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Full text of "A la sainte de la patrie, Jeanne d'Arc : pieux hommage de l'episcopat français pendant la grande guerre"


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THE BOSTON PUBLIC LIBRARY 



JOAN OF ARC COLLECTION 



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JEANNE D'ARC 



1 



920 



Tous droits de reproduction et de traduction 
partielles ou totales sont exclusivement réservés. 



Il a été tiré de cet ouvrage : 
700 exemplaires sur vélin. 
100 exemplaires sur Hollande numérotés. 
30 exemplaires sur Japon numérotés. 



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I9I4 - I9I8 - 1920 



A LA SAINTE DE LA PATRIE 



JEANNE D'ARC 



-00- 



PIEUX HOMMAGE 

DE 



L'EPISCOPAT FRANÇAIS 

PENDANT LA GRANDE GUERRE 

Ouvrage honoré d'une Lettre de S. S. le Pape Benoît XV 



PREFACE 
de 

Mgr Alfred BAUDRILLART 

de l'Académie française 



98 COLLABORATIONS RÉUNIES, PRÉPARÉES ET MISES AU POINT 



PAR 



Amédée RICHARDET 

Camérier de S. S. le Pape régnant, 
Commandeur de l'Ordre de Saint - Grégoire - le - Grand 

19, Rue Monsieur, Paris (7'J 



Tous droits réservés 






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AVANT-PROPOS 



iJ'atissi loin que je puisse me rappeler mon passage à l'école du village, il y a déjà 
un demi-siècle, je me vois rempli d'une naïve admiration, d'un respect instinctif pour 
la belle figure de Jeanne d'Arc. 

V/omme j'aimais à lire, comme j'aimais à apprendre ces petits récits d'histoire, coupés 
de dates, qui allaient de Domremy à Rouen, en passant par Vaucouleurs, Chinon, Orléans 
et Reims ! Reims surtout, avec la description du Sacre, remplissait mon imagination 
enfantine. 

l_»es Voix de la bergère me suivaient. Chaque jour, à la messe du vieux pasteur, je 
fixais, avec une particulière insistance, la vieille statue de sainte Catherine se dressant 
au chœur, sur un socle, une roue à la main. 

JJès que je connus mieux la vie et les exploits de la Vierge lorraine, les conquêtes 
d'un Charlemagne, les victoires d'un Napoléon, dont on nous entretenait, et que l'on 
nous faisait apprendre en phrases lapidaires, me paraissaient bien pâles, bien ternes, 
à côté des épisodes miraculeux de la vie de Jeanne d'Arc. Cette vie fulgurante de la 
bergère, de la guerrière, de la martyre, de la sainte, s'était en quelque sorte emparée 
de mon esprit, à mesure que j'avançais en âge. L'histoire merveilleuse de Jeanne me 
poursuivait comme une sorte d'obsession d'apothéoses. 

iLn 1871, après avoir vu passer et repasser les Prussiens, qui, hélas ! n'ont pas 
changé, ou plutôt qui se sont montrés encore plus barbares, plus cruels hier qu'il y a tm 
demi-siècle, je fis ma première communion. La guerre et ce grand acte excitèrent davan- 
tage, si possible, ma confiance en la Vierge de Domremy. Je dus bien souvent, avant et 
après, en servant la messe et en regardant sainte Catherine, prier la grande libératrice 
de nous susciter un libérateur, puisqu'elle ne pouvait elle-même descendre du Ciel ! 

l-<'adolescence avec tous ses jeux, la jeunesse avec tous ses soucis d'avenir, ne me 
firent oublier, à aucim instant, cette belle et suave figure, et mon souvenir y fut invaria- 
blement fidèle. Plus tard, Paris, avec ses labeurs et ses distractions, n'affaiblit, ni 
ne voila l'image de la sainte Pucelle dans mon esprit tout bouillonnant d'ardeur et 
d'activité. 

XXussi, lorsque, bien jeune encore, les circonstances me mirent en main une petite 
revue, je voulus tout aussitôt en offrir le très humble et bien imparfait hommage à la 
Vierge libératrice. Mais ce n'était guère qu'un balbutiement, et j'attendais qu'une voix 
autorisée, digne de la Sainte, en chantât la louange dans les colonnes de cette modeste 
publication. 

J 'eus le bonheur d'obtenir et l'honneur de publier à la gloire de la Vierge lorraine 
de belles et magistrales pages épiscopales : de l'évêque de Domremy comme de celui 
d'Orléans, aussi bien que de celui de Vaucouleurs, ainsi que des études d'écrivains 
autorisés, des sonnets de poètes connus, même d'académiciens. 

Je n'étais pas satisfait. J'ouvris une souscription dans la Revue Idéaliste pour 
aider à l'édification d'un monument à la sainte bergère, et j'eus la joie d'en constater la 
parfaite réussite. Mon culte pour la Vierge ne fit qu'augmenter au fur et à mesure de 
ces manifestations encourageantes, et je tressaillis d'une discrète et profonde allégresse 
lorsque, en 1909, Pie X, de sainte mémoire, proclama sa béatification. 

J e sentis alors le besoin, au plus profond de mon cœur, de mettre le couronnement 
à ma vieille dévotion, à mon vieux culte pour la « Sainte de la Patrie », et de me préparer, 
avant les jours entrevus et espérés de la canonisation dont la Sacrée -Congrégation serait 
bientôt saisie, à cette œuvre nationale d'union patriotique et chrétienne. 



J 'y pensais souvent, j'y pensais toujours, d'autant que, à partir de cette année 1909, 
j'eus la joie de faire fréquemment le voyage de Rome et d'approcher du grand et saint 
Pontife qui avait proclamé la béatification de la Pucelle. 

Il me vint la pensée, quelque peu présomptueuse, d'un hommage collectif de 
l'Épiscopal français à la Libératrice de notre pays. Ce serait, me disais-je non sans 
quelque témérité, une couronne digne de la Martyre et de la Sainte. 

Je m'en ouvris à l'un de nos plus illustres prélats, qui, à plusieurs reprises, avait 
bien voulu me marquer tout son bienveillant intérêt. Je dois à la vérité de dire que 
je ne reçus pas précisément un vif encouragement. 

J e m'adressai, un peu plus tard, à plusieurs de nos vénérés évêques et je recueillis, 
cette fois, quelques promesses. Je les enregistrai avec une joie indicible, car elles me 
prouvèrent que je devais avoir vu juste. Je me mis à l'œuvre. 

i_,a grande guerre vint, et les Germains se ruèrent sur cette malheureuse Belgique, 
menaçant ensuite de nous exterminer. 

Ils furent arrêtés en Champagne, le jour même où le mot de passe donné était 
précisément le nom de notre chère Bienheureuse, circonstance providentielle, miracle 
de la Marne ! 

JL/epuis, je me donnai tout entier au projet conçu et tant caressé. Après avoir 
réuni un assez grand nombre d'adhésions épiscopales et consulté l'un de nos plus 
grands évêques et l'un de nos plus éminents rehgieux, je courus à Rome. Je me jetai 
aux pieds de notre Saint -Père le Pape, l'illustre Benoit XV. Je m'ouvris de mon 
projet au Père de tous les Fidèles. Sa Sainteté voulut bien me bénir, m'encourager, 
et me dire combien EUe serait heureuse de me voir mener à bonne fin ce monimient 
épiscopal en l'honneur de la glorieuse PuceUe d'Orléans. EUe daigna me laisser le 
plus auguste et le plus gracieux témoignage de Son intérêt à cette œuvre : la belle 
lettre autographe qui précède immédiatement les hommages épiscopaux, et qui est, 
elle aussi, un hommage insigne à la gloire de la Vierge lorraine et en même temps 
la plus précieuse des faveurs et la plus douce des récompenses. 

1 elle est la genèse de cet ouvrage consacré à « l'Ange de la France », à la 
« Sainte de la Patrie », en des heures d'angoisse nationale. Tel est le motif de ces 
pages inédites des Eminentissimes cardinaux, archevêques et évêques français, qvii, 
dans les circonstances douloureuses que nous venons de traverser, ont célébré les vertus 
de Jeanne d'Arc, exalté en traits merveilleux sa mission divine, invoqué sa toute- 
puissance et montré dans la Libératrice de la France du XV' siècle, le salut et la 
résurrection de celle du XX' siècle. 

JNul doute qu'elle ne se soit unie à sainte Geneviève, à sainte Clotilde et à saint 
Louis pour nous donner la victoire finsde, la paix juste et durable. 

iVlalgré toute mon indignité à présenter cet hommage solennel de l'Épiscopat 
français, à parler de ce concert des voix les plus vénérables, les plus éloquentes et les 
plus autorisées de notre pays en l'honneur de la glorieuse Jeanne d'Arc, j'ai dû 
faire taire mes scrupules les plus intimes pour expliquer le développement naturel de 
la pensée qui inspira et put mener à bien ce projet plein d'attirance, quoique remph de 
difficultés de toute sorte, grâce à la haute collaboration des évêques de notre pays. 

J e leur en exprime très respectueusement ma vive reconnaissance et les prie de me 
permettre d'avoir ici un pieux souvenir pour l'artiste sûr et délicat qui a encadré leurs 
brillantes pages avec la plus discrète élégance et l'art le plus achevé, et que Dieu a 
rappelé à Lui au moment où il achevait ce travail. 

Paris, le 1 S février 1920. 



PRÉFACE 



Oui, c'est un beau, un très beau monument que la foi d'un homme vient d'élever 
à notre Jeanne d'Arc et il s'achève juste à l'heure où le Pontife romain rend la 
sentence suprême qui la consacre sainte aux yeux des hommes. Je dis bien la foi 
d'un homme, foi qui l'a saisi dès sa petite enfance, qui a grandi avec lui, dont le 
flambeau toujours allumé a jeté des lueurs de plus en plus vives, au fur et à mesure 
que grandissaient les épreuves et les espoirs de la patrie. Cette foi a triomphé de 
tous les obstacles, comblé toutes les vallées, renversé toutes les montagnes. Les 
obstacles même semblent n'avoir été semés sur la route que pour permettre à l'oeuvre 
entrevue d'éclore en des circonstances d'où elle devait tirer un éclat et une portée 
incomparables. 

Certes, c'eût été quelque chose en tout temps que de faire entendre la voix 
de l'épiscopat français tout entier sur l'héroïne et la sainte que l'univers envie à la 
France : non fecil tatiler omni nationi. Mais que, par la volonté de Dieu, cette voix 
ait retenti précisément au cours de la grande guerre, quand Jeanne était pour tous 
le symbole, le lien, le stimulant du patriotisme français, le trait d'union entre notre 
terre meurtrie et le ciel imploré, et cela même pour ceux qui avaient perdu l'habitude 
de tourner vers le ciel des regards suppliants ! Que l'évêque de Domremy nous ait 
conduits au berceau de la bonne Lorraine, à la suite des pèlerinages de guerre qui 
y firent affluer nos soldats! Que l'évêque d'Orléans ait vu couronner les efforts de 
vingt-cinq ans d'épiscopat, en grande partie consacrés à l'exaltation de celle qui 
délivra sa ville au quinzième siècle, au moment béni où le sol français était de 
nouveau libéré! Que le cardinal de Reims ait célébré le don de Dieu à la France, 
au lendemain du martyre de la cathédrale où la Pucelle victorieuse avait fait couronner 
son roi, le vrai roi de France! Que l'archevêque de Paris, de ce Paris où la fortune 
avait semblé abandonner la conductrice de nos armées, ait rappelé le sens profond et 
permanent de sa mission surnaturelle, aux heures en apparence désespérées de la 
surprise du Chemin des Dames et ranimé l'espoir par ces mots: « La Vierge libératrice 
semble être revenue vers nous pour nous redire : Bataillons ! au temps marqué. Dieu 
nous donnera la victoire! » Que l'indomptable évêque de Nancy, celui qui volontiers 
s'appelait lui-même l'évêque de la frontière, ait chanté son hymne à la Vierge lorraine, 
peu avant que la mort ravît à ses yeux le spectacle d'une revanche si longtemps 
attendue ! Que les évêques de toutes nos provinces aient redit les traditions locales, 
les souvenirs, les services, le culte de Jeanne d'Arc en chacun de leurs diocèses, tandis 
que les enfants de tous ces pays de France versaient leur sang à flots pressés pour 
arracher la patrie au joug de l'envahisseur ! Que les évêques français de Metz et de 
Strasbourg aient pu joindre leur témoignage à celui de leurs frères et dire à Jeanne 
la gratitude de leur peuple délivré ! Que ce livre enfin ait été écrit alors que, suivant 
le vœu prophétique de la Pucelle, Anglais et Français marchaient la main dans la 
main, entraient ensemble à Jérusalem et à Constantinople, et rendaient à la chrétienté 
le tombeau du sauveur près duquel priait, ces jours-ci même, au cours d'une patriotique 
mission, le cardinal-archevêque de Rouen, la ville du bûcher. Oh ! la belle merveille, 
le précieux bienfait, la touchante grâce de Dieu ! Oh ! que Pie X avait bien vu ce 



qu'allait être pour la France celle qu'il béatifiait en 1909, et de quelle bonté clair- 
voyante avait fait preuve Benoît XV lorsqu'en pleine guerre, il bénit l'œuvre destinée 
« à accroître dans les âmes la dévotion en la bienheureuse Jeanne d'Arc, protectrice 
de la France! » Le Pape, qui, aux heures lumineuses de la victoire, annonçant la 
prochaine canonisation de l'héroïne française, disait éprouver comme une sorte de 
regret de n'être pas né Français afin de se réjouir plus encore d'un tel événement, 
n'avait pas craint, aux sombres heures de 1916, de tracer ces lignes : «Tout ce qui 
peut contribuer à augmenter la gloire de la Vierge lorraine nous est une véritable joie. » 

Avant la guerre, je l'avoue, j'avais douté du succès d'une telle entreprise. Quelle 
serait l'originalité, la puissante unité d'une telle mosaïque de déclarations? L'originalité, 
elle est née du tragique des circonstances, et l'unité est sortie du cœur même de la 
France qui a battu dans le coeur de chacun de nos évêques, transformé en défenseur 
de la cité. 

Inclinons-nous avec reconnaissance et respect devant celui qui, non content de 
porter en lui durant tant d'années ce projet grandiose et généreux, en a surveillé 
l'exécution avec un tel souci de la perfection. 

Voyez ces pages joliment encadrées, ce frontispice délicat qui donne l'illusion 
d'une belle fresque décorative, ces quatre-vingt-dix armoiries épiscopales, exécutées 
par un de nos plus distingués artistes de la plume, qui se détachent, en un relief 
saisissant, au bas de chaque signature autographe ; enfin tout cet ensemble de motifs 
d'une finesse et d'une simplicité de composition rarement égalées. L'artiste est mort 
à la peine; l'auteur y a mis une bonne part de sa fortune; mais le livre est entièrement 
beau et sera recherché des bibliophiles les plus avertis, comme des plus fervents patriotes. 

Les restes de Jeanne d'Arc, ces pauvres restes calcinés, ce coeur qui avait 
triomphé de la flamme du bûcher, ont été jetés à la Seine. De cette sainte, il n'est 
point de reliques. 

Il y aura du moins un reliquaire. Ce reliquaire, tout plein de pensées pieuses, 
patriotiques, chrétiennes et françaises, dira au monde que la grande dette contractée 
au xv'^ siècle envers Jeanne par un évêque égaré est payée aujourd'hui, non seulement 
par celui qui occupe le siège de Beauvais, mais par tout l'épiscopat du doux pays 
de France; il montrera, bien mieux encore que de vénérables débris, même ranimés 
par un esprit de gratitude et de foi, tous les sublimes aspects de la sainte qui incarnera 
désormais aux yeux des hornmes de tous les temps et de tous les pays la pure et 
sublime vertu du patriotisme chrétien. 




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Nous avons appris avec une vive satisfaction 
l'hommage solennel que l'Épiscopat français veut 
rendre, dans les douloureuses circonstances pré- 
sentes, à la Bienheureuse Jeanne d'Arc. 

Tout ce qui peut contribuer à augmenter la 
gloire de la Vierge Lorraine, à répandre son culte 
et à exciter à l'imitation de ses saintes vertus, 
nous est une véritable joie. 

C est donc de grand cœur que nous bénissons, 
en le félicitant, celui qui, le premier, conçut l'idée de 
ce monument, les membres de l'Episcopat français 
dont la collaboration a permis de l'édifier ainsi 
que tous ceux qui, par la diffusion de cette oeuvre, 
auront aidé à accroître dans les âmes la dévotion 
en la Bienheureuse Jeanne d'Arc, protectrice de 
la France. 

Du Vatican, le 2J Juillet 1^16. 



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Signer Amedeo RICHARDET, 
Parigi. 







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JEANNE D^ARC ET REIMS 



De tous les dons que le Ciel a faits à la France, il n'en est pas de 
plus merveilleux et de plus manifestement surnaturel que celui de 
l'illustre héroïne qui fut sa libératrice au XV siècle. 

Gracieuse et douce comme Esther, inspirée et brave comme Déborah, 
généreuse et sainte comme Judith, Jeanne d'Arc réunit tous les mérites de 
ces femmes immortelles et les couronne par le sacrifice de sa vie accepté 
avec une angélique résignation et avec la magnanimité des martyrs. 

Or, deux villes seulement ont eu l'honneur d'être nommées à Jeanne 
d'Arc par ses Voix dans les visions qui la préparèrent à sa vocation : 
Orléans et Reims ; Orléans, dont la délivrance devait être le signe de 
sa mission ; Reims, où elle devait conduire le Dauphin recevoir « Son 
Saint Sacre. » 

Cette mention nominale de la ville des Sacres est doublement glo- 
rieuse pour notre cité, et parce qu'elle en faisait le point culminant de 
l'épopée et de la gloire terrestre de la noble héroïne, et parce qu'elle 
était la consécration par le Ciel même de la tradition nationale du Sacre 
de nos rois, et du privilège en vertu duquel les successeurs de Clovis 
devaient venir recevoir à Reims, dans l'église du Baptistère national, 
l'onction royale avec le baume de la Sainte-Ampoule, de la main du 
successeur de saint Rémi. 

C est à Reims donc que Jeanne d'Arc avait mission de conduire le 
Dauphin ; 

v/ est à Reims qu'elle fit avec lui son entrée triomphale, le 16 
juillet 1429 ; 



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C'esf à Reims, dans notre cathédrale actuelle, que, le jour du Sacre, 
elle tint à l'honneur 1 étendard qu'elle avait porté à la peine pendant 
toute la campagne de la Loire et de la Champagne. 

Aussi Jeanne d'Arc aimait -elle notre ville, comme en font foi les 
lettres qu'elle écrivit « à ses bons et féaux amis de Reims. » 

D autres souvenirs encore rattachent la cité rémoise à l'histoire 
de la Pucelle. 

C est un enfant de l'Église de Reims, Jean Gerson, le célèbre chan- 
celier de Notre-Dame et de l'Université de Paris, qui, des premiers, se 
prononça en faveur de la céleste Envoyée, en publiant un Mémoire où 
il résume son sentiment sur elle en ce texte de l'Ecriture : « A domino 
factum est istud. » 

C est un archevêque de Reims, Regnault de Chartres, qui présida, à 
Poitiers, l'assemblée des Docteurs chargés par le Dauphin d'examiner 
la Voyante de Domremy, et qui proclama que l'on pouvait avoir con- 
fiance en la mission dont elle se disait investie « de par le Roy du Ciel. » 

C est encore un archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins, qui 
dirigea les travaux de la Commission pontificale déléguée par le pape 
Calixte III, pour réviser le procès de Rouen, et qui prononça la sen- 
tence de réhabilitation de l'innocente victime, en déclarant nuls le procès 
et la sentence qui l'avaient envoyée au bûcher. 

Ne peut-on pas dire que ces deux archevêques de Reims furent les 
premiers ouvriers de l'œuvre dont la Béatification de Jeanne d'Arc fut 
le couronnement en 1909, l'un en reconnaissant canoniquement comme 
digne de confiance la mission divine de la Pucelle, l'autre en réhabi- 
litant l'illustre héroïne, au nom de l'Église, par une procédure en laquelle 
il semble permis de voir comme le préliminaire de celle qui se termina 
par son inscription au nombre des Bienheureux ? 

Quelle indignation la Sainte Triomphatrice de Reims n'a-t-elle pas 
dû ressentir contre les hommes qui ont osé lancer leurs bombes 
sacrilèges sur l'illustre cathédrale qui lui rappelle tant de glorieux 
souvenirs, sur cette église de Notre-Dame qu'elle a vue, où elle est 
entrée triomphante, où, son étendard à la main, elle assista au couron- 
nement de son œuvre ! 

Avec quel plaisir, au contraire, elle doit voir la nation qui était alors 
pour nous l'ennemi, combattant aujourd'hui fraternellement avec nous. 



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la nation qui l'avait condamnée au bûcher reconnaissant noblement 
son erreur et s'unissant à nous pour lui rendre hommage ! Ses pontifes 
sont venus la fêter ; ses orateurs lui ont fait amende honorable et ont 
célébré ses louanges dans notre cathédrale. Un tel retour ne nous 
autorise- 1- il pas à croire qu'elle a voulu répondre aux hommages 
confondus de la France et de l'Angleterre, en brandissant en tête de 
nos armées son épée victorieuse, et en les couvrant de la protection de 
son glorieux étendard ? 

Un des buts providentiels de sa mission était, en restaurant l'indé- 
pendance de la Patrie, de lui assurer aussi dans l'avenir la conservation 
de la foi catholique, dont la France a la vocation d'être l'apôtre, appelée 
qu'elle est à porter partout le flambeau de l'Évangile et de la civili- 
sation chrétienne. Fille de France, elle a sauvé sa Patrie ; Fille de Dieu, 
elle lui a conservé sa foi religieuse, L'Église déclare dans l'oraison de 
la messe de la Bienheureuse que c'est pour cette double fin qu'elle nous 
a été donnée : « ad fidem ac patriam tuendam, » pour la défense de 
la Foi et de la Patrie, 

Or, hier encore, nous avons combattu non pas seulement pour 
l'intégrité du territoire national, mais aussi pour la sauvegarde de la 
civilisation chrétienne. Sans l'avoir prévu, en effet, nous avons dû 
combattre pour préserver l'Europe de l'hégémonie politique et intel- 
lectuelle à laquelle prétend une race ambitieuse, dont la politique est 
fondée sur ce principe que la force crée le droit, et dont l'esprit a été 
imprégné d'une philosophie qui, en niant ou en mettant en doute la 
valeur de la raison, conduit logiquement au scepticisme universel et à 
la ruine de toute foi religieuse, 

M.ais si, pour nous concilier le secours de Dieu et la protection 
de Jeanne d'Arc, nous nous prévalons du rôle de défenseurs de la 
civilisation chrétienne, la logique nous oblige à ne pas persécuter chez 
nous la religion sur laquelle est fondée cette civilisation. Comment nous 
poser devant le monde en champions de la civilisation européenne, 
qui est la civilisation chrétienne, si nous proscrivions de chez nous la 
religion chrétienne, si nous refusions à Dieu sa place dans nos insti- 
tutions, sa part dans notre vie nationale, si nous chassions de chez nous 
le Christ, dont cette civilisation a pris le nom, parce qu'elle en a reçu 
ses principes et son esprit ? 

Jeanne d'Arc n'eut qu'une ambition : restaurer et affermir le règne 
de Jésus-Christ sur la France, Pour elle, le vrai roi de France, c'était 



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Notre-Seigneur Jésus-Christ, le souverain de France n'était que son 
lieutenant. Elle demanda un jour à Charles VII de lui remettre son 
royaume ; le roi y consentit ; alors Jeanne en fit hommage et le donna 
à Notre-Seigneur comme à son véritable souverain, puis elle le rendit 
à Charles comme au Lieutenant de Jésus-Christ. 

On ne peut se réclamer de la protection de Jeanne et renier son 
Dieu. « Osez- vous bien renier votre Père et Créateur ? disait-elle un jour 
à un prince de la cour qui blasphémait. En nom Dieu, vous vous dédirez 
avant que je parte d'ici. » C'est le langage qu'elle tiendrait encore 
aujourd'hui à ceux qui, tout en prétendant l'honorer, feraient profession 
d'athéisme, qui prétendraient mettre Dieu et la Religion hors la loi, et 
méconnaîtraient son Christ et son Église, Invoquer Jeanne d'Arc et 
renier le Dieu au nom de qui, jusque sur le bûcher, elle se disait envoyée 
vers nous, ce serait lui faire injure. Elle ne voudrait point de ces 
hommages et les considérerait comme un obstacle au salut du pays. 

Si donc nous voulons que Jeanne d'Arc intercède toujours pour 
nous, comme elle, reconnaissons les droits de Dieu sur nous et sur 
notre pays ; rendons-lui, à Lui, à son Christ, à son Église, la place qui 
lui est due dans nos institutions et notre vie nationales. 

Reims, le 10 novembre 1916. 

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BORDEAUX 




PRIÈRE, TRAVAIL, SACRIFICE 



Une prophétie assez répandue dans le peuple annonçait que la 
France, perdue par une femme, serait relevée par une vierge venue 
des Marches de Lorraine. Le Christ, qui aime d'un indéfectible amour 
notre nation, choisit, en effet, sur les bords riants de la Meuse, une jeune 
bergère, à laquelle il fit dire par l'archange saint Michel : « Va, Dieu 
le veut, serais-tu fille de roi, aurais-tu cent pères et cent mères, il faut 
aller, » Jeanne, qui avait dit tout d'abord : « Je ne suis qu'une pauvre 
fille, je ne sais ni A, ni B, je ne sais ni monter à cheval, ni faire la 
guerre, » n'hésite plus parce que c'est la volonté divine. Lorsqu'on lui 
demande à quel moment elle veut partir, elle répond : « Plutôt 
aujourd'hui que demain, plutôt demain qu'après. » 

La voilà chargée, par ordre du Ciel, d'expulser un envahisseur puis- 
sant et de rendre la France aux Français. Quelle mission ! Mais Dieu 
le veut, et quand Dieu le veut, rien ne résiste. N'a-t-il pas triomphé de 
Sisara par Jahel et d'Holopherne par Judith ? 

Jeanne se met en marche en dépit des obstacles de toute sorte 
que sa jeunesse et son inexpérience redoutent ; elle va à Vaucouleurs, 
de Vaucouleurs à Chinon, de Chinon à Poitiers, de Poitiers à Orléans, 
qu'elle délivre, et d'Orléans à Reims, où elle fait sacrer le petit roi de 
Bourges devenu roi de France. Le résultat est merveilleux, tellement 
merveilleux qu'on n'ose plus contester son caractère surnaturel. 

Et par quels moyens a-t-il été obtenu ? Jeanne priait. Elle priait 
avant, pendant et après les batailles. L'étendard sur lequel elle avait 



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arboré les noms de Jésus et de Marie netait-il pas lui-même une prière? 
Jeanne n'ignore pas, d'ailleurs, que la prière est bien plus sûre d'être 
exaucée quand elle part d'un cœur pur. Voilà pourquoi elle répond 
quand on lui propose un remède superstitieux pour la blessure qu'elle 
a reçue à l'assaut des Tourelles : « J'aimerais mieux mourir que com- 
mettre un péché. » Jalouse de la pureté de son âme, elle remplit scru- 
puleusement tous les devoirs de la vie chrétienne. Elle assiste au Saint- 
Sacrifice, elle se confesse, elle communie aussi souvent qu'elle peut et 
elle se livre aux ministères de la charité avec le même zèle qu'aux 
exercices de la piété. Jeanne priait et Jeanne travaillait. « Vive labeur ! » 
Et avec quel entrain elle observait cette noble consigne, après l'avoir 
donnée à ses soldats ! Jeanne priait, Jeanne travaillait, Jeanne souffrait. 

Elle a souffert en quittant les siens. Elle a souffert en se voyant 
en butte à la suspicion et à la jalousie. Elle a souffert surtout et avec 
une patience héroïque dans le cachot et sur le bûcher auxquels les juges 
sans conscience la condamnèrent. 



Bordeaux, le 7 octobre 1919 



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LA VIERGE DE DOMREMY 



Née dans un humble village des bords de la Meuse, après avoir 
grandi dans l'innocence et la paix des champs, à dix-sept-ans, obéissant 
à de mystérieux appels, elle quitte son père et sa mère pour se vouer au 
salut de la France, que la domination étrangère et les discordes intes- 
tines ont réduite à l'agonie. A un prince qui désespérait de lui-même et 
de sa destinée, elle rend soudain la confiance et le courage, elle lui refait 
une armée et en prend le commandement ; en quelques jours, elle délivre 
Orléans assiégé depuis de longs mois ; elle inflige défaites sur défaites à 
un ennemi fier de cent années de victoires ; et, selon sa promesse, à 
travers le pays reconquis, elle conduit à Reims, pour y recevoir son 
sacre et sa couronne, celui qui, jusque là, osait à peine prendre le titre 
de roi. Puis, après ces rapides triomphes, abandonnée, trahie, livrée à 
une haine implacable, elle endure, durant une année entière, toutes les 
rigueurs de la plus odieuse captivité ; et enfin, condamnée par des juges 
iniques, elle meurt à dix-neuf ans sur un bûcher. 

En face d'une telle vie et d'une telle mort, quelle âme droite pourrait 
ne pas se sentir pénétrée de respect et d'admiration ? 

Il y a plus : quiconque étudie, sans parti pris d'incrédulité, cette 
merveilleuse histoire, est obligé d'y reconnaître une manifeste interven- 
tion divine et de vénérer en Jeanne d'Arc une envoyée céleste. C'est à 
des communications surnaturelles, à des apparitions d'anges et de 
saintes, à des voix venues d'en -haut, que dès le premier jour et jusque 
dans son supplice, elle n'a cessé d'attribuer sa mission. Et, en effet, 
quelle cause purement naturelle pourrait rendre raison, et de l'audacieux 




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dessein de cette jeune paysanne, et de la constance intrépide avec 
laquelle elle l'a poursuivi, et de la sagesse prodigieuse dont elle y a fait 
preuve, et du succès qui l'a couronné ? A moins d'être aveuglé par les 
préjugés et par la passion, il est impossible de ne pas s'écrier à cette 
vue : le doigt de Dieu est là ! 

JVlais ce n'est pas tout. Cette admirable et touchante héroïne, cette 
envoyée de Dieu, choisie par Lui pour accomplir un des plus beaux gestes 
que racontent les annales humaines, elle a été aussi un de ces chefs- 
d'œuvre de grâce et de vertu qu'on appelle une sainte : il était réservé à 
nos jours de pouvoir saluer à son front cette auréole, de toutes la plus 
glorieuse. 

En Jeanne d'Arc, en effet, rayonnent avec éclat les vertus qui font 
les saints. 

oa foi était profonde et vive : solidement attachée au CREDO que 
lui avait appris sa mère et aux enseignements de l'Église, elle vivait dans 
un commerce habituel avec le monde invisible qui se révélait à elle. 

oon espérance était ferme, inébranlable sa confiance en Dieu : elle 
n'ambitionnait pour elle-même que le salut de son âme et attendait tout 
du Seigneur, de ses promesses, de son secours. 

ilmbrasée d'amour pour Lui, elle manifestait cet amour par les pra- 
tiques d'une tendre piété, par l'habitude de la prière et des sacrements, 
par une insatiable avidité pour la sainte Eucharistie, par une telle soumis- 
sion à la volonté divine que, pour y obéir, elle eût, disait-elle, « quitté 
cent pères et cent mères et usé ses jambes jusqu'aux genoux. » 

Lte nom de Jésus était gravé dans son cœur, avec celui de Marie, 
comme sur son étendard, et ce nom béni du Sauveur fut le cri suprême 
qui, par trois fois, s'échappa vibrant de ses lèvres, parmi les flammes de 
son bûcher. 

irar amour pour son Dieu, elle était bonne, compatissante et secou- 
rable à son prochain. Dès ses premières années, elle s'était montrée amie 
des pauvres, auxquels elle cédait volontiers sa nourriture et son lit. 
Obligée de faire la guerre, elle eût voulu épargner la vie des ennemis ; 
elle ne se résignait à les combattre qu'après les avoir adjurés d'aban- 
donner d'eux-mêmes le pays qu'ils occupaient indûment. Ce n'était pas 
seulement le « sang de France qu'elle ne pouvait voir couler sans que 
les cheveux lui dressassent sur la tête ; » elle pleurait aussi sur les 
Anglais blessés, pansait leurs plaies et les aidait à bien mourir. 



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Elle ne supportait pas de voir Dieu offensé et les âmes en danger de 
se perdre. Avant de conduire ses soldats au combat, elle les pressait de 
renoncer au péché et de purifier leur conscience. Humble malgré ses 
triomphes, elle en rapportait à Dieu tout l'honneur et se dérobait elle- 
même aux louanges. 

Dès la première visite qu'elle avait reçue des Anges, elle avait juré 
de rester pure comme eux et voué à Dieu sa virginité : tel était en elle le 
rayonnement de cette pureté virginale qu'elle imposait le respect aux 
hommes les plus dissolus. 

Brave comme un lion dans les combats, elle fut courageuse comme 
une martyre dans sa prison, devant ses juges et dans sa mort. Elle versa 
des larmes à l'annonce du cruel supplice qu'elle allait subir ; mais, l'heure 
venue, elle gravit avec calme l'échafaud, plaignant la cité, théâtre de sa 
mort, comme Jésus s'était lamenté sur Jérusalem déicide, proclamant 
encore dans les flammes la vérité de sa mission divine, serrant sur son 
cœur la croix qu'elle avait réclamée, et jetant à la terre et au ciel le nom 
de Jésus comme un dernier cri d'amour et d'espérance. 

Il y a, dans la vie de Jeanne d'Arc, dans ces vertus dont nous venons 
de retracer la rapide esquisse, des leçons qui conviennent à tous les 
temps. Si elle peut être appelée la sainte du patriotisme, c'est à tous les 
peuples qu'en sa personne Dieu montre comment II inspire, bénit et 
glorifie l'amour de la patrie. 

Mais Jeanne d'Arc est et restera surtout la sainte de notre patrie 
française. Elle a été suscitée de Dieu pour garder à la France, et son 
indépendance nationale et sa vocation chrétienne. 

Cette vocation. Pie X la rappelait avec la complaisance d'un cœur 
qui aime notre pays, lorsque, promulguant les miracles de notre Bienheu- 
reuse, il citait ces paroles du pape Grégoire IX à saint Louis : « Dieu a 
choisi la France, de préférence à toutes les autres nations de la terre, pour 
la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse. 
Pour ce motif, la France est le royaume de Dieu même ; les ennemis 
de la France sont les ennemis du Christ. » 

N'est-ce pas là ce que proclamait Jeanne d'Arc, au cours de sa mission? 
Pour elle, le véritable souverain légitime de la France, c'était Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, de qui le roi de France devait recevoir sa couronne 
et n'être que le lieutenant. Si elle fut envoyée pour arracher la France au 



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joug de l'étranger, n'est-ce pas parce qu'au siècle suivant ce joug eût été 
celui du schisme et de l'hérésie, et que Dieu voulait y soustraire la Fille 
aînée de son Eglise? 

Voilà pourquoi nous estimons faire œuvre de patriotisme non moins 
que de zèle religieux en travaillant à rétablir dans notre pays le règne 
de Jésus-Christ, de sa doctrine et de ses lois. 

Dieu a voulu glorifier en nos jours ces vertus de notre héroïne 
nationale : l'Église l'a proclamée Bienheureuse et placée sur les autels. 
C'est pour notre pays une faveur singulièrement opportune de la Provi- 
dence. Elle nous encourage à la lutte pour le salut de la Patrie et nous 
anime à la confiance. La Vierge Libératrice semble être revenue vers nous 
pour nous redire : « Bataillons ; au temps marqué, Dieu nous donnera 
la victoire. > 



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Paris, le 30 mai 1918. 



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JEANNE D'ARC ET LA LITURGIE 



(1) 



Jeanne est « une petite enfant de treize ans, » « innocente et douce, 
ignorante de toute autre science » que de celle de la religion et de la 
piété. Rien ne la distingue de ses compagnes, si ce n'est sa ferveur envers 
Dieu et son ardeur au travail, soit à l'ombre « du toit domestique, soit 
dans la paix du champ paternel. » 

A cette bergère inconnue, que rien ne distingue au dehors. Dieu 
envoie une double ambassade, bientôt familière et presque quotidienne, 
« qui la trouble et l'effraie d'abord, » mais à laquelle elle s'accoutume 
vite, et dont elle jouit en silence, dans un humble recueillement ! 

N'est-ce pas là un tableau délicat, qui condense en quelques traits 
saillants ce que les historiens de Jeanne nous racontent avec plus de 
détails ? Viennent maintenant les apparitions ! Elles contrastent avec 
l'état d'inquiétude d'un modeste village où arrivent confusément les 
bruits de la guerre ! 

C'est une main visible et sûre — « c'est la main de Dieu » — 
qui, dans la maison paternelle, où « parmi les brebis du troupeau de 
Jeanne, » la choisit, la prépare, l'attire et l'invite. Saint Michel est 
près d'elle l'ambassadeur familier du Très-Haut; avec lui viennent 
fréquemment, et vêtues d'une lumière éclatante, deux vierges qui se 
lient ici-bas et pour le ciel avec leur naïve sœur, et lui communiquent 
le secret de son avenir prochain. 



(1) Méditations sur l'Office de Jeanne d'Arc, approuvé à Rome 




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Il faut prévoir « des dangers et des obstacles ; » il faut « mettre en 
Dieu sa confiance ; » il faut vouloir lui obéir sans hésitation ni crainte ; 
il faut revêtir son armure et préserver son corps d'une solide défense ; 
il faut devenir enfin le soldat de Dieu ! 

rLt alors, sans surprise, mais, au contraire, avec plaisir, tant il 
est naturel, quand on écrit à Rome, de se souvenir de Virgile et 
d'Horace, les expressions mélancoliques du pâtre que l'on exile, de 
l'époux dont l'épouse expire : dulcia Unquimus aT~va.... linquenda 
placens uxor, se placent d'elles-mêmes, comme un souvenir classique, 
au milieu de ce touchant récit ; Jeanne devra quitter ses douces amies, 
son humble maison, ses parents, son pays. Dieu commande, l'Archange 
et les voix marquent le but ; — plus d'incertitude ni de terreur ! 

JN ous nous représentons ce que ces premières pages de l'Office de la 
Bienheureuse Jeanne produiront dans l'âme de jeunes clercs ou de fer- 
ventes religieuses, alors que, pour la première fois, cet Office leur par- 
viendra, soit en France, soit à l'étranger. Quelles émotions profondes, 
quelle affectueuse sympathie pour la jeune paysanne, sitôt appelée à être 
une héroïne ! Quelle admiration pour cette forme nouvelle de dévoue- 
ment et de sacrifice ! 

iVjLais voici que la Vocation se déclare et se prouve. Jeanne porte en 
son cœur une inviolable résolution.: elle n'appartient plus qu'à Dieu et 
à la France ; elle s'est offerte « comme une virginale hostie. » Tout 
doute a fui loin de son esprit, elle est sûre d'elle-même parce qu'elle est 
sûre du but que la Providence lui a assigné. Ni les hésitations du Dauphin, 
ni les plaisanteries ou les objections des courtisans et des hommes de 
guerre, ni enfin les intrigues qui l'environnent et qui tentent de la para- 
lyser, rien ne l'émeut. Elle marche en avant dès qu'on le lui permet ; 
« elle entre à Orléans, » « elle accourt à l'assaut, » « elle reçoit sa 
première blessure, » elle revient à la charge, et les ennemis déconcertés 
s'enfuient loin des tours reconquises, la ville est délivrée, et le chemin 
de Paris est ouvert ! 

On y arrive en prenant des villes, en cueillant des lauriers ! Les 
sonneries du Sacre retentissent, « les lys humiliés et noircis se redressent 
et reprennent leur blancheur, » c'est le triomphe ! Humainement, ce 
serait pour Jeanne le sommet de la gloire, l'orgueil de l'apothéose ; mais 
les choses divines ne finissent pas ainsi. 



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Les heures sombrent se précipitent : c'est 1 échec devant Paris ; c'est 
la trahison et la prise devant Compiègne, c'est le marché qui la vend aux 
Anglais — et le supplice final va commencer ! 

Réjouissons-nous de voir l'attitude de Jeanne et d'entendre son lan- 
gage, dans la suite de notre Office. 

L'attitude du poète sacré est celle de l'enthousiasme : Mira fecisti, 
generosa Virgo ! Applaudissons la Vierge guerrière et généreuse ! Et 
son langage est plus remarquable encore ! « Ce sont des cris reten- 
tissants : Victoires d'Orléans, de Jargeau, de Patay, oui, certes ! » Mais 
un nouveau labeur appelle Jeanne, et ce dur travail sera suivi d'un 
incomparable triomphe ! « Novus labor et triumphus ! » 

Ce labeur, ce sera le procès devant des juges affreusement cor- 
rompus : corruptissimos judices ! Et devant eux, réduits à un silence 
honteux, la captive prédira l'heureux avenir de la France ! 

Hélas ! quelle injuste condamnation, — mais accompagnée des 
signes de la plus vive piété : le désir et l'amour de la Très Sainte 
Eucharistie, la répétition confiante du nom sacré de Jésus, l'incessante 
contemplation de la Croix, et, quand s'allumera le bûcher, quand s'élè- 
veront les flammes, des voix célestes murmureront aux oreilles de 
Jeanne des paroles de consolation et d'espérance : « Au milieu du 
feu, mon ange ne t'abandonnera pas ; » — « si tu passes par le feu, ses 
ardeurs n'atteindront pas ton âme, et, même dans ce cruel supplice, tu 
ne cesseras pas de louer ton Seigneur et ton Dieu !... Colombe inno- 
cente, vole vers ton Sauveur ! » 

Ce n'est pas tout ; voici que la doxologie de l'Office, aux pre- 
mières vêpres, chante les œuvres de l'adorable Trinité, avec une admi- 
rable et profonde poésie : « Gloire au Père, qui détermine et affermit le 
sort de chaque nation. » « Gloria Patri, qui terras statuit ; » « Gloire au 
Fils, qui rachète et sauve les peuples. » « Gloria Filio, qui gentes 
redemit ; » — Gloire au Saint-Esprit, qui rend les âmes pieuses et 
vaillantes, » « Gloria Spiritui sancto, qui fortes et pias animas feeit ! » 

Serait-ce se tromper, que de découvrir dans ces belles paroles 
l'intention d'inviter la France à ne point douter de sa destinée? 

Non, certes ! Et les hymnes sacrés, les chants d'allégresse que 
l'Office de la Bienheureuse met sur nos lèvres, ne cessent de nous 
annoncer que nous avons au ciel, auprès de Dieu, « une tutrice, » 
« une gardienne » dont la sollicitude fraternelle ne cessera jamais 




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vis-à-vis de la France ! « Tutrix et custos, » « murus inexpugna- 
bilis / » « Parmi les grands noms qui honorent l'humanité, celui de 
Jeanne d'Arc est un des plus grands, aux yeux et pour le cœur des 
Français, mais aussi aux yeux de tous les peuples. « Juxta nomen 
magnorum qui sunt in terra. » En son honneur, les louanges sortirent 
de toutes les bouches ; « non deficiet laus tua de ore hominum ! * 

Et qui doutera que, même aux heures les plus sombres, dans l'avenir 
comme dans le passé, la Vierge de Domremy ne soit toujours prête à 
renouveler les prodiges de sa céleste et victorieuse intervention ! 

Les siècles, dans leur cours, l'appelleront du titre glorieux de « Mère 
et de Soutien de la Patrie, » Jure te nostrœ patriœ parentem sœcla 
vocabunt ! Et la France vivra, grâce aux mérites d'une si puissante 
patronne : Tantœ meritis patronœ Gallia vivet ! 

Faut-il ajouter, puisqu'il s'agit d'un hommage épiscopal, que tous les 
évêques, depuis le grand mouvement suscité par Mgr Dupanloup, 
continué par son successeur immédiat le cardinal CouUié, et amené par 
Mgr Touchet jusqu'à la canonisation de Jeanne, ont, sans relâche, écrit, 
parlé, agi dans le sens d'une fête annuelle et nationale en son honneur ? 



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JEANNE D'ARC, LIBÉRATRICE de la FRANCE 



Non fecit talUer omni nationi (Ps. CXL VII). Ne craignons pas de 
dire avec le Roi-Prophète : Non, « Dieu n'a pas fait de même pour les 
autres nations ! » 

Car, dans sa miséricorde, il a daigné faire pour la France ce que 
jadis il avait fait pour son peuple, et l'on chercherait en vain dans 
l'histoire des autres nations une marque aussi signalée de la protection 
divine. 

Une femme, une jeune fille, presque une enfant, va libérer sa patrie 
et chasser l'ennemi du sol national, quand les plus habiles guerriers 
auront échoué dans toutes leurs entreprises. Vraiment, notre illustre 
Gerson, témoin de cette merveille, avait bien raison de s'écrier quelque 
temps avant sa mort : A domino factum est istud ! 

Je ne sais s'il y eut jamais dans notre histoire une époque plus 
douloureuse que ce commencement du quinzième siècle, une heure plus 
critique que celle où Jeanne d'Arc apparaissait pour exécuter les desseins 
de Dieu parmi nous. Soixante-quinze ans d'invasions et de défaites, un 
Trésor vide, une noblesse décimée ou captive, les humiliations et les 
deuils de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, l'ennemi partout maître chez 
nous, et, par-dessus tout, la France trahie par ses princes et livrée à un 
roi étranger, tandis que le « soi-disant Dauphin de Viennois » est traité 
en prétendant malheureux; voilà le triste et humiliant spectacle que 
présentait notre pays lorsque la Vierge de Domremy commença à 
entendre ses Voix, Déjà, comme s'il n'y avait plus de France, on disait 



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le parti de France, ou même le parti d'Armagnac, et Charles VII n'était 
plus pour ses adversaires que le roi de Bourges. C'était vraiment la 
« grande pitié » au royaume. 

L heure était donc bien à Dieu. Lorsque les hommes sont devenus 
impuissants, il intervient Lui-même pour sauver miraculeusement ceux 
qu'il aime, ou bien il envoie pour agir en son nom un instrument si 
faible qu'on est bien forcé d'y reconnaître sa main. 

C est alors, en effet, que soudain apparut la Pucelle au milieu des 
courages abattus. Quelle mystérieuse épopée que celle qui s'accomplit 
avec elle dans cet été de 1429 ! Pendant que la prudence humaine hésite 
et que la politique délibère, Jeanne est déjà aux portes d'Orléans, assiégé 
depuis sept mois et prêt à se rendre. « Vous avez été à votre conseil, 
dit-elle aux chefs, et moi j'ai été au mien... Quand mon étendard 
touchera la muraille, entrez hardiment, tout est vôtre. » Il y touche et 
l'on entre ; en quelques coups d'épée, cette jeune fille de dix-sept ans a 
délivré la ville : c'était le 8 mai 1429. 

Après la délivrance d'Orléans, le sacre de Reims. Les calculs de la 
politique essaient bien encore de lui barrer la route, mais son enthou- 
siasme, la force irrésistible qu'elle tient du ciel triomphent à chaque fois 
de l'apathie du roi et du mauvais vouloir de son entourage. Après une 
brillante chevauchée à travers les villes reconquises, en moins de trois 
mois, le roi entre à Reims pour s'y faire sacrer. C'est le 17 juillet 1429 
que l'antique et glorieuse cathédrale — hélas ! on n'en peut parler sans 
que le cœur nous saigne — ouvre ses portes à l'héritier de France et que 
Charles VII reçoit l'onction des mains de l'archevêque de Reims, 
redevenant ainsi le chef incontesté de la patrie autour duquel allaient 
se rallier toutes les âmes françaises. 

Cruelle leçon pour nous que ces souvenirs d'autrefois, et quel réconfort 
aussi dans les heures tragiques que nous avons vécues pendant près 
de cinq ans ! 

Un ennemi déloyal, plus terrible que celui du quinzième siècle, se 
jeta sur nos plus belles provinces, détruisit nos villes, renversa nos 
sanctuaires, massacra nos frères. Jeanne d'Arc ne vint-elle pas au secours 
de son peuple pour bouter l'Allemand dehors ? Oublia-t-elle la douce 
France, chez laquelle il y a si grande pitié, à l'heure même où son nom 
est béni de tous et son culte plus en honneur que jamais, quand tous les 
bons Français n'ont qu'une voix pour l'acclamer ? 



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iVlais que dis -je ? sa protection ne s'est pas fait attendre. Si 
la France, surprise par une attaque qu'elle n'avait pas prévue, n'a 
pas été écrasée par un ennemi qui s'est rué sur elle en masses pro- 
fondes à travers une frontière qui n'avait d'autre garde que la foi 
jurée, si elle s'est redressée soudain après des combats malheureux 
où la vaillance n'avait pu l'emporter sur le nombre, si depuis elle 
a partout contenu l'adversaire et repoussé victorieusement tous ses 
assauts, n'est-ce pas que Dieu était avec nous, et que Jeanne d'Arc, 
du haut du Ciel, a combattu pour nous ? On a dit que, devant 
la cathédrale de Reims, sa statue était demeurée intacte sous la 
pluie des obus ; n'est-ce pas un symbole de sa force au milieu de 
nous ? 

Pendant son procès, ses juges demandaient perfidement à Jeanne : 
« Dieu n'aime donc pas vos ennemis ?» — « Je n'en sais rien, répondit- 
elle, mais je sais qu'ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux 
qui y mourront. » De même, nous n'avons pas à rechercher si Dieu 
n'aime pas les Allemands, mais ce que nous savons, c'est qu'il ne les 
aime pas dans notre pays, qu'ils ont envahi au mépris de tout droit, car 
Dieu hait l'injustice partout où elle se trouve. 

Nous avons combattu pour le droit, et le droit, pour des chrétiens, 
n'est pas séparable de la loi morale et chrétienne. C'est pourquoi nous 
comptons sur Dieu, et nous avons confiance que notre Bienheureuse 
Jeanne d'Arc, de son côté, comme autrefois, combattra pour nous, et 
nous espérons enfin que la France d'après la « Grande Guerre, » comme 
la France d'après la Guerre de Cent Ans, continuera sa mission 
traditionnelle de France chrétienne. 

Je suis donc heureux d'unir ma voix à toutes celles qui ont exalté 
notre héroïne nationale : à celle d'abord de notre grand pape Pie X, qui, 
le 18 avril 1909, à Saint-Pierre de Rome, dans une cérémonie grandiose 
et inoubliable, dont j'eus le bonheur d'être le témoin ému, couronna de 
l'auréole des Bienheureux la petite bergère que Dieu, à l'une des heures 
les plus critiques de notre histoire, envoya chercher par ses anges et par 
ses saintes pour en faire l'instrument de ses desseins miséricordieux ; à 
celles ensuite de mes vénérés collègues, les évêques de France, qui 
ont chanté avec une éloquence que je ne saurais avoir la libératrice 
d'Orléans et la martyre de Rouen ; à celle enfin de tout notre peuple 
chrétien, qui rivalise envers la Bienheureuse de piété, d'admiration 
et de reconnaissance. 



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Au milieu des jours sombres où nous vivons, à l'apogée de l'empire 
de Satan en un pays qui fut jadis la nation sainte et qui est sous le 
joug de l'impiété triomphante, cette dévotion croissante des catholiques 
pour l'humble Vierge de Domremy met dans mon âme un rayon 
d'indestructible espoir. Je crois fermement que la mission confiée par 
Dieu à Jeanne n'est pas finie ; je crois que ce glorieux navire qui est 
la France chrétienne, armé, béni et baptisé par Dieu, miraculeusement 
sauvé du naufrage au cours des siècles par des interventions directes, 
visibles et multiples de la Providence, poursuivra sa marche malgré 
la violence de la tempête et la fureur des flots, et que la glorieuse 
Enfant, dont l'épée chassa l'envahisseur, nous aidera à ramener en 
France le règne du Christ Sauveur. 

Je prie Dieu, par l'intercession de la « Sainte de la Patrie, » qu'il 
daigne hâter l'heure de notre repentir, qui sera celle de sa miséricorde, 
et qu'il donne à tous les chrétiens le courage de « besogner, » de 
•« batailler » pour hâter ce règne béni. 



Rennes, le 1" septembre 1919. 



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JEANNE D'ARC ET L'EUCHARISTIE 



Le 13 décembre 1908, Pie X approuvait solennellement les miracles 
attribués à la vénérable Jeanne d'Arc. Au cours de l'éloquente allocution 
qu'il prononça en cette mémorable circonstance, le Saint -Père disait : 
« Elle était tout amour pour l'Eucharistie, comme un chérubin. » 

Ces paroles du Souverain Pontife caractérisent bien la piété de 
Jeanne au cours de son existence : humble villageoise, guerrière, martyre, 
elle témoigna constamment d'une angélique piété envers la Sainte- 
Eucharistie et d'un ardent désir pour la Sainte-Communion. 

Sa foi profonde lui inspirait le plus grand respect pour les églises. 
Elle y savait, elle y aimait la présence, très douce à son âme, de Jésus- 
Christ au Saint-Sacrement. Elle se plaisait à l'y visiter. 



* 
* * 



Mais sa piété s'alimente à sa vraie source dans la communion 
fervente. C'est là qu'elle écoute de plus près la voix de son Seigneur, de 
« Messire, » comme elle l'appelle ; qu'elle lui dit tendrement son amour 
et lui voue plus parfaitement son obéissance. Jésus fut sa vie tout entière. 
Partout où, l'histoire en mains, nous pouvons suivre Jeanne, nous la 
retrouvons fréquemment à la Table Sainte. Enfant, jeune fille, elle s'en 
approche au moins une fois par semaine, et c'est beaucoup pour son 
époque. Ce n'est pas assez pour elle. Quand elle le peut, elle multiplie 
ses communions, elle n'y manque pas avant d'aller au combat, et elle 
presse à l'imiter le roi, les chefs de l'armée et les soldats. Et, avant de 
monter sur le bûcher, elle reçoit une dernière fois — avec quelle admi- 
rable piété ! — le Corps sacré de Notre-Seigneur. 






3. 



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Jeanne est un modèle, accessible à tous, de la dévotion eucharistique. 



O Jeanne, le Souverain Pontife vous a élevée sur les autels au 
moment même où les fidèles étaient, par son ordre, convoqués d'une 
façon plus pressante à la Table Sainte. Pie X les a exhortés tous à la 
Communion fréquente et quotidienne, et, leur montrant l'Eucharistie, il 
leur a dit : « Là est le salut, » parce que là est la nourriture substantielle 
des âmes et la source des vertus chrétiennes. Aller à l'Eucharistie, c'est 
retremper sa vie défaillante dans la Toute-Puissance divine ; c'est parti- 
ciper plus intimement aux bienfaits que l'Incarnation du Fils de Dieu a 
apportés à l'humanité. 

V ous le saviez, ô pure et douce enfant, ô sainte héroïne de notre 
Lorraine, ô patronne de la France ; et voilà pourquoi, dans votre foi naïve, 
mais éclairée, vous avez montré à tous le chemin de la Table Sainte. 

Obtenez-nous de Dieu de répondre plus fidèlement aux désirs de 
Notre-Seigneur, d'être dociles aux exhortations du Saint-Père et de 
fréquenter davantage, à votre exemple, le sacrement de l'Eucharistie. 

Rouen, le 30 mai 1919. 



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JEANNE D'ARC ET LE DAUPHINÉ 



X armi les hommages que la France entière ■ — avec la collaboration 
de tous ses évêques — veut décerner à la Bienheureuse Jeanne d'Arc, le 
Dauphiné peut écrire une page glorieuse, en s'inspirant des faits et gestes 
contemporains de la Pucelle, 

I. — Ce sont d'abord plusieurs Chevaliers dauphinois qui continuent 
les traditions de la Guerre de Cent Ans et viennent, malgré les vides 
creusés dans les rangs de la noblesse par les batailles meurtrières de 
Poitiers, d'Azincourt et de Verneuil, se mettre sous les ordres de la 
bonne Lorraine et lui offrir le secours de leur épée pour la délivrance 
d'Orléans. 

Les noms de ces braves nous sont connus par Guy Allard, et il faut 
au moins citer Aymar de Poisieu, surnommé Capdorat à cause de sa 
chevelure blonde ; André de Vallin, qui fut tué devant Orléans et dont 
Chapelain fait mention dans son poème de la Pucelle ; Hugues de 
Roesozel, baron de Maubec, dont la devise était « quoi qu'il advienne, » 
et vingt autres encore, 

L> archevêque de Vienne aura lui-même une troupe et la ville vota 
des subsides pour renforcer l'armée de Jeanne d'Arc et répondre à 
l'appel de Charles VII, qui se dirigeait alors vers Reims pour le Sacre. 

Ajoutons qu'à l'assaut tenté contre Paris, les Dauphinois, sous la 
conduite de Louis de Poitiers, seigneur de Saint -Vallier, se distinguèrent 
entre tous, à la porte Saint-Honoré, 

(l) Pa^es écrites par le cardinal Mauriu, alors qu'il était encore évèque de Grenoble. 



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II. — Mais, pour en revenir à Jeanne elle-même, disons que non 
seulement elle comptait dans son escorte les meilleurs capitaines 
dauphinois, mais qu'elle eut toujours en Dauphiné les sympathies les 
plus généreuses. A peine y connut-on ses premiers succès que nul ne 
douta de sa mission divine. Le clergé de Grenoble, entraîné par 
l'enthousiasme populaire, inséra dans sa liturgie des oraisons spéciales, 
où l'on invoquait Dieu qui avait voulu sauver le pays par les mains 
d'une femme. Le 18 mai 1429, les États, assemblés à Grenoble, apprenaient 
la délivrance d'Orléans et la marche de l'armée royale sur Reims : 
malgré la misère du peuple, les trois ordres votèrent à l'unanimité, le 
25 mai, un don gratuit de vingt mille florins et décidèrent la levée 
d'une taille destinée en grande partie à payer les frais de l'ambassade 
qui devait assister aux fêtes du couronnement. 

Plus tard, lorsque la Pucelle fut tombée aux mains des Anglais, 
d'autres prières furent prescrites en Dauphiné pour sa libération : voici 
le texte des trois oraisons qui étaient ainsi récitées à la messe, pour 
que « fussent brisés les fers de la Pucelle et qu'après avoir accompli 
les œuvres de Dieu par la restauration du royaume de France, elle 
puisse achever librement le reste de sa mission. » 

La première se disait après le Gloria; la deuxième après l'Offer- 
toire, et la troisième après V Ablution : 



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PRIMA ORATIO PRO LIBERATIONE JOHANN^ PUELLiE 

Omnipotens sempiteme Deus qui tua sancta et ineffabili clementia virtuteque 
mirabili exaltationem et conservationem regni Francorum ac etiam ad repulsionem, 
confusionem ac destructionem inimicorum ejus, puellam venire jussisti et eam in sacris 
prascepti liai operibus vacantem per manus eorumdem incarcerari permisisti, da nobis, 
qucBsumus, intercedente beata semper Virgine Maria, cum omnibus sanctis, illam 
ab eorum potestate illaesam liberari et quse per te ei in eodem actu jussa sunt formaliter 
adimplere per Dominum nostrum, etc. 

SECONDA ORATIO 

In hac oblatione pater virtutum et Deus omnipotens, sacrosancta benedictio tua 
descendatque et La potestate miraculorum tuorum, intercedente beata semper Virgine 
Maria cum omnibus sanctis, puellam in carceribus inimicorum nostrorum detentam sine 
laesura liberet, et suse negociationis det, secundum ea qu£e sibi jusseras, operis sui 
effectum sortiri, per Dominum nostrum, etc. 

TERTIA ORATIO 

Exaudi, Deus omnipotens, preces populi tui et per sacramenta que sumpsimus, inter- 
cedente beata semper Virgine Maria cum omnibus sanctis, Puellae agentis secundum 



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opéra quje sibi dixeras, nunc ab inimicis nostris incarceratae vincula prosterne quod 
super est negociationis suae adimplendo sanctissima pietate et misericordia tua illxsam 
abire concède per Dominum nostrum, etc. 

Une autre prière dauphinoise, datant de cette époque et jointe 
naguère aux prières du procès de béatification, débutait par le psaume 
119, puis comportait une antienne avec verset, répons et oraison, à 
l'effet d'obtenir de « Dieu, auteur et ami de la paix, son intervention 
en faveur d'un peuple délivré par la main d'une femme, de telle sorte 
que le Roi Charles soit victorieux et puisse enfin, dans la paix, arriver 
avec ses sujets à Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie. » 

Ces prières n'étaient pas seulement dites à Grenoble, mais dans 
tout le Dauphiné et jusqu'à Embrun, dont l'évêque, Jacques Gélu, 
conseillait au roi de faire aussi prier dans toutes les églises de France 
pour la délivrance de la sainte prisonnière. 

III. — Le souvenir de la martyre de Rouen resta vivant en Dauphiné. 
Ainsi, Mathieu Thomassin, administrateur de cette province et membre 
du présidial, lors de l'apparition de Jeanne d'Arc, a laissé dans son 
registre delphinal le témoignage de son admiration pour la jeune 
héroïne : « sur tous les signes d'amour que Dieu a envoyés au royaume 
de France, il n'y en a point eu de si grand ni de si merveilleux que 
celui de cette Pucelle, » 

-De même, Guy Pape, le célèbre jurisconsulte dauphinois, exalte 
Jeanne, sa contemporaine, parmi les saints personnages qu'il a connus 
(Décisiones 84) ; « J'ai encore vu, de nos temps, une jeune fille appelée 
Jeanne, qui, prenant les armes de la guerre par une inspiration divine, 
a rétabli le royaume de France en l'an de grâce 1430 et replacé sur 
son trône le roi Charles ; cette Pucelle a régné trois ou quatre ans. » 

C est enfin le vieil historien dauphinois, Aymar du Rivail, qui 
raconte la vie de Jeanne, sa mission surnaturelle, ses victoires, son 
emprisonnement et sa mort sur le bûcher ; mais il proteste contre cette 
exécution inique, faite : « en haine du nom français, » et il ajoute 
qu'une femme, pour s'être servie de vêtements d'homme, ne devait pas 
être condamnée à être brûlée vive. 

V oilà, en abrégé, ce qu'ont fait, pensé, écrit les Dauphinois 
contemporains, ses admirateurs, ses apologistes. Selon les termes d'une 
complainte, retrouvée à Romans, en 1891, ils proclamaient tous que 



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si les « bons Français » avaient alors triomphé, c'était « par le vouloir 
du Roi Jésus, et Jeanne, douce Pucelle ; » ainsi triompheront toujours 
les « bons Français ! » 

Cette vieille complainte dauphinoise, dont l'écho a retenti à travers 
les siècles comme un hommage de reconnaissance envers notre sainte 
Libératrice, est encore un gage d'espérance divine et de salut national 
au cours de la « Grande Guerre, » en vue de la victoire décisive et 
prochaine qui nous est garantie et nous sera donnée. 
Par le vouloir du Roi Jésus, 
Et par Jeanne, douce Pucelle. 
Grenoble, 30 mai 1916, fête de la Bienheureuse. 



) 






BIBLIOGRAPHIE 

La Semaine Religieuse du diocèse de Grenoble, 40" année, N°' 43 et 44, 3 et 10 Juin 
1909. 1 p. 730-2 et 743-7. La Croix de l'Isère, 18 Mai 1913. Les États du Dauphiné, 
1915, par l'abbé Dussert, pp. 1878. Histoire de Grenoble, 1888, par A. Prudhomme, 
p. 252. Histoire de France, par Lavisse, 18-11 54. Bulletin de l'Académie delphi- 
nale, 1867. 





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JEANNE D'ARC 

PROTECTRICE ET GARDIENNE DE LA PATRIE 

Le peuple français, disait naguère Pie X, et vingt de ses prédé- 
cesseurs l'avaient dit avant lui, le peuple français a fait alliance avec 
Dieu, aux fonts baptismaux de Reims, et c'est à partir de cette heure 
qu'il a commencé à servir d'apôtre à l'Évangile et de défenseur à l'Eglise. 

Plus d'une fois, sans doute, il a été infidèle à sa mission, mais Dieu, 
qui n'a jamais laissé ses fautes impunies, ne l'a jamais abandonné. 

Le XIV siècle avait été plein de nos révoltes. Quelles fautes ! mais 
aussi quels châtiments ! Il y avait chez nous une grande pitié : tout était 
meurtri, ruiné ; plus d'honneur, ni même d'espérance, et Charles VII 
n'était pas moins abattu que son peuple. Le Bon Dieu qui avait châtié 
nos pères à cause de leurs fautes : ipse castigavit nos propter iniqui- 
tates nostras, ce Dieu allait les sauver dans sa miséricorde : et ipse 
salvabit nos propter misericordiam suam (Tob. XIII). 

Quand tout fut à l'extrémité et que les hommes se furent déclarés 
impuissants, il tira des champs de Domremy une bergère, et, par une 
de ces ironies dont il est coutumier quand il veut nous faire sentir 
notre néant, il la chargea de délivrer la patrie : « Va, disaient à Jeanne 
d'Arc les messagers du Ciel, va fille de Dieu, il n'y a d'espoir qu'en 
toi. » — « Moi, aller parmi les hommes d'armes? » — « Va ! » — 
« Je ne sais ni chevaucher, ni guerroyer !» — « Va ! » 

Elle partit, et en deux mois, du mois de mai au mois de juillet, elle 
rétablit à coups de prodiges les affaires de la France. 

(1) Pages envoyées par le cardinal Sevin archevêque de Lyon, quelques jours avant sa mort. 






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Ç/ui, mieux qu'elle, peut ranimer notre confiance ? 

Depuis des siècles, quel peuple Dieu a-t-il traité ainsi ? Pourquoi 
douterions-nous de lui ? Nos fautes l'ont-elles irrité contre nous ? 

Wos adversaires se plaisent à les énumérer. N'y contredisons pas. 
Prêtons plutôt l'oreille à ces paroles de Pie X, s'écriant à propos de 
notre pays : les vertus de ses missionnaires et de ses martyrs, les 
prières de ses saints, la générosité chrétienne de ses fils, les gémisse- 
ments des vierges et des enfants en adoration devant le Tabernacle 
appelleront toujours sur la France les bénédictions célestes après 
l'épreuve. La France, fille de tant de larmes et de mérites, ne peut pas 
périr. Au XX" siècle, comme au XV% elle vaincra. Confiance ! 

(^ui nous apprendra mieux qu'elle à quel prix s'achète la victoire 
suprême ? 

Le triomphe sur les champs de bataille, disaient les Macchabées, 
sort de l'union du glaive de Dieu et du glaive de l'homme. Jeanne 
d'Arc ne l'ignorait pas. Aussi, quand les docteurs lui objectèrent : « Si 
Dieu veut nous sauver, qu'est-il besoin d'hommes d'armes ? » Elle 
répliqua : « Les hommes batailleront, et Dieu donnera la victoire ! » 

JVlais comment unir le glaive de Dieu et le glaive de l'homme ? 
La Vierge guerrière va nous l'apprendre. Elle prie sans cesse, elle 
assiste à la messe et communie au matin des batailles ; elle visite les 
sanctuaires qu'elle trouve sur sa route. Mais il ne lui suffit pas de songer 
à sa sainteté personnelle, elle entend rapprocher de Dieu ses soldats. 
« Convertissez-vous, leur dit-elle, convertimini itaque peccatores... 
coram Deo, » et elle leur promet au nom du Tout-Puissant la victoire : 
credentes quod faciat vobiscum misericordiam (Tob. XIII). Dociles à 
sa voix, ses troupes écoutent la parole divine, et de vieux partisans 
comme La Hire et Xaintrailles la suivent à la Table eucharistique. 

Jeanne ne s'en tient pas là. Elle joint à la prière les œuvres qui la 
rendent souverainement efficace : le jeûne, la mortification de sa chair 
virginale, les profusions de la charité envers les pauvres, l'acceptation 
spontanée de toutes les douleurs. 

Enfin, l'union scellée entre son glaive et le glaive de Jésus-Christ, le 
vrai Roi de France et son droicturier Seigneur, elle pousse ce cri 
victorieux : « En avant, tout est vôtre !» Et il en est ainsi toutes les fois 
que les siens ne s'étudient pas à contrecarrer ses projets. 



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M-ais le sang qui coule de ses veines sur le champ de bataille n'était 
que la première libation du sacrifice plénier qu'elle devait offrir à Dieu 
pour son pays. Le bûcher de Rouen fut l'autel de cet holocauste. Elle 
n'en ignorait pas la vertu. Combien de fois n'a-t-elle pas répété à ses 
ennemis : « Ma mort vous causera plus de dommages que mon épée et 
bientôt vous serez tous, à l'exception des morts, boutés hors de France. » 
Elle mourut en murmurant le nom de Jésus et en affirmant dans les 
flammes la divine mission qui l'avait consacrée à sa patrie. Quelques 
années après, Richemont consommait son œuvre et chassait définiti- 
vement les envahisseurs. 

Jeanne a ouvert la voie où nous devons entrer. 
Enfin, qui a plus de titres que nous à ses intercessions ? 
Les élus s'intéressent sans doute à ceux qui les invoquent ; mais il y a 
des lieux et des peuples privilégiés qu'ils couvrent d'une protection jalouse. 
Domremy, Vaucouleurs, Soissons, Compiègne, Beaurevoir, où Jeanne 
a connu toutes les extrémités de la joie et de la douleur, ne sont-ils pas 
au nombre de ces coins de terre privilégiés ? 

Au reste, ne sommes-nous pas de sa race et de son sang ? N'est-elle 
pas Française ? Ses cheveux se dressaient sur sa tête quand elle voyait, 
selon son beau mot, couler le sang de France. Serait-elle moins émue 
aujourd'hui où il coule par torrents ? 

M-ieux encore, ne sommes-nous pas son oeuvre ? Elle a reçu de Dieu 
la mission de défendre chez nous le droit et la justice, de sauver la 
France au moment où sa nationalité allait disparaître, et d'y affirmer 
solennellement que Jésus-Christ en est la pierre angulaire et le Roi. 

Or, qu'est-ce que la culture allemande qu'on nous imposerait 
demain si nous étions vaincus ? Une civilisation qui a pour caracté- 
ristique essentielle la rupture d'avec Dieu, la rupture des idées d'avec 
Dieu, car elle ne les rattache plus à cette cause suprême ; la rupture 
des mœurs d'avec Dieu, car elle ne connaît d'autre loi que la force. 
Imagine-t-on rien de plus opposé au catholicisme ? 

On nous objecte, nous le savons, que d'autres peuples ont adopté 
cette culture et en ont fait passer les principes athées dans leur consti- 
tution : c'est vrai ; mais ces peuples ne les ont pas forgé eux-mêmes, 
ces principes, ils les ont empruntés. Ce sont les universités d'Outre-Rhin 
qui, après les avoir trouvés dans l'héritage de Kant, les ont vulgarisés ; 
l'Allemagne en demeure le foyer. C'est la culture allemande qui ruine 



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dans toutes les nations la croyance en Dieu, en Notre-Seigneur Jésus- 
Christ et en l'Église. 

La France, trop longtemps séduite par les sophismes kantiens, s'in- 
surge contre la culture athée et anticatholique qui en est issue. Par la 
force des choses, elle reprend, dans cette lutte de la civilisation alle- 
mande avec la civilisation chrétienne, la place que quatorze siècles lui 
ont assignée aux côtés de Jésus-Christ. Tous ses fils ne sont pas religieux, 
mais tous sont unanimes à défendre les principes de droit, de justice, 
d'honneur, de vie qui sont à la base du Catholicisme. Bon gré, mal gré, 
nous avons repris l'œuvre de Jeanne d'Arc. Nos soldats aujourd'hui la 
continuent, demain nos philosophes la poursuivront ; peut-elle y être 
indifférente ? 

Allons donc à elle et disons-lui avec la liturgie : « Joanna, Sponsa 
christi, tutrix et custos patriœ, esto tuis famulis murus inexpugna- 
bilis, assiduis suffragiis ; » O Jeanne, Protectrice et Gardienne de la 
Patrie, que votre intercession entoure vos serviteurs d'un inexpugnable 
rempart ! 



Lyon, le 15 avril 1916. 



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JEANNE D'ARC ET LA PAIX 

FONDÉE SUR LE RÉTABLISSEMENT DU DROIT 



L article XVIII du réquisitoire de Rouen mettait à la charge de la 
Pucelle de s'être constamment opposée aux pourparlers de paix entre 
Charles VII et le parti anglais. Il y était constaté que, « tant que la dite 
« Jeanne avait été avec le dit Charles, elle l'avait dissuadé de toutes 
« ses forces de prêter en rien l'oreille à tout traité ou appointement 
« quelconque avec ses adversaires ; l'incitant toujours au massacre et à 
« l'effusion du sang ; affirmant qu'on ne pourrait avoir la paix qu'au bout 
« de la lance et de l'épée, et que, du reste, il en était ainsi ordonné de 
« Dieu, parce que l'ennemi ne lâcherait pas autrement ce qu'il occupait 
« dans le royaume. » De quoi Jeanne s'était disculpée en distinguant deux 
sortes de paix, la fausse qui consacre l'usurpation et le brigandage, et la 
véritable, fondée sur le rétablissement du droit, laquelle avait été le but 
constant de ses efforts. Elle disait qu'à l'égard du duc de Bourgogne, 
elle n'avait cessé d'agir et par lettres et par le moyen des ambassadeurs 
pour qu'il se réconciliât avec le roi ; qu'à l'égard des Anglais qui n'avaient 
aucun droit sur la terre de France, la paix qu'il y fallait, c'était qu'ils s'en 
retournassent dans leur pays en Angleterre ; qu'enfin elle avait toujours 
de prime abord requis la paix, toujours prête à la donner si on lui 
faisait raison, comme à l'établir par la force des armes au cas contraire, 
mais ne visant jamais que bonne paix ferme qui dure longuement, 
parce que solidement assise sur les bases de la justice et du droit. 

Cette formule est à remarquer ; on la dirait calculée en vue des 
circonstances actuelles. En effet, elle définit aussi exactement que possible 

(1) Le cardinal Billot, né dans le diocèse de Metz, réside à Rome. 







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les conditions de la paix qui, en ce moment, fait l'objet de tous les vœux 
et est visée comme seule conclusion acceptable de l'effroyable guerre où, 
depuis plus de deux ans, coule par torrents le sang de France, **' 

iVLais que les temps sont changés depuis que Jeanne la Pucelle 
pouvait se présenter au nom de Celui qu'elle appelait son droiturier et 
souverain Seigneur, au nom du Fils de sainte Marie, roi du Ciel, roi 
du monde, et, en même temps, roi de France, dont le roi Charles n'était 
que le mandataire et le lieutenant ! Quel renversement du tableau et quel 
changement de scène ! Je me place en face de la France officielle 
d'aujourd'hui, de son gouvernement, de sa vaste administration, de son 
parlement, de sa diplomatie, de ses universités, de ses lycées, de ses 
innombrables écoles, de sa grande presse formant l'opinion de la 
multitude aussi bien que du grand monde de la politique et des affaires, 
et je constate, ô malheur ! que, dans cette France-là, on ne connaît plus 
Jésus-Christ, ni son Évangile, ni son Église ; Dieu est répudié. Dieu est 
nié, Dieu n'existe plus, et il existerait qu'il en faudrait encore faire 
abstraction comme de la plus inutile et de la plus encombrante des 
hypothèses. Alors se présente aussitôt la question : Où est la justice ? 
Où est le droit ? 

Oh ! disait l'autre, juste pour un mot, juste pour un chiffon de 
papier ! Or, ce chiffon de papier était, ni plus ni moins, ce qui à nos 
yeux représente le droit, comme' en revanche, tout ce qui est pour 
eux le droit, est pour nous le chiffon de papier, et beaucoup moins 
encore. Nous voici donc en présence de deux conceptions du droit 
absolument irréductibles l'une à l'autre, bien plus, tellement opposées 
entre elles qu'elles ne pourraient l'être davantage : opposées, dis-je, 
comme le jour l'est à la nuit, comme le oui l'est au non, comme le 
contraire l'est à son contraire. Et qui va maintenant dirimer le débat ? 
Où est la règle, où est la norme, où est le critère d'après lequel nous 
reconnaîtrons le droit authentique et distinguerons d'avec ce qui 
n'en est qu'une frauduleuse sophistication? Rien de plus simple, direz- 
vous peut-être, ni de plus aisé. Voici le code écrit dans la conscience 
de tous les hommes, qui édicté qu'il faut observer les traités, qu'il ne 
faut pas usurper le bien d'autrui, que la guerre ne se légitime pas par le 
seul appétit de la conquête ou de la domination, que, d'ailleurs, autre 

(l)Ces lignes étaient écrites au mois de septembre 1916, au moment où la condition de la paix juste occupait 
partout l'opinion. 



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chose est la guerre, autre chose le brigandage ; que la nécessité, ou vraie 
ou prétendue telle, n'autorise ni l'emploi de n'importe quels moyens, ni 
le système de terrorisation par le meurtre, le viol, le massacre, la 
destruction à outrance ; qu'en un mot la force n'est pas le droit, et 
qu'elle ne le constitue, pas plus qu'elle ne le prime, ni ne le crée. 
Encore une fois, voilà le code, et les faits sont connus. 

Fort bien, je n'y contredis pas, mais j'observe seulement une chose. 
C'est qu'en tête du dit code, il est une page, écrite elle aussi au plus 
intime des consciences d'où se tirent les articles précités, et que cette page 
d'en-tête, ils l'ont tout simplement déchirée. La page où est inscrit le 
nom du législateur : le nom de Dieu notre créateur, de Dieu auteur 
de toute notre existence, de Dieu notre souverain maître, de Dieu sous 
l'absolue dépendance duquel, à moins que nous n'ayons perdu le sens, 
nous nous sentons invinciblement placés : de Dieu, dis-je, qui nous 
commande de tendre à la fin qu'il est lui-même, et en conséquence 
nous défend tout ce qui s'y oppose, notamment ce qui détruit l'ordre de 
la société, ce qui rompt ce fœdus convictus humani en dehors duquel 
l'homme, être social, ne peut arriver ni à le connaître, ni à l'aimer, ni 
à le servir comme il convient ; de Dieu enfin qui, nous ayant faits tous 
à son image, et nous ayant donné à tous une commune destinée 
répondant à la communauté de notre origine, nous a aussi imposé des 
devoirs réciproques, résultant des liens de fraternité et des rapports 
d'interdépendance que, comme auteur de la nature aussi bien que de la 
grâce, il a lui-même établis entre nous. Je le répète, c'est la page d'en- 
tête du code de la conscience. Qui la lit, cette page, entend ensuite les 
suivantes ; il en saisit le sens et la portée, il sait du même coup ce que 
veulent dire ces grands mots de loi, d'obligation, de justice, de devoir, 
de dû et d'inviolable droit. Mais du moment qu'elle est arrachée et 
supprimée, que peut représenter le reste ? Je vous prie, répondez. Quelle 
valeur peut avoir le corpus juris ? Tout juste la valeur d'une copie 
truquée de l'exemplaire original, où, au lieu et place du nom de Dieu, 
on aurait substitué l'impératif catégorique du fondateur de la philosophie 
allemande, devenue pour le malheur du monde toute la philosophie 
moderne. Or, toute plaisanterie à part, entre cet impératif, si catégorique 
qu'ils le supposent, et le chiffon de papier de tout à l'heure, y a-t-il 
une différence? Aucune absolument, et la raison' en est on ne peut plus 
simple : c'est que de deux choses l'une : ou c'est moi qui l'édicté, cet 
impératif, ou c'est un autre. Si c'est moi, j'en suis le maître. Si c'est 
un autre, qu'il se nomme. O la plaisante histoire que, pour le fait d'un 



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commandement anonyme dont je ne sais ni d'où il vient, ni d'où il me 
tombe à dos, je doive me croire obligé à l'observer ! Que si, au 
contraire, ce n'est ni moi, ni un autre, qui sera-ce ? Qui ou quoi ? Un 
idéal ? Mais un idéal, c'est une pure abstraction qui n'a de réalité que 
dans mon moi pensant, et c'est cette abstraction qui aurait la vertu de 
lier ma liberté en conférant à mon voisin un droit inviolable, un droit 
absolu, un droit contraire à tous mes intérêts, auquel à tout jamais il me 
serait interdit de toucher ? Vous vous moquez, je pense. Un instinct de 
la nature alors ? Oh ! mais, il en est tant, des instincts de la nature ! 
Saint Bazile parle quelque part des cigognes qui ont l'instinct très tendre 
de soigner leurs vieux parents, de les réchauffer sous le duvet de leurs 
plumes, de leur fournir les aliments qui leur sont nécessaires, de les aider 
même à se mouvoir en les soutenant dans leur vol. Et, d'autre part, Job 
nous présente l'autruche qui est cruelle et dure pour ses petits, comme 
s'ils n'étaient pas siens, qui les abandonne sur le sable sans songer qu'ils 
peuvent être foulés aux pieds ou écrasés par les bêtes des champs. Et 
je consulte les instincts de la nature humaine, et j'y découvre à la fois 
les deux instincts opposés de la cigogne et de l'autruche. Lequel des 
deux devra nécessairement et constamment et toujours l'emporter sur 
l'autre ? Encore un coup, qu'est-ce que cela veut dire, la justice, le droit ? 
Je ne le sais pas. 

iVlais peut-être finirons-nous par le découvrir. Interrogeons les 
disciples du Maître maintenant, chez qui il y aura chance de trouver, 
avec le développement de la doctrine, les éclaircissements nécessaires. 
Voici Fichte, voici Hegel, voici Spencer, voici Nietzsche, voici Comte, 
voici tous les grands dieux de la philosophie moderne, tous les fameux 
oracles qui régnent jusqu'en Sorbonne, et qu'il faut forcément révérer 
sous peine de ne plus même compter dans le monde de la pensée. Eh 
bien ! dans ce fouillis, dans ce gâchis, dans cette invraisemblable foire 
aux idées, où le devenir et le devenu, l'être qui devient le non-être, et le 
non-être qui devient l'être, où la thèse, l'antithèse, la synthèse, la lutte 
des contraires, mère de toutes choses, paraissent pêle-mêle pour être 
donnés au choix comme dans les bazars forains à 15 ou 25 centimes : 
quel est, en fin des fins, le dogme qui se dégage, et la conclusion intelli- 
gible surnageant au-dessus de tant d'autres choses qui ne le sont pas ? 
Il n'en est qu'une, une seule : c'est la primauté de la force, c'est le droit 
du plus fort. De fait, s'il est un principe où tous conviennent, c'est que 
l'univers est de soi, et que, n'étant d'ailleurs qu'un perpétuel devenir, il 
en est venu au point où nous le trouvons présentement, par voie 





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d'évolution. Assurément, cette évolution dont ils parlent, la pensée 
aura infiniment de peine à la saisir, puisqu'elle se fait à travers 
des temps infinis, sans aucun commencement, ni aucun premier point 
de départ. Mais peu importe pour le moment, passons. D'autant qu'il 
ne s'agit pas tant de l'univers que de l'homme qui, dans l'univers, est 
le Dieu suprême, suprême règle et arbitre de la morale. Or, l'homme, 
d'où le font -ils sortir ? Ils savent qu'il ne s'est pas trouvé tout fait 
un beau jour sous une feuille de chou. D'où vient-il donc ? Ah ! 
voici. De la cellule primitive insensiblement transformée à travers 
des siècles innombrables, sous l'influence de milieux divers, et surtout 
en vertu de ce qu'ils appellent la sélection naturelle. Mais encore, 
qu'est-ce que cette sélection naturelle ? C'est une loi en vertu de 
laquelle la lutte pour l'existence ne laissant subsister que les individus 
les plus forts, l'espèce se perfectionne graduellement, c'est-à-dire monte 
de degrés en degrés pour passer à une catégorie supérieure. Certes, il 
serait plus que curieux de suivre toutes les phases de ces ascensions 
plus que merveilleuses aussi, mais, pour ne pas aller à l'infini, prenons 
les choses au moment où paraît l'espèce simienne. Naturellement, il 
s'y sera trouvé comme partout une grande variété d'individus plus 
ou moins bien doués : d'une part, les rachitiques, les malingres, les 
chétifs, et puis de l'autre les grands et beaux types, les individus drus 
et vigoureux. Et ce sont ceux-ci qui ont supprimé ceux-là ; ainsi le 
voulait le perfectionnement de l'espèce ; c'est la loi de la nature, loi de 
prépotence des forts sur les faibles, grâce à laquelle le simien d'abord 
est passé anthropoïde ; après quoi l'anthropoïde est passé homme. Quelle 
merveille que maintenant la sélection naturelle continue son cours, et 
que, dans la phase historique que nous traversons, l'homme en soit 
venu au point de passer surhomme; encore, toujours, et de plus en plus, 
de par le droit qui a présidé à la formation de l'espèce, droit irréfra- 
gable s'il en fut, puisque c'est celui auquel nous devons l'existence : le 
droit du plus fort ! 

