « Les tableaux publiés par M. le comte de Chabrol 
prouveraient donc, si les évaluations de Necker sont exactes, que 
l'état de l'orfèvrerie n'a pas considérablement changé. » [Essai sîh- 
la Nouvelle Espagne, édition de 1827, t. III, p. 467). M. de Hum- 
boldt aurait dû. ajouter que, l'emploi de l'argent ayant dû s'étendre 
parce que les couverts d'argent s'étaient beaucoup répandus, du mo- 
ment que pour l'ensemble des deux métaux le changement était in- 
signifiant, il s'ensuivait forcément que l'emploi de l'or avait dû. se 
restreindre. Depuis 18-21, une certaine progression se fait remar- 
quer en France. D'après les bureaux de garantie, la moyenne des 
années 1822-23-24 donne 3.039 kilogrammes pour l'or, et la moyenne 
des deux années closes au 1er janvier 1557 était de 8.185 ; mais de 
ces quantités il y a heu, comme on va le voir, de rabattre une partie 
pour tenir compte du vieux métal, de la vieille orfèvrerie ou bijou- 
terie qu'on remet au creuset. C'est donc le cas de dire, pour la 
France comme pour l'Angleterre, qu'un débouché aussi borné, s'ac- 
croissant aussi lentement, ne pourrait contribuer sérieusement à 
élever l'usage du précieux métal au niveau d'une production si 
graadement augmentée. 

En 1827, M. de Humboldt a évalué la quantité d'or qu'employaient 
la bijouterie et l'orfèvrerie à 9.200 kilogrammes pour toute l'Eu- 
rope ; mais de là il y aurait à retrancher l'or vieux que 
Necker supposait faire la moitié, mais que d'autres, qui cepeLdaut 
n'étaient pas en position d'être mieux informés, ont mis fort au- 
dessous. Portons au double l'or que manipulent ces industries au- 
jourd'hui et ne faisons aucune déduciion pour le vieil or que fournit 
la refonte des anciens bijoux et ornements; ce sera comme si nous 



ANNEXE ?^ XLV 

quadruplions l'emploi effectif de lor en 18^7, en admettant Hij-po- 
thé-e de Necker au fujet de la part pour laquelle la refoute du 
vieux entre dans la fabrication du neuf. Voilà donc le placement de 
1S.400 kilogrammes sur la production annuelle des mines. 

Afin d'avoir éyard largement à la petite quantité d'ariicles en or 
qui se fabriquent en dehors de l'Europe, dans les pays de la civili- 
sation occidentale ou chrétienne, je veux dire aux Etats-Unis et 
dans le reste de l'Amérique, mettons le total à 23.000 kilogrammes, 
année moyenne, pour la période décennale qui s'ouvre. C'est le porter 
bien haut, car ces 2o.000 kilogrammes, attribués ici à la bijouterie 
et à l'orfèvrerie, seraient indépendants de ce qu'il faudrait d'or pour 
deux annexes du même chapitre, la dorure et le galon, dont, dans 
un instant, nous tiendrons compte avec beaucoup d'ampleur. Oa 
voit par là quelle est la limite de ce que peuvent faire faire la bi- 
jouterie et l'orfèvrerie d'or pour empêcher ce métal d'être en excès 
sur le marché; c'est Lien éloigné de ce qu'il faudrait. 

Le monde, dira-t-on, a bien absorbé la masse de près de 40 mil- 
liards (1) d'argent ou d'or que l'Aménque a fournie depuis Chris- 
tophe Colomb. Eh ! sans doute, mais à quelle condition toute cette 
matière précieuse a-t-elle pu se placer? 

A la condition que la valeur de l'argent baissât dans le rapport 
de 6 à -1, et celle de l'or dans le rapport de 4 à 1. C'est moyennant 
un changement analogue (^sauf la proportion de la baisse, sur la- 
quelle je ne me prononce pas), et c'est ainsi seulement, que l'or 
qu'on extrait avec tant d'abondance des mines nouvelles parviendra 
à se colloquer quelque part. L'essai que je soumets aujourd'hui au 
public est destiné à prouver, non pas que cette production inusitée 
du précieux métal ne saurait rencontrer un emploi a aucune condi- 
tion, ce qui serait absurde, mais simplement qu'avec la valeur qu'il 
possède présentement par rapport à J'ensemble des autres marchan- 
dises en général, il ne pourrait réussir à s'écouler. Le genre liumaia 
n'est pas assez riche })our en payer aussi cher une masse aussi 
considérable, ni ne le sera de longtemps. Pour trouver une issue 
par où passer, il faut, de toute nécessité, que cette énorme extrac- 
tion s'abaisse fortement dans sa valeur. 

Mais n'anticipons pas sur la conclusion. Poursuivons l'énuraéra- 
tion des différents débouchés extraordinaires qui peuvent être ou- 
verts à la production extraordinaire de l'Australie et de la Californie, 
et, avant tout, finissons le compte du luxe : parlons de la dorure et 
des galons. A Paris, nous nous dorons beaucoup, nous prenons du 
galon d'une façon s urprenante. 

N'y a-t-il pas là une rons-ommation très grande qui permette 
aux producteurs d'or de placer leur matière i)récieuse presque 
indéfiniment, sans qu'elle ait à baisser de valeur? — Afin de ré- 
pondre à celte question, reiulons-nous conijite de la quantité de métal 



(1) En comptant pour le franc 4 grammes et demi d'ar-ent fin et 
29 centigrammes d'or. Ce sont lus termes pesés par la loi du 7 germinal 
an XI. 



XLVI ANNEXES 

qui est requife pour dorer une surface donnée. L'or, on le sait, est 
le plus malléable des mé'aux ; il l'est à un degré dont on se fait 
difficilement une idée lorsqu'on n'a pas interrogé la pratique. On le 
met en feuilles qui, par le progrès de l'industrie du battage, sont 
tellement minces aujourd'hui, que quatorze miile ne font que l'é- 
paisseur d'un millimètre, et, par conséquent, 14 millions de feuilles 
l'une sur l'autre occuperaient une épaisseur totale d'un mètre seule- 
ment. Avec un mètre cube d'or massif, qui, à la vérité, ne pèserait 
pas moins de 19.2:-)8 kilogrammes, on pourrait dorer une superficie 
de l./|00 hectares; avec 1.000 kilogrammes, on couvrirait d'or 72 hec- 
tares ou 720.000 mètres carrés. C'est un résultat qui confond l'inia- 
gination, Et pourtant, l'or qui sert à fa're les galons s'étend bien 
plus encore. Le fond des âls dont le ga'ou se tresse est d'argent, 
la surface seule est d'or, et avec un gramme d'or valant 3 fr. 44, 
on peut dorer un fil de 200 kilomètres de long. Dans une pièce d'or 
de 20 francs, il y a tout l'or nécessaire pour recouvrir un fil qui 
irait de Ca'ais à Marseille. 

Je pourrais faire remarquer eu'oi'e que, dans le calcul de ce qu'on 
peut faire de dorure avec un mètre cube d'or ou bien avec 1.000 ki- 
logrammes, j"ai parlé comme si c'était de l'or qu'on y employât ; 
supposition inexacte. 

L'expérience démontre que, pour tirer tout le parti possible de la 
malléabilité de l'or, il y a de l'avantage à y mêler une certaine pro- 
portion d'alliage qui diminue d'au'ant l'emploi du métal précieux. 
Il est vrai que cette proportion n'est pas grande ; elle est d'environ 
4 0/0, et nous eu ferons abstraction. 

Supposons maintenant que, dans un salon convenab'ement doré, 
il entre cinq mètres carres pleins de feuilles d'or ; c'est, je le crois, 
être assez large. Avec 1.000 kilogrammes, on pourrait donc dorer 
144.000 salons ou chambres, c'est-à-dire viigt fois au moins le nom- 
bre qui s'embellit ainsi tous les ans dans l'ensemble des rares villes 
où l'on dore l'incérieur des maisons. Avec ce qui resterait, quelle 
masse de cadres et de livres, de timbales d'argent, de couverts et 
d'é[)aulettes, et d'objets de toute sorte ne couvrirait-on pas de l'eclar, 
de l'or ! Qu'on augmen'e le nombre de feuilles par salon, qu'on 
enfle autant qu'on le voudra le nombre des livres ou des cadres 
dorés, et l'on n'arrivera encore à rien qui mérite qu'on s'y arrête. 

A Paris, où l'on bat à i)eu près la totalité de l'or qui sert à ia 
dorure par application en France et dans une partie de l'Europe, le 
battage n'opère pas sur plus de 1.1.50 à 1.200 kilogrammes. Je tiens 
le fait d'un homme fort honorable, qui était à la tèt.e de cette in- 
dustrie, et qui en possédait à fond la statistique (feu ]\1. Favrel, 
un des notables commerçants de Paris). 

La dorure par la voie humide, c'est-à-dire au moyen d'une disso- 
lution d'un sel d'or dans l'eau, ne consomme non plus qu'une très 
faible quantité de métal. De même, pour tout le galon de la passe- 
menterie de Paris ou de Lyon, il suffit d'un nombre médiocre de 
kilogi animes d'or. 

En définitive, pour les dorures de toute sorte, ainsi que pour toute 



ANNEXES XLVII 

espèce de passementerie en or, ce sera se placer au-dessus de Ja vé- 
rité que de porter à 10.000 kilogrammes la quantité d'or qui pourra 
être reclamée chaque année, d'ici à dix ans. Je raisonne toujours 
dans la supposition que le métal ne baisse pas de valeur; car, en- 
core une f-is, si la baisse se déclare fortement, il arrivera de l'or 
comme de tout autre article en pareil cas, Tusage s'en étendra, la 
consommation s'en accroîtra. 

Il est vraisemblable qu'au moment où j'écris, elle est loin d'at- 
teindre o.OOO kilogrammes. En ajoutant la quantité admise hypoihé- 
tiquement, de 10.000 kilogrammes, à celle que nous avons déjà sup- 
putée dans le même esprit de complaisance exti'ême, pour l'orlévrerie 
et la bijouterie, nous arriverons à un tmploi annuel de 3b. 000 kilo- 
grammes pour les ditieienis arts, pour les différentes formes de 
luxe. 

Voilà donc à quoi se réduit, pour l'écoulement de l'or fourni par les 
mines nouvelles, la fiortee du Juxe envisage tous divers as]>ects. C'es-t 
une véritable déception pour le statisticien qui aurait cru apercevoir 
là un débouché indéfini. On peut cependant se rendre raison d'une 
consommation aussi restreinte. L"é'alage de l'or en ustensiles plus 
ou moins massifs est le luxe des gens peu raffinés, dont l'œil s'est 
machinalement épris pour l'éclat d'un métal éblouissant et dont 
l'esprit se passionne pour une matière à laquelle le vulgaire attache 
l'idée de la richesse par excellence. C'est une magnificence réservée 
aux souverains chez les peuples primitifs ; c'était le faste des Incas, 
celui d'Attila et de Genséric; c'était l'orgueil des })euplade& sau- 
vages que les Européens trouvèrent en Amérique : ces pauvres in- 
digènes portaient des parcelles d'or tus]jendues au nez et aux 
oreilles. 

Nos nations intelligentes, dont le goût tst cultivé, ornent leurs 
appartements avec des éto^^es artistement tressées, qui offrent des 
dessins élégants et des couleurs brillantes ou délicates. Elles les 
embellissent avec des objets d'art, des sculptures de tout genre, 
des tableaux de toutes les écoles ou de fines gravures. Un luxe 
pareil est plus intelligent, il ett [>\us (onfoiniu à une civilisation 
avancée. 

Ce n'est pas que je veuille soutenir ici l'opinion que, dans un accès 
de raffinement idéaliste, les peuples civilisés s'appiètent à dédaigner 
désormais l'éclat de l'or; je représente seulement que l'observation 
de ce qui se i)asfe tous les jours sous nos yeux autorise à con- 
sidérer la passion du luxe comme inclinant volontiers vei s des satis- 
factions autres. A taiit faiie que de consacrer une grosse somme à 
un objet destiné à enibellir la demeure, on recherche de préférence, 
le plus souvent, quelque cl:ose qui se recommande autrement que 
par le poids qui y sera entré d'une matière aufasi coûteuse que l'or. 
L'homme de peu de goût peut être flatté de posséder quelque grand 
vase d'une substance qui vaut seize cents fois son poids en cuivre 
dix ou quinze mille fois son poids en fer, treize mille fois son poids 
en blé; mais cette cherté est tellement excessive, que, pour les jier- 
sonnes qui ont le sentiment du beau, alors même qu'elles sont 



XLVIII ANNEXES 

riches, c'est une objection qui les arrête, et elles se retournent d'un 
autre côté. Cependant, l'or n'en a pas moins sa splendeur incompa- 
rable, et s'il éprouvait dans sa valeur une forte baisse, il est pro- 
bable qu'alors, mais seulement alors, la mode lui viendrait dans une 
certaine mesure, sous la condition que le mérite de la forme égalât 
la beauté de la substance. 



LE LIBRE-ÉCHANGE 

ABANDONNÉ PAR LA VITICULTURE 



Sous ce titre, M. Lccouteux constate et com- 
mente clans le Journal d'Agriculture ■prcitique 
(Août 1889) le revirement d'idées qui s'est pro- 
duit parmi les anciens intransigeants du libre- 
échange. C'est là, dit-il, « un lait économique 
considérable que nous sommes heureux d'en- 
registrer dans ce journal qui n'a rien négligé 
pour contribuer à cette réaction. La viticulture 
entre décidément dans le giron protectionniste. 
Qu'elle y soit la bienvenue : c'est un renfort 
extrêmement important pour soutenir les pro- 
chaines luttes qui vont précéder l'expiration 
des traités de commerce, en 1892.» 

M. Lecouteux expose que rien n'est plus natu- 
rel qu'un pareil revirement. Il s'explique, il se 
motive par un changement dans notre situation 
économique : 

La France a été long-temps grand pays exportateur 
de vins de haute réputation, et alors les viticulteurs, 
placés dans la situation supérieure où se trouvait l^n- 
glcterre lorsqu'elle arbora, en 184G, la bannière de la 
liberté commerciale, les viticulteurs étaient les ardents 
cham])ions d'un régime qui cherchait h obtenir à 
l'étranger de faibles droits sur certains produits de 
notre exportation, à la condition de payer ces conces- 



L ANNEXES 

sionspai' un abaissement de droits d'entrée sur les pro- 
duits alimentaires et les matières premières de prove- 
nance extérieure. De là un véritable antagonisme 
d'intérêts entre la viticulture à peu près libre-échan- 
giste, et l'agriculture qui souffrait de ce régime de 
privilèges contre elle. 

^Maintenant, autre situation, autres idées, auire logi- 
que. Par suite du phylloxéra et autres fléaux viticoles, 
la France est devenue pays importateur de vins. Les 
viticulteurs étrangers lui font une rude concurrence, 
non seulement sur le marché universel, mais encore 
sur son marché national. Ses intérêts sont donc mena- 
cés. Elle tourne le dos au libre-échange. Elle est pro- 
tectionniste à la manière de toutes les industries qui 
ont à soutenir leurs positions. Elle tient des congrès. 
Elle écrit des livres. Elle émet des vœux tendant à ce 
que les vins ne soient plus compris dans les traités de 
commerce, absolument comme naguère les produc- 
teurs de céréales et de bestiaux demandaient à l'Etat 
de rester maître de ses tarifs pour ne consulter que les 
besoins de ses nationaux. 

L'agriculture a donné un bon exemple ;elleadésor- 
mais la viticulture pour alliée. Elle peut, dans une cer- 
taine mesure, compter sur les industries manufactu- 
rières, qui ont fini par comprendre que, dans notre 
pays d'égalité, le travail de notre population ne peut 
se soustraire à la loi des solidarités économiques, — 
que le temps des privilèges est passé, — que toutes 
les industries doivent être traitées sur le même pied 
par les douanes, tant qu'il y aura des douanes. 

Il peut se faire que des considérations électorales 
ne soient pas étrangères à ces protestations contre le 
régime anti-égalitaire de 1860. S'il en est ainsi, l'agri- 
culture, qui a le grand nombre électoral pour elle et 
qui n'est pas sans avoir appris à s'en servir au profit 
des saines idées économiques, l'agriculture ne peut 



ANNEXES LI 

que se féliciter des alliances qui la recherchent, parce 
qu'elle est une force, une puissance en mesure de faire 
des députés et des sénateurs tenant compte de ses 
droits, de ses besoins, de ses intérêts qui sont géné- 
ralement ceux du pays. Comprendre ainsi le suffrage 
universel, ce n'est donc pas servir des intérêts exclu- 
sifs, c'est soutenir ce qu'on a souvent appelé, à bon 
droit, le plus grand intérêt matériel du pays, c'est 
marcher dans les grands courants des solidarités éco- 
nomiques qui font dépendre nos prospérités indus- 
trielles des prospérités agricoles. 

Il y a cas de force majeure pourl'adhésion delà viti- 
culture au régime protecteur. Tandis que, d'une part, 
sa production diminuait par le phylloxéra et autres 
agents de destruction, on a vu, d'autre part, la produc- 
tion étrangère se développer proportionnellement à 
notre déficit, et, par conséquent, au profit qu'elle trou- 
vait à approvisionner notre marché. En 1884, les pays 
viticoles de l'Europe se classaient ainsi, eu égard au 
nombre d'hectolitres de vins qu'ils produisent par 
année moyenne : 

France 34.781.000 hectolitres 

Italie 27.000.000 — 

Espagne 20.500.000 — 

Auh-iche-Hongrie S.SOO.OJO — 

Porliigal 4.500.000 — 

Allemagne 3.500.000 — 

Russie d'Europe (1) 2.000.000 — 

Elats du Danube 1.500.000 — 

Grèce 1.500.000 — 

Suisse GOO.OOO — 

Total pour l'Europe . . . 104.181.000 hectolitres 

(I) La Russie développe, avec un soin particulier, ses vignoble? 
de Crimée et du Caucase. 11 fau.lr.i compter bientôt avec cette viti- 
culture qui dispose de riches arrosages. 



LU ANNEXES 

La valeur de cette production européenne serait, 
d'après notre statistique, de 5 milliards de francs. 

La statistique ajoute à ces pays d'Europe : 

L'Algérie, pour 800.000 lioclolilres. 

Madère 18 à 20.000 - 

Le cap de Bonne-Espérance . . 18 îi 20.000 — 

L'Australie 70.000 — 

Les Etats-Unis 800. COO — 

En somme, la vigne se propage dans les cinq par- 
ties du monde, et le commerce international en reçoit 
un tel contre-coup quMl n'est pas étonnant que le prin- 
cipe du libre-échange, si vigoureusement soutenu 
naguère par une école animée des plus beaux senti- 
ments humanitaires, soit abandonné, jusqu'à de meil- 
leurs temps, par une partie de ses adeptes qui se sont 
justement émus des ruines et des efforts de nos labo- 
rieux vignerons. 

Il y a d'ailleurs des chiffres qui motivent ces con- 
versions auxquelles nous applaudissons. On a dit qu'il 
y a plus de joies au ciel pour un pécheur repentant 
que pour dix arrivants qui n'ont jamais péché. Bien- 
venus soient donc nos libre-échangistes de la veille. 
Ils nous sont un renfort auquel nous devons attacher 
beaucoup de prix. 

Le phylloxéra, au dire de M. Tisserand, qui a suivi 
pied à pied sa marche envahissante, date de 1870-71 
pour la France, mais ce n'est guère qu'en 1874 qu'il 
s'est manifesté avec une intensité vraiment désolante. 
Il a détruit complètement un million d'hectares de 
vignes qu'il a fallu arracher. Un demi-million d'hec- 
tares sont gravement atteints. Notre production vini- 
cole est réduite de moitié. Et s'il est vrai, comme l'ob- 
serve justement M. Tisserand dans sa statistique offi- 
cielle de 1882 publiée en 1887, que nos exportations de 
vins ne soient pas sensiblement diminuées, il est de 



ANNEXES 



LUI 



fait à prendre en sérieuse considération que, depuis 
1878, il y a une progression très accentuée dans nos 
importations. Voyons plutôt ce tableau parlant : 



VINS DE TOUTES SORTES 





Production 


Importation 


Esportatioc 


Années 


hectolitres 


hectolitres 


h ctolitres 


1874 . . 


63.146.000 


681.000 


3.232.000 


1875 . . 


83.836.000 


292.000 


3.731.000 


1876 . . 


41.847.000 


676.800 


3.331.000 


1877 . . 


56.405.000 


707.000 


3.102.000 


1878 . . 


48.729.000 


1.603.000 


2.795.000 


1879 . . 


25.770.000 


2.938.000 


3.047.000 


1880 . . 


29.067.000 


7.219.000 


2.488.000 


1881 . . 


31.139.000 


7.839.000 


2.572.000 


1882 . . 


30.886.000 


7.537.800 


2.618.000 


1883 . . 


36.029.000 


8,981.000 


3.085.000 


1884 . . 


34.781.000 


8.118.000 


2.470.000 



A la suite de ce tableau, M. Tisserand ajoute : «Le 
fait du maintien de nos exportations en vins pendant 
que nos récoltes diminuaient, s'explique aisément : la 
France tire de l'étranger ce qui lui manque pour sa 
consommation intérieure et garde en réserve pour la 
consommation étrangère ses vins de grande qualité, 
auxquels rien ne saurait suppléer. » Après cette très 
juste observation, on comprend pourquoi la ville de 
Bordeaux a été longtemps l'une des arches saintes du 
libre-échange. Dans ce même ordre d'idées, on n'a pas 
non plus à s'étonner des doctrines économiques qui 
jouissent de la faveur du commerce marseillais. Tant 
il est vrai que chacun prêche pour son saint ! Tant il 
est rationnel, comme conséquence de ces habitudes, 
que le législateur recherche, non l'intérêt de telle ou 
telle ville, mais l'ensemble des intérêts publics ! 

Certes, on ne peut pas accuser nos vignerons d'avoir 



LIV ANNEXES 

jctc le manche après la cognée, pas plus qu'on ne 
peut i^eprocher à la science et à l'agriculture officielle 
de ne pas les avoir aidés dans l'œuvre nationale de la 
reconstitution de nos vignobles. L'argument de la 
routine demandant la protection de la douane n'est pas 
de mise dans notre question viticole. Tout a été fait 
par la chimie, par la pathologie végétale et par 
les pouvoirs publics, pour lutter contre des fléaux se 
succédant les uns auxautres. Et cependant, de guerre 
lasse, il a fallu ou il faudra recourir aux accroisse- 
ments de droits contre les vins étrangers, contre les 
vins fraudés au dehors, contre les vins de raisins secs. 
Bref, ce qu'on avait blâmé pour l'agriculture en 
détresse, quoique cherchant à se sauver par la S(;ience, 
il a fallu se résigner à le faire comme moyen de salut 
pour la vigne. Il y avait maladie de la vigne, c'est 
vrai ; il n'y avait pas maladie des blés et des bestiaux, 
c'est encore vrai. Mais s'il y avait dissemblance à 
cet égard, il y avait incontestablement similitude 
dans cette situation, à savoir que les pi'.ys qui se 
sont lancés dans les plantations de vignes se sont pré- 
sentés dans la lutte commerciale avec une somme 
d'avantages qui leur permettaient d'écraser notre 
marché. Fallait-il donc moins boire de vins en France, 
fau'e de vins français ? On a plus d'une fois, et non 
sans une pointe d'ironie, posé cette question comme 
on l'avait posée pour le blé et la viande; mais il est à 
croire que la question n'a pas arrêté certains libre- 
échangistes, car ils ont, comme l'agriculture, réclamé 
le secours de la douane. Evidemment, ils ont pensé 
qu'il y avait un puissant intérêt à reconstituer notre 
vignoble pour que, bientôt, la France viticole rendit le 
travail à ses légions d'ouvriers et le vin à ses nombreux 
consommateurs de l'intérieur et de l'étranger, sans 
parler ici de l'urgence qu'il y avait à mettre fin aux 
perturbations que la forte diminution des revenus 



ANNEXES LV 

avait produites parmi les pi^opriétaircs de vignobles. 
Onavait dit aussi, en d'autres temps, que la France, 
manquant de pain et de viande, devait chercher ail- 
leurs ces denrées alimentaires de première nécessité. 
Il est consolant de voir aujourd'hui qu'on ne s'est pas 
attardé dans le môme genre d'argumentation pour le 
vin. Bref, c'est un gros chiffre que celui qui exprime 
le nombre d'adhérents que le phylloxéra et le mildew 
ont conquis au principe de la protection. Encore une 
fols, il n'y a pas à s'en défendre ; cette conversion des 
libre-échangistes viticulteurs ou défenseurs de la viti- 
culture, c'est une adhésion en toutes règles aux prin- 
cipes posés par l'agriculture lorsque, pour se recons- 
tituer en vue des plus hauts rendements obtenus par 
de meilleurs procédés d'exploitation du sol, elle a 
voulu se défendre contre la concurrence étrangère. En 
cela, on a fait de l'opportunisme économique par excel- 
lence. On a préféré pourvoir aux exigences du présent. 
Plus tard, alors que la France produira son pain, sa 
viande, son vin, on verra ce qui doit être tenté en 
matière de commerce extérieur plus ou moins libre, 
^lais alors, comme maintenant, il sera utile de compa- 
rer la situation de notre production avec la situation 
des productions similaires de l'étranger, car si nous 
progressons, il faudra bien admettre que les étrangers 
ne se seront pas endormis sur leurs lauriers. 

Il n'y a rien de tel, en notre pays, que de profiter 
des élections législatives pour faire prévaloir les prin- 
cipes qui, en temps ordinaire, restent à l'état d'espé- 
rances. 



31 



ACTE DE NAVIGATION DE L'ANGLETERRE 

PASSÉ AU PARLEMENT, l'AN 1660 (l) 



Le Seigneur ayant voulu, par une bonté particu- 
lière pour l'Angleterre, que sa richesse, sa sûreté, ses 
forces consistassent dans sa marine, le roi, les Sei- 
gneurs et les communes, assemblés en Parlement, ont 
ordonné que, pour l'augmentation de la marine et de 
la navigation, l'on observera dans tout le royaume le 
règlement suivant : 

I. A commencer du premier jour de décembre 16G0, 
il ne sera apporté ni emporté aucunes denrées ni 
marchandises dans toutes les colonies appartenantes 
ou qui appartiendront à S. M. ou à ses successeurs, 
en Asie, Afrique et Amérique, que dans ses vaisseaux 
bâtis en pays de la domination de l'Angleterre, ou qui 
appartiendront véritablement et réellement aux sujets 
de S. M. ; et des uns et des autres, le maître et les 
trois quarts des matelots au moins seront anglais. 
Les contrevenans seront punis par la saisie et con- 
fiscation de leurs vaisseaux et marchandises, dont le 
tiers appartiendra au roi, l'autre tiers au gouverneur 
de la colonie où se fera la saisie, et l'autre aux juges 
et dénonciateurs. Tous les amiraux et officiers ayant 
commission de S. M., pourront saisir les vaisseaux 
contrevenans partout où ils les trouveront ; et seront 



(1) Extrait d'une publicaiion intitulée: Traité de commerce et de 
navigation entre la France et la Crande-Dretagne, ratifié en 1886, etc. 
Paris, Ant. Baillet, 71, rue Sainte-Anne, 1814. 



LVIII ANNEXES 

les dits vaisseaux réputes prises faites sur les ennemis, 
et partagées comme telles. La moitié de leur valeur 
appartiendra au roi, et l'autre sera partagée entre le 
capitaine et l'équipage du vaisseau qui les aura 
arrêtées. 

II. Il est encore ordonné qu'aucune personne née 
hors des Etats de S. M., qui ne sera point naturalisée, 
ne pourra exercer, après le premier février 1G61, au- 
cun commerce, pour lui ou pour les autres, dans les 
dites colonies, sous les peines ci-dessus portées. Les 
gouverneurs des dites colonies seront tenus dorénavant 
de prêter serment publiquement, de faire observer les 
lois y mentionnées ; et ils seront déposés, quand il y 
aura preuve qu'ils aient négligé en aucune façon de 
les faire observer. 

III. Il est encore ordonné qu'aucunes marchandises 
du crû de l'Asie, de l'Afrique ou de l'Amérique, ne 
pourront être apportées dans aucuns pays et terres de 
l'obéissance de S. M., dans des vaisseaux tels que 
ceux ci-dessus spécifiés, sous peine de saisie et de 
confiscation contre les contrevenans. 

IV. Il est encore ordonné que les marchandises et 
denrées de TEurope ne pourront être apportées en 
Angleterre par d'autres vaisseaux que par ceux qui 
sortiront des ports des pays où se fabriquent les mar- 
chandises et croissent les denrées, sous les peines 
ci-dessus exprimées. 

V. Il est encore ordonné que le poisson de toute 
espèce, et même les huiles et fanons de baleine, qui 
n'auront pas été pêches pur des vaisseaux anglais, et 
seront apportés en Angleterre, payeront la douane 
étrangèi'e en double. 

VI. Il est encore défendu à tous vaisseaux qui ne 
seront pas anglais, et conformes aux règles ci- dessus 
exprimées, de charger quoi que ce soit dans un port 
d'Irlande ou d'Angleterre, pour le porter en aucun 



ANNEXES LIX 

autre endroit des Etats de S. M. : le commerce de port 
en port n'étant permis qu'aux seuls vaisseaux anglais, 
et ce, sous les mêmes peines de saisie et de confisca- 
tion. 

VII. Il est encore ordonne que tous vaisseaux qui 
jouiront de toutes les diminutions faites ou à faire sur 
les droits de douane, seront les vaisseaux bâtis en An- 
gleterre, ou ceux qui, étant de construction étrangère, 
appartiendront aux Anglais; les uns ou les autres 
ayant au moins le maître et les trois quarts do l'équi- 
page anglais. S'il se trouve, à l'arrivée de quelques 
vaisseaux, que les matelots étrangers y soient en plus 
grand nombre que !e quart do l'équipage, il sera fait 
preuve que la maladie ou les ennemis auront été cause 
de l'altération, et ce, par serment du maître et des 
principaux officiers du vaisseau. 