Voilà où nous en sommes. Voilà les principes, les doctrines. Ce sont 
les idées que l'on fait enseigner dans les écoles, que l'on couronne dans 
les académies, dans lesquelles on élève la jeunesse. Et me racontait 
l'Ange la pitié qui était en royaume de France! Oh! que grande elle 
était dans la première moitié du XV« siècle ! Que plus grande elle est 
encore en ces débuts du XX» ! Car, alors, ce n'était que l'Anglais qui 
occupait nos provinces : maintenant, c'est la négation kantienne, c'est 
l'impiété de la Révolution qui ont pénétré les âmes. 



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Et cependant, pas plus aujourd'hui qu'alors, Dieu ne nous a rejetés 
de sa miséricorde. De quoi, nous avons pour garant, outre tant d'autres 
signes que je passe sous silence, le retour de la Libératrice, qui, élevée 
par Pie X sur les autels, sort enfin de la pénombre oîi elle était restée 
jusqu'ici et se prépare à de plus grands exploits que ne furent ceux 
d'Orléans et de Patay. Selon que l'a si bien observé l'écrivain qui de 
nos jours a élevé à la mémoire de la Pucelle le splendide monument 
que tout le monde connaît, « la canonisation confère aux saints une 
seconde mission, quelquefois plus bienfaisante que la première. » '" 
Et si la première mission de la Bienheureuse Jeanne fut le rétablisse- 
ment au pays de France du droit politique, la seconde, incompara- 
blement plus bienfaisante encore, sera le rétablissement du droit dont 
tous les autres dépendent : du droit de Dieu. La France se meurt du 
virus des principes de 89 et de l'impie Déclaration qui les promulgua. 
A nous donc, ô Bienheureuse Pucelle, à nous qui périssons ! A nous, 
avec l'Archange qui vous assistait en votre carrière terrestre, et qui est 
précisément celui qui, le premier, s'est élevé contre la Révolution à sa 
toute première origine, et le premier aussi l'a terrassée de son cri 
vainqueur : Quis ut Deus ! 

(1) J. B. AyroUes. S. /. La Vraie Jeanne d'Arc. Tome I, 1, 6, c. 7- 

Rome, le 30 septembre 1916. 












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HOMMAGE A JEANNE D'ARC 



Il m'est très agréable de joindre mon humble hommage à ceux 
que décernent à Jeanne d'Arc mes vénérés collègues de l'Episcopat 
français. 

Le 14 mai 1429, Jean Gerson, chancelier de l'Université, écrivait, 
à peine quelques jours avant de mourir, dans un Opuscule sur le fait 
de la Pucelle, les lignes suivantes, qui sont encore d'une véritable 
opportunité : « Que la grâce divine, manifestée en cette Pucelle, ne 
« tourne point, par notre faute, en vanités, en haines, en séditions, en 
« vengeance d'injures passées ; mais que, excitant tout le peuple à la 
« prière, cette grâce nous procure enfin la douce paix, afin que, délivrés, 
« avec l'aide de Dieu, des mains de nos ennemis, nous adorions le 
« Seigneur, dans la sainteté et la justice, tous les jours de notre vie. 
« Ainsi soit-il. Cela a été fait par Dieu. » 

L'héroïque Vierge a été la Libératrice par sa vertu et par sa mort. 
Qu'elle soit aujourd'hui la Pacificatrice. 

Nos hommages empressés sont une ardente prière. 

La paix, la paix sociale, si étroitement dépendante de la paix reli- 
gieuse : voilà, je crois ce que nous devons demander et attendre. 

(1) L'archevêché d'Aix a parmi ses titres celui d'Embrun. Embrodanen, dont Jacques Gelu, qui écrivit un traité 
consacré à examiner la nature de l'inspiration de Jeanne d'Arc, fut le pieux archevêque après avoir été celui de 
Tours. 



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Son cœur de vierge patriote, avec les sublimes accroissements de sa 
grâce transformée en gloire, aime toujours la France, Elle en voit la 
grande pitié. Son nom glorieux nous sera un signe de ralliement et un 
gage d'espérance. 

Que la sainte messagère du Christ intercède pour la France ! 

Que le porte-étendard de Jésus et de Marie soit l'ange du ralliement 
dans la foi en Dieu et l'amour de la Patrie ! 

Que la libératrice de la France la délivre des ennemis du dehors et 
ramène les ennemis de l'intérieur ! 



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Aix, le 20 septembre 1919. 



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LA BÉATIFICATION DE JEANNE D'ARC 

ET LE RÉVEIL DU PATRIOTISME EN FRANCE 



Le 18 avril 1909, Pie X, de sainte mémoire, proclamait Jeanne d'Arc 
« bienheureuse. » Dans cet acte du Souverain -Pontife, il est permis 
d'entrevoir aujourd'hui, à la lumière des événements, certaines opportu- 
nités providentielles que nous voudrions indiquer. 

Voilà cinq siècles que Jeanne d'Arc a subi son martyre. Un instant, 
le procès de réhabilitation remit à l'honneur celle qui avait été indicible- 
ment à la peine. Puis son nom sommeilla dans un long silence, trop 
semblable à l'oubli. Ni dans la littérature, ni dans les arts, la magnifique 
épopée de la Pucelle n'a inspiré chez nous un seul chef-d'œuvre. Du 
moins, à défaut des lettrés, le peuple, dont Jeanne était issue et qu'elle 
aima tant, s'est-il montré plus fidèle au souvenir de la Libératrice ? Pour 
lui, bien des fois, les jours de guerre ont alterné avec les jours de paix. 
Si ses annales sont glorieuses, il a connu cependant les deuils de la 
défaite, les tristesses de l'invasion, des convulsions intérieures sans 
exemple. A ces moments d'angoisse, où les nations se réclament de 
leurs héros et de leurs saints, comme, instinctivement, le soldat blessé 
appelle sa mère, il n'apparaît point que la France ait jamais, d'une 
seule voix, crié vers Jeanne sa détresse, sa confiance et ses espoirs. 

M-ais un jour vint, et nous en avons tous vécu les sombres heures, 
où le pire danger s'abattit sur notre pays. Ce n'était pas alors la menace 
d'outre-Rhin, les ambitions sans scrupule de nos ennemis, leurs préten- 
tions à une dictature mondiale, qui se réaliserait d'abord à nos dépens. 



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Non, comme au temps de Jeanne d'Arc, le vrai péril était en deçà des 
frontières, installé au cœur même de la France. C'était, non point chez 
tous les Français, ni. Dieu merci, chez le plus grand nombre, mais chez 
les plus bruyants, une étrange aberration de l'esprit ; je ne sais quel 
suicide de l'âme nationale, le reniement de droits dont la sauvegarde et 
l'exercice constituent pour un peuple d'imprescriptibles devoirs. Un doute 
impie s'insinuait dans les âmes, amenant sur les lèvres des questions 
sacrilèges : 

« Qu'est-ce que la patrie ? Qu'est-ce que le drapeau ? » 

Depuis le jour où Charles VII lui-même avait aussi douté de son bon 
droit, jamais, peut-être, en dépit d'apparences prospères, « plus grande 
pitié » ne s'était vue au royaume de France. 

iVLais le Christ, qui aime les Francs, allait bientôt les sauver d'eux- 
mêmes, et la seconde mission de Jeanne d'Arc s'inaugurait. 

En effet, à cette heure précise émergeait des brumes du passé 
l'image, chaque jour plus nette, d'une fille de France qui incarnait en elle 
l'amour de la patrie, le culte du drapeau, la foi aux destinées de notre 
peuple, la passion du devoir, le sens du sacrifice. Pendant que les 
érudits concentraient sur la vie de la Pucelle toutes les lumières de 
l'histoire, la piété catholique, encouragée par l'introduction de la cause 
de Jeanne d'Arc en Cour de Rome, plongeait, par de pénétrantes intui- 
tions, dans les profondeurs de son âme. Et comme Jeanne et le patrio- 
tisme, ce fut tout un, l'amour de la patrie bénéficia de toute clarté 
nouvelle projetée sur notre héroïne nationale, de chaque essor nouveau 
imprimé au culte de la sainte. 

Comment, en effet, au pied de la statue de Jeanne, bien dressée 
dans son armure, étreignant d'une main son épée, de l'autre son étendard, 
comment souffrir que l'on blasphème encore le drapeau ? Comment 
douter que la patrie ne soit une réalité profonde, et sainte, et nécessaire, 
voulue de Dieu pour des fins supraterrestres, digne de tous les amours, 
réclamant et justifiant tous les sacrifices ? 

La patrie ! Mais c'est pour elle que Jeanne a vécu, qu'elle est morte, 
qu'elle vit à jamais dans la gloire. Sauver la patrie, ce fut le but unique, 
comme ce fut le résultat immédiat de son oeuvre. Rien n'émut la sainte 
enfant à l'égal des maux de la France, et sur cette détresse s'épancha 



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toute la compassion de son cœur. Jeanne sait que sa mission, sa raison 
d'être, les divins secours dont sa faiblesse est armée, tout s'ordonne à 
une seule tâche : bouter dehors l'envahisseur, rendre la France à son roi, 
libérer la patrie, « Je suis née pour cela, » dit-elle. Forte de cette 
conviction, rien ne pourra modérer la hâte qui l'entraîne vers les 
sommets de son calvaire rédempteur. Elle fera saigner le cœur de ses 
parents : n'importe, elle va ! Elle serait allée, quand bien même elle 
aurait eu cent pères et cent mères. Elle rougira de son propre sang le 
talus des bastilles ; elle le sait, elle l'annonce ; elle va ! Elle serait 
allée, quand elle aurait dû, l'héroïque enfant, user ses jambes jusqu'aux 
genoux. 

De toute évidence, cette jeune fille au clair regard, aux idées lucides, 
au langage net, aux décisions victorieuses, cette voyante qui est une 
thaumaturge, ne s'est point éprise d'une vaine idéologie. Ses Voix ne 
l'ont point trompée, quand elles affirmaient le devoir de rendre à la 
patrie son intégrité territoriale, d'assurer son indépendance politique, de 
revendiquer son droit à rester elle-même, libre de toute domination 
étrangère, vassale de Dieu seul, dont elle réalise une volonté et accom- 
plit les gestes par le monde, 

1 elle est bien, en effet, la conception hautement morale, religieuse et 
mystique sur laquelle se fonde le patriotisme de Jeanne. Procédant, chez 
elle, d'une vue de foi, autant que des profonds instincts de la race, c'est 
le patriotisme qui donne à la sainteté de Jeanne sa physionomie si 
particulière. Elle se dit « bien baptisée et bonne chrétienne ; » elle est 
pure, elle est pieuse, et sa foi est ardente; elle est courageuse et forte, 
humble autant que fière ; elle est compatissante et douce. Mais sa vertu 
dominante, celle qui caractérise et différencie, chez Jeanne, la « charité » 
commune à tous les saints, c'est l'amour de la patrie, c'est le patriotisme, 

C est donc le patriotisme que Pie X glorifia en plaçant Jeanne d'Arc 
sur les autels. Deus qui beatam Joannam Virginem ad patriam 
tuendam mirahiliter suscitasti... chante aujourd'hui l'Église. On sait 
comment Jeanne d'Arc réalisa ce miracle au XV^ siècle. Au lendemain de 
sa béatification, elle vient de le renouveler, en dissipant les sophismes qui 
avaient pu, aux yeux de trop de Français, obscurcir la notion de patrie. 

1 el a été le fruit des exemples de Jeanne, opportunément remis en 
lumière par le décret du 18 avril 1909. L'intercession de la Bienheureuse 
a fait le reste. 



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Depuis sept ans, une incessante prière, à laquelle veulent s'associer 
des voix qui ne savent pas autrement prier, monte vers celle que Rome 
désigne à notre culte. Depuis sept ans, la foi patriotique n'a cessé de 
croître, et c'est la réponse de Jeanne à nos prières. C'est aussi la vérifi- 
cation surabondante de l'axiome théologique : lex orandi, lex credendi. 
La prière pour la patrie a fait plus que d'exprimer la foi des Français en 
la France, elle l'a comme ressuscitée en des âmes oîi elle semblait morte. 

Quelle est donc l'aberration des puissants du jour, quand, à l'encontre 
des désirs populaires, ils s'obstinent à dénier à Jeanne d'Arc l'hommage 
national qu'elle attend depuis cinq siècles ! 

Laissons ces attardés, et tournons nos regards vers une génération 
qui remplit nos cœurs d'espoir et de fierté. Voyez passer ceux que la foi 
en la patrie a mobilisés pour l'honneur de la Pucelle. Ce sont les avant- 
gardes d'une jeunesse avide de certitude et impatiente d'action, jalouse 
de garder à la pensée et à l'énergie françaises leur intégrité, leur bon aloi. 
Tandis que défilent ces jeunes gens, les remous soulevés par leurs 
bataillons en marche se propagent au loin, faisant courir comme un 
frisson de vie nouvelle sur l'âme du pays. Pourtant, ce ne sont encore 
qu'innocentes parades, dont certains, qui se croyaient des sages, ont 
peut-être souri. Bientôt vont s'ébranler d'autres cortèges... 

Sonne maintenant le tocsin ,du 1" août 1914 ! Qu'il épande en 
rafales ses appels sur nos blés mûrs ! La France est debout, toute la 
France. Plus de négations sur des lèvres habituées à nier. Plus de scepti- 
cisme dans des âmes façonnées au doute. Partout une ardente foi, un 
énergique vouloir, des bras qui s'arment, des coeurs aguerris. 

Attendrons-nous, pour saluer l'action de Jeanne, le « miracle » de la 
Marne ? Mais elle est visible, déjà, dans ce sursaut de tout un peuple, 
dans la confiance qui n'a point déserté ses drapeaux aux pires jours de 
1914. En rendant à la France sa foi en elle-même, Jeanne l'a plus 
sûrement sauvée que si elle eût brandi à la frontière un glaive infrangible 
et arrêté l'invasion. Elle lui a donné la possibilité de sentir encore 
grandir son âme, alors que l'ennemi tient sous sa griffe et torture un 
lambeau de sa chair. C'est à la foi patriotique, raffermie ou retrouvée au 
pied de la statue de la Bienheureuse Jeanne, que la France devrait d'être 
encore la grande France, quand bien même il ne lui resterait plus, de 
son sol envahi, que l'équivalent des saintes parcelles où survit la 
Belgique martyre. 



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L'action de Jeanne, saluons-la dans « l'union sacrée, » qui a pu 
imposer une trêve aux haines de parti. Ni Armagnacs, ni Bourguignons : 
c'était le souhait de Jeanne. Ainsi, devant le danger, la lutte des classes 
s'apaise et une seule France fait face à l'ennemi. 

L'esprit de Jeanne anime nos soldats. Nous ne sommes point un peuple 
de proie : pourquoi donc se battent ces humanitaires de la veille ? Pour 
quel idéal meurent ces pacifiques, — ces pacifistes aussi ? Les croyants 
vont au combat comme à une nouvelle croisade ; ils savent quelle fécon- 
dité surnaturelle peut avoir leur sang répandu, et ils veulent, par leur 
immolation, préparer le triomphe d'une cause supérieure aux intérêts 
très légitimes et si saintement chers qu'ils ont mission de défendre. Plus ou 
moins claire, chez d'autres, et diversement formulée, cette notion s'installe 
au cœur de tous ceux à qui la défense du pays demande un sacrifice. 
Ils luttent, souffrent et meurent pour les plus nobles « buts de guerre, » 
pour le droit, pour la justice, pour la liberté des peuples, pour la civili- 
sation, et non point pour les idées imprécises et creuses que ces mots 
évoquaient trop souvent dans certains discours d'avant la guerre, mais 
pour une civilisation, une liberté, une justice, un droit violés en la personne 
de la France, liés à sa cause, solidaires de son sort, incarnés en elle. 

Ces réalités saintes ne peuvent périr : de là notre confiance invin- 
cible : « Quand ils seraient pendus aux nues, disait Jeanne d'Arc, nous 
les aurons. » — « Nous les aurons ! » répète l'écho des tranchées, des 
dunes de Belgique aux rives du Vardar, 

A quel prix les aurons -nous ? « Les hommes batailleront, nous 
dit Jeanne d'Arc, et Dieu donnera la victoire. » Ils bataillent, nos 
hommes d'armes : la Marne, l'Aisne, la Champagne, Verdun, la Somme... 
Que d'héroïsme évoqué ! Daigne Jeanne, qui ne s'intitulait point vainement 
« chef de guerre, » entraînait ses hommes à l'assaut, réglait les tirs 
d'artillerie avec un art consommé, appréciait la valeur des armements 
et ceignait une épée apte à « donner de bonnes buffes et de bons 
torchons, » daigne Jeanne soutenir par son intercession le moral de nos 
troupes, présider aux conseils de leurs chefs et nous inspirer à tous, avec 
la patience commandée par d'inévitables lenteurs, les généreux sacrifices 
qui hâteront la victoire ! 

Les hommes batailleront ; mais apprenons de Jeanne que la décision 
finale appartient à Dieu. Elle priait ; prions avec elle, et sans nous lasser. 
Elle ne voulait conduire à la victoire que « des soldats confessés et 



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communies ; » pour que son vœu reçoive aujourd'hui une réalisation 
plénière, Dieu a permis qu'une atteinte coupable aux immunités de son 
Église servît ses desseins de miséricorde, en jetant dans la mêlée ceux 
dont les mains consacrent le viatique et répandent le pardon. Tout le 
danger, pour nos soldats, ne vient pas de la tranchée d'en face : puissent- 
ils entendre la voix de Jeanne leur rappeler que « ce sont les péchés 
qui font perdre les batailles ! » 

Sa prière et son exemple ont suscité partout cette piété tendre et 
active qui la courbait, en larmes, sur le soldat blessé. Puisse son inter- 
cession abréger les jours où tant d'orphelins, tant de mères, tant d'épouses 
pleurent, parce que « le sang de France coule ! » Puisse bientôt Jeanne 
nous reconduire, en une chevauchée victorieuse, jusqu'à la cathédrale 
mutilée de Reims, pour y chanter de nouveau ce Te Deum dont les 
accents de triomphe lui arrachaient jadis des larmes de joie ! 

Puisse celle qui fit la guerre sans l'aimer, pour fonder la paix sur la 
justice et sur le droit des peuples, obtenir à la chrétienté tout entière 
une telle paix, la seule possible et durable : Ut ecclesia, hostiiim supe- 
ratis insidiis, perpétua pace fruatur ! 

Sens, le 6 janvier 1917. 



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JEANNE D*ARC ET LE PEUPLE 



Fille du peuple, Jeanne ne pouvait que le connaître, l'aimer et 
le comprendre, et, à chaque pas, on la rencontre mêlée au peuple 
ou penchée vers lui pour entendre la pulsation de son cœur, le 
gémissement de sa plainte, ou même le chant de sa joie. 

A Domremy, elle vit parmi le peuple campagnard et travailleur, 
partageant ses occupations, conduisant à son tour les troupeaux de la 
communauté de son village, aimant les pauvres, secourant les malades, 
mais déjà se distinguant de la foule, pour prier à l'écart ou pour 
éviter — quand l'aile de l'ange l'eut touchée — les jeux trop ardents 
ou les délassements trop frivoles : elle vit avec tous, mais se range 
parmi les meilleurs, et se garde des façons trop vulgaires ou légères. 

Son instinct pieux l'inclinait de préférence vers les jeunes filles ou 
vers les pauvres, qui sont les classes particulièrement chères à Notre- 
Seigneur. Elle aimait les jeunes filles et elle en était aimée. A Domremy, 
elle allait avec les enfants de son âge, se livrant aux mêmes jeux qu'elles. 
Au matin de la première apparition, les historiens nous la montrent 
rivalisant avec ses compagnes pour remporter à la course un prix 
gracieux comme elle : une couronne de fleurs des champs. Au dimanche 
Lœtare, elle se rendait avec l'enfance du village à un hêtre séculaire 
qu'on appelait le Beau-May ou l'Arbre des Dames. Des légendes de fées, 
auxquelles ni Jeanne ni les autres ne croyaient, couraient sur le passé de 
cet arbre qui n'avait jamais été fréquenté par d'autres fées que les jeunes 
filles du pays. A l'ombre des rameaux antiques, des rondes déroulaient 
leurs cercles capricieux, puis les enfants assises au bord d'une fontaine 



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voisine mangeaient en commun les provisions apportées. Innocentes fêtes 
villageoises où Jeanne mêlait sa simplicité et sa joie. 

Elle aimait les pauvres et en était aimée. Isabellette, femme de 
Gérardin d'Épinal, raconte qu'elle aimait à faire des aumônes : elle 
recueillait des pauvres pour la nuit ; elle « voulait coucher dans le foin 
et céder son lit aux mendiants. » Simon Musnier, laboureur à Domremy, 
dit qu « elle allait consoler les malades, faisait des aumônes aux pauvres. 
Je le sais par expérience. Étant enfant, j étais malade et Jeanne venait 
me relever le cœur. » 

Dans son voyage vers Chinon, elle est accompagnée d'hommes 
du peuple qui forment sa troupe: elle vit avec eux, couchée comme 
eux sur la dure ; les écoute quand ils parlent sagesse ou prudence ; 
pour acquiescer à leur désir, se prive d'assister à la messe, sa grande 
dévotion de chaque matin; mais elle se défend de leurs passions 
brutales, et non seulement se protège, mais encore fait rayonner 
jusqu'à eux l'ascendant de sa pureté, 

A la respecter, ils apprennent à se respecter eux-mêmes. 

Pendant ses campagnes, elle aime le peuple, elle en a le souci; 
elle se plaît dans les églises au milieu des fidèles modestes, surtout 
des enfants. Si une pauvre femme du peuple a perdu son fils sans 
baptême, elle pleure avec elle, et va parmi les autres jeunes filles du 
peuple, confondue avec elles, joindre ses prières à celles de ces âmes 
de foi et obtenir quelques minutes de survie à l'enfant. 

Sur le champ de bataille, elle s'appuie surtout sur les gens du 
peuple, sur ces soldats qui vont à elle avec confiance et la suivent 
avec héroïsme. Les capitaines se défient d'elle, tiennent conseil à part, 
ne la suivent qu'à regret ou l'abandonnent au plus fort de l'action ; 
mais elle a dans la main les soldats, qui, sortis du peuple, sentent 
en elle une âme simple et naïve comme les leurs, doublée d'un 
pouvoir surnaturel et d'une merveilleuse sainteté. Elle a, du reste, 
le souci de ces hommes ; quand elle voit le sang couler, ses cheveux se 
dressent sur sa tête ; jusque sur le champ de bataille, elle songe à leurs 
fatigues, les remonte par son assurance, mais aussi par sa sollicitude: 
« Reposez -vous un peu, leur dit -elle, buvez et mangez, » et quand 
ils sont réconfortés : « Retournez de par Dieu derechef à l'assaut, » 

Elle prend ainsi un ascendant surnaturel sur ses troupes. Par son 
influence, l'armée est purifiée de tout ce qui est indigne du nom chrétien. 



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Les femmes de mauvaise vie en sont impitoyablement chassées ; on 
n'entend plus le blasphème ; les rapines si fréquentes faites par les 
soldats sans solde cessent sur l'ordre de Jeanne, et les paysans n'ont 
plus rien à craindre du passage des troupes que commande la Pucelle. 
Le mal sorti des camps, les éléments du bien y rentrent vite : la disci- 
pline refleurit, le patriotisme s'exalte, le surnaturel lui-même reparaît 
dans ces rudes soldats. Jeanne ne craint pas de leur parler de confession, 
de communion ; elle met des confesseurs à la disposition de ses compa- 
gnies, et les absolutions sacramentelles descendent du ciel sur ces âmes, 
auxquelles elles apportent, avec le pardon de Dieu, les énergies que la 
pureté de conscience assure à tout cœur croyant. On voit au matin des 
batailles un autel s'élever au front des troupes, et le sang du Christ 
descend là où tout à l'heure coulera le sang guerrier ; le second coulera 
plus pur et plus généreux après avoir été sanctifié par le premier. 

Ces hommes chargeaient à la voix de Jeanne, et Dieu leur donnait 
la victoire. La sympathie que la Bienheureuse nourrissait à leur endroit 
était payée de retour. Si les grands étaient souvent inspirés par la 
jalousie dans leur attitude envers la Bienheureuse, les petits, au con- 
traire, la comprenaient, l'aimaient, l'accueillaient avec joie, l'accla- 
maient comme une sœur et une libératrice. 

Elle se garda cependant toujours d'opposer les petits aux grands, 
de favoriser la division entre le peuple et l'aristocratie. Nulle part 
on ne trouve chez elle ces sentiments de défiance, ces procédés 
d'hostilité qui sont le germe de la guerre des classes. Elle aime 
tous les chrétiens, elle aime tous les Français, elle les veut unis 
dans une même foi et dans un même patriotisme. Elle sollicite les 
grands à prendre la tête du mouvement de libération de la patrie ; 
s'ils ne marchent pas, elle va avec les petits, mais sans jamais, devant 
ceux-ci, dénigrer ou même diminuer ceux-là. Le respect de tous et 
de tous les droits est le grand caractère du sentiment social chez 
Jeanne d'Arc. 

Nous ne pouvons aller à meilleure école qu'à celle de cette fille 
et amie du peuple. Comme elle, mêlons-nous aux petits, mais tout en 
nous distinguant ; donnons aux faibles, aux pauvres, aux malades, à 
tous ceux qui constituent la foule, notre cœur et notre sympathie ; 
partageons leurs peines, soulageons leurs souffrances ; évitons ce 
qu'il peut y avoir de léger ou de trivial dans leurs façons. Soyons 
toujours distingués, sans fierté avec les simples ; élevons -les à nous, 



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au lieu de nous rabaisser ; condescendre n'est pas descendre. Sachons 
aussi faire rayonner autour de nous l'ascendant de notre force surna- 
turelle et de notre vertu. Il y a toujours contagion entre ceux qui se 
fréquentent : allons aux petits pour leur faire sentir la contagion de 
notre idéal: et pour cela ayons un idéal, vivons -le. Réalisons -le 
fortement en nous pour que sa réalité puissante s'impose autour de 
nous. 

Enfin, tout en ayant la sollicitude des petits et des pauvres, gar- 
dons-nous d'avoir le mépris des grands et des riches: tous sont nos 
frères, et si ceux-ci manquent à leur devoir social, c'est que ce sont 
des malades; et nous devons aller à tous les malades avec notre 
affection et non avec notre mépris. Tendons au rapprochement de 
toutes les classes; disons à tous leurs devoirs, montrons -leur les torts 
de leur conduite ; ne rappelons guère leurs droits, ni aux petits, ni 
aux grands : ils les connaissent suffisamment ; à tous donnons le sens 
de la fraternité chrétienne. Ce sera travailler à la plus grande France, 
à la plus heureuse société, à la plus sainte Église. 

Cambrai, le 25 septembre 1919. 



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L'ŒUVRE DE JEANNE D'ARC 

ŒUVRE D'UNION 



Les cendres de Jeanne jetées à la Seine, son œuvre sembla non pas 
compromise, mais irrémédiablement détruite. Sa mémoire même était 
flétrie. Décidément, la France avait été victime d'une imposture. L'en- 
nemi croyait triompher. Mais Dieu veillait. 

Du jugement inique de prévaricateurs sans titres, ni mission, l'hé- 
roïne en avait appelé au Tribunal de l'Église romaine. Rome revisait 
le procès et réhabilitait la sainte. Et, tandis que Jeanne recevait au ciel 
la palme du martyre, son œuvre de salut et d'unité nationale se conti- 
nuait à travers les siècles. Comme elle l'avait prédit, l'envahisseur était 
bouté hors de France. 

Voici qu'aujourd'hui la Vierge de Domremy nous est présente plus 
que jamais, 

La France, l'Église, l'univers civilisé la regardent et l'écoutent 
comme jadis elle-même écoutait ses Voix. Le Pape la glorifie, l'Épis- 
copat l'invoque, les fidèles la prient, nos soldats, même les incré- 
dules, l'admirent et s'inspirent de son courage. L'ennemi du XV= siècle 
est devenu l'allié d'aujourd'hui, et les fils de ceux qu'elle a chassés de 
France désavouent leurs pères, lui rendent hommage par la parole, par 
la plume, par les fleurs déposées aux pieds de son image ; bien mieux, 
par leur sang versé sur les champs de bataille pour la cause de Jeanne, 
pour la France. L'Amérique se joint à l'Europe et lui élève des statues, 

(1) Mâr Combes nous a envoyé cette page avant sa démission d'arcbevéque d'AUer. Il reste archevêque deCarthaiie 
et Primat d'Afrique. 






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Et notre Afrique, la terre des résurrections, contemple joyeuse 
l'apothéose de Jeanne ; notre Afrique, devenue française et redevenue 
chrétienne, prend part à l'œuvre d'union qui se poursuit sous sa glorieuse 
égide. Dans nos temples, autour de sa statue, les foules viennent prier 
avec ferveur, foules nombreuses et cosmopolites : parmi les voix qui, 
chaque jour, implorent le salut de la patrie et la victoire de nos armes, 
aux voix de France se mêlent celles d'Italie et de Malte : « Beata Joanna, 
ora pro nobis. » 

Une des églises de Tunis n'attend que la canonisation pour recevoir 
le vocable de « Jeanne d'Arc. » 

Nos jeunes gens, même d'origine étrangère, sont heureux de mettre 
leurs sociétés sportives ou autres sous sa protection. 

Ici aussi, la Vierge lorraine fait l'union sacrée, 

Le grain de blé est tombé en terre, il est mort, nous voyons de nos 
yeux la moisson qu'il a fait naître. 

Alger, le 23 novembre 1916. 






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JEANNE D'ARC ET ROUEN 

SA MORT, SON SOUVENIR, SON CULTE 



Le matin du 30 mai 1431, vers huit heures, Jeanne est hissée sur la 
charrette d'ignominie. Cent vingt Anglais l'escortent, armés de haches, 
d'épées et de lances. Les rues de la ville sont sillonnées par des 
patrouilles. Aux carrefours, les vainqueurs attendent en troupes bruyantes 
le passage de la sorcière; les ralliés, qui n'ont pas osé rester chez eux, 
jettent un regard de pitié sur la rebelle dont la constance est un muet 
reproche à leur versatilité. Dans chaque maison vraiment rouennaise les 
femmes agenouillées pleurent et prient. Le lugubre cortège descend la 
rue Beauvoisine, passe entre Saint-Herbland et l'aître de la cathédrale, 
pour entrer dans la Grand'Rue. Il s'arrête enfin sur le Vieil -Marché. 
Huit cents soldats occupent la place et en ferment les entrées. Le 
peuple, le vrai peuple de Rouen, est écarté. Seule la tourbe ennemie est 
là, joyeuse, hurlante. 

* Jeanne n'entend rien, et enfin, lorsqu'elle en perçoit quelque chose, 

« elle tombe à genoux et prie à haute voix. Elle prie Jésus-Christ d'avoir 

« merci de son âme et de la rendre pure afin qu'elle puisse le joindre 

« dans de courts instants ; elle le prie de lui envoyer encore une fois ses 

« saints bénis, afin qu'ils ne soient pas loin d'elle quand elle va mourir 

« et la prennent aussitôt après ; elle le prie de ne la point juger trop 

« strictement, si, mue par les lâches défaillances de la chair, sa langue a 

« parlé contre le gré de son âme, et renié avec les bontés de Dieu les 

« merveilles de sa puissance à elles révélées dans ses visions. Elle le 

(1) Envoi de Mir Fuzet, archevêque de Rouen, depuis décédé. 



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« prie pour sa chère France, la France de Clovis, royaume de la liberté ! 
« Elle lui demande que de sa mort puisse naître pour sa patrie une vie 
« nouvelle, et la paix, et une gloire durable. Elle prie pour eux, même 
« pour eux, ses exécuteurs, quatre-vingts assassins pour une jeune fille 
« qui n'a pas vingt ans ! Et si en quelque circonstance, non par un acte 
« volontaire, mais en accomplissant la mission donnée par Dieu, elle a 
« fait quelque mal à ses ennemis, elle leur en demande pardon ; et avec 
« effusion de larmes, les dernières que ses yeux répandront, elle prie 
« que sa mort ne leur soit pas imputée, de peur qu'une souffrance pire 
« que la sienne, un jugement plus terrible encore que celui qu'elle a dû 
« subir, ne les vienne saisir un jour. » '" 

Sur une estrade se tiennent l'évêque Cauchon, le vice-inquisiteur, les 
assesseurs du tribunal ecclésiastique ; en face, sur une autre estrade, le 
bailli anglais, les généraux anglais, le chancelier anglais, le régent anglais. 
Le roi anglais, au nom duquel Jeanne va être brûlée, n'est pas présent : 
il n'a que dix ans, et il est resté à jouer dans la cour du château que la 
victime vient de quitter. Il est neuf heures précises ; les formules 
juridiques sont interminables, le sermon de maître Midy se prolonge, la 
soldatesque s'impatiente. On abrège par peur ; la sentence est enfin 
prononcée : Jeanne est remise au bras séculier. Le bailli, lui, ne prend 
pas la peine de rédiger une sentence ; il crie au bourreau : « Fais vite. » 
Les houspilleurs saisissent Jeanne. « Donnez-moi une croix, » supplie- 
t-elle. On lui en fait une avec deux bâtons. Elle la saisit et la place sur 
sa poitrine. On la fait monter sur l'énorme bûcher, on l'attache au 
poteau. Elle veut voir une dernière fois l'image de Jésus mourant : elle 
demande le crucifix. Le clerc de l'église Saint-Sauveur, dont l'ombre 
se projette sur la place, court chercher la croix de procession. Frère 
Isambart la tient devant elle ; elle la baise avec amour. Cependant le 
feu est allumé, les flammes montent et l'enveloppent. « Jésus ! Jésus ! » 
s'écrie Jeanne. Un grand silence se fait. On n'entend plus que le crépi- 
tement du brasier. « Jésus ! Jésus ! » répète la victime. 

La terre s'efface, le ciel s'ouvre. Ses Voix ne l'ont pas trompée : elle 
le sait ; elle les entend ; elle le dit et le redit. Un cri, toujours le même, 
s'échappe du bûcher : « Jésus ! Jésus ! » Une immense pitié saisit tous 
les spectateurs. Les curieux s'enfuient, les soldats se taisent, les juges 
sanglotent, le bourreau tremble. Le feu décroît, et bientôt il n'y a plus 
qu'un amas fumant de cendres, d'os calcinés et, parmi eux, le cœur intact 

(1) Jeanne d'Arc, par Robert Stegtal Londres (136SI. 



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de Jeanne. Ni le souffre, ni l'huile jetés à profusion pour ranimer les 
flammes n'ont pu le détruire. Le bourreau ramasse le tout, précipite 
ces restes pitoyables dans la Seine, et, haletant, navré de douleur et de 
remords, va se jeter aux pieds du prêtre en disant : « Je suis perdu, je 
viens de brûler une sainte ! » 

Quand on veut glorifier un saint, ordinairement on porte en triomphe 
et on vénère ses reliques. 

Aujourd'hui, de Jeanne il ne reste rien : la Seine a emporté les 
cendres du bûcher. La victime disait en allant au martyre : « Rouen ! 
Rouen! mourray-je donc ici?... Rouen! Rouen! seras-tu ma maison 
dernière ? » la ville de Rouen, la ville aux cent clochers, aux rues étroites 
et sinueuses, aux vieilles maisons à pignon gothique, reste, avec les ruines 
de son château et les vestiges de son antique manoir archiépiscopal, 
le reliquaire vivant de Jeanne d'Arc. Là elle fut enchaînée, entendit ses 
Voix et confondit ses juges. Là elle fut injustement condamnée. 

Par ce chemin elle passa, par cet autre elle fut conduite au supplice. 
Ici elle pria ; là elle souffrit et elle mourut. Quelle intensité de vie prennent, 
dans la vieille capitale de la Normandie, ses vertus et ses malheurs ! 

Aussi, l'oserai-je dire, c'est ma ville archiépiscopale qui m'occupait 
plus que tout à Rome, le 18 avril 1909, dans la mémorable fête de la 
Béatification. Quand l'image de la Bienheureuse se dévoila au-dessus de 
la chaire de Saint-Pierre, et que, sous les feux d'une multitude de lampes 
électriques, Jeanne apparut dans une gloire étincelante, radieux symbole 
de la gloire des cieux, il me sembla, qu'on me pardonne, que Rouen 
même, la ville témoin du martyre, se dressait là sous mes yeux. C'étaient 
les flammes du bûcher, revivant tout à coup, qui se changeaient là-haut, 
sous les voûtes de la Basilique, en flammes d'apothéose. Et je me 
rappelais combien, à cette transfiguration triomphale, les générations 
rouennaises, de 1431 à 1909, avaient unanimement travaillé. Je revoyais 
les monuments, depuis l'humble croix de bois élevée tout d'abord sur 
le lieu du supplice, jusqu'à l'édifice récent et magnifique qui se dresse 
sur la côte des Aigles. 

Je constatais le culte immémorial et spontané ; j'énumérais, l'un 
après l'autre, tous les hommages. 

M.oi-même, mêlé, dans l'immense abside de Saint-Pierre, aux soixante- 
cinq évêques français venus pour acclamer la Bienheureuse, je me consi- 



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dérais comme représentant toute une lignée illustre : celle des archevêques 
de Rouen, qui s'efforcèrent, de siècle en siècle, d'attacher à son front 
l'auréole sainte, depuis le cardinal d'Estouteville jusqu'au cardinal 
Thomas. Enfin apercevant, dans la masse énorme des pèlerins accourus 
de toutes parts, un groupe de fidèles de l'archidiocèse, les prêtres de 
quelques paroisses où elle passa, plusieurs notables de la cité, des repré- 
sentants élus de nos religieuses populations, je ne pus me retenir de 
m'écrier d'un cœur ardent : « O chère Bienheureuse, nous, postérité du 
bon peuple qui pleurait à votre mort et dont la compassion vous attendrit 
vous-même, ne serons-nous pas dans votre affection parmi les premiers ! » 



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Rouen, le 6 janvier 1915. 




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LA MISSION DE JEANNE D'ARC 



Jeanne d'Arc fut une sainte par ses vertus. Humilité, obéissance, 
piété, bonté, patience, sacrifice : tout ce qui fait ressembler une créature 
au divin modèle de l'Évangile, Jeanne l'a fait voir en elle avec une 
simplicité qui s'ignorait. Mais il semble que toutes ses vertus peuvent se 
résumer en un seul mot : l'angélique pureté, comme toutes les couleurs 
se ramènent au rayon de lumière blanche. 

Sa petite enfance a été formée aux leçons de la piété. Comme la 
pâquerette des prairies de Lorraine, dès qu'elle eut bu la goutte de 
rosée divine, elle commença à s'épanouir et à se tourner vers le soleil 
du bon Dieu pour recevoir sa lumière et sa chaleur. 

Elle attira bientôt les regards de la prédilection divine, et les plus 
beaux des anges, les plus douces saintes se penchèrent vers elle pour 
l'instruire. Pendant quatre années elle fut formée par ces maîtres d'en 
haut et vécut à travers les ailes des anges et les caresses des vierges. 
Dans la Lorraine, la tradition populaire que les mères, depuis Isabelle 
Romée, ont transmise d'âge en âge à leurs filles, c'est que Jeanne fut 
la fleur de l'humanité et le lis de l'innocence. 

Comme la colombe va baigner ses blanches plumes aux eaux lim- 
pides, Jeanne entretenait la pureté de son âme aux sources vives de la 
prière. 

Ne croyez pas que Jeanne n'eut qu'à monter à cheval à la voix de 
saint Michel, escortée par les anges et par sainte Catherine et sainte 

(1) Mgr Gauthey, archevêque de Besançon, est décédé en 1918. après nous avoir envoyé ces pâtes. 



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Marguerite, qui se firent ses conseillères. Non, Jeannette de Domremy 
était dans sa treizième année quand elle entendit le premier appel du 
Ciel, et ce ne fut que quatre ans plus tard qu'elle partit de Vaucouleurs 
pour aller trouver le roi à Chinon (23 février - 6 mars 1429). Elle fut 
donc formée, durant quatre années, par le grand archange saint Michel, 
protecteur de la France, et par les admirables vierges sainte Catherine 
et sainte Marguerite. 

Il n'y a que Dieu pour mettre ses prédestinées à si belle et si 
sainte école. 

Plus tard, à Poitiers, par les docteurs et les évêques, et surtout 
à Rouen, par les juges et les inquisiteurs, Jeanne fut souvent interrogée 
sur ses apparitions et sur « ses Voix. » Nous savons donc que l'enfant 
fut d'abord effrayée ; puis, les apparitions se produisant dans la lumière, 
le langage des êtres célestes étant clair, leur parler doux et agréable, 
la jeune fille fut bientôt en confiance : « Quand ils s'éloignaient, je 
pleurais, et j'aurais bien voulu qu'ils m'eussent emportée avec eux. » 

Les Voix lui disaient qu'elle « fût enfant vertueuse et que Dieu 
l'aiderait. » Elles lui recommandaient de prier, d'aller à l'église, de se 
confesser et de communier. Elle fit vœu de virginité dès ce moment. 
Par ces leçons, Jeanne devint une jeune fille admirable de foi, de 
piété. Elle était bonne aux pauvres, leur faisait l'aumiône, alla même 
jusqu'à leur céder son lit, tandis qu'elle se réfugiait au four. Elle avait 
une dévotion filiale à la Sainte- Vierge, aimait à aller la prier, le samedi, à 
son sanctuaire de Bermont. A la maison, c'était une enfant laborieuse, 
occupée aux soins du ménage ; elle aidait son père aux champs, gar- 
dait quelquefois les troupeaux. Elle filait le chanvre et la laine : « Pour 
filer et coudre, répondit-elle avec une naïve fierté à ses juges, je ne 
crains aucune femme de Rouen. » C'était une nature droite, franche, 
vive, ouverte. « Il n'y en avait point de semblable à elle dans la 
paroisse. » Et bien que jeunes gens et jeunes filles la critiquassent 
parfois comme trop dévote, tous les habitants du pays l'estimaient et 
l'aimaient. Jeanne, dans son ignorance et son angélique simplicité, était 
une créature exquise, tout agréable à Dieu, vraie fille du Ciel et sœur 
des anges. 

Fille du Ciel qui lui donna sa mission. Les incrédules ont imaginé 
diverses explications pour échapper au surnaturel qui se manifeste avec 
tant d'éclat dans l'histoire de la Pucelle. Ils ont dit que Jeanne avait 



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été entraînée progressivement par les récits qu'elle entendait au village 
sur les malheurs de la France. Son imagination avait travaillé, son 
jeune patriotisme s'était exalté ; elle avait eu des hallucinations. Pauvres 
gens d'esprit ! Ils ont écrit, selon le mot d'un critique très avisé, bien 
que peu chrétien, des chapitres d'histoire « un peu fous. » N'est-ce pas 
folie de soutenir que la vaillante jeune fille, saine de corps et d'âme, 
qui a déployé une fermeté virile, une constance inlassable, une persé- 
vérance acharnée pour partir de son pays contre l'avis de tous, qui fit 
l'admiration des chevaliers, ses compagnons de chevauchée ; qui ne se 
laissa déconcerter ni par les sourires des courtisans, ni par l'examen 
minutieux des docteurs ; qui parla au roi avec une autorité sans pareille ; 
qui promit, comme preuve de sa mission, de faire lever le siège 
d'Orléans ; qui, tout d'un coup, sans apprentissage guerrier, se montra 
un chef expérimenté auquel les vieux capitaines royaux rendirent hom- 
mage ; qui transforma, par ses exhortations et son exemple, les troupes 
dissolues et indisciplinées qu'on lui donna en vaillants soldats « bien 
confessés ; » qui, par sa bravoure à l'attaque, devint un objet de terreur 
pour l'ennemi ; qui entraîna, en dépit de toutes les résistances des 
jaloux, son « gentil Dauphin » à Reims pour le faire sacrer ; qui, au 
milieu des ovations du triomphe, resta modeste et simple ; qui, pendant 
les longues séances du tribunal de Rouen, ne se laissa ni intimider par 
les menaces, ni troubler par le mensonge, ni prendre dans les pièges 
tendus à sa bonne foi, ni vaincre par l'iniquité des juges ; qui, plus d'une 
fois, les confondit par des réponses d'une admirable sagesse et d'un à- 
propos sans réplique possible ; qui, jusqu'à la fin, soutint qu'elle n'avait 
rien fait que par l'ordre de Dieu, et que pour tout elle s'en remettait 
à son Seigneur Jésus- Christ ; qui, enfin, aima mieux mourir sur le 
bûcher que de renier sa mission divine ; je le répète, n'est-ce pas folie 
de soutenir que tant de bon sens, de vaillance, de sainteté, que tant 
de vertus, tant de sagesse et de courage sont le fait d'une hallucinée ? 
Si une pauvre fille, ignorante et naïve, pourvu qu'elle soit hallucinée, 
peut soutenir un pareil rôle en face d'un roi et de sa Cour, en face 
d'une assemblée d'évêques et de docteurs, devant les princes et à la 
tête d'une armée, dans les entretiens particuliers comme au milieu des 
acclamations populaires, dans les tortures d'une infâme prison, où elle 
fut en butte aux avanies et aux outrages, comme dans les interroga- 
toires d'un long procès, où elle dut tenir tête, sans conseils et sans 
défenseurs, aux assauts de juges acharnés à sa perte et qui l'enve- 
loppaient de difficultés imprévues, de subtilités perfides et de mauvaise 




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foi haineuse : c'est un miracle plus incompréhensible que tous ceux 
auxquels on refuse de croire. Les docteurs d'université, vendus à l'en- 
nemi, avaient trouvé mieux ; ils déclarèrent que Jeanne était le suppôt 
de trois démons ; ils n'hésitaient même pas à les nommer ; c'étaient 
Bélial, Satan et Béhémoth ! 

Aujourd'hui, les Anglais, nos alliés, honorent la sublime héroïne, et 
ce sont les Allemands qui l'outragent. 

Dans une église qu'ils ont bombardée et ruinée, la statue de la 
Bienheureuse, patronne de la France, est demeurée intacte au milieu 
des ruines. Cette céleste créature défie les ennemis de sa patrie, et 
elle les vaincra une fois de plus ; « Les hommes d'armes batailleront, 
et Dieu donnera la victoire » par l'influence de Celle qu'il a suscitée 
pour la sauver au XV» siècle et qui est préposée, avec une puissance 
nouvelle, à la défense et à la délivrance de son pays. 



Besançon, le 30 janvier 1918 








PATRICE DEÇUS 



C est dans des tressaillements d'espérance et de joie que nous avons 
salué sur les autels, pour la première fois, Jeanne d'Arc, la grande 
Française, au jour inoubliable de sa béatification : « Elle vient à son 
« heure, disions-nous alors, cette magnifique apothéose, et le moment est 
« bien choisi pour glorifier et faire resplendir celle qui nous apparaît 
« comme la plus pure personnification de la Patrie chrétienne. Qui donc, 
« en la contemplant dans son nouveau triomphe, pourrait désormais 
« douter de l'avenir de cette France que l'impiété voudrait détruire. » 

Depuis cette époque, aux outrages de l'impiété sont venues s'ajouter 
les terribles épreuves de la guerre, et la France, toujours fidèle à ses 
traditions de vaillance et de foi, confiante en la protection de la sainte 
patronne, soutenue par son souvenir et ses exemples, a lutté, avec une 
indomptable énergie et un courage qui ont fait l'admiration du monde, 
contre les ennemis de la civilisation et les barbares destructeurs de 
l'humanité. 

Quelque dures qu'aient été nos épreuves, notre espoir, loin de 
diminuer, s'est affermi de plus en plus à mesure que nous avons vu 
approcher le jour tant désiré de la canonisation de Jeanne d'Arc, qui sera 
comme l'action de grâces de la victoire. 

En attendant, rendons grâce à la Providence de ce qu'il lui a plu 
de réserver à notre XX" siècle le culte de la Bienheureuse Jeanne 
d'Arc, parce que cette vierge guerrière est pour tous les chrétiens, et en 
particulier pour tous les Français, un modèle et une espérance. Modèle 
des vertus simples et modestes qui sont l'honneur des foyers chrétiens 



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et qui font le bonheur de la vie domestique, elle est aussi le type le plus 
achevé des grandes âmes qui sont la gloire et le salut d'un pays. Elle 
unit dans son humble personne tout ce que la vertu a de plus doux, de 
plus attrayant, de plus aimable, à ce que le patriotisme a de plus 
éclairé, de plus surhumain, de plus héroïque. 

Notre admiration pour la grande Française ne nous fait d'ailleurs 
point perdre de vue la grande chrétienne, qu'il nous faut imiter si nous 
voulons lui plaire et obtenir d'elle les secours dont nous avons besoin. 

Pour sauver son pays, les yeux toujours tournés vers le Ciel, Jeanne 
s'inspira avant tout de la volonté de Dieu, faisant passer l'obéissance 
à ses ordres avant la sagesse des hommes et les calculs de la politique. 

Voilà la sainte qu'il faut honorer et prier ; alors nous pourrons dire 
avec vérité, comme au xv» siècle, que la cause de la France est vraiment 
la cause de Dieu. 

Et si, comme pour Jeanne d'Arc, l'âpre labeur, la lutte sans merci 
sont notre partage, son héritage sera aussi le nôtre et nous recueillerons 
dans l'allégresse ce que nous aurons semé dans les pleurs. 

Toulouse, le 23 septembre 1919. 



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JEANNE D'ARC A BOURGES 



Si la ville de Bourges voulait, un jour, dresser un monument pour 
fixer dans le marbre ou dans le bronze l'impression qu'elle a gardée 
des courtes semaines vécues dans ses murs par la Pucelle d'Orléans, 
elle pourrait s'inspirer de l'idée originale, mais touchante, d'un certain 
curé berrichon. 

Le brave curé de Sainte-Bouise avait un culte pour la mémoire de 
Jeanne d'Arc, et il s'employait à le faire partager à ses paroissiens. Il 
avait érigé, à l'entrée du village, une croix dont les bras portaient, non 
l'image du Sauveur, mais un ange à la figure de femme et aux ailes 
déployées. Tous les ans, au matin de l'Ascension, il conduisait son peuple 
au « Calvaire de Jeanne d'Arc, » et, en quelques mots vibrants, il lui 
expliquait le sens de cette procession à la fois religieuse et patriotique. 

Un ange sur une croix ! Voilà bien le symbole que Bourges pourrait 
graver en tête du chapitre qui raconterait, dans ses annales, les sou- 
venirs de la Vierge libératrice : car c'est à Bourges que Jeanne monta 
la première marche de ce calvaire dont la dernière station fut le 
bûcher de Rouen. 

Un matin de septembre de cette année 1429, dans la mélancolie 
naissante de l'automne, le son des trompettes annonçait aux habitants de 
Bourges l'arrivée de l'escorte royale. Bientôt après, Charles VII faisait 
son entrée dans la ville, ayant à ses côtés Jeanne la Pucelle. Le roi 
paraissait indifférent à la curiosité et aux ovations du peuple. Jeanne, 
la victorieuse, semblait ployer sous le poids d'une tristesse immense. 



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Naguère, à Selles-sur-Cher, quand le jeune comte de Laval était 
venu la saluer dans la maison du Chesne, elle lui avait offert un vin 
exquis du cru, en lui disant : « Je vous en ferai boire bientôt à Paris. » 
Et, le soir même, elle faisait conduire son grand cheval noir, qui se 
cabrait, devant la croix, en face de l'église ; elle y montait, toute 
blanche dans son armure, et entraînait l'indolent Charles VII sur la 
route de Reims, 

Le sacre avait eu lieu dans toute la pompe des anciens jours. 
Maintenant Charles n'était plus celui que les Anglais appelaient avec 
dérision le « petit roi de Bourges. » Il était à nouveau le roi de 
France. La capitale, il est vrai, manquait encore à sa conquête. Mais 
les chemins s'ouvraient devant lui. Il lui suffisait de s'y engager et 
d'aller de l'avant : Paris, comme tout le reste, reconnaîtrait la force de 
ses armes. 

Hélas ! Jeanne avait compté sans la faiblesse native de son roi et 
sans les images provocatrices du château de Mehun-sur-Yèvre. Sourd 
aux supplications de la Pucelle, Charles avait renoncé à sa capitale et, 
tout humide encore de l'onction sainte, il s'était replié sur le Berry. 
Jeanne restait navrée ; elle perdait le fruit de ses victoires à l'instant 
même où elle se flattait de le cueillir. Pourtant, elle ne désespérait 
pas de ramener le monarque au sentiment de son devoir. Elle se rangea 
à ses côtés et refit avec lui, râm.e en deuil, les mêmes chemins qu'elle 
avait faits, quelques jours auparavant, dans l'ivresse de l'enthousiasme 
et de l'espérance. 

Charles avait hâte de gagner le château de Mehun et ses plaisirs 
faciles. Il confia Jeanne à Marguerite la Touroulde, la femme de Bou- 
ligny, son receveur général des finances, qui devait lui donner l'hospi- 
talité sur le Trésor, et il quitta Bourges. 

Bourges, dans la joie de posséder la Pucelle, oublia la lâcheté du 
roi et les angoisses du pays. Tous les cœurs vibraient encore des 
émotions patriotiques qu'avait données la délivrance d'Orléans ; et « /a 
notable procession générale, » qui, par ordonnance du roi, devait être 
le témoignage de la reconnaissance publique pour cet immense bien- 
fait, parlait encore à tous les yeux. 

Cette procession d'action de grâces, certes, la cité reconnaissante 
l'aurait faite, quand même le roi ne l'eût pas demandée. Quelles heures 



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inoubliables Bourges avait vécues pendant le siège d'Orléans ! Orléans 
tombé, c'est tout le Berry ouvert à l'invasion anglaise. Aussi, quand, le 
soir du 8 mai, les messagers annoncèrent que les Anglais avaient lâché 
le dernier bastion et se retiraient vers le Nord, la joie devint du 
délire, et, le dimanche suivant, dès les huit heures du matin, tout 
Bourges se donnait rendez-vous dans l'immense cathédrale de Saint- 
Étienne, les échevins avec des cierges écussonnés aux armes de la 
ville et du roi, les doyens des cinq collégiales et leurs chapitres, les 
prieurs de tous les monastères et leurs religieux ; et, après le chant de 
Sexte, dans le bourdonnement des cloches, au son des instruments, le 
cortège s'organisait et dévalait, par les rues de la cité, jusqu'à l'église 
des Carmes, par respect pour les préférences que la Pucelle marquait, 
disait-on, pour les ordres « mendiants. » Là, Mgr Henri d'Avaugour, 
l'archevêque de Bourges, au nom de tout son peuple, faisait la solen- 
nelle promesse de renouveler tous les ans cette grandiose « procession 
de la Pucelle », Bourges demeurera fidèle à la parole du pontife jusqu'à 
l'année des tristesses et des ruines nationales, jusqu'en 1793, 

Les Anglais et les Bourguignons, un instant étourdis par les victoires 
foudroyantes de la Pucelle, commençaient à reprendre leur sens devant 
l'inaction inexplicable de ses armées. Leurs amis s'enhardissaient à leur 
tour, A la lisière est du Berry, sur les bords de la Loire, quelques 
châteaux forts : Saint-Pierre-le-Moutier, Apremont, La Charité, étaient 
devenus des repaires de brigands. De temps à autre, leurs compagnies 
franchissaient le fleuve, faisaient une pointe rapide en territoire fran- 
çais, saccageaient tout sur leur passage et couraient abriter le fruit de 
leurs rapines sous les épaisses murailles de la forteresse, 

Jeanne, sollicitée par les victimes de ces raids impunis, priait le 
roi de lui laisser la liberté d'agir. Elle l'obtint, mais d'une main avare 
qui mesurait les pouvoirs, les hommes et l'argent. Elle mit sur pied 
une compagnie et, vers la mi-octobre, vint mettre le siège devant Saint- 
Pierre-le-Moutier, L'affaire faillit tourner mal. Les soldats de Jeanne, 
vaincus par le nombre, fléchirent dans un assaut ; ils prenaient déjà la 
fuite. L'Héroïne, n'écoutant que son courage, s'était avancée, sans casque, 
jusqu'au bord du fossé. Son écuyer fidèle, Aulon, vit le péril. Il lui 
cria : « Vous êtes abandonnée ! » Mais Jeanne se retira, et, jetant sur 
les fuyards un de ces regards inspirés qui figeaient la peur chez les 
plus timides : « Eh non ! dit-elle, je ne suis pas seule, j'ai encore avec 
« moi cinquante mille de mes gens. Je ne partirai pas d'ici que je n'aie 



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« pris la ville. Aux fagots ! Aux claies tout le monde ! Qu'on fasse un 
« pont sur ce fossé. » 

Les fuyards s'arrêtent, honteux de leur lâcheté. Ils retournent à 
l'action, forcent l'ennemi et pénètrent dans la ville. 

Cette victoire de Saint-Pierre-le-Moutier fut la dernière de Jeanne. 
Désormais, abandonnée de son roi, trahie par les conseillers intimes de 
la Cour, dépourvue d'hommes et d'argent, elle ira, d'échec en échec, 
jusqu'aux murs de Compiègne, où elle boira jusqu'à la lie le calice de la 
trahison. 

Au nord de Saint-Pierre-le-Moutier, assise sur la rive droite de la 
Loire, La Charité narguait la Pucelle. Son seigneur, Perrinet-Grasset, 
avait l'âme d'un bandit. Il rêvait meurtre et pillage et trouvait auprès 
des Anglais et des Bourguignons une criminelle complicité. Jeanne 
résolut de châtier son impudence. 

Elle se replia sur Montfaucon, aujourd'hui Villequiers, pour préparer 
sa prochaine campagne. Tout lui manquait. Elle écrivit au roi. Pour 
toute réponse, Charles lui dépêcha une aventurière, Catherine de la 
Rochelle, qui prétendait avoir reçu, en vision, un moyen sûr de se pro- 
curer l'argent nécessaire. Une dame, toute d'or vêtue, lui apparaissait la 
nuit et la pressait de faire crier par le héraut, dans toutes les villes, 
d'apporter l'argent, sous peine de le voir confisqué. Jeanne perça 
l'imposture et renvoya l'intrigante au château de Mehun, avec des 
mots très durs pour ses visions, qu'elle traitait de « folie et de néant. » 
Messire Regnault de Chartres, le seigneur de la Trémouille et sire de 
Gaucourt, les monteurs de cette affaire, ne pardonneront jamais à 
Jeanne d'avoir déjoué leurs desseins et mis en pièces leur machination. 

Cependant l'automne s'avançait avec des froids précoces et excessifs. 
Il fallait se hâter. Jeanne, malgré l'insuffisance des effectifs et des appro- 
visionnements, leva le camp de Montfaucon, et, descendant le cours de 
la Loire, se dirigea vers La Charité. Elle passa devant le château d' Apre- 
mont, dont le seigneur s'était vendu à la cause des Anglais. Pour lui 
marquer son dédain, Jeanne fit tirer un coup, un seul coup, et le 
boulet s'incrusta dans la muraille, où il demeure comme un reproche 
éternel à la félonie de son maître. 

Les compagnies de la Pucelle, mal vêtues, mal nourries, mal appro- 
visionnées de poudre et d'armes, se découragèrent vite. Bourges leur 
restait fidèle, il est vrai. A l'instigation de Pierre de Beaumont, procu- 




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reur des bourgeois et des habitants, la ville envoyait à Jeanne, sur la 
ferme du vin, treize écus d'or. C'était une goutte d'eau dans l'abîme. 
Jeanne ne voulut pas tenter Dieu. Elle leva le siège et retourna à 
Bourges, l'âme remplie des plus noirs pressentiments. 

Dans les semaines qui suivirent, elle vint à Mehun-sur-Yèvre. Le 
roi pensa consoler son chagrin et la payer de ses services en lui con- 
férant des lettres de noblesse avec des armes parlantes : une épée entre 
deux lys soutenant la couronne royale. 

Le symbole était éloquent, mais Jeanne aurait voulu cette épée, 
qui soutenait la couronne de son roi, ailleurs que sur un blason. 

Elle quitta la Cour et promena çà et là sa tristesse. Elle parut à 
Vierzon, puis à Culan. Elle descendit même jusqu'à Aigurande et 
Sainte-Sévère, vers les Marches du Berry, pour s'entretenir de ses 
espoirs anéantis avec son ancien compagnon d'armes, le maréchal de 
France, Jean de Boussac. Peu après, elle retourna à Bourges ; et là, 
ressaisie soudain d'un violent désir d'achever sa mission et de sauver 
le royaume malgré le roi, elle assembla quelques braves et, à leur 
tête, s'enfonça vers le Nord. Le 16 avril, elle était à Melun. Le 23 
mai, sous les murs de Compiègne, elle tombait entre les mains des Bour- 
guignons. Sa vie de guerrière se fermait. Sur les jours qui vont suivre, 
l'histoire écrira ce mot : la Martyre. 

La ville de Bourges ne perdit pas le souvenir de la guerrière et de 
la sainte. Tous les ans, jusqu'en 1793, la « notable procession générale 
de la Pucelle, » le dimanche qui suivait l'Ascension en ravivait la 
ferveur ; mais c'était l'unique témoignage de la reconnaissance populaire. 

Bourges s'est décidé, dans ces dernières années, à reconnaître par 
un marbre l'effort du grand argentier du XV siècle, Jacques Cœur, 
pour refaire les finances françaises et ouvrir au commerce national les 
plus riches marchés du monde. Jeanne, la Libératrice d'Orléans, et, par 
Orléans, de tout le Berry, n'a pas encore vu ce geste réparateur. Mais 
ce qu'une main officielle a négligé d'accomplir, la main d'un archevêque, 
Mgr Dubois, l'a fait. 

L'étranger qui visite la cathédrale aperçoit dans une chapelle de 
gauche, à la hauteur de la grille ouvragée du sanctuaire, un beau marbre 
blanc, signé d'un maître moderne, Jean Larrivé. Jeanne est debout, le 
casque sur la tête, l'épée au côté, dans une longue tunique ouverte, les mains 
jointes devant son visage, dans l'attitude de la prière et de la réflexion. 



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Sur la paix profonde de ses traits passe un nuage d'intime souffrance. 
On dirait que deux courants se rencontrent et se mêlent sur son visage 
comme dans son âme : le courant qui vient du Ciel et qui l'enveloppe 
d'un calme infini, le courant qui monte de la terre et qui l'envahit 
d'amertume. C'est ainsi que l'aperçurent, sans doute, nos ancêtres berri- 
chons quand elle venait, dans les jours sombres de cet hiver de 1429, 
méditer sous les voûtes de la cathédrale et se reposer de la lâcheté des 
hommes dans les douceurs de l'oraison. 

Puisse ce chef-d'œuvre de l'art moderne rester l'expression tardive, 
mais grandiose, de la gratitude que la ville de Bourges, et, avec elle, tout 
le Berry doit à Jeanne, à la vaillance de son épée et à la foi invincible 
de son patriotisme ! 

Puisse, un jour, l'antique procession « de la Pucelle » entraîner le 
peuple de Bourges, dans un élan de fervente reconnaissance, vers l'image 
de l'héroïne nationale dressée, comme un symbole d'union, sur l'une des 
places de la cité ! 

Bourges, le 19 septembre 1919. 



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LE MARTYRE DE JEANNE 



V oyons-la en sa prison de Rouen, au soir de cette lugubre journée 
du 24 mai, où, dans le cimetière de Saint-Ouen, on l'avait tourmentée de 
tant de manières pour lui faire abjurer ses Voix et sa mission. C'est peut- 
être le moment le plus triste et le plus douloureux de son supplice, une 
sorte de Gethsémani ! On venait de la ramener dans la prison de ces 
Anglais si justement exécrés d'elle. On lui avait promis la liberté, ou, tout 
au moins, les prisons plus douces de l'Eglise ; et la voilà de nouveau 
dans les fers, livrée aux mêmes misérables qui, tant et tant de fois déjà, 
l'ont abreuvée de leurs grossiers et impudents outrages. Que s'était-il 
donc passé le long de ce jour néfaste et tumultueux ? Elle se le demande, 
les yeux noyés de larmes, l'âme accablée et comme étourdie. 

Dès le matin, ses Voix lui avaient dit « qu'on chercherait à la 
tromper. » — Est-ce donc « qu'on y était arrivé, » et se pourrait-il 
qu'elle eût commis quelque lâcheté?... 

Il est vrai que, devant une foule innombrable, on lui avait montré 
tout à coup le bourreau, sa sinistre charrette, le feu. — Et cette vue 
l'avait comme bouleversée... 

Et, pourtant, elle avait protesté que « ses dits et faits, elle les avait 
faits de par Dieu. » Elle avait protesté « qu'elle s'en rapportait à Dieu 
et à Notre Saint-Père le Pape. » Elle avait protesté « qu'elle croyait aux 
douze articles du symbole, aux commandements de Dieu, à tout ce que 
croyait la Cour de Rome, à laquelle elle s'en référait. » — Que devait- 
elle faire de plus ? 



3- 




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On l'avait sommée d'abjurer. — « Abjurer, qu'était-ce ? » avait-elle 
demandé... Eh bien, « elle s'en rapportait à l'Église universelle, si elle 
devait abjurer ou non... » 

Elle avait bien vu que ses juges voulaient la « séduire : » elle le leur 
avait dit tout haut. Et, pour la séduire, que n'avaient-ils pas fait? 
Conseils, menaces, prières, ils avaient mis tout en œuvre. Et la foule elle- 
même, attendrie et compatissante, l'avait pressée de ses supplications. 
C'était un bruit immense et confus de voix contraires et de cris mêlés, 
dont elle avait été assaillie, étourdie, épuisée. Et c'est sous la pression 
de paroles insidieuses et d'une manœuvre satanique qu'elle avait signé, 
elle ne savait quoi, ayant aux lèvres un sourire de pitié et de réprobation. 
— Mais non, non, mille fois non, comme elle le déclarera bientôt, « elle 
n'avait point dit ou entendu rétracter ses apparitions... » 

Jist-ce donc qu'elle aurait eu peur de la mort? — Mais, plusieurs 
fois, elle avait dit à ses juges « qu'elle aimerait mieux mourir que 
révoquer ce qu'elle avait fait du commandement de Notre-Seigneur, » et, 
la veille même de ce jour, le 23 mai, elle a déclaré que, « si elle voyait 
le feu allumé, et même dans le feu, elle ne dirait autre chose que ce 
qu'elle avait dit au procès... » 

ir ourtant, la vue du feu l'a effrayée aujourd'hui, et elle a signé la 
cédule qu'on lui a présentée ; et elle a dit : « Il vaut mieux signer cela 
que d'être brûlée. » — Etait-ce bien vrai ?... Mais, en réalité, qu'avait-on 
voulu d'elle? Et qu'était-ce que « cela » qu'on lui avait fait signer?... 
Du reste, n'avait-elle point dit, en le signant, « qu'elle n'avait entendu 
rien révoquer de ce qu'il plairait à Notre-Seigneur ? » Et, puisqu'il ne 
s'agissait que « de se soumettre à l'Église, de quitter ses habits d'homme, 
de changer la coupe de ses cheveux et même de ne plus prendre les 
armes, » et qu'ensuite, elle ne serait plus aux mains des Anglais, n'avait- 
elle pu, sans forfaiture, tracer son nom au bas d'un pareil engagement? 
En revanche, elle serait confiée à la garde de l'Église et elle pourrait de 
nouveau participer à ses sacrés mystères : il y avait un si long temps 
qu'elle en était privée et qu'elle n'avait pu manger le pain des forts ! 

V oilà, sans doute, ce que Jeanne se dit et se redit à elle-même, tandis 
que la vision de Saint-Ouen passe, va et revient devant ses yeux et son 
esprit. Vision troublante ! Nuit d'horreur dans ce cachot où elle ne croyait 
plus revenir ! . . . On vient de lui raser la tête ; elle a revêtu les habits de 
femme : si, du moins, elle était rendue, demain, à la libre et pure lumière 
des enfants de Dieu!.,. 



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1!) 



5: 



Pauvre sublime Enfant ! Demain, on te mentira encore ; puis, de 
nouveau, on essaiera d'attenter à ta foi, à ta vertu, à ton honneur ; on 
voudra te perdre de réputation, t'envelopper dans le mensonge, discréditer 
ta mission par ton propre aveu, et t'envoyer quand même au bûcher. 
O Jeanne ! Jeanne ! Le jour n'est-il pas venu, où va s'accomplir cette 
parole de tes Voix : « Prends tout en gré, ne t'inquiète pas de ton martyre ; 
tu t'en viendras au royaume du Paradis ? » 

Le jour du martyre approche. D'heure en heure, le parti de Satan serre 
de plus près l'Envoyée de Dieu ; et les embûches se multiplient, autour 
d'elle, avec les trahisons. Plus d'équivoques : instruite par ses Voix, trompée 
par ses juges, menacée des derniers outrages, Jeanne a repris ses habits 
d'homme ; et, avec une énergie nouvelle, elle affirme que ses apparitions 
sont certaines et que sa mission vient de Dieu. Elle avait eu peur du feu, 
disait-elle ; c'est vrai ; mais jamais elle n'avait entendu rien révoquer. 

En disant cela, elle prononçait son arrêt de mort, et elle le savait ! 

Elle aura peur du feu une fois encore, le matin du 30 mai, lorsqu'on 
vint lui annoncer que le jour du supplice était arrivé. « Oh ! s'écria-t-elle, 
j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être brûlée, » C'était donc, 
non la mort, mais la mort du feu qu'elle craignait. Est-ce que le Christ 
ne s'était pas épouvanté en se voyant, en son agonie, si près de la mort, 
et de la mort de la croix? Peut-être même que Jeanne se sentit, un 
instant, abandonnée de ses Voix ; je ne dis point qu'elle en douta. Le Christ, 
sur la croix ne fit-il point entendre ce cri de suprême désolation : « Mon 
Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez- vous abandonné ? » Mais ce fut un 
instant seulement. Les Voix reviennent, plus douces, plus consolantes, et 
rappellent à Jeanne leur promesse : « Tu t'en viendras au royaume du 
Paradis. » — « Oui, dit-elle, avec l'aide de Dieu, j'y serai ce soir. » 

Oh! Qu'elle grandit encore à cette heure, et comme son héroïsme 
l'élève et la transfigure dans les hauteurs sereines de la sainteté ! Quelle 
effusion de piété, dans sa dernière communion ! Comme elle prie et 
pleure en se rendant au lieu du supplice ! On dirait une pénitente. Comme 
elle écoute en patience, sur son échafaud, les exhortations qu'on lui 
adresse et les mensonges dont on l'accable une fois de plus ! On dirait 
une criminelle. Qu'elle est simple, humble, généreuse, lorsqu'à genoux elle 
prie encore, demande pardon à tous et pardonne elle-même à ses ennemis, 
même aux Anglais ! Et, quand le moment est arrivé de monter sur le 
bûcher, quelle fermeté dans sa démarche, et quel air de victime allant à la 
mort pour consommer sa divine mission ! — « Non, non, dit-elle encore, 
mes Voix ne m'ont point trompée ; elles venaient vraiment du Ciel ! » 



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V ous pleurez, cardinal Winchester, vous qui, avec Bedford, avez 
surveillé le procès infâme ; et vous, évêque Cauchon, qui l'avez conduit 
pour « le faire beau ; » et vous, d'Estivet, qui en avez été le grand 
accusateur ; et vous, Nicolas Midi, qui avez rendu l'accusation plus 
perfide encore ; et vous, Beaurepère, l'interrogateur hypocrite et retors ; 
et vous, Erard, sinistre et sacrilège prêcheur de cimetière, qui disiez à 
Jeanne : « Signer tout de suite, ou tout de suite brûlée ; » et vous tous, 
juges prévaricateurs, vendus aux Anglais, qui avez trempé dans le crime, 
qui avez condamné la vierge innocente et la douce héroïne : vous pleurez, 
maintenant ! . . . Ne quittez donc pas vos sièges d'iniquités, au moment où 
elle va mourir, et voyez comment meurent les martyrs du Christ. 
Entendez ce cri répété de la victime expirante : « Jésus ! Jésus ! » Et 
puis, regardez à travers la fumée qui l'étouffé et les flammes qui la dé- 
vorent ; regardez plus loin, là-bas, dans les siècles qui vont venir: c'est 
Saint-Pierre de Rome, où est l'Eglise de Dieu, cette Eglise à laquelle 
Jeanne en appela si souvent. La basilique est magnifiquement parée, 
et toute ruisselante de lumière, d'harmonie et de fleurs. Le Souverain- 
Pontife, les cardinaux, les évêques, un clergé nombreux, tout un peuple, 
la France surtout, sont là, prosternés devant l'image de l'incomparable 
Libératrice et l'invoquant avec amour. Regardez-la vous-mêmes, suppôts 
de Satan, et voyez comme elle s'élance de son pied vainqueur, l'oriflamme 
à la main, escortée de ses Voix, parmi les lys et les palmes, vers la 
gloire, la gloire des immortels triomphes ! Regardez-la, vous dis-je ; et 
dans les cantiques de la foule immense, entendez l'écho prolongé, agrandi 
de la parole qui vient de retentir ici, autour du bûcher élevé par vos 
mains : « Celle qu'on a brûlée est une sainte ! » 

Et maintenant, allez, traîtres et faussaires ; allez dans votre lieu, là 
où sont reléguées les hontes de l'histoire et les balayures de l'humanité. 

O Bienheureuse Jeanne, priez pour nous ! 



La prière de Jeanne d'Arc nous est bien acquise, aujourd'hui ; et 
nous pouvons compter sur elle comme sur une force nationale. 

Jeanne d'Arc, en effet, est sur nos autels ; elle est entrée dans notre 
culte ; nous l'invoquons comme la Libératrice et l'Ange de la Patrie ; et 
c'est l'Eglise qui nous en a donné authentiquement le droit, le jour 



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où elle lui a conféré les honneurs de la béatification. Jeanne « la Bienheu- 
reuse » est une céleste et puissante protectrice de la France. 

En la priant, nous élevons nos âmes au souvenir de ses gestes 
héroïques et à la vision de ses prodigieuses vertus : ce qui est, pour la 
France, une source nouvelle de religion et de patriotisme. Et, de son côté, 
Jeanne d'Arc, en priant pour nous, assure à la France les faveurs d'une 
éternelle et ardente intercession : ce qui est d'un prix inestimable pour la 
vie et la grandeur de la Patrie. Un tel patronage est un don insigne de Dieu. 

C est en tout temps qu'une nation a besoin du secours de Dieu pour 
se tenir à la hauteur de ses destinées, de ses traditions, et, partant, de ses 
devoirs. Mais c'est un besoin qu'elle ne sent pas toujours dans le cours 
ordinaire des événements ; et trop souvent, hélas ! il faut, pour la 
ramener à la sagesse et à la justice, qu'un fléau vienne s'abattre sur elle, 
et, en la jetant dans quelque péril extrême, réveiller son sens moral et 
ses énergies. Alors, ce sont des souffrances à supporter, des sacrifices à 
consentir, de graves résolutions à prendre ; et, pour faire face à toutes 
ces nécessités, on fait appel aux ressources les plus capables d'inspirer 
la confiance. La confiance ! c'est le mot magique qui rassure ; c'est le 
sentiment irrésistible qui unit les esprits, centuple les forces, égale les 
actes d'une nation aux coups les plus contraires de la fortune. 

Or, précisément, parmi les ressources qui sont propres à exciter la 
confiance dans une nation éprouvée, il n'y en a pas de plus populaire, 
ni de plus facile à mettre en oeuvre que la prière. La prière naît d'une 
conviction et d'une croyance ; la prière apaise et console ; la prière, en 
ramenant à Dieu, épure les consciences et fortifie les volontés ; et nul 
doute que ces divers effets d'ordre moral ne constituent une puissance 
d'une grande portée pour ceux qui souffrent de la vie ou qui luttent 
contre la mort. Que si la prière prend le caractère d'une supplication 
vraiment nationale ; si elle assemble les fidèles dans les églises ; si elle 
les range en procession dans les rues de la cité ; si elle tire de leurs cœurs 
et de leurs bouches des chants de pénitence et des hymnes de foi vive et 
profonde, en y mêlant les invocations accoutumées d'un antique patronage; 
on peut dire alors qu'elle atteint ce degré de confiance et de force dont 
le Sauveur disait lui-même qu'elle est comme « une clameur de jour et 
de nuit, et que Dieu ne tarde pas à faire justice aux suppliants. » *" 
Heureuse la nation qui possède la liberté de cette Litanie publique et qui 
sait la pratiquer avec toute l'intensité de sa ferveur religieuse ! 

(1) Luc, XVIII, 7 et 8. 



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de Maistre appelle une sorte de 
à l'homme, et dont « la nature est 



Elle tient en mains ce que M 
« dynamique » que Dieu « confie » 
de ne pas avoir de bornes. » *" 

France ! France ! Sursum Corda : Haut les cœurs de tes enfants et 
réjouis-toi de voir figurer Jeanne d'Arc dans le catalogue des « Vertus 
Célestes » <^' qui veillent sur toi. « Les dons de Dieu sont sans repen- 
tance. » <^* Ce n'est pas pour une seule fois que Dieu te donna ta Libératrice : 
elle est à jamais à toi comme le divin génie de tes destinées ; et tu es à 
elle comme un peuple de prédilection, toi qui fus l'objet de sa vie 
guerrière et de sa douloureuse mort. Prie-la donc sans cesse, afin que sans 
cesse elle puisse offrir au Très-Haut tes supplications, avec tes épreuves, 
en y mettant le double poids de ses mérites et de son intercession. 

Xa prière, humble et pénitente, et la sienne, chaste et glorieuse, 
s'uniront dans un de ces concerts de grâce et de beauté qui réjouissent le 
Ciel et qui peuvent tout sur le cœur de Dieu : Omnipotentia supplex. 

(1) Soirées de Sainf-Pélersbourg (5' Entretien). 

(2) Expression tirée du « Journal da Siège d'Orléans. * 

(3) Bossuet. 

Avignon, le 27 septembre 1919. 



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JEANNE, LA GRANDE FRANÇAISE 



On a tant écrit sur Jeanne d'Arc en ces dernières années, prononcé 
tant de panégyriques, qu'il est impossible de parler d'elle sans tomber 
dans des redites, d'autant mieux que la vie de notre Bienheureuse a 
été fort courte, que les événements qu'elle renferme se condensent 
dans un espace de quelques mois. Et puis ils sont connus de tous. 

Si l'on pouvait, sans irrespect, comparer ce rôle libérateur à celui 
du Maître, on pourrait remarquer que le ministère de Notre-Seigneur 
a été bien court aussi. Jeanne a délivré la France en trois ans, depuis 
Vaucouleurs jusqu'à son martyre. Notre-Seigneur a racheté le monde 
entier en trois ans de ministère public. Pour Dieu, le temps n'est rien. 

Je suis d'autant plus heureux de joindre mon témoignage à celui 
des éminents et vénérés membres de l'épiscopat, que la première 
paroisse où je fus curé a été Beaurevoir, où Jeanne, prisonnière, fut 
enfermée quelque temps dans ses douloureuses étapes de Compiègne 
à Rouen. 

Les canonistes se sont demandé souvent si les nations doivent 
être regardées comme de simples personnalités fictives, c'est-à-dire irres- 
ponsables ; s'il y a des crimes nationaux, une conscience nationale ; si 
un être abstrait est tenu de réparer les erreurs et les fautes du passé. 
On le pense de plus en plus. Une nation peut se repentir. 

Dans le cas présent, l'Angleterre en est un exemple, et malgré ce 
prodigieux fascinateur de Shakespeare, qui l'a enivrée de rêves de 



(1) Collaboration reçue quelques jours avant la mort de Miir Mi£not, archevêque d'AJbi. 




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gloire, Shakespeare si injuste et si passionné, l'Angleterre d'aujourd'hui 
rend justice à notre héroïne, l'admire, et regrette la scène de la place 
du Marché. 

La France a trop longtemps oublié sa libératrice, elle l'a méconnue 
et l'a laissé outrager par des hommes de haute valeur littéraire, qui 
s'imposaient à l'Europe savante et cultivée, mais étaient plus Allemands 
que Français. 

Grâce à Dieu, la réparation est venue ; elle est venue aussi com- 
plète qu'on pouvait l'espérer dans l'état actuel des esprits. 

L union qui s'est faite sur le nom de l'héro'ine à partir de 1870 
s'est resserrée encore depuis la grande épreuve actuelle. Tous, aujour- 
d'hui, nous la regardons comme la libératrice de la France, mais nous, 
chrétiens, voyons en elle la libératrice prédestinée, et dans sa mission, 
unique dans l'histoire, la preuve indéniable de la providence spéciale de 
Dieu envers notre Patrie. 

Il faut fermer les yeux et s'aveugler volontairement pour n'être 
pas frappé du caractère inexplicable d'une action qui interrompt heu- 
reusement le cours logique des événements, et dont nous apprécions 
les conséquences mieux que ne pouvaient le faire les contemporains. 

Ce qui augmente, si possible, notre foi au côté divin de cette 
mission, c'est que l'Église a placé Jeanne au rang des bienheureuses. 

Je reconnais cependant qu'elle est une sainte à part, une sainte 
à nous, une sainte créée par Dieu pour la France. 

Malgré le bûcher, si l'Église ne l'a point placée dans le catalogue 
des martyrs, c'est qu'en réalité, malgré ses juges qui voulaient en 
faire une hérétique, elle n'est pas martyre des vérités chrétiennes, que 
nul ne contestait en France et en Angleterre. Elle est sainte par sa 
mission et par ses vertus ; elle est, si l'on peut parler ainsi, la martyre 
du patriotisme. 



* 

* * 



Faut-il regarder les adversaires de Jeanne comme de mauvais 
Français ? Non, si on se reporte à une époque singulièrement troublée, 
où il était beaucoup plus difficile de connaître son devoir que de le 
pratiquer. 




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L idée d'une unité territoriale de la Patrie était moins vive dans 
les intelligences et les cœurs qu'elle ne l'est aujourd'hui. Les provinces, 
tout en restant françaises, pouvaient passer de main en main. Les 
Anglais croyaient posséder légitimement l'Aquitaine par l'apport qu'Eléo- 
nore en avait fait à Henri IL Plus tard, par un honteux traité, œuvre 
d'Isabeau de Bavière, la France fut livrée à l'Angleterre par suite du 
mariage d'Henri V avec Catherine de France. Henri VI fut couronné 
à Notre-Dame de Paris ; Charles VII était regardé comme illégitime ; 
le duc de Bourgogne était avec les Anglais ; la presque totalité de la 
France avait échappé au roi. Qui n'aurait été troublé ? 

La France n'aurait pas tardé à s'effriter, à devenir une sorte 
d'Heptarchie ou de Novempopulanie ! Elle n'était plus qu'un nom : Jeanne 
en refit une réalité. Elle posa les germes d'une reconstitution de la France, 
de notre France à nous, de celle dont nous vivons, que nous aimons et 
qui est notre vraie mère. 