VIII. Il est encore ordonné qu'aucune denrée ni 
marchandise du crû ou manufacture de Moscovie, non 
plus que les mâts et autres bois, le sel étranger, la 
poix, le goudron, la résine, le chanvre, le lin, les rai- 
sins, les figues, les prunes, les huiles d'olive, toute 
sorte de blés et de grains, le sucre, les cendres à savon, 
le vin. le vinaigre, les eaux-de-vie, ne pourront, après 
le 10 avril 16G1, être apportés en Angleterre que dans 
des vaisseaux tels que ci-dessus. La même chose est 
ordonnée pour les raisins de Corinlhe et autres mar- 
chandises des Etats du Grand-Seigneur, après le 
21 septembre IGGl. Nous exceptons seulement ceux 
des vaisseaux étrangers qui sont bâtis dans les lieux 
ou pays où croissent ces denrées, ou bien où l'on a 
coutume de les embarquer: à condition, toutefois, 
que le maître ou les trois quarts de ré([uipage seront 
naturels du pays d'où viendra le vaisseau ; sans quoi, 
il serait sujet à saisie et confiscation. 

IX. Il est encore ordonné que, pour prévenir les 
fausses déclarations que font les Anglais, en décla- 



LX ANNEXES 

rant que les marchandises qui sont à des étrangers 
leur appartiennent; que tous les vins de France 
et d'Allemagne qui seront apportés dans les Etats 
de S. M., après le 30 octobre 16G6, sur d'autres 
que sur des vaisseaux anglais tels que ci-dessus, 
payeront les droits du roi, et ceux des villes et 
ports où ces vins seront apportés, comme marchan- 
dises appartenantes à des étrangers ; et tous les bois, 
sel étranger, poix, goudron, résine, chanvre, lin, 
vins d'Espagne et de Portugal, et autres marchan- 
dises mentionnées ci-dessus, qui seront apportés en 
Angleterre après le 10 avril 1661, sur d'autres vais- 
seaux que des vaisseaux anglais, et les raisins de Co- 
rinthe et autres marchandises du crû et manufac- 
tures des Etats du Grand-Seigneur, après le 10 sep- 
tembre 1661, seront réputés appartenir aux étrangers, 
et payeront comme tels. 

X. Et pour prévenir les fraudes dont on pourrait se 
servir, en achetant et déguisant les vaisseaux étran- 
gers, il est ordonné qu'après le 10 avril 1661, aucun 
vaisseau de construction étrangère ne sera réputé an- 
glais et ne jouira des privilèges à eux accordés, jus- 
qu'à ce que les propriétaires des dits vaisseaux aient 
fait apparaître aux directeurs de la douane, de leur 
demeure ou de la plus prochaine^ sous leur serment, 
que les dits vaisseaux leur appartiennent de bonne foi, 
disant la somme qu'ils en auront payée, de qui ils les 
auront achetés, ainsi que le temps et les lieux où se sera 
fait l'achat, quels sont leurs bourgeois, s'ils en ont, 
lesquels bourgeois seront tenus de comparaître devant 
les dits directeurs ; et tous ensemble jureront que les 
étrangers n'ont aucune part ni portion, directement 
ni indirectement ; après quoi l'officier de la douane 
leur donnera un certificat, moyennant lequel les dits 
vaisseaux seront réputés de construction anglaise. 
Sera fait un duplicata dont les dits directeurs qui 



ANNEXES LXI 

seront en Angleterre, enverront le double à Londres, et 
ceux qui sont en Irlande, à Dublin, pour y en être tenu 
un bon et fidèle registre. Tous les officiers qui auront 
contrevenu aux règlements énoncés ci-dessus, après le 
10 avril 1616, perdront leurs places et leurs gouverne- 
ments, ainsi que ceux qui auront permis aux vaisseaux 
étrangers les commerces qui leur sont prohibés. 

XI. Il sera permis cependant aux vaisseaux anglais 
tels que ci-dessus, d'apporter dans tous les Etats de 
Sa Majesté les denrées et marchandises du Levant, 
quoiqu'ils ne les aient pas chargées dans le lieu où elles 
croissent et sont travaillées, quand les dits vaisseaux 
les auront embarquées dans un autre port qui sera 
dans la Méditerranée, au delà du détroit de Gibraltar. 

XII. La même chose aussi aux mêmes vaisseaux 
pour les marchandises et denrées des Indes orientales, 
qui au'ont été embarquées dans un port situé au delà 
du cap de Bonne-Espérance. 

XIII. Il sera encore permis aux dits vaisseaux de 
charger en Espagne les marchandises des Canaries et 
autres colonies d'Espagne ; et en Portugal, celles des 
Açores et autres colonies du Portugal. 

XIV. Le présent acte ne s'étendra point aux denrées 
ni marchandises qu'il apparaîtra avoir été prises sur les 
ennemis de l'Angleterre, sans intelligence, ni fraude, 
parles vaisseaux anglais, tels que ci-dessus, et porteurs 
d'une commission de S. M. ou de ses successeurs. 

XV. Le dit acte ne s'étendra pas non plus aux 
vaisseaux de construction écossaise, dont les trois 
quarts de l'équipage seront écossais, lesquels appor- 
teront du poisson de leur pcchc en Angleterre, du blo 
ou du sel d'Ecosse; les dites marciiandises ne paieront 
pas les droits de douane, comme appartenantes à des 
étrangers. L'huile dite de iNIoscovic, qui sera apportée 
d'Ecosse par les vaisseaux anglais tels que ci-dessus, 
jouira des mêmes avantages. 



LXII ANNEXES 

XVI. Il est encore ordonné que tout vaisseau fran- 
çais qui, après le 20 octoljre 1660, abordera en quel- 
que lieu que ce soit d'Angleterre et d'Irlande, pour y 
embarquer ou débarquer des passagers et marchan- 
dises, payera aux receveurs du roi cinq schellings 
du tonneau, et le port du dit vaisseau sera estimé par 
l'officier du roi. Les dits vaisseaux français ne pour- 
ront sortir du port ou havre, avant de payer le dit im- 
pôt, qui continuera tant que l'impôt de 50 sous par 
tonneau sera levé en France sur les vaisseaux des 
sujets du roi, et même truis mois après qu'il aura été 
supprimé. 

XVII. Il est encore ordonné qu'après le 1" avril 
1661, les sucres, tabacs et autres marchandises pro- 
venant du crû de nos colonies, n'en pourront être ap- 
portés en Europe, que dans les lieux de l'obéissance 
de S. M., où Ton sera obligé de débarquer les dites 
marchandises, sous peine de saisie et de confiscation. 
Les vaisseaux qui partiront des ports de S. M. en Eu- 
rope pour les colonies d'Asie, d'Afrique et d'Amériqi.e, 
seront tenus de donner caution, dans le lieu de leur 
départ, de mille livres sterling, s'ils ne passent pas 
cent tonneaux, et de deux mille livres sterling, si le 
vaisseau est d'une plus grande charge, qu'ils rappor- 
teront leurs retours dans un port des Etats de S. M. ; 
les dits vaisseaux, en partant des colonies pour l'Eu- 
rope, seront tenus de passer une déclaration contenant 
la quantité et qualité de leur chargement, par devant 
le gouverneur, avec l'obligation de le débarquer en 
Angleterre ; et les gouverneurs, après le l^»" janvier 1661, 
seront obligés d'envoyer des copies de ces déclarations 
aux directeurs de la douane de Londres. Ne pourront 
aussi les dits gouverneurs donner pratique à aucun 
vaisseau, qu'il n'ait fait apparaître qu'il est anglais et 
conforme aux règlemens, et produit ses congés expé- 
diés par les officiers do S. M. 



L'ARTICLE 11 



nu 



TRAITE DE FRANCFORT 



Beaucoup de personnes croient que l'article 11 du 
Traite de Francfort, dont la France a tant pâti, doit 
prendre fin avec l'ensemble de nos traités de com- 
merce, le P'' février 1892. 

C'est là, malheureusement, une erreur. Cet article 11, 
comme le traité lui-même, a une durée illimitée et il 
ne pourrait être modifié que par un accord commun — 
fort peu probable — entre l'Allemagne et la France, 
ou par une rupiure violente du traité... 

INIais comment, dira-t-on, nos négociateurs ont-ils 
pu consenlir à signer cet article si contraire aux inté- 
rêts de notre pays ? 

Quelques mots sont nécessaires pour expliquer les 
raisons, fort peu connues, en effet, qui ont présidé à 
cette détermination. 

Lors des négociations de Francfort, quand on vint à 
examiner quels devraient être les rapports entre les 
deux pays : P'rancc et Allemagne, au point de vue 
commercial, — le traité de 18G3 qui les liait étant 
abrogé par la guerre, — M. de Bismarck fit observer 
que, dans l'état des choses, il serait bien malaisé, bien 
délicat de conclure une nouvelle convention commer- 
ciale, et il proposa nettement que les deux puissances 



LXIV ANNEXES 

s'accordassent mutuellement le traitement de la nation 
la plus favorisée. 

M. Pouyer-Quertier, celui de nos négociateurs qui 
s'occupait spécialement de cette question , était pro- 
tectionniste ; protectionniste aussi ^l. Thiers, alors 
président de la République. 

M. de Bismarck, au contraire, tenait encore ouverte- 
ment pour le libre-échange et les traités de commerce. 

M. Pouyer-Quertier lui en fît l'observation et lui dit 
que ni lui ni M. Thiers n'avaient l'intention de renou- 
veler les traités, du moins dans leur teneur actuelle, 
et qu'il lui devait cette déclaration pour ne pas sur- 
prendre sa bonne foi, à lui, libre-échangiste. 

— Qu'à cela ne tienne, répondit INI. de Bismarck, je 
suis libre-échangiste, c'est vrai, mais le mieux pour- 
tant est de conclure selon que je vous le demande. 

Et cela fut fait. Il fut stipulé que les deux nations 
jouiraient, réciproquement l'une chez l'autre, du traite- 
ment de faveur qu'elles accorderaient à l'une quel- 
conque des six puissances suivantes : Angleterre, Bel- 
gique, Pays-Bas, Suisse, Autriche et Russie. 



M. Pouyer-Quertier pouvait croire alors qu'il avait 
fait une bonne affaire pour la France qui, dans sa 
pensée, devait relever ses tarifs de douane, tandis que 
l'Allemagne laisserait les siens à des taux assez bas. 

Ce fut le contraire qui arriva. 

M. Pouyer-Quertier tomba du pouvoir et jNI. Thiers 
aussi ; nos traités de commerce furent prorogés et 
finalement refaits en 1881, sur des bases fort libé- 
rales. 

Et pendant ce temps, dès 1879, M. de Bismarck, qui 
avait totalement changé d'opinion en matière écono- 
mique, fit refaire le tarif général allemand, avec des 



ANNEXES LXY 

taxes fort élevées, et il renonça au système des traités 
de commerce. En d'autres termes, pendant que, con- 
trairement à ce qu'avait voulu et cru notre négocia- 
teur, la France restait libre-échangiste, l'Allemagne, 
elle, devenait protectionniste. 

Voilà pourquoi cet article 11, qui pouvait nous être 
avantageux, nous a été si nuisible. On peut voir, par 
ce qui précède, que c'est parce que nous l'avons bien 
voulu, car en 1881, quand nous avons refait nos traités 
de commerce, M. de Bismarck avait déjà opéré son évo- 
lution économique, qui date de 1879. 

Les concessions que nous faisions à la Belgique, à 
la Suisse et aux autres, nous devions bien savoir que 
nous les accordions aussi à l'Allemagne, ipso facto et 
sans aucune réciprocité; et elle en a largement profité, 
comme on va le voir. 



Les résultats de ce double mouvement économique 
en sens inverse, les voici. Sans remonter trop loin, 
l'on constate que dans la période de 1876 à 1886, en 
dix ans, l'Allemagne a vendu en moyenne à la France, 
par an, pour 416 millions de francs de ses marchan- 
dises, alors que la moyenne de notre exportation 
en Allemagne n'a été que de 341 millions, ce qui 
nous met en déficit de 75 millions par an, soit, en dix 
ans, 750 millions, un joli chiffre. Encore faut-il dire 
qu-e dans notre exportation en Allemagne, beaucoup 
de marchandises sont pour la Ilussie ou pour l'Au- 
triche et sont sorties de notre douane sous la rubrique 
Allemagne. Cela grossit l'écart à notre préjudice. 

J'ajoute tout de suite que notre industrie et notre 
commerce ont été effrayés de ce débordement de pro- 
duits allemands qui, en 1876, avait dépassé le chiffre 
énorme de 476 millions et demi. 



LXVI ANNEXES 

On s'est mis en devoir de lutter, et peu h peu on a 
réussi à refouler en partie cette invasion, puisque, en 
1887, rAUcmagno ne nous a vendu que pour un peu 
moins de 322 millions de ses produits. Il y a donc une 
sensible différence avec le chiffre de 1876. 

Il n'en est pas moins vrai que nos voisins nous en- 
voient encore pour plus de 141 millions de francs d'ob- 
jets fabriqués, dont beaucoup ont chez nous leurs simi- 
laires. 

En laissant de côté les cotonnades d'Alsace, on 
trouve encore les tissus de laine pour 13 millions de 
francs environ ; les tissus de soie pour 8 millions et 
demi; les papiers, cartons, gravures, lithographie 
pour plus de 15 millions ; les machines et mécaniques 
et ouvrages en métaux pour près de 23 millions ; les 
poteries, verres et cristaux pour près de 7 millions; 
la bimbeloterie pour 6 millions; les meubles pour 
3 millions ; les ouvrages en écume de mer pour près de 
3 millions, et pour des sommes variant de 1 à 2 mil- 
lions : l'horlogerie, la bijouterie, les vêtements confec- 
tionnés, etc., etc. 

Nous fabriquons en France tous ces objets; pour- 
quoi nous en vient-il d'Allemagne? Par deux raisons : 
la première, c'est à cause du bon marché de ces pro- 
duits, presque tous d'ordre inférieur; la seconde, c'est 
à cause des droits de douane peu élevés que paient à 
notre frontière ces produits allemands, à la faveur du 
traité de Francfort. 



Or, maintenant qu'on sait d'où vient le mal et les 
résultats fâcheux qu'il a produit*', le remède sera 
peut-être facile à trouver. 

Nous entrons, virtuellement, dans la période élec- 
torale. Une des premières besognes qui s'imposera à 
la prochaine Chambre, c'est de régler la question éco- 



ANNEXES LWII 

nornique et de prendre une resolution à propos des 
traités de commerce qui expirent en 1892. 

Les électeurs, au lieu de nommer des politiciens qui 
traitent un peu cavalièrement ces graves intérêts, 
feront bien de choisir des hommes d'affaires qui y re- 
garderont à deux fois avant de livrer à nouveau l'in- 
dustrie et l'agriculture françaises à l'Allemagne, en 
concluant des traités nDuveaux. 

Car tout ce qui sera fait pour ou avec l'une des six 
puissances que je viens d'indiquer profitera surtout à 
l'Allemagne, au détriment de notre propre production 
intérieure. 

[Petit Journal du 25 août 1889.) 

Thomas Grimm. 