* 
* * 

Jeanne fut, certes, une grande chrétienne, mais son rôle fut surtout 
celui d'une grande Française. Des chrétiennes, il peut y en avoir d'aussi 
grandes, plus grandes même ; de plus grandes Françaises, je n'en 
connais pas. 

Je ne dis rien de Domremy, d'Orléans, de Reims — la place 
manque ; — rien de son procès, où le mensonge, la perfidie, la lâcheté, 
l'avarice, l'ambition se montrent dans toute leur laideur. Laissons à 
Dieu le soin de discerner les faibles, les timides, les ignorants, les 
trompés d'avec les coupables, d'avec ceux qui savaient et voulaient. 

Avant de monter sur le bûcher, elle se jette à genoux, prononce à 
haute voix, devant la foule assemblée, les paroles suivantes : 

« Sainte-Trinité, ayez pitié de moi, je crois en vous. Jésus, ayez 
« pitié de moi. Priez pour moi, ô Marie ! Saint Michel, saint Gabriel, 
« sainte Catherine, sainte Marguerite, soyez-moi en aide ! 

« Vous tous qui êtes ici , pardonnez-moi comme je vous pardonne. 

« Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme ! 

« Qu'on n'accuse point mon roi : il n'a point trempé dans ce que j'ai 
« fait ; et, si j'ai fait mal, il est innocent ! 



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JEANNE D'ARC ET LA TOURAINE 



Dernier refuge de l'âme française pendant la grande invasion, la 
Touraine, au printemps de 1429, vit passer dans sa radieuse jeunesse la 
messagère de Dieu, venue en ambassade à la Cour de Chinon. Elle crut 
en Jeanne d'Arc, et Jeanne l'aima. L'une et l'autre devaient se convenir. 

Sous le ciel lumineux et doux du val de Loire, devant un horizon 
reposant aux lignes ondulées, le sens de la mesure et de l'à-propos est la 
qualité maîtresse, servie par un esprit pénétrant et une critique jaillissante. 
Cette qualité se trouvait portée à sa plus haute perfection dans l'admirable 
nature de Jeanne d'Arc, si parfaitement mesurée et proportionnée. 

Avec une intégrité de vie qui s'imposait comme un prestige, même 
aux gens de guerre, avec une foi d'apôtre et une piété angélique, Jeanne 
avait un sens parfait, un esprit lucide, un merveilleux à-propos, où 
l'on trouvait comme un reflet de la sublime simplicité des paroles du 
Sauveur, La France du Centre sut y voir le signe divin, et reconnaître 
en Jeanne une sainte, une de ces images de Jésus-Christ comme il en 
passe trop rarement dans l'histoire du monde, quand Dieu, par miséri- 
corde, daigne nous donner une idée de sa céleste Cour. 

Si l'ensemble du pays, qui accueillit Jeanne avec une confiance émue, 
ne soupçonna rien de ces hautes négociations, il connut du moins et 
retint une chose : c'est que Dieu lui-même voulait chasser de France les 
ennemis. Pas de levée en masse. Dieu n'en avait pas besoin. Pas 
d'enthousiasme populaire. Il aurait défiguré l'œuvre de la délivrance en 
lui ôtant son caractère divin, La Touraine donna seulement à Jeanne 
d'Arc son étendard et son épée, arme mystérieuse découverte sous l'autel 




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de Sainte-Catherine de Fierbois. Elle lui donna aussi un choix de bons 
et pieux soldats pour renouveler les vieilles bandes, avec des clercs et 
des moines semeurs d'héroïsme, pour donner à cette œuvre guerrière 
l'allure d'une croisade. 

Quand partit vers l'Est la dernière armée, celle qui vaincrait par la 
grâce de Dieu, les bonnes gens de Touraine, au chant des hymnes 
liturgiques, priaient à genoux et pleuraient d'émotion et d'espérance. 

Pour la Libératrice, et bientôt, hélas ! pour la prisonnière, dans les 
humbles paroisses et les vieux moutiers, dans les chaumières aux toits 
roux, accrochées au flanc des coteaux, que de larmes, que de prières 
pendant ces deux années de la mission de Jeanne d'Arc, l'année des 
triomphes et l'année des douleurs ! 

Cinq siècles ont passé. L'image de Jeanne la Bienheureuse est partout, 
dans nos maisons les plus humbles, à côté de celle du Sauveur, Comme 
aux années terribles, de 1429 à 1431, devant elle on pleure et on prie. 

La Touraine a envoyé vers l'Est de bons et pieux soldats, qui ont su 
braver la mort. Et la Libératrice, par la grâce de Dieu, nous a donné le 
triomphe. 



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30 mai 1919. 




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JEANNE D'ARC 

ET SES CHEVALIERS GASCONS 



Puisque notre Midi a été un peu trop méconnu peut-être pendant 
la guerre cruelle, et que certains ont osé suspecter son courage et 
son loyalisme, il nous plaît, pour son honneur, de rappeler le vaillant et 
généreux concours qu'il donna à la Libératrice du pays. C'est un 
témoignage qu'est heureux de lui rendre l'archevêque de la Gascogne. 

Pendant la crise terrible que traversait la France au commencement 
du XV siècle, notre Midi gascon n'était pas resté indifférent. Les malheurs 
de la Patrie l'avaient ému peut-être plus que toute autre province, et, avec 
la fougue de son caractère, chaud comme son soleil, il s'était porté, avec 
ses chevaliers, au secours de cette France dont l'ennemi insolent menaçait 
de faire une province anglaise. 

C étaient, pour ne nommer que les plus célèbres, Girault de la 
Pailhère, Raymond -Arnaut de Coarraze, Jean, seigneur de Xaintrailles, 
et son illustre cadet, Poton de Xaintrailles, surnommé le vaillant Poton, 
Odet de Rivière et Galaubie de Panassac ; plusieurs furent blessés à la 
prise du boulevard des Tourelles par les Anglais. 

Bientôt vinrent se joindre à eux La Hire, surnommé le prince 
d'honneur, Thibault d'Armagnac, Bernard de Comminges, Menaud de 
Castelnau et le seigneur de Verduzan. 

On trouvait partout ces hardis Méridionaux, soit pour les messages 
de la défense nationale qu'il fallait porter au roi à travers les lignes 



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ennemies, soit dans les sanglantes escarmouches qui se livraient presque 
chaque jour aux alentours des remparts. 

iJans la malheureuse journée de Rouvray-Saint-Remi, les cavaliers 
gascons furent décimés et deux de leurs vaillants capitaines, Guillaume 
d'Albret, sire d'Orval, et le seigneur de Verduzan, demeurèrent parmi 
les morts. 

Jusque là, un peu abattus par les revers successifs qui semblaient 
rendre la défaite irrémédiable, ils manquaient surtout d'unité de comman- 
dement, livrés au hasard des initiatives individuelles qui créaient la 
rivalité et la désunion. 

La Hire avait déjà vu Jeanne à Chinon, puis à Blois, le 26 avril ; il 
lui avait parlé, et, pendant que tous souriaient de pitié ou de méfiance 
pour cette jeune Pucelle, La Hire, le premier, avec le brillant duc 
d'Alençon, avait cru en elle et déclaré qu'il la suivrait partout. 

Et, en effet, quand Jeanne entra à Orléans, c'étaient La Hire, 
Thibault d'Armagnac et Coarraze qui chevauchaient à ses côtés, et Jean 
d'Aulon, un Commingeois, portait son étendard fleurdelisé, qu'il ne 
quitta plus jamais jusqu'à Compiègne, où il devait être fait prisonnier 
avec Jeanne. 

Le 7 mai, les Tourelles étaient prises, les Anglais mis en fuite, Orléans 
délivré. La Hire, Xaintrailles, Coarraze et Thibault d'Armagnac s'étaient 
si bien conduits dans les combats qui avaient donné la victoire, que 
leur vaillance fut chantée par les chroniqueurs contemporains et les 
complaintes populaires, dont la célèbre procession d'Orléans répéta 
longtemps les échos. 

Après la délivrance d'Orléans, les Gascons continuent la guerre avec 
Jeanne. A la bataille de Patay, le 19 juin, c'est La Hire lui-même qui, 
avec ses cavaliers, par la fougue de ses attaques, empêche les Anglais de 
se former en bataille et remporte la victoire décisive qui ouvre défini- 
tivement la porte de Reims. 

Aussi Jeanne disait-elle de ces Gascons intrépides : « Ils étaient tous 
soldats fols et adventureux qui ne voulaient pas rester rasibus des 
murailles pour éviter les traits, mais allaient jouer de l'espée en pleins 
champs. » 

Et quand, dans la belle journée du sacre, le 17 juillet, on vit dans 
la cathédrale de Reims ces soldats admirables rangés autour de la 



3- 




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Libératrice, ne pouvait-on pas dire qu'après Dieu et la Pucelle, c'était pour 
beaucoup l'épée des hommes du Midi qui avait préparé ce beau jour ? 

A ces souvenirs déjà si riches pour l'histoire de notre pays, il faut 
en ajouter deux autres que nous ne relisons pas sans qu'une émotion 
bien douce fasse tressaillir notre âme gasconne. 

La Hire fit plus que croire à Jeanne et mettre sans réserve son épée 
au service de la cause dont le Ciel l'avait investie. Il voulut lui rester 
fidèle jusqu'au bout. Et quand la sainte, vaincue, prisonnière à Rouen, 
abandonnée par tous, oubliée même de ceux qu'elle avait le mieux 
servis, était à la discrétion du brutal ennemi qui s'apprêtait à la faire 
monter sur le bûcher, La Hire conçut le projet plus que téméraire de 
l'arracher à ses mains ; mais il ne put le réaliser. 

Thibault d'Armagnac, dont le vieux château de Termes paraît encore 
dans sa majesté déchue, avec ses ruines imposantes, sur une de nos 
collines, ne fut pas moins fidèle à la Pucelle ; il voulut, un des premiers, 
la rejoindre à Chinon ; dès qu'il la connut, il l'aima et s'attacha à elle 
sans retour. 

Cette fidélité, rien ne put l'ébranler, ni l'inique sentence des juges, ni le 
bûcher ; et quand Charles VII, se souvenant enfin de celle à qui il devait sa 
couronne, voulut la réhabiliter, ce fut Thibault, surtout, qui apporta à cette 
œuvre réparatrice l'autorité de son nom et la fidélité de ses souvenirs. 

Quelle pieuse émotion pour tous quand on entendit l'ancien chevalier 
de Jeanne raconter l'empire qu'avait exercé sur lui la jeune guerrière, au 
milieu même des camps où sa figure lui apparaissait comme auréolée de 
sainteté ! Il ajoutait qu'au soir des batailles, toujours attiré par ce 
quelque chose de divin qui se dégageait de la Pucelle, il avait pu la voir 
plus d'une fois, à travers les toiles mal jointes de sa tente, encore couverte 
de la poussière de la guerre et de l'armure du combat, ployer longuement 
les genoux, afin de crier pitié vers le Ciel pour les soldats tombés dans 
la journée et implorer pour le lendemain la victoire espérée. 

Nous évoquons jalousement ces souvenirs, qui sont une gloire pour 
notre vieille province, et les faisons revivre avec la mémoire de celle qui 
est désormais sur nos autels. 

l Ils sont pour nous le gage que Jeanne agréera mieux notre prière et 

qu'elle laissera tomber sur notre pays gascon les grâces de choix que 
, nous sollicitons par son intercession puissante. 



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O Jeanne ! deux choses vous furent particulièrement chères : la famille 
et la Patrie. 

Faites que nos foyers ressemblent au foyer de Domremy, où Dieu 
mit votre berceau ; que, semblables à ce Jacques d'Arc et à cette 
Isabelette Romée, qui entourèrent votre enfance de tant de soins pieux et 
préparèrent en vous l'héroïne de la France, nos pères et nos mères 
façonnent à votre image leurs enfants pour en faire les hommes vaillants 
de demain dont notre pauvre pays a besoin. 

Et à cette France que vous avez tant aimée et au service de laquelle 
votre sang a coulé, donnez l'union de tous les coeurs capables de la 
défendre, et par l'union la force qui sera le gage de la victoire. « Ni 
Armagnacs, ni Bourguignons, » disiez-vous souvent en face des divisions 
qui ruinaient la France du XV siècle. Faites qu'en notre France actuelle 
il n'y ait ni Bourguignons, ni Armagnacs, rien que des catholiques ralliés 
sous la bannière de Jésus -Christ contre l'éternel ennemi qui a juré 
sa perte. 

Que votre canonisation, ô Jeanne ! soit le gage des bénédictions que 
Dieu lui réserve pour continuer encore sa mission providentielle à 
travers le monde ! 



Auch, 20 septembre 1919. 



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ESPÉRANCES QUI S'ATTACHENT 
AU CULTE DE LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC 



Pie X l'a proclamé lui-même : ce n'est pas sans une intention pro- 
videntielle qu'après cinq siècles, sinon d'oubli complet, du moins de 
souvenir peu fervent, le culte de Jeanne d'Arc brille d'un éclat souverain 
au commencement du XX^ siècle. 

Dieu n'a-t-il pas voulu faire parler, et avec quelle éloquence ! le 
langage de la foi et de l'esprit surnaturel en opposition avec le langage 
d'une science orgueilleuse et d'une raison éprise et enivrée d'elle-même ? 

Dieu n'existe pas, prononce avec superbe et dédain la science pré- 
tendue infaillible ; Dieu, c'est V Inconnaissable. 

Et voici que, l'histoire à la main, — une histoire qui ne ment pas, 
puisque, selon la judicieuse observation du cardinal Pie, elle raconte 
non seulement « l'événement le plus extraordinaire, le plus surnaturel, 
qui figure dans les annales humaines, mais encore le plus authentique 
et le plus incontestable, » une histoire qui consacre autour de cet évé- 
nement non pas seulement, selon la pensée du même cardinal Pie, la 
certitude historique, mais la certitude juridique, celle qui garantit 
jusqu'aux moindres circonstances de cette vie merveilleuse, — et 
voici que, l'histoire à la main, l'Église du Christ nous montre, dans 
cette glorieuse épopée du XV siècle, comme le passage manifeste de 
Dieu à travers un des épisodes les plus émouvants de notre histoire 
nationale. 



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Ecce transitus domini, c'est l'épigraphe qu'on pourrait appliquer à 
l'histoire héroïque et toute surnaturelle de Jeanne la Bienheureuse : oui, 
le passage de Dieu dans un rayonnement de force surhumaine. 

L'esprit du Christianisme, a dit Bossuet, est un esprit de courage et 
de force, de fermeté et de vigueur. C'est pour cela que le Fils de Dieu 
a voulu faire paraître cet esprit dans un si grand éclat, dès l'origine du 
Christianisme, en envoyant, dans les conditions que l'on sait, l'esprit de 
force, spiritus fortitudinis. 

C'était le prélude du salut du monde, par la croix et par la force 
surnaturelle. 

Or, voici que, pour sauver la France et l'arracher à la grande pitié 
qui la désolait, Dieu a préparé l'âme d'une Vierge lorraine et en a fait 
l'instrument de ses miséricordes sur notre pays malheureux. Il a mis au 
cœur de cette Vierge une flamme intime et sacrée, et la force chrétienne 
débordera d'une vie faible et fragile en apparence, mais qui s'est pleine- 
ment donnée à Dieu, pour mieux se donner à son pays. 

Telle est l'histoire de la Bienheureuse Jeanne d'Arc : elle sera l'Ange 
de la Patrie, mettant au service de la France la force surnaturelle dont 
elle sera comme une admirable vision : force surnaturelle préparée à 
Domremy ; force surnaturelle s'affirmant, avec quel éclat ! dans l'épopée 
brillante d'Orléans à Reims ; force surnaturelle s'épanouissant à Rouen, 
dans le sacrifice et le martyre ! 



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Dieu était donc passé, avec Jeanne d'Arc, au milieu du peuple de 
son choix et de sa prédilection, celui-là même dont il a daigné faire 
l'instrument glorieux de ses gestes divins, Gesta Dei per Francos ; et 
voici que Jeanne nous revient dans l'apothéose d'un culte d'enthousiasme 
et d'admiration : c'est encore pour nous montrer Dieu et pour nous 
donner à Dieu lui-même. 

Au duc d'Alençon, qu'elle voyait hésiter devant une tâche difficile, 
Jeanne d'Arc avait dit un jour : « Gentil duc, l'heure est bonne, quand 
il plaît à Dieu ! » 

L'heure est bonne, quand il plaît à Dieu ! La sainteté de Jeanne d'Arc 
n'est-elle pas là tout entière, dans le succès comme dans l'épreuve ? 



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L heure est bonne, quand il plaît à Dieu : bonne dans l'exercice de 
devoirs modestes et de vertus faciles ; bonne dans l'effort du combat 
et dans la contrainte du sacrifice ; bonne dans l'éclat rayonnant de la 
victoire ; bonne dans le déclin apparent d'une destinée brillante ; bonne 
dans l'abandon des dévouements évanouis ou des amitiés infidèles ; 
bonne dans les tribulations d'une procédure odieuse et d'une longue 
captivité ; bonne dans les angoisses de l'agonie et les affres de la mort ; 
bonne toujours, quand il plaît à Dieu et parce qu'il plaît à Dieu ! 

Puisse la Bienheureuse Jeanne d'Arc, en nous rendant Dieu, faire 
sonner pour nous, après l'heure de la souffrance, l'heure de la victoire 
généreusement préparée ! 



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rlélas ! qu'elle est longue à venir, cette victoire tant désirée ! Si 
nous la méritions un peu plus, non pas seulement par le sang et l'héroïsme 
merveilleux de nos soldats, mais par notre part personnelle prise à la 
défense nationale, et surtout par le retour de nos âmes à une foi géné- 
reuse et à une vie chrétienne sans intermittence ! 

Il y a bien des facteurs d'une victoire complète et décisive, et, à côté 
des gros effectifs, des munitions abondantes, des armées intrépides et 
des chefs vigilants, il ne faut pas mépriser l'effort d'une prière ardente 
et la force d'un sacrifice chrétien. 

« l^es hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire, » 
avait dit Jeanne d'Arc, et cette loi providentielle du succès militaire n'a 
rien perdu de sa vérité. Les causes secondes s'agitent et Dieu les mène. 

Puisse-t-il mener l'effort français au triomphe décisif ! Mais Jeanne 
nous apprendra toujours que la prière et le sacrifice chrétien pèsent d'un 
grand poids dans la balance des destinées d'un peuple, et que, pour 
arracher à Dieu les grâces qui sauvent, il faut savoir soi-même s'arracher 
aux entraves du péché. 

Le péché est l'ennemi de la victoire, et Jeanne d'Arc l'écartait impi- 
toyablement de l'âme de ses soldats. Écartons nous-mêmes cet obstacle 
aux miséricordes divines, et que nous puissions voir bientôt, par 
l'influence de la grande héroïne française, refleurir parmi nous la fidélité 
chrétienne ! 



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Elle sera le gage de la grande victoire. Une fois de plus, par 
Jeanne d'Arc, Dieu sera passé sur la France. Dans son culte public, 
inauguré par sa béatification, Jeanne d'Arc sera revenue rétablir son 
règne au milieu de nous, en renouvelant les gestes de sa merveilleuse 
épopée. 

Angoulême, le 31 décembre 1917. 



* 
* * 



Les lignes qui précèdent ne s'éclairent-elles pas de tout l'éclat d'une 
victoire qui a mis fin à la plus épouvantable des guerres ? 

C est encore Dieu qui est passé, et Celle que nous appellerons bientôt 
« Sainte Jeanne d'Arc » n'est pas restée étrangère à cette intervention 
providentielle. Demeurons nous-mêmes les clients fidèles du Christ qui 
nous aime toujours ! 



Le 15 novembre 1919 



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JEANNE D'ARC ET SES CONTEMPORAINS 

LES BONNES NOUVELLES A CARCASSONNE 

(XV« SIÈCLE) 



D aucuns se demandent peut-être de quel prestige la Pucelle 
d'Orléans, aujourd'hui si glorieuse et si honorée, jouissait au temps où 
elle bataillait, et quel retentissement avaient, dans les provinces demeu- 
rées fidèles au roi, les faits auxquels Jeanne prenait une si large part. 

A cette question, les documents historiques répondent en faisant 
connaître le crédit que, dès le premier jour, la jeune guerrière s'était 
acquis auprès du roi, de l'armée et du peuple de France. 

Ces données générales de l'histoire, on nous saura gré de venir les 
confirmer, en livrant ici quelques pages peu connues de nos annales 
languedociennes. 

Quand, au carême de 1428 (v. s.), Charles VII, abandonné de tous les 
siens et n'ayant plus confiance qu'en Dieu et en l'épée de la jeune 
guerrière qui s'offre à le sauver, demandait partout des prières, voici 
quel écho sa parole avait à Carcassonne. 

La ville, qui depuis deux siècles s'était donnée avec son comté à 
Saint-Louis, et qui, en retour, avait tout reçu de lui, s'était profondément 
attachée à la Couronne. Même, elle avait, au début de cette longue 
guerre, payé, du sang de ses habitants et de l'incendie de ses maisons, sa 
fidélité à la cause royale et sa résistance aux troupes du prince de 
Galles, le prince Noir. Son siège épiscopal était alors occupé par 



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un prélat, Geoffroy de Pompadour, Armagnac de famille, de pays et 
de tradition. 

Ainsi, ville et évêque confondaient leurs sentiments. On devine dès 
lors quel accueil, en la circonstance, ville et évêque firent à la parole 
royale. 

Wos annales relatent, en effet, que, sans retard, la ville se mit en 
prières et même que ses habitants, en foule, allaient grossir les rangs de 
ces milliers de pèlerins, qui, de toutes parts, portaient aux sanctuaires 
vénérés de Notre-Dame de Rocamadour et de Notre-Dame du Puy 
leur vœux et leurs patriotiques espérances. 

V oici que, le vendredi 8 mai 1429, Orléans est délivré. Par qui et 
comment ? Le roi, dès le dimanche 10, l'annonce à son peuple et se hâte 
de lui signaler la grande part que Jeanne a prise à cette délivrance. Le 
message est remis aux courriers royaux. En telle conjoncture, les 
courriers vont vite. La semaine n'était pas achevée que, à Carcassonne, 
toutes dispositions étaient prises pour les manifestations demandées. 

Le dimanche 17, tout le peuple est en liesse et l'évêque avec lui. Un 
vieux registre de comptes, conservé à l'église de Saint-Michel, "> porte ; 
« 1429. — Ce dimanche XVII de may, fut faite procession générale pour 
les Bonnes Nouvelles du siège d'Orléans. » 

« La messe fuct dite par Môn-Seigneur de Carcassonne à l'Église 
de Monsieur Saint-Michel. » 

Après Orléans, Patay. Nouvelle victoire de l'armée, nouveau 
triomphe de Jeanne ; nouveau message du roi, nouveaux courriers en 
province. A Carcassonne, nouvelles manifestations populaires. 

Le vieux registre porte encore : « 1429. — Jeudi ce XXVIII de juin, 
fut faite procession générale pour les Bonnes Nouvelles du roi, notre 
Seigneur Souverain. » 

Après Patay, Reims. Charles, à la veille de son sacre, avait mandé 
au comte de Foy, son lieutenant en Languedoc, de lui envoyer, sur 
l'heure, tout ce qu'il possédait en argent, hommes d'armes, bêtes de 
trait ; et, en même temps, lui avait fait part de son prochain couron- 
nement. Au reçu du mandement royal, les États languedociens, ayant 

(1) Vieux registre m. s. du xv' siècle, dont de larges extraits ont été publiés dans les Mémoires de la Société des 
Arts et Sciences de Carcassonne, t. I. — On en retrouve aussi de nombreux extraits insérés dans le Cartataire des 
archives de Carcassonne, publié par M. Mahul, t. VI, V partie, 1871. 



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choisi Carcassonne pour lieu de réunion, s'assemblent dans la ville, 
votent, sans compter, les subsides réclamés ; mais, voulant eux-mêmes 
payer de leurs personnes, ils choisissent parmi eux des délégués pour 
le sacre. Pompadour se met à la tête de ceux-ci ; tous partent sans 
tarder pour Reims, et là, le jour venu, ils purent, selon leurs vœux, 
contempler le roi et Jeanne à ses côtés. 

Les jours s'écoulent. La fumée du bûcher de Rouen assombrit les 
gloires de Reims. Jeanne n'est plus, mais son souvenir demeure et, avec 
lui, la confiance dans sa céleste protection. Bientôt, l'Anglais recule de 
ville en ville. Déjà, on entrevoit l'aurore d'une paix glorieuse. Carcassonne 
ne manque pas de célébrer cet espoir. Le Marguillier de Saint-Michel 
écrit : « 1434. — Vendredi, ce XI d'avril, il y eut procession générale à 
St- Vincent. Les seigneurs chanoines y portèrent les corps saincts, pour 
que Notre-Seigneur donne bonne paix à son Eglise et aussi bonne paix 
au royaume de France. » 

Les victoires se succèdent et s'accentuent. Cette fois, c'est la 
Normandie qui est reconquise. Du haut du Ciel, l'égide de Jeanne 
couvre toujours nos armées. 

Nulle part dans le royaume on n'en ressent plus qu'ici la joie. 
Ouvrons encore les vieilles pages de Saint-Michel : « 1435. — Dimanche, 
ce XIII de février, procession générale ; messe à l'Eglise des Saincts 
(Saint-Nazaire et Saint-Celse). Monseigneur de Carcassonne fit faire 
ladite procession pour ce que tout le pais de Normandie s'est rendu à 
Notre Seigneur le roi de France. » 

Reste que, à son tour, le duc de Bourgogne fasse sa soumission au 
roi. Cela ne devait pas tarder. Le jour où cela arrive, nouvelles mani- 
festations chez nous. Notre Marguillier en rend compte ainsi : « 1436. — 
Dimanche, ce V de février, fut faicte procession pour la paix du roi 
Notre Seigneur avec Monsieur le Duc de Bourgogne. » 

iLnfin le calme renaît. C'est la paix définitive. Les mêmes pages en 
relatent l'impression en ces termes : « 1436. — Dimanche, ce XIII de 
may, il y eut procession générale et y fut Monseigneur de Carcassonne 
et les seigneurs chanoines, pour les Bonnes Nouvelles du royaume. » 

JcLn souvenir, et en consécration de tous ces faits, l'évêque du lieu, 
peut-être Pompadour lui-même, perça le mur roman de sa vieille 
cathédrale et y souda une chapelle à arcs fleuris, qui est encore debout. 






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La tradition nous a conservé le vocable sous lequel elle fut érigée, et 
notre peuple l'appelle toujours : La Chapelle des Bonnes Nouvelles. 

Nous y avons récemment placé une statue de Jeanne d'Arc, estimant 
que l'héroïne d'Orléans, de Patay et de Reims serait bien à sa place 
dans cet oratoire, dont elle a sans doute inspiré l'érection. 

Cest vers cette chapelle que, dans ces jours sombres de guerre, nous 
dirigeons volontiers nos pas. Là nous supplions la Bienheureuse qu'elle 
nous fasse entendre de nouveau les « bonnes nouvelles » d'autrefois ; et 
aussi nous supplions le Seigneur qu'il accorde bientôt à Jeanne la 
suprême glorification que lui ont méritée ses vertus plus encore que ses 
victoires. 

Cette double prière, tous les amis de la France et tous les fervents 
de Jeanne voudront la formuler avec nous. 



Carcassonne, le 25 décembre 1917. 



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LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC 



POURQUOI CET ENTHOUSIASME POPULAIRE 

ET CES ESPÉRANCES RELIGIEUSES ET PATRIOTIQUES 

QUE SUSCITE LE NOM DE JEANNE D'ARC? 



A cette heure, très grave, de notre histoire, quel nom sonne plus 
joyeusement et provoque une plus confiante allégresse dans l'âme fran- 
çaise que celui de Jeanne d'Arc, la Vierge libératrice de la Patrie ? 

On dirait volontiers que ce nom, magnifiquement ennobli par la 
double auréole de la sainteté et du patriotisme, éclaire d'un vif rayon de 
lumière, venu d'en haut, les ténèbres épaisses au sein desquelles s'agite 
le problème angoissant de nos destinées. 

En vérité, dans cette glorification de la Pucelle d'Orléans, aussi sur- 
prenante par son universalité qu'elle est merveilleuse par son intensité, 
la masse du peuple croyant, par une intuition qui n'est pas trompeuse, 
salue joyeusement les premières lueurs d'une aurore avant-courrière 
radieuse de jours meilleurs. 

C'est que, d'instinct et sans prendre le mot d'ordre de personne, la 
foule, anxieuse et fatiguée de sa vaine attente d'un secours qui ne vient 
pas du côté des hommes, s'est enfin retournée du côté de Dieu, d'où lui 
viendra la délivrance. 

Or, Jeanne d'Arc, pour la France qui croit, qui souffre et qui prie, 
c'est la sainte de la Patrie, la libératrice suscitée de Dieu, dont la mission 



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n'est pas achevée et qui nous assistera « dans cette grande pitié » dont 
souffrent les âmes endolories. 

Car, dire que la glorification si populaire de la bergère de Domremy 
n'est que le résultat d'un enthousiasme mystique, sans racines dans le 
cœur du peuple, c'est n'avoir étudié qu'à la surface ce mouvement très 
profond qui se rattache aux réalités les plus poignantes de notre histoire 
nationale et qui se synthétise dans la personnalité de Jeanne d'Arc. 

En effet, cette popularité saine et de bon aloi de l'humble Vierge 
lorraine, c'est le souvenir ravivé de la nationalité française sauvée dans 
le passé ; c'est, après de dures épreuves, le salut de la France catholique 
entrevu dans l'avenir. 

Dans le passé, c'est une épopée faite de larmes et de victoires inex- 
plicables, pour qui s'obstine à écarter l'élément divin qui les caractérise, 
que la libération de la France par le ministère de la Vierge lorraine. 

V oyez plutôt, en 1429, cette noble patrie épuisée, agonisante sous 
le coup des défaites subies à Crécy, Poitiers, Azincourt, envahie au midi 
par l'Anglais, enserrée par la Bourgogne alliée à l'étranger, amputée de 
la Normandie, de la Bretagne et de l'Ile-de-France, gouvernée par un 
pauvre insensé, vendue et trahie par Isabeau de Bavière, cette mère 
coupable qui signa, à Troyes, la déchéance de son propre fils. 

Puis, en face de cet abîme dé désolation, saluez l'Ange de la Déli- 
vrance, que le grand nombre n'espérait plus, que les autres dédaignaient, 
complices inconscients ou criminels de l'envahisseur. 

C'est Jeanne d'Arc, enfant de dix-huit ans, dont la main virginale n'a 
jamais touché que la quenouille et le fuseau, et qui, au nom de Dieu qui 
l'envoie, remportera les plus signalées victoires. 

« L'amour de Jeanne d'Arc pour sa patrie est marqué d'un triple 
caractère : caractère de force : elle quittera tout, la jeune vierge, pour 
obéir aux voix divines, renversera tous les obstacles. Caractère de 
beauté : le peuple fasciné par celle qui doit le sauver la salue comme 
l'image de la patrie. Caractère de lumière : Jeanne a des clartés sur 
les hommes, les événements, qui lui viennent d'en haut et la feront 
triompher de toutes les difficultés. Regardez-la passer, c'est la fortune 
de la France ! 

« La paysanne de Domremy est mise en demeure de donner son 
signe : la délivrance d'Orléans et le sacre à Reims. 



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« Orléans, le dernier rempart de notre indépendance, comment 
sera-t-il désassiégé ? En trois coups d epée Jeanne dégage la ville. Le 
premier jour elle enlève avec ses bataillons la bastille de Saint-Loup ; 
le lendemain celle des Augustins ; le quatrième jour celle des Tourelles. 
Il n'y avait plus un seul Anglais sous les murs d'Orléans. Maintenant, 
elle va chercher le roi à Chinon pour le conduire à Reims ; mais il 
faut qu'auparavant elle débloque toutes les places de la Loire. Jeanne 
entre en campagne et ses succès sont aussi décisifs que ceux d'Orléans. 
Trois combats lui livrent Jargeau, Meung, Beaugency. A Patay, l'ennemi 
laisse le souvenir d'une sanglante défaite. La route de Reims est libre. 
Les illustres capitaines qui combattent aux côtés de Jeanne lui recon- 
naissent le génie d'un général consommé. 

« xLUe a de ces mots héroïques et souverainement français qui 
enlèvent le soldat : « En avant, en avant, tout est vôtre ! Quand ils 
seraient pendus aux nues, nous les aurons ! » Elle fait une œuvre 
divine, mais elle la fait divinement. Elle prie dans le camp, communie 
avant la bataille, réforme l'armée en en proscrivant le blasphème, le 
pillage, les moeurs légères. Son patriotisme, pour être ardent, n'est pas 
borné, sans pitié pour l'ennemi après la bataille. Enfin, au faîte du 
triomphe, au milieu des ovations enthousiastes et délirantes du peuple, 
prendra-t-elle le vertige ? Pas une secousse d'orgueil dans son cœur, et 
son humilité dépasse encore son héroïsme. » '•* 

Jinfin, à la suite de ces faits glorieux, ce fut le bûcher de Rouen qui 
consuma la libératrice, et le silence de cinq siècles à peine interrompu 
par la réhabilitation judiciaire de la douce victime. Silence effroyable, 
que peut seule expliquer la préoccupation des générations nouvelles pour 
les intérêts du jour, et qui leur fit cruellement oublier les plus éminents 
services rendus dans le passé. 

1 outefois, l'histoire, avec ses perpétuels retours, devait mettre un 
terme à ce silence ingrat. 

Voici le temps présent, le nôtre, avec ses défaites renouvelées de 
Crécy, Poitiers et Azincourt, ses provinces perdues, ses étendards captifs, 
sa vie agitée et incertaine depuis tant d'années. 

L/hose admirable ! cette grande pitié qui règne au pays de France 
dilate tous les cœurs, et le nom de la libératrice, trop longtemps oublié, 



R. P. FeuiUette 1894. 




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vient de lui-même se poser sur les lèvres du peuple, avec toute l'intensité 
d'un amour vivant et longtemps contenu. 

Surpris du réveil de cette popularité inattendue de Jeanne d'Arc, les 
sages prétendus discutèrent, les impies s'indignèrent, et la foule des 
ignorants se mit à ricaner. Mais le rire se figea promptement sur toutes 
les lèvres, car le vrai peuple, dédaigneux des outrages, passa outre, et 
sa voix puissante sollicita et implora avec instance, de l'Eglise, que la 
libératrice, déjà proclamée innocente et pure, fut élevée aux honneurs 
de la sainteté. 

Le Christ, qui aime les Francs, avait armé jadis le bras de la bergère 
pour sauver la Patrie, ce Christ béni écoutera la prière de sainte Jeanne 
d'Arc, qui maintenant lui crie : « Pitié pour nous ! » 

Cette grande pensée domine, à l'heure présente, toutes les préoccupa- 
tions religieuses et patriotiques des meilleurs, et fournit l'explication de la 
gloire populaire de la Vierge lorraine, libératrice et sainte de la Patrie. 

Nîmes, le 30 mai 1916. 



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JEANNE D*ARC 
ET L'ARCHEVÊQUE D'EMBRUN 



Embrun, ancien archevêché dont le titulaire était prince du Saint- 
Empire, dépend aujourd'hui de l'évêché de Gap. Héritier des gloires 
et des traditions de cette illustre métropole, qui vit plusieurs conciles se 
tenir dans son enceinte, l'évêque de Gap ne peut oublier que Jacques 
Gélu, archevêque d'Embrun, fut un des premiers à prendre la défense 
de Jeanne d'Arc et à protester contre les intrigues de ses ennemis. 

Jacques Gélu, né à Carignan, avait autant de talents que de vertus. 
Aussi Charles VII lui demanda, dès le commencement, son avis pour 
savoir si la mission de la Vierge de Domremy était réellement divine. 
Il lui fit à ce sujet cinq questions auxquelles l'archevêque répondit par 
une déclaration écrite favorable. 

« Nous conseillons, disait Jacques Gélu, qu'en toutes choses on se 
guide sur l'opinion de la Pucelle, et que le roi s'attache à suivre les 
conseils précis qu'elle pourra donner, parce qu'ils viennent de Dieu... 
Son avis doit être demandé avant tout, et l'on doit le rechercher de 
préférence à celui de tous les autres conseillers... Que le roi, avec 
humilité et reconnaissance, courbe la tête et fléchisse le genou devant 
la majesté divine, et qu'il exécute les ordres de Dieu avec vigilance 
et promptitude. » 

Après avoir été archevêque de Tours, il fut élu à l'archevêché 
d'Embrun par le clergé du diocèse, qui connaissait sa profonde piété 
et son grand savoir. 



(1) Envoi de Mgr Berthet, éTégue de Gap, depuis décédé. 





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Jacques Gélu administra cette province ecclésiastique avec la même 
prudence qu'il montra dans les nombreuses affaires politiques qui lui 
furent confiées au cours de sa longue carrière. 

Il demanda au roi de faire dire des prières dans toutes les églises de 
France pour obtenir de Dieu la délivrance de la Pucelle. 

Son cœur fut douloureusement ému lorsqu'il assista impuissant à 
l'immolation de la libératrice d'Orléans, à laquelle il avait donné toute 
son admiration et toute son estime. 

Fier de cette noble attitude de l'un de ses prédécesseurs, comment 
l'évêque de Gap ne se réjouirait-il pas de la résurrection de notre 
héroïne nationale dans l'amour et la reconnaissance de tous les vrais 
Français ? 

A mesure que cette douce et grande figure monte plus brillante et 
plus harmonieuse sur le ciel de la Patrie, il semble que l'espoir revient 
au coeur de tous et que sa glorification par l'Église verra aussi notre 
chère Patrie reprendre son rang parmi les nations pour continuer par 
elle les gestes de Dieu. C'est là son vœu le plus ardent. 

Gap, le 1" septembre 1914. 



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JEANNE D*ARC 
ET NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST 






La vie des saints n'est qu'une copie de la vie de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. Chacun, selon les dispositions de la Providence, reproduit 
d'une manière spéciale tel ou tel aspect de la beauté morale de celui qui 
est l'homme parfait, le type incomparable de la beauté humaine, transfi- 
gurée par son union à la personne du Verbe, 

Jeanne d'Arc, proclamée bienheureuse par l'Église, a donc, elle aussi, 
cette ressemblance avec le divin modèle, sans laquelle il n'y a pas de 
sainteté. Est-elle plus sainte que beaucoup d'autres et occupe-t-elle un 
rang très élevé dans la hiérarchie des saints qui forment la Cour céleste ? 
C'est une question que personne sur la terre ne peut résoudre, et dont 
l'étude, inutile au point de vue de l'édification, est condamnée par plus 
d'un maître de la vie intérieure. 

iM.ais, sans essayer de sonder des secrets qui ne sont pas de la terre, 
et en se contentant de considérer ce qui paraît à l'extérieur dans 
l'ensemble des faits, on peut dire que peu de vies de saints ont une 
ressemblance plus frappante avec la vie du saint des saints. Comme 
l'existence terrestre du Verbe incarné, l'existence de Jeanne d'Arc se 
partage en trois périodes qui se succèdent, s'enchaînent et se complètent 
mutuellement pour former un drame d'une incomparable grandeur : pré- 
paration ou vie cachée ; accomplissement de la mission dont elle a été 
chargée ; martyre qui est le complément et le sceau de cette mission. 



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Notre- Seigneur Jésus-Christ n'avait pas besoin d'être préparé à sa 
mission de Fils de Dieu revêtu de notre nature : il possède, dès le premier 
instant, la plénitude de la grâce et de la vérité. Néanmoins, pour être le 
modèle des hommes, il a voulu passer par les faiblesses de l'enfance et 
s'élever par degré, comme nous tous, à l'état d'homme parfait. Et, en 
même temps que son corps grandit et se développe, son âme aussi 
grandit, au moins dans la manifestation de la sagesse et de la grâce qui 
sont en Lui. 

Jeanne d'Arc aussi a sa vie cachée, préparation directe et merveil- 
leuse à la mission qu'elle a reçue de sauver la France. Pendant cinq ans, 
l'archange saint Michel, protecteur de la France, la visite fréquemment, 
et les saintes Catherine et Marguerite lui apparaissent régulièrement 
plusieurs fois par semaine ; et, en même temps qu'elle la poussent à une 
piété toujoiu-s plus grande, à l'accomplissement scrupuleux de ses devoirs 
d'État, elles la forment peu à peu à tout ce qu'elle devra savoir pour 
conduire les armées à la victoire et faire sacrer Charles VII à Reims. 
Puis, quand l'heure est venue, sa formation étant terminée et la France 
réduite à la dernière extrémité, la Providence lui ouvre les voies et, 
malgré tous les obstacles, toutes les oppositions, la conduit jusqu'au 
Dauphin. 

Là, elle est soumise à tous les examens, à toutes les épreuves qui 
pourront constater la réalité de sa mission ; et, lorsqu'enfin on a reconnu 
que le doigt de Dieu est là et que ne pas accepter sa mission c'est aller 
contre la volonté de Dieu, on se décide à lui confier, très timidement 
d'abord, ensuite d'une manière plus complète, la direction de la guerre 
contre les envahisseurs. 



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Après trente ans de vie cachée dans l'humble demeure de Nazareth, 
Notre-Seigneur entre dans la vie publique. Pendant trois ans et demi, 
il parcourt les villes et les bourgades, prêchant la parole de Dieu, 
multipliant les miracles, formant et instruisant les apôtres qui seront les 
continuateurs de son œuvre. 

La vie publique de Jeanne d'Arc sera plus courte encore que celle 
de son Maître. Une année seulement lui sera donnée pour accomplir sa 
mission. Entrée à Orléans avec le premier convoi de secours, le 29 avril 
1429, elle sera prise à Compiègne le 23 mai 1430. Mais, pendant ces 




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treize mois, quelle merveilleuse épopée ! Orléans délivré ; les ennemis 
battus successivement à Jargeau, à Meung, à Beaugency, à Patay ; Patay 
surtout, dont la victoire marque le commencement de la déroute des 
envahisseurs de la France ; Patay qui, trois siècles et demi plus tard, 
devait voir dans l'oriflamme du Sacré-Cœur, brillant pour la première 
fois sur le champ de bataille, l'annonce des victoires futures ; enfin, et 
par dessus tout, Charles VII sacré à Reims. 

V oilà la vie publique de la Pucelle : courte par le temps, immense 
par les conséquences qui en ont découlé et qui se résument dans ce seul 
mot : la France est demeurée la fille ainée de l'Église ! 



JJurant la seconde partie de sa vie publique, on voit grandir contre 
Notre-Seigneur la conspiration de ses ennemis, qui aboutira au drame 
du Calvaire. La haine monte autour de Lui chez ceux dont sa mission 
dérange les calculs ou gêne les ambitions. Ils veulent se débarasser de 
Lui afin de pouvoir continuer à jouir en paix du pouvoir et de ses avan- 
tages. Leurs efforts, longtemps inefficaces, finissent par aboutir, à l'heure 
qu'il avait marquée lui-même. Ils le mettent à mort et, par là, assurent 
son triomphe. 

* Lorsque j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. » Les 
ennemis, en le clouant sur la croix, ont eux-mêmes et de leurs propres 
mains brisé leur pouvoir. 

Quelle ressemblance Jeanne d'Arc présente avec ce divin modèle ! 
Elle aussi, dès que sa mission commence à paraître et à être justifiée 
par le succès, elle voit un parti se former contre elle et contrecarrer 
l'exécution des ordres qu'elle reçoit du Ciel, Longtemps, elle en triomphe ; 
mais ce succès lui-même ne fait qu'exciter davantage ses ennemis. Ses 
Voix l'avertissent que sa carrière ne sera pas longue. Et, lorsqu'elle a 
fait sacrer Charles VII, elle commence à entrevoir son douloureux 
calvaire. Elle marche néanmoins, confiante dans le Dieu qui la protège. 
Prise à Compiègne, sa Passion dure une année entière, au milieu des 
embûches qui lui sont tendues, et dont le résultat est de faire éclater son 
innocence en même temps que la perfidie de ses juges. Elle meurt sur le 
bûcher, consumée par le feu ; mais la foule proclame qu'on a brûlé une 
sainte, et sa mort, au lieu de rétablir la fortune des ennemis de la 
France, ne fait qu'accentuer leur défaite. Une à une, les prophéties de 



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I Jeanne s'accomplissent. Ils perdent un plus grand gage qu'Orléans : 
S Paris est repris par les Français. En 1435, vingt-deux ans après la mort 
de la Pucelle, le roi Charles VII règne sur la France entière. 

* 
* * 

Bienheureuse Jeanne d'Arc, après un trop long oubli, la France est 
revenue à vous ; et le décret qui vous a placée sur les autels nous 
montre que c'est encore avec vous que nous devons combattre pour être 
sauvés. Il s'agit de refaire ce que vous aviez fait déjà. La France, 
séparée de Dieu par les impies, allait périr ; mais, avec votre nom 
glorieux comme mot d'ordre, elle a remporté la victoire de la Marne qui 
a brisé la ruée des envahisseurs. Aidez notre cher pays à triompher 
pleinement de tous ses ennemis, afin que, selon le désir du Souverain 
Pontife, il « puisse reprendre avec plus d'éclat que jamais, dans le 
monde pacifié, la série magnifique des « gesta Dei per Francos! » '■^^ 



Antun, le 15 janvier 1917. 



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(1) Lettre du cardinal Gaspairi à l'évêquc d'Autun, 29 septembre 1916. 



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NOS MOTIFS DE CONFIANCE 

EN L'INTERCESSION DE LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC 



Si Jeanne d'Arc avait été une libre-penseuse, tous les transfuges du 
catholicisme n'auraient qu'une voix pour célébrer son patriotisme et sa 
valeur guerrière, et ils seraient les premiers à solliciter l'institution d'une 
fête civique en son honneur. 

jVlais l'Église l'a proclamée bienheureuse et, bientôt, elle lui décer- 
nera les suprêmes honneurs de la canonisation. Il n'en faut pas plus 
pour qu'ils la méconnaissent. 

Pourtant, si la Pucelle a été la grande libératrice de la France au 
XV* siècle, n'est-ce pas uniquement parce que Dieu l'a choisie pour être 
la preuve tangible de sa prédilection pour notre nation ? 

Elle-même a affirmé qu'elle était l'envoyée de Dieu, qu'elle avait 
reçu sa mission de Lui. 

iille l'a prouvé par le secret révélé au roi, secret qui n'était connu 
que de lui et de Dieu ; par ses prédictions qui se sont toutes réalisées. 

Jeanne n'est qu'une jeune fille de la campagne, elle n'a fréquenté 
aucune école. Sa mère lui a enseigné le Pater, Y Ave et le Credo ; elle 
lui a appris à aimer Dieu et à le servir, à coudre et à filer ; c'est tout. 

Si Jeanne d'Arc n'est qu'une jeune campagnarde, simple et ignorante, 
si elle n'a dû compter que sur elle-même, si elle n'est pas l'envoyée 
de Dieu et l'instrument de sa toute-puissance, comment expliquer sa 
rare compétence dans les choses de la guerre, ainsi que ses triomphes 
sur les Bourguignons et les Anglais commandés par les plus illustres 

(1) Envoi (ait le 8 mai 1918 par Mgr Bioller. évéque de Tarentaise, depuis décédé. 



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généraux de l'époque ? C'est impossible, car le miracle serait plus 
grand que celui de l'intervention de Dieu lui-même par son archange 
saint Michel et ses saintes Catherine et Marguerite. 

Non, Dieu n'a jamais rien fait de pareil en faveur d'aucune autre 
nation ; nous serions des ingrats de ne pas le reconnaître et des insensés 
si nous négligions de recourir à l'intercession de la Bienheureuse 
Jeanne d'Arc, qui fut l'instrument de notre salut à une époque aussi 
tourmentée et plus triste que la nôtre. 

N'attendons pas que Dieu nous envoie une nouvelle libératrice de 
la Patrie : celle qu'il nous a donnée au XV' siècle suffit. Au Ciel, elle 
est mieux placée que sur la terre pour nous protéger et nous secourir. 
Les marques de son assistance abondent dans cette cruelle guerre 
qui nous a été imposée, depuis la victoire merveilleuse de la Marne 
jusqu'aux glorieux succès qui l'ont suivie. 

Nous croyons à la Providence divine, dirigeant tous événements de 
ce monde ; efforçons-nous de nous les rendre favorables par nos prières 
et une conduite résolument chrétienne. Invoquons avec confiance la 
protection de Jeanne d'Arc, dont la mission sur la terre a été de 
restaurer l'intégrité de la Patrie en la délivrant de ses ennemis. 





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JEANNE D'ARC 

NOTRE LIBÉRATRICE D'HIER ET NOTRE LIBÉRATRICE DE DEMAIN 



Nous libérer, fut la mission de Jeanne au XV^ siècle ; c'est encore 
aujourd'hui sa mission. 

Suscitée par Dieu à l'une des heures les plus sombres et les plus 
désespérées de notre histoire, elle accourut ; elle pria, elle batailla et, 
surnaturellement aidée, elle eut vite fait de relever les courages défail- 
lants, de chasser l'ennemi du sol envahi, de restaurer le pouvoir déchu 
et de rendre à notre épée son prestige évanoui. Puis, couronnée de la 
double auréole de l'héroïsme et de la virginité, elle disparut dans un 
tourbillon de flammes, ajoutant à toutes ses gloires le suprême honneur 
du martyre ! 

i-)e Jeanne, il ne restait plus rien sur terre. On put croire que c'en 
était fait d'elle et de son oeuvre, que le bûcher de Rouen avait clos à 
tout jamais sa merveilleuse carrière. 

Et voici qu'elle reparaît après de longs siècles de mystérieux oubli 
et d'apparent abandon ; voici qu'elle reprend son œuvre de relèvement 
et de salut. 

Des jours mauvais se sont levés sur notre pays. C'est plus grande 
pitié que jamais au royaume de France. Le péril est extrême et, pour le 
conjurer, tout effort humain manifestement impuissant. La ruine est 
fatale à moins que Dieu n'intervienne. 

lit Dieu intervient. 

11 nous ramène Jeanne, et il nous la ramène transfigurée. 



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Ce n'est plus la timide bergère de Domremy ; ce n'est plus même la 
guerrière à l'armure de fer, aux brillantes chevauchées : c'est la Bienheu- 
reuse rayonnante de céleste beauté, couronnée d'une splendide auréole, 
le glaive endormi dans le fourreau, mais les lèvres armées de la force 
invincible et toujours victorieuse qu'est la prière des saints. 

Jeanne nous revient. C'est encore Dieu qui nous l'envoie. Elle vient 
reprendre et poursuivre son œuvre interrompue. Ne dites pas que la 
tâche est ardue, l'effort désespéré : il n'y a pas de tâche ardue, il n'y a 
pas d'effort désespéré quand celle qui a reçu la mission libératrice est 
l'inspirée de Dieu, l'envoyée de Dieu, la eoopératrice de Dieu. Or, 
tel est le rôle providentiel de Jeanne vis-à-vis de la France. Elle est 
prédestinée à nous faire remonter de nos abaissements, à nous arracher 
à nos corruptions, à refouler l'ennemi hors de nos frontières, à nous 
affranchir des oppressions du dedans et du dehors, à nous ramener une 
ère de paix, de gloire et de sainte liberté. 

Viviers, le 30 mai 1918. <^ / -^ ^^^^S^ S^z.^^ 




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JEANNE D'ARC ET LA PATRIE 



A l'heure où se jouent, sur les champs de bataille, les destinées de 
la France, il semble à propos de rappeler que l'humble bergère de 
Domremy, notre héroïne nationale, demeure notre exemplaire vivant, 
en même temps que notre céleste protectrice, parce qu'elle fut l'incarna- 
tion même de l'amour de la patrie. 

Hélas ! la France du XV' siècle était réduite à n'être plus qu'un 
lambeau de territoire, et son roi se consolait trop aisément de n'être 
plus que le « roitelet de Bourges, » 

La misère publique était grande et l'état des populations rurales 
lamentable : 

« Sur beaucoup de points, les moissonneurs ne pouvaient rentrer leurs 
récoltes, ni les voituriers circuler sur les chemins sans avoir une escorte. 
On hésitait à mener les bestiaux aux pâturages, les gens d'armes occu- 
pant les garnisons qui auraient dû protéger les populations rurales, 
empêchaient souvent toute culture et répandaient autour d'eux la terreur. 

•« Les pauvres laboureurs en étaient réduits à abandonner leurs mai- 
sons et à se réfugier dans les villes, où ils vivaient de la charité des 
habitants ; parfois, ils voyaient ceux-là mêmes qui les avaient dépouillés 
venir vendre sous leurs yeux le produit des vols et des rapines. Quand 
les pillards ne trouvaient plus rien, ils mettaient le feu aux villages. 

* 1 rop souvent les malheureux paysans qui, fuyant devant l'incendie 
et la ruine, arrivaient « à grands troupeaux » dans les villes, s'en 
voyaient refuser l'entrée ; on se bornait à leur distribuer aux portes, 

(It Pages ïnToyées par Mir Bouissière, évêque de Constantine, depuis décédé. 



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moyennant finance, du pain et du vin ; ils devaient s'estimer heureux si 
on leur offrait un asile dans les hôpitaux, mais pour une nuit seulement : 
dès le lendemain, ils étaient impitoyablement renvoyés. 

« Livrée depuis de longues années à des rivalités implacables, aux 
invasions anglaises, aux courses et aux ravages des gens de guerre de 
tous les partis, la France était comme épuisée et anéantie. La tempête 
des guerres civiles s'élevait de toutes parts : entre les enfants d'une 
même maison, entre les hommes d'un même sang, se commettaient les 
attentats des guerres les plus cruelles ; les querelles multiples des 
seigneurs se mêlaient à tous ces conflits. » <" 

M.ais voilà que là-bas, à la frontière des Vosges, une modeste jeune 
fille, sans culture et sans lettres, qui ne sait, dit-elle, ni A, ni B, a pensé 
« à la grande pitié qui est au royaume de France. » Elle entend l'appel 
d'en haut : « Va, fille de Dieu, va ! » et, en lui obéissant, elle va 
entraîner à sa suite la nation tout entière. 

Sous le souffle ardent de son patriotisme, la confiance renaît, les 
courages se relèvent, le peuple l'acclame, l'armée la reconnaît pour 
chef. Jamais homme n'a commandé comme cette femme : la victoire 
partout la suit. 

Quel est donc le secret de ces incomparables triomphes ? C'est le 
patriotisme ardent qui l'enflamme. Jeanne aime passionnément son pays, 
et elle est prête à lui tout sacrifier, même sa vie. Nul obstacle ne pourra 
l'arrêter : elle sera devant le roi avant la mi-carême, « dut-elle user ses 
pieds jusqu'aux genoux. » 

« Quand bien même, dira-t-elle plus tard devant ses juges, j'aurais eu 
cent pères et cent mères et que j'eusse été fille de roi, je serais partie 
tout de même. » 

Tel est ce sentiment profond, invincible, générateur de miracles, qui 
a fait de Jeanne la libératrice de la France. Elle l'avait puisé dans son 
cœur de Lorraine, dès son berceau placé par la Providence là-même où 
l'âme française se semble avoir été toujours plus vibrante et plus 
sensible, sans doute parce qu'elle y a plus souvent et plus cruellement 
souffert. 

iM-ais ce sentiment s'était développé et exalté encore dans la foi et la 
piété exquise de la jeune fille, ainsi que dans la conscience qu'elle avait 



) 



(1) Histoire de Charles VII. de Beaucourt 



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de sa mission surnaturelle. Comprendrait-on autrement un aussi mâle 
courage dans une poitrine d'enfant, un héroïsme aussi indomptable dans 
une bergère de cet âge, quand on ne les rencontre pas toujours dans 
l'âme des plus fiers soldats ? 

oans doute, le patriotisme est une vertu naturelle qui naît au cœur 
de tous les enfants d'un même pays, héritiers du même patrimoine de 
traditions nationales, attachés au même sol, défenseurs jaloux des mêmes 
droits et des mêmes libertés. Mais, lorsqu'il est consacré par la religion 
et ennobli par la grâce, le patriotisme s'excite et s'enflamme : il fait les 
héros et les martyrs. 

On ne les compte déjà plus, au cours de cette longue et atroce 
guerre, ces nobles victimes tombées sur les champs de bataille qui 
ensanglantent l'Europe. Mais les plus glorieuses ne sont-elles pas celles 
qui, sous la bannière invisible de Jehanne, ont couru à la mort au signal 
sacré et au mot d'ordre qui fut le sien : « Jhésus ! Maria ! » 

Il faut bien le reconnaître, il fut un temps, pas encore très éloigné de 
nous, où, sous prétexte de je ne sais quel rêve de vague humanitarisme 
et de fraternité universelle, on ne prétendait à rien moins qu'à la 
suppression de toutes les frontières, au nom de la « social-démocratie. » 

Pendant ce temps, l'ennemi, à nos portes, fourbissait des armes 
contre nous et préparait le plus formidable assaut qui se soit jamais 
livré d'un peuple contre un autre. Il n'a fallu rien moins que le génie de 
notre race, que rien ne saurait éteindre, et les trésors latents d'indomp- 
table bravoure accumulés depuis des siècles dans l'âme française, pour 
triompher de la « kultur, » c'est-à-dire de la barbarie allemande. 

Ce sera, devant l'histoire, le plus retentissant échec qu'ait pu subir la 
doctrine néfaste du socialisme international, et la plus éclatante revanche 
du vrai et pur patriotisme sur les théories subversives des « sans patrie. » 

A quelle hauteur se dresse, parmi ce chaos de démolitions et de 
ruines, la radieuse et sublime figure de Jeanne d'Arc, dévorée d'une 
seule ambition : celle de vivre et de mourir pour le salut de la France ! 

Après huit jours de bataille sous les murs d'Orléans, elle tombe 
blessée, mais elle arrache de sa propre main la flèche de sa blessure en 
disant : « Ce n'est pas du sang qui coule, c'est de la gloire ! » 

Et lorsque, le 8 mai 1429, les portes de la cité s'ouvrent enfin devant 
elle, elle s'écrie : « Maintenant, tout est vôtre, et y entrez ! » 



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iVlais parce que Jehanne sait que la France attend un roi et que ce 
qui fait le roi c'est le sacre, elle conduit le dauphin à Reims, par une 
audacieuse chevauchée qui devient une véritable marche triomphale. 
Charles VII est oint par l'archevêque de l'huile de la Sainte-Ampoule : 
la France a recouvré son roi, sa libératrice pourra monter sur le bûcher 
de Rouen enveloppée dans les plis glorieux du drapeau. La France est 
sauvée ! 

On raconte que, au cours de la cérémonie du sacre, pendant que la 
foule transportée mêlait ses acclamations au bruit des fanfares, le vieux 
Jacques d'Arc, le père de Jehanne, perdu dans la foule, pleurait en 
silence. Cet homme obscur et oublié était le vrai héros de la fête. Il 
représentait le peuple de France qui, par les mains de sa fille, faisait 
couronner son roi. Et la foule, à bon droit, eût pu saluer en lui le père 
du patriotisme de Jehanne, le fondateur de l'autonomie de la France, le 
sauveur de sa liberté. 



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Constantine, le 30 mai 1916. 



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JEANNE D'ARC & LE PAYS CHARTRAIN 



Le pays chartrain conserve précieusement la mémoire de plusieurs 
personnages qui furent les compagnons d'armes, les serviteurs ou les 
défenseurs de la Vierge de Domremy. 

C est ainsi que, parmi les hommes de guerre qui ont bataillé aux 
côtés de Jeanne, nous pouvons mentionner, en première ligne, le bâtard 
d'Orléans, héritier du comté de Dunois, qui la seconda si vaillamment 
dans la délivrance d'Orléans et à la fameuse journée de Patay. Il devait 
plus tard réaliser la prophétie de Jeanne, en achevant son œuvre d'ex- 
pulsion des Anglais, par la conquête de la Guienne et de la Normandie. 

Il était réservé à la capitale du Dunois, à la cité de Châteaudun, qui 
a reçu de nos jours le glorieux surnom de Ville héroïque, de le mériter 
déjà au temps de la Pucelle par plusieurs envois de troupes placées 
sous les ordres de son gouverneur, Florent d'Illiers, qui, avec ses 
secours, assura le succès de la campagne de la Loire. C'est à la famille 
de cet intrépide capitaine que se rattachent les deux évêques chartrains, 
son fils et son neveu, Miles d'Illiers et René d'Illiers. 

Pourquoi ne citerions-nous pas encore le comte Louis de Bourbon- 
Vendôme, à qui le roi Charles VII confia la garde de la Vierge inspirée ? 
Ce seigneur la suivit dans tous ses combats et la vengea de la trahison 
de Compiègne. Son souvenir n'est -il pas, d'ailleurs, inséparable de 
notre cathédrale, qu'il embellit par la fondation de la chapelle qui porte 
encore son nom ? 

A la suite de ces vaillants, nous ne pouvons oublier ce gentilhomme 
de quinze ans, Louis de Gouttes, originaire de Châteaudun, qui fut 



3- 





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attaché, en qualité de page, à la personne de l'héroïne. Il l'accompagna 
partout et la servit fidèlement jusqu'au siège de Paris. Ce témoin, bien 
informé de la vie de Jeanne d'Arc, n'a pas peu contribué par ses dépo- 
sitions des plus circonstanciées au succès de sa réhabilitation. 

Pourquoi aussi ne pas rappeler que Jean du Lys, frère de Jeanne 
d'Arc, fut, dit-on, capitaine de Chartres, en 1454 ? A ce titre, il était 
chargé de la défense de la ville et commandait à la garnison. 

Parmi les hommes d'église qui entourèrent la Bienheureuse de leur 
respect et de leur protection, nous devons ranger Regnaud de Chartres, 
ancien dignitaire du chapitre, puis cardinal et archevêque de Reims. 
Ce prélat approuva, après mûr examen, à Poitiers et à Chinon, la 
mission de Jeanne d'Arc, et lui assigna dans sa cathédrale une place 
d'honneur au sacre de Charles VIL 

Auprès de lui, c'est encore un Dunois que nous trouvons parmi 
les défenseurs de la Pucelle, Jean de Saint -Avit, devenu évêque 
d'Avranches, qui s'éleva hautement, en 1431, contre l'inique procédure 
de Rouen et paya de plusieurs années de disgrâce et de captivité 
anglaise sa courageuse protestation. Pour expliquer cette fière attitude, 
disons qu'un prêtre de Châteaudun, Michel Picheron, qui correspondait 
avec l'évêque d'Avranches, son compatriote, le renseignait sur les faits 
et gestes de la Pucelle et l'instruisait fidèlement des prodigieux exploits 
qui attestaient le caractère divin de sa mission. 

C est ainsi qu'un rayon de la gloire de Jeanne d'Arc resplendit, à des 
degrés divers, sur les personnages qui ont été mêlés à sa vie. Aussi les 
annalistes chartrains ont, à bon droit, sauvé leurs noms de l'oubli pour 
nous rattacher à la Bienheureuse par des liens plus étroits et la rendre 
encore plus chère au pays chartrain où sa mémoire a toujours été honorée. 

JVlais n'aurions-nous pas ce motif particulier de célébrer sa mémoire, 
qu'il nous suffirait de voir en Jeanne d'Arc la grande compatriote et la 
grande chrétienne suscitée par Dieu pour sauver notre pays et nous 
laisser l'admirable exemple de ses héroïques vertus. 

Dès qu'elle connut, dans sa prière, par les révélations de ses saintes, 
les maux dont souffraient ses compatriotes opprimés par les Anglais, 
son jeune cœur s'émut, elle ne songea qu'à se dévouer pour y mettre un 
terme, « Je les ai entendu pleurer et gémir, dit-elle, je ne peux plus 
durer où je suis. » C'est en vain qu'on rit de sa mission, qu'on la rebute 




à Vaucouleurs, qu'on la traite de folle, qu'on s'oppose à son départ de 
la maison paternelle, qu'on la menace de la noyer plutôt que de la 
laisser partir, rien ne l'arrête. « Quand j'aurais cent pères et cent mères, 
il faut que je parte, dussé-je user mes jambes jusqu'aux genoux. Adieu ! 
Adieu à tout ce que j'aime ! » Tel est son merveilleux patriotisme. 

Les vertus chrétiennes pratiquées à un degré ordinaire et commun 
peuvent suffire pour le salut, mais ne méritent pas les honneurs des 
autels. L'Eglise les réserve aux vertus pratiquées à un degré héroïque, 
c'est-à-dire constamment, promptement, éminemment, malgré les diffi- 
cultés et les obstacles. Telles furent les vertus de Jeanne d'Arc, comme 
S. S. Pie X l'a déclaré solennellement le 6 janvier 1904 : « La vénérable 
servante de Dieu, Jeanne d'Arc, pratiqua dans un degré héroïque les 
vertus théologales de foi, d'espérance et de charité envers Dieu et 
envers le prochain, et les vertus cardinales de prudence, de justice, 
de force, de tempérance et leurs annexes. » 

Dès son jeune âge, la Bienheureuse se distingue par sa piété, qui 
en fait une enfant modèle. Elle aimait à passer de longues heures en 
prières et volontiers transformait ses promenades en pèlerinages. Un 
jeune homme qui la vit souvent travailler aux champs rapporte, dans 
son naïf langage, qu'elle aimait à se séparer de ses compagnes pour 
« parler à Dieu. » Cet attrait pour la prière ne fait que grandir avec 
l'âge et sous l'influence des saintes qui lui apparaissent et l'engagent 
à être bonne et pieuse, à aimer Dieu et à fréquenter l'église. Les témoins 
de sa vie publique, son page, ses hôtesses attestent qu'on la trouvait 
souvent à genoux dans sa chambre, arrosant le pavé de ses larmes, 
qu'elle aimait à assister aux offices canoniaux. Combien de fois, disaient 
aussi ses compagnes de Domremy, ne l'a-t-on pas surprise prosternée 
devant les images des saints, devant la croix, immobile, insensible à ce 
qui se passait autour d'elle ! 

A ce double titre de grande patriote et de grande chrétienne, elle 
n'appartient pas seulement aux contrées et à l'époque où elle a vécu, 
lutté et souffert : elle est à la France entière, à la France de tous les 
temps, comme elle est à l'Eglise entière, à toutes les âmes avides de 
poursuivre un noble idéal de patriotisme et de dévouement. Les traits 
strictement historiques que nous venons de rappeler suffisent amplement 
pour faire justice des basses et haineuses attaques dont elle a été l'objet 
de la part des ennemis de la religion, suffisent aussi pour nous montrer 
que le chef de l'Eglise ne s'est pas trompé en autorisant son culte, en 



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nous permettant de la placer sur nos autels pour rendre hommage à la 
Sainte du patriotisme. Sa statue a été érigée depuis dans la plupart 
des églises chartraines et de pieuses associations se sont placées sous 
son patronage. 

Mais ne nous bornons pas à l'honorer, à la glorifier, prions-la, invo- 
quons-la ardemment, et surtout efforçons-nous de l'imiter, car elle est un 
modèle pour toutes les conditions, un modèle pour tous les temps, en 
particulier pour les Français de nos jours. N'oublions pas que c'est dans 
sa religion profonde qu'elle a puisé son incomparable amour de notre 
patrie, et n'en est devenue la libératrice qu'en faisant respecter la loi 
de Dieu, seule sauvegarde des familles, des sociétés et des peuples. 

Dans ces conditions, nous pouvons, devant cette terrible lutte que 
nous soutenons si héroïquement, espérer un nouvel effet de la protection 
de la Bienheureuse, au jour surtout prochain où sera proclamée sa cano- 
nisation par le Saint-Siège. 



Chartres, le 14 décembre 1919. 






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VERTUS DE JEANNE D'ARC A DOMREMY 



Il y a deux côtés dans la vie des saints : le côté public et lumineux, 
et le côté mystérieux et privé où pénètre seul le regard du Père céleste. 
Quand un saint a guéri un malade ou ressuscité un mort, il fait comme 
le Maître à la suite du miracle de la multiplication des pains : il se retire 
dans la solitude. Là, on le voit appliqué à l'exercice des trois vertus 
théologales, des quatre vertus morales et des devoirs de son état. Les 
croyances de l'Église sont sa lumière ; il compte sur la grâce pour se 
tenir au-dessus de la faiblesse humaine ; il aime Dieu de tout son cœur, 
de toute son âme, de toutes ses forces, et, en cela, il s'acquitte du premier 
commandement, qui comprend tous les autres. C'est dans la grâce sanc- 
tifiante, ainsi entretenue au sein d'une perpétuelle floraison de mérites, 
que consiste la sainteté. Pour cela, il faut des énergies surnaturelles. Le 
saint les demande à la prière et aux sacrements. L'Eucharistie, qui le 
met en rapports intimes avec Jésus vivant et présent sur nos autels, lui 
est particulièrement chère. 

Aussi, lorsque l'Église est saisie d'une cause de béatification, le 
premier de ses soins n'est pas de s'enquérir des oeuvres dont le bruit a 
peut-être étonné le monde, mais de la mesure dans laquelle le serviteur 
de Dieu a pratiqué la foi, l'espérance, la charité, la prudence, la justice, 
la tempérance, la force. Elle sait, comme l'a si bien dit Bossuet dans 
l'oraison funèbre de Condé, que « ce sont ces choses simples : gouverner 
sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir 
le bien que Dieu veut et souffrir les maux qu'il envoie, » que « ce sont, 
dis-je, ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ 
louera au dernier jour devant son Père céleste. » Elle sait que « les 




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histoires sont abolies avec les empires, et qu'il ne se parlera plus de 
tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. » Elle sait que le don du 
génie et les autres présents merveilleux, le Créateur en fait part à ses 
ennemis comme à ses amis ; qu'ils ne sont « qu'une décoration de 
l'univers et un ornement du siècle présent. * Si notre Jeanne ne s'était 
montrée plus grande par ses vertus chrétiennes que par ses exploits 
militaires, elle ne serait point appelée à l'honneur des autels. Mais ce 
fut avant tout une sainte. 

Oui, ce fut une sainte, cette enfant dont les yeux, à peine ouverts à 
la lumière, se dirigèrent vers le Ciel ; dont les lèvres, dans leurs 
premiers essais précurseurs de la parole, balbutièrent le nom de Jésus. 

Ce fut une sainte, cette bergère aussi innocente que les agneaux qui 
broutaient, sous la protection de sa houlette, l'herbe de la prairie. 

Ce fut une sainte, cette diligente ouvrière qui partageait avec sa mère 
les soins du ménage et avec son père et ses frères les rudes travaux des 
champs. Combien de fois ne la vit-on pas guider l'attelage pendant que 
le laboureur aiguillonnait les bœufs et traçait le sillon ? 

Ce fut une sainte, cette vierge compatissante qui ne pouvait voir une 
souffrance sans être émue de pitié. Jeanne rencontrait-elle un mendiant, 
elle ne manquait jamais de lui ouvrir son humble bourse. Un pèlerin 
sans abri s'arrêtait-il le soir à la porte de la chaumière, implorant un 
gîte, elle l'accueillait avec bonté, et, s'il était vieux, malade, elle lui aban- 
donnait sa chambrette, quelquefois même sa modeste couche, pendant 
qu'elle passait la nuit sur une chaise, devant l'âtre désert. 

Ce fut une sainte, cette fille de l'obéissance, qui, à la voix du Ciel, 
quitte tout ce qu'elle aimait pour aller batailler à la tête des armées. 

Obéissance vraiment héroïque ! Elle n'a que seize ans, la pauvre 
petite ; elle ne sait que coudre, filer, travailler aux semailles et aux 
moissons. Est-ce bien elle que Dieu devrait charger d'une mission dont 
les généraux eux-mêmes n'étaient pas capables ? Elle montre naïvement 
à l'archange ses habits de paysanne, ses mains qui n'ont jamais tenu 
que l'aiguille, la quenouille, le fuseau, la houe : « Je ne suis qu'une pauvre 
fille ; je ne connais ni A, ni B. Est-ce que je sais faire la guerre, moi ? 
Est-ce que je peux monter à cheval ?» — « Va ! va ! va ! Fille de Dieu, 
je serai à ton aide... Va ! va ! » 

Merveilleux dialogue qui rappelle celui de Marie et de Gabriel : 
« Comment cela se pourra-t-il accomplir ? » avait demandé la Vierge. 



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Quomodo fiet istud ? _ « Ne crains pas, la vertu du Très-Haut sera 
avec toi » Virtus Altissimi obumbrabit Tibi. — Fiat, répond Marie. — 
Fiat, répondra Jésus, sous le poids de l'agonie... Fiat, répond Jeanne à 
son tour, oui Fiat .' — « Ah ! ajoutait-elle plus tard, quand j'aurais eu 
cent pères et cent mères, quand j'aurais été fille de roi, je serais partie. » 
Voilà le sublime de l'obéissance. Quelle torture dans ce cœur de jeune 
fille ! Mais quelle victoire obtenue sur l'affection, la tendresse, la crainte, 
par la puissance de la foi ! 

Le bonheur de Jeanne était de visiter l'église de son village. Tantôt 
elle s'associait aux divins offices qu'on y célébrait, tantôt elle s'oubliait 
de longues heures devant le tabernacle. On la surprenait souvent pros- 
ternée et tout en pleurs, sur le pavé du sanctuaire. Purifier dans la 
confession son âme déjà si blanche, s'unir à ce Jésus à qui elle s'était 
consacrée par un vœu de virginité, là étaient sa consolation, sa joie ; là 
aussi sa force pour accomplir les rudes sacrifices qui faisaient saigner 
son cœur. Un regard sur la vie militante de l'héroïne nous permettra 
d'apercevoir ces vertus dans la splendeur de leur épanouissement. D'où 
viennent les triomphes de notre guerrière ? de sa foi. « C'est par la foi, >► 
suivant le mot de saint Paul, que les grands chefs du peuple de Dieu ont 
vaincu les oppresseurs, per /zdem vicerunt regnaM^ Le nom de Jeanne 
ne déparerait pas le tableau magnifique dans lequel l'Apôtre a enchâssé 
ceux des Gédéon, des Jephté, des Déborah. Loin de là, il les surpasse de 
toute la hauteur dont l'Évangile domine la loi antique. Comme la libé- 
ratrice du genre humain, elle croit aux paroles divines ; elle sait que 
messire Dieu l'a choisie et proclame sans hésiter que « personne au 
monde, ni prince, ni roi, ni fille de roi ne peut reconquérir le royaume 
et qu'il n'y a de secours qu'en elle. » Les victoires de Saint-Loup, des 
Augustins, des Tourelles, de Patay, de Chalon, le couronnement de 
Charles VII dans la basilique de Reims sont nés de cette inébranlable 
certitude. 

Au milieu de la gloire la plus enivrante, Jeanne reste l'humble 
enfant, la vierge pudique, la douce sœur de charité, l'amie des saints 
Tabernacles que nous admirions tout à l'heure. Elle aime à répéter 
que « tout ce qu'elle a fait de bien, elle l'a fait par le conseil et le 
secours de Notre-Seigneur, > et elle ne s'en attribue aucune part. 

(1) Hebr. XI. 33. 



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Son innocence n'est pas moins touchante que sa modestie. Brave 
comme l'ange des batailles, elle s'élance sur son cheval ardent au plus 
fort de la mêlée, sans souci de la grêle des flèches ni des coups d'arque- 
buse ; mais si elle entend tomber des remparts un ignoble outrage, elle 
rougit et se met à pleurer. 

Je l'ai appelée une sœur de charité. N'en possède-t-elle pas la man- 
suétude, la compassion, le zèle pieux ? Son épée étincelante lui sert à 
guider les troupes à l'assaut ; jamais elle n'en frappe l'ennemi. Protéger 
les prisonniers, secourir les blessés, se pencher sur les mourants pour les 
consoler et susciter en eux le repentir et l'espérance, tels sont les traits 
sous lesquels nous nous représentons la miséricorde au sein du carnage, 
telle nous apparaît la miraculeuse guerrière. 

Dernier caractère de la sainteté. Au soir de ses triomphes, c'est au 
pied des autels que l'enfant de Domremy va, comme autrefois, chercher 
la paix et le repos dans une adoration prolongée de l'Eucharistie. 

Le Puy, le 21 décembre 1919. 








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LA PIÉTÉ DE JEANNE D'ARC 



Personne n'ignore, pour peu qu'on soit au courant de la vie si courte 
et pourtant si glorieuse de cette héroïne, à quel point elle fut, dès sa 
première enfance, animée des sentiments d'une vraie et tendre dévotion. 

Jilevée et formée à la piété par une mère foncièrement chrétienne, 
elle montra dans les circonstances les plus critiques un invincible 
attachement aux enseignements sacrés qu'elle avait reçus au foyer 
domestique et à l'église. On la vit toujours heureuse d'obéir aux 
préceptes divins et de se soumettre avec empressement à toutes les 
observances de la religion. 

C est ainsi que Jeanne aimait à se retirer dans la solitude pour 
s'adonner à la méditation et à la prière. Pendant que ses compagnes se 
livraient aux jeux, à la danse et aux divertissements de leur âge, elle, au 
contraire, rentrait en elle-même et songeait aux calamités qui accablaient 
la France ; elle invoquait en sa faveur le Dieu des armées. Comme la 
pieuse enfant était remplie d'horreur pour le péché, sa principale 
préoccupation était d'éviter les occasions et jusqu'à l'ombre même du 
mal, tant elle avait à cœur de conserver intacte l'angélique pureté de 
son âme ! Admirables et saintes dispositions qu'elle garda sa vie durant, 
même au milieu de la licence des camps. 

* Oui, a dit Mgr Dupanloup, il y avait dans cette humble et héroïque 
jeune fille des champs une grande chrétienne. Et lorsqu'on regarde de 
près cette âme, après le bruit des batailles, quand la poussière du 
combat est tombée, lorsqu'on cherche dans son fond intime la source 




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cachée d'où jaillissaient ces grandes actions dont l'histoire est émer- 
veillée, ce qu'on trouve, c'est cette piété qui fait les saints, cette piété 
prise au fond même du Christianisme ; rien de médiocre : l'amour de 
Notre-Seigneur, de sa croix, de la Sainte-Eucharistie, du saint sacrifice 
de la Messe, et aussi la piété envers la Sainte -Vierge et les vierges 
martyres. 

« Jeanne aimait Notre-Seigneur, comme l'ont aimé tous les saints, avec 
tendresse. Et voyez-en, dans toute sa vie de batailles, les témoignages 
quotidiens. 

•« Outre sa bannière, où elle aimait à contempler l'image du Sauveur, 
maître du monde, elle s'en était fait faire une seconde où était peint 
Jésus en croix ; et chaque jour, matin et soir, des prêtres se rassem- 
blaient à l'entour, et Jeanne y venait prier pieusement Notre-Seigneur et 
adorer sa croix. » 

Une vertu qui doit s'exercer parmi les plus merveilleux événements 
a besoin, en effet, de se vivifier à la source de l'amour divin ; d'une 
excessive fragilité, elle est exposée à perdre son éclat et à se flétrir, si 
on n'a pas soin de la rafraîchir aux eaux vives de la pénitence et de 
l'alimenter fréquemment de la céleste nourriture de l'Eucharistie. C'est 
ainsi que l'humble bergère ne perdait pas une occasion de purifier son 
âme et de la nourrir du « pain des forts. » Dans ce but, elle se faisait une 
obligation d'assister tous les jours, autant que possible, au saint sacrifice 
de la Messe, soit dans l'église de son village, soit plus tard dans ses expé- 
ditions guerrières, et principalement la veille des batailles. Elle donnait 
même à ses soldats, sur ce point, des ordres qui, soit dit en passant, 
seraient peu suivis de nos jours, mais qui alors étaient généralement 
exécutés. « C'est, disait-elle, le péché qui fait perdre les batailles. » Aussi, 
ne pouvant souffrir autour d'elle les désordres habituels aux gens de 
guerre, avait-elle amené sa petite troupe et ses chefs à ne plus blasphémer, 
à réclamer le ministère de ses confesseurs et à recevoir avec foi « Celui 
qui peut tout » et qui dispose à son gré de la victoire. Cette piété et cet 
amour de Dieu n'avaient pas le moins du monde amoindri dans son 
cœur les sentiments de charité et de compassion que tout chrétien 
véritable doit éprouver à l'égard de ses semblables. 

rie l'avait-on pas vue plus d'une fois, au temps de son adolescence, 
s'apitoyer sur les misères des pauvres errant sans abri à travers les 
chemins ? Elle s'appliquait à les consoler et à soulager leurs souffrances. 





Ayant un jour rencontré un malheureux couvert d'ulcères et se traînant 
à peine, Jeanne attendrie s'empressa de le conduire sous le toit paternel. 
Là, de ses mains délicates, elle soigna d'abord ses plaies repoussantes et, 
pour comble de charité, elle lui céda sa couchette, tandis qu'elle allait 
prendre son repos de la nuit dans un coin retiré du logis. 

Une autre fois, au cours d'une action meurtrière, apercevant un 
soldat blessé qu'on transportait loin du champ de bataille, Jeanne tout 
émue s'écrie : « Ah ! Jamais je n'ai vu le sang français couler que les 
cheveux ne me dressent sur la tête ! » 

Xouchantes paroles qui montrent en cette jeune fille extraordinaire 
les trésors de sensibilité, de tendresse, de bonté et, pour tout dire en un 
mot, de charité chrétienne. 

Avec cela, elle aima d'un amour singulier et la France et son roi 
légitime, ce roi coupable par sa vie molle et son inertie, mais en somme 
malheureux et intéressant dans sa détresse. 

A vrai dire, l'amour de Dieu est la source de tout dévouement et, 
loin de nuire à l'amour du sol natal et de la patrie, il en multiplie au 
centuple toutes les puissances. 

Il n'est donc pas étonnant que Pie X, en plaçant Jeanne d'Arc sur 
les autels, l'ait donnée à la France comme protectrice nationale et comme 
un modèle de courage, de piété et de patriotisme. 

Ce grand pape avait entrevu dans une sorte de vision prophétique 
ce qui se préparait dans l'avenir pour notre pays. Malgré les tristes 
réalités du moment, il avait foi en notre Patrie ; il la considérait toujours 
comme la « Fille aînée de l'Église » et comme l'instrument prédestiné 
des « gestes de Dieu » dans le monde. 

Il ne doutait donc pas de son retour à sa glorieuse mission. En lui 
appliquant les paroles de nos saints livres, il la voyait maintenant 
indocile et rebelle, mais bientôt, sous la pression du frein, ramenée à 
l'ordre, à la sagesse, à l'accomplissement de sa mission traditionnelle. 

Jeanne béatifiée se présentait comme un signe et une promesse. Elle 
brillait au Ciel comme une aurore radieuse dont les premières lueurs 
devaient éclairer les voies tracées par Dieu à la France. 

Les catholiques ne s'y trompèrent pas ; ils saluèrent sa béatification 
avec un enthousiasme qui enflammait les cœurs et ranimait de joyeuses 
espérances. 



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La Bienheureuse gagnait peu à peu la sympathie universelle, car 
elle avait rencontré, sinon des dévots, tout au moins des admirateurs 
fervents jusque parmi les représentants de la nation. La jeunesse avait 
les yeux fixés sur l'héroïque Vierge qui avait miraculeusement sauvé la i | 
France. Sous son vocable s'organisaient des groupes pieux, des associa- ' ! 
tions, des conférences, de nombreux patronages, des chorales, des cercles 
d'études. En un mot, jeunes gens et jeunes filles voulaient en foule s'abriter 
sous sa bannière et apprendre, à son école, l'amour de Dieu et l'amour 
de la Patrie. 

Depuis la guerre, la Bienheureuse Jeanne a eu sa place et ses jours 
d'invocation parmi les saintes et saints protecteurs de notre chère 
France. Nos héroïques soldats l'implorent au milieu du danger ; ils 
s'inspirent de ses exemples pour marcher bravement à l'ennemi et le 
« bouter dehors ; » ils savent par ses leçons comment il faut « batailler, 
comment il faut vaincre, comment il faut parfois mourir pour Dieu et 
pour la France. 