LA -FABRIQUE LYQ.NxNAISE 



Beaucoup de personnes se demandent encore com- 
ment il se fait que la fabrique lyonnaise reste attachée, 
en matière économique, au principe absolu du libre- 
échange, alors que toutes ou presque toutes les indus- 
tries françaises, et la viticulture elle-même, en sont 
venues à répudier cette doctrine qu'elles jugent nuisi- 
ble à leurs intérêts aussi bien qu'à l'intérêt général. 

Ceux qui se font cette question et manifestent cet 
étonnement ignorent, sans doute, ce que c'est que la 
fabrique lyonnaise, ce qu'est, pour parler plus correc- 
tement, le fabricant lyonnais. Ils pensent que cette 
industrie est une industrie comme une autre, ayant 
ses risques industriels et les charges énormes des 
usines, des métiers, de tout un personnel de travail- 
leurs, comme les fîlateurs et les tisseurs de laine, de 
coton, de lin, de chanvre. 

Nullement; le fabricant lyonnais ne fabrique rien du 
tout, et le plus souvent c'est bien plus sur la valeur de 
la soie que sur la valeur du travail qu'il opère. Le 
fabricant lyonnais n'a pas de fabrique; il achète la 
soie et la fait tisser par des ouvriers ou d'autres entre- 
preneurs, à leurs risques et périls et non au sien. Et 
ainsi il a su se soustraire aux risques qui incombent 
aux autres industriels. 

Ne nous croit-on pas ? Eh bien ! voici un témoignage 
d'une autorité incontestable. C'est celui de M. Aynard, 
delaChambre de commerce de Lyon, qui connaitmieux 
que personne en France comment les choses se passent. 
Or, voici ce qu'il écrit dans une étude qu'il vient de 
publier sous ce titre : « Lyon en 1889. » 

« Sauf queliiue.s exceptions, le fabricant lyonnais ne possède 
ni métiers ni usines; il emploie les métiers et les usines des 



■LXX ANNEXES 

autres. Il évite ainsi les deux plus grands dangers de l'indus- 
triel : le capital englouti dans les immobilisations, puis la 
production outrée et'intempestive parce (ju'il faut faire mar- 
cher l'usine ou les métiers que les frais généraux constants 
dévorent dans l'inaction. C'est pourquoi notre fabricant peut 
ne point s'enrichir, mais il succombe très rarement. Une 
faillite de fabricant atteignant quelque importance est chose 
à peu près inconnue à Lyon. 

» Ce qu'il . y a d'étrange, c'est que cette organisation, qui 
subsiste dans les petits ateliers de la ville en vertu delà cou- 
tume de plusieurs siècles, a été appliquée au métier mécani- 
que, qu'on a commencé à employer vers \ 860. Par ce sj^stème, 
le fabricant Ij'^onnais n'est point un industriel pur... Il four- 
nit le capital, la matière première, la création, l'indication 
et le choix de l'article, et court le risque commercial ; l'ou- 
vrier lui apporte à forfait et l'outil et le bras, tandis que 
dans les autres industries le patron a tout à sa charge : le 
bras est donné contre un salaire. 

» Le fabricant lyonnais ne possède pas davantage les magni- 
fiques ateliers dans lesquels se [)répare ou s'achève le tissu : 
ateliers de teinture, d';i,pprêts, de gaufrage, d'impression, 
qui recouvrent avec tant d'art les misère? de l'étoffe brute du 
charme de la couleur, ou bien lui donnent l'illusion de la 
richesse, n 

Donc le fabricant lyonnais n est point un industriel 
2'jur... et ne court que le risque commercial; c'est sur 
l'ouvrier, sur le travailleur à salaire, qu'il rejette le 
risque industriel; c'est le travailleur qui fournit le 
capital industriel lui-même. 

A-t-on jamais écrit quelque chose de plus prolîant? 
Le fabricant lyonnais a une situation analogue à celle 
du négociant en vins, de Bordeaux; c'est un simple 
commerçant, échappant au risque de la production et 
qui, par conséquent, est assez indifférent à la question 
de travail, ayant surtout un intérêt de spéculation. 
C'est M. Aynard qui nous le dit et l'aveu est précieux 
à recueillir, venant de lui. 

On conçoit, dès lors, pourquoi la Chambre de 
commerce de Lyon, une des seules et dernières, avec 
celle de Bordeaux, insiste encore pour ce qu'elle 



ANNEXES LXXI 

appelle la liberté commerciale. Cette liberté est 
surtout nécessaire aux échanges commerciaux, à la 
spéculation dont la soie est l'objet. 

Le Bulletin consulaire du mois de mai dernier 
publiait justement un rapport adressé à M. le Ministre 
des affaires étrangères par M. Amédée Marteau sur la 
situation du commerce et des industries en Suisse. Un 
chapitre spécial y est consacré à la soie, et nous y 
trouvons des appréciations qui expliquent bien pour- 
quoi le commerce — nous ne disons pas l'industrie — 
de la soie a besoin de la liberté commerciale. 

« La soie n'est pas seulement une matière première 
pour l'industrie, dit M. Amédée Marteau ; elleestaussi 
l'objet d'un commerce d'échanges très actif et d^une 
spéculation internationale très animée. C'est à ce 
point de vue qu'on doit se placer pour bien compren- 
dre les motifs qui portent ceux qui s'y livrent à reven- 
diquer la liberté commerciale la plus large possible, 
et à repousser toute taxe douanière qui serait une 
entrave à ces échanges de nation à nation. » 

Après avoir énuméré les échanges de soies grèges 
et moulinées — matière première — entre la France, 
la Suisse et l'Italie; après avoir montré que la Suisse, 
par exemple, après avoir acheté à l'étranger pour 113 
millions de soies et filoselles moulinées, en revend 
pour 67 millions de francs, c'est-à-dire 50 pour 100 du 
total, le rapporteur ajoute : « On comprend bien qu'il 
faille, à ces opérations préliminaires et à cette spécu- 
lation, la plus grande liberté de mouvements. » 

Et il la faut, assurément, car souvent on voit opé- 
rer sur la soie des syndicats internationaux, pour 
déterminer la hausse ou la baisse, comme cela a eu 
lieu en 1887, époque à laquelle un consortium franco- 
italo-suisse fit, par l'achat de tous les stocks dispo- 
nibles, une hausse artificielle de 2 à 3 francs par kilo- 
gramme. 

32 



LXXII ANNEXES 

C'est donc une industrie à part que l'industrie de la 
soie, et nullement semblable à toutes les autres. Cela 
ressort avec la dernière évidence de ce qu'écrit M. Ay- 
nard. Sans responsabilité industrielle, le fabricant 
lyonnais est bien plus libre de ses mouvements, et l'un 
de nos confrères, en appréciant cette situation, a pu 
écrire ce qui suit : 

(( On conçoit quelle liberté d'allures cette organisa- 
tion donne au fabricant lyonnais. Plus ses responsa- 
bilités sont réduites, plus son initiative peut être 
hardie et prompte ! » 

Eh ! sans doute, répondrons-nous, là où il n'y a que 
de faibles responsabilités, on peut avoir plus de har- 
diesse aux dépens des autres. Mais enfin il y a cent 
industries en France où les responsabilités sont écra- 
santes et incombent tout entières à l'industriel, au 
manufacturier. Est-ce que cela n'explique pas élo- 
quemment la différence des opinions économiques et 
les motifs de cette différence ? 

Et tout le monde ne comprendra-t-il pas, mainte- 
nant, pourquoi la Chambre de commerce de Lyon, 
contrairement à l'opinion de la presque unanimité des 
Chambres de commerce des centres industriels, reste 
inféodée au libre-échange? C'est que, selon l'expression 
même de M. Aynard, le fabricant lyonnais — qui est 
en grande majorité dans cette chambre — n'est pas un 
industriel pur et ne court que le risque commercial. 

Tout est là. Et cela importe à établir pour le compte 
que l'on aura à tenir — industriellement parlant — de 
l'opinion de la Chambre de commerce de Lyon dans la 
question de la liberté commerciale et des traités de 
commerce. 

{République française.) 



DISCOURS DE M. TIRARD 

A L'INAUGURATION DE LA BOURSE DE COMMERCE 



Le discours qu'a prononcé, le 24 septembre 
1889, à l'inauguration de la Bourse du Com- 
merce, M. le Président du conseil, ministre du 
commerce et de l'industrie, mérite qu'on s'y 
arrête, car il émet deux idées d'une grande 
justesse, que nous n'avons, pour notre part, 
cessé de défendre ici même. Nous nous félici- 
terons donc, on le conçoit, de les entendre ex- 
primer par une voix aussi autorisée et en pré- 
sence d'un auditoire auquel il n'était pas mau- 
vais de parler avec cette très louable et très 
méritoire franchise. 

M. Tir arda, d'abord, tracé une ligne de démar- 
cation très nette entre le commerce vrai et la 
spéculation, et, en second lieu, il a avoué que si, 
en France, l'industrie est de premier ordre, il 
s'en faut qu'elle rencontre da is le commerce un 
auxiliaire à la hauteur de son rôle. 

C'est ce que nous n'avons cessé, pour notre 
part, de dire et de répéter, en nous étonnant 
de voir que toutes les faveurs fussent, cepen- 
dant, pour le commerce et les charges pour l'in- 
dustrie. 

Mais laissons la parole à M. Tirard ; une 
analyse de ce qu'il a dit en affaiblirait la portée. 

Après avoir félicité les commerçants pari- 
siens d'avoir enfin leur Bourse à eux, d'être 



LXXIV ANNEXES 

enfin chez eux, éloignés du Palais de la rue 
Vivienne, il a ajouté : 

« Je me félicite de voir les affaires commerciales 
traitées dans un bâtiment spécial, en dehors des opé- 
rations de jeu et de pure spéculation qui tiennent une 
si large place dans les marchés financiers. 

» Certes, j'ai la plus grande estime pour les hono- 
rables agents qui fonctionnent dans le palais de la 
Bourse des valeurs mobilières, mais je préfère que le 
commerce proprement dit ne soit pas confondu avec 
les spéculateurs dont le jeu est la principale affaii'e et 
dont les agents auxquels je viens de faire allusion ne 
sont pas toujours les maîtres. 

)) Assurément le commerce est libre, dans les limites 
de la loi, et je n'entends apporter aucune entrave à ses 
opérations; mais j'ai bien le droit d'espérer que, fidèle 
à ses traditions, la Bourse de commerce de Paris res- 
tera affectée aux transactions fermes et sérieuses, à 
l'exclusion des affaires fictives se réglant par des dif- 
lérences et qui, indépendamment des risques qu'elles 
font courir aux imprudents qui s'y livrent, ont le grave 
inconvénient de fausser la valeur des marchandises en 
faisant artificiellement et brusquement la hausse ou la 
baisse, au grand détriment de la production et de la 
consommation, 

» Nous avons eu récemment un cruel exemple du 
danger de ces spéculations insensées et il faut sou- 
haiter que cet exemple, qui aurait pu avoir d'effroya- 
bles conséquences, ne sera pas perdu. Autant nous de- 
vons honorer et encourager le commerce loyal et 
sérieux, entreprenant, quelquefois même hardi, autant 
il faut répudier l'agiotage, le jeu, la coalition et l'ac- 
caparement plus ou moins habilement dissimulés. » 

On comprendra que nous approuvions haute- 
ment ces paroles du ministre qui remettent 



ANNEXES LXXV 

chaque chose en sa place. Est-ce qu'on ne nous 
avait pas présenté la spéculation comme 
l'âme même du commerce? Or, M. Tirard le 
déclare nettement, la spéculation a souvent 
pour inconvénient de fausser la vérité commer- 
ciale et de faire des hausses ou des baisses ar- 
tificielles qui ruinent la production, c'est-à- 
dire le travail fécond, sans profit pour la con- 
sommation. 

Et le ministre est tellement frappé de ce phé- 
nomène d'où résulte la différence, souvent arbi- 
traire, entre le prix à la production et le prix à 
la consommation des produits, qu'il y revient et 
qu'il ne fait aucune difficulté d'en accuser le 
commerce de spéculation. 

Et, à ce propos, il rend justice, une justice 
méritée, mais clont on a été jusc|u'ici trop avare 
pour elle, à notre industrie, disons : à notre 
grande production nationale. 

Ici encore il faut citer les paroles mêmes de 
M. le Président du conseil : 

« Il faut bien le reconnaître : producteurs de pre- 
mier ordre, nous ne sommes pas, à beaucoup près, 
d'aussi habiles négociants. .Je parle, bien entendu, de 
la généralité, car je sais qu'il y a parmi nos commer- 
çants de brillantes exceptions. La concurrence nous 
talonne de si près, cependant, que nous ne devons rien 
négliger pour conserver les positions acquises de 
longue date. Il faut que nous vendions nous-mêmes les 
produits que nous fabriquons si bien, et sans passer 
par des intermédiaires étrangers qui, tout naturelle- 
ment, s'occupent d'abord du placement de leurs propres 
produits. 

» Ce n'est pas seulement à l'étranger, c'est égale- 
ment à l'intérieur qu'il importe de renforcer la valeur 
de rélément commercial, car Von sent en France^ plus 



LXXVI ANNEXES 

que j)3.rtout ailleurs, le défaut de corrélation entre les 
prix de la production et ceux de la consommation. 

» J'ai toujours été frappé, par exemple, de l'anomalie 
que présente en général la valeur des denrées. D'une 
part, une cherté excessive et croissante dans les grands 
centres de consommation, et, d'autre part, une baisse 
continue dans les prix payés à la production, baisse 
qui provoque les plaintes réitérées et unanimes de nos 
agriculteurs, 

» Oe phénomène, depuis longtemps constaté et qui 
a motivé d'ailleurs la création de nombreuses sociétés 
coopératives de consommation, est certes de nature à 
provoquer l'étude des syndicats et des associations 
agricoles. » 

« Producteurs de premier ordre, nous no 
sommes pas, à beaucoup près, d'aussi habiles négo- 
ciants. » Ainsi a parlé M. Tirard, s'adressant au 
grand commerce parisien. Nous prenons acte 
de cette vérité tombée, cette fois, de très haut, 
pour en tirer, le moment venu, les consé- 
quences qu'elle comporte. 

Et il a eu cent fois raison, M. le Ministre du 
commerce et de l'industrie, en rappelant que, 
faute de négociants, Tindustrie française est 
obligée de subir le concours d'intermédiaires 
étrangers qui « s'occupent d'abord de leurs pro- 
pres produits » et ne s'occupent des nôtres 
qu'après qu'ils ont placé les leurs ou quand 
ceux-ci leur font défaut. 

On a parlé souvent des causes d'infériorité 
de l'industrie française. Voilà une de ces 
causes, et ce n'est pas la moindre. Notre indus 
trie est la victime des spéculateurs et trop sou- 
vent, hélas ! des spéculateurs étrangers. 

(Travail National.) 



LE COMMERCE & L'INDUSTRIE 



Le grand commerce parisien a enfin sa Bourse par- 
ticulière ; il a quitté, selon l'heureuse expression em- 
ployée par^I. Tirard, dans le discours quMl a prononcé 
la semaine dernière, à l'inauguration de ce monu- 
ment, il a quitté le palais de la rue Vivienne, pour 
s'installer chez lui, loin des affaires fictives, se réglant 
par des diffre ices. 

M. le Président du conseil a exprimé le voeu que le 
commerce ne dégénérât point en spéculation et s'en 
tînt aux transactions fermes et sérieuses. 

Et, à ce propos, M. Tirard a été heureusement in- 
spiré; la spéculation et le jeu faussent la valeur des 
marchandises en faisant artificiellement et brusque- 
ment la hausse et la baisse, au grand détriment tout 
à la fois de la production et de la consommation. 

Production et consommation, voilà les deux grands 
•termes de l'activité humaine ; entre elles vient se pla- 
cer un agent nécessaire, assurément, mais qui peut les 
servir ou leur nuire grandement, suivant qu'il reste 
fidèle à sa mission, à son rôle ou qu'il s'en écarte. 

Cet agent, c'est le commerce ; il s'écarte de son rôle 
et nuit à la production et à la consommation lorsqu'il 
devient le jeu, la spéculation, parce qu'il fausse les 
situations au grand détriment, il faut y insister, du 
consommateur et du producteur. 



Le commerce français, au nom et dans l'intérêt du- 
quel tant de choses ont été faites, a-t-il toujours été à 



LXXVm ANNEXES 

la hauteur de son rôle et a-t-il servi l'industrie, la 
production, comme il eût convenu de le faire? 

C'est encore M. Tirard qui, dans le même discours, 
va répondre à cette question. 

Ici, il faut citer les propres paroles du ministre, 
parce qu'elles ont une portée considérable, tombant 
de sa bouche. 

II fiut bien le reconnaître, a-t-il dit; producteurs de premier 
ordre, nous ne sommes pas, à beaucoup près, d'aussi habiles 
négociants. Je parle, bien entendu, de la généralité, car je sais 
qu'il y a parmi nos commerçanls de brillantes exceptions. La 
concurrence nous talonne de si près, cependant, que nous ne 
devons rien négliger pour conserver les positions acquises de 
longue date. Il faut que nous vendions nous-mêmes les produits 
que nous fabriquons si bien, et sans passer par des intermé- 
diaires étrangers qui, tout natuiellemenl, s'occupent d'abord du 
placement de leurs piopres produits. 

Ce n'est pas seulement cà l'étranger, c'est également à l'intérieur 
qu'il importe de renforcer la valeur de l'élément commercial, car 
Von sent en France, j^ius que partout ailleurs, le défaut 
de corrélation entre les prix de la production et ceux de 
la consommation. 

J'ai toujours été frappé, par exemple, de l'anomalie que pré- 
sente en général la valeur des denrées. D'une part, une cherté 
excessive et croissante dans les grands centres de consommation, 
et, d'autre part, une baisse continue dans les prix payés à la pro- 
duction, baisse qui provoque les plaintes réitérées et unanimes 
de nos agriculteurs. 

M. le Ministre du commerce et de l'industris ne 
fait donc nulle difliculté d'avouer que le commerce 
n'est pas ce qu'il devrait être; cju'il est la cause des 
écarts souvent énormes qui existent entre les prix 
payés à la production et à la consommation, le tout à 
son profit, c'est-à-dire au profit de la spéculation sur- 
tout. 



Cet inconvénient, dont nous souffrons à l'intérieur, 
n'est pas le seul que signale le ministre. Il dit que, 
faute d'un corps commercial suffisant, nos industriels 



ANNEXES J.XXIX 

sont obligés de passer par l'intermédiaire des négo- 
ciants et commissionnaires étrangers qui, tout natu- 
rellement, s'occupent d'abord du placement de leurs 
propres produits. 

Est-ce que Paris n'est pas encombré de commission- 
naires étrangers, anglais et allemands surtout? Est-ce 
que cela n'explique pas bien comment il se fait que 
l'étranger déverse sur la France pour 550 à 600 mil- 
lions de ses objets manufacturés? 

C'est que, tandis que les étrangers ont, chez nous, 
et dans les centres commerciaux du monde, des né- 
gociants, des représentants qui s'occupent du place- 
ment de leurs produits nationaux, au grand bénéfice 
de leur industrie, nous, nous n'en avons pas ou pres- 
que pas, au grand dommage de la nôtre, obligée 
ainsi de subir les intermédiaires étrangers et de leur 
livrer trop souvent le secret de sa production. 

Et ce n'est pas seulement M. Tirard qui parle 
ainsi. Notre ministre du commerce et de l'industrie 
n'a été^ en quelque sorte, qu'un écho. De toutes parts, 
il nous revient, de l'étranger, des plaintes à cet égard. 

Voici justement un article du Courrier des Etsta- 
Unis ; il date de quelques jours ; il traite des intérêts 
du commerce français en Amérique. Que dit-il ? Ceci 
entre autres choses: 

Lorsque, dans ce vaste et riche pays des Etats-Unis, on voit 
pulluler les maisons de commerce anglaises, et surtout alleman- 
des, et que l'on y découvre à peine quelques négociants français, 
on se demande avec tristesse si nous sommes encore h nous ren- 
dre compte des prodigieuses ressources de cette partie du ISou- 
veau-Monde, ou bien si nous désertons la lutte. 

Mais la surprise est grande lorsqu'on s'aperçoit que les Alle- 
mands, les Anglais et d'autres nationalités ont cliai'ge presque 
exclusive, comme consignataires, d'écouler nos produilsl Sommes- 
nous donc incapables de vendre nous-mêmes les objets que nous 
fabriquons si bien? 

On ne saurait trop le redire: commettre h des étrangers, qui 
sont le plus souvent nos adversaires secrets, le soin de dévelop- 
per au dehors notre commerce, c'est puiser ses inspirations dans 



LXXX ANNEXES 

une logique tout au moins bizarre. En d'autres termes, c'est, de 
nos propres mains, oi'ganiser notre défaite. 

Est-ce clair ? Nos industriels, nos producteurs, de 
premier ordre, comme ledit M. Tirard, sont obligés, 
faute de négociants français aux Etats-Unis, de passer 
par les intermédiaires anglais ou allemands ! 

Et cela ne se fait pas seulement aux Etats-Unis, 
mais un peu partout. 

Et cependant qui parle haut, qui demande et com- 
mande ? Qui réclame des traités de commerce à longs 
termes? C'est encore le commerce, ce commerce qui 
ne tient pas, ce semble, assez compte des intérêts de 
l'industrie nationale, dont il est, d'ailleurs, l'organe 
insuffisant. 

Dans dételles conditions, il apparaît clairement que 
faire des traités, c'est protéger le commerce, — le 
commerce étranger surtout, — contre l'industrie ; on 
comprend qu'il les demande, mais on comprend que 
l'industrie presque unanimement les refuse. 

Quoi qu'on en ait dit, quoi que les économistes aient 
prétendu, il apparaît clairement que notre éducation 
industrielle est faite, — l'Exposition le démontre net- 
tement, — mais que notre éducation commerciale ne 
l'est pas. 

C'est aux commerçants d'y aviser, il en est grand 
temps. 

[Petit Journal.) Thomas Grimm. 



AVONS-NOUS INTERET 
A REFAIRE DES TRAITÉS DE COMMERCE ? 



1 

On met en avant, pour réclamer des traités de commerce,, 
plusieurs raisons. On dit d'abord qu'ils donnent au commerce 
une stabilité nécessaire. Grâce aux conventions arrêtées et 
dont les conditions ne sauraient varier pendant un temps 
déterminé, le négociant et l'industriel peuvent se livrer sûre- 
ment à des opérations que de brusques changements de taril's 
ne viendront pas troubler. 

D'un autre côté, les traités de commerce favorisent, plus 
que tout autre régime commercial, les exportations. 

Enfin, ils entretiennent entre les nations des relations qui 
contribuent à assurer le maintien de la paix, sans laquelle il 
n'y a ni commerce lucratif, ni industrie florissante. 

Les adversaires des traités de commerce répondent que la 
stabilité dont on parle est garantie plus en théorie qu'en pra- 
tique ; que si les traités peuvent, sur certains points, aider au 
développement des exportations, ils peuvent aussi faciliter les 
importations et porter au travail national un préjudice que 
ne compensent pas les autres avantages. Quant à l'utilité 
de ces conventions au point de vue du maintien des bonnes 
relations avec les puissances, elle leur paraît au moins con- 
testable. 

Ils ajoutent, d'ailleurs, qu'il devient de jour en jour plus 
diflicile de conclure d(;s traités et plus dangereux de se lier 
pour longtemps. Enfin, ils font remarquer que le régime qu'il 
y aurait lieu de substituer à celui des traités de commerce 
tiendrait compte de tous les intérêts en cause et les sauvegar- 
derait plus complètement. 

11 convient d'examiner ces diverses observaons. 



L\\\U ANNEXES 



11 



Examen de cette affirmation que les traités de commerce 
assurent une stabilité sérieuse et profitable. 

Un traité contracté avec une puissance (nous parlons de 
traités accompagnés de tarifs: cenx-là seuls doivent, selon 
nous, porter le titre de traités de commerce, les autres ne sont 
que des conventions commerciales), un traité, disions-nous, 
fixant pour une durée déterminée les conditions des échanges, 
semble, sans doute, devoir donner au commerce une stabilité 
avantageuse. Cependant, dans la pratique, cette stabilité 
existe-t-elle ? On pouri-ait le dire si nous n'avions qu'un seul 
traité avec une seule nation, ou même un seul traité, une 
^ois arrêté, pour toutes les nations. Mais il n'en est pas ainsi. 
On ne fait pas un seul traité et l'on ne fait pas tous les traités 
à la fois. De 1860 cà 1866, il y a eu huit traités. Or, chaque 
négociation emporte avec elle des concessions nouvelles qui, 
en vertu de la clause de la nation la plus favorisée, modifient 
les premiers arrangements. C'est ainsi que, pour parler des 
derniers traités, les viandes fraîches de boucherie, les viandes 
salées, les conserves n'avaient [tas été comprises, en 1881, 
dans le traité belge, mais figurent au traité espagnol. Les fro- 
mages n'étaient repris ni dans le traité belge, ni dans le 
traité italien, mais le sont dans le traité suisse, qui est posté- 
rieur . 

Le droit sur les vins était porté à 3 francs dans le traité 
avec ritalie, lorsque le traité avec l'Espagne l'a, pour tous 
les pays, abaissé à 2 francs. 

La série des négociations commerciales ne pouvant jamais 
être close, on n'est donc jamais assuré de la fixation d"un ré- 
gime stable. 

D'un autre côté, si l'existence d'un traité garantit à une 
nation qu'elle n'aura à payer, dans tel pays, que des droits 
déterminés, elle ne peut lui valoir la certitude qu'elle aura 
toujours à y adresser les mêmes quantités de produits. Nul 
ne saurait, sous ce rapport, promettre la stabilité. On l'a 
bien vu avec l'Italie. Et cependant, en faisant des traités de 
commerce, on agit comme _si l'on y pouvait compter. Pour 



ANNEXES LXXMII 

garder des débouchés que l'on se figure être assurés, on se 
laisse aller à des concessions qui permettront peut-être, à 
d'autres produits étrangers, de faire aux siens une concur- 
rence, pour laquelle on n'aura plus de compensations. 

11 faut insister sur ce point, et, en parlant de stabilité, ne 
pas oublier, en effet, qu'un traité de commerce ne peut se 
faire que moyennant l'échange d'avantages réciproques. 
« Favorisez, avons-nous dit jusqu'ici, mes vins et mes tissus 
de soie, et je vous ferai des concessions sur les produits de 
mes manufactures de draps et de coton. » Or, la stabilité que 
réclament les premières de ces industries, on la leur procure 
au détriment des secondes. Et pourtant, ne sont-elles pas 
toutes des industries françaises? Alors môme que quelques- 
unes seraient plus en mesure de se défendre, on leur porte 
un préjudice dont il est impossible de calculer l'étendue. Cette 
conduite est-elle équitable ? Ne peut-il survenir des circons- 
tances qui renversent les prévisions et qui transforment en 
concessions désastreuses celles qu'on avait cru être sans 
danger. 

Jusqu'à présent, contre cette manière de procéder, les ré- 
clamations ont été timides ; les traités se négociant secrète- 
ment et devant être votés ou repoussés dans leur entier, on a 
assez facilement accepté le fait accompli. Mais il n'en sera 
plus ainsi à l'avenir. Nous avons entendu formuler à cet égard 
d'énergiques protestations. Nous avons vu d'ailleurs le Parle- 
ment rejeter le traité avec la Grèce, parce que les concessions 
accordées à quelques produits étaient achetées au détriment 
de notre industrie vinicole. 

Remarquons encore que de même que, par les traités, la 
liberté des étrangers est enchaînée, la nôtre l'est également. 
Quoi qu'il arrive, quelles qu'aient pu être les erreurs com- 
mises, quelles que soient les découvertes qui peuvent boule- 
verser les conditions de la production, nous sommes liés, et il 
faut nous soumettre jusqu'à la fin du traité. 

Qui peut nous promettre que nous n'aurons pas plus à 
souffrir que ceux avec lesquels nous avons contracté ? 
N'est-ce pas là un régime dangereux? Est-ce une stabilité 
bien enviable ? 

Comptc-t-on pour rien aussi le trouble que doit nécessaire- 



LXXXIV ANNEXES 

ment apporter l'approche de chaque échéance des conven- 
tions? N'ost-on pas amené à vivre alors au jour le jour, dans 
l'incertitude où l'on est du maintien des conditions anciennes, 
dont le terme du traité semble devoir tout naturellement 
provoquer le changement? 

On a exigé enfin jusqu'ici que nous fissions entrer dans 
notre tarif conventionnel des matières exemptes de droits au 
tainf général, et des matières dont les taxes restent celles ins- 
crites à ce tarif. Nous avons été plus que généreux, car, dans 
le traité avec la Belgique, nous avons compris 106 articles 
exempts, tandis qu'il n'y en a que 82 dans le tarif de la Bel- 
gique, 20 dans celui de l'Italie, 7 dans celui du Portugal, 
7 pour la Suède, 6 pour la Norvège, et qu'il n'y en a pas un 
seul dans les tarifs que nous ont donnés l'Espagne et la Suisse. 
Nous nous sommes donc liés, pour ces 106 articles, vis-à-vis 
de toutes ces puissances, alors qu'elles ne suivaient pas notre 
exemple. IMais quelles concessions sérieuses cette condescen- 
dance nous a-t-elle ménagées ? 

Nous ne pensons pas qu'il soit possible de les faire entrer 
en ligne de compte. C'est donc bénévolement que nous nous 
sommes interdit la faculté, soit d'établir des droits sur les ar- 
ticles exempts, afin d'augmenter nos recettes, comme nous 
l'avons voulu faire en vain en 1872, soit de relever les droits 
sur des produits que nous avions cru nécessaire de défendre, 
en maintenant pour eux ceux du tarif général. Evidemment, 
cette manière de procéder est abusive. Mais elle s'impose lors- 
qu'on fait des traités, et l'on arrive, ici encore, à la stabilité à 
rebours. 