Annecy, le 15 octobre 1916. 




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LA FOI ET LA PATRIE 

UNIES DANS JEANNE D*ARC 



La religion a été son inspiratrice, son guide, sa force dans les gestes 
magnifiques, presque surhumains qu'elle a accomplis en quelques mois, 
de l'église de Domremy à la cathédrale de Reims, de la prison de 
Compiègne au bûcher de Rouen. La religion a nimbé son front de l'au- 
réole du martyre, elle l'a fait monter du bûcher à l'autel ; elle la présente 
aujourd'hui à notre vénération et à nos prières. 

La Patrie fut, avec la religion, l'unique et grand amour de Jeanne 
d'Arc. Cette jeune fille de dix-huit ans a incarné en elle tous les 
charmes, toutes les énergies, toutes les grandeurs de la nation française. 
Elle était un capitaine consommé, un entraîneur de foules, une guerrière 
infatigable, une victorieuse, une héroïne. En moins d'une année, elle a 
vaincu l'Angleterre à Orléans et à Patay, reconquis cent villages, délivré 
son pays, fait sacrer son roi à Reims, relevé la fortune désespérée de la 
France. Elle a donné à son pays son cœur, son sang, sa vie ; elle est 
morte pour lui sur le bûcher de Rouen, martyre du patriotisme. Ah ! s'il 
est juste que nous donnions à la sainte notre encens et nos prières, il est 
juste aussi que la grande patriote reçoive l'hommage de notre admiration 
et de notre reconnaissance. 

Sans doute Jeanne d'Arc n'était point de la race catalane, sans doute 
les aïeux de nos diocésains n'ont point combattu sous sa bannière, et ses 
exploits n'ont point profité à notre Catalogne ; mais les descendants de 
ceux qui ont parcouru triomphalement l'Espagne et le sud de l'Europe, 
à la lueur des éclairs que jetaient l'épée du Cid Campeador et celle de 



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Jacques le Conquérant, ne sont-ils pas désignés pour marcher en tête 
du cortège que les peuples héroïques forment autour de la Pucelle 
d'Orléans ? 

La France d'ailleurs les a adoptés depuis deux siècles passés, et 
depuis deux siècles ils ont fait leurs les joies, les peines, les triomphes, 
les revers, les espérances de la France. Ils feront leur aussi la sainte qui 
leur vient des Marches de la Lorraine et des bords de la Loire ; ils 
feront leur la Vierge inspirée, la femme sublime, l'émule du Cid et du 
Conquérant, l'héroïne comme n'en a connu l'histoire d'aucun peuple 
moderne, la Française enfin qui incarna en elle la foi nationale dont elle 
fut l'inspiratrice la plus entraînante et la martyre la plus sainte. Au jour 
prochain de sa canonisation, ils lui feront dans leurs murs une réception 
triomphale : toutes les clocles la salueront de leurs plus joyeuses volées ; 
toutes leurs maisons seront pavoisées ; le drapeau national et l'étendard 
de Jeanne mêleront à leurs fenêtres leurs plis et leurs couleurs, comme 
autrefois aux grands jours des héroïques batailles ; la nuit succédera au 
jour sans lasser leur enthousiasme, et des milliers de lumières, dissipant 
les ténèbres, feront encore resplendir dans les rues de notre ville les 
couleurs françaises et les couleurs de Jeanne. Il faut qu'en ce jour de 
grande fête tous les partis, comme ils l'ont déjà fait, se taisent et toutes 
les passions s'apaisent ; il faut que tous fassent la trêve de Jeanne d'Arc 
et qu'unis dans un même amour de la Patrie, ils n'aient qu'un cri pour 
acclamer l'héroïne nationale qui, en des temps désespérés, sauva notre 
pays. 

We croyons pas d'ailleurs que sa mission soit terminée et que les 
honneurs que nous lui rendons et les hommages que nous lui adressons 
soient de sa part sans retour. Elle demeure et sera jusque dans les siècles 
futurs, tant qu'il plaira à Dieu de faire vivre dans le monde la nation 
française, la protectrice à laquelle on n'aura jamais en vain recours, l'ins- 
piratrice des nobles pensées, des héroïques dévouements, des gestes 
généreux dont elle fut et dont elle reste le modèle accompli. Par elle, la 
France, fidèle à sa double mission de champion de la foi catholique et 
de défenseur des faibles et des opprimés, continuera à être parmi les 
peuples de la terre la nation prédestinée vers laquelle se tendront toujours 
les bras suppliants de tous ceux qui souffrent dans leur conscience, dans 
leur liberté et dans leur corps. 

xLt, pour que la France ne faiblisse jamais à sa mission, Jeanne entre- 
tiendra dans les profondeurs de l'âme française, comme une lampe qui 




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vacille quelquefois, mais qui ne s'éteint jamais, les énergies vitales qui, 
aux heures critiques, que les nations comme les hommes traversent au 
cours de leur vie, lui permettent de se ressaisir, de se refaire, de se 
dominer, de se vaincre elle-même et de triompher des ennemis du 
dehors. 

L« unité française est l'œuvre de Jeanne d'Arc. Lorsqu'elle apparut, 
divine messagère, la France, en proie aux divisions iutérieures, morcelée 
par les factions anglaises, bourguignonnes et armagnacaises, semblait 
irrémédiablement perdue ; elle agonisait lamentablement ; aux regards 
de beaucoup, elle était même déjà morte. Jeanne paraît, elle monte à 
cheval, elle arbore la bannière, elle brandit son épée, elle prononce de 
par Dieu les paroles de vie, et immédiatement la France tressaille sur 
son lit d'agonie, un sang nouveau fait battre ses veines, elle se lève 
vivante, forte, pleine de jeunesse ; son roi, ses grands, son peuple se 
groupent, s'arment, s'assemblent en armées et, conduits par la Pucelle, 
courent à des combats formidables, à des assauts irrésistibles, à des 
victoires décisives ; en quelques mois, les Anglais sont chassés, les Bour- 
guignons sont vaincus, les Armagnacs sont ralliés, le roi est sacré à Reims, 
la France est refaite. 

Le miracle d'Orléans, de Patay et de Reims s'est renouvelé plus 
d'une fois au cours de notre histoire. La Bienheureuse Jeanne garde du 
haut du Ciel cette France qu'elle a reconquise, qu'elle a unifiée, qu'elle 
a solennellement donnée à Dieu, 

Plus d'une fois elle l'a ramenée des bords de l'abîme ; plus d'une fois 
elle a refermé devant elle la tombe entr'ouverte. Et ne voyons-nous pas, 
à cette heure, ce miracle s'opérer de nouveau devant nous ? Il n'y a pas 
de doute que Jeanne nous montre d'une manière éclatante, en ces 
circonstances tragiques, qu'elle tient toujours notre Patrie sous sa pro- 
tection. 

Il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler les événements qui ont 
marqué les débuts de la guerre : l'invasion de la France, subite, 
inattendue, en pleine paix ; des hordes barbares traînant avec elle une 
artillerie formidable, renversant sous leur poussée terrible Liège, Namur, 
Charleroi ; franchissant nos frontières et prenant une à une, par le fer et 
par le feu, nos forteresses, nos grandes villes, nos riches provinces du 
Nord, l'Artois, la Picardie, la Champagne ; nos armées décimées par 
des défaites successives, épuisées par des fatigues sans nom, refoulées 



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sur leurs dernières lignes de défense ; les Allemands, enfin, arrivés aux 
portes de Paris. Il semblait bien que ce fût la défaite irrémédiabe. Or, 
tandis que l'Europe épouvantée attendait le dénouement, le 6 septembre, 
le généralissime donne à nos armées le mot de passe : « Jeanne d'Arc. » 
et tout à coup les prévisions se renversent, nos armées en fuite s'arrêtent, 
se reforment et font face à l'ennemi ; le soldat français, subitement 
rendu à lui-même, redevient invincible ; il attaque, il rejette, il poursuit 
l'envahisseur ; l'effroi s'empare des bataillons allemands, ils rompent le 
combat, ils fuient : la victoire de la Marne sauvait la France ! 

O Bienheureuse Jeanne, achevez votre œuvre ! Il y a grande pitié en 
votre royaume de France, ses frontières sont violées, son sol est 
dévasté, ses villes sont ruinées, le sang et les larmes y coulent à flots ; 
la France en appelle à vous de l'injustice, des meurtres, des incendies, 
des ruines, des sacrilèges dont elle est victime : Lève-toi, fille de 
France ! Lève -toi, sainte Pucelle, guerrière invincible ! Lève -toi, et 
venge ton peuple ! 

Perpignan, le 8 mai 1917. 



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JEANNE D'ARC 

ET NOTRE-DAME DE ROC-AMADOUR 



Qui pourra dire le courage et les sacrifices des soldats de la grande 
guerre ? Qui racontera les prières, les sacrifices obscurs des chrétiens et 
des chrétiennes de France ? Et pourtant, c'est de toutes ces saintes 
choses, unies par l'amour de Dieu et de la Patrie, qu'auront été faits 
le salut national et la victoire définitive. 

Lorsque, dans le recul du temps, un écrivain de génie entreprendra 
d'écrire la formidable histoire de la guerre, ces deux forces parallèles 
solliciteront sa pensée : les raconter dans leur marche harmonieuse sera 
son tourment et sa fierté. 

oi les événements contemporains sont destinés à mettre en puissant 
relief ce qu'on nomme, par peur du mot vrai, des « impondérables, » et 
qu'il faut appeler de son vrai nom : « les forces surnaturelles, » on peut 
dire que le XV siècle a déjà fourni une preuve éblouissante de cette 
loi providentielle qui seule explique tout à fait l'histoire de France. 

Jeanne d'Arc obéit à la parole : « Fille de Dieu, va ! » Elle était 
l'envoyée du Ciel ; elle devait réaliser l'ordre divin et « bouter » l'ennemi 
hors de France. Sans doute, cette injonction miséricordieuse du Seigneur 
Jésus avait jailli du cœur divin en faveur du peuple qu'il aime, mais 
comme elle avait été sollicitée par la prière confiante des populations 
désolées ! 



0) Msr Cézêrac, nommé coadiuteur d'Albi le 2 janvier 1918, 
M£r MiiiDot, décédé. 



a succédé comme archevêque, le IS mars suivant, 



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Il serait utile à l'histoire, de rechercher dans les documents locaux 
contemporains les traces de ces manifestations de la foi française. Ce 
travail, outre qu'il permettrait de saisir sur le vif les émotions de ces 
années tragiques, montrerait aussi la grande part, la part prépondérante 
de la prière et de la foi dans le salut d'un peuple et la conquête de la paix. 

L histoire de nos vieux pèlerinages serait, à coup sûr, révélatrice ; et 
il serait possible, après cette enquête méthodique dans nos antiques 
dépôts, d'apporter des preuves nouvelles de l'action constante de cette loi. 

J'apporte ma modeste contribution à cette œuvre, tout heureux de 
pouvoir unir le souvenir de Jeanne d'Arc au souvenir de Roc-Amadour. 
Ce sanctuaire, où depuis tant de siècles retentissaient les douleurs et les 
gloires de la France, semble avoir été le lieu prédestiné d'où partit la 
prière puissante et victorieuse qui obtint enfin le salut. 

Oui, Jeanne d'Arc a sauvé la France par le miracle de ses exploits. 
Mais elle-même fut le miracle obtenu de Dieu par la prière des Français. 

Ceux qui ont étudié l'histoire des provinces envahies, en particulier 
de la Gascogne et du Quercy, savent les angoisses, les misères, les 
douleurs du peuple dans ce temps où les armées rivales prenaient et 
reprenaient les forts innombrables qui servaient de repaires aux groupes 
de partisans. 

La lutte était partout, chaque village était une forteresse. Les grands 
chefs armagnacs et leurs troupes combattaient avec le roi ; ceux qui 
étaient demeurés au pays de Gascogne étaient, suivant les moments, 
laboureurs ou soldats. Sur les collines de l'Armagnac, les ruines des 
châteaux anglais et français se font encore face, témoins d'une lutte qui 
recommençait à chaque pas. 

« iVLais si Dieu ne protège la maison, c'est en vain que veillent et 
combattent ceux qui prétendent la sauvegarder ; » aussi, Martin V, le 
pape, dont l'élection au concile de Constance avait éteint le schisme 
d'Occident et fait « l'union sacrée » dans l'Eglise, s'émut de ces malheurs 
de la France, et il voulut donner à tant d'efforts humains l'appui victo- 
rieux du Ciel : il proclama le grand pardon de Roc-Amadour. 

Le 3 avril 1428, qui était la veille de Pâques, commencèrent les 
prières de cette indulgence. 

J'emprunte le récit des faits au « Livre Tanné » de la Bibliothèque 
de Cahors (fol. 160). 



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Le peuple se précipita vers la vallée des miracles ; Français, Anglais 
vinrent en foule, obéissant à l'invitation du pape, et demandèrent à 
Dieu, par l'intercession de la Vierge Noire, la fin de tant de maux. Ils 
étaient si nombreux que, à certains jours, vingt à trente mille personnes 
se rencontrèrent à Roc-Amadour. Ceux qui connaissent l'aspect sauvage 
de ces lieux hérissés de rochers, et le péril des sentiers surplombant les 
abîmes, comprendront que le chroniqueur consulaire ait considéré 
comme un miracle que, malgré cet entassement de peuple, personne n'y 
reçut « trouble ni dommage. » 

Notre chroniqueur, qui raconte avec plaisir les efforts des soldats 
français faisant reculer loin de Cahors et de Mercuès les troupes du 
captai de Buch, déclare que ces succès étaient obtenus « non pas par 
nos mérites, mais par sa [de Dieu] sainte miséricorde et par les prières 
des bonnes gens, les seigneurs chanoines de l'église cathédrale, prêtres, 
religieux et autres, qui multipliaient les sacrifices, les processions géné- 
rales et autres oraisons. » 

Dieu entendit la prière du courage et les appels de la foi. Comme 
l'avait demandé Martin V, les foules priaient à Roc-Amadour depuis le 
3 avril 1428 ; et, vers la mi-carême 1429, le chroniqueur qui rédigeait le 
livre consulaire apprenait et consignait la nouvelle « qu'était venue vers 
le roi de France une Pucelle qui se disait envoyée vers lui par le Dieu 
du Ciel pour jeter les Anglais hors du royaume de France. » 

Je transcris le texte roman du « Livre Tanné : » 

« Lo dissabde, a très d'abrial l'an MCCCCXXVIII que era la vespra de 
Pascas, comenset lo perdo que nostre senhor lo Papa avia autregat e donat, a pena e 
a colpa, en la cappela e oratori de nostra Dona de Roquamador, et ht aneron tantas 
de gens de totas partz, Frances et Angles et autres, que, moltas vegadas, avia XX 
e XXX melia personas strangieras a Roquamador ; et duret lo dich perdo... entro 
lo tertz jom aprop Pantacosta ; ni home no hi près desturb ni dampnatge. Enviro 
miech carême l'an dessus (1429) vent al Rey de Fransa nostre senhor, una 
puisela que se dizia estre tramesa a Ihuy per Dio del Cel, per gitar los Angles 
del reaime de Fransa. » 

Voilà les faits. Je constate que Dieu entendit les plaintes confiantes 
du peuple qui combattait et priait, et qu'il lui donna la libératrice. 

Jeanne aime toujours la France, où, comme au XV siècle, il y a 
« grande pitié. » Les gens d'armes « bataillent, mais Dieu donne la 
victoire. » La prière de tout un peuple obtint alors de la miséricorde 
divine ce miracle qui porte dans l'histoire le nom de Jeanne d'Arc. Elle 



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fut vraiment « un de ces coups extraordinaires, comme dit Bossuet, où 
Dieu voulait que sa main parut toute seule. » Du haut du Ciel, l'héroïne, 
la sainte, prie toujours pour nous. Puissent notre prière et notre foi, 
unies à l'héroïsme et au sang de nos héros, être présentées à Dieu par 
la sainte du patriotisme et être agréées par Lui. 

Elle fut, au XV» siècle, la libératrice de la France. 

Comme alors la prière française supplie « Celui qui tient tout en sa 
main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui 
préside à tous les temps et prévient tous les conseils, » '•* de maintenir 
en nous l'esprit de Jeanne d'Arc et sa protection sur notre pays, afin 
qu'il fasse toujours à travers le monde les « gestes de Dieu. » 

(1) BOSSUET, Discoars sur l'Histoire universelle. 

Cahors, le 8 décembre 1917. 





LA MISSION DE JEANNE D'ARC 



L amour de la France puisé par Jeanne d'Arc au cœur de Jésus- 
Christ est quelque chose d'incomparable : c'est l'idéal même ! 

« Prédestinée de Dieu, disait en 1869 mon illustre maître l'évêque 
d'Orléans, Mgr Dupanloup, et admirablement fidèle à son élection, elle 
concentre dans son cœur, comme dans un pur foyer, toutes les angoisses 
tous les espoirs, toutes les vertus, tout l'héroïsme français ; elle rend du 
cœur à tout un peuple abattu, console la grande pitié qui était au 
royaume de France ; et puis, tout à coup, trahie, délaissée, elle disparaît 
dans les flammes d'un bûcher. » 

Que Dieu est un grand artiste ! Comme il a réuni dans cette seule 
page d'histoire tous les éléments d'un grand amour et tout ce qui pouvait 
porter cet amour à son sommet le plus sublime ! 

Pour briser l'œuvre de la violence, il choisit non ce qu'il y a de plus 
fort, mais ce qu'il y a de plus faible et de plus délicat : une âme de 
jeune fille ; il l'appelle à dix-sept ans, à cette heure matinale où le cœur 
s'éveille plein d'ardeur et de pressentiments ; il la ravit en lui montrant 
dans une double vision l'agonie, puis la résurrection d'un grand peuple : 
de son peuple, et, quand il la voit émue de pitié et d'enthousiasme, il la 
pousse : « Fille de Dieu, va ! va ! » Il la conduit au milieu des contra- 
dictions, des périls, des combats, des victoires, des ovations populaires, 
de tout ce qui peut grandir l'amour en l'éprouvant. 

Et quand elle a triomphé de tout, soudainement il l'arrache à la 
gloire humaine qui n'était pas digne d'elle et la précipite dans la douleur 



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et dans la mort, où elle achève, avec la beauté de son amour, la déli- 
vrance de son peuple, couronnée de toutes les gloires, vierge, soldat, 
libératrice et martyre. 

Et, entre tous ces martyrs du patriotisme chrétien, nul ne rayonne 
d'une gloire comparable à la sienne. Plus que tout autre, elle fut pré- 
destinée à montrer au monde quel patriotisme Jésus-Christ sait inspirer, 
car c'est bien lui qui l'inspire au pied de ses autels, à l'heure de la prière, 
par la voix de ses anges ; c'est à son commandement qu'elle se lève, en 
sa puissance qu'elle se confie, son nom sur les lèvres, son image sous 
les yeux qu'elle affronte la mort et souffre le martyre ; et cet amour de 
la France, puisé au cœur de Celui qui en mourant pour l'humanité tout 
entière, les deux bras étendus vers le monde, eut un regard particulier 
pour sa patrie, cet amour de la patrie passé du cœur de Jésus-Christ au 
cœur de Jeanne d'Arc est l'idéal même ; nos héros et nos martyrs 
d'aujourd'hui le contemplent encore et n'ont rien de plus inspirateur à 
regarder : c'est plus que jamais l'heure de l'évoquer et de le contempler. 



iVice, le 6 janvier 1917. 



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JEANNE D^ARC ET LE NIVERNAIS 



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Jeanne d'Arc ! Quel nom synthétise plus de pureté, plus de vaillance, 
plus de sacrifice ? Enfant toute d'innocence et de piété, elle entre, à 
partir de sa treizième année, en colloque perpétuel avec les anges et les 
saints du Ciel ! Envoyée de Dieu, elle sauve sa patrie de l'ennemi, après 
une épopée merveilleuse de combats dont n'approchent pas les exploits 
des plus grands capitaines ! Hostie de souffrance, elle consomme la 
rédemption de son pays par sa mort sur le bûcher. 

Il y a entre sa mission et celle du Christ des analogies frappantes. 
Son œuvre est toute enveloppée de surnaturel ; elle est de Dieu, et nous 
ne pouvons la contempler sans une admiration profondément émue ! 
A domino factum est istud et est mirabile in ocalis nostris ! 

L Église a donné à Jeanne sa plus belle gloire et sa plus belle 
récompense en plaçant sur sa tête l'auréole des Bienheureux. L'histoire, 
aussi bien que les annales religieuses, gardera l'immortel souvenir de ce 
jour où la France, représentée par plus de cinquante mille pèlerins, 
acclamait sa libératrice dans la basilique de Saint-Pierre ; jour à jamais 
mémorable encore par le baiser paternel que Pie X donnait à notre 
Patrie, lorsque, prenant dans ses mains les plis du drapeau français, il 
les pressait avec amour sur ses lèvres, les mêmes lèvres qui venaient 
de proclamer la sainteté de Jeanne. 

A l'exemple de l'Église, nous ne saurions trop exalter Jeanne d'Arc ! 
La chanter, la prier, lui dresser des monuments est pour nous un devoir 
de piété et de patriotisme. Jeanne fut notre Christ rédempteur. 




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Notre Nivernais, d'ailleurs, a des raisons spéciales de s'associer à 
tout ce qui glorifie Jeanne d'Arc. Notre petite ville de Saint-Pierre-le- 
Moutier fut le théâtre de sa dernière, et l'on pourrait dire de sa plus 
éclatante victoire. On sait qu'avec quelques soldats, mais aidée des 
milices célestes, comme elle le proclamait elle-même au moment du 
combat, elle emporta cette ville d'assaut avec une intrépidité sans égale. 
Hélas ! c'étaient les dernières lueurs de ce météore puissant qui avait 
jeté feu et flamme sur la France et qui était à la veille de disparaître. 

Selon nous, le miracle de Jeanne d'Arc se manifeste à Saint-Pierre- 
le-Moutier plus que partout ailleurs. Le surnaturel de sa mission apparaît 
ici dans tout son éclat. Cette victoire de Saint-Pierre-le-Moutier doit 
figurer à côté des faits les plus merveilleux de son épopée guerrière. 
Jeanne n'a autour d'elle que cinq ou six soldats pour monter à l'assaut, 
et, cependant, elle proclame qu'elle a à sa disposition cinquante mille de 
ses gens et qu'elle ne se retirera pas que la ville ne soit prise. Et 
l'assaut est livré, et la ville est prise ! 

Cinquante mille de ses gens ! Mais d'où lui sont venus ces guerriers 
invisibles ? Quelle réserve mystérieuse les lui a fournis ? Ne sont-ce pas 
des troupes célestes descendues à son appel? Les anges de la France 
qui, des hauteurs des cieux, « sont accourus au vol puissant de leurs 
ailes, pour s'enrôler un instant sous ses étendards, et qui, de là, la 
victoire gagnée >•>, remontèrent tout poudreux, comme on l'a si joliment 
dit, de notre vieille poussière nationale ! (P. Barret et P. Perroy.) 

Lisez encore cette relation du haut fait d'armes de Saint-Pierre-le- 
Moutier : 

« La garnison étant très forte et composée de vaillants hommes de 
guerre, un premier cessant fut repoussé. Jean d'Aulon, écuyer de la 
Pucelle, blessé d'un trait au talon, s'était retiré du combat, quand 
soudain il s'aperçut que, loin de suivre la retraite, Jeanne était demeurée 
presque seule sous les murs de la place. Aussitôt, craignant pour 
l'héroïque jeune fille, que le roi avait spécialement confiée à sa garde, il 
oublie sa blessure, monte à cheval, court vers elle, et lui demande ce 
qu'elle fait là, et pourquoi elle ne se retire pas comme les autres. La 
Pucelle, qui semblait animée d'une ardeur extraordinaire, lui répond en 
ôtant son casque de dessus la tête : « Je ne suis pas seule : j'ai encore en 
« ma compagnie cinquante mille de mes gens ; je ne partirai point d'ici 
« que la ville ne soit prise. >^ « Elle n'avait pourtant avec elle, j'en suis 



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bien sûr, rapporte Jean d'Aulon, que quatre ou cinq hommes. » Le 
bon écuyer renouvelle ses instances. Pour toute réponse, Jeanne lui 
commande de faire apporter des fagots et des claies pour faire sur les 
fossés de la ville un pont où les assaillants pussent passer. Elle-même 
crie d'une voix forte : « Aux fagots, aux claies tout le monde, afin de 
« faire le pont ! » Les Français l'entendent ; ils reprennent courage ; ils 
accourent en foule. Le pont est aussitôt établi ; on arrive au pied des 
murs, on dresse des échelles, on escalade. La résistance cesse comme 
par enchantement, et voici que la ville est prise. Les vainqueurs se 
livrent au pillage ; leur cupidité ne recule pas même devant le sacrilège : 
ils pénètrent dans une église, et veulent enlever les vases sacrés. Mais 
Jeanne ne le peut souffrir ; elle les réprimande avec une vigueur singu- 
lière, et, reprenant sur ces hommes farouches tout l'ascendant qu'elle 
exerçait sur eux naguère, elle préserve la maison de Dieu. Sa piété est 
toujours la même, aussi bien que son héroïsme. » 'i* 

JNous gardons pieusement et fièrement, en Nivernais, le souvenir de 
cette victoire de Jeanne. Chaque année, au commencement d'octobre, 
nous célébrons un triduum solennel, à Saint-Pierre, dans cette même 
vieille église où Jeanne vint rendre grâces à Dieu après la bataille. Les 
fêtes sont clôturées, le dimanche, par des offices pontificaux ; le pané- 
gyrique de la Bienheureuse est prêché par une voix éloquente. 

Les cérémonies religieuses achevées, les fidèles quittent l'église et 
se rendent sur la place publique, où s'élève une belle et grande statue de 
Jeanne, et, là, après le chant de l'étendard, les foules acclament Jeanne 
et la France. 

Grâce au zèle de son pasteur, Saint-Pierre-le-Moutier tend à devenir 
un centre de piété envers Jeanne d'Arc. Notre ambition serait qu'avec le 
temps, l'influence bienfaisante de cette dévotion débordât la petite cité 
et la région et rayonnât sur tout le Nivernais, 

Jrendant les années de la guerre, nos fêtes ont eu un caractère 
éminemment patriotique. On a prié avec une particulière ferveur pour 
la France, pour ses héroïques soldats, pour ses glorieux morts ! 

Dans la grande lutte que nous avons soutenue, Jeanne a été avec 
nous ; en pourrions-nous douter ? Elle ne faisait plus appel à ses gens 
pour aider les nôtres ; c'était sa vertu protectrice qui descendait d'en- 

(1) Marius Sep«t. — Procès VaUet de Viriville, Henri Martin. 



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haut et couvrait nos armées. Qui oserait dire qu'elle ne fut jamais à la 
tête de nos bataillons, au cours de cette guerre, et qu'elle ne les conduisit 
pas à des succès humainement inespérés ? 

Ayons donc une ardente confiance en Jeanne d'Arc ; suppliante 
devant l'Étemel, elle plaide avec une particulière ferveur la cause de 
cette France dont elle fut la libératrice il y a cinq siècles, et qui lui 
reste infiniment chère. Soyons fidèles à l'aimer et à la prier. 

Nos soldats « ont bataillé » depuis de longs mois ; « bataillons 
toujours, » nous aussi, par la prière assidue, par les sacrifices généreu- 
sement acceptés, par tous nos efforts dirigés vers un but unique : le 
salut de la Patrie. 

« Et Dieu nous donnera la victoire, » qui aura coûté des flots de sang 
et de larmes, hélas ! mais qui, par cela même, sera une victoire 
vraiment méritée et glorieuse, et dont le fruit sera la paix, une paix 
forte qui permettra à notre chère France de reprendre ses grandes 
traditions nationales et chrétiennes. 



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Nevers, le 15 novembre 1916. 



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Avec Jeanne d'Arc, pour la première fois depuis l'Évangile, Dieu 
fait d'une vierge un chef de guerre. 

Pourquoi pas ? C'est le droit de Dieu, j'oserai presque dire que c'est 
aussi son intérêt. Puisqu'il veut agir lui-même, c'est par la faiblesse de 
la vierge qui combat en son nom qu'apparaîtra le mieux l'action divine 
dans l'œuvre humaine. 

lit même, qui vous dit, en vérité, qu'elle n'est pas mieux choisie que 
toute autre, la vierge, comme vierge, par ses qualités de vierge, pour 
remplir l'auguste mission ? 

Et non seulement parce qu'elle sera compatissante et qu'elle pleurera 
à plein cœur sur les blessés et sur les morts, et plus encore sur les âmes 
exposées à la damnation — et, croyez-moi, il est bon que le chef de 
guerre ne soit pas insensible aux souffrances qu'il cause et ennoblisse 
l'exercice de son dur métier par la pensée des choses éternelles — mais 
parce que les vertus attachées à la virginité trouveront dans le cas unique 
de Jeanne d'Arc leur emploi exceptionnel et très fécond. 

La guerre veut des âmes qui voient bien leur plan et qui l'exécutent 
hardiment. Bien voir ? Qu'est-ce qui pourrait bien l'en empêcher ? Le 
plan n'est pas d'elle. Il est de Dieu. Entre Dieu qui l'éclairé et elle 
qui voit, où peut être l'obstacle? Elle est vierge, servante du Christ, 
épouse du Christ. Elle voit ce que Dieu veut, comme il le veut, quand 
il le veut. — Exécuter ? Elle a l'âme trop simple et trop droite pour ne 
pas bien accomplir la volonté divine qu'elle connaît. Napoléon contre- 




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lerait, discuterait, en ferait sans doute à sa tête. Blanche de Castille 
demanderait à réfléchir. Anne de Beaujeu serait hésitante et inquiète. 
Voyez ce que fait le conseil de guerre du dauphin : il étudie, il calcule, 
et conclut contre les décisions du conseil de Dieu. Quant à Jeanne, elle 
s'en tient à l'ordre transmis par ses Voix. Elle comprend, elle obéit, en 
vierge éclairée, prudente, soumise. Dunois, La Hire, Xaintrailles, Alençon 
l'ont constaté et le répéteront aux siècles incrédules. 

La guerre veut des âmes sans peur. De quoi peut avoir peur une 
âme de vierge ? Elle s'est donnée à Dieu seul. Elle n'aime que Lui, Elle 
ne craint que Lui. 

Dieu d'abord. Dieu toujours ; car, la Pucelle l'a dit : « C'est Dieu qui 
doit tout faire. » En vain les Anglais, méprisant ses sommations, lui 
répondent par d'ignobles injures et de cruelles menaces qui la font 
pleurer. Jeanne a foi au Roi du Ciel qui protège le sang de France. En 
vain les capitaines français, inquiets de l'importance qu'elle prend et 
redoutant leur effacement dans sa gloire, s'efforcent de contrarier les 
plans qu'elle a conçus. « Vous avez été en votre conseil, dit-elle, j'ai été 
au mien, et croyez que le conseil de Dieu s'accomplira et tiendra 
ferme, et que cet autre conseil périra. » '" 

Des traîtres, des ennemis, des armées d'invasion, elle ne sait pas 
comment elle pourrait les craindr.e. Sa virginité la fait vivre au-dessus de 
tout cela. Cuj'us conversatio in cœlis est. Voilà de quoi faire des âmes 
sans peur comme sans reproche. 

JLa guerre veut des âmes combatives. Quelle âme plus combative 
trouverez-vous, je dis combative pour Dieu, pour la justice de Dieu, 
pour le plein accomplissement de la volonté de Dieu sur son peuple, 
que l'âme qui n'a fait élection de virginité que pour devenir la volonté 
vivante de Dieu ; qui a horreur des batailles et du sang versé, et qui 
cependant, pour servir les vues providentielles, dominera ses répu- 
gnances, sacrifiera la famille lointaine et se résignera à ne plus revoir 
son hameau béni du Ciel, puisque Dieu la veut à la guerre, et elle veut 
ce que Dieu veut, et elle le veut avec un courage tout militaire. 

La guerre veut des âmes qui aiment la patrie. Croyez-moi, les 
vierges aiment la patrie comme une mère, et j'en connais qui ne peuvent 
se consoler de n'y plus vivre. Quelle âme lui pourra être plus pieusement 
attachée que l'âme virginale, qui voit dans la patrie non seulement le 



(1) R. P. Monsabré. 




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domaine du roi, le domaine du peuple, mais le domaine de Dieu lui- 
même, et qui ne peut comprendre l'invasion étrangère que comme la 
plus sacrilège des injustices ? 

Vous m'entendez bien, tout ce que j'ai dit de la vierge en général, 
trouve son application parfaite en Jeanne d'Arc. Quelle vertu du chef ou 
du soldat vous semble lui manquer? Dans ses hymnes, nous chantons 
qu'elle est une vierge au cœur d'homme : Virilis pectoris virgo ; est-ce 
trop dire ? 

1 ant de génie dans son art, tant de vigueur dans sa volonté, un si 
étonnant prestige sur les capitaines et sur leurs troupes, avec le talent 
de se faire obéir des plus grands comme des plus humbles, l'émotion du 
sang de France versé et de la misère de France chaque jour accrue, 
avec la force de ne pas se laisser arrêter dans son œuvre par de vains 
attendrissements ; et toujours tant de hardiesse et de prudence dans ses 
plans, tant d'impétuosité et de sang-froid dans l'exécution, tant de ténacité 
devant l'obstacle, et tant de confiance réfléchie même après l'échec ! 
Vertus de chef, mais, vous en conviendrez aussi, vertus de vierge et 
vertus de Jeanne d'Arc. 

D ailleurs, résistante à la fatigue au-dessus de son âge et de son 
sexe ; lasse, mais jamais arrêtée, manquant de nourriture, manquant de 
sommeil, mais toujours en marche, toujours dans l'action, toujours sur 
la brèche : huit jours, huit nuits dans son armure ; les coups noblement 
affrontés, jamais rendus ; les blessures connues d'avance et d'avance 
acceptées comme des lauriers de victoire. Vertus de soldat, mais éga- 
lement vertus de vierge. Virilis pectoris virgo. 

Son secret ? Je viens de le dire : virginité. La méthode peut s'appli- 
quer à d'autres. Les vertus militaires grandissent dans les âmes chastes. 
Les soldats de Jeanne en ont fait eux-mêmes l'épreuve. Elle les a 
pénétrés de sa propre pureté. La virginité perdue ne se recouvre pas ; 
mais la pénitence peut la suppléer. La vierge leur fait faire pénitence. 
Elle les purifie. Purifier, c'est une fonction virginale. Aussi, devant elle, 
les âmes les plus grossières sont stupéfaites de se sentir chastes. « C'était 
presque divin, » dira Dunois vieilli. Divin, assurément. Elle a le Ciel 
dans le cœur. Elle l'a par l'Eucharistie. Elle le porte partout où elle va, 
et partout l'Eucharistie pieusement reçue lui chante le même cantique : 
« Sois pure, sois humble, la Communion gardera à ton sourire l'austérité 
virile. Et, parce que tu es vierge, la jeunesse de la Cour et des camps ne 



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pourra pas arrêter sur toi des regards profanes. Tu marcheras dans le 
rayonnement d'une conscience sans ombre, comme à demi voilée sous 
les plis du drapeau qui rappelle tes deux patries et entraînant au parfum 
de ta vertu les vieux pécheurs des bandes militaires, chefs ou soldats. » 
C'est invraisemblable, peut-être. Ils y viennent tous. Ils abordent la 
pénitence comme la bataille, car la guerrière qui commande n'entend 
pas tolérer dans les âmes ces péchés d'hier ou de plus loin, qui feront 
manquer la victoire. Alors ces enfants perdus de la vraie France 
apprennent à prier, à se confesser, à communier, à parler et à se 
conduire en honnêtes chrétiens, et les pécheresses s'enfuient de leur 
camp sous le plat de l'épée, qui prêche à sa manière la virginité de 
celle qui la porte. 

Çuimper, le 10 octobre 1917. 






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JEANNE ET SES JUGES 



Dans le procès qu'ils firent à Rouen, les pires ennemis de « l'envoyée 
de Dieu » se proposaient de rendre l'Église responsable de leur inique 
sentence et de couvrir d'infamie leur innocente victime. Ils avaient 
compté sans l'intervention de « Celui qui juge toutes les justices » et 
qui fait tourner à la gloire des siens les perfides desseins des méchants. 

Le 23 mai 1430, vers six heures du soir, à la suite d'une vaillante 
sortie de Compiègne, et peut-être aussi par le fait d'une trahison plus 
que probable, Jeanne tombait entre les mains des Bourguignons. 

Jetée bas de son cheval, accablée par les assaillants, elle avait dû se 
rendre au bâtard de Wandonne, qui la remit à Jean de Luxembourg, à 
la solde duquel il combattait. 

La voie douloureuse s'ouvrait large devant elle. 

Tandis que la France consternée se refusait à croire la nouvelle qui 
se répandait de la prise, à Compiègne, de la Pucelle vaincue, l'Angleterre 
commençait les négociations qui devaient lui livrer sa victime. Elle avait 
« à sa dévotion » l'homme capable de « telle besogne, » à la condition 
qu'elle y mît le prix ; elle fit des propositions qu'appuyèrent l'Université 
de Paris et même l'Inquisiteur de la foi marchanda la vierge captive 
et finalement l'acheta. 

Vers la fin de décembre 1430, Jeanne, sous escorte anglaise, arrivait 
à Rouen. Derrière elle se refermaient les lourdes portes de la grande 
tour du château. 

(1) Mir de Durfort, évèque de Lan£res, a été transféré, le 3 septembre 1918 à l'évèché de Poitiers. 




•<5. 



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Prisonnière de guerre, elle devait être traitée comme telle, et même 
« admise à rançon. » Toutes les femmes de France eussent filé pour 
hâter l'heure de sa délivrance. 

Non, ceux qui viennent de la payer ne sont pas susceptibles de ces 
nobles sentiments. Pour eux, Jeanne n'est pas prisonnière de guerre : 
c'est une sorcière qu'il faut déférer au jugement des hommes d'église. 

IVlais alors, elle doit être incarcérée dans une prison d'église, comme 
elle le réclame, et comme le droit en vigueur le prescrit. Non, le sort de 
l'innocente victime est fixé depuis longtemps. Elle doit être brûlée vive. 
Ainsi l'ont décidé ses implacables ennemis. 

Aussi, ce n'est pas seulement un « beau procès » qu'ils attendent de 
l'astucieux évêque à leurs gages, c'est une sentence de mort ; ce n'est 
pas un arrêt de justice qu'ils exigent de lui, c'est un service largement 
payé. 

Le mercredi, 21 février, dans la chapelle du château, s'ouvrent, 
avec une imposante solennité, les séances et les interrogatoires qui 
commencent le long et cruel supplice de Jeanne. 

Elle est seule à la barre de ce prétendu tribunal dont elle avait le 
droit de récuser les juges, tous terrorisés ou vendus. 

Elle n'a ni conseil, ni défenseur, elle ne sait ni A, ni B, mais elle 
est forte de la promesse du Sauveur. Il lui dira ce qu'elle doit dire : 
« Dabitur enim vobis, in illa hora, quid loquimini ! » Ceux qui l'enten- 
dent sont émerveillés. L'un d'eux le reconnaît : « In suis responsionibus 
faciebat mirabilia. » Le dominicain Raoul Sauvage l'avoue : « Jamais 
il n'avait vu une aussi jeune fille donner tant de peine aux examinateurs 
et posséder une aussi surprenante mémoire. » Un de ceux qui l'inter- 
rogeaient, ajoute Jean Riquier, n'eût pas mieux répondu. « Sa défense, 
conclut Nicolas de Houppeville, ne s'explique que par une assistance 
surnaturelle. » 

En effet, l'humble bergère se révèle, au milieu de ces dignitaires 
et de ces docteurs acharnés à sa perte, plus grande, s'il est possible, 
qu'aux plus belles heures de sa vie guerrière. Comme elle les domine 
tous par sa digne et noble attitude ! Et comme, fidèle à ses Voix, elle 
les rappelle hardiment au respect du roi de France en même temps 
qu'au respect d'eux-mêmes ! 




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Il est de la dernière évidence qu'on veut la perdre par ses propres 
paroles. Les questions les plus difficiles, les plus délicates, les plus 
subtiles, les plus perfides, lui sont successivement et simultanément 
posées, avec une haineuse passion. « Beaux seigneurs, dit-elle avec un 
calme imposant, faites donc l'un après l'autre, » Elle ne dira que la 
vérité, mais, sur certaines choses, elle ne parlera point qu'elle n'ait 
« congé de le faire. » — « Ah ! la brave fille, s'écrie l'un des officiers 
présents, c'est dommage qu'elle ne soit pas Anglaise ! » 

V^ette énergie vraiment virile, surhumaine, ne se dément pas au 
cours de cet odieux procès, qu'on espérait n'être pour l'innocente pas- 
tourelle qu'une série de défaillances aboutissant à l'abattement total, à 
la désespérance finale. Cependant, écrit le notaire Manchon, les interro- 
gatoires qu'on lui faisait subir duraient trois -ou quatre heures le matin, 
parfois presque autant l'après-midi. 

Ces longues et douloureuses séances à peine terminées, Jeanne, 
épuisée, était brutalement reconduite dans son cachot. Là, sans parler de 
la cage de fer construite exprès pour elle, une planche grossière, sur 
laquelle la fixaient une chaîne entourant son corps et deux entraves 
lui serrant les jambes et les pieds, constituait sa couchette. La nuit 
se passait dans la prière et les sanglots, 

JLes ignobles gardiens s'amusent de la terreur du supplice qu'elle 
redoutait et troublent son sommeil agité de leurs propos immondes et 
de leurs ordurières injures. Un instant même s'agita la question de la 
mettre à la torture pour arracher à son innocence des aveux qui l'eussent 
déshonorée. 

Plus grande que l'épreuve, forte de sa confiance en ses Voix, elle 
résista sans faiblir. 

JJans une dernière et solennelle audience, qui ne fut qu'une sinistre 
parodie de jugement, l'inique et capitale sentence fut prononcée : Jeanne 
sera brûlée vive ! 

Elle n'avait pas vingt ans ! 

L» éternelle justice se devait de châtier les auteurs et les complices 
de cette iniquité, l'une des plus grandes qu'ait enregistrées l'histoire. 

Les juges sortent de leur tribunal à jamais flétris de cet indigne et 
lâche guet-apens, dont ils restent lourdement responsables devant la 
postérité. 



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3- 




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Le vendu qui, moyennant finances, s'est chargé de ce crime pour 
compte de ses généreux acheteurs, s'est à jamais déshonoré, mais il n'a com- 
promis ni l'Eglise ni la France, disqualifié qu'il était pour les représenter. 

Quant à l'héroïque martyre, sa pure et virginale mémoire sort 
immaculée de cette suprême épreuve. En effet, jusqu'à sa dernière heure 
elle ne cesse de répéter ses affirmations et de multiplier les preuves les 
plus convaincantes de sa mission surnaturelle. 

Lf Église, à laquelle si souvent elle en avait appelé, mais dont elle 
n'avait pu se faire entendre, ne devait pas tarder à reprendre sa cause. 
C'est elle qui devait la conduire du bûcher à l'autel, aux applaudissements 
unanimes et reconnaissants de la France. 

Par un de ces retours dq|, choses que ménage assez souvent dans 
l'histoire des peuples, le souverain arbitre de leur destinée, les pièces 
authentiques du « beau procès » de Rouen, providentiellement, sinon 
miraculeusement conservées, ont fourni les documents les plus irrécu- 
sables du procès de canonisation de Jeanne d'Arc. Dieu la vengeait ainsi 
lui-même. 

Et bientôt la France, une fois de plus victorieuse, à la prière de sa 
libératrice, saluera dans la vierge martyre, non seulement la plus pure 
de ses gloires nationales, mais la Sainte de la Patrie. 



Langres, le 30 mai 1918. 



+ Cyl/t^ • j'UoM.) 





L'AME DE JEANNE D'ARC 

ET L'AME DE LA FEMME FRANÇAISE 



Je ne sais si nul orateur a jamais plus profondément pénétré dans 
l'âme de Jeanne d'Arc que l'illustre cardinal Pie. Voici l'immortel 
portrait où il condensa les résultats de son analyse. Ses paroles sont 
d'autant mieux à leur place qu'elles commencent par des souvenirs de 
victoire et des élans d'action de grâces. 

« Un de nos rois, jadis, écrivait à sa mère : Veuillez mander partout 
pour faire remercier Dieu, car il a montré se coup qu'yl est bon François. » 
Quand Dieu se montra-t-il plus Français qu'aux jours de Charles VII ? 
Jeanne d'Arc, qu'il a donnée à la France, « est dans la loi nouvelle une 
des plus suaves et fidèles copies de Marie, comme Judith, Esther, Ruth, 
Déborah étaient ses ébauches figuratives. » Brave comme l'épée, elle est 
pudique comme les anges. Ardente comme un lion, elle est bonne et 
sensible comme un agneau. Timide et naïve comme une bergère qui ne 
sait ni A, ni B, elle a toute la sublimité du génie, toute l'autorité de 
l'inspiration. Au milieu des camps et dans l'arène de la guerre, elle est 
pieuse et recueillie comme une fille du Carmel. Elle est de Dieu, et son 
témoignage à ce sujet est magnifiquement confirmé par le témoignage de 
ses oeuvres, de sa vie et de sa mort,'" 

1 rois principaux traits me semblent se dégager de cette physionomie, 
qui tient de l'ange, du lion et de l'agneau. 

Oui, l'âme de Jeanne d'Arc fut religieuse, vaillante et compatissante. 
Ce sont là les éminentes qualités du cœur que la femme est appelée à 



(1) Cardinal Pie. 



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déployer et que la femme française a déployées avec plus d'éclat, 
tout le long de la guerre, en leur imprimant sa marque. 

Ame religieuse. — La maison de famille de Domremy se dressait 
non loin de l'église. Autour de l'église, le cimetière, et, contigu au 
cimetière, le jardin familial. C'est dans ce jardin que, un jour de 
l'année 1424, vers midi, au son de l'Ave Maria, Jeanne, âgée de treize 
ans à peine, entendit, pour la première fois, les Voix du Ciel. 

Ces voix de saint Michel et des anges, de sainte Catherine et de 
sainte Marguerite enveloppèrent sa vie de l'influence divine : « Mes 
frères du Paradis, disait-elle, me répètent ma leçon. » En contact 
perpétuel avec les Cieux, elle fit dès lors le vœu angélique de virginité. 
On trouvait qu'elle allait trop souvent et restait trop longtemps à 
l'église. Sans négliger aucun devoir domestique, d'autant plus ardente 
et plus fidèle à les accomplir, elle priait, elle se confessait, elle commu- 
niait fréquemment. 

Sa devise était : « Dieu premier servi. » Sa confiance : « Je m'en 
attends à Notre-Seigneur. » Son autorité : « De par le Roi du Ciel, 
mon droiturier et Souverain Seigneur, » Ses décisions : « Vous êtes 
allés à votre conseil, je vais au mien, qui est celui de Dieu. » Sa 
science : « Il y a plus au livre invisible de Messire Dieu que dans 
vos livres de docteurs. » Sa conduite : « J'aurais mieux aimé mourir 
que de contrister Jésus. » 

Jit cet esprit surnaturel se traduisait en paroles qui sonnaient haut et 
clair, imprégnant notre langue française des sonorités du Paradis, en 
actes qui commandaient le respect, l'admiration, l'obéissance, même aux 
soldats et aux chefs de guerre, même à la majesté royale. 

Un souffle religieux passa sur l'armée et sur le pays. Elle les mit en 
prières, et, bannissant des camps le blasphème et l'immoralité, elle y 
ramena la confession et la communion : « Vous êtes-vous confessés et 
avez-vous communié ? C'est le péché mortel qui fait perdre les batailles. » 
Elle réunissait les troupes dans les églises, à l'appel des cloches. Et l'on 
allait à la bataille, bannière au vent, en chantant le Veni Creator. 

Ainsi fait, toute proportion gardée, avec les modifications que com- 
porte la différence des époques, la femme française. La guerre a 
rapproché l'homme de Dieu, en le rapprochant des grandes idées de 
justice, de dévouement, de sacrifice, en le rapprochant du danger et de 
la mort acceptés comme d'héroïques formes du devoir. L'homme vient 



6). 





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davantage dans les églises, à la messe, au tribuftal de la pénitence, à la 
sainte table. Il chante sa foi et son patriotisme, si bien faits pour 
fraterniser. Sans vouloir évaluer le nombre de ceux qui, sous le feu de 
l'ennemi, ont retrouvé le Credo avec le Confiteor, nous savons qu'il va 
se multipliant et que beaucoup invoquent Dieu en mourant pour la France. 

iVlais c'est toujours la femme qui tient le premier rang dans les 
manifestations de la piété, c'est elle qui remplit nos églises, récite 
presque sans interruption le « Je vous salue, » qui fait prier et commu- 
nier les petits, qui demande des messes pour les combattants et les 
victimes, qui imprime au pays tout entier l'attitude de la prière. C'est 
elle qui obtient que, en partant, le soldat se réconcilie avec Dieu. C'est 
elle qui, de loin, entretient chez ce brave les saintes pensées. A son 
foyer et partout, travail, repos, lecture, éducation, c'est toujours de la 
prière. Et comment assez louer celles qui, suppléant à l'absence du 
prêtre, dans plus d'une paroisse privée de service dominical, groupent 
les fidèles au pied de l'autel, munies de l'agrément des autorités religieuses, 
pour les mettre par de pieux exercices en relation avec Dieu. 

Ame vaillante. — On serait porté à ne voir en Jeanne d'Arc que la 
guerrière. Elle est avant tout la sainte, 

iVlais guerrière, elle le fut aussi. Elle avait à montrer que Dieu, pour 
vaincre, se sert avec préférence des plus humbles moyens. Les timi- 
dités, les pudeurs, la sensibilité de la femme protestèrent d'abord. Il 
fallut toutes les instances de ses Voix : « Va, fille de Dieu, va ! 
C'est par toi seule que viendra le salut ! » Elle, chef de guerre ! Elle, dans 
les ardentes chevauchées et dans les mêlées sanglantes, à la tête des 
hommes d'armes ! Elle, libératrice du pays ! Elle avait peur de sa 
vocation : « Va ! va ! » répètent les voix. « Pour coudre et pour filer, je ne 
crains aucune femme, pas même à Rouen... Mais je suis une pauvre 
fille ; je ne sais pas monter à cheval, ni faire la guerre. » « Va ! va ! 
reprenaient les voix. Dieu t'aidera ! » Elle comprit qu'il s'agissait de 
ramener et de garder à Dieu la France, et que sa mission guerrière était 
encore une mission religieuse. Elle partit. Sa première démarche fut 
un appel à la paix dans la justice et l'honneur. Puis, elle ne cessa de 
travailler à promouvoir l'union dans la patrie contre l'étranger, union 
des petites et des grandes passions, union du roi et de son féal 
révolté, le duc de Bourgogne ; union, à la Cour, de Richemont et de la 
Trémouille, de toutes les coteries et de tous les partis, union où réside 
un des principaux secrets de la force. Elle combattit ; mais si elle 



3- 




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semait partout l'ardeur guerrière, jamais elle ne tua un seul ennemi. 
Sous ses pas marchaient la vaillance et la victoire. Au pied des remparts 
d'Orléans, elle reçoit sa première blessure. Orléans est sauvé. Elle 
l'avait prédit ! En avant ! En avant ! Tout le long de la Loire. Jargeau, 
Meung, Beaugency, Patay ! Sonnez sur ces victoires, fanfares militaires 
et cloches des églises ! Troyes, Châlons, Reims ouvrent leurs portes. 
Noël ! Noël ! C'est le sacre. Elle l'avait prédit aussi. L'étendard fut 
à la peine : il est à l'honneur ! 

Alors surtout, quand vinrent les heures de lassitude, même pour 
les meilleurs, les divisions, les intrigues, les tentations de transiger, 
la trahison, la captivité, les séances d'un tribunal inique, sous l'hypo- 
crite appareil d'une justice ecclésiastique faussée par l'ambition et le 
servilisme, alors rayonne le plus beau courage. 

Chez la femme, c'est moins à la violence qu'à la ténacité que l'on 
reconnaît la vaillance. Elle a des énergies de tenue, d'endurance, de 
patience inlassable, des clairvoyances de droiture qui déroutent les 
louches manoeuvres des pacifistes à outrance. On tend à pactiser avec 
le Bourguignon. On risque de perdre ainsi le fruit des labeurs dépensés. 
Jeanne voit juste. Elle dénonce les défaillances. Elle va jusqu'au bout : 
blessure, trahison, bûcher. Et, quand sa robe blanche ondule et prend 
feu, quand la grâce virginale, de ses dix-neuf ans se consume en 
cendres, elle ratifie sa mission : « Non, non, mes Voix ne m'ont pas 
trompée ! » 

Après avoir prophétisé que les ennemis perdraient tout ce qu'ils 
avaient pris à la France, elle lui laissa quelque chose de ses Voix et 
de ses exemples : ce qu'il fallait pour que notre Patrie expulsât l'étranger 
et entrât dans l'avenir, forte, indépendante, prête à demeurer la « Fille 
aînée de l'Église ». 

Faut-il montrer la vaillance des Françaises d'aujourd'hui ? Oui, 
vaillance des épouses, des sœurs, des mères, des filles, des fiancées ; 
vaillance faite de lutte obscure, d'inquiétudes et de sacrifices. Comme 
elles soutiennent la foi, comme elles soutiennent le courage ! Ces cœurs 
qui aiment mettent dans leur amour la Patrie avant la famille. C'est 
une sorte de défi entre le foyer et le champ de bataille, à qui fera le 
mieux son devoir. A cette double école, l'enfant apprend que, au-dessus 
de la politique et des dissentiments de classes les plus aigus, il y a la 
France ; il apprend qu'il faut se dévouer pour elle, sans compter. 





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I jusqu'au bout, jusqu'à la paix dans la victoire. Et les larmes, tantôt 
contenues, tantôt jaillissantes, soit au départ, soit quand surviennent les 
terribles nouvelles ou quand l'anxiété dévore les jours et les nuits, ne 
sont que le tribut payé par la sensibilité au courage. 

Ame compatissante. — Jeanne s'apitoyait sur les maux de la 
guerre, au lieu d'en aggraver l'atrocité. Parmi l'horreur des tueries 
malheureusement nécessaires, elle trouvait le moyen de jeter des rayons 
de bonté. Elle ne pouvait voir couler le sang de France sans être 
secouée d'un frisson. Elle descendait de cheval pour panser la blessure 
d'un ennemi et le consoler. Elle songeait au salut des âmes de ceux 
qui tombent, et elle demandait que l'on bâtît des chapelles pour 
célébrer le Saint- Sacrifice à l'intention des victimes. Déjà, tout enfant, 
elle allait au-devant des pauvres, partageait son pain avec eux, quittait 
sa petite chambre pour aller coucher ailleurs et leur offrir le repos de 
la nuit. « Je n'ai jamais eu le cœur d'écarter de moi, disait-elle, les 
pauvres et les malheureux, car c'est pour eux que je suis née. » Elle 
était du peuple et elle l'aimait. Quand, après ses grandes victoires, elle 
traversait villes et campagnes, elle souriait à ce bon peuple qui 
accourait sur son passage, et, oubliant sa propre gloire, se penchait vers 
les plaintes de la misère ou les démonstrations de la joie populaire. 
Elle ne voulut pour sa part d'autre récompense que l'exemption des 
impôts pour son lieu natal. 

Les redoutables répliques à ses juges, à ses ennemis, à ses bourreaux, 
vengeaient la vérité outragée, mais ne respiraient pas la haine. Elle 
pardonnait. Au moment de mourir, elle dit : « Vous tous qui êtes ici, je 
vous demande pardon des torts que j'ai pu avoir envers vous... je vous 
pardonne le mal que vous m'avez fait... et vous demande de vouloir bien 
prier pour moi. » La plupart des assistants pleuraient. Elle avait supplié 
qu'on lui apportât la croix de la paroisse voisine : « Tenez-la élevée, 
s'écria-t-elle, que je puisse la voir. » Et elle expira en regardant l'image 
de l'Homme-Dieu qui pardonne. Elle expira en prononçant trois fois ce 
nom de douceur et d'amour : « Jésus ! Jésus ! Jésus ! » 

Sur ce modèle, la femme française et chrétienne transfigure par sa 
bonté les horreurs de la guerre. Pendant que ce fléau de feu, de fer, 
d'abominable asphyxie, poursuit sa cruelle besogne de ruine et de mort, 
elle accomplit son œuvre d'assistance et de vie. Son aiguille ne va pas 
assez vite, à son gré, pour préparer les vêtements chauds de l'hiver. Elle 
quitte sa maison pour les hôpitaux, s'empresse autour des malades et des 



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blessés, soulage et réconforte les mourants, accompagne les morts à 
leur dernière demeure, recueille les orphelins, les veuves, les réfugiés. 
L'étendue des maux élargit son cœur. Leur atrocité l'attendrit. Elle 
pleure, s'indigne, juge sévèrement les hideuses, implacables et inutiles 
cruautés. Elle ne maudit point. Quand elle entre dans les ambulances 
et s'approche d'un lit pour panser une plaie ou encourager une 
douleur, elle ne demande pas si c'est un Français ou un ennemi. Il lui 
suffit que ce soit un malheureux. 

O Jeanne, vous, la victorieuse, accordez-nous les victoires qui feront 
éclore la paix ; vous, la blessée d'autrefois, guérissez les blessures ; vous 
la prisonnière, adoucissez le sort des captifs et ramenez -les ; vous, la 
martyre, appelez et accueillez au Ciel ceux qui sont morts pour la 
Patrie ; vous, qui avez été suscitée pour sauver la France, préparez-nous 
dans la foi, dans l'union, dans le courage, par des femmes qui vous 
ressemblent, des lendemains nouveaux ! 

La Rochelle, le 30 mai 1917. 



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Jeanne d'Arc est la sainte de notre patrie française, Dieu l'a suscitée 
pour conserver à la France son indépendance nationale et sa vocation 
chrétienne. 

Les Anglais avaient envahi notre pays et s'étaient rendus maîtres 
de la plupart de nos provinces. Charles VII n'était plus que le roi 
de Bourges. La France, déchirée par les factions intestines et accablée 
par ses ennemis, était sur le point de périr et d'être rayée du nombre 
des nations. 

iViais l'archange saint Michel apparaît à une humble enfant des 
Marches de la Lorraine. Il lui parle de la « grande pitié qu'il y a au 
royaume de France ; » il lui annonce que Dieu l'a choisie pour sauver 
le pays, délivrer Orléans assiégée et faire sacrer le roi à Reims. 

Et Jeanne quitte son village pour aller au secours de la Patrie. Elle 
qui ne connaissait ni A, ni B, ne savait ni monter à cheval ni conduire 
la guerre, elle fait lever en cinq jours le siège d'une grande ville à des 
généraux dont l'expérience égale la bravoure, à une armée habituée 
à vaincre. 

Elle rappelle la victoire sous nos drapeaux qui ne la connnaissaient 
plus. Elle entraîne malgré lui un roi indolent de succès en succès, pour 
lui faire retrouver, avec l'onction sainte du sacre, la couronne de ses 
pères et ruiner à jamais par là les prétentions d'Henri d'Angleterre à la 
possession légitime du royaume de France. Quelques années après, il n'y 



3- 



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avait plus un étranger sur le sol de la Patrie ; la France avait recouvré 
sa dignité de nation libre et indépendante, et, de cette lutte d'un siècle, 
il ne restait que le souvenir d'un drame gigantesque dénoué par la main 
d'une enfant envoyée et inspirée de Dieu. 

« Dieu gouverne les événements de ce monde par des voies mysté- 
rieuses et cachées ; mais il lui plaît quelquefois de sortir de son mystère 
et de découvrir son action providentielle. Il le fait alors de telle sorte 
qu'on ne peut le méconnaître. C'est ainsi qu'il se manifeste dans le salut 
de la France par Jeanne d'Arc. Il apparaît partout et toujours dans ses 
exploits ; l'idée, l'exécution, le succès lui appartiennent en propre. A lui 
seul doit donc être rapportée la gloire, comme ne cessait de le dire et 
de le faire Jeanne d'Arc. 



(1) 



En même temps qu'elle rendait à notre Patrie son indépendance 
nationale, Jeanne d'Arc lui gardait sa vocation chrétienne. Cette vocation, 
le pape Pie X la rappelait avec la complaisance d'un cœur qui aime 
notre pays, lorsque, après la promulgation du décret sur les miracles de 
la Bienheureuse, il citait ces paroles de Grégoire IX à saint Louis : 
« Dieu a chéri la France de préférence à toutes les autres nations de 
la terre pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la 
liberté religieuse. Pour ce motif, la France est le royaume de Dieu 
même ; pour ce motif. Dieu aime la France qu'aucun effort n'a jamais 
pu détacher entièrement de la cause de Dieu ; Dieu aime la France 
où en aucun temps la foi n'a perdu la vigueur, où rois et soldats n'ont 
jamais hésité à affronter les périls et à donner leur sang pour la conser- 
vation de la foi et de la liberté religieuse. » 

i^ 'est-ce pas là ce que proclamait Jeanne d'Arc au cours de sa 
mission ? Pour elle, le vrai roi, le souverain légitime de la France, c'est 
« Messire Dieu », de qui Charles VII devait recevoir la couronne et 
n'être que le lieutenant. « Le royaume n'est pas en propre au Dauphin, 
mais à mon Seigneur, qui est Dieu. Mon Seigneur veut pourtant que le 
Dauphin soit fait roi et qu'il ait ce royaume en commende. » Et si la 
Bienheureuse fut envoyée pour arracher la France au joug de l'étranger, 
n'est-ce pas parce qu'au siècle suivant, ce joug fut devenu celui du schisme 
et de l'hérésie, et que Dieu voulait y soustraire la fille aînée de son Eglise ? 

« Dieu pouvait-il laisser périr cette nation si noble, si généreuse, 
appelée par lui à une mission si grande dans le monde ? Elle serait 

(1) L'abbé De^ucrry. 



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condamnée à tourner comme un satellite dans l'orbite d'une puissance 
étrangère, à suivre comme une chaloupe le grand vaisseau de l'Angle- 
terre, à devenir une Irlande, une Pologne ! Non, Dieu, après avoir 
baptisé les Francs à Reims, avec Clovis, voulait agir par eux : Gesta 
Dei per Francos. Quelle autre épée que la nôtre a protégé le Saint- 
Siège contre les Barbares, constitué temporellement la papauté, repoussé 
l'invasion musulmane, brisé le croissant ? Absorbée par l'Angleterre, la 
France eût été entraînée dans son schisme, elle eût manqué à l'Eglise, 
à l'Europe et au monde. » '*' 

Lfa France étant le royaume de Dieu, Jeanne veut qu'il y soit fidèle- 
ment aimé et servi. Avant de conduire son armée contre les Anglais, elle 
fait confesser ses hommes d'armes ; elle bannit des camps la licence 
qui y était coutumière ; elle condamne vigoureusement l'habitude du 
blasphème. Elle considère tout péché comme nuisible à la cause de la 
France ; elle prêche aux soldats et aux capitaines, au peuple, aux princes 
et au roi la pénitence, la pratique de la charité, de la pureté, de toutes 
les vertus qui font les nations chrétiennes et leur méritent les bénédictions 
divines. 

« J eanne est donc le symbole du patriotisme et de la foi, dans leur 
alliance indissoluble. Quand la France ressuscite les souvenirs de l'héroïne 
et l'applaudit partout, elle applaudit tout ensemble et la grande Française 
et la grande chrétienne ; mais applaudir ainsi, n'est-ce pas glorifier les 
idées que le rationalisme combat et qui ont fait notre puissance et notre 
grandeur passées ? N'est-ce pas demander le retour aux traditions chré- 
tiennes, à notre vocation providentielle ? Oui, ce retour, la France le 
veut ; elle le veut d'une manière un peu inconsciente peut-être, mais (sous 
l'impulsion d'un instinct qui ne trompe pas, de cet instinct que Dieu 
réveille au cœur des nations dont il prépare le salut. » '-' 

Que la vierge libératrice continue à l'égard de notre pays l'œuvre 
qu'elle a accomplie il y aura bientôt cinq siècles ! Que du Ciel, où elle 
règne dans la gloire, elle conduise encore nos soldats à la victoire et 
obtienne à notre Patrie de sortir triomphante de la lutte terrible où elle 
est engagée ! Que son exemple et son intercession ramènent la « doulce 
France » au Dieu qui l'a aimée et lui fassent reprendre les traditions de 
foi, de piété, de vie chrétienne qui firent sa gloire dans le passé ! Ainsi, 

(1) M£r lAtrzntt. 

(2) Mtr Paiis. 



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la France, fidèle à sa mission providentielle, restera le soldat du Christ 
et accomplira toujours dans le monde les « gestes de Dieu. » 

Bientôt une nouvelle auréole ceindra le front de la glorieuse Lorraine. 
Jeanne la bienheureuse va devenir Jeanne la sainte. La prochaine cano- 
nisation de la triomphatrice d'Orléans et de Reims, de la martyre de 
Rouen autorise tous les espoirs. Sa protection se fera sentir plus effica- 
cement que jamais sur la nation française qu'elle a délivrée du joug de 
l'étranger et maintenue fidèle à ses antiques croyances et au service du 
Roi-Jésus. La France est un « pays de résurrection. » 

Grâce à la prière de Jeanne d'Arc, puissante comme autrefois son 
épée, aux heures douloureuses que nous traversons, succédera, nous en 
avons la confiance, une ère radieuse de paix, de grandeur nationale et 
de rénovation religieuse de notre Patrie bien-aimée. 

Saint- Jean-de-Maurienne, le 30 mai 1918. 



-f-^. 



Y. 



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Pro Domo 



Qu'Orléans, jaloux de sa gloire, 
Nous conviant sur le rempart, 
Exalte en un chant de victoire 
La Pucelle et son étendard ; 

II 

Que Reims en un joyeux cantique 
Célèbre le jour fortuné 
Où Jeanne dans la basilique 
Salua son Roi couronné ; 



III 

Que Vaucouleurs dise sa joie 
D'avoir fourni le destrier ; 
Que sur l'Anglais, Patay la voie 
Qui s'élance à franc étrier ; 

IV 

Si ma part peut sembler moins belle. 
Je n'en ai pourtant nul ennui : 
J'ai le berceau de la Pucelle 
Et la maison de Domremy. 

L'évêque de Saint-Dié. 



AU PAYS DE JEANNE D'ARC 

(1914-1919) 



LfC mouvement de dévotion chez les catholiques et d'admiration de 
la part des autres, qui s'est produit à l'égard de Jeanne d'Arc lors de sa 
béatification, ne s'est pas ralenti et semble, au contraire, prendre tous les 
jours une nouvelle intensité. 




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Le nom, les œuvres, la mission de la Pucelle n'ont cessé d'occuper 
la pensée et de solliciter la plume des esprits les plus éminents. Pour se 
rendre compte de ce prodigieux mouvement, il suffit de consulter la 
bibliographie publiée par M. Lanery d'Arc, dont un second volume, 
impatiemment attendu, nous mettra sous les yeux l'intéressant catalogue 
de tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jour pour la glorification de notre 
incomparable héroïne. 

Historiens, poètes, romanciers, dramaturges, orateurs sacrés ou pro- 
fanes, tous ont trouvé les accents les plus vibrants pour célébrer la 
mémoire de Celle qu'on a si justement appelée la Sainte de la Patrie. 
Dans ce concert universel, tous les peuples ont élevé la voix. 

De l'Angleterre elle-même sont venus à Jeanne d'Arc les plus sincères 
témoignages d'admiration, et ce ne fut pas sans émotion qu'on vît récem- 
ment les parlementaires anglais venir déposer aux pieds de la statue 
de la place des Pyramides la couronne de fleurs qui symbolisait les 
hommages de la nation anglaise. 

Si quelques notes discordantes se sont fait entendre, il est juste de 
faire observer qu'elles sont venues d'Allemagne. C'est tout à la gloire 
de Jeanne d'Arc. 

M.ais parmi tant de chaleureux enthousiasmes, quelle a été l'attitude 
du pays même de la Pucelle ? 

A Domremy donc, qui garde son berceau sur les pentes du Bois- 
Chenu, où s'élève en son honneur une basilique nationale, le mouvement 
qui attire les foules est-il toujours le même ? 

Depuis la béatification, les pèlerinages se succèdent sans interruption 
pendant la belle saison, c'est-à-dire de mai à octobre. Dans les années 
qui ont précédé la guerre, on comptait, bon an mal an, les pèlerins par 
cinquante mille. 

C'étaient les enfants de nos patronages, les jeunes filles de nos congré- 
gations, les pèlerinages paroissiaux, les habitants des villages environnants, 
les touristes venus des points les plus opposés de la France. De là, 
dans la chère petite église de Domremy, les messes du matin avec des 
communions nombreuses et ferventes, et, le soir, les vêpres solennelles à 
la basilique, avec la procession du Saint-Sacrement sur la vaste esplanade. 

Depuis la guerre, si l'affluence des civils a diminué forcément, le 
nombre des visiteurs militaires a considérablement augmenté. On a déjà 




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compté environ cent mille soldats accomplissant ce patriotique pèlerinage, 
M, le curé de Domremy, quoique absorbé par les multiples soucis d'une 
ambulance qu'il abrite dans sa maison, et dont il est l'infatigable gestion- 
naire, trouve le temps et le moyen de faire à tous les visiteurs le plus 
aimable accueil et d'organiser les cérémonies les plus touchantes en 
l'honneur de la Bienheureuse. 

Au Bois-Chenu, le spectacle est extrêmement curieux. Le service de 
santé militaire y a installé un dépôt de cinq cents éclopés. La maison 
des Chapelains et le monastère des Carmélites *i' en ont logé un certain 
nombre. Les autres sont dans les baraquements, fort bien organisés, 
construits par le génie. Ce va-et-vient des soldats, les uns qui arrivent, 
les autres qui partent, donne à l'esplanade une animation à laquelle 
elle n'était pas habituée. 

Wos chers éclopés ne restent pas oisifs. Comme les voies de commu- 
nications n'avaient pas été prévues pour un ravitaillement aussi consi- 
dérable, il a fallu élargir et solidifier les voies d'accès. Ce fut un assez 
gros travail, rapidement mené à bien, grâce à l'entrain de nos soldats. 
A travers tout le monde, le directeur de la basilique circule, félicitant, 
encourageant, distribuant de-ci de-là quelques cigarettes toujours bien 
accueillies, et revenant à son bureau pour enregistrer les adhésions à la 
confrérie, ou répondre à un courrier de plus en plus chargé. 

JLes lettres, en effet, ne sont pas moins nombreuses que les visiteurs, 
car c'est également à une centaine de mille qu'on peut évaluer, depuis la 
guerre, le nombre des inscrits, soldats vivants qui se mettent ou que l'on 
met sous la protection de Jeanne d'Arc, soldats morts pour lesquels on 
réclame le bénéfice de la messe quotidienne célébrée à la basilique. 

Ajoutons que, sur mon invitation adressée à tous les soldats de mon 
diocèse, j'ai recueilli moi-même des milliers de signatures, par lesquelles 
nos admirables combattants (ceux du moins, hélas ! qui nous reviendront) 
s'engagent à se grouper autour de moi le jour où nous chanterons au pays 
de Jeanne d'Arc le Te Deum de la victoire. 

Ce serait même déjà fait si nous n'avions dû attendre que la démobi- 
lisation soit complète pour permettre à tous nos chers soldats vosgiens 
de se rendre au Bois-Chenu. Mais voilà d'une part que l'hiver nous con- 
damne à un retard facile à comprendre, et que d'autre part la crise des 

(1) Les Carmélites, dès le début de la Éueirc, ont évacué leur monastère et se sont établies dans l'Isère. 



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JEANNE VIERGE SIMPLE 



L/ ecu de Jeanne d'Arc représente une colombe volant à tire-d'aile 
sur un champ d'azur, et portant au bec une banderoUe sur laquelle il est 
écrit : « De par le roi du Ciel. » C'est un symbole qui exprime la physio- 
nomie morale de la Pucelle, simple comme la colombe de son blason. Ce 
trait caractéristique a frappé l'Eglise, qui ouvre l'office consacré aux 
louanges de la Bienheureuse par ces mots : « Voici Jeanne, la vierge 
simple. » 

La simplicité est l'opposé de la duplicité, dit saint Thomas. La 
duplicité est ainsi nommée parce qu'elle dédouble l'homme, divisant en 
lui ce qui doit rester uni, rompant l'harmonie entre sa pensée et sa 
parole, entre son intention et son acte, entre ce qui est au dedans de 
lui et ce qui paraît au dehors ; c'est elle qui met sur la perversité 
un masque d'honnêteté destiné à égarer notre jugement. Elle est un 
mensonge. 

La simplicité, au contraire, toujours d'après le Docteur angélique, 
est une forme de la vérité. Elle montre l'homme vertueux tel qu'il 
est. Non pas qu'elle étale au grand jour toutes ses richesses intérieures 
— la modestie jette toujours sur la beauté de l'âme un voile de discré- 
tion — mais tout ce qu'elle en laisse voir est marqué au coin de la 
sincérité. 

« V oici Jeanne, la vierge simple » : Celle qui n'a rien à cacher de ce 
qu'elle est parce que son intention est droite et son cœur pur ; celle qui 
n'a pas à se composer un visage, à voiler sa pensée sous les artifices du 
langage ; celle qui est vraie en tout, ne connaissant ni les attitudes 



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embarrassées, ni les savantes équivoques, ni les habiletés humaines. 
Toutes les phases de sa vie se déroulent dans la clarté : elle s'y meut 
avec aisance et naturel. 

A Domremy, elle ne se distingue pas des autres enfants, sinon 
par une plus grande piété. Elle aide sa mère aux soins du ménage, 
manie la quenouille avec dextérité ou garde les troupeaux de son père 
comme les autres pastourelles. Quand l'occasion s'en présente, elle 
partage les joies de ses compagnes, et elle n'est pas la moins gaie. 

Le R. P. Monsabré disait d'elle, il y a plus de quarante ans : « Plus 
riche de bon sens que d'imagination, douée d'un esprit sain dans un 
corps robuste et bien portant, bonne, simple, franche, honnête, pure, 
courageuse au travail, joyeuse aux plaisirs innocents, soumise à ses 
parents, douce à ses compagnes, compatissante aux pauvres, à qui elle 
cédait sa place au foyer, et jusqu'à sa modeste couche, pieuse, assidue à 
la prière, amie de l'église, où elle goûtait une douceur extrême, dévote 
à Notre-Dame, aimée de tout le monde, n'ayant point sa pareille au 
village, elle allait à Dieu en toute simplicité et droiture, sans recher- 
cher les faveurs du Ciel. Cependant, pendant trois années de sa vie 
des champs, elle en fut comblée. » 

Un jour d'été, saint Michel lui apparaît dans le petit jardin de son 
père. Cet événement, gros de conséquences, va-t-il bouleverser cette 
enfant, compliquer sa vie, en troubler la limpidité ? Elle en éprouve 
sans doute quelque émotion, de l'effroi même, mais si vite dissipé ! 
Elle garde surtout de cette visite inattendue un sentiment de vif plaisir 
qui lui en fait ardemment désirer le retour. C'est que les cœurs purs, 
à qui l'Évangile promet qu'ils verront Dieu, sont en étroite affinité avec 
les Esprits célestes qui le contemplent face à face. Aussi, les appari- 
tions se multipliant, l'enfant n'en est pas autrement surprise ; elle s'y 
habitue ; son naturel s'épanouit sous le charme des délicieuses ren- 
contres. Quelles gracieuses révérences la petite paysanne fait à ses 
mystérieux visiteurs ! Quels affectueux merci elle leur adresse ! Puis, 
quand la ravissante vision s'est évanouie, elle rentre dans la vie 
normale. On ne remarque en elle rien de singulier ; on constate seulement 
qu'elle progresse dans les vertus de son état. Elle était bonne, elle 
devient meilleure, plus active, plus laborieuse, plus serviable. Elle met 
sa perfection à faire avec diligence et bonne humeur les actions les 
plus communes, de même qu'elle accomplira bientôt avec aisance les 
plus nobles et les plus héroïques. Elle reste la vierge simple. 




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La facilité avec laquelle elle s'adapte aux situations les plus diverses 
est remarquable. Elle marchera toujours dans le chemin que Dieu lui 
trace avec un courage tranquille, sans se laisser déconcerter par les 
obstacles qui surgissent devant elle. Elle sait qu'ils tomberont sous ses 
pas, car elle se sent dans la vérité; elle est forte des certitudes qui 
s'attachent à la parole venue du Ciel. 

Rebutée à Vaucouleurs, elle reprend paisiblement la quenouille, en 
attendant que le sire de Baudricourt se décide à lui donner un sauf- 
conduit, « toujours simple, dit la chronique, bonne fille et douce, 
filant avec la femme du charron qui l'héberge et se partageant entre 
ces travaux familiers et la prière. » 

A Chinon, en présence du roi et de sa Cour, elle ne montre aucun 
embarras. Elle s'avance revêtue de cette simplicité qui est la plus haute 
des distinctions. Habituée à la société de ceux qui se tiennent devant le 
trône de Dieu, pourquoi se troublerait-elle devant les grands de la 
terre ? 

Elle n'est pas plus empruntée en face des doctes théologiens de 
Poitiers, L'élève de sainte Catherine, la martyre philosophe, se dégage, 
avec une victorieuse ingénuité et non sans esprit, de leur savante dialec- 
tique, ce qui leur fait dire : Elle a bien répondu ; on ne trouve en elle 
que « bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse. » 

Saint Jean Chrysostome a dit de la simplicité qu'elle est le chemin 
qui mène à la sagesse. C'est la ligne droite, la voie des colombes qui 
volent à leur but sans détour, tandis que les vautours décrivent d'insi- 
dieux circuits pour surprendre leur proie. 

Par cette voie, Jeanne est allée à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers. 
Elle ira par la même route à Orléans et à Reims, Mais que deviendra 
sa simplicité sur le chemin de la gloire ? 

Elle ne connaissait ni A, ni B, ne savait pas monter à cheval. Et, 
maintenant, elle commande une armée, elle chevauche avec grâce sur les 
chemins poudreux, toute blanche sous sa brillante armure. Quand l'heure 
presse, elle s'élance rapide et court si vite que le « sabot de son cheval 
fait jaillir des étincelles. » A ces qualités extérieures, elle joint celles 
qui distinguent les grands capitaines : la sûreté du coup d'œil, la 
décision, le courage, l'ascendant, l'habileté à rassembler les troupes, à 
ordonner les batailles ou à disposer l'artillerie. D'après le duc d'Alençon, 
on l'admirait surtout dans l'emploi de cette arme nouvelle. 



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Evidemment, la science prodigieuse dont témoignent ses succès 
militaires lui est venue de ses saintes éducatrices : « Dieu a pourvu à ce 
qui te manque, lui avait dit saint Michel ; je conduirai vers toi deux 
saintes, deux vierges et martyres, Catherine et Marguerite. Notre- 
Seigneur les a chargées de te guider ; tu n'auras qu'à suivre leurs 
conseils. » Elle les a suivis docilement, simplement, n'entreprenant rien 
d'important que sur leur avis et se recueillant dans le doute pour 
écouter leurs voix. « Ses Voix, » comme elle disait. 

Jeanne est la faiblesse dont Dieu se sert ; mais avec quelle souplesse 
l'instrument s'ajuste à la motion divine ! Comme Dieu l'a bien en main ! 
Comme la force d'en-haut se superpose harmonieusement à l'activité 
humaine, sans lui rien ôter de son naturel ! Ici encore, Jeanne reste 
ce qu'elle est. « En toutes choses, dit le duc d'Alençon qui l'avait vue à 
l'œuvre, hors du fait de la guerre, elle était simple et comme une jeune 
fille. » 

Oui ! simple et comme une jeune fille ! avec la fraîcheur d'une 
âme qui laisse transparaître la plus délicate pureté au milieu dès camps, 
la plus exquise sensibilité parmi les horreurs de la guerre, l'humilité la 
plus vraie dans l'exaltation de la gloire. 

A vivre auprès d'elle, les hommes d'armes n'ont éprouvé d'autres 
sentiments que l'admiration et le respect : ils « étaient comme enflammés 
de l'amour divin qui était en son âme et devenaient chastes et purs 
par la contagion de sa sainteté. » Et l'angélique pucelle pouvait s'en- 
dormir dans sa cuirasse de fer avec la même sécurité que la moniale 
dans son cloître. Tel était le prestige de sa chasteté que ses ennemis 
eux-mêmes, qui ont accumulé toutes les accusations pour la déshonorer, 
n'ont pu en articuler aucune contre sa vertu. Elle est la vierge simple et 
blanche comme la colombe de son écu. 

Sa sensibilité ne s'est pas émoussée au spectacle des cruautés de 
la guerre. Elle ne voit jamais sans une émotion violente couler le beau 
sang de France. Atteinte elle-même d'une flèche, elle ne peut retenir ses 
larmes quand elle aperçoit le sang vermeil qui jaillit de sa blessure. 
Ses larmes pudiques sont sa seule réponse aux grossières invectives des 
ennemis, comme plus tard elles seront sa suprême protestation contre 
l'horreur du feu infligée à son corps « net et entier, qui ne fut jamais 
corrompu. » 

V raie et sincère, elle ne se refuse pas à elle-même la pitié qu'elle 
accorde aux autres, sans excepter ses ennemis. Rien ne met plus en 




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relief la simplicité et la droiture de son cœur que cette sensibilité de 
jeune fille restée intacte. En elle, la grâce a tout embelli sans rien 
détruire. 

JLa gloire elle-même, la gloire militaire, de toutes la plus enivrante, 
la laisse humble et modeste. Sans doute, l'héroïne n'en est pas accablée ; 
elle porte ce noble fardeau avec la fierté qui convient aux champions 
des saintes et grandes causes. N'est-elle pas « fille de France » ? Ne 
marche-t-elle pas à la tête de la nation choisie par laquelle s'accom- 
plissent les gestes de Dieu ? Elle s'avance donc sans confusion à 
travers les foules qui l'acclament, mais aussi sans orgueil ni vanité. 
Elle est la « vierge simple, » c'est-à-dire vraie, tandis que l'orgueil est 
le plus grossier comme la vanité est le plus ridicule des mensonges. 
Notre héroïne est guerrière comme elle a été bergère, avec simplicité, 
vérité et naturel. 

Aussi, le roi une fois sacré, l'entendons-nous qui soupire après son 
village et la vie champêtre : « Que je voudrais qu'il plût à Dieu, 
mon créateur, que je m'en retournasse maintenant, quittant les armes, et 
que je revinsse servir mon père et ma mère à garder leurs troupeaux, 
avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien aises de me revoir. » Avec 
quelle simplicité la colombe reviendrait à son nid ! 

Jusqu'ici, elle a volé dans l'azur, « de par le roi du Ciel ». Non qu'elle 
n'ait été combattue ouvertement ou sournoisement. Elle avait dû lutter 
contre le scepticisme, la légèreté, l'apathie, l'ambition, la jalousie et la 
ruse ; sa marche s'en était trouvée plus d'une fois gênée. Cependant, 
toutes les difficultés avaient fini par s'aplanir devant la simplicité de sa 
confiance ; dès qu'elle avait recouvré la liberté de ses ailes, la colombe 
reprenait dans l'azur la ligne droite qui lui ouvrait le chemin de la victoire. 

Après le sacre de Reims, les oppositions deviennent plus violentes 
et les complots plus perfides. La Pucelle est comme la colombe pour- 
suivie, qui voltige effarouchée ; elle ne connaît plus les hauts vols de 
la victoire : Incessamment guettée par d'habiles oiseleurs, elle tombe 
dans leurs filets. 