En résumé, nous pensons, avec ceux qui repoussent les 
traités, que l'on s'illusionne sur les avantages de la stabilité 
qu'ils procui^ent. Dans la pratique, il n'y a pas de stabilité 
réelle. Celle même que nous nous croyons en droit de nous 
promettre peut tourner contre nous. Si quelques-uns en re- 
cueillent parfois le fruit, d'autres en soutirent, et, somme 
toute, les avantages recueillis ne compensent pas les inconvé- 
nients. Dans tous les cas, ces avantages ne sont pas tels qu'il 
faille, pour se les procurer, enchaîner sa liberté, et d'ailleurs, 
pour les obtenir, le régime des traités de commerce n'est pas 
le seul auquel on puisse recourir. 



ANNEXES 



m 



Examen de l'opinion qui soutient que les traités de com- 
merce sont nécessaires pour favoriser nos exportations. 

Mais du moins, ajoute-t-on, ce régime favorise nos expor- 
tations en ménageant à nos produits des droits moins élevés 
à l'entrée des pays avec lesquels nous contractons. Sans ces 
ententes mutuelles, sans ces concessions réciproques, nous 
nous exposerions à diminuer ou môme à tarir une des sources 
les plus fécondes de notre travail national. 

11 importe de bien examiner cet argument, car quelle que 
soit l'importance de notre marché intérieur, quelque avantage 
que notre commerce puisse trouver à y être défendu, nous 
nous préoccupons toujours aussi de la nécessité d'assurer à 
nos producteurs des débouchés à l'étranger, et s'il était vrai 
que les puissances eussent accordé jusqu'ici, dans les traités, 
à nos principales marchandises d'exportation, des conditions 
particulièrement avantageuses, nous devrions admettre que si 
ces conditions n'ont pas amené un développement de nos ex- 
portations plus considérable qu'avant 1860, elles ont pu, du 
moins, prévenir une réduction qui, sans cela, se serait mani- 
festée. Mais si nous constatons au contraire que les concessions 
obtenues n'ont été ni importantes ni nombreuses, et que nos 
produits fabriqués, notamment, payent, à l'étranger, des droits 
élevés, nous devrons reconnaître que nos exportations sont dues 
à d'autres causes qu'à celle qu'on leur attribue ordinairement. 

Quels sont nos principaux articles d'exportation ? et quels 
avantages leur ont faits les puissances avec lesquelles nous 
avons traité? Nous trouvons d'abord les tissus de soie. Or 
nous savons que les droits sont partout très élevés. 

Les tissus de laine et de coton. — Ces articles ne sont pas 
d'ordinaire favorisés dans les traités. Nous ne croyons pas 
devoir nous y arrêter. 

Les vins (270 millions). — Les vins ne figurent pas dans le 
tarif belge. 

Us payent en Suède, Norvège, Suisse, Portugal, les mômes 
droits qu'avant les traités, savoir: en Suède et en Norvège 
23 francs, en Suisse 3 fr. 50, en Portugal 3 fr. 



LX\XVI ANNEXES 

En Autriche, les droits sont de 30 fr. pour les vins en fût et 
50 fr. pour les vins en bouteille. 

En Espagne, avant le traité, les vins mousseux payaient 
20 centimes le litre, ils n'acquittent plus que 5 centimes ; les 
autres 6 centimes, ils n'acquittent plus que 2 centimes. C'est- 
à-dire le même prix que chez nous. 

En Angleterre, 27 fr. 51 l'hectolitre. 

Nous n'avons donc obtenu qu'une concession en Espagne, et 
nous l'avons payée de la réciprocité qui nous est, comme on 
sait, . fort lourde à porter. 

Les beurres (exportation en 1886 : 85 millions). 

Us étaient exempts en Belgique avant le traité. 

Ils n'ont pas été repris dans les conventions avec le Portugal, 
où ils payent 94 centimes le kil. ; avec la Suède, la Norvège, 
où ils sont exempts ; avec la Suisse, où ils payent 1 fr. les 
100 kil. Ils payaient 56 fr. les 100 kil. en Espagne et ne 
payent plus que 52 fr. 50. C'est encore un beau prix. Cette 
seule concession est peu importante. 

Les peaux préparées (98 millions). 
Les traités ne nous ont valu aucun abaissement. 

Ouvrages en peau et cuir (134 millions). 

Ils ne sont pas repris dans le traité belge. 

En Espagne, les droits ont été réduits de plus d'un tiers, 
mais ils sont encore de 18 fr. 33 par kil. pour les gants, de 
5 fr, 67 pour les chaussures, de 2 fr. 17 pour la sellerie et de 
4 fr. 58 pour les autres ouvrages. 

En Norvège et en Suède, les gants ont été abaissés de 
3 fr. 23 à 2 fr. 50. 

En Portugal, les gants payent toujours 62 centimes la paire. 
La cordonnerie et les ouvrages non dénommés ont été réduits 
de moitié, soit 2 fr. 40 la paire et 3 fr. 12 le kilo. 

En Suisse, les droits sont restés les mêmes. 

En Autriche, les droits vont de 40 à 65 fr. ; les gants payent 
100 fr. les 100 kilos. 

Malgré les réductions faites en Espagne et en Portugal, 
notre commerce qui, pour ces articles, est avec l'Espagne d'un 



ANNEXES LWXVII 

demi-million, a diminué depuis 1881 ; il en est de même avec 
le Portugal. 

Confections (71 millions). 

La situation, par suite des traités, n'a pas cliangé avec la 
Belgique, la Suède, la Norvège, la Suisse. En Espagne, au lieu 
d'acquitter, outre le prix du tissu, 50 0/0, les confections ne 
payent plus que 30 0/0. En Portugal, le tarif exigeait un droit 
double pour le coton et triple pour la soie ; il n'est plus que de 
50 0/0. En France, nous dejuandons 10 0/0. 

En Autriche, les confections payent 20 0/0 en plus des 
droits du tissu ; en Russie, 35 0/0 ad valorem ; aux États- 
Unis, 35, 40 et 60 0/0. 

Fleurs artificielles (32 millions). 

Rien n'a été modifié dans les tarifs de la Belgique, de l'Es- 
pagne, du Portugal, de la Suisse. La Suède et la Norvège, qui 
prélevaient des droits énormes, les out réduits à 347 fr. les 
100 kil. , chiffre encore considérable. 

Orfèvrerie et bijouterie (50 millions). 

11 n'y a eu aucun changement avec la Belgique, la Suède, la 
Norvège, la Suisse ; pour l'Espagne, cet article est resté en 
dehors des traités, — l'orfèvrerie y paie 2 fr. l'hectogr. et la 
bijouterie 3 fr. 

Le Portugal seul nous a fait une concession : — l'orfèvrerie 
et la bijouterie d'or y payaient, avant les traités, 312 fr. 50 ; 
celles d'argent, 187 fr. 50 le kil. , droits exorbitants. On les a 
réduits à 120 fr. et à 60 fr. le kil. pour des articles qui ne 
paient en France que 5 fr. Malgré cela, nous ne faisons qu'un 
commerce insignifiant avec ce pays, tant les droits sont élevés. 

Disons en passant qu'en Russie les droits sur l'orfèvrerie 
sont de 322 fr. le kil. et aux Etats-Unis de 40 0/0 à la valeur. 

Horlogerie (19 millions), 

11 n'y a eu de changement que pour la Suède et la Norvège, 
qui ont consenti à abaisser leurs droits pour les mouvements 
en caisse à 139 fr. les 100 kil. , au lieu de 321 fr. , ce qui est 
encore fort élevé. 

.33 



LXXXVIII ANNEXES 

Tabletterie (96 millions). 

Los traités n'ont amené aucun changement. 

Nous croyons en avoir dit assez pour établir que ce ne sont 
pas les quelques réductions obtenues sur des droits fort 
élevés qui ont pu contribuer à augmenter notre commerce 
d'exportation, et qu'il résulte bien de l'examen que nous 
venons de faire que nos derniers traités n'ont pas eu d'in- 
fluence décisive sur ce commerce. 

Mais ces concessions, il convient de remarquer qu'en vertu 
de la clause de la nation la plus favorisée, nous n'avons pas été 
les seuls à les obtenir, et qu'il en serait de même à l'avenir. 
Or, comme aujourd'hui la concurrence est des plus actives, 
comme on nous prend nos modèles, nos procédés, nos 
marques, et que l'on fait à meilleur marché que nous, ce 
serait nous tromper que d'escompter ces avantages comme s'ils 
nous étaient personnels. 

Il nous en reste de bien minces profits, mais ce qui doil 
nous rester surtout pour favoriser notre exportation, c'est notre 
goût, notre habileté, notre honnêteté, trois choses qui ont 
toujours plus fait que les traités pour l'expansion de nos 
produits, et qui feront plus encore, désormais, si nous savons 
y ajouter une propagande mieux entendue. 

Toutefois, les renseignements statistiques ne viennent-ils 
pas diminuer la force des f;iits et des raisonnements que nous 
avons présentés? 

Dans un document publié parla Commission des valeurs de 
douane, nous trouvons, à la fin du rapport d'ensemble, une 
conclusion qui, pour être apportée avec beaucoup de mesure, 
ne doit pas moins être considérée comme un conseil pressant 
de continuer le régime des traités. 

L'auteur arrive à celte conclusion en mettant en parallèle 
les progrès faits par l'exportation française dans les pays 
soumis au régime conventionnel et dans les pays restés en 
dehors des traités. 11 rapproche d'abord les chiffres de notre 
commerce d'exportation en 1859 et en 1885, et il présente ce 
tableau où figurent neuf pays : 



ANNEXES LXXKIX 



Valeur de l'exportation française 
en millions de francs. 



1859 1885 



591.3 


829.6 


5.7 


15.7 


100.8 


162.4 


168.6 


437.3 


185.5 


177.3 


14.2 


20.4 


5.8 


12.0 


115.7 


188.2 


1.191.6 


2.002.9 



Angleterre. . . . 

Autriche 

Espagne 

Belgique. . . . 

Italie 

Portugal 

Suède et Norvège 
Suisse 

Totaux. . 



Ces pays recevaient de nous, en 1859, pour 1.191.6 millions 
de marchandises ; ils en prenaient, en 1885, pour 2.002.9. 
L'augmentation, pour 27 ans, est de ""SIC millions, soit, par 
année, de 30 millions. 

Le surplus de notre commerce d'exportation en 1859, soit 
1.074.800.000 francs, et en 1885, soit 1.085.200.000 francs, 
nous a été pris par les puissances n'ayant pas de traités avec 
nous. L'auteur du rapport conclut de là qu'avec ces puis- 
sances, notre exportation n'a augmenté, en 27 ans, que de 
11.200.000 fr., soit, par an, de 415.000 fr. environ. 

Ainsi, d'un côté, 30 millions d'exportations; de l'autre, 
415.000 fr. par an. 

Donc, les traités de commerce nous ont été avantageux. 

Il faut d'abord remarquer que parmi les pays compris dans 
le lable.iu ci-dessus, figurent l'Angleterre et l'Autriche, qui 
n'ont pas de traités avec tarifs et auxquelles nous donnons 
seulement le traitement de la nation la plus favorisée. Le 
chiffre des exportations développées, dit-on, par les traités de 
commerce est donc considérablement grossi. Il est juste de 
retrancher de ce tableau les chiffres se rap|)ortant à l'Angle- 
terre et à i'.Autriclie, et de réduire le total de l'année 1859 de 
1.191 millions à 594 millions, et celui de 1885 de 2.002 mil- 
lions à 1.157 millions. 

11 suit de là que nos exportations dans les pays où nous 
n'avons pas de traités ont été, en 1859, de 1.668 millions et 
non de 1.074 millions et, en 1885, de 1.930 millions au lieu 
de 1.035 millions. 11 suit de là encore qu'entre 1859 et 18->5, 
la différence des exportations n'est plus, pour les pays liés 
avec nous, que de 563 millions, soit, pour une période de 



XC \XXE.\KS 

27 ans, 21 millions par an, au lieu de 30, et que, pour les 
pays sans traités, elle est de 261 millions, au lieu de 11, soit 
de 10 millions par an au lieu de 415.000 fr. 

Ce résultat, il est vrai, est encore inférieur de 11 millions 
à celui que donne le relevé de nos exportations chez les 
nations liées envers nous par des tarifs, mais il n'échappera à 
personne que la liste de ces nations comprend la Belgique, 
l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la Suède, la Norvège et la 
Suisse, c'est-à-dire les pays dont la plupart touchent à nos 
frontières et qui, de tout temps, nous ont demandé le plus de 
produits. On comprend que notre exportation y soit plus facile 
et plus considérahle: même en l'absence de toutes les circons- 
tances qui ont développé les rapports et les communications, 
elle y aurait toujours progressé. 

Pour nous en convaincre, prenons en arrière, avant l'époque 
des traités, une période de onze ans seulement, de 1849 à 1859. 

Exportations de France en : 

1849 1859 1885 



Espagne .... 
Belgique. .... 

Iialie 

Portugal .... 
Suéde et Norvège 
Suisse 



34.6 


100.8 


162.4 


77.3 


168.6 


437.3 


74.7 


183.5 


177.3 


2.7 


14.2 


20.4 


4.0 


5.8 


12.0 


46.1 


115.7 


188.2 



279.6 594.6 1.157.6 



Nous voyons que dans ces 11 années, nos exportations 
avec ces pays voisins avaient augmenté de 315.000.000 de 
francs, soit de 31 millions par an, tandis qu'en 27 ans, après 
1860, elles n'ont augmenté que de 563 millions, soit 21 mil- 
lions par an. 

11 est curieux aussi de rapprocher, pour l'ensemble de nos 
exportations de la période de 27 ans qui s'est écoulée de 1859 
à 1885, une période de 27 ans antérieure à 1859, et d'examiner 
comment, en l'absence de traités, se sont maintenues nos ex- 
portations totales. 

Le tableau suivant donne ce relevé. 



ANNEXES- XGI 

Exportations de France: 

1833 1859 Augm. 1859 1885 (1) Augm. 

550 2.2G6 1.70i; 2.266 3. 087 S2o 

De 560 millions en 1833, ces exportations s'étaient élevées, 
en 18')9, à 2.266 millions, soit un accroissement total de 1.706 
millions et annuel de 63 millions. Entre 1859 et 1885, cet ac- 
croissement n'a été, pour les 27 ans, que de 821 millions, 
soit, par an, de 30 millions, c'est-à-dire de moitié moindre 
que dans la période où nous n'étions pas liés par les traités 
de commerce et où nous n'avions pas toutes les facilités ac- 
tuelles de trans|)ort, etc. 

Il résulte donc de ces relevés statistiques que notre expor- 
tation dans les sept pays avec lesquels nous avons des traités 
accompagnés de tarifs a progressé, pendant 27 ans, de 1859 à 
1885, de 21 millions par an, tandis qu'en 11 ans seulement, de 
1849 à 1859, elle avait progressé annuellement de 31 millions. 

Et pour l'ensemble de nos exportations, en comparant 
deux périodes de 27 ans, avant et après 1859, nous voyons, 
dans la période antérieure, l'augmentation être de 63 millions, 
et de 30 millions seulement dans la période postérieure, celle 
des traités. 

Ces données nous permettent de ne pas accorder à la con- 
clusion du rapport dont nous parlons l'importance qu'on lui 
a attribuée. 

Mais ce travail n'a fait mention que d.'s exportations ; il v 
a un intérêt réel à voir ce qu'ont été, dans les mêmes temps, 
les ini|)ortations venant des sept pays cités et nos importa- 
tions totales. 