C est le douloureux calvaire qui commence avec la prison et ses 
fers, le procès et ses interrogatoires captieux, les longues nuits semées 
d'embûches, la perversité des gardiens, la partialité et la cruauté des 
juges. Enfin, c'est le bûcher, c'est la mort, c'est aussi la délivrance. 




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La souffrance, épreuve suprême de la vertu, met à nu le fond des 
âmes. Celle de Jeanne sort du creuset claire et transparente comme 
le cristal, simple et lumineuse comme la vérité. 

Chaque jour de douleur l'épure et l'embellit jusqu'à ce que, libérée 
par le feu de ses entraves de chair, elle monte à tire- d'aile vers les 
hauteurs. De par le Roi du Ciel, Portes Eternelles, ouvrez-vous. Voici 
Jeanne, la vierge simple ! 

Luçon, le 1" octobre 1919. 



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MISSION DIVINE DE JEANNE D'ARC 

ET SON ACTION SURNATURELLE DANS LA GUERRE ACTUELLE 



Dans ce siècle où le naturalisme s'efforce de régner en maître, n'est-il 
pas consolant de voir la France entière s'éprendre d'une jeune fille de 
dix-huit ans, dont la vie ne fut qu'un tissu d'actions surnaturelles ? 

La vie et la mission de la Bienheureuse Pucelle se déroulent comme 
une incomparable épopée, où le merveilleux déborde et rayonne tour à 
tour, dans l'ordre moral, dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre physique, 
pour lui donner l'authentique de Dieu lui-même. 

Pour sauver la France, Jeanne ranima le patriotisme, l'union et la foi. 
Pour bouter dehors les barbares du XX" siècle, elle a renouvelé ce prodige. 

Le patriotisme, force et gloire de nos aïeux, s'est montré vivace, 
ardent, malgré nos craintes fondées de le voir refroidi chez un grand 
nombre. Nous n'avons pas oublié le lugubre tocsin annonçant tout à 
coup à la France la mobilisation générale de ses soldats, que nous 
avons vus partir dans un élan, un enthousiasme admirables. Écrasés par 
le nombre à Charleroi, ils se replient en bon ordre, se ressaisissent 
soudain sur les bords de la Marne et, contre toute prévision, refoulent 
vers la frontière nos ennemis déconcertés. 

Ensuite, dans les Flandres, dans la Meuse, dans la Somme, la chaleur 
du patriotisme n'a fait qu'augmenter sur tous les fronts. 

De ce mouvement patriotique, de cette passion de vaincre est née 
l'union de tous les cœurs et de toutes les volontés. Dès le premier appel 





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aux armes, tous les regards se sont tournés vers la frontière ; toutes les 
passions, toutes les divisions se sont éteintes, et des hommes jusque là 
séparés par des intérêts et des opinions opposés sont partis, la main 
dans la main, à l'assaut de l'ennemi commun. Le parlementaire et 
l'homme des champs, le patron et l'ouvrier, le riche et le pauvre, le 
prêtre et l'instituteur, serrant leurs rangs, se sont prêté, à l'heure du 
danger surtout, un secours fraternel. 

iVLais nos soldats n'ont pas compté uniquement sur la valeur de nos 
grands chefs, sur l'abondance de nos munitions, sur la puissance de nos 
armements, sur la fidélité et le nombre de nos alliés : ils se sont appuyés 
aussi sur le secours du Ciel. C'est pourquoi ils priaient le Dieu des armées, 
ils assistaient au Saint-Sacrifice, ils se nourrissaient du « pain des forts », ils 
s'inclinaient sous la main bénissante et purifiante du prêtre. 

Le réveil de ces nobles sentiments de patriotisme, de concorde et 
de foi, à qui le devons-nous ? Eh ! sans doute, pour une large part, à la 
grande Lorraine, à la fière guerrière, à la Bienheureuse Jeanne d'Arc. 

Grâce à elle, nous avons soutenu sans défaillance cette guerre qu'un 
grand général a appelée la guerre miraculeuse, et nous avons remporté 
la victoire finale. 



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Mende, le 1" novembre 1918. 






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JE SUIS NÉE POUR CELA..." 



Quelle splendide figure que celle de Jeanne ! La Vierge de Domremy ! 
La Pucelle d'Orléans ! L'Héroïne de la noble France !... 

Elle est toute auréolée de simplicité et de grandeur ! 
Elle est ravissante de tendresse et d'héroïsme ! 
Elle est éblouissante de candeur et de sainteté ! 
Elle est sublime de foi, d'espérance et de charité ! 

« Lia faiblesse a vaincu la force ! » s'écriait saint Paul à la vue du 
puissant et barbare paganisme fuyant devant la parole des apôtres, 
hommes faibles et dépourvus de tout ce qui fait grand et redoutable 
aux yeux du monde. 

Cette faiblesse, toutefois, dont parle saint Paul, n'était pas dans sa 
pensée synonyme d'incapacité absolue, de manque d'aptitude et de qua- 
lités naturelles. Loin de là... 

JJe son coup d'oeil sûr et rapide, il avait constaté, en même temps 
que la disproportion frappante qui existait entre les forces des ouvriers 
apostoliques et le travail à fournir, la disparition de cette dispropor- 
tion sous l'action de la toute-puissance divine, et, cette constatation 
faite, il pouvait dire en toute vérité : « La faiblesse a vaincu la force. » 
Infirma mundi elegit Deus ut donfundat fortia. 

« L«a faiblesse a vaincu la force ! » 

J-«a faible Jeanne, elle aussi, a vaincu la force ! 



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Quoi de plus faible, en effet, pour conduire des armées, élaboi-er 

'des plans de bataille, prendre d'assaut des forteresses et des villes, 

faire couronner un roi et lui rendre son royaume avec sa couronne, 

qu'une jeune fille des champs, habituée à prier Dieu sur ses doigts et 

à garder les brebis de ses parents et de ses voisines ? 

Et cependant, c'est ce qu'a fait Jeanne avec sa faiblesse, de cette 
faiblesse dont parle saint Paul ; car l'héroïne de tant de gestes extra- 
ordinaires était richement douée. Et c'est dans l'accomplissement de 
sa mission exceptionnelle qu'elle a mis en relief, avec l'aide de Dieu, 
l'étendue de sa fine intelligence, la ténacité pleine de douceur de sa 
volonté et les merveilleux à-propos de son bon sens ! 

Quelle splendide figure que celle de Jeanne ! 

« Un ange, a dit l'éminent cardinal Perraud, peut-être le même qui 
avait été envoyé à Gédéon, sous le chêne d'Ephra, le prince des milices 
célestes, celui dont le nom exprime la force suréminente de Dieu, 
saint Michel, va trouver près d'une vieille forêt lorraine une paysanne 
à peine adolescente. Il lui parle et il la persuade ; elle croit et elle obéit. 
Jeanne, envoyée de Dieu, ou, pour employer le langage encore plus 
expressif des contemporains, Jeanne, Message de Dieu, entre en scène. 
Pendant deux ans, tout sera rempli du bruit de son nom. D'abord discutée 
et contredite, elle deviendra bientôt la personnification sublime de la 
France combattant pour s'affranchir du joug de l'étranger. Des épreuves 
égales à ses triomphes marqueront au cachet d'une prédestination extra- 
ordinaire sa courte et glorieuse existence. Mais à travers les vicissitudes 
des fortunes les plus contraires, acclamée par les foules ou délaissée, 
entourée de l'admiration universelle ou indignement méconnue, Jeanne 
se montrera toujours fidèle à cette grâce du divin message qui fait l'unité 
de sa vie et la seule explication plausible des prodiges dont elle a été 
l'instrument. » 

iVlais c'est dans sa foi des plus sublimes qu'elle resplendit de toute 
sa beauté surnaturelle. Pour elle, le succès de son entreprise ne fait 
aucun doute. Elle en a la certitude. « Je suis née pour cela, » dit-elle. 
Paroles d'une profondeur émouvante, dont elle se sert pour prouver sa 
mission sans se douter que le Sauveur du monde avait employé les 
mêmes termes pour affirmer devant Pilate la raison d'être de sa venue 
en ce monde : « Ego in hoc natus sum. » 



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« Je suis née pour cela, » et cela, c'est la délivrance d'Orléans et le 
sacre du roi à Reims. « Je suis venue, répond-elle à ses interrogateurs, 
de par Dieu, et j'ai de par le Roi des Cieux deux mandats à exécuter : 
faire lever le siège d'Orléans et mener le dauphin à Reims pour qu'il 
y soit sacré et couronné. » C'est dit, et elle le fera. Rien ne pourra 
l'arrêter. N'a-t-elle pas d'ailleurs la puissance de cette foi dont parlait 
Notre-Seigneur, capable de soulever les montagnes ? 

Elle est sûre de sa mission. Cette assurance, elle la tient de saints 
et de saintes du Ciel dont elle a entendu les voix. 

A l'âge de treize ans, elle entend, en effet, des voix célestes, c'est- 
à-dire qu'elle entre en conversation avec de bienheureux habitants du 
Paradis — et c'est ce qu'elle appelle ses « voix. » 

Elle ne peut douter ni de l'existence de ceux qui lui parlent, ni de 
la véracité de leurs paroles. 

Doute-t-elle de l'existence de ses parents, de ses amis avec qui elle 
conversait tous les jours ? 

Ses « voix » lui disent d'aller souvent à l'église, de prier et de 
communier. 

Elle va à l'église, prie et communie. 

Ses « voix » lui parlent de la grande pitié qui règne au beau pays 
de France. Aussitôt, son cœur si bon et si compatissant s'apitoie sur 
la grande pitié qui règne en France. 

Ses « voix » lui disent d'aller faire cesser cette grande pitié. 

Elle écoute et, après réflexion, elle expose candidement son embarras 
à exécuter pareille chose, car elle ne sait pas monter à cheval et n'a 
jamais quitté son hameau !... 

Ses « voix » lui disent d'aller quand même, et elle va, accomplit sim- 
plement sa mission, et, cette mission accomplie, elle veut retourner à 
ses brebis. De fait, que pourrait-elle bien, à ses yeux, faire autre chose 
puisqu'elle n'était née que pour cela et que « cela » était accompli ? 

« Je suis née pour cela. » 

Quels sublimes enseignements se dégagent de ces paroles qui résu- 
ment toute la vie de Jeanne ! 

Ecoutons-les, Méditons-les. 



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3- 





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L'heure est propice ! C'est l'heure des sanglantes hécatombes ! 

C'est l'heure des angoisses ! C'est l'heure de la plus grande pitié 
qui ait jamais déchiré le cœur de la noble France ! 

« Je suis née pour cela. » 

Pouvons-nous, sans réclamations de la part de la conscience, redire 
les paroles de Jeanne ? 

Avons-nous, avant la guerre, vécu tous en vrais chrétiens et en 
vrais Français ? 

Vivons-nous, pendant cette terrible guerre, en vrais chrétiens, en vrais 
Français, réparant ainsi le passé et préparant la plus noble France ? 

La Basse-Terre, le 30 mai 1917. 



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2/-- 






ORAISON DE LA FÊTE DE JEANNE D^ARC 



« O Dieu qui avez merveilleusement suscité la Bienheureuse Jeanne 
pour la défense de la Foi et de la Patrie... » 

Jeanne d'Arc apparaît, au seuil des temps modernes, comme une 
double incarnation, en une même personne, du surnaturel et de l'idée 
de Patrie. Sur ses traits viennent se fondre, en une incomparable figure, 
la sainteté religieuse et l'héroïsme militaire. 

oa sainteté a été solennellement reconnue par l'Église, qui, par la 
bouche de Pie X, l'a proclamée Bienheureuse, en attendant que bientôt 
elle soit inscrite au catalogue des saints. 

oon patriotisme éclate à tous les regards en traits incomparables. 

Jj abord, elle a pour la France un respect religieux ; elle la vénère 
comme une chose sacrée, une terre sainte, un fief principal du Christ 
sur la terre. 

L amour qu'elle a pour la France est proportionné à la haute estime 
où elle la place, et cet amour lui fait accomplir des prodiges et la porte 
jusqu'au martyre. 

Jille a pitié d'elle ; elle souffre de ses malheurs plus que de ses 
épreuves personnelles, quand des messagers apportent de sombres 
nouvelles à Domremy. 

iVlalgré sa douleur, elle ne désespère pas de son pays ; au contraire, 
ses Voix lui soufflent un invincible espoir qu'elle s'en va semer à travers 
les campagnes dévastées, à la Cour du Dauphin, à Chinon, et dans l'armée 

M) Mgr de Gibergues, évéque de Valence, est décédé en décembre 1919. 




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qu'elle réorganise et entraîne. Un de ses premiers mots en abordant 
Charles VII exprime sa foi en la Patrie : « Donnez-moi des soldats et la 
Patrie sera bientôt sauvée. » C'est la première fois qu'on trouve dans un 
document historique le mot de Patrie appliqué à la France, Mais Jeanne 
fait mieux que d'inventer le mot : elle en précise le sens et, par ses actes, 
elle fait comprendre à ses contemporains quels éléments essentiels 
constituent la Patrie : homogénéité et indépendance du territoire en ses 
frontières naturelles et union de tous les Français, Bourguignons aussi 
bien qu'Armagnacs, sous le seul souverain légitime. Elle chasse l'étranger 
et elle unit les Français entre eux. 

Pour accomplir de si hauts faits, elle se donne jusqu'à l'héroïsme. La 
jalousie et la trahison en font une victime, puis une martyre. Quelle 
preuve plus éloquente de son amour pour la Patrie ? Captive, elle 
souffre, non d'être privée de la gloire et des témoignages d'affection 
populaire dont on l'entourait jusque-là, non de mourir jeune dans les 
flammes du bûcher, mais de ne pouvoir « plus servir le noble royaume 
de France. » Elle se trompait : son immolation devait servir sa Patrie 
mieux que ses plus éclatantes victoires, 

La sainte n'est pas moins admirable que la grande patriote. Mais 
comment séparer sa sainteté de son patriotisme ? Il n'y a pas en elle 
deux personnalités distinctes ; nulle cloison étanche entre ses vertus et 
ses actes publics. La religion chez elle est en fonction de sa mission 
sociale. Aussi l'Église, en mettant Jeanne sur ses autels, a-t-elle proposé 
solennellement à l'imitation des peuples ses vertus plus opportunes que 
jamais. 

Son héro'isme sur les champs de bataille demeure le type le plus 
achevé et le plus pur de la bravoure chevaleresque française. 

Ce n'est pas elle qui aurait donné l'ordre de massacrer des innocents ! 
Avant la bataille, elle sommait les ennemis de se rendre, pour épargner 
leur vie. Elle voulait surtout ménager le sang français, « qu'elle ne vit 
jamais couler sans que ses cheveux se dressent sur sa tête. » 

Inexprimable mélange de droiture et de loyauté, de tendresse d'âme 
et de bonté, d'intrépide courage et d'insurmontable vaillance, elle entraî- 
nait les soldats aux assauts victorieux. 

JVLais c'était en Dieu surtout qu'elle plaçait toute sa confiance. A 
Blois, devant marcher à la délivrance d'Orléans, elle n'enrôlait sous sa 
bannière que les officiers et les soldats qui avaient rempli leurs devoirs 



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religieux. Elle écartait les autres, comme pouvant porter malheur à 
l'armée. « Dieu, s ecriait-elle, a coutume de punir les péchés des hommes 
par la perte des batailles. » Elle voulait la pureté des mœurs et chassait 
des camps les femmes de mauvaise vie ; et, un jour, on la vit briser son 
épée sur le dos de l'une d'elles. 

Avant le combat, elle rassemblait les fidèles dans les églises, et elle 
les y ramenait après la victoire. « Les gens d'armes batailleront, disait- 
elle, mais c'est Dieu qui baillera la victoire ! » 

Telle fut Jeanne : une sainte, une héroïne, une martyre de Jésus- 
Christ et de la France, la double cause qui explique toute la vie. 

Passionnée pour son Dieu et pour son pays, elle fut providen- 
tiellement envoyée à la France afin de la délivrer dans le présent de la 
servitude politique, et, par là, de la préserver pour l'avenir de l'hérésie 
protestante qui devait s'abattre sur l'Angleterre et n'aurait sans doute 
pas épargné la France, dominée par sa rivale. 

Dès lors, qui ne voit pas qu'au début du XX° siècle, le culte de 
Jeanne d'Arc est d'une actualité saisissante ? 

Délivrée du péril de l'invasion étrangère, la plus redoutable que 
l'histoire ait enregistrée, mais en péril encore de divisions sociales et 
d'athéisme politique, les pires des fléaux pour une nation, la France a 
besoin d'apprendre de son immortelle libératrice, et l'amour de la patrie 
porté jusqu'au sacrifice de la vie, et l'amour de Dieu poussé jusqu'à la 
défense publique de ses droits suprêmes et à la proclamation de son 
autorité souveraine. 

Lors de la glorieuse victoire de la Marne, le mot de passe n'était-il 
pas « Jeanne d'Arc ?» Et notre sainte héroïne n'a-t-elle pas soufflé, en ce 
jour mémorable, dans le cœur de tous nos soldats, l'ardeur de son 
patriotisme et la flamme de son intrépide confiance ? N'a-t-elle pas 
contribué à conduire nos armées aux victoires décisives ? 

Combien la France était divisée quand Jeanne d'Arc apparut ! 
Combien elle l'était aussi lorsque la guerre éclata ! Mais l'union s'est 
faite devant l'imminence du danger. Devant le flot débordant des 
barbares, il n'y a plus eu que des Français. 

Ne nous divisons plus : Nous serions à nous-mêmes nos pires 
ennemis. « Tout royaume divisé contre lui-même, dit l'Évangile, périra. » 



3- 





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Que Jeanne d'Arc, la grande Française, nous apprenne à nous aimer 
comme des frères ! 

Que Jeanne ramène à la religion de ses pères cette illustre nation 
qui est née d'un acte de foi catholique sur un champ de bataille et qui 
vient d'être conduite à la victoire par de grands généraux catholiques. 

Qu'elle fasse comprendre à tous que Dieu doit être à la base de 
toute société, de tout État, de toute législation, de toute convention inter- 
nationale, qui, sans lui, n'est plus que « chiffon de papier ! » Et que 
le monde civilisé se dresse tout entier, dans un acte solennel de foi, 
pour opposer à la religion barbare de la force, qui a causé tant de 
ravages en France et dans le monde, la religion du seul vrai Dieu et de 
Celui qu'il nous a envoyé : Jésus-Christ ! 

Dans les plis de l'étendard de notre sainte guerrière, déployé à 
nouveau sur nous et nos vaillantes armées, cherchons tous le secret du 
relèvement national, que pourra seule produire l'union de tous les 
Français dans la reconnaissance et le règne de « Dieu premier servi ! » 





Valence, le 8 septembre 1919. 



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LA PIETÉ DE JEANNE D*ARC 

La France est vraiment une nation à part. Elle est la servante 
du Christ, et elle a pour mission de protéger et de propager la foi 
chrétienne. C'est là toute son histoire, toute sa vocation, toute sa raison 
d'être. Dès les jours de sa naissance, elle se mit au service de la 
vraie religion. « Il m'ennuie, disait Clovis, de voir des hérétiques pos- 
séder les plus belles provinces des Gaules. En avant, avec l'aide de 
Dieu ! » Bientôt, les musulmans franchissent les Pyrénées et menacent 
de submerger le monde sous le torrent du sensualisme et de la force 
brutale ; mais les champs de Poitiers voient leur irrémédiable défaite 
et redisent à jamais la gloire de notre Charles-Martel. 

Plus tard, la France organise les croisades. Elle semble seule à 
marcher contre l'Orient, et, malgré la participation des autres peuples, 
à la délivrance des lieux saints ; les croisés n'eurent qu'un nom : on les 
appela les Francs. 

Et maintenant, nous voici au XIV" et au XV siècles. L'interminable 
guerre de Cent Ans désole notre Patrie, et la France va mourir. Elle 
va perdre sa nationalité. Non, Dieu a besoin de la France pour le 
service de la civilisation chrétienne, et, au sein de la plus noire misère, 
il suscite pour nous sauver une humble fille des champs, la Bienheu- 
reuse Jeanne d'Arc. Jeanne d'Arc est vraiment une créature à part. 
Il n'y a pas dans l'histoire de l'humanité deux Jeanne d'Arc, Sans 
modèle dans les âges qui l'ont précédée, elle est restée sans copie dans 
les âges qui l'ont suivie. C'est une jeune villageoise des frontières de 
la Lorraine, du hameau de Domremy. Elle n'a que dix-sept ans. Soudain 
elle échange sa houlette contre une épée et elle conduit les Français 






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étonnés à la bataille et à la victoire. Il lui faut des mois pour triompher 
de l'incrédulité du lieutenant du roi, Baudricourt, du roi lui-même, de 
la Cour, des docteurs, des guerriers, et pour se faire accepter comme 
chef de guerre et libératrice du territoire. Trois jours lui suffisent pour 
faire lever le siège d'Orléans, qui durait depuis sept mois. Dans l'espace 
de huit jours, elle force Jargeau, Meung et Beaugency, et elle inflige 
à l'armée anglaise, réputée invincible, la désastreuse défaite de Patay. 
Puis elle prend le gentil dauphin comme par la main, et, à travers 
quatre-vingts lieues d'un pays ennemi, hérissé de forteresses et de 
garnisons anglo-bourguignonnes, sans coup férir, elle le conduit à Reims 
prendre son sacre et sa couronne. 

Elle peut mourir. Et, en effet, sa vie qui a commencé par une 
idylle, qui s'est épanouie en épopée, s'achève comme une tragédie dans 
les flammes d'un bûcher. Mais cette vie, si merveilleuse en elle-même, 
est encore plus merveilleuse dans son lendemain. Pour Jeanne d'Arc, 
le bûcher de Rouen n'est pas une fin, mais un commencement. Du 
brasier où elle succombe, elle se relève dans les joies du Paradis, elle 
s'empare des hommages de la postérité ; elle rayonne sur sa Patrie 
ressuscitée. Elle avait dit que les Anglais seraient tous chassés de France, 
excepté ceux qui y laisseraient leurs os, et qu'avant sept ans, ils auraient 
perdu une ville plus importante qu'Orléans, et, six ans seulement après 
sa mort, en 1437, Charles VII entre dans la bonne ville de Paris ; 
il n'y a plus qu'une patrie, la France du XV' siècle a retrouvé enfin 
l'intrégrité de son territoire et l'union de tous ses enfants. Là, d'ailleurs, 
ne s'arrête pas l'influence posthume de notre héroïne. Bientôt, le pro- 
testantisme va se lever sur l'Europe et enlever à l'Église de puissantes 
nations. Que fût-il advenu si, à ce moment, la France eût été la 
vassale de l'Angleterre ? Elle eût été entraînée dans la Réforme, et 
l'Église perdait en Europe son dernier refuge et son suprême espoir. 
L'histoire ne la redira pas, cette défection de la France qui eût ébranlé 
le monde. Sauvés par Jeanne d'Arc au XV siècle, nous avons sauvé 
l'Église au siècle suivant, en imposant à Henri IV l'obligation d'être 
catholique pour mériter l'honneur d'être roi... de sorte que, libératrice 
de la Patrie, Jeanne d'Arc mérita en même temps la reconnaissance de 
la religion. 

M-ais il ne suffit pas de contempler et d'admirer Jeanne d'Arc. Il 
faut tâcher de la comprendre. Elle a pratiqué, dans un degré héroïque, 
les vertus humaines de force, de tempérance, de justice, de prudence, 




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et les vertus chrétiennes d'humilité et de pureté. Comment s'expliquent 
de telles vertus dans une créature si jeune, si faible, si exposée aux 
tentations du dedans et aux sollicitations du dehors? Elle a produit 
instantanément des faits de guerre, des plans de bataille, des coups 
d epée, qui ont émerveillé les plus grands capitaines, qui ont stupéfié 
les Anglais, qui ont délivré la Patrie. Comment s'expliquent de tels 
exploits accomplis par une pauvre enfant de dix-sept ans et suivis de résul- 
tats si immédiats, si grandioses, si retentissants ? Ne nous contentons 
pas de voir l'éclat de son visage et de son glaive. Allons jusqu'à son 
âme pour en discerner le dernier secret, le plus profond ressort, la 
force intime et cachée. 

C est elle-même qui va se révéler tout entière dans la belle parole 
tombée de ses lèvres. Répondant à un des docteurs de Poitiers qui lui 
objectait que le seul plaisir de Dieu suffisait à mettre les Anglais en 
déroute et que l'intervention des armées était inutile, elle a dit : « Les 
hommes d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. » 

Saint Paul avait dit : « Gratia Dei mecum, Dieu avec moi et moi 
avec Dieu. » Les deux formules se valent, expriment la même idée : 
la nécessité de l'effort humain complété par le secours divin, la néces- 
sité de la prière et de l'action. Certes, Jeanne d'Arc a agi : « Vive labeur ! » 
c'était sa devise. Qu'on se représente l'immensité du labeur accompli par 
elle en moins d'un an et demi, la prodigieuse accumulation de faits 
compris entre son départ de Vaucouleurs, le 14 février 1429, et le 
début de sa captivité, le 24 mai 1430. Elle a agi, elle a travaillé, elle 
a bataillé, elle a peiné. Mais, dans sa pensée, l'important, l'essentiel 
n'était pas là. L'important, l'essentiel, ça été la prière, la piété, la 
confiance en Dieu, l'amour de Notre-Seigneur, le culte de l'Eucharistie. 
Elle a été vaillante comme un chevalier, pure comme un ange et 
surtout pieuse comme une sainte. 

La requête que présenta sa mère pour obtenir la revision du 
procès de Rouen commence par ces mots : « Jeanne était ma fille. 
Je l'ai élevée dans la crainte de Dieu. Elle fréquentait l'église, se 
confessait et communiait tous les mois. » Et ce qu'elle a fait à Dom- 
remy, elle n'a cessé de le faire jusqu'à son dernier souffle. Pieuse elle 
a été dans les vallées, pieuse elle est restée dans les batailles, dans 
les châteaux, dans les prisons, dans sa vie si mouvementée, si active 
et si tragique. Enfant et guerrière, sa pieuse pratique de dévotion 
était l'assistance à la messe ; la communion l'attirait et la visite au 



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Saint- Sacrement aussi. A Orléans, le matin de l'assaut des Tourelles, 
elle « reçoit en moult grande dévotion le précieux corps de Jésus- 
Christ. » Un chanoine de l'église de Saint- Aignan, Pierre Compaing, la 
voit « au moment de l' Élévation, pleurer à chaudes larmes. » Et le 
jour de sa mort, quand elle va de la prison au bûcher, elle fait sa 
dernière communion avec une telle émotion, avec de tels sentiments 
de piété, que Frère Martin Ladvenu, son confesseur, se déclare inca- 
pable de retracer un aussi touchant spectacle. 

V oulons-nous donc comprendre Jeanne d'Arc ? C'est ici qu'il faut 
venir, dans la maison de Dieu, devant les autels, au pied du Taber- 
nacle. Qu'on loue son génie militaire, son sens politique, son activité 
inlassable, ses admirables vertus, nous le voulons bien. Mais tous ces 
effets ont une cause, tous ces ruisseaux jaillissent d'une source, tous 
ces rayons émanent d'un foyer, toutes ces lumières et ces énergies 
surnaturelles sont les fruits de la foi de Jeanne, de sa ferveur inef- 
fable, de son angélique piété surtout envers la Sainte-Eucharistie. 



Versailles, le 8 mai 1918. 








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JEANNE D'ARC 

SES GASCONS, SES BASQUES, SES BÉARNAIS 



Le diocèse de Bayonne est formé de trois pays : le pays basque, 
le Béarn, une bonne lisière de la Gascogne, 

On pourrait croire que ces régions, si éloignées du théâtre de la guerre 
au temps de Jeanne d'Arc, ont dû se désintéresser du drame national. 

En vérité, ces régions ont pris une part capitale, décisive, à la lutte 
pour l'existence de la Patrie. 

Alors que dans l'Est, dans le centre, dans le Nord, on discute, on se 
divise, on se combat ; alors que dans l'Ouest on diffame, on emprisonne, 
on brûle Jeanne d'Arc, du Midi surgit, accourt toute une armée dont 
Jeanne devient le capitaine incontesté, adoré. 

On l'a écrit : pendant de longs siècles, la vocation spéciale des Méri- 
dionaux de France fut de guerroyer. A l'origine de notre histoire, à 
travers les âges, sur le sol français, aux croisades, en Italie, un peu 
partout, on les retrouve infatigables batailleurs, préférant à tout le 
métier des armes, 

L historien Florimond de Raymond écrivait vers la fin du XV siècle : 
* Comme il se voit de certaines contrées qui produisent d'aucuns fruits 
en abondance, il semble que la Gascogne porte un nombre infini de 
grands et valeureux capitaines, comme un fruit qui lui est propre et 
naturel... Elle est un magasin de soldats, la pépinière des armées, la 
fleur et le champ de la plus belliqueuse noblesse de la terre et l'essaim 



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de tant de braves guerriers qui peuvent contester l'honneur de la vaillance 
avec les plus fameux capitaines grecs et romains qui furent oncques. » 

Le pape Paul III Farnèse tenait ce propos rapporté par Brantôme : 
« Ces Français gascons paraissent de vrais instruments envoyés de Dieu 
pour faire la guerre. » , 

« Donnez-moi une armée de Gascons, s'écriait Napoléon, et je traver- 
serai cent lieues de flammes. » 

Les Basques, race aventureuse et hardie, multiplient, depuis des 
siècles, leurs prouesses sur mer. Les premiers, ils pèchent la baleine, 
la morue. Les notes d'un capitaine basque aident Christophe Colomb à 
découvrir l'Amérique. Eux-mêmes, en 1504, découvrent Terre-Neuve. 
Le Basque se plait au danger et le brave avec volupté, sur terre comme 
sur mer. C'est d'eux que l'on a pu écrire : Bellicosus cantaber non 
pluribus impar. 

Un Béarnais, le général Latrille, devenu plus tard le comte de 
Lorencez, à la tête de son régiment composé de Béarnais, venait d'enlever 
avec un entrain endiablé un retranchement formidable. Napoléon, émer- 
veillé, lui dit : « Je ne suis pas étonné si Henri IV a conquis la couronne à 
l'aide des Béarnais. Avec eux, je voudrais faire la conquête du monde. » 

On ne sera donc pas surpris de voir accourir Gascons, Basques et 
Béarnais au premier appel de guerre : « Qui me aymera si me suive, » 
avait dit Jeanne à toute la France. Ce fut le mot de ralliement pour 
les Méridionaux. 

Sous les murs d'Orléans, ils composent les deux tiers de l'armée 
nationale. Leurs chefs s'appellent le sire d'Albret, La Hire, le sire de 
Coarraze, Poton de Xaintrailles, Jean d'Aulon, Thibault d'Armagnac et 
cent autres dont l'histoire cite les noms avec admiration. 

Commandés par le comte de Foix, vicomte de Béarn, trois mille 
Béarnais poussent une pointe hardie jusqu'à Jargeau, en 1425. 

La Hire, qui est né dans les environs de Dax, pas loin de la patrie 
de saint Vincent de Paul, recrute des troupes, composées de Gascons et 
de Basques, restées fameuses par leurs exploits légendaires. La Hire, le 
capitaine que Jeanne chérit, par elle et pour elle accomplira des prodiges 
de valeur ; comme à Orléans, le 8 mai, lorsqu'il poursuit larrière-garde 
anglaise, et s'empare de plusieurs canons, après avoir, avec les siens, 
soutenu un instant tout l'effort de l'ennemi. 



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3- 




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Et puis, le Basque, le Basque héroïque et têtu qui arrache des mains 
de Jeanne l'étendard, touche de la hampe le rempart d'Orléans, et ne 
s'en dessaisit, malgré les avis et les réclamations de Jeanne, que lorsqu'il 
a donné le signal de la victoire. 

Aussi, au sacre de Reims, à côté de Jeanne et de son étendard, se 
place La Hire. Le sire d'Albret porte l'épée de connétable par ordre du roi. 

Quand vinrent les jours d'abandon et de trahison, une troupe de 
braves s'immortalisa par sa vaillance et sa fidélité. 

La Hire, avec ses Basques et ses Gascons, tenta plusieurs fois de 
surprendre Rouen afin de délivrer la Pucelle ; ses efforts restèrent 
infructueux. Mais ils sont tout à l'honneur du hardi capitaine et de 
ses braves. 

S étonnera-t-on si, dans nos régions du Sud-Ouest, le culte de Jeanne 
est en honneur ? Jeanne n'eut pas de soldats plus dévoués, plus vaillants, 
plus fidèles que les Basques, les Béarnais, les Gascons. 

Les petits -fils n'ont pas dégénéré. De race guerrière. Gascons, 
Basques, Béarnais ont renouvelé pendant la grande guerre les prouesses 
de leurs pères sur les champs de bataille, de l'Yser à Verdun. Le premier 
corps d'armée mis à l'honneur est le XVIII", de Bordeaux, dans lequel 
servent nos compatriotes. Un régiment dans lequel combattaient Basques, 
Béarnais et Gascons a été décoré par le maréchal Joffre. 

On sait que la reprise du plateau de Craonne par les troupes françaises 
est un des plus beaux faits d'armes de la dernière guerre. Les Allemands 
s'étaient solidement établis sur ce plateau. Ils y avaient accumulé de 
formidables moyens de défense. De là ils bravaient et défiaient les 
Français, Jamais, disaient-ils, on ne pourrait les déloger. 

Un jour l'assaut fut donné par la 36'"" division, que commandait le 
général Hirschauer. Cette division comprenait les régiments de Bayonne. 
Pau et Mont -de -Marsan, recrutés presque exclusivement parmi les 
Basques, les Béarnais et les Gascons. 

L assaut fut sanglant. Le général, voyant ses soldats grimper et 
poursuivre leur course furieuse sous un feu d'enfer, ému jusqu'aux 
larmes, s'écriait : « Bravo ! Bravo ! mes petits écureuils ! » 

Ils tombèrent par centaines. Mais les Allemands étaient délogés et 
pour toujours refoulés. Le plateau de Craonne était reconquis. 





^ 



Dans ces vaillants, Jeanne reconnaît et salue les frères des La Hire, 
des d'Albret, des Coarraze, de leurs compagnons. 

Lorsqu'allait s'accomplir la prophétie de la Pucelle, que bientôt les 
Anglais seraient chassés de toute la France, un miracle s'accomplit à 
Bayonne, que Dunois et le vicomte de Béarn racontèrent au roi, et 
que les historiens de l'époque nous ont transmis : « Au moment où 
l'armée prenait possession du château de Bayonne, le 21 août, dans le 
ciel très clair, apparut sur la ville, du côté de l'Espagne, une nue où 
paraissait une grande croix blanche, et là s'est arrêtée, sans remuer, 
ni bouger, l'espace d'une heure ; elle était en forme d'un crucifix, la 
couronne sur la tête, laquelle couronne se tourna ensuite en une fleur 
de lys. Elle a été vue par tous les gens de l'armée où étaient de mille 
à douze cents hommes de guerre espagnols. >^ '" 

Les Anglais étaient boutés dehors. La France était libre. Le miracle 
qui annonçait sa délivrance eut lieu à Bayonne. 

Bayonne, le 30 mai 1918. 



(1) Bcaucourt. — V. 5, 2. Cité par le R. P. AyroUes. 








JEANNE D'ARC A VERDUN 



Comment ne pas unir ces deux noms ! Qui dira leurs liens mys- 
térieux ! . . . 

Jeanne d'Arc est la grande héroïne française, celle qui incarne 
toutes les vertus de notre race, toutes les gloires de notre histoire 
nationale, et dont le patriotisme, inspiré du Ciel, a fait une sainte, 
que la voix du Vicaire de Jésus-Christ, au lendemain de la victoire, 
vient de placer sur l'autel de l'Eglise universelle. 

L'amour de la France et l'amour de Dieu ont été les deux flam- 
beaux de sa vie, allumés au même foyer et jetant les mêmes flammes. 

Du reste, ces deux amours, qui n'en font qu'un, se retrouvent 
toujours unis dans le cœur des bons Français. Par contre, qui n'aime 
pas le Christ aime-t-il vraiment la France ? Qui serait l'adversaire du 
Christ ne serait-il pas le pire ennemi de la France ? Nous en avons 
eu la preuve, hélas ! convaincante et terrible, à certaines heures de 
notre histoire. La plus sombre et la plus lugubre de toutes ne nous 
avait-elle pas donné une caricature odieuse et grimaçante de notre 
« vieille et douce France » avec le rictus sardonique de Voltaire et 
les faces sinistres et sanguinaires de Robespierre, de Danton et de 
Marat ! 

Au contraire, l'angélique Pucelle en est l'image la plus fidèle. 
Noble sans fierté, douce sans faiblesse, aimable sans mièvrerie, chaste 
et modeste sans raideur, chevaleresque sans orgueil, ardente et vive 
sans excès, elle est la personnification la plus authentique et la plus 
adéquate de la nation d'oîi elle est sortie. 






5- 




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Jeanne revit aujourd'hui pour sauver une fois de plus la Patrie 
menacée. Partout sa radieuse figure se dresse, bénie, acclamée, honorée. 
C'est une perpétuelle apothéose qui inspire tous les arts et provoque 
tous les enthousiasmes. 

Elle vit, la gracieuse et puissante héroïne, mais ailleurs que dans 
le marbre et le bronze. Elle vit, devenue légion, dans ces admirables 
religieuses, femmes et jeunes filles de France, qui, partout et toujours, 
se donnent, s'immolent, essuient les larmes, pansent les plaies des cœurs 
et des corps meurtris, et font fleurir la vertu où règne le vice, la paix 
au sein de la discorde, la joie au milieu des pleurs. Ne sont-elles pas 
autant de Jeanne d'Arc qui, à leur manière, sauvent ou du moins 
servent la France? C'est Jeanne d'Arc aussi qui suscite des héros, 
comme autrefois, dans les rangs de la jeunesse française, les soutient 
et les enflamme sur les champs de bataille. 

N'est-ce pas Jeanne d'Arc qui, en des journées particulièrement 
critiques, a sauvé Verdun ? 

V erdun, que le kronprinz appelait « le cœur de la France » et que le 
kaiser lui-même qualifiait : « la première forteresse de notre principal 
ennemi ; » Verdun aux quinze bastions redoutables et « cuirassés » qui 
semblaient défier la puissance et l'ambition des barbares ; Verdun qui, 
pendant huit mois, a résisté aux assauts les plus formidables ; Verdun 
qui concentrait l'âme de la Frahce, tous ses espoirs, toutes ses énergies 
dans ses murs démantelés et sous les ruines amoncelées par la rage 
impuissante des hordes maîtrisées et décimées ; Verdun où cette âme 
française a montré toute sa force, toute sa grandeur, toute sa bonté 
dans le génie des chefs, dans l'incomparable héroïsme de ses soldats ; 
Verdun enfin, nom illustre entre tous, honoré par toutes les nations 
alliées, qui lui ont composé un diadème avec leurs propres gloires ; 
Verdun que nos grandes cités inscrivent en lettres d'or sur leurs 
murailles, comme le symbole des chemins sanglants et glorieux et des 
grandes victoires ! . . . Eh bien ! Verdun connut le danger. L'histoire 
dira-t-elle qu'il faillit succomber ? Dans tous les cas, l'ennemi eut 
l'audace, commit la folie d'attaquer Verdun, et il eut un instant, 
mais un instant seulement, l'espérance, l'illusion de le prendre. Ah ! 
quelles journées tragiques, quelles heures angoissées nous y avons 
vécues ! Nos lignes de défense rejetées, sinon brisées ; un ouragan de 
fer et de feu vomi par des milliers de bouches monstrueuses, s'abat- 
tant nuit et jour, avec un fracas épouvantable, sur toute la région, et 



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3- 



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qui devait tout broyer, tout anéantir ; des vagues, des flots, des torrents 
humains, déferlant de tous les côtés à la fois, irrésistibles, inépuisables ; 
telle était la bataille titanesque engagée, et qu'eut à soutenir pendant 
cinq jours une faible armée française, on pourrait dire une poignée 
de braves. Encore un bond en avant, et la citadelle était prise. Ce 
bond ne fut point fait. Pourquoi ? Mystère. Qui arrêta l'élan de l'ennemi ? 
Qui opposa une digue à ses vagues se succédant sans arrêt ? On dit 
que, certain soir, elles n'avaient en face ni canons, ni soldats ; la route 
était libre, la porte ouverte ; elles n'avaient qu'à marcher. Bientôt, 
il ne fut plus temps : la minute avait passé. 

JJemain, l'histoire dira les noms glorieux des chefs, des armées, 
des légions qui firent des prodiges de valeur ; mais il faut porter 
son regard plus haut et plus loin. 

On a raconté qu'au début de la guerre, à une autre heure critique 
où Verdun fut enveloppé, mais non attaqué, des soldats allemands 
avaient aperçu dans les airs Jeanne d'Arc protégeant la cité ; plus 
tard, d'autres auraient vu « une grande dame qui les empêchait d'a- 
vancer. » Ces visions ne sont probablement que des légendes ; mais 
pour nous, chrétiens et Français, qui croyons au monde surnaturel et 
à l'intervention mystérieuse et très efficace de Dieu, de ses anges et 
de ses saints, nous avons la ferme conviction que Jeanne d'Arc était 
là, veillant sur la Lorraine et sur la ville qui en est à la fois l'un des 
joyaux et des plus solides appuis. Verdun protège soiï berceau. Dom- 
remy et Vaucouleurs sont assis en amont sur les bords de la Meuse , 
dont il est tributaire. L'ennemi, franchissant le fleuve, n'aurait pas 
manqué d'en remonter le cours sur l'autre rive, et d'aller, suivant son 
instinct de barbare, semer la dévastation à travers les collines et les 
vallées que la sainte héroïne illustra. 

Combien de défenseurs de Verdun eurent dans leur esprit et dans 
leur cœur la réconfortante vision de la Pucelle ! Son nom erra sur leurs 
lèvres ; sa douce image enflamma leur ardeur et dirigea leurs coups ; 
elle se pencha sur leurs corps meurtris et murmura à l'oreille des 
héros expirants les espérances suprêmes et la parole du sacrifice sublime 
et rédempteur : « Vive la France ! » 

Aussi, glorifions Jeanne d'Arc. Faisons-lui fête ; dressons-lui des 
autels ; racontons sa vie ; redisons ses mots de victoire ; allons en 
pèlerins aux lieux qu'elle sanctifia ou qui furent le théâtre de ses hauts 



) 





■^ 



faits, et... de sa mort : Domremy, Vaucouleurs, Orléans, Reims, Paris, 
puis Compiègne, Rouen, marquent les étapes de cette glorieuse épopée. 

Le diocèse de Verdun s'appelle aussi le diocèse de Vaucouleurs. 
Ce double titre sera-t-il un jour inscrit sur le blason de 1 evêque par 
l'autorité de l'Église ? 

Dans tous les cas, si Domremy est le berceau de la vie et de 
l'enfance de Jeanne d'Arc, Vaucouleurs est le berceau de sa céleste 
et patriotique mission. C'est là qu'elle la fit reconnaître officiellement, 
qu'elle revêtit l'armure, monta sur son coursier et fut acclamée par le 
peuple. C'est là, dans la chapelle castrale, aux pieds de Notre-Dame 
des Voûtes, qu'elle pria et reçut la divine investiture. Faire revivre 
ces souvenirs, reconstituer dans sa forme primitive ce sanctuaire véné- 
rable, telle est l'œuvre qui s'imposera demain à la piété et au patrio- 
tisme de tous les Français. Ce sera comme un des ex-voto les plus 
précieux offerts à Jeanne la Libératrice, après l'effroyable cataclysme, 
après la victoire définitive, et dans la paix glorieuse, par la France 
reconnaissante. 



7 



Bar-le-Duc, le 14 octobre 1916. 




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VANNES 






JEANNE D'ARC, GAGE D'ESPÉRANCES 



Des esprits autorisés ont cru constater que, dans nos épreuves 
actuelles, nous ne prions pas assez la Bienheureuse Jeanne d'Arc. Peut- 
être est-il vrai, en effet, que nous ne semblons pas assez compter sur le 
secours que la Providence nous a donné dans cette alliée céleste ; nous 
ne sommes pas assez pénétrés de cette idée qu'exprime l'Église dans 
l'oraison de sa fête : « Vous l'avez suscitée, ô mon Dieu, pour la défense 
de la Foi et de la Patrie, » 

Nous invoquons bien la sainte libératrice de la France ; mais sommes- 
nous assez convaincus que le salut nous viendra par elle ? 

Ce n'est pas en vain que Dieu permit la béatification de Jeanne, 
il y a neuf ans. En contemplant alors l'unanimité d'un peuple qui se 
levait pour acclamer la gloire de la Bienheureuse dans des fêtes d'un 
éclat incomparable, dans des fêtes ininterrompues sur tous les points du 
territoire français, les esprits les plus superficiels eux-mêmes se disaient 
qu'une ère nouvelle se préparait pour la France. C'était l'unité de la 
patrie qui se reformait pour les jours de danger qu'on ne savait pas si 
prochains. 

JJéjà l'on saluait avec enthousiasme une seconde mission confiée à 
Jeanne pour le salut de la France. Que serait cette mission ? se 
demandait-on. 

Dans les temps passés, Dieu avait donné Jeanne pour récompenser 
les gestes de Dieu par les Francs. La France moderne pouvait-elle 
attendre une récompense semblable ? Malgré bien des défaillances, la 




■^ 



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France moderne accomplit encore les gestes de Dieu sur les champs 
de bataille de la charité et de l'apostolat. La France des missions 
catholiques, la France des œuvres, la France toujours généreuse et 
désintéressée, la France qui ne demande jamais à être payée, la France 
a continué de bien mériter de Dieu, et Dieu la paiera. Pourquoi Jeanne 
victorieuse ne serait-elle pas encore sa récompense ? 

J eanne a été une victime expiatoire pour les fautes du passé. Dieu la 
réservait-il pour une semblable mission ? Jeanne ne peut plus être 
victime, puisqu'elle est dans la gloire ; mais elle suscitera d'autres 
victimes en leur inspirant l'amour du sacrifice et de l'immolation. 

Certes, jamais la France n'avait donné un plus beau spectacle 
d'abnégation et de générosité que celui qui nous fut offert, pendant cinq 
ans, par notre vaillante jeunesse française. Il n'est pas téméraire de dire 
que le culte de Jeanne d'Arc ne fut pas étranger à la formation de cet 
esprit de sacrifice. Ce culte a ravivé la flamme de l'idéal au cœur de 
beaucoup. Son nom a servi de drapeau à un grand nombre de nos 
groupements de jeunesse ; il prêchait à tous, avec l'amour de la Patrie, 
la nécessité de se dévouer pour sa cause. Leur sang s'est mêlé à celui de 
Jeanne, et devant Dieu il a obtenu le salut de la France. 

M.ais c'est en revivant la foi de notre pays que Jeanne a préparé 
plus de surnaturel qu'il n'en faut pour alimenter la foi de tout un 
peuple : « Quand je veux me démontrer Dieu, disait un général, je ne 
pense ni aux beautés de la nature et à son ordre, ni aux étoiles et 
au mouvement, je pense à Jeanne d'Arc. » 

Le côté surnaturel de la vie de Jeanne d'Arc, tel qu'il nous a été 
montré depuis quelques années, a fait impression sur tout le monde. 
Ceux mêmes qui nient l'existence du divin se sont inclinés devant ce qui 
reste un mystère pour eux. Le peuple français croit, dans sa généralité, 
à l'envoyée de Dieu. 

Il ne s'y était pas trompé lorsqu'il apprit que, le 3 septembre 1914, le 
général en chef avait donné le nom de Jeanne d'Arc comme mot 
d'ordre ; il attribua à sa protectrice le mouvement imprévu qui détour- 
nait, ce jour-là, l'armée allemande de sa marche sur Paris, et l'amenait 
à la défaite de la Marne. 

En cette circonstance, Jeanne nous montrait la réalité et la force du 
secours qu'elle nous apportait. 




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Oien d'autres faits, que l'histoire enregistrera lorsque le silence et la 
paix permettront de mieux en voir la vérité, bien d'autres faits nous 
prouveront que Jeanne fut avec nous. Dans une multitude de lieux, sa 
statue, restée invulnérable aux coups de l'ennemi, c'était le symbole 
de la force qu'elle nous gardait. 

xLlle ne devait pas combattre elle-même ; elle n'a jamais frappé de 
son épée. Mais elle a fait batailler par ses exemples et par ses conseils. 
Elle nous a appris qu'on attire la victoire par la prière : « Les hommes 
bataillent, mais c'est Dieu qui donne la victoire. » 



} 



Jeanne est venue et elle nous a donné la victoire. 

De nouveau Jeanne d'Arc a sauvé la France, restant fidèle à la 
mission qu'elle n'a pas cessé de remplir depuis cinq siècles, mission 
qui fut toujours de garder la France sauvée par elle une première fois 
au XV siècle. 

Les grands hommes, et les grands saints surtout, ne laissent rien 
d'inachevé. Jeanne nous conservera donc notre victoire. Jusqu'ici, la 
France a vécu de son sang rédempteur ; elle en vivra encore. 

On ne remarque peut-être pas assez que la glorification de Jeanne 
d'Arc, telle que l'Église la fait en ce moment, en l'inscrivant au nombre 
de ses saints, coïncide avec la victoire de la France. Après cinq années 
d'épreuves, la France triomphe, et, après cinq siècles d'attente, la gloire 
de Jeanne d'Arc, trop longtemps voilée, va éclater dans le plus magni- 
fique triomphe que puisse connaître une créature humaine ! 

A l'heure où la France peut espérer reprendre le cours de sa provi- 
dentielle mission dans le monde, Jeanne d'Arc reçoit l'assurance de 
l'immortalité près des hommes ! 

Xant que l'Église durera, c'est-à-dire toujours, les hommes proclame- 
ront Jeanne bienheureuse en rappelant ce qu'elle a été, ce qu'elle a fait : 
toujours, par conséquent, la France en recevra une sorte d'immortalité. 

Tant que Jeanne sera honorée, la France pourra compter sur la 
protection divine qu'elle lui a procurée aux jours d'épreuves. 

T. ant que les Français se souviendront de Jeanne (et son culte 
empêchera de l'oublier), elle restera pour eux un signe et un gage 
d'union qui effacera les divisions et fera cesser les luttes intérieures. 




V»-/ 




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Dans la gloire où elle apparaîtra désormais, elle prêchera avec plus 
de force que jamais les vertus qui font les peuples heureux. 

Nous aimions déjà à saluer en elle les qualités qui font notre carac- 
tère national : l'idéal et la vaillance, la gaieté et le désintéressement ; 
sur les autels où l'Église placera ses statues, elle sera plus que jamais 
l'image de la France, 

Aux qualités traditionnelles de notre pays apparaîtront jointes en 
elles (puisque l'Église en a proclamé l'héroïcité) l'énergie de la foi, 
l'ardeur de la charité et la générosité du sacrifice. C'est tout un 
programme de vie nationale que le Ciel nous prépare par sainte 
Jeanne d'Arc. 

Spes, nostra salve. 



Vannes, le 31 octobre 1919. 



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V 



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LAVAL 





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JEANNE D'ARC ET LE BAS-MAINE 



La vocation prodigieuse de Jeanne d'Arc se déclara à Domremy et 
à Vaucouleurs : les Lorrains sauront célébrer sa constante fidélité aux 
Voix d'en haut, sa miraculeuse familiarité avec l'archange saint Michel 
et avec les saintes. A Chinon, à Poitiers, elle se montra, en présence 
du roi et de la Cour, au tribunal des théologiens et des docteurs, la 
voyante des secrets les plus cachés, l'ambassadrice de Dieu, rayonnante 
de clartés surhumaines : Tours et Poitiers applaudiront à ses lumières. 
Faut-il parler des hommages que lui décernera Orléans, la délivrée ; 
Reims, la cité du sacre ; Rouen, la station du martyre ? Bornons-nous, de 
peur d'une énumération trop longue, à rappeler ces noms illustres. Mais 
par quel endroit, par quel trait, l'épopée de Jeanne a-t-elle touché notre 
Mayenne ? Nos ancêtres ont-ils contribué à ses exploits, ont-ils bénéficié 
de ses faits d'armes et de ses vertus à d'autres titres que tous les Fran- 
çais ? Oui, et il nous est doux de signaler un des plus grands services 
que les Mayennais aient rendus à la Patrie, ainsi que leur précoce adhé- 
sion infiniment précieuse à la mission de l'héroïne. 

iVLême quand Dieu sauve les peuples par des miracles évidents, il 
demande d'ordinaire au moins quelque effort et un commencement de 
coopération de la part de ses fidèles. En Israël, on le voit susciter 
Gédéon, Judith, Esther, pour accomplir la délivrance nationale. Elle 
s'opère, en effet, presque soudainement. Toutefois, autour des libérateurs, 
comme une protestation vivante contre l'abattement de tous les citoyens 
et des guerriers, Dieu plaçait quelques âmes dignes de comprendre et 
de suivre ses élus. Or, n'a-t-il pas de même destiné une place de choix 
auprès de la Pucelle d'Orléans à plusieurs de nos nobles aïeux ? Interrogez 





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l'histoire : ils furent des premiers à reconnaître l'envoyée du Seigneur ; 
ils l'acclamèrent sans crainte de se tromper. 

A l'appel de Charles VII, les dames de la grande maison de Laval, 
Jeanne de Laval, veuve du connétable Du Guesclin, et Anne de Laval, 
avec un empressement exemplaire, au prix d'énormes dépenses, avaient 
levé de nombreuses troupes pour renforcer la petite armée du dauphin. 
Des chevaliers très renommés de notre Mayenne dirigeaient l'expédition. 
Dès leur arrivée près de Jeanne d'Arc, Guy de Laval et André de 
Lohéac, le futur seigneur de Montjean, montrent bien qu'ils lui appar- 
tiennent : ils la saluent comme des soldats saluent leur général, ils l'ho- 
norent comme une sainte. Guy de Laval écrit à sa mère que, parvenus 
à Selles, où se trouve la jeune guerrière, tous les deux sont allés la voir 
à son logis. C'est chose toute divine, dit-il, de la voir et de l'ouïr. 
Ils l'ont considérée montant à cheval, armée tout en blanc, sauf la tête, 
et maîtrisant son belliqueux coursier sans aucun effort, dès qu'elle l'eut 
conduit au pied d'une croix, devant l'église. 

« A ce moment, continue le narrateur, elle se tourne vers la porte 
de l'église toute proche et dit d'assez bonne voix : « Vous, les prêtres 
et gens d'église, faites procession et prières à Dieu. » Puis elle partit, 
ayant commandé à tous de s'élancer sur la route. « Son étendard ployé 
que portait un gracieux page, elle avait la hache petite en la main, et 
un sien frère, venu depuis huit jours, partait aussi avec elle tout armé 
en blanc. » 

Nos ancêtres ont donc servi Jeanne d'Arc et la France de tout leur 
pouvoir ; ils ont eu pleine confiance en la Bienheureuse ; ils l'ont révérée 
et soutenue comme la messagère du salut national. C'est le moment 
d'ajouter qu'elle aussi les a distingués authentiquement parmi les meil- 
leurs auxiliaires. N'a-t-elle pas loué le seigneur de Château-Gontier, ce 
jeune duc d'Alençon, qui était son premier garde d'honneur ? Tant que 
dura la carrière militante de l'héroïne, il eut la gloire de combattre à 
côté d'elle et de veiller sur sa vie toujours exposée. Vingt-cinq ans 
après, il eut la gloire non moins enviable d'être l'un des principaux 
témoins de son innocence toute divine. 

Au procès de réhabilitation, ordonné par le pape Calixte III, en 1455, 
quand il faudra, pour la première fois, venger avec autorité Jeanne d'Arc 
de toutes les calomnies et préparer pour l'avenir les fêtes de sa béati- 
fication solennelle, le duc d'Alençon se retrouva de garde, si l'on peut 
parler de la sorte ; son attestation comptera parmi les documents les plus 



3- 



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décisifs de cette noble cause. C'est que, pour 1 étemelle renommée dont 
la Pucelle est digne, il a apporté l'appui de ses souvenirs, et qu'au sen- 
timent des juges pontificaux comme des représentants les plus qualifiés 
de la France, sa voix est accréditée entre toutes les voix, son témoignage 
est d'une valeur hors de pair, et ce témoignage inaugure les panégyriques 
de la Bienheureuse. 

Il proclame, en effet, qu'elle avait été assurément conduite par le Ciel, 
qu'elle était personne de très haute vertu, s'indignant de tout jurement, 
de toute offense de Dieu ; qu'il l'avait vue se confesser fréquemment, 
communier deux fois la semaine et verser des larmes en abondance 
lorsqu'elle contemplait le corps de Notre-Seigneur ; qu'il a été le témoin 
de beaucoup de prodiges accomplis par elle, et qu'il les atteste sous 
la foi du serment. 

J-«e duc d'Alençon déclare que l'un de ces prodiges fut la levée du 
siège d'Orléans ; car, explique-t-il, d'après un examen attentif de la 
solidité des positions et des bastilles de l'ennemi, elles furent prises par 
miracle plutôt que par la force des armes. 

Depuis la délivrance de la ville jusqu'à l'entrée dans Reims, Jeanne 
d'Arc ordonne les batailles sous la dictée de ses Voix, souvent contre 
l'avis des guerriers expérimentés, et il se trouve que ce sont de vrais 
ordres de victoires ; elle prédit, par inspiration surnaturelle, des inci- 
dents, des succès hors de vraisemblance, qui ont lieu selon ses vues. 

Aussi résulte-t-il, de la déposition de son ami et témoin, qu'elle 
est non seulement une sainte, mais, en maintes circonstances, une pro- 
phétesse et une thaumaturge. 

V/e trait d'histoire, tout à l'honneur de notre pays et de nos an- 
cêtres, montre que l'une des régions de France qui reconnurent le plus 
tôt la mission de Jeanne d'Arc fut notre contrée appelée le Bas-Maine. 

Jin le mettant en relief dans cet hommage de l'épiscopat français 
à la Bienheureuse, je fais des vœux ardents pour que le culte de la . 
libératrice de la France s'étende parmi nos héroïques soldats, ses 
défenseurs d'aujourd'hui, aussi bien que dans toute la nation. 

Aux pages précédentes on nous demande une conclusion en forme 
de louange et de remerciement à la Bienheureuse Jeanne d'Arc pour 
les services les plus récents qu'elle nous a rendus. Nous écrivons, en 
effet, sous l'impression de l'épouvantable guerre subie par la France, 



) 





^ 



de 1914 à 1918, et terminée par son immortelle victoire ; et ne devons- 
nous pas dire que la sainte de la Patrie s'est révélée à notre région 
avec un nouvel éclat ? 

C est le sentiment des soldats de la Mayenne. En très grand 
nombre, ils l'ont invoquée comme présente dans leurs rangs, sur les 
champs de bataille, au fond des tranchées, dans les ambulances et 
les hôpitaux. Les souvenirs de ses exploits, la contemplation de sa 
gloire au Ciel, la confiance en son secours ont inspiré un courage 
héroïque aux fils des guerriers mayennais qui suivirent autrefois son 
étendard. Leur noble conduite pendant toute la guerre et leur piété 
persévérante ont été le signe que la Bienheureuse écoutait leurs prières 
et qu'elle accueillait aussi en leur faveur les offrandes généreuses et 
les vœux empressés que tant de familles de notre contrée multipliaient 
au pied de ses autels. 

Nous aimons à croire que ces faits d'un caractère local, cités seu- 
lement en exemple, peuvent obtenir une modeste place parmi tant 
d'autres événements illustres de ces dernières années pour justifier et 
compléter nos hommages à Jeanne d'Arc. 



1 



Laval, le 3 novembre 1919. 



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JEANNE D'ARC MODÈLE DE PATRIOTISME 



A l'heure où le patriotisme exige de tous les Français les plus 
sublimes efforts, quoi de plus salutaire que de porter nos regards sur 
celle qui personnifie chez nous le patriotisme et sa vertu ? Nous avons 
nommé Jeanne d'Arc, si justement appelée la sainte de la Patrie. 

Nous la voyons quitter les Marches de Lorraine, briser les liens si 
doux qui la retiennent au foyer paternel, parce que des voix du Ciel 
lui ont appris qu'il y a grande pitié au royaume de France. 

jViais qu'on veuille bien y prendre garde. Le patriotisme de Jeanne 
ne se traduit pas en paroles : il se manifeste par des actes. Patriote 
active et entreprenante, patriote désintéressée surtout, telle nous voyons 
la Pucelle à tous les instants de sa carrière. Sa gloire personnelle, elle 
n'en a cure ; ce qu'elle veut, ce qu'elle obtiendra, avec l'aide de Dieu, 
sans doute, mais grâce aussi à sa persévérante énergie, c'est la libé- 
ration du sol français, c'est l'ordre et la paix rétablis en France, c'est 
la prospérité ramenée dans le pays par la reconnaissance du souverain 
légitime et le rétablissement du principe d'autorité, sans lequel les 
nations et les peuples s'en vont à la dérive et roulent jusqu'aux abîmes. 

Aussi bien, à l'heure où paraît Jeanne, le patriotisme subit dans 
notre beau pays de France une crise des plus dangereuses. L'âme 
nationale elle-même semble péricliter. Armagnacs et Bourguignons en 
viennent constamment aux mains ; les luttes fratricides se succèdent 
sans trêve ; chacun, suivant son intérêt personnel ou son caprice, place 
l'autorité où il lui plaît : Celui-ci cherche le roi en Angleterre, celui-là se 
range du côté du dauphin. C'est partout la confusion et l'anarchie. 



3- 



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jM.ais patience. Voici venir la bergère de Domremy. Les hommes de 
guerre du dauphin, un instant humiliés et confus de servir sous ses 
ordres, subissent bientôt l'ascendant de sa vertu. Son patriotisme ardent 
les subjugue en même temps qu'il réveille en eux le sentiment de la 
grandeur nationale. Comme Jeanne, ils n'ont plus qu'une pensée : 
bouter l'ennemi et rendre le peuple à son roi. L'union sacrée s'établit 
entre tous, l'esprit et le cœur sont redevenus français, le pays est sauvé. 

Si, pour tout chrétien, Jeanne d'Arc est un modèle achevé de foi, 
d'espérance et d'amour, pour tout Français elle est encore l'idéal le 
plus pur du patriotisme vainqueur. Au lendemain d'une paix glorieuse, 
supplions -la de continuer à sa Patrie d'autrefois sa bienfaisante pro- 
tection en maintenant entre tous les Français l'union sacrée, la charité 
fraternelle qui garantira les fruits de la victoire. Et, comme symbole de 
cette union féconde, faisons des vœux pour que la France, purifiée par 
le sacrifice et régénérée par la souffrance, adopte enfin d'un cœur 
unanime, pour fête nationale, la fête de la libératrice de la Patrie ! 



Coutances, le 15 octobre 1919. 









JEANNE D'ARC 

PROTECTRICE ET PATRONNE DE LA FRANCE 



Ce n'est pas sans un dessein de miséricorde envers la France que 
Jeanne d'Arc a été, il y a neuf ans, élevée sur les autels. Pie X, 
dans la bulle de béatification, s'exprimait ainsi : « Certainement, elle 
paraît devoir être appliquée directement à Jeanne, cette louange de 
l'Ecriture à Judith : « Chez toutes les nations qui entendront ton nom, le 
Dieu d'Israël sera glorifié à cause de toi. » ( Jud. XIII, 31 )... A une 
époque où l'univers catholique est désolé par tant et de si grands 
malheurs... il nous plaît de célébrer les glorieux exemples de l'héroïque 
vierge, afin qu'ils nous rappellent qu' « agir et souffrir avec courage est 
le propre du chrétien. » 

Nous avons l'espérance, presque certaine, que la vénérable servante 
de Dieu obtiendra à sa Patrie, dont elle a si bien mérité, la vigueur de 
sa foi antique, et à l'Église catholique, dont elle fut toujours l'enfant 
soumise, la consolation de lui voir revenir tant de ses fils égarés. 

On saura plus tard, quand les bouleversements et les émotions de la 
guerre auront cessé, le concours que nos armées auront reçu de la 
Pucelle d'Orléans. Il en est qui chuchotent de mystérieuses inter- 
ventions, lors de la grande affaire inattendue de la Marne. Ce serait 
splendidement beau ; mais il faut que ce soit bien vrai. Il n'est, du reste, 
pas nécessaire de constater que, ce jour-là, le nom de Jeanne d'Arc fut le 
mot d'ordre donné, ni de prétendre avoir vu au-dessus de nos troupes 
« une dame blanche, » l'épée à la main, jetant l'épouvante dans les 
masses allemandes, pour ne pas douter de l'assistance et des suffrages 



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de la sainte catholique et française, ardente entre tous les saints, nos 
protecteurs, familière avec le grand archange Michel, patron du pays 
comme elle, vengeur comme elle des droits de Dieu et de l'éternelle 
justice. 

Quand, à Reims, saluant, sur le parvis inondé de décombres, la 
statue intacte de Jeanne, la France victorieuse rentrera dans ce qui nous 
reste de la cathédrale martyre pour chanter le Te Deum de la résurrec- 
tion nationale, c'est dans l'acclamation triomphante de tout un peuple 
réconcilié que la fête de Jeanne d'Arc sera définitivement consacrée fête 
nationale de la France. 



* 

* * 



Jeanne d'Arc achèvera son œuvre de salut envers la France. Elle a 
aidé à la victoire ! L'année 1920 verra son exaltation définitive par 
la proclamation de sa canonisation. Qu'elle obtienne, au jour de son 
triomphe céleste, l'union des Français dans le culte de la religion qui a 
pétri et fait si généreuse l'âme française, et dans la fraternité vraie, que 
seul peut sceller notre Père qui est aux Cieux ! 

Fréj'us, le 17 novembre 1919. 



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POITIERS 





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JEANNE D'ARC ET POITIERS 



En prononçant, le 8 mai 1844, à Orléans, le panégyrique de 
Jeanne d'Arc, celui qui devait être le cardinal Pie disait : « Souffrez 
donc que, du haut de cette chaire, je sois moins historien que prêtre, 
et qu'en face des autels, je proclame ces grands principes qui seront 
toujours compris en France : c'est que c'est la justice qui élève les 
nations, et que c'est le péché qui les fait descendre dans l'abîme ; 
qu'il est une Providence sur les peuples, et qu'en particulier, il est 
une Providence pour la France, Providence qui ne lui a jamais manqué, 
et qui n'est jamais plus près de se manifester avec éclat que quand 
tout semble perdu et désespéré ; que le plus riche patrimoine de notre 
nation, la première de nos gloires et la première de nos nécessités 
sociales, c'est notre sainte religion catholique, et qu'un Français ne 
peut abdiquer sa foi sans répudier tout le passé, sans sacrifier tout 
l'avenir de son pays. » 

Que dirait aujourd'hui celui qui proclamait ces grands principes ? 
N affirmerait-il pas, avec une nouvelle énergie, qu'ils sont vrais toujours, 
qu'il est encore une Providence pour la France, et que l'action divine 
transparaît sous le voile des événements contemporains comme sous 
l'armure de Jeanne d'Arc. 

C est à Poitiers, dont le grand évêque devait illustrer le siège, que 
la mission de Jeanne d'Arc obtint de l'Église l'autorisation officielle de 
s'exercer. Et, de ce fait, notre ville, que Dieu a voulu mêler à tous 
les grands événements de l'histoire du christianisme en notre pays, 
tient une place de premier rang dans la merveilleuse délivrance de la 
Patrie. 




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Elle était alors la vraie capitale du royaume, siège du Parlement 
et de l'administration du roi. Aussi, quand une jeune fille, venue des 
Marches de Lorraine, se présenta au malheureux Charles VII, disant 
qu'elle venait de la part du roi du Ciel pour reconquérir le royaume, 
le roi la conduisit à Poitiers, pour la faire interroger et examiner par 
les théologiens. Elle descendit à l'hôtel de la Rose. Le président du 
Parlement, Jean Juvénal des Ursins, et son fils, le futur président de la 
commission de réhabilitation, étaient vraisemblablement au nombre des 
examinateurs. 

Jeanne pria dans nos églises ; elle y fut sans doute favorisée de 
grâces extraordinaires ; du moins Dieu ne l'abandonna pas au cours 
du procès. L'enquête fut minutieuse, et c'était nécessaire. Les juges 
devaient à la gravité de la cause d'être sévères et méfiants. Mais ils 
furent justes. La Pucelle les émerveilla par la vivacité et l'à-propos 
de ses réparties ; elle les édifia par son esprit de foi et de docilité. 

iVLalheureusement, nous n'avons pas le texte du procès, mais seulement 
un résumé, ou plutôt la conclusion que Charles VII a dû faire publier. 
Nous avons aussi le texte de deux réponses de Jeanne d'Arc, L'une, 
piquante et maligne, fut adressée au frère Seguin : celui-ci était originaire 
du Limousin ; il en avait gardé l'accent et le dialecte. Un jour, il s'avisa 
, de demander à Jeanne : « Dans, quelle langue vous entretiennent les 
Voix ?» — « Dans une langue meilleure que la vôtre, » lui répartit 
vivement la jeune fille. Le bon frère dut être convaincu, du moins, 
il ne se froissa pas. A l'âge de soixante-dix ans, devenu doyen de la 
Faculté de théologie de Poitiers, il ne craignit pas de faire le voyage 
de Rouen, pour déposer au procès de la réhabilitation. C'est de lui- 
même que l'on tient ce fait. Il fit aussi connaître l'autre réponse de 
Jeanne d'Arc : celle-là .est pleine de profondeur, résume d'un mot tout 
le programme de cette vie merveilleuse et peut servir d'encouragement 
à tous les hommes d'action. Guillaume Aimeri demandait donc : « Si 
Dieu veut, comme vous le dites, délivrer le peuple de France, qu'est-il 
besoin d'hommes d'armes ?» — « Les hommes d'armes batailleront et 
Dieu donnera la victoire ! » 

Rien d'étonnant qu'une paysanne, ainsi armée pour les luttes de la 
procédure, ait emporté la conviction d'hommes de bonne foi. Les juges 
de Poitiers conclurent donc qu'on pouvait aussi l'armer pour le champ 
de bataille et la mettre en mesure de faire ses preuves. Ils déclarèrent. 



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« sans aucune contradiction, » qu'elle était •< vraiment conduite par l'esprit 
de Dieu ••> et qu'on n'avait trouvé en elle que « bien, humilité, virginité, 
dévotion, honnêteté et simplesse. » Sans affirmer le caractère miraculeux 
de sa mission, ils conseillèrent à Charles VII d'user prudemment du 
secours que Dieu lui envoyait par cette jeune fille, où rien de mauvais 
n'avait pu être discerné. 

C est à Poitiers aussi que Jeanne dicta la sommation enjoignant, de 
par le roi des Cieux, aux chefs de l'armée anglaise, de retourner en 
Angleterre. Elle termina par ces mots : « Si vous ne faites raison à 
Dieu et à la Pucelle, on verra, aux horions, à qui est meilleur droit, et 
croyez que les Français accompliront le plus bel exploit qu'oncques 
fut fait en la chrétienneté. » 

Cette énergique déclaration est datée du 22 mars 1429, mardi de la 
semaine sainte. Jeanne était entrée à Poitiers avec le roi le jeudi 
précédent, 17 mars. 

Nous rappelons ces faits avec grande fierté, car ils attachent pour 
toujours notre vieille cité au souvenir de la bonne et vaillante Lorraine. 
C'est un honneur qui impose des devoirs et que nous ne saurions oublier. 
Quelles leçons pour le présent dans ce passé ! « Gentil Dauphin, disait 
Jeanne à Charles VII, j'ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le 
Roy des Cieux par moi que vous serez le lieutenant du Roy des Cieux, 
qui est le Roy de France. » 

Depuis son origine, quel peuple, autant que le peuple français, a vu 
le divin pénétrer son histoire ? Cette attention d'En-Haut, mais elle 
transparaît à chaque page de nos annales, depuis le baptême de Clovis 
jusqu'à nos jours. Pour ne parler que des événements dont notre géné- 
ration a été le témoin, n'avons-nous pas vu se succéder sans interruption 
nos torts à l'égard de Dieu ? Aussi, quel terrible châtiment n'avons-nous 
pas éprouvé en 1870 ! Tout alors s'est tourné contre nous, et jamais 
l'habileté des chefs ou le courage des soldats n'ont pu ressaisir la 
victoire, qui, dès le début, avait déserté nos drapeaux. Dans la guerre 
actuelle, au contraire, nous constatons visiblement que nos orgueilleux 
ennemis ont manqué plusieurs fois de cueillir le résultat que semblaient 
leur promettre leur parfaite préparation militaire et l'impétuosité de 
leurs attaques. C'est donc que la miséricorde de Dieu veut vaincre 
notre infidélité et vient à notre rencontre. Mais craignons de la laisser 



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passer sans en recueillir le fruit. Prions donc avec ardeur et grande 
foi, et appelons à notre aide la sainte qui a déjà sauvé et libéré 
notre pays. *** 



Poitiers, le 31 mai 1918. 






(1) Ces pages ont été écrites quand nous étions encore évêque de Poitiers. Combien 
elles se sont réalisées glorieusement pour nous et pour la France ! Mais aussi, que de 
supplications sont montées vers le Ciel ! Quel esprit de sacrifice et de pénitence anima et 
nos soldats valeureux et les Français de l'arrière ! Elles allaient tom' à tour au Sacré-Cœur 
de Jésus, à la Sainte- Vierge Marie, à l'archange saint Michel, à la Bienheureuse Jeanne 
d'Arc, à tous les saints de France. Nous le répétons donc : il ne faut jamais désespérer 
d'une nation que Dieu a consacrée fille aînée de l'Église, et dont l'histoire se réstuneences 
paroles : « Gesfa Dei per Francos. •» 



Besançon, le 30 octobre 1919. 






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JEANNE D'ARC A REIMS 

sous LES OBUS 



Nous l'avions si bien fêtée en 1896 et en 1909 ! 

JYLieux que toute autre cité de France, plus que Rouen, plus même 
qu'Orléans si fidèle au souvenir, Reims s'y sentait obligé. 

A Orléans, Jeanne avait bataillé: « Vive labeur! » et, régime de 
guerre, rudes combats, assauts héroïques, elle avait tout affronté pour 
culbuter l'obstacle, pour ouvrir la voie, pour frayer les chemins. A 
Rouen, elle avait souffert : Rouen, c'était le calvaire ! Mais, dans la 
vision divine, le point lumineux, n'était-ce pas la Cathédrale de Reims ? 

Les Tourelles, Jargeau, Beaugency, Meung, Patay : noms resplen- 
dissants de victoires qui jalonnent les étapes de cette marche du Sacre ! 

iVLais le but, c'était Reims ! 

Le 17 juillet 1429, elle entrait dans notre basilique comme une 
radieuse apparition de la victoire, comme une angélique incarnation de 
la Patrie, de la religion et de la paix. 

Elle demeura quatre jours à Reims. Son père et sa mère vinrent l'y 
rejoindre ; et trois lettres écrites à ses « très chers et bons amis, gens 
d'église, bourgeois et habitants de la ville de Reims, » et signées de 
sa main, attestent qu'elle conserva, de ce séjour, le meilleur souvenir. 

A. Reims, on n'avait point oublié. On portait, — pourquoi ne pas le 
dire, — comme une souffrance, comme un remords, cet inexplicable 
silence qui s'était fait partout sur le nom de Jeanne d'Arc et que seul 
réveillait, chaque année, l'écho des fêtes d'Orléans. 




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On n'attendait, pour s'y mettre, que l'occasion, et l'on s'y mit avec 
d'autant plus d'ardeur que les cœurs étaient plus impatients. 



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* * 



En 1896, ce fut l'érection, sur la place du Parvis, de la statue de 
P. Dubois, si expressive et si délicate, où s'accuse, en un contraste 
saisissant, à l'ombre du portail majestueux de Notre-Dame, la dispro- 
portion du miracle opéré et de l'instrument choisi. D'aucuns déplorent 
ce voisinage écrasant de la cathédrale : il n'écrase pas ; il souligne 
l'idée : « Et il plût à Dieu ainsi faire par une simple Pucelle ! » 

Toute la France était là, je veux dire le gouvernement, l'armée, le 
peuple, l'Église ! 

Dans la tribune officielle : le président de la République, les pré- 
sidents du Conseil, du Sénat, de la Chambre ; au premier rang, parmi 
les ministres, le cardinal-archevêque de Reims ; puis les diplomates, les 
grands chefs militaires, les dignitaires des grands corps de l'État, toutes 
les têtes illustres, tous ceux qui comptent, qui marquent, qui émergent ! 

Le canon tonne, les bourdons sonnent à pleine volée ; les troupes 
défilent devant la statue, au son des tambours et des cuivres ; la foule 
électrisée acclame, et Jeanne, frêle et gracieuse comme une enfant, sur 
son cheval de bataille, domine toute cette multitude. 

Elle sort de Notre-Dame, l'action de grâces aux lèvres : « Gentil 
Roy, maintenant est accompli le plaisir de Dieu qui voulait que 
vous vinssiez à Reims pour y recevoir votre saint Sacre ! » La 
fatigue des combats se lit encore sur son visage, et on dirait qu'un nuage 
de tristesse — pressentiment douloureux de l'avenir ! — en accentue la 
virginale gravité. 

L épée haute, le regard plus haut encore, l'âme très loin, dans l'infini, 
elle semble faire au Christ hommage de la France reconquise, qu'elle a 
ramenée à Reims, au Baptistère national, là où fut signé le pacte initial, 
afin qu'elle pût renaître où elle avait commencé de vivre. 



* 
* * 



En 1909, ce fut le Triduum de béatification. Les Rémois, accoutumés 
aux splendeurs royales de leur cathédrale, furent étonnés de l'incom- 
parable majesté de ces solennités. 



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On bénit, le premier jour, la précieuse statue polychrome de 
P. d'Epinay, « Jehanne au Sacre » *•'. On l'avait installée dans le chœur, 
à l'endroit même où elle se tenait le 17 juillet 1429. 

Et, dans ce cadre, à cette place, quand apparut tout à coup, à la 
chute du voile, cette figure idéale d'Orante, où transparaît, en dépit du 
casque et de l'armure, une âme de vierge, sœur des âmes mystiques 
du cloître, on aurait cru vraiment qu'elle était là, qu'elle allait lever les 
yeux, interrompre un moment sa prière et parler à ce peuple qui, tendu 
de tout son être vers elle, d'instinct, écoutait. 

Lorsqu'on vit, à la cérémonie de clôture, la procession des reliques 
des saints de France, soixante-dix châsses, reliquaires et monstrances '^', 
à la suite de l'étendard de Jeanne, se frayer laborieusement un passage 
à travers la multitude tassée dans les nefs, encerclant presque la cathé- 
drale, ce fut un spectacle grandiose. 

L évêque d'Orléans, quelques semaines plus tard, après avoir évoqué 
ce souvenir, avec la note chaude et vibrante qui donne tant de relief et 
de coloris à sa pensée, s'écriait : « Non, non, qui a vu ce spectacle, 
qui a ouï ces chants, ne l'oubliera jamais ! » 



) 



En septembre 1914, pendant les jours d'occupation, on a revu des 
troupes campées sur cette même place : l'armée lourde et grise du 
kaiser, tout un appareil militaire, un mouvement incessant de soldats, 
un encombrement de matériel de guerre, des hommes, des chevaux, des 
caissons, des cuisines ambulantes, des fourgons, les pesantes machines 
du train ; et dans ce va-et-vient tumultueux, bruyant, passèrent, hautains, 
affairés, von Klûck, von Biilow, les princes Eitel et "Wilhem, le Kron- 
prinz, ces maîtres de l'heure, qui se croyaient déjà les maîtres du monde. 

Et cela faisait mal de voir notre Jeanne d'Arc esseulée, perdue au 
milieu de ce bivouac allemand, entourée de Prussiens, comme si elle 
était leur prisonnière. 

Sa physionomie douce et grave, qui exprime à la fois la candeur de 
l'âme et une secrète anxiété du cœur, semblait refléter cette humiliation. 

Pour ajouter à la mélancolie de cette vision, la scène se détachait sur 
le grand portail de Notre-Dame de Reims ! Les bourdons se taisaient ; 
mais le canon grondait au loin : le canon de la bataille de la Marne ! 

(1) Cette statue a été offerte à la cathédrale par M. Henri Abelé, de Reims. 

(2) Ces châsses, reliquaires et moastrances dons des diocèses de France, appartiennent au Trésor de la basilique de 
Sainte-Clotilde, à Reims. 



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Lorsque, au lendemain de l'incendie, le 20 septembre 1914, je rentrai 
dans la cathédrale dévastée, souillée, mutilée, avec ses porches béants, 
ses verrières éventrées, ses nefs embuées encore d'une fumée acre et 
puante, dans cette atmosphère lourde, sinistre, de cataclysme et de sacri- 
lège, Jehanne priait toujours. Ni la flamme, ni la mitraille ne l'avaient 
effleurée ! 

Après 44 mois de siège et 857 jours de bombardement effectif, qui 
ont fait de la ville de Reims un effroyable monceau de cendres et de 
ruines, alors que la cathédrale a reçu, à cette date, 159 obus repérés, 
que la place et les maisons voisines en sont criblées — près de 400 
points de chute autour de la statue, dans un rayon de cent mètres — 
l'autre Jeanne d'Arc, celle du parvis, est également intacte. 

Les Rémois, qui n'ont pas lâché pied, qui ont tenu bon jusqu'au 
bout, la couvrent de fleurs. 

Ils lui ont mis en main le drapeau de la France ! et, dans cette 
détresse des choses, adossée au portail calciné, ravagé, blindé de sacs 
de terre, avec son geste suppliant, son regard éperdu qui implore le 
Ciel, elle personnifie la Patrie, toujours debout, vaillante sous l'épreuve, 
qui lutte, qui souffre, qui prie et qui espère ! 



24 mars 1918. 



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LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC 

" FILLE AU GRAND CŒUR " 



C est le Ciel qui, par la voix de l'archange saint Michel, donna 
cette louange à la bergère de Domremy, libératrice de la France : « Va, 
fille au grand cœur ! » 

Jeanne d'Arc, en effet — il faut des expressions cornéliennes pour 
parler d'elle — Jeanne d'Arc eut « toutes les grandeurs qui font une âme 
grande. » 

Le premier trait de la grandeur morale, c'est un certain sens très 
délicat et très vif de l'honneur, c'est l'amour du droit, la « soif de la 
justice. » La Pucelle en a eu le souci, le culte, la passion. Son âme 
« droiturière » ne connut ni hésitation, ni faiblesse, ni repos quand il 
fallut servir ou défendre des droits sacrés. 

Le respect de Dieu, de qui dérivent ces droits et vers qui, 
finalement, doivent remonter nos obéissances, prime tout pour elle. 
« Dieu premier servi ! » c'est sa loi suprême. Aussi, fait-elle flotter au 
vent un étendard qui porte, dans une image symbolique, la décla- 
ration des droits de Dieu, roi du Ciel, roi du monde, roi de France ! 

Les droits du dauphin Charles, elle les soutiendra avec une fidélité 
chevaleresque et elle les fera proclamer solennellement dans le rayonne- 
ment de la basilique de Reims, qui fut jadis à l'honneur et qui, présen- 
tement, est à la peine, dans le deuil de ses ruines. La première fois 
qu'elle l'aborde, à Chinon, elle s'empresse de trancher, si l'on peut parler 



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ainsi, une question de « droit royal » qui trouble la conscience du 
dauphin : « Tu esjvrai héritier de France et fils de roi ! » 

Sa carrière achevée, quand elle entend les juges de Rouen insulter 
Charles VII, toute prisonnière qu'elle est, elle proteste avec indignation : 
« Par ma foi, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine 
de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens. » 
« Réclamer le sang royal, de la part de Dieu, c'est l'office de ce céleste 
justicier. » 

Pareillement, elle est envoyée pour remettre en pays de France les 
choses et les gens « dans l'ordre et l'équité, » se faire rendre les clés « des 
bonnes villes prises et violées » par l'ennemi, le « bouter hors » du sol 
injustement usurpé. Quels cris libérateurs, quels gestes entraînants, quel 
élan irrésistible, quels appels frémissants sortent de son âme impatiente 
de délivrer de la domination étrangère la terre de France ! 

Lra conscience humaine est terre sacrée aussi. De ces droits immor- 
tels, le « grand cœur » de Jeanne a le sentiment très vif. Il ne fait pas 
bon toucher à son âme ! Quand on l'insulte, cette créature de douceur et 
de grâce candide se redresse ; si l'on doute de sa parole, elle fait 
irradier sa fière loyauté ; lorsqu'on la calomnie, elle cingle de ses 
railleries indignées les menteurs qui l'outragent, ou bien elle en appelle 
noblement à Dieu, à l'Église, au pape, « de tous les torts qu'on lui 
fait » ; enfin, lorsqu'on suspecté ou qu'on menace sa vertu, elle est 
terrible aux soudards ou aux geôliers insolents. 

Comme son épée, sa parole a des éclairs. 

Eclairs allumés au foyer d'une âme éprise d'honneur, de droiture et 
de justice. 

L/a vaillance est une autre marque des âmes magnanimes. Le 
* courage de l'esprit » n'est rien sans le « courage du cœur. » Celui-ci ne 
recule devant aucun sacrifice. 

« Au travers des périls, un grand cœur se fait jour » (Racine). 

Jeanne d'Arc, la timide pastourelle, soulevée au-dessus d'elle-même 
par le souffle de Dieu, s'est montrée égale, supérieure même, aux plus 
héroïques champions des causes chères à la France et soutenues par elle 
le long des siècles. 

Libératrice de son peuple, elle a connu et elle a subi toutes les 
épreuves familières à ceux qui ont une œuvre de délivrance à accomplir : 



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opposition familiale, scepticisme des uns, persiflage des autres, fatigues, 
combats, sanglants échecs, victoires plus sanglantes encore : elle a tout 
affronté avec un cœur intrépide. 

Rédemptrice de son pays, qu'elle doit remettre dans la voie de sa 
providentielle vocation, elle pâtit et elle s'immole : c'est le sort de tous 
ceux qui ont le devoir de racheter les âmes, les peuples, le monde. « Il 
n'y a pas de rémission, dit le grand apôtre, sans effusion de sang. » C'est 
pourquoi le sien coule devant Orléans ; elle souffre pour le salut de la 
Patrie, elle meurt afin d'en être la rançon. 

O Jeanne au cœur vaillant et fort, soyez encore la libératrice et la 
rédemptrice de la France ! Unis au sacrifice de ce Jésus que vos lèvres 
mourantes invoquaient si ardemment, votre vie et votre supplice ont de 
quoi racheter tous les siècles de notre histoire. Quel siècle eut, plus que 
le nôtre, besoin de vous ? Mais aussi, en quel siècle, ô Vierge, ô Fleur de 
France, en quel siècle fûtes-vous plus invoquée et plus aimée ? 

Dernier trait. — Un cœur n'est grand que s'il est bon. 

J eanne est douce envers ses compagnes, aimante envers son père et 
sa mère, tendre pour les petits enfants, compatissante à l'égard des 
mères douloureuses, pitoyable aux pauvres, secourable aux soldats 
blessés, même à ses ennemis. Elle ressent toutes les émotions de l'âme 
humaine, elle est triste, elle est joyeuse, elle souffre, elle aime, elle 
pleure ; oui, elle pleure amèrement en quittant son village ou en voyant 
couler le sang français, elle pleure même sur la ville de son martyre et 
sur les bourreaux qui vont la brûler vive. Par là, disait Mgr Dupanloup, 
par là elle appartient à l'humanité. Par là elle appartient aussi au Ciel, 
car c'est du cœur de Dieu que la bonté vient s'épanouir dans les grands 
cœurs. 

Far là, par sa bonté, par son courage, comme par sa passion de la 
justice, elle appartient surtout à la France. 

Jeanne d'Arc vit toujours dans la France! 

Fendant l'horrible guerre qui vient de s'achever dans la victoire, son 
âme palpitait encore au sein de nos armées. 

-La même ardeur pour le triomphe de notre juste cause, la même 
vaillance, la même bonté humaine et chrétienne les animaient et les 
enflammaient. 




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Le souvenir de la Pucelle d'Orléans clamant à ses compagnons 
d'armes : « En avant ! » exaltait leur courage. 

L-a vision de l'héroïque martyre du patriotisme, debout sur le bûcher 
de Rouen, d'oîi son âme va s'élancer dans le Paradis, les remplissait 
d'espérance. Enveloppée dans les plis de sa longue robe blanche, entre 
le ciel bleu de France et les rouges flammes qui montent vers elle, 
Jeanne d'Arc leur apparaissait comme l'image vivante de la France, 
éprouvée un jour, glorieuse le lendemain. 

La pensée de cette protectrice priant pour eux Jésus et Notre-Dame, 
excitait leur générosité et avivait leur enthousiaste confiance. 

Ces espoirs n'ont pas été trompés. 

vjrâce à eux et grâce à l'ange tutélaire qui planait sur leurs bataillons, 
grâce à notre Jeanne d'Arc, la France restera dans l'avenir, comme elle 
le fut dans le passé, la France « au grand cœur. » 

Saint-Flour, le 17 novembre 1918. 






JEANNE D'ARC ET LE BON PLAISIR DIVIN 

Le bon plaisir divin, c'est-à-dire la Wolonté de Dieu, ordonnant 
l'ensemble et le détail de notre vie : voilà notre grande règle morale. 

V oulez-vous faire le bien ? Voulez-vous accomplir votre devoir, tout 
votre devoir ? Faites, en toutes choses, la volonté de Dieu. Ainsi, vous 
serez dans l'ordre et dans la règle. Ainsi, vous serez dans la paix ; 
puisque la paix, selon la belle parole de saint Augustin, c'est la 
tranquillité de l'ordre : « Tranquillitas ordinis. » 

Les saints, d'ailleurs, n'ont fait que suivre l'enseignement de Jésus- 
Christ dans la grande prière : « Que votre volonté soit faite ! » Ils n'ont 
fait qu'imiter l'exemple du Sauveur, voulant en tout acquiescer à la 
volonté divine et en faire sa nourriture : « Oui, mon père, puisque tel 
est votre bon plaisir ! » Si leurs voies ont été multiples et variées, du 
moins n'ont-ils pu se sanctifier et être proposés par l'Eglise en 
exemple, que grâce à la perfection héroïque avec laquelle ils ont pratiqué 
la divine volonté. 

Saint François de Sales nous a exposé lumineusement cette doctrine : 
« Ne regardez nullement à la substance des choses que vous faites, 
écrit-il, mais à l'honneur qu'elles ont, toutes chétives qu'elles soient, 
d'être voulues de Dieu, ordonnées par sa providence et disposées 
par sa sagesse... » 

lit le saint docteur dit encore, élargissant cet enseignement : « O Dieu, 
que votre volonté soit faite non seulement en l'exécution des comman- 
dements, conseils et inspirations qui doivent être pratiqués par nous, 
mais aussi, en la souffrance des afflictions et peines qui doivent être 




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reçues en nous, afin que votre volonté fasse, par nous, pour nous, en 
nous et de nous, tout ce qu'il lui plaira, » 

Or, toute la vie de notre Bienheureuse Jeanne d'Arc, notre douce 
héroïne, est une application de cette doctrine de sainteté. 

Toute petite, Jeanne est élevée dans l'amour de Dieu et dans l'ac- 
complissement de la volonté de son « droiturier » Seigneur. Avec quelle 
ferveur elle redit, dans le Pater, la demande : que votre volonté soit faite ! 

Bientôt, dans le calme d'un beau jour d'été, après les derniers 
tintements de l'Angelus, les voix célestes l'appellent : « Jeannette ! 
Jeannette ! » Elle est heureuse et troublée. Sa seule parole est celle-ci : 
« Seigneur, Seigneur, manifestez-moi votre volonté ! » 

Il y a grande pitié au royaume de France, et saint Michel dit à la 
petite bergère : « Pars, va en France... il le faut ! » 

Elle objecte bien, en pleurant, à l'archange : « Je ne suis qu'une 
pauvre fille ; je ne connais ni A ni B ; je ne sais ni monter à cheval, 
ni faire la guerre. » 

JVlais, elle ajoute, agenouillée et docile : « Je suis prête, indiquez-moi 
les moyens ; quand le moment sera venu, je partirai. » 

Elle part, obéissante. A Vaucouleurs, on lui demande : « Quel est 
ton Seigneur ?» — Elle répond : .« C'est le roi du Ciel. » 

Et son obéissance à Dieu est non seulement joyeuse, mais immédiate : 
« Plutôt aujourd'hui que demain, plutôt demain qu'après. » 

« Ce n'est pas de moi que j'agis, répète-t-elle... Je viens de la part du 
roi du Ciel. » Aussi, avait-elle eu soin de placer sur son écu, juste symbole 
de son programme de vie, la blanche colombe aux ailes déployées et 
portant une banderoUe avec ces mots : « De par le roi du Ciel. » 

Son obéissance au bon plaisir divin va lui permettre de chanter les 
plus belles victoires. 

A Orléans, sa première parole aux ennemis renfermés dans le bastion 
des Tourelles signifie qu'elle est exécutrice de la volonté divine : « Noble 
chevalier, s'écrie-t-elle à Glasdall, rendez-vous au bon plaisir de Dieu, 
et vous aurez la vie sauve ! » 

A l'assaut des Tourelles, elle est visée par les plus habiles d'entre 
les archers anglais. Elle tombe blessée dans le fossé. Héroïne, mais non 
insensible, elle pleure ; et, comme des hommes d'armes proposent de la 




guérir par quelque sortilège, elle réplique aussitôt : « Plutôt mourir que 
de commettre un péché : la volonté de Dieu soit faite ! Si l'on sait à mon 
mal quelque remède permis, je veux bien qu'on l'emploie. » 

Puis, de sa propre main, elle arrache le trait de sa blessure. Après la 
prise des Tourelles, les Anglais offrent le combat. Jeanne range ses 
troupes en bataille ; mais, fidèle à ses Voix, elle veut différer l'action. 
Écoutez comment elle ordonne ce retard : « C'est le plaisir et la volonté 
de Dieu qu'on permette aux Anglais de partir s'ils le veulent. » 

En quatre jours, elle a pris Orléans, qui était assiégé depuis sept mois ; 
Orléans défendu par dix mille Anglais : Orléans aux treize forteresses 
défiant tous les assauts. La gloire ne la trouble pas. Son cœur, plus que 
jamais, cherche à se conformer au divin vouloir : « Je serais la plus 
désolée de l'univers, dit-elle, si je pensais n'être pas dans la grâce 
de Dieu. » 

Au duc d'Alençon, qui paraît hésiter sur l'opportunité de l'attaque 
de Jargeau, elle redit le cri des croisades : « Ne craignez pas. Il faut 
savoir se mettre à l'œuvre lorsque Dieu le veut. Travaillez donc et 
Messire travaillera pour nous. » 

L heure est venue du sacre de Charles VII. La cathédrale de Reims 
offre un grandiose spectacle. C'est la victoire. C'est le triomphe. Les 
voûtes du temple retentissent du son des trompettes et des acclamations 
de la foule : « Vive le roi à jamais ! Noël ! Noël ! » Jeanne est là, heureuse 
et émue. Son souhait au roi évoque la volonté de Dieu : « Noble roi, 
maintenant est accomplie la volonté de Dieu, qui m'avait commandé de 
lever le siège d'Orléans et de vous amener en cette cité de Reims pour 
recevoir les saintes onctions du sacre. » 

Jrlus tard, à l'entrée du cortège royal dans Crépy-en-Valois, le 
chancelier l'interroge : « Jeanne, en quel lieu croyez -vous mourir ?» — 
« Où il plaira à Dieu, » répond-elle. 

JL. horizon de Jeanne s'assombrit. Elle demande à ses saintes : « Dites- 
moi quand on me fera captive ? Au moins que je ne languisse pas en 
prison, mais que je meure bien vite !» — « Prends tout en gré, » 
répondent les Voix. Et Jeanne prend tout en gré. 

Jille est trahie, vendue ; elle est prisonnière, couverte de chaînes, 
exposée dans une cage de fer, comme une bête fauve : elle prend tout en 
gré, elle agit bien et selon Dieu. 



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Son procès, aux interrogations traîtresses, n'altère pas la sérénité de 
son âme. Tant de fois, nous l'entendrons répondre : « Je m'en rapporte 
à Notre-Seigneur, dont je ferai toujours le bon commandement. » 

Son âme est abreuvée d'angoisses. Sur le bûcher, en face de l'écriteau 
qui l'accuse des crimes les plus honteux, dans les horreurs du supplice, 
elle souffre tout, jusqu'à la fin, en parfaite soumission à ce que Dieu 
a permis. 

A chaque page de cette vie admirable, vous lirez comment Jeanne 
d'Arc a été l'humble et fidèle servante de Dieu. 

O Jeanne, notre libératrice, apprenez-nous cette sublime sagesse qui 
consiste à faire, toujours et en tout, le bon plaisir divin ! 

Nantes, le 6 janvier 1919. 




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JEANNE D*ARC 

ET LA VICTOIRE MORALE DE LA FRANCE 



Cinq siècles après que Jeanne d'Arc l'eût magnifiquement libérée 
par ses victoires et ses immolations, notre France bien-aimée a vu se 
dresser contre elle les plus redoutables périls. Un double assaut a menacé 
et sa vie religieuse et son existence nationale. De ce dernier elle est 
sortie victorieuse ; en sera-t-il de même pour l'autre ? 

Il semblait qu'au lendemain de nos désastres de 1870, tous les enfants 
de la France meurtrie, unis dans un même élan d'amour patriotique et 
d'affection mutuelle, eussent dû appliquer toutes leurs énergies intellec- 
tuelles, morales et physiques, au relèvement de la Patrie. Hélas ! 
pendant près de quarante ans, l'impiété n'a cessé de tramer dans l'ombre 
et de déchaîner au dehors une guerre atroce à notre foi catholique. Qui 
n'a vu passer à travers la France, tel un cyclone dévastateur, un souffle 
violent de haine anti-chrétienne ? Qui n'a craint de le voir tout emporter ? 

iVlais la voix de Celui qui tient ici-bas la place de Jésus-Christ s'est 
fait entendre. A la fois héritier de l'autorité suprême et du cœur magna- 
nime de Martin V, qui, seul parmi les souverains, se refusa à confirmer 
la mise sous le joug anglais de la Fille aînée de l'Eglise, le grand pape 
Pie X, à son tour, l'a sauvée du joug dégradant de la libre-pensée. 
Comme autrefois les apôtres aux Césars, il a dit : « Non possumus ! » k 
l'impiété triomphante. Certes, le père commun des fidèles savait à quelle 
pauvreté cruelle son refus vouerait l'Église de France, mais il savait 
aussi qu'elle n'hésiterait pas à préférer toutes les privations au bien-être 
dans l'esclavage et dans le schisme. Il savait qu'à sa voix l'âme catho- 



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lique de la France retrouverait, d'un bout à l'autre du territoire, les 
énergies que l'ennemi croyait disparues. — « Folie et désastre, qu'une 
telle politique ! » a clamé de toute part la horde impie. Dans l'excès 
de sa rage sectaire, ne pouvant s'élever jusqu'aux régions surnaturelles 
d'où viennent à l'Église ses lumières et sa force, elle fut frappée de 
stupeur. Ainsi avaient été confondus les courtisans de Charles VII par la 
politique toute surnaturelle de notre Jeanne d'Arc. Trompant toutes les 
prévisions humaines, mais puissamment aidée du secours d'En-Haut, 
elle délivra le pays du joug anglais. Et c'est par cette même vertu que 
sera définitivement brisé le joug de l'impiété persécutrice. 

Elle est évidente à tout esprit éclairé des lumières de la foi, l'inter- 
vention de notre Jeanne dans la lutte de la France chrétienne pour son 
relèvement moral. Dieu,* dont la Providence pourvoit à l'accomplissement 
des destinées des hommes et des peuples, a mis cette puissante inter- 
vention dans le plan du triomphe final que nous poursuivons. N'en 
doutons pas ! Celle qu'il y a neuf ans, Pie X a béatifiée, celle que le 
glorieux Benoît XV, qui aime tant la France — la France tout court — 
va canoniser cette année, était destinée à protéger et à sauver la France 
une seconde fois ; elle avait mission d'aider au triomphe de nos armes à 
la tête de nos alliés, de sauver le droit et la civilisation du monde et de 
confirmer à nouveau cette gloire de notre Patrie : « Gesta Dei per 
Francos. » L'histoire dira à tous les siècles à venir, que le 3 septembre 
1914, notre général en chef arrêtait les Allemands dans leur marche sur 
Paris et remportait la victoire de la Marne avec le mot d'ordre « Jeanne 
d'Arc. » L'histoire dira que les obus ennemis ont épargné en maints 
endroits, par une sorte de miracle, la statue de notre héroïne nationale ; 
elle dira que nombre de faits remarquables de la grande guerre, encore 
peu connus, prouvaient que le bras de Jeanne combattait avec nous ! 

iVlais le radieux triomphe de la France par les armes n'est pas 
l'œuvre unique de Jeanne ; la vierge de Domremy, l'Eglise le proclame, 
a été suscitée « pour la défense de la foi et de la Patrie. » 

XLlle a sauvé le sol de la France, elle doit, maintenant, sauver sa foi. 

Wulle âme croyante ne saurait admettre que notre héroïne bornât 
son action aux succès matériels de notre pays. Sans doute, ils sont 
nécessaires et nous applaudissons de tout cœur aux efforts de ceux qui 
cherchent à refaire une France plus grande et plus forte qu'avant la 
guerre. Mais cela ne suffit pas ! Il faut que ce relèvement s'accomplisse 
dans la foi du Christ. L'heure est venue de travailler plus que jamais au 



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bien de la religion, et faillir à cette tâche serait une noire ingratitude 
envers Jeanne, notre alliée céleste, et envers Dieu qui nous l'a donnée. — 
La guerre a rapproché les âmes de Dieu, c'est incontestable. Les 
en a-t-elle rapprochées par une conversion sincère et durable ? Qui 
l'oserait affirmer ? Et cependant c'est dans le retour définitif de la 
France à la religion que réside le relèvement moral dont elle a besoin 
pour être à même d'accomplir, dans son intégralité, l'œuvre de son 
relèvement intellectuel et matériel, pour exercer réellement son action 
civilisatrice au dedans et au dehors. Et c'est dans Jeanne d'Arc que le 
peuple de France trouvera l'exemple des deux moyens indispensables 
de son retour à la foi : l'esprit de sacrifice dans l'accomplissement du 
devoir religieux et l'obéissance à la voix de ses chefs spirituels. 

Jeanne se sacrifia jusqu'à la mort. A son exemple et sous son 
inspiration, les âmes, dès qu'a sonné le tocsin, se sont ouvertes à l'amour 
héroïque du devoir. Tandis que nos soldats le prouvaient dans les 
combats et dans la mort, ceux de l'arrière le prouvaient dans l'ardeur 
d'un travail incessant et dans la sublimité de leur courage devant la 
disparition des êtres chéris que la mort leur arrachait. 

Hélas, au milieu des douceurs de la paix et des plaisirs faciles des 
lendemains de cataclysmes, les défaillances seront nombreuses. Qu'im- 
porte ! les âmes fortes seront le plus grand nombre. La preuve en est dans 
les résultats si pleins d'espoir de la dernière consultation nationale. Nous 
y trouvons avec joie la certitude que la très grande majorité des Français 
reste fidèle à son idéal de paix et de concorde. Tous savent qu'un jour 
prochain des relations officielles seront renouées entre le gouvernement 
de la République et le Vatican. Il est permis d'espérer que, de ce fait, 
l'Église de France retrouvera, avec les égards de la justice qui lui sont 
dus, une amélioration de son sort matériel et une plus grande liberté 
d'action. Faisons-en remonter le mérite jusqu'à Jeanne d'Arc, dont 
l'exemple et l'intervention surnaturelle ont produit dans notre pays le 
réveil catholique dont l'élan se poursuit encore. 

A elle aussi, la France, revenue à son Dieu, demandera l'exemple de 
l'obéissance à la voix des chefs autorisés de l'Église et la force de l'imiter. 

Son rôle a été une éclatante confirmation de la promesse de l'Écriture : 
« Les obéissants raconteront des victoires. » Après avoir entendu l'ordre 
du Ciel, Jeanne n'hésita pas. « Quand j'aurais eu, dit-elle, cent pères et 
cent mères, et que j'eusse été fille de roi, je serais partie ! » 



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Nous, nous n'avons pas à obéir à des ordres individuels surna- 
turellement révélés ; mais comme la douce Lorraine, nous devons obéir 
à Dieu dans la personne de ceux qui le représentent ici-bas. De même 
que Jeanne exerçait son autorité sur les bataillons qu'elle groupait et 
menait à la victoire, ainsi l'Église, société parfaite, « a reçu de son auteur 
le mandat de combattre pour le salut du genre humain comme une 
armée rangée en bataille. » Notre devoir est donc de combattre sous 
l'autorité des chefs et dans l'union la plus étroite ; à ce prix la France 
vaincra. Saint Paul exhortait ainsi ses fidèles : « Mes frères, je vous en 
conjure par le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu'il n'y ait pas de 
division parmi vous ; ayez entre vous le plus parfait accord de pensées 
et de sentiments. » Possédant, nous aussi, le même esprit de foi, nous 
posséderons le principe tutélaire d'où découlent, comme d'elles-mêmes, 
l'uniformité dans la conduite et l'union des volontés. 

Courage et confiance !... Dans notre France bien-aimée, Jeanne a fait 
l'union des cœurs devant l'envahisseur et nous a conduits à la victoire. 
Jeanne fera aussi dans notre Patrie l'union des âmes dans la même foi 
catholique et nous conduira au triomphe contre l'impiété ! 



Oran, dans l'octave de l'Epiphanie 1 920 






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JEANNE D'ARC 

ET LE DIOCÈSE DE BAYEUX 



Il semble, de prime abord, que le territoire qui forme aujourd'hui 
le diocèse de Bayeux soit demeuré étranger aux événements de 1429-1431. 
Jeanne d'Arc n'est jamais venue chez nous, et, à l'heure où elle combattait 
pour la délivrance d'Orléans et de la France, la domination anglaise 
était solidement établie dans notre région. 

En 1429, la région était tellement soumise que Salisbury n'hésita pas 
à envoyer devant Orléans les trois meilleurs capitaines anglais qu'il 
avait chez nous. Tous trois virent Jeanne de près, puisqu'ils furent faits 
prisonniers en la combattant. 

Scales, capitaine de Domfront dès 1427, fut pris près de Patay, le 
18 juin 1429, et ne revint qu'après la mort de Jeanne, comme capitaine 
de Vire et sénéchal de Normandie. Talbot, qui s'était distingué en 1417, 
au siège de Caen, fut pris le même jour et dans la même rencontre que 
Scales. Suffolk, lieutenant général du bailliage de Caen dès 1425, fut pris 
à Jargeau, dès le 12 juin 1429. 

Nous n'avons le nom d'aucun chevalier de notre région qui ait 
combattu sous les ordres de Jeanne d'Arc. Mais, quand l'héroïne fut 
morte, il passa ici un grand souffle de patriotisme. En 1431, Ambroise 
de Loré attaque les Anglais en pleine foire de Caen, En 1434, Cantepie, 
avec 4000 hommes, se bat dans les faubourgs de Caen. En 1441, des 
complots éclatent partout, à Ronfleur, à Lisieux, à Falaise, et ce soulè- 
vement aboutit à la glorieuse journée de Formigny, le 15 avril 1450, qui 
marque le début de la définitive libération du territoire, dont nos églises, 
chaque année, célèbrent encore le pieux anniversaire. 



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Parmi les deux évêques qui s'honorèrent, en 1431, en refusant de 
souscrire aux conclusions des juges anglais, figure Zanon de Castiglione, 
évêque de Lisieux. Devenu plus tard évêque de Bayeux, pour laisser 
son siège à Pierre Cauchon, lequel était encore évêque de Beauvais en 
1431 et mourut avant la réhabilitation, Zanon de Castiglione n'eut qu'à 
maintenir en 1455 son premier jugement pour soutenir la cause de la 
Bienheureuse Jeanne 

Un autre souvenir nous relie à la Pucelle, En 1429, Charles VII 
anoblit Jeanne et sa famille, et décida que, par un privilège unique, cette 
noblesse se transmettrait par les femmes aussi bien que par les hommes. 

Or, Pierre du Lys, propre frère de Jeanne, avait une fille, Catherine, 
qui épousa François de Villebresne, receveur des domaines à Orléans. 
De ce mariage naquit une fille, qui épousa à son tour Jacques Le Foumier, 
lequel devint receveur des tailles à Caen et acquit, en 1520, la baronnie 
de Tournebu. Leurs enfants et petits -enfants, très nombreux, s'unirent 
dans la région avec un grand nombre de familles bas-normandes. 

Aujourd'hui encore, il y a, dans notre diocèse, bon nombre de familles 
qui se font gloire d'être de la parenté de la Bienheureuse Jeanne d'Arc. 

Enfin, ce diocèse est heureux d'avoir donné le jour au grand évêque 
qui a fait de la canonisation de Jeanne d'Arc la cause de sa vie. 



Bayeux, le 15 novembre 1919 





JEANNE D^ARC 

IDÉAL RADIEUX DE FIDÉLITÉ 



Fidèle, elle l'a été dans les entraînements de la victoire, au milieu 
du camp, à la Cour, toujours. 

Fidèle, elle le sera encore dans les plus effroyables épreuves qui 
puissent broyer un cœur de dix-neuf ans. 

En quelques mois, du faîte de la gloire, elle est précipitée au fond 
de l'abîme. 

Cette héroïne si pure, cette libératrice de son pays, cette sainte 
enfant est bientôt trahie, abandonnée, brûlée vive. 

L Angleterre l'ordonne, un évêque l'exécute, la France le laisse faire, 
Dieu le permet. 

Et Jeanne d'Arc n'est pas déconcertée ; elle ne s'aigrit pas, elle ne se 
révolte pas, elle reste la même : lucide de pensée, précise de parole, 
douce et sereine d'âme, inébranlable dans ses sentiments, toujours fidèle 
à la France, à Dieu. Ah ! que c'est beau ! 

L entendez-vous devant ses juges ou dans sa prison ? On veut lui 
faire dire qu'elle s'est trompée, que la France périra, que l'Angleterre 
sera victorieuse : « Non ! non ! s'écrie-t-elle. Vous pouvez bien m'enchaîner, 
vous n'enchaînerez pas la fortune de la France ! » 

* V ous pouvez m'étouffer, moi, frêle petite colombe, dans la main qui 
m'étreint ; mais vous n'atteindrez pas l'oiseau de haut vol, l'aigle qui a 
son aire dans le cœur même de Dieu ! » 

(1) Cette page nous a été envoyée par Mgr Lenfant. évêque de Digne, au retour de son voyage de conférences au 
Canada, en 1916 ; le distingué prélat est décédé en 1917. 





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« La France vous vaincra, elle vous chassera, barbares envahisseurs ; 
qui que vous soyez, la France n'est pas à vous ! La France est à Dieu ! » 

« Guerroyer contre la France, c'est guerroyer contre Jésus-Christ. » 

Jeanne d'Arc est encore fidèle à l'Église, et en quelles circonstances 
poignantes ! 

Les ennemis ont soudoyé des prêtres, un évêque, pour la condamner. 

M.ais Jeanne d'Arc ne s'y trompe pas ! 

De mauvais prêtres, un mauvais évêque ne sont pas l'Eglise, pas 
plus qu'un traître ne fut l'armée ou la marine françaises, pas plus qu'une 
marâtre ne donne l'idée d'un cœur de mère. Jeanne ne s'y trompe pas : 
« Vous, dit-elle, vous êtes mes ennemis ! Quant à l'Église, je la voudrais 
soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne. Je m'en rapporte 
à Notre Saint-Père le pape qui est à Rome. » Et quand on la conduit au 
bûcher, elle répète : « Si j'eusse été gardée par les gens d'église et non 
par mes ennemis, il ne me fût pas arrivé malheur ! » 

L'Église a répondu à la confiance de Jeanne. Vingt-cinq ans après, 
le 7 juillet 1456, elle ordonnait que Jeanne fût solennellement réhabilitée 
à Rouen, à Orléans, dans la France entière, et, maintenant, elle vient de 
la béatifier à la face du Ciel et de la terre. 

Fidèle à la France, fidèle à l'Église, l'héroïque enfant resta surtout 
fidèle à son Dieu. Ce n'est pas elle qu'on entendit répéter, ni dans sa 
prison, ni sur le bûcher : « Dieu n'est pas juste ! Dieu m'abandonne ! Dieu 
n'est pas bon ! » On veut lui persuader que Jésus l'a délaissée : « Ah ! 
s'écrie-t-elle indignée, que Jésus m'ait failli, je le nie ! » Et ailleurs : 
« Du moment qu'il a plu à Dieu, c'est le mieux que j'ai été prise. » Et 
ailleurs : « J'ai bon Maître, à savoir Notre-Seigneur, en qui j'ai confiance. * 
Et ailleurs encore : « De tout, je m'en remets à mon Créateur, je l'aime 
de tout mon cœur. » 

Oh ! maintenant, il faut mourir à dix-neuf ans ! Et de quelle manière ! 
C'était le mercredi 30 mai 1431. Dès l'aube, on annonce à Jeanne qu'elle 
va être brûlée vive. « Brûlée vive ! brûlée vive ! s'écria-t-elle. Oh ! j'aurais 
préféré être décapitée sept fois ! » Mais aussitôt elle pense à son Jésus ! 
Elle demande à communier, ce qu'elle fit avec une ferveur extraordinaire, 
qui tirait les larmes des yeux de tous les assistants. 

Puis, le cortège se met en marche. Entourée de 800 soldats et d'une 
foule immense de spectateurs, revêtue d'une longue robe blanche, portant 



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sur la tête une espèce de mître sur laquelle on avait écrit les titres 
mensongers de sa condamnation : « Hérétique, relapse, sorcière, » 
Jeanne s'avance debout sur son char d'ignominie. Elle pleure, elle prie, 
mais ne maudit personne. Elle n'a que des paroles de pardon, de foi, 
de charité pour tous, d'amour et de confiance pour son Dieu. L'émotion 
gagne la foule, les sanglots éclatent, les juges eux-mêmes versent des 
larmes ; les ennemis de Jeanne craignent de voir leur proie s'échapper : 
« Allons, crient-ils aux bourreaux, faites votre office ! » 

La sainte victime est sur le bûcher; à quoi, à qui pense-t-elle ? A son 
Dieu, toujours. « Une croix ! s'écrie-t-elle. Qu'on me donne une croix ! » 
Un Anglais en fait une à la hâte avec deux planches du bûcher destiné 
à la brûler, et qui vont servir à la réconforter. Jeanne la prend, la baise 
et la met sur son cœur ; mais ce n'est pas assez : « La croix de l'église ! 
s'écrie-t-elle. Qu'on aille me chercher la croix de l'église et qu'on la 
tienne devant mes yeux jusqu'à la mort. » Elle veut se rappeler comment 
Jésus est mort pour elle, afin de mourir pour Lui, avec le même amour. 
Soudain, elle pousse un cri : « Le feu ! Le feu ! » Il montait ; déjà les 
premières flammes arrivent jusqu'à Jeanne et on l'aperçoit les yeux au 
Ciel, murmurant : « Jésus ! Jésus !» On ne la voit plus, des tourbillons 
de fumée l'enveloppent de toutes parts... et on l'entend toujours répéter : 
« Jésus ! Jésus ! » Sa chair virginale crépite sous la morsure du feu 
dévorant ; elle n'a plus qu'un souffle et on l'entend redire : « Jésus ! 
Jésus ! » Puis, soudain, c'est fini ! Jeanne d'Arc est morte ! 

Non ! Elle vivra toujours au Ciel et sur terre, où son âme se survivra 
pour jamais dans la fidélité à Jésus-Christ de la France immortelle ! 

Jamais la France n'a été plus digne, après Dieu, de tout notre amour. 
Sans se lasser, elle s'arme, elle lutte, elle répand son sang à flots pour 
garder notre sol, notre honneur, notre liberté, les traditions de nos 
ancêtres ; elle sauvegarde, en même temps, les principes les plus essen- 
tiels de tout droit, de toute vie nationale, de toute civilisation, de toute 
paix durable. Elle grandit, chaque jour, dans l'admiration du monde entier. 

J en ai été le témoin ému dans les prédications et les conférences 
que j'ai données en Amérique et spécialement à Montréal, la plus grande 
ville du Canada. Il me suffisait de rappeler quelques-unes des victoires 
de la France ou de ses glorieuses épreuves, ou simplement de dire son 
nom, pour susciter les sympathies les plus profondes et souvent 
d'ardents enthousiasmes. 



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Quels élans aurait eus, à une heure comme celle-ci, la Bienheureuse 
Jeanne d'Arc, elle qui frémissait en voyant passer près d'elle un blessé 
qu'on emportait ! 

« Ah ! s'écriait-elle, je n'ai jamais vu couler sang de Français sans que 
les cheveux ne se dressassent sur ma tête ! » 

Ayons tous cette compassion profonde pour le sang français qui 
coule de toutes parts ; mais, comme la sainte héroïne, traduisons-la par 
des actes : prions sans cesse, devenons meilleurs, communions avec une 
ferveur grandissante. Quand vous aurez Jésus-Christ dans vos coeurs, 
souvenez-vous qu'il est le Dieu des armées, le maître de la victoire, 
l'arbitre des nations, le sauveur du monde ; redoublez de confiance ; 
répétez lui : « Jésus, Jésus, ayez pitié de nous ! Sauvez-nous ! Assistez 
nos admirables soldats ! Donnez-leur la victoire ! Envoyez -nous encore 
l'archange saint Michel, qui gagne vos batailles !... Qu'il nous aide à 
remporter un triomphe décisif et prochain ! » 

Toute la France croyante priera sur terre avec nous, pendant que 
toute la France de nos catholiques ancêtres va prier au Ciel avec la Bien- 
heureuse Jeanne d'Arc ! Confiance, courage, et persévérance invincible ! 



Digne, le 3 Juin 1916. 




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JEANNE D'ARC ET LA VIE SURNATURELLE 



Il nous plaît d'admirer surtout en Jeanne d'Arc le plein épanouisse- 
ment de la vie surnaturelle. C'est bien par là qu'elle est la grande sainte 
de la Patrie française. 

Jille vit de cette vie supérieure, de cette vie divine de la grâce que 
le Sauveur nous a conquise au prix de sa mort et qui est le but de sa 
mission en ce monde: « Ut vitam habeant ! » Elle la reçoit au Saint- 
Baptême, et elle a le souci de ne pas enfouir ce talent, mais de le faire 
valoir : « Ut abundantius habeant .' » Cette vie, elle en connaît l'aliment : 
l'Eucharistie. Enfant, le lieu qu'elle préfère à tout autre, c'est l'église, où 
réside sacramentellement Celui qui est la vie des âmes, « Messire, » 
comme elle se plaît à l'appeler. Et, comme la maison est toute proche, 
l'enfant profite de ce voisinage pour se rendre auprès de son Dieu et lui 
offrir ses naïves, mais bien ferventes adorations. Si, dans les champs, elle 
entend sonner la messe, elle quitte son travail, quand cela se peut, pour 
venir à l'église assister au Saint-Sacrifice. Communier, c'est la grande 
fête, la grande allégresse de ses quatorze ans. Elle garde cette pieuse 
habitude dans les expéditions militaires auxquelles elle prend part. 
Autant que possible alors, comme à Domremy, elle entend la messe 
chaque jour et communie deux fois par semaine. Avant de courir sus 
aux Anglais, elle ne manque point de recevoir le pain des forts. Au 
milieu de ses fers, sa plus grande douleur est d'être privée de cet 
aliment divin. Le recevoir, à l'heure dernière, est sa suprême consolation. 
Dans ce pain céleste, elle puise la vie surnaturelle qui la rend capable 
de toutes les victoires : « Pane cœlesti qui toties beatam Johannam 
aluit ad victoriam, » comme le chante l'Église. 







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Cette vie de Dieu en elle, Jeanne ne se contente pas de la garder 
avec un soin jaloux, de la faire croître et d'y puiser le secret de sa 
force : elle brûle encore de la communiquer aux autres. C'est qu'elle en 
connaît la valeur et en apprécie la perte. Convaincue que, pour recouvrer 
la Patrie, il ne suffit pas de combattre avec une épée, mais qu'il faut 
offrir à Dieu les hosties pures, elle purifie les camps, elle réapprend la 
prière, la confession, la pénitence à ses soldats ; elle les fait agenouiller 
chaque matin devant Dieu ; elle les conduit à la Table Sainte. Elle a 
en horreur le péché qui tue les âmes. Et cette héroïne, qui inflige aux 
ennemis les pertes les plus sanglantes parce qu'il faut vaincre et sauver 
la France, dans le légitime orgueil de la victoire, trouve des larmes 
pour pleurer l'âme d'un ennemi qu'elle a vaincu ! 

Allons à l'école de Jeanne. Elle nous dira qu'à côté des morts que 
nous pleurons, il y a les cadavres spirituels que nous avons désappris à 
pleurer. Elle nous fera comprendre que la misère la plus atroce pour 
notre Patrie serait le manque de Dieu et la disparition du sens chrétien 
du milieu de la foule. Elle nous rappellera que la France n'est vraiment 
grande devant les hommes que quand elle est vraiment chrétienne 
devant Dieu. 

La Martinique, le 19 décembre 1918. 




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BEAUVAIS 







LA GRANDE DETTE DU DIOCÈSE DE BEAUVAIS 

ENVERS JEANNE D'ARC 



Le 10 août 1429 — vingt-quatrième jour après le sacre du roi — 
Jeanne entra pour la première fois sur le territoire actuel du diocèse de 
Beauvais, et, ce mercredi-là, elle chassa la garnison anglaise du château- 
fort de Vez, 

Le lendemain, elle arrivait à Crépy-en- Valois, chevauchant entre 
Dunois et le chancelier de France Regnault de Chartres. Au procès de 
réhabilitation, Dunois a raconté que Jeanne pleura au spectacle des 
foules accourues pour l'acclamer avec le roi et qui mêlaient le chant 
religieux des hymnes et du Te Deum au vieux cri de France : Noël ! 
Noël ! « Nulle part, dit Jeanne, je n'ai vu peuple qui se réjouit si fort de 
l'arrivée d'un si noble roi ! Eh ! puissé-je être assez heureuse, quand 
viendra mon dernier jour, d'être inhumée dans cette terre !» — « Jeanne, 
reprit aussitôt le chancelier, en quel lieu croyez-vous donc devoir 
mourir ?» — « Où il plaira à Dieu, car je ne suis assurée ni du temps, ni 
du lieu, pas plus que vous-même. Aujourd'hui qu'est accompli l'ordre de 
Notre-Seigneur de faire lever le siège d'Orléans et sacrer le roi, ah ! plût 
à Dieu, mon Créateur, que je me retirasse maintenant, quittant les 
armées ! Avec quel bonheur je retrouverais mon père et ma mère, les 
servirais-je, garderais-je leurs brebis avec ma sœur et mes frères qui 
seraient bien joyeux de me revoir ! » 

Une destinée plus haute commençait pour Jeanne. Sans qu'elle le 
sût, elle entrait sur la terre où l'infortune succéderait à ses miracu- 
leuses victoires. Reims avait achevé la mission de l'héroïne ; Dieu, par le 




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plus douloureux des martyres, allait préparer la sainte. Celle que ses 
Voix avaient continué d'appeler « Fille de Dieu » devait maintenant 
justifier ce nom redoutable, par une étrange ressemblance avec le fils de 
Dieu méconnu, abandonné, trahi, vendu, condamné, supplicié. 

Et celui-là même qui, avec une promptitude singulière, s'informait 
du lieu où elle croyait mourir, allait se faire dans les conseils du roi, de 
connivence avec La Trémoille, l'irréductible adversaire de Jeanne. 

Il paraît avéré, en effet, qu'à l'égard de l'envoyée de Dieu, le chance- 
lier de France se conduisit plus en politicien qu'en évêque. Si le résumé 
que nous avons de certaine lettre à ses diocésains de Reims est authen- 
tique, le moins qu'on puisse avouer, c'est que Regnault de Chartres a eu 
des yeux pour ne pas voir la mission surnaturelle de Jeanne ; et il faut 
l'avouer avec d'autant plus de confusion pour nous qu'il est né aux 
portes de Beauvais, et qu'il fut chanoine et douze ans doyen du chapitre 
de notre cathédrale. 

Le 18 août 1429, Charles VII faisait son entrée à Compiègne. Parmi 
sa suite figurait La Trémoille, que le roi voulut nommer capitaine de la 
ville ; mais, sur la réclamation des bourgeois, il n'en garda que le 
titre, et les fonctions furent exercées par Guillaume de Flavy, « le protégé 
personnel de La Trémoille et de Regnault de Chartres. » 

Jeanne chevauchait devant le .roi, « tout armée de plein harnas, à 
estandard desployé. » — « C'est à peine, dit l'historien A. Sorel, si le beau 
cheval blanc qu'elle montait pouvait avancer ; les vieillards pleuraient, 
les femmes cherchaient à embrasser son armure, les enfants lui 
envoyaient force baisers et les jeunes filles jetaient des fleurs sur son 
passage ; aux cris de : Noël ! Vive le Roi ! succédaient ceux de : Vive 
la Pucelle ! Qui pouvait se douter que, neuf mois plus tard, la pauvre 
Jeanne d'Arc trouverait sa perte en voulant sauver cette même ville qui 
l'accueillait avec tant d'allégresse ?... » 

Jeanne fut avertie par ses Voix, vers le 20 avril 1430, sur les fossés 
de Melun : « Tu seras prise avant la Saint-Jean, il le faut ainsi, ne t'en 
tourmente point ; prends tout en gré, Dieu t'aidera, » et, presque chaque 
jour, ses Voix lui prédirent le terrible événement. 

Il s'accomplit à Compiègne, le 23 mai 1430, jour de deuil, jour de 
honte éternelle, puisque rien ne fut tenté pour secourir Jeanne par cette 
même garnison qui soutint ensuite victorieusement un siège de cinq mois. 
Cet abandon justifie tous les soupçons contre Guillaume de Flavy, 



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3- 





« routier dangereux, homme de sac et de corde, » et contre ceux dont il 
était la créature. 

Abandonnée des Français, vendue par les Bourguignons, exécrée des 
Anglais, victime sans défense des trois partis qui se disputaient la France, 
mais qui s'accordaient pour vouloir sa disparition, Jeanne, dans sa 
prison et devant ses juges, lutte avec une surhumaine vaillance. « Fière 
comme un lion dans les périls de la bataille, » elle reste plus fière encore 
dans l'adversité. Prends tout en gré, Dieu t'aidera ! lui avaient dit ses 
Voix. Jusqu'au bout, jusqu'au bûcher, se confiant en son souverain et 
droiturier seigneur, Jeanne va souffrir, parler et mourir en vraie fille 
de Dieu. 

Pourquoi faut-il que le crime de sa condamnation pèse sur un 
évêque de Beauvais ? Recteur de l'Université de Paris à trente-deux 
ans, réputé l'un des plus savants docteurs de son temps, chargé des plus 
difficiles négociations par les partis qu'il servit successivement, chanoine 
de Reims auctoritate apostolica, en 1409, chanoine et délégué du 
chapitre de Beauvais au concile de Constance en 1415, évêque et comte 
de Beauvais et pair de France en 1420, conseiller du roi d'Angleterre en 
1423, Pierre Cauchon, à soixante ans, par ambition politique et parce 
qu'il croit rétablir d'un coup la fortune des Anglais, assassine juridique- 
ment Jeanne d'Arc ! 

Quelle lourde dette d'expiation il a fait peser sur notre diocèse, avec 
plusieurs des nôtres qu'il entraîna ! Jean Dacier, abbé de Saint-Corneille 
de Compiègne ; André Marguerie, de la collégiale de Saint-Michel de 
Beauvais ; deux chanoines de notre cathédrale : Guillaume Erard, qui 
prêcha Jeanne d'Arc au cimetière de Saint-Ouen, et Jean d'Estivet, 
l'affreux personnage qui se rendit si odieux dans le rôle de promoteur ; 
et l'évêque de Noyon lui-même, Jean de Mailly, tous ses complices au 
procès de Rouen ! 

A ces tristes noms, nous opposons avec fierté notre savant chanoine 
Jean Lohier, qui, de passage à Rouen, eut le périlleux courage de prouver 
à Pierre Cauchon l'illégalité de sa procédure. Opposons surtout les 
premiers artisans de la réhabilitation : Guillaume Bouille, doyen de notre 
cathédrale de Noyon, et Jean Juvénal des Ursins, évêque de Beauvais, 
avant d'être archevêque de Reims. 

O Jeanne ! plus que tous les autres, mon diocèse vous doit réparation ! 
Mais vous savez sa piété envers vous, depuis que Pie X vous a 



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proclamée Bienheureuse ? Dans laquelle de nos plus modestes églises 
n etes-vous pas honorée ? Toutes nos jeunes filles se sont mises sous 
votre patronage. A l'envi, vous êtes célébrée dans mes trois cathédrales, 
et à Saint- Jacques de Compiègne, où vous avez pleuré, et à Crépy, où 
vous vouliez être inhumée, et dans les paroisses de Lagny-le-Sec, de 
Montépilloy, de Baron, de Clairoix, d'Élincourt-Sainte-Marguerite, où vous 
êtes jadis venue. A Margny, au lieu même où vous fûtes trahie, une église 
s'achève qui vous est dédiée ; à Beaulieu-les-Fontaines, où Jean de 
Luxembourg vous tint deux mois prisonnière, se dressait votre statue de 
bronze, enlevée cette année par nos ennemis, mais que nous remplacerons ! 
Noyon, dans sa cathédrale, vous a érigé un monument qui commémore 
votre réhabilitation. A Beauvais, mon prédécesseur, de vénérée mémoire, 
vous préparait, dès 1904, un monument de réparation et de gloire. 
Puisse-t-il m 'être donné de vous le consacrer bientôt ! 

O Jeanne ! de toute la puissance de votre intercession, hâtez ce jour 
heureux ! J'ai mis mon diocèse sous votre garde dès le premier jour de 
mon épiscopat. Vous avez aidé nos soldats à le libérer du joug allemand, 
aidez-moi à le ramener de plus en plus à Dieu. 



Beauvais, le 15 décembre 1918. 



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Ce que nous devons demander a Jeanne d'Arc 



Les saints, dans le Ciel, conservent avec la plus entière perfection les 
qualités qui, sur la terre, les ont rendus aimables à Dieu et aux hommes. 
Ils continuent à donner leur prédilection et leur très puissante protection 
aux causes qu'ils ont défendues, aux pays pour le salut desquels ils se 
sont dévoués, aux familles qui gardent leurs traditions. 

C'est donc avec la plus absolue confiance que, nous adressant à notre 
bien-aimée Patronne française, nous lui demanderons de continuer à 
défendre la cause de notre Patrie. 

Parmi les dangers dont elle nous préservera, il en est un qui 
menaçait grandement la France du temps de Charles VII, et qu'à tout prix 
il faut encore éloigner de nous. C'est celui que nous ferait courir une 
lassitude énervante en face des calamités inséparables d'une guerre dont 
la durée dépasse toutes les prévisions. 

Avec le secours de Jeanne d'Arc, nos chers soldats, toujours vaillants, 
reprendront sans faiblir la troisième campagne d'hiver ; Jeanne d'Arc 
inspirera aussi à nos compatriotes restés au foyer l'ardent patriotisme 
des âmes courageuses et confiantes. 

Lorsqu'elle parvint à Chinon, elle trouva un peuple découragé, près 
de subir les plus honteuses défaites, parce qu'il ne croyait plus à la 
victoire. Son premier soin fut de relever les caractères, et, Dieu aidant, 
de leur rendre, avec tout leur idéal, une invincible confiance. 

Cette confiance ne l'abandonna jamais, même durant sa captivité, 
même sur son bûcher. Et c'est au moment où tout semblait perdu qu'elle 
annonça avec le plus d'assurance la délivrance définitive du pays. 



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A l'heure actuelle, lorsque, du haut du Ciel, elle vient inspecter nos 
soldats dans les tranchées, nos familles dans leurs cités ou au fond de 
leurs villages, elle répète à tous : « En haut les cœurs ! » 

Les grandes immolations, comme celles qui mettent en deuil la 
plupart des familles françaises, préparent les splendides compensations 
de l'avenir ; gardez-vous de tout pessimisme déprimant ; rivalisez de 
générosité, d'activité, de fidélité à chacun de vos devoirs ; offrez à Dieu 
vos épreuves et comptez sur le salut. 

Le Seigneur ne vous donnera jamais tort. Il fera providentiellement 
tourner au bien de ceux qu'il aime les événements les plus douloureux : 
« Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum. » 

Et, après nous avoir rassurés, Jeanne d'Arc combattra pour nous. 
Et, grâce à elle, nos douleurs actuelles aboutiront à procurer la gloire 
de Dieu, la sanctification de nos âmes et le triomphe de la Patrie. 



Rodez, le 7 décembre 1916. 



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JEANNE D'ARC LA MARTYRE 



3- 



Lie mercredi 30 mai 1431, la porte de la prison où Jeanne d'Arc 
était retenue captive fut ouverte. Le bourreau attendait la condamnée ; 
il conduisait une charrette, où Jeanne monta. Cent vingt hommes de 
guerre, armés de glaives, de bâtons et de lances, formèrent l'escorte. 

Pendant la marche, Jeanne pria, elle pleura ; de temps à autre, elle 
disait : « Rouen ! Rouen ! Est-ce ici que je dois mourir ? » 

On arrive à la place du Vieux-Marché : quatre échafauds y sont 
dressés. Sur les deux premiers se tiennent les juges et leurs assesseurs ; 
sur le troisième la condamnée prend place, en attendant qu'on la conduise 
au quatrième, où le bûcher s'élève à une effrayante hauteur. 

Il est neuf heures. 

Jeanne entend un discours, d'abord ; sa sentence, ensuite ; après quoi, 
tombant à genoux, elle fait à haute voix ses lamentations, ses prières. 

Peu à peu, le peuple qui l'entend se laisse gagner par l'émotion ; les 
yeux se baignent de larmes ; l'air s'emplit de gémissements et de sanglots. 
Beaucoup de spectateurs s'enfuient, ne pouvant supporter plus longtemps 
la vue d'un si triste spectacle. 

Jeanne demande une croix. Un Anglais compatissant en fait une avec 
quelques morceaux de bois et la lui donne ; elle la met sur son cœur ; et, 
comme elle désire celle de l'église, on lui apporte le grand crucifix des 

(1) Mgr Lobbcdey, évêque d'Arras, dont la mort, survenue à la fin de 1916, fut causée par les souffrances 
qu'endura l'émineot prélat pendant l'occupation de son diocèse, nous avait envoyé cette belle page quelques semaines 
auparavant. 




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processions : « Ayez bien soin, dit-elle, que je l'aie toujours devant les 
yeux jusqu'à ma mort. » 

Cependant, le temps presse ; il y a dans la foule des mouvements 
d'impatience. Deux sergents montent avertir Jeanne qu'il est l'heure de 
descendre. Elle descend, mais pour monter au bûcher. 

Son confesseur l'y suit et ne cesse de l'exhorter. Elle est liée à un 
poteau ; elle regarde la foule et, soudain, elle s'écrie : « Maître Martin, 
prenez garde... le feu ! » Le bourreau venait, en effet, de l'allumer. 

La fumée s'élève, le bois pétille, la flamme enveloppe la martyre, 
sans lui cacher le crucifix. 

On dirait qu'aux lueurs sinistres qu'illuminaient ses derniers instants, 
elle voit plus clairement que jamais la divine réalité de sa mission : 
« Saint Michel ! saint Michel ! Non, mes Voix ne m'ont pas trompée, ma 
mission était bien de Dieu. Jésus ! Jésus ! » A plusieurs reprises, et toujours 
avec plus d'énergie, elle redit ce nom sacré, et meurt en le prononçant. 

Le bourreau écarte les flammes et montre à tous que c'est bien la 
Pucelle qui vient d'être brûlée ; puis, rapprochant les fagots, il attise 
l'incendie avec de l'huile et du soufre ; il achève son œuvre. Après 
avoir jeté dans la Seine les restes de la Vierge, il raconte, comment, malgré 
tous ses efforts, le cœur de Jeanne n'avait pu être entamé par le feu. 

Un témoin du supplice avait fait le pari qu'il jetterait du bois dans le 
bûcher. Il s'approchait pour exécuter son dessein, quand on le vit pâlir, 
chanceler, tomber à terre ; quelque temps, il resta sans connaissance ; 
puis, revenu à lui, il dit : « Jeanne expirait, et comme elle disait : Jésus ! 
j'ai vu une colombe sortir de la flamme et monter au Ciel. » 

Ce martyre de notre Bienheureuse héroïne, nous aimons à nous le 
représenter planant sur cet immense champ de bataille où, depuis si 
longtemps, tant de nos héros sont immolés. Il nous apparaît comme le 
symbole de ce que nous voyons, le gage céleste de ce que nous espérons. 

Qui a parlé à nos héros de France, pour les faire aller des foyers où 
ils vivaient dans la contrée où ils devaient mourir ? La voix de la Patrie 
et, avec elle — puisqu'il s'agit de défendre nos justes libertés et notre 
existence elle-même, — la voix de Dieu, la voix des saints et des saintes, 
qui ont mission de veiller sur notre pays. 

Et ils se sont rendus là où le devoir les appelait ; et, jusqu'au sein des 
plus effroyables tourments que les hommes aient jamais subis, leur cœur 



3- 




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n'a pas faibli un instant ; il n'a jamais été entamé ; il est resté entier, 
gardant jusqu'à la fin l'amour de la Patrie et la joie de lui sacrifier 
ce qu'ils avaient de plus cher : la vie. 

Jit de tous les lieux consacrés par l'holocauste de nos héroïques 
soldats, nous croyons voir s'élever l'espérance, plus belle à contempler 
qu'un vol de colombe : l'espérance d'une France plus forte, parce qu'elle 
aura triomphé de l'épreuve ; d'une France plus unie, parce que toutes 
les classes sociales auront été soudées à la flamme des mêmes combats ; 
d'une France plus chrétienne, parce que, dans les mains qui lui auront 
assuré l'honneur de vaincre, elle aura reconnu la main de Dieu. 

C/ est à Arras, dans l'église de Saint- Vaast, en l'année 1435, qu'eut 
lieu la cérémonie mettant fin aux divisions funestes qui avaient livré 
notre pays à la domination étrangère : « Le 21 septembre, une grande 
cérémonie religieuse eut lieu dans l'église de Saint- Vaast. Le duc de 
Bourgogne, entouré des princes de sa famille et de ses conseillers, 
chevaliers et écuyers, occupait la droite du chœur. Les ambassadeurs 
de France prirent place à gauche. Au milieu, on avait disposé un petit 
autel, sur lequel était placé, entre deux chandeliers d'or, le livre des 
Evangiles, avec un crucifix. Une messe du Saint-Esprit fut dite par le 
cardinal de Chypre, assisté de l'abbé de Saint- Vaast et de l'abbé de 
Saint-Nicaise, officiant comme diacre et sous-diacre. Laurent Pinon, 
évêque d'Auxerre, fit un « très notable sermon ; » il prit pour texte ces 
paroles : Ecce quam bonum et quant jucundum habitare fratres in 
unum. Pierre Brunet, chanoine d'Arras, lui succéda : il donna lecture 
du texte des bulles du pape et du concile investissant les cardinaux de 
leur mission, et lut ensuite le texte du traité qui venait d'être signé, ce qui 
dura plus d'une heure. Ensuite, Philippe Maugart, maître des requêtes de 
l'hôtel du duc de Bourgogne, lut une lettre par laquelle les cardinaux 
promulguaient le traité : cet acte contenait, avec les pouvoirs du roi, le 
texte du traité. Cette lecture était à peine achevée, que les assistants, ne 
pouvant contenir leur joie, poussèrent des acclamations. Les cris de : 
« Noël ! Noël ! » retentirent sous les voûtes de la basilique avec une 
puissance que, dit un témoin oculaire, on n'eust pas ouy Dieu. 

iruis, Jean Tudert, doyen de Paris, ambassadeur du roi, conformément 
à la formule arrêtée d'avance, prononça à haute et intelligible voix, 
les paroles suivantes : 

L-a mort de Mgr le duc Jean (que Dieu absolve!) fut uniquement 
et mauvaisement faite par ceux qui perpétrèrent le dit cas, et par 



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mauvais conseil ; le roi en a toujours eu déplaisir et à présent le regrette 
de tout son cœur ; et s'il avait su le dit cas et qu'il eût eu alors le même 
âge et entendement qu'il a maintenant, il s'y fût opposé autant qu'il 
l'aurait pu ; mais il était bien jeune alors et avait petite connaissance, 
et ne fut pas assez avisé pour y pourvoir. Il prie donc à Mgr de Bourgogne 
que toute rancune ou haine qu'il peut avoir contre lui, à cause de 
cela, il l'ôte de son cœur et qu'il y ait entre eux bonne paix et amour. <i) 

Ce traité enlevait du même coup à la domination étrangère tout 
espoir de se maintenir, préparant ainsi cette complète délivrance pour 
laquelle Jeanne avait combattu, et qu'avait méritée son martyre. 

Puissions-nous, dans notre ville épiscopale, libérée de tout ennemi, 
dans notre cathédrale de Saint -Vaast, relevée de ses ruines, chanter 
bientôt l'hymne de la victoire, qu'auront méritée les sacrifices de nos 
soldats ! 

Dieu et sa martyre Jeanne nous soient en aide ! 



) 



Boulogne-sur- Mer, le 11 novembre 1916. 






(1) Histoire de Charles VII, de Beattcourt, t. II, pp. 553 et suiv. 





Admirables Analogies de JEANNE D'ARC 

ET de la FRANCE DE 1914 



I. La Pucelle d'Orléans a sauvé de la ruine et de la mort la nation 
fille aînée de l'Eglise. Elle a protégé la foi catholique de l'erreur 
anglicane. 

La France de 1914 a renouvelé le miracle de Jeanne d'Arc. Elle a 
reconquis par la victoire son patrimoine héréditaire. Elle a fait mieux : 
elle est rentrée dans la pureté de son génie natal. 

Nos braves soldats ont préservé la Patrie à tout jamais des barbaries 
guerrières qui ravagent le sol, détruisent les cités et les industries. Ils lui 
ont rendu un plus grand service encore ; ils ont mis la pensée française 
à l'abri de ces théories kantiennes dont des milliers de petits Français, à 
tous les degrés de l'enseignement, avaient été saturés depuis 1870 ; ils 
ont délivré à tout jamais les jeunes intelligences françaises de ce 
couvercle teuton qui pesait sur elles depuis quarante-quatre ans, en les 
assservisant à des méthodes pour lesquelles elles n'étaient pas faites. 

Jit, de même qu'ils ont dit aux hordes ennemies qui se ruaient sur 
Paris : « Vous ne passerez pas, » ils auraient pu dire de même : « Vous 
non plus, philosophes allemands, vous ne passerez plus. Désormais, nos 
écoliers ne se rangeront plus sous votre férule de pédants : nous ne 
laisserons plus à l'avenir germaniser nos intelligences, nos sciences et 
nos arts. » 



* 



II. Le miracle de Jeanne d'Arc consiste en partie à rallier autour du 
dauphin le plus de bons Français qu'elle peut trouver. « Jamais, dit- 





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elle, il n'y aura trop de bons Français autour de ma bannière. » Union 
sacrée autour du drapeau. C'était une promesse de victoire. De tous ces 
soldats plus ou moins mercenaires, qui soutenaient la cause du dauphin 
de France, Jeanne sut par son ascendant faire de véritables volontaires. 

La France de 1914 fit mieux pendant les cinquante mois de guerre 
où la Patrie était en danger. Non seulement elle mit sur pied une immense 
armée, mais elle tout entière ne fut plus qu'une armée. Tout s'unifia, tout 
se confondit dans l'universel resplendissement du patriotisme. Pour qui 
connaît l'humanité et tous les mouvements mauvais de sa nature, une si 
soudaine, si unanime, si affectueuse fraternité paraissait un vrai prodige. 
Prodige si l'on veut. En tout cas, il fut réalisé ; et c'est au plus redoutable 
des fléaux que nous l'avons dû. Parce qu'il a mis au jour les couches 
ignorées de l'âme française, on a eu raison de comparer ce fléau « à 
l'orage des montagnes dont les torrents emportent avec les obstacles les 
couches de terrains superficielles et laissent voir le sous -sol avec le 
granit de ses assises. » 

Des citoyens abdiquant leurs ambitions et leurs rancunes person- 
nelles, tel fut le spectacle que présenta la France pendant toute la 
guerre. Si nous maudissons la lutte pour tout ce qu'elle a exercé de 
ravages et entassé de ruines, nous admirons sans réserve l'immense 
fusion des âmes dont cette lutte est devenue le principe. 



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III. Le martyre final a servi la mission de la Pucelle, autant et plus 
que ses premiers succès. Jeanne prisonnière, Jeanne vendue à ses ennemis, 
Jeanne condamnée et brûlée vive, c'est toujours Jeanne victorieuse, 
quoi qu'en aient pu penser alors ses juges et ses bourreaux, et quoiqu'elle- 
même en ait pu douter un moment. Elle a compris depuis lors comment 
sa patience dans l'épreuve était nécessaire à son triomphe. 

Dieu nous a donné la victoire, mais comme à Jeanne d'Arc il nous a 
demandé d'accepter généreusement les plus douloureux sacrifices. Et 
c'est encore par son admirable acceptation des épreuves de la guerre 
que la France rappelle de fort près la sublimité de son modèle. Le 
peuple de France s'y soumit avec une spontanéité si résolue, si ferme, 
si universelle, qu'il excita l'admiration de tous. Sans effort, nobles et 
ouvriers, hommes de carrières libérales et paysans, tous sont partis si 




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décidés, qu'on n'eût pu deviner à leur marche affermie s'ils partaient 
pour un jour ou pour l'heure infinie. 

Au long supplice des blessés, aux deuils innombrables des morts, se 
sont ajoutées les horreurs de la captivité. Qu'est-ce qui a jeté sur de si 
lamentables choses de la noblesse, de la beauté ? Rien autre que l'esprit 
de sacrifice dont nos soldats étaient animés, à l'exemple de Jeanne 
d'Arc, leur modèle, et dont tous, à l'arrière comme à l'avant, nous étions 
pénétrés. 

Jin récompense de nos sacrifices si chrétiennement supportés, et par 
la protection de Jeanne d'Arc, Dieu nous a accordé, avec la victoire de 
nos armes, le triomphe de la justice et du droit. 

Nous avons payé la victoire d'un sang précieux et d'un long martyre ; 
restons dignes d'elle. 

Au nom de notre victoire, travaillons ; au nom de notre victoire, 
restons unis, faisons la paix religieuse. La canonisation de Jeanne d'Arc 
est proche. En canonisant Jeanne d'Arc, l'Eglise attestera devant l'univers 
catholique qu'elle a pratiqué les vertus chrétiennes à un degré non 
seulement ordinaire, mais véritablement héroïque. Combien se montrent 
téméraires et injustes ceux qui réduisent aux proportions ordinaires de 
la puissance humaine la vie, les actes de la Pucelle d'Orléans, et lui 
refusent toute inspiration divine ! En vérité, ce que fut Jeanne d'Arc : le 
caractère particulier de sa manière de vivre et d'agir jusqu'à l'âge de 
seize ans ; puis les entreprises aussi glorieuses qu'inouïes par lesquelles 
elle restaura les destinées de sa patrie ; enfin, ce que furent ses derniers 
moments, alors que, lâchement trahie par les siens, prisonnière de ses 
ennemis, condamnée au supplice le plus cruel, mais réconfortée par la 
Sainte-Eucharistie, implorant, les yeux fixés sur la croix du Sauveur, en 
présence d'une foule immense, le pardon pour les auteurs de sa mort, 
elle expirait au milieu des flammes. De tels faits et les circonstances, 
pour qui les examine tant soit peu sans passion ni opinion préconçue, 
la font "reconnaître et honorer comme une héroïne chrétienne. 

i-« héroïcité des vertus de Jeanne d'Arc a été, depuis sa béatification, 
corroborée par deux guérisons miraculeuses sur lesquelles s'appuyèrent 
les promoteurs de la cause pour solliciter la canonisation de la Bienheu- 
reuse. La reconnaissance de ces deux miracles fut l'objet de quatre 
jugements successifs. Le premier eut lieu dans une congrégation anté- 
préparatoire ; le second et le troisième dans deux congrégations prépara- 



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toires ; le quatrième dans une congrégation générale, tenue le 18 du mois 
de mars dernier, en présence de notre Saint-Père le pape Benoît XV. 

Rendons grâce à Dieu et aussi à la Très-Sainte-Vierge, car, comme le 
disait le Souverain-Pontife dans son allocution du 6 avril : « Si, dans 
tous les prodiges, il convient de reconnaître la médiation de Marie, par 
laquelle, selon le vouloir divin, nous arrivent toute grâce et tout bienfait, 
on ne saurait nier que, dans un des miracles précités, cette médiation 
de la Très-Sainte- Vierge s'est manifestée d'une manière toute spéciale. 
Nous pensons que le Seigneur en a disposé ainsi afin de rappeler aux 
fidèles qu'il ne faut jamais exclure le souvenir de Marie, pas même 
lorsqu'un miracle semble devoir être attribué à l'intercession ou à la 
médiation d'un bienheureux ou d'un saint. » 

Benoît XV décernera donc bientôt à Jeanne d'Arc les honneurs de la 
canonisation. Puisse notre héroïne française glorifiée devenir réellement 
le trait d'union entre la patrie et la religion, entre la France et l'Eglise, 
entre la terre et le ciel ! 



Saint-Claude, le 8 décembre 1919. 



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JEANNE D'ARC et la SAINTE COMMUNION 



L Eucharistie est la source divine où Jeanne d'Arc a puisé l'héroïque 
courage de remplir sa mission. 

D instinct, Jeanne encore enfant est attirée vers le tabernacle. Elle 
aime à se tenir devant l'autel, à assister à la célébration de la messe. 

JLes délices de sa première communion lui sont si douces qu'elle a 
hâte de revenir souvent à son Dieu. Combien furent fécondes ces fer- 
ventes communions de la pieuse bergère pour former son âme à la vertu ! 

V ivant de ce Pain qui fait les forts, elle est prête, la courageuse 
enfant, à répondre à l'appel des voix d'En-Haut. 

xLUe part, rien ne peut la retenir, elle renversera tous les obstacles 
à sa mission sainte, elle ira jusqu'à l'immolation suprême sur le bûcher 
de Rouen. 

Jin route vers Chinon, Jeanne fait halte dans les églises qu'elle ren- 
contre. A son entrée victorieuse dans Orléans, elle se rend tout d'abord 
à la cathédrale. 

Dans les camps, par ses ordres, la messe est célébrée ; on la voit 
pleurer d'amour à l'élévation. Même au jour de bataille, elle ne peut se 
passer d'entendre la messe et de communier. Au soir des rudes journées 
de combat, parfois elle passe une partie de la nuit en adoration devant 
le tabernacle. 

L Eucharistie est pour Jeanne la lumière dans ses décisions et ses 
plans de guerre, la sauvegarde de sa virginité, son réconfort dans les 
épreuves. En un mot, l'Eucharistie est toute sa vie. 



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Aussi la privation de la communion fut-elle la plus terrible torture 
qu'ait soufferte la noble captive dans sa prison. S'il lui échappe un 
gémissement, c'est pour exprimer la faim de son âme. En vain elle 
réclame son Dieu ; on l'écarté cruellement de la Table Sainte, même le 
jour de Pâques. 

Voici l'heure du supplice. La sentence est signifiée à Jeanne ; dans 
un sursaut de la nature, elle éclate en sanglots. Au milieu de sa détresse, 
sa pensée va à la Sainte-Eucharistie. Ah ! si elle pouvait communier ! 
Elle en fait la demande d'une façon tellement attendrissante que les 
bourreaux y cèdent. Jésus vient, et la pauvre victime lui dit tout haut 
son amour et sa résignation dans un épanchement si touchant que les 
témoins de cette scène ne peuvent retenir leurs larmes. L'Eucharistie au 
cœur, Jeanne monte intrépide les marches du bûcher, continuant son 
action de grâces qui s'achèvera au Ciel. A l'instant où les flammes 
l'étouffent, elle jette dans un cri suprême le nom de Celui qui avait 
été tout l'amour de sa vie : Jésus ! Jésus ! Jésus ! 

Comme notre idéale héroïne, faisons de la Sainte-Eucharistie l'aliment 
habituel de nos âmes, et puissions-nous achever notre tâche terrestre 
l'hostie au cœur et le nom de Jésus sur les lèvres. 




Belley, le 10 novembre 1919. 



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JEANNE D'ARC 

CHRÉTIENNE ET FRANÇAISE 

ELLE NOUS PARLE, ÉCOUTONS -LA 



Rien ne nous fera mieux connaître Jeanne d'Arc que de l'écouter. 
Elle-même nous dira ce qu'elle fut. Bien gravés dans la mémoire et 
les cœurs, ses paroles et ses actes seront un puissant stimulant pour 
tous. 

La Bienheureuse nous apparaît comme le vivant exemple de toutes 
les vertus chrétiennes, comme le parfait modèle du plus pur patriotisme. 

Dans cette vie si courte (Jeanne ne vécut ici-bas que dix -neuf 
années, quatre mois, vingt -quatre jours : née à Domremy le 6 janvier 
1412, elle mourut à Rouen le 30 mai 1431) et cependant si bien remplie, 
il n'est rien qui ne puisse servir à l'édification des âmes. Tous et chacun, 
quels que soient leur âge, leur condition, leur carrière, peuvent trouver 
dans ce grand exemple le modèle à suivre pour accomplir ici -bas la 
mission confiée par Dieu à toute créature raisonnable. 

Au foyer de la famille, à l'abri du clocher de sa paroisse, au milieu 
de ses compagnes du hameau ou de la ville, parmi les gentilshommes, 
les soldats ou les chefs militaires, elle apparaît toujours semblable à 
elle-même, fidèle à sa mission. A l'heure de la prospérité et des 
victoires, comme à celle de l'épreuve, de la prison, de l'injustice des 
tribunaux, devant la trahison, la calomnie, l'abandon, le supplice et la 




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mort, toujours et partout on la voit comme le type achevé de la 
Française sans peur, parce qu'elle est la chrétienne sans reproche. 

§ I 

A la base de toute vie chrétienne se trouve la VERTU DE FOI : 
sans elle, aucune vie surnaturelle n'est possible. La foi de Jeanne était 
vive, ardente, d'une fermeté inébranlable. 

Je crois fermement n'avoir pas failli en notre Foi, et, pour rien au monde, 
je ne voudrais y faillir. ■ — // n'y a rien dans ma pensée de contraire à l'Église. 
S'il y avait quelque chose contre la foi chrétienne, je ne le voudrais pas soutenir, 
mais le bouterais hors ! — Non, non, je ne suis pas hérétique, ni schismatique ; 
je suis une bonne chrétienne. Je veux obéir à l'Église comme une bonne chrétienne. 
J'aime Dieu, je le sers. Je voudrais aider la sainte Église de tout mon pouvoir. 

— Je m'en rapporte à Dieu qui m'a envoyée, à Notre- Seigneur, à tous les saints 
et saintes du Paradis. Et m'est avis que c'est tout un : Dieu et l'Église. 

Aussi, s'en rapportant à l'Église universelle, elle fait appel au pape : 

Conduisez-moi devant le pape et je lui parlerai ! — Tout le clergé de Paris 
et de Rouen ne saurait me condamner s'il n'y a droit. Je ne crois qu'au pape qui 
est à Rome. Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le pape. 

§ II 

Et cette foi inébranlable la conduisait à une GRANDE CON- 
FIANCE EN DIEU : 

Jhésus, mon droiturier et souverain Seigneur ! Je me fie de tout à Dieu. — 
Mon très doux Dieu, en l'honneur de votre Sainte-Passion, je vous requiers, si 
vous m'aimes, que vous me révéliez ce que je dois répondre. — Si je ne suis 
en état de grâce, Dieu veuille m'y mettre. Si j'y suis. Dieu veuille m'y garder ! 

— Si je puis pécher mortellement, je n'en sais rien, et, du tout, je m'en rapporte 
à Notre- Seigneur ; c'est pour moi un grand trésor. — Mes œuvres et mes faits 
sont tous en la main de Dieu ; du tout, je m'en attends à Lui. — Je serais la 
plus dolente du monde si je savais n'être pas dans la grâce de Dieu. — En 
nom Dieu, il faut combattre ; seraient -ils pendus aux nues, nous les aurons! — 
En nom Dieu, les gens d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire. — 
Il faut besogner quand Dieu veut. Travaillez, et Dieu travaillera. Si des 
ennemis sont sur mon chemin. Dieu y est aussi. — En avant, en nom Dieu, 
je passerai ! 



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Avec une telle confiance en Dieu, comment Jeanne n'eût-elle pas été 
soumise en tout abandon et résignée jusqu'au bout à la volonté 
divine ? 

J eanne, lui dit l'archevêque de Reims, où pensez-vous donc mourir ? 

Où il plaira à Dieu. Je ne sais ni le lieu, ni le temps. Plût à Dieu que je 
pusse retourner garder les troupeaux près de ma mère et de ma sœur. — Je 
m'en rapporte à Notre -Seigneur, qui fera sa volonté. J'eusse mieux aimé être 
tirée à quatre chevaux que d'être venue en France sans congé de Dieu. — 
J'aurais eu cent pères et cent mères. Dieu commandait, je serais partie. Dussé-j'e 
user mes jambes jusqu'aux genoux, j''irai où Dieu m'appelle. — Je ne réponds 
rien que j'e prenne dans ma tête ; ce que je réponds est du commandement de 
mes Voix. Dieu premier servi ! » 

« Dieu premier servi ! » Voilà bien la devise de Jeanne. Aussi est-ce 
sans hésiter qu'elle a répondu à sa mission d'En-Haut, vocation sublime 
qu'elle a toujours hautement affirmée. 

Fille de Dieu, va, je serai à ton aide. Va, va, va ! 

J'ai vu mes saintes comme je vous vois; je n'ai rien fait que par leur conseil ; 
leurs voix m'ont dit tout ce qui m'est arrivé et elles ne m'ont jamais trompée. 
Je crois en elles aussi fermement qu'en la Passion de Notre- Seigneur, et mon 
seul désir est d'aller les retrouver en Paradis. Elles me parlent tous les jours 
et plusieurs fois par jour. Si elles ne me réconfortaient, je serais morte. — Sur 
toutes choses, saint Michel me disait que je fusse bon enfant et que Dieu 
m'aiderait : Jeannette, sois bonne, sage et pieuse, aime Dieu, fréquente l'église. 
Il me racontait la grande pitié qui était au royaume de France. — Je suis 
venue de par Dieu. Je n'ai rien à faire ici; quon me renvoie à Dieu d'où je 
suis venue. — Je ne crains pas de vous déplaire, à vous, mais je crains de 
déplaire à mes Voix. 

Et quand on l'interroge : On déplaît donc à Dieu en disant des 
choses vraies ? 

Oui, répond-elle, si on les dit à qui il ne faut pas les dire. — C'est Messire 
qui m'a envoyée. C'est à son conseil que j'ai appris l'art de la guerre. Ce n'est 
ni mon épée, ni mon étendard qui ont gagné les batailles, c'est Jésus- Christ 
Notre - Seigneur ; tout a été fait de par le Roi du Ciel. — Vous avez été à 
votre Conseil et moi au mien. Et croyez que le Conseil de mon Seigneur s'accom- 
plira et tiendra, au lieu que le vôtre périra. — Rendez à la Pucelle, envoyée de 
par Dieu, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et volées en 
France. Elle est toute prête à faire la paix si vous lui voulez faire raison. 
Croyez que le Roi du Ciel enverra plus de forces à la Pucelle, et qu'on verra 



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lesquels auront meilleur droit, de Dieu ou de vous. — Quand vous me feriez 
arracher les membres et tirer l'âme du corps, je ne vous dirais pas autre chose. 
Et si je disais autre chose, après, je vous déclarerais que vous me l'auriez fait 
dire par force. — Si j'e voyais le bûcher allumé devant moi et les bourreaux 
prêts à me précipiter dans les flammes, je ne dirais pas autre chose. — JRenvoyez- 
moi à Dieu, de par qui je viens... Moi, je vous dis de prendre garde... Vous, 
vous dites que vous êtes mon juge; c'est une grande charge que vous assumez, 
et vous me chargez trop. — Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait du commandement 
de Dieu. Mes Voix ne m'ont pas trompée. Priez Dieu pour moi, saint Michel, sainte 
Catherine, sainte Marguerite, priez pour moi. — Mes Voix me disent que j'aurai 
secours et que je serai délivrée. Et elles ajoutent : ^< Prends tout en gré ; ne 
te chaille (soucie) pas de ton martyre ; tu viendras finalement au Paradis. * La 
mort va m'ouvrir le Paradis : c'est la délivrance dont me parlaient mes Voix. 

Docile instrument entre les mains de Dieu, elle reste humble et 
ne songe nullement à se glorifier : 

Je ne sais ni A, ni B, mais je sais que je viens de la part de Dieu. — Il a 
plu au Roi du Ciel de se servir d'une simple pucelle pour sauver la France. — 
Que je voudrais qu'il plût à Dieu que je n'allasse pas plus loin et que je quittasse 
les armes. J'irais dans mon pays servir mon père et ma mère, garder leurs brebis 
avec ma sœur et mes frères qui seraient si heureux de me revoir ! 



§ III 



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Cette confiance si grande en la Providence divine, cette docilité 
entière à répondre à l'appel divin, cette humilité profonde s'expliquent 
par le GRAND AMOUR DE DIEU si vivant dans le cœur de 
Jeanne. Sa vie toute de dévouement et de sacrifice, que le martyre 
devait couronner, nous montre à quel point Jeanne aima son Dieu : 
« Je l'aime de tout mon cœur, » disait-elle. Elle portera sur son étendard 
sa devise : « Jhésus ! Maria ! » 

Mon étendard, il avait été à la peine, c'était raison qu'il fût à l'honneur. 

Je ne durerai guère, il faut donc me bien employer. Vive labeur ! 

Elle réclame une croix avant de mourir : 

Je vous en prie, dès que le feu sera allumé, tenez-la devant mes yeux et 
continuez à me la montrer jusqu'à la mort. 

Elle mourut en invoquant le nom de Jésus : « JHÉSUS ! JHÉSUS! 
JHÉSUS ! » 




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III i 





L, amour de Dieu ne va pas sans l'amour du prochain. 
Jeanne aime le prochain qui souffre : 

Les pauvres venaient à moi volontiers, disait-elle, parce que je ne leur 
faisais pas déplaisir et qu'au contraire j'aimais à les supporter. 

Jille aimait jusqu'à ses ennemis même : 
Pardonnez-moi, vous tous gens d'ici, comme je vous pardonne. 

h,lle aimait surtout ses parents, ses bienfaiteurs, ses amis ; et ses 
regrets de quitter le foyer de sa famille, le sanctuaire de sa paroisse, le 
clocher de son village, comme ses ardents désirs de les retrouver, disent 
assez combien elle les chérissait. 

Elle aimait enfin, et par-dessus tout, sa Patrie, cette grande famille 
pour laquelle elle sacrifia toutes ses autres amours. 

Jeanne aimait ses soldats, les nobles fils et défenseurs de la France : 

Jamais je n'ai vu couler de sang français que les cheveux ne se dressassent 
sur ma tête. — Le sang de nos gens coule par terre .'Au nom de Dieu, c'est mal 
fait! Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée plus tôt? Nos soldats ont bien à besogner 
devant une bastille. Mes armes, apportez-moi mes armes; amenez-moi mon 
cheval ! Ah ! sanglant garçon, crie-t-elle à son écuyer, vous ne me disiez pas que 
le sang de France est répandu ! • 

xLn ses soldats, elle aimait avant tout leurs âmes : 

« // faut convertir nos soldats. Procurez-vous une bannière représentant 
Notre-Seigneur Jésus en croix, avec la sainte Vierge Marie et saint Jean à ses 
côtés. Puis, ordonnez à tous les prêtres de Blois de se réunir avec vous, matin et 
soir, en plein air autour de cette bannière. Que pas un, dit-elle à ses soldats, ne 
se joigne à nous qu'il ne soit confessé : les prêtres qui m'entourent entendront de 
suite les confessions. Allons d'abord aux églises, rendons gloire à Dieu de l'avan- 
tage qu'il nous a donné. Si nous étions ingrats, il ne serait plus avec nous et 
nous n'aurions plus la victoire. Si nous pouvions ouïr la messe, ce serait bien. » 

oon patriotisme, inspiré de Dieu et s 'élevant sur les ailes de la foi 
à la hauteur d'une vertu sublime, nous apparaît comme le mobile de sa 
vie tout entière, qu'elle a consacrée à la France jusqu'au suprême 
sacrifice. 

Aussi l'Église, en la plaçant sur les autels, nous l'offre-t-elle comme 
le type et le modèle accompli de l'âme française de son temps et de 
tous les temps. 





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O Bienheureuse Jeanne d'Arc, patronne, libératrice et gardienne de 
la France, obtenez de Dieu, pour le pays que vous avez tant aimé, 
l'union sacrée qui peut seule assurer dans le présent et l'avenir son 
triomphe et la paix ! Que tous suivent votre étendard ; qu'ils restent 
fidèles aux traditions de la Fille aînée de l'Église, afin de mériter que 
toujours : « Dieu protège la France ! » 

Aujourd'hui Jeanne d'Arc vient d'être exaucée. Méritons que Dieu 
l'exauce toujours ! 

En la fête de saint Martin, soldat, apôtre et évêque. 

JHeaux, 11 novembre 1918. 

Au jour glorieux de l'armistice, de la victoire et de la paix. 




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PAMIERS 




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JEANNE D'ARC 

ET SA MISSION AU XX« SIÈCLE 



Jeanne d'Arc est d'une sublime actualité. C'est vers elle, la protectrice 
indispensable et sainte, que se portent, en ces moments d'indicible 
angoisse, tous les regards, tous les cœurs, toutes les espérances. 

Tout nous la rappelle, tout nous la rend présente : l'invasion, les 
horreurs de la guerre, nos divisions intestines, l'infidélité de la France 
à sa vocation providentielle. 

Au XV' siècle, Jeanne d'Arc, instrument miraculeux et fidèle de 
Dieu, nous sauva, en chassant l'envahisseur, en réalisant l'union des 
âmes, en rendant la France aux Français et Jésus-Christ à la France. 

De Jeanne, nous attendons aujourd'hui le même secours, les mêmes 
bienfaits, les mêmes miracles : ils nous sont aussi nécessaires. Saurons- 
nous les obtenir en écoutant ses leçons et en suivant ses exemples ? 

Il y a aujourd'hui, comme au XV» siècle, « grande pitié sur la terre 
de France. » Sur elle sévit depuis quatre ans le fléau dévastateur de la 
guerre, de l'invasion la plus gigantesque, la plus inhumaine, la plus 
sauvage qu'ait enregistrée l'histoire. C'est une perpétuelle rafale de fer, 
de feu, de gaz, qui brise, blesse, déchire, brûle, étouffe, tue. 