Lnportations en France venant de : 

1849 1859 1885 

Espagne 23.5 .o4.3 361.2 

Belgique 10.5.0 160.1 404.4 

Iiaiie 93.7 134.9 262.6 

Portugal 1.9 4.4 .51.2 

Suéde ei Norvège. . . . 15.8 42.6 » 

Suisse 22.1 52.2 115.9 

260.0 452.5 "TToeaTê 

(1) Les chiffres postérieurs à 18S5 ne raodiûeiit pas le raisonnement. 



XCII ANNEXES 

De 1849 à 1859, venant des sept pays en question, nos im- 
portations ont augmenté en moyenne de 17.5 tous les ans 
et, de 1859 à 1885, de 22 millions 5. 

Quant à nos importations pendant deux périodes de 27 ans, 
avant et après 1859, en voici le relevé : 

Importations en France de tous pays. 

1833 1839 Augm. 1859 1885 Augm. 

491 1.641 1.150 1.611 4.088 'i.ikl 

De 1833 à 1859, elles ont progressé de 1.150 millions, soit 
annuellement de 42 millions, tandis que les exportations 
avaient gagné 63 millions. 

De 1859 à 1885, elles se sont élevées de 2.447 millions, soit 
par an de 90 millions, tandis que les exportations n'ont aug- 
menté que de 30 millions. 

Il peut être curieux de jeter maintenant un coup d'œil sur 
le commerce d'exportation des nations qui n'ont pas de traités 
de commerce, du moins de truites sérieux, et de rapprocher 
les chiffres de ceux que fournit la statistique des pays liés par 
des traités : 

1875 1880 1885 



Russie 


1.442.440 


1, 


.903.460 


1.991,784 


Allemagne . . . 


3.093.S00 


3 


. 560 . 296 


3.346.772 


Etats-Unis . . . 


2.567.^213 


4, 


.178.193 


3.703.468 




7.103.4S3 


9. 


,673.939 


9.248.024 


Augmentation, 


30 0/0. 








Fiance 


3.872.632 


3 


.467.S89 


3.183.000 


Belgique .... 


1.101.764 


1 


.216.749 


1.200.000 


Italie 


1.033.682 


1 


.132.289 


1.134.000 


Espagne .... 


432.021 




649.968 


698.000 




6.460.000 


6, 


,446.000 


6.217.000 


Diminution, 4 


0/0. 









Ainsi, d'un côté, une augmentation de 30 0/0; de l'autre, 
une diminution de 4 0/0, en 10 ans. 
Nous ne voulons pas tirer de ces chi (Ires des conclusions 



ANXEXI'S XCIII 



Irop absolues, mais nous nous croyons autorisés à diro que 
l'argument mis en avant ne saurait être invoqué parles parti- 
sans des traités de commerce. 



IV 

Examen des difficultés que présentera, à V avenir, la con- 
clusion des traités de commerce. — Des dangers de la 
clause de la nation la pins favorisée. 

Nous pensons du reste que nous avons tous un peu légère- 
ment admis et répété que nous vivons sous le régime des 
traités de commerce. Eu efiet, depuis 1881, malgré une très 
grande bonne volonté, nous n'avons pu faire de traités véri- 
tables, de traités accompagnés de tarifs qu'avec la Belgique, 
l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la Suède, la Norvège et la 
Suisse, c'est-à-dire avec des puissances secondaires. Nous n'en 
avons pas fait avec rAngletcrre, l'Autriche, la Russie, les 
Etats-Unis, c'est-à-dire avec les pays qui renferment un nom- 
bre bien plus considérable de consommateurs. Nous avons 
conclu des conventions commerciales avec l'Angleterre et 
l'Autriche, mais par ces conventions nous avons donné à ces 
nations, sans qu'elles aient eu de concessions spéciales à nous 
faire, notre tarif conventiormel qu'elles savent ne pas devoir 
varier, alors qu'elles restent maîtresses de modifier le leur. 

Si, de l'Europe, nous passons dans les autres parties du 
monde, nous voyons que nous n'avons aucune convention 
avec un grand nombre de contrées et avec aucune un 
traité accompagné de tarifs. Là encore les pays auxquels nous 
accordons le traitement de la nation la plus favorisée jouis- 
sent de notre tarif conventionnel fixe jusqu'en 18'J2, et nous, 
nous acquittons leur tarif, commun à tous, il est vrai, mais 
qui peut être relevé à chaque instant, sans que nous ayons la 
même faculté ! 

Est-ce là, nous le demandons, un régime économique or- 
donné et rationnel? N'est-ce pas ])liitùt un régime bâtard 
auquel il faut évidemment renoncer? Nous estimons ([u'on y 
sera tout naturellement amené par l'impossibilité où l'on sera 
de le continuer. En effet, la négociation des traités de com- 



XCIV ANNE.XES 

meroe pi-éscntera désormais des difficultés qu'elle n'oITrail pas 
autrefois, au même degré. 

Quand les différents produits étaient en quelque sorte can- 
tonnés dans certains pays, auxquels on devait presque néces- 
sairement s'adresser, il était plus facile de s'entendre. Les 
concessions se présentaient presque d'elles-mêmes. Mais 
aujourd'hui que chaque pays tend à s'affranchir de l'obligation 
où il était de s'approvisionner plus ou moins à l'étranger, et 
que, de tous côtés, les offres arrivent plus abondantes, quel 
accueil peut-on espérer en venant demander un traitement 
de faveur pour certains articles? S'il s'agit de produits agri- 
coles, on se heurtera contre la nécessité de ne pas laisser 
périr l'agriculture nationale et, dès lors, de ne pas l'exposera 
une concurrence redoutable. S'il s'agit de produits manufac- 
turés, on rencontrera un obstacle non moins sérieux. Est-ce 
lorsque toutes les nations cherchent à développer leurs manu- 
factures et leurs usines qu'elles peuvent décourager les 
hommes qui s'efforcent de les doter d'une industrie nationale? 

On essuiera donc des refus, — ou bien l'on n'obtiendra que 
des concessions insuffisantes, — ou bien Ion sera entraîné à 
faire de son côté des concessions compromettantes, que le Par- 
lement ne ratifiera pas. 

Dans la situation actuelle, la conclusion des traités de 
commerce est donc pres(^ue impossible. C'est l'œuvre la plus 
délicate qui puisse être confiée à des négociateurs. Quelque 
habiles qu'ils soient, ils ne sauraient être certains qu'ils ont 
en tous points défendu les intérêts qui leur étaient confiés. S'il 
est vrai, comme on l'a dit, qu'il doit toujours y avoir une 
partie dupée, ils ont à redouter que ce ne soit leur pays. 

La dilïicullé que l'on signale apparaît plus encore avec Iha- 
bituile qui s'est introduite de terminer tous les traités par 
l'insertion d'une clause assurant à la nation contractante les 
avantages déjà accordés ou qui seront dans la suite accordés 
aux autres pays. 

Cette clause semble toute naturelle ; mais on ne réfléchit 
pas assez aux conséquences qu'elle entraîne. Après de longs 
pourparlers, on concède à une puissance un abaissement de 
tarif sur tels ou tels articles, à la condition qu'elle réduira 
aussi les droits à l'entrée de son territoire sur tels autres 
produits de notre fabrication. Rien de mieux jusque-là. Mais 



ANNEXES XGV 

est-il logique, est-il juste de faire profiter de ces abaissements 
les nations qui n'ont consenti aucun sacrifice spécial? C'est 
cependant ce qui se pratique. 

On peut objecter que si nous donnons le profit de cette 
clause, nous jouissons de la réciprocité. Gela est vrai. Cependant 
il Faut remarquer qu'à part trois ou quatre pays, en Europe, 
nous recevons beaucoup plus de produits de l'étranger que nous 
ne lui en envoyons, que notre marché est un des plus recher- 
chés, et que dès lors nous ne retirons pas, en pratique, de la 
réciprocité le bien qu'en théorie elle semble devoir nous valoir. 

D'ailleurs, ce mode de procéder est plus dangereux pour nous 
que pour aucim autre pays, à cause de l'existence du traité de 
Francfort qui donne à rAllemagne le droit de réclamer les 
faveurs que nous faisons aux autres. C'est en vain, môme, que 
dans ce traité on a stipulé que l'Allemagne ne jouirait que des 
avantages promis à la Belgique, l'Angleterre, l'Autriche- 
Hongrie, la Russie, la Suisse et les Pays-Bas, car ces puissances, 
si nous avons des conventions avec elles, devant, aux termes 
de la clause dont nous parlons, profiter des abaissements con- 
sentis à celles qui ne sont pas dénommées, l'Allemagne se 
trouve autorisée à les réclamer à son tour. 

Ainsi, bien que l'Italie ne soit pas désignée dans l'article 11 
du traité en question, l'Angleterre, la Belgique, qui y sont 
mentionnées, jouissant, en vertu de la clause de la nation la 
plus favorisée, des concessions que nous avons faites à l'Italie, 
l'Allemagne en a revendiqué le profit. 

Quand deux nations stipulent qu'elles jouiront réciproque- 
ment des avantages accordés à d'autres puissances, elles peu- 
vent donc prendre une résolution qui n'est pas entièrement 
équitable pour l'une ou pour l'autre, qui peut aller contre les 
ntérêls de l'une ou de l'autre; mais leur engagement est li- 
mité. Pour nous, au contraire, nous ne pouvons faire à per- 
sonne une faveur sans que l'Allemagne la réclame aussitôt, 
et cette situation exige que nous fassions comme elle, que 
nous ne contractions pas de traités. 

V 

Examen de V argument qui représente les trailés de com 
merce comme nécessaires au point de vue politique. 
Nous ne dirons qu'un mol de l'argument qui consiste à 



XCVI ANNEXES 

avancei' que les traités de commerce sont niiccssaires pour 
maintenir les l)onnes relations avec les pays qui nous entou- 
rent. L'expérience ne nous a que trop montré qu'à cet égard 
les plus larges concessions même ne sauraient nous ménager 
des alliances. Les intérêts sont les intérêts, ainsi qu'on le dit 
communément, pour les peuples comme pour les particuliers, 
et encore plus pour les premiers que pour les seconds. Lors- 
que ces intérêts parlent, un peuple s'affranchit plus aisément 
des liens que la sympathie ou la reconnaissance semblaient 
avoir étroitement resserrés, 

VI 

Résumé. 

En résumé, le régime économique qu'on appelle le régime 
des traités de commerce est, tel qu'il est pratiqué, un régime 
bâtard, illogique et dangereux. 

Les traités faits avec tarifs annexés ne nous valent qu'une 
stabilité relative, qu'une stabilité dont l'effet, suivant les cir- 
constances, peut nous devenir préjudiciable. 

Ils ont pour consé({uence de nous entraîner à donner celte 
stabilité, vis-à-vis de nos tarifs, aux pays auxquels nous ac- 
cordons notre tarif conventionnel, tout en restant exposés à 
la mobilité de leurs propres tarifs. 

S'ils favorisent certains produits, c'est toujours au détriment 
de certains autres. 

Dans le passé, nous n'avons pu en faire avec les grandes 
puissances; dans l'avenir, il est avéré qu'il sera plus difficile 
encore d'en conclure. 

Ils nous forcent à admettre la clause de la nation la plus 
favorisée, même à l'égard des pays qui ne nous font aucun 
avantage, et nous amènent adonner nécessairement plus que 
nous ne recevons, puisque l'Allemagne recueille le bénéfice de 
toutes nos concessions. 

S'il n'est pas établi que ce régime favorise nos exportations, 
il est peut-être plus certain qu'il aide au développement des 
importations. 

Enfin, il enchahie notre liberté dans un temps où nous assis- 
tons à une transformation économique dans le monde entier, 
et où la simple prudence conseille de ne pas engager l'avenir. 



ANNEXES XCVir 

Ce sont là les principaux motifs qui nous portent à vous de- 
mander de repousser, en principe, l'idée du renouvellement 
des traités de commerce. 

VII 

Du régime à substituer aux traités de commerce. — Éta- 
blissement d'un tarif commun minimum, — et d'un ta- 
rif général. 

^lais quel régime substituer à celui-là? Nous serons fidèles 
à la proposition que l'Association a déjà mise en avant dès 
1878, en soutenant qu'il est bien [)référable de régler nos re- 
lations commerciales avec les autres pays, en établissant un 
tarif commun que nous offrirons à ceux qui nous traiteront 
favorablement, et un tarif général qui sera appliqué aux pro- 
duits des nations qui ne voudraient pas nous accorder ce 
qu'elles donnent aux autres. 

Ce tarif connnua serait un tarif conventionnel, mais nous 
le ferions nous-mêmes, avec mûre réflexion, après l'examen 
sérieux des droits compensateurs qui doivent être accordés à 
chaque industrie, — et nous prenons ici ce mot dans son sens 
le plus large, aux industries de toute nature, aux industries 
agricoles, comme aux industries manufacturières. — Ces di- 
verses industries seraient donc traitées sur le pied de l'égalité, 
et l'on ne verrait plusse produire les réclamations qui se font 
jour depuis longtemps. 

Ce tarif ainsi établi, c'est-à-dire de telle sorte que les droits 
qu'on y aura inscrits soient la représentation, pour les pro- 
duits étrangers, de toutes les charges qui pèsent sur notre 
production^ ne sera pas un tarif de prohibition : il permettra 
seulement au travail national de lutter à armes égales avec la 
concurrence étrangère. Nous ne devons pas demander plus, 
mais nous devons demander cela. Dans ces conditions, nous 
n'aurions pointa craindre de l'offrir. 

La France n'aurait [)lus à faire de traités de conunerce 
comme dans le passé, mais des conventions commerciales, en 
vertu desquelles elle concéderait, moyennant réci|(ru(ité, notre 
tarif minimum. Elle n'engagerait |>as plus la liitcrté d('S 
autres que la sienne, mais elle aurait le dioit (\c. formuler 



XCVIU ANNEXES 

toute réserve pour le cas où uu pays modifierai l son tarif. 
L'intérêt qu'aurait ce pays à ne pas voir augmenter nos taxes 
nous serait une garantie qu'il ne relèverait pas les siennes. 
La liberté que nous aurions gardée nous permettrait, d'ail- 
leurs, de peser sur ses résolutions, car il devrait toujours se 
préoccuper des déterminations que nous aurions le droit de 
prendre pour d'autres articles l'intéressant. Ce système ne fa- 
voriserait pas, comme on pourrait le croire, une guerre de ta- 
rifs : la guerre ne se ferait pas, parce que l'intérêt commun 
inspirerait les résolutions prudentes. Au surplus, nous rappel- 
lerons ce que nous avons dit tout à Iheure, à savoir que nos 
principaux produits d'exportation paient à l'étranger des taxes 
plus élevées que les produits similaires en France. Que si, ce- 
pendant, il fallait en venir aux représailles, ne vaudrait il pas 
mieux avoir la liberté de les exercer, que d'être comme aujour- 
d'hui, par exemple, à l'égard de nos plus forts concurrents, 
dans l'impossibilité de rien faire quand ils sont libres d'agir? 

Ce ne serait là, bien certainement, qu'une très rare excep- 
tion, nous le répétons. 