Cruelle épreuve ! N'est-ce pas notre châtiment ? Séduite par le mirage 
des fausses doctrines et les utopies révolutionnaires, la France du 
XX* siècle s'est éloignée de Dieu. Elle a dénoué les liens séculaires de 
son alliance avec Jésus-Christ, son Église, son évangile. Que dis-je ? 
La France officielle a livré à Dieu une bataille désespérée, s'efforçant 





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« d'exiler •» le Créateur du monde, son ouvrage , rêvant une société qu'elle 
appelle, on ne sait pourquoi, « laïque, » mais dont l'essence est de vivre 
et mourir sans Dieu. Crime et folie tout ensemble. La France a été bien 
coupable... C'est l'heure de la réparation, de l'expiation rédemptrice. 
La nation l'accepte, humble, généreuse, repentante. 

Depuis quatre ans, sur tous les champs de bataille de l'Occident et 
de l'Orient, coulent des fleuves de sang, le sang des meilleurs de nos fils, 
le sang de nos prêtres, qui s'offrent à Dieu en holocauste pour la rançon 
de leur Patrie. Qu'est-ce que notre France aujourd'hui, sinon un immense 
autel arrosé de sang ? Et les larmes des veuves, les larmes des mères, 
les larmes de millions de petits orphelins, n'est-ce pas encore du sang, 
un sang expiatoire ? 

La France se retourne vers Dieu. Elle prie, elle souffre, elle espère : 
n'est-ce pas déjà là un miracle de la protection de notre Jeanne, qui 
fait pressentir qu'elle nous sauvera, comme au XV* siècle, au moment 
où tout, humainement, semble désespéré? 

Comment, en vérité, ne pas remarquer que Dieu a voulu, à la veille 
de la crise suprême, par une grâce incomparable — celle de la béati- 
fication de Jeanne — nous rendre la grande libératrice ? N'est-ce pas 
pour accomplir de nouveau sa mission ? 

Et ne nous a-t-elle pas déjà donné des signes et des preuves de sa 
présence, de son secours, de sa volonté ? 

« Pour l'union des âmes françaises, » moyen essentiel de victoire : 
n'est-ce pas là un vrai miracle, que Jeanne a commencé de réaliser 
parmi nous et qu'elle saura maintenir et achever ? 

* Pour la libération du territoire : » son nom n'était-il pas le mot 
d'ordre, en 1914, le jour où s'est déclarée la victoire de la Marne ? 

« Pour le renouvellement de la vocation chrétienne de la France : » 
par la persécution religieuse et par la séparation impie de la France 
d'avec son Dieu et d'avec l'Eglise, nous avions perdu « l'esprit du sacre 
de Reims ; » l'esprit du sacre, c'est l'adoration publique, sociale, 
nationale de Dieu ; c'est l'obéissance publique, sociale, nationale à la 
loi de Dieu ; c'est le respect public, social, national pour Jésus-Christ 
et pour l'Eglise... Ne serait-ce pas pour cela que Dieu a permis 
l'effroyable attentat des barbares contre la cathédrale de Reims, 
baptistère de la France, sanctuaire du sacre, théâtre du triomphe de 



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Jeanne ?... Jeanne nous rendra l'esprit du sacre, œuvre difficile, mais 
déjà accomplie en partie dans beaucoup de cœurs. Appelons-la à notre 
aide avec un indomptable espoir, une invincible confiance !... Mettons- 
nous surtout à son école, pour devenir avec elle et comme elle les 
sauveurs de la Patrie, par les mêmes moyens : prière, travail, sacrifice. 

Jeanne priait sans cesse, avant, pendant, après la bataille, jusqu'à 
organiser des processions au chant du Vent, Creator, et des litanies de 
la Très-Sainte- Vierge. « Dieu premier servi ! » C'était son mot d'ordre. 
Et, comme elle savait que seule monte droit au Ciel la prière qui sort d'un 
cœur pur, elle entretenait dans son âme de vierge la haine du péché. 
« J'aimerais mieux mourir, disait-elle, que de commettre un seul péché. » — 
« C'est le péché, répétait-elle aux hommes d'armes, qui fait perdre 
les batailles. » Et elle avait juré une guerre implacable au blasphème, à 
l'intempérance, à la débauche. Lorsque, blessée aux Tourelles, on lui 
propose de la guérir en «charmant» ses blessures: «Mourir plutôt, 
s'écrie-t-elle, que de rien faire contre la volonté de Dieu ! » Et sa robuste 
piété s'alimente dans la fréquentation des sacrements et se révèle par la 
pratique de toutes les œuvres spirituelles et corporelles de miséricorde. 

Jeanne priait, Jeanne travaillait : « Vive labeur ! » c'était sa devise. 
Elle sait que, dans la guerre comme partout. Dieu n'assiste que ceux 
qui ont commencé par faire leur devoir, et, s'il le faut, plus que 
leur devoir. Aux juges de Poitiers qui objectent que : « Si Dieu veut 
délivrer le peuple de France, il n'est pas besoin de gens d'armes, » 
elle réplique avec le bon sens chrétien : « En nom Dieu, les gens 
d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire. » 

Les Voix ont ordonné : « Va, Fille de Dieu, va ! » Et Jeanne va, 
intrépide, infatigable. « Je ne suis qu'une pauvre fille, murmure-t-elle, je 
ne sais ni A, ni B. Je ne sais ni monter à cheval, ni faire la guerre ; mais 
puisque Dieu le veut, me voici. » Quand on lui demande à quel moment 
elle veut partir : « Mais plutôt aujourd'hui que demain, » répond-elle. Et 
elle endosse un justaucorps, chausse des éperons, saute en selle, prend 
la lance et part comme le plus alerte et le meilleur des chevaliers. Elle 
va de Domremy à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, à Orléans, à Reims. 
Elle parcourt quatorze ou quinze cents lieues en quelques mois, la 
vaillante écuyère, avant d'atterrir au funèbre biicher de Rouen ! ... 

Jeanne priait, Jeanne travaillait, Jeanne souffrait. Son cœur connut 
les déchirements et les amertumes de la séparation, de l'isolement, de la 
suspicion, de la jalousie, de la noire calomnie. Mais il n'y a pas de 



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rédemption sans souffrance et sans immolation ; et Jeanne accepta tout 
en silence, résignée. 

Elle eut, comme le divin Jésus, sa Passion douloureuse. Comme lui, 
Jeanne fut trahie, vendue, abandonnée, livrée, condamnée par des juges 
iniques. Attachée enfin à un bûcher elle fut brûlée vive : «Jésus! Maria!...» 
Avec ces mots sur ses lèvres, elle exhala sa belle âme et la rendit à Dieu, 

Par la prière, le travail, le sacrifice, Jeanne remplit la mission que 
le Ciel lui avait confiée, et sauva la France. Comprenons ses leçons et 
imitons ses exemples. 

Au XX" siècle, comme au XV, au même prix, même assistance divine 
et même bienfait : la victoire glorieuse ! l'envahisseur chassé, la France 
aux Français, et Jésus-Christ à la France ! Ce sera le nouveau et prochain 
miracle de Jeanne d'Arc. 



Mai 1918 





LA BEATIFICATION DE JEANNE D'ARC 

SIGNE DE SALUT POUR LA FRANCE 

(18 AVRIL 1909) 



V^ est par un manifeste dessein de la divine miséricorde que Jeanne 
d'Arc, béatifiée après un silence plus de quatre fois séculaire, est apparue 
au commencement de ce XX" siècle, ainsi qu'elle s'était levée au commen- 
cement du XV% comme un signe de salut, un arc-en-ciel dans les nuages. 

Dieu, autrement, l'aurait béatifiée plus tôt, car elle avait fait pour 
cela d'assez éclatants miracles, ou il l'aurait laissée comme enfermée 
dans la gloire mystérieuse de son Ciel. Il l'a envoyée quand tout allait 
nous paraître désespéré, à son heure à Lui, quand l'étranger disait : 
« Où est donc le Dieu de ce peuple ? » 

« Notre Dieu est avec Jeanne, qui nous amène secours meilleur qui 
jamais arriva à général ou à cité. » Si pour nous sauver il faut encore des 
miracles, elle en fera ! 

iVLais ces miracles, elle ne les fera ni par l'épée toute seule, ni 
seulement par le drapeau de la France ou même par sa bannière qu'elle 
aimait tant. Comme sous les murs d'Orléans, il faudra la prière des 
prêtres et la croix de Jésus-Christ. 

Et, le lendemain de la victoire, quand tous les ennemis auront été 
boutés dehors, qu'adviendra-t-il ? Que sera la France ? Il n'est pas malaisé 
de le prédire, car les mêmes causes ont coutume de produire les mêmes 
effets. 

L apôtre saint Jean a résumé dans trois mots d'une psychologie 
universelle et immuable toutes les causes de déchéance individuelle et 
sociale. Concupiscentia carnis ; concupiscentia oculorum, superbia 



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vitae. Les appétits innommables, la faim de l'or et l'orgueil impatient de 
toute autorité, toutes les révolutions et toutes les ruines d'empires et de 
peuples sont là ! 

V ous pensiez que les hommes tristement fameux qui ont persécuté 
l'Église, au cours des siècles aimaient la justice et la liberté ? C'étaient 
des corrompus, des cupides, des superbes. Ne cherchez pas d'autres 
explications de toutes les injustices, de toutes les impiétés, de tous 
les sacrilèges, de toutes les violences, de tous les crimes qui se sont 
commis ailleurs et chez nous contre la religion et la Patrie, 

Je vous le dis, il n'y en a pas d'autres. 

Il n'y a pas non plus d'autres causes des catastrophes de nations 
tombées avec fracas les unes sur les autres ! Qui donc a jeté dans la 
mort tant de peuples puissants et orgueilleux qui dorment dans la 
poussière des siècles ? N'en doutez pas, c'est la corruption de l'esprit et 
celle du cœur ! 

C est elle qui avait préparé l'agonie de la France au XV* siècle. 
C'est elle encore qui a failli, pendant l'orgie révolutionnaire, étouffer la 
Patrie dans la boue et dans le sang. C'est elle enfin qui, hier, nous conduisit 
aux portes du tombeau. Nous n'étions pas prêts quand l'étranger est 
apparu à nos frontières. Je le crois bien ! Nous étions tant occupés à 
chasser de partout la croix, symbole du sacrifice détesté ! 

Ah ! de grâce, Français, prenez garde ! En vérité, il en est temps ! Le 
sang coule ! La Patrie vous implore ! Si les trois puissances ennemies 
allaient régner encore en souveraines, en l'absence de la croix, elles 
entreraient dans le cœur et dans les veines de la France, pour tarir les 
sources sacrées de l'idéal, de la vertu, de la vie même ! Plus redoutables 
que les épées les mieux aiguisées, que la poudre la plus sèche et que les 
canons les plus formidables, elles tueraient notre malheureux pays. 

J-»a France sera catholique ou elle ne sera pas ! Rappelez donc la 
croix. Ramenez-la partout d'où elle a été chassée. Faites cela, non pas 
demain, mais aujourd'hui. Et tous, debout sous l'étendard de Jésus-Christ, 
comme le demandait Pie X, de sainte et immortelle mémoire, tous unis 
dans une même foi patriotique et religieuse, bataillez, chacun à votre 
manière, au poste de combat qui vous est assigné par Dieu, maître 
souverain de la France ! 

iLi cela fait, ne craignez pas ! Ouvrez vos âmes toutes grandes à 
l'espérance ! 



3- 



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L'Allemand aura beau faire, il aura beau être sauvage et puissant : 
vous le bouterez dehors ! Nos drapeaux iront flotter sur les clochers 
reconquis de Metz et de Strasbourg ! 

rLt, demain, la France ne vivra pas seulement, elle redeviendra 
grande. Une vertu descendra de la croix, qui nous rendra toutes nos 
gloires anciennes. 

Il le faut ! Il faut que s'accomplisse tout entière la prophétie de Reims, 
que notre Patrie reprenne dans le monde sa fonction de soldat de Dieu, 
de sergent du Christ, de défenseur des nobles et saintes causes. Il faut 
qu'elle redevienne, comme aux beaux jours d'autrefois, le plus beau 
royaume du monde après celui du Ciel. 

Pour cela, ô bienheureuse Jeanne, entendez notre prière. Vous n'êtes 
plus une bergerette ignorante. Vous êtes une béatifiée glorieuse. Vous 
disposez de la puissance même de Dieu. Verriez-vous donc aujourd'hui, 
sans pitié, couler le sang de France ? Supporteriez-vous surtout de voir 
périr les âmes de France ? Et votre Christ Jésus, votre « droicturier, » 
ne voudriez- vous donc plus qu'il fût Roi de France? Enfin, ne vous 
souviendriez- vous pas qu'il y a une France qui prie, qui aime et qui ne 
veut pas mourir, mais servir encore Dieu et son Église ? 

U nissez-nous donc à l'ombre de la croix et ressuscitez dans toutes nos 
âmes l'ardente foi de nos pères, afin que partout, non seulement dans nos 
églises, mais jusque dans les conseils de ceux qui gouvernent, dans les 
assemblées politiques et savantes, dans les universités et dans les écoles, 
dans le palais des grands et la mansarde des pauvres, dans l'atelier des 
ouvriers et la chaumière des paysans, sur les grandes places de nos villes 
et jusque dans les chemins les plus éloignés de nos campagnes retentisse 
le vieux cri de la France chrétienne et invincible : 

« Vive le Christ, qui aime les Francs !,.. » 

J écrivais les Hgnes qui précèdent le 15 mai 1915. 

Déjà l'étranger orgueilleux et brutal foulait la terre sacrée de notre 
chère France. Je n'hésitais pourtant pas à affirmer que nos drapeaux 
victorieux flotteraient un jour sur les clochers reconquis de Metz et de 
Strasbourg. 

C est chose faite maintenant. La victoire nous a coûté beaucoup de 
sang. Elle n'en est que plus glorieuse. Metz et Strasbourg sont redevenus 
français. 



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Le mérite en revient, sans doute, à l'héroïsme de nos soldats et à la 
science de leurs chefs. 

iVLais Jeanne n'y est pas étrangère. Elle a sûrement uni sa prière à 
celles des autres saints de la Patrie. La preuve en est que les hommes de 
guerre croyaient eux-mêmes, dans les premiers jours de juillet 1918, que 
Paris allait tomber aux mains de l'ennemi, et que, le 11 novembre, au 
contraire, l'ennemi était « bouté hors » de France !... 

Il y a là quelque chose qui ressemble singulièrement au miracle. Il 
y a, du moins, l'intervention évidemment providentielle de Celui « qui 
fait la victoire. » 

Autour de cette victoire si chèrement acquise, il ne devrait y avoir 
que des rayons de gloire. 

Hélas ! et des ombres s'y mêlent, douloureuses, menaçantes. C'est 
que la France, taiit aimée de Dieu, s'obstine officiellement, devant le 
monde scandalisé, à ne pas même parler de Dieu ! 

Blasphème impie qui ferait tôt ou tard ce que n'ont pu faire les 
monstrueux canons allemands. 

Douce vierge de Lorraine, priez pour nous ! Et que votre prière qui 
nous a sauvés de l'étranger, nous sauve de nous-mêmes ! 



Monfauban, le 1 1 novembre 1919. 



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BLOIS 




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LA VEILLEE DES ARMES 



Je suis d'autant plus heureux de rendre ici mon hommage à Jeanne 
d'Arc, que le nom de ma ville épiscopale est pour jamais associé au 
sien. 

Blois se trouve comme au seuil de la glorieuse épopée de Jeanne, 
On a cru que Gérard Machet, confesseur de Charles VII, qui donna au 
roi un avis favorable au message divin de la Pucelle, était un prêtre 
blésois. Ce sont, du moins, deux capitaines du château de Blois, le 
seigneur de Villars et Jamet du Tillay, qui furent envoyés à Chinon par 
Dunois, frère du comte de Blois, puis devinrent les compagnons d'armes 
de Jeanne et se distinguèrent, à ses côtés, dans toute la campagne de la 
Loire. C'est la duchesse d'Alençon, fille de notre comte, qui devint l'amie 
et la confidente de Jeanne. C'est vraiment chez nous que la libératrice a 
trouvé ses amis de la première heure. 

Ainsi, Blois était allé, en quelque sorte, au-devant de Jeanne ; Jeanne 
devait venir jusqu'à Blois. Elle y vint, en effet, de Tours, et y fit son 
entrée le 24 avril 1429. 

Dernier rempart du parti français, notre ville était alors le principal 
centre de ravitaillement pour Orléans assiégé ; elle était toute désignée 
pour devenir le point de concentration des troupes. Jeanne y demeura 
deux ou trois jours, adressant de là aux Anglais un message de paix ; y 
faisant exécuter la bannière qu'elle remit aux prêtres pour être portée à 
l'avant-garde, aux chants des hymnes d'église ; organisant cette chose 
inouïe : une retraite spirituelle au camp, et faisant se confesser et 






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communier tous ces pillards de soldats ; y revêtant pour la première fois 
son armure de combat à « blanc harnais », qu'elle offrira plus tard à 
Saint-Denis ; faisant bénir solennellement, dans l'antique et illustre 
collégiale de Saint-Sauveur, son étendard de guerre, celui qu'elle tiendra 
à la main en guise d'épée et qu'elle arborera fièrement au sacre, 
voulant, puisqu'il avait été à la peine, qu'il soit aussi à l'honneur. Ne 
peut-on pas dire en toute vérité que Jeanne la guerrière, Jeanne 
le pur et héroïque chevalier de Dieu et de la France, fit à Blois sa 
« veillée des armes » ? 

Je n'ai pas à suivre Jeanne, quittant Blois le 27 avril, avec sa petite 
armée marchant, en forme de procession religieuse, à la victoire, à la 
libération d'Orléans, ni à raconter la seconde campagne de la Loire, 
bien que la concentration de la nouvelle armée fût opérée sur un autre 
point de notre territoire, à Selles-en-Berri, et bien que, parmi les seigneurs 
groupés alors autour de la Pucelle, il s'en trouvât un qui était nôtre : 
Louis de Bourbon, comte de Vendôme, lequel suivit Jeanne jusqu'au 
bout et, après la trahison de Compiègne, voulut la venger. 

Nul Blésois, d'ailleurs, ne trahit la Pucelle. Le comte de Blois lui 
demeura fidèle, et il se montra généreux envers certains membres de sa 
famille qui s'étaient fixés dans notre pays. Jeanne ne fut pas chez nous 
davantage oubliée après sa mort. Des Blésois déposèrent avec bonheur 
pour elle au procès de réhabilitation. Et l'on trouve, dans le Proces- 
sionnal de Mgr de Crussol d'Uzès (1741), évèque de Blois, la preuve 
d'une cérémonie publique et religieuse traditionnelle qui semble bien 
n'avoir eu d'autre objet que le reconnaissant souvenir de la vierge 
guerrière. Trois orateurs blésois furent appelés à prononcer, à Orléans, le 
panégyrique de Jeanne : l'abbé Morisset, en 1829, au quatrième cente- 
naire de la libération de la ville ; le Père Monsabré, en 1877 ; le chanoine 
Gaudeau, en 1910. Depuis vingt ans, des fêtes religieuses et populaires 
sont célébrées à Blois en l'honneur de la Pucelle ; un livre érudit a été 
écrit par un de mes prêtres sur Jeanne d'Arc à Blois et à Selles ; des 
oeuvres musicales de valeur y ont été composées et s'y chantent ; et, 
depuis la béatification surtout, la gloire de notre héroïne nationale 
rayonne chaque jour avec plus d'éclat dans mon diocèse. Comme Blésois, 
n'avons-nous pas le droit d'être fiers de la part de notre ville dans 
l'histoire de la libératrice de la France? N'est-ce pas de Blois que 
l'armée de la Pucelle, purifiée et sanctifiée, a pris son sublime élan vers 
la victoire ? 



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Le « Mystère de Jeanne d'Arc à Blois » méritait d'être tout au moins 
noté dans cet ouvrage consacré à sa mémoire ; et je serais heureux si la 
libératrice daignait recevoir ici, par ma plume, le juste hommage de la 
ville qui fut témoin, avant le combat glorieux, de la sainte veillée des 
armes. 

A l'heure ou j'achève d'écrire ces lignes, l'atroce guerre est terminée ; 
le soleil de la grande victoire a lui aux yeux des peuples alliés pour la 
défense de la justice et du droit. 

Or, on s'en souvient, c'est le nom de Jeanne d'Arc qui a providen- 
tiellement signalé, au début de septembre 1914, la première approche 
du triomphe. C'est elle encore, elle toujours, qui fut la libératrice. Nous 
n'avons pas oublié la voie frayée par elle à la victoire, et nous l'avons 
suivie fidèlement et pas à pas. 

C est en procession religieuse, au murmure des prières et aux chants 
des cantiques sacrés, que sa petite armée, sanctifiée par la retraite et la 
communion, partit de Blois pour la libération d'Orléans et la victoire 
nationale. 

Dès le début de la guerre, ma ville épiscopale s'est mise en mouve- 
ment, sur un signe de Jeanne, et à sa suite. 

Enfants, porteurs de petits drapeaux tricolores, jeunes filles, dames 
et religieuses, hommes, clergé ont afflué vers le faubourg de Vienne, 
vers l'antique sanctuaire de Notre-Dame des Aydes, où la Pucelle était 
venue elle-même s'agenouiller, lors de ce passage à Blois qui fut, pour 
son armée et pour la France, d'une si heureuse et si magnifique fécondité. 

C est là que nos aïeux la virent prosternée dans la prière aux pieds 
de la Vierge ; là qu'elle implora de Dieu et de sa sainte Mère la conver- 
sion de ses hommes et la victoire de la Patrie ; là qu'elle fit avant les 
grands combats la suprême veillée des armes. Après elle, et avec elle, 
nous avons franchi la Loire, veillé et prié en ce même sanctuaire 
consacré à Marie. Et nous y avons invoqué Jeanne elle-même de toute 
notre foi et de tout notre cœur. 

Durant les cinq automnes de guerre, chaque dimanche du mois de 
septembre, ce fut un empressement régulier et édifiant des fidèles de 
Blois, ayant à leur tête leur évêque, vers la Madone protectrice de la 
cité. Nous eûmes là des pèlerinages de guerre dont nous ne perdrons 
plus l'émouvant souvenir. 



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Puis, la victoire acquise et la paix signée, plus heureux que Jeanne 
d'Arc, nous avons pu reprendre le chemin de notre sanctuaire blésois. 
Au mois de septembre 1919, nous fîmes, les dimanches, par groupes 
encore, les pèlerinages de l'action de grâces. Les enfants et les jeunes 
filles déposèrent, en hommage de reconnaissance, aux pieds de Notre- 
Dame des Aydes, les fleurs et les branches de lauriers qu'ils portaient à 
la main. La clôture des pèlerinages, avec les jeunes gens et les hommes, 
parmi lesquels se trouvaient des soldats et des officiers du plus haut 
grade, fut imposante et triomphante. 

Ce que Blois a fait en petit, la France tout entière l'a fait en grand. 
Mais pour nous, Blésois, le chemin glorieux avait été tracé par Jeanne 
elle-même : il va de Blois a Orléans, je veux dire de la prière chrétienne 
à la victoire française. 



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Blois, le 31 octobre 1919. 





LE MARTYRE DE JEANNE D'ARC 

Il était donné à Jeanne d'élever encore jusqu'aux sublimités de 
l'héroïsme l'enseignement de la souffrance rédemptrice. C'est un sen- 
timent universel et comme infus dans les âmes, une vérité acceptée de 
tout temps par tous les peuples, avant comme après le sacrifice du 
Calvaire, qu'une victime peut, par l'héroïsme de son dévouement, se 
substituer à la nation prévaricatrice, et, pourvu que celle-ci ait le 
repentir de ses fautes, diminuer l'intensité comme la longueur de son 
expiation. 

Là, sans doute, est l'explication du long martyre de la Pucelle. On 
a cru trop généralement que sa mission finissait à Reims, et que, pour 
avoir voulu continuer une œuvre personnelle après l'achèvement de celle 
de Dieu, Jeanne fut victime de sa faute. J'ose dire que c'est là une 
grave erreur. Si la souffrance n'apparaissait pas dans l'œuvre de Jeanne, 
comment oserions-nous affirmer que cette œuvre est divine? N'est-ce 
pas l'illustre cardinal Pie qui observe que, depuis le sacrifice du Calvaire, 
toutes les œuvres divines sont marquées du cachet de la Croix ? C'est 
aussi le grand évêque de Poitiers qui a dit que « le baptême du sang 
est inséparable de la mission divine. » O Jeanne, vous avez été jugée 
digne non seulement d'être l'instrument de Dieu, mais encore de lui 
être offerte en holocauste pour racheter la France. Une victime pure, 
voilà ce que Dieu cherche : il faut des vertus sans tache pour être un 
martyr. Tel est le rôle douloureux de Jeanne. Elle boira le calice 
jusqu'à la lie, mais dans son supplice je vois trois triomphes : le triomphe 
de la France, de la Foi, de Jeanne elle-même. 

(1) Mgr. Métreau, évéque de Tulle, est décédé peu de temps après nous avoir envoyé cette page impressionnante. 



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Jésus, Maria, ce sont les deux noms gravés sur l'étendard de la 
Pucelle ; ce sont les deux amours de son cœur de vierge. Comme Jésus 
et Marie furent heureux de souffrir pour le monde, Jeanne sera heureuse 
de souffrir pour la France. La leçon la plus féconde et, tout ensemble, 
la plus consolante qu'elle nous donne, commence au retour du sacre. 

Je passe donc sans m'y arrêter sur les premières souffrances de 
Jeanne : craintes de la petite paysanne qui ne se sent préparée, ni par 
son éducation, ni par ses habitudes, ni par ses goûts, au grand dessein 
que lui demandent de remplir ses Voix ; frémissement douloureux de la 
nature, que cette fille bien équilibrée ne peut pas ne pas éprouver en 
s'avançant vers l'inconnu ; contradictions dont elle était continuellement 
l'objet à la Cour, dans les conseils du roi et dans les conseils de guerre, 
où des voix tout humaines l'empêchaient souvent d'obéir à ce qu'elle 
savait très bien être la voix de Dieu. La Pucelle, si douce, si joyeuse, 
si pleine d'esprit et de bonhomie, a toujours souffert. Mais laissons 
cela. Arrivons droit au martyre. 



* 
* * 



Trahie et prise, la voilà donc captive des Bourguignons. Ceux-ci 
la vendent à nos ennemis qui l'emmènent aussitôt à Rouen, en plein pays 
leur appartenant, et bien loin de ceux qui pourraient tenter de délivrer 
la prisonnière. Prisonnière étrange que redoutent encore ceux qui la 
tiennent enchaînée ! Ils ont hâte d'instruire un procès où ils espèrent 
arriver à faire tomber du front de Jeanne la double auréole de sainte 
et d'envoyée de Dieu, qui fait à la fois sa force et leur faiblesse ! 

Avertie par ses Voix toujours fidèles, notre Bienheureuse sait 
qu'elle doit préparer son âme à de grandes douleurs. Une de celles-ci, 
la plus cruelle peut-être, lui est dévoilée dès le premier jour de sa 
captivité. Dieu voulait sans doute, pour la rédemption plus complète 
de la France, que l'héroïque victime savourât plus longuement l'amertume 
de son sacrifice. Cette douleur de choix est la trahison de ceux-là 
mêmes en qui la bonne Pucelle a mis toute sa confiance. Malgré, 
d'ailleurs, la torture d'une telle pensée, Jeanne, dès qu'elle est avertie 
par ses Voix, se dispose humblement à tout accepter avec courage 
pour la France. 

Jrour la France ! C'est précisément parce que la Pucelle a conscience 
que sa mission patriotique n'est pas finie et que dans les fers elle 



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travaille encore à la rédemption du pays, que sa résignation fera 
place un jour à la révolte. Il est vrai qu'il ne s'agit plus d'elle-même, 
mais de son roi, et par conséquent de la France. Un des juges de 
Rouen, dans un discours public, que Jeanne est obligée d'entendre, 
ose avancer que le roi est hérétique. A ce mot, la courageuse Pucelle 
bondit, et, interrompant l'orateur : « Non, s'écrie-t-elle, le roi Charles 
n'est point hérétique ; il est, au contraire, le plus noble chrétien que 
je connaisse. » 



* * 



J'ai parlé de la résignation de Jeanne. Elle fut d'autant plus admi. 
rable que ses tortures furent plus longues, plus contenues et plus 
cruelles. Être pure comme elle, et se voir obligée d'accepter dans son 
cachot le contact sans trêve des soudards qui ont mission de la garder 
et dont il faut subir les grossièretés ! Avoir si soigneusement veillé à 
conserver intacte cette fleur de virginité que la Pucelle a promis de 
donner à Jésus dans sa première fraîcheur, et se voir attaquée jusque 
dans son honneur de femme ! Chrétienne fermement attachée à sa foi, 
n'avoir quitté la paix de Domremy et les douceurs du foyer paternel 
que pour obéir à l'appel de Dieu ; dans les camps, dans les palais, 
dans les prisons, avoir cherché sans cesse à étendre le règne de 
ce Dieu et voir, par ceux-là mêmes qui se disent les représentants du 
Christ, sa foi de chrétienne suspectée ! S'entendre accuser de n'avoir 
pas le respect de l'Église pour laquelle elle est prête à mourir ! Enfin, 
quand de s'agenouiller chaque jour à la Table Sainte c'avait été pour 
elle, pendant des années, non seulement une exquise douceur, mais la 
consolation de toutes ses tristesses et la force même de sa vie, être 
privée maintenant, durant cinq longs mois de captivité et d'incessantes 
tortures, du réconfort eucharistique, au point que ses juges ne lui 
permettront la communion qu'une seule fois : le matin même de sa 
mort ; ah ! voilà un martyre dont Dieu seul peut dire l'héroïsme, car 
l'acuité des souffrances qu'endure Jeanne se mesure à la bonté, à la 
pureté, à la générosité de son cœur. 



Le bourreau peut venir maintenant. Il peut entraîner la pauvre 
condamnée sur le bûcher et l'attacher au poteau d'infamie. Les flammes 
crépitantes peuvent envelopper le chaste corps de la Pucelle. Celle 



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qui, hier, à l'annonce de l'horrible supplice, a frémi un instant comme 
son Maître à Gethsémani, sourira maintenant à cette mort qui n'est 
plus pour elle qu'une délivrance. Pour elle, et pour la Patrie aussi, 
car notre Bienheureuse sent bien que son sacrifice est accepté. En 
face du bûcher, elle prophétise la délivrance prochaine du pays. 
Puis — car elle doit défendre jusqu'au bout l'honneur de celle qui 
meurt pour la France — elle proteste de son innocence, elle affirme 
son inébranlable fidélité à sa mère, l'Église, elle en appelle une 
dernière fois au pape du jugement inique qui la condamne. Le 
devoir de sa mission rempli, elle monte courageusement sur l'amas 
de bois que ses ennemis ont disposé pour sa mort, et inconsciemment 
pour leur défaite. Arrivée sur ce degré qui la rapproche du Ciel, 
elle demande un crucifix. Passionnément, elle le colle à ses lèvres. 
Puis les flammes entourent la Bienheureuse martyre : elles attaquent 
sa chair virginale. Jeanne pousse par deux fois le cri : « Jésus ! Jésus ! •» 
Et elle rend à Dieu son âme très pure de catholique et Française. 

Tulle, le 31 décembre 1917. 




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TROYES 






JEANNE D'ARC 

ET LE DIOCÈSE DE TROYES 



Le culte de Jeanne d'Arc nous a toujours été très cher depuis 
vingt ans ; chaque année, on célèbre à Troyes, en son honneur, une 
fête pleine d'enthousiasme, au milieu d'une assistance magnifique. 

Jeanne est née à Domremy, sur une terre champenoise, et nous ne 
saurions oublier qu'elle conduisit le roi Charles VII dans notre cathédrale, 
le 10 juillet 1429, en se rendant à Reims. 

C'est de Saint-Florentin que Charles VII se dirigea sur Troyes. Ses 
conseillers voulaient l'éviter, mais Jeanne, interrogée, répondit au roi : 
« Gentil roi de France, si vous voulez demeurer devant votre ville de 
Troyes, elle sera en votre obéissance dans deux jours, soit par force ou 
par amour ; et n'en faites nul doute. » Deux jours après, l'évêque Jean 
Léguisé, les bourgeois et les gens de guerre traitaient avec Charles VII, 
dont l'autorité était ainsi rétablie dans la capitale de la Champagne. 

L histoire ne rapporte aucun détail sur l'entrée de Jeanne et du roi 
dans notre vieille basilique. 

Ce que nous savons, c'est que notre cathédrale actuelle, consacrée 
en 1430, était achevée jusqu'au transept inclusivement. 

L honneur qui en rejaillit sur notre cité est un des motifs de la 
singulière dévotion des Troyens pour Jeanne, et les a déterminés à 
l'honorer par des fêtes religieuses et populaires dix-huit ans avant la 
béatification. 




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En terminant l'allocution qu'il adressait au Saint-Père, à l'occasion 
de la promulgation du décret reconnaissant les miracles opérés par 
Jeanne d'Arc, l'évêque d'Orléans exprimait le souhait que l'intercession 
de la sainte Pucelle nous obtint une ère de liberté et de paix. 

Et Pie X de répondre : « Mon vénérable frère, ce n'est pas un rêve 
que vous avez énoncé, mais une réalité ; je n'ai pas seulement l'espérance, 
j'ai la certitude du plein triomphe. Je suis affermi dans cette certitude 
par la protection des martyrs qui ont donné leur sang pour la foi, et par 
l'intercession de Jeanne d'Arc, qui, comme elle vit dans le cœur des 
Français, vit aussi dans le Ciel, où elle répète sans cesse la prière : 
« Grand Dieu, sauvez la France ! y 

Oui, supplions avec confiance la nouvelle bienheureuse de nous 
obtenir le secours dans les douloureuses circonstances que nous traver- 
sons. Mais aussi, imitons-là. Pour le salut de son pays, elle a su agir, 
souffrir et mourir. Comme elle, travaillons de toutes nos forces, chacun 
dans notre sphère et selon nos moyens, à la régénération religieuse et 
morale de notre bien-aimée Patrie ; soyons prêts à tous les sacrifices pour 
atteindre ce noble but ; la Providence sera avec nous et, dans l'avenir 
comme dans le passé, la France chrétienne fera dans le monde entier et 
écrira dans l'histoire : « Les Gestes de Dieu : Gesta Dei per Francos ! » 

Troyes, le 30 mai 1918. 




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SAINT-BRIEUC 



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JEANNE D'ARC ET LA FRANCE 



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Ce fut une grande joie par toute la France le jour où ses fils 
purent s'écrier : « Nous avons au Ciel une bienheureuse de plus. » C'est 
une fleur de France que Jeanne d'Arc, la plus belle, la plus virginale, 
la plus parfumée. Poussée sur les Marches de Lorraine, grandie à 
l'orée des bois, au flanc de ces collines dont la Meuse, aujourd'hui 
sanglante, baise le pied, non loin de l'église natale où elle aime à 
prier, en face d'une nature grandiose qui lui parle de Dieu ; puis 
transplantée par la volonté divine, qui lui est manifestée par un archange 
et des saintes, dans le milieu bruyant et corrompu des camps, plus 
tard dans le fracas des armes et des assauts, où sa belle vaillance 
entraîne chefs et soldats ; puis, dans l'enivrement des triomphes et d'un 
sacre inespéré ; puis, son œuvre achevée et la France libérée, enchaînée 
au fond des cachots, livrée tour à tour aux effrois de l'isolement, 
aux humiliations de l'insulte, à la cruauté des bourreaux ; enfin expirant 
sur un bûcher, les yeux sur la croix et les noms de Jésus et de Maria sur 
les lèvres, elle ne perdit, dans aucune de ces situations, si diverses, 
si opposées, rien de son éclat, rien de son parfum. 

Fleur de France, Jeanne prit de son sol sacré tant de sève qu'elle 
devint l'incarnation même de cette France dont elle fut le sauveur et 
la libératrice. Ne fut-elle pas, dans les temps les plus calamiteux que 
notre histoire ait connus, la réserve et le salut de la Patrie ? Son 
épée, vierge de sang, comme son âme le fut de toute cruauté, ne bouta- 
t-elle pas dehors l'envahisseur ? Son cœur de femme ne garda-t-il pas, 
dans une poitrine de guerrière, toutes les délicatesses et toutes les 
sensibilités de son sexe, jusqu'à mettre des larmes dans ses yeux quand 



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coulait le sang de France, jusqu'à lui rendre insupportable le spectacle 
des défaillances morales de ses troupes ? Le sens surnaturel était chez 
elle très affiné, et elle avait le sentiment que, quand il tire l'épée contre 
la justice ou qu'il la prostitue dans le brigandage, un peuple ne saurait 
mériter les bénédictions de Dieu qui présagent la victoire. Quel idéal 
à opposer à la barbarie teutonne et au culte de « son vieux Dieu, » 
que cette pure et lumineuse figure ! Elle est si séduisante que, devant 
elle, tout homme qui a le sens des nobles passions qui grandissent le 
cœur humain s'incline, et qu'à ses pieds les vieilles querelles de race 
s'oublient. Ne voyons-nous pas aujourd'hui Anglais et Français fleurir 
d'une main unanime sa statue ? 

Je viens de dire que Jeanne fut, à une époque tragique de son histoire, 
le sauveur de son pays. Ai-je dit assez ? Ne fut-elle pas quelque chose 
de plus ? Nest-ce pas à elle que la France doit d'exister encore, et 
comme nation autonome, et comme peuple catholique ? Si elle ne 
s'était pas levée des champs de Domremy ; si elle n'avait enfourché 
son coursier de guerre ; si, la flamme patriotique dans son regard de 
dix-sept ans, son étendard d'une main, sa vaillante épée de l'autre, 
elle n'eût couru sus à l'ennemi et ne l'eût bouté hors d'Orléans, puis 
finalement hors de France ; si elle n'eût mené le roi dépouillé Charles VII 
au sacre de Reims, et ne lui eût rendu, avec sa couronne, son royaume, 
que serions-nous aujourd'hui ? Que serions-nous au point de vue con- 
fession religieuse ? Que serions-nous au point de vue existence nationale? 

Et ce qu'elle fut comme libératrice de son pays et inspiratrice du 
sentiment national, elle ne le fut pas à la manière humaine. Elle fut 
sans doute une guerrière habile à monter un cheval de guerre, à rallier 
ses troupes, à les discipliner, à manier l'épée, à combiner l'attaque ou 
la défense, à foncer sur l'ennemi et à le mettre en fuite. Mais elle fut 
tout cela par vocation divine, par inspiration surnaturelle, par vocation 
d'En-Haut. Elle fut le grand miracle historique de nos annales. Ce n'est 
pas d'elle-même que, tout enfant simple et sans lettres, ne sachant ni 
A ni B, elle souffre dans son cœur de patriotiques angoisses au-dessus 
de son âge ; qu'elle conçoit le désir de sauver son pays et le plan de 
campagne qui le délivrera ; qu'elle s'arrache au foyer de son père et 
de sa mère, à l'église natale, à ses compagnes, à son troupeau, et se 
fait équiper par le sire de Baudricourt ; qu'elle discerne Charles VII, 
qu'elle n'avait jamais vu, charme la foule de ses courtisans, et lui révèle 
des secrets connus de lui seul ; qu'elle mène dans la plus grande 
austérité, dans la prière, dans la mortification et dans une pureté au- 



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dessus de tout soupçon la vie des camps, où elle fait régner le respect 
du nom de Dieu et la moralité ; qu'elle ranime le courage des guerriers 
et les espoirs du roi ; en un mot, qu'elle accomplit la tâche la plus 
surhumaine et la plus glorieuse que jamais homme de guerre, élevé 
dans les écoles et rompu au métier des armes, ait remplie ; c'est par 
la vertu d'En-Haut qu'elle a fait ce miracle historique qui n'a eu son 
semblable chez aucun peuple. Le Christ l'a prédestinée à sa mission ; 
des voix célestes la lui ont révélée ; la grâce divine l'a soutenue ; sa 
correspondance à la grâce a fait, de la bienheureuse d'aujourd'hui, 
la sainte de demain. 

A quoi « passe-t-elle son Ciel » ? pour me servir de l'expression 
charmante d'une autre fleur de France, exquise, la petite Thérèse de 
l'Enfant Jésus. A quoi, si ce n'est à penser à la France ? Ce chef-d'œuvre 
qu'elle a fait quand elle n'était, pour parler comme elle, qu'une « pauvre 
fille » ici-bas, estimez-vous qu'il doive lui être indifférent maintenant 
que son titre de bienheureuse vous est garant de sa puissance là-haut? 
Elle n'abandonne pas dans la gloire ce qu'elle a conçu et enfanté 
dans l'angoisse et la lutte. Et, tandis que son souvenir hante toutes les 
mémoires, que son nom vole sur toutes les lèvres, dans la chaumière, 
au château, dans la tranchée, qu'il frissonne au vent avec le drapeau 
et qu'il domine le tumulte de la bataille ; tandis que sa vertu passe du 
chef au soldat, inspirant l'un, soutenant l'autre, je la vois au Ciel, 
s'inquiétant de sa patrie terrestre, conversant avec les bienheureux 
qui l'ont connue et aimée, et intéressant à son sort les saints de France ; 
et Reims qui la baptisa, et Clovis à l'invincible francisque, et Clotilde 
qui fut marraine de la France, et Martin le thaumaturge des Gaules, 
et Geneviève la bergère, et Bathilde et Radegonde, et Charlemagne 
à la barbe de fleuve, et saint Louis sous le chêne de la justice. Mêlés 
aux origines de notre pays ou sortis de ses entrailles, comment 
n'uniraient-ils pas leurs efforts à ceux de Jeanne pour fixer à nos 
drapeaux les ailes capricieuses de la Victoire? 

Quand un peuple a au Ciel de pareils parrains, quand il a sur la 
terre des chefs aussi avisés et des troupes aussi aguerries ; quand il a 
dans son histoire de pareilles interventions divines ; quand il se bat 
pour la justice, la religion et la liberté ; quand il s'appelle le peuple de 
Jeanne d'Arc, il peut regarder sans trembler les hordes barbares 
déferler sur lui : le granit défie la vague furieuse et séculaire, et la 
vertu de Jeanne d'Arc est le granit de la France ! (Juin 1916). 







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J'ai écrit une prophétie en 1916, car, à ce moment où je relis ces 
lignes, écrites au bruit des batailles, la réalisation s'est produite. La guerre 
est gagnée, la plus grande guerre que vit le monde. Qui l'a gagnée ? 
Nos chefs et nos soldats, sans doute, mais aussi, et avant tout, ce Dieu 
des batailles qui du haut du Ciel tient dans sa main le sort des peuples. 
Mais qui a aidé la France suppliante à obtenir son intervention 
victorieuse ? Jeanne, à la tête des saints de France. 

Dans quelques mois, au signal du Souverain-Pontife, qui la canonisera, 
la France entière, la France reconnaissante se lèvera tout entière 
dans sa foi et dans sa fierté, acclamant sa sainte. A celle qui a fait la 
Patrie, elle lui demandera de la conserver. A celle qui lui a valu la 
victoire des armes, elle demandera la victoire de la paix dans la 
fraternité des cœurs français. Et ce don de joyeux avènement dans 
la sainteté officielle, sainte Jeanne d'Arc ne le refusera pas. 



Saint-Brieuc, 8 novembre 1919. 




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SOISSONS A JEANNE D'ARC 

HOMMAGE ET CONFIANCE 



C/ est Soissons, la ville martyre, toute pleine de ruines, toujours 
gémissante sous la mitraille ennemie, qui élève aujourd'hui vers Jeanne 
d'Arc des regards suppliants, et, à genoux devant son image, lui offre le 
tribut de ses hommages et implore avec confiance sa protection. 

ooissons n'est-elle pas, plus que toute autre ville, unie à Jeanne par 
de précieux souvenirs ? Ne peut-elle pas faire valoir des titres capables 
de se la rendre propice ? 

Si la France entière a de puissants motifs de glorifier celle qui l'a 
arrachée aux mains de ses ennemis, qui lui a rendu son indépendance 
et l'a aidée à constituer son unité nationale ; s'il n'est pas une ville 
française, pas un village perdu dans la montagne, pas un cœur patriote 
qui n'aient frémi de joie en la voyant placée sur les autels ; si son nom 
révéré vole de bouche en bouche comme un gage de victoire, Soissons 
a un droit particulier de jouer son rôle dans cet universel concert et de 
compter sur son aide dans la calamiteuse période actuelle. 

Jeanne, en effet, aux jours de sa vie mortelle, a chevauché à travers 
notre fertile contrée ; elle y a combattu, elle y a prié, elle y a souffert, 
elle y est tombée aux mains de ses ennemis, elle y a enduré les douleurs 
d'une longue captivité. 

JJès qu'elle a réussi à faire lever le siège d'Orléans et sacrer le 
Dauphin, elle quitte Reims avec son roi, l'accompagne dans son pèle- 
rinage à Corbeny, au tombeau de notre saint Marcoul, pour le toucher 
des écrouelles, le suit à Vailly-sur-l' Aisne, où les bourgeois soissonnais 




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viennent lui présenter les clés de leur ville et protester de leur parfaite 
soumission ; traverse à sa suite Sainte-Marguerite, Bucy, et entre à ses 
côtés dans Soissons, où Charles est reçu, dit la chronique, « par les gens 
d'église, bourgeois et autres citoyens le plus honorablement qu'ils le 
peuvent faire. » 

Trois jours durant, Jeanne réside dans nos murs, et on l'y voit 
avec édification agenouillée sous les voûtes de notre cathédrale et s'y 
répandant en prières, suivant sa pieuse habitude. 

Quand le cortège royal quitte Soissons, Jeanne, qui n'a pu l'entraîner 
droit sur Paris par Compiègne, le suit à Château-Thierry, aux confins 
de notre diocèse, et c'est dans cette ville que Charles VII, à sa prière, 
accorde les lettres patentes qui exemptent de tout impôt, à perpétuité, 
les deux bourgades dont se composait sa paroisse natale : Domremy 
et Greux. 

A Soissons, le roi lui a fait don d'un superbe destrier, sur lequel, 
pendant plus de quinze jours, elle chevauche dans toutes les villes du 
voisinage, qui quittent le parti des Bourguignons et se rangent avec 
empressement sous la bannière fleurdelisée. La fête de l'Assomption la 
trouve encore à Crépy, où la cité de Compiègne, alors du diocèse de 
Soissons, vient faire sa soumission au roi légitime et lui apporter ses clés. 

Partout, le pays en liesse se porte à sa rencontre, comme autrefois 
les juifs au-devant de Judith, lui baisant les mains, chantant des cantiques 
et redisant sans fin : Noël ! Noël ! « Voilà, disait-elle, un bon peuple, 
dévot, et, quand je devrai mourir, je voudrais que ce fût en ce lieu. » 

Ainsi Jeanne parcourait nos contrées, ainsi elle en connaissait les 
paisibles populations et enchaînait leurs cœurs par sa bonté et ses 
douces manières. 

Et, cependant, ce pays doit lui être funeste : c'est à Soissons et à 
Compiègne que commencent ses malheurs. 

1 rahie par le gouverneur de Soissons, Guichard Bournel, qui a 
secrètement livré la ville à l'ennemi, et qui lui en refuse le séjour par 
crainte de son influence sur les habitants, Jeanne ne peut traverser la 
rivière, et s'éloigne « triste et songeuse », forcée d'abandonner son plan. 
Elle tente toutefois de porter secours à Compiègne menacé ; mais elle est 
faite prisonnière, enfermée dans la forteresse de Beaurevoir, puis vendue 
aux Anglais, et conduite enfin à Rouen, où l'attend une fin tragique. 



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Jruisque Jeanne nous tient d'aussi près, puisqu'elle a eu dans sa 
merveilleuse épopée d'aussi étroites relations avec la ville et le diocèse 
de Soissons, puisqu'une notable partie de sa courte existence a été mêlée 
à notre vie régionale et qu'elle a sanctifié notre terre par les souffrances 
de sa captivité, quoi de plus naturel que nous nous tournions vers elle, 
maintenant que l'Eglise a cassé son procès, flétri ses juges prévaricateurs, 
réhabilité sa mémoire et l'a placée sur ses autels ? Quoi de plus juste que 
nous soyons des plus ardents à lui rendre les hommages de notre véné- 
ration et à appeler sa protection sur nos contrées malheureuses ? 

JJepuis longtemps, nous l'avons fait ; déjà son nom décore nos rues 
et nos places ; déjà nos œuvres se groupent sous son vocable ; déjà sa 
statue se dresse à Beaurevoir ; mais, à l'heure présente, notre confiance 
croît avec nos besoins, et nous nous précipitons à ses genoux, pour nous 
réfugier sous son patronage. 

ooissons, qui acclamait Jeanne aux jours de sa gloire et la portait en 
triomphe, est aujourd'hui plongée dans la détresse et abîmée dans sa 
douleur. Ses maisons s'écroulent sous les coups de la mitraille, ou sont 
dévorées par la flamme des incendies ; sa cathédrale et ses églises, 
ouvertes au vent, menacent ruine ; ses habitants se sont enfuis, mendiant 
au loin un abri ; l'herbe pousse dans ses rues et il plane au-dessus d'elle 
un silence de tombeau qui n'est troublé que par le mugissement du canon. 

Au loin, la vallée est déserte, le sol retourné, les maisons éventrées, 
les fermes rasées, la circulation interdite, l'industrie et le commerce 
anéantis, et les églises détruites. Plus de prière publique, le prêtre est 
absent, soldat sous les armes, obligé de verser le sang et de tuer. 

our les collines voisines, dans les carrières profondes et dans les 
anfractuosités des rochers, se cache le Teuton barbare, solidement 
retranché*; depuis trois ans il vomit par la bouche de ses canons le fer 
et le feu sur toute la contrée. Ne croirait-on pas entendre de loin le bruit 
des chaînes qu'il forgeait depuis un demi-siècle et qu'il voudrait imposer 
à la France asservie ? 

O Jeanne, bienfaisante vierge, qui avez une première fois sauvé notre 
Patrie et qui avez si heureusement reparu sur notre horizon à l'heure où 
l'orage s'amoncelait contre elle, tournez donc vos regards vers nous: c'est 
le moment ou jamais de nous montrer votre amour et votre puissance ! 
Vous voyez à quel péril est exposée la France : secourez-la de nouveau 
comme aux jours de votre vie mortelle. Elle a foi en vous, elle croit que 
Dieu vous a suscitée pour la sauver ; elle vous honore et vous invoque ; 



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implorez donc pour elle le secours du Ciel, soutenez le courage de ses 
enfants, conduisez ses soldats à la victoire, et vous aurez conquis un 
nouveau titre à notre éternelle reconnaissance ! 

Ainsi écrivions-nous à l'heure de nos patriotiques angoisses. Ainsi 
levions-nous vers vous, ô puissante Protectrice, nos regards suppliants. 
Ainsi espérions-nous en votre prochain secours. Et voici que, cette fois 
encore, notre espoir ne nous a pas trompés ! Vous êtes de nouveau 
venue à notre aide, comme à Orléans et à Patay ; vous avez brisé la 
puissance formidable de notre ennemi ; vous avez sauvé une fois encore 
notre indépendance nationale ; vous avez conduit la France repentie, 
dévouée et reconnaissante au Cœur sacré de Jésus, et lui avez obtenu de 
reprendre son rôle glorieux à la tête des nations civilisées. Aussi nous 
exalterons votre nom avec plus d'amour encore, et, au jour prochain de 
votre canonisation, vous obtiendrez pour nos villes et nos contrées, qui 
ont si noblement payé la rançon de la France, les vertus morales et les 
ressources matérielles qui leur permettront de relever promptement leurs 
ruines et de faire refleurir les déserts de leurs champs. 



Soissons, le 16 novembre 1919. 






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JEANNE D'ARC ET METZ 

PENDANT LA GUERRE 




Pendant la grande guerre, prêtres et fidèles du diocèse de Metz ne 
cessaient d'élever leurs regards suppliants vers Jeanne d'Arc. 

De Metz même, quand le temps était tant soit peu clair, nous aper- 
cevions à l'horizon, dans la direction du sud, la côte de Mousson, avec 
la statue de Jeanne d'Arc qui la surmonte. 

Ni les obus des Allemands ne réussirent à l'abattre, ni leurs armées 
à s'emparer de Pont-à-Mousson. Ce fait qui, vu la faible distance 
séparant les forts de Metz de la côte de Mousson, a quelque chose de 
merveilleux, inspira confiance aux Messins sur l'issue finale de la guerre. 

« Les Allemands, disait le bon sens populaire, veulent prendre Paris, 
et ils n'arrivent même pas à prendre Pont-à-Mousson. » 

« C est Jeanne d'Arc, disaient les croyants, qui monte la garde à la 
frontière, et l'ennemi ne passera pas. » 

L événement a justifié cette confiance. Messins et Lorrains rendent 
hommage à la puissance de Jeanne d'Arc et attendent avec impatience 
le moment où il leur sera donné de lui dédier un temple. 

Il est peut-être à propos de rappeler que, pendant la guerre, le 
culte de Jeanne d'Arc était soumis à des restrictions et qu'il y eut à ce 
sujet des erreurs regrettables répandues par la presse. 

Les Allemands voyaient naturellement d'un mauvais œil ce qui était 
une glorification de celle qu'ils appelaient : la Vierge de la Revanche. 







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D autre part, les lois de l'Église ne permettant pas d'exposer les 
statues ou images d'un bienheureux dans les églises, ni de célébrer sa 
fête, à moins d'une permission spéciale du Saint-Siège, le diocèse de 
Metz avait besoin de cette permission pour honorer Jeanne d'Arc 
d'un culte public. Or, cette permission, demandée déjà en 1913, ne fut 
accordée, sur une demande réitérée après le retour de Metz à la France, 
qu'en janvier 1919. 

Quand donc, en avril 1915, Mgr Benzler, alors évêque de Metz, avisa 
confidentiellement son clergé — non pas, comme on l'a dit à tort, 
qu'il fallait enlever des églises les statues et images de Jeanne d'Arc, car 
il n'y en avait pas — que le culte public de la Bienheureuse n'était 
pas permis, il se conforma aux prescriptions de l'Église et fit en 
même temps acte de prévoyance paternelle, voulant épargner à son 
peuple les suspicions et les persécutions que tout hommage rendu à 
Jeanne d'Arc lui aurait values de la part des autorités allemandes. 

Aujourd'hui, laqueus contritus est et nos Uberati sumus (Ps. 123), 
et désormais, comme toute la France et avec autant et, si c'est possible, 
plus d'enthousiasme que partout ailleurs, Metz fêtera, glorifiera et 
remerciera Jeanne d'Arc, la libératrice de la France et de la Lorraine. 



Metz, le 18 octobre 1919. 






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UN PELERINAGE A DOMREMY 

AU LENDEMAIN DU XIV' CENTENAIRE DU BAPTÊME 
DE CLOVIS, A REIMS, EN OCTOBRE 1896 



1 ous les grands enseignements que m'avaient donnés, à Reims, les 
fêtes superbes célébrées en l'honneur du XIV^ centenaire du baptême de 
Clovis, du baptême national de la France, je les ai retrouvés, moins 
solennels, plus intimes, mais non moins profonds, dans mon pèlerinage 
à Domremy, au hameau de la libératrice nationale. 

Là, ce n'étaient plus le déploiement des pompes sacrées, les chants 
magnifiques, l'affluence des foules enthousiastes. J'arrivai seul, à six heures 
du matin, à la maison de Jeanne d'Arc et à la petite église de son village. 
Mais dans cette solitude et ce silence, quelle impression ! Cette chau- 
mière est, dans son ensemble, telle encore qu'au temps de Jeanne d'Arc ! 
Cette pauvre chambre qui fut la sienne est restée absolument intacte, 
avec ses poutres noircies, avec cette même petite fenêtre qui donne 
sur l'église et à travers laquelle elle pouvait, à la lueur de la lampe 
du sanctuaire, adorer le Saint-Sacrement ! 

L église aussi, sauf la modification regrettable qui a fait de l'ancien 
porche le sanctuaire actuel et transformé réciproquement l'ancien sanc- 
tuaire, est restée la même. Aussi, quel saisissement à chaque pas, là plus 
encore que dans sa maison paternelle ! Voici, dès l'entrée, le bénitier 
où sa main virginale s'est plongée si souvent. A gauche, c'est l'autel du 
conseil de Jeanne d'Arc, dont cette inscription évoque le souvenir de 
tant de pieux épanchements et de merveilleuses extases. 



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Adossée à un des piliers de l'église, la vieille statue de sainte 
Marguerite s'offre au regard du pèlerin, telle que Jeanne d'Arc l'a 
contemplée dans ses prières aux pieds de la chère sainte qui devait, avec 
saint Michel et sainte Catherine, lui révéler sa mission divine. 

Je pus passer là une heure ; j'y aurais passé, si j'en avais eu le 
temps, des jours entiers, sans me lasser, tant il y a de charme à respirer 
ce parfum des siècles, et surtout ce parfum virginal d'une grande âme, 
dont on se sent imprégné au milieu de telles reliques, de tels souvenirs ! 
On baise ce sol avec une émotion aussi profonde, aussi sacrée que celle 
qui ravit le pèlerin, collant ses lèvres, à Lourdes, sur le rocher foulé 
par la Vierge Marie. 

En effet, la Vierge Marie, le Sauveur Jésus, ne sont-ils pas venus en 
personne conforter intérieurement celle à qui les messagers célestes 
communiquaient extérieurement les ordres d'En Haut ? 

Après cette première station, je me dirigeai à pied, par le sentier que 
la sainte bergère a suivi si souvent avec ses troupeaux, vers le lieu de 
l'apparition, à l'entrée du Bois-Chenu. C'est là que s'élève, inachevée 
encore, mais déjà très belle, la basilique nationale érigée, grâce au zèle 
des évêques de Saint-Dié, avec les offrandes de la France entière, et 
dans laquelle des missionnaires voués spécialement à cette œuvre prieront, 
prient déjà pour l'armée française, tout en propageant la gloire et en 
préparant la canonisation de notre héroïne destinée à devenir la patronne 
de la France. 

J ai eu le bonheur d'offrir le Saint-Sacrifice dans la crypte, de prier 
devant le groupe de saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, 
vers lesquels Jeanne, à genoux, lève son regard à la fois plein d'angoisse 
et plein d'espérance. L'artiste a su donner à cette scène une expression 
si vivante qu'on se croit vraiment transporté au jour où cette radieuse 
vision vint illuminer tout' à coup l'agonie de la France. En entendant 
expliquer par le distingué supérieur des missionnaires le développement 
du plan grandiose déjà en partie exécuté, je pouvais pressentir les mani- 
festations de patriotisme et de foi qui se déploieront un jour sur ce coin 
de terre sacrée, quand des foules y viendront de tous les points de 
France. En ces jours de grande affluence, on célébrera le Saint-Sacrifice 
dans la chapelle ménagée au-dessus du groupe de l'apparition et consti- 
tuant avec lui un portique original unique au monde, vraie église 
extérieure ouverte au regard des multitudes que l'intérieur de la basilique 
ne saurait contenir. 




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Quel spectacle alors quand la Patrie entière sera représentée là 
par toutes ses forces vives, par sa belle armée surtout, avec ses drapeaux 
inclinés devant le Dieu des batailles, avec ses fanfares jetant à tous les 
échos les accents éclatants de la reconnaissance nationale envers son 
incomparable libératrice ! 

Car il faudra bien un jour que l'athéisme officiel tombe sous les 
révoltes du bon sens et de la conscience populaire. Il faudra bien qu'un 
jour, et bientôt, l'armée française puisse venir glorifier devant Dieu celle 
qui a reçu de Dieu la mission de sauver la France. 

En formulant ce vœu en 1896, en présence de son archevêque, qu'il 
avait été chargé de représenter aux fêtes du XIV centenaire du sacre de 
Clovis, le vicaire général d'Aix, aujourd'hui évêque de Moulins, espérait, 
comme tous les Français, une réalisation de nos espérances nationales 
plus prochaine et moins sanglante que celle qui vient enfin de s'accom- 
plir il y a un an par l'héroïsme de nos soldats et des armées alliées, 
dans la plus effroyable guerre que le monde ait jamais vue. 

iVLais l'immensité même des sacrifices que la France a eu à 
accepter la première, et dans la plus large mesure, avec la sublime 
Belgique, entre toutes les nations liguées contre la barbarie teutonne 
en cette lutte grandiose, n'offre-t-elle pas un trait de ressemblance de 
plus entre Jeanne d'Arc et le peuple dont elle est le vivant symbole ? 

C est par le martyre couronnant ses exploits guerriers que Jeanne 
d'Arc a achevé sa mission miraculeuse et préparé la délivrance finale, 
la libération complète de la Patrie contre nos ennemis du XV siècle, nos 
vaillants alliés d'aujourd'hui. 

C est par le martyre de nos provinces et de nos villes de l'Est et du 
Nord, sauvagement saccagées au mépris des lois de la guerre et par 
une régression vers les pires excès des barbaries païennes, martyre 
commencé avec les premières épreuves et la résistance héroïque de nos 
soldats, continué en dépit de leurs étonnantes et, plus d'une fois, mira- 
culeuses victoires, que s'est préparé douloureusement le triomphe 
définitif de la cause de la France, qui fut souvent dans son histoire, 
mais qui est plus que jamais à cette heure la cause de Dieu même, de 
son Eglise, de la civilisation chrétienne tout entière. 

Qu'il soit donc permis à l'évêque de Moulins d'ajouter au récit de 
son pèlerinage déjà lointain de Domremy une prière qu'il a faite 
bien souvent dans son cœur, et surtout depuis la grande guerre, en sa 



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cathédrale, au pied de l'image vénérée et séculaire de Notre-Dame de 
Moulins, que Jeanne d'Arc est venue prier lorsqu'elle traversa le 
Bourbonnais, après sa victoire de Saint-Pierre-le-Moutier. Cette victoire, 
nous devons le remarquer ici, fut la dernière, mais la plus évidem- 
ment miraculeuse de toutes : Avec six hommes d'armes, elle prit d'assaut 
une place forte qu'avait victorieusement défendue jusque là une garnison 
ennemie, frappée en ce jour d'une terreur mystérieuse par la vue d'une 
multitude de guerriers surnaturels que Jeanne avait appelés à son 
secours. *" Or, dans la guerre récente, le recul soudain et inespéré de 
l'ennemi devant le génie de nos généraux et la vaillance de nos soldats, 
en des circonstances où la supériorité du nombre était contre nous, ne 
peut-il pas être attribué aussi à la miraculeuse puissance des prières de 
Jeanne d'Arc? On le vit à la bataille de la Marne, le jour où le mot d'ordre 
de l'armée française était le nom de Jeanne d'Arc, et plus récemment, en 
cette longue et immense bataille de Verdun, dans la région même où 
Jeanne d'Arc était montée à cheval pour s'en aller, à dix-sept ans, 
seule, sans appui humain, sauver la France ? 

Animés, exaltés par les espérances dont ces prodigieuses victoires 
du passé et celles du présent sont pour nous le gage, nous pouvons, 
nous devons, à cette heure angoissante encore, mais illuminée par 
nos triomphes militaires, nous adresser à la libératrice nationale, 
devenue sur nos autels la patronne de la France, en lui disant avec plus 
de confiance que jamais : « O notre Jeanne bien aimée, trait d'union vivant 
entre la Patrie de la terre et celle du Ciel, vous dont le culte grandissant 
et ralliant tous les esprits et tous les cœurs a préparé naguère, au milieu 
même de nos discordes, cette union sacrée qui a éclaté si complète, si 
magnifique, au premier jour du grand péril, et que vous prêchiez déjà 
aux Armagnacs et Bourguignons du XV siècle, leur disant de s'aimer 
tous puisqu'ils étaient tous Français, achevez votre œuvre en maintenant, 
en consolidant parmi nous cette union des cœurs, en nous rendant, après 
nos provinces reconquises, les frontières que l'histoire et la nature ont 
assignées à notre Patrie ! Qu'il vienne bientôt le jour où éclatera, 
comme récompense finale du sang de nos martyrs, le Te Deum de la 
délivrance nationale, le Te Deum de l'Unité nationale ! Il a retenti 

(1) Le souvenir historique du passage de Jeanne d'Arc à Moulins et de sa prière aux pieds de Notre-Dame de 
Moulins, dont l'antique statue était alors dans une chapelle de la ville, d'où elle a été portée plus tard dans la cathédrale 
actuelle, est rappelé par une très belle statue due à l'initiative de Mgr Lebledey, évêque de Moulins, de 1906 à 1911, 
et à la générosité des fidèles du Bourbonnais. Cette statue représente Jeanne d'Arc à genoux, appuyée sur son cpée, 
devant Notre-Dame de Moulins, au fond du chœur de la cathédrale, ancienne chapelle des ducs de Bourbon, 

C'est à Moulins et dans la chapelle de Sainte-Claire que Jeanne d'Arc, tertiaire elle-même de l'ordre de Saint-François, 
rencontra sainte Colette, la grande réformatrice des Clarisses au xv'^ siècle. C'est de Moulins aussi qu'elle adressa aux 
habitants de Riom un appel dont on a retrouvé naguère, dans les archives de cette ville, le texte authentique. 



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le premier Te Deum, à Montmartre, dans la dédicace solennelle, en 
présence de tous les évêques de France, de l'église du Vœu National 
au Sacré-Cœur de Jésus ! Il retentira à Lourdes, pendant la longue série 
de pèlerinages où tous les diocèses de France viendront accomplir, aux 
pieds de Marie-Immaculée, le vœu solennel de 1 episcopat français ! 
Puisse le second retentir au bruit du canon de la victoire et de la 
paix, des fanfares triomphales de l'armée française, en la basilique du 
Bois-Chenu de Domremy ! Qu'elle devienne, elle aussi, un sanctuaire 
national, un centre de pèlerinage, sur le sol même oîi, par l'organe 
de saint Michel, patron de l'Église et de la France, vous avez reçu, 
bienheureuse Jeanne d'Arc, du Cœur sacré de Jésus, du Cœur immaculé 
de Marie, avec votre mission, la devise sublime qui doit être celle 
de toutes les âmes chrétiennes, mais, par-dessus tout, de toutes les 
âmes françaises : Vive labeur ! Jésus ! Maria ! » 



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Au moment où va paraître cet ouvrage, voilà réalisée — et avec 
quel éclat incomparable ! — la première et la principale des espérances 
patriotiques ; voilà accompli, en une solennité sans précédent, le premier 
des vœux solennels de l'Église de France, rappelés, à une date déjà 
lointaine, dans les pages qu'on vient de lire. 

Elle est fermée — et pour toujours — la grande plaie qui était restée 
saignante pendant quarante-sept ans au flanc de la Patrie mutilée ! 

Elle est devenue définitive, la consécration au Cœur sacré de Jésus 
de la France repentante, dévouée et reconnaissante, par la dédicace de 
la basilique du Vœu National, à Montmartre, le 16 octobre dernier, sous 
la présidence du légat de Sa Sainteté le pape Benoît XV, en présence 
des cardinaux, archevêques et évêques de France. 

Il va s'accomplir bientôt, le vœu de l'épiscopat français à Notre-Dame 
de Lourdes, en cette série de pèlerinages diocésains ouverte déjà par le 
vénéré doyen d'âge du clergé français et du Sacré-Collège, le cardinal- 
évêque de Montpellier. 

iVlais ne reste-t-il pas un autre vœu, ou du moins une solennelle 
promesse, à faire encore au nom de la Patrie tout entière ? 

V oici que le ciel de notre victoire, si radieux au lendemain de 
l'armistice, il y a un an, s'est déjà assombri. Et si nous n'étions soutenus 
par de surnaturelles espérances, qu'ils paraîtraient menaçants, l'un pour 
le présent et planant sur le monde entier, l'autre pour un avenir lointain 



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encore et planant surtout sur les destinées futures de la Patrie, les deux 
grands nuages accumulés d'un côté par la révolte organisée de toutes les 
passions meurtrières, et de l'autre par la présomption qui prétend régler 
le sort du monde et y établir la paix universelle en dehors de Dieu et 
de son Christ, le vrai, le seul Prince de la Paix : Princeps Pacis ! 

N'est-ce pas l'heure de recourir plus que jamais à Celle qui fut et qui 
restera pour nous l'arc-en-ciel de l'espérance, et de réaliser de plus en 
plus, par l'action courageuse, par la prière inlassable, sa double devise : 
Vive labeur ! Jésus ! Maria ! 

Il n'est donc pas téméraire de penser, d'espérer que, comme prélude 
et comme suite à la canonisation prochaine de Jeanne d'Arc, coïncidant 
avec celle de Marguerite-Marie, et laissant entrevoir dans l'avenir celle 
de Bernadette, dont la cause est déjà introduite à Rome, se complétera, 
en même temps que la trilogie de nos grandes Voyantes nationales, la 
trilogie de nos grands pèlerinages nationaux, par un mouvement de 
pèlerinages de toutes les régions de France à la basilique du Bois-Chenu, 
à Domremy. Ce serait, après la dédicace de Montmartre et le pèlerinage 
de Lourdes, un bel épilogue de la grande guerre et de la victoire mondiale. 



Moulins, le 11 novembre 1919. 




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A l'heure si grave que nous vivons, parmi tous les exemples qui 
s'offrent à nous dans le passé de notre France, où donc surtout irons- 
nous chercher un modèle de calme vaillance et de confiance intrépide 
en des voix mystérieuses ? Si elles ne sont pas celles qui ont illuminé 
l'âme de Jeanne, elles sont aussi pour nous des voix célestes : voix du 
devoir, voix du sacrifice, appels de la famille et de la Patrie ! Nous 
irons au pied d'une statue, d'une image de Jeanne, et là, humblement 
agenouillés, nous lui dirons : 

« O Jeanne, vous qui avez si bien aimé le toit paternel et la famille 
paroissiale, les lis de France et les soldats de notre armée, apprenez- 
nous à nous déprendre de ce qui nous abaisse, à rechercher ce qui élève, 
à aimer comme vous ce qui s'appelle : courage, honneur, pureté ! 
Nous sommes de bien pauvres écoliers, mais nous venons à vous, 
parce que vous êtes notre modèle ! » 

Que fut la glorieuse héroïne française, la Pucelle d'Orléans, et, pour 
l'appeler par son nom catholique, la bienheureuse Jeanne d'Arc? 

D'abord elle s'est montrée toujours la fidèle, la docile, l'obéissante 
enfant de l'Église. 

Au moment le plus douloureux de sa carrière, en face de ses 
indignes juges, elle voulut porter sa cause devant la souveraine autorité 
de l'Église, devant le pape ! Et cet appel a été entendu, puisque, vingt- 

(1) Mgr de la Porte, évêque du Mans en 1917, a depuis démissionné. Il est actuellement évéque titulaire de Berisa 
et réside à Rome. 




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cinq ans après, le sage Calixte III réformait l'inique jugement porté 
contre elle. 

Ensuite elle a dit, toujours à ceux qui combattaient sous son étendard, 
qu'elle ne voulait être ni Armagnac, ni Bourguignon, mais pour la 
France et pour le Roy ! Elle a prêché, elle a voulu l'union étroite de 
tous les soldats dans une même pensée, avec un seul mot d'ordre ! 

Enfin, et surtout, elle a eu confiance ! 

Confiance non pas certes en elle-même, car, disait-elle, elle serait 
restée bien volontiers à Domremy, auprès de ses parents, à filer la 
quenouille, à garder les moutons, à vaquer aux soins du ménage, et 
surtout à prier Dieu ! 

M.ais une fois investie de sa mission par ceux qui venaient vers 
elle de la part de Dieu, saint Michel et les saintes, elle n'a jamais su 
ce que c'est que de reculer. Elle est allée jusqu'à la bataille, jusqu'au 
martyre, jusqu'à la mort ! 

« Vive labeur ! » c'était sa devise. « Mes Voix ne m'avaient pas 
trompée ! » ce fut une de ses dernières paroles. « Jésus ! Maria ! » c'est 
avec ce cri qu'elle a exhalé vers Dieu son âme généreuse. 




Le Mans, le 30 mai 1917. 






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JEANNE D'ARC 

ET LA VICTOIRE DE LA FOI 



Dès l'âge de douze ans, elle attire les communications d'En-Haut. 
Un jour de l'été 1424, comme elle récitait V Angélus, voici que Saint 
Michel se montre à ses regards ravis, et lui demande d'être bonne, 
d'aimer Dieu, de fréquenter l'église qui se dresse là, en bordure du verger. 

L'enfant n'hésite pas. Quand Dieu parle, la créature n'a qu'à obéir. 
Jeanne a compris que l'ange lui demande d'être toujours la « petite 
servante de Dieu ». Elle le sera, et dès lors, elle consacre à Dieu sa 
personne et sa vie, dans la promesse d'une perpétuelle virginité. 

Les apparitions se succèdent. S' Michel, S'* Catherine et S" Marguerite, 
s'en viennent l'exhorter aux vertus qui font les saints et les instruments 
dociles de la Providence. Son cœur s'émeut au récit des misères du 
pays, car « il y a grande pitié au royaume de France ». Les Voix lui 
révèlent sa mission : Dieu entend se servir d'elle pour sauver le pays : 
« Va, Fille de Dieu, va en France, il le faut ! » Tout doit l'effrayer, 
soutenue par la grâce, elle est prête. Il faut se séparer de ce qu'elle aime? 
'^ Qu'importe ! S'il faut « se rendre à Chinon sur les genoux et s'y user les 
jambes » , elle ira : c'est l'ordre de Dieu, et, pour Dieu, elle est disposée 
à tout, à quitter même « cent pères et cent mères » aussi aimés que les 
siens ! Elle part, fidèle à Dieu jusqu'à l'immolation totale. Bénie soit-elle 
d'avoir cru ! Par elle, va s'accomplir le miracle du salut de la France. 

Les voix divines nous poursuivent aussi, nous Français. 

C'est la voix de l'histoire. Elle dit : « Les libertés humaines s'agitent 
et se pressent ; c'est Dieu qui les mène et réalise par elles et au-dessus 



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d'elles ses plans de justice et de bonté. » Nos esprits sont-ils assez attentifs 
et nos regards assez purs, pour découvrir cette naturelle Providence ? 

C est la voix de l'Église qui atteste l'intervention, dans sa vie, de la 
Providence surnaturelle de Dieu. Malgré l'usure du temps, des hommes 
et des choses, malgré les passions conjurées, l'Église, debout, continue 
toujours la tâche du Maître. Sa permanence est la voix qui répercute, 
devant les générations qui passent, l'écho des Voix de Jeanne : « Écoutez 
l'Église. Qui ne l'écoute pas est un vrai païen. » 

C'est la voix de la France. La Providence est entrée de façon si 
évidente dans sa vie nationale, que ses actes sont apparus comme les 
gestes de la Toute-Puissance par le monde. Observant de ce point de 
vue son glorieux passé, la Patrie proclame que Dieu « n'a pas traité de 
même les autres nations. » Pourquoi donc l'hésitation des Français à 
adorer la divine bonté ? 

C est la voix de la victoire que Dieu nous a donnée. Dans et par la 
guerre, c'est lui qui règle les comptes des nations, relève ou abat les 
peuples. Oui, les hommes ont bataillé ; mais Dieu a donné la victoire. 

Dans la paix, écoutons toujours nos voix pour la maintenir durable. 
Dans une telle œuvre, les hommes sont inévitablement les collaborateurs 
de la Providence. O Jeanne, sainte de la Patrie, veillez pour qu'ils nous 
gardent la paix de Dieu ! 

Limoges, le 3 novembre 1919. _^ ^^^{^^^é*>^/^yé.4^ ^ 

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STRASBOURG 



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JEANNE D'ARC ET L'ALSACE 




Quelle joie de chanter Jeanne d'Arc en Alsace, à Strasbourg ! 
Hier, c'était sévèrement défendu. L'Allemand avait peur d'une femme, 
d'une enfant, morte en 1431 ! Il craignait d'apercevoir sa statue, il 
redoutait jusqu'à son nom, lui qui se vantait de ne reculer jamais ! 

L Allemand avait raison ! Car l'histoire de Jeanne d'Arc disait sans 
cesse à l'Alsace ces deux mots : Courage ! Confiance ! 

Courage / Moi aussi, j'ai été livrée à mes ennemis. J'ai connu une 
dure captivité, j'ai subi les contacts douloureux, les grossières injures et 
les arrêts iniques. Mais il fait bon souffrir pour la France ! Courage ! 
Jamais vous ne devez perdre confiance en la Patrie et en Dieu ! Courage ! 
Souffrez en songeant au pays qui vous aime toujours alors même qu'il 
paraît vous abandonner ! Souffrez en contemplant le Ciel où toute 
victime trouve un père, où le droit possède un vengeur éternel ! 
Courage ! L'heure en apparence la plus critique est celle que la Providence 
choisit pour se manifester avec le plus d'éclat. Pour ma Patrie comme 
pour mon âme, mon supplice hâta l'heure de la délivrance et du triomphe ! 

iLt confiance ! Notre pays peut être abattu par des revers passagers, 
il se relève toujours ! La France fut-elle jamais plus petite, plus divisée, 
plus appauvrie qu'au temps du roi de Bourges ? Et un an suffit alors pour 
la sauver. Dieu l'aime mieux que toute autre nation, s'il faut un miracle 
pour lui rendre sa prospérité, le prodige est décidé. En ce pays de merveil- 
les, les ressources en énergie sont telles qu'à l'instant où tout semble perdu, 
le libérateur peut être une paysanne de dix-neuf ans, pourvu qu'elle 
soit une sainte et l'envoyée de Dieu. A sa voix tous les courages renais- 
sent, tous les obstacles, tous les ennemis sont vaincus ! 



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La confiance, non seulement l'exemple de Jeanne d'Arc la soutient, 
mais son intercession la justifie. Plein de foi, l'Alsacien catholique croit 
que les saints sont nos amis au Ciel. Il est persuadé qu'au Paradis Jeanne 
d'Arc demande sans cesse la victoire de son pays et continue sa mission. 
Que voulait-elle ici bas ? Rêvait-elle de conquêtes injustes aux dépens 
de l'Anglais ? Nullement, elle désirait que la grande pitié prît fin sur la 
terre de France, que la Patrie retrouvât ses frontières, que le droit de 
son peuple fût pleinement restauré. L'Alsacien le savait, et il concluait 
naturellement que Jeanne d'Arc était, au cours de la dernière guerre, la 
patronne la plus autorisée de la France violemment attaquée contre 
toute justice, de la France piétinée par des Barbares, de la France 
brutalement menacée de perdre ses plus authentiques provinces, ses 
meilleurs enfants, les compatriotes de la vierge lorraine. L'Alsacien aper- 
cevait Jeanne d'Arc inspirant les généraux, dirigeant les armées, faisant 
passer son âme dans l'âme des soldats de France. L'Alsacien se disait 
que, tôt ou tard, Dieu donnerait la victoire puisque Jeanne bataillait. 

Ainsi, grâce à la sainte de la patrie, l'Alsacien tenait, tenait toujours. 
Il savait que, fussent-ils pendus aux nues, Jeanne les aurait. Aujourd'hui, 
il tombe à genoux devant elle, il lui dit sa reconnaissance, il acclame la 
libératrice d'Orléans, la libératrice de Strasbourg ! 

Strasbourg, le 15 février 1920. 



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JEANNE D'ARC 

DON DE DIEU A LA FRANCE 



C est Dieu qui fait les nations et qui les gouverne. Il règle leur 
marche à travers les siècles et les appelle à une vocation. 

C/ctte conduite de la Providence ne parut jamais plus attentive 
que dans les miracles de protection, sans cesse renouvelés dans le 
cours des âges, en faveur de la nation française. 

Au nombre de ces prodiges, l'un des plus éclatants est le don que 
le Ciel lui fit de Jeanne d'Arc. C'est un don que tous les peuples 
pourraient envier ; «Non fecit taliter omni nationi. » Oui, Jeanne d'Arc 
est le don de Dieu : c'est là l'idée fondamentale qui résume sa vie 
et explique sa mission. 

Elle fut l'inspirée de Dieu ; 

Elle fut l'envoyée de Dieu ; 

Elle fut l'instrument des triomphes de Dieu ; 

Elle fut la victime d'expiation choisie par Dieu. 

T. ous ses « dits et faits », comme elle s'exprimait elle-même, furent 
bien de Dieu, et c'est ainsi qu'elle apparut comme un miracle vivant. 

Instruisons-nous aux leçons du passé. 

i-)e tels événements ne sont-ils pas faits pour projeter sur le 
présent et l'avenir une éblouissante lumière ? 

Jrauvre France ! Elle agonisait alors, écrasée sous le talon de 
l'étranger. 



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Aujourd'hui, sans parler des désordres moraux et des secousses 
sociales qui sont le signe des pires décadences, elle a subi les horreurs 
d'une guerre sans précédent. C'était la justice de Dieu qui passait, 
c'était aussi sa miséricorde qui purifiait et régénérait. Les marques de 
sa protection, de la Marne à Verdun et de Verdun à la Somme, ont 
été si éclatantes, que la France, nous ne pouvons en douter, demeure 
son peuple de prédilection. 

Serait-il téméraire de penser que ce bienfait, couronné par une 
glorieuse victoire, nous en sommes redevables principalement à 
l'intercession de Jeanne d'Arc? 

L'apostolat des saints ne finit point avec leur vie terrestre ; et si 
l'Église, qui a reçu d'En-Haut le discernement des heures opportunes, 
a mis au front de notre angélique héroïne l'auréole des bienheureux ; 
si elle se prépare à y ajouter le nimbe des saints, c'est sans doute 
parce que son crédit auprès du Souverain Maître est appelé à renouveler 
ce que firent ses exploits et ses douleurs. Oui, j'en ai l'invincible 
espoir, la France, triomphante de ses ennemis du dehors, vaincra ceux 
du dedans et elle devra son salut, une fois encore, à la miraculeuse 
intervention de la sainte de la Patrie. 



Angers, le 1" novembre 1919. 



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JEANNE D'ARC 

ET LE SAINT ROYAUME DE FRANCE 



Quand Jeanne parle de la France, c'est avec une religieuse admi- 
ration. « Notre beau pays, dit-elle à son oncle Laxart, notre beau pays 
que la reine Isabeau a perdu, voilà qu'une vierge de ces contrées va le 
sauver. Beau pays, mieux que cela, saint royaume ! » Cette expression 
lui plaît, elle l'affectionne parce que sa pensée s'y reflète exactement et 
l'emploie dans quelques-unes de ses lettres les plus solennelles, par 
exemple en écrivant aux habitants de Troyes, pendant la glorieuse 
chevauchée d'Orléans à Reims ; au duc de Bourgogne, le jour même du 
sacre. Saint Royaume ! Est-ce la fierté instinctive de son âme, est-ce 
une confiance présomptueuse dans le succès, ou le désir ardent de 
protester contre la violation du territoire national, qui lui dicte ce 
langage en apparence audacieux ? 

Non, non, car la France appartient à Dieu comme pas une autre por- 
tion de la terre. Le Souverain Maître l'a choisie pour être son royaume et 
celui de son fils Jésus-Christ. Jésus est l'invisible roi de France. Le 
dauphin Charles, que le successeur de saint Rémi va oindre avec la 
mystérieuse ampoule, sera tout simplement le lieutenant du roi du Ciel. 
N'est-il pas admirable que le Ciel et la France aient le même Seigneur 
et Maître? Quel peuple Dieu a aimé et exalté autant que la nation 
française ? Quelles destinées sont semblables aux nôtres ? 

J'ai prononcé le mot de destinées. En effet, si le Christ a choisi la 
France pour son royaume privilégié, c'est qu'elle doit accomplir quelque 
dessein de l'éternelle sagesse. Notre Patrie a reçu une mission, et cette 
mission explique pourquoi, au XV siècle, elle n'a pas été rayée de la carte 
du monde ; pourquoi la bergère de Domremy l'a délivrée du joug anglais. 



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Or, quelques années avant la grande guerre, le Souverain Pontife la 
plaçait sur les autels. Par là même, il approuvait les sentiments d'admi- 
ration, de confiance et d'amour que tous les Français, sans distinction 
d'idées politiques ou même religieuses, professent pour Jeanne d'Arc. 
N'était-ce pas dire que notre pays, malgré ses fautes, restait l'objet des 
préférences divines ? La béatification de notre Libératrice n'est pas 
autre chose qu'une seconde mission, analogue à la première, voulue par 
le Christ, pour continuer l'œuvre du XV siècle. Sa canonisation prochaine 
aura la même signification. 

Aussi bien croyons-nous qu'il y a un rapport providentiel entre ces 
glorieux événements et l'état présent de la France. Il nous est permis de 
penser, sans enfreindre les règles de la sagesse, que nos succès de la 
Marne et ceux qui les ont suivis, enfin l'incomparable victoire qui a 
terminé la lutte, ne sont pas dus seulement à des causes humaines. 

Après la Sainte-Vierge et avec sainte Geneviève, Jeanne a été, au 
moment le plus critique, la messagère de la bonté de Dieu pour la France. 

Celle-ci est toujours le saint royaume, le royaume du Christ, celui 
que Dieu sauve à l'heure où il semble tout près de la mort. 



Agen, le 13 novembre 1919. 



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LA VRAIE FORCE DE JEANNE D'ARC 



La justice et la reconnaissance nous font un devoir de proclamer la 
gloire de Jeanne d'Arc ; mais il est encore un devoir plus sacré que nous 
devons remplir pour nous conformer à la vérité : c'est celui de pro- 
clamer la gloire de Dieu et son amour pour notre Patrie. 

Jeanne d'Arc a sauvé la France ; mais elle ne l'a pas sauvée d'elle- 
même et par ses propres forces. Elle n'a accompli cette grande mission 
que par la puissance et la volonté de Dieu, qui l'a choisie, qui l'a envoyée 
et qui lui a donné à cette fin une lumière et une force supérieures à son 
âge, à son sexe et à son éducation. 

Jeanne d'Arc était une jeune fille absolument semblable aux autres. 
Pauvre, faible, ignorante, elle était incapable, comme toutes les jeunes 
filles de sa condition, de faire ce qu'elle a fait. 

Jamais on n'a vu et jamais on ne verra une paysanne ignorante 
s'imposer à une nation, donner des ordres à des généraux cent fois plus 
instruits et plus habiles qu'elle, et diriger elle-même l'infanterie, l'artillerie 
et la cavalerie. 

Vous représentez-vous à l'heure actuelle une enfant de la campagne, 
ne sachant ni lire, ni écrire, n'ayant rien appris et allant s'installer à 
l'état-major de nos armées pour commander au général en chef et à 
tous les généraux ? Vous comprenez que c'est là une supposition invrai- 
semblable et impossible à admettre. 

De même il était impossible à Jeanne d'Arc d'imposer sa volonté à 
Charles VII, à tout son entourage, aux hommes politiques, aux évêques 

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et aux docteurs qui formaient son Conseil. Il a fallu pour cela qu'elle 
affirmât qu'elle ne se présentait pas d'elle-même, qu'elle avait reçu du 
Ciel une mission divine et qu'elle le prouvât par des connaissances et 
des révélations qui ne pouvaient venir que de Dieu, 

Il était impossible qu'une paysanne, ignorante des choses de la 
guerre, imposât à des généraux, à des chefs braves, expérimentés, 
rompus au métier des armes, des idées et des projets qui n'étaient 
pas conformes aux leurs. Pour cela, il a fallu qu'elle soutînt de la 
manière la plus formelle que ses connaissances sur la direction de la 
guerre lui venaient directement de Dieu et qu'elle prouvât, par des 
faits, la vérité de ses affirmations. 

Il était impossible enfin à une jeune fille, sans instruction et sans 
expérience, d'annoncer avec certitude les succès qu'elle remporterait au 
milieu des circonstances les plus critiques et les plus défavorables. 

Les grands génies militaires ne savent jamais ce que leur réserve 
le hasard des batailles. Voyez nos ennemis aujourd'hui. Les Allemands 
avaient tout étudié, tout prévu, tout calculé. Ils avaient annoncé que 
dans trois ou quatre semaines ils seraient à Paris. Plusieurs années se 
sont écoulées depuis le début de la guerre, et, au lieu de rentrer en 
triomphateurs dans notre capitale, ils ont été vaincus et refoulés dans 
leur pays. 

Pour prédire les succès qui se sont réalisés, malgré tous les obstacles 
et toutes les difficultés, il a fallu à Jeanne d'Arc des lumières supérieures 
aux lumières naturelles et contre lesquelles les forces humaines ne 
pouvaient absolument rien. 

Elle a délivré Orléans, comme elle l'avait dit ; elle a battu les Anglais 
à Jargeau, à Beaugency et à Patay, comme elle l'avait assuré ; elle a 
traversé cent cinquante lieues de pays ennemis, comme elle l'avait 
annoncé ; elle a fait couronner Charles VII dans la cathédrale de Reims, 
comme elle l'avait promis. 

V ouloir dire que ces événements ont été accomplis par les seules 
forces de Jeanne d'Arc, c'est de la folie. C'est vouloir attribuer des faits 
merveilleux et surhumains à une cause qui était incapable de les produire. 

Entre la faiblesse naturelle d'une paysanne de dix-sept ans et la 
grandeur de l'œuvre accomplie par Jeanne d'Arc, il y a une telle 
disproportion que l'œuvre ne peut s'expliquer autrement que par 



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l'intervention d'une puissance supérieure à celle de Jeanne d'Arc et à 
celle de l'armée française comme à celle de l'armée ennemie. 

Lra seule force capable de produire de tels effets, c'est celle que 
Jeanne d'Arc, qui connaissait sa propre faiblesse, a proclamée mille 
fois, avec sa parole franche, pleine de bon sens, claire comme le 
cristal, lumineuse comme le soleil, et que toutes les explications pré- 
tendues rationalistes n'affaibliront jamais. 

C-ette force, c'est la puissance même de Dieu. 

O est Dieu et Dieu seul qui a appelé Jeanne d'Arc, qui lui a 
confié la mission de faire couronner le roi et de sauver la France, et 
qui lui a donné les moyens d'accomplir une tâche aussi belle et 
aussi grandiose. 

Ne rougissons pas de proclamer cette vérité, que personne ne 
peut contester. 

Notre honneur national n'est pas diminué par cette intervention 
de Dieu en faveur de notre pays. C'est au contraire notre plus beau 
titre de gloire de pouvoir dire que Dieu est avec nous et qu'il a été 
lui-même le libérateur et le sauveur de la France. Jamais aucun pays 
n'a été protégé, aimé de Dieu comme l'a été le nôtre. 

Soyons fiers de penser qu'une jeune fille française a été assez pure 
et assez belle pour attirer le regard de Dieu et pour mériter 
d'accomplir ses grands desseins sur notre pays. 

Soyons fiers de penser que, par sa foi et son courage dans les 
croisades, par son admirable dévouement à toutes les nobles causes, 
la France avait mérité cet amour particulier de notre divin Sauveur. 

JDieu n'avait pas oublié que les Français ont été les premiers à 
pousser le cri de « Dieu le veut ! » et qu'ils n'avaient cessé de combattre 
pour Lui. Il a voulu montrer qu'il combattait pour eux au moment 
où II les a vus dans le plus grand danger. 

Ce qu'il a fait une fois, nous avons la conviction qu'il a voulu 
le faire encore aujourd'hui. 

Dans les circonstances tragiques et angoissantes que nous avons 
traversées. Dieu n'a pas oublié que la France, depuis Jeanne d'Arc, 
a toujours souffert et travaillé pour sa gloire. 



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Il savait qu'elle a été et qu'elle reste la première des nations à 
donner, avec son or, le sang et la sueur de ses enfants, afin de 
répandre dans le monde la connaissance et l'amour de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. 

Il aime toujours la France, et II n'a pas voulu qu'elle fût écrasée 
par ses cruels ennemis. 

Il a déjoué les plans de ceux qui avaient juré sa perte, et, comme 
aux temps de Jeanne d'Arc, grâce à l'héroïsme de ses soldats, au 
génie de ses chefs et à la protection manifeste de Dieu, la France est 
sortie de l'épreuve, plus glorieuse et plus belle, plus dévouée que 
jamais au Christ qui aime les Francs. Vivat Christus qui diligit 
Francos ! 



AJaccio, le 20 décembre 1919. 



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MISSION PROVIDENTIELLE 

DE Jeanne d'Arc 

On se rappelle « la grande pitié qui était au royaume de France » à 
l'heure où Jeanne d'Arc, avant de devenir l'héroïque guerrière des 
champs de bataille, n'était que l'humble et douce fille des champs, 
assidue à la prière, filant sa quenouille et gardant les troupeaux ! 

Lorsque Charles VII succède à son malheureux père, il n'a plus 
pour royaume que quelques provinces en deçà de la Loire, des débris 
d'armée, des conseillers découragés, des populations ruinées ; et lui- 
même, accablé de tant d'infortunes, se prend à désespérer. Est-ce la 
fin de la France, du plus beau royaume après celui du Ciel ? La sagesse 
humaine pouvait le croire. Cependant, Dieu avait résolu son salut : la 
nation très chrétienne ne saurait périr. Mais quel sera l'instrument de 
la résurrection nationale ? Un grand capitaine ? Un diplomate de génie ? 

Non, c'est une jeune fille, une petite paysanne, simple, honnête, 
pure, obéissante à ses parents, courageuse au travail, douce à ses 
compagnes, charitable envers les pauvres, le sourire et l'édification de 
sa paroisse ; Jeanne d'Arc, enfin, si connue maintenant de l'histoire. 

Pour elle, Jésus-Christ est le vrai roi de France ; Charles VII n'est 
que son lieutenant. 

A Vaucouleurs, elle dit au sire de Baudricourt : « Le royaume 
n'appartient pas au Dauphin, il appartient à mon Seigneur. Mais mon 
Seigneur veut que le Dauphin soit roi, tienne le royaume et commande. »'•' 

(1) H. Wallon. Jeanne d'Arc. Didot, 1876, p. 37. 



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A Chinon, elle dit au roi lui-même : « Gentil Dauphin, j'ai nom Jeanne 
la Pucelle, et vous mande par moi le Roi des Cieux que vous serez sacré 
à Reims et que vous serez le lieutenant du Roi des Cieux, qui est le roi 
de France •'' ». Jeanne est au service du Christ avant d'être au service 
de Charles VII. 

V ivre en union avec Jésus-Christ, le servir, assurer sa royauté sur 
la France, proclamer et remettre en honneur, pour tous les temps et 
pour tous les pays, ce principe vital : que l'autorité véritable vient de 
Dieu, et qu'elle vaut uniquement au regard de la conscience humaine 
par la sublimité de cette origine, voilà l'objet principal, trop souvent mis 
en oubli par les historiens de la mission de Jeanne. 

Elle réussit dans sa mission : si l'ennemi fut contraint de s'éloigner 
de la France, c'est qu'elle l'a « bouté dehors », selon ce qu'elle avait 
promis. Le bûcher de Rouen avait consumé son corps ; mais son esprit 
ne cessa d'animer la France et ses défenseurs. En toute vérité, elle a 
restitué la France à son vrai roi, Jésus-Christ, et à Charles VII, son 
lieutenant. 

Bienheureuse Jeanne, priez pour la France et pour ses défenseurs ! 

(1) Quicherat. Procès. T. III, p. 103. 

Lourdes, le 1 1 novembre 1919. 




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CHÂLONS 




LA DIVINE MESSAGERE 



Le vingtième siècle allait s'ouvrir en France, presque face à l'ennemi, 
sur un mal de division nationale si pareil à celui du temps de Jeanne, 
qu'invinciblement les souvenirs publics et les miséricordes célestes se 
rejoignirent en elle. Car, je ne crains pas le dire, il y a, dans le retour 
actuel de la pensée française et de l'amour populaire vers la Pucelle, 
quelque chose de profondément providentiel. 

Sous les influences de l'Église, occupée à l'exalter, au bruit du 
culte patriotique qui remontait si doux et si confiant vers elle, ses voix 
mystérieuses lui avaient peut-être dit de revenir encore... Je ne sais... 
Elle était déjà, depuis quinze ans en particulier, le seul nom autour 
duquel les luttes sociales s'étaient un peu apaisées, les partis politiques 
arrêtés dans leurs combats, les ambitions suspendues, les haines 
adoucies. La Patrie, qui s'entredéchirait, ne connaissait plus, chaque 
année, avant la trêve de la guerre, que la trêve de Jeanne. 

Quand la guerre allemande éclata, elle réapparut tout à fait, et 
fut de nouveau vraiment l'Envoyée... Comme nous l'avions eue pour 
rétablir l'unité territoriale au temps de Charles VII, elle s'est trouvée 
là, réalité toujours active, à l'aurore du XX° siècle, pour refaire l'unité 
morale du pays, plus divisé peut-être hier sur les idées qu'autrefois 
sur les provinces. 

C'est le nouveau miracle contemporain de notre vierge. Singulier 
privilège que celui de cette femme toujours ressuscitée par l'amour de 
tous, ou plutôt si divinement vivante, qu'elle n'a jamais plus laissé mourir 
en France l'amour du pays qu'elle y avait rapporté ! 



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L Allemand nébuleux, qui n'entend rien, en sa culture, à la psycho- 
logie des êtres invisibles, et qui demeure réfractaire aux délicatesses 
cachées de l'amour, comme aux forces morales profondes, non moins 
nécessaires aux victoires que les réserves d'obus et de canons, s'est 
grossièrement trompé en nous attaquant, aux tempêtes de nos surfaces, 
aux apparences de nos divisions. Il a compté sans notre vocation provi- 
dentielle, qu'il voudrait usurper ; sans le sursaut du sentiment national 
déposé par Jeanne au cœur de nos pères, et qui, dans les mêmes 
circonstances angoissantes, opère « en nom Dieu » les mêmes prodiges. 

Oui, nous devions succomber sous la formidable puissance germa- 
nique, bousculant nos troupes en formation et tombant presque sans 
coup férir sur les murs de Paris tant rêvé ! Comment comprendre et 
expliquer cet arrêt et ce renversement subit de la marée montante, au 
flot irrésistible, retournant sur elle-même à toute vitesse au moment 
de toucher le but ?... Je pourrais vous dire fièrement — des historiens 
profanes l'ont écrit sans échoppage — que le jour de la victoire de la 
Marne, qui vaut Bouvines, Orléans et Denain, et sauva tout autant, 
était le jour spécial de Jeanne. Son nom, quelle coïncidence ! n'était-il 
pas, en ce jour fameux, la consigne des armées ?... Je pourrais alléguer 
que Dieu, le nôtre, éternellement jeune, s'est ni plus ni moins déclaré 
pour nous, contre l'autre, le vieux, celui que leurs doctrines ont 
dénaturé... au constat manifeste de notre juste cause, au spectacle de 
tant de soldats intrépides, joignant à leur naturelle bravoure le courage 
plus dur des longues patiences, aux prières de tant de saintes femmes, 
versant sans réserve aux blessures leur tendresse, donnant géné- 
reusement à la Patrie, pour qu'elle vive, le sang tout chaud de leurs 
enfants. Cette divine intervention, qui n'exclut pourtant ni le génie des 
chefs, ni la bravoure des hommes, semblerait peut-être trop le miracle 
direct dont il ne nous est pas permis de préjuger. 

iVlais n'est-il pas aussi magnifique en ses causes secondes, dans 
cette union sacrée du commencement qui nous a permis, oubliant nos 
ressentiments et nos rancunes politiques, de nous serrer tous, cœur 
contre cœur, autour du drapeau menacé ; dans cette ruée épique de tous 
les hommes de France à la frontière pour faire au pays de leurs 
poitrines un rempart ; dans cette exaltation de toutes nos vertus 
guerrières natives, explosant partout en gerbes de dévouement sublime ; 
dans cette passion exquise et tragique de tous les héroïques sacrifices ; 
dans cette persévérance ineffable aux immolations suprêmes ; dans cette 



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confiance universelle au triomphe définitif ; dans cette croyance absolue 
aux destinées immortelles de la race ? Car tout cela a une source et n'en 
a qu'une : l'esprit national, créé, personnifié et rénové par Jeanne. Il a 
rendu par elle la victoire, d'abord inespérée, possible, et, la montrant 
chaque jour plus certaine et plus proche, il demeure, avec la grâce 
de Dieu, le facteur inspiré de nos énergies indomptables. C'est la 
perpétuité mystérieuse de son miracle. 

Pour qu'elle l'achève, n'avons-nous pas tous autre chose à faire qu'à 
l'applaudir en nos discours : ce qui est en l'espèce une façon trop simple 
de chanter notre propre victoire, avant qu'elle soit acquise ? Quand 
Jeanne — divine messagère pourtant — n'était encore que la Pucelle, 
au lieu d'être la Bienheureuse, elle achetait ses triomphes, au matin des 
batailles, dans le silence des églises, posternée au pied du crucifix, 
abrégeant son sommeil pour prier plus longtemps, car elle ne s'attendait 
qu'à Dieu, bien loin comme nous de penser toujours se suffire. Le Ciel, 
où elle est aujourd'hui, a multiplié son crédit, mais n'a pas changé, que 
je sache, sa méthode surnaturelle de vaincre. Pour qu'elle vienne 
batailler avec nous, en avons-nous, par son intercession, assez prié le 
Maître des armées qui peut seul l'envoyer recommencer l'histoire ? 

J entends bien dire qu'on forge des canons de plus en plus lourds ; 
qu'on entasse au front des munitions de plus en plus abondantes et 
meurtrières ; qu'on lève chaque jour de nouvelles recrues d'hommes ; 
que nos soldats légendaires versent à plein cœur, sous les rafales de 
mitraille, leur sang prodigue ; que les alliés qui nous viennent des bouts 
du monde autorisent pour demain tous les espoirs. Mais personne ne 
m'apprend, hélas ! que la France officielle, enfin agenouillée, réclame 
le seul allié qui lui manque et sans lequel, dans un pays tout plein de 
surnaturel comme le nôtre, on ne peut vraiment rien de décisif. Pensons 
pourtant que l'heure du Te Deum pourrait bien être retardée dans les 
secrets divins jusqu'après le chant du Credo des aïeux ; et soyons du 
moins tant de Français volontairement assemblés autour des autels, 
que le Ciel même s'y méprenne et y reconnaisse toute la France. Jeanne 
elle-même n'attend peut-être que nos humbles supplications à son Christ 
pour reprendre son divin ministère, pour brandir au front des armées 
son victorieux étendard, pour reconquérir nos provinces envahies, pour 
retracer de son épée, en les agrandissant, nos frontières ; pour faire 
revivre à la France, unie et purifiée par tant d'épreuves, les jours radieux 
du temps où l'Europe chrétienne marchait à son soleil. (Novembre 1917). 




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Une fois encore, le miracle français s'est renouvelé ; et, sans que nous 
ayons accompli vis-à-vis de Lui toute notre tâche de foi, le Christ de 
Jeanne, dans sa tendresse privilégiée, a voulu, par une victoire vraiment 
providentielle, en son heure inspirée comme en sa maîtrise souveraine, 
accomplir vis-à-vis de la fille ainée de son Eglise toute la sienne. 

La France, aimée de Dieu, sort de la guerre meurtrie, mais plus 
glorieuse que jamais, rajeunie dans le sang de ses héros. Puisse-t-elle, 
reconnaissante et fidèle, reprendre dans l'union de tous ses enfants, la 
tradition séculaire de ses grands gestes! Je ne sais quels destins 
nouveaux lui réserve l'avenir. Mais n'est-ce pas le symbole de toutes 
les espérances que de voir se dresser demain les autels de la sainte de 
la Patrie comme pour ranimer toutes ses ruines ? La France de Jeanne 
est immortelle... 



15 juillet 1919. 










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ORLÉANS 





LA CANONISATION 

DE SAINTE JEANNE D'ARC 



oainte Jeanne d'Arc !... Quatre mots, qui nous ont fait rêver, espérer, 
travailler, discuter, lutter, parfois soxiffrir un quart de siècle juste. 

v^uatre mots qui se seraient rencontrés pour la première fois, pensent 
d'aucuns, sur les lèvres de l'illustre Mgr Dupanloup, ou sur celles de 
Mgr Freppel, cet autre illustre. Quatre mots qui réellement sont beau- 
coup plus anciens que cela, étant contemporains du supplice de Jeanne. 

Jeanne périt le 30 mai 1431, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. 
Avant de la subir, elle avait goûté l'horreur de la mort par le feu : 
« J'aimerais mieux être décapitée sept fois », avait-elle dit. La perspective 
de ne pas reposer en terre bénite lui était insupportable. Cependant elle 
avait gravi jusqu'au sommet de son bûcher, comme elle allait jadis à 
la bataille, sans forfanterie et sans défaillance. Lorsque le feu eut 
commencé sa cruelle besogne, il se fit un silence lourd, même parmi 
les gens d'armes. Plusieurs de ces brutes se demandaient s'ils n'allaient 
point voir la sorcière se sauver des mains du bourreau Thierrache. Les 
bourgeois de Rouen, que Bedford avait grand'peine à défendre contre 
l'esprit national, trouvaient que c'était beaucoup de cruauté dépensée 
contre une pauvre petite fille de dix-neuf ans quatre mois et vingt-quatre 
jours. Les juges, en écoutant ses ultima verba, avaient pleuré. 

Après l'extinction de la dernière bourrée, les Anglais retournèrent à 
leurs casernements, fort troublés, tête basse. L'un d'eux, pas des 
moindres, maître Jean Tressart, secrétaire du petit roi Henri VI, s'ouvrit 



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de ses sentiments intimes à son ami, Jean Cusquel : « Nous sommes 
tous perdus, dit-il, nous avons brûlé une sainte ». '" 

J_«ors du procès de réhabilitation, deux témoins, une veuve respec- 
table. Jeannette Thiesselin, marraine de Jeanne, et le prêtre Jean 
Lefumeux, chanoine de Notre-Dame de Vaucouleurs, exprimèrent la même 
opinion : « Jeanne, à Domremy, vivait comme une sainte », '^' dépose la 
veuve. — « Je l'ai vue, dit le prêtre, quand j'étais jeune et enfant 
de chœur à Notre-Dame des Voûtes. Elle y venait souvent, avec 
une dévotion extrême. Elle y entendait plusieurs messes chaque 
matin, y faisait de longues stations, les genoux plies, le visage enflammé, 
les yeux ardents, devant la statue de Notre-Dame. Ah ! vraiment ! 
je le jure, c'était une sainte jeune fille ! » "' 

C^e premier mouvement d'opinion publique fut habilement contrarié 
par l'expédition, aux souverains, aux cardinaux, au pape, du procès 
de Pierre Cauchon. Les mensonges qu'il y avait accumulés firent 
impression. Etait-elle, cette Jeanne, ce que prétendait l'évêque de 
Beauvais : une hérétique, une apostate, une simulatrice, une sorcière ? 
Etait-elle une martyre de sa mission ? On demeurait en suspens. 

Lia. sentence de réhabilitation du 7 juillet 1456 remit les choses 
d'aplomb. Elle déclarait Jeanne absolument innocente des scélératesses 
que lui avait imputées l'évêque de Beauvais, bonne et chaste chrétienne. 
C'était beaucoup ; ce n'était pas une déclaration de sainteté. 

rLn un seul lieu on crut toujours à cette sainteté ; parce qu'on s'y 
souvint toujours : à Orléans. « Au milieu des oublis et des aberrations 
de l'esprit public, dit M. Lecoq de la Marche, le culte de Jeanne d'Arc 
garda chez les Orléanais sa ferveur première... C'est ainsi que l'on 
voit quelquefois une petite source née dans une riante prairie traverser 
heureusement un marais fangeux, sans perdre de la pureté de ses ondes. » 

L/e résultat est attribuable à la fête commémorative de la Déli- 
vrance, jamais interrompue depuis 1429. Les panégyristes qui y faisaient, 
chaque année, l'éloge de Jeanne la traitèrent souvent de sainte. Ainsi 
sauvèrent-ils sa mémoire de l'océan d'oubli dans lequel elle succombait 
ailleurs et son caractère moral des déformations que les littérateurs 
tentèrent plus que maladroitement de lui infliger. 

(1) Cusquel. - O. II. T. II, 307. 

(2) Thiesselin, Ibid. 404. 

(3) Jacques Lafumeux, Ibid. 460, 461. 




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Ce vocable finit par trouver sa place dans un ouvrage liturgique : 
Le Martyrologe gallican, de du Saussay, mort évêque de Tulle. Jeanne 
y est inscrite avec le titre de vierge et martyre. 

Un curé de Saint- Victor d'Orléans prévint avec la même audace le 
; jugement de la Cour romaine, dans son hagiographie de notre diocèse. 
Pour lui aussi, Jeanne était « vierge et martyre. » 

Appels à l'avenir, ces paroles et ces écrits. 

Ils trouvèrent une première expression canonique dans un acte 
émané de Mgr Dupanloup, le 8 mai 1869. Ce jour-là, assisté de douze 
de ses collègues, '» il présenta requête au pape Pie IX en vue d'être 
autorisé officiellement à instruire la cause Jeanne d'Arc. 

L,e prélat s'engageait à établir que Jeanne avait chez plusieurs répu- 
tation de sainteté, qu'ils l'invoquaient dans leur privé, qu'ils lui attribuaient 
des grâces par eux obtenues, peut-être des miracles, et qu'aucun nuage 
n'obnubilait vraiment la haute moralité de la jeune et pure héroïne. 
Pie IX acquiesça. Mgr Dupanloup et son successeur, Mgr Coullié, se 
déchargèrent sur deux prêtres éminents, Mgr Rabotin et M. l'abbé 
Branchereau, de la conduite effective des procédures. Celles-ci durèrent 
vingt-cinq ans, avec, il est vrai, des interruptions assez longues. Elles 
finirent en 1914. La cause fut alors introduite : ce qui signifie que le 
siège apostolique consentait à la traiter. De ce chef, Jeanne fut proclamée 
vénérable. Ce fut déjà une grande joie pour la France catholique. 

Jln 1894, le signataire de ces pages était nommé évêque d'Orléans. La 
première communication qu'il reçut de Rome fut l'ordre d'informer sur ce 
point préjudiciel : un culte religieux n'avait-il pas été rendu à Jeanne au 
cours des siècles ? Si oui, c'était peut-être la fin de la cause. Urbain VIII a, 
en effet, défendu dans un décret connu, que soit poursuivie la béatification 
d'un personnage qui aurait reçu publiquement les honneurs sacrés, sans 
l'aveu du suprême Pontife. Nous examinâmes la question personnellement, 
— au reste, nous avons conduit personnellement tous les procès, — et 
notre conclusion fut, le 7 janvier 1895, qu'aucun culte ecclésiastique 
n'avait été publiquement rendu à Jeanne. Le 5 mai, la congrégation des 
Rites approuvait notre sentence, et, le 7, Léon XIII, validait cet acte. 

(1) NN. SS. de Bonnecbose, archevêque de Rouen ; Guiberl, archevêque de Tours : Caverot, évêque de 
Saint-Dié ; Pie. évêque de Poitiers ; du Parc, évêque de Blois ; Meignan, évêque de Châlons ; Foulou, évêque de 
Nancy : Hacquard, évêque de Verdun ; de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges ; Gignoux, évêque de Beauvais ; 
de Las Cases, évêque de Constantine ; Lacarriére, évêque de Basse-Terre. 



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Frappé de ce fait que sept cent soixante cardinaux, patriarches, 
archevêques, évêques, abbés, recteurs d'universités, chefs d'ordres et de 
congrégations, avaient postulé, avec nous, la béatification de la vénéra- 
ble, le grand pape nous dispensa du procès de réputation de sainteté. 

Nous reçûmes donc la mission de faire le procès apostolique des 
vertus et des miracles. 

C était nous convier à fournir à Rome les éléments d'un jugement 
motivé sur la foi, l'espérance, la charité, la prudence, la force, la tempé- 
rance, la justice, l'humilité, la chasteté de la vénérable. 

Si des miracles avaient été obtenus par son intercession, nous devions 
les étudier en même temps que les vertus. Pour ce long et délicat travail, 
on nous donnait deux ans à partir du 20 juin 1896. Nous le clôturâmes 
le 22 novembre 1897, après 122 séances de six à sept heures chacune. 

iVlgr le promoteur de la foi, dont c'était le devoir, ne nous épargna 
aucune difficulté, ni théologique quant aux vertus, ni médicales quant 
aux miracles. La lutte dura dix ans, de 1898 à 1908. Eteinte sur un point, 
elle se ranimait immédiatement sur un autre. 

Cependant, le 6 janvier 1904, dans le 492" anniversaire de la naissance 
de Jeanne, Pie X, successeur de Léon XITI, le vieux témoin des premières 
péripéties de la cause, son indéfectible soutien, celui qui avait aimé 
Jeanne en poète et en grand homme d'Église, mort le 20 juillet 1903, 
à quatre heures quatre minutes du soir, — Pie X, disons-nous, proclama 
que Jeanne avait pratiqué héroïquement les vertus divines et humaines 
qui font les saints. C'était le premier moUissement de l'attaque. 

Le saint pape était destiné de même à reconnaître la valeur des trois 
miracles que nous avions soumis à son suprême jugement. Il le fit le 
24 janvier 1909. 

Jinfin, le 18 avril de cette même année, ce fut à Saint-Pierre de Rome, 
parmi les exultations des airains, des marbres et des ors de la basilique 
sublime, en présence de tous les évêques de France et d'une multitude 
accourue de partout, la fête inoubliable, on pourrait écrire inouïe, de la 
béatification. 

J eanne était montée du bûcher à l'autel. Cest pourquoi nous prenions, ce 
jour même, la liberté de dire au pape, dans une adresse de remercîment : 

« Ah ! Saint-Père, « cette petite fille du bon Dieu, » qui a dix-huit ans 
trois mois quatre jours, met la main sur l'épée de la France et la 



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manœuvre de si puissante façon ; « cette petite fille du bon Dieu » qui, 
d'un autre geste, saisit la couronne des antiques Capétiens et, la posant 
sur le front d'un dauphin, sauve la dynastie en sacrant un roi ; « cette 
petite fille du bon Dieu » quelque chose de très simple et de très faible 
en apparence, de tout candide, de tout blanc et de si puissant, 
de si imposant néanmoins, que, devant « cela, » un grand peuple 
recule, océan qui reflue vers son île, tandis que, derrière « lui, » un autre 
grand peuple se reconstitue, océan qui réoccupe ses rivages ; « cette 
petite fille du bon Dieu » véritable ostensoir dans lequel resplendit notre 
Père des Cieux avec sa providence, sa bonté, sa maîtrise des événements, 
des hommes, du destin des empiles ; «cette petite fille du bon Dieu, » 
une bergerette et une évangéliste de la royauté du Christ, un lys, un 
chevalier, la foi, l'honneur, la vaillance, avec, au front, le rayon des 
prophètes, et, sur ses épaules, la pourpre de son sang ; « cette petite fille 
du bon Dieu, » vous l'avez prise dans vos mains augustes, et, de votre 
Vatican, le lieu le plus élevé et le plus illuminé qui soit, vous la 
montrez à l'univers, à la France surtout ! Saint-Père, Merci ! » 

Dès lors, s'il entrait dans le dessein providentiel, nous marchions 
vers la canonisation. Il suffit, en effet, pour déclaration du suprême 
magistère que, depuis la béatification, deux miracles reconnus comme 
tels et attribuables à l'intercession du bienheureux aient été opérés. 

iVlais les miracles sont exclusivement l'œuvre et le signe de Dieu. 
Comment obtenir le consentement de Dieu ? Un seul moyen : le prier 
ardemment. Nous fîmes appel à toutes les contemplatives, et leur deman- 
dâmes à nos intentions une communion mensuelle, plutôt le 30 du 
mois ; une multitude de fidèles entra dans cette croisade. Nous fîmes 
appel aux actives, hospitalières, enseignantes ; il fut convenu qu'elles 
nous céderaient pour la cause une part de leurs mérites; un nombre 
notable de religieux et de prêtres séculiers d'Europe et d'Amérique 
s'associèrent et récitèrent prime chaque matin afin de faire violence au 
Ciel ; enfin les triduums de la béatification furent très ardents. Ce fut 
une tempête de supplications qui battit le trône de Dieu. 

Le Tout- Puissant se laissa toucher. Ses deux miracles furent accordés, 
l'un quatre mois après la béatification, l'autre huit : le premier, d'après 
le décret rendu sur l'ordre de Sa Sainteté Benoît XV, le 6 avril 1919, 
fut la guérison instantanée et parfaite d'une tuberculose péritoniale et 
pulmonaire avec lésion organique de l'orifice mitral ; le second fut la 
guérison instantanée et parfaite d'un mal perforant plantaire. 



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On n'imagine pas que les poursuivants de la cause aient réussi, sans 
coup férir, à faire accepter ces merveilles. Ce furent, de 1910 à 1918, de 
nouveaux combats : parfois ils furent assez cruels. 

Il plut à Notre-Seigneur et à la Vierge Marie de les dénouer par la 
victoire de leur incomparable servante : Jeanne d'Arc. 

Benoît XV daigna nous en dire sa joie personnelle. 

i>l.arguerite Marie sera canonisée en même temps que Jeanne d'Arc, 
Louise de Marilhac sera béatifiée. La consécration du temple de Mont- 
martre vient de s'accomplir au milieu des actions de grâce et des suppli- 
cations, ce qui est préférable aux pompes les plus fastueuses : autant de 
signes, pensons-nous, que Dieu veille sur la France. 

Ces astres qui se lèvent dans le Ciel de la sainteté n'éclaireront pas 
des ruines. L'œuvre de salut commencée dans la guerre se continuera 
dans la paix. 




Orléans, le 5 février 1920. 



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LA SAINTE FRANÇAISE 



Jeanne d'Arc est, par excellence, la sainte française. 

Bien qu'elle soit née en pays lorrain, elle appartenait à la France, 
non seulement parce que Domremy était sous la suzeraineté du roi de 
France, mais elle est de nationalité française. Les Lorrains, séparés des 
possessions de la royauté française par le démembrement de l'empire 
de Charlemagne, abandonnés de ses successeurs, s'efforcèrent souvent 
de se rattacher à la mère-patrie. Au temps de Godefroy de Bouillon et 
au temps de Jeanne d'Arc, les Lorrains étaient Français comme l'étaient 
les Bourguignons et les Bretons gouvernés par leurs ducs, comme le 
sont aujourd'hui les Alsaciens -Lorrains au-delà des frontières tracées 
par l'épée des vainqueurs. Jusqu'au X"= siècle, la Lorraine est appelée 
Francia, et, depuis lors, on a encore appelé les Lorrains Franci ou 
Lorrains français, Lotharin-Geuses Franci. 

La grande patrie que les chevaliers doivent aimer, disent les vieux 
chants de guerre, c'est la « vraie France, » celle qui s'étend de Saint- 
Michel-du-Péril, ou du Mont Saint-Michel, jusqu'à Cologne, et de 
Besançon jusqu'au Pas de Calais. 

Sans doute, la Lorraine a lutté souvent contre la royauté française, 
comme la Bretagne, la Bourgogne, la Normandie, le Dauphiné et toutes 
les autres provinces qu'a réunies plus tard le pouvoir royal. Et, certes, 
nous n'admettrons jamais que les défaites ou les victoires, les vicissitudes 

(1) Mgr Turinaz, évêque de Nancy, décédé en 1918, nous a envoyé cette page intéressante quelque temps 
avant sa mort. 



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de la guerre ou de la politique, la séparation ou l'annexion d'une province 
décident de sa nationalité. 

C'est la voix des siècles, ce sont les traditions populaires de la 
France, qui ont nommé Jeanne d'Arc la bonne Lorraine. 

D'ailleurs, une prédiction circulait depuis bien des années dans notre 
infortuné pays ravagé par la guerre et opprimé par l'étranger : cette 
prédiction annonçait que la France serait délivrée par une femme des 
Marches de Lorraine. 

Jeanne a les grandes qualités de l'âme française et du caractère 
national. Elle est ardente et bonne, douce et vaillante ; elle s'émeut aux 
souffles d' en-haut ; elle tressaille de loin au bruit des batailles ; elle a 
l'enthousiasme des grandes causes ; elle est intrépide dans les combats. 
Elle pleure sur les morts ; et, descendant de cheval, elle soigne et console 
un soldat anglais mourant. Elle est de la race de nos chevaliers bardés 
de fer et de nos admirables religieuses. Elle protège les petits, les 
pauvres et le peuple. Quand on essaie d'écarter d'elle la foule qui l'entoure 
et la presse, écoutez ses admirables paroles : « Je n'ai jamais eu le 
cœur de les écarter de moi, car c'est pour eux que je suis venue. » 

Dans ses réponses aux docteurs de Poitiers, au dauphin, à ses juges, 
elle a le ferme bon sens, la droiture, la simplicité, la noblesse et l'éner- 
gie ; elle a les élans du cœur et les réparties promptes et étincelantes de 
l'esprit français. Son langage a je ne sais quoi de naturel et de décisif, 
de primesautier, de naïf et de vibrant qui rappelle le langage de Joinville, 
de Henri IV et de saint François de Sales. 

Oui, Jeanne d'Arc est l'image de la France, fidèle à elle-même et à 
ses providentielles destinées. Elle est le fruit béni de nos traditions et 
des hautes aspirations nationales ; elle est la fleur de nos champs, le 
lis de nos vallées ; elle est la fille au grand cœur, la fille de Dieu 
et la fille d'un grand peuple. 

Jeanne est, par excellence, la sainte française, parce qu'elle est la 
sainte du patriotisme français. 

Aucune sainte de notre pays, ni Geneviève, ni Clotilde, n'ont donné 
à la France de telles preuves d'amour et de dévouement. 

Ce pays, c'est la patrie. Jeanne l'a dit au Dauphin. Dès qu'elle 
accomplira l'œuvre pour laquelle elle est envoyée, la patrie sera soula- 
gée, délivrée. Patria statim alleviata. 



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L amour de la patrie est une vertu naturelle. C'est l'amour de la 
famille agrandie, le trésor des pures affections, des traditions véné- 
rables, des précieux souvenirs. 

Cet amour, les bénédictions de Dieu l'ont consacré dans \ Ancien 
Testament, et il a rayonné dans les luttes d'Israël, dans les chants des 
prophètes, dans le cantique de Deborah, dans le courage de Judith, 
dans l'héroïsme des Macchabées. Le Fils de Dieu a sanctifié cet amour 
en pleurant sur les malheurs de Jérusalem ingrate et infidèle. 

J-/es nations chrétiennes, baptisées dans l'eau et l'esprit de Dieu, ont 
été les héritières de cet amour. Cet amour s'alluma au foyer de la foi la 
plus vive et de la plus tendre piété. C'est saint Michel et ce sont 
ses saintes qui ont enseigné à Jeanne ce patriotisme sans égal. Le dialo- 
gue qui, pendant quatre années, se poursuit entre le Ciel et cette enfant 
n'a pour objet que les malheurs, les périls et le salut de la France. 

La patrie française était la « vraie France, » la grande terre, le 
doux pays. 

Sur les rivages de l'Orient, les chevaliers si terribles dans les combats 
ouvraient leurs lèvres et leurs poitrines au vent qu'ils croyaient venir de 
France, et l'un d'eux disait : « Quand le doux vent a soufflé du côté de 
mon pays, m'est avis que je sens une odeur de paradis », 

La patrie, ce n'est pas seulement le sol qui a porté nos premiers pas, 
le ciel qui répand sur nous ses clartés et ses ombres, la langue nationale, 
les vallées gracieuses, les plaines fécondes, les hautes montagnes. Tout 
cela, sans doute, entre dans la notion de la patrie, mais n'est pas la 
patrie elle-même. Plus haut que le sol que nous foulons aux pieds, 
plus près que le ciel qui nous abrite, entre des frontières qui ne sont pas 
immuables, au-dessus des autels, des berceaux et des tombes, il est un 
foyer de sentiments qui constituent le patriotisme, un foyer de tradi- 
tions vénérables et de grands souvenirs, une puissance intime, essen- 
tielle, vivante : l'âme d'un peuple, l'âme de la patrie. 

Ce que Jeanne a surtout aimé dans la France, c'est son âme, « c'est 
le royaume du Christ », dont le roi n'est que le lieutenant ; elle l'appelle 
« Le Saint Royaume de Jésus-Christ. » 

Et cette âme de la France, comme Jeanne l'a aimée ! 

O Jeanne ! de cette capitale de la Lorraine, où pour la première fois 
vous avez trouvé un appui auprès des princes de ce monde, allez. 



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poursuivez à travers la France, dans ces manifestations qui se multiplient, 
votre marche triomphale, jusqu'à ces fêtes qui convoqueront à vos pieds, 
dans une gloire céleste, l'univers catholique : Intende, prospère pro- 
cède et régna ! 

Faites que la France soit la messagère et le soldat de Dieu, l'apôtre 
de la vérité, de la charité et de la paix, mais aussi le bras de la Justice, 
contre laquelle rien ne peut jamais prescrire : Propter veritatem et 
mansuetudinem et justitiam ! Que votre bannière nous guide dans le 
chemin de la vaillance, du dévouement et de l'honneur : Et deducet te 
mirabiliter dextera tua ! O Jeanne ! libératrice de la France ! Jeanne ! 
fille de Dieu ! conduisez-nous à l'union parfaite, à l'espérance et à la 
victoire ! 

Nancy, le 8 Janvier 1918. 




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JEANNE D'ARC ET LA FRANCE 



La France a dans le passé d'illustres enfants. 

Depuis ce Franc qui en trois coups d epée transformait sa tribu en 
un grand peuple, dont il faisait à Reims le premier né des peuples 
chrétiens, combien, dans notre histoire, de belles et héroïques figures ! 

C'est ce Charles, dont le bras tombe comme un marteau sur l'isla- 
misme et l'arrête d'un seul coup à Poitiers ; c'est cet autre Charles, plus 
grand que le premier, qui relève un moment l'Empire romain et fait 
luire sur le monde un rayon de civilisation naissante entre deux âges 
de barbarie ; c'est, après deux siècles de recueillement, Godefroy et ses 
croisés, qui se lèvent au cri de : « Dieu le veut ! » se jettent sur l'Orient, 
et laissent de leurs prouesses un souvenir qui hante encore là-bas l'ima- 
gination populaire. C'est le héros de Bouvines, c'est son petit-fils, le 
fier chrétien qui fait asseoir la France comme une reine au milieu des 
nations, et les force à s'incliner devant la science de ses docteurs, les 
chefs-d'œuvre de ses artistes, la vaillance de ses chevaliers, et surtout 
devant la magnanimité et la sainteté de son roi. 

Ce sont les Du Guesclin, les Bayard, les Henri IV, et, pour arriver 
enfin à cet âge d'or qui marque la maturité de la France et l'apogée de 
l'esprit humain, ces rencontres de grands hommes que le monde n'a pas 
vu deux fois : Vincent de Paul donnant des conseils à Richelieu, Condé 
pleurant aux vers de Corneille, et Bossuet convertissant Turenne. 

(1) Cette belle page a été écrite par Mgr Vie. évéque de Monaco, en 1917, et nous a été envoyée à la fin de cette 
même année quelque temps avant sa mort. 



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Quel tableau que celui de notre France entourée de ces nobles 
enfants, qui tous ont travaillé pour elle et mis sur son front quelque 
chose de leur vertu, de leur vaillance ou de leur génie ! 

J\^ais, parmi ces glorieuses figures, il en est une devant laquelle un 
Français s'arrête avec plus de fierté et d'émotion : c'est la figure de 
Jeanne d'Arc ! Elle apparaît au déclin du moyen âge et à la veille des 
temps modernes, et, par un contraste qui la fait ressortir encore, c'est à 
l'heure la plus sombre de notre histoire qu'elle passe comme une appa- 
rition lumineuse, c'est à la porte du tombeau où la France va descendre 
qu'elle se tient debout comme l'ange de la Résurrection ! 

Nul n'a fait plus qu'elle pour la Patrie : d'autres l'ont embellie et 
défendue ; elle l'a sauvée et rachetée ; d'autres lui ont donné leurs veilles, 
leurs talents, leur vie ; elle lui a donné son cœur de dix-neuf ans, avec 
tout ce qu'il contenait d'héroïsme et de tendresse. 

Je trouve en elle tout ce qu'il y a de meilleur dans le caractère 
français : la pureté, la douceur, le dévouement, la tendre piété qui 
m'attirent dans nos Geneviève et nos Clotilde ; l'élan, l'intrépidité, le 
sang-froid devant le danger, en un mot, la bravoure qui m'enthousiasme 
dans nos Bayard et nos Lamoricière ; le langage net et incisif, le bon 
sens étincelant qui déconcerte les subtilités, les mots naïfs qui me 
charment dans Joinville, les cris sublimes qui m'étonnent dans Pascal ; 
et avec tous ces dons, d'autres qui les rehaussent encore : la jeunesse, 
l'inspiration, la gloire, le martyre. 

Dieu réunit en elle tous les traits qui peuvent embellir une âme ; il 
les fond avec un art divin, et il met, dans le développement de sa beauté, 
une gradation qui la rend plus belle encore : Pulchritudinem ampliavit. 

Il la fait briller d'un premier rayon, pur comme le matin, dans 
l'idylle de Domremy. Il lui donne la splendeur du soleil de son midi, 
dans l'épopée triomphante d'Orléans et de Reims. 

Enfin, au soir de cette vie, courte comme une journée, dans le drame 
tragique de Rouen, il achève sa beauté par un dernier resplendissement 
qui n'est plus de la terre. 

Si je cherche à analyser cette beauté de l'âme de Jeanne d'Arc, 
partout, dans la grâce naïve et les entretiens célestes de son enfance, 
dans ses combats et ses triomphes, dans ses souffrances et son martyre. 



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je trouve deux traits qui se mêlent et sont devenus inséparables : elle 
est fille de Dieu et fille de la France. 

Effacez un seul de ces traits, vous la défigurez. 

Otez-lui son entrain, sa hardiesse, sa franchise, sa naïveté, sa gaieté, sa 
droiture, ce n'est plus une Française, mais aussi ce n'est plus Jeanne d'Arc, 

Otez-lui sa pureté, sa piété si tendre, son humilité, ôtez-lui son 
archange et ses saintes, ôtez-lui Jésus-Christ et la sainte communion, ce 
n'est plus une chrétienne, mais aussi ce n'est plus Jeanne d'Arc. Pour 
retrouver sa physionomie si belle et si originale, il faut réunir tous les 
rayons de ces deux faisceaux lumineux et les faire jaillir du même foyer. 

Chrétiens et Français, soyons-en fiers ; chez aucun peuple, dans 
aucune histoire, il n'y a de figure qui lui soit comparable. Nous pouvons 
le dire sans orgueil, puisque tout ici est l'œuvre de Dieu ; mais disons-le 
à l'honneur de notre foi et de notre Patrie : cette fleur exquise n'a pu 
s'épanouir que sur la terre de France et au soleil de l'Evangile. Elle est 
chrétienne, elle est Française. Elle aime l'Église et elle aime la France. 
Qui donc voudrait séparer ce qu'elle a de si bien uni? Personne n'y 
pense, d'ailleurs, devant cette figure douce et glorieuse comme la Patrie 
elle-même : Suavis et décora sicut Jérusalem. 

Jeanne d'Arc avait rêvé d'unir toutes les nations chrétiennes pour les 
faire marcher ensemble à la civilisation du monde ; à défaut de cette union 
des peuples, elle en a réalisé une autre, celle de tous les enfants de la 
France autour de sa bannière. Auprès d'elle, Armagnacs et Bourguignons 
ont oublié jadis leurs vieilles discordes ; auprès d'elle, aujourd'hui encore, 
nos divisions, ou plutôt nos malentendus s'effacent. Quand il s'agit de 
Jeanne d'Arc, il n'y a plus parmi nous de dissentiments, toutes les 
forces vives de la nation s'unissent : peuple et magistrats, soldats et 
prêtres, en vérité, nous ne faisons plus qu'un cœur et qu'une âme. 

Il est une dernière union qu'elle a voulue passionnément, qu'elle a 
faite pendant sa vie, et qu'elle fera encore du haut du Ciel. Un cardinal 
anglais le disait l'autre jour : Jeanne d'Arc est le trait d'union de la 
religion et du patriotisme. O Jeanne, soyez encore ce que vous étiez 
jadis au milieu de votre armée, que par vous tous les Français fassent 
comme vos soldats et redeviennent chrétiens ! Tous, ils demandent au 
chef de l'Église de mettre sur votre front l'auréole des saints. Vous, 
là-haut, demandez à Dieu de leur rendre la foi religieuse de leurs pères. 



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Notre prière sera entendue par le Vicaire de Jésus-Christ ; la vôtre 
sera exaucée par le Christ, qui aime les Francs. 

Et quand l'Église vous placera sur les autels, la France entière, nous 
n'en doutons pas, se mettra à genoux devant votre image. 

Ce jour-là, nos voix françaises acclameront en vous la protectrice 
de la Patrie ; ce jour-là marquera l'aurore d'une nouvelle ère de gran- 
deur nationale ; ce jour -là, dans notre beau pays de France, il n'y 
aura qu'une seule foi, qu'un seul amour, l'union sera complète et la joie 
sans mélange dans la patrie de la terre comme dans la patrie du Ciel! 

Ce jour-là ce sera la victoire définitive sur nos ennemis. Dieu ne 
la refusera pas aux prières de Jeanne et à la vaillance de nos armées. 

Et puis, demain, ce sera la canonisation de l'immortelle libératrice 
et l'Église ne la refusera pas non plus aux supplications d'un peuple 
redevenu le peuple très chrétien et le soldat de Dieu. 

Monaco, le 25 décembre 1917. 



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JEANNE D'ARC ET LA PICARDIE 

Trois actes révèlent le génie inspiré de Jeanne : la marche sur 
Orléans, le sacre de Reims, la lutte sous Compiègne. Par le premier, elle 
rend au roi de France la liberté de ses mouvements ; par le second, 
elle affirme sa légitimité et son droit héréditaire; par le troisième, elle 
prétend briser l'alliance du duc de Bourgogne avec l'Angleterre et arrê- 
ter leur marche sur Paris. A ce troisième stade, elle échoue. Humaine- 
ment la voilà vaincue ; divinement, elle monte à la gloire. Or, remarquez- 
le bien, elle ne se rapproche de la Picardie que dans son échec. Son 
martyre commence à nos portes, et nous la verrons, pendant quelques 
jours, les mains chargées de chaînes, belle dans son cachot comme sur 
les marches du chœur de Reims, quand elle conduisait à l'honneur l'éten- 
dard qui avait été à la peine. 

L'abandon de Charles VII, le roi de France ; la vilenie de Jean de 
Luxembourg, qui la vend à ses ennemis avec la complicité du duc de 
Bourgogne; le pharisaïsme cupide et bas avec lequel les docteurs de 
l'Université de Paris, et Cauchon, l'évêque de Beauvais, servent, dans un 
procès politique, les haines des partis, nous valent l'attitude héroïque, la 
sérénité sublime, les réponses immortelles de notre Bienheureuse, 

Prise à Compiègne, enfermée à Beaulieu, puis à Beaurevoir, ensuite 
à Arras et à Drugy, elle vint enfin au Crotoy, où, mieux qu'ailleurs, elle 
se trouva comprise et aimée. Qu'on nous pardonne cette complaisance en 
nous-mêmes ! Elle nous appartint peu de temps, mais si bien ! 

Les femmes d'Abbeville se rendirent dans sa prison, car la nouvelle 
de sa présence arriva vite jusqu'au centre de ce pays. 



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Comment manquer l'occasion opportune de la voir, de lui parler, de 
découvrir en sa parole, en son regard et, mieux encore, dans son âme, 
le secret de son extraordinaire action ? 

Elles venaient pour la consoler. Notre chère cité d'Abbeville mérita 
souvent, au cours de son histoire, son titre de fidelis ; mais jamais 
mieux elle ne conquit le droit de le porter qu'au jour où elle déposa 
aux pieds de Jeanne vaincue un hommage qui aurait eu moins de prix 
au jour de sa victoire. 

Le geste des femmes d'Abbeville honore à jamais leur patrie. Au 
milieu du déchaînement des passions violentes de partis, elles se mon- 
trèrent vraiment humaines, parfaitement chrétiennes. 

Aussi, selon la tradition, « Jeanne fit ses derniers adieux en les 
baisant amicalement. » Ce baiser de la guerrière aux femmes d'Abbeville 
reste pour la capitale du Ponthieu un titre de gloire qu'aucun autre ne 
surpassera. 

Cependant cette pitié humaine et cette charité chrétienne ne restèrent 
pas leur monopole. Le clergé séculier et régulier ne montra pas moins 
d'empressement à consoler la Bienheureuse. Le chancelier de l'église 
d'Amiens, Nicolas Quierdeville, qui se trouvait dans le château, lui porta 
le secours de son ministère ; il l'entendit en confession, lui permit d'assis- 
ter à la messe, bien qu'elle fût revêtue de l'habit militaire, et lui donna 
la sainte communion. A cette heure tragique de son histoire, aucune 
consolation humaine ne pouvait égaler celle qui lui venait de ce prêtre 
avec la sainte absolution et la divine Eucharistie, 

Déjà l'abbé de Saint-Riquier, Hugues Cuillerel, avait fait à la Bien- 
heureuse l'honneur d'une visite et lui avait apporté des paroles de 
réconfort. « De son temps, écrit le Père Ignace, en 1646, dans l'Histoire 
ecclésiastique d'Abbeville, la. courageuse amazone Jeanne d'Arc, pucelle 
d'Orléans, envoyée du Ciel pour le bien de la France, fut conduite à la 
ville de Saint-Riquier. Elle passa la nuit dans le château de Drugy et 
fut visitée, par honneur, des principaux de la ville et des anciens religieux 
de Saint-Riquier, à savoir de dom Nicolas Bourdon, prévost, de 
dom Jean Chappelain, aumônier, et de plusieurs autres religieux qui en 
avaient grande compassion, d'autant qu'elle était très pure et très 
innocente. » 

Cet hommage d'Hugues III Cuillerel, 46™ abbé de Saint-Riquier, a 
d'autant plus de prix qu'il appartenait au parti bourguignon. M, Hénoc- 



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que, l'historien de l'abbaye, pense même qu'il était attaché à la maison 
de Bourgogne par un office de chapelain ou d'aumônier. Sa démarche 
révèle donc, dans le fond de son âme, une secrète admiration pour 
l'étonnante jeune fille qui, par son intervention, avait trompé tous les 
calculs des politiques et des diplomates. Sa vertu éprouvée lui rendait 
plus facile une impartialité qu'il ne faut point chercher parmi les hommes 
de médiocre caractère. 

Celui que le Père Ignace appelle dom Jean Chappelain se nommait en 
réalité Jean de La Chapelle. Son homonyme, peut-être son neveu, curé 
d'Oneux, raconte, en 1492, le passage de Jeanne d'Arc au château de 
Drugy. Il ajoute même ce mot en guise de conclusion : « On parlera d'elle 
éternellement, parce que la haine des Anglais était injuste ». Sa parole se 
vérifia, et l'Angleterre elle-même, éclairée par les événements, se montra 
la plus empressée à lui rendre justice. 

Aussi convient-il de saluer avec respect, sur les quais du Crotoy, la 
statue, sculptée par le maître picard Tassé, qui représente Jeanne d'Arc 
prisonnière. Habillée en paysanne, les mains chargées de chaînes, elle 
contemple avec tristesse la mer qui fut le chemin de nos ennemis et qui 
sert aujourd'hui à nous porter des alliés. Elle avait rêvé de bouter dehors 
l'envahisseur, et son épée tombe brisée à ses côtés. Belle dans son 
ardeur guerrière sous les murs d'Orléans ou sur le champ de bataille 
de Patay, elle porte ici le rayon d'une autre beauté : la majesté de la 
douleur. 

Nous ne la suivrons pas en dehors du Crotoy. Bientôt une barque 
montée par des Anglais la transportera sur les eaux de la Somme, gros- 
sies de celles de la marée, jusqu'au port de Saint- Valéry, où s'embarqua 
Guillaume le Conquérant : saisissant contraste ! 

Kcoutez bien, gens de Picardie, vous qui aimez ardemment votre 
terre et votre race. Jamais vous n'entendîtes éloge plus flatteur, ni témoi- 
gnage plus réconfortant. Ils furent formulés au Crotoy, où elle reçut 
pour la dernière fois la visite de saint Michel. « Que voicy un bon 
peuple! s'écria Jeanne d'Arc. Pleust à Dieu que je fusse si heureuse, 
lorsque je finirai mes jours, que je puisse être enterrée en ce pays ! » 

Le corps de la Pucelle, réduit en cendres par le feu du bûcher de 
Rouen, ne repose en aucune terre française. Les eaux de la Seine empor- 
tèrent à la mer les cendres du foyer éteint. Si nulle province ne nous 
montre ses reliques, nous, du moins, nous pouvons dire avec un sentiment 



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de regret et de fierté, que Jeanne nous avait désignés, en ses prédilec- 
tions, pour les recevoir. La guerre a laissé sur notre terre de Picardie des 
milliers de tombes glorieuses. L'empire britannique peuple à lui seul 
d'immenses cimetières. Le sépulcre de Jeanne d'Arc nous manque, mais 
sa sainte figure domine nos rivages, elle bénit du haut du Ciel les armées 
des morts de la grande guerre et sourit au triomphe de la Patrie dont 
elle incame la bravoure et la foi. 





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SUR JEANNE D'ARC 



Les saints, quoiqu'ils soient au-dessus de nous, ou plutôt parce qu'ils 
le sont, nous sont donnés pour être nos modèles. Une Française doit 
faire plus que de s'enthousiasmer pour Jeanne, ou de pleurer sur elle. 
Elle doit imiter, autant qu'elle le peut, je ne dis pas la mission de la 
Pucelle — grâce gratuite et personnelle à cette enfant du miracle — 
mais son esprit. 

Et de quoi est -il fait? D'un amour de la France, ardent, confiant, 
intrépide ; d'une foi si vive qu'elle est le ressort de toute la vie de 
l'héroïne; d'une générosité d'âme qui prévoit la souffrance et qui se 
livre à son pouvoir de transfiguration. Voilà les trois éléments dont la 
fusion a fait le métal précieux de la couronne de sainte qui va être posée 
par l'Eglise au front de Jeanne. 

Ils me paraissent plus beaux encore et plus utiles à considérer que 
sa glorieuse chevauchée à travers la France délivrée. Nous eussions 
aimé, certes, à la voir marcher de victoire en victoire jusqu'à Reims, 
où elle mène, dans les plis de sa bannière qui monte à l'honneur après 
avoir été à la peine, le petit roi de Bourges. Il a grandi par ses victoires, 
il devient par l'huile sainte, qui peut maintenant couler sur son front 
auréolé, le roi de France ! Quel Français, si l'antimilitarisme n'en a 
point fait un dégénéré, ne se laisserait prendre ici à notre goût hérédi- 
taire des faits d'armes prodigieux et des frissons de la victoire électrisant 
un peuple entier dans une acclamation triomphale? 

(1) Mgr Cbarost n'ayant pu écrire ces pages, vibrant et éloquent écho de son allocution aux Dames de Lille pendant 
l'occupation allemande, qu'en février 1920, nous n'avons pu les donner qu'à la fin du volume et non dans l'ordre 
alpbatsé tique. 









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iVlais « les victoires aux ailes embrasées » sont bientôt emportées, par 
leur vol même, au-delà de notre horizon. Elles ne laissent guère plus de 
trace que le passage de l'oiseau qui fend les airs. L'esprit de Jeanne, lui, 
se survit dans sa race. C'est lui qui a rendu à la France d'aujourd'hui 
l'offensive irrésistible et soudaine que cette guerrière qui crie toujours : 
« En avant ! » réapprit à sa nation envahie. 

Je n'en veux esquisser ici que le premier des traits marqués plus 
haut : le patriotisme ardent et superbe de confiance intrépide. Un vrai 
miracle moral m'a frappé plus que tout le reste dans cette histoire 
merveilleuse. Jeanne, avant de reconquérir la France sur l'Anglais, l'a 
reconquise sur elle-même. La nation s'abandonnait ; elle était lasse 
d'être toujours battue, piétinée par les hommes d'armes, tous ses villages 
flambant comme des torches. Elle se résignait à son destin d'humilia- 
tion, d'annexion. Avant de reconquérir le royaume, Jeanne dut aussi 
conquérir le roi. Ayant perdu le sentiment de la fierté royale, il per- 
dait aussi et gaiement, son royaume. Ainsi parlait un chroniqueur. 

i\ul désastre n'égalait cette double abdication de la conscience 
publique et de la conscience monarchique. La défaite n'est rien, tant que 
vit le désir de ressaisir la victoire. La fortune capricieuse revient, en fin 
de compte, à celui qui la dompte et l'enchaîne à son drapeau. Mais 
accepter la défaite, bien plus, la déchéance, mais laisser tomber la foi 
même au destin de la patrie, voilà ce qui fait d'un peuple entier un 
déserteur. Voilà ce par quoi il est et il reste à la merci de son ennemi. 
Celui qui est vaincu, disait Napoléon, est celui qui croit l'être. Ceux-là 
le savaient bien, disais-je souvent à Lille, qui cherchent avec tant de 
persévérance et de méthode à nous le faire croire. On est toujours 
vaincu dans son cœur, ajoutais-je, avant de l'être sur le champ de 
bataille. 

Or, c'est devant cette France, épave morale ; c'est devant nos vieux 
et expérimentés guerriers, les La Hire, les Dunois, les Xaintrailles, tous 
abattus, n'ayant plus de flamme dans le regard en face de leurs 
hommes d'armes, plus prompts de leur côté à jouer des éperons que 
de la lance ; c'est devant ce débris d'armée et devant cette Cour que la 
frivolité dissipe, que l'intrigue paralyse, que Jeanne, enfant de dix-sept 
ans, apparaît. 

Son patriotisme est si radieux et si pur, et sa faiblesse si intré- 
pide ; la bergère d'hier est si chevaleresque, et sa voix, qui ne chantait 



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que des cantiques de village, émeut si bien comme un clairon qui 
sonne, tout enfin en Jeanne est si français : l'allure primesautière, la 
gaieté spirituelle, le geste qui prend au collet la victoire, que le Dau- 
phin se relève, que les capitaines à barbe grise sont domptés, que les 
docteurs cessent leurs subtilités et les conseillers leurs tergiversations, 
que l'armée marche en bataille et que, sous le tissu léger de la bannière 
blanche et bleue qui se détache en tête et qui monte à l'échelle 
d'assaut appliquée aux tourelles, nos troupes se sentent plus fortes que 
par les hauberts et les cuirasses d'acier ; enfin qu'Orléans, quand 
Jeanne entre dans ses murs investis, est déjà réconforté, et comme 
« désassiégé », écrit un témoin oculaire. On redevient Français en 
France et l'enthousiasme pousse sans fin les vagues d'assaut qui vont 
jeter les Anglais à la Loire d'abord, à la mer ensuite. 

O Jeanne, c'est beau à vous d'avoir rendu à votre roi la couronne 
qui avait roulé à terre sous les voûtes funèbres de Saint-Denis, et qu'a- 
vait relevée d'un geste orgueilleux Henri de Lancastre, acclamé par 
le héraut roi de France et d'Angleterre ! C'est beau à vous, d'avoir 
rendu à la France sa terre aux doux et clairs horizons, sa terre belle et 
riche, toujours convoitée ! Mais c'est plus beau encore de lui avoir rendu 
la volonté de vivre et le courage de vaincre ! Ce don-là préparait et 
enveloppait déjà tous les autres ! 

iVi.esdames, voilà votre exemple et votre programme ! Rien ne pousse 
plus sur le sol opulent de la Flandre. Il n'est plus ensemencé que des 
éclats d'obus et des explosifs qui demain feront éclater la mort dans nos 
champs, quand le laboureur essaiera enfin d'y faire à nouveau germer la 
vie. Mais vous, soyez des semences d'énergie, de confiance, de courage. 
Parlez avec l'autorité et la délégation de Jeanne, la sainte de la Patrie et 
de votre Ligue patriotique, devant ceux qui défaillent, devant ceux qui 
doutent, devant ceux qui sont las ! Il y en a moins peut-être parmi le 
peuple, qui est habitué à se réduire et à faire à l'inévitable souffrance sa 
part dans la vie, que parmi les anciens heureux de cette terre fortunée 
qui n'ont plus qu'une carte si étrangement simplifiée d'aise et de bien- 
être. Mais ils n'oseront plus soutenir leur désarroi, devant une vision 
féminisée de patriotisme, celui-ci illuminant votre regard et faisant sonner 
votre parole. 

Ainsi, les chefs de guerre du dauphin Charles, réunis en conseil, 
cédaient la place et la salle à Jeanne parce qu'ils se sentaient, à son 
approche, en état d'infériorité. La Pucelle, quand elle heurtait de sa lance 



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la porte de leur assemblée, faisait pâlir les Gaucourt et les Xaintrailles : 
« Vous avez été à votre conseil, messires, disait-elle d'un ton bref ; moi 
j'ai été au mien. En nom Dieu, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr 
et plus habile que le vôtre !» A sa voix, un flot de sang plus bouillant 
leur montait au visage, comme aussi au duc d'Alençon, faiblissant, et que 
Jeanne souriante éperonnait en pleine mêlée de ce mot railleur : « En 
avant ! gentil duc, à l'assaut ! Ah ! gentil duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas 
que j'ai promis à la duchesse de te ramener sain et sauf de la 
bataille ? » »' 

(1) Allocution à la Ligue patriotique des Françaises, prononcée à Lille, par l'évéque de Lille, le jour de la fête de 
Jeanne d'Arc, au cours de la troisième année de l'occupation allemande (1917). 

Lille, le 12 février 1920. 





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PAGES FINALES 

D'HOMMAGES ÉPISCOPAUX 





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JL/ix de nos NN. SS. les évêques, par suite de maladie ou de circonstances tout à 
fait indépendantes de leur volonté, n'ont pu nous adresser, en temps utile, leur colla- 
boration dans le cadre et avec le développement de notre ouvrage en l'honneur de 
Jeanne d'Arc. Ils ont tenu, néanmoins, à nous faire p«irvenir, avec leur gracieuse 
adhésion, une pierre intéressante, soit sous la forme d'vme pensée pieuse et patriotique, 
soit sovis celle de notes historiques, en associant leur province ou leur pays à la glori- 
fication de la Pucelle d'Orléans. 

Wous reproduisons ci-après ces notes et ces pensées qui nous sont chères et qui 
couronnent dignement notre œuvre laborieuse, mais combien douce et agréable. 

.Nous sommes heureux d'ajouter ainsi les noms de ces dix vénérés évêques, dont 
sept sont depuis décédés, à ceux qui ont daigné nous apporter un concours, sinon 
plus empressé, du moins plus large, plus important et plus en rapport avec notre but. 
Cela porte à 98 le total des membres de l'épiscopat français qui ont collaboré à notre 
monument érigé à la gloire de la Sainte de la Patrie. Ce chiffre dépasse, par suite 
des décès survenus, le nombre des titulaires de sièges épiscopaux en France. 

A. R. 



Gloire à Jeanne d'Arc, illustre Française et honneur de l'Église ! 
C'est une pieuse pensée que les femmes de France la prennent pour 
leur patronne et se consacrent à elle sous sa toute-puissante bannière. 

t J. V. Cardinal DUBILLARD, archevêque de Chambéry 

» (depuis décédé). 

Par la Bienheureuse Jeanne d'Arc, proclamée patronne de la France, 
nous reprendrons les traditions de nos ancêtres, et la nation continuera à 
travers les siècles son rôle de soldat de Dieu et de fille aînée de l'Eglise. 

t CLAUDE, évêque de Séez 
(Mgr BARDEL). 



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Par sa vie pieuse et pure, par sa devise : Jésus-Maria, Jeanne d'Arc 
a sauvé la France, en apprenant à ses soldats et à leurs chefs à vivre en 
chrétiens. Tel est l'idéal seul capable aujourd'hui de lui conserver sa 
grandeur et sa puissance civilisatrice. 

t PIERRE-MARIE, évêque de Clermont 
(Mgr BELMONT). 

La France tient à justifier de plus en plus ce mot de Bossuet à 
propos de la Bienheureuse Jeanne : « Le peuple suit, pourvu qu'il 
entende seulement son nom. » 

t HENRY-JOSEPH, évêque de Périgueux et Sarlat 
(Mgr BOUGOUIN), depuis décédé. 

Je suis heureux d'acclamer notre Bienheureuse, qui sera bientôt notre 
Sainte ! Prions, agissons, soyons unis pour Dieu et pour la France. Vive 
Jeanne d'Arc ! 

t PIERRE-FIRMIN, évêque d'Oran 
(Mgr CAPMARTIN), depuis décédé. 

Nous espérons bientôt acclamer la Bienheureuse comme sainte et la 
placer sur nos autels. Tous ceux qui l'honorent comme patriote et comme 
bienheureuse font une oeuvre utile à la Patrie et agréable à Dieu, 

t MARIE-CHARLES, évêque d'Aire et de Dax 
(Mgr DE CORMONT). 

Prier la Bienheureuse Jeanne d'Arc, c'est nous remettre devant les 
yeux, pour y conformer notre vie selon nos moyens, un admirable idéal 
de foi robuste, de patience soutenue, de courage invincible. 

t LOUIS-JEAN, évêque d'Évreux 
(Mgr DÉCHELETTE), depuis décédé. 

Notre Bienheureuse, demain notre Sainte, est tellement fille de Dieu 
qu'elle reflète tous les rayons du cœur de Jésus : l'amour du Pape, 
l'amour de la Patrie... l'Eucharistie. 

t HENRY-RAYMOND, évêque d'Autun 

(Mgr VILLARD), depuis décédé. 



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On ne saurait assez dire de la Pucelle, et je loue votre projet consistant 
à mettre en relief, plus encore s'il est possible après les articles, études, 
brochures et livres déjà parus, cette saisissante, très puissante et très 
sainte figure. 

Elle me semble prendre place dans les grandes étapes de l'histoire 
religieuse à côté des femmes magnanimes célébrées par l'Ecriture : 
Judith, Déborah, et les autres, — mais, comme évêque d'Amiens, voici ce 
qu'il me plaît d'en écrire pour votre recueil. 

Jeanne d'Arc en Picardie (décembre 1430) 

Notre héroïne nationale, prisonnière, passa un jour dans le donjon 
de Drugy-Saint-Riquier, cinq jours au plus aux prisons du Crotoy et de 
Saint- Valéry de Picardie. 

C'est dans le cachot du Crotoy que, visitée par les bien françaises 
et compatissantes dames d'Abbeville, elle s'écria : «Que voici un bon 
peuple ! Plût à Dieu que je fusse si heureuse lorsque je finiray mes jours 
que je puisse être enterrée en ce pays ! » 

Ces douces paroles, je les retiens pour la Picardie et pour moi. 

Pour la Picardie, parce qu'elles l'honorent. 

Pour moi, parce que, après Jeanne, je dirai des fidèles confiés à mes 
soins : que voici un bon peuple ! quand je finirai mes jours, je veux 
reposer, par la grâce de Dieu, en ce pays, près de ceux qui jadis 
l'évangélisèrent, près de ceux qui le régirent avant moi. Dormiam cum 
patribus et fratribus meis. 

Amiens, le 24 décembre 1914. 



(1) Page envoyée par Mgr Dizien, évêque d'Amiens, 
décédé en mars 1915. 



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JEANNE D'ARC 



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(1) 



Je suis très flatté et très heureux d'être invité à joindre l'hommage 
de ma respectueuse vénération à celui de mes vénérés collègues de 
l'Épiscopat de France. Ce n'est pas seulement l'évêque français de 
Monaco qui s'incline devant la glorieuse sainte française, c'est aussi la 
population française de notre Principauté qui salue avec respect et 
amour la libératrice de la France. A Monaco, les Français constituent 
la moitié de la population résidante. 

Il y a en outre un souvenir particulier qui fixe le nom de Jeanne 
d'Arc au nombre des meilleurs au point de vue monégasque. Le prince 
Albert I", souverain actuel de Monaco, est un des descendants directs 
du célèbre Dunois, le fidèle compagnon d'armes de la grande guerrière, 
par le mariage d'une fille de Dunois avec un Matignon-Grimaldi ; et il 
est le neveu du cardinal d'Estouteville qui, en 1452, entreprit la réhabi- 
litation de Jeanne d'Arc en dirigeant la révision de son procès. C'est ce 
cardinal qui institua la procession annuelle de la délivrance d'Orléans, 

L'histoire et la gloire de Jeanne d'Arc intéressent donc beaucoup non 
seulement la colonie française de Monaco, qui est très patriote et parmi 
laqu-elie il faut compter le plus grand nombre des fonctionnaires et 
msgis':rats de la Principauté, mais aussi la famille souveraine du pays, 
<r.t toui;e la population monégasque elle-même. 

Flnnaco, le 8 décembre 1914. 



< Il Ces liiines ont été écrites pour notre publication par Mltr du Curel, évëque de Monaco, décédé en 1915. 



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SOMMAIRE 



Amédée RICHARDET AVANT- PROPOS 

Mgr BAUDRILLART, de l'Académie Française. PRÉFACE — Un monument. 

LETTRE DE SA SAINTETÉ LE PAPE BENOIT XV 



Cardinal LUÇON, archevêque de Reims 

Cardinal ANDRIEU, archevêque de Bordeaux . 
Cardinal AMETTE, archevêque de Paris .... 
Cardinal de CABRIÈRES, évêque de Montpellier . 
Cardinal DUBOURG, archevêque de Rennes . . 
Cardinal DUBOIS, archevêque de Rouen .... 
Cardinal MAURIN, archevêque de Lyon .... 

* Cardinal SEVIN, archevêque de Lyon 

Cardinal BILLOT, à Rome 

Mgr BONNEFOY, archevêque d'Aix 

Mgr CHESNELONG, archevêque de Sens .... 
Mgr CHOLLET, archevêque de Cambrai .... 
Mgr COMBES, archev. d'Alger (act. de Carthage). 

* Mgr FUZET, archevêque de Rouen 

* Mgr GAUTHEY, archevêque de Besançon . . . 
Mgr GERMAIN, archevêque de Toulouse .... 

Mgr IZART, archevêque de Bourges 

Mgr LATTY, archevêque d'Avignon 

* Mgr MIGNOT, archevêque d'Albi 

Mgr NÈGRE, archevêque de Tours 

Mgr RICARD, archevêque d'Auch 

Mgr ARLET, évêque d'Angoulème 

Mgr de BEAUSÉJOUR, évêque de Carcassonne. 
Mgr BÉGUINOT, évêque de Nîmes 

* Mgr BERTHET, évêque de Gap 

Mgr BERTHOIN, évêque d'Autun 

Mgr BIOLLEY, évêque de Tarentaise 

Mgr BONNET, évêque de Viviers 

* Mgr BOUISSIÈRE, évêque de Constantine . . . 

Mgr BOUQUET, évêque de Chartres 

Mgr BOUTRY, évêque du Puy 

Mgr CAMPISTRON, évêque d'Annecy 

Mgr de CARSALADE du PONT, év. de Perpignan. 
Mgr CÉZÉRAC, év. de Cahors (act. arch. d'Albi). 

Mgr CHAPON, évêque de Nice 

Mgr CHAROST, évêque de LUle (D 

Mgr CHATELUS, évêque de Nevers 

Mgr DUPARC, évêque de Quimper 

Mgr de DURFORT, év. Langres (act. év. Poitiers). 
Mgr EYSSAUTIER, évêque de La Rochelle . . 

* Mgr FODÈRÉ, évêque de St-Jean-de-Maurienne . 

Mgr FOUCAULT, évêque de Saint-Dié 

Mgr GARNIER, évêque de Luçon 

Mgr GELY, évêque de Mende 

Mgr GENOUD, évêque de la Guadeloupe .... 



^^j.,^x^ ^^ , PAGES 

Jeanne d'Arc et Reims 1 

Prière, travail, sacrifice 5 

La Vierge de Domremy 7 

Jeanne d'Arc et la Liturgie 11 

Jeanne d'Arc, libératrice de la France 15 

Jeanne d'Arc et l'Eucharistie 19 

Jeanne d'Arc et le Dauphiné 21 

Jeanne d'Arc, protectrice et gardienne de la Patrie .... 25 

Jeanne d'Arc et la paix fondée sur le rétablissement du droit . 29 

Hommage à Jeanne d'Arc 37 

Béatification de Jeanne et réveil du patriotisme en France. 39 

Jeanne d'Arc et le Peuple 45 

L'oeuvre de Jeanne, œuvre d'union 49 

Jeanne d'Arc et Rouen. — Sa mort, son souvenir, son culte. 51 

La mission de Jeanne d'Arc 55 

Patrice decus 59 

Jeanne d'Arc à Bourges gi 

Le martyre de Jeanne 67 

Jeanne, la grande Française 73 

Jeanne d'Arc et la Touraine 77 

Jeanne d'Arc et ses chevaliers gascons 79 

Espérances qui s'attachent au culte de Jeanne d'Arc. ... 35 

Jeanne d'Arc et ses contemporains 89 

La Bienheureuse Jeanne d'Arc 93 

Jeanne d'Arc et l'archevêque d'Embrun 97 

Jeanne d'Arc et Notre Seigneur Jésus-Christ 99 

Nos motifs de confiance en l'intercession de Jeanne d'Arc . 103 

Notre libératrice d'hier et notre libératrice de demain . . . 105 

Jeanne d'Arc et la Patrie 107 

Jeanne d'Arc et le pays chartrain m 

Vertus de Jeanne d'Arc à Domremy 115 

La piété de Jeanne d'Arc 119 

La foi et la Patrie unies dans Jeanne d'Arc 123 

Jeanne d'Arc et Notre-Dame de Roc Amadour 127 

La mission de Jeanne d'Arc 131 

Sur Jeanne d'Arc pendant la guerre 321 

Jeanne et le Nivernais 133 

La Vierge guerrière 137 

Jeanne et ses juges 141 

L'âme de Jeanne d'Arc et l'âme de la femme française. . . 145 

Jeanne d'Arc, sainte de la Patrie française 151 

Pro domo. — Au pays de Jeanne d'Arc 155 

Jeanne, vierge simple 159 

Mission de Jeanne d'Arc et son action dans la guerre actuelle . 165 

« Je suis née pour cela. !» 167 



* Les noms précédés d'un astérisque sont ceux des prélats décédés depuis l'envoi de leur collaboration. 
(1) Cette collatxjration parvenue en dernier lien, n'a pu trouver place qu'à la fin des pages encadrées. 



333 



* Mgr DE GIBERGUES, évêque de Valence . . . 

Mgr GIBIER, évêque de Versailles 

Mgr GIEURE, évêque de Bayonne 

Mgr GINISTY, évêque de Verdun 

Mgr GOURAUD, évêque de Vannes 

Mgr GRELLIER, évêque de Laval 

Mgr GUÉRARD, évêque de Coutances 

Mgr GUILLIBERT, évêque de Fréjus 

Mgr HUMBRECHT, év. Poitiers (act. arch. Besançon). 

Mgr LANDRIEUX, évêque de Dijon 

Mgr LE CŒUR, évêque de Saint-Flour .... 
Mgr LE FER DE LA MOTTE, év. de Nantes. 

Mgr LÉGASSE, évêque d'Oran 

Mgr LEMONNIER, évêque de Bayeux 

* Mgr LENFANT, évêque de Digne 

Mgr LEQUIEN, évêque de la Martinique .... 

Mgr LE SENNE, évêque de Beauvais 

Mgr de LIGONNÈS, évêque de Rodez 

* Mgr LOBBEDEY, évêque d'Arras 

Mgr MAILLET, évêque de Saint-Claude .... 

Mgr MANIER, évêque de BeUey . 

Mgr MARBEAU, évêque de Meaux 

Mgr MARCEILLAC, évêque de Pamiers .... 

Mgr MARTY, évêque de Montauban 

Mgr MÉLISSON, évêque de Blois 

* Mgr METREAU, évêque de Tulle 

Mgr MONNIER, évêque de Troyes 

Mgr MORELLE, évêque de Saint-Brieuc .... 
Mgr PÉCHENARD, évêque de Soissons .... 

Mgr PELT, évêque de Metz 

Mgr PENON, évêque de Moulins 

Mgr de LA PORTE, év. Mans (act. év. tit. de Berysa) 

Mgr QUILLIET, évêque de Limoges 

Mgr RUCH, évêque de Strasbourg 

Mgr RUMEAU, évêque d'Angers 

Mgr SAGOT du VAUROUX, évêque d'Agen . . 

Mgr SIMEONE, évêque d'Ajaccio 

Mgr SCHŒPFER, évêque de Tarbes 

Mgr TISSIER, évêque de Châlons 

Mgr TOUCHET, évêque d*Orléans 

* Mgr TURINAZ, évêque de Nancy 

* Mgr VIE, évêque de Monaco 

Mgr de LA VILLEBAREL, évêque d'Amiens . . 

* Mgr DIZIEN, évêque d'Amiens 

* Mgr du CUREL, évêque de Monaco 

NOTE 

Cardinal DUBILLARD *, NN. S S. BARDEL, BELMONT, 
BOURGOIN», de COURMONT, CAPMAKTIN •, 
DÉCHELETTE *, VILLARD • 



Oraison de la fête de Jeanne d'Arc 171 

La piété de Jeanne d'Arc 175 

Jeanne d'Arc, ses Gascons, ses Basques, ses Bésumais . . . 177 

Jeanne d'Arc et Verdun 183 

Jeanne d'Arc, gage d'espérance 187 

Jeanne d'Arc et le Bas-Maine 191 

Jeanne d'Arc, modèle de patriotisme 195 

Jeanne d'Arc, protectrice et patronne de la France .... 197 

Jeanne d'Arc et Poitiers 199 

Jeanne d'Arc à Reims sous les obus 203 

La Bienheureuse Jeanne d'Arc, « fille au grand cœur » . . 207 

Jeanne d'Arc et le bon plaisir divin 211 

Jeanne d'Arc et la victoire morale de la France 215 

Jeanne d'Arc et le diocèse de Bayeux 219 

Jeanne d'Arc, idéal radieux de fidélité 221 

Jeanne d'Arc et la vie surnaturelle 225 

La grande dette du diocèse de Beauvais envers Jeanne d'Arc . 227 

Ce que nous devons demander à Jeanne d'Arc 231 

Jeanne d'Arc, la martyre 233 

Admirables analogies de Jeanne d'Arc et de la France de 1914. 237 

Jeanne d'Arc et la Sainte-Communion 241 

Jeanne d'Arc, chrétienne et Française. Elle nous parle, écoutons-là. 243 

Jeanne d'Arc et sa mission au XX" siècle 249 

La béatification de Jeanne d'Arc : signe de salut poiu- la France 253 

La veillée des armes 257 

Le martyre de Jeanne d'Arc 261 

Jeanne d'Arc et le diocèse de Troyes 265 

Jeanne d'Arc et la France 267 

Soissons à Jeanne d'Arc : hommage et confiance 271 

Jeanne d'Arc et Metz pendant la guerre 275 

Un pèlerinage à Domremy 277 

Jeanne d'Arc, notre modèle 283 

Jeanne d'Arc et la victoire de la foi 286 

Jeanne d'Arc et l'Alsace 287 

Jeanne d'Arc, don de Dieu à la France 289 

Jeanne d'Arc et le royaume de France 291 

La vraie force de Jeanne d'Arc 293 

Mission providentielle de Jeanne d'Arc 297 

La divine messagère 299 

La canonisation de Jeanne d'Arc 303 

La sainte Française 309 

Jeanne d'Arc et la France 313 

Jeanne d'Arc et la Picardie 317 

Jeanne d'Arc en Picardie 327 

Jeanne d'Arc et Monaco 328 

329 

Hommages à Jeanne d'Arc 330 



334 



Le présent ouvrage 
a été décoré par 
A. BUGNIOT 
et imprimé par 
KAUFFMANN 
PARIS 



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