11 faut comprendre, d'ailleurs, que, suffisamment défendue 
sur le marclié intérieur, assurée d'y combattre dans des con- 
ditions équitables, notre industrie aurait moins à redouter 
qu'aujourd'hui les obstacles qu'on pourrait lui susciter, et 
trouverait dans cette situation plus de force pour chercher h 
les surmonter. 

Quant au tarif général, il devrait être plus élevé que celui 
que nous avons aujourd'hui, mais il semble qu'on en fixera ai- 
sément les taxes, le jour où le tarif minimum aura été soi- 
gneusement établi. On le voit, dans notre pensée, contraire- 
ment à ce qui doit se [)ratiquer quand on se prépare à con- 
clure des traités de commerce, la rédaction du tarif général 
devrait suivre celle du tarif minimum ou au jnoins se faire en 
même temps. Ce tarif réglerait les droits à exiger des produits 
venant des pays auxquels nous n'aurions pas concédé notre 
tarif commun. 

Comme nous l'avons dit, l'Association a, en 1878, recom- 
mandé le système dont nous venons d'esquisser les lignes 
principales. A ce moment, il semble qu'il n'y ait que M. de 
Bismarck qui l'ait compris, car en 1879 il l'appliquait en 
Prusse. Lors des discussions auxquelles donna lieu en 188Û et 



ANNEXES XCIX 

JS81, dans le Parlement irançais, le vote du tarif général, 
l'idée d'un double tarif ne fut pas saisie, ou bien l'on était en- 
core trop convaincu de l'utilité des traités de commerce pour y 
prêter attention, et M. Denis déposa en vain au Sénat une pro- 
position dont notre Association lui fut reconnaissante. Malgré 
cet échec, nous n'avons cessé de reproduire l'idée; malgré la 
faiblesse des moyens dont nous disposons, quoiqu'on nous 
dise souvent que notre journal le Travail National n'est pas 
lu de tous ceux auxquels nous l'adressons, et qu'en apparence 
cette triste remarque soit vraie, cependant nous avons con- 
staté que peu à peu l'idée avait fait son chemin, semblable à 
ces goultes d'eau qui insensiblement percent la pierre et dont 
on est surpris de constater les progrès. La presse la reprise, 
et nous l'avons vue, dernièrement, à propos de la discussion 
ouverte sur la prorogation du traité italien, portée à la tri- 
bune de la Chambre et du Sénal. 

Elle s'impose aujourd'hui. On devra l'examiner, l'approfon- 
dir, la discuter, et le moment nous semble venu pour l'Asso- 
ciation de l'affirmer plus énergiquement que par le passé. 

Aussi bien nous avons enfin trouvé dans les agriculteurs 
les alliés que nous attendions. La grande Société qui les réu- 
nit se prononce aujourd'hui contre le renouvellement des 
traités de commerce et pour le régime que nous avons appelé 
de nos vœux. 

11 y a là un système bien caractéristique; cette adhésion 

doit faire cesser les hésitations qui subsisteraient encore et 

nous convaincre que nous nous étions placés dans la bonne 

voie. 

A. P. 



A l'occasion de rExposition de 1889, il s'est tenu, à Paris, de 
nombreux congrès, dans lesquels ont été débattues les questions 
écononuques. 

Un de ces congrès qui a pris le titre de « Congrès inlerna- 
lional du commerce el de l'industrie ». s'est léuni, fin sep- 
tcml)re 1889, sous la présidence de M. Poinier, président de la 
Chanibre de con)merce de Paris. 

Ce congrès s'est prononcé en faveur du renouvellenicnl, en 
1892, des traités de commerce. 



ANNEXE!? 



Après avoir terminé ses Irav.iux, M. Poirrier est allé présenter 
les membres du Congrès h M. Carnot, président de la République. 
Le Travail A'ational a rendu comple, en ces termes^ de cette 
cérémonie : 

M. le sénateur Poirrier, président de la 
Chambre de commerce de Paris, a présenté à 
M. le Président de la République le bureau du 
Congrès « international « du Commerce et de 
l'Industrie qui s'est tenu, sous sa présidence, au 
Conservatoire des arts et métiers. 

Il eût aussi bien pu lui présenter la totalité 
des membres dudit congrès, car ils eussent pu 
tenir dans un des plus petits salons de l'Elysée, 
tant leur nombre a été restreint. C'est que, pré- 
cisément parce que ce congrès a été interna- 
tional, les industriels français, et, disons-le aussi, 
beaucoup de négociants français n'ont pas pensé 
qu'il était utile, ni opportun pour eux, de venir 
disserter sur leurs intérêts économiques, avec 
des étrangers dont les intérêts sont le plus sou- 
vent contraires aux leurs. 

Ont-ils eu tort? on va le voir. 

Voici en quels termes une note évidemment 
communiquée rend compte de l'entrevue avec 
M. le Président de la République : 

« Après avoir parlé de diverses questions qui ont 
porté sur la législation maritime, sur les faillites, la 
lettre de change, eto. , M. Poirrier a insisté sur les 
traités de commerce sous le régime desquels la pros- 
périté des Etats européens s'est considérablement 
accrue depuis trente ans, et dont le renouvellement 
peut seul assurer aux négociants la sécurité et la suite 
nécessaires aux transactions internationales. 

» Le Président de la République a répondu à peu 
près en ces termes : 

« Je suis heureux de recevoir les membres du 
bureau du Cons-rès du Commerce et de l'Industrie. Je 



ANNEXES CI 



remercie les étrangers d'avoir bien voulu s'associer à 
vos études, et j'espère qu'ils emporteront dans leur 
jiays un souvenir durable de l'hospitalité qu'ils ont 
reçue. Je lirai les rapports et les résolutions que vous 
me remettez avec l'intérêt que méritent les graves 
questions qui y sont traitées. 

» Le Parlement français va se réunir. Je ne puis 
dire dans quel sens il les résoudra; car ce'i problètnes se 
■préseaient sous des aspects divers, suivant le point de 
vue d'où on les considère. » 

Les paroles de M. le Président de la Répu- 
blique sont la sagesse môme, et elles ont dû 
quelque peu refroidir l'ardeur et le zèle « libé- 
ral )) du bureau du Congrès « international » 
qui venait, avec l'espérance, sans doute, de faire 
sanctionner, par M. Carnot, les vœux que le 
congrès avait émis, ceux surtout qui ont trait 
aux deux graves questions du commerce 
d'échanges avec l'étranger et que le congrès a 
ainsi formulés : 

— Que les relations commerciales entre les 
différentes nations soient réglées par des traités 
de commerce ; 

— Que ces traités soient inspirés d'un esprit 
franchement et réciproquement libéral. 

Tels sont les voeux qu'a adoptés le congrès 
« international » en une séance de quelques 
heures , presque sans discussion , après de 
beaux discours prononcés par des membres 
étrangers dont les gouvernements sont protec- 
tionnistes et qui se donnent la douce satisfac- 
tion de venir faire du libéralisme chez nous — 
ils l'espèrent — à nos dépens. 

Voilà ce qu'a décidé, au pied levé, ce congrès 
de savants ; voilà comment il a prononcé sur 



cil ANNEXES 



un des problèmes les plus ardus, les plus com- 
plexes, les plus difficiles à résoudre qui se 
puissent imaginer. 

M. le Président de la République y a fait plus 
de façons et mis plus de discrétion prudente. 
Sa réponse témoigne d'un grand bon sens et 
d'une conception vraie de la situation. 

Oui, en effet, l'opinion qu'on peut se faire sur 
cette question dépend du point de vue d'où on 
la considère. Elle dépend aussi de la situation 
de la nation qui a pour son compte à la ré- 
soudre. Telles nations qui ont une production 
industrielle dix ou vingt fois supérieure à leur 
consommation, comme l'Angleterre, la Belgique 
et la Suisse, ont intérêt à voir la liberté la plus 
grande s'établir pour les échanges interna- 
tionaux; mais les autres, celles précisément 
dont la production intérieure peut être menacée 
par la concurrence étrangère, ont-elles le 
même intérêt? 

Voilà la différence du point de vue. Il y en a 
un autre, encore, particulier à chaque pays 
même. 

Le commerçant, lui, qui ne produit rien, a 
intérêt à pouvoir acheter au dehors, afin de 
mettre l'industrie étrangère en concurrence 
avec l'industrie intérieure et en obtenir les pro- 
duits à meilleur marché. Il est donc naturelle- 
ment libéral. 

Mais l'intérêt du commerce, qui n'est qu'un 
intermédiaire, est-il supérieur à l'intérêt du 
producteur et doit-il lui être préféré ? Tel est le 
second point de vue auquel il faut se placer 
pour résoudre sainement et sagement ce pro- 
blème difficile. 

Le congrès, répétons-le, n'y a pas mis tant 



ANNEXES cm 

de façons. Se plaçant au point de vue théorique, 
et planant dans la pure doctrine, il a prononcé 
qu'il faut être libéral, en voulant bien ajouter 
que ce libéralisme doit être réciproque, mais 
sans s'expliquer, toutefois, sur cette réciprocité. 
Ayant ainsi édifié un monument qu'il croyait 
solide, le congrès l'a présenté à M. le Prési- 
dent de la République, pensant qu'il allait 
l'admirer. Il s'est trouvé que ce n'était qu'un 
château de cartes, sur lequel M. Carnot a dou- 
cement et discrètement soufflé, et qui, tout de 
suite, s'est effondré. 

{Travail National.) A. M. 



34 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface i 

Chap. !«"■. — La Révolution économique. 

La France d'autrefois. — Le progrès. — Illusions chèrement 
payées. — Les pays neufs. — Les grandes routes coui- 
merciales. — La navigation à vapeur et les chemins de fer. 

— Les charges budgétaires de la vieille Europe. — Ses 
charges militaires. — La concurrence. — La nécessité de 

nous défendre ^ 

CiiAP. II. — Notre Défense douanière. 
Avant d'aborder la question monétaire. — L'obscurité de 
cette question. — Les spécialistes. — La question moné- 
taire a-t-elle été étudiée dans ses rapports avec nos droits 
de douane ? — L'absence de précision qui a présidé à l'éta- 
blissement de ces droits — L'importance des questions de 
change 35 

Chap. III. — La Question monétaire. 

L'A B C de la question. — Court historique de la monnaie. 

— Les monnaies du globe. — La monnaie française. — La 
loi de l'an XI — Le papier-monnaie. — La crise moné- 
taire étudiée dans ses rapports avec la question douanière. 

— L'Union Latine. — La démonétisation de l'argent. — 

Les deux étalons. — La dépréciation de l'argent. 

Causes de la baisse de l'argent. — Causes ayant agi sur 
l'or. — Effets généraux produits par les variations de l'or 
et de l'argent. — Effets de la baisse de l'argent. — Les 
remèdes — Conclusions. — Aveux des monométallistes. 

— La nécessité de la Iprotection démontrée par l'étude de 

la question monétaire 59 

Chap. IV. — Libre-échange et Protection. 

La doctrine libre-échangiste. — Les importations et les ex- 
portations de numéraire. — Ce qu'elles signifient. — Maî- 
tres et disci|iles. — La balance commerciale. — Les dettes 
internationales. — Comment se règlent les imiiortations et 
les exportations de marchandises. — La démonstration 
de la balance commerciale et M. Paul Leroy-Beau! ieu. — 
Comment il est vrai de dire que : Les produits s'échangent 
contre les produits; — Plus un peuple importe, plus il 
s'enrichit! — L'appauvrissement de la France. — Un 
même chiffre de produits échangés n'est pas toujours éga- 
lement avantageux aux deux pays échangistes 109 

Chap. V. — Les Economistes. 
Ils se croient infaillibles. — L'économie politique classique. 

— Nécessité de réviser les formules. — Les bévues des 
économistes. — Les prophéties des maîtres. — Le système 
protecteur au.x Etats-Unis. — Le docteur Bowring. — 
Le sentimentalisme. — La liberté de la boucherie. — Le 
lard salé d'Amérique. — La lui sur les sucres — La 
marine marchande. — Le prix du pain. — La clair- 
voyance des économistes à l'endroit de la question moné- 
taire. — Les opportunistes et les intransigeants de 1 éco- 
nomie polilif|ue. — M. Paul Leroy-Beauiieu et la viti- 
culture — La nouvelle Ecole 157 



TABLE DES MATIERES 

CuAP. VI. — La Politique, la Presse et l'Opimox. 

Les prévisions des écoQomistes. — Ce que nous avons perdu 
au régime de 1860. — La composition de nos Parlements. 
— Les économistLS de la press- politique. — Les conseil- 
leurs. — Apôtres, mais non victimes. — Les industries 
parisiennes sont toatcs protégées — Lyon et son libre- 
échange. ^ La l'uçon dont sj font les ministères. — 
M. Méiine, ministre de l'agricalture. — L'opinion écono- 
mique dans le Parlement. — L"absence de savoir et de 
convictions. — L'état d'esprit libre-échangiste. — L'union 
de l'agriculture et de l'industrie pour la défense commune. 243 

Chap. vil — La Liberté commerciale et la Spéculation. 

Les origines de l'idée libre-échangiste. — L'organisation du 
commecre. — La ruine du consommateur. — La multipli- 
cation des intermédiaires. — La liberté commerciale nous 
crée l'obligation de nous défendre. — Le règne de la ca- 
melote. — La science au service de la fraude. — Opinion 
de List sur le commerce. — La loi de l'oPiVe et de la de- 
mande. — Les accaparements sont impossibles ! — La 
spéculation 287 

Chap. VIII. — Conclusion. 

L'Exposition de 1889. — Le Nouveau monde et la vieille 
Europe. — Consolations libre-é -hangistes. — Tout pour 
l'honneur ! — Le Zollverein américain. — Le ZoUverein 
britannique. — Les revenus douaniers du monde et la 
libre-échangiste Angleterre. — L'union douanière euro- 
péenne. — Defeudons-nous. — Conservons notre marché 
intérieur. — Notre marché colonial. — La politique doua- 
nière. — Le système des traités de commerce. — La tra- 
dition économique. — Les illusions de paix universelle. — 
Union de l'agriculture et de l'industrie. — Le libre- 
échange impossible acLuellement. — La question sociale. 
— Le droit au travail. — Parallèle avec 1789. — La dé- 
population de la France. — La doctrine de Malthus. — 
Encore les principes! — Justice pour le travailleur de 
tout ordre et de tout rang 359 

ANNEXES 

Question monétaire. 

La Querelle des mono et des bimétallistes m 

La Fabrication des monnaies françaises xxxi 

Divers. 

La Baisse de l'or _ _ xxxix 

Le Libre-échange abandooné par la viticulture xlix 

Acte de navigation de l'Angleterre (1660) .' lvii 

L'Article U du Tra.té de P'rancfort lxiii 

La Fabrique lyonnaise Lxrx 

Discours de M. Tirard à l'inauguration de la Bourse dé 

Commerce Lxxiri 

Le Commerce et l'Industrie ..'.'. Lxxvii 

Avons-nous intérêt à faire des traités de commerce ? . . . . lxxxi 

89-226 PARIS. — I.Ml'Ul.MtKlK CllAKLliS BLOT, liLL ULliUli, 7. 



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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



HC 
275 

D6 
1890 



Domergue, Jules 

La révolution économique 



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